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Full text of "Mendelssohn"

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Paris, FEUX ALCAN, < 



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MENDELSSOHN 



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FELIX ALCAN, EDITEUR 



LES MAITRES DE LA MUSIQUE 

ÉTUDES d'histoire ET d'eSTHÉTIQUE 

Publiées sous la direction de M. Jean CHANTAVOINE 

Collection honorée d'une souscription du ministère de Vlnstruction publique 

et des Beaux- Arts. 

Chaque volume in-i6 de 'iSo pages environ, 3 fr. 5o 

Publiés : 

Palestrina, par Michel Brenet. 
César Franck, par Yincent d'Indy, 3<* édition. 
J.-S. Bach, par André Pirro, a® édition. 
Beethoven, par Jean Chantavoine, a<^ édition. 
Mendelssohn, par Camille Bellaigue. 

En préparation : 
Grétry, par Pierre Aubry. — Haydn, par Michel Brenet. 

— Moussorgsky, par M.-D.Calvocoressi. — Orlande de 

Lassus, par Henry Expert. — Rameau, par Louis Laloy. 

— Wagner, par Henri Lichtenberger. — Weber, par 
Charles Malherbe. — Smetana, par W. Ritter. — Berlioz, 
par Romain Rolland. — Schubert, par Albert Sghweitzer. 

— Gluck, par Julien Tiersot, etc., etc. 

DU MÊME AUTEUR : 

L'année musicale, 1886-1887. i vol. — 1887-1888, i voL — 1888- 
1889, i vol. — 1889-1890, i vol. — 1890-1891, I vol. 

L'année musicale et dramatique. 1892, i vol. — 1893, i vol. 

Un siècle de musique française, i vol. 

Psychologie musicale, i vol. 

Portraits et silhouettes de musiciens, i vol. (Epuisé). 

Impressions musicales et littéraires, i vol. 

Etudes musicales, i" série, i vol. — a» série, i vol. — 3" série, 
I vol. (Delagrave). 

Mozart, i vol. de la collection des Musiciens célèbres (Laurens). 



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LES MAITRES DE LA MUSIQUE 



MENDELSSOHN 



PAR 



CAMILLE BELLAIGUE 




PARIS 

FÉLIX ALCAN ÉDITEUR 

108, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, I08 

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1907 

Tous droits de IraducUon et de reproduction réservés. 



MUSIG-X 

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MENDELSSOHN 



INTRODUCTION 



Il s'en faut de très peu, d'un degré peut-être 
de chaleur et de force, d'élévation ou de profon- 
deur, que le musicien de la symphonie Italienne 
et de la symphonie Écossaise^ des Romances 
sans paroles et du concerto pour violon, de 
Paulus^ à^Élie et du Songe d'une nuit d'été, soit 
l'un des musiciens tout à fait grands. Mais 
il marche immédiatement à leur suite. Il mar- 
che, sérieux et charmant, jeune, heureux, paré 
de toutes les grâces et comblé de tous les 
dons. 

Il eut, celui-là aussi, « du génie, du talent, et 
même de la facilité ». Il eut tout cela de très 
bonne heure. A dix-sept ans, Mendelssohn avait 
déjà composé — pour ne citer qu'un de ses purs 
chefs-d'œuvre — Touverture du Songe d'une nuit 
d'été. Et son génie, presque aussi facile que celui 
de Mozart, était sage, attentif, sévère à lui- 

Bellaigue. I 






2 MENDELSSOHN 

même, soucieux, jusqu'au scrupule, de progrès 
et de perfection. Mendelssohn conserva toujours 
rhabitude de revoir, de reprendre ses œuvres, 
sinon de les refaire, après leur exécution même, 
et le plus grand nombre de ses manuscrits ne 
fut publié qu'après sa mort. 

Il naquit, il vécut dans la famille et dans le 
« milieu » (comme on dit quand on veut dire 
l'entourage) le mieux fait pour le former et le 
comprendre. Il eut des parents, une sœur, une 
femme et des amis d'élite, tous dignes de lui, 
comme il était digne d'eux tous. Il ne connut et 
ne goûta jamais que de précieux et nobles 
amours. 

La richesse même lui fut donnée avec abon- 
dance. « Pauvreté, s'écriait fièrement Wagner 
un jour, pauvreté, dure indigence, compagne 
habituelle de l'artiste allemand, je veux te célé- 
brer, toi, ma patronne fidèle, qui m'as suivi 
constamment en tous lieux ; toi qui, de ton bras 
d'airain, m'as préservé des vicissitudes d'une 
fortune décevante et qui m'as si bien abrité 
contre les rayons enivrants de son soleil, grâce 
au nuage épais et sombre dont tu as toujours 
voilé à mes yeux les folles vanités de ce 
monde ^ » 

r. I. Gazette musicale du 19 novembre 1840 : Une visite à 
Beethoven [Episode de la vie d'un musicien allemand,) 



i 



INTRODUCTION 3 

Une fois au moins la Fortune, et non la Pau- 
vreté, stiivit et servit un musicien d'Allemagne. 
Mais elle ne le put asservir. Libre par elle, Men- 
delssohn fut en quelque sorte libre d'elle égale- 
ment. Il s'éleva même au-dessus d'elle et, sans 
la dédaigner, la domina toujours. 

Supérieur à la richesse, il Ta été même au 
bonheur. Celui-ci l'accompagna d'un bout à 
l'autre de sa courte vie. Il ne connut que les 
épreuves inévitables, le nécessaire et non le 
superflu de la douleur. Comme Fa dit Schu- 
mann, « le hasard l'avait bien doté, dès son 
baptême, d'un juste prénom, Félix ». Et cette 
autre supériorité n'est pas non plus si commune, 
tant il est vrai qu'il y a parfois, pour notre 
esprit et pour notre âme, plus de risques dans 
les bontés de la Providence que dans ses ri- 
gueurs. 

Musicien exquis, Mendelssohn fut autre chose 
encore que musicien. Une forte éducation, lit- 
téraire, artistique, philosophique même, des 
voyages à l'étranger, développèrent de bonne 
heure, dans tous les sens et tout entière, cette 
nature où ne manquait pas une seule disposition 
heureuse. Les dessins et les aquarelles de 
Mendelssohn sont mieux que d'un simateur ; sa 
correspondance, qui remplit des volumes, est 
d'un écrivain. Il parlait plusieurs langues, lisait 



v — 



4 MENPELSSOHN 

le grec et le latin. Tout jeune, il fît hommage à 
Gœthe d'une traduction métrique de VAndrienne 
de Térence. C'est « pour Tamour dugrec » qu'il 
composa les chœurs à' Œdipe et ceux à'Antigone. 
Epris de la vie même physique, danseur élé- 
gant, hardi cavalier et nageur intrépide, il com- 
posait volontiers, pour ses amis et pour lui- 
même, des chansons de « pleine-eau », qu'il 
s'agissait de chanter en nageant. Ainsi vers sa 
vingtième année, Mendelssohn dut ressembler 
à ces jeunes gens de Platon qui ne sacrifiaient 
ni le corps ni l'esprit l'un à Tautre. 

En un mot, le génie et le bonheur ne posèrent 
jamais leur couronne fleurie sur un front plus 
grave et plus doux. Par une derjiière faveur, elle 
n'eut pas même le temps de s'y flétrir. Men- 
delssohn mourut à trente-huit ans et, pareille à 
son plus délicieux chef-d'œuvre, sa vie brillante 
et brève ne fut que le Songe d'une nuit d'été. 



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L'HOMME ET LA VIE 



I 



DE LA NAISSANCE A LA SEIZIEME ANNEE 

ce ... Moses autem geniiit Abraham. Abraham 
autem genuit Félix », notre musicien, qui naquit 
le 3 février 1809, à Hambourg, dans une jolie 
petite maison, la Martens Mûhle, sur les bords 
de TElbe. 

Abraham se plaisait à répéter : « On m'appela 
longtemps le fils de mon père, on m'appellera 
plus tard le père de mon fils. » Il ne se trompait 
pas. De ses deux qualités, ou de ses deux titres, 
le second devait être sans doute le plus glo- 
rieux ; mais le premier déjà n'était pas sans hon- 
neur. 

Moïse Mendelssohn, c'est-à-dire « fils de 
Mendel », ainsi qu'il s'appelait, à la mode 
israélite, naquit en 1729 dans la petite ville de 
Dessau. Son père y tenait, misérable lui-même, 




6 MENDELSSOHN 

une misérable école. Mais le désir, la passion 
du savoir le possédait. Il sacrifia tout ce qu'il 
pouvait sacrifier — c'était peu de chose — à l'ins- 
truction de son fils. L'enfant malingre, bègue et 
contrefait qu'était le petit Moïse, eut pour maître 
un rabbin du voisinage. A quatorze ans, il le 
suivit à Berlin. D'abord, et longtemps, il y eut 
tout à souffrir, et de tous : l'intolérance, le 
mépris, l'injustice et la haine, la pauvreté, même 
la faini. Mais de tout et de tous, à force d'intel- 
ligence, de courage et de labeur, il finit par 
triompher. Un no^ble, un ardent esprit animait 
ce corps chétif. Rien n'en put arrêter l'essor. 
Précepteur ou comptable, il assura par de 
modestes emplois la liberté d'une pensée ou 
d'un génie toujours en activité et toujours en 
progrès. Des travaux de plus en plus distingués 
lui conquirent des sympathies, même des ami- 
tiés précieuses et pour ainsi dire vengeresses. 
Lessing surtout ne lui témoigna pas moins d'af- 
fection que d'estime. Il fit de lui son correspon- 
dant, son collaborateur, (pour ses Lettres sur la 
littérature) et, dans Nathan le Sage^ le modèle 
de son héros: Helléniste et philosophe, interprète 
aussi des croyances de sa race et docteur de sa 
loi. Moïse Mendelssohn donna du Pkédon, du Pen- 
tateuque^ des Psaumes et du Cantique des Canti- 
gueSy des traductions qui firent grand bruit. 



I 



L'HOMME ET LA VIE 7 

Quand vint son mariage, en 1763, il dut acquit- 
ter encore, malgré son renom déjà considérable, 
une des charges, et non la moins bizarre, qui 
grevaient ses coreligionnaires. Chacun d'eux, 
en pareille circonstance, était tenu, paraît-il, 
d'acheter une certaine quantité de porcelaine à 
la manufacture royale de Prusse. Mendelssohn, 
dit-on, se décida pour deux cents singes de 
grandeur naturelle. On prétend même que la 
famille en a longtemps conservé quelques-uns. 

Mais ce fut sa dernière humiliation. La revan- 
che était prochaine. En ce petit juif obscur, 
l'Allemagne avait fini par reconnaître un de ses 
illustres enfants. Il mourut en 1786, dans la foi 
de ses pères, avec le titre et les droits de citoyen 
allemande 

Il laissait trois fils et trois filles. L'une de 
celles-ci, Dorothée, avait, après une liaison 
romanesque, épousé Frédéric Schlegel. Une 
autre, Henriette, éleva la fille du général Sébas- 
tiani, laquelle, on le sait, devint la femme et la 
victime du duc de Ghoiseul-Praslin. C'est Abra- 
ham, le second fils de Moïse, (né en 1776), qui 
lut le père de notre musicien : père incompa- 
rable, éducateur, ami, conseiller, à qui Félix, 
avec tout son respect, toute sa tendresse et tout 

I. Voir : Fanny Mendelssohn, d'après les Mémoires de son 
fils, par E. Sergy ; Paris, 1888. 



8 MENDELSSOHN 

son génie même, doutait de pouvoir jamais 
rendre autant qu'il lui devait. 

Abraham entra de bonne heure, comme cais- 
sier de banque, au service de la maison Fould, 
de Paris. Quelques mois après, il épousait Léa 
Salomon, qu'il avait connue à Berlin. Son désir 
eût été de rester à Paris, qui lui plaisait fort, 
dût-il « y manger du pain sec ». Mais sur les 
instances de sa future belle-mère, il revint en 
Allemagne, à Hambourg, où son frère aîné, 
Jacob, le prit comme associé. 

C'est à Hambourg que vinrent au monde les 
trois premiers des quatre enfants d'Abraham et 
de Léa : Fanny d'abord, le i5 novembre i8o5; 
puis Félix, le 3 février 1 809 et Rebecca en 1 8 n \ 
La même année, le fâcheux état où Toccupation 
et l'administration française avait réduit leurs 
affaires, força les Mendelssohn d'abandonner 
Hambourg. Ils se transportèrent à Berlin, où 
bientôt ils purent fonder une maison de banque, 
très vite florissante, et qui sous leur nom, con- 
sidérable à plus d'un égard, y prospère encore 
aujourd'hui. 

La famille était plus admirable encore que la 
maison. Le père et la mère en étaient l'un et l'au- 
tre, l'un autant que l'autre, à la fois l'esprit et 

I. Le quatrième et dernier, Paul, naquit à Berlin en 1819. 



L'HOMME ET LA VIE 9 

Tâme, rintelligence et le cœur. De ces parents 
élus, on peut dire que ces enfants prédestinés 
reçurent la vie en toute sa plénitude. 

Intelligente et fine, exerçant, mais sans y pré- 
tendre et sans qu'il y parût même, une influence 
et comme un charme irrésistible, M™* Men- 
delssohn était bonne musicienne. Quand on lui 
présenta sa fille, Fanny, qui venait de naître^ 
elle déclara tout de suite que les doigts de la 
petite étaient faits pour jouer les fugues de 
Bach. Ils les jouèrent, en effet, sans beaucoup 
tarder. A treize ans, Fanny savait par cœur le 
Clavecin bien tempéré. La sœur d'abord, et bientôt 
le frère avec elle, reçurent de leur mère les pre- 
mières leçons, et longtemps ils refusèrent de 
jouer sans la voir assise à côté d'eux. 

Supérieur encore à sa femme, Abraham 
Mendelssohn était un sage et un juste. De bonne 
heure il sembla, si Ton peut dire, un jeune 
patriarche, dont la tendresse conjugale et pater- 
nelle, une tendresse attentive et judicieuse, 
tempérait le sérieux et la rigueur, encore judaï- 
que à demi. Un biographe de son fils a parlé de 
sa « raison de cristal ». Zelter le recommandait 
à Gœthe en ces termes : « Il est de l'espèce des 
braves gens {Er gehôrt zu den Braven). En des 
jours difficiles, il a pu devenir riche sans une 
ombre sur son âme. » 



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10 MENDELSSOHN 

A son heureux foyer, Abraham Mendelssohn 
entretenait, avec la confiance et Taffection, la 
discipline et le respect filial. Judaïque à demi, 
disions-nous plus haut. Chez le fils du vieux 
Moïse, la foi des ancêtres, sinon le caractère, 
s'élait affaiblie ou détendue. Un frère de sa 
femme, Bartholdy, plus tard consul de Prusse à 
Rome et propriétaire d'une fameuse villa décorée 
de peintures par Técole allemande, avait précé- 
demment reçu le baptême. Il pressa Mendelssohn 
de suivre son exemple : « Il est juste, lui écrivait-il, 
de rester attaché à une religion persécutée et 
malheureuse et d'imposer cette religion comme 
un martyre à ses enfants, aussi longtemps qu'on 
a la certitude qu'elle est la seule bonne, la seule 
capable de donner le salut ; mais lorsque cette 
assurance n'existe plus, il serait barbare d'im- 
poser à ses enfants des sacrifices douloureux et 
inutiles... Oserais-je te conseiller d'adopter à 
l'avenir le nom de Mendelssohn -Bartholdy, 
pour te distinguer des autres membres de la 
famille Mendelssohn; j'en serais d'autant plus 
réjoui, que ce nom, rappelant le mien, garde- 
rait mon souvenir vivant dans votre cercle. 
Ce ne serait d'ailleurs là qu'une mesure très 
simple, car il est d'usage, en France et dans 
d'autres pays, de joindre à son nom celui des 
parents de sa femme, pour éviter la confusion 



L'HOMME ET LA VIE ii 

entre les diverses branches d'une même famille*.» 
Mendelssohn écouta Tun et l'autre conseil. Ses 
enfants — et lui-même après eux — furent bap- 
tisés protestants et joignirent à leur nom celui 
de Bartholdy. Mais l'abjuration de l'oncle ayant 
provoqué la colère et la longue rancune de la 
grand'mère Salomon, la conversion du reste de 
la famille demeura secrète. 

Aussi bien, en se détachant de l'Ancien Testa- 
ment, il ne paraît pas qu'Abraham Mendelssohn 
se soit attaché fortement au Nouveau. Une 
lettre, qu'il écrivit à Fanny, lors de sa confirma- 
tion, témoigne d'une assez libre, ou plutôt assez 
vague religion. 

« Tu as fait un pas décisif, ma chère fille. 
Puissent les conséquences en être bénies pour 
ta vie entière. Il est un sujet que nous avons 
évité jusqu'ici de traiter ensemble, et dont je 
voudrais t'entretenir aujourd'hui. Dieu existe-il? 
Qui est Dieu ? Une partie de notre être survit- 
elle à la destruction de notre corps ? Quels 
espaces habiterons-nous.^... Etant incapable de 
résoudre ces problèmes, j'ai craint de les abor- 
der avec toi. Mais ce que je sais, c'est qu'il 
existe en toi, en moi, et dans dans tout cœur 
d'homme, une éternelle aspiration vers la Justice 

I. M. Sergy, o]p. cit. 



EjHk. 



la MENDELSSOHN 

et la Vérité. Nous avons une conscience qui 
nous rappelle au devoir chaque fois que nous 
sommes tentés de nous en écarter. Cette assu- 
rance, je la tiens ferme, et c'est elle qui consti- 
tue ma religion, mais telle que je Téprouve, je 
ne. pouvais te Tinculquer. 

« Ce sont là les seuls enseignements que je 
puis te donner, mais leur vérité est démontrée 
depuis que le monde existe. La forme sous 
laquelle a été présentée la religion est histori- 
que, sujette à des modifications comme Test toute 
formule humaine. Le judaïsme triomphait il 
y a quelques siècles. Plus tard, ce fut le paga- 
nisme. Aujourd'hui le christianisme est victo- 
rieux. Nous, tes parents, nous sommes nés et 
nous avons grandi dans la religion juive, et nous 
avons su rendre hommage à Dieu dans nos con- 
sciences en suivant les pratiques de nos pères. 
Nous vous avons élevés, toi, tes frères et ta 
sœur, dans la religion chrétienne, parce qu'elle 
répond aux besoins de la majorité des hommes 
et qu'elle renferme des préceptes d'obéissance, 
de charité, de résignation et d'amour. Jésus- 
Christ, son fondateur, dont trop peu de fidèles 
suivent l'exemple, les a tous mis en pratique. 
Tu as, par la profession de foi faite aujourd'hui, 
rempli l'obligation que la société chrétienne 
exige de toi pour t'accueillir comme l'un de ses 



L'HOMME ET LA VIE i3 

membres. Écoute la voix de ta conscience, sois 
vraie et bonne, soumise à tes parents jusqu'à la 
mort, et tu goûteras la paix de l'âme, le meil- 
leur bonheur qu'il nous soit donné de connaître 
ici-bas *. » 

On ne saurait guère à quelle confession rap- 
porter cette profession, dont la noblesse et l'élé- 
vation morale n'ont d'égale que l'incertitude et 
l'imprécision religieuse. Une seule chose est 
hors de doute, c'est que le demi-chrétien qu'était 
cet honnête homme, fit de son fils bien-aimé, de 
l'auteur de Paulus et à'Elie^ du Lauda Sion et 
dwLobgesang ^non seulement un honnête homme 
comme lui-même, mais un chrétien accompli. 

Enfant presque aussi merveilleux qu'avait 
jadis été le petit Mozart, le petit Mendelssohn 
fut confié de bonne heure à des maîtres de tout 
genre, et choisis. Pour les lettres, c'était Heyse, 
le fameux philologue. Plus tard, Félix écouta 
les leçons de Hegel, peut-être sans beaucoup 
d'admiration, car il en garda surtout l'habi- 
tude, quand il voulait parler de sornettes ou de 
sottises, d'employer le mot hégéleries. Pour la 
musique, il fut l'élève de Klein, de Berger et 
de Zelter. C'est du second apparemment qu'il 
apprit le mieux ce que les Mendelssohn ou les 

I. Sergy, op, cit. 



~^"'^^f^-'r^-9~f^wf nv '^yy-'—, tiF-T"TT'7ii^« »■- T^^ipn^-^TT ■^- -^-^.-^tgppTi t^™— x^jear.- 



i4 MENDELSSOHN 

Mozart peuvent avoir à apprendre. Quant à 
l'honnête, classique et médiocre Zelter, alors le 
régent, ou l'oracle de Berlin, le correspondant 
et l'informateur musical de Gœthe, il eut sans 
doute ce mérite, de proposer ou d'imposer à 
Félix l'admiration, et même la religion, qui comp- 
tait alors peu de fidèles, de Jean-Sébastien 
Bach. Pour le reste, on assure qu'il se contenta 
« de mettre le poisson dans l'eau et de le 
regarder nager ». 

De lui-même, dès son plus jeune âge, Men- 
delssohn se plongeait et se jouait dans la musique 
comme en son élément. Il apportait à l'étude, et 
bientôt à la composition, ce mélange d'ardeur et 
de raison, de passion et de sagesse, que révèlent 
certains portraits de son enfance et qui sera tou- 
jours le double signe de son caractère et de son 
génie*. 

En 1818, à neuf ans, il joua pour la première 
fois du piano devant le public. L'année d'après, 
il entrait à la Singakademie (école de chant). 
Il étudiait aussi le violon et le violoncelle. 
En 1820, il était l'auteur d'une fugue, dont 
quelques musiciens, auxquels son père l'avait 



I. Voir deux portraits de Mendelssohn enfant : l'un par son 
beau-frère Hensel, et l'autre, de 1821, par G. Begas, dans 
l'excellent ouvrage : Félix Mendelssohn- Bariholdy, par 
M. Ernest Wolff; Berlin, 1906. « Harmonie », Verlagge- 
sellschaft fur Literatur und Kunst. 



L'HOMME ET LA VIE i5 

montrée, s'étonnèrent fort. Vers la même 
époque, si ce n'est la même année, il compose 
un petit opéra de salon et de famille, Die 
beiden Neffen. Un psaume suit, puis une 
grande double fugue, de petites symphonies, 
un quatuor, une cantate. L'enfant commence à 
couvrir, de son élégante et fine écriture, les 
premiers des feuillets sans nombre qui forme- 
ront peu à peu, dans un ordre parfait, les qua- 
rante ou cinquante volumes aujourd'hui con- 
servés à la Bibliothèque de Berlin. 

L'année 1821 fut mémorable entre toutes pour 
Félix. Il fît la connaissance de Weber et celle 
de Goethe. Il entrevit seulement, dans le salon 
de ses parents, l'illustre auteur du Freischûtz^ 
qui venait donner son chef-d'œuvre à Berlin. 
Mais il demeura quinze grands jours à Weimar, 
auprès de Gœthe. Pendant les dix années qui 
suivirent, il y revint plusieurs fois, et dans cette 
rencontre du vieillard près de la mort et de 
l'enfant près de la gloire, il y eut quelque chose 
d'auguste et de charmant. 

Tel était bien le sentiment de Gœthe lui-même. 
Il éprouvait pour l'harmonieux enfant une sorte 
d'admiration attendrie. Contre son ordinaire, iJ 
se montrait avec son jeune commensal, simple, 
familier, enfant comme lui. Félix a raconté son 
premier séjour à Weimar en des lettres qui sont 






i6 MENDELSSOHN 

d'une intelligence, d'un sérieux, et d'une grâce 
au-dessus de son âge. Ses parents et Zelter, 
qui l'envoyait à son illustre ami comme un divin 
messager du royaume des sons, n'avaient point 
épargné les conseils au petit pèlerin de onze ans. 
« Ouvre tes sens, surveille-toi, aie bonne tenue 
à table, parle avec réserve, » disait le père. Et 
la mère ajoutait : « Recueille le moindre mot de 
Goethe, je veux tout savoir de lui. » 

Docile, il leur décrivait tout : la maison, le 
jardin et les statues, l'air de noblesse et de 
grandeur antique des lieux, des choses et surtout 
du maître ; son maintien, son langage, sa voix, 
habituellement douce, mais qui pouvait avoir un 
éclat de tonnerre. « Je fais beaucoup plus de 
musique ici qu'à la maison ; je joue en général 
quatre heures de suite, quelquefois six et même 
huit. Chaque jour, après le dîner, Gœthe ouvre 
le piano en disant : « Je ne t'ai pas encore 
entendu aujourd'hui, fais-moi un peu de bruit. » 
Puis il s'assied près de moi, et quand j'ai fini de 
jouer, (j'improvise généralement), je l'embrasse 
ou lui demande de m'embrasser. » Gœthe voulait 
tantôt des fugues et tantôt des menuets : « Faut- 
il vous jouer, demandait alors Félix, le plus joli 
qu'il y ait au monde ? » Et il jouait celui de 
Don Juan. Par gageure, ou par défi, Gœthe 
aimait à mettre sous les yeux de Mendelssohn 



^TT 



I/HOMME ET LA VIE 17 

les manuscrits les plus difficiles à déchiffrer, un 
de Beethoven entre autres, et l'épreuve tournait 
toujours à l'honneur de l'enfant, à la joie du 
vieillard. 

Pendant l'été de 1822, les Mendeissohn allèrent 
passer quelques semaines en Suisse. En traver- 
sant Francfort, Félix fut présenté chez les parents 
d'un jeune musicien, qui devint ensuite l'un de ses 
plus chers amis, Ferdinand Hiller. Hiller a conté 
leur première entrevue et l'impression que lui 
causèrent les manières tour à tour espiègles et 
graves, cérémonieuses même, de son jeune et 
déjà célèbre visiteur. 

On revint à Berlin par Weimar, où, depuis le 
départ de Félix, le piano de Goethe était resté 
muet. « Approche, s'écria le poète, et réveille 
les esprits ailés qui ont dormi si longtemps... 
Tu es mon jeune David. Si je deviens malade et 
triste, ton jeu bannira les mauvais rêves et 
jamais je ne brandirai ma lance contre toi. » Puis, 
se tournant vers les parents, il ajouta : « C'est 
un rare, un divin enfant. Renvoyez-le-moi bientôt 
afin que je me repose en lui. » 

Séparés de nouveau, le vieillard et l'enfant se 
demeuraient l'un à l'autre présents et précieux. 
Zelter tenait Gœthe au courant des progrès du 
génie de Félix. Musique de théâtre (de théâtre 
intime, car il ne s'agit que de menues opérettes) 

Bellaxgue. a 



i8 ,MENDELSSOHN 

et i;nusique de chambre, pour les instruments et 
pour les voix, les œuvres succédaient aux 
œuvres. Dans toutes et partout, le vieux profes- 
seur était étonné et ravi de trouver « quelque 
chose de beau, de nouveau, d'original, avec de 
Tesprit, de l'abondance, du calme, de l'harmonie 
et de l'unité ». L'esprit et le corps, tout se trans- 
formait, se développait chez le délicieux adoles- 
cent. Mosshelès, de passage à Berlin en 1824^ 
fut reçu chez les Mendelssohn. Il accepta de 
donner des leçons à Félix. Mais en son jeune 
élève, (plus jeune que lui de quinze ans), il salua 
tout de suite un maître, et de ce jour là jusqu'à 
son dernier jour, Mendelssohn n'eut pas un plus 
fervent admirateur, un ami plus aimant et plus 
aimé. 

Chaque mois, presque chaque semaine ajou- 
tait une nouvelle promesse à tant de promesses 
accomplies. Zelter sentit que le moment était 
venu d'émanciper le génie impatient de son dis- 
ciple. Le 3 février 1824, Mendelssohn achevait 
sa quinzième année. Le soir, après une répétition 
à l'orchestre du petit opéra des Deux Neveux, la 
famille était réunie à la table du souper. Zelter 
se leva, prit Félix par la main et lui tint à peu 
près ce langage : « Mon cher enfant, à compter 
de. ce jour, tu n'es plus un apprenti, mais un 
compagnon. Je. te confère ce titre au nom de. 



L'HOMME ET LA VIE 19 

Mozart, de Haydn et du vieux Bach. » Dans 
l'esprit de Zelter, sans doute, comme sur ses 
lèvres, le dernier des trois était le premier, et 
peut-être Félix lui-même partageait-il cette pré- 
férence. Le plus précieux cadeau de son dernier 
Noël avait été justement une belle copie, offerte 
par sa grand'mère, de la Passion selon saint 
Mathieu. L'amour du vieux cantor possédait son 
jeune cœur et de cet amour il se préparait à 
donner, quatre ans plus tard, un magnifique 
témoignage. 

Mais le jour n'en était pas venu encore. Au 
printemps de 1825, Félix alla passer, avec son 
père, quelques semaines à Paris. Il y goûta fort 
])eu notre musique et — qu'on excuse le barba- 
risme — notre musicalité moins encore. Il parle 
du Paris musical à peu près comme jadis en 
avait parlé Mozart. 11 trouve chez nous moins de 
génie, ou seulement de savoir, que de savoir- 
faire, d'ambition et d'intrigue. 11 déplore la fri- 
volité du monde, voire l'ignorance des artistes. 
« Songe un peu, ma chère enfant », écrit-il à sa 
sœur Fanny dans une lettre qui n'est, il en con- 
vient, qu'un allegro féroce, « songe que les gens 
d'ici ne connaissent pas une note de Fidelio et 
qu'ils tiennent Sébastien Bach pour une vieille 
perruque bourrée d'érudition. J'ai joué deux 
préludes Tautre soir; on a trouvé que celui en 



1 



^^L^ ^. 



ao MENDELSSOHN 

la mineur commençait tout à fait comme un 
duo de Monsigny. » 

Le seul Gherubini se montra bienveillant (à sa 
manière) pour son jeune visiteur : « Ce garçon 
est riche ; il fera bien ; il fait même déjà bien ; 
mais il dépense trop d'argent, il met trop d'étoffe 
à son habit. » Auber assurément allait plus court 
vêtu. L'opéra-comique de Léocadie paraît à 
Mendelssohn la chose la plus misérable du 
monde, « avec son ouverture qui n'est qu'un 
trémolo perpétuel, entre le basson à la cave et la 
petite flûte au grenier.» Baillot lui-même, Baillot, 
qu'un jour il estimera davantage, déchiffra, 
paraît-il, un quatuor de Félix avec tant de préci- 
pitation et de violence, que l'ouvrage fit peur à 
son auteur. Mendelssohn partit sans regret et 
rentra dans sa chère Allemagne, plus que jamais 
heureux et fier de se sentir Allemand. Aussi 
bien une circonstance toute matérielle, le hasard 
d'un changement de logis, allait l'attacher plus 
étroitement encore à sa patrie et à son foyer. 



II 

DE SEIZE A VINGT ANS. — LA MAISON FAMILIALE 

C'est en iSaS que les Mendelssohn, abandon- 
nant leur habitation de la Neue Promenade, 



L'HOMME ET LA VIE ii 

allèrent s'établir dans la maison qu'Abraham 
venait d'acheter au numéro trois de la Leipziger- 
strasse. Vieille, mais vaste maison, aux pièces 
hautes et spacieuses, avec un air d'abandon, mais 
de grandeur et de noblesse aussi. Une cour y 
attenait d'un côté. De l'autre, s'étendait un jar- 
din, ou plutôt un parc véritable, de plusieurs 
arpents. Des pelouses, des arbres magnifiques 
en faisaient, non pas un décor factice, mais un 
vrai paysage, un horizon de nature, admirable 
de profondeur et de silence, de solitude et de 
poésie. Un pavillon séparé, sorte de villa d'été, 
ne se composait que d'un rez-de-chaussée, où 
s'ouvrait sur le jardin, par de larges baies^ une 
grande salle à colonnes, disposée à merveille 
pour les fêtes, les concerts et les représenta- 
tions. Elle trouva tout de suite, et pour long- 
temps, son emploi. Telle était la pittoresque et 
sympathique demeure, opulente et simple à la 
fois, que pendant vingt années, jusqu'à la mort 
de Fanny et de Félix, l'aimable et brillante 
famille allait remplir d'harmonie et de mouve- 
ment, de génie et de bonheur. 

Si les choses, comme leurs larmes, ont leurs 
sourires, autour de l'adolescence d'un Mendels- 
sohn, pour la favoriser et la réjouir, elles créè- 
rent un royaume enchanté. Sans orgueil et sans 
caprice, il en était le maître modeste et sage, le 



2a MENDELSSOHN 

dieu jeune et charmant. On s^empressait à le 
servir, à le fêter. Sa sœur Fanny, qui le précé- 
dait de quelques années dans la vie, le suivait 
pas à pas dans son art. Excellente musicienne 
elle-même, elle méritait ce compliment que Félix 
lui fît un jour : « Tu sais parfaitement à quoi le 
bon Dieu a pensé quand il a créé la musique. » 
Digne de comprendre son frère toujours et quel- 
quefois de le conseiller, l'admirant de tout son 
esprit et Faimant de tout son cœur, elle sou- 
haitait seulement de surprendre en ses propres 
œuvres, un reflet, un écho fraternel. D'abord 
elle n'eût pas mieux demandé que de suivre, 
elle aussi, le même chemin. Son père, avec 
beaucoup de prudence, l'en détourna. « Tes 
remarques, lui écrivait-il, au sujet de tes rap- 
ports avec ton frère, sont justes et bien expri- 
mées. La musique deviendra peut-être pour lui 
une profession; pour toi elle restera un art 
d'agrément; tu ne saurais la considérer comme 
le but de ta vie et de tes aspirations. Il est per- 
mis à Félix d'avoir l'ambition de faire connaître 
son talent, dont le succès importe à son avenir. 
Mais toi, mon enfant, renonce à des triomphes 
qui ne siéent point à ton sexe, et cède la place 
à ton frère... Tu es bonne, et, si petit que soit 
le mot, il signifie beaucoup. Mais il est néces- 
saire de te perfectionner encore, surtout de 






L'HOMME ET LA VIE à3 

mieux comprendre ta vocation de femme et de 
ménagère, la seule à laquelle tu sois appelée... Un 
choix judicieux parmi tes occupations est néces- 
saire et il faut que tu te résignes à celles qui 
doivent être exclusivement ton partage. Sou- 
mets-toi à ce sacrifice joyeusement et dès aujour- 
d'hui... La vie doit avant tout avoir une base 
solide ; il sera toujours temps de Torner. » La 
jeune fille, puis la jeune femme, accomplit tout 
entier, avec sagesse, mais avec largeur aussi, le 
programme paternel. Rien ne manqua jamais, ni 
les bases, ni les ornements, à la solidité comme 
à la beauté de sa vie. 

Rébecca, seconde sœur de Félix, était une 
belle jeune fille, instruite et spirituelle, qui 
lisait et traduisait le grec à livre ouvert. Son 
plus jeune frère, Paul, jouait du violoncelle en 
artiste. Des amis, jeunes aussi, habitaient les 
dépendances de Thospitalière demeure. Ils en 
partageaient la vie et l'accroissaient encore. Du 
dehors même, et de partout, non seulement de 
TAUemagne, mais de l'étranger, les visiteurs, et 
les plus fameux, affluaient. Pendant vingt ans, 
pas un artiste, musicien, peintre ou sculpteur, 
pas un poète, pas un savant, pas un philosophe, 
ne traversa Berlin, sans paraître chez les Men- 
delssohn et quelquefois sans s'y arrêter. Leurs 
portraits à tous, esquissés à leur insu par 



a4 MENDELSSOHN 

Guillaume Hensel, le peintre, longtemps le 
fiancé, puis le mari de Fanny, remplissaient un 
album, véritable galerie des contemporains 
illustres. 

L'été surtout, pour les hôtes de la Leipziger- 
strasse, était la saison bénie. Alors, durant les 
longues journées, pendant les nuits de clair de 
lune, la grande salle à colonnes se rouvrait sur 
les gazons refleuris. Le « journal » de la mai- 
son, constamment ouvert sur une table, où tout 
le monde, même les passants, pouvait écrire une 
maxime, une histoire, un poème, une folie, ce 
journal qu'on avait appelé tout l'hiver le a Jour- 
nal du thé et de la neige », reprenait son nom 
favori : « la Gazette du jardin ». 

Il fut vraiment, ce jardin, autant et peut-être 
plus que cette maison, le gardien, le confident et 
l'inspirateur de Mendelssohn adolescent. Aussi 
bien, le dedans et le dehors mêlaient en quel- 
que sorte autour du jeune musicien leurs in- 
fluences propices. Les « dimanches de musique» 
de la Leipzigerstrasse sont demeurés célèbres. 
Pour le jeune Félix, comme naguère pour le vieil 
Haydn, c'était des « jours de magnificence. » Mais 
tandis que le bonhomme Haydn, pour les « réga 
1er » en quelque sorte de son génie, n'invitait 
que des paysans, un auditoire d'élite, renouvelé 
sans cesse, assistait à ces après-midi musicaux. 



\ 



L'HOMME ET LA VIE aS 

Fanny, Félix, y prenaient leur part, mais rien 
que leur part. Avec eux, les plus grands artistes 
y faisaient entendre les plus purs chefs-d'œuvre. 
Admirable interprète, Félix était égal aux pre- 
miers, et déjà ses compositions ne paraissaient 
point indignes des autres. En se le figurant 
dans ce décor de fête et devant ce public de 
choix, comblé — sans en être accablé — de 
toutes les faveurs, de celles que prête le monde 
et de celles que Dieu donne, marqué pour le 
génie et ne le devant payer d'aucune souffrance, 
on songe avec mélancolie, et peut-être il songea 
lui-même, à des maîtres encore plus grands et 
moins heureux : à Bach, enseveli dans sa 
retraite, à Mozart, humilié comme un laquais, 
à Beethoven, infirme, farouche et solitaire. 
Quel accueil au contraire faisaient à Mendels- 
sohn et la vie et la gloire ! Quelle bienvenue 
elles lui souhaitaient toutes les deux! Voici que 
le soir tombe ; la foule s'est retirée et le dernier 
écho des applaudissements s'est tu. Mais dans 
le silence et l'intimité familiale, l'aimable héros 
de ces belles heures en vivra de plus douces 
et de non moins fécondes. A la musique succède 
la lecture et la causerie. Jean-Paul, et surtout 
Shakespeare, étaient alors les auteurs favoris, 
les dieux littéraires de la famille. Schlegel et 
Tieck publiaient justement leur traduction du 



.MMm 



X! 



'J6 MENDELSSOHx\ 

grand Will. Ses drames, ses comédies plus 
encore, tournaient toutes les jeunes têtes, eni- 
vraient tous les jeunes cœurs. On ne parlait que 
de Shakespeare, on ne récitait que ses vers 
dans le cercle des Mendelssohn, et déjà, quand 
la nuit était venue, sous les grands arbres du parc, 
JFélix, épiant au clair de lune la danse des fées et 
des génies, songeait le Songe cVune nuit d'été. 

C'est en 1826 (il avait dix-sept ans) qu'il en 
composa la célèbre ouverture. Après quinze 
années d'attente, le reste de la partition devait 
suivre ce délicieux prologue, y répondre et 
l'égaler. Quelques mois auparavant, il venait 
d'écrire son octettCy un de ses chefs-d'œuvre 
encore et l'un des chefs-d'œuvre de la musique 
de chambre, inspiré, (le scherzo notamment), par 
un sentiment analogue et tout à fait mendels- 
sohnien. « Félix, écrit Fanny, m'a confié ce qu'il 
a voulu exprimer dans cette dernière œuvre. Le 
morceau se joue staccato ei pianissimo . Les tré- 
molo, les trilles, tout y est nouveau, étrange et 
néanmoins si éthéré, qu'il semble qu'un souffle 
léger vous élève dans le monde des esprits. On 
serait tenté soi-même d'enfourcher le manche à 
balai d'une sorcière pour mieux suivre la troupe 
aérienne en son vol. » 

Après Shakespeare, Cervantes. En 1827, un 
petit opéra, les Noces de Gamache^ le seul que 



L'HOMME ET LA VIE a; 

Mendelssohn ait fait représenter publiquement, 
fut joué sur le théâtre de Berlin et n'y réussit 
pas. L'échec affligea les dix-huit ans de l'auteur. 
Un voyage de quelques semaines en Allemagne, 
avec deux joyeux compagnons, suflit à les conso- 
ler. Il écrivait d'Erbich, un petit village perdu : 
« Si trois des familles les plus accomplies de 
Berlin pouvaient voir trois de leurs fils les plus 
accomplis vagabonder la nuit sur la grande 
route, en compagnie de voituriers, de paysans 
et d'apprentis, elles se voileraient la face. Ras- 
surez-vous ! Les fils n'en sont pas moins d'une 
gaieté folle... 

« Nous nous entretenons alternativement de 
musique, de pathologie et d'Homère ; chacun 
amène ainsi son sujet préféré, et la discussion 
se clôt par des refrains d'étudiants. Les pensées 
sérieuses surgissent en même temps que les 
saillies folles, et leur mélange constitue une 
jouissance inexprimable. Il est tard; notre 
maigre chandelle me refuse ses services et la 
lune ne la remplace pas ! Bonne nuit ! » 

De Bade, une quinzaine de jours après : « Je 
vis ici comme feu Tantale. Un monde d'idées 
me traverse Tesprit. Je voudrais pouvoir les 
jouer et Thôtel possède un piano passable. Je 
me glisse au salon. Un Français hélas ! et sa 
gracieuse femme, musicienne pour mon mal- 



28 MENDELSSOHN 

heur, ont pris possession du salon et du piano. 
J'invite la jeune dame à jouer... « Bravo, ma- 
dame, vous jouez comme un ange ! » Mais on le 
prie, lui, déjouer à son tour. Alors c'est bien autre 
chose. Le salon peu à peu se remplit de monde ; 
on applaudit à tout rompre. Les pensionnaires de 
l'hôtel se disputent, s'arrachent le jeune vir- 
tuose. L'un d'eux l'invite à dîner à Strasbourg; 
un autre, un Parisien, lui propose un livret d'opé- 
ra-comique. Survient le directeur de la maison 
de jeu. « 11 déclare que ma musique fait tort à 
sa roulette, que les joueurs l'ont abandonnée et 
que c'est contraire à son contrat. Bref il obtient 
que le piano soit transporté ailleurs. » 

De retour à Berlin, Félix ne se souvient plus 
de Gamache, D'autres ouvrages l'occupent. C'est 
une, et même deux symphonies enfantines à l'imi- 
tation de Haydn ; c'est un quatuor, un Tu es 
Petrus et l'ouverture de la Meeresstille [Le calme 
de la mer) ; c'est une cantate pour l'anniver- 
saire d'Albert Durer, une autre à l'occasion d'un 
congrès scientifique présidé par Humboldt. « A 
chaque œuvre nouvelle, écrit alors Fanny, Félix 
devient plus clair et plus profond. Il est main- 
tenant en possession de tous ses moyens. Il suit 
une direction de plus en plus assurée, il marche 
vers un but qu'il s'est à lui-même fixé, qu'il voit 
très nettement et que je ne saurais définir pré- 



L'HOMME ET LA VIE jg 

cjsément avec des mots ; une idée d'art ne peut 
s'exprimer aisément par les mots; autrement il 
n'y aurait pas d'autre art que la poésie. » 

Son art de prédilection, à lui, Félix, conti- 
nuait de couronner, mais non pas d'étouffer le 
reste de ses facultés, de ses goûts, de ses études. 
La vie en lui se développait abondante et, pour 
ainsi dire, intégrale. C'est dans l'intervalle de 
ses cours à l'Université et, d'après son propre 
aveu, sur le piano d'une belle dame, qu'il com- 
posait l'ouverture du Songe. « Nihil humani alie- 
num, » Dans l'ordre de l'esprit et dans l'ordre du 
cœur, rien ne lui était étranger. Famille, édu- 
cation, relations mondaines, artistiques et litté- 
raires, amitiés précieuses, comme celles d'un 
Hiller ou d'un Moschelès, pas un élément, pas 
un raffinement de la culture la plus délicate ne 
manquait au progrès de cette plante choisie. 

Mais depuis longtemps déjà, non moins que 
ses œuvres personnelles, et peut-être davan- 
tage, un chef-d'œuvre national, insigne et presque 
inconnu, hantait, absorbait la pensée de Félix. 
Après un siècle de mort, la Passion selon saint 
i^fa^/^^e^f, de Jean-Sébastien Bach, allait revivre 
par lui. Dès son enfance, il avait souhaité d'être 
l'ouvrier — ou l'ange — de cette résurrection. 
Alors c'était le temps où Zelter réunissait chez 
lui, tous les vendredis, ses meilleurs élèves de 



3o MENDELSSOHN 

la Singakadeîïiie . Félix et sa sœur étaient du 
nombre. On chantait là beaucoup de Bach. On 
y apprenait le respect, l'amour aussi du vieux 
maître, allemand entre tous, venu jadis parmi 
leis siens et que les sieûs, après cent ans écou- 
lés, refusaient ou dédaignaient encore de con- 
naître. Aux environs de sa vingtième année, 
Félix lui-même, aidé par Fanoy^ commença de 
former un groupe choral d'une vingtaine de 
voix. La Passion selon saint Matthieu^ qu'il con- 
naissait par cœur, fit l'objet de toutes les études 
pendant la saison 189.8-1829. Il fut bientôt résolu 
qu'on en donnerait une exécution publique au 
profit d'une œuvre de charité. Le chanteur De- 
vrient, intime ami de Mendelssohn, prit une 
grande part à l'entreprise. Il en a laissé dans 
ses Soui^enirs une intéressante relation. Quel- 
ques lettres de Fanny s'y rapportent également. 
La chose n'alla pas toute seule. Les difficultés 
venaient d'abord de l'œuvre, et puis, surtout 
peut-être, de certaines gens. Zelter lui-même 
témoigna d'abord peu de confiance et de zèle. 
Spontini, craignant pour ses propres ouvrages, 
fit plus d'opposition encore. Le public enfin se 
montrait défiant, si ce n'est hostile. Soutenu, 
relevé par Devrient, Félix ne se laissa rebuter 
par rien ni par personne. On finit par obtenir la 
neutralité, puis la faveur de Zelter. Spontini 



jaiiiçi^liLi ■■ 



L'HOMME ET LA VIE 3i 

lui-même se résigna. Quant à Mendelssohn^ il 
animait, il enflammait chacun de son ardeur. 
Dirigeant de mémoire toutes les répétitions, il 
accompagnait au piano, de la main gauche ; de 
la droite, il tenait le bâton et marquait la mesure. 
Jamais peut-être, en sa carrière de chef d'or- 
chestre sans rival, il n'accomplit de tels pro- 
diges. Tout cela, comme dit Edouard Devrient, 
en deux mots qui définiraient assez bien Men- 
delssohn lui-même et tout entier, <c tout cela 
était admirable et charmant ». 

« L'intérêt, écrit Fanny, s'accrut à chaque 
répétition. La noblesse de la composition, la 
nouveauté de 1p forme, le sujet en lui-même 
soulevaient des transports d'enthousiasme... La 
renommée de l'œuvre se répandit de proche en 
proche, si bien que tous les billets furent rete- 
nus le jour même de l'annonce du concert ; des 
milliers de personnes n'ont pu obtenir de 
place. » 

La première audition eut lieu le lo mars, 
dans la salle du Conservatoire, avec un succès 
trioniphal. Une seconde fut demandée et donnée 
le 21 mars, jour anniversaire de la naissance 
de Bach. Elle excita plus d'enthousiasme encore. 
A cette nouvelle, Goethe écrivait de Weimar à 
Zelter : « Il me semble que j'entends gronder la 
mer. » Le public en effet eut bien l'impres- 



' ^ 



32 MENDELSSOHN 

sion, avec la surprise, de se trouver devant 
quelque chose d'infini, comme TOcéan. Ce jour- 
là, dans la vie musicale de Mendelssohn et dans 
celle de l'Allemagne, un grand acte s'était 
accompli. Le musicien de vingt ans se récla- 
mait de Taïeul ou du patriarche de son art. Il 
l'appelait en témoignage, il se consacrait à lui, 
et, renouant la chaîne de la tradition nationale, 
il scellait en quelque sorte avec un anneau d'or 
Talliance entre son jeune talent et le vieux génie 
de sa race. 



III 

LES ANNÉES DE VOYAGE (1829-1832) 

On ne saurait les appeler aussi, comme celles 
du jeune Wilhelm Meister, des années d'ap- 
prentissage. C'était un maître déjà, lorsqu'il 
partait, à vingt ans, que le musicien de Voctette 
et de l'ouverture du Songe cVune nuit (Tété. Il 
ne partait pas, Theureux pèlerin, comme autre- 
fois et tant de fois Mozart, par nécessité, pour 
assurer ou pour « gagner » sa vie, mais pour 
l'embellir seulement et Torner d'une suprême 
parure. Ses études étant faites, un père libéral 
— dans les deux sens du mot — jugeait utile, 
afin de les parfaire, d'envoyer Técolier d'hier à 



i«4^iHpv«p uv 



L'HOMME ET LA VIE 33 

cette école de chaque jour, et pratique entre 
toutes, que tiennent pour chacun de nous les 
événements et les hommes. Ce père continuait 
ainsi de mériter le double hommage que son 
fils devait rendre plus tard à sa mémoire : « Il 
a été mon maître dans l'art et dans la vie. » 

L'Angleterre, avant tout autre pays, attira Félix 
et, plus que tout autre, par la suite, elle devait 
le rappeler et le retenir. L'Angleterre, qui fit 
peu de grands musiciens anglais, a fait beaucoup 
pour de grands musiciens allemands. Cette mère 
inféconde se montra toujours une hôtesse géné- 
reuse autant qu'une fidèle amie. Elle adopta 
Haendel et celui-ci lui dut peut-être quelque 
chose non seulement de sa gloire, mais de son 
génie. Elle accueillit dignement le petit Mozart, 
et Haydn sexagénaire écrivit à Londres et pour 
Londres ses plus belles symphonies. Quelque 
trente-cinq ans après, en 1826, l'auteur du //'ew- 
chûtz vint à Londres donner Obéron^ son dernier 
chef-d'œuvre, et mourir. Enfin, l'année suivante, 
l'Angleterre encore honora, consola les derniers 
jours de Beethoven. La Société Philharmonique 
de Londres, dirigée alors par Sir George Smart 
et par Moschelès, avait depuis quelque temps 
résolu de donner un grand concert au bénéfice 
du maître. Mais d'abord, apprenant sa maladie et 
sa misère, elle fit remettre au sublime agonisant 

Bellaigue. 3 



nr' 



34 MExNDELSSOHX 

un chèque de cent livres sterling. Un billet de 
Beethoven, le dernier qu'il ait écrit, une semaine 
avant sa fin, remerciait Moschelès en ces termes : 

Vienne, le 18 mars 1827. 

(( Avec quels sentiments j'ai lu votre lettre du i®"" mars, 
c'est ce que je ne puis dépeindre par des mots. Cette géné- 
rosité de la Société Pldlharmonique quia presque prévenu 
ma prière, m*a touché jusqu'au plus profond de mon 
âme. Je vous prie donc, cher Moschelès, d'être l'organe 
par lequel je fais parvenir à la Société Philharmonique 
mon plus profond remerciement pour son intérêt parti- 
culier et son secours. Dites à ces dignes hommes que, 
quand Dieu m'aura rendu la santé, je m'efforcerai de 
réaliser par des œuvres mes sentiments de reconnais- 
sance et que je m'en remets au choix de la Société pour 
écrire ce qu'elle voudra. Toute une symphonie esquissée 
est dans mon pupitre, ainsi qu'une nouvelle ouverture et 
aussi autre chose. Au sujet du concert que la Société Phil- 
harmonique a décidé de donner à mon bénéfice, je prie la 
Société de ne pas abandonner ce projet. Bref, je m'effor- 
cerai de remplir tous les vœux de la Société et je ne me 
serai jamais mis à une œuvre avec un tel amour que dans 
ce cas. Puisse seulement le Ciel me rendre bientôt la 
santé, et je montrerai aux généreux Anglais combien je 
sais apprécier l'intérêt qu'ils prennent à ma triste des- 
tinée ^ ». 

On le voit — et Ton comprend qu'il en ait tiré 

I. Correspondance de Beethoven. Traduction, introduction 
Gi notes de M. Jean Chantavoine. Paris, Calmann-Lévy 
^Lettre CXLVllI et dernière). 



L 



L'HOMME ET LA VIE j5 

quelque gloire — c'est vers le peuple anglais 
qu'alla la dernière pensée de Beethoven. 

Plusieurs' aussi des pensées de Mendelssohn 
— et non des moindres — devaient être pour 
l'Angleterre. Elle inspira le Songe d'une nuit 
cVété^ l'ouverture de Fingal et la symphonie 
Ecossaise; elle entendit la première l'œuvre 
suprême du maître, qui Tavait écrite pour elle, 
Toralorio d'Elie. Aussi bien, entre l'artiste et le 
pays qui devait être jusqu'à la fin son pays de 
prédilection, il existait à quelques égards une 
affinité naturelle. Du caractère anglais, avec le 
sérieux et l'amour de la tenue, Mendelssohn 
avait la gravité, presque l'austérité du sentiment 
religieux. Elégant, et nous dirions distingué, si 
le mot n'était devenu justement le contraire de 
la chose ; mêlant, en ses manières exquises, la 
noblesse, la dignité même, avec la gaieté, voire 
la gaminerie, la fantaisie et l'humour, Mendels- 
sohn, aussitôt entré dans la haute société de 
Londres, chez le marquis de Lansdowne ou le 
diuî de Devonshire, y parut \\n gentleman accom- 
pli. 

Modestes mais sincères, ses lettres nous 
racontent ses succès, et ses succès de tout 
genre, artistiques et mondains, Tadmiration, 
l'enthousiasme, excité dès ses premiers concerts 
par ses œuvres et par son jeu. 11 parut le 3o mai 



v 



36 MENDELSSOHN 

pour la première fois à la Philharmonique. On 
commença par sourire un peu de le voir si jeune, 
mais on ne tarda guère à s'en émerveiller. Il 
dirigea Tune de ses symphonies et joua le Cow- 
certstuck de Weber. Un mois après, il exécuta 
le concerto en mi bémol de Beethoven, réputé 
jusqu'alors inaccessible, et dirigea l'ouverture 
du Songe d'une nuit d'été. Un concert monstre, 
au bénéfice des inondés de Silésie, avec le con- 
cours de Moschelès et de la Sontag, avait attiré 
tant de monde, qu'une lady ne trouva place 
qu'entre les bassons et les cors et demanda si 
là du moins elle entendrait bien. Dès la pre- 
mière répétition, Félix avait gagné tous les 
cœurs : « C'est un des moments les plus heureux 
dont je garderai le souvenir, car en une demi- 
heure tous ces étrangers m'étaient devenus 
amis. » 

Sa correspondance nous dit encore les menus 
agréments de sa vie, le charme de sa petite 
chambre, son piano « idéal », son poêle, son thé 
anglais et jusqu'à la figure de sa petite servante 
en papillotes. Pour son plus grand plaisir, et 
son plus grand profit, d'anciens amis retrou- 
vés lui faisaient les honneurs de Londres et 
faisaient à Londres aussi les honneurs de son 
talent et de sa personne. C'était Klingemann, 
un camarade d'enfance, devenu secrétaire d'am- 



L'HOMME ET LA VIE 3; 

bassade, mais resté le poète qu'il avait été jadis. 
Surtout c'était Moschelès, ou plutôt le ménage 
Moschelès, dont la bonté pour lui « dépasse 
toute description » ; Moschelès, son aîné de 
quinze ans, son ancien maître, et peut-être son 
maître préféré, pour qui toujours, avec modestie, 
il mêlera dans son cœur la plus déférente grati- 
tude à la plus vive amitié. 

Dans la dernière semaine de juillet, Félix et 
Klingemann partirent pour l'Ecosse. Pendant 
un mois que dura leur voyage, le temps ne 
cessa guère d'être affreux. Pourtant, sous un 
rayon de soleil, dans la chapelle en ruines d'Ho- 
lyrood, au pied de Tautel où Marie Stuart avait 
ceint la couronne, Mendelssohn entendit chan- 
ter, gémir en lui le thème mélancolique du pre- 
mier morceau de la symphonie en la mineur, 
V Ecossaise. Une autre fois, des joueurs de 
cornemuse lui donnèrent peut-être l'idée du 
scherzo. Enfin, le 7 août 1829, en sortant de la 
grotte de Fingal, il adressait à ses sœurs le 
motif initial — orchestré — de son fameux 
poème symphonique : « Klingemann vous a 
tout raconté., le terrible mal de mer, Staff'a, les 
environs, le voyage, les voyageurs... Ce que je 
peux vous envoyer de mieux, ce sont les lignes 
qui précèdent ». 

Après avoir passé quelques semaines à la 



"^' 



38 MEXDELSSOHN 

campagne, chez des compagnons de voyage qui 
l'avaient invité, Félix revint à Londres. Il y fut 
retenu deux longs mois par les suites d'un acci- 
dent de voiture : une grave blessure au genou. 
Son dépit de garder la chambre et Timmobilité, 
son regret — plus vif encore — de ne pouvoir 
aller assister au mariage de sa sœur bien-aimée 
avec Guillaume Hensel, tout cela céda pourtant 
à sa philosophie et à sa bonne humeur habi- 
tuelle. Klingemann le soignait comme un frère 
et ses amis anglais s'ingéniaient à le distraire, à 
le gAter de cent façons. Pour prendre patience, 
il avait accroché au pied de son lit son bonnet 
et son manteau de vova^e. Enfin le moment 
arriva de les décrocher. Dans les derniers jours 
de novembre, il put se mettre en route. 11 revint, 
boiteux encore, à Berlin, rapportant plus d'une 
grande œuvre commencée : la symphonie Ecos- 
saise^ Fingal et la symphonie de la Béformation, 
plus un petit opéra-comique achevé, le Retour 
au pays [Die ïïeimhehr ans der Fremdc). Il en 
avait écrit la musique sur un livret de Klinge- 
mann, pour fêter, ainsi que son propre retour, le 
vingt-cinquième anniversaire du mariage de ses 
parents. On le représenta le soir de Noël 189.9, 
en famille, mais jamais autrement depuis, à 
cause du caractère intime de ce filial hommage. 
Ce fut le dernier essai dramatique de Mendels- 



L'HOMME ET LA VIE 39 

solin. Non pas que, dans la suite, il n'ait sou- 
haité quelquefois d'aborder le théâtre. Plus d'un 
sujet lui fut offert : entre autres, la Tempête, 
par Immermann, et Hans Heiling^ par Devrient, 
qui, sur son refus, le remit à Marschner. Mais 
aucun poème ne devait jamais satisfaire soit à 
ses exigences littéraires, soit, peut-être, à ses 
scrupules moraux et religieux. Son père disait 
à ce propos : « J'ai peur que Félix finisse par 
ne trouver ni une femme, ni un poème d'o- 
péra ». La première heureusement lui fut don- 
née ; quant à l'autre, il ne le rencontra qu'à la 
fin de sa vie : c'était Loreley, de Geibel, dont 
il ne composa qu'un fragment assez court, un 
finale avec chœurs. 

Mendelssohn revenu demeura quelques mois 
seulement parmi les siens, juste assez de temps 
pour achever la symphonie de la Reformations 
prendre la rougeole de sa jeune sœur et refuser 
avec désintéressement — au profit d'un ami — 
la chaire de professeur de musique à l'Univer- 
sité qu'on offrait à ses vingt ans. Le désir de 
l'Italie avait envahi son âme. Le « Dahiii! Da- 
hin ! » de son vieil ami Gœthe chantait en son 
jeune cœur. Il se mit donc en route. Mais 
d'abord il alla demander son viatique à Gœthe, 
le plus illustre de tous les pèlerins allemands au 
pays de beauté. Weimar plus que jamais lui fît 



40 MENDELSSOHN . 

fête. Il s'y arrêta quatorze jours. Avide jusqu'à 
la fin de savoir et de sentir, Gœthe ne pouvait se 
rassasier ni de son jeu ni de ses discours. 
« C'est singulier que je sois resté si longtemps 
sans entendre de musique. Pendant ce temps, 
vous n'avez pas cessé, vous autres, de faire pro- 
gresser l'art et je ne suis plus au courant. Allons, 
expliquez-moi cela tout au long, car il s'agit 
maintenant de causer raisonnablement. » Otti- 
lie avait beau s'inquiéter du nombre et de la lon- 
gueur des séances de musique : « Non, non, 
répondait Gœthe, il parle si clairement de son 
art, que j'apprends de lui beaucoup de choses... 
Qui donc », ajoutait-il encore, « peut comprendre 
pleinement un phénomène, s'il ne se rend pas 
compte de ses origines ou de ses antécédents »? 
Le phénomène musical, ses origines et son évo- 
lution tout entière, tel était l'objet de ces entre- 
tiens ou de ces leçons. « Chaque jour », écrit 
Félix, « avant midi, je dois lui jouer sur le piano 
des morceaux des divers grands compositeurs, 
par ordre chronologique, et lui expliquer com- 
ment ils ont fait progresser l'art. Pendant ce 
temps-là, il se tient assis dans un coin sombre 
comme un Jupiter tonnant, et ses yeux lancent 
des éclairs. Il ne voulait pas du tout mordre à 
Beethoven. Mais je lui dis que je ne savais com- 
ment le lui faire comprendre et je me mis à lui 



î — *' 



L'HOMME ET LA VIE 41 

jouer le premier morceau de la symphonie en 
ut mineur, qui lui fit une impression tout à fait 
étrange ». 11 commença par me dire : « Mais cela 
« ne produit que de Tétonnement et n'émeut pas 
« du tout; c'est grandiose. » Il murmura encore 
quelques mots entre ses dents ; puis, après une 
longue pause, il reprit : « C'est très grand et 
« tout à fait étourdissant; on dirait presque que 
« la maison va crouler. Mais que serait-ce donc, 
« si tous les hommes ensemble se mettaient à 
« jouer cela! » A table, au milieu d'une autre 
conversation, il y revint encore. 

Par discrétion, Félix parlait chaque jour de 
partir, mais les instances de Gœthe le forçaient 
chaque jour à remettre son départ. Enfin, le 
3 juin, il prit congé du grand homme. 11 ne devait 
plus le revoir. Il emportait un feuillet manus- 
crit de Faust avec cette dédicace : « A mon cher 
et jeune ami Félix Mendelssohn-Bartholdy, le 
puissant et doux maître du piano. Souvenir des 
beaux jours de mai i83o », et dans la voiture 
qui l'emmenait, il trouva des monceaux de fleurs. 

C'est par Munich et Vienne qu'il descendit en 
Italie. A Munich, il s'arrêta plusieurs semaines, 
retenu par le charme de deux jeunes filles, José- 
phine Lang et Delphine de Schauroth, l'une et 
l'autre musiciennes accomplies. 

Mais Vienne déplut à Félix et lui sembla fri- 



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42 MEXDELSSOHX 

vole. En cette ville, où Beethoven venait à peine 
de mourir, « les meilleurs pianistes de Tun et de 
l'autre sexe n'ont pas encore joué une seule note 
de Beethoven. Quand je faisais observer qu'il y 
a pourtant quelque chose chez lui et chez Mozart, 
on me disait : « Alors, vous êtes un amateur de 
musique classique ? — Oui, répondais-je ». Et 
dans cette brève réponse, avec ses goûts, sa 
nature et son génie, Mendelssohn se révélait, 
s'affirmait tout entier. 

Venise, le lo octobre i83o. 

(( Me voici donc en Italie ! Ce qui a été pour moi, 
depuis lâge de raison, lo plus beau rêve de la vie, se 
réalise enfin et j'en jouis à cette heure. La journée d'au- 
jourd'hui a été trop pleine pour que, Je soir venu, je n'aie 
pas besoin de me recueillir un peu »... 

(( Je me suis efforcé, disait l'abbé Vogler *, de tenir ce 
«passageun peu maigre, afin que le thème qui vient ensuite 
(( n'en ressorte que mieux. » — Je crois que dans le 
passage en question » — (il s'agit du passage de la fron- 
tière austro-italienne), — » le bon Dieu a suivi le système 
de l'abbé, car, au delà d'Ospedaletto, le thème ressort 
et produit un fort bel effet. Je m'étais toujours figuré 
que la toute première impression produite par l'Italie 
devait être quelque chose de saisissant, qui vous frappe 
et qui vous transporte. Jusqu'à présent je n'ai rien 
éprouvé de pareil. J'ai seulement senti dans l'air je ne 



I. Célèbre professeur de composition. Weber et Mcyer- 
beer, entre autres, furent ses élèves. 



I WP..'.' .••^f»«-5P ■«■••-- -"i' 



L'HOMME ET LA VTE r, 

sais quoi de chaud, de doux, de caressant ; j ai éprouvé 
un bien-être, un contentement inexprimable qui se répand 
ici sur toutes choses. Passé Ospedaletto, on entre dans 
la plaine, on laisse derrière soi les montagnes bleues ; 
les rayons d'un soleil resplendissant et chaud se jouent 
à travers le feuillage de la vigne et la route passe entre 
des vergers dont les arbres sont reliés par des pampres. 
Il semble qu on est là chez soi, qu'on connaît tout cela 
depuis longtemps et qu'on ne fait que revenir en prendre 
possession... 

(( C'était justement un diujanche; de tout côté les gens 
arrivaient tout fleuris dans leurs costumes méridionaux 
à couleurs tranchées et voyantes ; les femmes avaient des 
roses dans les cheveux, de légers cabriolets nous croi- 
saient à chaque instant et les hommes se rendaient à 
l'église montés sur des ânes. A chaque relai je trouvais 
devant la poste aux chevaux des attroupements d'oisifs 
formant les plus beaux groupes dans leurs poses indo- 
lentes. Une fois, entre autres, je vis un homme prendre 
très tranquillement dans ses bras sa femme, qui se tenait 
debout à côté de lui et, faisant demi-tour, s'en aller ainsi 
avec elle. C'était im rien, mais ce rien était charmant. De 
loin en loin nous apercevions sur la route des villas véni- 
tiennes, qui peu à peu se massaient davantage ; enfin nous 
passâmes entre des maisons, des jardins et des arbres, 
comme dans un parc. Le pays a un tel air de fête, les 
feuilles de la vigne et ses grappes noires forment entre 
les arbres de si jolies guirlandes, qu'on s'imagine pres- 
que être un prince qui fait son entrée solennelle dans ses 
Etats. Tout le monde est attifé, paré de ses plus beaux 
habits et quelques cyprès par ci par là ne gâtent pas le 
paysage. » 



4î ME.NDELSSOHN 

Autant, si ce n'est encore plus que le paysage, 
et dès son entrée à Venise, la peinture italienne, 
l'Assomption ou la Mise au tombeau, séduit 
l'artiste sensible à tous les arts qu'était le jeune 
voyageur. Mais parmi ces tableaux, ou devant 
eux, quelle musique ! Dans l'église des Francis- 
cains, où se trouvait alors — le chef-d'œuvre 
depuis a péri — le Martyre de saint Pierre, 
(.( quelqu'un se mit à tapoter de l'orgue et les 
saintes figures du Titien furent condamnées à 
entendre un pitoyable finale d'opéra. Après 
tout, qu'importe ? Là où se trouvent de pareils 
tableaux, je n'ai pas besoin d'organiste, je me 
joue à moi-même de l'orgue en pensée. » 

11 en sera toujours, ou trop souvent, ainsi 
pour Mendelssohn en Italie. Partout, sauf à la 
chapelle Sixtine, pendant les offices, entre ce 
qu'il regarde et ce qu'il écoute, il trouvera le 
même contraste, ou les mêmes dissonances ; 
mais toujours aussi] dans une harmonie supé- 
rieure, celle des arts plastiques ou celle de la 
nature, il saura les résoudre en quelque sorte 
et les sauver. 

A travers la Toscane fleurie, il descendait vers 
Rome, lentement, avec délices. La douceur de 
vivre, cette douceur italienne", et qui n'est 
qu'italienne, s'insinuait en lui. Mais elle ne l'eni- 
vrait pas tout entier. Un peu de son âme aile- 



■JfP«VI'<.>iV ■ ■ — »■ ■■■■• 



L'HOMME ET LA VIE 45 

mande se défendait encore et devait se refuser 
toujours. La négligence et le désordre, le laisser 
aller et le laisser faire de ce peuple, son manque 
de tenue et de correction, son insouciance et 
sa paresse lui déplaisait. Quitte à se faire traiter 
« d'ours du Nord », il regrettait parfois les 
tilleuls et les sapins, sous les cyprès, les myrtes 
et les lauriers. 

Pourtant il avait des heures, et plus que des 
heures, des jours, des semaines, des mois d'aban- 
don sans réserve et de plaisir sans mélange. 
Mendelssohn a compris et goûté Rome avec une 
justesse, une finesse, que n'y apportent guère 
des sens et moins encore des esprits de vingt 
ans. Il y trouva tout de suite cette impression 
de bien-être et d'être chez soi, pour toujours, 
qu'on y éprouve plus que partout en Italie et 
comme nulle part ailleurs. 

« Il me semble que je ne suis plus le même 
homme depuis que je suis ici. Auparavant j'avais 
à lutter contre mon impatience, ma hâte d'aller 
en avant et de poursuivre toujours plus rapi- 
dement mon voyage. J'avais fini par croire que 
c'était chez moi une habitude ; mais je vois bien 
maintenant que cela tenait uniquement à mon vif 
désir d'atteindre ce point capital. Je l'ai atteint 
enfin et je me sens dans une disposition d'esprit 
si calme, si gaie et si grave en même temps, que 



46 MEXDELSSOHA 

je ne puis vous en donner une idée. Qu'est-ce qui 
produit sur moi cette impression ? Je ne saurais 
non plus bien le dire ; le formidable Golisée et 
le joyeux Vatican, cet air tiède de printemps 
et les gens sympathiques, ma chambre confor- 
table, tout enfin y contribue. » 

« Figurez-vous, au n^5 de la place d'Espagne, 
une petite maison à deux fenêtres qui a le soleil 
toute la journée et transportez-vous par l'imagi- 
nation dans l'appartement du premier étage. 
Vous voyez dans une des chambres un bon piano 
de Vienne, sur la table quelques portraits de 
Palestrina, AUegri, avec leurs partitions et un 
psautier en latin ; c'est là que je réside actuel- 
lement... Le matin, je me mets à ma fenêtre, 
d'où je vois au delà de la place tous les objets 
éclairés par le soleil se détacher nettement sur 
un beau ciel bleu... De bonne heure, en entrant 
dans ma chambre, lorsque j'aperçois mon déjeu- 
ner qu'un soleil éclatant dore de ses rayons (je 
me gâte, vous le voyez, et je tourne au poète) 
j'éprouve un sentiment de bien-être inouï ; car 
nous voilà bientôt à la fin de l'automne et chez 
nous qui peut prétendre à avoir encore, dans 
cette saison, de la chaleur, un ciel serein, des 
raisins et des fleurs ? Après mon déjeuner je me 
mets au travail, je joue, je chante et je compose 
jusque vers midi )>. 



I/HOMME ET J.A VIE 4? 

Mais quelquefois il ne pouvait résister à Tat- 
trait, à Tappel des matinées romaines. « J'aurais 
grande envie de ne pas me déranger et de con- 
tinuer à écrire. Pourtant je me dis : tu dois voir 
aussi le Vatican, Une fois au Vatican, c'est la 
même chose ; je ne voudrais plus en sortir, de 
sorte que chacune de mes occupations est pour 
moi la source des joies les plus pures et que je 
ne me dérobe à un plasir que pour en goûter 
un autre. » 

C'est la vie tout entière, que dis-je, c'est 
ridée même ou l'idéal de la vie, que Rome, 
pour ceux qui la comprennent et qui l'aiment, 
renouvelle et transfigure. Mendelssohn écrit 
très justement : « Si quelqu'un venait en ce 
monde avec un plein sentiment des choses, tout 
ce qui l'entoure devrait lui sourire d'un air 
aussi vivant, aussi joyeux que sourient au visi- 
teur ces peintures du Vatican: V Ecole cV Athènes 
et la Dispute du Saint Sacrement. 

Dans la musique italienne, au moins dans celle 
qui se faisait alors en Italie, Mendelssohn trouva 
peu de beauté. Pas de compositeurs et des 
interprètes misérables. « Quant à faire exécuter 
quelque chose ici, il n'y faut pas songer... La 
musique italienne, de même qu'un Sigisbée, 
sera éternellement pour moi quelque chose de 
vulgaire et de bas... L'Italie ne peut plus pré- 



_.^A 



48 MKNDELSSOHN 

tendre à cette gloire d'être le pays de la musi- 
que. » Mais il n'oubliait pas qu'elle le fut naguère 
et c'est des maîtres d'autrefois, ceux dont il avait 
les portraits sur sa table de travail, que Men- 
delssohn faisait, à Rome, son étude et parfois 
ses délices. 

Dans sa dernière lettre de Rome, au moment 
départir pour Naples, après avoir suivi les offices 
de la semaine sainte, il écrit: « Ce que j'ai vu et 
entendu pendant ces huit jours a surpassé mon 
attente... On a beaucoup vanté et beaucoup 
critiqué les cérémonies de la semaine sainte ; 
mais, ainsi qu'il arrive le plus souvent, on a 
oublié de dire la chose principale, à savoir 
qu'elles forment un tout complet ». Voilà juste- 
ment ce que Mendelssohn se garde d'oublier. 
Ce qu'il admire et ce qu'il décrit, c'est l'en- 
semble. Dans l'effet général, il ne distingue, ou 
du moins il n'isole rien. En véritable artiste, il 
est sensible avant tout à la convenance parfaite, 
aux rapports, esthétiques et religieux, que sou- 
tiennent les uns avec les autres les divers élé- 
ments de la liturgie pontificale : le lieu, les 
formes, la musique et le spectacle, la couleur 
même, les lumières ou les ombres, les paroles 
et les sons. 

Quanta la musique en soi, tantôt il l'admire, 
elle le touche et l'attendrit jusqu'aux larmes ; 



L'HOMME ET LA VIE 49 

tantôt au contraire elle le choque, il lui résiste 
et proteste contre elle ; tantôt enfin, ce qui n'est 
pas elle, ce qui Tentoure, est si beau, qu'il 
Toublie elle-même. Quelquefois, dit-il, « ils peu- 
vent chanter ce qu'ils veulent et comme ils veu- 
lent, cela vous fait une grande impression ». 
Mais d'autres fois le sublime est surtout, est seu- 
lement ce qu'ils chantent et comme ils le chan- 
tent. 

« Quand j'entendis pour la première fois ce 
Credo in unum Deum^ que je connais si bien, 
quand tous les moines à figure grave qui m'en- 
touraient l'entonnèrent avec un entrain et une 
vigueur remarquable, je sentis un frisson me 
parcourir le corps et c'est ce moment-là que je 
préfère à tous les autres. » 

D'autres cependant lui paraissent encore admi- 
rables et dignes, aurait dit son ami Gœthe, d'être 
arrêtés ou retenus. « Aussitôt après le Pater, le 
Miserere (celui d'AUegri) commence pianissimo. 
Vous pouvez aisément vous figurer ce qui vient 
après, mais vous ne parviendrez jamais à vous 
faire une idée de ce commencement. » 

Rebelle à la psalmodie, qu'il déclare mono- 
tone et fatigante, même à la fantaisie de certains 
mélismes grégoriens, qui le jettent, dit-il, « en 
une sainte colère », Mendelssohn au contraire 
est séduit par la douceur de cette polyphonie 
Bellaigue. 4 



5o MENDELSSOHN 

palestrinienne, dans laquelle « on est enveloppé 
comme dans un élément ». hes Improperia sur- 
tout le frappent d'admiration. « C'est une belle 
et sévère composition de Palestrina, et lorsque, 
après les cris tumultueux des Psaumes, on entend 
ce morceau, composé sans basses, uniquement 
pour des hautes-contre -solos et des ténors; 
lorsque Foreille est caressée par ces crescendo 
et ces decrescendo d'une si exquise délicatesse, 
que le son se dégrade insensiblement jusqu'à 
devenir imperceptible, et passe lentement d'un 
ton et d'un accord à un autre, cela produit un 
effet ravissant. » 

Pourtant ce n'était pas dans la musique même 
que Mendelssohn, à Rome, autour de Rome, 
trouvait le plus de musique. Il en entendait peu, 
faute d'en pouvoir entendre de bonne. Et sans 
doiite il était sensible à cette privation de la 
réalité sonore. « J'ai assez de musique au corps, 
écrit-il, pour désirer vivement de retrouver un 
orchestre et un chœur complets. Là du moins on 
entend ce qu'on appelle du son, et ici il n'y a 
rien de pareil. Le son est devenu pour ainsi dire 
notre affaire et lorsqu'on est resté si longtemps 
hors de son élément, on se trouve bien privé. » 
Mais il se ménageait du moins d'ingénieuses 
revanches. Musicien véritable, musicien en tout, 
partout et toujours, il savait écouter, entendre 



t" 1^'* 



L'HOMME ET LA VIE 5i 

autre chose encore que le son. Dans l'air tiède 
et dans le ciel bleu, dans le murmure des fon- 
taines, dans les ruines et les fleurs, dans les cou- 
leurs et les parfums, dans le paysage enfin et dans 
la nature, il découvrait des harmonies, il surpre- 
nait des chants. « Dernièrement, j'ai été avec 
V** sur le Ponte-Nomentano. C'est un pont aban- 
donné et tombant en ruines ; il est situé dans la 
verte Campagna aux lointains horizons... C'est 
là qu'il faut aller chercher la musique ; c'est là 
qu'on l'entend retentir de toutes parts, et non 
dans les salles de spectacle aussi vides qu'insi- 
pides. Nous courûmes, ainsi arpentant la Cam- 
pagna en tous sens, sautant les haies, errant à 
l'aventure ; puis, le soleil couché, nous rega- 
gnâmes le logis. Après une excursion pareille, 
on se sent aussi fatigué, aussi content de soi que 
si l'on avait beaucoup travaillé ; et, à vrai dire, 
on n'a pas perdu son temps lorsqu'on a bien 
senti ce plaisir des champs. » 

Ainsi, par une sorte d'extension ou de trans- 
position de la sensibilité, tout lui devenait mu- 
sique. Voilà ce que devraient comprendre et 
pratiquer mieux, à son exemple, nos jeunes 
musiciens de France, pensionnaires de la Villa 
Médicis, hôtes souvent ingrats de cette Rome 
qu'ils appellent muette, parce qu'ils ne savent pas 
l'écouter. Sous prétexte qu'elle ne chante plus 



52 MErsDELSSOHN 

guère, ils Taccusent de n'avoir plus rien à leur 
dire et à leur apprendre de leur art ou sur leur 
art particulier. Ils oublient seulement, à moins 
qu'ils ne l'ignorent, que par son aspect et par son 
silence même, elle peut leur donner une leçon 
plus grande et plus haute : celle de Part universel 
et de l'intégrale beauté. 

Un Mendelssohn était digne de l'entendre et 
d'en profiter. Rome, et Naples ensuite, mais 
Rome surtout lui fut une heureuse conseillère, 
et dans son jeune génie on sent que l'Italie eut 
une part. La première de ses deux grandes sym- 
phonies , V Italienne , en témoigne autrement 
encore que par son titre. « Elle marche à grands 
pas, écrivait-il de Rome, le 22 février i83i. Ce 
sera le morceau le plus gai que j'aie fait, notam- 
ment le finale. Je n'ai encore rien arrêté quant 
à V adagio. Je crois que j'attendrai d'être à Naples 
pour l'écrire. » Fit-il ainsi qu'il le croyait? Il fau- 
drait avouer alors que cet adagio^ grave et pres- 
que religieux, n'a rien de napolitain. 

Mais une église de Rome , romaine entre 
toutes, au moins par son aspect et sa couleur, 
par le pittoresque de ses alentours et la beauté 
de l'horizon qu'elle domine, la Trinité des Monts, 
avec son couvent et les religieuses qui l'habitent, 
devait inspirer à Mendelssohn un de ses plus 
aimables chants. Il en a lui-même rapporté l'occa- 



L'HOMME ET LA VIE 53 

sion et Torigine en cette page, inséparable pour 
les amis de Rome et de la musique, du paysage 
célèbre et délicieux : 

« Je suis allé me promener jusqu'à la nuit sur 
le Monte-Pincio. C'est une chose incroyable que 
Feffet que font sur vous cet air tiède et ce ciel 
serein... Tout le monde va, vient, se promène 
et profite de ce printemps de décembre. On ren- 
contre à chaque instant des personnes de con- 
naissance, on flâne un moment avec elles, puis 
on les quitte, on reste seul et l'on rêve tout à 
son aise. Les rues fourmillent de délicieux 
visages... Dès que le soleil tourne, paysage et 
couleur , tout change . Lorsque sonne VAi^e 
Maritty on se rend à l'église de la Trinità dei 
Monti^ où chantent les religieuses françaises, et 
c'est quelque chose de ravissant. Je deviens, 
Dieu me pardonne, tout à fait tolérant, et j'en- 
tends avec édification de mauvaise musique. 
Mais qu'y faire ? La composition est ridicule, le 
jeu des orgues plus ridicule encore. Mais c'est 
le moment du crépuscule ; cette toute petite 
église, bariolée de vives couleurs, se remplit, 
dès que ses portes s'ouvrent, d'une masse de 
fidèles agenouillés qu'éclairent les rayons du 
soleil couchant ; les deux religieuses qui chan- 
tent ont les voix les plus douces, les plus péné- 
trantes du monde, et lorsque l'une d'elles fait, 



54 MENDELSSOHN 

avec une intonation caressante, les répons qu'on 
est habitué à entendre faire par les prêtres 
d'une voix rude, sévère et monotone, on est, je 
vous assure, singulièrement ému. Ajoutez à cela 
qu'on ne peut pas voir les chanteuses, et vous 
avouerez que ce mystère doit rendre le charme 
complet. Il m'est venu, à ce propos, une singu- 
lière idée. J'ai bien observé les voix de ces reli- 
gieuses et je compose pour elles quelque chose 
(une prière à la Vierge, texte Içitin) dont je veux 
leur faire hommage. J'ai à ma disposition plu- 
sieurs moyens pour le leur faire parvenir. Je sais 
qu'elles le chanteront, et ce sera assez piquant 
d'entendre exécuter ma musique par des per- 
sonnes que je n'ai jamais vues, lesquelles, de 
leur côté, la chanteront devant le barbaro Te- 
desco^ qu'elles ne connaissent pas non plus. Je 
m'en réjouis d'avance. Qu'en dites-vous ? L'idée 
ne vous semble-t-elle pas originale ? » 

Et nous- même, qu'en dirons-nous ? Seule- 
ment ceci; que c'est encore un de ces exemples, 
dont nous parlions tout à Theure, de l'impression 
ou de l'inspiration musicale, cherchée et trouvée 
hors de la musique, voire dans un « milieu » 
qui, pour un Mendelssohn, (il en convient lui- 
même), pour un Tedesco^ devait moins que tout 
autre y sembler favorable. 

Tedesco! Jusque sous le ciel italien, Mendels- 



L'HOMME ET LA VIE 55 

sohn le demeurait dans Tâme. L'idéal du Nord 
continuait de préoccuper sa pensée et d'inspirer 
son génie. Il travaillait toujours, ne cessant de 
les reprendre et de les retoucher, selon sa mé- 
thode, à ses chères Hébrides [La Grotte de Fin- 
gai). « Enfin elles sont finies, écrît-il le 20 dé- 
cembre i83o, et devenues quelque chose d'assez 
original. » En même temps que la symphonie 
Italienne, V Écossaise, qu'il ne devait achever que 
bien plus tard, lui « trottait incessamment par 
la tête ». Mais surtout il consacrait le meilleur 
de son temps et de ses soins à Tune de ses 
œuvres favorites, qu'il destinait aux « concerts 
du dimanche » de la Leipzigerstrasse : la Nuit 
de Sainte-Waldpurge (ou de \\ alpurgis)^ can- 
tate pour orchestre, soli et chœurs, d'après un 
poème de Gœthe. 

Ainsi l'Allemagne gardait sur lui ses droits et 
ses privilèges. Après dix mois d'Italie, il en re- 
prit le chemin ; un chemin détourné, qui, par la 
Suisse, la France, et de nouveau son Angleterre 
bien-aimép, devait le ramener lentement dans sa 
patrie. 

A Milan, il fit deux rencontres heureuses. 
Ayant entendu nommer, dans la société autri- 
chienne, le général baron von Ertmann, « Je 
me souvins aussitôt, écrit-il, de la sonate en la 
majeur de Beethoven et de sa dédicace ; je me 



56 MENDELSSOHN 

souvins également de tout ce que j'avais ouï dire 
sur la grâce, l'amabilité, le beau talent de M"*® de 
Ertmann, ainsi que sur la façon dont elle traitait 
Beethoven, en enfant gâté. » On avait dit vrai. 
L'élève etl'amie de Beethoven reçut Mendelssohn 
à merveille et tous les soirs elle joua du Beethoven 
pour lui et avec lui. En dépit d'un peu d'exagéra- 
tion, « elle joue certains passages d'une manière 
splendide et je crois avoir gagné à l'entendre. » 
Quelquefois, lorsqu'entraînée par l'ardeur de 
son jeu et trouvant que les notes de son instru- 
ment ne rendaient pas suffisamment la pensée du 
maître, elle s'accompagnait de la voix, cette voix, 
dans laquelle son âme passait tout entière, me 
rappelait ma chère Fanny, bien que Fanny chante 
beaucoup mieux qu'elle. Quand j'arrivai à la fin de 
Vadagio du trio en si bémol^ elle s'écria : « 11 y a 
« là, dans ce morceau, tant d'expression, qu'on ne 
« peut plus le jouer. » Et effectivement c'est vrai 
pour ce passage... Pendant les repos, le général 
raconte sur Beethoven les plus jolies anecdotes, 
entre autres celle-ci : un soir que M™® de Ertmann 
faisait de la musique, Beethoven, qui Técoutait 
fort attentivement, se servit des mouchettes en 
guise de cure-dents. M™* de Ertmann me dit 
aussi que lorsqu'elle perdit son dernier enfant, 
Beethoven, pendant assez longtemps, ne voulut 
plus mettre le pied dans sa maison. Enfin il la 






VïïTT^r*^ 



L'HOMME ET LA VIE 5; 

pria de venir chez lui et, lorsqu'elle arriva, elle 
le trouva au piano. Beethoven se contenta de lui 
dire : « Les notes vont parler pour moi. » Il joua 
sans discontinuer pendant une heure. « Sa 
musique, ajoutait M™® de Ertmann, parvint en 
effet à tout me dire et finit par me consoler. » 

Après Tamie de Beethoven, le fils de Mozart. 
C'était un modeste fonctionnaire, mais très fier 
et même un peu jaloux de la gloire paternelle. 
Un soir que, chez les Ertmann, on avait joué 
beaucoup de Beethoven, la baronne dut prier 
tout bas Mendelssohn de jouer l'ouverture de 
Don Juan, Charles Mozart en témoigna sa joie 
filiale et demanda par surcroît l'ouverture de la 
Flûte Enchantée. Il était musicien et c'est à lui, 
le premier, que Mendelssohn fit entendre sa 
î^uit de Walpurqis. 

Chaque étape du voyage, toute beauté nou- 
velle, contemplée et comprise, développait, éle- 
vait encore l'esprit et la raison du jeune voya- 
geur. Sans orgueil, mais non sans fierté, ses 
lettres, qui parlent de tout, parlent même de 
lui. Jamais le génie en sa fleur ne jeta sur un 
plus bel avenir un regard plus noble et plus 
pur. 

« Tu me fais des reproches, écrit-il à son ami 
Devrient, parce qu'ayant déjà vingt-deux ans, je 
ne suis pas encore célèbre. Je n'ai qu'une chose à 



58 MENDELSSOHN 

te répondre : c'est que si Dieu avait voulu que je 
fusse célèbre à vingt-deux ans, il est probable 
que je le serais déjà. Mais moi, je n'y suis pour 
rien, car je n'écris pas plus pour devenir célèbre, 
que pour obtenir une place de maître de chapelle. 
Si l'un et l'autre voulaient m'arriver, ce serait 
très bien ; mais tant que je ne serai pas précisé- 
ment réduit à avoir faim, mon devoir est d'écrire 
ce que je sens et comme je le sens, m'en remet- 
tant, pour l'effet que cela pourra produire, à Celui 
qui veille à bien d*autres et plus grandes choses. 
Mon unique et incessante préoccupation, c'est 
d'exprimer sincèrement dans mes compositions 
les sentiments de mon cœur, et lorsque j'ai écrit 
un morceau en m'abandonnant à l'inspiration, je 
crois avoir fait mon devoir. » 

Il s'obstinait à chercher un librettiste et con- 
tinuait de le* croire introuvable. Il écrit, à 
Devrient encore, en qui pour le moment il avait 
mis son espérance et qui lui parlait d'un sujet 
suisse : « Fais-moi, je t'en prie, une Suisse fraîche 
au delà de toute expression. » 

Il la traversait alors, cette Suisse qu'il avait 
déjà vue enfant, et le grand artiste qu'il était, l'ar- 
tiste surtout le plus mesuré, le plus sobre, le 
plus ennemi de l'exagération et de l'emphase, 
ressentait pour cette nature excessive et quelque 
peu mélodramatique une inconcevable tendresse. 



L'HOMME ET LA VIE 59 

Pour la grande, la grosse Suisse, Mendelssohn 
oubliait, que dis-je ! il reniait la fine Italie. 
« Dans les Alpes, écrit-il, tout est beaucoup plus 
inculte^ plus âpre, plus grossier même, si vous 
voulez, qu'en Italie; mais je m'y trouve mieux, je 
m'y sens plus dispos de corps et d'esprit. » Ail- 
leurs : « Que peut la sèche Italie contre cette fraî- 
cheur, cette vie salubre ! » Un soir — il est vrai 
que c'était après tout un jour de marche avec 
une jolie fille, — « Je dois terminer la journée 
d'aujourd'hui par un éloge du canton de Vaud. 
De tous les pays que je connais, c'est le plus beau 
et celui où j'aimerais le mieux vivre, si je deve- 
nais bien vieux». Enfin, sur les sommets de 
rOberlàtid, il s'écrie : « Imaginez-vous tous les 
glaciers, les champs de neige, les pics resplen- 
dissants aux rayons du soleil... Gela doit, j'ima- 
gine, ressembler aux pensées de Dieu... » Dans 
une autre lettre, il se demande : « Comment se 
fait-il que la Suisse n'ait inspiré à Gœthe que 
quelques faibles poésies et des lettres plus 
faibles encore? C'est pour moi une chose aussi 
incompréhensible que beaucoup d'autres en ce 
monde. » Mais à Mendelssohn également, hormis 
ses lettres, qui ne sont jamais faibles, et quel- 
ques menus morceaux, comme la romance sans 
paroles en mi (livre I, n° i), la Suisse n'a pas 
inspiré grand'chose. En tout cas, d'aucune sym- 



_.Je_. 



6o MENDELSSOHN 

phonie Suissesse^ ou même Vaudoise, la sym- 
phonie Italienne alors ne fut suivie. 

Paris maintenant attirait de nouveau Mendels- 
sohn. Mais d'abord il repassa par Munich, peut- 
être afin de revoir et de réentendre les deux 
jeunes muses dont le talent et la grâce l'avaient 
une première fois charmé. Il les retrouva Tune 
et Fautre et elles devinrent ses élèves et ses 
amies. C'est avec elles, pour elles, qu'il faisait le 
plus volontiers de la musique. « Mon élève, 
écrit-il ^de Joséphine Lang, est une des plus 
adorables créatures que j'aie jamais vues. Figu- 
rez-vous une jeune fille petite, frêle et pâle, 
avec des traits pleins de noblesse sans être 
beaux, une physionomie si intéressante et si 
étrange, que le regard a peine à se détacher d'elle, 
et un je ne sais quoi d'éminemment original 
dans tous ses mouvements et dans toutes ses 
paroles. Elle a le don de composer des chants et 
de les chanter d'une façon qui ne ressemble à 
rien de ce que j'ai entendu jusqu'ici. Lorsqu'elle 
se met au piano et commence un de ses liedei\ 
les notes prennent un tout autre son... Si vous 
pouviez entendre cette voix ! Elle révèle, dans sa 
beauté naïve, tant d'innocence, un sentiment si 
profond et en même temps un calme si parfait, 
que cela vous subjugue. » 

L'autre jeune personne s'appelait Delphine de 



L'HOMME ET LA VIE 6i 

Schauroth. Elle était de noble famille et pianiste 
consommée. Elle eut l'honneur alors de se voir 
dédier par Mendelssohn un de ses chefs-d'œuvre 
types, le délicieux concerto pour piano en sol 
mineur. Félix le joua pour la première fois, à 
Munich, le i7 octobre i83i. En décembre sui- 
vant, à Paris, chez Erard, Liszt fît à Mendels- 
sohn le plaisir et la surprise de le déchiffrer sur 
le manuscrit. Enfin, quarante ans plus tard, vingt 
trois ans après la mort du maître, le 4 février 1870, 
dans la salle du Gewandhaus de Leipzig, Del- 
phine de Schauroth l'exécutait pour la dernière 
fois elle-même. Je laisse à penser avec quelle 
émotion et quels souvenirs. 

Sous cette double influence et ce charme par- 
tagé, Mendelssohn vécut à Munich deux mois 
délicieux. Il y respirait un air de fête et de 
triomphe, donnant de nombreux concerts, 
publics ou privés, dans le monde où chez lui. 
Dans le monde, c'était tantôt à la Cour, tantôt 
en de nobles salons, où « les ministres et les 
comtes se pressaient, dit-il, comme les volailles 
dans un poulailler. » Chez lui, dans une ancienne 
boutique, au rez-de-chaussée, qui lui servait de 
chambre, voici comme les choses se passaient. 
Il invitait toutes les notabilités de la ville, trente 
ou quarante personnes environ. « Il y avait fort 
peu de place, de sorte que nous voulûmes d'abord 



y- ." . ,> .-.'. , .'..JiPt'^^V *,>*.- 



62 MENDELSSOHN 

mettre du monde sur le lit. Me& très nombreux 
auditeurs se pressaient dans ma petite chambre 
comme de vrais moutons. Bref la séance fut 
incroyablement animée et réussit à merveille... 
Il y avait foule daas le vestibule et presque dans 
la rue. Figurez-vous tout ce monde entassé pêle- 
mêle dans cette chambre étroite, une chaleur 
suffocante, un vacarme infernal, et jugez quel 
beau spectacle cela devait faire. Mais lorsqu'on 
commença à boire et à manger des tartines, ce 
fut quelque chose d'étourdissant; on but à toutes 
les fraternités possible; on porta toutes les 
santés imaginables. Les personnages notables, 
avec leurs mines graves, se prélassaient tout à 
leur aise dans les fauteuils au milieu de cette 
cohue et faisaient tableau. Enfin nous ne nous 
séparâmes qu'à une heure et demie du matin. » 
A Paris maintenant. Pendant les cinq mois que 
Mendelssohn y va passer, ni les succès, ni les 
déboires, ni les souffrances même, ne feront de 
cette âme charmante une âme orgueilleuse ou 
chagrine. 11 y gardera sa simplicité, sa bonne 
humeur et jusqu'à sa gaminerie. Son ami Ferdi- 
nand Hiller a raconté dans ses Soui^enirs une 
anecdote qui montre de quelles joyeuses folies 
Mendelssohn était capable à cette époque. « Une 
nuit, comme nous traversions le boulevard 
désert, en regagnant notre demeure, à une 



L'HOMxME ET LA VIE 63 

heure fort avancée, Félix, interrompant brus- 
quement la conversation assez sérieuse que 
nous tenions en marchant, s'écria : « Il nous 
<( faut faire à Paris quelques-uns de nos sauts 
« d'autrefois. Allons ! Sautons ! Attention î Une ! 
« Deux! Trois !» .Je ne présume point que mes 
sauts aient été fort brillants, car j'étais aba- 
sourdi par l'imprévu de la proposition, mais je 
n'oublierai jamais ce moment ». 

On peut vraiment, quand il s'agit de cette 
période, parler du « milieu » parisien. Paris 
alors était un centre esthétique. « Alors c'étaient 
des temps bienheureux pour les arts. » Retra- 
çant le tableau du Paris musical de ce temps, 
du Paris d'Auber, de Rossini, de Gherubini et 
de Meyerbeer, d'Habeneck et de Baillot, de 
Paganini, de Chopin, de Liszt et du jeune Men- 
delssohn lui-même, Hiller encore a écrit : « En 
ce qui concerne notre musique bien-aimée, 
nous ne pouvions guère désirer un meilleur 
état de choses. » Mendelssohn pourtant, plus 
exigeant que son ami, ne s'en déclare qu'à demi 
satisfait. Il montre surtout pour, ou plutôt 
contre la musique de nos opéras, et contre les 
livrets encore davantage, une aversion insur- 
montable. Il goûte fort peu le sujet de la 
Muette ; Guillaume Tell est fait selon lui <c d'une 
manière artistement ennuyeuse ». Sur une 



64 MENDELSSOHN 

donnée aussi « glaciale » que celle de Robert le 
Diable^ il déclare impossible d'imaginer une 
musique quelconque. « Aussi cet opéra ne me 
satisfait-il pas du tout. Je le trouve froid et sans 
âme d'un bout à l'autre et je ne me sens nulle- 
ment remué. On loue la musique ; mais, pour 
moi, là où la vie et la vérité font défaut, tout 
moyen d'appréciation manque. » 

Sans compter que la gravité puritaine de 
Mendelssohn était prompte à s'effaroucher. 
Robert le Diable le scandalise, et même Fra 
Diavolo, « Quand des religieuses viennent, Tune 
après Tautre, essayer de séduire le héros jusqu'à 
ce qu'enfin l'abbesse y réussisse ; quand le 
héros, grâce à un pouvoir magique, pénètre 
dans la chambre où celle qu'il aime est couchée, 
et la jette par terre, en formant avec elle un 
groupe que le public applaudit ici et qu'il 
applaudira peut-être ensuite dans toute l'Alle- 
magne ; quand elle chante un air où elle lui 
demande grâce ; quand, dans un autre opéra, une 
jeune fille se déshabille en chantant une chan- 
son dans laquelle elle dit que le lendemain, à la 
même heure, elle sera mariée, tout cela fait de 
l'effet. Mais je n'ai pas de musique pour de 
pareilles choses, car cela est vulgaire, et si notre 
époque veut absolument des effets de ce genre, 
eh ! bien, j'écrirai de la musique religieuse. » 



L'HOMME ET LA VIE 65 

II en avait écrit déjà ; mais il en voulait écrire 
encore, et, s'il le pouvait, de plus belle. Dans 
une lettre d'alors, il demande à Devrient de traiter 
pour lui, sous forme de poème d'oratorio, quel- 
ques épisodes de la vie de saint Paul. Devrient 
le renvoya d'ailleurs à deux théologiens de ses 
amis, Bauer et Schubring, dont le second devait 
en effet collaborer plus tard à Paulus, 

Pour oublier les théâtres de Paris, Mendels- 
sohn suivait les concerts. II en était constam- 
ment l'auditeur et maintes fois le héros. Un soir 
qu'il écoutait, dans un salon, le finale de son 
quatuor en la mineur, son voisin, le tirant 
par la manche, lui dit : « II a déjà cela dans une 
de ses symphonies — Qui ? — Beethoven, l'au- 
teur de ce quatuor. » Et Mendeissohn, qui rap- 
porte le trait, d'ajouter : « Cela fut pour moi 
d'une douceur pleine d'amertume. » Il obtenait 
encore d'autres succès, non pas certes plus 
flatteurs, mais plus éclatants. En dépit de ses 
réserves, de sa résistance, ce Paris, auquel il 
faisait plus d'un reproche, finissait par le con- 
quérir et presque par l'enivrer. Il en goûtait, il 
en savourait la vie intense et bouillonnante. « Je 
suis, écrit-il, en plein tourbillon musical. » Sans 
cesse, partout, il jouait et il était joué, fut-ce à 
l'église, où l'on exécutait son Odette pendant une 
messe de Requiem en l'honneur de Beethoven. 

Bellaigue. 5 



66 MENDELSSOHN 

« Cela a dépassé en absurdité tout ce que le 
monde a pu voir et entendre jusqu'à ce jour. 
Mon scherzo^ joué pendant que le prêtre était à 
Tautel, faisait l'effet le plus bouffon qu'on puisse 
imaginer. Et cependant les assistants ont trouvé 
cette musique très belle et d'un caractère tout 
à fait religieux. » — Les assistants la trouve- 
raient encore telle aujourd'hui. 

Les séances de musique — de musique de 
chambre — où Mendelssohn prenait le plus de 
plaisir étaient celles que Baillot donnait en son 
honneur. Il se loue cette fois sans restriction de 
l'accueil et du talent du grand violoniste. 
Habeneck également lui faisait fête, ainsi que le 
déjà célèbre orchestre du Conservatoire, « le 
triomphe de Paris », comme l'appelle Men- 
delssohn. « Je ne pense pas qu'il soit possible 
d'entendre d'exécution plus parfaite des œuvres 
classiques... Les musiciens exécutent les sym- 
phonies de Beethoven avec le vrai feu sacré. Ils 
sont fiers d'avoir, à force d'études, pénétré la 
pensée du maître, et de l'interpréter dans toute sa 
beauté. Quant au public, je le soupçonne quelque 
peu d'admirer par genre ; car il y aurait désaccord 
entre l'enthousiasme témoigné pour Beethoven 
et le dédain affecté pour Haydn et Mozart. » 

Au Conservatoire, Mendelssohn exécuta le 
concerto en sol de Beethoven avec un très grand 



L'HOMME ET LA VIE 67 

succès. Son ouverture du Songe y fut aussi fort 
applaudie. Il avait été convenu qu'on donnerait 
en outre la symphonie de la Ré formation. Quel- 
que sot prétexte la fit écarter et Mendelssohn en 
ressentit un peu de dépit. 

D'autres et pires chagrins achevèrent de 
lui gâter le printemps de Paris. Il apprit coup 
sur coup deux morts qui lui furent cruelles : 
d'abord celle du jeune violoniste Edouard Rietz, 
un ami de son enfance, emportant avec lui sa 
jeunesse, un ami dont il disait, un peu à la 
manière de Montaigne : « Je l'aurais aimé alors 
même que je n^en aurais eu aucun motif ou que 
je les aurais tous perdus ». Et puis, et surtout 
la mort de Gœthe vint changer, aux yeux de 
Mendelssohn, l'Allemagne, qu'elle semblait dé- 
peupler tout entière, et la France même, où il 
avait reçu la fatale nouvelle. 

a 

Il partit, à peine remis d'une légère attaque 
de choléra. L'Angleterre, son Angleterre chérie, 
un moment trompa sa tristesse, mais ne la put 
consoler. Elle fêta cependant son retour, elle 
honora ses œuvres et sa personne même avec 
les transports d'une admiration et d'une amitié 
redoublée. « Chaquejour m'apporte de nouvelles 
preuves qu'on m'aime et qu'on se plaît avec moi. 
Cela me rend la vie douce et facile et me redonne 
aussi un peu de gaieté ». Son plus cher asile 



68 MENDELSSOHN 

était toujours auprès des fidèles Moschelès. Un 
nouveau coup l'y frappa : la mort de son vieux 
maître Zeiter. L'été commençait. Au bout de deux 
ans d'absence, le fils de l'Allemagne soupirait 
après Todeur des tilleuls. Nulle part, non seule- 
ment en Italie ou en France, mais en Angleterre 
même, où cependant il retournera tant de fois, 
il n'avait goûté du fruit qui fait oublier la patrie. 
Au mois de juin i832, il revint à la maison de 
la Leipzigerstrasse, plus allemand qu'il n'en 
était parti, ayant accru la conscience et la fierté 
qu'il avait de sa race, et décidé que jamais il ne 
se fixerait qu'en Allemagne, qu'il ne serait jamais 
qu'un musicien allemand. 



IV 

LE RETOUR. LA CARRIÈRE ALLEMANDE. 
DÛSSELDORF (i833-i835) 

« Mon amour pour l'Allemagne est l'impres- 
sion la plus nette que je rapporte de cette 
longue tournée en pays étranger. » 

Pour sa famille et pour sa maison, Mendels- 
sohn ne rapportait pas un moins fidèle, un 
moins fervent amour. A les revoir Tune et 
l'autre, il éprouvait les véritables sentiments 
que tout retour nous cause, sentiments par- 



L'HOMME ET LA VIE 69 

tagés et dont il a finement décrit le partage : 
« Je reviens, écrit-il à Moschelès, et au bout de 
deux jours, voici que de nouveau nous vivons 
tous ensemble, d'une si paisible, d'une si douce 
vie! C'est comme s'il n'y avait eu ni voyage, ni 
temps écoulé, ni changement. Je ne comprends 
pas comment j'ai pu jamais partir, et si je ne me 
rappelais les amis que j'ai trouvés là-bas, ce 
serait comme si l'on m'avait fait un conte. A 
chaque pas s!éveilleundoux souvenir de voyage. 
Je le suis et je rêve encore que je suis loin. 
Puis je me retrouve avec mes parents, mes 
sœurs, et chaque mot que j'entends, chaque 
pas que je fais dans le jardin, réveille d'autres 
souvenirs encore plus anciens que le voyage 
même, si bien que je me figure n'avoir jamais 
voyagé et que les souvenirs divers se croisent 
et se mêlent ensemble de manière à ne pas me 
laisser de repos... Le passé, le présent, se con- 
fondent. Et pourtant il faut m'accoutumer à 
croire que le passé est le passé. » 

Plus tard, à sa sœur Fanny, revenant elle aussi 
de voyage, et d'un voyage en Italie, Félix écrira 
cette autre lettre, où les sentiments complexes 
du retour sont analysés peut-être avec encore 
plus de finesse : 

« Où pourrait-on se plaire après un si long 
séjour en Italie? Tout là-bas est si lumi- 



70 MENDELSSOHN 

neux, que le contraste est forcément pénible. 
« Notre belle vie de famille, qui reflète d'une 
manière si heureuse le caractère du peuple alle- 
mand, offre un charme tout opposé. Ce n'est 
point par ses côtés brillants, c'est par sa paix, 
sa sereine tranquillité, qu'elle séduit. Après 
chaque retour, la première joie du revoir une 
fois passée, je me sentais, au sein de l'existence 
doucement monotone de la maison paternelle, 
comme en mal des agitations et des distractions 
de mes voyages. A l'étranger, mes souvenirs se 
complaisaient à idéaliser les affections laissées 
au foyer, tandis que je constatais au retour des 
lacunes ou des travers oubliés. Mais cette vel- 
léité de déception injuste se dissipait vite. En 
voyage, nous saluons chaque sensation nouvelle 
avec un reconnaissant plaisir, tandis que nous 
avons le tort de considérer les avantages du 
chez-soi comme un bien qui nous est dû. Que 
ne pouvons-nous garder intact le contentement 
des premiers jours et jeter autour de nous le 
regard satisfait qui, en voyage, nous aide à 
prendre notre parti de tout ; que ne pouvons- 
nous conserver, au milieu des nôtres, la belle 
humeur du touriste ; que ne pouvons-nous, en 
un mot, être plus parfaits ! » ^ 

I. E. Sergy, Fanny Mendelssohn. 



L'HOMME ET LA VIE 71 

Berlin, sinon TAUemagne, ne traita pas d'abord 
selon son mérite Mendelssohn revenu. Candi- 
dat à la succession de Zelter comme directeur 
de la Singakademie^ il en fut écarté par un 
médiocre rival. On lui faisait^ paraît-il, un repro- 
che, non de sa religion, puisqu'il était chrétien, 
mais de sa race et de sa jeunesse. Pour son talent 
même et, sinon pour ses œuvres, pour son jeu 
du moins, trop classique et trop pur, le public 
berlinois montrait quelque froideur. Mais Lon- 
dres lui demeurait fidèle et le rappelait sou- 
vent. Au printemps de i833, il y retourna pour 
être parrain d'un fils de Moschelès et conduire 
l'exécution de la symphonie Italienne, Il revint 
par Dûsseldorf, où, les 26 et 27 mai, ce jeune 
homme de vingt-quatre ans eut Thonneur de 
diriger le quinzième festival du Rhin. 

On sait l'importance et la beauté de cette 
institution, de cet hommage esthétique et natio- 
nal, que rend chaque année à la musique alle- 
mande Aix-la-Chapelle, Dûsseldorf ou Cologne, 
une des villes riveraines ou voisines du fleuve 
allemand. « 11 faut, disait Rébecca, la sœur 
de Félix, il faut avoir vécu un festival du Rhin, 
pour pouvoir rêver encore le vieux rêve de la 
vieille Allemagne. » Ce dut être un beau spec- 
tacle que celui d'un jeune génie, associé ou 
plutôt présidant à des fêtes alors dans l'éclat, 



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72 MENDELSSOHN 

OU dans la fleur aussi, de leur nouveauté. Le 
père eut la joie d'assister cette fois au triomphe 
de son fils. Il le vit, comme transfiguré, ne 
respirant, n'inspirant que son art, obtenant des 
miracles d'obéissance et de zèle, d'intelligence 
et d'amour, le front ceint de laurier et, sous une 
pluie de fleurs, « littéralement porté sur les 
mains de tous ». C'est un étrange spectacle, 
écrit Abraham Mendelssohn, «de voir ces quatre 
cents exécutants de toutes classes et de tout 
âge, obéir au commandement du plus jeune 
d'entre eux, si jeune, qu'il ne pourrait être leur 
ami. Et ce jeune homme sans titres, sans digni- 
tés, les dirige etleur commande... Chère femme, 
notre enfant nous réserve de profondes satis- 
factions et je me dis quelquefois que notre mai- 
son près de l'Elbe, à Hambourg, passera à la 
postérité ». 

Dûsseldorf après cela devait à Mendelssohn 
et se devait aussi d'honorer le musicien qui 
venait de lui faire tant d'honneur. Nommé direc- 
teur général de la musique, Félix, après un court 
voyage à Londres, vint prendre, au mois de 
septembre, possession de son poste. Toute 
musique, d'église, de théâtre, de concert, lui 
devait être soumise. Il serait le maître absolu 
du royaume des sons. La première impression 
fut excellente. Le « milieu » semblait favorable. 



L'HOMME ET LA VIE 73 

L'Académie des Beaux-Arts, que Schadow venait 
de reconstituer, brillait d'un nouvel éclat. Hiller, 
qui fît visite alors à Mendelssohn, a rapporté 
qu'(( il occupait deux jolies chambres au rez-de- 
chaussée de la maison de Schadow. Il travaillait à 
' Paulus, fréquentait les jeunes peintres de l'Aca- 
démie, montait à cheval, et goûtait en un mot le 
plaisir de vivre dans un monde sympathique. » 
Aussi bien Mendelssohn lui-même écrivait de 
Dûsseldorf à Moschelès : « C'est un nid, si étroit 
qu'on* s'y trouve comme dans sa chambre. Avec 
cela, rien n'y manque : opéra, société chorale, 
orchestre, musique d'église, public, et même 
une petite opposition. Tout cela m'amuse roya- 
lement. » 

Les premiers soins du Musikdirektor furent 
pour la musique d'église. La ville était presque 
totalement catholique. Or Mendelssohn estimait 
avec raison, d'abord que la musique d'église, la 
véritable, doit convenir et se rapporter exacte- 
tement au culte ; en outre que le culte catholique 
seul est favorable à la perfection de ce rapport 
ou de cette convenance. Celle-ci précédemment 
avait souffert de graves atteintes. La première 
messe que Mendelssohn, à peine entré en fonc- 
tions, dut conduire, était de Haydn et « scanda- 
leusement gaie ». Les chapelains eux-mêmes 
commençaient à se plaindre et le bourgmestre 



74 MENDELSSOHN 

catholique avait déclaré qu'il ne paraîtrait plus 
à la procession tant que la musique ne serait 
pas meilleure. Pour Taméliorer, Mendelssohn 
entreprit un voyage d'exploration à travers les 
bibliothèques de la province. D'Elberfeld, de 
Bonn, de Cologne, il rapporta toute une collec- 
tion de vieux chefs-d'œuvre italiens : le Miserere 
d'Allegri, les Improperia de Palestrina, des 
Crucifixus ou des messes de Lotti, si bien que, 
par ce protestant, le « répertoire » des églises 
catholiques fut pour un temps purifié. 

La réforme de TOpéra lui donna plus de mal 
encore et finit par échouer. Il s'aida, pour l'en- 
treprendre, de son ami intime, le poète Immer- 
mann. Avec le concours d'un troisième associé, 
l'écrivain von Nechtritz, ils tentèrent d'organiser 
des « représentations modèles ». Elles ne réus- 
sirent pas. Le mot seul blessa, comme une leçon, 
l'ombrageuse vanité des bourgeois ou des « Phi- 
listins ». Des cabales se formèrent. Don Juan 
essuya le premier une tempête de cris, de huées 
et de sifflets. Les répétitions d'Egmont allaient 
si mal, que Mendelssohn y déchirait sa partition 
de colère. Le Porteur d'eau, de Gherubini, reçut 
un accueil plus favorable. Une société se fonda 
même pour la reconstitution du théâtre. Mais 
Félix, découragé, refusa d'en conserver la direc- 
tion. Aussi bien il éprouvait peu de goût pour 



L'HOMME ET LA VIE 75 

les gens et les mœurs de théâtre. De plus, entre 
Immermannet lui quelques dissentiments étaient 
nés. Une rupture s'ensuivit. Il se retira donc, 
ayantperdu dans cette affaire son temps, sa peine 
et Tune de ses chères amitiés. 

Plus heureux dans l'entreprise et la direction 
des concerts, Mendelssohn réussit à faire exé- 
cuter quelques œuvres considérables, entre 
autres les Saisons et le Messie, A leur contact 
et comme sous leur influence il achevait lui- 
même une œuvre analogue et capitale, Paulus. Le 
8 mars i835, il écrit : « Je travaille depuis une 
année environ à un oratorio que je pense termi- 
ner le mois prochain. Il a pour sujet saint Paul. 
Les paroles en sont tirées de la Bible et réu- 
nies pour moi par quelques-uns de mes amis. 
L'ensemble me paraît très sérieux et très musical. 
Puisse la musique être aussi bonne que je le 
voudrais! J'ai pris du moins le plus vif plaisir 
à l'écrire. » 

Cependant, loin de s'attacher à sa résidence 
et à sep fonctions, Félix commençait à s'en 
plaindre et ne pensait bientôt plus qu'à les 
abandonner. Les ressources musicales ne répon- 
daient pas à son attente, ni les progrès à ses 
efforts. « Ici, je te l'avoue tout simplement, 
écrivait-il à Hiller le 14 mars i835, il n'y a rien 
à faire en musique. Je soupire après un meil- 



76 MENDELSSOHN 

leur orchestre et j'accepterai probablement une 
•autre offre qu'on m'a déjà faite... Tu sais que, 
dès l'époque où je débutai à Diisseldorf, la 
chose que je désirais le plus était d'avoir une 
tranquillité absolue pour écrire quelques ouvra- 
ges d'une certaine importance. Ils seront termi- 
nés en octobre prochain, et, j'ose le dire, je 
me flatte de n'avoir pas perdu mon temps. Ajoute 
à cela que je me suis fort bien amusé, car les 
peintres sont d'excellents camarades et mènent 
joyeuse vie. L'ensemble de la population a le 
goût et le sentiment de la musique, mais les 
ressources de la localité sont tellement res- 
treintes, que la tâche de directeur devient à la 
longue extrêmement ingrate. On y dépense en 
pure perte et son temps et sa peine. Les musi- 
ciens de Torchestre n'attaquent jamais ensemble 
au signal de mon bâton ; pas un d'entre eux 
n'est vraiment solide ; la flûte domine toujours 
dans les piano ; pas un Diisseldorfois n'exécute 
avec égalité un triolet : à sa place, ils jouent tous 
une croche et deux doubles croches ; les allegro 
se terminent toujours plus rapidement qu'ils 
n'ont commencé et le hautbois fait des mi natu- 
rels dans le ton à^ut mineur. Quant il pleut, ils 
apportent leur violon sous leur habit et le tien- 
nent à l'air quand il fait beau. Ah ! si tu venais 
une fois m'entendre conduire cet orchestre, la 



L'HOMME ET LA VIE 77 

force de quatre chevaux serait impuissante à 
jamais t'y ramener. » 

Pendant son séjour à Diisseldorf, entre deux 
parties de plaisir, Mendelssohn eut à souffrir 
plus d'une fois d'un état, d'un malaise intellec- 
tuel et moral auquel il était sujet. Il en avait, 
peut-être par sympathie pour son pays préféré, 
pris le germe et l'habitude en Angleterre. « J'ai, 
disait-il, une prédilection pour le spleen, comme 
pour tout ce qui est anglais. Et il me le rend 
bien. » Félix tombait alors dans la mélancolie 
et l'ennui, dans l'abandon, le doute et le dégoût 
de soi-même. Dès i832, sa correspondance avec 
Moschelès trahit souvent et déplore cette vague 
tristesse. « Imaginaire ou réelle, elle me tour- 
mente terriblement, et si j'eus deux années de 
bonheur comme personne, depuis longtemps je 
suis bien misérable. » Un peu plus tard : « Tu 
trouveras (dans quelques morceaux que je t'en- 
voie) des traces du fâcheux esprit dont j'ai eu 
tant de peine à sortir. » Il en sortait néanmoins, 
surtout à l'appel et comme par la grâce du prin- 
temps : « L'automne m'avait rendu mélancoli- 
que. Mais à présent je vois les choses d'une 
autre sorte et je songe que tout va redevenir 
tiède et verdoyant. C'est le plus bel opéra qu'on 
puisse voir et qu'on puisse entendre. » 

Telle était, chez Mendelssohn, cette disposi- 



78 MENDELSSOHN 

tion, OU cette indisposition, de Tespritetde l'âme. 
Secondaire sans doute et peu profonde, elle n'a 
jamais rompu l'équilibre ou l'harmonie de son 
caractère et de son art. Elle fut cependant un 
élément de sa nature, et les siens, comme lui- 
même, en ont rendu témoignage. Dans le récit 
de sa vie on ne pouvait le négliger. On le retrou- 
vera dans l'analyse de son œuvre et de son 
génie. « Tu me diras, écrivait-il à Moschelès, 
que je devrais mettre tout cela en musique. Si 
encore tout cela voulait bien se laisser prendre ! 
Mais tout cela fuit et s'échappe, sans qu'on 
puisse le saisir. » L'artiste, en parlant ainsi, ne 
se rendait pas justice. Par lui quelquefois, tout 
cela se laissa prendre et mettre en musique. Tout 
cela, nous le verrons, c'est une part — et non 
la moins originale — du sentiment ou de Véthos 
mendeissohnien. 

Cependant la renommée de Mendelssohn s'é- 
tait répandue à travers tout le pays rhénan. Elle 
s'accrut encore après qu'il eut dirigé le festival 
de Cologne, au printemps de i835. Alors la 
première des villes musicales d'Allemagne, 
Leipzig, souhaita de s'attacher le premier des 
musiciens allemands. L'Université d'abord lui 
proposa la chaire de professeur. Il la refusa, 
n'ayant jamais eu que dédain pour la théorie — 
j'entends la théorie littéraire ou philosophique — 



L'HOMME ET LA VIE 79 

de son art. « Il y a trois choses, disait à Mos- 
chelès l'ancien élève de Hegel, dont je me soucie 
fort peu : d'abord et surtout Testhétique. » Et il 
ajoutait, à propos d'un fâcheux dont il venait 
de recevoir une courte composition, avec un 
long commentaire : « Celui-là ne ferait-il-pas un 
bon chroniqueur musical? » 

Mais une autre institution, non moins célèbre 
que l'Université, fut plus heureuse aussi. La 
Société des concerts du Gewandhaus offrit à 
Mendelssohn la place de directeur. Pour un 
artiste, il n'existait pas en Allemagne de poste 
au-dessus de celui-là. Dans la cité de Bach, 
pour lui surtout la cité sainte, Mendelssohn allait 
avoir plus de ressources, d'influence et de pou- 
voir que le vieux cantor n'en avait jamais eu. Il 
accepta donc et, le 3o août i835, il s'établit dans 
la ville qu'il devait faire sienne plus que toute 
autre par ses travaux, par sa gloire et par sa 
mort. 



DEPUIS L'ÉTABLISSEMENT DE MENDELSSOHN A 
LEIPZIG (i835) JUSQU'A SA MORT (1847). 

Mendelssohn avait alors vingt-six ans. Il ne 
lui restait que douze années à vivre, mais à 



1 



8o MËNDELSSOHN 

vivre avec une plénitude, bien plus, avec une 
surabondance qui sans doute hâta, sa fin. Trois 
villes se partagèrent, très inégalement d'ail- 
leurs, la dernière période de sa carrière. Leipzig 
en fut le centre et le terme. Il y revint toujours, 
même pour mourir. Berlin fit son tourment pen- 
dant quatre années, et Londres, cinq ou six fois 
encore, ses délices. 

Le quatre octobre i835, Mendelssohn dirigea 
pour la première fois l'orchestre du Gewandhaus. 
En se voyant au pupitre, dans la fameuse et vieille 
salle de bois, sonore comme un violon de prix, 
en lisant l'inscription de la frise : « Res severa 
est verum gaudium^ [cest une chose sérieuse que 
la véritable joie) », qui convenait si bien à son 
propre génie, il dut oublier Dùsseldorf et tout 
ce qu'il y avait trouvé d'obstacles, éprouvé d'em- 
barras et d'ennuis. Enfin il respirait à l'aise. Il 
découvrait un vaste et libre horizon. Devant un 
auditoire digne de ses soins, de ses efforts, il 
commandait au premier orchestre d'Allemagne. 
Et c'était l'Allemagne aussi, l'Allemagne entière 
qu'il avait désormais le pouvoir et la mission 
non seulement d'enchanter, mais de former et 
d'instruire. Alors il se sentit vraiment un maître, 
le maître de l'esprit et de Tâme musicale de sa 
race. L'honneur de sa patrie était entre sesmains. 
Et ses mains harmonieuses, commençant leur ta- 



L'HOMME ET LA VIE 8i 

che idéale, par degrés s'animèrent. Il avait choisi 
pour premier morceau son ouverture : Le calme 
de la mer et Vheureuse traversée^ et tandis que 
se défoulait, paisible d'abord, bientôt joyeux, 
le noble poème sonore, le poète des sons y trou- 
vait sans doute le symbole et le gage d'un riant 
avenir. 

En effet, ces douze années furent pour Men- 
delssohn un règne véritable et glorieux. Ac- 
cueilli dès son avènement avec une faveur una- 
nime, il se vit tout de suite en possession de 
multiples ressources et d'éléments précieux. 
Le personnel musical dont il pouvait disposer 
comprenait d'abord un orchestre exercé, disci- 
pliné, familier avec le style des chefs-d'œuvre 
classiques, y compris déjà, moins de dix ans 
après la mort de Beethoven, la plupart des sym- 
phonies du maître. Leipzig, en outre, comptait 
quatre ou cinq sociétés chorales, et des légions 
d'amateurs, mais de ceux — il en existe en 
Allemagne — qui relèvent et réhabilitent ce 
nom. A tous et à tout, Mendelssohn^ seul, avait 
de quoi suffire. Compositeur, chef d'orchestre et 
pianiste, trois grands musiciens se rencontraient 
et s'égalaient en lui. Le premier vit à jamais 
dans son œuvre. Nous savons par la tradition 
quels furent les deux autres. « Félix, écrivait 
sa sœur, est Kapellmeister deux fois : de nais- 

Bellaigue. 6 



82 MENDELSSOHN 

sance et par la pratique. » On lit dans les Sou- 
venirs de Ferdinand Hiller : « Les légères im- 
perfections de l'exécution individuelle étaient 
rejetées dans l'ombre, grâce à l'esprit et à la vie 
que Mendelssohn infusait dans l'orchestre ; grâce 
aussi au dévouement qu'il consacrait entière- 
ment à cette cause et au plaisir qui éclairait sa 
figure expressive à chaque passage parfaitement 
rendu. Tout cela agissait sur le public comme 
une décharge électrique. » Enfin Joseph Joa- 
chim s'exprimait un jour en ces termes, qu'un 
biographe a rapportés : « Pour la pensée et 
pour la technique, Mendelssohn est le plus 
grand chef d'orchestre que j'aie vu. Il exerçait 
une influence indescriptible, électrique, sur 
tous ses collaborateurs. Sans nul effet extérieur, 
sans le moindre charlatanisme de pupitre, par 
des gestes et des signes à peine sensibles, mais 
d'une éloquence souveraine., il communiquait à 
l'orchestre, aux chœurs, son esprit et sa volonté.» 
Mendelssohn au piano valait Mendelssohn à 
l'orchestre. L'œuvre de Bach, de Mozart, de 
Beethoven, était vraiment son domaine et le 
royaume de son esprit. L'étendue et la sûreté 
de sa mémoire n'avait d'égale que la fantaisie et 
la richesse de son improvisation. Un soir qu'il 
venait d'exécuter la Fantaisie chromatique de 
Bach, il la reprit en y mêlant des motifs de son 



p^ — m 



L'HOMME ET LA VIE 83 

invention, et jamais sans doute il ne révéla plus 
clairement Talliance et Taccord dont sa nature 
était faite, les origines classiques en même 
temps que la libre originalité de son génie. Il 
déchiffrait sans une faute, sans une hésitation, 
les partitions les plus compliquées. Accompa- 
gnateur prodigieux, il lui suffisait^ pour trans- 
porter le public, de la ritournelle de la Poste, 
de Schubert. « Jouer du piano, disait Hiller, 
est pour lui ce qu'est voler pour Toiseau ». Il 
jouait volontiers un peu vite (et Tun des élé- 
ments de sa propre musique est la célérité). Joa- 
chim encore a parlé de son étonnant staccato. 
Fût-ce dans les piano, il n'abandonnait rien de 
la plénitude sonore. Selon M""® Schumann, le jeu 
de Mendelssohn était le génie et la vie elle- 
même. Dédaigneux de Teffet, ce grand virtuose 
demeurait toujours un grand musicien. A Técou- 
ter, on oubliait Tinterprétation pour ne plus pen- 
ser qu'à Tœuvre interprétée. « Depuis que je 
Tai entendu jouer la fugue en ut dièze mineur, 
la lumière s'est faite en moi. Je sais maintenant 
la manière de jouer Bach*. » Enfin, comme il 
venait d'exécuter, au Gewandhaus, le concerto 
en ré mineur de Mozart, un vieux musicien de 
Torchestre lui déclara qu'il avait autrefois en- 

I. M"*® Schumann. 



rvip»v.i«r*-- 



84 MENDELSSOHN 

tendu jouer le même concerto, dans la même 
salle, par Mozart en personne, et que depuis 
lors il n'avait rien entendu de pareil. 

Devenu le maître, nous le disions tout à 
rheure, de l'âme musicale allemande, Mendels- 
sohn se garda bien d'en être un maître égoïste et 
jaloux. Son premier soin fut d'appeler auprès de 
lui, comme lieutenant, son ami, le grand violo- 
niste Ferdinand David. Loin de redouter pour 
ses propres compositions le voisinage des œu- 
vres contemporaines, encore moins la supériorité 
des anciens chefs-d'œuvre, il se dévouait aux 
uns avec sympathie, aux autres avec amour. On 
peut dire que durant son long principat, rien, 
ni personne de grand, ou seulement de notable, 
pas un ouvrage et pas un interprète, ne lui fut 
étranger. 

En feuilletant au hasard les programmes du 
Gewandhaus, on reconnaîtrait qu'il n'y manque 
pas un nom glorieux alors, ou seulement connu. 
Schumann y figura, Berlioz également, et Richard 
Wagner une fois, en 1846, avec l'ouverture de 
Tannliàuser . De Schumann, Mendelssohn aimait 
tout, l'homme et l'artiste, mais sans l'aimer peut- 
être autant que lui-même il en était aimé. Bien 
qu'il eût peu de goût pour les œuvres de Berlioz, 
il l'accueillit à Leipzig, (il l'avait connu jadis à 
Rome) , et n'épargna rien pour assurer son succès. 



tvwmtijiij 



L'HOMME ET LA VIE 85 

Quant à Wagner, qui débutait alors, Mendels- 
sohn estimait déjà qu'un homme capable d'écrire 
les paroles et la musique de ses opéras, — d'opé- 
ras tels que le Vaisseau Fantôme et Tannhàusef\ 
— ne pouvait être un artiste ordinaire. Wagner, 
de son côté, saluait et glorifiait encore en Men- 
delssohn le pur génie de TAl^emagne, en atten- 
dant — environ quatre années — qu'il dénonçât 
et prétendît vérifier par l'exemple de ce même 
Mendelssohn, qui venait de mourir, l'incompati- 
bilité du véritable génie avec la race ou le sang 
d'IsraëP. 

Compositeur, chef d'orchestre et virtuose, 
tour à tour interprète et créateur, obligé de se 
partager pour ainsi dire entre les autres et lui- 
même, entre leur génie et le sien, on s'étonne 
que Mendelssohn ait pu suffire à tant de travaux, 
de devoirs et de succès. Il faisait pourtant mieux 
qu'y suffire, et son activité, supérieure encore 
à sa tâche, prenait des moindres détails un soin 
minutieux. Musique d'orchestre et de chambre, 
concerts historiques, grandes exécutions de 
grandes œuvres chorales, séances données par 
d'illustres virtuoses, contrats, engagements, cor- 
respondance, le jeune chef présidait à tout. Par 
lui, d'année en année, presque de jour en jour, 

I. Voir le célèbre pamphlet de Wagner : Le Judaïsme dans 
la musique. 



86 MENDELSSOHN. 

la vie musicale s'accroissait autour de lui. Ses 
propres ouvrages contribuaient largement à la 
répandre. L'oratorio de Paulus^ exécuté pour la 
première fois en i836 à Dùsseldorf, gagnait de 
proche en proche. Les années 1887 et i838 s'ap- 
pelèrent même en Allemagne « les années de 
Paulus ». 

En outre — et nous Tavons déjà remarqué — 
ce n'était pas seulement un musicien que Men- 
delssohn. A sa vie esthétique il voulait que sa 
vie littéraire d'une part et, de l'autre, sa vie 
sociale, mondaine même, et familiale surtout, 
correspondît. Ses dons particuliers se dévelop- 
pèrent toujours comme au sein d'une harmonie 
générale que formaient toutes les autres facultés, 
toutes les autres puissances de son esprit et de 
son cœur. Entre deux répétitions d'orchestre, il 
savait trouver quelques heures pour traduire 
Dante, ainsi qu'il avait traduit Térence autrefois. 
Le monde l'aimait, le recherchait, et. lui-même 
était loin de haïr le monde. « Les gens de Leip- 
zig, écrit-il à Moschelès en 1840, sont tellement 
sociables, qu'on n'arrive pas à rester seul à la mai- 
son, ne fût-ce qu'un soir. . . Les personnes de notre 
connaissance nous invitent ; nous les invitons à 
notre tour. On parle allemand, anglais, français. 
A travers tout cela, violons, trompettes et tim- 
bales )). Des fêtes, des concerts, se donnaient en 



L'HOMME ET LA VIE 87 

l'honneur de Mendelssohn, en ville, à la cam- 
pagne, et jusque dans les bois. Un jour de 
printemps, après un festival de Dûsseldorf, ce 
fut aux environs de Francfort. Les chœurs 
étaient formés de jeunes filles vêtues de blanc 
et couronnées de fleurs. « Avec quelle dou- 
ceur s'élevait leur chant! Gomme les voix 
des soprani sonnaient clairement dans l'air!... 
Tout était si calme, si mystérieux et si pur! Je 
n'avais jamais encore imaginé rien de pareil. 
Quand le soir vint sous les arbres et que mon 
premier lied : « Ihr Vôglein », se fit entendre, 
ce fut un tel enchantement dans le silence de 
la forêt, que des larmes faillirent monter à mes 
yeux, » 

Si brillante, si glorieuse que fut la vie publique 
de Mendelssohn, sa vie intime n'en fut jamais 
amoindrie et pour ainsi dire offusquée. Il vivait 
celle-ci comme l'autre, pleinement. Il en goûtait 
avec ardeur, avec passion, les joies et les dou- 
leurs. La mort de son père, en i835, le frappa 
jusqu'au fond du cœur. C'est à ses deux amis 
les plus religieux, aux pasteurs Bauer et Schub- 
ring, qu'il sentit alors le besoin de se confier 
et de se plaindre. « Je ne sais, écrit-il à Schub- 
ring, si tu as eu connaissance de la bonté sans 
bornes de mon père à mon égard. Dans ces 
dernières années, il était devenu un ami et je 



88 MENDELSSOHN 

tenais à lui de toutes les forces de mon âme. » 
A Bauer, il répond en ces termes : « Ta lettre 
m'est parvenue le jour même du baptême de ton 
enfant, à mon retour de Berlin... Ainsi la nou- 
velle de votre joyeux événement de famille m'a 
surpris au moment où je retrouvais ma chambre 
solitaire, où je réalisais mon malheur dans son 
amertume infinie. La prière qui revenait depuis 
des années chaque soir sur mes lèvres, était 
que la perte de mon père me fût épargnée, car 
mon père était tout pour moi et je ne sais com- 
ment vivre sans lui. Ce n'est pas seulement un 
père que je pleure, mais un conseiller, un guide 
pour tout ce qui intéressait mon art et mon ave- 
nir, mon seul véritable ami des dernières années. 
La lecture de ta lettre m'a produit une impres- 
sion étrange. Elle m'associait à la joie de la 
venue d'un nouveau-né au moment où les jours 
heureux de mon passé se ferment à jamais. Que 
la pensée de mon malheur ne trouble pas votre 
joie, et si, plus tard, tu parles à ton enfant des 
amis Invités à son baptême, dis-lui qu'il en était 
un qui, comme lui, commençait ce jour-là une 
nouvelle existence et se préparait à de nouvelles 
luttes avec Taide de Dieu. » 

Celle-ci ne lui manqua jamais, sans doute 
parce qu'il Timplora toujours, et la Providence, 
qui venait de le frapper, le releva bientôt. En 



L'HOMME ET LA VIE 89 

dépit de la maxime amère, il n'y a pas que de 
bons mariages : il en est aussi de délicieux. Le 
mariage de Mendelssohn fut du nombre, du 
petit nombre, et cette « nouvelle existence », 
à laquelle il se préparait en pleurant, Tamour 
conjugal en allait faire, jusqu'au dernier jour, 
non seulement la consolation, mais la bénédic- 
tion et le bonheur. 

C'est à Francfort, pendant Tété de i836, que 
Mendelssohn rencontra Cécile Jeanrenaud, la 
seconde fille qu'avait laissée en mourant à sa 
veuve, un pasteur de l'Église française réformée. 
Il l'aima tout de suite. Elle, de son côté, qui 
s'était figuré Félix comme un vieillard morose, 
inaccessible, coiffé d'un petit bonnet de satin et 
jouant de longues et fastidieuses fugues, se plut 
à revenir de son erreur. Cécile avait, paraît-il, 
un charme — au sens primitif et presque 
magique du mot — un charme fait de beauté, 
(d'une beauté blonde, fine et comme transpa- 
rente), de pureté, de grâce et de douceur. Elle 
parlait peu. Shakespeare, écritEdouard Devrient, 
l'aurait appelée « mon aimable silence ». Au 
dire de son neveu Hensel, c'était moins telle ou 
telle qualité dominante, l'éclat de Tesprit ou des 
talents, que l'ensemble et l'harmonie, qui faisait 
la perfection de son être. Surtout elle respirait, 
elle inspirait le calme et la paix, comme une eau 



90 MËNDELSSOHN 

fraîche, un ciel serein. Pour le nerveux et trop 
sensible Félix, elle fut Tépouse prédestinée. 
Elle eut sur lui, constamment, la plus salutaire 
influence et lui donna jusqu'à sa mort un bon- 
heur inaltéré. 

Telle était la popularité de Mendelssohn, que 
tout le monde s'unit à sa joie. Le public même, 
son public de Leipzig, voulut, à sa manière, 
fêter ses fiançailles. Un jour que figurait au 
programme du concert le finale de Fidelio : « Wer 
eiii holdes Weib errungen », la foule saisit l'allu- 
sion au passage et par ses applaudissements, 
ses acclamations, força Fartiste d'improviser lon- 
guement sur le thème nuptial. Le mariage eut 
lieu le 28 mars 1837. -^^^ ^^® ^^^^ ^® manquât à 
ce rare destin, dix ans d'un pur et tutélaire 
amour allaient comme le couronner d'une su- 
prême faveur. 

Cet amour ordonna sans doute et régla dans 
une certaine mesure l'activité de Mendelssohn. 
Jamais il ne prétendit la restreindre ou la ralentir. 
Le travail, sous toutes les formes et de tous les 
instants, remplit, déborde même la dernière 
période de la vie du maître. Nous en avons 
résumé, plus haut, la matière ou l'objet mul- 
tiple. L'analyse et le détail en serait infini. A 
chaque saison de Leipzig succédait, quand le 
printemps était venu, tantôt un voyage en Angle- 



L'HOMME ET LA VIE 91 

terre, tantôt la préparation, puis la direction, à 
Cologne, à Dûsseldorf ou à Aix-la-Chapelle, 
d'un festival rhénan. Souvent Tété se passait à 
Berlin, dans la vieille et chère maison de famille 
où le père, hélas! manquait, mais où du moins, 
quelques années encore, il fut seul à manquer. 
Sous les arbres du parc, Mendelssohn entendait, 
comme a dit un poète de son pays, chanter Toi- 
seau de ses jeunes années. Il lui répondait, 
fidèle, par les plus purs, les plus nobles chants. 
C'était le concerto pour violon, c'était des 
motets et des psaumes, musique de passion ou 
de rêverie et musique de prière. C'était l'ardente 
ouverture de Ruy Blas^ écrite en trois jours, 
malgré l'aversion déclarée de Mendelssohn pour 
le drame de Victor Hugo, et jouée au bénéfice 
de je ne sais quelle caisse de pensions ou de 
retraites. A l'occasion d'un centenaire de la 
découverte de l'imprimerie, c'était le Lobgesang 
(ou Symphonie-Cantate)^ qui s'élève — si haut — 
au-dessus du sujet et de la circonstance, par le 
lyrisme et l'enthousiasme religieux. Enfin et sur- 
tout l'oratorio à' Elle s'annonçait de loin et com- 
mençait à s'esquisser. On eût dit que Bach lui- 
même aidait ou présidait à la grave et presque 
sainte besogne. Avec le vieux maître, le jeune 
disciple entretenait, sans infidélité ni défail- 
lance, un commerce toujours plus étroit et plus 



9i MENDELSSOHN 

pieux. Au profit du monument que Leipzig avait 
résolu d'élever à Bach, Mendelssohn faisait 
entendre sur l'orgue de Bach les chefs-d'œuvre 
de Bach. Le lo août i84o, il écrit à sa mère : 
« J'ai donné un concert d'orgue dimanche dernier 
dans l'église Saint-Thomas... Je l'ai donné solis- 
simo. J'ai joué neuf morceaux et fini par une 
improvisation. Cet automne, ou le printemps 
prochain, je recommencerai la plaisanterie et je 
pense bien qu'alors nous pourrons poser quel- 
ques pierres. J'avais travaillé huit grands jours 
d'avance. Je ne pouvais plus me tenir debout et 
je ne marchais dans la rue qu'en « passages >> 
d'orgue. » Le 4 août de l'année suivante, Men- 
delssohn donna dans cette même Thomaskirche 
une audition solennelle de la Passion selon saint 
Matthieu. C'en était — là du moins — la seconde 
exécution. La première y avait eu lieu plus d'un 
siècle auparavant, en 1729, sous la direction de 
Jean-Sébastien lui-même et sans doute avec un 
moindre succès. La gloire de Mendelssohn, 
ainsi que son génie, était alors à l'apogée. 
Dresde et surtout Berlin souhaitèrent ensemble 
d'enlever le grand artiste à Leipzig. L'ombre 
même du vieux Cantor, qu'il semblait avoir 
appelée à son secours, fut impuissante à le 
défendre et à le retenir. 

Le roi de Saxe demandait peu de chose. 



mj^WJ»rr' 



L'HOMME ET LA VIE 93 

Ayant conféré le titre de maître de chapelle à 
Mendelssohn, il se contentait de la promesse que 
le compositeur viendrait quelquefois donner un 
concert à Dresde. Le roi de Prusse, lui, se 
montrait plus exigeant. Aussitôt monté sur le 
trône, Frédéric-Guillaume IV avait résolu de 
diviser l'Académie des Beaux-Arts en quatre 
classes : Peinture, Sculpture, Architecture et 
Musique. Il voulait confier à Mendelssohn la 
surintendance de la dernière section, ainsi que 
la création d'un Conservatoire et la direction des 
concerts. En somme, il ne s'agissait pour Félix 
que de recommencer à Berlin la double entre- 
prise de Leipzig, où justement il venait aussi 
de poser les bases du Conservatoire futur. Il 
hésitait pourtant. Sans être hostile aux idées du 
prince, il avait — et l'avenir devait lui donner 
raison — peu de foi dans leur suite et dans leur 
durée. Il lui coûtait en outre de quitter Leip- 
zig, d^abandonner pour une œuvre nouvelle une 
œuvre déjà presque ajchevée et, pour des fonc- 
tions officielles, pour la dépendance de la cour 
et de l'étiquette, la liberté de sa vie, peut-être de 
sa volonté. Malgré tout, provisoirement au moins 
et comme à titre d'essai, il fallut bien obéir. 
Au mois de juillet i84i, Mendelssohn et sa 
famille s'installaient pour un an à Berlin. 

« Il est toujours question qu'il vienne, puis 



94 MENDELSSOHN 

qu'il ne vienne pas », disait Fanny de son frère 
pendant que traînaient les négociations. Long- 
temps il continua d'en être ainsi. Près de quatre 
années durant, de Berlin à Leipzig, et de Leip- 
zig à Berlin, Mendelssohn, incertain et partagé, 
ne fit guère autre chose qu'aller et venir, puis 
aller de nouveau pour revenir encore. Ce serait 
un obscur et fastidieux récit que celui de cette 
période indécise. On y verrait, chez le roi, sinon 
les caprices, du moins les variations d'une vo- 
lonté sans consistance et sans suite ; des projets 
conçus, puis abandonnés, puis repris, ou res- 
treints ; des idées heureuses peut-être, mais 
incomplètes, beaucoup d'imagination et peu de 
persévérance. Mendelssohn se prêtait, se pliait 
même à ce désordre, sans réussir à s'y résigner. 
Il prenait mal son parti d'une situation équi- 
voque et dont l'ambiguïté lui causait à tout mo- 
ment, avec tout le monde, toutes sortes de dif- 
ficultés. Il avait d'ailleurs fait ses conditions, 
ou ses réserves, n'acceptant qu'un service pro- 
visoire, qui sauvegardait — à demi — son indé- 
pendance. Il usait de celle-ci pour retourner 
souvent à Leipzig. Il y reprenait contact avec son 
orchestre et son public du Gewandhaus, avec 
une activité et une vie musicale qu'il avait créée 
et qu'il devait, qu'il se devait d'entretenir et d'ac- 
croître encore. Tantôt c'était une série de con- 






L'HOMME ET LA VIE gS 

certs à diriger, ou même un seul, comme celui 
qu'il donna lors de Tinauguration du monument 
de Bach et qui lui valut le titre de citoyen de Leip- 
zig. Tantôt il lui fallait achever d'organiser le con- 
servatoire, en arrêter le programme, que le plus 
noble esprit inspirait, en désigner les maîtres, 
qui s'appelaient — entre autres — Ferdinand 
David, Moschelès, et Schumann. Enfin, le 
3 avril i843, le Conservatoire de Leipzig ouvrit 
ses portes. Autant l'entreprise avait donné de 
peine à Mendelssohn, autant le succès devait lui 
rapporter d'honneur. 

Berlin heureusement faisait ou laissait encore 
au maitre d'autres loisirs. Il pouvait aller con- 
duire à Dûsseldorf un festival du Rhin, passer 
ensuite une saison à Londres. On y exécutait sa 
symphonie Ecossaise, qu'il avait terminée en 
1842. La jeune reine Victoria en agréait la dédi- 
cace et même, pour consacrer en quelque sorte 
par sa faveur personnelle la popularité de Men- 
delssohn en son pays, elle le recevait en parti- 
culier à Buckingham-Palace : audience privée, 
où n'assistait que le prince Albert, admirateur 
déclaré de la musique du maître ; audience 
réciproque aussi, car la souveraine, après avoir 
entendu Mendelsâohn, le pria de l'écouter elle- 
même à son tour et chanta — de son mieux — 
accompagnée par lui. Une lettre de Mendels- 



\ 



96 MENDELSSOHN 

sohn a raconté fort agréablement cet intime et 
royal concert. 

Aussi bien, avec ses inconvénients et ses 
ennuis, Berlin ne fut pas tout à fait, pour Men- 
delssohn, sans agrément, ni même sans avan- 
tage. Félix reconnut et ressentit bientôt, peut- 
être plus profondément que jamais, le charme 
de la maison familiale. Celle-ci venait de faire 
encore une perte cruelle. Au mois de dé- 
cembre 1842, sept ans après son mari. M"® Men- 
delsshon la mère était morte. Ce nouveau deuil 
resserra plus que jamais l'union des enfants 
et leur mutuelle tendresse. Fanny prenait 
désormais la première place au foyer. Je ne 
sais quoi de maternel venait achever ou cou- 
ronner son amour pour son frère. Le 11 dé- 
cembre 1843, elle écrivait à sa sœur Rébecca, 
qui voyageait alors en Italie : « Félix est d'une 
amabilité qui ne peut se décrire, de très bonne 
humeur et aussi pràchtig qu'il le peut être en 
ses meilleurs jours. Je l'admire à tout instant 
davantage. Cette agréable vie que nous menons 
ensemble m'est toujours nouvelle. Son esprit est 
si varié, si personnel en tout et si intéressant, 
qu'on ne saurait s'y habituer et qu'on s'en 
étonne sans cesse. Je crois qu'avec les années il 
deviendra de plus en plus charmant. » 

Rien, fût-ce la douleur, ne pouvait tenir 



•Trvw^ 



■I ; — 



L'HOMME ET LA VIE 97 

longtemps fermée à la lAusique la maison de la 
Leipzigerstrasse. Elle s'y rouvrit bientôt et le 
temps que vécut alors Félix à Berlin fut peut- 
être celui des plus brillantes réunions et des 
dimanches les plus harmonieux. On lit dans 
une lettre — de Fanny toujours à Rébecca 
(18 mars 1844) — ^^ Dimanche dernier, nous 
avons eu, je crois, la plus belle « musique de 
dimanche » que nous ayons eue, tant comme 
exécution que comme public. Vingt-deux équi- 
pages dans la cour, Liszt et huit princesses 
dans la salle... Quant au programme, quintette 
de Hummel, duo de Fidelio^ variations de David, 
jouées par le merveilleux petit Joachim, qui 
n'est pas un enfant prodige, mais un admirable 
enfant... Ensuite, la Nuit de Walpurgis. » 

Pour le génie même de Mendelssohn et 
pour sa gloire, son séjour à Berlin et ses atta- 
ches officielles ne furent pas sans profit. On 
doit à des « commandes » royales, et le théâ- 
tre royal de Potsdam représenta pour la pre- 
mière fois Antigone^ Athalie^ Œdipe à Colone 
et surtout cet adorable Songe d'une nuit d'été^ 
dont la partition vint, en i843, après plus de 
quinze années, s'ajouter à l'ouverture et s'y 
ajuster avec une étonnante exactitude. C'est 
bien ici, dans Tordre de la fantaisie et de la 
grâce ailée, Tœuvre centrale ou maîtresse, non 

Bellaigue. 7 



98 MENDELSSOHN 

seulement du génie de Mendelssohn, mais de sa 
vie elle-même. « Il est charmant, écrivait-il le 
lendemain de la première représentation, que 
les Berlinois soient à ce point ravis, épris de 
cette chère et vieille pièce de notre William. » 
Oui vraiment c'était bien leur William à eux, à 
eux tous. Tous, et depuis leur enfance, ils avaient 
songé ensemble, sous les arbres qui les avaient 
vu grandir, l'aimable songe shakespearien. Leurs 
pensées et leurs rêves, leurs espoirs et leurs 
amours, leurs joies et leurs peines, la poésie du 
poète en avait été le reflet et l'écho, la confi- 
dente et la consolatrice. Et de l'un d'eux main- 
tenant, inspiré par elle, elle recevait une seconde 
vie, un surcroît de beauté. En elle, par lui, un 
peu de leur âme à tous venait d'entrer pour y 
demeurer toujours. Et voilà pourquoi la musique 
du Songe est autre chose encore que le chef- 
d'œuvre d'un grand artiste : c'est le mémorial 
ou le symbole, autant que de lui-même, de sa 
famille et de sa maison, des êtres et des lieux 
qu'il a le plus aimés. 

Berlin cependant, ou plutôt ses fonctions à 
Berlin, pesaient toujours davantage à Félix. Il 
n'estimait plus possible, en conscience, de con- 
server la direction d'une entreprise musicale 
qu'il trouvait défectueuse et dont l'amélioration 
ne dépendait pas de lui, mais du roi, lequel 



■»■■ '9^W ■ t ""'^ ^«r^ 



L'HOMME ET LA VIE 99 

avait bien autre chose à penser et à faire. Il finit 
par se démettre de sa charge, sinon de son titre, 
et sa démission, négociée avec prudence et 
courtoisie, acceptée avec regret, mais sans 
colère, n'eut rien d'une disgrâce, ou d'une rup- 
ture seulement. Félix écrivait à Devrient : 

« Ma situation ici (à Berlin) s'est enfin dé- 
brouillée au gré de mes désirs et de la manière 
qui pouvait m'ètre la plus favorable. Je garde 
la position de compositeur du Roi et j'en reti- 
rerai même encore quelques avantages. Mais 
me voilà délivré de toute position musicale pu- 
blique, du séjour à Berlin, enfin de tout ce qui 
me tourmentait et m'accablait depuis trop long- 
temps. » 

En 1845, il quitte Berlin, pour aller repren- 
dre à Leipzig la direction du Gewandhaus et 
celle du Conservatoire. Son retour ou sa ren- 
trée, eut beaucoup d'éclat et la saison qui sui- 
vit (i 845-1846) compta parmi les plus brillantes. 
Elle fut cependant loin d'absorber toute la pen- 
sée et toute l'activité du maître. L'année 1846 
est celle de quelques chefs-d'œuvre de Mendels- 
sohn, je veux dire celle de leur achèvement et 
de leur apparition : d'abord un original, un 
admirable Lauda Sion, exécuté à Liège pour le 
sixième centenaire de l'institution de la fête du 
Corpus Dei\ ensuite et surtout l'oratorio d^Elie. 



loo MENDELSSOHN 

Mendelssohn y réfléchissait, y travaillait depuis 
quelque dix ans. Il en dirigea la première exé- 
cution à Birmingham, dans les derniers jours 
d'août 1846. 

D'Angleterre, il revint à Leipzig, y rapportant 
son œuvre triomphante et ne la rapportant, 
avec sa modestie habituelle, que pour la repren- 
dre, la corriger et, s'il le pouvait, l'embellir et 
la parfaire encore. 

L'année 1846-1847, la dernière de la vie de 
Mendelssohn, fut belle aussi pour son génie. 
Mais elle fut mortelle à son bonheur, avant de 
l'être à lui-même. 11 partagea, pendant cette sai- 
son, avec Niels Gade, la direction des concerts 
du Gew^andhaus. 11 projetait plusieurs ouvrages : 
Loreley^ un opéra dont il écrivit un finale seule- 
ment; un autre, la Tempête, sur un livret de 
Scribe, d'après Shakespeare, et Christus^ un 
nouvel oratorio. Le 3 février 1847, ^^ f^^a gaie- 
ment le trente-huitième anniversaire de sa nais- 
sance par la représentation de tableaux vivants 
et d'une charade. Le mot en était : Gewandhaus- 
orchester. Moschelès y parut * en cuisinière et 
le petit Joachim en Paganini. Au printemps, 
Félix fit son dernier voyage à Londres. 11 y diri- 
gea quatre fois Elie^ avec un succès triomphal. 
Après une de ces exécutions, il reçut du prince 
Albert la brochure dont le royal auditeur venait 



L'HOMME ET LA VIE loi 

de se servir, avec une dédicace commençant à 
peu près ainsi : « Au noble artiste, à celui qui, 
parmi les serviteurs de Baal, a su, nouvel Elias, 
relever par son génie le culte du vrai Dieu. » 

C'est en revenant, à Francfort, qu'il apprit la 
mort soudaine de sa sœur bien-aimée. Un jour 
de mai, Fanny dirigeait la répétition de son pro- 
chain concert du dimanche. Tout à coup, prise 
d'une hémorragie foudroyante, elle tomba sans 
voix, sans mouvement et sans connaissance. Le 
soir même, elle expirait, mourant pour ainsi 
dire, en musique, au sein de sa chère musique, 
ainsi qu'elle avait vécu et toujours souhaité de 
mourir. Et le dimanche suivant, dans le salon de 
fête, les fleurs qu^on devait mettre sur le piano 
de la jeune femme, furent posées sur son cer- 
cueil. 

Le coup fut terrible pour Félix et semble bien 
avoir brisé la ressort même de sa vie. Ce res- 
sort, déjà depuis quelques années, il le tenait 
tendu sans relâche et trop fortement. Longtemps 
égal, voire supérieur à ses nombreux travaux, 
Mendelssohn à la fin devait plier sous leur 
nombre, et tout Tordre, toute la méthode avec 
laquelle il les distribuait, n'empêcha pas qu'un 
jour il en fut accablé. En 1844» après une saison 
triomphale à Londres, il sentit, pour la première 
fois peut-être, une grande lassitude et la néces- 



loa MENDELSSOHr^ 

site du repos. Il alla passer quelque temps 
près de Francfort, à Soden, ne faisant que 
« manger, boire et dormir, sans habit de céré- 
monie, sans piano, sans cartes de visite, sans 
voiture ni chevaux, mais avec des ânes, des 
fleurs des champs, du papier à musique et un 
album à dessiner, avec Cécile et les enfants ». 
Deux ans plus tard, en 1846, (l'année d'Elie)^ il 
revint d'Angleterre encore, épuisé de fatigue et 
par étapes. Il souffrait de la tête et des nerfs, 
passant par des alternatives d'excitation et d'abat- 
tement. La mort de sa sœur acheva de le terras- 
ser : <( C'est un grand chapitre qui s'achève, 
disait-il, et je n'écrirai ni le commencement ni 
même le titre d'un autre. » 

Il disait la mérité. Vainement il tâcha de se 
ressaisir. 11 ne pouvait même plus entendre de 
musique sans pleurer. Il en écrivait encore : il 
composait deux quatuors à cordes, il ébauchait 
l'oratorio de Christus et l'opéra deLoreley, C'est 
en Suisse, à Interlaken, qu'il alla passer l'été 
de 1847. L^ petit orgue de Ringenberg, près de 
Brienz, est le dernier où se posèrent ses mains. 
Au mois de septembre, Félix rentrait à Leipzig, 
triste, pâle et vieilli, mais calme, souvent taci- 
turne, immobile même, ayant après cela de brus- 
ques élans d'activité, que suivaient des rechutes 
profondes. Quand se rouvrit le Gewandhaus, il 






L'HOMME ET LA VIE io3 

ne se sentit pas la force d'en reprendre encore la 
direction et pria Ries de le suppléer. Durant tout 
le mois d'octobre, il souffrit de vertiges et de 
syncopes. Ses douleurs de tête redoublaient. Le 
28, une crise plus forte se produisit. Elle dura 
quelques jours et, le 4 novembre 1847, ^ neuf 
heures et quelques minutes du soir, Mendels- 
sohn mourait, peut-être d'apoplexie et peut-être 
aussi de douleur fraternelle. 

Glûcklich und beglûckend^ a-t-on dit de lui, 
« heureux et rendant heureux ». Cela fut vrai 
longtemps, presque jusqu'à son dernier soupir. 
Heureuse famille en effet, où ceux qui s'aimaient 
ne se causèrent jamais d'autre peine mutuelle 
que celle de leur mort. Le bonheur que don- 
nait, que répandait autour de lui Félix, venait, 
autant que de son génie, de son cœur, de son 
caractère ou de sa nature. Tout s'accordait en 
lui ; tout, en son esprit, en son âme, comme en 
son art, était harmonie et convenance suprême. 
Oui, le mot de « convenance » — au sens le 
plus haut et le plus profond — pourrait définir 
et résumer à la fois l'œuvre de Mendelssohn et 
sa vie. Rien, dans l'une et dans l'autre, n'est 
désordre ou disparate ; rien n'y altère les pro- 
portions et n'y passe la mesure. En tout et 
toujours, ee jeune inspiré est un jeune sage. 



io4 MENDELSSOHN 

« Tout ce qui doit être fait doit être bien fait. » 
Ayant pris,, dit-on, cette devise, il la mit en 
pratique, et s'y conforma sa,ns réserve comme 
sans exception. Rien, fût-ce des riens, ne lui 
paraissait au-dessous de son attention et de ses 
soins. Il aimait la tenue, et le négligé, — à plus 
forte raison le débraillé — lui faisait horreur. 
Dans une de ses lettres de voyage, il se plaint 
et s'accuse presque d'avoir couru trois jours 
sans cravate. Quand on dit qu'il écrivait bien, 
il le faut entendre non seulement de son style, 
musical ou littéraire, mais de son écriture 
aussi. Le signe de sa pensée égalait en finesse, 
en pureté, sa pensée elle-même. Dans l'énorme 
correspondance de Mendelssohn, on ne trouve- 
rait peut-être pas un mot illisible. Il n'est pas 
jusqu'aux ratures, aux retouches de ses manus- 
crits, jusqu'au cachet,. fût-ce au pli de ses lettres, 
qui ne trahisse le gpût minutieux de Tordre et 
de la correction. 

Aussi bien cette correction n'ôtait rien au 
charme naturel et libre, à l'abandon de ses maniè- 
res. Le gentleman accompli qu'était Mendels- 
sohn, savait être le meilleur enfant, le plus gai 
compagnon qu'on pût voir et qu'on pût enten- 
dre. Avec ses amis et pour eux, il se don- 
nait, se livrait tout entier. Aimant ce qu'on 
nomme le monde, il en était aimé. Maître de 



rptf^ 



I ay ■ lia* iiii 



L'HOMME ET LA VIE io5 

maison incomparable, il faisait à des hôtes 
illustres, avec une exquise courtoisie, avec une 
grâce à la fois digne et modeste, les honneurs 
de son logis et de lui-même. 

Mais ses dehors séduisants ne formaient 
pour ainsi dire que Tenveloppe et la parure des 
plus sérieuses, des plus solides vertus. Fidèle 
dans les petites choses, Mendelssohn le fut 
aussi dans les grandes. Travailleur infatigable et 
juge incorruptible de son propre travail, il n'a 
jamais rien sacrifié, rien trahi de sa conviction 
et de sa conscience. Ne se concédant rien 
à lui-même, de lui-même également il enten- 
dait ne rien céder. Avec les critiques et les 
interprètes, aucun artiste ne montra plus d'in- 
dépendance et de fierté. Sa fortune pécuniaire 
n'aida jamais à la fortune de ses œuvres. Après 
la représentation d'Aiitigone à Paris (Odéon, 
i844)> ^^ siïïiî^ qiiî s'y était fort employé, crut 
devoir conseiller à Mendelssohn d'offrir quelque 
présent aux principaux artistes. Voici la réponse 
qu'il reçut : « Rien ne serait plus contraire aux 
principes que j'ai adoptés comme règle de con- 
duite, depuis le commencement de ma carrière 
artistique. Ces principes consistent à me garder 
toujours 'd'établir la moindre confusion entre 
ma situation personnelle et ma position musi- 
cale, en essayant d'améliorer celle-ci par Tin- 



io6 MENDELSSOHN 

fluence de l'autre ; pour les choses qui me con- 
cernent, à ne corrompre en aucune manière soit 
les suffrages du public, soit ceux d'un simple 
particulier, et même à ne jamais tenter de les 
affermir. » 

A cet honneur esthétique, on sait quel hon- 
neur domestique a répondu : quelle noblesse, 
quelle pureté de vie et, dans toutes les formes, 
filiale, conjugale, fraternelle et paternelle, de 
Tamour ou de la tendresse, quel don, quel aban- 
don de soi-même, quelle ardeur et quelle fidé- 
lité. Tout cela se fondait sur la foi religieuse et 
se couronnait par elle. Mendelssohn fut profon- 
dément et hautement chrétien. Il le fut par la 
croyance et par les œuvres, par la pratique de 
la justice et de la charité. Mort à trente-huit ans, 
il est de ces jeunes morts qui méritent le 
mélancolique salut de Voltaire à Vauvenargues : 
<( Adieu, belle âme et beau génie. » 



v»^ ™. 



LE GÉNIE ET L OEUVRE 



I 

GÉNÉRALITÉS 

Quel fut — ou plutôt, car il subsiste — quel est 
le rapport entre ce génie et cette âme, voilà le 
point essentiel et délicat. Voilà bien plus que 
le point, voilà la ligne qu'il s'agit maintenant 
de saisir et de tracer. Et c'est peut-être quand 
on étudie un musicien, qu'une ligne de cette 
nature est le plus difficile à suivre. Entre toutes 
les formes de la pensée artistique, la forme 
sonore se défie des mots et s'en défend. 11 n'en, 
est pas une autre qui répugne autant à passer de 
Tordre qui lui est propre dans l'ordre, plus géné- 
ral, de la littérature, ou seulement du langage ; 
à perdre un peu de son mystère, fût-ce pour 
étendre son empire ; à s'exprimer enfin, à cher- 
cher la représentation ou l'équivalent de soi- 
même, à donner les raisons de son être en un 
style et par des moyens qui lui sont étrangers. 



io8 MENDELSSOHN 

Pour étudier une œuvre, ou l'œuvre entier 
d'un musicien, voire un genre de musique, un de 
nos confrères anglaisa suivi naguère, sinon créé 
peut-être, une méthode qu'après lui nous essaie- 
rons d'appliquer *. Elle consiste à distinguer 
deux caractères ou deux aspects de la musique : 
le dehors, en quelque sorte, et le dedans ; la 
forme, et l'esprit ou le sentiment qui la remplit 
et l'anime ; en d'autres termes, et qui, pour être 
anglais, n'en sont pas moins clairs, la practical 
et \dL poetical basis. Il est bien vrai que dans la 
nature ou l'essence de l'œuvre d'art, les deux 
éléments sont mêlés. Aussi n'est-ce que pour la 
facilité de l'analyse, qu'il n'est pas interdit, ni 
peut-être même inutile, de les séparer d'abord, 
quitte à les voir, à les laisser ensuite, comme 
d'eux-mêmes, se chercher l'un l'autre et se 
réunir. 

De loin et d'ensemble, l'œuvre de Mendelssohn 
offre d'abord deux caractères généraux, qui sont 
la variété et la pureté. Et si le premier de ces 
termes s'entend de soi-même, le second veut 
dire ici que le théâtre, avec tout ce qu'il com- 
porte d'étranger ou d'inférieur à la musique, 
a peu de place dans un œuvre qui, presque tout 
entier, appartient à la musique même, à la musi- 

I. J.-S. Shedlock The Piano forte sonata. (i vol. Methuen 
and C^; London, 189$) . 



LE GÉNIE ET L'ŒUVRE 109 

que pure. Ce n'est pas — et nous Favons vu — 
que le génie ou le démon de Topera n'ait sou- 
vent tenté Mendelssohn ; mais toujours quelque 
chose empêcha qu'il ne réussît à le vaincre. 
Mendelssohn mourut non seulement sans ache- 
ver, mais sans pousser au-delà d'une ou deux 
scènes son opéra de Loreley. A dix-huit ans, il 
avait vu tomber, sur le théâtre de Berlin, le seul 
opuscule dramatique, les Noces de Gamache^ 
qu'il fît jamais représenter publiquement. Son 
premier essai, les Deux neveux, puis, quelques 
années plus tard, le Retour {Die Heimkehr aus 
der Fremde)^ composé pour les noces d'argent 
de ses parents, ne furent que de petites pièces, 
— la seconde en particulier — de circonstance, 
de salon et de famille. Il est vrai qu'en ce'genre, 
intime et délicat, le Retour pourrait bien être un 
petit chef-d'œuvre de sentiment et d'esprit. On 
y entend, on y voit passer tantôt un souffle de 
Weber, et tantôt un soupir, un sourire aussi de 
Mozart. Musique de salon et de famille encore 
une fois, toute semée d'allusions, de gentillesses 
filiales ou fraternelles; mais, avec cela, musique 
nationale et parfois populaire, comme si, par les 
fenêtres ouvertes sur le fameux jardin, l'âme de 
la nature et de la terre allemande était venue se 
mêler à l'âme de ce foyer allemand. Selon Men- 
delssohn et pour lui, pour les siens autant que 



^.. 



iio MEINDELSSOHN 

pour lui-même, cela ne pouvait être ni deve- 
nir jamais du théâtre, du théâtre public, étant 
un peu de la vie, de leur vie à tous, et ce 
qu'ils en voulaient garder pour eux-mêmes, 
pour eux seuls, avec le plus de discrétion et de 
piété. 

Il n*est pas jusqu'à des œuvres comme Atha- 
lie, Antigone^ Œdipe, comme le Songe d'une nuit 
(Tété, ce chef-d'œuvre, où la musique, bien 
qu'unie à la pièce, n'en [demeure, dans une cer- 
taine mesure, indépendante. Musique de chœurs 
dans les tragédies de Sophocle et de Racine ; 
dans la comédie de Shakespeare, musique de 
scène, de gestes et de figuration, mais à peine 
de chant, elle n'entre pour ainsi dire jamais dans 
l'action et dans les caractères. Accessoire, 
ornementale et décorative, elle accompagne et 
illustre le texte, elle crée une atmosphère ; 
mais la poésie en somme pourrait se passer 
d'elle, comme de la poésie à son tour elle pour- 
fait être séparée. Allons même plus loin. Nous 
n'affirmerions pas que, malgré ses beautés, la 
musique de Mendelssohn convienne ou réponde 
aussi fidèlement qu'une autre, celle de notre Mo- 
reau par exemple, au lyrisme de Racine. D'autre 
part, il nous a toujours paru que la représentation 
scénique, loin d'y rien ajouter, enlevait quelque 
chose au contraire à la poésie, verbale d'abord. 



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LE GENIE Eï L'ŒUVRE m 

et puis et surtout musicale, du Songe d'une nuit 
d'été. 

Les paroles et la musique du ^ong'e défient, 
dépassent toute vision qui les prétendrait Tune 
et l'autre égaler. Ce qu'il faut et ce qui suffit 
à cette musique, ce n'est pas le spectacle de la 
comédie de Shakespeare, c'en est le nom seul, 
avec le souvenir. Beaucoup plus que traduction 
dramatique, elle est paraphrase, elle est transpo- 
sition de l'ordre ou de la forme verbale dans la 
forme sonore, celle d'ailleurs qu'entre toutes les 
formes de Fart, semblait attendre et peut-être 
appeler ce sujet aérien. Ainsi la partition même 
la plus théâtrale de Mendelssohn, touche au 
théâtre, il est vrai, mais comme en passant, et 
son principal mérite, sa beauté la plus pure, est 
peut-être moins d'y convenir que d'y échapper. 

Musicien de théâtre sous les réserves que nous 
.venons de faire, Mendelssohn, au contraire, dans 
tous les autrQS genres et comme partout ailleurs, 
fut pleinement musicien. Symphonies, oratorios 
et cantates ; musique de concert, profane ou 
sacrée, et musique de chambre; musique vocale 
et d'instruments; musique passionnée et pittores- 
que, de sentiment — ou d'âme, — et de paysage, 
non seulement rien de tout cela ne lui fut étran- 
ger, mais il ne fut inférieur ou seulement médio- 
cre en rien de tout cela. Et telle était ce qu'on 



112 MENDELSSOHN 

pourrait nommer la musicalité de sa nature ou de 
son génie, qu'il ne sacrifia jamais à rien d'extra- 
musical, fût-ce à la parole, à l'intention descrip- 
tive, au sujet ou au titre de ses œuvres, un seul 
des éléments qui font la beauté complexe, mais 
spécifique, de la musique même. Autant qu'un 
tableau sonore, et peut-être davantage, l'ouver- 
ture de la Grotte de Fingal est une symphonie ; 
ou plutôt elle n'est l'un qu'en étant l'autre et 
parce qu'elle Test. Supprimez-en le titre, avec 
tout le cortège d'images qu'il évoque ou sug- 
gère, la signification du chef-d'œuvre y perdra 
sans doute, mais non pas du tout sa beauté. 

Les célèbres Romances sans paroles témoi- 
gnent assez bien du mélange ou de l'alliage qui 
se produit souvent chez Mendelssohn entre l'élé- 
ment poétique ou littéraire et l'élément de pure 
musique ; elles en vérifient en quelque sorte la 
proportion et je dirais volontiers le degré. Ce 
n'est pas Mendelssohn, on le sait, qui donna 
lui-même un titre particulier à chacune, hormis 
trois ou quatre, de ces nombreuses et charmantes 
pièces pour le piano. Il ne fit que les nommer de 
leur nom général ou générique, Lieder ohne 
Worte. Mais ce nom, ce nom composé, dit beau- 
coup. Il a quelque chose de musical et rien de 
plus : sans paroles \ mais auparavant [romances), 
quelque chose de verbal, ou de littéraire, ou de 



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"V^"».^ 



LE GENIE ET L'ŒUVRE ii3 

poétique. Il suppose, il accorde d'abord un pre- 
mier élément, qu'il supprime ou qu'il retire aus- 
sitôt. Il touche ainsi à la question, délicate et 
débattue entre toutes, de l'expression ou du 
contenu de la musique. Il y touche, ou plutôt il 
Teffleure. Et c'est comme une transaction qu'il 
opère, ingénieuse et peut-être légèrement con- 
tradictoire, entre les deux principes : celui de 
la musique pure et celui de la musique k pro- 
gramme, ou du moins à sujet. De celle-ci, Men- 
delssohn a été l'un des maîtres. Bon nombre de 
ses œuvres seulement instrumentales portent 
un titre qui révèle une idée, une intention. 
C'est la Symphonie Ecossaise, ou Vltalienne^ 
ou la Réformation-Symphonie ; c'est l'ouver- 
ture de la Grotte de Fingal et celle du Calme de 
la mer ; ce sont les Romances sans paroles 
elles-mêmes. Musicien descriptif ou pittoresque, 
Mendelssohn a marché parmi les premiers, dans 
cette voie où bientôt un Liszt, un Berlioz, 
allaient s'élancer après lui. Mais il y marche 
encore avec précaution et comme à pas comptés. 
Chez lui, le programme, ou plutôt le titre, car 
ce dernier lui suffit, n'a pas le caractère d'im- 
portance ou de nécessité qu'il prendra chez ses 
successeurs. Sa musique, plus que la leur, s'en 
passe ou le dépasse, et dans son œuvre, alors 
même qu'elle se partage entre le musicien et le 

Bellaigue. 8 



ii4 MENDELSSOHN 

poète, ou le peintre, la plus grande part, dé 
beaucoup, et la première place, reste toujours 
au musicien. 

Mais ce n'est là que le seuil ou mieux la sur- 
face de la musique de Mendelssohn. Il y faut 
pénétrer plus avant, pour étudier la « base pra- 
tique » [practical basis) qui la supporte, et les 
divers éléments, du même ordre, qui la consti- 
tuent. 



11 

LA FORME OU LA TECHNIQUE 

L'un des premiers, et peut-être le plus appa- 
rent, est la mélodie. Elle tient ici tant de place, 
elle y joue un tel rôle, qu'on peut citer mainte 
composition de Mendelssohn, et des plus per- 
sonnelles, (comme les Romances sans paroles)^ 
que la mélodie à peu près seule occupe et rem- 
plit tout entière. Par leur nature autant que par 
leur titre, les Lieder ohne Worte ne sont guère 
autre chose que mélodie ou chant. 11 arrive même 
qu'ils le soient avec plus d'originalité que les 
véritables Lieder^ ou « Romances avec paroles », 
et que Mendelssohn fasse mieux chanter le piano 
que la voix. Ce n'est point à dire pour cela que 
dans les Romances sans paroles^ l'accompagne- 



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LE GENIE ET L'ŒUVRE 



ii5 



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ment n'ait pas son prix et qu'il n'ajoute rien à la 
partie mélodique. Tantôt il la soutient et tantôt 
il l'enveloppe. Il la balance, il la berce, dans cer- 
taine romance en la bémol que les éditions fran- 
çaises appelaient autrefois : Sur la plage (4® re- 
cueil, n^ i). 



Andante con moto. 



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Une autre, que tout le monde connaît sous 
le nom de Chanson du printemps (5* recueil, 



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ii6 



MENDELSSOHN 



n** 6) pétille d'arpèges serrés et brillants qui, dit- 
on, sous les doigts de Mendelssohn, jaillissaient 
en traits de lumière. Une autre encore, la première 
de toutes, est portée, plus lentement, sur des 
arpèges aussi, mais qui s'épanouissent à Taise: 
On dirait un chant de flûte, que les accords 
d'une harpe soutiennent. 



Andante cou moto 




cantabile 




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LE GENIE ET L'ŒUVRE 



117 





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Ainsi l'impression ou Tillusion de l'orchestre 
se joint pour cette fois à l'agrément de l'harmo- 
nie. Ici même cependant, et presque partout ail- 
leurs, les parties accompagnantes se contentent 
d'accompagner. Elles n'introduisent pas dans 
l'œuvre monodique l'élément et l'intérêt de la 
polyphonie, encore moins de la symphonie, et 



ii8 



MENDELSSOHN 



cela peut contribuer, sinon suffire, à distinguer 
ce genre nouveau : la « romance sans paroles » 
* mendelssohnienne, des genres anciens et clas- 
siques tels que la fugue et la sonate elle-même. 
Ailleurs encore que dans les Romances sans 
paroles^ dans les œuvres les plus considérables 
de Mendelssohn, que de mélodies chantent pres- 
que seules, ou, comme on dit, « à découvert », et 
dont le charme propre suffit à nous charmer ! 
C'est la phrase, à peine accompagnée, et cepen- 
dant belle entre les plus belles, par où com- 
mence le concerto de violon. 



Allegro malto. appassionato 

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C'est Vandante con motOj qu'on appelle quel- 
quefois « religieux » , de la symphonie en la 
majeur ( V Italienne), ou V allegretto un pocoagi- 
tato de la symphonie-cantate [Lobgesang)^ dont 



i 



LE GÉNIE ET L'ŒUVRE 119 

l'un se déroule avec une mélancolie sereine, et 
l'autre, plus inquiet, plus ardent, se balance au- 
dessus d'un simple pizzicato. 

Chacune de ces mélodies pourrait être donnée 
en exemple de la mélodie de Mendelssohn. Mais 
d'autres aussitôt, d'un autre genre; d'une autre 
forme, d'un autre dessin, nous reviennent à 
la mémoire, également représentatives de la 
manière, ou du style, ou de Tidéal de l'artiste. 
Si Mendelssohn est bien dans Vallegretto de la 
symphonie-cantate, en ce rythme ondoyant et 
légèrement houleux, il n'y est pourtant pas tout 
entier. On le retrouve, on le reconnaît aussi bien 
dans l'ouverture ou le scherzo du Songe d'une 
nuit cTétéy dans le scherzo de la symphonie Ecos^ 
saise. Le rythme piqué, la phrase alerte, ailée, 
qui file et qui pointe ; au lieu de quelques notes 
qui se déploient, s'étalent, des notes rapides, 
qui se précipitent et se multiplient, tout cet ordre 
mélodique, très différent de Tautre, n'est pas 
moins que l'autre le domaine du musicien. 

Pour l'originalité de la mélodie, il faut con- 
venir qu'un Mendelssohn est au-dessous d'un 
Schubert et même d'un Schumann. Reconnais- 
sable sans doute, l'idée musicale de Mendels- 
sohn Testa des signes moins profonds.'Il semble 
que les chants de Schubert et de Schumann 
viennent de plus loin, du côté du mystère. 



-^~9 ■ ■- * — 



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I20 MENDELSSOHN 

Sensible dans tous les genres, la différence ou 
l'inégalité ne l'est en nul autre autant que dans 
le lied, Mendelssohn ici n'est pas le musicien de 
la vie universelle, comme Schubert; il n'est pas 
non plus, comme Schumann, celui de la vie inté- 
rieure et intense. 

Elle offre pourtant, cette mélodie de. Men- 
delssohn, en particulier sa mélodie instrumen- 
tale, des caractères où l'on ne saurait se tromper. 
Si ce n'est pas la puissance, j'entends une puis- 
sance souveraine, à la Beethoven, du moins c'est 
tantôt le sérieux, la gravité, quelquefois l'austé- 
rité même ; tantôt la joie légère et comme dan- 
sante ; tantôt c'est la mélancolie, tantôt enfin 
c'est la passion, mais une passion retenue et qui 
reste mesurée, élégante jusque dans ses trans- 
ports. A ces titres et comme sous ces aspects 
divers, il est juste de saluer e\i Mendelssohn un 
mélodiste personnel et de reconnaître que le 
musicien du concerto pour violon et de la sym- 
phonie Écossaise, des Romances sans paroles et 
du Songe^ a vraiment tracé des lignes ou des 
figures sonores qui ne sont qu'à lui, ou de lui. 

Leur beauté résulte premièrement de leur 
ampleur. Lente ou rapide, la phrase de Mendels- 
sohn possède cette « longueur de grâce » dont Cha- 
teaubriand quelque part a parlé. Si de nouveau 
nous la comparons à celle de Schumann, elle 



LE GENIE ET L'ŒUVRE i^i 

nous apparaîtra comme ayant plus de souffle et 
d'essor. Elle en diff'ère un peu de même que d'une 
impression diffère une idée, un tableau d'une 
ébauche. Elle consiste rarement, comme souvent 
au contraire la phrase de Beethoven (premier 
thème de la symphonie en ut mineur) en trois ou 
q'uatre notes à peine. Rapprochez à cet égard les 
deux ouvertures, inégales sans doute, mais ana- 
logues par quelque endroit, de Ruy-Blas et de 
Coriolan. Autant dans celle-ci la violence se 
ramasse et se concentre, autant elle s'épanche 
dans celle-là. Rien ne ressemble moins que cette 
mélodie toute en largeur et qui se donne car- 
rière, à cette mélodie en raccourci, qui ne con- 
siste guère — maisd'unesifermeetsiforte consis- 
tance! — qu'en des à-coups, des secousses et des 
sursauts. Certes nous n'oublions pas les excep- 
tions inoubliables et, par exemple, la brièveté du 
premier thème de la symphonie Italienne ou de 
celui de la Grotte de FingaL Mais à ces motifs 
mêmes, d'autres, plus épanouis, ne tardentpoint à 
répondre. Et qui dénombrera dans Tceuvre de 
Mendelssohn,tantdemélodies à longue portée et 
de longue haleine ! CesiV andantecon moto de la 
symphonie Italienne ou celui de V Écossaise ;c'esty 
dans PauluSy la prière funèbre sur le cadavre 
lapidé d'Etienne le martyr; c'est tel ou tel ^cAerzo, 
où la vivacité du thème n'en exclut pas le dévelop- 



i!2a MENDELSSOHN 

pement; enfin c'est le premier motif du concerto 
pour violon, cet exemple où revient sans cesse la 
critique ou l'analyse du génie de Mendelssohn, et 
qui suffirait presque à le définir, à l'illustrer tout 
entier. Ainsi, comme dit Fautre, notre remarque 
subsiste, et Fun des caractères essentiels de la 
mélodie de Mendelssohn se trouve dans sa durée, 
dans la quantité de notes, de mesures nécessaires 
à son existence et à sa beauté. 

Nous avons prononcé le mot de développement. 
En effet la mélodie de Mendelssohn se déve- 
loppe. Nous ne parlons pas ici — pas encore — 
du développement symphonique, de Fidée ou de 
la phrase prise et reprise, au besoin mise en 
morceaux, mais en morceaux qui sont bons et qui 
peuvent servir, qui servent, chez un Beethoven, 
au travail tantôt le plus ingénieux et tantôt le plus 
grandiose. Il ne s'agit, pour le moment, que de 
l'évolution monodique, du progrès d'une pensée 
unique mais continue, qui se déroule et non pas 
qui se divise. C'est de celle-là que Mendelssohn, 
autant qu'à faire jaillir la source, excelle à diriger 
le course 



I. Pour la déduction ou le développement d'un thème^ 
pour le progrès d'une idée unique, s'accroissant de sa propre 
substance, on ne saurait trop recommander la plupart des 
« Romances sans paroles » et, comme œuvres de plus vastes 
proportions, les deux andante des deux symphonies Ecos^ 
saise et Italienne, 



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LE GÉNIE ET L'ŒUVRE 128 

Ayant créé sa mélodie, il Forganise en une hié- 
rarchie de périodes ou de membres qui se tien- 
nent et qui soutiennent ensemble des relations 
logiques autant qu'harmonieuses. C'est l'ordre, 
ou le système classique. Mendelssohn le con- 
serve, et Schumann le premier peut-être, l'aban- 
donnera. 

Classique est aussi la modulation de Mendels- 
sohn. Elle rapproche, elle juxtapose les tona- 
lités claires. Celles-ci, par elle, se succèdent avec 
franchise, avec simplicité, plutôt que de se fondre 
les unes dans les autres par des « passages » 
difficiles et par d'insensibles dégradations. 

11 y a plus : en ces tons difiTérents, mais le plus 
souvent « relatifs » entre eux et reliés par des 
rapports élémentaires, la phrase de Mendelssohn 
se reproduit à des hauteurs et comme à des 
étages divers. Mendelssohn a pratiqué Fun des 
premiers ce qu'on pourrait appeler le report 
mélodique, et ce que, dans le langage, ou plu- 
tôt dans Fargot des musiciens, on nomme la 
« rosalie ». Ce n'est plus aujourd'hui qu'une 
formule artificielle, une habitude de l'esprit ou 
du métier, mais ce fut d'abord, et surtout chez 
Mendelssohn, une forme naturelle de pensée et 
de style, une habitude de l'âme. Dans les pre- 
mières lignes du trio en ut mineur, dans les 
quatre premières mesures de l'ouverture de 



124 MENDELSSOHN 

Fingal^ en maintes pages encore, il n'en est guère 
autrement et cette superposition thématique et 
tonale, cette symétrie et cette correspondance 
forment le dernier trait, non le moindre, de Tidéal 
classique chez le musicien, romantique par ail- 
leurs, des Romances sans paroles et du Songe 
(Vune nuit (Xété. 

S'il a créé des lignes sonores, Mendelssohn 
a créé des rythmes aussi. Du temps comme de 
Tespaceil a fait parfois un partage nouveau. Sans 
doute il n'a point inventé la mesure <c à six-huit », 
et celle à <c deux-quatre » pas davantage. Mais il 
en use à sa manière, il en obtient des effets 
inconnus. On dira peut-être que les scherzos à 
deux temps de Mendelssohn, (comme celui de la 
symphonie Écossaise)^ viennent d'un scherzo de 
Beethoven (Sonate pour piano, op. 3i, n^ 3). 
Encore fallait-il avoir l'idée et le talent de les en 
faire venir. Mais le scherzo du Songe^ lui, ne vient 
de nulle part, et dans l'introduction et le premier 
morceau de la symphonie Écossaise^ dans Valle- 
^retto agitato du Songe encore et dans celui de 
la symphonie-cantate, Mendelssohn, le Mendels- 
sohn rythmique, est sûrement tout seul, si d'ail- 
leurs il n'y est pas tout entier. 

Au gré des modulations et du rythme, suivons 
la phrase de Mendelssohn et suivons-la jusqu'à 
la fin. C'est ainsi qu'il la suit lui-même et c'est 



LE GENIE ET L'ŒUVRE laS 

pour cela qu'elle a d'exquises manières de finy*. 
« La chute » — soit dit cette fois sans ironie — 
« en est jolie, amoureuse, admirable. » On sait 
comme elle se prépare et comment elle s'accom- 
plit. Ici, pas de ces cadences brisées, que les 
Allemands appellent « trompeuses ». Rien de 
brusque ni d'équivoque ; rien non plus d'incom- 
plet et qui laisse l'esprit en suspens. Rien qui 
trahisse le trouble ou la hâte. On dirait d'un 
heureux destin, heureux même de s'achever. 
En vérité, les belles mélodies, ces créatures 
sonores, portent en elles je ne sais quelle res- 
semblance avec les créatures humaines. Elles 
vivent, elles meurent aussi, et la mélodie de 
Mendelssohn a ceci de commun avec les plus 
belles, qu'elle meurt en quelque sorte ainsi 
qu'elle a vécu : avec autant de noblesse, d'élé- 
gance et de pureté. 






Mélodiste, nous venons de le voir, Mendels- 
sohn est symphoniste aussi, (par où nous ne 
voulons pas dire qu'il le soit au même degré). 
Nous ne parlons pas cette fois du courant, du 
progrès général de la pensée ou de la phrase : 
il s'agit de ce travail, analogue au raisonnement, 
mais à un raisonnement où se mêlerait quelque 



126 MENDELSSOHN 

chose de la sensibilité, et qui déduit, arrache 
au besoin, de l'idée ou d'un fragment de l'idée 
musicale, tout ce que celle-ci contient de consé- 
quences, conséquences de logique en même 
temps que de beauté. Ce travail est de l'essence, 
il est proprement l'essence de la symphonie. Un 
Bach, un Beethoven, un Wagner, en ont été, 
chacun à sa manière, les trois ouvriers, ou plutôt 
les trois maîtres prodigieux. Au-dessous, fort au- 
dessous d'eux, mais au-dessus de beaucoup 
d'autres, Mendelssohn a su le pratiquer. Un 
Schubert, un Schumann, y sont pareillement 
inhabiles. Tous les deux se bornent à répéter; 
seul, Mendelssohn développe. Une symphonie 
de Mendelssohn — car sa musique de chambre, 
de piano surtout, est inférieure à cet égard — 
une symphonie de Mendelssohn, en certaines 
parties, est peut-être ce que depuis Beethoven 
[longOy sed proximus intervallo) l'Allemagne a 
produit de plus symphonique dans l'ordre de la 
musique pure. 

Telle ouverture même du maître, par exemple 
celle de la Grotte de Fingal^ est symphonique 
en ce sens. Rappelez-vous de combien de façons 
le thème initial se renouvelle et se métamor- 
phose. Tout à l'heure, au début, il tirait de 
l'accord parfait ses notes essentielles ; il les 
emprunte maintenant à la septième diminuée. 



J 



" ■ ^?"« J*'. 



LE GÉNIE ET L'ŒUVRE 127 

Il descendait, il tombait tout droit ; il y aura 
désormais quelque chose d'oblique en sa chute. 
Ce n'est pas tout : les notes qui le constituent, 
il les liait ensemble, il les enveloppait d'un moel- 
leux contour ; il les détache au contraire, il les 
pique, il les éparpille. Au legato^ le staccato 
succède. Ainsi le principe, ou l'élément sympho- 
nique, prenant des formes différentes, se mani- 
feste par des variantes d'harmonie et de rythme 
tour à tour. 

Ce principe ne donne pas ce qu'on en pourrait 
attendre dans la symphonie de la Réformation 
(dernier morceau). Le choral de Luther y inter- 
vient, y revient, plutôt qu'il ne s'y développe. Il 
en est beaucoup moins la matière ou la subs- 
tance, que l'épigraphe et comme l'illustration. 
De même, dans Vallegretto un poco agitato de la 
symphonie-cantate, les deux thèmes, l'un reli- 
gieux et l'autre passionné, qui se répondent, ne 
font que se répondre et ne se combinent pas. 

Au contraire, la symphonie /ifa&/i/ie, et V Ecos- 
saise encore davantage, voilà les deux maîtresses 
symphonies. Celles-là mêmes, il est vrai, l'esprit 
ou le génie symphonique ne les inspire pas 
d'un bout à l'autre, comme les symphonies de 
Beethoven. Il les trahit quelquefois. Mais que 
de fois il les anime, et les ranime aussi ! Le 
thème de la symphonie en la majeur [Italienne) 






ia8 MEx\DELSSOHN 

est justement de ceux — chez Mendelssohn assez 
rares — dont un fragment, un éclat (les deux 
premières notes seules, « en levant »), devient 
une amorce, un ferment symphonique et, se 
répandant partout, porte partout la vie. Au 
cours de la seconde reprise et durant toute la 
période du working-out^ ainsi que les Anglais 
appellent le « développement », il se mêle, ce 
premier thème, avec un second. Celui-ci, plus 
rêveur, se laisse gagner, entraîner par celui-là, 
plus joyeux, dont il semble souhaiter, essayer 
de se défendre. Et ce dialogue, ou ce conflit, 
forme, je ne dirai pas un travail, mais un jeu 
vraiment symphonique, dont la délicatesse n'a 
d'égale que la limpidité. 

Symphonique également, vers le milieu de 
Yandaiite qui suit, la période qui prépare, en 
style de fugue et par de pathétiques dissonances, 
le retour du thème, de ce thème assez grave 
pour qu'on Tait cru et appelé religieux. Tout à 
fait beethovenien, le passage en question rap- 
pelle certain épisode, fugué aussi et dramati- 
que, de Vallegretto de la symphonie en la. 

Vous trouverez de la symphonie encore, et de 
la plus exquise, dans la musique du Songe cCune 
nuit d'été. Le thème du scherzo non seulement 
se développe, mais se modifie. Et jusque dans le 
nocturne, sous une forme d'abord sereine et 



i 



LE GÉNIE ET L'ŒUVRE 129 

paisible^ passionnée ensuite, l'auditeur attentif 
reconnaîtra, ne fût-ce qu'au rythme, le motif 
initial, à la fois persistant et renouvelé. 

« Il n'y a que la symphonie Ecossaise^ écrivait 
Mendelssohn de Rome, en février i83i, que je 
ne peux pas encore bienattraper. . . Elle m'échappe 
à mesure que je crois la saisir. » Pourtant il l'a 
saisie à la fin ; il l'a faite vraiment et jusqu'au fond 
symphonique. Elle l'est dès le début, par je ne 
sais quel rapport, tout de suite sensible, entre 
le thème de l'introduction et celui de Vallegro^ 
par la façon dont celui-ci dérive ou procède 
de l'autre. Elle Test dès la première reprise, et 
dans la seconde encore davantage, par l'ingé- 
niosité, mais aussi par la sûreté, l'ampleur 
et Tabondance exceptionnelle des développe- 
ments. Symphonialis est anima^ disait, je crois, 
une sainte du moyen âge. L'âme d'un Mendels- 
sohn assurément ne fut pas, comme celle d'un 
Beethoven ou d'un Wagner, symphonique par 
nature ou par essence, avant tout et tout entière 
symphonique. Mais un Mendelssohn pourtant a 
donné dans son âme une grande et belle place 
à la symphonie. 






Il en a donné une autre, sinon plus belle, au 
moins plus originale, à l'instrumentation. Le 

Beelaiguc. 9 



. -t* , . 



i3o MEISDELSSOHN 

timbre, a-t-on dit souvent, trop souvent même 
pour que nous ne craignions pas un peu de le 
redire, le timbre est la couleur du son. Et Men- 
delssohn fut un admirable coloriste sonore. 
Autant que de Torçhestre, il avait le goût passionné 
de Torchestration. Sa foi dans cette puissance 
ou cette vertu particulière de Fart musical éga- 
lait son amour. Il croyait qu'une sonorité peut, 
autant qu'une mélodie ou qu'une harmonie, être 
ouvrière, et seule ouvrière de beauté ; celle que 
rien, quand elle vient à manquer, ne remplace. 
Liszt un jour ayant soutenu que le piano suffi- 
sait ou suppléait à tout, que du moins il était 
capable de tout imiter et de tout reproduire, 
« J'en conviendrai, repartit Mendelssohn, quand 
vous aurez réussi — oui, vous-même — à me 
rendre, au piano, la première phrase de la sym- 
phonie en sol mineur de Mozart. » 

L'orchestre de Mendelssohn a d'abord ce mérite, 
qu'il n'existe et n'agit pour ainsi dire qu'en fonc- 
tion de la pensée musicale. Elle est la maîtresse ; 
il le sait, et se contente de la servir. Pour la 
servir mieux, il se règle sur elle ; il s'ingénie 
à lui ressembler ; il cherche les sonorités les 
plus convenables et comme les plus fidèles à 
l'idée, les plus capables de l'éclaircir et de la 
fortifier encore. Jamais cet orchestre n'affecte 
l'indépendance, la prétention de briller seul et 



LE GENIE ET L'ŒUVRE i3i 

d'être sa propre fin. Il ne se complaît pas en soi- 
même ; il ne a'écoute pas vainement, en virtuose, 
et rien que pour le plaisir. 

Mais, avec cela, c'est un plaisir de l'écouter. 
L'orchestre de Mendelssohn nous cause une joie 
sonore que l'orchestre de Schumann, par exemple, 
ne saurait nous procurer. « Cela sonne bien », 
dit-on du premier, tandis que le second sonne 
mal, ou ne sonne pas. Pour Toreille, pour 
l'oreille seule — nous ne parlons plus ici de 
l'esprit — une symphonie de Mendelssohn a 
tout l'agrément dont une symphonie de Schu- 
mann est dépourvue. Autant celle-ci paraît com- 
pacte et massive, autant l'air, la lumière, circule 
dans l'autre et s'y joue. L'autre unit la transpa- 
rence à la plénitude. Rien ne l'encombre ou ne 
la surcharge ; rien n'y est épais, ou seulement 
opaque, et bien qu'elle ait l'éclat du verre, elle 
n'en a pas la fragilité. Non moins que dans la 
mélodie, le charme, la poésie de l'introduction 
de la symphonie Ecossaise est dans les sonorités. 
Avant que la masse de l'orchestre attaque le 
thème initial de la symphonie Italienne, les ins- 
truments à vent le préparent, et deux mesures à 
peine, mais qui suffisent^ deux mesures de leur 
staccato rapide fait courir un frisson d'aurore, 
d'où jaillit, comme le premier rayon, l'appel 
brusque et joyeux. 



i32 MEiNDELSSOHN 

Mendelssohn excelle également dans la distri- 
bution des timbres, dans leur groupement el 
dans leur opposition. Il en connaît les affinités 
et les antipathies. Ses deux concertos, le premier 
surtout, (en sol mineur), sont au nombre des plus 
heureux compromis que Torchestre et le piano 
passèrent jamais ensemble. Ici l'instrument solo 
règne et Torchestre gouverne. Mélodie, sym- 
phonie, tout le pouvoir de la musique et toute sa 
beauté se partagent entre eux. 

D'autre part, entre les deux grandes classes 
ou familles instrumentales, on sait quel ordre, 
depuis les temps les plus reculés, s'est établi. 
L^antiquité donnait à la lyre et à la cithare, sur 
(c Vaulos », un avantage que « les cordes » ont 
gardé, qu'elles gardent peut-être encore sur 
« les vents », autrement dit « les cuivres » et « les 
bois ». L'art classique, au moins en général, a 
respecté cette hiérarchie, et chez les Bach et les 
Haendel, chez les Haydn, les Mozart et les 
Beethoven, le quatuor est demeure la base ou 
le fond de l'orchestre. 

Je sais bien ce qu'on peut répondre et ce qu'il 
faut reconnaître : d'abord, que l'imagination, 
voire la fantaisie instrumentale ne manqua point 
au grand Sébastien, puisqu'il a fait, jusque dans 
ses œuvres les plus austères, chanter le haut- 
bois de chasse ou celui d'amour. C'est à la 



LE GÉNIE ET L'ŒUVRE i33 

clarinette que Mozart, en son fameux quintette, 
a confié Tune de ses plus pures mélodies, et le 
diOui!» que répond le Commandeur à l'invita- 
tion sacrilège, trouve dans une note de cor, 
une seule, un mystérieux et terrible écho. 

Néanmoins le progrès des instrumients à vent, 
Taccroissement de leur rôle et de leur impor- 
tance, ne date guère que de l'avènement du 
romantisme. Ce qu'il y a de romantique chez 
Beethoven ne se réduit assurément pas, mais 
se rapporte souvent à des sonorités (hautbois, 
clarinette, cor, timbales même). Des cors et de 
la clarinette, le compositeur à\x Freischûtz a tiré 
des effets jusqu'alors inouïs. Mendelssohn enfin 
a, pour ainsi dire, consacré la vocation des ins- 
truments à vent et leur dignité nouvelle. Non 
pas quç, dédaigneux des autres, encore et tou- 
jours les principaux, il ait déplacé Taxe ou le 
centre de gravité de l'orchestre. On sait la beauté 
de ses quatuors. Un de ses chefs-d'œuve est son 
Odette ; un autre, peut-être encore plus pur, est 
son concerto pour violon. Sous Tarchetdu Men- 
delssohn du Songe^ de la symphonie EcossaisCy 
de la Symphonie-Cantate et du chœur funèbre 
de Paulus^ qui donc oublierait comment les vio- 
loncelles surtout ont chanté ! Mendelssohn con- 
naissait le mot de Shakspeare : « N'est-il pas 
merveilleux que des boyaux de mouton puissent 



i34 MENDELSSOHN 

ainsi remuer notre âme? » Mais il n'ignorait 
pas non plus ce que peuvent, animés par des 
lèvres humaines, le bois et le métal. C'est eux 
peut-être qui donnent le timbre le plus original 
et le plus clair à Torchestre mendelssohnien. 
Dans une de ses dernières lettres d'Italie, Men- 
delssohn achève ainsi le récit de sa visite aux 
îles Borromées,sur lelac Majeur :« De tous côtés, 
des gondoles abordent à l'île, car c'est aujour- 
d'hui le lendemain de la grande fête, pour 
laquelle le comte Borromée a fait venir de Milan 
des chanteurs et des musiciens. Le jardinier me 
demanda si je savais ce que c'était qu'un instru- 
ment à vent. Je lui répondis que oui, en toute 
sécurité de conscience. » Il le savait en effet et 
jamais peut-être un musicien ne l'a su mieux 
que celui-là. 

Il savait, en écrivant le nocturne du Songe^ 
tout ce que le son du cor peut exprimer de la dou- 
ceur et de la mollesse même de la nuit. On 
rapporte que Mozart, enfant, haïssait la trom- 
pette, au point de s'évanouir s'il venait à Ten- 
tendre. Mendelssohn au contraire l'aima dès sa 
jeunesse. A seize ans, il écrivit une ouverture 
dite justement « TOuverture des Trompettes », 
Trompeten-Ouverture^ où s'annoncent les claires 
fanfares qui se répondront un jour à travers les 

galeries de FingaL D'autres ailleurs retentiront: 



LE GÉNIE ET L'ŒUVRE i35 

dans Touvertiire à'Athalie et dans celle de 
Fingal encore, dans le passage du premier au 
second morceau du concerto pour piano en sol 
mineur, au début du scherzo de la symphonie 
Écossaise et surtout à l'entrée de la marche du 
Songe (ï une nuit (T été ; d'antres enfin, peut-être 
les plus héroïques, appelleront et relèveront Saiil 
précipité de son cheval et gisant à terre sur la 
route de Damas. Ainsi, religieuses, nuptiales, pit- 
toresques même, il n'est pas de trompettes, hor- 
mis celles que Shakespeare appelait «hideuses », 
dont Mendelssohn, en sa musique éclatante, n'ait 
pris plaisir à sonner. 

De quelles flûtes aussi n'a-t-il point aimé le 
murmure ! Tantôt, (mieux que personne), il 
les a faites légères et tantôt presque sacrées. Il 
a su leur donner un caractère ou pittoresque ou 
sentimental. Avant lui sans doute elles avaient eu 
la même agilité ; peut être pas, hormis en quel- 
ques pages du Gluck, la même gravité mysté- 
rieuse. Le souffle d'une flûte est en quelque 
sorte l'esprit et l'âme du scherzo àw Songe (Tune 
nuit d'été. Ses notes d'argent pleuvent cà et là, 
semblables à des gouttes de lumière ; bientôt elles 
se rapprochent, se rejoignent, elles ne forment 
plus qu'une coulée sonore, et le fameux trait final 
semble descendre du ciel, puis y remonter aussi- 
tôt sur un rayon de soleil. 



i36 



MENDELSSO'HN 



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En cette même partition du Songe, au début 
du petit duo avec chœur, écoutez-les, tout autres 
maintenant, les flûtes : graves et comme immo- 
biles, dans un silence que rompt à peine leur 
voix. Elles posent une note, une note unique, 
une note basse, et longuement elles la tiennent, 
enflée et réduite tour à tour. Ce n'est rien, mais 
c'est un étrange soupir; c'est la respiration de la 



LE GÉNIE ET L "ŒUVRE 187 

terre ; c'est le mystère et le rêve des choses, 
qu'un chétif instrument suffit à nous révéler, 
comme c'en était tout à l'heure le mouvement 
et la vie. 



* 



Orchestre, symphonie, mélodie, les divers 
éléments de la musique de Mendelssohn se pré- 
sentent et se groupent sous deux aspects, plus 
généraux, qui loin de se contredire, se conci- 
lient, bien plus, se fondent ensemble. Si la que- 
, relie des Anciens et des Modernes avait partagé, 
comme les littérateurs, les musiciens, Mendels- 
sohn eût été capable d'accorder les adversaires, 
et de les accorder en lui. Son génie a deux visages 
et ses pensers nouveaux prennent volontiers la 
forme classique. Nous dirons même : les formes, 
et tout de suite nous en citerons deux, qui sont 
la fugue et le choral. 

Inséparables du nom de Bach, Tune et l'autre 
se rattachent aussi, d'un lien moins fort et moins 
étroit, au nom de Mendelssohn. Mendelssohn 
est peut-être le plus digne héritier de Taustère 
héritage. Mendelssohn le premier, ou plutôt le 
seul, a pu reprendre en quelque sorte et resti- 
tuer Toratorio dans le style et vraiment selon la 
lettre de Bach. Fugues et chorals se mêlent pour 



i38 MENDELSSOHN 

former la trame de Paulus et <ÏÉlie. Le choral 
de Luther sert de thème au dernier morceau de 
la Réformation-Symphonie. Une des œuvres de 
piano du maître se compose de six préludes et 
fugues, dont la première a pour épilogue un cho- 
ral. Mendelssohn a voulu, disait Schumann, rap- 
peler les pianistes à l'admiration et à la pratique 
de cette « vieille et magistrale forme de style ». 
Ailleurs, Schumann écrivait encore : « Moi qui 
peux, des heures entières, m'enivrer des fugues 
de Beethoven, de Bach et de Haendel, j'ai tou- 
jours soutenu, à cause de cela, qu'on ne peut 
plus aujourd'hui en faire une seule qui ne soit 
insipide, tiède, misérable et toute rapiécée, jus- 
qu'au jour ou celles-ci, de Mendelssohn, m'ont 
un peu réduit au silence... Je sais fort bien que 
Bach a composé de tout autres fugues encore. 
Mais, s'il se levait aujourd'hui de sa tombe, 
après avoir commencé peut-être par fulminer un 
peu autour de lui, à droite et à gauche, sur l'état 
de la musique en général, il se réjouirait aussi à 
Coup sur, qu'ilait poussé du moins quelquesfleurs 
encore dans le champ où il a planté de si gigan- 
tesques chênes. En un mot, ces fugues ont quel- 
que chose de la manière de Bach et pourraient 
tromper le plus subtil « rédacteur ))\ n'était la 

I. Schumann écrivait cela dans la Gazette de musique. 



LE GÉNIE ET L'ŒUVRE 189 

mélodie, rémail plus délicat, où Ton reconnaît 
1 époque moderne et, çà et là, de petits traits 
personnels à Mendelssohn, qui le trahissent 
encore ». 

Fût-ce en dehors du choral et de la fugue, 
ces formes particulières et consacrées, Mendels- 
sohn apporte constamment dans ses œuvres de 
style plus libre, une sagesse, une raison clas- 
sique. Il intitule « sérieuses » des Variations 
qui ne mentent point à leur titre. Ses lieder, 
(avec chant), pour la plupart au moins, aiment 
à se partager en strophes ou en couplets. Finis, 
ou définis, ils ont comme caractère général la 
régularité et l'eurythmie plutôt que la fantaisie 
et Tindépendance. Pour la perfection classique, 
pour la composition et le plan, c'est un chef- 
d'œuvre que le scherzo — romantique à d'autres 
égards — du Songe d'une nuitd^été. Chef-d'œuvre 
de précision en même temps que de rêve; chef- 
d'œuvre de ténuité, mais d'ordonnance aussi ; 
chef-d'œuvre d'impeccable non moins que d'im- 
palpable musique, où dans un « raccourci d'a- 
tome » se manifeste et se joue l'organisme 
complet de la vie. Il n'est pas jusqu'à la mélodie, 
à la phrase de Mendelssohn, dont le génie ancien 
ne discipline le cours, dont il ne règle le par- 
tage, dont il ne ménage la conclusion ou la 
chute. Quelquefois, on doit le reconnaître, il 



i4o MENDELSSOHN 

arrive que ce génie vient à manquer. Mendels- 
sohn a ses moments de faiblesse ou de vide. La 
forme alors dégénère en formule ; de la gran-r 
deur, ou de l'élégance, ou de la pureté classique, 
il ne reste guère autre chose qu'une scholastique 
correction. Celle-ci du moins subsiste encore, 
et, dans l'œuvre de Mendelssohn, on reprendra 
bien, çà et là, de la froideur, mais jamais d'ex- 
cès, d'écart ou d'égarement. 
. Ainsi Mendelssohn est un ancien. Mais il est 
un moderne aussi. Il l'est par les caractères que 
Schumann a signalés, par les « petits traits per- 
sonnels », par la mélodie et « l'émail plus déli- 
cat ». Parlant de la dernière partie de la seconde 
fugue, Schumann encore avoue qu'une jeune 
fille pourrait la prendre pour une romance sans 
paroles. Je crois pourtant qu'une jeune fille, sur- 
tout une jeune fille d'aujourd'hui, ne s'y trom- 
perait pas, ou du moins pas autant. Mais à coup 
sûr elle ne prendrait pas non plus la fugue dont 
il s'agit pour une fugue de Bach ; ni pour un 
prélude du vieux cantor^ le prélude passionné, 
tumultueux et pathétique à la fin, qui précède la 
première fugue. De l'oratorio pareillement, de 
Toratorio de Mendelssohn, nous écrivions tout 
à l'heure qu'il est dans le style et selon la lettre 
de Bach. Mais cette lettre même, un esprit 
nouveau, plus humain, plus dramatique surtout. 



LE GÉNIE ET L'ŒUVRE i4i 

ranime et ne permet pas qu'elle tue. Autant 
que des fugues pour piano, ce que dit Schumann 
est vrai des fugues de Paulus et d'Élie, Au- 
dessus du cavalier renversé dans la poussière, 
chaque verset du choral : Wachet auf ! éveille 
en effet un appel de trompettes, et leur fanfare, 
à la fois religieuse et guerrière, donne à la voca- 
tion de Saûl un éclat, une magnificence, dont 
jamais peut-être un choral n'avait été revêtu. 

Classiques pour la plupart, il s'en faut néan- 
moins; il s'en faut de quelques-uns, que les 
lieder de Mendelssohn soient tous classiques. 
On en citerait bien quatre ou cinq, et non les 
moins précieux, où le romantisme de Schubert a 
laissé des traces, où celui de Schumann apparaît 
et, pour ainsi dire, affleure déjà. C'est un autre 
trait romantique, dans l'œuvre pour piano de 
Mendelssohn, que la rareté des « sonates » (il 
n'y en a que deux, et plutôt faibles) ; que l'abon- 
dance au contraire, ^sans compter certaines 
Pièces enfantines)^ des Caprices ei des Fantaisies. 
On peut, on doit reconnaître dans les Romances 
sans paroles elles-mêmes, le type, avec le nom, 
d'un genre et d'un art nouveau. Mendelssohn 
encore — et c'est encore un signe des temps 
modernes — a montré, moins qu'un Berlioz et 
qu'un Liszt, mais plus qu'un Mozart et qu'un 
Beethoven même, le goût, sinon de la musique 



i42 MENDELSSOHN 

à programme, au moins de la musique intitulée, 
descriptive, et du paysage sonore. Mendelssohn 
est Tun des musiciens pour lesquels le monde 
extérieur a le plus existé et par lesquels il a été 
reproduit le plus. 

Enfin, du monde intérieur il fut aussi le 
musicien moderne ou romantique par quelque 
endroit : par une sensibilité, non pas du tout 
troublée et maladive, comme celle de Schu- 
mann le sera parfois, mais plus inquiète et plus 
nerveuse que ne l'avait été celle d'un Beethoven 
et surtout d'un Mozart. La musique de Mozart 
est toute sereine; dans la musique de Beetho- 
ven, on sent toujours une force qui résiste et qui 
triomphe ; dans celle de Mendelssohn souvent, 
avec une grâce, une faiblesse charmante, il y a 
quelque chose qui s'abandonne et qui ploie. Ne 
l'oublions pas cependant, cette faiblesse n'est 
qu'à la surface et de plus elle ne fait que passer. 
Au fond de ce jeune cœur quelquefois agité 
règne l'éternelle sagesse. N'est-ce pas un per- 
sonnage de Shakespeare, et justement du Songe, 
qui dit en parlant de l'amour : « 11 a des ailes, 
mais point d'yeux. » Tel n'est pas du tout le 
génie de Mendelssohn. Il ne vole point à l'aven- 
ture, à l'aveugle ; sentimental et raisonnable en 
même temps, il a des yeux, avec des ailes. 



LE GÉNIE ET L'ŒUVRE 143 



III 
LE SENTIMENT OU « L'ETHOS » 

Dans l'analyse de ce génie, c'est ici que nous 
passons, par un chemin facile, de la practical à 
la poetical basis^ de l'ordre de la forme à celui 
du sentiment, ou de la passion, et de l'âme 
même. 

La passion, mais tempérée et contenue; une 
ardeur qui anime, échauffe, mais qui n'égare et 
ne dévore pas ; ailleurs, et quelquefois tout près, 
une joie légère, aérienne, une grâce, une gaieté 
qui se joue à la surface, à la pointe des choses et 
de la vie, comme les elfes, de leur vol, effleurent 
le gazon ; ailleurs encore, un certain goût des 
dehors éclatants, de la pompe et de la magni- 
ficence ; au-dessous de tout cela, je veux dire au 
fond, le sentiment religieux le plus grave, mais 
le plus tendre aussi; la douceur de l'amour 
unie à la fermeté de la foi ; enfin la sympa- 
thie et même la tendresse pour la nature , 
le don et le goût de transposer dans le monde 
sonore les spectacles du monde visible et ses 
beautés, voilà, suivant Tordre où nous allons 
brièvement les étudier, les éléments qui for- 



i44 MENDELSSOHN 

ment V « éthos », ou « Tidéal », du génie men- 
delssohnien. 

Comme à travers la vie, où brille un chaste azur, 
L'ombre des passions passe sur un cœur pur. 

Ces deux vers de Jocelyn n'expriment et ne 
résument pas mal ce qui passe en effet comme 
une ombre, sur la pure musique de Mendels- 
sohn, de passion et de rêve, d'inquiétude et de 
mélancolie. Où donc et sur quoi tout cela passe- 
t-il et ne fait-il que passer? Mais sur tout un 
côté, sur tout un versant de cette musique. Nous 
rappellerons seulement les plus connus de ces 
passages. 

Ils offrent tous un caractère commun ; c'est le 
mode, le mode mineur, celui dont a parlé si 
joliment une femme qui ne savait pas, mais 
qui devinait la musique : le mode trouble, 
disait-elle, ou de ciel gris ; le mode de la tris- 
tesse ou de la songerie. « Si tu veux » ajoutait 
George Sand, par la bouche d'un de ses héros 
paysans, le Grand Bûcheux, « si tu veux con- 
naître le mineur, va le chercher dans les endroits 
sauvages et sache qu'il faut verser plus d'une 
larme, avant de se bien servir d'un mode qui 
a été donné à l'homme pour se plaindre de ses 
peines, ou tout au moins pour soupirer ses 

amours. » 



LE GÉNIE ET L'ŒUVRE 145 

Ce mode, qu'alla chercher dans les endroits 
sauvages le musicien de la symphonie Ecossaise 
et de la Grotte de Fingal, ce mode des soupirs et 
des plaintes, Mendelssohn Taimait. N'a-t-on pas 
dit que souvent il eut Fâme accordée en r/ii- 
neur ? Il écrivit dans ce mode beaucoup d^ ses 
ouvrages et quelques-uns de ses chefs-d'fiBtlVî*e 
même. C'est, par exemple, sans parler de nom- 
breuses « Romances sans paroles » et d'autres 
pièces pour piano seul, c'est l'andante de la 
symphonie Italienne et la symphonie Ecossaise 
à peu près tout entière. C'est, en grande partie 
aussi, le concerto pour violon, les deux concer- 
tos pour piano et les deux trios pour piano et 
cordes ; c'est Vandante de la symphonie de la 
Réformation, Vallegvetto agitato du Lobgesang 
(Symphonie- Cantate) et celui du Songe d'une nuit 
d'été ; c'est, dans le Songe encore, toute une 
période, — et la plus importante, celle qui fixe le 
caractère du morceau — le commencement de 
l'ouverture et le début du scherzo aussi. Entre 
tant de pages, toutes en mineur, il en est de 
lentes, et, par conséquent, de graves deux fois. 
Il y en a d'autres, d'une allure vive, et la diffé- 
rence, ou plutôt la combinaison du mouvement 
et du mode y produit, au lieu d'une contradic- 
tion, un partage et, pour ainsi dire, une incerti- 
tude délicieuse. Voilà, dans la musique de Men- 

Bellaigue. 10 



— > 



i46 MENDELSSOHN 

deissohn, la région, non pas âpre et tourmentée, 
mais comme inquiète et mélancolique, où se 
marquent les degrés, les nuances du sentiment 
et de la couleur que nous avons, plus haut, essayé 
de définir. 

Les premiers morceaux de Fun et de l'autre con- 
certo pour piano, de celui surtout en sol mineur, 
comptent parmi les pages les plus nerveuses de 
Mendelssohn. Des aspirations, des mouvements, 
des élans, s'y mêlent à des grâces élégiaques, des 
traits brillants à des cantilènes pensives. Où trou- 
ver, hormis chez Mozart, au début de Tadorable 
symphonie en sol mineur, un tlième qui respire 
une tristesse aussi attirante, une aussi chaste 
émotion, que le thème initial du concerto pour 
violon ? La dernière fois qu'il me fut donné de 
l'entendre, ce n'était pas au concert : c'était chez 
un artiste ami, près d'une fenêtre ouverte sur 
des jardins fleuris par un matin d'été. Une jeune 
fille le jouait, presque une enfant. Elle avait Tâge 
que Shakespeare donne à sa Juliette. L'instru- 
ment palpitait contre une joue et sous des doigts 
de seize ans. 11 me parut alors que la mélodie elle- 
même ressemblait à l'interprète, à l'héroïne, et 
mieux que jamais je sentis que la tendresse et 
la mélancolie de cette musique n'avaient d'égale 
que sa jeunesse et sa pureté. 

Sous des formes dijfférentes, un même senti- 



LE GÉNIE ET L ŒUVRE 147 

ment inspire Tandante de la symphonie de la 
Réformation et celui de la symphonie Italienne. 
Le premier procède un peu du sublime arioso 
dolente de Beethoven (sonate pour piano, 
op. iio). 

Aadante 




Mendelssohn, peut-être, n^a rien écrit de plus 
profond, de plus noblement désolé, rien qui 
marque mieux l'extrémité de la tristesse et la 
limite où elle confine à la douleur. Cette limite, il 
n'arrive guère à Mendelssohn de la franchir. 
Uandante^ communément" appelé « religieux », 
de la symphonie Italienne^ est encore une noble 
plainte. De Rome, où cette symphonie Toccupait, 
Mendelssohn, avons-nous dit, écrivait en i83i : 
« Je n'ai encore rien d'arrêté quant à Vadagio. 
Je crois que j'attendrai d'être à Naples pour 
l'écrire ». Encore une fois le morceau n'a rien de 
napolitain. Religieux peut-être, fort sérieux assu- 
rément, il rappelle de loin, par l'ordonnance géné- 
rale, par l'intervention lumineuse et consolatrice 



i48 



MENDELSSOHN 



du mode majeur, la marche funèbre de la sym- 
phonie Héroïque et V allegretto de la symphonie 
en la. Il pourrait aussi faire songer à Mozart, 
au Mozart de la Flûte enchantée et de Taustère 
cantique ou choral des « Hommes d'armes », 
auquel des basses analogues, et dans la manière 
de Bach, servent d'accompagnement. Serait-ce 
donc, cet andante, un souvenir, un rappel du 
génie de l'Allemagne, qui vint ici ressaisir et 
comme arracher à des impressions trop italiennes 
le jeune musicien allemand ? Cantique aussi et 
même un peu choral, Vandante en question se 
développe avec ampleur. 




•^ -:.-^* 










LE GÉNIE ET L'ŒUVRE 149 

Il se partage en strophes et antistrophes, où 
la plaintive mélodie tantôt se montre à décou- 
vert et tantôt s'enveloppe et se voile d'harmo- 
nies aux plis serrés. Une fois, une seule, en 
un passage fugué, les notes se heurtent, se 
blessent, et, de leurs dissonances, jaillit, au 
lieu d'un soupir, un sanglot. 

Rien de semblable dans la symphonie Ecos- 
saise. Elle est, celle-là, moins le scherzo rieur 
et la conclusion du finale, le poème par excel- 
lence de la mélancolie et du rêve mendelssohnien . 
Je ne vois à lui comparer, parmi les chefs-d'œu- 
vre du maître, que deux pages plus brèves, mais 
non moins significatives : Vallegretto un poco 
agitato de la Symphonie-Cantate et Vlntermezzo^ 
frémissant aussi, du Songe d'une nuit (ïété. 

C'est une chose exquise, au milieu d'une 
œuvre hautement religieuse comme la Sym- 
phonie-Cantate, que cet épisode, cette efl'u- 
sion si tendrement, si passionnément humaine 
de Vallegretto, ToutMendelssohn, au moins tout 
le Mendelssohn sentimental se révèle et se 
résume ici : dans le rythme ondoyant et houleux 
du six-huit, dans le mode mineur, dans le souffle 
un peu haletant, oh ! rien qu'un peu, dont palpite 
la cantilène, et que revient, par moments, régler 
et raff'ermir un thème sacré. Quel cœur généreux, 
juvénile et pur on sent battre en cette musique ! 



i5o 



MENDELSSOHN 



Comme il est prompt à s'émouvoir, et pourtant 
comme il craint de s'amollir et de s'égarer î 



Allegretta un poco agitato 




i^em'pre aiaccato 




Le Shakespeare du Songe avait dit : « Renvoie 
la mélancolie aux funérailles. Cette pâle com- 
pagne ne convient pas à notre fête ». Elle a sa 
place pourtant en cette fête sonore, qu'est le 
Songe de Mendelssohn. Celui-ci d'ailleurs, nous 
l'avons vu par sa correspondance avec Mos- 
chelès, ne la bannissait pas même de sa vie. 
Mélancolique et passionné, tel est, peut-être 
encore plus que Vallegretto de la Symphonie- 



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LE GÉNIE ET L'ŒUVRE 



i5i 



Cantate, le fameux Intermezzo à\x Songe d'une 
nuit d'été. 



Allegro appassionato 




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i52 MExXDELSSOHN 

II a pour sujet dramatique la recherche, 
la poursuite, par Tamoureuse Hermia, de son 
Lysandre, qu'un charme a fait infidèle et fugi- 
tif. Ce sujet, on peut bien dire que la musique 
le remplit, que même elle le dépasse ou le 
déborde. De la poursuite ardente, infatigable, 
elle figure d'abord le mouvement et la hâte. 
Mais elle ne traduit pas avec moins de force le 
sentiment qui l'anime et la précipite. Or, ce 
sentiment est l'amour, un amour dont certains 
aveux d'Hermia disent assez la violence. De là, 
dans la musique, cet élan, ce tumulte, ce trans- 
port. Mais cet amour est chaste, d'autres propos 
de la jeune fille l'attestent, et, pour cette raison, 
la musique n'a rien de sensuel. Ainsi la musique 
du Songe en cet entr'acte est à la fois celle du 
personnage ou de l'héroïne, et celle du musi- 
cien. Passionnée et sage, on ne saurait trop le 
répéter, Mendeissohn Ta faite à l'image de sa 
vie et à la ressemblance de son âme. Aussi bien 
c'est dans le même sentiment que finit son 
œuvre de prédilection. Le Songe d'une nuit (Tété 
s'achève par la bénédiction nuptiale donnée à 
trois couples heureux. La musique de Men- 
deissohn était digne de s'y associer, et voilà 
pourquoi naguère un critique de nos amis n'a pas 
eu tort d'écrire : « Ecoutez la marche du Songe 
d'une nuit cTétéj jeunes fiancés qu'elle conduit à 



LE GÉNIE ET L'ŒUVRE i53 

Faulel, et vous, qu'elle en ramène, jeunes mariés. 
Il sied à la musique de Mendelssohn d'accom- 
pagner les épousailles. Elle chante la passion, 
qui seule rend les amours parfaites, et la sagesse, 
qui fait seule durable l'amour ». 






Plus encore, infiniment plus que la passion, 
la musique de Mendelssohn chante la joie. Elle 
ne la chante pas sans doute, comme fait la 
musique de Beethoven, en son mode profond, 
ou sublime, ou même un peu farouche, mais en 
ses modes légers et brillants. L'un des signes 
où se reconnaît le mieux le style, ou le discours, 
ou la langue musicale de Mendelssohn, c'est la 
volubilité. Une bonne partie — et non la moins 
bonne — de son œuvre, se compose de mouve- 
ments vifs, de notes rapides et nombreuses. Ne 
les voyez-vous, ne les entendez-vous pas, celles- 
ci, comme elles accourent par essaims, comme 
elles voltigent et bourdonnent, comme elles 
bondissent et rebondissent, comme elles dan- 
sent, comme elles pétillent et crépitent, au seul 
nom du musicien du Songe d'une nuit d'été. 

Dans ce genre, dont Mendelssohn est le 
maître, que d'œuvres, autour de son chef- 
d'œuvre, se pressent ! L'ouverture du Songe^ on 



i54 MENDELSSOHN 

le sait, fut la fleur miraculeuse, ou magique, de 
ses dix-sept ans. Quelques mois auparavant, son 
Odette pour instruments à cordes venait de 
l'annoncer et de la promettre. Ecrite à l'occa- 
sion d'un anniversaire de famille, la composi- 
tion avait pour sujet et pour épigraphe ces 
quatre vers de Gœthe : 

Wolkenflur und Nebelflor 
Erhellen sich von oben. 
Luft \m Laub und Wind im Rohr 
Und ailes ist zerstoben ^ 

« Félix, ditFanny dans son journal, m'a confié 
à moi seule ce qu'il a voulu exprimer dans cette 
dernière œuvre. Le morceau^ se joue staccato et 
pianissimo. Les trémolos, les trilles, tout y est 
nouveau, étrange et néanmoins si éthéré, qu'il 
semble qu'un souffle léger vous élève dans le 
monde des esprits. On serait tenté soi-même 
d'enfourcher le manche à balai d'une sorcière, 
pour mieux suivre la troupe aérienne en son 
vol ». 

Staccato^ pianissimo ; sans nombre sont les 
pages de Mendelssohn qui pourraient porter 
cette double indication technique et qui, pour la 

i. « Le vol des nuages et les brouillards de gaze s'éclai- 
rent d'en haut. Un soufile à travers le feuillage, un zéphir 
dans les roseaux et tout s'évanouit. » 

2. C'est du scherzo qu'elle parle. 



LE GÉNIE ET L'ŒUVRE i55 

pensée ou le sentiment, témoignent d'un idéal 
« étrange » en effet et « nouveau ». Celui de 
Mozart est plus pur et plus pathétique celui de 
Beethoven. Mais souvent, en écoutant la musique 
de Mendelssohn, on se souvient d'un mot de 
Nietzsche : « Tout ce qui est divin a les pieds 
légers. » La réciproque est vraie aussi quelque- 
fois et la légèreté peut être divine. Shakespeare 
encore, et toujours le Shakespeare du Songe, 
a parlé de « Pâme agile et pétulante de la gaîté ». 
Elle circule, cette âme, à travers^ une grande 
partie de l'œuvre de Mendelssohn. La Nuit de 
Walpurgis (d'après le poème de Gœthe), autant 
qu'une nuit de prière et de rites sacrés, est une 
nuit de sabbat et de charivari fantastique. Men- 
delssohn mettait à composer la partition, et plus 
encore à l'orchestrer, tout l'entrain de ses vingt- 
deux ans. « Ecoute et admire », mande-t-il de 
Rome à sa sœur (printemps de i83i). « J'ai 
composé depuis Vienne la première Nuit de 
sainte Waldpurge^ de Gœthe... La chose a pris 
tournure, mais elle est devenue une grande 
cantate avec orchestre complet, et on peut la 
rendre très gaie, car il y a, au commencement, 
des chants de printemps et une foule de mor- 
ceaux du même genre. Aux cris des hiboux, au 
bruit que font les veilleurs avec leurs fourches 
et leurs manches à balai, vient se joindre le 



i56 MENDRLSSOHN 

vacarme des sorcières, pour lesquelles j'ai, tu le 
sais, un faible particulier ». 

De Naples, un peu plus tard : « Il faut que je 
retourne à mes sorcières ; pardonnez-moi donc 
d'en rester là pour aujourd'hui. Je suis très 
indécis sur le point de savoir si je dois ou non 
faire usage de la grosse caisse dans ce morceau. 
Les pincettes, les fourches et les bruyantes cli- 
quettes m'y engagent, mais la modération m'en 
dissuade... En tout cas, il faut dans ce morceau, 
faire un grand vacarme ». 

Plus tard encore, de l'Isola Bella : « La Nuit de 
sainte Waldpurge est tout à fait achevée... La 
seule personne qui la connaisse jusqu'à présent, 
c'est MozartV II en a été tellement enchanté, que 
je me suis diverti encore des drôleries aux- 
quelles j'étais déjà accoutumé ». 

Sans doute les scherzos de Mendelsshon ou 
ses finales, et plus généralement, en dehors de 
la Walpûrgisnacht^ le reste de ses œuvres 
légères, n'ont rien de « drôle », ou seulement de 
plaisant; mais elles n'ont rien non plus que de 
spirituel, d'alerte, de vif et de vivant. Pareille à 
Tantique Apollon pour la jeunesse et pour la 
lumière, cette musique semble, comme lui, 
marcher ou plutôt courir sur les sommets. 

I. Le fils, bien entendu. 



LE GÉNIE ET L'ŒUVRE iS; 

Rappelez-vous tant de « Romances sans pa- 
roles », entre autres, pour en nommer une 
seule, cette Chanson du Printemps qui monte 
parmi des gerbes d'étincelles. Dans l'œuvre 
aussi pour piano seul, que de scherzos^ de 
caprices, de rondos éblouissants ! Dans le finale 
du premier concerto pour piano, {sol mineur), 
entre l'instrument et Torchestre, quelle émula- 
tion de vitesse et d'entrain ! Quelle musique à 
jouer du bout des doigts pour le pianiste; pour 
Torchestre, à fleur de lèvres et de la pointe des 
archets ! 

Le début, l'attaque « en levant » de la sym- 
phonie Italienne^ [la majeur), est une des choses 
les plus vives et les plus brillantes qu'il y ait dans 
la musique d'orchestre. Et, d'un bout à l'autre 
du morceau, ni ce brio ne s'éteint, ni cette vivacité 
ne se lasse. En cette mesure à six-huit, (six cro- 
ches), et d'un mouvement très rapide, {allegro 
vivace)^ on ne trouve pour ainsi dire pas une 
croche qui manque, pas un sixième de mesure 
qui soit vide et silencieux. Tout le ^'orking-oul 
est animé de la même vie, de la même joie, et 
lorsqu'il est achevé, lorsque le thème revient ou 
remonte du fond de la symphonie, il accourt tout 
droit, à tire d'aile, et sa « rentrée », ou son retour, 
a plus d'éclat encore et d'allégresse que n'en avait 
eu son « départ ». Naples, qui n'est pas, disions- 



i58 MENDELSSOHN 

nous, dans Vandante de cette symphonie, a 
peut-être inspiré les autres morceaux. Je ne les 
entends jamais sans me rappeler ce « couplet » 
d'Octave à la fin des Caprices de Marianne : 
« Adieu, la gaîté de ma jeunesse, l'insouciante 
folie, la vie libre et joyeuse au pied du Vésuve ! 
Adieu les bruyants repas, les causeries du soir, 
les sérénades sous les balcons dorés ! Adieu 
Naples et ses femmes, les mascarades à la lueur 
des torches, les longs soupers à l'ombre des 
forêts ! » Cette vie, et cette vie italienne, que le 
héros du poète abandonne et regrette, c'est la 
même que le musicien salue ici, celle dont il 
s'empare et s'enivre avec toute l'ardeur et toute 
la gaieté de ses vingt ans. 

11 y a moins de fougue sans doute, mais à peine 
moins d'allégresse dans les scherzos de Men- 
delssohn : dans celui de cette même symphonie 
Italienne^ dans celui de la Réformation et dans 
celui de V Ecossaise. Le dernier, encore plus que 
tous les autres, nous cause, par le redoublement 
des notes et leur rapidité, l'impression d'un 
perpétuel rejaillissement. Les idées, le rythme, 
l'orchestre, tout y est léger, tout y est clair. 
C'est de la musique de cristal et d'or. 

Mais le chef-d'œuvre du genre est le Songe 
d'une nuit d'été. Entre la comédie fantastique de 
Shakespeare et le génie de Mendelssohn, au 






LE GÉNIE ET L'ŒUVRE iSg 

moins l'un des côtés de ce génie, Tharmonie était 
préétablie et ne pouvait manquer de se mani- 
fester. Aucun musicien avant le musicien du 
Songe, et nul non plus après lui, n'a représenté 
mieux que lui, j'entends avec plus de poésie, 
de grâce et de finesse, le monde aérien et 
presque immatériel des elfes, des sylphes et des 
fées. Mais surtout Mendelssohn a fixé, dirait- 
on, — si le mot pouvait s'appliquer à la musique 
la plus mobile qui soit — l'expression ou la figure 
sonore de l'infiniment petit. Voilà l'ordre où, 
comme en nul autre, son imagination se montre 
originale et créatrice, et ce qui nous enchante, ce 
qui nous ravit dans les mélodies, les rythmes et 
les timbres, dans les formes enfin, dans toutes 
les formes de la musique du Songe^ autant, si 
ce n'est encore plus que leur mouvement et 
leur rapidité même, c'est peut-être leur ténuité. 

ce Four nights will quickly dream away the 
time. » 

Dans une note de sa traduction de Shakespeare, 
Emile Montégut observe avec raison que ce vers 
admirable, « traduit littéralement, signifie : 
quatre nuits auront rapidement rêvé le temps 
derrière elle. » Et le commehtateur d'ajouter : 
« Le sommeil, le rêve, sont les offices de la nuit, 
comme l'activité est l'office du jour. Il n'appar- 
tient donc pas à la nuit de faire passer le 



i6o MENDELSSOHN 

temps de la même manière que le jour. Le jour 
peut tuer, dévorer le temps; la nuit peut seule- 
ment le dissiper en vapeurs de rêves ». Cette 
seconde manière est bien celle dont la musique 
aussi du Songe fait passer le temps, et dont elle 
passe elle-même. Aucune autre, tant elle est 
rapide, ne s'écoule plus vite dans la durée. Mais 
aucune autre non plus ne tient moins de place 
dans l'espace. Ici comme nulle part (ouverture, 
scherzo)^ les staccato semblent ne semer que 
des gouttes ou des points de lumière. Le 
fameux trait de flûte, à la fin du scherzo^ n*est 
vraiment qu'une ligne idéale, sans consistance 
et sans dimensions. Jamais, avec plus de vivacité, 
les figures ou les formes sonores n'ont eu tant de 
sveltesse. Désormais les formes littéraires paraî- 
tront presque lourdes à côté. C'est en vain 
qu'Obéron nous décrit un coin de la forêt où la 
couleuvre « se dépouille de sa peau émaillée, 
juste assez large pour habiller une fée ». Titania 
peut bien commander à ses compagnes d'aller 
guerroyer avec les <c chauves-souris et leur 
enlever le cuir de leurs ailes pour faire les 
habits de ses petits elfes ». Que les sylphes enfin ' 
illuminent la nuit avec « des cuisses de frelons 
chargées de cire, allumées à la flamme des vers 
luisants » ou qu' « avec les ailes peintes des 
papillons ils protègent les yeux endormis contre 



■ I • «'." 



LE GÉNIE ET L'ŒUVRE i6i 

les rayons de la lune ». La poésie, et la poésie 
de Shakespeare, aura beau renchérir et raffiner 
dans l'ordre de la petitesse, multiplier les images 
de plus en plus menues et subtiles, la musique 
saura les spiritualiser encore, dans la mesure où 
le son, plus que le mot lui-même, est souffle pur 
et pur esprit. 

Enfin, autant que la poésie de Shakespeare, la 
musique de Mendelssohn s'élève ou s'envole 
au-dessus de son sujet. Ce qu'elle représente, ce 
qu'elle évoque avec une grâce enchanteresse, ce 
n'est pas seulement le monde des êtres surna- 
turels, imaginaires ; c'est un mode de notre 
nature et de notre être : le mode brillant de la 
jeunesse et de l'insouciance, de l'illusion, des 
espoirs et des rêves. Mendelssohn, qui fut parmi 
les heureux, en a goûté, jusqu'à sa mort hâtive, 
le charme rarement troublé. Reprenant vers 
trente-cinq ans le chef-d'œuvre de sa dix-hui- 
tième année, il eut la rare fortune de pou- 
voir le poursuivre et l'achever d'une main aussi 
légère et d'un aussi libre cœur. Cette disposition 
ou cet état de l'âme, ceux-là mêmes d'entre nous 
à qui le destin fut le plus contraire, en ont, 
quelquefois au moins, connu l'ivresse. Ils la 
reconnaîtront dans la musique du Songe^ et pour 
que celle-ci jamais ne périsse, pour qu'elle 
demeure éternellement humaine, il suffit qu'elle 

Bellâigue. I X 



£62 MENDELSSOHN 

ait été la musique de quelques années, de quel- 
ques jours, de quelques moments de notre vie et 
de notre bonheur. 






Tantôt agile et dansante, tantôt passionnée et 
mélancolique, la musique de Mendelssohn peut 
être décorative et somptueuse aussi. Très intime 
souvent, sinon toujours très intense, elle aime 
d'autres fois à se répandre au dehors, à s'y 
déployer avec magnificence. Fête sacrée ou 
profane, Mendelssohn a le goût et le sentiment 
de la musique de fête. La partition d'Athalie 
pèche peut-être même par l'excès de la pompe 
et de la majesté. Passe encore, est-il besoin 
de le dire, pour la marche, à la fois sacerdotale 
et guerrière, des lévites. Mais le reste, qui 
ne consiste guère qu'en des cantiques, manque 
souvent de cette naïveté, de cette innocence, 
qui donne aux chœurs de notre Moreau leur 
charme purement racinien. 

Le second thème de Vandante de la symphonie 
Ecossaise se déroule suivant le rythme, avec les 
sonorités de cuivre d'un cortège héroïque et 
funèbre. Le finale s'achève par une péroraison 
de caractère populaire ou national et comme dans 
une apothéose. Mainte « Romance sans paroles » 



LE GENIE ET L'ŒUVRE i63 

débute sur le mode triomphal, et des accords 
opulents font une véritable escorte au prélude 
de la sixième fugue pour piano. Le finale de la 
Ré formation-Symphonie^ en dépit du choral de 
Luther; telle ou telle page du Lobgesang (Sym- 
phonie-Cantate) évoquent le souvenir de Bach 
moins que celui de Haendel et se recommandent 
ou s'imposent autant, sinon davantage, par Téclat 
extérieur et le décor, que par le sens intime et 
pieux. 

Il n'y a pas jusqu'au Songe d'une nuit d'été qui 
ne se partage — inégalement à vrai dire — entre 
la musique de féerie et la musique de fête. Le 
sujet le voulait ainsi. Ne sommes-nous pas con- 
viés par Shakespeare aux noces presque royales 
de Thésée, duc d'Athènes, avec la belle Hippo- 
lyte ? Déjà l'ouverture, en même temps qu'un 
poème de rêve, est une pièce de cérémonie ou de 
gala. Non, pas en même temps, mais tour à tour. 
A peine s'est évanoui le long soupir des pre- 
miers accords et le délicieux frisson qui le suit, 
que le style se renouvelle. Un éclat, j'allais dire 
un éclair, succède à ces murmures. « C'est mon 
épée, dit Thésée à Hippolyte, qui m'a fait ton 
fiancé et c'est par la violence que j'ai conquis 
ton amour. Mais c'est sur une tout autre musique 
que je veux t'épouser, avec des pompes, des 
^triomphes et des réjouissances ». Voilà bien de 



i66 MENDELSSOHN 

homme, il s'éleva de lui-même à celle de Dieu. 
Les deux choses dont Mendelssohn, dit-on, ne 
pouvait se passer, étaient son piano et sa Bible. 
« Eh bien ! » s'écriait-il un jour, dégoûté par la 
vulgarité qu'il trouvait dans l'opéra, surtout dans 
notre opéra d'alors, « eh bien ! j'écrirai de la 
musique religieuse ». 11 en écrivit donc, et 
beaucoup. Compositeur d'oratorios et de can- 
tates, de psaumes et de motets, également 
familier avec les styles différents — le plus 
intime comme le plus grandiose — de l'église 
et du concert sacré, le musicien de Paulus et 
d^Elie^ du Lobgesaiig et du Lauda Sion a rempli 
de sa musique la maison dans laquelle il y a plus 
d'une demeure. 

« Dilexi decorem domûs iusô ». Le décor ou 
la décoration trouve place dans la musique 
même religieuse de Mendelssohn. Par le 
disciple fidèle du grand Bach, Haendel, grand 
d'une autre manière, n'est pas non plus oublié. 
Des fanfares de fête annoncent la sympho- 
nie dé la Reformations et le finale du même 
ouvrage, bien que le choral de Luther l'ins- 
pire et le domine, a plus de magnificence que de 
piété. L'hymne alterné des prêtres et de la foule, 
dans la Nuit de Walpurgis^esi encore une majes- 
tueuse effusion de ce que les Allemands appel- 
lent, d'un mot qui nous manque, la Feierlich- 



LE GÉNIE ET L ŒUYRE 167 

keit. En plusieurs de ses parties, et non les 
moindres, la Symphonie-Cantate restera comme 
un insigne exemplaire de musique décorative : 
témoin les appels du début et, tout de suite 
après le touchant allegretto un poco agitatOy 
qui semble une confidence, un aveu personnel, 
le chœur superbe qui porte ou lance vers le 
ciel une universelle acclamation. 

Plus d'un psaume aussi respire le même 
souffle, rayonne de la même splendeur : c'est le 
Sicut cervuSy composé par Mendelssohn pendant 
son voyage de noces, en 1837, et qu'un de ses 
biographes a nommé « la production la plus 
noble de sa muse nuptiale ». C'est le Cantate 
Domino canticum novum, entonné sur le thème 
iniiisil du Lobgesang^ et de tous les psaumes peut- 
être le plus haendelien. C'est ïln exitu Israël^ 
où, sur ces paroles : <c i/er, pourquoi V es-tu trou-- 
hlée ? Jourdain^ qui te fait remonter vers ta 
source ? » quelques mesures étonnées, interdites, 
provoquent, en guise de réplique, et foudroyante, 
un finale qui contient en puissance la marche du 
Songe d'une nuit d^été. C'est enfin — mais nous y 
reviendrons — le dénouement ou plutôt l'apo- 
théose (ÏElie; oui, véritable apothéose, où, dans 
une gloire sonore, on croit voir le prophète se 
perdre et s'abîmer littéralement en Dieu. 

Encore plus que décor, l'oratorio de Men- 






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i68 MENDELSSOHxX 

delssohn est action et drame ; par où nous 
sommes fort loin d'entendre qu'il sente le moins 
du monde le théâtre et Topera. 

II n'y a rien d'aussi dramatique, {Elle excepté), 
que la première partie de Paulus^ (martyre 
de saint Etienne et vocation de saint Paul). La 
Passion du disciple paraît une réduction, un 
raccourci de celle du maître. On dénonce 
Etienne, on TinsuUe; il témoigne, ou confesse; 
on le lapide etil meurt. Yoilàles faits. La musique 
les présente et les précipite avec autant de 
vigueur que de célérité. Rien, dans cette « scène » 
d'oratorio, ne traîne ou ne faiblit : elle a le mou- 
vement et la progression, la variété et la pléni- 
tude. Avec son fond classique, fugué, sur lequel 
passe un sentiment plus moderne, c'est une chose 
admirable que le chœur de l'accusation. Portant, 
mordant les unes sur les autres, les parties s'y 
entrelacent et s'y enchevêtrent. Tout cela, subs- 
tantiel et nourri, n'a rien d'épais ni de lourd. 
Cette polyphonie se fonde sur le roc et baigne 
dans la lumière. Interrompue un instant par la 
réponse extatique d'Etienne : « Je vois le ciel 
ouvert », l'invective reprend et redouble. Cette 
fois, elle accompagne le supplice et même elle 
le figure : « Lapidez-le ! Steiiiiget ihn ! » Le 
rythme, le croisement des voix imite le geste 
ou le jet; elle le fait presque voir, et les notes, 



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LE GÉNIE ET L'ŒUVRE 169 

lancées comme les pierres, pleuvent et frappent 
comme elles. 

Plus loin, dans la seconde partie de l'ouvrage, 
(vocation de Saul), une force inverse, mais 
au moins égale, se donnera carrière. Ce sera 
Teffusion de la vie, après celle de la mort. Voca- 
tion : il faut ici donner à ce mot, avec un sens 
universel, une portée inQnie. Ici tout appelle en 
effet. Les voix s'éveillent, s'excitent les unes les 
autres et se multiplient avec l'éclat et la rapidité 
de la foudre. Il se produit comme une irrésis- 
tible propagation des thèmes et des sonorités. A 
la polyphonie splendide concourent toutes les 
formes anciennes, mais rajeunies, de l'oratorio 
classique : la fugue, ou le fugato^ mais plus 
libre ; le choral, mais un choral qui s'avive, 
s'échauffe, où des trompettes répondent aux 
calmes versets de la prière. Elles appellent, elles 
aussi ; elles appellent à son nouveau destin le 
cavalier renversé dans la poudre. Cet ouragan 
se déchaîne et roule au-dessus de ce corps ina- 
nimé. Voilà quelle « scène », quel « effet », le genre 
ou le génie de l'oratorio peut produire. Pour 
l'imagination musicale, y a-t-il un plus beau 
tableau, j'allais dire un plus beau spectacle ? Et 
surtout conçoit-on quelque chose, que l'art du 
théâtre et le prestige de la mise en scène soit 
capable d'y ajouter? 



170 MENDELSSOHN 

Beaucoup plus que Paulus encore, Elle a des 
parties de drame. Mendelssohn a montré dans le 
prophète, mieux que dans Tapôtre, un person- 
nage, un héros agissant, aux prises avec les évé- 
nements ou les hommes, les peuples ouïes rois, 
et finalement supérieur à tous, mais non sans 
conflit ni combat. J'en prendrais volontiers pour 
exemple Tadmirable scène de l'épreuve et du 
miracle du feu, ce défi réciproque des prêtres 
de Baal et de Jehovah, au sommet du Carmel, 
sous la présidence ou plutôt sous la direction du 
prophète et devant Israël assemblé. On rencontre 
ici tous les modes et tous les degrés de la force 
dramatique. Dans les récits d'Elie provoquant 
les prêtres idolâtres, c'est une force tantôt assu- 
rée et contenue, tantôt ironique, insolente, etqui, 
de l'invite hautaine, s'exalte jusqu'à la furieuse 
invective. Une force, en quelque sorte physique, 
ou naturelle, entraîne le chœur des prêtres de 
Baal, et l'y retient aussi, dans les cercles toujours 
plus resserrés d'un thème et d'une mélodie 
inflexibles. Il y écume, ce chœur, fouetté par des 
récits de plus en plus insultants. 11 y accroît sans 
fin son mouvement, son ardeur et sa rage. On 
a dit souvent que la musique, pareille au héros 
romantique, est « une force qui va ». Elle peut 
être également une force qui tourne, et nous 
sommes ici devant un de ses tourbillons. 



LE GÉNIE ET L'ŒUVRE 171 

Une autre scène à' Elle estencore action et mou- 
vement: celle où, du haut d'une tour, un enfant, 
que le peuple a chargé d'observer le ciel depuis 
trop longtemps implacable, aperçoit enfin le nuage 
gonflé de pluie et l'annonce. L'eff'et ne consiste 
pas seulement ici dans le progrès ou la progres- 
sion, mais dans le contraste, non moins pathé- 
tique, entre les interrogations ou les adjurations 
de la foule, et les calmes, sereines réponses du 
veilleur innocent. Aussi bien Mendelssohn avait 
déjà tiré le même parti, si ce n'est un meilleur 
encore, d'une situation analogue. Dans le Lobge- 
sang^ un veilleur aussi, mais tout autre, donnait 
un autre signal : « La nuit est passée ; voici le 
jour. Revètons-nous des armes de lumière. » Ce 
n'est pas un nuage ici, mais une clarté qui s'ap- 
proche. Au lieu d'un bien matériel et du renou- 
veau de la terre, c'est le salut des âmes, plus 
arides parfois et pli: s languissantes. L'intérêt, 
l'émotion dramatique passe en quelque façon du 
dehorsau dedans ;elle s'en accroît du même coup 
(etla beauté musicale avec elle), de tout ce qu'il y 
a dans l'idée le symbole et de plus vaste et de plus 
profond que dans le fait ou l'accident de la réalité. 

Si, dans l'oratorio, le drame a sa place et son 
rôle, même dans l'oratorio de Mendelssohn, il 
ne fait pourtant que passer. Le lyrisme doit y 
reparaître sans cesse. Pour le musicien comme 



172 mendelsso;hn 

pour l'orateur ou Técrivain religieux, les événe- 
ments de l'histoire sacrée ou les spectacles de la 
nature ne sont que des occasions de rentrer en 
soi-même, de réfléchir et de prier. Dans Tordre 
littéraire, je ne sais pas un plus magnifique 
exemple de ce revirement, que le passage de 
Bossuet, à la fin de son Traité de la Concupis^ 
cence. « Je me suis levé pendant la nuit avec 
David, pour voir vos cieux qui sont V ouvrage de 
vos doigts^ la lune et les étoiles que vous avez fon- 
dées. Qu'ai-je vu, ô Seigneur, et quelle admirable 
image des effets de votre lumière infinie ! » Suit 
une description fameuse et presque romantique, 
à la Chateaubriand, du lever du soleil, et de la 
lune pâlissant à son approche. Elle s'achève 
ainsi : « Un petit astre cédait au grand, une petite 
lumière se confondait avec la grande, et la place 
du croissant ne parut plus dans le ciel, où il tenait 
auparavant un si beau rang parmi les étoiles ». 
Alors, et soudain : « Mon Dieu, lumière éter- 
nelle, c'est la figure de ce qui arrive à mon 
âme, quand vous Téclairez... » On peut dire que 
tout Tidéal de Toratorio, tout son éthos spirituel 
consiste, nous ne dirons pas dans une chute, 
mais dans un retour analogue à cette brusque 
rentrée en soi-même. C'est ainsi qu'en vingt, en 
cent endroits, les plus beaux, d^Elie ou de Pau^ 
lus^ la musique passe de la description, de l'ac- 



LE GÉNIE ET L'ŒUVRE 



173 



tion ou du récit, à la méditation ou à la prière. 
Prières en commun ou solitaires oraisons, la 
même piété, sincère etprofonde, les anime toutes. 
<i Jérusalem^ toi qui lapides les prophètes! » Le 
triste et doux reproche, d'un tour et d'un rythme 
tout mendelssohnien, sort, ainsi qu'un soupir, du 
fracas, du chaos que font, en tombant ensemble 
sur Etienne expirant, les insultes et les coups. 

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-lein, die du to . dtest die Pro _ phe . teii^ 

Et lorsqu'il sera tombé lui-même, ayant 
rendu Tesprit, alors, autour de sa dépouille, 
que d'hymnes funèbres s'élèveront ! Ce sera 
d'abord un choral classique. Mais ce sera bien- 
tôt une des mélodies et, pour la soutenir, un 
des accompagnements d'orchestre où Mendels- 
sohn est le plus lui-même et lui seul, s'il n'y 
est pas tout entier : une pure, vaste et noble 
courbe, qui s'abaisse et qui s'enfle tour à tour, 
pour tomber enfin d'une chute ménagée et sans 
violence ; avant le chant qui se déroule et 
s'épanche, ce sera une effusion non moins géné- 
reuse;, non moins émouvante, l'unisson des vio- 



174 



MExXDELSSOHN 



loncelles, répandant sans l'épuiser le flot de leur 
tendresse et dé leur mélancolie. 

Andante coq inoto(J:80) 







LE GENIE ET L'ŒUVRE 



175 





Ailleurs, dans Elie^ les mêmes violoncelles 
accompagneront encore une autre plainte, une 
autre prière : celle du prophète incompris et mé- 
prisé de son peuple, comme l'Eternel qu'il annonça 
tant dé fois en vain. Oh ! le tragique recours ! tra- 
gique avec une éloquence, une grandeur vraiment 
biblique, par tout ce qu'il exprime de décourage- 
ment, de fatigue et d'amertume. Devant VElie 
de Mendelssohn, il est impossible de ne pas 
songer au Moïse de Vigny. De THoreb au Nebo, 
les deux sublimes voix — celle qui parle et celle 
qui chante — se répondent. Ployant sous la mè^ne 
tristesse, lourdes du même ennui, elles disent 
toutes deux des choses pareilles : TefTort inutile 



^^^^^^■^^^*^^^^^^^^^^^^^?^^^^^^^wwi>wwiu>Lil m 



176 MENDELSSOHN 

et le génie méconnu, la détresse de Tâme, plus 
vide quand elle est plus vaste, et plus seule à 
mesure qu'elle s'élève plus haut. 

Hélas ! je suis, Seigneur, puissant et solitaire. 
Laissez-moi m'endormir du sommeil de la terre. 

Chaque strophe du chef-d'œuvre poétique 
s'achève sur ce sombre refrain. Il pourrait servir 
d'épigraphe au moins à la première partie du chef- 
d'œuvre musical. Supérieurement beaux l'un et 
l'autre, la nature, ou Tordre, et non le degré de 
la beauté, fait entre eux une différence ; la pensée 
ou ridée l'emporte chez le poète-philosophe, et 
c'est le sentiment chez le musicien. 

Le lyrisme de Paulus ou à'Elie est encore à 
demi dramatique. Mais dans les œuvres d'église 
de Mendelssohn, les traits de pur lyrisme abon- 
dent. Il en est, parmi ces œuvres, d'écrites a 
cappella (c'est-à-dire en style polyphonique et 
sans accompagnement). Ce style, observé par- 
fois avec rigueur, souffre parfois aussi quelque 
tempérament. Certains effets, plus modernes, le 
rajeunissent et l'avivent sans le détruire ou seu- 
lement l'altérer. C'est l'originalité de la mélodie 
ou des accords. Dans le psaume XXII (il/ow Z)ieM, 
pouî^quoi m' avez'vous abandonné?) c'est la dis- 
position, en un dialogue aussi sobre qu'émou- 
vant, d'une voix seule et des autres voix. 



LE GENIE ET L'ŒUVRE i;- 

Les pièces que l'orgue accompagne ont un 
caractère plus libre et plus personnel. Il arrive 
cependant que sous la nouveauté de la forme, le 
fond classique affleure encore. Ainsi dans un 
Ave Maria^ dont les deux premières mesures 
rappellent — où plutôt annoncent, car il est de 
la jeunesse de Fautear, — le dernier thème du 
finale de la symphonie Ecossaise^ les mots : 
ora pvo nobisvesienxiexil périodiquement comme 
une plainte : c'est une nuance de sentiment ou 
de sensibilité moderne. Mais ils se posent, les 
trois mots, sur une basse régulière et chemi- 
nant du même pas que marchent les basses du 
vieux Bach. 

Rien de semblable dans le gracieux motet 
composé par l'étranger de vingt ans pour les 
moniales invisibles de la Triiiità dei monti. 
Tout y respire une piété juvénile, féminine, et 
j'ajouterais volontiers italienne. « Madame .», 
demandait Henri Heine, interrompant la page 
commencée, « ne sentez-vous pas l'odeur des 
tilleuls ? » Et vous aussi, qui lisez le suave 
cantique romain, si jamais par un beau soir 
d'avril, en revenant du Pincio, comme faisait 
Mendelssohn lui-même, vous avez gravi les 
degrés et passé le seuil du cloître fleuri, vous 
aussi, ne sentez-vous pas le parfum des oran- 
gers venir ou revenir à vous ? 

Bellaigue. la 



178 MENDELSSOHN 

Un autre ouvrage, et de plus longue haleine, 
exhale encore un souffle d'Italie : c'est le Lauda 
Sion, Nous en avons rappelé précédemment 
l'origine et l'occasion. En 1846, voulant célé- 
brer le sixième centenaire de l'institution de 
la fête àw Corpus Dei par une cantate écrite sur 
la célèbre séquence de saint Thomas d'Aquin, 
la ville de Liège ne craignit pas de s'adresser 
à un musicien de race israélite et de croyance 
protestante. Mais ce musicien était Mendelssohn. 
Il s'acquitta de sa tâche non seulement à son hon- 
neur personnel, à son honneur de grand artiste, 
mais à la gloire de la religion qu'il avait accepté 
de servir. Avec un désintéressement assez rare 
de l'esprit et du cœur, il soumit son génie 
au culte qui n'était pas le sien ; il se fit l'inter- 
prète d'un idéal et d'un mystère étranger. Un tel 
renoncement porta sa récompense et, jusque dans 
l'œuvre où Mendelssohn a fâché de s'oublier, 
il se montre un peu différent mais nullement 
au-dessous de lui-même. C'est ici, dans un 
tout autre genre, comme le pendant de la 
symphonie Italienne, Le grand musicien d'église 
allemand écrit cette fois pour l'église romaine. 
Il songe moins et nous fait moins penser à 
Bach et à Haendel qu'à Pergolèse et quelquefois 
même, de loin et de haut, à Rossini. Je ne sais 
quelle grâce nouvelle fleurit ses cantilènes et 



:.—:. -J 



LE GÉNIE ET L'ŒUVRE 



179 



quel rayon du Midi les échauffe. A ces titres 
divers, le Lauda Sion est une des œuvres les 
plus originales de Mendelssohn, celle où Ton 
peut le mieux apercevoir et suivre, dans son 
lyrisme religieux, un courant et comme une 
infiltration légère du sens catholique et latin. 

Lyrique et pieux encore, vous plaît-il de 
retrouver ailleurs le Mendelssohn allemand? 
Ecoutez comment débute la symphonie de la 
Réformation : par quelles mystiques fanfares, 
qui s'espacent, ou s'étagent et se répondent. Les 
timbres, les modulations, l'enchaînement des 
tonalités et des accords, aboutissant à certaine 
formule de VAmen liturgique de Dresde que 
reprendra plus tard le Wagner de Parsifal^]Q ne 
sais pourquoi je trouve en toute cette introduc- 
tion quelque chose de vague et d'étrange, qui 
m'appelle et qui m'emporte au loin ; quelque 
chose , comme disait Rousseau d'un de ses 
paysages préférés, « quelque chose d'intéres- 
sant, qui m'affecte et qui m'attendrit ». 




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MENDELSSOHN 




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Ped. * Ited. 



LE GÉNIE ET L'ŒUVRE i8i 

Enfin Vallegretto un poco agitato de la Sym- 
phonie-Cantate me pénètre de la même émotion, 
pathétique et pieuse à la fois. Ici, nous Tavons 
déjà dit, le motif austère et le motif passionné se 
trouvent en présence. Et leur rencontre sans 
doute n'a rien de tragique, encore moins d'atroce 
comme les grands conflits beethoveniens. Mais, 

« 

sans nous ébranler, cette crise légère nous émeut 
et, dans Tordre du lyrisme en quelque sorte 
intime, de la vie sentimentale et religieuse, on 
peut douter si Mendelssohn a jamais rien écrit de 
plus personnel et de plus touchant. 



* 



Croyant, et même pieux ; tantôt mélancolique 
et passionné, (sous les réserves que nous avons 
faites), tantôt s'attachant davantage, soit aux 
modes légers et joyeux de la vie, soit à ses 
dehors magnifiques, Mendelssohn eut aussi, de 
bonne heure et toujours, le sentiment très vif et 
très profond de la nature. Etat d'âme et paysage, 
vous connaissez les deux termes de la fameuse 
équation. La musique de Mendelssohn est quel- 
quefois Fun ou Tautre, quelquefois aussi l'un et 
l'autre en même temps. 

On a dit cependant, et cet « on » ne parle pas à 
la légère : « Il est remarquable qu'un des musi- 



i82 MENDELSSOHN 

ciens les plus descriptifs, (semble-t-il), de TAlle- 
magne, l'auteur du Songe d'une nuit d'été, de 
Meeresstille^ de Mélusine, Mendels^ohn, est un 
ennemi décidé de ce genre, et que cette antipathie 
le rend très injus-tepour Berlioz et même pour 
Schubert : « Mettre en musique un poème des- 
criptif me semble absurde », écrit-il à M™® de 
Pereira. « La foule de compositions qui existent 
en ce genre ne prouve pas contre moi, mais 
pour moi, attendu qu'il n'en est pas une que Ton 
puisse de bonne foi appeler bonne », Il critique 
vertement le Roi des Aulnes de Schubert, où le 
musicien « essaie de rendre le bruissement des 
aulnes, les cris du bambin, le galop du cheval et 
tout ce fatras d'imitation matérielle... addition 
toute factice d'une peinture grossière*». 

Injuste assurément pour Schubert quand il le 
traite ainsi, Mendelssohn le fut peut-être moins 
— en quelques autres de ses écrits — pour Ber- 
lioz. Aussi bien cette dernière question est de 
celles que le temps nous manque ii;i de résoudre, 
ou seulement d'exposer. Mais c'est lui-même 
surtout que Mendelssohn, en cette occasion, 
paraît avoir méconnu : « Ennemi de ce genre », 
(le genre descriptif), il ne le fut assurément 
qu'en paroles, en paroles que ses œuvres, ses 

I. M. Romain Rolland. 



LE GÉNIE ET L'ŒUVRE i83 

chefs d'œuvre même contredisent, ou plutôt 
réduisent à néant. « Un des musiciens les plus 
descriptifs de TAUemagne », il ne « semble » 
pas que Mendeissohn le soit; il Test en réalité, 
sans conteste. Wagner lui-même, injuste, inju- 
rieux à tant d'autres égards pour Mendeissohn, 
ne se contenta pas d'épargner en lui le musicien 
pittoresque : il l'honora. Il admirait, nous rap- 
porte encore un de nos confrères, « le premier 
allegro et le scherzo de la symphonie Ecossaise^ 
« où les thèmes populaires employés par Fauteur 
sont développés de merveilleuse façon ». Le 
maître de Bayreuth, dans ses entretiens intimes, 
conservés par MM. Dannreuther et de Wolzo- 
gen, désigna maintes fois Mendeissohn comme 
« un paysagiste de premier ordre ». a II décla- 
rait la Grotte de Fiiigal un chef-d'œuvre. L'opi- 
nion qu'il avait de Mendeissohn s'appuyait prin- 
cipalement sur les œuvres dont l'Ecosse avait 
fourni le sujet^ ». 

Pour inspirer le musicien descriptif, il n'était 
pas besoin d'un paysage extraordinaire : un 
détail pittoresque, et le plus humble, y pouvait 
suffire. En revenant d'Ecosse, à vingt ans, Men- 
deissohn s'arrêta quelques semaines à la cam- 
pagne, près de Holywell, chez un riche proprié- 

I. M. Maurice Emmanuel. 



i84 me?;delssohn 

taire de mines qui l'avait invité. La famille Taylor, 
c'était le nom de ses hôtes, était nombreuse. 
Trois jeunes filles surtout en faisaient le charme 
et le sourire. Leur frère, qui pourtant n'enten- 
dait rien à la musique, un jour que Félix avait 
joué longtemps, disait, en se retirant, à ses 
sœurs : « Ce doit être un homme de génie ». 
Anne, Honora et Suzanne, elles, en étaient bien, 
sûres. Sans compter que cet homme de génie leur 
paraissait aussi le plus aimable des jeunes 
gens. Tous ces gentils vingt ans menaient 
ensemble une honnête, et libre, et joyeuse 
vie. Un soir, ayant trouvé chez un garde un 
misérable violon, Félix s'en empara et dans 
le bois, la nuit, debout auprès d'un feu de bran- 
chages, il tira du pauvre instrument des sons 
délicieux. 

« Nous avions remarqué, rapporte encore le 
frère, à quel point les choses de la nature parais- 
saient lui suggérer de la musique ». C'est pour 
les trois sœurs qu'il composa les Trois fantaisies 
ou caprices^ op. i6. Un bouquet d'œillets et de 
roses, que lui donna l'aînée, inspira la première 
pièce, dont le début ressemble à celui de la 
symphonie Ecossaise, et sur la marge de son 
manuscrit, comme pour comparer, Mendelssohn 
posa les fleurs. 



LE GÉNIE ET L'ŒUVRE 
Andante con moto 



i85 




Le scherzo (n° 2, en mi mineur), avec ses fan- 
fares légères, eut pour prétexte, ou pour mo- 
dèle, une plante grimpante, aux fleurs pareilles 
à de petites trompettes, dont Mendelssohn et la 
jeune Honora prétendaient que les Elfes devaient 
sonner en prenant leurs ébats. 

Presto 




Suzanne enfin se vit dédier, en souvenir d'un 
ruisseau qui traversait le parc et qu'ils aimaient, 
la dernière des trois pièces {The Rwiilet)^ où 
dans quelques traits mélodiques, dans certaines 
sonorités, il semble qu'on respire déjà la 
fraîcheur et Thumide poussière de FingaL 



i86 



MENDELSSOHN 



Audante 







LE GÉNIE ET L'ŒUVRE 187 

Passons maintenant aux paysages véritables. 
Deux symphonies de Mendelssohn — sur cinq — 
portent le nom d'un pays. Elles en reflètent 
l'aspect ou le visage, h' Italienne^ qui s^achève 
par une saltarelle^ commence par un allegro qui 
pourrait, comme l'ouverture de Berlioz, évoquer 
des visions de carnaval romain. Quant à V Ecos- 
saise, nous avons indiqué plus haut quelle part 
il convient d'y accorder à la mélancolie et au 
rêve. Mais le paysage aussi, le paysage historique 
même, y a sa place, la première peut-être, et de 
la nature, des apparences et des souvenirs des 
lieux, il semble ici que le sentiment procède, 
que l'élément sensible et l'élément idéal se 
fondent l'un dans l'autre au point qu'on ne les 
sépare plus. Mendelssohn écrivait d'Ecosse, le 
3o juillet 1829 : « Nous sommes allés voir 
aujourd'hui le palais d'Holy Rood où la reine 
Marie a vécu, a aimé. Voici la petite chambre et 
Tescalier tournant... C'est là qu'ils sont montés, 
qu'ils se sont saisis de Rizzio... ils l'ont assassiné 
dans ce coin sombre. La chapelle a perdu sa 
toiture ; l'herbe, le lierre y pousse en abon- 
dance et devant l'autel écroulé, Marie fut cou- 
ronnée reine d'Ecosse. Tout n'est que décombres 
et poussière; on voit le ciel à travers les ruines. 
Je crois bien avoir trouvé là aujourd'hui le com- 
mencement de ma symphonie Ecossaise ». 



i88 MENDELSSOHN 

En écoutant un autre jour des joueurs de cor- 
nemuse, il trouva le scherzo, pareil à quelque 
pibroch joyeux. Et le reste, hormis Vadagio^ 
se ressent encore d'impressions analogues. Le 
reste, c'est le second motif du finale, qui sonne 
comme un air de bigpipe sur la bruyère ; c'est 
la conclusion en forme de choral, mais d'un 
choral anglais. Nationale, ou locale, la sympho- 
nie en la mineur l'est à ce degré, que sous le ciel 
italien, deux ans à peine après l'avoir ébauchée, 
Mendelssohn se déclarait, nous le savons, inca- 
pable de la reprendre. « Il n'y a que la symphonie 
Ecossaise^ écrit-il le 22 février i83i, que je ne 
peux pas encore bien attraper... Elle m'échappe à 
mesure que je crois la saisir. » Quelques semaines 
après : « Du i5 avril au i5 mai, c'est la plus belle 
époque de l'année en Italie. Qui donc oserait 
me faire un crime de ne pouvoir pas me repor- 
ter en imagination au milieu des brumes de 
l'Ecosse ! » Il ne s'y reporta que plus tard, 
quand il fut remonté vers le Nord, depuis long- 
temps et pour toujours. Alors, de ses visions 
retrouvées et de sa mélancolie revenue, il com- 
posa l'un de ses chefs-d'œuvre à la fois les plus 

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pittoresques et les plus intérieurs. En le dédiant 
à la reine Victoria, Mendelssohn ne faisait qu'ac- 
quitter une dette et rendre à la souveraine ce 
qu'il avait reçu du pays. 



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LE GÉNIE ET L'ŒUVRE 189 

La symphonie Italienne et VEcossaise elle- 
même ne sont en quelque sorte que des paysages 
particuliers. La musique de Mendelssohn en 
ofiFre de plus généraux et qu'on pourrait appeler 
élémentaires. Deux éléments en effet, Tair et 
Teau, ont trouvé dans le compositeur du Songe 
et de Fingal un de leurs admirables musiciens, 
et voilà peut-être ce qui donne à son œuvre 
descriptive le plus de valeur, et de grandeur 
aussi. 

Le feu devait naturellement avoir s'a place 
à la fin de Toratorio d'Elie^ étant, si j'ose dire, 
pour le héros ou le prophète , le principe et 
le mode même de son suprême transport. Il 
y brille en effet, il y rayonne, il y resplendit. 
Mais « la part du feu » n'est rien dans Elie 
auprès de celle de Teau. Le début de Toratorio 
nous montre 

Elie aux éléments parlant en souverain, 
Les cieux par lui fermés et devenus d'airain. 
Et la terre trois ans sans pluie et sans rosée. 

La suite nous fait entendre, et presque voir 
aussi, les cieux par lui rouverts et Tapproche 
d'abord, puis la chute de l'ondée bienfaisante. 
Elle dure peu, ce n'est qu'une averse ; mais elle 
tombe en déluge. Tout Israël la salue d'une accla- 
mation unanime, également imitative et pathé- 



igo MENDELSSOHN 

tique, de sorte que dans la polyphonie de l'or- 
chestre unie à celle des voix, on sent, comme il 
fallait, se fondre les cieux et les cœurs, et ruis- 
seler ensemble les torrents de la pluie et ceux de 
la joie. 

« Que d'eau ! que d'eau ! » s'écriait, dit-on, le 
visiteur officiel d'une inondation fameuse. « Que 
d'eaux ! » au pluriel, et de combien de sortes, 
sous combien d'aspects, a déjà voulu figurer la 
musique ! Elle y a souvent réussi. « L'eau dans 
la musique », tel pourrait être sinon le titre, qui 
serait malheureux, mais le sujet d'une étude 
d'esthétique à la fois pittoresque et musicale. 
Elle commencerait, pour ne pas remonter plus 
haut, à la cantate de Bach : Christ^ unser Hen\ 
zum; Jordan kam (Le Christ, notre Seigneur, 
vint au Jourdain), où l'imitation des flots et des 
vagues d'un fleuve a paru si parfaite à l'un des 
récents commentateurs du maître, qu'il s'est 
demandé si vraiment certain accompagnement, 
signalé par lui, ne fait pas époque dans l'histoire 
de la musique descriptive \ 

La question ne se poserait même pas à propos 
de Vandante de la symphonie Pastorale, C'est 
une date, et sûrement glorieuse, que marque 
l'accompagnement — ou les accompagnements, 

I. Voir M. Albert Schweitzer : /.-*S. Bach. Le musicien- 
poète; I vol. Leipzig, Breitkopf u. Hartel, 1905. 



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LE GÉNIE ET L'ŒUVRE 191 

car Us sont dé plus d'une sorte — de la Scène au 
bord du ruisseau. Schubert et Weber, après Bee- 
thoven, furent sensibles à la fraîcheur de Tonde, 
à sa transparence, (rappelez-vous la Truite)^ et 
parfois à son immensité. La « barcaroUe » de 
Schubert s'appelle en réalité : « Pour chanter sur 
Teau, Auf dem Wasser zu singea », et vraiment, 
autour et comme au flanc de la mélodie qui vogue 
et se balance, il semble bien que Teau glisse, et 
se brise, et se joue. 

ObéroUf a dit Berlioz, « perle allemande éclose 
dans rhuître britannique ». Gela signifie d'abord 
qn'Obéron fut représenté pour la première fois 
en Angleterre, etpuis,quedansla beauté duchef- 
d'œuvre, comme en celle d'une perle, il revient 
une part à la mer.- On parle toujours du charme 
aérien de la partition de Weber; il n'en faudrait 
oublier ni la grâce, ni la splendeur marine : la 
barcaroUe, et surtout le grand air de Rezia, 
Tadjuration la plus fière et la plus magnifique 
peut-être que jamais personnage lyrique ait 
adressée à TOcéan. 

En cette galerie, que nous formons à la hâte, 
Berlioz lui-même, le Berlioz du septuor des 
Troyens, prendrait place. Plus tard, dans la musi- 
que de la mer, nous verrions celle des fleuves et 
des lacs venir en quelque sorte se jeter aussi. Le 
Rhin baignera le seuil de la Tétralogie wagné- 



192 MÉNDELSSOHN 

rienne, ce colossal édifice, et, dans la scène finale 
de la Gôtterdàmmerung^ il en emportera les der- 
niers débris en son courant mélodieux. Là-bas 
enfin, sous des cieux pâles, au pays des longs 
hivers et des printemps qui se font attendre, 
quand le printemps pourtant sera venu, c'est au 
bord de Tétang que le musicien de « la Fille 
de neige » conduira son héroïne , et les plus 
ravissantes chansons de la Sniegourotchka ne 
s'élèveront peut-être pas de la terre, mais des 
eaux. 

Ce chœur étrange, formé de voix limpides, et 
qui, depuis plus de deux siècles, chante, n'a pas 
eu déplus délicieux chorège que l'auteur de Mélu-^ 
sine^ de la Grotte de Fingal et du Calme de la 
mer. Celui-là, comme le saint etle poète d'Assise, 
aurait pu nommer l'eau : ma sœur. Il écrivait à 
Rébecca, voyageant en Suisse : « Salue chaque 
noyer, chaque sapin, mais surtout les ruisseaux». 
Nous l'avons vu tout à l'heure accorder à l'un 
d'eux un gracieux souvenir. Mais au fleuve alle- 
mand par excellence, au fleuve national et pater- 
nel, au Vater Rhein^ Mendelssohn devait un plus 
magnifique hommage. Il le lui rendit en compo- 
sant l'ouverture de la Belle Mélusine. 



LE GENIE ET L'ŒUVRE 



193 



Aûdante con moto, ma moderato. 




Pédale 





Mendelssohn avait entendu en i833 l'opéra 
de ce nom composé par Kreutzer — à défaut de 
Beethoven — sur un poème de Grillparzer, que 
Tauteur de Fidelio avait accueilli, puis aban- 
donné. L'ouverture déplut à Mendelssohn et le 
reste de Touvrage lui fit le même effet que 

Bellaigue. i3 



194 MENDELSSOHN 

l'ouverture ; mais il admira fort la principale 
interprète, la Hâhnel, surtout dans une scène où, 
comme Loreley, elle peignait ses longs cheveux 
de sirène. Sous le charme de cette vision, il écri- 
vit son ouverture. « De toutes mes ouvertures, 
disait-il en i836, c'est la plus intérieure ».Etil 
s'étonnait qu'un rédacteur de gazette musicale y 
eût pu voir « du corail rouge, des poissons verts, 
des palais enchantés et toutes les profondeurs 
de rOcéan ». C'était bien des choses sans doute ; 
mais nous pouvons nous étonner a notre tour de 
la définition donnée par Mendelssohn, et qu'il ait 
qualifié d' c intérieure» une œuvre dont le dehors, 
beaucoup plus que le dedans, fait l'intérêt et 
la beauté. Non pas que le sentiment, ou Tâme, 
en soit absente. Un thème dramatique y inter- 
' vient, y exerce même sur le thème pittoresque 
une influence qui, pour ainsi parler, l'humanise. 
Alors on voit, on croit du moins voir le fleuve 
se teindre de mélancolie, frissonner d'inquié- 
tude ou de crainte, et cela réunit une fois de 
plus, en un savoureux mélange, l'ordre ou 
le monde que nous sommes et celui que les 
choses sont. Le paysage pourtant l'emporte, et 
des deux courants, celui du fleuve est le plus, 
fort. Mendelssohn lui-même, en dépit de lui- 
même, devait bien s'en rendre compte, quand il 
exprimait — dans une lettre, je crois — l'espoir 



j 



LE GÉNIE ET L'ŒUVRE igS 

que son ouverture sentirait véritablement le 
poisson [fischig). Enfin puisque Wagner, plus 
tard, a pour ainsi dire établi tout le prélude — à 
son tour fluvial et rhénan — du Rheingold^ sur le 
motif principal, à peine altéré, de l'ouverture de 
Mélusine^ c'est donc qu'il a trouvé dans ce 
dessin, dans ce mouvement, dans cette couleur 
sonore, l'image et la ressemblance des eaux, et 
de ces eaux. 

Mendelssohn aimait les ruisseaux etles fleuves. 
Mais l'Océan lui plaisait encore davantage. « La 
mer, écrivait-il, a toujours été et sera toujours 
pour moi la plus belle œuvre de la nature... 
J'éprouve une jouissance toujours nouvelle à 
contempler cette grande plaine liquide et nue. » 
Au début de l'ouverture de Meeresstille^ il en a 
précisément représenté la surface unie et sans 
bornes. A la fin, avec une ivresse à demi webe- 
rienne et wagnérienne à demi, il a su rendre, 
après la « traversée heureuse », l'approche et 
l'abord de la terre aperçue, puis grandissante, 
enfin touchée et comme reconquise. 

Dans le psaume In exitu^ c'est encore un bel 
épisode, un beau tableau, sommaire mais puis- 
sant, que le passage miraculeux d'Israël. « La 
mer vit et recula », et l'orchestre, refluant comme 
elle, comme elle entrechoque ses vagues et 
découvre ses profondeurs. 



196 MENDELSSOHN 

Mais, de tous les chefs-d'œuvre de la musique 
des eaux, pour la vérité comme pour la poésie, 
aucun n'est comparable à cette « marine » 
exquise : Touverture « pour une île solitaire », 
ou des Nouvelles-Hébrides^ ou de la Grotte de 
Fingal. 

Nous avons déjà rapporté que Mendelssohn 
écrivit sur place, et d'après nature, le princi- 
pal thème de son poème symphonique. « Le soir 
même, raconte Hiller dans ses Souvenirs^ il alla, 
en compagnie de son ami Klingemann, faire visite 
à une famille écossaise. Dans le salon se trouvait 
un piano; mais hélas! c'était un dimanche. 11 ne 
fallait donc pas espérer pouvoir faire de la mu- 
sique ce jour-là, et Mendelssohn se trouva dans 
la nécessité d'user de toute sa diplomatie pour 
obtenirque l'instrument fût ouvert une seule 
minute, afin de permettre à Klingemann d'en- 
tendre le thème en question, véritable embryon 
de cette ouverture maîtresse et originale, que 
Félix devait terminer seulement quelques années 
plus tard à Diisseldorf. » 

A Paris, il y travailla, mais sans parvenir 
à se contenter lui-même. « Je ne puis, écrit-il 
à Fanny, donner ici les Hébrides, parce que, 
comme je te l'ai écrit dans le temps, je ne les 
trouve pas suffisamment achevées. JLe passage du 
milieu en ré majeur, forte^ est très bête. Toute 



LE GENIE ET L'ŒUVRE 



197 



la modulation sent plus le contre-poiat que Thuile 
de poisson, les mouettes et la morue, et ce devrait 
être le contraire ». Ce fut le contraire à la longue, 
bien que peut-être il soit permis de trouver à cette 
musique de plus délicates senteurs. Et puis, et 
surtout, c'est moins à notre odorat qu'à nos 
yeux que, par un détour, elle s'adresse. Les 
sonorités ici deviennent visions plutôt que par- 
fums. 

Descriptive, et descriptive avec autant de pré- 
cision que d'ampleur, cette musique, avec autant 
d'originalité que de richesse, est aussi de la 
musique pure. Belle, d'une beauté relative — 
j'entends qui se rapporte aux objets qu'elle 
représente — elle est belle encore spécifique- 
ment, et, de cette seconde façon, elle l'est tout 
entière, par chacun des éléments qui la consti- 
tuent. Par les thèmes d'abord. Il sont deux ou 
trois, pas davantage. Le premier, et le principal 
aussi, tombe doucement, en volute légère, de la 
dominante sur la tonique, et s'y repose. 



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deurs à la surface et s'y épanouit. 



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Derrière ces deux figures inverses , d'au- 
tres, plus élémentaires , et qui sont à peine 
des mélodies, frissons de violons, appels de 
trompettes, esquissent le fond ou le lointain. 
Les rythmes, qu'ils s'opposent ou se répon- 
dent, sont des modèles d'élégance alerte et 
moelleuse tour à tour. Ici liées, piquées ailleurs, 
les notes quelqiiefois se multiplient et se préci- 
pitent ; plus rares parfois, plus lentes et tenues 
longuement, on dirait qu'elles s'écoutent elles- 
mêmes. D'un bout à l'autre de la symphonie, 
les deux modes alternés, le majeur et le mineur, 
font se succéder les rayons et les ombres. Sym- 
phonie, avons-nous dit. En vérité cette ouver- 
ture en est une. Elle a, d'une symphonie, avec 
l'ordonnance et les proportions, avec le dévelop- 
pement thématique, la diversité, la richesse ins- 
trumentale, et si Fingal est un chef-d'œuvre, 
autant que par le dessin et la forme, c'en est 
un par les timbres, autrement dit par la cou- 
leur des sons. 



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LE GENIE ET L'ŒUVRE 201 

Mais cette symphonie est une image encore, 
ou plutôt un portrait : le portrait qui respire, 
qui parle et qui chante, des flots. Tout en est 
rendu : le mouvement, la voix et la lumière. 
Que dis-je, les mouvements divers, la lumière 
changeante et les innombrables voix. 11 ne man- 
que pas en cette marine un seul aspect, un seul 
détail, un seul incident de la vie de la mer, hormis 
sa violence et sa fureur. Voici les houles puis- 
santes et les calmes courants ; voici les vagues 
plus courtes et plus légères, ayant à leur sommet 
une boucle d'écume. Voici le flux et le reflux 
éternels; puis, au sein même du mouvement et 
du bruit, des retraites cachées, des coins de 
silence et de paix se découvrent. Entre les trois 
noms que l'ouverture de Mendelssohn a portés, 
un seul décidément convient et même s'impose : 
la Grotte 'de FingaL On reconnaît, au bruit de 
cette eau, qu'elle n'est pas libre, mais enfermée 
et captive; elle se" meut entre des murailles et 
sous une voûte de rocher ; tantôt elle frappe et 
tantôt elle caresse les parois de sa prison. De 
là tant de résonances et d'échos, et ces appels, 
et ces réponses de trompettes, que semblent 
jeter à travers les galeries fraîches les conques 
de nacre des dieux marins. 

Par moments enfin, tant de beauté pittoresque 
se tourne et s'achève en presque humaine 



aoa MENDELSSOHN 

beauté. On dirait que cette mer, comme nous» 
est vivante, qu'elle a non seulement son visage, 
mais son âme comme nous. Ame plaintive 
d'abord et de mélancolie, les premières notes 
n'étant que murmures et soupirs. Puis tout 
s'égaie et rit, tout s'enfle et se renforce, tout 
entre en mouvement et en joie. Il semble qu'à 
l'approche de Thomme, venu pour le contempler 
et le comprendre, pour se mêler à lui, l'Océan ait 
pris conscience de son être, et que celle-ci 
Texalte et l'enivre. C'est le centre ou le sommet 
de la symphonie, l'apogée ou l'apothéose de l'un 
des éléments, de l'une des puissances de l'uni- 
vers. Mais de nouveau tout décroît, tout s'apaise 
et s'attriste. Témoin trop fugitif de la gloire des 
flots et de leur allégresse, le jeune passant n'a 
fait que passer. Alors, en sa grotte sauvage et 
redevenue déserte, la mer reprend sa plainte 
éternelle, qui peut-être ne sera plus jamais 
entendue et plus jamais consolée. 

Après l'eau, c'est l'air, ou la lumière, qui 
devait- trouver en Mendelssohn un de ses plus 
subtils évocateurs. Le retour au pays [Die Heim- 
kehr aus der Fremde) ^ ce petit opéra-comique de 
famille, composé par le jeune Mendelssohn 
revenant d'Angleterre, contient un pittoresque 
lever de soleil. Un autre, beaucoup plus éclatant 
et grandiose, celui de la Symphonie-Cantate ou 



LE GÉNIE ET L'ŒUVRE 2o3 

Lobgesang^ unit à la vérité descriptive ou maté- 
rielle la beauté de rallusion idéale et du sym- 
bolisme chrétien. 

Quant à la Nuit de Walpurgis, œuvre de triple 
caractère, fantastique, religieuse et pittoresque, 
Mendelssohn écrivait de Paris en 1882 : « Mon 
ouverture (en la mineur) est terminée. Elle 
représente le mauvais temps. Une introduction, 
dans laquelle on sent la rosée et le printemps, 
est achevée également depuis quelques jours. » 
Le second épisode surtout compte parmi les 
plus gracieux paysages mendelssohniens. En 
passant de l'ouverture à l'introduction, la mu- 
sique se détend et se dénoue, elle s'attiédit et se 
fond. 

On ne respire guère que dans certaine musique 
russe (en telle page de la Vie pour le Tzar et, 
plus récemment, de la Sniegourotchka) cet air 
véritablement printanier, qui caresse, pénètre 
et attendrit. 

On ne respire nulle part, nulle_ part on ne 
sent, on ne voit, car elle y est même visible, 
l'atmosphère du Songe (ïune nuit d'été. Ici tous 
les modes, toutes les manières d'être de Fair se 
reconnaissent, comme toutes celles de l'eau dans 
la Grotte de FingaL La musique n'en avait pas 
encore noté comme dans les premiers accords 
de l'ouverture, le calme et l'immobilité, comme 



2o4 



MENDELSSOHIN 



dans les thèmes scintillants qui les suivent, le 
tremblement et la palpitation. 



Alleo^ro vivace ^^ 

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Rien non plus de pareil au scherzo n'avait été 
jusqu'alors entendu. Danse des elfes et des 
sylphes, a-t-on dit et redit à satiété, vol et bour- 
donnement aussi de mouches, d'abeilles et de 
libellules. Sans doute, musique des esprits ou 
des insectes de Fair ; mais surtout, et par là le 
sens du chef-d'œuvre s'élargit et s'élève, musi- 
que de l'air lui-même, de ses mouvements, de 
sa lumière et de sa chaleur, de ses poussières 
et de ses atomes, en un mot de sa vie et de son 
être tout entier. 



LE GÉNIE Eï L'ŒUVRE 



'203 



Avant le duo, rien qu'en une seule note de 
flûte, grave, longuement tenue, et qui se soulève 
et s'abaisse tour à tour ; on croit voir s'étendre 
et se propager les ondes lumineuses avec les 
ondes sonores. 




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Qui dira tout ce que Vallegretto agitato 
signifie : s'il est un épisode sentimental et 
pathétique, ou seulement imitatif et pittoresque, 
ou tout cela peut-être, et s'il ne représente pas 
autant, sinon plus encore qu'une poursuite 
amoureuse, le soufflé et la course du vent dans 
les bois. 

Enfin le nocturne, par les mélodies, les 
rythmes et les sonorités, figure un autre aspect 
du paysage aérien. Après la vibration de l'air, 



M.--' 



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MENDELSSOHN 



en voici le repos. Voici la nuit après le jour ; la 
nuit calme, mais la nuit claire, celle où 

L'étoile amoureuse, 

De sa lueur mystérieuse. 

Blanchit les tapis de gazon ^. 

Le sens du nocturne, ou mieux la sensation qu'il 
procure est surtout dans ces derniers mots. 
<( Musique octogone », disait, de je ne sais quelle 
musique, un illustre musicien. Et je n^entends 
pas très bien ce qu'il voulait dire. J'imagine 
plus aisément que la musique puisse être hori- 
zontale, et qu'après avoir, dans l'ouverture et le 
scherzo du Songe^ semé des traits et des points 
brillants, elle se répande et s'étale, dans le noc- 
turne, en nappes et comme en tapis de pâle 
lumière. 

Je me souviens d'avoir vu jadis un paysage, 
admirable autant qu'indescriptible, de Turner. 
Chef-d'œuvre, à peu près informe, de coloris, il 
ne représentait rien que le vide ou le vague. 
Son heureux possesseurl'avait baptisé : l'Espace. 
Voilà justement ce que, dans un chef-d'œuvre 
aussi, non moins coloré, mais singulièrement 
plus formel, Mendelssohn a représenté par les 
sons. Musicien de l'eau tout à l'heure, il est ici. 
le musicien de l'air. Ainsi, nous l'avons dit, mais 

I. Lamartine, Le Soir. 



LE GÉNIE ET L'ŒUVRE 207 

il est bon, surtout en terminant, de le redire, la 
valeur pittoresque de son art se simplifie et 
s'accroît. Enfin,' sur la musique marine de 
Fingalj la musique aérienne du Songe (Vune nuit 
<aî'e7é possède un avantage singulier et peut-être 
unique : c'est d'avoir pour sujet la matière, ou 
Télément qui forme la nature propre et la spé- 
cifique beauté de la musique elle-même. 

Aussi bien, après avoir étudié le sentiment ou 
Véthos du génie mendelssohnien, par* quelle 
œuvre pourrait-on mieux conclure que par le 
Songe d'une nuit d'été? Le lendemain de la pre- 
mière représentation à Potsdam, pendant l'au- 
tomne de 1843, Fanny Hensel écrivait : <( N'est- 
ce pas un privilège pour cet être chéri des 
dieux, que l'œuvre de sa jeunesse, celle qui a 
commencé sa gloire, la consacre aujourd'hui 
dans toute l'Allemagne ? En consultant nos sou- 
venirs, hier, nous constations à quel point le 
Songe d'une nuit d'été s'est trouvé de tout temps 
rhôle favori de la maison paternelle. Chacun 
des rôles a été lu et joué aux différents âges de 
notre vie. Aujourd'hui nous assistons au cou- 
ronnement de l'œuvre ». 

Comme l'œuvre, et par elle, Tartiste lui-même 
nous apparaît couronné. Elle inaugura sa car- 
rière, et peu s'en faut — de quatre années seule- 
ment et de son dernier chef-d'œuvre, Elie — 



ao8 MENDELSSOHN 

qu'elle ne la termine. Les elfes ont enfermé 
dans le cercle étroit de leur vol ce bref et glo- 
rieux destin. Dans le Songe naturellement, et 
par le fait du sujet, la pensée chrétienne est 
absente, mais celle-là seulement. La passion et 
la sagesse, la mélancolie et le rêve ; ailleurs, un 
air de fête et de magnificence ; ailleurs encore, 
l'élégance et la grâce, une façon légère et bril- 
lante de prendre et de goûter la vie ; ailleurs 
enfin, partout, l'intelligence et Tamour de la 
nature, on peut affirmer qu'en ce peu de pages, 
hormis encore une fois l'idéal religieux, le trésor 
de cet art et de cette âme est contenu tout entier. 



LES ORIGINES ET L'INFLUENCE 

Cet art, d'où venait-il, et qu'est-il devenu? 
Quels maîtres avaient formé cette âme et quels 
disciples ont été par elle inspirés ? 

Génie original et nouveau, Mendelssohn est 
en même temps un génie conservateur et clas- 
sique. Pareil aux sages que vante sa chère 
Bible, ambulat in lege Domini, Il se meut, 
il s'avance même dans la loi, mais il s'y 
enferme. On comprend que les Anglais l'aient 
aimé. Gounod disait volontiers aux artistes : 



LE GÉNIE ET L'ŒUVRE aog 

« Jamais de bornes, mais toujours des bases ». 
Mendelssohn a reculé les unes, sans abandonner 
les autres et surtout sans les ébranler. 

La base la plus large et la plus ferme où s'ap- 
puie et s'élève une partie de son œuvre, c'est 
l'œuvre de celui qu'il appelait « le vieux de la 
montagne », Jean-Sébastien Bach. Là plongent 
des racines, de là sort une tige, qui devait, à la 
vérité, porter de nouvelles fleurs. 

Autant que de Bach, Mendelssohn eut assu- 
rément l'intelligence et peut-être l'amour de 
Beethoven. L'un des premiers parmi les pia- 
nistes, il inscrivit sur ses programmes les deux 
plus grands concertos du maître (en sol majeur 
et en mt bémol), ainsi que les dernières sonates, 
contemporaines de sa propre jeunesse. Inter- 
prète adolescent de ces chefs-d'œuvre suprê- 
mes, le musicien et le virtuose qu'il était n'y 
trouva rien d'obscur ou de difficile seulement. 
Par Tesprit et par l'exécution, tout de suite il s'en 
rendit maître. Pourtant, rien ou presque rien de 
Beethoven n'a passé en lui : ni la forme, ni le 
fond ; ni l'idée, et le développement de Tidée; ni 
ridéal, ce mode grandiose, héroïque de l'être, 
où revient et se rapporte tout sentiment, toute 
passion de Beethoven, sa joie aussi bien que sa 
douleur. 

Sur l'œuvre de Mendelssohn, au moins sur 

Bellaigue. i4 



2IO MENDELSSOHN 

quelques pages de son œuvre, sur telle ou telle 
mélodie, en particulier au moment où elle tombe 
et meurt, on verrait plutôt flotter le sourire^ 
tendre et mélancolique, de Mozart. Les trois fées, 
ou, comme dit le texte allemand, les trois 
« dames » de la Zauberflôte semblent un peu 
des sœurs aînées de Titania, et dans les dernières 
mesures du scherzo^ dans l'accompagnement du 
duetto du Songe^ une « flûte magique » aussi a 
soupiré. 

S'il est un autre musicien, dont la musique de 
Mendelssohn — je parle surtout ici de sa musique 
pour piano — porte plus souvent la marque,, 
c'est celui du « Mouvement perpétuel » et du 
Concertstûck. Il y a dans les concertos de Men- 
delssohn, dans ses Caprices, avec ou sans 
orchestre, en un mot dans ses pièces de fantaisie, 
un genre de virtuosité pianistique, une surabon- 
dance de notes et jusqu'à de certains traits que 
Weber a pratiqués le premier. 

On peut trouver aussi quelque rapport entre la 
musique d'Obéron et celle du Songe. Mais il 
semble que dans ce cas particulier Mendelssohn 
se rencontre avec Weber, beaucoup plus qu'il ne 
procède de lui. Je vois ou plutôt j'entends bien 
que la dernière phrase, très ralentie, un peu 
traînante, de l'ouverture du Songe d'une nuit 
d'été ressemble par le mouvement, par le 



LE GENIE ET L*ŒUVRE m 

rythme, et même note pour note, à la fameuse 
barcaroUe à^Obéron, Mais il ne faut pas oublier 
que cette ouverture date de Tété de 1826 et 
({n'Obéron avait été représenté pour la première 
fois à Londres, au printemps de la même année, 
deux mois à peine avant la mort de Weber. 
Il est peu vraisemblable que Mendelssohn ait 
connu si tôt^ en Allemagne, l'opéra de son 
illustre compatriote. — Oui, répondra-t-on, 
mais l'ensemble de la partition du Songe est pos- 
térieur d'une quinzaine d'années à Touverture, 
et par conséquent Obéron a pu l'inspirer. Nous 
répliquerons alors que cet ensemble se rap- 
porte avec une fidélité singulière et vraiment 
admirable à cette ouverture même, rien qu'à 
cette ouverture, qu'il y était en puissance, et que 
d'elle seule il s'est déduit et dégagé. Comment 
donc expliquer cette coïncidence thématique? 
Libre aux partisans de la télépathie d'y trouver 
la trace d'une communication mystérieuse, d'un 
charme ou d'un secret de féerie, laissé par le 
musicien mourant à' Obéron au jeune musicien du 
Songe d'une nuit d'été. 

S'il y a, chez un certain Mendelssohn., un S0U7 
venir de Weber, un soupçon de Mozart, c'est à 
l'école de Haendel quelquefois, et toujours à celle 
de Bach, que s'est formé le Mendelssohn reli- 
gieux. Il écrivait à Edouard Devrient. « Que mes 



T~' T'vr 



aia MENDELSSOHN 

compositions aient quelque ressemblance avec 
celles de Sébastien Bach, je n'y puis rien, car 
je les ai écrites ligne pour ligne sous mon 
impression du moment, et si les paroles m'ont 
impressionné de la même manière que le vieux 
Bach, je n'en dois être que plus content; 
car tu ne penses pas, j'imagine , que je copie 
ses formes sans mettre rien dedans. Un travail 
aussi vide me répugnerait à tel point, que je ne 
pourrais pas écrire un seul morceau jusqu'au 
bout ». 

Il ne s'abusait pas. Les formes les plus clas- 
siques, les plus scholastiques même, le musi- 
cien de Paulus et à^Elie ne les copia jamais pour 
ainsi dire à vide, et quant à ce qu'il y introduisit 
de personnel et de nouveau, c'est justement ce 
que nous avons essayé, dans l'étude que nous 
achevons, d'analyser et de définir. 

Cet élément original, et par où Mendelssohn 
est lui-même, à qui l'a-t-il transmis ? Chez qui, 
durant soixante ans écoulés depuis sa mort, peut- 
on le reconnaître et le suivre ? Autrement dit, 
ayant indiqué les origines de Mendelssohn, où 
trouverons-nous son influence ? 

Schumann d'abord, qui diffère de Mendelssohn 
par bien des endroits et par d'autres le dépasse, 
Schumann lui doit au moins le germe de son 
romantisme et de son lyrisme ardent. Quelques 



LE GENIE ET L'ŒUVRE 2i3 

œuvres, (assez rares), de Mendelssohn, comme le 
premier allegro de ses deux trios pour piano et 
cordes, comme une demi-douzaine de ses lieder 
ou de ses Romances sans paroles^ annoncent ou 
préparent la pensée de Schumann et sa passion. 
Le maître de Zwickau sans doute éliminera les 
restes de la tradition et du classicisme. Le 
trouble qui n'avait qu'effleuré Mendelssohn l'agi- 
tera, lui, jusqu'au fond et tout entier. L'inquié- 
tude passagère de Tun deviendra chez l'autre une 
constante angoisse, qui le jettera parfois presque 
dans l'égarement et la fureur. Il n'en est pas 
moins vrai que, le premier, de ;sa main délicate 
et fraîche; Mendelssohn a touché certaine corde, 
qui, sous la main fiévreuse et frénétique de 
Schumann, manquera plus d'une fois se briser. 
Mendelssohn, on le sait, fut ou devint odieux 
à Wagner. Mais il ne lui fut point étranger. Où 
donc, sinon dans les premières mesures de la 
symphonie Ecossaise^ Wagner a-t-il pris la mélo- 
die admirable de gravité, de noblesse et de 
mélancolie, qui fait le fond ou la trame du dia- 
logue entre Brunnhilde et Siegmund, au second 
acte de la Walkyrie ? Et le Rhin, le Rhin alle- 
mand, où donc, avant le prélude du Rheingoldy 
où donc, sinon dans l'ouverture de Mélusine^ 
l'Allemagne avait-elle déjà cru le voir et l'en- 
tendre couler? 



2i4 MENDELSSOHN 

Il n'est pas jusqu'à certain épisode du Lobge- 
sang, où le veilleur mystique n'annonce rap- 
proche de la lumière comme un jour Kurwenal 
saluera la voile du navire qui ramène Iseult à 
Tristan. L'analogie est frappante entre les deux 
mouvements dramatiques, entre certains détails 
d'harmonie ou de modulation ; ce sont des ardeurs 
égales et de semblables transports. Cela prouve 
bien, n'en déplaise à ceux que jadis on nomma 
les « athées de l'expression », que la musique 
exprime quelque chose, et que, ce quelque chose 
restant le même, il arrive que les musiciens les 
plus divers le traduisent de la même façon. Et 
cela fait voir aussi qu'envers le musicien de la 
symphonie Ecossaise^ de Mélusine et de la Sym- 
phonie-Cantate, celui de la Walkyrie, du Rheirt" 
goldei de Tristan ne fut pas seulement injuste, 
mais ingrat. 

Nous lui témoignerons — c'est nous Français 
que ie veux dire — avec plus d'équité, plus de 
reconnaissance. J'en sais deux parmi les nôtres, 
et non des plus petits, qui lui doivent quelque 
chose d'eux-mêmes. Au style religieux ou sacré, 
mais surtout à la manière pittoresque ou des- 
criptive de M. Saint-Saëns, un Mendelssohn 
peut-être n'est pas complètement étranger. En 
écoutant la Danse Macabre, il arrive que l'on 
pense au scherzo du Songe, On pourrait suivre la 



LE GEiNIE ET LŒUVRE -^iS 

comparaison dans Tordre de la musique pour le 
piano seul, ou pour le piano que Torchestre 
accompagne. Nous ne parlons, ou nous ne par- 
lerions pas ici des concertos de M. Saint-Saëns, 
mais de ses pièces plus courtes, plus légères et 
plus libres. Alors, dans le Scherzo pour deux 
pianos par exemple, ou dans le Wedding-Cake, il 
serait aisé de retrouver, sous des formes plus 
modernes et plus raffinées sans doute que celles 
de Mendelssohn, le même brio^ la même élé- 
gance et la même volubilité. 

Gounod enfin, Gounod plus que tout autre, a 
subi Tinfluence ou le charme mendelssohnien. Il 
a reçu de Mendelssohn cette « longueur de 
grâce », comme nous disions plus haut, qui carac- 
térise le cours et surtout la chute de sa mélodie. 
Pour citer une période musicale de Gounod qui 
se développe et s'achève à la manière de Men- 
delssohn, il ne s'agirait que de choisir. Et Ton 
verrait ensuite qu'après le progrès et la cadence, 
la répétition ou la reproduction de la phrase leur 
estcommune à tous deux aussi. i><ous voulons par- 
ler ■ — et nous en avons parlé déjà — de ce retour 
thématique, symétrique, à des niveaux ou à des 
étages différents, que dans le jargon de notre 
métier, sinon de notre art, on nomme la 
« rosalie ». 

Entre Mendelssohn et Gounod, le Gounod 



mi6 MENDELSSOHN 

profane et surtout peut-être sacré, la rencontre 
mélodique, harmonique, rythmique est fré- 
quente. On donnerait vingt exemples d'une res- 
semblance qui va parfois jusqu'à la similitude. 
GaZto, cette patriotique élégie, est parfois un écho 
des tendres reproches que le musicien à'Elie 
adressait à Jérusalem. Ouvrons cette même par- 
tition d'Élie^ ou celle de PauluSy et nous en ver- 
rons jaillir la « source délicieuse » de piété et 
d'amour, où viendra boire à longs traits le musi- 
cien de Rédemption et de Mors et Vita. Sur les 
vers d'Atkalie [D'un cœur qui t'aime)^ Gounod 
et Mendelssohn ont écrit, Fun un duo, l'autre un 
trio, l'un et l'autre à peu près le même cantique. 
Certain prélude d'orchestre de Mireille^ avant le . 
Val (ÏEnfery rappelle de très près un scherzo 
pour piano de Mendelssohn (en/îz dièze mineur). 
Enfin, si c'est exactement à travers les premiers 
et les derniers accords de l'ouverture du Songe 
d^une nuit d'été ^ que Marguerite, comme en 
songe elle-même, apparaît pour la première fois 
au vieux Faust, on doit bien reconnaître — et 
Gounod ne s'en fût pas cru diminué — que Tin- 
fluence de Mendelssohn est l'un des éléments 
fournis par le génie de l'Allemagne au génie du 
musicien français. 



LE GÉNIE ET L'ŒUVRE 217 



CONCLUSION 

Lui-même, le musicien allemand, où donc, en 
le quittant, allons-nous le placer, le laisser pour 
jamais ? Dans la région des idées claires et 
fines, des sentiments comme des sensations 
délicates et des passions tempérées. Il a dit 
rarement des choses sublimes ; parfois il en a 
dit de hautes, de nobles, et très souvent 
d'exquises. Mais parce qu'il n'en a jamais dit 
d'obscures, encore moins d'inintelligibles, on 
affecte de le dédaigner aujourd'hui. 

Pour venger autrefois d'une pire injustice des 
maîtres qu'il estimait plus grands que lui, Men- 
delssohn écrivait dans une de ses lettres : « Est- 
ce que ces manières orgueilleuses et déplai- 
santes de la nouvelle école, avec son ignoble 
cynisme, ne vous révoltent pas comme moi? 
N'étes-vous pas comme moi d'avis, que la pre- 
mière condition pour être artiste, c'est de res- 
pecter la grandeur, de s'incliner devant elle et 
de lui rendre hommage, au lieu de chercher à 
éteindre les grands flambeaux, pour que les 
petites chandelles aient un peu plus d'éclat...? 

« Et n'est-ce pas pitié de voir que tous ces 



!ii8 MENDELSSOHN 

gens-là, avec leurs grands airs méprisants, sont 
incapables, en fin de compte, de produire autre 
chose que des imitations de telle ou telle indi- 
vidualité marquante et ne se doutent même pas 
de ce qu'est cette puissance créatrice, libre et 
féconde, qui nous donne des chefs-d'œuvre sans 
s'inquiéter de personne, ni de Testhétique, ni 
de la critique, ni de rien au monde? » 

Eh bien ! pour achever de parler de Men- 
delssohn, empruntons-lui son langage. Défen- 
dons-le par ses propres armes. Sans être parmi 
les plus grands, il est tout de même un flam- 
beau. Dussent les petites chandelles y perdre leur 
dernière lueur, n'en laissons pas éteindre la 
clarté. 



CATALOGUE 

DE 

L'ŒUVRE DE MENDELSSOHN 



L'œuvre de Mendelssohn, comprenant cent dix-huit numé- 
ros, plus vingt-quatre pièces sans chiffre, a été édité par la 
maison Breitkopf et Haertel, de Leipzig. Les mêmes éditeurs 
en ont dressé deux catalogues : l'un par numéros, l'autre par 
catégories ou par genres. Le premier pèche et, pour ainsi 
dire boîte par quelque endroit. Les œuvres publiées du vivant 
de Mendelssohn s'arrêtent au n9 73. Les autres, dont plu- 
sieurs célèbres, sont posthumes. Exécutées ou non, l'auteur 
avait jugé nécessaire de les retenir ou de les réserver, pour 
les revoir et les corriger encore avant de les publier. Il en 
résulte qu'elles ont pris place dans le catalogue, à la suite, 
et non point à leur date. Gela crée entre Tordre numérique 
et l'ordre chronologique une sorte d'équivoque ou de contra- 
diction. 

Nous ne transcrivons ici, d'après Breitkopf et Haertel, que 
le catalogue par catégojies. 



MUSIQUE POUR ORCHESTRE 

i*"** SYMPHONIE en ut mineur, op. 11. 

1^ SYMPHONIE-CANTATE [Lohgesang] en si bémol, op. 52, 

3® SYMPHONIE en la mineur, op. 66. 

4*" SYMPHONIE en la majeur, op. 90. 

5® SYMPHONIE^ [Ré formation), op. 107. 



aao CATALOGUE 

Ouverture du Songe d'une nuit d'été, op. 21. 

— de la Grotte de Fingal, op. 26. . 

— du Calme de la mer et de l'heureux voyage, op. 27. 

— de la Belle Mélusine, op. Sa. 

— de Ruy Blas, op. gS. 

— des Trompettes [Trompeten-Ouverture] , op. loi. 
Marche funèbre en la mineur, op. io3. 

Marche en ré majeur, op. 108. 



POUR VIOLON AVEC ORCHESTRE 
Concerto, op. 64. 

POUR VIOLONCELLE ET PIANO 
Romance sans paroles, op. 109. 

MUSIQUE DE CHAMBBE 

a. Pour instruments à cordes. 

Octette pour 4 violons, a altos, a violoncelles, op. ao. 
i'® quintette pour a violons, a altos et i violoncelle, op. 18. 
2® QUINTETTE pour a violous, a altos et un violoncelle, op. 87. 
i*' QUATUOR pour a violons, alto et violoncelle en mi bé- 
mol, op. la. 
a® QUATUOR en la mineur, op. i3. 
3® QUATUOR en ré majeur \ 

4® QUATUOR en mi mineur { op. 44. 

5® QUATUOR en mi bëmol majeur j 
6® QUATUOR en fa mineur, op. 80. 
7® QUATUOR (andante, scherzo, caprice et fugue], op. 81. 

b. Pour piano et instruments à cordes. 

Sextuor pour piano, violon, a altos, violoncelle et contre- 
basse, op. IIO. 

I®'' QUATUOR pour piano, violon, alto et violoncelle en ut mi- 
neur, op. I. 



CATALOGUE aai 

n^ QUATUOR pour piano, violon, alto et violoncelle, en 
fa mineur, op. a. 

3* QUATUOR pour piano, violon, alto et violoncelle, en si mi- 
neur, op. 3. 

i^'' GRAND TRIO pour piauo , violon et violoncelle, en ré 
mineur, op. 49* 

a^ GRAND TRIO pour piauo, violon et violoncelle, en ut mi- 
neur, op. 66. 

Sonate pour piano et violon, en fa mineur, op. 4- 

— pour piano et violoncelle, en si majeur, op. 4^- 

— pour piano et violoncelle, en ré majeur, op. 58. 
Yariations concertantes pour piano et violoncelle, en ré ma- 
jeur, op. 17. 

POUR INSTRUMENTS A VENT 

Ouverture en ut majeur, op. 24. 

Deux morceaux de concert pour clarinette et cor de basset, 
op. ii3 et ii4. 

POUR PIANO 
a. Pour piano avec orchestre. 

m 

i^ CONCERTO en sol mineur, op. a5. 

n^ CONCERTO en ré mineur, op. 40. 

Caprice brillant en si mineur, op. 22. 

Sérénade et allegro giojoso, en ré majeur, op. 43. 

Duo concertant (en collaboration avec Ignace Moschelès) 

sur la Marche bohémienne de Préciosa, pour deux pianos 

et orchestre. 

b. Quatuors y trios y etc, (voir Musique de chambre). 

c. Pour piano à quatre mains, 

Andante et Variations, en si majeur, op. 83. 
Allegro brillant, en la majeur, op. gti. 




221 CATALOGUE 

d. Pour piano seul. 

P^EuiLLET d'album (romance sans paroles), en ré mineur, 
op. 117. 

Anda.nte CA.NTABILE et Presto AGiTATO, en si mineur. 

Capricgio, en fa dièze mineur, op. 5. 
— en ré majeur, op. 118. 

3 CAPRICES, en la mineur, en mi majeur, en si mineur, 
op. 33. 

7 MORCEAUX caractéristiques, op. 7. 

Etude et Scherzo, en fa mineur. 

Fantaisie, en mi majeur, op. i5. 

3 fantaisies ou Caprices, en la majeur, mi majeur, mi mi- 
neur, op. 16. 

Fantaisie, en fa dièze, mineur, op. 28. 

Chant de gondolier, en la majeur. 

Pièces enfantines, op. 72, 

6 romances sans paroles, i^^*^ cahier, op. 19*. 

— — 2» cahier, op. 3o. 

— — 3® cahier, op. 38. 

— — 4® cahier, op. 53. 
. — — S^ cahier, op. 62. 

— — 6® cahier, op. 67. 

— — 7*^ cahier, op. 85. 

— — 8® cahier, op. 102. 
Prélude et fugue, en mi mineur. 

6 préludes et 6 fugues, op. 35. 

UoNDO cAPRiccioso, CD mi majeur, op. 14. 

Scherzo, en si mineur. 

Scherzo a capriccio, en fa dièze mineur. 

Sonate, en mi majeur, op. 6. 

— en sol mineur, op. io5. 

— en si majeur, op. 106. 
17 VARIATIONS sérieuses, op. 54- 
Variations, en mi bémol, op. 82. 

— en si bémol majeur, op. 83. 

2 pièces pour piano en si majeur et en sol mineur. 






CATALOGUE aa3 



POUR ORGUE 



3 PRÉLUDES ET FUGUES, Op. $7. 

6 SONATES, op. 65. 



MUSIQUE DE CHANT 

a. Oratorios, cantates, psaumes et autres 
grandes œuvres vocales, 

Paulus, oratorio, op. 36. 

Elias, oratorio, op. 70. 

Christus, oratçrio inachevé, récitatifs et chœurs, op. 97. 

Musique pour Antigone, de Sophocle, op. 55. 

— pour Athalie, de Racine, op. 74. 

— pour Œdipe à Colone, de Sophocle, op. 93. 

— pour le Songe d'une nuit d'été, de Shakespeare, 
op. 61. 

Lauda Sion, op. 73. 

LoBGESANG (symphouie-cantate), op. 52. 

La PREMIÈRE NUIT DE Walpurgis, ballade, op. 60. 

Aux ARTISTES, chaut de fête sur un poème de* Schiller, op. 68. 

1 CHŒURS RELIGIEUX, pour Yoix d'homiues, op. ii5. 

Chant de fête, pour le centenaire de l'invention de l'impri- 
merie. • • 

Hymne pour soprano, avec chœur et orgue. 
— pour contralto, avec chreur et orchestre, op. 96. 

3 MORCEAUX DE MUSIQUE d'église, pour soli et chœurs, op. 23. 

Kyrie eleison (double chœur). 

2 CHANTS RELIGIEUX, pour uue Yoix avec accompagnement de 
piano, op. 112. 

3 CHANTS RELIGIEUX, pour coutralto, chœur et orgue. 
3 MOTETS pour voix de femmes, op. 39. 

3 MOTETS pour soli et chœur, op. 69. 

Psaume ii5, pour soli, chœur et orchestre, op. 3i. 

— 4^» pour chœur, op. 43. 

— 95, pour chœur, op. 46. 

— 114, pour soli, chœur et orchestre, op. 5i. 



ua4 



CATALOGUE 



Psaume a, pour chœur et soli \ 

— 43, — — / op. 78. 

— 22, — — ; 

— 98, soli, chœur et orchestre, op. 91. 
6 VERSETS, pour soli et chœur, op. 79. 
Chant funèbre, pour chœur mixte, op. 116. 

Tu ES Petrus, pour chœur à cinq voix et orchestre, op. m 
Donne-nous la paix, prière pour chœur et orchestre. 
Un chœur pour l'office du soir (bénédiction). 

b. Opéras. 

Lés noces de Gamaghe, opéra-comique en a actes, op. 10. 
Le retour au pats, comédie avec chants en un acte, op. 89. 
LoRELET, fragments d'un opéra inachevé, op. 89. 

c. Musique vocale de concert. 
Air de concert, pour une voix seule avec orchestre, op. 94. 

d. Chants à plusieurs voix, 
l. — Pour soprano, contralto, ténor et basse. 

6 LIEDER, op. 41 • 

— op. 48. 

— op. 59. 

— op. 88. 

4 LIEDER, op. 100. 

II. — Pour quatre voix d^hommes. 

a CHŒURS RELIGIEUX, Op. II 5. 
6 LIEDER, op. 50. 
4 LIEDER, op. 76. 
4 LIEDER, op. 76. 

Ersatz fur Unbestand. 



III. — Pour deux voix. 



6 LIEDER, op. 63. 

4 LIEDER, Op. 77. 

3 LIEDER POPULAIRES. 



i 



). ///. 



CATALOGUE aaS 

e. Pour une voix avec accompagnement de piano. 
11 CHANTS (en 1 cahiers), op. 8. 

12 LIEDER, op. 9. 

6 CHANTS, op. 19. 

6 LIEDER, op. 47- 

— op. 57. 

— op. 71. 

3 CHANTS pour voix grave, op. 84. 
6 CH\NTS, op. 86. 

— op. 99. 

La COURONNE DE FLEURS.' 

Les PLAINTES DE LA JEUNE FILLE. 

L'adieu du mari,n. 

Chant de mort du boïard. 

VVarnung vor DEM Rhein. 

2 romances. 

2 CHANTS pour voix grave. 

2 CHANTS. 

2 CHANTS religieux. 



A 



Bellaigue. i5 



BIBLIOGRAPHIE 



Nous nous bornerons à citer ici les principaux ouvrages 
que nous avons consultés. 

« 

Barbedette (H.). Félix Mendelssohn-Bartholdy, sa vie et ses 

œuvres, i vol. Paris, 1868 {Au Ménestrel), 
Devrient (Ed.). Meine Erinnerungen an Félix Mendelssohn- 

Bartholdy und seine Briefe an mich. Leipzig, bei Weber 
Grove (G.). A dictionary of music and musicians, art. Men- 
delssohn. 
Hiller (Ferdinand). Félix Mendelssohn-Bartholdy (Lettres 

et souvenirs). Traduction de F. Grenier. Paris, chez Baur. 
Hensel (Séh.).' Die Familie Mendelssohn (1729-1847). 3 vol. 

Berlin, bei Behr. 
Lampadius (D*" W. a.). Félix Mendelssohn-Bartholdy. i vol. 

Leipzig, bei Leuckart, 1886. 
Mendelssohn-Bartholdy (Félix). Beisehriefe (i83o-i832). 

Briefe (1 833- 1847) hrsg. von Paul Mendelssohn-Bartholdy. 
Mendelssohn-Bartholdy (Félix). Briefe an Ignaz und Char- 
lotte Moschelès . Leipzig, 1888. 
Mendelssohn-Bartholdy (D''Karl). Goethe und Mendelssohn. 

1 vol. Leipzig, bei Hirzel. 
Lettres inédites de Mendelssohn, traduites par A. A. Rolland. l 

Paris, Hetzel. 
Reissmann (Aug.). Félix Mendelssohn-Bartholdy ^ sein Leben 

und seine Werke . Berlin, bei Guttentag. ^ 

RiEMANN (Hugo). Dictionnaire de musique ^ trad. franc, de 

M. G. Humbert, art. Mendelssohn. i vol. Paris, Perrin 

et C^e. 






L 

I 

BIBLIOGRAPHIE 227 

ScHUMANN (Robert) . Ecrits sur la musique et les musiciens^ 
traduits par M. H. de Curzon. Paris, Fischbacher. 
t^ E. Sergt. Fanny MendelssohUy d'après les mémoires dé son 

fils, Paris, Fischbacher, 1888. 
WoLFF (Emst). Mendelssohn. Berlin, 1906. ce Harmonie » 
(Verlaggcsellschaft fur Literatur und Kunst). ' 



h 



TABLE DES MATIERES 



Introduction i 

L'HOMME ET LA VIE 

I. — De la naissance à la seizième année 5 

II. — De seize à vingt ans. La maison familiale ... 20 

III. — Les années de voyage (18.29-1832) 32 

IV. — Le retour. La carrière allemande. Dùsseldorf 

(i833-i835) 68 

V. — Depuis l'établissement de Mendelssohn à Leip- 
zig (i835) jusqu'à sa mort (1847) 79 

LE GÉNIE ET L'ŒUVRE 

I. — Généralités 107 

II. — La forme ou la technique n4 

III. — Le sentiment ou Véthos i43 

IV. — Les origines et l'influence 208 

V. — Conclusion. 217 

Catalogue de l'œuvre de Mendelssohn 219 

Bibliographie '^26 



ÉVREUX, IMPRIMERIE CH. HÉRISSEY ET FILS