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Full text of "Mémoires et documents"

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MÉMOIRES ET DOCUMENTS 



DE LA 



SOCIÉTÉ D'HISTOIRE ET D'ARCHÉOLOGIE 



DE GEWETE 



tKNKVE. — IMPRIMERIE RAMBOZ ET SCHUCHARDT. 



MÉMOIRES ET DOCUMENTS 



PUhLiES 



^ ^ 



PAR LA SOCIETE 



mmii w mmwk 



DE GEjNEVE 



TOME ONZIÈME 



GENEVE 

CHKZ JLLLIKN FRÈRES, LlBRAIRtS-ÉDlTEURS 

PARIS 

r.HEZ VLLOUARD ET K.BPPELIN 

Rue de Seine, 1-2 

1859 



ÏH£GtïTvCLNl£R 



CHARLES PERROT 

PASTEIR GENEVOIS Al' SEIZIÈME SIÈCLE 



NOTICE BIOGRAPHIQUE 



INTRODUCTION 

Le nom de Charles Perrot est presque entièrement inconnu, 
et l'on me demandera sans doute ce qui m'a engagé h étudier 
et à faire connaître sa vie. — Il est vrai : Charles Perrot n'a 
occupé aucune place éminente ; aucun de ses ouvrages n'a vu 
le jour, aucun progrès évident, aucune révolution morale ne se 
rattache à son nom ; ce n'est même que par hasard, et pour 
résoudre des énigmes historiques où ce nom était mêlé, que 
j'ai commencé à m'occuper de lui. Cependant je crois cet homme 
digne d'attention et d'intérêt. 

Je crois que l'étude de cette vie, fort originale, n'est pas sans 
utilité. L'obscurité, la singularité, les contrastes, la valeur éle- 
vée, la secrète influence de cette individualité, de ce caractère 
et de cette foi, voilà ce qui m'a attaché à ce personnage ignoré ; 
type nouveau pour nous, surtout au seizième siècle. Sans faire 
grand cas, je l'avoue, de son savoir et de son jugement, je me 
suis peu à peu comme épris de cette humble figure , fort inat- 
Tome XI. 1 



2 

tendue clans la chaire tle Calvin, et malgré quelques impru- 
dences, ou même quelques aberrations, toujours vénérable et 
naïve à la fois , par cela même toujours attrayante. 

Un mot sur les sources où j'ai puisé ; sources en général in- 
complètes et contradictoires, toujours insuffisantes. Je les dis- 
tingue eu quatre catégories. 

1 . Documents officiels, comme registres du Conseil et de la 
Compagnie, obituaires des pasteurs, rôles, catalogues, actes 
publics, livres des bourgeois, etc. 

Ces documents sont les plus sûrs de tous. Ce sont les seuls 
qui fassent foi entre des assertions contradictoires. Et pourtant, 
à l'endroit de Charles Perrot, tous, môme les procès-verbaux 
(les Corps, présentent de petites contradictions, de singulières 
méprises et d'inexplicables lacunes \ 

2. Documents historiques, en restreignant cette classification 
il ceux, bien peu nombreux, qui méritent toute confiance et ne 
sont nulle part contredits. Je n'ose en vérité renfermer dans 
cette catégorie qu'un petit article du journal de Pierre de l'E- 
toile, une note de Bavie à l'occasion de Perrot d'Ablancourt, 
deux lettres de Casaubon à Charles Perrot. quelques-uns des 
précieux documents réunis et toujours libéralement communi- 
qués par M. Gaberel, enfin une notice de Galiffe dans la por- 
tion seulement qui est extraite des actes pubHcs. 

3. Documents hollandais ou arminiens. Je désigne ainsi 
quelques données fort importantes sur les rapports de Perrot 
avec deux ou trois théologiens des Provinces-Unies, et par 
suite sur ses doctrines personnelles. Ces données méritent 
toute confiance en ce qui touche aux tendances dogmatiques, 
mais elles sont entremêlées de faits historiques inexacts, par- 
fois contradictoires, et visiblement empruntés à une tradition 

* Je dois exprimer ici ma vive reconnaissance aux amis qui se sont donné 
la peine d'explorer pour moi les registres officiels ou les actes publics; avant 
tout à M. Tarcliivisle Ileycr el à ?.i. le pasteur Arcliinard, mais aussi h M. 
l'ancien pasteur Gaberel. 



vague et douteuse. Elles sont conlennes dans quelques ou- 
vrages, dont les principaux ne sont pas faciles à rencontrer'. 

4. Documents iraditionneh. Je désigne de la sorte les recils 
parfois assez détaillés de Moreri , Spon , Senebier et Ga- 
lilïe dans ce qu'il n'a pas extrait d'actes publics. Ces divers 
écrivains se sont copiés successivement, reproduisant toujours 
à côté de détails curieux, et confirmés d'ailleurs, bien d'autres 
plus contestables, ou même décidément erronés. 

Où ont-ils primitivement puisé? Quelle a été la source pre- 
mière de la tradition, mêlée de méprises, qu'ils reproduisent à 
l'envi? En vérité, je ne puis répondre. Après des recherches 
mutiles et des conjectures trompées, j'ai dû en revenir sur cette 
matière au point de départ, c'est-à-dire au doute complet. Toute- 
fois on ne peut guère attribuer ces faits de détail qu'à une ou 
plusieurs des trois sources suivantes: des souvenirs locaux, 
ceux d'Utenbogaerl disciple de Perrot, et ceux de Casaul^on 
son collègue, les uns et les autres plus ou moins fortuitement 
recueillis, et inexactement reproduits. 

Ces diverses sources, on le voit, sont bien pauvres. Toute- 
fois, leurs incertitudes mêmes et leurs contradictions sont en un 
certain sens un stimulant à la recherche de la vérité historique. 
Cette vérité, aurai-je réussi à i'éclaircir? Bien incomplètement 
sans doute, mais du moins je m'efforcerai de ne rien affirmer 
qui ne soit certain. 

* J'ai pu consulter le Supplément de Chaufj'epié au Dictionnaire de Bayle, 
La Haye, 1750, i volumes in-folio, et Branilt, Histoire de la Réformai ion, 
('■crite en hollandais, mais traduite plus tard; La Haye 1726, 4 volumes. La 
Collection de Rotterdam des Épitres de Casaubon (1709) et les Éphémérides 
(lu même auteur pourraient, par l'analogie des points de vue, niulrer dans 
cette même catégorie, et j'en ai pu tirer (piehpie parti. Jlais la soui-ce la 
plus importante et la plus féconde est la vie d'Utenbogaert écrite par lui- 
même en hollandais, surtout la préface. Voir là-dessus une note du cha- 
pitre 111. Jo dois à la fraternelle et docte bienveillance de M. l'ancien pas- 
teur Dclprat, à Rotterdam, communication de ce précieux document dont il 
a bien voulu prendre la peine de traduire pour moi tout ce qui touchait à 
mon sujet. On verra plus tard tout ce que celte préface m'a fourni. 



La marclie à suivre dans cet essai de liiogiaphie esl com- 
pliquée parce que l'homme est complexe. 11 faudrait retrouver et 
reproduire son histoire extérieure et sa vie intérieure; ses an- 
técédents inconnus et les jugements passionnés qui, après sa 
mort, entourèrent sa mémoire ; sa naïve et pieuse originalité, et 
ses rapports avec l'inflexible organisme ecclésiastique auquel il 
appartenait; ses opinions secrètes enfin et ses actes publics. 
Pour arriver à un examen un peu complet et profond de ces 
divers éléments de sa vie, j'ai pris le parti d'étudier successive- 
ment en lui. 

L'homme historique, ou les faits; 

L'homme naturel, ou lindwiduaiiU' ; 

L'homme religieux, ou la foi. 
Enfin, dans un appendice, j'exposerai l'étrange et triste his- 
toire de la suppression de ses écrits. 

Je ferai mes efforts pour prévenir ou atténuer les répétitions 
auxquelles un tel plan semble devoir condamner. 



CHAPITRE PREMIER. 

L'homme historique, ou les Faits. 

Le 10 novembre 1564, la Compagnie élisait Charles Perrot, 
pasteur à Moëns, et son frère aîné Denis Perrot à Peney et Sa- 
tigny. Le 4 décembre suivant cette double élection était con- 
firmée par le Conseil d'Etal en même temps qu'une troisième 
(de M. Henry, à Céligny). Voila le point de départ certain de 
notre histoire , fondé sur les registres officiels des deux Corps. 
El cependant, chose étrange ! ce nest que par la comparaison 
d'autres extraits de registres, soit du Conseil, soit de la (Com- 
pagnie, ainsi (|ue de l'obi tuaire de celle-ci, que l'on arrive à 
celte certitude. En ell'el, il y a eu plusieurs confusions faites 
par les secrétaires officiels entre les prénoms des deux frères, 



et par suite entre les places auxquels ils furent appelés et entre 
leur ordre de primogéniture. Il y en a eu môme entre Charles 
Perrot et un troisième pasteur du même nom, Samuel Perrot, 
qui fut, plus tard, successivement élu h Satigny et à la ville. 

Moëns, petit village du pays de Gex, au-dessus de Fernex et 
de Prévessin, appartenait alors à la République de Genève 
comme terre du Chapitre. La résidait le pasteur de la paroisse 
dite de Moëns, Collex et Genllwd. Satigny, jadis riche prieuré, 
formait avec quelques villages voisins le Mandement de Peney, 
ainsi nommé d'un château au bord du Rhôsîe, château alors en 
ruines, mais plein de sanglants souvenirs, et dont on ne pouvait 
oublier à cette époque l'importance passée. 

Suivant les procès-verbaux et l'obituaire, les deux frères 
Perrot étaient originaires de Paris; circonstance ignorée des 
biographes, et même d'autres documents officiels. Le livre des 
bourgeois, entre autres, si exact d'ordinaire a donner la première 
patrie des étrangers admis, se lait sur celle de Charles Perrot 
et la laisse en blanc. 

Savoir qu'il était de Paris, c'est quelque chose, mais cela ne 
peut nous suffire. Il nous faut quelques renseignements sur ses 
antécédents et sa famille. — Le contrat de mariage de Cli. Perrot. 
retrouvé par M. Heyer, m'a mis sur la voie. Ce contrat, déjà 
connu de M. Galilïe, nous apprend que les deux frères étaient 
lils d'Emile Perrot, conseiller au Parlement de Paris. Dès lors, 
avec l'aide de Bayle on peut aller plus loin. Emile Perrot 
était un jurisconsulte distingué, catholique et d'une grande no- 
blesse de robe. Plusieurs membres de cette famille ont joué 
un rôle important et occupé de hautes positions en France, en 
Angleterre, en Italie, a Genève enfin. î^es enfants de Charles 
Perrot s'allièrent chez nous aux Mituitoli, aux De Chapeaurouge, 
aux Saladin, aux Pulliet. L'un de ses fils fut Conseiller d'État, 
l'autre membre du Deux-Cents, ainsi que ses petits-fils. 

Il semble qu'il y ait eu dans la famille, catholique pourtant, 
d'Emile Perrot, quelque semence secrète et vivace de |)rotos- 



6 

tantisme. Nous voyons deux de ses lils pasteurs à Genève. Un de 
ses petits-fils d'une autre branche, Paul Perrot, se fit protestant 
à Oxford. Son arrière petit-fils enfin, le célèbre d'Ablancourt, 
fils de Paul, né protestant, se fit catholique, mais pour rentrer 
bientôt dans l'Église prolestante où il vécut avec conviction pen- 
dant les quarante dernières années de sa vie. Bien des choses 
conduiraient à soupçonner que la mère de toute la famille, 
Magdeleine Gron, femme d'Emile Perrot, était protestante au 
moins de cœur. 

Quoi qu'il en soit, les deux frères qu'en 1 564 nous retrou- 
vons pasteurs a Genève, étaient nés catholiques et à Paris. Que 
s'était-il passé entre deux? Quelles données avons-nous sur 
leur conversion, sur leur histoire intérieure pendant les vingt- 
cinq ans environ qui séparent les deux époques? — A peu près 
aucune. Rien dans les sources n'éclaircit ce point. Un seul in- 
dice, mais indirect et douteux, se trouve dans l'histoire sub- 
séquente. Les adversaires de Ch. Perrot lui reprochaient dans 
l'occasion d'avoir les allures d'un ancien moine. Était-ce une 
épigramme attirée par ses manières d'être et d'agir, assez ex- 
traordinaires en effet? Était-ce une allusion maligne à un fait 
antérieur? Nous ne savons, mais nous inclinons à cette dernière 
alternative. On verra plus tard nos motifs. 

Denis Perrot, l'ainé des deux frères, quitta Satigny à la fin 
de 1 5CG pour retourner à Paris se fixer auprès de sa mère, à 
laquelle, déjà au printemps, il avait été faire visite. Il y périt à la 
Saint-Barthélémy, c'est tout ce que nous savons de lui. De Thou 
fait son éloge, et le désigne comme le « digne fils du savant et 
probe Emile Perrot. » 

Charies Perrot, le cadet, devait être né en 1541. En 1566, 
il épousa la fille de Sp*'. Cop. Théodore de Bèze lui fit l'honneur 
d'assister au contrat. En 1571, il épousa en secondes noces 
la fille de Simon Caillate, de Paris. 

Il était devenu p;isteur a la ville en 1567, époque à laquelle 
il fut reçu bourgeois gratis. Le livre des bourgeois, contre son 
usage, garde le silence sur le motif de cette faveur. 



7 

Il est intéressant de remarquer que sa position à Genève 
n'ôlail rien à ses alïeclions filiales. Nous le voyons, à trois repri- 
ses*, demander un congé pour aller voir sa mère, veuve à ce 
qu'il semble, et ayant besoin d'appui. 

Dans ce chapitre, où il n'est encore question que de dates et 
de faits, nous n'avons pas à caractériser Perrol comme pasteur 
et docteur, mais les dates et les faits trahissent à eux seuls une 
carrière active, savante et dévouée. Le 2 septembre 15G8 il est 
envoyé à l'hôpital des pestiférés; dès lors il est fréquemment 
chargé par la Compagnie de commissions et fonctions relatives 
au soin des pauvres , à l'administration de la charité , comme 
aussi à la surveillance de l'enseignement et aux sciences théolo- 
giques. Il devint recteur de l'Académie en 1570. En 1572 il 
fut fait lecteur en théologie, titre d'une espèce de professorat 
secondaire, irrégulier et honoraire qui devait correspondre, a ce 
qu'il semble, aux privatim docentes des universités allemandes. 
Nous savons par Utenbogaert qu'il était en cette qualité appelé 
à donner quelques cours de temps à autre, et a présider cer- 
tains exercices des étudiants. 

En 1588 il fut élu recteur une seconde fois, et encore réélu 
malgré lui en 1590. En 1586 on le chargea spécialement de 
remplacer dans l'enseignement de la théologie Bèze et La 
Faye , envoyés tous deux au synode de Montbelliard. Eniin 
Perrot mourut subitement, en 1608 , dans la maison que ses 
enfants avaient héritée à la rue des Chanoines du pasteur Cop, 
leur aïeul. Il n'y a aucun doute possible sur cette date attestée 
par les registres de la Chancellerie, et confirmée par les faits 
subséquents. Et cependant, chose étrange! elle est en contra- 
diction avec l'obituaire de la Compagnie qui, rédigé postérieu- 
rement, place cette mort un an plus tôt. Tant l'origine, la 
naissance, la vie, la mort et (comme nous le verrons) les ou- 
vrages de Perrol devaient être entourés d'obscurités, dues entre 
autres aux lacunes et aux contradictions des documents ofliciels. 

' '18 Mai 1565; 8 Avril 15116; i Juin 1571. 



8 

Perrot avait rédigé plusieurs écrits, tous inédits à sa mort, 
et qui furent, après qu'on les eut découverts, l'occasion de longs 
débats et de curieux incidents. Le dernier chapitre de ce tra- 
vail sera consacré à ce douloureux exposé. 

Avant de terminer ce chapitre-ci, nous avons à discuter deux 
autres détails plus que douteux de la vie de Ch. Perrot, détails 
affirmés par les biographes , mais décidément inconciliables 
avec les documents authentiques et les faits constatés. 

Suivant Senebier et les autres, Ch. Perrot aurait été pasteur 
de l'Hôpital général. Il y aurait même réformé des abus, fait 
cesser des dilapidations, et introduit par son influence de nou- 
veaux règlements. — En second lieu, tout à la fm du siècle, 
en 1598, il serait devenu professeur ordinaire de théologie. 

Quant à l'Hôpital général, celte assertion ne s'appuie sur 
aucun document authentique. La fonction que les divers bio- 
graphes de Perrot s'obstinent à lui attribuer, n'existait pas 
de son temps. Les ordonnances ecclésiastiques revues en 1 576 
supposent le contraire, car elles établissent à l'Hôpital un maître 
d'école [Magisler) pour remplir l'office d'instituteur, d'évan- 
géliste et de consolateur. La chapelle de l'Hôpital ne fut bâtie 
qu'au commencement du dix-huitième siècle. Le silence absolu 
de tous les registres du Conseil ou de la Compagnie * est d'ail- 
leurs un argument décisif contre cette tradition, dont l'origine 
erronée est du reste facile à découvrir. Elle tient probablement 
à une confusion avec les services rendus par Ch. Perrot à l'hô- 
pital des pestiférés, où la tradition lui attribue aussi, et proba- 
blement avec plus de raison, la réformation de graves abus. 
Cette confusion se sera encore fortifiée par le fait qu'en 1 573 
Ch. Perrot se plaignit vivement en chaire de la dureté avec la- 
quelle les diacres de IHôpital en agissaient avec les pauvres. 
Puis encore parce qu'en L575 il fut chargé par la Compagnie 



' Les registres de l'Hôpital ne remontent pas au delà de la fondation de 
la chapelle. 



<rinspecler (hahiliielleiiient à ce qu'il seniMe) ia dislribution des 
secours faite par ces mêmes diacres'. 

Quant à l'assertion de Senebier que Cli. Pcrrol devint pro- 
fesseur ordinaire de théologie en 1598, c'est une erreur évi- 
dente, pareillement aisée à expliquer. La tâche de lecteur en 
théologie qui lui avait été confiée, l'enseignement académique 
occasionnel et interrompu qu'en conséquence il donna de temps 
à autre entre 15T2 et 1598 ou 1599, laissent deviner l'origine 
de la méprise. Mais quant à une élection au posie de profes- 
seur ordinaire, il n'y en a aucune trace, ni dans les catalogues 
extraits des registres, ni dans les registres eux-mêmes, tant du 
Conseil que de la Compagnie. 

Bien plus: En 1598, à l'époque même où l'on veut que 
Ch. Perrot soit devenu professeur ordinaire, les registres de la 
Compagnie nous le montrent venant demander avec instances 
d'être déchargé de l'enseignement qui lui incombait à cette 
époque, très-probablement comme suppléant de Théodore de 
Bèze vieux et fatigué. 11 s'appuie humblement sur ce que les 
étudiants ne viennent plus l'entendre, un seul d'entre eux suivant 
encore ses leçons. La Compagnie ajourne la décision en no- 
vembre, et les registres n'en parlent plus. L'année suivante, 
toutefois, Jean Diodati se chargea de suppléer gratuitement 
Théodore de Bèze, et continua cet office jusqu'après la mort de 
Perrot, qu'évidemment il remplaçait dans cette fonction secon- 
daire. 

' Registres de la Compagnie du 22 juillet 1575 : « M. Perrot print cliarge 
« d'assister à la distribution pour voir l'ordre, et en pouvoir rapporter à la 
« Compagnie. » — D'apiès l'article 166 des Ordonnances Ecclésiastiques, cette 
inspection exercée par le Conseil et la Compagnie avait lieu tous les trois 
mois ; mais la Compagnie qui, comme le Conseil, l'exerçait par un délégué, 
était libre de confier habituellement cette délégation au même individu, lors- 
qu'il était connu par une aptitude pai'ticulière à ce genre d'office. Il semble 
que ce fut là le cas de Ch. Perrot, et l'expression print charge, paraît plutôt 
indiquer l'acceptation d'une fonction répétée et régulière. 



10 

CHAPITRE II. 

L'homme naturel, ou l'Individu. 

Charles Perrot était au physique un homme frêle et débile. 
Le jour où il devait prêter serment comme pasteur à Moêns , il 
ne put, étant indisposé, paraître devant le Conseil d'Etat. La 
première mention que dès lors les registres du Conseil fassent 
de lui est la suivante : « A esté exposé de la part de M. de Bèze, 
« que le dit ministre est contraint d'avoir un cheval pour aller 
« prescher ça et la, a cause d'une grande infirmité qu'il a en 
« son corps. » Il n'avait alors que 24 ans. En 1574, il était 
atteint de la pesle dans sa demeure, et avec une assez grande 
intensité; mais il échappa. Sa santé cependant en resta, ce semble, 
altérée. Il avait 39 ans quand, six ans plus tard, le l*"" février 
1580, il demandait et obtenait sa décharge de pasteur à la ville 
« pour les maladies qui lui sont survenues, et auxquelles il n'y 
« a point d'apparence d'amendement. » 

Pendant cinq mois les pasteurs sollicitent à maintes repri- 
ses sa réintégration , parce qu'eux-mêmes , disent-ils , sont va- 
létudinaires et ne peuvent se passer de lui. Mais ce n'est que sur 
une cinquième instance , et au milieu d'août , que le Conseil y 
consent. Jusque-là , « Messieurs ne s'en sont peu résoudre à 
« cause de l'impuissance du dit Spectable l^errot. » Pour triom- 
pher de cette résistance, la Compagnie s'engage à essayer en- 
core et avertir si sa voix est insuffisante. Puis enfin elle affirme, 
après examen, « qu'il a bonne voix pour se faire entendre du 
peuple, et Messieurs arresient enfin qu'il soit remis en sa place 
et gaiges. » Dès lors il continua sans autre interruption. Puis 
il mourut à 67 ans « d'une soudaine déffuxion, dit le registre 
« mortuaire , et comme apoplexie. » 

Cette fragilité corporelle rend plus digne encore d'attention 
les travaux considérables et la grande activité de cet honnne sin- 
gulier, mais remarquable. 



n 

Les biographes vantent le grand savoir de Perrot, et insis- 
tent sur sa connaissance de l'antiquité, c'est-à-dire probable- 
ment de l'antiquité ecclésiastique et des Pères. Cela est tout à fait 
en rapport avec ce que nous savons de ses travaux. Les fonc- 
tions qui lui furent confiées suffisent pour prouver la considéra- 
tion dont il était entouré au point de vue de la science et de 
l'érudition \ 

Encore pasteur de Moëns, à l'âge de 24 ans, sur la proposi- 
tion de Théodore de Bèze , il est chargé par le Conseil d'Etat 
de chercher parmi les jurisconsultes de Bourges, en allant à 
Paris , s'il se trouverait un ou deux hommes qu'il convînt d'ap- 
peler à Genève pour y fonder l'école de droit. Sa première édu- 
cation et sa position de fds d'un conseiller au Parlement lui fa- 
cilitaient une recherche de ce genre. Il n'était pasteur à la ville 
que depuis trois ans, il n'avait pas encore 30 ans, quand, sans 
avoir encore jamais enseigné , il fut fait recteur. Nous avons vu 
que, quand il en avait environ cinquante, la même fonction lui 
fut encore deux fois conférée. Le registre de la Compagnie , au 
sujet delà dernière des deux, mérite d'être cité (3 juillet 1590) : 
« M. Perrot s'excusa du rectorat et pria de l'en décharger, les 
« deux ans estants achevés ; mais la Compagnie l'ayant prié de 
« continuer à cause qu'elle en avait fort bon témoignage, il ac- 
« cepta. » A l'issue de son premier rectorat, et, pendant le 
troisième, on voit qu'il était chargé par la Conq)agnie d'admi- 
nistrer, et sans doute aussi de distribuer les deniers « des poures 
escholiers, » tâche pour laquelle son exactitude, son désinté- 
ressement et son amour des pauvres le désignaient autant que 
ses fonctions de recteur. A ces deux époques, les registres de 
la Compagnie nous le montrent demandant à en être déchargé, 

* C'est par erreur que quelques-uns ont appliqué à Cli. Perrot des éloges 
et des criti({ues philologiques de Casauljon et d'autres, mais qui concernent 
un autre Perrol, commentateur de Polybe et de Martial. Celui-ci, Nicolas 
Perrot, vivait au quinzième siècle, il était né à Sasso-Ferrato en Onibrie, et il 
mourut en 1480, non pas pasteui" mais arclievêque. 



12 

et la Compagnie s'y refusant. Ce fut avant la lin du premier 
rectorat que la Compagnie et le Conseil le firent lecteur en théo- 
logie, îl ne paraît pas avoir fréquemment donné d'enseignement 
régulier, sauf pour aider la vieillesse de Théodore de Bèze; mais 
nous voyons à plus d'une reprise les Corps insister pour qu'il 
rende ce service à l'Eglise , et le Conseil le lui demande encore 
en 1605, trois ans avant sa mort. — En 1587, la Compagnie le 
nomme membre de la commission chargée de préparer une pré- 
face pour la version de la Bible. 

Mais bien avant cette époque il avait été choisi pour s'ac- 
quitter seul ou presque seul de deux tâches importantes, qui 
prouvent la confiance qu'on avait non-seulement dans son sa- 
voir, mais aussi dans sa capacité. 

Le 16 octobre 1573 (registre de la Compagnie), « a été ad- 
« visé de remettre les papiers de feu M. Calvin entre les mains 
« de M. Perrot, qui les pourra voir et, communiquant le tout 
« à M. de Besze, adviser ensemble d'en faire une fin. » 

De ce travail résulta la collection des Epislolœ et Rcsponsa^ 
publiée à Genève en 1 575 avec la vie de Calvin par Bèze. Une 
seconde édition, augmentée de seize lettres nouvelles, parut 
l'année suivante, et cette addition fut encore l'œuvre de Perrot. 
Nous en avons la certitude par les registres du Conseil du 1 3 
mars 1576: — « Charles Perrot, epistns de M. Calvin; a été 
« proposé qu'on a aperçu qu'à l'impression des dites epistres , 
« y en a été insérée une taxant ceux de ceste ville de légièreté 
« et aultres aussy. Arreslé qu'on le voye pour le luy remons- 
« trer. » 

Nous aurons plus tard d'autres preuves du despotisme étroit 
que, fidèle a l'esprit du temps et au droit en vigueur, le Conseil 
fit peser sur Perrot a l'endroit de la presse et de la pensée. 
Heureusement pour nous el pour les Epialri'fi de Calvin, que des 
éditeurs modernes, au niveau de leur tâche, peuvent acluelle- 
raenl la remplir avec toute indépendance. Mes lecteurs se ré- 
jouissent sans doute avec moi du monument que M. .Jules Bonnet 
élève en ce moment a la mémoire du réformateur. 



13 

Cela n'empêcha pas la Compagnie de donner peu après à 
Perrot un nouveau témoignage de haute confiance. — Uegislre 
de la Compagnie du 8 juin 1576. « Messieurs nous ont adverly 
« de repasser les lois de l'eschole , et adviser s il y faudrait re- 
« dresser ou adjousler quelque chose , afin que puisqu'on doit 
« l'aire imprimer de nouveau les ordonnances ecclésiastiques 
« dernièrement revues , l'on y psiisse adjouster aussi les lois de 
« l'eschole mises au net. La charge de les revoir a été baillée à 
« M. Perrot. » 

Les lois de l'eschole renfermaient les règlements officiels sur 
le Collège et l'Académie, rédigés par Calvin, et publiés officiel- 
lement sous le nom de Leges Academiœ. — On comprend l'impor- 
tance de cette fonction de réviseur, confiée en pareille matière à 
Perrot, et à Perrot seul. Nous verrons plus loin qu'elle fut pour 
lui l'occasion d'un acte de courageuse indépendance, et d'un pas 
important qu'il fit faire à l'Eglise de Genève dans un sens assez 
différent de celui de Calyin. 

Le renom de savoir et d'habileté de Charles Perrot, attesté 
par les historiens, est, après tous ces détails, une chose incon- 
testable. Mais quelle était la valeur réelle et la vraie nature de 
ce savoir? Je dois reconnaître qu'il y avait probablement chez 
Perrot plus de nobles sentiments que de vraie science , plus de 
connaissances entassées que de philosophie. C'était un homme 
d'impressions, ouvert aux émotions généreuses, plein d'une ac- 
tivité dévouée, mais nullement une tète réfléchie et un esprit 
méthodique. D'après ce qu'on nous dit de sa vénération d'érudit 
pour les anciens, nous pouvons croire que son exégèse était 
essentiellement patristique; donc probablement savante plutôt 
qu'originale. Enfin, le peu d'intérêt qu'apportaient à ses leçons 
de 1598 les étudiants, ou l'étudiant, qui fréquentaient, ou ne 
fréquentaient pas l'auditoire, porte à croire que si Perrot avait, 
comme on le dit, une grande science, cependant il ne savait 
guère en faire comprendre le prix. N'exagérons rien toutefois ; 
nous verrons plus loin que Perrot savait se faire des disciples 



14 

affectionnés et même enthousiastes. Mais ce n'était pas , ce 
semble, par le talent de ses déductions ou par l'habileté de sa 
critique; c'était bien plutôt par la sympadiie d'une piété cha- 
leureuse toute pleine de largeur et de charité. 

Si nous avions conservé les écrits de Charles Perrot , nous 
saurions mieux a quoi nous en tenir sur la valeur réelle de ses 
travaux. Le peu qui nous est parvenu sur leur nombre, leur 
objet et leurs titres , est du moins une preuve de plus de sa 
constante activité d'esprit. 

Mais cette activité intellectuelle ne snftirait pas pour nous 
faire connaître tout entière l'individualité de Charles Perrot. 
C'est de son caractère personnel que nous voulons maintenant 
parler, en nous bornant toutefois à ses dispositions naturelles ; 
nous verrons plus tard ce qu'y ajouta la piété. Ce qui nous 
frappe d'entrée dans ce caractère, ce sont les oppositions sin- 
gulières et les contrastes qu'il présente. Contraste de la cons- 
tante activité de cet homme, et de sa crainte d'être appelé à des 
occupations nouvelles; contraste d'une timidité presque mala- 
dive, et d'un courage d'action remarquable; contraste d'une 
grande exactitude et fermeté administratives, et d'une absence 
assez grande de réflexion et de prudence pratique dans les choses 
de la vie; d'une singulière indépendance d'action et de pensée 
sur certains points, et d'une soumission pleine de déférence 
aux avis et aux conseils de ses supérieurs ou de ses collègues ; 
contraste eniin d'une énergie allant parfois jusqu'à l'audace et 
l'âpreté , avec une humble confession de ses imprudences et de 
ses torts. 

Quelques traits de sa vie, racontés d'après les registres offi- 
ciels . conhrmeront, je crois, ces impressions, qui ne seront 
cependant complètement justifiées qu'après l'étude de Charles 
Perrot tout entier, c'est-à-dire non-seulement de son individua- 
lité , mais aussi de sa foi. Qu'est-ce d'ailleurs que des extraits 
de registres lorsqu'il s'agit de surprendre et de reproduire les 
secrets d'un caractère! Je me demande, en vérité, si je ne me 



15 

suis point condamné à une tâclie impossible, en entreprenant 
d'analyser le caractère et le cœur d'un théologien dont on ne 
possède ni un sermon, ni un livre, ni une lettre! J'essaie pour- 
tant de profiler des données telles quelles, qui sont venues jus- 
qu'à nous, mais je sollicite une indulgence à laquelle cette po- 
sition me donne quelques droits. 

Je commence par la manière dont M. Perrot accueillit sa vo- 
cation de lecteur en théologie. 

Le l*"" février 1572, M. de Bèze demande à la Compagnie 
qu'on choisisse quelqu'un « qui commençast de faire quelque 
« lecture (de théologie), atin qu'advenant que lui-même léust 
(( empêché, l'eschole ne demeurast du tout destituée. » Charles 
Perrot , encore recteur h celte époque, fut élu et appelé à faire 
le vendredi suivant une leçon d'essai. A la suite de celte leçon, 
suivant le registre du 8 février, « il a esté exhorté de plus fort 
« par les frères à commencer au plus tost qu'il pourrait à faire 
« quelque leçon en l'eschole. » Perrot , qui avait consenti , 
revint bientôt en arrière , et , le 7 mars , il se refuse expressé- 
ment à riionneur qu'on veut lui faire , alléguant « qu'il ne sen- 
« tait qu'il peusl faire cela. Sur quoy a été advisé en son ab- 
« sence , ses excuses trouvées non recevables , par quoy a esté 
« exhorté de rechef de s'accourager et de commencer au plus 
« tost. » Il commence enfin le 28 avril, mais, le 20 juin, la Com- 
pagnie est appelée a insister de nouveau pour qu'il n'abandonne 
pas la tâche commencée. 

Dans les quelques autres occasions où les registres nous mon- 
trent Perrot appelé à remplir de nouveau ces mêmes fonctions 
d'une manière effective , nous retrouvons en lui la même répu- 
gnance timide et la même absence d'ambition. En 1586, invité 
à remplacer à la fois Bèze et La Faye, il n'y consentit qu'à con- 
dition d'être aidé par son collègue el ami Rolan , et celui-ci , 
grâce à celte circonstance, devint l'année suivante professeur en 
titre. Cet honneur eut bien probablement été le partage de 
Perrot s'il ne s'y fût pour ainsi dire volontairement soustrait 



16 

pour le faire passer sur la lêle d'un collègue pour lequel, nous 
le savons, il avait beaucoup de svmpathie, et qu'il tenait pro- 
bablement pour lui être supérieur. Du reste, on n'a pas oublié, 
je pense, la naïveté de sa demande en décharge en 1 598. 
J'arrive à une prédication tout à fait caractéristique. 
L'année 1 573 fut une époque de souffrance et de misère par 
la multitude des réchappes de la Saint-Barthélémy réfugiés à 
Genève, comme aussi par la cherté des vivres '. Les charges 
de l'Hôpital étaient grandes, et, au commencement de l'hiver, 
le Conseil d'Etat renvoya de la ville beaucoup de pauvres étran- 
gers, qui ne pouvaient fournir les cautions qu'on leur deman- 
dait. C'en était trop pour le cœur et les principes de Charles 
Perrot. Il monta en chaire le mardi l®*" décembre et se plaignit 
avec amertume de tant de dureté, disant que sur raille person- 
nes il n'y en avait pas deux qui fussent vraiment charitables, 
que Genève avait tort de tirer gloire de ses armoiries et de dire : 
après les ténèbres la lumière^ et que si « notre Seigneur Jésus- 
« Christ venait pour le jourd'huy, on lui ferait amener des ré- 
« pondans. » Le même jour, le Conseil arrête « qu'on en com- 
« munique avec M. de Bèze affin de le remonstrer: puys après 
« au ditSp*^. Perrot. » Le surlendemain, dit le même registre, 
« MM. de Bèze et Pinault cstans icy ont rapporté que, suivant 
-« la charge a eux donnée, ils ont parlé au dit Perrot, lequel a 
« confessé la plupart de ce qu'ils luy dirent avoir esté par luy 
« presché, cognoyssant cependant qu'il a aixcédé {sic)^ et qu'on 
« a peu prendre occasion de mescoutentement, combien que 
« son intention n'estait pas telle, et ne sait que Messieurs soient 
« coupables de rien de ce qu'il reprenait, ne condamnant l'or- 
« dre qu'ils tiennent à la réception des habilanls. Il est vray 
« qu'au regard de diacres (que se sont aussi offensés), il aperçoit 
« bien qu'ils sont un peu rudes aux paouvres. Or, là-dessus, ils 

' Ln (liseUo du blé lut telle que la Seigneurie refusa d'en vendre plus d'un 
quarteron par personne ; le prix officiel du vin fut à peu près double de 
celui des ynnées précédeutes et suivantes. 



17 

a l'ont adverty que Messieurs l'appelleront, attendu quoy arreslé 
« qu'il soit icy appelé lundy pour eslre remonstré. )> Et le lundi 
suivant, « Charles Perrot estant icy appelé et remonstré tou- 
« chant le sermon par luy fait dernièrement, il a remercié Mes- 
« sieurs et protesté de sa bonne intention. » 

Vingt-quatre ans plus tard Perrot fut encore appelé devant 
le Conseil pour une autre prédication, pareillement peu réflé- 
chie, mais dictée par un sentiment analogue. 

Le 8 avril 1597 , « Sp*^. Ch. Perrot a été icy appelé pour 
« ce qu'en la prière qu'il fit vendredi dernier il auroit dit que 
« la permission de prester a huit pour cent n'estoit pas chré- 
« tienne ny charitable , mais que c'esloit une permission judai- 
« que. Ce que Messieurs trouvoient eslrange de luy, d'autant 
« qu'il les en devoit advertir particulièrement, sur quoy il a 
« respondu de première face qu'il le diroit toulesfois et quantes 
« qu'il en seroit requis, et que tel prest d'argent n'a esté conclu 
« en telle sorte si non au regard des marchands et non des par- 
ce ticuliers, suppliant en cela le supporter. En après a dit que 
« par cy devant, il l'a souvent remonstré sans qu'on luy en aye 
« rien dit, et qu'il aymeroit mieux desplaire aux hommes qu'à 
« Dieu. Toutefois, puisqu'il voyoit que cela desplaisoil à Mes- 
« sieurs, il a promis de n'en parler jamais plus. » 

Retournons maintenant de quinze ans en arrière, et nous 
trouverons en 1582 deux traits de Perrot fort divers, mais assez 
caractéristiques tous deux. 

Le premier touche presque au comique, mais, sous le gro- 
tesque de la scène, on sent la ferme conscience du pasteur chré- 
tien. Il s'agit de deux époux, dont je crois devoir taire les noms 
en désignant le mari par les lettres A et B, et la femme par son 
prénom d'Aurélia. Au reste Perrot, et même les registres, en 
parlant a elle ou d'elle, le plus souvent ne lui donnent pas d'au- 
tre nom. — A. B. appartenait a une famille ancienne et distin- 
guée qui avait, ou avait eu des membres dans le Deux-Cents et 
même dans le Conseil d'Etat. Aurélia était, semble-t-il, noble 
Tome XI. 2 



18 

et étrangère, mais elle avait été compromise, au point de vue 
moral , dans une procédure antérieure de six ans. Voici mainte- 
nant l'extrait textuel du registre du Conseil du 1 4 octobre 1 582 : 

« A. B. a présenté requeste par laquelle il se plaint de ce 
« que , le jour d'hyer , estant à St-Pierre , au presche de cinq 
« heures du matin pour s'espouser » (Trait de mœurs à noter 
en passant : on prêchait alors à cinq heures du matin, et cela le 
14 octobre). — «. Au presche, donc, de cinq heures du matin 
« pour s'espouser, le S. Perrot auroit dit semblables paroles in- 
« continent estant entré en chaire : Aurélia , vous savez bien 
« que ce n'est pas la coutume d'espouser les filles du matin ; 
« vous vous contenterez de cela pour le présent, je ne vous dis 
« aultres. Puys les ayant espousé, la prière estant faite et le dit 
« A. B. retiré ' , dit davantage : Aurélia , vous ne debviez pas 
« lever si matin pour mettre ce beau chapeau , pensant cacher 
« vostre faulte; je vous dis cela, je m'en descharge ; dont le dit 
« A.B. et sa femme se sentent grevés en leur honneur, d'aul- 
« tant que les auditeurs peuvent prétendre que la dite Aurélia 
« aye commis volontairement quelque faulte, ce que toutefois ne 
« se trouvera pas comme Messieurs en sont informés. A esté 
« arresté qu'on voye la procédure entre cy et demain. » 

Voici maintenant le procès-verbal du lendemain. 

« De l'examen d'un procès fait à la dite Aurélia en 1576, 
« il semble résulter qu'il y avait bien quelque chose à dire 
« contre cette personne. Mais on dit au sieur A. B. que Mes- 
« sieurs sont desplaisans de ce qu'a fait M. Perrot ainsy publi- 
« quement à l'endroit de la dite Aurélia. » 

La même semaine, le 20 octobre, à la suite de lettres des 
Églises de Champaigne et Bassigny, qui ayant perdu leur pas- 
teur demandent qu'on leur prête quelque temps le sieur Charles 
Perrot, celui-ci est pressé par la Compagnie et le Conseil d'y 
consentir. Il se laisse persuader, puis, comme à l'ordinaire, il 

' liolii'é sans son ôpniise! par quel hasard? 



se rétracte le lendemain. Suivant le registre ilu Conseil du 23 

octobre , « despuys il s'est excusé, tant sur ce qu'il n'est 

« fourny d'accoustrements, et qu'il ne se pourroil bien accom- 
« moder et vivre en maysons de Genliihonime, etc. » 

Deux ans après, le 4 mai 1584, sur une demande semblable 
de l'Église de Blois, la même scène se répète. Le Conseil est 
informé que la Compagnie est d'advis de « prester M. Perrot 
« pour environ six mois ayans esgard à l'importance de la dite 
« Église qui sert aussy celle d'Orléans et aultres. » Mais le 
lendemain S"" Charles Perrot se présente en Conseil, « s'ex- 
« cusant par longue remonslrance du voyage qu'on prétendait 
« lui faire faire tant sur sa famille, indisposition que insuffi- 
« sance et aultres raisons. » 

Il nous reste encore à exposer des scènes de tout autre na- 
ture, et qui mettent plutôt en évidence des défauts naturels à 
Charles Perrot. C'est dans sa vieillesse, et deux ans avant sa 
mort, que nous le verrons, devant le Conseil, quelque peu en- 
têté et trop impétueux. 

Théodore de Bèze était mort en 1605. La Compagnie pour 
établir une plus complète égalité enire ses membres, se refusa 
à élire comme auparavant un Modérateur annuel et rééligible, 
ce qu'exigeait cependant le Conseil ; elle ne voulait qu'un prési- 
dent semainier, et à tour de rôle. De là de longs débats entre 
les deux Corps. Débats sur ce point, et débats surtout sur le 
droit de le régler. La Compagnie maintenait que l'autorité ec- 
clésiastique devait être apte à déterminer son organisation inté- 
rieure, sans l'intervention du pouvoir civil. Les deux partis cher- 
chaient, semble-t-il, à s'appuyer quant au droit, le Conseil sur 
les Ordonnances ecclésiastiques, et la Compagnie sur l'Écriture. 
Charles Perrot parait avoir été prononcé dans le sens du droit 
de la Compagnie. 

Après des discussions déjà prolongées, le 10 décembre 1605 
les ministres étaient réunis devant le Conseil d'État. « M. le 
« syndique Lect leur fit im long discours. » C'est la seule oc- 



20 

casion où nous voyions figurer dans la vie de Perrot cet homme 
important, qui devait jouer un grand el triste rôle dans la pros- 
cription des manuscrits découverts après sa mort. Je continue à 
transcrire le procès-verbal. « Ensuite M. le Syndique Sarasin a 
« dit que c'est un grand abus en leur escript d'appliquer à cette 
« question et à eux-mêmes ce qui est dict de la personne de 
« notre Seigneur Jésus-Christ : Osculamini filium qui judicatis 
« terram, lequel propos du dict sieur Syndique a esté interrompu 
« par Specl®. Charles Perrot s'escriant insolemment qu'un autre 
« texte y estoit exprès en l'Apocalypse : Faciaui ut veniant et 
« adorent pedes luos. Luy a esté imposé silence par M. le Syn- 
« dique Lect lequel luy a dit que c'esloit détorquer le sens de 
« ce passage, et parler eu moyne, et que ce n'est dès à pré- 
« sent. » 

Le 1 I les pasteurs comparaissent encore. 

« A esté arresté de les ouïr tous en leur advis particulière- 
« ment, et suyvant ce le S"" Perrot a esté appelé, et interro- 
« gué de son advis, a dit qu'il requérait qu'il alât proposer ceste 
« affaire à ses frères qui sont de delà. Ce que luy ayant esté 
« refusé, a dit qu'il y a quelque temps que la Compagnie ap- 
« prochoit de l'intention de Messieurs, mais despuis sont sur- 
« venues quelques considérations pour lesquelles ils ne peuvent 
" pas passer plus outre qu'à ce qu'ils ont proposé cy-devant. 
« Sur cela M. le Syndique Lect lui a leu le commencement des 
« Ordonnances ecclésiastiques. — A reparti disant qu'il fallait 
« regarder mentem aulhoris^ et que Ramus estant icy trouva 
« estrange qu'il n'y avait que la Seigneurie qui parlast; qu'il se 
« souvient que feu M. Chenelat luy demandant quelque passage 
« des anciens, il luy alléga saint Augustin. Sur quoy M. Lect 
« luy dit: il ne faut pas croire tout ce qu'il a dit, car il a parlé 
(( du purgatoire et de prier pour les morts.... a dit: Vous ues- 
« VEZ : attendu quoy luy a esté commandé de passer de delà. » 

Il n'était pas dans la nature de Ch. Perrot d'endurer avec 
plus de calme une accusation hasardée contre saint Augustin, 



21 

qu'un procédé dur envers les pauvres. C'est ce qui explique, 
sans la justifier, son apostrophe au syndic. Peut-être aussi y 
avait-il là quelque reste d'émotion des paroles outrageantes que 
Lect lui avait adressées la veille du fauteuil syndical et en plein 
Conseil. Dans tous les cas nous voyons se dessiner ici la dé- 
fiance mutuelle que ces deux hommes éprouvaient évidemment 
l'un pour l'autre. 

Mais pour achever d'étudier Ch. Perrot dans cette circons- 
tance, passons à la séance de l'après-diner et a celle du lende- 
main. 

« Estant opiné sur ce que le sieur Perrot a dit en plein Con- 
« seil ce matin à M. le syndique Lect : Vous resvez, a esté 
« arresté qu'il en réponde céans pour veoir s'il recognoist sa 
(S faulte, afin d'adviser sur luy selon ce qu'il respondra. Ayant 
« respondu et recogneu franchement sa faulte , arresté qu'on 
« lui en fasse des remonstrances en présence de ses frères Ven- 
« dredi prochain, auquel jour ils seront appelés pour se résoul- 
« dre à obéissance. » 

Le vendredi 13, en effet, les pasteurs comparaissent de nou- 
veau et Perrot avec eux; chose étrange, celui-ci en double 
qualité. D'abord comme chargé par ses frères, probablement 
en qualité de Modérateur de semaine, de parler en leur nom 
sur le grand débat de la présidence, qui devait être vidé dans 
cette séance même ; puis en second lieu comme coupable, ve- 
nant pour être réprimandé par ses supérieurs. 

Sur ce dernier point voici ce que disent les registres du 
Conseil : « M. Perrot a fait ses excuses fort honnestement de ce 
« qui se passa ces jours passés, recognoissant sa faulte et plu- 
« sieurs aultres, prie qu'il ne demeure en suspens de la bonne 
ce volonté de nos Seigneurs ; que certaine lettre qui avait esté 
a envoyée l'avait tellement renversé qu'il a recogneu depuis 
« avoir esté mal advisé. A cela , M. le Syndique Lect a repré- 
« sente en présence de ses frères, ce qu'il estait du dict faict, 
« et qu'il avait renvoyé le dit sieur Perrot a recognoistre sa 



22 

« faillie en présence de ses frères, ce qu'il a fait el plus qu'on 
« en requérait de luy, de quoy on a heu satisfaction. » 

On comprend aisément que les boutades et l'irréflexion de 
Perrot pouvaient indisposer le Conseil. Lect, en particulier, 
l'ami de Théodore de Bèze, et en quelque sorte son successeur 
à cette époque , homme influent , et remarquable par sa puis- 
sante el persévérante activité, par sa haute et froide intelligence, 
par son dévouement à l'œuvre calviniste et sa sévère vigilance 
à la maintenir avec la fermeté sagace du jurisconsulte unie à la 
conviction scientifique du théologien , Lect ne pouvait facile- 
ment supporter l'imprudente et chaleureuse naïveté de Perrot. 
Les prédications irréfléchies de ceiui-ci, ses manières parfois 
étranges d'être et de faire, telles que nous les verrous encore 
dans le chapitre suivant, sa conduite publique souvent répré- 
hensible par défaut d'intelligence pratique des affaires \ enfin le 
soupçon d'hérésie qui naissait autour de lui el que Lect avait 
dès longtemps subodoré, tout cela rendait nécessairement ces 
deux hommes, du reste si droits tous deux d'intention et de 
cœur, inintelligibles el antipathiques l'un à l'autre. 

Quant a nous, placés à distance, si nous cherchons à résu- 
mer nos impressions sur le caractère de Ch. Perrot, tel qu'il se 
montre dans les diverses scènes que nous venons de raconter, 
nous ne pouvons y méconnaître deux traits saillants. D'une part, 
cet homme obéit toujours à une spontanéité peu réfléchie , sou- 
vent imprudenîe, parfois répréhensible , quoique presque tou- 
jours généreuse. C'est un esprit mal équilibré, conduit un peu 
au hasard par un cœur chaleureux et charitable. D'autre part, 
dans ce caractère candide et passionné , qui se montre fort a 
nu et ne songe à rien cacher, on ne découvre, chose rare, au- 
cune de ces petitesses personnelles auxquelles. les hommes pu- 
blics et les hommes de cabinet sont accusés de mal aisément 

' En voici encore un singulier exemple. Du A septembre 1581, Sp^ Ch. 
Periot ayant de son chef ajouté quelques lignes à un renvoi du Consistoire 
au Conseil, a a este arrestô qu'on appelle le ditSp*^ Perrot, pour lui renions- 
^ trer qu'il ne debvait taire cette addition sans le sceu du Consistoire. » 



23 

échapper, ni amour-propre, ni avidité; aucune recherche des 
honneurs ou de l'argent. 

Au total, ce caractère me semble n'être ni sans mérite, ni 
sans attrait, et je comprends la constante indulgence, l'affection 
vraiment fraternelle que les collègues de Perrot lui témoignèrent 
jusqu'au bout , malgré quelques différences de tendances dog- 
matiques, malgré aussi 1 impatience assez naturelle que pouvaient 
leur donnai- les boutades imprévues et parfois compromettantes 
de Ch. Perrot. Au reste , le Conseil lui-même , à tout prendre, 
lui montra beaucoup de patience et de bienveillance. Il rendait 
justice à son activité dévouée, et il semblait le traiter comme 
un enfant estimable , mais sans expérience, plein, du reste, de 
candeur et de bonnes intentions, et trop faible pour être re-r 
douté. 



CHAPITRE III. 

L'homme religieux ou la Foi. 

Notre tâche n'est pas terminée. Nous ne connaissons point 
suffisamment Ch. Perrot , car nous n'avons point encore la clef 
de certaines bizarreries de sa vie, de quelques contrastes de 
son caractère et des défiances de quelques-uns à son endroit. 
Cette clef, c'est dans les tendances de sa piété, en d'autres 
termes , dans le caractère particulier de sa foi que nous la 
(rouverons. C'est cette foi , je veux dire non-seulement les con- 
victions de cet homme , mais surtout ses affections religieuses 
et sa vie intérieure, qui marquèrent sa carrière et sa personne 
d'une empreinte tout ensemble humble et vénérable , originale 
et touchante. 

Cette recherche nous dévoilera aussi , d'une manière très- 
inattendue , l'influence fort indirecte et légère, il est vrai, que 
cet homme obscur eut sur les mouvements religieux de la Hol- 
lande au début du dix-septième siècle. 



24 

Cette nouvelle étude exigerait un examen soigneux , et pour 
ainsi dire intérieur et subjectif de ses habitudes privées, de sa 
vie pastorale, de ses prédications, de son enseignement en théo- 
logie , enfin de ses écrits. Nous avons déjà touché à ces divers 
points d'une manière superficielle. Le moment serait venu de 
compléter cela par un examen plus approfondi , de coordonner 
le tout , et d'en déduire si possible l'intime et vraie nature de 
cet homme étrange, peu explicable au premier coup d'œil. 

Malheureusement, nous l'avons dit, les documents sont in- 
suffisants, incomplets, contradictoires, et notre œuvre sera 
toujours boiteuse et mutilée. Toutefois , nous rencontrerons en- 
core sur notre route quelques détails nouveaux, en petit nom- 
bre, mais importants pour notre but, et ce but, si nous ne 
pouvons pleinement l'atteindre, pourtant nous en approcherons. 
J'ai, pour ma pari, l'entière conviction que la secrète pensée 
de ]*errot, la tendance dominante de sa piété, et le mot de 
l'énigme de sa vie, étaient dans une ferveur presque passionnée 
pour la sanctification et la chanté, ferveur qui allait jusqu à 
laisser quelque peu dans l'ombre la doctrine. Rien n'indique 
que Ch. Perrot ne partageât en gros et assez complètement les 
doctrines calvinistes, mais ces convictions dogmatiques ne pou- 
vaient entièrement lui sufiire. Il n'était pas homme à s'en 
tenir a des formules; il lui fallait le mouvement et la vie, et 
cette vie de sainteté, d'humilité, de charité, de paix surtout, 
dont il avait soif, il ne la trouvait pas assez générale autour 
de lui ; il voulait qu'on y tendit davantage, et les vérités même, 
qu'il acceptait avec pleine conviction , lui semblaient n'avoir en 
comparaison qu'une importance secondaire. Il reprochait à l'é- 
coli' calviniste, qui insistait toujours, et avec raison, sur le grand 
principe de la réforme, la justification par la foi, de trop laisser 
au second rang ou à l'écart la sanctification. Plus audacieux 
encore, lui réformé, converti sincère, qui avait sacrifié sa fa- 
mille, sa position , sa fortune aux convictions protestantes, il en 
était venu , lassé qu'il clait des débats, et navré des soufiianccs 



25 

individuelles enfaïUées à leur suite, à reprocher aux i)remiers 
réformateurs d'avoir imprudemment compromis la paix pour 
défendre la vérité. Cet homme semhle avoir eu profondément 
dans le cœur et la pensée les paroles d'un apôtre, sur les fruits 
de la justice qui doivent être semés dans la paix et par des hom- 
mes de paix \ Tel est pour nous Charles Perrot. 

Si cette solution du problème est exacte, on comprend que 
la position de cet homme dans l'Église et la République dut 
être souvent suspecte et gênée. Cet esprit de large tolérance et 
de paix à tout prix était en complet contraste avec celui du 
temps et avec les nécessités de la Réformation. Aussi Perrot 
mécontent, mal jugé, comprimé par le sentiment de son im- 
puissance, par sa timidité naturelle, par ses instincts d'humilité 
et de répugnance à se produire, ne put jamais mettre complète- 
ment sa pensée au jour. C'est ce qui la rend maintenant si diffi- 
cile a recueillir. 

Mais il est temps d'entrer en matière. Nous allons , comme 
nous l'avons annoncé, rechercher avec soin tout ce qu'il nous 
sera permis de découvrir encore sur l'homme pieux, sur le pas- 
teur, sur le docteur, sur l'écrivain , et nous espérons qu'à l'aide 
des détails déjà donnés nous verrons sortir de là Charles Perrot 
plus complet, et tel que nous venons de le dépeindre. 

C'est dans le cœur et dans la vie intime de notre héros qu'il 
faudrait fouiller avant tout pour saisir le véritable caractère de 
sa foi. « Sa vie était exemplaire » nous dit son disciple Uten- 
bogaert. Mais, sans le nier le moins du monde, les biographes 
traditionnels disent à l'envi des choses assez étranges sur les 
formes bizarres dont sa piété se revêtait. Il avait, assure-t-on, 
d'humbles dehors portés jusqu'à l'exagération. Il tenait habi- 
tuellement les mains jointes; il ne parlait guère de lui-même 
qu'à la troisième personne , en se désignant sous le nom de 
Peccalor, qui de là était devenu son surnom. Tout cela, a-t-on 

' Jacques; 111, IS. 



26 

soin d'ajouter, le faisait accuser d'avoir les manières d'un ancien 
moine. Ces détails se retrouvent à peu près chez tous les écri- 
vains qui ont parlé de Perrot ; ils sont de plus confirmés par les 
registres du Conseil d'État, où le surnom de Peccator accom- 
pagne quelquefois son nom, et oii, comme nous l'avons vu, le 
syndic Lect lui reproche ses allures de couvent. 

Cette manière d'être , qui parait donc avoir été la sienne , 
était tout à fait en rapport avec la timidité maladive qui lui fai- 
sait craindre les fonctions en évidence et répugner à des rap- 
ports avec des gentilshommes. Mais n'allons pas l'accuser d'af- 
fectation , ce serait incompatible avec la nature de Perrot , si 
primesautière et irréfléchie d'une part, si craintive de l'autre et 
amie de l'obscurité. Que l'on y retrouve, si l'on veut, un reste 
du cloître, soit; pourvu qu'on admette que tout en lui, et cela 
même , était sincère, pieux et fervent. En revanche , il est évi- 
dent qu'il y avait chez lui, reste du cloître encore , une impor- 
tance exagérée mise aux formes extérieures. Un autre trait de sa 
vie , curieux à rapprocher de celui-ci , confirme tout à fait cette 
conjecture et notre explication. En 1584, nous voyons Perrot, 
alors pasteur a la ville depuis dix-sept ans , exiger qu'au culte , 
pendant les prières, ses auditeurs se mettent à genoux. Il était 
bien d'usage, à celte époque, d'appuyer ses genoux sur le banc 
antérieur en priant, mais cela ne suffisait pas à Perrot, qui vou- 
lait un agenouillement complet et sur le sol du temple, et qui 
menaçait, dès la chaire, de ne pas faire la prière, si l'on ne se 
conformait pas à cette exigence. Le registre du Conseil , du 24 
août, mentionne les plaintes des auditeurs h ce sujet, spéciale- 
ment des dames qui trouvaient la posture très-fatigante et diffi- 
cile a prendre, surtout entre des bancs très-rapprochés. Le 
Conseil fit avertir à ce sujet les pasteurs de ne pas introduire de 
nouveautés sans son aveu. C'est bien là le Perrot Peccator et 
des mains jointes. 

Quant à ce que Perrot fui comme pasteur, les documents 
disent bien peu de choses. Nous avons cependant quelques don- 



27 

nées assez claires sur la direction ciiaiitable et dévouée de son 
activité. Utenbogaerl aflirme qu'il était prédicateur trèii-savant et 
fort ('laquent. Nous ne connaissons, nous , de sa prédication que 
les boutades, certes, éloquentes ou du moins véhémentes, mais 
peu réfléchies, censurées par le Conseil d'État. Or, nous l'avons 
vu, elles se rapportaient aux misères des classes souffrantes, 
et elles témoignent au moins de la vive sympathie que Perrot 
éprouvait pour elles. — Nous devons remarquer encore les nom- 
breuses fonctions spéciales que la Compagnie lui confia, souvent 
malgré lui , comme à un homme particulièrement doué pour les 
remplir. Toutes celles qui ne sont pas relatives à la science théo- 
logique , le sont au soin des pauvres et des deniers à leur distri- 
buer. Les premières témoignaient de la haute opinion qu'on 
avait du savoir de Perrot; les secondes démontrent que l'on 
cropit pouvoir compter sur lui dès qu'il s'agissait de soulager 
des misères avec dévouement et intelligence. C'est ce que sup- 
pose au reste la tradition erronée qui l'a transformé en pasteur 
réformateur de l'Hôpital général , tradition que nous avons dis- 
cutée plus haut. 

Au reste, nous pouvons apporter ici en témoignage un fait 
important et incontestable. A défaut de l'Hôpital général , nous 
avons l'hôpital des pestiférés. Le fait a été diversement raconté, 
et les registres de la Compagnie, comme ceux du Conseil , sont 
sur ce point brefs et incomplets ; toutefois il en reste assez pour 
établir les détails importants, et même pour les éclairer, comme 
ou le verra, d'une lumière nouvelle. 

En 1568, la peste sévit avec une rigueur extrême , qui s'ac- 
crut encore par l'opinion populaire qu'elle était propagée par des 
empoisonneurs. Le Conseil prit à cette occasion des précautions 
de police imisitées, interdisant l'entrée des fruits, les bains, etc., 
faisant tuer tous les chiens et les chats, et obligeant tous les 
médecins à servir à tour les pestiférés , chacun une semaine. 
Cependant l'hôpital des pestiférés était dans un affreux délais- 
sement, manquaut et d'infirmiers et d'enterreurs. Le pasteur 



28 

Legagueux, choisi de nouveau par le sort, était ailé consoler et 
soigner les pestiférés, lorsqu'il y tomba malade d'une fièvre 
double-quarte; sur quoi le 10 septembre la Compagnie le rap- 
pela et tira au sort, pour le remplacer, Ch. Perrot, « qui est 
« prêt, dit le registre du Conseil (13 septembre 1568), d'aller 
« faire sa charge le plus lost. » Mais le Conseil se refusa à l'y 
envoyer, tout en consentant au rappel de Legagneux. Dès ce 
moment les registres des deux Corps gardent le silence sur le 
départ de Perrot. Toutefois il n'était pas homme à vouloir que 
les malades mourussent sans consolations et sans prières, et 
j)!omptement ou plus tard il alla, j)roba!)lement de son chef 
mais d'accord avec la Compagnie, à l'hôpital des pestiférés. Le 
4 décembre suivant, les registres de la Compagnie nous le 
montrent demandant à en revenir, vu la presque cessation du 
fléau; ce qui fut approuvé par le Conseil. 

Perrot n'avait rien fait en cela que bien d'autres pasteurs 
n'eussent fait et ne dussent faire encore. Mais voici un petit 
détail caractéristique qui lui est particulier, et qui nous révèle 
le sentiment intérieur avec lequel il remplissait cette fonction. 

Pour les pasteurs comme pour les médecins, le Conseil avait 
attaché un salaire spécial au service des pestiférés. Cette fois 
Legagneux et Perrot furent oubliés. Treize mois après seule- 
ment le Conseil y songea, puis le 21 mars 1570 le syndic 
Chabrey rapporte « que dernièrement baillant au dit Cagneux 
« le mandement qui luy avoyt esté ordonné, il fist démonstra- 
« tion de mesconlentement, disant avoir baillé à son serviteur 
« plus de huit escus. D'ailleurs a rapporté que le dit Perrot luy 
« a dit que Dieu l'a bény tellement quil prie messieurs de ne 
« trouver mauvais qu'il n'en prenne rien, d'autant qu il n'en a 
« pas besoin, car quand il seroit question d'en prendre salaire, 
« il ne luy en faudroit pas à beaucoup près tant. » Le conseil 
arrête « de se tenir à ce qu'est fait au regard du dit Cagneux, 
« et quant a M. Perrot, qu'on le prie de recevoir ce qui lui a 
« esté ordonné. » 



29 

Gardons-nous d'être sévères pour Legagneux qui avait déjà, 
dans plusieurs occasions, prouvé son dévouement aux pestiférés, 
et qui vlans celle-ci avait particulièrement souffert et beaucoup 
dépensé. — Mais remarquons la délicatesse et le sentiment 
élevé de Perrot, auquel il répugnait de ne s'être pas dévoué 
gratuitement. Son désintéressement est d'autant plus digne d'at- 
tention, que sa position paraît avoir été gênée, et son caractère 
enclin à regarder de très-près à l'argent et aux dépenses. Nous 
devons nous rappeler que quatorze ans plus tard il déclarait n'être 
pas fourni (Vaccoustrements pour aller en May sons de Genlil- 
fiommc. Il était à peine établi à Moëns qu'il demandait de quoi 
pouvoir tenir un cbeval; un an après il sollicitait deux petits chênes, 
pour dresser un polier. Six ans après son séjour au milieu des 
pestiférés, il sollicite de Messieurs « de la fuste pour clore son 
« curtil » à la rue des Chanoines, ce qui lui est refusé comme 
contraire aux précédents. A peine pasteur a la ville, il avait de- 
mandé que son logement gratuit dans une maison de la Sei- 
gneurie fut transformé en un loyer payé pour son compte à sa 
belle-mère, chez laquelle il demeurait; demande qui, équita- 
blement accordée, se renouvela encore avec quelques modifi- 
cations à trois autres époques. — Les salaires et les concessions 
du Conseil avaient donc une valeur réelle pour Ch. Perrot, et 
son refus cette fois ne peut s'expliquer que par des motifs d'un 
ordre très-relevé. 

Remarquons en passant que les demandes de cette nature 
adressées de temps à autre par Perrot au Conseil, quoique mul- 
tipliées, avaient un caractère réel de modération et de discrétion, 
ce que prouve au reste la manière bienveillante dont le Conseil 
les accueille presque toujours. 

Nous avons parlé plus haut de je ne sais quelle suspicion 
d'hérésie à laquelle Ch. Perrot finit par être en butte. C'est à 
ses doctrines que nous devons maintenant arriver. Nous allons 
rassembler les divers faits ou indices qui peuvent s'y rapporter. 
Nous chercherons en particulier si nous pouvons découvrir 
quelle influence exerça son enseignement. 



30 

Sur ce point, nous ne trouvons absolument rien de signill- 
catif dans les registres. Nous y remarquons seulement un fait 
unique, mais important, qui nous autorise à supposer que Perrot 
était en avant de son époque quant aux droits de la pensée et 
à la nécessité d'examiner. Nous avons dit que le 8 juin 1576 
il avait été chargé par la Compagnie de revoiries Leges academiœ 
de Calvin avant leur réimpression. Or, trois semaines plus lard, 
le 3 juillet, la Compagnie raie de ces Ordonnances de l'École 
l'obligation jusque-là imposée aux étudiants de signer à leur 
entrée la confession de foi laline, longue de huit pages petit 
in-quarto, que Calvin avait exigée des élèves comme des pro- 
fesseurs et des régents. Le registre ne dit pas que cette décision 
ait eu lieu sur le rapport et la proposition de Ch. Perrot, mais 
comment en douter puisque c'est lui qui avait été chargé de 
préparer le travail ? Elle est d'ailleurs en rapport avec tout ce 
que nous verrons de lui. C'est donc à lui que doit revenir le 
premier honneur de cette suppression conjointement consentie 
par la Compagnie et par le Conseil , et qui est véritablement 
surprenante, dix-sept ans seulement après l'institution, et douze 
ans après la mort de Calvin. Le considérant qui la motive, et qui 
doit remonter aussi à Ch. Perrot, mérite d'être conservé. « D'au- 
« tant, dii le registre, que cela oste le moyen et aux papistes et 
« aux luthériens de venir et profiter en ceste église, et qu'il 
« ne semble raisonnable de presser ainsi une conscience qui 
« n'est résolue de signer ce qu'elle n'entend pas ; joinct que 
«ceux de Saxe ont prins occasion de ceste ordonnance, de 
« faire signer la confession d'Augsbourg aux nostres, qui vont 
« de par de là. » 

On peut croire que celui qui avait conseillé cette mesure et 
rédigé ces considérants devait inspirer à ses étudiants des ten- 
dances pacifiques et modérées. Pùen n'indique cependant qu'un 
ell'et de ce genre ait été produit sur le grand nombre, mais nous 
le découvrons dans les rapports personnels de Perrot avec des 
étrangers. 



31 

En 1584 deux jeunes îiollaiulais dislingués étaienl au nom- 
bre des étudiants en théologie de Genève, où ils avaient été 
envovés aux (Vais de leurs villes respectives. C'étaient Arminius, 
d'Amsterdam, et Utenbogaert, d'Utrecht. Celui-ci était a Genève 
dès 1580, et il était prêta repartir quand Arminius arriva. Ces 
deux jeunes hommes déjà liés à Genève, et plus tard amis inti- 
mes, furent renommés dans la suite comme pasteurs pieux, comme 
théologiens savants et hribiles, et comme chefs persécutés du 
parti arminien, parti opposé, comme l'on sait à la prédestina- 
tion calviniste, et qui dans la vie ecclésiastique demandait et 
apportait en général un esprit de douceur et de modération. 

Rien ne nous dit qu'Arminius ait eu des rapports personnels 
avec Perrot, mais cela est assez probable, son compatriote et 
son ami Utenbogaert en ayant eu de doux et d'intimes, et lui 
Arminius, ayant fait encore peu après un second voyage a Ge- 
nève. Quoi qu'il en soit, Utenbogaert a raconté ceux qu'il avait 
eus lui-même et l'influence qu'ils avaient exercée sur toute sa 
carrière \ Il avait vu d'abord à Genève le pasteur Simon Gou- 
lard auquel il était recommandé, et qui lui avait libéralement 
accordé l'usage de sa riche bibliothèque. Goulart l'y surprit 
un jour lisant les Stratagemata Salanœ^ ouvrage connu par sa 
tendance modérée. Il était de l'italien Acontius, mort en An- 
gleterre peu auparavant. Goulart arracha le livre à Utenbogaert, 
affirmant que c'était « le plus mauvais livre qu'il connût. » Le 
jeune homme céda sans répondre, mais il y avait pris goût; il 
revint plus tard au livre, et avec profit, dit-il. 

' Utenbogaert a écrit lui-même l'histoire de sa vie, mais ce n'est pas dans 
le livre même, c'est dans la préface, œuvre d'un anonyme, que se trouvent 
ces intéressants détails. Le livre était terminé en 1638 et parut en 1645, un 
an après la mort de l'auteur. La préface fut ainsi rédigée au moment de 
cette mort. C'est une espèce de supplément de l'ouvrage, les faits relatifs à 
Ch. Perrot y sont rapportés, dit l'auteur de la préface, d'après des notes ma- 
nuscrites de la main d'Utenbogaert, et d'après des récits oraux de ce dernier. 
Cela explique suffisamment quelques confusions historiques qui malheureuse- 
ment y ont trouvé place. 



32 

Cependant il lit en théologie plusieurs propositions latines ou 
thèses que Perrot fut appelé à présider. Celui-ci les remarqua, 
et eut bientôt en lui un disciple aimant et aimé. « Il lui témoi- 
« gna une affection toute particulière, dit le précieux document 
« d'où nous tirons ce détail. Il lui permit de venir souvent i'en- 
« tretenir pour recevoir de lui un enseignement et des leçons 
« qu'il aimait à donner, et qu'il lui communiquait de temps en 
« temps avec grande libéralité.» Quand, en 1584, Utenbogaert 
partit de Genève, honoré des éloges et des recommandations 
de Théodore de Bèze, il n'oublia pas d'aller faire de tendres 
adieux à Charles Perrot, et de lui porter son Album amkorum 
en le priant d'y inscrire son nom. Je vais transcrire littérale- 
ment le récit de cette dernière visite, car je me reprocherais d'en 
perdre un seul mot ou d'y rien ajouter. 

« Perrot le retint longtemps, discourant avec lui d'un ton très- 
« familier, l'exhortant entr'autres à bien prendre garde, si ja- 
« mais il venait à exercer le ministère sacré, de ne point con- 
« damner, ni aider à condamner légèrement ceux qui pourraient 
« lui paraître ne pas se conformer en tous points aux sentiments 
« de l'Église réformée, du moins aussi longtemps qu'il les ver- 
ci rait fidèles aux points et articles principaux et fondamentaux 
« de la religion chrétienne, et disposés à entretenir la paix et 
« l'unité de l'Église, le priant de supporter ses frères dans les 
« opinions qui ne renversent pas le fond de la religion, bien 
« qu'elles fussent différentes des siennes; lui déclarant que c'é- 
« tait la le véritable moyen de prévenir le schisme, et d'obtenir 
« une miité h salut avec ia paix de l'Église, terminant enfin tous 
« ces divers propos par la signature de son nom dans l'album 
« d'Utenbogaerl , avec l'épigraphe, à côté de son nom, de 
« Matthieu V : fieali pacifici quoniam fiiii Dei vucabuntur \ 
« C'est une parole dont Utenbogaert s'est souvenu très-sou- 
« vent depuis ce temps, dans diverses circonstances difficiles, 

* Heureux les pacifiques, car ils seront appelés enfants do Dieu. (Matth. 
V,9). 



33 

<f durant un niinislère qui lui a imposé de graves labeurs. » 

Ces dernières exhortations de Perrot à Utenbogaert rappel- 
lent le langage que tint cent vingt ans plus tard cet Alphonse 
Turrettin dont Perrot nous apparaît comme l'ancêtre dans l'É- 
glise de Genève. Mais Perrot élait l'un des premiers de sa race, 
et ses principes de large tolérance et de zèle pour la paix étaient 
bien plus remarquables en 1584 qu'après 1700. 

Utenbogaert avait alors vingt-sept ans. Déjà, comme Perrot, 
il avait eu l'occasion de prouver son courage et son amour 
chrétien, au milieu des horreurs de la peste. Plus tard il prouva 
mieux encore sa charité par les sacrifices d'amour-propre qu'il 
fit plus d'une fois à la paix, par l'abandon répété de ses intérêts 
et de ses droits pour amener la fin des disputes et l'édilication 
de l'Église. La graine déposée par Charles Perrot devint une 
moisson, mais Utenbogaert loin d'en tirer gloire, n'y voyait 
qu'une profitable leçon de son vieux maître, et qu'un sujet de 
reconnaissance envers Dieu et envers lui. 

Cinquante-deux ans après son départ de Genève, et à la fin 
de son long ministère, il lisait un jour le tableau de la réforma- 
tion de Genève, publié en 1035 par Frédéric Spanheim a l'oc- 
casion d'un jubilé séculaire \ La il trouva l'éloge des grands 
théologiens qui avaient affermi et honoré l'Église de Genève 
au seizième siècle, Farel, Viret, Calvin, Bèze, Daneau, Goulart, 
La Paye, etc. — Mais Perrot, dit-il avec surprise, pourquoi 
l'a-t-on oublié? Un moment de réflexion lui fit supposer que 
c'étaient les défiances dont ses doctrines avaient été l'objet qui 
avaient fait écarter son nom, et il s'en attrista. 

Il y a, selon moi, bien du charme dans ces récils d'Ulenbo- 
gaert qui nous peignent si bien l'intime sympathie du maitre et 
du disciple ". On se représente l'âme souffrante et froissée de 

' Geneva restituta. 

- Si Perrot avait tant de répugnance à remplir les fonctions de lecletir en 
théologie, ce n'était donc pas qu'il méconnut la douceur de coniniuiiiqucr 
ses convictions à des disciples bien disposés, et d'allumer en eux l'amour do 

Tome XL 3 . 



34 

Perrol s'ouvrant avec joie h la rencontre de celte jeune et cha- 
leureuse intelligence qui savait non-seulement l'aimer, comme 
faisaient ses collègues, mais encore l'écouter, l'apprécier, le 
comprendre et s'associer pour l'avenir à ses vues. La même 
joie lui fut donnée sous une autre forme encore, et c'est tou- 
jours Utenbogaert qui nous l'apprend. Rotan, ce collègue que 
Perrot avait fait devenir professeur à sa place, sentait et pensait 
comme lui. Le public le soupçonnait \ Perrot eut encore une 
autre amitié, qui dut lui être douce. Isaac Casaubon, homme 
non-seulement docte et célèbre, mais profondément pieux, au- 
quel ses principes de modération attirèrent assez de contrarié- 
tés, avait été professeur de grec à Genève de 1582 à 1596. 
Il était l'un des maîtres qu'Utenbogaert avait suivis en même 
temps que Ch. Perrot, et il continua à apprécier et aimer celui- 
ci. On a entre autres deux lettres intéressantes et toutes frater- 
nelles qu'il lui adressa, l'une de Montpellier en 1597, l'autre 
de Paris en 1602. La première est pour lui parler de son fds 
Denis Perrot qui étudiait, un peu h contre-cœur, la médecine à 
Montpellier, et qui lui avait été, ce semble, recommandé par son 
père. L'autre est une simple et tendre effusion d'estime et d'a- 
mitié, en réponse à une lettre de môme nature, où Perrot pa- 
raît avoir fait des vœux pour le voir revenir a Genève. 

Ce coup d'œil jeté sur les rapports de Perrot avec les étran- 
gers et sur ses secrètes affections, suffirait à nous éclairer. Il 
était un homme de paix. L'amour de la paix, l'esprit de paix, 



la science et de la foi. Utenbogaert nous dit positivement qu'il aimait à don- 
ner des leçons. Je me demande si, dans cette répugnance si souvent mani- 
festée, il n'entrait point à côté de la timidité naturelle à Perrot quelque 
souilrance morale, quoique crainte de ne pouvoir exprimer toute sa pensée, ou 
d'exciter en la manifestant tout entière, ces débats dont il avait horreur. 

* Les malins s'amusaient à confondre ces deux hommes en une seule unité. 
Us réunissaient pour cela leurs deux noms dans une désignation commune : 
Perhotanus. I^otan, originaire des Grisons et pasteur à Genève, excita plus 
tard de grandes défiances , connue suspect d'incliner à une réunion entre 
les deux Églises. 



35 

lel était le point central de la piété de ce théologien alors excep- 
tionnel. Au milieu des débats de l'époque et des souffrances, 
suite des persécutions, ce sentiment nourrissait en lui comme 
une secrète amertume, qu'il épanchait plus librement au dehors 
qu'à Genève. De la encore le besoin qu'il éprouva d'écrire se- 
crètement des livres où il déposait librement sa pensée et ses 
regrets, quoi quil ne pût guère espérer les publier un jour. 
Nous pourrons recueillir d'autres preuves encore du sentiment 
qui le poursuivait. Le même Utenbogaert nous en rapporte une 
fort saillante. Tilius, ancien abbé catholique et plus tard pasteur 
à Anvers lui montra une lettre que Perrot lui avait écrite, et 
qui renfermait cette phrase : « La plupart des réformateurs me 
« rappellent Uzza approchant présomptueusemeut la main de 
« l'arche du Seigneur, parce qu'd craignait de la voir tomber*. » 
Parole hardie, et même injuste, qui fait comprendre le soupçon 
de papisme jeté plus lard sur Perrot et ses livres. Remarquons 
cependant cette expression la plupart, qui ne fait porter le re- 
proche que sur les premiers réformateurs, et qui par cela même 
en distingue Calvin. 

Voici sur le même sujet un autre document, plus singulier 
encore, et qui nous vient d'autre part. 

Le curieux journal de Pierre de l'Etoile, grand audiencier de 
la chancellerie de Paris, renferme la note suivante, à la date 
du 28 septembre 1607, un an avant la mort de Perrot : « Ce 
« jour M. Perrot, fils du ministre Perrot de Genève, lequel à ce 
« que j'en ay pu descouvrir par son discours, affecte fort la réu- 
« nion et réformation de l'Église, m'a dit que son père, grand 
c( zélateur de la réconciliation des deux (mais qui est contraint 
« de dissimuler pour le lieu où il est), a fait un livre De extre- 
« mis in Ecclesia vilandis ^, lequel il veut faire imprimer, mais 
« qu'il tirera, estant là, s'il peut, de ses mains, pour le faire voir 

• « Plerique reformatores fueruQt instar Uzzœ temere manum admoventis 
« arcaî Domini in spcciem ruinam minantis. » Conip. 2 Samuel VI, 6. 7, 

* Sur les mesures extrêmes à éviter dans TEelise. 



36 

« ici au jour el servir a raclierainement de ce saint ouvrage 
tt qu'on a desseigné. » 

Ces paroles, quoique assez amphibologiques, sont fort claires 
quant à la position morale de Cb. Perrot, et aux vœux secrets 
qu'elles lui prêtent. Toutefois l'équité fait un devoir de rabattre 
quelque chose du caractère absolu des assertions. L'Étoile, 
quoique catholique, était ardent pour la réunion des Églises et 
pour que la paix entre les croyances mit fin aux débats. C'est 
pour cela même que le fils Perrot s'adressait à lui, et dans la 
conversation il dût donner avec plus de force encore celte cou- 
leur aux opinions de son père. L'Étoile lui-même dut aussi re- 
marquer surtout el s'exagérer volontiers ce qui lui était dit dans 
ce sens. Les termes même qu'il emploie laissent voir que le 
père n'était pour rien dans la démarche du fils, et dans la ten- 
tative de faire voir le livre ici au jour *. Quoi qu'il en soit, les 
ferventes aspirations de Cb. Perrot pour un état de tolérance et 
de paix entre. les deux communions, si ce n'est même pour un 
rapprochement plus intime, ne peuvent être révoquées en doute. 
Cela seul ferait supposer que ses convictions dogmatiques, quoi- 
que calvinistes en gros, étaient moins serrées que celles du 
reste de l'Église de Genève. Nous en avons eu déjà quelques 
preuves; en voici d'autres encore. 

En 1610, deux ans après la mort de Perrot, Utenbogaert 
était à Paris comme chapelain des représentants des Provinces- 
Unies. Il }• rencontra Isaac Casaubon qui, devenu bibliothécaire 



• Je ne puis m'erapècher de soupçonner que la mort récente de Thédore 
de Bèze était pour quelque chose dans la démarche du fils Perrot. Le père, 
qui consacrait ses studieux loisirs à rédiger secrètement de pacifiques leçons 
de tolérance, ne pouvait songer à les publier du vivant de Bèze son ancien 
maître, son collègue actuel, et le chef vénéré de l'Église de Genève, mais il 
pouvait avoir quelque vague espérance qu'après la mort de Bèze, de vingt- 
deux ans plus âgé que lui, cela pourrait devenir possible. Or Théodore de 
Bèze était mort en 1605, et Denys, fils aîné de Ch. Perrot, qui partageait 
ses principes et connaissait ses vœux et son livre, impatient de voir celui-ci 
mis au jour, put risquer cette ffutative. 



37 

ilu roi, se reposait quelque peu des soucis de sa vie traversée el 
des tracasseries que la modération de ses principes, disait- il, et 
des circonstances de famille lui avaient attirées a Genève. Ces 
deux hommes, qui s'y étaient autrefois connus, se retrouvèrent 
avec plaisir el se plurent mutuellement. Ils eurent le 20 avril 
1610 ' une conférence dogmatique, dont la préface de la vie 
d'Utenbogaert reproduit le sommaire. Dans cette conversation 
il fut question de Perrot. Gasaubon cita un trait de lui, ou plutôt 
un mot seulement, mais significatif. Perrot aurait dit qu'on prê- 
chait trop exclusivement a Genève la justification par la foi, et 
qu'il serait temps qu'on prêchât un peu les œuvres '. 

La même année Ctenbogaert, suivant la même préface, vit 
aussi à Paris un autre Perrot , frère de Charles , et qui lui 
annonça avec douleur la suppression récemment consommée à 
Genève du livre De extremis. Le fond de ce récit doit être vrai, 
mais il renferme une erreur évidente. Le seul frère protestant 
de Charles Perrot, Denys, pasteur à Satigny, avait été massacré 
à la Saint-Barthélémy, trente-huit ans auparavant. Il y a ici 
très-certainement confusion avec l'autre Denvs Perrot, fils aîné 
de Charles. Celui-ci nous le connaissons par sa visite à Pierre 
de l'Étoile en 1607, et dans le dernier chapitre de ce travail 
nous le connaîtrons mieux encore. Nous savons déjà l'intérêt 
qu'avant la mort de son père il prenait au livre inculpé. Nous 
verrons sa douleur lorsque ce livre, au lieu d'atteindre le but 
de son auteur, devint l'occasion d'une flétrissure imprimée à sa 
mémoire. D'ailleurs nous avons vu Denys Perrot faire une course 
a Paris trois ans auparavant; il pouvait avoir bien des motifs 
d'y retourner, puisque là était (semble-t-il) le patrimoine de 

' C'est Brandt qui précise ainsi le jour de la conférence. J'ignore d'après 
quelle autorité. 

- Pourtant, chose étrange! les Ephémérides de Casau])on, c'est-à-dire son 
journal intime, publié après sa mort, garde le silence sur cette conversation 
et le 20 avi'il, et tous les jours suivants jusqu'à son départ pour r.\ngleterre 
en automne. Cependant il rend compte de beaucoup de choses analogues, 
et spécialement d'une préthVation d'Utenbogaert le 2 mai. 



38 

son père et le séjour de sa famille paternelle ; il devait mettre 
du prix d'ailleurs à revoir Ltenbogaert, chez lequel il savait 
qu'il trouverait une âme sympathique et de vieilles affections. 
Enfin nous sommes certains, par une requête qu'il présenta de 
loin à la Compagnie en décembre 1610, qu'il avait été assez 
longtemps absent de Genève pendant les derniers mois de cette 
année. 

Mais revenons aux doctrines de Ch. Perrot. 

D'après les détails que nous venons de réunir on peut croire 
que Ch. Perrot, au fond du cœur, différait de l'opinion générale 
de ses collègues par deux points : Le désir de quelque rappro- 
chement pacifique avec l'Eglise romaine, et la crainte que la 
manière scholastique dont la justification par la foi était prê- 
chée, ne voilât l'importance de la sanctification. — iSous verrons 
tout à l'heure qu'il était pareillement un peu suspect à l'endroit 
des sacrements. Sous quel point de vue? C'est ce qu'il serait 
possible de conjecturer, mais qui cependant reste douteux. 

On ne supposera pas, je pense, que malgré ce qui précède, 
Perrot fût réellement hérétique au point de vue calviniste, sur 
l'un ou l'autre des points signalés. Non, cet homme simple, ai- 
mant, spontané, dévoué, et qui avait tant sacrifié à ses convic- 
tions prolestantes, n'était pas papiste, il était simplement paci- 
fique à l'excès *. Il ne niait nullement la justification par la foi, 

* Le sentiment de Ch. Perrot à ce sujet se formulerait très-probablement 
avec exactitude comme celui qu'à la même époque son ami Casaubon dé- 
posait dans son journal intime (10 Juin 1600) et dans une touchante prière: 
a Equidem fateor quoties schisma hoc, quod ecclesiam tuam tôt jam aunos 
a lacérât, ob oculos mihi pono, ingenti desiderio corripi me pacis et ron- 
« cordiae. Sed nunquam tamen eo venimus amentiœ, ut pacem iniquam et 
« irreligiosam vel prœsenti rermn statui putaremus anteponendam. >'eque 
« tu, Deus mi, Deus mi, siris ut sententiam mutem unquam. » En français: 
« J'avoue bien, Seigneur, que toutes les fois que je songe à ce schisme qui, 
« depuis tant d'années, déchire ton Église, je me sens saisi d'un ardent désir 
et de concorde et de paix. Mais jamais je n'en viens à ce degré de démence 
9 de croire une paix inique ou irréligieuse préférable même à l'état de choses 
« actuel. Mon Dieu, mon Dieu! ne permets pas que j'abandonne jamais ce 
* sentiment. » 



39 

H l'a toujours admise et confessée, mais il s'aliligeail qu'on n'a- 
dressât si souvent celte doctrine qu'à Tintelligence et a la dia- 
lectique ; qu'on la revêtit toujours de formes juridiques et scho- 
lastiques au lieu d'en faire un stimulant pour le cœur, un principe 
de vie et d'amour. — Mais Perrot n'appartenait pas à son siècle. 
Il ne pouvait ni le comprendre ni en être compris. Puis, humble 
et timide, il se taisait volontiers et se plaisait à rester dans 
l'ombre. 

Toutefois cette ombre ne pouvait être bien épaisse, et les 
tendances de Perrot, déjà suspectes au temps d'Utenbogaert h 
ce que celui-ci nous apprend, devaient percer toujours davan- 
tage, et finir par scandaliser. La grande douceur avec laquelle 
Perrot acceptait les avis, sa soumission aux décisions imposées, 
son ardeur à s'effacer de l'administration de l'Église et à s'oc- 
cuper surtout des pauvres et des souffrants, devaient retarder et 
atténuer les défiances. Mais ces défiances ne pouvaient que se 
faire jour une fois ou une autre, sous une forme plus frater- 
nelle dans la Compagnie qui aimait Perrot et à laquelle il ne 
résistait jamais, d'une manière plus vive dans le Conseil d'Etat, 
où Lect, le gardien né des dogmes calvinistes, le tenait pour 
suspect et par conséquent dangereux. 

Ces doutes et ces soupçons eurent toutefois dans riiii et 
l'autre corps peu de retentissement avant la mort de Perrot, et 
tant que ses écrits restèrent inconnus. 

Voici les deux seuls documents que nous fournissent à ce 
sujet les registres ofliciels. Le premier en date est de la Com- 
pagnie, et du 16 décembre 1586. Il remonte donc à une époque 
comparativement ancienne. Utenbogaert avait quitté Genève 
depuis deux ans , et Perrot en avait quarante-cinq. « Ce jour 
« même, qui fut le jour des censures, on print occasion de 
« quelque rapport qu'on fesoit de ce que M. Perrot ne sembloit 
« point s'accorder en doctrine avec ses compaignons,de confè- 
re rer avec luy touchant certains poincts contenus en un escript 
« qu'il avait baillé autrefois, pour se résoudre avec luy. Sui- 



40 

« vant cela le lendeiiiain on s'assembla el Irailta on avec luy 
« du poincl de la justification, et trouva on de fait qu'il n'estoit 
« point d'accord avec ses frères, et fust advisé que le vendredy 
« suivant on poursuivroit. » 

« Du vendredy 23, M. Perrot ayant assez déclaré qu'il estoit 
<f consentant avec nous à ce point de la justiiicalion qui avoit 
« esté iraitté auparavant, fust advisé qu'on luy présenteroit en- 
« core un certain escrit veu par toute la compagnie et approuvé 
« lequel coatenoit en sommayre la doctrine de la justification, 
« afin que le dit sieur Perrot l'ayant veu et approuvé, il fust 
K signé de toute la Compagnie. Ce mesme jour on conféra encor 
« avec M. Perrot touchant les sacrements et fust dit qu'on 
« comprendroit en un escript sommaire ce qu'il en faut croire, 
« pour le communiquer au dit sieur Perrot, comme de celuy 
« de la justification. » 

Ce document ne nous apprend rien de bien nouveau , si ce 
n'est qu'au point de vue non-seulement de la justification, mais 
aiïssi des sacrements, on trouvait quelque chose à dire à la 
doctrine de Perrot. — Mais ce procès-verbal a de l'importance 
comme nous indiquant assez bien le caractère et la position 
morale de notre héros. Nous le voyons ici, avec son esprit de 
douceur, toujours prêt à céder à ses frères, et aussi avec sa can- 
deur native, ne leur déguisant pas ses points de vue. On peut 
l'accuser, peut-être, d'avoir dissimulé ses instincts de largeur 
excessive à l'endroit du papisme, mais en ce qui lient à la jus- 
tification ce reproche ne peut être fait. Du reste la scène qui 
nous est racontée nous montre clairement Perrot, ainsi que 
nous l'avions supposé, ne niant point la doctrine, mais aimant à 
la présenter autrement qu'on ne faisait. 

L'autre extrait de registres est du Conseil d'Etat, et de huit 
ans postérieur. 

Le 8 octobre 1 594 , « estant proposé que le sieur Perrot a 
tf quelques erreurs, a esté arresté qu'on en enquière les spec- 
t< tables ministres sur le mémoire qu'on drossera, et que M. An-' 



41 

« jorrand ' soilouy par serment, et aussi qu'on appelle céans 
« lesdils speclables ministres.' » 

Ce document n'est accompagné d'aucun des développements 
qui nous seraient nécessaires. La décision du Conseil paraît 
n'avoir eu aucune suite, et le registre de la Compagnie ne fait 
mention de rien qui y soit relatif. Le Conseil avait beau être 
mécontent de Perrot et se défier de lui, il reculait à la pensée de 
frapper cet homme paisible, cher a ses collègues, qui, sans 
prétention, sans ambition, sans influence, se défiait de lui-même 
et ne cherchait qu'a bien faire. 

Il nous semble que les faits ont suffisamment autorisé et 
confirmé nos conjectures sur les convictions et les sentiments 
réels de Perrot. 

Singulier honnne, et type étrange au seizième siècle ! Il n'é- 
tait certes pas jeté dans le rnoule de Calvin ; pourtant il est tou- 
jours excusé, défendu par ses collègues, qui le chargent h di- 
verses reprises, et malgré lui, d'enseigner la théologie, et le 
Conseil de même. — Qu'on nous permette de voir ici le triom- 
phe d'une charité éprouvée, de la foi du cœur, dune humilité 
profonde et sincère sur les débats théologiques et les calculs de 
l'inteiligence. 

Mais nous n'aurons pas complètement connu Ch. Perrot tant 
que nous ne nous serons pas rendu compte du travail intérieur 
parlequel il était arrivé à cet état d'âme et de foi. Cet homme, en 
effet, est une énigme dont nous voudrions trouver le mot. On 
ne comprend guère dans un même cœur l'excès de la sévérité 
dans les pratiques religieuses, et l'excès de la largeur dans la 
tolérance. Et tout cela au sein de l'atmosphère dont la grande 
unité de Calvin enveloppait et imprégnait l'Eglise de Genève ! 
chez un conducteur de l'Eglise , un continuateur de l'œuvre 
calviniste, élu trois ans seulement après la mort du Réforma- 

* Auteur probable du rapport relatif aux erreurs de Perrot. Jacob Anjor- 
rand, Iioinme noble et distingué, venait d'entrer dans le Deux-Cents et de- 
vint Conseiller d'État neuf ans plus tard. 



1% 

teur! Quelle a donc été, sommes-nous conduits à nous deman- 
der, l'influence créatrice, la tourmente intérieure qui a pu dé- 
velopper simultanément ces tendances opposées, et les concilier 
dans une charité excentrique, peut-être, mais touchante? — Je 
suis pour ma part bien tenté de croire que c'est dans le cloître 
où avait été enfermée la jeunesse de Gh. Perrot qu'il faut cher- 
cher la solution du problème. Le cloître, qui tantôt fausse les 
consciences et tantôt les réveille, qui matérialise les âmes gros- 
sières et donne aux âmes d"élite la faim et la soif de justice, 
qu'il ne peut cependant satisfaire, le cloître a envoyé à toutes 
les époques de la réformation, dans les rangs de l'Eglise pro- 
testante , tantôt des hommes peu dignes , tantôt des pasteurs 
expérimentés et fervents. La jeunesse de Luther dit assez ce 
que la soif de science d'une part et l'anxiété du péché de 
l'autre, aux prises avec l'oppression et les déceptions du cloître, 
peuvent allumer d'énergie dans une âme ardente. Je n'ai pas, on 
le comprend, la prétention de comparer, même de loin, Charles 
Perrot à Luther ; mais, comme Luther, cet homme me semble 
inexplicable sans une période antérieure d'études, de médita- 
tion et de travail de l'âme ; sans une soif de liberté, d'Evangile 
et de charité, excitée par l'esclavage et les mécomptes de la \ie 
monastique. 

Je me figure donc que Perrot, entré bien jeune au couvent, 
puisqu'il en sortit à vingt-trois ou vingt-quatre ans au plus tard, 
fut poussé vers le protestantisme par les connaissances bibliques 
et palristiques qu'il y avait acquises, par les déceptions aux- 
quelles ses espérances de progrès et de sainteté l'y avaient livré, 
peut-être aussi par les péchés qui y avaient tourmenté sa con- 
science, et pour lesquels il sentait le besoin d'un pardon plus 
assuré que celui d'un confesseur. Le surnom de Peccator^ qu'il 
adopta, semble indiquer quelque chose de ce genre. Il garda 
toutefois du cloître la teinte de formalisme qui caractérisa tou- 
jours sa piété, car sa raison n'était pas assez puissante, et son 
intelligence assez calme pour comprendre a fond la vraie nature 



43 

(le la foi. Chez lui les vues de l'esprit furent toujours dominées 
par les affections et les besoins du cœur. 

Il adopta, je crois, sincèrement les convictions protestantes, 
mais il n'y trouva cependant pas tout ce qu'il avait espéré. Les 
formes scliolasliques et dialectiques dont se revêtait alors la 
science dogmatique ne lui allaient pas. La sanctification lui sem- 
blait parfois oubliée pour cette justification qu'on n'exposait 
pas assez chrétiennement à son gré. Les discordes théologiques 
enfin, et leurs suites oppressives ou persécutrices, étaient à ses 
yeux un opprobre pour la foi, et froissaient fortement cette soif 
de paix, de charité qui le dévorait. Avec des vues plus nettes et 
plus fermes , avec une intelligence plus vaste, il eût peut-être 
un peu hâté le mouvement des idées et préparé quelques pas 
importants; mais il ne fut qu'un homme obscur, aimé pour son 
caractère charitable et modeste, n'osant se montrer tout entier, 
se mettant par instinct a fécart , quelque peu dédaigné même 
pour l'excentricité apparente de ses idées et de ses actes; par 
conséquent sans influence sur l'Eglise de Genève. 

Au reste il faut franchement reconnaître que si Perrot n'était 
pas compris de son époque , il ne la comprenait pas non plus, 
et que si ses vues pacifiques eussent été prises au pied de la 
lettre, la Réformation, de partout menacée, aurait manqué de 
l'énergie nécessaire pour compléter l'œuvre, résister aux armes 
tant loyales que déloyales du papisme et préparer l'avenir. 

Telles sont nos conjectures sur la vie antérieure et intime de 
Ch. Perrot. Si l'on croit devoir les repousser comme hasardées, 
cela ne change rien aux faits que nous avons établis. 



44 



CHAPITRE IV. 

Les écrits de Perrot. — Appendice. 

Nous avons vu mourir Charles Perrot, et notre notice bio- 
graphique est terminée. Toutefois nous croyons nécessaire de 
dire en appendice ce que devinrent ses écrits. 

Nous ne pouvons analyser des ouvrages perdus et demeurés 
inconnus ; mais les scènes que nous allons raconter jetteront 
encore quelque jour sur le caractère et les convictions de l'au- 
teur. Elles méritent surtout l'attention comme fournissant de 
curieux matériaux pour l'étude des idées de l'époque, de l'es- 
prit de la Compagnie et des principes du Conseil; en un mot 
du gouvernement de l'Église et de la liberté d'examen, tels qu'on 
les entendait alors. 

Charles Perrot était mort, avons-nous dit, le 15 octobre 
1608. 

Le 18 février suivant, voici, suivant le registre, ce qui se 
passait en Conseil. 

« Monsieur le Syndique Lect a rapporté, qu'entre les papiers 
« de feu spectable Charles Perrot, se trouvent deux livres, l'un 
« De extremis in Ecclesia vitandis, et encor un autre, lesquels 
« sont entre mains du S"" Timothée Perrot, et que s'il adve- 
« nait que les dits livres tombassent entre les mains des pa- 
rt pistes, il serait à craindre que cela n'importast grandement à 
« cet Estât, principalement au fait de la religion, et que mesme, 
« ils y pourroient adjouster. A esté arresté que M. le Syndique 
« Sarrasin et le S"" Gallatin conseiller, qui ont esté cy-devant 
« commis pour accorder les dits frères en leurs différents, se 
« saisissent des dits livres et les rapportent céans, et mesme 
« les contraignent par serment de les déclarer s'ils en font re- 

<( fus. rt 

Telle fut la découverte qui donna naissance au drame pé- 



45 

nible, monolone et prolongé que nous avons à exposer. Mais 
avant d'en continuer le déveloj)pement, nous devons nous ar- 
rêter un instant pour dire quelques mots des personnages en 
scène et du sujet de l'action. 

Nous connaissons déjà l'esprit des corps qui vont agir. Le 
Conseil d'État, bienveillant poui' la personne de Perrot pendant 
sa vie, mais défiant de ses doctrines, ayant horreur de toute 
hérésie, et dirigé par Lect qui, gardien vigilant et sévère de 
l'orlhodoxie, redoute les écrits de Perrot, et n'a jamais aimé 
l'auteur. — La Compagnie, indulgente et fraternelle jusqu'au 
bout pour Perrot et sa mémoire. Toutefois, si elle n'a pas 
l'âprelé de Lect, elle adhère à ses principes et reconnaît au Con- 
seil le droit d'agir souverainement. En outre, elle n'a plus ni 
Modérateur permanent, ni homme influent à sa tête. Bèze est 
mort, Diodaii vient seulement d'être élu pasteur. 

Les deux fils de Perrot jouent un grand rôle et un rôle dif- 
férent dans tout ce débat. 

Nous connaissons déjà l'aîné, spectable Denys Perrot, âgé 
alors d'environ quarante ans. Il avait étudié la médecine à Mont- 
pellier; mais au témoignage de Casaubon qui le protégeait et 
l'aimait, il s'en était dégoûté. Plus tard semble-t-il, il s'occupa 
de jurisprudence et devint avocat. Il fut nommé du Deux-Cents 
l'année suivante, mais du reste il ne remplit aucune charge pu- 
blique. Nous avons vu sa démarche auprès de Pierre de l'Étoile, 
et nous savons par là, que , confident intime de son père , il 
partageait sa largeur de vues et son amour de la paix. Proba- 
blement même il les exagérait. Pour le père, ces sentiments 
avaient leur racine dans le cœur plus que dans l'intelhgence.Il de- 
vait en être un peu autrement chez le fils, laïque, et homme de 
loi. Dans aucun cas, il ne pouvait sympathiser en rien avec Lect. 
Bien différents étaient les sentiments et la position du fils 
cadet, Timothée. Celui-ci, très-rapproclié de l'âge de son frère 
et avocat comme lui, avançait sur la route des honneurs, et ap- 
partenait tout entier à l'esprit gouvernemental. Au moment de 



46 

ia mort de son père, il était du Deux-Cents depuis cinq à six 
ans. Il avait été nommé auditeur en 1604. II était au nombre 
des anciens du consistoire. Il avait épousé la fille de François 
de Chapeam-ouge qui, collègue de Lect depuis vingt ans dans 
le Conseil et dans le Svndicat, était cette année même Premier 
Syndic. Évidemment Timotliée Perrot était dans la position d'un 
homme qui aspire au Conseil d'État, et qui devait y arriver 
une fois ou une autre. Il y arriva en eiïet, mais seulement vinut- 
deux ans plus tard. Pour le moment il pouvait être regardé 
comme le client et l'élève de De Chapeaurouge et de Lect. — 
Il ne put se montrer d'une manière toujours bien franche dans 
la suite de l'affaire, où les bienséances filiales et l'honneur de 
son nom rendaient sa position complexe. Toutefois sa manière de 
sentir y parut assez clairement, et nous ne pensons pas lui faire 
tort en conjecturant qu'il avait probablement été l'intermédiaire 
par lequel Lect connut ou réussit à découvrir les manuscrits 
de son père. Le procès-verbal que nous venons de transcrire 
nous conduit assez naturellement à cette conjecture, quand il parle 
des livres qui « sont entre mains de Timothée Perrot. » Il 
y a plus: ce même procès-verbal fait naître une conjecture 
nouvelle quand il parle de différents qu'une commission du 
Conseil avait été chargée de concilier entre les frères. En effet 
un registre de la Compagnie, beaucoup plus précis, nous parle 
d'un eslrif entre eux qui avait eu lieu seulement trois semaines 
auparavant, et qu'une commission de la Compagnie avait reçu 
mandat d'apaiser. N'est-il pas un peu probable que la différence 
de sentiment des frères, au moment de la découverte des li- 
vres, fut pour quelque chose dans ce débat, et ne pourrait-on 
point voir dans le rapport fait à ce sujet au syndic Lect , ou la 
suite ou la cause de l'es^n/en question? 

Un mot maintenant sur les écrits découverts. 

Le premier. De extrenm in Eccksia vitandis^ nous est déjà 
connu par la démarche de Denys Perrot, et certes, à en juger 
par le journal de l'Étoile, les appréhensions de Lect n'étaient 



47 

pas sans fondement. Nous verrons en outre, par les discussions 
mêmes auxquelles ce livre donna lieu, que, prêchant la paix 
entre cliéliens, il renfermait des choses dirigées contre le schisme, 
et qu'il allait même, semble-t-il, jusqu'à accuser les réformateurs 
de précipitation et d'imprudence, précisément comme le frag- 
ment conservé de la lettre à Tilius. Cette préface de la vie d'U- 
tenbogaert, qui nous a déjà appris tant de choses, rapporte en- 
core que, suivant le fds Perrot, « ce livre contenait des vues 
« fort remarquables et fortement conçues, sur l'amélioration à 
« introduire dans la réforme générale. » 

Au reste, les biographes traditionnels affirment que ce livre 
avait été imprimé avant la mort de Perrot, qu'il fut supprimé 
et détruit par le Conseil, mais qu'un Hollandais, Henri Klook, 
Conseiller de la cour de La Haye, en retrouva plus tard à Paris 
un exemplaire entièrement illisible, échappé apparemment au 
pilon du Conseil. Mais cette assertion est démentie par le fait 
que jusqu'au moment de la découverte, ce livre était absolument 
inconnu au Conseil d'État et a la Compagnie. Il faudrait donc 
supposer que l'édition entière secrètement et récemment im- 
primée par les soins de Denys Perrot, était cachée chez son 
père au moment de la découverte. Siq)position véritablement 
absurde, et démentie par les faits et les procès-verbaux sub- 
séquents. La méprise doit avoir eu lieu plus tard. Elle aura été 
due au bruit fait par cet ouvrage après la mort de Perrot, à 
une vague connaissance des tentatives de son fds pour l'impri- 
mer pendant sa vie, et à l'empressement du S"" Klook, à se croire 
possesseur d'une rareté théologique. 

Lect mentionne encore un autre livre qu'il ne désigne point. 
C'était probablement les Annotations sur le catéchisme^ qui plus 
tard furent déclarées condamnables, presque au même degré 
que De extremis. D'autres écrits de Perrot furent successive- 
ment découverts. Nous en parlerons à mesure que les procès- 
verbaux nous feront connaître leur existence. 

Il est temps maintenant de reprendre notre récit. 



48 

Nous étions au 18 février 1609. Le 24 la Compagnie reçoit 
«ne plainte en commun des deux fils Perrot, qui réclament 
contre la manière de procéder du Conseil, et contre l'enlève- 
ment arbitraire des manuscrits. La Compagnie reconnaît le 
droit du Conseil et donne des éloges à son zèle, mais elle ex- 
prime le vœu que l'examen des manuscrits soit fait par des ex- 
perts tirés d'entre les pasteurs. Elle désigne a cet effet MM. Dio- 
dati et Laurent. 

Trois jours après, une nouvelle découverte avait compliqué 
l'affaire. M. de Châteauneuf lapporte en Conseil qu'on a trouvé 
deux autres livres de Perrot: Un commentaire de l'Institution 
cbrélienne de Calvin, et uncommeiitaire de saint Augustin, « A 
« esté arresté que les Seigneurs commis s'en saisissent, et de tou- 
« tes ses autres œuvres. » Il y en avait bien d'autres en effet, 
comme nous le verrons. Quant a ces deux-ci, il n'en est plus 
question d'une manière spéciale, mais il y a bien apparence 
que l'un et l'autre ouvrage se rapportaient directement au dogme. 

Le 8 mars, la Compagnie apprend que le S"" Laurent, alors 
recteur et son commissaire auprès du syndic Lect, en a été 
mal reçu ; il a eu pour réponse « que c'estait à la Compagnie à 
« veiller sur ces choses, non de les vouloir couvrir ou suppor- 
« ter. » D'autre parties fils Perrot insistenl toujours, et de con- 
cert, pour que « les dits escripts soyent remis à l'examen de 
« la Compagnie. » Celle-ci fait encore une bumble et timide 
tentative pour l'obtenir; tentative accompagnée de grands élo- 
ges à Messieurs « du soing qu'ils ont eu. » 

Cependant le diiféiend entre les (ils Perrot avait recommencé, 
et le surlendemain, 10 mars, à la demande de Denys Perrot, 
deux pasteurs sont chargés de parler h ïimothée pour le calmer 
et le ramener. Evidemment , pendant que ce dernier avait ses 
appuis dans le Conseil , l'ainé se rattachait à la Compagnie , et, 
grâce à la mémoire de son père, obtenait volontiers sa protec- 
tion , qui cependant n'eut que peu de poids dans cette longue 
affaire. 



49 

Le 17 mars, la Compagnie fait une nouvelle demande, tou- 
jours plus restreinte , et l'adresse directement au syndic Lect. 
Elle supplie que les manuscrits « soyent veus ensemblement » 
par les délégués du Conseil et par ceux de la Compagnie « et 
« que tout se face [sic) avec telle modération qu'il appartient, et 
« que le fils aine du dit défunt, qui sçait commodément lire ses 
« escripls, y assiste. » — Ceci nous fait connaître un détail 
nouveau, qui a son importance dans ce débat, et le compliqua 
à plus d'une reprise. L'écriture des manuscrits était presque 
illisible, et Denys Perrot qui, nous le savons, les avait lus et 
goûtés, était presque le seul qui s'en tirât facilement. 

Il semblerait que Lect eût consenti, au moins en apparence, 
à quelque cbose de ce que l'on demandait, car, le 5 mai sui- 
vant, la Compagnie presse « ceux à qui la charge a « esté 
baillée de voir par ordre et exactement les dits escris, » de s'en 
acquitter aussitôt que possible. — «Cependant, ajoute le procès- 
« verbal, que le Sieur Denys Perrot soii adverty que la Com- 
« pagnie aura toujours tel esgard à la réputation de son feu 
« père qu'elle doit. « 

Cette phriise, où Denys Perrot est mentionné sans son frère, 
nous fait connaître d'une manière significative l'intérêt que la 
Compagnie lui portait, l'ardeur filiale qu'il apportait à défendre 
la mémoire de son père, et la différence qu'il y avait sur ce 
point entre les deux fils. 

L'examen collectif que la Compagnie pensait avoir obtenu 
n'eut pas lieu. Soit mauvaise volonté de Lect et résolution arrê- 
tée d'en finir à lui seul, soit impuissance des examinateurs 
par suite de l'écriture de Perrot, et impossibilité de voir enscm- 
hlemenl, par ordre et exactement les dits escripls, au 24 novem- 
bre suivant tout est changé, et il vaut la peine de transcrire le 
registre de la Compagnie de ce jour. 

« Notre frère, Monsieur Grenet fait entendre à la Compagnie 
« que Monsieur le Syndique Lect luy a fait entendre qu'il avoit 
« pris la peine de fueilleter tous les manuscrits de feu noire 
Tome XI. 4 



50 

« frère Monsieur Perrot, et qu'entre iceux il y avoit beaucoup 
« de points qui ne pouvoyent être pris en sens orthodoxes , et 
(( partant que nos Seigneurs avoyent advisé que pour le bien 
« des Eglises en général, de cette-ci en particulier, mémoire du 
« défunct et plus de repos de ses héritiers , que les dits escris 
« ne leur seront point remis. — Advisé que Monsieur le Syn- 
« dique Lect sera remercié de la peine qu'il luy a pieu de pren- 
ne dre pour fueilleter les dits escris autrement fort fascheux a lire ; 
« et que la Compagnie acquiesçant a ce que nos Seigneurs ont 
« résolu touchant les dits escris, ne s'en mettra plus en peine. » 
Ainsi les délégués de la Compagnie ont été éconduits, Lect a 
été de fait le seul examinateur; il a fueilleté , dit-il, tous ces 
nombreux manuscrits , et sur son seul rapport , sans contrôle 
aucun , ces manuscrits innocents ou coupables , jugés sur quel- 
ques phrases isolées recueilHes au hasard, sont tous confisqués 
et vont être supprimés, probablement détruits. Le Conseil l'a 
ainsi ordonné, à ce que dit Lect, et la Compagnie déboutée, 
repoussée, humiliée, retire son appui à la mémoire du père, à 
la piété fihale du fils! Elle va même jusqu'à remercier celui qui 
en agit de la sorte avec elle ! Evidemment elle acceptait son au- 
torité, ou elle tremblait devant lui. 

Pour mieux apprécier le procédé du syndic Lect, retournons 
de deux jours en arrière. Lect vient de faire entendre à la Com- 
pagnie, qu'il avait fueUleté tous les manuscrits, et que nos Sei- 
gneurs avoyent advisé que les escris ne seront point remis aux 
héritiers. Or voici ce que dit au contraire le registre du Conseil 
de l'avant-veille, 22 novembre 1609, dans l'arrêté que Lect 
est censé transmettre a la Compagnie : « Monsieur le Syndique 
« Lect a rapporté avoir veu une partie des livres, » et plus loin : 
« arreslé que ceux qui concerneront la théologie soyeut suppri- 
« mes; quant aux autres, qu'on les voye encore plus particu- 
« lièi'cnient avant que de les rendre à ses héritiers. » Mais Lect 
ne s'arrête pas pour si peu ; il veut en finir seul pour en finir 
sûrement, c'est-a-dire complètement. Il est peu accoutumé à 



51 

rencontrer des résistances, et jusqu'à la lin , à peu près, nous 
le verrons agir de même. Toutefois l'impartiaiité historique nous 
oblige a avertir que, dans son exposé du 6 juin suivant, Lect 
nous présentera les choses sous un autre jour, eu rapportant 
certains détails que le registre de la Compagnie avait passés 
sous silence, par prudence, peut-être, et ménagement pour 
Chai les Perrot. 

Huit jours après la communication de Lect et la soumission 
de la Compagnie , elle revint quelque peu en arrière, stimulée 
par le souvenir de ses promesses à Denys Perrot. 

« \^^ décembre. Proposé que le sieur Denys Perrot portera 
« fort impatiemment si on lui délient tous les manuscrits de 
« son dit feu père (il n'est pas question, on le voit, de Timothée, 
qu'on ne suppose pas dans les mêmes sentiments); qu'il se- 
a rait bon d'adviser lui donner quelque contentement ; qu'entre 
« les escrits de son dit feu père, il y en peut avoir qui sont 
« orthodoxes, et notamment les Adages lesquels il s'offre trans- 
« cripre luy estants donnés cayer par cayer, et au cas qu'ils 
« fussent trouvés exemps de toute erreur, la Compagnie pour- 
« rait aviser à les lui donner. Avisé qu'on demandera les sus- 
« dils adages à Monsieur le Syndique Lect et que quelcun de 
« la Compagnie sera chargé les luy distribuer cayer par cayer 
« au dit Sieur Denys Perrot , et rapportera à la Compagnie ce 
« qu il aura observé, et puis sera advisé ce qu'on aura à faire. » 

Il est ici question d'un nouvel ouvrage de Perrot, les Âdagia 
sacra. Nous n'en connaissons à peu près rien de plus. C'était , 
semble-t-il, le moins suspect et malheureusement le moins lisi- 
ble des manuscrits de Charles Perrot; probablement aussi le 
plus regrettable. Cet homme n'était pas précisément fait pour 
écrire des livres méthodiques ou des commentaires ; mais un 
recueil de pensées religieuses, soit rédigées, soit choisies dans 
les documents de l'antiquité ecclésiastique ou sacrée, par un 
savant aussi pieux qu'érudit, devait être et serait pour nous d'un 
prix véritable. En fait, les Adagia sacra , vantés et regrettés pai' 
Denys Perrot, ne furent lus de personne. 



52 

Celte demande spéciale de la Compagnie, si modeste et si 
équitable, fut repoussée comme les autres, et pendant six mois 
il ne fut plus question de rien. Mais le 2 juin 1610, le débat 
se ranima avec beaucoup plus de force, parce que cette fois 
Timolhée se joignit aux réclamations de son frère avec une cer- 
taine solennité, et parce que Lect, qui avait dès longtemps 
tout pris sur lui , se trouve en quelque sorte mis en cause de- 
vant le Conseil auquel la Compagnie s'adresse. 

Voici le registre de la Compagnie du 2 juin 1610 : 

« Messieurs les deux frères Perrot se sont présentés à la 
« Compagnie pour lui faire plainte d'un arrêté donné par nos 
« Seigneurs touchant certains escripts de leur feu père con- 
« damnés à être supprimés , ont prié la Compagnie prendre la 
« défense d'icelle cause , protestans ne vouloir rien faire ni 
« attenter au préjudice de cette Eglise et Estât , auquel ils dé- 
« sirent servir. » 

Cette dernière phrase , on le comprend , était comme exigée 
par l'intervention inattendue, la position et les sentiments de 
Timothée Perrot. On avait probablement obtenu de lui de faire 
de nouveau quelque chose pour l'honneur de son père et de son 
nom, flétri par l'arrêté arbitraire et méprisant du 22 novembre, 
surtout en la forme où Lect l'avait communiqué le 24. Du reste, 
la démarche des frères Perrot avait un caractère inusité, qui 
en augmentait le sérieux et la force. Au heu d'une communi- 
cation individuelle ou d'une requête écrite, ils demandent l'en- 
trée de la Compagnie et se présentent personnellement tous 
deux à sa l)arre. Lect dut voir dans cet effort solennel et simul- 
tané des deux frères un danger pour les principes rigoureux 
qu'il faisait suivre au Conseil, et une plainte indirecte contre 
lui-même , qui jusque-là interprétait à son gré et exécutait sou- 
verainement tout ce qui concernait cette affaire. 

La Compagnie résolut de ne faire aucune démarche en faveur 
des deux ouvrages déjà déclarés condamnables (De extremis, 
et Annotations sur le caléchisme, ouvrage cette fois expressé- 



53 

ment nommé clans le procès-verbal), mais d'appuyer auprès du 
Conseil les sentiments des fils Perrot, en lui recommandant la 
mémoire du défunt; puis de solliciter encore une fois que les 
autres ouvrages de Perrot lui soient remis pour être examinés 
par elle. 

Nous retrouvons ici la différence constante entre le point de 
vue de Lect et celui de la Compagnie. De ce que quelques ou- 
vrages de Perrot renferment des erreurs , celle-ci conclut que 
les autres doivent être examinés, mais non flétris avant l'exa- 
men. Lect, au contraire, nous le verrons dans son plaidoyer 
du 6 juin , semble toujours conclure de la culpabilité de deux 
écrits de Perrot à la convenance de supprimer les autres, comme 
nécessairement rédigés dans le même esprit. 

Quatre jours après, le 6 juin 1610, le Conseil s'occupe de 
l'affaire et cette fois sérieusement, car il y consacre trois séances 
en un même jour. Dans la séance ordinaire du matin , les dé- 
putés de la Compagnie exposent humblement et timidement 
leur mandat. Lect est mécontent , et rappelle les faits avec quel- 
que âpreté. « M. Lect a remonstré en leur présence (de specta- 
« blés Goulard et David, députés de la Compagnie), qu'il avait 
« cy devant remis à M. Goulard le livre De extremis et du Sijm- 
« hole et oraison dominicale (voici la mention d'un nouvel ou- 
vrage qui semblerait n'être qu'un autre nom des Annotations 
sur le catéchisme); « que le dit sieur les communiqua aux sieurs 
« Diodati et Tronchin, que là-dessus l'advis des ministres fut 
a de députer M. Prévost pour remercier Messieurs en sa per- 
« sonne du soing qu'ils avoyent d'empescber que ces livres ne 
« se vissent, à cause des erreurs, ce que le dit sieur Prévost 
« fist, estant allé treuver M. Lect en son logis. Davantage que 
« outre cela le dit sieur Lect, pour contenter les dits enfants 
« les assembla une après disnée en présence de Messieurs David, 
« Grenet, Tronchin et Laurent, les dits frères appelés, furent 
« leus vingt ou vingt-cinq passages sur lesquels il se treuvè- 
« rent muets, sauf qu'ils prièrent qu'on ne supprimast pas les 



54 

« autres livres, mais que M. Grenet respoiidil que luy ni sa 
« Compagnie ne scauroyent avoir loysir de lire tant d'escripts. » 

Lect avait beau jeu à reprocher à la Compagnie son incon- 
séquence. Seulement, il ne pouvait comprendre qu'il y a des 
cas oii l'inconséquence est non-seulement naturelle, mais hono- 
rable; par exemple, quand elle naît comme ici, d'une lutte de 
sentiments élevés aux prises avec les rigueurs de la logique. 
Quant à lui , Lect, l'homme logique, ferme et froid par excel- 
lence, esprit de la famille de Calvin h la conservation de l'œu- 
vre duquel il s'est dévoué, il faut bien reconnaître que son des- 
potisme et son arbitraire étaient, si ce n'est justifiés, du moins 
expliqués et presque autorisés par la réunion en lui d'une vo- 
lonté forte et intelligente, à un patriotisme et à une activité qui 
ne reculaient devant aucun fardeau. 

Le Conseil arrête « que les specîables ministres et profes- 
« seurs soyent appelés céans pour ouyr lecture des poincts er- 
1 ronez qui se treuvent es dicts livres De exlremis et en dire 
« leur advis. » Il n'est rien dit du Catéchisme , qui , évidem- 
ment, n'avait pas encore été complètement examiné, même par 
Lect, et sur lequel, au reste, tout du long de cette affaire, il y 
a bien des obscurités. Nous y reviendrons. 

La Compagnie avait déjà abandonné au jugement du Conseil 
De extremis et le Calcckisme^ qui, par conséquent, semblaient 
hors de cause, ainsi que La Faye le fera sentir dans la séance 
de l'après-midi. L'insistance du Conseil à y revenir prouve que 
Lect se regardait comme personnellement accusé , et tenait à se 
justifier par la condamnation expresse, au moins de De extremis. 
Elle indique encore que le même Lect , qui dirigeait toute l'af- 
faire , croyait pouvoir déduire de la culpabilité évidente de ce 
seul livre son droit à supprimer les autres, même sans examen 
régulier. Il cédera cependant sur ce dernier point , (]ui ne pou- 
vait être refusé aux réclamations instantes de la Compagnie. Le 
Conseil, nous le verrons, clorra la journée par une décision 
dans ce sens. Du reste, le silence que Lect garde ici sur tous 



55 

les autres livres prouve sulïisaninient qu'ils lui étaient encore 
inconnus, quoiqu'en novembre précédent il eût fait entendre le 

contraire. 

On envoie chercher les membres de la Compagnie, dispersés 
en ce moment (c'était un mardi); ils arrivent, et la seconde 
séance a lieu. Ils entendent la lecture des passages inculpés, et 
demandent quelque temps pour en conférer. On ne leur accorde 
que jusqu'à trois heures après midi, mais on leur remet De 
extremis et le Catéchisme , le tout en quatre cahiers. 

A trois heures ils reviennent, et la troisième séance de la 
journée commence. 

Les procès-verbaux du Conseil et ceux de la Compagnie mé- 
riteraient d'être transcrits, mais nous sommes déjà bien longs 
et il faut condenser. 

On oblige les pasteurs à parler les uns après les autres. Cela 
a de l'importance, comme nous le verrons au novembre de cette 
même année. Ils concluent tous, suivant le registre de la Com- 
pagnie, que la suppression de De extremis est convenable, et 
le Catéchisme, sans être nommé, y paraît implicitement compris. 
D'après le registre du Conseil , à la fois plus précis et plus dé- 
veloppé « le Catéchisme et ses nolles » ont expressément part 
a la condamnation. La Faye ne peut s'empêcher de faire remar- 
quer que c'est la cinquième fois que la Compagnie fait cette 
déclaration. — Suivant le registre de la Compagnie, elle prie 
en outre « nos Seigneurs d'user en leur arrest des mots les 
« plus doux pour espargner la mémoire du défunt ; » ce qui est 
développé d'une manière intéressante dans celui du Conseil : 
« Néantmoins déclarent n'avoir pas treuvé aux livres qui leur 
« ont été communiqués aucune errésie {sic) pour flestrir la mé- 
Πmoire du dit sieur Perrot, qui d'ailleurs avoyt l'ame telle 
« qu'il acquiescoyt quand on luy remontroyt , ne repliquoyt 
« guères , avoyt néantmoins ses méditations particulières. « 
Parmi ceux qui , individuellement, s'exprimaient de la sorte, se 
trouvaient, il ne faut pas l'oublier, ïronchin et Diodati, aux- 



56 

quels Lecl nous a appris qu'il avait communiqué six mois au- 
paravant les deux livres inculpés. Ce louchant témoignage nous 
donne le vrai caraclère de Charles Perrot , cette originalité cha- 
ritable et modeste, qui, dès le commencement de ce travail, 
m'a paru en faire un tvpe à pari , digne de vénération et plein 
d'attrait. 

Quant aux autres livres, les pasteurs ajoutent que, si on les 
leur communique, « ils les verront en diligence, fidélité, cha- 
« rite et contentement de Messieurs. » Le Conseil ordonne 
que les dils livres demeurent supprimés , et que les autres 
« soient distribuez aux dils ministres pour les voyr et rap- 
c( porter. » Ainsi finit cette laborieuse journée qui, en fait, fit 
reculer Lect , honora la mémoire de Perrot , et la protégea 
contre l'arbitraire. 

Elle peut être considérée ccmme terminant le premier acte 
de notre drame, où elle inaugure une marche nouvelle. Le 
despotisme personnel a pris fin. Lect n'agira désormais qu'ap- 
puyé sur le Conseil. L'action de l'autorité sera légale, mais les 
résultats seront les mêmes. 

Le premier acte avait duré quinze mois ; le second en durera 
sept, jusqu'à la fin de 1610. 

Le 9 juin, trois jours plus tard, la Compagnie insiste pour 
que, conformément h l'arrêté du Conseil, les manuscrits soient 
remis; le Conseil, tout en accordant l'examen immédiat, refuse 
la remise, et veut qu'on vienne les lire à la Chambre des Comptes 
où ils sont déposés. C'est le premier indice d'une défiance qui, 
le 26 novembre suivant, sera plus nettement exprimée. Cepen- 
dant le 23 juin, le Conseil fait remettre les manuscrits à 
M. Goulard, et la Compagnie les distribue comme suit pour 
l'examen. « Adagia à notre frère M. Goulard; à M. David, le 
a Catéchisme; à M. Greney certain escript contenant varias lec- 
« tiones; à M. Diodati, liihlia grœca, en laquelle il y a plu- 
« sieurs annotations en la marge; à M. Tronchin, le Mesnage 
« de la foy; afin que chacun voye et annote soigneusement, 



57 

« puis dans quinzaine représente le tout à la Compagnie, pour 
« en prendre cognoissance et en donner advis à nos Seigneurs. » 
On doit s'étonner de voir figurer ici de nouveau le Caléchisme, 
déjà examiné et expressément condamné. C'est une énigme 
dont nous n'avons pas la clef, non plus que des confusions ou 
contradictions précédentes sur ce même ouvrage, dans les re- 
gistres officiels ' . Du reste, nous trouvons dans ce procès-ver- 

* Voici le résumé de ce que les procès-verbaux des deux Corps disent de 
ce livre. 

1° Le 18 février 1609, Lect adjoint à De extremis, comme également 
dangereux, un autre livre. 

2" Le 2 juin 1610, la Compagnie désigne cet autre livre par les mots 
Annotations sur le cathéchisme, et déclare (sur la parole de Lect et proba- 
blement aussi de Goulard, Diodati et Tronchin), qu'aucune réclamation ne 
peut être faite en sa faveur. 

3" Le 6 juin suivant, Lect désigne cet autre livre, comme traitant du 
Symbole et Oraison Dominicale. Il déclare que cet ouvrage, comme De ex- 
tremis, a été précédemment commimiqué à MM. Goulard, Diodati et Tronchin. 

4" Le même jour Lect lit aux pasteurs assemblés des passages tirés du 
De extremis. Il n'en lit aucun, semble-t-il, de l'autre livre. 

5" Le même jour encore pour que les pasteurs puissent vérifier la culpa- 
bilité des passages qui leur ont été lus, on leur remet jusqu'à trois heures 
après midi De extremis et le Catéchisme, cette fois expressément nommé de 
la sorte dans les registres du Conseil. Ceux de la Compagnie ne parlent pas 
de cette remise momentanée des livres. 

6» Le même jour encore, le registre de la Compagnie nous montre les 
pasteurs opinant un à un dans la séance avec le Conseil, et Jà il ne fait au- 
cune mention expresse du Catéchisme. Il paraît cependant le renfermer im- 
plicitement dans la condamnation du De extremis, par l'expression plurielle : 
les dits traités. 

1° Le même jour encore, le registre du Conseil, affirme la condamnation 
explicite par les pasteurs du Catéchisme avec ses nottes. 

8° En conséquence, le même jour encore, dans les registres du Conseil 
il est ordonné « que les dits livres (De extremis et le Cathéchisme, qui vien- 
« nent d'être nommés) demeurent supprimés, et que les autres soient dis- 
ï tribués aux ministres pour les voir et rapporter. » 

Le sort du Catéchisme semblerait donc décidé et son histoire terminée. 
Mais : 

9" Le 23 juin le Cathéchisme fait expressément partie des livres distribués 
aux ministres pour les voir et rapporter. Il est remis pour cela à l'examen 
spécial de M. David (registre de la Compagnie). 

\0° Le 16 novembre, les rapporteurs de la Compagnie déclarent dange- 



58 

bal plusieurs ouvrages nouveaux, dont uu seul, le Mcsnage de la 
foy a de l'importance. Les autres ne sont que de remarquables 
témoignages des études variées et de la vie laborieuse de ce vieux 
érudit qui pourtant ne travaillait guère que pour lui seul. Quant 
au Memage de la foy, nous aurons h en reparler le 1 no- 
vembre. — Il n'y a rien ici sur les commentaires de saint Au- 
gustin et de l'Institution de Calvin. La Compagnie parait avoir 
toujours ignoré l'existence de ces deux ouvrages que les registres 
du Conseil sont seuls à mentionner. Peut-être y a-t-il eu erreur 
sur ces noms, ou ces livres sont-ils de ceux que Lect supprima 
de son chef. 

Plus d"un mois après, le 27 juillet, arrive à la Compagnie 
une requête irriîée de Denys Perrot seul, demandant qu'on en 
finisse une fois, et s'olFrant à défendre tous les écrits de son 
père sans exception. Réponse sévère de la Compagnie qui cen- 
sure son impatience a l'avertit « qu'il s'est j)ar trop oubbé 
« quand il a dit que tous les escripts de son père estoyent or- 
« thodoxes. » Toutefois on presse les examinateurs de hâter 
leur travail. 

Trois mois plus tard, comme aucun rapport n'a encore été 
fait, la Compagnie donne aux mêmes examinateurs l'ordre de 
rapporter dans la huitaine. 



reux « ce que le dit défunt a escript sur le Catéchisme » (registre de la Com- 
pagnie). 

Le 23 novembre ce rapport est implicitement approuvé par la Compagnie, 
comme le 7 et 10 décembre en Conseil d'État, mais dans les deux Corps sans 
aucune désignation spéciale de ce livre, qui dés lors n'est plus distinctement 
mentionné. 

Pour concilier ces détails si confus et même contradictoires, il est ce 
semble nécessaire d'admettre que Lect avait fort légèrement fueilleté cet 
autre livre, et manquait d'inculpations précises à son sujet. Ensuite on peut 
croire qu'il y a eu confusion, doute ou variation sur le titi'e. Mais cela ne peut 
encore suffire à l'entière solution du problème. Pour y arriver il faut supposer 
ce semljle, que ce livre se composait de plusieurs portions diversement inti- 
tulées, et qui, contenues dans divers cahiers, furent séparées dans l'examen 
soit de Lect, soit des pasteurs.. 



59 

Au bout de quinze jours, le 9 novembre, comme le rapport 
n'a pas encore eu lieu, l'avis est renouvelé, et on l'appuie sur 
la nécessité de donner réponse à nos Seigneurs. 

Le 16 novembre enfin le rapport se fait en Compagnie. li 
conclut à ne pas laisser mettre au jour les notes sur le Caté- 
chisme, et « ce qui est en forme de rapsodie sur les Eglises 
c< romaines et réformées; >^ (c'était apparemment le Mesnage 
de la foy), puis à faire transcrire par Denys Perrot les Adages, 
que seul il peut lire. Il n'est pas question des Variœ lectiones 
et Biblia sacra qui ne sont même plus nommés à part. 

Huit jours après, le 23 novembre, la Compagnie entre en 
discussion sur ce rapport. « Advisé par la pluralité des voix 
« que les escripts de notre feu frère, Monsieur Perrot, seront 
« rendus à nos Seigneurs, ne trouvant la Compagnie expédient 
« que les dits escripts voyenl lumière, tant à cause qu'en iceux 
« le dit défunct accuse nos Églises d'avoir fait schisme, tenant 
« cette opinion qu'il fallait gémir et demeurer en l'Eglise ro- 
« maine, qu'à cause de plusieurs autres erreurs contenues aux 
« dits escripts. » Ce procès-verbal renferme un détail impor- 
tant, mais il n'est ni assez précis, ni assez complet. Celui du 
Conseil du lundi suivant 26 y suppléera, en nous dévoilant en 
outre des intentions et des soupçons dont la Compagnie, à ce 
qu'il paraît, n'eut aucune connaissance. « Monsieur le Premier 
« Syndique a rapporté que M. Goulard accompagné d'ung de 
« ses frères le sont venu treuver au nom de leur Compagnie 
« pour s'excuser de ce qu'ils n'ont fait plus tost leur rapport 

« des Uvres du dit spectable Perrot, auxquels à la vérité 

« ils treuvent à leur grand regret de grandes fautes et des hé- 
« résies tout à fait\ aschepveront au plus tost qu'ils pourront 

* Cela est en contradiction avec ce que les pasteurs ont dit précédemment 
et rediront encore, que dans les erreurs de Cli. Perrot, il n'y avait nulle 
hérésie. Mais le premier syndic (D. Chabrey), et le secrétaire d'Etat rédac- 
teur du procès-verbal, n'ont probablement pas aussi soigneusement pesé 
les mots, et on peut les soupçonner d'avoir un peu chargé les couleurs dans 
le sens du Conseil et de Lect. 



60 

a de les annotler, et néantmoins sont priez par quelques pa- 
« rents de ses enfants de sursoyer encores pour quelques temps 
« le dit rapport. Arresté que pour la conséquence du faict ils 
« ne sursoyent pas davantage le dit rapport, et qu'ils le fassent 
« lundy prochain et qu'ils viennent icy toute leur Compagnie 
« et les professeurs avec, pour en oppiner en présence de Mes- 
« sieurs, afin quon sache ceux qu'on dit eslre entachés de cette 
« doctrine, et que, afin que Messieurs soyent plus prests pour 
« en délibérer qu'il soit dict au S"" Goulard que vendredy en 
« leur Compagnie ils fassent le recueil sommaire de ces erreurs 
« et le délivrent à Monsieur le Premier Syndique, et que sam- 
« medy matin on s'assemble exprès pour les voir et en déli- 
ft bérer. » 

Il est évident que ne pouvant comprendre les égards affec- 
tueux des pasteurs pour la mémoire de leur ancien collègue, le 
Conseil, ou plutôt Lect, les imputait à complicité. Nous vou- 
drions pour son honneur que le registre n'eût pas exprimé avec 
cette naïveté tant soit peu cynique l'intention d'épier les secrets 
sentiments de chacun des spectables ministres et professeurs 
en les faisant parler un à un. 

La séance suivante de la Compagnie (30 novembre 1610) 
s'ouvre par une requête de Timothée Perrol, fort différente de ton 
et de nature de celle de son frère, et qui semblerait même avoir 
un but opposé'. Il se borne à prier la Compagnie « adviser 
« de près aux manuscripts de feu son père, pour en juger le 
« plus sainement que faire se pourra. » La Compagnie fait une 
réponse aussi vague que la requête. « Elle donnera au dit S"^ 

* Le 25 novembre le premier syndic a communiffiié une demande des 
parents des enfants, tendant à sursoyer. Le 7 dcceml)re nous en verrons une 
scmJjlable de Denys Perrot, absent et inquiet, et qui demande avec ins- 
tances un délai, sans doute jusqu'à son retour. Timothée au contraire de- 
mande simplement que l'examen ait lieu. C'est un démenti évident donné 
en ce qui le concerne aux parents qui ont parlé au nom des enfants. Hors 
de cette explication, la requête de Timothée Perrot n'a ce semble aucun 
inotif assignaljie. 



Gf 

« Timothée Perrot aulanl de contentement que la raison et 
« équité parmetlra [mc). » Puis, le Conseil faisant demander 
le rapport et les manuscrits , on envoie solliciter un délai , at- 
tendu la difticulté de lire ces cahiers « dont Tescripture est 
« comme toute pochée. » Le Conseil accorde huitaine pour 
dernier délai. 

Le 7 décembre en conséquence il fait demander de nouveau 
et de bonne heure les manuscrits et le rapport. Survient une 
requête de Denys Perrot, absent, requête suppliante, pour ob- 
tenir de la Compagnie de retarder encore le rapport, ce même 
rapport qu'au 27 juillet hâtaient ses instances. Mais alors il 
avait en perspective à ce qu'il semble un voyage avant lequel il 
aurait souhaité que tout fût terminé. Il redoutait d'avance ce 
qui maintenant va arriver : un jugement définitif qui aura lieu 
en son absence. Evidemment il se défie de la fermeté de la 
Compagnie, de l'impartialité du Conseil, et du zèle de son 
frère. 

La Compagnie, pressée par les ordres du Conseil, ne peut 
que refuser le délai. Elle décide de proposer au Conseil « que 
a tous les passages incommodes, erronés et dangereux seront 
« raturés et bien expressément effaci's. » Après quoi les ma- 
nuscrits seront remis aux héritiers sous leur foi et serment de 
ne jamais les imprimer. A quoi le registre du Conseil ajoute 
un détail. « Les spectables ministres remontrent qu'on doit 
« avoir quelque égardt aux héritiers de feu M. Perrot, dont le 
« jeune, qui est icy, a présenté une honeste requeste. L'autre 
« absent, a prié estre différé, a quoy ils ne se sont arrestés. » 
— « Arresté que les dits spectables ministres rapportent par 
« escripl aujourd'huy a M. le Premier Syndique les extraits des 

« passaiges qu'ils ont trouvez ou erronnez ou papistes pour 

« estre rapportés céans demain, et les spectables ministres oys 
« icy lundi prochain sur les dits passaiges suyvant l'arrest donné 
« il y a quinze jours. » 

Le lundi 10 décembre 1610 enfin, cette importante séance 



62 

a heu. « Tous les professeurs et ministres , fors M. Alexius 
« qui est malade, sont entrez pour estre ouvs suyvant Tarrest 
« de Messieurs sur les livres de M. Perrot, et en dire leur advis, 
« ce qu'ils ontfaicll'ung après l'autre bien amplement comme a 
« esté recueillv, et si besoing est on verra ce qu'ils en ont dit 
« cbacung parliculièrement en la liette des affaires du public eu 
« la Chancellerie, et en reviennent touts là qu'ils sont d'advis 
« qu'on retranche, raye et bitfe tout ce qui a esté annoté de 
« douteux ou obscur, et tout ce où on a mis la lettre L qui 
« signifie litura^ mesmes tout ce où on a mis la lettre T qui 
« signifie lolerabile affin qu'en effaçant et rayant ainsy tout ce 
« qui peut donner du scrupule aux consciences infirmes per- 
« sonne ne demeure offensé que ces livres voyent la lumière. » 
Cette dernière phrase ne peut s'expliquer que par une méprise, 
une lacune ou une amphibologie. La Compagnie n'a pas eu 
un seul instant la pensée de laisser mettre au jour les ouvrages 
de Perrot même ainsi mutilés'. 

Enfin le Conseil arrête « que MM. Lect, Sarazin et CoUadon 
« sont commis pour revoir avec les ministres les passaiges dont 
« ils ont faict extraict, ot voir le reste des autres livres, et sur 
« le tout rapporter. » 

Le Conseil, qui venait cependant d'approuver les décisions 
suffisamment sévères de la Compagnie , ne se fiait donc pas 
même à elle pour l'exécution, ainsi que pour l'examen des livres 
restants. Il la soumet pour cela au contrôle de Lect et de deux 
autres anciens syndics ou conseillers. 

Remarquons encore que rien n'est décidé sur le point impor- 
tant pour les fils Perrot et aux yeux de la Compagnie ; je veux 
dire le sort des manuscrits raturés, et leur restitution aux hé- 
ritiers. Le Conseil garde le silence sur ce sujet, et pourvoit 

* Voici la plirase textuelle de son registre : « Ainsi repurgés, seront (les 
<r dits oscripts) sous ceste condition remis aux héritiers, scavoir qu'ils s'o- 
« bligeront sous leur foi et serment de ne jamais faire imprimer les dits 
« escripts, n'estant en forme 7ii disposition convenable pour voir la lumière. » 



63 

seulement à ce que les autres livres non encore examinés le 
soient par les délégués réunis des deux corps. 

Les acteurs de ce triste drame sont lassés. Ils exécutent les 
ratures et, sans s'occuper du ieste de leur mandat, ils rentrent 
pour longtemps dans le silence. Là peut se terminer le second 
acte. 

Le troisième renfermera l'année 1611, et ne présente qu'un 
seul fait, avec ses suites immédiates, mais un fait important : la 
mort de Lect. Elle eut lieu au mois d'août. Les manuscrits à 
examiner ne l'étaient pas encore, et on découvre chez lui d'autres 
écrits de Charles Perrot, qu'il n'avait pas déposés a la Chambre 
des Comptes'. Probablement aussi il s'était chargé de la des- 
truction de plusieurs manuscrits condamnés ou raturés qui ont 
disparu ^ Cette découverte réveille le zèle filial de Denys Perrot, 
qui, le l^*" octobre 1611, présente requête a la Compagnie pour 
que les manuscrits trouvés chez Lect soient réunis aux autres 
en la Chambre des Comptes. La Compagnie fait demander la 
chose au premier syndic |)ar M. Goulard; la demande fut pro- 
bablement accordée , et Denys Perrot put enfin espérer pour 
la mémoire de son père, que l'examen aurait une issue et que 
les manuscrits seraient restitués. Erreur! les manuscrits de- 
meurèrent encore dans le même état, à ce qu'il semble pendant 
un entr'acte de huit ans et demi. Les registres du Conseil et 
ceux de la Compagnie gardent sur ces livres un silence complet 
jusqu'en avril 1620. C'est à ce moment que commence le qua- 
trième et dernier acte du drame. 

Il s'ouvre par une communication des deux frères Perrot, 
cette fois justement irrités tous deux de ce long déni de justice. 
« Les sieurs Denys et Timolhée Perrot se plaignent , dit le 
« registre de la Compagnie du 7 avril 1620, de ce que une 
« partie des escrits de feu leur père est encore retenue par 
« Messieurs, sans qu'ils ayent jamais peu savoir pourquoy ni 

* Registre de la Compagnie, du 1" octobre 1611. 

* Registre de la Compagnie, du 4 août 1G20. 



u 

« comment , que encore mesmes qu'ils ne s'en pourroient pré- 
« valoir, c'eslait toutesfois une note sur la mémoire heureuse de 
« leur dit père , laquelle ils ne pou voient et croyoient aussi de- 
ce voir supporter, que donc ils prétendoient les demander, non 
« pour en faire imprimer chose aucune, si non en tant que la 
« Compagnie le croiroit et cognoistroit expédient pour le bien 
« et édification de l'Eglise , et sur ce requèroient notre Com- 
« pagnie d'y vouloir apporter mesme envers Messieurs ce 
« qu'elle jugeroit pour leur contentement. » 

La Compagnie décide d'appuyer cette demande , mais elle 
laisse voir qu'elle n'en espère aucun succès. Elle supposait, sans 
doute, qu'aux yeux du Conseil il y avait prescription, ennui 
surtout de cette longue et épineuse affaire, et crainte de la re- 
commencer. 

Le Ll juillet seulement, la requête arrive au Conseil, qui 
renvoie les dits manuscrits au Modérateur de semaine, pour les 
faire examiner h la Compagnie et rapporter. Cette décision est 
exécutée, et le 4 août enfin les manuscrits sont remis à la Com- 
pagnie, qui pourvoit à ce qu'il en soit rendu compte. Quelques- 
uns ayant été déjà anciennement examinés, elle se flatte que la 
besogne sera peu difficile. Tout paraît cheminer aisément, et les 
deux Corps semblent également jaloux de terminer promptemenl 
cette triste affaire « ponr en faire une conclusion qui est d'au- 
<( tant plus aisée (dit le registre de la Compagnie) à la faveur 
« des dits sieurs Pei rot frères , que certains traictés desquels 
« autresfois on s'est ombragé ne se trouvent plus. » Mais une 
difficulté matérielle entrave de nouveau les efforts. Les manus- 
crits qui restent à examiner sont les moins lisibles de tous. 
Naturellement on avait commencé par les autres. 

Aussi le 1 1 août « Spectable Bénédict Turreltin a remonstré 
« (registre du Conseil) que la Compagnie a esté priée de voir 
« les livres de feu Spectable Charles Perrot, ce qui ne se peut 
« bonnement faire; sur quoy leur Compagnie a estimé qu'on 
« peut leur rendre les livres à la charge qu'ils promettent de 



05 

« ne les poinl j)ul)ller en façon que ce soil, tant ceux qui sont 
« dans le coiïrc qui est entre mains de la Seigneurie que autres 
« qu'ils pourroyent avoir entre mains, jusques h ce qu'ils ayent 
« esté leus exactement. » 

Celte demande resta sans réponse, mais quinze jours après, 
le 25 août, Denys Perrot, inditigable dans son zèle, peut-être 
parce qu'il se sentait mourir et qu'auparavant il souhaitait ar- 
demment avoir achevé son oeuvre filiale, se présente h la Com- 
pagnie; là, parlant au nom de son frère comme au sien, il se 
plaint de nouveau des longues sollicitudes par lesquelles on le 
fait passer, il insiste pour la remise des manuscrits, afin d'ôler 
la tache dont on s'obstine a flétrir la mémoire de son père. La 
Compagnie approuve, et elle envoie Speclable Diodati parler 
de sa part à Messieurs assemblés en Conseil. 

Nous touchons enfin au dénouement du drame. 

Nous croyons devoir transcrire en entier le registre du Con- 
seil du 30 août 1 620 : 

« Spectable Jean Diodati s'est présenté en Conseil de la part 

<i de la Compagnie des ministres pour les Sieurs Denys et 

« Timolhée Perrot, lesquels sollicitent toujours que les escri[)ts 
« de feu leur père leur soyent rendus ; sur quoy leur Compa- 
« pagnie trouve que ces escripts ayant ci-devant esté examinés, 
« il n'y a aucun d'eux qui (renferme) hérésie, et semble que le 
« refus qu'on a fait de les leur bailler est plus dangereux que 
« ce qui peut estre dans ces escripts, partie desquels ne sont 
« que recueils et parlant peuvent être rendus en toute asseu- 
« rance, moyennant qu'ils promettent de ne les publier point, 
« ni par impression ni autrement, qu'au préalable ils n'ayent 
« esté veus particulièrement et examinez par ceux qu'il plaira à 
« Messieurs de commettre. » 

Le Conseil était fatigué de cette affaire, Lect était mort de- 
puis longtemps, et dès lors treize nouveaux conseillers y étaient 
entrés. Les raisons de Diodati, quoique vagues et inexactes , ou 
même , si le reaislre est fidèle , en contradiction avec les asser- 
Tome XL 5 



GG 

lions aiUcriciiros, furent acceptées comme décisives. Ou plulôf, 
l'influence personnelle tlu représentant de la Compagnie assura 
le succès, et ce n'est pas sans dessein (pi'il avait été choisi. 
Diodati, qui deux ans auparavant triomphait avec Tronchin à 
Dordrccht, était, à celte époque, au dedans et au dehors, 
l'homme le plus marquant de l'Eglise de Genève. Depuis l'issue 
du synode hollandais, son nom réveillait dans toute l'Europe 
protestante l'idée du calvinisme le plus sévère et de la plus scru- 
puleuse orthodoxie. Dès l'origine, en outre, il avait été appelé 
d'ahord par Lect, puis par la Compagnie a examiner les manu- 
scrits de Perrot , et quand un tel homme venait devant le Con- 
seil déclarer, au nom de l'Eglise, que les manuscrits subsistant 
ne renfermaient aucune hérésie, la partie ne pouvait qu'être 
gagnée. L'arrêté qu'il sollicitait fut rendu immédiatement et 
exécuté deux jours plus tard. 

Le l*^*" septembre 1620, le Conseil reçut le serment des 
frères Perrot; puis un pasteur fut chargé de leur remettre le 
mystérieux bakul où étaient renfermés les manuscrits, raturés 
ou non , qui avaient survécu. Un autre pasteur fut appelé à leur 
en transmettre la clef, confiée, sans douîe par précaution, à des 
mains diflerentes. Ce dernier commissaire reçut du Conseil 
d'Etat une copie oflicielle de l'arrêt, avec ordre de la conserver. 

Il y avait douze ans moins cinq semaines que Charles Perrot 
élait mort , lorsque la piété filiale de son fils aîné obtint ce que, 
sans sa persévérance, la Compagnie, lassée et rebutée, aurait 
renoncé à demander. Quelques mois après , Denys Perrot était 
mort. Onze ans plus tard , son frère Timothée entra dans le 
Conseil d'Etat. 

Les scènes que nous venons d'esquisser fourniraient à bien 
des réflexions. Il m'en coûte, je l'avoue, de renoncer à les dé- 
duire; mais les lecteurs le feront sans moi, et je n'ai été que 
trop long. Je dois me borner à deux corollaires purement histo- 
riques; le premier relatif au principe admis dans toute cette 
affaire, et le second au droit en vigueur: 



67 

I. Le Conseil el la Compagnie étaient d'accord à tenir pour 
constant que l'erreur en religion est une chose intolérable, qui 
doit être réprimée ou du moins comprimée. Charles Perrot seul 
repoussait ce principe aussi peu évangélique que philosophique. 
La raison d'Etat fut , il est vrai , présentée en premiôi e ligne 
parLect '. Certainement, dans les circonstances données, cette 
raison était d'une importance évidente et d'un poids immense ; 
aussi ne fut-elle combattue par personne , pas même par Den ys 
Perrot. Mais en fait, et dans la suite de ce long débat, on revint 
bien moins sur le danger de la publication des écrits inculpés 
que sur les erreurs qu'ils renfermaient. C'est leur orthodoxie 
qui semble surtout être en question. 

IL Le Conseil était reconnu comme l'évêque et le chef sou- 
verain de l'Eglise. En cette qualité, il s'attribue le droit et le 
devoir: 1° de prendre des mesures décisives, même arbitraires, 
même inquisitoriales, et 2*^ de prononcer sur la doctrine. Les 
frères Perrot sont les seuls à douter du premier point ■, et le 
second est accepté sans réclamation de droit, môme par la Com- 
pagnie ; il n'en avait pas été de même pendant les années qui 
suivirent la mort de Calvin. Alors la Compagnie se posait 
comme un jury théologique, ayant seul autorité pour interpréter 
la parole de Dieu, ou du moins pour prononcer sur les doc- 
trines. Bien plus , elle prétendait en déterminer les applications 
aux lois civiles, et apposer ainsi son transeal ou son veto à cer- 
tains édits. Le Conseil d'Etat lui-même fut longtemps avant de 
lui contester ce droit en principe ; mais a la mort de Perrot tout 
était bien changé. Depuis plus d'un demi-siècle , la voix puis- 

' Registre du Conseil, du 16 février 1609. 

- Encore n'est-ce qu'au début de l'affaire (24 février 1609) que les frères 
Perrot expriment ce doute. Plus tard ils ne semblent pas contester le droit 
du Conseil, mais seulement se plaindre de la dureté de ses procédés. Ou 
devine aisément que si le Conseil avait fait à peu près les mêmes choses, 
mais avec quelque égard pour la mémoire de leur père, quelque attention 
à leurs réclamations à eux, et quelque désir de terminer légalement le dé- 
qat, ils auraient tout accepté sans se plaindre. 



68 

santé de Calvin ne se faisait plus entendre , Bèze était mort , un 
jurisconsulte magistrat était à cette époque leur véritable suc- 
cesseur. La Compagnie, d'ailleurs, poussée par un aveugle ins- 
tinct d'égalité, s'était volontairement affaiblie et presque an- 
nulée, en échangeant son Modérateur annuel et rééligible contre 
un Président hebdoniaire pris à tour dans son sein. 



-=^>o< 



ALLOCUTION 



A LA 



SOCIÉTÉ D'HISTOIRE ET D'ARCHÉOLOGIE 

LE 27 DÉCEMLiRE 1835. 

Par m. le D^ J.-J. CHAPONNIÈRE 

vice-président. 



Messieurs, l'excellent président à qui nous rendîmes, il y a 
quelques jours, les derniers devoirs, et dont la perte laissera un 
vide si sensible au milieu de nous, appartenait à une famille qui 
a fourni à notre république un grand nombre de savants et 
plusieurs magistrats distingués, parmi lesquels il tiendra une 
place honorable. 

Celui de ses ancêtres qui, le premier, devint Genevois, fut 
Jean-Ulrich Cramer* qui avait pratiqué la médecine k Stras- 

' Consulter sur la famille Cramer, le Registre, des Bourgeois, Leu (Hans 
Jacob). Allgemeines Helvelisclies , Eydgcnœssisches , oder Schweitzerisdies 
Lexicon, Zurich, in-4. 1751. V. Theil, p. 499, à 501. Supplément. Zurich. 
1786. !«'■ Theil. p. 571 (Leu l'a dit originaire du Holstein). Eloi (N. F. J.). 
Dictionnaire historique de la médecine ancienne et moderne, etc. Mons 1778, 
in-4. T. l'^»", p. 727. — GalifTe. Notices généalogiques sur les familles gene- 
voises , tome 111, 183G, p. 147. — La France protestante ou vie des pro- 
testants français qui se sont fait un nom dans l'histoire, etc. par Eug. et Em, 
llaag. Tome IV, 1853, p. 1!2. 



70 

bourg, science qu'il avait momentanément abandonnée pour se 
charger de l'cducation d'un prince, Ernest de liesse, auquel il 
resta attaché jusqu'au moment ou ce seigneur abjura la religion 
réformée; cette abjuration détermina Jean-Ulrich à se rendre à 
Genève: il s'y établit le 29 mars 1634 et v obtint le droit de 
bourgeoisie avec ses quatre iils, Gabriel , Jaques *, André et 
Jean-Antoine, le 1 novembre 1668. 

Gabriel naquit à Genève, le 24 mars 1641, étudia la méde- 
cine a Strasbourg, y reçut le bonnet de docteur le 11 octobre 
1664, après quoi il revint dans sa patrie , où il exerça sa 
profession avec beaucoup de succès pendant soixante ans , 
jusqu'à sa mort qui arriva le 15 juin 1724. Il était doyen 
du collège de médecine. On a de lui deux petits ouvrages^. 
Jean-Isaac, fils de Gabriel, suivit les traces de son père; reçu 
docteur le 12 mai 1696, il pratiqua la médecine h Genève, et 
y publia un traité de matière médicale ^ Il prit de plus une 
part très-active aux travaux de la société de médecine qu'il con- 
tribua h fonder au commencement du dix-huitième siècle * et 
qui subsiste encore aujourd'hui. Son fils aîné, Jean, auquel on 
doit deux opuscules ' jouit, comme professeur en droit, d'une 
grande réputation. Il fut estimé un des savants et des magistrats 
les plus remarquables que Genève ait produits. Il laissa en 12 
volumes in-4° un Recueil de procédures civiles et criminelles, qui 

* Il fut docteur en droit et fit ses études à Orléans où il publia: Thèses de 
Tiitelis, i672 (Leu). 

'^ Thèses anatomicœ totam anatomice epitomen complec lentes. Argentorati 
1663, in-4. — Disputnlio inaufjumlis de obsiructione jccoris. Ibidem, 1664. 
in-4 (Leu, Eloy, France proteslantc). 

^ Thésaurus secrvlurum curinsorum, in (}uo curiosa non solum ad onine.s cor- 
poris humani Uim inlcrnof:, ium eximws morbos curandos, sed etiam ad cutis, 
faciei, aHarumquepiniinm omnium^ furmam, nitorem et elcf/antiam cunciiian- 
dos, coniini'niur sécréta. Coloniœ Allobrogum, 4709, in-4. (Eloi). 

* Commencée le 26 octobre, approuvée le 20 décembre 1713. Ileg. 
nianusc. 

■* Tiiescs phjjsirœ de Baromclro. Gcnevit' 1718, iu-8. — Disserlalio de do~ 
naiionilnis, in-4". Basiicœ, 1722 (Leu). 



71 

iiialhcureusemenl n'a pas é\é livré l\ riniprcssion. Le lils (Jcan- 
Manassé), et le pclil-lils (Jean-Anloinc), de Jean furenl aussi 
piofesseurs de droit. 

Le second fils de Jean-Isaac fut Gabriel, célèbre professeur 
de philosophie et de mathématiques, dont la réputation s'éten- 
dit au loin, et qui entretint des relations avec les savants illus- 
tres de l'Europe. Baulacre et Senebier nous donnent le récit de 
sa vie et la liste de ses ouvrages, je vous y renvoie , Messieurs; 
mais je ne puis passer sous silence que c'est lui qui parvint k 
déchiffrer les tablettes de cire conservées dans notre bibliothè- 
que, où l'on trouve les comptes de Philippe le Bel pour les six 
derniers mois de 1308. Le troisième fds de Jean-Isaac, Jean- 
Antoine, docteur en médecine , par des recherches difficiles, le 
dépouillement des registres mortuaires, ouvrage qu'on peut à 
juste titre appeler national , le seul en ce genre qui existe ou 
ait jamais existé nulle part , dressa année par année un relevé 
de la vie probable et de la vie moyenne des babilanls de la 
ville de Genève. Son travail remonte à l'origine de ces regis- 
tres (1549) et s'arrête en 1768; il fut poursuivi jusqu'en 1785 
par un de ses neveux. Le docteur Odier entreprit d'immenses 
déchiffrements des mêmes registres, sans avoir eu connaissance 
de ces recherches, et les chiffres se rencontrent avec une exacte 
précision'. 

Le quatrième fds de Jean-Ulrich, Jean-Antoine, fut celui de 
qui descend le collègue dont je vous parle aujourd'hui ; son 
fils Guillaume-Philibert épousa une demoiselle De Tournes- 
De la Rive, alliance qui peut-être introduisit ses deux fds Ga- 
briel et Philibert dans la profession de l'imprimerie et di; la li- 
brairie. Comme les De Tournes, les Cramer entrèrent dans les 
charges publiques et fournirent à Genève des magistrats d'un 

* D'Ivernois. Mémorial des s'ances du Conseil Représentatif, lundi 12 mai 
183-i (proposition de M.), p. 32. 

Ed. Mallot. Nulicc sur les anciennes pestes de Genève, (Jiihlinthèqne l'iti- 
versclle, janvier 1835V p. 13. 



72 

grand mérile. Voltaire s'était lié d'intimité avec Messieurs les 
frères Cramer. La correspondance du patriarche de la littérature 
du dix-huitième siècle avec eux est encore à publier. Elle 
renferme bien des détails inédits et piquants \ Ils eurent aussi 
des rapports avec J.-J. Rousseau. Philibert avait reçu de lui 
deux lettres que le petit-iils nous communiqua le 22 avril 
1847. Elles étaient inédites et furent insérées dans nos mé- 
moires *^. 

Philibert, conseiller en 1767, puis trésorier-général, mourut 
en 1779; son fds Louis-Gabriel, que l'orage révolutionnaire 
força de s'expatrier, s'était établi a Lyon. 

Ce fut dans le temps de ces tourmentes sociales que vit le 
jour à Njon, le 27 octobre 1795, celui que nous ne posséde- 
rons plus au milieu de nous, Frédéric-Auguste Cramer. Il reçut 
sa première éducation à Lyon ; \'ers sa seizième année , il vint 
la continuer h Genève et faire ses études supérieures. Il avait 
déjà obtenu ses baccalauréats es lettres et es sciences, était 
entré h l'auditoire de droit en 1812; lus circonstances militaires 
l'en firent sorlir en avril 1813, pour être enrôlé dans le 4*"° 
régiment des gardes d'honneur, afin de remplacer son frère 
qu'il jugeait plus nécessaire a sa famille que lui-même; il débuta 
donc dans la vie active par un acte de dévouement. Moins long- 
temps séparé des siens qu'on n'eût pu le craindre, il leur fut 
rendu en mai 1814, après la bataille de Leipzig et quelques 
mois de séjour à Erfurt, où il avait été enfermé et bloqué. A son 
retour, âgé de 18 ans, il ne trouva pas dans Genève les res- 
sources qu'il lui fallait pour terminer ses éludes. Un de ses on- 
cles résidait à Strasbourg, il alla près de lui pour y prendre ses 
grades de licencié en droit, ce qu'il put faire à la Faculté de 

* Gaullieur. Etudes sur la tijpographie fjcnevoise du XV'"» au XIX™c siècle, 
etc., 1855, p. 262 à 265. 

— Eludes sur l'histoire liUéraire de la Suisse française iiai'liculièrcmeut 
<laus la 2""-' moitié du XVIII siècle, p. 52 à 92. 

- Vol r,, p. 3;io. 



7'-» 



celle ville le 21 août 1818. Avant d'obtenir ce grade, il avait 
été employé à la préfecture du Doubs, et obtenu de S. M. 
Louis XVKl (30 janvier 1817) des lettres de déclaration de na- 
luralité. Sa thèse, dissertation très-remarquable et souvent citée, 
sur le Droit (Vanbaine^ exposition historique de la législation 
sur ce sujet, avant et après la révolution, lui fit grand honneur, 
et, comme il possédait très-bien la langue allemande, il fut 
nommé conseiller-auditeur à la cour royale de Colmar, puis 
substitut du procureur-général à la même cour. Il aurait pu , 
sans nul doute, suivre une carrière brillante en France et attein- 
dre les plus liautcs dignités de la magistrature, mais l'amour 
de sa patrie, où il avait déjà uni son sort avec une compagne 
qui devait assuier son bonheur intérieur, le rappela à Genève. 
Il ne tarda pas à entrer dans les charges publiques ; il fut suc- 
cessivement auditeur, substitut du procureur-général, juge au 
tribunal de l'audience; il avait été élu député au Conseil Repré- 
sentatif (1825-31). Lorsqu'il eut atteint l'âge requis, il fit partie 
du Conseil d'Etat ; il y remplit la charge de lieutenant de po- 
lice ; ses éminenles qualités lui firent rendre les plus grands 
services dans ces épineuses fonctions. Il fut plusieurs fois dé- 
puté à la Diète, où ses talents, son caractère aimable et liant aug- 
mentèrent son influence , et par conséquent celle de son pays. 

Ce fut en 1840 qu'il parvint aux plus hautes dignités, à celle 
de syndic; mais il n'occupa pas longtemps cette place: à la suite 
delà révolution de 1841, et après l'Assemblée constituante de 
1842, il joignit sa démission de Conseiller d'Etat en 1843 h 
celle de MM. Rigaud et Rieu, et Genève perdit en même temps 
trois de ses plus éminenls magistrats. M. Cramer n'abandonna 
pas néanmoins la défense de nos antiques institutions, et, dans 
les Assemblées constituantes de 1 842 et de 1 847, il resta sur 
la brèche pour lâcher de conserver ce qu'il croyait de plus pré- 
cieux dans notre vieille Genève ; il demeura dans le Grand Con- 
seil jusqu'en 1850. 

Mais, Messieurs, ce n'est pas à moi qu'il appartient d'ex- 



74 

poser el d'apprécier la carrière politique cl administrative de 
M. Cramer; d'autres, plus capables, plus compétents, le feront 
sans doute; ils seront plus h portée de vous faire connaître toutes 
les forces de sa vie qu'il a dépensées pour le bien de son pays. 
La Société d'utilité publique, l'Asile de l'enfance de Plainpalais, 
l'Ecole rurale des jeunes fdles de Villelte, la Classe d'industrie 
el de commerce de la Société des arts, l'ont compté parmi leurs 
membres ; quelques-uns de ces établissements l'ont eu comme 
leur président; la Direction de l'Hôpital, le Consistoire l'ont 
possédé dans leur sein , souvent à leur tête. Nous n'omettrons 
point cependant, relativement à ce dernier corps, ce qui nous 
regarde j)arliculièremenl , et nous parlerons à sa date de son 
remarquable ouvrage, intitulé modestement: Noies exlralles des 
registres du Consistoire de l'Eglise de Genève. 

A sa sortie du Conseil d'Etat , M. Cramer nous fit la faveur 
de demander h élre reçu dans notre Société, où son entrée eut 
lieu le 24 janvier 1 844. Son amour du travail et sa prodigieuse 
facilité le rendaient un collègue bien précieux, et nous eûmes 
l'inestimable avantage de profiter des derniers labeurs auxquels 
il consacrait le temps que l'Hôpital el le Consistoire laissaient 
libre. Déjh le 19 avril de celle année, il nous lui un mémoire 
sur la vie et les obsèques du duc de Rolian el sur les rapports 
suivis et amicaux qu'il soutint avec la République de Genève \ 

En 1846, nous le plaçâmes a notre tête; il y resta jusqu'à la 
fin de 1 848. Il avait consulté el étudié ï Histoire de la Républi- 
que helvétique^ depuis sa fondation en il 9S, jusqu'à sa dissolu- 
lion en 1803, par M. de ïillier. Narrateur scruj)uleux, l'auteur 
avait peut-être présenté quelque surabondance dans les détails; 

' La BiUiothèi]ue VniverscUe, juillet et août 1814, p. li el 231 contient 
de lui: Fragments historiques sur le duc de Roltan, son séjour à Genève et sa 
sépulture. — Ce journal renferme aussi le compte-rendu de M. Cramer, sur 
niisloire de lu HépnlAique Helvétique de Tillier, dekembre i8i3, p. 241, 
mars 1844, p, 380; sur Y Histoire de iAlleinaipie aux ti;mps de la réforme, 
par L. Ilauke, nuii et juin 1844, )>. IC) et 2i3. — Sur la Science des partis 
politiques, 1"' partie, par h? frères Rohuier, février 1845, p. 237, 278. 



75 

par mie traduclion libre, M. Cramer sut donner h cet ouvrage 
une marche plus rapide dans les faits , plus claire dans les dé- 
veloppements. Dans la séance du 22 avril 1847, il fil passer 
sous nos yeux la copie d'une lettre d'Isaac Newton au peintre 
Arlaud, en date de 1722; trois lettres originales de J.-J. Rous- 
seau à Philibert Cramer, écrites de Motiers en 1764; les ins- 
tructions données par le Conseil d'Etat, au même Philibert, 
pour deux missions : l'une à Chambéry, au sujet des brigandages 
de Copponex ; l'autre à Bourg en Bresse, relativement aux déser- 
teurs: enfin une lettre de Philippe Robin au même, du 25 jan- 
vier 1777, au sujet de sa non-réélection au Conseil d'Etat. 

Le 23 août 1849, il nous communiqua un compte-rendu 
historique et littéraire de Vllisloire de la conquclo de la Méso- 
potamie et de l'Arménie par les Arabes^ d'un auteur nommé El 
Vakeidi, et traduite de l'arabe en allemand, par Niebuhr *. 
Le 26 décembre 1 850, il nous donna lecture d'une analyse rai- 
sonnée de la première partie de Y Histoire des llomains^ par 
Gerlach et Bacliofen, contenant l'histoire des temps les plus 
anciens jusqu'à la fondation de la ville ^; d'une dissertation de 
M. Léonard Oser (contenue dans les mémoires de la Société 
d'histoire de Bâle), sur les relations qui existaient entre celte 
ville et son évêque avant la Réformation; le 26 février 1852, 
sur les divers documents contenus dans les Mitlheilungen de la 
Société des antiquaires suisses de Bàle et sur le huitième volume 
des mémoires de la Société suisse d'histoire. Il nous commu- 
niqua aussi un extrait de l'histoire de la Confédération suisse 
de 1830 à 1848, par M. de Tillier '. 

Mais tout cela n'était que quelques opuscules qu'il faisait en 
passant , pendant l'inmiense travail auquel il s'était assujetti , et 



* Article inséré dans la Bibliutlicque Universelle, août 1850, — p. iSl — 
527. 

^ Bibliothcijue Universelle, janvier 1851, j). G9, vol. XVI. 

'" Inséré clans la Bibliothèque Universelle, décembre 1853, vol. XXIV, p. 
ô24. 



76 

auquel ses fondions du Consistoire le mettaient plus a même 
de s'adonner. Il fallait son coup d'œil rapide , son intelligence 
prompte et sûre, sa grande facilité à lire et à saisir le sens, pour 
tirer, en moins de deux ans, de 110 volumes in-folio, dont 
quelques-uns sont d'une écriture presque indéchiffrable, l'extrait 
lumineux de ces poudreux cahiers, frappant par le tableau qu'il 
nous donne en relief, de l'état religieux , de l'histoire intime de 
Genève au seizième et au dix-septième siècle. Ne croit-on pas 
assister aux scènes vivantes de ces luttes qui ont caractérisé la 
fondation de notre individualité nationale? C'est là une œuvre 
du plus grand mérite, qui doit remuer tout cœur genevois; 
l'introduction qu'il nous lut le 11 août 1853, en présente un 
résumé lucide et précis; en voici la conclusion: « Ainsi nous 
« pouvons dire que le Consistoire de l'Eglise de Genève est en- 
« core debout avec trois cent douze ans de vie, siégeant sans 
« discontinuation chaque jeudi, à côté du temple de St-Pierre, 
« ayant vu passer toutes les révolutions politiques et même la 
(( réunion momentanée de Genève k un sceptre étranger. Plu- 
« sieurs des noms de familles qui figurent comme membres de ce 
« corps au seizième siècle, s'y retrouvent par l'élection populaire 
« au dix-neuvième. Quelle institution politique, quelles lois civiles, 
« quels corps administratifs ont eu une pareille durée? Et me 
« fais-je illusion en y voyant la preuve que l'œuvre de Calvin vit 
ff et vivra toujours dans Genève ? » Est-il permis de partager 
cet espoir, lorsque chaque excellent citoyen que la République 
voit quitter ce monde , est une pierre qui se détache de la base 
de l'édifice et n'est pas remplacée? 

M. Cramer a plus tard développé cette introduction sous le 
titre de Coup d'œil sur les registres du Consistoire de r Eglise de 
Genève *. 



' Inséi'é dans nos Mémoires et Documents {854.. Tome IX, page 30. 

Voir sur l'ouvrage : Bulletin de la Société de l'Instoire du protestantisme 
français, '2'"" anuôo, p. 500. — Bulletin d- la Siviélé de l'histoire de France, 
i853, 185i. p. i5. 



77 

M. l'ancien Conseiller Le Fort, élanl président (1851-53), 
recourut souvent a son obligeance et renvoya à son examen les 
mémoires de la Société suisse d'histoire, des antiquités natio- 
nales de Bâle, de la Société d'histoire de Slyrie. 

Le 26 janvier 1854, M. Cramer fut réélu à la présidence et, 
le 27 avril de la même année, il nous fit entendre des paroles 
émues dans l'allocution qu'il nous adressa sur un de ces citoyens, 
dont la mémoire est entourée du respect et de l'affection du 
pays, avec lequel il avait dû sympathiser profondément, et qu'il 
devait bientôt suivre, M. l'ancien syndic Rigaud , que la Société 
venait de perdre. Il devait en écrire une biographie plus 
étendue, notice que sa mort vint interrompre h l'instant où il 
allait y mettre la dernière main. 

A la séance de rentrée (23 novembre 1854), il nous fit un 
rapport complet sur nos travaux , sur ceux qui y avaient pris 
part, sur les moyens d'exciter, de soutenir notre activité; cet 
encouragement fut envoyé par circulaire du 3 décembre à tous 
nos collègues. La dernière fois que nous eûmes le plaisir de le 
voir et de l'entendre, ce fut à la séance du 24 mai 1855. Il 
nous donna la description de trouvailles qu'on avait faites aux 
démolitions de la Tranchée ; ce fut là son dernier adieu. Déjà 
dans l'hiver, sa santé avait commencé à s'ébranler ; une maladie 
longue et douloureuse l'atteignait; obligé de suspendre ses tra- 
vaux, ce qui était pour lui un chagrin réel, il portait toujours 
un intérêt très-vif à notre société ; il se tenait toujours au cou- 
rant de ce qui se passait dans nos réunions ; il put encore rece- 
voir le Comité en été. Quand ses douleurs ne s'y opposaient pas 
entièrement, il s'occupait de la traduction de l'histoire de Pierre 
de Savoie , écrite en allemand par M. Wûrstemberger de Berne , 
mais les rapides progrès de son mal suspendirent ses travaux ; 
il ne put achever l'œuvre commencée. Le 14 décembre 1855, 
notre président, Frédéric-Auguste Cramer fut enlevé à sa patrie, 
dans un âge où il pouvait encore lui rendre de grands services; 
à cette patrie pour laquelle toute sa vie avait été employée, à 



78 

laquelle peu de cllovons ont consacré leurs forces, leurs talents, 
leurs facultés, avec autant de dévouement dans les diverses 
fondions qu'il a remplies, fonctions dont mieux que personne 
il savait adoucir les aspérités. Aussi sa mort a-t-elle navré non- 
seulement sa famille, qui le chérissait tendrement, mais tous 
ceux qui ont eu des rapports avec lui et dont il s'était tou- 
jours fait aimer; il est de ceux dont l'absence se fera de plus 
en plus remarquer. Son savoir étendu, sa bienveillance afl'ec- 
tueuse,son esprit conciliant , sa politesse du cœur, rendront 
toujours plus profond notre regret de voir cesser les relations 
si précieuses, si douces, dont nous jouissions avec lui ; car en 
lui brillaient des qualités bien rarement réunies à un aussi haut 
degré, une vive intelligence, une érudition sérieuse et solide, 
et une parfaite amabilité. 



►©<£=- 



70 



BULLETIN 



DE I.A 



SOCIÉTÉ D'IIISTOIUK ET D'ARClIEOLOGiE 



Avriâ fi^SSI. 



1. L.i So'ciélô d'Hisloiro a reçu an nombre de ses membres ordi- 
naires : 

I8rt5 MM. Joël CiiKnoLLiF-Z, libraire. 

Anioiiiû MoiiiN, pharmacien, 
Henn FiARiun'. 
François Segli.x. 

MONTAGU WlI.SlOT. 

18r>6 Alphonse FAviir.. professeur. 

Edouard lîtiiBKr.T, professeur. 
Alexandre Martin, avocat. 
Anloni Dlkand. 
El au nombre de ses associés él rangers : 

l85î) M. Frédéric 'rnoYO>', b Bel Air, près Chescaux (canlon de Vaud.) 



2. Mémoires, Rapports, etc. présentés h la Société depuis la publi- 
cation du dernier Bulletin (Mars 1855): 

Mémoire sur l'épiscopat de Pierre do Faucigny (successeur d'Aymon 
du Quart), par M. Ed. Mallet. 

Introduction à un mémoire sur l'épiscopat de Jean-Louis de Savoie 
et sur Genève à l'époque des guerres do Bourgogne, par MM. Chapo.n- 

NIÈUE ET HeYER. 

Notes sur les sommes prêtées ou données à Genève par la Hollande 
h la fin du seizième siècle, par M. Heyer. 

Lettres écrites par des membres de la famille de Coligny, réfugiés 
en Suisse après la Saint Barthélémy, communiquées par M. Gaberel. 



80 

Etude sur la correspotiilancc de Philippe II rolalivemcnt aux troubles 
dos Pays-Bas, publiée par M. Gachard, archiviste général du gouver- 
nement belge, par M. Amédée Roget. 

Notice sur le pasteur Charles Porrot et sur ses ouvrages, par M. lo 
professeur Cellérier (présent cahier, p. 1 à 68). 

Notes sur les poésies latines de Jacques Lect, par le même. 

Communication et analyse de diverses pièces relatives aux procès de 
sorcellerie par MM. Gust. Revilliod, Gaberel et Cellérier. 

Récit de diverses tentatives faites par les cantons évangcliques pour 
obtenir de Louis XIV en faveur des protestants du pays de Gex le libre 
exercice de leur culte, par M. Théodore Claparède. 

Notice sur Jean de Bar, baron de Mauzac, réfugié à Genève après la 
révocation de l'Éditde Nantes, par M. Alex, Lombard. (Voy. bulletin 
de la Société d'Histoire du protestantisme français, IV, p. 173 et 434.) 

Étude de M. le professeur Roget sur le mouvement intellectuel à 
Genève au dix-huitième siècle. 

Note sur une représentation adressée aux Conseils de Genève en 
1773 contre les loteries, en particulier contre le loto génois, par M. le 
professeur Cnoisy. 

Notice historique sur la vie et les écrits de M. Guillaume Favre- 
Bortrand, par M. le professeur Adert. 

Résumé de l'histoire de Genève, par M. Ed. Mallet (Publié dans 
la Suisse pittoresque. Genève 1856, 1 vol. grand in-8.) 

Coup d'œil sur les règnes de trois ducs de Savoie dans ses rapports 
avec Genève, par M. Mallet-d'Hauteville. 

Compte rendu, par M. Gaberel, sur diverses pièces importantes re- 
latives h l'histoire de Genève, contenues aux archives de Turin. 

Rapport sur lo congrès des délégués des Sociétés savantes tenu h 
Paris en 1855, par M. Hippolyte Gosse. 

Notice sur d'anciens cimetières, par le même. 

Notice sur les anciennes monnaies russes, par M, F. Seguin. 



SUITE 

A LA 

NOTICE SUR D'ANCIENS CIMETIÈRES 

TROUVÉS 

SOIT EN SAYOIE, SOIT DANS LE CANTON DE GENÈVE 

ET PRINCIPALEMENT 

SUR CELUI DE LA BALME, PRÈS LA ROCHE, EN FAUCIGNY 



PAR H.-J. GOSSE, FILS 

Membre de la Société d'Histoire et d'Archéologie de Genève, etc., etc. 



Avec 4 Planches. 



(Lu à la Société d'Histoire et d'Archéolof/ie de Genève, dans sa séance du 

27 septembre 1855.) 



Daiisune précédente notice j'ai essayé de décrire les cimetières 
découverts soit en Savoie, soit dans les environs de Genève, ainsi 
que les objets que l'on avait eu le bonheur d'y trouver. 

Si l'on compare ces objets dans divers pays, il est fiicile de 
voir qu'ils ont varié avec les populations dont ils sont les 
vestiges. 

Dans le but d'éclaircir ce point, je vais tâcher de signaler les 
traits caractéristiques des tombeaux Helvéto-Burgondes ', et 
les dissemblances qu'ils présentent avec ceux des Germains , 

* Voici ce que M. Troyon dit à cet égard, dans une note faisant suite à 
sa publication sur les tombeaux de Bel-Air, qu'il m'a remise en septembre 
1856 : « Je faisais observer que si les objets, recueillis dans des pays divers, 
« sont les mêmes quand on les prend un à un, on peut cependant relever 

l'orne XL 6 



82 

des Anglo-Saxons, et surtout des Francs-Mérovingiens tels qu'ils 
sont décriis dans le magnifique ouvrage de M. l'abbé Cocliel*. 

Une des principales différences est certainement l'absence 
dans nos cimi lières de certaines armes et la rareté des autres. 

Boucliers, haches de quelque nature et de quelque forme 
qu'elles soient, lances ou augons, fers de flèches simples ou 
barbelées sont pour nous choses inconnues, du moins jusqu'à 
ce jour. 

Ces objels forment pourtant une partie notable des découver- 
tes de MM. Lindenschniitt à Seizen ', Roach Smith a OxingeP, 
Wvlie à Fairford", Baudot à Charnay % Cochet à Douvrend, 
à Envermeu, à Londinièrcs, etc., elc. 

Le grand et le petit couteau sont les seules armes que pa- 
raissent avo r eu nos populations, jirobablement plus pacifiques, 
comme semblent aussi l'indiquer plusieurs des objets trouvés 
par M. ïroyon h Bel-Air, par exemple; le contre de charrue, 
les ciseaux a tondre, et une paire de balances''. 

On y remarque aussi l'absence presque complète, de celles 

« des Iraits distinclifs si on les examine dans leur ensennble, en sorte qu'on 
« voit la francisque prédominer chez les Francs, la longue épée chez les 
a Allemani et le coutelas chez les Burgondes. D'une part, on peut remar- 
ï quer la richesse dans les verroteries, de l'autre dans les fibules, et chez les 
« dernieis l'un des traits caractéristiquiis est la beauté des damasquinures 
« et le nombre des symboles chrétiens. » 

• La Nimnandie souterraine ou notices sur des cimetières romains et des 
cimetières francs explorés en Normandie, par M. l'abbé Cochet. Seconde 
édition, 1 vol. in-8, Paris 1855. 

2 Dus Gcrinaniscite Todtmlaf/er bei Seizen in der Provinz Reinhessen , 
dargeslellt und erlautert von dcn Gebrûdern W. und L. Lindenschniitt, in-8. 
Mainz, Zabern, I8i8. 

' Colledanea aiitiqua etcbings and notices of ancient remains, by Roach 
Smith, 3 vol. in-8. London 1843-54.. 

* Fuirford f/raves, a record of researches in an anglo-saxon burial place 
in Glouceslershirc, by W. Wjlie, in-4", Oxford 18o2. 

^ Mémoires de la Commission des antiquités de la Gôle-d'Or, 1832-33. — 
Note sur les sépultures mérovingiennes de Charmay dans les séances géné- 
rales du congrès archéologique tenu à Dijon en 1852. 

« Description des lomb:,ux de bel-Air, près Cheseaux sur Lausanne, par 
M. F. ïroyon, in-8, Lausanne 1841. 



83 

des fibules que MM. L-ndenschmitt classent dans leur troisième 
caléaorie. Voici comment ils les définissent : « Ce sont des bro- 
« dies d'ornement en bronze ou en arg< nt doré, souvent munies 
« d'incrustations en verre colorié. La parlie snpérii ure au fond 
« de laquelle est fixé Tard. lion en fer, rarement en bronze, est 
« carrée ou semi-circulaire, de là elle se prolonge vers la parlie 
« inférieure qui souvent se termine en tête d'aiiimal et qui est 
« destiné à fixer l'ardillon. Le milieu est ordinairement bosselé. 

« Les ornementations en verre de ces bijoux sont 

« rarement bleues, parfois vertes, mais le plus souvent rouges'.» 

M. Troyon, a ma connai-sance du moins, n'en a trouvé qu'une 
seule de celte espèce", et je n'en possède aucune, or c'est une 
des formes de libules les plus répandues dans les pays sejiten- 
trionaux. 

Celles que j'ai trouvées sont circulaires; voici la desciiption 
de deux d'entre elles, découvertes dans le cimetière delaB;ilme; 
toutes les deux présentaient originairement à leur surface une 
feuille d'or, seule la plus grande l'offre encore. 

Celle-ci, pi. III, fig. 5 a 0,07c. de diamètre et 0,22 c. de 
circonférence. Elle présente au centre un bouton de pâte bleu 
foncé. 

Autour de ce centre et à égale distance les uns des autres 
sont rangés liuit boulons en verre un peu verdàlre. 

La feuille d'or qui recouvre loule la fibule étant très-mince, 
à cause de sa valeur, n'aurait pu résister à la moindre pression 
lorsqu'on aurait voulu s'en servir, aussi l'artiste l'a-l-il soutenue 
par une petite plaque de bronze, qui apparaît autour de cbaque 
bouton et qui a été utilisée pour Us recevoir el les sertir. Elle 
dépasse un peu le niveau de ceux-ci et forme un léger cordon 
qui devait produire le pins joli effet. 

Quant au champ même de la fibule, qui est légèrement bombé, 
il est tout entier couvert de dessins assez réguliers avant la forme 

' Ce qui est rexception à Selzen est fréquent chez nous. 
* Tombeaux de Bel-Air, pi, I, fig. 10, 



de rayons concentriques, de petits cercles et de triangles, de 
telle sorte qu'il n'y a pas une seule place unie. 

Toutes ces Tgnes sont formées par une suite de points ar- 
rondis qui ne laissent aucun doute sur la manière dont ils ont 
été laits. La feuille d'or et la plaque de cuivre ont été repous- 
sées ensemble au marteau après que l'on eut serti celles-ci au 
moven d'une lame de bronze qui donne une épaisseur de 0™,006 
à la fibule, et qui maintient liées les feuilles d'or et de cuivre. 

Lorsque ce travail a été fini on a rempli tout l'espace compris 
entre elles et l'anneau qui entoure la fibule à sa circonférence, 
avec de l'argile que l'on a laissé sécher après l'avoir fortement 
comprimé. 

L'argile entrant dans les moindres anfractuosilés soutenait 
toutes les parties d'une manière parfaitement égale, et par con- 
séquent donnait une assez grande solidité. 

La face postérieure était complètement fermée par une plaque 
de fer sans laquelle l'argile n'aurait pu tenir bien longtemps. 
Enfin à cette plaque était fixé l'ardillon en fer, dont il ne reste 
que quelques vestiges '. 

Quant k laulre fibule de la même espèce, pi. IIL fig. 4, elle 
n'a que deux centimètres et demi de diamètre, et n'offre qu'un 
seul boulon de verre bleu à sa partie centrale. Elle présente 
également des dessins dont une partie sont détruits. 

Je mentionnerai ici deux fibules ayant une grande analogie 
avec celles (jue je viens de décrire quoique plus petites, l'une 
trouvée à Nernelçan, dans le canton de Yaud et déposée au Mu- 
sée de Lausanne, l'autre près de Soleure. Elles présentent une 
plaque d'or, âe^ boutons de verre et sont identiques aux mien- 
nes pour le mode de fabrication. Je joins la description do la 
derruère telle que M. Schiatter la donne dans un mémoire de 
M. Ferd. Relier \ 

' Je signalerai lo fait assez bizarre, qu'elle a été trouvée sur le sternum 
d'un enfant de 6 à 10 ans. La même tombe nous a encore présenté plusieurs 
objets sur lesquels je reviendrai plus tard. 

' MiWmluiujen der Antiquarischen Gesellschaft in Zujrich. Band III, zweiter 



85 

« Près du sternum élait une fibule faisant |jenl-êlre partie 
<T (l'un collier d'ambre. Elle est formée de deux minces lames 
« de métal, la supérieure d'or, l'inférieure d'argent. L'interstice 
« qu'elles laissent enlre elles est rempli par une mntière dure, 
« noirâtre, peut-être une espèce de ciment. La lamelle supé- 
« Heure d'or présente a son cenîre un morceau de verre, et 
« autour six pierres ronges triangulaires, et six pierres bleues 
« rondes; le tout serli avec assez d'habileté. La partie de la sur- 
« face de la lame d'or qui est plane est recouverte par des 
« ornements ayant la forme de serpents. A la plaque infé- 
« rieure (celle qui est d'argent) se trouvent encore les trares 
« d'une partie mince en forme de bec ainsi que celles d'une 
« broche en fer, au moyen desquelles le tout était fixé aux vé- 
« temenls. » 

Après avoir énuméré les principaux objels que nous ne trou- 
vons pas dans nos cimetières, j'indiquerai ceux que nous avons 
en plus grand nombre, et qui manquent presque en Normandie. 

Je citerai en premier lieu les agrafes en fi'r, plaquées d ar- 
gent, dont l'existence dans nos tombes nous dédommage des 
armes qui nous font défaut. Ces plaqués ont été déjà sufiisam- 
ment décrits pour que je ne m'y arrête pas longtemps , je ne 
ferai qu'indiquer leur mode de fabrication. 

On est pour cela obligé de les diviser en deux catégories. 

La première, dans laquelle le fer apparaît à la surface de la 

Theil, Seite 48. Beschreihunij der Helvetischen Heiden^ràber und Todten- 
liufjcl, u. s. w. von Ferd. Keller. « In der Nàhe des Bruslbeins und vielleicht 
T zur Bernsteinkette gehôrend lag die Stecknadel (fig. 18). Sie bestcht aus 
« zwei dûnnen Metallplattchen, das obère aus Gold, das untere aus Silber. 
t Der Zwischenraum war mit einer harten, schwàrzlichen Materie, vielleicht 
« einer Art Kitt ausgefiilit. Das obère Goldplatlclien zeicht um einen in der 
■■' Mitte liegenden runden Glasfluss 6 dreieckige rolhe und 6 runden blaue 
1 Steine, die mit ziemlicher Kunslforligkeil in dus Gold gct'asst sind. Die 
-î ubrige Flàche desGoldplaUchens bedeeken sclilangonfôrniige Verzierungen. 
Am untern (den siibernen) Plàttcben finden sich noch Spuren einer diinnen 
<î Rôhre und eines eissrnen Stiftes, wodurch das Ganze vielleicht an den 
î Kleidernbefestigtwurde. » 



86 

plaque et cnncourl à former le dessin des entrelacs, est une in- 
cru-^tilion d'argent sur fer. 

En examinant avec alien.ion une partie dans laquelle l'ar- 
gent vient d'èlre eidevé on aperçoit une rainure qui, de cliaque 
côlé, présente des espèces de petites dents. 

C'est en effet un moyen encore usité dans plusieurs pavs*. 

L'ouvrier, après avoir l'ait la rainure qui ddit recevoir la la- 
melle de mêlai que l'on vrul incruster, praîique de petites dents 
sur les bords de la rainure au moyen d'un burin. 

Puis il introduit à petits coups de marteau la lamelle qui, 
ainsi fortement pressée, s'engage en partie sous les dents, qui la 
retiennent avec une bien grande force, puis qu'après tant de 
siècles on retrouve quelque-unes de ces agrafes si bien con- 
servées, malgi é le travail de l'oxydation -. 

Dans la seconde catégorie l'argent recouvre toute la plaque, 
et si le f r apparaît, ce n'est presque qu'accidentellement. L'ar- 
gent est ici retenu en grande partie par les rosaces qui entourent 
les têtes de clous. Dans ce cas ces rosaces sont le plus souvent 
en argent, et compriment fortement le plaqué auquel elles sont 
quelquefois sondées. 

Le plaqué se recourbe sur les bords de l'agrafe, et là entre 
dans une rainure semblable à celles déjà citées. Quelquefois on 
aperçoit sur l'argent des traces de dessins qui dans ce cas ont 
dû être gravés '\ 

Je dois a présent parler des plaques de ceinturons en bronze 
qui offre chez nous une particularité assez frappante. Car au 
lieu de ne présenter que des entrelacs, comme dans celle de la 

* Les Aralies ornent ainsi beaucoup de leurs ustensiles, mais c'est surtout 
dans ceux qui datent de plusieurs siècles que l'analogie avec nos plaqués est 
frappante. — Note due à l'obligeance de M. Charles Cournault. 

' Sur deux plaques trouvées à Londinières, que M. l'abbé Cochet avait eu 
l'obligeance de m'envoyer, j'ai pu reconnaître très-distinctement une incrus- 
tation d'argent de cette espèce. 

' J'indiquerai conmie exemple la lig. fi, pi. V de ma Notice sur d'anciens 
cimetières, etc. Mémoires de ta Société d'Histoire et d' Ardtéologie de Ge- 
nève, t. IX, Genève 1853. 



87 

Normandie, dans la grande majorité des cas nous y voyons des 
dessins emblémaliques. 

Sur les sept plaques dessinées sur la pi. II, cinq d'entre elles 
ont été trouvées près de Châlons-sur-Saône ; mais cette parlie 
de la Bourgogne a eu dos rapports si nombreux avec Genève 
à celle époque, que j'ai cru pouvoir les joindre à celles de 
nos environs. 

Elles viennent de la magnifique collection de M*"® Fèvre 
de Chiseul qui, avec une bonté rare , m'a donné toutes les fa- 
cilités possibles pour en prendre copie. Je saisis avec empres- 
sement cette occasion pour lui en adresser mes sincères remer- 
ciements '. 

La fig. G, pi. II, présente un sujet des plus curieux déjà, 
mentionné par M. Troyon -, c'est l'adoration de la croix ^. 

La plaque du ceinturon est divisée en cinq compartiments. Dans 
celui du milieu est la croix. Les deux divisions attenantes renfer- 
ment un liomme ayant une main levée, le pouce dirigé vers les 
lèvres, les autres doigts étendus suivant le rite d'adoration des 
prêtres égyptiens. Ils regardent la croix et tournent le dos à 
une figure allégorique ou sphinx, gravée à chaque extrémité. 
« Ce sujet montrerait ainsi le prêire du cidle étranger abau- 
a donnant ces faux dieux pour servir le Christianisme et ré- 
a pondrait à l'idée exprimée par les lions qui lèchent les pieds 
« de Daniel"*. » 

Voici ce que dit à cet égard M. Blavignac dans son ouvrage 
sur l'architecture sacrée ^ : 

« C'est un exemple de la renonciation au culte païen , là 
« l'ennemi de l'église n'est plus sous la figure du lion qui ce- 

' Les figures 2, 3, 4, 5, 7 de la pi. II proviennent de cette collection. 

* Antique Annbânder iitid Afjniffiiu hcHchrieben voa Herr F. Troyon, p. 
29. Mémoires de la Soc. des Aiitiq. de Zurich, 1841. 

' CeUe plaque est au Musée de Genève. Trois analogues se trouvent dans 
les ouvrages de M. Troyon. 

* Antique Annbdnder, etc. von F. Troyon, p. 29. 

^ De l'Arcliileclure sacrée dans les diocèses de Genève, Lausanne et Sien, 
par M. J.-D. Blavignac, p. 51. — 1 vol. in-S^ et .\llas. Lausanne 1854. 



88 

« pendant servira encore pendant longtemps à personnifier les 
« dieux des Gentils ; mais c'est toujours dans la paro!e divine 
flt que sont pris les éléments de la composition de l'artiste chré- 
« tien. Les personnages placés devant ia croix se disposent à 
« prêter l'oreille aux vérités de l'Evangile. Derrière eux se trou- 
« vent les simulacres païens, anciens objets du culte, repré- 
« sentes cette fois par des créatures hybrides, rappelant plus 
rt que toute autre chose le Dation des Philistins; cette divinité, 
« moitié poisson, que la mythologie avait empruntée d'Orient 
« sous le nom d'Oannès chez les Babyloniens. « 

En examinant les différentes agrafes qui ont été jusqu'ici dé- 
couverîes et qui représentent ce sujet, on sera bientôt con- 
vaincu que celle dont nous parlons n'est point un des types, 
mais bien une copie. Seulement l'artiste, dans celle-ci, a repré- 
senté le prêtre de face et non de profil, comme cela se voit dans 
la gr.mde majorité de ces agrafes, la position de la main, mal- 
gré ce changement, a été conservée identique. Je pense donc 
que l'aitiiude du prêtre est celle de l'adoration, et non pas celle 
de quelqu'un qui écoule, comme le présume M. Blavignac; car, 
à cette époque, le christianisme qu'avaient adopté ces peuples 
à demi barbares , n'était pas aussi spirituel que celte opinion 
tendrait à le faire croire, ils adoraient bien plus la croix elle- 
même, qu'ils ne s'occupaient des vérités et des enseignements 
dont elle n'était que le symbole. Nous voyons cette adoration 
représentée à plusieurs reprises et sous diverses formes , par 
exemple la fig. 4, pi. II. 

Elle est d'un dessin et d'une exécution bien inférieure à la 
précédente. On y voit des quadrupèdes ailés, avec un bec très- 
distinct, et adorant la croix qu'ils regardent. Puis, dans un autre 
compartiment sont des animaux informes, placés près d'un ob- 
jet trop mal gravé pour que l'on puisse exactement en déter- 
miner la nature. 

La fig. 2, pi. II, a élé déjà publiée par M, de Caumont dans 



89 

son Abécédaire d'archéologie'; néanmoins, je la reproduis ici, 
quelques détails intéressants ayant été omis dans sa planche. 
La plaque elle-même est d'un dessin distinct et plus correct que 
les autres, il représente Daniel d^ins la fosse aux lions. Le pro- 
phète, les deux mains élevées et étendues, bénit les lions qui 
lui lèchent les pied>j ; sur leurs corps se voit une croix, signe de 
leur consécration à la religion nouvelle. Ils ont sur la tète une 
espèce de crinière d'une forme très-curieuse. 

A la gauche de Daniel on aperçoit le prophète Habacuc, 
bénissant de la même manière. L'inscription qui entoure la 
plaque ne laisse aucun doute sur les sujets qui y sont gravés: 

DANFEf PROFETAf = ABBACV PROFETAf. 

Daniel et Habacuc portent aussi la croix gravée sur la poi- 
trine. Tout le fond de la plaque est rempli par des rayures^. 

La fig. 1, pi, 11% est une reproduction presque trait pour 
trait d'une plaque que j'ai déjà publiée"*; mais dans celle-ci il 
n'y a pas d'inscription \ C'est une preuve de plus de la manière, 

• Page 51 ; troisième édition. Paris 1854. 

• M. Troyon a publié cinq plaques représentant Daniel, dont une avec une 
inscription très-remarquable et surtout très-inlelligible. 

' Trouvée à la Balme, prés La Roche, de même que tous les objets dont 
je ne désigne pas spécialement la provenance. 

• PI. II, lig. i et page 9 de la Notice sur d'anciens cimetières, etc. 

" Dans un article intitulé: Des tombeaux delà vallée de lEaulne; réfuta- 
tion de l'opinion de M. l'abbé Cochet, touchant l'origine de ces sépultures 
et imprimé dans la Revue Archéologique (Juin 1855, page 151) se trouve le 
passage suivant: 

« le christianisme étant déjà très-répandu dans la Gaule, quoi d'é- 

« tonnant qu'on en trouve quelques symboles épars çà et là dans des tom- 
« beaux antérieurs à la conversion de Clovis. 

« Une découverte récente, faite en Suisse, présente de pareilles agrafes, 
< ayant au centre de la plaque un grand nombre de symboles chrétiens, et, 
•i sur les bords, les noms de l'empereur Justinien et du fabricant de ces an- 
« tiques. Nous en avons vu les dessins dans le cabinet de M. Lenormant. » 

Depuis la publication de cette plaque, car je ne connais pas d'autre dé- 
couverte en Suisse que la mienne, se rapportant à la description que l'au- 
teur en donne , j'ai montré cette pièce intéressante à plusieurs archéologues 



do 

dont on fabriquait ces objets, il y avait nn type qui était copié 
et qui peu à peu s'altérait au point d'en devenir méconnaissable. 

Nous en avons également un exemple frap^pant sous les yeux, 
dans les fig. 3, 5 et 7, pi. II. 

Le type, suivant moi, ser;iit la fig. 7. 

On y voit très-clairement un clieval ailé, dans la fig. 3 il est 
déjà diflicilc, de reconnaître ce qui est sur le dos de l'animal, et 
dans la fig. 5 le cheval lui-même serait problématique si nous 
ne possédions pas celle série de plaques représentant le même 
objet. 

M. Baudot possède plusieurs agrafes sur lesquelles on voit 
le même sujet. Je n'aurais pas dessiné celles-ci si j'eusse cru 
que ce type fût propre à la Bourgogne, mais quoique je ne l'aie 
pas encore trouvé en Savoie je ne pense pas que cela soit im- 
possible d'y arriver. 

Nous possédons en effet plusieurs localités offrant des tra- 
ditions meniionnant un cheval ailé '. 

Je ne terminerai pas cet exposé sans faire remarquer que si 
la Suisse et la Savoie présentent de notables diffL-rences avec la 
Belgique, l'Angleterre et la Normandie, la Bourgogne d'un autre 
côté semble être un trait d'union entre ces divers pays. La ma- 
gnifique collection de M. Baudot en est une preuve des plus 
évidentes. Il a en effet trouvé, dans les divers cimetières qu'il a 
examinés, des spécimens de tous les objets mentionnés dans les 

distingués. Il paraît que l'on doit, avec assez de sûreté, y lire JVSTINA. 
D'ailleurs, à supposer que ce soit le nom de Justinien que l'artiste ait voulu 
graver, le règne (h cet empereur (de 527 à 565) étant postérieur au baptême 
de Clovis, qui eut lieu eu 4%, il me semble que l'auteur prouverait le con- 
traire de ce qu'il avance. 

• Je signalerai en particulier une pierre située entre Evire, Groisy et 
Menliionnex (province du Faucigny), appelée la pierre au cheval. Suivant 
les paysans, un cheval ailé se serait élancé depuis le mont Salève, serait 
venu toucher cette pierre, y aurait marqué l'empreinte d'un de ses fers, et, 
d'un nouveau bond, aurait atteint le Grand-Bornand. — Dans des fouilles 
faites au pied de cette pierre, j'ai trouvé ceUe année un beau bracelet en 
bronze, orné de rayures celtiques. 



91 

différentes contrées par les archéologues s'occupant de cette 
époque. Il a de plus eu le bonheur de trouver des tombeaux qui 
n'avaient pas été violés, circons:ance que je n'ai pu malheu- 
reusement que trop constater pour la majeure partie de ceux 
que j'ai ouverts. 

Cependant quelques tombes trouvées intactes m'ont donné 
un certain nombre d'objets nouveaux. 

La sépulture la plus riche que j'aie découverte est celle 
de l'enfant sur le sternum duquel était placé la grande fibule 
dont j'ai parlé plus haut. L'on y remarquait aussi une épingle a 
cheveux ou plutôt un style eu bronze orué de fines stries, pi. III, 
fig. 23. Une boucle en bronze, pi. III, fig. 17. Un grain de col- 
lier en verre jaunâtre, pi. III, fig. IG, et deux bagues à peu près 
semblables, pi. III, fig. 8 et 9. Elles sont en bronze et formées 
de trois pièces qui ont dû être somlées ensemble. 

Un anneau, présenlani une solution de continuité, applati aux 
deux bouts sur lequels s'adaptait une plaque en bronze. A cette 
dernière était soudé un anneau ciselé en forme de corde, dont la 
partie intérieure s'amincissant, servait à sertir un morceau de 
veirolerie (bleue dans la fig. 8, verte dans la fig. 14). La bague 
fig. 8 présentait une particularité très-intéressante, et que je ne 
crois pas avoir été indiquée jusqu'ici. La plaque en bronze, au 
heu d'être simplement polie, était argentée et jouait ainsi le rôle 
du paillon que l'on met de nos jnurs sous les imitations de pierres 
précieuses afin de leur donner plus d'éclat. 

Dans d'autres tombes j'ai trouvé quatre agrafes, dont une en 
bronze, pi. III, fig. 3, et trois formées d'un alliage de cuivre et 
de plomb. Nous reviendrons plus tard sur celte qualité de bronze 
qui a la propriété d'être j)resque inaltérable. En effet, ce n'est 
que dans les parties où l'alliage n'a |)as été tout à fait homo- 
gène que l'on aperçoit quelques traces de l'oxydation du cuivre, 
partout ailleurs le métal est encore d'un très-beau poli gris 
de perle. 

J'en donne ici deux, ce sont les fig. 1 et 2, pi. IIL 



92 

Les fig. 1 et 3 élaient sur l'extrémité inférieure du radius et 
du cubitus de deux femmes. A cette place également élait une 
chaînetle en bronze fig. 21 , pi. lll, dont il ne nous reste que 
0^,118 et qui probablement élait un bracelet. 

J'ai trouvé cette année une nouvelle cliainette en bronze à la 
même place et qui par conséquent ne peut laisser aucun doute 
à cet égard. La forme des anneaux de celle-ci est assez bizarre, 

pi. m, fig. 22. 

J'ai également découvert deux chaînes en fer , l'une n'offre 
rien de bien saillant, l'autre est remarquable en ce qu'un de ses 
bouts est fixé par un anneau à un double crochet, et que l'autre 
bout se termine par une tige qui m'a paru être une clef. Au 
moment où je la sortis du tombeau j'ai vu de l'extrémité de 
celle tige se séparer un morceau recourbé ressemblant au pêne 
de la clef publié par M. Troyon, tombeau de Bel-Air, pi. I, fig. 9. 

Non loin de celte chaîne était un amas de morceaux de fer. 

Après un examen attentif je suis parvenu à découvrir que 
c'étaient probablement les débiis d'une cassette. J'ai encore un 
gond qui en faisait parlie. 

Outre les bagues dont nous avons déjà parlé, j'en ai encore 
trois à mentionner, pi. III, fig. 10, 11 et 7. Cette dernière est 
curieuse par les dessins qui s'y voient. Peul-élre a-t-elle servi de 
cachet*. 

Quatre doubles crochets placés sur les vertèbres cervicales ou 
sur le sternum, dont trois en bronze (fig. 12, 14, 15, pi. III), et 
une en fer, fig. 13. Le n» 12, orné de jolies rayures celtiques, 

' N'y aurait-il pas de l'analogie entre cette bague et l'anneau trouvé à 
Hochberg, près de Soleure, en 18li, et publié soit par M. Mommsen dans 
ses inscriptions lielvétiques, soit en premier lieu par M.Ferd. Keller, dans le 
tome III des Mémoires de la Société des Anti(juaires de Zurich, [»age 47. Elle 
a été trouvée avec la fibule dont nous avons rapporté la description, et qui 
avait une si grande analogie avec les nôtres. 

M. Bordier, dans un article récent (Revue archéolor/igue, Paris 1855, G™» li- 
vraison, page 350), a donné sur l'inscription que présente cette bague, des 
détails très-intéressants , suivant lui on y lirait, UENATI , AMET ARMA. 
MM. Mommsen et Keller ne lisent que RENATI. 



93 

est en outre percé d'un trou auquel venait je pense s'attacher 
une chaîne. 

Quelques personnes avaient cru voir un briquet dans le double 
crochet en fer que j ai publié, pi. III, fîg. 3, dans ma pn'-cédente 
notice. J'en ai trouvé un* qui fera mieux voir les différences 
qui existent entre ces deux objets. 

Le briquet a une épaisseur de 0"',004, tandis que le double 
crochet s'amincit et n'a que 0,002. Le second, en outre, était 
placé près de la clavicule, le premier au contraire était près de 
la main droile, en partie sur le fémur. 

Une épingle à cheveux en bronze, pi. IV, fig. 9. S'il a pu s'é- 
lever quelques doutes sur celle dont j'ai déjà parlé , il ne peut 
en être ainsi pour ce'le-ci, trouvée sur la tête, et dont l'oxydation 
a retenu quelques-uns des cheveux dans lesquels elle avait sé- 
journé. 

Un bracelet en bronze, pi. IV, fig. 6, et un fragment de vase, 
pi. IV, fig. 5. Un disque en bronze doré, dont je ne connais pas 
l'usage , mais dont on a signalé plusieurs exemplaires, pi. III, 
fig. 6. Trois petites boucles, deux en bronze, pi. III, fig. 17 et 
18, l'autre en fer, pi. IV, fig. 7, qui ont été trouvées près du 
genou. L'une d'elles, la fig. 18, était encore adhérente au tibia, 
qu'elle avait coloré du plus beau vert. Elles devaient évidemment 
servir à retenir une espèce de chaussure. 

Je n'ai trouve que trois grands couteaux et un petit. 

Enfin je terminerai cette énumération en indiquant deux 
agrafes de ceinturons en bronze, l'un uni, pi. III, fig. 20, et l'autre 
orné d'entrelacs, fig. 19, et plus de 30 agrafes en fer, dont le 
tiers au moins préseme des plaqués d'argent. 

Il me reste à parler d'un fait qui ne s'est présenté jusqu'ici 
que dans un cimetière, je veux parler des coquilles ou pseudo- 
coquilles trouvées sur des plaques de ceinturons. 

Dans le congrès scientifique tenu à Dijon au mois d'août 

* Par erreur, au lieu de copier la pièce nouvelle que j'avais trouvée, j'ai 
recopié celle que j'avais déjà publiée. 



94 

1855-, je présentai des plaques de ceinturons en fer incrustés 
d'argent, trouvés dans le cimetière de la Balme. 

A la surface de ces plaques se voient des rugosités ayant l'ap- 
parence de coquilles. Je les présentai en effet comme des co- 
quillages marins, suivant en cela l'avis de plusieurs naturalistes, 
et je soumis à l'assemblée une série de questions que la pré- 
sence de ces objets dans des tombeaux faisait naître. 

M. Nodot, conservateur du cabineld'Iiistoire naturelle de Dijon, 
fut invité par le président à donner son avis sur ces objets. Se 
rendant à cette demande « il examina ces apparences de coquil- 
le lages, doni l'oxyde de fer aurait remplacé la matière primitive 
« par suite d'un travail naturel opéré par le temps dans certaines 
« circonstances. Il n'y vit aucun des caractères qui constituent 
a les corps organisés. L'absence de cbarnières, le manque d'im- 
« pression musculaire et la diversié des formes qu'il remarqua 
« dans les écbantillons soumis à son examen lui firent penser 
« que ces objets, qui présentent il est vrai la forme de coquil- 
« lages, ne sont que des boursonffîures de fer sulfuré. C'est un 
« jeu du hasard produit par l'oxydation du fer. Il remarqua bien 
« parmi ces écbantillons quelques concrétions calcaires dans 
« lesquelles on pourrait peut-être apercevoir quelques traces 
« de charnières, mais ces boursouflïures n'ont pas, suivant lui, 
« la forme ni le caractère de la coquille '. » 

Ne m'élant pas occupé de conchyliologie, je ne pouvais ré- 
pondre aux objections soulevées par M. Nodot, mais, suivant en 
cela le vœu émis par ce naturaliste, je promis de présenter les 
pièces à plusieurs savants versés dans celte partie, pour tâeher 
de faire cesser l'incertiiude dans laquelle nous nous trouvions. 

Je vins à Paris au mois d'octobre, et dès le mois suivant je me 
mis à l'œuvre; voici quels furent les résultats de mes recherches. 

M. Moquin-Taudon de l'Institut, professeur d'histoire nalu- 

* Journal de la Côle-d'Or, du 22 août i85i. — Compte rendu du congrès 
scientifique de Dijon, séance du 15 août 1854. 



95 

relie à la Faculté de médecine de Paris, après un examen attentif 
jugea que celaient des coquilles marines. 

M. Desliaves, et M. Alcide d'Orbigny, professeur de paléonto- 
logie au Muséum d'histoire naturelle, ne furent pas de cette opi- 
nion et ne virent qu'une forme d'oxyde de fer. 

D un autre côté M. Valenciennes, de l'Institut, professeur de 
conchvliologieau Muséum dliistoire naturelle, se rangea à l'avis 
de M. Moquin-Tandon. Il eut de plus l'exirême obligeance de 
les montrer pour moi à M. Dufresnoy, de l'Académie des sciences, 
professeur de minéralogie au Muséum d'histoire naturelle; h 
M. Bayle, professeur de paléontologie à l'école des mines, et à 
M. Senarmonl, de l'Académie des sciences, professeur de géologie 
à l'École des mines, qui lous reconnurent l'existence de coquilles. 

M. Rousseau, aide-natura'iste au Muséum d'histoire naturelle, 
qui avait précédemment examiné ces plaques de ceinturons et y 
avait vu des coquilles, persista dans son opinion. 

Enfin M. Gervais, professeur d'histoire naturelle à la Faculté 
des sciences de Monlpe'ilier se joignit à leur avis, et dans l'exa- 
men qu'il fil de ces objets il découvrit sur une plaque trouvée 
au mois de septembre 185i une coquille uuivalve qui, jusqu'alors, 
n'avait pas été remarquée, et cju'il pensa être une espèce vivant 
dans des marais salants. Tous les naturalistes s'accordèrent pour 
reconnaître que c'était une coquille, mais ils différèrent d'opi- 
nion quant au genre dans laquelle on doit la classer. 

Quelques-uns la placènnt dans le genre Bulimus ', mais après 
un exannn attentif la majorité d'entre eux se rallièrent à l'opi- 
nion qui la plaçait dans le genre Eulima. Elle serait voisine de 
l'Eulima ^iaberrima^ 

M. Pictet de la Rive, professeur de paléontologie et d'anato- 
mie comparée a lAcadéniie de Genève, pense que c'est une Ce- 

' Elle se rapprochait, suivant eux, du Bulimus acicula de Bruguière (Acha- 
tina acicula Lam). 

* Eulima glaberrima. Risso, Faune de l'Europe méridionale, tome IV; 
p. 124. 



96 

rite, et cela à cause de quelques ponciuations qui se trouvent près 
de la bouche, orifice qui également n'est pas parfaitement ovale. Il 
croit du reste que cette pièce n'est pas dans un état de conserva- 
tion assez parfait pour qu'il soit possible de la déterminer exac- 
tement. 

En présence de ces opinions opposées, émises par des savants 
distingués, j'étais assez embarrassé; je voulus avoir l'avis d'un 
chimiste et je consultai M. Dumas de l'Institut. Il eut l'extrême 
complaisance de vouloir bien me prêter son concours. Pour lui, 
il croit que ce sont des coquilles, et il repousse l'idée d'une 
forme d'oxyde de fer non encore décrite, néanmoins il se propose 
de les étudier d'une manière plus approfondie. 

M. Marignac, professeur de chimie à l'Académie de Genève, 
avait eu précédemment l'obligeance d'en faire l'analyse , mais 
n'ayant pas trouvé de traces de phosphates, il n'a pas cru pouvoir 
considérer ces objets comme étant des coquilles. M. Dumas ne 
pense pas que ce soit une preuve suffisante. Il a déposé à l'école 
polytechnique une faucille, trouvée dans le lit de la Seine, sur 
laquelle était un grand nombre de coquilles bien caractérisées 
qui étaient complètement transformées en oxyde de fer. 

Bien d'autres objets, et en particulier plusieurs espèces de 
tissus ayant servi comme vêtements, nous ont été ainsi conservés. 
Que'ques-uns même présentent la cassure métallique ne ren- 
fermant aucune trace de leur organisation primitive. 

La découverte de M. Gervais et l'opinion de M. Dumas sont 
d'un grand poids en faveur de l't^xistence des coquilles, car d'un 
côté nous avons une coquille, reconnue comme telle par tout le 
monde, qui est passée au même état ferrugineux que les coquilles 
ou pseudocoquillessur lesquelles portent la discussion; et d'un 
autre côté, si ce ne sont pas des coquilles, ce sont des produits 
de l'oxydation du fer, ce que M. Dumas ne pense pas pouvoir 
admettre, et certes on ne pourrait trouver une autorité plus com- 
pétente. 

Plusieurs faits d'une tout autre nature viennent encore cor- 
roborer cette opinion. 



1)7 

Je signalerai d'abord la place qu'occiipaionl ces plaques de 
ceinturons dans le tombeau. 

Toujours celles qui sont en fer sont placées sur les os du 
bassin perpendiculairement a l'axe du corps , je ne sache pas 
que l'on ait jamais mentionné une autre position, qui du reste 
est parfaitement naturelle. 

Or, sur les six plaques présentant des coquilles, quatre étaient, 
lors de l'ouverture de la tombe, placées sous le crâne, et deux 
étaient près de la main gauche h côté du fémur. 

Ces plaques n'avaient donc pas été placées comme faisant 
partie des vêtements du mort; mais comme une espèce d'of- 
frande qu'on lui faisait, ou comme objet lui ayant appartenu, et 
auquel il mettait du prix. 

En second lieu, sur les six tombes dans lesquelles elles ont|^ 
été trouvées, une seule était vide et les cinq autres étaient rem- 
plies de terre, sans que (sauf pour une d'elles) on puisse l'attri- 
buer à un défaut de construction. J'ai du reste déjà mentionné 
cette particularité ^ 

A mon retour à Genève j'ai examiné avec le plus grand soin 
le sol qui environne les tombeaux et la terre qu'ils contenaient, 
jamais je n'y ai trouvé la moindre apparence de coquilles. 

Je demanderai, d'un autre côté, aux personnes qui voient là une 
oxydation du fer, comment il se ferait que sur le nombre immense 
de p!a(iues de ceinturons qui ont été retrouvées en Suisse, en 
Allemagne, en Angleterre et en France, cette forme d'oxyde ne 
se fût développée que sur six d'entre elles. Les autres peuvent 
être oxydées, présenter des boursoufïlures, ce n'est pas très-rare, 
mais elles ne ressemblent en aucune manière aux objets en li- 
tige^. Je donne le dessin de trois d'entre elles, pi. IV, fig. 1, 

* Notice sur d'anciens cimetières, etc. Page 3. 

* Extrait des procès-verbaux du congrès des délégués des sociétés savantes,, 
séance du 21 mars i85o. — « Après le rapport de M. Gosse, M. de Caumont 
c prie M. le président de vouloir bien donner son opinion sur ces faits qu'il 
« a étudiés. Pour élucider les (juestions qu'on vient de poser, M. Valenciennes 

Tome XI. 7 



98 

1 bis, 2 et 3. La coquille fig. 1 est prise exléiieurement, la 
fig. 1 bis représente les deux valves prises intérieuremeut. 

Enfin j'ajouterai la circons'ance très-curieuse de la décou- 
verte faite celte année dans un tombeau de la Balm.e d'une co- 
quille marine, c'est la Janira maxima (Pecten maximus Lin. 
Lam.) Elle présenie près de la charnière deux trous, qui ont dû 
être praiiqués pour pouvoir la suspendre, pi. lY, fig. 4. Elle est 
du reste, quant à sa composition, «lans un étu à peu près normal. 
Cependant on remarijue qu'elle est d'une grande friabilité. 

Ce fait de la découverte d'une coquille marine dans une sé- 
pulture n'est pas un fait unique en Su'sse ;meliant a part les 
C0({uilles en litige). M. Keller en a trouvé une non loin de Zurich. 
Voici ce qu'il dit à cet égard dans le premier vol. des Mém. de 
la Soc. des antiquaires de Zurich^ 1841, page 29; 

AusorabunG;en auf dem Enîibùchel beim Balçfrist unweit 
Zurich. 

« Der Kôrper 6 schien ein weibliches Gerippe zu sein , 
« der Ropf auf einem Stein ruhend, am Halse Rorallen, in der 
« Bruslgegend eine Meermuschel Cijprea ligris , ans dem m- 
« dischen Océan., die an zwei Stellen durchbolirt war, und 
« wahrscheinlicli als Schmuck gedient batte. Ferner in einer 
<( bronzenen Siliale liegend ein Stiick Eliénbein, dessen Ge- 
« brauch uns ralliselbait ist ^ » 

« répond que les corps placés sur les agrafes de ceinturons sont des co- 
«■> quilles chnagées en fer hydraté. 

« On peut donc expliquer parfaitement les doutes émis par quelques-unes 
* des personnes qui les ont examinées. En somme, il est évident que l'on 
« s'est généialement rangé h l'opinion qu'il avait précédemment émise. 

« Ces coquilles sont curieuses en ce qu'elles sont essentiellement marines, 
« elles peuvent servir à des discussions archéologiques, puisqu'il est très- 
« probable qu'elles ont été mises dans des tombes en hommage à quelque 
« voyageur défunt. Elles ne sont pas du tout du ressort de la géologie. En 
'/ résumé, ces corps ne peuvent être autre chose que des coquilles marines, 
«. les unes bivalves, du genre huîlre, et l'autre un gasléropode marin du 
, genre Eulime. » 

(') « Le squelette 6 paraît avoir été celui d'une femme, la tête reposait 

sur une pierre, à son cou étaient des morceaux de corail, et près de sa poi- 



99 

Après les détails qui précè('en', je pense pouvoir résumer en 
quelques lignes les idées que j'avais soumises au congrès scien- 
tifique de Dijon. 

Comment expliquerla présence de ces coquilles, si l'on n'admet 
pas que ces agrafes ont été plongées dans l'eau de mer ? y ont 
séjourné un certain temps? en ont été letirées et portées dans 
l'intérieur des terres? pour, en dernier lien, être déposées dans 
des tombeaux? Telles sont les questions curieuses qui, je crois, 
devront occuper les personnes qui s'intéressent aux sépultures 
de l'époque mérovingienne, mais je laisserai à de plus érudits 
que moi le soin de les résoudre. 

6 trine se trouvait une coquille marine de l'océan Indien, la Cyprea Tii/ris. 
« Elle est pprcée à deux endroits et il est probable qu elle avait servi d'or- 
« nement. Un peu plus loin daas une enveloppe de bronze était un morceau 
« d'ivoire dont nous ne connaissons pas l'usage. » 



EXPLICATION DES PLANCHES 



PLANCHE I. Denn-(/rand€ur naturelle. 

Plusieurs personnes m'ayant témoigné le regret de ne pas avoir un dessin 
des crânes dont jai purlé, pages 7 et 8 dans ma première notice, je joins 
ici un croquis qui les r.-présenle. 

Figure 1. Crâne trouvé à Villy, [ rès Régnier. 

y> 2. Crâne irouvé à liel-Aj', prés Cheseaux , d'après un dessin de 
M. Troyon. 



100 



PLANCHE II. Grandeur naturelle. 

Figure 1. Plaque de ceinturon en bronze, trouvée à la Balme. 

5 2, 3, i, 5. Plaques de ceinturon en bronze, collection de M™« Le 

Fèvre. 
3 6. Plaque de ceinturon en bronze, Musée de Genève. 
i 7. id. collection de M»" Le Fèvre. 

PLANCHE IH. Grandeur naturelle. Trouvé à la Balme. 

Figure 1, 2. Agrafes de ceinturon en alliage cuivre et plomb. 
j> 3. id. en bronze. 

> 4, 5. Fibules cuivre et or. 

> 6. Rondelle de cuivre doré. 

î 7. Bague en bronze avec Monogramme mérovingien. 

» 8. Baçue en bronze avec chaton en verre bleu. 

> 9. id. en verre vert. 
î 10, 11. Bague en bronze. 

K 12, 14-, 15. Doubles crochets en bronze. 

> 13. Double crochot en fer. 

> 16. Grain de collier en verre jaunâtre. 

3 17, 18. Bouclettes de ceinturon on bronze. 

» 19, 2 '. Plaques de ceinturons en bronze. 

> 21, 22. Cliaines en bronze. 
» 23. Style en bronze. 

PLANCHE IV. Grandeur natureile, sauf la figure S. 

Figure 1, 2, 3. Coquilles on pseudo-coquilles trouvées sur des ceinturons. 
» 1 bis. Les deux valves de la ligure 1 vues iulérieuremeat. 

> 4. Janira Maxima. Coquilles des mers d'Europe. 
» 5. Fragments de poteiie grisâtre. 

» 6. Bracelet en bronze. 

i 7. Agrafe en fer. 

j> 8. Do d)le croohet dv^h publié et dessiné par erreur. 

y 9. Epingle à cheveux. 

j> 10. Chaîne en fer. 



-=»^DO'< 



EDOUARD MALLET 



AliTiOCUTIO:^ 

A LA 

SOCIÉTÉ D'HISTOIRE ET D'ARCHÉOLOGIE 

Le iZ juin t856. 

Par M. le D^ J.-J. CHAPOiNNIÈRE, Président. 



Encore une pierre qui tombe, Messieurs, de la base de 1 édi- 
fice que nous cherchons à élever el à soutenir. Naguère c'était 
le magistrat distingué', qui, après sa carrière politiq le et ad- 
ministrative, nous avait voué son concours, soit par sa direction 
éclairée, soit par son active coopération. Maintenant c'est un 
de nos fondateurs, celui qui nous avait offert sa collaboration 
sous toutes les formes, tantôt comme président et vice-président, 
en dernier lieu comme secrétaire, toujours comme le plus ar- 
<ient ouvrier de notre tâche, ne nous refusant jamais ni l'appui 
de ses recherches, ni le secours de sa plume. Personne plus que 
moi, son contemporain, son ancien ami ne peut lui rendre cette 
justice. Combien de fois ne nous sommes -nous pas entretenus 
ensemble des phases diverses de l'existence de notre R publi- 
que, des travaux à entrejjrendre sur son histoire, heureux l'un 

* M. l'ancien syndic Cramer. 



102 

et l'autre de nous distraire par l'étude du passé des préoccu- 
palions actuelles; nous marcliions pour l'investigation de nos 
temps anciens, dans la même voie où je ne le suivais que de 
loin. 

Appartenant à une familie qui comptait parmi ses membres 
(je ne cite pas ceux qui sont vi\ants) Paul-Henri Mallet, l'au- 
teur de l'Histoire du Danemark et de 1 Histoire des Sui.Nses, 
le célèbre publiciste Malkt-DuPan et plusieurs antres personnes 
connues par leurs productions de divers genres, Edouard Mallet 
naquit à Fcrney le 2 décembre 1805. Il fit de brillantes études 
au collège de Genève et en sortit dans l'année 1819, en ré- 
citant une harangue dans le temple de Sl-Pierre, comme c'était 
alors l'usage aux promotions. 

Neuf ans plus tard, en présentant une dissertation sur Tusu- 
fruit paternel, il fui reçu docteur en droit et exerça immédiate- 
ment la carrière d'avocat auprès des tribunaux de Genève. Son 
activité d'esprit n'était point restreinte aux travaux juridiques; 
de bonne heure il manifesta du goût pour 1 "étude de l'iiistoire 
naturelle et de la sta:istique. Il avait entrepris des collections de 
divers coquillages et eut des rapports soutenus avec M. de Char- 
pentier de Bex. Nous le voyons entrer en 1 829 dans la Société 
Helvétique des sciences naturelles, en 1833 dans la Société de 
physique et d'histoire naturelle de Genève, en 183G dans la 
Sociélé de statistique de Marseille, en 1838 dans la Société de 
statistique de Dresde, en 1839 dans la Sociélé des sciences na- 
turelles et médicales de la même ville; en 1840 il fut nommé 
membre étranger de la Société de statistique de Londres. Parmi 
les travaux présentés à la Sociélé de physique de Genève ou doit 
menlionner au premier rang ses Recherches hisioriques et slalàti- 
ques sur la population de Genève, son mouvement annuel et sa 
longévité, ouvrage dont le mérite fut promplement ajtprécié en 
dehors môme de notre canton. D'autres mémoires sur des sujets 
analogues ont été insérés dans la Bibliothèque universelle ou sont 
encore inédits. Lorsque, plus lard, l'attention d'Edouard Mallet 



103 

fut essentiellement dirigée sur les études historiques il n'aban- 
donna point tout à fait les investigations statistiques si propres 
à porter une vive lumière sur les phases successives d une so- 
ciété. Ces deux ordres de recherches se trouvent couibinés 
dans deux récentes publications de notre regrelié collègue, le 
« Mémoire sur le recrutement de la population genevoise. » et 
le « Coup (l'œil historique et descriptif sur le canton de Genève, 
faisant partie de la Suisse pittoresque, » dont il nous lut en dé- 
cembre 1855 la partie la plus importante. Je ne nomme pas 
tous ses mémoires, je n'en reproduis pas tous les titres; ces 
renseignements seront renvoyés à l'appendice bibliographique 
complet qui se trouvera à la fin de cette notice. 

Il fut élu membre du Conseil représentatif en 1836; l'acti- 
vité de son esprit, sa facilité de rédaction, la clarté de ses idées 
rinlroduisirent dans un grand nombre de commissions et il 
fut rapporîeiir de plusieurs lois importantes. A la même époque, 
il coopéra avec MM. Odier et Schaub à une seconde édition 
de la loi sur la procédure civile de Bellot (Genève 1837) et 
c'est à lui que sont dus les fragments de statistique jutliciaire 
et les arrêts des tribunaux genevois qui complètent ce recueil. 
Meniioimons aussi la colle tion qu il entreprit dès s^i jeuiiesse 
des édits, votes et actes du Conseil général de Genève, des traités 
que ce Conseil accepta et même des projets de loi ou d'édits 
qu'il refusa, en un mol de tout ce qui formait sous l'ancienne 
République ce qu'on pouvait appeler les décisions du souve- 
rain. Cette collection représente l'histoire de la législation à 
Genève et même l'histoire politique. Il y a réuni 375 pièces 
imprimées, les a coordonnées dans un ordre chronologique; 
à la suite de chacune se trouvent les mentions de l'adoption ou de 
la réjection, le nombre de voix pour ou contre, et les principaux 
événements qui ont précédé, accompagné ou suivi le fait auquel 
se rapporte l'édit ou la loi. Ce recueil comprend 6 v. in-8. 

Ce fut en 1 837 qu'il devint juge au tribunal civil et correc- 
tionnel. Qu on me permette de citer l'appréciation que fait un 



104 

de ses collègues * de la manière dont il remplit sa tâche. « Mallet 
apportait dans ses fonctions judiciaires, outre des connais- 
sances étendues et solides en législation, l'expérience des af- 
faires qu'il avait acquise par plusieurs années d'exercice au 
barreau: également familier avec le point de vue théorique 
et le côté pratique des causes qui se débattaient devant 
lui, il saisissait très-prompteraent les questions qu'elles sou- 
levaient, et il apportait toujours de vives lumières dans 
leur discussion : il avait en général une opinion prononcée 
qu'il exprimait avec clarté et qu'il avait le don de formuler 
par écrit avec une rare facilité; ses rédactions étaient remar- 
quables par leur lucidité et par la promptitude avec la- 
quelle il les achevait. Il aimait le travail ; il était toujours 
disposé à en prendre la plus forte partie, et nul n'était aussi 
exact que lui à le terminer pour le moment qui avait été 
fixé. Il voyait toujours avec peine les procès traîner en 
longueur; il luttait autant qu'il le pouvait contre les délais 
et il n'en demandait jamais pour lui, à moins que la con- 
science scrupuleuse qu'il apportait à l'examen des affaires ne 
lui fît sentir le besoin d'un examen plus approfondi. Ceux 
qui, pendant la durée de sa carrière judiciaire, ont été associés 
à ses travaux, qui, dans des rapports de tous les jours, avaient 
pu apprécier les qualités aimables qui le distinguaient, son 
obligeance, son abnégation de lui-même, l'égalité parfaite de 
son caractère, lui avaient voué une affection sincère, et plus 
que d'autres ils partagent les vifs regrets que sa perte pré- 
maturée fait éprouver à tous ceux qui l'ont connu. » 
Mallet resta juge jusqu'en 1 848 et reprit alors sa carrière d'a- 
vocat. En raison de sa spécialité et de ses travaux, il avait été 
nommé membre de la Société économique (sous la constitution 
de 1842 et jusqu'à linstallation de la Commission communale, 
créée sous la constitution de 1847); il avait fait aussi partie de 

' M. Charles Sarasin, ancien Vice-Piésident du Tril)unal civil. ; 



105 

la Commission des Archives (1836-46) et de la Direction de 
la B bliothèqne publique (1 843-47). 

Mais ce qu'il nous importe le plus de connaître et d'appré- 
cier c'est le rôli' si essentiel qu'il a soutenu dans notre Société, 
dont il fut un des fondateurs et un des plus fermes appuis; 
permettez-moi de le dire, Messieurs, le plus fcruie appui. De 
bonne heure il fut nommé vice-président et membre du Comiîé 
de public ation. 

Dès le premier volume il fit pressentir ce qu'on pouvait at- 
tendre de lui. Il y débute par une no! ce sur de prétendus évo- 
ques genevois; ( nsuile il raconte avec beaucoup d'impartialité 
le conflit qui s éleva en 1667, entre le Petit Conseil et le Con- 
seil des Deux-Cents, au sujet de l'auditeur Sarasin ; puis dans 
la préface d. s Documenta, il développe d'une manière claire, 
élevée, les principes sur lesquels l'histoiie d'un pays doit 
se fonder, et il en off're un précieux modèle en publiant les 
actes qu'il accompagne de commentaires et de notes. Ces diffîé- 
rentes preuves, ces documents avaient été recherchés avec sa- 
gacité, recueillis avec une as iduité persévérante de toutes pnrts, 
dans les archives de Genève d'abord, puis dans celles de Lau- 
sanne, de Turin, de Chambéry, d'Annecy, de Djon, etc.; il s'é- 
clairait par de nombreuses correspondances qu'il entrelenait 
avec de savants archéologues, avec dos historiens distingués, 
parmi h squds je citerai MM. Cilrario, Promis, Ménabréa, 
de Costa, Sclopis, de Saluées, de S. Thomas, Zellweger, 
Meyer de Knonau, Wiirstemberger, de Wyss , de Miilinen , 
de Gingins, Vuliiemin, Hisely, de Chnrrière, Forel, Matile, Da- 
guet, Maillard de Chambure, Henri Bordier, Mittermaier, etc. 
Outre l'étude des documents aulhenliques, il savaii pro- 
filer des ouvrages modernes sur l'histoire du moyen âge, au 
point de vue juridique et économique. Procédant par disser- 
tations sur des sujets au premier abord très-spéci.iux, mais les 
examinant sous toutes leurs faces, il faisait jaillir la luuiière sur 
des temps, des époques où l'histoire du pays restait assez ob- 



106 

scure, les reliant d'une manière logique avec l'époque actuelle ; 
il le prouva bien par le coup d'œil rapide sur Genève qu'il fit 
paraître dans la Suisse historique et pittoresque. 

Nous n'insisterons pas sur ses divers mémoires qui ont vu 
le jour, on en retrouvera le titre et la date dans l'appendice bi- 
bliographique, mais Edouard Mallet nous avait lu plu.^ieurs œu- 
vres qu'il destinait probablement à la publicité; je mentionnerai 
surtout: l' Inventaire des biens mobiliers possédés par la ville en 
1507 ; des documents extraits des Comptes rendus financiers des 
Syndics et des receveurs de Genève aux XIV^ et XP siècles ; 
une Notice sur l'église de Marie- Madeleine; quelques détails sur 
le château épiscopal de Tliiez. \\ nous lut en 1855 le récit d'une 
coalition faite à Genève en 1315 par les charpentiers et les 
maçons (petit mémoire qui suit celte courte notice); et le com- 
mencement d'un mémoire sur l'épiscopatde Pierre de Faucigny, 
épiscopat qui succédait à celui d'Aymon du Quart. — Enfin, 
Messieurs, la dernière fois que nous l'entondîmes, il nous fit un 
rapport très-substantiel sur diverses publications historiques 
suisses. Depuis 1 845 , il faisait partie de la Société générale 
suisse d'histoire. 

Il avait déjà des relations historiques avec les Académies 
sardes; en 1842 il avait été nommé de la Société royale aca- 
démique de Savoie, en 1 852 membre correspondant de l'Aca- 
démie royale de Tuiin. Il envoya dans cette capitale, le 9 octo- 
bre 1855, un mémoire intiiulc: «Documents genevois inédits 
pour la généalogie historique de la maison de Savoie.» Cet ouvrage 
lui valut l'ordre de chevalier des Saints Maurice et Lazare, dont le 
diplôme lui fut envoyé, le 22 octobre 1855, par un homme bien 
fait pour juger Ed. Mallet à sa juste valeur, M. le ministre histo- 
rien Cibrario. Ce fut lorsque ce mémoire fut mis à l'impression, 
que Mallet fut atteint de la maladie qui nous l'a enlevé*. J'ai eu 
le triste privilège de corriger la dernière épreuve de la dernière 
de ses œuvres livrées à la presse. 

« Ed. Mallet est mort le 20 mai t856. 



107 

Certes, Messieurs, toutes ces publications, toutes les lectures 
qu il nous avait faites sont la preuve d'immenses travaux, d'une 
infatigahle activité, et cependant que d'ouvr.iges éiaient encore 
sur le chantier, que de matériaux sont encore recueillis, pres- 
que préparés, destinés qu'ds étaient a l'exposition de nouvelles 
vues, à la solution de nouveaux problèmes historiques. Vous 
n'ignorez pas, Messieurs, que la mise au jour des articles cu- 
rieux ei savants de Léonard Baulacre, épars, enfouis, et presque 
perdus dans plusieurs journaux littéraires et scientifiques du siè- 
cle dernier, lui avait été confiée; que ces articles, ces disserta- 
tions devaient être suivis de notes, d'explications qui les au- 
raient mis a la hauteur des connaissances actuelles, précédés 
d'une biographie qu'il devait nous lire dans une séance bien 
rapprochée du funeste moment où il se coucha pour ne plus se 
relever. Mais, Messieurs, ce qu'ont pu voir, examiner, les mem- 
bres de la Société qui ont été a même de parcourir quelques- 
uns des portefeu lies qui contiennent les innombrables recher- 
ches de noire regretté collègue, leur a bien démontré combien 
ont perdu ceux qui se livrent à l'étude de Thisloire de Genève, 
combien auraient ser\i à la connaissance de notre passé les 
profondes investigations de celui qu'on ne rempl:icera pas; et 
combien, entre autres, il serait utile de mettre au jour sous son 
nom, ce précieux cartulaire genevois base de notre histoire, 
et de réaliser ainsi les souhaits exprimés par les hommes les 
plus compétents. 

Faisons des vœux, Messieurs, pour que nos confrères, loin 
de s'abattre par les coups qui les frappent, soient excités par le 
bel exemple qui doit les diriger et soutenus par les inestimables 
travaux de celui que nous ne verrons plus au milieu de nous. 



108 



APPENDICE BIBLIOGRAPHIQUE 



Nous ne pensons pouvoir mieux faire connaître l'activité d'Ed. Mallet 
et l'étendue de ses connaissances qu'en dressant la liste des divers écrits 
et mémoires dont il est l'auteur. 

I. — JisriispfirudieMCc. 

Dissertation sur l'usufruit paternel pour obtenir le grade de Docteur en 
Droit. Genève 1828. 

Loi sur la procédure civile du canton de Genève, suivie de l'Exposé des 
motifs, par feu P.-Fr. Bellot, professeur de droit, ^2""" édition, compre- 
nant la jurisprudence de la Cour de justice civile de Genève, et des ta- 
bleaux de statistique judiciaire jusqu'en 1836, etc., par MM. Schaub 
avocat, P. Odier, professeur de droit et Ed. Mallet, docteur en droit. 
i fort vol. in-8, 1837. 

II. — Mfôpport^ légi^Iatlfii; et «dntinigtratife. 

(A) Co7iseil Représentatif. 

Rapports faits au nom des Commissions chargées de l'examen des 
objets ci-après : 

Révision des comptes du canton et de la ville de Genève, pour l'année 
1835. 

Idem pour 1836. 

Budgets du canton et de la ville de Genève, pour l'année 1837. 

Idem pour 1841. 

Loi du 8 juin 1838, sur les Contribiitmis publiques, à l'occasion du 
nouveau système monétaire. 

Loi du 28 décembre 1838, sur le mode de recouvrement des contri- 
butions directes. 

Loi du 27 mars 1839, autorisant la perception d'un droit pour le pas- 
sage sur le pont en bois de l'Arve. 

Instructions pour les députés à la Diète ordinaire de l'année 1837. 

Idem pour 1838. 



109 

Loi du 5 février 1838, sw' le placement et la surveillance des aliénés 
{Mémorial, lO""* année, p. UOJ). 

Loi du 13 mai 1839 sur les Mines {Mémorial, 12'"<' année, p. 57). 

Loi du 18 septembre 1839, qui confère la qualité de Genevois au£ 
Suisses nés dans le canton {Mémorial, 12™* année, p. 377). 

(B) Société de lecture. 

Rapport sur l'administration de la Société de lecture, présenté à l'As- 
semblée générale, le 30 janvier 1845, par Ed. Mallet, président. 
Id. le 29 janvier 1846, » 

Id. le 31 janvier 1849, » 

Id. le 31 janvier 1850, » 

Id. le 31 janvier 1856, » 

III. — Statigtique et hiigtoire Katurelle. 

Recherches historiques et statistiques sur la population de Genève, son 
mouvement annuel et sa longévité, depuis le XV1« siècle jusqu'à nos jours 
(1549-1833). Mémoire luàla Société de physique en 1834, imprimé par- 
tiellement dans les Mémoires de la dite société, tome VU page 321-392, 
et en entier dans les Annales d'hygiène publique, tome XVII, 1" partie, 
d'où il a été extrait en un vol. in-8, Paris 1837. 

Mouvement de la population de la ville de Genève pendant l'année 1 834. 
Lu à la Société de physique et d'histoire naturelle de Genève, le 5 février 
1835 {Bibliothèque universelle, Sciences et Arts, LVIII, p. 60). 

Notice sur les anciennes pestes de Genève ; lue à la Société de phy- 
sique et d'histoire naturelle le 19 mars 1835 {Bibliothèque universelle. 
Sciences et Arts, LVIII, p. 57). 

De la taille moyenne de l'homme dans le canton de Genève ; Mémoire 
lu à la Société de physique et d'histoire naturelle, le 17 décembre 1835 
{Bibliothèque irniverselle. Littérature LX, p. 245). 

Notice sur la population de la Suisse {Bibliothèque universelle de 
Genève, septembre 1838, p. 27). 

Compte rendu des Recherches sur la probabilité des jugements en ma- 
tière civile et criminelle, par Poisson {Bibliothèque universelle de Ge- 
nève, juillet 1837, p. 125). 

De la population de la Sicile {Bibliothèque tmiverselle de Genève, dé- 
cembre 1842, p. 241). 

Note sur quelques espèces d'oiseaux trouvés aux environs de Genève 
{Mémoire de la Société de physique et d'histoire naturelle de Genève, 
VIII, p. 107-118). 



110 

IV. — Histoire et Antiquités de Sienève. 

(A) Avant la Réformatïon, 

(Travaux insérés dans les présents Mémoires et Documents. Les pre- 
miers volumes sont divisés en deux parties, dont la deuxième est consacrée 
spécialement à la mise au jour de documents inédits accompagnés d'in- 
troductions et de notes. Cette portion du recueil a été constamment due 
aux soins de M. Ed. Mallet.) 

Notice sur quelques prétendus évêques de Genève (l, p. 229 à 233). 

Notices et documents publiés dans la S^^^ partie du tome I, soit: 1° Pré- 
face et notice sur Guillaume de Conflans, avec 24 chartes du treizième 
siècle ; 2° Sur l'évêque Guy de Faucigny et les chartes qui le concernent, 
suivi de 12 chartes inédites, p. 1 à 162. 

Mémoire historique sur l'élection des évêques de Genève, II, p. 104 à 
183, suivi de 29 pièces justificatives, 183 à 232. Seconde partie. Conciie 
de Bàle. Amédée de Savoie et ses trois petits-lils, V, p. 127 à 269, suivi 
de 47 pièces justificatives, p. 270 à 354. 

Franchises de Genève promulguées par l'évêque Adémar Fabri (t. II, 
p. 271 à 388, renfermant: Introduction, Texte des Franchises, Sources, 
Pièces annexes). 

Seconde partie du tome II (Introduction, p. 1 à 15, 25 chartes des 
dixième, douzième et treizème siècles). 

Inscription de Gondebaud à Genève (IV, p. 305 à 310). 

Seconde partie du tome IV (Préface, p. 1 à 10, Chartes au nombre de 
77, jusqu'au milieu du treizième siècle). 

Monnaie épiscopale de Genève (V, p. 35f) à 359). 

Du pouvoir que la maison de Savoie a exercé dans Genève. P" période. 
Origine (VII, p. 177 à 290, suivi de 51 pièces justificatives (290-346) et 
d'une notice sur l'enquête contre un évêque dp Genève, document du trei- 
zième siècle). 2""^ période. Établissement légal (VIII, p. 81 à 218, suivi 
de 42 pièces justificatives, p. 219 à 281, d'une note sur les avoués des 
Eglises, p. 282 à 286, et d'une liste des vidomnesde Genève aux douzième 
et treizième siècles). 

Aimon du Quart et Genève pendant son épiscopal, 1304 à 1311 (IX, 
p. 89 à 197, suivi de 38 pièces justificatives, p. 198 à 290). 

La plus ancienne chronique de Genève, 1303-1335 (IX, p. 290 à 320). 

Preuve diplomatique que Genève a fait partie du royaume de Bour- 
gogne (IX, p. 454 à 457). 

Une coaliton ouvrière à Genève en 1315 (ci-après p. 112). 



111 



(B) Après la Ré formation. 

Conflit entre le Petit Conseil et le Conseil des Deux-Cents en 1667, ou 
Épisode de l'auditeur Sarasin. Mémoires et Documents. Genève, t. I, 
p. 277-320. 

Du recrutement de la population dans les petits États démocratiques, 
avec esquisse historique et statistique sur l'admission d'étrangers et la na- 
turalisation dans la république de Genève (Mémoire qui a remporté le 
prix du concours ouvert eu 1850 parla Société d'utilité publique du can- 
ton de Genève). Genève 1851, un vol. in-8. 

(C) Biographies. 

Nécrologie sur le marquis Félix Carron de Saint-Thomas, Mémoires 
de la Soc. Il, page 413-415. 

Notice biographique sur M. le proi". Henri Boissier, id. IV, p, 69 à 96. 
Notice sur M. le baron de Grenus et sur M. Gaudy, id. YIIl, p. 22 à 36. 

(D). Description des monuments. Mélanges. 

Saint-Pierre, cathédrale de Genève, 1835, in-8° (reproduit dans 
\ Album de la Suisse romane, I, p. 177). 

Le cardinal de Brogny et la Chapelle des Macchabées, à Genève (Al- 
hum de la Suisse romane, tome II, p. 177). 

Le temple de Saint-Pierre de Genève, second et dernier article {Album, 
tome IV, page 49). 

Coup d'oeil historique et descriptif sur Genève {Suisse pittoresque et 
br. in-4°, Genève 1856). 

lif* — Travaux liistoriqties non relatifs à Genève. 

Règle et statuts secrets des Templiers précédés de l'histoire de l'éta- 
blissement, de la destruction et de la conlinuation moderne de l'Ordre du 
Temple. [)ubliés sur des manuscrits inédits, par M. C -H. Maillard de 
Chambure (('ompte rendu dans la Bibliothèque universelle, octobre 1841). 

Des publications historiques du Piémont {Bibliothèque universelle de 
Genève, novembre 1841). 

Documents genevois inédits pour la généalogie historique de la maison 
souveraine de Savoie depuis le douzième siècle jusqu'au quinzième (Ex- 
trait des Mémoires de l'Académie des sciences de Turin, série 11, t. XVI, 
in-4°). 



112 



UNE - 

1 



COALITION OUVRIERE A GENEVE 

En 1315. 

Par M. EDOUARD MAILET. 



(Mémoire lu à la Société d'Histoire et d'Archéologie de Genève dans sa 
séance du 25 janvier 1855*.) 



En 1315, la voix publique accusa à Genève les charpen- 
tiers el les maçons, non-seulemenl d'avoir élevé des prélenlions 
abusives, supérieures à ce que l'usage leur avait jusqu'alors ac- 
cordé, mais encore (el ceci étail plus grave) d'avoir formé enlre 
eux une association obligatoire el réL-lcmeniée, qui aurait con- 
stitué ce que nous appelons maintenant le délit de coalition. — 
C'est ainsi qu'on reprochait aux uns el aux autres: 1" d'txiger 
que les parti»"uliers qui les employaient dans la semaine les 
nourrissent encore le dimanche , à peine de voir tout ouvrier 
leur refuser le trava 1 ; 2" de ne pas permettre à un charpen- 
tier ou à un maçon de s'employer à un ouvrage commencé par 
un autre, sans le consentement de celui-ci. 

On reprochait en outre aux maçons d'avoir inlerdif. par les 
règlements qu ils avaient fait entre eux : 1** de tra\ ailler |)Oiir un 
particulier qui aurait été redevable envers un membre de l'asso- 
ciation ; 2" de vendre des matériaux ou objets de construction 

• Cet opuscule n'avait pas été définitivement rédigé en vue de l'impres- 
sion. Il était probablement destiné à faire [larlie d'une étude approfondie 
sur la période de l'histoire de Genève comprise dans l'Épiscopat de Pierre 
de Faucigny (1311-1342). étude entreprise par M. Mallet et devant suivre le 
mémoire sur Aymon du Quart, inséré dans le tome IX des présents Mémoires. 



113 

à tout propriétaire qui refuserait de se soumettre à ces statuts. 

Ces diverses prétentions ne tendaient à rien moins qu'à in- 
terdire à celui qui faisait faire ou réparer une construction, le 
droit d;i clianger d'ouvrier ou d'entrepreneur, quelque vala- 
bles que fussent ses motifs; qu'à le mettre à la merci des ou- 
vriers en bâtiment, et en particulier du premier auquel il se 
serait adressé, sous peine de voir son entreprise demeurer in- 
achevée; qu'à subordonner le consommateur au producteur; et 
généralement à permettre à une classe du public d'imposer à 
l'autre une volonté intéressée, capricieuse et arbitraire, enfin de 
la mettre en interdit, en cas de désobéissance. 

L'opinion publique s'émut donc à juste titre, et le procureur 
de la Cour vidomnale, François Dardel , s'en rendit l'écho en 
poursuivant les charpentiers et maçons et en déposant contre eux 
une plainte, pour qu'il fût procédé légalement à leur égard et 
au sujet de leurs règlements. 

Le Vidomne prononça d'abord (le 5 mai 1315) dans la cause 
des charpentiers. îl déclara « qu'après s'être enquis de la vérité 
a de l'accusation portée contre la communauté [universikii!) des 
« charpentiers de Genève, d'avoir fait et ordonné entre eux cer- 
« tains statuts contraires au Seigneur et aux citoyens de Ge- 
« nève, il n'a rien pu découvrir à leur charge.» En conséquence 
il prononça leur acquittement en ces termes: 

« Nous Yidomne, séant sur notre Tribunal , ayant Dieu seul 
«devant les yeux, et devant nous les saints évangiles, après 
« avoir recherché la vérité par les dépositions de témoins dignes 
« de foi , ouï ce que les parties ont jugé à propos de dire de 
« part et d'autre, et délibéré avec soin à ce sujet du conseil de 
«nos assistants, nous acquittons lesdits charpentiers jepré- 
« semés par les deux procureurs de leur communauté) de ladite 
M accusation. » iPièces justificatives, p. 122 . 

Puis, par voie générale ou de règlement, il prononça comme 
suit, pour prévenir tout abus du genre de ceux qui avaient été 
signalés : 

Tome XI. 8 



114 

c( A ces causes, nous ordonnons et enjoignons suiabondani- 
menl auxdils charpentiers présents et futurs , d'observer 
(( maintenant et dorénavant dans l'exercice de leur profession 
« vis-à-vis des citoyens et habitants les bonnes coutumes de la 
« cité de Genève jusqu'ici observées , et de conserver perpé- 
« tuellement à l'avenir lesdites bonnes coutumes sans aucune 
a fraude a l'égard desdits citoyens, leur défendant de se rien 
« permettre qui y soit contraire. Nous enjoignons de même aux- 
« dits citoyens d'observer inviolablement lesdites bonnes cou- 
ce tûmes de ladite profession envers lesdits charpentiers. Nous 
« ne voulons rien innover contre lesdits charpentiers ni à leur 
« préjudice dans leur gain et ouvrage , voulant, au contraire, 
« qu'ils en jouissent suivant lesdites bonnes coutumes jusqu'ici 
« observées. « (P. jusiif. p. 123.) 

L'affaire des maçons fut plus sérieuse et plus longue , car 
l'enquête prouva que Taccusation portée contre eux était fon- 
dée, au moins jusqu'à un certain point. Les statuts de coaUtion 
qu'on leur imputait étaient réels. Laissons encore ici parler le 
Vidomne dans sa sentence (en date du 24 mai 1315): « ...Pour 
« punir ces méfaits, s'ils avaient réellement été commis, nous 
« avons fait une enquête au moyen de nombreux témoins dignes 
« de foi : et quoique nous ayons trouvé beaucoup de choses 
« prouvées contre lesdits maçons par les dépositions des témoins, 
« par la voix publique, par les présomptions; quoiqu'il soit ré- 
« suite de l'avis de prud'hommes que lesdits maçons avaient 
« eu tort au sujet des points qui leur étaient reprochés [erraase 
«inpremissis), cependant Nous,Yidomne de Genève pour notre 
« illustre seigneur Amédée, comte de Savoie, tant par la uo- 
« lonté et réquisition de notre dit seigneur comte, cjuà la prière 
« et réquisition pressante de nombreux citoyens de la ville, séant 
« sur notre tribunal les saints évangiles étant ouverts de- 
ce vaut nous, ayant Dieu seul devant les yeux, du conseil de ju- 
« risconsulles et de plusieurs citoyens de Genève appelés à siéger 
« avec nous suivant la coutume de la cour du Vidomnat de Ge- 



It5 

nève, Nous absolvons judiciairement lestlits maçons au sujet 
desdils statuts, des torts qu'ils ont pu avoir à cette occasion, 
et de toutes autres offenses commises par eux à tout autre 
titre jusqu'à ce jour. ÎS'ous les condamnons toutefois par notre 
sentence à cesser dès à présent et à l'avenir, entièrement, 
complètement et à toujours, toute observation desdils statuts; 
leur défendant de rien exiger des citovens et babitants de 
Genève sous prétexte desdits statuts, lesquels nous déclarons 
par les présentes nuls et de nul effet , ainsi que tout ce qui a 
pu être ci-devant fait et traité par lesdits maçons à cette occa- 
sion. Enfin nous les condamnons par notre sentence a obser- 
ver entièrement à l'avenir toutes les bonnes coutumes jus- 
qu'ici pratiquées dans cette ville au sujet de leur profession. 
Et pour qu'il ne soit rien fait contre lesdites coutumes , nous 
les déclarons comme suit, après les avoir duement constatées 
par les dépositions de témoins dignes de foi. 
« Il sera payé à chaque maçon, passé maître dans sa proles- 
sion, 12 deniers genevois par jour depuis la fête de la Puri- 
fication jusqu'à celle de la Toussaint, et 8 d. de la Toussaint 
à la Purification : il lui sera de plus donné à dîner et à goûter. 
Aux porte-fardeaux, la première année de leur apprentissage, 
4 deniers par jour en toute saison : la S'^" année, ils recevront 
6 d. par jour de la Purification à la Toussaint et 4 d. de la 
Toussaint à la Purification: la 3® année 8 d. de la Purification 
à la Toussaint, et 6 d. de la Toussaint a la Purification : le 

« tout avec la nourriture comme ci-dessus : 

« Quand on pose les clefs de voûte, on donnera du vin aux 

« maçons, et la gratification usitée an maître. 

« Mandons à nos officiers de faire observer lesdites coutumes, 

« sans les laisser amplifier, etc.» (prés. Mémoires^ VIII, p. 246.) 
Quoique le résultat judiciaire des deik instances dirigées 

contre les charpentiers et contre les maçons ait été le même, on 

voit qu'il n'y avait pas, entre les deux cas, identité déposition et 

de motifs. 



116 

Les premiers sont réellenient ncquiltés en raison de leur in- 
nocence ou faute (le preuves ; mais on profile de l'occasion pour 
lenr rappeler et rendre obligatoire pour eux la siricle observa- 
tion des coutumes traditionnelles qui avaient jusqu'alors régi 
l'exercice de leur profession. 

Quant aux seconds, le fait donl ils étaient accusés, c'est-à- 
dire le règlement abusif arrêté entre eux, est établi; néanmoins 
ils sont absous, à la sollicitation d'une partie des citoyens et du 
comie de Savoie lui-même, comme on pardonne à des gens 
qui ont péché par ignorance plutôt que par mauvais vouloir, 
et qui, dès qu'ils sont avertis, se soumettent, renoncent a leur 
illicite tentative et promettent de n'y plus revenir. 

Cette solution était probablement une œuvre de sage conci- 
liation vis-à-vis d'un premier essai de coalition professionnelle, 
puisqu'elle fut consentie par les citoyens qui, comme prud'hom- 
mes, étaient appelés à siéger comme assistants dans la cour 
vidomnale. — Maison voit se produire, dans cette atfaire, deux 
interventions diverses qui doivent attirer notre attention, et être 
appréciées dans leur nature et dans leurs conséquences: l'une, 
plus haute et plus influente, est celle du comte de Savoie; l'autre, 
qui a bien aussi sa portée, est celle des citoyens de Genève. 

Lorsque l'évêque Guillaume de Conflans avait été obligé, eu 
1290, d'inféoder l'ollice de Vidomne de Genève à Amédée V, 
on n'eut pas la pensée de voir ce prince venir exercer par lui- 
même et en personne ces modestes fonctions. Le comte de Sa- 
voie au nom duquel on rendait en tant d'endroits la haute justice, 
aurait cru déroger en descendant à rendre lui-même la basse 
justice au nom d'un prélat. Aussi ne parait-il pas qu'Amédée 
ait jamais, même accidentellement, même à titre de prise de 
possession, rendu personnellement aucun jugement, aucune 
décision en qualité de Vidomne de Genève. 

Il déléguait donc l'exercice de ses fonctions à quelqu'un qui 
les remplissait en son lieu et place, comme lieutenant et qui 
prenait le titre de Vicedominus. 



117 

Pour que l'inslilulioii vidoumale conservât, sous reinj»ire de 
l'inféodation savoyarde , son caraclère essentiel et primitif, il 
aurait fallu que le vidomne, une fois nommé par le comte au 
lieu de l'être comme ci-devant par l'évèque, en devînt indépen- 
dant. Dans ce but il aurait fallu que son office fût inamovible , 
et ne fût cumulé avec aucune autre charge. Alors on aurait pu 
espérer que ce magistrat se renfermerait exclusivement dans ses 
fonctions, qu'il en revêtirait l'esprit, et les exercerait dans le 
seul intérêt des justiciables. 

Mais il en fut tout autrement en réalité. Le lieutenant que le 
comte de Savoie établissait pour exercer à sa place le Vidomnat 
était un de ses offîcieis de profession, qu'il instituait et révoquait 
à son gré, qu'il employait tantôt à Genève, tantôt ailleurs, et 
auquel il faisait cumuler, avec le Vidomnat, la qualité de châte- 
lain ou commandant du château de l'Ile. Il en résultait que 
cet officier était disposé a confondre ces doubles fonctions ou 
plutôt à faire prédominer celles qu'il exerçait pour le comte 
seul, à obtempérer à tout mandat qui lui venait du prince sa- 
voyard, sans distinguer s'il s'agissait de vidomnat ou de châtel- 
lenie, sans s'inquiéter si par là il entreprenait sur les droits de 
l'évèque. Aussi, dans l'exercice même du Vidomnat, il désignait 
le comte comme son Seigneur, Dominus noster, quoiqu'il ne fît, 
en cette part, qu'exercer une branche de la justice seigneuriale 
de l'évèque, lequel était à cet égard, son véritable Seigneur. 

Deux motifs principaux auraient dû empêcher le comte de 
singérer dans la justice vidomnale: l'un c'est qu'ayant délégué 
cet office, il devait laisser le délégataire l'exercer librement sui- 
vant sa conscience et d'après les circonstances locales; l'autre, 
c'est qu'étant en réalité pour Genève un prince étranger, avant, 
a raison de ses États, des intérêts diflcrenls, souvent même con- 
traires, il ne devait pas chercher à y usurper une influence qui 
pouvait souvent y être fâcheuse. 

Ce n'est cependant pas ainsi que les choses se passaient, et 
l'on ne vit que trop souvent le comte intervenir par des dircc- 



118 

lions, des mandats el même des ordres, donnés, soit dans l'in- 
térêt de ce prince, soit à la sollicilalion de ceux qui s'adres- 
saient à lui. Uusa^e lendit h s'introduire de s'adresser au comte, 
et d'invoquer a propos d'affaires particulières et intérieures, l'ap- 
pui et même Tintervention de ce prince. C'est ce que firent les 
maçons de Genève dans la question qui nous occupe. Se sentant 
engagés dans une mauvaise affaire, ils jugèrent prudents d'ob- 
tenir protection en haut lieu; ils durent probablement au comte, 
la sentence d'absolution rendue en leur faveur malgré l'exis- 
tence du délit : c'est ce que parait indiquer cette phrase dans 
laquelle le Vidomne déclare prononcer ainsi de voluntate et re- 
quisitione Domini nostri comitis. 

Celte influence extérieure était un des inconvénients prati- 
ques les plus ordinaires de cette illogique inféodalion qui avait 
remis une simple magistrature subordonnée, branche de la jus- 
tice temporelle de l'évéque, aux mains d'un prince étranger 
infiniment plus puissant que le prélat, et qui n'y avait vu qu'un 
moyeu d'acquérir de l'influence dans une ville sur laquelle il 
n'avait eu jusqu'alors aucun droit. 

Un mot sur la conduite des citoyens de Genève dans l'aflaire 
dont nous nous occupons. C'était la voix publique qui avait ac- 
cusé les maçons de coalition : cependant le Yidomne nous dit 
qu'une partie des citoyens intercéda pour eux auprès de lui. 
Celte apparente contradiction pourrait s'expliquer par la co- 
existence de deux avis opposés sur celte affiiire, ou par un 
retour de l'opinion rassurée sur les conséquences de la coa- 
lition. Cependant nous sommes plutôt disposés à croire que 
voyant l'influence du comte se déployer en faveur des coalition- 
naires, les citoyens estimèrent que ce qu'ils avaient de mieux à 
faire, c'était de se joindre a lui, mais à condition d'obtenir, non pas 
seulement l'annulation des statuts faits par les matons et qui 
étaient la cause première de la plainte, mais encore de solides 
garanties pour l'avenir. De là ce règlement, opposé aux inno- 
vations coalilionnaircs, constatant par voie d'enquête, les an- 



119 

ciennes coulunies suivant les(Hielles ia |>rofession de maçon 
s'était pratiquée invariablement de temps immémorial, et or- 
donnant de s'y conformer sans aucune dérogation. Les citoyens 
se trouvèrent ainsi, à l'occasion de l'intérêt qu'ils avaient à une 
poursuite pour délit correctionnel, fournir au pouvoir vidomnal 
une occasion de se développer, en l'engageant à prononcer, à 
titre de sentence judiciaire, un de ces Arrêts de Règlement, qui 
furent une des sources du pouvoir des parlements souverains de 
France avant la révolution , et dont le Code Napoléon a, dans 
son article 5, sagement proscrit le retour. Ce fut donc pour le 
Vidomne comital une occasion d'accroître ses attributions aux 
dépens de l'autorité é'iiscopale, d'accoutumer les citoyens à se 
détacher de celle-ci, pour se tourner vers le bras séculier pins 
énergique du prince savoyard. 

Moyennant les dispositions réglementaires que nous avons 
mentionnées, les citoyens considérèrent la solution donnée à 
l'affaire des charpentiers et des maçons, comme constituant 
une garantie en faveur du corps de la bourgeoisie : lorsque, le 
siècle suivant ils réunirent en un volume les divers actes 
contenant leurs droits et franchises [Liber franchesiarum), ils y 
inscrivirent les sentences du Vidomne rendues à celte occa- 
sion, comme des titres a leur usage, qu'il leur importait de con- 
server précieusement. 

Envisagées sous le point de vue du fond même des objets 
en discussion, les deux affaires des charpentiers et des maçons 
nous suffo'èrent les réflexions suivantes : 

1" Les charpentiers et les maçons formaient des corpora- 
tions ou communautés [unlver.^itates) ayant des procureurs {pm- 
curatores) pour les représenter et agir en leur nom. C'étaient 
donc des associations organisées dans un but collectif, pour 
faire valoir des intérêts communs aux divers membres de l'as- 
sociation. Par une pente toute naturelle, ces corporations cher- 
chaient a faire valoir leurs ressources, à développer leurs pro- 
fits. On peut présumer que les autres professions importantes 
et d'un personnel nombreux en faisaient autant. 



120 

2" La profession de cliarpeiitier et celie de maçon repo- 
saient chacune sur un ensemble de connaissances tenant non- 
seulement à la pratique mais aussi à la science et étaient con- 
sidérées comme un art {ars carpentaria, ars lalhomeria). Celui 
qui possédait a fond cet art, était maître {magùter)^ celui qui tra- 
vaillait à l'apprendre, Vnpprcnd (addiiicem), recevait un salaire 
inférieur h celui du maîlre, mais graduellement croissant avec le 
savoir et l'expérience de l'élève: lapprentissage durait trois ans 
dans la profession de maçon. 

3*^ Il semble qu'il n'y avait dans ces deux professions que 
deux catégories de travailleurs : les apprentis et les maîtres, qui 
paraissent n'avoir [»as été autre chose que les élèves ayant ter- 
miné leur apprentissage. îl n'est fait aucune mention d'une 
catcgorie intermédiaire, ceilo des ouvriers. Il n'est fait non plus 
aucune mention de la catégorie supérieure des entrepreneurs. A 
cette épotjue de simplicité, où l'état social en général, et les 
arts en particulier éîaient encore peu développés, celui qui vou- 
lait faire bâtir achetait directement les matériaux, et les faisait 
mettre en œuvre par des charpentiers et des maçons qu'il 
payait lui-même h la journée, et non à prix fait. Que l'on ouvre 
les comptes des châtelains qui sont demeurés en si grand nom- 
bre à partir des treizième et quatorzième siècles, on verra que 
c'est par ce procédé (que l'on nomme maintenant à économie) 
qu'ils entretenaient et réparaient les vastes châteaux forts et 
les ouvrages défensifs qui leur étaient confiés. 

4** Il paraît que les charpentiers et maçons étaient obligés 
de travailler, au prix fixé par l'usage, pour le premier qui vou- 
lait les employer: on prohiba en elfet les règlements d'après les- 
uels ils auraient été tenus tantôt d'exiger l'autorisation d'un 



o"^ 



q 

autre ouvrier, tantôt même de refuser absolument leur travail à 
certaines personnes. 

5<* Rien ne révèle mieux que ces all'aires des charpentiers et 
des maçons, la puissance de la coutume au moyen âge, l'auto- 
rité (piasi légitime, le pouvoir absolu dont jouissait tout usage 



121 

ancien el traditionnel dont l'origine était inconnne et qui pou- 
vait être considéré comme immémorial. 

Yoici des ouvriers qui arrêtent entre eux des statuts con- 
tenant une petite augmenlalion de salaire, et constituant à ini 
finble degré seulement ce que nous considérons comme une 
coalition dangereuse, mais n'enfreignant en définitive aucune 
disposition ou prohibition antérieure , car il ne parait pas 
qu'aucune ordonnance existât à Genève avant 1315 sur leurs 
professions. Mais ces statuts constituaient une innovation, 
étaient contraires à une pratique ancienne et constante; cela 
suffit pour les frapper d'illégalité. On constate par enquête 
testimoniale que jusqu'alors ils ont travaillé sans autre condition 
qu'un paiement à la journée dont le prix était déterminé par un 
usage constant : et par cela seul, on décide qu'ils seront tenus 
de travailler totijours aux mêmes conditions et moyennant le 
même salaire. On ne s'arrête pas à discuter s'il y a, ou non, 
quelque chose de fondé dans leurs exigences nouvelles: il suffit 
qu'on les reconnaisse nouvelles, pour qu'a ce seul titre on les 
proscrive. On ne laisse pas même à l'avenir la possibilité de 
tenir compte des circonstances, des éventualités futures el im- 
prévues: on décide d'avance que, quoiqu'il arrive, il ne pourra 
y avoir aucun changement. A des prétentions qui prouvaient, 
tout au moins, que les ouvriers n'étaient pas satisfaits du pré- 
sent, on répond en déclarant le salaire à tout jamais station- 
naire et les conditions du travail perpétuellement incommuta- 
bles. Dans son culte pour le passé, le moyen âge ne comprenait 
pas qu'on ne pouvait ni enchaîner, ni même prévoir l'avenir : 
que vouloir, dans un présent toujours mobile, décréter d'avance 
l'immobilité, c'était une prétention aussi illogique, qu'exorbi- 
tante. 



122 



PIÈCES JUSTIFICATIVES 

I. Littera absolutoria procuratorum universitatis carpenta- 

torum Gebenn. 

5 Mai 1315. 

In nomine Domini amen. Cum super causa denuncialionis facte coram 
nobis Vicedogno Geben. pro 111. viro Domino nostro D. Amedeo Comité Sa- 
baudie, per Fr. Dardelli clericum curie Yicedognatus Geben. familiarem 
et procuratorem dicte curie Yicedognatus Geben. et fama publica referente, 
contra carpentarios habitantes in civifate et suburbio Geben,, et specia- 
liter contra Mermetum dictum Pirons et Perretum filium Aymonis car- 
pentatoris quondam, nomine suo et procuratorio nomine universitatis 
omnium carpentariorum in civitate Geben. habitantium verteretur materia 
questionis. Visa dicta denunciatione dicti Francisci procuratoris, nomine 
quo supra, que talis est. 

Pervenit ad aures curie Yicedognatus Geben., fama publica referente, 
et per clamosam insinuationem quamplurimorum civium civitatis Geben., 
quod universitas carpentariorum habitantium in civitate Geben. fecerant 
inter se et ordinaverant quedam statuta contra dominium et contra cives 
lotius universitatis civium civitatis Geben., videlicet quod si aliquis car- 
pentariorum opus alicujus persone incepisset operari infra dictam civita- 
tem et suburbium, quod nullus aller aliorum carpentariorum in ipso opère 
operaretur nisi de voUmtate illius carpentarii qui dictum opus inceperat 
operari. Itemfecerunt inter se aliud statutum, videlicet ut ille cum quo seu 
pro quo aliquis ipsorum esset per ebdomadam operatus, daret ad pran- 
dium in die Dominico illi carpenlario qui per dictam ebdomadam in dieto 
opère fuerit operatus : et si ille cum quo per ebdomadam fuerit operatus, 
dictum prandium eidem carpentario dare renuerit, quod nullus ipsorum 
carpentariorum operaretur in opère recusantis dare dictum prandium. 
Item, quod ipsi carpentarii in prejudicium Domini et civitatis Geben., 
quedam alia statuta inter se fecerunt, et quod aUud manipolium in preju- 
dicium Domini et civitatis et habitantium in eadem non modicum et gra- 
vamen. Quare supplicavit nobis dictus Franciscus procurator, nomine quo 
supra, contra dictos carpentarios et procuratores eorumdem supcrius 
nominatos, cum publiée intersit ut maleticia non remaneant impunita, ut 
de dicto statuto inquiramus veritatem : et ipsa reperla, ipsos carpentarios 
et eorum qucmlibet puniamus in quantum fuerit rationis, et juris ordo in 



123 

talibus [)Ostulal et requirit, coudempnaBcIo ipsos per nostram diffinitivam 
seiitenliam. 

Lite igitiir légitime contestata super dicta denunciatione, per affirma- 
tionem dicti Francisci prociiratorio nomine quo siq)ra, et per negationem 
dictorum Mermeti et Perreti nominibus suis et nominibus quibus supra, 
jurato de calumpnia hinc et inde, eadem dixeruiit partes post juramen- 
tum, quod ante factis positionibus et responsionibus ad eas subsecutis, 
testibus produetis et eorumdem attestationibus publicatis, renunciato et 
concluso in causa, pluribus diebus assignatis ad diffiniendum peremp- 
torie et précise et specialiter die Lune ante festum B. Johannis ante por- 
tani latinam. Qua die, dictis partibus nominibus suis et nominibus quibus 
supra presentibus et ditTuiiri petentibus, nos dictus Vicedognus sedentes 
pro tribunali, Deum solum habentes pre oculis, propositis sacrosanctis 
evangebis, auditis que partes bine inde proponere voiuerunt, dili- 
genti deliberatione habita super prediclis , et facta per testes fide dignos 
diligenti inquisitione super denunciatione predicta, de consibo predicto- 
rum, absolvimus dictos Mermetum et Perretuni, nomine suo et nomine 
quo supra a denunciatione predicta neminem in expensis condempnando, 
eteidem Francisco, nomine quo supra a dicta denunciatione silencium im- 
ponendo. Datum cum appositione sigilH Curie Yicedognatus Geben., dicta 
die Lune A. D. 1315°. 

(Liv. des Franchises, f° 42 v., 43 r.) 



IL Injunctio Domini Vicedogni Gebenn. facta carpentariis 
Gebenn. de observando in eorura arte laudabiles consue- 
tudines Gebennenses. 

5 Mai 1315 

Nos Vicedognus Gebenn. pro 111. viro Dno nostro Amedeo Comité 
Sabaudie, notum facimus universis, quod cum questio seu causa per mo- 
dum denunciationis verteretur coram nobis inter Mermetum dictum Pirons, 
et Perretum filium Aymonis carpentatoris quondam de Gebennis, nomine 
suo et nomine procuratorio universitatis omnium carpentatorum in civi- 
tate Gebenn. habitantium: etFransciscum Dardelli clericum [)rocuratorem 
dicte Curie ex altéra. Super eo videlicet quod dicebatur fjuod universilas 
dictorum carpentatorum inter se fecerant et ordinaverant quedam slatula 
contra Dominum et cives Gebenn., super (piibus inquisivimus diligenter 



124 

veritatem, nec contra ipsos carpentatores potuimus aliquid veritatis in- 
venire. Quare nos ex habundanti precipimus et injiinximus ipsis carpen- 
tariis qui nunc sunt et qui pro lempore fuerint, ut ipsi ex nunc in antea 
in arte carpentarie, erga dictos cives et liabitantes, operentur secundum 
bonas consuetudines civitatis Gebenn. hactenus observatas civibus et ha- 
bitatoribus Gebenn., et ipsas bonas consuetudines servent ipsis civibus 
sine aliqua fraude perpétue in futurum nec aliquid contra dictas bonas 
consuetudines in arte carpentarie lacère présumant : et etiam per dictos 
cives injunximus et precipimus eisdem carpentariis , dictas bonas con- 
suetudines in dicta arte inviolabiliter observari. Nolentes etiam contra 
ipsos procuratores nec in eorumdem opère seu alTanagio aliquid innovare 
nec aliquid novi concédera seu ordinare in prejudicium eorumdem, quin 
semper gaudeant et fruantur secundum dictas bonas consuetudines hac- 
tenus observatas. Datum Gebenn. die Lune ante festum B. Johannis 
ante portamlatinam, cumappositione sigilli Curie Vicedonatus Gebennarnm 
in premissorum testimonium, A. D. 1315°, et si alique littere contra dictos 
carpentarios super premissis et ratione premissorum invenirentur confecte 
ipsas quassamus et adnullamus, et eas volumus carere robore firmitatis. 
Datum ut supra. 

(Copié dans le Livre des Franchises, f° 43 verso.) 



AMORTISSEMENT 



DU 



CLOCHER DE LA PLACE DU MOLARD 

A GENÈVE 



Le clocher de l'horloge du Molard se termine par un amor- 
tissement d'un genre particulier et dont nous donnons un des- 
sin exact. C'est un fer de hallebarde, dont l'élégance et le style 
décoratif annoncent une arme du seizième siècle. 

La partie inférieure de celte arme a, d'un côté, la forme d'un 
croissant, et de l'autre, elle se termine en pointe; cette pointe 
est perforée et une clef y est suspendue, non par l'anneau, mais 
par une petite boucle ajustée a l'extrémité de la tige. Quelle est 
la signification de cette arme et de cette clef? qui , il n'y a 
guère lieu d'en douter, ont été placées dans un lieu semblable 
d'une manière intentionnelle. 

Si on écoute la tradition , la clef serait celle de l'ancienne 
porte de ville qui se voit encore sous le clocher du Molard, ou 
bien une de celles des autres portes , et elle aurait été placée 
au sommet du clocher en souvenir de l'Escalade de 1G02 avec 
une des armes des assaillants. 

Celle tradition, que nous avons cru bon de recueillir avant 
qu'elle soit complètement eiïacée , ne peut malheuieusement 
pas s'étayer d'autorités authentiques; les Registres de la Cham- 
bre des Comptes , source souvent précieuse pour les détails re- 
latifs aux monuments publics, ne contiennent rien a ce sujet. 



i26 

Tout ce que nous pouvons dire, c'est qu'ayant eu momentané- 
ment entre les mains l'amortissement dont nous parlons, qui 
avait été déposé en suite d'un travail exécuté sur le clocher , 
nous avons pu nous assurer que la hallebarde est une arme 
véritable, et que la clef est une clef ordinaire qui, autant qu'on 
peut en juger par l'usure du panneton, a réellement servi avant 
de devenir une pièce de cette espèce de trophée si originale- 
ment placé. Ajoutons que cette clef n'a aucun caractère d'an- 
cienneté, qu'elle n'est point contemporaine, de la hallebarde et 
que nous ne serions point étonnés d'apprendre qu'elle n'a été 
appendue qu'à une époque tout a fait récente. 

L'idée de suspendre une clef au sommet d'un clocher n'est 
du reste pas une idée neuve, on pourrait citer quelques exem- 
ples de dispositions semblables sans qu'on puisse toutefois y 
joindre d'explications plus claires que pour celle qui nous oc- 
cupe , ainsi on voit , ou tout au moins on voyait naguère , au 
sommet de la flèche de la cathédrale de Strasbourg, et un peu 
au-dessous de la pomme qui termine cette aiguille, une énorme 
clef en fer suspendue au moyen d'un anneau sans qu'on ait pu 
découvrir pour quelle raison, ni à quelle époque elle a été pla- 
cée dans ce lieu ; la mention de cette clef se trouve déjà dans 
la Description de la cathédrale de Strasbourg par Bœhm , pu- 
bliée en 1743. 



LE BRAS DE FER T)E JEAN D'IYOIRE 



On a dit beaucoup de choses sur le bras de fer de Jean d'I- 
voire ainsi que sur le héros pour qui celte pièce aurait été faite. 
Nous ne voulons faire ici ni une réfutation , ni une exposition 
historique, mais seulement donner quelque publicité à des ma- 
tériaux qui peuvent servir pour l'un et pour l'autre. 

Le bras de fer dont nous donnons la figure est conservé 
dans les archives du château d'Ivoire, sur les bords du Léman ; 
c'est une pièce dont les analogues sont mentionnés dans un 
grand nombre d'écrits du moyen âge , et dont on trouve des 
originaux dans quelques musées. Son mécanisme est des plus 
simples , le coude étant sans articulations de même que les 
grands doigts , le pouce seul est mobile. Les ouvertures qui 
se voient dans le mancheron servaient a attacher ce membre 
artificiel au moionon du bras. 

Jean d'Ivoire nous paraît un personnage entièrement fictif. 
L'individu pour lequel ce bras fut exécuté se nommait Ferdi- 
nand Bovier ou Bouvier et appartenait a la famille des barons 
actuels d'Ivoire. C'était l'un des conjurés qui, en 1588, tentèrent 
de délivrer le pays de Vaud de la domination bernoise. Se 
voyant découvert, il s'échappa à l'aide de stratagèmes que nous 
avons racontés ailleurs, et, monté suj- un bon coursier, se réfugia 



128 

sur les terres de Savoie, traversant la pointe du lac à la nage. 
Le contrai de mariage de Ferdinand Bouvier , pièce datée de 
1 580, est conservée aux archives cantonales de l'Etat de Vaud; 
M. l'archiviste Baron a eu l'ohligeance de nous en expédier 
une copie authentique dont voici la teneur : 



« Au Nom de dieu. Âinsin soit 11. A tous présens et adue- 
nirs par Gestes soit chose notoire et Manifeste comme en suy- 
vant la ordonnance de Dieu faicle du sainct estât de mariage et 
en conséquent le vray ordre des Chrestiens , de présent par 
parolles et promesses. Il az esté traiclé de mariage entre les 
parties soubznommees, Assavoir entre Nohle Ferdinand Bovier 
filz de fenz Noble Franceovz Bovier boursçeois de la Villeneuve 
de Chillion traictant a son nom propre d'une part , Et honno- 
rable Marie du cresl Relicte de feuz Noble Adam de Garniisvil 
en son vivant donzel des planches de Mustreuz traictante aussi 
a son nom propre daultre part. Lesquelles parliez ont entre 
Icelles faict dict arresté et conclud les pasches, promesses, et 
conventions de mariage au mode que sensuvt, Et premièrement 
ledict Noble Ferdinand bovier az promis par son serement et 
bonne foy, Que II prendraz la susdite Marie du Crest pour saz 
loyale femme et espouse , et Icelle par devant l'assemblée de 
leglise comme est lordre des Chrestiens la espouseraz, Et par 
semblable serement que dessus la dicte marie du crest az pro- 
mis que elle prendraz le susdt Ferdinand Bouier pour son loyal 
mary et espoux et Icelluy par devant l'assemblée de l'Eglise 
comme est lordre des chrestiens le espouseraz, En après des- 
quelles promesses matrimoniales ainsin faictes , pour la confir- 
mation et approbation de Icestuy présent mariage, Il est assa- 
voir que la dicte Marie du Crest c'est conjoincte et mariée au 
dict Noble Ferdinand Bouier, assavoir avecq tous et ung ches- 
cungz ses biens et droits de Icelle marie du crest quelz quilz 
soyent et de quelle qualité Ils pourront estre, Lesquelz la doib- 



129 

uronl suivre avec son di mary après la célébration des nop- 
ces, El en la contemplation de Icesluy preseut mariage et affin 
que k'ellu^ puisse mieulx sortir a son effect c'est constitué le 
susdt iNoble Ferdinand bovier, lequel comme sçachanl de son 
bon grez et spontanée voluntez, sans aulcune contraincte ny 
déception pour îuy et les syens héritiers «juelzconques, a donne 
bail!e et constitue de don gracieux au lieu de augmenlement, 
a la dicte marie du crest saz promise estant présente et slipu- 
laule pour elle et les syens héritiers queizconques , assavoir la 
somme pécuniaire pour une fois de mille florins de petit poids, 
ung chescung florin vaillant douzes gros de bonne monoye 
par le pays coursable , Lesquelz pour et aftln que a ladueuir 
pour la dicte saz promise ne soyent perduz, mais demeurent 
seurs et asseurs, Les az assignez pose et ypothecquez pour par 
Icelle et les syens a debuoir bavoir lever et percoivre en tous 
cas aduenant de restitution scellon les boas vs et coustumez de 
Lausanne, sceîlon laquelle le présent traicté est reduict, assa- 
voir sur tous et ung chescungz ses biens meubles luimeubies 
presens et aduenirs queizconques , aussi az promis de faire a 
la dicte saz promise vne robbe et vne cotte nuptiales sellon son 
estât pour le Jour des nopces, et de la enjoieiler de Joyaulx 
nuptiaulx scellon aussi son dt estât. Daultre part îadicte marie 
du crest espouse ayant regard a l'amitié, Laquelle elle porte 
au susdt Noble Ferdinand Bovier , aiissi en consyderation des 
poynes et grands Labeurs que II auraz en la maintenance et 
protection de ses biens pour estre chargez de plusieurs debtes 
et affin de iuy donner meilleur couraige de Iceux entretenir, 
Pour ce regard comme scachante de son bon grez et spontanée 
voluniez, sans aulcune contraincte, tromperie ny séduction pour 
elle et les syens héritiers quelzconquez az donne baille et graiiffie 
par ce présent traiclez de mariage de don gratuit , auecq noble 
Ferdinand bouuier son mary promis piît et stipulant pour iuy et 
les syens héritiers queizconques, et cest cas aduenant que elle 
decede de ce monde avant son dt mary et que Icelle ne aye des 
Tom6 XI. 9 



Î30 

enffaus supeivivaus nays de leur mariage Assavoir !a somme 
de Denx-milîe «^scuz d'or au signe du Soleil et de bon poids, 
lesquels aduenanî predictes conditions V(ndl e( desclaire deb- 
uoir eslre levez et detirez par ledt Nohle Ferdiiiand Bouier 
son mary sur tous et ung cbescungz ses biens lani meubler, 
que ïmîiieubies quolzconques Lesquelles toutes choses siises- 
criptes Les prénommées paities contrabanles ont spontannee- 
menl et de leur bon grez loué ratifiîé et approuué. En pro- 
mettant par leurs seremens et bonnes foy, et soubs la expresse 
obligation de tous et ung clsescungz leurs biens tant meubles 
que îmmeables prer-ens et aduenirs qnelz qu'ils soyent, !cestuy 
présent conlraet, avecq toutes les cboses en Icelluy contenues, 
bavoir et tenir a tousjours pour fermes , stables , aggreables et 
vallides , pour Jamais a ienconire dire aller ny venir par eux 
ny par aulcungz auUres a Leurs noms en fasson (|ue ce soit 
au temps futur, ains a tous voullans aller au contre résister de 
tout leur pouuoir , .soubz l'entière Restitution à debuoir faire 
de tous domaiges costes, missions et despens, lesquelz ou les- 
quelles soy pourroyent sortir ou incourir à l'une ou h l'autre 
des parties contrahenles pour nor» avoir esté observées et ac- 
complies les choses îcy dessus escriptes et enarrees, Renun- 
ceantz finalement ïrelles dictes parties conirahantes pour aulx 
et les Leurs susdicîs par vigueur de Leurs diclz seremens , a 
toutes et singuliers exceptions, déceptions, cavillations, eau- 
tbel'es, oppositions, ileffenses, et allégations de droicts, de Iran- 
chises, d'usance et cousiumes de pays et lieu, Et generallemenl 
a tontes aulties choses aux présentes contrariantes et par le 
njoyen desquelles elles pouirayent du tout ou en partie estre 
cassées, vici^-es, abolies, fnfraincies et cancelees, et maxime- 
menî an droict disant la generalle renunciation rien valloir si la 
spéciale ny précède. Donné soubz le s*^'l armoriai du très-bon- 
noré seig*" balîifz de Viveys et capitlaine de chillion , Depuie 
au nom et pour la part de la magnificeiicc? de nos très redoub- 
lez princes et seigneurs supérieurs de la Louable ville de Berne 



131 

sans son domaige ny des syens avecq le signet manuel de inoy 
Notaire, Juré, soubsignez en plus grande corroboralion des 
choses Ici dessus escriples , Faict eis planches de Mustreuz le 
vingt et deux Jour du mois de Décembre , Lan de nostre 
seig"" Jesus-Christ courant mille-cinq-cents et octanle, Presens 
nobles et puissans Seigneurs Bendich d'Erlach bourg* de Berne, 
gouverneur en Aigle, Henricli Synner ballifz de chillion, Fran- 
ceoys de Blouay seig*" du dt lieu , Johan Franceoys son fils, 
Franceoys et Johan -baptiste deprez frères, Andrey Joffrey, 
Franceoys de Tavel, Franceoys et Loys de Collorabier frères, 
Prudentz maistre Johan Roland ministre de la parolle de Dieu 
a Mustreuz , maistre Johan poysat ministre de la Villeneuve, 
Egregie ypolite mesiral notaire de Vivey, avecq plusieurs aul- 
tres parens tesmoingz a ce requis. » 

« (signé) P"*' Do Mur , 

« Leue est au nom et a laide du susdt noble 
Ferdinand bovier espoux et des syens. » 



RECHERCHES 



SCR 



L'ORIGISE, L'HISÏOIRE ET LES EFFETS 



DE LA 



CHAMBRE DES BLÉS 

INTRODUCTION 

On pourrait donner le nom d'instilutions exceptionnelles k 
celles qui, amenées par des circonstances impérieuses en même 
temps qu'anormales, ont été en opposiliou avec los vrais prin- 
cipes administratifs. Elles sont utiles à étudier, non point comme 
modèles, mais parce que leurs causes, et surtout leurs effets di- 
rects ou indirects, lienieux ou funestes, leurs succès ou leurs 
revers sont particulièrement instructifs pour l'économiste et 
l'historien. 

La Chambre des blés instituée à Genève en 1028, et qui a 
duré jusqu'en 1798, était dans ce sens uue institution excep- 
tionnelle, tout à fait digne d'une étude approfondie. Celte étude 
n"a point encore été faite, du moins depuis que la Chambre des 
blés a cessé de fonciionner, et qu'il est permis de juger impar- 
tialement l'ensemble de son action. Rien n'a encore été publié 
sur ce sujet ', déjà presque inconnu à la génération actuelle. Il 

* Il faut en excepter quatie pages du remarquable rajiport de M. de Gan- 
dolle père, au nom d'une commission des subsistances, en janvier 1820, 



133 

serait vraiment dommage que les patriotiques efforts dont cette 
singulière institution a fait preuve, les longs services qu elle a 
rendus, et aussi, je dois le dire, les graves inconvénients qu'elle 
a entraînés à la longue par sa nature exceptionnelle, tombassent 
dans un oubli complet. Il y a là d'une part des souvenirs, de 
l'autre des leçons qui font partie de rbérilage de nos pères et 
que Genève, malgré les changements qui la transforment, ne 
doit pas laisser perdre. 

Mais je n'ai ni la possibilité, ni par conséquent ia prétention 
d'écrire ici l'iiistoin^ développée de la Chambre des blés. Je 
serais seulement heureux d'encourager à cette œuvre des tra- 
vailleurs plus jeunes et plus forts. J'ai voulu la leur faciliter en 
réunissant et en coordonnant un cerlain nombre de faiis et d'ob- 
servations, résultat de recherches auxquels j'ai été fortuitement 
conduit. 

J'ai surtout utilisé pour ce travail les registres du Conseil 
d'Etat vers la fm du 16™*" siècle et pendant la première moitié 
du 17'^^'^; des mémoires historiques officiels ou semi-officiels, 
conservés aux archives; enfin le rôle exact des prix du blé de 
1578 à 1772. La complaisance de M. l'archiviste Heyer a, 
comme toujours, grandement facilité ma tâcJie, 

La république de Genève, au commencement du 17"^* siècle 
comme au 16™^, était, quant aux denrées nécessaires à la vie, 
dans une position tout à fait précaire et forcée, qui l'obligeait 
constamment h recourir à des moyens anormaux. On y conser- 
vait le souvenir de famines dans lesquelles les Sujets^ c'est-à- 
dire les paysans des campagnes genevoises, avaient dû vivre 
d'herbes, en d'auires termes mourir de faim*. 

Le territoire de la république ne lui fournissait pas des ré- 
coltes suffisantes pour la nourrir. Les rapports officiels n'éva- 
luent leur produit qu'à un neuvième de la conson]mation pour 
le commencement du l?™*" siècle, et à un dixième seulement 

« Cela ^tait encore arrivé en 15><(>. 



134 

pour la fin du 18™®. Ces récoltes même étaient fréquemment 
enlevées par Ii^ brigandage ou la guerre. Les étroites frontières 
de Ger'.ève touchaient à des pays souvent ennemis, et avec les- 
quels le contmerce des blés n'était jamais facile ni sûr. La Savoie 
ne laissait en aucun cas sortir le blé, la France seulement quand 
les prix étaient bas, et Berne les arrêtait dès qu'il y avait cherté. 
Les Genevois qui avaient des propriétés dans 1<!S États de Sa- 
voie n'en pouvaient souvent retirer les fruits qu'après des luties 
prolongées ou de sanglantes rixes. Les paysans savoyards, qui 
essayaient d'amener leurs blés à Genève, couraient le risque 
de la confiscation et des plus mauvais traitements. Ils étaient 
maltraités et dépouillés sans pitié par ceux qu'on nommait 
Gardes des 6/«s, f! qui élisaient, ce semble, à la fois le métier 
de gendarmes et celui de brigands, peut-être spontanément et 
par soif de gain, peut-être aussi à la solde du duc de Savoie; 
toujours au péril de leur vie, car s'ils se laissaient prendre sur 
terre de Genève, ils y étaient pendus d'ordinaire. 

Pour se procurer les blés dont ils avaient besoin, les Gene- 
vois n'avaient donc bien souvent à choisir qu'entre la contre- 
bande armée et le pillage. On voit en 1589 le célèbre Jacques 
Lect, déjà depuis plusieurs années professeur de droit et Con- 
seiller dEtat, demander au Conseil et en obtenir l'autorisaiion 
d'aller, de concert avec le capitaine Pépin, moissonner chez Ten- 
nemi '. Cet élai de choses fut, sans doute, fort adouci par le 
traité de Sl-Julien ^, mais il ne fît pas place à une sécurité com- 
plète, car les mœurs et les passions restèrent longtemps les 
mêmes. D'ailleurs, pour bien apprécier la position de Genève 
au point de vue de l'arrivage des blés, il faut se rappeler le peu 
de ressources qu'offrait pour cela le commerce, à une époque 
où d'une part les transports étaient encore entravés par bien des 

• Protjableiaent dans les environs de sa terre de Bourdigny, qui avait été 
précédcniiiienl, ou qui fut peu après, ravagée el brûlée par les troupes 
savoyardes stationnées dans le pays de Gex. 

• En 1603. 



135 

difliculiéà malérielles el politiques, et de l'anue, les vrais prin- 
cipes du commerce des subsistances enùèremenl ignorés. 

Il était certes bien naturel que les liommes d'Etat, qui veil- 
laient au salut de Genève, cherchassent avec anxiété les moyens 
de lui assurer des aliments pour les années de cherté. Or, l'une 
des premières idées qui durent se présenter à eus, et la plus 
naturelle de toutes, était celle dont, à l'enfance même de la ci- 
vilisation, les Livres saints fournissaient un mémorable exemple: 
accumuler des provisions pendant les années d'abondance, pour 
pourvoir a celles de famine. En établissant comme une société 
d'assurance forcée entre les années successives, on pouvait se 
flatter d'égaliser en quelque mesure les récoltes et les prix. 

On devait même se figurer, tant qu'on n'en avait pas encore 
fait l'essai, que cette institution serait une source noii-seu!emenl 
de tranquillité, mais de gains assurés pour le pays qui saurait 
la fonder et la conduire. 

Quelques tentatives imparfaites et bientôt abandonnées eurent 
lieu dans ce sens à Genève en 1588 et 1595 *, puis encore, 

' L'une et l'aiitL'o de ces tentatives se rattachent à iiu des noms les plus 
vénérables de l'époque, à Michel Roset. Elles prouvent combien ce citoyen 
émiuent se préoccupait des souffrances du pays et de la désastreuse famine 
de 1586, dont la république se remettait à peine. 

Je transcris le i-egistre de 1588. 

Sur la proposition cy-devant faite de faire une bonne provision de bled 
pour le soulagement du peuple, et pour une nécessité afin de l'avoir toujours 
à bon pi'ix même dans les temps de cherté, M. le premier Syndic (Michel 
Koset) a rapporté qu'en ayant conféré avec les seigneurs Jean Sarasin, 
Manfredo Brdleani et Pierre De la Rue, (pii avoient donné leur avis par 
écrit, suivant lequel il a été arrêté qu'il y aie six conseillers chargés de 
faire les dites provisions de bled et d'autres grains au plus bas prix possible 
comme encore pour tenir la ville pourvue de bon pain, bien accommodé 
et à un prix raisonnable, et que la dite commission soit composée d'un 
seigneur syndic, d'un conseiller du P. tit Conseil et de quatre de celui des 
ce, lesquels auront six sous pour chaque assemblée. » 

Un pareil projet n'a j'ien encore de saisissable et de solide. On s'est 
préoccupé des petits détails sans paraître se douter des difficultés réelles. On 
fixe d'entrée les jetons de présence, mais on ne sonsre pas aux capitaux à 
réunir pour cheminer 



136 

comme nous !e verrons, en 1 622, mais la pensée même de 
l'insiitiition d'une Cliamlire des blés ne prit véritablement un 
corps, et ne fut revêtue d'ane forme possible qu'en 1628; date 
réelle de celle importante organisation, qui, pendant 170 ans, 
a tenu une si grande place dans la vie financière, commerciale, 
malérielle, morale cl même politique de la vieille Genève. 

Mais avani de raconter la constitution de la Chambre des 
blés, et pour bien comprendre la série des idées ou des f.iils qui 
y firent arriver, en d'auires termes, pour retirer de ceux-ci les 
instructions très-positives qui en découlent, nous devons nous 
arrêter un momesit sur la succession et les variations des prix 
dans les années précédentes, et particulièrement dès 1619. 

Pour faire celle aporécirttion avec une précision entière, il 
faudrait tenir exactement compte, soit de la dépréciation totale 

En 1595, il n'en est plus de même. Pendant ces sept ans la tête de 
Michel Roset a travaillé, et sa pensée s'est mûrie. Pourtant, il est encore 
bien loin de se faire une juste idée des conditions nécessaires à son entre- 
prise, et principalement des garanties à donner aux actionnaires. Voici son 
projet tel que le donnent les procès- verbaux de 1595. 

« Il a été rappoité que M. l'ancien syndic Roset ayant conféré avec le 
seigneur de la maison Neuve, sur les moyens de remédier à la cherté du 
bled, ils avaient trouvé: l"Que s'il plaisait à la seigneurie d'entrer dans une 
compagoie qui se ferait pour cela, pour la somme de 1000 ou 500 écus, le 
Conseil nommerait un seigneur de son corps, pour, avec ceux qui seraient 
choisis de la dite Compagnie, aviser à tout ce qui concernera l'nchat, la 
conduite, la vente, l'avilissement et renchérissement des bleds. 2° Que s'il 
arrivait que le bled diminuât de prix, les boulangers seroient obligés aussi 
longtemps que le bled de la dite compagnie durerait, d'en prendre et de le 
payer à 8 pour 100 de profit, et qu'en ce cas la dite compagnie aurait le 
même privilège que nos dits seigneurs, de vendre le bled du public quand 
ils «1! ont; 3" ([ue nos dits seigneurs accommoderont gratuitement la dite 
compagnie des greniers de la seigneurie, pour y loger ces bleds, et qu'ils lui 
accorderont les lettres de recommandation dont elle pourrait avoir besoin 
pour le passage des bleds, exemption de péages et autres cas qui pourraient 
survenir, /> 

« Dont opiné, arrèl»' que poia- le bien public on accepte les dits trois 
articles. » 

Du reste rien n'indique que cet arrêté ait eu quelque suite. Selon toute 
apparence, la compagnie ne put se former. 



137 

de l'argent depuis lors jusqu'à nos jours, soit de la marche ir- 
régulière quoiqiie eonstamraenl progressive de cette déprécia- 
tion pendant î'époque qui nous occupe, c'e.sl-h-dire, dans la 
première moitié du 17™® siècle. Je ne puis décidément aborder 
le second poinl, mais, quanl au premier, je me crois près de la 
vérité en aiîmetlant qu'en moyenne, à Genève, de 1615 à 1625 
ou à 1630, l'argent représentait h peu près trois fois s;i valeur 
actuelle '. 

En 1619 le prix du blé, après la récolte, fut de fl. 17, 
prix comparativement él-jvé, mais supportable, puisqu'il aurait 
représenté pour notre temps 23 à 24 francs. 

En 1620 les prix descendirent a 12 fl. 6 d., ce qui cor- 
respondait assez exactenjcnt à la moyenne des dix années anté- 
rieures, de 1609 à 1618, dont, du reste, le maximum avait 
été de 18 fl., en 1614, et le minimum de 9 fl., en 1613. 

En 1621, ie prix après la récolte remonta quelque peu. Il 
fut de 1 3 fl., léger accroissement qui ne faisait guère présager 
l'état de souffrance qui se préparait. Ces soufl*rances, dues pro- 
bablement à des causes politiques réunies à la mauvaise appa- 
rence des blés récemment semés, furent telles qu'à la fin de 
cette même année on chassa de la viile les bouches inutiles, et 
que, pour remédier à la détresse de l'Etat, on recourut ou l'on 
songea à bien des expédients dont je ne citerai qu'un seul. 

L'auditeur Tremidey proposa que chaque citoyen fût tenu de 
déclarer sa fortune sous la foi du serment, et d'en donner à la 
seigneurie un, ou du moins demi pour cent. Ce qui, du reste, 
fut rejeté. 

Quoi qu'il en soit, en 1622, le prix du blé s'accroissant d'une 
manière efïrayante, le Conseil d'Etat crut, dès les mois de mars 

' Le gage d'un régent de première, par exemple, étant en it>17 de 
1000 florins, 21) conpos de blés et. un logement de peu de valeur, pouvait 
s'évaluer à 1800 florins, soit 830 francs, el équivalait à ce que je présume 
à 2500 francs dans le moment actuel. Par la loi de 1848 ce traitement esl 
en ce moment de 2700 francs plus un casuel. 



138 

el d'avril, devoir recourir a des mesures extraordinaires. Il fit 
chercher du blé dans les provinces françaises voisines. Malheu- 
reusement il ne s'en tint pas là, mais il essaya d'un expédient 
qui se présenie naturellement en pareil cas à l'esprit des peuples 
encore étrangers à la science administrative. 11 eut la fatale idée 
de décréter un maximum que h prix du blé ne devait pas dé- 
passer. Ce maximum dnt paraître non-seuUment opportun, mais 
équitable. En effet, il fut fixé à 17 fl., c'était le prix de l619 
et le plus élevé que l'on eût connu depuis 1614. Hélas, cette 
mesure déplorable eut bien vite son effet naturel. Trois mois 
après, et pourtant à la suite de la récolte, le prix s'éleva à 34 fl., 
c'est-a-dire exactement au doubi*^ du maximum imposé. 

Cette année 1622, on le comprend, fut difficile à passer. Le 
peuple, chez lequel on ne pouvait p;^s s'attendre à trouver plus 
de lumières que chez ses magistrats, se plaignait d'eux avec 
amertume, les accusant d'imprévoyance, et les pasteurs, qui 
partageaient naturellement l'erreur commune, eurent le malheur 
de se faire l'écho de ces plaintes. 

D'autre part, il paraîtrait que le blé de la seigneurie, pro- 
venant des dîmes ou d'achats spéciaux, était de mauvaise na- 
ture ou mal conservé, car le Conseil répond aux plaignants, 
que la disette n'est apparemment pas si grande qu'on le dit, 
puisqu'on refuse quelquefois le blé qu'il donne, et qu'on l'a 
même, en certain cas, laissé à la rue; ce qui prouve simplenient 
à quel point il était en mauvais état. 

Ce fut dans ces circonstances que surgit la proposition d'une 
Chambre des blés, mais sous une forme qui ne pouvait guère 
la rendre acceptable ou du moins fructueuse. L'ancien syndic 
Jean Savion voulait qu'elle fût « composée de seigneurs du 
« Petit Conseil, des Soixante et du CC, à laquelle les particu- 
« liers pourront prêter de l'argent pour acheter des blés. » Il 
est probable qti'une(>hambre ainsi constituée, et sans autre ga- 
rantie, n'eût pas trouvé beaucoup de préteurs; aussi la chose 
en resta là pour celte fois. Cependant l'idée (|ui venait une fois 



139 

de se produire, germa dans les esprits et fut essayée sous di- 
verses formes, ainsi que nous le verrons dans les années sub- 
séquentes. 

En 1623, le nrix du blé fut, après la récolte, de 21 fl., 
après quoi il redescendit en f 024 a 16 fl., et en 1625 à 12 fl. 
Mais, dans chacune de ces trois années, nous avons à noter 
quelques k'iis sigoificaiifs, parce qu'ils indiquent à la fois le 
travail des esprits et leur fausse direction. 

En 1623 il est interdit aux boulangers et pâtissiers d'acheter 
et d'employer d'autre farine que celle provenant du blé de la 
seigneurie, et cela pend;uiî un mois, jusqu'au complet écoule- 
ment du vieux blé. 

Nous devons fon ément en conclure que ce vieux blé de la 
seigneurie était mauvais, raie la sciimeurie en était embarrassée 
et ob'igée par la de recourir a d'étrang«s expédients. C'est en 
outre un singulier, quoique très-logique, résultat de l'interven- 
tion et de la concurrence de l'Etat dans le commerce des Mes, 
que celle nécessité où il se trouve d'entraver l'emploi et par 
conséquent l'arrivée des blés de bonne qualité, et cela en temps 
de cherté, car 21 fl. la coupe, équivalant à 30 francs aujour- 
d'hui, c'est la cherté et c'est bien près de la disette. Au reste, 
dans toute cette histoire genevoise du commerce des blés, nous 
pourrions, je pense, découvrir, en y regardant de près, bien 
d'autres résultats, ;sussi bizarres qu'instructifs, de l'inexpérience 
et des préjugés du temps aux prises avec de réelles et dures 
nécessités. 

En 1624 on essaya non pas encore une Chambre, mais une 
Compagnie des blés, qui n'était guère plus capable de marcher 
que la Chambre proposée par Savion, quoiqu'elle fût mieux 
conçue, et qu elle constituât un progrès. Elle fut établie pour 
cinq ans, et elle devait agir avec des capitaux fournis, un quart 
par la seigneurie, les trois quarts par les boulangers et d'autres 
actionnaires. Mais elle s'nppuyait, cela va sans dire, sur l'inter- 
diction faite aux boulangers d'acquérir du blé libre J( regrette 



140 

de n'avoir presque aucun détail à donner sur les résultats de ce 
premier essai pratique, qui fonctionna pendant cinq ans. Je 
trouve seulement dans les registres du Conseil ti'Eiat, qu'en 
1625 ou établit des seigneurs-commis, tirés du Petit Conseil 
et du ce, sur cette Compagnie des blés, déjà qualifiée h celle 
occasion de Chambre des blés, et qui, en effet, devenait par 
l'introduction des seigneurs-commis une Chambre de i'Ëlat '. 
Je trouve encore que l'on décida en même temps de bâtir des 
greniers à la Charpenierie "^. Ces deux dérisions réunits prou- 
vent, d'une pari, que la chose ne marchaii pas très-bien, et de 
l'autre, que l'on voulait cependant poursuivre dans la même 
voie, en essayant de l'améliorer. Du reste, la constitution défi- 
nitive, et très-différente, de la Chambre des blés de 1028 dé- 
montre encore que la pratique avait déjà révélé des lacunes et 
des dangers dans celle de 1G24. Et pourtant l'on n'avait pu la 
juger encore d'après l'expérience critique des temps de cherté. 

En 1626 en effet le blé fut à 14 fl., et en 1627 il ne re- 
monta qu'à 18 fl. 6 d. Les registres de ces deux années ne 
contiennent rien d'important à ce sujet. La nouvelle organisa- 
tion fonctionnait sans doute assez facilement, grâce à la baisse 
des prix. Mais 1628 fut le commencement d'une crise. Cette 
année même Tarrêté constitutif de la Compagnie des blés ex- 
pirait et devait être abrogé, renouvelé ou modifié. En même 
temps le blé s'élevait à 30 fl., prix presque double de la moyenne 
des dix années qui venaient de s'écouler. Alors, au mois de juin, 
surgit la proposition qui donna naissance à la Chambre des blés 
sous sa forme complèîe. 

Ce fut l'œuvre du conseiller Domaine Mestrezat, magistrat 
dont les propositions diverses ont laissé dans les registres les 
indices d'un caractère actif, intelligent et plein d'initiative. Il 
n'était entré dans le Conseil que depuis six ans, c'est-à -dire au 
moment précis où Savion proposait une Chambre des blés, 

• Le Registre ne donne aucun motif h l'appui de cette introduction. 

* Place de Rive. 



141 

proposition bientôt suivie de rim[iarfaite création essayée en 
1624, et refondue en 1625. Ces six années s'étaient donc 
passées pour Mestrezatà entendre débattre, à débntlre lui-même 
et k voir expérimenter d'après des faits positifs ei d'infructueuses 
tentatives celle ma'àère ditfi/ale. I! n'avait pas encore été syndic. 
Il ne pouvait donc être déjà rangé parmi les membres impor- 
tants du Conseil, mais dans cet'e occasion son influence gran- 
dit et fut l'occasion d'un service décisif rendu au p.iys. Ses ar- 
moiries même en conservèrent le souvenir, et l'écu de ses 
descendants a été dès lors supporté par deux ge: bes de blé. 

A la même époque, et avant que la propos-lion de Mestrezat 
fût adoptée ou même faite, le Petit Conseil prit deux mesures 
sévères qui contribuent pour leur part à faire connaître la posi- 
tion alimentaire de la ville, comme les mœurs et l'esprit du 
temps. 

Sur les représentations de la Compagnie il interdit tous It^s 
festins, excepté à l'occasion des noces. 

Pour diminuer la détresse publique, et sans doute aussi pour 
faciliter les achats de blé donl tout le monde sentait la néces- 
sité, il fut arrêté tant en Petit qu'en Grand Conseil (et déjîi à la de- 
mande du conseiller Mesirezat) « qu'il soit défendu à tout citoyen, 
bourgeois et habitant, d'acheter du bled, ni prendre paît aux 
aclifils qui se pourraient faire dans la ville et dans quatre litues 
à la ronde, de bled et autres grains, bétail, huile de noix et 
beurre, dans l'intention de débiter ces demées hors de cette 
ville, sous peine aux contrevenants de 500 écus d'amende, con- 
fiscation de la denrée et d'être privés de tous droits et pri- 
vilèges. » 

On peut se demander si cette mesure n'allait point à fins 
contraires en entravant le commerce, et si d'ailleurs elle pou- 
vait être rigoureusement exécutée. La sévérité excessive des 
peines prononcées suffirait pour montrer qu'on n'y pouvait 
guère compter. Mais revenons h la proposition principale du 
conseiller Mestrezat. 



142 

H proposait que l'on fit un achat extraordinaire de blé avec 
des capitaux fournis par le patriotisme de citoyens aisés. Leurs 
créances devaient être hypolliéquées sur le prix de revente du 
blé, sans que la seigneurie en pûl rien distraire, et l'administra- 
tion des capitaux, la direction des opérations devait être con- 
fiée à des hommes choisis en gronde majorité par les intéressés. 

Tel était le plan conçu par Meslrezal, pian inip;irlait encore, 
parce que toute inlerveniion de l'Etat duns le commerce des 
blés est pleine d'une part de dangers, de Taulre de complica- 
tions croissantes, conduisant à des résultais inattendus. Toute- 
fois ce plan témoignai! de vues plus intelligentes et plus libé- 
rales que tous les essais qui avaient précédé. AJesirezat le pre- 
mier avait senti la nécessité de doimer de la confiance aux 
citoyens, pt d'assurer des garanties ans prêteurs en les asso- 
ciant à radminiï-tration et à la surveillance de l'institution pro- 
jetée. Ce que ce plan avait encore de vicieux tenait aux erreurs 
économiques de l'époque et aux circonstances excejttionnelles 
où Genève se trouvait. Mais tel qu'il était, il constituait un vé- 
ritable progrès et il respirait un esprit, tout nouveau. 

Après une discussion de deux mois, le projet de Mestrezat 
fut adopté en Petit et en Grand Conseil le 8 aoiil 1628, et 
voici l'analyse ou le texte des sept articles dont se composa 
l'arrêté définlif. 

1 " La seigneurie, aidée de l'argent des prêteurs, devait for- 
mer un dépôt de (iOOO coupes de blé ^ au moins, destinées à 
être vendues aux seuls boulangers. Ce dépôt devait toujours 
être entretenu au complet dans les greniers de la ville par de 
nouveaux achats, fails à l'aide du produit des ventes successives. 

2° « Les profits qui se feront sur les dits blés appartiendront 
entièrement à la seigneurie, laquelle pourtant ne pourra les re- 
tirer, non plus que son fonds, qu'au bout de quatre ans, et 
après que les particuliers auront été entièrement remboursés 

' A très-peu de chose prés 4800 liectolitres. 



143 

de leur capital el intérêts; et les dits intérêts leur seront payés, 
h raison de six el deux tiers pour cent, à la (in de chaque an- 
née, et le capitiil seulement au bout de quatre ans, auquel temps 
il sera permis aux dits prêteurs de se retirer ou de continuer, 
ou même, avant l'expiration de ce terme, de subroger quel- 
qu'un à leur place, si bon leur semble. » 

3" Cet article consliiuait une Chambre des blés, composée 
d'un syndic, président, d'un conseiller, qui devait être du nom- 
bre des prêteurs, enfin de cinq autres prêteurs choisis par la 
majorité d'entre eux et approuvas par le Conseil. Le caissier, le 
teneur de livres el le magasinier devaient être choisis de même 
par les prêteurs, et approuvés par le Conseil. Il devait y avoir 
une assemblée annuelle des prêîeurs, dans laquelle ceux-ci pou- 
vaient remplacer deux de leurs délégués par d'auiies, approu- 
vés pareillement par le Conseil. 

4° « Les dits commis en la Chambre auront la direction du 
dit commerce des blés, tant pour l'achat que pour la vente, et 
ils devront prêter serment tous les ans à la seigneurie de bien 
administrer ce dont ils seront chargés. » 

5** i< Aussitôt que la dite Chambre aura provision suffisante 
pour débiter aux boulangers, il leur sera fait défense de vendre 
d'autre bled que celui de la dite Chambre, ni d'en acheter d'autre 
en ville ni dehors sous peine de confiscation et d'amende; le 
reste du peuple pouvant se pourvoir de bled à l'ordinaire dans 
les marchés auprès de ceux qui en amèneront, comme ci-devant.» 

6" Hypothèque spéciale sur les blés et générale sur l'Etat, 
assurée aux prêteurs. 

7** « Les deniers du dit commerce ne pourront être distraits 
d'iceiui par la seigneurie pour quelque cause que ce soit. » 

Cet arrêté était suiyi de quelques mesures d'exécution de na- 
ture à montrer la satisfaction el la confiance avec lesquelles la 
seigneurie et la nation acceptaient l'iustitulion nouvelle. 

En examinant de près cet arrêté, on est frappé d'une contra- 
diction singulière. L'article 7 est en opposition avec larlicle 2. 



144 

Sans doute les rédactions obscures se rencontrent souvent dans 
les anciens procès-verbaux genevois. Mais il y a autre chose ici 
qu'une simple obscurité. II y a contradiction de forme et de 
fonds, du moins en ce qui touche le droit accordé à la seigneurie 
de retirer tous les quatre ans ses fonds, et avec ses fonds les 
bénéfices de la Chambre. Pour ma part, la conciliation m'é- 
chappe. Au reste les faits subséquents la firent disparaître. En 
effet, ils démontrent que quant aux gains de la Chambre l'ar- 
ticle 2 céda tout à fait la place à l'article 7. En réalité cet ar- 
ticle 2 était inexécutable. On s'aperçut bien vite que la Chambre 
des blés ne pouvait subsister qu'appuyée sur des capitaux de 
réserve accumulés et considérables. Les gains, quand il y en 
avait, devaient nécessairement servir à combler d'anciens ou de 
futurs déficits. La position de caissier, que la Chambre prit 
promptement à l'égard de l'Etat, f^usait d'ailleurs profiter l'Etat 
au moins indirectement des bénéfices de la Chambre. Son pro- 
pre crédit s'augmentait précisément des capitaux qu'il ne re- 
tirait pas. 

Tels furent les faits qui se manifestèrent dans les années sui- 
vantes, mais cela n'explique pas la contradiction de l'arrêté. 

J'incline à croire que celte contradiction vraiment élrange 
entre les articles 2 et 7 tenait à une opposition de vues dans le 
sein du Conseil d'Etat. C'était sans doute le résultat de la lutte 
entre l'esprit ancien et l'esprit moderne, entre les vieux ma- 
gistrats et Mestrezat. Les premiers, fidèles aux errements an- 
térieurs, voulaient avant tout sauvegarder l'argent de la seigneu- 
rie, et comprenaient mal l'action future de la Chambre. Le der- 
nier tenait à perpétuer et consolider son œuvre pour le salut du 
pays. Peut-être, en cédant sur l'article 2, obtint-il de déposer 
dans l'arrêté un principe important, qui, après quelques orages, 
triompha des éléments hétérogènes qui l'embarrassaient. C'est 
par cette intelligence de l'avenir, unie à l'observation du passé, 
que Mestrezat fit une œuvre durable, et mérita bien du pays. 

En comparant les habitudes et les méthodes antérieures du 



U5 

gouvernemenl avec la proposition de Mesirezat, et celle propo- 
silion elle-même avec l'arrêté final, nous jetterons plus de lu- 
mière encore sur ce débal, et sur la pensée dominante qui finit 
par L'emporter. 

Les grands achats de blé, faits par le Conseil dans des mo- 
menîs favorables et en vue de l'avenir, n'étaient pas chose nou- 
velle à Genève, et les registres en présentent des traces fré- 
quentes. Michel Roset seul, ou du moins le premier, avait conçu 
le projet d'une institution permanente, et il avait échoué. Savion 
et d'autres avaient formé ou voulu former des Compagnies des 
blés, mais momentanées, à ce qu'il semble, et destinées à pro- 
fiter d'une année favorable plutôt qu'à fonder quelque chose 
pour l'avenir. En outre, les bases sur lesquelles ces compagnies 
se constituent, et aussi leur insuccès, prouvent que leurs fonda- 
teurs n'entendaient guère le crédit, el ne se doutaient pas, en 
vérité, des garanties qu'il faut oflVir au public quand on lui de- 
mande des capitaux. 

La proposition de Mestrezat. il est vrai, ne semble pas au 
début témoigner de vues plus lointaines que celles des com- 
pagnies précédentes. Elle est sourtout remarquable par les con- 
ditions nouvelles qu'elle fait aux prêteurs. Mais, débattue en 
Conseil, celte proposition en ressortit développée et transformée, 
grâces sans doute à l'esprit jjctif et progressif de son auteur. 
Si les articles 1, 3 et G étaient enfin de nature à attirer des 
capitalistes, l'article 7, de son côté, fondait une institution per- 
manente, el l'article 2 n'était plus qu'un triomphe partiel et 
une méprise inconséquente des opposants, fragile bâton jeté dans 
les roues de la création nouvelle mais impuissant à l'arrêter. 

C'est ainsi que Mestrezat réalisa par son intelligence vive et 
hardie les vœux patriotiques que le vénérable Michel Roset, 
malgré ses efforts persévérants, n'avait pu amener à bien trente 
ou quarante ans auparavant. 

Malgré le caractère exceptionnel de la Chambre des blés, 
Genève, dans ma profonde conviction, doit une grande recon- 
Tome XI. 10 



:4(> 

naissance à la mémoire et a l'œuvre de ces deux magistrats. 

Telles turent l'origine et la première organisation de cette 
Chambre des blés qui a duré jusqu'à la fin du dix-huitième 
siècle. On ne j)eut la juger qu'en la voyant a l'œuvre, el s'il 
nous est impossible d'en tracer ici l'histoire d'une manière un 
peu complète, nous pouvons et nous devons jeter an moins un 
coup d'œil rapide sur les dangers qu'elle rencontra, les appuis 
qui la soutinrent, les résultats bons el mauvais qu'elle eut 
pour Genève. 

Dès son début elle l'ut appelée h traverser une crise qui dut 
révéler aux hommes expérimentés les dangers qu'elle courait, 
et qui l'auraient probablement renversée sans le concours de 
l'Etal. La rude année 1628, qui avait vu constituer au mois 
d'août la Chambre des blés, fut suivie de trois autres plus diffi- 
ciles encore, car les prix s'élevèrent jusqu'à i3 florins, et la 
moyenne des quatre ans fut de 35 florins. ïl en résulta de grands 
embarras et de grandes pertes pour l'institution novice encore, 
sans provisions faites, qui avait à les faire à un prix excessif et 
à payer nu intérêt très-fort. D'autre part, l'Etat empruntant 
les deniers de h) Chambre, sans doute par détresse, et dans 
tous les cas en s'écartant de l'esprit de la charte de 1628. 
avait compromis rinstitulion nouvelle. — La dette contractée, 
considérable ei toujours f^-roissante, entravait les opérations. 

En 1645, dix-sept ans après l'arrêté, celle dette de la sei- 
gneurie était de -iôO.OOO florins. 

Heureusement on seniit la nécessité d'un remède énergique, 
et pour combler ce vide, a'i moins en partie, on adjugea \\ la 
Cliambre pour six ans la ferme des se!s, sur laquelle elle g;igna 
300,000 florins. 

Celte circonslancc la fit enlnr dans une voie qui la sauva, 
et la mil en même temps en mesure de rendre de grands ser- 
vices à la république. Successivement, à mesure que la Cham- 
bre l'aisaii l'expérience de l'étendue de ses besoins, dont à l'ori- 
gine on ne -'était pas. ce s<>mble. bi( n remhi compte, à mesure 



147 

aussi qu'elle organisait son administration d'une manière plus 
habile, plus ferme et plus éclairée, elle obtint plus largement 
de semblables secours, c|ui, en rendant sa position plus solide, 
modifièrent son rôle dans la République , et appelèrent la 
Cbambre à soutenir à son tour l'Etat. 

La ferme ties sels lui fut concédée d'une manière délini- 
tive; on y joignit les gabelles sur la viande et sur le vin, etc., 
puis le produit des droits de sceau, des subliastations, des con- 
signations et bien d autres choses. 

Peu à peu elle devint a la fois un caissier et un fermier de 
l'Etat; caissier riche et solide, qui inspirait assez de confiance 
pour qu'au lieu d'emprunter encore presqu'au 7 pour cent, elle 
n'empruntât plus qu'au i ou même au 3. En effet, vers la fin, 
je crois, du dix-septième siècle, un règlement interdisait à la 
Chambre de pavera ses prêteurs un intérêt supérieur au i, et en 
1719 elle trouva cent raille écus au 3, somme qui servit gran- 
dement aux besoins «le l'Etat et fut appliquée aux fortifications. 

La manière dont fut établi le compte courant de la Chambre 
des blés avec l'Etat, fut encore pour elle une source de gains. 
Elle ne lui pavait aucun intérêt des sommes qu'elle encaissait 
pour lui ou qu'elle lui devait à d'autres titres, tandis qu'elle 
en percevait un pour les avances considérables qu'elle lui fai- 
sait de temps à autre. Elle lut en ouîre autorisée à faire valoir 
à son profit particulier soit les fonds qu'elle avait en main au 
crédit de l'Etat, soit ceux d'une caisse de réserve dite la Caiane 
dormanie. 

La Chambre des blés, chargée d'abord uniquement d'opéra- 
tions dilficiles, dangereuses et coûteuses, fut donc transformée 
en une puissance financière, jouissant d'un crédit solide, pos- 
sédani le monopole des sels qui ne courait point les menées 
chances que le commerce des blés, douée de vastes ressources 
qui lui permettaient de faire ses achats aux moments favorables 
et siu" une échelle étendue. Comme Chambre des blés, quand 
elle ne disposait que de capiiaux bornés et de dépôts restreints. 



148 

elle perdait, parce qu'elle était obligée de faire des achats con- 
sidérables au moment des besoins extraordinaires, c'est-à-dire 
aux époques de cherté. Mais quand, au lieu des 6000 coupes 
prescrites dans sa charte originaire, elle en eut dans ses greniers 
de 30 à 40,000 ou même davantage, achetées au loin et à 
propos, quand elle fut ensuite habile à les conserver en les des- 
séchant, elle gagna presque toujours. Plus d'une fois, par suite 
d'une succession de mauvaises années, elle fit des pertes con- 
sidérables, mais elle se trouva de force à les supporter. 

L'important changement survenu dans la position de la 
Chambre réagit nécessairement sur son organisation, l! rendit 
en particulier inutile et impossible ce qu'il y avait eu da plus 
libéral et de plus hardi dans l'œuvre de Domaine Meslrezat. 
Etablissement financier, appuyé sur un crédit solide et puissant, 
elle n'eut j)lus besoin de la faveur des capitalistes genevois, et 
ne dut plus être surveillée par eux. Aussi les cinq commissai- 
res qui, selon l'article 3 de sa charte, devaient être choisis par 
ses créanciers, se trouvent bientôt transformés en cinq mem- 
bres du Deux-Cents, choisis par le Conseil d'Etat. 

Une fois solidement constituée, la Chambre des blés rendit 
devrais services au pays qui, dès celte fondation, ne connut 
plus de famine. Si l'on ne peut pas dire de même qu'il fût a 
l'abri de toute disette, il faut cependant reconnaître que la 
Chambre contribuait beaucoup à diminuer la trop grande élé- 
vation des prix, en taisant fabriquer du pain à meilleur compte. 
Dans les années d'abondance, elle faisait transformer en pain 
6200 coupes pour l'alimentation de ceux qui, comme les ou- 
vriers et les voyageurs, ne pouvaient fabriquer eux-mêmes leur 
pain. Mais dans les années de cherté ce débit s'^'levait jusqu'à 
40 mille coupes au profit de tous les gens peu aisés, qui trou- 
vaient alors chez les boulangers ou dans les bureaux de la 
Chambre du pain à des prix moins élevés. En out^^e, dans cer- 
tains cas, elle versait prudennnent et peu à peu sur le marché 
une quantité notable de blé, à un taux inférieur. 



149 

Cela n'empêcha pas toutefois qu'en 1693 le blé ne montât 
au taux excessif de fl. 95 ', et qu'en janvier 1694 le Conseil 
n'eût l'imprudence de fixer un maximum de 11. 84. Mais cette 
fois les inconvénients de la mesure furent moins graves, les 
blés de la Chambre, surtout, étant là pour suppléer à ceux du 
marché. Ce prix de 95 fl. fut atteint de nouveau, mais non dé- 
passé, à la suite du terrible hivei' de 1709; mais cette fois le 
Conseil ne recourut pas à la dangereuse mesure du maximum. \ 
ces exceptions près et à parler en général, les prix furent modé- 
rés, au moins dans le dix-lmiiième siècle. De 1723 à 1750, 
par exemple, la movenne resta au-dessous de fl. 27, malgré la 
dépréciation croissante de l'argent. 

La Chambre des blés eut, en outre, au moins pendant le 
premier siècle de son existence, un important effet moral : celui 
de tranquilliser le peuple, qui eut confiance dans l'institution, et 
qui cessa de s en prendre aux magistrats de la cherté des prix. 

Elle fut encore souvent d'un grand secours a l'Etat, en le 
faisant profiter de son crédit, et en l'aidant de sa garantie. J'ai 
déjà parlé des cent mille écus empruntés au trois pour cent en 
1719, pour subvenir aux fortifications. 

Mais ce ne fut pas seulement dans l'enceinte de la Républi- 
<}ue, qu'aux époques de détresse, la Chambre des blés vint au 
secours des populations souffrantes. Elle put dans l'occasion 
fournir des blés à des prix modérés à plus d'une province voi- 
sine, et même à des villes plus éloignées, Lvon et Zurich, par 
exemple. La Savoie elle-même en profita. Ce genre de services 
peu coûteux valut à la République, en diverses occasions, la re- 
connaissance et les remerciements de voisins plus puisj>ants et 
plus riches qu'elle 

On voit donc en résumé que, si la Chambre put remplir sa 
mission, ce fut à l'aide des revenus importants que l'Etat lui 
conféra. Ce fut au moyen de ce secours seulement qu'elle cou- 

• Ce prix équivaudrait de nos jours à plus de fr. 100 l'hectolitro. 



150 

vrit les chances trop aléatoires de ses opérations sur les blés, 
et qu'elle obtint un crédit étonnant. 

Toutefois, il faut l(' reconnaître, malgré ces secours, la Cham- 
bre n'eût pu accomplir son œuvre avec succès sans l'activité, 
le dévouement des hommes qui la dirigèrent, et du Conseil qui 
seconiiait et d'ordinaire, à ce qu'il paraît, suivait leur impulsion. 
L'impression dominante qui résulte pour moi de mes recher- 
ches sur la Chambre des blés, c'est l'admiration pour le patrio- 
tisme, la conscience et l'intelligence avec lesquels ses adminis- 
trateurs pressentirent et, autant que possible, conjurèrent les 
damiers de leur adininistrati-jn. 

Dès l'entrée ils eurent h luttei' <;ontre trois graves obstacles 
qui étaient de nature à tuer dès le début leur entrej)rise : le 
manque de ciîpitaux sulïisants , le défaut de greniers assez 
vastes, et les difticultés de la conservation des blés. 

Le premier de ces obstacles fut vaincu, comme nous l'avons 
dit, |)ar le concours de l'Iitat, appui qui fut aussi avantageux 
k l'Etat qu'à la Chambre. Mais, comme je l'ai déjà énoncé, 
ce furent l'activité et l'habileté de la Chambre dans ses opé- 
rations purement fioan; ières qui lui permirent de tirer un im- 
mense parti de ce concours. C'est ainsi, par exemple, qu'elle 
fit avantageusement valoir des fonds que jusque-là l'Etat lais- 
sait dormir. 

QnaïU au second obstacle, la Chambre put successivement 
aux greniers de l'Etat en joindre de nouveaux bâtis à ses frais, 
ceux de Rive et du Molard entre autres. Ce fut alors qu'elle se 
trouva en mesure d'acquérir les approvisiormenients considé- 
rables qui seuls lui procuraient des bénéiices. 

Enlin, en troisième lieu, les administrateurs des blés re- 
cherchèrent et, grâces à de persévérantes expériences, décou- 
vrirent des moyens plus elïicaces de conserver le blé que ceux 
qu'on connaissait alors. Ils arrivèrent à leur lin, soit en remuant 
soit en étuvant les blés, soit surtout en les choisissant. C'est 
ainsi qu'ils firent souvent venir de Sicile et d'Algérie des blés 



(51 

durs, ijue le liaiispoil reiicliéns.saji, li e.-l \nii, iiais qui elaieiil 
beaucoiip moins altaqiK^s par les insectes. Bien plus: dans la 
pteniièie moitié du dix-liuiiièm<' siècK^ ils anivèroni à con- 
stater que les blés longienq)s el bien conservés, et desséchés 
par cettr coisservation, pouviiiciil se gnrder presque iiidéliin- 
ment. Dès lors riitiminislraiioi! eut soin de raeilro ces blés-là 
en réserve pour les années ddliciles, et d'écouler en revanche 
de trt's-boiine iieure les blés Liouvellemenl actjuisqui n oiiraient 
pas les mêmes garanties, t^ette découverte, el ( n général la 
science praiique et toujours progressive de la conservation des 
blés, épargnèrent de grandes perles. 

Ces derniers d.lails suiîiraieni à i'aire comprendre (ce qui 
du reste résulta de tout. Thisioire de la Chambre des blés) à 
quel point son administration était active el bien orgimisée, mais 
dans la manière dorit cette administration fut conduite il v a bien 
autre cho^e encore qu'un organisme habile. 5 In v peut remarquer 
une tendance pratique el observatrice qui, conforme au géuie 
de nos pères, leur teiait souvent lieu «les connaissances en 
économie politique dont ils étaient dépourvus. L'attention des 
directeurs delà Chambre éiait constamment tendue non-seule- 
ment sur les résullats directs de leurs opérations, mais aussi 
sur les eifets indirects [)ro(iuits par leurs acliats ei leurs ventes, 
comme aussi par les vaiiations de la taxe du pain. On les voit 
habitut liemenl préoccupés de ce -jui en résultera pour les mar- 
chés de la ville, pour le bien-être des pauvres, poni' la diili- 
cullé de la contrebande, pour la fabrication du pain. Condam- 
née par l'institution même à excluie toute concurrence, ils 
surent cependant s'en faire une à eux-mêmes pour empêcher 
les boulangers d'abuser du monopole. Ceux-ci étaient facile- 
ment conduits, on le comprend de reste, a fabriquer négligem- 
ment un pain qu une forte aliquote des consommateurs était, 
comme nous le verrons, eontrainls d'acheter. Pour prévenir cet 
abus, la Chambre créa dans ses bureaux une grande manuten- 
tion, où elle faisait vendre au même prix un pain provenanl du 
même blé, mais fabriqué soigneu*^ement sous ses veux. 



152 

Tout cela, sans lioule, ne pouvait corriger ce qu'il ) avait de 
fondaraentalemenl vicieux dans un organisme opposé à ce que 
la science administrative a de plus important el de plus clair. 
Mais l'institution une fois donnée, sous l'empire de circon- 
stances tout exceptionnelles réunies aux fausses idées de 1 e- 
poque, il était impossible de prendre plus de soins pour décou- 
vrir et diminuer les abus. On ne peut en vérité reprocher 
sérieusement autre chose aux administrateurs que d'avoir, 
même à la fin du dix-huitième siècle, cru la Chambre des blés 
encore nécessaire et toujours possible. 

Cette même erreur se retrouva plus tard dans la constitution 
de 18H *, tant il y avait, dans les souvenirs du pays, une vague 
conscience des services rendus autrefois par la Chambre. 

Notre tâche nous appelle maintenant à retourner la médaille, 
et a considérer les dangers auxquels ne pouvait échapper une 
institution aussi exceptionnelle que la Chambre des blés, les 
inconvénients réels qu'à la longue elle eut pour Genève, et les 
impossibilités contre le^^quelles elle finit par se heurter. Toute- 
fois, avant de commencer cette portion de notre travail, je dois 
rappeler encore que je ne prétends faire ni un tableau complet, 
ni une histoire suivie. 

Nous rangeons dans les quatre catégories suivantes les ré- 
sultats fâcheux ou dangereux qu'eut selon nous la r.hamhre des 
blés. 

1° Daneers financiers. 
2" Complications réglementaires. 
3" Action constamment arbitraire. 
4" Dangers politiques '. 

• Titre X, article 3. « Dès que les finances de l'Etat le permettront, la 
Chambre des blés sera rétablie. Le Conseil représentatif déterminera le 
mode de son existence. » 

* Il y aurait bien une cinquième catégorie à ajouter, celle des inconvé- 
nients agricoles el industriels, et ce ne serait certes pas la moins instructive. 
Mais outre que les faits recueillis ont ici moins de précision, et par cela 
mAme pourraient être contestés, cela nous entraînerait dans un ordre de 



153 



I. Dangers finaneit-^r». 



De tout ce qui précède, nous avons dû nécessairement con- 
clure que la Chambre des blés n'avait pu se soutenir, dans sa 
longue existence, qu'avec l'aide des revenus étrangers dont la 
Seigneurie lui avait concédé la perception et en partie la jouis- 
sance. Il n'y a pour ainsi dire pas un détail de son histoire, 
qui ne démontre que, sans cet appui et réduite au seul com- 
merce des blés, elle eût été promptement culbutée. Nous avons 
déjà vu ses grands embarras peu après sa fondation. A ce fait 
j'en ajouterai deux autres qui eurent lieu au dix-huitième siècle 
et à l'époque où son habileté pratique avait été portée le plus 
haut. De 1745 à 1750 la Chambre achela plus de 74,000 
coupes au prix moyen de 43 florins, et elle ne les revendit en 
réalité qu'à 37 florins, le pain n'ayant pu être haussé que de 
six deniers. Il en résulta pour elle une perte d'environ 450,000 
florins. Puis, en 1770, son approvisionnement de blé se trou- 
vant très-insuffisani, elle dut faire une opération toute sem- 
blable où elle perdit plus de 100,000 écus. 

A ces perles considérables, occasionnées quelquefois par 
les séries d'années de cherté, il faut ajouter les pertes plus 
légères, mais assez fréquentes, amenées par les années d'abon- 
dance. Dans celles-ci, en effet, on n'osait pas toujours taxer le 
pain à son prix de revient, quand il était supérieur à celui du 
marché. La redoutable concurrence du pain de Chênes et de 
celui de Carouge ne pouvait être suffisamment combattue par 
l'action de la police et par des répressions légales. Tout cela 
serait devenu inefficace au moment où la différence des prix 
^ût été trop grande, et où le pain de contrebande, habituelle- 
développements et (Je discussions fort étranger au but de ce recueil. Je 
m'en abstiens donc, en tne bornant à signaler cette face nouvelle de la 
question. 



154 

raent meilleur que celui de la Ville, eùl encore été notahle- 
ment meilleur marché. Plus la Chambre avançait, et plus elle 
sentait l'impossibilité de trop hausser les pris. Les agitations 
politiques s'v opposèrent toujours plus et l'on peut affirijier en 
particulier que, dans le dernier tiers du dix-huitième siècle, 
cette cause nuisit beaucoup à ses opérations. 

Toutefois, chose singulière ! en 1789. aux approches de la 
révolution, la Chambre, rendan! compte de ses finances, dut 
déclarer un capifal de deux millions et demi de ilorins, qui, par 
une contre estime des immeubles et des dépôts, lurent bienlôt 
portés à un million de florins de plus. 

De ces deux niillions et demi, un million, suivant les pre- 
miers experts, provenait du co!nm<M'(e des blés, et un million 
et demi des revenus d'autre nature. 

Que la Chambre ah pu avoir gagné en 1789 un million de 
flori(?s sur le commerce des blés, et cela après en avoir perdu 
bien davantage dans le même commerce depuis cinquante ans, 
c'est un résultat qui étonne fort, mais que je ne suis pas en 
état de contrôler. Je me borne à remarquer que. malgré la 
hante valeur des noms honorables qui signèrent en 1789 et 
1790 ces résultats ofticiels, le doute est encore permis. En effet 
ces divers calculs furent faits approximativement et nécessai- 
rement un peu an hasard, les livres de la Chambre n'ayant ja- 
mais distingué on deux catégories d'origine les bénéfices et les 
pertes. Puis, les appréciations des biens de la Chambre repo- 
saient sur des documents en partie très-anciens et très-incom- 
plets, de plus très-complexes. Klles reposaient encore sur des 
éléments variables et douteux. < omme la valeur à diverses épo- 
ques des immeubles, des dépôts et aussi des sommes en argent. 
Il me semble qu'il suffirait de la déj*réciation croissante de 
l'argent, de 1028 à 1789 [)Our introduire un grave élément 
d'incertitude dans ces immenses calculs. Le travail des experts 
de 1789 et 1790 fut entrepris avec beaucoup de courage. Il 
fut acc<»mpli avec con-science, persévéïance el habileté, mais. 



155 

outre qu'il dut se ressentie quelque peu des graves préoccupa- 
tions politiques du moment et des ridicules accusations qui le 
rendaient nécessaire, il n'était dans tous les cas qu'uue hypo- 
thèse; hypothèse sur laquelle nous voyons varier les experts 
eux-mêmes, et qui ne peut en aucune manière être acceptée 
comme une démonstration. 



II. C'ontplirationii réf;ie»i«'iBtaire8. 

L'organisation de la Chambre des hiés était trop compliquée 
et trop exceptionnelle pour cheminer facilement. Il lui fallait 
pour se soutenir de nombreuses dispositions auxiliaires, toutes 
un peu forcées, et par cela mèsne d'une exécution difficile. Ku 
fait elle s'appuya sur quatre principes, quatre mesures de res- 
triction et d'exécution qui, du reste, dès les temps les plus 
anciens, avaient constamment el nécessairement accompagné 
tous les elforts du gouvernement de Genève pour organiser le 
conmierce des blés. 

C'était 1" robligatioii imposée aux boulanegrs de se servir 
exclusivement du blé de l'Etat; 2<^ la taxe du pain : 3° la con- 
trainte où étaient placés certains consommateurs, tenus d'a- 
cheter le pain ainsi fabriqué et taxé; 4" enfin des précautions 
assez minutieuses, et des moyens <le répression assez sévères 
pour obtenir l'exécution de tou!es ces mesures. 

Ainsi les boulangers furent placés dans la dépendance et 
sous la tutelle de la Chambre dont ils devaient employer ex- 
clusi\emenl le blé et qni en fixait le prix, qui intervenait en 
outre, par ses règlements ou ses préavi , dans h* Imbrication, la 
vente et la taxe du pain. 

IVauire part, privés qu'ils étaient de tous les avantages de 
la concurrence et de ia liberté, ces mêmes boulanaters avaient 
droit à être légalement protégés et à être certains d'un gain 
suffisant, même considérable ; sans cela leur position eût été 



156 

impossible. Aussi tout le pain qui se vendait à Genève devait 
être fabriqué par eux. Les particuliers avaient ;i la vérité le 
droit d'en faire avec du blé acheté au marché, mais pour leur 
usage seulement, et ils ne pouvaient en vendre. 

Gomme conséquence de ces diverses contraintes, il était né- 
cessaire que le pain fût taxé , les boulangers ayant des acheteurs 
forcés et n'étant pas contenus par la concurrence. 

De là résultait un singulier état de choses. 

Avec le blé de la Ghambre, blé provenant soit des dîmes, 
soit d'achats faits au loin, qui par cela même était souvent de 
qualité secondaire , souvent détérioré par une conservation 
imparfaite, les boulangers fabriquaient un pain d'une qualité 
habituellement inférieure. Ge pain, taxé quelquefois plus bas, 
quelquefois plus haut que sa valeur réelle, servait à la nour- 
riture de la garnison, des ouvriers, des pauvres, des étrangers, 
et de tous ceux auxquels il ne convenait pas de fabriquer chez 
eux, ou bien auxquels cela était interdit, comme aux aubergis- 
tes. Aucun pain fabriqué hors de la ville ne pouvait y entrer; mais 
tous les ménages ayant quelque aisance achetaient du blé pour 
leur consommation privée, le faisaient moudre à leur guise, le 
pétrissaient à domicile, et étaient autorisés à le faire cuire chez 
les boulangers. Kn fail, ils jouissaient du privilège d'avoir un 
pain de ménage meilleur et plus sain, mais ils payaient cet 
avantage par une augmentation de soucis, de frais et de fatigues 
domestiques. ïls étaient en outre ex[)osés à de grandes chances de 
perle ou de décej)tion sur la quantité ou la qualité de leur farine. 

On comprend qu'un étal de chose aussi factice ne pouvait 
subsister que d'une manière factice aussi et forcée. Il fallut 
constamment des mesures de contrainte, mesures sévères et 
répétées, des amendes énormes (les registres en font foi), pour 
empêcher soit les boulangers de la ville d'introduire clandes- 
tinement des farines meilleures, soit ceux de Ghêne et de Ga- 
rouge d'approvisionner les Genevois de pain meilleur et souvent 
h meilleur marché. 



157 

Singulière extrémité, pour le dire en passant, que celle où 
l'on se trouvait amené par une marche et un point de départ 
qui avaient eu pour but unique de prévenir les disettes! On 
s'était mis dans une position telle que, pour assurer du blé à 
la ville, il fallait en entraver l'achat, et, pour lui assurer du 
pain en tout temps, empêcher l'entrée de celui que le commerce 
voulait lui fournir à meilleur compte! 

Du reste, on comprend sans que j'y insiste que l'intérêt 
privé tendait nécessairement à se faire jour à travers les fis- 
sures de l'institution gouvernementale. De là les châtiments 
sévères, les amendes ruineuses et les confiscations auxquelles 
nous avons déjà fait allusion. De là aussi des précautions de 
police toujours nouvelles, souvent fâcheuses et d'une exécu- 
tion peu sûre. Le serment, par exemple, dut souvent être em- 
ployé par l'administration pour garantir ou découvrir la prove- 
nance des farines et du pain. 

L'action gouvernementale se présentait donc, quant à l'ap- 
provisionnement de la ville, comme soutenant contre l'intérêt 
privé une lutte continue, souvent acharnée, peu comprise des 
pauvres, et où elle devait finir par êîre vaincue. 

III. Af'tion «•onstaisirnsesit arbitraire. 

On l'a vu , l'institution de la Chambre des blés ne pouvait 
marcher qu'à l'aide d'une action incessante, variée et souveraine 
de l'administration. Il fallait modifier ou suspendre d'année en 
année, au besoin de semaine en semaine, les règlements exis- 
tants, en les remplaçant dans chaque cas donné par des me- 
sures toutes nouvelles, et souvent tout à t'ait inattendues. Le 
Conseil et la Chainbre firent, je crois, eji général un usage sage 
et (laternel de ce pouvoir arbitraire. Mais par cela seul qu'il 
était arbitraire et imprévu, il gênait l'activité individuelle, il 
prêtait à des abus, il pouvait et devait nécessairement être ca- 
lomnié, et il devait finir par rendre l'inslilution impossible. 



158 



IV. Ifangeri* politiciues. 



Cel arbitraire admiiiistratif portail, en outre, sur ce qui 
touche le plus profondément à l'intérêt et a la vie des masses : 
sur le prix du pain. C'est assez dire qu'au moindre réveil des 
agitations poliliqsies, au premier sentiment de défiance du 
peuple contre ses chefs, l'administration des blés devait four- 
nir des prétextes aux passions, devenir l'aliment de l'irritation 
populaire, et toute élévation du prix du pain était dès lors 
comme impo-sible. Dans les années de cherté, c'est-à-dire de 
souffrance, le danger était peut-être moins grand, parce que le 
pain public était suffisamment abondant, et souvent meilleur 
marché; mais c'est précisément dans les années d'abondance 
que le mécontentement ne pouvait guère manquer d'arriver, 
parce que le plus souvent il fallait alors, en vendant le pain 
plus cher qu'ailleurs, retrouver ce qui avait été perdu dans 
d'autres. Or comment faire accepter à un peuple défiant et 
agité cette espèce de compromis? Cela était possible à l'é- 
poque d'une aristocratie serrée, ou quand le peuple avait con- 
fiance dans l'arbitraire paternel des gouvernants. Gela deve- 
nait impossible dès que, lancé dans les mouvements politiques, 
il était agité par des défiances, des passions, de faux bruits et 
des meneurs. 

L'histoire de la Chambre des blés, vers la fin du dix-huitième 
siècle, confirme d'une manière frappante ce que nous venons 
de dire. On n'a pas oublié les pertes énormes faites vers 1750 
[)ar la Chambre, parce que le Conseil n'avait osé élever que 
de six deniers la livre un pain sur lequel la Chambre en perdait 
encore plus de sept même après cette élévation. Or, en janvier 
1789. une semblable élévation de six deniers, certainement 
naturelle, équitable et nécessaire, puisqu'on était ii une époque 
de cherté grave ^^t croissante, excita une insurrection qui en- 
sanglanta la ville et qui fut un des débuts de la révolution. 



15<î 

Dans le courant de la môme année, la Chambre des blés 
avant, par son bilan, déclaré comme nous lavons dit un capital 
de deux millions et demi de florins, ce chiffre servit de texte à 
bien des agitations et accusations, qiii furent à la fois une in- 
justice, un sujet d'inquiétude et un danger. 

Co fut au reste cette circonst.inct^ qui amena les recherches 
et les rapports auxqui^ls j'ai déjà fait plus d'une fois allusion. 
La Chfimbre, voulant éclairer et calmer les esprits, rendit au 
llonseil d'Etat un compte détaillé de ses livres, de son adîwi- 
uistration, de son histoire même dès l'origine Puis le Deux- 
Cents nomma îuie Commission de s«;n sein, chargée de con- 
trôler ce travail, et qui fit elle même son rapport en janvier 
1790. Ces deux volumineux rapports existent aux archives 
avec des calculs et des tableaux a l'appui. Ils rendent tous deux 
témoignage de la prudence et de l'expérience administrative de 
la Chambre, comme du travail consciencieux et singulièrement 
, compliqué de.-, rapporteurs. Ceux-ci s'efforcent, en rappelant 
les services et les mérites de la Chambre, de démontrer la né- 
cessité dont elle est encore au pays ; mais, en fait, ils démon- 
trent mieux encore, sans le vouloir, l'absolue impossibilité de la 
maintenir à une époque où les esprits s'enivraient de liberté, où 
les piincipes de la révolution pénétraient partout, et où ceux 
de l'économie politique commençaient a être entrevus. 

La Chambre des blés subsista encore, au siioins de nom, 
jusqu'à la réunion à la France, mais impuissante, sans avenir 
possible, et transformée en un simple département de l'Etat. 

Nous pouvons, ce semble, tirer les conclusions suivantes des 
recherches qui précèdent ; 

1 " La Chambre des blés naquit de circonlances tout à fait 
exce(>tionnetles. et fui un remède forcé à d'intolérables souf- 
frances. 

2° Conçue avec intelligence, organisée avec une ingénieuse 
habileté dans ie désir d'éviter les dangers qui avaient paralysé les 



160 

efforts aniérieurs, conduite avec un esprit remarquable de pru- 
dence et d'observation pratique, elle est un monument du pa- 
triotisme patient et persévérant, de la courageuse activité, enfin 
de la sagacité des anciens magistrats de Genève. 

3° Elle atteignit pleinement son but tant que durèrent les 
circonstances exceptionnelles et les habitudes politiques aux- 
quelles elle avait dû sa naissance. 

4<> Mais en d'autres temps, avec le développement de la ci- 
vilisation, et surtout de l'esprit moderne, elle devint dangereuse 
et impossible. 

5** Toute insîitution exceptionnelle, c'est-à-dire contraire 
aux vrais principes de la science administrative, quelque utile 
ou même nécessaire qu'elle ait pu être pour un temps, est fata- 
lement condamnée à avoir à la longue le même sort que la 
Chambre des blés. 



LETTRES PATENTES 



DES 



PROVINCES-UNIES DES PAYS-BAS 



EN FAVEUR 



des Docteurs et autres gradués de l'Académie de Genève. 

(1593 à 1599) 



C'est au génie à la fois créateur et organisateur de Calvin 
que Genève doit son académie ^Malgré les difficultés extrêmes 
de l'époque où elle fut fondée, en dépit de grandes et visibles 
lacunes, la nouvelle institution se trouva bientôt occuper 
une position honorable dans l'Europe savante : des élèves lui 
arrivèrent de contrées lointaines, et elle reçut des témoignages 
variés de sympathie et d'encouragement. 

Les pièces que nous allons publier sont un exemple de 
ce genre. Elles nécessitent naturellement des explications 
[iréalables. 

Les dernières années du XVI™® siècle furent très-difficiles 

' M. le professeur Cellérier a traité ce sujet dans un mémoire qui a pour 
titre: L'Académie de Genève. Esquisse d'une histoire abrégée de cette aca- 
démie, pendant les trois premières époques de son existence, 1559 — 1798. 
(Bulletin de la Société de l'histoire du protestantisme français, 4"»*' année 1855, 
u"» 1 à 8.) 

Tome XL 11 



162 

pour les hommes qui étaient à la tête de notre république. 
Les ressources dont ils pouvaient disposer ne suffisaient pas pour 
pourvoir à toutes les charges d'un petit Etat qui, s'il n'était pas 
en guerre continuelle avec un voisin relativement fort puis- 
sant, devait au moins se tenir sans cesse en garde contre des 
attaques imminentes. 

La pénurie d'argent étant devenue excessive, !e gouverne- 
ment résolut d'avoir recours a un moyen qui ne présentait alors 
rien d'extraordinaire: il profita de la bonne réputation que 
Genève s'était acquise dans le monde protestant, pour faire 
quêter en sa faveur. La Grande-Bretagne, diverses parties de 
la France et de l'Allemagne, les Pays-Bas, s'y prêtèrent tour 
à tour. 

C'est ainsi que, en 1590, le professeur Lect en revenant 
d'Angleterre, où il s'était rendu dans le même but, exposa aux 
autorités des Provinees-Ï.nies les besoins de sa patrie, et il 
obtint la permission de faire une collecte qui produisit 14,000 
francs. De retour a Genève, il présenta au Petit Conseil une 
lettre des États généraux, que nous allons transcrire ici, parce 
qu'elle explique fort bien, quoique un peu longuement, l'état 
des choses '. 

« Messieurs, nous avons esté bien marris d'entendre tant 
par vos lettres que la remonsîrance du Sieur conseiller Lect, 
vostre agent présent porteur. Testât de la Seigneurie de Ge- 
nève, et en quelle nécessité vous estiés réduits par la forie et 
cruelle guerre que piéça vous faisoit le Duc de Savoye, sous- 
tenu des forces du Roy d'Espagne et d'autres nos ennemis 
communs en havne de la religion chrestiemie, au regard d.' 
l'intérest qui en va de ceste guerre a toute la chrestienté ; et 
d'autre part que nous voions affligés nos bons amis qui, par 

* Registre du Consoii de l'ancionne républiqiio fie Genève vol. de 1591, 
fol. 8 verso, séanre du 13 janvier. 



163 

tant d'années, onl fait de leur ville un refuge et hospilal de tous 
chrestiens et spécialement receu et nourri en icelle un nombre 
d'exilez et retirez de ces pays pour la parolle de Dieu. \i\ pour 
ces raisons et autres bonnes considérations, avons envové in- 
continent copie des dites lettres et remonstrance à chescune de 
nos provinces et selon la forme ordinaire de procéder en ma- 
tière de quelques subventions et aydes extraordmaires, et 
prié icelles bien sérieusement d'y prendre tout le regard que 
convenoit, à ceste fin qu'il leur pleust cncor s'esvertuer. j)armi 
toutes leurs charges et grandes incommoditez, à vous apporter 
et fournir autnnt d'assistance que leur seroit aucunement pos- 
sible, y ayans adjousté toutes les meilleures inductions que 
pouvions a* 1 viser alors, lesquelles nous avons aussi depuis se- 
condé sur les instances qu'en faisoil le dit Sieur Lect, par nos 
lettres de recommendation ; tellement que les dites provinces 
se sont eslargies si avant qu'en ceste conjuncture il leur a esté 
aucunement possible. Si, Messieurs, la somme qu'icelles ont 
accordée pour ceste fois n'est si grande et importante que nous 
heussions bien souhaité, et n'a aussi esté fournie tant promp- 
tement qu'il convenoit selon l'exigence et nécessité de vos 
affaires, nous vous pouvons asseurer que cela n'est procédé par 
faute de bonne volonté et affection qu'elles portent à vostre 
ayde, soulagement et conservation (laquelle nous désirons géné- 
ralement comme la nostre propre) ains des incommoditez et 
difficultez de la longue guerre que le dit Roy d'Espagne 
nous a fait continuellement l'espace de vingt et quatre ans et 
davantage, lesquelles consument tellement tous les movens de 
ces pays qu'il nous est impossible de fournir et payer toutes 
les charges requises et nécessaires pour nostre défence, et sont 
cause que les manans et habitans de ces pays se trouvent si 
menacés de toutes parts des lettres d'arrestz et représailles pour 
arrérages des services des gens de guerre, qu'ils n'osent tra- 
ficquer librement sur les royaumes et autres pays voisins, au 
grand préjudice et intérest d'iceux et de tout nostre Estât. 



164 

Pourquoi, Messieurs, nous vous prions bien affeclueusemenl 
qu'il vous plaise accepter en gré ce peu que recepvrés de nostre 
part, dont nous ne demandons aucun autre remboursement, 
sinon, que quand vos affaires le permettront, que veuillez em- 
ployer semblable somme au redressement de vostre escole, et 
croire que si Dieu nous fait une fois la grâce de nous délivrer 
de ceste nostre longue, misérable et cruelle guerre (comme 
nous espérons que fera bien tost) que ne serons de nostre part 
mescognoissans de la faveur que vous avez ci-devant fait ausditz 
réfugiez. Confians cependant en sa divine clémence et bonté 
qu'il ne vous abandonnera jamais, ains délivrera à son temps 
de vos ennemis pour la grandeur de son nom et l'accroissement 
de sa sainte parole, h quoy nous ne cesserons de l'implorer par 
nos prières. Au demeurant, vous entendrez la disposition de 
notre estât et affaires et ce que nous avons fait pour divertir 
les entreprises du Duc de Parme au soulagement du Roy de 
France et asseurer nostre estât tant qut^ nous a esté possible 
par le dit Sieur Lect vostre agent, personage que nous avons 
heu fort aggréable, et qui s'est fort dextrement et diligemment 
employé vers nous et les Provinces-Unies en ceste sa charge, 
à la suffisance desquels nous remettans, prions au Créateur, 
Messieurs, vous maintenir et conserver en sa sainte protection 
à la honte et confusion de nos ennemis communs. De la Haye 
en Hollande ce 16*^ de novembre 1590. Signé vos très-affec- 
tionnés amis les Estais généraux des Provinces-Unies des Pavs 
Bas. » 

Cette lettre est un précieux témoignage en faveur de Genève. 
Certes, les Provinces-Unies avaient alors assez d'embarras sur 
les bras, pour qu'on n'eût [)u guère les accuser d'égoïsme si 
elles avaient refusé de s'intéresser activement à nos affaires. 
Mais précisément parce qu'elles avaient passé par de rudes 
épreuves, elles compatirent aux souffrances d'un autre peuple 
qui, comme elles, combattait pour la liberté politique et reli- 



165 

gieuse, et elles voulurent montrer qu'elles savaient apprécier 
des services rendus à la cause prolestante. Comme d'ailleurs 
un grand nombre de dévoués pasteurs, instruits et formés dans 
notre ville, avaient contribué à faire connaître d'une manière 
favorable l'enseignement qu'on y recevait, les Etats généraux, 
en mettant à leur don une remarquable condition, constataient 
le pénible effet produit à l'étranger par la suppression momen- 
tanée de l'académie: en demandant que leur argent fût employé, 
dès que les circonstances le permellrfiient, au redressement de 
l'école^ ils le rendaient utile aux églises réformées en général. 

Au printemps de 1592, Charles Liffort, muni de lettres de 
crédit se dirigea vers les États protestants de l'Allemagne. Il 
avait à visiter les églises de Pologne, de Hongrie, de Tran- 
sylvanie et il rapporta* 7977 florins 6 s. monnaie de Genève 
(3682 fr.). 

Au commencement de l'année suivante, le syndic Paul Che- 
valier député à la cour de Henri ÏV, pour demander, entre au- 
tres, la restitution de sommes assez fortes prêtées par Genève, 
n'ayant obtenu que de vagues promesses et des lettres de re- 
commandation auprès des églises de France, avait commencé à 
recueillir, dans quelques villes, des secours et des marques 
d'affection *. 

Mais les besoins croissant toujours, on se décida à renvoyer 
encore quêter dans les Provinces-Unies, où l'on était presque 
certain de rencontrer des dispositions favorables. Une lettre 
adressée par la princesse d'Orange à Th. de Bèze et communi- 
quée au Petit Conseil donnait en eflet l'espérance d'une se- 
conde contribution '. 

Jacob Anjorrant, souvent appelé M. de Sully ou de Soully, 
fut chargé de cette mission, par arrêt du 14 mars 1593*; 

' Registre du Conseil, vol. de 1593 fol. 175, 3 décembre. 

* Ibid. loi. 30, 56 et 70. 

' Ibid. vol. de 1592, fol. 111. 11 juin. 

* Ibid. vol. de 1593, fol. 42 verso. 



166 

il ne nous est resté aucune copie des instructions qui lui furent 
données. 

Le nouveau député ne tarda pas à se mettre en route. Le 
l"avril\ on reçut en Conseil une lettre dans laquelle il annon- 
çait, de Soleure, qu'il avait obtenu de l'ambassadeur de France 
en Suisse quelques recommandations. Le 23, on apprit qu à 
Francfort le prince Palatin l'avait bien accueilli et lui avait fait 
espérer des lettres pour les États généraux et pour le comte 
Maurice de Nassau. Le même jour il fut encore donné commu- 
nication d'une lettre de la princesse d'Orange çcrite de la Haye, 
le 16 mars, a M. de Bèze. «Depuis ses dernières lettres, les 
Estais généraux n'ont point esté assemblés pour se résoudre sur 

l'assistance requise , tout ce qu'elle a peu faire jusques ici, 

c'a esté de solliciter chacune province en particulier et espère 
qu'en brief ils se résoudront à contentement ; ne pouvant néant- 
moins dire la somme ny le temps, qu'est la cause qu'elle n'ose 
escrire a Messieurs ' . » 

Anjorrant, parvenu dans les Pays-Bas, tint ses supérieurs au 
courant de ses opérations ^ Puis, le 15 avril 1594, il parut 
devant le Conseil et présenta un rapport détaillé transcrit dans 
le registre*. 

Il y expose longuement les courses nombreuses qu'il dut 
faire dans diverses villes des Provinces, ses sollicitations au- 
près des autorités principales et les difficultés qu'il rencontra, 
provenant non d'indifférence pour nos affaires, car il fut partout 
bien reçu, mais de la position gênée du peuple auquel il s'a- 
dressait. 

Voyons d'abord b-s résultats financiers de sa mission ^ : 



' Registre du Conseil, vol. de 1593, fol. 48. 



* Ibid. fol. 63. 

•' Ibid. fol. 113, 21 juillet; fol. 127 verso, 21 août. 

* Ibid. vol. de 159i, fol. 55. 

=* Ibid. et fol. 120, 26 août, Rapport des commis de la Chambre des 
Comptes 



167 

Il obtint en pur don de la ville d'Utrecht FI. 1000 

De même de la province de Zélande -1300 

De la ville de Berg-op-Zoom, ville de garnison du tout minée. 50 

De la province de Gueldre 1000 

De la ville d'Embden 900 

Et de présent fait par MM. les Etats généraux à M. de Bèze. 300 

FI. 7550 

Il reçut en outre des Etats de Hollande et de j 

Westfrise FI 24000 29000 

et de ceux de Frise 5 000 ) 

FI. 36550 

Ces deux dernières sommes prêtées sans intérêt pendant trois 
années et ensuite à 6 pour % par an, pour estre iceux employés 
à r entretien de quelques-uns de leurs écoliers qu'ils enverront. 

Le tout réuni se montait à 36,550 florins monnaie des Pays- 
Bas, de 20 patards; et comme on ajoute que 65 patards font l'écu 
sol de 8 florins de Genève, la somme ci-dessus, convertie en 
monnaie de Genève, faisait 89,968 florins (4 1 ,524 francs) ; mais 
si on la tiaduisait immédiatement en livres tournois ou en 
francs, on aurait une valeur beaucoup plus forte. 

II }' avait naturellement à prélever certains frais, dont on 
sera peut-être curieux de connaître le détail : 

M. Pat D 

« Pour les despens faits en la recepte des monnaies ... 62 1 » 
Pour des présents aux Estats généraux et salaires des se- 
crétaires et clercs 196 S » 

En messagers et ports de lettres .' 37 17 6 

Pour changer les espèces et pour sacs el thoiles 31 iO » 

Pour des habits faits au dit voiage pour sa négociation. . 321 1 3 

Pour lettres d'approbation des docteurs 35 4 » 

Pour despense de bouche, louage des chevaux, chariots 

et basteaux au dit voiage 1135 18 » 

Pour despense du séjour au dit Pais Bas et louage de 

chambre 691 1 » 

Pour l'achept de 2 chevaux (qui furent remis à l'hôpital 

au retour) 227 14 » 

FI. 2739 9 



168 

« Laquelle despense contenue es neuf articles précédens 
monte à 2739 fl. 9 deniers. » 

En outre il fut payé au député pour ses salaires et vacations 
pendant 387 journées à raison de 30 sous (de Genève) par 
jour, 967 fl. 6 deniers (de Genève). 

Anjorrant n'avait pas été chargé uniquement de demander 
des secours pécuniaires aux Provinces-Unies; il devait aussi 
chercher à obtenir, ce à quoi notre gouvernement attachait un 
grand prix, l'approbation des grades conférés par l'académie: 
Chevalier avait échoué, dans une demande semblable, auprès 
de la cour de France, et il assure que l'agent des Pays-Bas 
avait eu le même sort*. 

Un meilleur succès étah réservé à Anjorrant et voici com- 
ment il rendit compte de cette négociation : 

« Or quant au second point qui est des lettres d'approbation 
des docteurs, combien que les difficultés en ayent esté grandes 
pour les obtenir parfaites et authv'^ntiques, pour ce qu'ils crai- 
gnent faire préjudice à leurs universités, si est ce que ce n'a rien 
esté au prix de celles pour la subvention, n'y ayant point plus 
grand afaire au monde que trouver argent et ce qui en despend. 
Pour lesquelles lettres obtenir, il luy a falu attendre d'en parler 
à toutes les provinces, que la résoluiion n'eust esté avant prinse 
de la subvention, recognoissant que cela eust fait tort à sa né- 
gociation princijialle. En quoy la'raison qu'il allégua que l'en- 
nemi ne prétendoit pas seulement à la subversion totale de 
l'Estat, mais principalement à la ruyne de l'eschole et que faloit 
par quelque tel renom conlrevenir à ses desseins, veu mesmes 
que par telles espérances il retenoit annuelle subvention des 
papes, leur lit acquiescer à sa demande. 

« Et d'autant que passant par l'Allemagne et négociant au 
Pais Bas au nom de vos seigneuries, il a recogneu que Genève 

' Registre du Conseil, vol. de 1592, fol. 218 verso, 3 novembre. 



169 

esloit encores en grande réputation el a remarqué que son 
principal renom venoit de ce que Dieu leur avoit fait ceste 
grâce que, despuis soixante et deux ans en çà, la pureté de la 
religion v avoit esté preschée sans qu'il y ayt eu aucune secte ny 
hérésie de l'eschole, qui a fleuri par le renom et estime des per- 
sonnes rares qui ont esté et sont en renom par tout le monde, 
tant en la théologie qu'en la jurisprudence, qu'aussi pour les 
langues hébraïques et grecques et en l'humanité, tellement 
qu'on présume celuy estre docte qui a heu ce bien d'estre leur 
auditeur. 

« Or comme c'eusl esté peu de chose si le tout n'eust esté 
réglé en bonne discipline, n'est pas moindre le renom que 
Genève s'est acquise par le bon ordre et discipline qu'il y a heu, 
de sorte qu'on a telle opinion de la jeunesse qui a esté de par 
deçà, qu'ils sont tenus encores pour bien morigénez, et de fait 
sont plus tosl receus en cliarge. Par conséquent c'est la bonne 
discipline qui occasionne les pères et parens d'envoyer icy leurs 
enfans, comme il sçait que plusieurs des Païs-Bas doibvent re- 
tirer de France, d'Allemagne et d'Angleterre pour les mettre 
icy, se confiant sur telle bonne opinion en laquelle il les a 
remis. 

« Sur ce, il supphe au nom de Dieu, de la part de Messieurs 
les Estais des Provinces-Unies, surtout de ceux du duché de 
Gueldres et de Lutphen, que vous vouliés les obliger tant que 
veiller et avoir l'œil sur leur jeunesse de peur qu'elle ne se des- 
bauche. 

« Et d'autant que la réputaiion d'une ville despend aussi de 
l'imprimerie, une infinité de personnes qui ayment cest Estât, 
prient qu'on donne ordre que le papier soit bon et les livres 
bien corrects, autrement cela fera beaucoup de tort ; à quoy il 
faut remédier au plus tost, sur tout maintenant que de tous 
costéz on dresse imprimeries nouvelles ; el aussi d'autant qu'il n'y 
a prince et estai qui ne dressent universités, on doit prendre 
garde de maintenir ceste eschole par hommes doctes et de re- 



i70 

nom. Et est aussi nécessaire le plus diligemment qu il sera pos- 
sible, s'entretenir par lettres avec ceux qui affectionnent cest 
Estai, car un défaut de telles correspondance aliène les cœurs et 
bonnes volontés, comme j'en ay des tesmoignages; et au con- 
traire, par lettres, nous nous pourrons unir de plus en plus avec 
leur Estai, ce qu'ils désirent et qui sera la cause qui donnera 
très grande facilité au changement du prest en don. » 

11 fait ensuite observer que l'argent donné par Embden, 
« ville maritime en la Frise orientale et la plus ancienne qui 
ayt receu la pureté de la religion en Allemagne, » ainsi que par 
Arnheim, étant destiné aux pauvres, il faut se conformer à 
l'inteniion des diinaleurs. Puis il ajoute: 

« Et d'autant que cela ferait beaucoup de tort à cest Estât 
qu'il fut recogneu quelque juste mescontentement ou plainte 
des ministres, est expédient pour le bien de TEslat que les 
ministres soyent bien unis avec la Seigneurie, esiant sur tous 
le nom de M. de Besze révéré et le renom très-grand; les 
lettres duquel serviroient plus après les vostres que d'aucunes 
autres qui puissent estre hors celles du Roy. 

« Il a sondé les volontez de la plus part estre autant 

affectionnées et désireuses de subvenir à cest Estât qu'aupara- 
vant; les espérances sont très-grandes que l'un de vostre 

corps ne feroit un voyage infructueux, en cas qu'il faille ren- 
trer en guerre, et que des Estais on en tireroit encor subven- 
tion voire annuelle durant la guerre. 

« Outre Messieurs les Estais tant en général qu'en 

particulier qui lui ont lesmoigné l'honneur et amitié qu'ils ont 
a vostre Estai, sont M. le prince d'Orenges lequel prenant 
congé de luy, chargea de vous asseurer de son entière amitié; 
Madame la princesse luy en a rendu tout tesmoignage et office 
et commanda à son fils le jeune prince, sur son despari, qu'il 
tesmoignast son affection et la grande obligation qu'elle-même 
disoil avoir à cest Estai, leipiel promit de se dédier en reven- 
che pour le bien et service de cest Estai. » 



471 

Après avoir ainsi terminé son rapport, Anjorrant déposa 
trois lettres qui furent transcrites clans le registre, et dont nous 
donnerons la copie : 

Lettre du comte ^Maurice de \assau. 

« Messieurs, d'autant que vous serés assez particulièrement 
informez par le Sieur de Sully, vostre député, de ce qu'il a né- 
gotié avec Messieurs les Estats de ces provinces, au fait de |a 
charge que vous luy avés imposée, je n'estime pas estre besoin 
de vous en faire autre relation par ceste, ains vous prieray de 
vouloir croire que je n'ay pas obmis aucun debvoir que j'ay 
cogneu pouvoir donner advnncement à sa despêche, ( omme je 
sçay que le dit de Sully m'en rendra bon tesmoignage. Et si 
en autre chose je me puis employer pour vostre service, je le 
feray tousjours d'entière affection. Sus qu'elle fin, après mes 
bien affectueuses recoramendations en vos bonnes grâces, je 
prie Dieu vous maintenir, Messieurs, en sa sainte protection. 
D'.' La Haye le 22 de febr. 1594, vostre bien affectionné amy 
de vous faire service, de Nassau. » 



Lettre de Messieurs les Estats généraux des Provînees-L'nies 

des Païs-Bas. 



« Messieurs. Nous avons, sur la réception de vos lettres et 
la remonstrance à nous exhibée de vostre part par Madame la 
princesse d'Orenges, fait entendre aux Provinces-Unies Testai 
de vos afaires, ensemble l'extrémité où estiés réduits et la ville 
de Genève, pour les grands frais qu'il vous convenoil suppor- 
ter journellement en vostre guerre contre le duc de Savoye et 
autres ennemis communs, a ceste fin de les disposer à vous 
faire une seconde subvention. Estant despuis survenu le Sieur 
de Sully vostre délégué présent porteur, avec lettres de cré- 
dence et plus ample instruction, et ayans ouy et veu sa propo- 



172 

sition servante h la fin que dessus, trouvasmes expédient, pour 
des très-bonnes considérations, de le renvoyer aux provinces 
particulières, pour tant mieux par sa présence et vives remons- 
trances, les esmouvoir à une hriefve et bonne résolution, le 
pourvoyant a ceste fin de nos lettres d'adresse et recommenda- 
tions. Suivant quoy il a si bien déduit sa charge, besoigé et ef- 
fectué èsdites provinces, que nous estimons vous aurés occa- 
sion et matière de cognoistre, par leurs résolutions et le rapport 
du dit Sieur de Sully, la continuation de la très-grande affection 
qu'elles portent particulièrement et Testât en général à votre 
conservation, et pour vous asseurer, si la puissance et moyens 
leur estoient à l'advenant, qu'elles ne fauidroient à vous en 
faire des plus grandes preuves et démonstrations. II nous des- 
plaist que n'en avés peu sentir les effects plus tost; mais s'il 
vous plaist considérer un peu de plus près où ceste longue et 
pénible guerre contre un si puissant ennemi nous a réduits, 
ensemble les grandes charges qu'il nous convient encor 
supporter par eau et par terre avec tant de difficultez et tra- 
verses que la guerre produit, cela nous servira d'excuse et pour 
suffisante preuve de nostre debvoir et à vous rendre contents et 
satisfaits des dites provinces, mesmes de la longue demeure 
par deçà du dit Sieur de Sully, lequel vous avés dignement 
choisy pour ceste légation, s'y estant employé très diligemment 
et avec beaucoup de contentement. Et comme du demeurant 
il est informé bien particulièrement pour vous pouvoir rendre 
tout ample tesmoignage de tout ce que dessus, et que ultérieu- 
rement il a peu cognoistre et apprendre j)armi nous touchant 
nostre ferme résolution de nous maintenir avec la grâce de Dieu 
contre les efforts du roy d'Espagne et ses conlédérez ennemis 
• de la cause commune, nous nous remectrons pour faire lin à la 
présente à sa suffisance, prians au Créateur, Messieurs, de con- 
server et maintenir vostre estât en toute prospérité et vous 
oltroyer santé et longue et heureuse vie. A la Hâve, le 10 de 
mars 1594. Vos bien affectionnés amis les Estats y;éuéraux des 



173 

Provinces-Unies du Pais-Bas, et par ordre des dits seigneurs 
Estais » 

Lettre de la princesse d'Orange *. 

« Messieurs, sachant le besoin qu'avés d'cstre secourus, je 
suis marrie que vostre député n'a peu estre plus promptement 
expédié; mais je vous puis asseurer de sa diligence et fidèle af- 
fection à vostre service. Je pense qu'il vous représentera les 
justes raisons de ce long délay. Créiez que ce n'a esté faute do 
bonne volonié en Messieurs les Estais (je m'asseure aussy que 
n'en doublés) ; mais à mon advis, de la multitude de leurs affai- 
r<^s et pluralité des personnes à qui il faut parler en divers lieux. 
Quant à mon particulier, je vous supplie continuer à faire estai 
asseuréde tout ce qui dépend de mon pouvDirou crédit, el comme 
tous gens de bien se doibvent sentir obligez en général d'afection- 
ner le bien el l'avancement de vostre Estai el d'y ayder de tous 
leurs moyens, je recognois d'y avoir spéciale obligation, pour 
l'honneur el courtoisie quej'ay receue en vostre villequand j'y ay 
esté ; aussi me sera-ce tousjours beaucoup d'heur et de conten- 
tement de rencontrer les occasions el posséder les moyens de 
m'employer pour le service d'icelle. Je prie Dieu de tout mon 
cœur pour sa conservation et prospérité comme aussi de vos 
personnes. Messieurs, et demeure vostre bien humble et afïéc- 
tionnée a vous faire service. Louise de Coligny, à la Haye, le 
1 \ mars 1594. » 

Enfin, Anjorrant remit au Conseil cinq lettres patentes pour 
l'approbation des grades conférés par l'académie. 

Cependant notre république, fort obérée, se trouvait toujours 

« Louise de Coligny, fille de Gaspard de Coligny, amiral de France, mas- 
sacré à la St-Barthélemy, veuve de Charles de Téligni, avait épousé Guil- 
laume de Nassau, prince d'Orange, qui fut assassiné en 1584. 



174 

dans une grande gêne. En 1598 ', un conseiller, Michel Roset, 
annonça avoir appris que l'électeur Palalin venait de faire un 
héritage de 30 à 40 mille livres de rente; alors et « sur l'advis 
qu'on a d'ailleurs que Messieurs des Eslats des Païs-Bas s'en- 
richissent de jour à autre » et aussi d'après les espérances don- 
nées par des gentilshommes de ces quartiers, il fut résolu d'en- 
voyer demander quelque gratification soit à l'Electeur soit aux 
Provinces-Unies. 

Lect fut désigné pour cette commission, mais il demanda et 
obtint d'en êlre dispensé eu esgard à son indisposition et gros- 
sesse de sa femme preste d'accoucher'^ et l'on nomma à sa place 
Anjorrant qui venait d'être élu l'un des secrétaires du Conseil. 

Il voulut bien aussi s'excuser « tant sur son insuffisance, 
grossesse de sa femme et autres nécessités de sa famille, que 
sur la petite espérance de faire quelque adventage pour cest 
estai en ce temps; » il revint môme sur les motifs qu'd pouvait 
alléguer, mais on passa outre et on lui donna pour instructions 
de cherchei- a obtenir l'abandon des sommes dues à l'Electeur 
et aux Etats, ou au moins un retard dans le paiement jusqu'au 
remboui sèment qu'on attendait toujours et vainement du roi de 
France "'. 

Anjorrant se soumit, et l'on reçut bientôt diverses lettres, 
dans lesquelles il racontait ses démarches, l'appui et les difficul- 
tés qu'il rencontrait. Ainsi, il écrivit de la Haye, le 14 mai, 
qu'il avait bonne espérance de sa négociation, quoiqu'il trouvât 
dans ces provinces de gramis changements di^puis son premier 
voyage: « La plupart de nos meilleurs amis sont morts. Il a af- 
faire à des hommes nouveaux, aussi lui conseille-t-on d'en gagner 

deux ou trois Néantmoins son voiage estoit très nécessaire; 

en tout cas il servira pour empescher qu'on ne soit en ce temps 
chargé des escholiers qu'ils faisoient estât nous envoyer tous les 

' Kegistre du (jonseil, vol. de 1598, fol. 36 verso, 21 lévrier. 

* Ibid. fol. 45, 6 mars. 

* Ibid. fol. 46, 10 mars, 46 verso 13 mars, 47 verso 14 mars. 



175 

ans'.)) Il revint plusieurs fois sur les espérances qu'il concevait; 
mais, ajoutait-il, // y escliet de la patience ^. 

Son absence dura quatorze mois et lorsqu'il fut arrivé à 
Genève, il fit au Conseil un rapport transcrit de sa main dans 
le registre'. 

L'Electeur avait consenti sans trop de peine à céder les in- 
térêts échus et à venir, et il promettait d'attendre pour le rem- 
boursement du capital. Mais les difficultés à surmonter dans 
les Pays-Bas furent nombreuses. On voit dans les collections 
de la Bibliothèque publique une lettre adressée à Th. de Bèze 
par un ancien élève de l'Académie de Genève, connu dès lors 
comme un des remontrants les plus distingués : elle constate 
la position extrêmement fâcheuse de ces provinces à cette 
époque, et exphque comment, avec les meilleures intentions du 
monde, on ne pouvait faire davantage ^ . 

Après beaucoup de courses, Anjorranl avait obtenu des 
Etals généraux une subvention de 12,000 fl. à prendre et 
estre départis sur les sept provinces, et cela pour l'employer a 
l'entretien d'une compagnie de 100 hommes pendant un an. 
Cette condition ne plaisait pas au député genevois, mais il se 
décida a recevoir l'argent, et ne fit aucune promesse formelle. 
Les provinces de Hollande et de Frise ajoutèrent le don de 
cinq années des intérêts du prêt précédent. 

' Registre du Conseil, vol. de t598, fol. 94, 9 juin. 

* Ibid. fol. 117 verso. 

5 Ibid. vol. de 1599, fol. 56 verso, 18 mai. 

* Lettres et pièces diverses, portefeuille n° 4. Lettres de Wtenbogaert, 

écrite à la Haye le 21 mars 1599 « Je fai ce petit et grossier (toutes 

fois véritable) discours. Monsieur et père, affin que non-seulement vous en- 
tendiez notre excuse, mais surtout affin que soyez tant plus esmeu et incité 
de continuer comme vous faites desjà des longtemps, à sçavoir qu'en vos 
prières tant publiques que particulières, vous ayez les églises de cest estât pour 

recommendées singulièrement De mon particulier je ne dirai rien 

si non que tandis qu'il plaira au bon Dieu me continuer cesle vie, je ne 
laisseiai d'avoir souvenance des biens et faveurs que j'ai receu de vous et 
des autres mes précepteurs et pères, comme Messieurs de Perrot, La Faye, 
Gouiart et autres. > 



176 

Après avoir exposé les résultais auxquels il est parvenu, 
Anjorrant fait observer combien il est honorable pour Genève, 
de n'être point abandonnée de peuples lointains qui, exposés 
eux-mêmes, continuent à nous montrer de la bonne volonté, à 
nous assister et à nous offrir leurs conseils, comme par exemple 
celui de chercher à devenir partie intégrante de la Suisse ' ; 
puis il rappelle que le succès de sa négociation doit être 
principalement attribué aux grands, doctes el laborieux ■person- 
nages qiiil y a en ceste ville, et qu'il faut par conséquent entre- 
tenir avec soin les établissements d'instrution publique. 

Il présenta enfin une lettre patente analogue aux cinq qu'il 
avait apportées en 1594. Les Provinces-Unies étant au nombre 
de sept, il manquait une de ces pièces. Mais, dans son premier 
rapport, Anjorrant disait h propos de ses courses pour la quête à 
laquelle il avait déjà mis beaucoup de temps : « Il restait Over- 
Yssel. la dernière ei plus pauvre province en laquelle il n'a esté 
conseillé d'aller pour un si long retardement; s'est contenté de 
ses lettres d'excuse, estant asseuré que les lettres d'approbalion 
des docteurs luy seront envoyées.» Il paraît qu'au second voyage 
Anjorrant négligea de les aller redemander. 

Le Conseil, en reconnaissance des bons services rendus par 
son député, lui accorda outre ses honoraires une gratification de 
300 écus^. 

Jacob Anjorrant doit être compté parmi les nombreux citoyens 
qui consacrèrent à notre patrie leur zèle el leurs facultés. Homme 

* « Et qu'en la concurrence de tant d'affaires a remontré debvoir estre 
jugé beaucoup pour l'honneur de la seigneurie envers toute et mesme en- 
vers le pouple, de ce qu'on a esté abandonné ni mesprisé des plus loingtains 
qui sont en péril, et surtout à cause des offres exprès de la continuation de 
leurs bonnes voluntéz et assistances, selon que leur estât le pourra porter, 
et par les tesmoignages de leurs conseils, en l'union qu'ils cognoisseut avec 
nous estre nécessaire qu'ayons avec la Suisse, dans le corps de laquelle 
il falloit que tous tendissent là, pour y estre incorporez, attendu qu'ils 
ont un même fondement d' estât avec nous, qui est la liberté. » 

* Registre du Conseil, vol. de 1599, fol. 97, 17 août. 



177 

instruit, actif et jouissant d'une grande aisance, il fournit une 
des plus honorables carrières de magistrat : il n'était encore 
que membre du Grand Conseil lors de son premier voyage 
dans les Pavs-Bas, mais une fois entré dans le Conseil d'Etat, 
on le vit souvent à la tête de la république et plusieurs mis- 
sions importantes, auprès des cours de France et de Piémont, 
lui furent confiées; il était, par exemple, à Paris en 1610, et il 
reçut son audience de congé le jour même où Henri IV tomba 
frappé par le poignard de Ravaillac. Pour montrer le cas qu'on 
faisait de lui dans les Conseils, il suffît de citer le fait suivant : 
en 1638 l'une de ses filles, veuve de P. Lect, devant épouser 
le svndic Ami Favre, il fut décidé* qu'on dérogerait cette fois 
a une loi formelle qui interdisait a un beau-père et à son gen- 
dre de siéger ensemble dans le Petit Conseil"; on déclara en 
même temps que cette faveur était accordée pour bonnes con- 
sidérations et sans conséquence pour l'avenir, et l'on y mil 
quelques restrictions en ce qui concernait les fonctions judi- 
ciaires. 

ÂrrivoiiS maintenant aux lettres patentes. 

Elles sont toutes écrit* s sur parchemin, en beaux caractères ; 

' Reg. du Conseil, vol. de 1638, p. 400, !«'' juin. Séance du Conseil des 
Deux-Cents. 

* Doux personnages du nom d'Anjorrant vinrent, vers le milieu du siècle, 
s'établir à Genève pour motifs religieux: Renaud et Pierre son neveu. Ce 
dernier mourut en 1589 sans- laisser de postérité (Galiffe, Notices généalogi- 
ques, III, 10). 

Renaud, l'un des fils de Louis Anjorrant (seigneur de Cloyes, de Soully et 
de Latingy, avocat du roi à la Chambre des Comptes, puis Conseiller) fut 
reçu habitant de Genève le 10 décembre 1554 et bourgeois le 30 janvier 
1556. Entré dans le Grand Conseil en 1570, il mourut le 25 août 1572, il 
n'avait plus alors que son fils Jacob et une fille mariée avec Nicolas .\ndrion. 

Jacob Anjorrant, né en octobre 1566, entra dans le Conseil des CC. en 
1592 et dans le Petit Conseil en 16:25; il mourut le 20 janvier 1648, le 
dernier de son nom à Genève. La branche de celle famille qui resta en 
France a subsisté jusqu'à nos jours; elle n'a plus qu'un seul représentant 
dans la personne du marquis Anjorrant. 

Toine XI. 12 



178 

seulement il est difficile d'en lire les signatures quand on n'est 
pas au courant des noms de famille néerlandais. 

La première parle au nom du sénat et du peuple de 
Frise. «Dans cette vie mortelle et passagère, y est-il dit, nous 
considérons et nous désirons par-dessus tout la gloire de Dieu, 
l'édification de l'Eglise et de toute la chrétienté, son accroisse- 
ment, ses succès, son bonheur; et pour obtenir ces biens, pour 
les conserver, nous jugeons que l'étude des langues et des 
lettres est nécessaire, surtout l'étude des langues et des lettres 
sacrées. Aussi nous n'avons pu qu'acquiescer à la demande qui 
nous a été adressée par noble Jacob Anjonant, sieur de Sully, 
docteur en droit, député de la république de Genève. 11 nous a 
communiqué le pieux désir que les magistrats de cette ville 
célèbre ont de relever l'étude de la religion chrétienne et des 
lettres, si utile pour le gouvernement des affaires publiques et 
nous a annoncé que, en vue de donner plus de lustre à leur 
école établie déjà depuis longtemps, au grand avantage de 
l'Eglise de Christ et célèbre dans tout le monde chrétien, ils ont 
l'intention de conférer à ceux qui le mériteront, des grades de 
maîtres es arts, de licenciés et de docteurs, comme cela se 
pratique dans les universités d'Allemagne, d'Italie, de France 
et des Provinces-Unies. Il a ensuite sollicité notre approbation 
pour ces grades en nous offrant la réciprocité. Or puisque a 
Genève, la suprême autorité a|)rès Dieu réside dans le sénat 
et dans le peuple, nous pensons que les magistrats de cette 
cité ont eu le droit d'y établir une école, comme le font les 
autres villes libres, les princes el les peuples ; et nous déclarons 
que les maîtres es arts, licenciés et docteurs reçus régulière- 
ment il Genève jouiiont dans la province de Frise des mêmes 
honneurs et privilèges dont jouissent les nôtres, de même que 
nous reconnaissons les titres semblables qui ont été décernés 
dans les antres académies de l'Europe. » 

Le considérant de la deuxième patente, qui est écrite au nom 
de la province d'Utrechi, diffère un peu de celui de la précé- 



179 

dente. « Rim n'est plus propre, suivant la nouvelle pièce, à 
exciler le zèle des hommes lettrés, dont l'iibondance fait l'orne- 
ment d'un État, que de reconnaître les divers grades qu'ils ont 
acquis pnr beaucoup de travaux et à grands frais. » 

La troisième est écrite an nom des Etats de Hollande et de 
Westfrise; la quatrième au nom du comté de Zélande ; la 
cinquième au nom du duché de Gueidre et du comté de Zui- 
phen; la sixième au nom de la ville et Ommeiande «le Gro- 
ningue. 

Ces quatre pièces semblent avoir été composées par le 
même secrétaire ou du moins sur un même modèle. Elles s"ac- 
conient à jeconnaître les grands services rendus à la cause des 
lettres et de l'Evangile par TEgliso de Genève ; elles relèvent 
le zèle persévérant avec lequel cette ville a fourni des prédica- 
teurs et des ministres dévoués pariout où l'on en demandait; 
elles parlent des dangers qu'un puissant voisin lui fait courir; 
et elles ajouteni qu'au milieu de C\S attaques, de ces alarmes 
incessantes, au milieu des armes et des combats, Genève, con- 
vaincne de l'importance des bonnes études, veut exciter de plus 
en plus les étudiants a se distinguer par des progrès véritables, 
et institue* pour les récompenser des grades académiques: «aussi, 
disent-elles, nous ne pouvons qu»! déférer à sa demande, et 
nous déclarons que ces grades seront reconnus chez nous 
comme ci'ux qu'accordent ou accorderont les autres académies 
ou universités. » La province de Zélande fait sortir de Genève, 
« comme du cheval de Troie, des hommes illustres qui vont 
par toute l'Europe' soutenir les intérêts de la vraie religion et 
combattre l'ignorance. » 

Il est à remarquer que certains grades ici mentionnés ne 
furent point conférés par notre académie, puisque renseigne- 
ment des sciences médicales n'y a jamais été complet et régulier. 
A la cinquième patente est jointe une lettre, très-flatteuse 
et très-amicale, de la chancellerie de Gueidre, dont nous allons 
donner la traduction : 



180 



Tiès-lionorés Messieurs et li ès-chers frères, 

Ladépuialion que vous avez adressée aux Etats de la Gueldre 
nous a causé un grand plaisir, car sans craindre d'être soup- 
çonnés de flatterie, nous reconnaissons en touie sincérité que 
l'église et Técole de Genève ont Wien mérité du peuj)le chré- 
tien, qu'elles brillent d'un juste éclat, et qu'elles doivent con- 
férer les honneurs et les dignités aux étudiants de l'Eglise et 
de la république chrétienne, lorsqu'ils ont parconru la carrière 
des études. Aussi souhaitons-nous que, comme autrefois on se 
rendait à Bologne en Italie, à Orléans en France, et dans 
d'autres académies plus célèbres pour obtenir les insignes du 
doctorat, désormais les étudiants préfèrerit Genève la mère de 
la vraie piété, qu'ils la célèbrent par leurs louanges, comme 
étant la lumière des arts et des talents, et qu'ils en relèvent 
l'éclat par leur fréquentation. Pour qu'on ajoutât plus aisément 
foi à ces [laroles, nous aimerions mieux offrir des marques ef- 
fectives de notre reconnaissance, à l'exemple des autres pro- 
vinces des Pays-Bas, qui vous fournissent avec empressement 
des subsides contre la fureur de voire voisin de Sav^oie. Mais 
l'Espagnol, notre ennemi commun, a tellement mis à néant le 
trésor de notre république, que nous sommes forcés, non sans 
en ressentir une vive douleur, de renvoyer a vide votre député; 
seulement les magistrats de la quatrième division de la basse 
Gueldre lui ont compté, vu le peu qui leur reste, la somme de 
mille pièces d'or. En atlendani, nous prions le Dieu tout-puis- 
sant de suppléer à ce qui nous manque d'or et d'argent par son 
divin secours, en vous suscitant d'ailleurs des honmies qui ap- 
porienl le salut a son Eglise, et qui se fassent tellement redouter 
de l'ennemi que jamais il n'ose plus attaquer la nioni:igne du 
Seigneur. — Puisse le Dieu irès-bon et très-grand vous con- 
server vous et votre république pour l'honneur de son Eglise ! 



181 

La concession faite par les Provinces-Unies, outre le plaisir 
qu'elle procura à notre gouvernement, dut l'encourager à main- 
tenir et à pei Sectionner l'enseignement supérieur. Mais à côlé 
de ces résultats évidents, il serait curieux de savoir si l'espèce de 
concordat littéraire qu'elle constatait fut directement utile à un 
grand nombre d'élèves des académies ou universités respectives. 

C'est une question sur laquelle nous n'avons guère de ren- 
seignements. Oh ne trouve qu'un unique exemple formellement 
indiqué d'un avocat reçu à L^yde et admis par cela seul à être 
inscrit sur le tableau de ses confrères de Genève', D'autre 
part, nous n'avons non plus connaissance que d'un certificat 
délivré par notre chancellerie" à un avocat genevois qui vou- 
lait se faire admettre dans les Pays-Bas, mais il est clair que 
de pareilles attestations, toutes personnelles, n'étaient pa< né- 
cessairement conservées dans les registres publics; d'ailleurs, 
on peut penser que la simple présentation d'un diplôme régu- 
lier devait suffire pour faire reconnaître des droits clairement 
élablis dans les pièces qui nous occupeni. 

Quoi qu'il en soii, les lettres patentes dont nous avons elier- 
ché à raconter l'origine, demeurent comme un document pré- 
cieux de l'affection que les cliefs de notre république et les pro- 
fesseurs qui honoraient notre académie dès les premiers temps 
de son existence, rencontrèrent auprès d'une autre république, 
puissante et amie, chez un peuple qui avait su conquérir son 
indépendance au prix d'efforts énergiques et persévérants. 

Ces liens de fraternité si vivement recherchés d'une part, si 
libéralement acceptés de l'autre, sont des gages d'une mutuelle 
estime dont nous tenons a conserver la trace. L'accumulation 
des années qui a produit tant de vicissitudes diverses dans nos 
destinées respectives, les a peut-être fait négliger; mais il ne 
saurait nous convenir d'y renoncer, et c'est afin de montrer notre 
respect pour ces textes ignorés ou oubliés que nous les publions 
ici complètement. ïh. H, 

' Reg. du Conseil, vol. de 178'J, pages 518, 520, 628. 
^ En faveur de l'avocat Jacques Grenus, le 15 août 1783, 



182 



LETTRES PATENTES 



i;n favkl'r des 



DOCTEUES, LICENCIÉS ET MAITRES ES ARTS 



ADMIS DANS L ACADEMIE DE GENEVE. 



I. De la province de Frise. — Leeuwardeu, ZS juillet 1593. 

{Archives de Genève. Portefeuilles des pièces historiques^ dossier n° 2182.) 

Senatus ordinum populique Frisiîe, universis ac singulis ad quorum 
manus ac notitiam praesens hoc instrumentum perventurum est, salutem. 
Ciini in omni vita hac niortali ac fluxa nitiil magis prae oculis et in votis 
habearnns, quam Dei gloriam, ecclesise ac totius reipublicae christianae 
a^ditlcatioiiL'ni, incrementa successumque verum ac felicem : ad eaque 
cumparanda, constituenda et conservanda, linguarum ac litterarum, in 
primis autem sacrarum studia, necessaria esse judicemus Audito pii ma- 
gistratus inclyta^ civitatis Genevatum in provehendis christianae religio- 
nis reique litterariae ad publica gubernacula utilissimae studiis pio desi- 
derio, per nobilem virum Jacobum Anjorrantium dominiim Sulliœiim et 
juris utriusqiie doctorem legatum ijjsius, cui inter caetera et hoc in man- 
datis est datum : et quod exem[)lo pubhcarum per Germaniam, Italiam, 
Galliam, Angiiani et hasce confœderatas provincias belgicas scholarum, et 
ipsi suani jam niiilto ante magno cum fructu totius ecclesiîe Christi insti- 
tutam pubHcam et toto orbe christiano célébrera scholam magis exornare 
in eaque magisterii, licentiae ac doctoratus insignia studiosis eos honores 
merentibus jiosthac conferre decreverit, nostramque super hac re appro- 
bationem-et calcuhim requisiverit : uli videhcet in schola sua publica 
dignis magisterii, licentiae et doctoratus titulis ornati, in nostra Frisia pro 



183 

matïislris, licentiatis ac doctoribiis haheantiir e\ admittantiir cadcni 
diernatione cum magistris, licentiatis ac doctorihiis qiianunvis aliariim 
academiariiiTi Eiiropae: non polnimiis aniplissinii niagistratus laiidatissi- 
mum institiitiim iillo modo ini|irobare, et quoniam senatus liopiihisqiie 
Genevas supremus est in urbe territoriaque siio [lost Deum mat;islratus, 
jus ac poiestatem luijusniodi a|)enendœ scholœ babens, non minus ac re- 
liquae Hbeiiv civitates, principes ac [lopuli, declaramus et contestamur 
magistrus, licentiatos ac doctores Geneva? recte atqne ordine jinjmoven- 
dos posthac, nobis in nostra Frisia eodem cnm aliis magistris, licentiatis 
ac doctoribus honore ac loco futiiros, iisdemqne i>iivilpgiis l'riiituros; 
haud secus, ac si in quacumque aiia Germanise, Italiae, Gallise, Anglise, ac 
totius Europae nationis alterius academia honorum supra dictorum orna- 
menta atque testimonia ad nos adferrent : dum modo dignum tituiis in- 
geniorum cultum et eruditionem secum portent. Ut autem hujus nostrae 
voluniatis testimonium publicum hac de re amplissimus senatus haberet, 
hoc instrumentum in tesseram pubhcae hdei conscribi, et sigillo ordiiium 
Frisiae signari curavimus. Leonardiae Frisiorum urbe primaria, decimo 
caiendas augusti anno nativitatis Christi crj : r.) : xciu. 

Mandalo senatus ordinum Frisiîe 

Sceau appliqué. 



II. Me la province «ITfrecht. — Itreeht. 28 août 1593. 

[Archives de Genève. Portefeuilles des pièces historiques, dossier n° 21 8o.) 

Ordines provincial Ultrajectinae, universis et singulis praesentes hasce 
literas visuris, lecturis et seu legi audituris, salutem. Cum ad ornatum 
necessitatemque reipublicae et constituenda; et conservanda^ plurimum 
faciat virorum literatorum copia, atque eorum industria exciletur non 
parum, ubi cognoverint eos qui honorando magisterii, licentige aut doctu- 
ratus gradu post multos labores in studia alicujus facultatis gravions im- 
pensos ornati sunt diversis locis, apud eos qui reipublicae praesunt esse 
gratos acceptosque prudenter admodum magnilicus inditne civitatis Gene- 
vatum magistratus per nobilem virum D. Jacobura Anjorrantium, dominum 
SouUiarum juris utriusque doctorem suum, eorum legatum, inter aliarum 
regionum provinciarumquo ordines etiam a nobis petiit ut pro pio uostro 



184 

in verain chi'istianain religionem zelo schoiam eorum inultis noininibus 
laudatain ejusque alumnos inerito in hoc favore prosequi minime gravare- 
iiiur. Et si quidem etiam nostr* provincis Ultrajeclinae subditos cum 
apud principes alios tum etiam apud prsdictiim Gencvatum niagistratiiiu 
aliariimqiie rerum publicarum prefectos et eorumdemufficiarios ac subditos 
gratos commendatosque esse desideramus et pro eo quem in rem literariam 
maxime autem erga synceram christiana? reiigionis doctrinam gerimus 
affectum declaramus, proiltemur ac pollicemur, quod magistros, licentia- 
tos, ac doctores in scliola Genevalum légitime probatos atque promotos et 
posthac probandos ac promovendos, iisdem honore ac loco habebiraus, 
iisdemque privilegiis in hac nostra provincia gaudere ac frui permittemus, 
quibus in quacunque alia Germania?, Italiae, Gallise aut Anghae, alterius- 
ve per Eiiropam regionis academia promoti apud nos habenlur, gaudent 
ac fruuntur aut in posterum habebuntur, gaudebunt ac fruentur. In cujus 
rei lidem ac testimonium literas iiasce manu secretarii nostri subscri[ttas, 
sigilii etiam nostri appensione jussimus ac fecimus communiri. Actum et 
datum Utrajecti xxii Augusti mdxchi. 

Au repli: Ex mandate ordinum Trajecten.... 

Sceau pendant, en cire rouge, avec contre-sceau. 



m. De la province de Hollande et '^Vestfrise. — 
La Haye. 15 septembre 1593. 

{Archives de Genève. Portefeuilles des pièces historiques, dossier n° 2186.; 

Ordines Hollandiae et Westt'risi«, omnibus et singulis hasce praesentes 
lecturis, audituris aut visuris, salutem. Cum nulU non exploratum per- 
spectum fiue sit quantum omnes verse christiana? reiigionis principes, 
respublicîie et magistratus debeanl praeclarissimae et inclytœ Genevatum 
rei|)ublicai atque ejus scholae doctoribus et protessoribus qui, favente Deo 
Optimo Maximo, superatis hactenus permultis difficultatibus et unmibus 
persecutionibus spretis, suam curam, zelum et diligentiain toti terrarum orbi 
testatam fecerunt, et Dei gloi'iam atque ejus Evangelii doctrinam magna 
cum lande et cunstantia adeo propagarunt ut, ex ea civitate mat;na 
pars virorum orbis christiani in vera religione et doctrina illustrium pro- 
dierit. Et etiamnum nequaquam despondentes animum inter média arma et 
aceibos hostium in se conjuratorum insultus, ut lirmius religiunem sta- 
biliant et simul barbariem bonarum liierarum inimicam arceant, nullum 



185 

movere la[)i(lem non cessant. Aiiditoque super hac re amplissimi gravis- 
siniique senalus pio ac aequo desiderio, ex. suo legato nobili viro Jacobo 
Anjorranlio Domino SouUiteo, juris ntriusque doctore (qui ex mandalo 
nobis inter alia exposuit istius rei justas causas et rationes), nempe ut ad 
exemplum et instar publicarum scholarum, academiarum, seu universi- 
tatura in Italia, Germania, Anglia, Gallia et hisce Belgii confederatis in- 
ferioris Germanise provinciis et ubique locorum Europae erectarum, sua 
quoque schola publica iisdem elparibus privilegiis, honoribus etpi'^roga- 
tivis quibus alise antiquiores academiae gaudeiit et IVuuntur, apud nos iti- 
dem in perpctuum habeatur et censeatur, et ut qui emenso studiorum 
suorum curriculo postquam aliquod prasclarum spécimen suae eruditionis 
exhibuerint et in prœdictorum Genevatuni academia magisierii, licentiiw, 
aut doctoratus gradum in theologia, jurisprudentia, medicina, liberalibus 
humanioribusque artibus aut in qualicunque alia professione adepti fue- 
rint, pro bene, légitime, probabiliter et ex merito promotis existimentur, 
gaudeantqne iisdem honoribus et privilegiis quibus alibi per totam Eu- 
ropam promoti et graduati gaudent ac fruuntur. Petens dictus Anjorran- 
tius nomine dictas Genevatum inclyta; reipublicïe, sibi a nobis approba- 
tionem nostram et literas nostras ad hoc in authentica forma concedi et 
dari. Nos itaque pio et vere christiano huic inslituto prseclarissimi maxime- 
que jtrovidi magistratus faventes et annuentes, ut illi in bis tempeslatibus 
quibus in dies oppugnatur nustro benelicio compensaremus prceclarara 
hac in parte praestitam ab illo operam : declaramus, asserimus, ac pro- 
mittimus tenore pra^sentium omnes et singulos in dicta Genevatum aca- 
demia ad magisterii, hcentiae, aut doctoratus gradum et insignia in theo- 
logia , jurisprudentia , medicina et humaniorum artium aut in quavis 
professione promottos, aut deinceps ab ipsis aut eorum successoribus 
promovendos, futuros apud nos et censendos dignandosque iri a nobis et 
nostris omnibus in perpetuum successoribus tali honore, loco et gradu 
quo apud nos alibi quovis locorum etiam in prseclarissimis celeberrimis- 
que per Euro[)am academiis seu universitatibus promoti merentur. In 
quorum omnium et singulorum fidem, robur, et testimonium praesens 
hoc publicum et in perpetuum valiturum instrumentum majoris sigilli 
nostri appensione et secretarii nostri subscriptione muniri jussimus. 
Actum et datum Hagse xv septembris die anno mdxciii. 

Au repli. Ex mandatoordinnm, 

Sceau pendant, en cire rouge. 



186 

IV. De la pcovince de Zélande. — Hliddelbourg, 
9 janvier 1594. 

{Archives de Genève. Portefeuilles des pièces historiques, dossier nO 2189.) 

Ordines comitatus Zeelandiae, omnibus et singulis hasce praesentes lec- 
turis, audituris aut visuris, saliitem et pacem in Christo Jesu domino 
nostro sempiternam. Ciim niilli non exploratum perspecturaqne sit , 
quantum omnes vers christianae religionis principes, respublicae et ma- 
gislratus debeant prseclarissim;e et inclytfe Genevatum reipublicse acque 
ejus scliolse doctoribus et professoribus qui, favente Deo Optimo Maximo, 
superatis hactenus permiiltis difficultatibus et omnibus persecutionibus 
spretis, suam cuiam, zelum et diligentiam loti terrarum orbi testatam 
fecerunt et Dei gloriam atque ejus Evangelii doctrinam magna cum laude 
et constantia adeo propagarunt ut, ex eacivitate pars potissima virorum in 
vera religione et doctrina illustrium, tamquam ex equo Trojano prodiisse 
et per totuni orbem christianum sparsa esse videatur. Et etiamnum 
nequaquam despondentes animum inter média arma et acerbos hostium 
in se conjuratorum insultus , ut tlrmius religionem christianam stabiliant 
et simul barbariem bonarum iiteraruni inimicam arceant, nullum non 
movere lapidem non cessant. Auditoque super hac re amplissimi gravis- 
simique senatus pio ac aequo desiderio, ab ipsius legato nobili viro Jacobo 
Aujorrantio, Domino Souliiteo, juris utriusque doctore, qui ex mandate 
nobis inter alia exposuit, istius rei justas causas et rationes, nempe ut 
ad exemplum et instar publicarum scbolarum, academiarum seu universi- 
tatum in lialia, Germania, Anglia, Gallia et hisce Belgii confœderatis in- 
férions Germanigp provinciis et ubique locorum Europae erectarum, sua 
quoque schoia publica (qua scimus totum orbem christianum illuminatum 
fuisse) iisdem et paribus privilegiis, honoribus et praerogativis, quibus 
aliae antiquiores academiae gaudent et fruuntur, apud nos ifidem in per- 
petuum habeatur et censeatur, et ut qui emenso studiorum suorum 
curriculo postquam aliquod praeclai'um spécimen suae eruditionis exhibue- 
rint, et in itraedictorum Genevatum academia magisterii, licentiae aut 
doctoratus gradum in theologia, jurisprudentia , medicina, liberalibus 
humanioribusque arlibus, aut in qualicunque christiana et iiberali profes- 
sione ad'^pti fuerint, pro bene, légitime, landabiliter et ex merito promotis 
existimentur, gaudeantque iisdem honoribus et privilegiis, quibus alibi 
per Intam Eiu'Ofiam promoti et graduati gaudent ac fruuntur. Petens 



187 

diùtus Anjorrantius nomine dictas Genevatum inclytse reipublicaB, sibi a 
nobis approbationem nostram et literas nostras ad hoc in authentica 
forma concedi et dari. Nos itaqiie pio et vere christiano huic instituto 
piaeclarissimi maximeque providi niagistratus faveiites et aniuientes, ut 
illi, in his tempestatibus, qui in dies oppugnatur, gratitudine aliqua com- 
peiisaremus praeclaram hac in parte prgestitam hactenus ab illo ojieram ; 
qiioniam ex illà republicâ per totum orbem pii ac doctissimi viri qiiam- 
plurimi sunt diffusi, uno consensu declaramus, asserimus ac promittimus 
tenore prasentium, oinnes et singulos in dicta Genevatum academia ad 
magisterii, licenti* aut doctoratus gradum et insignia in theologia, juris- 
prudentia, medecina et humaniorum artium, aut in quavis christiana et 
liberali professione promotos, aut deinceps ab ipsis aut eorum successori- 
bus promovendos futuros apud nos, et censendos dignandosque iri a 
nobis ei nostris omnibus in perpetuum successoribus, tali honore, loco et 
gradu, non soium quera merentur apud nos ahbi quovis locorum, etiam in 
pra^clarissimis celeberrimisque per Europam academiis seu universitati- 
bus promoti, verum tanto majoribus privilegiis, favoribus, prsrogativis 
et praeeminontiis fruituros et prosequendos iri a nobis et nostris in perpe- 
tuum, quanto civitas et respubhca Genevatum in omnium Christianorum 
animis, nedum nostris, merito suo caeteras omnes praecellere existimatur. 
Ut quae sit, et a longisshnn temj)ore fuerit constantissima assertrix fidei 
et verae reiigionis alumna, fidehssima et firmissima columna, omniumque 
hberahura artium, scientiarum et hnguarum scbola celeberrima et exactis- 
sima. in quorum omnium et singnlurum fidem, robur et testimunium 
prs*sens hoc public um et in perpetuum vahlurum instrumentum, majoris 
sigilU nostri et Pensionnarii nostri subscriptione muniri jiissinms. Datum 
Medioburgi Zeelandorum, septimo cidusjanuarii. cid rj nonagesimo quarto. 

Et au repli : Mandato ordinum, 

Sceau pendant de cire rouge. 



V. De la province de Gueldre et Xutphen. — Aruheim, 

18 février 1594. 

(Archives de Genève. Portefeuilles des pièces historiques, dossier n° 2195.) 

Ordines ducatus Gdriae et comitatus Zutphaniœ, omnibus et singuHs 
hasce praesentes lecturis, audituris aut visuris, salutem. Cum nuIH non 



188 

exploratum perspectumque sit, quantum omues vera? ohristianae reli- 
gionis principes respublicae et magistratus debeant prcBclarissimae et in- 
clytae Genevatum reipubliciç. atque ejus scholfe doctorihus et prot'essori- 
bus, qui favente Deo Optimo Maximo, superatis hactenus permultis diffi- 
cultatibus et omnibus persecutionibus sprelis, suam curam, zeiuni et 
diligentiam toti terrarum orbi testatam fecerunt, et Dei gloriam, atque 
ejus Evangelii doctrinam, magna cum laude et constantia adeo propaga- 
runt, ut ex ea civitate pars potissima virorum, in vera religione et doctrina 
illustrium prodiisse, et per totum orbem christianum sparsa esse videatur. 
Et etiamnum nequaquam despondentes animum intermedia arma et acer- 
bes hostium in se conjuratorum insultus, ut firmius rebgionem christianam 
stabiliant, et simul barbariem bonarum litterarum inimicam arceant, 
nullum raovere lapidem cessant. Auditoque super hac re amplissimi gravis- 
simique senatus, pio ac «quo desiderio ab ipsius legato nobili viro Jacobo 
utriusque Anjorrantio, domino Soullaeo juris utriusque doctori (qui ex man- 
date nobis inter alia exposuit, istius rei justs(s causas et rationes) nempe 
ut, ad exemplum et instar pubbcarum scholarum, academiarura seu univer- 
sitatum in Italia, Germania, Gallia et hisce Belgii confœderatis inferioris 
Gerraaniae provinciis et ubique locorum Europœ erectarum, sua quoque 
scliola publica (qua scimus totum orbem christianum iliiiminatum fuisse) 
iisdem et paribus privilegiis, honoribus et prrerogativis, quibus alia? anti- 
quiores academiœ gaudent et fruuntur, apud nos itidem in perpetuum 
habeatur etcenseatur, et utquiemensostudiorum suorum curriculo, post- 
quam aliquod prgeclarum spécimen suae eruditionis exbibuerint et in pr*- 
dictorum Genevatum academia magisterii, licentiae, aut doctoratus gradnm 
in theologia, jurisprudentia, medicina, liberalibus humanioribusque arti- 
bus, aut in qualicunque christiana et liberali professione adepti fuerint, pro 
bene, légitime, probabiliter et ex merito promotis existimentur, gaudeant- 
que iisdem honoribus et privilegiis quibus alibi [)er totam Europam jn-o- 
moti et graduati gaudent ac fruuntur. Petens dictus Anjorrantius, nonune 
dictœ Genevatum inclyt* reipublica?, sibi a nobis approbationem nostram 
et literas nostras ad hoc in authentica forma concedi et dari, nos itaque 
pio et vere christiano huic instituto praeclarissimi maximeque providi ma- 
gistratus faventes et annuentes, ut illi in liis tempestatibus, quibus in dies 
oppugnatur, gratiludine aliqua comi)ensaremus, pra^clai-am hac in parte 
pra.'slitam hactenus ab illo operam publico consensu declaramus, asserimus 
ac promiltimus tenore praiseutium, omnes et singulos in dicta Genevatum 
academia ad magisterii, licentite aut doctoratus gradum et insignia in tlieo- 



189 

logia, jiirispnidentia, medicina et hiimaniorum artium, aul in qiiavis chris- 
tiana et liberali professione promotos aut deinceps ab ipsis aut eorum succes- 
soribiis proniovendos, futurosapud nos et censendos dignandosque, anobis 
et nostris omnibus in perpetunm successonbus, tali bonore, loco et gradu, 
non solum qiiein merentur apud nos alibi quovis locorum etiam in praecla- 
rissiniis, celeberrimisque per Europam academiis seu universitatibus pro- 
luoti, verum tanlo niajoribas privilegiis, favoribus, praerogativis et pra^e- 
minentiis iViiituros et |)rosequendos, qiianto civitas et respublica Genevatum 
iii omnium Christianorum animis, nedum nostris merito suo cai^teras omnes 
prdeceilere existiinatur, ut quae sit et a longissimo tempore fuerit constan- 
tissima assertrix fidei et verae religionis alunma, tldelissima et firmissima 
columna omniunique liberalium artium, scientiarum et linguarum schola 
celeberrima. In quorum omnium et singulorum fidem, robur et testi- 
monium prœsens hoc publicum et in perpetuum valiturum instrumentum, 
majoris sigilli nostri ajjpensione et grapharii nostri subscriptione muniri 
jussimus. Dat* Arnemii décima octava mensis februarii, anno Domini 
niiliesimo quingentesimo nonagesimo quarto. 

Ex singulari inandato ordinum ducatus Ge\nx et comitatus Zutphaniae. . . . 

Sceau pendant, de cire rouge, avec conlre-sceau. 

A cette patente est jointe la lettre qui suit : 

Nobilibus amplimmisque senatoribiis inclytœ Genevatum reipublicœ, 
Domims et amicis nostris chai'issimis. 

Gratissima nobis luit, amplissimi viri et IVatres cbarissimi, legatio vestra 
ad Geldros directa. iNamque absque omni adulationis suspicione, syncero 
corde agnoscimus, inter totius christianae orbis ecclesias et scholas vera 
pietate Deum culentes et invocantes, Genevatum ecclesiam et scholam 
de populo christiaiio optime meritam merito ea dignitate prœfulgere, aliis 
debere ut in studiosos ecclesiae et reipublic* chrisiianœ post emensa stu- 
diorum curricula honores et dignitates conférant. Ideoque optamus ut 
qucmadmodum olim Bononiam in Italia, Aureliam in Galliis, aliasque in 
aliis Europ* regioiiibus celebriores prse cœteris academiis, ad insignia 
(ioctoratus obtiuenda petere solebant studiosi, in p.osterum Genevam (ver« 
pietatis matrem, pra^lerant, eamque hmien artium et facultatum et laudibus 
celebreni et frequentia sua ornent. Ut autem major fides hisce dictis 
nostris iiabeatur, mallemus putius re ipsa gratissimi signa demonstrare, 



190 

exemplo aliarum Belgii [)rovinciaruni, quge subsidiuni vobis adversus vicini 
Sabaudi furorem prompto animo subministrant. Verum communis hostis 
Hispanus adeo rempublicam nostram a^rario denudavit, ut legatum ves- 
trum, non sine m.igno animorum dolore, vacuum cogamur remittere, nisi 
qiiod Ordines quartae et infimae Gelriae partis, qiiae Telua dicitur, mille 
aureos legato vestro pro exigiia facultate qu« illis superest, numeravit. 
Deum omnipotentem intérim oramns, ut quod in auro et argento iiobis 
deest, divina sua ope, ad preces nostras suppléât, dando vobis aliunde vires 
ecclesiae suse salutiteros, hostique adeo formidabiles et nunquam in pos- 
terum montera Doinini am|)lius oppugnare audeat. Deus Opt. Max. vos 
vestramque rempublicam ad ecclesia? su* honorem incolumen servet. Datae 
Arnehmii 19" februarii 1594. 

Cancellarius et consiliarii ducatus Gelriœ et comitatus Zutphani*. 



\l. De la province de Cironingue. — €ironin;;ue. 
39 janvier 15»». 

(Archives de Genève. Portefeuilles des pièces historiques, dossier n» 233o.) 

Ordines civitatis et Omlandia? Groninganae, onmibus et singulis hasce 
praesentes lecturis, audituris, aut visuris, salutem. Cum nuUi non explo- 
ratum perspectumque sit, quantum omnes verae christianae religionis prin- 
cipes, respublicas et magistratus debeant prœclarissimœ et inclytae Gene- 
vatum reipublicae, atque ejns scholœ, doctoribus et professoribus qui, fa- 
vente Deo Optimo Maximo, superatis hactenus permultis difficultatibus et 
omnibus persecutionibus spretis, suam curam, zeluui et diligentiam toti 
terrarum orbi testatam tecerunt, et Dei gloriam atque ejus Evangelii doc- 
trinam magna cum laude et constantia adeo propagarunt, ut ex ea civitate 
magna pars virorum orbis christiani in vera religione et doctrina illus- 
trium prodierit. Et etiamnum nequaquam despondentes animum inter 
tantas difficultates, ut lirmius religionem stabiliant et simul barbariem 
bonarum literarum inimicam arceant, nullum movere lapidem non cessant. 
Auditoque super hac re amplissimi gravissimique senatus pio ac aequo de- 
siderio ex suo legato, nobili viro Jacobo Anjorranlio, Domino a Soully, 
juris ulriusque doctore (qui ex mandato nobis inter alia exposuit istius rei 
justas causas et rationes) nempe, ut ad exemplum et instar publicarum 
scliolarum, academiarum seu universilatum in llalia, Germania, Anglia, 



191 

Gallia et hisce Belgii cnnfœderatis inferioris Germaniae provinciis, et uhi- 
que locoriim Europae erectariim, sua qiioque schola publica iisdem et 
paribus privilegiis, honoribus et prserogativis, quibus aliae antiquiores aca- 
demiaî gaudent et frumitur, a|)ud nos itidem in perpetuum habeatur et 
censeatur, et ut qui emenso studiorum suorum curriculo, postquam ali- 
quod prœclarum spécimen suae eruditionis exhibuerint, et in praedictorum 
Genevatum academia magisterii, licentige, aut doctoratus gradum in theo- 
logia, jurisprudentia, medicina, liberalibus hunianioribusque artibus aut 
in qualicumque alia professione adepti fuerint, pro bene, Ugitime, proba- 
bililer et ex uierito promotos existimentur gaudeantque iisdem honoriijus 
et privilegiis, quibus alibi per totam Eurojiam promoti et graduati gaudent 
ac fruuntur. Petens dictiis D. Anjorrantius nomine dictse Genevatum in- 
clytae reipublicœ, sibi a nobis approbationem nostram et literas nostras ad 
hoc in authentiqua forma concedi et dari, nos itaque pio ac vere christiano 
huic instituto, praeclarissirai maximeque providi magistratus faventes et 
annuentes, ut illi in his terapestatibus quibus in dies oppugnatur, nostro 
benehcio compensaremus praeclaram in hac parte prœstitam operam , 
declaramus, asserimus et promiltimus tenore praesentium, omnes et sin- 
gulos in dicta Genevatum academia ad magisterii, licentiae aut doctoratus 
gradum et insignia in theologia, jurisprudentia, medecina et humanarum 
artium aut in quavis professione promotos, aut deinceps ab ipsis aut eorum 
successoribus promovendos futuros apud nos et censendos dignandosque iri 
a nobis et nostris omnibus in perpetuum successoribus, tali honore, loco 
et gradu quo apud nos alibi quovis locoruni etiam in praîclarissimis cele- 
berrimisque per Europam academiis seu universilatibus promoti merentur. 
In quorum omnium et singulorum fidem, robur et testimonium pra^sens 
hoc publicura et in perpetuum valiturum instrumentum, majoris sigilli nostri 
appensione et secretarii nostri subscriptione muniri jussimus. Actum Gro- 
ninghae, vigesima nona die januarii, anno post natum Christum millesimo 
quingentesinio nonagesmio nono. Gruys. — Authoritate et jussu supradicto- 
rum dominorum ordinum, S. Gorkinga. 

Sceau pendant, de cire rouge, avec contre-sceau. 



BILLETIN 



DE LA 

SOCIÉTÉ D'HISTOIRE ET D'ARCHÉOLOGIE 



Février 1»5S. 



1. Personnel de la Société. La Société d'histoire a reçu au nombre 
de ses membres ordinaires : 

1856. MM. Aimé ToLLOT. 

» Odier-Baulacre. 

1857. » Martin, ancien pasteur. 
r> Théod. Paul, pasteur. 

» Louis MlCHELI. 

» Alexandre Roch.\t-Maury. 

» Marin, docteur-médecin. 

» Albert Pictet. 

» Ernest Grioleï. 

» Marc CnAuvET. 

» Paul Cramer. 

1858. )> Eugène de BuDÉ-KuNKLER. 
» Alexandre Van-Berchem. 

Et au nombre de ses associés étrangers : 

1856. MM. Éloi Serand, à Annecy. 

» Rosseeuw Saint- h 1 lai he, professeur d'histoire à la 

Faculté des lettres, à Paris, 
1858. 1' Mignet, secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences 

morales et pohtiques, à Paris. 
)) Michelet, membre de l'Institut, à Paris. 
n Eugène Haag, à Paris. 
1 F FoREL-MoRiN, président de la Société d'histoire de 

la Suisse romande, à Morges. 
» G. de Wyss, président de la Société générale d'histoire 

de la Suisse, à Zurich. 
i> Maurice de Stlîrler, chancelier et archiviste à Berne. 
» J.-J lIisELY, professeur à l'Académie de Lausanne. 



193 

La Société a perdu un de ses membres ordinaires, M. Jolm Coindet, 
mort à Clarens, le 9 novembre 1857. M. Coindet s'était fait avantageu- 
sement connaître du public littéraire et artistique par son Histoire du 
prince Rupert (Genève, 1851, in-12) et par son Histoire de la peinture 
en Italie dont la seconde édition a paru à Paris en 1 8o6, en 2 vol. in-1 2. A 
l'occasion de la fondation de la Société d'histoire de la Suisse romande, 
M, Coindet avait publié dans la Bihliothèque Universelle de Genève (mai 
1838) un Coup d'œd sur l'histoire de la Suisse au moyen âge. 

S. Mémoires, Rapports, etc., présentés à la Société d'Histoire de- 
puis le dernier Bulletin, voyez page 79. 

Séance du 12 juin 1856. — Allocution du Président, M. le D'' Chapon- 
NiÈRE, sur la mort de M. Ed. Mallet. (Présent volume, p. 69 à 78). 

— État religieux et moral de Genève à la fin du XV""» siècle, par 
M. Gaberel. 

Séance du 25 septeînbre 1856. — Rapport de M. H. Gosse sur la 
réunion de la Société savoisienne d'Histoire et d'Archéologie, tenue à 
Annecy, les 1, 2 et 3 septembre 18 o6. 

— Rapport de M. Ch. Le Fort sur l'assemblée de la Société géné- 
rale d'Histoire de la Suisse, réunie à Soleure au mois d'août 18S6. 

— Rapport de M. Gaberel sur divers documents relatifs à l'histoire 
religieuse de Genève au XYI"^»^ siècle, conservés aux archives de Turin. 

Séance du 30 octobre 1856. — Étude sur l'histoire de la gravure 
à Genève, par M. H. Hammann. Elle forme l'introduction de l'ouvrage 
intitulé : Des Arts graphiques destinés à multiplier par l'impression \ 

— Notice sur la vie et les travaux de Léonard Baulacre, par M. Th. 
Heyer, imprimée en tête des Œuvres historiques et littéraires de Léo- 
nard Baulacre, recueillies et mises en ordre par Ed. Mallet. Publication 
de la Société d'Histoire et d'Archéologie de Genève, 2 vol. in-8,1857. 

Séance du 27 novembre. Notice sur l'origine et l'histoire de la Cham- 
bre des bleds, par M. le professeur Cellérier. (Ci-dessus, p. 132.) 

Séance du 11 décembre 1856. — Notice sur les monnaies soit cou- 
pons de cuir mentionnés dans la numismatique russe, par M. F. Seguin. 

— Documents inédits sur l'histoire de l'Escalade, par M. Gaberel. 

— Les cercles politiques à Genève à la fin du XVIII'"*= siècle, par 
M. P. Odier. 

— Aperçu général sur l'étude de l'archéologie au point de vue histo- 
rique, par M. F. Troyon. 

» Genève, 1836, 1 vol. in -12. 

Tome. XI. 13 



194 

Séance du 22 janvier 1807 . — Suite et tin de l'Étude sur les cercles 
IHililicjues. 

— Lettre de Roucas, ambassadeur du duc de Savoie à Uorae à l'épo- 
que de l'Escalade, communiquée par M. Gadeuel. 

Séance du 26 février 1837. — Notice sur les colliers de Russie, par 
M. Seguin. 

— Rapport du ComUo au sujet de la publication des Œuvres de Léo- 
nard Baulacre. 

Séance du 20 mars 1857. — Rapport de M. F. Troyon sur diverses 
découvertes archéologiques récemment faites aux environs de Genève. 

— Rapport de M. le professeur Cellékier sur la Revue de l'art chré- 
tien do ïubbé Corblet. 

Séance du 30 avril J8Ô7. — Notice sur Charles de Jonvillers, se- 
crétaire de Calvin, par M. Jules Bo^^net (publiée dans la Revue chré- 
lienne, n" du i5 mai -1857). 

— Notice sur les imprimeurs de Tournes, par M. Gustave Revilliod. 
(!■•« partie.) 

Séance du 14 mai 1857. — Suite et fin de la notice sur les imprimeurs 
de Tournes. 

— Compte rendu de l'histoire d'Attila, d'Amédée Thierry, par M. Amé- 
dée Rogeï (publié dans la Bibliuthèque Universelle de Genève). 

Séance du 24 septembre. Notice sur un conflit survenu en 1574 et 
to75 entre le Consistou'e et le Conseil des XXV, au sujet de l'Interpré- 
tation des Ordonnances ecclésiastiques touchant les promesses de mariage, 
par M, Celléuieb.. 

— Communication de M. le docteur Maki.n au sujet d'une agrafe trou- 
vée dans les ruines du château de Mont, au-dessus de Rolle. 

Séance du 20 octobre 1857. — Étude sur la domesticité au siècle de 
Louis XIV, par M. Âmédéo Rooet (publiée ûdiûs h Dibliothèque Uni- 
verselle de Genève, novembre 1857). 

Communications de MM. Alexandre Lombard, H. Gosse, D' iMarin, 
1 elativemenl aux découvertes d'anlir|uilés faites sur les Tranchées. 

Séance du 26 novembre 1857 . — Notice sur les monnaies carrées de 
Suède, par M. F. Seguin. 

Notice sur les Lettres Patentes des Provinces-Unies des Pays-Bas en 
laveur des Docteurs et autres gradués de l'Académie de Genève (ci-des- 
sus, p. 162 à lui). 

— La Réaction cathohquc à Genève de 1538 à 15-40, par M. Gaderel. 



195 

Smiice du ^24 àcceiniire tSîJl. — Notice sur les antiquités romaines 
«découvertes sur les Tranchées, par M. Henri Fazy-Meyer. 

— Rapport sur le Caiiulaire genevois de M. Ed. Mallet, par M. Ch. 
Le Fort. 

Séance du W janvier /85S. — Notices additionnelles à l"histoire de 
l'Académie de Genève, par M. le professeur Cellérier. 

— Un diocèse français au commencement du XVIII^'^ siècle, d'après 
le Journal de l'abbé Le Dieu, par M. Am. Roget. 

— Letti-e de Firmin Abauzit en date du 7 avril 1718; communiquée 
par M. Aug. Serre. 

Séance du /2 février 1858. — Râle qu quatorzième siècle, par 
M. G. Revilliod. Compte rendu de l'ouvrage publié sous c0 titre par la 
Société historique de Râle, à l'occasion du ciiMjuième anniversaire séculaire 
•du tremblement de terre de 1356. 

— Manuscrits inédits de J.-J. Rousseau, conservés dans la famille 
Moultou et communiqués par M. Gaberel. 

Séance du 25 février 1858. — Ch. Bonnet envisagé comme disciple 
de .Montesquieu, par M. Ed. Humbert. 

— Communication de M. J. Bonnet sur ses recherches relatives à This- 
loire de la réforme en Italie et en particulier sur le séjour de Calvin à Aost. 

3. La famille de M. Guillaume Favre, en puWiant sous le titre de 
Mélanges d'Histoire liltéraire, les travaux la plupart inédits de ce savant, 
a bien voulu les dédier à la Société d'Histoire et d'Archéologie, dont 
0. Favre était l'un des fondateurs (Voy. prés. Mémoires VIH, p. 37). 

Cette importante publication, due aux soins intelligents de notre collè- 
gue, M. le prof. Adert, comprend : l*» Une notice sur la vie et les écrits 
de G. Favre, par M. Adert (T. I, p. vu à lxii). 2" Des lettres inédites de 
Guillaume Schlcgel, d'Angelo Mai et de quelques autres savants (p. lxih 
à cxxix). 3" Les écrits suivants de M. Favre: Vie de Jean-Marius Phi- 
lelphe (Tome 1, p. 9 à 221). — Recherches sur les histoires fabuleuses 
d'Alexandre le Grand (Tome H, p. 1 à 184). — Essai sur la littérature 
des Goths (p. 183 à 306). — Notice sur les livres imprimés à Genève 
dans le XV'"« siècle (p. 307 à 364). 

4. M. Théodore Glaparède a fait paraître une Histoire des Eglises ré- 
formées du pays de Gex (Genève 1856, Cherbuliez libraire, un vol. 
in-8 de 450 pages), dont les fragments les plus importants avaient été 
successivement communiqués à la Société d'Histoire. Cet ouvrage, fruit 
de longues et patientes recherches, est divisé en trois périodes : 1" De- 



196 

()uis l'introduction de la Kélbrnie jusqu'à l'établissement de i'Édit âe 
Nantes dans le pays de Gex (p. 5). 2°. Depuis l'établissement de I'Édit 
de Nantes dans le pays de Gex jusqu'à sa révocation (p. 5i). 3°. De- 
puis la révocation de I'Édit de Nantes jusqu'au temps présent (p. 201). 

Le reste du volume renferme des pièces justificatives, pour la plupart 
entièrement inédites. 

9. Le travail historique de M. le professeur Gellérier sur l'Académie 
de Genève a été publié dans le Bulletin de la Société de l'Histoire du 
protestantisme français. Il se divise en trois parties : 1° De 1559 à la mort 
de Théodore de Bèze (1605), t. IV du Bulletin, p. 13. 2» de 1603, à 
l'élection d'Alphonse Turrettini (1697), p. 200. 3° Dès cette élection à la 
réunion de Genève à la France (1798), p. 353. 

6. Le tome IM'^'^, 1'"" livraison, des Notices généalogiques sur les fa- 
milles genevoises, continuées par J.-B.-G. Galiffe, docteur en droit, vient 
de paraître à Genève, Jullien frères, en 1 vol. in-8 de 174 pages. 

Entre autres articles contenus dans l'ouvrage de notre collègue, nous 
devons signaler en raison de son importance historique celui consacré à la 
famille de Marval la plus ancienne probablement de notre canton et dont 
la généalogie est établie dès la fm du XI"^ siècle, d'après des documents 
en majeure partie inédits. Un grand nombre des actes du XI">^ au XV"^ 
siècle relatifs à cette famille et analysés pages 69 à 86 font partie de la 
précieuse collection de feu M. Ed. Mallet. La notice sur la famille Revil- 
liod renferme de curieux détails sur les mœurs genevoises aux XYI"»* et 
XVII'^'- siècles. 



STote additionsielle atiik licttres patentes. 

Ces lettres étaient imprimées, lorsque M. C. Ralilenbeck, l'un des fonda- 
lem's de la Société pour la publication des mémoires relatifs à l'histoire de la 
Belgique, se trouvant à Genève, a bien voulu nous faire connaître les signa- 
tures que nous n'avons indiquées ci-dessus que par des points. 

Au bas de la P« après Mandato senatus ordinum Frisiœ, «7 faut lire E. Is- 
hrandis. 

Au bas de la i/"»» après Ex mandato ordinum Trajecten, il faut lire 
G. V. Ralilenbeck. 

Au bas de la III^'^ après 3IDXCIII il faut lire}, van Oldcnbarneveld. 

Au bas de lu 71'""= après nonagesimo quarto, il faut lire P. Ryckert, et après 
Mandato ordinum il faut lire Van Goc'ls. 

Au bas de la F^e après Ex singulari mandato ordinum ducatus Gelriae et 
comitatus Zutphani.'o, (7 fatit lire W. Luyszken. 



BEZANSON HUGUES 

LIBÉRATEUR DE GENÈVE 



«.... C'est assavoir du dit Seigneur Bezanson, que 
depuis cent ans en çà n'avez eu en vostre ville un si 
honneste homme, lequel a retiré de servitude vostre 
dite ville et icelle mise et réduicte en franchise com- 
me sçavez, s'efforçant toujours de mectre corps et 
biens pour maintenir la liberté, que l'on peult bien 
dire que c'est le père du pays. Par quoy je diz que 
encores que mon dit frère ayt bon droit, je luy donne 
encores le tort de se mectreoùnlre ungtel homme de 

bien Et avant que d'estre à la malle ^àce du dit 

Seigneur, je voudroye plus tost que le Rosne eust 
emporté le dit jardin. ... Vous priant, Messeigneurs, 
faire le possible et me recommander à la bonne grâce 
du dit Seigneur Bezanson très-humblement et cor- 
diallement, car je veulx estre son serviteur et amy, 
veulle il ou non » 

Lettre de Jean Kléberger (surnommé le Bon Al- 
lemand) écrite de Lyon" le 6 juin 1532, aux syndics 
et conseillers de Genève, à l'occasion d'un procès 
entre son frère et Bezanson Hugues. 



Bezanson Hugues est le plus grand citoyen que Genève ait 
produit. Sans doute, il ne s'agit pas ici de l'une de ces illustra- 
tions européennes dont notre patrie esl fière à juste titre; le 
champ d'action du patriote genevois ne s'y prêtait pas, et il ai- 
mait trop son petit pays pour vouer ses services à d'autres, 
su'rtout dans un moment où il ne fallait rien moins qu'un 
homme de dévouement et de génie tel que lui pour sauver Ge- 
nève et assurer sa liberté future. C'est a ce noMe but qu'il 
sacrifia sans hésiter son repos, ses forces et sa fortune; et, 
malgré les chances les plus défavorables et à travers mille dan- 
gers, il eut le bonheur de voir son œuvre couronnée de succès 
Tome XL 14 



198 

avant de succomber a la tâche. La Réfoi me religieuse, qui sur- 
vint peu d'années après, dôlourna trop vile rattenlion du drame 
émouvant de notre lutte pour l'indépendnnce, et les milliers de 
proscrits étrangers qui vinrent en recueillir les fruits se préoc- 
cupèrent fort peu de ceux à qui ils en étaient redevables. Les 
traditions populaires elles-mêmes, dont les souvenirs, ordinaire- 
ment plus fidèles, se ratiaclicnt cependant de préférence an mer- 
veilleux, ont laissé disparaître la grande figure du Sauveur et Père 
de la patrie derrière certains noms et certains faits plus ou moins 
légendaires. Citons entre autres la langue coupée de Pécoliat, his- 
toire dont la fausseté es! depuis longtemps ilémontrée; le massacre 
desjeunesBlanchetet Navis, victimes plus infortunées que méri- 
toires; la captivité de Chillon, qui eut lieu pour des affaires 
toutes personnelles, du prieur de S^-Viclor, lequel n'était pas 
même Genevois a cette époque, et qui ne fit d'ailleurs pour 
Genève que des dettes qu'il fallut payer et des chroniques qui 
laissent beaucoup à désirer sous le rapport de la véracité. Cons- 
tatons néanmoins que nous ne confondons pas les précédents 
avec Ami Lévrier, dont on a cependant mêlé l'assassinat juri- 
dique aux éminenls services rendus par son père, le syndic 
Pierre Lévrier, — ni surtotii avec Berihelier (digne martyr de 
la liberté, quoi qu'en ait médit Bonivard , qui aurait mieux fait 
de parler différemment des patriotes sans lesquels il n'eût 
jamais trouvé d'asde à Genève) ; mais c'est au moment le plus 
critique que Bertheber a été mis à mort, tandis que son collè- 
gue Bezanson Hugues exposa sa vie en mille rencontres, non 
moins héroïquement, mais avec plus de fruits pour la même 
cause. 

Quiconque étudie notre histoire a ses sources y verra le nom 
et les œuvres de Bezanson Hugues tracés en caractères indélé- 
biles. Mais combien sommes-nous à Genève qui nous soucions 
de ce qui s'y est passé avant Calvin? Parmi tant d'écrits sur 
Genève et les Genevois, qu'ils sont rares ceux qui traitent 
•^sérieusement de nos premiers libérateurs! — Animés sans doute 



199 

des meilleures inienlions, le gouvernement et la municipalité 
épuisent leurs connaissances historiques à trouver des noms 
de citoyens illustres pour baptiser les rues et les places des 
nouveaux quartiers de la ville; et ils oublient jusqu'ici le plus 
grand de tous, le seul de qui l'on puisse dire réellement que Ge- 
nève lui doit son indépendance, le seul auquel l'esprit de parti 
le plus pointilleux ne puisse adresser le moindre reproche! Et 
il faut que ce soit des historiens étrangers qui nous rappellent 
la reconnaissance que nous devons à la mémoire du sauveur de 
Genève ' ! — On voit qu'il était grandement temps de réparer 
un oubli aussi injustifiable. Pnissions-nous, hélas! ne pas rester 
trop au-dessous de la tâche que nous nous sommes imposée; 
car s'il est de nos jours une tâche difficile, c'est celle d'intéres- 
ser, sans autre aide que la vérité historique, à un héros mort 
depuis plus de trois siècles, dans lequel tout est à louer et à 
admirer, et qui cependant est mort dans son lit. 

L'époque de notre histoire qui sert de canevas a cette étude 
est naturellement celle des tristes démêlés de la communauté 
genevoise avec le duc Charles III de Savoie et les deux derniers 
princes-évé(]ues de Genève, le bâtard Jean de Savoie et Pierre 
de la Baume. Mais, pour comprendre la nature des prétentions 
séculaires de la maison de Savoie sur Genève, il faut remonter 
rapidement jusqu'à l'époque où cette maison s'y fit pour la 
première fois cormaître. C'était dans la première moitié du 
treizième siècle, c'est-à-dire au plus fort des démêlés, généra- 
lement très-mal compris, entre les comtes et les évêques de 
Genève^. La maison de Savoie suivit précisément ici la même 



* Voyez entre autres Hisely, Histoire du Comté de Gruyères, t. II, p. 270, 
note 3. 

* On connaît les troubles graves que la déplorable administration du der- 
nier roi de Bourgogne de la race rodolphienne , Rodolphe III, avait suscités 
à diverses reprises. Ce fut pour se venger de ses giands vassaux, dont il 
n'était que primtis inter pares et qui avaient dû le mettre à la raison les 



200 

tactique qu'elle suivait déjà dans le pays de Vaud contre la 
même dynastie rivale, les comtes de Genève et de Vaud ; c'est- 
à-dire qu'elle prit d'abord le parti de l'évêque contre le comte, 
dont elle se fit livrer les châteaux , puis le parti des citoyens 
contre l'évêque; elle favorisa même à celle occasion la nais- 
sance de la commune, qui, dans le véritable sens du mot, n'exis- 
tait pas encore à Genève. Il est bizarre que nous devions, 
jusqu'à un certain point, la première origine connue de nos li- 
bertés et franchises à la dynastie qui ne tarde pas à en devenir 
l'ennemi le plus acharné. — Cependant , et c'était surtout en 
cela que consistait la politique envahissante de la maison de 
Savoie, les services rendus devaient être payés ; et comme elle 
les taxait avec les frais à une somme introuvable à pareille 
époque, elle dut se contenter d'un gage qui ne tarda pas nalu- 

armes à la main, qu'il fit passer la couronne à son petit neveu par alliance 
Conrad le Salique, et cela au mépris des substitutions qui existaient dans sa 
dynastie, ainsi qu'en général dans toute la noblesse de ses États, où les 
fiefs étaient féminins. Or au nombre des prétendants lésés, et qui entrepri- 
rent de faire valoir leurs droits par les armes, se trouvaient en première ligne 
Eudes comte de Champagne et de Brie et Gérold comte de Genève, tous 
deux fds de Berthe (soeur aînée de Rodolphe) qui avait épousé successive- 
ment Eudes comte de Blois et de Chartres et Aymoin comte de Genève. 
Gérold de Genève devint même seul prétendant légitime lorsque son frère 
utérin eut été tué en bataille rangée près de Bar (1037). Mais comme, mal- 
gré le couronnement de Conrad (1033), les grands vassaux continuaient à 
faire sentir leur mécontentement, il pensa que le meilleur moyen de les 
punir et surtout de les affaiblir serait de donner aux évêques les droits ré- 
gahens et la seigneurie temporelle de leurs capitales respectives. L'exercice 
de ces prérogatives constituait un empiétement permanent sur les droits 
séculaires des comtes, sans l'assentiment desquels les évêques ne pouvaient 
autrefois pas même être consacrés. De là ces querelles incessantes, qui dans 
toutes les anciennes provinces du royaume de Bourgogne (la Franche-Comté 
exceptée), tournèrent bientôt en faveur des évêques, grâce à l'appui que 
ceux-ci reçurent de l'empire et de leurs sujets-citoyens. On voit donc qu'on 
ne saurait sans injustice taxer de « brouillons rebelles à toute autorité légi- 
time » ces malheureux comtes de Genève, qui après tout ne faisaient que dé- 
fendre, avec les seules armes dont ils pouvaient disposer, les seuls droits 
héréditaires dont l'arbitraire de l'empire et les usurpations de l'Église n'a- 
vaient pu les dépouiller. 



201 

rellemeni a devenir une propriété héréditaire. La maison de Sa- 
voie se fil inféoder le vidomnal par l'évêque (1290), c'est-a-dire 
le pouvoir judiciaire de première instance de Genève, qu'elle 
conserva pendant deux siècles et demi, jusqu'au moment où la 
glorieuse issue de notre lutte pour l'indépendance vint mettre 
un terme à celte possession, la seule de toutes les prétentions 
ducales qui eut d'ailleurs un caractère de légalité. Celte même 
politique d'intervention fut souvent encore appliquée pendant 
les derniers et héroïques efforts de l'infortunée maison comtale 
de Genève; au reste, dès sa première introduction dans nos 
murs, il devenait évident que la maison de Savoie ne laisserait 
échapper aucune occasion d'y augmenter son influence; et cette 
guerre tantôt sourde, tantôt ouverte, — tantôt aussi déguisée sous 
des dehors de fêtes, de protection ou de dévotion, selon les 
caractères des divers comtes, — continua ainsi avec des succès 
divers mais jamais durables, selon que nos princes-évêques 
étaient plus ou moins dévoués à leur siège épiscopal. 

En attendant, la municipalité avait grandi en importance. 
Chaque évêque devait à son avènement jurer d'observer et de 
maintenir les libertés et franchises de la cité ; car par l'une des 
nombreuses bizarreries de la constitution genevoise, c'était le 
souverain qui prêtait serment à ses sujets-citoyens sans que 
ceux-ci eussent à prendre le moindre engagement de ce genre 
vis-a-vis de lui, et il en était de même des principaux officiers 
des deux parties ; mais le prélat qui prenait son serment au 
sérieux était assuré de trouver dans les citoyens un appui fidèle 
et très-effectif pour le maintien sans cesse menacé de ses pro- 
pres prérogatives. Dès lors, la politique de la maison de Savoie 
devait tendre à influer sur l'élection des évêques; cela n avait 
pas été facile à l'époque où leur siège et le chapitre épiscopal 
se trouvaient encore entourés des antiques possessions féodales du 
comte de Genève qui, avec le Chablais, formaient presque ex- 
clusivement le diocèse genevois. Mais, par une série d'événe- 
ments (ju'il serait trop long de rappeler ici , plusieurs du pays 



202 

dont les dynastes rendaient hommage aux comtes de Genève (les 
pays de Vaiid, les baronnies de Gex et de Faucigny), avaient 
successivement dû reconnaître la suzeraineté de la maison de 
Savoie. Enfin, en 1394, l'antique et malheureuse maison de 
Genève vint à s'éteindre dans la personne du fameux antipape 
Clément VIÏ (Robert de Genève) à qui nous devons Adhémar 
Fabri, notre meilleur évêque. Son comté, réduit depuis long- 
temps à la seule province du Genevois proprement dit, échut à 
la maison deThoire et Villars qui, sans égards pour des parents 
tout aussi proches qu'elle du dernier comte, le vendit (1401) au 
célèbre Amédée Vïlï, comte puis premier duc de Savoie, en- 
suite antipape sous le nom de Félix V K Dès lors Genève se 
trouva (le tous côtés enclavée dans les possessions de celte 
dvnaslie, dont l'extension n'avait pas eu moins de succès au 
midi qu'au nord des Alpes. Il en résulta naturellement que le cha- 
pitre de S^-Pierre, à qui seul appartenait l'élection de l'évéque, 
se trouva bientôt presque entièrement composé de vassaux nés 
de la maison de Savoie. Toutefois, il est juste de reconnaître 
que cela ne changea pas grand'chose aux tendances nationales 
de ce corps, fier de son indépendance et de ses immunités. 
Dégagés par leur dignité de tout lien féodal, les chanoines, qui 
n'étaient pas plus sujets du duc qu'ils ne l'étaient de l'évé- 
que ou de la ville, continuèrent, plus encore que sous les comtes 
de Genève, à préférer les intérêts de leur résidence à ceux de 
leurs maisons respectives , et à faire, lors de chaque vacance 
de siège, leur élection en conséquence. Malheureusement, vers 
cette époque de relâchement dans la discipline ecclésiastique, la 
cour de Rome s'arrogea aussi le droit de nommer les évêques ; 
et les intrigues de la maison de Savoie ne réussirent que trop 
souvent, au mépris des anciens canons de l'Église , à lui faire 
annuler les élections capitulaires ou transférer à d'autres sièges 
les évêques qui ne lui convenaient pas. 

■Ml t 

« Il est assez remarquable que le schisme qui désola l'Église latine pen- 
dant 70 ans ait commencé par un Genevois et fini par un évêque de Genève . 



203 

Certes ce fut nne chose heureuse pour Genève d'avoir affaire 
h un prince anssi magnanime qu'Amédée VIII , précisément à 
l'époque où tout se réunissait pour faire aboutir les prétentions 
de ses devanciers sur cette ville. A vrai dire, il eut bien d'abord 
quelques velléités de continuer leur œuvre; mais elles furent 
aussitôt réprimées par l'empereur Sigisraond ainsi que par la fer- 
meté de l'évêque Jean de la Rochetaillée et celle des citoyins. Dès 
lors, ce prince extraordinaire, qui avait été tour à tour souverain 
temporel , époux, père, puis ermite et pape, prit la république 
naissante en amitié; et, trouvant sans doute qu'il manquait un 
dernier fleuron à son diadème, moitié tiare, moitié couronne, 
il se créa de sa propre autorité prince-évêque de Genève (^1444), 
dont il fut l'un des prélats les plus aimés. Mais les choses 
changèrent du tout au tout sous ses successeurs, notamment 
sous son fils Louis P"", le faible et inepte époux de Tambitieuse 
Anne de Lusignan (ou de Chypre), et plus encore sous son 
arrière-petit-fils le duc Charles III, surnommé le Bon^ l'ennemi 
à la fois le plus haineux, le plus arrogant, le plus cruel et le 
plus perfide que Genève eut jamais '. 

Le premier, le duc Louis, fut constamment brouillé avec sa 
noblesse et même avec ses propres enfants; l'un d'eux, Pierre 
de Savoie, fut élevé à l'épiscopat de Genève h l'âge de huit ans, 
et sa mère lui fit donner pour administrateur Thomas He Sur, 
une de ces sangsues chypriotes dont elle avait infesté les États 
de son mari, et qui fit à Genève tout le mal possible. Le petit 
évêque étant mort à quinze ans , sa mère lui donna pour suc- 
cesseur son frère cadet, Jean-Louis, âgé de quatorze ans à 
peine, bien qu'il fût alors déjà administrateur perpétuel de cinq 
abbayes, de trois prieurés, de deux commanderies et, par-des- 
sus tout cela, archevêque de Tarentaise. Celui-ci, quoique 
brusque et emporté, sut au moins dans la suite faire respecter 

* Comme les panégyristes de la maison de Savoie eux-mêmes ont dû re- 
noncer à blanchir ces princes, nous ne voyons pas pourquoi nous nous gê- 
nerions davantage. 



204 

les droits de son Église, et vécut eu bonue amitié avec les Ge- 
nevois, séduits par le vernis brillant de ses vices autant que par 
ses quelques bonnes qualités. Mais cette amitié même les entraîna 
dans les plus grands périls ; car c'est à cela que nous dûmes 
cette trop fameuse rançon de 26,000 écus d'or qui nous fut im- 
posée par les Suisses lors des guerres de Bourgogne, à cause de 
quelques centaines d'hommes fournis par ledit évêque à son 
frère le comte de Romont. En attendant, le duc et sa digne 
épouse ne perdaient pas une occasion de vexer les Genevois de 
mille manières , et surtout de leur extorquer de l'argent pour 
soutenir les prétentions de leur second fils Louis, au royaume 
de Chypre*. Leurs créatures n'étaient pas moins exigeantes; 
ainsi l'administrateur Thomas de Sur, ce parasite d'outre-mer à 
qui la duchesse avait fait obtenir encore l'archevêché de Taren- 
taise, mit les Genevois sous l'interdit ecclésiastique pour lui 
avoir refusé de l'argent et des chevaux. Le duc Louis n'eut 
qu'un seul ami, Louis XI, devenu son gendre à Genève même, 
au mépris de l'autorité paternelle; il n'eut pas de peine à l'ex- 
citer contre les Genevois, qu'il accusait d'avoir favorisé les 
violences de son fils rebelle Philippe-Monsieur. Irrité d'an- 
cienne date contre eux pour des refus de services pendant qu'il 
était encore dauphin, — et plus tard pour la sortie hautaine que le 
syndic Jean du Souchey avait osé faire en plein conseil général 
à son ambassadeur l'archevêque d'Embrun, sortie dans laquelle 
ledit syndic n'avait pas ménagé davantage le roi de France que 
le duc de Savoie, — Louis XI arrêta, de concert avec son 
beau-père et malgré l'intervention des cantons suisses, de trans- 
férer à Lyon les quatre fameuses foires de Genève auxquelles 
on accourait de tous les pays de l'Europe, et cela sous des pei- 
nes sévères pour leurs sujets respectifs qui les fréquenteraient 
encore, et en refusant aux négociants étrangers les sauf-conduits 

* Par son mariage avec sa cousine germaine, Charlotte de Lusignaa, 
reine de Chypre. 



205 

dont ils avaienl joui jusque-là. Le duc de Savoie Tut le premier 
puni de celle translation qui n'était favorable qu'à la France 
si bien que ses successeurs n'eurent rien de plus pressé que 
de chercher sous les mêmes pénalités à remettre ces foires à 
Genève '. Quant aux Genevois, qu'on avait cru ruiner du coup, 
ils ne s'en préparèrent que mieux à la lutte bien plus grave en- 
core qui les attendait; il paraît, d'ailleurs, que ces foires, quoi- 
que moins fréquentées, n'en continuèrent pas moins à Genève 
aux époques accoutumées, au moins deux d'entre elles. 

La position de la dynastie de Savoie, déjà très-compliquée 
sous le règne de Louis, le fui bien davantage encore sous ses 
successeurs immédiats, à raison des ambitions rivales de plu- 
sieurs princes apanages qui occupaient simultanément autant de 
provinces diverses, ainsi que par les interventions continuelles 
et opposées de Louis XI et du duc de Bourgogne en qualité de 
proches parents ou de tuteurs des princes mineurs. On com- 
prend ce que dut être, au milieu de toutes ces querelles et de 
ces intrigues, la position de Genève, dont le moindre inconvé- 
nient était de servir continuellement de vache à lait aux uns et 
aux autres, comme à ses propres évéques. L'épiscopat lui-même 
paraissait ne plus devoir sortir de la maison de Savoie; car à 
Jean-Louis de Savoie, frère et successeur de Pierre, avait suc- 
cédé un troisième frère, François, archevêque d'Aux, dont 
l'idée bien arrêtée était de livrer la ville au duc Charles I^''son 
neveu. Celui-ci avait dû l'installer les armes à la main pour le 
débarrasser de deux autres concurrents nommés, l'un par le 
chapitre et l'autre par le pape, qui lança aussitôt l'interdit sur 
la ville. Le même scandale se renouvela peu d'années après en 
faveur de l'évêque Champion, protégé de la régente de Savoie, 
Blanche de Monferrat, contre l'élu du chapitre, Charles de 
Seyssel, dt; l'illustre maison d'Aix, dont le parti fut défait près 
de Chancy. L'évêque Champion étant mort cinq ans après, la 

» Avec les foires de Genève toml)ait d'ailleurs toute l'importance finan- 
cière du vidomnat de cette ville, inféodé à la maison de Savoie. 



206 

même duchesse Blanche trouvn moyen de lui donner pour suc- 
cesseur le petit Philippe de Savoie âgé de sept ans, qui. avant 
sa majorité, jeta le froc aux orties pour endosser l'habit mili- 
taire ^ pas assez tôt cependant pour que les Genevois n'eussent 
cruellement à souffrir de l'incurie et de la cupidité de ses gou- 
verneurs ou administrateurs dont on n'obtenait rien sans argent; 
mais cette vénalité même de la cour épiscopale fut souvent 
d'un grand secours. Pendant cette longue série de calamités 
de toute espèce, Genève n'eut qu'un seul auxihaire, une peste 
formidable, qui n'y laissa à diverses reprises que ceux qui n'a- 
vaient pas d'antre patrie. 

Cependant les derniers événements n'avaient pas été perdus 
pour les Genevois. C'était autrefois à l'évèque à défendre son 
Église et les franchises de sa capitale; c'était maintenant aux 
citoyens à défendre l'une et l'autre depuis que la crosse se trou- 
vait en des mains enfantines, hostiles ou criminelles, et que 
l'évèque n'était plus qu'un instrument prêté au duc par le pape 
pour l'accomplissement de ses projets. Le conseil étroit, qui 
dans l'origine n'était qu'une municipalité, ne tarda pas à deve- 
nir ainsi un véritable Conseil d'Etat, forcément mêlé aux plus 
graves questions politiques de l'époque '^. Ce fut alors que 
l'on créa le conseil des L. Précédemment déjà, les syndics 
et conseils avaient cherché à intéresser de plus en plus les 
citoyens aux affaires publiques, spécialement par la convocation 
plus fréquente du conseil général, ne fut-ce que pour y faire en- 
tendre la lecture de quelques chapitres des franchises; mais le 
peuple, d'ailleurs plein de confiance dans les magistrats qu'il 
s'était donnés, en eut bientôt assez de ces réunions; le Conseil 

1 II fut ensuite créé comte de Genevois par son frère le duc Cliarles III. 

- Rien n'est plus faux que de vouloir dater fimportance de Genève seu- 
lement depuis la Réforme. Dès les temps les plus reculés, elle a toujours 
joué un rôle de premier ordre. Les papes, les empereurs, les premières 
puissances de l'Europe se sont constamment mêlés de ses affaires, souvent 
même de celles de simples bourgeois et citoyens de Genève. On en verra 
d'ailleurs plusieurs preuves dans ce récit. 



207 

se réserva alors de pouvoir faire partager, au moins dans les 
cas graves, aux principaux chefs de famille la responsabilité 
souvent immense qui pesait sur lui '. On commença aussi de 
former un arsenal piihlic pour la communauté, et à se prému- 
nir de toute manière, tant au dedans qu'au dehors, contre les 
atlaques imprévues. En consultant les documents intimes de 
l'époque, on est frappé de la dignité et surtout de la piété pro- 
fondément sincère qui percent dans tous les faits ei gestes de 
la magistrature genevoise de la tin du quinzième siècle. C'était 
l'époque (les Pierre Lévrier, des Petremand de Malbuisson, des 
Louis Montyon, des Pierre d'Orsières, des Antoine Péeolat, des 
Pierre de Versones, des FrançoisVincent,etc.,et Ton pouvait au- 
gurer favorablement de la jeunesse élevée sous leurs auspices. 
Cependant on commençait déjà à travailler sourdement les ci- 
toyens et surtout les membres des conseils pour les gagner au 
parti de Savoie; tel est le vrai motif de celle loi qui étendait 
le secret auquel chaque conseiller était tenu, même vis-a-vis de 
ceux de ses collègues qui n'avaient pas assisté au conseil. 

Jamais la dvnastie de Savoie n'avait été aussi forte qu'à l'avé- 
nement de Charles IIL Une série d'événements heureux pour 
sa puissance l'avait mis d'emblée en possession de toutes les 
provinces naguère démembrées pour les apanai;es des diverses 
branches de s;i maison, telles que les pays de Yaud et de Gex, le 
Genevois, la Bresse, le Bugey. Ses Étals étaient donc en réalité 
plus vastes que les États continentaux de la monarchie sarde 
actuelle et formaient, pour l'époque, une puissance de premier 
ordre. On a d'autant plus de peine à comprendre l'aveugle 
acharnement que mit ce prince, beau-frère de Charhs-Quint et 
oncle de François V^, avec tant de moyens de se faire considé- 
rer, à consumer toutes les ressources de sa maison pour s'em- 

• Le véritable corps souverain était le Conseil Général, composé de tous 
les chefs de famille. Celui des CC n'existait pas encore, et celui des L fut 
créé à cette occasion ; il ne faut pas prendre ces chiffres trop à la lettre. 



208 

parer d'une petite ville qui ne demandait qu'à vivre en paix avec 
lui et dont il n'avait reçu que des témoignages de respect ; de 
cette pauvre Genève, au territoire si étroit et si bien enclavé au 
milieu des vastes possessions ducales, que « les cloches de Saint- 
Pierre étaient entendues de plus de Savoyards que de Gene- 
vois \ » Ce qui est plus incompréhensible encore, c'est le 
résultat de celte lutte de près de trente ans. si extraordinaire- 
ment inégale en apparence : non-seulement le duc eut la honte 
d'échouer complètement et de la manière la plus ignominieuse, 
mais son entêtement mesquin et sa rage insensée lui firent per- 
dre encore la presque totalité de ses États héréditaires. Ce 
n'était certes pas un homme ordinaire que le simple citoyen 
genevois, dont le dévouement et le génie surent accom|jlir 
de pareils prodiges sans jamais s'écarter des voies de la plus 
stricte loyauté. 

En attendant le moment favorable pour s'emparer de sa 
proie, le duc de Savoie continuait à l'atfaiblir à son profil. Au 
printemps 1506, il demanda contre les Yalaisans un secours 
d'hommes que les gouverneurs et administrateurs du petit 
évêque se gardèrent bien de lui refuser ; la communauté, qui 
n'était nullement tenue à un service pareil, dut non-seulement 
équiper et entretenir cette troupe à ses frais, mais prêter encore 
son artillerie pour la même expédition, le tout pour s'assurer 
la bienveillance de Son Altesse. Vaine complaisance ; car les 
infractions aux franchises et à la juridiction ecclésiastique se 
succédèrent dès lors sans interruption, malgré les réclamations 
constantes des ayants droit. Cela n'empêcha pas les Genevois 
de se préparer à plusieurs reprises à recevoir avec cette magni- 
ficence hospitalière qui les distinguait la visite souvent annoncée, 
toujours renvoyée du duc, à qui l'on faisait toujours en pareille 

* Il importe de ne pas oublier que les mandements épiscopaux de Peney, 
de Thies et de Jussy, ainsi que les possessions du prieuré de St-Victor étaient 
entièrement enclavés parle territoire ducal, et que ces pays appartenaient d'ail- 
leiu-s à l'Évêque et nullement à la ville, qui ne s'en empara qu'à la Réformation. 



209 

circonstance des présents de grand prix. On fit même cette fois 
l'énorme dépense de paver la ville en son honneur. Au lieu de 
Son Altesse on eut à recevoir, en qualité de vicaire-général de 
Févêque, le protonotaire apostolique Jean de Savoie, bâtard 
reconnu de l'ancien évêque François, le même qui joua ensuite 
un rôle si effroyable lorsqu'il fut parvenu à l'épiscopat, et qui, 
en attendant, venait gagner ses éperons comme séide de son 
cousin. 

Dès lors l'usurpation savoyarde dédaigna même d'employer 
des subterfuges. Les ciloyeus, les magistrats mêmes étaient 
saisis et jetés en prison. Pour la troisième fois le premier syn- 
dic, No. Pierre Lévrier, arrêlé dans l'exercice de ses fonctions, 
languissait dans les cachots de l'Ëvêché ; les ambassadeurs 
envovés au duc et h l'évêque à Chambéry ne revenaient pas, et 
la ville consternée s'attendait à quelque catastrophe pire que 
tout ce qu'elle avait enduré jusque-là, lorsque la scène changea 
tout à coup, le 14 septembre 1507, par l'arrivée imprévue de 
l'avoyer de Fribourg, François Arseut, accompagné du secré- 
taire d'Étal de ce canton. Depuis [)eu de temps le syndic Lévrier 
s'était fait recevoir bourgeois de Fribourg ', et les magistrats 
de cette ville, informés probablement par Berthelier de la nou- 
velle captivité de leur combourgeois, venaient avec menaces 
demander son élargissement. Le duc, averti par-dessous main, 
s'empressa d'en donner l'ordre avec force bonnes paroles à 
Tadresse du conseil ; il n'y mit que la condition d'un caution- 
nement de deux mille écus d'or, que, dans la première ivresse 
du moment, on s'empressa de signer malgré l'énormité de la 
somme. La hardiesse et le prompt succès de cette intervention 
étonnèrent d'autant plus les Genevois, encore éblouis du pres- 
tige de la cour de Savoie et de sa noblesse belliqueuse, qu'ils 
ne s'attendaient guère alors à trouver un jour des alliés chez 
ces terribles Suisses qui les avaient maintes fois rançonnés en 

» En même temps que Lucain DuPan. 



210 

menaçant leur ville d'une entière destruction, et dont nos femmes 
effrayaient les enfants. Au>si fallut-il encore une longue série 
de nouvelles épreuves avant que dautres citoyens se déci- 
dassent à suivre l'exemple de Lévrier , exemple dont l'effei ne 
tarda pas d'ailleurs à être dissipé par de nouveaux événements. 
Au printemps de 1508, le duc fit enfin cette enirée solen- 
nelle attendue depuis trois ans. La libéralité de la ville en dons 
gracieux à Son Altesse, en pots de vin aux officiers de sa cour, 
en pour boire à tous ses serviteurs, et la magnificence déployée* 
en parades, en représentations théâtrales, en réjouissances 
publiques de toute espèce, tout cela prouva qu'alors Charles III 
était bien encore aux yeux de la grande majorité des Genevois 
le descendant de cet Humbert aux blanches mains, de cet Amé- 
dée la Queue, de ce comte Yert et de tant d'autres preux de 
cette race antique dont les légendes avaient charmé leur 
enfance. Cette visite eut même une influence funeste sur les 
Enfants de Genève^ c'est-à-dire sur les jeunes miliciens incor- 
porés dans les diverses abbayes ou compagnies (archers, arba- 
létriers, arquebusiers) qui formaient, quoique sous une tout 
autre forme, ce que nous appellerions aujourd hui le contin- 
gent de Genève. Détournés, par l'appât du plaisir, de leurs 
études et de leurs occupations commerciales ou industrielles, 
ces jeunes gens, dont la turbulence n'était que trop souvent à 
réprimer dans ces temps difficiles, ne pensaient plus qu'à riva- 
liser d'adresse et d'élégance avec les brillants cavaliers de la 
cour ducale ; ils en vinrent même à méconnaître lauiorité de 
leurs magistrats, et le syndic Lévrier, qui n'était pas homme à 
voir braver impunément la sienne, perdit toute sa popularité, 
acquise par tant de services et de sacrifices, en ne tenant peut- 
être pas assez compte de l'excitation du moment. Le duc fut 
naturellement enchanté de cette querelle de famille, provoquée 
par sa présence et fomentée par ses agents; il fallait qu'elle 
fût bien réelle pour lui inspirer l'idée de confier le vidomnal 
à l'abbé, soit capitaine-général de ces milices, Hugonin de 



211 

Bourdigny, qui n'en resta pas moins au conseil, bien que 
Lévrier eût réussi à en faire sortir son prédécesseur, le vidomne 
Trolliet. 

L'esprit national reprit le dessus lors de l'avénemeut au 
siège épiscopal de ce même Giiarles de Seyssel, que les vio- 
lences ducales en avaient chassé vingt-huit ans auparavant. C'est 
peut-être de tous les prélats de Genève celui auquel on a le 
moins rendu la justice qui lui est due; car, placé dans mie 
position délicate a cause des derniers antécédents de l'épisco- 
pat, il résista avec calme et dignité aussi bien aux infractions 
ducales qu'à la mauvaise opinion qu'un grand nombre de 
citoyens transférèrent de ses prédécesseurs sur son compte. 

Au commencement de 1511, les Genevois donnèrent un 
nouvel exemple de cet esprit d'entraînement, ou, si l'on veut, 
à'engouement versatile et irréfléchi qui les caractérisèrent de 
tout temps. Les cantons suisses, avertis par un transfuge ducal 
qu'ils étaient encore créanciers de la maison de Savoie pour 
une somme immense (chose tout à fait invraisemblable), en 
raison des services qu'ils lui avaient rendus dans la guerre de 
Saluées, firent mine de prendre les armes pour venir chercher 
leur paiement. Très-alarmé, le duc fit prier le plus gracieuse- 
ment possible les Genevois de refuser le passage du Rhône à 
ces ennemis formii labiés ; et son envoyé, M. de Viry, ayant 
déclaré aux citoyens assemblés que « l'intention de Son Altesse 
était de vivre et de mourir avec eux, » toute arrière-pensée fut 
aussitôt bannie, et l'on déploya le plus grand enthousiasme pour 
mettre la ville avec ses quelques centaines de miliciens à même 
de résister a des armées qui passaient alors pour invincibles. 
Peu de temps après on exécuta avec le même empressement 
un citoyen notable, Jean de Rougemont, soupçonné du meurtre 
présumé d'un domestique de M. de Châteauvieux, premiei' 
chambellan du duc. Mais comme celui-ci, loin d'être satisiait, 
désignait maintenant pour véritable auteur de cet attentat le 
fameux Jean PécoUal, l'un des plus turbulents des enfants de 



212 

Genève, la bande se tourna aussitôt tout d'une pièce contre le 
parti ducal. Sans doute Berlhelier y travailla et suggéra à cette 
occasion une plaisanterie qui fut répétée dans la suite avec un 
succès croissant, mais qui, dès ce moment, lui valut de la part 
de Son Altesse le projet bien arrêté de le faire périr. Le cou- 
rage physique n'était pas au nombre des qualités de Charles III; 
sa terreur des Suisses avait éclaté au grand jour; il paraît 
même qu'elle le mettait hors d'état de réprimer l'horreur que 
lui inspiraient les fifres et les tambours, musique militaire qui 
caractérisait tout particulièrement les troupes suisses de l'é- 
poque. Armés de rapières et de javelines, les Enfants de Genève 
passèrent de nuit sous les fenêtres de son hôtel, précédés, 
comme les régiments suisses, d'un fifre et <run tambour. Sa 
frayeur fit naturellement place à une épouvantable colère quand 
il sut par qui d avait été mystifié. Les magistrats interpellés 
se bornèrent à prohiber l'usage nocturne des fifres et des tam- 
bours. Dès l'année suivante Berthelier entra au conseil et ne 
tarda pas, bien que le plus jeune, à devenir le plus influent de 
ses membres. Il succéda à Pierre Lévrier comme chef du parti 
national jusqu'au moment où Bezanson Hugues fut à son tour 
d'âge à se montier. 

Il était temps que ce parti eût à sa tête des chefs plus fermes 
et plus capables que les étourdis qui le compromettaient en 
toute occasion ; car le duc, qui avait repris courage, allait lui- 
même essayer d'une tactique beaucoup plus agressive encore 
que par le passé. Il était cette fois bien décidé à l'accomplisse- 
ment de faits qui, selon les idées du temps, auraient pu dans la 
suite être interprétés comme des actes de souveraineté compro- 
mettant l'avenir, soit comme une simple reprise de prétendus 
anciens droits abandonnés par ses prédécesseurs. En consé- 
quence il vint se loger au couvent de Palais, et prétendit que 
les bouchers lui envovassent les langues de toutes les bêtes 
qu'ils tueraient. Cette prétention ridicule ayant été repoussée 
sans façon, il voulut revendiquer le droit de grâce, que plusieurs 



213 

de ses prédécesseurs avaient déjà vivement réclamé en faveur 
de criminels de la pire espèce, uniquement pour pouvoir se 
vanter d'avoir exercé ce droit souverain à Genève '. Il partit 
sans avoir rien pu obtenir. iMais peu de temps après il voulut 
exiger qu'en compensalion des saufs-conduits qu'on lui deman- 
dait de continuer pour les foires de Genève, cette ville lui fît 
annueliemenl un don gratuit, qu'elle lui permît de placer des 
gardes à ses portes, en d'autres termes, d'y tenir garnison, et 
enfin qu'elle lui accordât le domaine direct et les lods des 
nouveaux bâtiments. Le Conseil Générai, consulté par ses magis- 
trats, repoussa ces demandes à l'unanimité, ajoutant « que la 
liberté devait être préférée à toute chose (libertatem procul 
dubio dignam rébus cunctis praeferendam esse) et qu'il valait 
mieux ne jamais avoir de foires que de mener une vie servile 
sous de tels tributs ; » et comme le duc revenait à la charge en 
modifiant ses exigences sans en changer le fond, on lui répon- 
dit, en se référant à la réponse du Conseil Général, « qu'il valait 
mieux vivre libre et pauvre que de s'enrichir sous le jong de 
la servitude ^, » et à une autre ambassade ducale sur le même 
sujet : a qu'il valait mieux choyer une pauvrelé toute couronnée 
de lauriers de liberté que de s'enrichir dans la servitude en 
payant des tributs annuels \ » En attendant, les Suisses 
avaient profilé de la diète de Bade, où se trouvaient réunis les 
ambassadeurs des principaux Étals de l'Europe *, pour solli - 

' Il va sans dire que le prince-évêque avait seul le droit de grâce alors 
à Genève. Toutefois un fait qui s'y passa, le 9 juillet 1500, révèle l'existence 
d'une coutume bizarre dont on trouve des exemples dans d'autres pays. Un 
drôle condamné à mort pour meuitre, sacrilège et vol, était déjà sur Téchelle 
fatale lorsqu'une fille publique le demanda et l'obtint pour mari. 

* Melius est in libertate etpaupertate vivere quam locupletari et sub jugo 
servitutis fore adstrictos. — Registre, 2 sept. 1512. 

» Malunt paupertatem enutrire libertate undique laureatam, quam ditio- 
res effici inque servitute annualia tributa solvendo vivere. — Reg., 4sept. 1512. 

* Il suffit de les nommer poui- donner une idée de la puissance de la 
Suisse à cette époque. C'étaient les ambassadeurs du roi des Romains, de 
France, d'.\ngleterre, d'Espagne, du pape, de la république de Venise, des 

Tome XI. 1 5 



2li 

ciler au sujei des foires de Genève, auxijuelies ils élaienl direc- 
icnieDi inléressés; et le <iu(; de Savoie, n'osant plus s y opposer, 
avaii subilemenl réduit toutes ses exigences à mendier des 
Genevois loulau moins ini petit témoignage de reconnaissance, 
« car, ajoutait-il. loul ouvrier est digne de son salaire » {diguus 
est operaiius mercede sua). Ce mélange d'arrogance ei de bas- 
sesse éîail l'un des traits disiinctifs de Charles le Bon. Il lui 
suffit de ces quelques paroles pour rallier tous les cœurs, 
tant les Genevois avaient de peine à se brouiller pour tout àe 
bon avec la maison de Savoie. Cependant son vidorane Ayraon 
Conseil n'en continuait pas moins ses empiétements journaliers. 
Ayant osé arrêter le geôlier de l'Evéché, les citoyens s'assem- 
blèrent au son du tocsin, allèrent assiéger le vidomne dans sa 
demeure dn Bourg-de-Fonr et l'eussent jeté au Rhône sans l'in- 
îervenlion de Bertheiier, qui, prévoyant quel(|ne folie, s'était mis 
à la tête du mouvement pour pouvoir le modérer en le diri- 
geant '. Bien malgré lui, celte fois, les fifres et les tambours 
furent encore de la partie au retour de cette expédition. 

Le duc étant arrivé peu de temps après, se prit de querelle 
sur ces choses avec l'évéque Charles de Seyssel, qui venait 
aussi d'arriver, et dont la ferme attitude lui valut des menaces 
qui ne se réalisèrent que trop tôt; car cet excellent prélat 
mourut empoisonné dans une de s s terres près de Ghambéry, 
le î 1 avril 1513. Le chapitre s'empressa aussitôt d'élire à sa 
place l'abbé de Bonmont, Aymon de Gingins, très-aimé des 
Genevois et vivement recommandé par le Conseil et par les 
Suisses; mais le duc, qui avait pris les devants auprès du pape 
antérimreniml h h mon de Charles de Seyssel, obtint l'épiscopat 



ducs de Loiraine^, do Savnio el do .Mil.ui. Il paraît liion que Bertheiier y fui, 
quoique sans mission ollicielli*. 

» Pour tjien comprendre le tort du vidomne dans cette affaire , il faut se 
rappeler que le vidomnat, quoique inféodé à la maison de Savoie, n'en était 
pas moins un office épiscopal, pour l'exercice duquel le duc lui-même et son 
remplaçant devaient hommage au princc-évêque. 



215 

pour son cousin le bâtard Jean (ie Savoie, le mênie qui Tavait 
déjà servi quelques années auparavant comme vicaire i>énéral. 
Ce nouveau trafic d(^ l'ÉvêcIté et la scélératesse hien connue 
lie celui que les Genevois allaient, selon leur constitution, avoir 
comme prince temporel île la ville aussi bien que comme 
directeur spirituel de leur Église, décida enfin les chefs du 
parti national a se mettre sons la proleciion du canton suisse 
de Fribourg, comme Pierre Lévrier et Lucain Dnpan l'avaient 
fait en 1507. En conséquence, le 4 juillet 1513, Bezanson 
Hugues, Jean Baux, Philibert Berthelinr, Jean Taccon, Nan- 
termet Tissol et Henri Pollier furent reçus bourgeois de Fri- 
bourg, moyennant la redevance annuelle d'un florin d'or, « pour 
la préservation de leur corpfi et de leurs biens, » phrase jusqu'a- 
lors inusitée dans les registres de celte république. Dès lors, 
ces citoyens j)ouvaient prétendre personnellement au beau titre 
à' Eidgenossen (confédérés), qu'on appliqua bientôt à leur parti 
à Genève en francisant le mot allemand en Eydguenols. Une 
nouvelle corruption de ce mot fit plus lard le terme de Hugue- 
nots, sous lequel les Français désignèrent spécialemenl leurs 
compatriotes réformés. On voit combien ce terme qui, dans 
l'origine, n'était porté que par des Genevois catholiques, s'est 
éloigné de sa signification première '. 



II 

(1513—1519) 

La famille Hugues (aussi Hugoz, Iluyonis en latin) était 
ancienne, riche et considérée. Pierre Hugues de Copponex, le 

• Nous croyons que, dans sa juste admiration pour notre grand citoyen, 
M. Hisely va peut-être trop loin en voulant rattacher le terme de Huguenots 
à Bezanson Hugues. Mais si ceUe opinion était fondée, le changement de si- 
gnification que ce terme éprouva serait encore bien plus frappant. Car il 
n'y avait rien de moins huguenot que Bezanson Hugues, qui mourut bon ca- 
catholique en 1532, ni que sa famille qui préféra l'exil aux nouvelles doc- 
trines. 



216 

bisaïeul de Bezaiison , était déjà depuis quelque temps établi 
à Genève, lorsqu'il fut reçu bourgeois de cette ville le 13 sep- 
tembre 1429. Son fils Jean épousa la fille de Rolet Arnaud, 
conseiller de Genève, mais natif de Strassberg , au canton de 
Zurich, où il paraît que le dit Jean Hugues alla s'établir, et où, 
en tous cas, ses enfants furent élevés, car, pendant bien des 
années, on les considéra plutôt comme Allemands, c'est-à-dire 
comme Suisses que comme Genevois. Quoi qu'il en soit, pendant 
que Genève était si ignominieusement rançonnée par les Ber- 
nois et les Fribourgeois , en sa qualité d'alliée malgré elle du 
comte de Romont, et par là de Charles le Téméraire , les deux 
fils (le Jean Hugues combattaient avec les troupes de Zurich à 
la bataille de Morat (22 juin 1476). L'aîné, Jean soit Anzo 
(francisé du diminutif allemand Hans), du Conseil des L en 
1497, 1502, conseiller de la confrérie des Pelletiers soit de 
l'Assomption, ne paraît avoir eu de sa femme, Guillauma Blanc- 
mantel, qu'une fille nommée Denyse, qui vivait encore en 1538. 
Le cadet, Conrad Hugues, rentré à Genève avec son frère après 
la guerre, fut élu conseiller en 1503. 1507, et syndic en 1508 et 
1510. Il avait épousé sa belle-sœur Andréa, fille du syndic Girar- 
(lin Blancmantel ; de ce mariage, que nous pouvons placer assez 
approximativement vers 1 490, étaient nés: 1** Bezamon ' Hu- 
gues ; 2° Guillaume Hugues, qui fut ensuite syndic et, du chef 
de sa première femme, Miehée Baud, seigneur de la Feuillade; 
3" Anloina, femme du conseiller Denis Daddaz, d'une branche 
genevoise de l'illustre famille d'Adda de Milan ; enfin, 4'* Anna, 
mariée au syndic Jean Baud (oncle de la Miehée ci-dessus), 
l'ami le plus dévoué de son beau-frère Bezanson, et son princi- 
pal aide et collègue dans le parti des Eydguenots*. — Soit dit 

» Ce nom, qu'il écrivait lui-même Bezanson, était l'un des prénoms les 
plus usités de l'époque. 

* Un voit, d'après cette rapide notice de la famille Hugues, qu'il y aurait 
quelques corrections à apporter à celle que Galiffe en a donnée dans le !«'■ 
volume de ses Notices généalogiques, et cela d'après ses propres recher- 
ches ultérieures. 



217 

en passant, la famille Baud ou Baux, bien que la plupart de ses 
représentants fussent voués au commerce, était l'une des plus 
anciennes de Genève, où elle remoniait clairement jusqu'au 
treizième siècle ; elle avait fourni des chanoines au chapitre 
de Saint-Pierre et contracté des alliances avec la noblesse des 
environs (de Nernier, de iMonlfort , de Valier, Lambert, de 
Russin, de Moyron, de Lancy, Goyet, Varro, etc.) ; elle posséda 
aussi les terns seigneuriales de Floret, de la Feuillade, de 
Troches,etc. Quant aux Hugues, Bezanson, tout en faisant éga- 
lement le commerce, était qualifié de Damoiseau, mais ne fai- 
sait usage de ce titre, particulier à la noblesse chevalière, qu'en 
cour de Rome et à l'étranger, jamais dans sa patrie, et cet 
exemple a longtemps été suivi par la grande majorité des Ge- 
nevois quahfiés ' ; il fut aussi seigneur de Perolle, de Beygris, 
etc., au canton de Fribourg. Un de ses grands-oncles, Messire 
Guillaume Hugues, chanoine de Genève, avait été créé cardinal 
du titre de Saint-Marcel ; enfin Conrad , lejDropre fils de Be- 
zanson, fut également, sans autre titre que sa naissance, — 
c'est-à-dire sans être gradué en droit, — chanoine de Saint- 
Pierre, et quitta Genève à la réformation ainsi que son oncle 
Guillaume Hugues, avec les Baud, les DuMur, les Girard, les 
de Malbuisson, les de la Mare, les de Yersonnex, les frères du 
Crest, et tant d'autres des premiers patriotes et des principaux 
libérateurs de Genève. Quant à Bezanson Hugues, il mourut 
bon catholique, mais boudé ou dédaigné par le parti régnant 
de l'époque, trois ans environ avant que la réforme eût été offi- 
ciellemenl avouée dans nos murs. 

Nous tenions a donner ces renseignements et nous en don- 
nerons encore d'autres pour montrer une fois de plus la faus- 

• Ce furent les Français réfugiés pour cause de religion, ou plutôt leure 
fils ou petits-fils qui importèrent à Genève le goût éminemment aiilinalional 
des qualifications nobiliaires, entre autres celle dCécuyer. Encore est-il certain 
que la plupart ne pouvaient revendiquer d'autre noblesse que celle, plutôt per- 
sonnelle qu'héréditaire, que les premières charges de la république avaient 
conférée à leurs pères. 



218 

stlé complète de deux opinions également accréditées parmi 
ceux qui n'ont pas étudié noire histoire à ses sources. L'une, 
très-bien venue de nos ennemis , consiste à représenter 
les premiers libérateurs de Genève comme autant de tribuns 
du peuple, véritables jacobins de l'époque, sortis des derniers 
rangs de la nation ; tandis qu'ils appartenaient presque tous aux 
familles les plus riches, les plus anciennes et les plus considé- 
rées ai' la ville, qu'ils étaient presque tous apparentés ou alliés 
aux plus nobles maisons chevalières des environs, et que, sous 
ce rapport, leur position était, sauf quelques exceptions, géné- 
ralement meilleure, ou tout au moins beaucoup plus homo- 
gène que celle de leurs ennemis les Mamclucs, i;,ens dévoués ou 
vendus à la maison de Savoie; et certes ce u'esi pas un de 
leurs moindres titres de gloire d'avoir sacrifié tout cela à l'indé- 
pendance de leur pays avec la certitude d'avoir tout à perdre 
et rien à gagner sous le rapport des honneurs et de la fortune*. 
— L'autre erreur consiste a confondre la lutte libératrice des 
Eydguenots avec la réforme religieuse de 1535, tandis qu'il est 
bien avéré que la majorité de ceux qui firent cette dernière ré- 
volution, n'aurait pas même été d'âge à figurer au bon moment 
parmi les champions de la première lutte, laquelle avait déjà 
commencé avant le seizième siècle, pour n'aboutir entièrement 
que !)eu d'années avant la réforme. On trouve sans doute parmi 
les premiers jtrolestants quelques noms qui avaient déjà figuré 
parmi les Eydguenots; mais en y regardant de plus près, on 
pourra se convaincre que la plupart n'y étaient entrés que d;ms 
les dernières années, et qu'ils n'y jouèrent qu'un rôle tout à fait 
subalterne et, pour quelques-uns même, peu honorable, jusqu'au 
moment où ce parti, privé de ses chefs, fut débordé par des ten- 



' Berlhelier iui-uièino était qualifié de noble longtemps avant son entrée 
au (Conseil. Selon toute apparence sa i'amille descendait d'une branche de 
l'illuslre maison de Hogeniont qui avait pris ce nom. Il épousa No Amblarde 
Du(]rest qui, quinze ans après sa mort, se remaria avec No. Rezanson Du- 
.Mur, ancien Eydgiif-not, puis Peneysan. 



219 

(lances toutes nouvellt s à Genève. D'ailleurs nous pourrions 
ausbi nommer piii mi les protestants les plus fougueux quelques 
anciens i/anu/ut.s, voire niênie de ceux qui avaient été baiser la 
main ducale à Sainl-Julieo en 1519. Le fait est que l'idée delà 
réforme religieuse et de l'expulsion de l'évêque n'était jamais 
entrée dans le programme des véritables Eydguenots: ceux-ci 
ne voulaient pas autre chose que ramener, à l'aide de l'alliance 
suisse, la constitution de Genève à sa pureté primitive, c'est-a- 
dire à l'état d'une ville libre, gouvernée par ses propres magis- 
trats sous la souveraineté plus nominative que réelle de son 
chef spirituel et de l'empire. Tant que Genève eut des princes- 
évêques dignes de ce nom, celle position avait paifailement 
sufïi à son bonheur, ainsi qu'à !a défendre contre ses ennemis na- 
turels, pendant que tant de républiques bien autrement puissantes 
étaient tombées. Sa consùtulion politique avait même résisté 
aux attaques de ses propres évêques, ligués avec ses plus cruels 
ennemis. Â plus forte raison eût e'de pu suffire, comme ce fut 
le cas pour d'autres cantons placés d.ns des circonstances ana- 
logues, sous l'égide de la nation la plus redoutée de l'épocjne 
par ses armes. Au lieu de cela, grâce à la façon turbulente avec 
laquelle la réforme religieusf se présenta chez nous, Genève 
perdit ses alliés les p'us ani iens, les plus chauds et les plus 
désintéressés, les Fribourgeois (ainsi que Tappui des cantons ca- 
tholiques), pour se mettre sous la tutelle et comme '.■> la merci de 
la puissante république bernoise, dont la conduite dans ces cir- 
constances fut tout autre que généreuse ou désintéressée. On n(; 
saurait iionc en vouloir aux anciens Eydguenols, a ces premiers li- 
bérateurs de Genève, qui vécurent assez pour voir leur œuvre ex- 
ploitée et entièrement détournée de son bnt par des gens tarés 
pour la plupart et certainement incapables de savoir où ils nous 
menaient, on ne sainait leur en vouloir d'avoir préféré l'exil et la 
foi de leurs pères aux nouvelles doctrines. Ce fut même le plus 
grand de tous leurs sacrifices, puisqu'il rendait les précédents inu- 
tiles pour eux. D'ailhurs, ceux qui ne s'étaient pas retirés à temps 



220 

furent haniiis, leurs biens confisqués, et leurs familles persé- 
cutées par le gouvernement réformé. A notre avis, on ne sau- 
rait même en vouloir à ceux des anciens Eydguenots qu'un 
excès de fidélité légitimiste poussa ii figurer encore sur leurs 
vieux jours parmi les courageux défenseurs du château épisco- 
pal de Peney, gens que l'on ne doit pas considérer comme des 
traîtres, mais comme les Vendéens de l'époque. Car la cause 
qu'ils défendaient était encore, même à Genève, celle de la 
légitimité*; mais n'anticipons pas sur les événements et ache- 
vons ce qui tient à la personne de Bezanson Hugues, avant 
de le mettre en scène. 

L'opinion la plus généralement répandue parmi ceux qui 
en ont une à ce sujet, se figure Bezanson Hugues comme une 
sorte de Nestor genevois, grave mélange de Sullv, de Washington 
et de Nicolas de Flùe, et c'est ainsi que l'a représenté notre 
peintre national par excellence. Il semble, en effet, qu'on ne 
saurait s'imaginer autrement le grand citoyen dont la présence 
ou une lettre suffisait pour rassurer tous les esprits dans les 
moments les plus critiques; le magistrat imposant dont l'élo- 
quence à la fois douce et ferme dominait les assemblées et les 
Conseils, alors même qu'il n'y occupait aucune fonction offi- 
cielle; l'écrivain, le conseiller insinuant qui sut inspirer, au 
moins pour quelque temps , au prince-évêque Pierre de la 
Baume les seuls sentiments dignes de lui qu'il eût jamais : — 
l'habile négociateur qui savait si bien émouvoir et entraîner aux 
récits des malheurs de sa patrie, ces hommes de fer qui com- 
posaient les Conseils de Berne et de Fribourg. où sa place était 
marquée d'avance à la droite de l'avoyer; enfin, ce vénérable 
père et sauveur de la patrie que les étrangers et jusqu'à ses 

• Les Peneysans, d'abord rassemblés à Bonne, occupèrent le château de 
Peney dès le 5 septembre 1534; à cette éqoque, les institutions épiscopales 
étaient encore en vigueur à Genève. La Réforme elle-même, malgré ses 
nombreux adhérents, fut mise et remise en question par les Conseils jusqu'à 
la fin de 1535. Ce ne fut que dans le Conseil Général du i\ mai 1536, que le 
peuple genevois se prononça définitivement siu- cette grande que^stion. 



221 

propres eiiuemis continuaient à appeler ainsi, alors que ses in- 
grats concitoyens ne paraissaient plus se souvenir de lui !.... 
Avec tout cela on n'a cependant qu'un des côtés de cette 
grande et noble figure. 

On oublie que Bezanson , entré fort jeune dans la carrière 
j.'iiblique, chef, pour ainsi dire malgré lui, du parti national dès 
ses premiers pas, mourut dix-sept ans plus tard, après avoir 
vainement demandé sa retraite des affaires. On oublie que ce 
chef adoré des Enfants de Genève^ dont nous avons parlé 
plus haut, fut choisi par ceux-ci, qui, d'accord avec tous les 
citoyens, le réélurent dans le moment le plus critique pour leur 
capiiaine général, fonctions dans lesquelles il succédait à Ber- 
ihelier, et qui exigeaient les qualités physiques les plus brillan- 
tes. On oublie surtout les dangers continuels attachés aux 
périlleuses missions dont on le chargeait à tout instant pour 
les cantons suisses, à une époque où il ne pouvait s'y rendre 
et ne revenir à Genève qu'en traversant — par des chemins dé- 
tournés en trois ou quatre jours de marche ou de chevauchée, 
d'autrefois avec une effrayante rapidité. — le territoire de son plus 
cruel ennemi, le duc de Savoie, qui le faisait traquer comme 
une bête fauve par ses archers, par ses gens d'armes et surtout 
par les gentilshommes de la Cuiller, dont les châteaux ei les 
bandes armées formaient comme autant de postes militaires en- 
nemis, depuis les portes de Genève jusqu'aux frontières de 
Berne et de Fribourg, 

Braver nuit et jour les rigueurs des saisons ; s'aventurer seul 
ou avec quelques amis seulement dans les défilés les plus dan- 
gereux du Jura ei des Alpes ; être continuellement sur le qui- 
vive; se frayer un chemin la dague au poing à travers les hal- 
lebardes ducales; a peine arrivé, consacrer tout son temps aux 
affaires de son pays; renouveler constamment ces fatigues 
et ces courses périlleuses, alors même qu'il était blessé ou 
malade ; loui cela pouvait paraître peu de chose pour le 
capitaine de cette turbulente jeunesse genevoise, si prompte à 



222 

(légaînei les rapières, même entre amis. Aussi ne raconte-t-il 
des dangers courus par lui-même que ce qu'il faut pour ren- 
dre justice au courage de ses collègues ou pour confondre les 
insinuations injurieuses de rivaux jaloux. Les seules craintes 
qui percent dans ses correspondances, écrites toujours à la hâte, 
souvent des gîtes les plus aventureux, c'est de ne pouvoir ar- 
river à sa destination, ou d'y être devancé par les espions ou 
par les messagers ducaux ; c'est d'ignorer ce qui peut se pas- 
ser de fâcheux à Genève pendant son absence; c'est enfin ce 
qui lui inspire une sollicitude aussi discrète que touchante pom" 
sa jeune famille, et pour celle de son beau-frère Baud que l'ab- 
sence de tous deux laissait sans protection fiarmi tant d'ennemis 
secrets ou déclarés. Ce qu'il y a de vraiment grand dans Bezan- 
son Hugues, c'est encore cette réunion de tant de qualités mora- 
les et physiques ordinairement incompatibles: beaucoup de dou- 
ceur et de sensibilité réunies à un courage et à une force de 
volonté a toute épreuve; une modération, un esprit de tolé- 
rance et de conciliation rares chez tout homme politique, mais 
qui tiennent du prodige chez un chef de parti aussi zélé et 
aussi actif; enfin une habileté diplomatique, une clarté de vues, 
une supériorité d'intelligence et une sagesse politique qui ne 
s'acquièrent ordinairement qu'après une longue expérience, et 
qu'il posséda d'emblée, sans renoncer h aucun des devoirs, à 
aucune des prérogatives de la jeunesse. Car, on ne saurait assez 
le répéter: Bezanson Hugues ne pouvait guère avoir plus de 
vingt-cinq à vingt-six ans lorsqu'd fut appelé au Conseil (1515), 
et il n'en avait donc guère plus de quarante lorsque, seize ans 
plus tard, un an avant sa mort, il demanda instamment, en allé- 
guant ses services, son âge et ses enfants, qu'on voulût bien 
enfin le dérharger de ses offices (notamment de celui de capi- 
taine général), dans lesquels on le retenait comme prisonnier 
contre toute espèce de discrétion et d'humanité. Ce qu'il faut 
dire, c'est que la vie de fatigues, de privations et d'émotions 
de toute nature à laquelle il s'était voué pendant quinze ans, 



était au-dessus des forces morales et physiques de l'homme ; et 
que l'ingratitude de ses concitoyens, pour lesquels il avait sa- 
crifié son repos et sa fortune, acheva rapidement de ruiner et de 
pousser au tombeau cette existence déjà brisée au service de la 
patrie. 

La bourgeoisie de Fribourg acquise par Bezanson Hugues, 
Berthelier el leurs quatre amis susnommés, ne pouvait pour le 
moment profiter qu'à eux; ce n'était qu'un acheminement à 
quelque chose d'un intérêt plus général dans un avenir plus ou 
moins éloigné ; les Friboiirgeois ne le prouvèrent que trop 
en venant s'emparer à main armée du président du parlement 
de Dijon, M. de Villeneuve, dont ils avaient exigé l'incarcéra- 
tion. Il s'agissait là d'une de ces affaires qui ne regardaient ni 
l'évOque, ni les citoyens, mais auxquelles Genève se trouvait si 
souvent exposée en sa qualité de ville libre, neutre el ouverie 
à tout le monde. Dans cette occasion, le Conseil, et surtout 
Pierre Lévrier (également bourgeois de Fribourg) résistèrent 
jusqu'au bout et épuisèrent toutes les voies de la persuasion. 
II fallut céder à la force brutale ^ Aussi fut-on si peu r;issuré 
lorsque, quelque temps après, les Suisses firent annoncer qu'ils 
comptaient traverser Genève <t y prendre étape en grand 
nombre, qu'en outre de toutes les mesures de sûreté pour la 
ville, pour les personnes des magistrats, on donna une coupe 
de froment à chacun des quatre cou\ents afin d'en obtenir de 
ferventes prières pour le salut de la ville. Le fait est qu'à Ge- 
nève comme partout on craignait la brutalité el les habitudes 
de pillage de ces hôtes importuns. Pour éviter toute chauct- de 
dispute, on ordonna aux habitants de leur donner tout ce qu'ils 
demanderaient ; on recommanda les manières les plus douces et 

* M. Picol fait tort aux syndics en prétendant qu'ils cédèrent làrlievi-ent 
et licrèrmt le niallieureux président. Le l'ait est iprils résislèi'ent pendant 
trois semaines, et ne cédèrent (ju'à la force brutale et à Tordre positif du 
prince-évêipie de ne pas pousser plus loin la résistance. 



22^ 

les plus polies; enfin on promit de ilédonimager ceux à qui ils 
auraient pris quelque chose sans le payer. Ces détails sont né- 
cessaires pour montrer combien les sympathies genevoises 
étaient encore plus favorables aux populations déjà hostiles qui 
avoisinaient notre ville qu'à ces Suisses qui. hors de leurs fron- 
tières, n'étaient rien moins que les champions de la liberté et 
de la justice. — Nous passons quantité d'autres faits de ce 
genre, ainsi qu'une foule de nouvelles infractions tantôt détour- 
nées tantôt ouvertes de l'évéque, du duc et du vidomne, pour 
arriver enfin à Bezanson Hugues. 

Le prieur de Saint- Victor, Jean-Amédée Bonivard , oncle 
du prisonnier de Chiilon \ mourut dans les derniers jours de 
1514-, laissant à son couvent quatre pièces d'artillerie, qui lui 
appartenaient en propre, pour en faire des cloches. Le même 
jour les syndics se hâtèrent d'en faire l'acquisition qui fut ap- 
prouvée le lendemain par le Conseil des L. Le duc ne l'eut 
pas plutôt appris, qu'il écrivit pour que cette artillerie fût re- 
mise à son vidomne. Nanti de la lettre du duc, le Conseil des 
L prit la résolution pacifique de prier Son Altesse de se dé- 
sister de sa demande en vue* du besoin que la ville avait de 
ses pièces pour la défense de Sainl-Gervais. Aussitôt l'on vit 
entrer dans la salle Bezanson Hugues à la tête d'un grand nom- 
bre de citoyens et bourgeois, au nom desquels il déclare 
« qu'ils ne aouffrironl pas que cette artillerie soit remise au 
vidomne quand la ville en a un si pressant besoin. » Telle 
fut la première, apparition de Bezanson dans les affaires pu- 
bliques; la première, parce qu'il n'y avait que deux mois que 
son père, le conseiller ancien syndic Conrad , était mort, et 
qu'à cette époque les fils se taisaient encore devant leurs pères-; 

' Celui-ci s'aUi'ibue, dans ceUe occasion et dans beaucoup d'autres, un 
rôle important dont les registres ne disent pas un mot, et qu'ils contre- 
disent même souvent de la manière la plus formelle. 

* Son beau-frère Jean Baud l'ut le premier exemple d'un (ils nommé syn- 



225 

il entrait d'ailleurs îi peine dans sa majorité civile. Au fond, 
cette démarche tenait davantage du caractère de Berthelier 
que du sien; mais Berthelier n'aurait pu la faire en quahté 
de conseiller. Il ne faut pas oublier non plus que les conseils 
contenaient un grand nombre de traîtres vendus au duc, lesquels 
gênaient extraordinairement leurs délibérations , si bien qu'on 
ne pouvait souvent pas faire aboutir celles-ci autrement qu'en 
provoquant quelque vigoureuse manifestation de l'opinion pu- 
blique, dans ce genre. Enfin les événements qui suivirent 
nous permettent de dire que Bezanson Hugues agit dans 
celte occasion surtout en vue de la fortification du bourg de 
Saint-Gervais ' qu'il habitait , et dont les habitants l'affection- 
naient particulièrement. Quoi qu'il en soit , cette première dé- 
marche suffit pour lui attirer la haine de l'évêque et du duc de 
Savoie, et cela d'autant plus que ces princes avaient pu le re- 
garder d'avance comme l'un des piliers de leur parti, à cause 
de son alliance récente avec Claudia de Fernex^, sœur de 
Pierre de Fernex, qu'ils savaient leur être dévoué; mais cette 
démarche suffit également pour montrer aux Genevois qu'ils trou- 
veraient en lui un défenseur ferme et courageux de leurs intérêts; 
aussi fut-il porté au Conseil dès les élections suivantes. 

En attendant, le duc de Savoie, aidé de son digne séide l'évêque 
Jean, faisait négocier à Rome la remise entre ses mains de la 
juridiction criminelle de Genève, laquelle juridiction n'appar- 
tenait qu'aux syndics. Le collège des cardinaux s'y opposait en 

die du vivant de son père ; encore cette distinction lui vint-elle comme 
beau-frère et ami de Bezanson, et surtout à cause de l'extrême difficulté de 
trouver des sujets fidèles. Plus tard on vit des pères conseillers présidés par 
leurs fds syndics. 

» Saint-Gervais était alors considéré moins comme un faubourg, ainsi qu'on 
se plaît à le croire, que comme un bourg distinct de la cité, et qui souvent 
eut à agir comme tel, quoique appartenant à la ville ; sa position ouverte et 
riante au bord du Rhône, comparée aux rues grimpantes, étroites et tor- 
tueuses de la cité, en faisait alors le séjour préféré de plusieurs des familles 
les plus riches et les plus considérées de Genève. 

* Elle était lille de No. Jean de Fernex , syndic , et de No. Guillemette 
délia Riva de Visron. 



226 

déclarant qu'on ne pouvait l'ôter aux syndics que dans le cas 
où une rébellion patente, accompagnée d'un attentat contre les 
jours de leur prince-évêque prouverait que celui-ci ne pouvait 
demetirer en sûreté avec eux sans une protection spéciale. 
C'est pour prouver que cette rébellion existait et que des at- 
tentats avaient été commis, que les deux princes intentèrent 
ensuite les procès de Bertlielier, de Jean l'écolat, d'Ami de 
Joie, etc., sous des accusations que le phis simple bon sens de- 
vait répudier à Genève, mais qui pouvaient paraître très-plau- 
sibles à Rome, grâce aux résumés partiaux qu'auraient l'ait 
de ces procès les officiers judiciaires du parti ducal ; car le 
duc et son cousin pensaient bien que l'indolence et les occu- 
pations des cardinaux italiens les auraient détournés de la lec- 
ture des interminables procès-verbaux sténographiés séance te- 
nante, où ils eussent pu découvrir la vérité. 

Tout en développant les principales phases de l'histoire ge- 
nevoise comme canevas indispensable de notre sujet, nous ne 
devons pas laisser ignorer les petits faits accessoires relatifs à 
Bezanson Hugues. A celle époque il était d'usage d'amodier 
aux particuliers les places de la ville pour les besoins du com- 
merce et de l'industrie. Bezanson :imonia, le 11 avril 1515, 
pour 13 florins par an celle du Molard, par l'entremise de son 
serviteiir ou commis, François Bernard ; ce fait prouve 'qu'il 
était alors dans le commerce. — Au commencement de l'année 
suiv;inte le prédicateur de la Madeleine scandalisa tellement ses 
ouailles par les injures qu'il proférait en chaire, entre autiesen 
traitant le peuple de Genève de nigaud (stolidus), qu'on menaça 
le vicaire d'assembler le Conseil Général au son de la Clémence, 
s'il n'y mettait ordre. Il paraît cependant que ces prédications 
continuèrent sur le même ton, car le 10 juin Bezanson Hugues, 
Antoine de Versonnex et plusieurs autres bourgeois vinrent 
demander an conseil que, pour éviter des scandales, on fît enfin 
justice de cet énergumène, qui avait dit entre autres «que toutes 
les femmes qui avaient jtorté ou qui portaient encore l'habit de 



227 

saint François élaienl des libaudes et des lilles de joie.« Celte 
fois la clrose fut arrangée entre les syndics, le vicaire général et le 
conseil épiscopal. — Ona préleiidii trouvera Genève à cette épo- 
cjue, et même déjà longtemps avant, des indices précurseurs de la 
réforme. Mais le lait est que les Genevois, quoique peu dis- 
posés à la superstition proprement dite, étaient nlors et res- 
tèrent jusqu'au dernier moment d'un catholicisme plutôt exagéré, 
snriout pour ce qui tenait aux pratiques extérieures de leur 
religion. Nous en pourrions cMer qui faisaient partie de 14coii- 
fréries à la l'ois; les processions surtout étaient très en hon- 
neur, et jam;iis le conseil n'entrait eu séance sans avoir d'abord 
entendu une messe dans la chapelle de la maison de ville. Par 
contre, les Genevois tenaient esseniiellement à une bonne pré- 
dication et payaient largement pour l'obtenir; cette année 
même et dans bien d'autres occasions ils firent tout ce qu'ils 
purent auprès des principaux dignitaires du clergé pour obtenir 
les meilleurs prédicateurs possibles. Plus d'une fois aussi les 
magistrats rappelèrent à l'ordre les moines de iel ou tel couvent 
dont les mœurs étaient loin il'être exemplaires. 

Selon touîe apparence, ce lut à cette époque (1515 ou 
1516), après une série de nouvelles vexations du duc, de l'é- 
vêqiie et de leurs officiers, que Berthelier institua, parmi les 
Enfants de Genève . l'association du qui touche l'un louche 
Vautre, par laquelle il devenait impossible à leurs ennemis, à 
moins de procéder par surprise, d en arrêter un seul sans que 
les autres tussent aussitôt rassemblés aux coups de sifflet de 
leurs chefs. Les partisans de Berthelier se réunissaient de pré- 
férence chez un traiteur du Molaid, et ce fut la sans doute que 
germèrent les premières idées d'une alliance avec les Suisses'. 
Il est à remarquer qu'il n'y eut jamais, maigre leur extrême 

> Les indépendants se réunissaient aussi tréqueminent au couvent de 
Palais (Voyez les procès de Tocpiet, d'An»! de Joie, etc. Galiffe, Materinux 
t. II». Quant aux Mamelucs, ils s'assemblaient au couvent de Kive , chez 
Hugonin l-';ivre et chez le vidonine Hugues de Rogeniont. 



228 

différence de caractère, le moindre indice de désaccord ou 
même de froideur entre ces trois grands citoyens qui furent 
simultanément et à tour de rôle à la tête du parti national. 
Non-seulement Berihelier avait désapprouvé la mutinerie des 
Enfants de Genève contre le syndic Lévrier, mais c'était grâce 
à lui que ce doyen des patriotes genevois était rentré en fonc- 
tion. Quant a Bezanson Hugues qui, bien que plus jeune que 
Berthelier, procédait plutôt de Lévrier par le genre et la pré- 
cocité de ses talents, jamais homme ne fut moins que lui 
accessible à ces mesquines jalousies qui désunissent si souvent 
les partis politiques, et à Genève peut-être plus que partout 
ailleurs. Dès longtemps il savait quel ardent patriotisme était 
caché sous les formes i^aies, brillantes et enjouées de Berthelier, 
et mieux que personne il savait combien ces formes raénie 
servaient à rallier et à maintenir fidèle celte jeunesse turbu- 
lente sur laquelle reposait l'avenir du pays. Le seul reproche 
sérieux qu'on puisse faire à Berthelier, c'est précisément cette 
audace dédaigneuse qui le portail a narguer et à apprendre 
à ses compagnons à narguer de même par des plaisanteries 
publiques, comme celle des fifres et tambours, ces ennemis 
qui n'attendaient qu'une légère aggravation des charges qu'ils 
avaient successivement amassées contre lui pour le perdre 
à tout jamais. La plaisanterie bien connue de la mule crevée 
du docteur Gros, juge des trois châteaux épiscopaux (Peuey, 
Jussy et Thies) fut travestie en crime de lèse-majesté par l'é- 
vêque, qui, avant et depuis son avènement, n'avait lui-même 
cessé d'enfreindre son serment et les franchises de la ville de 
la manière la plus inique. Berthelier et ses compagnons furent 
cités à son de lron)pe comme des malfaiteurs sous la peine 
d'une amende que les lois interdisaient positivement. Au lieu 
d'obéir, Berihelier intenta au vidomne un procès pour cette nou- 
velle infraction, et ses compagnons ne changèrent rien à leur 
conduite ordinaire jusqu'au moment où l'évêfjue furieux arriva 
en personne [)Our exiger l'arrestation de Berthelier, contre 



229 

lequel il prélentlait avoir des informations siiflisanles. Berlhelier 
eiil le temps de s'évader; mais on arrêta Jean Pécolat, qui, 
loin de se couper la langue, comme le prétend Bonivard, fit à 
la torture tous les aveux qui lui furent dictés, ainsi que ses 
propres amis inculpés par lui le déclarèrent ensuite sans lui en 
vouloir le moins du monde. Ceux qui résistaient à la torture 
étaient singulièrement rares, et le malheureux Pécolat n'y 
était préparé ni par ses antécédents qui n'avaient rien de bien 
honorai)les, ni par sa santé qui était des plus cliétives *. 
On ne tarda pas à savoir où Berthelier s'était réfugié en 
voyant arriver, peu de jours après, un ambassadeur de Fri- 
bourg, qui renouvela au sujet de ce combourgeois toutes les 
menaces faites dans le temps, lors de l'emprisonnement de 
Lévrier. Il termina son discours en disant que « ses concitoyens 
mettraient bon ordre à tout cela; qu'ils viendraient en armes 
arrêter le gouverneur de Vaud, les nobles du pays et quelques 
Genevois (du parti ducal) pour les traiter comme on aurait 
traité leur combourgeois, » Mais cette menace dune visite en 
armes déplut autant à la ville qu'au parti ducal, si bien que 
les propres amis de Berthelier préférèrent se soumettre et 
demander un sursis au procès, déjà porté devant la cour 
méiropohiaine de Vienne. Il faut tenir compte de cette terreur 
continue des Suisses pour comprendre tous les préjugés que 
Bezanson Hugues eut h vaincre pour faire aboutir ses projets. 
L'évêque, qui s'était sauvé, revint bientôt avec Son Altesse ; 
le duc fut reçu, comme à chaque visite, avec les honneurs et les 
présents accoutumés; quant à l'évêque, on lui demanda aussi- 
tôt justice d'un attentat qu'il s'était permis contre Pierre d'Or- 

* 11 va sans dire que dans ce cas, comme dans les autres du même genre, 
l'interrogatoire et la détention des prévenus n'avaient pas lieu à Genève, oii 
le peuple aurait pu délivrer les inculpés, mais dans les châteaux épiscopaux 
de Thies, de Jussy ou de Peney, où la ville n'avait rien à voir. — Jean Pé- 
colat était un bon vivant parasite, assez mauvais sujet, et qui tenait toute 
son importance de la mémoire de son père et de l'amitié de Berthelier. 
Tome XI. iQ 



230 

sières, qu'on lui avait envoyé <n ambassade pour ie prier de 
revenir. En attendant, rintrépide Berllieiier était revenu de Fri- 
bourg, s'était remis, en qualité de capitaine général, à la tête des 
Enfants de Genève , et organisait des mesures de sûreté ; 
car il savait que le duc, présent a Genève, avait préparé un 
coup de main avec les nobles des environs et les traîtres de lin- 
térieur pour semparer de la ville par trahison. Au lieu décela, le 
duc et l'évêque se trouvèrent eux-mênies comme prisonniers. 
Ce fut la un grand tort aux yeux des princes, et Tévéque n'hé- 
sita pas à travestir en nouveau crime de lèse-majesté les précau- 
tions que Berthelier avait prises pour lui conserver sa capitale. 

Cependant Berthelier avait profité de son dernier séjour à 
Fribourg pour renouer les fils du projet d'alliance, et, y étant 
retourné, il avait su persuader a pkisieurs des principaux bour- 
geois de cette ville de venir a Genève se mettre en relation avec 
Bezanson Hugues , que Ion commençait déjà à considérer 
comme l'homme le plus propre à ces négociations. De son 
côté, Bezanson Hugues profitait de ses relations commerciales 
pour mettre de nouveaux Genevois en rapport avec Fribourg et 
étendre ainsi le plus possible ces combourgeoisies individuelles 
qui augmentaient naturellement les occasions d'intervention 
fribourgeoise a Genève. Grâce à tout cela, le parti national avait 
si bien repris courage que le duc et l'évêque ne jugèrent pas 
prudent d'attendre le prochain Conseil général pour s'en aller. 
Informé de ce qui se passait , l'évêque voulut y couper court 
en faisant subitement arrêter quatre des principaux négociateurs, 
parmi lesquels Pierre Lévrier et Bezanson Hugues devaient 
naturellement être compris; mais ses officiers ne jugèrent pas 
la chose prudente, surtout en présence de quelques Friboui- 
geois qui se trouvaient à Genève. Quelque temps après, Bezan- 
son étant syndic, le duc et l'évêque pensèrent le dégoûter 
des alVaires publiques en lui faisant intenter un procès par l'une 
de leurs créatures sur un fait relatif à son syndicat. Mais le 
Conseil décida que ie procès regardait la communauté et non 



231 

les syndics comme particuliers. Certes si (|uelque chose pouvait 
encore contribuer a la haine que les princes portaient à Bezan- 
sou Hugues comme chef du parti national, c'était son extrême 
habileté a déjouer leurs complots et l'impossibilité où il les 
mettait piar sa conduite privée et publique d'alléguer la moindre 
chose contre lui. 

Le Conseil général du 7 février 1518 débuta par l'adoption 
de quelques résolutions générales dignes de la république nais- 
sante \ et élut pour syndics les nobles Pierre Montyon, Jean- 
Louis Ramel, Claude Vandel, allié a la noble maison du Fres- 
noir-Chuit et Bezanson Hugues, le plus jeune des conseillers. 
Jean-Louis Ramel et Claude Yandel, étaient et restèrent 
bons citoyens ; mais on s'était trompé en comptant sur la con- 
stance de la fidélité de Montyon, beau-frère comme Hugues de 
ce Pierre de Fernex qui était secrètement dévoué au duc. La 
femme de Hugues suivit fidèlement son parti, tandis que celle 
de Montyon entraîna son mari dans le sien ^. Cette parenté 
avait été contractée à une époque où personne ne pouvait 
encore suspecter le civisme de Pierre de Fernex, à plus forte 
raison celui de Montyon, qui resta fidèle encore quelque temps; 
elle suffit dans la suite aux ennemis de Hugues pour jeter des 
doutes sur sa propre sincérité. 

Nous avons dit que Bertheher était retourné à Fribourg; 
plus que personne il désirait que le procès entamé contre lui 
eût enfin son cours régulier. Son désir étant partagé par ses 
combourgeois de Fribourg , ceux-ci envoyèrent, à cet effet, le 
18 février, un ambassadeur k Genève, et demandèrent un 
sauf-conduit que l'évèque n'osa leur refuser; il fut accordé 



• On défendit entre autres pour l'avenir ce dangereux cumul de la magis- 
trature genevoise avec les offices ducaux et épiscopaux , qui avait rempli 
les Conseils de traîtres ou de gens vacillant entre deux intérêts opposés. 

5 Elle se remaria en secondes noces au seigneur de Candie, noble sa- 
voyard. 



232 

le 23, valable jusqu'à la Pentecôte, et Berthelier le lit recon- 
naître en personne le 2 mars suivant; malgré cela, le pro- 
cureur du vidomne, Pierre Navis, qui conduisait l'accusation 
pour l'évêque, voulait absolument que Berthelier, à peine arrivé, 
fût arrêté et mis aux fers. Le parti ducal tenait beaucoup à 
s'assurer de cette proie avant l'expiration du sauf-conduit, d'a- 
bord pour l'empêcher d'agir et ensuite pour décider sa mort sous 
le premier prétexte qui se présenterait ; il va sans dire que le 
Conseil s'y refusa absolument. En attendant, les prétendues 
pièces de conviction contre Berthelier allaient faire défaut à ses 
ennemis; car Pécolat avait rétracté ses précédents aveux, et 
l'appel à Vienne sur le procès de ce malheureux avait tourné 
contre ses persécuteurs. Il fallait donc que ceux-ci se procurassent 
de nouveaux témoignages, et les Genevois étaient extraordinai- 
rement sur leurs gardes depuis les dernières arrestations. Néan- 
moins deux jeunes gens de bonne famille se laissèrent entraîner 
dans le plus infernal guel-apens qui se puisse imaginer. L'un 
d'eux au moins aurait pu se croire en sûreté, car c'était le 
propre fils du procureur Navis, dont le dévouement à la maison 
de Savoie était connu de tout le monde ; l'autre éiait un jeune 
Blanchet ou Bidermann, Ces jeunes gens se laissèrent per- 
suader d'accompagner à Turin une fille de mauvaise vie. A peine 
arrivés, ils furent saisis et jetés en prison, puis transférés au 
château de Pignerol; là, deux commissaires spéciaux, nommés 
à cet effet deux jours avant le mandat d'arrestation de ces infor- 
tunés, leur firent immédiatement leur procès et les massacrèrent 
dans la cour même du château, sans doute pour que les dépo- 
sitions, fabriqué» s sous leurs noms, ne pussent pas ensuite être 
démenties par eux. Pendant ce temps, l'infâme Pierre Navis 
demandait à Genève, où l'on ne savait rien encore, un sursis 
au procès de Berthelier « pour l'audition de témoins qui étaient 
au delà des monts; » il voulait encore que les syndics eux- 
mêmes s'y transportassent pour les entendre, ce qui fut natu- 
rellemeni refusé, ainsi que de déléguer à cet effet leur pouvoir 



233 

à d'autres. Par contre, le Conseil demanda ensuite que les 
jeunes Navis et Blanchet, dont on n'avait appris que la captivité, 
fussent amenés à Genève devant leurs seuls juges naturels. On 
ne sut que trop tôt ce qu'ils étaient devenus. Jusque-la le duc 
Charles avait paru laisser agir l'évêque seul dans l'affaire Ber- 
thelier et s'être réservé le rôle d'une neutralité amicale. Dans 
les circonstances présentes il faisait rappeler « son affection 
pour la ville et la communauté, le désir qu'il avait de défendre 
et de protéger leurs libertés, même contre l'évêque, et qu'il 
ferait connaître son bon vouloir, particulièrement en pacifiant 
et terminant le procès de Bertlielier. » Hélas î on sut bientôt 
que penser de ces belles paroles. Les personnes qui , le 
dimanche 3 octobre, se rendirent à l'église de Notre- Dame-des- 
Grâces, près du pont d'Arve ( limite des franchises), pour y 
entendre la messe, virent deux têtes clouées au noyer en face 
de l'église, avec une feuille de fer-blanc portant cette inscrip- 
tion : Œ Ce sont les traiires de Genève. » Au pied de l'arbre, 
deux barils aux armes de Savoie contenaient des membres 
humains hachés et salés comme de la viande de charcuterie; 
c'étaient les têtes et les corps des jeunes Navis et Blanchet! 
Aux protestations et à l'ambassade qui fut aussitôt envoyée au 
duc, celui-ci répondit : « que c'était l'évêque auquel il n'avait 
fait que prêter main-forte, qui avait ordonné d'apporter ces 
têtes, pour que justice eût lieu et que les mauvais fussent 
séparés des bons, ce dont tous devaient se réjouir. » Dans une 
autre occasion Charles le Bon fît comprendre à ses courtisans 
que ce n'était pas pour des crimes, mais pour des raisons poli- 
tiques qu'il avait fait périr ces jeunes Genevois; car l'un des 
faibles de ce prince était de se croire un grand homme d'État, et 
il aimait singulièrement à faire parade de ses profondes combi- 
naisons. Elles étaient si profondes, en effet, qu'elles finirent par 
réaliser sur lui-même tout le mal qu'il avait pensé faire aux 
autres. 

Bientôt arriva une excellente lettre de Fribourg, puis, pour 



234 

la cinquième fois, l'ambassadeur de cette ville, Fridli Marti', 
qui parla avec amitié et menace pour le maintien des franchises 
en faveur de Berllielier et de son procès. On ne demandait 
certes pas mieux ; mais en même temps la communauté, qui en 
avait appelé a Rome, tenait absolumtnt, pour conserver le droit 
de son côté, à ne pas dévier d'une ligne de la stricte légalité et 
de ses devoirs envers le j)rince-évêque quel qu'il fût, tâche fort 
difficile avec l'enchevêtrement et les conflits continuels des 
diverses juridictions. Les ambassadeurs envovés à Turin (c'é- 
taient le vidomne et deux conseillers dévoués au duc) revinrent 
avpc une mission mystérieuse pour l'audition de laquelle ils 
demandèrent que vingt des citoyens les plus notables fussent 
assermentés et joints au Conseil, ce qui eut lieu immédiatement. 
Cette mission consistait en quatre demandes aussi absurdes 
qu'inadmissibles, et dont la première devait être d'arrêter Ber- 
thelier malgré ses sauf-conduits, puis d'en demander pardon 
aux Suisses. Si ces demandes étaient admises, les ambassadeurs 
pourraient alors donner connaissance d'un pli cacheté qui était 
censé contenir une déclaration très-importante pour la commu- 
nauté. Le dimanche suivant la chose fut portée au Conseil géné- 
ral et la, Nergaz, l'un des ambassadeurs, élevant le pli mysté- 
rieux, exposa aux citoyens à quelles conditions on pourrait en 
prendre connaissance. A peine eut-il fini que les cris : « Au 
Rhône les ambassadeurs! au Rhône les traîtres! » se firent 
entendre de toutes parts, et l'exécution allait suivre la menace 
si Lévrier, Bezanson Hugues et les autres chefs du parti de 
l'indépendance ne se fussent interposés pour sauver ces misé- 
rables. Ils profitèrent de l'occasion pour faire révoquer les pou- 
voirs précédemment délégués au Conseil des L, qui tournait 



* Bezanson Hugues était toujours la t)reniière personne que les ambassa- 
deurs frilïoingeois voyaient à Genève, et il est évident que, si Fridli Marti ne 
logeait pas chez lui, tout au moins y passait-il la plus grande partie de son 
temps; car c'est toujours Hugues qui fait convoquer les Conseils où l'ambas- 
sadeur avait à paraître, ou qui parle en son nom quand H n'y est pas. 



235 

au conservatisme bourgeois, el tléclarer que dorénavant le Con- 
seil général serait seul juge des questions concernant les fran- 
chises de la cité. Quelques semaines après, un héraut aux armes 
de Fribourg vint déclarer au Conseil qu'il ne quitterait pas la 
ville que Berthelier ne lût jugé ; on reçut en même temps 
la nouvelle certaine cpie l'appel avait été reçu el admis à Rome, 
ce qui acheva de rassurer les citoyens indécis. Après trois Con- 
seils généraux et une forte lettre reçue de Berne, les syndics 
prononcèrent la sentence par laquelle Berthelier fut non-seu- 
lement absous, mais loué de ce qu'il avait fait. 

Il paraît bien que' dans l'un de ces derniers Conseils géné- 
raux, le projet de combourgeoisie avec Fribourg avait été proposé 
et repoussé; car le président de Lande vint avec deux autres 
nobles savoyards (MM. deBalayson et de Saleneuve) pour témoi- 
gner la joie que le duc en ressentait, et renouveler toutes 
sortes de protestations d'amiiié et de bons services pour la ville, 
sans oublier les insinuations ordinaires contre ses prétendus 
enntmis; tout cela pendant que les deux têtes de Navis et 
Blanchel décoraient encore le noyer du pont d'Ar\e! Mais 
Hugues allait remédiera cet échec i!u parti de l'indépenilance. 
Déjà huit jours après la harangue de M. de Laude, le peuple 
se rendait en foule au Conseil général, el les pories ayant été 
térniées, le syndic noble Bezanson Hugues parla en ces termes : 

« Messieurs, dimanche passé, le magnifique seigneur Gabriel 
« de Laude, président et ambassadeur de l'illustiissime (!uc de 
« Savoie, avec le speclable seigneur de Balayson, a dit entre 
« autres choses que des personnes de celte ville avaient comploté 
« contre monseigneur le duc ou contre son autorité. Ensuite, 
« quand nous l'avons prié de s'expliquer plus clairement, il a 
« changé sa phrase et dit qu'on a voulu faire des choses coniraires 
« à l'intérêt de Son Altesse. Je vois qu'il a voulu parler de moi, 
« parce que ces jouis passés j'ai accompagné à Fribourg quelques 
« citoyens qui désiraient s'y faire recevoir bourgeois. — Afin 
-i que tout le monde sache bien que je n'ai rien fait que je ne 



236 

« dusse faire, je déclare que je n'y suis point allé comme syn- 
« die '. mais comme particulier et pour mes afi'aires indivi- 
(( duelles. Tl est vrai que , avant Noël , en parlant des per- 
« sonnes qui désiraient acquérir cette bourgeoisie, le noble 
« hospitalier de Fribourg, Fridly Marti, dit qu'on l'accorderait 
« non-seulement à eux, mais à toute la communauté de Genève 
« si elle le désirait. Cela fut répété ensuite plus au long dans 
y une lettre que Messieurs l'avoyer et conseil de Fribourg ont 
« dernièrement déclaré avoir été écrite de leur exprès comman- 
« dément. Ou me demanda de le répéter en Conseil général ; 
« mais je m'en excusai sur ce que je n'étais point allé la pour 
<■< cela, et je les priai de me [)ermettre de n'accepter aucune 
« mission à cet effet. Je n'en aurais donc jamais parlé si l'on 
« n'en avait pris note, et si je le fais à présent ce n'est pas pour 
« qu'on prenne quelque résolution à cet égard, mais pour 
'( qu'on sache bien que je n'ai rien fait au préjudice de qui 
« que ce soit, ni qui ne fût licite à un homme de bien. — La 
« lettre en question portait que si la communauté entière de 
« cette cité désirait contracter amitié et bourgeoisie avec Mes- 
« sieurs de Fribourg, ils le feraient très-volontiers, sans préju- 
a dice de l'illustrissime et révérend seigneur, monseigneur 
« l'évêque et prince de Genève, ni de nos libertés et franchises, 
" mais jiluiôt pour les protéger et défendre et sans aucun tri- 
« but de part ni d'autre. » 

Il eût été difficile de ramener avec plus d'habilité, sans en 
faire l'objet d'une proposition formelle, ce projet de combour- 
geoisie, si mal vu par !anl de Genevois et repoussé dans un des 
derniers Conseils généraux. A peine Hugues out-il cessé de 

* C'était si vrai qu'usant de la faculté de substitution, il s'était fait rem- 
placer au syndicat pendant son absence. Nous avertissons que ce discours 
n'est que la traduction littérale du texte latin du registre du Conseil, tenu 
au jour le jour, et que nous ne prêtons à aucun de nos personnages d'au- 
tres paroles que celles qui leur sont attribuées par les documents de 
l'époque. Hugues avait d'ailleurs l'habitude, dans les occasions importantes, 
de remettre ses discours par écrit au secrétaire du Conseil. 



237 

parler, que plusieurs personnes se levèrent pour demander que 
l'affaire fùl mise aux voix. Les syndics Montyon oA Vandel s'y 
opposèrent et refuseront d'opiner; mais la majorité l'emporta, 
et il fut arrêté que la combourgeoisie était acceptée sous les 
trois réserves mentionnées a la fin du discours qu'on venait 
d'entendre. On eut encore soin, dans la lettre qui fut écrite à 
cette occasion, de mettre la chose sous la responsabilité de Be- 
zanson Hugues qui en avait pris l'initiative, et de prier Mes- 
sieurs de Fribourg de faire aussi entrer ceux de Suleure dans 
l'alliance, ainsi qu'il en avait été question à Fribourg. On élut 
ensuite pour syndics les nobles Guignes Prévôt, Etienne de la 
Mare, Louis Plonjon et Jean Baux, le fds. Nous connaissons 
déjà ce dernier comme beau-frère et ami de Bezanson Hugues. Les 
trois autres appartenaient également aux meilleures familles pa- 
triciennes de Genèxe; G. Prévôt, quoique irrésolu, était bien 
intentionné, ce dont il faut d'amant plus lui tenir compte que 
ses trois alliances successi\es avec les meilleures maisons des 
environs (Viennois, de Gruyères et de Greiily) auraient pu l'en- 
traîner vers le parti ducal; Etienne de la Mare, seigneur de Yan- 
zier, allié de (jingins, était l'ami de cœur de Bezanson Hugues 
et l'un des chefs les plus actifs du parti de l'indépendance ; Louis 
Plonjon, seigneur de Bellerive, fut l'un des plus beaux carac- 
tères politiques de l'époque'. — Ges nouveaux syndics, con- 
vaincus de la trahison et des mauvaises intentions de plusieurs 
des anciens conseillers, ne les réélureni point et en mirent d'au- 
tres a leur place. 

Hélas ! cette brillante victoire ne fut pas de longue durée : 
le parti national allait être atiaqué de tous les côtés a la fois. La 
faction opposée ne se composait pas seulement des familles dé- 
vouéesou vendues à la maison deSavoie, mais encore d'une grande 
partie delà bourgeoisie marchande et industrielle qui, mettant ses 

• On voit combien cette élection, la plus libérale et la plus etjdguenote qui 
avait encore eu lieu, confirme ce que nous avons dit plus haut de la véri- 
table position sociale des prétendus tribuns genevois de l'époque. 



238 

intérêts pécuniaires au-dessus de toute chose, était persuadée que 
la rupture avec le duc allait ruiner le commerce de la ville; 
des citoyens îrembleurs et indécis qui redoutaient toui change- 
ment, surtout au moyen des Suisses ; enfin de la populace, 
ramassis de gens sans ;iveu, non bourgeois pour la plupart et 
entièrement dévoués au parti ducal, qui ne réussissait que trop 
facilement à exciter sa fureur contre les magistrats patriotes. — 
Ce parti, encouragé par les agents du duc, tint dès lors de fré- 
quentes et nombreuses réunions, et avant la fin du mois M. de 
Brandis, chef de la maison genevoise de Pesmes et qui était 
aussi bourgeois de Berne) vint au Conseil avec les Montyon, 
les de Versonex, les de Fernex et beaucoup d'autres déclarer 
« qu'ils protestaient contre la combourgeoisie avec Fribourg. » 
Dès lors les partis furent parfaitement tranchés et se donnè- 
rent réciproquement ces sobriquets d'Endguenots ^ et de 
Mamducs (alors synonyme de servilité aveugle) qui devinrent 
bientôt de mortelles injures. 

I.e lendemain même de celte protestation, un Conseil général 
fut convoqué pour entendre deux ambassadeurs , l'un de Fri- 
bourg, l'autre de Berne, qui venaient h fins contraires. Le pre- 
mier, Messire Jean Favre, dit«queleduc s'était plaint à la diète 
de Berne de ce que les Fribourgeois avaient contracté alliance 
avec ses sujets de Genève; la chose avait été renvoyée à la diète 
de Zurich ; en attendant, les Fribourgeois avaient vigoureuse- 
ment défendu notre cause, et tenaient h rassurer les Genevois 
(jue, malgré ce que l'envoyé de Berne pourrait dire, ils n'en 
étaient pas moins prêts à conclure l'alliance projetée, si on la 
désirait toujours.» Aussitôt le |)euple cria qu'il le vouhiil plus 
que jamais, et l'ambassadeur se retira. Alors M. d'Erlach se 
présenta, non-seulement pour Berne, mais au nom des Ligues 
en général ; il parla comme si la suzeraineté du duc sur Genève 

• La première mention à nous connue du terme Eydguenot (Eiiguenot) 
se trouve dans le compte rendu de la srance du Conseil du 3 mai 1520. Dans 
le [trocès de Benoît Totjuet (1521), le parti des indépendants est appelé 
Ayguinoctica Secta. 



239 

ne pouvait même être mise en doute; et exhorta les citoyens 
« à l'obéissance, sous peine du ressentiment des cantons con- 
fédérés. » Les syndics se bornèrent à relever son erreur el à 
dire qu'ils enverraient aussi des ambassadeurs à la diète de 
Zurich pour y défendre leurs droits. Ils élurent, à cet eft'ei, Be- 
zanson Hugues, Claude Richardet et François Goule. Pendant 
ce temps les Fribourgeois députaient l'ancien avoyer, noble 
Thierry d'Endlisberg au duc, pour lui intimer de ne commettre 
aucune violence contre Genève à raison de la combourgeoisie. 
La mission a Zurich n'eut aucun succès, tant on était prévenu 
contre Genève en faveur du duc, et la révocation de la bour- 
geoisie y fut prononcée par tous les iiutres cantons. Au retour 
de cette ambassade, Bezanson Hugues fut immédiatement en- 
voyé à Fribourg avec Jacques de 3L^lbuisson, pour y faire signer 
le traité en dépit de tous ces obstacles. A peine étaient-ils partis 
que les ambassadeurs du duc (Messieurs de Salagine et de 
Lussey) vinrent apostropher le Conseil sur cette nouvelle am- 
bassade faite après la révocation de la bourgeoisie par les 
Ligues suisses. 

En attendant, tout !e voisinage était en armes; plusieurs 
Genevois avaient été arrêtés sur territoire ducal, d';iutres cher- 
chaient à s'enfuir avec ce qu'ils pouvaient emporter. Le duc 
lui-même, décidé à ne plus rien ménager, arriva près de Ge- 
nève avec une année de huit mille hommes et demanda a loger 
à la maison de ville , ce dont on trouva cependant moyen de 
le dissuader; mais il n'en persistait pas moins à vouloir venir 
souper et loger ce jour-la en ville avec toute sa cour et quel- 
ques centaines de gardes, ce à quoi on n'osait s'opposer '. Il 
sutfit cependant d'en mentionner la possibilité, pour l'empêcher 
de venir, pusillanimité d'autant plus inconcevable que la bande 
des dévoués et des traîtres du parti ducal, grossie par l'acces- 

« M. Thourel prête, dans ces circonstances , à Bezanson Hugues un dis- 
cours qui n'est ni dans son caractère ni surtout dans l'histoire ; car il est 
rempli d'assertions erronées, et Hugues était d'ailleurs à Fribourg. 



240 

sion des lâches, s'étaient rendue à Saint-Julien pour lui rendre 
hommage et le conjurer de venir terminer son oeuvre. An lieu 
de cela . il trou. a plus prudent d'aller d'abord sr réunir à son 
frère Philippe, comte de Genevois (l'ancien évêque de ce nom), 
qui se trouvait à Gaillard à la tète des Foucignerans et des trou- 
pes levées dans le Chablais. Les Genevois reprirent alors courage; 
les plus échauffés s'armèrent à la hâte ; on eut de la peine à empê- 
cher qu'ils ne jetassent au Rhône les traîtres revenus de Saint- 
Julien; mais tant de zèle était inutile sans un chef. On dé- 
pécha un exprès à Rezanson Hugues pour lui porter ces tristes 
nouvelles ' ; mais ce messager tomba déjà à Yersoix entre les 
mains des gens du duc et fut mené à Gex, où on le mil à la 
torture, ainsi qu'un autre Genevois qui arrixait de Suisse et 
ne savait rien de rien. L'ambassadeur de Fribourg. notre brave 
ami Fridli Marti, qui venait ratifier l'iilhance tandis que Hugues 
la ratifiait à Fribourg, fut consterné ; il renvoya immédiatement 
son héraut et un autre serviteur pour donner l'alarme, mais en 
attendant recommanda aux Genevois la soumission comme leur 
seul salut immédiat; ce fut aussi l'avis d'un chevalier zurichois 
qui passait par Genève, ;illaut en France, et ces deux Suisses 
accompagnèrent le soir fort tard les syndics à Gail'ard. Ils de- 
vaient y retourner le lendemain; mais le duc, qui avait juré « sa 
foi de gentilhomme » qu'il attaquerait Genève avec toutes ses 
forces, et qui tenait sans doute a écarter tout ce qui aurait pu 
l'empêcher « de faire tomber des têtes » (pour nous servir d'un 
autre de ses refrains sur Genève), le duc, disons -nous, voulut 

• Il paraîtrait cependant, d'après le procès d'Ami de Joie, que Bezanson 
Hugues était ce jour-là à Genève , et que ce fut à sa voix que les citoyens 
qui entouraient la maison de ville courui'ent aux armes ; dans ce cas, il se 
serait jeté le même soir à bride abattue sur la route de Fril)Ourg, où il se- 
mait l'alarme le lendemain matin ['i'i lieues\ ("est la version que Galiffe a 
d'abord adoptée ; il est de fait que les apparitions subites du grand citoyen 
au moment où on le croyait tout autre part étaient assez dans ses habitudes, 
ainsi que ces courses précipitées qui, même avec les moyens actuels de 
communications, passeraient pour extraordinairement rapides. 



241 

prévenir l'ambassafle par un coup de main infaillible selon lui. 
Pendant que la milice genevoise, qui était sur pied depuis deux 
jours, profilait de la nuit et de la soumission faite au duc pour 
se reposer de ses fatigues, le comte de Genevois, frère du duc, 
averti par les traîtres au moyen d'un fallot placé sur le clocher 
de S'.-Piene, se présenta subitement à minuit à la porte S'.- 
Antoine, que d'antres niamelucs devaient lui ouvrir. Mais la sen- 
tinelle fit feu, le tocsin sonna, les citoyens coururent aux armes 
et le prince repartit sans même avoir tenté l'assaut, Certes, si 
les Genevois eussent alors osé révoquer leur arrêté de soumis- 
sion et prendre un parti énergique; si surtout ils eussent com- 
pris à quels singuliers généraux ils avaient affaire, ces derniers 
se seraient probablement retirés comme ils étaient venus. Mais 
le premier syndic Prévôt, malgré ses bonnes dispositions, man- 
quait d'énergie, et les chefs à même de diriger le courage des 
milices étaient absents. L'ambassade projetée pour le lendemain 
eut lieu, toujours sous la protection des deux Suisses, et il fut 
convenu de part et d'autre que Charles III n'entrerait à Genève 
le jour même qu'avec cinq cents hommes seulement ; néanmoins» 
il renvoya la chose encore au lendemain mardi 5 avril; ses 
adhérents abattirent la porte de Saint-Antoine qui avait vu fuir 
son frère, et Son Altesse, la foulant aux pieds, entra vêtue en hé- 
ros de chevalerie, précédée d'un page portant son casque, « afin 
« (dit une relation imprimée de l'époque) qu'on pût voir ses yeux 
« armés de courroux, auxquels il avait donné autant de pointes 
« de foudres pour abîmer l'audace de ses sujets qui seraient si 
« téméraires de contempler sa face. » Pour couronner dignement 
ce triomphe de théâtre, il se fit apporter comme autant de tro- 
phées de sa vaillance les cadenas de toutes les chaînes qui se 
tendaient dans les rues, et récompensa ses troupes par le pillage 
des caves. Sa joie se trahissait en sorties à sa manière ; ainsi, ce 
fut en soupant le soir chez M. de Brandis qu'd tint le sot et 
cruel propos sur les jeunes Navis et Blanchel que nous avons 
rapporté plus haut (p. 233). On donna à cette ridicule parade, 



242 

que (les historiens n'ont pas rougi (\e rej)résenter comme une 
victoire, le nom de guerre des besolesou des harengs, vu la quantité 
énorme de ces petits poissons que l'armée ducale se plut à dé- 
vorer, faute de mieux, à cause du carême. Le lendemain il fallut 
convoquer le Conseil général pour dresser l'acte de renoncia- 
tion à la combourgeoisie ; il y vint si peu de monde qu'on dut 
en convoquer un autre qui, le jour suivant, ne fut pas plus 
nombreux. 

En attendant, les Fribourgeois, électrisés par les appels pa- 
triotiques do Bezansnn Huguis, étaient courus aux armes; le 
pays de Vaud se rem|»lissaii de leurs troupes; les autres Suisses 
accouraient de tous côtés grossir cette armée qui, entraînée par 
Hugues et Malbuisson', avait déjà pris Morges et menaçait 
de tout mettre à feu et à sang, lorsque des ambassadeurs 
de Zurich , Berne et Soleure vinrent offrir de les arrêter 
moyennant une bonne rançon , l'argument ordinaire en pareil 
cas. Les Suisses demandèrent d'abord six mille écus, et peut- 
être s'en seraient-ils contentés si l'on avait pu leur por- 
ter le même jour celte somme, qu'il n'était pas possible de 
réaliser sitôt; mais dès le lendemain il leur en fallait déjà huit 
mille; trois jours après, à l'aide de la vaisselle du comte de Ge- 
nevois, on n'avait pu réunir et leur porter que la moitié de la 
rançon ; mais ils demandaient maintenant seize mille écus, qu'il 
s'agit de trouver à tous prix; et comme il n'y avait plus d'argent 
comptant, ils durent accepter des obligations. Il va sans dire 
que la ville dut supporter la presque totalité de celte ran- 
çon, qui fut encore augmentée sous divers prétextes. Amis et 
ennemis concouraient à ruiner ainsi cette pauvre Genève, qui 
n'avait eu que de bons procédés pour tous -. Mais elle n'était 

» Le vendredi 10 février 1520, des députés de Morges vinrent se plaindre 
au Conseil des dommages causés à leur ville par l'armée de messieurs de 
Fribourg « conduite, en grand appareil, au secours de Genève par des gens 
de cette cité, notamment par Bczanson Hugues et Jaques de Malbuisson, du 
consentement, disaient-ils, des syndics d'alors. » 

- On n'épargna pas les ambassades pour tâcher d'obtenir une réduction ; 



243 

pas au l>out de ses calamités. Son propre évêque, dont le pre- 
mier devoir eût été de la protéger contre tous, allait couronner 
l'œuvre commencée par son cousin. 

La peste avait d'abord contraint les princes et leur armée de 
s'éloigner de la ville ; peu de temps après on apprit que l'évêque 
faisait lever des troupes de tous côtés; les syndics de la Mare et 
Plonjon lui ayant été députés à Bonne pour en savoir le motif, 
il leur apprit le plus gracieusement du monde « qu'il viendrait 
le lendemain à Genève avec cent cinquante liommis de sa garde 
pour vivre gaiement (liilariter)avec les Genevois sans faire le moin- 
dre mal a personne. » Certes, on ne pouvait pas fermer les portes 
contre l'évêque et prince, qui arriva avec bien plus de monde 
qu'il n'avait annoncé. Il convoqua immédiatement un Conseil 

Bezanson Hugues devait faire partie de lune d'elles, et peut-être eût-il 
réussi, si l'évêque, par une de ses lettres les plus grossières, n'eût fait an- 
nuler cette élection (voyez Galiffe, Matériaux pour VHktoire de Genève, II, 
p. 273). Bonivard prétend, et après lui tous ceux qui l'ont copié, qu'à leur 
retour de Fribourg, Bezanson Hugues et Jaques de Malbuisson furent man- 
dés à Thonon par le duc, qui leur avait à cet effet expédié des sauf-con- 
duits ; que ces deux citoyens y accompagnèrent en effet le vidomne Aymé 
Conseil; qu'à peine arrivés, le duc les fit arrêter ; que les gentilshommes de 
sa cour voulaient les jeter au lac, et qu'il ne les relâcha qu'après leur avoir 
fait prêter serment sur l'autel de Saint-Hippolyte, patron du lieu, de renon- 
cer à la combourgeoisie avec Fribourg, de ne rien entreprendre contre son 
autorité, et de ne plus se mêler des affaires publiques de Genève. C'est pos- 
sible, mais peu probable ; et d'ailleurs les documents contemporains n'en 
disent pas im mot. Mieux que tout autre, Hugues et Malbuisson savaient ce 
que valaient les sauf-conduits ducaux et la compagnie d"un traître de l'espèce 
d'Aymé Conseil. Il n'était pas dans le caractère de Hugues de s'exposer aussi 
inutilement et d'une manière aussi absurde, surtout dans un pareil moment. Il 
est parfaitement vrai que le duc lui fit ensuite intimer, à plusieurs reprises, 
de ne pas se mêler des affaires de la communauté, sous peine de sa colère, 
et qu'après avoir longtemps bravé ces menaces, Hugues les prétexta plus 
lard pour se dispenser du syndicat. Mais cette circonstance même est pré- 
cisément ce qui confirme le plus nos doutes sur l'authenticité de cette anec- 
dote. Car appelé à raconter quand et comment ces menaces lui avaient été 
faites, il expliqua en détail les diverses circonstances qui s'y rapportaient sans 
dire un mot de cette affaire de Thonon, qui eût cependant été bien plus 
concluante que tout ce qu'il allégua pour justifier son abstention. 



244 

général, et là, flanqué de M. de Saleneuve et du marquis de 
Lullin (conseillers intimes du duc), il jeta le masque et annonça 
que son armée allait lui servir au châtiment des insensés qui 
voudraient le contrarier ou lui résister. Certes, dejiuis longtemps 
Berthelier devait savoir combien il lui importait de ne pas se 
mettre inutilement à la merci de ses ennemis; dans les circon- 
stances actuelles il aurait pu facilement quitter Genève, ou ne 
pas y revenir encore s'il l'avait quitté lors des dernières aff'aires, 
ce qui nous paraît probable ; actuellement il pouvait plus que 
jamais se considérer comme bien averti, et cependant il ne 
chercha point à s'enfuir. Le 23 août, à 7 heures du matin, il se 
promenait du côté de la porte de la Corraterie, lorsqu'il fut su- 
bitement arrêté par des gens d'armes qui l'aviiienl suivi et qui fu- 
rent rejoints par d'autres qui l'attendaient hors des murs, en même 
temps que le vidomne descendait les Crêts (la Treille) sur sa 
mule avec une autre bande. Toute résistance eût été inutile. 
Berthelier se borna h dire qu'il n'avait rien fait pour mériter ce 
traitement, et «qu'il espérait qu'on lui ferait bonne justice.» Il fut 
immédiatement enfermé au châieau de l'Ile où le vidomne tenait 
garnison et qu'entouraient les troupes épiscopales. Les syndics al- 
lèrent aussitôt demander qu'il leur fût remis s'il était arrêté pour 
cause criminelle, ou relâché sous caution si c'était pour cause 
civile; mais déjà l'on procédait à l'inventaire de ses biens comme 
s'il était condamné. Les citoyens les plus courageux pouvaient 
encore espérer de le délivrer dans le trajet a Champel, lieu or- 
dinaire des exécutions; mais l'échafaud se dressa subitement sur 
la très-petite place devant la porte de la prison. Le même jour, 
à quatre heures après midi, /iu«Wieu/'es environ après l'arrestation 
de Berthelier, la foule consternée, qui couvrait la place et les ponts 
de Bel-Air, vit tomber la tête de ce martyr de la liberté sans 
pouvoir même faire un pas vers lui pour entendre au moins ses 
dernières paroles * ! . , . Quatre jours après, l'é vêque cassa les syndics 

* Nous allons, à l'aide des preuves authentiques, pour la curiosité du 
fait, montrer par ce seul exemple de la mort de Berthelier ce qu'il y aurait 



245 

et les conseillers et en fit nommer d'autres. Dans lacté de celte 
cassation, il osa dire « que la ville aurait été anéantie à jamais 
sans l'extrême bonlé du duc, doni la clémence avait surpassé la 
charilé de notre Rédempteur '.» 

Jamais Genève n'avait été dans une position plus désespérée ; 
tout était à recommencer ; et le duc, sachant fort bien qui seuj 



à corriger dans les histoires de Genève qui se sont copiées à la file 
depuis Bonivard, Roset et compagnie: 1° Berthelier n'avait pas alors 50 
ans, mais 37 au plus. S» L'évêque ne vint pas à Genève avec 100 ou 150 
hommes seulement, mais avec une armée beaucoup mieux organisée et plus 
nombreuse que les milices. 3" Il ne fit pas juger Berthelier dans les 24 heu- 
res, mais dans moins de neuf. 4° Il ne le fit pas juger par Claude Dubois, 
lieutenant du vidomne, mais par des commissaires spéciaux, comme c'avait 
été le cas pour Blanchet et Navis. 5" Il ne permit à personne de le voir ou 
de lui causer dans la prison ; ainsi Berthelier, qui avait demandé justice dès 
son arrestation, ne put rien répondre à de prétendues sollicitations d'im- 
plorer sa grâce. 6" Berthelier ne se livra point au vidomne, mais fut arrêté 
par trois groupes de gens d'armes à la fois, contre lesquels toute résistance eût 
été inutile. 1° Il ne lut point arrêté dans ou devant son jardin de Plainpa- 
lais, mais dans l'intérieur de la ville. 8» Il ne dit point à plusieurs reprises 
qu'il était joyeux de mourir pour la cause de la patrie, parce qu'il n'en eut 
pas le temps et ne vit pas un ami. 9° Il ne fut pas exécuté à Champel, mais 
devant la prison de l'Ile. 10° C'est calomnier les Genevois bien gratuitement 
que d'affirmer qu'il ne se trouva pas un citoyen assez courageux pour ré- 
clamer contre la violation des lois, car les syndics firent à l'instant même 
tout ce qu'il y avait légalement à faire, et l'on ne pouvait songer à arracher 
le prisonnier d'un château préparé depuis longtemps par la maison de Savoie 
contre un pareil coup de main, et garni et entouré alors de dix fois plus de 
troupes qu'il n'en avait fallu jadis pour le défendre longtemps contre un 
siège en règle. 11" Enfin, ni Berthelier ni les Genevois ne pouvaient connaî- 
tre exactement le sort qui lui était réservé ; sans doute on pouvait s'attendre 
à de mauvais traitements et à toutes les infractions possibles ; le caractère 
bien connu de l'évêque Jean autorisait toutes ces suppositions ; mais il y avait 
loin de là à devenir bourreau, et à tremper les mains dans le sang, au mé- 
pris des canons fondamentaux, pour achever ainsi de combler cette mesure de 
scélératesse qui devait lui faire perdre l'administration de son évèché. Certes 
la conduite de Berthelier fut assez belle et assez grande pour qu'on puisse 
se passer de l'orner encore ou de lui fournir des échasses. 

« « Nisi fuisset Princeps ipse illustrissimus misericordia plenus, suaque cle- 
mentia vinxisset pielatem Redemptoris. » Voyez cette étrange proclamation 
aux pièces justificatives, n" 1. 

Tome XL 17 



246 

était encore capable de ia relever et de ranimer les courages, fît 
défendre à Bezanson Hugues, « sous peine de sa colère, de se 
mêler en quoi que ce fût des affaires de la commun;iuté. » 



m 

(1519—15-25; 

La ville entièrement au pouvoir des sbires de l'évéque, et 
par conséquent du duc; les magi'-trats nationaux chassés de 
leurs postes, et remplacés par des intrus notoirement dévoués 
ou vendus a la maison de Savoie ; la combourgeoisie avec Fri- 
bourg, seule espérance des fidèles, révoquée par les cantons 
suisses ainsi que par les successeurs même de ceux qui l'a- 
vaient sollicitée ; la bourgeoisie genevoise ruinée par l'énorme 
rançon qu'il avait fallu payer aux troupes suisses, ainsi que 
par le séjour des troupes ducales ; enfin la tête du principal 
chef (lu parti national clouée au gibet, pour montrer le sort 
qui attendait tous ceux qui voudraient l'imiter. La détresse de 
Genève ne pouvait être plus grande. A tout cela il faudrait en- 
core ajouter la haine qui, depuis quelque temps, animait les 
populations des environs et surtout la noblesse, contre Genève 
et les Genevois; mais celte dernière circonstance mérite une ex- 
plication. 

Pendant des siècles, Genève avait été le rendez-vous de plai- 
sirs et dalfaires de tous les seigneurs et habitants notables du 
diocèse et des pays voisins, (détail là qu'ils accordaient leurs 
différends, leurs mariages, leurs affaires de famille et d'État; 
là qu ils donnaient leurs tournois , qu'ils vidaient leurs duels 
judiciaires; là, souvent aussi, qu'ils faisaient leurs donations pies, 
qu'ils choisissaient d'avance leur sépulture. Plusieurs d'entre 



2i7 

eux élaieni bourgeois de la ville de Genève, laquelle accordait 
alors très-largement c»'tle faveur; la plupart v avaient de proches 
parents dans le chapitre, dans le clergé, parmi les magistrats el 
même dans la bourgeoisie: car il n'est réellement pas une de 
nos anciennes familles notables qui ne fût alliée, d'une manière 
ou de l'autre, a quelque maison chevalière des environs el, parla, 
plus ou moins à toutes. Loin donc d'exciter la jalousie de ses 
voisins, Genève en était le séjour aimé et préféré; loin de 
la molesler, ils étaient prêts à la défendre et s'employaient vo- 
lontiers à la servir. Mais tout cela avait bien changé depuis le 
duc Louis et ses successeurs. A force de voir ces princes 
chercher à faire valoir sur Genève des prétentions qui pa- 
raissaient toutes naturelles à leurs sujets et vassaux, ceux-ci, 
peu au fiait de nos franchises , avaient fini par croire ces 
prétentions fondées. La noblesse savoyarde, employée dans tou- 
tes ces entreprises, s'indignait de notre résistance, qu'elle 
considérait comme un affront fait à son suzerain féodal , et par 
conséquent à elle-même qui vivait sous ses lois. Enfin il n'est 
pas jusqu'aux petites villes du Faucigny, du Genevois et de 
la Savoie, qui ne témoignassent bientôt leur irritation de ce 
que Genève voulait être plus indépendante qu'elles , qui sa- 
vaient bien se contenter de leur son. Ce fut cetie haine jalouse, 
plus encore ([ue les incitations du duc et de l'évêque, qui don- 
nèrent naissiince à la fameuse confrérie des (ienliUhommes ou 
Chevaliers de la Cuiller. La preuve en est dans la lage aveu- 
gle qui animait ces Messieurs et leurs gens contre les Genevois 
en général, sans distinction de parti, du moins dans les com- 
mencements. Les citoyens trouvés par eux hors des murs étaient 
attaqués, arrêtés, rançonnés, pillés, rossés, qu'ils fussent ma- 
melucs ou eydguenois. Le duc lui-même eut beaucoup de 
peine à leur faire sentir qu'il y avait sous ce rapport, dans son 
propre intérêt, une diflérence à faire. Nous les retrouverons 
souvent et toujours les mêmes. Remarquons seulement que l'on 
place ordinairement beaucoup trop tard l'origine de cette sin- 



2i8 

gulière association, tlont les débuis commencèrent dès l'année 
1520 , bien qu'elle n'ait pris son nom que plus tard '. 

Le premier soin des syndics et conseillers intrus fut, d'ac- 
cord avec le duc et l'évéque, d'envoyer une ambassade aux 
canions suisses pour y justifier la mort de Bertbelier'. Le duc 
ordonna ensuite une réconciliation entre les partis opposés; et 
pour donner à ce fait une apparence de sincérité, ou nomma six 
eydguenots aux places vacantes dans le Conseil, savoir: J.-L. 
Ramel , Etienne de la Mare, Louis Plonjon , Denys Dadaz, 
Corne et un autre. Il fit aussi voter, malgré l'opposition très éner- 
gique de quelques eydguenots, plusieurs changements à la con- 
stitution genevoise, notamment pour ce qui concernait le mode 
d'élection au syndicat. Quanta Bezanson Hugues, le duc lui re- 
nouvela la défense (lèse mêler des affairesdela communauté sous 
peine de sa colère. Que pouvaient, en de pareilles circonstances, 
six eydguenots, privés de leurs chefs, dans un Conseil composé 
de plus de vingt membres inféodés aux princes? Aux instances 
qui lui furent faites, Plonjon répon<liiitérativement qu'il ne regar- 
dait pas sa nomination comme légale, et qu'il n'assisterait pas au 
Conseil. Ramel n'y vint que pour remettre la bannière de la 
confrérie de l'Iuicharislie, ave(t sa démission de prieur de cette 
confrérie. Dadaz n'y vint pas du tout, et les autres s'absentè- 
rent. Alors on voulut avoir raison de leur désobéissance; les 
anciens syndics furent appelés à rendre compte de leur gestion, 
sous peine de la perte de leur bourgeoisie, et d être condamnés 
à pnver les frais du séjour des troupes ducales; mais Guignes 
Prévôt fut le seul qui vint faire sa soumission. Bientôt le duc 
apprit que les Fribourgeois se préparaient à venger la mort de 

' Il va sans dire que les propos insultants sur Genève et les Genevois n'é- 
taient pas épargnés. Ne vit-on pas, en 1525, un président de Chambéry, 
hélas ! se faire fort de prouver (ju'avant cent ans Genève (cette vieille ca- 
pitale lomaine et Iturgonde^ n'était ((u'un misérable village, qui s'était peu- 
plé des hommes laillables ot corvéables de Savoie ! Nous verrons, au reste, 
des choses bion [ilus fortes que celle-là. 

* Galiffe, Matériaux, volume II, p. 141 à 150. 



249 

leur combourgeois. Une nouvelle triple ambassade (du duc, de 
1 evêque et de la ville) partit pour conjurer cet orage, et, dans 
l'espoir de fabriquer quelque nouvelle inculpation pour donner 
raison aux bourn^aux de Beitbelier, on s'empara de ce pauvre 
Ami de Joie, qui ne dit rien de compromeltani, parce que, fort 
heureusement, bs chirurgiens et les docteurs en droit ne le lais- 
sèrent pas mettre à la torture, en sorte qu'on fut obligé de le 
relâcher, ou plutôt de le l'aire évader nuitamment pour sauver 
les apparences *. 

Pour s'ôter tout sujet d'inquiétude, les syndics intrus obtin- 
renl la défense à tous de porter aucune arme offensive ni 
défensive sous peine d'une forte amende et de deux traits 
d'estrapade. Trois citoyens furent livrés pour avoir été pris en 
contravention. C'en était trop pour Bezanson Hugues, qui n at- 
tendait qu'une occasion unie de braver la colère des deux t\rans. 
En conséquence , il rassembla autour de lui ceux qui se sen- 
taient le courage d'en faire autant; il s'en trouva seize qui le 
suivirent chez le vicaire Pierre Gruet, où il demanda pour eux 
et pour tous ceux qui voudraient encore appuyer leur démarche, 
la révocation immédiate de la défense qui venait d'être procla- 
mée comme contraiie aux libertés et franchises de la commu- 
nauté, et la libération de ceux qui avaient été arrêtés pour cette 
affaire, déclarant, qu'en cas de refus, ils en ajtpelleraient au mé- 
tropolitain de Yienne-. Celle démarche hardie réussit parfai- 
tement; le vicaire intimidé nia que cette proclamation eût 
obtenu son assentiment ni celui des syndics , et déclara qu'il 
voulait observer les franchises en toutes choses; aussitôt, par 
l'organe de Hugues, les pétitionnaires se firent expédier des 
testimoniales de leur demande et de la réponse du vicaire 

* C'est de lui que M. Thourel a fait un héros et un martyr, proliablement 
parce que Galiffe a mis son procès à la suite de ceux de Berthelier, de Na- 
vis et de Blanchet 

* Voyez cette protestation, qui fut minutée de sa propre main, aux pièces 
justificatives, n» 2. 



250 

général, représentant l'évéque, et dès lors la proclamation fut 
regardée comme nulle et non avenue. 

Le peuple genevois, malgré son indécision, n'était pas favo- 
rable au gouvernement intrus ; dès qu'il fut constaté que celui- 
ci n'avait rien a répliquer quand on le venait braver en face, les 
plus hardis ne se firent pas faute de le faire ' . Les indécis et les ti- 
mides eux-mêmes eurent bientôt honle du rôle que la prudence 
leur avait dicté. Non-seulement on refusait d'assister aux Con- 
seils généraux convoqués par les nouveaux magistrats, mais on 
en tenait de secrets, et ce fut dans l'une de ces réunions que le 
docteur Ami Lévrier, fils du syndic Pierre, fut chargé d'aller 
solliciter à Rome la destitution de l'évéque Jean de Savoie, et 
le maintien de la juridiction ecclésiastique. Mais les princes en 
ayant été informés, réussirent à faire déclarer celte procuration 
fausse et contraire au vœu du peuple. Cela eut lieu dans un 
Conseil général composé en grande partie de leurs créatures, 
voire de gens qui n'étaient pas même bourgeois, et dans lequel 
ils renouvelèrent leurs menaces de châtier les rebelles. La péti- 
tion n'en parvint pas moins au pape qui, dans sa fatale complai- 
sance pour la maison de Savoie, se borna à défendre à l'évéque 
Jean de retourner à Genève, et lui permit de se choisir un coad- 
jnteur pour l'y remplacer à son gré. Le choix tomba sur Pierre 
de la Baume, de l'illustre maison des comtes de Montre vel, 
abbé de Suze et de Saint-Claude , lequel ne vit d'abord dans 
cette nouvelle dignité qu'un échelon pour arriver plus vite, 
grâce à sa naissance , aux plus hautes dignités de l'Eglise. 
Comme le coadjuteur d'un évêché devait nécessairement être 
investi lui-même de la dignité épiscopale, Pierre fut à cette oc- 
casion créé évêque de Tarse m parlibus , et la mauvaise santé 
de Jean de Savoie lui permit d'espérer de pouvoir y ajouter 
bientôt la dignité, de tout temps très-recherchée, de prince- 
évêque de Genève. 

* Les syndics ul Conseils ayanl dirigé siutoul leur esprit taquin coutre la 
corporation des bou(;hors, ceux-ci ne tardent pas à résister ouvertement. 



251 

En attendant, les affaires du parti national n'avançaient pas; 
il fut cruellement mortifié dans les premiers jours de 1521 par 
une lettre tle Messieurs de Berne, qui persistaient à s'opposer 
à toute eombourffeoisie (-ntre Frihoure et Genève. « L'alliance 
plus ancienne des Suisses avec le duc de Savoie, disaient-ils, 
leur défendait d'admettre à leur combourgeoisie des personnes 
des trois évêchés de Genève, de Lausanne et de Sion. » Enfin ils 
menaçaient derechef les Genevois « de prêter main -forte au duc et 
à l'évêque, si ces princes n'étaient pas assez for(s pour punir les 
séditieux et les promoteurs de déb its.» Hélas ! depuis longtemps 
Bezanson Hugues songenit a réparer la faute grave qu'on avait 
faite de traiter avec Fribourg et d'autres cantons sans y inté- 
resser la puissante et jalouse république de Berne qui, depuis 
, lors, afl'ectait hautement de tenir d autant plus à ses bonnes re- 
lations avec le duc, qu'elle exploitait comme une vache à lait. 
Mais le moment de réparer cette faute n'était pas encore venu; 
le formalisme aristocratique de Messieurs de Berne eût été inac- 
cessible aux appels isolés de quelques patriotes genevois. 

Bezanson Hugues lui-même se trouvait depuis quelque temps 
dans une position assez embarrassante. Soit qu'on ne l'eût pas 
nominativement rayé du Conseil, dans le Conseil général tenu 
après la mort de Bertbelier, soit que l'oi» eût jugé convenable 
de l'y faire rentier en même temps que ses autres collègues 
susnommés pour donner à ce corps une apparence nalionaley 
toujours est-il que depuis quelque temps on ne cessait de le 
faire harceler par les huissiers poui' le forcer à y venir siéger; 
il va sans dire qu'il restait sourd à ces provocations. Non-seu- 
lement il ne reconnaissait pas la légalité du Conseil nommé 
par l'évêque, et moins encore celle des changements que les 
édils ducaux avaient apportés à la constitution , mais il ne se 
souciait nullement d'attacher sou nom à la déplorable admi- 
uistraiion, aux condamnations capitales et aux excès de tout 
genre des magistrats mamelucs. Ceux-ci prétendirent alors aussi 
lui faire rendre les comptes de son syndicat, échu depuis deux 



252 

ans et de ses ambassades, et comme il n'en vint pas davantage 
au Conseil, il fut menacé d'être privé de la bourgeoisie, comme 
c'avait déjà été le cas pour plusieurs de ses collègues; enfin, 
poussé à bout par ces tracasseries, il jura — on l'en accusa du 
moins — qu'il ne remettrait pas les pieds à la maison de ville, 
où il avait déjà laissé une bonne partie de sa fortune, ajoutant 
que les syndics ne pouvaient le priver de la bourgeoisie sans 
un Conseil général. Un nouvel événement vint cependant lui 
fournir l'occasion de se rendre utile à son pays. 

Le 25 janvier 1 521, le coadjuteur Pierre de la Baume en per- 
sonne était venu prendre possession del'évêché, et jurer dans la 
calhédrale, sur l'autel de Sainte-Catherine, les franchises de la 
ville. Après son dîner, il reçut la visite officielle des syndics 
mamelucs, qui lui racontèrent longuement, et à leur manière, tout 
ce qui s'était passé pendant les dernières années, et terminèrent 
leur discours par des plaintes amères contre les citoyens e\i\- 
guenots. Mais Pierre de la Baume voulut bien aussi recevoir 
la visite de Bezanson Hugues, dont l'éloquence persuasive s'at- 
tacha à effacer l'impression produite par l'entrevue précédente. 
Bezanson Hugues avait jadis été à Rome; son nom y était 
très-connu, ainsi que dans le clergé du diocèse de Genève, par 
la mémoire de son grand'oncle le cardinal Guillaume Hugues. 
Son instruction était à la hauteur de ses talents naturels. Mieux 
que personne il était à même de renseigner à fond le coaiijuteur 
sur tout ce qu'il importait à celui-ci de savoir à son entrée en 
fonctions. Mieux que personne il savait que les obligations que 
ce représentant d'une des plus illustres maisons de l'Europe 
pouvait avoir vis-à-vis de la maison de Savoie n'étaient point 
de celles qui font de la reconnaissance un devoir sacré. A 
part le titre de prince-évêque qui ne pouvait lui manquer. 
Pierre de la Baume , chanoine et comte de Lyon , seigneur 
de la Tour de May, abbé de Suze et de Saint-Cluude, prieur 
'Arbois et de Lémeut. enfin évêque de Tarse m partibus^ était 
en réalité mieux et plus richement pourvu que le bâtard Jean 



(\ 



253 

de Savoie. C'était le candidat épiscopal le plus en vue par son 
rang et par sa naissance; le duc de Savoie n'aurait pu le né- 
gliger sans froisser une maison puissante, à l'appui de laquelle 
il tenait heaucoup ; et d'aillf urs, avec sa présomjttion ordinaire, 
il s'était flatté de gagner facilement à ses intérêts ce prélat en- 
core jeune, dont la vanité et l'amour des plaisirs devaient être 
les seuls mobiles. Mais c'est précisément en quoi il se trompait. 
Sans avoir le génie que lui prêtent ses panégyristes, Pierre <le 
la Baume ne manquait ni d'esprit, ni de conscience, ni d'imagi- 
nation, ni surtout de cette ambition de race, qui pousse les ca- 
dets de famille à vouloir égaler leurs aines. Bezanson Hugues 
savait tout cela, et sa profonde connaissance des hommes e 
des choses lui fit deviner bien vite le fond du caractère du coad- 
juteur. Il exalta son ambition , son honneur et ses sentiments 
les plus nobles en lui traçant ce que pouvait et devait être 
un prince-évêque de Genève qui, souverain lui-même, saurait 
faire valoir ses prérogatives au lieu de s'atteler au char d'un 
souverain voisin qui, à Genève même, ne devait être que son 
vassal. Il s'attacha snrloul a lui donner de ses futurs sujets-ci- 
toyens, et des franchises dont il venait de jurer la conservation, 
une tout autre idée que celle que le duc s'était efforcé de lui 
inculquer. Il est même probable qu'il entra dans des détails 
circonstanciés sur l'état des partis dans Genève et qu'il lui en 
remit des listes écrites. Quoi qu'il en soit, Pierre de la Baume 
fut complètement séduit par les manières et les raisonnements 
de Hugues, qui devint dès ce moment et resta longtemps en- 
core son conseiller intime pour tout ce qui concernait Genève; 
il suffii de parcourir les nombreuses lettres qu'il lui adressa 
dès lors sans interruption, pour deviner, sous le style familier 
du grand seigneur, toute l'étendue du respect et de la confiance 
qu'il portait au grand citoyen. De son côté, Hugues avait assez 
de pénétration pour comprendre que la persévérance et la fer- 
meté n'étaient pas le côté fort du coadjuteiir , et qu'il fallait 
se hâter de profi'er de ses bonnes dispositions et de son séjour 
à Genève. 



251 

Aussi Bezansoi) Hugues se présente-t-il hanliment au pro- 
chain Conseil (c'était le 29 janvior, quatre jours après son en- 
tretien aveele coadjuteur) et il expose: a qu'il y a déjà trois ou 
(juatre ans qu'on souffre entre concitoyens de certaines dissen- 
sions nuisibles à l'Eiat dont elles ont presque amené la ruine; 
il adjure donc les syndics et conseillt^rs de faire en sorte que 
ces dissensions et les injures aient un terme, afin que tous les 
citoyens soient ramenés à l'ancienne bonne harmonie entre 
eux, et a l'obéissance du prince et des administrateurs de la 
justice; que, quant à lui, il se fait fort d'amener en personne 
ceux qu'on représente comme les promoteurs des troubles 
passés. » Les mainelucs, pris au dépourvu par une proposition 
aussi loyale et aussi généreuse, s'empresseni de répondre qu'ils 
l'acceptent; ils invitent Hugues à amener au Conseil les citoyens 
dont il est question, et qu'il ne tiendra pas à eux qu'on ne re- 
devienne bons amis. Ils convoquent, a cet effet, po»r le ven- 
dredi suivant, le Conseil des L, auquel on joindra cinquante autres 
citoyens pour l'élection préparatoire des syndics, «en avant soin 
toutefois d'éviter les sui^pecls^ « porte le registre'. Ils ont grand 
soin encore de ne mettre l'entrée de Hugues et des siens qu après 
l'élection des syndics, à laquelle les eydguenots ne doivent pas 
prendre pai t. Aussitôt cette éleciion terminée au gré du parti 
ducal, on ouvre les portes aux evdguenots. Bezanson Hugues, 
entouré de vingt-deux des principaux citovens de ce parti, ré- 
pète son discours du dernier Conseil; il ajoute que lui cl tous 
ses amis présents sont décidés :t vivre en paix et en bonne 
amitié avec tous, et à donner l'exemple de l'obéissance au 
prince et aux magistrats. Derechef les mamelucs affectent une 
grande joie de cette manifestation, promettent de la faire approu- 
ver par les absents de leur parti, et vont communiquer le tout à 
Pierre de la Baume. C'était précisément là ce que Hugues dé- 
sirait. Le coadjuteur leur ordonna aussitôt de lui amener ces 

* Cfîst ainsi que l'on constituait le Conseil dit des cent, qui était entière- 
ment de oréalion ducale et qui, au reste, n'eut que peu de durée. 



-255 

citoyens; neuf antres indépendants se joignent à cet «ffet au 
cortège de Hugues, qui se trouve ainsi composé d'une trentaine 
des citoyens les plus recommandablts de la cité, et Pierre de la 
Bauîne est enchanté de cette entrevue et des nouvelles con- 
naissances qu'elle lui procure. 

On avait espéré que ce retour apparent des manielucs à des 
sentiments de bienveillance procurerait aux inculpés une am- 
nistie, et arrêterait tout au moins l'exécution de ceux qui 
étaient condamnés à mort. Mais un certain Benoit Toquet, qui 
se trouvait dans ce cas, fut exécuté peu de temps après, et 
pour ainsi dire encor.' au mdieu de celle réconciliation géné- 
rale. Le duc de Savoie, informé de ce qui s'était passé, té- 
moigna à son tour une grande joie de la bonne harmonie qui 
paraissait régner entre ses bons amis et sujets de Genève. Mais 
eu même temps, il chargea son noiiveau vidomne, M. de Beau- 
fort-de Salagine, de s'informer soignensemeni de tous les dé- 
tails de cette affaire , et fil réitérer îi Bezanson Hugues, avec 
des menaces plus fortes que jamais , la défense positive de se 
mêler des alîaires de la ville. Celui-ci n'en continuait jtas moins, 
au fur et à iiiesure que l'occasion s'en présentait, à instruire le 
coadjuteur de la conduite qu'il avait légalement a tenir, et réus- 
sit à lui faire repousser énergiquement, avant son dépari, plu- 
sieurs tentatives d'infraciions de la pari du duc, des niagislrats 
niamelucs et même du chapitre. 

Malgré sa supériorité numérique et l'occupation de t<nis les 
emplois, le parti ducal ne tarda pas à comprendre qu'il lui im- 
portait de se donner, vis-a-\is du public, les apparences d'être 
au mieux avec les principaux eydguenots. Le duc venait d'é- 
pouser Béatrice de Portugal ; on attendait la visite de l'auguste 
couple; impossible de lui faire une réception convenable si les 
familles les plus riches et les plus considérées de la ville conti- 
nuaient à se tenir a l'écart. En conséquence, après plusieurs 
ciémonstrations patriotiques et force tirades sur l'amour frater- 
nel, on résolut de faire venir au Conseil Bezanson Hugues et 



256 

les principaux de ses amis pour se lier d'une amitié inaltérable, 
et aller de là s'asseoir à un banquet de truites où l'on pourrait 
deviser de l'arrivée de madame la duchesse. Mais les evdsfiienots, 
qui n'avaient eu que trop d'occasions de voir de quelle manière 
leurs ennemis avaient compris la réconciliation, ne se laissèrent 
pas prendre à ces manifestations hypocrites, surtout pour un 
pareil prétexte; le voyage de la duchesse l'ut d'ailleurs renvoyé 
à une autre époque. Malgré leur abstention apparente des affaires 
d'Etat, les eydguenotsne négligeaient pas cependant de donner des 
preuves de leur sollicitude pour la répuldique. Ainsi, il y eut cette 
année plusieurs assassinats de nobles étrangers, et à part l'ineptie 
de ses magistrats, qui ne savaient pas maintenir l'ordre et la 
sécurité, la ville était étrangère à ces voies de fait, qui étaient 
chaque fois suivies de menaces et de représailles de la part des 
parents de la victime. Le 5 janvier 1522, Bezanson Hugues 
alla an mdieu de la nuit informer le premier syndic que la vilie 
se remplissait de Foucignerans venus pour se venger d'un 
M. de Marlie qui avait tué un de leurs compatriotes. On prii 
à l'instant toutes les mesures nécessaires pour ia sûreté de la 
ville, et l'on proclama que le premier qui bougerait serait immé- 
diatement puni de trois coups d'estrapade. La seule chose 
que les eydguenois it-naient à éviter, c'était de siéger avec des 
traîtres dont ils auraient paru les complices. Pour donner une 
juste idée de la détresse de leur position pendant ces deux an- 
nées, il suffit de dire que la tète de Berlhelier était restée clouée, 
au gibei sans que personne eût essayé de l'enlever '. 

Quelque bons catholiques que fussent les partisans de l'indé- 
pendance genevoise , ils ne durent pas trop s'affliger de deux 
morts illustres qui se succédèrent à peu de distance: celle du 
pape Léon X, qui avait eu tant de coupables complaisances 

• Il en fut question au Conseil le 2(5 août t521. Elle fut ensuite enlevée et 
ensevelie comme une relique dans ri''glisc de Motre-lJanie-de-Grâces. 



257 

pour la maison de Savoie, — et celle de leur évèque, le bâtard 
Jean de Savoie. Aussitôt son successeur fit prendre possession 
(le l'évêclié [)ar le vicaire Pierre Griiei, qui prêta, comme d'ha- 
bitude, le sermeni pour la jm cservalion des franchis-es sur l'autel 
de Sainle-Catherine. Pierre de la Baume succéda aussi à son 
prédécesseur dans l'abbaye de Pignerol * . Il reçut froidement 
les ambassadeurs (jue le Conseil mameluc lui envoya pourlecom- 
plinienler, et comme le moment de son entrée solennelle n'avait 
pas encore été fixé, il vint s'établir a Saint-Julien sous prétexte de 
la restauration des foires, à laquelle le duc faisait semblant de sou- 
scrire ; mais le véritable motif de cette démarche était de se retrou 
ver à |torléedes conseils de Bezanson Hugues. La chose devint si 
ésidente, qu'après quatre ambassades delà ville et autant de let- 
ties de l'évêque, le Conseil lui-même exigea enfin que Hugues lui 
fût député. Celui-ci accepta et partit avec son beau-frère Dadaz 
et deux des syndics. Il eut avec Pierre de la Baume un long en- 
tretien confidentiel dans lequel il amena te prélat com|)lélement 
dans ses vues, non-seulemenl sur la réponse à laire quant aux 
foires, réponse qu'ils minutèrent ensemble, mais aussi au sujet 

• Cette abbaye de Pignerol fut la véritable cause de la haine de Bonivard 
oontro le duc de Savoie, contre l'évêque Jean, contre Pierre de la Baume 
et contre la cour de Pionie. Jnscju'en 1514, cette abbaye avait été possédée 
par son oncle Jean-Aniédée Bonivard, prieur de Saint-Victor. Grâce à ces 
complaisances de la cour de Rome qui, dans toute la chrétienté, avait rem- 
placé l'ancienne discipline ecclésiastique, François Bonivard avait pu espé- 
rer succéder à son oncle dans sa riche abbaye de Pignerol, comme il lui 
succéda en elfet dans celle de Saint-Victor. Mais avec tout autant de raison 
et de droit, le duc de Savoie, sur le territoire duquel elle était située, l'ob- 
tint pour son cousin Jean de Savoie, et à la mort de celui-ci, pour son suc- 
cesseur Pierre de la Baume. Dès ce moment , Bonivard devint l'ennemi le 
plus acliarné de celui qu'il considérait connue son spoliateur, de ceux qui 
en avaient prolilé et de l'Église qui y avait consenti. Sa haine ne put que 
s'accroître lorsqu'il vit qu'on ne le considérait pas comme assez important 
pour prêter l'oreille à ses réclamations. Sa captivité à Chillon ne put natu- 
rellement qu'augmenter ces dispositions. Tout le monde sait d'ailleurs à quel 
point Bonivard était peu recommandable sous le rapport des mœurs. Ceux 
qui ont étudié l'histoire de Genève ailleurs que dans ses écrits, peuvent 
seuls dire combien ceux-ci contiennent de faussetés et d'inexactitudes. 



258 

des lettres de reconnaissance de la juridiciion ecclésiastique que 
le duc avait accordées depuis longtemps, mais auxquelles man- 
quait encore le parali obedire (le visa) du Conseil ducal, à dé- 
faut duquel elles étaient sans valeur. Bezanson Hugues pressa 
lévéque si vivement sur ce point capital, (jue l'évêque lui-même 
se rendit en personne h Cliambérv, d'où les lettres revinrent 
déjà le surlendemain en bonne forme. Nous ne suivrons pas le 
duc et ses affidés dans toutes les finesses, les tripotages et les 
coups de ihéâire ' qu'ils invenièreni pour renrire ces lettres inu- 
tiles, et empiéter plus que jamais sur la juridiction épiscopale. 
Quant à Hugues, aussitôt qu'il eut rendu compte de sa mission 
au Conseil, où tous ses amis raccompagnèrent, il reçut dere- 
chef la défense expresse ilu duc de ne pas se mêler des affaires 
<le la ville, s'il craignait sa colère. Selon sa tactique habituelle, 
depuis qu'il était sous le coup de ces menaces, Hugues s'abstint 
du Conseil tant qu'il y jugea sa présence inutile, mais il s'ex- 
posa bravement et alors avec d'autant plus de fruits chaque 
fois (ju'il en pouvait résulter du bien pour la communauté. Il 
accepta toutefois une place de dizenier, c'est-à-dire de capitaine 
de son quartier. 

Vers la fin de l'année (1 522), le duc annonça, dans une lettre 
joyeuse, à la communauté la naissance de son premier fds, de- 
mandant qu'on en fît de grandes réjouissances. On tira les ca- 
nons; ou fit sur les principales places des feux de joie que la 
bise éteignit aussitôt; le crieur public proclama la nouvelle par 
la ville, accompagné de douze fallots ; enfin on réunit tous les 
musiciens qui firent une symphonie délicieuse « avec des trom- 
pettes , trois t.tmbours , trois fifres et trois autres instruments 
mélodieux. » Malgré tout cela, il devenait évident que, depuis 
l'avènement de Pierre de la Baume, la marée remontait forte- 



* Il fit, entre autres, insulter le Conseil épiscopal, composé des plus vieux 
chanoines, avec toutes les formes de l'ancienne chevalerie , par un héraut 
gentilhomme, M. de Provana, qui, changeant de masque, alla ensuite faire 
les compliments affectueux de Son Altesse au Conseil ordinaire de la ville. 



259 

ment en faveur du parti de riiidéj)end;ince. Les mamelucs le 
sentaient si bien que, dans leur désir de se concilier les eydgue- 
nois, ils leur otî'riient aux élections de 1523 le partage égal du 
pouvoir entre les deux partis. Toutefois, malgré la double pré- 
sentation, après une violente dispute sur la valeur des derniers 
édits ducaux tout liant les éleciions syndicales, celles-ci tournè- 
rent au Conseil général en faveur de quatre eydguenots bien 
déclarés, dont l'un, Jean Baux, avail été cassé du syndicat par 
l'évèque Jean de Savoie, en 1519. Ses collègues furent Jean- 
Louis Raniel, Claude Vaudel et JeanMigerand^ Aussitôt après 
la prestation de leur serment, les nouveaux syndics allèrent 
chez le vicaire général pour l'assurer de leur soumission aux 
ordres de l'évèque el aux siens. C'était alors l'ancien élu Aimé 
de Gingins, abbé de Bonmont, dont les sympathies étaient pour 
le parti de l'indépendance et pour l'alliance avec les Suisses. 
Bien que les svndics eussent le droit de nommer leurs conseil- 
lers, ils ne voulurent point congédier les anciens, sans doute 
pour les empêcher de nuire en les maintenant en évidence, el 
se contentèrent de leur adjoindre Bezanson Hngues, Denys 
Dadaz, Plonjon, Jean Favre, Benoit Genod et Jean de Mal- 
buisson, autant d'eydguenots bien connus. Le Conseil d'Etat se 
trouva ainsi composé de trente-cinq membres, et le Conseil 
des L de soixante. On reconnaît en cela la riireclion de Hugues, 

' Deux de ces syndics étaient censés pour?le haut de la ville, et deux au- 
tres pour le tas. Mais cette distinction, conservée pendant longtemps, n'avait 
aucun rapport avec celle qu'on a établie depuis. Elle était même en sens 
inverse ; car s'il y avait alors un quartier plus riche et plus aristocratique 
que les autres, c'était précisément les rues basses et une partie de Saint- 
Gervais. Les rues du haut de la ville qui ont aujourd'hui quelque apparence, 
telles que la rue des Granges et Beauregard, ne datent que du dernier siècle. 
Celle des Chanoines n'était habitée que par eux. Le reste, à part quelques 
maisons nobles, se composait de rues en pentes rapides, étroites et tor- 
tueuses, et d'allées sales, sombres et tristes, qui durent nécessairement à 
la longue influer sur le caractère, l'humeur et le physique de leurs habi- 
tants. Enfin, il ne faut pas oublier que la ville proprement dite était en outre 
entourée de faubourgs qui la surpassaient en étendue et en agrément. 



260 

«jui préféiiiii les Conseils nombreux . el dont la politique fui 
constamment d'intéresser le plus de citoyens possible aux affai- 
res publiques. 

On se préparait depuis des mois pour l'entrée solennelle de 
l'évêque • ; celui-ci annonça que la duchesse allait d'abord faire 
la sienne, et demanda qu'elle eût lieu avec le plus de luxe pos- 
sible. Il revenait de Rome, où il avait obtenu l'absolution a 
cena el culpa pour tous ceux qui assisteraient à sa première messe. 
Il informait aussi secrètement le Conseil qu'il apportait des 
brefs apostoliques qui mettraient fin à toutes les chicanes sur 
sa juridiction. Le duc, qui l'apprit de son côté, fut si courroucé 
qu'il renvoya encore le voyage de la duchesse. On n'en fut que 
mieux préparé pour la venue de l'évêque. Toute la ville courut 
à pied ou à cheval ;j sa rencontre. Louis Monlhyon avait com- 
posé le discours qui devait lui être adressé sur le pont d'Arve, 
h mile des franchises. Bezanson Hugues, qui venait d'être nommé 
Abbé lie la ville, soit capitaine général, lui en adressa un autre à la 
tête de la milice^. Un préire, habillé en f>ape pour représenter 
saint Pierre, lui offrit la clef de son église en bois doré. Ce fut 
le samedi 11 a\ril 1523 que Pierre de la Baume fit son entrée 
solennelle, accompagné de la comtesse de Monirevel, femme 
de son frère aine, de son second frère le baron de Mont-Saint- 
Sorlin, et de deux de ses neveux. Il se rendit aussitôt à la ca- 
thédrale où, après la messe, il prêta le serment accoutumé pour 
le maintien des franchises sur l'autel de Sainte-Catherine ; puis 
on lui porla le don de la ville, qui consistait en trente-deux 
marcs de vaisselle plate, douze cierges et douze boites de dra- 

• Le 13 mars 1.523, Bezanson Hugues et Hugonin Fabri lui furent dépu- 
putés à Saint-Claude pour lui porter deux belles truites (Turtures duae ho- 
nestœ). 

* La première proposition de Hugues comme capitaine général avait assez 
fait voir de quel côté tourneraient ses sympathies militaires. Il avait demandé 
« que, pour riionneur de l'État, on lit venir des tambours et des fifres 
étrangers * (Taborinos et lifer extraneos. Registre, 24 mars 1523). On se rap- 
pelle que c'était là exclusivement la musique militaire des troupes suisses d'alors. 



261 

gées ; on porta aussi de l'hydromel et de la malvoisie à toute 
sa famille. A peine installé il s'empressa d'exercer les droits de 
souveraineté qui étaient à sa portée, surtout le plus noble de tous, 
le droit de grâce; malheureusement il y mettait plus d'amour- 
propre que de discernement. Mais comm^ le duc, dans sa 
rage jalouse, alla jusqu'à jurer que le premier qu'il gracierait 
serait pendu avec sa grâce au cou, on ne put qu'encourager 
Pierre de la Buume à continuer de gracier à tort et à travers, 
voire même avant la condamnation des inculpés. Ce beau zèle 
ne le servit pas mieux dans les autres prérogatives souveraines. 
Son caractère léger l'empêchait de distinguer l'importance rela- 
tive des choses ; plus d'une fois il fut obligé de revenir sur des 
actes consommés. Ces tâtonnements lui firent du tort auprès de 
beaucoup de gens ; il aurait pu les éviter en consultant chaque 
fois des hommes tels que Bezanson Hugues. Malheureusement 
le duc et son parti n'avaient que trop réussi à l'entourer des 
officiers qui avaient déjà servi son prédécesseur, Jean de Savoie, 
D'autres Genevois étaient d'ailleurs parvenus à gagner sa 
confiance ; l'un des premiers était Robert Vandel \ fds du 

* La famille Vandel, originaire de Septmoncel, au diocèse de Lyon, 
était Tune des plus distinguées de Genève quoiqu'elle y fût un peu moins 
ancienne que celles que nous avons déjà nommées. Toutes ses alliances 
étaient nobles. Le syndic Claude Vandel avait eu quatre fils : Robert, Pierre, 
Hugues et Thomas, qui tous jouèrent un rôle dans la lutte pour l'indé- 
pendance. Ils furent du très-petit nombre d'eydguenots qui travaillèrent, 
et cela de longue main, à l'établissement de la réforme, d'autant mieux qu'ils 
y mirent certainement autant de finesse diplomatique que de conviction 
religieuse ; Thomas, qui était curé de Saint-Germain, conserva et chercha à 
augmenter ses bénéfices (il devint même chanoine de Saint-Pierre), jus- 
qu'au moment où son intérêt personnel réclama sa conversion publique. 
Pierre fut seigneur de Saconnex delà d'Arve, du Fresney et de Gray- 
zier. Robert et Hugues furent longtemps employés dans toutes les négo- 
ciations importantes. Leur tour n'en arriva pas moins à tous, malgré leurs 
services , quoique un peu plus tard que pour leurs anciens collègues, de 
se consoler de la perte de leur crédit et même de leur patrie avec le sic 
vos non vobis de Virgile, et cela à cause de l'attachement qu'ils avaient con- 
servé pour leurs anciens parents, amis et collègues persécutés. 

Tome XL 1 8 



262 

syndic Claude, l'un des citoyens les plus distingués après Hu- 
gues. Eydguenot comme lui, quoique de plus fraîche date, il 
en difterait essentiellement par le fond de ses opinions et de 
ses projets politiques, et formait par cela même une exception 
no!able dans ce parti. En un mot, selon toute apparence il 
était déjà alors secrètement luthérien et rêvait une république 
indépendante au spirituel comme au temporel. Il en résultait 
de sa part de la jalousie et de l'éloignemenl pour Hugues, que 
tout le monde désignait d'avance pour le premier avoyer du 
nouveau canton de Genève, si la combourgeoisie réussissait. 
Aussi Vandel fut-il de ceux qui contribuèrent le plus dans la 
suite à l'espèce d'ostracisme dont le grand citoyen fut frappé 
dans ses dernières années. Pour le moment il lui importait de 
se mettre le plus avant possible dans les bonnes grâces de l'é- 
vêque, qui ne tarda pas à en faire l'un de ses secrétaires. Con- 
vive plus sémillant, conseiller plus complaisant, il s'attacha 
sous ce rapport à éclipser Hugues, dont la supériorité même 
embarrassait l'évêque, ainsi que la respectueuse mais inébran- 
lable fermeté avec laquelle il s'opposait à tout empiétement du 
prélat sur les droits de la communauté. La conduiie de Vandel 
fut d'autant moins franche que Pierre de la Baume, très-sincè- 
rement catholique malgré ses défauts, était certainement l'un des 
évêques de sou temps qui éprouvaient le plus de chagrin réel 
du progrès des doctrines luthériennes. Il suftisait des nouvelles 
d'un synode, tenu à cent lieues de là, pour donner à Pierre 
une profonde mélancolie', bien qu'il n'eût certainement alors 
aucun sujet apparent de s'inquiéter pour son diocèse, ni sur- 
tout pour Genève où le peuple resta encore longtemps d'un 
catholicisme plutôt exagéré. Le parti ducal et les partisans se- 
crets de la reforme étaient donc parfaitement d'accord, quoique 
leurs vues fussent diamétralement opposées, à désirer par les 
mêmes moyens l'avilissement de l'autoriié éplscopale. 

' « Heri vidit eum tristem, occasione Synodi et gestorum in ea » (Rftg. 
du 22 mai 1523). 



263 

t 

Le duc annonça vers la fin de juin que la duchesse allait 
enfin faire son entrée. Mais lorsqu'il apprit que la ville ne 
comptait mettre au cadeau qu'elle lui destinait que la moitié de 
la valeur qu'on avait mise à celui de l'évéque, que ce cadeau 
n'était pas encore prêt et que l'on n'en comptait faire qu'à h 
duchesse, il fut si vexé qu'il arriva seul à Genève, oii, à la suite 
de quelques-uns de ces désordres qui ne manquaient jamais ;i 
chaque visite ducale, il finit par menacer de ne pas amener la 
duchesse du tout. Elle arriva cependant, et si l'on avait tenu à 
faire une différence entre son cadeau et celui du prince-évêque, 
on se rattrapa d'autant plus sur les fêtes de réception. D'après 
le désir de l'évéque. on avait habillé trois cents femmes choi- 
sies aux couleurs de la duchesse (bleu et blanc). Le velours, le 
satin et la toile d'argent furent prodigués pour les costumes 
des cinq cents hommes qui devaii nt faire partie du cortège. 
Enfin la poésie dramatique joua son rôle ordinaire sur les tré- 
teaux en plein vent. La duchesse parut très-satisfaite*, mais 

' La plupart de nos historiens affirment , d'après Bonivard, que la du- 
chesse reçut tous ces hommages avec beaucoup de dédain et de fierté. Les 
registres des Conseils, tenus au jour le jour, disent précisément le contraire. 
La duchesse reçut agréablement le don que les syndics lui présentèrent, et 
les assura gracieusement que les honneurs dont elle avait été l'objet auraient 
déjà suffi, et qu'elle s'efforcerait d'en témoigner sa reconnaissance à la ville; 
aussi se servit-on, dès les jours suivants, de son intermédiaire auprès du 
duc. — Nous prévenons nos lecteurs que bien que, ou plutôt /)«rce que, notre 
travail est essentiellement calqué sur les registres, nous ne citerons ceux- 
ci que lorsque nous ne pourrons absolument pas nous en dispenser. La 
raison en est facile à comprendre. Les registres des Conseils, tenus au 
jour le jour, sont, de tous les documents publics, les plus faciles à consulter 
pour des faits cités à leurs dates respectives. Plusieurs de nos collègues 
les possèdent en outre, comme nous , en extraits ou en copie , pour les 
époques les plus importantes. De simples renvois en note seraient donc en- 
tièrement superflus, en outre qu'il faudrait les répéter à chaque phrase , et 
des citations in extenso prendraient, pour un travail aussi condensé que le 
nôtre, au moins trois fois la place occupée par le texte, inconvénient qui ne 
vaut pas la petite apparence d'érudition qu'il pourrait nous procurer, et au- 
quel il faut prendre garde quand on n'imprime pas à ses frais. Il n'en est 
pas de même des documents isolés que nous publions comme pièces justifi- 
catives, et auxquelles personne peut-être n'aurait fait attention. 



264 

ces fêtes eurent sur les Genevois les tristes effets qu'elles ne 
manquaient jamais de produire. Des hommes mûrs, voire même 
deux eydguenots, Jean de Malbuisson et Jean Philippe, eurent 
une dispute sérieuse en rivalisant de magnificence dans leur 
coslume; d'autres menacèrent de s'abstenir si leurs femmes 
n'étaient pas les premières de la bande; un autre faillit être 
cassé de bourgeoisie . parce que la sienne ne se souciait pas 
d'en être. La passion de briller dominait chez les eydguenots 
comme chez les mamelucs. Seul l'austère premier syndic Ra- 
mel s'absenta pendant les fêtes pour se dispenser d'avoir 
l'air d'approuver des dépenses qu'il aurait voulu employer aux 
fortifications de la ville, et à en tenir éloignés ceux qu'on se 
plaisait à y attirer. En cela Bezanson Hugues ne fut pas de 
son avis; la passion du peuple genevois pour les fêles et les 
spectacles était si forte qu'il. y aurait eu danger à l'en priver 
une fois qu'il s'y attendait. La meilleure manière de popula- 
riser l'adminisi ration des eydguenots était de prouver qu'ils 
savaient déployer encore plus de goût et de magnificence que 
les autres. Mais en prenant part à tout, à la tête des milices 
genevoises, le capitaine général Bezanson Hugues prit aussi 
toutes les mesures nécessaires pour la sûreté de la ville pen- 
dant le séjour d'un hôie aussi perfide. Toutes les dizaines furent 
armées, et cinq d'entre elles passaient la nuit dans la maison 
de ville. D'ailleurs, sur la proposition de son beau-frère, le syn- 
dic Baud, les dizeniers eurent onire d'entreposer des armes par- 
tout, même dans les magasins et les boutiques. 

Charles le Bon ne pouvait jamais venir à Genève sans y 
susciter aussitôt, directement ou par ses ofliciers , des esclan- 
dres de toute espèce ; cetie fois cependant les citoyens et leur 
évêque firent bonne contenance. Malheureusement l'excellent 
pape Adrien VI, qui avait rem|)lacé Léon X, vint à mourir et 
avec lui s'évanouirent toutes les espérances que Ton fondait sur 
la bonne administration qu'il avait inaugurée malgré la brièveté 
de son règne; car il fut remplacé par Clément VU, bâtard de la 



265 

maison de Médicis. aussi peu scrupuleux que son parent Léon X, 
quand il s'agissait de l'agrandissement de sa famille. Le duc, de- 
venu plus arrogant que jamais, invita ses officiers à coniinuer de 
plus belle leurs empiétements sur la juridiction épiscopale ei leurs 
vexations contre les Genevois en général. Il ne tarda pas à re- 
venir lui-même à Genève, où il fut bientôt suivi par la duchesse, 
qui comptait foire ses couches au couvent des frères prêcheurs. 
La froide réception qu'on fit cette fois à Leurs Altesses acheva 
d'exaspérer le duc, qui ne se consolait pas de n'avoir pas reçu 
aussi son cadeau à sa dernière visite. Toutefois, le gouverne- 
ment était décidé à user de toute la douceur et la prudence 
possibles, et adjoignit à cet effet Bezanson Hugues et Pierre 
d'Orsières aux syndics Baud et Vandel, que l'on trouvait 
trop brusques. Vandel étant mort peu de jours après, fut rem- 
placé par Antoine de la Fontaine , l'un des mamelucs les plus 
dangereux, preuve évidente de l'influence que ce parti venait 
de reconquérir sous celle des rodomontades de Son Altesse 
qui menaçait tantôt «de faire un exemple terrible,» tantôt 
«qu'il rendrait Genève plus misérable qne le plus pauvre vil- 
lage de ses États; » d'autres fois, se ravisant, il faisait entendre 
que tout pourrait s'arranger « moyennant une bourse remplie 
d'écus. » Il faut voir ces choses dans les registres et dans les 
documents de l'époque, pour croire à autant de méchanceté, 
de lâcheté et de bassesse de la part d'un prince aussi puissant 
vis-a-vis d'une ville composée en majeure partie de marchands ^ 
et d'ouvriers, dans le moment même oii cette ville, oubliant les 
injures et les mauvais traitements, lui accordait, à lui et à sa 
famille, une hospitalité qu'elle ne lui devait en aucune façon. 
^ Le 2 décembre 1523, la duchesse accoucha d'un fils dans 
le couvent des frères prêcheurs. Aussitôt l'évêque, le chapitre, 
le clergé, les confréries sous leurs prieurs, les bandes de milices 
sous leurs rois, les enfants de Genève sous leur capitaine général, 
les artilleurs et jusqu'aux petits enfants des deux sexes habil- 
lés de blanc, tout cela se mit en mouvement et fit pendant trois 



266 

jours ei trois nuits autant de (apage « que si la ville elle-même 
venait d'accoucher d'un libérateur ' . » Au milieu de ces mani- 
festations on apprit que le duc avait fait armer 6000 Foucigne- 
rans sous prétexte du baptême de son fils. Aussitôt les dizeniers' 
eurent ordre de se tenir sur leurs gardes, et comme le cœur 
lui manquait toujours au dernier moment, le baptême se passa 
sans encombre. Après une courte absence , le duc levint à 
Genève pour l'élection des syndics, 4 février 1524. Sous cette 
pression , la majorité se déclara pour Antoine de la Fontaine, 
Clautle Richarde! , François Forneret et Bernard Du mont, un 
seul eydguenot, Richardet, et trois mamelucs avérés, bien 
qu'on eût procédé d'après l'ancienne coutume et non selon la 
constitution ducale de 1519. Le duc fut si joyeux qu'il donna le 
soir même aux dames de la ville un souper suivi d'un bal où 
il fut très-affable, surtout avec les enfants de Genève. Dès le 
lendemain, lors de la visite que lui firent les nouveaux syndics, 
il chercha de plus belle à empiéter sur la juridiction épiscopale 
en faveur de son nouveau vidomne, Hugues de Rogemont, sei- 
gneur de Vernaux, devant lequel il voulait que toutes les causes 
civiles et profanes fussent portées. Mais en l'absence de l'é- 
vêque, le vicaire général Aymon de Gingins fit bonne conte- 
nance ; les syndics eux-mêmes jugèrent convenable, en entrant 
en charge, de montrer quelque apparence de fermeté, et le duc 
négligea ces petites contrariétés en faveur d'une injure bien plus 
sensible qu'il préparait aux Genevois. 

Messire Ami Lévrier, docteur en droit, digne fils du brave syn- 
dic Pierre Lévrier, après avoir soigné avec beaucoup de zèle et 
d'intelligence les intérêts de la communauté genevoise à Rome, 
était revenu dans sa pairie, où il occupait les importantes fonc- 
tions de juge des excès. Le duc savait de reste que c'était en 
grande partie ce jeune et courageux ecclésiastique qui avait si 
bien déjoué ses dernières intrigues en cour de Rome; il n'en 

' Tout en profitant des matériaux de Galiffe, nous tenons cependant à lui 
laisser l'honneur de ses propres expressions. 



267 

fallai! pas davantage pour lui faire reporter sur cv fils la haine 
qu'il avail jadis vouée au père. En sa (jiialité d'ecclésiastique et 
de grand officier de l'évêque, dont le duc lui-même éiait vassal 
pour le vidomnat. Ami Lévrier n'étail justiciable d'aucun tribunal 
temporel. Mais celte considération ne pouvait arrêter Charles le 
Bon sons un pontifical comme celui de Clément VIL Enlevé de 
guet-apens au moment où les principaux des evdguenots étaient 
au Conseil, et garrotté sur un cheval par des gentillàlres de 
bas étage, prêts pour quehjues sous à commettre lous les crimes 
que pouvail ordonner leur souverain, Ami Lévrier fut conduit 
au couvent de Palais, et de là traîné aussitôt à la suite de Leurs 
Altesses au château de Bonne en Faucigny, à quatre lieues de 
Genève. La, le duc lui demanda a brûle-poiirpoint : « Suis je 
souverain seigneur de Genève, et êles-vous mon sujet? » Puis, 
sûr la simple réponse négative de Lévrier, il lui fit trancher la 
tête dans la cour du château '. 

Aussitôt que l'arrestation de Lévrier avait été connue à Ge- 
nève, les syndics et le chapitre avaient pris eu commun toutes 
les mesures nécessaires, et comme il s'agissait de députer au 
duc quelqu'un qui fût en sûreté dans ses Etats, et qui eût en 
même temps quelque influence personnelle, on obtint de l'évê- 
que de Maurienne, Louis de Goi revod, alors présent a Genève, 
qu'il s'acquitterait de cette importante mission. Au départ de ce 
prélat le crime était déjà consommé : mais le duc trouva moyen 
de le lui cacher, nous aimons à le croire, et le renvoya avec la 
réponse « que le prisonnier serait gracié et libéré dès que les 
syndics viendraient faire leur soumission en personne et se dé- 
clarer ses sujets. » Plus tard, lorsque le duc s'aperçut de l'hor- 
reur universelle qut^ce nouveau meurtre avait soulevée, il chercha 
à se disculper en prétendant que Lévrier avait ainsi subi la peine 
de deux assassinais et d'autres délits commis en Savoie; mais 
personne ne fut dupe de cet infâme mensonge. 

> Voyez l'extrait du procès de Cartelier, dans Ggliffe, Malériaux, t. II, 
p. 248. 



268 

L'évêqiie de Genève était alors trop loin pour qu'on osât lui 
porter cette triste nouvelle ; on la fit savoir à son frère, le baron 
de Mont-Saint-Sorlin, qui arriva de Riimilly. Malheureusement, 
les parents de Pierre de la Baume étaient plus dévoués à la Sa- 
voie qu'à Genève ; l'évéque lui-même commençait à s'inquiéter des 
suites de la lutte engagée avec le duc, et les projets d'alliance avec 
les cantons lui déplaisaient vivement à cause des éléments héré- 
tiques que cela pourrait amener à Genève. Enfin, depuis l'avé- 
nement de Clément VII, la faveur de la maison de Savoie était 
plus forte que jamais en cour de Rome. Or Pierre de la Baume 
n'était pas homme a sacrifier l'espoir d'un chapeau de cardinal 
au bien de ses administrés. Il ne montra donc pas toute l'indi- 
gnation qu'on aurait voulu lui voir a la nouvelle de la mort de 
Lévrier; la froideur qui commençait a s'établir entre son peuple 
et lui, lui fit trouver des prétextes de prolonger ses absences. 
Le duc en profitait; il recommença à persécuter les bouchers 
avec son ignoble prétention sur les langues des bêtes tuées; 
ceux qu'on trouvait moyen de saisir étaient jetés dans les sou- 
terrains du château de Gaillard; une poutre leur permettait de 
monter tour à tour jusqu'au soupirail pour y respirer plus à 
l'aise, et parler de Ta à leurs familles ; le duc la fil enlever. Peu 
de temps après il y eut une scène au Conseil entre le syndic 
Richardet, eydguenot, et le trésorier Boulet, mameluc, que le 
premier frappa de son bâton syndical. Aussitôt le mameluc, au 
lieu de faire sa plainte devant les juges compétents, alla la por- 
ter au Conseil ducal de Chambéry qui séquestra immédiatement, 
avec menaces de confiscation, les biens des syndics situés sur 
terre de Savoie. Alors seulement l'évéque se mit en colère pour 
tout de bon, et après plusieurs voyages à Saint-Clauile, l'eyd- 
guenot Ami Girard ' en revint enfin avec la nouvelle positive 

1 Avec moins d'emportemeut et plus de modération, Ami Girard aurait, 
sous certains rapports, presque égalé Bezanson Hugues. Ses lettres, rem- 
plies d'histoire, sont celles d'un homme remarquahlement instruit et distin- 
gué. Au reste, tout ce que nous avons dit jusqu'ici de la véritable position 



269 

que le prélat consentait à se réunir à la conmuniauté pour un 
appel a Rome. 

Malgré la supérioiité Itien évidente du parti dur-al, les élec- 
tions syndicales de 1525 tournèrent presque en faveur des 
eydguenots. On élut Louis Montyon , Bezanson Hugues, Guil- 
laume Pensabin et Jean Balard, l'auteur du Journal publié par le 
docteur Cliaponnière. Pensabin et Balard, qui étaient présents, 
acceptèreni seuls; les autres nrélendirent avoir de bonnes rai- 
sons pour refuser. Alors on mit tout en œuvre pour les faire 
accepter : l'évêque lui-même voulut s'en mêler ; Montyon pré- 
textait des raisons de santé et la crainte que son acceptation 
ne fît du toi t à ses neveux ei pupilles, qui avaient de grands 
biens sur territoire ducal. Enfin il se laissa gagner par faiblesse. 
Mal lui en prit , car il ne tarda pas à fléchir, et à gâter ainsi 
une longue et honorable carrière. Mais Bezanson Hugues fut 
inébranlable, et resta sourd à toutes les sollicitations. Les mo- 
tifs qu'il faisait valoir étaient « que le duc l'avait maintes fois 
menacé de toute sa colère s'il se mêlait encore des affaires de 
la ville ; que, le cas échéant, le prince-évêque ne saurait pas 
mieux le protéger qu'il n'avait su proléger Ami Lévrier. Enfin, 
qu'î7 aimait mieux être confesaeur que martyr. » Singulier aveu 
de la part d'un homme qui, malgré les défenses du duc, s'était, 
dans les moments les plus critiiiues, exposé plus que personne 
dans les fonctions de capitaine général, pendant tous les der- 
niers séjours de Son Altesse. Aussi revint-on à la charge à plu- 
sieurs reprises. Hugues raconta alors brièvement les nombreuses 

sociale des premiers eydguenots, s'applique également à celui-ci. Son père 
était qualifié de noble sans avoir jamais occupé aucune charge publique à 
Genève, et sa mère était de la noble maison de Pesmes. — Aux autres prin- 
cipaux eydguenots déjà cités, il faut ajouter Jean Taccon, qui avait été ca- 
pitaine général de 1513 à 1516, proche parent de M. d'Erlach par son ma- 
riage avec une demoiselle de Courtelary ; noble François de Lunes, sei- 
gneur deCivin, conseiller en 1519 et 1522; les du Crest dont l'un, Nycolin, 
conseiller 1526, syndic 1528, lieutenant 1530 (ensuite Peneysan), épousa 
No. Madeleine d'Erlach; etc., etc. 



270 

occasions dans lesquelles Son Altesse lui avait fait adresser de 
pareilles menaces; il offrit de faire corroborer son récit par 
le témoignage nssermenté demamelucs bien avérés, qui savaient 
parfaitement qu'il perdrait la vie s'il acceptait le syndicat. La ma- 
nière habile dont il termina son discours, prouva du reste assez 
que ce n'était pas la crainte de déplaire au duc qui dirigeait la 
présente démarche. Il raconta « que le juge de Gex l'avait aussi 
prévenu que Son Altesse Illustrissime savait qu'il se mêlait des 
affaires de la ville, et qu'il lui avait raconté ii ce sujet une chose 
assez singulière qui s'était passée dans une ville du Piémont, 
où Son Altesse avaii fait une défense toute semblable a un par- 
ticulier: celui-ci s'était, en conséquence, abstenu de tout em- 
ploi ; mais sij; ou huit personnes du Conseil allaient le voir chez 
lui , et tout se faisoit par ses avis.» Certes, pour être fine, l'al- 
lusion était a'^sez claire; le Conseil d'alors ne contenait en effet 
guère plus de six ou huit eydguenots; un de plus ou de 
moins ne pouvait augmenter leur influence contre un nombre 
triple de mamelucs. De plus, il venait d'être clairement prouvé 
que tout ce qui se disait au Conseil était aussitôt transmis au 
duc; l'évêque lui-même s'en était plaint hautement. Il ne res- 
tait aux fidèles que la ressource de se réunir chez un des 
leurs pour y deviser des choses faites ou à faire , et transmet- 
tre ensuite à tous leurs affidés le résultat de leur délibération. 
D'ailleurs, Bezanson Hugues offrait de payer pour son refus l'a- 
mende qu'il plairait au Conseil de (iser. Son beau-frère Baud 
qui, dans cette occasion seule, ne pensa pas tout à fait comme 
lui, proposa au Conseil général de le priver de la bourgeoisie 
pendant un an pour l'exemple; mais l'avis unanime fut d'agréer 
la validité de ses excuses, et l'on élut Jean Bouvier à sa place. 
Ses partisans ne tardèrent pas du reste à reconnaître combien 
il avait agi sagement en refusant le syndicat dans cette occa- 
sion. 

Comme nous ne prétendons pas faire ici l'histoire de Genève, 
nous passons sur les détails des nouvelles persécutions, plus 



271 

cruelles encore que les précédenles, que le duc se permit contre 
Genève, pour la faire renoncer à l'appel à Rome. Il fallut avoir 
recours aune ambassade du prince-évêque en personne pour prier 
Son Alless'î de permettre que les propriétés genevoises séijues- 
iréf'ssur territoire ducal pussent au moins être cultivées en at- 
tendant la décision du procès. Le président du Conseil de Cham- 
béry déclara que bien loin de rien révoquer, on allait multiplier 
les peines, et le duc fit aussitôt prendre toutes les mesures né- 
cessaires pour couper les vivres à la ville. C'était une infraction 
aux traités de subsistance que les Genevois avaient conclus avec 
ses prédécesseurs, qui avaient assuré le libre passage des den- 
rées pour une somme payée une fois pour toutes. (Soit dit par 
anticipation, celte espèce de blocus de la ville ne finit qu'avec la 
puissance de Son Altesse.) Les choses allèrent si loin que l'évê- 
que, alors malade à Milan, où il n'avait rien à craindre', jura 
qu'il armerait loute sa famille pour faire la guerre au duc de 
Savoie. Malheureusiment ces velléités énergiques étaient de 
courte durée, et la maison de la Baume ne tenait pas à se 
brouiller avec celle de Charles IIL 

Cependant le duc, perdant patience de ce qu'il n'arrivait pas 
à ses fins aussi vite qu'il l'aurait voulu, finit par menacer la 
ville d'y amener 8000 hommes pour la forcer à l'obéissance. 
En attendant, les fermiers, vignerons et grangers des proprié- 
lés genevoises étaient traînés en prison. Les Genevois qui 
avaient le malheur de sortir des franchises subissaient le même 
sort. Enfin, voyant Genève réduite à la dernière extrémité, le 
gouvernement assembla le Grand Conseil (le LX augmenté 
d'une quarantaine de conseillers) et là, 53 voix contre 42 déci- 
dèrent de révoquer l'appel à Rome. Mais on eut le tort de lais- 
ser connaître ces chiffres au duc ; car Son Altesse, au lieu de 
se déclarer satisfaite, répondit qu'elle aurait révoqué les pei- 



' Il s'y était rendu comme partisan et agent de l'empereur auprès du 
connétable de Bourbon contre François I*"" (Journal de Balard, page 3). 



272 

nés décrétées contre la ville et les particuliers si la résolution du 
Grand Conseil avait été unanime \ 

Dans le but de profiter de l'indignation qu'une réponse aussi 
amèrement dérisoire ne pouvait manquer de produire dans !e 
peuple, les eydguenots demandèrent la convocation d'im Con- 
seil général, sans doute pour proposer la résistance ; mais cette 
demande fut repoussée par le vicaire remplaçant le prince-évé- 
que. Peut-être eut-il raison; car on apprit aussitôt que plusieurs 
Genevois venaient encore d'être arrêtés hors des franchises, et 
que l'armée ducale n'était plus qu'à un quart de lieue de la ville; 
aussitôt aussi lese}'dgi!enots reçurent de leurs parents de Savoie 
des messages pressés les prévenant qu'ils n'avaient pas un ins- 
tant à perdre pour éviter d'être saisis, condamnés et exécutés. 
Ils n'eurent pas même le temps de se concerter entre eux, mais 
s'enfuirent précipitamment, le groupe principal dans la direction 
de Saint-Claude, à la suite de Bezanson Hugues , qui espérait 
vainement y trouver l'évêque. A peine sortaient-ils de cette pe- 
tite ville, que les archers du duc, qui avaient suivi leurs tra- 
C('s, y entraient par l'autre porte; les malheureux fugitifs serrés 
de si près furen; contraints de se jeter dans les bois; ils furent 
ainsi poursuivis jusqu'à Besançon, d'où, par des chemins affreux 
et une jduie constante, et ayant toujours les ennemis sur leurs 
pas, ils atteignirent le territoire fribouigeois, et enfin la ville de 
Fribourg qui les accueillit avec transport. Suivi de ses compa- 
gnons, Bezanson Hugues fut aussitôt conduit au Conseil, où 
on le fit asseoira la droite de l'avoyer. Une explosion de colère 
et d'indignation répondit au simple récit quM fit des événements 
qui l'avaient amené là, lui et ses amis, dans un si triste état'. 
Des lettres de sauvegarde furent aussitôt dressées pour lui 

« Cette résolution n'avait du reste aucune valeur tant qu'elle n'était pas 
confirmée par le Conseil général, 

^ Ils étaient dix-huit : Bezanson Hufjues, Jean et Claude Baud, Jean-Louis 
Ramel, Michel Sept, Claude, Jean et Iludriol du Molard, Ami Bandiéres, Bo- 
niface et Guillaume Hoffisdier, François et Claude Rosset, Jean d'Arlod, 



273 

et tous ses compngiions d'infortune. Puis Messieurs de Fribourg 
écrivirenl à leurs confédérés de Berne et de Soleure pour leur 
exposer la manière infâme dont le duc venait de se conduire 
avec leurs combourgeois , ei les prier de se joindre à eux pour 
une ambassade menaçante, qui le forcerait à renoncer à son 
entreprise, et a libérer les Genevois prisonniers, dont l'un 
avaii même été saisi le dimanche pendant la grand'messe, à 
Notre-Dame-de-Giâces, sacrilège qui, dans l'esprit des catho- 
liques fribourgeois, fit autant de tort à Son Altesse que loul le 
reste. 



IV 

(1525 — 1527) 

Les troupes ducales éiaient celte fois presque entièrement 
composées deFoucigntrans. c est-a-dire de la population à la fois 
la plus guerrière et la plus hostile aux Genevois. En l'absence 
des principaux eydguenols, le duc aurait pu aisément anéantir 
la ville; m;iis le cœur manquait toujours àu moment décisif a 
ce héros de parade. Le plus grand exploit de ses troupes fut 
de saccager à fond la campagne de Guillaume Hugues, frère de 
Bezanson, à Lancy. Puis l'évêque de Maurienne et M. de Ba- 
layson, intimes de Son Altesse, firent convoquer le Conseil gé- 
néral pour lui faire confirmer la renonciation de la communauté 
à l'appel à Bome ; mais quand celte pièce fut prête, on s'aper- 

Pierre de la Thoy, Jean Pécolat, Jean Luilin et Ami Girard. D'autres les 
avaient précédés ou les rejoignirent ensuite, mais leurs noms ne sont pas 
mentionnés ; d'autres encore furent arrêtés en chemin. Quelques historiens 
racontent que le châtelain de Gex, compère de Bezanson Hugues, et à qui, 
pour cette raison, on avait confié la capture de ce citoyen, vint coucher chez 
lui, dans sa campagne de Châtelaine où il se trouvait alors; mais qu'après 
lui avoir fait hon accueil comme si de rien n'était, Hugues s'enfuit nuitam- 
ment sur le cheval même du châtelain. 



274 

çut avec consternation que le grand sceau de la ville, qui seul 
pouvait la rendre valable, avait été emporté par Ami Girard, qui 
en était dépositaire en qualité de trésorier. Alors les mamelucs 
craignirent qu'il ne servît aux fugitifs pour sceller un nouvel 
acte de combourgeoisie avec «ces canailles d'Allemagne,» 
comme ils appelaient les Suisses, et ils écrivirent lettres sur 
lettres à Fribourg et aux autres cantons suisses, |>our désavouer 
d'avance un pareil acte ' . 

Bien que le duc fût, comme toujours , entouré des princi- 
paux seigneurs laïques et ecclésiastiques de ses Étals, son en- 
trée fut cependant beaucoup moins triomphale que les précéden- 
tes. Son cortège s'était augmenté de quelques personnages dont 
il se serait bien passé: des ambassadeurs de Fribourg, Berne et 
Soleure, qui lui avaient déjà fait entendre des paroles peu flat- 
teuses. Malgré le redoublement de servilité des magistrats ma- 
melucs, Charles III échoua sur tous les points, même dans ses 
éternelles demandes d'argent qui lui tenaient le plus a cœur. Il 
voulut iilors provoquer un désaveu officiel des plaintes que les 
eydgiienots fugitifs avaient été porter en Suisse, et les mame- 
lucs y étaient tout disposés. Mais aussitôt les ambassadeurs des 
trois cantons firent assembler le Grand Conseil, et invitèrent là 
les citoyens « à exposer franchement leurs griels, ajoutant que 
leurs commettants étaient désireux et parfaitement à même <le 
maintenir leurs libertés et franchisas. » Ce discours était tout 
l'opposé de celui que M. d'Erlach était venu tenir en 1519. 
Le patricien bernois parlait alors au nom de sa caste, qui avait 
quantité de ses membres au service de la maison de Savoie et 
d'autres souverains; actuellement c'était l'opinion de la haute 

• Le fait est qu'Ami Girard n'avait fait que cactier le sceau dans sa propre 
maison avant sa fuite, qui eut lieu séparément de celle de Hugues et de ses 
amis. Voyez dans Galiffe, Matériaux, t. II, p. 314, sa ferme et malicieuse 
réponse aux syndics mamelucs qui demandaient le dit sceau à cor et à cri. 
Voyez aussi (ibidem, p. 336 à 355) les lettres spirituelles signées Déluge 
qu'Ami Porral écrivit aux fugitifs sur ce qui se passait à Genève durant leur 
absence. 



275 

bourgeoisie bernoise qui l'emportait, et ce résultat était encore 
dû aux efforts de Bezanson Hugues. Celui-ci, sans se donner 
mémo le temps de se reposer de ses f;itigues au milieu de ses 
amis de Fribourg, élail parti pour Berne avec les principaux d'en- 
tre eux. Là, parcourant les abbayes delà ville, il était parvenu à 
gagner peu à peu tous les membres influents du Grand Conseil, 
qui était le véritable corps souverain , et qui embrassa dès lors 
avec chaleur la cause de l'indépendance genevoise. Le duc, qui 
s'était donné l'air d'être au mieux avec les ambassadeurs des can- 
tons, dicta à ses créatures la réponse à faire. Mais le prestige 
qui avait retenu si longtemps le peuple genevois dans le doute 
€t l'indécision était passé. Il comprenait enfin que la résistance 
au duc et l'alliance avec les Suisses, pour avoir été soutenues 
par des ijros de la ville, n'en étaient pas moins les seuls moyens 
honorables à employer pour la conservation de leur commune 
patrie. Il suffit d'une sérénade de fifres et de tambours pour 
faire à l'instant déguerpir Son Altesse, dans un accès de rage 
difficile à décrire. 

Ses créatures, qui étaient moins faciles à décourager, prépa- 
rèrent alors pour tous les cantons suisses de nouvelles missives 
contenant un désaveu formel de tous les actes que les eyd- 
guenots fugitifs pourraient sceller avec le grand sceau que l'on 
croyait entre leurs mains. Mais quand ces pièces furent prêtes, 
personne ne voulut se charger de les porter. On trouva enfin , 
à prix d'argent, un sellier, qui pouvait aussi bien passer pour 
eydguenot que pour autre chose, et il fut expédié en toute 
hâie à Berne, d'où il revint encore plus vite qu'il n'était parti. 
Le fait est qu'il y avait été reçu comme un chien dans un jeu de 
quilles parles eydgnenots qui se trouvaient en cette ville. On lui 
avait même fait entendre que, si par malheur, il s'était rendu 
en premier lieu à Fribourg, il aurait fort bien pu ne pas reve- 
nir du tout. 

Cependant le duc, honteux d'avoir si misérablement échoué, 
méditait une revanche éclatante. Une nouvelle ambassade 



276 

suisse, venue uniquement pour vérifier sur les lieux un mé- 
moire d'Ami Girard , lui fit d'abord ajourner ses projets. 
Voyant enfin le champ libre, il revint le 9 décembre (1525) et 
ordonna en maître pour le lendemain la convocation du Con- 
seil général. Le vicaire Gruet eut le courage de le lui refuser, 
sous prétexte qu'il l'avait déjà refusé aux eydgiienols fugitifs 
avant leur départ, «et qu'il n'y viendrait d'ailleurs que des gens 
de rien ou des ferrailleurs. » Mais le duc renouvela son ordre 
en lui intimant d'assister lui-même à cette assemblée avec le 
Conseil épiscopal. Aussitôt les mamelucs se mirent à courir les 
lues pour gagner le plus d'assistants possible. Le registre, 
tenu par le secrétaire mameluc Biolleys, donne en effet 307 
noms, en grande partie complètement inconnus; il est même 
fort douteux qu'il put y en avoir autant, puisqu'on ne pouvait 
ordinairement réunir, à des Conseils généraux bien autrement 
importants, que les deux tiers de ce chiffre. Le duc s'y trouvait 
en personne entouré de toute sa cour et d'une garde nombreuse, 
circonstance qui fit donner à cette réunion le nom dérisoire 
de Conseil des hallebardes. Le discours que le chancelier de 
Savoie prononça au nom de son maître, n'était qu'une nouvelle 
variation du thème bien connu de Son Altesse: ordres, me- 
naces, et assurances d'amitié et de respect des franchises. A l'en- 
tendre, le duc, « qui a toujours été un prince doux et bénin, 
réclamé au delà des Alpes par des affaires de première urgence, 
aurait tout quitté pour la pacification de cette ville;» et il termina 
cette belle liarangue en priant les citoyens assemblés de voter 
sur la question, « s'ils voulaient vivre sous l'obéissance de leur 
évêque et prince et sous l'obéissance et protection de monsei- 
gneur le duc ?» — On cria : « Oui ! oui ! » Alors il déclara révo- 
(jués les séquestres ainsi que les peines prononcées [)ar les tri- 
bunaux savoyards, et que ceux-ci taxaient de 20 à 22,000 écus, 
somme dont Son Altesse gratifiait afnsi la communauté. Après le 
départ de la cour ducale, le premier syndic iMonlyon, huche sur 
un banc, répéta à haute voix la question posée par le chancelier 



& 



277 

de Savoie el obtint la même réponse. Le secrétaire procéda 
aussitôt à la rédaction de cette déclaration ; mais le grand sceau 
manquait pour donner à celte pièce la validité nécessaire, landis 
que l'acte de révocation des peines et séquestres, promulgué 
par le chancelier sous le grand sceau de Savoie, était parfaite- 
ment en règle. 

Le départ siibit du duc pour le Piémont ranima aussitôt le 
courage du parti national ; et comme les mamelucs ne cessaient 
de protester partout contre la combourgeoisie et de désavouer 
les émigrés eydguenols, les indépend;mls restés à Genève ré- 
solurent de meitre un terme à ces manœuvres'. Il s'agissait 
-d'iiilUuirs d'effacer l'effet produit par le T.onseil des hallebardes. 

En conséquence, le 22 décembre, Jean Bandières, dont le 
fds Ami était parmi les fugitifs, et Robert Vandel se présen- 
tèrent au Conseil suivi d'une centaine de citoyens, pour la 
plupart parents ou amis des émigrés. Dans le cortège figu- 
raient les enfants de Bezanson Hugues, de Jean Baud et de 
Jean Philippe. Robert Vandel demanda d'abord au secrétaire 
du Conseil, Biolleys, des testimoniales de ce qui allait être 
exposé, — ajoutant qu'en cas de refus ces testimoniales se- 
raient expédiées par un notaire fribourgeois qu'ils avaient amené 
à cet elfet et que l'on voyait à l'entrée de la salle. Alors Jean 
Bandières,, s'avançant en tenant par la main les jeunes enfants 

» 11 faut dire que les syndics et le Conseil mamelucs avaient aussi récem- 
ment fort mal reçu une requête des eydguenots fugitifs, appuyée de Mes- 
sieurs de Fribourg, « de leur envoyer les chartes de la ville pour s'en servir 
au profit de Genève et de l'autorité épiscopale à une diète qui devait se tenir 
prochainement entre les trois villes (Berne, Fribourg et "Soleure). d Dans 
cette même requête les eydguenots protestaient derechef contre tout ce que 
le Conseil actuel pourrait faire contre les droits de la cité et de l'évêque 
{Journal de Balard, p. 25). Il paraîtrait, d'après le même journal, que 
plusieurs des fugitifs firent quérir à Genève leurs femmes et leurs enfants 
(page 36). — Il paraît que ce fut pendant ce séjour prolongé de Hugues à Fri- 
bourg, qu'il fit l'acquisition de la terre de Perolles; car le litre de seigneur 
de Perolles lui est donné depuis lors par les étrangers avec qui il était en 
correspondance. 

Tome XI, 19 



278 

susnommés, protesta au nom de tous ceux qui l'accompagnaient 
contre le discrédit que Messieurs du Conseil cherchaient, 
dans leurs missives aux cantons suisses , à jeter sur leurs 
amis émigrés, « l)ons et fidèles citoyens, qui aimeraient mieux 
mourir que de rien faire qui ne fût à l'avantage de leur évéque 
et prince et de toute la communauté. Que comme tels ils les 
avouaient dans tout ce qu'ils pourraient faire. Qu'ils protes- 
taient également contre tout ce qui avait été fait et se ferait 
encore céans contre l'autorité de l'évêque et les franchises de 
la ville, et qu'ils en demandaient des testimoniales. » Le syndic 
MontyoM voulut alors les faire retirer pour permettre au Conseil 
de délibérer; mais Robert Vandel coupa court à toute discus- 
sion en sommant le notaire fribourgeois, Louis de Sergin, de 
dresser les testimoniales demandées, ce qui eut lieu à l'instant 
même. Alors le susdit notaire, prenant h son tour la parole, ex- 
posa qu'il avait mission expresse de M. l'avoyer de Fribourg de 
s'enquérir de l'opinion qu'on avait des émigrés, et on lui ré- 
pondit en ces termes : « Sachez de certain que ces citoyens qui 
« demeurent auprès de messieurs les Helvétiens sont des hom- 
« mes lionorables, des |>lus anciens citoyens de cette ville, de 
« bonne et de la meilleure réputation et renommée, dignes de 
« toute louange et de tout honneur, et qu'ils n'ont rien fait mal 
« à propos. « On ajouta, sur la demande expresse du notaire, 
« que tout ce qui serait conclu par les émigrés pour l'honneur 
et le bien de la ville , sans empiéter sur l'autorité de l'évêque, 
serait approuvé. » Les testimoniales de celte scène furent dres- 
sées sur le pallier même de la maison de ville, et l'inscription 
restant ouverte, une foule considérable de citoyens vinrent sans 
interruption, pendant plusieurs heures, joindreleurs nomsàceux 
des premiers signataires. Le notaire dut môme ajouter « que les 
fugitifs étaient meilleurs que tous les autres, vu qu'ils avaient 
abandonné leur patrie, leurs femmes, leurs enfants et tous leurs 
biens pour le maintiin de la liberté,» etc. — Hélas! combien n'y 
en avait-il pas parmi ces signataires enthousiastes qui, quelques 



279 

mois auparavant, eussent pris leur parti de voir les têtes de 
Huguos et (le ses amis clouées au gibet comme celle de Ber- 
ihelier! combien qui avaient voté dans un sens tout opposé 
dans les derniers Conseils généraux ! Mais les masses sont ainsi 
faites ; ce n'est pas h elles, mais à ceux qui les poussent, qu'il 
faut s'en prendre du bien ou du mal qu'elles peuvent faire. Ne 
vit-on pas, peu d'heures après la scène que nous venons de 
rapporter, plusieurs des signataires revenir sur leurs pas et 
déclarer au Conseil qu'ils s'étaient joints au cortège et qu'ils 
avaient donné leur signature sans même savoir de quoi il était 
question? Dieu sait combien de rétractations on aurait eu encore 
h enregistrer si Robert Vandcl et le notaire fribourgeois n'a- 
vaient fait le tour de la ville, même des maisons des mamelucs, 
pour engager moralement le plus de Genevois possible à se join- 
dre 'a cette protestation, qui fut aussitôt portée à Fribourg. 

Pendant ce temps le duc, changeant de batterie, cherchait 
à amadouer l'évêque, qu'il avait jusque-là traité en cadet de fa- 
mille. A son instigation celui-ci vint enfin a Genève, où il fut 
reçu avec beaucoup de pompe et d'empressement par le parti 
national. Dès son arrivée, il témoigna son déplaisir de ce qu'on 
avait renoncé à l'appel a Rome sans l'en avertir, et déclara qu'il 
tenait les eydguenots fugitifs pour gens de bien. Malheureuse- 
ment il ne pouvait pas faire un pas sans se voir aussitôt flanqué 
de messieurs de Saleneuve et de B;davson, auxquels le duc 
avait confié sa garde, et que des concerts journaliers de fifres 
et de tambours n'avaient pu faire déguerpir. C'était le moment 
des élections syndicales pour l'année 1526. Le Conseil mame- 
luc voulut naturellement suivre a cet etfet les édiis ducaux, qui 
consistaient a nommer d'abord, au Conseil des L, huit candi- 
dats entre lesquels le Conseil général avait à choisir. Mais Ro- 
bert Vandel s'y opposa positivement. L'évêque recommanda 
alors de son côté quatre candidats a lui. dans des vues en appa- 
rence toutes conciliatrices ; d'autre part les indépendants, menés 
par Vandel, étaient résolus à faire passer Jean Philippe malgré 



280 

son absence'. Celui-ci, qui ne s'était distingué jusqu'alors que 
par la richesse de son costume à l'enirée de la duchesse 
Béalrix, fut en effet élu premier syndic à une immense majorité, 
ei eut pour collègue Girardin Bergtyron, Nycod du Villard" 
(l'un des candidats recommandés par l'évéque) et Matthieu Car- 
rier, be;m-frère de Vandel. Sur l'insistance que mirent mes- 
sieurs de Saleneuve et de Balavson à faire sentir linconvénient 
de nommer un absent aux premières fonctions de TEtat, on 
convint de tenir encore un Conseil général pour donner à Phi- 
hppe un substitut pendant son absence ; le choix tomba sur son 
propre beau-frère, Domaine Franc. On cassa ensuite, sur la pro- 
position de l'évéque, sans que personne osât s'y opposer, tous les 
statuts passés naguère à la demande du duc. L'évéque lui-même, 
qui assistait en personne avec ses conseillers épiscopaux à ce 
Conseil général, le termina par une verte réprimande à l'adresse 
des conseillers et des chanoines dncaux, et tourna ensuite sa 
colère contre le vidomne. Il voulut mênie payer l'eslaffeite qui 
porta à Jean Philippe la nouvdle de sa nomination, et prêta ses 
mules et ses écuyers pour le cortège des Enfants de la ville, 
dont Bezanson Dadaz, neveu et fdleul de Bezanson Hugues, 
venait d'être élu roP. 

» Ou plutôt à cause de son absence. Le parti national, naguère réduit à 
ime trentaine de citoyens, commençait à se grossir d'une foule de gens qui 
se seraient bien gardés de l'appuyer quelques années ou seulement quelques 
mois plus tôt. Tant que Bezanson Hugues pouvait à la rigueur ne passer que 
pour Teydguenot le plus courageux et le plus zélé , on l'avait désigné d'a- 
vance pour le premier Avoijer du nouveau canton suisse. Mais dès que son 
inlluence et son immense supériorité furent bien clairement démontrées, tou- 
tes les médiocrités jalouses s'accordèrent à ajouter le moins possible à ce 
qu'il était déjà. Au reste le syndic Philippe, de très-bonne maison, était un 
homme distingué. On doit le compter non-seulement parmi les fondateurs de 
notre indépendance, mais aussi au nombre des premiers et plus fermes sou- 
tiens de la réforme. Il n'en fut pas moins, quelques années plus tard, con- 
danuiéet décapité par le parti français des protestants de Genève, 

* Nous avons donné dans la première série du IV"»<= volume des Notices 
généalogiques h généalogie complète de cette famille Du Villard, anoblie dès 
le milieu du XYln^e siècle par l'empereur Ferdinand. 

» Tous ces détails se li-ouvent dans les lettres intéressantes et piquantes 



281 

Certes, Pierre de la Baume était alors sincère dans ses dé- 
monstrations, et d'iuitant plus (|n'il croyait pouvoir concilier ses 
intérêts de prince-évêque de Genève avec les désirs du duc. 
Celui-ci, en échange de très-belles promesses corroborées par 
S2i foi de (jenlilhonmie , ne lui avait pas demandé autre chose 
que de s'opposer à la combourgeoisie avec les Suisses qui déjà 
ne lui plaisait pas; ei les nouveaux eydguenots. tels que Ro- 
bert Vandel, avec lesquels il se trouvait actuellemenl en rap[)ort, 
lui avaient donné à entendre qu'ils obtiendraient la protection 
des cantons suisses sans combourgeoisie. Il avait si bien été 
trompé par les deux partis qu'il eherchait à ménager, que, sur 
la demande de MM. de Balavson et de Saleneuve, il envoya en 
Suisse pour s'opposer à la bourgeoisie, ce même Robert Van- 
del qui était à la fois l'homme le plus à même de la faire man- 
quer, mais aussi le plus intéressé à la faire réussir, à cause 
de ses tendances politiques et religieuses^ — Aussi l'évêque 
fut-il consterné lorsqu'il apprit que, malgré les assurances les 
plus formelles, on continuait à négocier la combourgeoisie, ei 
cela d'autant plus que le duc, appelé par ses agents, était 
attendu à Saint- Julien. Pierre de la Baume essaya alors vai- 
nement d'une réconciliation entre les principaux représentants 
des deux partis. Les eydguenots lui rappelèrent qu'd n'avait 
pas su les protéger contre les violences ducales , et qu'il était 
donc assez naturel qu'ils cherchassent des amis plus puissants. 
Ce quasi-reproche lui fut répété par un capitaine fribourgeois 
qui venait d'arriver et qui y joignit des remarques assez justes 

que Porral écrivait aux fugitifs, pour les tenir au fait de ce qui se passait à 
Genève; elles sont adressées «à Sire Jean Baud, ou au Sire Bezanson Hugues, 
ou à Sire A.mi Girard, » et signées i)fi/(<(/e (Voyez Galitïe, Matériaux, t. II, pa- 
ges 336 à 355). — Ces détails concordent parfaitement avec le Journal con- 
temporain de Balard. 

* II est bien évident que c'était surtout aux opinions religieuses de Vandel 
que François Favre faisait allusion dans sa lettre au Conseil, 2 juillet 1526, 
en ces termes : « Je vous avise que le sire Robert n'est point trop bon pour 
« Fribourg; mais il est bon pour Berne, fort bon. » 



282 

sur son caractère irrésolu*. En attendant, on prenait toutes 
les mesures nécessaires pour prémunir la ville contre une 
nouvelle attaque des troupes ducales, et l'on écrivit k Lau- 
sanne pour avoir 300 hommes d'armes et cent arquebusiers 
que cette ville avait offerts. 

Ce fut le 23 février (le 21 selon Balard), au milieu de tous 
ces préparatifs, que Bezanson Hugues et les autres émigrés ren- 
trèrent dans Genève. Hugues lut aussitôt créé conseiller avec ses 
beaux-frères Jean Baud et Claude du Molard. Aussitôt aussi, le 
secrétaire mameluc Biolleys donna sa démission et fut remplacé 
par Ami Porral, dont le style piquant et spirituel forme avec le 
verbiage i^i^nare , obscur et négligé de son prédécesseur, un 
contraste qui donnerait une pauvre idée des ressources litté- 
raires de l'ancien Conseil mameluc, si, pour la plupart d'entre 
eux, on n'avait des preuves du contraire. Le lendemain 24, on 
tint un Conseil des CC presque général {Consilium ducentena- 
riumadmodum generale^^) auquel assistèrent 320 personnes. Ce 
dut éirel'un des plus beaux jours de la vie de Hugues. Il y vint k 
la tète des émigrés (le premier syndic Jean Philippe confondu 
avec les autres de son cortège) et déclara qu'il allait parler au 
nom de tous, sans en excepter Ramel resté malade en route; 
puis il s'exprima en ces termes : 

« Messieurs, comme vous savez, il y a l'environ de cinq ou 
« MX. mois, le lendemain de la Sainte-Croix, 15 septembre der- 
« nièremenl passé 1525, que nous partîmes d'ici par divers che- 
« mins, sans savoir l'un de l'autre, ni où nous devions sûre- 
« ment tirer pour évader la fureur de très-illustre prince Mon- 

' Lettres d'Ami Porral, Galiffe, Matériaux, II, pages 351 à 354, 
' C'est la première fois qu'il est question du CG. Il remplaça dès lors le 
Conseil des C institué par les mamelucs, 11 est évident que c'était une imi- 
tation des constitutions suisses, probablement provoquée par Bezanson 
Hugues, qui ne voyait de discussion francbe et libérale que dans les Conseils 
nombreux. 



283 

« seigneur de Savoie, lequel, comme nous lûmes avertis par 
K quelques amis, était délibéré, au pourchas d'aucun de celte 
« ville', nous faire prendre par ses gens qu'il envoya au pont 
« d'Arve et après nous faire mourir ifjnuminiemement^'^ pour ce 
« que nous n'avions voulu renoncer, sans noire prince, à une 
« appellation interposée à Rome par révérend prince Monsei- 
« gneur de Genève et la communauté de cette ville contre le 
« Conseil résidant à Chambéry, sur les excès et innovations 
« qu'il faisait contre nos libertés et franchises en supportant 
« un nommé Bernard Boulet auparavant trésorier de céans. 

« Messieurs, ce n'était pas jeu; car les archers et commis du 
« dit Seigneur, Monseigneur de Savoie, nous suivirent jusqu'à 
« Saint-Claude, et de Saint-Claude à Besançon et par delà, 
« d'où nous fallait cheminer jour et nuit parmi les bois, en 
« temps de [)luie, ne sachant uîi tiier sûrement. Toutefois nous 
a avisâmes que nous avions des amis marchands à Fribourg, 
« pourquoi tirâmes là celle part, et étant là arrivés , n'étant 
« pas encore bien assurés, nous adressâmes à la seigneurie 
« pour avoir lettres de sûreté, lesquelles, de leur grâce, nous 
« furent octroyées et concédées. Or, ne doutez que les dits sei- 
a gneurs, comme vrais prolecteurs des cités de l'Église, vou- 
« lurent bien savoir de nous comment les choses s'étaient 
« passées, et pourquoi nous étions ainsi dédiasses; lesquelles 
» choses après avoir bien entendues, ils procurèrent envers 
« messieurs de Berne de faire venir aucuns ambassadeurs par 
« devers mon dit Seigneur de Savoie étant pour lors à Annessi, 
« tant pour faire retirer ses dits gens d'armes Foueignerans 
« qu il avait mis au pont d'Arve, nous faisant loul plein de 



• C'est-à-dire à la requête de quelques traîtres mauielucs ; mais Hugues, 
Qiême en parlant de ses ennemis, se servait toujours des termes les plus 
modérés. 

« On ne comprend pas comment M. P'iournois a laissé échapper ces six 
derniers mots dans sa copie publiée par le baron Grenus: il n'aura proha- 
blenient pas su les déchiffrer. 



284 

« maux, que pour faire lâcher plusieurs de cette ville, que, à 
i' cette cause, il avait fait emprisonner et enferrer sur ses pays, 
(' comme Louis Chabot! à Gex, Pierre Mabosson (Malbuisson) 
« h Seyssel, Befîant à Annessi, et un chapelier, nommé Jean 
« Ballon, à Gaillard, qui avait été pris, un dimanche, dans la sa- 
« cristie de Notre-Dame-de-Grâees, pendant qu'on chantait la 
« grand'messe : aussi pour savoir en quoi nous avions délin- 
« que, et y donner et mettre bon ordre, comme après ils firent 
« de leur grâce, dont nous sommes lenus et obligés à eux. 

« Messieurs, à vous le faire court, les dits ambassadeurs 
« étant retournés, et messieurs de Berne el Fri bourg par eux 
i< bien informés du tout, voyant aussi qu'une cité de Genève 
« n'était point sujette à un duc de Savoie comme nous le leur 
« fîmes apparoir évidemment, ils avisèrent, de leur bien, qu'il 
« n'y avait nul autre moyen pour nous mettre en repos en cette 
« ville, dessous un prince de l'Église, comme ont été nos pré- 
« décesseurs, sinon que nous prendre et accepter pour leurs 
« bourgeois, sans s'arrêter aux promesses et transactions de ces 
« gros maîtres, qui ne sont à présent de longue durée; laquelle 
« bourgeoisie, ayant connu leur bonne volonté, avons pour- 
« chassée et obtenue à nos propres dépents au nom de toute la 
« communauté de celte ville de Genève, dont en voyez ici les 
« lettres bien scellées et bien huilées de leurs grands sceaux. 
« Or sont-elles couchées en allemand; mais je vous dirai la 
« substance d'icelle.-, article par article, sans vous mentir, sur 
« ma vie. 

« Le premier article : En tout et partout est réservée l'au- 
« lorilé, droit et jurisdiction de monseigneur de G^'nève, sans 
« préjudiquer aucunement aux franchises et libertés de cette 
« ville et commune de Genève. 

« IL La dite bourgeoisie est laite pour 25 ans, et se doit 
« faire le serment de cinq ans en cinq ans. 

«in. Ils seront francs ici comme nous-mêmes et nous vers 
« eux comme eux-mêmes, sans contribuer les uns aux autres 
« d'un seul denier, pour un coup, ni pour an. 



285 

« IV. Ils doivent défendre ei maintenir celte cité et les ha- 
« bitants , citoyens et bourgeois d'icelle dessous un prince 
« d'Eglisi' , en leurs libertés et franchises, envers et contre 
« tous, de tonte leur puissance, aux dépents de celui qui se 
« trouverait en tort ; c'est à savoir de l'invaseur ou de ceux de 
« Genève qui les auraient demamlés en aides. 

« V. La communauté de Genève leur doit aider et secourir 
« de sa petite puissance, à sa discrétion, quand de c<" serait 
(( requise pour la défense de leur pays tant seulement. 

« YI. Toutes fois quantes il [»laira à ceux de Genève d'en- 
« voyer un nombre de leurs gens, sous une enseigne, avec les 
« dits de Berne et Fribourg, pour aller à la guerre au service de 
« quelque prince, seront tenus les dits de Berne et Fribourg 
« les recevoir et prendre sous leur conduite, à tels gages qu'eux 



« mêmes*. 



«MI. Lausanne sera lieu de mi -marche entre eux et nous* 
« tant seulement en cas d'appel, et là par devant les arbitres 
« qu'il plaira aux parties d'élire et députer du pays de Valais 
« et de Neuchâlel . se termineront les dites causes d'appel 
« dans trois semaines. 

«Messieurs, moi et mes compagnons qui sont ici, vous pro- 
« mettons et maintenons, sur nos vies et tous nos biens, la- 
ce dite bourgeoisie être telle et non autrement en substance 
« comme dessus est dit, combien qu'il ne me survienne pas 
« proprement de l'article louchant la mi-marche; mais l'on 
« pourra faire translater les dites lettres, et alors se verra tout 
« assurément. ()v avisez. Messieurs, si vous voulez bien ainsi 
« ratifier, accepter et approuver la dite bourgeoisie. » 

* La jeunesse genevoise avait la passion du service militaire, des voyagos 
et des aventures. C'était lui faire honneur et lui fournir une excellente école 
militaire que de l'assimiler ainsi aux premières troupes de l'époque. Enfin 
cet article compensait ce qu'avaient de dur les deux précédents, qui obli- 
geaient les Genevois à payer les secours fournis par leurs combourgeois, 
tandis qu'ils les serviraient gratuitement. 

* C'est-à-dire le lieu situé à peu près à mi-chemin des États confédérés, 
où ceux-ci régleraient leurs discussions d'intérêt. 



286 

11 y eut presque unanimité parmi les assistants pour accep- 
ter la bourgeoisie avec reconnaissance et remerciment, ce dont 
Bezanson Huoues fit immédiatement dresser des testimoniales 
par le secrétaire Ami Porral, auquel, selon son usage, il remit 
son discours par écrit. Puis il fut résolu que les syndics iraient 
demander pour le lendemain à l'évêque la convocation d'un 
Conseil général, afin d'y procéder à une approbation encore plus 
solennelle de la dite bourgeoisie, dont Hugues emporta les 
actes chez lui. M. de Lulry, chanoine du parti ducal, avait mis 
garnison au clocher de Saint-Pierre pour empêcher de sonner 
la Clémence', mais on en eut bientôt laison. Do son côté, 
Pierre de la Baume était très-mécontent qu'on eût obtenu la com- 
bourgeoisie contre sa volonlé expresse; aussi voulut- il tenter 
un dernier effort pour s'y opposer en maître. En effet, le di- 
manche 25 février , le Conseil général étant assemblé et la 
séance ouverte, on vit enlrer le prélat en grande pompe, pren- 
dre place sur le siège le plus élevé et déclarer que, «comme chrf, 
pasteur et prince de la communauté, il voulait assister à cette 
assemblée et savoir ce qui y serait proposé, d'autant qu'il s'a- 
gissait de ses propn'S intérêts. » — Bezanson Hugues répondit 
respectueusement a que la piésence et l'assistance du prince 
n'était pas conforme à la (outurae, surtonl lorsqu'il s'agissait 
de la politique, qui était réservée aux ciiovens; mais que cette 
présence ne leur était pas moins agréable, vu qu'ils n'avaient 
lien à discuter qui ne fût honorable, légal et bon à connaitre.» 
Alors, sur l'invitation du syndic Bergeyron, il répéta en sub- 
stance son discours dn dernier Conseil, et produisit les lettres 
de combourgeoisie. Là-dessus le syndic Bergeyron demanda à 
haute voix si l'on voulait approuver, accepter et ratifier celte 
bourgeoisie. Presque tous répondirent que oui ; il procéda alors 
avec Hugues à la votation par mains levées ' : même unanimité ; 

' C'était encore une mode suisse récemment importée à Genève par les 
eydguenots. Ces citoyens allèrent du reste un peu trop loin dans leur imi- 
tation des confédérés : passe encore pour crier les heures de nuit à la mode 



287 

six personnts seulement levèrent les mains en signe de refus 
à la contre-épreuve. Mais le prince-évêque aussi déclara ne 
point consentir à la combouri^eoisie en tant qu'elle était con- 
traire à son autorité et à sa juridiction, ajoutant qu'il en ap|»e- 
lait au pape, au siège apostolique et à l'empereur, ce dont il 
se fit expédier des testimoniales par son propre secrétaire. M;ds 
se ravisant tout à c<»up, sans doute a cause de l'attitude mécon- 
tente de l'assemblée, d ajouta : « Toutefois, si vous êtes en pos- 
« session de faire et contracter bourgeoisie sans votre prince, 
« et que ainsi le portent vos Irancbises écrites ou non écrites et 
« aussi vos libertés. au\(|uelles je ne veux point déroger ni 
« contrevenir, laites-le, je m'en rapporte à vous ; en tel cas ne 
« m'opposé-je point. » A son tour Bezanson Hugues demanda 
au nom de la communauté des testimoniales de cette impor- 
tante déclaration. Puis il assura le prélat « que la bourgeoisie 
en question n'était nullement contraire à son autorité ou à sa 
juridiction, ni aux libertés et francbises de cet État, dont les 
citoyens et bourgeois avaient réellement le droit de contracter 
de telles bourgeoisies sans leur prince, et qu'ds en avaient con- 
tracté en effet avec Venise , Cologne , Thonon et d'autres 
villes' ; » sur quoi l'évéque se retira satisfait {abiit contentus). 
C'est ainsi que ce prélat versatile, venu là tout exprès pour 
rompre l'alliance, ne lit que l'autoriser et la sanctionner. Plus 
on étudie ce caractère capricieux, susceptible et frivole, et moins 
l'on admettra cette trahison de plusieurs années, dont plusieurs 
auteurs, même catholiques, l'ont accusé. Dans ce même Con- 
seil général , Ami Girard fut réintégré dans sa place de tré- 
sorier, que les raamelucs avaient donnée àGirardin de la Rive*. 

suisse; mais Genève voulut ensuite tenir des ours, comme les Bernois. Ces 
animaux se montrèrent chez nous si intraitables qu'il fallut les abattre. 

• Rien n'était plus vrai ; la combourgeoisie avec Venise avait eu en vue les 
intérêts commerciaux des deux villes; il en était probablement de même 
de celle de Cologne. Celles avec Thonon, Cruseilles, Aubonne, la Roche et 
Rumilly étaient d'une nature plus intime. 

* Ce n'est pas que ce citoyen, pharmacien du Conseil, fut un mameluc bien 



288 

Puis Bezanson Hugues emporta derechef chez lui les lettres de 
combourgeoisie. C'est le cas de rappeler qu'il les avait payées 
de sa bourse, et que cette dépense ne lui fut jamais remboursée. 
Jamais aussi il ne reçut un sou pour ses innombrables et péril- 
leuses ambassades, ainsi que pour h'S services de tous genres 
qu'il rendit ;i sa patrie ; — mais il fut le seul de son parti qui 
consentit jusqu'au bout à servir la ville à ses frais*. Quant aux 
nouveaux evdgnenots, ils se firent payer leurs services très- 
largement. 

Les mamelucs n'étaient pas gens h vider l'arène sans résis- 
tance. Ils se réunirent en grand nombre dans la nuit du 27 au 
28 février chez le chanoine M. de Lutry, et là, rédigèrent une 
protestation en bonne forme contre la bourgeoisie avant que le 
peuple ameuté eût dispersé l'assemblée en attaquant la maison 
à coups de pierres. A la suite de cet événement, les chanoines 
députèrent deux de leurs membres au Conseil pour demander 
s'ils étaient en sûreté dans la ville; aussitôt les syndics, accom- 
pagnés de plusieurs conseillers, allèrent les assurer qu'ils ne 
demandaient pas mieux que de vivre en bonne intelligence avec 
eux. Il est bon d'observer que les chanoines étaient eux-mêmes 
assez divisés sur les questions pendantes, et que le corps entier 
était mal avec Pierre de la Baume. Celui-ci leur en voulait 
surtout de n'avoir pas mis assez de vigueur à défendre des 
droits qu'il aurait dû venir défendre en personne, et, dans 
ses momenis de colère hautaine, il les appelait « une compa- 
gnie envenimée. » 

On ne pensait pas encore à sévir contre les mamelucs; et 
Hugues, qui dirigeait tout, ne l'aurait pas permis. On se borna 

avéré. Mais il était de ceux qui ne se convertissent qu'à la douzième heure au 
parti qui paraît devoir l'emporter. Il fut ainsi tour à tour mameluc, eydgue- 
not, puis du parti catholique, ensuite protestant, etc., avançant toujours jus- 
qu'à se rendre presque indispensable par une certaine habileté administra- 
tive qui ne manquait que trop chez les partis auxquels il se joignit plus tard. 
* Son beau-frère Jean Baud n'était guère moins généreux ; mais on l'em- 
ployait moins souvent. Il mourut d'ailleurs en 1.529. 



289 

à changer quelques conseillers plus compromis que les autres, 
et comme bon nombre de gens tlii parti ducal s'étaient enfuis en 
nienaç;mt de revenir bienlôl en armes avec les troupes de Son 
Altesse, on prit toutes les mesures nécessaires pour la défense 
de la ville *. C'était surtout l'affaire de Bezanson Hugues, en sa 
qualité de capitaine général ; il fut autorisé à former une petite 
garnison avec les Suisses qui étaient venus offrir leurs services, 
et parmi lesquels il s'agissait de distinguer les bons sujets des 
simples aventuriers. Il fit murer quelques-unes des portes du 
côté de la Savoie, et griller les fenêtres ouvertes dans les murs 
de la ville. 

Le dimanche suivant, il mars, fut une véritable fête natio- 
nale. La population entière se porta à pied et à cheval, les syn- 
dics munis de leurs masses en tête, suivis des coulevriniers sous 
leurs drapeaux, etc., à la rencontre des ambassadeurs suisses qui 
venaient recevoir et prêter le serment de combourgeoisie. C'é- 
taient, pour Berne, Sébastien de Diesbach, le banneret Pierre 
StiirKr, Antoine Butsclieibach et...Thorman ; pourFribourg, l'a- 
voyer Thierri d'Englisberg , le boursier Wilhelm Schvveitzer, 
Jaques Freiburger et Nicolas Veillard. Le lendemain, le Conseil 
général fut convoqué à la cathédrale de Saini-Pierre , et M. de 
Diesbach, chef de l'ambassade, s'exprima en ces termes'^ : 

« Magnifiques seigneurs, syndics, Conseils et communauté 
« de cette ville, nos singuliers amis et irès-chers combour- 
« geois, nous sommes ici envoyés par devers vous, de la part 
« des magnifiques seigneurs. Messieurs de Berne et de Fri- 
« bourg, nos supérieurs, principalement prendre et recevoir le 
« serment de la bourgeoisie faite entre vous et eux, qui sera la 
« conclusion d'icelle; aussi pour vous faire savoir le bon vou- 

' Quelques mamelucs plus clairvoyants avaient déjà fait emporter leurs 
meubles avant le retour des eydguenots fugitifs. 

* Bien que cette scène et celle du 25 février figurent dans plusieurs 
histoires de Genève, on ne saurait cependant s'empêcher de les répéter en 
entier dans une biographie de Hugues qui y joua le principal rôle. 



290 

« loir que nos dits supérieurs ont de vous maintenir de toute 
« leur puissance, envers et contre tous, en vos libertés et 
« franchises, et aussi en votre bon droit, voulant en cette sorte 
« vivre et niourir avec vous. Toutefois, vous priant que ne 
« soyez que plus humbles, plus sages el plus paisibles, ne 
« veuillant maltraiter ceux de celte ville, vos citoyens et bour- 
« geois, qui vous ont été contraires en cette affaire de bour- 
« geoisie. mais les laisser pour tels qu'ils sont : vous savez qu'il 
« n'est jamais si beau bled qui n'ait toujours quelque ordure. 

« Or donc. Messieurs, présupposé, comme on nous a dit, 
« que vous êtes assez informés el instruits du contenu de la 
« dite bourgeoisie par le seigneur Bezanson et ces autres gens 
« de bien qui étaient par devers nous quand elle se passa, 
« ne voulez-vous pas bien à cette heure, jurer et promettre 
« de tenir et observer cette bourgeoisie, ainsi qu'on vous a dit 
« être faite ? » Toute l'assemblée ayant crié : « Oui ! oui ! » il 
ajouta : « Levez donc les mains tous, et dites après moi : « En 
« ensuivant notre bourgeoisie et le contenu d'icelle, nous pro- 
« mettons la tenir, maintenir et observer: ainsi nous soit Dieu 
« en aide, la Vierge Marie et tous les saints du paradis. » 
Ces paroles ayant été répétées par toute l'assemblée, les am- 
bassadeurs se retirèrent ; puis les syndics et Conseils furent 
autorisés à élire des députés à la diète de Lucerne, avec pou- 
voir de contracter de semblables bourgeoisies avec tous ceux 
qui le voudraient bien et emprunter les sommes nécessaires 
pour leur maintien. On termina la séance par un pardon gé- 
néreux à ceux qui s'y étaient opposés, et en votant un splen- 
dide banquet avec spectacle allégorique à la maison de ville, 
auquel les ambassadeurs suisses seraient conduits par les 
syndics et les citoyens les plus notables. 

Les ambassadeurs repartirent le lendemain fort contents de 
l'accueil qui leur avait été fait. Chacun avait reçu en outre un don 
gracieux de vingt écus au soleil. Pendant que ceci se passait à 
Genève, les ambassadeurs genevois avaient rempli la même for- 



291 

malilé ii Berne et a Fribourg. Celaient Louis Plonjon. Claude 
Cliarpilliet, Domaine Franc, Jean de Malbuisson, François Fa- 
vre, Guillaume Hugues, Boniface HoHiscber, Micbel Sept*; — Ro- 
bert Vandel el Ami Girard furent députés à la diète de Lucerne, 
d'où le dernier s'en fut a B rne pour y soigner nos affaires. 

On pouvait croire que loui serait terminé après cet échange 
des ratilications de la combourgeoisie avec Berne et Fribourg. 
Cet acte important avait sans doute pour le moment conjuré 
le plus gros de l'orage ; Genève venait d'acquérir des amis et 
des défenseurs puissants ; mais aux exigences et difficultés inhé- 
rentes à sa position, vinrent bientôt s'en joindre de nouvelles, 
beaucoup plus compliquées sinon plus graves. C'est dès ce 
moment surtout que brillent dans tout leur éclat les vertus, le 
dévouement sans bornes et les rares talents du srand citoven 
qui venait de sauver sa patrie. 

C'était grâce à ses instances que les ambassadeurs suisses 
avaient recommandé, et que le Conseil général avait voté une 
amnistie générale en faveur du parti ducal. Cette mesure avait 
sans douie rassuré et gagné les rangs inférieurs de ce parti, qui 
formait naguère plus de la moitié de la population. Mais il n'en 
était pas de même des chefs qui les avaient égarés; grâce aux 
incitations et aux promesses du duc de Savoie, bonnombredes 
mamelucs les plus renforcés quittèrent la ville et devinrent à son 
égard autant de petits Coriolans, dont la haineuse insolence et 
les vexations de toute espèce surpassèrent encore celles des 
Chevaliers de la cuiller-. C'était beaucoup dire; car ces gen- 

• Leurs succès et leur retour turent annoncés à Bezanson Hugues par 
une lettre de l'avoyer de Fribourg, Thierry dEnglisberg. (Voy. Galiflo, Ma- 
tériaux, tome II, pages 309 à 370). 

' En voici un exemple entre beaucoup d'autres : L'ancien syndic ma- 
meluc Antoine de la Fontaine ayant rencontré un Genevois à Feigères lui dil_ 
« qu'on jetterait tous les Genevois dans le Rhône, quoiqu'il valût mieux leur 
couper la tèle pour multiplier les reliques, t méchante allusion à la tête de 
Berthelier qu'on avait ensevelie avec respect à Notre-Dame-de-Grâces. La 



292 

lilshommes, exaspérés de la pusillanimité de leur souverain, ne 
rêvaient qu'à se venger par tous les moyens de ceux qui l'a- 
vaient mise au jour. Le pays de Vaud en était infesté jusqu'aux 
frontières de Berne ei de Fribourg, que les ambassadeurs ge- 
nevois ne pouvaient atteindre qu'à travers mille dangers, surtout 
quand on savait que Bezanson Hugues était de la partie, ce qui 
était presque toujours le cas; car les cantons allemands ne vou- 
laient avoir affaire qu'à lui K II lui fidlait alors partir nuitam- 
ment et cheminer par des sentiers détournés, comme un mal- 
faiteur, ou bien courir à franc étrier accompagné d'une ving- 
taine de cavaliers dévoués et bien armés ; mais à peine arrivé, 
on le redemandait à cor et cri h Genève , où il n'avait guère 
plus de repos ; non-seulement il lui fallait, en qualité de capi- 
taine général*, veiller nuit ei jour à la défense de la ville sans 
cesse menacée, ou courir, à la tête d'un parti des Enfants de Ge- 
nève, délivrer, sur territoire ennemi, les pourvoyeurs de la ville 
arrêtés par les troupes ducales; mais ses propres concitoyens 
ne lui donnaient guère moins d'embarras. Le peuple genevois, la 
jeunesse surtout, si longtemps comprimée, jouissait avec excès 
de la liberlé reconquise, et recherchait les occasions de faire 
sentir ce triomphe à chacun. Il fallait sans cesse, et le plus 
souvent de nuit, aller séparer des groupes d'enragés qui se 
battaient dans les rues ou dans les tavernes, ou protéger les ha- 
bitations et les familles des anciens mamelucs attaquées par des 
eydguenols de la veille. Ce fut encore bien autre chose quand 
les querelles pour la religion vinrent s'en mêler. Tout antre 
que Hugues y eût vite perdu sa popularité; la sienne était déjà 

Fontaine ajouta des railleries sur la pauvreté de la ville, «qui prétendait faire 
la guerre à un prince qui ferait couper les oreilles à tous ses habitants, » etc. 

* Nos combourgeois des deux villes trouvaient généralement les autres 
députés genevois a trop prompts ou trop chauds, » c'est-à-dire pas assez 
retenus pour des diplomates, et trop ardents pour des républicains de la 
▼eille « voulant déjà être comme Canton, » tandis que l'autorité épiscopale 
ne pouvait être contestée, etc. 

» Il venait d'être réélu à ce poste important. 



293 

compromise par sa générosité et sou extrîme modération vis-k- 
vis (lu parti vaincu, dont il avait eu à se plaindre plus que tout 
autre; mais peu lui importait, pourvu que son autoriié ne fût 
pas méconnue tant qu'il la jugeait nécessaire au salut de son 
pays. C'était encore Hugues qui recevait et entretenait les am- 
bassadeurs suisses; qui minutait toutes les missives importantes 
du Conseil ; et, au milieu de toutes cts occupations, il trouvait 
encore moyen d'entretenir une correspondance très-étendue et 
des plus utiles, quoique moins oliicielle, avec l'évéque et ses offi- 
ciers, avec les chefs les plus influents des divers cantons suisses, 
avec la France, avec les négociants étrangers qu'il avait su per- 
suader à avancer des fonds à son pays ruiné, enfin (qui l'aurait 
cru?) avec des individus de la cour ducale, gagnés par lui à no- 
tre cause et qui le servaient beaucoup plus fidèlement qu'ils ne 
servaient leur propre maître. On ne se doute guère dans com- 
bien d'occasions il déjoua les complots formés contre la ville 
par des intelligences avec le dehors ' . 

Puisque les lettres de Hugues, dont plusieurs sont déjà cou- 
nues par les Malèriaux pour r histoire de Genève^ de Galiffe, 
forment la principale partie des pièces justificatives de noire 
travail, nous croyons opportun d'en dire ici quelques mots. 

De toutes les erreurs répétées à satiété par tant d'historiens 
genevois, la pins éclatante est celle qui exalte l'instruction géné- 
rale de la république réformée aux dépens de celle de l'ancienne 
Genève. Ceux qui ont soutenu cette opinion avec sincérité ont 
été trompés par le temps d'arrêt et de relâchement qui précéda 

' Parmi Jes nombreuses lettres de l'époque extraites ou copiées par Ga- 
liffe, nous en possédons aussi plusieurs des principaux agents du due à Bezanson 
Hugues, qui, tout en s' acquittant de leur mandat, déploraient très-sincère- 
ment l'état dos choses, et ne craignaient pas de donner çà et là un bon avis, 
tout en parlant d'autres choses. — Il en existe aussi des ambassadeurs fran- 
çais auprès des Ligues à Hugues, gens dont les sympathies étaient évidemment 
pour Genève, excepté lorsqu'il y avait concurrence directe en Suisse entre 
des demandes de secours en hommes et en argent de cette ville et de Fran- 
çois I, qui en avait aussi besoin que nous.(Voy. Pièces justificatives.) 
Tome XI. 20 



294 

la création do l'académie calviniste, sans réfléchir que la cause 
en fui d'abord rémigration forcée du clergé et d'une partie 
des classes aisées, puis les perturbations de tous genres que les 
guerres el le changement de religion rendaient inévitables. Mais 
que l'on compare seulement les trois quarts ou le demi-siècle 
qui précéda la réforme avec l'époque qui la suivit, el l'on sera 
singulièremeni surpris en sens inverse de l'opinion que nous 
combattons. On verra que la plupart des anciens Genevois, 
magistrats, négociants, industriels*, écrivaient non-seulemeni 
leur langue avec une pureté remarquable pour l'époque, mais 
qu'ils maniaient le latin presque aussi facilement, et qu'ils y 
joignaieni souvent la connaissance de l'allemand et de l'italien. 
Il existe même de celle époque des leiires de jeunes garçons 
écrites à leurs paienls dans un latin qui ferait honte a plus d'un 
bachelier de nos jours. Quant aux dépêches, actes notariés, 
registres des conseils et autres docun»ents publics, français ou 
latins, on ne saurait, sans plaisanterie, vouloir leur comparer ce 
qui suivit dans le courant du seizième siècle. Nous avons eu, 
sous ce rappori, des reproches a adresser au secrétaire ma- 
meluc Biolleys, comparé à son prédécesseur et surtout à son 
successeur immédiat, le spirituel Ami Porrar^. Mais Biolleys 

' 11 était assez fréquent dans rancienue Genève de voir un industriel 
projtrenient dit cliauger son métier mauuel pour une profession qui de- 
7nandail un degré et un genre d'instruction bien différents, celle de notaire 
ou de pharmacien par exemple. Cette circonstance, jointe aux umombrahles 
documents privés ou publics que nous possédons des anciens Genevois , 
prouve que, loin d'être négligée, l'instruction était à Genève remarquable- 
ment bonne, étendue, éclairée et surlout jtratique. 

- Mallieureuseiuent Porral ne fut jias longtemps secrétaire; on le rem- 
plaça par Jean-Ami Curtet dit Botoiller, qui était encore plus négligent el 
plus illettré que Biolleys. Galiffe a retrouvé et replacé dans les archives des 
feuilles volantes de lui (pii avaient laissé une fâcheuse lacune dans les re- 
gistres (entre autres du 25 février au 2 avril 1527). A propos du secrétaire 
Jean-Ami Curlet et de son successeur Robert Vandel, nous devons observer 
qu'ils n'étaient ni l'un ni l'autre favorables à Bezanson Hugues, ce que l'on 
voit déjà par ce fait qu'ils évitent de le citer en tête du personnel des Conseils 
auxquels il as.sis(ail, niarque de déférence qui lui était accordée par tous les 



•295 

étiiil un professeur à côté des vulgaires barbouilleurs de papier 
(jui vinrenl <'nsuite. Il n'y a <]"''à suivre les registres latins jus- 
qu'au l)Oul, el voir dans quel français ils furent continués, pour 
rester persuadé que l'ignorance des nouveaux magistrats fut 
pour beaucoup dans le changement de langue. Ne vit-on pas le 
gouvernement des Guillermins^ — dont l'ineptie fut la princi- 
pale cause du rappel de Calvin, chassé par le parti national 
opposé, — ne vi(-on pas c-' parti, calviniste par excellence, 
forcé d'avouer aux magistrats bernois qu'il n'y avait pas dans ses 
rangs un seul individu à même de comprendre leurs missives 
allemandes, que naguère presque tous les eydguenois tradui- 
saient si facilemeni en Conseil à lettre vue! El plus tard, alors 
que l'académie réformée avait eu tout le temps de porter ses 
fruits, quel incroyable désordre ne règne-i-il pas dans la tenue 
des registres d'où dépendait l'existence civile des citoyens; et 
lorsque, cà et là, le latin ofticiel vient à reparaître, ne cioirail- 
on pas retrouver le jargon qui a inspiré Molière dans le Ma- 
lade imaginaire? Il a été de mode à diverses époques de s'exta- 
sier, faute de mieux, devant les œuvres littéraires d'un Froment, 
d'un Bonivard, dun Roseï, etc., etc., œuvres grassement pavées 
et composées à loisir au milieu de toutes les commodités de la 
vie. Sans doute, les anciens Genevois, les eydguenots surtout, ne 
pensaient guère a écrire des livres; ils avaient bien autre chose 
à faire. Ce qui nous reste d'eux, écrit de leur propre main, 
outre les documents officiels proprement dits, ce sont des tes- 
timoniales, des procès-verbaux sténographiés en latin, à me- 
sure que l'orateur s'exprimait en français ou en allemand ; ce 
sont surtout leurs innombrables lettres tracées à la hâte, sou- 
vent des sites les plus aventureux, au milieu des dangers ou des 

autres secrétaires. Ce qui est plus grave, c'est que, Jeur laconisme aidant , 
ils ont dans bien des cas tronqué ou évité de rapporter des choses favora- 
bles à Bezanson Hugues, el assez ijnportantes pour nous obliger de les com- 
pléter ou de les rétablir au moyen des autres dociurients originaux de l'épo- 
que, des lettres surtout. 



29() 

graves intérèis qui les préoccupaient, sans autre prétention que 
de (lire le nécessaire le plus brièvement possible. On en pos- 
sède à peu près de tous les eydguenots connus, et certes, s'il y 
a du vrai dans l'axiome: «le style c'est l'homme, » on sera 
obligé de convenir qu'il s'agit là d'hommes d'une tout autre 
trempe que ceux qui les firent oublier. Parmi ces pièces, d'une 
époque généralement trop peu étudiée, nous ne dirons pas que 
les leltr< s de Hugues soient toujours les plus piquantes; sous 
ce rapport, celles d'Ami Porral, d'Ami Girard, des frères Van- 
del, de Nicolin Du Crest ^ et de quelques autres, peuvent leur 
être comparées sans désavantage. 11 est d'ailleurs évident que 
l'éloquence du grand citoyen était encore bien supérieure à son 
style. Mais ses lettres se distinguent entre toutes celles de l'é- 
poque par la clarté de la pensée, par l'aisance et la vigueur 
souvent pittoresque de l'expression, surtout par la conviction 
qu'elles portent et qu'elles inspirent ; on y respire le comme il 
faut du donzel, neveu d'un cardinal, joint aux sentiments plus 
mâles du patriote, fils d'un des héros de Morat. 

La politique extérieure des Genevois pendant l'année 1526 
et les suivantes dut tendre surtout à défendre et à consolider 
la combourgeoisie avec Berne et Fribourg, que le duc attaqua 
par tous les moyens en son pouvoir. Malheureusement le pro- 
verbe: « pas d'argent, pas de Suisses,» était alors aussi vrai en 
politique que pour le service militaire, ainsi que nous n'aurons 
que trop souvent l'occasion de ie voir; le duc répandit l'or à 
pleines mains. D'autre part, les Suisses avaient trop de loyauté 
pour soupçonner facilement le mensonge chez autrui, à plus 
forte raison chez un piince aussi puissant que Charles 111. Les 
autres cantons prirent au grand sérieux ses lamentations contre 
ses sujets rebelles de Genève; il obtint facilement d'eux de cas- 

' Nous ne citons ici que les eydgueuots ; mais le parti des inamelucs 
comptait un nombre tout aussi considérable d'hommes remarquables par 
leur instruction et leur esprit, dont les lettres ne le cèdent en rien sous ce 
rapport à celles de leurs adversaires politiques. 



297 

serce traité; Berne et Fribourg furent eux-mêmes ébranlés a 
diverses reprises ; et comment leur en vouloir quand le duc de 
Savoie engageait sa parole et sa foi de gentilhomme à leur prou- 
ver que les Genevois étaient ses sujets , et quand cette parole 
était encore corroborée par les déclarations unanimes de tout le 
parti des mameiucs, dont quarante des plus notables accompa- 
gnèrent son ambassade à la diète de Bienne? — I! est vrai que 
cette loyauté des Suisses devint bientôt sa perte et le salut de 
Genève. Berne et Fribourg, éclairés par Bezanson Hugues et 
!^es amis, lui renvoyèrent le dernier traité de leur alliance avec 
lui, après en avoir brisé les sceaux. Le procès qui s'ensuivit en 
dièle mit la fausseté de ses assertions en pleine évidence ; il y 
perdit non-seulement de puissants alliés, qui ne cachèrent pas 
le mépris que leur inspirait un tel manque de foi, et dont l'ap- 
pui lui avait coûté des sommes énormes, mais il dut encore payer 
tous les frais du procès. Il sacrifia tout alors pour regagner 
1 amitié de Berne et Fribourg, et y réussit si bien que c<'S deux 
Etats sollicitèrent a Genève la rupture de la combourgeoisie ; 
les Genevois s'y refusèrent avec l'énergie touchante du déses- 
poir. Des commissaires bernois et fribourgeois qui vinrent rési- 
der à Genève à posie fixe, aux frais des Genevois, pour voir les 
choses de leurs propres yeux, n'eurent que trop d'occasions de 
se rendre compte de la détresse où le duc tenait cette ville à 
laide de la noblesse des environs', et des mameiucs émigrés. 

» Les gentilshommes de la Cuiller, pour être plus sûrs de ne pas laisser 
passer les Genevois, altacpiaient indifféremment tout passager parlant fran- 
çais ; ils interceptèrent ainsi, sans s'en douter, une foule de messagers de 
France destinés aux cantons suisses et surtout aux Bernois. Alors ces der- 
niers se fâchèrent (1525), non pas contre les coupables, mais contre les Ge- 
nevois, auxquels ils intimèrent l'ordre de faire cesser ces scandales, absolument 
comme s'il n'était question que de traquer un loup ou une bête fauve, 
tandis qu'il s'agissait d'une véritable armée, répandue sous les ordres de 
M, de Pontverre, depuis Genève jusqu'aux frontières de Berne et de Fri- 
bourg, et dont presque toute la noblesse vaudoise faisait partie. — Voyez deux 
de leurs lettres aux pièces justificatives. — A leur tour les gentilshommes 
savoyards s'en prenaient aux Genevois des violences que les Suisses se par- 



298 

Les paysans , même ceux des mamîements épiscopaux, ne 
ponvaieni apporter des vivres sans risquer d'être dépouillés, 
rossés et traînés en prison. Charles llïne tarda pas à êire traité 
par les deux canions avec un mépris d'autant plus humiliant 
qu'il n'osait plus donner carrière à celui qu'il affectait pour 
Genève ; on se gênait bien nioiiis encore pour ses ambassadeurs. 
Le marquis de Lullin fut publiquement accusé d'avoir menti 
sur divers points ; il répondit naïvement : « Que comme sujet 
« du duc, il devait affirmer tout ce qui lui était ordonné, vrai 
« ou faux. » 

Après ce rapide exposé, dans lequel nous avons dû anticiper 
sur les événements, on comprendra mieux les diverses ambas- 
sades dont Bezanson Hugues dut faire partie. Déjà le jeudi 
saint, un mois à peine après la rentrée des eydguenots fugitifs, 
Ami Girard, (]ui de Berne était venu fiire ses Pâques à Fri- 
bourg, réclamait a grands cris au nom de ses collègues et de ses 
amis des deux villes la présence de Hugues : « Tous nos amis 
« de Berne vous prient que deviez venir à la dite Journée (Diète 
« de Berne), et me semble que devez venir ; car c'est au be- 
« soin mieux que jamais et pour faire ailenlium perpcluum, 
« Monsieur l'avoyer de cette ville m'a aussi donné charge vous 

« resorire que dussiez venir sans y faire faute Neantmoins 

« afin que abbrévions les choses et que puissions demeurer en 
'< repos, il est de nécessité que veniez, tant pour répondre aux 
'( manielus, qui doivent venir en gros nombre, qu'aux glorieux 
« Lullin (celui dont il s'agit plus haut). Le sieur Jaques Blanc 
« (Jacob Wyss, l'un des principaux Bernois) m'a dit que si 
« vous venez, les Bourgeois (le Grand Conseil de Berne) au- 
« ronl patience, pourvu que leur disiez lant seulement, étant 
« tous en Conseil, que nous aquitterons envers eux dedans 
« peu de temps des honneurs, biens et services qu'ils nous 

menaient quelquefois à leur égard; M. de Viry, entre autres, écrivit (juatie 
fois à Genève au sujet de trois chevaux que les Suisses lui avaient piis 
après avoir pillé son château irAlleniogne 1526). 



299 

« oui fails. Le Bailli ni a dit iniii le semblable. » Elc, elc. ' 
Après avoir voyagé toute la nuit, Bezanson Hugues arrive à 
Fribourg le jour de Pâques de grand malin, il voit tous nos 
amis, se met au courant de nos alîaires, prépare, article par 
article, une réponse à toutes les idlégations que les ambassadeurs 
et les agents du duc col(iorlaient en Suisse, et en soigne la ira- 
duclion en allemand. Puis, dans une longue lettre envoyée par 
un exprès, il informe le premier syndic Jean Philippe de ses 
faits et gestes, des nouveiks qu'il a apprises, demamh- de plus 
amples pouvoirs et donne uni' foule de conseils sur ce qu'il 
y aurait à faire h Genève. L'argent était ce qui pressait le plus, 
et il s'offre le tout premier commi' prêteur". Lr lendemain il 
est à Berne, où ii prend également la direction <le nos affiiires. 
An milieu des plus graves occupations il font tenir table ou- 
verte, boire ot banqueter avec tout le monde; car c'était le plus 
fort lien des amitiés de ce siècle, chez les Suisses surtout. Mal- 
heureusement à cette époque, près de quatre mois des registres 
du Conseil manquen! à cause de l'absence d'Ami Porral. Tou- 
tefois une lettre de François Favie. du fi juin, nous apprend que 
nos affaires s'étaient dérangées à Berne, à cause de la pariialité 
de celte ville pour les mami lues ; « mais, dit il, (jue le sire 
« Bezanson vienne, la cause commencera belle pour nous. » 
Une longue lettre de Hugues à son bran-frère Jean Baud, sur 

» Galiflo. Matériaux 11, 371. 

* ( M. le Sanctique, je vous prie et fous nos ainis qu'ayez égard 

« que tant de peines et de dépenses qu'avons portées jusqu'à présent ne 
« soient pas perdues, avec le danger qui pourrait survenir de perdre les 
« vies et le reste des biens. Vous savez ipie sans argent nous parviendrons 
'( à celte malheureuselé ; pour quoi est de besoin y donner ordre de bonne 
( heure, et trouver moyen d'en avoir, t^ourquoi j'ai regardé le plus expé- 
a dient des deux moyens l'un : le premier que regardiez entre vous de se 
( trouver une douzaine qui prêtent chacun cent écus ; je me présente le. 
<( premier de les prêter. Si vous ne voulez faire ainsi, envoyez-moi bonne 
« puissance et suffisante pour pouvoir emprunter par deçà ce qui vous 
« semblera qui fera besoin, et je me parforcerai de ce faire, combien qu'il 
i semble que l'autre moyen serait beaucoup meilleur et à moins de bruit, et 
-ï ébahirait fort nos ennemis. » 



300 

les atïaires courantes, nous apprend que le premier juillet il 
était en etFet derechef à Fribourg, d'où il alla à Bernée Un 
billet plus intime, indu dans cette lettre, contenait ces mots : 
M Mon frère, je vous prie me recommander fort à ma femme, 
« et que je me porte bien, Dieu merci; et que, au plaisir 
« de Dieu, je serai bientôt a Genève; et soyez sûr que, si je 
« puis revenir là, vous ne me ferez revenir ici d'un an. Un 
« autre fera son tour. » Mais à peine de retour à Genève, 
il était élu le 5 août député à la diète de Bienne avec Ami Gi- 
rard etBoniface Peter (Hoôischer) -. Non-seulement il leur fallut 

' D'après le Journal fie Balard, p. 64-66, il paraît que Hugues avait eu- 
core rempli une ambassade à Berne au mois de juin, entre celle dont il est 
ici question et la première. 

- Cette fois, ce fut encore à la demande d'Ami Girard, resté à Berne pour 
y soigner nos affaires, que Hugues y fut envoyé, ainsi qu'on le voit dans une 

lettre du premier au Conseil, datée du 15 juillet 1526. « Il vous plaira 

« mander les deux Abscheid (sentences de diète) desquels je rescris au sei- 
'i gneur Bezanson, et l'enverrez ici pour être mercredi au soir à Berne, pour 
«aider à conduire les affaires ; car, comme savez, un homme seul ne peut 
•i- guère, et sera bon que lui fassiez, à lui seul, la semblable puissance que 
* nous mandates après Pâques pour recevoir l'argent de Lucerne, et pour 
tt changer les fiances (cautions) et qu'il apporte le sceau, etc.etc.» Galiffe, Ma- 
tériaux, II, p. 495. — Le 19 août, son beau-frère Baud lui écrivait : « Je vous 
n promets que tout le peuple est joyeux des bonnes nouvelles que le trésorier 
li (Ami Girard) a apportées , et si vous aveitis quel e trésoiier a bien re- 
« montré la peine que preniez, dont je vous promets que chacun prie Dieu poui' 
a. VOUS, et ont tous bon vouloir vous faire quelque bonne récompense à tous 
c deux. » Non-seulement Bezanson servit constamment la ville à ses frais et ne 
reçut jamais un sol du Conseil , mais il ne fut pas même remboursé des 
avances considérables qu'il fit en diverses occasions pour la communauté. 
Peiidaul que Bezanson Hugues défendait à Bienne, devant la diète helvétique, 
la coniboun:;eoisie avec les deux villes, il y eut à Genève une scène que nous 
ne pouvons passer sous silence. Le 23 août 1526, le Conseil étant assemblé 
après midi, plus de cent citoyens se présentèrent et demandèrent audience. 
Jean Baud (beau-frère de Bezanson) parlant au nom de tous , rappela a que 
sept ans auparavant, en ce même jour du 23 août, Philibert Berthelier avait 
été décapité à (juatre heures après midi, sur la place devant le château 
de l'Ile, pour le maintien des libertés et franchises de la cité , et qu'il leur 
semblerait juste de célébrer cet anniversaire en convoquant pour la même 
heure une procession générale à laquelle assisteraient tous les chanoines, 



301 

là faire aux Bernois un don gracieux de 800 écus (environ 
36,000 francs de notre monnaie) *, mais encore paver à Tau- 
berge de Bienne les frais de séjour des dépulations bernoise 
et fribourgeoise. Ces petites gracieusetés n'étaient rien à côté 
des dépenses immenses qui incombaient à la ville, soit pour 
maintenir l'alliance contie-minéeparles sommes folles que le duc 
trouvait moyen de prodiguer en Suisse, soit pour la défense delà 
ville que les Savoyards et les pariisans du duc tenaient comme 
assiégée. Aussi, après avoir rendu compte de la dièle de 
Bienne, dans les Conseils du 2 et du 5 septembre, réussit-il à 
faire passer sa proposition d'imposer d'un sou (1 franc de no- 
tre monnaie) chaque setier de vin qui entrerait en ville, et l'évê- 
que y consenti!. — Le 15 novembre Bezanson Hugues était de- 
rechef député à Berne avec (Robert Vandel) Jean de la Thoy 
et Boniface Hoffischer. On savait que tous les passages étaient 
occupés par les gentilshommes de la Cuiller et les troupes du- 



prèU'es et moines de la ville, dans l'église de Saint-Pierre, au son de toutes 
les cloches de toutes les paroisses, en mémoire et pour le salut de l'âme du 
dit Bertlielier, mort pom" la patrie ; après quoi, les syndics et citoyens iraient 
à l'église de ^otre-Dame-de-Grâces, où sa tète était ensevelie, prier et chanter 
vigiles pour lui.» — On leur répondit «qu'on chanterait vigiles à Notre-Dame. 
de-Grâces pour l'âme de Berlhelier et des autres morts pour la république ; 
qu'il y aurait grand'messe le lendemain matin, et que tous ceux qui le vou- 
draient y assisteraient; qu'on ne ferait pas autre chose pom' le moment (et 
non aliudpropnesenti).» Berthelier, Lévrier et les autres morts pour la patrie 
n'eurent pas d'autre anniversaire. Les noms de ces glorieux martyrs ne tar- 
dèrent pas à être en très-mauvaise odeur à Genève. On peut savoir gré aux 
Genevois de s'en être rappelé après plus de trois siècles, à l'occasion des 
nouvelles rues de la ville. Mais avant de leur adjoindre encore d'autres noms 
auxquels Genève doit peu ou rien, on aurait pu se souvenir du seul qui 
était vraiment digne de leur être adjoint. 

» Ce n'est pas par poids et mesures qu'il faut évaluer la valeur relative de 
l'argent d'une époque à l'autre ; ce système, adopté par plusieurs historiens, 
conduit à des conclusions de la dernière absurdité. La seule mesure ration- 
nelle est celle du prix des choses nécessaires à la vie, que nous avons adop- 
tée d'après GaliCfe, pour toutes nos évaluations. D'après ce système, le sou 
doit être évalué au moins à un franc de notre monnaie pour le seizième 
siècle, et à un franc et demi pour les siècles précédents. 



•M)2 

(lueales; (rauirf pari nos dépiUés étaient celte fois poi'lems 
(les anciennes chartes de la ville, destinées h prouver ses droits, 
et auxquelles on tenait pour le moins autnnt qu'à la vie de 
Hui^ues et de ses compagnons : aussi funut-ils escortés jusqu'à 
l^aiisanne par vingt-trois cavaliers bien armés. I.e lendemain 
ils sont à Fribourg, e! le jour suivant à Berne, d'où le soir 
même, à minuit, Bezanson Hugues écrit au Conseil de Genève. 
Cette fois les dangers de la roule avaient semblé si sérieux aux 
Bernois, (pie l'arrivée subite des députés genevois leur avait 
paru tenir du miracle, et que cent hommes di-vaicnt partir le 
lendemain pour les aller quérir sur territoire ducal '. Le 20 
novembre arriva une autre lettre de Hugues, qui contenait des 
nouvelles reialivement si favorables que l'on convint de convo- 
(juer tout exprès pour le lendemain le Conseil des I^ afin de lui 
en donîier lecture « pour la eonsolalion du peuple » (pro con- 
solatione populi). Le 27, le Conseil écoutait encore la lecture 
d'une nouvelle lettre de Hugues qui isnnonçait son retour dans la 
journée même. Le lendemain il exposa au Conseil le résultat 

' «.... (]e samedi, somm(?s arrivés à Berne, et soyez sûrs que tout ce peii- 
« pie ont estimé miraculeux de me voir et mes compagnons ; et si ne lussions 
<t arrivés ce soir, demain partaient cent hommes pour nous venir quérir, et 
« eussent prolongé la journée (la diète") jusqu'à notre venue. A la reste, te- 
.( nez vous assurés que Dieu conduit nos affaires, » etc. Les dangers de la route 
étaient en effet très-grands; (piantité de lettres et de messagers avaient été in- 
terceptés. Peu de jours après Jean Baud disait en post-scriplum à son beau- 
frère Hugues : « Je vous recris tant amplement comme je puis. Car ce je ne 
^ sais si vous pourrons écrire ; car ces gentilshommes qui sont sur les champs 
•< ne lairront passer nul qu'il soit pris. » Et ailleurs: « Je vous avertis que 
«le bruit se fait de vous avoir et moi aussi; pourquoi soyez toujours sur 
* votre garde, s Uu reste, les Bernois et les Fribourgeois se montraient gé- 
néralement beaucoup plus jaloux de la conservation et de la représentation 
de Hugues que ses propres concitoyens; car il revenait rarement à Genève, 
surtout à cette époque, sans une escorte des deux villes. — On voit, d'après 
cette même lettre de Baud, que le duc de Savoie avait demandé des secours 
au roi de France contre (îenève, (jui les lui avait nettement refusés. — Une 
lettre d'Ami Girard à J. Baud , datée de Lyon, 23 décembre 1526, nous 
apprend qu'on suivait également dans cette ville avec im grand intérêt 
les phases de notre lutte pour l'indépendance. 



MO.i 



(le son ambassadr. On en lui lelltment salisfait qu'on or- 
donna trois jours de processions généiales en actions de 
grâces. 

Il va sans dire qu'à pt.'ine rentré chez hii, tout son temps 
était de nouveau réclamé, coninif nous l'avons expliqué j)lus 
haut, par ses correspondances, p.ir ses fonctions de conseillei', 
de capiiaine général et de chef de faii, sinon de droit, de (ouïe 
la communauté genevoise. Nous avons vu que '.-e n'était pas la 
partie la moins pénible de sa tâche, grâce surtout aux progrès 
que la iiberié faisait faire journellement à l'insubordination de 
gens qui ne s'étaiem distingués jusqu'ici que par leurs excès. 
Ils ne firent que trop parler d'eux dans la suite. î/liistorien ré- 
pid)licain et protestant rougit d'avoir à constater dans une bande 
de \auriens avides de vo) et de pillage, l'origine, non pas. a Diru 
ne plaise, de notre indépentiance ni des premiers réformés sin- 
cères, mais du parti révolutionnaire dont les violences aidèrent 
si puissamment au triomphe matériel des nouvelles doctrines '. 

' Ce parli, auquel nous ne saurions donner d'autre nom que celui de parti ou 
Itande des vauriens-tapageurs, se oomposait principalement de : Jean d'Abères 
ditla Haille, Claude Furjod dit le Hàtard, Claude Ilolel, Marc Perrequin, Pierre 
Povol. Pierre de la Tlioy dit le Poulain, Jean Pécolat (celui dont Donivard 
a fait un héros martyr), Ami Boclief, Henri Dolens, Pierre L'Hoste, Jean d'A- 
vignon, Claude Bernard dit Clément , Jean Bernard, Jean Chièvre, Nicolas 
Comte, André de Malvenda. Jean Goule, le plus méchant et le plus intrigant 
do tO'is, et Baudichou de la Maisonneuve qui devint leur chef. Tels étaient 
les principaux chefs de lile de ce parti qui, Tannée suivante, comptait déjà 
plus de deux cents adhérents. Tous avaient été arrêtés et punis à diverses 
reprises pour vol et pillage nocturne avec escalade et eflfraction, plusieurs 
même pour de véritables crimes, tels que meurtres, faux témoignages, etc. 
Ils n'en furent pas moins des premiers à embrasser les nouvelles doctrines, et 
tirent rapidement leur chemin dans Genève protestante, où plusieurs parvin- 
rent aux premières dignités. Ce fut ce même parti qui. ligué ensuite avec ce 
que l'immigration française nous amena de moins bon, trouva moyen de faire 
successivement condamner à mort ou proscrire de Genève précisément ceux 
sans le dévouement desquels il n'y auiait eu à Genève ni liberté politique, nj 
réforme religieuse. Comme tous les partis révolutionnaires, celui-ci comp- 
tait dans ses rangs quelques enfants perdus de l'aristocratie qui, à l'assou- 
vissement de leurs plus mauvais penchants, joignaient la satisfaction de 



304 

Ce parti (si 1 on peut lui donner ce tiom) dout les principaux ne 
rêvaient que désordre, plaie et bosse, se grossit bientôt de tous 
les fainéants et mauvais sujets endettés de la ville, prêts à se 
jeter à corps perdu dans toute entreprise qui pouvait amener 
un changement dans leur position. D'autres avaient leurs an- 
técédents au sein de cette canaille que les agents ducaux ameu- 
taient naguère contre les magistrats evdguenots. Aucun d'eux 
n'avait fait le moindre sacrifice pour la cause de la liberté. 
La plupart eussent été trop lâches pour se compromettre in- 
dividuellement, alors quil v avait quelque danger a le faire. 
Enfoncer les portes, escalader et piller de nuit les maisons des 
émigrés, lesquelles n'étaient gardées que par des femmes et des 
enfants; assaillir des citoyens inoffensifs, surtout les ecclésias- 
tiques, en se mettant naturellement toujours vingt contre un; 
en traiter d'autres de mamelucs pour les forcer à émigrer et 
s'emparer de leurs biens.... telles étaient pour le moment, en 
l'absence du capitaine général, les prouesses de ces bauuits de 
carrefours, surtout lorsqu'ils avaient leur tour de garde. Puis, 
dès qu'ils sentirent leur force numérique, ils entreprirent, sous 
la direction de Baudichon de la Maisonneuve, qui, jeune 
encore, avait inauguré sa carrière par un meurtre, d'agir sur 
les affaires publiques par rintimidalion et la violence, comme 
le font tous les partis ainsi composés, en envahissant en masse les 
séances du Conseil aux fins de lui dicter leurs volontés, pour don- 
ner par leurs vociférations une apparence d'impopularité aux 
magistrats ou aux propositions qui ne leur plaisaient pas, et 
pour appuyer leurs amis dans tout ce que ceux-ci propose- 
raient de violent. — Malheur aux magistrats qui basent leur in- 
fluence et leur popularité sur des éléments aussi méprisables! 
ils en sont tôt ou tartl les victimes; et honte aux républiques 
qui tolèrent de pareils scandales î Elles marchent par le chemin 
le plus court à la guerre civile ou a l'anarchie et au despotisme. 

iraîner et de retoiu'iier dans la boue des noms qui n'étaient connus jusqu'ici 
que par des antécédents honorables. 



305 

A Geuève on n'en était pas encore la ; les vauriens eu voulaient 
surtout pour le moment an syndic Jean Philippe, a Jean Baud 
et à Bezanson Hugues, précisément à cause de leur influence. 
Leur sollicitude à éviter des voies de fait contre des citoyens 
dont rien ne prouvait encore la culpabilité était travestie en 
flagrante partialité pour le parti ducal, dont ces vauriens les 
accusaient de recevoir de l'argent. Mais ces magistrats ne se 
laissaient pas intimider ; au milieu de leurs préoccupations de 
chaque instant, ils osaient alors faire saisir et châtier les coupa- 
bles. Les Enfants de Genève, mieux discipHnés qu'ils ne le furent 
jamais, sous un chef comme Hugues, prirent chaudement parti 
contre le désordre. Ils rossèrent d'importance à diverses re- 
prises la bande des vauriens qui ne redoutait qu'eux , et en 
chassèrent plusieurs de la ville'. Le peuple se montra tout aussi 
bien disposé. Malheureusement le prince-évèque gâtait tout avec 
sa rage de gracier à tort et a travers, même ceux qui conspiraient 
ouvertement contre son autorité. Lescoupablesrenlraient, les sen- 
tences prononcées contre eux ne pouvaient être exécutées, et le 
désordre allait croissant avec la déchéance de l'autorité épisco- 
pale et magistrale. 



V 

(1527—15-29) 



La passion que l'évéque mettait à exercer son droit de grâce, 
et cela le plus souvent à distance pour des gens qu'il ne con- 

' Ceux-ci devenaient alors aussi humbles qu'ils avaient été insolents pour 
obtenir l'aulorisation de rentrer. Dans ces cas-là c'est à Hugues qu'ils s'adres- 
saient, comptant avec raison, pour le pardon comme pour l'insulte, sur l'in- 
dulgence du grand citoyen. 



306 

naissait pas même de nom, éiail d'autant plus funeste que ja- 
mais la justice n'avait été administrée avec plus d'équité et de 
modération que sous le gouvernemeiU des véritables eydgue- 
nots. Rien ne til peut-être plus de tort à son autorité que Té- 
irange conduite qinl tinl dms le fameux procès de Cutellier. 
Car rien de ce qui miliiail eu faveur des nianielucs, comme de 
tout parti sérieux, ne pouvait être appliqué à cet individu, qui 
s'était fait recevoir genevois au commencement do la lutte, 
et porter à la magistrature uniquement pour seconder les pro- 
jets du duc de Savoie; sa carrière tout entière n'avait été 
qu'une conspiration |)ermanente contre sa nouvelle patrie et 
tout spécialement contre l'autorité, la juridiction et les autres 
prérogatives de son prince-évêque; il avait mille fois mérité la 
mort des traîtres; l'évêque en convenait le tout premier. Ar- 
rêté et emprisonné parles officiers épiscopauv, Carlellier avouait 
lui-même tout cela ; et cependant jamais l'évêque et sa famille 
ne mirent autant d'insistance que dans leurs efforts pour sauver 
ce misérable. Ils y réussirent enfin, après une série de lettres 
et d'ambassades de part et d'autre ' ; mais les magistrats ne se 
laissèrent pas enlever le droit de lui faire son procès jusqu'au 
bout et de prononcer la sentence qu'il méritait; elle fut d'autant 
plus sévère qu'elle ne devait pas être exécutée ; mais les syndics 
tenaient au moins à effrayer les iraitres. Condamné à être déca- 
pité etécartelé, Cartellier fut conduit la corde au cou au lieu de 
l'exécution, où il eut à subir toutes les cries et cérémonies dé- 
plaisantes usitées en pareil cas; puis on lui notifia sa grâce par 
ordre de l'évêque; mais il fut condamné pour dommages et 
intérêts à donner sa maison des Rues basses', et 2000 écus 
d'or au soleil. Plus lard il faillit être massacré par le peuple 
parce que le paiement ne se faisait pas assez vite. 

* Voyez ces lettres dans Galiffe, Matériaux, II, p. 400 à 4l5, et le procès 
de Cartellier, ibidem, p. 533 à 2(58. 

- Sur la présentation de Hugues, celle maison lui peu après acquise par 
Jean Klèherger, surnommé le Bon Allemand. 



307 

L'o.véque ne prenait pas moins cliaudeMienl le parii des ma- 
nielucs émigrés, et voulait qu'ils rentiassent tous; mais les Ge- 
nevois s'y opposèrent avec fermeté. Il ne faudrait pas en inférer 
que Pierre de la Baume l'ut alors favorable au duc, loin de la; 
chose bizarre: taudis qu'il témoignait tant d'intérêt a ses sujets 
/rt>V/«.s du parti ducal, il poursuivait de sa colère et de ses sar- 
casmes les ecclésiastiques et les chanoines genevois qui avaient 
embrassé le même parti, et en fil emprisonner plusieurs. Dans 
une lettre à Bezanson Hugues au sujet des chanoines fugitifs, il 
s'étonnait de ce que celui-ci ne se souciait pas davantage des 
dangers qu'ils avaient courus tous les deux, grâce à cette 
«rompaniiii' envenimée.» }e veux bien vous écrire ceci, disail-il, 
<» que si j'eusse \oulu condescendre a leur enlreprise, puZ-P/n- 
« votre tête serait-el'e bien loin du corps ; et si je voulais écouter 
e tout ce qu'on me dit, je ferais bien une paix, mais elle serait 
« fourrée pour cet hyver, et pullulerait l'été venant. J'en écris à 
<■ mes sujets grand et petit Conseil et le Général, si besom est. 
« mon opinion ; mais je vous promets que s'ils y rentrent (les 
« dits chanoines), comme ils demandent, et vous souvienne de 
« ceci, que \nu> en serez le premier trompé d'eux, dont il n'\ a 
'< pas longtemps en avez vu les preuves d'aucuns, et m'avez écrit 
« contre eux. Je suis ( ontraint de vous parler latin : Qui tum 
« irUral in ovileper os/à<m, ille fur et latro est '. » 

ïl n'est pas besoin de cette leître, que nous avons citée par 
anticipation, pour prouver combien Pierre de la Baume était 
alors éloii^né de s'entendre avec le duc de Savoie. Dès la fin de 
l'année 1526, il avait député messire Pierre Chapelain, son 
principal agent diplomatique, à l'empereur, en Espagne, pour 
s'informer jusqu'à <|uel point il pourrait conq)ler sur sa protec- 

' l.e.s rliniu>int'.> du |);ii-ti ducal (''taiciil peu nombreux ; mais leur violonce 
suppléait à leur faiblesse numéiiqui;. Celaient surtout Messieurs de Lutrj, 
de Saint-Martin, de Lucinge, de lionzier, de Montrollier, etc. Les autres 
étaient, en majorité, bien disposés pour la ville, mais cherchaient à maintenir 
lesiniininiitésde leur corps an milieu des événement* de cette époque. 



308 

lion efficace contre le duc «le Savoie, en sa qualité de prince de 
l'empire. La réponse qui arriva par la Flandre, en été 1527, 
était entièrement favorable, et Charles-Quint fit de plus intimer 
au duc l'ordre de laisser la ville de Genève en paix. L'évêque 
avait aussi mis de côlé ses préventions contre les Suisses; il 
reçut même à sa table une ambassade nombreuse des deux 
villes qui était venue pour l'éternelle affaire des mamelucs. Sans 
doute il dut êîre frappé de la haute stature et de l'air martial 
de ces chefs étrangers, entourés alors dans toute l'Europe d'un 
prestige militaire dont aucun peuple n'a peut-être depuis lors 
joui au même degré; mais ce qui le frappa bien davantage, ce 
fut le respect tout h fait extraordinaire dont il les vit pénétrés 
a l'égard de Bezanson Hugues, eux dont la présence à Genève, 
pour des motifs entièrement conciliateurs, suffisait pour faire 
trembler le duc de Savoie au cenire de ses vastes États, que 
défendait une armée considérable, sous les ordres d'une noblesse 
des plus belliqueuses. Aussi l'ascendant du grand citoyen sur 
Pierre de la Baume fut-il dès lors plus fort que jamais. Hugues 
en profilait dans les petites comme dans U'S grandes choses, 
dans les affaires de simple charité cbrétienne comme dans celles 
d'où pouvaient dépendre les destinées de sa patrie. Quand on 
réfléchit combien ces dernières devaient l'absorber, on ne peut 
qu'être touché en suivant dans nos registres, au milieu de la poli- 
tique brûlante de l'époque, sescontinuelles interventions pour des 
citoyens infirmes ou malheureux, pour des aveugles, pour les 
euves et les orphelins, pour les ouvriers que l'État employait, 
par exemple, aux fortifications, bref, pour tout ce qui avait be- 
soin d'aide et de protection. Mais ce qui est vraiment surpre- 
nant, c'est la confiance aveugle qu'il inspirait de plus en plus au 
prince-évêque, qui, en tout et partout, ne voulait suivre que ses 
avis. 

Bezanson Hugues avait compris depuis longtemps que sa 
lacliqne vis-à-vis d'un esprit aussi versatile devait lendre sur- 
tout à le brouiller avec le duc de Savoie; il y réussit supé- 



V 



309 

rieurement ; mais il y risquait gros jeu pour lui-même, et l'on 
ne conçoit réellement pas comment il trouva moyen d'échapper 
pendant tanl d'années (cette année moins qu'en toute autre) aux 
embûches et aux guel-apens de (ous genres que Charles le Bon 
et ses partisans semèrent sous ses pas, non-seulement le long de 
la route qu'il devait suivre sur territoire ennemi dans ses nombreu- 
ses ambassades, mais à Genève même, encore remplie des agents 
secrets de Son Altesse, et où le parti toujours croissant des 
vauriens-tapageurs se serait vite consolé de le voir enlever, même 
par nos plus cruels ennemis. Hugues n'était nullement de ces 
enthousiastes qui trouvent une certaine joie mystique à pressen- 
tir et ensuite à voler, au moment donné, à une mort certaine ; il 
avait déclaré lui-même «qu'il aimait mieux être confesseur que 
martyr. » Jamais il ne s'exposa inutilement, et cependant jamais 
Genevois ne s'exposa autant ni plus souvent que lui ; aucun 
n'eut en face du danger un tel degré de sang-froid et de 
présence d'esprit. Dans tous ses actes, il prouva ce que peut 
la supériorité morale d'un seul homme contre la puissance, 
même la plus redoutable, armée pour une cause injuste et dé- 
loyale. 

Derechef Hugues avait réussi à rendre à l'évêque la con- 
science de sa dignité personnelle, et à lui faire chérir ses devoirs 
de prince et de pasteur, en exaltant tout ce qui restait en lui de 
sentiments nobles et élevés sous Tenveloppe des vices de son 
siècle et de son état. Une fois dans cette voie, Pierre de la 
Baume ne put qu'être frappé et touché à la fois de ce qu'un 
simple citoyen genevois avait su faire jusqu'ici pour sa patrie 
et son prince. Il lui vint subitement à lesprit de récompenser 
tant de mérite d'une manière éclatante et qui fût en même temps 
quelque compensation aux sacrifices pécuniaires que Hugues 
avait faits à son pays. Eu conséquence il lui accorda, par une 
charte du 12 juin 1527, en fief noble et perpétuel la pêche du 
lac, du Rhône et de l'Ârve, laquelle faisait partie de ses régales 
Tome XI. 2 1 



310 

de prince de Genève'. Certes, cette pièce suffirait a elle seule 
pour prouver la sincérité de Pierre de la Baume; l'eydguenot le 
plus avancé n'aurait pn se prononcer plus fortement. 

« Depuis 20 ans en ça (y est-il dit), certains princes séculiers 
« et autres du voisinage ont opprimé la ville et ses citoyens et 
« habitants jMsgw'à faire trancher la tête et verser le sang de plu- 
« sieurs, elc. 

« Commandable homme Bezanson Hugues, citoyen de la ville, 
« mu de dévotion envers Dieu el saint Pierre, le prince des apô- 
« très, patron de la cité, — comme il convient à un homme 
« bon et généreux, ayant une fol solide, se souvenant avec fer- 
« meté de ce que les sujets doivent à leur évéque et prince, 
« et de tout ce qu'on doit faire pour sa patrie et pour le bien 
« public, pour lequel les anciens jurisconsultes ont pensé qu'il 
« fallait combattre jusqu'à la mort, — animé du senliment do 
« ses devoirs envers Dieu, et de compassion pour ses conci- 
« toyens, a quitté toutes ses propriétés pour recourir aux magni- 
« fiques seigneurs el puissantes communautés voisines de la 
« cité, et a exposé sa fortune personnelle , en sommes considé- 
<( rahles et pendant longtemps (par le commandement de i/il- 

« LUSTRE ET RÉVÉREND SEIGNEUR SOUSNOMMÉ), et a pris tant 

« de peine ^ el tellement travaillé avec son argent., ses actions 
« et ses paroles, dans maint el maint voyage (pour obéir a 
« la volonté et aux ordres du dit révérend seigneur) 
« qu'il est enfin parvenu a délivrer la ville et les irois châteaux 
« de ces violences et de celte tyrannie, et que l'évêque et 
« piince a recouvré sa souveraineté, précédemment déchirée 
« et presque enlièrement ruinée, etc.. ne voulant point se 
« montrer ingrat, mais au contraire récompenser la vertu par 
« des biens el honneuis, comme cela convient à l'Église, el 
« d'autant que cet homme probe el loyal y a épuisé son palri- 
« moine et ses richesses, qui s'élevaient à de grandes sommes, 

» C'était même l'une de celles qui avaient causé dans le temps le plus de 
difficultés entre les comtes et les évêques de Genève. 



311 

« indépendamment des damjen auxquels il s'est exposé et du 

« péril éminenl de sa me Toutes lesquelles choses sont 

« notoires et plus claires que le jour en plein midi, etc., elc. 

«Le dit illustre et révérend seigneur, ne pouvant Tindem- 
<! niser autrement, lui remet en fief perpétuel pour lui et sa 
« postérité mâle a l'infini , la pêcherie de l'Eglise et monse 
« épiscopale dans les eaux du lac, du Rhône, de l'Arve, etc., 
(• sous le fief et hommage noble et lige, qu'il prête à l'Église et 
« sous la censé annuelle d'une livre de cire, payable à la Saint- 
« Michel : se réservant cependant, et à ses successeurs, la fa- 
<( culte du rachat pour deux mille gros ducats d'or, etc., etc. » 

L'évêque l'investit de cette propriété, suivant la coutume, en 
lui remettant une plume à écrire ^ per traditionem iinius calami 
scriptoris » et par acte solennel passé devant le notaire Claude 
Barondel de Saint-Claude, dans le couvent des frères prêcheurs 
de l'ordre de saint Dominique, an Palais de Genève, et dans la 
chapelle de saint Grégoire, en présence de révérend père en 
Christ. Messire Aymon de Gingins, élu de Genève, abbé de 
Sainte-Marie -de-Bonmonl et prieur de Saint-Sulpice, Nyon et 
Divonne, et de spectable homme messire Pierre Patron, docteur 
des arts de la médecine B. G. ' 

Il s'en fallait bien que cette libéralité de l'évêque dédomma- 
geât Hugues des pertes et des sacrifices qu'il avait déjà faits; 
cette nouvelle propriété servit comme les autres a payer ce qui 
était dû ou promis en Suisse, ainsi que nous le verrons plus 
loin. Mais elle témoignait de la bonne volonté du donateur; il 
y avait de la part de ce dernier au moins autant d'audace que 
de présomption à déclarer aussi publiquement que tout ce que 
Hugues avait accompli jusqu'ici s'était fait par son ordre et 
pour lui obéir^ tandis qu'il y avait un an à peine que l'évêque 
avait engagé sa parole au duc de Savoie de s'opposer à la com- 
bourgeoisie par lotis les moyens en son pouvoir. Mais Pierre de 

' Voyez l'acte entier aux Pièces justificatives. 



312 

la Baume devait aller celte fois encore bien plus loin dans son 
opposition aux prétentions ducales : il allait, comme on dit vul- 
gairement, jeter son bonnet ou sa mitre par-dessus les moulins, 
en dépit des efforts de Bezansoî) Hugues, qui cherchait vai- 
nement à lui faire allier à ces démarches la dignité convena- 
ble à un prince-évéque de Genève. En véritable enfant gâté, 
Pierre de la Baume profitait quelquefois de l'absence de son 
mentor pour accomplir les démarches les plus marquantes, 
pensant éviter ainsi ses remontrances tout en lui préparant une 
surprise agréable. 

Dès le lendemain de la concession de la pêche, Pierre de la 
Baume autorisa la séquestration des biens de ces mamelucs 
bannis , dont il avait pris si chaudement la défense quelques 
semaines auparavant ; — ceux-ci en appelèrent au métropo- 
litain de Vienne contre l'évéque, les syndics et la communauté. 
La métropole, qui s'était si bien montrée dans les procès de Ber- 
ihelier et de Pécolat, prit cette fois chaudement le parti des 
mamelucs ; les Genevois trouvèrent alors qu'on pouvait parfai- 
tement se passer de cette suprématie ecclésiastique. Le duc 
réussit de son côté à persuader aux mamelucs que l'évéque ne 
leur était maintenant opposé que parce qu'il }• était forcé par 
leurs ennemis, qui le retenaient captif à Genève. En conséquence 
ils résolurent de l'enlever, et vinrent en armes le 13 juillet 
pour prêter main-forte à une tentative des conspirateurs du 
dedans. Mais le capitaine général et ses mdices étaient sur leur 
garde'. Le coup manqua complètement; plusieurs de ceux qui 
l'avaient monté n'eurent que le temps de s'échapper par les 
fossés de Saint-Gervais; d'autres, parmi lesquels plusieurs cha- 
noines, furent incarcérés. Bezanson Hugues fit le lendemain au 

* Journal cle Balard, p. H 7. — Les Genevois avaient appris à craindre 
beaucoup plus les entreprises particulières de la noblesse savoyarde contre 
la ville que celles de Tannée ducale proprement dite, surtout quand cette 
dernière était commandée par le duc ou par son frère le comte de Ge- 
nevois. 11 suffisait souvent alors de faire sonner vigoureusement les cloches 
et les tambours de la ville, pour engagei- ces princes à la retraite. 



313 

Conseil des L un rapport détaillé de cette affaire ; et comme on 
savait que c'était partie remise de la part des émigrés, on dé- 
pêcha une estafette aux deux villes pour leur demander du se- 
cours *. Le duc faisait en effet rapprocher ses troupes de Ge- 
nève. 

Dès le lendemain 15 juillet, l'évéque, jusquici plus indigné 
qu'intimidé, fait rassembler le Conseil général, où il arriva en 
personne accompagné de ses conseillers épiscopaux. Il y révo- 
qua et annula solennellement toutes ses précédentes protesta- 
tions et appellations contre la comhourgeoisie avec les Suisses, 
déclarant « qu'en s'y opposant naguère, il n'avait considéré que 
son opinion jjarticulière et le désir de complaire à quelqu'un. » 
« Actuellement, dit-il, il pense si différennnent qu'il a lui-même 
un grand désir de s'allier avec messieurs de Berne et de Fri- 
bourg, et qu'il le leur a fait témoigner par des ambassadeurs ; 
mais que, comme il apprend qu'il peut y participer par lal- 
liance de ses sujets, il la loue, approuve ei ratifie pour lui et 
pour ses successeurs dans tout son contenu. «Et pour plus 
« grosse démonstrance d'approbation et afin qu'à l'avenir il 
« puisse de la dite comhourgeoisie avec ceux de la dite cité 
«( user, a prié les assistants qu'ils le voulussent à bourgeois 
« recevoir : promettant par sa foi et son serment (par la éleva- 
« lion de sa main dextre et apposition de sa main seneslre à 
« son pecle, comme est la manière des prélats, duement fait) 
« justement et loyalement se entretenir, maintenir, garder et 



* Ces secours ne se firent pas attendre. Leur arrivée fut annoncée dès le 
22, par des ambassadeurs des deux villes, qui venaient néanmoins essayer 
d'une n'ansaction avec le duc ; la majorité du Conseil était opposée à cette 
tentative ; Hugues fut presque seul de l'avis des députés suisses ; celte opi- 
nion finit cependant par l'emporter au CC. Il est évident que Hugues ne se 
faisait pas plus d'illusion qu'un autre sur le résultat de cette tentative; et 
cependant il avait raison: car il eût été singulièrement impolitique d'empê- 
cher nos puissants alliés de faire une démarche à laquelle ils tenaient beau- 
coup, et dont l'insuccès devait nous les attacher plus que jamais, ce qui ef- 
fectivement ne manqua pas d'arriver. 



31 i 

<( observer tant et quant ce que en bourgeoisie est de bé- 
er soin, etc. » 

Par cette démarclie bizarre, l'évêque ne faisait en somme 
qu'accomplir un projet qu'il nourrissait depuis plusieurs mois*, 
et auquel le parti des vauriens avait cherché à s'opposer par 
ses moyens ordinaires. Pierre de la Baume n'en fut pas moins 
reçu bourgeois à l'nnaniinité ; puis, d'accord avec le peuple, il 
donna la juridiction civile de la ville aux syndics et Conseil; déjà 
précédemment, il avait autorisé le Conseil h siéger une fois par 
semaine au tribunal de conciliation, — autant de démarches qui 
allaient droit contre la juridiction du vidomne, nommé par le 
duc de Savoie ; — il étendit aussi les pouvoirs du Conseil des L et 
de celui des CC, et les autorisa à juger tous les prisonniers, 
nommément ceux qu'on avait incarcérés l'avant-veille. Dans ce 
même Conseil général, Bezanson Hugues fui confirmé dans le poste 
d'abbé et capitaine gént-ral avec les capitaines, banderels et 
dizeniers sous ses ordres. Ses pouvoirs furent étendus en vue 
d'une meilleure organisation militaire. Chaque citoyen porterait 
l'épée et se pourvoirait chez lui des armes requises pour cou- 
rir à son poste en cas d'alarme ; le clergé lui-même devait con- 
tribuer personnellement à la défense de la ville ou fournir des 
remplaçants a ses frais ; défense expresse de s'injurier entre 
concitoyens, notamment par les noms de mametus et à'esguc' 
noulx . Malgré tout cela, la ville devait demeurer ouverte à tous 
les marchands étrangers, qui y seraient protégés, etc., etc. 

Nous n'aimons pas les si et les mais en matière historique. 
Ici cependant nous n'avons pas d'autres moyens de répondre à 
des allégations qui ne reposent pas sur autre chose. Les Gene- 
vois d'origine moderne répètent éternellement que, sans Calvin 
et les réfugiés français, Genève n'aurait pu conserver ni son 

• Il avait envoyé Bezanson Hugues et son greffier au mois de juin, à 
Berne, pour tâler le gouvernement de cette ville, au sujet de son désir d'ê- 
tre compris dans la combourgeoisie avec Berne et Fribourg. On verra plus 
loin pourquoi les Suisses hésitaient à s'y prêter. 



315 

indépendance ni la réforme. Nous avon>; déjà répondu plus 
haut à la première partie de cette objection. Nous ajou- 
terons ici, avec tout autant de vraisemblance, que si au lieu 
d'un prélat versatile et capricieux, dont les accès d'énergie n'é- 
taient que des feux de paille, la communauté avait eu alors à sa 
tête unFabri, un de la Rochetaillée ou un Charles de Seyssell, 
(îenève serait^ selon loutes prohabilités, restée aussi catholique 
que Fribourg. le Valais et les petits cantons suisses; car le 
peuple était encore aussi opposé que possible à tout change- 
ment de doctrine, et les très-rares disciples que la réforme 
avait ébauchés dans nos murs, grâces sans doute aux rapporis 
suivis avec Berne, s'en cachaient encore comme d'un crime. 

Charles le Bon, qui craignait l'évéque beaucoup moins que 
les Genevois, savait bien que les velléités patriotiques de l'é- 
véque ne seraient pas de longue durée. Il employa à l'inti- 
mider, par la crainte de toutes sortes de dangers imaginaires, 
une dame la Gruyère, parente du prélat et qui, dans cette oc- 
casion, parait avoir joué un assez vilain rôle, très-liée qu'elle 
était avec son cousin l'évéque tout en servant le duc'. En même 
temps, Charles III se prépara à une nouvelle tentative pour 
s'emparer de la personne de Pierre de la Baume. Il paraît bit n 
que la chose était fort sérieuse . car les ami assadeurs suisses 
qui revenaient de Chambéry la jugèrent ainsi, et prévoyaient 
même avec certitude une attaque de la ville par les troupes du- 
cales. L'évéque avait presque aussi peur des dangers du dedans 
que de ceux du dehors; il n'aimait pas les émotions populaires. 
Nul doute que les scènes tumultueuses auxquelles il avait quel- 
quefois assisté, n'eussent contribué à l'éloigner de Genève, 



* Voyez-en les preuves dans Galiffe , Matériaux, H, p. 424-425. Cette dame 
n'appartenait point, comme on l'a cru, à la maison comtale de Gruyère. Son 
véritable nom était Antoinette du Saix, fille d'Antoine du Saix , seigneur de 
Resseins, en Beaujolais, et de Françoise de la Baume ; c'était donc une cou- 
sine germaine de l'évéque ; elle était mariée à Charles de Besse , seigneur 
de Beaumont et de Charmes, au duché de Bourgogne, chevalier. 



316 

Avec la peur, il lui prit un désir subit de se retrouver au rai- 
lieu de ses vassaux de Saint-Claude, où personne ne pensait a 
l'inquiéter; rien ne put l'arrêter , les ambassadeurs suisses 
l'engageaient d'ailleurs à fuir au plus vite. Il aurait facilement 
obtenu une escorte imposante pour protéger sa fuite ; une 
nombreuse ambassade des trois villes et bon nombre de mili- 
taires suisses se trouvaient alors à Genève. Mais Pierre de la 
Baume ne voulut s'en rapporter qu'à Bezanson Hugues, qui 
risquait beaucoup plus que lui et dont la seule présence doublait 
le danger. Peut-être avait-il foi en la bonne étoile qui avait si 
souvent préservé le citoyen genevois au milieu de dangers non 
moins pressants. En conséquence, ils partirent secrètement 
dans un peut bateau, la nuit du 1*"^ août; et Hugues, qui 
connaissait tous les sentiers et les passages détournés du Jura, 
réussit à mettre l'évêque et prince hors de toute atteinte. Celui- 
ci en informa aussitôt le Conseil, par une lettre sans adresse, eu 
ces termes : « J'ai chargé Bezanson vous dire les raisons pour- 
« quoi je me suis absenté pour le présent de ma cité: non pour 
« ce que je ne veuille en temps e! lieu rendre mon devoir à 
« vous aider et défendre; et m'avertissant toujours de vos oc- 
« curants, je m'essayerai de vous y assister de tout mon pou- 
« voir; ce qui me gardera de vous faire plus longue lettre. — 
« Dès un lieu que je ne puis nommer , ce jour saint Pierre. » 
On comprend combien on fut alors inquiet de Bezanson Hu- 
gues, qui guettait, on ne savait doii, le moment favorable pour 
rentrer à Genève ; tout le pays de Gex, dûment averti, était en 
armes, toutes les cloclies des villages étaient en branle au sujet 
de ce seul citoyen, et des ordres pressants avaient été ex|)édiés 
dans toutes les directions viables. Il paraissait cette fois tout h 
fait impossible qu'il pût échapper a tant d'ennemis; car jamais 
bêle fauve ne fut traquée de si près et avec un pareil acharnement 
que le pauvre Hugues à ce retour de Saint-Claude. Il est juste de 
dire que, dans cette circonstance, la ville tout entière témoigna 
pour le grand citoyen une sollicitude qui ne peut être comparée 



317 

qu'à la consternation qui avait suivi l'eniprisonnenienl de Ber- 
thelier. Il arriva néanmoins, le 6, à la grande joie de tous ses 
concitoyens, qui se préparaient a sortir en armes, mais il était 
malade, blessé et tellement exténué de fatigue que le Conseil 
dût se transporter près de son lit pour apprendre les détails 
de celte nouvelle infraction aux traités et en informer immé- 
diatement messieurs des deux villes. Le malin, au poinl du jour, 
Hugues avait en eft'et été attaqué dans le pays de Gex, ei cette 
fois encore, comme en tant d'autres circonstances, il n'avait 
dû son salul qu'à son courageu\ sang-froid et à l'extrême vi- 
tesse de son cheval '. 

Furieux d'avoir manqué cette double proie, Charles le Bon 
pensa alors réduire l'évéque en saisissant ses abbayes de Suze 
et de Pignerol, situées dans ses Étals, et en mettant en prison 
les hommes d'affaires qui en apporiaienl les revenus à leur 
maître. Il prétendait le forcer ainsi «à venir lui demander 
grâce la corde au cou, » à se dire « son sujet » et menaçait 
« d'en faire le plus pauvre prêtre de Savoie.» Vanterie ridicule, 
car Pierre de la Baume n'était pas Savoyard, et, sauf les deux 
abbayes sus-nommées, il n'avait rien de commun avec les Étals 
et la suzeraineté de Son Altesse, qui ne pouvait toucher ni à 
l'abbaye de Saint-Claude ni au prieuré d'Arbois, etc., etc. 
« Avant que je le connusse jamais, j'avais de quoi vivre et vivrai 
sans lui, » disait-il irès-justemenl. Aussi ces insolences ne firent- 
elles que l'irriter toujours davantage contre leur auteur, ainsi 
qu'on peut le voir dans les nomijreuses lettres qu'il adressa de 
Saint-Claude « à Bezajison Hugues , capitaine des enfants de 
notre cité de Genève,» toutes signées «de la main de votre 
bon ami, l'évéque de Genève'^.» Dans ces lettres, ainsi que 
dans celles qu'il adressait à Vandel, àson chambrier la Mouille, 

• Registres du Couseil. — Journal de Baiaitl, 126 à 127, — 11 lut ensuite 
question de cette aventure dans plusieurs diètes. 

- Voyez ces lettres, au nombre de vingt-deux, dansGaliffe, Matériaux, II, 
p. 425 à 449. Elles sont remarquablement confiantes et expansives. 



318 

et à la communauté genevoise, on voit qu'il était surtout 
préoccupé par le désir de faire alliance avec les Suisses pour 
obtenir leur protection contre le duc de Savoie. Mais c'était 
précisément ce qui rencontrait le plus de difficultés; les Suisses, 
en général, ne se souciaient pas trop de compliquer encore leurs 
devoirs envers Genève, et les Bernois étaient alors sur le point 
d'arborer officiellement la réforme ; à Genève même le parti 
des tapageurs était hostile a ce projet. Dans la suite, Charles III 
réussit mieux auprès de Pierre de la Baume par l'intermédiaire 
de ses parents, dévoués depuis longtemps à la maison de Sa- 
voie ; mais il ne céda qu'après une longue et sincère résistance. 

Les événements relatifs à Pierre de la Baume nous ont fait 
perdre de vue les autres faits et gestes de la comm.unauté en 
cette année 1527, et dans lesquels le rôle de Hugues ne fut 
pas moins important. 

Par suite de la sentence solennelle et « irrévocable » que 
Hugues avait obtenue contre le duc lors de sa dernière ambas- 
sade à Berne (novembre 1526), les vivres axaient été rendus à 
Genève le mois suivant. Mais, dès le commencement de 1527, 
les vexations ducales recommencèrent de plus belle. Charles 
le Bon persistait à prétendre que les Genevois se plaignaient à 
tort, qu'on n'avait maltraité personne, et que les routes étaient 
parfaitement libres ; tandis que les paysans qui venaient au 
marché, ou les Genevois qui s'écartaient des franchises, étaient 
exposés à toutes les violences des chevaliers de la Cuiller et 
des mamelucs émigrés, qui en tuèrent plusieurs cette année '. La 

» Un M. Couet, no))le savoyard, avait déclaré qu'il pendrait au premier 
arbre tous les Genevois eydguenots qui lui tomberaient sous la main , — et 
M. de Pontverre, chef des gentilshommes de la Cuiller, avait annoncé qu'il 
mettrait le feu aux cpiatre coins de la ville. Hélas! il ne tarda pas à y périr 
lui-même. Toutes ces fanfaronnades étaient plus propres à vexer les Gene- 
vois qu'à les intimider; car, aussi aguerris que la noblesse ducale, ils ne de- 
mandaient pas mieux que de se mesurer avec elle, et, à égalité de forces^ 
lui faisaient généralement mordre la poussière, préludant ainsi à ces combats 



319 

situation se compliquait du procès des inamelucs, qui devait 
d'une manière ou de l'auire se terminer enfin. Les Suisses té- 
moignaient tant de partialité à leur égard que Hugues dut lui- 
même, malgré sa modération, insister auprès de leins députés 
pour que les choses eussent au moins un cours lég;d et régulier. 
Kn attendant, l'argent emprunté l'année précédente était épuisé 
et il fallut envoyer une nouvelle dépulation en Suisse avec le 
sceau de la ville, pour y contracter un nouvel emprunt de 1300 
écus (environ 60,000 francs). Ce fut sur ces entrefaites que 
l'évêque arriva à Genève (2 février 1527) pour tâcher de sauver 
Cartellier et d'influencer sur les élections au syndicat. Le choix 
tomba sur JeanXouis Ramel, Jean Migerand, Guillaume Hu- 
gues et Jean Coquet. En cette année, la communauté fut encore 
sur le point de contracter une alliance avec le Valais, qui se 
montrait en quelque sorte mieux disposé pour nous que Berne 
et Fribourg. et ce ne fut pas la dernière fois qu'il en fut ques- 
tion ; on a de la peine à comprendre ce qui faisint chaque fois 
avorter ces honorables tentatives '. 

Dans la dernière semaine d'avril , Bezanson Hugues fut dé- 
puté à la diète de Berne avrc Ami Girard, Boniface Peter (soit 
Hoftisclier), Ami Bandières et Claude du Molard; il s'agissait 
d'obtenir enfin justice de tous les maux et violences que 
Charles le Bon et ses bandits de grande route faisaient aux 
Genevois, et, en cas de refus, de prier Messieurs des deux villes 
d'y mettre ordr<' aux termes de la combourgeoisie. Le 6 mai, 
l'ambassade était de retour, et son chef, Bezanson Hugues, ren- 

liéroïques du même siècle, que, pour l'honneur de ses armes, la maison de 
Savoie n'aurait jamais dû provoquer. En 1528, on eut toutes les peines du 
monde à empêcher les frères Vandel d'aller, avec leurs seules ressources , 
faire une expédition contre les chevaliers de la Cuiller, qui leur avaient volé 
du bétail. Les Genevois firent de leur côté, pendant cette guerre, un assez 
grand nombre de prisonniers, que les Fribourgeois les engageaient forte- 
ment à faire pendre. 

» Les principaux obstacles paraissent avoir été : la lenteur de l'adminis- 
iralion de ce pays, les intrigues du duc de Savoie, la jalousie des deux villes, 
et plus tard la question religieuse. 



320 

dail compte au Grand Conseil de ses résultais, qui étaient assez 
satisfaisants. Les Suisses voulaient bien enfin que les mamelucs 
fussent jugés, à condition cependant que ceux-ci seraient auto- 
risés à venir défendre leur cause en personne ou par procura- 
lion avec des sauf-conduits de Tévêque et de la communauté. 
Les Suisses envoyaient même une députalion de vingt cava- 
liers pour assister a ce procès, auquel les Genevois ne deman- 
daient pas mieux que de donner le plus d'éclat possible. Mais 
les mamelucs ne vouhiienl absolument pas agir indépendam- 
ment du duc, et celui-ci ne pouvait s'entendre avec les Suisses 
et les Genevois sur le lieu que l'on choisirait pour le jugement 
de l'affaire. Soit dit en passant, ce fut cette nombreuse ambas- 
sade que le prince-évêque reçut à sa table, comme nous l'avons 
dit plus haut. On les défraya entièrement et l'on donna à clia- 
cun d'eux 12 écus (environ 550 francs) et deux à chacun des 
hérauts qui les accompagnaient. 

Les gens du vidomne, M. de Vernaux, ayant assassiné un 
Genevois à Hermance, ce vidomne n'osait plus rentrer à Genève. 
Le due lui envoya un successeur en la personne de M. de Belle- 
garde de Montagny. Il usait par là d'un droit séculaire qui ne 
lui avait pas encore été contesté. En l'absence de Hugues et du 
syndic Ramel, on lit, pour gagner du temps, une réponse éva- 
sive qui était trop dans le caractère de Pierre de la Baume pour 
ne pas lui plaire. Nous avons vu comment il avaii fait lui-même 
du vidomnat une véritable sinécure en donnant la juridiction 
civile aux syndics. M. de Bellegarde, et après lui M. de 
Mieudry, ainsi que les autres vidomnes que le duc eut encore 
la velléité de nommer, s'aperçurent bien vite que ces fonctions 
étaient devenues indignes d'un gentilhomme, et ils ne deman- 
dèrent pas mieux que de s'en aller. 

Vers le milieu de juin, une nouvelle ambassade, dont Hugues 
fait partie, est envoyée à Berne tant pour l'affaire des mamelucs 
qu'au sujet du désir déjà manifesté par l'évêque de participer 
personnellement à la combourgeoisie avec les deux villes. Aussi 



321 

Hugues élail-il cette fois accompagné du greffier de l'évêque. 
Il rendit compte de sa mission dans la dernière semaine de 
juin. Les désirs de l'évêque avaient rencontré de l'opposition à 
cause de son dévouement bien connu à l'empereur Charles- 
Quint et au duc de Bourbon — et ce fut cet échec qui le décida a 
se faire ensuite recevoir bourgeois de Genève, pensant que 
comme lel il serait forcément compris dans la combourgeoisie 
avec les deux villes'. 

Le jour même du retour inattendu de Hugues après son 
aventureuse expédition avec le prince-évê(|ue (6 août), on reçut 
une lettre d'Ami Girard, resté à Berne, annonçant l'arrivée 
d'une centaine de Suisses pour garnison, el que le duc avait 
enfin consenti à ce que la diète pour les mamelucs se tînt à 
Berne. On résolut d'abord de répondre qu'il ét;iit irop tard, après 
les actes d'hostilité ouverte dont plusieurs Genevois, compris 
Hugues, venaient encore d'être victimes ; qu'on ne voulait point 
une garnison, mais une armée capable de mettre fin à cet état 
de chose. Cependant comme la diète devait avoir lieu le 19, on 
se calma et l'on résolut d'y envoyer une ambassade dont le 
chef serait Bezanson Hugues, à peine remis de ses dernières 
fatigues; on prierait même l'évêque de le lui ordonner en cas 
de refus. Mais pour cette fois il trouva moyen de se faire ex- 
cuser ; et de fait, sa présence a Genève comme capitaine géné- 
ral n'avait jamais été plus nécessaire, témoin cet avis pressé 
des Fribourgeois (7 août 1 527) : « Nous sommes avertis que 
« certain nombre des Landknecht doivent passer par votre ville, 
« et quand ils auront pris logis, M. de Savoye s'y doit trouver 
« el boire de votre vin. Pourquoi vous avertissons si les dits 
« Landknecht viennent derrière vous que ne les laissiez point 
« entrer en votre ville et que fassiez bonne garde, comme en 
« avons confiance en vous. » Peu de temps après, les Fribour- 
geois recommandaient de la prudence à l'égard des mamelucs 

' Journal de Balard, p. ll-l. 



322 

fugitifs, pour ne pas provoquer de guerre dans ce moment ; 
car, disaient-ils, « nous sera fort grief d'avoir guerre aprésent, 
« vu que les nôtres en bonne solde sont hors du pays, et avons 
« eu nouvelles comment ils deviennent fort malades, etc. » 

Depuis l'année passée on travaillait plus activement que ja- 
mais aux fortillcations de la ville, surtout à celles de Saint- 
Gervais — au grand conlenlemenî des habitants de ce bourg, qui 
avaient adressé au Conseil plusieurs pétitions à ce sujet. C'est 
sans doute en 1526 ou 1527 qu'il faut placer une requête sem- 
blable qu'ils adressèrent à leur ami et voisin Bezanson Hugues; 
il semploya activement comme l'avait jadis fait Berlhelier, à les 
contenter à cet égard, non-seulement pour des raisons straiégiques 
ou parce qu'il aimait ce quartier, son domicile de prédilection, 
mais parce que ses habitants étaient généralement plus aguerris, 
plus portés à la liberté et beaucoup moins versatiles dans leurs 
opinions politiques, religieuses et autres que ceux de la cité'. 
Cetle requête est intitulée : Mémoire à Monsieur l'Abbé de Ge- 
nève , le aire Bezamon Hugues. Il faut noter ici que depuis sa 
première élection au poste de capitaine général on l'appelait tou- 
jours ainsi, même lorsqu'il était premier syndic. «Puisque.» dit 
le préambule, a a l'aide de notre Seigneur et de nos bons amis, 
« Monsieur l'abbé, vous avez fait si gros bien à la cité de Genève^ 
« de la l'aire demeurer et remettre en son entier., encore ne faut 
K pas a tant demeurer, mois toujours suivre le bien fait. » Suit le 
texte de la requête, demandant qu'on fortifie le bourg de Saint- 

* Il y aarait bien d'autres différences à signaler, favorables ou défavora- 
bles, entre les habitants de ce qu'on est convenu d'appeler le faubourg de 
Saint-Gervais et ceux de la cité. Galiffe les attribuait surtout à des raisons 
topographiques, de tout temps plus avantageuses à Saint-Gervais qu'à la ville, 
ainsi que nous l'avons dit plus haut. Mais il est fort possible aussi que ces 
différences se rattachent, dans l'origine, à une diversité de race, comme c'est 
le cas pour tant d'autres villes divisées par quelque fleuve ou rivière d'une 
certaine importance. Il est bon d'observer que le bourg de Saint-Gervais eut 
pendant fort longtemps, pour une foule de choses, une administration à lui, 
distincte de celle de la cité. 



323 

Gervais, (jui y esl représenté comme le boulevard de Genève, 
sans la sûreté duquel il n'y en a point pour la ville, surtout au 
point de vue du commerce. On propose que Ips dépenses de 
ces fortifications se prélèvent de préférence en une somme 
payée une fois pour toutes sur le loyer d'une année des mai- 
sons et jardins de la ville et de ses dépendances, mais qu'on 
excepte, si possible, les simples habitants et ouvriers « qui ont 
déjà as^ez a faire de vivre de leur métier, etc., etc » La requête 
se termine par ces mots : « Pourquoi y aviserez et pardonnerez 
« aux suppliants, s'il vous plaît; car ils n'y entendent point de 
« mal ; mais à leur gros et rude entendement leur semble que 
« mieux ne pourrait l'on faire ^)) Ainsi que nous l'avons dit, 
les désirs des habitants du bourg de Saint-Gervais s'accom- 
plissaient depuis l'année passée au delà de ce qu'ils pouvaient 
espérer; un froid des plus rigoureux avait seul pu faire discoîi- 
tinuer les travaux jiendant une partie de l'hiver 1526 à 1527; 
la plupart des magistrats et des bourgeois notables avaient avancé 
de très-grosses sommes pour cet objet, et quatre dizaines y tra- 
vaillaient chaque jour sans relâche. — On allait aussi avoir de l'ar- 
tillerie. Vers la lin de l'année, la confrérie de Sainte-Barbe ou 
des Epingliers, ayant des fonds en caisse, les employa à fondre 
deux pièces de canon qu'elle vin! offrir à l'État, lambour bat- 
tant. Le Conseil enchanté fit de grands remercîmenls; puis il 
recommanda aux autres confréries de suivre ce bon exemple ; 
bientôt le Conseil général statua que chaque confrérie fournirait 
de l'ariillerie selon ses movens; enfin, on en vint à ordonner à 
celle de saint Crispin, qui n'avait pas d'argent comptant , de 
vendre ses meubles pour faire comme les autres. Au milieu de 
ces préparatifs on fit preuve d'une modération exemplair^* en 
permettant aux chanoines et citoyens du parti ducal de s'en 
aller ei d'emporter leurs effets, à condition qu'ils ne revien- 
draient pas et qu'ils seraient rayés du rôle des bourgeois comme 
ayarjt déserté la ville au moment du danger. 

* Voyez la pétition rnlière aux Pièces justificatives. 



32ft 

Le 23 août, la ilièle de Berne condamna dix-huit des prin- 
cipaux mamelucs à payer vingt mille écns (environ 920,000 fr.).. 
Les ressources de la ville étaient trop épuisées pour qu'on ne 
fût pas généralement content de cette sentence , et l'on en té- 
moigna sa reconnaissance par une procession générale. 

Cette même année l'écusson de pierre aux armes de Savoie 
qui décorait l'entrée du château de l'Ile, prison du vidomnat, 
était tombé dans le Rhône en brisant le pont-levis du dit châ- 
teau. Le duc, persuadé, ou voulant paraître persuadé, qu'il s'agis- 
sait là d'une insulte personnelle, fît de cette bagatelle une affaire 
capitale qui alla grossir avec succès la note de ses griefs contre 
Genève. Dès lors on pensa qu'il avait bien pu être lui-même 

l'auteur de cet accident au moyen de son châtelain Ducis. 

>/ 

Cependant, depuis que le duc de Savoie avait saisi ses ab- 
bayes de Suze et de Pignerol, l'évêque poursuivait plus que ja- 
mais ses projets de combourgeoisie avec les deux villes; toutes 
ses lettres roulaient sur ce thème, et il ne doutait pas que, cette 
combourgeoisie une fois obtenue, les Suisses et les Genevois 
l'aideraient tout aussi bien à rentrer en possession de ses deux 
abbayes séquestrées sur territoire ducal, qu'à maintenir son au- 
torité de prince-évêque de Genève. Ses véritables amis, tels que 
Bezanson Hugues, Boulard, dit le cnré Curtion, et quelques au- 
tres, cher{ baient vainement à lui faire comprendre que trop de 
précipitation dans les circonstances actuelles ferait avorter une 
fois pour toutes des projets à la réalisation desquels ils tenaient 
autant que lui. Dans son impatience, l'évêque écrivit au Conseil 
(^ordonner à Bezanson Hugues d'aller à Berne pour suivre cette 
affaire. Mais Robert Vandel, qui, loin d'éclairer l'évêque, n'avait 
fait que l'inciter à se compromettre, sut empêcher l'effet de la 
nomination de Hugues , et se faire nommer à sa place avec 
François Favre à cette ambassade , dont la mission n'eut dès 
lors plus rien de commun avec les intérêts de l'évêque. Il pa- 
raît que Vandel n'en réussit pas moins à persuader à l'évêque 



325 

que c'était la faute de Bezanson Hugues qui n avait pas voulu 
aller à Berne pour lui. Ce qu'il y avait de plus vilain encore, 
c'est que Robert Vandel acceptait de l'argent de l'évêque pour les 
ambassades auxquelles il se faisait nommer par la ville. L'année 
précédenie, il avait jusqu'à un certain point réussi à faire croire 
au prélat que Bezanson Hugues favorisait secrètement les mame- 
lucs; tandis qu'il devait savoir mieux que personne que Hugues, 
qui en avait souffert plus que tout autre, était simplement aussi 
inébranlable ennemi de tout ce qui pouvait ressembler à la 
vengeance, qu'il était enthousiaste pour la liberté. Il voulait 
seulement que les réfugiés mamelucs fussent mis hors du Con- 
seil et condamnés à des dommages-intérêts '. 



' Voyez Galiffe. Matériaux, II, p. '453 à 458. Loin de se soumettre à la 
sentence relatée ci-dessus , les mamelucs continuèrent leurs hostilités et en 
appelèrent au métropolitain de Vienne. Mais ce tribunal en imposait peu à 
Genève, et d'ailleurs il s'agissait d'accusés laïques et d'une cause criminelle qui 
ne regardait que les syndics. Après sept criées inutiles invitant les mamelucs 
à comparaître ou à se faire représenter en droit, on les condamna le 21 fé- 
vrier en ce, au nombre de quarante-quatre, par contumace, à la perte de 
leurs biens, à être écartelés, et leurs descendants à la perte de tous leurs 
droits civils et politiques. Les écrivains de tous les partis se sont élevés avec 
raison contre cette cruelle et impolitique sentence. Nous regrettons d'autant 
plus voir M. Berchtold dire, sans autre explication, sur la foi de Lévrier {Chro- 
nologie historique des comtes de Genevois), que ce fut Bezanson Hugues qui la 
prononça; car on pourrait croire, d'après ces deux écrivains, qu'il y entra 
pour quelque chose , tandis que personne n'en était plus éloigné , puisqu'il 
n'avait cessé, tant à Genève que dans les deux villes, d'insister poiu' la mo- 
dération à cet endroit . dans la certitude que cela nous ramènerait quantité 
de citoyens compromis à tort à cause de leur parenté ou de leurs rela- 
tions avec les coupables. D'ailleurs, il faut observer que cette sentence était 
prête avant le 21 février et qu'elle n'avait point été arrêtée à la légère. Le 17 
février, en Conseil des CC, on avait décidé, après lecture des articles formu- 
lés contre les fugitifs, « de consulter les jurisconsultes et les docteurs en droit, 
avant de prononcer cette sentence, afin de procéder juridiquement selon leur 
opinion, et pour qu'on ait le mode convenable de prononcer la dite sentence.» 
Le 19, le CC « arrête de convoquer le lendemain le Conseil général, pour lui 
communiquer et faire porter la dite sentence. » Le 20, le Conseil général ne 
prononce pas la dite sentence contre les fugitifs , mais t ordonne qu'elle sera 
prononcée demain parle Conseil desCC, attendu qij'ils ont été cités pour cela.» 

Fome XI. 22 



326 

Un événement des plus graves, par la portée qu'il devait avoir 
sur les destinées de Genève, venait de relever l'espérance des 
Genevois qui avaient secrètement embrassé la réforme. Le 7 
janvier 1528 avait commencé à Berne, sous la présidence 
de l'illustre Joachim de Vatt (Vadianus), la fameuse con- 
férence entre le parti luthérien et le parti catholique , en pré- 
sence des Petit et Grand Conseils de Berne, des ambassadeurs 
de Zurich, Bâle, Saint-Gall, Constance, Bienne, etc., de 350 
curés du canton, d'une foule de savants accourus de tous les 
points de la Suisse, et de ses alliés. Les orateurs furent: d'un 
côté, Zwingle, Haller, Kolb, OËcolampade, Capiton et Bucer; 
de l'autre, Alexis Grat, Thibaud Hutt' r, Nicolas Christ, Conrad 
Trager, Jean Buchstab. Après dix-huit jours de discussions très 
solennelles, la sentence définitive des Conseils fut prononcée le 
7 février suivant, on sait dans quel sens. Dans l'état actuel des 
choses, avec les relations continuelles qui existaient alors entre 
Berne et Genève, l'influence d'un pareil événement ne pouvait 
tarder de se faire sentir à Genève, surtout sous un évêque d'un 
caractère aussi inconstant que Pierre de la Baume. Dire que 
malgré tout cela Genève ne se décida a son tour que huit ans 
plus lard, c'est montrer combien les Genevois étaient générale- 
ment peu disposés à ce changement, malgré tout ce qu'on a pu 
dire pour l'opinion contraire. 

Nous savons aujourd'hui, par les documents intimes de l'é- 

Enfin, le 21 février, le Conseil des CC étant au grand complet, con lit la sentence 
contre les fugitifs, collationnée et corrigée, et approuvée de tous, et l'on con- 
clut qu'elle sera prononcée de la manière accoutumée, ce qui eut lieu.» On 
voit donc que si. ce fut Bezanson Hugues qui prononça cette sentence, ce que 
le silence des registres et de Balard permet de mettre en doute, il ne fit, en 
sa qualité do premier syndic, c'est-à-dire de premier juge né des causes crimi- 
nelles, que lire une sentence préparée d'avimce par le Conseil des CC et par le 
Conseil général, sentence qui, nous le répétons, lui répugnait profondément. 
Nous ven-ons plus loin qu'il s'absentait du Conseil toutes les fois qu'on se 
préparait à y prononcer une peine trop sévère qu'il n'avait pu faire modifier. 
On sait d'ailleurs que son inflexible modération fut plus d'une fois très-mal 
interprétée pai' le parti révolutionnaire. 



327 

poque, qu'il existait alors à Genève, surtout parmi ceux que les 
derniers événemenis avaient mis en rapports suivis avec les 
Bernois, tant chez eux que chez nous, un petit groupe de 
protestants politiques : Robert Vandel , Ami Porral, les Lullin 
et quelques autres eydguenots de fraîche date , qui calculaient 
de sang-froid les divers avantages d'une république indé- 
pendante de tout lien épiscopal. Mais ces hommes , relative- 
ment supérieurs, tout en encourageant certains écarts favo- 
rables a leurs secrets desseins, continuaient et continuèrent 
longtemps encore à professer la religion romaine avec autant de 
régularité que Tévêque lui-même, dont ils avaient su gagner la 
confiance a ses dépens. Ils lui en voulaient d'ailleurs évidem- 
ment davantage comme souverain que comme prélat. Les en- 
thousiastes de bonne foi, tels que Ami Bandières et Ami Per- 
rin, étaient encore plus rares. Malheureusement, autour de ces 
deux catégories gravitait la tourbe des vauriens de la ville, qu'un 
instinct révolutionnaire et le besoin d'un changement quelcon- 
que pour se faire une position, entraînaient seuls dans cette voie. 
C'est malheureusement dans les faits et gestes de ces gens-là 
qu'd faut chercher à Genève les premiers symptômes publics 
de réforme religieuse : ce sont ces bandits de carrefour, dont on 
avait tant de peine à réprimer les excès, dirigeant maintenant 
leurs mauvais coups presque exclusivement contre les ecclé- 
siastiques et leurs propriétés personnelles, ei se préparant ainsi 
dignement au pillage en grand des églises et des communautés 
religieuses ; c'est Baudichon de la Maisonneuve et toute sa 
bande singeant les processions en dérision des ecclésiastiques 
et des confréries, dans un moment où les magistrats et le Con- 
seil général en ordonnaient sincèrement de sérieuses pour le 
salut de la ville. — Mais ce serait une grande erreur de comp- 
ter au nombre de ces manifeslalioiis réformatrices la défense 
que l'on fit, en mars 1527, aux religieuses de Sainte-Claire, de 
publier leurs indulgences ; car il ne s'agissait là que d'une me- 
sure de sûreté temporaire pour la ville qui, en pareil cas, se 



328 

remplissait toujours de Savoyards. On les exempta cette même 
année des droits d'entrée sur le vin. 

Tout le monde connaît les causes générales de la rét'orma- 
tiou; quant aux particulières, elles ont exirêniement varié selon 
les pays qui l'ont embrassée. Ainsi ne peut-on nier que les fautes 
et les maladresses de ceux qui étaient les plus intéressés au 
maintien de l'ancien état de choses, n'aient tout particulière- 
ment contribué a la réforme genevoise, par suite du méconten- 
tement et des représailles qu'elles provoquèrent. C'était, par 
exemple, le refus des ecclésiastiques en général de participer 
pour leur part aux frais que la ville avait dû s'imposer dans les 
dernières circonstances; c'était les sympathies que les principaux 
membres du clergé, infidèles à leurs antécédents, avaient montré 
pour la maison de Savoie; c'était la partialité flagrante avec 
accompagnement d'excommunication, de censures ecclésiasti- 
ques et (le frais énormes qui résultaient de cette préférence 
dans l'administration de la justice, dans une ville où l'intime 
mélange des éléments spirituels et temporels donnait lieu à tant 
de conflits de juridiction; mais c'était surtout le caractère, la 
conduite et l'absence de celui qui seul était à même, par sa po- 
sition, de sauver la situation. En des temps plus calmes, Pierre 
de la Baume, avec sa sincérité religieuse et ses formes à la fois 
sémillantes et magnifiques, aurait pu faire dans son genre un 
excellent prince-évèque. Mais il manquait de toutes les qualités 
qu'il lui aurait fallu au moins comme souverain, dans les cir- 
constances actuelles, — et il allait bientôt manquer des con- 
seils du seul Genevois qui avait assez de bonne foi, de franchise 
et de désintéressement pour l'éclairer sur ses véritables intérêts. 
A force d'insinuations calomnieuses, Robert Vandel et son parti 
avaient réussi à lui inspirer de la défiance contre Hugues. A 
vrai dire, il ne se rendit pas tout de suite : « Quant à ce que 
a voire frère, présent porteur, m'a dit de votre pari, écrit-il à Van- 
«del , je tiens Bezanson homme de bien, et désirerais bien que 
« lui et vous allissiez d'un même chemin ; car si pièce de mes 



329 

« sujets fait chose qu'il ne doive, je le verrai bien d'ici; pourquoi 
«n'est besoin do charger sur autrui.» Mais le coup était porté, et 
sa confiance ébranlée devait aller en diminuant. Ses lettres au 
grand citoyen devinrent plus rares et moins expansives ; la der- 
nière connue est remarquable par la contrainte qui y règne et 
l'absence des mots: « votre bon ami,» par lesquels toutes les 
précédentes sont signées. Sa conduite fut encore bien plus im- 
prudente, comme nous le verrons, lorsqu'il comprit enfin la po- 
litique de son secrétaire favori, Vandel, à son égard, et qu'il en 
put sonder les véritables motifs. Dès lors, le duc put espérer de- 
rechef de le gagner à ses intérêts, et commença la réconciliation 
parla main-levée des abbayes de Suze et de Pignerol. Pierre 
de la Baume voulut aussi reprendre ce que, dans ses moments 
d'expansion patriotique, il avait accordé aux Conseils genevois, 
notamment la juridiction civile, dont il fit afficher la révocation 
aux portes des églises. Le Conseil des CC se contenta d'ordon- 
ner à son secrétaire de BioUo, qui avait posé ces affiches, « de les 
enlever et de les rendre a son maiire avec l'original, vu qu'elles 
menaçaient de peines- contraires aux franchises ; que d'ailleurs la 
juridiction en question avait été accordée parl'évêqne et acceptée 
parles citoyens en Conseil général, et qu'on était décidé à la con- 
server.» Sans doute, c'était là de l'opposition, mais de l'opposi- 
tion au souverain et non au prélat. Ce n'était rien en compa- 
raison de la défense que fit le Conseil de ne porter désormais 
aucune cause devant le métropolitain de Vienne, depuis la par- 
tialité flagrante que cette autorité, supérieure à celle de l'évé- 
que, avait montrée en faveur desmamelucs condamnés; encore 
cette défense était-elle, jusqu'à un certain point, en faveur de 
l'évêque, puisqu'on la basait sur ce fait que, d'après nos char- 
tes, il ne devait pas y avoir de pouvoir intermédiaire entre le 
prince-évêque et l'empereur. Le duc lui-même aurait dû être le 
dernier à se mêler à Genève des affaires d'Église dans l'intérêt 
de leur conservation. Le vendredi 7 février, il fit prier la com- 
munauté « de lui envoyer une ou deux personnes pour le main- 



330 

tien de la foi et pour les causes relatives à la secte luthérieune.w 
On répondit fièrement à son héraut ce que nous savions nous 
conduire, et que ce n'était pas son affaire de nous corriger.» 

Malgré tous ces symptômes, le peuj)le et la grande majorité 
des Conseils restaient fermement attachés a l'Église établie. Ja- 
mais ils n'ordonnèrent autant de processions générales et pa- 
roissiales qu'en cette année ; et comme si la ville n'avait pas eu 
assez de vingt-quatre confréries ou plus, on résolut d'en fonder 
encore une nouvelle, dite du Corps du Christ. Il faut encore ob- 
server que, dans toutes les tractations avec les cantons suisses, 
on réservait en premier lieu les droits épiscopaux. Ajoutons que 
les commissaires fribourgeois (catholiques à l'excès), qui rési- 
daient a poste fixe a Genève, n'avaient et n'eurent longtemps 
encore aucun soupçon de révolution religieuse. Enfin les docu- 
ments plus intimes de l'époque, tels que testaments, actes de 
donations, etc., etc., montrent combien, dans toutes les classes, 
on était encore peu disposé au changement que préparait par- 
dessous main un parti qu'il faut savoir distinguer des eydgue- 
nots ' aussi bien que des mamelucs. Il est du reste fort possible 
qu'une vague crainte de propagandisme influa sur les élections 
de cette année ^1528), qui remirent le syndicat à quatre catho- 
liques non suspects, savoir : Bezanson Hugues, Girardin de la 
Rive, Etienne Maelieret ei Nicolin du Crest, — et l'office de 
trésorier à Etienne de Chapeaurouge. L'élection de Hugues au 
premier poste de l'Éiat prouvait que la ville était derechef en 
(langer; mais elle allait l'être encore davantage. 

Le duc s'était mis en tête, après les premières tentatives de 
réconciliation avec l'évéque, que, moyennant un dédommage- 
ment convenable, il engagerait facilement celui-ci à résigner 
son évêché en faveur de son second fils, âgé de quatre ans; et 
cela d'autant mieux que Pierre do la Baume était alors déjà coad» 

' Ce fut en Savoie que les mots également détestés d'eydguenot et de pro- 
testant devinrent synonymes; le premier, défiguré en huguenot, devint en 
France l'équivalent de rebelle et d'hérétiqiie. 



331 

juteur et, par conséquent, successeur désigné de. l'archevêque 
de Besançon. Avec sa fatuité accoutumée, le duc n'atiendit pas 
même le retour 'des messages qu'il avait envoyés à ce sujet à 
l'empereur et nu pape, pour parler ouvertement do celte com- 
binaison comme immanquable et agir en conséquence. Comp- 
tant sur la terreur pour lui ouvrir les pories de Genève, il avait 
rassemblé une armée formidable et se croyait si sûr de son fait 
qu'il ne ménageait plus même les apparences. Il venait de 
prendre le château de Cartigny, et l'on ne doutait pas qu'il 
ne vint s'emparer aussi du prieuré de Sainl-Yictor d'où le dit 
château dépendait, et «lont les moines, brouillés avec leur 
prieur, François Bonivard, lui étaient tout dévoués. Bezanson 
Hugues profita, le 13 mars, de l'inquiétude générale pour faire 
augmenter la garde. Le 15, toute la ville était dans l'at- 
tente d'un assaut. Le 19, on envoya Boberi Vandel et Jean 
Luilin a Berne ; mais la peur croissant avec le danger, on 
décida, le 23, d'y députer encore Bezanson HugU( s et Bo- 
nifoce Hoffischer, pour presser plus efficaci ment l'envoi des 
secours; ces citoyens, qui ne s'effrayaient pas si facilement, ob- 
tinrent la révocation de cette nouvelle nomination, si désobli- 
geante pour leurs collègues, en faisant observer qu'il suffisait de 
leur écrire. On peut juger de l'alarme des Genevois par la pro- 
clamation de la peine de mort contre quiconque ne se rendrait 
pas à son poste au son du tocsin. 

Grâce à la présomptueuse indiscrétion de Charles III, on 
devina bientôt à Genève le véritable motif de ses armements. 
Aussitôt Hugues écrivit à Pierre de la Baume pour lui exposer 
ce qui se tramait et le dissuader vivement de renoncer à son 
évéché. L'évêque eut ainsi tout le temps de se préparer à ré- 
pondre avec dignité à la lettre de l'empereur qui, dans cette 
occasion, aurait voulu pouvoir obliger son beau frère de Savoie. 
Si Pierre de la Baume eût consenti à ce changement (et il l'au- 
rait probablement fait s'il avait été pris par surprise), rien n'au- 
rait pu légalement lempêcher, et Genève serait infailliblement 



332 

retombée sous la férule de la maison de Savoie ; car dans Tacfe 
de comhonrgeoisie avec Berne et Fribourg, les droits souve- 
rains de l'évêque, quel qu^il fût^ avaient été expressément ré- 
servés, et Ips Bernois étaient alors lroj> occupés de leur chan- 
gement de culte pour venir se jeter dans une querolle qui leur 
était étrangère *. 

Les services diplomatiques du genre de celui que Hugues 
venait encore de rendre à son pays étaient naturellement ceux 
qu'on savait le moins apprécier; car l'attention publique était sur- 
tout tenue en éveil par le danger permanent d'un assaut de la 
ville, par les désordres qui se commettaient alentour, ainsi que par 
le mouvement inusité des ambassades et l'agitation militaire qui 
remplissait toute la cité. Celte tension fébrile poussait a beau- 
coup d'écarts désordonnés d'une part, et à une grande sévérité 
de répression de l'autre; le tout au mécontentement du petit 
nombre d'anciens eydguenols qui, accoutumés depuis longtemps 
à afTronter les dangers , cherchaient vainement a donner à 
leurs concitoyens une plus grande dose de sang-froid et de 
dignité. Ils n'en retiraient que des vexations journaHères, sur- 
tout de la part des tapageurs et des nouveaux convertis. Soit 
que Bezanson Hugues lui-même ne pût résister à l'ennui de 
ces attaques personnelles, soit qu'il se trouvât suffisamment oc- 
cupé par la charge de premier syndic, toujours est-il qu'il dé- 
clara le 29 mars au Conseil étroit qu'il ne voulait plus être capi- 
taine général, quoique son élection eût été publique et presque 
unanime. Mais, pour donner suite à sa démission, il fallait l'assenti- 
ment du Conseil des L, de celui des CC et enfin du Conseil général 
qui l'avait nommé. Or il était tellement, aux yeux de tous, sans 
en excepter ses ennemis, l'homme indispensable do la situation. 

' La maison de Savoie, à l'aide du pape, voulut aussi faire entrer au chapitre, 
de Saint-Pierre un petit bâtard du conile de Genevois, qui, une fois chanoine 
de Genève, aurait pu ensuite être élevé d'autant plus facilement à la dignité 
épiscopale. Mais le chapitre fut peu flatté de cet honneur et jnéféra les can- 
didats présentés par Messieurs de Berne et de Fribourg , qui étaient d'ail- 
leurs fortement appuyés par le Conseil de la ville. 



333 

qu'il fut, bon gré mal gré, obligé de garder son commandemenl, 
au moins jusqu'à ce que la crise fût passée '. ÎVous avons déjà 

• n conserva ses fonctions jusqu'en 1531, où il obtint enfin sa démission, 
après huit années d'exercice. Il suffu'ait de ce seul fait pour prouver avec 
quelle distinction il avait, pendant ces temps de guerre continuelle, rempli 
ce poste important, dont les difficultés ne sont pas faciles à comprendre 
d'après les idées actuelles. Le capitaine général commandait non-seulement 
à tous les Genevois en état de porter les armes , qu'ils fussent réunis pai- 
quartier sous leurs dizeniers respectifs, ce qui avait lieu lors des prises d'ar- 
mes en cas d'alarme sonnée par le tocsin, ou qu'ils s'assemblassent selon 
leur genre d'armes, archers, arquebusiers, arbalétriers, hallebardiers, pi- 
quiers, artilleurs, etc., quand il s'agissait d'une sortie arrêtée d'avance; mais 
il va sans dire qu'il avait encore sous ses ordres les troupes de volontaires 
suisses à la solde de la ville, et qui, sous ce nom, contenaient beaucoup d'a- 
venturiers étrangers, parmi lesquels Bezanson Hugues eut souvent à opérer 
de grandes épurations. Ce remède ne pouvait malheureusement pas s'ap- 
pliquer aussi facilement aux troupes genevoises. Certes, les principales qua- 
lités militaires ne faisaient pas défaut : le manque de courage était, dans 
l'ancienne Genève, une chose tellement rare et insolite, que celui qui s'en 
rendait coupable perdait la boiu'geoisie et était chassé de la ville comme 
un criminel; encore faut-il suivre attentivement les registres pendant bien 
des années pour découvrir un cas de ce genre ; on se rappelle qu'il y avait 
d'ailleurs peine de mort contre quiconque ne se rendait pas à son poste au 
premier son du tocsin. L'adresse de nos pères dans les exercices militaires, 
était non moins remarquable que leur valeur intrépide , dont les prodiges 
peuvent être compai'és à tout ce que l'histoire oiïre de plus héroïque; ce 
serait une grande erreur de croire, par exemple, que sous le rapport des 
tirs nous ayons eu quelque chose à apprendre des Suisses ; les arquebutes 
fabriquées à Genève, et ajustées par des tireurs genevois, étaient au nombre 
des cadeaux les plus agréables quL' l'on pouvait envoyer aux deux villes. Nos 
institutions de ce genre étaient aussi anciennes que les leurs, et les citoyens 
y excellaient, ainsi que dans le maniement de l'épée et de la l'apière, qu'on 
était très-prompt à dégainer. Mais le côté faible des Genevois était la tenue 
et la discipline, et l'on ne pouvait guère attendre mieux de milices dont, en 
temps de paix (sauf les tirs , les principales évolutions consistaient à aller 
complimenter les jeunes mariés, ou à donner des charivaris à ceux qui con- 
volaient en secondes noces. Aussi nos députés à Berne ne cessaient-ils d'ad- 
mirer le bon ordre des troupes suisses, « qui n'avaient nul besoin de sergents 
de bande pour tenir les compagnons en ordre, cai- d'eux-mêmes se savent 
conduire, j Ce qui était bien pire encore que le manque de tenue et de 
discipline , c'était l'insubordination et le mamjue de respect pour les chefs, 
dans des milices où Baudichon de la Maisonneuve et sa bande de pillards 
et de tapageurs tenaient une si large place. On voit par les registres et par 



334 

vu el nous venons encore qu on ne se génail pas de lui imposer 
<le hauie main sa nomination à tel ou tel posle important, quand 
on le jugeait nécessaire, même avant de connaître son opinion 
personnelle à ce sujet; nous verrons aussi désormais, dans bien 
des cas, semblables à celui-ci, qu'on lui refusa la liberté de ré- 
signer ses fonctions, même celles qui lui avaient été imposées et 
qu'il avait remplies, comme toujours, à la salisfaclion de tous et 
à ses propres dépens. Le seul soulagement qu'on lui accorda, ce 
fut de leiiir de temps ;j autre, dans sa maison, les séances du 
Conseil où sa présence était jugée indispensable. — Peu de temps 
après, son collègue Hoffischer, nommé député, déclara qu'il avait 
à mettre ordre à ses affaires particulières, et qu'il n'accepterait 
pas sa nomination si l'on ne lui promettait de l'indemniser de 
toutes les dépenses qu'il avait déjà faites pour la ville; lui-même 
les estima ensuite à deux mille écus (environ 92,000 fr.); c'était 
alor^ l'usage de demander quatre fois plus qu'on ne s'attendait 
ii recevoir. Il obtint 400 écus à la recommandation de Berne, 
de Fribourg et de Gessenay'. 

Le 4 avril, on envo}a en pos^te un messager à Berne et 'a 

les résultats obtenus, que Bezanson Hugues avait énormément lait pour ob- 
vier à ces divers inconvénients. La première condition était naturellement 
de faire respecter sa propre autorité , car une ville en état de siège aurait 
bientôt été perdue si l'on avait pu désobéir impunément aux ordres du gé- 
néral en chef. Aussi avait-il obtenu un corps d'élite attaché à sa personne, 
composé de sujets dévoués et éprouvés, qui l'accompagnaient partout où il 
allait comme capitaine général. Les Conseils reconnurent si bien l'utilité de 
cette troupe, qu'ils se plurent à diverses reprises à récompenser son zèle et 
ses services. 

* Hoffischer trahit dans celte occasion son origine suisse, (i'était du reste 
un excellent citoyen, dont les services nous furent de la plus grande utilité. 
Originaire du Gessenay, où son oncle était châtelain, il sut maintes fois in- 
téresser au salut de Genève ce beau pays dont, gi'âce à lui, les belliqueux 
habitants furent toujours les premiers à voler à notre secours. Après Hugues, 
Baux et Girard, ce fut lui qui contribua le plus à l'alliance avec Berne et 
Fribourg. Il accepta la réforme, mais n'en fut pas moins persécuté et con- 
damné, lui et les siens, de la manière la plus inique par le parti rigoriste 
dit des ijuillermins. Le cœur bondit d'indignation lorsqu'on réfléchit au sort que 
(jenève réservait quelques années plus tard à ses premiers libérateurs. 



335 

Fiibourg pour en obtenir de prompts secouis. Le 5, on ordonna 
pour le lendemain des processions générales «pour obtenir l'aide 
de Dieu dans nos adversités. » Le 10. Bezanson Hugues, Jean- 
Louis Ramel, Michel Sept et Bouiface Holfisclier sont élus am- 
bassadeurs aux deux villes, le premier à l'instante sollicitation 
d'Ami Girard, qui rédige leurs instructions'. Ils parlent le 
lundi 13 avec les ambassadeurs des deux villes qui se trouvaient 
à Genève, écrivent le mercredi 15 de Fribourg, sont le même 
soir à Berne, paraissent jeudi 16 devant le Petit Conseil de 
Berne; le lendemain, vendredi 17, devanl les Grand et Petit 
Conseils de celte ville; sont le lendemain, samedi 18, à Fri- 
bourg, où ils paraissent dimanthe 19 devant le Grand (Conseil, 
retournent le même jour a Berne pour paraître le lendemain, 
lundi 20, devant les Grand el Petit Conseils; mercredi de 
même, puis le 24 à Fiibourg, etc. , etc. Presque chaque jour 
une lettre collective, mais rédigée et écrite par Hugues, informe 
le Conseil de Genève de leurs faits et «estes ^. Celui-ci leur 
avait écrit dès le commencement de ne pas revenir cette fois 
que tout ne fût terminé, et c'était bien aussi leur mtention; 
mais cela ne dépendait pas d'eux. Les Suisses, qui ne parta- 
geaient nullement notre impatience, proposaient maintenant une 
nouvelle diète à Payerne. Les Genevois et leurs députés étaient 
fort mécontents de ce nouveau renvoi ; on se phiignait vivement 
des frais en pure perte qui s'accumulaient pour la ville ; ^nfin 
on disait ne vouloir de diète autre part qu'à Berne ou à Fri- 
bourg. Ce mécontentement s'expliquait de reste. A leur départ 
pour Berne et Fribourg, nos ambassadeurs s'étaient attendus à 
V trouver des troupes prêles à marcher à notre secours, ainsi 
que les députés des deux villes qui les accompagnaient l'avaient 

* C'était toujoui's Girard qui, en cas d'empêchement de Hugues, rédigeait 
les pièces diplomatiques sous le secrétariat de Curtet, qui en eût été tout à 
fait incapable. 

* Galiffe, Matériaux, II, p. 524. Lettre de Bezanson Hugues, de Fribourg, 
veille de Quasimodo, très-forte, au sujet du refroidissement des Bernois. 



336 

fait espérer, si bien qu'on avait faii de beaux présents en argent à 
ces derniers et à leurs domesliques. Mais de son côté le duc avait 
prodigué ses trésors plus follement que jamais, surtout à Berne. 
Aussi Hugues et ses collègues y trouvèreni-ils nos combour- 
geois fort mal disposés pour nous; « le soleil les a aveuglés*, » 
dit-il dans sa lettre du 18. « Nous pensions trouver tout le 
« monde prêt à partir, comme l'on vous avait donné a enten- 
« dre ; mais il n'en est nouvelle, et plus loin que jamais. Et 
« n'eût èié que nous avons tenu des paroles, disant que nous 
« irions aux bas cantons avec nos Ahschieds (arrêtés des der- 
« nières diètes qu'on refusait d'exécuter), et avec le dire, « s'il 
« vous plail, nous sommes délibérés de le faire,» nous eussions 
« eu plus rude réponse pour les raisons susdites". » 

Cette menace indirecte de Hugues à des combourgeois dis- 
posés à nous manquer de parole, était babile dans les circon- 
stances présentes; car le changement de religion des Bernois 
n'avait pu s'opérer sans le mécontentement général des cantons 
catholiques, et sans de violentes secousses intérieures : et Berne 
était alors à la veille de la guerre contre les paysans révoltés'. 
D'ailleurs les Bernois, qui s'étaient déjà montrés jaloux de notre 
première combourgeoisie avec Fribourg, l'eussent été bien da- 
vantage de celles que nous aurions pu contracter avec d'autres 
cantons dans le but d'obtenir ou de nous faire obtenir par qui 
de droit les secours qui nous étaient dus, et que Genève payait 
d'ailleurs plus grassement qu'aucun souverain étranger. Au reste, 
Hugues savait fort bien qu'au fond le Grand Conseil de Berne, 
c'est-a-dire la bourgeoisie, était entièrement favorable à Genève, 
juoique gêné dans l'expression de ses sympathies parles circon- 



(. 



» Jeu de mots sui' les écus au sçleil que le dur ftvail donnés à profusion. 

* Galilie, Matériaux, II, p. 527. Lettre de Bezanson Hugues, de Berne, 
22 avril i528. 

» Les paysans n'avaient consenti à la réformation que pour s'affranchir 
des dîmes et des censés. Quand ils virent qu'on continuait à en exiger le 
paiement, ils regrettèrent l'ancien ordre de choses et se révoltèrent. 



337 

siances du moment. « Tenez-vous assurés, dit-il dans sa lettre 
du 22 avril , que tous les bourgeois sont aussi bons pour 
« vous que jamais; mais par plusieurs raisons raisonnables 
« que vous dirons, à présent ils ne désirent pas la guerre, s'il 
« est possible, et croyez qu'il leur tâche autant qu'a nous, etc'.» 
C'est ici le cas d'expliquer que la diplomatie de nos députés 
devait être tout autre à Berne qu'à Fribourg. Dans cette der- 
nière ville , tous nos amis étaient dans l'aristocratie, qui com- 
posait le Conseil étroit, lequel dominait celui des CC ; aussi les 
choses y marchaient-elles généralement vite et bien. Mais a Berne 
c'était l'inverse : le parti genevois était presque uniquement 
dans la bourgeoisie; aussi fallait-il toujours commencer là par 
courir les abbayes, afin de gagner les membres du CC, et leur 
donner le mot d'ordre. Malgré ses sympathies pour le duc de 
Savoie, l'aristocratie bernoise était trop sage pour s'opposer 
alors aux volontés du Conseil souverain du pays, alors même 
qu'elle eût pu le faire ; mais elle mettait souvent des bâtons dans 
les roues. — Le 29, les députés genevois, revenus de Suisse, ren- 
daient compte de leur mission par l'organe de Bezanson Hu- 
gues; on décida qu'on accepterait la diète de Payerne, pourvu 
qu'il n'y fût traité que des difficullés qui s'étaient élevées depuis 
les derniers Abschieds, et qu'on arrivât devant les Grand et 
Petit Conseils de Berne et de Fribourg à une conclusion dé- 
finitive et en harmonie avec les Àbscliieds précédents. 

Dès le 1^"^ mai suivant, on nomma députés à la journée de 
Payerne, Bezanson Hugues, Robert Yandel, Ami Girard et Bo- 
niface Hoffischer. Ils partirent le 7, après avoir vidé un pot 
d'hypocras que l'État leur offrit ; le lendemain le Conseil or- 
donna trois jours de processions générales, et neuf dans les pa- 
roisses pour le succès de leur entreprise. La question roulait 
cette fois sur le vidomnat, les mamelucs bannis, les chanoines 
fugitifs et le mode de vivre avec la Savoie. Ils revinrent le 19, 

* Galiffe, Matériaux, II, p. 529. Lettre de Bezanson Hugues, de Payerne, 
12 mai 1528. 



338 

et lorsqu'ils eurent rendu compte de leur mission, on députa 
immédiatement Mathieu Carrier et Domaine Franc au priuce- 
évêque pour lui en faire un rapport détaillé. Ce fut le lende- 
main. 20 mai, que l'on créa la nouvelle confrérie du Corps de 
Christ, dont nous avons parlé plus haut. 

Le fait es! qu'à la diète de Payerne le duc avait encore trouvé 
moyen d'embrouiller les choses avec la question du vidomnat, 
et celle relative à la disparition des armes de Savoie du châ- 
teau de l'Ile. Nous avons vu plus haut comment les derniers 
vidomnes ducaux avaient été éconduits. Depuis lors le tribunal 
du Conseil, autorisé par Tévêque, n'avait cessé de fonctionner ; 
le 30 avril on lavait installé dans une salle nouvelle, amé- 
nagée tout exprès. A vrai dire, le syndic G. de la Rive ei les deux 
auditeurs nommés pour entendre les causes (Jean Coquet et 
Claude Richardet) . s'étaient d'abord récusés pour ne pas en- 
courir la censure ecclésiastique; mais le Conseil les avait ras- 
surés en s'engageant à les relever de lout dommage. Cependant 
le duc nomma un nouveau vidorane dans la personne de M. de 
Loyssel , qui vint le 7 juin demander de prêter le serment ac- 
coutumé, l^e duc s'étant encore servi du terme abhoré de sujets 
dans ses lettres aux Genevois, ceux-ci se sentirent d'autant 
plus forts pour repousser le nouveau vidomnc, déclarant qu'ils 
n'avaient d'autre prince que l'évéque de Genève, et, plus tard, 
qu'ils mourraient tous plutôt que de se laisser imposer un vi- 
domne par tout autre que lui. Ils persistèrent dans cetle résolu- 
tion en dépit de l'intervention de l'empereur, des Suisses et 
même de Tévèque, qui joignait à l'ordre de lui rendre sa ju- 
ridiction , celui d'accepter le vidomne présenté par le duc de 
Savoie, qui était alors un monsieur de Dortenc. Ce n'était point 
là un symptôme de réforme; car les plus zélés catholiques 
étaient les premiers à fournir les arguments contre le vidomne 
étranger. La sécularisation de la juridiction ecclésiastique était 
le seul changement réel que les eydguenots voulaient a|»porter à 
l'ancienne constitution genevoise. C'était à la suite d'un rap- 



339 

port (ie Hugues que le Conseil général avait déclaré préférer la 
mon à l'acceptation d'un vidomne savoyard, ei voici ce qu'é- 
crivait Ami Girard qui, pendant son ambassade a Berne avec 
Vandel, quittait souvent celte ville pour aller faire ses dévotions 
à Fribourg : « Nous avons été avertis par Castro, comment Mon- 
« seigneur de Genève (l'évêque) vous a mandés ambassadeurs 
« pour expressément accepter un vidomne de la part de Mon- 
« seigneur de Savoie ; à quoi vous supplions n'y vouloir con- 
te descendre en sorte que ce soit; mais plutôt mettre le feu en 
« la ville et commencez à nos maiaons. El trof) mieux serait la 
« perdition de la ville et de tous nos biens que des personnes. 
« Vous savez assez que Monseigneur de Genève n'est que usu- 
<f fructaire à sa vie tant seulement, et ne peut aliéner ni amoin- 
« drir l'autorité de Saint-Pierre ni de la ville ; pour quoi vous 
'( supplions que, de votre côté, teniez bon et ne vous laissiez 
« surparler ni mener par pratiques, quelque menaces que l'on 
« vous fasse. » 

A tous ces arguments plus ou moins plausibles, le Conseil en 
ajouta un nouveau, également inspiré par Girard, qui lui parut 
péremptoire. « Un délégué, disait-il, ne peut déléguer ou sub- 
« stituer un autre à sa place' ; » argument plus spécieux que 
juste, car les syndirs subdéléguaient eux-mêmes leurs pouvoirs 
toutes les fois qu'ils étaient appelés a s'absenter, et il y avait 
alors tout juste 238 ans que la maison de Savoie déléguait à 
<i'autres, sans opposition aucune, le vidomnat qui lui avait été 
iiiféodé héréditairement, en 1290, par l'évêque Guillaume de 
Conflans. Mais ii faut avouer que si, dans celte occasion, les 
raisonnements des Genevois étaient faibles, la diplomatie de 
Charles III fut bien plus faible encore. Sans doute les premiers 
avaieni raison en ce sens, qu'en droit c'était le duc en jiersonne, 
et non son délégué, qui était le véritable vidomne. Si donc, au 
lieu de s'arrêter a une chicane de mots, Charles III s'était sim- 

* Subdelegatus non potest delegare nec substituera alium loco sui. 



340 

plemenl borné, eu celte qualité de vldomne héréditaire, à nommer 
un Lieutenant^ comme tous les vidomnes l'avaient fait jusqu'ici, 
il aurait été impossible de lui refuser ce fonctionnaire. Au lieu de 
cela, il persista à vouloir nommer le vidomne en souverain ; il 
mit ainsi tous les toris de son côté, et perdit sans retour le seul 
droit réel qu'il eût à Genève. Il lui restait encore, en sa qualité 
de successeur des anciens comtes de Genève, la partie execu- 
tive de la justice criminelle ; mais le châtelain chargé de ces 
fonctions fit défaut à la première occasion, par ordre de son 
maître, et dès lors la ville eut un bourreau a elle. 

Le duc allait perdre aussi le château de Cartigny, qu'il avait 
enlevé au commencement de l'année à Bonivard , prieur de 
Saint-Victor. Celui-ci n'avait cessé de remuer ciel et terre pour 
ravoir son château. Il voulait que les Genevois, que celte que- 
relle ne regardait nullement, sortissent en masse pour lui re- 
conquérir cette partie de ses bénéfices. Or il faut savoir que 
jusqu'ici Bonivard ne s'était fait connaître à Genève et en Suisse 
que par des propositions touchant son prieuré, lesquelles avaient 
officiellement été taxées « d'absurdes, et dont il ne valait pas la 
peine de parler'. » Depuis lors, préludant à ses destinées de 
pensionnaire de la ville, il avait déjà trouvé moyen de s'endet- 
ter fortement de côté et d'autre, particulièrement chez l'hôte de la 
Couronne, à Berne, lequel avait envoyé sa note à Genève. Les 
milices genevoises étaient considérées comme insuffisantes pour 
la garde de la ville; dans cette année de détresse, on avait à 

* « Respondetur quod illa sunt frivola, et de quibus loqui non opportet. » 
— Plus tard , on accepta ses propositions en faveur de Berne , Fribourg et 
Genève; mais l'acte qui en fut dressé par J.-Ami Ourlet, notaire, resta 
secret jusqu'en J538. Alors Curtet, devenu premier syndic, le fit lui-même 
déclarer illicite. 11 est évident que Bonivard ne pouvait pas davantage dis- 
poser de son prieuré que l'évêque de son diocèse ; un usufruitier n'avait pas le 
droit de transférer l'objet dont il n'avait que la jouissance. Il va donc sans dire 
qu'à la réformation, Genève se serait emparée du prieuré de Saint-Victor aussi 
bien que des autres couvents situés sur son territoire. On n'en fit pas moins 
alors à Bonivard une forte pension , qui aurait pu le faire vivre très-agréa- 
blement sans ses goûts dissipateurs. 



341 

diverses reprises dû refuser des secours analogues el même 
l'autorisation de se faire justice eux-mêmes à des Genevois qui 
avaient rendu des services réels à la communauté. Bien plus, 
on venait de défendre aux citoyens de sortir de la ville, même 
pour se rendre à la foire de Lyon. Il était donc du devoir des 
magistrats, et spécialement du capitaine général, de refuser pé- 
remptoirement, dans un pareil moment, une demande aussi inso- 
lite et aussi imprudente, faite par un ecclésiastique étranger, dont 
lecar;ictère et la conduite ne pouvaient que compromettre davan- 
tage une position déjà très-difficile. On trouva cependant moyen 
de l'oltliger inolïiciellemeni en permettant que celte affaire de 
Cartigny fût traitée en guerre de partisans '. La conduite en fut 
laissée à un certain Bûtschelbach, Bernois très-entreprenant, 
que sa fidélité à la religion romaine avait fait quitter son pays 
pour Genève*. Après plusieurs tentatives, Bûtschelbach parvint 

* Nous insistons sur ses détails, parce que les historiens qui ont eu la 
naïveté de prendre toutes les allégations de Bonivard au sérieux, n'ont pas 
manqué de reprocher aux magistrats genevois de n'être pas immédiatement 
sortis avec toutes les milices au premier appel du prieur. Spon, entre autres, 
— dont l'histoire, grâce à sa confiance aveugle dans les CÂro/i/gî^es de Boni- 
vard, n'est citée aujourd'hui que parles milliers de corrections que Gautier a 
dû y apporter— Spon, hrouillant les faits et les dates, semble donner à eu- 
tendre que la prudence du capitaine général Hugues , dans cette affaire, 
n'avait d'autre motif que « de faire pièce à Bonivard, » et qu'on le soupçonna 
« avoir été d'intelligence avec les ennemis ! î Insinuation aussi absurde que 
fausse et injuste ; car ce fut le Conseil et les principaux Suisses résidant à 
Genève qui s'opposèrent à ces sorties en masse, et si Hugues y fut person- 
nellement pour quelque chose, c'est qu'il était évidemment de son devoir 
d'agir ainsi, tant comme syndic que comme capitaine général. Sous ce rap- 
port, le Journal de Balard nous donne entièrement raison, p. 150. Les Ber- 
nois eux-mêmes furent très-irrités de ce que la ville prit part à cette affaire 
de Cartigny , quand même elle n'en fit qu'une guerre de partisans. Peu de 
temps après , le Conseil signifia à Bonivard , pour un autre fait du même 
genre, qu'il aurait à quitter la ville, s'il continuait à se livrer à des actes 
d'hostilité qui pouvaient la compromettre. 

* Bûtschelbach, et sa famille, était venu à Genève en compagnie de Be- 
zanson Hugues (revenant d'une ambassade), qui l'annonça à son beau-frère 
Baud en le priant de lui faire prépare»' logis et souper. Plusieurs autres Ber- 
nois et Fribourgeois devaient les suivre. (Voyez Pièces justificatives.) 

Tome XI. 23 



342 

enfin a s'emparer, au snoins temporairement, dudil château, et 
même à s'en justifier devant Messieurs de Berne, qui avaient ex- 
pressément interdit toute voie de fait pendant les négociations. 
Mais ces expéditions et les épisodes qui les accompagnèrent, 
entre autres la capture d'un M. de Grenaud, devinrent aux 
diètes suivantes autant de nouveaux griefs amers de la part 
du duc contre les Genevois, qui prétendaient vainement ne 
pas s'en être mêlés officiellement. 

Cependant Messieurs des deux villes avaient fixé une nou- 
velle diète à Payerne pour le jugement définitif de tous les dif- 
férends entre le duc et Genève. Le lecteur s'étonnera sans doute 
de ces diètes continuelles et de la nullité de leurs résultats, au 
moins quant au sujet principal; mais c'était surtout la faute de 
Charles le Bon^ dont toute la politique tendait précisément à pro- 
longer cet état de choses. Dans chacune de ces diètes, les Gene- 
vois obtenaient pleinement satisfaction, grâce à leur bon droit 
et à l'habileté de leurs négociateurs, de Hugues surtout. Aussi 
les J6sc/ietds leur élaient'ils toujours favorables. Mais comme les 
griefs des deux parties étaient chaque fois très-nombreux, et 
souvent de nature à ne pouvoir être facilement éclairés (no- 
tamment ceux de Son Altesse), il restait toujours quelques ar- 
ticles en suspens dont le duc et ses gens savaient augmenter le 
nombre jusqu'à ce qu'une nouvelle diète fût devenue néces- 
saire \ La cause restait ainsi pendante, au grand avantage des 
.Juges-Arbitres, qu'il fallait payer; et le duc s'en prévalait 
pour conserver sa position armée autour de Genève dans le 

♦ Il est juste de dire que les Genevois donnèrent bien aussi lieu (.'à et là 
à de nouvelles diflicullés (comme, par exemple, dans l'affaire de Bonivard), 
au grand déplaisir de nos alliés. Mais, le plus souvent, ils furent accusés in- 
justement. Cette fois, par exemple, les ambassadeurs -ducaux leur repro- 
chèrent « d'avoir suborné les paysans pour non payer les dîmes et pour se 
« donner à la ville de Genève, leur promettant faire francs. » (Lettre de Ro- 
bert Vandel, 15 août t52S. ) Ils leur reprochèrent aussi d'avoir percé, avec 
des épingles, les oreilles des enfants des paysans de Cartigny. (Lettre d'Ami 
Girard, 8 décembre 1528.) 



343 

but de réduire cette ville par la famine et le désespoir, et de 
provoquer une émeute du peuple contre les magistnits. Aussi 
les efforts des eydguenots, de Hugues et de Girard surtout, qui 
écrivirent à ce sujet plusieurs lettres pressantes, tendaient-ils 
constamment, autant par humanité que par politique, et en don- 
nant les tout premiers le bon exemple, a mettre les frais à la 
charge des classes aisées: « Nous semble que ferez bien de 
c< faire un rôle des plus riches de la ville, tant prêtres que au- 
« très (écrivait Hugues, fin d'octobre de cette même année), 
« et que chacun nourrisse un homme, ou qu'il lui donne un 
« écu par semaine ; etpar cemoven soulagerez votre pauvre peu- 
« pie, et le garderez de murmurer. » En Suisse même. Char- 
tes III dissipait toutes ses ressources en moyens de corruption, 
pensant, avec assez de raison, que les finances genevoises, rui- 
nées grâc(.' à lui, ne pourraient soutenir longtemps celle hon- 
teuse concurrence dont les Suisses avaient tout le profit. Il 
réussit à prolonger ainsi ce singuher stafu> quo pendant plu- 
sieurs années, mais finit par devenir lui-même victime de ses 
combinaisons , et cela si bien que ses propres sujets changè- 
rent alors son nom de Ghailes le Bon en celui de Charles le 
Malheureux. Pour le moment , c'est encore au premier que 
nous avons affaire. 

Ami Girard, Robert Vandel, Michel Sept et Boniface Holfi- 
scher furent élus députés à cette nouvelle diète de Payerne, et; 
l'on eut soin de les munir d'une bonne somme d'argent pour 
combattre les arguments du duc. Mais celui-ci prétendit tout à 
coup qu'en sa qualité de vassal de l'empereur et de vicaire de 
l'empire, il ne pouvait se soum.ettre à aucun autre tribunal. Ce 
subterfuge inattendu ne fit qu'indisposer les deux villes contre 
lui, Berne surtout, que la religion commençait a brouiller plus 
positivement avec la Savoie. 11 est même probable que cette 
fois les Bernois seraient descendus jusqu'à Genève, si la révolte 
des paysans de l'Oberland n'eût exigé le déploiement de toutes 
leurs forces ; toutefois ils écrivirent au duc une lettre si mena- 



3U 

çante, qu'il n'osa profiter de cette excellente occasion pour ac- 
complir ses desseins sur Genève. Queliiue temps après on vit 
arriver une forte bande de gens du Gessenay, due aux efforts de 
Boniface Hofïischer. Par l'organe de Bezanson Hugues, on 
écrivit alors à Messieurs des deux villes qu'on allait marcher 
contre l'ennemi, et qu'on requérait les secours dus en vertu de 
la combourgeoisie\ Cependant le Conseil des CC voulut déléguer 
tous ses pouvoirs à un Conseil secret de douze membres pour 
mettre plus de rapidité dans la conduite de la guerre et dans la 
négociation de la paix ; le choix tomba sur Bezanson Hugues, 
JeanBaud, Robert Vandel, Boniface Hoftîscher, Michel Sept, 
Ami de Chapeaurouge. Claude Baud, Pierre Bienvenu, Guillaume 
Hugues, Jean Coquet, Jean Phihppe et Benoit Genod. Hélas ! à 
l'exception de deux, fort récents dans ce parti, ces noms, alors 
si populaires, devaient ions figurer dans les listes de proscrip- 
tions d'une prochaine époque. — Au moment du départ de l'ar- 
mée bernoise pour Inlerlaken, Ami Girard, qui était venu en- 
tendre la messe et passer « le bon jour de Toussaint » à Fri- 
boiirg, écrivait au Conseil : « Les choses sont en mauvais vou- 
« loir de tous côtés. Dieu par sa grâce y veuille donner ordre! 
« Si n'avez fait les processions, serait bon que les fissiez faire 
« pour la prospérité de Messieurs les eydfjuenots^, eic, etc. » 
Les processions demandées furent en effet ordonnées le jour 
même de la réception de cette lettre (5 novembre), générales 
dans Sainl-Pierre pendant trois jours, ensuite particulières pen- 

* Cette fois, les Bernois étaient excusables à cause de leur guerre civile ; 
mais nullement les Fribourgeois, qui, désireux de voir d'abord l'issue de la 
dite guerre, répondirent aux Genevois qu'ils avaient d'abord à s'occuper de 
leurs vendanges. Toutefois , la bourgeoisie de Fribourg n'approuvait point 
cette excuse, et déclara qu'au besoin elle marcherait à notre secours , malgré 
l'avis du Petit Conseil. 

* Une nouvelle ambassade, dont Bezanson Hugues était le chef, venait pré- 
cisément de partir pour Berne dans les derniers jours d'octobre. Elle fut 
arrêtée en chemin par la nouvelle de la révolte de l'Oberland, et dut revenir 
sur ses pas. (Voyez Galiffe, Matériaux, II, p. 553. Lettre de Bezanson Hugues, 
écrite de Nyon.) 



345 

<lanl neuf jours. Au resle, les catholiques genevois ne furent 
pas les seuls qui, dans cette occasion, placèn-nt le salut de la 
Confédération helvétique au-dessus des inlérêls des partis reli- 
gieux: au moment où plusieurs cantons catholiques armaient 
ouvertement ou secrètement pour les paysans révoltés, Mes- 
sieurs de Lucerne s'employaient nohlemeiit et avec succès à la 
pacification de celte affaire, qui menaçait la Suisse d'une guerre 
civile générale. Les prompts succès de l'armée bernoise ne 
firent qu'ajouter encore a la réputation et à l'influence de la 
Suisse entière'; mais on comprend que le parti luthérien gene- 
vois en fut singulièrement fortifié et enhardi. La conduite ac- 
tuelle de Pierre de la Baume ne pouvait du resle que lui fournir 
de nouvelles armes. 

Nous avons vu que, grâces aux insinuations de Robert Van- 
del, Pierre de la Baume av.iit retiré sa confiance à Bezanson 
Hugues, dont les lettres continuaient vainement à le conseiller 
dans le sens de ses véritables intérêts. Il préférait les conseils 
de Vandel, lequel cherchait à le pousser a toutes les extrémités 
qui pouvaient le brouiller avec la ville, tandis que ce même parti, 
tout-puissant dans les conseils, savait inciter ceux-ci à tout ce 
qui devait déplaire à l'évêque. C'est ainsi que, dans ie courant 
de celte année, on emprisonna des officiers épiscopaux pour 
des écarts qu'il eût été très-facile d'arnmger à l'amiable. « Ils 
« me font tout plein de rudesses . à moi ei à mes officiers et 
« serviteurs (écrit l'évêque à son chambrier Guillaume La 
« Mouille, déjà en mai), dites-leur hardiment que je ne l'en- 
durerai point et qu'ils se réduisent à leur devoir; autre- 
ment ils se trouveront trompés de leur entreprise. Vous avez 
« été assez lent à m'avertir de leur vouloir et de Robert Van- 
« del ; il a dû dire des paroles de moi qu'il n'appartient point 

» Les lettres de nos députés , celles de Girard surtout , donnent de longs 
et intéressants détails sur cette guerre, sur l'organisation de l'armée bernoise, 
sur son entrée triomphale à Berne , etc. Il faut lii'e ces lettres dans Galiffe, 
Matériaux, II, fin du volume. 



346 

« à sujet de parler de son seigneur. » Mais ce Guillaume La 
Mouille, son principal ogenl à Genève , se laissait alors secrè- 
temenl gagner aux nouvelles doctrines, et par conséquent se 
gardait bien de dénoncer Vandel et ceux de son parti. Nous 
avons déjà vu pourquoi les projets de combourgeoisie de l'évè- 
que avec Berne n'avaient pas été réalisés ; les questions du vi- 
domnat et le refus de lui rendre la juridiction civile ne purent 
que l'indisposer davantage. Sans doute, il était dur pour Pierre 
de la Baume de se voir traité avec si peu de ménagement par 
les Genevois, pour le bien desquels il s'était brouillé avec la mai- 
son de Savoie et avait perdu deux de ses bénéfices ; aussi sa 
mauvaise humeur contre Genève augmentait-elle avec h désir 
qu'il avait de se réconcilier avec Son Altesse. « Tant par ce que 
« autres laçons de faire (écrivait-il au Conseil en juillet) nous 
« donnez assez à connailre que voulez que vos voloniés soient 
<( tenues pour loix à notre cité; ce que jamais ne permettrons, 
« pour chose qui nous en doive advenir; mais a l'aide de Dieu 
« et de nos bons seigneurs et amis y résisterons; et en mainte- 
'( nant notre bon droit vous ferons entendre que sommes votre 
« prince et seigneur, ayant la justice et jurisdiction sur vous, 
« pour punir ceux qui, par rebelHon ou autrement, l'auront mé- 
« rite. » 

Ce qu'on pouvait reprocher de plus grave à l'évéque, c'était 
d'être retombé dans son ancienne diplomatie, de se tenir au 
mieux avec les partis opposés pour profiter de l'un et de l'autre 
selon ses intérêts. Les anciens eydguenots eux-mêmes se plai- 
gnaient hautement de ce double jeu, et ces plaintes lui furent plus 
sensibles que tout le reste. Ami Girard, qui se laissait faci- 
lement emporter ', s'écria devant les autorités suisses en pré- 



' Cet ardent patrioto. l'un dos {dus distingués par ses talents et son in- 
struction, est certainement, après Hugues, celui qui sacrifiait le plus de temps 
à nos aCfaires; il était, pour ainsi dire, devenu notre résident à poste fixe dans 
les deux villes, où il passa toute la seconde moitié de celte année 1528. Cet 
arrangement avait été proposé par Bezanson Hugues, qui, en juin 1527, avait 



347 

sence du procureur fiscal ManHallaz : « Monseigneur de Genève 
« nous vent brider pour nous faire chevaucher par M. de Sa- 
« voye ! » L'évéque, à qui ce propos et d'autres du même genre 
turent rappoités, en eut un accès de colère dont on retrouve 
la mesure dans le rapport de l'huissier des Comhes, qui était 
précisément arrivé ce jour-la à h Tour de May : « D'où es- 
tu?» lui demande Tévèque en fureur; — «de Genève. » — 
« Tu en as m( nti, et vous avez changé la couleur des robes. 
« Viens çà! Dis à ceux de Genève qu'ils sont tous traîtres, 
« hommes, femmes, enfants, petits et grands; et que, avant 
« que soit peu de temps, je ferai faire justice dont en sera 
« parlé ; et dis-leur qu'ils ne m'écrivent plus jamais ; car tant 
« que j'en rencontrerai de Genève, je les ferai mettre à mort; 
« et toi, ôte-toi d'ici! » A peine l'huissier stupéfait était-il sorti 
qu'il fut rappelé, et i'évêque ajouta : « Fais bien la relation à 
« ceux de Genève comme je t'ai dit, et leur dis (juc aucuns de 
« Genève ont fait relation mauvaise de moi en Allemagne (Suisse) 
« dont je me vengerai bien. « Mais chez Pierre de la Baume les 
accès de colère avaient encore moins de consistance que ses 
meilleurs sentiments. L'huissier des Combes n'était pas encore 
à mi-chemin, que I'évêque repentant envoyait en toute hâte son 
chambrier Larpent a Genève pour faire des excuses et offrir 
son amitié à la ville ; mais bien nue la réparation précédât 
ainsi la nouvelh^ de l'insuhe, le coup était porté, et il n'y avait 
que trop de gens intéressés à en tirer tout le parti possible. — Ce 
fut peu de temps après que I'évêque retira enfin, et pour tout 
de bon, sa confiance à Robert Vandel, le principal auteur de sa 
rupture avec Bezanson Hugues et la ville*. Autant le tonde 

écrit de Berne au Conseil : « Soyez sûrs qu'il fait besoin d'avoir toujours ici 
€ un homme ou deux , un peu ici , un peu à Fribourg. » De son côté , Hanz 
Loupper, bourgeois de Fribourg, avait proposé dans une lettre au Conseil, 
16 novembre 1527 : « Me semblerait être bon d'avoir en votre ville de cha- 
« cune ville, deux hommes, pour toujours informer Messieurs de la vérité. » 

♦ Vandel avait tenu à Berne un propos tout à fait analogue à celui de Gi- 
rard, au sujet de I'évêque, qui le lui reprocha dans une dernière lettre, en 



348 

Vandel avait été jusqu ici obséquieux et insinuant auprès du 
prélat, autant il devint moqueur et méprisant lorsqu'il n'eut 
plus à le ménager : c: Ensemble grosses menaces que fait notre 
« prince à vous et tous nous autres, — écrivait-il au Conseil le 20 
« août, — ce n'est pas grosse chose : les têtes sont plus fermes 
« que du temps de l'évêque Jean. Si ne sera-t-il lâché un point 
« des paroles qu'il dit avoir été dites au Conseil. Le rapporteur 

« a failli à dire la vérité, quel fils de p qu'il soit *. S'il nous 

a voulait commencer une guerre, ce serait notre gros profit et 
« honneur. « 

Telle n'était cependant point l'opinion des anciens ejdgue- 
nots, restés fidèles à la foi de leurs pères. Ils voulaient con- 
server révoque dans toutes ses prérogatives , à la seule excep- 
tion de la juridiction civile. Mais ils savaient fort bien distin- 
guer, comme sous l'évêque Jean, entre Tépiscopat et celui qui 
était temporairement revêtu de cette dignité. Aussi, lorsqu'ils 
virent que Pierre de la Baume était devenu l'ennemi de la 
ville, tournèreni-ils derechef leur vue sur l'ancien élu du cha- 
pitre, Aymon de Gingins. Sans doute il est aujourd'hui très- 
aisé d'accuser en cela d'étroitesse d'esprit et de manque de pré- 
vision ces patriotes genevois, dont l'habileté et le dévouement 
avaient déjà sauvé leur pays en tant d'occasions; mais de pa- 

ces termes : « Robert Vandelli, je suis été averti que vous étant en Berne de 
« la part de mes sujets de Genève, avez dû porter parole à MM. du dit Berne 
« de moi, disant que je veux chevaucher l'un et mener l'autre en main, et 
« que ce que je fesois n'était sinon pour faire mon profit, non pas pour le 

« bien de mon Eghse Si vous Tavez dit de la part de mes dits sujets 

< ou de l'autre, avertissez-moi de quelle autorité cela a été dit; car vous ni 
« autre ne le sauriez avouer ni maintenir, etc. » Sans doute ce propos de 
Vandel n'était alors que trop vrai, et beaucoup plus juste que celui tenu par 
Girard. Mais il dut être bien sensible à Pierre de la Baume de la part d'un 
pensionnaire dont il écoutait tous les conseils, et du (ils duquel il avait fait le 
compagnon de ses propres neveux, ainsi qu'on peut le voir pai- ses lettres à 
Vandel et à La Mouille. 

» C'est le procureur fiscal Mandallaz , l'un des pi'incipaux ofliciers de l'é- 
vêque, que Vandel traite de cette façnu. 



349 

reils reproclies indiqueiu une bien pauvre connaissance des 
circonstances dans lesquelles Genève se trouvait alors. El d'abord 
le parli protestant n'y existait encore qu'à l'élal de conspiration 
occulte. Parmi ceux qui le composaient, aucun n'osait s'en 
vanter, et bien moins faire des propositions de conversion qui 
auraient excité l'indignation des neuf dixièmes de la ville. Mais 
même en supposant que la conversion aux nouvelles doctrines 
eût été déjà alors assez générale pour permettre un changement 
officiel, comme celui qui venait d'avoir lieu a Berne, quelle eût 
été la position de cette petite république protestante anticipée, 
au milieu des États ennemis et très-catlioliques qui l'entouraient 
de tous côtés? Qu'aurait-elle pu faire sans les Fribourgeois («ses 
premiers pères et protecteurs,» comme elle les appelait), qui de 
ses seuls véritables amis seraient devenus ses ennemis? El, 
sans eux, de quel secours aurait pu nous être alors le can- 
ton de Berne, dont on n'obtenait jamais rien sans l'aide et 
l'initiative de messieurs de Fribourg, et qui était séparé de nous 
par le pays de Vaud, alors entièrement ducal. Enfin ce serait 
bien mal connaître ks Bernois de l'époque et leur politique 
(nous ne le verrons que trop) que de s'imaginer qu au milieu de 
leurs propies embarras ils eussent consenti à défendre, à titre 
d'alliée ou par pure sympathie religieuse, une ville sans terri- 
toire, située à trois journées de marche forcée de leur frontière. 
N'étaient-ils pas toujours les premiers à nous rappeler que nous 
étions sujets et non canton, lors de la conclusion de la bour- 
geoisie? Dépendre entièrement et uniquement de Berne, eût 
été évidemment se mettre h sa merci, < t se mettre à la merci 
de Berne, c'était devenir sa vassale, état de chose abhorré des 
Genevois et auquel ils avaient su échapper de tout temps sous 
la suzeraineté plus honorifique que réelle de leurs prélats, prin- 
ces de l'empire, combinaison qui, d'après les idées du temps, 
suffisait pour décupler l'importance relative de cet état micros- 
copique. 



350 

VI 

(1529. 1530) 

L'année 1529 souviii par un évéuemeul assez giave. Le 
!«' janvier M. de Poiitverre, chef des chevaliers de la Cuil- 
ler, et par conséquent le plus cruel ennemi des Genevois, 
osa traverser la ville de grand malin pour aller passer le jour 
de l'an a Nyon avec ses amis du pays de Vaud, et combiner 
avec eux de nouvelles trames contre la ville. Il insulta en pas- 
sant le portier de Saint-Gervais qui ne lui ouvrait pas assez 
vite, et lui tint les propos les plus méprisants sur la ville. Le 
soir, à son retour, on le reconnut facilement à sa tenue et à ses 
paroles outrecuidantes '; hué et poursuivi sur le pont du Rhône, 
il sauia à bas de son cheval, traversa rapidement la place de 
Bel-Air, se jeta dans l'allée de la maison de Versonuex, et de là 
dans la chambre et sous le lit d'un fournier; à ce moment il fut 
atteint par Ami Bandières qui, après une courte lutte dans la- 
(juelle il fut blessé, le tua d'un coup de poignard. Ami Girard, 
qui se trouvait par hasard sur les lieux, intervint à temps en 
faveur des gens de la suite de Ponlverre et réussit à les sauver. 
Le Conseil se transjiorta sur les lieux pour faire ostensiblement 
une enquête judiciaire, et pour empêcher surloiit qu'une enquête 
semblable ne se fit par le procureur fiscal sur un ordre du vi- 
caire. On ne manqua pas de crier à l'assassinat, mais bien mal 
à propos à notre avis. Le père du dit Ponlverre avait déjà été 

' Hohert Vandol raconte, dans une leUre du 1 1 janvier, que M. de Pont- 
viMi-e frappa de son épéc un passant inoffensif à la tête, en criant: « Sang 
Dieu ! il nous en faut tuer de ces traîtres ! » Par contre , les ambassadeurs 
ducaux donnaient une version inverse , et prétendaient que c'était Robert 
Vandel qui avait porté le coup mortel , assertion dont celui-ci n'eut pas de 
peine à prouver la fausseté. 



351 

l'ennemi de Genève; et en 1519 celui-ci avait souillé son bla- 
son en se prêtant directement à l'assassinat juridique de Ber- 
iheiier. tout près de la place où il devait périr lui-même. Dès 
lors, c'est-a-dire depuis dix ans, il s'était signalé comme l'en- 
nemi le plus acharné de Genève et des Genevois, en sa qualité 
de chef de cette confrérie de la Cuiller qui n'avait d'autre mo- 
bile que sa haine aveugle contre Genève. Il est vrai que les ex- 
ploits de ces preux chevaliers s'étaient bornés à rosser les pay- 
sannes qui allaient aux marchés de Genève, à piller les pro- 
priétés des Genevois situées sur territoire ducal, à tra'juer nos 
ambassadeurs sans oser ou sans pouvoir les atteindre, à inter- 
cepter les correspondances, à piller les marchands voyageurs, à 
tuer quelques pauvres diables inoffensifs e\ sans armes, à en 
jeter quantité d'autres dans des cachols et surtout h proférer 
beaucoup de vaines fanfaronnades qui, même de nos jours, pas- 
seraient pour peu chevaleresques. Mais la conspiration, le 
mauvais vouloir et les assassinais n'en existaient pas moins. Ce 
jour même, M. de Pontverre, escité par le vin de la Côte, 
avait poussé l'impudence jusqu'à insulter et frapper du haut de 
son cheval un des habitants de cette ville qu'il avait tant de 
fois menacée de mettre a feu et à sang. On trouva sur lui les 
preuves d'un prochain complot de ce genre. Il n'eut donc que 
ce qu'il méritait ; et nous avons la conviction qu'en cela ses il- 
lustres aïeux de Pontverre ot de Ternier, auprès desquels il fut 
enseveli au couvent de Rive, eussent été du même avis. On en- 
voya en touie hâte Robert Vandel^ et Jean Lullin (hôte de 
l'Ours) a Berne et a Fribourg pour y rendre compte de cet 
événement, qui allait grossir la liste des giiefs de Son Altesse. 
Cl s malheureux députés auraient infailliblement été massacrés 
par les gentilshommes de la Cuiller, si de Lausanne on ne fût 
accouru à leur secours. 

' Celui-ci, qui ne se faisait pas illusion sur le danger auquel il allait s'ex- 
poser, avait d'abord refusé sa nomination, qu'on lui fit néanmoins accepter 
moyennant une bonne gratification. 



352 

Furieux de la moit de leur chef, les chevaliers de la Cuil- 
ler juraient plus fort que jamais de tuer tous les Genevois qui 
leur tomberaient entre les mains. Ceux-ci pressaient messieurs 
des deux villes, aux termes de lacombourgeoisie, damener enfin 
une armée à même d'en finir une fois pour toutes , ajoutant 
qu'ils aimeraient mieux tous mourir que de languir plus long- 
temps dans un état aussi précaire. Mais les Bernois , qui ne 
voulaient pas encore se brouiller avec le duc , proposèrent une 
nouvelle diète et recommandèrent en attendant la iranquiihte 
la plus absolue. Bezanson Hugues étant malade, le Conseil se 
transporta chez lui pour prendre son avis, qui fut de n'accepter 
aucune diète sur les lerres ducales, et uexiger que Charles III 
pavât d'abord les frais auxquels il avait élé condamné par les 
diètes précédentes. En attendant, les troupes ducales qui cer- 
naieni Genève préparaient une attaque générale ei vinreni trois 
nuits de suite sous les murs de la ville. Elles occupèrent même 
les faubourgs. On fui obligé d'empêcher le clergé de sonner 
de nuii les cloches qui couvraient, peut-être à desssein, les cris 
des sentinelles. Au lieu de l'armée des deux villes qu'on denian- 
dail vainement depuis près de trois ans, l'on vit comme toujours 
arriver des Suisses égrenés, sans aucun mandai, voire même 
sans permission de leurs supérieurs, qui nous le reprochèrent 
vertement'. Encore n'aurait-on su comment les payer si Jean 
Lévrier, digne de son père Pierre et de son frère Ami, n'en avait 
sponianément fourni les moyens en véritable eydguenot de la 
vieille roche". 

' On pouvait dire de plusieurs d'eulre eux, « qu'on les avait fait venir 
d'Amiens pour être Suisses. » Voici C(; que Bezanson Hugues et ses collègues 
écrivaient de Fribourg à leur sujet, le 22 février : « Le seigneur Levenstin, 
« présent porteur, a charge de Messieurs de cette ville de faire retirer de 
« Genève un tas de coquins qui ne valent guère , pour éviter dispense ( dé- 
« pense), et sont la plupart de Savoie. Pourquoi ne vous en troublez point, 
« mais tenez ça bon et toujours sagement et par bon conseil, et donnez l)on 
« ordre que les compagnons qui vous demeurei'ont soient bien traités. » 

• C'était eux toujours qui étaient prêts à tous les sacrifices. Ce fut ainsi 
que l'ancien syndic Ramel offrit, celle année, cent coupes de blé à un prix 
relativement très-réduit, à cause de la cherté des subsistances. 



353 

Cependant la ville n'en restait pas moins sans un sou vail- 
lant. Vu la proximité de l'église de Noire-Dame-de-Grâces des 
(rontières dm aies, quelques citoyens secrètement réformés sug- 
gérèrent au Conseil l'idée de retirer les ornements en vermeil 
et en argent, ot les reliques de la dite église, ce dont ils furent 
aussitôt ofticiellemenl chargés; 25 marcs d'argent furent ainsi 
déposés aux archives contre inventaire et reçu; les plus ardents 
catholiques ne virent là qu'une mesure de sûreté. Peu après la 
grande croix d'argent qui faisait partie de ce trésor fut mise en 
gage, et cela se concevait encore. Le premier soin des capitaines 
suisses, qui élaien! venus au secours de la ville avait été de se 
faire adjuger une somme fort ronde pour eux et leurs gens; 
mais ce n'était là qu'un léger à-compte, car de jour en jour le 
trésorier recivait l'ordre de leur livrer de l'argent. En somme, 
ces soldats coûtèrent beaucoup et ne servirent à rien; de Berne 
et de Fribourg on ne cessait de non? défendre d'en faire usage; 
à diverses reprises ces mercenaires empêchèrent même les Ge- 
nevois, déjà sous les armes, de sortir de la ville pour marcher 
contre l'ennemi, qui, devant leur courage désespéré, aurait 
probablement été défait comme il le fut presque chaque fois plus 
tard dans des circonslances analogues *. Tout en se faisant riche- 

• Par contre on alla piller, à Cologny, laiBaison de noble André Guat, bour- 
geois de Genève et de Lausanne, émigré du parti ducal. Il ne s'agissait d'abord, 
d'après les ordres les plus précis du Conseil, « que de prendre l'artillerie qui 
devait s'y trouver, sans toucher à autre chose (rébus omnibus aliis, mobili- 
bus exemptis et non tangendis).» Mais comme Baudichon de la Maisonneuve 
et sa séquelle se trouvaient de l'expédition, il ne resta dans cette maison ni 
clou ni cheville; tout fut brisé ou pillé. Toutefois, comme le propriétaire était 
un homme d'une certaine importance , Messieurs des Ligues prirent dans 
cette occasion, comme dans d'autres, chaudement son parti, et forcèrent les 
syndics à se faire restituer les effets volés. L'oncle maternel de cet André 
Guat, No. Louis Festi, petit-fds du vidomne Nicod Festi, avait fait la guerre 
à la ville et même au duc de Savoie, en 1490, ce qui explique l'existence de 
cette artillerie chez un particuli(!r, à une époque où elle était encore si rare 
chez les princes. —André Guat, allié de Versonnex, fils du syndic André Guat- 
Festi (fils lui-même du syndic Guichard Guat-de Fer> était l'oncle maternel 
des enfants mineurs de feu François Galilfe, qui avait épousé sa sœur Sté- 



354 

ment payer, ces soldais suisses prétendaient ne rien pouvoir 
entreprendre avant l'arrivée des ambassadeurs des cantons de 
Berne, Fribouig, Zurich et Bâle. — Ces derniers arrivèrent 
enfin, et proposèrent des conférences à Saint-Julien. Les Gene- 
vois refusèrent d'abord nettement de traiter sur territoire ducal. 
De son côté Charles le Bon, auquel les gentilshommes de la 
Cuiller avaient communiqué leur ardeur belliqueuse, était moins 
que jamais (iisposé à la paix; jamais d'ailleurs il ne s'était 
trouvé à la tête d'une armée aussi redoutable et aussi bien dis- 
posée. Les circonstances lui étaient cette fois singulièrement 
propices, car les Suisses voulaient éviter la guerre à tout prix. 
Bezanson Hugues avait été nommé ambassadeur en Suisse avec 
Jean Philippe et Jean LuUin, pour conjurer messieurs des deux 
villes de lâcher leurs éternelles et vaines négociations et venir 
enfin une bonne fois au secours de la ville, qui allait succom- 
ber sous ses charges aussi bien que sous l'ennemi ' . Ces mes- 
sieurs répondirent que cela ne dépendait pas d'eux, attendu 
qu'ils n'étaient eux-mêmes pas trop unis entre eux (atlentô 
quod ipsi domini in presentiarum non^sunl mullum uniti'). A 



phanie, remariée ensuite au conseiller Perrin Peyrolier, également du parti 
ducal, et dont il sera question plus tard. Tant par ces circonstances que par 
les antécédents de la famille Galiffe, toute la parenté de celle-ci se trouvait 
alors dans la noblesse savoyarde, ou parmi les Genevois du parti ducal (de Fer, 
du Saix, de Pitigny, de Marcleys, de Jutigninge, Festi, de Versonnex, Bolo- 
mier, de Pesmes, de Veygy, de Liga , Barrai, etc., etc.). La proscription 
de toutes ces familles aurait pu entraîner l'émigration forcée des Galiffe , 
comme ce fut le cas pour quantité de familles placées dans des circonstances 
analogues et qui n'avaient de ducal que leurs relations. Fort heureusement 
que la proscription et la fuite de ces familles laissèrent dans l'isolement ces 
enfants Galiffe, qui, par cela même, ainsi que par leur alliance avec les Taccon 
et les Pictet, devinrent très-vite bons Genevois ; car l'aîné, Pierre, fut ensuite 
membre du Conseil des CC. 

* A leur retour ils apprirent à Lausanne que les chevaliers de la Cuiller 
comptaient les enlever ; aussi fut-on obligé d'envoyer des troupes jusqu'à 
Lausanne pour les accompagner à Genève. 

" On voit par une lettre de Domaine Franc, i i avril 1529, que les Bernois 
venaient de mettre trente-quatre bourgeois hors du Conseil des CC. 



355 

Genève même nous n'étions guère plus unis. Des gros mots les 
parlis en étaient venus aus coups sans seulement se rendre 
bien compte de ce qu'ils se voulaient. On était a la Saint-Pierre. 
La pauvre Genève ne trouva d'autre ressource que d'ordonner 
des processions générales en l'honneur de son patron, « pour 
obtenir son intercession auprès de Dieu, afin qu'il accordât son 
secours contre les onnen)is'. » Fort heureusement qu'après un 
mois de pourparlers les ambassadeurs des quatre cantons réus- 
sirent à conclure avec le duc une sorte de traité qu on appela 
l'arrêt de Saint-Julien et qui remédia , au moins momentané- 
ment, à une partie des maux. Charles Ilï paya sa part des frais, 
700 écus (soit environ 32,000 fr.), aux Suisses, qui coûtèrent 
bien davantage à la ville. Toutefois, celle-ci reçut des ambassa- 
deurs la moitié de celte somme, c'est-à-dire qu'elle fut défalquée 
de ce qui leur était dû. Genève garda deux commissaires de Berne 
et de Fribourg pour veiller a l'exécution des articles de la paix et 
faire le rapport des contraventions à leurs gouvernements res- 
pectifs ^ Pour s'acquitter envers les Suisses, on continua à 
vendre à vil prix les biens des mamelucs émigrés. La plupart des 
acheteurs étant Suisses eux-mêmes, ceux-ci firent ainsi une foule 
d'excellentes spéculations. Ils obtinrent aussi pour leurs proté- 
gés les canonicats vacants. Ce fut ainsi que l'on reçut successive- 
ment chanoines de Saint-Pierre ....Mever et Conrad Wulleman, 

• Un exemple fera comprendre combien les Suisses redoutaient alors la 
guerre. Une douzaine de Fribourgeois étant allé se promener du côté de Gail- 
lard , sans autres armes que leurs bâtons , c'est-à-dire leurs épées , furent 
attaqués par plus de soixante cavaliers savoyards, qui en tuèrent dix. En ap- 
prenant cette nouvelle, le Conseil voulut immédiatement faire marcher toute 
la milice, avec l'artillerie, poiu' venger la mort de leurs comljourgeois. Mais 
les ambassadeurs suisses eux-mêmes préférèrent que la chose fut assoupie. 
Balard n'est pas tout à fait d'accord avec les Registres sur le nombre des 
Fribourgeois. 

* Balard nous apprend que ces Messieurs, qui n'avaient d'autre pouvoir 
que de faire des rapports, coûtèrent à la ville 100 écus par mois (environ 
4,600 fr.), « et par ainsi la cité de Genève estait mangée et maltraitée de tons 
coustez. » 



356 

de Berne, Pierre Werli, Pierre Boulard. dit le curé Curlion, ei 
Antoine Krummenstoll de Fribourg, au grand déplaisir des frè- 
res Vandel qui, bien que tous secrètement protestants, pos- 
tulaient un canonicat pour leur frère Thomas, curé de Saint- 
Germain, auquel on préféra ensuite Bonivard; mais on indem- 
nisa Thomas Vandel sur la cure de la Madeleine pour sa perte 
de certains bénéfices séquestrés par le duc. 

La paix étant censée faite défînitivemeni par l'arrêt de Saint- 
Julien, on licencia 700 Fribourgeois et 154 Bernois, qui furent 
très-largement payés pour n'avoir rien fait. Quoiqu'on man- 
quât de tout à Genève, ils n'avaient pas voulu entendre parler 
d'aller prendre leurs quartiers en pays ennemis ; et leurs supé- 
rieurs des deux villes ne cessaient depuis Berne , Fribourg et 
Saint-Julien de nous défendre de rien i'utreprendre avec eux 
hors des murs de la ville , traitant de violation de la paix et de 
la combourgeoisie jusqu'aux moindres disputes personnelles qui 
étaient inévitables dans l'élal des choses, en face d'un ennemi 
qui nous provoquait jour et nuit '. Le seul Biitschelbach, celte 
espèce de condottiere que Bonivard avait employé pour ses 
bénéfices de Carligny, reçut on outre cent gelinottes et une 
quantité de linge et d'autres effets pris aux mamelucs, à distri- 
buer à sa bande. Pour en finir avec lui, nous dirons qu'il resta 
encore quelque temps à Genève en qualité de commissaire. 
Quoique grassement récompensé, il se plaignit de n'avoir pas 
assez reçu, et produisit au Conseil un compte si exorbitant, que 
celui-ci résolut de le faire régler par messieurs île Berne. Biit- 
schelbach répondit alors insolemment qu'il viendrait prendre 
son paiement avec des troupes. Il se retira à Fribourg, où il 

• Les Bernois surtout étaient toujours tlisposts à donner tort aux Gene- 
fois. C'est ainsi qu'ils leur reprochèrent vertement, en avril 1529, « d'avoir 
été faire un banquet hors de ville , où ils avaient mangé du papet avec des 
cuillers, en dérision des gentilshommes de la Cuiller, en faisant chansons en- 
contre eux pour moquerie, etc. t Ils terminaient toutes leurs lettres de ce 
genre, en nous menaçant a de se déporter entièrement de nos affaires. » 



357 

insulta le député Jean Lullin, et devint dès lors l'ennemi juré 
des Genevois ' . 

Ou comprend bien que la présence des derniers ambassa- 
deurs suisses, parmi lesquels trois cantons protestants étaient 
représentés, n'avait pu qu'augmenter à Genève le nombre 
des partisans de la réforme. A vrai dire aucun d'eux n'avait en- 
core osé faire acte public de luthéranisme; mais ils s'enten- 
daient secrètement entre eux dans toutes les questions qui pou- 
vaient intéresser leur parti. Leurs assemblées mystérieuses 
attirèrent souvent l'attention des magistrats. Ils réussirent ainsi 
à pousser peu à peu aux affaires plusieurs citoyens complète- 
ment inconnus ou connus seulement^par leurs antécédents dans 
la bande des vauriens-tapageurs, tels que Jean d'Arlod, Claude 
Bernard, Henri Dolens, etc., etc. Ce dernier fut nommé geôlier 
de la prison de l'Ile où il aurait mérité (et mérita mainte fois encore) 
d'être enfermé le tout premier. Les élections au syndicat s'étaieut 
elles-mêmes ressenties de ces dispositions, bien que le CC les 
eût fait précéder du serment solennel d'élire selon sa conscience. 
On avait nommé Ami Girard, Robert Vandel, Benoit Genod et 
Michel Sept. De ces quatre, Girard était le seul qui fut sincè- 
rement catholique; mais son caractère emporté ne le disposait 
que trop à l'adoption des moyens extrêmes, auxquels le parti 
protestant poussait de toutes ses forces pour amener la révolu- 
lion désirée. Girard était d'ailleurs par les de Pesmes proche 
parent de M. de Diesbach de Berne. Le Conseil des CC s'adju- 
gea, dès cette année, la mission de nommer au Conseil étroit, 
et élimina quatre anciens conseillers. La majorité de ces deux 

* Voici ce que Hugues Vandel écrivait de Fribourg à son frère Robert, le 
11 mai 1530, au sujet de Biitschelbach : « Le dit Pisebelbach a dit secrète- 
« ment à un homme de bien, que si Messeigneurs ne lui paient deux ou trois 
€ cents écus qu'ils lui doivent , que le premier qu'il rencontrera de Genève , il 
« lui mettra un collier de fer au col que l'on ne pourra ôter facilement, et a dit 
« que je pourrais être le premier, car j'étais un mauvais chat, et tout luthé- 
« rien, etc. , etc. » Il ne faut pas oublier que Butschelbach avait quitté Berne 
pour la religion. 

Tome XL 24 



358 

corps était àèp secrètement réfermée, tout en continuant à pra- 
tiquer le catholicisme. 

L'arrêt de Saint-Julien, qu'on avait pris assez au sérieux pour 
licencier les troupes, avait été rendu dans les premiers jours de 
mars. Dès le 2 ï du môme mois il fallut derechef se préparer à re- 
pousser un assaut des gentilshommes de la Guilier, qui amenèrent 
en effet 10,000 hommes sous les murs avec de l'ariillerie et 
des échelles d'escalade. Heureusement qu'on réussit à mettre 
la main sur leurs espions, et que l'un des principaux chefs fit 
défaut ainsi que sa troupe, ce qui les fit renoncer à leur entre- 
prise, mais nullement aux assassinats, emprisonnements et vio- 
lences de toutes espèces qu'ils commettaient autour de Genève, 
et qui, à vrai dire, n'avaient jamais cessé, même pendant qu'on 
négociait a Saint-Julien. Les faubourgs et les campagnes des 
citoyens genevois en souffrirent d'autant plus. 

L'ancien parti national fit, dans le même mois (19 mars), une 
perte bien douloureuse dans la personne du conseiller Jean 
Baud, ancien svndic, capitaine en chef de l'artillerie de la ville, 
beau-frère de Bezanson Hugues, dont il était l'ami et le soutien le 
plus dévoué. De tous les anciens eydguenots , c'était celui qui 
avait fait, après Hugues, le plus de sacrifices réels à la cause de 
l'indépendance. La combourgeoisie avec Berne et Fribourg avait 
été payée de leurs propres deniers ; non-seulement ils n'avaient 
jamais rien réclamé pour leurs frais d'amb;issades, mais ils 
avaient dépensé en outre des sommes considérables en cadeaux 
et en pots de vin aux Suisses les p!us influents. On voit même, 
par leur correspondance mutuelle, que, dans certaines occasions 
difficiles ou compliquées , ils s'étaient chargés , d'un commun 
accord, — à leurs frais, et sans en dire un mot, — de dépen- 
ses ou de démarches devant lesquelles les Conseils avaient re- 
culé ou dont ils ne pouvaient se mêler officiellement'. C'était 
pour la communauté une perle d'autant plus douloureuse que 

* Voyez Galiffe, Matériaux, II, p. 387, note 3. 



359 

les hommes de cette trempe devenaient toujours plus rares et 
n'étaient plus remplacés. Mais ce fui un chagrin des plus sen- 
sibles pour Bezanson Hugues, chagrin qui dut être singulière- 
ment augmenté par l'oubli el l'ingraiitude du parti régnant en- 
vers la famille et les enfants mineurs de ce beau-frère bien-aimé, 
ruiné, comme lui, au service de la patrie. Ce n'était pourtant pas 
de l'argent que Bezanson Hugues demandait pour ses neveux, 
mais simplement la sollicitude que, pendant ses propres absen- 
ces, les magistrats devaient à des enfants privés de leurs pro- 
tecteurs naturels, et surtout quand ces enfmts étaient ceux d'un 
de leurs plus anciens collègues '. L'insuccès de ses instantes 
recommandations ne lui montra que trop le sort qui attendait 
sa propre famille après sa mort. J 'an de Malbuisson fut élu 
capitaine des artilleries de la ville, à la place de Jean Baud. 

Une querelle violente qu'Ami Girard eut vers cette époque 
avec plusieurs de ses parents e! de leurs amis pour une affaire 
de tut«dle, dans laquelle son emportement le servit fort mal, 
devait bientôt aussi priver la communauté des utiles services de 
ce magistrat distingué quoique violent. Il continua , sur la de- 
mande du ce, à siéger comme syndic; — le fait est qu'on 
ne pouvait encore se passer de lui, et que ses opinions bien pro- 
noncées sur le vidomnat, sur la juridiction ecclésiastique et sur 
le caractère personnel du prince-évéque. cadraient pour le mo- 

• Voici ce qu'il écrivait en post-scriptum de Berne, 6 août 1529 : « Combien 
« que vous soyez mes Seigneurs et Supérieurs, ne terrai, comme fol, à vous 
« prier tium]:)lement avoir les affaires de feu mon frère Jean Baud et les miens 
« pour recommandés ; car ces deux maisons sont à présent gouvernées par 
« femmes, poin* quoi ne vous grèvera guère donner charge à quelqu'un de 
« vos conseillers s'en prendre un peu de garde.» — De Fribourg, en post- 
scriptum, 10 août 1529 : « Je vous prie avoir pour recommandé mon pauvre 
«ménage; je n'y ai nul qui sactie rien faire que ma femme. iVoubliez pas 
« les pauvres enfants de feu Jean Baud, que Dieu absolve. » El dans un billet 
de la même année : « Je vous en prie, ayez regard sur l'affaire des enfants 
« de feu Jean Baud ; car, avec ce que le devez faire par devoir, tant de jus- 
« tice que du service du père , vous y aurez honneur et gagnez paradis et 
« donnez courage aux vôtres de vous servir n 



360 

ment, quanl a leurs résultats et aux moyens à employer, avec 
celles du parti réformé. Celait lui surtout que ce parti opposait 
à la modération et à l'esprit conciliant de Bezanson Hugues, 
parce qu'on ne pouvait soupçonner aucune arrière-pensée chez 
un catholique aussi ardent , et qui se gênait d'autant moins 
qu'il était parfaitement sincère. Mais ce n'est pas lui qui aurait 
rappelé le Conseil à ses devoirs en ces termes : « Je vous ai 
« dit et redit tant de fois que je vous prie n'être point vindica- 
« tifs et que gardiez changez votre bon droit à tort'. » Néan- 

* Lettre de Bezanson Huçjues de juin 1527. C'est une chose remarquable 
que les peines de mort qui furent prononcées, le furent' presque toutes en 
l'absence de Bezanson Hugues; c'était aussi en son absence que l'on procé- 
dait à la vente des biens des citoyens émigrés. Au reste, lorsqu'il voyait le 
Conseil prêt à prendre quelque mesure de ce genre, qu'il ne pouvait empê- 
cher, il quittait la salle. L'esprit de fiscalité lui inspirait im mépris et une 
aversion insurmontables.— On voit que Girard n'approuvait pas toujours 
l'honnêteté et la franchise de sa politique, témoin ce passage d'une lettre 
du 3 novembre 1528, adressée de Berne à Robert Vandel. « Monsieur le 
« secrétaire, je fus fort ébahi comment Messieurs envoyent dernièrement 
« celui que savez; et me semble qu'étiez tous aveugles de l'envoyer en ce 
« temps que vous savez principalement sera débattu l'affaire du Vidomnat 
« avant toutes autres choses. 3Iessieurs peuvent bien tous penser que s'il le 
« débat à la raison et au profit de la cité, les ambassadeurs qui furent sur 
« la journée de Payerne le redargueront, etc., » et plus loin. « On ne vient 
« pas mettre telles affaires aux mains de gens qui ne soient fermes et per- 
« manens. Je rescris à Messieurs que quand ils manderont des ambassadeurs, 
(!■ qu'ils fassent passer leurs instructions par Petit et Grand Conseils, afin 
« que pareillement ils soient élus par Grand Conseil et qu'iceliii soit exempté 
€ (exclus). Vous en parlerez avec les amis et ceux qui aiment la cité afin 
« qu'ils y obvient et qu'ils ne se laissent ainsi aveugler, en tant qu'ils se 
« veulent garder d'être gens perdus, etc. » Nous regrettons sincèrement 
d'avoir à enregistrer ce vilain trait d'Ami Girard envers son plus ancien 
ami et collègue, qui ne cessa de lui témoigner amitié et déférence. Girard 
en était venu à confondre la fermeté et la persévérance avec la violence et 
l'entêtement, la bonne foi avec la faiblesse. Il en fut la première victime. 
Il était alors sous l'influence de ses nouveaux amis dont il aperçut trop tard 
les secrets desseins. Au reste cet incident fait ressortir d autant plus le ca- 
ractère élevé et les éminentes qualités de Bezanson Hugues qui, rappelé con- 
tinuellement aux affaires malgré lui et malgré ses ennemis, ne cessa de 
prouver qu'il n'y a pas dans une cause juste et légitime de plus sûre di- 
plomatie que la droiture et la loyauté. 



361 

moins Girard s'était fait dans cette occasion de nombreux ennemis, 
dont le ressentiment, pour être resté à l'éiat latent, n'en éclata 
que plus fortement dans la suite'. Le moment approchait où, 
de tous les anciens eydguenots, il n'y aurait plus aux aftaires 
que Bezanson Hugues, qu'on y retiendrait malgré lui. Il va sans 
dire que par anciens eydguenots nous n'entendons parler que 
de ceux qui s'étaient déclarés tels quand la ville était le plus 
compromise, ceux dont les tètes étaient alors du nombre de 
celles que Charles le Bon se proposait de faire voler, selon son 
expression favorite. 

Une nouvelle diète avait été fixée par les Suisses au jour de 
la Saint-Georges, 23 avril. 11 s'agissait surtout de la' question 
du vidomnat. Genève y envoya Bezanson Hugues, Robert \ an- 
del, Nicolas du Crest et Jean Lullin, munis d'une traduction 
allemande des anciennes chartes de la ville ^. Au reste, les 
choses allaient mal pour Genève; aussi le capitaine général 
Bezanson Hugues fut-il obligé de rester; mais elles n'allaient 
pas mieux en Suisse. Déjà à la diète de Saint-Julien il avait été 
question de la révision et même de la révocation de la com- 
bourgeoisieavec les deux villes; mais le Conseil avait fait effacer 
l'article où il en éiait question. Cette fois les Suisses étaient 
bien décidés à demander la dissolution de la combourgeoisie, 
et les agents ducaux avaient, jusqu'à un certain point, réussi à 
leur persuader que la majorité des Genevois y renoncerait vo- 
lontiers. Aussitôt que la nouvelle en parvint à Genève, le parti 
ducal, qui y existait toujours, malgré les émigrations et les 
proscriptions, releva la têle. Plusieurs personnes résolurent 
d'aller rejoindre les condamnés et l'armée ducale. La ville fut 

* Il s'était aussi attiré la haine irréconciliable de Domaine Franc qui, alors 
député en Suisse, ne manquait jamais, dans ses lettres au Conseil, de de- 
mander en post-scriptum « justice de Toutrage que le syndic Ami Girard lui 
avait fait. » 

« Les ambassadeurs des deux villes qui devaient accompagner les nôtres, 
demandèrent sans vergogne, avant leur départ, qu'on leur payât leur salaire,, 
dont ils fixèrent eux-mêmes le montant, en sus de leurs frais d'entretien. 



362 

obligée de prendre des mesures de sûreté tout à fait exception- 
nelles et qui ne plurent pas à tout le monde. Personne ne se 
souciait plus de loger les soldats de la petite garnison suisse 
(cinquante hommes en tout) qui étaient restés après le départ de 
leurs camarades; on se les renvoyait d'un quartier à l'autre; 
quel(]ues citoyens déclarèrent même qu'ils renonceraient à la 
combourgeoisie plutôt que d'avoir à supporter plus longtemps 
cette corvée. Bon nombre de ceux qui s'étaient le plus chaude- 
ment déclarés pour l'indépendance commençaient à trouver 
que celle-ci ne valait pas tous les sacrifices qu'elle coûtait. 
D'autre part, on était au plus mal avec le prince-évêque, et 
assez de gens commençaient à insinuer qu'on aurait pu le trai- 
ter avec plus d'égards. Sur ces entrefaites arriva un ambassa- 
deur du roi de Hongrie offrir la médiation de son maître; il 
venait, appuyé de la recommandation de la ville de Fribourg, 
mais naturellement dans le sens ducal. Les deux villes étaient 
ennuyées de nos affaires. Les sacrifices énormes que Genève 
et ses principaux citoyens s'étaient imposés depuis tant d'an- 
nées, pour assurer son indépendance, paraissaient n'avoir abouti 
qu'à prolonger son agonie. On souffrait de la peste et de la fa- 
mine. On murmurait même contre les auteurs de la mort de 
M. de Pontverre '. Bref, le découragement était à son comble, 
et il n'eût pas fallu grand'chose pour renverser nos destinées. 
Il suffit do la présence et de l'exemple de Bezanson Hugues 
pour relever les courages et changer la face des affaires comme 
par un choc électrique. 

Ce fut lui qui fit le rapport de la situation. Les nouvelles 
qu'il avait à communiquer à ses concitoyens paraissaient de na- 
ture à donner le coup de grâce à la ville en détresse ; elles n'a- 
vaient pas même le mérite de la nouveaiité, puisqu'il en avait été 
question au Conseil ordinaire. Mais le grand citoyen ne se mon- 
trait jamais plus réellement le père et le sauveur de sa patrie que 

• Balard estime à dix mille écus (iGO,000 francs) les seuls frais causés par 
le redonhicmcnt d'hostilités depuis la mort de M. de Pontverre. 



363 

dans les moments où tout le monde désespérait du salut de 
Genève. On connaît assez ses lettres et ses discours pour assu- 
rer qu'il n'y avait rien chez lui de ce qu'on est convenu d'appe- 
ler l'éloquence oratoire; ses paroles aussi simples que claires, 
dég.ngées de toute espèce d'exagéraiion ou d'apparat, ne firent 
jamais appel aux passions , encore moins aux vices de ses au- 
diteurs ; et cependant, quand il le fallait, elles savaient entraî- 
ner jusqu'à l'enthousiasme ses adversaires eux-mêmes, par la 
puissance irrésistible d'une con\iciion sincère, noble et géné- 
reuse, dont il élait lui-même le plus beau type. Le cœur humain 
est ainsi fail qu'il suffît souvent de la présence ou de quelques 
mots d'un tel homme pour refonler les mauvais instincts et 
provoquer l'explosion des meilleurs sentiments, surtout dans 
les assemblées nombreuses'. Il en fut ainsi dans cette circon- 
stance critique. A peine Bezanson eut-il cessé de parler que l'as- 
semblée adopia sur-le-champ les résolutions suivantes: 

1** Plutôt mourir que de renoncer à la combourgeoisie ; 

2° On ne permettra pas même de parler de la révoquer; 

3" On n'accordera pas d'audience aux ambassadeurs des 
deux villes qui viendraient la demander; qu'ils s'évitent donc la 
peine de venir si c'est pour cela. 

On fut toutefois obligé quelques jours après de transiger sur 
cette dernière résolution, à cause de l'arrivée des ambassadeurs 
de Berne, Fribourg, Zurich, Bàle et Soleure et de ceux du duc. 
L'avoyer de Berne, Sébastien de Diesbach, qu'on avait nommé 
chef de la députation pour lui donner plus de poids, exposa sa 
mission dans un Conseil presque général. Rien n'aurait pu être 
à la fois plus déplaisant et |»lus décourageant que son discours, 
dans lequel il évita même de donner le titre de comhourgeois 

' Nous retrouvons ceUe même idée dans une lettre que lui avait adressée 
de Fribourg son ami, le brave Pierre Boulard , dit le curé Curtion (ensuite 
chanoine de Genève), du 23 janvier de cette année. « Dieu et le bon droit est 

« toujours pour vous et s'il y a bien quelque personnage qui vous 

« soit contraire, il ne l'oserait démontrer pour tout son vaillant. » 



364 

aux membres de l'assemblée qu'il pressait instamment de con- 
sentir à la révocation de l'alliance « pour le bien de la paix et 
pour Vlionneur futur de Messieurs de Berne. » Mais l'élan pa- 
triotique donné par Hugues ne pouvait être si facilement ar- 
rêté. La réponse des Genevois fut encore plus énergique que le 
discours de M. de Diesbacli avait été inconvenant : 

!•* Quiconque parlera de révoquer la combourgeoisie avec 
Berne et Fribourg ou agira dans ce sens d'une manière quel- 
conque, sera décapité sans aucune merci; 

2*^ Trois traits d'estrapade pour ceux qui en auraient con- 
naissance sans le révéler; 

3° Peine de mort pour les faux témoins dans cette matière ; 

4° Les sentences ne seront prononcées que par les syndics, 
le Conseil étroit, celui des LX et celui des CG. 

Gette fière réponse et ces sévères résolutions furent pleine- 
ment confirmées par un Gonseil général tenu dès le lendemain, 
où « pas une seule main, dit le registre, n'osa se lever en signe 
de contradiction *. » Dès lors Messieurs de Berne qui , depuis 
trois ans, n'avaient cessé de recevoir des sommes énormes pour 
le maintien de cette combourgeoisie à laquelle ils n'avaient jus- 
qu'ici sacrifié que de vaines promesses et des ambassades dont 
nous faisions tous les frais, durent bien, pour leur « honneur 

' A en croire une lettre de Jean Pliilippe (!'=>■ juin), alors à Berne, l'avoyer 
de Diesbach aurait donné une singulière version de ce Conseil général à ses 
commettants. 11 aurait rapporté « qu'il y avait viille hommes au plus à cette 
assemblée (il n'y en avait probablement pas la moitié), et qu'un seul protesta 
ne vouloir point renoncer à la bourgeoisie , sur quoi tous les autres se mirent 
à l'unisson; r il était bien évident que la proposition sur laquelle il s'agissait 
de voter devait être proposée par un seul orateur à la fois. Il ajouta, du reste, 
que Berne pouvait compter sur Genève en cas de besoin, et recommanda de 
ne pas agir contre elle, mais ne produisit pas les lettres dont il était por- 
teur. — Au dire de Balard, il fut révélé par un étranger que, si la bourgeoisie 
eût été révoquée, le duc de Savoie devait entrer dans Genève, et inaugurer 
ses persécutions par la décapitation de trente-deux citoyens. Bezanson Hu- 
gues, à qui on avait dit quelque chose d'analogue en Suisse, avait répondu 
fièrement « que les Genevois, dussent-ils tous y périr, ne laisseraient jamais 
entrer le duc dans leur ville. » 



365 

futur,» consentira la laisser subsister. Quant aux Fribourgeois, 
qui ne s'étaient joinls que malgré eux à l'avis de leurs confédé- 
rés, et qui soiimeitaient d'ailleurs leur décision finale à celle de 
Genève, ils furent touchés et charmés de l'énergie déployée par 
les Conseils genevois, et ne le cachèrent pas. Aussi donna-t-on 
à chacun de leurs trois ambassadeurs de quoi s'acheter un man- 
teau de prix, et la moitié environ à leurs hérauts, — tandis 
qu'on n'accorda exceptionnellement cetie fois pas un sou à leurs 
collègues des autres cantons. 

On ne larda pas cependant à comprendre qu'il fallait chercher 
à regagner au plutôt ce que nous avions perdu en Suisse. «Le 
■commun de Berne est bien las de nos affaires, » avait écrit Jean 
Philippe, de cette ville le P"" juin. Peu de jours après, il arriva 
en personne avec Claude du Molard, pour conjurer le Conseil, 
au nom des quelques amis que nous avions encore à Berne, 
de vouloir bien y envoyer une botine ambassade. Car le roi 
de France s'était joint maintenant à son oncle de Savoie afin 
d'insister auprès des Bernois pour la rupture de la combour- 
geoisie avec Genève, et menaçait, en cas de refus, de join- 
dre ses armes à celles de Charles III. La sûreté de la ville 
avait empêché Bezanson Hugues de prendre part à la dt^rnière 
ambassade, quoiqu'il eût élé nommé pour la présider; on parut 
croire que c'était là ce qui l'avait fait manquer; aussi voulut-on 
absolument qu'il partît celte fois; et comme ce voyage paraissait 
le déranger, l'on résolut, « s'il résistait 2iU\ prières^ ou ensuite à un 
ordre posiiif de la communauté, de protester contre lui en domma- 
yes-intérêts.)) Il ne fut pas nécessaire d'en venir à cette extrémité, 
car, mieux que personne, il sentait l'absolue nécessité de grands 
efforts pour sauver la situation; il partit donc immédiatement 
avec Jean Lévrier ' qu'il s'était fait adjoindre. Le Conseil leur 

' Ce Jean Lévrier était, sous tous les rapports, digne de son père et de son 
frère, de glorieuse mémoire. Ses lettres, longues et détaillées, montrent nu 
homme d'une intelligence et d'une instruction supérieures, et surtout d'une 
rare modestie. On voit par l'ime d'elles que Hugues et lui avaient eu encore 
cette fois les chevaliers de la Cuiller à leurs trousses, depuis Versoix jusqu'à 
Rolle, en se rendant de Genève à Berne. 



366 

adjoignit encore après leur départ (8 juin), Robert Vandel, Do- 
maine Franc, François Favre et Jean Lullin, a cause d'une 
dièle assignée a Paverne pour le jugement de la combour- 
ejeoisie et des dilierends avec le duc , et dont Jean Philippe et 
Claude du Molard avaient apporté la nouvelle. Celte fois l'habi- 
leté et le dévouement du grand citoyen excitèrent même l'ad- 
miration de ses rivaux. Voici ce que Robert Vandel, qui lui était 
plus opposé que tout autre, écrivait de Fribourg au Conseil, le 
12 juin 1529: « Hier, que fut vendredi, arrivâmes en celte 
« ville, et nous étant à souper, arriva le seigneur Bezanson de 
« Berne, lequel a fait le tour d'un homme de bien; car vous as- 
« surons qu'il a porté parole et fait les remontrances aux Excel- 
« lences de Messieurs des deux villes, et tant avant qu'il ne se- 
« rait possible de plus, comme savez qu'il sait bien faire, et de 
« bon cœur autant et plus que jamais, et ne le trouvâmes jamais 
« plus adroit qu'il est à présent selon les affaires avec une bonne 
« et entière bonne volonté, etc. » — « Aujourd'hui nous som- 
« mes été par devant .Messieurs, et avons obtenu tout ce que 
« nous avons demandé, » écrivait Jean Lullin, de Berne, le 29 
juin 1529, dans une lettre au Conseil, collective avec Bezanson 
Huffues. Celui-ci avait lui-même écrit le 24 du même mois: 
« Messieurs des deux villes, comme j'aperçois, sont en aussi 
« bon vouloir qu'ils furent oncques; ne reste qu'à les bien solli- 
« citer, et de bonne sorte. » 

Le comte de Genevois, frère cadet du duc (qui avait été pen- 
dant son enfance évêque de Genève sous le nom de Philippe), 
et qui portait maintenant le titre de duc de Nemours, fit offrir 
ses services pour le rétablissement de la paix et de la tranquil- 
lité, avec force assurance d'amitié pour la ville « qu'il avait tou- 
jours chérie et chérissait encore, » faisant observer « que la paix 
ayant été conclue entre l'empereur et le roi de France, Genève 
était en grand danger de périr. » Il fallait en effet que ce prince, 
ancien séide et lieutenant de son frère dans tous ses attentats 
contre la ville, crut c^lle-ci bien bas tombée pour oser lui offrir 



367 

sa méfliation. On fut très-poli de part et d'autre; la ville dé- 
fraya l'ambassade de ses frais, et les choses en restèrent là. En at- 
tendant, les chevaliers de la Cuiller avaient été recruter dts hom- 
mes partout et jusqu'à Lyon pour une nouvelle attaque de Ge- 
nève. On doubla les mesures de précaution. Ami Girard dut 
remplacer Bozanson Hugues en attendant le retour de celui-ci, 
en qualité de capitaine général, avec Nicolin du Crest pour 
lieutenant, et l'on écrivit à nos députés d'aller demander en 
toute hâte des secours à Fribourg. Messieurs des deux villes 
envoyèrent immédiatement deux capitaines experts pour diriger 
la défense: promettant d'ailleurs de remplir celte 'fois, de tout 
leur pouvoir, les obligations résultant delà combourgeoisie *. 
Ou reconnaissait dans ces résultats , si différents de ceux de la 
dernière ambassade, l'action de Bezanson Hugues. Aussi à peine 
revenu à Genève avec ses collègues, et remercié pour ses bons 
services (7 juillet), fut-il prié de retourner seul à Payerne. On 
voulut bien néanmoins consentir à ce que Jean Lévrier partît 
provisoirement à sa place ; ce dernier partit en effet et fut de 
retour le 20 du même mois; mais alors on élut Bezanson Hu- 
gues et Boniface Hoffischer, pour y retourner. Hoffischer reçut 
à cette occasion 20 écus pour intérêt des 400 qu'on lui avait 
promis l'année précédente, mais il ne partit pas. Nicolas du 
Crest, Bamel, Jaques de Malbuisson, Girardin Bergeyron, Jean 
Lecl, Baudichon de la Maisonneuve et d'autres, s'offrirent pour 
accompagner Bezanson Hugues à leurs frais, les premiers par 
dévouement, les autres pour leur intérêt particulier ou celui de 
leur parti. Bezanson Hugues, une fois loin, on lui écrivit à di- 
verses reprises de ne pas revenir que tout fût terminé. — Cette 
fois, les plaidoiries furent extrêmement longues et détaillées de 
part et d'autre, les choses tendaient derechef à s'embrouiller 
avec les deu\ villes. Bezanson Hugues lui-même en fut im- 
patienté: « J'ai pris patience jusqu'à présent, que je suis à moi- 

• Ces capitaines reçurent chacun six écus d'or, et leurs hérauts la moitié. 



368 

« lié hors de sens ; car je ne puis avoir patience que l'on ne che- 
« mine le droit chemin (10 août). » L'argent fut prodigué plus 
que jamais. On écrivait a Hugues que ce n'était pas le moment 
de l'épargner; au reste, la nombreuse ambassade genevoise ne 
cessait d'en demander; mais ie duc en avait plus que les Gene- 
vois, et il sut obtenir des cantons de nommer pour sur-arbitre 
du différend le comte de Gruyère Jean II, son allié et son vas- 
sal, djnaste dont la fortune n'égalait plus la haute naissance, 
et qui ne pouvait certainement pas être impartial dans celte 
question, bien qu'on lui donna, à sa demande, jusqu'au 29 
septembre, pour l'étudier à fond. A la grande joie des Savoyards 
et des mamelucs genevois, il prononça alors « que les deux vil- 
les ne pouvaient pas faire de combourgeoisie avec Genève à cause 
de leurs traités avec le duc, et que celle-ci devait donc être an- 
nulée. » Mais les choses avaient bien changé depuis que Bezan- 
son Hugues dirigeait de nouveau nos affaires: «Dieu nous aide,» 
dil-il dans une lettre du 9 août de Berne, « car tout le monde 
« est pour nous par de ça que estimons être chose miraculeuse, 
« car les plus gros ennemis qu'avons eus par le passé sont à pré- 
« sent nos plus gros amis (allusion à l'aristocratie bernoise). » 
Les deux villes, loin de se soumettre à cette sentence inique, 
qui blessait d'ailleurs leur amour-propre de villes libres, envoyè- 
rent une reconfirmation de la combourgeoisie en bonne forme 
et munie de leurs grands sceaux, après avoir coupé ceux qui 
pendaient au bas de leurs traités avec le duc*. — Jamais peut-être 
l'habileté diplomatique du grand citoyen n'avait autant brillé 
que dans cette dernière occasion; à peine était-il revenu à Ge- 
nève de sa dernière ambassade après un mois d'absence, que 

* Le comte de Gruyère fut ensuite poursuivi par Fribourg devant le 
bailli de Vaud pour avoir rendu une sentence contraire à l'équilé. En somme 
il eut beaucoup à souffrir de cette affaire, dans laquelle il s'était laissé four- 
rer à contre-cœur. (Voy. poui- plus de détails l'histoire du comté de Gruyè- 
res, de M. le professeur Hisely, tome II, pages 277 et suivantes, — l'un des 
ouvrages les p!us précieux et les plus consciencieux de la science historique 
suisse moderne.) 



369 

Pierre Boulard, ensuite chanoine de Genève, lui avait écrit de 
Frihourg de revenir eu toute hâte sur ses pas, parce que le 
comte de Gruyères, à l'instigation du duc de Savoie, voulait 
rendre sa sentence avant le terme fixé, « de quoi Nicolas Castro 
« et moi vous avons voulu avertir à celle fin que, s'il vous semble 
« bon, que tourniez en diligence; car si vous y éles^ si pourrez 
« beaucoup profiter. Au demeurant vous laisse h penser les 
« grosses pratiques (intrigues, corruptions par argent) qui se 
(( démènent. Je crois que ne dormirez pas à y donner ordre, au 
« plaisir de Dieu; auquel je prie qu'il à vous, mon cher ami et 
t compère, donne l'entier de vos bons désirs. P. S. El tous vos 
« bons amis, tant de Messieurs du Conseil que autres, sont fort 
« marris de votre départie. Regiirdez vous-même si voulez con- 
(( sentir que la dite journée se tienne dimanche, ou non, pour 
« mettre fin aux affaires. Et si vous ne pouvez courir la poste 
« pour être demain au Conseil devant les bourgeois, que fassiez 
« courir quelqu'un de vos gens ainsi qu'il vous semblera bon. » 
11 s'agissait de faire plus de vingt lieues en une nuit. Bezanson 
Hugues repartit en effet ; il élait de retour le 29 août, annonçant 
au Conseil que la sentence du comte de Gruyère avait définiti- 
vement été renvoyée à la fin de septembre par les deux villes. 
«Fem, vidi, vici,» aurait-il pu dire après chaque mission diplo- 
matique. Malheureusement ces victoires ne pouvaient être de 
longue durée, à cause des intrigues du duc de Savoie qui con- 
tinuait avec une persévérance digne d'une meilleure cause à 
consumer tous ses moyens contre l'alliance de Genèvg avec les 
Suisses '. Le duc avait d'ailleurs sur les Genevois non-seulement 

« Le parti Vandel reprochait très-fortement, en 1528, à Bezanson Hugues 
d'avoir déjà annoncé vingt-cinq fois que les affaires allaient être terminées 
par Messieurs de Berne et Fribourg, qui cependant n'avaient pas bougé, en 
sorte que c'était toujours à recommencer. Mieux que personne ces quatre 
frères savaient que la faute en était surtout à leur parti qui s'acharnait à 
tout compromellre par ses mesures aussi violentes qu'imprudentes. Ils 
apprirent plus tard à leur toiu- et à leurs dépens le plaisir qu'il y a à ser- 
vir le public. 



370 

l'avantage de la richesse et de la considération politique, mais 
encore celui d'entretenir en permanence auprès des deux villes 
une ambassade nombreuse, composée des hommes les plus re- 
marquables de ses Étals par leur rang et leurs talents, avantage 
auquel Genève avait dû renoncer, malgré les instantes réclama- 
tions de Bezanson Hugues, parce qu'elle n'en pouvait plus sup- 
porter les frais. Celte fois néanmoins, Bezanson Hugues était 
revenu avec la conviction que nos combourgeois des deux villes 
ne nous abandonneraient pas, quelle que dût être la sentence du 
comte de Gruyère. Voyons maintenant brièvement où en étaient 
les relations de Genève avec son prince-évéque. La encore l'in- 
tervention de Hugues avait été des plus heureuses. 

Pierre de la Baume, en continuant à prolonger son absence, 
habituait les Genevois de plus en plus à se passer de lui. L'ab- 
sence du clergé du parti ducal et l'indolence naturelle ou cal- 
culée du vicaire général, Aymon de Gingins, forçaient d'ailleurs 
les magistrats à se mêler d'une foule de choses qui n'étaient pas 
de leur ressort, comme par exemple du chapitre de Saint- 
Pierre, de la police des couvents, des délits des prêtres, de la 
juridiction ecclésiastique, des dîmes épiscopales, etc., etc. 
L'état de siège où se trouvait Genève et la peste qui y sévit 
cette année ne pouvaient que multiplier ces occasions d'interven- 
tion, auxquelles le parti proteslant poussait de tout son pouvoir. 
L'évêque continuait de temps a autre a envoyer des messagers 
à Genève pour se plaindre qu'on le laissait sans nouvelles, 
qu'on usurpait sa juridiction, qu'on oubliait qu'il était prince 
de la ville, qu'on laissait progresser « cette maudite secte luthé- 
rienne,» etc., etc. On répondait poliment ou par des faux-fuyants, 
tout en continuant à se signer «sestidMes sujets.» Selon les cas 
il se déclarait satisfait, ou bien il se mettait dans de violentes 
colères et proférait des menaces terribles, mais dont on ne 
s'embarrassait guère. On savait qu'il était pour lors entièrement 
réconcilié avec le duc de Savoie, qu'il croyait seul capable de 
lui faire reconquérir ses prérogatives k Genève; mais on n'avait 



371 

pas appris davantage à le craindre qu'à l'aimer. Les catlioliqiies 
les plus zélés ne pouvaient s'empêcher de blâmer hautement sa 
conduite malailroite et son absence, qui paraissaient faites tout 
exprès pour donner gain de cause aux nouvelles doctrines. Ses 
menaces devinrent cependant si violentes qu'on trouva conve- 
nable de lui envoyer Bezanson Hugues et Boniface Hoffîscher. 
Encore ne les laissa-t-on partir que lorsque les affaires de la 
ville le permirent, c'est-à-dire plus de deux mois plus tard. Ces 
messieurs revinrent de Saint-Claude avec les protestations les 
plus aimables de la part du prince-évêque; bien qu'il eût cessé 
depuis longtemps les bonnes relations qu'il avait entretenues 
jadis avec le grand citoyen, la présence de ce dernier avait suffi 
pour calmer son irritation el le ramener momentanément à de 
meilleurs sentiments. Hugues et Hoffîscher revenaient non- 
seulement avec de nouvelles assurances d'affection pour la com- 
munauté, mais, chose presque incroyable, avec son autorisation 
complète pour limporlante innovation qui devait terminer une 
fois pour toutes la question du vidomnal, et d'après laquelle on 
élut immédiatement un Lieutenant et quatre auditeurs ôe jusiice 
pour remplacer le tribunal du vidomneV La majorité se prononça 

• Telle est l'origine du Seigneur Lieutenant (auquel on donna encore un 
secrétaire et quatre huissiers) appelé ensuite lieutenant de la sommaire 
justice, puis lieutenant de la justice, enfin lieutenant de police, — et des 
auditeurs qui étaient ses officiers subordonnés ; aussi n'est-ce pas ces der- 
niers, comme on l'a prétendu dernièrement, mais le lieutenant seul qui peut 
et doit être considéré comme le successeur de l'ancien vidomne ou, si l'on 
veut, de son lieutenant (le véritable vidomne, qui était le duc de Savoie, 
n'ayant jamais rempli ces fonctions lui-même), et c'est de là qu'est venu 
son titre, le terme de vidomne étant devenu odieux aux Genevois. La lieu- 
tenance devint d'emblée l'une des fonctions les plus élevées et les plus im- 
portantes de l'État ; aussi le lieutenant avait-il le pas sur tous les autres 
conseillers, même anciens syndics, suivant immédiatement les quatre syn- 
dics en charge. On nommait à ces fonctions presque exclusivement des 
syndics ou premiers syndics sortant de charge. Quant aux auditeurs, c'est 
certainement de toutes les fondions de l'ancienne république celle qui est 
le plus vite et le plus remarquablement déchue de son importance primi- 
tive. Dans les premières années ils furent choisis parmi les anciens syndics 



372 

pour Claude Richardet comme lieutenant , et les auditeurs 
furent Jean Balard, l'auteur du Journal., Nicolin du Cresl, Girar- 
din de la Rive et Claude Savoye. On a de la peine k comprendre 
comment l'évêque, après tant de réclamations sur la juridictioa 
usurpée par les syndics, avait consenti à ce pas décisif qui devait 
le brouiller plus (|ue jamais. avec le duc au moment où ce der- 
nier se croyait si sûr de lui. Aussi n'est-ce pas lune des moin- 
dres preuves que chez Pierre de la Baume le bien l'emportait 
réellement sur le mal, el qu'on lui a fait grand tort, nous le ré- 
pétons, en le représentant comme vendu au duc de Savoie dès 
le commeticemeni de son épiscopat jusqu'à la fin'. Quoiqu'il en 
soit, le Conseil général trouva dans cette occasion qu'il avait 
mérité la reconnaissance de la communauté. En conséquence, 
il chargea Hugues el Hoffischer de lui porter les remercîments 
de la ville et de le prier de vouloir bien confirmer l'élection qui 
venait d'avoir lieu. La lettre froide et laconique qu'ils rappor- 
tèrent semble indiquer que le prince-évéque se repentait déjà 
de s'être laissé entraîner si facilement". Ce qui le prouve mieux 

et conseillers d'Etat ; ensuite on se borna à prendre des hommes d'âge et 
de poids dans le Conseil des LX ou dans celui des CC. Enfin, depuis la res- 
tauration, la place d'auditeur était le premier échelon pour des jeunes gens 
qui désiraient arriver à la magistrature et que leur âge excluait encore du 
Conseil représentatif. — Dans les campagnes, le heutenant était remplacé 
par les clidtdains de Peney, de Jussy, et le juge de Saint- Victor et Chapitre, 

* On a eu tort aussi de le représenter comme un être don'la sensualité 
étouffait la voix de la conscience. l*ierre de la Baume était non-seulement 
un catholique sincère dans toute l'étendue du terme, mais on ne voit nulle 
part qu'il ait été répréhensible sous le rapport des mœurs, qui étaient ce- 
pendant bien en vue avec un caractère aussi expansif que le sien. Dans 
quelques-unes de ses centaines de lettres, û parle de bonne chère, et de la 
préférence qu'il donnait aux vins de son pays, la Bourgogne, sur les nôtres; 
mais par les expressions même dont il se sert, on voit que cela a moins 
trait à son goût pour ces sortes de choses qu'au plaisir d'en faire jouir les 
autres et de tenir une table digne d'un grand seigneur. 

* « Nous avons reçu vos lettres, et bien entendu les propos que Bezanson 
« Hugues et Boniface Hoffischer, vos ambassadeurs, nous ont tenus de votre 
« part. Et afin que effet puisse ensuivre les paroles, les avons de reclief 
« chargés de vous dire, aucunes choses de par nous, esquieulx baillerez foi. 



373 

encore, c'est que sur le rapport de Hugues, on résolut de lui 
envoyer encore Jean Lévrier, — et surtout ce fait que les auditeurs 
ne voulurent prêter serment qu'avec plusieurs restrictions afin 
de mettre leur responsabilité à couvert. Le nouveau tribunal n'en 
demeura pas moins une institution perraanenie. Ses appels de- 
vaient é'.re portés au Conseil épiscopal; mais ils lui furent bien- 
tôt enlevés, ainsi que tant d'autres prérogatives de ce dernier 
corps, par la municipalité, que le vicaire Aimé de Gingins se garda 
bien d'entraver. S'il y eut connivence de sa part, il en fut le 
premier puni. Dans son propre intérêt il aurait dû comprendre 
que l'insiitution catholique n'est pas de celles dont on peut im- 
punément sacrifier les détails pour sauver le tout. 

Pendant ces divers pourparlers entre les Genevois et leur 
évêque, on avait eu le temps de comprendre pounjuoi messieurs 
de Berne avaient tant tenu à ne pas avoir de guerre du côté de 
Genève. Robert Vandel, Michel Sept et Jean Philippe venaient 
de partir pour unr" nouvelle diète à Payerne, lorsqu'on reçut la 
nouvelle que les Bernois allaient marcher contre les petits can- 
tons. Ils y avaient été entraînés bien malgré eux par Zurich, 
d'abord à cause d'un prêtre arrêté par les Schwytzois, et ensuite 
pour une affaire d'argent*. Sur la recommandation de Hugues Van- 
del, domicilié à Berne ^, le Conseil résolut de leur offrir un secours 



€ comme si nous-raême'vous les disions. Sur quoi nous rendrez réponse 
« telle que ayions occasion nous contenter, de même qu'avons en vous no- 
« tre parfaite fiance. — De la Tour de May, ce 17 Novembre. L'évêque et 
c Prince de Genève. — Contre-signée Machard.i) Balard nous donne l'expli- 
cation du refroidissement de l'évêque. Tout en approuvant secrètement le 
nouveau tribunal, il aurait voulu pouvoir prouver au duc que la chose s'é- 
tait passée contre son consentement. iMais les Conseils lui refusèrent la dé- 
claration qu'il demandait à ce sujet, parce que cette pièce aurait pu être 
invoquée comme preuve de rébellion vis-à-vis de l'autorité du prince. Comme 
toujours, Pierre de la Baume venait d'être dupe de sa politique ambiguë. 

« Cette affaire est racontée au long dans une lettre inédite de Jean Phi- 
lippe à son beau-frère Domaine Franc. 

• Il existe une quantité de lettres de Hugues Vandel aussi bien que de 
ses frères. Ils étaient tous également bien doués et très-chauds patriotes, 

rome XI. 25 



374 

de cent archers ou arquebusiers, dont Jean Philippe fut nommé 
capitaine et Jean Lévrier lieutenant, avec Ami Perrin pour en- 
seigne, et Claude Bernard pour lieutenant de ce dernier. Pa- 
reille offre avait déjà été finie lors de la guerre des Bernois 
contre leurs paysans. Cette fois elle était encore bien plus im- 
prudente; aussi Bezanson Hugues n'eut-il pas trop de peine à 
faire révoquer cet arrêté, pris en son absence, en montrant toute 
l'absurdité qu'il y aurait à dégarnir la ville de ses meilleures 
troupes, au risque de se brouiller encore avec les cantons ca- 
tholiques et spécialement avec Fribourg, par excès de zèle pour 
Berne qui n'avait rien demandé. D'ailleurs, d'après l'acte de 
combourgeoisie, ces troupes auraient été entièrement à la charge 
de Genève. Mais le- têtes étaient échauffées, et l'on résolut 
«à défaut d'hommes, d'offrir aux Bernois une somme d'argent 
à leur discrétion^ » ajoutant « que. s'ils ne s'en contentaient pas, 
on leur offrirait corps et biens, comme on y était obligé par le 
serment de combourgeoisie. » On leur envoya en effet, peu de 
temps après, une somme considérable pour frais de légation seu- 
lement, et comme à compte de leurs prétentions sur ce seul 
objet, en leur promettant « de mieux reconnaître leurs services 
quand on serait moins gêné. » En attendant, on avait immé- 
diatement envoyé à nos ambassadeurs force pièces de damas, 
boîtes de dragées, sacs d'épices de toute espèce, « cannelle, 

quoique dans un sens ditîérent de Bezanson Hugues. Nous avons d'autant 
plus de peine à nous expliquer certains passages de leurs lettres, comme 
par exemple le suivant, tiré d'une lettre dudit Hugues Vandel à Bezanson 
Hugues, écrite de Berne le 15 septembre )529. « Des affaires de Messei- 
« gneurs supérieurs, ne sais pour le présent que vous en écrire sinon qu'ils 

* sont toujours en bon propos pour nous. Dieu merci ! et toujours plus en- 
< venimés contre le duc. &\/t' ne parlais quelquefois pour lui et l excusais {!!) 

* je crois que ses alliances seraient tantôt rompues. » Dans une lettre de 
Berne, 10 iMars 1530; à son frère Robert, il avoue a avoir aidé de son pou- 
voir » M. de Viry, l'un des principaux chefs des chevaliers de la Cuiller. Il 
épousa ensuite .\o. Barbe de Grasswyl, veuve de No. .lacob Wyss de Berne. 
« Dieu soit loué de l'avoir mis hors de ce misérable monde, » dit-il, en an- 
nonçant à son frère Robert la mort de ce prédécesseur (1530). 



375 

orangeal, girofle, musc, anis bien doux, etc. » pour être distri- 
bués à nos coml)Ourgeois les plus influents « afin que la com- 
bouryeoisie n expire pas, malgré la sentence de M, de Gruyère » 
laquelle venait d'être prononcée. Quand on réfléchit que Berne n'a- 
vait jamais olïert un sou à Genève, dans sa jdus grande détresse, 
ni un seul homme sans le faire payer bien chèrement; quand on 
pense, d'autre part, aux millions que les Genevois avaient déjà 
sacrifiés à ces confédérés sans en obtenir autre chose que leurs 
éternelles diètes, dont il fallait supporter tous les frais et qui 
étaient toujours à recommencer, — tandis qu'il eût été si fi^cile 
aux Bernois de terminer tout le différend une bonne fois, dès 
la première année, s'ils avaient bien voulu prendre tous les ar- 
ticles de la combourgeoisie autant au sérieux que Genève et 
Fribourg ' ; quand on réfléchit à tout cela, on doit trouver bien 
niais l'élan enthousiaste des Conseils en faveur de ces combour- 
geois égoïstes. Mais le fait est que la majorité des Conseils était 
secrètement réformée, et qu'elle n'aurait pas craint de se livrer 
complètement aux Bernois pour avancer le triomphe des nou- 
velles doctrines. Par contre on peut dire, sans exagération, que 
la nation genevoise, prise dans son ensemble, était encore en- 
tièrement catholique; assez d'incidents de cette année et des 
suivantes nous prouvent qu'elle aurait alors repoussé avec in- 
dignation toute proposition de changement de culte, et plus 
encore, la seule idée de devenir vassale de messieurs de Berne, 
après avoir si chèrement acheté son indépendance -. Sous ce 

' Les Fribourgeois, que les anciens eydguenots appelaient volontiers nos 
premiers pères et protecteurs, étaient en effet, comme les députés protestants 
le reconnaissaient eux-mêmes, beaucoup plus généreux et mieux disposés 
pour nous que les Bernois, et ils le prouvèrent dans mainte et mainte occa- 
sion. Mais leur position, vis-à-vis de Berne et des autres cantons, les empê- 
cha plusieurs fois de faire plus ou autre chose que ces confédérés. D'ail- 
leurs une fois que messieurs de Berne s'étaient mis sur le pied de faire 
payer leurs services si chèrement, les Fribourgeois trouvèrent tout naturel- 
lement que leurs propres services valaient bien autant. 

• L'année précédente , les Genevois avaient donné une preuve bien forte 
de leur susceptibilité en pareille matière. Un particulier avait dit « que la 



376 

rapport, les sacrifices de Bezanson Hugues et de ses collègues 
n'avaient pas été perdus pour l'éducation politique de leurs 
concitoyens; et il suffisait, comme nous l'avons vu, d'un Conseil 
général dirigé par Hugues pour dissiper, au moins momenta- 
nément, toutes les intrigues dirigées contre la dignité et l'hon- 
neur de la jeune république. Mais les ennemis du culte national 
et de la constitution épiscopale revenaieni ensuite sourdement 
à la charge; la conduite maladroite de l'évêque et de son clergé 
ne leur en fournissait que trop d'occasions, et l'appui qu'ils re- 
cevaient de Berne rendait leur triomphe final de jour en jour 
plus probable. 

C'est sous la protection de ce même parti que Bonivard, k 
qui il ne cessait de faire accorder des secours pécuniaires, con- 
tinuait, malgré les défenses, a entretenir une troupe de bandits 
qu'il employait à toutes sortes d'entreprises mal conçues et de 
nature à compromettre la ville aux dépens de laquelle il vivait. 
C'est ainsi qu'au mois d'octobre ses gens allèrent, à son instiga- 
tion, attaquer le village de Troinex. Bezanson Hugues s'en 
plaignit vivement au Conseil, et avec d'autant plus de raison 
que les deux villes ne voulaient absolument pas de guerre, et 
qu'elles n'avaient accordé, grâce à ses efforts, la nouvelle con- 
firmation de la combourgeoisie qu'à la condition que les Gene- 
vois s'abstiendraient de tout acte d'hostilité. Nos ambassadeurs 



ville payait un tribut d'un florin par feu à messieurs de Berne et Fribourg ; » 
assertion fausse , mais déduite sans doute du florin de cens que les premiers 
eydguenots qui s'étaient fait recevoir bourgeois de Fribourg avaient payé à 
cette ville. Les sommes envoyées aux deux villes représentaient sans doute 
bien autre chose que cela ; mais , loin de les considérer comme tribut , on 
les assimilait à ces cadeaux que le duc, aussi bien que les Genevois, prodi- 
guaient aux Suisses les plus influents pour se les rendre favorables. A leurs 
yeux, le tribut était l'emblème le plus humiliant de la servitude. Aussi le 
particulier en question fut-il condamné à faire le tour de la ville , la torche 
au poing, coiffé d'une mitre sur laquelle ont avait écrit ses paroles avec le 
mot mensnncje, et à demander ensuite pardon au vicaire, pour le prince- 
évêque, et au Grand Conseil. 



:n7 

en Suisse ne cessaient de faire les mêmes recommandations'. 
Cette fois, comme les autres, le Conseil consentit à punir par 
la prison les inslrumenls du prieur de Saint-Viclor ; mais il ar- 
rêta en même temps de donner à celui-ci le premier bénéfice 
vacant pour qu'il eût de quoi vivre, le pauvre homme qui, bien 
que secrètement réformé, continuait à exploiter en tous sens sa 
posiliond'ecclésiastique et de dignitaire de l'Eglise romaine. Réel- 
lement, quand on connaît les véritables antécédents de ce moine 
frivole, on ne peut que rire du rôle de prophète protestant et de 
mentor politique qu il s'attribua ensuite lorsqu'il rendit compte à 
sa manière de ces mêmes événements, à une époque où les con- 
temporains qui auraient pu relever ses mensonges étaient tous 
morts ou proscrits. Ses mœurs licencieuses malgré son état, 
ses cheveux blancs et ses quatre mariages, et l'épouvantable fiu 
de sa quatrième union, auraient pu, tout au moins, inspirer dès 
lors à ses admirateurs quelques doutes sur la pureié de ses prin- 
cipes et de sa morale. Celte fois, comme dans tant d'autres oc- 
casions, la ville décida de contribuer a son entretien et à celui 
de sou valet. 

* Voici ce que Jean Lévrier écrivait de Payerne, à la fin de juillet : « Mes 
« Très-Honorés Seigneurs, vous voyez comme les Savoyens estiment (pliis)plu- 
« sieurs petites choses que nous faisons, qu'ils ne font la mort et tous les maux 
« que l'on fait aux nôtres; par quoi vous prie, pour le profit et honneur de 
« toute la ville , que avertissiez votre peuple que chacun soit sage et que 
« Ton se garde de rien commencer, mais endurci- encore un peu de temps ; 
« car il nous redondera à gros profit et honneur, voyant que les Savoyens 
« ne peuvent trouver excuse légitime pour prouver leur faute ; et de ce nous 
« ont avertis nos amis; aussi le pouvez bien comprendre, etc. » — «Il est de 
« besoin d'être sage et de se tenir coi mieux que jamais, » écrivait Bezanson 
Hugues, de Fribourg, à la même époque, « car l'on nous veille , et seraient 
« aucuns joyeux d'avoir occasion de nous délaisser; ayez-y avis et faites jus- 
if tice, et Uieu vous aidera. » Les lettres de nos députés et des magistrats 
des deux villes sont remplies de recommandations de ce genre. Celles de 
Berne surtout étaient très-impératives à ce sujet ; elles devenaient même me- 
naçantes quand onnavaitpas tenu compte de leurs recommandations (voyez 
Pièces justificatives'). Ils nous reprochaient jusqu'aux promenades que leurs 
gens, qui étaient à notre solde, faisaient hors des murs de la ville. Ces der- 
niers n'en devenaient ensuite que plus exigeants dans leurs demandes d'argent. 



378 

Un des devoirs les plus sacrés de l'hislorien est non-seulement 
de rétablir les réputations injustement négligées ou noircies ; mais 
aussi, lâche ingrate, de détruire celles qui ont été usurpées aux 
dépens de la vérité historique ; au reste, l'un ne peut guère mar- 
cher sans l'autre. Nous n'avons pas craint de le faire pour Pé- 
collat, Bonivard et plusieurs des premiers prolestants genevois, 
prônés aux dépens des anciens eydguenots; nous n'avons surtout 
pas craint de le faire pour la conduite des Bernois à notre égard, 
conduite que la plupart des historiens genevois ont exaltée irès- 
mal à propos en négligeant celle, bien plus généreuse, de nos 
plus anciens alliés et anus, les Fribourgeois, tout bonnement à 
cause de la question religieuse. C'est sur ce point, sur lequel 
nous ne voudrions pas être taxé d'exagération, que nous allons 
attirer encore l'attention du lecteur. 

Nous ne nous arrêtons pas a ce que les Suisses avaient été 
pour nous avant le seizième siècle, notamment pendant les guer- 
res de Bourgogne. Nous étions alors, bien malgré nous, censés 
leurs ennemis, et il nous fallut subir la loi du plus fort. La terreur 
qu'inspiraient les armes suisses, à Genève comme ailleurs, 
ne paraît pas cependant avoir porté un grand préjudice aux 
relations <!e commerce et de famille qui existaient de longue 
date entre Genève et les cantons suisses les plus rapprochés, 
Berne, le Valais et surtout Fribourg. Dès le commencement du 
seizième siècle, les relations avec celte dernière ville devinrent 
plus fréquentes et plus intimes; l'on vit alors non-seulement 
des Genevois, tels que Pierre Lévrier, Lucain Dupan, etc., de- 
venir bourgeois de Fribourg, mais, chose plus extraordinaire, des 
Fribourgeois devenir magistrats à la fois dans les deux villes de 
Fribourg et de Genève '. Les persécutions du duc de Savoie ne 



' Citons, entre autres , la famille Aygre , anciennement Musot , qui jouis- 
sait (le la bourgeoisie de Genève et de Fribourg déjà depuis le quatorzième 
siècle. Un membre de cette famille, Otteman Aygre (cousin de l'avoyer Fr. 
Arsent), fut à la fois et tour à tour membre du Grand Conseil de Friboui-^ 
et de celui des L de Genève, au commencement du seizième siècle. 



379 

purenl natuiellemenl que rendre ces bonnes relations encore 
plus précieuses iiiix Genevois. Il va donc sans dire que la pre- 
mière alliance politique de Genève avec les Suisses devait com- 
mencer par Fribourg. Elle fui, comme nous l'avons vu, précé- 
dée de la réception d'un certain nombre de citoyens de Genève 
à la bourgeoisie de Fribourg, et ce furent eux qui, par leur 
exemple, et en dissipant bien des préjugés, décidèrent la connnu- 
naulé genevoise à la combourgeoisie avec cette ville. Cilte impor- 
tante affaire, négociée par Bezanson Hugues, se lit facilement, sans 
frais de part et d'autre, comme entre gens habitués à traiter ces 
sortes de choses sur le pied de la plus parfaite égalité, bien 
que dans cette occasion le beau rôle fut évidemment du côté de 
Fribourg qui, en sauvant Genève, se brouillait avec le duc de 
Savoie, et excitait les susceptibilités jalouses de ses confédé- 
rés, ceux de Berne surtout. Mais les Fribourgeois agissaient 
par impu'sion généreuse ; il n'y avait aucun calcul égoïste dans 
leur conduite à notre égard. Les chaleureux appels de Bezanson 
Hugues avaient réussi, en 1519, a mettre en un clin d'œil 
toute leur armée sur pied et en marche pour nous porter se- 
cours; arrêtés en route par les négociations de la diplomatie, 
ils firent sans doute payer un peu chèrement leurs regrets de 
n'avoir pu aller plus loin. Mais telle était la coutume invariable 
des troupes suisses, et leur armée ne se composait pas rien que 
de Fribourgeois; cette rançon était d'ailleurs censée devoir re- 
tomber en majeure partie sur le duc de Savoie. — Enfin, dans 
ces moments de détresse, où tout le monde était contre nous, et 
que les Fribourgeois se trouvaient momentanément entraînés 
dans le même sens par les rigueurs de la politique suisse, ils 
trouvaient encore moyen de nous rassurer, en quelque façon, sur 
la fidélité de leurs sympathies qui, au moment critique, ne nous 
faisait jamais défaut, et changeait subitement la face des choses 
par sa brusque et chaude initiative '. 

' Voyez , pour les relations entre Fribourg et (jencve , le chaleureux et 
intéressant travail de M. le D"" Berclitold, intitulé : Friboim/ et Genève, ou 



380 

La conduite des Bernois fut tout autre, pour ne pas dire in- 
verse. Indifférents à notre sort tant que nous n'avions aucune 
alliance avec les cantons suisses, ils nous devinrent hostiles dès 
la conclusion de la première combourgeoisie avec Fribourg, au 
point d'exiger sa rupture et de nous menacer de leur puissance. 
C'était surtout le fait de l'aristocralie bernoise, dont tant de re- 
présentants étaient pensionnaires tie monarques étrangers. Con- 
trairement a ce qui s'était passé à Fribourg, où l'aristocratie, qui 
valait bien celle de Berne*, nous était entièrement dévouée, il 
fallut gagner un à un les membres influents de la bourgeoisie 
bernoise et de son Grand Conseil ; ce fut l'œuvre des evda[ue- 

Précis des relations de ces deux Etats jusqu'à la rupture de leur alliance. Notre 
travail, à nous, était déjà achevé et à moitié imprimé quand nous avons lu 
pour la première fois celui de M. Berchtold, qui roule sur la même époque 
et le même sujet, envisagé au point de vue du démocrate fribourgeois ; c'est 
une négligence de notre part. Mais, après cet aveu , il nous sera permis de 
reprocher, à notre tour, à l'historien fribourgeois , de ne pas avoir même con- 
sulté pour son œuvre celles de Galiffe, notamment ses Matériaux pour l'his- 
toire de Genève , où il aurait trouve plus de données authentiques et plus de 
documents originaux que dans tous les autres historiens réunis qu'il a cités. 
La connaissance préalable de ces Matériaux lui aurait d'ailleurs épargné plu- 
sieurs quiproquo et la répétition de certaines erreurs dont la fausseté est dé- 
montrée et acceptée depuis près de trente ans. 

' La question sociale n'entrait et ne pouvait entrer pour rien dans l'éloi- 
'gnement du Petit Conseil de Berne à notre égard ; aussi n'en trouve-t-on pas 
trace dans les relations entre les individus de l'une et de l'autre ville ; tout 
au contraire , car il y eut dès cette époque bien plus d'alliances de famille 
entre le patriciat bernois et celui de Genève qu'entre ce dernier et l'aristo- 
cratie de Fribourg; les de Pesnies, les Girard, les Taccon, les Vandel, les du 
Crest, etc., étaient autant de beaux-frères et de cousins germains des de Dies- 
bach, d'Erlach, de Grasswyl, Wyss, etc., etc.; plus lard cesalliances furent en- 
core plus nombreuses. L'espèce de dédain des Bernois envers Genève était 
entièrement politique. Cette superbe république tenait à nous rappeler sans 
cesse qu'elle n'avait pas contracté avec sa pareille , mais avec une ville sujette 
d'un souverain ; et lorsqu'elle parut l'oublier, ce fut dans l'intention de pren- 
dre elle-même la place de ce dernier. D'ailleurs, les magistrats bernois ne 
pouvaient que voir avec jalousie nos excellentes relations avec leurs collègues 
de Fribourg, et l'ascendant incontestable que nos principaux députés, Hugues 
surtout, avaient su prendre sur la bourgeoisie bernoise et le Conseil de.*; C(î 
de Berne. 



381 

nots réfugiés, de Hugues surtout, accompagné et chaudement 
appuyé par les magistrats fribourgeois. Si le cœur fut pour 
quelque chose dans la réussite, l'argent et les promesses y fu- 
rent pour beaucoup. Ces premières promesses, nous l'avons vu, 
s'élevèrent à la somme de 800 écus (36,000 francs environ), 
qu'il fallut payer à la diète de Bienne, peu de mois après la con- 
clusion de la comboiirgeoisie ; l'instrument ou l'acte de combour- 
geoisie lui-même coûta une somme assez ronde, que Hugues et 
son beau-frère Jean Baud payèrent de leur poche, et qui ne leur 
fut jamais remboursée*. Dès lors Genève eut h sa charge tous 
les frais des ambassades et des députatious de diète des deux vil- 
les ; car une fois que Berne se faisait payer, Fribourg trouva 
avec riiison qu'elle méritait bien d'être mise sur le même pied. 
Il n'arrivait pas de Suisse à Genève qu'on ne lui fit son ca- 
deau, qui variait ordinairement de 500 à 1000 francs de notre 
monnaie. Les hérauts n'étaient pas moins bien traités; les 
messagers étaient aussi à notre charge. Nous rappelons du reste 
que Genève eut constamment à son coût ses propres députa- 
lions aux diètes et aux deux villes, où nos députés étaient obli- 
gés de tenir à leur hôtel table ouverte pour leurs coml)ourgeois, 
dont il fallait en outre entretenir l'amitié par des cadeaux con- 
tinuels. Tout cela coûtait fort cher ; aussi les demandes d'argent 
pour faire des banquets, des cadeaux et des promesses for- 
maient-elles le refrain ordinaire des députés genevois, dès leur 
premier séjour à Berne. C'est le côté comique de cette histoire. 
Déjà en 1525, Ami Girard, lors de la fuite générale et non 
concertée des premiers eydguenots, fuyant seul de son côté sans 
savoir si Bezansou Hugues avait quitté la ville, le faisait prier, 
par un ami resté à Genève, « de lui envoyer quinze écus pour 
suivre l'affaire, — plus d'envoyer à N. N. une pièce de serge 
d'Arras, et le demeurant de quoi il lui parla ; — plus de faire 

* Aussi Hugues gardait-il celte pièce chez lui, ainsi que le sceau vierge 
qui avait servi à la sceller, et que son neveu D'Adda donna à la communauté, 
plusieurs années après sa mort. 



382 

donner une pièce d argent a N. N. pour la peine qu'il a eue a Lu- 
cerne; — plus une pièce d'argent au héraut qui le mène, etc. » 
— Tout cela n'était encore que des bagatelles ; les Genevois ne 
se doutaient pas encore jusqu'où lesmènerait leur passion innée 
de faire des cadeaux. Si les Fribourgeois, même dans les moments 
les plus pressés, n'éparguinent pas les commissions, aux ci- 
toyens d'une ville beaucoup mieux assortie que la leur, tout au 
moins offraient-ils d'en rembourser les frais, témoin cet extrait 
d'une lettre de l'avoyer Dietrich d'Endlisberg à Bezansoii Hu- 
gues (26 mars 1526): «Je vous prie, mandez-moi le velours 
« violet, douze aunes, aussi les vingt aunes de taffetas noir et 

« la toile de serge fine, et ce qu'il coûtera m'acquitterai 

« toujours , en sorte qu'aurez occasion vous contenter , vous 
« priant non faillir m'envover le tout ; » mais c'était une excep- 
tion notable. A Berne, quand on avait fait des promesses d'ar- 
gent ou de cadeaux, on ne vous laissait pas de repos qu'elles ne 
fussent accomplies. Bezanson Hugues en avait fait beaucoup 
pour faire passer la eombourgeoisie; il lui était impossible de 
les accomplir touies à la fois. On avait déjà exigé qu'il vînt tout 
exprès de Genève uniquement pour les confirmer; mais cela 
n'avait pas suffi poui' faire prendre longtemps patience à nos 
pensionnaires. Aussi François Favre, alors h Berne, se vit-il 
obligé de sonner Talarme h ce sujet dès le 2 juin 1526: « Pre- 
« mièrement trouvez les promesses que le sire Bezanson a 
« faites à Berne, el me le mandez avec toute puissance de let- 
« très et d'argent comptant des dites promesses de Messieurs 
« de Berne en Genève. Autrement qui jtourra qu'il vuide la 

« ville! ne cberchez plus à intérêt, trouvez-les de votre 

« part, autrement vous êtes tous perdus; et vous prie que en 
» avertissiez ma femme, si ne se porte celui argent , et qu'elle 
« doit venir à Lausanne. J(! sers à mes dépens, et encore me 
« faut-il payer pour les autres.... » On voit parle reste de sa let- 
tre que Messieurs de Berne se disposaient déjà itrompre la eom- 
bourgeoisie s'ils ne touchaient pas bientôt les pots-de-vin promis. 



383 

Le danger lui paraissait si imminent qu'il voulait mettre sa fa- 
mille en sûreté. Le même écrivait d'Echallens, 2 juillet même 
année: « Je serai lundi à Berne, si Dieu plait. Si j'avais seule- 
« ment dix écus, je ferais des banquets : toutefois que j'en au- 
« rai toujours trois ou quatre de nos amis. » — Quand, faute 
d'argent, on restait quelque temps sans rien donner, ces mes- 
sieurs s'impatientaient: « Les bourgeois ont long temps que l'on 
« ne leur donne quelque chose, » écrivait Ami Girard à Be- 
zanson Hugues, en d'autres termes: «Messieurs du Grand Con- 
seil de Berne trouvent qu'il sérail temps de leur faire derechef 
quelque cadeau. » — -< Avant que partir, — écrivait Hugues, 
de Berne, au Conseil, en juin 1527, — nous sommes délibérés 
« à'assurer douze ou vingt des principaux de nos amis, et lais- 
« serons aux mains de nos plus assurés amis les 800 écus pour 
« Messieurs et pour les bourgeois (c'est-à-dire pour le Conseil 
« d'État et le Grand Conseil); car ainsi a été ordonné par leurs 
« Seigneuries, et je crois qu'inconiinent que nous serons partis, 
« ils les prendront ; il nous faut du moins 400 ou 500 écus 
« pour les parliculiers ; il nous griève fori, niais il nous faut 
<f faire ainsi pour mettre les choses a fin et en repos. « Dans 
cette même année François Favre fut chargé de remettre cinq 
manteaux de velours à l'avoyer et aux quatres cautions de 
l'emprunt genevois « pour leur faire prendre patience encore un 
peu de temps.» «Faites apprêter force argent au seigneur Ami 
« Chapeaurouge» (le trésorier) écrivait Ami Girard de Fribourg 
15 juin 1528. « car nous ferons des emprunts qu'il nous fau- 
« dra rendre, incontinent être de retour à Genève; » et plus 
loin, « incontinent avoir vu la présente, vous prions nous en- 
« voyer ce que M. de Genève vous aura mandé, et plutôt par 
« homme exprès , et n'oubliez aussi nous mander certains 
«maroquins (|ui sont chez Michiel Baptissard (Sept). >^ En 
1528, le personnel du Conseil bernois ayant subi plusieurs 
changements, on trouva expédient, « pour donner bon cœur 
« aux nouveaux conseillers de maintenir les droits de la cité 



38^1 

a (le Genève, leur faire quelque don à la mode accoutumée » 
(Balard. page 166)*. «Nous serons bien contraints d'épargner 
« et de désobéir à vos coraraanderaenls, si vous ne nous envoyez 
« plus largement d'argent, » écrivait Girard, le 24 août 1528. 
Le même avait déjà écrit huit jours avant : «Si par le héraut de 
« Fribourg ne nous avez mandé force argent, mandez par quel- 
« que autre. Vous pouvez considérer le temps que demeurerons 
« par de ça, aussi les ambassadeurs suisses, auxquels faudra 
« payer les dépenls: aussi les 30 écus de Lucerne, etc., et plu- 
« sieurs autres dépenses. » 

Cependant les cadeaux en argent devaient bientôt épuiser 
les bourses genevoises dans un moment où la ville, exposée à 
l'ennemi et à la famine, ne pouvait suffire à son propre entretien ; 
d'ailleurs, ainsi que nous l'avons vu, les cadeaux faits aux 
Suisses a Genève même (où il fallait en outre entretenir et sol- 
der les troupes) étaient bien aussi considérables que ceux que 
nos députés leur portaient chez eux. On eut recours alors aux 
présents en vêtements d'un certain prix, dont les négociants 
pouvaient plus facilement faire les avances: «J'ai donné sis pour- 
« points par le conseil de M. l'avoyer, — écrivait Boulard, de 
Fribourg le 3 août 1528 — aussi vous prie que par ce présent 
« porteur m'envoyez encore pour un pourpoint de velours cra- 
« moisi, etc., etc. » — «Le seigneur H... H. s'en va par de 
« là pour les affaires de la relaissée (veuve) de Versonnex,» man- 
dait Robert Vandel de Fribourg le il septembre 1528, 
« nous vous prions faites lui honneur et le fêtez comme le prin- 
« cipal de nos amis. Il désire avoir une fourrure de renard ; 
a nous vous prions de la lui donner; elle nous profilera beau- 
« coup. C'est de ceux qui veulent et osent parler. » On voit 



' Il paraît du reste, par une lettre de Robert Vandel et de J. Ijuilin, 
mai ib'iS, que lorsque les députés genevois demandaient à Berne la réunion 
du Conseil pour leurs affaires, ils le payaient; «...Nous avons redemandé 

le Conseil en le payant....» et en posl-scriptum, « A quelle cause 

avons donné deux écus pour avoir Conseil des CC... » 



385 

par la réponse du Conseil qu'il avait été lait immédiatement 
droit à cette demande : « Nous avons donné la fourrure de re- 
« naid à celui qu'avez rescrit. » — Nous avons dit que messieurs 
des deux villes, notamment ceux de Berne, étaient à Genève les 
acheteurs préférés des biens des mamelucs condamnés, biens 
qu'on leur vendait a vil prix quand on ne leur en faisait pas cadeau ; 
les meubles et les effets personnels des mamelucs suivaient la 
même route \ C'avait même été le meilleur moyen de meitre 
un terme à la protection équivoque qu'ils avaient accordée si 
longtemps à ces Genevois ennemis de leur patrie. On pensait 
qu'ils seraient doublement intéressés a défendre une ville où ils 
devenaient propriétaires*. Voici une preuve sur cinquante à ce 
sujet, extrait d'une lettre de François Favre au Conseil, 2 juillet 
1528. «Item, le sieur Jacob W... vous prie qu'il ait les deux 
« prises pour 500 écus, et les donnera on répondra ainsi qu'il 
« vous plaira.» Peu après Ami Girard écrivait de Fribourg : «Le 
* seigneur Jacob W... se recommande à vous tous. Messieurs, 
« et est bien joyeux de ce que vous lui gardez les pièces de 
« Pierre Joly et de Boulet, et de ce que le seigneur Jean Baud 
« lui a avancé 100 écus^ » Bezanson Hugues avait fourni la 

' Le dernier décembre 1528, on donna six douzaines d'essuie-mains, pri- 
ses dans la maison d'un émigré, à un ami des deux villes: « Denlur 6 duo- 
decimoe manulergiarum cuidem amico de partibus Dominorum de 2 villis 
att''* serv"* luiic civitati impensis, et dentur de illis quse fuerunt a Forneraz 
condemnati, et de caeteris si sunt.» 

* Les Conseils tombaient souvent mal dans leur zèle de récompenser les 
Bernois de cette manière, témoin cet avertissement d'Ami Girard, 11 août 
1528 : « Il se dit par deçà que vous avez promis la maison de Lestelley, 

« garnie de tout ménage, à L ; dont plusieurs en murmurent disant 

« qu'il est de mal conseil et qu'il ne vous fit jamais service. Vous savez 
« assez comment A. R. et lui sont bons pour le duc. » 

' Voici de quelle manière Jacob W... se libéra de cette somme de 500 
écus: 

1. Livré à Berne au trésorier 150 écus 

2. Par les mains du seigneur Baud (c'est-à-dire avancé par lui). 100 — 

3. Plus il promet de treyre Messieurs de Genève et leur en- 

voyer leurs lettres d'une depte de 400 11. dus à une femme 

de Berne, que valent 133 V» 



386 

moitié de celte somme pour le même objet. Le seigneur Jacob 
W..., notre ami le plus dévoué à Berne, passait pour l'un des 
particuliers les plus riches de cette ville. Le brave Jean Baud, k 
force d'avoir donné et avancé de l'argent à nos combourgeois, 
mourut à peu près insolvable l'année suivante. Dès longtemps 
le droit de pêche inféodé h Bezanson Hugues avait passé de la 
même manière en mains des patriciens suisses. Nous verrons 
plus tard que toute sa fortune suivit le même chemin. — Des 
présents de prix, les Genevois passèrent bientôt à ceux en 
comestibles, en venaison surtout, dont il paraît que la ville et 
les environs abondaient , tandis que le peuple manquait de 
pain. Voici ce qu'Ami Girard écrivait le jour de la Toussaint 
1 528 de Fribourg, où il ne s'était rendu que pour la dite fête, car 
sa demande était pour Berne : « Il vous plaira m'envoyer demi- 
ce grosse de grives pour entretenir les amis. » Et le 3 novembre 
suivant de Berne : « N'oubliez pas m'envoyer la demi-grosse de 
« grives. » En6n le 29 du même mois de Berne: «Combien 
« que m'avez envoyé des chapons, grives et bécasses, il vous 
« plaira m'envoyiT encore des chapons pour aucuns de nos 
« amis. » C'était une affaire entendue qu'on ne pouvait rien 
attendre de ces messieurs sans payer leurs services : « Je ferai 

« quelque promesse au banderet W afin qu'il pousse l'af- 

« faire outre, mais tenez le secret. » écrivait Girard de Berne 
le jour de la Saint-André 1528. 

L'année 1529, l'une des plus critiques que Genève eût 
à traverser, devait être tout particulièrement productive pour 
nos combourgeois. Aux présents en argent, en vêtements et en 
venaison, on ajouta ceux en épiceries et douceurs de toute es- 
pèce dont messieurs de Berne paraissent avoir été très-friands. 

4. Plus lui est dû (à lui-même) pour certains draps de soie, la 

somme de 68 — 

5. Plus que Monsieur le syndic Bezanson payera pour lui la 

somme de 48 */» 

Somme .... 500 écus 



387 

Mais procédons par ordre de date. Déjà eo 15'28, 28 sept. 
Ami Girard avait écrit au Conseil: «Il vous plaira nous envoyer 
« une livre de quelque bonne poudre fine en deux sacs, chacun 
« de demi-livre, et nous les donnerons à deux bourgeois de Berne 
« ou à leurs femmes.... Il vous plaira aussi nous envoyer 100 
« écus pour soudoyer à tous affaires. » Personne ne savait mieux 
prévenir les fantaisies de nos combourgeois de Berne que les 
frères Vandel. Leur conversion secrète les avait mis en grande 
faveur dans cette ville, où Tun d'eux (Hugues Vandel) s'était 
fixé, et où les autres ne cessaient de venir tour à tour en qua- 
lité de députés genevois. Voici ce que Robert Vandel écrivait 
de Berne le 3 mai 1529; «Ne faillez pas de nous envoyer 12 
« aunes de charge (serge) pour quelque bon ami que nous avons 
« acquis qui a gros crédit. Il n'est pas besoin de faillir et qu'elle 
K soit de la meilleure. » Ce Robert Vandel, chef du parti pro- 
testant à Genève, avait lui-même de la peine à cacher le mépris 
que lui causait la rapacité de ses coreligionnaires suisses; tout 
au moins le croirait-on d'après des expressions du genre de 
celle qu'il employa en rendant compte de l'argent donné à 
des soldats suisses qui l'avaient accompagné (8 janvier 1529): 
« Nous ne le plaignons pas, la marchandise vaut l'argent; » — 
ou d'après ces mots écrits de Berne le 3 octobre de la même 
année : « Les amis nous ont bien servi ; reste à les récom- 
« penser avant de nous retirer, et ne faut pas reculer. » Au 
reste son frère Hugues n'avait pas meilleure opinion des 
petits cantons. On se rappelle que lors de leur querelle 
avec Berne et Zurich , il voulut que le Conseil envoyât aux 
Bernois un secours de cent h.ommes, dépense que Bezanson 
Hugues jugea aussi inutile qu'impolitique. Hugues Vandel 
écrivit a ce sujet le 24 septembre 1529: «N'ayez crainte de 
« courroucer les bas cantons; ils sont déjà vos ennemis; ils ne 
i' sont que mangeurs d'écus ; si vous aviez plus d'argent que 
('■ le duc, et que le voulussiez livrer, ils seraient vos amis.» — 
Robert Vandel , de Berne, le 2 juilh t même année : « Il n'est 



388 

« pas temps de plaindre les dépens à celte heure; c'est le coup 
« à Targenl. Vous ferez s'il vous plaît porter du vin au capitaine 
« en son logis : car il est notre bon ami et de grosse maison. » 
Hugues Vandel à Bezanson Hugues, de Berne 29 août : « Je 

« vous prie ne oubliez les peaux de Si , ni aussi une hoëte 

« de pillules, des vôtres, pour Yunker (damoiseau) Ludwig de 

« D lequel se recommande fort à vous. Vous aurez aussi 

« de l'avis touchant les pourpoints de quoi parlâmes dernière- 
« ment et des petits présents. Vous y aviserez avec quand vous 
« retournerez. Vous savez, il fut promis quelque chose à Wil- 

« helm Z. et à Hans F.... En outre aviserez Messeigneurs 

« touchant les censés que Ton doit a présent payer. » Encore 
Hugues Vandel à Bezanson Hugues, 15 septembre de Berne: 
« Je vous prie que faites faire de vos pillules, comme vous ai 

« écrit, pour le seigneur Louis de D , lequel se recommande 

« fort à vous, et aussi St , et vous remercie bien des peaux 

« que lui avez envoyées, se offrant le desservir envers vous et 
« la ville et de venir de Frutigen, où il est châtelain, ici toutes 
« fois quantes lui ferons savoir. Je n'ai écrit certain noms des 
« seigneurs de cette ville auxquels me semble qu'on dût, ou peu 

« ou prou, leur faire quelque présent, et surtout h St (celui 

€ des peaux) W, et Y , et touchant aux autres quel- 

« ques fantaisies, comme des poudres et noix muscates. Non- 
« obstant messeigneurs en feront ce que bon leur semblera. » 
Bobert Vandel de Berne, 2(i septembre 1529: «Ne faillez à 
« nous envoyer argent, pour que soudoyons aux affaires; c'est 
« le coup à l'argent.» Le même, l*^"" octobre, de Payerne, 
au nom de la dé[)utation genevoise : « Vous avez ici à Berne 
« plusieurs de nos bons amis auxquels serait besoin de faire 
« quelque présent, desquels verrez les noms, de damas ou de 
« velours, comme vous semblera, avec une douzaine de boîtes 
« de dragées et de poudre pour les autres particuliers, et qu'il 
« soit incontinent, car il est temps ; » (billet inclus) « Les noms 
« de nos amis: W , St...., Y , Tr...., Sch , 



389 

« Gr Wllhelm Z , Willielm R , et une douzaine 

« de boîtes de dragées et de sacs de poudre pour les autres 
« amis particuliers'.» (Autre billet inclus): «N'oubliez pas 
« nous envoyer d'argent, etc. , otc. » Le Conseil s'empressa 
d'expédier une ample cargaison de toutes ces choses « afin que 
la comboiirgcoisie n'expire pas, malgré la sentence de Monsieur 
de Gruyères. » Le trésorier, Ami de Chapeaurouge, écrivait k 
ce sujet audit Robert Yandel à Berne : « Par ces présents por- 
« teurs, qui sont deux gagne-deniers, vous envoie dix-sept 
« aunes et demie de damas jaune et deux aunes et demie de 
« damas rouge. Si j'eusse pu trouver tout de damas rouge, je le 
« vous eusse envoyé ; mais je n'en ai trouvé que cela. Aussi 
« vous envoie 12 boîtes de dragées belles et bonnes, avec 12 
« sacs de poudre, comme verrez. » — Mais ce n'était pas tout, 
dès le 24 du même mois, Hugues Yandel écrivait de Berne : 
« Je récris touchant quelque chose que voudrait avoir un sei- 
« gneur de cetie ville dont j'ai mandé une mémoire à mon 
« frère Robert. S'il vous plaît, lui ferez livrer le contenu du 
« dit écrit".» — Robert Yandel de Fribourg, Saint-Nicolas, 
1529: <r Et ne faillez pas nous envoyer la sarge noire, qui 
« sera chose profitable pour nous; et plut à Dieu que nous 
« l'eussions déjà et la dussions payer du nôtre, ensemble de l'ar- 
<( gent; car des 350 écus, il n'y a ordre. » 

Nous pourrions faire un livre de citations semblables ; car 
les exigences de ces bons amis et la libéralité des Genevois ne 
firent qu'aller crescendo jusqu'au moment oii, réduits par la ré- 
formation à n'avoir d'autre protection que Berne, cette ville 

* On envoyait aussi en présent à Berne une grande quantité de metudat 
alexandrin, qui paraît avoir été un spécifique préservatif contre la peste. 
L'once coûtait un sol (i franc de notre monnaie) ; on y Joignait toujours du 
xedoan. 

* Le 14 janvier de cette année, H... H.... l'un de nos principaux pen- 
sionnaires (celui qu'on avait dans le temps gratifié d'une fourrure de re- 
nard) rappela, « qu'on avait promis de lui donner une bonne robe, qu'il 
viendrait demander en justice, si on ne la lui donnait pas autrement. * 

Tome XI. 26 



390 

voulut nous imposer un tribut annuel de mille écus. En voilk 
bien assez pour prouver que nous n'avons rien exagéré en par- 
lant de la rapacité de nos combourgeois, des Bernois surtout. 
D'ailleurs nous avons tenu à ne rien répéter de ce qui se 
trouve de ce genre dans le cours de cette histoire. Il n'arri- 
vait pas un Suisse à Genève qu'on ne lui fit son présent, en sus 
de ses frais de réception et d'entretien. Il n'allait pas un Gene- 
vois à Berne qu'il ne fût porteur de quelque argent ou cadeau 
pour ces combourgeois. Robert Vandel estimait en 1529 à 
40,000 écus (près de deux millions) les dépenses que la ville 
avait été obligée de faire pour maintenir la bourgeoisie. Mais ce 
chiffre est évidemment trop réduit; car déjà à la diète de Payerne 
1530, les dé|)utés genevois offrirent d'affirmer par serment que 
la ville avait perdu plus de cent mille écus (environ quatre mil- 
lions et demi); et cinq années plus tard, dans les procès contre 
les mamelucs et les Penovsans, les perles et les dépenses réu- 
nies des Genevois sont estimées, par plusieurs personnes di- 
gnes de foi, a quatre cent mille écus d'or sol (près de vingt 
millions de francs de notre monnaie). Balard représentait assez 
l'opinion des modérés de l'époque ; or d'un bout à l'autre de 
son Journal on verra percer l'idée que les dommages causés à 
Genève par le duc de Savoie et son armée n'étaient rien à côté 
de ce que nous coûtait l'amitié de nos combourgeois. 

Quelques personnes s'imagineront peut-être que la Suisse 
était alors un pays pauvre, qui avait plus besoin d'argent que 
Genève, et où certains présents avaient le même genre d'attrait 
<jue pour les chefs des tribus de sauvages. Quelle erreur! La 
guerre que ses vaillants habitants allaient faire au loin, pour le 
compte de souverains étrangers, souvent opposés les uns aux 
autres, leur valaient des sommes énormes, sans parler du 
pillage qui l'accompagnail. Aussi était-ce en Suisse même 
que nos députés devaient emprunter à gros intérêts l'argent qui 
nous manquait, et qui y retournait immédiatement sous une 
autre forme, sans libérer le capital ni ses intérêts. Nous nous 



391 

trouvions pour ces emprunts en concurrence nonseulemenl avec 
le duc de Savoie, mais avec les ambassadeurs du roi de France 
à qui il fallait naturellement des sommes encore bien plus con- 
sidérables qu'aux nôtres ; enfin qu'on n'oublie pas que tous les 
trésors du duc de Savoie passaient successivement aux Suisses, 
aux Bernois surtout, et que ce fut évidemment là une des 
principales raisons qui les empêcha si longtemps de se brouiller 
complètement avec Charles III , tout en se déclarant en prin- 
cipe en notre faveur. — Ce n'est certes pas par malveillance 
personnelle contre l'ancienne Berne que nous donnons tous ces 
détails. Personne n'admire plus sincèrement quo nous son his- 
toire, son héroïsme, sa profonde politique, sa constitution aussi 
forte que simple, et jusqu'à son gouvernement, préférable peut- 
être à tous les autres, en tenant compte de l'époque. Nous 
sommes même bien loin de nier les services que les Bernois 
nous rendirent ; mais nous tenions à établir que ces services 
furent très-largement payés , qu'ils se firent singulièrement at- 
tendre, et qu'il ne tint pas à ceux qui nous les rendaient que 
nous ne devinssions leurs sujets et leurs vassaux, au lieu d'êire 
simplement leurs alliés ou leurs obligés. C'est là un fait incon- 
testable; nous sommes donc parfaitement quittes. Si la conduite 
de Berne, contraste dans cette occasion avec celle de Fribourg, 
certes elle jure encore bien davantage avec celle de la pauvre 
Genève, de toutes les villes de l'époque peut-être celle qui de 
temps immémorial prodiguait à tout venant avec le plus d'em- 
pressement ses richesses, ses services et sa joyeuse hospitalité. 

L'année 1530 commença par quelques troubles à Saint- 
Gervais, lesquels furent cependant bientôt apaisés. — Le 9 
janvier on envoya Robert Yandel et Jean Lullin porter 500 écus 
à Berne, en déduction de ce que cette ville réclamait pour ses 
ambassades et diètes en notre faveur. Il s'agissait d'ailleurs aussi 
de se plaindre d'une série de nouvelles prouesses des gentils- 
hommes de la Cuiller, — Le baron de Menlhon, l'un des prin- 



392 

cipaux seigneurs de la cour ducale, et que Charles III réservait 
ordinairement pour les occasions les plus importantes , écrivit 
à Bezanson Hugues pour lui demander s'il pouvait venir en 
sûreté à Genève lui parler. Il s'agissait très-probablement d'une 
teniative de séduction, à laquelle l'état déjà obéré des affai- 
res du grand citoyen et les progrès du parti révolutionnaire au- 
raient pu fournir quelque crédit ; Hugues rapporta simplement 
la chose au Conseil et répondit en son nom que les dernières 
proclamations accordaient un libre accès à tout le monde. Ap- 
paremment le baron comprit que celui qui résistait depuis tant 
d'années aux menaces et aux embûches de son maître, ne serait 
pas plus accessible aux douceurs et aux promesses de celui-ci, 
car il n'en fut plus question. 

Le ce se rassembla le 4 février pour l'élection des candidats 
au syndicat, et fît précéder la séance d'une messe solennelle. 
11 rendit au Conseil étroit le droit de faire bientôt de nouveaux 
bourgeois, mais non sans le consulter. Il défendit à tous les ci- 
toyens et bourgeois, sous peine de la perte de la bourgeoisie, 
de se citer à comparaître devant aucune cour ecclésiastique^ 
tant à Genève qu'à Vienne. Ses candidats au syndicat furent 
acceptés par le Conseil général du surlendemain. C'était Jean 
Baiard, Jean Lévrier, Pierre Villiel (riche et bien apparenté) et 
Jean-Ami Curtet, l'ancien secrétaire. Ce dernier ne manque 
pas d'annoncer lui-même dans le procès-verbal sa nomination 
dans ce style de cagot dont on fit tant d'usage plus tard et qui, 
pour le moment, indiquait le parti auquel il appartenait : a Moi 
indigne» [ego immeritus) , dit-il, en parlant de son élection. 
Assurément cette « indignité » n'était pas inattendue, puisqu'il 
avait deux jours auparavant obtenu sa démission de secrétaire 
en ce, afin de se proposer pour le syndicat. Robert Yandel fut 
élu secrétaire à sa place; c'eût été un excellent choix si Vandel 
n'a\ait été complètement absorbé par les intrigues de son parti; 
aussi les registres tenus par lui sont-iis singulièrement incom- 
plets et irréguliers. — Le 8 février on statua que dorénavant 



393 

l'élection des conseillers aurnit lieu parle CC; mais il ne faut 
pas oublier que c'était le Conseil ordinaire qui faisait lui-même 
le CC, et qu'il entrait dans sa composition avec le lieutenant et 
ses auditeurs'. La religion ne paraît pas avoir beaucoup influé 
sur les changements que l'on fit dans le Conseil d'Etat. Par 
contre on mit beaucoup de gens de fort petite réputation dans 
celui des CC, qui malgré cela n'atteignit pas ce chiffre à beau- 
coup près, ce qui ferait supposer qu'il y avait encore beaucoup 
de citoyens qui ne se souciaient pas de se mêler des affaires 
publiques. C'est pour cela sans doute qu'on fixa le 1 1 février 
une amende de 25 écus (environ 1100 francs), pour quicon- 
que refuserait l'emidoi public auquel il aurait été nommé. On 
fixa aussi une amende par séance pour ceux qui n'assisteraient 
pas aux Conseils dont ils faisaient partie. Enfin il fut statué que 
ceux qui parleraient des affaires d'État hors (!e la maison de 
ville auraient la langue percée^ et que celui qui en aurait con- 
naissance sans le dénoncer, payerait une amende de soixante 
sous (autant de francs). — On procéda ensuite à faire de nou- 
veaux bourgeois en obligeant, souspcinede voir fermer leurs éta- 
blissements, tous ceux qui n'étaient que domiciliés en ville a ache- 
ter la bourgeoisie, avantage dont les étrangers se seraient bien 
passés à une époque où tout citoyen qui s'absentait sans permis- 
sion était considéré et puni comme déserteur. Ce n'était guère le 
moyen de ramener le bien-être , la confiance et le commerce 
dans une ville qui souffrait de la famine depuis des années. 
L'ancienne prison étant devenue insuffisante à contenir les mal- 
heureux condamnés au pain et à l'eau, pour avoir désobéi aux 
récentes ordonnances, on dut en construire une nouvelle. — 
Ce n'était certes pas là le genre de liberté pour lequel Berthe- 
lier et Lévrier avaient subi le martyre et tant d'autres la persé- 

* Le seigneur lieutenant et ses auditeurs ayant été élus pour la première 
fois en novembre, ils le furent toujours à cette même époque: les audi- 
teurs tous les deux ans et seulement deux à la fois, le lieutenant pour une 
seule année. 



394 

cution, l'exil el la perle de leur fortune. Tant de sévérité et de 
défiance sentait le ferment révolutionnaire, el, comme dans tou- 
tes les révolutions, c'était une minorité qui allait l'emporter et 
imposer ses volontés aux masses surprises *. Ce n'était pas cette 
minorité-là qui nous avait rendu notre indépendance ; elle ne 
faisait qu'exploiter ce qui s'était fait sans son secours, pour 
être sacrifiée sans pitié à son tour quand son heure fut venue. 
Il en fut de la révolution genevoise comme de toutes les révo- 
lutions qui ont un commencement légitime : « la vertu les pré- 
pare, l'ambition les exploite, le vice en jouit. » Non content de 
la liberté conquise par les premiers patriotes genevois, le parti 
des Vandel, des Philippe et même des Girard voulait maintenant 
table rase pour régner à sou tour ; son règne fut de courte du- 
rée : il tomba frappé par ceux-là même qui s'étaient élevés sous 
sa protection. Pour le moment il était tout-puissant'^. 

• On contracta avec le bourreau, maître François, pour 25 florins par an , 
plus 2 florins par fustigation, et 4 florins pour exécution à nriort. Il ne tarda 
pas à trouver de l'occupation. Le sous-hospitalier des pestiférés, sa femme, 
leur fils, le chapelain de l'établissement et un autre complice avaient avoué 
qu'ils avaient propagé la peste au moyen de linges infectés et de diverses 
autres manières, trop sales à raconter, dont ils avaient le secret. A vrai dire, 
on ne comprend pas quel pouvait être l'intéiêt de ces malheureux à agir 
ainsi; il fallait qu'il fût bien grand pour qu'ils s'exposassent à en être les 
premières victimes. Au reste, n'y eût-il de vrai que le quart de ce que Boni- 
vard rapporte de cette mystérieuse aff'aire, il faudrait encore convenir que 
la peine de mort était bien méritée. Ce que nous blâmons, c'est la barbarie, 
jusqu'ici tout à fait inconnue à Genève, qui accompagna ces supplices, triste 
avant-coureur des raffinements de tous genres que notre justice pénale de- 
vait recevoir dans le courant du même siècle. Les trois hommes furent 
tenaillés devant les maisons qu'ils étaient censés avoir infectées , avec des 
tenailles rougies au feu , puis décapités et écartelés au Molard , j)our plus 
d'exemple. Quant à la femme, condamnée au même supplice , on se contenta 
de lui couper le poing et de la décapiter. Le fils ne fut que pendu. Les têtes, 
furent clouées sur des pieux, en face de l'hôpital, et les douze quartiers ex- 
posés dans les autres parties de la ville et des franchises. 

* Nous avons déjà dit que les frères Vandel étaient depuis 1526 les chefs 
du parti protestant à Genève , quoique pratiquant ouvertement la religion 
romaine. Voici quelques passages assez curieux d'une lettre de Hugues Vandel 
à son frère Robert, de Berne, 23 juin 1530 : « L'Église de Saint-Victor ne 



395 

On avait déjà eu l'année précédente quelque peine à faire 
respecter les défenses de manger de la viande pendant le ca- 
rême, défenses qui se faisaient toujours publiquement à pareille 
époque; cette fois le vicaire fit savoir au Conseil qu'il ferait 
punir ceux qui mangeraient de la viande en carême « suivant la 

€ peut faillir au pis aller qu'elle ne tombe par terre, car elle est trop vieille. 
■c Mais j'espère de faire un autre moyen , et crois que j'en viendrai à bout, 
« car le secrétaire ne me l'a pas dissenti; c'est que, à cause que quelque 
t jour regarderons en la ville de Genève si la plus grande part veut être 
« évangéliste ; et cas advenant que nous fussions trop court à cause de la 

< crainte qu'ils ont aucmis de la ville de ceux de Fribourg, pourrons être 
« secourus par l'acceptation du dit prieuré par Messieurs de Berne ; car cela 
« advenant, pour leur part, ils voudraient y avoir un vogt (bailli) et un pré- 
4 dicant qui serait notre grand confort. Je ferai à Fribourg selon le contenu 
« de ma charge, et puis après aurai le particulier seulement ici à Berne ; et 

< puis vous écrirai, ou à Messeigneurs, pour mettre les dits projets devant 

« Messieurs du Grand Conseil de cette ville (c'est-à-dire de Berne) Je 

« vous envoie lettres de Farellus; je crois que par icelles serez informé de 
« ce qu'il a fait à Lausanne. Vous ferez souventes fois écrire à Christophle 
« par deçà comment il a déjà écrit à Farellus et touchant mon opinion que 
« j'ai de Saint- Victeur à Berthold ; car si ce n'est pas le moyen que je vous 
« ai écrit, Messieurs de Berne ne l'accepteront point, etc., etc. » — P. S. « Man- 

< dez-moi si vous avez reçu les lettres par le capitaine Chésaux, car je serais 
« bien marri si elles étaient perdues. J'ai été à Zurich, et nous fit gros ac- 
« cueil ZwimjUens et les autres. » — Ainsi donc , pour implanter la réforme 
à Genève , les frères Vandel ne reculaient pas devant l'idée de livrer aux 
Bernois la plus riche de nos anciennes communautés religieuses (dont les 
dépendances s'étendaient au loin sur la rive gauche du Rhône , et dont le 
tiers avait été promis aux Fribourgeois), et d'appeler dans nos murs un bailli 
bernois. Ces mêmes frères Vandel continuaient à s'acquitter catholiquement 
de leurs fonctions de députés auprès des Fribourgeois, qu'ils trompaient de 
leur propre autorité en faveur de Berne. Ils continuaient aussi à postuler des 
bénéfices et un canonicat pour leur frère Thomae , qui était parfaitement 
d'accord avec eux, ainsi qu'on le voit par ses lettres. — Ce parti protestant, 
très-influent dans les Conseils, était presque ignoré dans le peuple. Voici ce 
qu'un citoyen genevois, dont la signature nous échappe, écrivait, trois ans 
plus tard, en juin 1533, au juge de Gex : « Nous avons ici juré de non plus 
« être Leuther^ Jean Philippe, syndics et tous, réservés Baudichon, les Vandel, 
« Perrin , Goule et certains autres ; mais il faudra qu'ils aillent autre part. 
« J'espère que Dieu aidera les siens ! > On sait d'ailleurs que les Conseils ge- 
nevois promirent jusqu'en 1534 aux Fribourgeois de rester dans la même 
foi qu'eux, et que la réforme ne fut officiellement arborée qu'en mai 1536. 



396 

secte luthérienne. » On arrêta de défendre aux aubergistes d'eu 
donner, et de chercher à détourner de cette pratique « par des 
paroles caressantes ou par des menaces.» A cela le Conseil des 
ce ajouta la défense de manger de la viande « sans l'autorisa- 
tion de la justice; les contrevenants feront selon leur fortune, 
une, deux ou trois toises aux murailles de Saint-Gervais; ceux 
qui n'ont rien seront châtiés. » C'était enlever à l'institution du 
jeûne et aux peines disciplinaires à jirononcer à ce sujet tout 
leur caractère ecclésiastique ; mais c'était précisément ce que 
voulait le CC, où les protestants étaient en majorité. Il termina 
son arrêté en prononçant les mêmes peines contre les prêtres 
qui ne s'abstiendraient pas de leurs mœurs licencieuses. En 
principe le CC avait raison, au moins sur ce dernier point; 
mais c'eût été au vicaire à intervenir; au lieu de cela, celui-ci 
continuait à laisser l'évêque dans l'ignorance la plus complète 
de ce qui se passait à Genève; car on n'en retrouve pas un mot 
dans une lettre menaçante que le prélat écrivit le 20 avril au 
Conseil pour ordonner la restitution des biens de l'ancien con- 
seiller Perrin Peyrolier% «en son vivant son bon et fidèle ci- 

' Ce Perrin Peyrolier, qui avait épousé la veuve de François Galiffe (voy. 
plus haut), appartenait à cette classe de Genevois ducaux, émigrés en 1526, 
que le Conseil général avait amnistiés, et on n'avait rien eu à lui reprocher 
jusqu'à sa mort, qui eut lieu peu de temps après. Mais il appartenait à l'une 
des familles les plus riches et les mieux apparentées de Genève. Craignant 
quelque spoliation, son facteur, Pierre Gojon, avait rais tous ses biens sous 
son nom pour les sauver ; on le déclara digne de mort pour s'en emparer. 
Grâce à l'intervention de Messieurs de Diesbach de Berne et Arsent de 
Fribourg, Gojon eut la vie sauve, et le Conseil, charmé d'avoir pu donner à 
cette spoliation une apparence de légalité pai- l'intervention de ces deux sei- 
gneurs suisses, leur donna à chacun dix écus (environ 460 fiancs). Mais Gojon, 
à peine hors de ville, recommença ses réclamations, dans lesquelles le frère 
du défunt, Messire Humbert Peyrolier, chanoine de Vienne, trouva moyen de 
faire intervenir successivement Messieurs des Ligues, le prince-évêque , le 
duc de Nemours et même le roi de France, François l^", qui écrivit tout exprès 
au Conseil à ce sujet. De nobles et puissantes maisons de Vienne , de Lyon 
et de Màcon étaient intéressées dans cette affaire , qui causa beaucoup de 
difficultés à la ville. On peut juger, par cet exemple, de l'importance des 
familles patriciennes genevoises de l'époque à l'étranger. 



397 

lO}'en et sujet,» à ses hoirs ou à Gojon, facteur de sou frère 
Humbert, chanoine de Vienne , menaçant de son indignation 
pour ce crime île lèse-majesté, etc., etc. Mais Pierre de la Baume 
avait lui-même enseigné à ses sujets-citoyens à ne pas plus faire 
cas de ses menaces que de ses promesses. 

Le 1 mai, mieux informé de tout ce qui s'était passé à Ge- 
nève, le prince-évéque écrivit, contre son liabilude, une lettre 
remarquable à la fois par sa moJéralion et par sa force, dans 
laquelle il se plaignait avec calme et dignité de tous les enva- 
hissements sur son autorité. Mais il était trop tard, et un nouvel 
incident allait hâter la rupture qui était jjréparéo de longue 
main. Un subordonné de Thomas Vandel (toujours curé de 
Saint-Germain et chanoine en expectative, quoique secrètement 
réformé) fut arrêté hors des franchises par le procureur fiscal 
Mandallaz. Le vicaire, sollicité par les frères Vandel auxquels 
il n'osait rien refuser, ordonna la libération du prisonnier. Cette 
libération fut refusée par ledit procureur fiscal; aussitôt le Con- 
seil s'empressa d'aller offrir main- forte au vicaire, — et cela 
d'autant plus volontiers que ce Mandallaz, que Pierre de la 
Baume n'aurait jamais dû garder à son service, était connu de- 
puis longtemps par son dévouement au duc de Savoie. Le vi- 
caire lança le mandai , et Mandallaz fut immédiatement saisi, 
emprisonné et mis aux fers. Furieux de cet attentat contre 
l'un de ses principaux officiers (quoique commis par son propre 
vicaire général), l'évêque écrivit aux syndics et conseils la lettre 
suivante : « Vous ne vous êtes voulus contenter des extorsions 
« et indues novellités qu'avez faites en notre autorité et juris- 
« diction; mais continuant en votre obstination, avez pris ou 
« fait prendre notre procureur Mandallaz, en notre château de 
« Peney, en exerçant son office. Et ne voulez que vous appe- 
« lions commetteurs de crime de lèse-majesté ! — Si ferons, et 
« n'estimons pas moins l'outrage que si l'aviez fait en notre 
« propre personne : pourquoi aviserez de tantôt le nous rendre 
« et mettre en liberté sans dommage de sa personne, et rappa- 



398 

« reillez l'outrage que nous avez fait ; autrement vous voulons 
« bien avertir, une fois pour toutes, qu'eniployerons tout ce que 
« nous tenons de Dieu pour nous en venger. — A tant vous 
« disons à Dieu qui, bien amés, très chers et feaulx, vous ait en 
« sa sainte garde. — Dès Arboisce 27 juin, l'évêque et prince 
« de Genève. » Loin de s'arrêter à ces menaces, on intenta à 
Mandallaz un procès criminel, non pour sa désobéissance au vi- 
caire, mais pour tout ce qu'il avait fait précédemment en con- 
travention aux franchises et au préjudice des particuliers. L'é- 
vêque de son côté avait porté plainte de la rébellion de ses 
sujets à Berne et a Fribourg, où l'affaire Mandallaz fut hau- 
tement désapprouvée ; on rejeta lâchement alors à Genève la 
faute sur le vicaire. Les Conseils procédèrent aussi par antici- 
pation à un appel à Vienne, malgré l'édit tout récent qui le dé- 
fendait d'une manière expresse , et dont la transgression avait 
déjà été punie sur plusieurs particuliers. 

Cette fois c'en était trop, et les menaces de l'évêque allaient 
recevoir leur exécution. Il commença par emprisonner deux 
Genevois qui se trouvaient à Saint-Claude; puis, aidé de son 
frère le baron de Mont-Saint-Sorlin, il arma un certain nombre 
de Bourguignons. Enfin il appela à son secours les cheva- 
liers de la Cuiller, en ces termes : « Messieurs les gentilshom- 
a mes, mes bons seigneurs et voisins de ma cité de Genève, 
« je suis été averti par M. le baron de la Sarra et M. de Gen- 
« thod du bon vouloir et affection qu'avez à m'aider à punir mes 
« sujets rebelles du dit Genève , et pour ce que par plusieurs 
" fois je vous en avais fait prier, mais toujours a été remis en 
« dilation; et maintenant, de votre délibération, sachant que 
« ce sera œuvre méritoire devant Dieu et le monde, de faire 
« justice de tels malvivants, vous prie et requiers, comme à mes 
« parents, autres mes bons seigneurs et voisins, me vouloir 
« aider et secourir en cette affaire ; et vous m'obligerez à 
« jamais demeurer enclin et affectionné à vous faire tous les 
« plaisirs et services qu'il me sera possible, comme plus am- 



399 

« plement entendrez le dit seigneur baron, mon cousin, et le 
« dit seigneur de Genthod , mon bon ami. Et sur ce je prie 
« Dieu qu'il vous donne la grâce d'exécuter vos bonnes volontés 
« et accomplissement de tous vos désirs. — D'Ârbois, ce 20 
« août, de la main de Tenlièrement et tout vôtre, l'évéque de 
« Genève. » 

A cette lettre était joint le manifeste suivant : 
« Nous, Pierre de la Baume, évêque et prince de Genève, 
« ayant égard aux insolences, rebellions, crimes de lèse-majesté 
« avec conspirations que aucuns de nos sujets du dit Genève 
« perpètrent et s'efforcent journellement envers nous , notre 
« autorité et jurisdiction , emprisonnant nos sujets et nos of- 
« ficiers sans mandement, s'attribuant nos droits de princi- 
pe pauté en notre ditte cité du dit Genève, et en aucuns de nos 
« châtf-aux, et se vantant de pis, si sur ce ne remédie ; — Nous, 
« considérant les raisons susdites et plusieurs autres, voulant 
« entretenir noire Éolise en son autorité et maintenir notre 
« sainte foi , avons commis et requis ainsi que requerrons 
a de notre part aucuns seigneurs, nos amis et parents ci-des- 
« sous écrits pour nous assister, défendre notre dite autorité, 
« aider à punir les rebelles, et, si besoin est, de fait et voie 
« d'armes y pourvoir. C'est a savoir: notre cher aimé cousin, 
« Michel de la Sarra. seigneur et baron du dit lieu, Jean de Beau- 
« fort, seigneur et baron de Rolle, François de Saint-Sapliorin, 
« Jean deViry, seigneur de la MoudleiAlamogne; et Jean Mestral, 
« seigneur d'Aruffens : ayant toute puissance de nous, révoquant 
« tous autres officiers quelconques qui ne sont pas des nôtres, et 
« leur donnant plein pouvoir comme nous-même. Et en signe 
« de vérité avons écrit ces lettres et signées de notre main, 
« cachetées de notre petit sceau. — Donné à Arbois. le 20 
« août de l'an 1530. L'évéque de Genève '.» 

* Ce manifeste et la lettre qui précède furent produits en ces termes à la 
diète de Payerne ; mais il en existe des variantes légèrement amplifiées tout 
en disant exactement la même chose. Voici une autre lettre de Tévêque , pro- 



400 

Si quelque chose avait pu jusqu'ici gêner les gentilshommes 
de la Cuiller dans l'exécution de leurs dessins sur Genève, c'é- 
tait ce fait: que le duc, tout en les encourageant par dessous 
main, n'osaient, surtout depuis l'arrêt de Sainl-Julien, avoir l'air 
de les approuver ouvertement, en sorte qu'il leur laissait la 
responsabilité de leurs actes. Ces messieurs furent donc enchan- 
tés de pouvoir mettre leur responsabilité à couvert sous l'ordre po- 
sitif d'un prince souverain qui était en même temps le chef dio- 
césain de la plupart d'entre eux. — Ce ne fut qu'en voyant les fau- 
bourgs pillés sans merci et la ville cernée de toutes parts que 
le peuple connut l'extrême gravité de sa position, dont les partis 
Vandel et Girard avaient d'abord voulu lui faire un mystère. 
Celte guerre allait même prendre les caractères d'une guerre 
de religion, tant à cause des luthériens qui se trouvaient dans 
Genève que surtout parce qu'il était certain que plusieurs nou- 
veaux convertis avaient profilé du libre commerce assuré par 
l'arrêt de Saint-Julien pour aller répandre leurs doctrines dans 
les États du duc : c'esl-à-dire (au moins pour la plupart d'entre 
eux) pour y prêcher la révolte contre les institutions établies, 
principalement contre le jeûne et contre les dîmes ecclésiasti- 
ques, que plusieurs propriétaires genevois refusaient de payer, 
bien que les ambassadeurs fribourgeois, qui revenaient de Cham- 
béry sous la conduite de leur avoyer, le chevalier Humbert de 
Praromon, les y eussent fortement engagés « pour le bien de 
la paix.» 

duite également à la diète de Payerne par son infidèle allié le duc de Savoie, et 
adressée «à Monsieur mon cousin, le baron de la Sarra : «Mon cousin, je me re- 
€ commande à vous de très-bon cœur. En suivant la conclusion prise avec vous, 
« j'ai prié M. de la Kanzonière , mon cousin , s'en venir ici pour lui parler 
« de l'entreprise ; lequel se délibère se trouver, mais que je l'avertisse du 

< jour, afin qu'il puisse être avec lui quelque nombre de gentilshommes de 
■i ce pays. Vous priant que je sache toujours de vos nouvelles, et même par 

< ce porteur écrire comment il faudra que mon dit cousin se trouve vers 
« vous. Et sur ce prie notre Seigneur vous donner, mon cousin, tout ce que 

< désirez. — D'Arbois, le 1 1 de septembre, de la main de l'entièrement et tout 

< votre cousin, l'évèque de Genève. » 



401 

Comme lanl de fois, la peste, qui continuait à exercer ses 
ravages lut la principale défense de la ville contre les en- 
nemis, qui craignaient de s'exposer au fléau. Mais dès que le 
danger leur parut sensiblement diminué, ils se rapprochèrent 
et préparèrent tout pour un assaut, qui devait avoir lieu dans 
la dernière semaine de septembre. De leur côté, les milices ge- 
nevoises étaient décidées à tenir bon, et à mourir plutôt que 
de se rendre. Les Suisses étaient d'ailleurs prévenus et prêts à 
marcher; mais bien que les Genevois eussent insisté auprès de 
leurs combourgeois sur la nécessité absolue d'arriver celte fois 
avec toutes leurs forces, de tristes souvenirs nous faisaient diffé- 
rer de jour en jour jusqu'au dernier moment d'appeler cette 
armée redoutable. Ce moment arriva cependant ; Robert Vandel 
et Jean Luilin furent expédiés en toute hâte pour donner aux 
Bernois et aux Fribour|j,eois le signal du départ. Bezanson 
Hugues, alors occupé à l'importante négociation d'un traité de 
combourgeoisie avec Zurich, venait d'accourir pour reprendre 
son poste.de capitaine général et partager les dangers de ses 
concitoyens; parmi les six principaux capitaines sous ses ordres, 
figurait son frère Guillaume, auquel on avait confié la <iéfense 
de la partie haute de la ville. • — Il est temps de dire que Bezan- 
son Hugues, nommé député avec Girard déjà le 22 août, avait 
derechef quitté Genève en cette qualité au commencement de 
septembre, avec Ami de Chapeaiirouge, tant pour les affaires de 
Peyrolier que pour les violences que les Vaudois s'étaient per- 
mises contre les Genevois. Le moment étuit mal choisi, et ce 
fut l'une des coût ses les plus aventureuses du grand citoyen. 
Bien que nos députés fussent accompagnés de quatre conseil- 
lers fribourgeois, ils furent à leur passage assaillis et arrêtés 
par les habitants de Nyon. et ne durent leur salut qu'à la pro- 
tection de leur hôte. La même scène se renouvela à Rolle, dont 
on venait de Corlifier le château avec l'artillerie de Thonon, et 
où Bezanson Hui^ues el ses collèa,ucs furent gravement outra- 
gés. Mais ce n'était pas tout. Leur sortie de Fribourg avaii été 



402 

épiée par les gentilshommes de la Cuiller, qui avaient résolu 
cette fois que Bezanson Hugues ne leur échapperait pas. En con- 
séquence, il se vil attaqué a Romont par six chevaliers armés 
de pied en cape, et ce ne fut qu'à grand' peine que les am- 
bassadeurs des deux villes qui l'accompagnaient parvinrent à 
le dégager ' ; ceux-ci allèrent aussitôt porter leur plainte à 
Chambéry, l'ambassadeur de Fribourg menaça même le duc 
de rompre toute espèce d'alliance avec lui, s'il ne laissait Ge- 
nève en paix ; on fit à ces ambassadeurs et à leurs domestiques 
des présents d'argent considérables. 

Les troupes des deux villes ne se firent pas attendre; «elles 
sortirent aux champs avec la grande bannière, d selon l'expres- 
sion pittoresque du temps. Avertis de l'ajiproche de celle ar- 
mée, les Genevois envoyèrent a sa rencontre pour la prier de 
rester dans le pays de Yaud, vu l'état de dénuement dans le- 
quel les clievaliers de la Cuiller et les troupes épiscopales avaient 
mis les environs de la ville. De tristes pressentiments se fai- 
sant jour, malgré les dangers, on députa encore aux troupes 
suisses Michel Sept et Boniface Hoffischer, pour leur repré- 
senter le dénuement de la ville et la recommander à leur sol- 
licitude. 

Au milieu de ces circonstances, les Genevois sous les armes 
brûlaient de combattre. Ils avaient déjà repoussé avec succès 
une attaque du côté de la Corraterie, cl la défense de la ville 
avait été si habilement répartie parle capitaine général (jue l'on 
se croyait assez fort pour tenter des sorties contre un ennemi 
dix fois plus nombreux que nous. Le syndic Lévrier fut mis aux 
arrêts à la maison de ville pour être sorti, malgré les défenses, 



* « Les dits de Genève au desparlir de Fribourg furent espyés des gen- 
« tilshomnies du pays de Vaud. Et quand ils furent à Romont, M. de Belle- 
« vaut et autres tous armés volurent tuer Bezanson Hugues, ambassadeur 
« de Genève ; mais la Compagnie des ambassadeurs des deux villes le sau- 
« vèrent. » Voyez cette affaire dans Balard, p. 283 à 285, et, plus loin, dans 
le recez do la diète de Paverne. 



403 

à la tête d'une compagnie de volontaires, el l'on nomma un 
grand-prévôt (en la personne du syndic Villiet) pour mieux faire 
respecter et observer les ordres. Cependant le même jour on 
autorisa une soriie de cent hommes pour aller enlever des vivres 
€t des fourrages à Meyrin, à une lieue de Genève. Cette petite 
troupe y fut surprise par un corps de huit cents Savoyards et Bour- 
guignons, commandé par M. deMontcury, lieutenant du baron de 
Mont-Saint-Sorlin. Enfin on pouvait combattre en rase campagne! 
Sans s'arrêter au nombre de leurs adversaires, qui se trouvaient 
dans la proportion de 8 contre 1 , les cent Genevois se ruèrent 
sur la troupe ennemie avec une telle fureur qu'ils la mirent 
complètement en déroule après lui avoir tué quatre-vingts hom- 
mes, n'en ayant eux-mêmes perdu qu'un seul qu'ils ramenè- 
rent en ville'. Ce beau fait d'armes eut pour témoins les am- 
bassadeurs de Zurich, Bâie et Valais, qui étaient venus offrir 
leur médiation ; mais on ne pouvait traiter sans le concours de 
Berne et Fribourg. 

L'armée des deux villes , après avoir sur son passage pillé 
Morges, détruit le châleau de Belle el brûlé ceux des gentils- 
hommes de la Cuiller, arriva le 10 octobre devant Genève au 
nombre de plus de 14,000 hommes avec 20 pièces d'artillerie, 
les Bernois commandés par leur ancien avoyer Jean d'Erlach, 
les Fribourgeois par Hermann Stevenel. On les reçut du mieux 
qu'on put; mais on les supplia dès le lendemain d'aller s'établir 
sur les terres ducales pour épargner la ville ; ce qu'ils promirent 
mais ne firent pas. Il va sans dire que l'armée ducale et épis- 
copale avait complètement disparu à l'approche de celle des 
Suisses ; les valeureux chevaliers de la Cuiller s'étaient laissé 
brûler et chasser de chez eux sans la moindre résistance. Ce 
fut alors le tour du duc de Nemours, comte du Genevois, sur les 

• Balard augmente de vingt hommes le nombre des combattants genevois, 
et diminue d'autant celui des ennemis tués ; mais nous préférons en croire 
le Registre, tenu au jour le jour, ce qui évidemment n'était plus le cas à cette 
époque du Journal de Balard. 



404 

terres duquel on s'était permis quelques incursions, h s inquiéter 
et à venir faire ses protestations de paix et de bon voisinage, 
offrant de punir sévèrement ceux de ses sujets qui auraient 
commis la moindre violence contre des Genevois. On fut très- 
poli avec lui. L'on vit arriver successivement les ambassadeurs 
de Schafflionse, Lucerne, Uri, Unterwalden, Glaris. Schw}tz et 
beaucoup d'autres [alii quam plures) dit le registre, pour tra- 
vailler à la paix, et Saint-Julien fut derechef choisi pour le lieu 
du congrès. On apprit bientôt que les négociateurs comptaient 
remettre le Yidomnat en mains du duc de Savoie, et les con- 
seils déclarèrent qu'ils n'y consentiraient à aucun prix; ils 
obtinrent seulement le renvoi de celte question k une nouvelle 
diètf ; c'était beaucoup dans les circonstances actuelles, où il im- 
portait (le terminer le traité au plus vite pour alléger si possible 
le nouveau et terrible quart d'heure de Rabelais qui allait sonner 
pour Genève. Les troupes suisses, les Bernois surtout', vou- 
laieni être payées, et l'on ne savait comment s'y prendre. Les 
généraux commencèrent par demander un à-compie de quinze 
mille écus (près de 700,000 francs de notre monnaie) avec des 
otages pour le reste. Quand on leur eut prouvé que c'était ab- 
solument impossible, ils exigèrent comme m/n?'mum quatre 
mille écus comptant (environ 184,000 francs) avec des obli- 
gations de la ville pour la paie d'un mois entier, suivant leur 
tarif accoutumé, bien qu'ils ne fussent sous les armes que depuis 
quinze jours ei qu'il leur avait suffi de se mettre en route pour 
faire fuir les ennemis de tous côtés. Ils finirent cependant, grâce 
à l'iniercession des Fribourgeois et de la bourgeoisie bernoise, 
par se contenter pour le moment de deux mille écus, qui furent 
fournis par les plus riches de la ville, et rendirent la vaisselle 
d'Église qu'on leur avait déjà portée pour sûreté de mille écus 
de plus. Les troupes partirent enfin le 20 octobre, accom- 

* Selon leur habitude, les Bernois prirent le ton fort haut , reprochant aux 
Genevois de leur avoir fait faire, dans cette occasion, ce qu'ils n'auraient 
fait pour aucun prince au monde. 



105 

pagnées de Bezanson Hugues, Jean Philippe, Am} Girard et 
Jean Lullin, nommés ambassadeurs pour aller implorer la pitié 
des deux villes et emprunter où ils pourraient les deux mille 
écus qu'on avait consenti à attendre quelques jours. 

Il importe de faire observer que, comme garantie des engage- 
ments pris à la diète de Saint-Julien, le duc de Savoie avait en- 
gagé son pays de Vaud à Messieurs de Berne et de Fribourg. 
Le traité de Saint-Julien avait stipulé la restitution de tout ce 
qui avait été pris de part et d'autre; elle eut lieu, au moins de 
la i^art de Genève, et la tranquillité fut rétablie en apparence; 
mais on ne s'y fiait pas assez pour ne pas rester sur ses gardes 
comme ci-devani, tout en recommandant de s'abstenir de tout 
acte d'hostilité ; les Savoyards reprirent les leurs comme s'il n'y 
avait eu aucun traité. Par l'intermédiaire du secrétaire Robert 
Yandel, on écrivit one lettre polie à l'évêque, qui répondit de 
même; et la correspondance et les ambassades furent rétablies 
pendant quelque temps entre la ville et le prince, comme si 
rien n'avait pu les interrompre. Pierre de la Baume annonça qu'il 
travaillait a un nouveau traité dans lequel il se faisait fort (ie 
faire intervenir l'empereur, le pape, le roi de France et les 
Suisses, et demandait par conséquent qu'on lui envoyât des 
ambassadeurs; on lui en envoya en effet, pour la forme; mais 
toute l'attention pubhque se dirigeait alois vers la diète de 
Payerne, convoquée pour le 30 novembre, et à laquelle on dé- 
puta de Genève Robert Yandel et Jean Lullin. qui furent ensuite 
rejoints par Bezanson Hugues et Ami Girard. — Avant l'ouver- 
ture de la diète, les Bernois prévinrent leurs combourgeois de 
Genève que le duc, par l'intermédiaire de son frère, le duc de 
Nemours, avait engagé six mille lansquenets à Moutbéliard 
(dix mille, selon Balard), pour un coup de main sur Genève, où 
l'on avait le pressentiment qu'il se tramait derechef un assaut 
général. Le projet ducal consistait à faire fder cette armée 
derrière le Jura jusqu'à Saint-Claude, de tomber tout à coup 
par Gex sur Genève, de brûler et de saccager la ville, puis 
rome XI. 27 



406 

de se retirer par la même route avant que les Suisses eussent 
eu le temps de venir au secours Je leurs combourgeois. Ce 
coup, assez bien calculé du reste, manqua complètement par 
rincoriigibîe fatuité de Charles III. qui ne pouvait s'empêcher 
de vanter d'avance ses profondes combinaisons, et par le retard 
apporté à la solde de ces troupes qui voulaient être payées 
avant de se mettre en route. L'empereur intervint de son côté, 
et la diète une fois ouverte, Charles le Bon n'osa plus bouger. 
Les Suisses étaient d'ailleurs prêts ii marcher a notre secours. 

Le jour même de l'ouverture de la dièie de Payerne, on reçut 
à Genève une lettre de l'empereiu' Charles-Quint, qui écrivait 
d'Augsbourgwà ses chers et féaulx de sacitéimpériale de Genève, » 
qu'ils lui envoyassent des ambassadeurs pour le mettre à même de 
juger et de lerininer les différends qui s'étaient élevés entre eux, 
Tévêque et le duc. Bien qu'on ne fut nullement embarrassé sur 
ce qu'il y avait à répondre, il s'agissait d une lettre qui serait dé- 
posée aux archives impériales, et l'on tenait à faire du style. Les 
lettrés du CC furent donc invités a réflécliir et à proposer cha- 
cun leur rédaction. Comme toujours, en pareil cas, on négli- 
gea la rédaction la plus explicite et la plus claire pour la plus 
pompeuse et qui était d'ailleurs lœuvre d'un jurisconsulte (Blé- 
cheret). Il ne s'agissait pas d'envoyer des ambassadeurs à Âugs- 
bourg, puisque la diète de Payerne était ouverte et que l'in- 
tervention de l'empereur venait trop tard. La réponse adressée 
« à Sérénissime, inviclissime, très-haut et très-puissant prince 
« (Charles, toujours César Auguste, » fut confiée à un marchand 
d Augsbouri^ dont on ne nota pas même le nom. 

En attendant, la diète de Payerne allait son train. Nos am- 
bassadeurs y plaidèrent notre cause avec éloquence et fermeté; 
mais le? ambassadeurs ducaux, grâce aux finesses de leur maî- 
tre, y jouèrent un bien vilain rôle. Au lieu de soutenir le prince- 
évêi|ue, qui n'avait abandonné Genève qu'à son instigation et 
par ses promesses, il rejeta toute la faute sur son compte et 
produisit ses lettres et ses manifestes aux chevaliers de la Cuil- 



407 

1er; le pauvre Pierre de la Baume fut alors défendu el disculpé 
par ses propres sujets , qui produisirent les lettres polies qu'il 
leur avait écrites depuis, ajoutant que celles aux chevaliers de 
la Cuiller avaient été écrites par contrainte. Le duc prétendit 
aussi n'avoir rien su des préparatifs de ses vassaux; on n'eut 
pas de peine à le convaincre de mensonge en montrant à ses 
ambassadeurs une lettre de lui-même à son bailli de Vaud, dans 
laquelle il lui demandait « combien il pourrait lever de troupes 
pour cette guerre, tant de pied que de cheval. » Ces messieurs, 
forcés de se rétracter, voulurent alors excuser leur maître «de ce 
qu'il n'avait pas voulu empêcher ses sujets de rendre service à 
un sien bon ami, y bon ami qu'il cherchait à rendre responsable 
de toute l'alfaire. D'ailleurs, ils prétendirent bientôt après «que 
le duc et l'évêque n'étaient pas amis el ne s'étaient pas vus de- 
puis trois ans.» A les entendre, les Geni'vois n'auraient eu qu'à 
se louer de la « bonne et véritable justice» que le duc leur avait 
rendue, ainsi que « de sa trop grande béniynité., pitié et urbanité. » 
La bonne foi des Suisses fut révoltée de tant de platitudes et 
de mensonges manifestes, et leurs députés (M, de Miilinen sur- 
tout) firent vertement sentir leur indignation aux ambassadeurs 
ducaux. Ils ne craignirent pas de dire que le duc avait mainte 
fois manqué à sa parole, qu'il aurait dû tenir en prince chrélien*^. 
Cependant, comme on ne pouvait nier que la maison de Savoie 

* A cette diète, comme à tant d'autres, on fit valoir tous les dangers aux- 
quels Bezanson Hugues avait été exposé par les chevaliers de la Cuiller. 
« Messieurs de Fribourg (y est-il dit) peuvent témoigner que les Savoyards 
ont mis des espions jusques à Fribourg , et particulièrement Messire Gas- 
pard de Miilinen . bourgeois de Berne , et Flrich A'ichts , boui'geois de Fri- 
bourg, peuvent témoigner ce qui était advenu et menacé, à Bomont, au dit 
Bezanson Hugues, capitaine général, de cinq ou six gentilshommes de la Cuil- 
ler, tous vêtus et habillés en harnois ; d'où il est facile de comprendre si les 
Savoyards ont été chaigés de cette affaire, oui ou non, etc. » Il va sans dire 
qu'il y est aussi question de la fuite aventur(Hise de l'évêque, sous la garde 
de Bezanson Hugues , « qui , après que la gendai-merie de 31. le duc l'eut 
cherché et vigoureusement poiu'suivi , se retira en sa maison en grand danger 
de sa vie. t> 



408 

n'eût possédé le vidomnat depuis pins de deux siècles, les 
confédérés décidèrent, le 23 décembre, que cette possession lui 
serait rendue lorsque le duc aurait donné toutes les garanties 
écrites nécessaires qu'il ne ferait aucun tort aux Genevois et 
qu'il n'exercerait aucun nouveau droit, ceux de l'évêque, qui ne 
s'était pas fait représenter, étant réservés. On comprend que les 
deux parties furent également mécontentes de cette sentence; 
car Genève considérait déjà la question du vidomnal comme 
enterrée, et le duc aurait voulu bien autre chose que la resti- 
tution d'un droit qu'il ne savait plus comment faire respectera 
— La question des frais donna aussi lieu à de grands débats. Le 
duc estimait ses pertes à plus de 200,000 écus (neuf millions 
de francs) dans celte dernière et courte guerre; il n'en fut pas 
moins condamné à en payer 21,000 (près d'un million) aux trois 
villes, ainsi donc 7.000 pour Genève. Il est vrai que les obli- 
gations de Genève envers les deux villes furent taxées à la somme 
énorme de 40,000 écus (un million 840 mille francs). Quoi 
qu'il en soil, le duc subissait durement à son tour la loi du plus 
fort. Il essaya de réclamer quelques indemnités pour ses châ- 
teaux brûlés; l'un des députés suisses répondit alors «qu'il était 
parfaitement inutile de parler de dommages-intérêts, puisque ^ 
selon leur ancienne coutume^ les personnes des Ligues suisses ne 
déboursaient jamais aucun argent. » A cette singulière réponse, 
le chef de l'ambassade ducale lui-même ne put s'empêcher de 
rire, tout en avouant qu'on ne le savait que trop. — Charles III 
mit le comble à son indigne conduite en abandonnant com- 
plètement les émigrés genevois, les mamelucs, ceux de tous ses 
partisans qui avaient fait le plus de sacrifices réels pour sa 
cause, et qu'il avait empêchés de rentrer à Genève lorsqu'ils le 
pou\ aient encore en toute sûreté. Plus généreux, Genève et 
Berne cherchèrent, mais vainemenl, à faire comprendre Boni- 

' On voit par 1(!S procès-verbaux de la diète de Payenie, que le duc avait 
engagé le vidoinuat do (icnève pour cent florins de ceiise annuelle à feu Louis 
d'Erlach, « à qui Dieu veuille pardonner Je tort. » 



409 

vard dans la classe des prisonniers de guerre dont la libération 
était ordonnée, en le faisant passer pour Genevois. On ne 
pouvait nier qu'il ne fût né Savoyard et qu'il avait été arrêté 
comme tel'. D'ailleurs, les représentants des autres cantons, 
fatigués de cette longue session, refusèrent de se mêler de cette 
atlaire. 

Bien loin de reprendre confiance au fur et à mesure des 
nouvelles de la diète de Payerne, qui ne finit qu'au dernier de 
l'an, les Genevois sentaient le besoin plus que jamais de mettre 
la ville en meilleur état de défense. Après plusieurs abattis stra- 
tégiques, pour nctiover les abords de la place, on en vint à 
traiter tristement mais sérieusement l'idée d'abattre les fau- 
bourgs, qui surpassaient l;i ville en étendue. Ce De fut tou- 
tefois que quatre ans plus tard, sous In pression de Messieurs 
de Berne et de leurs troupes, qu'on se décida à consommer cet 
immense sacrifice . qui alors n'en fut plus un pour ceux qui, 
prévoyant l'urgence de cette mesure, avaient su à temps réa- 
liser la valeur de leurs propriétés suburbaines. — Grâce aux 
mauvaises nouvelles de Payerne, on avait ordonné des procès- 
sions pour le 2V. On avait aussi rendu aux églises leurs parures 
pour les fêtes de Noèl. Mais on les leur reprit d'abord après 
pour les vendre au plus olfrant sous condition de radiât avant 
carême; car il fallait à tout prix trouver 900 écus pour envoyer 
immédiatement en Suisse. Jean Lect en fil son affaire en se 
réservant l'intérêt de 4'/. pour cent par mois, tandis qu'on 
venait d'emprunter a Bâle 3000 écus à 5 pour cent l'an. Ce 
Jean Lect était depuis 1528 seigneur de Cointrin et de Mate- 
gnin par investiture du duc de Savoie. Peu après, l'évêque lui 
afferma les revenus de son évêché et des trois cbâteaux, et Lect 



' Il avait été arrêté de guet-apens au mois de juin de cette année 1530, 
entre Moudon et Lausanne. Certes Bonivard ne pouvait s'attendre à être 
mieux traité par le duc de Savoie et ses officiers que les ambassadeurs ge- 
nevois, ni que le prince-cvêque qui avait manqué deux ou trois fois être 
enlevé de la même manière. 



ilO 

ne tnrda pas h devenir l'un des plus riches parliculiers de la 
ville. Nous n'en parlons que pour montrer, par un exemple sur 
cenl, commenî les parvenus de l'époque trouvaient moyen de 
s'élever et de faire fortune, tandis que les meilleurs Genevois 
se ruinaient de fond en comble au service de la patrie. Ceci 
était d'ailleurs une bagatelle en comparaison des vols, des dé- 
tournements et des concussions épouvantaliles que se permi- 
rent plus tard, à la faveur des proscriptions religieuses et poli- 
tiques, certain nombre de ceux qui se disaient appelés à régé- 
nérer l'humanité et la morale. 



Yll 



(1531. 1532) 

On pourrait croire que la diète de Payerne, où le duc avait 
été si maltraité, avait enfin ouvert les yeux de Son Altesse sur 
la convenance de cesser ses actes d'hostilité ; loin de là. Les 
nobles du voisinage dexinrent pires que jamais; ils apportèrent 
seulement un peu plus de ruse et de prudence personnelle dans 
leur-> vexations, (jui n'en devinrent que plus fréquentes. Par exem- 
ple, pour éviter les pièces de conviction, ils noyaient, quand cela 
se pouvait, le citoyen qui s'était exposé à leurs coups; ailleurs 
ces preu\ chevaliers ne procédaient à leurs violences que mas- 
qués, voire même déguisés en femmes; ailleurs encore ils se 
plaisaient à incendier, en l'absence des maîtres, les maisons et 
fermes des Genevois avec provisions et bestiaux. Il va sans dire 
qu'ils étaient chaque fois en nombre suffisant pour mettre hors 
de question le succès de l'entreprise, qui, cependant, grâce au 
courage des Genevois, ne réussissait pas toujours. Détournons 
nos regards de ces scènes hideuses, que l'on retrouve presque- 



411 

à chaque page de nos registres, et voyons ce qui se ))assait à 
Genève même. 

Il ne pouvait y avoir aucun doute que c'était à la politique 
violente et imprudente du parti Vandel que la communauté élait 
redevable des maux et des embarras principaux dont ell(? avait 
eu à souffrir pendant les deux dernières années 1529 et 1 530, 
et qui auraient pu tourner singulièrement mal sans le dévouement 
de Hugues, auquel on ne songeait plus que dans les moments 
désespérés. Le peuple genevois eut tout à coup comme une in- 
tuition du véritable état des choses. Il dut être d'autant plus 
frapjjé de ce que le nom d'aucun des trères Vandel ne figurait 
sur l'obligation dos trois mille écus, soit 4000 florins du Rhin, 
qu'il avait fallu emprunter h Bàle pour payer en partie les résul- 
tats de leur politique de casse-cou'. Les élections de février 
(153!) mirent a découvert la déchénnce momentanée de leur 
parti: contre l'usage, Robert Vandel avait, quoique secrétaire, 
été nommé conseiller l'année précédente; celte fois il ne fut 
pas renommé, non plus que imit autres de son parti. Son irrita- 
tion de ce procédé est assez visible dans sji rédaction : « On a 
« assemblé le Conseil du CG pour l'élection du Conseil ordi- 
« naire, dit-il, mais coinrae j'ai été chassé du Conseil et que je 
« n'y ai pas assisté, je n'ai pas enregistré autre chose. » On 
voit qu'il s'était d'abord servi du lirme exclus, qu'il avait ensuite 
effacé pour mettre chassé {expulsus). Les syndics élus le jour 
précédent, 5 février, en Conseil général, étaient Claude Ri- 



• Cette obligation fut signée par Bezanson Hugues (naturellement), Jean 
Ptiilippe, Ami Girard et Domaine Vranc. pour la ville et les particuliers ; ga- 
rantie par Tavojer fribourgeois Humbert de Praroman, le chevalier Antoine 
Pavillard, Wilhelm Arsent, Walter Heid, Jean Vœgeli, et W. Chesaux , tous 
Fribourgeois; contre-garantie par la ville et par J.-L. Ramel, Nycod du Vi- 
lard, Jean Bourdon, Ayraon Bonna, Michel Sept, et Benoit Genod. — Bezan- 
son Hugues, Ami Girard et Jean I^ullin furent chargés d'aller contracter un 
second emprunt de cinq mille écus (environ 230 mille fr.) à Bâie. Hoffischer 
et Hugues Vandel y remplacèrent Girard. Il importe d'observer que ce se- 
cond emprunt fut également garanti par les Friboim/eois. 



412 

chardel, Pierre Bienvenu, Boniface Hoffischer et Antoine Chi- 
cand. Le premier refusa d'abord, mais céda ensuite aux instan- 
ces du ce. En attendant, Robert Vandel se refusait à inscrire 
les conseillers nouvellement élus; Tordre positif lui en fut 
donné le 16 par le CC, auquel on avait joint les chefs de maisons 
et les plus apparents des citoyens et bourgeois. Ces frottements 
avaient rendu les dernières séances assez orageuses. Le 19 il 
y eut une véritable tentative de révolution du parti Vandel, as- 
semblé au couvent de Rive au son du tambour et de la trom- 
pette. Un abbé, soit capitaine général, qu'on ne nomme pas, 
mais qui était probablement Robert Vandel lui-même, y fut élu 
en opposition à Bezanson Hugues , qui Tétait encore malgré 
lui, quoique absent. Alors les syndics convoquèrent de nouveau 
les chefs de maison et les citoyens et bourgeois les plus appa- 
rents, et leur demandèrent le Conseil général pour déposer leurs 
bâtons syndicaux. Mais les citoyens se firent entendre :i leur 
tour «par V organe de noble Bezanson Ilugaes » qui, à peine de 
retour de la diète de Bade , venait de prêter serment comme 
conseiller. Aussitôt il fut convenu que les syndics resteraient 
en place, Hugues, abbé, avec Etienne Dadaz son neveu pour 
lieutenant, et que tout le monde vivrait en paix, Voilà comment 
îes choses s'arrangeaient sous l'influence du grand citoyen. On 
pardonna à des séditieux que, selon les idées du temps, on au- 
rait eu le droit de poursuivre pour haute trahison. On se borna 
à condamner disciplinairement à un mois de prison Claude Ber- 
nard, protestant du parti Vandel. qui avait frappé un dizenier, 
c'est-à-dire un des capitaines de la ville. 

Nous venons de dire que Bezanson Hugues revenait alors de 
la diète de Bade; il y avait été envoyé le 21 janvier ' avec Jean 
LuUin, Boniface Holïischer et Hugues Vandel pour y plaider la 
cause (le la communauté et faire à Bûle un nouvel emprunt de 

' Il faut observer qu'il n'était reveini de la diète de Payerne que le 6 du 
même mois. Au retour de la diète de Bade il l'ut encore arrêté à I^ausanno 
contre toute espèce de justice. 



413 

5000 écus. Celte diète de Bade avait confirmé la sentence de 
Payerne dans tous ses points. Le duc de Savoie aurait voulu 
qu'on le li!)érât des 7000 écus qu'il devait payer à Genève, 
«non pour l'argent, dont il ne se souciait guère, disait-il, mais 
pour son honneur. » Il aurail aussi voulu pouvoir échapper à la 
chance de perdre son pays de Vaud, hypothéqué aux deux villes 
pour sûreté de ses promesses. On lui signifia que, puisqu'il 
voulait toujours plaider et discuter, on ne lui répondrait plus, 
mais qu'on n'en veillerait pas moins à l'exécution de la sentence. 
Par contre, on témoigna plus d'égards que jamais à Bezanson 
Hugues; les députés des cantons lui recommandèreni de faire 
bonne justice à Genève sans s'embarrasser de personne. Les 
Bâlois entre autres, avec qui il venait de trai'er pour les em- 
prunts de la ville, l'assurèrent de leur amitié et lui dirent que 
leur artillerie et leurs troupes seraient toujours au service de 
Genève, et qu'ils contracteraient très-volontiers un traité de com- 
bourgeoisie avec elle. Il était évideni que la cause genevoise 
devenait toujours plus sympathique en Suisse, où l'on commen- 
çait a trouver que les Genevois étaient dignes, par leur patrio- 
tisme et leur courage, d'être admis dans la ligue helvétique. 
Nous ne mettons pas en doute que la chose eût eu lieu si la 
conduite de nos affaires extérieures, au lieu d'être ballottée entre 
deux partis opposés, eût été abandonnée à la seule gestion de 
Bezanson Hugues et de ses amis. Mais on n'avait recours à lui 
qiie quand on ne pouvait s'en passer, ou pour raccommoder 
les sottises de ses rivaux. Aussi ctte ouverture de cora- 
bourgeoisie avec Bâîe demeura-t-elle sans résultat comme celle 
déjà faite par Soleure, Zurich et le Valais. La partie la moins 
réjouissante mais inévitable de cette diète de Bade, c'est que la 
ville de Genève avait encore eu à supporter tous les frais de 
messieurs de Berne et de Fri bourg à ladite diète comme aux 
précédentes. En conséquence nos ambassadeurs avaient payé à 
chacun de leurs collègues des deux villes la somnif de dix écus 
(soit environ 460 fr.) et un écu par têt<.' à leurs serviteurs, sans 



4U 

parler de ce qu'il avait fallu encore solder à d'autres et de plu- 
sieurs autres petites dépenses qui faisaient monter h somme dé- 
pensée pour ce seul objet à 217 écus*. — Enfin nos ambas- 
sadeurs rappelaient qne le serment de combourgeoisie avec les 
deux villes devait être renouvelé le dimanche de lleminmere. 
On se souvient qu'elle devait être renouvelée de cinq ans ea 
cinq ans. 

Depuis le commencement de l'annéo on se préparait avec 
un zèle extraordinaire pour celte solennité nationale. La pas- 
sion innée des Genevois pour les fêles publiques avait repris le 
dessus; elle leur faisait oublier pour le moment et les dangers 
qui les entouraient et l'éiat obéré des finances de la ville. Rien 
ne devait être épargné pour rendre l'entrée et la réception des 
ambassadeurs suisses aussi brillante et magnifique que possible. 
Ceux-ci arrivèrent en effet le dimanche 5 mars avec une suite 
nombreuse. C'était, pour Berne, le chevalier Gaspard de Mûllinen 
et le banneret Pierre Stûrler; pour Fribourg, Laurent Brande- 
bourg et Hans Gugelberg. Leur entrée fut réellement triom- 
phale, et les danses publiqui s, les masiarades, les comédies, 
les banquets, les feux de joie, etc., éclipsèrent encore ce qu'on 
avait jadis fait dans ce genre pour les premières venues des 
princes-évêques et des ducs de Savoie*. On donna de plus dix 
éciis a chaque ambass;ideur suisse pour un pourpoint.de velours, 
deux écus à cha(jue héraut et quatre aux autres personnes de 
l'ambassade qui comptait î 2 chevaux. — Pour peu qu'on ré- 
fléchisse que ce vain étalage s'adressait à nos propres créanciers, 
à qui l'on ne cessait d'exagérer l'extrême pauvreté et même la 

' Us avaient de plus dû payer, à Berne seule , les 2000 éeus promis aux 
deux villes, nécessité momentanée qui ne tarda pas à avoir des suites fâ- 
cheuses. 

* « Cum niagno et maximo triumpho ,' coreis, comodiis et aliis sociis cum 
larvariis et factum introgiun» maximum et honestum. (Registre G mars 1531.) 
La moralité ou l'allégorie qui fut jouée à cette occasion a été publiée dans 
les présents mémoires, tome 11, i'"'-" livraison. Voyez au tome I"'' pour les 
autres lètes du même genre célébrées à Genève. 



415 

misère de la ville, il faut avouer que hi conduite des Genevois 
fui dans celte occasion d'une légèreté presque enfaniine. Aussi 
n'eût-on que trop sujet de s'en repentir dans le courant de l'an- 
née. Les Suisses en profitèrent d'abord pour demander tout 
le vin qu'on avait pris à l'ennemi, et dont la valeur aurait pu 
acquitter quelques-unes des dettes les plus criardes. Il fallut 
aussi régler enfin le compte de Bûtschelhach , qui n'avait déjà 
été que trop récompensé pour les services aussi imprudents 
qu'inuliKs qu'il avait dans le temps rendus à Bjnivard, mais nul- 
lement a la ville qui ne lui avait rien promis; il reçut 200 écus*. 
— Pendant que le serment de comhourgeoisie était renouvt-lé 
à Genève entre les mains des Suisses susnommés, nos ambas- 
sadeurs Domaine Franc, Jean B(>urdon, Aymon Bonnaz, Nicolin 
du Crest, Guillaume Hugues et J.-A. Curtet remplissaient la 
même formalité à Berne et a Fribourg. Cette fois, comme lors 
du premier serment de 1526, c'est-à-dire pour la seconde fois 
seulement depuis que nous étions en rapport avec b s deux 
villes, nos ambassadeurs y furent défrayés de leurs dépenses 
de séjour, mais voilà tout. 



' Balard rappelle en passant que ButsclielLach avait été jadis amené h Ge- 
nève par Bezanson Hugues (ce qui était vrai en ce sens qu'ils avaient fait 
le voyage ensemble), «pour ce que le dit Dichilbach ne voloit eslre Luthe- 
ryen et ne vouloit délaisser une garse qu'il tenoit à pot et à feu, et pour se 
retirer à Genève, etc. » Cette dernièi-e partie du récit tomba très-injuste- 
ment sur Bezanson Hugues, Bûtschelbach s'était fait connaître à Genève déjà 
en i526, lors du premier serment de combourgeoisie. Lorsque Berne eut 
deux ans après adopté la réforme, Genève devint pour un moment, comme 
Fribourg, l'asile des Bernois restés catholiques. On connut sous ce rapport les 
projets de Bûtschelbach déjà avant son arrivée. Enfin il ne fit que se joindre 
pour le voyage à l'ambassade genevoise dont Hugues était le chef. Bûtschel- 
bach était alors époux et père ou réputé tel ; la lettre intime et pressée que 
Bezanson Hugues écrivit de Nyon à son beau-frère Jean Baud, pour annon- 
cer leur arrivée, ne laisse aucun doute à cet égard. Non-seulement Bezan- 
son Hugues n'eut dès lors plus rien de commun avec Bûtschelbach, mais il 
lui devint même très-opposé en qualité de capitaine général, à cause de ses 
imprudentes entreprises sur Gartigny. {Voyez Pièces justificatives , aux let- 
tres de Bezanson Hugues.) 



416 

Les fêtes relatives à la combourgeoisie ayant naturellement 
laissé un vide complet dans la caisse de l'État, on eut recours 
aux mesures fiscales pour y remédier. Tous ceux qui, pour une 
raison ou pour une autre, avaient été absents de la vilie pendant 
la guerre, furent condamnés à la quitter dans le terme de huit 
jours sous peine du fouet et de bannissement perpétuel; ils ne 
purent y rentrer qu'en rachetant la bourgeoisie a un taux arbi- 
traire ; en cas de récidive leurs biens étaient dévolus à la com- 
munauté ^ 

En attendant, le luthéranisme avait l'ait de nouveaux piogrès. 
Il est de fait que l'année précédente, pendant le séjour des trou- 
pes suisses a Genève, celles-ci, probableiiient aidées en cela par 
les protestants genevois, avaient brûlé quelques imaoes. En pré- 
tendant qu'elles agirent ainsi pour se garantir du froid, Stumpf 
oublie que l'on n'était encore qu'an commenci-ment d'octobre". 
Cette année on défendit encore aux bouchers de vendre et aux au- 
bergistes de serxir publicjuonent de la viande pendant le carême; 
mais on leur permit de le faire en secret: trisle expédient pour 
une ville que la franchise de ses habitants avait honorée |)en- 
dant des siècles. — Déjà avant l'élection des syndics de cette 
année, pendant la toute-puissance du parti Vandel , le vicaire 
général Aymon de Gingins avait clurché à remettre en mains 
du Conseil épiscopal les appels du tribunal du lieutenant, qu'd 
avait lui-mêiue laissé usurper par le Conseil ordinaire. On le 
détourna de ses tentatives par la menace d'une émeute popu- 
laire. En même temps que l'on rançonnait sans merci les 

• Ils n'avaient (luc ces deux chances, également favorables au trésor; 
au reste, le Conseil pouvait accorder des dispenses ; la condition ordinaire 
en pareil cas était de rapporter soigneusement tout ce qu'on aurait pu ap- 
prendre l'.ois de villo. On fut très-sévère ensuite envers des chanoines (pro- 
pablement du parti ducal) qui avaient aussi cru pouvoir rentrer, et qui se 
virent condanmés «à vider la ville dans l'espact^ de deux heures, faute de 
quoi ils seraient chassés de force par les dizeniers. » 

' Les registres ne disent rien sur ce sujet; par contre ils se plaignent du 
vol d'une grande quantité de vin par les troupes suisses. 



417 

citoyens qui s'éiaienl trouvée al)sents au moment de la gu<'rre, 
on avait déclaré au même vicaire général qu'on ne soud'rirait 
plus aucune conliscation dans la ville, bien qu'il n'eût d'autre 
moyen pour taire payer les dîmes dues au chapitre. Enfin on 
se refusait h laisser rentrer l'oiïicial '. Par contre on ne fit rien, 
absolumedt rien qu'une remontrance, a trois zélés protestants, 
Ami Perrin, Jean Goule et Richard Vellut (les deux derniers 
de la bande des vauriens tapageurs) qui, après avoir brisé les 
scellés que le Conseil avait fait mettre sur la porte d'une salle de 
l'école, avaient enlevé les livres qui s'y trouvaient". Ces faits isolés 
étaient à vrai dire peu remarqués par le public. Il suffisait de 
la moindre alerte sérieuse pour amener des manifestations d'un 
genre tout opposé. Ainsi, le 8 avril, on apprit que le duc avait 
donné l'ordre à tous ses sujets de se préparer à marcher au 
premier signal. Tout en prenant les mesures de sûreté néces- 
saires en pareil cas et en envoyant des espions de tous côtés, 
on ordonna cepemiant en CC des processions générales pendant 
neuf jours cousécuiifs dans les paroisses de la ville. 

Au milieu de celte alerte, qui fut heureusement plus vive 
que longue, les Bernois demanilèrent à Genève, à raison de la 
combourgeoisie, un secours de cent hommes pour marcher avec 
eux au secours des Grisons, qui se trouvaient aux prises avec le 
fameux Jean Jacques de Médicis, châtelain puis mar(|uis de 
Musso (sur le lac de Côme) et de Marignan. On accorda immé- 
diatement cent coulevriniers, nos meilleures troupes, et l'on 
nomma séance tenante Jean Philippe pour les commander. On 



« L'évêque (toujours absent) en fut très-irrité. Cependant il se décida à 
nommer un autre officiai en la personne du chanoine de Vège, qui lut 
agréé par les Genevois malgré son dévouement bien connu au duc de Savoie. 
Dans leurs correspondances avec Pierre de la Baume , les Genevois se dé- 
claraient encore « ses bons et loyaux sujets. » 

• L'école avait été fermée à cause de la peste, et on y avait mis les scel- 
lés le 3 janvier, parce que les enfants s'amusaient à la détruire. Le bris des 
scellés était alors réputé crime de lèse-majesté; mais ces Messieurs n'en 
étaient ni à leur première nia leur dernière escapade do ce genre. 



418 

pourvut à leur équipement au moyen d'un emprunt forcé de 
500 écus (environ 23,600 fr.); nous disons forcé, car pour 
trouver cette somme on imposa cent autres ciioyens, dont cha- 
cun devait fournir cinq écus * : triste parodie du système d'em- 
prunt volontaire que Hugues avait recommandé jadis pour 
épargner les deniers du pauvre. 

L'échec du parti Vandel, quoique hien réel, n'avait pas été 
de longue durée ; Bezanson Hugues était d'ailleurs retourné en 
ambassade dès le 10 avril et ne revint qu en juillet, et le parti 
populaire n'avait pas de chef. Lors du séjour des troupes suis- 
ses à Genève, l'année précédente, les Fribourgeois s'étaient fort 
bien aperçu des menées du parti dominant, et où tendaient ces 
menées. Pour peu qu'on réfléchisse que les Fribourgeois met- 
taient la cause de la religion avant celle de la liberté, on ne 
saurait leur reprocher d'en avoir conçu de l'humeur, car ils 
n'avaient fait pour personne ce qu'ils avaient l'ait pour nous. 
Ils ne pouvaient pas ignorer non plus les intrigues des frères 
Vandel à Berne : car, encore à cette époque, l'ancien ordre de 
choses était regretté à Berne même par plusieurs personnes, 
surtout par des membi'es de l'aristocratie. D'abord ils ne dirent 
rien, et nous aidèrent même à eioprunter de l'argent"; enfin 

' Genève ne devait rien aloi's à Messieurs de la Ligue Grise, — et ne pou- 
vait être tenu pai- la coinbourgeoisie avec Berne de suivre les troupes de 
celte république dans imoi guerre lointaine, où Berne n'agissait que comme 
alliée d'une autre puissance. II faut encore observer que ce jour même 
l'ambassade genevoise, présidée par Bezanson Hugues, venait de parlirpour 
la Suisse, où elle devait entre autres demander un secours d'hommes pour 
Genève. Elle rencontra les messagers bernois à Nyon, et .Jean Philippe, qui 
faisait partie de l'ambassade genevoise, revint immédiatement à Genève 
avec une lettre d'Hugues pour savoir ce que l'on comptait faire et où il fut 
nonuTié capitaine des cent hommes en question, qui heureusement ne par- 
tin'ut pas : « Et fait bien besoin avoir bon conseil avec l'aide de Dieu, » 
disait Bezanson Hugues dans sa lettre: « Messieurs nous demandent des gens 
et vous en denrmdez : entendez où cela peut toudjcr ! » 

' On voit par une petite lettre de Bezanson Hugues datée de Fribourg 12 
ju'n 1531 , qu'il avait trouvé les Gonseils de Fribourg aussi bien disposés 
pour nous que jamais (Pièces justificatives). 



419 

voyant qu'on ne leur payait pas le prix convenu de leurs derniers 
secours, tandis qu'on s'était montré si empressé de satisfaire sur 
ce point Messieurs de Berne, à qui l'on avait payé les 2000 écus 
dus aux deux villes, ils menacèrent de rompre la combourgeoisie 
si on ne les traitait pas sur le même pied. Ils savaient d'autant 
mieux que nous avions reçu de l'argent, que c'étaient eux-mêmes 
qui avaient garanti les deux emprunts contractés à Bâle. Ou 
expédia aussit(3t Jean Philippe et Michel Guilliet pour les cal- 
mer. Michel Guilliet, seigneur de Monlhoux, élail un zélé ca- 
tholique et grand partisan de l'évêque ; il devint plus tard le 
chef du |)arti épiscopal et des Peneysans. Celait donc , pour 
l'occasion actuelle, un excellent choix. Nous reviendrons bientôt 
sur les nouvelles dispositions des Fribourgeois. 

Il serait difficile de se faire une juste idée de l'insubordina- 
tion et du désordre qui commençaient à s'introduire dans toutes 
les branches de l'adminislralion. On ne pen>ait plus à dissimu- 
ler l'usurpation de la juridiction ecclésiastique dans toutes ses 
branches ; au reste, toute espèce de justice était administrée 
avec une rigueur ou une partialité choquantes. Plusieurs citoyens, 
aussi ahuris qu'indignés de ces procédés, se révoltèrent ouver- 
tement, mais sans accord entre eux; ils furent punis par la 
prison, au pain et à l'eau, et obligés de faire amende honorable 
à genoux ; d'autres se décidèrent à quitter la ville avec femmes 
et enfants pour se retirer en Suisse ; on résolut de les punir 
comme s'il s'agissait d'une déertion ou d'une infraction aux 
franchises. Pour laire de l'argent , on recevait sans examen 
quantité de nouveaux bourgeois, et l'on continuait à rançonner 
les anciens; on venda t les biens des émigrés, et malgré tout 
cela le trésor restait vide, même pour les besoins de l'hôpital ; 
on votait sans cesse des fonds qui ne recevaient pas leur appli- 
cation. Par contre, il était évident que, pour beaucoup de 
gens, la magistrature, autrefois un sacrilice, était devenue une 
véritable ressource. La liberté, à laquelle ou avait tout sacrifié, 
se trouvait être le privilège de quelques meneurs qui soignaient 



420 

leurs inléréts aux dépens du public. Encore quelques années 
de ce régime, et Ton devait voir des gens de rien, qui ne s'étaient 
distingués que par leurs excès dans la bande des tapageurs, 
décorés des titres de nobles et de Irès-honorés myneurs. Une fois 
lancé sur cette pente , il n'y avait plus moyen de s'arrêter, et 
d'ailleurs, il fallait de l'argent à tout prix. Le 16 juillet, on 
arrêta que tous les prêtres contribueraient aux fortifications de 
la ville, et seraient mis sur le même pied que tout le monde ; le 
lendemain on demanda aux Macchabées 500 écus (environ 
23,000 francs), et comme ils ne s'exécutaient pas assez vite, 
on leur prit, peu de jours après, un pré qu'ils possédaient, et 
dont on démolit le mur de clôture ; avant d'applaudir à ces me- 
sures anticléricales, il ne faut pas perdre de vue que le clergé 
était déjîi alors sevré de la plupart de ses principales ressources 
de subsistance. Le 11 août, nouvel emprunt forcé exécuté sur 
vingt- cinq des plus notables, el dont chacun devait payer cin- 
quante écus; le 16, ordre d'aballre les murs et le clocher de 
Saint-Victor qui nuisaient, dit-on, à la défense de la ville. Le 
mois suivant, cette mesure fui appliquée à tous les murs qui 
pouvaient présenter le même inconvénient. Des ecclésiastiques, 
prévoyant ce qui devait arriver, vendirent au Conseil, à l'instar 
de Bonivard, leurs bénéfices et les chapelles qu'ils desservaient, 
pour une pension ou une somme payée une fois pour toutes» 
Un M. de Thorens, de l'illustre maison de Compeys. devenu ar- 
dent protestant, faisait alors depuis Genève, el avec des Gene- 
vois, des expéditions contre les églises des villages voisins, au 
risque de compromettre la ville, ce qui en effet ne manqua pas; 
les Bernois en fur( nt presijue aussi fâchés que les Savoyards. 
Le 21 août, noble Jean de Diesbach se trouvant à Genève avec 
son épouse et d autres nobles, on résolut de leur donner un 
banquet, au nom de l'Etat, auquel assisteraient, outre les quatre 
syndics, Bezanson Hugues, Ami Girard, Jean Philippe et 
Robert Vandel. Nous ne citons ce fait (jue pour montrer quels 
étaient alors les quatre citoyens que l'on considérait à tous égards 



421 

comme les plus distingués et les mieux placés pour faire 
honneur à la ville. 

Depuis plusieurs années, Bezanson Hugues avait demandé à 
se démetlre des diverses fonctions <ju'il occupait encore et dont 
l'une, celle de capitaine général, était certaineraenl la plus fa- 
tigante de toutes celles de la république. Ou s'y était refusé ; 
loin d'admettre ses excuses, on avait, depuis lors, usé de lui 
comme d'un messager à gage, bien qu'il fut le seul qui consen- 
tît à tout faire h ses frais. Nous avons vu qu'on l'avait même 
menacé de le poursuivre en dommages- intérêts s'il refusait telle 
ou telle mission à laquelle il avait été nommé. Dès son entrée 
dans les affaires publiques , il s'était vu obligé, faute de temps, 
de sacrifier complètement sa carrière commerciale, qui aurait pu 
compenser peut-être les vides que ses sacrifices de tous genres 
avaient faits à sa fortune. Depuis lors, il avait dû engager et 
vendre ses immeubles, l'un après l'autre, pour s'acquitter d'en- 
gagements qu'il n'avait pris que pour la communauté. Sa for- 
tune, jadis si considérable, y avait passé presque entière. Certes 
.si quelqu'un avait If droit de se plaindre de cet étal <le choses, 
ainsi que du tem|is qu'il prodiguait depuis seize ans au service 
de son pays, c'était bien sa famille: cela d'autant plus que l'on 
voit bien par ses lettres, quoique publiques et officielles, qu'il 
n'y avait pas de plus tendre père et de meilleur époux que lui. 
Cette année même, il avait passé plus de deux mois et demi en 
Suisse pour nos affaires. Il ne pouvait plus ignorer combien il 
était à la fois craint et détesté par le parti Vandel, bien que les 
membres de ce parti n'osassent l'avouer que dans leurs lettres 
intimes'. Enfin, moins que personne pouvait-il approuver ia 

' Certes les exemples ne manquent pas, outre ceux que nous avons déjà 
cités. On voit par une lettre de Hugues Vandel à son frère tîobert, de 
Berne, que ces Messieurs prenaient même dos libertés par ti'op fortes à 
l'égard de Bezanson Hugues : « Wilhelm Meyer restrit à Bezanson : (y est-il 
dit) dont je vous envoyé la lettre laquelle vous prie garder un huit jours, 
t dans laquelle il lui mande (Wilhelm Moyer) qu'il retire femme et enfants 

Tome XL 28 



422 

conduite presque ingrate de ses concitoyens à l'égard de Fri- 
hourg, à qui Genève devait son indépendance. Ces diverses 
considérations et la conviction que son influence était passée 
et qu'il ne pouvait plus arrêter le torrent tlésorganisateur qui 
entraînait son pays dans une voie à tant d'égards si dif- 
férente de celle qu'il aurait voulu lui voir suivre, le firent 
enfin songer au repos auquel il avait de si justes droits; en con- 
séquence, il se présenta le 25 avril au Conseil des CC , et 
exposa simplement: « qu'il y avait plusieurs années qu'il ser- 
vait l'Éiat, qu'à présent il se sentait devenir vieux, qu'il avait 
plusieurs enfants, et qu'il désirait s'ai)pli'|uerenfina ses propres 
affaires, suppliant qu'on voulût bien choisir un capitaine géné- 
ral convenable, déclarant qu'il renonçait lui-même à cet office 
ainsi qu'à toutes les autres fonctions publiques. » Cette fois on ne 
chercha pas à le retenir; rien ne pouvait être plus agréable au 
parti Vandel que cette démission ; on remercia Hugues de ses 
services, e( l'on s'empressa d'élire Jean Philippe aux fonctions 
de capitaine général. — Bezanson Hugues ne pouvait pas alors 

« et d'autres menteries qui sont désespératives , dont il a menti. » — Voici 
un autre ej^emple, de Thomas Vandel, l'ecclésiastique, tirée d'une lettre 
de date incertaine, mais en tout cas antérieure à 1529, puisqu'il y est 
parlé de M. de Pontverre : « Hier que fut vendredi 18 septembre, fut expé- 
diée une lettre missive à Vulliens et à ses compagnons directée à vous et 
dictée par Bezanson. lequel, en la maison de ville et en la maison ne fit autre 
<j ne prege (iprèchev) touchant l'inconvénient des François ; et vous promets que 
Messieurs du Conseil furent bien marris contre lui ; néanmoins cette lettre 
passa, etc. ..ne croyez les brasseurs; car si Bezanson est pratiqué de obvier 
À la guerre, n'en soyez émerveillé ; car j'ai bien été pratiqué d'y obvier à la 
guerre, n On voit par un autre passage de cette lettre que, dans ses moments 
d'humeur, le peuple s'en prenait à Bezanson Hugues de la lenteur que les 
deux villes niellaient à venir à notre secours , comme si leur hésitation à 
remplir les obligations de la combourgeoisie était le fait de celui à qui nous 
étions redtnables de celle-ci : t Touchant la lettre qui a été misse par Mes- 
sieurs de Berne au Duc, par le pi'ésent porteur, ça a fait fort murmurer no- 
ire peuple, disant que Bezanson leur a dit de grandes menteries par le passé 
en disant vingt-cinq fois que les violences que le Duc nous faisait, cela était 
conclu par Messieurs de Berne et de Fribourg qui se jetteraient aux champs, 
et à cette heure il est à reconunencer. » 



423 

avoir plus de quarante-deux a quarante-quatre ans, si même il 
les avait. Mais, outre les motifs énoncés ci-dessus, il nous paraît 
probable, par les allusions h sa vieillesse précoce, et plus encore 
par la teinte mélancolique de ses dernières lettres, qu'il devait 
déjà alors sentir les atteintes de la maladie restée inconnue qui 
l'emporta l'année suivante, et dont il a dit avoir souffert. 
Le fait qu'il avait dû souvent recevoir le Conseil chez lui 
pour cause de fatigue ou de maladie semblerait confirmer 
cette opinion. Au reste, ce repos si court, après lequel lui 
et les siens devaient soupirer depuis si longtemps, n'en fut 
pas un : Hugues resta conseiller, et, comme tel, les commissions 
délicates ne lui furent pas épargnées. Enfin les derniers mois 
de sa vie furent remplis, comme nous le verrons, par la plus 
pénible, la plus délicate et la plus compliquée de toutes les 
missions qui lui furent confiées. Il était écrit qu'il servirait sa 
patrie depuis le sortir de l'enfance jusqu'à son dernier soupir, 
el qu'il ne mourrait qu'après l'avoir définitivement sauvée. 

Il s'en fallait beaucoup que les Fribourgeois renonçassent 
aux prétentions et au mécontentement qu'ils avaient manifes- 
tés quelque temps auparavant. Le parti Vandel, qui avait re- 
pris toute sa prépondérance et qui poussait a une alliance 
toujours plus étroite avec Berne, à cause de la religion, avait, 
avons-nous dit, fait payer à Berne seule les 2000 écus d'a- 
compte qu'on avait promis aux confédérés en attendant le 
solde définitif; les Fribourgeois étaient déjà sensiblement re- 
froidis pour Genève par les plaintes de l'évêque et des catho- 
liques genevois, de la justesse desquelles plaintes ils avaient pu 
se convaincre de leurs propres yeux. Voyant le peu de cas que 
l'on faisait de leurs réclamations et l'injuste préférence que 
l'on accordait en toute chose aux Bernois, qui n'étaient devenus 
nos combourgeois que par leur intermédiaire, ils exigèrent 
sans façon par leurs députés Jean Guglenberg et Nicolas Fii- 
gueli : 

1) Le payement immédiat de 1600 écus qu'on leur dcvnit 



424 

pour des dépenses relatives à la comhourgeoisie, ajoutant qu'ils 
trouveraient bien moyen de l'obtenir; 

2) Leur port des 2000 éeus apportés de Bâle et donnés 
aux Bernois, bien que l'emprunt fût garanti par les Fribour- 
geois ; 

3) Qu'on se soumit à leur décision pour l'éternelle affaire 
de Gojnn relative à l'hoirie Pétrolier. 

On leur répondit, article par article: 

1) En leur livrant un à-compte de 300 écus avec des ex- 
cuses sur la pauvreté de la ville ; 

2) Qu'on n'oserait pas redemander l'argent donné à mes- 
sieurs de Berne, mais qu'on leur en donnerait dès qu'on aurait 
reçu le paiement du duc; 

3) Que l'affaire de Gojon devait suivre le cours de la justice. 

Le mécontentement des Fribourgeois n'était pas le seul mo- 
tif de leurs demandes ; les cboses s'embrouillaient en Suisse, 
et les cantons allaient derechef entrechoquer leurs armes. Le 1 1 
octobre un héraut de Berne vint encore demander cent arque- 
busiers. Comme le duc de Savoie venait de faire prendre les 
armes à tous ses sujets sous prétexte d'honorer les funérailles 
de sa sœur, mère de François ï^"", le Conseil étroit se borna à 
répondre qu'on tiendrait ce secours prêt à marcher à une nou- 
velle demande. Il était d'autant mieux fondé à agir ainsi que la 
lettre de Messieurs de Berne portait en posi-scriptum de ne 
rien faire si la ville était menacée. Mais le CC n'approuva pas 
celte réserve, et ordonna que ces cent hommes seraient immé- 
diatement choisis et équipés par emprunt forcé aux frais de cent 
autres qui marcheraient à leur place s'ils ne voulaient pas payer, 
ou (jui seraient cassés de bourgeoisie. On renouvela ensuite 
à mains levées le serment de vivre ou de mourir pour la défense 
de la cité, et l'on ordonna trois jours de processions solennelles 
pour la paix. 

A peine le secours pour Berne était-il voté, que Fribourg en 
lit demander un tout pareil, que l'on promit également; en sorte 



a 25 

que, si les dtnix troupes liaient parties, les Genevois se se- 
raient batiiis les uns contre les autres, pour et contre les nou- 
velles doctrines. Les contemporains s'accordent a dire qu'ils 
n'auraient probablement pas demandé mieux, si les combattants 
avaient eu la liberté du choix entre Berne et Fribourg et les 
deux principes que ces cantons représentaient. La rivalité des 
deux villes se faisait rudement sentir chez leur pauvre alliée 
qui n'y pouvait rien. Peu toucliés de l'empressement qu'on 
avait mis à s'armer pour leur cause, Messieurs de Berne, par 
une lettre du 1*"" décembre, demandèrent impérativement le 
paiement de ce qu'ils prétendaient leur être dû. On eut recours 
à un nouvel emprunt forcé, que Bezanson Hugues, Jean Phi- 
lippe, Michel Sept et Laurent Simon ouvrirent volontairement 
en souscrivant chacim pour ôO écus (environ 2300 fr.) On ob- 
tint ainsi non sans peine 1400 écus (environ 64,400 fr.) C'é- 
tait beaucoup pour Genève en de pareilles circonstances, mais 
fort peu pour Messieurs de Berne Le Conseil se tira d'affaire 
au moyen d'un expédient assez commode : un citoyen fort riche, 
Benoit Genod, ancien syndic, venait de mourir, laissant pour 
héritiers un tas de collatéraux qui se disputaient sa succession; 
le Conseil s'empara de celle-ci, sauf à s'arranger plus tard 
avec les ayants droit, qui en effet donnèrent ensuite beaucoup 
de fil à retordre'. — A peine Messieurs de Berne avaient-ils 

' A vrai dire le TiOiiseil u'attendif pas même sa fin, mais fil occuper la 
maison par un syndic , un conseiller et un apothicaire avec ordre de voir 
où en étaient les choses et de ne pas la quitter que le moribond ne fût « en 
convalescence ou qu'il n'eût payé sa dette à la nature {et non absentent do- 
mum ipsiits donec convaluerit auf debilum natitra' pcrsolverit). » Sur ces en- 
trefaites le Conseil, encore en séance, apprit que Genod « venait de quitter 
ce siècle (ab hoc sœculo mifjrasse) ; » aussitôt on joignit aux susnommés un 
autre syndic et un conseiller, ainsi que le saulier et les huissiers pour se mettre 
en quête du testament s'il y en avait un, et faire l'inventaire des biens. Ce Be- 
noît Genod est le même qui avait fourni, l'année précédente, la meilleure ré- 
daction (mais qui ne fut pas envoyée) pour la réponse à faire à l'Empereur. 
Nous avons donné la généalogie de sa famille, tome IV, l""" série, des A'o<îcc« 
généalogiques sur les familles genevoises. 



426 

été apaisés que l'on vit arriver sept ambassadeurs tribourgeois 
qui, la lettre de combourgeoisie en main , menacèrent de la 
rompre et d'intenter un procès à la ville pour le rembourse- 
ment de 1600 écus frais d'ambassades, — 100 écus frais de 
messagers à cheval, — leur part des 2000 écus donnés à 
Berne, — et leur solde pour les secours accordés l'année pré- 
cédente, dont ils ne présentaient pas encore le compte. Certes, 
pour peu qu'on réfléchisse que la ville était toujours en étal de 
siège et que le duc de Savoie, enchanté de ces divisions, guet- 
tait le moment de l'écraser avec toutes ses forces, on convien- 
dra que la position de Genève ne pouvait être plus critique. 
Mais il ne fallait rien moins que ces moments de détresse pour 
faire taire les partis rivaux, et pour rappeler, momentanément 
au moins, les Genevois à leurs véritables intérêts et à leur 
dignité nationale. Dans ces cas-là, Bezanson Hugues reprenait 
toute son ancienne influence, et son opinion, la seule peut-être 
qui n'eût jamais varié, devenait pour un moment celle de tous, 
parce que chacun savait ou sentait insiinctivement que c'était 
celle qui serait la plus conforme à l'honneur et aux vrais intérêts 
de la \ille. Il en fut encore ainsi dans cette occasion. Le CC, 
convoqué le 15 décembre avec la majeure partie des chefs de 
maison et des habitants, déclara fièrement à l'unanimité com- 
plète des votants: «qu'ils se laisseraient tous massacrer ou 
étrangler plutôt que de renoncer au momdre article de la com- 
bourgeoisie, des sentences de Payerne et de l'arrêt de Saint- 
Julien. » Nous avons déjà eu l'occasion de voir combien les 
Frihourgeois étaient plus accessibles aux sentiments du cœur 
que les Bernois; leur irritation tomba pour faire place à des 
sentiments meilleurs; Hans Guglenberg, l'un des principaux 
d'entre eux, otfiit immédiatement de prêter 200 écus à la com- 
munauté pour l'aider à franchir ce mauvais pas, ce qui fut ac- 
cepté avec reconnaissance. 

Mais tout cela ne faisait pas le compte de Messiouis de Berne. 
Plus on se montrait empressé à leur égard, et plus ils deve- 



427 

naient exigeants. En examinant de plus près cetie conduite si 
peu généreuse, on en vient naturtllement h se demander si nos 
propres députés à Berne, pres(|ue invariablement choisis dans 
le parti Vandel, n'encouiageaient pas ces prétentions extrava- 
gantes pour hâter la rupture complète avec toutes les institu- 
tions épiscopales, ei entraîner Genève à la remorque de Berne 
dans les doctrines nouvelles. Pour plusieurs d'entre eux la chose 
n'est pas douteuse: leurs K lires intimes, dont nous avons déjà 
cité des exemples, le prouvent surabondamment. Ne vit-on pas 
d'ailleurs, peu d'années après, plusieurs Genevois du parti pro- 
testant recourir sans mission aucune à Messieurs de Berne pour 
forcer leurs magistrats el leurs concitoyens de Genève a fran- 
chir le pas décisif, à une époque où la majorité de la nation ne 
s'en souciait nullement encore ? Quoi qu'il en soit, Hoftischer, 
Jean Lullin et Robert Vandel revinrent le 26 décembre de 
Berne avec un compte en bonne forme s'élevant à la somme 
incroyable de 25 mille écus (1,150,000 fr. environ) dont Mes- 
sieurs de Berne voulaient être payés pour le jour de la purifi- 
cation de la vierge, c'est-à-dire avant le 2 février, et l'on était 
déjà à la fin de décembre!... A vrai dire, ils consentaient à pren- 
dre en paiement sur cette somme les sept mille écus que le duc 
avait été condamné à payer à Genève par la dernière sentence 
de Payerne. Mais il y avait dans ce fait beaucoup plus de di- 
plomatie que d'égards pour notre position. Car outre qu'ils 
avaient la certitude de se faire payer par Charles III quand bon 
leur semblerait, cette nouvelle créance enflait leurs préten- 
tions contre lui et aui;mentaii d'autant leurs droits sur le pays 
de Vaud qui leur était hypothéqué pour leur propre créance, 
ainsi qu'aux Fribourgeois. Ce qu'il y avait de moins honorable 
dans ce nouveau procédé des Bernois, c'est qu'il se rattachait 
au projet bien arrêté de forcer enlin les Genevois, par l'extra- 
vagance même de ces préteniions, à renoncer à la combour- 
geoisie. Grâces aux intrigues de Charles le Bon, et à l'argent 
qu'il avait encore trouvé moyen de prodiguer en Suisse, onze 



428 

Cantons neutres avaient prononcé une nouvelle sentence, con- 
ditionnelle, il est vrai, de la dissolution de l'alliance entre Ge- 
nève et les deux villes. Celles-ci avaient promis d'y acquiescer 
si les Genevois y consentaient ; encore celle réserve n'élait-elle, 
au moins à Berne, que le fait de la bourgeoisie, c'est-a-dire du 
Grand Conseil, el nullement du Conseil étroit, qui aurait voulu 
passer outre. — Quant aux Fribourgeois, qui n'avaient que de 
trop justes sujets de refroidissement, de méfiance et de méconlen - 
lement contre Genève, ils n'avaient cependant agi qu'avec regrels. 
Comme naguère, ils furent touchés du patriotisme dont les Ge- 
nevois venaient de faire preuve au milieu de leur détresse. Ils 
ne retranchèrent rien de leurs réclamations pécuniaires, qui 
étaient d'ailleurs une bagatelle en comparaison de celles de 
Berne; mais partageant les sentiments de leur ambassadeur 
Gnglenlierg, ils se déclarèrent nos bons amis, se contentèrent 
pour le moment d'un a-compte de 300 écus, accoidèrent un 
délai pour le reste et rappelèrent celte nombreuse ambassade 
dont le séjour ne pouvait qu'augmenter les embarras de la ville. 
Il en fut tout autrement de Messieurs de Berne ; nos ambas- 
sadeurs étaient revenus de cette ville avec les plus tristes pres- 
sentiments relativement à ses projets à notre égard. Le duc 
résolut de profiter sans retard de cette nouvelle complication. 

L'année 1532 commença en effet sous de sinistres auspi- 
ces : les vivres avaient derechef été coupés à la ville, et ses 
barques capturées sur le lac par des soldats vaudois ou savoyards ; 
la route de Lausanne se couvrait de troupes, et le duc lui- 
même étaii d'un jour à l'autre attendu a Gex avec un grand 
corps de cavalerie. Le danger d'un assaut parut tout a coup si 
imminent que l'on fit assembler le 3 janvier au soir tous les ci- 
toyens chefs de maison, à la lueur des torches, pour jurer de 
nouveau d'être loyaux el fidèles et de mourir plutôt que de re- 
noncer à h combourgeoisie, à la sentence de Payerne et à l'ar- 
rêt de Saint-Julien. On se prépara même à murer les portes de 



429 

la ville, et l'on résolut de nommer un Conseil beaucoup moins 
nombreux et plus secret auquel, ainsi qu'aux capitaines, on re- 
mettrait la défense de la ville et la conduite de la guerre. En 
attendant chacun se tiendrait jour et nuit sous les armes, et 
personne ne pourrait s'absenter de la ville pour plus d'un jour. 

Ces résolutions énergiques prouvent que les Genevois étaient 
toujours unanimes quand il s'agissait de la défense de leur 
pays, et que Tamour de l'indépendance survivait à tous les au- 
tres sentiments; car il s'en fallait de beaucoup qu'on fût alors 
d'accord sur tout le reste. Ami Girard, poursuivi par Amblard 
Corne, venait enfin d'être emprisonné, soi-disant pour rébellion, 
mais surtout pour les affaires de tutelle dont nous avons parlé 
à l'année 1529. Jean Philippe, alors favori du peuple, était en 
procès pour une cause toute semblable avec son beau-frère Do- 
maine Franc. Enfin l'on se disposait à enfoncer la porte de la 
maison de l'ancien secrétaire et syndic Jean-Ami Curtel, absent 
de la ville depuis près de trois mois, pour y prendre les notes 
et les registres restés entre ses mains. On se rappelle que son 
successeur, Robert Vandel, avait été a la lettre clia$sé du Con- 
seil, selon sa propre expression, toutefois qu'on l'avait presque 
aussitôt forcé de reprendre la plume. Son parti, momen- 
tanément humilié, était revenu depuis aux affaires. Pour lors 
on crut obvier au mécontentement qui continuait à gronder 
sourdement en faisant rentrer au Consed tous ceux qu'on en 
avait écartés l'année précédente, a l'exception cependant de 
Robert Vandel. qui resla simplement secrétaire. 

Après avoir rais un empressement presque brutal à accepler 
quelques mois plus tôt la démission de Bezanson Hugues, on 
reconnaissait a la moindre alarme qu'on ne pouvait plus se 
passer de lui; en conséquence, rappelé avec le même sans- 
façon au service actif, on l'avait immédiatement fait partir pour 
Fribourg; puis, le danger devenant plus pressant, on l'avait pres- 
que aussitôt rappelé h Genève, en lui faisant entendre «que le 
peuple parlerait mal de lui s'il ne revenait pas sur-le-champ, * 



430 

A cela le grand citoyen réjiondit à lettre vue, le 4 janvier, « qu'il 
lui était cette t'ois de toute impossibilité d'obéir, attendu qu'il 
venait d'être cité, ainsi qu'un ambassadeur du duc, à compa- 
raître à une audience devant Messieurs de Fribourg, où son ab- 
sence pourrait donner gaiji de cause h nos ennemis , et que 
d'ailleurs, pour le bien de tous, sa présence était pour le mo- 
ment beaucoup plus nécessaire à Fribourg qu'à Genève. « 
« Touchant ce que vous dites, ajoute-t-il, que si je n'y suis 
« pas je donnerai occasion au peuple de parler sur moi, autre- 
M fois y ont-ils parlé à tort; encore le peuvent-ils bien faire 
« à présent. Il serait mieux qu'ils parlassent contre ceux qui 
« sont cause des inconvénients, c<»m!)ien q(ie je le remets tout 
« à Dieu. » — Il est bon d'observer qu'il avait trouvé les Fribour- 
geois assez refroidis pour Genève, et qu'il employait alors toute 
son influence à les regagner un a un à notre cause. Dès le len- 
demain, 5 janvier, il écrivait au Conseil : « Depuis que vous ai 
« rescrit par voire messager, me suis trouvé avec Monsieur 
« l'avoyer et six seigneurs de Conseil des plus apparents, les 
« quieulx m'ont dit qu'ils ne vous prieront jamais de point de 
a fraction de bourgeoisie, s'il ne vient de vous-mêmes;.... ce 
« voyant, me semble que les choses iront mieux que ne pensez. 
« Je sais bien que si voulons vivre selon Dieu et raison, et 
« ayant Messieurs de Fribourg pour amis, que notre cas se por- 
te tera bien; car ils en ont beaucoup qui an besoin, pour l'amour 
« d'eux, ne vous lairront fouler. » Au fait, la position était beau- 
coup plus critique que Hugues lui-même ne voulait l'avouer à 
ses concitoytns pour ne pas augmenter leur inquiétude. Il y 
avait alors entie Fribourg, Romont et Berne un va-et-vient 
d'ambassades ducales et bernois( s qui n'avait d'autre but que 
d'inviter les Fribourgeois à rompre complètement a\ec Genève, 
tandis que Genève n'avait alors que Bezanson Hugues tout 
seul pour déjouer les intrigues qui menaçaient l'existence même 
de la jeune république, et lui ramener l'alTection de « ses premiers 
pères et protecteurs.» Les quelques paroles d' bon espoir qu'il 



431 

avait données au Conseil si peu de temps après son arrivée à 
Fribourg, ne pouvaient donc venir plus à propos; car les Ber- 
nois, plus intraitables que jamais, allaient tenter un nouvel 
effort décisif pour rompre la combourgeoisie. Bezanson Hugues, 
qui ne le savait que trop, n'était pas sans inquiétude sur l'issue 
de cette démarche. Bien que ses deux précédentes lettres eus- 
sent été écrites coup sur coup, selon les événements qui se pres- 
saient autour de lui, il fît partir le jour même un troisième 
message, pour recommander à ses concitoyens la plus grande 
fermeté possible : « Quand viendra au pis, à tout le moins s'il 
« faut que nous en ayons le mal, ceux de Berne en auront le 
« déshonneur, et ils y regarderont plus de quatre fois avant de 
« le prendre à eux; si vous tenez bon pour ce coup, Dieu nous 
« aidera à sortir de nos affaires. Messieurs des Ligues en ont 
« connu (c.-a.-d. en ont pris connaissance comme juges arbi- 
'<■ très) ; si vous êtes trop pressés , appelez-en devant eux ; ils 
« n'iront jamais contre leurs lettres et sceaux ; et aussi pen- 
« dant qu'aurez les leurs rière vous, soyez assurés que ces 
« maîtres ne vous délaisseront pas ; leur honneur y est trop 
« avant compris et tout le monde en est bien informé. » Et plus 
loin : « Gardez-vous de contrevenir aux sentences de Payerne, 
« car vous savez la peine que vous encourriez : il vaut mieux 
« avoir point à tort que de l'avoir à bon droit. Car si \ous le 
« faites, vous n'en pouvez jamais nul charger que vous-mêmes; 
« et si vous ne le faites et l'on vous y force, vous pouvez 
« avoir recours h Messieurs des Ligues ; pensez-y bien! » 

Ces conseils, aussi dignes que clairs et simples, furent sui- 
vis h la lettre et sauvèrent encore une fois Genève '. Ainsi 
qu'on s'y attendait, l'ambassade bernoise arriva en effet le 7 
janvier et annonça son intention de traiter de la paix avec le , 
duc, quelle avait vu à Gex. Elle était présidée par ce même 
Sébastien de Diesbach qui était venu demander en 1529 !a ré- 

* On voit par sa lettre qu'il avait déjà fortement insisté sur cette marche 
à suivre avant son départ de Genève. (Voy. Pièces justificatives.) 



432 

vocation de la comhourgeoisie ; acluellement son irritation était 
encore angmenlée par l'emprisonnemenl de son parent Ami 
Girard , dont il avait vainement demandé la libération. Il 
déclara successivement au Conseil ordinaire et au GC: « que le 
duc étant l'ancien allié des Bernois, ceux-ci préféraient le se- 
courir plutôt que d'assister à sa ruine; que la ville leur devait 
déjà plus d'argent qu'elle n'en pouvait payer, et qu'elle n'avait 
aucim secours de troupes à attendre d'eux tant qu'elle n'aurait 
pas payé en entier les dernières troupes; qu'ils avaient amené le 
duc, qui était un prince puissant et capable de faire journelle- 
ment beaucoup de mal à la ville, à bien vouloir faire la paix 
avec elle, mais sous la condition préalable qu'on renoncerait à 
cette combourgeoisie qui avait déjà causé tant de querelles et de 
désordres, et que le duc et ses genlilsbommes pourraient dere- 
chef habiter et fréquenter la ville sans empêchement. » M. de 
Diesbach ajoutait, comme fiche de consolation, « qu'on pour- 
rait plus tard conclure une triple alliance entre le duc, Berne et 
Genève, alliance à laquelle on donnerait un autre nom que ce- 
iui de combourgeoisie ; mais que si l'on fermait les portes à Son 
Altesse, celle-ci serait en droit de refuser aux Genevois le pas- 
sage sur ses terres , sans lequel ils ne pouvaient subsister. » 
L'orateur ajouta encore d'autres considérations que le secrétaire 
Vandel déclare supprimer « pour Yhonneur de ces messieurs » 
[et quam plures remonstraliones fecerunt quœ scribi omitlunlur 
propter honorem dominorum). 

Le ce répondit sans bésiter : « que l'on s'en tiendrait à la 
combourgeoisie, à l'arrêt de Saint-Julien et à la sentence de 
Payerne de Messieurs les Suisses ; qu'on n'avait point de diffé- 
rend avec le duc qui n'eût été assoupi par la sentence de ces 
messieurs; qu'à la teneur de celte sentence, on était disposé à 
vivre en paix et à voisiner avec les sujets du duc; enfin qu'avec 
l'aide de Dieu on s'acquitterait des sommes que l'on devait en- 
core. » — Les ambassadeurs bernois furent peu satisfaits de 
cette réponse, qui était exactement celle que Bezanson Hugues 



avail conseillée. Croyant mieux arrivera leurs fins par un ap- 
ptl au peuple, ils (Jemandèrent pour le lendemain la convoca- 
tion d'un Conseil général. On s'empressa de la leur accorder. 
Grâces à l'importance du motif, cette assemblée, tenue au cloître 
de Saint-Pierre, fut très-nombreuse. M. de Diesbach y renou- 
vela toutes ses représentations ; on lui fit la même réponse 
qu'en ce, et le peuple enthousiasmé ajouta d'une seule voix : 
« Il est ainsi ; nous ne voulons faire autre, el plutôt mourir ! » 
Alors ces messieurs se retirèrent en disant : « Eh bien ! nous 
« le rapporterons à nos seigneurs et supérieurs; pardieu! ils 
« feront ce qui leur plaira. » 

Ces dernières paroles, arrachées par le dépit et la mauvaise 
humeur, n'annonyaient rien de bon. Rappelés malgré eux à 
leurs devoirs et à la sainteté du serment, les Bernois étaient pour 
le moment réduits à l'impuissance; mais il devenait évident 
que, s'ils n'agiraient pas en faveur du duc, ils ne feraient pas 
davantage pour Genève. Bezanson Hugues, qui savait tout cela 
et avec qui la communauté était en correspondance jour/ta/tère, 
employait son temps, sa santé, son argent et toutes ses facultés 
à fortifier le bon vouloir des Fribourgeois, à démentir les menson- 
ges des ambassadeurs ducaux, tâche dans laquelle les contempo- 
rains assurent qu'il excellait tout particulièrement, à déjouer les 
intrigues malveillantes de Messieurs de Berne tant à Fribourg 
q»r auprès des autres cantons, à disposer ces derniers en faveur 
de Genève, enfin à soutenir le courage et la fermeté de ses 
propres concitoyens. « Je vous veux bien assurer, leur écrit-il 
« le 10 janvier, que s'il plait a Dieu que puissiez un peu tenir, 
u que voire cas se portera bien. Croyez que jour el nuit je suis 
c( après les affaires , et ne fais nul doute que votre cas ne se 
« porte bien. » Et ailleurs : « De mon côté je vous assure que 
« je n'épargnerai corps ni biens à vous faire service et de ren- 
« dre mon devoir. Dieu par sa Grâce nous soit en aide! » Ja- 
mais il n'avait eu h la fois aulant d'alf.iires compliquées sur les 
bras; toute la corresponiiance ofïicielle de la communauté pas- 



434 

sait par ses mains; dans ces circonstances criiiques, tout 
dépendait de lui. Jamais aussi son habileté diplomatique el son 
patriotisme ne brillèrent d'un éclat plus vif que pendant ces 
derniers mois de sa carrière. Il est intéressant de suivre dans 
ses propres leilres la marche rapide et compliquée des affaires. 
On faisait alors en Suisse des levées d'hommes dont le motif 
n'était pas avoué, et qui inquiétai'. Genève d'auiant plus. Hugues 
n'eut pas de repos qu'il n'en connût la cause. Il sut gagner la 
confiance de l'un des capitaines, et dès le 12 janvier il appre- 
nait aux Genevois qu'il s'agissait simplement d'un secours de 
6000 hommes pour le roi de France, et que pour plus de sû- 
reté il allait, avec la permission du Conseil, se melire sur ce sujet 
en correspondance avec les ambassadeurs de François P"". 11 
devenait d'autant plus difficile d'avoir des troupes pour dégager 
Genève, bloquée par celles de Charles III, qui n'attendait que 
le moment favorable pour tomber sur celte ville, dans la certi- 
tude que les alliés des deux villes ne se presseraient pas cette 
fois d'accourir à notre secours. Cependant, dans cette même 
lettre. Hugues rassurait ses concitoyens a cet égard: «S'il vous 
« survenait quelque affaire, dont Dieu ne veuille! il y a plusieurs 
« bons compagnons et capitaines qui m'ont dit qu'ils vous bail- 
'( leront pour secours trois ou quatre mille hommes quand 
« bien leurs seiyneurs ne voudraient bouger. » En effet, les ma- 
gistrats fribourgeois ne voulaient pas s'en mêler officielle- 
ment'. « Vous aurez avis sur le tout et me commanderez ce 

' Outre qu'il répugnait au Conseil d'Etat de Fribourg de faire plus que 
celui de Berne, qui était tenu aux mêmes obligations, il est évident qu'il 
régnait alors entre les deux villes une assez grande méfiance. Cela se voit 
clairement dans ce passage d'une lettre du 30 janvier de Bezanson Hugues: 
1 Messieurs m'ont donné réponse que en tout et partout, selon l'aide que 
(' Messieurs de Berne vous donneront, ils feront le cas semblable ; mais 
« qu'eux seuls ne le voudraient entreprendre, et craifjiient guc, s'ils sortaient 
« dehors, ceux de Berne leur fissent quelque finesse. ■» C'était donc sous sa 
responsabilité et à ses périls et risques que Bezanson Hugues engageait 
éventuellement les troupes qui devaient au premier signal courir au secours 
de Genève. On verra plus loin comment il en fut récompensé. 



435 

« qu'il vous plaira que je fasse; et s'il est a moi possible, je le 
« ferai de très-bon cœur, aidant Dieu, auquel je prie vous avoir 
« en sa sainte garde. » 

Cependant la scène que l'ambassade de Berne était venu faire 
quel(|ues jours auparavant îi Genève avait naturellement ému les 
Fribourgeois pour et contre la bourgeoisie, selon les diverses 
ti ndances qui existaient dans celte ville. Bezanson Hugues 
plaida d'abord notre cause devant le petit Conseil de Fribourg, 
dont les sympathies étaient combattues par la complication de 
tant d'iniérêls divers. Sans rien décider, ce corps le renvoya au 
Grand Conseil; c'était presque nous donner gain de cause avec 
un orateur tel que Hugues, dans une affaire où la religion 
n'avait que faire. Il n'épargna rien de ce qui pouvait à la fois 
convaincre et toucher ses auditeurs; aussi, lorsque après 
avoir exposé les derniers événements avec cette clarté qu'on ne 
puise que dans le bon droit d'une noble cause, Hugues en vint 
au récit de ce qui avait été fait dans le dernier Conseil général 
tenu à Genève, quand ses concitoyens, abandonnés de leurs alliés 
et assiégés par l'ennemi, avaient d'une seule voix de défi déclaré 
qu'ils mourraient tous plutôt que de renoncer à la combour- 
geoisie sous les conditions humiliantes dictées par Berne, alors 
ces hommes aux bras de fer ne purent retenir leurs larmes. 
Oubliant tous leurs sujets de mécontentement, ils s'empres- 
sèrent d'entourer, avec les marques de la plus vive admiration 
et de la plus chaude sympathie, cet homme sans peur et sans 
reproche, ce type de la loyauté républicaine, ce vieil ami qu'ils 
avaient vu si souvent à la brèche, et dont la vie entière n'avait 
été et n'était encore qu'une existence de dévouement et de sa- 
crifice à son pays et à la liberté. 

La cause genevoise était derechef gagnée à Fribourg , au 
moins dans le Grand Conseil, et Hugues s'em[)iessa, le jour 
même, d'annoncer celte heureuse nouvelle à ses concitoyens. 

' SI 

Sa lettre, écrite a bâtons rompus, sans doute à cause de Témo- 
lion ei <lu piu de temps qui le pressaient, contient en explica- 



436 

tions plusieurs lambeaux Hu discours qu'il venait de prononcer; 
il avait rappelé, entre autres, que, dans leur détresse acluelle 
et malgré l'intempérie de la saison, ses concitoyens ne quit- 
taient plus les fossés, nuit et jour, et qu'ils y prenaient tous 
leurs repas ; puis il résume en ces mots la séance du Grand 
Conseil de Fribourg : a Et m'ont remis à aujourd'hui diman- 
« che, de bon matin , devant les bourgeois , la où je suis été 
« longuement devant eux, et vous assure que je leur ai exposé 
« ma charge, de sorte qu'il y en avait plusieurs à qui les larmes 
« sont venues aux yeux , et m'ont fait plus d'honneur et d'ac- 
te cueil qu'ils ne firent oncques, et m'ont donné réponse qu'ils 
« ne vous veulent délaisser; mais pour mieux être insîruits, ils 
« rescrivenl à leurs ambassadeurs, et qu'ils parlent à M. de 
« Savoie qu'il ne vous fasse point de force, car ils ne le pour- 
« raient souffrir. » — Préoccupé de la position hostile de Berne, 
il avait entretenu une correspondance intime et suivie avec l'un 
de ses amis de cete ville, Wilhelm Meyer, d'après le conseil 
duquel il recommandait aux Genevois de laisser des députés 
dans cette ville où, malgré les apparences, « nous avions encore 
force amis. » Mais Bezanson Hugues était surtout préoccupé 
des secours militaires dont sa patrie pouvait avoir besoin d'un 
moment à l'autre : « J'ai parlé à plusieurs capitaines , lesquels 
« sont tout prêts; il ne faut sinon que je die le mol ; nous au- 
« rons force gens. — Dieu a voulu que j'ai aujourd'hui diné 
« avec l'oncle de M. le syndic Boniface (Hoftischer), lequel a 
« été fort ébahi quand je lui ai conté les affaires, et se recom- 
« mande fort a vous tous, et s'en est parti incontinent pour 
« aller faire apprêter les compagnons de Gessenay, et m'a dit 
« que incontinent que vous ou moi le manderez, qu'il fera 
« marcher leurs gens à toute diligence. » Il prévoyait le cas où 
les Bernois persisteraient dans leurs mauvais procédés, et indi- 
quait dos combinaisons qui les réduiraient à l'impuissance: « Si 
« les choses veulent tirer avant, il serait bon , a toute diligence. 



437 

M d'en aveilir les Lsender (les petits cantons) et les François ' . 
« Commandez-moi ce qnil vous plaira et vous connaîtrez que je 
« suis Je Genève^ et d'aussi bon cœur que jamais. Recoramandez- 
« vous à Dieu ei ne craignez rien. Tout le monde se moque, 
« amis et ennemis , des propos que Messieurs de Berne vous 
« tiennent. J'ai tant entendu que, si voulez suivre votre cause 
<? et bien vivre, que pourrez devenir bourgeois des cinq can- 
« ions et de Zurich; car ils ne sont pas contents de ces af- 

« faires el sur ce vais prier Dieu vous avoir en sa sainte 

« garde. — De Fribourg, ce dimanche après Saint-Hilaire, à 2 
« heures après midi, par votre humble serviteur Bezanson Hu- 
« gués. — Faites inconiinent tenir la lettre (que le Conseil fri- 
« bourgeois lui avail remise) aux ambassadeurs de Fribourg. 
« — Je vous recommande ma femme et mon ménage. » Nous 
avons vu, par l'exemple de Jean Baud. que cette dernière re- 
commandation, qui manquait rarement au bas des lettres di- 
plomatiques de Hugues, n'était pas de trop. Son ménage se 
trouvait alors ncwa-seulement isolé, mais pauvre. 

Au milieu de cette active correspondance. Bezanson Hugues 
avait eu le chagrin d'apprendre que le duc de Savoie recevait 
régulièrement la copie de toutes ses lettres confidentielles. C'était 
à n'y pas croire, après toutes les épurations que les Conseils ge- 
nevois étaient censés avoir subies depuis l'expulsion des mame- 
lucs, c'est-à-dire depuis six ans; mais, pour ne lui laisser au- 
cun doute à ce sujet, on lui montra à Fribourg même la copie 
de ces dernières lettres * . C'est là un de ces traits qui dépeignent 

* Ce n'est pas la première fois qu'il s'agit des Français dans les corres- 
pondances de nos députés, où l'on voit qu'ils nous étaient individuellement 
sympathiques, et que des villes considérables telles que Lyon, par exemple, 
suivaient avec un vif intérêt notre lutte pour l'indépendance. Mais il s'agit 
probablement ici du poids que François I^'- pouvait jeter dans la balance 
comme allié et obligé des Suisses, qui lui fournissaient ses meilleures troupes. 

* « Messieurs, vous n'aurez déplaisir si je ne vous recris plus, car j'ai su 
« pour vrai que toutes les lettres que je vous recris, aucuns de votre (lon- 
c seil en mandent les doubles à M. de Savoie; et le tenez pour certain, car 

Tome XL 29 



le mieux le caractère vain et présomptueux de Charles III, le- 
quel ne pouvait s'empêcher de se vanter de ses habiles manœu- 
vres, au risque de les faire avorter et de compromettre la vie 
des agents qui avaient le triste courage de s'y prêter. Le pre- 
mier mouvement de Hngues fut de ne plus écrire du tout; 
mais il dut bientôt reconnaître que c'était impossibb'. En at- 
tendant, il agit d'autant plus effectivement de sa perstmne. Il 
fil si bien que, dès le 21 janvier, le Grand Conseil de Fribourg 
lui déclara vouloir tenir tous ses engagements contractés avec 
Genève, et écrivit aux Bernois qu'il saisirait le pays de Vand 
en vertu de la s» nlence de Payerne si Son Altesse manquait aux 
conditions qu'elle lui avait prescrites pour le maintien de la 
paix. Le même jour, Bezunson Hugues envoyait ii ses conci- 
toyens le compte rendu de cette séance mémorable, les rassurant 
de !a manière la plus satisfaisante sur les bonnes dispositions des 
Fribourgeois; il les informait en outre que 500 oh 600 hommes 
du Gessenay étaient prêts à marcher quand on le voudrait, en 
attendant des secours plus puissan s. Il ajoutait enfin tenir de 
bonne source ijue les Fribourgeois avaient résolu de se plaindre 
des Bernois, si leur réponse et leur conduite n'étaient pas satis- 
faisantes, par une circulaire adressée aux cantons qui avaient 
prononcé la sentence de Payerne. Il y eut bien quelque chose 



<( l'on m'a montré les doubles en cette ville ; et voilà comment je me dois 
« /ier en vousl » (13 janvier.) Nous avons beau éplucher chaque nom des 
conseillers bien connus de l'époque , nous n'en saurions charger aucun d'une 
trahison aussi noire. Mais ce qui nous paraît tout à fait probable, c'est que 
ie parti Vandnl ne se faisait aucun scrupule de communiquer ces lettres à 
ses amis de Borne, et que c'était par ce canal que le duc (alors au mieux 
avec cette ville) les recevait à son tour. La dernière phrase de la lettre 
précitée semblerait indiquer que Hugues connaissait les coupables, et plus 
encore celle-ci, qtii termine une lettre du 17 janvier : <t Ne me donnez point 

* de charge d'aller à Ijerne , car je ne le ferai pas, vous savez assez la 
^ cause.» Il est bon de savoir que les frères Vandel se trouvaient alors dans 
telle ville en qualité d'aml)assadeurs genevois Déjà dans sa lettre du 4 jan- 
vier, Hugues avait dit: «J'ai bien entendu plusieurs autres propos qui ne sont 

* pas à votre avantarje, qui se disent h Berne, mais je ne les crois pas. » 



439 

de ce genre; en loiil cas Hugues avaii-il bien jugé de la 
loyauté suisse en disanl que si Berne venait à manquer de pa- 
role, il n'en serait pas de même des autres cantons confédérés ; 
car, dès la fin du mois, ceux-ci se réunirent a Bade et remi- 
rent aux Frihourgeois , avec charge de l'envoyer aux Genevois, 
qui devaient la faire tenir à Son Altesse, une lettre poliment 
menaçante, datée du 1" février', dans laquelle ils intimaient 
au duc de laisser les Genevois en paix et d'observer la sen- 
tence de Payerne, s'il ne voulait pas qu'on lui appliquât les 
peines qui y avaient été stij)u!ées en cas de rupture de sa part*. 
Deux jours avant, le 29 janvier, les ambassadeurs ducaux 
avaient été hués à Fribourg , en présence de ceux de Berne, 
par des jeunes gens de la ville'. 

En attendant, le duc et les gentilshommes de la Cuiller n'en 
avaient pas moins continué leurs préparatifs autour de Genève, 
Pour accélérer, au besoin, l'arrivée des secours, on avait, d'a- 
près le conseil de Hugues, le 17 janvier, prié Messieurs de 
Lausanne d'envoyer une estafette à Fribourg aussitôt qu'ils ap- 
prendraient que la ville était bloquée. On écrivit peu de jours 

* Voy. Pièces justificatives. 

'■ Bezanson Hugues avait été averti de celte diète, avec invitation à s'y 
rendre ou d'envoyer quelqu'un à sa place, par un correspondant qui de- 
meurait alors à Berthoud, le 27 janvier. Le nom de ce correspondant , qui 
paraît des plus zélés pour notre cause, est absolument illisible; mais cer- 
taines expressions de la lettre font supposer qu'elle était le fait d'un des 
ambassadeurs de France, avec lesquels on sait qu'il était en rapport suivi et 
dont il envoyait les lettres au Conseil (Voy. Pièces justificatives). Bezanson dé- 
pêcha à ceUe diète Hugues Vandel qu'on venait de lui donner pour collègue. 
^ C'est au moins ce qui semble résulter de la lettre d'un particulier, Tho- 
mas de Sclarand, à sa femme, qu'il invite à revenir de Genève avec le mes- 
sager de sire Bezanson Hugues : « .le vous avise que j'entends que le duc de 
« Savoie est après pour avoir Genève ; car Messieurs de Berne, le plus, veu- 
e lent remettre la bourgeoisie de Genève; mais pris qu'ils la laisseront bien; 
« je crois que Messieurs de Fribourg tiendront bon pour Messieurs de Ge- 
« nève et qu'ils ne failliront point; car le présent jour que j'écris la présente 
« lettre (29 janvier) , il est à Fribourg les ambassadeurs de Messieurs de 
« Berne et les ambassadeurs de M de Savoie, et les enfants de Fribourg ils 
« ont fait un gre (?) à la démontrance qu'ils n'aiment i>oint le duc de Savoie. ► 



440 

après à Bezanson Hugues et à Hugues \anclel, avec qui on 
était en correspondance journalière , de faire partir de nuil 
comme de jour les Ironpes qui s'éiaient levées à la voix du 
premier. Grâce aux menaces de Fribourg et ensuite des autres 
cantons, Charles III, qui cernait la ville de toutes parts, n'osa 
pas bouger, — pas plus que Berne, qui était reteiiue par la honte 
de manquer à ses engagements en face de la Suisse indignée. 
Cette ville essaya cependant d'une nouvelle ambassade au com- 
mencemenl de février, toujours sous la direction de M. Sé- 
baslion de Diesbach. Les Genevois, qui s'y altenilaient (car ils 
en avaient été prévenus [>ar Bezanson Hugues dès le 30 jan- 
vier), se préparèrent à recevoir celte visite comme les circon- 
stances l'exigeaient. Ils commencèrent par rassembler à la hâte 
tout l'argent disponible, afin de pouvoir payer au moins quelque 
chose de cette dette que les Bernois leur avaient si durement 
reprochée un mois avant, et dont le terme allait sonner. Dès 
que l'ambassade fut arrivée, on lui fît porter le vin d'honneur à 
domicile, et le,s syndics allèrent la complimenter comme d'ha- 
bitude. Mais , avant toute chos(^ , on profita de l'élection des 
syndics pour faire jurer de nouveau lacombourgeoisieen Conseil 
général. Furent élus syndics: Guillaume Hugues, frère de Be- 
zanson, Claude Savoye, Claude du Molard et Ami Porrai; 
Bezanson Hugues fut renommé conseiller. Enfin, le 7 février 
on fut prêt à recevoir ces Messieurs en CC. Cette fois, l'am- 
bassade bernoise était accompagnée de quelques députés fri- 
bourgeois; c'est le cas de rappeler que les derniers succès de 
Bezanson Hugues, à Fribourg, avaient eu lieu, non pas au 
Conseil d'État, où l'on était assez partagé, mais dans le Grand 
Conseil qui, en corps souverain, avait tranché la question 
comme jadis celui de Berne; les Fribourgeois n'avaient d'ail- 
leurs point renoncé à leurs réclamaiions pécuniaires; enfin, 
ils étaient directement intéressés à juger de leurs propres yeux 
des résultats de l'ambassade bernoise. M. de Diesbach répéta 
les mêmes arguments qu'il avait déjà présentés lors de la der- 



m 

DÎère ambassade, pour obtenir la révocation de la bourgeoisie, et 
reçut exactement la même réponse, c'est-a-dire, « qu'on mour- 
rait plutôt que de renoncer à la dite bourgeoisie et aux articles 
de la sentence de Payerne. » Comme la dernière fois aussi, il 
voulut en appeler au peuple et demanda le Conseil général, 
qui lui fui accordé pour le lendemain. A peine le peuple eut-il 
pressenti le sens du discours de Torateur bernois, que son indi- 
gnation se fil jour par des vociférations, qu'on réprima non sans 
peine pour permettre au dit orateur d'exposer ses arguments 
jusqu'au bout. Il insista encore davantage, cette fois, sur les 
dangers que le duc, dans sa toute-puissance, pouvait faire courir 
a la ville, sur la dette (]ue celle-ci avait contractée envers Mes- 
sieurs de Berne, lesquels voulaient être payés et ne comptaient 
plus dorénavant nous prêter secours, ajoutant « que si leurs 
propositions étaient repoussées. Messieurs de Berne feraient 
décider la question de la combourgeoisie par voie de justice 
(c'esl-a-dire devant une nouvelle diète), et plusieurs autres 
choses que l'honneur, dit le secrétaire, lui défend de noter (quœ 
no}\ sunt scribenda, pvopter liouorem). » Le Conseil général fut 
unanime à répondre par écrit «qu'il ne voulait ni de ces nou- 
velles propositions, ni contrevenir en aucune façon à la com- 
bourgeoisie, à l'arrêt de Saint-Julien, à la sentence de Payerne, 
ni aux autres sentences rendues. » — Michel Sept, Boniface 
Hoffischer et Robert Vandel, nommés députés aux deux villes, 
partirent avec l'ambassade de Berne, sans laquelle ils n'au- 
raient pu traverser le pays de Vaud. 

Il est bon d'expliquer ce qui nous valait depuis quelque 
temps ce mauvais vouloir de l'aristocratie bernoise; car c'était 
à elle surtout que nous étions redevables des dernières diffi- 
cultés. Dans leur premier enthousiasme religieux, en 1528, 
les Bernois avaient pris des résolutions vraiment dignes d'une 
république réformée, et, entre autres, celle de renoncer do- 
rénavant au service des puissances étrangères , aux pen- 
sions des rois et des princes qui s'ensuivaenl, etc., etc. Mais 



\'r2 

ce benu zèle n'avait pas tardé à se calmer et à se refroidir jus- 
qu'à faire regretter l'ancien étal de choses, dont h; patriciat 
profilait seul. A vrai dire, il ressort assez cl;iirement des lettres 
de nos députés et des autres documents de ré[)oque que Mes^ 
sieurs les pensionnaires, comme on les appelait, n'avaient jamais 
tassé d'être plus sympathiques à leur ancien maître, le duc do 
Savoie, qu'à la ville de Genève. Aussi n'oblenait-on rien à Berne 
que par la bourgeoisie, représentée au Grand Conseil. Depuis 
quelque temps , ces pensionnaires et leurs familles remuaient 
ciel et terre pour rentrer dans leurs anciens privilèges , aux- 
quels la combourgeoisie avec Genève formait réellement le plus 
grand obstacle, à cause des prétentions du duc de Savoie sur 
celte ville et de linterminable guerre qui en résultait. Aussi 
étaienl-ils irès-pressés de ronq)re ladite bourgeoisie afin de 
pouvoir conclure une nouvelle alliance avec le duc. C'est ainsi 
que l'ambition de quelques parliculiers ne craignait pas de 
pousser leur propre patrie au parjure et à la déloyauté pour 
provoquer l'abandon et la ruine d'un État allié, à qui on venait 
de renouveler le serment d'alliance \ Ces projets ne réussirent 
pas, grâce à la ferme altitude des Genevois. D'ailleurs, le duc 
s'était épuisé en armements ridicules par leur nonjbre cl leur 
importance, ainsi (ju'en présents et autres moyens de corrup- 
tion qui n'avaient pu que relanier sa perle pour li rendre 

' Ecoulons sur ce sujet le député Hugues Vandel , de tous les Genevois 
celui qui était le plus dévoué à Berne et à l'alliance avec cette ville : « Lundi 
« après la Chandeleur (2 février) 153'2. Vous plaira savoir comment ne vous 
« devez nullement fier en nul secours ni aide de Messieurs de Berne , mais 
« vous tenez pour assurés que toutes pratiques à vous nuisibles seront dres- 
i sées par eux, et n'y a nul remède de leur côté ; les amis ne peuvent rien 
« servir Ils savent bien les pratiquans le vouloir du tiran duc de Savoie 
« (c'est-iWlire nos amis connaissent bien ceux (pii intriguent en laveur du 
« duc) ; mais ils n'y l'eroient autre {ils ne pourraient l'empêcher) ; Particu- 

« lier profit et vengeance son! cause de ceci les Bernois disent que tout 

» ce que disons du duc est tout mensonge Messieurs de Fiibouig, quand 

« il leur plaira suivre la bourgeoisie, y auront grosse suite en dépit des 
« Bernois, etc. * 



plus ré< Ile < l plus iiuiiiiliaiile. Lui aussi devait de l'argent de 
tous côtés, et surtout aux deux villes; dès cette année, il eut 
la cruelle humiliation de voir sa (sarole et son crédi! tomber 
au-dessous de la confiance qu'on se plaisait à a( corder partout 
aux simples négociants genevois. Sa monomanie, à l'endroit 
de Genève, n'avait pas peu fonlribué au rôle piîoyable qu il 
joua dans les autres événements de son époque, où une poli- 
tique digne de sis ancêtres et de ses descendants aurait pu le 
rendre arbitre des plus hautes destinées. Enfin, si les principes 
moraux ei élevés, si le prestige militaire sont pour quelque 
chose dans les destinées des nations, il faut avouer qu'il fit, 
sous ce rapport, tomber au dernier rang les peuples confiés h 
ses soins; nous ne saurions douter que la profonde humilia- 
tion que sa polili(|ue relâchée et sa pusillanimité leur inlligè- 
reiit, ne lût pour hiaucoup dans les conquêtes faciles de ses 
voisins, qui mirent !a dynastie de ce prince à deux doigîs de 
sa perte et le firent mourir lui-mèiiie du chagrin. 

Nous ne pousserons pas plus loin celte excuîsion d'un quart 
de siècle dans le domaine de notre histoire nationale. Genève 
était encore une fois sauvée; elle pouvait respirer plus libre- 
ment qu'elle ne l'avait tait depuis longtemps; car, dès le 17 
lévrier les Fribourgcois étaient prêts à marcher officiellement 
avec leur artillerie, et Borne même, par l'organe de son Grand 
Conseil, déclara que la combourgeoisie serait maintenue et (pi'on 
ne ferait avec le due aucune alliance où rlle ne fût réservée ; mais 
il fallut payer les sonimes dues aux deux villes. —A l'époque où 
nous sommes parvenus, Genève comptait assez de réformés et 
le terrain y avait éié suffisamment préparé par les Yandel, Perrin, 
Bandières, Porral et autres, pour y hasarder enfin la prédication 
ouverte des nouvelles doctrines , auxquelles des ecclésiastiques 
secrètement convertis n'avaient osé faire jusqu'ici que des allu- 
sions plus ou moins détournées. L'arii\ée des prédicants fran- 
çais, appelés par le parti réformé et appuyés par les Bernois, 
les orages qu'ils soulevèrent, leur première expulsion le retour 



momentané des Genevois à l'orthodoxie catholique, la dernière 
visite de leur prince-évêque, leur longue hésitation entre les 
anciennes institutions nationales et le nouvel ordre de choses, 
les progrès des religionnaires, leurs excès, les dissensions qui 
s'ensuivirent avec Fribourg au profit de Berne , la déchéance 
de l'évéque , les derniers efforts du parti épiscopal , les per- 
sécutions et les proscriptions du parti vainqueur, puis les nou- 
veaux partis (national et étranger) qui se formèrent au sein 
même de la réforme, leurs querelles sanglantes, leurs écarts, 
leurs succès et leurs revers alternatifs jusqu'au moment où 
Calvin réussit à les faire tous plier sous sa verge de fer, — toutes 
ces choses, comprises dans l'espace d'une dizaine d'années, 
pourront être présentées dans un nouveau travail faisant suite 
à celui-ci, et de préférence aussi dans une notice biographique. 
Nous avons la conviction qu'on ne réussira à éclairer suffi- 
samment certaines parties de notre histoire, et notamment tout 
le seizième siècle , que par des biographies *. Or nous ne crai- 
gnons pas d'être taxé d'exagération en affirmant qu aucune époque 
de notre histoire n'a été jusqu'ici aussi complètement défigu- 
rée par ignorance ou de parti pris, par les historiens de l'une et 
de l'autre confession, que celle (de 1532 jusqu'au rappel de 
Calvin) dont nous venons de nommer les rubriques principales 
et sur laquelle nous possédons des volumes de données encore 
inconnues et de documents inédits. 

Il nous reste à prendre congé de Bezanson Hugues, qui ne 

* Nous clioisirons probaljlement comme sujet Je notre prochaine notice 
le capitaine général Jean Philippe, non pas à cause de ses mérites transcen- 
dants (car il ne peut sous ce rapport être comparé à Hugues), mais parce 
que c'est autour de lui, chef du parti prolestant national, que se groupent 
le plus aisément tous les fiiits relatifs à l'introduction de la reforme à Ge- 
nève , et à la scission qui s'opéra presque aussitôt au sein même de cette 
réforme, entre le parti national et le parti français, dont le triomphe se ter- 
mina, entre autres , par la mort de Philippe sur l'échafaud et le rappel de 
Calvin. — Nous pourrons ensuite passer, dans une troisième notice, au grand 
réformateur en personne, sur lequel nous possédons peut-être plus de données 
authentiques et inconnues qu'on n'eu a encore pulihé jusqu'à ce jour. 



U5 

survécut que peu de mois a sa dernière ambassade. Ah C' ries, 
Montesquieu a bien raison de dire que la vertu est le principal 
ressort des républiques; car il faui de la vertu et beaucoup de 
vertu pour engager le républicain sincère à ne ehercher d'autre 
récompense que le sentiment de ses devoirs accomplis, et 
pour se résigner à l'ingraiitude immanquable du pays et des 
concitoyens auxquels il aura tout sacrifié. Sa mémoire même 
sera souvent méconnue ou flétrie par ceux qui lui doivent 
leurs biens les plus précieux. Plus que tout autre, Bezanson 
Hugues avait coniribué à instituer à Genève le règne de la ma- 
jorité ; mieux que tout autre il sut se plier à ses exigences et h 
ses abus, quand, au lieu de la diriger il en devint pour ainsi 
dire la victime. Depuis des années cette prétendue majorité, que 
nous ne confondons nullement avec la véritable expression de 
la volonté du peuple, ne lui avait témoigné ni reconnaissance ni 
encouragement. Elle usait de lui comme d'un mercenaire ou 
couime d'un messager a gages, quand elle ne pouvait se pas- 
ser de ses services. Le danger éloigné , le sauveur était oublié, 
le plus souvent même exposé aux insinuations malveillantes ou 
calomniatrices de ses rivaux jaloux, tant à Genève qu'à Saint- 
Claude et auprès des Suisses. Ainsi que nous l'avons fait ob- 
server , après lui avoir refusé à plusieurs reprises le repos après 
lequel il soupirait, pour lui imposer de nouvelles charges, avec 
menaces, s'il ne les acceptait pas. de lui faire payer les incon- 
vénients qui en pourraient résulter, on lui avait enfin accordé sa 
démission avec un empressement presque brutal, quand on 
avait cru pouvoir se passer de lui ; on l'avait rempiacé par le 
favori du parti qui lui était le plus opposé. Avec le même sans- 
gêne, dès que le danger avait reparu on l'avait envoyé seul, 
dans la plus mauvaise saison, remplir la mission la plus pénible 
et la plus délicate qui lui fut jamais confiée. A peine parti, un 
danger plus pressani ayant paru surgir à Genève même , on 
l'avait rappelé tout aussi péremptoirement en le menaçant de 
la défaveur du peuple. Nous ne saurions douter que le véritable 



U6 

UiOtif de son brusque rappel de Fribourg, on il arrivail à peine, 
ne fût pour remployer à rétablir momentanément la concorde 
entre les citoyens divisés, et surtout pour inspirer dans ce mo- 
ment décisif au Conseil général une de ces réponses énergiques 
et unanimes doni, depuis Berthelier, il avait seul le secret. Des 
devoirs plus impérieux l'avaient retenu, mais une lettre avait 
suffi pour obtenir e résultai désiré. Dès qu'il eut réussi, après 
des semaines de travail et de peines, a sauvt r pour la vingtième 
fois la cause genevoise et à nous ramener les seuls amis que 
nous eus>ions encore, il demanda naturellement à revenir; ei 
comme on faisait la sourde oreille, il insista: ^ Je m'en fusse 
» déjà retourné si ne fût que j'attends savoir votre vouloir; car 
« je n'ai pas l'échiné assez forte pour porter les charges qui 
« appartiennent par deçà; vous le savez mieux que moi. » Mais 
alors on ne voulut pas » ntendre parler de ce retour; malade et 
endetté à l'auberge de la Croix blanche à Fribourg, il fut obligé 
d'} rester encore près d'un mois, ju- qu'au moment où l'on en- 
voya pour l'aider et le remplacer Hugues Vandel , de tous les 
Genevois celui qui lui était le plus opposé et qui convenait le 
moins pour continuer son œuvre. On croira peul-étre qu'il en 
prit de l'inimeur ou qu'il se dévoua moins à nos intéièts ' ; mais 
c'est au milieu de ces ennuis qu'il écrivait ces paroles qui le 
peignent si bien : « Commandez-moi ce qu'il vois plaiha, et 

vous CONNAITREZ QUK JE SUIS DE GeNÉVE, ET d'aUSSI BON 
CŒUR QUE JAMAIS. » 

Cependant sa grandeur d'âme ne pouvait aller jusqu'à laisser 
calomnier impunément sa « onduile à Genève pendant son al>- 
sence forcée. Pour mieux ( ontrecarrer son désir d'être rappelé 
dans son pays, on avait prétendu qu'il ne faisait que contrefaire 
le malade. Ces calomniateurs étaient probablement les niémes 
qui livraient sa corresponi lance aux Bernois ou au duc de Sa- 
voie. Il ajouta à ce sujet à .sa jMochaine lettre «es mots, les 

' Il s'était déjà adjoint son frère Pierre Vandel qui s'était trouvé sur les 
lieux. 



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derniers que l'on connaisse de lui : «Je suis encore fort ruai 
a du bras gauche, l:inl que je ne m'en puis aider; mais je sais 
« bien qu'il v en a en votre Conseil qui disent, — - comme l'on 
« me rapporle. — que je semble le chien de Madame, que je clo- 
« che quand je veux ; mais je les prie qu'ils y donnent si bon 
« ordre qu'ils viennent ici eux-mêmes faire les atfaires; car 
« aussi bien ne m'en veux-je plus mêler. Si ne lerrai-je pour 
« ce à vivre à honneur maugié eux. Dieu aidant, auquel je prie, 
« Messieurs et lrès-hont>rês seigneurs, vous donner vos désirs, jj 
Les Conseils trouvaieni en effet tris-commode d'avoir ainsi 
à leur service en Suisse, dans ces temps difficiles, un r^présen- 
lant non-seuleineiil aussi distingué, mais encore qui ne coûtait 
rien ;j la ville et qui, comme toujours, se faisait un point d'hon- 
neur de tenir table ouverte à son hôtel ou dans les abbayes, 
pour tous les amis (jui en voulaient profiter. Cette dernière 
gracieuseté lui avait d'ailleurs été tout parliculièremen! recom- 
mandée dans les circonstances présentes. Il paraît pourtant 
qu'on en vint à présum.er un peu trop de sa générosité, d'au- 
tant plus qu'on ne pouvait ignorer que tous ses immeubles 
étaient alors déjà vendus ou engagés pour acquitter les sacri- 
fices et les promesses qu'il avait faits à la cause genevoise. Ou 
ne lui remboursait pas même les frais souvent extraordinaire- 
menl dispendieux, surtout dans cette saison, des messagers qu'il 
envoyait ou qu'on lui envoyait jourtiellement de Genève et de 
Berne pour le service public: « Voire homme de pied n Uiujours 
« été ici sur ma l)ouri>e et non pas sur la wlre^ » écrit-il de 
Fribourg le 30 janvier, et dans la même lettre: «Mais h peu 
« de paroles il faui argent, et je ne sais où le trouver; car j'ai 
« déjà emprunté pour vos affaires 1 éius du seigneur Bande- 

« ret Pierre Myeursin J'ai iléjh mandé quatre ou cinq fois à 

« Berne : il se faut aussi entretenir sur les abbayes avec les 
« compagnons' ; ce que j'en ai fait et fais tous les jours, c'est 

' Ce qu'il appelle ici les comijaijiwns, et; sont les chefs subalteiiies des 
s-^.i'lars qu'il enrôlait (ou ces soldats eux-nièines ' qu'il fallait maintenir eu 
belles dispositions jusqu'à ce qu'on en eiU besoin. 



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« pour vous faire plaisir et comme m'aviez écrit le faire. Ne 
« pensez pas que je veuille que me payez rien de mes dépens 
" cependant que je serai en cette ville, moi el de mon homme ; mais 
« quand je manderai aux champs ou ferai quelque autre dé- 
« pense pour vous , il est bien raison que vous le payez. » 
Voici en quels termes peu de jours avant, pour la première et 
unique fois de sa vie, il s'était plaint des lourdes charges que 
le service public accumulait sur sa télé : « Je suis aussi ici pour 
« vous faire service , comme mon devoir le porte ; mais je porte 
« de grosses charges pour vous, tant pour mander gens, que 
« vers le secrétaire\ que ailleurs. Ayez y de l'avis. J'en ai assez 
« fait pour le passé, tant que je m'en sens et sentirai toute ma vie 
« et mes pauvres enfants. Ayez y de l'avis. 3ia personne et mes 
« dépens m- vous coûteront rien ; mais à la reste, je n'y despen- 
« drai plus du mien el m'en retournerai en bref par de là. » 

Certes, a|)rès dix-sept ans de services entièrement gratuits, 
près de quarante arnbassades olïicielles, dont il avait supporté 
tous les frais, et le sacrifice de toute sa fortune pour la cause 
genevoise, Hugues pouvait bien rappeler une fois ce qu'