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Full text of "Messager des sciences historiques, ou, Archives des arts et de la bibliographie de Belgique"

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MESSAGER 

DES SCIENCES HISTORIQUES 

ou 

ARCHIVES 

DES ARTS ET DE LA BIBLIOGRAPHIE 

DE BELGIQUE. 



LISTE DES COLLABORATEURS. 



MM. D' P. P. M. Alberdingk Thijm, prof, à l'Universilé de Louvain. 
Beernaerts, avocat, à Malines. 
J. Béthuive-de ViLLERS, à Gand. 

R. Chalon, membre de l'Académie de Belgique, à Bruxelles. 
G'*^ E. DE Barthélémy, conseill. Gén. de la Marne, à Couriiielois. 
Émilk de Borchgrave, chargé d'affaires de Belgique, à Belgrade. 
L'Abbé Hyacinthe De Bruyk , à Bru.xelles. 
Ch"' L. DE BcRBURE, membre de l'Acad. de Belgique, à Anvers. 
C'<^ DE Glymes, procureur du roi, à Gharleroi. 
A. Dejardin, capitaine du génie, à Liège. 
Fr. De Potter, homme de lettres, à Gand. 
L. Devillers, conservateur des Archives de l'État , à Mons. 
Alph. De Vlaminck, archéologue, à Termonde. 
A. Du Bois, avocat et conseiller communal , à Gand. 
J. Felsenhart, docteur en philosophie et lettres, à Bruxelles. 
L. Galesloot, chef de sect. aux Arch. du Royaume, à Bruxelles. 
P. Génard, archiviste de la ville d'Anvers. 
J. Helbig, bibliographe, à Liège. 

H. Hymans, attaché à la Bibliothèque royale, à Bruxelles. 
Baron Kervyn de Lbttenhove, membre de l'Académie de Belgi- 
que, à Bruxelles. 
Le chanoine J. B. Lavaut, secrétaire el archiviste de l'évêché, 
à Gand. 

F. Nève, professeur à l'Université de Louvain. 
N. NoLLÉE DE NoDtwEZ , à Bruxellcs. 

Alex. PiNCHART,chef de sect. aux Arch. du Royaume, à Bruxelles. 

J. J. E. Proost, docteur en sciences pol. et adm., à Bruxelles. 

Ch. Rahlenbeek, à Bruxelles. 

Max. Rooses, conservateur du Musée Plantin, à Anvers. 

A. Siret, membre de l'Académie de Belgique, à S*-Nicolas. 

Van Bastelaer, président de la Société archéol., à Marcinelle. 

R. Van den Berghe, attaché à la Bibliothèque, à Gand. 

G. Van der Elst, archéologue, à Roux. 

Edw. Van Even, archiviste de la ville de Louvain. 



MESSAGER 



DES 



SCIENCES HISTORIQUES 



ou 



DES ARTS ET DE LÀ BIBLIOGRAPHIE 

DE BELGIQUE 

Recueil publié par MM. le Comte de Limburg-Stirum, Sénateur, 
Docteur en droit, etc.; Ferdinand Vanderhaeghen, Bibliothécaire 
de l'Université, etc.; Béthune-d'Ydewalle, archéologue. 

Emile Varenbergh, Membre de la Commission de statistique, etc., 
Secrétaire du Comité, à Gand. 



ANNEE 1882. 



GAND 

IMPRIMERIE ET LITHOGR. EUG. VANDERHAEGHEN 

rue des Cbamps, 62 

1882. 



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LES MONUMENTS DE L'EGLISE DE SOLESMES, 

L'église du monastère de Solesmes, non loin du 
Mans, que le nom de Dom Guéranger a illustré de 
nos jours, est un des rares établissements monas- 
tiques de France, qui a pu traverser sans trop de 
dommages l'ère de dévastation révolutionnaire de 
la fin du siècle dernier. Elle a conservé ses riches 
monuments. 

La tradition porte que le prieur de Solesmes, 
Jean Bougler, qui entreprit au XVP siècle la 
restauration de son église, confia l'exécution de 
ces monuments à trois italiens , voyageant pour 
se soustraire à la justice de leur pays, et venus 
admirer l'œuvre de Michel Colombe dans l'église 
du prieuré, Jean Bougler les aurait devinés à leur 
enthousiasme d'artistes et les aurait chargés d'exé- 
cuter le monument qu'il rêvait pour compléter 
l'embellissement de son église. 

M. Cartier rapporte cette tradition dans l'in- 
téressant travail qu'il a consacré à la description 
de l'église de Solesmes ', mais il ajoute : « Cette 
légende est assez commune pour expliquer les 

' Les sculptures de Solesmes, par E. Castiee, nouvelle édition. 
Le Mans, 1877. 

1 



— 2 — 

chefs-d'œuvre dont les auteurs sont inconnus. » 
C'est dire assez qu'il ne l'admet pas, et il n'hésito 
pas à attribuer ces belles sculptures à Corneille 
De Vriendt, plus connu sous le nom de Floris, 
l'auteur du célèbre tabernacle de l'église de 
Léau. Des écrivains belges se sont ralliés à cette 
opinion. 

Le prieuré de Solesmes fut fondé au XP siècle, 
par Geoffroy le Vieux, seigneur de Sablé. C'était 
une dépendance de l'abbaye de la Couture, Cultura 
Dei, fondée au VP siècle par saint Bertrand, évo- 
que de Mans. Geoffroy, après avoir bâti et doté le 
monastère de Solesmes , l'offrit à l'abbé de la Cou- 
ture, qui y mit un prieur et des religieux de son 
abbaye. 

Au XV® siècle, le monastère eut beaucoup à 
souffrir des guerres qui désolèrent cette partie de 
la France ; il partagea le sort de maints établis- 
sements monastiques ; les bâtiments furent in- 
cendiés , l'église ruinée et les archives furent 
perdues : après le couronnement de Charles VII 
et le départ des Anglais, les prieurs de Solesmes 
entreprirent de relever les ruines du monastère, 
mais ce ne fut qu'en 1470 que le prieur Philibert 
de la Croix commença la restauration complète 
de l'église ; une étude attentive de ce monument 
prouve qu'il la modifia, notamment le chœur, dont 
il changea la forme. 

Guillaume Cheminart, qui avait succédé en 1486 
à Mathieu de la Motte , continua les travaux de 
restauration de l'église et du prieuré de Solesmes, 
commencés par ses prédécesseurs. Guillaume Che- 



minart fut, dit M. Cartier, un des grands prieurs 
de Solesmes et on doit associer son nom à celui 
du prieur Jean Bougler, dans la gloire artistique 
du monastère. Il abdiqua en 1495, mais il vécut 
jusqu'en 1550, aidant de ses conseils et de ses 
ressources ses deux successeurs, Philippe Moreau 
et Jean Bougler, dont il fut l'ami, et il est hors de 
doute que c'est lui qui fit exécuter les sculptures 
du tombeau de N. S., que l'on admire encore dans 
l'église de l'abbaye. 

Ce monument, qui fut terminé en 1496, est 
placé dans l'aile droite du transept, contre le mur 
sud , qu'il occupe en entier ; il est divisé en deux 
parties. 

L'ensevelissement du Christ forme le sujet prin- 
cipal de la partie inférieure. La grotte dans la- 
quelle se passe la dernière scène de la passion est 
formée par une voûte surbaissée, encadrée par 
des moulures ornées d'arcs trilobés et de rin- 
ceaux de feuillages ^ . L'artiste a choisi le moment 
où les disciples descendent le Christ dans le tom- 
beau, Nicodème et Joseph d'Arimathie tiennent le 
linceul sur lequel est étendu le corps du Sauveur. 
Derrière le tombeau, la Vierge soutenue par saint 
Jean; deux saintes femmes l'accompagnent ainsi 
qu'un des disciples qui porte un vase de parfums. 
La Madeleine, les mains jointes et dans l'attitude 
de la méditation, est assise au pied du tombeau. 



• Cette partie du monument a été reproduite dans le travail de 
L. Veuillot : Notre Seigneur Jésus-Christ, avec une étude sur Vart 
chrétien par E. Cartier, publié chez Didot en 1875, p. 321. 



_ 4 — 

Deux soldats, revêtus de riclies armures, se tien- 
nent debout aux deux côtés du groupe contre les 
montants de l'arc. 

Au-dessus du sépulcre, les prophètes David et 
Isaïe, placés dans des niches de style gothique, 
tiennent des banderolles avec un texte de TÉcri- 
ture, annonçant la Résurrection et la gloire du 
Sauveur. Enfin dans la partie supérieure les trois 
croix. Au centre, entre les deux niches contenant 
les prophètes, un ange debout tient la croix vide 
du Sauveur, qui domine toute la composition ; elle 
est placée entre les croix des deux larrons. 

Tout le monument porte le caractère de la der- 
nière époque du style gothique, sauf les pilastres 
placés aux deux côtés de la grotte; les riches 
arabesques en style renaissance, dont ils sont or- 
nés, forment un sing-ulier contraste avec le monu- 
ment; mais à cette époque, ce mélange de style 
se remarque fréquemment. 

Un des pilastres porte une inscription qui fixe 
la date de la construction; on y lit : m. coco. 
jjjjxx XVI. Karolo VIII régnante. 

Ce travail a été attribué à Michel Colombe; 
cette attribution ne semble pas devoir être con- 
testée. Cet artiste appartient à la France par sa 
naissance et ses œuvres, mais il a sa place dans 
l'histoire artistique de notre pays ; c'est à lui que 
s'adressa Marguerite d'Autriche pour l'exécution 
du tombeau que cette princesse fit élever , dans 
l'église de Brou, à la mémoire de Philibert le Beau, 
duc de Savoie , son second mari. La i^rincesse 
confia à Jean Le Maire la mission de négocier 



— 5 — 

avec Michel Colombe et elle l'envoya à cet effet à 
Tours, en 1511. L'accord conclu avec le sculpteur 
donne les détails les plus intéressants sur l'orga- 
nisation de l'atelier qu'il dirigeait et sur sa ma- 
nière de procéder. Colombe se chargea de faire 
lui-même le modèle en terre cuite du tombeau et 
s'engagea à le soumettre à la princesse. 

]Michel Colombe exécuta également pour l'église 
de Saint-Sauveur à la Rochelle un saint sépulcre 
dans le genre de celui de Solesmes. Dans l'église 
de . Saint-Martin , à Doidlens, il j avait aussi un 
sépulcre du Sauveur, qui par sa disposition géné- 
rale et sous le rapport du style présente beaucoup 
d'analogies avec celui que nous avons décrit '. 

En 1505 lut placé à la tête du monastère de 
Solesmes un homme distingué, Jean Bougler, que 
M. Cartier appelle le grand prieur de Solesmes; 
il gouverna le prieuré pendant plus de cinquante 
ans et y fit fleurir Tobservance, la science et les 
beaux-arts. Il rebâtit le cloître, la sacristie, res- 
taura l'église et entreprit de compléter l'orne- 
mentation de l'église , commencée par son prédé- 
cesseur. Dans la chapelle en face de celle contenant 
le tombeau du Sauveur, qui ornait l'aile droite du 
transept, il fit ériger un monument conçu dans le 
même ordre d'idées, représentant la mort de la 
Vierge ; il l'accompagna d'autres monuments dont 
l'ensemble formait une espèce de poème, dans le- 
quel il voulut retracer la mort et Texaltation de 



• V. Églises et châteaux les plus remarquables de la Picardie et 
de V Artois. Amiens, 1846 



la Vierge. Son œuvre est arrivée jusqu'à nous, 
mais dégradée et mutilée; on ne sait s'il eût le 
temps de la terminer, car l'unité manque dans 
le style et les sujets de ces divers monuments; 
(f l'architecture qui l'encadre ne se raccorde pas, 
dit M. Cartier, avec les parties environnantes ; les 
lignes principales sont à des hauteurs différentes, 
et tout indique d'autres artistes et même une 
autre époque ; » on a même mêlé au sujet princi- 
pal, des scènes qui n'y ont aucun rapport et qui 
ne devaient pas se trouver dans le plan primitif. 

Deux des côtés de la chapelle ont été terminés, 
mais le monument qui s'appuyait sur le mur ouest 
du transept n'existe plus. M. Cartier a trouvé , 
dans une autre partie de Tégiise , une colonnade 
qui à ses yeux devait en faire partie, d'après les 
rapports que son travail offre avec l'œuvre des 
artistes emploj^és par Jean Bougler. 

Le plan d'après ces indices comprenait les trois 
côtés de la chapelle; notre auteur se demande 
pourquoi ce plan n'a pas été suivi, il l'attribue à 
un vice de construction qui a dû causer de graves 
accidents dans la voûte de la chapelle ; on a été 
obligé de construire un arc supplémentaire pour 
soutenir l'arc primitif qui séparait la chapelle de 
la nef de l'église ; le pied droit de l'arc que l'on a 
été obligé de construire ayant notablement réduit 
l'emplacement nécessaire pour placer la colonnade 
qui devait s'y trouver, on dût renoncer à l'y met- 
tre. M. Cartier suppose également que le mur con- 
tre lequel s'appuyaient les monuments déjà érigés 
a cédé, qu'il a entraîné leur partie supérieure et 



compromis la solidité des voûtes du grand arc qui 
toutes sont lézardées. Le fond, dit-il, a été rebou- 
ché en maçonnerie grossière, et c'est à peine si l'on 
retrouve quelques restes du mur en pierre de taille 
auquel étaient fixées les statues. Cette reconstruc- 
tion d'une partie de la chapelle expliquerait la 
différence notable que l'on remarque entre les 
diverses parties des monuments de l'église. 

L'œuvre conçue par Jean Bougler est un poème 
en quatre chants : la mort de la Vierge, son ense- 
velissement, son assomption et sa vie dans l'église 
d'après la vision de l'Apocalypse. 

Le groupe représentant la mort de la Vierge 
est posé contre le mur du transept, du côté du 
chœur; il est placé dans une niche formée par 
trois arcs surbaissés d'inégale grandeur. L'artiste 
a représenté la Vierge à genoux , s'affaissant sur 
elle-même, son fils lui apporte le pain eucharis- 
tique, elle est soutenue jjar saint Pierre et saint 
Jean; les disciples, les saintes femmes entourent 
la Mère du Sauveur *. Parmi les disciples se trouve 
Hiérothée, dont la statue est un peu plus grande 
que les autres ; au côté opposé se voit un religieux 
bénédictin ; d'après la tradition , ce serait le por- 
trait de ^lichel Bureau , le dernier abbé régulier 
de la Couture, ami et protecteur de Jean Bougler*; 

' L'artiste semble s'être inspiré pour représenter la mort de la 
Vierge des idées développées par Cliclithovius, dans son livre sur 
l'Assomption de la Vierge ; la manière dont cette mort était repré- 
sentée était particulière à la Belgique et n'était pas usitée en France 
ni en Italie (Cartier, p. 101). 

* Ce tombeau est reproduit dans l'ouvrage de L. Veuillot cité, 
page 549. 



— 8 — 

aux deux côtés du monument se trouvent les sta- 
tues de Denis raréoj)agite et de Timotliée, disciple 
de saint Paul, placées sous de riches daies, ils 
s'appuient sur des inscriptions tirées de leurs 
œuvres. 

Les colonnes qui supportent les arcs de la niche 
et les pilastres sont richement travaillés et chargés 
d'arabesques et de fleurs, rappelant le style italien; 
l'intérieur de la niche est remarquable par la ri- 
chesse et la beauté de ses ornements et la clef en 
pendentif terminée par un ange tenant une ban- 
derolle. 

Contre le mur nord du transept, à côté de 
ce monument, se trouve l'ensevelissement de la 
Vierge ; l'artiste paraît avoir voulu imiter le tom- 
beau du Christ, auquel il fait face; la disposition 
de la scène est la même. La Vierge est couchée 
dans un linceul tenue par quatre personnages. 
Saint Pierre, au centre de la composition, con- 
temple une dernière fois la Mère du Sauveur que 
l'on va descendre dans son tombeau. Derrière 
lui deux saintes femmes et des disciples jettent 
un dernier regard sur la Vierge. Un des disci- 
ples montre un texte dans un livre, à ses côtés 
deux apôtres qui tiennent le linceul , à gauche 
saint Jean, à droite saint Jacques, aux pieds du 
tombeau un religieux bénédictin, dont la tête 
finement modelée nous offre le portrait de Jean 
Bougler, en face de lui un personnage drapé à 
l'antique , dont la physionomie rappelle les types 
de la renaissance , on pourrait peut-être y recon- 
naître le portrait d'un des artistes , auxquels 



— 9 — 

J. Boiigier avait confié l'exécution du tombeau. 

Sur le devant du tombeau un jeune religieux 
assis et lisant dans un livre, a été évidemment 
placé pour faire le pendant de la Madelaine du 
tombeau du Christ. Sa tête a malheureusement 
été mutilée. La face du tombeau est ornée de bas- 
reliefs sculptés avec beaucoup de soin, représen- 
tant l'histoire de Judith et celle d'Esther. Judith, 
suivie de sa servante Abra, montre la tête d'Holo- 
pherne aux défenseurs de Béthulie , Esther est 
prosternée aux pieds d'Assuerus, derrière le roi, 
Aman est attaché à la potence. Dans un autre bas- 
rehef au chevet du tombeau on voit Salomon ren- 
dant hommage à sa mère, à l'autre extrémité, le 
Chi'ist avec Marthe et Marie '. 

Au-dessus de la scène de l'ensevelissement , 
quatre docteurs de TÉgiise contemplent la femme 
de l'Apocalypse et expliquent par les textes qu'ils 
indiquent de la main le mystère des douze étoiles 
qui la couronnent; ce sont saint Bernard, saint 
Anselme, saint Pierre Damien et saint Bonaven- 
ture. Ils sont représentés en buste dans des niches 
peu profondes arrondies par le haut. 

De chaque côté de la grotte du tombeau deux 
docteurs de TÉglise, placés sous des dais riche- 
ment travaillés, tiennent un cartouche avec des 
inscriptions. Ces dais sont placés entre deux pilas- 
tres qui portent l'entablement sur lequel repose la 
partie supérieure du monument, où se trouve re- 
présentée l'Assomption de la Vierge, d'après le 
texte de l'Apocalj^pse. 

* V. la planche qui accompagne cette notice. 



- 10 — 

La scène de l'Assomption qui complète ce splen- 
dide monument est encadrée par un arc triomphal, 
formé par cinq voûtes d'inégale hauteur, suppor- 
tées par des colonnes canelées. Sous l'arc central, 
qui est plus élevé que les autres, le Sauveur reçoit 
sa Mère, deux anges soutiennent l'arche placée 
sous les pieds de la Vierge, et au bas on voit le 
roi David prosterné en jouant de la harpe; sous 
les arcs latéraux il y a des personnages de l'Ancien 
et du Nouveau Testament, ceux du Nouveau Testa- 
ment ont pour chef saint Pierre. Aux deux extré- 
mités sous les arcs les moins élevés se tiennent 
deux anges qui portent devant eux une inscrip- 
tion. L'arc triomphal est surmonté d'élégants clo- 
chetons rappelant les édicules de saint-Eustache 
de Paris, et de ceux des portes latérales de saint- 
Pierre de Beauvais, le monument s'élève jusqu'à 
la voûte dont il suit les arcs. 

M. Cartier rattache à l'ensevelissement de la 
Vierge quatre statues de personnages de l'Ancien 
Testament, portant des textes relatifs à la Vierge, 
qui ont été transportées dans la chapelle en face, 
et il suppose que c'est à la suite des dégâts occa- 
sionnés au monument par l'affaissement de la 
voûte, dont il a été parlé plus haut, que ces 
statues ont été déplacées. La partie supérieure 
aurait dû être refaite et il n'y aurait d'après lui 
que deux statues de l'œuvre primitive qui au- 
raient pu être utilisés, ce sont celles des deux 
anges qui soutiennent la tablette au-dessus de 
l'arche d'alliance. Mais il y a tant d'ensemble dans 
cette partie du monument que l'on peut difficile- 



— li- 
ment admettre que l'on ait utilisé quelques-unes 
des anciennes sculptures, elle a dû être refaite 
dans son entier ; en tous cas son style diffère en- 
tièrement de celui du monument qui lui sert de 
base et il est dû évidemment à d'autres artistes. La 
comparaison entre les statues du Christ et de la 
Vierge qui figurent dans la scène de l'Assomption 
et celle de Tensevelissement, suffirait à le prouver. 
Les deux chérubins qui portent l'arche d'alliance 
et quelques autres figures de la scène de l'Assomp- 
tion, seuls, dit M. Cartier, rappellent les statues 
de l'ensevelissement; mais pour une œuvre aussi 
considérable on a dû partager le travail entre plu- 
sieurs sculpteurs, qui n'étaient pas tous également 
habiles. 

Le troisième côté de la chapelle du transept 
devait recevoir une décoration analogue ; les frag- 
ments ont été placés dans la chapelle de droite ; 
leur exécution offre un tel caractère de ressem- 
blance avec celles des deux monuments que le 
doute sur ce point ne peut être admis. Ce dépla- 
cement eut lieu, probablement lorsqu'on répara 
les dégradations que la chapelle avait subies ; on 
ouvrit alors une porte dans cette partie de la 
chapelle pour établir une communication directe 
entre les nefs latérales et le choeur, on plaça au- 
dessus un autre monument, dont le sujet n'a 
pas de rapport avec le poème de Jean Bougler; 
c'est la scène de l'Enfant Jésus au milieu des doc- 
teurs. L'Enfant Jésus est assis sous le portique du 
temple, il interroge un docteur qui tient le livre 
des écritures devant lui ; Marie et Joseph arrivent 



— 12 — 

tout joyeux de retrouver celui qu'ils cherchaient. 
Dans le fond, des docteurs discutent, l'un d'eux 
tient un livre entr 'ouvert, un autre docteur, placé 
derrière l'Enfant Jésus, se tourne vers un person- 
nage qui vient d'entrer et lui montre un texte de 
la Genèse. 

Ce monument, d'un style très médiocre et d'une 
exécution froide, dénote une époque postérieure; 
il ne ne peut en aucun cas être attribué aux artis- 
tes qui ont exécuté les autres scènes représentées 
dans la chapelle. 

On ne peut se refuser à reconnaître dans les 
monuments de Solesmes une influence italienne 
très prononcée, la légende les attribue à des sculp- 
teurs d'Italie, mais bien des artistes flamands et 
français sont allés s'inspirer à cette époque aux 
horizons nouveaux que la renaissance avait ou- 
verts, et en reprenant le chemin de la patrie n'ont- 
ils pu répandre sur leur passage les splendeurs 
de la renaissance, qui allait se substituer à l'art 
gothique ; celui-ci était déjà imprégné à cette épo- 
que de l'influence du progrès et il lui avait sacrifié 
la pureté de ces lignes. 

Sous la protection d'un généreux Mécène ou le 
bâton à la main, l'artiste prenait le chemin de 
l'Italie, nombre de nos compatriotes allèrent s'y 
inspirer, et c'est à l'un d'eux que le prieur de 
Solesmes se serait adressé pour donner un corps 
à la splendide conception dont il voulait embellir 
son éghse. M. Cartier désigne Corneille de Vrient, 
plus connu sous le nom de Floris, M. Génard ad- 
met cette attribution dans la biographie qu'il a 



— 13 — 

consacrée au brillant sculpteur anversois *. Les 
titres ne lui manquent ]Das pour oser lui attribuer 
une pareille œuvre; mais il est souvent difficile, à 
une époque où la mode se porte avec ardeur vers 
un genre particulier, de déterminer la part qui 
revient à chaque artiste, les apparences sont trom- 
peuses, on cliercbe à y joindre des preuves jplus 
positives, et ici ces preuves font défaut. On possède 
une date, elle est inscrite sur une des colonnes du 
monument qui faisait face au groupe de la mort 
de la Vierge, c'est l'année 1553. A cette époque, 
Corneille Floris venait de terminer le célèbre ta- 
bernacle de Léau, qui lui appartient incontesta- 
blement, et c'est dans cette œuvre, pour ainsi dire 
contemporaine, que l'on doit cliercher un point de 
comparaison. 

La partie supérieure du monument de l'enseve- 
lissement de la Vierge, qui représente l'Assomp- 
tion, fait songer dans son ensemble au tabernacle 
de Léau, mais M. Cartier se refuse à y reconnaî- 
tre le travail du maître, il lui attribue seulement 
la partie inférieure du monument, ainsi que le 
groupe de la mort de la Vierge ; mais les person- 
nages de ces deux groupes ne rappellent guères les 
figures qui ornent le tabernacle de Léau % celles-ci 
ont un tout autre caractère. 

Dans les ornements on remarque également une 



• Biographie nationale, tome VII, p. 131. 

2 On peut consulter pour étudier l'influence exercée par C. Floris 
sur l'architecture de son époque, le travail de M. Schoy, publié 
dans les Mémoires de V Académie, tome XXXIX. 



— 14 — 

différence caractéristique; à Solesmes on ne re- 
trouve aucune réminiscence des motifs de décora- 
tion que Floris avait employés à Léau et qui 
donnent pour ainsi dire leur cachet aux produc- 
tions de l'École flamande. Floris aida même à 
propager ce genre d'ornementation par le recueil 
qu'il publia en 1556, à Anvers, et ouvrit la voie 
où le suivit d'abord son frère Jacques , ensuite 
Vredeman de Vriese. Comment peut -on s'expli- 
quer qu'il n'y en ait aucune réminiscence dans un 
travail qui vient se placer entre ces deux œuvres, 
qui ont tant de rapport entr'elles. 

Des découvertes ultérieures viendront peut-être 
dissiper un doute que je crois fondé, et ajouter 
un nouveau fleuron à la gloire artistique de notre 
pays. 

L'église de Solesmes est aujourd'hui déserte. 
Les monuments qui en font la gloire l'ont sauvée 
jadis de la destruction, puisse-t-il en être de même 
aujourd'hui. 

L. St. 



— 15 — 



LES TOMBEAUX D'HENRI II ET DE JEAN ffl, 

DUCS DE BRABMT, 
A l'abbaye de villers. 



Le temps n'est malheureusement pas éloigné 
où il ne restera de l'église abbatiale de Villers que 
des ruines informes, qui disparaîtront à leur tour : 
etiam periere ruinœ, selon l'expression de Virgile. 
Le cours des années, joint aux intempéries des 
saisons, exerce incessamment ses ravages sur l'édi- 
fice, qui se désagrège de jour en jour et s'émiette 
pour ainsi dire pierre par pierre. C'est une perte 
bien fâcheuse au point de vue de l'art et de l'ar- 
chitecture. Aussi ne peut-on déplorer assez amè- 
rement l'acte de vandalisme que posèrent les 
hommes, contempteurs du passé, qui, placés au 
pouvoir pendant la grande tourmente révolution- 
naire de la fin du siècle dernier, vouèrent à la 
destruction, en le mettant à l'encan, ce temple 
magnifique, ce vénérable monument du moyen 
âge, spécimen si intéressant de l'époque de tran- 
sition du style roman au style ogival * . 

* Un architecte de talent, qui a fait une étude toute particulière 
des ruines de Villers, où il a séjourné des saisons entières, M. Ch. 
Licot, dit que « cette église est un des beaux spécimens de l'époque 



— 16 — 

On sait que sous ses arceaux antiques, aujour- 
d'hui anéantis, avaient été inhumés Henri II et 
Jean III, ducs de Brabant, ainsi que Sophie de 
Thuringe, épouse du premier de ces princes. 

On sait, d'un autre côté, avec quelle sollicitude 
les archiducs Albert et Isabelle songèrent à faire 
restaurer les monuments funéraires des ducs de 
Brabant et des autres souverains de nos provinces 
qu'ils considéraient comme leurs ancêtres. On leur 
dut, entre autres, le rétablissement, en 1620, d'un 
monument à la mémoire du vainqueur de Woe- 
ringen dans l'église conventuelle des Frères mi- 
neurs, à Bruxelles ', et l'exécution d'un cénotaphe 

» de transition. » {Abbaye de Villers-la-Ville, de Vordre de Citeaux. 
Description des tnànes, avec plans et dessins. Bruxelles, 1877, in-8°, 
p. 60.) Il a exposé les plans de son deuxième travail sur les ruines 
à l'exposition des Beaux- Arts, en 1881, où ils lui ont valu la mé- 
daille d'or. 

La remarque de M. Licot vient encore ajouter aux regrets qu'on 
éprouve en présence de la destruction d'un pareil monument, peut- 
être unique en son genre. 

Telle est la célébrité des ruines de l'abbaye de Villers et tel est 
l'intérêt général qu'elles inspirent, que ces ruines ont fait de la 
part de M. Licot le sujet d'un second et important travail, qu'il a 
présenté au dernier concours pour le grand prix littéraire, fondé 
par le roi. C'est ce qu'à fait aussi M. Emile Coulon, architecte pro- 
vincial du Brabant, qui a eu pour collaborateur dans cette étude 
leu M. E. Van Bemmel. Mais la palme n'a été décernée à aucun des 
concurrents. Antérieurement, M. Coulon avait publié une descrip- 
tion des ruines, avec planches, dans les Bulletins des Commissions 
royales d'art et d'archéologie, t. XVII, p. 259 (1878). L'auteur, en- 
thousiaste de son sujet, cela se comprend, déplore, lui aussi, au 
point de vue de l'art , la destruction de l'église de Villers , qu'il 
considère comme un chef d'œuvre d'architecture ogivale. 

» Histoire de la ville de Bruxelles par MM. Henné et Wauters, 
t. III, p. 103. Geschiedenis van hertog Jan den eersten van Braband 
en zyn tydvak jjar M. Charles Stallaeet; 1859, in-S", p. 287, et 
M. A. Wauters, Le duc Jean J^'". Le Brabant sous le règne de ce 
prince, p. 220. (Mémoire couronné par l'Académie royale, en 1862.) 



— 17 — 

à la mémoire de Jean II, dans le chœur de l'église 
collégiale des SS. Michel et Gudule. 

Adrien de Riebeke, premier roi d'armes des 
Pays-Bas et garde de la bibliothèque de l'archiduc 
Albert % appela, à la suite d'une mission dont il 
avait été chargé, l'attention de ce prince sur les 
tombeaux de Villers. C'est ce que nous apprend 
une requête du héraut à l'archiduc. En voici la 
teneur : 

A Son Altèze Sérénissime, 

Remonstre en toute humilité le conseiller et premier roy 
d'armes de V. A. S. que, passé quelques années V. A. S., 
désirant estre informée de la forme et anticquité du cha- 
peau ^ des ducqz de Brabant, pour à quoy satisfaire le 
remonstrant est allé en plusieurs endroictz visiter leurs 
Chartres et sépultures et puis en a donné raport par escript 
à V. A. S., et en quels termes il avoit trouvé lesdites sé- 
pultures, entre aultres, la sépulture d'Henri, IP du nom, 
duc de Brabant, qui mourut l'an 1247, érigée en tombe 
eslevée en l'église de l'abbaye de Villers, sur laquelle il 
est représenté au naturel, et dame Sophie, sa femme, pa- 
reillement vestue à l'anticque, la peinture et figures gas- 
tées, en sorte qu'on ne sçait congnoistre les escussons qu'il 
y at en allentour de ladite tombe, et sans aulcun escript, 

• Adrien de Riebeke ou Van Riebeke appartenait à une famille 
noble de Gand. Il naquit en cette ville le 17 avril 1574, après Pâques, 
et mourut en 1625. Il était fils de Gaspar et de Nicole Van der Has- 
selt. Il y a à la Bibliothèque royale, fonds Goethals, un petit manus- 
crit (n» ] 420) de ce Gaspar, où il donne des renseignements précis 
sur sa famille et sur la naissance de ses enfants. Une généalogie de 
la même famille a été faite par Marius Voet, bourgmestre de Bruges. 
(Ibid., n» 736.) 

* Pour couronne ducale. 

2 



— 18 — 

fors qu'un petit escript en parchemin pendu à ung pilier, 
à l'opposite de ladite tombe, subject à estre emporté, et 
ainsy la mémoire se perderat. Item, celle de Jehan, IIP du 
nom, duc de Brabant, qui mourut l'an 1355, érigée en 
tombe eslevée, devant le grand autel audit Villers, sur la- 
quelle il a esté représenté au naturel, selon les pièces qu'on 
en voit, aiant en allentour de ladite tombe plusieurs escus- 
sons armoriez, ladite tombe ruynée par les troubles et 
mutineries, sans qu'il y ait aucun escript, fors qu'un petit 
escriteau, comme dessus. 

Lesquelles sépultures ledit roy d'armes lors remonstroit 
qu'il eut pieu à V. A. S., pour conserver la mémoire, 
les faire restaurer, avecq escripts convenables, ce que se 
pourroit faire à peu de frais et despens, surquoy, jusques 
à présent, n'est sorti aulcune effect. Mais, comme à présent 
est vacante la prélature de ladite abbaye, plaise à V. A. S. 
estre servie, en la pourvaiant, charger le nouveau prélat 
avecq la restauration et renouvellement desdites sépultu- 
res, au contentement de V. A. S. A quoy il ne pourra con- 
tredire, pour aultant que leur est ung honneur d'avoir telles 
sépultures, ung embellissement, décoration de leur église, 
et, au surplus, pour l'obligation de bienfaictz qu'ilz ont eu 
des ducqz de Brabant, prédécesseurs de V. A. S. 

Quoy faisant, etc. 

D'après cette requête, la statue de Sophie de 
Thuringe était couchée, comme celle de son époux, 
sur son tombeau. Il faut croire qu'elle disparut 
après la visite du roi d'armes, puisqu'aucun auteur 
ne l'a signalée ' . 

* M. A. Wauters dit que cette statue ne figura jamais à côté de 
celle du duc. (Vancienne abbaye de Villers. Histoire de Vabbaye et 
description de ses ruines. Bruxelles, 1868, in-8°, p. 90.) Il est fâcheux 
que de Riebeke ne nous ait pas dit où et comment était disposée 
l'effigie de la duchesse Sophie. J'ajouterai à propos de la publication 



— 19 — 

L'apostille que reçut la requête était conçue en 
ces termes : 

Rapport fait à Son Altèze, soit ceste requeste envoyée 
à l'abbé esleii de Villers, afin qu'il pourvoye à ce qu'est icy 
requiz, dont le suppliant procurera l'exécution. 

Fait à Bruxelles, le 23 de may 1620. 

L'abbé élu de Villers était Henri Vander Heyden, 
natif de Louvain, prieur de l'abbaye de Saint- 
Sauveur, à Anvers. Il succéda à Robert Henrion, 
décédé ' . Ensuite de la démarche du roi d'armes 
de Riebeke, la lettre suivante lui fut adressée. 



de M. Wauters, que cet auteur, en terminant, forme des vœux pour 
la conservation des ruines qu'il a décrites et dont il fait ressoi-tir 
toute la beauté. On ne peut que le répéter : ce sont là des vœux, 
bien légitimes, sans doute, mais stériles, à moins d'une puissante 
intervention, et oîi la chercher? Les ruines de Villers sont destinées 
à périr. Celui qui écrit ces lignes a vu l'église quand elle était en- 
core toute voûtée, ouvrage dont il ne reste plus un vestige. Ainsi 
finira le reste. M. Wauters ne se fait aucune illusion à cet égard. 
« Malheureusement, dit-il, elle (l'abbaye) se trouve dans un état de 
délabrement qui en rend la restauration presque impossible. Tant 
d'outrages accumulés en quelques années et l'action continue des 
pluies et des hivers l'ont transformée en un ensemble de ruines, où 
la dévastation ne cesse de marcher à pas de géant : les eaux minent 
les fondements des murs, les pignons, les voûtes, les arcs-boutants 
croulent et le sol s'encombre de débris. Bientôt, si l'on n'y prend, 
garde, il ne restera du noble monastère, fondé par saint Bernard, 
que quelques vestiges informes. » 

* Les lettres de nomination de l'abbé Vander Heyden dénotent 
des institutions politiques si essentiellement diflférentes de celles 
qui nous régissent, que nous en donnons le texte comme une curio- 
sité. On remarquera la contradiction qu'il y a dans ce document. 
Les archiducs ordonnent aux religieux de procéder à l'élection d'un 
abbé et en même temps ils leur imposent celui dont ils ont fait 
choix. Comme le procès-verbal de l'élection manque aux Archives du 
royaume, on ne pourrait dire de quelle façon les choses se passé- 



- 20 — 

Les Archiducqz. 

Révérend père en Dieu, cher et bien araé, estans adver- 
tis que les sépultures et tombes des feus ducqz de Bra- 
bant, Henri II et Jean, IIP de ce nom, nos ancestres, 
ensevelis es l'église de Notre-Dame de Villers, sont telle- 
ment descheues et ruynées par les guerres passées, qu'il 
en reste bien peu de mémoire , sans que les abbez , voz 
prédécesseurs, aient eu soing de les relever, selon qu'ilz 
deussent avoir faict, en souvenance des belles et riches 
fondations dont icelle maison a esté bénéficiée par la 
pieuse libéralité desdits princes défunctz, nous vous avons 
bien voulu dire en ceste, que vous ferez chose agréable 
et digne de bon prélat de, à vostre première entrée en la- 
dite abbaye, donner ordre à ce que lesdites sépultures et 
antiquitez soient restaurées et éluminées, en sorte que la 
mémoire en puisse demeurer à la postérité, usant à ces 
fins de l'advis et adresse de nostre premier roy d'armes 
Riebeke, lequel, mieux informé en ce particulier de nostre 
bonne intention, vous sçaura donner la trace pour conve- 
nablement l'eâectuer. 

Et confians que vous vous monstrerez en ce non moins 
religieux que diligent, nous prions le Créateur, etc. De 
Diest, le . . juing 1620. 

L'abbé Vander Heyden, qui était un homme 
distingué * , tint-il compte de la lettre qu'on vient 

rent. On voit seulement que les deux commissaires du gouvernement 
chargés, selon l'usage en pareil cas, de recueillir les suffrages des 
moines, étaient l'abbé de Cambron et Nicolas Van den Brande, 
conseiller au conseil de Brabant. 

' La preuve, c'est qu'il fut nommé à l'exclusion de toute la com- 
munauté de Villers, où le gouvernement, il faut bien le croire, 
n'avait pas trouvé un sujet réunissant les qualités voulues pour lui 
conférer la direction du monastère. L'abbé Vander H'^yden établit 
à Villers une nouvelle bibliothèque et embellit l'intérieur de l'église. 



- 21 - 

de lire? On n'oserait l'affirmer, puisque la statue 
de Jean III resta dans l'état de mutilation où elle 
se trouvait alors. Ce prince, rappelons-le en pas- 
sant, reposait devant le maître-autel « soubs une 
» tombe très magnifique , hautement relevée , 
» longue de dix pieds * et large de cinc, couverte 
» d'une très belle pierre de touche, avec sa figure 
» très bien taillée et richement ornée ; sa chemise 
» de mailles et armure toutes dorées, revestue 
>'> d'un surcot ou cotte d'armes et pardessus un 
)) baudrier militaire doré, auquel l'escusson de 
» ses armes est pendant, la teste ^ sur le front 
» ceinte d'un cercle ou couronne d'or chargé de 
» petits sautoirs de guelles. » Telle est la descrip- 
tion que nous devons à Butkens, qui a orné son 
ouvrage d'un dessin de la tombe \ Trente niches, 
dans le style ogival, étaient disposées autour du 
soubassement. Elles étaient vides quand Butkens 
les examina. Comme cet auteur et M. Wauters le 
font remarquer, les troubles du XVP siècle avaient 
eu de fâcheux résultats pour le monument. Les 
iconoclastes brisèrent les bras et les jambes de la 
statue, qui resta dans ce pitoyable état, malgré les 
recommandations de l'archiduc Albert. En cela, 
il faut bien en convenir, l'abbé Vander Heyden 
et ses successeurs se montrèrent très peu soucieux 
de la mémoire d'un si grand personnage, qui avait 
été un bienfaiteur de l'abbaye, comme le furent 
ses aïeux. 



< M. Wauters dit par mégarde haute de dix pieds. {Ibid., p. 91.) 
" Elle reposait sous un dais en style ogival. 
' Trophées du duché de Bradant, t. I*"", p. 420. 



90 



Au moins ne peut-on pas faire ce reproche au 
roi d'armes de Riebeke, puisqu'il fit des démarclies 
pour qu'on restaurât le monument, œuvre due à 
un artiste fort habile nommé Colard Garnet ' . 
Celui-ci l'exécuta pendant les années 1363 à 1367, 
sous le régne, par conséquent, du duc Wenceslas 
et de la duchesse Jeanne. Il faut donc y voir un 
témoignage de la piété filiale de cette princesse, 
fille et héritière de Jean III et dernière descen- 
dante de son antique maison. 

Le tombeau du duc Henri II avait échappé aux 
désastres du XYP siècle. Il était resté intact ou à 
peu près. Il se trouvait entre deux colonnes du 
chœur, à droite. De même que pour la tombe de 
Jean III, Butkens nous en a transmis un dessin, 
accompagné dune description sommaire. Il en 
résulte que cette tombe avait onze pieds de long, 
huit pieds trois pouces et demi de large, et quatre 
pieds, moins deux pouces et demi, de haut. La 
statue du duc, étendue sur le dos, était revêtue 
d une robe de pourpre et d'un manteau de couleur 
rouge, de gueules en termes héraldiques. Elle 
avait le front ceint d'uu bandeau de la même 
couleur. A chacun de ses côtés on voyait un ange, 
qui tenait un encensoir. Aux pieds était couché 
un lion, ou mieux, si l'on veut rester dans le lan- 



'■ A. PiNCHART, Archives des Arts, des Sciences et des Lettres, pu- 
bliées dans le présent recueil. ( Foy. le tome !«■■, première série, des 
tirés-à-part.) 

Les restes de la tomlie de Jean III se trouvent, paraît-il, au châ- 
teau de M. De Man de Lennick, à Hévillers. ^A. Wauteks, loc. cit., 
page 91.) 



— 23 — 

gage héraldique , un lion rampant. Les douze 
niches du soubassement avaient conservé leurs 
statuettes, dont deux seulement se reconnaissaient 
à leurs armoiries : Henri I, père du défunt, et le 
seigneur de Perwez , son oncle * . 

Il n'est pas sans intérêt de faire remarquer la 
différence d'accoutrement et d'attitude des deux 
princes, tels qu'on les avait représentés sur leurs 
tombeaux. Henri II a la figure imberbe. Ses che- 
veux pendants, ses traits empreints de sérénité, 
sa longue robe ou tunique sur laquelle se détache 
néanmoins une ceinture à pendant, marque de 
chevalerie , crojons-nous , et que recouvre un 
ample manteau, ses mains jointes enfin, lui don- 
nent un air de cénobite. Jean III, au contraire, 
ayant toute la barbe, gisait, à part le heaume, dans 
l'équipement du guerrier, avec l'écu et la. dague 
au côté. Il portait fièrement sa cotte d'armes, 
écartelée aux armes des duchés de Brabant et de 
Limbourg, qui sont un lion aux émaux différents. 
C'était bien là « la mâle figure de ce valeureux 
» chevalier, de ce noble poète, qui répondit par un 
» chant de guerre au défi de dix-sept princes ^ -» 
Un autre détail à noter, c'est que le ceinturon et 
le baudrier de Jean IH paraissent être enrichis de 
pierreries, tandis que la ceinture de Henri II est 
tout unie et répond à là simplicité des vêtements 
dont ce prince est revêtu. Trait des mœurs du 

* Jacques, baron de Walhaiu, issu de la maison ducale, et Arnoul, 
seigneur de Villers-Perwin, son petit-fils, avaient aussi été inhumés 
dans l'église abbatiale. (A. Wauters, loc. cit., p. 76.) 

' A. WArTEES, loc. cit., p. 91. 



— 24: — 

temps : ce même Jean III, si brillamment équipé, 
s'était fait ensevelir dans la bure et inhumer 
comme un moine ' . 

Les deux tombes de Villers ont fait le sujet d'un 
mémoire de feu Mgr. De Ram, recteur magnifique 
de l'université de Louvain, qui paraît n'avoir pas 
été publié. Ceci demande quelques explications. 

Dans la séance de la classe des lettres de l'Aca- 
démie royale, du 9 février 1846, M. De Ram pré- 
senta un mémoire intitulé : Recherches sur les 
sépultuj^es des comtes de Louvaiyi et des ducs de 
Bradant à Nivelles, à Afflighem et à Villers. Ce 
mémoire faisait suite aux recherches de l'auteur 
sur les sépultures des ducs de Brabant à Louvain ^ 
Bien que la classe eût désigné MM. de Gerlache 
et de Reiffenberg pour l'examiner, il n'en fut plus 
question ultérieurement ^ Toutefois, à la séance 
du 13 janvier 1851, M. De Ram déposa un nou- 
veau mémoire qui traitait de l'histoire des comtes 
de Louvain et de leurs sépultures à Nivelles \ 11 
entretint en même temps ses confrères de la 
« notice w qu'il comptait leur présenter et dont 



* « Anno M" CCC° LV°, in profesto beati Nicliolaï, obiit Bruxelle 
Johannes, hujus nominis Lotharingie, Brabancie et Lymburgis dux 
tercius, sacrique imperii marchio , in habitu monachali, qui rexit 
annis XLIII, et est sepultus sicut monachus in ecclesia abbatie 
Vilariensis. » (Chronique de De Dynter, publiée par M'' De Ram (Com- 
mission royale d'histoire), t. II, j). 689.) Le duc portait l'habit mo- 
nacal de l'ordre de Citeaux. 

* Mémoires de l'Académie royale, t. XIX (1845). 

' Voy. les Bulletins de l'Académie royale, 1" série, t. XIII, 
1" partie, p. 169. 

* Il a été publié dans les Mémoires de l'Académie, t. XXV. 



— 25 — 

le sujet était « les sépultures ducales d'Afflighem, 
» de Villers, de Bruxelles et de Tervueren*. » 
Ce projet ne fut pas réalisé, car les Bulletins de 
rAcadémie ne font plus mention de ces notices. 
Lorsqu'en 1854 M. De Ram publia le tome II de 
la chronique de De Dynter, il signala dans une 
note, comme étant prêt à être livré à l'impression, 
l'écrit qui nous occupe ^ Enfin, plus tard, en 
publiant les œuvres de Molanus, il le cita, en y 
renvoyant le lecteur, comme s'il était réellement 
publié ^ La vérité est que cette publication est 
restée à l'état de manuscrit. 

Outre la gravure donnée par Butkens, il existe 
à la Bibliothèque royale, section des manuscrits 
(n° 7781), un dessin à moitié colorié de la tombe 
d'Henri II et qui paraît avoir été exécuté anté- 
lieurement. Il est dépour\ii de texte et ne porte 
qu'une inscription commémorative que je crois 
devoir reproduire K Un autre détail à ajouter au 
précédent, c'est que le baron Le Roy a inséré dans 
son Théâtre sacré du duché de Brabant % l'éjDitaphe 
d'Henri II, d'aj^rès Molanus, dans les œuvres du- 
quel je ne l'ai pas trouvée ^ 



* Bulletins, t. XVIII, 1" partie, p. 129. 

^ » Typis paratam habemus clisquisitionem (Recherches sur les 
sépultures des ducs de Brabant à Villers et à Afflighem), quâ illa 
Henrici II sepultura illustratur. » (T. II, p. 689, dans les publica- 
tions de la Commission royale d'histoire.) 

'■' T. I, pp. 24 et 26, dans les mêmes publications. 

* « Tumba Henrici II, Brabantise ducis, in ecclesia Yillariensi, 
de cujus in monasterium illud amore ac munificentia leguntur varia 
in abbate XIII" Ai'nulfo, sub annam 1240, electo. » [Voy. à ce pro- 
pos A. Wauters, loc. cit., p. 26.) 

* T. I", 2e partie. Wallon-Brabant. 

^ Édition citée de M. De Ram. Cette épitaphe existe dans un 



— 26 — 

Quant à rinscription commémorative rappelée 
dans la requête du roi d'armes de Riebeke, je l'ai 
recueillie là où certainement il ne fallait pas s'y 
attendre : dans le dossier d'un procès plaidé, en 
1632-1634, devant le conseil souverain de Brabant 
entre l'abbaye de Villers, demanderesse, et Charles 
d'Argenteau, chevalier, seigneur de Ligny, etc., 
défendeur. Le sujet du procès était la dîme de 
Ligny dont l'abbaye revendiquait la possession. 
Elle alléguait qu'elle l'avait obtenue de ce même 
duc Henri, son bienfaiteur, inhumé dans l'église 
abbatiale. Comme preuve de cette inhumation 
elle indiquait non seulement le tombeau du prince, 
mais l'inscription qui s'y rattachait '. 



manuscrit de la bibliothèque royale, fonds Goetlials, n° 1621, Re- 
cueil d'épitaphes de Bruxelles et des environs. François Sweertius 
l'a publiée dans ses Monumenta sej)ulcraUa et inscriptiones jpublicœ 
privatœque dncatus Brabantiœ. Je présume que son insertion ne sera 
pas de trop ici. 

Mundi terrorem marmor tegit hoc et honorem, 
Qui Brabantinus dux fuit et dominus. 
Quem Deus hùc misit, sub quo Brabantia risit. 
Quo vixit tuta sua gens, plebs altéra muta. 
Submisit magnum quemcunque, velut lupus agnum. 
Hoc probat Angensis, Dalensis, Juliacensis. 
Corde Deum rogitemus euni citô giorificari, 
Ut per eum aethereo capiti valent sociari 
Summa potentia gaudia cselica donat eidem, 
Cui Brabantia tota est patria subdita pridem. 
Obiit an, guljernationis Brabantie XXII. 

* Elle fut transcrite dans une enquête faite à Villers, le 5 juin 1632, 
par Libert Van den Hove, conseiller au conseil de Brabant, juge 
commissaire délégué dans la cause, aidé d'un secrétaire. Voici en 
quels termes elle était conçue : 

« Anno ab humanse salutis exordio m ce docimo, présidente Inno- 
centio tertio, pontifice maximo, romani imperii monarchiam tenente 



— 27 — 

Ce n'est pas, semble-t-il, sortir du cadre de cet 
ai^ticle que d'y ajouter quelques renseignements 
qui se rattachent plus ou moins au sujet qu'on y 
traite. 

En 1205, Henri I et Mathilde de Boulogne, sa 
femme, donnèrent aux religieux de Villers, pour 
le repos de leurs âmes et de celles de leurs 
ancêtres et de leurs descendants, deux lastes de 
harengs, à prélever sur leurs revenus à Calais'. 
Le duc fit une nouvelle donation dans la même 
intention en 1231. Elle consistait en une rente 
annuelle de 10 livres de Louvain, constituée sur la 
halle aux draps, à Anvers \ 

Ottone quarto, Brabantia? perat (sic) dux Henricus, ejus nominis 
primus, qui annos xlviii reguo potitus, Colonie Agrippine fatalem 
obiit mortem. Cujus monumentum Lovanii in œde (divi Pétri apos- 
toli; sacra, medio choro erectum visitur, Del'uncto pâtre, Henricus 
filius in dvicatu Bi'abantiee sufficitur, et cum esset princeps bellico- 
sus ac strenuus, ad Rlieuum et ad Mosam plurima bella gessit, fuit- 
que in Deum pius , divini cultus admodum amator. Condita sunt 
enim ab eo ceenobia dominarum iu Banco, extra muros oppidi Lova- 
niensis, et Vallis-Ducis, cisteruieusis ordinis, quod sumpsisse vide- 
tur appellationem ducis a conditore duce; qui vita functus est 
Lovanii, anno gubernationis suse xxii. Cujus corpus in hoc mouas- 
terio advectum fuit et hoc loco sepultum , anno a Christi ortu 
millesimo ducentesimo quadragesimo septimo , ab hujus domus 
conditione centesimo primo. Condebatur enim hoc Villariense ce- 
nobium anno Dominice Incarnationis millesimo centesimo xlvi. 

» Anno Dominicse incarnationis mcclxxv obiit domina Sophia , 
filia sancte Elisabeth, uxor ejusdem Henrici, quse recondita est hoc 
ipso monasterio a latere viri sui. « 

» BuTKENS, t. pf, p. 170, Preuves, p. 59, et Mm^us, t. III, p. 76. 

* ]Mir.ï:us, t. III, p. 92. Par une charte, datée de Jodoigne, le 
18 des Kalendes de mai 1184, Henri !«■■ confirma l'abbaye dans ses 
possessions et augmenta celles-ci. (Ibid., t. I, p. 287.) Il donna de 
nouvelles preuves de sa munificence , à Villers même, en présence 
de la duchesse Mathilde, des abbés de Vaucelles, de Clervaux, de 
Bouillon, de Looz, etc., le 24 mai 1197, et en l'année 1200. (A.Wau- 
TEES, loc. cit., p. 28). 



— 28 — 

Au mois de mars de Tannée 1241, le duc 
Henri II était le commensal des religieux de Vil- 
1ers, chez qui, apparemment, il goûtait les charmes 
de la tranquillité. Il voulut perpétuer le souvenir 
de ce séjour par une donation et par la fonda- 
tion de différents anniversaires. C'est ce que nous 
apprend une charte qu'a publiée il n'y a guère 
long-temps M. A. \\''auters'. EUe est datée de 
Villers, le jour de la Cène (28 mars) de l'année 
précitée. Le duc cède aux religieux, à titre d'au- 
mône et pour le salut de son âme et de celles de ses 
prédécesseurs, les deux tiers des revenus de trois 
cents bonniers de bois dans les forêts de Hez et 
Bossut K II leur laisse la faculté d'acquérir le 
troisième tiers, au dire d'hommes discrets, ses 
féaux, Daniel, chanoine à Nivelles, et W., cheva- 
lier de Haecht. Ces deux tiers étaient destinés à 
des pitances en vin et en poisson à distribuer aux 
moines le jour des anniversaires du duc, père du 
donateur, de sa mère, la duchesse Mathilde, de feu 
son épouse la duchesse Marie, ainsi que le jour de 
l'Annonciation. Une somme de six livres est affec- 
tée à chacun de ces jours. Pareille somme devait 
être employée à l'anniversaire du duc, après son 
décès. 

Outre cette charte, M. "Wauters en a publié une 
qui la confirme et l'am^^lifie '. Elle est datée de 
Lierre, mois de mars 1298 (n. st.). 

* Avialectes de diplomatique, dans les Bulletins de la Commission 
roj'ale d'histoire. 

^ Elles étaient dans le voisinage de l'abbaye. 
^ Loc. cit. 



— 29 — 

Une sanction antérieure lui avait été donnée 
par le duc Henri III, dont la charte peut être 
considérée comme un véritable codicille. Nous la 
connaissons par un vidimus d'Aleyde de Bour- 
gogne, l'épouse d'Henri III . Le vidimus est du 
5 mars 1261 (n. st.), tandis que la charte est du 
jour même où le duc Henri scella son testament, 
c'est-à-dire du 26 février précédent \ Examinons 
la substance de ce document. 

Le duc assigne à sa fille Marie une somme de dix 
mille livres, monnaie de Louvain, à prélever sur le 
produit de la forêt de Soigne et à payer en dix 
annuités, de mille livres chacune. En outre, il fait 
une libéralité de mille livres à ses serviteurs et 
« garçons » en récompense de leurs services. Cette 
somme, à prendre sur le plus clair de ses revenus, 
devait être remise après son décès, par ses exé- 
cuteurs testamentaires, qui étaient, comme on le 
voit dans la charte, frère Gérard de Huldenberg, 
ancien prieur des Dominicains, à Louvain, frère 
Walter de Trêves, du même ordre, frère Pierre, 
lecteur des frères mineurs, à Bruxelles, et sire 
Gérard de Marbais. Le duc ratifie ensuite le don 
précité fait par son père aux religieux. 

' Le vidimus et la charte sont transcrits dans un cartulaire de 
l'abbaye de Villers, offert, aux Archives du royaume, le 27 décem- 
bre 1879, par M. de Bavay, conseiller à la cour d'appel, à Bruxelles. 
On trouvera plus loin le texte de ces deux pièces. (Annexe IL) 

Je signalerai comme se trouvant au folio 30 de ce cartulaire des 
lettres de Frère W., abbé de Clervaux, du mois de novembre 1238, 
au sujet de l'emploi d'une somme de trois cents livres, donnée au 
monastère par un de ses religieux, Gobert d'Aspremont, qui avait 
été un guerrier valeureux. (Voy. ce qu'en dit M. A. Wauters, loc. 
cit., p. 77.) 



— 30 — 

Jean II ne se contenta pas de le sanctionner ; à 
l'exemple de son bisaïeul, il gratifia le monastère 
d'une rente annuelle s'élevant à trente livres, à 
appliquer par moitié à deux pitances, à distri- 
buer : Tune à l'anniversaire de son père, l'autre 
à celui de sa mère. Toutefois , le duc stipule 
qu'après sa mort, un tiers de la rente sera appli- 
qué à son propre anniversaire, les deux autres 
tiers conservant leur destination primitive. Il 
assigne la totalité de la rente sur la sixième part 
qu'il a dans les bois précités de Hez et de Bossut 
et en ordonne le paiement ponctuel. Ce fut à 
Alost, la veille de Xoël de Tannée 1299, que 
Jean II scella cet acte de fondation ' . 

Le fameux Henri de Gueldre, évêque de Liège, 
qui tenait en grande estime Tordre des Citeaux 
et particulièrement Tabbaye de Yillers, s'est plu à 
rappeler à différentes reprises que le duc de Bra- 
bant, son oncle, avait reçu la sépulture dans cette 
abbaye, circonstance qui contribua aux faveurs 
que Tévêque accorda à celle-ci ^. 

Le cartulaire mentionné plus haut nous fournit 

* Annexe n° III. 

» Voici comment il s'exprime : « Licet singula cenobia cistersien- 
sis ordinis in nostra diocesi constituta siucera diligamus in Clinsto 
karitate, specialius (?) tamen villarensis monasterii, ordinis predieti, 
nostre dyoc6sis , in quo dilectus et fidelis noster Henricus , bonee 
memorie, olim Lotharingie dux et Brabancie , carissimus noster 
avunculus, obtinet sepulturam, ampliori nos convenit pi'osequi gra- 
cia et favore, maxime cum venerabiles abbas et monachi illius loci 
precipui dicautur esse ordinis zelatores et odorem sancte vite et 
bone famé per orbem fere profudiut universum. » Ce document est 
daté du jour de saint Léon 1250. ^Cartulaire de Villers, fol. 32. Voy. 
aussi les pièces transcrites aux fol. 33 v° et 34 v° du même cartulaire.) 



— 31 — 

la preuve que les religieux étaient en possession 
d'une charte spéciale relative à cette sépulture. Il 
est regrettable qu'elle n'ait pas été transcrite et 
qu'on se soit borné à en énoncer le titre, auquel 
seul nous sommes donc réduit. Aussi convient-il 
d'en prendre acte ', Il est à présumer qu'il y avait 
une charte semblable concernant l'inhumation de 
Jean III, mais le cartulaire de Yillers, embrassant 
cette époque, n'a pas jusqu'ici été retrouvé , que 
nous sachions. 

Outre les anniversan-es des ducs de Brabant, on 
célébrait à Yillers celui de Marguerite, comtesse 
de Flandre. C'est ce que nous apprend une charte 
de la comtesse donnée à Valenciennes, en 1262. 
Une rente de dix livres de Flandre, à prélever sur 
l'espier {spicarium) de Lille, était consacrée à cette 
fondation \ Quant au motif qui porta la comtesse 
Marguerite à donner la préférence à un établisse- 
ment religieux lointain, situé hors de ses États, 
le document n'en dit mot. 

L. G. 



' De fiindatione altaris Evangelistarum, de sepuUura ducis et de 
missa ibidem celebranda. (Fol. 14 v°.) 

' MiRuEus, t. III, p. 607. Il est étrange que cette charte ne figui-e 
pas dans le cartulaire de Villers. 



32 — 



ANNEXES. 



Lettres patentes des archiducs Albert et Isabelle nommant 
Henri Van der Heyden abbé de Villers. 

20 mars 1620. 

Albert et Isabel- Clara -Eugenia, infante d'Espaigne, 
par la grâce de Dieu, archiducqz d'Austriche, ducqz de 
Bourgoigue, de Lothier, de Brabant, de Lembourg, de 
Luxembourg et de Gueldres, etc. A vénérables, chers et 
bien amez les prieur, religieux et couvent de Nostre-Dame 
de Villers, de l'ordre de Cisteaux, en nostre pays et duché 
de Brabant, salut et dilection. 

Comme à nous, comme ducqz dudit de Brabant, affiert 
et appartient d'avoir soigneux esgard que les prélatures, 
abbayes, prévostez, doyennez et aultres dignitez y estans, 
soyent pourveues de gens catoliques, doctes, de bonne vie 
et conversation, principalement en temps présent, pour y 
entretenir et conserver nostre sainte religion chrestienne, 
et que, par induit apostolique, droict de patronage, régales 
et aultrement, nous compète et ayons droict de aux préla- 
tures et dignitez de nos pays de par deçà (quand elles 
vacquent) nommer personnes souffisantes, idoines et à nous 
aggréables, et qu'estant par le trespas naguères advenu de 
damp Robert Henrion, vostre dernier abbé, ladite abbaye 
présentement vacante, nous ayons faict prendre informa- 
tion sur la qualité, idonéité et vie des religieux d'icelle, 
par où il nous est apparu des sens, prudence, régulière, 
bonne et catolique vie et conversation de vénérable nostre 
cher et bien amé, dom Henry Van der Heyden, prieur de 



— 33 — 

Saiut-Saulveur en Anvers, sçavoir vous faisons, qu'ayans 
esgard aux causes susdites, vous consentons et requérons 
que, procédans à élection de vostre nouveau et futur abbé, 
vous eslisiez, acceptiez et receviez à icelle dignité ledit 
dom Henry Van der Heyden , comme personne à ce capable 
et à nous agréable, auquel consentons et permectons de 
pouvoir sur ce obtenir de nostre saint Père le Pape, de 
l'évesque diocessain ou aultre supérieur qu'il appertiendra, 
les bulles apostoliques et provision de confirmation à ce 
requises et nécessaires, et icelles mectre ou faire mectre à 
deue exécution, et, en surplus, prendre et appréhendre la 
vraye, réelle et actuèle possession de ladite abbaye et des 
droicts, fruits, proufficts et revenuz y appartenans, pour 
doresnavaut la tenir, régir et administrer, tant au spirituel, 
que temporel , en ce gardées les solemnitez en' tel cas re- 
quises et accoustumées. 

Si donnons en mandement à nos très chers et féaulx 
les chef, président et gens de nos privé et grand conseilz, 
chancellier et gens de nostre conseil de Brabant, et à tous 
aultres nos justiciers, officiers et subjects cui ce regardera, 
qu'à vous, en ce que dit est, ils assistent si besoing soit, et, 
en oultre, facent ledit dom Henry Van der Heyden de ceste 
nostre présente nomination, accord et consentement plai- 
nement et paisiblement jouyr et user, cassans tous contre- 
dits et empeschemens au contraire : car ainsy nous plaît-il. 

Donné en nostre ville de Bruxelles, le vingtiesme jour du 
mois de mars l'an de grâce mil six cens et vingt. 

(Archives du royaume : collection de l'audience.) 



- 34 — 



II. 



Vidimus de la duchesse Aleyde d'une charte du duc 
Henri, son époux, par laquelle celui-ci donne et assigne 

* à sa fille Marie une somme de dix mille livres, et fait une 
libéralité de mille livres à ses serviteurs, en récompense 
de leurs services. 

(5 mars 1261, n. st.) 

Aleidis, ducissa Lotharingie et Brabantie, universis pré- 
sentes litteras inspecturis, salutem in omnium Salvatore. 
Noveritis quod patentes litteras karissimi domini et 
mariti nostri, domini Henrici, ducis Brabantie , magne 
memorie, cujus anima requiescat in pace cum Domino, 
habemus et tenemus in hec verba. 

Henricus, Dei gracia, dux Lotharingie et Brabantie, uni- 
versis présentes litteras inspecturis, salutem in omnium 
Salvatore. TJniversitatem vestram scire volumus quod nos 
ad opus dilecte filie nostre, Marie, dedimus et assignavi- 
mus decem mille libras Lovanienses de nemore nostro Son- 
hie, infra decennium capiendas, annuatim mille libras. 
Idem, dedimus mille libras Lovanienses de primis et para- 
cioribus redditibus et proventibus terre nostre per testamen- 
tarios nostros, scilicet : fratrem Gerardum de Heldeberghe, 
quondam priorem fratrum predicatorum in Lovanio, fra- 
trem Walterum de Treveris, ejusdem ordinis, fratrem 
Petrum, lectorem fratrum- minorum in Bruxella, et domi- 
num Gerardum de Marbais, post decessum nostrura, inter 
famulos nostros et garsiones distribuendas pro servicio 
quod nobis fideliter impenderunt. Item, donum et factum 
domini Henrici, patris nostri, magne memorie, ducis Bra- 
bancie, Villariensi monasterio de nemore de Heys, ratum 
et gratum habemus presencium testimonio litterarum. 



— 35 — 

Datum apud liOvanium, sabbato post diem beati Mathie, 
apostoli, anno Domini 00""° sexagesimo. 

In cujus eciam rei testimonium sigillum nostrum pre- 
sentibus apposuimiis. Datum sabbato ante diem cinerum, 
anno et loco supradictis. 

(Cartulaire de l'abbaye de Villers, fol. 39.) 



m. 

Jean, duc de Brabant, fait un don à Vabbaye de Villers, 
pour la célébration des anniversaires de ses parents et du 
sien. 

(Veille de Noël 1299). 

Universis présentes litteras inspectons Joannes , Dei 
gracia, dux Lotharingie, Brabancie et Limburgie, veri- 
tatis noticiam cum sainte. Noverit universitas vestra 
quod nos, ob remedium anime nostre nostrorumque pre- 
decessorum, religiosis in Christo nobis dilectis abbati et 
conventui Villariensi , cysterciensis ordiuis , Leodiencis 
diocesis , in elemosinam perpetuam , pro duabus pitan- 
ciis , triginta libras pagamenti communiter pro tempore 
in Brabancia currentis, contulimus et couferimus, annua- 
tim solvendas anno quolibet dicto conventui , pro parte 
dimidia in die anniversarii domini patris nostri, et pro 
altéra dimidia in die anniversarii domine nostre matris, 
memorie recolende. Post nostrum tamen obitum de dictis 
triginta libris singulis annis in perpetuum dicto conventui 
die anniversarii dicti domini nostri patris decem libre, et 
die anniversarii domine matris nostre predicte decem libre, 
residue vero decem libre die nostri anniversarii in perpe- 
tuo celebrandi persolventur, De predictis autem triginta 
libris recipiendis ab eisdem religiosis hereditarie singulis 
annis assignamentum facimus ad sextam partem nostram 



— 36 — 

quam habemus et tenemus hereditarie in silvis de Heys et 
de Bossut, mandantes receptori nostro Brabancie et ma- 
gistro nostrorum nemorum qui nunc sunt vel pro tempore 
fuerint, et intuitu nostre gracie ac favoris firmiter injun- 
gentes et distincte quatenus in hiijasmodi nostra conces- 
sione predictis religiosis nullum prestent impedimentum, 
qiiominus eadem pacifiée perpetuo perfruantur et eisdem 
in vendicationibus anniiis de predictis silvis faciendis cer- 
tam et securam fidejussionem de dicta summa triginta li- 
brarum faciant pleuius exhiberi, prout nobis factum fuit 
usque in diem hodiernum, et hoc sine alterius expectatione 
mandati et difficultate qualibet fideliter exequantur, non 
obstantibus assignameutis aliis factis, si que sint vel in 
posterum faciendis personis quibuscumque in dictis silvis 
per nos vel per nostros successores. 

In quorum testimonium et perpetuam rei memoriam 
sigillum nostrum fecimus, et postulavimus sigilla dilecto- 
rum nostrorum fidelium, domini Godefridi de Brabancia, 
domini de Arscot et de Virson, avunculi nostri dilecti, 
Florentii Bertout, domini de Berlar, et Danielis de Bou- 
chout, senescalci Brabancie, militum, presentibus, apponi. 
Et nos, Godefridus de Brabancia, dominus de Arscot et 
de Virson, Florentins Bertout , dominus de Berlaer, et 
Daniel de Bouchout, senescalcus Brabancie, milites, ad 
requisicionem incliti principis domini nostri karissimi du- 
cis predicti, in signum veritatis premissorum, sigilla nos- 
tra, una cum suo, duximus presentibus apponenda. Datum 
apud Alost, in vigilia natalis Domini anno ejusdem mille- 
simo ducentesimo nonagesimo nono. 

(Cartulaire de l'abbaye de Villers, fol. 53 v.) 



— o7 



NORBERT CORNELISSEN. 



... Cornelissen était originaire d'Anvers, où il 
naquit en 1769, mais il vécut à Gancl pendant un 
demi -siècle. Après avoir achevé ses études à TUni- 
versité de Louvain, il se fit soldat et combattit 
avec les patriotes dans Tannée de Yander ]Meerscli 
à 1 époque de la Révolution brabançonne. En 1 794, 
quand la Belgique fut devenue une province fran- 
çaise, il entra comme traducteur à la division de 
l'instruction publique à Bruxelles ; là son talent le 
fit juger digne d'être envoyé à TÉcole normale de 
Paris avec deux jeunes gens : Roupx3e, qui fut plus 
tard bourgmestre de la capitale et membre du 
Congrès national, et Van Meenen, qui fut lui aussi 
membre de cette illustre assemblée et président 
de la Cour de cassation. 

Il ne resta que six mois à l'École normale et 
devint le secrétaire intime d'un Belge naturalisé 
français, qui fut ministre de la justice sous le Di- 
rectoire, après la révolution du 18 fructidor, le 
comte de Lambrechts. — A Paris il fit la connais- 
sance d'Ignace Yan Toers et de Yan Hulthem, 
deux des cinquante Gantois qui furent détenus 



— 38 — 

comme otages dans la prison du Temple , et en 
1799, il revint avec Yan Toers pour se fixer à 
Gand. 

Il y fut secrétaire du commissaire exécutif 
dans le département de l'Escaut , et rendit de 
grands services en faisant redresser des injustices 
commises dans la liste des émigrés. Liévin Bau- 
wens, qui était alors maire de Gand, le nomma 
clief de la police administrative , puis secrétaire- 
adjoint de la mairie et il conserva ce poste jus- 
qu'en 1811. 

C'est de cette époque que date sa popularité. 
Grâce à son caractère affable; à ses. connaissances 
variées, à son esprit souple et bienvaillant, il 
conquit des sympathies dans toutes les sphères so- 
ciales, en même temps que son étonnante activité 
le rendait Thomme indispensable dans toutes les 
sociétés scientifiques, artistiques et littéraires, qui 
furent toujours plus nombreuses à Gand que dans 
aucune autre ville de la Belgique, 

La société des Beaux- Arts lui dut l'organisation 
de ces expositions annuelles où se révélèrent les 
talents de Paelinck, de Navez, de Van Assche, 
de Verboeckhoven , de Delvaux le statuaire , de 
Braemt le graveur. — La société de botanique 
reçut de ses mains une impulsion énergique pour 
l'organisation de ses splendides exhibitions flora- 
les. — En 1817, lors de la réorganisation des 
universités de TÉtat , il fut nommé secrétaire 
adjoint de celle de Gand. Plus tard il en devint 
le secrétaire inspecteur, pour ne cesser de l'être 
qu'en 1835. Il fut appelé aussi à faire partie de 



— 39 - 

TAcadémie de Bruxelles, et il en fut un des 
membres les plus assidus , jusqu'à ce que la mort 
le frappa en 1849, pendant Tépidémie du choléra. 
Toute la ville de Gand esorta sa dépouille jus- 
qu'au cimetière de Saint- Amand, où repose sa 
cendre. 

Voilà sa biographie esquissée à grands traits. 
On consacrerait aisément des heures à mettre en 
lumière les côtés originaux de son caractère, à 
rappeler des anecdotes dont il fut le héros et qui 
pendant cinquante années défrayèrent les con- 
versations de la cité. 

C'est lui qui, en 1803, lors de la visite de 
Bonaparte, premier consul, invité à rédiger une 
inscription pour la façade de la petite bouche- 
rie, y fit nscrire cette phrase qui fut supprimée 
par ordre ; 

Les 'petits bouchers de Gand à Napoléon le Grand. 

C'est lui qui, se trouvant en présence du vain- 
queur des Pyramides pendant sa visite à l'école 
centrale, et voyant le héros ouvrir sa tabatière, 
y introduisit familièrement ses doigts sans en 
être prié , pour y puiser une prise qu'il huma 
avec délices devant Bonaparte étonné d'une pa- 
reille audace. 

C'est lui qui, ayant oublié par distraction une 
pomme de terre dans la poche de sa redingote, fut 
tout étonné d'en voir sortir un jour un long jet 
végétal. — Le tubercule avait germé dans la pous- 
sière accumulée au fond de la poche. 



— 40 — 

C'est lui qui se prenant lui-même pour victime 
de ses plaisanteries, adressa un jour à une société 
littéraire dont il était membre, des vers dans les- 
quels il était dit : 

Cet escogriffe renommé, 

Qui sous sa verdâtre douillette, 

Ou sous un vieux surtout par les rats entamé, 

D'un masque cynique, affamé, 

Vient nous présenter la squelette. 

Qui se croit Diogène et n'en est que le chien 

Qui dans ses longs discours froids et secs comme lui, 
Distillant goutte à goutte en éternel ennui, 
Croit faire image et crie à Tonomatopée... 

On lut la pièce en sa présence, et l'indignation 
de ses collègues empêclia le lecteur de continuer, 
après quoi Cornelissen déclara en riant que ces 
vers injurieux étaient son propre ouvrage. 

C'est lui qui, dit-on, inventa le canard, que l'on 
a cru d'origine américaine. Un jour, il iit imprimer 
dans un journal qu'un canard en avait mangé 
19 autres, le premier ayant été dévoré par le 
second, le second par le troisième, et ainsi de 
suite, jusqu'à ce que le vingtième eût englouti 
ses 19 confrères, pour mourir ensuite d une légère 
indigestion. 

C'est lui qui imagina cette plaisante épithaphe : 

Hier ligt de conseiller Lebegge, 
Er valt niets anders van te zegge. 

C'est lui enfin qui . pour faire taire un an- 



— 41 - 

cien favori de Napoléon , que celui-ci avait com- 
blé de faveurs et qui Tinsultait après sa cliute, 
lui adressa cette sanglante et spirituelle apos- 
trophe : 

<■(. Vous prétendez que Napoléon était un gredin. 
Vous avez bien raison. S'il m'avait donné la meil- 
leure préfecture de l'Empire , s'il m'avait décoré 
de ses ordres et comblé de ses bienfaits, j'aurais 
le droit aussi de l'appeler gredin, mais comme 
je n'ai jamais reçu de faveur de sa part , vous 
seriez peut-être le premier à me contester le droit 
d'être ingrat et je ne veux pas donner dans ce 
panneau. » 

Voilà l'homme , le citoyen , le fonctionnaire , — 
le philosophe, me permettrai-je d'ajouter le 
loustic'? 

C'est le moment de dire ici comment je suis 
arrivé à prendre pour sujet d'une notice cette 
figure d'élite en qui se résume si bien l'esprit 
tour à tour sérieux et frondeur, l'enthousiasme 
juvénile en même temps que le sévère bon sens 
— la santé morale en quelque sorte — de cette 
ville de Gand qui fut le berceau d'Artevelde. 

En cherchant dans la bibliothèque léguée à 
l'Académie par le baron de Stassart, j'y rencontrai 
les trois volumes offerts par Cornelissen à cet 
illustre doyen des lettres belges , trois volumes 
modestement cartonnés et portant ce titre Miscel- 
lanées, avec la suscription de omnibus aliquid, de 
tout quelque chose, ou pour parler plus correcte- 
ment, un peu de tout. 

En ouvrant le premier volume je constatai qu'il 



— 42 — 

était enrichi d'une note manuscrite et autographe 
de l'auteur, signée de ses initiales N. C. et datée 
de Gand, le 3 mai 1842. 

La lecture de cette note, écrite d'une main trem- 
blante, de la main d'un vieillard, — Cornelissen 
avait alors 73 ans — me frappa vivement, et 
comme elle est entièrement inédite, je vais vous 
en donner lecture. 

« Je prie mon honorable confrère M. le baron 
de Stassart, directeur de TAcadémie royale des 
sciences et belles lettres de Bruxelles, — c'était 
avant la réorganisation de la compagnie par 
Yan de Weyer sous le nom d'Académie royale de 
Belgique — d'accepter ce recueil de quelques- 
uns de mes opuscules comme un souvenir et de 
leur donner une petite place dans les rayons de 
sa bibliothèque — non parmi les ouvi-ages de 
mérite et d'importance, mais au milieu des ba- 
bioles, des facéties et des opuscules que les 
bibliognostes décorent du nom de raro., rariora. 
En effet , puisque tous ont été imprimés à un 
petit nombre d'exemplaires et, dans la véritable 
acception, quelques-uns ne sont pas seulement 
devenus rayées, mais introuvables. » 

Cette annonce m'allécha. J'ai lu conscienscieu- 
sement les trois volumes et je n'ai j)as perdu mon 
temps. J'en ai fait d'abord le sujet d'une confé- 
rence au cercle artistique de Gand, puis j'ai con- 
densé mon récit pour qu'il ])i\i être publié dans 
ce recueil ouvert à tout ce qui intéresse la gloire 
des Flandres. 

J'ai hâte de dire que , sauf quelques pages 



reléguées tout à la fin de la collection , je ne 
trouvai ni babioles ni facéties. 

On affirme que Cornelissen ne haïssait pas la 
gaudriole et que, le verre en main, il aimait 
parfois ces entretiens, dont parle le poète... 

Honnêtes et permis, 

Mais gais , tels qu'un vieux vin les conseille et les aime. 

Mais il n'y a guère de trace de ce goût dans ses 
oj)Uscules. Ce qui le préoccupait avant tout et 
surtout, c'était la ville de Gand, sa gloire, ses 
souvenirs, sa prospérité morale et intellectuelle. 

Ainsi la série des plaquettes qu'il envoie à 
M. de Stassart s'ouvre par un mémoire sur les 
chambres de rhétorique flamandes, lu en 1812, 
à une distribution de prix du grand concours 
de la Rhétorique de Gand. 

1812! — Quelle date! C'était sous le premier 
Empire , à l'heure où la grande armée s'engageait 
dans les steppes de la Russie, à l'heure où le 
colosse commençait à vaciller sur ses pieds d'ar- 
gile, la veille de ces terribles lendemains qui 
devaient s'appeler Leipzig, ^Yaterloo, S*"^ Hélène. 

Les sujets des concours de poésie française et 
flamande étaient les campagnes de l'Empereur, 
depuis la victoire de Friedland jusqu'à la paix de 
Tilsitt. Parmi les juges figuraient l'avocat Beyens 
de Bruxelles , Yan Hulthem , le bibliophile , dont 
le fonds constitua le noyau de la bibliothèque 
royale; Van Ertborn, qui légua plus tard son 
précieux musée à la ville d'Anvers, Hellebaut, 
l'éminent avocat, ancien primus de Louvain. 



— 44 — 

Le lauréat du concours flamand fut Willems , 
le futur régénérateur des lettres flamandes. Il y 
avait un concours de déclamation en français 
et en flamand : sujets, le monologue de don 
Rodrigue dans le Cid de Corneille et la traduction 
faite en flamand pour la circonstance, puis un 
concours de vaUigrapMe , la copie de cent vers. 

Le vainqueur fut le jeune Pierre- Jacques De 
Decker fils, du village de Zèle, près Termonde. 
Ce sont les noms , prénoms et lieux de naissance 
du futur ministre-catholique Pierre- J. De Decker. 
Mais ce n'est pas lui, car il n'avait qu'un an à 
cette époque et, si grande qu'ait pu être sa pré- 
cocité comme calligraplie , je doute qu'il ait con- 
quis des palmes académiques à un âge où l'on 
ne conquiert pas même ces palmes du martyre- 
qui n'exigent pas d'âge précis. 

Il est curieux de voir Willems, le futur cham- 
pion de la langue flamande , convier sa muse à 
chanter l'Empereur et la France qu'il appelle sa 
patrie. Il est vrai que le président de la Chambre 
de rhétorique, M. Stobbelaers , termina son dis- 
cours aux lauréats en priant le public de « payer 
un tribut de reconnaissance et de fidélité à notre 
Empereur et Roi Napoléon le Grand , en faisant 
des vœux ardents pour la conservation de son 
auguste personne, et pour que bientôt de retour 
dans la capitale de son vaste empire , couvert de 
laui^iers et offi^ant l'olivier à un ennemi humilié 
et vaincu, il y jouisse de la gloire que lui méritent 
ses exploits militaires et la haute protection qu'il 
accorde aux sciences, aux arts et aux lettres. » 



— 45 — 

Je dois dire qu'il n'y a rien de cette flatterie, 
de cette flagornerie à l'adresse du héros du jour 
dans le discours de Cornelissen. Bien plus, on j 
pourrait trouver des phrases qui ressemblent à 
une protestation. En efî*et, il raconte que lorsque 
le prince d'Orange, Guillaume le Taciturne, salué 
Ruioaert et protecteur de la patrie, fit son entrée 
solennelle à Gand , les Fontainistes allèrent au- 
devant de lui et récitèrent en sa présence des 
drames joyeux et des jeux de moralité ; des jeunes 
filles, représentant les Grâces et les Muses ^ chan- 
tèrent les exploits du prince, et l'une d'entre elles, 
représentant la Pucelle de Gand, lui ofî'rit un 
cœur d'or 

Il ajoute que, lorsque le duc d'Anjou fut inau- 
guré comte de Flandre, les rhétoriciens surent 
trouver dans leur sein douze poètes assez versés 
dans la langue wallonne et même dans l'art de la 
flatterie, pour chanter les douze admirables vertus 
de Franchois, c'est-à-dire des vertus entièrement 
étrangères à ce prince ambitieux et faux. 

Puis l'auteur écrit : « Le prince d'Orange avait 
souri aux hommages de la chambre et s'était 
attendri. Le duc d'Anjou eût dû rougir, et cette 
page de vos annales, Messieurs, « n'en est pas la 
plus belle. » 

Il fallait un certain courage poiir parler de la 
sorte sous le règne de Napoléon et en présence 
d'un préfet de l'Empire . Mais Cornelissen fit mieux, 
et son discours, à un certain point de vue, fut un 
véritable événement historique. C'est en effet ce 
jour là, le 27 juillet 1812, que, pour la première 



— 46 — 

fois, on vit apparaître sous son vrai jour et placer 
à la hauteur qui lui convient le tribun, le poli- 
tique et le diplomate dont la statue décore au- 
jourd'hui le grand marché de Gand, le Ruwaert 
de Flandre, Jacques Yan Artevelde. 

Dans la note manuscrite qui figure en tête du 
volume offert à M. de Stassart, je lis ces lignes : 

« Quand ce discours fut prononcé en 1812, les 
notes renvoyées à la fin étaient inte?^calées dans le 
texte. Ce fut la première fois que le grand nom 
de Jacques Yan Artevelde, si indignement outragé 
pendant quatre siècles, fut prononcé avec éloges 
à Gand même et du haut d "une tribune publique. 
Les recherches de l'auteur et les inductions qu'il 
en tira furent, en 1816, un titre jugé suffisant 
pour lui ouvrir les portes de l'Académie de Bruxel- 
les et de l'Institut d'Amsterdam. 

» Depuis cette époque, l'auteur eut successive- 
ment la satisfaction de voir que la plupart des 
écrivains (et ils n'étaient pas nombreux) qui 
s'occupèrent de notre histoire pendant l'empire 
français adoptèrent en tout ou en partie ses opi- 
nions, ou ce qu'il appelait ses conjectures. 

» Des écrivains dont le suffrage devait être 
pour Fauteur un titre honorable, retractèrent 
dans d'autres écrits leurs premières opinions. 
M. Dewez, l'auteur de Y Histoire de la Belgique, 
en fit candidement l'aveu dans un de ses rapports 
à l'Académie de Bruxelles. Le commentateur 
d'Oudegheerst , M. Lesbroussart père, y adhéra. 
M. Raepsaet, le chanoine De Bast, M. Yan Hul- 
them encouragèrent les recherches de l'auteur. 



— 47 — 

» Aujourd'hui l'opinion sur le caractère de nos 
deux grands Ruioaerts est, sinon fixée et unanime 
parmi les écrivains de la Belgique, du moins 
généralement honorable. Mais il n'en était pas 
encore ainsi en France et en Angleterre, et une 
plus grande satisfaction attendait l'auteur. 

» L'historien anglais, un des écrivains les plus 
estimés de l'époque, M. James, dans son histoire 
de la vie di Edouard, le Prince Noir, rend hommage 
au caractère d'Artevelde, et il avoue avec can- 
deur que c'est par suite des recherches de l'auteur 
et de M. Voisin, bibliothécaire de Gand, qu'il a 
adopté d'autres opinions. 

)) Un dernier suffrage manquait à l'auteur et 
c'était celui de M. le baron de Barante. Pendant 
plusieurs années, nombre d'éditions et de contre- 
façons de VHistoire des ducs de Bourgogne furent 
faites en France et en d'autres pays, et partout 
le fatal nom de brasseur, source réelle de toutes 
les erreurs , restait accolé au nom du grand 
Ruioaert. 

» L'auteur de ce discours l'envoya au noble 
historien, et après plusieurs lettres échangées, la 
dernière édition parait, où, dans une note expli- 
cite et suffisante, la mémoire d'Artevelde reçoit un 
tardif hommage de la part du grand écrivain. Il 
est vrai que le nom de Cornelissen est étrangement 
défiguré dans cette note. Les incorrections de ce 
genre sont fort communes dans les ouvrages de 
quelques écrivains français. Ici elle est de peu 
d'importance. M. Gachard, archiviste du royaume, 
n'en a pas moins cru devoir la rectifier dans la 



— 48 — 

belle et bonne -édition qu'il a faite de l'ouvrage 
de 'SI. de Baraute. L'opinion finale de celui-ci 
sera d'un grand poids sur l'opinion que le monde 
littéraire adoptera dorénavant sur le caractère 
d'Artevelde et sur la grande influence qu'il a na- 
turellement dû exercer sur cette époque remar- 
quable de l'histoire de nos Flandres. » 

Telle est la note écrite de la main de Corne- 
lissen. C'est donc lui qui le premier vengea le 
Ruwaert de Flandre des calomnies de Froissart 
et de ses copistes. Sa note est de 1842, peu de 
temps avant l'époque où je débarquai un soir dans 
la maison hospitalière de mon maître et bienfai- 
teur, cet excellent Moke, ce cœur d'or, cet émi- 
nent écrivain, dont assurément quelques-uns d'en- 
tre vous s'honorent d'avoir été les disciples. — 
C'est là, dans ce coin de la vieille abbaye de 
Baudeloo, devenue l'athénée communal, entre la 
bibliothèque universitaire et le jardin botanique, 
qui est une des vieilles renommées gantoises, — 
c'est là qu'entre érudits et patriotes s'acheva cette 
œuvre commencée par Cornelissen, de la réhabi- 
litation d'Artevelde, réhabilitation qui devait un 
jour devenir une apothéose. C'est là que des pro- 
fesseurs tels que Lentz , des étudiants comme 
Jacques de Winter, des artistes comme Félix de 
Vigne , venaient chercher des inspirations et des 
conseils pour cette noble entreprise de patriotisme 
et de reconstitution historique. C'est de là, de ce 
paisible et laborieux foyer que jaillit la flamme 
qui illumina cette gloire si pure d'un passé héroï- 
que. C'est là que germa la graine jetée par Cor- 



— 49 — 

nelissen dans le champ fécond de la science ; c'est 
là que, témoin curieux et attentif, je vis éclore 
ce mouvement qui devait aboutir au bronze triom- 
phal de De Vigne et à la superbe cantate de notre 
illustre compatriote Gevaert. 

Vous aurez remarqué tout-à-l'heure cette phrase 
de Cornelissen : « Quand ce discours fut prononcé, 
les notes renvoyées à la fin, étaient intercalées 
dans le texte. » 

En effet, chose bizarre, dans ce discours im- 
primé, c'est à peine s'il est fait mention du nom de 
Jacques d'Artevelde, qui formait cependant l'objet 
principal de la harangue. Or, voici ce qui était 
arrivé. L'apologie du Ruwaert avait obtenu un vif 
succès ; l'auditoire en avait souligné les principaux 
passages de ses applaudissements, et l'on assure 
que le préfet impérial, M. Desmousseaux , qui 
assistait à la séance, n'avait pas craint de s'asso- 
cier à la manifestation. Le Moniteur officiel de 
l'Empire avait parlé en termes flatteurs du travail 
de Cornelissen. Celui-ci allait donc le faire im- 
primer, quand il fut appelé chez le préfet, qui le 
surprit très fort en lui disant qu'il devait retran- 
cher l'éloge d'Artevelde, ou se résigner à ne pas 
voir paraître son mémoire . — Vous entendez d'ici 
le discours du préfet ; 

« Mon cher Monsieur, Artevelde était un révolu- 
tionnaire de la pire espèce, un démagogue, une 
sorte de Bobœuf , et ce serait un véritable scan- 
dale d'admettre qu'un préfet de Sa Majesté a pu 
ratifier par sa présence la glorification d'un pareil 
homme, l'éloge de l'insurrection contre un prince 

4 



— 50 — 

légitime, alors surtout que ce prince était Fran- 
çais. 

L'Empereur pourrait se trouver atteint et ses 
ministres compromis par l'approbation de prin- 
cipes aussi dangereux. 

— ■ Mais, monsieur le préfet, vous les avez 
applaudis vous même. 

— Précisément, mon cher monsieur, je me 
suis laissé séduire par votre éloquence , mais 
après avoir réfléchi 

— Mais , monsieur le préfet , le Moniteur^ en a 
fait 1 éloge.... 

— C'est encore plus regrettable. 

Passe encore tant qu'on ne sait pas au juste ce 
qu'il a loué, mais quand on verra le texte.... 

— Vous l'avez entendu, monsieur le préfet. 

— Précisément; c'est ce que je n'aurais pas dû 
faire , et puisque vous voulez bien m'honorer de 
quelque amitié, vous ne voudrez pas, pour une 
satisfaction d'amour propre, m'exposer à encourir 
un blâme et peut-être ma révocation. N'est-ce pas, 
mon cher M. Cornelissen? Vous ne le voudrez 
pas. Je vous connais trop pour vous en supposer 
capable.... 

— Vous avez raison, M. le préfet, mais, de votre 
côté , vous me témoignez trop d'estime pour vou- 
loir m'obliger à mutiler mon œuvre. 

— Vous comprenez , mon cher monsieur, ce 
n'est pas moi. J'ai reçu des instructions de Paris. . . 
Si c'était mon affaire personelle... 

— Eh bien alors, monsieur le préfet, vous 
pourriez écrire à Paris. 



— 51 — 

C'est ce qui fut fait. Le préfet de police Real, 
ancien jacobin, qui n'avait dû son salut qu'à la 
chute de Robespierre le 9 thermidor, et que 
l'Empire avait fait comte comme tant d'autres , 
trancha la difficulté en permettant à Cornelissen 
de rejeter en notes à la fin de sa brochure les 
passages compromettants, et c'est ainsi qu'Arte- 
velde est devenu l'accessoire d'un discours dont 
il avait été le sujet principal. 

L'Empiee était sauvé! 

A cette période de la vie de Cornelissen se 
rattache un autre incident sur lequel a toujours 
plané un certain mystère. Quand Bonaparte, pre- 
mier consul, vint à Gand en 1803 et qu'il appa- 
raissait encore à la foule comme le sauveur de 
la société , la population , les autorités surtout , 
lui firent un accueil enthousiaste. Les monuments 
publics furent décorés d'inscriptions, les rues 
pavoisées , des arcs de triomphe érigés dans les 
grands carrefours. 

Il y en avait un près de la porte de Bruges, 
rappelant les exploits les plus mémorables des 
campagnes d'Italie, avec les inscriptions Gand à 
Vhomme immortel! A Napoléon Bonaparte la ville 
de Gand reconnaissante! 

Dans le grand salon de la Mairie , il y avait au 
moins cent inscriptions en latin, en français, en 
italien , les unes plus pompeuses que les autres , 
et entr'autres , sur la porte du salon de danse le 
Deus nohis hœc otia fecit, de Virgile, im Dieu nous 
a fait ces loisirs. Les grandes actions de la carrière 
civile et politique du Premier Consul étaient 



— 52 ~ 

commémorées j)ar des emblèmes et des inscriptions 
à l'hôtel de la préfecture et dans la rue d'Orange. 
Il me faudrait une heure pour vous énamérer ces 
attributs et ces légendes que Yan Hulthem avait 
choisies dans les grands poètes et que Cornelissen 
fit impriyner. J'insiste sur ce mot, vous verrez 
tout à l'heure pourquoi. On glorifiait le 18 bru- 
maire , la pacification de la Vendée , la paix 
continentale, le concordat, le consulat, le traité 
de Luné ville, la Suisse pacifiée, la création de 
la légion d'honneur, le traité d'Amiens, et même 
l'annexion de la Belgique à la France, ce qu'on 
appelait le retour des Belges à leur véritable patine . 
A titre de curiosité je vous citerai l'inscription 
qui décorait la cage d'un aigle dans le jardin de la 
préfecture. 

Napoléon, je vous salue, 

Et je rends grâce à ma captivité 

Parce qu'aujourd'hui mon œil en liberté, 

Fixe un astre de près sans traverser la nue. 

Si cet aigle , si libre dans sa cage avait pu 
parler ! . . . 

Mais j'ai hâte d'arriver à l'incident que je men- 
tionnais tout à l'heure, et je vais donner la parole 
à Cornelissen lui-même, en citant une note auto- 
graphe du recueil de la bibliothèque de Stassart. 

« Le premier consul, dit-il, avait paru lire 
avec intérêt les inscriptions en italien. M. Van 
Hulthem lui expliquait le sens des allusions la- 
tines. Le manuscrit était orné d'emblèmes allé- 
goriques. Bonaparte, que cela ennuyait probable- 



— 53 — 

ment , rendit le manuscrit et dit à Van Hultliem : 
« Eh bien, c'est bon ! imj)rimez ça et je verrai. » 
Ainsi fut fait , sur vilain papier et fort incorrec- 
tement. Mais il j avait au i-erso de la première 
page une incorrection qui pouvait paraître une 
sanglante méchanceté, une indécente épigramme. 
M. Crétet, ministre de l'intérieur, la fit remar- 
quer. M. Van Hultliem s'avisa de la corriger à 
la plume, ce qui la fit ressortir davantage, et 
M. Salmatorès, espèce de maître du palais, refusa 
de remettre la brochure au Premier Consul. — 
Le bon Van Hultliem crut pouvoir se servir de 
l'intermédiaire de Madame Bonaparte, auprès de 
laquelle il avait un facile accès, mais il éprouva 
un pénible désappointement lorsqu'elle lui répon- 
dit : Fi donc! M. Van Hulthem, fi donc! c'est trop 
peu coquet, vous vous croyez toujours rue Chan- 
tereine . 

M. Van Hulthem, désolé, jeta tous les exemplai- 
res au feu , à l'exception d'une douzaine qu'il avait 
distribués. — L'exemplaire qui fait partie du re- 
cueil en est un. Il est corrigé à la main. 
Or, voici la faute : 

Il s'agissait d'une inscription allégorique , rap- 
pelant le débarquement de Bonaparte à Fréjus, 
et Ton avait choisi des vers du 6- livre de l'Énéïde. 
Virgile j fait parler Anchise, qui dit à Éiiée : 
« mon fils, je te revois enfin, après avoir été 
tra?îspo)ié (vection) sur des terres et des mers loin- 
taines et avoir échappé à de grands dangers. » 

On avait imprimé victum, ce qui voulait dire 
après avoir été VAixcu. 



— 54 — 

Et, dit Cornelissen, cette faute typographique 
prêtait au moins à une allusion équivoque, qui 
pouvait sembler avoir été faite volontairement et 
avec méchanceté . 

Étant donnés le caractère narquois et l'esprit 
caustique de Cornelissen, étant donné son projet 
d'inscrijDtion pour la petite boucherie, je serais 
assez tenté de croire que l'erreur n'était pas... 
tout-à-fait... involontaire. Cornelissen, qui avait 
revu les épreuves, était trop bon latiniste pour 
commettre par mégarde une pareille énormité ; 
puis il j avait péril à le reconnaître, et comme 
il a rangé les inscriptions dans le recueil de ses 
œuvres, je croirais volontiers qu'il a voulu ranger 
aussi celle-ci parmi ses traits d'esprit. 

Une autre note, écrite de sa main, mérite d'être 
signalée, et elle l'est, je pense, pour la première fois. 

Je vous ai dit qu'il y avait une inscription rela- 
tive au concordat. Elle était empruntée aussi à 
VÉnelde. 

Sacra suosque tibi comendat Troja pénates. 

C'est-à-dire : 

Troie te recomynande sa religion et ses pénates. 
Troie était écrit pour Rome, pour l'Eglise. 
Rome te recommande sa religion et ses pénates. 
Après ce vers on lisait dans le manuscrit : 
» Les ministres des cultes font serment d'atta- 
chement aux lois. )) 

Tu modo 'promissis maneas, servata que serves Troja fidem. 
c( Mais toi aussi, ô Troie, c'est-à-dire Rome, 



— 55 — 

garde tes promesses , et puisque te voilà sauvée , 
sois fidèle à tes serments ! » 

Cela était dans le manuscrit. 

L'évêque de Gand, Mgr. Fallot de Beaumont, 
dit Cornelissen, me pria de rayer cette allusion. 
« On serait, me disait-il , tenté de croire le clergé 
capable de manquer à ses serments, et cela ne 

SEEA JAMAIS. 

« Monsieur de Gand, » je cite textuellement la 
note de Cornelissen, Mo7isieur de Gand a pu savoir 
en 1814 et en 1815 par lui-même, si le clergé de 
cette époque était encore celui de 1802 ! 

Allusion au jugement doctynnal qui est encore 
aujourd'hui le fond de toute la thèse épiscopale. 

J'en ai fini avec la politique et je vais passer à 
un thème plus doux et qui renferme les éléments 
d'une étude intéressante pour les gens du monde, 
dont Cornelissen recherchait volontiers les ap- 
plaudissements. 

La ville de Gand jouit dans le monde d'une 
célébrité spéciale. Elle est connue comme la Cité 
des fîeurs. Tout récemment en voyage, j'ai ren- 
contré un Russe qui réside dans une province 
lointaine sur les confins du Caucase. Il n'avait 
point de notions sur la Belgique ; mais il connais- 
sait une certaine ville de Gand où il était venu 
visiter les magnifiques serres de M. Van Houtte. 
La Société royale de botanique a fait rééditer, en 
1837, un discours prononcé vingt ans auparavant, 
en 1817, par M. Van Hulthem, qui avait succédé 
comme président à M. Van de Woestyne. (Il eut 
lui-même pour successeur M. Van Crombrugghe). 



— 5G ~ 

Dans ce discours, Yan Hulthem rappelle que dès le 
XYP siècle un savant botaniste français, Delobel, 
plaçait les Belges au premier rang dans lart d'élever 
les plantes. Dès lors Cliarles-Quint avait rapporté 
d'Afrique VŒuillet, et le fameux voyageur flamand 
Busbecq, avait importé d'Asie-Mineure \eLilas; un 
pharmacien d'Anvers, nommé Caudenberg, avait 
réuni dans son jardin de Borgerhout plus de 400 
plantes étrangères ; un seigneur de Moerkerke en 
avait autant aux environs de Bruges. La femme du 
conseiller Hopperus, de Maliues, avait introduit en 
Belgique le grand soleil du Pérou, en même temps 
qu'un moine récollet de Gand portait dans l'Amé- 
rique méridionale le premier grain qui y fut semé. 
Un Belge était directeur du jardin botanique de 
Florence, un autre avait établi de magnifiques 
cultures aux portes de Londres. C'est à Gand 
qu'on avait construit les premières serres chaudes 
en vue de préserver les plantes des rigeurs de 
l'hiver. Au commencement du XVIP siècle, l'illus- 
tre évêque, Antoine Triest, cultiva dans son jardin, 
près de l'église "d'Ackerghem , toute espèce de 
fleurs et de plantes rares ; c'est lui qui institua la 
confrérie de S'" Dorothée à l'église de S* Michel , 
où les jardiniers et les fleuristes firent chaque 
année, jusqu'à l'entrée des armées françaises en 
179-4, une exposition de fleurs le jour de la fête 
de leur patronne. Un échevin de Gand possédait 
en 1646 la plus belle orangerie de rEuro23e. A la 
fin du siècle , l'abbaye d'Eenaeme , près d'Aude- 
narde, avait une splendide collection d'orangers, 
de lauriers et de myrtes, dont la plujîart furent 



— 57 — 

transportés au jardin botanique de Gand. Celui-ci 
dut son principal éclat à Van Hulthem et à un 
habile et savant jardinier, Jean Henri Mussche, 
dont le souvenir ne doit pas être perdu. Grâce à 
leur influence, la connaissance des plantes se ré- 
pandit dans la ville , où il y eut bientôt presque 
autant d"amateurs que d'habitants. Au milieu de 
rhiver, on vit devant les fenêtres d un grand nom- 
bre de maisons briller de tout leur éclat les plus 
belles plantes du Japon, de la Chine et des Indes. 
Gand, disait le célèbre De Candolle, dans un rap- 
port à la Société d'Agriculture de Paris, Gand 
semble être la ville privilégiée de la botanique . En 
1808 se forma la Société qui existe encore et dont 
Jacques Van de Woestyne fut le premier président. 

J'ai recueilli quelques renseignements d'où il 
résulte que la première exposition d'hiver en 1809 
contenait 46 plantes. En 1837 on en compta plus 
de 5000. Ce chiffre est probablement doublé ou 
triplé aujourd'hui dans ces expositions qui ont 
acquis une célébrité universelle. 

Mais ce que je veux mettre en relief ici, ce sont 
les discours charmants par lesquels, pendant trente 
années consécutives , Cornelissen illustra ces fêtes 
périodiques de fleurs , 'données dans ce qu'il appe- 
lait le Temple que Flore liartage à Gand avec 
Euterpe et Terpsichore, ces concours qu'il nom- 
mait la session des États provinciaux de la Flore 
flamande, et lors d'une exposition universelle, les 
États généraux de Vhorticidture européenne. 

J'ai été séduit, entr'autres, par une définition 
charmante de la profession de jardinier, « Naguère 



— 58 — 

encore, dit- il, le jardinage était nn métier, une 
profession vulgaire. Le jardinier était un manœu- 
vre, un ouvrier classé par l'opinion dans les rangs 
des prolétaires, et le peu qu'il gagnait à la sueur 
de son front pendant des heures d'un travail igno- 
ble et déprécié , s'appelait trivialement une jour- 
née, un salaire. 

» Aujourd'hui, grâce à l'exemple des jardiniers 
de Gand, des horticulteurs, dans plusieurs grandes 
villes, salarient eux-mêmes des ouvriers et ont des 
prolétaires à leur service. Leur instruction et leur 
mérite, la dignité de leur parole et de leur main- 
tien les appellent au banquet des rois (H. Mussche, 
jardinier de l'université, avait eu l'honneur de 
diner avec le roi des Pays-Bas, et plus d'une fois 
avec le duc régnant de Saxe-Weimar, quand ce 
prince séjournait à Gand, où il venait voir son 
fils, le duc Bernard de Saxe-AVeimar, général au 
service des Pays-Bas). 

)) Aujourd'hui, les grands jardiniers de Gand 
occupent comme la banque, le haut commerce, l'in- 
dustrie, un rang honorable dans la société, et 
pourquoi cela ne serait-il pas? Ne sont-ils pas 
commerçants et industriels eux-mêmes, et les pro- 
ductions de ce commerce, enfants de leur indus- 
trieuse intelligence, ne se répandent-elles pas dans 
toute l'Europe et déjà dans un autre hémisphère ! 

» Combien d'espèces hybrides, nées au milieu 
de nous sous l'influence et par les mystères de 
leurs opérations, nos jardiniers ne rendirent-ils 
pas aux Amériques et à l'Asie, étonnées de revoir 
l'Azalée, le Dahlia, la Camellia, filles plus belles 



— 59 — 

que leurs mères ! Avec quelle admirable sagacité 
n'étudient-ils pas la plante, du jour même où la 
jeune étrangère est admise parmi les autres j^en- 
sionnaires du conservatoire? Et d'abord, comme 
s'il était initié aux mystères par lesquels la nature 
élabore et modifie les diverses couches àliumus 
végétal, le jardinier prépare le terrain que la 
plante demande pour le développeuient de ses 
forces; il a bientôt compris ses besoins, remarqué 
ses habitudes, ses caprices peut-être et ses mœurs. 
Ce n'est plus l'art, c'est la science, mais la science 
qui, malgré sa soumission aux exigences de l'in- 
dustrie, ne s'avilit pas. 

« Quand on admire les serres, les orangeries, les 
conservatoires des jardiniers de Gand , l'étendue 
de ces vastes et élégants dépôts et les richesses 
qu'ils contiennent, ne croit-on pas y voir à la 
lettre les magasins, les fabriques et les ateliers 
du négociant et de l'industriel? Et enfin, grand 
nombre d'entre eux, assujetis au cens exorbitant 
que dans un moment de défiance la révolution a 
imposé aux villes, ne sont-ils pas avec Télite de 
leurs concitoyens, appelés à l'exercice du droit le 
plus noble de l'homme libre, la désignation de ses 
magistrats, en un mot ne sont-ils pas électeurs? » 

Ceci était écrit en 1837, et cette parole vaut la 
peine d'être méditée. Uéleciorat alors était, non 
pas une chose banale , mais un honneur, et per- 
sonne n'eût essayé de corrompre des citoyens qui 
l'avaient conquis par le travail ardu qui seul 
inspire à l'homme l'indépendance, la dignité et 
la fierté civique. 



— 60 — 

Cette même année on inaugurait te grand salon 
du Casino , ce qui prêtait à la fête une solennité 
spéciale ; pour la première fois aussi on admettait 
les dames à prendre part aux concours. 

« Ce sexe aimable , disait Cornelissen , ce sexe 
qui emprunte aux grâces ses plus doux attraits de 
sa plus belle parure, ce sexe sera dorénavant 
associé aux plaisirs de la culture et appelé à par- 
tager avec les fleurs la gloire et les honneurs de 
triomphe. Comment en effet, aurions-nous pu 
exclure de nos Floralies cette séduisante moitié du 
genre humain que déjà la poésie des anciens 
couronnait de lis et de roses, quand elle n'avait 
guères encore à cueillir que des lis et des roses , 
mais aujourd'hui que la Flore d'un autre monde 
s'empresse de nous envoyer de toutes ces zones 
de la terre ces mille et mille corbeilles de fleurs 
inconnues , pourquoi la camellia du Japon et 
l'azaléa des Indes, plus blanches que la neige, et 
cette amaryllis à raies de pourpre , cultivées de 
la main des filles d'Eve , ces fleurs si blanches et 
si belles, placées à côté des branches de myrte 
et de l'oranger, ne partageraient-elles pas avec 
ces nobles arbustes le privilège de parer aussi le 
sein de la fiancée , au jour solennel où l'amour et 
l'hymen la conduiront au banquet nuptial ! 

» Si je m'interdis de nommer ces dames qui 
les premières se sont présentées dans ce lieu, 
c'est qu'elles m'écoutent ici même ; vous admirez 
leur courage, vous souriez à leur triomphe, et 
moi en les voyant je crois revoir les guerriers des 
temps héroïques et de l'époque des croisades et 



— 61 — 

me rappeler Vaudax que viris concurrit. Mais 
plus heureuses que la Camille de Virgile et la 
Clorinda du Tasse , l'entrée en lice a été pour ces 
dames le signal d'un triomphe. » 

Après cette galanterie aimable et raffinée, d'au- 
tant plus gracieuse qu'elle émane d'un vieillard , 
voici la note civique et patriotique qui éclate en 
termes sonores et harmonieux. 

« Messieurs les juges, retournés dans vos foyers, 
pensez quelquefois encore à nous et à cette noble 
et grande cité que vous vous êtes accoutumés à 
appeler la métropole de Flore. 

« Dites à vos concitoyens dans quel magnifique 
palais la Minerve de Gand enseigne l'universalité 
des sciences — dans quel autre édifice non moins 
grandiose , Flore et Euterpe réunies sous de com- 
muns auspices, y célèbrent leurs fêtes annuelles. 

« Dites leur que dans cette ville et surtout dans 
vos institutions scientifiques vous n'avez trouvé 
que des esprits portés au bien général et réunis 
par des sentiments de dignité, d'union et de 
concorde ; que si pour ses habitants il est encore , 
quelques vœux à former, ces vœux, pour être 
accomplis et satisfaits, ne demandent que modé- 
ration, mesures légales et justice. 

« Que vos paroles désintéressées , Messieurs les 
juges, aient du retentissement dans toutes nos 
provinces , et chez l'étranger rappellent sur cette 
cité , si puissante sous Tadministration des Com- 
munes et le protectorat d'Artevelde , une partie 
de cet intérêt historique qu'elle devait à la force 
de ses institutions , à l'importance de son com- 
merce et à l'industrie de ses habitants ! » 



— 62 — 

Tant rhomme est dans ces quelques phrases , 
aimable et généreux, patriote et enthousiaste, 
spirituel et lettré, bon homme, hrave homme, 
j'oserais presque dire grand homme! si je ne 
craignais d'effaroucher sa mémoire. 

Pour apprécier d'une façon complète la noblesse 
de son cœur, il faut lire les pages qu'il a consa- 
crées à raconter la vie et à honorer les œuvres 
de cet artisan dont j'ai déjà prononcé le nom, de 
Jean Henri Mussche , le jardinier du jardin bota- 
nique de Gand. Cet homme distingué mourut en 
1835 et Cornelissen prononça son oraison funèbre. 
C'était par une froide matinée de décembre. 
L'orateur avait près de 70 ans et il dut abréger 
son discours par intérêt pour la santé de quelques 
autres vieillards comme lui qui assistaient, les 
pieds dans la neige et la tête découverte, à cette 
lugubre cérémonie. Il raconta avec une touchante 
éloquence la carrière laborieuse de ce simple 
jardinier qui, sans quitter son tablier et la ser- 
pette à la main, avait eu de longs entretiens 
avec la future impératrice Joséphine , avec le 
duc de Saxe-Weimar, avec le prince d'Orange, 
avec le roi Guillaume , qui lui donna une marque 
particulière de bienveillance en lagrégeant à 
l'ordre du Lion Belgique en qualité de frère. 
C'était une distinction fort rare et qui fut chaque 
fois la récompense de quelque action vertueuse 
ou d'un mérite spécial. Une pension de 200 flo- 
rins y était attachée. Mussche avait refusé la 
croix du Lion néerlandais, parce que rien, di- 
sait-il , ne lui eût paru j)lus ridicule que de s'en- 



— 63 — 

tendre appeler M. le chevalier, « On me nomme 
si souvent le père Mussche , disait-il , on n'a qu'à 
dire le frère, et je pourrai continuer à vivre avec 
mes camarades jardiniers comme moi, et aller à 
l'estaminet boire avec eux le litre cVuytzet ou le 
petit verre de stomachique. » Mussclie était l'ami 
de l'évêque de Gand. L'ancien palais épiscopal 
avait une issue sur le jardin botanique et le prélat 
venait souvent causer avec le jardinier pendant que 
celui-ci s'occupait de ses plantes. Lorsqu'une sous- 
cription fut ouverte à l'effet d'ériger un monument 
à sa mémoire, on vit figurer sur la liste, à côté du 
nom de simples ouvriers, ceux du gouverneur de 
la province , du premier président de la Cour et 
des jjlus liantes notabilités gantoises. Tout cela 
fut rœuvre de Cornelissen, en même temps que la 
prospérité de la Société des Beaux Arts et de bien 
d'autres cercles gantois. Aussi, en 1837, les quatre 
sociétés réunies des Beaux Arts, de Botanique, de 
S'*' Cécile et de S* Georges lui offrirent dans un 
banquet au Casino une médaille d'or en reconnais- 
sance de ses services. Le discours qu'il prononça à 
cette occasion en réponse à M. Van Crombrugghe 
qui présidait le banquet, fut encore un petit chef- 
d'œuvre de bonhomie et cordialité sincère. 

« Les sociétés, dont vous êtes l'organe, Mon- 
sieur, ont voulu, dit-il, résumer toute leur satis- 
faction en la portant sur moi seul , et elles ont eu 
raison de se hâter pour prévenir cet inexorable 
coup de faux, qui, par suite de la curiosité d'une 
jeune femme, notre mère à tous, dit-on, menace 
tour-à-tour les animaux sans plumes et à deux 



— 64 - 

pieds, comme un philosophe grec, qui prétendait 
s'y connaître, nous a définis. 

« Grâce à Dieu, moins vif, moins dispos, moins 
gai que je ne l'étais sous un autre règne, je n'en 
ai pas moins consacré une dose raisonnable de 
bon sens; c'est ce bon sens qui me souf&era à 
l'oreille le mot d'Horace, « Dételez à temps le 
vieux cheval , pour qu'il ne prête pas à rire à ses 
dépens. » C'est lui qui sera mon Gil Blas, lorsque 
mieux avisé que l'archevêque de Grenade, je 
comprendrai que ma dernière homélie (se ressen- 
tant des invalides qu'on m'a accordés) il sera temps 
de quitter la partie et de laisser à d'autres plus 
jeunes que moi, plus avancés d'ailleurs dans la 
marche et dans les progrès du siècle, la tâche de 
me remplacer, non pas avec plus de zèle, mais 
avec plus d'activité et d'énergie. 

« Moïse , un peu plus vieux à la vérité et plus 
cassé que moi, se fit porter au haut de la mon- 
tagne, et ne pouvant plus combattre, il élevait 
les bras et applaudissait au triomphe d'Israël. 
Ainsi que lui , je ne mettrai pas les pieds sur la 
terre promise aux progrès accélérés de la raison 
et de l'intelligence humaine , mais il m'est doux 
de penser que dans l'humble sphère où le sort 
m'a jeté , moi aussi, qui ne suis ni prophète, ni, 
Dieu merci, législateu7\ j'ai pu concourir autant 
qu'il était dans mes faibles moyens, à conduire la 
génération naissante et libérale jusqu'aux limites 
de cette terre promise où elle entrera sans moi. » 

On chercherait en vain dans la littérature mo- 
derne un langage à la fois plus simple et plus 
élégant, plus aimable et plus châtié. 



— 65 — 

Le poëte Willems, dont il avait couronné les 
premiers efforts en 1812, lui rappela ce souvenir 
dans des strophes également charmants et qui 
rendaient bien les sentiments de reconnaissance 
et d'amitié de ceux qui fêtaient le vénérable 
jubilaire. 

Heb ik d'eernaam niet verdient 
Dien gij mij zoo vroeg woudt geven, 
'k Draag toch d'eernaam van uw vriend 
In den avond van uw leven , 
En geen wisslend lot , geen graf 
Neemt mij ooit dien eernaam af. 

Billijk voeg ik dus mijn stem 

Bij den lof der Geutenaren , 

Die u hier met nadruksklem 

't Geen hun hart gevoelt verklaren , 

En in Flora's grootsclien tuin 

Bloemen vlechten ora uw kruin. 

Gentsche bloemen sieren 't baar 
Dat voor gentsche kunstvlijt grijsde, 
Want waar leeft de kunstenaar 
Wien uw pen geen eer bewijsde? 
Elk een roep dan, die u kent, 
Leef nog lang tôt roem van Gent! 

Cornelissen aussi était poète. Il écrivait des 
vers avec une égale facilité en français, en flamand 
et en latin. — En 1826, il lut dans un banquet 
des curateurs de l'université de Gand une ode 
latine, en l'honneur, de son ami Ignace Van Toers; 
c'était une pièce remplie de fines allusions, dans 



— 66 — 

lesquelles se confondaient gaîment Vénus et Thé- 
mis, Bacchus et S' Ignace, ainsi que les noms des 
vins et des mets latinisés pour la circonstance, 
les dindes aux marrons, gallos, pastaque castaneis 
ahdomina, et le vin de Tours, ou de Jésus, dulce 
nomine Jesu, ce vin, 

Quod maturavit face scintillante comètes, 

c'est-à-dire : 

Qu'a mûri le feu de la comète de 1811. 

Tous les convives étaient passés en revue et 
caractérisés dans un dialogue, et une note inscrite 
à la fin de la pièce nous apprend — toujours en 
latin — que parmi les convives figuraient les très 
illustres messieurs , dainssimi viri, De Ryckere et 
Haus, et deux jeunes gens de la plus haute esi)é- 
rance .^maximae speijuvenes, Rolin, père du ministre 
actuel, et Van Hufî"el — sans compter de nombreux 
amis, un essaim choisi de dames (7natronarum) et, 
comme il convient en des festins agréables, virgi- 
num chorus, c'est-à-dire un chœur de jeunes filles. 

11 composa aussi en latin un poème mythologique 
sur l'origine du Camélia. — Puis un jour — c'était 
en 1818 — il n'avait alors que 49 ans — c'était 
la jeunesse — il chanta dans un banquet du salon 
de Flore des couplets passablement grivois sur 
l'origine du Dahlia. 11 les fit imprimer sous le 
nom de Knaep Van Dale et une note écrite de sa 
main dit que ce Knaep Van Daele était le concierge 
de la société, un bonhomme, une espèce d'idiot 
qui ne savait ni lire ni écrire. — « Je me suis 
souvent , dit-il , égayé à ses dépens ; au renouvel- 
lement de chaque année il pouvait compter sur 



— 67 — 

quelque morceau de poésie qu'il distribuait aux 
membres de la société jDour en avoir des étrennes. » 

L'analogie des mots Dale et Dahlia avait inspiré 
à Cornelissen l'idée de faire de la fleur une fille 
du concierge idiot. Le ton de ces couplets intimes 
n'en permet pas la lecture en public. 

Il en est et peu près de même d'autres couplets 
composés en 1824 à l'occasion des noces du capi- 
taine De Man avec M"® Eugénie Yan de AValle. Je 
dis à peu près, parce qu'il est possible d'en citer 
quelques uns. 

Elle est charmante et son bonheur 
S'exprime dans un doux sourire; 
Non moins aimable, son vainqueur 
Partage cet heureux délire. 
Quand jeune et svelte et faite au tour, 
Avec les beaux yeux d'Eugénie , 
Psyché venait trouver l'amour, 
Psyché n'était pas si jolie. , 

Prends y bien garde, aimable enfant, 
En le cherchant, tu veux connaître 
Les traits d'un dieu bien séduisant. 
Mais d'un dieu bien malin, bien traître ! ! 
Jeunesse, innocence, candeur. 
Tout tremble devant ses menaces ; 
Tu souris? Tu n'as donc pas peur? — 
L'amour ne fait pas peur aux grâces. 

Connais-tu les superbes droits 
Qu'Hymen donne? Ce soir peut-être 
Il essayera plus d'une fois 
De te prouver qu'il est le maître.. . 
Tu ris encore? 



— 68 — 

Je m'arrête — car on pourrait ne pas rire et 
rae prendre pour un naturaliste . — Je supprime 
donc les plus jolis couplets ; ce qu'ils contiennent, 
je pourrais vous le dire, mais je me tais par res- 
pect pour les mœurs , et je me borne à citer la fin : 

. . . . Reçois nos vœux , 
Beau , brave et galaut capitaine , 
Amour avait formé ces nœuds ; 
Qu'amour eucor rive ta chaîne, 
Hymen te doit d'autres beaux jours. 
Epoux, aime ta femme; père, 
Vois dans tes fils autant d'amours. 
Embellis des traits de leur mère. 

Jeunes époux, toujours amants, 
Pour embellir votre existence, 
Vous possédez mille talents 
Tout sera pour vous jouissance. — 
Brillant et noble enfant de Mars , 
Aimable compagne des grâces. 
Cultivez l'amour et les arts, 
Et le bonheur suivra vos traces. 

Vous voyez quelle souplesse il y a dans ce 
talent , à mon avis , trop peu apprécié , en dépit 
des honneurs qu'on lui a décernés. 

Il n'y a pas de sujet qu'il n'ait traité d'une 
façon toujours supérieure, pas une face du mou- 
vement artistique et littéraire de son temps qu'il 
n'ait entrevue et mise en lumière , pas une gloire 
de sa ville d'adoption qu'il n'ait signalée, toujours 
avec la même chaleur d'âme et la même énergie 
de conviction. En 1818, il allait à Bruxelles, 



— 09 — 

prier le peintre David d'exposer à Gand l'un de 
ses tableaux qui venait d'obtenir un brillant 
succès à Bruxelles , Eiœharis et Telemaque . 
« Vous devez aimer cette ville amie des arts », 
lui dit-il, et il obtint que le tableau fût exposé à 
Gand au profit des ouvriers indigents. Puis il 
consacra à l'œuvre de David une éloquente notice, 
en marge de laquelle il a écrit de la main cette 
jolie remarque : 

« M. David me dit en riant qu'il n'avait pensé 
ni à Homère ni à Fénelon en composant son 
tableau; Et moi, lui répondis-je, je n'ai songé 
qu'à Homère et à Fénelon en appréciant votre 
œuvre. » 

Son travail produisit un tel effet , que la société 
de Beaux Arts, après l'avoir entendu, vota d'en- 
thousiasme une médaille d'or au peintre. Corne- 
lissen avait illustré de la même façon les œuvres 
les plus remarquables d'Odevaere et de Mathieu 
Van Brée. Il est intéressant de voir comment à 
cette époque la capitale des Flandres savait hono- 
rer les arts. Un jeune peintre, qui devait plus 
tard acquérir une grande notoriété en Belgique, 
Joseph Geirnaert , d'Eecloo , venait d'être pro- 
clamé lauréat à Bruxelles. Cornelissen se mit à la 
tête d'une députation de la société des Beaux Arts 
pour conduire le jeune Geirnaert dans sa ville 
natale et y assister à une fête qu'on y avait pré- 
parée en son honneur. Un cortège composé de 
quatre voitures partit de l'hôtel de Wellington 
le 21 décembre 1818. A mi-chemin, à Waerschoot, 
il fut rejoint par le commissaire du district, 



— 70 — 

M. Pecsteen, le bourgmestre et les régents d"Eec- 
loo, et une garde d'honneur à cheval, formée des 
volontaires de la société d'harmonie de S*^-Cécile. 

— Quand on arriva à Eecloo, le cortège se compo- 
sait de trente attelages, escortés par toute la popu- 
lation du Meetjesland, le conducteur de la voiture 
principale tenant dans les mains une touffe de 
branches de lauriers. Les cloches sonnaient 
comme aux jours de fêtes religieuses, mêlant leur 
voix à celles des boites d'artifices ; lliôtel de ville 
était brillamment décoré, le curé vint dans la 
salle commune féliciter son paroissien , après lui 
l'instituteur communal, puis une troupe de jeunes 
filles appartenant aux meilleures familles de la 
cité. Un banquet réunit soixante convives dans 
la salle du tribunal, orné des bustes de Guil- 
laume P"" et de Pierre Paul Rubens. Le président 
associa dans le même toast le père du jeune 
artiste et le curé de la ville ; le curé proposa la 
santé du commissaire du tyran. M. Geirnaert lui- 
même porta un toast à son maître M. Paelinck, 
et le tout finit par un bal, qui se prolongea 
jusqu'au lendemain, sans le curé bien entendu. 

— C'était le bon temj)S : — Dans une petite com- 
mune flamande toutes les forces vives de l'intelli- 
gence et de la fortune s'unissaient pour fêter un 
artiste, et Cornelissen était l'âme de ce mouve- 
ment qui, sous son impulsion active et généreuse, 
s'affirmait sans relâche à Gand et dans toute la 
province. 

La même année , au mois d'avril , la confrérie 
des arbalétriers de S^-Georges avait inauguré son 



— 71 — 

nouveau Parc d'Ackerghem et célébré en même 
temps le jubilé de son directeur, M. François 
Bernard Huyttens. Ce fut encore Cornelissen qui 
dans cette circonstance se rendit l'interprète des 
sentiments patriotiques de ses confrères. Le dis- 
cours qu'il prononça à cette occasion est une page 
d'histoire. Il rappelle un passé glorieux, l'époque 
où les étendards de Flandre portés par les ancêtres 
des frères de S*-Georges flottèrent avec honneur 
sur les remparts de Constantinople ; cet autre 
temps où, sous le règne de Philippe le Bon , la 
confrérie fit un appel à 150 villes et bourgs de la 
Belgique, où les hérauts de S*-Georges allèrent 
en grand costume faire un appel à leurs confrères 
jusqu'à Ludick (Liège), jusqu'à Amiens; où des 
milliers de chevaliers concoururent pour les prix, 
où la ville de Tournai j emporta la palme dans les 
esbatements en langue wallonne, qui était celle de 
la cour, et la ville d'Audenarde dans les esbate- 
ments en langue flamande, qui était celle des 
Georgistes de Gand. Il rappela le banquet donné au 
Prince, entouré des premiers seigneurs flamands 
et bourguignons dans la cour de S*-Georges, 
alors un des plus somptueux bâtiments de la 
ville, le peloton du Prince, formé de dix seigneurs, 
concourant avec eux pour les prix et n'en rempor- 
tait aucun , parce que le prince ne réussit pas à 
abattre l'oiseau ; puis les fêtes données sous Maxi- 
milien, roi des Romains, que son mariage avec 
l'héritière de Bourgogne avait rapproché de la 
Flandre ; l'archiduc , plus heureux que Philippe , 



— 72 — 

abattant le perroquet, qui fut abattu plus tard 
aussi par Charles-Quint. 

Il rappela le comte de Lens, maire de la ville, 
attachant le 1'' avril 1814, à la cravate du drapeau 
de la confrérie, une médaille aux armes commu- 
nales, avec une légende signalant ses services, 
puis le roi Guillaume inscrivant son nom dans 
l'album de la société , tout à côté de celui du grand 
Guillaume d'Orange , qui s'associa aux travaux de 
la confrérie en 1560, et immédiatement après 
ceux des comtes d'Egmont et de Hornes et de 
l'illustre Marnix de S*'' Aldegonde. 

Que de noblesse, de patriotisme et de sereine 
grandeur dans cette carrière de bourgeois lettré, 
que j'ai essayé d'esquisser devant vous. Quelle 
belle application de ce mot de Térence : Rien de 
ce qui est humain ne m'est étrange?^ ! 

Dans tout ce que je vous ai cité, jamais un sen- 
timent banal, jamais un mot vulgaire, toujours 
la plus exquise délicatesse mêlée à la conviction 
la plus profonde , et cela parce que Cornelissen 
avait en lui deux vertus qui sont des boussoles 
avec lesquelles on ne s'égare jamais : l'amour 
de son pays, et le culte de Thonneur. 

Au temps où nous vivons, on a tâché d'inventer 
une phraséologie nouvelle, on se plaît à accom- 
moder l'idée du beau, du grand et du vrai 
d'après des formules inscrites dans une pharma- 
copée d'où sont bannis le respect et l'enthou- 
siasme, considérés comme le vieux bric-à-hrac 
d une gloire éteinte et d une société disparue. — 
Qu'on nous permette de garder quelque admira- 



— 73 - 

tion pour la vieille école, qui avait des procédés 
plus simples, plus aimables, plus naïfs et allant 
plus droit au cœur. Je vous ai raconté Thistoire 
d'un vieux bourgeois de Gand. Je vous souhaite 
d'en compter beaucoup de pareils parmi vous dans 
Tavenir. 

Loms Htmans. 



74 — 



UNE ANCIENNE 

IMPRESSION DE PIERRE SCHŒFFER 



LES SCRIBES OU COPISTES 
APRÈS L'INVENTION DE LA TYPOGRAPHIE. 



L'impression de Pierre Schœffer, dont je vais 
dire quelques mots, est loin d'être inconnue; elle 
a été décrite maintes fois. Mais ces nombreuses 
descriptions laissent toutes à désirer et les biblio- 
graphes qui en ont parlé, n'ont pas remarqué 
toutes les particularités singulières qu'elle pré- 
sente et qui méritent cependant d'être signalées. 

n s'agit de VExpositio brevis et utilis super toto 
psalterio du cardinal Turrecremata ou Torque- 
mada, édition de 1474. Ces commentaires sur les 
psaumes eurent un très grand succès, et comptent 
des éditions fort nombreuses pendant la seconde 
moitié du XV" siècle. Ils parurent pour la pre- 
mière fois à Rome en 1470; l'édition de Mayence 
de 1474 n'est que la troisième de celles qui sont 
jjourvues d'une date, et cependant Schœffer les 
réimprima encore deux fois de suite, en 1476 
et 1478. 



- 75 — 

L'édition de 1474 est un petit in-folio de 173 
feuillets à longues lignes ; Brunet ne compte que 
171 £f. , tout en constatant que Hain en indique 
173 ; il n'aura sans doute pas fait entrer en ligne 
de compte les deux feuillets préliminaires de la 
dédicace au pape Pie IL 

Brunet et Hain sont d'accord pour compter 35 
et 36 lignes à la page. La vérité est que les ]3ages 
entières ont, presque sans exception, 35 lignes. Je 
ne suis même parvenu qu'à décou^T:*ir deux excep- 
tions. La page verso du feuillet 98 a effective- 
ment 36 lignes, de même que la page recto du 
feuillet 101. 

Le texte de l'ouvrage est exécuté avec les carac- 
tères de la fameuse Bible de 1462. Le premier ou 
les premiers mots de chaque psaume sont impri- 
més avec les caractères les moins forts, ceux de 
la souscription, du célèbre psautier de 1457. Les 
lettres initiales des mots en gros caractères des 
commencements de chaque psaume sont laissées 
en blanc et remplies en rouge ou en bleu par le 
rabricateur. Quant au texte, le typographe a em- 
ployé, pour la première fois, dans cette édition 
de 1474, des lettres initiales gothiques assez ori- 
ginales, pour remplacer celles tracées à la main. 
Ce fait a déjà été signalé par le bibliothécaire 
Fischer; mais ce qu'il n'a pas remarqué, c'est 
que. l'impression était commencée lorsque le typo- 
graphe s'avisa de fondre ces initiales. Aussi, le 
commencement du livre n'offre-t-il que des ini- 
tiales tracées à la main. Puis, lorsqu'on a com- 
mencé à employer les initiales fondues, il paraît 



que l'on n'en avait pas encore suffisamment ; elles 
alternent d'abord avec les initiales tracées à la 
main, ainsi qu'on va le' voir. 

Les dix premiers feuillets du volume, en y com- 
prenant les deux feuillets de dédicace, n'ont que 
des lettres initiales tracées à la main ; il en est de 
même du recto du onzième feuillet. Au verso de 
ce feuillet commencent les initiales imprimées ; 
mais d abord alternativement avec celles écrites 
ou peintes. Ainsi pour les feuillets 12, 13, 14 
et 15, initiales peintes au recto, imprimées au 
verso. A partir du feuillet 16 jusqu'au feuillet 21, 
c'est au contraire le recto des feuillets qui a 
les initiales imprimées et le verso qui présente 
les initiales écrites. Enfin, à partir du feuillet 21 
jusqu'à la fin de l'impression, toutes les initiales 
du texte sont imprimées. 

Ainsi qu'il a été dit, le volume commence par 
deux feuillets, dont le verso du second est en 
blanc, contenant la dédicace du commentateur 
adressée au pape Pie II. 

Le verso du feuillet 81 n'a que 18 lignes en 
tout, de sorte que la moitié à peu près de ce 
feuillet est restée en blanc. J'avoue ne pouvoir 
deviner la cause de cette anomalie. Les 15 pre- 
mières lignes terminent le psaume 67, puis 
viennent ces trois lignes, dans lesquelles on an- 
nonce le 68'"® psaume : 

PSALMUS LXVIII. 

in quo de passione xpi. 

Vox filij ad patrem ex persona hûamitatis. 



— 77 — 

La première ligne dn feuillet 82 ne contient que 
les premiers mots du psaume en gros caractères : 

(S) Aluû me fac de us. 

La courte souscription, en caractères rouges 
et en cinq lignes, se trouve en haut du verso du 
ITS""" et dernier feuillet, comme suit : 

Relier ejidissini (sic) cardinalis, tituli sancti Sixti do- 
mini io=yiannis de Tiirrecremata, expositio breuis et 
vtilis super || toto psalterio, Mogfttie impssa, Anno dni 
Mcccclxxiiij || tercio Idics septembris p petrû Schoyffer de 
gernszhem féliciter est consûmata. 

En dessous le double écusson. 

On de^^^ait s'attendre , d'après l'introduction 
dans ce livre d'initiales imprimées pour le texte, 
que la besogne de la personne chargée de rubri- 
quer et d'enluminer, a été bien allégée. Or, il n'en 
est rien du tout, au moins en ce qui concerne 
l'exemplaire que j'ai sous les yeux. Cet exemplaire 
est rubrique et enluminé, en couleurs rouge et 
bleue, avec une grande profusion. On ne s'est 
nullement contenté d'ajouter les petites initiales 
restées en blanc au commencement du volume, et 
les grandes initiales qui étaient toutes restées en 
blanc. Lorsque les initiales du texte sont impri- 
mées, on les a fait partout ressortir par des traits 
en couleur rouges. En outre, chaque page offre 
des mots fort nombreux soulignés ordinairement 
en rouge, parfois, mais plus rarement, en bleu. 
Vers le milieu du volume, la couleur bleue semble 
avoir fait défaut à l'enlumineur ; du moins n'a-t-il 
plus employé que la couleur rouge. Arrivé vers 



— 78 — 

la fin de sa tâche laborieuse, sa main paraît s'être 
lassée, un certain nombre de grandes initiales 
étant restées en blanc dans mon exem23laire. Dans 
les derniers feuillets , toutefois , ces omis-sions 
n'ont plus eu lieu. 

Puisqu'il vient d'être question d'enlumineurs 
dïmprimés, qui n'étaient autres que les anciens 
scribes ou copistes de manuscrits , parlons-en 
quelque peu, et examinons si, comme on nous 
l'assure, ils furent ruinés par l'invention de Gutem- 
berg. Xous examinerons également s'ils furent 
les grands ennemis des tjpogTaphes, ou bien s'ils 
parvinrent à s'entendre av^ec ceux-ci. 

Beaucoup d'auteurs, maints historiens de l'im- 
primerie, ont trouvé bon de nous débiter, sur les 
copistes et les premiers typographes, de fort johes 
fables, mais qui toutefois ne valent pas celles du 
bon La Fontaine. Donnons-en quelques échan- 
tillons et accordons d'abord la parole à Lambinet : 

ce Les t} pographes de Paris eui'ent , dans le 
commencement, pour ennemis, les copistes, qui 
gagnèrent leur vie à transcrire les manuscrits et 
à les altérer par leur ignorance. Geux-ci présen- 
tèrent requête au parlement contre eux. Ce tribu- 
nal, aussi superstitieux que le peuple, qui prenoit 
les imprimeurs pour des sorciers, fit saisir et 
confisquer leurs hvres. Louis XI défendit au par- 
lement de connoître de cette affaire, et fit rendre 
les imprimés aux typographes ' . » 



' Origine de Vimprimerie d'après les titres authentiques, Paris, 
1810,t. I, p. 234 et 285. 



— 79 — 

Paul Dupont nous raconte la belle et surpre- 
nante histoire qui suit; elle est du même genre, 
mais appliquée à Fust, au lieu de letre aux an- 
ciens typographes de Paris : 

« Lorsque les premiers ouvrages eurent été 
imprimés à Mayence, Fust en envoya à Paris des 
exemplaires, et il chargea des agents de les vendre. 
Il s'y rendit lui-même plus tard et y exerça son 
commerce sous les yeux de la Sorbonne. Comme 
on ne connaissait pas encore Tusage des carac- 
tères imprimés, on prit ces volumes pour des 
manuscrits, tout en ne se rendant pas compte de 
leur parfaite identité, et on les paya fort cher. 
Mais les copistes, effrayés pour leur industrie, 
présentèrent aussitôt requête au parlement et 
obtinrent que tous les livres venus de l'étranger 
seraient saisis et confisqués. Les ornements en 
encre rouge, qu'on disait en ces temps d'igno- 
rance , d'avoir été tracés avec le sang des co- 
pistes (!!), donnèrent lieu au soupçon, puis à 
Taccusation de magie. Fust et ses facteurs furent 
emprisonnés '. » 

Dupont termine cette émouvante histoire en 
rapportant l'intervention de Louis XI, qui cassa 
l'arrêt du parlement et évoqua cette affaire à son 
conseil. Les allemands furent remis en liberté et 
remboursés de leurs ouvrages saisis. On voit que 
Fauteur est de bonne foi dans ce qu'il rapporte 
ainsi sans preuve aucune. Il y ajoute même cette 
réflexion que peu s'en fallut que Timprimerie en 

' Histoire de Vimprimerîe, Paris, 1854, t. I, p. 92 et 93. 



— 80 -- 

France ne fut ajournée, et la civilisation retardée 
peut-être d'un siècle ! 

Même dans notre pays, il a été question de la 
prétendue opposition des copistes, lors de l'intro- 
duction de l'imprimerie à Gand. Voici ce que dit 
le savant bibliothécaire Vanderliaeglien dans son 
excellente Bibliographie gantoise (t. I, p. 3). 

« M. D.-J. Vander Meerscli, dans ses Induc- 
tions, explique l'arrivée de cet artiste (Arnoud de 
Keysere) dans cette petite ville de la Flandre (Au- 
denarde), en supposant qu'il aurait voulu se sous- 
traire ainsi aux tracasseries des copistes coalisés, 
que l'art nouveau de l'imprimerie menaçait de 
ruiner. Cette conjecture n'est pas dénuée de fon- 
dement. » 

Il est toutefois permis, ce me semble, de ne pas 
admettre cette conjecture, dénuée de toute espèce 
de preuves, et qui ne parait pas même vraisem- 
blable. Les copistes, d'ailleurs, auraient eu tort 
certainement, s'ils craignaient d'être ruinés par 
les productions typographiques d'Arnoud de Key- 
sere, qui, comme chacun le sait, sont bien peu 
nombreuses. 

Aucun document ancien, aucun auteur contem- 
porain, ne nous apprend que les copistes furent 
ruinés lors de l'introduction de la typographie. 
Bien des circonstances connues nous indiquent au 
contraire qu'il n'en fut pas ainsi. 

Tout au plus pourrait-on alléguer en faveur de 
l'opinion que les copistes furent ruinés par l'in- 
vention de Gutenberg les vers suivants de l'impri- 




— 81 — 

menr lyonnais Jean Trechsel, publiés en 1489 : 

Sic primes in huxo concisa elementa premendi 
ParvcB quidem scribe damna titlere bono; 
At ubi divisas Germania fudit in ère, 
Inciditque notas iisque ter usa fuit. 
Exemple inventis cesserunt artibus omnes, 
Quas solers potuit scr ibère dextra, notas 
Sic priîts in pretio mendicat dextera donec, 
Calluit impressos docta ligare libros, 
Principioqne rudem nunc artem hanc ipse J-oannes 
Trechsel eo diixit, quo nihil ulterius. 

Ces vers, passablement médiocres, peuvent se 
traduire de la sorte : 

ce Ainsi les premiers éléments de l'imprimerie, 
taillés dans le buis (la xylographie) n'apportèrent 
que peu de dommage au scribe habile. Mais 
lorsque TAllemagne s'avisa de fondre et de sculp- 
ter le métal (la typographie), et qu'elle en fit un 
grand usage, tous ces caractères, qu'une main 
laborieuse pouvait tracer, durent céder à ces 
inventions ingénieuses. De sorte que cette même 
main, jadis estimée, dut se tendre pour recevoir 
l'aumône, jusqu'à ce qu'elle eût appris à relier les 
livres imprimés. Cet art nouveau, d'abord gros- 
sier, Jean Treschsel l'a porté si loin, qu'il ne peut 
être porté plus loin. » 

Il ne faudrait pourtant pas attacher trop d'im- 
portance à ces vers, écrits pour servir de souscrip- 
tion à un livre, et pour vanter sa marchandise. On 
ne peut prendre au sérieux tout ce qui y est dit. 
Ainsi il est connu que plusieurs copistes, avant 
l'invention de la typographie, exerçaient' déjà en 

6 



— 82 — 

même temps l'état de relieurs. Ensuite, n'en dé- 
plaise à maître Jean Trechsel, typographe esti- 
mable d'ailleurs , les premières impressions de 
Gutenberg et de Schœffer, qu'il ose nommer gros- 
sières, sont bien supérieures aux siennes! 

Je pense que l'on peut affirmer hardiment que 
les anciens copistes ne furent pas ruinés par la 
découverte de la typographie et que ces copistes 
s'entendirent fort bien avec les anciens typo- 
graphes. 

A la longue, cela est vrai, cette invention mer- 
veilleuse devait mettre fin à la corporation des 
copistes. Mais ceux-ci eurent bien le temps, et 
plus que le temps nécessaire pour se préparer au 
changement survenu. 

Il est vrai encore que la découverte de la typo- 
graphie fit, petit à petit, tomber le prix des ma- 
nuscrits et la main-d'œuvre des copistes. Mais 
ceci n'eut lieu que graduellement, et cette inven- 
tion elle-même apporta à l'activité des scribes et 
des enlumineurs des éléments nouveaux. 

Lors des débuts de la typographie, on voit un 
grand nombre d'anciens copistes et scribes, deve- 
nir des imprimeurs, des correcteurs et des protes. 
Et ce changement de métier, il faut l'attribuer 
bien plutôt à l'attrait qu'avait le nouvel art, qu'à la 
crainte de manquer de pain en continuant l'ancien. 

En effet, quel grand nombre de manuscrits, 
exécutés avec ou sans luxe, ne possédons-nous 
pas, qui ont été écrits après l'invention de la 
typographie, dans la seconde moitié du XV" et 
dans la première moitié du XVP siècle? Ces ma- 



— 83 — 

nuscrits si nombreux nous prouvent assez que les 
anciens copistes trouvaient encore amplement de 
l'occu^Dation. Les frères de la vie commune, ces 
célèbres scribes qui gagnaient leur vie principale- 
ment en copiant les manuscrits, et qui, en plu- 
sieurs de leurs maisons, érigèrent plus tard des 
imprimeries, exécutèrent encore des manuscrits 
fort tard. On possède encore, entr 'autres à l'église 
de Saint-Cunibert à Cologne, un très bel antipho- 
naire achevé par eux en 1553 '. 

Si les premiers typographes ont fait, par leurs 
productions, une concurrence dangereuse aux tra- 
vaux des copistes, ils leur ont fourni, en compen- 
sation , matière à une industrie importante et 
toute nouvelle. 

Que l'on veuille bien se souvenir que, à un très 
petit nombre d'excex^tions près, les impressions 
du XV*" siècle (tirées généralement à trois cents 
exemplaires au moins), ne sortaient pas, entière- 
ment achevées, des mains des typographes. Il 
fallait donc les compléter, y ajouter les rubriques, 
peindre les initiales, etc. On imitait par là fidè- 
lement les manuscrits, non pas, comme on l'a 
souvent prétendu à tort, pour faire passer ces 
imprimés pour des manuscrits, mais pour se con- 
former au goût des acheteurs , esclaves d'une 
longue habitude. Cette tâche revenait aux copistes 
et leur donna pendant longtemps une amx3le 
besogne. Pour les acheteurs riches, ils se mirent 
à orner ces impressions à l'égal des beaux ma- 

' Voir Madden. Lettres d'un bibliographe, 4« série, p. 176. 



— 84 - 

nuscrits; pour les pauvres, on devait se contenter 
du nécessaire. Ces derniers, comme aussi les 
moines et le petit clergé séculier, faisaient sou- 
vent ce travail eux-mêmes. Les premiers typo- 
graphes ont laissé des espaces en blanc, pour j 
peindre, souvent en or et en couleurs, non seule- 
ment de grandes et de petites initiales , mais 
encore des miniatures. Dans toutes les grandes 
bibliothèques publiques, dans beaucoup de petites 
collections particulières , on peut voir des in- 
cunables tantôt imprimés sur vélin, tantôt sur 
papier, qui sont ornés de superbes initiales, mi- 
niatures et bordures, comme il s'en trouve dans 
les vieux manuscrits. 

Les anciens imprimeurs vendaient leurs pro- 
ductions au gré des acheteurs, tantôt achevées, 
tantôt avec les initiales restées en blanc. On trouve 
encore des exemplaires qui n'ont jamais été rubri- 
ques, mais c'est là une exception assez rare. 

Un fait assez étrange, est celui que les premiers 
typographes ne se soient pas affranchis, dès le 
commencement, du concours des copistes ou ru- 
bricateurs. Ils l'ont bien essayé, mais, après avoir 
prouvé qu'ils étaient en état de le faire, ils y 
ont renoncé pendant fort longtemps, soit par 
égard pour ces copistes, soit pour ne pas aller à 
rencontre d'une habitude invétérée. 

On se souvient sans doute que le tout premier 
livre portant nom de lieu et de typographe, ainsi 
qu'une date complète, le superbe psautier de 1457, 
a été achevé sans le secours de la plume ou du 
pinceau, avec de fort belles initiales gravées. 



I 



— 85 — 

C'était là une terrible menace, suspendue sur la 
tête des copistes; toutefois, cette menace ne fut 
point suivie d'effet. Après avoir montré ce qu'il 
pouvait faire, Pierre Schœffer laissa pendant toute 
sa vie, à très peu d'exceptions près, leur part 
aux enlumineurs et copistes. Il faut, je crois, 
aller jusqu'en 1492 pour trouver un livre, im- 
primé par Pierre Scliœffer, dans lequel rien ne 
réclame l'aide de l'enlumineur. Je veux parler de 
la Chronique des Saxons, en bas allemand, livre 
^orné de nombreuses gravures en bois et de belles 
grandes initiales, également gravées en bois. Il ne 
faudrait pas en conclure, néanmoins, qu'à partir 
de 1492 les typographes avaient renoncé à em- 
ployer les services des enlumineurs. L'époque à 
laquelle les imprimeurs s'affranchirent définitive- 
ment de leurs concours, varia selon les pays et 
selon les typographes. Jean Schœffer, fils aîné et 
successeur de son père, laissa encore des~ blancs 
pour enluminer les initiales dans sa première pro- 
duction , le Mercurius Trisniegistus, imprimé en 
1503. Dans l'exemplaire de ce livre que je pos- 
sède, ces blancs n'ont pas été remplis. 

Enfin, dans les premières années du XVP siècle, 
les typographes ne laissèrent plus, en général, 
aux enlumineurs et rubricateurs, le moindre mo- 
tif d'exercer leur industrie, qui avait ainsi duré 
pendant plus d'un demi siècle. Cependant l'habi- 
tude était enracinée, et ces industriels ne lâchèrent 
pas prise pour cela. Par ci par là on voit encore 
pendant longtemps des livres rubriques et enlu- 
minés, bien qu'il n'y eût plus le moindre prétexte 



— 86 — 

pour le faire. J'ai sous les yeux deux exemples de 
cette industrie retardataire ; ce sont deux volumes 
imprimés à Mayence, Tun en 1544 et Tautre en 
1548, mais abondamment rubriques, enluminés et 
soulignés en couleurs rouge et bleue, et qui l'ont 
été à Liège. A Liège donc, tout près d'un siècle 
après lïnvention de la typographie, cette indus- 
trie subsistait encore, et peut-être en existe-t-il 
des exemples encore plus récents. 

Les vieux copistes, en mettant la dernière main 
aux anciennes impressions, paraissent avoir eu 
souvent une idée assez haute de l'utilité et de 
Timportance de leur travail. On les voit se nommer 
dans des souscriptions manuscrites d'impressions 
oii les typographes avaient négligé ou dédaigné 
de le faire. On les voit dater leurs travaux dans 
des imprimés non datés par les imprimeurs. Par- 
fois aussi ils ont nommé les imi^rimeurs des livres 
anonymes qu'ils avaient enluminés. Soyons donc 
reconnaissants envers ces vieux copistes qui, en 
agissant ainsi, ont souvent fourni des éclaircisse- 
ments précieux pour la bibliographie, pour l'his- 
toire de l'invention de la t^qoographie. 

H. Helbig. 



— 87 



LES NORMANS. 

LEURS FAITS ET GESTES EN BELGIQUE. 



I. 

Dans les premiers jours de septembre 891, l'em- 
pereur Arnoulf remportait une victoire signalée 
sur les Normans campés à Louvain. Leur ayant 
tué cent mille hommes selon les chroniqueurs , 
son triomphe mit fin à leur domination en Belgi- 
que. Depuis plus de soixante, ans ils avaient 
occupé alternativement diverses localités de notre 
pays. 

La recherche des causes de ces longues hostili- 
tés n'est pas sans intérêt pour nous, et nous re- 
monterons jusqu'aux éléments qui constituèrent 
leurs ligues, et provoquèrent leurs désastreuses 
expéditions. Chacun d'eux entraîné à la conquête 
du butin, commençait par exercer la piraterie. Ils 
s'animaient d'autant plus que le danger leur j ré- 
sentait plus d'obstacles à vaincre. Familiarisés 
avec la tempête , ils s'exaltaient à la vue des 
vagues écumantes de l'Océan, et jouissaient de la 



- 88 — 

lutte qu'ils avaient à soutenir contre elles ', tout 
en cinglant vers la côte où ils voulaient exercer 
leurs déprédations. Ces dispositions aventureuses 
des nations germaniques sont déjà signalées par 
Tacite, qui nous dit que lorsqu'une longue paix 
amène l'oisiveté dans la tribu les chefs de la jeu- 
nesse vont faire la guerre contre quelque peuple 
étranger ^ 

Ces dispositions avaient porté leurs fruits bien 
longtemps avant que le nom de Normans fut pro- 
noncé sur nos côtes, où les Saxons les avaient 
précédés. 

Lors de l'invasion germanique en Gaule , l'an 
256, alors que les Franks entamaient la frontière 
de l'Empire, ils furent aidés par les tribus saxon- 
nes qui quatre ans plus tard se constituèrent en 
ligue, fédérée à celle des Franks, sous le nom 
desquels ils dévastèrent les côtes de l'Océan. Ils 
s'attribuèrent peu à peu des stations sur ces ri- 
vages, et un siècle plus tard les autorités romaines 
signalent l'existence du Littus Saxoïiicum : leurs 
escadres se rencontraient souvent entre l'embou- 
chure de la Seine et celle de la Vire. En 372, 
attaquant l'Empire par mer, ils se rendirent maî- 
tres des fleuves et de leurs af&uents qu'ils remon- 
taient avec leurs légères embarcations. Refoulés 
vers le Nord , leurs détachements furent surpris 
et massacrés par l'empereur Yalentinien en 374. 
On croit que Dejnze fut le théâtre de ce car- 



• Cerisier, Histoire des Provinces -Unie s , t. I, p. 127. 
' De Moribus germanorutn, XIV. 



I 



— 89 — 

nage ' . Il parait que ce fut à la suite de cet évè- 
uement que les Frisons, ancien alliés des Franks, 
s'unirent aux Saxons. Ou dit que leur roi Richold 
recula les frontières de ses états jusqu'au midi de 
toutes les bouches de l'Escaut. 

Au V* siècle les Saxons occupèrent Arœgenus, 
qui est Bajeux ; mais antérieurement Grainville, 
Grcmone, Pas d'Authie, ^patiacus '\ Mardik, Mar- 
cis, et toute la côte de Flandre étaient en leur 
pouvoir. Les traces de leur dialecte se retrouvent 
entre la Panne et Westeinde % canton qui fut le 
théâtre d'un épisode du poëme Goedeoen ; Wul- 
pen, entre Furnes et Ypres, y est mentionné, ainsi 
qu'Ettelghem qui y est entrevu comme la rési- 
dence d'un personnage de cette légende K 

Les Franks connurent l'établissement de ces 
corsaires sur cette côte. Leurs chroniques légen- 
daires les nomment Riitheni , et leur territoire 
Ruthenia % tant sur notre rive que sur celle 
d'Albo; Rutupiœ, Richborough en a tiré son nom, 
comme Rodenburg , et le pagus Rodinensis ^ . Ce 
mot Rutheni signifie donc Rouges, et fait croire 
qu'à cette date reculée l'autorité maritime de 
leurs flottes appartenait aux Reudingi ou Reu- 
digni, l'une des sept tribus confédérées que signale 



1 Am. Marcel, XX"\T^I, cajj. 5. 
' Bulletin des antiquaires de la Morinie, 1879. 
' Debo, Vlaamsche Idiotikon. — Ils occupèrent les rives de l'an- 
cien Watergang, où l'on connut Saxhaven, aujourd'hui Hulst. 

* D"" Snellaert, Hist. de la littérature flamande, p. 22. 
' SrFF. Pétri, Orig. Frisiœ, lib. I, 8. 

* T>' Henry, Hist. d'Angleterre, lib. I, c. 2. 



— 90 — 

Tacite ' . Les flottes saxonnes croisant dans nos 
parages et dans ceux de la Grande-Bretagne re- 
crutaient leurs équipages sur toutes les côtes de 
la mer du Nord et dans la Baltique, et l'une ou 
l'autre tribu s'y trouvait prépondérante. Ainsi, au 
V^ siècle la prépondérance était passée aux Jutes. 
Yet- ou Geat, peuplade danoise sous l'impulsion 
de laquelle s'effectua eu 449 l'émigration saxonne 
en Albion ^ Bientôt la dénomination de Saxons 
attribuée aux pirates de nos côtes s'évanouit pour 
faire place à celle de Danois, Demi qu'à partir de 
715 nous voyons disparaître pour ne plus connaître 
que des Normans. 

Grégoire de Tours, à l'occasion d'une invasion 
en Austrasie avenue en 516, se sert du mot Dani ^ 
Cette aggression paraît avoir été inspirée par les 
fils de Raguacaire , tombé victime de la politique 
de Clovis \ C'est d'eux , assure-t-on, que sont 
issus les sires de Ponthieu et de Vimeux. Ces 
Danois étant remonté la Meuse furent défaits par 
Théodebert, fils du roi Thierri I, non loin de 
Kuik ~\ 

Cependant, entre les années 477 et 527, les 
Saxons fondèrent clans la Grande-Bretagne leurs 
divers royaumes qui donnèrent insensiblement à 
cette île le nom d'Angleterre, après qu'en 547 les 
Angii y eurent fondé le royaume de Bernicie ; tan- 

* De Movibus germ., XL. 

* PiNCKEETON, Êtabliss . des Scythes, p. 320. 
' Lib. III. 

* Dkpping, Ecrpéd. mnrit. des Normans, t. I, p. 60. 

* Conf. Léo, Beavmlf. apud Sloet, t. I, p. 6. 



— 91 — 

dis que Pinkerton pense que celui de Mercie fut 
originairement colonisé par les Frisons ', 

Le mode qui présidait à la composition des 
escadres de ces corsaires explique la cause de la 
diversité des populations qui composaient leurs 
équipages. La loi du Jutland, qui appartient au 
XIII" siècle, donne plutôt une forme fixe et plus 
régulière à des usages anciens qu'elle n'en crée 
des nouveaux. C'est j^ourquoi nous regardons les 
dispositions qu'elle renferme comme se trouvant 
en germe dans les siècles voisins du VII® ^ Le 
pays était partagé en districts maritimes haunlag ; 
chacune d'eux devait fournir un vaisseau com- 
plètement équipé et approvisionné : un de ces 
vaisseaux portait quatorze hommes, capitaine et 
second compris. Cette organisation des forces 
maritimes des Danois nous parait analogue à ce 
qui existait en Frise sous la désignation des sept 
zélandes qu'Emmo Werumensis a nommé Septem 
Villas Frisiœ maritimas '. C'est dans les prescrip- 
tions de cette organisation que l'on trouve ce qui 
incombe à tout Frison libre; il doit combattre 
avec cinq armes pour défendre son pays : la bêche, 
la fourche, le bouclier, le glaive et la lance ^ 

Si nous lisons qu'un seigneur Adroald qu'on 



^ PiNCKERTON, lib. cit., p. 322. 

* Malleh, Hist. de Danemark, t. III, p. 483. 
^ Alting, Frisia pars Altéra, p. 63. 

* Onde vriesche tvetten, I, 2. — Lex electione, 5. On lit dans Han- 
NONIUS, p. 83 v° : 

Ligonem 

Hastam, ensem et Clypeum furcatoque ore 
Bidentem. 



— 92 - 

dit Saxon « fit don de Sithiu pour y construire le 
monastère de Saint-Bertin en 648 ; nous entre- 
voyons d'autres parts que les Saxons ou Danois 
n'étaient pas en bonne intelligence avec les habi- 
tants de l'intérieur. Les légendes de Flandre font 
périr le forestier Antoine sous les coups des Bar- 
bares à une époque rapprochée de la destruction 
du château d'Assche en Brabant, et de l'existence 
de troubles graves dans l'intérieur du pays. Ces 
faits peuvent avoir eu pour conséquence la guerre 
de Pépin d'Herstal contre les Frisons % anciens 
alliés des Franks, mais continuant à pratiquer 
officiellement le paganisme sous le roi Radbode I. 
Mais Kadbode étant mort et Charles Martel 
ayant vaincu les Neustriens, il porta la guerre en 
Frise, soumit la nation et imprima une vigueur 
nouvelle aux missions chez elle ^ Si cette propa- 
gande eût quelque succès, ce ne fut point sans 
opposition, et de là un élément uouveau d'anta- 
gonisme s'établit entre les Franks d'une part, et 
les Frisons et Saxons d'une autre, condition qui 
donna lieu à une influence manifeste sur les 
événements de l'âge suivant. Le sujet mérite, 
nous semble-t-il d'attirer un instant notre at- 
tention. 



• Depping, Exp. mark, des Normans, I, p. 61. — Varenbeegh, 
Ann. de V Académie, t. XXIV, p. 453. 

* SiSMONDi, Hist. des Français, t. I, p. 263. — Messager des Scien- 
ces historiques , 1867. 

3 Beda. Hist. eccl. angliœ, lib. V, 12. — J. Baselius, Nederland- 
sche Sidpitius, p. 63. 



— 93 



II. 



La Frise rapporte rintrodnction de la foi chré- 
tienne chez elle à saint Égysthe , contemporain 
de saint Materne, c'est-à-dire au règne de Con- 
stantin ; mais le nombre des fidèles y demeura 
inférieur à celui des Franks établis dans l'Em^Dire. 
A part la réaction qui se manifesta sous Julien, 
les édits de Constantin et de ses successeurs con- 
tinuèrent à saper le culte du paganisme romain, 
jusqu'à ce que les décrets de Théodose, lui enle- 
vant ses édifices et ses biens en faveur du nou- 
veau culte, le proscrivirent définitivement dans 
tout l'Empire. Si donc des prêtres de lancienne 
religion adoptèrent le nouveau culte pour con- 
server la position sociale dont ils jouissaient, 
d'autres persistèrent dans leurs opinions, et s'exi- 
lèrent chez les Barbares qui continuaient à pro- 
fesser sinon des croyances, au moins des rits qui 
rappelaient les leurs. Ces émigrations entrevues 
par des écrivains du siècle dernier, ont depuis 
lors fourni des preuves irrécusables '. Une entre 
autres est la trouvaille faite dans un tumulus du 
Yermeland , en Suède , d'un grand vase cinéraire 
en bronze , portant pour inscription : Apollini 
Geanko Doxum Ajmmilius Constans. Pe^f. Tem- 
PLi ipsius. V. s. L. M. ^ 



'■ Conf. Max Wirth, Fondation des états germ., t. I, p. 177 et la 
note 2. — Dai'lincourt a tiré parti du fait dans sa Caroléïde. — Le 
Crata repoa signale des Mithriaques parmi les payens réfugiés en 
Germanie. Berlin, 1778. 

' C. Engelhardt, Statuettes romaines, etc. Mémoires des anti- 
uaires du Nord, 1872, p. 48. 



— 94 — 

La divinité nommée dans cette inscription est 
particulière aux Gallo-Romains , et le nom Con- 
STANS du prêtre révèle le IV« siècle, époque où ce 
nom était vulgarisé. Cet exilé, parmi les nations 
germaniques , ne fut certainement pas le seul de 
sa profession qui après avoir tout perdu, et regar- 
dant la cause qu'il servait comme définitivement 
vaincue sous la domination des Césars, a porté au 
loin sa haine contre le christianisme, lui attri- 
buant comme Sjmmaque , tous les malheurs de 
l'Empire, et excitant à la vengeance, des popula- 
tions menacées de voir leur culte encestral dé- 
truit si les Franks triomphaient. Ces sentiments 
propagés dans une population guerrière , avide 
de déprédations , allaient plus tard lorsque les 
revers l'auraient atteinte, donner lieu à de ter- 
ribles représailles. 

En Saxe pourtant comme en Frise, on vit beau- 
coup d'individus embrasser les croyances chré- 
tiennes , mais en ces pays il ne se trouvait pas de 
clergé privilégié, qui eût pu redouter la con- 
currence des missionnaires hostiles à sa propre 
autorité *. Il n'en était pas de même en Scandina- 
vie , pays qui nourrissait un sacerdoce fortement 
organisé, exerçant une autorité sans bornes sur 
tout ce qui se rapportait à la religion 2. Snorron 
nous apprend que le Nefgiœld ou Naskat était un 
impôt levé sur le peuple entier en faveur des 
ministres du culte. Le sacerdoce comprenait plu- 



* Mallet, Hist. du Danemark, t. III, p. 312. 
" Idem, ibicl., 1. 1, p. 127. 



— 95 — 

sieurs classes de prêtres. La première était celle 
des Droites; venait ensuite celle des Skaldes ou 
cliantres, dont la poésie célébrait la puissance des 
dieux et les prouesses des braves ; enfin les Tyr- 
spakurs ou devins ' . Les Skaldes ne chantaient 
que sous l'inspiration des Drottes en communi- 
quant ainsi leurs injonctions dans les camps et 
sur les flottes, tant en Suède et Danemarck qu'en 
Norvège. Dans les armées et sur les flottes nor- 
mannes, ces chants exaltèrent les guerriers contre 
tout ce qui avait le nom de chrétien, comme on 
peut le constater par le mépris qu'affecte pour 
eux le Skalde auteur de la Saga de Ragnar- 
Lodbrok. 

Dans la sphère des idées directrices des groupes 
sociaux du Nord, les Saxons se trouvaient placés 
au premier rang contre le Midi. Ils se montraient 
de turbulents voisins pour les Franks , dont ils 
pillaient parfois les cantons limitrophes , et à 
l'occasion massacraient les habitants qui osaient 
leur résis'ter lorsqu'ils venaient enlever leur bé- 
tail. Dès l'ère mérovingienne, il avait fallu lutter 
contre eux, et nonobstant les avantages rempor- 
tés ensuite par les Carlovingiens , les Franks ne 
parvenaient pas à dompter l'esprit opiniâtre des 
Saxons. C'est à cause de cela que Charlemagne 
leur fit la guerre à outrance. En même temps 
qu'il combattait leur indépendance politique vi- 
sant la conquête de leur souveraineté nationale, 



' Benjamin-Constant, De la religion, t. V, pp. 93 et 101. 
Olau3 Magnus, t. I, lib. III, C. VIL 



— 96 — 

il se faisait aider par le clergé romain pour ren- 
verser leur culte pajen. Aussi, après que saint 
Libuin, dans l'une de ses missions sur les rives du 
Weser, eût menacé les Saxons de toute la colère 
du plus grand roi de TOccident qui, pour venger 
la divinité, détruirait leur état % cette guerre 
prit-elle tout le caractère d'une guerre de religion. 
Le culte de la Saxe était intimement lié à ses 
mœurs, à ses lois, à son état politique qui subit 
la conquête définitive en 804, après trente-deux 
campagnes pendant lesquelles s'illustra le chef 
saxon AVittekind. Dès 775, son allié Rodbode II, 
roi des Frisons, vaincu par les Franks, s'était 
réfugié en Danemark, après son échec de 777 et le 
prince saxon alla le rejoindre à la cour de Sigourd 
que nos chroniques nomment Sigefried, d'après le 
dialecte saxon comme le dénonce la désinence 
fried^. Cette puissance paj^enne vouait toute sa 
sympathie à la cause du peuple saxon , dont le 
territoire la séparait des Franks , mais alors elle 
n'était pas en mesure de soutenir la Saxe par les 
armes ; la bataille de Bravella en 774 ayant mo- 
mentanément annulé ses forces militaires. 

Après des revers réitérés, Wittekind se décida 
à faire sa soumission. Son pays était désolé, la 
fleur de la nation massacrée, et ses dieux étaient 
désormais convaincus d'impuissance. En 785 il 
accepta le baptême avec son frère Abbon, qui 



• Viti Sancti Libuini, § 5, p. 336. 

* Ce Sigefried est désigné par l'épithète de Ring, la désinence 
saxone se retrouve dans Godefried, qui pour les Danois n'aurait bien 
pu n'être autre que Godvaert, d'où notre Govaert. 



— 97 — 

dans la défense l'avait veillamment soutenu, avec 
le roi Radbode II, lequel termina sa carrière à 
l'abbaye d'Egmond en 792. Ils avaient du reste 
introduit le germe d'une revanche dans le cœur 
des Danois. 

Dans rintervalle , les relations de ces derniers 
avec les Franks étaient pacifiques. Les ambassa- 
deurs de Sigourd s'étaient rendus à la diète de 
Lippespring en 782, dans le but de maintenir les 
bons rapports entre les deux nations. Sur les 
conseils de Wittekind, ils consentirent à ce que 
les missionnaires se rendissent en Danemark ' ; le 
plus célèbre d'entre eux fut le frison Ludger. 
Mais cette même année, à la suite du massacre 
de Verden , toute la Saxe s'était soulevée , les 
alliés. Frisons, s'emparèrent du siège épiscopal 
d'Utrecht, se ruant partout sur les prêtres et 
s'attaquant au culte chrétien '. A la fin tout plia 
sous la volonté du grand Karel, qui enleva la j)lus 
grande partie de la population de la Holsace, la 
transplanta dans les Gaules , et particulièrement 
en Flandre. Peu à peu les Saxons s'habituèrent 
au christianisme, quoique le souvenir de leurs 
anciennes divinités, auxquelles ils s'étaient décla- 
rés prêts à ajouter Jésus-Christ % se conservât 
longtemps très vif parmi eux. Plusieurs siècles 
après, des rits payens étaient encore pratiqués 
secrètement sur le Brocken, nonobstant la police 



* Mallet, livre cité. p. 109. 

" Max Wirth, livre cité, pp. 295 et 320. 

3 Livre cité de Mallet, p. 114. 



— 98 — 

rigoureuse de la cour Véhmique, dont Charle- 
magne avait doté sa conquête ^ L'opposition des 
Saxons violemment rendue muette, a laissé quel- 
ques traces de cette lutte religieuse. Nous avons 
entendu chanter les vers suivants qui nous re- 
portent à cette terrible guerre : 

Ich will mir nicht lassen taufen, 
Viellieber soll ich mir versauffen 
Und springen iu der tiefer Meer. 

Paroles dont l'écho allait retentir sur les flottes 
danoises. 

m. 

Le Danemark, devenant le refuge des Saxons, 
accueillit avec eux leur haine des Franks, et celle 
du culte au nom duquel ils exerçaient tant de 
violences. Proscrits et Danois confondirent leur 
aversion et leur désir de vengeance. C'est dans 
l'exaltation de ces sentiments qu'il faut chercher 
la cause première des irruptions danoises, aux- 
quelles les aventuriers de toutes les contrées du 
Nord ne tardèrent pas à s'allier. 

La transplantation dans les Gaules des habi- 
tants de la Holsace causa une telle émotion chez 
la nation limitrophe, que Gothric, que nous nom- 
mons Godefried, roi des Danois, mit une force 



* Hegewisch. Geschichte der Reg. Karl der Grosse, t. VI, p. 828-* 
BoKE, Notice sur les Francs-juges. — Mallet, t. III, p. 105. — 
Vaehnewyck, Hist. van Belgis, lib. III, cap. 37. — Reiffenbeeg, 
Résumé de V histoire des Pays-Bas, t. I, p. 157. 



— 99 — 

considérable sur pied , - marcha contre Charle- 
magne, et après quelques succès s'empara de la 
Frise. Déjà il se préparait à marcher sur Aix-la- 
Chapelle, quand il fut tué par un des siens. Les 
conjurés mirent sur le trône son neveu Hemming, 
au détriment de ses fils '. 

Ce meurtre d'un roi dans la prospérité de la 
victoire, révèle que deux partis divisaient son 
jDeuple. Les princes franks, perpétuant la poli- 
tique de l'ancien empire, favorisèrent l'un d'eux 
afin d'affaiblir l'autre, et intervinrent bientôt 
dans ces luttes intestines sévissant entre les en- 
fants d'Hemming et ceux de Godefried. Des par- 
tisans de ce dernier se préparaient à attaquer le 
territoire des Franks. En 820, treize vaisseaux de 
corsaires parurent sur la côte de Flandre. Leur 
équipage ayant aterri, fut repoussé après avoir 
enlevé quelques bestiaux et brûlé quelques ca- 
banes \ 

Harald, que nos chroniqueurs ont nommé 
Heriold, avait remplacé Hemming sur le trône 
danois. Celui-ci ayant imploré l'assistance de l'em- 
pereur Louis le Débonnaire, en obtint des secours 
pour récupérer la couronne qu'il avait perdue. 
Dans l'intervalle il s'était fait baptiser en 826 ; et 
sur les injonctions de Fempereur, il favorisa la 
prédication du christianisme dans ses États, sous 
la direction de saint Ansgaire, né en Frise, qui 
mérita la qualification d'apôtre du Nord. Mais 



* Warnkœnig et Gérard, Carlovingiens, t. II, p. 210. 

* EiNAED, Ad antiu/H 820. 



— 100 — 

Harald ne sut point se maintenir, le parti advers, 
rejDrésenté par Eric I, que nos chroniques ont 
nommé Horicus Senior, lui ravit la couronne et le 
chassa du royaume : le parti payen triomphait 
alors parmi les Danois. 

Harald, accompagné de ses frères Hemming et 
Roric, vint implorer la bienveillance de l'empe- 
reur Louis qui lui donna en bénéfice la portion 
de la Frise dont Duerstede était le centre, en 
même temps qu'il investit Hemming de l'Ile de 
Walcheren, et Roric du Kennemerland, à charge 
par eux de s'opposer aux courses et aux dépré- 
dations des Danois sur nos côtes : conditions 
identiques à celles qu'imposaient les Césars aux 
Germains quils accueillaient dans les Gaules*. 
Cependant l'empereur continua à s'immiscer dans 
les affaires intérieures du Danemark, sans perdre 
de vue le triomphe désiré de l'Eglise dans cette 
région. C'est pourquoi, en 832, il gratifia saint 
Ansgaire du monastère de Thourout, pour qu'il 
en fît une école missionnaire au moyen d'élèves 
recrutés en Frise, en Danemark et même chez 
les Slaves, qui seraient destinés à porter la foi 
nouvelle dans leurs pays respectifs ^ Hambourg 
fut désigné par l'empereur pour être le siège du 
diocèse septentrional qui englobait les Danois, 
les Suédois et les Norvégiens, et à l'archevêché 
duquel il plaça saint Ansgaire. Le diplôme en 
fut dressé à Aix- la -Chapelle en 834 '. 

' Conf. Gérard, Lettres sur Vhistoire, VIII, IX et X. 
* Wastelain, Des. de la Gaule-Belgique, p. 385. 
3 HuiTFELD, Hist. dan., t. I, p. 23. 



— 101 — 

Cette création cVune institution toute nouvelle 
sur leurs frontières, porta Tirritation des Danois 
à toute extrémité; dès lors les grandes expédi- 
tions aggressives furent décidées chez eux et les 
Vikingers ne tardèrent pas à se montrer sur les 
rivages de la Gaule, qu'ils considéraient comme 
offrant le plus riche butin, en même temps que le 
siège de la population qui leur était le plus 
anthipathique. 

Les indications recueillies sur la composition 
des flottes normannes nous apprennent que le 
nombre des hommes qu'elles portaient a été con- 
sidérablement exagéré par les chroniqueurs. 
L'expédition des treize barques conduite en 820 
contre la Flandre, ne se composait que d'environ 
deux cents hommes, si nous prenons la base du 
Haunlag ; et si cette flotille était formée de Snak- 
kers au plus cinq cent cinquante. De même, les 
deux cents bateaux avec lesquels Gothric aborda 
en Frise, portaient dans le premier cas 2800 
hommes, dans le second 8000; enfin, les sept 
cents barques qui allèrent porter les Normans 
sous les murs de Paris en 845, n'auraient compté 
qu'une dixaine de mille hommes, au lieu des qua- 
rante mille que signalent les écrivains. Il est vrai 
que par la suite les Danois construisirent des 
vaisseaux portant 140 à 150 hommes, mais si dès 
lors des navires de cette dimension furent con- 
struits, ils ne formaient point la flotte entière; 
leur nombre était encore restreint *. 

' Mallet, Hist. du Dan., t. I, p. 234. 



— 102 — 

Les anciens écrivains ont donc fort exagéré le 
le nombre des guerriers normans ; à moins d'ad- 
mettre que des indigènes, rebelles aux autorités 
frankes, se soient joints aux envahisseurs, comme 
le signale Verlioeven ' , et comme laffirmeEeginon, 
pour la dernière expédition des Normans sur 
notre territoire. 

L'année même de la création du siège épiscopal 
de Hambourg, une flotte danoise alla dévaster la 
Frise et piller Duerstede et Utrecht, résidence de 
l'évêque Alfried Adelen, compatriote de saint 
Ansgaire \ 

Souvent le principal but d'une expédition des 
corsaires danois était d'exercer des représailles 
sur quelques provinces qui servaient d'asile à 
d'autres corsaires '\ C est ce qui arriva en 837 à 
l'égard deWalcheren où Hemming, frère d'Harald, 
fut tué avec le comte Eggihard. Après ces succès 
les Danois détruisirent AVitlam à l'embouchure de 
la Meuse * et s'emparèrent d'Anvers. Dans cette 
expédition il s'agissait surtout de se venger de la 
famille d'Harald qui continuait à fomenter des 
troubles en Danemark. 

A la nouvelle des désastres subis par Hemming, 
l'empereur Louis, renonçant à un voyage projeté, 

* Inleyding tôt de alonde middentyten, enz., Belgische historié. 
pp. 206 et 209. — Voir aussi Aug. Thierry, Conquête de l'Angle- 
terre par les Normands, t. I, p. 107. 

* Hamconius, Frisia, p. 108 recto. 

3 Mallet, Hist. du Danemarck, t. I, p. 231. 

* (I Hodie ejus rudera in insula Goeree visuntur. » J. B. Des- 
ROCHES, yEpitotnes, t. I, p. 207. — Theganus, Vita Ludovici in 
Pertz, II. 



- 103 — 

revint en hâte à Goncireville, d'où il emmena son 
armée», pour marcher contre les envahisseurs, 
et se dirigea sur Xymègue. A son approche les 
Normans décampèrent avec leur butin, et l'em- 
^Dereur ayant garni de troupes sa frontière du 
nord, le pays ne fut plus troublé par ces inva- 
sions tant qu'il vécut. 



IV. 



La mort le saisit le 20 juin 840, et Lothaire I, 
son successeur, ne sut point conserver cette po- 
sition avantageuse : de ses contestations avec 
ses frères résulta la campagne de 841 , qui vit son 
parti écrasé à Fontenai. Pendant cette campagne, 
Harald, qui lui était demeuré fidèle, avait eu la 
charge de défendre le passage de la Moselle ; mais 
devant les armées réunies de Louis le Germa- 
nique et de Charles le Chauve , il avait été saisi 
de crainte et avait pris la fuite. Lothaire ne l'ou- 
blia pas, comme on le verra plus loin. 

En 842, les vainqueurs ayant fait proclamer la 
déchéance de Lothaire à Aix-la-Chapelle, celui-ci 
n'entendait pas renoncer à l'empire, et pour 
récupérer son pouvoir et se constituer une armée, 
il accorda d'abord aux Saxons l'usage de leurs 
lois ancestrales, et s'allia ensuite aux Normans qui 
se hâtèrent de lui fournir des secours. 

Lorsque Louis et Charles apprirent ces dispo- 

* Thegancs, Hludovici imperatoris. 



— 104 — 

sitions, ils en furent tellement effrayés qu'ils se 
rapprochèrent de l'empereur pour traiter avec lui, 
et convinrent que moyennant la rupture de ses 
alliances, ils lui restitueraient ses Etats et sa 
dignité impériale. 

Ces alliances rompues, Lothaire se tourna vers 
Harald qu'il traita en ennemi; il lui envoya des 
comtes franks qui le tuèrent dans sa résidence, 
et emprisonnèrent son frère Roric. Ce dernier 
parvint à s'échapper et se réfugia d'abord auprès 
de Louis le Germanique, qui trouva bon de le 
ménager en vue de démêlés éventuels avec son 
frère Charles ou avec Lothaire. Une couple d'an- 
nées plus tard Roric se rendit en Danemark, 
équipa une flotte et, se réunissant aux autres 
corsaires, alla infester les côtes des Etats de 
Lothaire et de Charles le Chauve '. Lothaire, im- 
puissant à le vaincre, finit par négocier avec lui, 
et en 847, à la suite de la diète de Mersen, il se 
l'attacha en l'investissant du bénéfice de Duer- 
stede qu'avait tenu son frère Harald, et aux 
mêmes conditions qu'il en avait joui. Godefried, 
fils de Harald, obtint un bénéfice de même nature, 
peut-être bien dans le delta de l'Escaut 'K 

Dans l'intervalle qui s'était écoulé depuis l'al- 
liance de Lothaire avec les Normans, ces derniers 
avaient immédiatement mis les circonstances à" 
profit pour se ruer sur la Neustrie qui présentait 



• Annales Pythean. ad ann. 850. — Pkudens, Trie, apud Pertz, 
t. I, p. 445. 

* Conf. MoKE, La Belgique ancienne, pp. 316 et 317. 



— 105 — 

la proie la plus riche. C'est lepoque pendant 
laquelle le Roi de la Mer, Ragnar-Loclbrok, 
qu'Adam de Brème appelle Lodjjarchus, s'illustra 
aux dépens de la Gaule, en 845, 46 et 47, et qu'il 
saccagea la Flandre maritime, comme le rappelle 
son chant de mort : 

Hjuggu ver met hjarvi 
Hild var synt i vexti 
Athr Freyr konimgr felli 
J. Flamingja veldi *. 

Selon le cartulaire de Saint-Bertin, c'était com- 
munément à la bouche de l'Ysère, Iserœ portus, 
que les Normans attérissaient ^ Mais alors ces 
envahisseurs maritimes avaient un allié puissant 
qui leur ménageait une diversion, c'était Roric 
qui, remontant l'Escaut, investit Gand en 846 et 
livra, dit-on, ses monastères aux flammes ^ C'est 
la seule époque à laquelle Bauduin Bras de Fer 
ait pu lutter en Flandre contre les Xormans, car 
entre son mariage et son décès, avenu en jan- 
vier 879, son comté ne subit aucune attaque de 
ce genre \ Cependant, les annales de Saint-Bertin 
indiquent une agression à l'année 864 % mais on 
doit se demander s'il n'y a pas ici interposition de 
chiffres et s'il faut lire 846? La confusion est 
plus facile encore eu chiffres romains, seuls em- 



» Apud Alp. De Vlaminck, Ann. de VAcad. d''archéol., t. XXXIV, 
page 480. 

* GUEEABD, p. 107. 

' Warnkœnig et Gérard, Hist. des Carolingiens, t. II, p. 223. 

* P. A. F. GÉRARD, Lettre X. Revue trimest., t. XXVII, p. 212. 

* Conf. De Bast, Bauduin V, comte de Flandre. 



— 106 — 

ployés dans les vieux titres : VHP XLIV au lieu 
de LXVI. Ce fut pendant ces expéditions que 
Port-de-Vic (Quantovie '), Hambourg et Norden 
furent saccagés et pillés. Nithard se sert des 
mots Cantwich, Haniicig et Nordwich. C'est sans 
doute de là que Marcus van Yaernewyk nomme 
Hamme ^ (Hamwich) parmi les localités dévastées 
dans ce siècle. On a mis en doute la réalité des 
combats livrés aux Normans par le Bras de Fer '. 
Cependant, des auteurs anciens, et entre autres 
celui de la Vita Sancti Winoci, les confirment. 
Seulement Bauduin n'était pas alors comte de 
Flandre, mais le chef militaire du i3ays; en 842, 
Ebbo, archevêque de Reims, lui donne le titre 
de Maechio, terme qui alors traduisait plutôt 
l'idée de Maarschalk (Magister ^quitum) que 
celle de Markgraaf\ 

Malgré leurs fureurs fanatiques les Normans 
éprouvaient parfois de généreuses impulsions. 
« Quand un combattant s'était vigoureusement 
défendu, dit Mallet ^ le chef norman lui deman- 
dait son amitié et devenait son frère d'adoption. « 
Un incident de cette nature j^ourrait bien s'être 
produit entre Lodbrok et le Bras de Fer, après 
quoi le Roi de la Mer eut cinglé vers Lœthra 
pour y remettre à Eric I sa part du butin conquis 
dans la Gaule ^ 



' Wastelain, Desc. de la Gaule Belgique, p. 329. 

• Hist. van Belgis, lib. IV, cap. 41. 

3 P. A. J. Gérard, Lettre X, p. 212 du tome 27. Revue trimest. 

♦ Il y des doutes sur l'authenticité de cette lettre d'Ebbo. 

* Hist. du Danetnark, t. I, p. 232. 

* Warnkœnig et Gérard, Hist. des Carolingiens, t. II, p. 222. 



— 107 — 

Les discordes, sans cesse renaissantes, qui sé- 
vissaient entre les frères carlovingiens, trouvaient 
de réclio dans les populations quïls gouvernaient. 
Chacun de leurs royaumes comptait dans les 
limites de son territoire de nombreux mécontents, 
prêts à soutenir lun ou l'autre des antagonistes 
de son souverain. Cet état de choses n'avait pas 
tardé à être connu des nations du Nord, dont les 
rois usèrent bientôt des mêmes moyens que les 
princes franks avaient employés contre eux. 
Comme ceux-ci, ils cherchèrent donc des alliés 
jDarmi les mécontents de ces divers Etats du midi 
qu'ils jugèrent avoir choisi leur point d'appui 
dans l'éghse. C'est en conséquence qu'à la suite 
des pirateries que les Danois avaient exercées sur 
les côtes d'Angleterre, ils prirent sous leur pro- 
tection les Juttes du Kent dont les West-Saxons 
venaient de s'annexer le territoire, et que dès 
l'année 844 ils prirent pied sur le sol d'Albion. 
C'est dès lors que germa chez les peuples du 
Nord le projet d'une campagne générale contre 
les institutions et les peuples du midi, qui entraî- 
nait pour ces marins la soumission préalable de 
l'AngleteiTe. 

C. Van der Elst. 
(A continuer). 



108 — 



VARIETES, 



Potiers de Gand. — Avis du Conseil de Flandre sur 
une requête des potiers de Gand demandant que l'on inter- 
dise l'entrée de la poterie étrangère dans le pays, et que 
les Archiducs les autorisent à ériger une confrérie. Le 
Conseil est d'avis que l'on pourrait interdire la vente de la 
poterie de Hollande, sauf pendant la foire de mi-carême, 
mais que l'érection d'une confrérie est contraire à la con- 
cession ('aroliue de cette ville. 

L. St. 

« Très honorez seigneurs, 

» Messieurs, nous avons receu lettres de Leurs Altezes 
du 27* de juing dernier, avecq la requeste à icelles présen- 
tée de la part des pottiers manans de ceste ville de Gand, 
par laquelle ils remonstrent qu'ilz se trouvent grandement 
intéressez par l'apport de toutes sortes de pots hors des 
Provinces-Unies par deçà et vente d'iceulx, suppliant par- 
tant qu'il plaise à Leurs Altezes leur octroyer de pouvoir 
divertir et deffendre par tout moyen l'apport de semblable 
manufacture et pots apportez en la dicte ville de Gand des 
dits provinces, ensemble leur consentir d'en toutes les 
villes subalternes et villaiges soubz l'obéissance de Leurs 
Altezes povoir vendre toutes sortes de pots et telz que bon 
leur semblera, et pardessus ce povoir ériger et dresser une 
confrérie, en choisissant à ce ung aultel oii bon leur sem- 



— 109 — 

blera pour y faire célébrer le service divin ; nous enchar- 
geant Leurs Altezes de veoir et visiter la dite requête et 
sur ce que s'y requiert rescrire à voz seigneuries nostre 
advis pour après en être ultérieurement ordonné. 

» Pour à quoi satisfaire, Messieurs, avons préalablement 
faict communiquer la dite requête aux échevins de la keure 
de la ville de Gand, et après avoir reçu leur rescription 
ensemble la déclaration desdits suppliants, faicte par devant 
leurs députez, que leur intention ne seroit de prétendre 
octroy pour povoir vendre leurs pots par eulx faicts en 
toutes villes et villaiges par deçà ny même interdiction de 
de l'ouvrage et manufacture quy se faict à Nuerbecque, se 
contentans qu'il plaise à Leurs Altezes doresnavant oster 
et interdire l'apport et vente de la manufacture de terre, 
pots et aultrement, hors desdits Provinces-Unies, et quant 
et quant leur consentir de povoir ériger une confrérie; sur 
lesquels deux poincts, ayant meurement délibéré et le tout 
examiné et considéré, nous est advis que Leurs Altezes, pour 
bénéficier les suppliants inbabitants de leur dite ville de 
Gand, leur polroient bien octroyer de povoir divertir et oster 
tout ouvraige de pots quy s'apportera des dits Provinces- 
Unies en la dite ville de Gand, et à cest effet y interdire la 
vente d'iceulx, saulf ceulx qui s'ammesneront à la foire de 
my-quaresme, lorsque tous et quelconques ouvraiges, ma- 
nufactures et marchandises estraugieres s'admectent et se 
peuvent vendre durant icelle, d'aultant plus que par le 
besoingné dudit magistrat sur ce subject est représenté 
que la dite manufacture venant d'Hollande et se distrahant 
par deçà, n'est à beaucoup près de si bon alloy que celle de 
noz pottiers par deçà. Mais quant à l'érection de leur pré- 
tendue confrérie, pour estre leur requeste contre l'expresse 
disposition de la Caroline, ne nous semble expédient de la 
leur accorder. Ce que néantmoins remectons.... 
» De Gand le xiiiy de juillet 1612. » 

((Jorrespondance du Conseil de Flandre, a° 1612, n" 80). 



— 110 



CHRONIQUE. 



Metz et Thionville sous Charles-Quint, par Ch. Rahlen- 
BECK, in-8°, Bruxelles, 1880. — En histoire, comme en toute autre 
branche des connaissances humaines, personne ne se contente plus 
d'une nomenclature sèche et aride des faits. Sous peine de re- 
prendre les vieilles allures du chroniqueur, l'historien est obligé 
d'indiquer les causes des événements et de faire des recherches 
sérieuses dans le but de les expliquer. On ne subit plus de bonne 
grâce l'influence des préjugés. 

Jamais cette vérité n'a été mieux appliquée qu'à propos de la 
prise de Metz et de Thionville par les Français au XVP siècle. Ces 
deux villes, dont la première était qualifiée de « boulevard du Saint- 
Empire , i> furent conquises inopinément par la France , puis an- 
nexées à ce pays, en dépit des efforts faits par leurs anciens pos- 
sesseurs pour les reprendre. Toutes les particularités concernant 
ces événements étaient plus ou moins connues par les chroniques ; 
des historiens les avaient mentionnées en rapportant toujours les 
mêmes erreurs, basées sur les mêmes préventions. Personne ne 
s'était enquis de la question de savoir comment les Français se sont 
emparés de ces deux places, comment ils les ont conservées, com- 
ment nos souverains ne sont pas parvenus à les reprendre. Ces 
événements, qui de prime abord semblent tout à fait locaux, inté- 
ressent cependant l'histoire générale de l'Allemagne et celle du 
Luxembourg en particulier, quand ils sont traités comme le fait 
M. Rahlenbeck. 

L'auteur précité les examine tour à tour, les discute, les appro- 
fondit, en mettant à pi-ofit tout ce qui a été publié à ce sujet, et en 



~ 111 — 

consultant les papiers d'Etat. C'est assez dire qu'aucune source n'a 
été négligée. 

Avant d'entrer en matière, M. Rahlenbeck se demande : y a-t-il 
eu une république messine, comme le soutiennent certains auteurs ? 
Les grandes familles de la cité épiscopale ont-elles vendu leur ville 
aux Français ? L'évêque Lénoncourt a-t-il été leur complice? A toutes 
ces questions l'auteur répond carrément : non, et il le fait, preuves 
en mains. 

Nous partageons complètement sa manière de voir au sujet des 
libertés accordées aux Messins, et pour cause. A l'instar de ce 
qui se passait dans les autres villes d'Allemagne, soumises à des 
seigneurs ecclésiastiques, les habitants de Metz, placés sous l'auto- 
rité de leur évêque, jouissaient de libertés très larges, selon les idées 
de l'époque, sans cependant avoir obtenu les prérogatives des villes 
libres ou impériales. Toujours faible, le clergé mettait la bride sur 
le cou à la bourgeoisie, quand il s'agissait d'abattre une aristo- 
cratie rapace, fière et altièrè. Il préférait les libertés, voire même 
les séditions de la bourgeoisie, à l'exploitation et à la tyrannie de la 
noblesse. L'histoire de la ville de Worms est là pour le prouver d'une 
manière péremptoire. 

En présence de ces faits, M. Rahlenbeck n'a pas eu de peine 
à démontrer que la répulilique messine existe seulement dans l'ima- 
gination de M. Klippfel. Metz jouissait de privilèges très grands et 
de libertés très larges, confisqués plus tard au profit des conquérants. 

De l'avis de l'auteur, ce n'est ni le protestantisme de quelques 
familles patriciennes et bourgeoises, les de Heu en tête, ni l'ortho- 
doxie romaine bien constatée des Gournay, des Raigecourt et des 
Baudoche qui la firent passera la France, mais une fausse sécurité, 
mal placée dans une neutralité encore plus mal comprise. Sans 
doute il y a du vrai dans cette appréciation. Mais après avoir bien 
médité le livre de M. Rahlenbeck, on se demande s'il ne faut pas 
chercher la cause du désastre un peu plus haut, et si la ville de 
Metz n'a pas subi les fluctuations malheureuses de l'empire au 
XVI« siècle? Les discussions religieuses entre catholiques et pro- 
testants n'ont-elles pas perdu l'empire, au point de subir l'influence 
de l'étranger et de voir son territoire envahi par son éternel ennemi, 
la France? Changez le nom d'empire germanique en empire byzantin 
au moment de l'arrivée des Turcs ; remplacez le nom de Constan- 



— 112 — 

tinople par celui de Metz, lorsque les Ottomans assiégèrent la pre- 
mière de ces villes ; substituez Français à Turcs, et vous aurez abso- 
lument les mêmes causes, les mêmes effets, les mêmes péripéties. 

Deux partis, à la fois politiques et religieux, convaincus chacun 
de marcher dans la voie de la vérité , repoussaient l'égalité des 
droits, convoitaient la suprématie et se disputaient le pouvoir dans 
la ville de Metz, lorsque l'ennemi était aux portes. La France sut 
mettre cette division à j)roflt pour s'emparer d'une ville sans dé- 
fense, déchirée par les factions. Metz dut malheureusement subir le 
sort qui attend tout pays divisé par les partis. De tout temps il est 
plus facile de remuer les masses par la passion que par le raisonne- 
ment; les mauvais instincts parlent toujours plus haut que la froide 
raison. M. Rahlenbeck lui-même paraît bien pénétré de ce fait 
lorsqu'il dit : « On ne saurait en disconvenir, la résistance des ma- 
gistrats protestants avait été aussi longue, aussi acharnée que pos- 
sible. Ils voulaient bien donner encore, en cédant à la force, des 
marques de respect et d'obéissance ; mais leur amour pour la per- 
sonne du souverain légitime s'était éteint. » Quand le prestige du 
chef de l'empire tombait, celui-ci devait choir également. Tout le 
monde y contribuait fatalement. « L'or français, dit M. Rahlen- 
beck, avait joué un grand rôle en Allemagne depuis un quart de 
siècle; on était habitué à le palper, à compter dessus. Cette fois 
encore, c'est vers la France, qui vient à lui les mains pleines, que se 
tourne l'Electeur de Saxe. On finit par s'entendre et le fameux traité 
secret de Chambord nous dit à quel taux usuraire Henri II avança 
son argent. Non content du titre de vicaire du Saint-Empire et de 
la garantie que lui donnaient les signatures des princes confédérés, 
il voulait, en attendant mieux, avoir la garde et le gouvernement 
de quatre villes impériales de langue française. » Les quatre villes 
ouvertes à la France , avec réserve expresse des droits de l'empire, 
étaient Metz, Toul , Verdun et Cambrai. Singulière restriction, 
introduite au traité pour la forme seulement, et que William Cecil, 
ministre de la reine d'Angleterre, qualifiait à juste titre de pro- 
messe aussi retentissante que peu sincère. 

En vérité le rôle des confédérés n'était ni honnête , ni patrio- 
tique. Volontiers ils trahissaient les intérêts du pays pour soigner 
les leurs. Malheureusement Charles -Quint en avait lui-même donné 
l'exemple lorsqu'il acheta les voix des Electeurs pour obtenir la 



— 113 — 

couronne impériale. L'or espagnol et du Nouveau Monde lui avait 
ouvert le chemin au trône ; et sous le rapport de l'honorabilité, ses 
partisans ne valaient guère mieux que leurs ennemis. 

Y a-t-il dès lors lieu de s'étonner de la décadence de l'empire et 
du triomphe de la France, quand celle-ci s'emparait des villes alle- 
mandes situées près de ses frontières? 

Au moment où la France faisait la levée des troupes destinées à 
la conquête de ces places, l'empereur aurait bien pu mettre à profit 
les tendances des Huguenots en France , dans le but de faire une 
diversion. Mais, ajoute M. Rahlenbeck, Granvelle s'en effrayait, et 
Corneille DeSceppere, autre diplomate de Charles-Quint, n'osait pas 
arriver à une pareille extrémité. Ils abhorraient tous deux une alliance 
avec des mécréants. A notre avis les seuls scrupules de ces hommes 
d'État n'arrêtèrent pas l'empereur. L'histoire nous apprend qu'en 
politique ce monarque était un peu plus honnête homme que ses 
voisins. Lorsque les rois de France cajolaient en Allemagne les 
protestants qu'ils pendaient chez eux, pour confisquer ensuite leurs 
biens et en distribuer les produits à leurs coreligionaires allemands, 
Charles répudiait de pareils moyens. Peut-on lui en faire sérieuse- 
ment un grief bien fondé ? Evidemment non , quoiqu'en politique 
tous les moyens sont considérés comme bons. L'Allemagne le com- 
prit ainsi. Elle s'aperçut combien le titre de défenseur des libertés 
publiques , pris par un monarque étranger, était fallacieux de sa 
part, et qu'il faisait l'office d'un simple masque destiné à la 
tromper. Plusieurs princes confédérés se déclarèrent déliés de leurs 
promesses envers Henri II, « et, ajoute M. Rahlenbeck, plus d'un 
d'entre eux se disposa à aller rejoindre l'armée que Charles-Quint 
rassemblait alors pour rejeter les Français hors de la Lorraine. » 

L'empereur mit à profit ces bonnes dispositions. Il s'était décidé 
à attaquer Metz en dépit de sa sœur qui voulait attendre la bonne 
saison. Mais le duc d'Albe, chargé de diriger l'attaque, fut aussi 
malheui'eux dans son entreprise qu'il le fut plus tard aux Pays-Bas. 
Il ne réussit pas, et la France resta en possession du boulevard du 
Saint-Empire. Les causes de l'insuccès de cette enti'eprise sont par- 
faitement expliquées par M. Rahlenbeck d'après des sources d'une 
authenticité incontestable, trouvées en grande partie aux aixhives 
du royaume à Bruxelles. 

Malgré cet insuccès, l'Allemagne ne renonça pas définitive- 

8 



— 114 — 

ment à l'idée de reprendre la Lorraine et Metz ; mais d'autres 
préoccupations, celles de la question religieuse, absorbèrent toute 
l'attention des confédérés. Celle-ci primait la principale; en d'autres 
termes l'intégrité du territoire allemand fut sacrifiée aune question 
d'opinion religieuse. 

L'auteur raconte aussi tous les détails de la mission de Boisart à 
Metz, dans le but de s'enquérir de tout ce qui s'y passait avant 
la prise de la ville par les Français, enquête fastidieuse et irutile. 
Quand il fallait pourvoir la place d'une bonne garnison destinée à 
repousser toute attaque de la part des Français, le gouvernement, 
toujours à court d'argent, passait son temps à des futilités, à des 
querelles de ménage. 

A ce propos M. Rahlenbeck prend chaudement le parti des pro- 
testants, surtout des de Heu, gens à convicîtions profondes; tandis 
que d'autres personnages avaient la conscience singulièrement 
large, prête à tourner à tous vents. 

Le chapitre consacré à la prise de Thionville, sous le règne de 
Philippe II, intéresse plus particulièrement la Belgique. C'était un 
premier démembrement du duché de Luxembourg, suivi bientôt 
d'autres conquêtes plus cruelles encore pour les Pays-Bas. Philippe II 
et les Espagnols furent aussi malheureux dans cette affaire que dans 
mainte autre occasion. A ce propos M. Rahlenbeck dit : Philippe 
veut nuire autant que possible à la France, mais il ne veut aider en 
rien dans sa querelle l'Allemagne, d'abord, parce qu'elle est aux trois 
quarts hérétique, ensuite parce qu'elle lui avait témoigné une vive 
répugnance quand Charles-Quint avait voulu lui assurer la succes- 
sion à l'empire. Ce n'était pas précisément, à notre avis, un motif 
semblable qui guidait Philippe IL Chez lui, comme chez tout autre 
souverain, les nécessités politiques primaient avant tout. C'était mal- 
heureusement de tradition immémoriale aux Pays-Bas de répudier 
le lien qui unissait nos provinces à l'Allemagne, et de l'invoquer 
seulement en cas d'absolue nécessité. L'Allemagne en fit autant, et 
oublia bien souvent aussi que quand une maison brûle , celle du 
voisin est en danger. 

Le livre de M. Rahlenbeck est écrit avec verve et entrain ; on le 
lit avec plaisir. 

Ch. Piot. 



— 115 — 

Découvertes archéologiques. — Il y a quelques mois, des chas- 
seurs étaient en campagne dans l'île de Formentera, aux Baléares. 
En poursuivaient leur proie à travers les broussailles, ils se trou- 
vèrent soudain en présence d'une excavation profonde qu'ils réso- 
lurent d'explorer. Des ronces en défendaient l'entrée; plus loin, des 
blocs de pierre énormes. Il fallut de la peine et du temps pour 
rendre libre le passage. Mais à mesure qu'ils pénétraient dans la 
cavité, leur étonnement grandissait. La galerie qui s'étendait devant 
leurs pas était creusée par la main de l'homme, à gauche et à droite, 
sur les murs, des caractères nombreux autant d'indéchiiïrables. 

Après plusieurs heures d'efforts, ils pai-viurent enfin dans une 
pièce sxDacieuse d'une architectui-e arabe admirablement conservée 
et au milieu de laquelle se détachaient deux magnifiques tombes 
d'une forme très originale et d'une indescriptible richesse. 

Poussés par la curiosité, nos chasseurs archéologues improvisés 
eurent la pensée de pousser leurs investigations plus loin. 

Une sorte de couvercle en métal, d'un travail bizarre et compli- 
qué, défendait les deux sépulcres. Sans trop de difficultés, ils par- 
vinrent à le soulever. Et quelle ne fut pas alors leur stupéfaction ! 
Une momie reposait dans chaque sarcophage. Celle de droite sem- 
blait appartenir à une jeune femme, celle de gauche à un homme 
plus âgé. Leur stature était colossale. Sur la tête de la jeune femme, 
un diadème d'une inestimable valeur, en supposant que les pierre- 
ries qui l'enrichissent ne soient pas fausses, jette ses feux au loin; 
un collier de perles énormes orne son sein ; ses doigts sont couverts 
de bagues, et deux escarboucles d'un rouge foncé et d'une dimension 
inconnue sont attachées à ses oreilles. L'homme porte au front la 
couronne impériale et dans la main droite un sceptre. 

Dans la petite île de Formentera, il n'est bruit que de cette dé- 
couverte. Le trou était connu depuis longtemps par les gens du 
pays, mais on pensait qu'il servait de repaire aux serpents, si nom- 
breux dans cet endroit. Des six chasseurs en question, quatre sont 
l'estés dans l'île pour protéger leur trésor pendant que les deux 
autres se sont transportés à Madrid pour rendre compte aux auto- 
rités de leur importante découverte. 

— Deux fouilles très intéressantes sont pratiquées en ce moment 
à Keims, au lieu dit des Trois l'iliers. 



- 116 — 

Une splendide trouvaille vient d'être faite ; il s'agit de deux sépul- 
tures gallo-romaines de femmes. Au bout de la première tombe on a 
trouvé un médaillon égyptien; à la tête du deuxième cadavre, 
dans le deuxième cercueil, se trouvaient une magnifique patène en 
terre rouge dite de Samos, deux barillets en verre avec anse et inscrip- 
tion romaine à la base. Aux pieds, une fiole en verre ayant contenu 
du parfum, deux épingles ivoire et bronze très originales, un gra- 
phitum également en bronze et pointu ; à l'une des extrémités une 
palette pour enlever les caractères défectueux gravés sur la cire 
recouvrant des ardoises sous forme de tablettes, un autre barillet en 
terre avec autre inscription latine, derrière lequel gisait de champ 
le portrait sur verre de la femme inhumée. 

Ce merveilleux olijet d'art, peint de différentes couleurs, repré- 
sente un buste de femme à la coiffure de Madone, aux yeux bleus et 
aux cheveux noirs bouclés tombant naturellement sur les épaules ; 
l'exijression de la physionomie, la bouche fine et délicate, le menton 
mignon et le nez au profil droit et aquilin nous reportent à l'époque 
posthume de ces madones que Raphaël savait si bien peindre. L'ar- 
tiste qui a exécuté cet objet d'art nous laisse tout rêveur devant 
cette merveille. 

Les traits, aux couleurs vives, ont d'abord été appliqués sur un 
verre tendre recuit ensuite au four; la chaleur, à dose modérée, a 
facilité petit à petit l'immixion dans le verre; l'irisation, les aspéri- 
tés globuleuses et le léger brouillard du verre font reconnaître 
l'objet comme gallo-romain, au moment où la cendre de bois était 
employée dans la fabrication de la verrerie. Le verre est découpé 
ou plutôt-cassé selon la forme du buste. 

Au milieu de la profondeur de la tombe, dans l'une des parois, 
avait été creusé un trou rond dans lequel se trouvait un coffret re- 
couvert de larmes de bronze, avec sa serrure et sa poignée ; dans ce 
coffret étaient deux vases lacrymatoires en verre, un bracelet en 
jais, deux épingles en ivoire sculpté et sept coquilles marines. 

— Une autre découverte remarquable a été faite sur les bords de 
la Loire. 

Un pêcheur, en cherchant sous les pierres du rivage de petites 
anguilles, à découvert un trou rond, creusé dans l'argile de la berge 
et remj)li d'armes et de bijoux. 



— 117 — 

Certaines pièces ont un intérêt exceptionnel, l'une entre autres 
dont on ne connaît qu'un seul exemplaire, trouvé dans un des lacs 
de la Suisse. Des haches, des marteaux, des gouges, des pendeloques, 
bracelets, anneaux, grains de colliers, une foule d'objets destinés à 
l'équipement des guei-riers, tels que des agrafes de ceinturon, umbos 
de boucliers, têtes de lances et de javelines, des épées brisées, des 
poignards, etc., etc. 

Ces objets avaient été réunis pour servir. à une de ces fonderies 
celtiques, comme celles de Saint-Père-en-Retz et du Jardin des 
Plantes publiées par M. Parenteau. . 

En l'absence du conservateur, M. Pitre de Lisle, membre de la 

commission administrative du musée, a suivi cette découverte et_ 

pratiqué des fouilles sur les lieux de la trouvaille ; il a retrouvé 

tous ces beaux objets ensevelis depuis plus de vingt siècles dans les^, 

grèves de la Loire (500 ans peut-être avant l'ère^ chrétienne), et 

maintenant disposés dans les vitrines du musée de l'Oratoire. Ce 

sont en quelque sorte les archives métalliques du Portus Namne- 

tum à l'époque homérique des Gaules. . 

{Estafette). 

— La Gazette d' Augshourg reçoit d'Athènes la nouvelle que l'on 
vient de découvrir en Morée un théâtre antique dont il est fait men- 
tion dans Pausanias et Strabon. Ce théâtre qui pourra, paraît-il, 
être déblayé et restauré à peu de frais, se trouve près du village de 
Mamussia, dans le démos d'^gium (autrefois Vostitsa) , sur une 
haute crête de montagne d'oîi l'on aperçoit le golfe de Lépante, toute 
la plaine d'JEgium, et la chaîne de montagnes jusqu'à Corinthe. 

On n'avait encore mis au jour que fort peu de débris anciens dans 
cette partie de la Grèce. A ^gium même, une des douze cités de la 
Ligue achéenne oh Agamemnon réunit les chefs grecs avant la 
guerre de Troie, on n'a retrouvé que quelques murs sur le coteau 
qui domine le port, puis des soubassements d'un temple et un sou- 
terrain. Ou sait cependant, par les descriptions de5 historiens , 
qu'iEgium renfermait plusieurs temples et de beaux édifices. 

Pour se rendre au village de Mamussia, près duquel vient d'être 
découvert ce théâtre antique, on passe par ce fameux couvent de 
Mégaspiléon (la grande grotte), que fonda au XIIP siècle l'impéra- 
trice Euphrosyne et qu'acheva Constantin Paléologue. Mégaspiléon, 



— 118 — 

le plus grand des couvents grecs après celui du mont Athos, est 
situé au pied du mont Cyllène, au sommet d'un rocher qui domine 
la vallée du Buraïcus. 

C'est une vaste grotte, haute de 30 mètres, large de 60, creusée 
dans une paroi à pic de 100 mètres de hauteur. Une grande porte 
extérieure, avec meurtrières, donne accès sur une magnifique ter- 
rasse ombragée de vieux arbres. 

L'entrée même de la grotte est fermée par un mur percé d'innom- 
brables fenêtres, sur lequel viennent s'appuyer des galeries, des 
escaliers, des pavillons de toutes formes et de toutes couleurs de 
l'effet le plus pittoresque, construits en bois et disposés en 300 
cellules. 

Chaque cellule est garnie de tapis, de quelques meubles, de fusils 
et de poignards ; elle peut recevoir quatre moines. On montre, dans 
l'église du couvent, le portrait de la Vierge miraculeuse (Panagià), 
très vénérée en Grèce, et qui est attribué à saint Luc. C'est cette 
image en cire qui a parlé et pleuré plusieurs fois, au dire des moines, 
pendant la guei're de l'Indépendance. Dans leur cave, ces derniers 
possèdent d'énormes foudres qui rappellent, par leurs dimensions, le 
tonneau d'Heidell^erg. Leur bibliothèque contient des livres anciens 
et quelques manuscrits, entassés pêle-mêle dans des armoires qu'ils 
ouvrent rarement. 

Les propriétés que possèdent les moines de Mégaspiléou en Achaïe 
et en Elide sont considérables et mal cultivées. Un certain nombre 
d'entre eux lial:)itent les métokbis, ou fermes où se récolte le raisin 
de Corintlie et oîi ils élèvent de nombreux ti'oupeaux. Mégaspiléon 
est situé sur la route de Kalavrita à Patras, qui conduit à la vieille 
forteresse connue sous le nom de « Château de Morée. » 

D'après les archéologues, le théâtre retrouvé aux environs de 
Mamussia appartenait à l'ancienne ville de Kerynia, décrite par Pau- 
sanias dans son Voyage en Grèce. 

— Dans une récente séance de l'Académie des incriptions et belles- 
lettres de Paris, M. Gaston Maspero, professeur d'égyptologie au 
Collège de France, a fait une communication verbale sur les résultats 
des fouilles auxquelles il vient de présider dans la vallée du Nil. 
Trois points ont été attaqués à Alexandrie, à Saggarah et à Thèbes. 
A Alexandrie, on ii'a recueilli qu'une statue, d'ailleurs très remar-' 



— no - 

quable, représentant un personnage du nom de Hor. C'est un spéci- 
men cosmique du mélange de l'art grec avec l'art égyptien. 

A Thèbes, des fouilles ont mis au jour une cassette où étaient 
entassés 36 momies et sarcophages royaux, appartenant notamment 
à Ahmès 1", à Anemophès !•■'", à Ramsès II, à Séti I", à Tounières III. 
Le catalogue rapide qui a été dressé sur le champ mentionne i^lus 
de 5,000 objets, parmi lesquels 5 papyrus, 3,600 statuettes funérai- 
res, une quantité de vases canopes, de bijoux en or et en argent. 

A Saggarah, les fouilles ont mis au jour la tombe de deux rois de 
la sixième dynastie (haut empire). Un de ces rois est Merenra. Sa 
momie a été retrouvée presque intacte; la chevelure, les yeux, la 
forme générale des traits ont souffert le moins possible ; bien qu'un 
pied manque et que la mâchoire inférieure soit tombée , on peut 
aujourd'hui, à l'aide de la photographie, reproduire en partie l'as- 
pect d'un pharaon qui vivait il y a plus de cinquante siècles. La 
momie est celle d'un homme de taille un peu au-dessous de la 
moyenne, à la tête caractéristique : cet homme est un fellah. 

Cinq pyramides ont été ouvertes à Saggarah. Trois ont fourni un 
nombre considérable de textes du plus haut intérêt. Outre les textes, 
il faut signaler les tombes royales. C'est d'abord le dernier roi de la 
V« dynastie. Oueas (an 3951 avant notre ère), puis son successeur, le 
l^" roi de la Vie dynastie, Teté ; enfin, l 'avant-dernier roi de la Vie, 
Papi II (an 3683j. 

Les textes de la tombe d'Amas correspondent à 800 lignes d'hiéro- 
glyphes. M. Maspero y a retrouvé des textes liturgiques et magi- 
ques, en partie déjà connus, mais qui offrent cet intérêt capital, de 
prouver que le canon des livres religieux d'Egypte était déjà fixé au 
XXX VI^ siècle avant notre ère. Tous les dieux du panthéon égyptien 
y sont nommés, depuis les plus grands jusqu'aux génies secondaires, 
même les dieux thébaiens, comme Amason, qu'on ne s'attendrait 
pas à trouver à Memphis, capitale de la IIP à la VlIP dynastie dans 
le cours de 1161 ans. 

— Près de Bagdad, une ville liabylonienne vient d'être découverte 
par le savant archéologue Hormuzd Rassam, qui dirige en ce mo- 
ment des fouilles à Ninive et à Babylone pour le compte du British 
Muséum. Cette ville est située dans le vieux canal Nahr Malka ou 
Fumen Regium. D'après VAthe7iœum, M. Rassam y aurait déjà re- 
cueilli de nombreuse inscriptions cunéiformes et hiératiques. 



— 120 — 

-r- D'après le Courrier de la Meuse, le peintre Van de Winke 
vient de trouver dans une église de ^•illage aux environs de Ton- 
gres un Roger Van der Weyden, représentant le Martyre de Saint- 
Laurent. II est occuper en ce moment à le restaurer. 

— On a fait récemment, aux environs de Ninove, une découverte 
particulièrement intéressante sous le rapport de la céramique 
bruxelloise ; il s'agit de douze plats de porcelaine de différents gen- 
res, tous également remarquables par la beauté et la richesse de la 
décoration. Cinq de ces plats portent la marque de Panneel et Chap- 
pel à Bruxelles. Deux autres sont marqués, dans la pâte, d'initiales 
non encore signalées jusqu'à présent. Cette découverte est due à 
M. Edmond De Deyn, qui possède un cabinet d'antiquités fort re- 
marquable. 

— On a reconnu, sur le teritoire même de Menton, dans les Alpes 
Maritimes, les restes de monuments d'une antiquité si reculée, dit 
V Avenir de Menton, que leur origine est inconnue de l'histoire. Tout 
ce qu'on en peut dire avec quelque certitude c'est que leur construc- 
tion est de beaucoup antérieure à l'occupation romaine. 

On trouve ailleurs, dans les Alpes Maritimes, qui semblent appar- 
tenir à la raême époque, notamment près de Grasse, et, d'après les 
instruments en pierre et la poterie grossière qu'on a recueillis dans 
leur enceinte, quelques archéologues ont cru pouvoir les considérer 
comme appartenant à la période néolitique de l'âge de pierre. Ils 
les ont classés sous le nom général de camps préhistoriques. Mais 
ces camps diffèrent sensiblement de ceux qu'on a signalés sous le 
même nom en d'autres pays. 

Ces monuments sont des enclos elliptiques ou circulaires, entou- 
rés de murs massifs en pierres sèches. On les suppose des centres 
d'habitation. Leur diamètre varie d'une douzaine à une centaine de 
mètres. Leurs murailles sont de 2 à 4 mètres d'épaisseur, de 2 à 
5 mètres de hauteur, et les pierres, presque toujours de grande 
dimension, ont parfois un volume de 6 mètres cubes. Un de ces 
camps se trouve sur le versant est de la colline de la Tourraca, à 
100 mètres au nord de la route nationale, un peu en avant du point 
où elle traverse le cap Martin ; le plus massif de tous dans sa con- 
struction est situé au quartier Ricard, au-dessus du cap de la Veille 



- 121 — 

et de la chapelle du Bon- Voyage, entre les deux routes nationales 
et sur le flancs escarpé de la montagne. Pour éviter une escalade 
dangereuse, il vaut mieux s'y prendre par la route de la Turbie. 

Il est digne de remarque qu'on n'a pas encore signalé, dans les 
Alpes Maritimes, un camp de construction aussi grossière, et qui 
semMe par conséquent indiquer une aussi haute antiquité. A côté, 
on voit une vaste grotte naturelle, hahitée peut-être à une époque 
encore plus reculée que celle des camps. Une autre enceinte circu- 
laire se rencontre à la Peimenerga, au-dessus de la Roquebrune. 

La plus vaste couronne, la colline Les Mulets, au-dessous de la 
carrière de Monte-Carlo, mais la mieux conservée, est Lou-Casté, 
à une demi-heure de la Tourbie, sur le sentier de Peglion. 

Les trois premiers camps dont il vient d'être parlé ont été recon- 
nus depuis quelques jours seulement. 

— A Pompéï, dans une maison qui n'est pas encore entièrement 
déblayée, on a découvert une nouvelle et gracieuse fontaine en 
mosaïque à fond bleu avec encadrement de coquillages. Comme les 
autres, elle a la forme d'une rotonde ; mais elle est à toutes supé- 
rieure par les peintures dont elle est ornée. 

La voûte représente la mer avec Yénus Aphrodite qui sort de la 
coquille. La déesse tient par un bras un petit Amour qui sort de 
l'eau. Ça et là jouent d'autres petits Amours. Sous ce groupe un 
Amour embrasse un dauphin précédé d'une Néréide. Sur la rive, il 
y a à gauche, un groupe de deux femmes en protil et di-apées, l'une 
debout, l'autre assise, la main droite levée dans un geste d'ad- 
miration. 

De l'autre côté du groupe, une figure de femme en pied ; au cen- 
tre, une autre figure de femme tourne le dos au spectateur et, 
agenouillée devant une cassette, elle regarde la mer. 

{Journal des Aj'ts). 

— Des recherches, faites par ordre du ministre, rue Lacépède, 
à Paris, sous la direction de M. Toudouze, viennent d'amener la 
découverte , à 2 mètres de profondeur, dans le sable , d'un sarco- 
phage en plâtre de plus de 2 mètres de long sur 50 centimètres de 
large. Ce sarcophage contenait des ossements humains dans un état 
de parfaite conservation ; on voit parfaitement deux crânes, l'un plus 



— 122 — 

gros que l'autre, ce qui paraît faire croire qu'un homme et une 
femme y ont été placés ; au pied on a trouvé une magnifique médaille 
en bronze d'une conservation admirable, à l'effigie de l'empereur 
Néron; en exergue se trouve la mention : Nero imperator, de l'autre 
côté : Senatus populusque romanus et la date 60. 

Il résulte de cette découverte curieuse pour la science et l'histoire 
que ce versant de la montagne Sainte-Geneviève était affecté aux 
sépultures. 

Les recherches vont continuer sur la place de la Vieille-Estrapade. 

Académie royale des sciences , des lettres et des beaux- 
arts DE Belgique. — Classe des Beaux-Arts. — Programme 
de concours pour 1882. — Première question. — « Quelle était la 
composition instrumentale des bandes de musiciens employées par 
les magistrats des villes , par les souverains et par les corporations 
de métiers, principalement dans les provinces belges, depuis le 
XV** siècle jusqu'à la fin de la domination espagnole ? Quel était le 
genre de musique qu'exécutaient ces bandes ? Quelles sont les 
causes de la dispai-ition presque totale des morceaux composés à 
leur usage? » 

Deuxième question. — « Faire l'histoire de la céramique au point 
de vue de l'art, dans nos provinces , dejjuis l'époque romaine jus- 
qu'au XVIII® siècle. » 

Troisième question. — « Rechercher les origines du bas-relief et 
du haut-relief, et faire un examen critique des développements et 
des modifications que ce mode de sculpture a subis aux différentes 
époques de l'art et dans les divers styles. » 

Quatrième question. — « Déterminer les caractères de l'architec- 
ture flamande du XVI*^ et du XVIP siècle. Indiquer les édifices des 
Pays-Bas dans lesquels ces caractères se rencontrent. Donner l'ana- 
lyse de ces édifices. 

La valeur des médailles d'or, présentées comme prix pour cha- 
cune de ces questions, est de mille francs pour \k première, pour la 
troisième et pour la quatrième , et de huit cents francs pour la 
deuxième. 

Les mémoires devront être adressés, francs de port, avant le 
l®"" juin 1882, à M. Liagre, secrétaire i^erpétuel de l'Académie 
(Palais des Académies). 



- 123 — 

Architecture. — La Classe met au concours un projet d'entrée 
monumentale en tête d'un tunnel de chemin de fer, traversant les 
Alpes. 

Le tunnel aura une largeur de 12 mètres. 

Les plans , coupe et élévation devront être faits à l'échelle d'un 
centimètre par mètre. 

Musique. — La Classe met au concours la composition dhm trio 
pour piano , violon et violencelle. 

Par mesure exceptionnelle , ce concours est limité exclusivement 
aux musiciens belges. 

Un prix de mille francs , attribué à chacun des sujets précités, 
sera décerné à l'auteur de l'œuvre couronnée. 

Les plans, ainsi que les compositions musicales, devront être 
remis au secrétariat de l'Académie avant le l^"" septembre 1882. 

Programnie du concours pour 1883. — Pretnière question. — 
« Faire l'histoire de l'architecture qui florissait en Belgique pen- 
dant le cours du XV« siècle et au commencement du XVP , archi- 
tecture qui a donné naissance à tant d'f difices civils remarquables, 
tels que halles , hôtels de ville, beffrois, sièges de corporations, de 
justices, etc. " 

Décrire le caractère et l'origine de l'architecture de cette période. 

Deuxième question. — << Faire une étude critique sur la vie et les 
œuvres de Grétry , étude fondée autant que possible sur des docu- 
ments de première main; donner l'analyse musicale de ses ouvrages, 
tant publiés que restés en manuscrit; enfin, déterminer le rôle 
qui re\aent à Grétry dans l'histoire de l'art au XVIIP siècle. » 

Troisième question. — « Définir le réalisme et indiquer son 
influence sur la peinture contemporaine. » 

Quatrième question. — '• On demande la biographie de Théodore- 
Victor Van Berckel, graveur des monnaies belges au siècle dernier, 
avec la liste et la description de ses principales œuvres , ainsi que 
l'appréciation de l'influence que cet éminent artiste a pu exercer 
sur les graveurs de son époque. » 

La valeur des médailles d'or présentées comme prix pour ces 
questions sera de mille francs pour la première, de huit cents francs 
pour la deuxième et la troisième, de six cents fra»ics pour la qua- 
trième question. 



— 124 — 

Les mémoires devront être adressés francs de port , avant le 
lei-juin 1883, à M. J. Liagre, secrétaire perpétuel, au Palais des 
Académies. 

Peinture. — « On demande le carton d'une frise décorative qui 
serait placée à 5 mètres du sol dans un hôpital militaire et repré- 
sentant les Secours en temps de guerre. Grandeur, 2 mètres mini- 
mum, 3 maximum. » 

Le carton doit avoir 0™,75 de liaut sur 2™ ,25 de développement. 

ScuLPTXJEE. — « On demande une statue monumentale person- 
nifiant l'Électricité. Hauteur 1™,30. » 

Un prix àQ mille francs , attribué à chacun des sujets précités, 
sera décerné à l'auteur de l'œuvre couronnée. 

Les cartons ainsi que les statues devront être remis au secrétariat 
de l'Académie avant le l^"" septembre 1883. 

L'Académie n'acceptera que des travaux complètement terminés ; 
les cartons et statues devront être soigneusement achevés. 




'^Ihert <M.^ sculp. (^aTid/. 



CAVES DE LA GRANDE FAUCILLE. 



— 125 — 



SOUVENIRS ARCHÉOLOGIQUES 



DE 



LA VILLE DE GAXD. 



xin. 

La Grande Faucille. 

Un des quartiers de la ville de Gand qui a 
conservé le plus grand nombre d'anciennes con- 
structions est celui qui comprend les abords de 
riiôtel de ville ; dans la rue Haute porte notam- 
ment, on en voit plusieurs qui nauraient besoin 
que d'être débarassées du brillant badigeon qui les 
dépare pour reparaître à peu près intactes avec 
leur aspect ancien ; quand on se place au Marché 
au Beurre et qu'on se dirige vers le Sablon , on 
trouve toute une série de bâtiments , les uns à 
l'aspect sombre, d'autres moins sévères, qui ont 
gardé bien des restes de leur architecture pri- 
mitive : d'abord l'hôtel Saint-Georges ou l'ancienne 
Halle avec sa grande fenêtre gothique et ses écus- 
sons taillés, à son extrémité se trouvait la Loeve, 
où l'empereur Charles Quint signa une de ses or- 

9 



— 126 — 

cloniiances en 1540 *; plus loin la maison du Grooie 
Moriaen, reconnaissable à son enseigne portant un 
More, le Samsoen, qui a subi hélas de fâcheuses 
restaurations, et la rue se termine par un grand 
bâtiment en pierres de taille, connu jadis sous le 
nom de la Grande Faucille, de Groote Zickele, 
pour la distinguer de sa voisine la Petite Faucille, 
dont elle est séparée par une rue appelée an- 
ciennement Zickelstraetje ; en face de celle-ci le 
Pellicaen, dont la date de construction est mar- 
quée sur les clefs d'ancre de sa façade ; en traver- 
sant le Sablon, on passe devant la maison dite 
de Verloren aerbeyt ", et l'on se retrouve devant 
la Grande Faucille. 

Ce quartier est un des plus anciens de la ville ; 
la riche bourgeoisie de la ville semblait l'affec- 
tionner, elle était venue s'y grouper autour de 
Thôtel de ville ; ce quartier avait aussi l'avantage 
d'être situé dans la partie la plus élevée de l'an- 
cienne cité. 

La Grande Faucille était, dès le XIV^ siècle et 
même peut-être déjà avant cette époque, la pro- 
priété d'une famille qui en avait pris son nom : de 
la Faucille ou van der Zickelen ; « ceux de ce nom, 
dit L'Espinoy 3, ont par plusieurs siècles faict leur 
demeure et ceste ville , on en void encores pour 
le présent deux beaux édifices de la demeure or- 
dinaire desdicts van der Zickele, dont l'une appe- 



' Gachard, Documents relatifs aux troubles de Gand, p. 358. 
^ « Huu9 ende erfve ghenaempt den Verloren aerbeyt, up den 
houck van den Zantbergh over de Groote Zickele (1580). » 
* Recherches, p. 487. Y. aussi p. 436. 



— 127 — 

lée la Grande Faucille a esté depuis quelque temps 
en ça aclieptée par Messire Simon Rodrigues , 
baron de Rodes , et l'autre appelée la Petite Fau- 
cille, appartient à présent au seigneur de Haverie. 
Ils portent de gueulles à trois faucilles d argent 
émancliées d'or. )> . 

Les détails que donne L'Espinoy prouvent qu^il 
connaissait très bien la position des deux maisons 
dont il parle; les indications qu'il donne suffisaient 
de son temps pour reconnaître leur situation , et 
il aura jugé inutile de donner d'autres détails. 

On a voulu rattacher la famille van der Zickelen 
à une famille de la Faucille qui habitait la Nor- 
mandie, et dont un des membres aurait été allié à 
la fille du célèbre connétable du Guesclin ; leur 
fils, nommé Simon, serait venu se fixer à Gand et 
aurait épousé Théritière de Nazareth. La famille 
van der Zickelen était connue à Gand bien avant 
la naissance du connétable ; en 1305 on trouve un 
Simon van der Zickelen qui, en sa qualité d'un des 
cinquante hommes de la ville de Gand, ratifie le 
célèbre traité d'Athies, conclu entre les Flamands 
et Philippe le Bel, roi de France *. Ce Simon van 
der Zickelen habitait déjà sans doute la rue Haute 
porte, il est cité dans l'obituaire de Téglise Saint- 
Jean, actuellement Saint-Bavon, où il est indiqué 
comme descendant d'un Everdeus de Falce, supra 
altam Po)iam; ce nom de de Falce était la traduc- 
tion de son nom de famille, et on lui avait donné le 
qualificatif de la rue Haute porte pour distinguer 

* Codex diplom. Flandiiœ, p. 49, par le C'« de Limbukg-Stircm. 



— 128 — 

cette branche de la famille de celle qui habitait, 
ultra Schaldam, au-delà de l'Escaut. L'obituaire 
de Tégiise Saint- Jean mentionne encore d'autres 
membres de cette famille vivant vers la fin du 
XIIP siècle, entre autres un Nicolas de Falce, 
curatus de l'église , dont Tobit se célébrait le 
7 juin. Les travaux exécutés au pont du Brabant- 
dam ont mis au jour une pierre tombale d'un 
membre de la famille van der Zickelen. Cette 
pierre tombale, que l'on peut faire remonter éga- 
lement à la fin du XIIP siècle, est formée d'une 
grande dalle, ornée au milieu d'une faucille ; à 
l'entour on lit l'inscription suivante : Hie?' leghet 

Merin L{ ]schfs ver Alieen doch. van der Ziecklen. 

Bid over har ziele. 

Il ne semble pas que la famille van der Zickelen 
ait fait partie des lignages qui ont gouverné la 
ville de Gand pendant la majeure partie du XIIP 
siècle sous le nom de XXXIX ; mais à partir des 
premières années du XIV^ siècle, on rencontre 
fréquemment son nom parmi ceux des échevins 
de la ville. 

Le baron de Saint-Génois a décrit il y a quel- 
ques années dans le Messager des Sciences histori- 
ques * les restes d'anciennes constructions atte- 
nantes à la maison du comte de Thiennes, à la 
rue Haute porte ; cette maison , dont le baron de 
Saint-Génois ignorait le nom, n'est autre que la 
Grande Faucille, et si l'on ne croit pas pouvoir 
faire remonter la maison actuelle jusqu'au XI Y*" 

* Messager des Sciences historiques, 1851, p. 371. 



— 129 — 

siècle, nous dirons qu'elle occupe l'emplacement 
de Tancienue. L'auteur que nous avons cité rap- 
porte une tradition d après laquelle cette maison 
aurait été la demeure de la famille Rjm, et qu'elle 
aurait compris jadis tout le terrain situé entre 
les rues Haute porte, du Refuge et des Régnesses 
jusqu'à la hauteur de la rue du Séminaire, mais il 
ajoute que ce qui est resté debout de cet édifice 
n'est pas de nature à conformer la tradition sur 
ce dernier point, et il ne croit -pas que les deux 
tourelles et la chapelle qu'il décrit et qui existent 
encore, faisaient partie de l'ancienne habitation 
des Rym. 

Il ne semble pas pouvoir être mis hors de doute, 
qu'à une époque quelconque tous ces bâtiments 
n'ont formé qu'un seul bloc , et c'est l'opinion 
exprimée en 1771 par des arpenteurs qui avaient 
été chargés d'examiner la mitoyenneté des murs 
séparatifs des diverses maisons qui occupaient 
Tespace comjîris entre ces trois rues ; ils pensent 
que tout le terrain depuis la ruelle qui traversait 
l'ancien jardin de la confrérie de Saint-Georges jus- 
qu'à la rue des Régnesses a appartenu primitive- 
ment à un même propriétaire, et qu'il a subi des 
démembrements successifs. On en connaît un qui 
a eu lieu au milieu du XVP siècle; dans un par- 
tage conclu en 1531 entre la veuve de Gilles 
Halsberch et ses enfants, on scinda la Grande 
Faucille ; Tune des deux parts donnait sur la 
Haute porte et l'autre sur la rue des Régnesses ou 
la Régnesse, tout court, comme on disait alors; le 
bâtiment qui forme le coin de la rue du Refuge et 



— 130 — 

de la rue des Eégnesses, en face de la Biesekapel, 
aura été détaché du second lot et cédé à l'abbaye 
d'Eename, pour y établir son refuge, sans doute 
à l'époque des guerres de religion ; c'est ce bâti- 
ment que décrit le baron de Saint-Génois dans sa 
notice ; les galeries représentées dans la gravure 
jointe à son article ont une telle ressemblance 
avec celles existant encore actuellement dans la 
maison dont nous nous occupons, et qui sont men- 
tionnées dans l'acte de partage cité plus haut, que 
l'on pourrait attribuer leur construction à un seul 
et même propriétaire ; ceci nous reporte aux pre- 
mières années du XVP siècle. Il est impossible de 
suivre les modifications subies par ces propriétés 
antérieurement au XV** siècle, certains indices 
porteraient à faire croire que les corps de logis 
donnant sur la Haute porte et formant actuelle- 
ment une seule maison, ont été primitivement 
trois habitations distinctes. Ces bâtiments étaient 
isolés les uns des autres par ce qu'on appelait dans 
la coutume de Gand des tusschenioeghe ou entre- 
murs ' ; c'étaient des espaces vides laissés entre les 
murs de deux héritages voisins, qui donnaient aux 
murs une épaisseur qu'en réalité ils n'avaient pas ; 
les étages ne sont pas au même niveau et les sou- 
terrains n'étaient pas tous réunis ; chacun de ces 
corps de logis était suffisant pour former une habi- 
tation séparée, et les façades des deux pignons por- 
tent des traces évidentes de transformations. La 
Grande Faucille étant une propriété allodiale, ce 

* V. Coutume de la ville de Gand, rubrique XVIII, article 22. 



— 131 — 

qu'on appelait à Gand vry hnys, vry erve, pouvait 
être divisée entre les cohéritiers dans les limites 
très larges, fixées par la coutume. Les propriétés 
qui se trouvaient dans cette catégorie étaient des 
alleux, soumis à un régime identique à celui qui 
régit la propriété au XTX" siècle ; les terres allo- 
diales étaient très nombreuses en Flandre, c'est 
ce qui explique la division du sol et l'égale répar- 
tition de la fortune entre les diverses classes de 
la société. 

Le père de Simon van der Zickelen fut victime 
d'une de ces nombreuses guerres de famille qui 
viennent attrister bien des pages de l'histoire des 
villes pendant toute la durée du moyen âge , 
notamment aux époques de troubles civils, quand 
Fautorité se trouvait impuissante à faire respecter 
les droits de la justice; il fut blessé par Gilles, '^ 
fils de JMachelin de Saint-Bavon , qui accusait 
Simon van der Zickelen et son frère Nicolas de 
s'être approprié sans titre une maison à la Haute 
porte qui lui appartenait ainsi qu'à ses frères, et 
se disait victime d'un déni de justice. 

La moitié de cette maison était échue, pendant 
leur minorité, aux enfants de Machelin, par le 
décès de leur grand'mère ; ils étaient à cette époque 
sans tuteur et se trouvaient à l'étranger pour ap- 
prendre le gaulois, de loalsch, et faire leurs étu- 
des. A leur retour à Gand ils firent le partage de 
leurs propriétés; la maison de la Haute porte 
échut à Gilles de Saint-Bavon, mais il ne put s'en 
mettre en possession , les deux frères van der 
Zickelen prétendant qu'ils l'avaient légitimement 



— 132 — 

acquise de la personne qui avait autorité pour la 
vendre et ils lui opposaient délai sur délai. Après 
avoir patienté pendant trois ans, il semble que 
Gilles de Saint-Bavon, pour se faire justice par 
lui-même, attaqua Nicolas et le blessa. Une récon- 
ciliation, zoendinc, eut lieu entre les deux parties, 
toutefois Gilles ne parvint pas à rentrer en posses- 
sion du bien auquel il prétendait. Il s'adressa alors 
au comte de Flandre pour être réintégré dans ses 
droits. Entretemps le blessé était mort, peut- 
être des suites des blessures qu'il avait reçues; 
Gilles de Saint-Bavon demanda au comte de main- 
tenir, malgré cela, les termes de la réconcilia- 
tion, parce que la mort de Nicolas avait eu lieu 
trop longtemps après sa blessure pour pouvoir 
lui être imputée. Les documents de l'époque ne 
nous apprennent plus rien sur la suite de ces 
événements *. 

Ce Simon van der Zickelen laissa un fils nommé 
également Simon; celui-ci fut chargé en 1336 par 
le comte de Flandre de recevoir une somme de 
30,000 livres qui lui était due par la ville ; il est 
renseigné parmi les personnes qui avaient prêté 
de l'argent à la ville de Gand, en 1337, et il avait 
pris à bail la même année le droit d'accises sur le 
vin 2. C'est lui ou son père que l'on a donné pour 
époux à Jeanne Uutendaele, dame de Nazareth. 



* Gaillard, Inventaire analytique des chartes des comtes de Flan- 
dre, n» 835. (V. aux Annexes.) La série de documents analysés par 
V. Gaillard remonte presqu'en entier aux dernières années du XIV^ 
siècle. Je crois pouvoir attribuer la même date à celui-ci. 

^ V. comptes de la ville, a" 1336-1337. 



— 133 — 

Simon laissa deux fils, Simon et Jean, et une fille 
nonnnée Marie, qui épousa Siger de Hembiese. 

Jean van der Zickelen ou de la Faucille, comme 
l'appelle Froissart, fut « uns sages et notable 
homme », il joua un certain rôle dans les événe- 
ments qui signalèrent l'histoire de Flandre dans 
la seconde moitié du XIV* siècle. 

Louis de Nevers, par une charte du 7 mai 1359, 
réunit au fief que le dit Jean possédait à Naza- 
reth, deux biens censaux qu'il possédait dans la 
même commune, entr'autres Yhof ter Zickele dit 
Mayeghem, il étendit au fief entier le droit de 
justice qu'il exerçait à titre de son fief primitif, 
et il créa Jean et ses successeurs écoutètes héré- 
ditaires de Nazareth avec les droits v afférents * . 
En 1362, Jean van der Zickelen, receveur du comte 
de Flandre, intervint, avec le doyen des petits 
métiers de Gand et celui des tisserands, pour 
amener la réconciliation entre les familles Alyn 
et Ejm, et mettre un terme à la rivalité existant 
depuis longtemps entre ces deux puissantes 
familles. 

On ne sait pour quelle raison Simon Rym, qui 
appartenait au métier des tisserands, avait en 
1353, aidé de ses partisans, fait périr dans l'église 
de Saint- Jean, à Gand, Henry Alyn, son frère 
Siger et leur serviteur. La tradition porte que la 
jalousie n'était pas étrangère à ce meurtre. Après 
de longs débats la réconciliation entre les deux 
familles avait été conclue devant le comte de 

' De Potter et Beoegkaeet, Geschiedenis van Nazareth, p. 32. 



— 134 — 

Flandre le 5 mai 1362, grâces à Imtervention 
dont il a été parlé plus haut; la famille Rym 
avait été condamnée à fonder, en réparation de 
ce crime, l'hospice connu sous le nom d'hospice 
Alyn ou de Sainte-Catherine. Cette condition fut 
exécutée, et le 10 novembre 1364 les échevins de 
Gand déclarent que Simon van der Zickelen avait 
remis entre les mains des proviseurs et des admi- 
nistrateurs de l'hospice les sommes provenant de 
la part contributive des parents du côté paternel 
dans le zoengeld, et destinées à l'entretien de l'hos- 
pice. Simon avait fait cette remise du consente- 
ment des autres parents paternels, entr'autres de 
Jean, son frère, de Pierre van der Zickelen et de 
son frère Nicolas. Un autre Jean van der Zickelen, 
dit du Marché aux Poissons, figure aussi dans ces 
débats, également à titre de parent et de partisan 
de la famille Aljai ' . Nous retrouverons plus loin 
des. traces de cette rivalité de famille ; les Rym 
avaient, faut-il croire, la haine vivace. 

En 1363, Jean de la Fauchille était trésorier 
du Hainaut et de Hollande ^ Il fut également 
au service du comte de Flandre, qui l'envoya 
en Angleterre avec d'autres députés, auxquels 
s'étaient joints ceux des Quatre Membres de 
Flandre, pour terminer certains différents com- 
merciaux. La paix fut promptement rétablie, et 
une convention signée à Marcq, près Calais, le 

• Les détails de ce procès ont été relatés dans un article du baron 
DE Saint-Genois, inséré dans le Messager des Sciences historiques de 
l'année 1850, p. 98, etc. 

=* Mon. anc. du comte UE Saint-Genois, t. I, p. 303. 



— loo 



20 mars 1372, termina le différend '. En 1378 il 
fut appelé à assister à un duel auquel Pierre de 
Craon avait voulu provoquer Louis de Namur ; ce 
duel devait avoir lieu à Lille le 20 janvier 1379, 
mais la provocation n'eut pas de suites ^ 

Froissart, en parlant de 1 émotion produite à 
Gand par le meurtre de Roger d'Auterive, bailli 
de Gand, tué par les Gantois, cite Jean de la 
Faucille ; il le rangerait volontiers parmi « les 
sages et les riches hommes, » dont « il ne estoit 
nul qui osât corriger ceux qui celle outrage 
avoient fait. » « Jean de la Faucille, dit-il, 
qui pour ce temps, en la ville de Gand, estoit 
un moult renommé homme et sage, quand il vit 
que la chose étoit allée si avant que on avoit 
si outrageusement occis le baillif pour le comte, 
sentit bien que les choses venroient à mal ; et afin 
qu'il n'en fut souspeçonné du comte ni de la ville 
il se jjartit de la ville de Gand, au plus quoiement 
qu'il put, et s'en vint en une moult belle maison 
qu'il avoit au dehors de Gand. Et là se tint et fit 
dire qu'il étoit deshaitié, ni nul ne parloit à lui 
fors que ses gens. Mais tous les jours il ojoit nou- 
velles de Gand ; car encore j avoit-il la greigneure 
partie du sien, sa femme, ses enfans et ses amis. 
Ainsi se dissimula-t-il grand temps '. » 

Olivier d'Haut erive, par représailles du meurtre 
du bailli, avait pris quarante barques de Gand et 



'■ IvERVYN, Histoire de Flandre, III, p. 412. 

^ Kervyn, id., p. 424. 

3 Chronique de J. Froissaht, liv. II, chap. LV. 



— 136 — 

mutilé les bateliers; les Gantois, pour répondre à 
ce défi , s'emparèrent de la ville d'Audenarde 
(22 février 1380) dont ils occupèrent le marché; 
quelques bourgeois de Gand, Simon Bette, Gilbert 
de Gruutere, Jean van der Zickelen, qui pas- 
saient pour appartenir secrètement au parti des 
Leliaerts, interposèrent leur médiation, la guerre 
cessa presque aussitôt : les Gantois évacuèrent 
Audenarde le 12 mars *. 

Jean van der Zickelen périt en duel à Lille 
quelques années plus tard d'une bien triste façon. 
Laissons encore la parole à notre chroniqueur; 
son récit donne une idée des factions qui agitaient 
la ville de Gand à cette époque. 

Après avoir parlé de la défaite des Gantois à 
Eenham, de la mort de Ernouls Clers (octobre 
1380) et du mécontentement qui régnait en ville 
à cause de la guerre dans laquelle les Gantois 
étaient engagés avec le comte, il dit : 

« Quant les nouvelles furent venues à Gand 
que Ernouls Clers estoit mors et leurs gens 
desconfis, si se commenchièrent li pluiseur à esba- 
hir et à dire entre yeulx : « Nos besongnes se 
portent mal. Petit à petit, on nous ochist nos 
capitainnes et nos gens. Nous avons mal exploitié 
de avoir esmeu guerre contre no signeur le conte, 
car il nous usera tous petit à petit. A mal nous 
retourneront les hainnes de Gisebrest Mahieu et 
de Jehan Lion. Nous avons trop soustenu et eslevé 
les oppinions de Jehan Lion et de Piètre don Bos ; 

» Kervyn, cité, p. 447. — Fboissart, liv. II, chap. LXVI. 



— 137 — 

ils nous ont bouté si avant en ceste guerre et en 
ceste haine envers le conte nostre signeur, que 
nous n'y poons, ne savons trouver voie de merci, 
ne de pais. Encores vauroit-il mieux que XX ou 
XXX le comparaissent que toute la ville. » 

)) Enssy dissoient li pluiseur en requoy l'un à 
l'autre; car généralement n'estoit ce mies, pour la 
doubtance des mauvais qui estoient tout de une 
secte et qui s'eslevoient en puissance de jour en 
jour. Qui en devant estoient povre compaignon et 
sans nulle cliavance, ores avoient-il or et argent 
assés ; car, quant il leur en falloit et il s'en com- 
plaindoient as leurs cappitaines, il estoient oy et 
tantost conforté, car on avisoit aucuns simples 
hommes et riches en la ville, et leur disoit-on : 
« Aies et se dites à tels et à tels que il viengnent 
» parler à nous ». On les aloit quere. Ils venoient 
(ils n'osoient contester) ; là leur estoit dit : « 11 
» fault à la bonne ville de Gand à présent finance 
j) pour payer nos saudoyers qui aident à garder 
» et à deffendre nos juridictions et nos franchises, 
)) il fault vivre les compaignons » . Et là metoient 
avant finance, toute celle qu'on leur demandoit; 
car ils se désissent clou non, ils fuissent tantos 
mort, et les amesist-on que il fuissent traître à la 
ville de Gand et que il ne vosisseut mies l'onneur 
et le proufit de la ville. Enssi estoient li garçon 
et li mauvais maistre, et furent tant que la guerre 
dura entre eulx et le conte leur signeur, et au 
voir dire, se li rice et li noble en la ville de Gand 
estoient batu de tels verghes, on ne les en devoit 
ou doit point plaindre, ne il ne se poevent escuser 



— 138 — 

par leur record meismes que il ne fuissent cause 
de tous ces fourfais. Raison pour quoy : quant li 
contes de Flandres leur envoya son baillieu pour 
constraindre et justicliier aucuns rebelles et mau- 
vais, ne pooient-il tous demorer dallés luy et avoir 
conforté à faire justice? Liquel y furent? On en 
trueve petit. Il avoient ossi cliier, à ce que il 
monstrèrent, que la cose alast mal que bien et 
que il eussent guerre à leur signeur que pais, et 
bien pooient sentir et cognoistre que se il fais- 
soient guerre, povres gens et mesclieans gens 
seroient signeur de leur ville, et cliil seroient 
leur maistre et ne les osteroient mies quant il 
vorroient, ensi comme il est avenu. 

» Jehan de la Faucille par li dissimuler et par- 
tir de la ville de Gand et venir demorer en Hay- 
nau, s'en cuida purgier et oster, et que des haynes 
de Flandres, tant dou conte son signeur que de 
la ville de Gand, dont il estoit de nation, il n'en 
fust en riens demandés ; mais si fu, dont il morut, 
et vraiment chea fu damages, car cils Jehans de 
le Faucille, en son tamps, fu uns sages et très 
notables liomes ; mais on ne poet à présent clopyer 
devant les signeurs, ne leurs consaulx ; il y voient 
trop cl ère. Il avoit bien sceu les autres aidier et 
consillier, et de ly meismes il ne sceut prendre li 
milleur chemin. Je ne say de vérité se des articles 
dont il fut amis de messire Simon Rin au chastiel 
de Lille, il fu coupables ; mais li chevalier, avoecq 
le perverse fortune de ly, qui tourna tout à un 
fais sour ly, le menèrent si avant qu'il en morut; 
et ousi ont fait toutes les cappitainnes de Gand 



— 139 — 

ou quoiement ou ouvertement, qui ont tenu et 
soustenu rébellion encontre leur signeur, et ossi 
ont moult d'aultres gens de la ville de Gand, 
meismement ceulx, espoir, qui couppe n'y avoîent, 
si com vous orès recorder de point en point en 
l'histoire ci après *. » 

Le duel dont parle Froissart eut lieu à Lille le 
25 septembre 1384, en présence du duc de Bour- 
gogne, qui venait de succéder à son beau-père. 

Au commencement de l'année 1383, Jean avait 
été accusé de complicité avec Philippe d'Arte- 
velde, et il avait été cité à la cour du roi Char- 
les VI pour se disculper ; il n'eut pas de jDcine à 
se justifier pleinement, mais à son retour, de nou- 
velles accusations l'attendaient à Lille ; Simon 
Rym lui reprochait d'avoir trahi les secrets des 
plus nobles familles de Gand, et d'avoir été cause 
du supplice de son oncle Simon , mis à mort par 
les Gantois en 1380. Quoiqu'il en fût de ces accu- 
sations, Simon le provoqua à un combat judiciaire; 
van der Zickelen réclama, mais vainement, l'in- 
tervention du duc Aubert de Bavière, le duel eut 
lieu en présence du duc, van der Zickelen y fut 
tué 2. 



* Chronique de Fkoissart, t. IX, p. 372 de l'édition de M. le baron 
Kervyn. 

* Les auteiirs fixent la date de la mort de Jean à l'année 1384, 
toutefois dans les Monuments anciens du comte de Saint-Genois 
(t. I, p. 346), on trouve à l'année 1386 une reconnaissance scellée 
par Jean van der Zickelen et d'autres seigneurs, par laquelle il re- 
connaît que c'est par gi-âce que le duc Aubert de Bavière l'a fait 
sortir de prison, et promet de se soumettre à ce qui sera jugé contre 
lui. — En tout cas sa femme était veuve en 1388. 



— 140 — 

Jean van der Zickelen avait épousé Elisabeth 
Sersanders, il en eut une fille nommée Marguerite, 
dame de Nazareth, qui fut mariée à Gui de Hon- 
court, bailli de Vermandois; celui-ci, dit-on, fut 
également tué à Lille en un combat judiciaire par 
un autre membre de la famille Rym, Baudouin. 

Simon van der Zickelen, frère de Jean, remplit 
à différentes reprises les fonctions d'échevin de 
Gand*, il occupa aussi des charges de finances 
comme son père et son frère, il était garde de la 
monnaie de Gand en 1388 et de Bruges en 1392. 
Il avait hérité de sa nièce Marguerite la seigneu- 
rie de Nazareth. 

Ce Simon est le premier membre de sa famille 
qui soit positivement connu comme propriétaire 
de la maison dont il portait le nom -. 

Par acte du 7 mai 1362, Simon van der Zicke- 
len acheta de Jean Borluut, fils ser Gherem, et de 
son épouse Marie Rjm, fille de Jean Rym, in de 
Scelstrate, tous les droits qu'ils possédaient sur une 
maison située à la Haute porte, vis-à-vis du petit 
Pélican, au coin de la rue longeant la maison dite 
« de Sickelen '. » Ce sera sans doute à dater de 
cette époque que la maison achetée par Simon 
van der Zickelen aura pris le nom de Petite Fau- 
cille, pour la distinguer de sa voisine. A la mort 



» Il fut échevin de la keure en 1368, 1371, 1377 et 1380. 

* De Potter, etc., cité, p. 27. — D'après le Charterboeck der 
Ryke Claren, il était propriétaire de la Faucille en 1405. 

3 Gand, Keurboeck, a» 1369, p. 45. — Le 28 avril 1400, Ghelnoet 
Damman vend une rente de 6 liv. j)ar. sur une maison à la Haute- 
Porte, à côté de celle de Simon van der Zickelen, appelée la Petite 
Faucille [Schepenbouh, 1400-1401, p. 55). 



— 141 — 

de Simon, la Petite Faucille fut partagée entre 
ses enfants, son fils Vincent acquit de son beau- 
frère , Jean Wittoen , capitaine de Biervliet , la 
part qu'il avait héritée de sa femme Marguerite (ou 
Barbe) van der Zickelen ; il recéda ensuite les 
deux parts qu'il avait dans la maison et le jardin 
située derrière la dite steede ou maison aux tuteurs 
de son neveu Pierre van der Zickelen *. 

Le 20 septembre 1508, Catherine van der Zic- 
kelen, veuve de Colard le Bagneteur , vendit à 
liiévin van der Vesten, fils de Jacob, ticheldecker , 
couvreur de tuiles, la maison nommée « de Cleene 
Zickele, » sise à la Haute porte, au coin de la « Zic- 
kelstraetkine » et en face du Pelicaen , ainsi que 
les jardins qui s'étendaient derrière la Grande et 
la Petite Faucille, de l'autre côté de la rue ^ A 
l'époque de l'Espinoy, nous avons vu qae cette 
maison appartenait au seigneur de Haverie. 

Je ne suivrai pas les mutations de cette pro- 
priété , les détails qui précèdent suffisent pour en 
indiquer la situation d'une manière exacte et fixer 
celle de sa voisine. 

Simon van der Zickelen, qualifié dans un acte 
de Tannée 1401 de « eersame, weerde ende wise, » 
laissa plusieurs enfants de son épouse Marie van 
Lanchsweerde, entre autres Victor, Vincent, dont 
nous avons déjà parlé, et George, qui fut élu abbé 
de Saint-Bavon le 29 octobre 1505, il avait anté- 
rieurement occupé les fonctions de prieur du mo- 

< GancI, Keurboeck, a" 1432-1433, p. 4. 

* Gand, Jaerregister, a° 1508-1509, p. 11. — Voir uu autre acte 
du 20 octobre 1509; id. 1509, p. 81 v". 

10 



- 142 — 

nastère ; il mourut eu 1418, couseiller d'état du 
duc de Bourgogne ' . 

Victor van der Zickelen, fils aîné de Simon, fut 
appelé différentes fois, de 1404 à 1425, aux fonc- 
tions d'éclievin, en 1413 et en 1416 il fat clief- 
échevin du banc de la Keure, et en 1421 et 1425 
chef-échevin du banc des Parclions. Son énergie 
à défendre contre le conseil de Flandre les fran- 
chises de la ville, amena entre Téchevin et Simon 
de Fromelles, président du conseil, un conflit dont 
il a été rendu compte dans ce recueil ^ La ville de 
Gand considérait comme attentatoires à ses pri- 
vilèges les nouvelles attributions pour la juridic- 
tion d'appel conférées au conseil par le duc Jean 
sans Peur en 1409; le président du conseil qui trai- 
tait de factieuse l'opposition que faisait Victor 
van der Zickelen, s'était permis de lui adresser 
des injures qui l'amenèrent devant le conseil du 
duc; il lui avait dit entre autres qu'il était un 
aussi méchant séditieux que le furent Jacques et 
Philippe d'Artevelde. « Ces paroles, lit-on dans le 
rapport des échevins chargés de faire l'enquête, 
attaquaient la position et l'honneur de Victor van 
der Zickele, aussi gravement que l'on puisse s'at- 
taquer à un honnête homme. » Le président fut 
condamné à demander pardon et à rétracter pu- 
bliquement les reproches outrageants qu'il avait 
adressés à l'ancien échevin, et eu outre à faire le 



' Van Lokeeen, Histoire de Vabbaye de Saint Bavon, p. 137, 231. 
Le procès-verbal de son élection lui donne le nom de « de Falce. » 

* Messager des Sciences historiques, 1861, communication de 
M. De Bubscher. 



— 143 — 

pèlerinage de Saint-Pierre de Rome. (Sentence des 
4 et 14 juin 1423). 

La première année que Victor remplit les fonc- 
tions d'éclievin, il fut désigné parmi les députés 
que les quatres membres de Flandre chargèrent de 
présenter au nouveau duc Jean sans Peur, à son 
entrée à Gand, une requête contenant les griefs 
des Flamands et de lui exposer la détresse du 
commerce et de l'industrie *. En 1410 il fut envoyé 
en Angleterre par le duc de Bourgogne et les 
quatre membres de Flandre pour tâcher de réta- 
blir les relations commerciales avec ce pays 2. 

Il avait succédé à son père dans sa seigneurie à 
Nazareth, dont il eut à défendre les droits contre 
Eobert de Bouvere, bailli d'Audenarde, au sujet 
du droit de meilleur catel ou meilleure dépouille, 
que le bailli d'Audenarde lui déniait, prétendant 
qu'à moins de concession spéciale, le comte de 
Flandre seul avait le droit d'exercer ce prélève- 
ment. Le conseil de Flandre refusa d'admettre les 
théories du bailli, qui fut débouté; il reconnut au 
seigneur de Xazareth les droits de toute justice 
sur sa terre, et déclara que le droit de meilleur 
catel était un droit ordinaire qui n'était pas com- 
pris parmi les quatre cas réservés au souverain '. 
Son fils Nicolas eut également à soutenir un pro- 



* Kervtn, Histoire de Flandre, IV, p. 129. 

* ICeevyn, id., p. 162. — Eu 1427, Victor van der Zickelen donne 
quittance d'une somme qui lui était due par la comtesse de Hai- 
naut. — Saint-Genois, Mon. anc, I, p. 409. 

^ Archives du conseil de Flandre, Acten e)isentencien,J., 14:12-27, 
p. 67. Cette sentence ne porte pas de date. 



— 144 — 

ces pour sa seigneurie de Nazareth, mais il ne s'en 
tira pas aussi bien , car il fut obligé de faire abat- 
tre le gibet qu'il avait fait dresser (1465). 

Victor van der Zickelen avait épousé Isabeau 
Sloeve, fille de Jean, il en eut plusieurs enfants 
qui se trouvaient en 1431 sous la tutelle de Bau- 
douin de Gruutere et de Siger Sloeve ' . 

Nicolas van der Zickelen, fils aîné de Victor, 
fut seigneur de Nazareth et de Weldene à Zeever- 
ghem ; il fut appelé à différentes reprises à exercer 
les fonctions d'échevin de la ville, qui semblent 
être devenues héréditaires dans sa famille ; son 
nom se rencontre pour la première fois dans les 
listes scabinales en 1436; en 1463 il est cité en 
qualité de commissaire du prince pour le renou- 
vellement des lois en Flandre ^ 

On retrouve le nom de van der Zickelen pen- 
dant les troubles qui agitèrent la ville de Gand au 
milieu du XV^ siècle , et qui se terminèrent à la 
malheureuse bataille de Gavre. La ville, en pleine 
révolte contre le duc, se trouvait sous la dictature 
de trois hooftmans qui exerçaient tout le pouvoir, 
beaucoup de personnes avaient quitté la ville, 
l'autorité des magistrats était si peu respectée que 
les échevins, parmi lesquels se trouvait Pierre 
van der Zickelen, avaient dii fuir. 

Le 27 mars 1452, Nicolas et Pierre van der 
Zickelen, Etienne de Liedekerke, Gui Scoutete et 



» Gand, reg. de la ketire pour 1431-32; acte du 11 octobre 1431. 
» Il fut échevin de la keure en 1442 , 1448, 1450 et 1461 ; des 
parchons en 1436, 1451 et 1454. 



— 145 — 

d'autres des plus notables bourgeois furent som- 
més de rentrer dans la ville dans un délai de huit 
jours, sous peine d'être déclarés ennemis de la 
cité et de voir leurs biens confisqués *. Déjà le 
9 décembre de l'année précédente Nicolas van der 
Zickelen, Pierre van Heertvelde et Henri Goetliaels 
avaient dû subir un interrogatoire ^ 

Le 14 mars 1459, Nicolas van der Zickelen, fils 
de Victor, achète des proviseurs de la confrérie de 
S*-Georges à Gand, une maison à la Haute porte, 
située entre le jardin de la confrérie et la maison 
den Grooten Moor, avec une sortie dans le R}n- 
gasse. Dans la cession étaient comprises diverses 
servitudes de passage et autres, en faveur de la 
propriété de Nicolas van der Zickelen qui y abou- 
tissait. La maison qui faisait l'objet de la transac- 
tion, était appelée de Groole Loeve '. 

Nicolas van der Zickelen, par contrat du 15 sep- 
tembre 1442 , avait épousé Isabeau van der 
Meersch, fille de Philippe et de Marguerite de 
Vaernewyck; ceux-ci avaient assuré à leur fille 
la seigneurie d'Oomberghe et la cour de Soem- 
berghe *. 

Philippe van der Zickelen, fils aîné de Nicolas, 
fut seigneur de Nazareth et Ooml3erghe ; son nom 
se retrouve cité à différentes reprises, de 1476 à 
1490, dans les listes des échevins de la ville. 
En 1488 il fut envoyé à Bruges par la ville de 

' ScHAEïES, Dagboek der gentsche CoUatie, pp. 251-252. 

« Idem, idem, p. 130. 

^ DiERicx, Mém. sur la ville de Gand, p. 85. — Jaerregister, p. 67. 

* Jaerregister, 14:42, f° 61, V" L'EspiNOï, p. 275. 



— 146 — 

Gand pendant la captivité de rarchidiic Maximi- 
lien. Après la délivrance de l'arcliiduc, il alla 
rejoindre les troupes de Philippe de Clèves , 
qui avait été créé capitaine général de l'armée 
flamande , organisée pour s'opposer aux troupes 
du duc de Saxe, qui était venu au secours de 
Maximilien '. 

Philippe van der Zickelen avait épousé Marie 
Crupenninck, fille de Josse, dont il laissa deux 
enfants, un garçon et une fille. Le fils, Jacques 
van der Zickelen, seigneur de Nazareth, fut marié 
à Isabeau van der Hoyen, fille de Pierre et de 
Jossine Cooman. Isabeau van der Zickelen, fille de 
Philippe, avait été mariée en premières noces à 
Thierry de Beaufremez, seigneur de Bossut sur 
TEscaut. Il surgit à l'occasion de ce mariage un 
long procès entre la ville d'Audenarde et Philippe 
van der Zickelen qui avait pris en main les in- 
térêts de sa sœur. Le procès fut porté devant le 
Parlement de Paris et tranché en faveur de la ville 
par arrêt du 18 juillet 1517. 

La ville d'Audenarde avait réclamé d'Isabeau 
van der Zickelen, qui était bourgeoise de cette 
ville à l'époque de son mariage avec le seigneur 
de Bossut, le droit d'issue ou du dixième denier, 
que la ville avait le droit d'exiger de toute per- 
sonne bourgeoise quand elle épousait un homme 
qui n'avait pas cette qualité, parce qu'elle perdait 
ainsi ses privilèges ; mais au lieu de l'imputer seule- 
ment sur la valeur de ses meubles et de ses pro- 

• Kervyn, cité, V, pp. 415-458. 



— 147 — 

priétés allodiales, elle prétendait que ce droit 
était dû également snr les fiefs. La sentence du 
conseil de Flandre, rendue le 17 juin 1516 \ avait 
donné gain de cause à la ville , et Taffaire fut de 
là portée au Parlement de Paris , comme nous 
Pavons dit. Cette jurisprudence, qui était toute 
exceptionnelle paraît-il, était fort favorable à la 
ville et celle-ci tenait beaucoup à la faire préva- 
loir; mais elle ne fut pas maintenue dans la cou- 
tume d'Audenarde, décrétée au XVIP siècle, il fut 
stipulé que les fiefs seraient affranchis du ])aie- 
ment de ce droit. 

Isabeau épousa en secondes noces Jean Dam m an, 
seigneur d'Oomberghe *. 

Jacques van der Zickelen, seigneur de Naza- 
reth % fut le dernier membre de la famile qui pos- 
séda la Gra7ide Faucille ; il mourut sans postérité 
masculine, son fils Jean étant mort jeune. Jacques 
mourut le 23 mai 1520; il fut enterré dans Péglise 
de Nazareth, devant Pautel de la Vierge, sous 
une tombe en métal. On y lisait : Hier liclit mer 
Jacohs van der Zickele, heere vaji Nazareth, die 
starfanno 1520 den 23 Meye \ Sa veuve, Elisa- 
beth van der Hoyen, fille de Pierre et de Jossine 
Cooman, épousa en secondes noces Gilles Hals- 
berch dit Aelgoet ; elle devait avoir certains droits 
sur la Grande Faucille, car pour les liquider^ on 



* Conseil de Flandre, Acten en sentencien, B, 1514-17. 

* Conseil de Flandre, Acten van Zekeren, 153.3-35, p. 39. 

^ Par relief du 3 wedemaent, 1514. — Audenaerdsche Mengelin- 
gen, VI, p. 423. 

< De Potter, cité, p. 74. 



— 148 — 

fit le partage devant les échevins de la ville le 
12 août 1531 ; une part pour elle et l'autre pour 
les enfants qu'elle avait eus de son premier ma- 
riage : Philippote, mariée à Philippe de Gruutere, 
Françoise et Gérardine. L'acte qui en fut passé 
donne des détails très précis sur l'ensemble des 
constructions et sur les limites à établir entre les 
deux lots qui devraient être faits '. 

Le premier lot comprenait la partie de la maison 
donnant sur le Sablon, Cvoorderhuus, il aboutissait 
à Fouest à Lié vin Moeraert, à l'est à la rue; ce 
lot contenait les galeries, les chambres comjDrises 
dans la partie de devant, le jardin, les dépen- 
dances telles que les écuries donnant au fond du 
jardin ainsi que la vante, la cave qui se trouvait 
sous la maison d'été, 7 some)-huus, qui était oc- 
cupée jDar Jean Damman. Le second lot devait 
comprendre la partie de la maison, fachtet^hiius, 
donnant sur la Gidderstrate dans le Rynesse ^ il 
aboutissait d'un côté aux écuries du premier lot, 
où l'on devait établir un mur de séparation dont on 
indiquera l'emplacement par des piquets, et de 
l'autre à la rue menant au Sablon. Ce lot allait jus- 
qu'à la grande et la petite salle de la maison de 
devant où serait établi le mur de séparation. Le 
mur devait être bâti à frais communs d'après les in- 
dications stipulées dans l'acte, le jardin séparé par 
un mur d'une brique d'épaisseur, le puits qui s'y 
trouvait devait rester au propriétaire du premier 
lot. Pour égaliser les parts, on chargea le second 

» Gand, registre Gedeele, 1530-31, p. 80. 



— 149 — 

lot d'une rente r achetable de 4 liv. 10 se. de gros, 
qui prendra cours au 15 octobre 1532, en faveur 
du premier lot. Philippe de Gruutere, qui avait 
eu le choix, moyennant le paiement d'une somme 
de 10 liv. de gros, choisit la partie donnant à la 
Haute porte; il la céda ensuite à ses deux filles, 
Philippote et Quintine de Gruutere. L'aînée, après 
avoir été mariée à Philippe de Coudenhove, qui 
mourut, dit-on, le 5 octobre 1536, se remaria avec 
Jacques van den Nesse ; Quintine épousa Adrien 
de Saint-Génois. 

En 1540, pendant que l'empereur Charles-Quint 
séjournait à G and pour mettre fin aux troubles 
qui agitaient la ville, le légat du Saint-Siège vint 
l'y rejoindre et, s'il faut en croire le Me^norieboek 
der stad Ghent, il fut logé à la Grande Faucille *. 

Ce légat était le cardinal Alexandre Farnèse, 
fils de Pierre-Louis Farnèse, duc de Parme et de 
Plaisance, et de Hiéronyme des Ursins, et petit-fils 
du pape Paul III; il fut fait cardinal à l'âge de 
quatorze ans. Le pape l'envoya en France en 
1539 en qualité de légat, pour y assister à l'entre- 
vue que devaient avoii' François I et l'empereur 
Charles-Quint; il suivit l'empereur aux Pays-Bas, 
mais ayant eu à se plaindre du peu de bonne foi 
de ce prince, il se retira en Italie ^ Pendant son 

' « Item op den 23 der vorseider maent (sporkele 1540), quam 
biunen Ghent de legaet van den paus, ende was innegehaelt met al- 
den processien van Ghent ende was ghelogiert in de Groote Sickele 
by den Santberch. » (Memorieboek, II, p. 177.) 

* D'après l'article du Dictionnaire de Moreri, mais cet article sur 
le cardinal Farnèse ne doit être accepté qu'avec réserve, car il le 
fait naître en 1530! 



— 150 — 

séjour à Gand il autorisa l'empereur à supprimer 
Tabbaye de S*-Bavon ' , dont l'emplacement devait 
servir à la citadelle projetée par Charles-Quint. 
C'est le seul acte dont le souvenir se rattache 
à la mission qu'il remplit auprès de l'empereur, 
d'ailleurs il n'exerça ses fonctions que pendant 
peu de temps ; il fut remplacé la même année par 
le cardinal Marcel. Il avait succédé à l'anversois 
Pierre van der Yorst ^ 

L'empereur était entouré à Gand d'une cour 
nombreuse et brillante : son frère Ferdinand s'y 
trouvait ainsi que les ducs de Gueldres et de 
Clèves; les ambassadeurs de France l'y avaient 
aussi suivi; l'un d'eux, Georges de Selve, évèque 
de La Vaure ou de Vaure % écrivait de Bruxelles 
au connétable peu de jours avant son départ pour 
Gand : « du fait de Gand, nous écrivons au Roy 
ce que l'Empereur nous en a dit et M. de Gran- 
velle aussi, lequel dit qu'encore que l'Empereur 
soit beaucoup plus enclin à la douceur qu'à la 
rigueur, si est délibéré d'user du conseil que vous 
lui avez donné, et en effet il semble que jusques à 
ce que l'Empereur soit dedans la ville avec la 
force, les fols, qui y sont en bon nombre, ne per- 
dront point toute leur audace, et les bons n'au- 
ront point assez de cœur pour se déclarer tout 
ouvertement ; mais à la venue de Sa Majesté, l'on 



' Gachard, Documents relatifs aux troubles de Gand, p. 687. 

' Le 15 septembre 1540, le cardinal Marcel donna des lettres pour 
régler le service des chapelleuies à Gyzenzele et Ylierzele. (Note de 
M. le chanoine Lavaut.) 

' V. Gallia christiana, t. XIIT, p. 331. 



— 151 — 

ne fait aucnn doute q[u'il n'en vienne à bout à son 
bon plaisir ; il veut aussi que nous nous rendions 
là, combien que les autres ambassadeurs ne 
bougent encore d'icy '. » L'évêque de La Taure 
était encore à Gand au mois d'avril. 

Dans une relation du séjour de l'empereur dans 
sa ville natale, publiée par M. Gachard, on trouve 
des détails sur l'arrivée du légat du Saint-Siège ^ : 
« Pendant le temps que l'empereur séjourna en 
sa dicte ville de Gand, y viendrent devant Sa 
Maigesté le cardinal Frenese, chancelier de l'église 
Romaine et légat de nostre sainct père le Pappe 
Paulus tercius, il estoit fort josne homme si comme 
d'environs l'eage de vingt ans, et estoit ledit car- 
dinal accompaingné que pour le conduire et gou- 
verner, en tant qu'il estoit fort josne, d'un autre 
cardinal qui estoit anchien et nonche de nostre 
dict sainct père le pappe devers le Maegesté Im- 
perialle, et avoient avec eulx en leur compaignie 
plusieurs évesques, prélats et autres genz ecclé- 
siastiques en bon nombre et grant estât, que 
nostre dit sainct père envoyoit tous ensemble 
devers l'Empereur pour aucuns grans affaires non 
sceues ne venues à la cognoissance de cest auteur. 
Ils séjournèrent quelque temps par devers Sa 
Majesté au dict Gand, et les affaires achevez, pour 
les quels ils avoient ainsy esté envoyez de Romme, 
ilz retournèrent avecq tout leui' train et estât 



» Lettre du 10 février 1540 (n. s.). — Ribier, Lettres et mémoires 
d'État. Blois, 1660, in-folio. Cité par Gachard et Kervyu de Let- 
teuhove. 

' Gachaed, ouvrage cité, p. 68. 



— 152 — 

devers nostre dit saint père. Se ne fut point sans 
grande despence, car le voyage est fort loing pour 
telle et si grande compaignie. A Fentrée que le dit 
cardinael fait en ladicte ville de Gand tout le clergie 
d'icelle alla an devant de luy à crois et confanons, 
revestus de cappes et liabitz sacerdotaux, en tant 
qu'il estoit légat du Saint Siège Appostolicque, 
comme aussy allèrent au devant de luy pluiseurs 
grands princes et seigneurs temporelz, aussi y 
estans en la dite ville de Gand, et principallement 
ceux du Royaulme de Napples et des Ytallies, il 
fut fait audit cardinal de Frenèse fort grand hon- 
neur et bon recueil, en tans que comme chancel- 
lier de Téglise Rommainne il est après le pappe la 
seconde personne en la dicte église. » 

Le grand concours de monde qui se trouvait à 
Gand dans ce moment avait dû amener des cliffi- 
cultés pour les logements, car l'empereur porta 
le 5 mai 1540 une ordonnance pour en fixer le 
taux ; il y dit entre autres : <( et quand au service 
de la maison, comme de nappes, serviettes, etc., 
se payera à la discrétion tant de celluy estant logé 
que de son lioste, et selon qu'ilz en s'en seront 
aidez et en auront usez. » S'il y a d'autres litiges 
on devra se référer au maître de sa maison ' . 

Jacques van den Nesse , chevalier , garde de 
l'épargne du roi Philipj)e II et receveur général 
des confiscations, prit en 1559 en engagère pour 
un terme de trente ans, la seigneurie de Nazareth, 
dont il n'était qu'écoutète héréditaire, ce qui lui 

' Gachaei"), Troubles de Gand, p. 680. 



— 153 — 

permit de prendre le titre de seigneur de Naza- 
reth; le 12 juillet 1557, de concert avec ses deux 
belles-sœurs, Ysabeau et Quintine, et les héritiers 
de Philippe de Coudenhove, premier mari de sa 
femme, qui étaient Rogier van Berckel, époux de 
Livine van Coudenhove, Georges van Themseke, 
en qualité de mari de Jacquemine van Coudenhove, 
et les enfants de Jean de Coudenhove, il avait vendu 
à François de Cortewille, greffier de la chambre 
du Conseil en Flandre, l'entière maison dite de 
Groote Zickel ; dans la vente étaient comprises 
les dépendances, les galeries et les caves {vouten) 
de la maison; celle-ci, d'après l'acte passé devant 
les échevins de Gand, aboutissait d'un côté à la 
petite rue menant à l'église de Saint-Jean et à la 
Rynghenesse et de l'autre à Georges van der Piet 
et au jardin de la confrérie Saint-Georges. Cette 
cession avait été faite pour le prix de 504 liv. de 
gros 7 se. 6 deniers. 

De Kempenaere parle dans ses mémoires de 
l'épouse de Jacques van den Nesse, il dit qu'elle 
s'était occupée de l'art de guérir et avait rendu 
ainsi bien des services aux malheureux, mais 
qu'elle avait diminué sa fortune, et celle de son fils 
Jean avait été également compromise ^ 

Jean van den Nesse pour satisfaire ses créan- 
ciers et éviter les frais du décret, avait été obligé 
de vendre sa seigneurie de Nazareth (1603), qui 



* « Zy had vêle landeryen, verstond zicb eenigszins aen de ge- 
neeskunst en hielp vêle gebrekelyke arme lieden ; doch zy verloor 
veel van hare fortuin door eenen al te gemeen omgang met zekereu 
Spanjaard, terwyl liaar man van den Nesse in Spanje was. » 



— 154 — 

fut achetée par Pierre Damant, évêque de Gancl. 
Le prix en avait été fixé à 12,500 florins, plus un 
denier à Dieu à payer par Tacquéreur aux pau- 
vres et à régiise de Xazareth et une somme de 
100 florins j)our un bancquet *. 

Pierre Damant avait également acheté la Grande 
Faucille, qu'il revendit au mois d'octobre 1607 à 
Simon Rodriguez, baron de Rodes. L'évêque Da- 
mant, fils aîné de Pierre Damant et d'Anne Bave, 
avait hérité de son père une très grande fortune, 
due à d'heureuses spéculations. Son père, après 
avoir été conseiller d'État, avait été nommé chan- 
celier de Brabant; une de ses sœurs, d'après une 
histoire de sa famille, avait été mariée au célèbre 
Yiglius; lui-même fut d'abord prévôt de Sainte- 
Pharaïlde à Gand, ensuite prévôt de Saint- Sauveur 
à Utrecht et doyen de la cathédrale de Saint- 
Bavon. « Il estoit d'une forte complexion, de 
stature médiocre; il avoit l'aspect vénérable et 
l'âme humble, nullement propre pour desmesler 
des grandes affaires, aussy ne s'en est-il entre- 
mit. » Il fut enterré à Saint-Bavon en la chapelle 
où il s'était fait bâtir une somptueuse sépulture 
de marbre ^ 

Simon Rodriguez d'Evora, « honneste, riche et 
puissant homme et chevalier », comme l'appelle 
L'Espinoy, avait acheté en 1602 du roi Henri IV 
la seigneurie de Rodes; mais peu d'années après, 
le roi Louis XIII revendiqua la seigneurie en se 



« De Potier, cité, pp. 28, 36, etc. 

* Généalogie man. de la famille Damant. — V. Almanak der 
geeatelijkheid in het bisdom van Gent, 1380, P jaar, p. 84, 



- 155 — 

fondant sur le droit de retrait que lui accordait 
la coutume du pays d'Alost, et intenta un procès 
qui ne fut terminé qu'en 1627, plusieurs années 
après la mort de Rodriguez, en faveur de ses héri- 
tiers, qui restèrent en possession de cette terre <. 

A différentes reprises Simon Rodriguez avait 
prêté des sommes considérables aux gouverneurs 
généraux des Pays-Bas, et notamment aux Archi- 
ducs Albert et Isabelle ; la tradition rapporte qu'il 
ne voulut jamais en recevoir le remboursement 
et qu'il en brûla les titres, apparemment quand il 
reçut chez lui les Archiducs, auxquels il offrit 
dans sa maison d'Anvers une splendide hosjiitalité, 
notamment ceux des sommes qui avaient particu- 
lièrement servi au maintien de l'indépendance 
nationale ; il n'est pas étonnant que les mémoires 
contemporains signalent la magnanimité de ses 
sentmients et la grandeur de ses richesses. 

Il fit à Anvers d'importantes fondations en 
faveur des pauvres ; il y avait aussi fait élever avec 
son épouse, en 1586, dans l'église des Récol- 
lets, une somptueuse chapelle revêtue de marbre 
destinée à leur servir de sépulture, et il y fit 
ériger un monument à la mémoire de ses parents. 

Simon Rodriguez mourut à Anvers le 23 mai 
1618; il avait laissé de son épouse Anne Ximenez 
d'Aragon un fils nommé Simon, qui mourut sans 
être marié, et trois filles, Gracia, qui épousa en 
1617 D. Francisco de la Vega, Marie, mariée à 



* V. art. de M. Galesloot, Annales de la Société d'Émulation de 
Bruges, t. XXXI. 



— 156 — 

Charles Rym, baron de Bellem, et Anna dont il 
sera parlé plus loin. 

Dans le partage des biens de Simon Rodriguez 
d'Evora et d'Anne Lopez Ximenez, fait entre leurs 
enfants, Anna Rodriguez d'Evora, veuve d'Emma- 
nuel de Bourgogne, seigneur de Lembecq, reçut 
pour sa part la maison « que lesdits ses père et 
mère avaient en la ville de Gand, appelée la Grande 
Faucille, en la rue dite Santbergli, avec tous ses 
appendances et dépendances » ; elle lui fut attri- 
buée pour le prix de 10,000 florins. Simon, son 
frère, eut dans sa part une maison « en la ville 
d'Anvers à la Mère, vis-à-vis du couvent des frères 
Mineurs », pour le prix de 50,000 florins une fois, 
il fut stipulé que si sa part excédait celle de ses 
frères et sœurs, il en paierait Tintérôt à raison de 
six et un quart pour cent (xlcte du 18 novembre 
1634:, passé devant le notaire Fr. De Rop). 

D'après un acte du 20 mai 1632, les autres 
copartageants étaient Marie Rodriguez d'Evora, 
Gracia, mariée à Francisco Rodriguez d'Evora y 
Vega, chevalier, gentilhomme de la maison de 
S. M. C. et Simon Rodriguez, baron de Rodes. 

Antoine François de Bourgogne, fils unique 
d'Anne Rodriguez, entra dans la Compagnie de 
Jésus et vendit la maison de Gand à son cousin 
Lopo Marie Rodriguez de-Evoray Vega, marquis 
de Rodes, seigneur de Ter Saele, chevalier de 
l'ordre militaire de S aint- Jacques , gentilhomme 
de la maison du roi ; il fut adhérité de la maison 
le 22 mars 1662. 

Lopo Rodriguez était fils de D. Francesco de 



— 157 — 

Yega et de Gracia Roclriguez, sœur aînée d'Anne 
citée plus haut. Il avait reçu à son mariage de son 
oncle Simon Rodriguez, la baronnie de Rodes, qui 
fut érigée en marquisat en sa faveur par diplôme 
des 14 et 27 juillet 1682. 

Lopo Rodriguez naquit en 1620, il entra jeune 
au service de TEspagne, il fut blessé en 1651 au 
siège de Dunkerque. Après le siège de cette ville 
il se retira à Gand. En 1677, quand Louis XIV 
attaqua par surprise la ville de Gand où se trou- 
vaient le trésor de l'Espagne pour le service de la 
guerre et le magasin des munitions, Rodriguez se 
mit à la tête des troupes bourgeoises et se dévoua 
courageusement à la défense de la ville; il se dis- 
tingua dans la défense de la porte nommée de 
l'Empereur dont la garde lui avait été confiée. 
Dans les lettres patentes de l'érection de la terre 
de Rodes en marquisat, on rappelle qu'il alla sous 
le feu de l'ennemi cberclier de l'autre côté de 
l'Escaut sept à huit cents palissades qu'il lui fallait 
pour défendre un endroit faible de la place. 

« Qu'aj^ant manqué le nombre de sept ou huit 
cents palissades pour une lune, par laquelle la 
ville courait le plus grand danger d'être prise, et 
sans lesquelles elle ne pouvait se maintenir, ni 
résister aux assauts que là on faisait continuelle- 
ment pour n'être en état de défense; à quoi 
n'ayant pu trouver aucun moyen pour remédier et 
pourvoir à cette nécessité urgente, le susdit baron 
de Rodes auroit oifert d'exposer sa vie et d'aller 
en personne avec quelques-uns de ses gens les 
arracher et tirer au dehors de la ville à la vue des 

11 



— 158 — 

ennemis et dessous le tire de mousquet, comme il 
a fait, passant en plein jour avec une petite barque 
TEscaut et les fossés de la ville avec tant de bon- 
heur et' de succès, qu'en moins de quatre heures 
de temps et avec perte tant seulement de deux 
hommes, il les a arrachés et emportés de la ville. '-> 
Après la reddition de la ville (9 mars 1678), 
Rodriguez se retira à Bruxelles et refusa, pour se 
conformer aux ordres du roi d'Espagne, de payer 
la contribution de guerre que les Français lui 
avaient imposée. Sa femme et sa famille, qui 
étaient restées à Gand, furent, parait-il, plus d'une 
fois menacées par les Français ; elles n'eurent rien 
à souffrir personnellement, leur maison paraît 
avoir été respectée, mais les propriétés qu'il avait 
en Flandre, et notamment le château de Ter 
Saele, aux environs de Gand, où il faisait sa rési- 
dence, furent saccagées. 

Lopo Marie Rodrigaez avait épousé, par contrat 
du 21 mars 1658, Anne-Isabelle de Cortewyle, 
dame de Laecke, fille d'Emmanuel de Cortewvle 
et d'Isabeau de Gruutere. Leur fils aîné, Jean- 
Joseph-Louis Rodriguez, marquis de Rodes, habita 
la Grande Faucille qui avait été occupée par ses 
parents. Il était né à Gand le 2 octobre 1667 et y 
mourut en 1716; il avait épousé Marie-Émérence 
de Blondel, fille de Jacques-Horace de Blondel, 
conseiller des domaines et des finances du Roi, 
et d'Isabelle-Françoise de Clercq, dite d'Olmen; 
ces deux époux laissèrent une nombreuse posté- 
rité : trois fils et . quatre filles , ceux-ci après 
maintes contestations relativement à la propriété 



— 159 — 

de la maison paternelle la vendirent ; par acte 
passé devant le notaire André-François De Backere, 
les 15 et 18 janvier 1735, elle fut cédée à Philippe 
Joseph de Béer, seigneur de AVyckhuyse, Onlede, 
Bevere, etc., pour le prix de 15,400 florins de 
change forte monnaie, par le baron Dons de 
Lovendeghem, époux de Marie-Madeleine Rodri- 
guez, agissant au nom d'Emmanuel Rodriguez 
d'Evora y Vega, seigneur de Moorseele et d'Em- 
manuel-Joseph-Marie de Rodes, et par les enfants 
d'Anne-Antoinette Rodriguez et de J.-B. Haccart, 
bourgmestre d'Audenarde, qui avaient hérité la 
part de leur oncle maternel Lopo- Marie Rodri- 
guez, baron de Berleghem. 

Philippe-Joseph de Béer mourut le 4 novembre 
1746; après sa mort la Grande Faucille, restée 
indivise entre ses enfants, fut habitée par sa veuve 
Jeanne-Caroline-Reine de Peellaert, sa seconde 
femme, qu'il avait épousée le 5 février 1722. Un 
partage fait le 9 novembre 1754 en avait attribué 
la moitié aux enfants de Charles-Joseph-Philippe 
comte de Lalaing et de Marie-Camille de Béer, 
décédée le 29 décembre 1743; celui-ci avait sou- 
levé diverses difficultés au sujet de cette propriété, 
les échevins en avaient même le 20 octobre 1757, 
autorisé la vente, finalement elle fut vendue à 
François-Théodore-Laurent comte de Thiennes, par 
acte passé devant le notaire DeVriese le 14 novem- 
bre 1776; les vendeurs étaient Jaspard-Philippe de 
Béer, seigneur de Beveren et Hulsvelde, François- 
Antoine baron de Plotho d'Ingelmunster, en qua- 
lité d'époux de Marie-Reine-Joséphine de Béer, et 



— 160 — 

Joseph van Crombrugglie, agissant au nom du 
comte de Lalaing. 

Lorsque les troupes françaises, sous les ordres 
de Pichegru, envahirent la Belgique aj)rès avoir 
repoussé les Autrichiens, le comte de Thiennes ne 
se croyant plus en sûreté, émigra en Hollande avec 
sa famille et se réfuo^ia à Delft ; il v retrouva les 
abbés de Saint-Pierre de Gand, de Baudeloo, de 
Tronchiennes et de Waerschot. A l'entrée des 
Français à Gand, sa maison fut mise sous séquestre, 
comme bien d'émigré, et remise au citoyen Cousin, 
inspecteur des effets militaires, pour y établir ses 
magasins. Le départ du comte de Thiennes avait 
été si précipité, qu'il n'avait eu le temps de rien 
emporter, tous ses effets, les bijoux de sa femme 
étaient restés dans sa maison; le citoven Cousin, ne 
pouvant y établir ses magasins tant que les meubles 
se trouvaient encore dans la maison, fit inviter les 
préposés des agences du commerce et d'approvi- 
sionnement établi au pays conquis, par arrêté du 
comité du Salut public du 24 Florial au II, à la faire 
évacuer; ceux-ci firent dresser un inventaire des 
meubles et en firent transporter une partie à l'en- 
trepôt établi à l'ancien évêché; ils firent ou\Tir 
deux secrétaires contenant les objets d'argenterie, 
après en avoir fait faire Testimation par un bijou- 
tier, ils les transportèrent à leur domicile. Une 
autre partie des meubles fut mise sous scellé et 
confiée à la garde de Cousin. 

Les Français avaient en entrant imposé à la 
ville une contribution de guerre de 7 millions de 
livres tournois, que devait ,être fournie par les 



— 161 — 

ecclésiastiques, les nobles et les grands capitalis- 
tes; la part contributive du comte de Thiennes 
avait été fixée à une somme relativement modé- 
rée, elle était de 6000 livres, ceci était dû sans 
doute à sa qualité de cadet de famille. Pour mieux 
assurer le paiement de cette contribution la muni- 
cipalité de la ville et du Vieux bourg de Gand 
avait, par circulaire du 19 Fructidor an II (5 sep- 
tembre 1794), établi pour chacune des personnes 
dont le nom se trouvait inscrit dans la liste des 
imposés un curateur qui devait avoir soin de faire 
rentrer les amendes ; elle avait pris encore d'au- 
tres mesures de garantie, elle avait permis à tout 
le monde de verser le montant de l'amende, en 
lui accordant de ce chef un droit d'hypothèque sur 
le bien grevé, en lui constituant ainsi une vé- 
ritable rente qui donnait droit à la jouissance 
d'intérêts. Le paiement de la somme imposée au 
comte de Thiennes fut fait par Marie-Claire Baulez . 
Jean De Temmerman, son curateur, en donna 
quittance le 4 Frumaire an III (24 novembre 1794). 
Les événements qui s'étaient passés en France 
ayant rendu un peu de tranquilité à ce pays, 
beaucoup d'émigrés s'étaient hâtés de revenir pour 
bénéficier de l'arrêté des représentants du peuple 
près les armées du Xord, Sambre et Meuse du 
9 Germinal an III (29 mars 1795), qui stipulait que 
les <f personnes qui se trouveraient rentrées dans 
l'étendue du pays conquis à l'époque de la pro- 
mulgation du présent arrêté, seront rétablies 
provisoirement dans la jouissance de leurs pro- 
priétés. » 



— 162 — 

Par un arrêté des représentants du peuple près 
l'armée du Nord, Sambre et Meuse en date du 
2 Messidor an III (20 juin), signé par Lefebvre de 
Nantes, le citoyen François de Tliiennes fut réin- 
tégré dans la libre possession de ses propriétés, et 
il fut ordonné que les scellés et le séquestre rais 
sur elles seraient levés à la diligence de la muni- 
cipalité. L'arrêté qui réintégrait le comte de 
Tliiennes dans ses propriétés, accordait le même 
bénéfice au citoyen Jean- Joseph Gérard, chanoine 
de Saint-Bavon, aux citoyennes veuve de Waha et 
Marie-Claire Dolisy, veuve de Charles Dusart, et 
à Jacques Nuyttens, prêtre. 

Depuis cette époque la Grande Faucille a conti- 
nué à appartenir à la famille de Tliiennes. C'est 
là que mourut le dernier membre de cette famille; 
la situation de sa maison , placée pour ainsi dire 
sous le vieux Beffroi, doit lui avoir inspiré les vers 
qu'il adressait à cet importun voisin : 

Ennuyeux et bruyant Beffroi, 

Qui résonne tous les quarts d'heure, 

Hélas! ai-ie besoin toi 

Pour savoir qu'il faut que je meure? ' 

A l'extérieur la maison, dont nous avons fait 
l'historique, se compose de trois corps de logis, 
bâtis en pierre de taille; celles-ci donnent à sa 
façade un air sombre et sévère; Tintérieur, sauf la 
galerie dont il a été parlée plus haut et ses vouten 
ou caves, n'a conservé aucune trace d'ancienneté; 

* V. la notice du baron de Saint-Génois sur le comte de Tliiennes. 
Messager de 1865, p. 243. 



— 163 — 

à la fin du XYIP siècle, la maison a subi de nom- 
breuses modifications, que la révolution française 
n'a pas permis de compléter ; les tentures de Chine, 
les dessus de porte de Yan Eeysscliot ont remplacé 
les anciennes tapisseries, les vieux cuii^s de Cor- 
doue, il ne reste plus de traces des anciennes boi- 
series, la porte d'entrée elle-même, ornée de deux 
grands écussons sculptés, a disparu sous l'empire 
d'un des plus actifs et d'un des plus tj^ranniques 
agents de destruction, quoiqu'on continue tou- 
jours à lui rendre hommage, la mode ou le goût 
du jour. La galerie du porche, qui date du XVP 
siècle a été conservée, elle est formée d'arceaux 
surbaissés, portés par des colonnes cylindriques 
en pierre blanche, sans aucun ornement,* au fond 
de la galerie se trouve une porte en bois sculpté, 
de style gothique; elle conserve encore les traces 
de la peinture noire et blanche, mise en sautoir, 
dont on l'avait recouverte, cette peinture rappelle 
celle des volets qu'on retrouve dans les gravures 
des ouvrages de Sanderus et dans les tableaux du 
XVIP siècle. La chambre qui se trouvait au-dessus 
du porche avait une voûte en bardeaux qui existe 
encore en partie, elle était éclairée, du côté du 
jardin, par une grande fenêtre ogivale qui a dis- 
paru depuis longtemps. 

La porte d'entrée était surmontée d'une voûte 
surbaissée formée, par une moulure dont les extré- 
mités se terminaient par un soubassement; elle 
semblait plutôt être faite de légères colonnettes 
qui venaient se rejoindre. 

L'archivolte, ornée de feuilles de chêne et d'en- 



- 164 — 

trelacs, était soutenue par deux animaux, l'un 
rappelait Tours de l'écusson de la famille de Béer, 
mais la porte doit être antérieure au séjour de 
cette famille dans la maison, à gauche il j avait un 
singe ; on ne s'explique pas l'origine de ces orne- 
ments. A gauche également on retrouve l'ancien 
éteignoir destiné à éteindre les flambeaux que 
portaient le soir les coui'eurs qui précédaient les 
carosses. 

Le bâtiment où se trouve la porte d'entrée est 
en pierres de taille, d'un bel appareil et travaillées 
avec soin, il a dû être élevé au X\t siècle, les 
deux pignons, donnant sur la rue Haute porte sont 
plus anciens, ils sont également en pierres de 
Tournai, mais à peine dégrossies; l'appareil plus 
régulier que celui du château des Comtes, du 
Ryhocesteen à la rue Basse, et de quelques autres 
constructions de la ville, indique qu'ils ont été 
bâtis à une époque postérieure. Les chapiteaux 
qui couronnent les j^iliers des caves de la maison 
peuvent servir à fixer cette époque, car tout donne 
lieu de croire qu'elles ont été faites en même temps 
que les pignons; le même genre de pierres a été 
employé pour les deux. 

Les pignons ont subi certaines modifications 
qui ne permettent pas de se rendre bien compte 
de leur physionomie primitive ; il semble toutefois 
qu'il devait y avoir une porte d'entrée dans le 
pignon qui donne contre la ruelle du Refuge ; ces 
remaniements ont été faits j)ostérieurement au 
XV*" siècle; on y a employé des pierres blanches. 
Les pignons sont en pierres bleues jusqu'au faîte, 
leur forme ne semble pas avoir été modifiée. 



— 1G5 - 

Les caves qui s'étendent sous la Grande Fau- 
cille ont seules été conservées intactes ; sous le 
rapport des constructions souterraines, il j a peu 
de villes qui soient aussi bien partagées que la 
ville de Gand, on peut la comparer à la ville 
d'Arras. On en retrouve dans toutes les parties de 
Tancienne ville ; ce sont, peut-on dire, de vérita- 
bles cryptes dont les voûtas sont supportées par 
de massifs piliers. Elles ne sont pas toutes de la 
même époque, leur style et la forme des chapi- 
teaux des colonnes permettent de les distinguer 
parfaitement; le type des plus anciennes se re- 
trouve dans le bâtiment connu sous le nom de 
château de Gérard le Diable , au quai du Bas- 
Escaut, il y a une autre cave du même genre dans 
une maison de la rue Haute porte (n° 34), mais elle 
est dans des proportions plus restreintes. Celle 
du Ri/hovesteen, qui a été décrite dans ce recueil, 
mérite aussi d'être mentionnée , elle n'est pas 
voûtée, le plafond en est formé d'épais madriers 
juxtaposés qui soutiennent le rez-de-chaussée. Un 
des plus beaux spécimens de souterrains du XIIP 
siècle est celui du cellier de l'ancienne abbaye 
de Saint-Bavon, il a une grande analogie avec 
les caves de la Grande Faucille , ce sont les 
^ mêmes piliers, la disposition est aussi la même, 
aussi peut-on les dire contemporains ; ce cellier est 
divisé également en deux parties par une rangée 
de colonnes dont le travail est le même. « Les 
voûtes en berceau de cette cave, dit M. Yan 
Lokeren, s'appuient sur de fortes colonnes cylin- 
driques à chapiteaux quadrangulaires ornés de 



— 1G6 — 

crocliets et reliées entr'elles par des arceaux sur- 
baissés * . )) Il croit que ce cellier a été construit 
sous l'abbé Baudouin II, qui gouverna l'abbaye 
de 1223 à 1251; cette date me semble la date 
extrême à laquelle on puisse la faire remonter, et 
peut-être faudrait-il leur en assigner une un peu 
plus récente. 

Différents auteurs, frappés de l'intérêt qu'offrent 
ces constructions, s'en sont occupés, mais leurs 
impressions diffèrent. Voici ce qu'en dit le baron 
de Saint-Génois, qui s'occupait précisément de la 
partie de la ville où se trouve située la Grande 
Faucille. 

« Aucune partie de notre ville n'a mieux con- 
servé sa physionomie primitive intacte et inal- 
térée que les caves de nos anciennes maisons 
patriciennes et bourgeoises; là se retrouve vrai- 
ment le vieux Gand, tel qu'il existait il y a cinq 
ou six siècles. Là rien n'a été changé ; immenses 
souterrains creusés dans le sol, voûtes hardies 
soutenues par de gros pilliers à frises grossières, 
murailles épaisses destinées à défier les ravages de 
l'humidité et du temps, tout nous y atteste la soli- 
dité avec laquelle nos ancêtres construisaient les 
édifices de quelque importance {steenen). Bien 
rarement ces caves ont été défoncées, et alors 
même que les maisons étaient divisées, réparées 
et dix fois reconstruites, on trouvait leurs fonde- 
ments trop bien établis pour songer à leur en 



• Van Lokeren, Histoire de V abbaye de Saint- Bavon,!^. 98, pi. 27. 
— V. la planche jointe à cette notice. 



— 167 — 

substituer d'autres. De là ces traditions de pas- 
sages souterrains, de cachots, d'oubliettes, qui se 
rattachent aux édifices privés et publics de plu- 
sieurs de nos anciennes rues; c'est surtout aux 
abords de lliôtel de ville que cette observation 
est plus frappante. Il est peu de maisons de la 
rue Haute porte, de la rue Basse, du marché au 
Bourre, de la rue Saint-Jean, des rues qui avoi- 
sinent le Beffroi et Saint-Bavon, où l'on ne puisse 
voir encore de ces caves vastes et profondes, qui 
s'annoncent par un caractère architectural à la 
fois grandiose et hnposant. Parmi ces souterrains 
nous signalerons particulièrement ceux qui s'éten- 
daient sous l'ancien hôtel {steen) de la puissante 
famille Rym, lequel occupait le sommet de la rue 
Haute porte, vis-à-vis du Sablon, et s'étendait par 
derrière dans les rues du Refuge et des Regnesses. » 
C'est de la Grande Faucille dont s'occupait le 
baron de Saint-Génois, qu'il donne pour habita- 
tion à la famille Rym, il a suivi en ceci d'anciennes 
traditions ' . 

Nous mettons en regard de cette description 
celle que nous en donne un auteur français. 

Henri Cauvin,. dans son Roi de Gand, nous fait 
une description un peu fantaisiste des caves de 
Gand, elle s'applique , il est vrai, à une autre 
partie de la ville, mais toutefois il a exagéré son 
type, les anciennes caves étaient bien étanches, on 
en a eu la preuve lors des grandes inondations 
qui ont affligé la ville de Gand en 1872, il y a 

' Ann. de la Société des Beaux-Arts de Gand, 1848-1850, p. 338. 



— 168 — 

rV anciennes caves au Reep qui n'ont pas eu à 
souffrir de riiumidité. 

« Nous sommes dans le quartier de la Tannerie, 
dit van Bruggel à son compagnon, veuillez me 
suivre de près, nous allons avoir un pas difficile 
à franchir. 

» Van Bruggel fit descendre à Hector de Presles 
cinq marches de Tescalier de pierre dont Textré- 
mité baignait dans le canal; puis lui désignant à 
droite un étroit passage formé par une saillie de 
pierre qui s'élevait au-dessus de l'eau verdâtre. 

» — Il faut que nous passions ici, clit-il, faites 
comme moi et tenez-vous solidement aux anneaux 
du mur. 

» Les deux jeunes gens avancèrent avec précau- 
tion sur ces pierres couvertes de mousse glissante; 
un faux pas les eût jetés infailliblement dans le 
canal. 

» Lorsqu'il eût parcouru environ cinq ou six 
mètres van Bruggel s'arrêta, tira son poignard de 
sa ceinture et frappa trois coups avec le pommeau 
contre une porte verrouillée, haute de trois pieds 
à peine. A cet endroit la saillie du mur s'élargis- 
sait en plateforme. Deux à trois bateaux plats 
semblables à celui auquel Hector avait dû jadis 
son salut, allongeaient leurs formes noires sur 
Teau dormante. 

» Hector et van Bruggel, debout a côté l'un de 
l'autre, attendaient qu'on répondit au signal qui 
venait d'être donné; à travers les fentes de la 
porte basse filtrait une faible lumière. 



— 169 — 

» Un bruit de voix vague et confus parvenait à 
leurs oreilles. Tout à coup la porte s'ouvrit. 

» — Venez, dit van Bruggel, en prenant son 
compagnon par la main. 

» Les deux jeunes gens se baissèrent, franchirent 
le sol et après avoir descendu quelques marches 
se trouvèrent dans une grande cave éclairée par 
des flambeaux de résine et qui présentait le plus 
singulier aspect. 

» Les murs ruisselants d'humidité, couverts 
d'excroissances spongieuses, étaient garnis ça et 
là de larges peaux toutes roidies, qui exhalaient 
une odeur nauséabonde. 

» Cinq torches collées contre ces murs remplis- 
saient la cave d'une fumée aveuglante. 

» Des escabeaux, des cuves renversées servant 
de tables, jonchaient le sol mouvementé et cou- 
vert de flaques d'eau saumâtre. 

» A la voûte de la cave pendaient des provi- 
sions salées et fumées, telles que harengs, jam- 
bons, tronçons d'anguilles de mer attachées par de 
longues cordes à demi pourries. 

« Dans les coins on apercevait vaguement quel- 
ques coffres vermoulues sur lesquels étaient jetées 
des couvertures de laine grossière. 

« Au milieu de cette atmosphère lourde, épaisse 
dont Tâcreté malsaine vous prenait à la gorge, 
s'agitaient une dizaine d'hommes déguenillés, au 
visage noirci, chaussés de gros sabots et vêtus de 
lambeaux de cuir grossièrement rapiécés. 

» Quelques-uns étendus sur des coffres ou sur 
des planches placées à terre, essayaient de goûter 



~ 170 — 

un peu de repos. D'autres travaillaient; un peu 
plus loin, on apercevait trois hommes coiffés de 
chapeaux déformés et tout effrangés; assis sur des 
escabeaux, ils faisaient sauter des dés sur le sol et 
jouaient sans doute leur pain du lendemain. 

» Au sortir de cette sombre cave les deux jeunes 
gens éprouvaient un grand soulagement en sentant 
l'air frais de la nuit leur frapper le visage. 

» — Les malheureux ! fit Hector , comment 
peuvent peuvent-ils vivre dans un pareil tombeau. 

» — Oui, c'est affreux, dit van Bruggel, en 
poussant un profond soupir. Vous les avez vus les 
pauvres gens, ils sont tous rongés par de cruelles 
fièvres ; aucun d'eux peut-être n'atteindra Tâge de 
quarante ans ! Celui qui nous a parlé le premier et 
qui parait un peu plus vigoureux que ses com- 
pagnons, a déjà les cheveux tout blancs et cepen- 
dant il touche à peine à sa trentième année. Ah! 
messire, si on savait toutes les misères qui sont 
renfermées dans ces caves du canal ! Des quartiers 
tout entiers, celui-ci par exemple, sont bâtis, on 
peut le dire, sur la mort... mort lente, terrible, 
implacable, qui s'approche peu à peu de ces infor- 
tunés avec son long cortège de souffrances et d'in- 
firmités prématurées, les serre dans ses mains de 
fer, les prend à la gorge et les étouffe avec des 
raffinements inouis de cruauté ! Je vais vous mon- 
trer cette nuit de lugubres spectacles, car c'est 
surtout dans ces caves funestes que se trouvent 
ceux qui doivent nous aider ' . » 

^ Henby Cautain. Le Roi de Gand. 



— 171 — 

Qu'on me pardonne d'avoir transcrit cette page 
par trop réaliste ; mais c'est pour protester contre 
son inexactitude. 

En examinant ces substructions, on se demande 
quelle était la destination de ces souterrains con- 
struits, peut-on dire, à si grands frais. Ils servaient 
sans doute de magasins ou d'ateliers pour les tisse- 
rands ou d'autres artisans ; ils convenaient parfai- 
tement pour le tissage ; mais ces souterrains auront 
plutôt été destinés à servir de magasins. Les bour- 
geois de la ville, même ceux qui appartenaient 
aux familles nobles, exerçaient presque tous une 
industrie, et au XIIP siècle la grande industrie 
était le tissage de la laine ou de la toile. On choi- 
sissait de préférence les parties les plus élevées de 
la ville pour y établir les dépôts de marchandises. 
Le grand nombre de ces magasins ne doit pas nous 
surprendre, dès le XIIP siècle l'industrie avait pris 
un grand essor à Gand, et pendant le cours de ce 
siècle, sous l'administration des XXXIX, elle acquit 
un très grand développement ; c'est ^ cette époque 
que l'on peut aussi faire remonter la construction 
de la majeure et de la plus importante partie des 
caves de la ville de Gand. 

On possède peu de renseignements sur l'industrie 
et le commerce de la Flandre au XIIP siècle. On 
connaît ses rapports avec l'Angleterre, l'impor- 
tance des relations avec ce paj^s a décidé bien 
souvent du sort de la politique de nos souverains, 
ils savaient que les habitants de la Flandre ne 
pouvaient se passer des laines de l'Angleterre, et 
celle-ci trouvait dans nos ateliers le meilleur dé- 



— 172 — 

bouché pour la dépouille de ses troupeaux. Mais 
on ne sait guère quelles étaient les lois écono- 
miques qui régissaient la production, le système 
du travail limité entrait tout-à-fait dans les idées 
de cette époque, on en trouve la trace dans un 
document bien précieux qui se trouve aux archives 
de rÉtat à Gand : les échevins demandent « ke 
nus marchans de laine ne de dras ne pora faire 
ouvrer fors x sas de laine par an » ; mais en même 
temps on j voit percer des idées que Ton est sur- 
pris d'y rencontrer; les échevins de Gand s'adres- 
sant à la comtesse de Flandre, lui disent : « Que 
plus de marchans de laine et de dras ara en Gant 
et plus i ouverra on de laine et plus i fera on de 
draperie, et que plus grant marchnndise i ara tant 
waigneront plus les povres gens. Dame, et quant 
marchandise est grande en le vile che nous samle 
pourfis au coumun. » Cette lettre ne porte pas de 
date, mais son écriture indique qu'elle fut écrite 
au XIIP siècle, et elle a dû être adressée à la com- 
tesse Marguerite qui eut tant de démêlés avec les 
échevins de pand. Elle est antérieure à 1279, car 
•la comtesse mourut cette année. Ce document 
intéressant mérite d'être publié en entier : 

« A nostre noble dame confesse de Flandres et de Hay- 
nau, nous, vostre eskevin et li consences de la vile de Gand, 
vos faisons asavoir que nos avons ordene por (le pro)fit de 
le vile et pour le preu dou commun en tel manière com 
prendra quatre preudomes yre taules ou ii au mains, et 
chil seront adies sour le Haie ou on fait le marclian(dise) 
des dras ; et quanque ou veadra ou achètera, che fera on 
devant eaus et ara on enconvent le dete devant eaus. £t 



— 173 — 

cliil quatre ou cloi aront un clerc ki metra en escrit le dete 
et le jour. Et se il avenoit queli dete ne fust paie au jour, 
cils cui li dete seroit venroit devant ces quatre preudomes 
ou II devant dis, et se plaindroit de se dete, et dont iroient 
cliil quatre ou cliil doi a clielui ou envoieroient a celui qui 
le dete devroit, et li diroient kil paiast de le dete dedeus un 
mois, et se il ue le paiast, cliil quatre ou chil doi recorde- 
roient cou devant les eskevins et dois seroient tenu d'aler 
a celui qui devroit li dete et pander sour le sien ou sour 
son cors ; cli(elu)ys a ,cui on devroit le dete doit venir 
devant ces quatre ou ces ii pour plaindre de se dete... ne 
il est raie paie, et se il ne le fesist il seroit a tel fourfait 
que li baillius et li eskevin deursement; et que le dete coni 
fera de marchandise ou d'autre cose ou de desierte, cora ne 
puet paier fors de deniers, ses et laine marchande que on 
vendra a Gant ; quant ce venra au peser on le pèsera en 
linchuis toute hors de lescharpelliere, et portera on celé 
escarpelliere toute wide, si com le voie, et le portera on 
envois. Et que nus ne pora baréter drap a laine ne laine 
pour drap; et que nus ne pora demander se dete devant 
son jour, et que nus ne pora demander se dete ne faire 
demander après chu que solaus sera escouses at maison 
doume dou coumun, et ke nus marchans de laine ne de 
dras ne pora faire ouvrer fors x sas de laine par an, et que 
nus ne pora envoler laines a maisons de poures gens se le 
n'est acatee a droit achat et pesée, ensi cou a dit devant, 
et com face peser laines et tout autre avoir en balances, 
sauf le droit dou trosne. Dame, on vous a fait a entendre 
que ce seroit pourfis ou commun que liom qui fust mar- 
chans de laine ue fust mie marchans de dras. Dame, ce n« 
seroit mie boin ne pourfis a le vile, ne au commun, ne a 
nului, fors as marchans des laines. Dame, nos vos disons 
pour voir que plus de marchant de laine et de dras ara en 
Gant et plus i ouverra on de laine et plus i fera on de 

12 



— 174 - 

draperie, et que plus grant marchandise i ara tant waigne- 
ront plus les poures gens, Dame, et quant marchandise est 
grande en le vile, che nos samle pourfis au coumun. 

» Dame, chil ki vous font autrement a entendre, c'est 
pour lor preu raesme.... chius ki est marchans de dras se il 
a laine, il vent se laine a poures gens et prendent les dras 
des poures gens plus haut que il ne les vendroient en autre 
lieu quant li jours vient de le laine. Dame, tout chou nos 
samble boin as poures gens et pourfitables, si vos prions. 
Dame, que vous le soufres en tel manière que devant est 
dit et chou prendrons nos sour nos sairemens ke ce nos 
samle li plus grand pourfis a tout le coumun, et de chu. 
Dame, nos deves vous croire, et de tos ces poins ordenerons 
nous les fourfais par vo conseil. Dame, et se il ia nul point 
ki boins ne vous samle, Dame, nos venrons a vous quant 
vous vaurres en lieu la u nos porons venir sauvement, et si 
vous monsterrons raisons par quoi, Dame, cist point vos 
sanleront boin et pourfitable a tout le komun. » 

L. St. 



ANNEXE. 

Cest chou que Gilles de Saint-Bavon monstra encontre 
Symon de la Faucille. 

« Edele hère, grave van Vlaendren, ontfaerme u der 
groete scade die ic Gillis, Maechleins zone van Sente Baefs, 
hebbe ghehadt ende hebbe van Glaise van der Zickelen ende 
van Symone, zinen broeder, de welke hebben ghehauden 
ende hauden met haren onrechte husinghen ende hervach- 
ticliede ligghende up de Hoghepoert, van der Avelker husin- 
ghen ende hervachtichede mi ende minen broeders verstarf 
wetteleke deene helft van mire vrouwen mire audermoeder, 
iij tiden dat wi waren weesen ende onbejaert ende buten 



— 175 — 

lands, omme walscli te leereii ende in scolen, ende zonder 
voecht; ende aise varinglie aise wi quamen binnen lands, 
so quamen wi voer wet, ende begherden dat men ons dade 
in onse wettelic ghedeel gbelj'c dat ons verstorven was van 
onser auder moeder ; doe qnam Clais van der Zickelen ende 
Symoen zyn broeder ende werden ons ende zeiden dat zyt 
hadden gbecocht ende ghecreghen wettelic jegben den 
ghenen dies raaclit hadde te vercopene, ende doe vraglieden 
wi hem ende daden vraghen wàe bis was dier hem vercochte 
ende macbt badde ons goed te vercopene zonder wi zelve, 
noint ne wilden zyt ons berecbten no negheweerden, ende 
ledden ons aldus een jaer, een ander ende een derde, ende 
aldoes volgheden wys voer scepene. Ende doe gbeviel dat ic 
ende mine broeders deelden ende dar mi Gillise dit voer- 
seide goed gbeviel te ghedeelle, dwelke voerseide goed zi 
mi bebben bleven ontlioudende ende nocb ontliouden met 
haren onrecbte ende miins ondanckens, ende en es niemen 
diemen aldus ziin goed ontbilde ben zoude bem vernoieu, 
ende ziin enegbe dingbe glievallen tuscben Glaise voerseit 
ende rai die ziin gbevallen omme myn goed dat zi mi ont- 
liouden bebben ende ontbouden, ghelyc dat hier voerseid 
es, hère, ende dit bied ic u kenlic te makene al soe aise u 
ende der wet redene zal dincken. 

» Edel hère grave van Vlaendren, ic Gillis versouke an u 
oemoedelike, aise an minen glierecbten hère, dat ghi mi 
doet bebben mine ervacbtichede ende raine husiughe ende 
weseleke huere der af van der tyt dat ziit ghehouden beb- 
ben met haren onrecbte. Ende hier toe doet so vêle dats y 
goed dauc wete ende de weerelt hère spreke. 

» Ende wilde yeraene jegben dese redene voerseid iet 
segghen daer af begheere ic Gillis transscrifte te bebben 
om rai daer up te beradene ende te doene al dat ic u scul- 
decli bem te doene. — Edel hère, ende ic bidde omme 
Goede dat ghi rai houdt in rechte na de manière van den 



— 17G — 

bliveiie glielyc cîat scepene paysierres kenlic es. Glii lieere 
pnde weet wel dat Clais van der Zickelen levede een alf jaer 
ende meer ende wandelde biimen syn huus sider dat hi de 
quetsinghe onttinc. Ende daer na binnen Clais leevene so 
bleef mens ende versoenet wettelike, also liii lieere wel 
kenlic es. Ende dat zoendinc beghere ic Gillis voorseit wel 
ende wettelic te houdene. Ende also gheliic glielovet Clais 
selve te houdene binnen sinen levene. Ende na dit soendinc 
so leevede Clais eenen langhen tyt, ende bi allen desen 
redenen vorseit segglie ic Gillis al was Clais doet ghetoegt 
der wet dat mi dat niet en es sculdech te doene enne bem 
sculdech quyt te wesene van der doet. » 

(Gaillard, I>w. des chartes des co)ntes de Flandres, n° 835). 



177 — 



LE COMTE DE LAVAL 

RÉINTÉGRÉ DANS LE CHATEAU ET LA SEIGNEURIE DE GAVRE 

PAR UN ARRÊT DU GRAND CONSEIL DE MALINES. 
(19 décembre 1494.) 



Philippe de L'Espinoy, que Ton consulte vo- 
lontiers pour l'histoire des anciennes seigneuries 
du comté de Flandre, s'exprime en ces termes au 
sujet de celle de Gavre : « Le seigneur de Gavere 
» fut jadis un grand et puissant baron en Flan- 
)) dres, et est ceste terre succédée à ceux de 
» Laval (de la maison de Montmorency) par l'al- 
» liance de Béatrix, fille unique et héritière de 
» Rasse, seigneur de Gavre, et de sa première 
» femme. Ceux de ceste famille en ayant jouys 
» longues années, Guy, comte de Laval, l'a ven- 
» due, avec plusieurs autres belles parties, à 
» messire Jacques de Luxembourg, seigneur de 
» Tiennes, l'an mille cincq cent quinze, en faveur 
^) de qui elle fut érigée en comté par l'empereur 
)) Charles-Quint, l'an mil cincq cent dix-neuf, et 
•>y depuis par Philippe, deuxiesme du nom, roy 



— 178 — 

» d'Espaigne, en principauté, en faveur de Jean, 
)) comte d'Egmont, a^'ant espousé Françoise de 
» Luxembourg, sœur aisnée dudit seigneur de 
» Fiennes, dame héritière de Gavre. Ceste terre 
» est un des cincq membres du pays et comté 
» d'Alost, et les anciens seigneurs portoyent leur 
» bannière armoyée de gueulles à trois lyons 
» d'argent * . » 

Ainsi s'exprime Fauteur de la Recherche des 
anliquitez et noblesse de Flandres. 

En me livrant, il y a peu de temps, à des 
recherches dans les registres aux arrêts du grand 
conseil de Malines, conservés aux Archives du 
royaume 2, mon attention se porta sur un juge- 
ment qui mérite d"être publié intégralement, car 
il a à la fois un caractère historique et politique. 
En outre, il nous donne une idée de la manière de 
plaider à une époque déjà bien éloignée de nous, 
mais qui tient néanmoins déjà à la renaissance 
des lettres. La façon dont les instruments de la 
justice étaient rédigés a aussi son côté instruc- 
tif. Voici donc le texte de cet intéressant arrêt, 
qui, bien que conçu dans le vieux langage fran- 



* Pour l'histoire de la seigneurie de Gavre on renvoie à l'ouvrage 
de MM. De Potter et Broeckaert : Geschiedenis van de gemeenten 
der pt'ovincie Oost-Vlaanderen, t. VII. Le présent recueil, année 
1875, renferme une notice historique de M. le comte de Limburg- 
Stirum, intitulé : Le château de Gavre, d'après un ancien sceau. Voir 
aussi Sandertjs, Fla^idria illustrata, t. III, p. 157, où la notice sur 
Gavre est accompagnée d'une vue du château. 

* Grande et précieuse collection, commençant à l'année 1470 et 
finissant à 1794, u"^' 307-564 de l'inventaire provisoire des archives 
du grand conseil. 



— 179 — 

çais, laisse peu à désirer sous le rapport de la 
lucidité. 

Maximilian, par la grâce de Dieu, roy des Romains, 
toiisiours auguste, d'Uuguerie, de Dalmacie, de Croa- 
ohie, etc., et Philippe, par la mesme grâce, archiducs 
d'Austriclie , ducs de Bourgoigne , de Lothier , de Brabant , 
de Lembourg, de Lucembourg et de Gheldres, contes de 
Flandres, de Thirol, d'Artois, de Bourgoingne, palatins, de 
Haynaut, de Hollande, de Zeelande, de Namur et de 
Zuytphen, marquis du Saint-Empire, seigneurs de Frise, 
de Salins et de Malines, à tous ceulx qui ces présentes 
lettres verront, salut. 

Comme puis naguères procès se feust meu et pendant 
en nostre grant conseil -entre noslre bien amé cousin le 
conte de Laval, impétrant et demandeur, d'une part, et 
Melcior de Masmunstre, escuier, grant veneur de Flandres, 
et Jehan de la Porte, adjournez et deffendeurs, d'autre, sur 
ce que nostredit cousin disoit comment lui compétoit et 
appartenoit la terre, chastel et seigneurie de Gavere, 
tenue de nostre perron d'Alost, de laquelle, après avoir 
fait les devoirs de relief, hommage et autres à ce apparte- 
nans et baillé son dénombrement , il avoit tousiours plaine- 
ment et paisiblement joy, ensemble ses officiers et commis, 
en nom de luy, sans empeschement, jusques à ce que les 
guerres et divisions subvindrent , que lors elle fut mise en 
noz mains ou d'aucuns ausquelz en avions disposé. Disoit 
encores que, tant par la paix dernièrement faite en la cité 
de Senlis, contenant expressément que chascun retourne- 
roit à la joissauce de ses biens, comme en vertu de certaines 
noz lettres patentes de mainlevée particulière, obtenues 
d'abondant par nostredit cousin, icellui devoit de plain 
droit estre réintégré et remis en ladite terre, chastel et 
Seignourie de Gavere, pour en joir en tous prouffis et émo- 



— 180 — 

lumens que il faisoit auparavant lesdites guerres. Et com- 
bien que les choses clessusdites eussent par certain huissier 
d'armes esté signiffiées ausdits Melcior de Masmunstre 
et Jehan de la Porte, en leur faisant commandement 
de eulx départir dicelle place et en seuffrir et laisser joir 
nostredit cousin et ses officiers et commis, selon et en 
ensuivant ledit traicté de paix. et mainlevée, néantmoins 
en contrevenant k iceulx, avoient esté reffusans et en 
demeure. Pourquoy ilz eussent esté adjournez à comparoir 
à certain jour passé en nostredit grant conseil , pour dire 
les causes de leur reffus ou delay, répondre , et , en oultre , 
procéder comme de raison. Auquel jour ou autre entretenu 
dicellui, comparans lesdites parties en icellui nostre 
grant conseil par leurs procureurs, de la part de nostredit 
cousin eust esté ramené à fait ce que dit est, concluant, 
partant, afin que, en le faisant joir dudit traicté de paix 
et de sesdites lettres de mainlevée , il feust préalablement 
et avant tout euvre, remis et réintégré réalement et de fait 
en la joissance et possession de sesdites terre, chastel et 
seigneurie de Gavere et appartenances d'icelle , telle qu'il 
estoit auparavant lesdites guerres et divisions, et lesdits 
adjournez condempnez et constrains à Fen laissier joir et à 
luy rendre et restituer tout ce quilz en avoient receu depuis 
ledit traictié de paix, avec tous intérests et dommaiges quil 
avoit soustenu au moien de leur dite indeue occupacion, et 
à fin de despens, requérant néantmoins ladjoinction de 
nostre procureur général, à cause de l'infraction de ladite 
paix. 

A quoy, pour la part des adjournez, eust esté répondu 
et soustenu, au contraire, disans que, depuis le trespas de 
feuz seigneur et dame de Laval et dudit Gavere, ledit 
comte, impétrant, n'avoit jamais relevé ne droitturé ladite 
place, terre et seignourie de Gavere. Et quant ores il auroit 
fait tous les dcbvoirs à ce nécessaires, que non, sy devoit 



— 181 - 

icelle place demorer en noz mains, à cause qu'elle faisoit 
frontière à ceulx de Gand, et, d'autre part, pour ce que 
du temps des guerres de Flandres, du vivant de feu nostre 
très cher seigneur et grant père de nous , Roy, et aïeul de 
nous, Archiduc, le duc Philippe, que Dieu absoille, le 
chastel dudit Gavere luy estoit contraire, il nousloisoit, 
comme' contes de Flandre, toutes et quanteffois que bon 
nous sembloit, feust paix ou guerre, mectre capitaine et 
chastellain audit chastel , pour le tenir avec tel nombre de 
gens qui lui seroit ordonné , en prenant leur paiement sur 
ladite terre et seigneurie et les revenues dicelle, selon que 
le contenoit plus à plain le traictié et accord depuis fait 
entre ledit feu duc Philippe et ladite feue dame de Laval, 
dame dudit Gavere', Disoient aussy que, au temps des 
guerres et divisions , pour ce que nostredit cousin tenoit 
parti à nous contraire, nous eussions fait saisir et mectre 
en nostre main ladite terre de Gavere et donnée icelle, 
comme confisquée, à feu sire Renier Mey, chevalier, auquel 
avoit convenu entretenir plusieurs sauldoyers audit chastel 
durant les guerres de Flandres et aussy le refectionner et 
réparer, et tellement que, tant à ceste cause, comme 
pour raison de ses gaiges, lui estoit deue certaine grosse 
somme de deniers, laquelle eussions voulu et ordonné 
estre prinse , levée et paiée sur les rentes et revenues de 
ladite seigneurie auparavant qu'il en seroit débouté , ainsi 
qu'il povoit apparoir par lettres de ce faisant mencion. 
Disoient encore que, après le trespas dudit feu sire Renier, 
il nous avoit pieu donner et transporter audit de Mas- 
munstre le droit, tel qu'il avoit icellui feu en ladite 
seigneurie et sur ce lui fait expédier noz lettres patentes de 
commission , en tel cas pertinentes , en vertu desquelles il 
avoit joy, comme encore faisoit dicelle place, et, oultre 

i En 1453. {Voy. plus loin.) 



— 182 — 

plus, en démonstrant nostre voulenté, et que voulions ledit 
chastel estre tousiours en noz mains , eussions escript audit 
Masmunstre, par noz lettres closes, soy tenir illec, et que 
nostre plaisir estoit que le testament dudit feu sire Renier 
Mey feust accomply, et que ce qui lui estoit deu lui 
feust paie. Concluans lesdits adjournez par ces raisons et 
moiens et par plusieurs autres de par eulx alléguez affin 
que , nonobstant lesdites lettres de mainlevée , ledit conte 
■"de Laval ne feust réintégré en ladite place et seignourie de 
Gavere en vertu de ladite paix ne autrement , que préala- 
blement il neust furny et paie lesdits deniers, faisant aussy 
demande de despens, et requérans, au surplus, l'adjonc- 
tion dudit procureur général. 

Et pour la part de nostredit cousin pour réplique fuit 
dit qu'il apparoit deuement des reliefs , hommages et autres 
devoirs par lui fais de ladite saignourie, tant par lettres, 
comme autrement, et que ledit Masmunstre estoit commis 
en icelle seignourie au moien que nostredit cousin estoit en 
patti contraire et non à autre cause, parquoy il nestoit 
recevable à débattre ledict traictié de paix et mainlevée 
particulière depuis ensuie. Et quant aux autres choses 
mises avant par lesdits adjournez, disoit qu'elles estoient 
impertinentes ou cas présent et ne dévoient estre receus à 
les alléguer et mectre avant, et, par ces raisons, persistoit 
nostredit cousin en sesdites fins et conclusions. 

Lesquelles parties ainsy oies en demande, deffense, 
réplique et duplique, icelles eussent esté appointées à 
escripre par brièfves mémoires à leurs fins plaidoiées, et à 
justitfier leursdits mémoires de telles lettres et tiltres que 
bon leur sembleroit dont elles auroient Mnc inde vision ou 
copie, pour les contredire et débattre par ung mesme 
volume, et à mectre le tout au greffe de nostredit grant 
conseil, pour, après le tout veu,leur faire droit ou autre 
tel a])pointement qu'il appartiendroit par raison, A quoi 



— 183 — 

eust esté fourni, et, depuis, par lesdites parties ou leurs? 
procureurs requis très instamment droit leur estre sur ce 
fait. 

Savoir faisons que, veu et visité en nostredit grant con- 
seil le procès desdites parties, et tout ce que par icellui 
appert, et considéré ce qui fait à veoir et considérer en 
ceste partie et qui peut et doit mouvoir. Nous, à grande et 
meure délibéracion de conseil, par ceste nostre sentence 
deffinitive et pour droit disons que, en vertu de ladite paix 
de Senlis, nostredit cousin de Laval sera réintégré en ladite 
place, terre et seignourie de Gavera et appartenances 
dicelle, pour en joir selon ledit traictié de paix, et con- 
dempnons ledit Masmunstre à ce souffrir et à restituer ce 
quil en a receu depuis ladite paix et aux despens de ceste 
instance , saulf à nous tel droit et action que povons avoir 
en ladite place et seignourie à cause de reliefs et devoirs 
non fais se fais nont esté , et aussy tel droit que y povons 
avoir en vertu dudit traictié fait, l'an lui, touchant ladite 
place entre ledit feu duc Philippe et feue dame de Laval, en 
son vivant dame de ladite terre. 

En tesmoing de ce nous avons fait mectre nostre scel 
à ces présentes. Donné en nostre ville de Malines, le xix^ 
jour de décembre lan de grâce mil cccc et quatre-vins et 
quatorze, et des règnes de nous, Roy, assavoir : de cellui 
des Romains le ix^ et desdits de Hongrie, etc., le qua- 
triesme '. 

Le demandeur dans ce débat était Pierre de 
Laval, seigneur de Loné, Benais, etc. Étant de- 
venu l'aîné de la maison de Montmorency-Laval 
par la mort d'Anne, dame de Laval, arrivée en 



• Cet arrêt est transcrit dans le registre n" 319. L'écriture en est 
fort soignée. 



— 184 — 

1465, il prit les armes pleines de cette maison. 
Anne de Laval était rarrière petite -fille de Guy 
de Montmorency, sire de Laval, etc., qui épousa 
Béatrix de Gavre , fille unique de Rase , sire de 
Gavre. Ce fut par ce mariage que la terre de Gavre 
entra dans lïllustre maison de Montmorency '. 
On a vu par le passage extrait de louvrage de 
L'Espinoy que Guy, comte de Laval, la vendit à 
Jacques de Luxembourg. Ce comte Guy était fils 
du comte Pierre de Laval, le demandeur en cause. 
Celui-ci étant français, il n'y a rien détonnant 
qu'il ait pris le parti des ennemis de Maximilien 
d'Autriche. Toutefois, il disait la vérité lorsqu'il 
soutenait dans ses plaidoiries qu'il avait rempli 
envers ce prince ses devoirs de vassal. Le compte 
de Jean Le Prévost, seigneur d"Eertbrugghe et 
en Bailleul, conseiller du duc Charles de Bourgo- 
gne et son grand bailli du comté d'Alost et de 
la ville de Grammont, du 5 mai 1466 au 12 jan- 
vier suivant, témoigne que, dans cet intervalle, 
Pierre de Laval releva : 1° le château et la 
seigneurie de Gavre. 2° « Le moulaige à vent et 
le cours de l'Escaut et la pescherie en icelle. 
3° Le boutelgierye de Flandres *, avec ses émo- 
lumens et libériez. 4° La seigneurie d'Oorde- 
ghem et Smettelede, et 5" le vivier et woestine 
sur le j\Ioer, avecq la nouvelle terre y ajDparte- 
nant. )) IMais comment le scribe qui écrivit ce 

' Voy. la généalogie insérée dans le Dictionnaire de la. noblesse de 
France de De la Chenaye-Desbois et Badier, qui ont surtout uti- 
lisé V Histoire de la maison de Montmorency par le savant Duchesne. 

* La charge de boutellier. 



— 185 — 

compte *, a-t-il pu dire que le seigneur de Ga^T:"e 
fit ces reliefs par suite du décès de la dame de La- 
val, sa mère, chose qu'on lit en toutes lettres dans 
le compte? La mère de Pierre de Laval était Char- 
lotte de Sainte-Maure, dame de la Faigne, au 
Maine, fille de Jean, comte de Benaon et seigneur 
de Nesle ^ Le scribe s'est évidemment trompé. 
Ces reliefs eurent lieu à la mort d'Anne de Laval, 
dame héritière de Gavre. 

L. G. 



Archives du royaume, chambre des comptes, reg. ri° 13553. 



* Généalogie citée. 



186 



ADALBERT DE TRONCH I EN NES. 

ÉVÊQUE DE PARIS (1016 A 1020). 



I. 

La chronique du monastère Sainte-Marie de 
Tronchiennes nous signale, au milieu du X*' siècle, 
un personnage célèbre par sa noble origine, ses 
vues ambitieuses et ses longues mésaventures : 
Albert ou Ascelin, le troisième prévôt connu de 
cet établissement religieux. Elle résume en ces 
mots sa vie agitée : « L'an 951, mourut Rey- 
nier {Eeyne^ms)^ prévôt de Tronchiennes, auquel 
succéda Albert , nommé aussi Ascelme , né de 
Baudouin, comte de Flandre, et d'une concubine. 
Il fut frère d'Arnoul et devint évêque de Paris. 
Chassé par les Parisiens, il revint en Flandre 
auprès d'Arnoul son frère, qui lui donna tous les 
revenus de V oppidum de Tronchiennes, ainsi que 
le titre de prévôt du monastère, où il y avait alors 
seize chanoines... » Plus loin, à la date de l'an 
977, la chronique ajoute : « Cette année mourut 
le R. Dom Albert, fils de Baudouin le Chauve, 
comte de Flandre ^ . ->•> 

* Corpus chron. Fland., t. I, p. 59G, 



— 187 — 

Il y a dans ces détails, reproduits aussi par 
l'historien Meyerus *, plusieurs erreurs évidentes 
qui ont dérouté plus d'un écrivain, Albert (ou 
Adalbert % comme l'appelle le moine du Mont- 
Blandin, auteur de son épitaplie), ne fut point un 
bâtard de Baudouin le Chauve, qui mourut Tan 
918. L'inscription qui se lisait jadis sur sa tombe, 
le disait iils de Baudouin fils d'Aimoul, ce qui ne 
saurait s'appliquer qu'à Baudouin III, le Jeune, né 
d'Arnoul I dit le Vieux, puisque Baudouin II, le 
Chauve, était issu du comte Baudouin I, Bras 
de Fer. 

Le chroniqueur qui semble n'avoir eu que des 
idées fort embrouillées sur l'histoire de la Flandre 
au X® siècle, se trompe encore en affirmant, qua 
son retour de Paris, Adalbert revint auprès de 
son frère Arnoul. Ce retour, nous le verrons, 
n'eut lieu que vers l'an 1020, alors qu' Arnoul II 
avait cessé de vivre depuis près de quarante ans, 

* Aiin. rerum Fland., ad ann. 951, 977. 

* Le nom d'Adalbert qu'un moine de Saint -Bavon éci-it Adhelbert 
en 1010, a subi une foule de variantes sous la plume des historiens 
belges et étrangers. Ils l'appellent tantôt Albert ou Azelin, formes 
qui, avec celle i^Adcdbert , sont employées indifféremment par des 
personnages de ce nom à la même époque. La forme Azelin a donné 
une foule de variantes, telles que Ascelin, Aselin, Asselin, Ecelin. On 
trouve aussi Anzelin, Anselin, Enselin et même Adelelin ou Adelin. 
Dans la chi'onique de Tronchiennes , Ascehne (Ascelmus) est sans 
doute une lecture imparfaite pour Ascelin (Asceimus). Geammaye 
{Aiitiq. Fland. (1708) Gandav., p. 27, col. 1), écrit Armdphus sive 
Ascelinus. Il est certain qu'Arnoul II, le Jeune, a eu un frère du 
même nom que le sien. Nous le constatons dans un acte de donation 
fait, le 10 octobre 983, en faveur de l'abbaye Saint-Pierre de Gand : 
« Coram his testibus : Arnulfo Juniore Marchyso, Arnulfo et Odone 
et Rainero fratrilms suis, Theodorico comité, etc. » (Cf. Ann. abb, 
S. Pctri, Van de Putte. p. 110). 



— 188 — 

puisqu'il mourut le 30 mars 988. Par suite, Tan- 
née 977 donnée pour le décès d'Adalbert, est éga- 
lement fausse, et Walter, son successeur, selon la 
chronique, n'a pu prendre à cette époque la direc- 
tion du monastère, à moins qu'il ne Tait partagée 
avec le bâtard de Baudouin III. Quoi qu'il en soit, 
le prévôt Walter, qu'on dit avoir rempli sa charge 
l'espace de quarante-huit ans et être mort en 1025, 
n'a laissé dans l'histoire aucune trace de son 
administration. D'un autre côté, Adalbert, au 
commencement du XP siècle, nous est signalé par 
un contemporain, un moine de Saint-Bavon, sous 
le titre de « Rector Sanctœ Mariœ », c'est-à-dire 
prévôt ou abbé du monastère Sainte-Marie de 
Tron chienne s * . 

La seule date qui nous semble acceptable est 
celle de l'année 951, où, selon le chroniqueur, 
Adalbert prit la succession de Reynier. D'après 
Marchantius, ce fut le comte Arnoul I dit le Vieux, 
son grand père, qui lui conféra cette dignité, 
d'où il prit son surnom 2. Baudouin III, son père, 
épousa cette même année Mathilde, lille d'Her- 



* Acta SS. Belgii, t. II, p. 564. 

' Adalbert que Baldéric, l'auteur prétendu de la chronique de 
Camljrai, nomme Azelin de Troncliiennes [de Truncinis villa) et 
Marchantius (Flandria, édit. ]596, p. 188), Alhevtns Dronganus, fut 
ainsi appelé, non, comme l'a cru Jules de Saint-Genois {Biugr. 
nat., t. I, v° Ascelin], parce qu'il naquit dans cette localité, mais 
parce qu'il fut l'usufruitier en titre de cette propriété seigneuriale 
et de sa prévôté : « Sub eo {scil. Arnulpho I) commemorantur viri 
nobiles, hisce gentilitiis cognomentis... Albertus Dronganus, ob 
possessos, dono Comitis, reditus oppidi tune et prceposituree cano- 
picalis Trunciniensis. » {Loc. cit.). 



— 180 — 

mail, duc de Saxe ', et, pour éviter toute compé- 
tition entre son bâtard et ses enfants légitimes, il 
aura voué Adalbert à la cléricature. 

Baudouin III, lors de son mariage, ne pouvait 
compter que seize à dix-sept ans, puisque, d'après 
un contemporain , son père , Arnoul I , n'avait 
contracté son union avec Alix, fiUe d"Heribert, 
comte de Yermandois, qu'en l'an 934 2. Le nou- 
veau prévôt de Troncliiennes devait donc être 
encore tout petit enfant, puisqu'il n'est pas pro- 
bable qu'il vînt au monde avant l'année qui pré- 
céda le mariage de son père. Cette date, que nous 
pouvons adopter, justifie convenablement le titre 
de senior qui lui est donné en 1010, et celui de 
senex que dix ans plus tard lui applique un autre 
contemporain, Fulbert de Chartres. 

La chronique de Tronchiennes affirme qu' Adal- 
bert gouverna sa communauté Tespace de vingt- 
cinq ans. Il n'en prit probablement en mains la 
direction que lorsqu'il fut âgé d'une vingtaine 



* Meteeus, Op. cit., ad annum 951. — Baudouin paraît déjà dans 
un acte de donation en faveur de Saint-Pierre de Gand en 939. Il 
était alors encore enfant. Sans doute Folcuin [Cartul. de l'abbaye 
de Saint-Bei'tin, publié par Guérard, p. 153; exagère un peu quand 
en racontant qu'il a vu dans l'abbaye, en 961, le comte Baudouin et 
sa femme Mathilde, il dit que la comtesse était « Nuperrime des- 
ponsata. » 

2 Flodoardi Annales (apud Pertz, t. III, p. 382, ad annum 934) : 
« Arnulfus de Flandris, filiam Heriberti, olim sibi juramentis alte- 
rutro datis depactam, sumit uxorem. » Flodoard, né en 894, mourut 
en 966. — Les Annales Elnonenses minores (apud Pertz, t. V, p. 19) 
indiquent aussi ce mariage, mais sans fixer une date positive. Ou y 
trouve, 931-949, ce qui pourrait avancer de deux ou trois ans l'épo- 
que assignée par Flodoard, et donner à Baudouin III une vingtaine 
d'années lors de son mariage avec Mathilde. 

13 



— 190 — 

cV années, vers Tan 970, pour la céder temporaire- 
ment à \Yalter en 995 '. Ce fut à cette époque 
qu'aspirant à de plus grands honneurs, Adalbert 
vit pour lui commencer une suite de déceptions 
qui dura un quart de siècle. Le seul souvenir qu'il 
laissa de l'administration de sa prévôté ne lui fait 
guère honneur. Le chroniqueur lui re]3roche 
d'avoir aliéné quatre bénéfices du monastère de 
Tronchiennes, pour en doter autant de chevaliers. 
Cette blâmable dissipation ne fut sans doute pas 
étrangère aux intrigues que nous lui voyons nouer 
si malheureusement à la fin du X"" siècle. 



n. 



Le siège de Cambrai était devenu vacant, le 
27 septembre 995, par suite de la mort de son 
titulaire Rothard. Cet événement enflamma Tam- 
bition d'Adalbert de Tronchiennes, bien que tout 
nous montre qu'il fut loin de réunir en sa per- 
sonne la science et les autres qualités requises 
pour remplir dignement de si sublimes fonctions. 
Cependant notre prévôt avait des motifs d'espérer 
qu'il serait agréé par l'empereur de Germanie qui 
était en communauté de sentiments politiques 
avec les comtes de Flandre. Arnoul II , frère 
d'Adalbert, fidèle aux principes de sa maison, 

* M. Siegfried Hirsch (Jahrbucher des Deutschen Reichs iinter 
Heinrich II, t. II, p. 31fl, note 21 croit pouvoir placer la nomination 
d'Adalbert à la prévôté de Tronchiennes entre les années 970 et 
980, afin sans doute de faire coincider sa renonciation avec la pre- 
mière tentative qu'il fit en 905, pour parvenir au siège de Cambrai. 



— 191 — 

avait- refusé en 987 de reconnaître le roi Hugues 
Capet. Il ne pouvait, dit Meyerus, supporter en sa 
qualité de descendant de Charlemagne, le préju- 
dice notable causé par l'usurpation de ce prince 
aux héritiers légitimes du glorieux empereur • , 
Appuyé par son neveu Baudouin Y le Barbu, qui 
depuis 988 avait succédé à Arnould II, Adalbert 
chercha à gagner Sophie, sœur d'Othon III, alors 
abbesse de Gandersheim. Cette princesse était 
d'ailleurs fort remuante et semble s'être beaucoup 
coniplue dans des intrigues de ce genre. L'appât 
de l'or ne fut pas oublié par Adalbert auprès de 
Sophie pour mieux l'intéresser au succès de son 
entreprise, ]Mais il trouva un puissant compétiteur 
dans Erluin, archidiacre de Liège, dont la nomina- 
tion était appuyée par Notger, son maître et son 
évêque, et par Mathilde, abbesse de Quedlinburg 
et tante de l'empereur Othon III. De plus, x\rnoul, 
comte de Valenciennes, plaida chaudement la cause 
du protégé de Mathilde. Celui-ci était d'ailleurs 
tout à fait digne de remplir de si hautes fonctions. 
Très versé dans les connaissances sacrées et pro- 
fanes, il avait déjà plusieurs fois visité Rome, et 
partout où il avait paru il jouissait d'une grande 
réputation. 

Notger, averti des démarches d'Adalbert de 
Tronchiennes , invita Erluin à se rendre sans 
retard auprès de Mathilde, dont il était connu et 
estimé. Le prélat ne doutait point que son archi- 



» Meyërtts, Op. cit., ad aun, 987. — Warnkœnk}, Histoire de la 
Flandre, t. I, p. 152. 



— 192 — 

diacre ne fût favorablement accueilli et n'obtînt la 
mitre disputée, grâce à la protection de celle en 
qui Othon III avait la plus grande confiance. 

L'empereur, qui était alors en Quedlinburg, en 
Saxe, se trouva ainsi dans une situation fort déli- 
cate, entre sa sœur et sa tante; mais il écouta 
sagement Mathilde, et à Tinsu de Sophie, il donna 
le siège de Cambrai et d'Arras à Erluin '. Cette 
nomination eut lieu le 9 octobre 995, jour où 
l'Église célèbre la mémoire de saint Denis. Othon, 
devenu empereur en 983, n'avait pas encore été 
couronné de la main du pontife romain. Comme 
le trouble qui régnait alors dans l'Église de Eheims 
empêchait Erluin d'y recevoir l'onction épiscopale, 
l'empereur partit pour Rome avec le nouvel élu. 
Ils n'y étaient point encore arrivés, lorsqu'au mois 
d'avril 996, ils apprirent à Timproviste que le 
pape Jean XV venait de mourir d'une fièvre 
maligne. La présence d'Othon en Italie eut une 
grande influence sur l'élection de Brunon, son 
neveu, qui était dans le clergé de sa chapelle. 
Brunon fut proclamé en avril 996 et prit le nom de 
Clément V. Après son sacre, qui eut lieu le 3 mai, 
il donna la couronne impériale à Othon III et con- 
sacra aussi le nouvel évêque d'Arras et Cambrai ^ 

La préférence qu'avait montrée l'empereur pour 
Erluin, au détriment d'Adalbert, mécontenta vive- 
ment son neveu Baudouin V le Barbu, successeur 



1 Ann. Quedlinh., apud Pertz, t. III, ad an. 995. — Wilmans, 
Jahrbûcher des Deutschen Reichs unter... Otto III, p. 82, n. 6. 

* Gesta episc. camerac. , 1. I, c. 110. — Wilmans, Op. cit., 
p. 88 sqq. 



— 193 — 

d'Arnoul le Jeune. Tandis que le comte de Flandre 
attendait l'occasion de se venger, notre prévôt, 
retiré à Gand, faisait un saint et noble usage de 
ses richesses en comblant de ses bienfaits les ab- 
bayes de Saint-Pierre et de Saint-Bavon. Cette 
dernière était alors gouvernée par Tabbé Erem- 
bold, qui, le 26 avril 1003, avait commencé la 
construction de Taile de l'ouest de son monastère. 
La générosité qu'il montra dans cette circonstance 
mérita à Adalbert le titre de fondateur de cette 
abbaye <. Nous verrons aussi les moines du Mont- 
Blandin l'honorer du même nom, pour le récom- 
penser d'un semblable service. 

m. 

Six ans après la tentative d'Adalbert pour obte- 
nir le siège de Cambrai, Othon III mourut et avec 
lui s'éteignit la branche Carlo vingienne. Le saint 
empereur Henri II, dit le Boiteux, lui succéda. La 
bienveillance qu'il montra pour Godefroid d'xlr- 
denne fournit à Baudouin le Barbu Foccasion de se 
venger d'Arnoul de Yalenciennes à qui il attribuait 
l'échec de son oncle Adalbert. Henri avait donné 
la Lotharingie à Godefroid. Les comtes de Namur 
et de Louvain, qui avaient épousé les sœurs 
d'Othon III, protestèrent , et de là surgit une 
guerre qui dura de 1004 à 1007. Plusieurs princes 
prirent part à leur querelle et parmi eux Baudouin 



1 Acta SS. Belgii, t. II, p. 564. — Van Lokeken, Hist. de Vabbaye 
de Saint-Bavon, p. 47. 



— 194 — 

le Barbu. Celui-ci passa l'Escaut, attaqua Valen- 
ciennes et en chassa le comte Arnoul. Il s y main- 
tint victorieusement contre les efforts réunis du 
roi de France, du duc de Xormandie et de Tem- 
X3ereur. Henri II, en 1007, finit par lui accorder 
rinvestiture de cette ville et plus tard des îles de 
la Zélande. Plusieurs écrivains font dater de là 
le lien féodal qui unit jadis la Flandre à l' Alle- 
magne ' ; mais déjà alors nos comtes étaient vas- 
saux de Tempire pour la principauté d'Alost et 
aussi pour quelques terres situées sur la rive gau- 
che de TEscaut (le pays de Waas et les Quatre- 
Métiers) , conquises au X^ siècle par l'empereur 
Othon le Grand -. 

Trois ans après la fin de cette guerre, en 1010, 
nous rencontrons à Gand iVdalbert de Tronchien- 
nes, dans une circonstance solennelle dont un 
moine de Saint-Bavon nous a conservé le souvenir. 
Cette année, dit-il, sous le roi Robert, le raarcgTave 
Baudouin étant procureur de l' abbaye de Saint- 
Bavon et de Saint-Pierre , et du temps du prélat 
Erembold, le bruit s'était répandu parmi le peuple 
de Gand, que les reliques de Saint-Bavon avaient 
disparu du lieu de leur sépulture. Pour calmer 
l'émotion populaire provoquée par ces rumeurs. 



* M. Kervts de Lettenhove et Warnkœnig, Hiat. de Flcmdre, 
t. I,'pp. 231-232. — T. I, p. 153. M. Kervyn de Lettenhove, sur la 
foi de la chronique de Tronchiennes, donne Adalbert pour le fils de 
Baudouin le Chauve. Adalbert aui-ait ainsi eu, à cette époque, au 
moins quatre-vingt ans, et lors de son épiscopat de Paris, il eut été 
plus que centenaiic. 

« Gesta pontificum cameracensium, publiés en 1880 par le R. P. 
Ch. De Smedt, S. J., Bollandiste, p. 67, note 3. 



— 195 — 

on résolut d'ouvrir publiquement le tombeau du 
saint, le l*"'" août, fête de Saint-Pierre-aux-Liens. Ce 
jour-là, on se mit àrœuvre au milieu d'un concours 
extraordinaire. Dans l'assistance se trouvaient plu- 
sieurs personnages de distinction, savoir : Adhel- 
bert le Vieux, fondateur du monastère de Gand et 
abbé de celui de Sainte-Marie; Festrade, avoué de 
l'abbaje de Saint-Bavon, et Landbert, qui était 
chargé d'un commendement militaire*. Les reli- 
ques du saint furent retrouvées intactes , à la 
grande joie de l'assistance. Pour permettre à tout 
le monde de. les contempler, on les transporta à la 
butte de la sainte Croix {Berge Cruys) , près de 
Gand, où s'opérèrent de nombreux miracles. L'an- 
née suivante arrivait à l'abbaye Saint-Bavon, le 
saint pèlerin Macaire, évêque, qu'Adalbert a dû voir 
et qui vint probablement au monastère de Tron- 
cliiennes , puisque l'auteur de sa vie rapporte que 
le saint visita les églises des environs de Gand -. 
Saint-Macaire mourut à l'abbaye qui lui avait 
donné l'hospitalité, le 10 avril 1012. Au commen- 
cement de cette même année, allait s'éteindre aussi 

» Acta SS. Belgii, t. II, pp. 5G4-566. Voici les termes dont se sert 
le moine de Saint-Bavon : « Adbelbertns senior, fundator cœnolni 
Gandeusis ac rei'tor sauctae Mariœ. >> Le mot senior semble indiquer 
qu'Adalbert était entré dans la vieillesse. D'après nous, il avait alors 
plus de soixante ans, ce qui nous met d'accord avec les Bollandis- 
tes (Acta SS. Belgii, loc. cit.). Il se pourrait néanmoins qu'il faille 
traduire le mot senior par seigneur, ou qu'il n'j' eût là qu'un quali- 
ficatif qui le distinguât d'un autre Adhalbert, plus jeune. 

* Acta SS., t. I, Aprilis, p. 886 : « Impatiens siquidem quietis 
inlructuosEe (Macarius), frequentabat ecclesias proviuciœ Ganden- 
sis. « Cette vie de Saint-Macaire fut écrite par ordre de Siger, 
abbé de Saint-Bavon (1066-1073;. 



— 196 — 

Erluin, évéqiie de Cambrai et d'Arras, que nous 
avons vu préférer à Adalbert seize ans auparavant. 
A la nouvelle de la dangereuse maladie qui mena- 
çait la vie de ce prélat, l'ambition s'était rallumée 
au cœur d'Adalbert de Tronchiennes. Le siège 
qu'il avait inutilement brigué était plus que jamais 
digne d'envie, depuis qu'Erluin avait obtenu, en 
1007, de l'empereur Henri, le titre de comte de 
Cambrai, pour lui et pour ses successeurs '. Adal- 
bert, cette fois, résolut de s'adresser directement 
à l'empereur lui-même. Celui-ci se trouvait alors 
à Erwitte, en Westplialie. Les envoyés d'Adalbert 
firent diligence et furent même les premiers à 
annoncer à Henri la mort prochaine d'Erluin. 
Leur requête fut d'autant moins agréable à l'em- 
pereur qu'ils ajoutaient à leurs instances la pro- 
messe de magnifiques jorésents. Ils insistèrent 
vivement sur la convenance qu'il y avait d'accor- 
der à Adalbert la faveur dont son prédécesseur 
l'avait naguère frustré. L'empereur ne refusa point 
positivement, mais il pria les envoyés d'attendre 
qu'au moins Erluin eût cessé de vivre : il ne con- 
venait pas de lui nommer sitôt un successeur. Les 
messagers qui étaient sans doute des seigneurs fla- 
mands , conclurent de cette réponse qu'ils avaient 
beaucoup à espérer pour leur protégé, et ils re- 
prirent le chemin de Gand. Mais tandis qu'ils 
retournaient, la nouvelle du décès d'Erluin arriva 
soudain à leurs oreilles. Aussitôt ils rebroussent 
chemin et vont retrouver l'empereur. Mais leurs 

' Mir.î;u9, Notitia eccl. Belgii, p. 141 . 



— 197 — 

instances-, ni leurs présents ne purent ébranler la 
sage fermeté de Henri, qui déjà d'ailleurs prenant 
conseil de son entourage, avait nommé le 1^'' fé- 
vrier un successeur à Erluin. Il avait fixé son 
choix sur son chapelain Gérard, fils d'Arnoul de 
Florinnes, natif du pays de Liège. Gérard prit 
congé de l'empereur le 3 février, pour se rendre 
dans sa ville épiscopale, au moment même où 
Erluin venait d'expirer ' . 

Baudouin Y, le Barbu, ne parut pas s'offenser 
cette fois du choix fait par l'empereur au détri- 
ment de son oncle. En effet, le chroniqueur raconte 
que lorsque Gérard s'achemina vers Cambrai pour 
aller prendre possession de son siège, le comte de 
Flandre, alors à Yalenciennes, alla à la rencontre 
de Gérard pour le féliciter. Il se joignit même 
avec sa suite aux abbés Richard et Bertold et au 
comte Heriman d'Eenham qui escortaient le nou- 
vel élu et il l'accompagna dans Cambrai. Au mois 
de mars, Baudouin assista également à la consé- 
cration sacerdotale que l'empereur invita Gérard, 

• Gesta episc. Camerac, 1. I, c. 122, et ]. III, ce. 1 et 2. — Xous 
avons suivi le récit du chroniqueur de Cambrai, nous écartant de 
son commentateur Colvenier qui , comme beaucoup d'autres , fixe 
l'élection de Gérai'd à l'année 1013, ce qui ferait supposer que le 
siège de Caml>rai resta vacant une année entière. Bethmann [Mon. 
liist. Germ., t. VII, p. 465, note 51) fait remarquer que l'empereur 
Henri a pu dissimuler ses intentions devant les envoyés d'Adalbert 
et choisir, dès le 1<='' fés'rier 1012, Gérard comme successeur d'Erluin. 
Ce qui a induit en ei'reur, c'est que d'une part, beaucoup d'histo- 
riens fixent la date de la mort de ce dernier au 3 février 1012, et 
que la nomination est rapportée au l*"" du même mois. Cependant, 
de l'avis de Bethmann, tout ce qui est raconté par le chroniqueur 
sur Baudouin le Barbu, se rapporte, selon tout le monde, à l'année 
1012 ^CIV. M. SiG. HiRSCH, Op. cit., t. Il, p. 321). 



— 198 — 

encore simple diacre, à venir recevoir àXimègae. 
Ce fut, selon le même chroniqueur, dans cette 
circonstance que Henri II donna à Baudouin l'in- 
vestiture de l'île de Walkeren, ce qui nous fait sup- 
j)oser que le comte, à la demande de l'empereur, 
s'était cette fois pleinement désintéressé des pro- 
jets d'Adalbert ' . Le nouvel éveque de Cambrai 
reçut la bénédiction épiscopale le 27 avril 1012 -. 



IV. 



Deux fois repoussé par l'empereur d'Allemagne, 
Adalbert, qui voulait à tout prix parvenir à l'épis- 
copat, semble avoir dès lors tourné ses regards du 
côté de la France où régnait le roi Robert. Ce 
prince, selon quelques clironiquem's, avait jadis 
épousé, à l'âge de dix-neuf ans, la veuve d'Ar- 
noul le Jeune, frère d'Adalbert. Mais bientôt après 
il l'avait répudiée au grand scandale de ses 
sujets, en donnant pour motif que Susaime était 
trop avancée en âge \ Peut-être le roi Robert 



1 M. SiG. HtRSCH, ibidepi. 

2 Chron. S. Andreœ cameracesii (apud Pertz, t. VII, p. 528). 

3 Plusieurs historiens affirment qu'après la mort dWrnoul le 
Jeune, sa veuve Rosala, fille de Bérenger, roi des Lombards, se 
remaria avec Robert, fils de Hugues Capet, et changea son nom de 
Rosala en celui de Susanne. Elle poi'ta le titre de reine {regina) et 
vécut à la cour des rois de France {in aida région Franciœ). M. Ker- 
VYN DE Lettenhove (Hist. de Flandre, 1847, t. I, p. 230, note 4) 
croit y qu'il n'est point d'erreur historique plus grave » que celle 
qui affirme que cette union ait eu lieu. Le savant historien ajoute 
que Susanne porta le titre de reine, parce que les filles de roi le 
portaient, et que l'expression : in aida regnm Franciœ, doit s'éten- 
dre d'une maison désignée sous ce nom. Voici pourtant un texte 



199 



voulut-il profiter dans la suite des démarches 
d'Adalbert pour faire oublier au comte de Flandre, 



fort positif d'un historien contemporain de grande autorité, qui 
confirme le mariage de Susanne et justifie d'une autre minière son 
titre de reine. Richer, qui mit la dernière main à son histoire en 
9y8, s'exprime comme suit : « ... Robertus rex cum in imdevicesimo 
œtatis anno, juventutis flore vernaret, Susannani uxorern génère 
Jta.licam, eo quod anus esset, facto divortio repudiavit , Qua repii- 
diata, cum ea quœ ex dote acceperat , repetere vellet , nec ei rex 
adquiesceret , aliorsum animum transvertit. A qua etiam die, sua 
qvœrens , régi insidias moliebatur. Nam nionasteriolutn castru)n 
quod in dote acceperat, ad suum Jus refundere cupiens, cu)n id effi- 

cere non posset, secus eutn (sic) aliud nntnine (lacune) extruxit ; 

rege intérim occupato, circa Odonis et Fulconis facinora. Ex cujus 
munitione arbitrahatur posse omnem navium convectationem prohi- 
beri, cum sibi advenientes sese prius afférent, unde et eis transitum 
idterius inhibere valeret. Hujus repudii scelus, a nonnulis qui intel- 
Ugentiœ purioris fuere, satis laceratum, eo tempore fuit, clam tamen, 
nec putenti refragatione culpatum. » (Richeri histor., lib. IV, apud 
Pebtz, t. III, p. 651). M. Kervyn de Lettenhove, pour prouver que 
le mariage de Robert avec Susanne ne peut pas être admis , dit : 
« Robert ne se sépara de Berthe qu'en 998, et épousa la même année 
Constance, qui hii survécut. » Mais Richer place le fait qui nous 
occupe avant ces deux unions. Robert, dit-il, n'avait alors que dix- 
neuf ans. Ce prince étant né en 970, et Aruoul le Jeune, mort en 
i*S^, le mariage de Susanne eut lieu l'année suivante, 989. Elle avait 
reçu en dot le château de Montreuil-sur-Mer [Castrum Monastirio- 
lum) et ne pouvant obtenir ce bien qu'elle réclamait après sa répti- 
diation, elle en bâtit un autre, sur la rive droite de la Canche, un 
peu en aval de Montreuil {secus eian aliud... extruxit)^ afin d'arrêter 
les navires avant leur entrée dans le port. Montreuil à cette époque 
était port de mer. M. Kervyn de J^ettenhove prouve fort bien que 
les mots « in aulà regum Francorum, » ne signifient pas « la cour 
des rois de France, » mais une maison qui portait ce nom. Il s'ap- 
puie sur une charte de 1122, citée par les Bénédictins [Ann. ord. 
S. Ben., t. IV, p. 56; : « Suzanna regina propter nimiam quam 
habebat erga ecclesiam nostram (le monastère d'EInon ou Saint- 
Amand) devotionem, post obitum mariti sui, Arnulfi videlicet, mar- 
chionis Flandrise, in aulà regum Franciœ ante monasterium mansit, 
muliaque bénéficia cum variis ornamentis ecclesiœ nostrse contulit. » 
L'auteur anonyme des Annales Elnonenses tninores ne s'est-il pas 



- 200 — 

Baudouin le Barbu, l'injure qu'il lui avait faite 
dans la personne de sa mère. A cette époque 
Tévêque Baynald II occupait le siège de Paris. 
Selon la chronique de Saint-Denis, ce prélat mou- 
rut le 12 septembre 1016 '. Nous ignorons quels 
moyens Adalbert employa dans cette circonstance 
pour arriver à un but si ardemment poursuivi de- 
puis plus de vingt ans. Un historien prétend qu'il 



trompé, quand s'appuyant sur le texte qui précède, il affirme que 
Susanne, après la mort de son mari, se retira à Elnon où elle habita 
ante nionasterùcm? Ce lieu devrait avoir été dans ce cas un des 
nombreux palais royaux d'où les rois de France datèrent leurs 
chartes. Nous avons constaté dans Mabillon [De Re diptamatica , 
1. IV), qu'Elnon (Saint-Amand, Nord) ne paraît point dans la liste 
des 163 résidences royales citées par Dom Michel Germain, non plus 
que dans celle des éditions de Du Cange. D'après nous, ante monas- 
terium in aulà regum Franciœ, ne signifie autre chose que Montreuil, 
nommé Monasterium et Monasterioîum, où Hugues Capet bâtit un 
château royal que Hariulfe nomme Castrutn reginum et l'auteur 
des Gestes de Louis VIII, Castrum régis Franciœ. D. M. Germain 
fait mention de cet ancien palais royal. (Mabillon, loc. cit.) Cfr. 
Lefils, Histoire de Montreiiil-sur-Mer et de son château (18601, 
ch. III, IV, V. Cet auteur qui s'est servi de Richer, semble n'avoir 
pas remarqué le texte intéressant que nous avons cité plus haut. 

' Raynald vivait encore en août 1015. {Cfr. Hist. Franc, senon., 
ap. Pertz, t. IX, p. 369, et Hist. reg. Franc, monast. S. Dionisii, 
ibid., p. 404:). Ai^rès cette date ou ne trouve plus de lui aucune 
trace. La chronique abrégée de Saint-Denis dit qu'il mourut en 1016, 
tandis que les registres de Vendôme le fout vivre jusqu'au 6 jan- 
vier 1020, ce qui est impossible. On est d'accord j)our fixer le com- 
mencement de l'épiscopat d' Adalbert à l'an 1016. La date de 977 
indiquée par la chronique de Tronc hiennes et adoptée par Claude 
Falchet, et celle de la mort de Raynald fixée par quelques-uns à 
l'an 1020, ont été causes des singulières erreurs commises par le 
Gallia christiana ^édition de 1656), qui fait d' Adalbert le 56e évêque 
de Paris, après en avoir fait aussi le 50*. {Op. cit., t. I, pp. 414 et 
418). Le Gallia christiana (2* édition, t. VII, p. 41) corrige cette 
erreur et rétablit l'ordre indiqué d'abord par le Gai. christ, de 
Roberti (1626, p. 102). 






— 201 — 

devint d'abord chanoine de Notre-Dame de Paris * . 
Quoi qu'il en soit de cette assertion, Adalbert de 
Tronchiennes se trouva dès Tan 1016 à la tête de 
cette église. Mais son épiscopat ne fut guère heu- 
reux, et par le peu de renseignements que nous 
possédons encore sur son administration, on voit 
clairement que le roi Robert eut du regret d'avoir 
écouté le remuant prévôt du monastère Sainte- 
Marie. En effet, au bout de peu d'années, celui-ci 
se vit forcé de renoncer à sa charge pastorale 
pour rentrer en Flandre. Aj^rès l'abdication 
d'Adalbert, le roi de France se trouva visiblement 
embarrassé vis-à-vis des prélats de son ro3^aume. 
Nous en avons pour preuve le soin qu'il prit de 
consulter le pieux et savant Fulbert, évêque de 
Chartres, pour lui soumettre le choix de Francon, 
jadis son chancelier et maintenant doyen de 
l'église de Paris. Fulbert lui répondit par cette 
lettre pleine de franchise, où l'on x^eut voir aisé- 
ment la critique du choix antérieur : 

« Votre Majesté me fait l'honneur de me man- 
der qu'Elle a l'intention de nommer le seigneur 
Francon, évêque de l'église de Paris. Je n'ai rien 
à redire à cette élection si l'évêque en question 
est un clerc apte, s'il est bien lettré et sil a le talent 
de la parole. Il convient que tout évêque ait ces 
qualités, et qu'en outre, il soit aussi vigoureux et 
habile administrateur. Si donc l'évêque de Sens et 

* Bu Breul, Le Tliéàtre des antiquités de Paris (1639), p. 52. — 
Remarquons que cet auteur dédouble également la personne d'Adal- 
bert, dont il fait d'abord le 52« évêque sous le nom d'Adelin, puis 
le 59^ sous celui d'Albert ou Ascelin. [Ibid., pp. 51-52,. 



— 202 — 

ceux des autres sièges de la province, jugent qu'on 
peut procéder canoniquement à son élection, vous 
pouvez compter sur mon consentement, quoique 
je n'aie point été appelé à discuter la valeur du 
candidat. Je ne prétends en aucune manière aller 
à rencontre de ce que vous croyez pouvoir faire 
devant Dieu. Je souhaite que votre Majesté reste 
pleine de santé '. » 

Une autre lettre écrite vers l'an 1020, par le 
même prélat, à Francon, récemment élevé au siège 
de Paris, nous montre sous une autre face l'admi- 
nistration éphémère d'Adalbert. Cette pièce semble 
justifier le soupçon de simonie dont un historien 
moderne a chargé sa mémoire ". 

» Au vénérable Francon, évêque de Paris, 
Fulbert, humble prêtre. 

)> Je pleure sur vous, mon très cher ami, en 
vous voyant déchu à ce point de votre vertu 
passée. Jadis vous vous plaigniez à moi de ce que 
votre prédécesseur avait eu la sacrilège témérité 
de donner à des profanes les bénéfices des autels. 
Et maintenant, vous me conseillez de faire de 
même! ciel! terre! Que dirais-je! Ou bien, 
comment trouver des termes assez énergiques 
pour vous blâmer comme vous le méritez? Mais 
je réprime pour le moment l'indignation qui 
m'emporte. J'attendrai que je vous voie pour vous 



1 Epistola G5« (olixn. 88»), apud Migne, t. CXLI, p. 228. 
* GaboURD, Hist. de Paris, t. I, p. 195. 



— 203 — 

accabler de mes invectives. Dans l'entretemps, 
portez-vous bien ^ . » 

Il nous reste à signaler une troisième lettre qui, 
suppléant à des documents qu'on a probablement 
fait disparaître -, contient des renseignements 
bien précieux sur l'abdication d'Adalbert de Tron- 
chiennes. Cette pièce curieuse est due à la même 
plume que les précédentes. Elle nous prouve que 
l'évêque de Paris eut à lutter contre l'antipathie 
de son clergé et de son peuple qui blâmaient ses 
actes, et qu'Adalbert fut forcé de céder devant 
l'orage que ses fautes avaient accumulé sur sa 
tête. Il nous serait difficile pourtant de préciser 
toutes les raisons qui amenèrent une décision 
aussi désagréable pour un homme qui, pendant de 
si longues années et avec tant d'ardeur, avait 
brigué l'épiscopat. Quoi qu'il en soit, Adalbert 
prétexta des infirmités graves, et après avoir écrit 
au roi Robert, il alla le trouver en personne pour 
lui faire part de sa résolution. Il pria le roi de lui 
nommer un successeur et lui signala Francon, 
doyen de l'église de Paris. Robert l'autorisa à 
renoncer à son siège, et Adalbert repartit pour la 
Flandre. Ce départ eut lieu vers l'an 1020. Fran- 
con monta sur le siège épiscopal à la satisfaction 
du clergé et du peuple. 



' MiGNE, Op. cit., Epist. 49» (olim 69*), p. 226. 

* Dubois, Hist. eccles. Paris, t. I, p. 633. Cet auteur avoue que, 
malgré toutes ses recherches, il n'a pu rencontrer une seule fois le 
nom d'Adalbert dans les archives de l'église de Paris. 11 croit qu'où 
aura détruit des documents pour les causes relatées dans les lettres 
de Fulbert de Chartres, — Bul^us, Hist. universit, Paris, t. I, 
p. 580. 



— 204 — 

Cependant Adalbert avait laissé à Paris des amis 
qui lui restèrent attachés après son abdication. Ils 
recueillaient tous les bruits qui ne manquèrent 
pas de circuler dans Paris et les lui signalaient 
dans leurs lettres. Adalbert en conçut un vif cha- 
grin ; il regretta même d'avoir renoncé à sa charge 
et il mit tout en œuvre pour la recouvrer. Fulbert 
de Chartres qui avait dirigé sa conscience, prit la 
défense de son ancien pénitent et fit tous ses 
efforts pour faire cesser les bruits peu flatteurs qui 
avaient cours sur son compte. Le charitable pré- 
lat répondait à ceux qui recherchaient malicieuse- 
ment les motifs de la retraite d'xVdalbert , que 
celui-ci, habitué à la vie monacale, n'avait pu se 
faù^e à la charge pastorale. Cette parole rapportée 
à Adalbert le piqua vivement. Il écrivit à Fulbert 
une longue lettre pleine de colère et osa même 
accuser l'évêque de Chartres et son métropolitain 
Léothéric de Sens, d'avoir révélé le secret de sa 
confession. Ce trait alla au cœur de Fulbert qui 
lui répondit par une lettre pleine de fermeté. Il 
mit Francon au courant de cet incident regret- 
table en lui transcrivant sa réponse à Adalbert : 

« J'ai cru inutile de vous transcrire, pour vous 
le transmettre, Tinterminable radotage de notre 
vieillard : vous en pourrez facilement deviner le 
sens, si sens il y a, par la courte réponse que je 
lui ai faite. Voici ce que je lui ai écrit : 

» Fulbert à Albert ' , son vénérable frère dans 
le Seigneur et son collègue dans le sacerdoce. 

' Dans plusieurs éditions il n'j^ a que A, première lettre du nom 
de l'ancien évoque. Comme son vrai nom n'était que peu connu, des 



— 205 — 

» A Dieu ne plaise, mon frère, qu'on ajoute foi 
à ce que vous avez écrit, que mon archevêque et 
moi, nous ayons révélé votre confession. Quelle 
calomnie! C'est un affront que vous nous faites! 
En écrivant de pareilles choses, vous vous montrez 
peu reconnaissant envers ceux qui vous ont rendu 
service, et ils n'ont pas mérité l'outrage que vous 
leur infligez. Nous avons publié avec fidélité, ce 
que nous savions ou ce que nous espérions de 
bien de vous, et cela pour prouver votre hon- 
nêteté et confondre ceux-là surtout qui voulaient 
attribuer votre abdication à l'avarice, à la pusil- 
lanimité ou à quelque passion inavouable. Si vous 
nous avez déclaré en confiance des péchés secrets, 
nous les avons cachés avec soin ; mais si vous nous 
avez confessé des fautes dont le peuple avait 
connaissance, il nous a été impossible de Tem- 
pêcher d'en parler. 

)> J'ai vu aussi par votre lettre que vous avez 
été peiné de ce que j'aie dit que vous aimiez la vie 
du cloître. Je ne vois pas en quoi cela vous peut 
porter préjudice. Pourquoi donc vous en offenser? 
L'amour de la vie religieuse vous rendrait digne 
plutôt qu'indigne de l'épiscopat que vous redeman- 
dez, s'il n'y avait pas quelque autre obstacle. Y en 
a-t-il quelqu'un de ce genre, et quel est-il? Xous 
vous croyons assez sagace pour ne pas l'ignorer, 
si réellement il existe et que vous ne le dissimulez 
point. 



auteurs se sont avisés d'interpréter cette lettre par Avesgaud, évê~ 
que du Mans à cette époque (Migxe, Op. cit., p. 146). Cette erreur 
a été corrigée par plusieurs éci'ivaius [Hist. litt. de France, t. VII^ 
p. 269). 14 



— 206 — 

» Au reste, si vous voulez intenter un procès 
pour recouvrer votre siège, je ne vois pas à qui 
vous pourriez le faire, car personne ne vous a 
chassé; personne n'a envahi votre charge malgré 
vous. C'est vous-même qui avez spontanément 
renoncé à l'épiscopat, pour cause de maladie, 
ainsi que vous le disiez. Vous avez, et tous le 
savent, renoncé à la sollicitude pastorale et à votre 
siège. Vous avez demandé au roi, de vive voix et 
par écrit, de nommer à votre place Francon, alors 
doyen de Téglise de Paris, ou tout autre qu'il lui 
plairait de désigner. S'il en est ainsi, et que, par 
suite, Francon vous a été substitué par l'élection 
du clergé et les suffrages du peujDle, avec l'agré- 
ment du roi et l'approbation du pape, et en suite, 
par l'ordination que lui a conférée le métropoli- 
tain de Sens, qu'avez-vous à y redire? On n'a rien 
fait en cela qui ne soit conforme aux décrets de 
saint Grégoire, qai a dit : Il ne faut ni nommer un 
successeur à un évêque quelque malade qu'il soit, 
à moins qu'il ne le demande, ni refuser de rem- 
placer celui qui renonce volontairement à son 
siège. 

» Mais s'il y avait quelqu'autre chose qui vous 
rendît indigne de l'éj^iscopat , et c'est à vous de 
le savoir, ne pas vouloir le reconnaître, serait 
pour nous chose si grave, qu'à nos yeux vous 
seriez incapable de remonter sur votre siège. Ces- 
sez donc d'écouter ceux qui vous inspirent et vous 
poussent; cessez de fatiguer de vos ennuyeuses 
missives les rois et les princes, cessez enfin de 
vous ingérer pour gouverner encore Téglise de 



— 207 — 

Paris. Car, franchement, elle avoue qu'elle ne 
regrette pas de vous avoir perdu, comme elle ne 
s'est pas réjouie de vous posséder. Votre présence 
ne lui a pas fait faire un pas dans la doctrine ; 
votre départ ne lui a causé aucun dommage. 
Adieu. Pensez à nous. » 

Cette réponse si vigoureuse arrêta sans doute 
les efforts d'Adalbert. Il paraît ne pas avoir sur- 
vécu longtemps à ses infortunes. D'après le cartu- 
laire de l'église Notre-Dame de Paris, il mourut le 
24 août, vers l'an 1020 '. Son épitaphe au contraire 
indique, sans millésime, le 29 janvier. Il est pro- 
bable qu'il faut placer ce fait à l'an 1021. Adalbert 
de Troncliiennes fut inhumé dans la chapelle de la 
Vierge, à Saint-Pierre de Gand. Là reposaient déjà 
Baudouin le Chauve, Arnoul le Vieux, Lietgarde 
sa fille, qui avait épousé Wichman, comte de Gand, 
et Mathilde, femme de Baudouin III, son père. Ce 
dernier était mort à Bergues-Saint-Winoc , le 
1 janvier 962, au retour d'une expédition contre 
les Normands, et il avait été inhumé au monastère 
Saint-Bertin. 

Les pierres tombales de ces princes subsistèrent 
jusqu'en 1566 : elles furent détruites par les 
gueux. Les religieux de Mont-Blandin firent gra- 
ver sur la pierre sépulcrale d'Adalbert le souvenir 
de sa dignité épiscopale, celle de son origine et 



• Cartahiire de Véglise de N.-D. de Paris, t. IV^, p. 135 : « De domo 
Santé Marie, obieunt Albeitus ejnscopus, etc. On lit en note : 24 août 
vers 1020. La date de l'année 1020 est probable puisque l'année 
suivante Francon, évoque de Paris, signe comme tel une cbarte du 
roi Robert [Hist. des Gaules et de la France, t. X, p. 603). 



— 208 — 

des bienfaits, dont, à l'exemple des comtes de 
Flandre, il s'était plu à gratifier leur monastère. 
C'est ce qui explique le titre de fondateur de cette 
maison religieuse. Ce monument ne rappelait en 
aucune manière la dignité de prévôt de Tron- 
cbiennes, à laquelle il doit avoir pleinement re- 
noncé à la fin de sa vie. On j lisait ces quatre 
distiques barbares ' : 

PAUSAM MEMBEOEUM PASTOEI PAEISIORUM 

HOC DAT ADALBEETO SUMMA TEIAS TUMULO. 
mJNC SIBI BALDUIXUS GEXEBARAT MARCHIO DIVUS, 

FLLIUS AEXULPm, PAR PATEE DE PAEILI. 
CUM DAT BIS BIXAS FEBEUARTCS lEE KALEXDAS, 

TEREK\ DEPOSUIT, C^LICA PEOMEEUIT. 
HAXG TIBI FUXDAVI, TEIAS ALMA, DOMUMQUE DIT A VI, 

QUA PEECIUM VENIE SUXTO PEECES ANIME. 

C'est-à-dire : 

« L'auguste Trinité donne, dans cette tombe, le 
repos aux restes d'Adalbert, évêque de Paris. 

» Le puissant marcgrave Baudouin, fils d'Ar- 
noul, digne de son père, lui donna la vie. 

» Le quatrième jour des calendes de février, il 
quitta la terre et mérita le ciel. 

)) Trinité sainte, c'est en ton honneur que j'ai 
fondé et enrichi cette demeure, afin que les prières 
qu'on y offre obtiennent le pardon à mon âme. » 

F. KlECKENS, S. J. 



» Cette épitaplie a été reproduite par plusieurs historiens d'après 
Sanderus [Fland. illust., t. II, Auctarium ad t. I, p. 30). Nous la 
transcrivons sur le MS. 1G530 de la bibliothèque de Bourgogne : 
Chronicon Blandiniense, p. 21. Celle de Sanderus en diffère par les 
quelques variantes que voici : P"" vers : pansant pour pausani ; pas- 
tu)-is pour pastori. 3^ vers : sic 2)our sibi. 7« vers : dicari pour ditavi. 
— Nous respectons l'orthographe de notre manuscrit. 



— 200 — 



DONATION ENTRE VIFS 

faite, en iggl, par madeleine de la toeee , veuve 
dTeycius Puteanus. 



En Belgique , à la fin du règne des archiducs 
Albert et Isabelle, la littérature latine était culti- 
vée avec un très grand succès. Non seulement le 
pays comptait des gTands artistes, mais aussi des 
écrivains d'une incontestable valeur. Les poésies de 
Sidronius Hosschius , Guilielmus Becanus, Fr. de 
Montmorency, Jacobus Wallius, Justus Rjckius et 
Hermanus Hugo renferment des beautés de pre- 
mier ordre. 

Parmi les hommes qui contribuèrent le plus à ce 
mouvement littéraire, il est juste de citer Eeycics 
Puteanus , l'un des publicistes belges les plus 
féconds du XYIP siècle. Né à Venlo en 1574, il 
étudia la philosophie au collège des Trois couron- 
nes, à Cologne, et le droit à l'Université de Lou- 
vain. 11 s'appliqua ensuite aux belles lettres à 
Milan. En 1606 il succéda à Juste Lipse, son illus- 
tre maître, en qualité de professeur de littérature 
latine à l'Université de Louvain, et occupa cette 
chaire avec distinction pendant quarante ans. 



— 210 — 

Puteanus était un homme d'une haute intelli- 
gence. Le cardinal Bona l'appelle : Vir eriiditis- 
simus et omni docùnnâ refertus. Son admirable 
organisation, secondée par l'extrême régularité de 
son genre de vie, lui permit de mener de front 
Tétude approfondie des belles lettres, de l'histoire, 
de la philosophie, de la peinture et de la musique. 
Ailleurs nous l'avons fait connaître comme poète 
flamand d'un incontestable mérite '. 

Le savant avait épousé, à Milan, le 25 février 
1604, Maeie-Madeleine-Catheeine Tcrrina ou 
DE LA ToERE, qui appartenait à l'aristocratie de 
cette ville italienne. On a prétendu qu'elle descen- 
dait des anciens princes milanais. Cette femme lui 
donna quatorze enfants, sept fils et sept filles. 
Une de ses filles, Anne-Christine Puteanus, épousa, 
le 8 janvier 1648, Sixte- Antoine Milser, chevalier 
de l'ordre militaire du Christ. C'était un jeune 
homme très distingué, qui édita en 1662, chez 
André Bouvet, à Louvain, les lettres de son beau- 
père. 

L'archiduc Albert, qui appréciait les mérites de 
Puteanus, le nomma, en 1608, son historiographe 
et lui octroya, en 1614, la survivance du poste de 
gouverneur du château des ducs de Brabant, à 
Louvain, dont le titulaire, Josse Piypacker, mou- 
rut cinq ans après. Ce château était situé sur une 
colline, qu'on nomme vulgairement le Mont César. 
Du haut de cette montagne , Ton jouit du plus 
beau point de vue qu'on puisse trouver dans nos 

' Eendracht van Gent, 1848. 



— 211 — 

contrées. Le savant s y fixa en 1619. Il était telle- 
ment enchanté de sa demeure qu'il lui donna le 
nom de forteresse de Pallas {Arx PallacUs). A 
partir de 1619, il datait ses lettres de Loimnii in 
Arce regia. 

En 1610, le savant, toujours plein de zèle pour 
l'avancement des études , avait érigé une société 
littéraire pour les étudiants de l'Université, à la- 
quelle il donna la qualification de Palestra bonœ 
mentis. C'était dans cette académie au petit pied 
que ses élèves venaient s'exercer, sous ses yeux, 
à la déclamation et lui rendre compte de leurs 
progrès littéraires. Il transporta la Palestra 
au château ducal et lui donna aussi une nouvelle 
impulsion. 

En 1617 Puteanus reçut au château de Louvain 
la visite des archiducs Albert et Isabelle. D'autres 
personnages illustres vinrent l'y voir. En 1642 il 
y donna l'hospitalité à la célèbre Anna Roemers, 
d'Amsterdam, à la fois artiste et poète, qui avait 
en Hollande une réputation comme Mademoiselle 
de Scudery ou Mademoiselle de Piambouillet en 
France. C'était l'amie de Yondel, de Cats, de Hooft 
et d'autres illustrations de l'époque. Elle était 
également liée avec Rubens, qui lui dédia la plan- 
che de sa Susanne, gravée, en 1620, par Lucas 
Vosterman. Anna Roemers séjourna plusieurs 
jours au château de Louvain. 

Après la mort de Puteanus le gouvernement du 
château passa à son gendre Sixte-Antoine Milser. 

Pendant son séjour à Milan, notre savant avait 
captivé les bonnes grâces du cardinal Frédéric 



— 212 — 

Borromée , cousin de saint Charles et son succes- 
seur dans rarchevêché de cette ville. Ce prélat 
l'associa à ses travaux. Il lui faisait même revoir 
ses sermons avant de les prêcher. Après son retour 
en Belgique, le savant continua ses relations avec 
le cardinal milanais. Éprouvant une grande dévo- 
tion envers saint Charles Borromée, il s'adressa 
à son ancien protecteur à l'effet d'obtenir des re- 
liques du saint en faveur de l'église de Saint- 
Pierre, à Louvain. En 1620 le cardinal donna à 
la collégiale de la vieille cité brabançonne , outre 
d'autres reliques de saint Charles, un vêtement en 
soie blanche, orné de broderies en or, que le saint 
avait eu l'habitude de mettre aux grandes fêtes de 
l'église. Il confia ces objets à Antoine Dandelain, 
négociant à Milan, avec prière de les faire parve- 
nir à Éryciu s Puteanus, pour être remis par ses 
soins au conseil de fabrique de Saint-Pierre. Les 
reliques furent reçues avec joie par la population 
louvaniste. Une casette en argent massif, surmon- 
tée d'une statuette de saint Charles, fut confec- 
tionnée pour les y déposer; cette casette existe 
encore. A cette époque la chambre de Rhétorique 
la Rose possédait, à l'église de Saint-Pierre, un 
oratoire dédié à sainte Dorothée, sa patronne. En 
1620 cette association littéraire adopta saint Char- 
les Borromée comme second patron. L'autel de son 
oratoire fut placé sous l'invocation du saint arche- 
vêque de Milan. Une confrérie fut érigée en son 
honneur en vertu d'une lettre de Jacques Boonen, 
archevêque de Malines, du 23 juillet 1638. Putea- 
nus , qui contribua largement à répandre le culte 



21 



o 



de saint Charles à Louvain, exprima le désir 
d être enterré dans l'oratoire dont il a été parlé 
plus haut. Il mourut au château de Louvain, le 
17 sei^tembre 1646, âgé de soixante-douze ans. On 
transporta son corps à l'église de Saint-Pierre et 
on l'inhuma devant l'autel de saint Charles Bor- 
romée. 

Madeleine de la Torre lui survécut pendant dix- 
sept ans. 

Nous avons dit que Sixte-Antoine Milser succéda 
à son beau père dans le poste de gouverneur du 
château de Louvain. Après la mort de Puteanus, 
Madeleine de la Torre continua d'habiter, avec son 
gendre, le vieux manoir ducal. Xourrie et vêtue 
aux frais de Milser, elle ne voulait pas quitter ce 
monde sans récompenser cette libéralité. Au com- 
mencement du mois de février 1663, la bonne 
femme était malade et souffrait de la goûte à la 
main droite. Elle fit appeler le notaire x\.Yan Heus- 
den, et, par donation entre vifs, elle transporta 
aux époux Milser-Puteanus ce qui suit : 1° le por- 
trait de feu son mari Erycius Puteanus, peint par 
Théodore Van Loon ; 2'^ Tous ses meubles ; B"* une 
somme de 1000 florins promise à son mari par 
Philippe IV, roi d'Espagne ; 4° une somme de 
410 florins promise au même par Son Excellence 
François de Melo; 5*^ une somme de 400 florins 
prêtée à son gendre Jacques Du Pont ; 6" tous les 
manuscrits non imprimés délaissés par son mari. 

Nous avons retrouvé l'acte de cette donation 
dans les protocoles du notaire Van Heasden , ac- 
tuellement déposés au greffe du tribunal civil de 
Louvain. Voici le texte de ce document : 



— 214 — 

« Op lieden den 6*" februari a» 1G63 comparerende vuor 
my, als openbaer notaris, ende in de presentie van de 
getuygen hier onder geuoempt, vroiiwe Magdalena Tor- 
EiANA, weduwe van Avylen den hoocbgeleerden heere Eeicius 
PuTEANTS, sieck van licbaeme te bedde liggende , maer 
nocbtans baer verstant wel gebruj'kende , die welcke beeft 
verclaert ende verclaert, l)y desen, by gifte, metten leven- 
den lyve, gecedeert ende getransporteert te hebben aen Jo'' 
Sixtus-Antonins Milsser ende vrouwe Christina Puteaniis, 
haeren schoonsone ende docbter, alhier présent ende danc- 
kelyck accepterende : ierst het portraict van -vvylen haeren 
mau, geschildert by Théodore van Loon. Item, aile haere 
meubelen ende haeffelycke goederen. Item, eene pretentie 
van duysent guldens eens, aen wylen haeren voorsc. man 
belooft by Syne Majesteyt van Spaignien. Item, eene pre- 
tentie van vier hondert ende tien gulden vuyt eene meer- 
dere pretentie van acht hondert gulden aen -wylen haeren 
man belooft by Syne Excellentie don Francisée de Melo ; 
ende ten lesten alnoch eene pretentie van vier hondert 
gnlden geleeut aen jo'' Jacques Du Pont, haeren schoon- 
sone, waer van sy de twee hondert hadde getransporteert 
aen Jo"" Margareta Puteanus ', oock haere dochter, die hy 
aen haer niet en heeft betaelt, mitsgaeders oock den intrest 
van de geheele somme. Daerenboven cedeert aen den selven 
haeren schoonsone ende dochter aile de ongedruckte boec- 
ken by Avylen haeren man gemaeckt, ende is dat vuyt con- 
sideratie van haere montcosten ende cleederen ende andere 
nootsaeckelyckheden, t'sedert de doodt van haeren man, 
by den voorsc. haeren schoonsone ende dochter genoten, 
verclaerende oversulckx de vrouwe donatrice aen allen 
tgene voorts is geeh recht oft actie meer te pretenderen, 



• Marguerite Puteanus épousa, le 12 avril 1648, François-Eusèbe 
Milser, frère de Sixte-Antoine Milser. 



~ 215 — 

constituereiide voorts omvederoepelyck een yecler, thooncler 
(lezer, om cleze doiiatie voor aile hoff ende lieer compétent 
te vernyii^en ende te herkennen per omittens ratura. Aldus 
gedaen ende gcpnsseert, date als boven, ter presentie van 
Joncker Charles Philippe Maillart ende Meester Peeter 
Eaps, getuygen tôt deze geroepen ende gebeden. Ende de 
donatrice ende getuygen gevraeclit synde oft sy conden 
schryven, heeft de donatrice geantwoort jae ; maer mits sy 
in haeren grooten vinger is hebbende het tierecyu, uyet 
anders te commen maecken als een cruys; dan hebbeu de 
getuygen met hunne naemen dese geteeckent. 

Dit is het merck van de voor se. dvnatrice 
verclaerende ut swpra. 

+ 
Signé : Chaeles Philippe Mailliaet. 

Peetee Raps. 
My présent als notaris quod attester, 
A. Van Heusden, notaris, 
16G3. » 

Madeleine de la Torre mourut au château de 
Louvain, le 14 février 1663. Sou acte d'inhumation 
est inscrit comme suit dans le registre des décès 
de la paroisse de Sainte-Gertrude : 

« 14 februari is ghestorven Jouf. Magdalena Tueeina, 
Aveduwe van den heer Ericius Puteanus, raedtsheer ende 
historieschryver van syne catholycke JNlajesteyt. Is begra- 
ven tôt Gemblours. » 

Conformément au vœu qu'elle avait exprimé, 
son corps fut inhumé à l'abbaye de Gembloux. 

Ed. Vax Evex. 
LouvAix, le 4 avril 1882. 



— 216 



LES NORMANS. 

LEURS FAITS ET GESTES EN BELGIQUE '. 



Nous avons vu que Roric et Godefried s'occu- 
paient à piller et à ravager les côtes de la Gaule, 
sans négliger toutefois les soins de leur vengeance 
contre l'empereur Lothaire, auquel, en fait, ils 
étaient en train d'enlever la Frise. Dans ces 
courses, les Xormans, remontant TEscaut, incen- 
dièrent et pillèrent en 851 le monastère de 
Saint-Bavon, considéré comme ressortissant à 
UAustrasie ^ Dans la voie qu'il avait suivie, l'em- 
pereur ne pouvait que s'unir à Charles le Chauve 
pour repousser les Xormans, et c'est ce qu'il fit. 
Cette guerre se prolongea encore pendant deux 
campagnes sur le teri^itoire français, et ne se ter- 
mina que par la rançon de son royaume que 

1 Suite. — Voir page 87. 

2 Cette attributiofi est contestée par le motif que le cours d'eau 
qui séparait le monastère de la ville portait le nom de Onde Leye 
(vieille Lys?), mais Leye avait la signification générique de dériva- 
tion, écoulement. — Conférez : Messager des Sciences historiques, 
1881, p. 152. 



— 217 — 

Charles compta à Roric en 853. En même temps 
Godefriecl obtenait la concession de parages le 
long de TEscaut, pour y abriter ses flottes '. 

L'empereur mourut à Pruim le 28 octobre 855, 
après avoir partagé ses Etats entre ses trois iils ; 
Louis, laine, obtint l'Italie ; Lotliaire, l'Austrasie, 
à laquelle il donna son nom; et Charles, la Pro- 
vence ou royaume d'Arles, qui, à sa mort, échut à 
son frère Lothaire en 863. 

Roric et Godefried , au début du régne de 
Lothaire II, furent reconnus comme princes de 
Frise, mais les Normans du parti contraire s'en 
offusquèrent, ils envahirent leurs Etats et pillèrent 
Duerstede leur résidence ^ ; déprédations qu'ils 
renouvelèrent en 859. Le Danemark, de son côté, 
était en proie aux dissenssions, Eric I étant mort 
vers 862, son petit-fils Eric II (Horicus junior) lui 
succéda •\ 

La fausse position dans laquelle le roi Lothaire II 
s'était mis par -son divorce, amena Louis le Ger- 
manique et Charles le Chauve à se réunir à Douzy, 
afin de délibérer sur les avantages qu'ils pour- 
raient en tirer i. Ils mirent à profit son absence 
en Provence et en Italie. Les Normans utilisèrent 
cet état de choses qui facilitait leurs maraudages 
sur notre territoire. C'est Tépocjne probable où, 
en ennemis de la famille de Harald, ils ravagèrent 



' FoLcriN , De Gestis abat. Lob., cap. 10. — Ann. Pytheani 
adan. 853. 

* Prtjdentius, Tricens ad anniim 857. 

^ Lacombe, Abrégé de Vhist. du Nord, p. 63. 

* WAKNKŒ>aG et Gérard, Hist. des Carulhigiens, IT, p. 272, 



— 218 — 

d'une part la vallée de l'Yasel ', et dune autre, 
qu'après avoir incendié Anvers et le monastère 
de Deurne, ils allèrent brûler Malines ^ Ces épi- 
sodes, que les hagiograplies ont classés sous Tan 
837, nous paraissent appartenir h cette époque. 
C'est ainsi qu'en 870 les Normans se sont trouvés 
en possession d'Anvers, lors du célèbre partage. 
On se souvient que Charles le Chauve avait 
concédé le mouillage de l'Escaut à Godefried. 
L'extension que celui-ci s'en attribua s'explique 
par la nécessité d'avoir sa base d'opérations ap- 
puyée sur les deux rives, pour résister aux agres- 
sions des ennemis danois de sa fainille. Roric 
tenait actuellement son bénéfice, à charge de 
s'opposer au débarquement des corsaires normans. 
Aussi était-ce comme à un allié que l'archevêque 
Hincmar lui écrivit pour lui raj^peler cette charge; 
c'était encore sous la même appréciation qu'il 
s'adressait à l'évêque Hungerus d'Utrecht, lui de- 
mandant d'engager Eoric à ne donner ni secours 
ni asile à Bauduin Bras de Fer, ravisseur de 
Judith. Nous concluons de ces particularités que 
les relations entre ce comte et les Normans 
étaient amicales; aussi n'avons-nous pas rencon- 
tré jusqu'ici, que les j3«^/ Flandrensis et Rodonen- 
sis eussent été dévastés alors, comme ce fut le sort 
de quartiers plus méridionaux. 



' B"" Sloet. — Le texte de Hincmar porte actuellemeiît in pago 
Italiœ residit pour Isalae. 

* « Porro pet- fluvium Scildam ad villam Turniniun pervenerunt. » 
Vita Sancti Gommari. 



219 



V. 



Le roi Lothaire II mourut le 8 août 8G9, eu 
Italie, où il s'était rendu. Le divorce, qu"il avait 
obtenu par décision d'uu synode épiscopal, venait 
d'être déclaré nul par le pape Nicolas, son second 
mariage rompu, et par conséquent ses héritiers 
naturels, qui en étaient issus, se trouvaient illégi- 
times. Sa succession revenait donc à son frère 
Louis II, roi d'Italie et empereur. j\Iais ses oncles 
en jugèrent autrement, et Charles le Chauve ne 
tarda pas à s'emparer de la Lotharingie, dont 
bientôt Louis le Germanique réclama sa part. 
C'est ainsi que ces compétitions aboutirent au 
célèbre partage de 870. 

Tandis que ces discordes incessantes sévissaient 
dans la famille carlovingienne, et amenaient la 
dispersion des éléments de l'autorité nationale, 
dont les comtes commençaient à s'attribuer les 
débris, un mouvement en sens inverse se produi- 
sait dans les pays du Nord. Harald aux beaux 
Cheveux, roi de Norvège, soumettait successive- 
ment les Jcu'ls ou seigneurs de son pays, et y 
constituait la monarchie. Cette révolution avait 
poussé les vaincus à chercher un refuge sur 
l'océan au moyen des flottes qu'ils avaient équi- 
pées, et qui s'unissaient aux expéditions lointaines 
des corsaires danois. Depuis plus de vingt ans, 
disait-on, il y avait plus de Danois sur mer que 
sur terre ' . Aussi le peuple entier ne portait-il que 

> Mallet, Introduction, t. I, p. 230, 



— 220 — 

des habits de matelots, afin d'être toujoui-s pi*èt à 
s'embai^quer au pi*emier signal. De là des désigna- 
tions particulières telle que celle de Lodbi"ok '. 
Les prouesses de Ragnai* et surtout les dépouilles 
qu il avait rapportées de Fi'ance en 846 *, avaient 
sui-excité renthousiasme guerrier entretenu i>ar 
les Scaldes, non seulement à Letlira. où se célé- 
braient tous les neuf ans des sacrifices humains, 
mais encolle parmi les Suédois et les Norvégiens. 
Toutefois^ le mobile de ces guerres changeait peu 
à peu de nature. Les Jai*ls songeaient moins sou- 
vent qu'ils étaient du nombre des 432,000 guer- 
riers que commandait Odiu pour la défense du 
WaUialla contre les géants de Sui*tur, figurés par 
les chefs des ai*mées de l'Eglise, qu'ils ne brûlaient 
d'acquérir des dépouilles, au prix de glorieux 
dangers, et une part du butin pour eux-mêmes. 
Telle fut la carrière de Rolf, Rolw, que nous 
avons nommé Raoul. Rùd&îphus^ et enfin Rollon, 
que le roi Harald proscrivit de son iwaume pour 
avoir, malgité ses édits, exercé des déprédations 
en Xoi-vège même. 

RoUon se réfugia aux lies Orcades, où il se 
i-encoutra avec d'autres normans pix)scrits comme 
lui; car, en fondant sa monarchie, Harald aux 
beaux Cheveux avait peuplé l'océan de hai-dis 
guenierSj dont l'esprit d'aventure en poussa plu- 



* * Us s^j r.: ;.u:-; :.':. : i-^cwttik'i •A'è cùiir ■.ri—v-. L-v.î lie SîtanwP. • 
MAsaosit. L-i".;-; s:..r 1' ! < ':. "^"ife . p. 16"2 r» -ifire^ï K-i.ïy, p. 237. — Chr 
lj2dbinié^=:P.iM>rw'^kf Fîr t-jruOw. Arai^:. TMerry. teni. Z.«3<i# par poil? 

* Wj^stswassiG ait. GixJLSD. Hèsl. det Cusm^jugims, t. Il, p. 2^. 



— -l-ll — 

sieurs à aller coloniser l'Islande. Les Xormans ne 
tai"(lèrent point à rejoindre les Danois campés 
dans la Xortluimbrie et l'East-Anslie avec les- 
quels ils marchèrent contre les Anglo -Saxons. 
Dés lors on put constater qu'un esprit de suite 
présidait à leurs opérations stratégiques : Rollon 
eu était l'àme. Après s'être emparé de la plus 
grande partie du pars et tué le roi Ethelred. ils 
"^"assurèrent un point d'appui sur le continent, 
pour au besoin porter secours à leurs compatriotes 
attaqués par les Anglais. Ils cinglèrent donc vers 
les bouches du Ehin, de la Meuse et de l'Escaut, 
qui pouvaient recevoir leurs flottes et^ en 873, 
débarquèrent sur les côtes de Frise, comme nous 
l'apprennent les annales de Fulde. Rollon exigea 
que les habitants lui payassent des conti'ibutions. 
mais ils refusèrent, disant qu'ils n'en devaient 
qu'au roi Louis de Germanie. On en vint aux 
mains et les Xormans lurent battus avec une 
perte de 800 hommes '. 

Les chroniques disent que le chef fut tué ; mais 
il ne peut s'agir de EoUon quelles nomment 
Rothdpkus, et attribuent un Radbode pour roi 
aux Frisons , tandis que les traditions de la 
Frise , tenant compte de la suppression de la 
royauté à cette époque, nomment pour chef Hessel 
Hermana -. 



' « PriBio impetii cîesus est Rodolfas cnni Danis octingentis. » 
Des Koches, lib. cité. p. 210. — « Octingentis eormn ciuu ipso due e 
iuterfectis. — HAMCOSirs. Frhia. p. 39. 

» Id. ibid., p. 39. 

15 



— 222 — 

Nous ne possédons aucun écrit contemporain 
local touchant cette expédition ; mais elle peut 
être élucidée par la comparaison des différents 
textes. Ici nous trouvons dans une vieille chro- 
nique que Rollon aborda avec ses Normans et 
Gello avec ses Danois, qu'ils détruisirent Voor- 
burg et Noordwyk au nord du Rhin, et que ce 
fut alors que saint Jeroen (Juriaen) fut tué par 
les barbares \ Serait-ce Gello qui subit la dé- 
faite, Noordwyk^ se trouvant près de Kinhem? 
car le lieu du combat n'est indiqué par aucun 
auteur. 

Mais un fait plus certain, c'est que Rollon s'em- 
para de Welcheren et s'y établit pendant cette 
même année. 

Ces expéditions, en tant qu'elles n'étaient diri- 
gées que contre l'Angleterre ou la France, n'offus- 
quaient pas les rois de Danemark, et cela d'autant 
moins qu'ils y trouvaient une source de revenu 
par le prix de l'asile accordé aux corsaires dans 
leurs ports. Mais il n'en était plus de même quand 
des déprédations étaient commises contre un état 
limitrophe avec lequel il fallait éviter un conflit. 
C'était ici le cas à l'égard de Louis le Germanique. 
Aussi voyons-nous qu'en 873 Sigourd II ^ députa 

1 « Eene lieete Gello ende quam met sjiien Denen, ende eeue 

heete Rollo die quam met synen Normans onder welcke was die 

heylige priester Sinte Jeroen, ende wordt gevangheu ende word 
onthooft. » Het Oude Gouds Cronykxken, p. 15. 

* Alting. Notitio pars altéra, p. 58, vox Fortrapa, et p. 134, vox 
Nortga . 

^ Surnommé Œil de Serpent ; il était fils de Lodbrok et avait suc- 
cédé à Eric ]]. i^i'os chroniques le nomment Siijefriedus. 



- 223 — 

à la diète de Worras pour traiter du maintien de 
la paix et de la liberté accordée aux marchands 
des deux nations de trafiquer réciproquement 
dans les deux pays ' . 

Vers le même temps le prince Roric, le norman 
qui tenait la Frise en bénéfice , disparait de 
l'histoire. Son nom est mentionné dans la saga 
d'Olaf Tryggsen"^; disant que Godefried, l'enva- 
hisseur de l'empire de Charlemagne , tua Roric, 
prince des Frisons. Y a-t-ilici confusion d'époque, 
et Roric aurait-il péri dans l'agression de Rollon, 
dont son neveu Godefried était l'allié? 

Si dès lors Godefried convoitait la position 
qu'avait occupée son oncle Roric, un autre pré- 
tendant, jeune encore, étudiait dans l'enceinte de 
labbaje deLobbes. sous la direction de Hilduin, le 
supérieur spirituel : c'était Hugues, fils du roi 
Lothaire II, qui avait pris la défense de ce mo- 
nastère contre les déprédations d'Hubert, frère de 
sa première femme, et avait rétabli Tordre dans 
rintérieur. Dés son enfance Hugues avait été élevé 
dans cette maison , que sa mère Waldrade avait 
toujours protégée 5. 

Charles le Chauve ne craignait rien de ce jeune 
prince qui n'avait que quinze ansenviron quand il 
voulut s'emparer de la partie lotharingienne attri- 
buée à Louis le Germanique. Il le tolérait, mais 
ne le protégeait point, à l'opposé de ce que firent 



^ Annales Fuldenses. 

^ Gramm. I, Note in Meursio, § 2, p. 88. 

^ Th. Lejei'ne, L'ancienne ahbaye de Lobbes, p. 47, 



— 224 — 

les carlovingiens de l'est. Hugues serait un jour 
un allié de Godefried. Des écrivains des derniers 
siècles 1 placent à cette époque Tirruption en 
Flandre des Normans commandés par Hasting, 
qui eût ravagé Cadsand, détruit Rodenburg et 
saccagé Ondenburg, nonobstant les efforts du 
comte au bras de fer. 

Hasting-Guthroen, campé en Augleterre, était 
l'allié de RoUon, et conséquemment ces faits se 
rapportent à l'an 879 ou 880. Les réparations que 
ces désastres nécessitèrent appartiennent donc à 
Bauduin II le Chauve et non à son père -. 

A la mort de Louis le Germanique % Charles le 
Chauve s'était fait déclarer empereur et s'em- 
pressait de s'emparer de la portion lotharin- 
gienne revenant à Louis de Saxe, son neveu; 
mais celui-ci l'ayant revendiquée par les armes, 
infligea au roi de France une honteuse défaite à 
Andernach, le 8 octobre 876. Dès lors la période 
de troubles et d'anarchie s'accentue tous les jours 
davantage dans notre pays. Les sources manquent 
le plus souvent pour Thistoire de cette période, 
et les événements se compliquent de telle façon 
qu'il n'est pas toujours possible d'en suivre le fil. 
Il y a anarchie dans la vie privée comme dans la 
vie politique \ le vol, le meurtre, le rapt sont à 



' Chronyche van Vîaenderen, N. D. en F. R., t. I, p. 34. 

2 Meyerus donne la date de 880 pour la destruction de Rodenburg 
et Aldenburg. — Conf. Feyt et Van de Casteele, Hist. cCOuden- 
bui^g, p. 9. 

3 Le 8 août 876. 

* Warnkœnig et Gérard, Hist. des Carolingiens, t. II, p. 280, 



— 225 — 

Tordre du jour, sans qu'il soit nécessaire de 
les attribuer aux Normans ; les indigènes ne leur 
cédaient point en barbarie. 

Charles le Chauve, mort en 867, eut pour suc- 
cesseur son fils Louis le Bègue, qui ne régna que 
deux ans , et dont les enfants ne parvinrent à 
recueillir la succession qu après avoir triomphé 
des intrigues des grands. 

Cet état de choses, connu des princes nor- 
mans fut mis à profit pour préparer et organiser, 
leur grande expédition , contre la France spé- 
cialement ' . 

Rollon et ses troupes auxiliaires de Danois éta- 
blis en Grande-Bretagne 2, s'était en maint com- 
bats heurté pendant quatre ans au Grand Alfred, 
qui força les Danois en 877 à le reconnaître pour 
roi des Anglo-Saxons , On sait que chez les Scan- 
dinaves, quand deux guerriers s'attaquent et 
luttent sans pouvoir se vaincre après tout un 
jour de combat, ils jettent bas les armes, se 
tendent la main et se jurent fidélité ^ Un inci- 
dent de ce genre dut rapprocher Rollon d'Alfred, 
que l'on trouve plus tard son fidèle allié '. La 
tradition affirme et ajoute que Rollon s'engagea à 
ne plus attaquer TAngieterre et consentit à être 
baptisé. L'histoire nous apprend pourtant que 
Rollon reçut le baptême en 912 et prit le nom de 



'■ Mallet, Introduction, t. I, p. 240. 

2 Gouvernés là par Gmlruu, leur roy, nommé aussi Hasting. 

3 X. Marmikr, Lettre VIII, sur Vlslande, p. 249. 

* Lacombe, Hist. du Nord, t. I, p. 63. — Guillaume de Jumiège, 
lib. II, cap. 5. 



— 226 — 

Kobert; mais la première allégation ne doit pas 
être absolument rejetée. Le moine de Saint-Gall 
dit qu'en 826 un danois de la suite de Harald 
demanda le baptême pour la vingtième fois '. 
On ne doit pas oublier que d'après le culte d'Odin 
l'on faisait une ablution sur les nouveau-nés mâles 
en leur imposant un nom ' ; le signe sensible était 
seul compris du payen. 

Rollon, après son traité avec Alfred, réunit les 
gens de sa suite et leur annonça qu'une révélation 
lui promettait un sort glorieux en France et pour 
eux un asile assuré ^ De Guy se, qui écrivait vers 
1385, y voit une vision céleste procurée par 
Notre-Dame! Les compagnons crurent leur chef 
qui se rendit à ses mouillages de Walcheren, où 
il prépara et combina sa grande expédition contre 
les Gaules. Cette vaste entreprise occupa tous ses 
talents ; pour l'organisation, pour la stratégie, 
pour les marches loin de l'Angleterre où les Da- 
nois, qui en occupaient toujours une partie, se 
trouvèrent privés à tout jamais de son concours. 
La vision, si bien comprise, ressemble singulière- 
ment à une inspiration communiquée par le Grand 
Alfred. Tous les auteurs s'accordent à reconnaître 
à Kollon une habileté et une sagesse peu com- 



* A. G. B. ScHAEYES, Essais sur les croyances et usages, p. 94. 

' Mallet, Introduction, p. 314, ch. XII. 

' Id. ibid., p. 240. — De Guysb, Ann. de Hahumt , t. IX. Il donne 
'à Alfred le nom (ï Anselme? — Robert Wace, qui vivait en 1150 et 
écrivit le roman de Rou, avait jiroduit cette vision. Guillaume de 
Jumiège, mort en 1135, donne à Alfred le nom d'Alstem. Il con- 
firme son alliance intime avec Rollon. Livre II, cap. 8. 



— 227 

niLine. Il était généreux, infatigable, d'une taille 
avantageuse et d'une noble figure '. 

Depuis une vingtaine d'années les flottilles nor- 
mannes remontant la Seine, la Loire et la Ga- 
ronne, rançonnèrent les Gaules; le butin, que les 
habitants défendaient fort mal, était le mobile de 
leurs courses. Ils ramenaient ces dépouilles dans 
le Nord pour les vendre aux marchands de Vineta - 
ou de Lunden, qui j trouvaient une source de 
bénéfices; ces agissements attirèrent l'attention 
de l'autorité. Sigurd II permit aux pirates de se 
retirer dans ses ports moyennant un droit, et 
chargea les corsaires d'imposer des tributs aux 
populations qu'ils vaincraient, ainsi que dans les 
temps modernes les puissances barbaresques l'ont 
encore pratiqué. 

Rollon n'avait pas tardé à se mettre en rapport 
avec tous les Normans opérant dans les Gaules, 
et il ne tarda pas non plus à être leur chef réel. 
Il s'était allié avec le danois Sighefried et avec 
Godefried, le neveu de Roric. Les possessions de 
ce dernier n'étaient plus sous la domination nor- 
manne ; Rollon débuta par vouloir les récupérer 
et marcha contre les Frisons que commandait un 
Radbode ; il les mit en fuite ^ et hiverna à Wal- 
cheren. Pendant cet hiver, de 879, fin janvier, 
dit-on, Bauduin Bras de Fer mourut. 



• Mallet, Ihid., p. 242. — Hemskr. Harald saga, oap. 24. 
^ Cette ville périt dans un tvemblement de terre et fut remplacée 
plus tard par Jomsburg (Wollin). 

^ Guillaume pe Ju.aiiège, Hist. Normanomm, lib. II, cap. 8. 



— 228 ~ 

Les forces normannes ne faisaient que s'ac- 
croître, et si l'on peut s'en rapporter aux annales 
de Saint Bertin, les Danois envoyaient tous les 
cinq ans sur les flottes leurs jeunes gens en âge 
de faire la guerre. 

En juillet 879, les flottes normannes remon- 
tèrent nos rivières, TEscaut et la Meuse, se par- 
tageant en deux corps d'armée. Lorsque ces 
envahisseurs apercevaient sur les rives des trou- 
peaux gardés par peu de monde, ils exerçaient le 
droit de Slrandliug, c'est-à-dire la presse des 
vivres \ C'était là le fléau des campagnes, et les 
malheureux habitants des îles de Zélande qui en 
étaient les premières victimes , implorèrent le 
secours des Frisons et des princes lotharingiens 
qui les avoisinaient. 

Abandonnée à elle-même depuis Roric, la Frise 
citérieure s'était donné un chef national. Son 
choix dut, par une tendance fort naturelle, se por- 
ter sur quelque membre de son ancienne famille 
l'oyale; et c'est d'après cette présomption que nous 
identifions son chef actuel Piadbode au personnage 
promu en 901 au siège épiscopal d'Utrecht, et 
duquel il est dit qu'il était descendant du roi 
Radbode II. Il avait étudié sous le célèbre Nanon 
de Stavoren, à l'école du palais de Charles le 
Chauve ^ Ce Hadbode ne fut pas le seul prince 



' DeppinG, Hist. des expéditions maritimes des Normands, t. II, 
ch. 8. 

* Hamconii, Frisia, p. 108 verso. — C. Stai.laert et Van dee 
Haeghen, De Vinstruction au moyen âge, p. 27. 



- 229 — 

qui, selon Fexpression de Sigebert, ait « échangé 
son baudrier contre la tonsure » ; en 997, Ans- 
fried aussi renommé en guerre qu'en paix, passa à 
la même dignité ecclésiastique, sur le même siège. 
Les Frisons vinrent au secours de la Zélande, 
d'accord avec Régnier de Hainaut marchant sur 
Gand, dont Rollon avait fait sa place d'armes, 
après avoir pillé et saccagé ses deux monastères. 
Les Frisons furent battus et Radbode fait prison- 
nier. Dans l'intervalle la flotte avait débarqué un 
renfort sur les côtes de Flandre qui, après avoir 
brûlé et pillé Thérouenne , s'achemina vers Gand ' , 
le quartier général. Thorhout, où était situé le 
séminaire des missions du nord, se trouvant sur 
sa route, fut saccagé et brûlé ^ De Gand, l'armée, 
longeant l'Escaut en le remontant, formait deux 
bandes, une sur chaque rive. Celle de l'ouest se 
fit un point d'appui à Courtrai, marcha sur Tour- 
nai qu elle pilla , saccagea et incendia , ainsi 
qu'Arras et tous les monastères qui se trouvaient 
sur la route. La bande du levant se répandit dans 
l'ancien Brabant, y détruisit les monastères de 
Meerbeke, Soignies, Nivelles, et poussa ses dépré- 
dations jusqu'à la Sambre \ Leuze avait égale- 



» A cette expédition doit se rapporter la destruction du Koden- 
burg et d'Aldenburg. 

* Selon ScHAETES, p. 283 du t. III de la Belgique et les Pays- 
Bas, etc., ce serait le Bras-de-Fer qui eût reparé Thourout, fait qui 
nous paraît appartenir à Bauduin II. 

= Le sac de Nivelles est douteux. — Celui de Landen en 853, livre 
cité, p. 202, n'est pas admissible. Cette localité n'avait pas de mo- 
nastère ; et Schaeyes lui attribue un acte de 046, qui se rapporte à 
Gemblours, assertion reproduite p. 36 du t. III de Patria Belgica. 



— 230 — 

ment subi la destruction, et c'était dans cette 
direction que Rollon lui-même poursuivait sa 
marche en luttant, pied à pied, contre Régnier 
au long Col, auquel la tradition donne pour allié 
Gérard de Roussillon*. Buissenal et Blaton au- 
raient, dit-on, été les théâtres de combats achar- 
nés, desquels Rollon sortit victorieux. Mais il y 
avait un succès qu'il ambitionnait avant tout, 
c'était la capture de Régnier. Aussi, ayant dressé 
une ambuscade contre lui, il parvint à s'assurer 
de sa personne. Il le retint à Condé qu'il venait de 
prendre et de saccager, ainsi qu'Antoing. On sait 
que, touché des instances de l'épouse de Régnier, 
il abandonna sa part de rançon, qui était la 
moitié, et rendit la liberté à notre prince. Conti- 
nuant à remonter l'Escaut, les Normans pous- 
sèrent leurs ravages jusques dans le Cambraisis, 
mais là ils trouvèrent, parait-il, une sérieuse 
résistance. 

Rodolphe, second fils de Bauduin Bras de Fer, 
avait hérité dé cette ville, où, parait-il, son frère 
Bauduin se trouvait à cette époque. Il se mit à la 
tête des troupes, attaqua les Normans et les pour- 
suivit jusques dans la forêt de Mormal où il leur 
infligea une sérieuse défaite 2, 

A la mort de Louis le Bègue (10 avril 879), 
Louis de Saxe avait d'abord été appelé, par le 
parti du chancelier Gozlin, à succéder au roi 



' Conf. C. A. DuviviER, Revue trtm., t. IV, p. 181. 
* De Smet, apud Warnkœnig et Gérard, Hist. des Carolingiens, 
t. II, p. 303. 



— 231 — 

défaut. Il se rendit en France avec ses troupes, 
mais il préféra renoncer à toutes ses prétentions 
en faveur des enfants de Louis le Bègue, moyen- 
nant que ceux-ci lui fissent abandon de la partie 
lotliaringienne que leur père avait possédée. Cet 
arrangement conclu, Louis de Saxe s'en revenait 
vers le Rhin avec ses troupes et suivait la grande 
voie romaine vers Cologne, quand il se heurta à 
Tliiméon ' contre un groupe de Normans, qu'il 
attaqua et finit par disperser, non sans efforts. 

Cependant Rollon continuait sa marche au 
midi, tant par mer que par terre. Gand et 
Courtrai étaient les quartiers généraux de ses 
forces de terre , lesquelles , la campagne sui- 
vante, attaquèrent de nouveau Arras, Corbie, 
Péronne et les villes de la Somme qui furent 
toutes pillées et dévastées. En présence de ces 
ruines successives, le jeune roi Louis III appela 
ses troupes, les conduisit contre les Normans et 
remporta sur eux la mémorable victoire de Saul- 
court, près Abbeville (881). Huit mille Normans, 
selon les chroniques, furent mis hors de combat 
avec leur chef Gormo, qui perdit la vie, succès 
qui donna lieu à un chant de guerre dont le texte 
nous a été conservé ^. 

La nouvelle de cette défaite parvint rapide- 
ment à Courtrai, puis à Gand, et atteignit tous 
les groupes de Normans disséminés dans le pays, 



'■ Cn. DuviviER, AiDi. d'archéologie et (l'histoire, t. III, p. 43. 
^ WiLLEMS, Monuments delà langue romane et de la langue tudes- 
que du IX^ siècle, Gand, 1845. 



— 232 — 

qui , atterrés , clierclièrent un refuge sur leurs 
flottes, et cii]glèrent par la Meuse et le Rhin vers 
Tîle de Betuwe. Lorsque ces Normans eurent pris 
terre, ils allèrent saccager et brûler Birten ', entre 
Xanten et Rlieinberg, et de là s'emparèrent de 
Xjmègue où ils se fortifièrent. 

A peine Louis de Saxe fut-il informé de ces 
événements, qu'il se mit à la tête de ses troupes 
et marcha pour reprendre la ville. Mais les tra- 
vaux de défense étaient si bien conçus et exé- 
cutés, que le siège traînait en longueur. Pendant 
une sortie des assiégés le comte Everard fut fait 
prisonnier; et bien que les assiégeants fissent peu 
de progrès, les Normans firent des ouvertures 
pour que le siège fut levé. L'hiver étant fort rude 
ce qui rendait la poursuite des travaux impossible. 
Le roi accueillit la demande de l'ennemi qui con- 
sentait à se retirer. Le comte Everard recouvra 
la liberté contre la rançon que paya Evesa, sa 
mère, et les Normans promirent solennellement 
de ne plus jamais attaquer les Etats du roi Louis 
de Saxe. Ils évacuèrent la ville après avoir livré 
aux flammes le palais impérial, et regagnèrent 
leurs vaisseaux qui les portèrent vers l'océan \ 

Louis de Saxe mourut à Frankfort au mois de 
septembre 882 et la couronne passa à son frère 
Charles le Gros. 



' Baiobzuna, vid Sloet, t. I, p. 50. — Alting traduit ce nom par 
Sluis (l'Écluse) et d'autres par Berg-op-Zoom? Des Koches y re- 
rnnnait Birten. jEpitomes, t. I, p. 237. 

- liEGiKO, Chroii., I, 592. — Ann. Fuldens, I, 394. — Pertz. 



,-) o O 



VI. 



Ce roi, qui devint empereur et commanda à 
un territoire aussi étendu que celui sur lequel 
avait dominé Cliarlemagne , n'avait aucune des 
qualités nécessaires à un clief d'état. En face 
de lui , au-delà de ses frontières , régnait un 
véritable grand homme, le corsaire norman Rol- 
lon, qui, après des expéditions savamment com- 
binées et courageusement conduites, finit par se 
faire attribuer cette partie de la Neustrie à la- 
quelle il donna le nom de son peuple, pays où 
il montra des vertus qui firent le bonheur de ses 
sujets. 

Nous avons reconnu en lui l'auteur de la 
campagne de Tan 880, pour laquelle il avait 
choisi notre territoire comme base de ses opé- 
rations, appuyées sur la Frise. Godefried, fils de 
Harald, était son allié, et nous ne pouvons ou- 
blier que ce prince avait grandi sur les rives 
du Bas-Escaut; qu'il avait à diverses reprises 
poussé ses excursions dans Imtérieur, et que 
par conséquent les ressources stratégiques de 
notre territoire lui étaient particulièrement con- 
nues. Nous le trouvons maintenant accompagné 
d'un nouveau personnage , Siegfried , l'allié de 
Rollon. 

C'était de Walcheren que Rollon transmettait 
aux flottes l'ordre d'aller détruire et piller les mo- 
nastères de la Neustrie, d'où s'élevait la supplica- 
tion : A furore Nonnanorum libéra nos, Domine! 



— 234 — 

C était de Rollon encore quêtait parti Tordre 
de remonter l'Escant et la Meuse afin de s'as- 
surer le bassin de ces rivières, où les armées 
pouvaient se ravitailler par le Strandhug ou le 
pillage. Dès cette époque on s'aperçoit que 
Rollon et Godefried se préoccupaient de créer 
un établissement stable et définitif, Rollon s'était 
emparé de Rouen qu'il n'abandonna plus. Gode- 
fried songeait à s'emparer de la partie lotharin- 
gienne que son oncle Roric avait eu en bénéfice. 
Ses anciennes relations dans le pays l'avaient 
mis en rapport avec des personnages notables , 
tels que Albéric et ses frères, Guibert, Rotbert, 
Etienne, qui plus tard fut un des seigneurs in- 
surgés contre Zuentibold, et Thibaut, gendre 
du feu roi Lothaire II, dont il avait épousé la 
fille Bertlie. Celle-ci paraît avoir obtenu des 
biens en Provence, dont son père avait hérité 
la couronne au décès de son frère Charles. De là, 
ce Thibaut d'Ardenne fut désigné plus tard sous 
le nom de Thibaut d'Arles '. 

Les circonstances dans lesquelles se trouvait 
Godefroid l'amenèrent à utiliser le mécontente- 
ment de ces seigneurs et à soutenir les prétentions 
de Hugues, frère de Berthe -, tout en songeant 
peut-être dès lors à épouser sa sœur Gisèle. 
Comme ses sœurs, Hugues était enfant de Wal- 
drade dont le mariage avait été annulé à Rome ; 
mais dans une position analogue à celle de son 

» A. VoGEL, Ratherins von Verona, p. 5. — Regino ad annum 883. 
— De Vaddere, Origine des ducs, p. 142'»''. 
» Aimonis contin., lib. V, cap. 40, etc. 



— 235 — 

ancêtre Cliarles Martel, il se regardait comme 
fondé à tenter la fortune pour acquérir la cou- 
ronne délaissée par son père. Dès lors, pensons- 
nous, les plans furent dressés pour que Godefried 
et Hugues se partageassent la Lotharingie. 

En même temps qu'en 881 les vaisseaux nor- 
mans, sous les ordres de Godefried et de Sieg- 
fried, remontaient la Meuse, une escadre qui 
mouillait dans le Kinhem, en face de Vroon *, 
traversait le Schirmer et le Zuiderzee, remontait 
l'Yssel et allait brûler De venter ^ 

Sigfried, ayant remonté la Meuse, plaça son 
camp à Elsloo près de Temboucbure de la Glieule. 
De là, il se répandit au loin, à l'est et à l'ouest 
du fleuve, où il étendit ses troupes jusqu'à la 
Dyle, dont il assura le passage par Toccupation 
d'une plaine qui plus tard fut Louvain '\ Maes- 
triclit, Tongres, Liège, Cologne, Bonn, Neusz, 
Zulpich, Juliers, Inda, Stavelot, Malmédi, sont 
pillés, dévastés et incendiés par les Normans qui, 
n'emparant d'Aix-la-Cliapelle, mirent leurs che- 
vaux en fourrière dans la cathédrale et dans le 
palais. 

Le 5 avril 883 Trêves éprouva les mêmes ra- 
vages, et ce ne fut qu'à Metz que l'évêque Walo 
tenta de s'opposer à ces flots de barbares, mais sa 
troupe fut défaite et lui tué. Ce fut pendant ces 



* « Inter kineraum et urbera proclivius solum veterem portura 
indicat. » Alting, Pars II, p. 193. 

^ Ann. Fuldens. — Pertz, p. 397. 

' Conf. F. Hennaux, Les Normans, p. 282 du Messager des Scien^ 
ces historiques, 1847. 



— 236 — 

campagnes de 882 et 883, que Gérard, qui devint 
la souche de la famille de Hostade, s'empara de 
Namur qu'il défendit courageusement contre les 
envahisseurs et où il les empêcha de ravager 
l'Eutre-Sambre et Meuse. Dès la première cam- 
pagne on avait imploré le secours de l'empereur 
qui marcha contre Elsloo avec une nombreuse 
armée. Après un siège de douze jours sans 
succès, dit-on, Luitward, évêque de Yercelles, 
engagea Charles le Gros à négocier avec Ten- 
nemi ' . En conséquence , il compta à Sigfried 
une somme énorme pour qu'il abandonnât le 
pays, et accorda en toute souveraineté royale à 
Godefried, les territoires que son oncle avait 
possédés en bénéfice, ainsi que l'autorisation 
d'épouser Gisèle, pourvu, dit-on, qu'il se fît bap- 
tiser, quoiqu'il paraisse que ce fils de Harald, 
tilleul de Louis le Débonnaire et élevé parmi nous, 
eût déjà reçu le baptême. 

C'est pendant la campagne de 882 qu'il faut, 
nous semble-t-il, placer l'épisode de saint Ever- 
mere, pèlerin frison, qui subit le martyre avec 
sept autres, périssant sous les coups de Hakkon, 
nom assez répandu en Danemark pour recon- 
naître ici un chef de Normans. Russon, près 
Tongres, fut le théâtre de cet événement, qui y 
est encore commémoré ^ 



» Comparez Elfeg, dans Thierry, Conqttête de V Angleterre, t. I, 
pp. 101-102. 

2 Stechee, Revue de Belgique, t. XIX, p. 269. — Folcmar, évêque 
d'Utre(;ht, fit rendre les honneurs funèbres au martyr, en 968. — 
Hamconii Fkisia, pp. 80 et 109. 



— 237 — 

- Ou s'étonne aujourcVliui de ce que les Normans 
si braves et parfois si généreux, aient été cruels 
et impitoyables à Tégard des prêtres et des 
moines, gens sans armes et inoffensifs. Mais il 
n'en était pas ainsi à leurs yeux, qui ne voyaient 
en eux que des magiciens, suppôts de Surtur et 
des mauvais génies marchant à l'assaut de la ville 
céleste d'Ass^ard. Les sacerdoces des cultes rivaux 
attribuent toujours aux mauvais génies les pro- 
diges vantés de leurs antagonistes'. Quand les 
Normans voyaient les moines fuyant à leur ap- 
proche, abandonnant tout, sauf leurs châsses à 
reliques, ils considéraient celles-ci comme des 
talismans ; ils cherchaient à s'en emparer ou à les 
détruire par l'incendie, afin que leur pouvoir 
magique ne s'exerçât plus contre eux. Le feu leur 
servait en même temps à supprimer tout abri où 
l'ennemi eût pu trouver un refuge. 

Réginon nous apprend que les indigènes qui 
s'étaient alliés à Godefried, ne différaient des 
Normans qu'en- ce qu'ils s'abstenaient de ces actes 
de violence. Cela s'explique : les prêtres étaient 
ceux de leur propre culte ; les abris étaient ceux 
de leurs compatriotes. 

Ce dut être dans les mêmes années que Bauduin 
le Chauve, rentré en Flandre, s'efforça de réparer 
les désastres de l'occupation normanne ; peut-être 
bien sous la protection du roi Alfred d'x\ngieterre , 
dont il épousa la fille Elstrude en 884. 

La position souveraine qu'avait obtenue Gode- 

' Benjamin Constant, D,i la religion, liv. II, cliap. 6. 

10 



— 238 — 

fried et le mariage qu'il avoit contracté souriaient 
aux visées du prince Hugues, qui jusque là n'avait 
trouvé d'appui que dans la branche germanique 
de sa famille. L'irrégularité canonique de sa nais- 
sance ne l'oiFusquait point. Au-delà du Rhin sur- 
tout cette condition paraissait sans importance, 
comme l'indiqua dans la suite le choix de l'empe- 
reur Arnoulf et celui de son tils Zuentibold. 
Hugues avait été d'abord, en 880, gratifié par 
Louis de Saxe du duché d'Alsace et de labbaje 
de Lobbes, où il avait été élevé sous Tabbatiat 
d'Anségise. l\ paraît que sous Hugues, Hilduin- 
Tasson d'Ardenne et proche parent du comte 
Thiebaut'. continua Tadministration spirituelle 
du monastère qu'il avait exercé sous Carloman, 
son prédécesseur ^ 

Hugues, dont le caractère ne nous est connu 
que par les écrits de ses adversaires, n'était pas à 
la hauteur du rôle qu'il avait choisi : celui de faire 
triompher la souveraineté lotharingienne en regard 
de celles de France et de Germanie. Bien que ses 
beaux-frères Godefried et Thibaut fussent ses 
alHés et en quelque sorte ses maîtres, on ne peut 
lui refuser la qualité de précurseur de la nationa- 
lité belge '\ 

Les chroniqueurs de cet âge barbare nous le 
montrent atteint du même esprit de violence que 
ses sauvages contemporains. Ils racontent qu'épris 



' A. VoGEL, Ratherius von Verona, p. 31. 
* Th. Lejetjne, iJancientie abbaye de Lobbes, p. 47. 
^ Conf. E. DE BoRCHGRAVE, Les précurseurs de la nationalité 
belge. Bulletin de V Académie d'arcliéologie, t. I, p. 843. 



— 239 — 

des charmes de Friderata, femme de Gnibert, Tun 
des comtes qui lui étaient dévoués, il fit tuer ce 
dernier; et, comme un autre David, épousa sa 
Betlisabée ' . 

Ptéginon relate, sous la date de 885, les négo- 
ciations conspiratrices de Hugues avec son beau- 
frère Godefried , pour en obtenir des secours 
et des troupes auxiliaires afin de récupérer la 
couronne paternelle , regnum paternum , lui pro- 
mettant, dit-il, de lui abandonner la moitié de 
son royaume, s'ils étaient vainqueurs, medietatem 
ipsins regni i^ro munere pollicitur. 

Ces négociations remontaient au moins à 883, 
car le même Réginon nous dit d'une part qu'en 
884 Godefried autorisa les Danois, dont les vais- 
seaux mouillaient dans le Kinhem, à venir hi- 
verner dans rintérieur ; qu'en conséquence ils 
voguèrent vers Test, remontèrent TYssel et, avec 
Tautorisation du roi Godefried, s'établirent à 
Doesburg, et le printemps venu s'en retournèrent 
dans rOcéan; et d'une autre part, que l'armée 
normanne fit à la même date un camp retranché 
à Louvain, qui devint bientôt leur quartier géné- 
ral. Ce fut là sans doute le point de ralliement 
des affidés du prétendant Hugues, d'où ils purent 
recruter leurs soldats indigènes. Toutes ces allures 
des insurgens ne se passèrent point sans être 
aperçues. Le comte Henri, qui commandait en 
Saxe, et qui était un ennemi acharné des Xormans, 
était venu poster son camp en vue de Doesburg, 

1 D. Bouquet, t. IX, p. 36. 



— 240 — 

pour s'opposer aux déprédations que les réfugiés 
auraient pu commettre '. 

Cependant Godefried était en paix avec l'empe- 
reur, qui paraissait éviter tout prétexte de rup- 
ture. Mais dans la position qu'il avait prise, le roi 
norman des Frisons se trouvait poussé à entamer 
une nouvelle négociation, dont Tissue devait lui 
dicter sa conduite ultérieure. 

n députa à Charles le Gros deux de ses comtes, 
Gérolf et Gardolf, qu'il avait chargés de demander 
à l'empereur la concession de quelques localités 
sur le Haut-Rliin où se trouvaient des vignobles, 
afin qu'il pût récolter du vin, dont la production 
était impossible dans ses États. Cette demande 
effraya la cour, qui y vit une tendance à s'établir 
au cœur de l'empire. Comme les armées nor- 
mannes étaient agaerries et leurs chefs supérieurs 
en tactique à ceux que le César pouvait leur 
opposer, il fut décidé, conformément au conseil 
du comte Henri, de recourir à la ruse pour se 
défaire d'un ennemi redoutable. L'empereur ren- 
voya les députés avec la mission d'annoncer à leur 
maître que des envoyés spéciaux iraient prochai- 
nement lui faire connaître les intentions du César. 
Le comte Henri fut mis à la tête de la députation 
et chargé de l'exécution du complot qu'il avait 
suggéré, n s'adjoignit d'abord le comte Everard, 
celui qui trois ans auparavant avait été fait pri- 
sonnier, et dont, avec ou sans motif, Godefried 

» Pertz, Mon., I, 594, apud Sloet. 



— 241 — 

avait confisqué les biens ' ; il fit partir également 
des soldats isolés auxquels il fixa i^our point de 
ralliement un lieu indiqué sur la frontière de 
rÉtat norman, et pour ôter toute méfiance, il se 
fit accompagner par AVillibert, archevêque de 
Cologne. 

Prévenu de la mise en marche de la députation, 
Godefried alla l'attendre à Herispich, aujourd'hui 
Sjnjkschen polder, aux limites du Betuwe. Les 
envoyés furent introduits ; ils abordèrent le sujet 
qu'ils firent traîner en longueur, quand enfin le 
comte Everard intervint, comme il était convenu 
avec le comte Henri, pour exposer ses propres 
griefs, ce qu'il fit avec tant d'aigreur, que le nor- 
man irrité répondit sur le même ton. Everard 
alors tira son épée et transperça le roi qui tomba 
sur le sol. Henri le fit achever parles soldats qu'il 
avait tenu en réserve et commanda à l'archevêque 
de s'emparer de Gisèle et de l'amener à Charles le 
Gros. Quelques jours plus tard, Hugues, séduit 
des promesses insidieuses émanées du comte 
Henri, se rendit à Gondreville, ancien palais royal 
voisin de Toul, qu'avait habité le roi son père. Il 
y fut saisi par le comte Henri qui, sur les ordres 
de l'empereur, lui arracha les yeux et l'envoya au 
monastère de Saint-Gall. Quelques temps plus tard 
il fut transféré a Pruim où il mourut ^ 

Tel est le récit de Réginon qui jusqu'en 899 fut 
abbé de Pruim et par conséquent en position 

' Situés, paraît-il, entre l'Amstel et le Veclit, et qui eût le nom 
de Danemarca, depuis ce fait. Vide Altikg, II, p. 43. 
* Regiko, ad annwn 885. 



— 242 — 

d'être bien informé; nous devons donc admettre 
tous ces faits comme historiques. Mais un roman 
légendaire donne une autre fin à ce prétendant. 
D'après ses récits Hugues aurait péri sur un 
dans un combat entre Franks et Normans; 
Berthe et Gisèle, ses sœurs, se seraient rendues 
de nuit dans la plaine et, à la lueur de la lune, 
auraient découvert et enlevé le corps de leur frère 
pour lui donner la sépulture à Notre-Dame de 
Laeken ' . 

Quoi qu'il en ait été, la conjuration Belgo- 
Xormanne était écrasée; par ces deux attentats 
le comte Henri assurait quelque tranquillité au 
gros empereur. Mais les meurtriers payèrent la 
peine de leur crime : Henri, que son zèle avait 
porté à aller soutenii^ Paris contre les Normans en 
886, fut criblé de coups de flèches par l'ennemi; 
Eberliard fut tué en 898 dans une partie de chasse 
par le comte Walger, fils de Gérolf "". 

YH. 

Tandis que Rollon se maintenait à Rouen d'où 
ses flottilles continuaient à rançonner les Gaules, 
son allié Sigfried opérait autour de Paris, où la 
nouvelle de l'assassinat du roi de Frise lui parvint. 
Immédiatement il se replia vers le nord, et ayant 
atteint Louvain, il en fit son point d'appui pour y 



- Conf. Mann, Hist. de Brux-elles, p. 10. 

2 Regino, apvxd Pertz, I, p. 608. — Hamconius, Frisia, p. 40: 
titre ce comte Henri de dux Brabantice? 



— 243 — 

organiser la plus gi'ande expédition que les Xor- 
mans eussent lancée contre la Gaule. L'armée qu'il 
j constitua se dirigea par terre et par mer sur 
Rouen, pour aller ensuite assiéger Paris. Afin de 
se débarrasser de ses ennemis, Charles le Gros 
négocia et compta une grosse rançon à Sigfried, 
auquel il abandonna la Bourgogne pour que le 
siège de Paris fut levé. Les troupes normannes 
rentrèrent donc en grande partie chez nous pour 
se cantoner sur les deux rives de la 'Meuse et 
autour de Louvain, où ils dominèrent pendant 
sept ans '. 

Cependant le gros et incapable empereur, tombé 
dans le mépris de ses sujets, peu estimables eux- 
mêmes, fut déposé, et le 11 décembre 887, Arnulf 
fut élu roi de Germanie. Les circonstances lui 
commandaient de s'attaquer aux Xormans, dont 
les troupes, selon les rapports, se seraient alors 
trouvées réunies sur le Haut-Escaut. Mais au con- 
traire, il apprit bientôt qu'elles étaient en train 
de dévaster Liège et Aix-la-Chapelle, et il donna 
Tordre à l'armée qui se trouvait de ce côté du 
Rhin de marcher à l'ennemi. Celui-ci mit les 
troupes royales en pleine déroute, après avoir fait 
succomber dans Taction Tarchevêque de Mayence 
et les comtes Sunderold et Arnold qui les com- 
mandaient. 

A la nouvelle de ces désastres le roi de Germa- 
nie leva une nouvelle armée, à laquelle il donna 



' Des Roches, ^pitomes, t. I, p. 218. — F. Henaux, Messager 
des Sciences hisio7-iqiies , 1847, pp. 282 et 286. 



- 244 — 

pour point de ralliement les bords de la Meuse 
vers Liège. Mais les Normans en furent prompte- 
ment instruits, et marchant à la rencontre de leurs 
ennemis, ils traversèrent la Meuse au-dessous de 
Liège, probablement à Navagne; laissant l'armée 
royale sur leurs flancs, ils allèrent se poster dans 
la vallée de la Gueule, où ils purent s'appuyer 
sur leur ancienne forteresse d'Elsloo. On en vint 
aux mains aux environs de Fauquemont, et la 
victoire demeura aux Normans qui, enivrés de 
leurs succès continuels, firent retentir la vallée de 
leurs cris Gulia, dès lors leur cris de ralliement 
dans toutes leurs hostilités subséquentes. Il nous 
semble que l'écho s'en repercuta jusqu'à Ponte, 
en Gueldre, où la légende, sous un aspect allégo- 
rique, nous montre la victoire de Wikert et Lupold 
sur une bande de Normans ' . 

C'est à la suite de cette victoire que l'on peut 
fixer la mort de Siegfried, en Frise \ 11 paraît 
s'y être rendu pour y reprendre la couronne dé- 
laissée par son allié Godefried; mais les Frisons, 
depuis l'assassinat de ce roi, songeaient à récu- 
pérer leur indéiDcndance que ces dominateurs 
étrangers ne respectaient guère. Nous voyons dès 
lors les comtes frisons accroître leur puissance, et 
Gerolf, le vieux serviteur de Godefried, être en 
889 gratifié de donations par le roi Arnulf ^ 

' Vaernewyck, Hist. van Belgis, liv. IV, cap. 31, in fine, p. 127. 
8elon C. Miclmëls, un rocher rive droite de la Meuse, à 5 kilom. sud 
de Venloo, porte le nom de Saut du Normand. Revue trimestrielle, 
VI, p. 248. 

2 « Frisiam petivit, ubi interfectus est. » Des Roches, JSpitomes. 

' Sloet, Oork,, p. (53. — Conf. S. Styl , Opkomst en bloei der 
Nederlanden, p. 14. 



— 245 — 

Siegfried campait avec une partie de son armée 
dans les états frisons et négociait avec quelques 
grands pour s'établir dans le pays. Dans un entre- 
tien qu'il eut avec Vitho, l'un d'eux qu'il avait 
reçu dans sa tente, ce frison le tua d'un coup de 
pierre à la tempe, en 890, dit-on '. 

Lorsqu'Arnulf eut apjjris la déroute de ses 
troupes , il leva une nouvelle armée à la tête 
de laquelle il se mit lui-même, et ayant passé 
la Meuse , il alla investir Louvain , désormais 
le quartier général de l'ennemi, et y remporta 
Féclatante victoire dont Sismondi a rendu un 
compte si exact dans son Histoii^e des Français, 
en reproduisant la narration des annales de Fulde. 
La domination normanne était renversée; seize 
de leurs drapeaux portant les corbeaux fatidiques 
du dieu père de la victoire, qui s'honorait du titre 
d'iiicendiaire ^ illustrèrent le triomphe du futur 
empereur. Lorsque ces nouvelles parvinrent aux 
matelots qui stationnaient dans la Meuse, la 
crainte les saisit, et ils allèrent se réfugier dans 
les bois entre Meuse et Rhin, pays où ils exer- 
cèrent leurs brigandages toute l'année 892 ; mais 
traqués de toutes parts et attérés au nom d'Ar- 
noulf, ils quittèrent la contrée ^ 

Troupe de soldats, les Normans ne cherchèrent 
point à coloniser sur notre sol, cependant comme 



' Hamconii, Frisia, p. 40 recto. 

* J. Van der Maelen, Les partis et leurs insignes, p. 7. — AuG. 
Thierry, Conquête de V Atigleterre par les Normands , t. I, p. 100 
(liv. II). — Suider, L^ Incendiaire . — Mallet, Edda, p. 63. 

3 Des Roches, JEpitomes, t. I, p. 221. 



— 246 - 

individus, il en resta qui se mêlèrent aux habi- 
tants, surtout en Zélande et sur les rives de 
TEscaut*, où ils se fondirent dans la popula- 
tion. Odin avant donné la victoire à leurs enne- 
mis, ils le regardaient comme privé de sa toute 
puissance et n'hésitaient plus à se soumettre 
à l'Eglise. Dans ce siècle les arguments étaient 
jugés par des guerriers, et les batailles gagnées 
amenaient à croire ce qu'il plaisait au vainqueur 
d'imposer -. 

Les Normans vaincus, le parti insurrectionel 
continua à se dissoudre, car l'oppression éprouvée 
par la population à l'occasion du Strandhug ou 
Blackmail, avait enfin lassé les habitants. Aussi, 
l'anarchie déjà grande sous l'administration offi- 
cielle, n'avait fait que croître sous la domination 
étrangère et pajenne, que l'on pourrait qualifier 
de résultat d'une croisade du paganisme contre 
l'Eglise. Si des combattants indigènes se trou- 
vaient encore à Louvain parmi les envahisseurs, 
on peut afifii-mer que d'autres marchèrent contre 
eux sous les drapeaux du roi Arnoulf. 

Les Romains avaient été les instituteurs des 
peuples de l'occident, et l'Église qui avait recueilli 
leur succession, exerçait son rôle d'éducatrice par 
la civilisation romaine principalement ^ Aussi 
tout ce qui était le produit de cette ancienne civi- 
lisation fut-il attaqué, renversé, détruit ou annulé 



» J. Lepetit, Ned. Rep., pp. 186 et 193. — Couf. Moke, La Bel- 
gique ancienne, pp. 316-317. 

» Mallet, Hist. de Danemark, t. III, p. 129. 

3 Max \yiRTH, Fondation, etc. Introduction, pp. 36 et 47. 



— 247 — 

par les expéditions des Normans. Cette civilisa- 
tion venant du midi s'était répandue en descen- 
dant nos rivières, la réaction se produisit contre 
elle par voie inverse : c'est en remontant nos 
fleuves que les corsaires vinrent la supprimer. Dès 
lors un travail de reconstitution se prépare pour 
aboutir aux assises sur lesquelles devait s'élever 
un jour l'édifice national belge. L'une d'elle avait 
été entrevue par le vainqueur de Louvain. 

De cette domination de sept années, alliée à 
l'opposition indigène, il demeura quelque chose 
qui surnagea à la dispersion des Xormans. Le roi 
comprit que la Lotharingie cherchait à être elle- 
même *, et le 11 mai 895 elle obtint un roi distinct 
de la Germanie, Zuentibold, fils d'Arnulf, qui, 
malheureusement, tout à fait étrano-er au carac- 
tère national et nourri dans les préjugés de son 
pays d'origine, perdit quatre ans plus tard, la 
couronne, la vie et le pays qui avait été confié à 
sa garde. 

C. Van dee Elst. 

1881. 



* « Das Streben nach SelbstanJigkeit sollte in unschàdlicher 
Weise erfuUt, ja zum Nûtzen des neuen deutschen Konigs ausgebeu- 
tet werden. » A. Voghel, Ratherius, p. 5. 



248 



VARIÉTÉS 



Épitaphe du duc Chaeles de Loreaine (1654). — 
L'épitaphe était un genre de littérature fort en vogue au 
XVIIe siècle, elle sadressait même à des personnes par- 
faitement en vie; réservée souvent à l'éloge, elle pouvait 
être une arme à deux tranchants et servir à satisfaire des 
rancunes politiques; celle du duc Charles de Lorraine 
appartient à cette dernière catégorie, c'est une satyre poli- 
tique adressée au duc au moment de sa chute : 

Adeste mortales, 

Respicientis et despicientis fortune 

Prodigium obstupescitel 

Ego 
Carolus dux Lotaringie 

Cesarum progenips 

Regum consanguineus 

Principum affinis 

Perfidus omnium necessarius 

Infidus omnium mercenarius, 

Multis suppetias, nuUi auxilium tuli., 

Ducatum, 

Quem mihi paterna successio obtulit, 

Geminis simul nuptijs stabilitum 

Gallus 

Successû belli abstulit 

^lagnum hoc damnum 



— 24D — 

Iberus regum maximus 

Annuis stipendijs et quotidianâ indulgentiâ 

Siio damno pensavit, religionis ludibrio : 

Regione exutus omnium regionum excuvias, 

Féliciter, an infeliciter dicam? ambigo, 

Congessi. 

Numquam in discrimine, semper in picturâ armatus, 

Numquam militibus, nisi disciplina largus. 

Numquam erga i<imiliares,nisi sarasinis, liberalis, 

Sic auro et milite stipatus, 

Kunc utroque orbatus, 

Perduellionis accusatus, 

ludefensus et reus, 

Vivus hoc sepulchro, haud pulchro claudor, 

Numquam nisi morte liV'crandus. 

Heu me miserum ! 

Anversa, fortunam meam, aversam et eversam, gaudet. 

Nemo est qui condoleat quia omnes offendi 

Kemo est qui succurrat quia omnes fefelli 

Nemo est qui misereatur quia omnibus nocui, 

Me vivente et sciente, 

Hereditatem meam adit, ex asse, non scriptus hères 

Cujus ego fretus amicitiâ, et gratiâ abusus. 

Neque superiorem, neque parem agnovi ; 

Heu ex creso ditissimo 

Irus pauperrimus 

Documentum posteris exhibeo, 

Neminem ante mortem esse beatum. 

Hoc vivi ducis Lotharingie epitaphium 

Ita editum et inter vulgus Gandavi 

Dispersum est, post ejusdem ducis discessum 

Versus Hisj)anias. 

Il est inutile tle retracer la vie agitée du duc de Lorraine ; 
après avoir trahi tous les partis, il finit, après s'être une 
dernière fois brouillé avec la France, par se réfugier à 
Bruxelles ; il y fut arrêté par ordre de la cour d'Espagne, 



— 250 — 

de concert avec celle de Tienne, et enfermé à Anvers. Il 
fut dirigé peu après vers l'Espagne et interné à Tolède *. 

Cet emprisonnement, qui était considéré comme une 
violation du droit des gens, fit dans le monde, dit Dora 
Calmet, le bruit que Ton peut imaginer -, il donna lieu à 
une polémique des plus vives entre les partisans et les 
adversaires du duc. 

L'archiduc Léopold-Guillaume, gouverneur général des 
Pays-Bas, publia un manifeste pour justilier la conduite 
du gouvernement espagnol '" ; la cour souveraine de Lor- 
raine et de Barrois, réunie à Luxembourg, à la réception 
de ce manifeste rendit un arrêt par lequel elle déclara cet 
emprisonnement injuste et injurieux, et contraire au droit 
divin et humain. 

Le nom du duc Charles n'était pas inconnu à Gand, et 
c'est peut-être le souvenir d'événements de date assez ré- 
cente qui avait fait accueillir dans cette ville la satyre que 
nous publions. Ces souvenirs se rattachaient à un épisode 
peu édifiant de la vie du duc Charles, qui a été relaté 
récemment *. 

Le duc s'était marié secrètement, du vivant de sa pre- 
mière femme, avec Béatrix de Cusance, plus connue sous le 
nom de Madame de Cantecroix, et pour régulariser sa 
position il avait demandé au pape d'annuler son premier 
mariage. Le pape avait exigé la rupture de tous rapports 
entre le duc et Madame de Cantecroix ; sur leur refus de 
se soumettre à cette condition ils furent excommuniés en 

' V. Hist. de V emprisonnement du duc Charles IV de Lorraine, 
détenu par les Espagtiols dans le château de Tolède, in-8°. Cologne, 
P. Marteau, 1688. 

« Histoire de Lorraine, t. III, p. 490. 

' Ce manifeste a été imprimé à Gand, chez Baud. Manilius, en 
1654 (V. Bibliogr. gardoise, t. II, p. 146). 

♦ Le logement de Madame de Lorraine à Gand, par E. DE BoKCH- 
graat: [Bull, de l'Académie, 2« série, t. XXXVI, n" II). 



— 251 — 

1642. Le duc et Béatrix cessèrent d'habiter ouvertement 
ensemble, mais ils se virent secrètement. 

Par un bref du 22 novembre 1645, le pape Innocent X 
assigna Gand pour résidence à Madame de Cantecroix, qui 
avait promis de ne point sortir de la ville, le duc, de son 
côté, s'engagea à ne pas y eiitrer. 

Mais Madame de Cantecroix ne semblait pas pressée de 
se rendre dans sa nouvelle résidence, prétextant qu'elle 
ne trouvait dans cette ville aucune habitation dont elle 
pût s'accommoder. Le gouverneur général des Pays-Bas, 
marquis de Castel-Rodrigo , intervint et écrivit au ma- 
gistrat de Gand d'installer la princesse soit dans une 
maison sur le Kauter, soit dans l'hôtel de Wacken, près 
l'église Saint-Michel, qu'il disait être vide. L'hôtel de 
Wacken était situé au Poel et avait servi d'habitation à 
Charles-Quint en 1556 ^ Quant à la maison située sur le 
Kauter, le gouverneur faisait peut-être allusion à l'habita- 
tion du seigneur de Ruddershove, premier échevin de la 
ville. 

Le magistrat de la ville, cédant aux menaces du gouver- 
neur général, installa de force l'escorte de la princesse 
dans l'hôtel de Wacken ; mais le conseil de Flandre se 
montra plus énergique, il fit savoir au marquis de Castel- 
Rodrigo que, jusqu'à décision ultérieure de Son Excel- 
lence, il avait cru devoir mettre bon ordre aux agissements 
du magistrat, et il finit par déclarer qu'aucune coutume, 
loi, privilège ou droit local ne permettait de recourir en 
pareil cas à des mesures de coercition (Dépêche du 
28 avril 1646). 

Une infraction aussi grave aux privilèges de la commune 
avait dû nécessairement causer une vive émotion dans la 
ville et le souvenir sans doute n'en était pas perdu. On peut 

* DiEKicx. Mém. sur la ville de Gand, II, p. 233. 



— 252 — 

s'expliquer à ce titre la conservation de cet écrit, perdu 
dans une liasse au milieu d'autres avec lesquels il n'a aucun 
rapport '. 

La princesse paraît avoir trouvé à s'installer dans la 
maison de campagne que Tévêque Triest s'était fait bâtir à 
Akkerghem, mais en tous cas elle n'y fit pas un long séjour. 

Le duc, malgré ses défauts et les malheurs qu'il avait 
attirés sur son pays, avait conservé l'affection de ses sujets. 
Les Vosgiens, lit-on dans une histoire d'une ville de ce 
pays, sous un joug étranger ne perdirent rien de leur affec- 
tion pour leur prince; ils semblaient même redoubler de 
dévouement en proportion des efforts du vainqueur pour 
les en détacher, bien que le prince ne tînt aucun compte 
de cette affection, qu'il eût le tort de regarder comme une 
impossibilité de faire mieux -. 

L. St. 



Cession pae ]\L\kguerite de Bourgogne de joyaux a 
Gui de Barbexsox, dit l'Aedexois, en 1435. - Nous 
avons trouvé l'acte ci-joint dans les opérations de triage de 
l'ancien greffe scabinal de Mons, reposant aux Archives de 
l'État en la dite ville. Il nous a paru présenter un intérêt 
suffisant pour être communiqué au Messager des Sciences 
historiques. Au point de vue de l'art, il donne une curieuse 
énumération des joyaux d'or et de la vaisselle d'argent que 
Marguerite de Bourgogne, dans un besoin d'argent, remit 
à son conseiller Gui de Barbenson , dit l'Ardenois. Ce gentil- 
homme était seigneur de Doustieune et avait fait relief de 

' Archives de l'État à Gand. Don d'Hane Steenhuyse, n° 116. 

* Hist. de la ville de Saint-Dié, par Geavier. Épinal, 1836, p. 269. 



— 253 - 

ce fief dépendant alors du pays de Liège, le 10 mars 1435 '. 
Il était fils de Jean de Barbenson. 

Nous n'insistons pas davantage sur la valeur de notre 
charte; les érudits sauront mieux que nous utiliser les 
renseignements qu'elle contient, pour une époque où les 
arts étaient surtout en Belgique en grand honneur. 

Emle Prud'homme. 

20 Février 1435 (1436 n. st.) 

Margueritte de Bourgongne ducesse de Baivier, confesse 
de Haynnau , Hollande et Zeelande , faisons savoir à tous 
que , pour nos affaires et chertaiue cause qui ad ce nous 
mouvoit et meisment pour notre évident pourfit, avons 
baillié et délivré es mains de notre féal conseiller Ghuy de 
Barbenchon dit Ardenois, seigneur de Donstiévène, les 
parties de nos joyaux d'or et vaissielle d'argent chi-après 
dénommées , est assavoir : ung coller d'or garni de vingt 
balaix , quarante grosses perles , vingt aultres moittaines et 
quarante plus petittes, pesant ensy garny que dit est, trois 
mars, chincq onces ou environ. 

Item^ une nef d'argent dorée, deffaissant en deux 
pièces leur a, au milieu dou mast, une pippe de ciùstal et à 
chacun debout de le dite nef ung chastiel , pesans la dite 
nef chincquante noef mars et une once ou environ. 

Item, deux grans pos d'argent dorés, leur a sour chacun 
couvercle une blancque frasette , yceux pos pesans enssam- 
ble vingt-quatre mars et quatre onces , et deux boutteilles 
d'argent dorées, leur a à chacune un vert tissut de soie 
estoffet d'argent doret et à chacune boutteille ung couver- 
cle d'argent doret, pendant à une kaynne d'argent tout 



' S. BoEMA^s, Seigneuries féodales de l'ancien pays de Liège, dans 
Bulletin de V Institut archéologique liégeois , t. IX , p . 257, 



— 254 — 

doret, pesant tout enssamble sy que dit est, seze mars 
mains une once u environ. 

Item, deux pos de lot d'argent dorés , tailliés et hachiés 
pesans enssamble dix-wuit mars six onces. Item, un bachin 
barbierech d'argent doret sepmet sour le bort de rosettes , 
pesant noef mars deux onces , et six hanas d'argent doret à 
piet et yceux buillonnés, pesant enssemble dix-noef mars 
six onces. Auquel dit Ardenois nous avons donné et par le 
teneur de ces présentes lettres donnons plain povoir , com- 
mission et auctorité dez devant dites parties de nos joyaux 
dor et vassielle d'argent, vendre, donner, quitter, obliger 
et transporter à bourgois, cambgeurs, orfèvres et aultres, 
soit pour sceurtet de rentes ou pentions viagères vendre sus 
et quierquier tout ensy que bon lui samblera par lettres, 
oyuwes ou aultrement et les deniers recepvoir et en baillier 
quittance souffissans et ossy pour racater ou par lui , le dit 
Ardenois , commettre à ycelles rentes , racater et reprendre 
nos dits joiaux dor et vassielle d'argent se ly cas esqueoit, 
et de ce donner et baillier arrière quittance souffisans et 
généralement pour es choses devant dites en leur dépen- 
dances et en chacune d'elles otaut et otel faire en touttes 
manières comme meismes feriens et faire pouriens se 
présentes y étions ; promettant loyaulement par notre foy à 
tenir ferme et estable tout ce que par le dit Ardenois en 
sera fait, vendut, quittet, obligiet, transportet ou aliéuet, 
comment que ce soit, sans de riens faire ne aller à lencontre. 
Car desmaiutenant pour touttefois , nous avons quittet et 
quittons absolument celui, ceuxu celles à cui ou ausquelx 
nos dis joyaux et vassielle seroient u seront vendut, quittet 
u transportet, comme dit est dessus. En tiesmoing desquelles 
choses devant dites nous avons à ces présentes lettres fait 
mettre et appendre notre séel. Et sy requerrons à nos 
chiers et bien amés Guillaume de Quaroube et Jehan de 
Mons que eux qui présent ont estet et pour ce spécialement 



— 255 — 

de nous hucquiet et appiellet comme hommes de fief à notre 
trèschier et amé neveu le duc de Bourgongne et de Brabant, 
conte de Haynnau et de Hollande aux dessus dit transport 
et commission faire et passer sy que devant est dit, vueillent 
mettre et appendre leurs sceaux à ces présentes lettres 
avoecq le notre en chertification de vérité. Et nous li dit 
hommes de fief pour ce que nous fusmes présents et spécia- 
lement appiellet comme hommes de fief anodi très-redouhté 
seigneur le duc, au-dessus dit transport et commission 
faire et passer comme dit est , en avons nous , à la requeste 
de notre très-redoubtée dame dessus nommée , à ces présen- 
tes lettres mis et appeudus nos seaux avoecq le sien en a 
probation de vérité. 

Che fut fait au Quesnoy le viugtysme jour du mois de 
février Fan mil quatre cens et trente chincq. 

Orig. sur parch. sceaux enlevés. — Archives de 
l'État à Mons. — Trésorerie des chartes des 
Comtes de Hainaut. 

Sur le dos est écrit : 
Unes lettres dou wagement de juyaux. 

Leur, là où. 
Pippe, tige. 
Bacldn Barbierech, Cuvette allongée, en métal avec un anneau pour 

la suspendre au mur. 
Buillonnés, Ornés de boulons ou clous saillants. 



256 



CHRONIQUE. 



Des recherches faites dans les greniers et magasins du Musée de 
Gand, ont remis au jour plusieurs tableaux et des toiles décoratives 
d'un ancien maître gantois , Nicolas De Liemaker, plus générale- 
ment connu sous le nom de Roose. Entr'autres panneaux décoratifs 
se ti'ouvent ceux qu'il peignit pour des arcs triomphaux élevés à 
Gand lors de l'entrée du prince Ferdinand d'Autriche, gouverneur 
des Pays-Bas sous Philippe IV (1635). Les toiles découvertes sont 
altérées par de maladroites retouches , mais on espère pouvoir les 
restaurer convenableznent. De Liemaker né en IGOl mourut en 1646. 

{Journal des Beaux- Arts .) 

Société des Sciences , des Arts et des Lettres du Hainaut. — 
Concours de 1882. — Littérature. — I. Une ou plusieurs pièces 
comprenant au moins cent vers sur un ou plusieurs sujets laissés 
au choix de l'auteur. 

IL Une nouvelle en prose. 

III. Une pièce de théâtre. 

IV. Une histoire de la poésie française en Belgique depuis 1830. 

V. Biographie d'un homme remarquable par ses talents ou par 
les services qu'il a rendus et appartenant au Hainaut. 

VI. Beaux-Arts. Une étude sur les monuments funéraires du 
Hainaut antérieurs au XIX® siècle. 

VIL Essai sur l'histoire des arts du dessin dans le Hainaut depuis 
le règne de Marie-Thérèse jusqu'à nos jours. 

VIII. Histoire. Écrire l'histoire d'une des anciennes ville du 
Hainaut, excepté Soignies, Péruwelz, Saint-Ghislain , Enghien, 
Beaumont, Fontaine-l'Evêque et Binche. 

IX. Enseignement. De la part à faire à l'étude des langues an- 
ciennes et à celle des langues modernes dans l'enseignement. 

Le prix pour chacun de ces sujets est une médaille d'or. 
Les Mémoires devront être remis franco, avant le 31 déc. 1882, 
chez M. le Président de la Société, rue du Grand Quiévroy, à Mons. 




I IlER\X)ORE LIOHT l'.E.ORAVÊ JoNCIIEEkFR;\NCHOY;5 VA WYCÎIin'\'S SCFIILGNAI^E 
IN SYNE TYT GHEWEESTHEH RENDE MAN VAAX^APENE EN ReNDVENDELE OF 
GVYDÔ VANDE RENDE VA ORDÔNAN VAN MARQ}'Ye(VÂN WRE WERE VA REVERE 

'i< Trésorier van groote caste ele va Ghedt Capitein va een ve;ndele 

KNECHTE InT JaER- 1566JECI1E^ DE HERETICQ}'E REBELLE VAN CoN:MA"" 

endaernaerCap"'en lievtn xvvhet vende l Colonnel van Grave van 

ROFA'X GOVVERNEVR \^ VLAI:N >< EN COLONNEL VAN IV VENDELE DER 
BVRGHELICKE WACHTE TE DIESTE VA GoD,DE HELIGHE KERCKE Co Ma"^^" 
^ EN SYNE STADT \^ CTHENDT, DIE OVERLEET DE XIIl'^ J ANNEV^- ARY l-ÎOO, 
EN lONCVI^MARYE VAN POLLYNCHOVE FMol^ DANEELS SVOOR^''^^ lO'> 
FRANCHOYS VC'ETTELU;KE MVVS^VR DIE (WERLEET DE XVHlf IVLY • 1 fS f . 
■^ BIDT \'()OR DK ZIELEN. 



'î.i^.£avaui ^l• 



>S(centVuk,lK.V,in5eVvvcfC-"iJ-?etvt, fl'^ru.Qqe 



257 — 



CUIVRE FUNÉRAIRE 



DE 



FRANÇOIS VAN WYCHHUUS, 

A SAINT-BAYON. 



Ce monument est le seul de ce genre qui se 
trouve encore dans les églises de Gand , grâce 
sans doute à sa position dans le coin obscur de 
la chapelle de Sainte- Anne, lieu de baptême de 
Charles V. 

Le mauvais goût du XVIIP siècle transforma 
cet oratoire en entrée latérale, mais les fabriciens 
actuels, mieux inspirés, lui ont rendu en partie 
son caractère religieux en j rétablissant les fonts 
baptismaux transférés le 17 janvier 1766 dans la 
chapelle de N.-D. des VII Douleurs. Celle-ci fut 
également changée plus tard en entrée latérale au 
côté sud du grand portail. 

Le cuivre funéraire dont nous voulons parler 
est en laiton et mesure 0'",99 sur 0'",62. La partie 
supérieure forme un tympan arrondi, accolé en 
doucine au champ principal, d'après la forme des 

17 



— 258 — 

panneaux peints ou sculptés de la renaissance 
flamande. La lame est encadrée dans une bordure 
eu pierre de taille, large de 0'",11 avec une saillie 
moulurée de 0™,07. D'après le caractère de l'épo- 
que, le bas est taillé en biseau avec une projection 
de 0-'\16. La planche ci-jointe reproduit le dessin 
que nous avons tracé en réduisant les proportions 
à Téclielle de 0"',02 par décimètre. 

Déjà au XY^ siècle la famille van AVychhuus 
était l'une des plus anciennes et des -pins consi- 
dérées de la Flandre. Vers 1415 Marguerite van 
Wj^cliliuus épousa Jean van der Dilft, dont le fils 
François fut père de Jean van der Dilft , bourg- 
mestre d'Anvers en 1498 *. 

Jean I van "Wychliuus eut pour mère une van 
den Driessclie et épousa en troisièmes noces 
Jossine de Crâne, fille de Nicolas et d'Adrienne 
Goetgliebuer ^ Jossine mourut le 5 mars 1553. 
Elle donna le jour à Jean II, mari d'Anne Tayaert, 
et à François. 

Celui-ci vint au monde vers 1520. Il épousa 
Marie van Pollynchove, née le 25 février 1528, 
veuve depuis le 26 novembre 1547 de Nicolas 
Bave , gentilhomme de la maison de la reine de 
HongTie, gouvernante des Pays-Bas. Marie eut 
pour père Daniel van Pollynchove , échevin de 
Gand en 1555 % fils d'Adrien et de Jossine Knibbe, 
dit Caselberghe, et époux de N... Duriuck, fille 



• Généalogie de la famille de Coloma, p. 27. 

■^ Quartiers généalogiques des fatnilles nobles des Pays-Bas, Co- 
logne, MDCC LXXVI, p. 112. 

3 Sandercs, Fland. ill., l, p. 160. 



— 259 — 

de Pierre et de Philippine van Wyemersch ' . Ces 
détails expliquent la présence des quartiers figurés 
avec leurs émaux en couleur sur le cuiwe funé- 
raire de François van Wychhuus. 

De sa première union Marie van Pollyncliove 
eut deux filles, Anne et Françoise Bave. Anne fut 
la première femme de Christophe van Huerne et 
mourut le 21 décembre 1580, à lage de trente- 
cinq ans, laissant trois enfants morts sans alliance. 
Françoise épousa le 6 août 1577 Nicolas Ballet, 
grand- bailli de la ville et châtellenie de Warneton. 
Leur fils , Emmanuel , fut la souche des branches 
Ballet, de Thiennes et van der Meere, qui brillè- 
rent pendant trois siècles parmi les familles patri- 
ciennes d'Audenarde et de Gand -. 

Du mariage de François van "Wychhuus avec 
Marie van Pollyncliove naquirent trois filles et 
neuf fils. L'un de ceux-ci, officier dans la com- 
pagnie de son père, fut tué à Gand, le 22 juillet 
1573, par un de ses cousins, dans une querelle 
soulevée à un repas de funérailles \ Trois au- 
tres fils décédèrent au service du roi, et pour 
cette raison ils sont représentés avec leur père et 
leur frère en costume guerrier. Les cinq autres 
moururent avant leur mère, qui descendit dans la 
tombe le 17 juillet 1585, à Tâge de cinquante- 
sept ans et 5 mois. 

Des trois filles que Marie procréa dans sa der- 
nière union, l'aînée, Marguerite, épousa le 9 novem- 

* Quartiers généalogiques, p. 28. 

"^ Hellin, Supplément généalogique, pp. 197 et suiv. 

^ Ph. de Kempenare, Dagregister, p. 117. 



— 260 — 

bre 1589 messire Robert. Masclielier. La seconde, 
Marie, épousa le gentillioinme X... Latitens, dont 
le fils Nicolas eut de sa femme, Polyxène Ramiè- 
res, Guillaume François Lautens, qui embrassa 
l'état ecclésiastique, obtint le grade de licencié en 
théologie et devint successivement curé de Wes- 
trem-Saint-Denis , curé de Saint- Michel le 7 dé- 
cembre 1694 et chanoine gradué de Saint-Bavon 
le 6 septembre 1697. Ce digne prêtre mourut le 
14 novembre 1717 et fut enterré dans la chapelle 
de Sainte- Anne, auprès de son bisaieul François 
van Wychhuus ' . 

La cadette des filles de ce dernier, Antoinette, 
prit le voile dans l'abbaye de Zwyveke, à Ter- 
monde. Par respect pour sa sainte vocation, elle 
occupe sur le cuivre funéraire la place d'honneur, 
immédiatement à la droite de sa mère. 

François van Wychhuus fut l'un des principaux 
chefs du parti catholique et royaliste en Flandre. 
Il débuta par le grade d'enseigne dans la bande 
d'ordonnance du marquis de la Verre, seigneur de 
Bevere. Investi de la confiance illimitée du comte 
de RoeuLx, dont il fut l'un des meilleurs officiers, 
il se vit préposé à la garde du trésor du château 
de Gand. Nommé le 23 août 1566, par le magistrat 
catholique, l'un des quatre capitaines des milices 
bourgeoises levées pour réprimer les excès des 
Iconoclastes, il remplit ce poste périlleux avec 
bravom^e et énergie , sans interruption pendant 
douze ans , jusqu'au règne éphémère du trop 

' Hellin, Hist. chronol., p. 321. 



— 261 — 

fameux Premier^ de Go,nd , Jean van Hembyze. 
Dans l 'entretemps François joignit à son comman- 
dement la dignité d'échevin de la Keure en 1568 
et en 1571, par le choix dn sire de Noircarmes et 
des antres commissaires du duc d'xVlbe. La bande 
de van "S^Vclihuns se distingua, non seulement 
par la répression des émeutes à l'intérieur de la 
ville, mais encore par son ardeur à poursuivre les 
Gueux de mer sur tout le littoral de la Flandre, 
depuis Assenede jusqu'à Anvers . 

Lors du coup d'état de van Hembyze qui opéra, 
le 28 octobre 1577, rarrestation du duc d'Arschot, 
du conseiller Jacques Hessels, d'Arthur de Ghis- 
telles et des évêques d'Ypres et de Bruges, les 
sicaires du sire de Ryhove recherchèrent ardem- 
ment le capitaine gantois et parvinrent à arrêter 
l'un de ses fils, probablement François dit le Jeune 
pour le distinguer de son digne père. Ce dernier 
tomba enfin entre les mains des Gueux et fut 
amené à Gand avec le curé de Melle, le procureur 
général De Cock et plusieurs autres notabilités 
catholiques. Son beau-frère, le capitaine Baele, 
vint partager sa captivité le 15 mars 1578. 

Relâché après une longue et dure incarcération, 
notre héros ne perdit pas courage. Le 10 mars 
1579, les partisans de Ryhove et van Hembyze, au 
mépris de la foi jurée, se jetèrent , l'épée nue à la 
main, au milieu des ofîices, dans les églises catho- 
liques, blessèrent et dispersèrent les fidèles, pillè- 
rent le peu d'ornements échappés aux ravages 
antérieurs, profanèrent les tombes et les autels, 
brisèrent les sculptures et traînèrent aux postes 



— 262 — 

du IMarclié aux Grains et de la place du Vendredi 
les débris des l)oiseries , pour les livrer aux 
flammes. 

A la vue de ces excès sacrilèges , François van 
Wycliliuus ne put contenir son indignation et, 
engagea vivement les assistans à réprimer la 
force par la force. Nous sommes dix contre iin, 
s'écria-t-il ; à moi, Catholiques, nous repousserons 
aisément nos agresseurs! La voix du vaillant 
capitaine fut peu écoutée. Comme presque tou- 
jours , l'audace du mal triompha du droit et du 
nombre. Autour de van Wyclihuus s'étaient grou- 
pés les anciens échevins Philippe de Gruutere, 
Jean de Bette, Josse Triest, Pierre Cortewyle et 
Pierre de Vos avec quelques notables. Tous furent 
arrêtés et traînés en prison '. Cette captivité du- 
rait encore au mois de juillet 1579. 

Après la réduction de la ville, l'un des premiers 
actes du prince de Parme fut de récompenser les 
services du brave cajiitaine, en le créant quatrième 
échevin de la Keure le 15 novembre 1584, et en 
le réintégrant dans le commandement de sa va- 
leureuse compagnie. Nous le retrouvons comme 
échevin de la Keure en 1588 et comme capitaine 
en 1590. Le noble vieillard termina, le 13 jan- 
vier 1599, sa carrière orageuse, mais noblement 
remplie au service de Dieu, de TÉglise et du roi. 

Depuis le triomphe de la Croix sous Constantin, 
le mystère du divin Crucifié fut le sujet de prédi- 
lection des artistes chrétiens ; mais, surtout dans 

' De Kempenare, Dagregister, p. 223. 



— 263 — 

les Pays-Bas au XVP siècle, quand la rage des Ico- 
noclastes s'acharna de préférence sur les croix des 
jubés, des autels et des calvaires, la représentation 
du Sauveur mourant se multiplia sur les monu- 
ments funéraires, comme une protestation calme 
mais énergique contre les sacrilèges du temps. 
Antérieurement, l'image du Rédempteur en croix 
était souvent accompagnée de celle des deux au- 
tres personnes divines. Telle la Sainte Trinité fut 
figurée , par exemple , sur la dalle tumulaire de 
Gheerof de Key, décédé à Leerne-Sainte-Marie 
en 1353. Au XVP siècle ce symbolisme disparaît 
et la scène du calvaire se présente dans toute sa 
vérité. 

Que rintention des familles en deuil embrassait 
plus que le souvenir des défunts, nous prouve le 
texte même des épitaphes de cette époque. Ainsi 
la famille de Vos lit placer sous le triptyque de 
Tautel de Saint- André , dans la crypte de Saint- 
Bavon, Finscription suivante : 

Cette table d'autel a été dressée par damoiselle Gertrude 
de Vos, en mémoire et recordation de la mort et passion de 
Notre Seigneur et Rédempteur Jhs Christ, au devant de 
laquelle et au dessous le marbre de feu noble chevalier mes- 
sire Jean de Vos sont enterrées trois de ses filles, à sçavoir : 
la d^ c/amelle Gertrude, laquelle trépassa le 15 janvier 1612, 
et dam^^^^ Margrite de Vos, laquelle décéda le 11 d'' octo- 
bre 1384, et de dame Anne de Vos, femme de Messire 
Anthoine Triest, chevalier, seign^ de Merlebeke, Rudders- 
hove, etf", laquelle trépassa le 24 october 1577. Priez pour 
leurs âmes. Amen! 

1604. 



— 264 — 

Dans ces représentations du Calvaire, on voit 
sur larrière-plan le Christ en croix, tantôt seul 
comme sur le cuivre de van Wyclihuus, tantôt 
accompagné soit de sa Mère et de l'apôtre Saint- 
Jean, soit des patrons des défunts, comme sur le 
tableau mortuaire d"01ivier Van Minjau et d'Amel- 
berge Slanghe avec leurs 31 enfants, appendu à 
l'un des piliers de Tégiise de Saint-Nicolas. 

Les personnes dont on rappelle le souvenir oc- 
cupent l'avant-plan et sont agenouillés, les hom- 
mes à droite, les femmes à gauche de la croix. 
Sur la lame de Saint-Bayon un double prie-dieu 
drapé est occupé par le père et la mère, dont les 
armoiries réunies en un losange dominent le champ 
de l'inscription. 

Toutefois dans les groupes nombreux les parents 
et les plus âgés des enfants sont seuls à genoux, 
et derrière eux se dressent les têtes des autres 
défunts. 

Ailleurs toute la famille joue un rôle actif dans 
la scène principale, x^insi dans le triptyque cité 
plus haut, le grand panneau figure le Calvaire, 
mais les volets représentent à Tintérieur le Cruci- 
fiement et la Descente de croix, et à l'extérieur 
toute la famille de Vos aidant le Christ à porter 
l'instrument de son supplice. 

Dans d'autres monuments l'inscription s'adresse 
directement au visiteur, pour l'engager à méditer 
le mystère sanglant. Citons entr'autres le qua- 
train inscrit sur le monument élevé en 1606, dans 
la crypte de Saint Bavon, à la mémoire de Fran- 
çois van Lummene, gendre du fameux van Hem- 



— 265 — 

byze, et représentant le défnnt revêtu de son 
armure et agenouillé devant le Sauveur en croix : 

Aspice, mortalis; pro te datur hostia talis. 
Cur non miraris ? Morior ut non moriaris ; 
Testes sunt clavi, per quos tua crimina lavi, 
Mortem morte domo, ne moriatur homo. 

Au XVII- siècle, quand la paix rendue à FÉglise 
eut entièreinent calmé les esprits religieux, la re- 
présentation de la Passion et de la mort du Christ 
fit place à celle de sa glorieuse Résurrection, ex- 
pression des espérances et des consolations d'un 
horizon plus serein. 

A côté du cuivre tumulaire de son époux fut 
encastrée une lame consacrant le souvenir de 
Marie van Pollynchove. Outre les quartiers de 
PoUynchove , Knibbe , Durynck et Wyemersch , 
cette plaque portait en chef deux écus en losange, 
tous deux partis de Pollynchove, avec Bave dans 
le premier et Wychhuus dans le second. Entre les 
quartiers était gravée l'inscription suivante : 

Hier licht Edele ende loeerde Joncvr. 

Marie van Pollynchove, 

f* Joncheer Daneels, gheselnede was van 

Joi" Franclioys van Wycbhuus , 

schilcnape, ende te vooren v:ed. van Joncheer 

Xiclays Bave, schilcnape, 

p Joncheer Adriaen , 

die overl. den 20 Novemhris 1547, icaerhy sy hadde 

Joff. Anna ende Franchoise Bave. 

Ende hy Joncheer Franclioys , 5 dochters ende 

9 sonen, die dese haere yieghen sonen 



— 266 — 

overlevende, loaervan de 4 mannen vanjaeren 

loesende, overleden in dienst van de 

Coninckl. Majesteyt : sy stierf den i 7 hoymaent 1585. 

Zy heeft geleeft 57 jaeren 4 maenden en 22 daeghen. 

Bidt voor de zielen. 

Enfin dans la même chapelle se voyait encore, 
vers le milieu du siècle dernier, un tableau funèbre, 
aux armoiries de Bave étant : de giieides à 6 roses 
cVor, posées 3, 2 et 1; au chef iV argent à 3 arbres 
arrachés de sinople, et timbrées à\me rose de Vécu 
entre un vol de gueules. En outre les quartiers de 
Bave, Wielant, Halewyn et Milet encadraient cette 
épi t avilie : 

Hiervooren licht hegraven edele ende weerde 

Joncheer Niclays Bave , 

schilcnape, p Joncheer Aclriaen , 

in syn leven edebnan, ende van den huyse 

van de hooghgheboren ende moghende Vr. 

Mevrouive Marie , Coninghinne, 

Douaghiere van Hongaryen, Bohemen, 

Régente ende gouvernante van de Nederlanden, 

van de keyserl. Majesteit., die dese werelt 

overleet den 26 novembre 1547. 

Ajoutons, pour compléter ces dernières données 
qu'Adrien, le père de Nicolas, fut bourgmestre de 
Bruges et décéda le 9 juin 1538. Il avait épousé 
Louise de Halewyn, fille de Bernard, greffier au 
parlement de Paris, et de X... Milet. De ce mariage 
naquirent Anne Bave, mère de l'évêque Damant, et 
Isabelle Bave, femme de messire Jacques Martin, 
dont le fils Jean fut licencié en droit civil et ecclé- 



— 267 — 

siastiqiie, et devint successivement chanoine gra- 
dué et chantre de Saint-Bavon. Jean Martin décéda 
le 11 mars 1593 et fut enterré près de son oncle 
Nicolas Bave, dans la môme chapelle de Sainte- 
Anne '. Louise de Halewyn trépassa le 25 mars 
1534 et fut inhumée avec son mari à Notre-Dame 
de la Potterie. à Bruges '. 

Le chanoine J.-B. Lavaut. 



* Hellin, Hist. chroii., p. 144. 

' Quartiers généalogiques, t. I, p. 28. 



— 268 — 



LE CRIME DU SEIGNEUR DE CONDÉ. 



I. 



Il ne s'agit point ici d'un priuce.de la maison 
de Bourbon. La ville de Coudé en Hainaut, comme 
cela arrivait parfois sous le régime féodal, se par- 
tageait encore au XYI" siècle en deux fiefs : la 
seigneurie du château qui avait passé des Dam- 
pierre aux Bourbons et la seigneurie propriétaire, 
dite de la Feuillie, dont un certain Jean de la 
Hamaide, vivant en 1404, avait lié le sort à celui 
de sa seigneurie de Renaix. Cette dernière ville 
était dans le même cas que Condé. Elle -avait eu 
plusieurs seigneurs à la fois, à savoir : l'abbaye 
d'Inden, le chapitre de Saint-Hermès et les sires 
de Watripont; mais déjà, en 1280, Gui de Dam- 
pierre, comte de P'iandre, en était devenu seul et 
unique propriétaire. Après lui la seigneurie de 
Kenaix appartint successivement aux comtes de 
Namur, aux Bourbon-Dampierre et aux de la 
Hamaide. Cette dernière famille conserva cette 
terre, ainsi que Condé, pendant plus d'un siècle, 



— 269 — 

Isabelle de la Hamaide, en qui s'éteignit sa race, 
étant morte en 1526 seulement '. 

Cette noble dame avait épousé le comte Jean 
d'Oettingen', l'un de ces nombreux gentilshommes 
allemands venus en Belgique avec l'empereur 
Maximilien I, et qui, pour la plupart, ne regret- 
taient au milieu de nous ni les sites de la Forêt 
noire, ni les bords du Danube, ni même les trem- 
blants vassaux qui les attendaient là-bas. Cela ne 
doit pas nous étonner. Chacun de nous ne demande 
pas mieux que de se voir entouré de gens heureux 
et libres, chacun de nous préfère le luxe, la bonne 
chère, les plaisirs sans cesse renaissants, au morne 
tableau d'une commune misère , d'un commun 
esclavage; c'est pourquoi, à la iin du XV*" siècle, 
de France, d'Allemagne et d'ailleurs encore on 
affluait dans nos provinces ^ comme aujourd'hui on 
court en Amérique, et, d'habitude, on y restait, 
on y faisait souche. 

La fille unique du comte Jean d'Oettingen et 
d'Isabelle de la Hamaide contribua pour sa part à 
cette oeuvre d'assimilation, en accordant sa main 
au baron Guillaume de Roggendorf, en le rendant 
père de deux fils et d'une fille '\ L'aîné de ces 



'■ GuiCHARDiN, Description des Pays-Bas, édition de 1567, p. 352. 
— G. B., Recherches historiques sicr la ville de Renaix. Gand, 1856, 
p. 26. L'auteur de ce petit livre est M. l'abbé Gustave Battaille. — 
Arch. gén. de Belgique. Chambre des comptes, reg. n" 21484 et 
21485. 

^ L'abbé Battaille écrit Dottinghen, et ne donne aucun renseigne- 
ment sur le personnage. 

^ Marius VoET, Manuscrits généalogiques, bibl. l'oyale de Bruxel- 
les, coll. Goethals. MS. n° 735, fol. 119 v". 



— 270 — 

enfants, Christoplie, connu en France sous le nom 
légèrement défiguré de comte de Roquendolf, est 
ce seigneur de Condé dont nous voulons ici racon- 
ter riiistoire. 

L'entreprise nous a séduit, parce que son crime, 
officiellement constaté, est cependant demeuré un 
mystère pour les contemporains. Quelques-uns en 
parlent, mais jamais autrement qu'à mots cou- 
verts. Ainsi Louis de Guicliardin se contente de 
nous apprendre que Christophe de Roggendorf, 
« pour certain dédain qu'il prit contre son prince, 
» se retira premièrement en Turquie, et, en après, 
» vint demeurer en France où, comme seigneur 
» valeureux et bien qualifié, il a bonne provision 
» et traitement du roi de France, d'autant qu'ici 
» se vendirent ses biens '. » 

Le docte italien, qui avait passé en Belgique la 
moitié de sa vie, devait en savoir davantage; s'il 
juge à propos de pousser la prudence jusqu'à nous 
laisser deviner que le prince dédaigné par son 
vassal n'était autre que Charles-Quint, c'est qu'il 
résidait à Anvers quand parut, en 1567, la pre- 
mière édition de sa Description des Pays-Bas, et 
qu'en ce moment là la censure se montrait plus 
rigoureuse que jamais. Il était aussi dangereux de 
blâmer le défunt empereur ou son fils Philippe II, 
que de se moquer du pape ou de la Sainte-Église. 

Et si Guicliardin, qui n'était certes pas un trem- 
bleur, a craint de se compromettre, nous ne devons 
pas nous étonner de posséder si peu de renseigne- 

' Description des Pays-Bas, édition d'Anvers de 1567, p. 352. 



— 271 — 

nients sur la vie intime de notre César gantois. Un 
Tallemant des Réaux et un Saint Simon ont man- 
qué à son règne. Il s'en suit que nous n'en con- 
naissons bien que les victoires et les revers, tandis 
que les lâchetés, les infamies et les faiblesses, dont 
la connaissance serait indispensable pour formuler 
un jugement définitif, nous échappent presque 
complètement. Cette lacune, que d'autres ont 
regretté avant nous, n'a pu être comblée jus- 
qu'ici. On a fouillé en vain les bibliothèques et les 
archives. M. Gachard n'a mis bien en évidence que 
les écarts de régime de Charles-Quint, désespé- 
rant ses médecins et sa bonne sœur Marie de 
Hongrie, et ramenant, chaque fois plus terribles, 
ses accès de goutte. Seul M. Bergenroth, enlevé 
trop tôt à la science historique, a été plus heu- 
reux. Il a pu établir que le trop gourmand empe- 
reur avait fait passer pour folle sa mère, la reine 
Jeanrue, et l'avait claquemurée afin d'être plus tôt, 
en son lieu et place, souverain d'Espagne et des 
Indes. 

Pourrons-nous, à son exemple, mettre la main 
sur des documents révélateurs et raconter en quoi 
consistait le crime du seigneur de Condé? Peut- 
être. Si les archives de Bruxelles sont mieux 
connues et surtout mieux tenues que celles de 
Simancas, il s'en faut cependant de beaucoup 
qu'elles nous aient livré tous leurs secrets. 



— 272 



ÏI. 



Et tout d'abord, dans la recherche de rinconnu, 
s'il faut s'étonner de quelque chose, c'est du sans 
façon vraiment curieux avec lequel nos auteurs 
héraldiques ont laissé de 'côté les familles, les 
alliances et les personnages sur lesquels, au point 
de vue social, politique ou religieux, il y avait 
quelque chose à dire. C'était à ce qu'il paraît, leur 
manière de faire la cour au pouvoir, de flatter la 
vanité des uns, de satisfaire l'orgueil des autres. 
Aujourd'hui ces falsifications et ces supercheries 
n'ont plus de raison d'être, et la généalogie, si 
elle veut être prise au sérieux et justifier sa pré- 
tention d'être l'une des branches de la science 
historique, doit se hâter de réparer les brèches 
faites à sa réputation. 

Il faut qu'elle prenne des allures sérieuses, 
qu'elle renonce, une fois pour toutes, à une pru- 
derie hors de saison, qu'elle soit enfin rien de plus 
ni rien de moins que l'humble servante de la 
vérité. Un moment, en 1865, nous avons cru que 
M. Jules Huyttens, qui s'était mis bravement à la 
tête d'une société héraldique, allait faire pour la 
Belgique ce que d'Hosîier avait fait pour la France, 
Hubner pour l'Allemagne et Dugdale pour l'An- 
gleterre. Il est probable que les intéressés n'au- 
ront pas répondu à son aj^pel, car, à notre 
connaissance, on n'a rien entrepris de sérieux 
jusqu'à présent sur le terrain héraldique. Nous en 
sonnnes toujours à nous demander ce que sont 



— 273 — 

devenues ces innombrables familles belges rejetées 
hors du sol natal sous les règnes de Charles-Quint 
et de Philippe II, et aujourd'hui, par exemple, que 
nous nous occupons d'un comte de Roggendorf, 
né en Belgique, qui y a occupé des charges pu- 
bliques importantes, nous constatons que chez 
nous son nom n'est rapporté nulle part. Pas un 
seul de nos généalogistes des trois derniers siècles, 
nous parlons ici de ceux dont les travaux ont été 
publiés, ne daigne s'occuper de lui. Le vieux 
Gauhe, auteur d'un dictionnaire de la noblesse du 
Saint-Empire romain, est plus généreux. Il le 
mentionne en passant, pour dire qu'il mourut à la 
fleur de l'âge '. C'est une erreur. Christophe de 
Roggendorf a fourni une longue et brillante car- 
rière. Il survit de plus d'un quart de siècle à son 
père, tué par les Turcs en 1541. Ce dernier mérite 
à tous égards une mention spéciale. Il accompagne 
en 1501 l'archiduc Philippe le Beau et l'infante 
Jeanne d'Aragon en Espagne en qualité d'écuyer 
tranchant, et il retourne avec eux clans ce pays 
en 1506 comme chambellan à quarante-huit sous '\ 
D'aussi modestes débuts ne l'empêchent point de 
faire rapidement son chemin à la cour. Marguerite 
de Savoie est à peine installée comme gouver- 
nante générale des Pays-Bas, qu'elle lui donne la 
lieutenance de la Frise. Son énergie et son cou- 
rage conservèrent cette province à Charles-Quint. 

• Des heyliclien roemischen Reichs genealogisch historischen Adels- 
Lexicon, 2t«'" Theil. Leipzig, 1747, p. 966. 

' Gachard, Collection des l'oyagss des souverahis des Pays-Bas. 
Bruxelles, 1876, t. I, pp. 147-350. 

18 



— 274 — 

Quand, en 1518, il renonça à ce commandement, 
quelle fut sa récompense? Les chiffres ont ici leur 
éloquence habituelle. Guillaume de Roggendorf 
reçoit une gratification de 2000 livres de 40 gros, 
monnaie de Flandre, qui le rembourse à peine de 
ses dépenses extraordinaii^es '. Par contre les 
honneurs lui arrivent. Il est nommé gouverneur 
du jeune roi Ferdinand, le frère de Charles-Quint. 
Ces nouvelles fonctions , lui convenant peu , ne 
Fempêchent pas d'aller guerroyer à cœur joie en 
Gueldre, en France et en Espagne. Il passe géné- 
ral en chef, devient capitaine des gardes du corps, 
chevalier de Calatrava et vice-roi de Catalogne. 
Un jour, l'invasion des Turcs en Allemagne lui 
fait abandonner tout cela ; à la voix de son ancien 
élève, le roi Ferdinand de Bohême, il court dé- 
fendre Tienne contre les Turcs, repousse ceux-ci, 
et trouve un glorieux trépas en voulant les chasser 
de la forteresse d'Ofen en Hongrie 2. Il était en ce 
moment là conseiller intime de guerre, général 
feld-maréchal et grand-maître héréditaire de la 
cour d'Autriche. Le roi Ferdinand, plus recon- 
naissant que Charles-Quint, avait obtenu en sa 
faveur de son frère Térection de sa terre de Gun- 
terstorf en comté. Comme ses titres et biens reve- 
naient par droit d'aînesse à notre personnage, 
celui-ci s'appela dès lors comte de Roggendorf. 
Quant à sa charge de grand-maître de la cour de 



' Gachard, Rapport sur les archives de Lille. Bi'uxelles, 1841, 
p. 310. 

« HùBNER, Historia politica, v. \X , 869. 



— 275 — 

Vienne, il la transmit à son frère, le sire de 
]\Iellenbourg et à ses descendants. Elle passa en 
1620 aux Trautsohn. 



m. 



On n'était pas, dans ce temps là, impunément 
un grand seigneur. Christophe de Roggendorf sut 
bientôt ce qu'il en coûtait d'être à la fois comte 
de Gunterstorf et baron de Condë et de" Eenaix, 
et capitaine de la garde allemande. Il était de 
toutes les fêtes de la cour de Bruxelles, de tous 
les voyages, de toutes les guerres de Charles- 
Quint; c'est assez dire que, loin de pouvoir refaire 
sa fortune, il dut Tébrêcher chaque jour davan- 
tage. Cette vie haletante, sans répit et sans com- 
pensation d'aucune sorte, fut longtemps sans lui 
arracher ni plainte ni murmure. A la fin cepen- 
dant, harcelé par ses créanciers, il eut recours au 
remède ordinaire des gens de sa classe. Etant veuf 
de Jossine de Jauche, dame de Mastaing et de 
Masmines, il songea à se remarier'. Ce fut sur 
Marie de Rubempré, douairière de Noircarmes, 
qu'il jeta les yeux, un peu parce qu'elle était sa 
cousine, beaucoup parce qu'elle était fortunée et 
bien en cour. Il fut agréé par la raison que, de 
son côté, la douau'ière de Noircarmes cherchait à 
conclure une bonne affaire; elle avait des fils, 



» Bibl. royale de Bruxelles, coll. Goetlials, MSS. n° 735. Marius 
Voet cite Vinchaut p 218 et De Rouck p. 271, auxquels uous ren- 
voyons le lecteur. 



— 276 — 

tandis que Roggendorf n'avait qu'une fille mariée 
au baron d'Oettingen. 

Elle commença ])Rr avancer de Targent à son 
mari; elle lui en fit donner par sa mère, la douai- 
rière de Bièvres, puis, un beau jour, ces deux 
femmes prétendirent que Roggendorf les avait 
ruinées, et firent si bien que, Cliarles-Quint étant 
intervenu, fit pencher la balance de la justice en 
leur faveur *. 

C'était assez dans son habitude quand l'intérêt 
de sa politique le lui commandait, mais ici il doit 
y avoir eu autre chose. Peut-être une intrigue 
amoureuse, la goutte qui tourmentait l'empereur 
lui laissant souvent quelques mois de répit qu'il 
utilisait alors de son mieux. C'est du moins ce 
qu'il nous semble résulter du rapport qu'en fait 
au roi Henri II, d'Aramont, son ambassadeur en 
Turquie ^ 

» La douairière de Bièvres, dout il est ici question, doit être Anne 
de Montenacken, veuve de Charles de Rubempré, seigneur de Biè- 
vres. Elle avait été dame d'atours de Jeanne la Folle. Quand Rog- 
gendorf eut prit la fuite, elle se lit délivrer, de concert avec sa fille, 
les bijoux que le comte avait déposés en garantie chez un banquier 
anversois. En voici la preuve authentique : « Moi, Guillaume Ogier, 
.) prebstre et ehappelain de M™" la comtesse de Roggendorff, con- 
» fesse avoir receu les pièches contenues au blanccj de ceste selon 
» deux lettres missives , l'une de Madame de Bièvres en date du 
.) 24 septembre 1545 et l'aultre de Madame la comtesse de Roggen- 
» dorff, escript à Lazarus Tucher pour la mesme cause, lesquelles 
» luy promets rapporter endedens deux mois prochain venant. Tos- 
» moing mon cygne ('y mis le xxvi de septembre (pie dessus (Signé) 
.) Guillaume Ogier. » (V. Archiv. gén. de Belg. Chambre des comp- 
tes, reg. n° 21485.) 

Cette saisie est postérieure à la décision des tribunaux en faveur 
des deux dames et a sans doute pour but de prouver que le comte 
a disposé de bijoux qu'il ne lui appartenaient pas. 

2 G. RimEB, Lettres et mémoires d'estat. Paris, 1867, t. 11, p. 14. 



— 277 — 

Ce diplomate a rencontré à Venise notre per- 
sonnage, qui ne lui cache pas qu'ayant été dé- 
pouillé j)ar Tenipereur au profit de sa femme, avec 
laquelle il ne s'accordait guère, il a résolu, dans 
son désespoir, d'offrir son épée au Grand Seigneur, 
comme à l'ennemi le plus irréconciliable de son 
ancieu maître. Or, le comte Roggendorf, comme 
nous le prouverons, tenant peu à l'argent, ce doit 
avoir été le soin de son honneur qui Ta poussé à 
embrasser un parti désespéré. Le connétable de 
Montmorency, son ami de vieille date, écrit de son 
côté à d'Aramont pour avoir de ses nouvelles. Nous 
entrons ici en plein roman. Roggendorf s'est rendu 
de Venise à Raguse, alors au pouvoir des Turcs. 
Comme il n'y reçoit point de réponse à ses offres 
de service, il va droit à Constantinople. 

Soliman le Grand, se dit-il sans doute, ne peut 
manquer de bien accueilhr le fils du général im- 
périal qui lui a infligé les plus cruels revers. En 
cela il se trompe, le Sultan, en vieillissant, a si 
bien perdu cette ardeur, qui le poussait à vouloir 
réduire le monde entier sous sa loi, qu'au moment 
où Roggendorf débarquait à Constantinople, il 
venait de signer une trêve avec Charles-Quint. 
Xotre personnage comprend qu'il n'a plus rien à 
espérer; il annonce en conséquence à l'ambassa- 
deur de France que, fatigué de se voir pressé tous 
les jours de se faire mahométan, il est résolu de 
s'éloigner aussi secrètement que possible. Il s'em- 
barque pour Marseille, mais son navire est pris 
X3ar des corsaires, et il est ramené chargé de 
chaînes à Constantinople, où, plus malheureux 



- 278 — 

que jamais . il n"a d'autre alternative que de 
changer de religion ou de perdre la vie. 

Le comte d'Aramont intervient en sa faveur '. 
(( Pour ne laisser un personnage de telle qualité 
)^ en si grand danger pour la bonne volonté que 
» j'avois connu qu'il portoit au service du Roy, » 
écrit-il le 27 février 1548 à Montmorency, « j"ai 
)) prins la hardiesse de requérir sa vie et déli- 
» vrance au Grand Seigneur de la part du Roy, 
)) pensant certainement qu'il ne lui déplairoil pas 
» que son nom et faveur eust préservé ledict comte 
» de ce danger. Et ayant led. Grand Seigneur 
» accordé sa déli^Tance à la requeste du Roy, 
» après luy avoir ordonné de Taller remerchier, 
» j'ay bien voulu luy donner les moyens de ce 
» faire. Et pour ce, Monseigneur, qu'il a^ous plaira 
» entendre par luy le désir qu"il a d'estre employé 
» au service du Roy, et le moyen qu'il peult avoir 
» de luy estre utile, il ne m'a semblé le devoir 
» accompaigner d'autre particulière recomman- 
» dation auprez de vous, estant personnaige de 
» soy-mesme recommandable. » 

Deux mois lAws tard Roggendorf arrive à la 
cour d'Henri II. Il y est reçu non comme un fugi- 
tif, mais comme un ami attendu. Charles-Quint en 
éprouve un dépit si vif qu'il charge Saint-Mauris, 
son ambassadeur près de la cour de France, « de 
protester au nom de la paix de Cresp}' contre les 
honneurs rendus à son sujet fugitif qui a offensé 
la ckrétienté toute entière '. » 

' GuiLL. RiBiER, ouvrage cité, t. II. p. 125. 

^ Arch. gén. de Belgique. Amlience. Liasse ii" 39. Miuute de la 



— 279 



IV. 



Cet ordre de Tempereur nous apprend enfin de 
quelle nature est le crime du sire de Condé. Il est 
accusé d'avoir renié la foi de ses pères, et cette 
accusation nullement fondée, ainsi que nous le 
savons déjà, suffit au conseil privé des Pays-Bas 
pour déclarer exécutoire à bref délai la sentence 
de banissement perpétuel, de dégradation et de 
confiscation mobilière et immobilière , portée 
contre lui le 6 mai 1547 '. 

Un ancien page de Roggendorf, Guillaume 
Mangart, qui s'intitule chanoine de Condé, assiste 
plein d'indignation à cette oeuvre de pillage. 
Comme nous croj^ons que ce serait gâter son récit 
de clierclier à en rajeunir les termes, nous le rap- 
portons ici mot à mot : 

<( Monseigneur, » écrit-il à son ancien maître 
le 22 juin 1548, <■<. ung bruit a couru ici que si 
» on scavoit aulcun qui allasse ou escripvisse 
» vers vostre seigneurie, qu il en seroit grande- 
» ment reprins , néantmoins , veu la lettre de 
)) vostre seigneurie, nay voulu laisser de vous 
» escripre ceste, et que plus est, si n'eusse craint 
)» avoir aucunes fasclieries, je me fusse trouvé 



lettre de Charles-Quint à Saiut-Mauris , datée de Bi-uxelles le 
31 mai 1548. 

' Cette sentence, qu'il eut été si important de connaître, ne se 
retrouve pas à Bruxelles. M. Dehaisne , conservateur des archives 
départementales du Nord, a bien voulu nous faire savoir qu'elle ne 
se rencontrait pas non plus dans le dépôt confié à ses soins. 



— 280 — 

passé six semaines ou uiig mois en France pour 
vous advertir de ce qui s'est passé et passe 
journellement. 

» Quant aux nouvelles, il en a tant de vieilles 
que de nouvelles qui se font et disent tous les 
jours que j'en ay horreur de ley voir et les ouyr, 
de la honte qu'on vous a fait en vostre absence 
d'avoir emmené vos meubles et vendu public- 
quement, n'ayant riens laissé en la maison 
jusqu'à détacher les fenestre de la feuillie. Ce 
m'estoit, Monseigneur, un gros regret de veoir 
passer telles choses, mesme aussy des parolles 
que plusieurs gens ont mis dehors à vostre dés- 
honneur, ce que pense bien vostre seigneurie en 
estre advertie. Et si je pouvois estre vers vous, 
j'en dirois beaucoup plus que n'en scauroye 
escripre. Monseigneur, j'ay est bien dolent après 
avoir entendu la fortune vous avoir esté si con- 
traire, combien que, avant icelle seue, l'on 
tenoit vostre seigneurie pour mort, disant qu'es- 
tiez exécuté honteusement, mais je ne le voulus 
jamais croire, et ay tousjours soustenu le con- 
traire aiant tousjours fiance en Dieu qu'ainsy 
n'estoit, car il paroit que Dieu a exaucé les 
prières de vos bons serviteurs comme je suis 
tenu de faire tant que je vive, et tout ce qui sest 
passé l'a esté à la grande poursuyte de Madame, 
comme aucuns personnaiges p)euvent vous avoir 
escript plus au long ' . )> 



' Arch. gén. de Belgique. Audience. Liasse ii" 39* Lettre origi- 
nale, de Condé le 22 juin ]5i8. 



— 281 — 

Voici donc un prêtre qui, au risque de se com- 
promettre, déclare que la comtesse de Roggendorf , 
non contente d'avoir ruiné son mari, répand de 
faux \)i'uits sur son compte, clierche à lui causer 
de nouveaux ennuis. 

Est-ce qu'elle s'en défend au moins? Pas le 
moins du monde. Nous n'avons rencontré qu'une 
seule lettre d'elle, mais une lettre qui la condamne 
et que, probablement pour ce motif, Philippe de 
Croy, duc d'Arscliot et grand bailli du Hainaut, cà 
qui elle était adressée, envoya à Marie de Hon- 
grie, gouvernante des Pays-Bas '. La comtesse de 
Roggendorf prétend (c qu'elle n'a jamais su à quoi 
attribuer le départ clandestin de son mari. » Elle 
suppose toutefois que des faux amis l'auront 
poussé à ce coup de tête en lui disant du mal 
d'elle et en lui persuadant qu« l'empereur aurait 
dû le distinguer davantage. Elle dénonce enfin le 
sire d'Aimeries pour avoir déclaré qu'il donnerait 
bien dix mille florins pour faire revenir le comte 
de Turquie. Ce gentilhomme s'en vanta. D'autres 
amis de notre personnage font aussi bonne conte- 
nance. Le chanoine Mangart, de Condé, appelé à 
déposer, le 5 juillet 1548, par devant M'' Viglius, 
conseiller d'état, se distingue entre tous. Il parle 
comme il écrit. A la question : « Savez-vous pour- 
quoi le comte s'est mis au service du roi de 
France? » Il répond : « Pour se venger du trai- 
tement cruel qu'il a dû subir en Turquie », ce 



» Arch. géiiér. de Celgiquc. Aiulieuce. Liasse u" 30. Lettre origi- 
nale, sans date. 



— 282 — 

qui était accuser indirectement l'ambassadeur de 
Charles-Quint d'avoir provoqué ces rigueurs. 

A la question : « Croyez-vous que ledit comte 
a été justement condamné à la confiscation de ses 
biens comme rebelle à l'empereur et comme ennemi 
de la foi? » IMangart répond : « Je ne sais; la 
sentence n'a pas été publiée h Coudé », ce qui 
signifie, nous semble-t-il, que le doute est permis 
toutes les fois que l'usage n'est pas observé. Tout 
dans ce procès politique est étrange. C'est au mois 
d'avril 1545 que Roggendorf quitte brusquement 
la Belgique, et ce n'est qu'au bout de trois ans 
qu'on saisit ses meubles, qu'on met ses propriétés 
en vente. Pourquoi avoir attendu aussi longtemps? 
Était-ce parce que le comte, qu'on avait supposé 
mort ou disparu à jamais, venait de reparaître à 
la cour de P'rance, ou bien parce que ceux, qui 
avaient eu intérêt à le pousser à un acte de folie, 
craignaient maintenant son retour? Dans tous les 
cas cette crainte était chimérique. Sa haine contre 
l'empereur et contre la comtesse, sa femme, était 
si vive qu'il n'avait -pas même réfléchi que se 
battre contre l'Espagne, c'était se battre contre 
son pays natal, ses anciens compagnons d'armes, 
ses amis et ses serviteurs. A part cela, sa conscience 
était droite, sans reproche, son cœur tendre et 
compatissant. 

Le crime qu'on lui impute, pour lequel, dit-on, 
on le dépouille de ses biens, emplois, charges et 
privilèges, pour lequel on le déclare déchu de sa 
noblesse, n'existait pas avant qu'on l'eût trompé 
et ruiné. C'est la sœur de Charles-Quint elle-même, 
c'est la reine Marie de Hongrie qui l'affirme. 



— 283 — 

Roggendorf avait écrit de Eatifbonne et de 
Venise à ses anciens servitenrs de venir le re- 
joindre'. L\m d'eux, son page Mangart, fait le 
voyage de Venise, mais ses scrupules religieux 
sont plus vifs que son attachement pour son 
maître, et il rentre en Belgique pour ne point 
vivre au milieu des infidèles; en outre, Etienne 
de Mesmay, son secrétaire, se contente de lui 
mander de Condé, le 12 juillet 1545, que, s'il ne 
peut se mettre en route, c'est faute d'argent, et il 
ajoute : « Par lettre commune de nous tous , 
» composée par le bailly de Renaix, entendrez ce 
» qui s'est ici démené depuis vostre absence, dont 
» de tout ce n'eust esté rien sans votre absence, 
» laquelle a esté regrettée par maints bons per- 
» sonnaiges vos amyz ; mesme la Royne en a esté 
i> bien marrye et esl)ahie, pourquoy c'est que 
» ainsy vous estes absenté, disant que n'aviez 
» occasion de craindre, puisque n'avez en rien 
» offensé ni commis homicide ni crime de lèse 
» majesté, et que, si fussiez venu vers elle, elle 
)) eust redressé toutes choses mal entendues si 
» bien qu'eussiez eu contentement \ » 

Certes, Marie de Hongrie était une maîtresse 
femme, d'un esprit merveilleusement fertile en 



' Arch. géu. de Belgique. Audience. Liasse n" 39. La lettre de 
Roggendorf du 2 mai 1546 est très lisiblement datée de Reconfort. Ce 
nom de lieu francisé ne peut être que Regensbourg, nom allemand 
de Ratisbonne, ou celui d'un château situé sur les bords de la Regen, 
l'un des affluents du Danube. On a le choix. Notie supposition se 
base à la fois sur l'itinéraire de notre personnage et sur les bizarre- 
ries ordinaires de la prononciation et de l'orthographe du XVI' siècle. 

^ Arch. gén. de Belgique. Audience. Liaase n» 'àd. Copie. 



— 284 - 

expédients, mais il est douteux que dans le cas du 
comte de Roggendorf elle eût trouvé le moyen de 
rétablir la paix de son ménage et Tordre dans ses 
finances, car pour cela elle aurait dû entrer en 
lutte avec Charles-Quint, le forcer de convenir de 
ses fautes et de délier les cordons de sa bourse, 
deux choses que ceux, qui approchaient journelle- 
ment l'empereur, savaient être aussi difficiles l'une 
que l'autre. Il s'en suivit que la reine Marie s'en 
tint aux paroles de regret sympathique que nous 
avons rapportées. Celles-ci n'en sont pas moins 
d'une grande importance. Elles nous disent que 
les sujets de plainte que notre personnage avait 
contre l'empereur étaient bien loin d'être de noto- 
riété publique, puisque la gouvernante générale 
des Pays-Bas elle-même n'en était informée que 
d'une façon incomplète. 11 s'en suit qu'il aurait pu 
dissimuler, essayer de se résigner; il préféra une 
lutte loyale, une vengeance à ciel ouvert. 

Faut-il l'en blâmer? Nous ne pouvons nous y 
résoudre, ne connaissant pas beaucoup mieux que 
la reine de Hongrie l'étendue de l'offense. C'est 
pourquoi nous nous contentons de dire que c'est 
toujours beau, toujours louable de ne point cour- 
ber le front sous Ja loi du plus fort, de protester 
hautement contre tout acte d'ingratitude ou d'ava- 
rice sordide, de tenter l'impossible pour laver une 
injure. Le respect de soi-même est à ce prix. Ainsi 
quand même on viendrait, par après, nous dé- 
montrer que Charles-Quint n'a fait autre chose 
que mettre par sa faute le pauvre Roggendorf 
dans la situation de ne pouvoir acquitter ses dettes, 



— 285 — 

nous n'en verrions pas moins là une excuse suffi- 
sante à un acte de désespoir. Qu'on aille au fond 
de toutes les révoltes des vassaux de Charles- 
Quint, les grands comme les petits, les ducs de 
Gueldre ou de Clèves, comme les Brandebourg, les 
la Marck et les Furstenberg, on verra toujours 
que les premiers torts ne sont pas de leur côté. 
La politique intérieure de Charles-Quint a res- 
semblé de trop près à celle de Louis XI, roi de 
France, pour ne point faire comme celle-ci, et avec 
un succès moindre, il faut bien Tavouer, beaucoup 
de mécontents et énormément de victimes. 

V. 

Nous connaissoiis les états de service du père de 
notre personnage. Les siens méritent également 
d'être rapportés. Il combat les Maures en Espagne, 
les Turcs en Hongrie, les Français en Picardie, en 
Champagne et en Lorraine. En 1543, à l'époque 
de son malencontreux mariage avec Marie de 
Rubempré, il est capitaine de la garde allemande 
de l'empereur et chef d'une bande ménagère de 
cent cinquante hommes à cheval'. C'est en cette 
double qualité qu'il fait en 1543 la campagne du 
Luxembourg et en 1544 celle de Saint-Dizier ; il 
se distingue en plusieurs rencontres, et, loin d'en 
retirer honneur ou profit, il ne parvient pas même 



' Archives gén. de Belgique. Audience. Dépêches de guerre, 
vol. 3G7, fol. 69. La patente impériale créant une nouvelle bande 
ménagère en faveur de Christophe de Roggendorf, seigneur de 
Condé, egt datée de Bruxelles le 22 novembre 1542. 



— 286 — 

à être payé de ses débours et de ses avances. Nos 
grands seigneurs des Pays-Bas sont tous dans le 
même cas, ils ne se font pas faute de s'en plaindre. 
Le prince d'Orange, entre autres, nous raconte 
dans sa justification que son traitement de général 
sous Cliarles-Quint était à tel point dérisoire, 
qu'il lui suffisait à peine pour payer les serviteurs 
qui dressaient ses tentes. Dans de telles condi- 
tions si une guerre se prolongeait, elle devenait 
forcément ruineuse pour les officiers qui y pre- 
naient part. 

Quand Eoggendorf était en campagne ou en 
garnison, il n'avait droit, comme chef de bande, 
pour lui et ses deux pages, qu'à soixante Carolus 
d'or par mois et devait avoir huit chevaux, comp- 
tés à raison de onze Carolus d'or par mois et jjar 
cheval. Ses chevaux l'emportaient donc sur lui et 
ses pages de vingt-deux Carolus. A cette absurdité 
venaient s'en joindre d'autres. Il était responsable 
de la solde de ses gens , de leur conduite et de leur 
équipement. Un jour, à Soissons, il fit pendre 
deux de ses soldats pour avoir volé un ciboire, et 
sa sévérité fut grandement applaudie. Il n'y avait 
que les subsistances dont les généraux de Charles- 
Quint n'eussent pas à se préoccuper. Eoggendorf 
disait sans doute comme ses pareils : celui qui n'a 
pas assez dïntelligence pour se tirer d'affaire, 
n'est pas digne d'être soldat; qu'il aille au diable. 
Mais alors pourquoi j^endait-on les voleurs? C'était 
sans doute pour punir les maladroits. Notre per- 
sonnage cependant était fort aimé de ses subor- 
donnés. Cela s'explique. 11 n'agissait pas comme 



— 287 - 

tout le monde. On le vit rentrer à Condé, la cam- 
pagne de France terminée, traînant derrière lui 
ses malades et ses blessés. 

On ne connaissait point dans ce temps là les 
hôpitaux militaires, et cela par la bonne raison 
que Ton ne faisait encore qu'ébaucher Torganisa- 
tion des armées permanentes telles que nous les 
connaissons. Les lettres patentes de Charles-Quint 
disent tout simplement : « Quand nous ne vou- 
» drons plus entretenir nos gens aux champs ni en 
» garnison, et qu'ils auront reçu de quoi se reti- 
nt rer en leurs maisons, leurs gages cesseront '. » 
Donc, tant pis pour ceux qui sont malades ou 
estropiés. Le XVI- siècle n'admet pas les invalides. 
Le comte de Roggendorf est plus humain. Il 
charge Tun des plus pauvres bourgeois de Condé, 
un certain Jean Mansart, de soigner dans sa mai- 
son ses compagnons d'armes éclopés. Ce brave 
homme s'en acquitte de son mieux, et, pour sa 
récompense, ce n'est qu'au bout de quatre ans de 
démarches, en 154:9, qu'il est remboursé de ses 
frais, se montant à cent treize livres monnaie de 
Flandre K Cet argent ne provient pas, ainsi qu'on 
pourrait le croire, de la trésorerie de guerre de 
remj)ereur, il est pris sur le bénéfice revenant au 
souverain dans la confiscation des biens meubles 
et immeubles du comte Christophe. Ce fait, que 
nous avons rencontré par hasard, nous seml3le 



'- Arch. géu. de Belgique. Audience. Dépêches de guerre. Reg. 
n^' 367, fol. 50. 

^ Arch. gén. de Belsiique. Chambre des comptes. Reg. n° 21485, 
fol. 89. 



— 288 — 

éclairer crime vive clarté le manque d'ordre, de 
prévo3^ance, d'humanité et de justice des gouver- 
nements du bon vieux temps. 

Tous ils se ressemblaient. Le régime bour- 
guignon, encore debout dans nos contrées sous le 
règne de Charles-Quint, n'était ni meilleur ni pire 
que celui des autres pays. Si cependant nous 
voyons qu'à cette époque en Belgique on proteste 
avec plus d'énergie qu'ailleurs, cela tient au carac- 
tère national, à notre esprit communal, à nos 
habitudes de franchise, à notre éternel besoin de 
liberté. Sous ce rapport nos gentilhommes diffé- 
raient peu de nos bons bourgeois. Les chevaliers 
de Tordre de la Toison d'or sont leurs avocats 
ordinaires. Nous les voyons à la cour de la gou- 
vernante Marie de Hongrie tenir un langage d'une 
licence extraordinaire. L'empereur marche à sa 
perte ; il ne veut point qu'on le lui dise, mais eux 
ils ne cesseront de le répéter, car le paj^s n'en peut 
plus, car leur ruine à tous est imminente. C'est le 
prélude de notre révolution de 1566. On ne peut 
leur fermer la bouche, couverts qu'ils sont par 
leurs privilèges, on ne peut non plus les chasser 
du Conseil d'état, mais on se prive autant que 
possible de leur concours à l'armée et dans les 
ambassades. La confiance de l'empereuur va aux 
aventuriers espagnols, italiens et bourguignons. 
Si Koggendorf, malheureux en ménage, à bout de 
ressources et d'expérience, quitte la partie, les 
autres demeurent. 

Le comte de Boussu élève la voix en leur nom. 
Il est général en chef, le duc d'Albe lui est pré- 



— 280 — 

féré pour commander en 1552 1" armée impériale 
devant Metz, et il proteste en ces termes : « Comme 
» il ne faut point d'autre capitaine général que le 
» duc d'Albe, on pourroit bien économiser une 
» foule de hauts officiers de par deçà, et je suis du 
» nombre de ceux qui ne tiennent pas à dépenser 
» inutilement leur argent '. » Seize ans plus tard, 
tandis que Roggendorf joue un rôle important à la 
cour de France, les grands -seigneurs de Belgique, 
qui ont protesté contre un régime de défiance et 
d'exploitation à outrance, sont pour la plupart 
ruinés. Quelques-uns ont fui leur patrie, quelques 
autres ont porté leur tète sur Técliafaud. Ces 
derniers on les a grandis depuis outre mesure ; on 
en a fait des martyrs de nos libertés publiques, on 
leur a dressé des statues. Notre Roggendorf, en 
sa qualité de déserteur bien avisé, n'aura jamais 
la sienne, et cependant, en y regardant de près, 
en tenant un compte exact des cii'constances et 
des caractères, il serait injuste de dire qu'il valait 
moins qu'eux. Que disait-il en 1545 en se rendant 
à Constantinople? Plutôt turc qu'esclave sous 
Charles-Quint. Et que disaient nos nobles et nos 
bourgeois de 1566? Plutôt turcs que sujets de 
PhilijDpe II et du pape. Les deux cris se valent. 

VI. 

On sait que l'alliance des Turcs n'empêcha point 
François I de traquer avec zèle les protestants de 



* Arch. gén. de Belgique. Lettres des seigneurs, vol. VII, fol. 382. 

19 



Lettre à la reine Marie. Orig 



— 290 — 

son royaume ; elle ne gêna pas davantage le comte 
de Roggendorf. Il continua d'aller à la messe, de 
se croire et de se dire un parfait chrétien. Il passa 
constamment pour tel à la cour de France, tandis 
qu'à Bruxelles, à la suite d'une procédure qui est 
restée un mystère, le Conseil privé de l'empereur 
l'avait mis hors la loi comme apostat. La passion 
politique a de tout temps donné lieu à de pareilles 
contradictions. La reine Marie de Hongrie elle- 
même n'y échappe point. Elle condamna en 1548 
Roggendorf, en qui elle n'avait vu trois ans aupa- 
ravant qu'un mécontent, qu'un ambitieux facile à 
satisfaire. Or, en ces trois ans, notre personnage, 
malgré sa bonne volonté, n'avait pu nuire en rien 
à l'empereur et mériter ce revirement d'opinion, 
La mission de M"" Nicolas de Landas à Condé en 
témoigne '. Ce personnage, le même qui vingt ans 
plus tard défendra pour la forme, devant le Conseil 
des troubles, le malheureux comte d'Egmont, est 
chargé par la reine Marie de recueillir à Condé 
tous les dires, lettres et papiers quelconques se 
rapportant à notre personnage, 11 fait de son 
mieux , n'apprend rien de grave , et rentre à 
Bruxelles après avoir cité à comparaître devant le 
Conseil privé de Tempereur le bailli de Condé, 
celui de Renaix, Georges Rollin, seigneur d'Ai- 
meries, et le chanoine Guillaume Mangart, On 
craignait à la cour de Bruxelles quelque chose 
comme une conspiration , puisque Ponthus de 



' Arch. gén. de Belgique. Audience. Liasse n" 30. Lettre de Marie 
de Hongrie à M« de Landas. De Bruxelles, le 19 juin 15i8. Minute. 



— 291 — 

Lalaing, gouverneur de Cambrai, est également 
chargé de se faire délivrer par Vabbé de Yaucelles 
les lettres qu'il a reçues du comte de Roggendorf 
et les copies de celles qu'il lui a adressées * . 

Un fait bien naturel et bien innocent avait 
donné naissance à toutes ces enquêtes et perqui- 
sitions. Roggendorf avait le mal du pays, et, 
comme il ne pouvait rentrer dans sa maison, il 
voulait au moins avoir auprès de lui ses anciens 
serviteurs. Il s'adresse dans ce but à Etienne 
de Mesmay, son ci-devant secrétaire , et celai-ci , 
trompant sa confiance, livre à la justice sa lettre 
et son messager. Cette vilenie a peine à se com- 
prendre quand on a lu la lettre du comte, qui ne 
respire que loyauté, franchise et affection. 

« Estienne, écrit-il, je me retrouve, grâces à 
» Dieu, le plus heureulx et content gentilhomme 
j) qui soit au monde. Après avoir discouru la for- 
» tune plus que jamais nul aultre, me voye ainsy 
)) rechu de ce bon roy '" et de tons ces princes, et 
» tretté % ce que en briefves paroles vous aye 
» voulu advertir, car je suis seur que de mon bien 
» serez content et bien aise, et ne doubte que 
» desia longuement en estes adverty. Ung servi- 
)) teur de madame la princesse d'Orange i m'a 

' Arch. gén. de Belgique. Audience. Liasse n° 39. Lettre orig. 
de Pontlius de Lalaing à Marie de Hongrie, de Cambrai, le 22 juin 
1548. — Lettre orig. (interceptée) de Wolfgang d'Oettingen au 
comte de Roggendorf, de Condé, le 9 juin 1548. 

* Henri II, roi de France. 

^ Traité dans le sens de convié et fêté. 

* Il s'agit ici d'Anne de Lorraine, fille du duc Antoine et veuve en 
premières noces de René de Chalon, prince d'Orange. Elle servait 



— 292 — 

)) faict dire que si je désiroje vostre venue vers 
w moy que ne faulderiez incontinent y venir. Je 
» nay voulu faire response quelconque aud. servi- 
>) teur, mais vous cognoissant léal et vieul bon 
» serviteur, je n'ay voulu laisser par cestes vous 
» advertir que ne scauriez me fere plus grand 
)) plaisir au monde que de vous en venir, vous 
» asseurant que ne fauldray à vous bien tretter, 
)) mais de vostre parlement nen faites semblant à 
» homme vivant. Faindez ' de vous en aler en 
)) quelque aultre lieu pour vous en venir premiè- 
» rement en diligence. En après que j'auray jiarlé 
» à vous, vous pourrez, si bon vous semble, re- 
)) tourner et faire votre cas de là pour vous en 
» retourner de deçà. Je suis icy si près de vous 
» que par Lorraine en quatre jours vous y pou- 
» rez trouver, comme ce porteur, lequel soudain 
» despescherez , vous dirast. Me fiant entièrement 
» en vostre amytié que m'avez tousjours portée, 
w je ne mettrais nulle doubte que ne soyez icliy 
» bientost, où vous serez le plus que bien venu 
» que sera la fin. Après m'estre recommandé de 
» bien bon cœur à vous, je prie le Créateur qu'il 
)» vous doint sa grâce. Fait à Genville le vi de 
» Juing 1548. Vostre bon amy, le conte de Rog- 

» GENDOEF -. » 



comme sa belle-sœur Chrétiemie de Danemarck, duchesse tlouai- 
rière de Lorraine, la politique de Charles- Quint, et se remaria en 
1549 avec Philippe de Croj', duc d'Arschot, chevalier de la Toisou 
d'or, grand bailli du llainaut et généralissime des bandes d'ordon- 
nance des Pays-Bas. Vers la fin de sa vie elle se fixa à Louvain. 

' Feignez. 

^ Arch. gén. de Belgique. Audience. Liasse n"^ 27. Roggendorf 
écrit Genville pour Joinville. 



— 293 — 

M' Louis de Schore, président du Conseil privé, 
n'aimait pas, à ce qu'il parait, les traitres, car bien 
loin de remercier Etienne de Mesmay de son zèle 
pour le service de l'empereur, il ordonna qu'il fût 
enfermé à la Steenporte, alors l'une des principales 
prisons de Bruxelles, avec le messager du ci-devant 
sire de Condé qu'il avait dénoncé. Une fois sous 
les verroux, Mesma}^ écrivit sa confession'. Elle 
est assez conforme au récit de sa victime, un 
certain Godefroid Lefebvre, qui lui avait remis 
deux lettres, l'une de son maître, le comte de 
Roggendorf, Fautre d'Antoine de Cliailly, vidame 
d'Amiens. Nous connaissons la première, la se- 
conde n'avait évidemment été écrite par un ami 
de Roggendorf que pour dérouter la police impé- 
riale, dans le cas où elle se serait montrée trop 
curieuse -. Elle est datée de Nancy et porte la date 
du 6 juin 1548, qui est aussi celle de la lettre de 

' Arch. gén. de Belgique. Audience. Liasse n° 39. Voir le docu- 
ment intitulé : « S'ensuyvent les principaulx propoz qui ont esté 
» dictz et tenuz à moy Estienne de Mesmay, par le laquet lequel ma 
» apporté lettres de Mgr de Roguendorf lesquelles jay délivrées à 
» Mons. le Président et arriva devers moy en caste ville de Bruxelles 
» le xiii'' du présent mois de juing 1548 en%-iron des vu ou viii lieu- 
» l'es du soir. » 

' Idem. Cette lettre est ainsi conçue : « Seigneur Estienne. Jay 
» entendu que navés encoires meistre et que désiriez trouver quel- 
» que bon party. Ayant entendu vostre honneste vie, jay volu tous 
" escripre ceste pour vous offrir que, si me volez servir en estât de 
» secrétaire, je vous donneray honneste trettement, et vous en pou- 
» rez venir en ceste ville oi^i je seray eucoires quinze jours, où nous 
" conclurons. Vous me manderez par ce porteur vostre intension, 
« lequel je mande expressément vers vous. A tant Dieu vous doint 
» sa grâce. Fect à Nansy le vi de juing 1548. Vostre bon amy. 

» Chailly. » 



— 294 — 

Roggendorf à Mesma}^ : or, le porteur de ces deux 
lettres n'ayant j)u le même jour être à la fois à 
Joinville et à Xancy, notre supposition se trouve 
vérifiée. 

Il avoue d'ailleurs, qu'ayant quitté Roggendorf 
le 6 juin, il a pris la route de Brahant, qui passe 
par Sedan et non par Xancy, qu'il est arrivé le 12 
à Nivelles, où la mère de Mesmay lui a donné 
l'adresse de son fils à Bruxelles, et qu'il a pu 
rejoindre le lendemain ce dernier à l'auberge de 
la Tête cTor. 

Ici se passe une scène qui touche de trop près à 
notre sujet pour que nous ne la rapportions pas 
dans ses moindres détails. C'est Mesmay que nous 
laissons parler. 



YIL 



« Mercredi dernier, qui était le deuxième mer- 
» credi de ce mois de juin, le laquais de Mgr de 
» Roggendorf vint me trouver en ma chambre sur 
» les sept heures du soir. Il me remit deux lettres 
)) de la part de son maître, et me dit qu'au mo- 
» ment de son départ le connétable de France, 
» qui était présent, lui recommanda de faire 
)) bonne diligence et de me saluer de sa part. 
» Quand j'eus pris connaissance des lettres qu'il 
» m'ap23ortait, il déclara qu'il était chargé de me 
)> dire de bouche que le comte de Roggendorf me 
» priait instamment d'aller vers lui sans délai, et 
» que, si je me hâtais, je le trouverais encore à 
)) Joinville où il l'avait laissé. 



— 295 — 

>•> Je demandai alors audit laquais s'il avait 
» apporté d'autres lettres ou s'il avait quelque 
»> autre message à faire. Il me répoiidit que non '. 
» Je le retins alors à souper dans la salle com- 
» mune. Là, en pleine table, il déclara être à 
» Mgr de Roggendorf, Je lui demandai alors quel 
» était l'état du comte et quels gens il avait autour 
» de lui. Il me répondit qu'il avait dix mille livres 
» à dépenser par an, que le roi de France lui avait 
)> donné onze mille écus pour monter sa maison, 
» et que les meilleurs gentilshommes de France, 
» rivalisant de générosité à son endroit, lui avaient 
» déjà envoyé une douzaine de chevaux. Le Roi 
» lui avait en outre promis de lui donner bientôt 
« la charge de cinquante hommes d'armes. Il était 
» de la chambre du Roi avec de plus beaux pri- 
» vilèges que tous les autres grands maîtres de 
» France, car il pouvait porter, jusqu'en la 
» chambre du Roi, sa jaquette de mailles et son 
» pistolet, ce qui n'est permis à aucun autre. 
» Quant à ses gens, il avait deux pages, deux 
» laquais, un cuisinier et quelques autres domes- 

* Cette assertion est inexacte à moins que le comte de Roggen- 
dorf n'ait envoyé presque en même temps avec des letti-es deux de ses 
serviteurs eu Belgique. Voici, en effet, ce que nous lisons dans une 
lettre de W. d'Oettiugen à Roggendorf du 9 juin 1548. « Mousei- 
» gneur. Tant à nouvelles ne scay aultre chose sinon que ung rostre 
» laqnay, qui fust venant de Mgr d'Aimeries, a esté à Condé de la 
» part de Mad. vostre bonne sœur disant quil avoit apporté lettres 
« adressant à la royne et une à Mad. la sénescliale, la douagière. » 
Comme nous savons que Godefroid Lefebvre, le messager de Rog- 
gendorf, arrêté le 13 juin dans la soirée à Bruxelles , avait quitté 
Join\alle le 6 du même mois, il est pour ainsi dire impossible 
qu'avant le 9 (date de la susdite lettre), il ait pu se trouver à Condé 



— 296 — 

» tiques. Il avait envoyé deux de ces derniers à 
» Constantinople pour en rapporter une tapisserie 
» et d'autres objets qui étaient restés là bas. 

» Je lui demandai si ledit comte avait auprès 
» de lui ceux qui l'avaient suivi lors de sa retraite 
» du pays. Il me dit que oui, me nommant le 
)) cuisinier Berte et le page Marin. Je les connais 
» bien tous deux, le cuisinier est un allemand et 
» le page un italien. Le comte avait d'abord eu 
» l'intention de confier ses lettres audit Berte, 
» mais qu'il avait, par après, changé d'opinion. 
» Je lui demandai s'il savait ce qu'était devenu le 
» valet de chambre du comte, un certain Léon 
w Lecocq ' . Il me répondit qu'il était demeuré à 
» Venise et qu'il avait entendu dire au comte que 
» ce même Lecocq ayant voulu l'empoisonner, il 
» lui avait donné congé, — Comment, m'écriai-je, 
» se fait-il que le comte n'en prit point une autre 
» vengeance? Il me dit qu'il n'en savait rien et 
» parla d'autre chose. Cependant, de propos en 
» propos, il en vint à vanter la grande intimité de 
» son maître avec Mgr le connétable et à raconter 
» comme quoi le comte, s'en allant d'ici, courut 
)) grand risque d'être surpris en un passage par 
» les gens de l'empereur, et que c'était tout au 
» plus s'il avait eu une demi heure d'avance sur 



' Si ce Lecocq n'est pas un empoisonneur, il a toutes les allures 
d'un espion. Wolfgang d'Octtingen écrit de Coudé, le 9 juin 1548, à 
Roggendorf : « Je suis esté en terrible paine sur le grand dangier 
» que avez esté comme a escript Lecocq à son frère Gérardin de 
» Venise, là oîi il est pour le présent. » (V. Arcli. géu. de Belgique. 
Audience. Liasse n" 39.) 



— 297 — 

» 'quatre chevaucheurs armés qui avaient Tordre 
» de s'emparer de sa personne. Et ce sont là les 
» propos dont je puis me souvenir. » 

Cette confession n'est pas complète. Sur plus 
d'un point la mémoire fait défaut à Mesmay. Son 
compagnon de geôle et sa victime nous apprend 
pourquoi il Fa dénoncé à la justice. Il avait peur 
de se compromettre; il avait peur aussi de com- 
promettre sa créance. « Savez-vous j), lui dit 
Mesmay, « qu'il a été sévèrement défendu de 
)) recevoir des lettres du comte de Roggendorf, 
') et que vous êtes en danger de finir vos jours en 
» prison. » Et, ce conseil donné, au lieu de ren- 
voj'er sur l'heure le messager de son ancien maître, 
i] le retint à souper ; il le fit j^arler devant témoins. 
Cette vilaine action tourna à son profit. Le conseil 
des finances accueillit le compte d'apothicaire 
qu'il lui présenta, et ordonna par sentence au 
receveur Nicolas Faurel de lui payer, sur les de- 
niers provenant de la confiscation des terres de 
Renaix et de Condé, la somme de dix-huit cent 
quarante livres six sous et dix deniers, pour res- 
tant de gages à lui dus jusqu'au 1 mars 1548, 
comme ancien secrétaire du comte Roggendorf, 
qu'il avait refusé de suivre en 1545, et auquel, 
depuis trois ans, il n'avait rendu des services 
d'aucune espèce '. 

Voilà bien, prise sur le fait, la justice du bon 
vieux temps. Certaines créances et des plus légi- 



' Arch. gén. de Belgique. Chamlire des comptes. Reg. n° 21485, 
fol. 89. 



— 298 — 

times sont contestées on réduites , tandis qu'Etienne 
Mesmay. qui n'a, à Tappui de ses prétentions, 
aucun titre sérieux à faire valoir, reçoit sans diffi- 
culté ce qu'il lui plaît de réclamer. La comtesse 
de Roggendorf a la même chance. Elle fait un 
procès au Conseil des finances et elle obtient, par 
sentence du 8 mars 1549 (1548 av. P.), sur les 
deniers provenant de la vente de la seigneurie de 
Renaix et des meubles du château de Condé, une 
somme de trente mille cinq cent treize livres mon- 
naie de Flandre '. 

YIII. 

Les autres créanciers du comte avaient cepen- 
dant des déclarations accablantes pour Madauie 
de Roggendorf. Nicolas Faurel, le receveur des 
exploits du Grand Conseil de l'empereur, a eu 
soin de les rapporter dans ses comptes, et il aug- 
mente par là notre étonnement et nos soupçons. 
Le riche marchand anversois Charles de Cocquiel 
déclare que l'argent qu'il réclame <^< a été prêté 
au comte de Roggendorf et à dame Marie de 
Rubempré, sa compagne, pour subvenir à leurs 
nécessités, et que cette danœ a consenti au déx}ôt de 
certaines bagues et ^tierres es mains de M. Lazare 
Tucher eti sûreté de ce prêt ^. )> 

La veuve du concierge de l'hôtel de Condé 
confirme à la fois la responsabilité des deux époux 



' Arch. géu. de Belgique. Chambre des comptes. Reg. u" 21485, 
fol. 89. 
' Idem, idem, fol. 89. 



— 299 — 

et leur détresse. Elle déclare que dès le mois de 
septembre 1544, c'est-à-dire après le siège de 
Saint-Dizier, ses maîtres étaient si gênés, arrêt 
ayant été mis sur les gages du comte, que feu son 
mari, Antoine Lefebvre, avait dû leur avancer, 
sur leurs deux signatures, cent cinquante livres, 
« pour subvenir à leurs urgentes affaires \ » On 
rembourse cette somme sans tenir compte de cette 
double garantie et des intérêts dus depuis cinq 
ans. On est plus sévère encore envers le plumas- 
sier qui a livré à la bande ménagère du comte de 
Roggendorf « les plumes devant servir pour aller 
en guerre » ; on lui réduit son compte de près de 
moitié -. Pourquoi? C'e^t assez difficile à dire, à 
moins que Messieurs des finances n'aient fait le 
raisonnement suivant : cette fourniture a évidem- 
ment été faite pour le service de Tempereur, donc 
S. M. devrait en prendre la moitié à sa charge, 
mais, comme S. M. n"a rien ordonné à ce sujet, 
cette moitié ne sera pas remboursée. Les amis du 
comte de Roggendorf, qui lui ont donné de l'ar- 
gent de la main à la main, sont assimilés sans 
distinction aucune à la veuve du concierge de 
Condé : ils n'ont droit qu'au principal de leurs 
créances. Faisons les défiler devant nous en les 
portraitant, autant que possible, d'un simple trait 
au passage. 



' Arch. gén. de Belgique. Cliambre des comptes. Reg. u» 21485, 
fol. 88. — Audience. Liasse n° 39. Lettre d'Antoine de Zeelande à 
Roggendorf. De Bruxelles, le 7 décembre 1544. 

2 Reg. n" 21485, fol. 80. « A Catherine de Laugele, 59 liv. 1 s. 
au lieu de 125 liv. 13 s. qu'elle réclamait. "~ 



— 300 — 

Voici cVabord Georges Rollin, seigneur cl'Aime- 
ries, qui n'a jamais fait mystère de ses sjanpathies 
et de son indignation ; puis viennent le chevalier 
Haller de Hallerstein, le maître d'hôtel de la reine 
de Hongrie, qui regrette également son ami Rog- 
gendorf bien plus que son argent', Georges de 
Berseele, seigneur d'Ysche, Renaud du Burmania, 
drossart de Coevorden, Michel de Gillis, secrétaire 
de l'empereur, Maximilien de Marzille ', gentil- 
homme de la maison de l'empereur, Pierre But- 
kens, contrôleur général de Tartillerie, et Séraphin 
de Taxis, cousin et commis du maître des postes 
de l'empire. Tous ont fini par présenter requête à 
l'empereur ; c'est ainsi que nous savons que leurs 
créances sont postérieures au second mariage de 
Roggendorf, une seule exceptée. Comme le comte 
était assez proche parent de Marie de Rubempré, 
il avait dû obtenir du Saint-Siège une dispense, 
et, pour ne pas perdre trop de temps, il avait prié 
Séraphin de Taxis de la faire demander à Rome par 
courrier extraordinaire. Il avait eu sa dispense, 
mais il avait parfaitement oublié d'en paver le 
port, se montant à cent quarante-huit livres de 



« Arch. géii. de Belgique. Audience. Liasse n" 39. Lettre d'Es- 
tieune Mesmay à Roggendorf du 12 juillet 1545. « Le raaistre dhostel 
•■ Haller a eu un merveilleux regret de vostre absence et démonstre 
» bien qui! vous aimoit aussi. » C'était contre un reçu signé de 
Mesmay (lu'il avait prêté au comte deux cents livres de Flandre. 
(\". Chambre des comptes, reg. n" 21485.) 

•2 I^a requête de ce personnage porte qu'il a prêté au comte de 
Roggendorf cent écus d'or, « alors que l'empereur était devant 
Cateau Gambrésis. » (Reg. ci-dessus.) 



— 301 — 

quarante gros ' . Cette dette n'est pas la seule qui 
soit caractéristique, qui mérite d'être notée. 

Nous allons maintenant parler des autres, parce 
que notre but n'est pas seulement de tracer un 
portrait, mais d'oiïrir la représentation aussi vive, 
aussi exacte que possible de Texistence d'un grand 
'seigneur avant le compromis des nobles qui les fit 
tous gueux. D'ailleurs la nature des dettes d'un 
gentilhomme ne nous renseigne pas seulement sur 
ses mœurs et son caractère, elles nous donnent la 
juste mesure des gens de sa caste et de son époque. 
Roggendorf n'eut pu se dire le digne courtisan de 
Charles-Quint et le digne contemporain de Fran- 
çois I, s'il n'avait pas été, comme ces deux princes, 
un vert galant. Il a des enfants naturels, et il 
s'occupe d'eux jusqu'au jour où ses chagTins conju- 
gaux et ses emljarras financiers les lui font perdre 
de vue. Un jeune garçon a été mis par lui en 
apprentissage chez le pâtissier de la reine de 
Hongrie, qui l'entretient et le nourrit pour la 
bagatelle de vingt-quatre livres de Flandre par 
an '\ Il a aussi une fille appelée Susanne, dont 

' Même reg. Cette dette , assez originale, est rapportée par le 
receveur Nicolas Faurel, en ces termes : « A Séraphin de Taxis, 
» commis du maistre des postes de l'Empereur, la somme de 148 liv. 
» à luy deue par le jadis conte de Roggendorf, pour avoir fait cou- 
» rir la poste dois la ville de Bruxelles vers Romme, pour obtenir 
» certaine dispense apostolique pour pouvoir prendre en mariage 
» dame Marie de Rubempré, ayant pour ce déboursé la susdite 
» somme. » 

La parenté de Roggendorf avec sa seconde femme remontait à sa 
grand'mère Isabelle de la Hamaide, fille de Jean, seigneur de Renaix 
et de Condé, et de Jeanne de Rubempré, dame de Bousies. 

"■' Arcli. géu. de Belgique. Chambre des comptes. Reg. n° 21485. 



— 302 — 

l'éducation a été confiée à Tabbesse de Beauprez, 
près Granimont. Le couvent se plaint dans sa 
requête à l'emperear, de n'avoir point reçu 
« depuis cinq années, achevées à la Noël de 1549, 
la pension due pour Fentretien de ladite fille bâ- 
tarde » '. Cette pension était de cinquante-six 
livres par an. soit plus du double de la somme 
réclamée pour le même objet par le pâtissier de 
la reine. On pourrait donc en conclure que déjà 
au XVP siècle l'éducation des filles coûtait plus 
cher que celle des garçons. Que devient le com- 
mensal et rélève du pâtissier bruxellois M" Mathieu 
Bahuyct? Nous n'avons pu le savoir. Avec la 
bâtarde Susanne nous sommes plus heureux. Une 
lettre de Tabé de Vaucelles à son bon ami le comte 
de Rog'gendorf, que le gouverneur de Cambrai 
saisit au vol et envoie à la cour de Bruxelles, nous 
renseigne en ces termes : « J'espère bientost la 
visite de vostre bonne sœur damoiselle îsabeau et 
de la petite de Beauprez ^ » Cette petite de 
Beauprez ne peut être que Suzanne de Roggendorf . 
Le reste de la lettre nous apprend que ces deux 
femmes étaient allées en France se mettre à la 
tête de la maison du comte. Le pauvre homme, 
trompé et dépouillé par sa femme et par les Turcs, 
trahi par son secrétaire, presque empoisonné par 
son valet de chambre, trouve au moins dans le 
dévouement de deux pauvres femmes, ses très 



' Même coll., même reg. 

* Arcli. gén. de Belgique. Audience. Liasse ii« 39. V. lettre de 
Jean, abbé de Vaucelles. De Vaucelles le 13 juin 1548. 



— 303 — 

proches parentes, un dédommagement, une conso- 
lation. 

On comprend qu'il se soit écrié alors : « Allons, 
je me retrouve encore une fois le plus heureux et 
content gentilhomme qui soit au monde ! » 

IX. 

Le comte de Roggendorf était tombé à la cour 
de France au beau milieu de la querelle du prince 
de la Roche sur Yon avec d'Andelot, et il avait eu 
à se défendre de prendre parti. Son attitude réser- 
vée charma le roi Henri II, tandis qu'elle aug- 
menta le désir de Charles-Quint de lui causer de 
nouveaux chagrins. De là sans doute Tordre donné 
à Jean Croissart et à Adrien Le Miquiel, deux 
huissiers d'armes, de faire transporter, partie à 
Yalenciennes et partie à Bruxelles, tous les meu- 
bles, bagues, jo3'aux et vaisselle du ci-devant 
seigneur de Condé, pour y être vendus à l'encan <. 
La dispersion des témoins muets de sa vie passée, 
de ses souvenirs de famille, des derniers vestiges 
de la somptuosité de ses ancêtres , devait être 
d'autant plus sensible à notre personnage que, 
pour ravoir une tapisserie oubliée dans la préci- 
pitation de son départ de Turquie, il avait envoyé 
deux de ses laquais à Constantinople, Donc, si 
cette vente mobilière fut une vengeance impériale , 
on peut dire qu'elle fut bien trouvée. On a l'air 



' Arch. génér. de Belgique. (Y. comptes de M. Nicolas Faurel, 
n" 207. 



— 304 — 

toutefois de ne vouloir j)oint lui donner cette 
signification. 

Les sonneurs de trompe qui, à Bruxelles et à 
Valenciennes , annoncèrent la vente treize jours 
durant à l'avance et chaque jour deux fois par tous 
les carrefours des deux villes, eurent *( ordre d'ap- 
prendre au peuple que la vente se faisait à la 
requête et poursuite des créanciers du ci-devant 
comte de Roggendorf ' . » Cette mise en scène 
officielle ne se borne point à cette déclaration peu 
véridique. On publie aussi que le crime du sire de 
Condé consistait « dans sa retraite à Raguse, 
pays du Turc » ^, tandis qu'on sait fort bien qu'au 
moment de la vente de ses biens meubles et im- 
meubles il se trouvait à la cour de France. La 
vente fut peu fructueuse à Valenciennes. C'était à 
prévoir, mais le gouvernement avait voulu sans 
doute qu'elle se J'ît dans la ville de Belgique la 
plus rapjorocliée de la frontière, afin qu'on en 
parlât en France et que le comte de Roggendorf 
en fût plus tôt averti. Son indignation fut par- 
tagée par ses anciens serviteurs et ses amis. « On 
n'a rien laissé en vostre maison de Condé » , lui 
écrit à ce propos le chanoine Mangart, « on a 
mesme esté jusqu'à détacher les fenestres de la 
feuillie, ce qui m'estoit, Monseigneur, un gros 



» Arcli. gén. de Belgique. Chambre des comptes. Reg. n" 21484, 
fol. 37 et 38.... « La somme de 78 sols a esté payée par le clerc des 
» opronpers ou sonneurs de trompe, qui par le temi:)s de treize jours, 
» deux ibis le jour, a sonné lad. trompette par tous les quarrefours 
» de la ville de Bruxelles. » 

* Idem, idem. , fol. 37. 



— 305 — 

regret de veoir passer de telles choses ^ '> Un 
autre lui écrivit sans doute que sa femme avait eu 
l'impudeur de se montrer à Bruxelles à Fhôtel de 
Liedekerke, où se faisait la vente, et de marquer 
les bijoux lui appartenant en propre. 

Ces bijoux lui furent rendus en vertu d'une 
sentence du Conseil privé du 20 novembre 1549. 
L'huissier d'armes, Adrien Le Miquiel, mentionne 
le fait dans son inventaire général de confiscation 
et le receveur du grand Conseil de l'empereur le 
rapporte également, et il ajoute : <c Madame de 
» Roggendorf prétendoit encore d'aultres joyaulx, 
» accusant son mary de les avoir emportés lors de 
» son partement de par-deça ^ » 

Nous n'aurions rencontré, à la charge de la 
comtesse, que cette seule note de M*" Xicolas Faurel, 
qu'elle nous suf&rait pour juger combien cette 
femme était méchante et avide. Il est clair pour 
nous que, si son mari avait été le malhonnête 
homme qu'elle dit, il se serait arrangé de façon à 
ne point laisser derrière lui pour dix mille livres 
de pierreries et de joyaux \ Le voleur, le vrai 
coupable, c'est elle, car il y a là des créanciers 
qui attendent depuis des années, et elle n'a pas 
honte de rogner leur part par ses éternelles reven- 
dications et réclamations. Ah, si elle n'avait pas 
été la veuve de l'ancien sommelier de corps de 
l'empereur ou quelque chose de plus, il est fort 



» Idem. A-udience. Liasse n" 39. 
^ Chambre des comptes, reg. 21484, fol. 37. 
id. id. id. fol. 39. 

20 



_ 306 — 

probable qu'elle n'aurait eu ni tant d'audace ni 
tant de bonheur ! 

Ce qui, en tout cas ne saurait être nié, c'est que 
dame Justice, sous le règne de Charles-Quint, 
portait un double bandeau sur la vue ou, en style 
Yulgaii-e, avait de grandes complaisances pour le 
pouvoir souverain. 

L'invention du crime du seigneur de Condé au 
profit de la femme du condamné n'en est pas le 
seul et unique exemple. Nous en avons rencontré 
d'autres en fouillant dans les archives.' Ainsi, eu 
1541, la prévôté de Meersen fut ôtée à dom Gode- 
froid d'Aspremont-Lynden et donnée au cardinal 
de Lenoncourt, archevêque de Reims, parce qu'on 
voulait se faire de puissants amis en France. 

Toujours, on le voit, des cadeaux faits avec 
l'argent d'autrui; c'est un système. Charles-Quint 
abdique et le procédé demeure, non, mieux que 
cela, on le perfectionne. 

En décembre 1555 — on était déjà sous Phi- 
lippe II de sinistre et sanglante mémoire — connue 
il importait à la politique espagnole de maintenir 
la Lorraine en son ancienne neutralité, le Conseil 
privé ordonna au grand Couseil de Malines de 
considérer le comte de Vaudemont comme ne te- 
nant point le parti de France, afin que le procès, 
qu'il avait intenté à sa belle-mère la princesse de 
Gavre, pût être vidé, « ainsi que par droit on 
trouvera convenir et appartenir ». Les juges de 
Malines comprirent à demi mot et s'exécutèrent. 
Si l'on songe que la princesse de Gavre était la 
mère du comte d'Egmont, on ne saurait discon- 



— 307 — 

venir que ce dernier fut un grand niais de gagner, 
peu de temps après, les batailles de Saint-Quentin 
et de Gravelines au profit du roi Philippe II qui, 
à lexemple de Charles-Quint, trouvait sans doute 
que ruiner ses vassaux, c'était travailler à assurer 
sa propre sécurité. 

Et, à ce compte là. Schiller a eu raison de prêter 
au prince d'Orange ce mot s'adressant à d'Eg- 
mont et devenu célèbre : « Adieu, comte sans 
tête » . Le despotisme ne respecte rien et rien ne 
lui est sacré que lui-même. Pour faire tomber la 
tête d'Egmont, il lui fallait fouler aux pieds les 
privilèges de Tordre de la Toison d'Or, dernier 
refuge de notre fierté et de notre indépendance 
nationale; pour désespérer le prince d'Orange, 
qui lui avait heureusement échappé, le despotisme 
espagnol fit de même bon marché des privilèges 
de l'Université de Louvain et vola au prince son 
fils aîné le comte de Buren. Que firent les vic- 
times? Toutes, les unes après les autres, elles sui- 
virent l'exemple du comte de Roggendorf et se 
tournèrent vers la France, si bien qu'on ne saurait, 
en bonne justice, condamner notre personnage 
sans frapper de la même sentence le prince 
d'Orange, Marnix et bien d'autres. Si Roggendorf 
eut été allemand au lieu d'être belge, ainsi que 
l'avoue Charles-Quint lui-même en écrivant à son 
ambassadeur en France qu'il était originaire de 
ses pays patrimoniaux', c'eût été autre chose, 



' Aich. gén. de Belgique. Audience. Liasse n" 39. — Minute d'une 
lettre de Charles-Quint à Saint-Mauris. De Bruxelles, le 31 mai 1548. 



— 308 — 

parce qu'il avait été défendu aux gens d'Outre- 
Rhin, sous peine de la vie, de porter les armes en 
France. Le roi Ferdinand tint compte de cette 
différence, et les terres de Roggendorf et de 
Gunterstorf, situées en Autriche, ne furent pas 
confisquées \ C'était une première consolation. Il 
nous reste à rapporter les autres. 

X. 

Quand Henri II apprit que Charles- Quint, non 
content de confisquer les biens meubles et immeu- 
bles de son protégé et de le déclarer indigne et 
infâme, avait fait rompre ses armoiries, il lui en 
octroya de nouvelles. Celles-ci étaient d'azur à 
sept lis d'argent rangés en chef trois par trois et 
un en pointe ^ Le roi de France prétendit qu'en 
agissant ainsi il ne portait nullement atteinte aux 
stipulations de la récente paix de Crespy, et cela 
pai la bonne raison que le comte de Roggendorf 
s'était mis à Constantinople, y étant en danger de 
vie, sous la protection de son ambassadeur le 
comte Gabriel d'Aramont, et ne s'était pas, par 
conséquent, réfugié directement des Pays-Bas 
ou de la Franche-Comté dans ses États. C'était 
vrai ; ce qui l'était également, et ce qui fait tomber 

• Idem, idem. Lettre de Wolfgaiig d'Oettingen à Roggendorf. De 
Condé, 9 juin 1548. Oi'ig. « On dit (ju'en toutes vos maisons d'Au- 
» triche les serviteurs se maintiennent à l'accoustumée sans que 
» l'on eusse fait quelque deffense du roy (Ferdinand I) et cela nous 
» donne encore (juch^ue Ijoime espoire de vostre retour. » 

" VoET, V. ses MSS. généalogiques. Coll. Goethals, à la Biblio- 
thèque royale de Bruxelles, n" 735, fol. Ht). 



— 309 — 

le principal chef craccusation du Conseil privé des 
Pays-Bas, c'est que notre personnage n'avait pas 
renié la foi chrétienne. Ce qui, après cela, devait 
arriver, c'est que Charles-Quint, à bout d'argu- 
ments, finit par déclarer que le roi de France 
aurait dû comprendre qu'un misérable de l'espèce 
du ci-devant comte ne méritait ni protection ni 
pitié. Henri II ne comprit qu'une chose, c'est qu'il 
n'avait pas fait assez, et il donna k Roggendorf, 
en manière de compensation, le marquisat des îles 
d'Hyères en Provence ' . 

Des services signalés, un dévouement sans borne 
répondirent à tant de faveurs. Quand la guerre 
recommença entre la France et l'Espagne, Roggen- 
dorf eut sa compagnie d'hommes d'armes et servit 
sous les ordres du connétable de Montmorency. 
A la fameuse entrevue de Chambord, où les princes 
allemands ligués contre Charles-Quint cédèrent 
sous condition au roi Henri II, Cambrai, Metz, 
Toul et Verdun, les quatre villes de langue fran- 
çaise de l'empire allemand, parce qu'elles étaient 
épiscopales, il joua le rôle de négociateur et de 
traducteur. De là datent ses rapports avec le 
margrave Albert de Brandebourg, qu'il retrouva 
au mois d'octobre 1552, sous les murs de Toul, à 
la tête d'une armée de vingt mille hommes et fort 
indécis sur l'attitude qu'il devait prendre ^ Il 
s'agissait d'acheter son concours, mais celui-ci, 
jaloux du duc de Guise, eut des prétentions si 

» Idem., fol. 119. 

^ V. notre livre : Metz et Thiunville sous Charles-Quint, Bruxelles, 
1880, p. 202. 



— 310 — 

exorbitantes qu'on résolut de l'écraser. Montmo- 
rency et Coligny s'y employèrent sans succès. 
Quelques mois plus tard, Metz étant demeurée à 
la France malgré le secours apporté par le mar- 
grave à Charles-Quint, Roggendorf fut chargé par 
Henri II d'aller en Allemagne, afin de rassurer les 
princes de la ligne de Smalcalde et de leur démon 
trer que sa ferme volonté de garder Metz , Toul et 
Verdun était un témoignage éclatant en faveur de 
ses bonnes intentions. 

Cette mission de confiance, c'était mieux qu'une 
fiche de consolation, c'était une revanche offerte 
au sujet humilié, déshonoré par son souverain. Ce 
que l'évêque de Bayonne, Mgr de Fresse, n'avait 
pu faire, notre personnage le fit. Il ranima la 
haine des Allemands contre Charles-Quint au con- 
tact de la sienne. Les instructions secrètes qu"il 
emporta avec lui de Paris en janvier 1554, disaient 
qu'il devait surtout contrecarrer la candidature 
au trône impérial du prince d'Espagne Philippe II. 
Frapper le père dans son fils, dans la suprême 
ambition de sa vie, dans la dernière espérance de 
sa vieillesse, quelle vengeance plus complète au- 
rait-il pu espérer! Il s'en délecta, voyageant lente- 
ment, s'arrêtant dans chacune des cours électorales 
d'Allemagne tout le temps qu'il fallait pour gagner 
et convaincre les ]3i'inces et leurs conseillers, et 
cela jusqu'au jour où son nom et ses malheurs lui 

' G. RiBiER, Lettres et mémoires d'estat. Paris, 1677, II, 507. (Voir 
Instruction du comte de Roguendolf envoyé eu Allemagne de la i^art 
de S. 31., pour offrir secours au roy de Bohême et autres princes 
d'Allemagne contre l'Empereur. 2i janvier 155-4. 



— 311 — 

valurent laccueil le plus flatteur de Ferdinand I, 
roi des Romains. Les savants travaux de Ranke et 
de Maurenbrecher nous dispensent du soin de 
prouver à nouveau que ce frère de Charles-Quint 
était devenu secrètement son ennemi, parce que 
cette attitude vis-à-vis du sentiment public dans 
l'Allemagne entière, était le seul moyen de con- 
server aux Habsbourg la couronne impériale, et 
que lui aussi était père de famille. 

Nous avons eu déjà l'occasion de dire que Fer- 
dinand I ne confisqua point les terres que Roggen- 
clorf possédait en Autriclie ; il fit davantage encore 
pour le compagnon de ses jeunes années, pour le 
fils de son ancien gouverneur, il lui conserva son 
nom, son titre et sa charge de grand-maître de sa 
cour, parce que tout cela était d'origine autri- 
chienne. Et il avait strictement le droit d'en agir 
de la sorte, la diète d'Augsbourg de 1548 ayant 
prononcé la séparation politique définitive des 
états héréditaires de la maison de Bourgogne — 
l'un des principaux griefs de nos révolutionnaires 
du XYP siècle — d'avec l'Allemagne. Il s'en sui- 
vait que les décisions du Conseil privé des Pays- 
Bas et du grand Conseil de Malines, sur lesquelles 
d'ailleurs on était, à ce qu'il parait, suffisamment 
édifié à la cour de Vienne, n'avaient pu atteindre 
notre "personnage que comme seigneur de Condé 
et de Renaix. De ces deux terres, celle de Renaix, 
qui avait seule une valeur considérable, fut adju- 
gée le 6 novembre 1549 au ];)rix de 62800 livres 
de Flandre à Nicolas Perrenot de Granvelle, pre- 
mier conseiller d'État et garde des sceaux de 



— 312 - 

Charles-Qaint. A ce propos le consciencieux rece- 
veur du Grand Conseil de Malines, M" Nicolas 
Faurel, nous apprend que, les rentes dont cette 
terre était chargée une fois remboursées, il de- 
meura, au profit du trésor impérial, une somme 
de 47500 livres versée entre ses mains par M" Othon 
Viron, maître des comptes à Bruxelles '. 

Cette liquidation a, comme tout le reste, sa mo- 
ralité que voici : A César, comme de juste, la part 
du lion dans la dépouille de son serviteur mal- 
heureux dont la ruine est son œuvre ou, tout au 
moins, celle de sa politique mauvaise. Mais, à côté 
de cela, à l'exécuteur en chef des hautes œuvres 
impériales, au fils de Thumble forgeron d'Ornans 
en Franche-Comté, l'honneur de prendre rang 
désormais dans la noblesse de Flandre, de substi- 
tuer sa roture gauloise à nos vieilles races patri- 
ciennes, dont le vif attachement au sol natal, aux 
mœuis et coutumes des ancêtres est devenu sus- 
pect depuis qu'on se plaint tout haut d'être 
gouverné par des étrangers, d'être systématique- 
ment exploité et ruiné. C'est en ce moment là 
qu'intervient tout à coup le gendre de Roggendorf , 
Jean baron d'Oettingen et seigneur de Masmines. 
11 proteste contre la vente de la baronnie de Renaix 
et fait valoir ses droits sur cette terre en sa qualité 
de seul et dernier héritier de Jacqueline d'Oettin- 
gen, fille d'Isabelle de la Hamaide. Il se mit à 
plaider avec tant d'acharnement et de bonheur, 

' Ai'ch. géii. de Belgique. Chambre des comptes, reg. n° 21484. 
V. le chapitre intitulé : Aultre recepte de la terre et seigneurie de 
Henaix. 



— 313 — 

qu'Antoine de Granvelle, évêque d'Arras, et ses 
frères se virent obligés de transiger avec lui, le 
19 avril 1559, pour une grosse somme d'argent ". 

Le chancelier Nicolas Perrenot n'avait jamais 
mis les pieds à Renaix, La mort l'avait surpris à 
la diète d'Augsbourg le 15 août 1550. Il avait 
disparu de la scène du monde avec la conviction 
que son génie avait réussi à aplanit* devant son 
maître le chemin devant le conduire à la monar- 
chie universelle. Orgueilleuse et folle espérance! 
Loin de vaincre l'opposition des Allemands et des 
Belges, Charles-Quint et ses successeurs immédiats 
se virent plus d'une fois obligés, à l'exemple des 
Granvelle dans l'affaire de Renaix, de signer un 
compromis, de consentir à un abandon de prin- 
cipes. 

Quelle revanche plus belle notre ci-devant sire 
de Condé aurait-il pu espérer? Aussi s'arrête-t-elle 
là. A son retour de sa mission d'Allemagne, de 
1556 à 1558, il porta les armes contre Philippe II, 
sans qu'il nous soit permis de dire à quelles actions 
militaires il prit part. Il faut croire qu'il rendit 
de nouveaux services, puisque le roi de France 
lui accorda, le 7 septembre 1561, la croix de 
Saint-Michel'. 

Quand et comment mourut-il? Nous l'ignorons. 
Tout ce qu'il nous est permis de dire, c'est qu'en 
1567 Guichardin parle de lui comme s'il était 
encore envie. Dans ce cas il aurait assisté, dernière 



' G. B., Recherches historiques sur la ville de Renaix. Gand , 
1856, p. 29. 

' Marius Voet, MSS. généalogiques, t. II, fol. 119 v. 

21 



— 314 — 

compensation, aux débuts de Tune des plus légi- 
times et des plus glorieuses révolutions que vit 
jamais le monde. Aucun Roggendorf. n'y joue un 
rôle, mais, par contre, les enfants de la femme du 
comte Christophe, les Noircarme, j paraissent au 
premier rang parmi les serviteurs du despotisme, 
parmi les plus âpres à s'attribuer les biens confis- 
qués sur les rebelles. Leur fortune n'en fut ni plus 
solide ni plus durable. Et maintenant, pour finir, 
quel enseignement pouvons-nous tii^er de ce récit? 

C'est que l'histoire, qui est la justice de Dieu, 
ne saurait se tromper comme la justice des hom- 
mes. Elle se plaît à remettre toute chose en sa 
place, à écarter les complaisances, les flatteries, 
les mensonges intéressés, à faire briller sur le 
monde, dans son incomparable éclat, le soleil de 
la vérité. 

La justice de Charles-Quint a pu condamner 
Christophe de Roggendorf, la justice meilleure de. 
l'histoire étend sur lui sa clémence et le réhabilite 
à nos yeux. Pour être tardive cette réparation 
n'en est pas moins utile et bonne. Elle sert de 
leçon : elle nous montre qu'à côté des lois hu- 
maines, qui n'ont pas même une compensation à 
offrir aux victimes des erreurs judiciaires, il y en 
a d'autres qui ne s'égarent point et finissent tou- 
jours par rendre à chacun ce qui lui est dû. 

Ch. Rahlexbeck. 



— 315 — 



UNE LETTRE DE YAN HULTHEM. 



-««A^JBÎy-V^^- 



Noiis recevons de M. le sénateur Lammens la 
communication d'une pièce fort intéressante que 
nous publions avec empressement, en la faisant 
précéder de la lettre qui lui a servi d'envoi. 

Gand, 10 novembre 1882. 

Monsieur, 

Lorsque j'ai eu le plaisir de vous rencontrer, il 
y a quelques jours, je vous ai parlé d'une lettre 
autographe de notre célèbre bibliophile, M. Van 
Hulthem, qui se trouvait annexée à un volume 
acquis par moi à la vente de la bibliothèque de 
M. l'archiviste Edmond De Busscher. 

Vous m'avez exprimé le désir d'en recevoir 
une copie , et de la publier dans le Messager 
des Sciences historiques. Telle est aussi la pen- 
sée du bibliothécaire, M. Ferd. Vanderhaeghen, 
à qui j'ai communiqué la lettre et qui m'écrit à 
ce sujet : « Je viens de lire avec grande satis- 
» faction la lettre de M. Van Hulthem, mon 
» illustre prédécesseur, et je m'empresse de vous 



— 316 — 

» remercier de m"avoir communiqué cette pièce 
» si intéressante. Elle est bien réellement de la 
» main de Van Hulthem : il ne peut y avoir 
» aucun doute à cet égard. L'idée de la publier 
» dans le Messager des Sciences historiques est 
» heureuse , et j'espère que vous y donnerez 
» suite. » 

Vous jugerez par vous-même, cher Monsieur, 
s'il y a lieu d'accueillir la pièce dans votre recueil. 

Le premier alinéa de la lettre est relative à des 
intérêts privés. C'est la seconde partie qui est 
intéressante : elle fait connaître la situation de 
l'instruction publique à Gand en 1806, et ce 
qu'était la Bibliothèque communale au commen- 
cement de ce siècle. En quelques lignes, Van 
Hulthem trace le portrait du bon bibliothécaire, 
et l'on serait tenté de croire que son successeur 
actuel a posé devant lui dans une sorte de vision 
de l'avenir. 

Agréez, Monsieur, l'assurance de mes senti- 
ments de cordiale estime, 

Jules Lammens. 

A Monsieur Emile Varenbergh, secrétaire de 
la rédaction du Messager des Scie7ices historiques. 



— 317 — 

Paris, 18 oct. 1806. 

CH. VAN HULTHEM, membre du Tribunat *, à Monsieur 
Dellal'aille, maire de la ville de Gand, officier de la Légion d'Honneur. 

Monsieur, 

J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur 
de m'écrire le 13 de ce mois ; j'avois déjà prévenu 
votre désir, j'ai été il y a 6 jours au ministère de 
l'intérieur, j'ai démontré combien il étoit injuste 
d'arrêter le payement des rentes, tandis qu'on 
avoit augmenté l'octroi municipal pour payer 
cette dette sacrée, et tandis que dans plusieurs 
villes de la Belgique, telles que Bruxelles, Lou- 
vain, Malines, etc., on en fesoit le payement. On 
m'a dit que vous ferez bien de reproduire la 
demande d'être autorisé à les payer, dans le 
budget de 1807, et qu'on tâchera de le faire 
accorder. Il est inutile de vous observer com- 
bien il importe d'insister sur cet objet, vous le 
sentez aussi bien que moi. Le sort des rentiers 
doit naturellement intéresser en leur faveur , 
lorsque l'on pense à tout ce qu'ils ont perdu par 
la liquidation, par le mauvais payement de la 
banque de Vienne et de l'empereur d'Autriche, 
par les remboursements en assignats et les contri- 
butions extraordinaires qu'on a levées 

Un autre objet est digne de toute votre sollici- 
tude, c'est l'instruction publique qui, dans notre 

' Les mots soulignés forment un en-tête imprimé de la lettre. 



— 318 — 

département, est dans une nullité presque abso- 
lue. Si on n'y porte un prompt remède, il n'en 
pourra résulter qu'une génération ignorante et 
mal élevée, et dont les suites se feront sentir 
pendant longtems. Le gouvernement a arrêté 
d'établir un Lycée à Gand, on n'y a jusqu'ici donné 
aucune exécution; il faut que M. le préfet écrive 
au ministre, afin que le gouvernement se décide, 
ou à établir le Lycée, ou à y laisser établir une 
bonne école secondaire qui vaudra peut-être au- 
tant, car un pareil état ne peut durer. 

Dans cette nullité presque al)solue d'instruction 
publique, on a quelque obligation à M. TEvêque 
d'avoir établi des écoles latines au séminaire, qui, 
quoique insuffisantes, valent mieux que de n'avoir 
rien. L'école de médecine que le gouvernement 
vient d'établir près les hospices, aura aussi son 
utilité, en formant des officiers de santé, des 
chirurgiens et des sages-femmes. J'aurois désiré, 
et j'en. ai fait la proposition à M. le préfet, qu'on 
y eût ajouté un jarofesseur de Botanique; nous 
avons un beau jardin de plantes, déjà riche et 
qui acquiert tous les jours de nouvelles richesses 
végétales; nous avons vu lorsque M. Coppens 
donnoit la leçon de botanique, par quel grand 
nombre d'élèves elle étoit fréquentée ; il convien- 
droit de rétablir cette leçon avec d'autant plus 
de raison que nous avons un excellent sujet qui 
a fait d'excellentes études, qui a suivi pendant 
deux ans la leçon et les herborisations de M. Ri- 
chard , grand Botaniste , qui a fait de grands 
progrès dans toutes les branches de l'art, qui à 



— 319 — 

beaucoup d'esprit naturel ajoute beaucoup de 
talens et de connaissances, et qui dans peu de 
jours va faire sa licence en médecine et en chi- 
rurgie. On pourroit supprimer la place d'aide 
qu'on donne à M. Beyts, dont il peut se passer, 
autant que les autres professeurs, qui tous pour- 
roient demander un aide ; et en ajoutant aux 
600 frs. qui forment le traitement de l'aide, 600 
autres frs., on aura un bon professeur de Bota- 
nique; on trouvera facilement ces 600 frs. pour 
cette année sur les dépenses imprévues, et pour 
l'année suivante on pourroit les ajouter au budget. 
Je serois sûrement fâché qu'on privât quelqu'un 
de sa place, mais comme l'arrêté pour l'établisse- 
ment de l'école de médecine n'admet que 6 pro- 
fesseurs, c'est une nécessité à laquelle il faudra 
recourir ; d'ailleurs il faut en tout préférer l'uti- 
lité publique. Je vous prie donc très instamment 
de prendre ces réflexions en considération. 

La bibliothèque est un autre objet qui mérite 
toute votre attention, ainsi que celle du conseil 
municipal. Une bonne bibliothèque est une source 
permanente d'instruction. Toutes les grandes villes 
de l'Italie, de l'Allemagne, de la Hollande, de la 
France, plusieurs villes même de la Belgique, 
telles que Bruxelles, Louvain, Malines, Anvers, 
Tournai, etc. , avoient des bibliothèques publiques, 
lorsque Gand en manquoit encore : cependant 
depuis longtemps on en avoit reconnu l'utilité : 
Sa7iderus, à qui la Flandre a tant d'obligation, en 
avoit exprimé le vœu dans sa Dissertatio parœnœ- 
tica pro Bibliotheca puhlica Gandaviim, ad magis- 



— 320 - 

tratum et proceres ejusdem urbis (1633, in-4*') ; on 
voit que lors de la publication du premier volume 
de sa Flandria iUustrata en 1641, le magistrat 
de Gand préparoit une salle dans la partie neuve 
de l'hôtel-de-ville pour y placer la bibliothèque 
publique ; le malheur des tems mit probablement 
alors un obstacle à l'exécution de cet utile éta- 
blissement. Depuis 9 ans on est parvenu avec 
beaucoup de soins et infiniment de peines à ras- 
sembler une bibliothèque, qui contient déjà un 
grand nombre de bons ouvrages, mais à laquelle 
il en manque encore beaucoup pour rendre la 
collection complète, ou du moins telle qu'il con- 
vient d'en avoir dans une grande ville. Lorsque 
l'école centrale existoit, on avoit 3000 frs. par an 
pour acheter de nouveaux ouvrages et compléter 
les collections commencées ; depuis que la biblio- 
thèque a été donnée à la ville, cette somme a été 
réduite à 1200 frs. ; ne seroit-il pas juste de 
l'augmenter jusqu'à 2000 frs.? — Le traitement 
du bibliothécaire qui montoit à 3000 frs. est 
réduit aujourd'hui à 1200 frs. Une bibliothèque 
est un corps sans âme et devient absolument 
inutile lorsqu'elle n'est pas pourvue d'un biblio- 
thécaire savant, intègre, intelligent et zélé; rien 
n'est plus rare qu'un bon bibliothécaire; il faut 
de grands talents et des connoissances très mul- 
tipliées 230ur le former. Un bon bibliothécaire se 
doit entièrement à ses devoirs ; tout son tems doit 
être occupé aux soins de sa place et à acquérir de 
nouvelles connoissances, afin de pouvoir répondre 
à ceux qui ont recours à ses lumières, et lorsqu'on 



— 321 — 

a le bonheur de trouver un homme pareil qui se 
sacrifie entièrement à ses devoirs, qui emploie 
uniquement ses talens (dont il pourroit tirer une 
bien plus grande utilité pour lui) à ses fonctions 
honorables, mais pénibles, peut-on réduire son 
traitement à la modique somme de 1200 frs., 
tandis qu'on donne à un commis, à un chef de 
bureau jusqu'à 2000 frs., sans compter les autres 
émoluments qu'il retire de sa place? Le conseil 
municipal est trop juste pour le penser ; à Mons, 
qui n'est qu'une petite ville, on donne au biblio- 
thécaire 2000 frs. et un logement ; la ville d'Anvers 
qui n'a qu'une petite bibliothèque, donne à son 
bibliothécaire 1800 frs. La ville de Gand devroit 
donner au moins 2400 frs., mais vu la pénurie 
des moyens et la dette dont la ville est actuelle- 
ment chargée, on pourroit pour le moment modé- 
rer le traitement du bibliothécaire à 2000 frs. 

Il faudroit aussi donner au bibliothécaire un 
aide ou sous-bibliothécaire ; il convient qu'il y 
ait dans la bibliothèque au moins deux personnes 
assidûment ; d'ailleurs un bibliothécaire peut 
devenir malade, il doit aller aux ventes pour 
acheter les livres qui manquent à la bibliothèque ; 
il faut donc quelqu'un qui puisse le remplacer. Il 
me paroit qu'on pourroit donner au sous-biblio- 
thécaire 1000 frs.; on pourroit prendre pour cet 
objet un prêtre instruit, ou un autre homme qui 
n'a pas de grands besoins. J'espère qu'on ne 
trouvera pas ce traitement trop considérable. 

En général, il faut le dire, l'instruction a été 
jusqu'ici trop négligée dans notre pays ; si on n'y 



— 322 — 

porte un prompt remède, on ne sera jamais de 
niveau en connaissances avec les habitants des 
autres départemens, et il me paroît qu'on ne peut 
rien négliger pour cet objet ; sans doute la pro- 
bité vaut mieux que l'instruction, mais l'une 
s'allie très bien à l'autre, et il ne suffit pas de 
vouloir le bien, il faut encore des moyens pour 
Fopérer, 

Il est inutile, Monsieur le Maire, d'en dire 
davantage ; ces vérités vous sont connues ; le zèle 
patriotique, dont vous êtes animé, est trop sincère* 
pour ne pas vouloir ce qui peut être utile à vos 
administrés. J'espère que vous ferez valoir ces 
raisons au conseil communal, qui est trop juste et 
qui aime trop le bien général et la splendeur de la 
grande et belle ville, destinée à croître encore 
en grandeur et en puissance , pour ne pas lui 
procurer les moyens qui puissent y contribuer. 

Kecevez, je vous prie, l'assurance de la haute 
considération avec laquelle j'ai l'honneur de vous 
saluer. 

Ch. Van Hulthem. 



— 323 



VARIETES. 



Areêt du grand conseil de Malines qui maintient le 

MAGISTRAT DE LA VILLE DE GrAJIMONT DANS LE DROIT DE 
CRÉER DES BOURGEOIS FORAINS. 

(20 juillet 1521.) 

Les droits de la ville de Grammont étaient contestés par 
les « nobles et vassaux » du comté d'Alost, qui alléguaient 
que des habitants de leurs terres et seigneuries ne se fai- 
saient admettre à la bourgeoisie, à Grammont, que pour 
frauder les droits de mainmorte qui leur étaient dus et 
aussi pour frustrer leurs créanciers et se soustraire à des 
poursuites judiciaires de ce chef. Ces fraudes sont expli- 
quées tout au long par les plaignants, demandeurs en 
cause. Sous ce rapport, Tarrêt dont on publie ici le texte est 
loin d'être dépourvu d'intérêt. Ce qui ajoute à cet intérêt, 
c'est l'intervention du procureur général au grand conseil, 
qui se joint aux demandeurs pour défendre les intérêts 
de l'empereur, celui-ci en qualité de comte de Flandre et 
possesseur du comté d'Alost, lequel, soit dit en passant, 
comprenait deux villes fermées : Alost et Grammont, et 
cent soixante-douze paroisses ou villages ' . Ici également 
on fraudait les droits de mainmorte. Il est inutile de le 
dire, ces droits, restes de servage, étaient odieux, et il est 

* Ceci d'après l'arrêt même. Les auteurs varient sur le nombre de 
ces villages. 



— 324 — 

tout naturel qu'on clierchât à les éluder *, L'arrêt, dans 
l'exposé des débats, nous apprend de quelle façon cela se 
pratiquait. Toutefois, la cour ne tint pas compte du réqui- 
sitoire du procureur général et donna gain de cause aux 
défendeurs, comme on va le voir. Seulement, le lecteur 
devra s'armer d'un peu de patience pour lire ce document, 
qui , outre qu'il est étendu , oftre ça et là un passage obscur. 
Subsidiairement, nous donnons aussi le texte d'un arrêt, 
bien moins long, du grand conseil, prononcé le 3 février 
1526 (n. st.), entre Josse Bloudel, seigneur de Pamele, béer 
de Flandre, impétrant ou demandeur, et les écbevius 
d'Audenarde, opposans ou défendeurs, touchant le droit 
de créer des bourgeois à Audenarde , droit partagé par le 
demandeur, dont la seigneurie s'étendait dans cette ville. 

L. G. 



Charles, par la divine clémence, esleu empereur des Romains, 
tousiours auguste, roy de Germanie, de Castille, etc., à tous ceulx 
qui ces présentes lettres verront, salut. 

Comme parcidevant, assavoir l'an XV'= et deux, les nobles et vas- 
saulx de nostre pays et conté d'Alost eussent remonstré par certaine 

* L'arrêt cite, entre autres, le droit de meilleur catliel, qui était, 
comme on sait, la meilleure pièce de l'ameublement, laquelle revenait 
au seigneur à la mort de tout chef de famille. Si les héritiers voulaient 
la garder, ils devaient cou]3er la main du défunt et l'offrira la place. 
De là la dénomination de mainmorte. Le comté d'Alost, qui avait 
eu longtemps ses seigneurs propres, ayant été réuni, en 1175, à la 
Flandre, par Philippe d'Alsace, ce prince affranchit les habitants 
d'Alost du di'oit en question. Ajoutons que les droits de mainmorte 
dus au prince, comme comte d'Alost, forment l'objet des articles 1-8, 
rubrique I, de la coutume de ce qu'on nommait les deux villes et 
pays d'Alost *. Pour l'histoire de ce territoire on renvoie à l'ouvrage 
de MM. De Potter et Broeckaert, Geschiedenis der Stad Aalst voor- 
yegaan van eene historische schets van H voormalige land van Aalst. 

* Voy. aussi les dispositions contenues dans l'édit de Charlos-Quint, du 16 mars 
1541 (n. st.), ou " concession coroline » pour la ville de Grammout. {Placards de 
Flandre, liv. III, p. 281.) 



— 325 — 

leur requeste comment ceulx de la loy de nostre ville de Grantmont 
ou fait de leurs privilèges, et mesmementde celluy de la bourgeoisie 
d'icelle ville, s'abusoyent journellement et faisoient contre la forme 
et teneur d'iceulx privilèges et aussi contre et au préjudice des 
drois, tant de nous à cause de certains terres que avons en ladicte 
conté, que d'iceulx noz vassaulx, à cause de leurs fiefs, terres et 
seigneuries qu'ilz avoient en icelle conté, contre aussi le bien de la 
chose publicque et de la justice, pour les inconvéniens qui en sui- 
voient par lesdicts abuz et excès, comme le tout avoit esté déduit 
par ladicte requeste, requérant pour ce lesdits nobles et vassaulx 
provision sur icelle. Surquoy leur eussent esté accordées certaines 
lettres de commission, en vertu desquelles certaine information eust 
préalablement esté faicte et prinse sur le contenu de ladicte requeste, 
et depuis, icelle information veue et visitée, eussent esté accordées 
certaines lettres patentes pour en vertu desquelles ceulx de la loy 
de nostredicte ville de Grantmont eussent esté adiournez à compa- 
roir pardevant les chancellier et gens du grant conseil de feu bonne 
mémoire, mon très redoubté seigneur et père, le roy don Philippe 
de Castille, que Dieu absoille, pour ledict privilège de leur bour- 
geoisie et autre, se aucuns en ayoient, veoir déclarer estre par eulx 
forfaiz et les priver du bénéfice et fruyct d'iceulx au moyen desdicts 
excès et abus, et, au surplus, respondre au procureur général lors 
de mondict seigneur et père à telles fins et conclusions que pour les 
causes avantdictes, leurs circonstances et dépendances, il vouldroit 
contre eulx et chascun d'eulx prendre et eslire, pocéder et aler 
avant en oultre, comme il appartiendroit par raison. Et au jour sur 
ce servant, comparans ledict procureur général, impétrant, et les- 
dicts vassaulx de nostre pays et conté d'Alost par certains leurs 
procureurs se joindirent avec luy, d'une part, et ceulx de la loy de 
nostredicte ville de Grantmont par certain leur procureur, d'autre, 
de la part dudict procureur général, impétrant, en faisant sa de- 
mande, eust, entre autres choses, esté dit et remonstré que nostre- 
dict pays et terroir d'Alost estoit une notable conté, appartenant 
lors mondict seigneur et père, et maintenant et de présent à nous, 
comme conte de Flandres, et que en icelluy pays avoit deux villes 
fermées assavoir : Alost et Grantmont, et ou terroir et plat pays 
cent soixante-douze paroiches ou environ dont il en y avoit xxi ou 
environ appartenant nuement audict conté, et qu'on appelloit Sgra- 

22 



— 326 — 

venpropre, en chascun desquelz villages ou paroiches y avoit ledict 
conte officiers de justice, si comme baillys et esclievins, qui avoient 
congnoissance de tous cas et adiugeoient les amendes et forfaictures 
au prouffit dudict conte, jusques à lx livres et en desoubz, et quant 
aucun y terminoit vie par mort ledict conte y avoit droit de meilleur 
cattel et encoires ung autre droit de morte main, qui estôit la moictié 
des meubles quant aucun natif esdits villages alloit de vie à trespas 
en ladicte conté d'Alost hors d'aucuns desdicts xxi villagres, tous 
lesquelz drois de meileur cattel et de morte main ledict conte per- 
dôit par ladicte bourgeoisie de Grantmont et d'Alost. Oudit terroir 
avoit aussi plusieurs fiefs, terres et seigneuries appartenans ausdicts 
vassaulx oîi iceulx vassaulx avoient toute justice, haulte, moyenne 
et basse, et leur appartenoient plusieurs drois, si comme le droit de 
meilleur cattel et les loix et amendes adiugées jjar leur justice, 
chascun en sa seigneurie. Et quant à nostre dicte ville de Grant- 
mont, elle estoit une ville fermée et privilégée et avoit parcidevant 
esté fondée, érigée et édifiée par feu le conte Guy, conte de Flan- 
dres et de Haynau, et sans point de doubte, ce que avoit meu ledict 
conte Guy et autres ses successeurs à priviléger ladicte ville avoit 
esté afin qu'elle feust habitée et pœuplée, et par ce moj'en fortifiée 
et augmentée, comme leursdicts privilèges le déclaroient, et ainsi 
qu'il apparissoit aussi par la ratification que feu le duc Jehan 
Bourgoingne en avoit fait, lesquelz privilèges, selon leur teneur, 
texte et vray entendement, estoient seullement octroyez pour les 
bourgois demourans et résidens en ladicte ville, et avec ce aians 
héritaige en icelle, sans fraude, et non à autres, et partant lesdits 
de Grammont n'avoient quelque privilège, povoir ou auctorité de 
faire ou créer aucuns bourgois forains demourans et habitans esdicts 
paroiches et terres appartenans audiot conté d'Alost ou ausdicts 
vassaulx , qui povoient et deussent joyr les previléges de la dicte 
ville, au préiudice des drois ledict conte et lesdicts vassaulx avoient 
eu leursdictes terres. Mais ce non obstant, lesdicts de Grantmont en 
eulx abusant grandement et excédant la teneur de leursdicts préten- 
duz privilèges, s'estoient ingérez de faire et de créer bourgois de 
ladicte ville plusieurs des subgetz, manans et demourans, tant es 
terres dudict conté, que es terres desdicts vassaulx, lesquelz ilz 
entendoient faire joyr des privilèges de ladicte ville, comme s'ilz 
eussent manans en icelle, ou quilz y eussent héritaige, sans fraude, 



— 327 — 

comme dit est, et n reste fin, quant les officiers de justice dudict 
conté ou des vassaulx voul oient pi'endre cognoissance de leurs sub- 
gectz et manans qui se disoient ettre bourgois de Grantmont, ceulx 
de la loy d'icelle ville envoioj^ent leurs lettres par lesquelles ilz 
défendoient de non en prendre court ne congnoissance, et, pour . 
coulorer leur fait, quant ausdicts bourgois forains et par manière 
de fraude et collusion, ilz adhéritoient lesdicts boui'gois forains en 
certaine pièche de terre contenant environ deniy bonnier, estant en 
ladicte ville, laquelle ilz appellojent la terre commune en laquelle 
ilz avoyent enbérité mil et mil bourgois, et si ny avoit aucun qui y 
eust ung piet d'béritaiges. Lesquelles manières de faire estoient abuz 
et collusions contre la teneur et entendement desdicts j)riviléges, 
qui seroient tant seuUement octroyez pour peui)ler ladicte ville et 
pour les bourgois demourans en icelle et qui y seroient vrayement 
adbéritez, sans fraude, comme dessus est dit, et avec ce que lesdicts 
manières de faire estoient contre la teneur et texte desdicts privi- 
lèges, aussi estoient elles contre le bien publicque et la justice, en 
tant que soubz umbre desdicts bourgoisies se commettoient plusieurs 
fraudes et abuz en diverses manières, et, entre autres, quant aucun 
des subgects et manans desdicts terres appartenans et au conte et 
ausdicts vassaulx avoit commis quelque delict, craindant à estre 
pugny par la justice dudict conte ou desdicts vassaulx, il se faisoit 
bourgois dudict Grantmont, et s'il estoit attraict pardevant la justice 
du lieu où il seroit deraoui'ant et auroit commis le délict, il obtenoit 
desdicts de Grantmont lettres de deffence de non en congnoistre, 
attendu qu'il seroit leur bourgois, et, après lesdicts deffences, si 
l'officier du lieu vouloit avoir le malfaiteur pugny, il convenoit qu'il 
en fist sa poursuite j)ardevant lesdicts de Grantmont, lesquels tenoient 
l'officier si longuement en procès qu'il estoit constraingt de soy en 
déporter, veu mesmes qu'il faisoit la poursuite à ses despens, et qu'il 
avoit peu d'esjjoir d'en avoir recouvrir; et si l'officier n'en faisoit la 
poursuite, lesdicts de Grantmont n'en faisoient aussi aucune pugni- 
tion, et par ainsi demouroient les délicts inpugniz contre le bien 
publicque et au retardement de la justice. Aussi quant aucuns 
debteurs demourans esdicts terres du conte et des vassaulx doub- 
toient estre poursuyz par leurs créanciers pardevant la justice où ilz 
estoient demourans, ilz se faisoient bourgois dudict Grantmont, et 
quant le créditeur les vouloit poursuir pardevant la justice du lieu, 



— 328 — 

ilz se cleffeudoient de leur bourgoj'sie et est oit le créditeur constraiuct 
de les aller poursuyr audict Grantmont, qui estoit aucunefoys six ou 
sept lieues de son domicilie, comme ceulx de Boi'iiehem et autres 
qui estoient distans à ladicte ville de Grantmont de six à sept lieues, 
lesquelz de Bornehem estoient la pluspart bourgois dudict Grant- 
mont, nonobstant qu'ilz n'estoient que à trois ou quatre lieues 
d'Alost, et pareillement ceulx de Renaix et d'illec environ et d'au- 
tour de Grantmont, qui n'estoit que trois ou quatre lieues distant 
dudict Grantmont se faisoient bourgois de la ville d'Alost, qui estoit 
aussi VI ou vu lieues : le tout à celle fin de autant plus travailler et 
faire despens en vain à leurs povres créditeurs, et quant le crédi- 
teur à grant despence et travail avoit commenchié pardevant les- 
dicts de Grantmont sa poursuite contre son debteur, et qu'il avoit 
obtenu deux ou trois defFaulx, le debteur, avant la dernière journée, 
se desfaysoit secrètement de sa bourgoysie, et tellement, que quant 
le créditeur avoit fait toutes ses poursuites et qu'il entendoit avoir 
coutumasse, sa partie, lesdicts de la loy de Giantmont déclaroient 
qu'ilz ne le trouvoyent point estre leur bourgoys, et, à ceste fin, les 
aucuns s'estoient faitz et desfaictz trois ou quatre foys en ung an de 
leurdict bourgoisie, qui estoit une fraude évidente et non tollérable, 
et par ce moyen perdoit ledict créditeur toutes ses poursuites et la 
despense et si ne consuivoit point son deu, et povoit encoires le 
mesmes debteur devenir de rechief bourgoys de ladicte xalle et 
pareillement traveillier son créditeur, soubz umbre dudict prétendu 
privilège. Et quant aucun desdicts bourgoys forains estoit arresté 
en aucunes des terres et seigneuries du conte et des vassaulx par la 
justice des lieux, ilz se faisoyent eslargir par lettre de bourgoysie, 
sans baillier quelque caution , combien que souvent ilz estoisnt 
insolvens et s'absentoient du pays, après qu'ilz estoient eslargiz, et 
par ce demouroient les créditeurs fraudez et frustrez de leur droit. 
Et advenoit aussi souvent que aucun povre laboureur avoit gaigné 
quelque petite chose par sa labeur de fouyr ou autre stil , s'il 
avoit à faire à aucun desdicts bourgois, il convenoit de i)oursuir 
sa debte audict Grantmont, et aj-moit mieulx perdre sa labeur et 
son deu que en faire illec sa longue poursuite. Lesdictes bour- 
goysies foraines estoient aussi au grant préjudice de la justice, 
drois et amendes appartenant audict conte, à cause de ses terres 
dont dessus, en tant que au moyen de ce que lesdicts bourgois fo- 



— 329 — 

rains se disoient exempts de la justice des lieux oîiilz estoient demou- 
raus, ilz ne povoyent estre par icelle justice condempné en quelque 
amende au pioutEt dudict conte, s'il ne leur plaisoit. Et si disoient 
lesdicts bourgoys aussi estre exempts des drois du meilleur cattel et 
de mortemain que icellui conte avoit en sesdictes terres, comme des- 
sus, tellement qu'il u'avoit comme point de prouffit desdicts drois, 
à cause de la multitude et grant nombre desdicts bourgoys, comme 
il apparistroit par les comptes du grant bailly d'Alost, bailly de 
Nyneve et autres, et estoit le dommaige du meilleur cattel _et de 
mortemain esdictcs xxi paroiches, que portoit annuellement ledict 
conte, à cause de ladicte bourgoysie beaucop plus grant que le 
prouffit qu'il ne avoit des amendes jugées par lesdicts de Grantmont, 
et mesmes quant aucun desdicts manans se sentoient malades et 
qu'il y avoit apparence de mort, ilz devenoyent bourgoys de ladicte 
ville pour frauder et non payer ledict droit de mortemain ou de 
meilleur cattel, et s'il venoit à convallessence, il se deifesoyt de 
ladicte bourgoysie, qui estoit encoires une évidente fraude et abuz, 
car pour six ou sept patars ils se faisoient bourgois, et poui' autant 
d'argent ilz se deflaisoient de ladicte bourgoysie, qui estoit peu de 
chose au regard de la perte et dommaige que ledict conte et vassaulx 
y avoient, comme dessus est dit; et seroient aussi par ce lesdicts 
vassaulx fort préjudicié, en tant que par l'abus desdicts bourgoysies 
foraines la justice qu'ilz dévoient avoir sur les subgectz, manans et 
habitans, en leurdicts seigneuries, leur seroit osté et tollue, et si 
seroient frustrez des drois, loix et amendes à eulx appartenans à 
cause de leursdicts fiefs, terres et seigneuries, contre droit et raison, 
et au grant amoindrissement d'iceulx leurs fiefs dont ilz dévoient 
liommaige au prince. Par tous lesquelz fais, raisons et moyens, et 
que aussi lesdicts de Grantmont de leur autorité avoient ainsi usé 
de leursdicts bourgoysies foraines et par ce usurpé et fait acte 
appartenant à la haulteur du conte, sans en avoir octroy ou pi-ivi- 
lége, et dont seroient ensuiz telz abus, fraudes et inconvéniens 
contre le bien publicque et de la justice, et au grant préiudice des 
drois dudict conte et des vassaulx, comme dessus est dit, de la part 
dudict procureur général, impétrant, eust esté conclu afin qu'il feust 
dit et déclaré lesdicts de Grantmont, pour les abus et excès dessus- 
dicts, avoir perdu et fourfait tous et queizconcques leurs privilèges, 
ou si non droit, toutesvoyes sur ce en préalablement et sans soy en 
départir, que lesdicts de Grantmont feusseut condempnez d'eulx 



— 330 — 

régler doresenavant selon le texte de leursdicts previléges, assavoir 
en faisant joyr d'iceulx les habitans et ayans leurs propres biens et 
liéritaiges en ladicte ville et banlieue d'icelle, et non autres, et, 
pai'dessus ce, pour lesdicts excès et abus au prouffit du conte en la 
somme de six mil Pliilipus d'or, ou auti-ement pugniz et mulctez, à 
l'arbitraige de la court. Et de la part desdicts nobles et vassaulx, 
joincts avec ledict procureur général, eust esté contendu au cas que 
les conclusions d'icelluy procureur général, quant à la fourfaicture 
desdicts privilèges ne lui feussent adiugées, afin qu'il feust dit et 
déclaré que lesdicts de Grantmont seroient tenuz d'eulx régler selon 
la teneur desdicts privilèges, et que nul joyroit d'iceulx privilèges 
fors les bourgois, manaus et demourans en ladicte ville, ou y ayans 
liéritaige, sans fraude, et non autres, requérans aussy provision en 
cas de j)rocès, veu niesmes que desdicts fraudes, excès et abus appa- 
rissoit par information précédente. Et disoient lesdicts procureur 
général et vassaulx leurs conclusions estre bien fondées, car quant 
audict j)rocureur général, il estoit notoire que de droit quicoucques 
s'abusoit de son privilège et excédoit la teneur d'icelluy, comme 
avoient fait lesdicts de Grantmont, ainsi que dessus est dit, il perdoit 
et fourfaisoit sondict privilège et en devoit estre pugny et corrigié, 
par quoy iceulx de Grantmont dévoient aussi perdre leursdicts pri- 
vilèges et estre pugniz et corrigiez, et quant ausdicts vassaulx, les 
privilèges de Grantmont avoient seullement esté octroyez pour les 
bourgois, manans et demourans en icelle ville et y ayans béritaige, 
comme dit est dessus, pourquoy ilz se dévoient régler selon le texte 
d'icelluy privilège, sans les excéder et extendre au préiudice des- 
dicts vassaulx et des drois à eulx appartenans, à cause de leursdicts 
fiefs, terres et seigneuries. 

A quoy, pour la j)art desdicts de Grantmont, adiouniez, eust esté 
respondu et soustenu, au conti'aire, disans entre autres choses, que 
ladicte ville de Grantmont estoit de très ancliien temj)s fondée et 
érigée par nos prédécesseurs, contes de Flandres, située' et assise 
sur les limites de Flandres, Ilaynau et Brabant, à laquelle cause 
plusieurs contes de Flandres leur avoient donné ceiiains beaulx 
privilèges pour s'aydier à soustenir et entretenir, et, entre autres, 
feu Guy, conte de Flandre et marquis de Namur, eu l'an mil cent 
llllxx Jix «, donna et octroya à ladicte ville certain privilège, ap- 

' C'était Thierri d'Alsace qui régnait alors en Flandre. 



— 331 — 

prouvé par les contes de Haynau et duc de Bi'abant, lors estant, 
contenant plusieurs poins et articles à l'advautaige d'icelle ville, et, 
entre autres, que se aucun forain aclietast et acquist héritaige 
dedens ladicte ville, selon le jugement des eschevins d'icelle, il estoit 
francq, de quelque condition qu'il feust, et estoit par ce appelle 
bourgois de ladicte ville, et si tel bourgois forain vouloit il avoit la 
faculté de laissier la bourgoisie d'icelle ville, p)oui'veu qu'il eust illec 
satisfait sa debte ou promesse. Et semblable privilège et d'une 
mesme teneur avoit esté donné, concédé et octroyé à ladicte ville 
par Bauduiu, conte de Flandres et de Haynau, en l'an mil deux cens 
soixante-quatorze, au mois d'octobre. Ensuivant lesquelz privilèges 
lesdicts de Grantmont avoient de tout temps receu et admis à la 
boui'goisie d'icelle ville tous les habitans forains audict pays et conté 
d'Alost, qui à icelle avoient voulu et désiré estre receu, et les avoient 
entretenu et aydie entretenir en leur franchise et liberté, selon pri- 
vilèges, sans avoir commis aucune fraude ou mésus, en recliepvant, 
retenant ou délaissant iceulx bourgois forains. Et combien que ces 
choses considérées, ledict procureur général, impétrant, ne eust eu 
cause ne matière de à la cause dicte vexer, traveillier ou molester 
lesdicts de Grantmont, adiournez, néantmoins, s'étoit ingéré d'ob- 
tenir, soubz umbre de son donné à entendre, autre que véritable, 
soubz correction, telles lettres patentes, dont dessus, à tort et sans 
cause, veu les privilèges contenans telz poins que dessus. Concluant, 
partant, iceulx de Grantmont, adiournez, que ledict procureur géné- 
ral à avoir obtenu les lettres patentes dont dessus et au jour servant 
contendu, et semblablement lesdicts vassaulx, joinctz avec luy, que 
iceulx adiournez t'eussent privez de leurs privilèges touchant le 
fait de leur bourgoisie foraine, et avec ce condempnez en grandes 
amendes pecunielles, comme ayans mal usé de leursdicts privilèges, 
ne faisoient à oyr ne à recevoir, et si à recevoir faisoient, que non, 
ceste fin préalablement et par ordre wydee et sans en départir si 
n'avoient ilz cause et se aucune malvaise ne leur seroient leurs con- 
clusions adiugées, mais d'icelles lesdicts adiournez déclarez quites, 
délivrés et absolz, faisans contre lesdicts vassaulx joincts demande 
de despens, dommaiges et interests. Disoient lesdicts adiournez et 
deÔendeurs leurs conclusions estre bien fondées, car il apparoistroit 
de leurs privilèges, telz que dessus, confirmez par noz j)rédécesseurs, 
selon lesquelz privilèges iceulx adiournez avoient droit de affranchir 



— 332 — 

les habitans forains auclict conté d'Alost qui achetoient quelque 
héritaige en ladicte ville de Grantmont, et ne seroit pas trouvez que 
iceulx adiournez eussent receu ou admis aucun forain à la Ijourgoi- 
sie de ladicte ville, que premiers il n'eust acheté quelque héritaige 
en icelle ville en payant les drois acoustumez. Aussi ne seroit 
jamais trouvé que lesdicts adiournez, en l'ecevant aucun forain à la 
bourgoisie de ladicte ville, eussent commis quelque fraude ou abuz, 
ains seroit trouvé qu'ilz les avoient tousiours receu et recevoient 
journellement quant le cas s'y offroit, selon l'usance et coutume que 
de très anchien et de tout temps en tel cas avoit esté observée. Ne 
seroit aussi jamais monstre par lesdicts procureur général et joincts, 
que lesdicts adiournez eussent commis aucuns fraude ou abus en 
recepvant lesdicts bourgois et i^ar les privilèges dont dessus ung 
chascun bourgeois forain avoit faculté de délaisser et habandonner 
ladicte bourgoisie, toutes et quantesfoys que Ijon luy sembloit, dont 
aussi avoit tousiours esté usé de tel et si long temps qu'il n'estoit 
mémoire du contraire, en payant toutesvoyes par ceulx qui haban- 
donnoyent ladicte bour'goysie xxxv gros de nostre monnoie de 
Flandres, et ainsi ne seroit point trouvé que lesdicts adiournez par- 
souffrir aucun bourgois forain habandonner ladicte bourgoysie ne 
autrement, touchant ce point eussent commis aucune fraude ou 
mésus. Parquoy s'ensuivoit que iceulx adiournez dévoient obtenir 
leursdicts fins et conclusions. Et ad ce que lesdicts procureur géné- 
ral et joincts disoient que, selon le texte du privilège, les bourgois 
devroient demourer en la ville et non dehors, afin mesmes que icelle 
ville feust bien i^euplée et habitée, respondoyent lesdicts adiournez 
que ledict texte estoit expressément au contraire, car selou icellui, 
ai^rès que ung foi'ain avoit acquis héritage en ladicte ville, selou le 
jugement des eschevins d'icelle ville, il estoit fait boni-gois franc de 
son corps et du meilleur cattel, ensemble aussi du droit de morte - 
main, et si avoit option de demourer partout où il luy plaisoit en la 
conté d'Alost. D'autre part, privilège devoit quelque chose attri- 
buer oultre droit commun, autrement ne pouvoit estre dit privilège. 
Or selon droit commun, ceulx qui venoient en ladicte ville, pi-en- 
doyent la franchise et y demouroient an et jour, estoient boui-gois 
d'icelle ville, pour laquelle bourgoysie faire ou aquerre n'estoient 
nécessaires ausdicts adiournez aucuns privilèges, comme il estoit 
tout cler, et ainsi lesdicts procureur et joincts estoient grandement 



— 333 — 

abusez de vouloir soustenir que, selon lesdicts privilèges, iceulx 
adiouruez ne pouroient avoir bourgois forains. Ad ce que lesdicts 
procureur général et joincts disoient que, selon le texte dudict pri- 
vilège, avant que aucun foroin povoit estre receu à bourgoisie, estoit 
nécessaire qu'il eust acquis quelque hérilage en ladicte ville, et que 
lesdicts adiournez le recevoient et adhéritoient en quelque place 
commune, en icelle ville, sans qu'ilz eussent ungpiet de terre à eulx 
appartenans, respondoient lesdicts adiournez que jamais il ne seroit 
trouvé qu'ilz eussent abusé de leursdicts privilèges ne fait contre le 
texte d'icelluy, car quant aucun vouloit estre receu à bourgoisie 
foraine, il comparoissoit pardevant les eschevins, en nombre du moins 
de deux, le mayre de ladicte ville présent, et après qu'il avoit requis 
ladicte bourgoisie et qu'elle luy estoit accordée, faisoit serment et 
promesse des lors en avant estre bon et lèal au conte et à ladicte 
ville, et ledict serment fait, l'un des eschevins se levoit de son siège 
et se deshèritoit des biens et hèritaiges api:)artenans à ladicte ville, 
en valeur de xx gros, et, en après, audit héritaige estoit inhérité 
ledict bourgois, en payant lesdicts xx gros au prouffit de ladicte 
ville, et par dessus ce deux gros au prouffit du conte. Et telle cos- 
tume et usance avoit de tout temps esté observée à la réception 
des bourgois forains, et jamais autrement n'en avoit esté usé, la- 
quelle coustume et usauce estoit bonne et vaillable et approuvée 
pour souffissante, selon le jugement desdicts eschevins, ce qu'il souffi- 
soit selon la teneur de leurs privilèges. Et davantaige, sur ce point 
sentence avoit esté rendue jjar feu conte Loys de Flandres et de 
Nevers, le xvi^jourde mars en l'an mil trois cens soixante trois, 
sur procès lors pendant d'entre la dame de Boulaer, demanderesse, 
d'une part, et ceulx de la loy de Grantmont, deffendeurs, d'autre, 
■par laquelle, entre autres poins, la clause desdicts privilèges avoit 
esté interprétée et dit que si avant que lesdicts eschevins affirme- 
roient par serment que leurs bourgois forains avoient acquis en 
ladicte ville hèritaiges, sans fraude, que iceulx bourgois joyroient et 
debvoient joyr de la franchise et liberté à eulx octroyé, par lesdicts 
privilèges. Par quoy s'ensuivoit que lesdicts demandeurs et joincts 
à malvaise cause s'eSbrchoient soustenir que lesdicts adiournez et 
delfendeurs abuseroient de leurs privilèges en l'acquisition d'hèri- 
taiges, en ladicte ville, par leurs bourgoys forains, attendu qu'ilz les 
acquestoient selon le jugement des eschevins et qu'ilz offroyent par 



— 334 — 

serment affirmer que lesdicts bourgoj's avoyent acquis héritaige en 
ladicte ville, sans fraude, selon l'interprétacion de la clause contenue 
audict privilège, faicte par ladicte sentence. Ad ce que par ladicte 
bourgoisie foraine adviendroient plusieurs inconvéniens, et, entre 
autres, que les malfaicteurs demouroient inpugnyz, comme dessus a 
esté déduit, ceste allégation estoit bien frivolle et trouvée à vou- 
lenté, car quant aucun bourgois forain avoit commis ou plat pays ou 
ailleurs quelque crisme ou délict, les adiouruez le coudempnoient 
au prouffit du conte en la somme de lx livres parisis, où par la jus- 
tice du lieu où il estoit demourant il seroit seullement condempné 
au profit du seigneur du lieu en la somme de m £.. parisis, ou en 
autre petite amende, et par ainsi le prouffit que le vassal en auroit 
venoit plus grant au prouffit du conte, et si tel bourgois estoit prins 
pour cas criminel, lesdictz adiournez, s'il y esclieoit ban, le bannis- 
soient hors de tout le pays de Flandres, où, pour le mesme cas, la 
justice du lieu où icellui cas seroit perpétré ne le banniroit et ne le 
pouroit bannir, si non hors de la juridiction du lieu; et quant telz 
malfaiteurs obtenoient lettres desdicts adiournez pour empêscher la 
justice du vassal soubz lequel ilz estoient demourans, le bailly de 
Grantmont, au nom du conte, en prendroit la cause et se faisoit 
partie pour ledict conte, et estoit tel l)ourgois tenu de luy venir 
respondre pardevant lesdicts adiournez, en tel estât qu'il estoit par- 
devant la justice du lieu. Ad ce que lesdicts bourgois forains renon- 
choient à leurdicite bourgoisie quant ils vouloyent, et que, partant. 
Ton ne les savoit pardevant quelle justice traictier et convenir, 
respondoyent lesdicts adiournez que, selon les mots ex]pres de leurs 
privilèges, lesdicts bourgois avoient faculté de renuncher à leur 
l)Ourgoisie en payant pour issue le droit à ce introduit. D'autre 
part, lesdicts demandeurs et joincts coutendoient que lesdicts deffen- 
deurs n'eussent bourgois forains, or quant ils avoient renunchié à 
leur bourgoysie, ilz n'estoient plus bourgois mais subgects à la jus- 
tice du lieu où ils estoient demourans, et de telle condicion que au 
l^aravant, parquoy lesdicts demandeurs s'abusoient bien de vouloir 
inpugner que lesdicts bourgois ne povoient renoncher à leur l)our- 
goysie. A ce que l'on recevroit àbourgoys forains personnes malades 
et prouchaines de mort, pour les affranchir, ensemble leurs hoirs, 
des drois de meilleur cattel et de mortemain, lesdicts adioui^nez ne 
rccepvoient aucun s'il n'estoient présent, allant, séant et parlant, et 



— 335 - 

ainsi ladicte allégation estoit bien vaine et frustre. A ce que quant 
aucun debteur demeurant au plat pays doubtoit de son créancier 
estre poursuy pardevant la justice du lieu pour sa debte, il s'avan- 
clioit d'acquérir ladicte bourgoisie et obtenir lettres desdicts adiour- 
nez, par lesquelles il constraindoit la justiee du lieu cesser, il estoit 
loisible à chascun demourant au pays d'Alost, en accomplissant les 
solempuités requises, acquerre ladicte bourgoysie quant bon luy 
sembloit, bien entendu s'il estoit adiourné par la justice du lieu 
pour quelque cause paravant qu'il feust bourgois, il estoit tenu res- 
poudre à Ifidicte cause, nonobstant bourgoysie depuis acquise. Et que 
plus estoit, si aucun demourant ou plat pays ayant commis quelque 
crisme, mésus ou délict acqueroit ladicte bourgoysie paravant qu'il 
feust poursuy ou adiourné pour la cause dicte, il ne joyssoit de 
ladicte bourgoysie à cause de tel crisme, mésuz et délict par avant 
commis. A ce que souvent ung bourgois convenu pour quelque deu 
pardevant la justice du lieu se aydoit de sa bourgoysie et luy dé- 
laissie par ladicte justice du lieu, renonclioit secrètement à sadicte 
bourgoisie pour frustrer le créditeur de son deu, tellement que ledict 
créditeur perdroit toute la desj)ence et poursuj-te par luy faicte, 
icelle allégacion se trouveroit, à correction, non véritable, car ung 
bourgois, après que en quelque cause il avoit allégué et soy aidie de 
sa bourgoisie, non obstant quelque allégation qu'il feist après, il 
seroit traictie et demoureroit bourgois jusques en fin de cause. A ce 
que quant aucun bourgois forain ou ses biens estoient arrestez pour 
avoir payement de quelque debte, les justices des lieux ou autres 
officiers ayans fait l'arrest estoient coustraints les relaxer, sans cau- 
tion, dont souventefoys ensuivoit grans inconvéniens, j)Our ce que 
les debteurs se i^ovoient absenter, sans avoir satisfait à leurs créan- 
ciers, respondoient lesdicts deffendeurs que, sur leurs bourgois ayans 
biens inmeubles souffisans pour payer leurs debtes, ne convenoit 
faire arrest eu corps ne en biens, mais s'il y avoit queLxue bourgois 
suspect de fuyte et non ayant biens souffisans pour furnir à la 
demande que Pou luy fait, en tel cas lesdicts deffendeurs, quant ilz 
en estoient requis, les mettoient en arrest, et scmblablement déte- 
noient le corps et leurs biens ou les biens de leurs bourgois arrestez 
quant il y avoit cause et que deuement ilz en estoient requis et 
sommez. Ad ce que lesdicts demandeurs disoient que les bonnes 
gens du plat pays ne savoient acquérir payement de ce que lesdicts 



— 336 — 

bourgois leur dévoient, fors que à grant paine et despeuces exces- 
sive , ladicte allégation estoit bien frivoUe, car ceulx du plat pays 
désiroient beaucoup plus faire poursuyte, puisque faire leur conve- 
noit, par devant lesdicts défendeurs, que pardcvant la justice des 
lieux du plat pays. A quoy ilz avoient bonne raison pour ce que 
en démenant procès audict lieu de Grantmont, ilz avoient seul- 
lement à payer à leurs procureurs deux patars pour le jour, et 
quant ilz avoient i)rocès pardevant les justices des lieux il leur 
convenoit, avec le payement de leur procureur, aussi payer les 
journées des hommes et autres officiers qui aux plaix estoient pré- 
sens; à cause de quoy les poursuyvans payoient chascun jour entre 
deux, trois et quatre livres parisis, et souventesfoys plus et davan- 
taige. Pour confondre toutes les allégations desdicts demandeurs, si 
ladicte ville de Grantmont perdoit la bourgoisie foraine, elle seroit 
entièrement destruite et mise à ruyne, car premièrement, elle per- 
droit le droit de xx gros de la réception de chacun bourgois, en 
après la revenue de vu gros que ung chacun bourgois payoit annuel- 
lement à ladicte ville, et avec ce l'assise d'icelle ville, laquelle estoit 
fort augmentée par la hantise d'iceulx bourgois forains, et aussi 
XXXV gros que ung chacun payoit en renunchant à ladicte bour- 
goisie, avec plusieurs autres prouffits, et si perdroit aussi le conte 
deux gros de la réception de chacun bourgois, le viii^ denier de 
l'assiz et maltostes de ladicte ville, qui viendroit grandement au 
néant, ne feust la hantise d'iceulx bourgois, comme dit est; perdroit 
encoires le conte les xl nobles d'or que ladicte ville luy payoit 
annuellement à cause de ladicte bourgoisie, les amendes de lx livres 
esquelles lesdicts bourgois estoient journellement par les eschevins 
d'icelle ville condempnez, et avec ce son domaine et autres grans 
drois qu'il tenoit chascun an de ladicte ville. Semblablement, les 
rentiers ne sauroient acquerre payement de leur deu dont consé- 
quanment s'ensuiveroit l'abandonnement d'icelle ville. Pour les- 
quelles causes et autres, ledict procureur général, impétrant, en 
accomplissant le deu de son office avoit mieulx matière de faire 
procès pour les deffendeurs, que autrement, et ainsi qu'il faisoit, 
sçustcnans lesdicts deftèndeurs par ces raisons et moyens et plu- 
sieurs autres leurs fins et conclusions telles que dessus. 

A quoy pour la part dudict procureur, impétrant, et joincts 
eust esté replicquié et premiers i ad ce que lesdicts de Grantmont, 



I 



— 337 — 

deffendeurs, auroient usé de telles bourgoisies foraines que dessus 
de si longtemps qu'il ne seroit mémoire du contraire car es choses 
qui dépendoient de la haulteur du prince et dont la possession ne se 
povoit en commencher sans privilèges, l'on ne pouvoit acquérir droit 
par quelque coustume ou usance que ce feust. Or le fait des bour- 
goisies et de donner povoir d'avoir ou créer bourgois estoit des 
choses appartenans à la haulteur du prince, et ne se povoit encom- 
mencher à possesser sans privilège exprès, mesmes par villes aians 
et congnoissans souverain, parquoy, puis que le privilège desdicts de 
Grantmont ne contenoit par exprès de povoir créer ou avoir bour- 
gois forains, iceulx de Gi-antmont ne povoient acquérir ce droit ou 
privilège par quelque usance ou possession , mais se devoit leur 
privilège estroitement entendre et comme le texte d'icelhiy eonnoit, 
et non plus avant, et ainsi quant ores lesdicts de Grantmont en 
eussent usé au contraire, ilz en avoient abusé et excédé, par quoy 
ladicte usance ne devoit estre tenu pour vaillable, ne telle que au 
moyen d'icelle l'on d'eust avoir acquis quelque droit, mais se devroit 
dire et appeller excès, abus et corruptelle, et, d'autre part, si une 
coustume estoit trouvée contre le bien publicque et de la justice, ou 
qu'elle tournast à la trop grande foule d'autruy, elle se devoit révoc- 
quer et abolir, par quoy à plus forte raison se devoit révoquer 
et aliolir ladicte usance abusive dont lesdicts de Grantmont n'a- 
voieut quelque privilège exprès, et laquelle seroit si exhorbitante 
et dont sourdroient tant d'abus et fraudes contre le bien de la 
justice et au préjudice du droit d'autruy, comme dessus. Et quant 
à la sentence dudict feu conte Loys de Flandres et de Nevers, 
lesdicts demandeurs prendoient à leur avantaige la consession que 
faisoient lesdicts deffendeurs, qu'il estoit requis que les bourgois 
eussent héritaige en ladicte ville, sans fraude. Or, il estoit tout 
cler et notoire que ou cas présent y avoit fraude évidente, car il 
n'y avoit bourgois qui sauroit dire ou monstrer qu'il eust ung piet 
d'héritaige en ladicte ville à luy appartenant , comme dessus est 
dit, par quoy ladicte sentence ne faisoit riens au prouffitz desdits 
deffendeurs. Et quant aux grands prouffitz que auroit le conte à 
cause de la création desdicts bourgois, l'on ne povoit dire que les- 
dicts prouffitz procéderoient pour avoir par ledict conte ou ses 
prédécesseurs octroyé privilège de user par lesdicts de Grantmont 
desdictes bourgoisies, car ilz n'avoient aucun, comme dit est, et 



— 338 - 

ainsi quant ores lesJicts alnis et excès de user desdicts bourgois 
forains seroient abolis et mis jus, le conte devroit tousiours lever et 
avoir lesdicts prouflfitz eu laissant joyr lesdicts de Grantmont de 
leurs privilèges, selon leur forme et teneur, ijersistans, partant, les- 
dicts demandeurs par les raisons et moyens par eulx ci-dessus allé- 
guez et plusieurs autres en leursdicts fins et conclusions. 

A quoy pour la part desdicts de Grantmont, deffendeurs, eust 
esté duplicqué, au contraire, persistans aussi par les raisons et 
moyens, telz que dessus, et plusieurs autres, en leursdicts fins et 
conclusions. 

Lesquelles parties, ainsi oyes eussent esté appointiées contraires 
et en enqustes, et, icelles faictes et parfaictes d'une part et d'autre, 
parties eussent conclu sur fais principaulx, servy de reproches et 
contredicts, et finablement conclu en droit dès le mois de novembre 
de l'an XV^et huyt. La judicature duquel procès lesdicts de Grant- 
mont, deffendeurs, eussent par certaine longue espace de temps 
poursuybien diligamment, mais ilz n'en avoient peu consuyr, avoir, 
ne obtenir icelle, obstant que plusieurs desdicts vassaulx d'Alost, 
joincts, n'avoient servi de leurs procurations à court, et à ceste 
cause iceulx deffendeurs eussent obtenu certaines noz lettres pa- 
tentes et en vertu d'icelles et par certain nostre huissier d'armes 
fait adiourner pardevant ceulx de nostre grant conseil ordonné à 
Malines, à certains jour passé, plusieurs desdicts vassaulx dudict 
pays et conté d'Alost, non ayans servi de procuration, comme dit 
est, pour par eulx ou leurs procureurs en leurs noms souffisamment 
fondez par lettres de procuration venir advoer ou desadvoer les 
procédures faictes et démenées en leurs noms au procès dessusdict, 
pour ce fait estre procédé à la détermination et judicature d'icelluy 
procès ou autrement, ainsi ({ue faire se devroit par raison. Auquel 
jour servant feussent venus et comparez plusieurs vassaulx dudict 
pays et conté d'Alost qui avoient esté adiournez à la fin et ainsi que 
dessus par divers leurs procureurs, lesquelz, en vertu de leurs pro- 
curations ad ce spéciales, avoient advoé les procédures du procès, 
conclu en droit, comme dessus, dont eust esté accordé acte ausdicts 
deffendeurs, lesquelz, depuis, eussent très instanment poursuy la 
judicature dudict procès, et, à ceste fin, obtenu certaines noz lettres 
closes et comparu par plusieurs fois par leurs procureurs et sollici- 
teurs en nostredict grant conseil. 



— 339 — 

Savoir faisons que, veu et visité en icelluy nostre grant conseil le 
procès desdicts parties, et tout ce que par icelluy appert, et consi- 
déré ce que fait à veoir et considérer en ceste partie, et qui peut et 
doit mouvoir, nous, à grande et meure délibération de conseil, par 
ceste nostre sentence diffinitive et pour droit avons absolz et ali- 
soillons lesdicts de Grantmont, deffendeurs, des fins, demandes et 
conclusions de nostre procureur général et vassaulx de nostre conté 
d'Alost, joincts, tant ceulx qui ont esté au procès depuis le commen- 
chement, que ceulx qui, comme dessus, ont advoé, saulf à nous et à 
noz successeurs, contes et contesses de Flandi'es et d'Alost, nostre 
haulteur et auctorité de povoir en temps futur ordonner et modérer 
sur le fait de la bourgoisie foraine litigieuse, selon que, pour le bien 
de nous et des ville de Grantmont, terroir d'Alost, nobles, vassaulx 
et subgects, verront estre à faire et que le cas le requerra, et con- 
dempnons les adjoincts que dessus en la moictié des despens, le tax 
d'iceulx réservé aux gens de nostredict grant conseil. 

En tesmoing de ce nous avons fait mettre nostre sel à ces pré- 
sentes. Donné en nostre ville de Malines le xx<= jour de juillet l'an 
de grâce mil cincq cens et vingt ung, et de noz règnes, assavoir des 
Romains le tiers, et d'Espaigne le sixiesme. 

(Grand conseil de Malines, registre n°338, fol. 67). 



3 Février 1525, 152G (n. st.). 

Charles, etc. A tous ceulx qui ces présentes lettres verront ou 
orront, salut. 

Comme ou mois de janvier de l'an XVc et dixsept procès se feust 
meu pardevant noz amez et féaulx les président et gens de nostre 
grant conseil à Malines, dentre nostre amé et féal chevalier et vassal, 
Messire Josse Blondel, Seigneur dePamele, ber de Flandres, impé- 
trant de certaines noz lettres patentes touchant la création de bour- 
goisie, d'une part, et les eschevins de nostre ville d'Audenarde, 
oijposans et adiouruez, d'autre, alléguant icelluy impétrant comment 
en l'an IIIlxx et six * pour mectre jus et obvier à plusieurs différenz 
meuz et apparans encoires de plus en plus mouvoir d'entre lesdicts 
eschevins et conseil d'Audenarde et nostre procureur général de 

< Lisez 1486. 



— 340 — 

Flandres, d'une part, et feu Josse Blondel, père dudict impétrant, 
d'autre, pour raison et à cause des bourgoisies, france veritez et de 
la congnoissance des matières civiles et criminelles, fut par les 
chancelier et gens du grant conseil pour lors de feu nostre très chier 
seigneur et père le roy de Castille, cui Dieu absoile, conceu soubz 
son bon plaisir certain appointement du consentement de nostredict 
procureur général de Flandres, contenant pluiseurs poins et articles, 
et, entre autres, les poins et articles qui s'ensuivent. Premiers, que 
ledict impétrant, seigneur de Pamele, auroit en nostre ville d'Au- 
denarde, sur sa seigneurie de Pamele, baillifz, amman, sept jurez, 
ung clercq et varlet desdicts jurez, à cause de laquelle seigneurie 
ledict seigneur de Pamele par ses officiers illecq a d'ancien temps 
joy et usé, doit jojt et user, tant sur les bourgois ou bourgoises de 
nostredicte ville d'Audenarde, que autrement, en cas civil, des pré- 
héminences, drois, prérogatives, et congnoissances telz que cy-après 
sont déclarez, assçavoir : de tenir registre reposant soubz les jurez 
de Pamele et en icelluy enregistrer les bourgeois d'Audenarde, qui 
par demeure ou habitation eu nostre dicte ville d'Audenarde, sur la 
seigneurie de Pamele, auront acquis la bourgoisie qui s'appelle en 
thiois ;poorters van versitte, ceulx qui, à ce titre, succéderont et 
descenderont de eulx et des bourgois qui d'anchienneté et par 
hoirie ont esté, et quant à présent sont enregistrez oudict livre et 
registi'e et non autre, que les jurez de Pamele sont tenuz rapporter 
par nom et surnom aux eschevins de nostredicte ville d'Audenarde 
les personnes estans enregistrez oudict livre et registre à Pamele, 
pour iceulx par les clercqs desdicts eschevins et comme bourgois 
d'Audenarde estre enregistrez ou livre et registre où l'on est acous- 
tumé enregistrer lesdicts bourgois, appelle en thiois \epoortersbor<ck, 
reposant soubz lesdicts eschevins d'Audenarde, comme parcidevant 
et d'anchienneté l'on a usé et accoustumé de faire. Et au regard des 
bourgois ou bourgoises de nostredicte ville d'Audenarde, qui par 
filtre de habitation et demeure ou par hoirie et succession doresena- 
vant seront enregistrez à Pamele, telz bourgois et bourgoises seront 
tenuz, et quatre jurez de Pamele avec eulx, comparoir pardevant 
lesdicts eschevins d'Audenarde pour illecq estre sermentez quant 
le cas le requiei't, et oultre y estre enregistrez et intitulez comme 
bourgois d'Audenarde, à la congnoissance desdicts eschevins d'Au- 
denarde et présens lesdicts jurez de Pamele, par les clercqs desdicts 



— 341 — 

eschevins, et se partissent les prouffis à ce ordonnez à ceulx d'Au- 
denarde et de Pamele également, moictié par moictié, et après iceluy 
enregistrement ainsi fait, les clercqs desdicts esclievins sont tenuz 
sur-le-champ en bailler l'extraict ausdicts jurez de Pamele, pour en 
oultre ainsi les enregistrer à Pamele. Et ne se peuvent en autre 
foiTne ou manière lesdictes personnes enregistrer tant d'un costé 
que d'autre, sur paine de dix ^e. parisis chascune fois que le contraire 
seroit trouvé estre fait, moictié à nostre prouffit, et l'autre moictié 
au prouiïit de la partie intéressée, et est de nulle valeur ce que 
aultrement en auroit esté fait. Lequel appoinctement eust par eulx 
esté rendu et ordonné entretenir par les parties comme icelle ont 
fait du contenu. Auquel appointement ledict impétrant et ses 
prédécesseurs ont tousiours joy et usé paisiblement et sans em- 
peschement, au veu et sceu desdicts adjournez, de si longtemps 
qu'il n'est mémoire du contraire. Et combien que partant il ne feust 
loisible à iceulx adjournez contrevenir audict appoinctement, et en 
ce faisant baillier audict impétrant et ses subgects aucun distourbier 
ou empeschement, en la possession et joyssance de ce que dit est, ce 
non obstant iceulx adiournez se seroient depuis aucun temps advan- 
chiez recevoir et enregistrer secrètement ung Colard Arandeau, 
Geroeme Hillebrouck, Pauwels Goessewyn et une Jennequin Micque- 
jotz et autres, eu contrevenant par ce, tant audict appoinctement, 
comme aussy à la joyssance et possession dudict impétrant. Pour à 
quoy remédier et pourveoir ledict seigneur de Pamele a esté en 
7iécessité ces choses nous donner à congnoistre. Sur quoy luy eus- 
sions fait depeschier lesdicts lettres patentes, en vertu desquelles 
certain nostre huissier darmes sur ce requis, eust fait les comman- 
demens y contenuz , au surplus les mectant à exécution, selon leur 
forme et teneur. Ausquelz commandemens iceulx d'Audenarde se 
sont opposez. Pour laquelle leur opposition ledict huissier exploi- 
teur les eust adiournez à estre et comparoir en nostredict grant 
conseil à certain jour passé. Auquel jour servant, comparans lesdictes 
parties, ou procureurs pour elles en jugement, de la pai-t dudict im- 
pétrant ont esté ramenées à fait sesdicts lettres patente et conclu 
par pluiseurs raisons et moyens de par luy alléguiez, affin de l'inté- 
rinement d'icelles, et en les intérinant qu'il feust dit à bonne et 
juste cause les avoir obtenu et fait faire les commandemens y conte- 
nuz, que à tort et mauvaise cause lesdicts adiournez si seroient 

23 



— 342 — 

opposé et non obstant laquelle leur opposition dont ilz desclier- 
roient les commandemens à eulx fais sortiroient leur plain et entier 
effeot, faisant demande de despens, requérrant, en oultre, l'adionc- 
tion de nostre procureur général. 

A quoy pour la part desdicts de nostre ville d'Audenarde, adiour- 
nez, eust esté respondu et pour responce dit et proposé comment il 
estoit vra}' que en nostredicte ville d'Audenarde sei-oient trois regis- 
tres esquelz l'on escript et enregistre les bourgois et bourgoises 
d'icelle nostre ville, dont le premier rexjose soubz les jurez de 
Pamele, l'autre et le second soubz les eschevins dudit Audenarde, 
que l'on appelle en thiois de poortersbouck van Pamele, qui seroient 
les registres dont l'appoinctement par ledict impétrant alléguée fait 
mencion. Le tiers est ung registre reposant soubz lesdicts eschevins 
d'Audenarde, en la maison de la ville, que l'on appelle den poorter- 
bouck van Audenarde, qui ne seroit comprius en l'appoinctement 
dessusdict, duquel troisiesme registre les jurez de Pamele ou le 
seigneur de Pamele n'ont que congnoistre ou veoir, ne des personnes 
enregistrées en icelluj', mais en a la congnoissance de tout temps 
appartenu et appartient aux eschevins d'Audenarde, disant, en 
oultre, que lesdicts eschevins ont droit et sont en possession de 
recevoir à bourgois les personnes demourans en la seigneurie de 
Pamele, aians acquis par don du prince ou achat droit de bourgaige 
d'Audenarde, auroient pareillement usé de recevoir personnes de- 
mourans en ledict seigneurie de Pamele, venans pardevant lesdicts 
eschevins sans jurez de Pamele, vequérans parvenir à la bourgoisie 
d'icelle nostre ville et estre receuz comme liourgois, que l'on appelle 
en thiois poorters van versitte. Seroient aussi en possession d'enre- 
gistrer et inscripi'e ou registre l'eposant soubz lesdicts eschevins, 
appelé de poortersbouck van Audenarde, les bourgois ayans acquis 
ladicte bourgoisie par don du prince ou par achat, appelez poorters 
van versitte, comme dessus, demourans soubz la seigneurie de Pa- 
mele, et ceulx qui de eulx descendent et sont descenduz par hoirie 
et succession, sans la congnoissance desdicts jurez de Pamele, 
concluant, partant, et par pluisieurs autres raisons et moyens afin 
que ledict impénetrant, faisoit à oyr ne à recevoir en l'impétration et 
exécution desdites noz lettres patente, et si à recevoir faisoit, que 
non, si n'avoit-il cause ni action; que, partant, lesdicts adiournez sy 
seroient à bonne et juste cause opposé, et en les déclairant bons 



— 343 — 

oj^posans seroient -déclairez quictes , délivrés et absolz des fins, 
demandes et conclusions dudict impétrant, faisant aussi demande 
de despens. 

Sur quoy de la part dudict impétrant eust esté réplicquié et de 
celle desdicts adiournez duplicquié, chacune des parties persistant 
es fins et conclusions par elles autresibis prinses l'une contre l'autre, 
et finablement, api'ès que lesdictes parties ont esté bien et au long 
oyes en tout ce quelles ont volu dire et alléguier de bouche, elles 
eussent par lesdicts de nostre grant conseil esté appoinctées d'escripre 
par brieves mémoires à leurs fins plaidoyés, et leursdicts mémoires 
justiffier de telles lettres, tiltres et munimens que bon leur semble- 
roit, dont elles auroient hitie inde vision ou copie, pour les contre- 
dire et débatre par ung mesme volume en la manière accoustumée, 
et ce fait mettre le tout au greffe de nostredict grant conseil ende- 
dans certain temps à ce ordonné, pour après, le tout veu, faire droit 
à icelles parties ou autre tel appoinctement qu'il appartiendroit par 
l'aison. Auquel appoinctement par ambedeux les parties eust esté 
satisfait et depuis le procès desdicts parties estant ainsi fumy, 
mesmes après ce que les eseriptures hinc inde servies par lesdicts 
parties auroient esté veues et visitées, icelles parties eussent par 
lesdicts de nostre grant conseil esté déclairés contraires en leurs 
fais, ordonnant pour ce qu'elles auroient commis, qui s'informeroit 
sur la vérité d'iceulx, recevi-oit reproches et salvations, et parinstrui- 
rait le procès jusques en diffinitive exclusivement, et icelluy instruit 
et mis en estât de jugier, le rapporteroit ou i-envoyeroit au greffe du 
susdit nostre grant conseil cloz et scellé, comme il appartient, ende- 
dans le temps à ce préfigié, pour après, le tout veu, estre fait et dit 
droit ausdicts parties, ou autre tel appoinctement qu'il appartien- 
droit de faire par raison. En ensuivant lequel appoinctement, certain 
commis député par nous eust procédé à faire les enquestes desdictes 
parties hinc i7ide, comme eussent aussi j)roduit plusieurs tiltres et 
enseignemens, conclu depuis sur fais principaulx, servy de reproches 
et salvations, et finablement, en renonchant à plus aucune chose 
produire, conclu en droit. Que le procès desdicts parties estant ainsi 
instruit et mis en estât de jugier, ledict seigneur de Pamele, impé- 
trant, nous eust depuis bien instamment supplié et requis que nostre 
plaisir fuyst luy faire administrer droit et justice sur ledict procès, 
pour et à cesle fin, comparant par pluiseurs et diverses fois par les 
procureurs et commis de nostredict grant conseil. 



— 344 — 

Savoir faisons que, veu et visité eu icelluj' nostre grart conseil le 
procès desdictes parties, et tout ce que par icelluy appert, considéré 
aussi ce qui faisoit veoir et considérer en ceste partie, et qui povoit 
et devoit mouvoir, nous, à grande et meure délibération de conseil, 
par ceste nostre sentence diffinitive disons et pour droit que bien a 
esté impétré par ledict seigneur de Pamele, et mal opposé i)ar les- 
dicts opposans, révocquons et mectons au néant la réception et 
inscription faicte par lesdicts opposans des quatre personnes nien- 
cionnées en la venue en court dudict impétrant, et deffendons aus- 
dicts escbevins et conseil de nostre ville d'Audeuarde de recevoir 
ou admectre à bourgois d'Audenarde les manans sur la seigneurie de 
Pamele, synon en présence de quatre jurez de Pamele, et selon la 
forme et manière contenue audict accord et traictie de l'an IlII^x et 
six, mencionné en ce procès, et non autrement, et si condempnons 
lesdicts opposans es despens de ce procès, le taux d'iceulx réservé 
ausdicts de nostre grant conseil. 

En tesmoing de ce nous avons fait mectre nostre scel à ces pré- 
sentes. Donné en nostre ville de Malines le tiers jour de février l'an 
de grâce mil cincq cens et vingt cincq et de nosdicts règnes, etc. 
(Grand conseil de Malines, registre n» 342, fol. 243). 



Vente d'objets d'art provenant d'anciennes con- 
fréries. — La cour d'appel de Gand vient de rendre un 
arrêt qui offre beaucoup d'intérêt pour les propriétaires 
d'objets provenant des anciennes corporations et gildes; 
il doit également recevoir son application pour les objets 
provenant de toutes les autres institutions qui ont été sup- 
primées à la révolution française '. 

Cour d'appel de Gand, 2« chambre. Présid. de M. De Meren, 

12 juillet 1882. 

Meuble. — Corporation supprimée. — Reyendication 
par l'état. — VÉtat ti'est plus fondé à revendiquer, à 

» Belgique judiciaire, 1882, 2). 955 et suiv. 



— 345 — 

charge du trésorier dhme société d'agrément les objets 
mobiliers récemment aliénés pour celle-ci, sur le fondement 
que ces objets ont appartenu au siècle dernier à une an- 
cienne corporation ou gilde supprimée dont les biens ont 
été réunis au domaine, et qiCils ont été possédés depuis par 
une association ou société particidière n'ayant pas de per- 
sonnification civile. 

L'État n'est pas davantage fondé à réclamer , soit des 
dommages-intérêts du chef de cette aliénation, soit, à défaut 
de restitution des objets, le prix provenu de la vente. 
(LipPENS contre I'État belge). 

Nous donnons les termes de l'exploit qui font connaître 
les circonstances dans lesquelles l'action a été intentée. 

L'État belge a assigné M. Lippens devant le tribunal 
civil de Gand , pour : 

« Attendu qu'en vertu des décrets du 24 avril-2 mai 
1793 et du 7 thermidor an II, légalement publiés en Bel- 
gique , tous les biens de l'ancienne corporation, gilde ou 
confrérie existant à Gand , depuis plusieurs siècles , sous 
le nom de gilde S^ Georges, ont été, à la suite de la sup- 
pression de la dite gilde comme personne civile, réunis 
au domaine de l'État ; 

» Attendu que parmi les objets composant l'avoir mobilier 
de la confrérie supprimée, se trouvaient, outre les archives 
(consistant en un livre destiné à l'inscription des noms des 
membres à dater du XV^ siècle et plusieurs autres docu- 
ments se rapportant aux faits et gestes de la confrérie avant 
sa suppression) , un calice en vermeil ciselé , du poids d'un 
kilogramme et seize décagrammes , une lampe en argent 
et une coupe de même métal; 

» Attendu que le domaine n'a.j|^nais disposé de ces objets; 
qu'il n'en a cédé à ];_ Vvne ni la propriété, ni la jouissance 
légale ; que néanmoins il est certain qu'une société d'agré- 



— 346 — 

ment destinée à former ses membres au tir à l'arbalète, 
s'étant constituée à Gancl sous le nom de Société de St. 
Georges ou Confrérie de Varhcdète , les personnes composant 
la dite société ont eu la détention effective des objets 
indiqués ci-dessus, sans qu'il conste soit envers elle, ut 
sinfftUi, soit envers une prétendue société, dépouillée de 
tout caractère juridique, de l'existence d'un titre légal de 
propriété ou de possession , appuyant la dite détention de 
fait; 

» Attendu qu'au cours des années 1874 et 1875, les trois 
objets d'art susmentionnés, ont été successivement aliénés, 
savoir: le calice en vermeil pour la somme d'environ 22,000 
fr., la lampe en argent pour celle de 1000 fr., et la coupe 
pour celle de 600 fr. ; 

» Attendu que ces ventes ont été opérées par le défendeur, 
qui en a touché le prix, ce, d'après que les circonstances 
eu font juger, en sa qualité de trésorier de la prétendue 
Société de Saint- Geo^^ff es et au nom et pour compte de la 
dite prétendue société ; 

» Attendu qu'en agissant ainsi, le défendeur a, sans droit 
ni titre , aliéné le bien de l'État et qu'en dehors de toute 
question de bonne ou de mauvaise foi ou d'erreur de droit 
ou de fait , il s'est rendu responsable envers l'État, des actes 
par lui posés ainsi que de leurs conséquences ; 

» Qu'il doit, dès lors, à l'État, restitution des objets vendus, 
ou tout au moins , s'il existe un obstacle légal à la revendi- 
cation des objets vendus entre les mains des possesseurs 
actuels, indemnité envers l'État de la valeur des objets 
aliénés ; 

» Qu'à cet égard , si les prix de l'aliénation de la lampe et 
delà coupe (ensemble 1600 fr.) ne peuvent être contrôlés 
dans les circonstances où la vente en a été opérée, il n'en 
est pas de même pour le prix du calice en vermeil, lequel , 
vendu par le défendeur à un antiquaire , pour le prix net 



— 347 - 

de 22,000 fr., a été presque immédiatement revendu pour 
la somme de 30,000 fr., à un tiers qui le possède encore 
et en otïre la restitution à l'État contre remboursement 
dudit prix d'achat; 

» Attendu que le défendeur, détenteur en fait des regis- 
tres et papiers de l'ancienne confrérie supprimée , en doit 
également faire la remise à l'État, s'agissant d'objets attri- 
bués au domaine en vertu des lois de suppression ; 

» Y voir et entendre dire pour droit que le défendeur aura 
à faire remise au domaine, du calice en vermeil (poids 1^ 16), 
de la lampe et de la coupe en argent, dont question ci- 
dessus , ainsi que de tous les registres , archives , documents 
ayant appartenu à la confrérie ou gilde Saint-Georges, 
supprimée en vertu du décret de 1793, comme étant biens 
appartenant au domaine et dont celui-ci ne s'est jamais 
dessaisi ou n'a autorisé l'aliénation ; 

» Faute de ce faire dans le mois de la signification du 
jugement à intervenir, se voir condamner dès à présent 
pour lors , à payer à l'État : 

» 1° Pour les objets d'art aliénés, la somme de 31,600 fr. 
avec les intérêts du jour de la demande; 

» 2*^ Pour la non remise des registres et archives, la somme 
de 20 fr. par jour de retard, sans préjudice à toute autre 
mesure d'exécution par saisie ou contrainte , qu'il écherrait 
de faire décréter par justice, ou à laquelle il y aurait lieu 
de recourir selon la loi ; 

» Action évaluée, pour la compétence, à la somme de 
40,000 fr. » 

Sur cette assignation , le défendeur invoqua la prescrip- 
tion, sauf pour les archives qu'il offrit de restituer, et fit 
remarquer qu'il n'y avait aucun motif de croire que les 
objets revendiqués n'avaient pas été vendus par l'admini- 
stration des domaines et rachetés par des membres de la 
corporation supprimée qui avaient continué à se réunir, 
comme constituant une société d'agrément. 



— 348 — 

Le 4 août 1880, le tribunal civil de Gand rendit le juge- 
ment suivant: 

Jugement : « Vu les pièces, ouï en audience publique 
les parties en leurs moyens et conclusions : 

« x^ttendu que le défendeur ne conteste pas que les objets 
d'art dont il s'agit au procès ont ai)partenu à l'ancienne 
confrérie ou gilde de Saint-Georges, supprimée par le 
décret du 24 avril-2 mai 1793 , rendu exécutoire en Belgique 
par arrêté du directoire exécutif le 7 pluviôse an V, et dont 
les biens ont été réunis au domaine ; 

» Attendu que le défendeur oppose à l'action de l'État 
la prescription trentenaire, conformément à l'art. 2262 
C. civil; 

!> Attendu que ce moyen n'est pas fondé; 
» Qu'en effet il est de principe certain, proclamé par 
arrêt de la cour de cassation du 3 juin 1875 (Belg. Jud., 
1875, p. 819), que l'État n'a pu perdre la propriété des 
objets lui appartenant en vertu du décret prérappelé, par 
le simple fait de la non détention ou dépossession , aussi 
longtemps qu'un tiers n'a pas acquis lui-même le droit de 
propriété par l'un des modes d'acquisition , énumérés aux 
art. 711 et 712 C. civil. 

» Attendu qu'il suit de là, que, pour prétendre en avoir 
acquis la propriété par la prescription acquisitive , le dé- 
fendeur devrait justifier avoir eu la possession des objets 
par lui détenus avec tous les caractères énumérés en l'art. 
2229 C. civil; 

» Attendu qu'à cet égard le défendeur invoque le prin- 
cipe « en fait de meubles possession vaut titre ; » qu'il ne 
justifie pas avoir possédé en vertu d'une cause légale d'ac- 
quisition , ni à titre de propriétaire ; 

» Qu'il se borne à dénier avoir possédé pour l'État; mais 
(lue cela fût-il vrai, cette détention n'a pu lui conférer 
aucun droit de propriété; 



— 349 — 

» Attendu que c'est donc à juste titre que l'État demande 
la restitution des objets dont il est resté propriétaire, et 
qui sont détenus sans droit par le détendeur, ou la valeur 
des objets illégalement aliénés par le défendeur , et ce à 
titre de dommages-intérêts; 

» Attendu en ce qui concerne les archives , registres et 
documents provenant de l'ancienne confrérie de Saint- 
Georges, que le défendeur n'en conteste ni le droit de 
propriété au profit de l'État , ni le droit , de la part de ce 
dernier, de les revendiquer; 

» Par ces motifs , le tribunal , faisant droit, de l'avis con- 
forme de M, Van Wekveke, substitut du procureur du 
roi, déclare non fondé le moj'en de prescription opposé par 
le défendeur; condamne le défendeur à restituer à l'État 
les objets par lui revendiqués , ayant appartenu à l'ancienne 
confrérie ou gilde de Saint-Georges, supprimée par le 
décret du 24 avril-2 mai 1793, à savoir: un calice en ver- 
meil , une lampe et une coupe en argent , ainsi que les regis- 
tres , archives et documents , dans le mois de la signification 
du présent jugement, sous peine de dommages-intérêts à 
libeller par état; condamne le défendeur aux dépens... (du 
4 août ] 880. — Plaid. M^Iês Van Biervliet c. Ad. Du Bois). 

» Appel fut interjeté par M. Eug. Lippens. » 

Aerêt. —^ a Sur la fin de non recevoir : 

» Attendu que s'il est vrai que l'État belge est proprié- 
taire des objets dont il réclame la restitution et que 
l'appelant n'en a été que le détenteur précaire, il est incon- 
testable que cette détention a engendré, pour l'appelant, 
l'obligation de restituer lesdits objets lorsqu'il eu serait 
requis, et pour l'État, une action personnelle en restitution 
qu'il exerce aujourd'hui; 

» Attendu que le fait de l'appelant d'avoir aliéné un ou 
plusieurs de ces objets a pu créer contre lui, outre l'obli- 
gation de restituer, une obligation subsidiaire de payer des 



— 350 — 

dommages-intérêts à l'Etat, mais u'a pu avoir pour consé- 
quence de modifier la nature de l'action de ce dernier; 

» Que c'est donc à tort que l'appelant conteste la receva- 
bilité de la demande, se fondant sur ce qu'elle ne réunit 
pas les caractères de la revendication, laquelle, d'ailleurs, 
en fait de meubles n'est admise qu'au cas de vol ou de 
perte de la cliose réclamée, ce qui ne se présente pas dans 
l'espèce; 

» Au fond , attendu que suivant l'exploit introductif 
d'instance, l'appelant a été assigné aux fins de se voir et 
entendre condamner au principal, à faire remise au do- 
maine d'un calice en vermeil (poids 1 ^- 16), d'une lampe 
et d'une coupe en argent , ainsi que de tous registres , 
archives et documents ayant appartenu à la confrérie ou 
gilde de Saint-Georges, supprimée en vertu du décret de 
1793, et subsidiairement à payer : !« pour les objets d'art, 
ci-dessus détaillés, la somme de 31,GO0 fr. avec intérêts du 
jour de la demande; 2° et pour la non remise des archives, 
20 fr. par jour de retard; 

» Attendu que cette demande est fondée sur ce que, par 
suite du décret du 24 avril-2 mai 1793, tous les biens ayant 
appartenu à ladite gilde ont été réunis au domaine de 
l'État; que le domaine n'a jamais disposé de ces objets, 
qu'il n'en a cédé à personne ni la ])ropriété ni la jouissance 
légale; que néanmoins, il est certain qu'une société d'agré- 
ment destinée à former ses membres à l'exercice du tir à 
l'arbalète, s étant constituée à Gand sous le nom de Société 
de Saint-Georges ou Confrérie de l'arbalète, les personnes 
composant la dite société ont eu la détention effective des 
objets dont il s'agit, sans qu'il conste, soit envers elles ut sin- 
guli, soit envers une prétendue société dépouillée de tout 
caractère juridique, de l'existence d'un titre légal de pro- 
priété ou d'une possession, appuyant la dite détention de 
fait ; 



— 351 — 

» Attentlu qu'en ce qui concerne le deuxième point, no- 
tamment les archives, l'appelant a déclaré acquiescer à la 
demande ; 

» Attendu que le décret du 24 avril-2 mai 1793, en dé- 
clarant nationaux les biens meubles et immeubles qui 
avaient été possédés par les chevaliers ou par les compa- 
gnies connues sous les noms ù.'' arquebusiers, archers, arba- 
létriers, coulevriniers ou autres corporations, sous quelque 
autre dénomination que ce fût, a, dans son article 2, or- 
donné que : « Ces biens seront adjugés de suite en la forme 
» et avec les conditions prescrites pour l'adjudication des 
» autres biens nationaux ; » 

» Attendu que, par l'effet de cette disposition et indé- 
pendamment de toute considération à déduire de la nature 
des biens dont s'agit au procès, on ne pourrait soutenir 
que ces dits objets ne sont pas susceptibles de propriété 
])rivée ; 

» Attendu qu'aucune loi ni aucun principe ne s'oppose 
à ce que plusieurs personnes constituées en société, celle-ci 
même déi)Ouillée de toute individualité juridique, possè- 
dent en commun un ou plusieurs objets déterminés; 

» Que pareille possession commune a, pour les intéres- 
sés, les mêmes caractères et les mêmes conséquences ju- 
ridiques que si elle était exercée par eux en dehors de 
tout lien de société, ou bien, sauf les effets de l'indivision 
à régler entre eux, que si elle était exercée par une seule 
personne ; 

» Attendu, comme il est dit ci-dessus, l'intimé pose en 
fait, que partant il reconnaît que les personnes composant 
la Société Saint-Georges ou confrérie de l'arbalète à Gand, 
ont eu la détention effective des objets dont il réclame la 
restitution ; 

» Qu'en agissant en leur nom et pour leur compte, en sa 
qualité de trésorier de la dite Société, l'appelant a vendu 
les objets litigieux ; 



— 352 



» Attendu qu'en matière mobilière, la loi attache les 
effets de la propriété à la possession, laquelle n'est autre 
chose que la détention qu'on exerce soi-même (art. 2279 et 
2228 du Code civil), et que l'intention de posséder pour 
soi-même est la conséquence légale du fait de la détention, 
à moins qu'il ne soit prouvé qu'on a commencé à posséder 
pour un autre (art. 2230 du Code civil) ; 

» Attendu que pour justifier du fondement de sa de- 
mande, l'intimé aurait donc eu à spécifier le titre précaire 
en vertu duquel il prétend que les membres de la Société 
vSaint-Georges ont eu la détention, et à en faire la preuve ; 

» Attendu qu'il n'a point fourni, ni offert de fournir 
cette preuve; qu'il s'est borné aux allégations vagues et 
purement négatives rappelées plus haut, savoir : que l'État 
n'a jamais disposé des objets dont s'agit, qu'il n'en a cédé 
à personne ni la propriété ni la jouissance légale, et qu'il 
ne conste d'aucun titre légal de propriété ou possession 
appuyant la détention qu'il critique; 

» Attendu, d'ailleurs, que l'intimé n'a pas même justifié 
que tous et chacun des objets dont il demande la restitu- 
tion ont été attribués au domaine par le décret de 1793 ; 

» Qu'i] résulte, en effet, des pièces produites par l'intimé 
lui-même, qu'un calice et accessoire, ayant appartenu 
à la gilde de Saint-Georges, a été vendu en 1579 à un 
orfèvre, et qu'il est douteux que le calice vendu par l'appe- 
lant au prix de 22,000 fr. ne soit pas le même. 

» Attendu qu'il n^est pas contesté que les membres de la 
Société Saint-Georges sont depuis plus de trente ans en 
possession des objets litigieux; 

» Attendu qu'à la faveur des termes généraux de l'art. 
2235 du Code civil, ceux des membres actuels de la dite 
société qui n'ont pas possédé personnellement pendant ce 
laps de temps, peuvent compléter leur prescription, en 
joignant à leur possession indivise celle des membres qui 
ont cessé de posséder ; 



— 353 — 

» Attendu que dans cette occurrence, et en faisant 
abstraction de la bonne foi des possesseurs que l'appelant 
n'a pas invoquée, acceptant ainsi le débat sur le terrain où 
l'intimé l'avait placé dès le début de l'instance, eu invo- 
quant « la responsabilité de l'appelant en dehors de toute 
» question de bonne ou de mauvaise foi, » c'est à bon droit 
que le dit appelant se dit couvert par la disposition de 
l'art. 2262 du Code civil, aux termes duquel il serait dis- 
pensé de produire un titre, alors même que sa mauvaise 
foi fût établie ; 

» Par ces motifs , la Cour, ouï en audience publique 
M. l'avocat-général de Gamond en son avis, faisant droit 
et rejetant comme non fondées toutes fins et conclusions 
contraires des parties, confirme le jugement dont appel, 
en tant qu'il condamne l'appelant à restituer à l'État les 
archives réclamées; met à néant ledit jugement pour le 
surplus; émendant, condamne l'appelant à payer à l'État 
la somme de 5 francs pour chaque jour de retard dans la 
remise des archives dont s'agit ; déclare l'intimé non fondé 
en sa demande en ce qui concerne le calice, la lampe et la 
coupe en argent et condamne l'intimé aux dépens des deux 
instances... » (Du 12 juillet 1882. — Plaid. MM'^' Ad. 
Du Bois c. Van Bieevliet). 

Observations. — Au même différend sur lequel est 
intervenu l'arrêt qui précède, se rattache un rapport au 
Conseil communal de M. Vuylsteke, imprimé dans le Mé- 
morial administratif de Gand, 1875, p. 502 , et la lettre 
de M. le Ministre de l'Intérieur Delcoue, : 

A M. le Gouverneur delà province de la Flandre orientale. 

Bruxelles, le 4 janvier 1876. 
Monsieur le Gouverneur, 

L'administration n'a pas perdu de vue la revendication 
à laquelle peut donner lieu la pièce d'orfèvrerie, remise 



— 354 — 

autrefois à la Société de Saiut-Georges par les arcliidiics 
Albert et Isabelle et vendue par cette Société à M. de Roth- 
schild, de Paris. Il résulte de l'examen auquel cette affaire 
a été soumise par le département de la justice, que l'État 
a un droit de propriété à faire valoir sur cet objet, et que 
dès lors l'annulation de la vente peut être poursuivie légi- 
timement. J'ai, en conséquence, cru devoir faire auprès de 
M. de Rothschild des démarches pour connaître ses inten- 
tions, et je viens d'apprendre qu'il est disposé à restituer 
l'objet acquis par lui contre remboursement du prix qu'il 
en a payé. 

Il y a lieu, M. le Gouverneur, d'informer la Société de 
Saint-Georges de ces faits, en ne lui laissant pas ignorer 
que, si elle refusait de terminer à l'amiable la contestation 
dont il s'agit, je serais obligé à regret de soumettre l'affaire 
aux tribunaux et de mettre en jeu la responsabilité des 
membres de la Société de Saint-Georges. 

J'attendrai pour prendre une décision à cet égard jus- 
qu'à ce que vous m'ayez fait connaître le résultat de la 
communication à laquelle je vous convie. 

Le Ministre de l'Intérieur, 
Delcoue. 

N. B. — Il est intéressant de recourir à l'avis du Minis- 
tère public que. la Cour de Gand n'a pas suivi. Cet avis a 
été publié depuis dans la Belgique judiciaire, 1882, p. 1172. 



La décoration des villes. — VArt moderne \ dans son 
numéro du dimanche 24 septembre dernier, contient sur la 

• L'Art moderne, paraissant le dimanche, revue critique des arts 
et de la littérature. — Bruxelles. 



— 355 — 

décoration des villes; fontaines, hretèqiœs, enseignes, grilles 
de fenêtres, un article qui mérite d'être signalé; en voici 
une partie : 

« Certaines villes, chacun l'aura remarqué, attirent et 
retiennent. De leurs rues, de leurs carrefours, de leurs 
places , se dégage un charme auquel on ne résiste pas. On 
)'• séjourne une semaine , quand on se proposait de n'y passer 
qu'un jour; elles vous ramènent à elles par une attraction 
mystérieuse , après que vous les avez quittées. Telle est , par 
exemple , Nuremberg. Telles sont Salzbourg , Prague , 
Schaffhouse, vingt autres, dont le souvenir, au retour d'un 
voyage, alors que les iuq)ressions reçues se classent dans 
la mémoire, reste vivace et efface même celui des grandes 
capitales. 

» A quoi tient ce phénomène? Quel est le talisman que 
possèdent ces bonnes vieilles villes pour triompher de celles 
de leurs rivales qui ont à leur service la coquetterie , les 
séductions des monuments, des palais, des musées? Elles 
n'en ont qu'un, mais sa puissance est infaillible : c'est 
qu'elles ont, comme par hasard, échappé à la banalité bête 
des villes que l'on construit de nos jours; c'est qu'elles ont 
conservé , dans la perspective de leurs rues , dans la phy- 
sionomie de leurs maisons, dans l'aspect de leurs quartiers, 
l'originalité, la variété, qui se perdent de plus en plus. 

» Au lieu de se plier aux exigences de l'alignement , les 
architectes d'alors ont trouvé, avec beaucoup de raison, 
que si la ligne droite est le plus court chemin pour se 
rendre d'un point à un autre, c'est aussi le plus monotone; 
ils se sont donc bien gardés de percer ces rues en forme d'I , 
qui fait l'orgueil des administrations communales; au lieu 
de calquer toutes les maisons sur un plan unique, ils ont 
donné à chacune son caractère particulier. La régularité 
attriste l'œil, avide d'imprévu; la symétrie ennuie. Aussi 
ces anciennes villes, avec leurs ruelles tortueuses qui s'en- 



— 356 — 

chevêtrent, ces maisons qui se soucient fort peu les unes 
des autres, débordent par leurs balcons, leurs bretèques? 
leurs tourelles en encorbellement, ont-elles des séductions 
auxquelles n'atteindront jamais les villes régulièrement 
bâties, d'après toutes les règles prétendument indispen- 
sables à l'hygiène publique et à la sécurité des passants, 

» Doit-on en inférer qu'il faille condamner les rues 
larges, les boulevards, les avenues et construire des villes 
comme on les bâtissait au moyen âge? Ce serait aller au 
delà de notre pensée. Mais au moins peut-on profiter des 
enseignements qu'elles nous donnent au point de vue artis- 
tique et leur emprunter ce qui les rend pittoresques. L'ar- 
chitecture repose tout entière sur des emprunts de ce genre, 
dont les époques, les climats, les habitudes et l'art modi- 
fient l'objet. C'est peut-être le seul art qui supporte les 
réminiscences; le talent de l'architecte consiste moins, en 
eiïet , à inventer qu'à appliquer ingénieusement et à per- 
fectionner ce qui existe. 

» Si l'on examine ce qui contribue à l'originalité des 
villes dont nous parlons, on découvre que ce sont, avant 
tout, les jolies fontaines qui décorent la plupart des places 
et carrefours , puis les maisons , les bretèques , les enseignes ? 
les trottoirs couverts d'arcades , les supports des lanternes 
et autres motifs de décoration, tels que les grilles de 
fenêtres en fer forgé, remplaçant nos odieux volets. Tout 
cela peut être aisément refait de nos jours et combattre 
heureusement la monotonie qui envahit nos cités. 

» On ne songe guère aux fontaines. On croit que rien 
n'est plus décoratif qu'une statue; et, soit pour flatter 
quelque vanité , soit pour imposer une trêve momentanée 
aux plaintes des sculpteurs , on dresse des statues médiocres 
à toutes les médiocrités. Dans certaines villes, à Munich, 
par exemple, ces bonshommes de marl)re ou de l)ronze se 
multiplient avec une inquiétante rapidité. Tous grotesques 




La grande Faucille à Gand. 



V 



— 357 — 

d'ailleurs, clans leur pose convenue et imposée à l'artiste, 
dans leur accoutrement ridicule. En Italie, c'est dans les 
Campi-Santi qu'on érige les monuments de ce genre ; chacun 
peut aller, quand il le veut , revoir les traits des siens au 
cimetière sans donner à ses concitoyens l'obligation de 
les contempler continuellement sur une place publique. Ils 
n'étaient pas déjà si barbares, les ulémas qui ont, tout 
récemment, jeté bas la statue d'Ibraham-Paclia. L'érection 
des statues, d'après eux, est contraire à la religion musul- 
mane. Ne pourrait-on pas dire qu'elle offense la religion 
artistique? La démonstration convaincante s'en trouve en 
Belgique où les erreurs de ce genre pullulent et font la 
joie des visiteurs étrangers; on ne peut plus constamment et 
plus efficacement dépraver le goût général. Au moyen âge , 
on élevait des statues sur les tombeaux ; on les plaçait dans 
les cathédrales , où le souvenir des morts est en harmonie 
avec la sainteté du lieu. Mais il ne venait à personne l'idée 
de dresser un socle sur une place publique et d'y mettre un 
monsieur quelconque , sous le prétexte bizarre d'embellir la 
ville. Voyez, à Nuremberg, si la Fontaine de la Vertu, celle 
de V Homme aux Oies et la Belle fontaine, si la fontaine des 
quatre hippopotames, à Salzbourg, si les deux fontaines du 
Graben et celles du Marché aux Fruits , à Vienne, ne sont 
pas autrement décoratives que des statues! Et remarquez 
que les sculpteurs ne se plaindraient pas si on leur donnait 
l'occasion de faire des œuvres de ce genre, puisqu'elles 
laissent toute liberté à leur imagination et à leur talent 
d'exécution. Sans sortir de Bruxelles, n'avons-nous pas 
d'ailleurs, comme exemple, la jolie fontaine qui décore le 
Sablon? Et un peu plus bas , une statuette de bronze , dont 
la grâce naïve a fait le succès, n'a-elle pas réjoui, amusé, 
intéressé bien plus que ne l'eut fait un buste , occupant la 
même niche? 
» Nous avons parlé dernièrement des bretèques , comme 

24 



— 358 — 

les appelle M. Yiollet-Leduc , des échauguettes, des mira- 
dores, comme disent les Espagnols. Nous avons dit dans 
quelle mesure cette ingénieuse transformation des balcons 
s'allie avec notre climat, combien elle se prête aux caprices 
de l'architecte , à quel point elle aide à la décoration des 
rues en rompant la monotonie de la ligne droite. Il y a, à 
Nuremberg et à Schaffhouse, plus de bretèques que par- 
tout ailleurs; toutes sont différentes. Parfois elles sont 
superposées, de façon à faire un avant -corps de deux ou 
trois étages, qui projette sur la façade de grandes ombres, 
accusant les reliefs. D'autres fois , elles sont isolées , suspen- 
dues à l'angle des habitations, effaçant le coin déplaisant, 
arrondissant la ligne. Quelques-unes sont couvertes d'ara- 
besques délicates comme une guipure. Le plus splendide 
modèle est à Inspriick. Il est orné de peintures, coui-onné 
d'un toit doré qui lui a donné son nom. Lorsque l'œil s'est 
habitué à cette ornementation, toute maison qui en est 
privée semble incomplète et fait songer involontairement à 
une gorge sans rondeurs ou à un visage sans nez. 

» Un mot encore des enseignes, sur lesquelles nous 
reviendrons quelque jour. Le sujet est intéressant, et notre 
ami Octave Uzanne, du Livre, n'a pas craint de leur 
consacrer une étude spéciale. On a généralement supprimé 
les enseignes 'parlantes, pour y substituer de grosses lettres 
dorées ou de simples écriteaux. Les marchands de tabac , 
les gantiers et les barbiers ont seul conservé leurs attri- 
buts : la carotte, le gigantesque gant blanc ou rouge, le 
petit plat à barbe en cuivre sont, en effet, les seuls objets 
qu'il nous soit parfois, à nous flâneurs , amoureux du passé , 
donné de contempler. Ces minces vestiges des enseignes 
disparaîtront sans doute quelque jour, ainsi qu'a disparu 
toute cette amusante ménagerie de coqs peinturlurés, 
dressés sur leurs ergots , de lions d'or étincelants , de che- 
vaux, de chats, de lièvres, de poissons, qui faisaient la 



— 359 — 

joie des promeneurs d'autrefois. C'est dans de vieilles villes 
comme Nuremberg, Salzbourg, Inspriick, Méran, qu'on 
retrouve les enseignes du bon temps, se déployant avec 
toute l'exubérance de leur capricieuse ornementation, avec 
leurs arabesques de fer forgé, leurs feuillages dorés, leurs 
pampres , leurs floraisons touffues et pleines de fantaisie. 

» La mode a supprimé tout cela; elle a jeté bas les 
comètes, les vierges, les soleils radieux, souriant de leurs 
bons yeux clignotants , tout ce qui transformait le paysage 
urbain en musée naïf et curieux. Avec eux, elle a emporté 
la poésie des rues. Ne se trouvera-t-il pas quelque marchand 
assez intelligent pour comprendre cette vérité et donner 
l'exemple d'un retour aux vieux usages? Nous avons vu 
récemment, au boulevard Central, une tentative de ce 
genre. Elle est des plus heureuses. Nous ne nommerons pas 
la maison : on nous accuserait de faire de la réclame. Déjà , 
dans un grand nombre de rues, la bretèque charme le 
regard; à Liège notamment, dans l'île du Commerce. Bien- 
tôt elle sera populaire et nos architectes l'auront per- 
fectionnée et variée. Ne pourraient-ils aussi, lorsqu'ils 
construisent une maison de commerce, risquer d'y accrocher 
une de ces belles enseignes qui formaient à elles seules , 
autrefois , toute la décoration d'une rue ? Ne pourraient-ils 
aussi, ressuscitant lentement une industrie qui a été une 
de nos gloires nationales, substituer aux volets ces grilles 
ouvragées qui, tout en remplissant le même but, embellis- 
sent une demeure et l'animent d'un souffle d'art? On se 
préoccupe des monuments historiques, de leur restaura- 
tion, de leur conservation; rien de mieux. Mais ne faut-il 
pas compléter cette entreprise utile en rendant les villes 
dignes de ces monuments précieux, en empêchant que le 
cadre ne se dégrade au point de n'avoir plus avec l'œuvre 
aucune harmonie? » 



— 300 — 

Le carillon d'Ath en 1717. — Dans une notice sur : 
La tour et le carillon de Saint-Julien à Ath *, M. Fourdin 
a donné des détails intéressants sur les vicissitudes de la 
tour de Téglise Saint- Julien et sur les modifications appor- 
tées au carillon de cette tour ; il est inutile de revenir sur 
ces détails très précis, mais il y a un point sur lequel est 
intervenue une sentence du conseil souverain du Hainaut 
vient jeter sa note discordante; cette sentence, imprimée 
sans doute à l'époque du procès auquel la confection du 
carillon d'Ath en 1717 a donné lieu, contient des curieux 
renseignements et à ce titre elle mérite d'être reproduite ^. 

« Le carillon d'Ath, qui existait déjà en 1520, avait reçu 
des accroissements successifs et il jouissait, dit M. Four- 
din, au commencement du XVIIP siècle d'une réputation 
méritée par l'accord de ses timbres. Le conseil de la ville, 
voulant lui donner un cachet plus musical encore, en fit 
renouveler et augmenter le matériel par décision du 
31 mai 1715. » 

Le collège échevinal s'adressa à Guillaume Willockx ', 
fondeur à Anvers, qui s'engagea, par contrat du 31 mai 
1715, à refondre la deuxième et la troisième cloche, et à 
ajouter au jeu existant une octave et demie composée de 
18 cloches; ces cloches devaient être rendues de parfait 
accord avec la première et grosse cloche, au ton de C, sol, 
fa, ut, sur l'orgue. Mais quand on fit l'essai du jeu nou- 
veau, on constata qu'il y avait une discordance d'un deiiii- 
ton avec l'ancien, et qu'il était, en un mot, musicalement 
impossible de manier les accords des deux jeux (Rapport 



» Annales du cercle archéologique de Mous, t. Vil, pp. 97 et suiv. 

' Cette sentence se trouve à la bibliothèque de l'Université de 
Gand, c'est un petit in-4" de 8 pages, sans date ni lieu d'impression. 

^ Le nom du fondeur est écrit de diverses manières dans les do- 
cuments relatifs à ces transactions, tantôt Willocx ou Wilhocx, 
tantôt Witlockx. 



— 361 — 

de ^Yilluckx, du 29 juin 1719). Le fondeur proposa au 
magistrat de la ville de refondre les cloches de l'ancien jeu 
au nombre de 14, du poids total de 15,000 livres. 

Cette proposition fut accueillie, et Willockx, par acte 
du 4 juillet 1716, s'engagea à fournir nne seconde octave 
et demie de 16 cloches, qui devaient être des plus fines et 
d'une consonnance irréprochable avec la première, la 
deuxième et la troisième cloche. 

« La ville, ajoute M. Fourdin, n'eut pas à se repentir du 
sacrifice imposé à ses finances, la refonte fut couronnée 
d'un prodigieux succès, on eut un chef-d'œuvre qui con- 
stituait avec le bourdon une sonnerie complète de 37 tim- 
bres, qui a fonctionné jusqu'à l'incendie de l'église en 1817. 

Mais ici l'article de M. Fourdin contient une lacune, que 
vient nous révéler la sentence du conseil de Hainaut; les 
membres du magistrat, qui avaient sans doute l'oreille 
très fine, refusèrent d'accepter le nouveau jeu installé à la 
tour, jugeant que le fondeur n'avait pas rempli exactement 
les conditions de consonnance irréprochable auxquelles il 
s'était engagé, ils n'avaient pas complètement tort; l'affaire 
fut portée devant le conseil souverain du Hainaut, qui 
nomma une commission d'experts chargée d'examiner les 
nouvelles cloches. Cette commission était composée de 
M** Casimir le Liégeois, prêtre bénéficier, maître de la 
musique de la collégiale de Saint-Pierre, à Lille ; d'Antoine 
Willemeau, carrillonneur de la métropole de Cambrai et 
organiste; de Thomas Mathieu, musicien et chantre du 
chapitre de 8aiute-Waudru, à Mons ; de Jacques Pauwels, 
ancien carillonneur et puis organiste à Hal, et de Charles 
Pieters, carillonneur d'Alost. 

Les experts, après avoir fait jouer le carillon pendant 
une heure par le carillonneur de Bruxelles, montèrent à la 
tour pour faire l'examen de toutes les cloches ; ils consta- 
tèrent une différence de ton entre quelques-unes des nou- 



— 362 — 

velles cloches et les ancieunes , mais ils déclarèrent que 
« ces défauts doivent être très peu considérés, d'autant 
plus qu'ils ne sont perceptibles d'enbas que par les oreilles 
les plus fines y prêtant une grande attention, » et deux des 
experts déclarèrent dans leur déposition turbière que 
« l'on pourroit faire pis que mieux en corrigeant les dé- 
fauts. » A la suite de cette enquête le conseil souverain 
de Hainaut, par sentence du 8 janvier 1718, déclara que le 
magistrat d'Atli devait accepter le nouveau carillon et qu'il 
devait en payer le prix suivant la convention. 

A Ath le 30 de Décembre 17 17. 

Nous Conseiller Du Puis (pour l'empêchement du Con- 
seiller Cornet) et le Greffier Desfossez adjoint, Nous étant 
transporté au dit Ath, pour effectuer la relivrance du 
Carillon de laditte Ville, avec les experts choisis par le 

Verbal du vingt deuxième de ce mois, d'entre le S"" , 

comme Procureur de Guillaume Willocx, maître fondeur 
demeurant à Anvers, d'une part, les Sieurs Henry François 
Dizambart et Ferdinand Van den Habiel , Députez des 
Echevins de la ditte Ville d'Ath, sont comparu par devant 
nous les avants nommez, et comme experts Maître Casimire 
le Liégeois, Prêtre bénéficier et Maître de la Musique de 
la Collégiale de S. Pierre à Lille, âgé de 26 ans, Antoine 
Willemeau, âgé de soixante-quatre ans, carillonneur de la 
MétropoUe de Cambrai depuis quarante-trois ans et Orga- 
niste depuis douze, Thomas Mathieu, Musicien et Chantre 
du Chapitre Sainte Waudru, âgé de quarante-deux ans, 
Jacques Pauwels, âgé environ vingt-deux ans, ayant fait 
fonction de Carillonneur d'Halle depuis onze ans et plus, 
et depuis environ ans celle d'Organiste, et Charles Bieters, 
âgé de vingt ans, Carillonneur d'Alost depuis deux ans, 
qui sçait aussi jouer de l'Orgue, lesquels Experts ont 



— 363 — 

prêté entre nos mains et en présence des parties les ser- 
ments en pareil cas requis, après que ledit Pauwels eût 
preste le Serment d'interpréter fidèlement et exactement 
et raporter semblablement ce que pouroit dire ledit Pie- 
ters et lui avoir explicqué le serment à prester par lui, 
pour ledit Pieters ne sçavoir la langue Françoise. 

Après quoi nous avons fait monter sur ledit Carillon le 
Carillonneur de Bruxelles choisis du consentement des 
Parties pour jouer ledit Carillon qu'il a joué sur tous les 
tons naturels, majeurs et mineurs selon l'instruction lui 
donné par lesdits Experts, pour remarque l'état dudit 
Carillon, et ayant été écouté l'espace d'une heure ou envi- 
ron, ledit Carillonneur est descendu, et puis nous sommes 
montez avec lesdits Experts où ils ont faits toutes les 
preuves nécessaires et examiné comment le Carillon étoit 
pendu, la scituation des Marteaux et touché ledit Carillon, 
Octave par Octave, Ton par Ton, Quinte par Quinte et 
Tiers par Tiers naturels, majeurs et mineurs, pour recon- 
noître l'état dudit Carillon, puis lesdits Carillonneurs 
experts ont jouez différentes pièces de toute sorte de Ton 
])0ur reconnoître à fond l'état dudit Carillon, son bon et 
ses manquemens et puis lesdits ayans ensembles conferrez 
sur leurs observations respectives et ledit Pauwels ayant 
explicqué audit Pieters les remarques qu'avoient fait les 
autres experts et raporté à ceux-ci celles dudit Pieters, ils 
ont unanimement répondu par la bouche dudit Liégeois, 
sous leurs serment ci-devant mentionné qu'ils ont remar- 
qué ledit Carillon d'un son si sonore, si nette, si harmo- 
nieux, qu'ils n'en ont point ouï d'approchant, sauf que ledit 
Liégeois en son particulier et ledit Pieters par ledit Pau- 
wels ont dit que celui de Gand étoit assez approchant pour 
le son et l'harmonie. 

Quant à la concordance des tons ils l'ont trouvez parfait 
sauf que le B la Ré, qui est la deuxième Cloche d'embas, 



— 364 — 

est environ un huitième ton trop haut, que le B fa si Bémol 
de la première Octave, qui est la neuvième Cloche, est aussi 
environ un huitième de Ton trop haut, qui cependant est 
d'accord avec sa quinte supérieure et finalement le diesis 
de G. Ré sol de la seconde Octave si peu trop bas, qu'à 
peine peut-on s'en appercevoir étant sur le Carillon. 

De sorte qu'un Ton, suivant les règles de Musique ne se 
divisant qu'en neuf parties, ils peuvent dire que le Carillon 
est accompli puisque ces défauts doivent être très peu 
considérez, d'autant plus qu'ils ne sont perceptibles d'em- 
bas que par les oreilles les plus fines y prêtant une grande 
attention, ainsi qu'ils ont observez eux-mêmes entendant 
ledit Carillon d'embas d'oii ils ont conclu que ledit Carillon 
loing d'être rejette doit être considéré et estimé comme 
une pièce très rare, et que loin d'y vouloir corriger lesdits 
deifauts, il seroit dangereux d'y faire pis que mieux ; après 
lecture ils ont persistez et signez interprétation faite audit 
Pieters par ledit Pauwels, étoient signez : W. C. le Liégeois, 
Prêtre Bénéficier et Maître de Musique de la Collégiale de 
Saint Pierre à Lille, Antoine Wilmeau, Thomas Mathieu, 
Jaques Pauwels, C. G. Pieters, 

Charles Pieters étant recomparût assisté de Jaques Pau- 
wels, ayant tous deux prestez nouveau serment respectives 
pour ledit Pieters ne sçavoir le françois comme dit est ci- 
devant, a dit par ledit Pamvels qu'il persistait dans sa 
déposition turbière , ayant adjouté pour raison d'expé- 
rience qu'il a apris à jouer du Carillon sur celui de Ton- 
grelo, qu'il a aussi joué sur celui de Gand, et sur celui 
d'Alost comme dit est, qu'ils sont harmonieux tous trois et 
considérez pour grands, mais qu'il n'y a pas de comparai- 
son d'aucuns d'iceux d'avec celui d'Ath par raport à l'accord 
des Cloches. Après lecture et explicatien lui faite parlçdit 
Pauwels il a signé, étoit signé C. G. Pieters. 

Jaques Pauwels étant recomparu et après nouveau ser- 



— 365 — 

ment prêté a persisté eu sa déposition turbière et pour la 
conforter a dit qu'il a joué sur le Carillon de Maliues, qui 
n'est point si sonore et est moins d'accord que celui d'Ath, 
qu'il a aussi ,été appelle comme experts pour jouer le 
Carillon de Saint Nicolas à Bruxelles, dernièrement brisé, 
et ne Fa point trouvez meilleur que celui d'Atb, finalement 
qu'il a aussi joué sur celui de Nivelles et celui de Soignies, 
lesquels ue sont point à beaucoup prez si perfectionné que 
celui d'Ath, quoique celui de Nivelles l'appproche. Après 
lecture a signé, étoit signé Jacques Pauwels. 

Antoine Wilmeau, après nouveau serment prêté, a per- 
sisté dans sa déposition turbière et a dit qu'il n'y sauroit 
rien adjouter sinon que son Carillon de Cambrai n'est 
point si sonore que celui d'Ath, que les Cloches sont beau- 
coup plus fortes , mais que les petites ne sont point si 
bonnes et que généralement parlant celui de Cambrai n'est 
point si bon à beaucoup prez que celui d'Ath. Après lecture 
a persisté et signé ; étoit signé Antoine Wilmeau. 

Thomas Mathieu étant recomparu, après nouveau ser- 
ment, prêté a persisté dans sa déposition turbière, disant 
qu'il n'y sauroit rien adjouter, ayant répondu selon la 
connoissance de sa science et par la connoissance qu'il a 
des claviers, déclarant que ce qu'il a dit dans sadite dé- 
position turbière que l'on pouroit faire pis que mieux en 
corrigeant les défauts, il ne l'a point dit par science, mais 
à sa pensée par raport à la petitesse des défauts. Après 
lecture a persisté et signé, étoit signé Thomas Mathieu. 

Maître Casimir Liégeois étant recoraparu, après nouveau 
serment prêté, a persisté dans sa déposition turbière, 
disant qu'il n'y sauroit rien adjouter ayant répondu selon 
la connoissance de sa science et par celle qu'il a des cla- 
viers , déclarant que ce qu'il a dit dans sa déposition 
turbière que l'on pouroit faire pis que mieulx en voulant 
corriger les défauts"^ il ne l'a point dit par science, mais 



— 366 — 

selon sa pensée par raport à la petitesse des défauts. Après 
lecture a signé, étoit signé AV. C. le Liégeois, Presbit. 

Ainsi fait et achevé, étoient signé F. Du Puis et Des- 
fossez, avec Annotation de l'année 1717. 

Collationé et trouvé conforme à FOriginal par le sou- 
signé Greffier du Conseil souverain d'Hainau, le 8 jan- 
vier 1718. 

B. Desfossez. 

Sentence. 

'Revu, au Conseil Souverain de l'Empereur et Roi en 
Hainau, la Requête de Guillaume Witlock *, Maître Fon- 
deur, du 20 Décembre 1717, contre les Sieurs Eschevins de 
la Ville d'Ath, le Verbal de comparition du 22, le besoigne 
fait à Ath le 30 à l'intervention d'experts choisis par les 
parties, et l'écrit des Défendeurs, le tout considéré. 

Les Grand Bailly, Président et Gens dudit Conseil de Sa 
Majesté Impériale déclarent que les devoirs conçu seront 
effectuez selon l'instruction donné au Conseiller Rappor- 
teur, cependant le Carillon dont il s'agit sera reçu et les 
défendeurs en paieront le prix à liquider amiablement ou 
par-devant le Conseiller Rapporteur suivant leurs conven- 
tions, la Consulte a soutenir par les défendeurs. Ainsi 
prononcé le 8 de janvier 1818. Etoit signe, Desfossez. 

L. St. 



» A Anvers. 



- 367 — 



CHRONIQUE. 



DÉCOUVERTE d'antiquités ROMAINES. — On a mis au jour, au mois 
(le septembre de cette année, dans les travaux pour la construction 
du chemin de fer d'Orléans, des restants de constructions romaines 
très importantes. Les fouilles, dii'igées par M. de la Monardière, 
professeur à l'école de droit de Poitiers, et par le P. Lacroix, de la 
compagnie de Jésus, furent menées avec activité ; en peu de jours 
les ouvriers avaient déblayé un espace de 7 hectares, où M. Lersch, 
inspecteur des monuments historiques, releva l'existence de divers 
monuments : 

1" D'un temple de 70 m. de façade sur 114 de long. 

2° D'un établissement thermal qui couvre 2 hectares et dont les 
piscines, les hypocaustes, les canaux, les dallages existent encore. 

S® D'un théâtre pourvu de gradins et de vomitoires, dont la scène 
a 90 mètres de large. 

4° Des maisons, des hôtelleries, des rues entières. Dans les mai- 
sons, qui sont ornées de sculptures, on a trouvé quantité d'objets 
usuels en fer, des poteries, etc. 

Ces découvertes ont été faites sur un terrain limitrophe des com- 
munes de Mégné, de Chasselenil et de Jaunan, et du hameau de 

Grandpont. 

(Moniteur belge). 

L'art et l'industrie d'autrefois dans les régions de la Meuse 
BELGE '. — M. de Linas, connu déjà des lecteurs du Messager des 



• L'art et l'industrie d'autrefois dans les régions de la Meuse belge, 
souvenirs de l'ecrposition rétrospective de Liège en ISSJ, par Charles 
de Linas. Paris, Arras, gr. in-S", 167 jip. et planches. 



— 368 — 

Sciences par ses publications archéologiques, nous offre un nouveau 
travail l'elatif à la Belgique. « Si remarquable qu'elle fût dans son 
» ensemble, dit-il, l'Exposition rétrospective de Bruxelles en 1880, 
« péchait néanmoins par le détail;.... la place très large accordée 
» à l'élément civil ne dissimulait pas assez d'évidentes lacunes au 
» sein de l'art religieux, et les souvenirs de Malines en 1864, durent 
>> se présenter fréquemment à la mémoire des visiteurs érudits. » 

Le Messager a déjà rendu compte de l'exposition de Liège, mais 
nous ne cro^'ons pas tomber dans des redites eu parlant du livre de 
M. de Linas. 

Tout en se promenant dans l'exposition de Liège, décrivant la 
Vierge de Rupert, la boucle de Tongres, etc., l'auteur rappelle des 
souvenirs recueillis ailleurs : ces petites digressions ont l'avantage 
qu'elles établissent une comparaison entre diverses exhibitions ré- 
trospectives. 

M. de Linas j)arle longuement de l'orfèvrerie religieuse, il passe 
ensuite aux objets en métal moins précieux, à la dinanderie, à la 
ferronnerie ; les chapitres V, VI et VII sont l'espectivement consa- 
crés à la sculpture et à la statuaire, à la peinture, à la paléographie, 
aux tissus, dentelles, broderies. 

Le chapitre VIII parle de l'ameublement civil, et longuement des 
grès et verres. 

L'auteur teinnine en tirant une espèce de morale des diverses 
expositions qu'il a visitées et décrites. « Celles de Bruxelles et de 
» Dusseldoi'ff, dit-il, al>outissent chacune à un résultat distinct, 
» conséquence de l'ancien modus vivendi des deux pays. En Bel- 
» gique, préj)ondérance marquée de l'élément civil, tandis que 
» l'élément religieux domine en Allemagne. » L'exposition de 
Liège fournit d'après lui, une troisième conclusion, c'est qu'en Bel- 
gique, malgré tout, il est encore possible d'organiser la représenta- 
tion paléontologique de branches de l'art industriel d'une région ou 
d'une province, tandis qu'il est devenu impossible de le faire en 
France, grâce « aux razzias juives et auvergnates qui écrément à 
» plaisir les villes et les campagnes », grâce aussi à une centralisa- 
tion trop absorbante, dont le résultat est de dessécher dans un 
même pays « deux sources mères de l'art, l'initiative et l'émula- 
» tion. Dans ces conditions spéciales, les Liégeois, du haut de leur 
» tenace autonomie, viennent d'ai)pliquer le plus rude soufflet qui se 



— 3fi9 — 

» puisse donner sur la joue de l'idole révolutionnaire nommée cen- 
» tralisation, idole qui emprisonne les intelligencns dans une cami- 
» sole de f'oi-ce, et écrase sans merci le germe de toute initiative 
» provinciale. » 

Les planches intercalées dans l'ouvrage représentent : Un ange en 
cuim^e repoussé et doré, la chûsse de Saint- Servais , le fronton de la 
châsse, le reliquaire de Saint- Candide , la clef de Saini-Hubert, la 
clef de Saint-Servais , im coffret en bois et étain doré, un reliquaire 
byzantin, le bâton de Saint-Servais, la crosse en ivoii^e, dite de Saint- 
Servais, V étoffe de la chasuble de Saint-Servais. 

Emile V.... 

L'Église de N.-D. de Pamele a Acdenakde '. — Cette monogra- 
phie est plutôt uu album contenant les plans d'ensemble et de dé- 
tail de la belle église de Pamele, précédés d'une notice historique de 
peu d'étendue. Le frontispice, ainsi que le texte, ont été exécutés 
par la société Saint-Augustin (maison Desclée De Brouwer, Bruges 
et Lille), et sont réellement remarquables; les plans, dessinés par 
M. Van Assche, sont lithographies par Stepman à Gand. 

Pamele, vers la fin du XII^ siècle, était une église paroissiale; mais 
cet édifice bientôt reconnu insuffisant, fut remplacé un demi siècle plus 
tard par im autre, qui est l'église actuelle, commencée en 1234 par 
Arnould de Binche. Depuis son achèvement jusqu'à la fin du siècle 
dernier, c'est à j^eine si on y mit la main. A d'autres on toucha pour 
les détruire ; quant à celle-ci on oublia même de la restaurer, ce qui 
fait que le temps, poursuivant son oeuvre, Notre-Dame de Pamele 
se trouva en 1788 dans un état de délabrement tel que les architectes 
experts en proposèrent la démolition. La révolution française la 
sauva en empêchant l'exécution de cette proposition : tour à tour 
prison, magasin, hôpital, l'église fut plus tard rachetée et transfor- 
mée ou plutôt travestie dans le goût de l'empire. Aujourd'hui ce 
beau monument de style ogival primaire est en voie de complète 
restauration. Félicitons tous ceux qui ont contribué à cette œuvre. 

Emile V... 



• Recueil d'^églises du moyen âge en Belgique, par AuG. Van AsscHE, 
architecte à Gand, 1 vol. Monographie de l'église de Notre-Dame de 
Pamele à Aiulenarde, in-fol., 38 planches. 



— 370 — 

Académie royale de Belgique. — Classk des Bkaux-Arts. — 
Concours pour 1883. — Partie littéraire. — Première question : 
« Faire l'histoire de l'arcliitecture qui florissait en Belgique pen- 
dant le cours du XVe siècle et au commencement du XYI^, architec- 
ture qui a donné naissance à tant d'édifices civils remarqua1)les, tels 
que halles, hôtels de ville, belirois, sièges de cori^orations, de jus- 
tices, etc. » 

Décrire le caractère et l'origine de l'architecture de cette période. 

Deuxième question. — « Faire une étude critique sur la vie et les 
œuvres de Grétry, étude fondée autant que possible sur des docu- 
ments de première main ; donner l'analyse musicale de ses ouvrages, 
tant publiés que restes en manuscrit ; enfin, déterminer le rôle qui 
revient à Grétry dans l'histoire de l'art au XVIIIe siècle. » 

Troisiètne question. — « Définir le réalisme et indiquer son in- 
fluence sur la peinture contemporaine » 

Quatrième question. — « On demande la biographie de Théodore- 
Victor Van Berckel, graveur des monnaies belges au siècle dernier, 
avec la liste et la description de ses principales œuvres, ainsi que 
l'appréciation de l'influence que cet éminent artiste a pu exercer 
sur les graveurs de son époque. » 

Médaille d'or de mille francs, pour la première question, de huit 
cents francs pour la deuxième et la troisième , de six cents francs 
pour la quatrième question. 

Les mémoires devront être adressés francs de port, avant le 1 juin 
1883, à M. J. Liagre, secrétaire perpétuel, au palais des Académies. 

Sujets d'art appliqué. — Peinture. — « On demande le carton 
d'une frise décorative qui serait placée à 5 mètres du sol dans un 
hôpital militaire, et représentant les Secours en temps de guerre. 
Grandeur, 2 mètres minimum, 3 maximum. » 

Le carton doit avoir O^^.Tô de haut sur 2™, 25 de développement. 

Sculpture. — « On demande une statue monumentale person- 
nifiant l'Électricité. Hauteur l^^SO. » 

Un prix de mille francs, attribué à chacun des sujets précités, 
sera décerné à l'auteur de l'œuvre couronnée. 

Les cartons ainsi que les statues devront être remis au secrétariat 
de l'Académie avant le 1 septembre 1883. 

Classe des lettres. — L Concours annuel pour 1884. — Pre- 
mière question. — « Faire connaître les règles de la poétique et de 



— 371 — 

la versification suivie par les Rederykers au XVe et au XVI« siècle. » 

Deua-iéme question. — « Faire l'histoire du cartésianisme en 
Belgique. 

Troisième question. — Étudier le caractère et les tendances du 
roman historique depuis Walter Scott. 

Quatrième qtiestion. — « Faire l'histoire des origines, des déve- 
loppements et du rôle des officiers fiscaux près les conseils de 
justice, dans les anciens Pays-Bas, depuis le XV»- siècle jusqu'à la 
finduXVIIK » 

Cinquième question. « Faire, d'après les auteurs et les inscrip- 
tions, une étude historique sur l'organisation, les droits, les devoirs 
et l'influence des corporations d'ouvriers et d'artistes chez les Grecs 
et les Romains, en comprenant dans cette étude les Grecs de l'Asie- 
Mineure, des îles et de la Grande Grèce. » 

Sixième question. — « Faire l'histoire de la dette publique belge, 
considérée dans ses rapports avec les finances de l'État, l'adminis- 
tration publique et la situation économique du pays. » 

Septième question. — « Faire un exposé comparatif, au point de 
vue économique, du système des anciens coi-ps de métiers et des 
systèmes d'associations coopératives de production formulés dans 
les temps modei'nes. » 

Une médaille d'or de huit cents francs pour chacune de ces 
questions. 

Les mémoires devront être adressés, francs de port, avant le 1 fé- 
vrier 1884, à M. J. Liagre, secrétaire perpétuel, au palais des 
Académies. 

II. Concours extraordinaibes. — La Classe proroge, jusqu'au 
1 février 1883, le délai pour la remise des manuscrits en réponse aux 
concours suivants pour les prix de Stassart, de Saint-Génois et 
Teirlinck : 

A. Prix de Stassart. — 1» S^ijet d'histoire nationale (3« période). 
— Prix de trois mille francs au meilleur travail en réponse à la 
question suivante : 

« Apprécier l'influence exercée au XVI« siècle par les géographes 
belges, notamment par Mercator et Ortelius. 

» Donner un exposé des travaux relatifs à la science géographi- 
que qui ont été publiés aux Pays-Bas, et de ceux dont ces pays ont 
été l'objet, depuis l'invention de l'imprimerie et la découverte de 



— 372 — 

l'Amérique jusqu'à l'avènement des arcliiduos Albert et Isabelle. On 
s'attachera, à la fois, h signaler les œuvres, les voyages, les tentati- 
ves de toute espèce par lesquels les Belges ont augmenté la somme 
de nos connaissances géographiques, et à rappeler les publications 
spéciales, de chaque nature qu'elles soient, qui ont fait connaître 
nos provinces à leurs propres habitants et à l'étranger. » 

2" Biographie dhin Belge célèbre (5'^ période). — Prix de six cents 
francs à l'auteur de la meilleure tiotice consacrée à Simon Stévin. 

B. Peix de Saint-Genois (préniière période). — Prix de quatre 
cent cinquante francs au meilleur travail, rédigé en flamand, en ré- 
ponse à la question suivante : 

« Welke invloed werd op de uederlandsche letterkunde geoefend 
door de fransche uitwijkelingen die zich, na de intrekking van het 
Edict van Nantes, in de Nederlanden hebben gevestigd. » 

« Quelle influence ont eue sur la littérature néerlandaise les ré- 
fugiés français qui se sont établis aux Pays-Bas, après la révocation 
de l'Édit de Nantes. » 

C. Prix Teiblinck. — Prix de mille francs au meilleur ouvrage 
en réponse à la question suivante : 

« Faire l'histoire de la prose néerlandaise avant Marnix de Saint- 
Aldegonde. » 

D. Prix Castiau. — La première période du prix Castiau sera 
close le 31 décembre 1883. 

Prix de mille francs, à l'auteur du meilleur travail belge, imprimé 
ou manuscrit : 

« Sur les moyens d'améliorer la condition morale, intellectuelle 
et physique des classes laborieuses et des classes ijauvres. » 

E. Prix Joseph De Keyn. — La première période du second 
concours annuel pour les prix Joseph De Kein sera close le 31 décem- 
bre 1882. 

Cette période consacrée à V enseignement du premier degré, com- 
prend les ouvrages d'' instruction ou d'' éducation, à Viisage des élèves 
des écoles primaires él d^adultes. 

Peuvent prendre part au concours : les œuvres inédites, aussi bien 
([ue les ouvrages de classe ou de lecture, qui aui'ont été publiés du 
1 janvier 1881 au 31 décembre 1882. 

Un premier prix de deux mille francs et deux seconds prix de 
mille francs chacun, pourront être décernés. 



373 — 



LES ADUATUQUES, LES MENAPIENS 
ET LEURS VOISINS. 

Posilioii géographique de ces peuples à l'époque de Jules César. 



Dans un travail portant pour titre : La Ménajne 
et les contrées limitrophes à Véiioque de Jules César ' , 
nous avons essayé de déterminer la position géo- 
graphique des peuples du nord de la Gaule, spé- 
cialement de ceux qui habitaient le sol de la Bel- 
gique actuelle, et à ce propos nous nous sommes 
permis d'émettre quelques idées nouvelles sur 
l'interprétation à donner aux Commentaires de 
l'illustre proconsul. 

L'emplacement assigné par nous aux x\dua- 
tuques et aux Ménapiens ayant soulevé des cri- 
tiques assez vives de la part d'écrivains qui 
jouissent d'une notoriété méritée dans le domaine 
de l'histoire et des lettres, nous croyons devoir 
rentrer en lice un moment pour défendre notre 

• Annales de V Académie d'archéologie de Belgique, 3« série, t. IV. 

25 



— 374 — 

manière de voir contre les attaques dont elle a 
été l'objet; ces attaques, à notre avis, ne sont rien 
moins que fondées, ainsi que nous allons cliercher 
à l'établir dans les pages suivantes *. Néanmoins, 
nous nous félicitons hautement de les avoir pro- 
voquées, parce qu'elles nous procurent l'occasion 
de contrôler nos propres assertions, de les amen- 
der au besoin dans ce qu'elles avaient de trop 
hasardé, et enfin de les défendre dans ce qu'elles 



' Afin de permettre au lecteur de se prononcer en pleine connais- 
sance de cause, nous lui mettons sous les yeux trois cartes ou 
esquisses de la Gaule belgique : la première représentant cette con- 
trée telle que nous avons pu la reconstituer au moyen des données 
fournies par César, la deuxième dressée suivant les projections de 
Napoléon III, et la troisième conforme au tracé de M. Wauters. 

En examinant ces deux dernières, on remarquera que le défunt 
empereur des Français s'est surtout inspiré de la conception de 
d'Anville. Il a été sui%'i dans cette voie par beaucoup de géographes 
de France et d'Allemagne. M. Wauters, lui, s'est laissé guider de 
préférence par Schayes, dont il a modifié le système en ce sens qu'il 
restitue aux Eburons la Campiue, expulse les Aduatuques de 
l'entre-Sambre-et-Meuse et donne un autre emplacement aux clients 
des Nerviens. C'est à la même manière de voir que se rallie M. Piot, 
sauf qu'il concède aux Aduatuques toute la Hesbaie, entre la Meuse 
la Sambre, la Dyle et le Démer, de sorte que pour lui Tougres- 
Aduatuca est situé chez les Aduatuques, au lieu de l'être chez les 
Eburons. 

M. Schuermans ne donne aucun territoire aux Aduatuques ; il les 
éparpille dans des forteresses le long et aux aboi-ds de la Meuse. 
M. Gantier adopte la distribution géographique de Napoléon III, 
excepté en ce qui concerne les Ambivarites, qu'il supprime, et" les 
clients des Nerviens, qu'il dissémine chez les Ménapiens et les Mo- 
rins. Enfin, M. Henrard bouleverse toute la Gaule belgique pour 
arriver à conclui-e que le camp d'Aduatuca se trouvait aux environs 
de Virton. 

Nos bibliothèques publiques ne sont pas riches en ouvrages alle- 
mands traitant de la matière. Ceux que nous avons j)u consulter ne 
s'écartent pas sensiblement des systèmes exposés ci-dessus. 



— 375 — 

nous paraissent avoir de juste et de raisonnable. 
Aussi, bien loin d'éprouver du regret « d'avoir 
» soulevé de nouveaux sujets de controverse par 
» rapport à une question qui a déjà été discutée 
» souvent j), nous ne faisons nulle difficulté de 
reconnaître que c'est à cela précisément que 
visaient nos efforts, ainsi que nous avons eu soin 
de le déclarer dans l'introduction. C'est au public 
lettré à se prononcer. Seulement nous tenons à 
constater que la question, bien loin d'avoir reçu 
précédemment une solution définitive, comme 
quelques-uns se l'étaient figuré, restait enveloppée 
des ténèbres les plus épaisses, qu'un débat contra- 
dictoire seul pouvait dissiper. 

Nous diviseroiis notre présente étude en deux 
parties, la première sera consacrée aux Adua- 
tuques, la seconde aux Ménapiens et à leurs 
voisins . 



LES ADUATUQUES. 
I. 

SITUATION GÉOGKAPHIQUE DES ADUATUQUES ENTEE 
LA MEUSE ET LE EHIN. 

Signalons d'abord cette observation de M. Wau- 
ters. (c Dans ce que M. de Vlaminck dit des autres 
» peuples de l'ancienne Belgique il y a une foule 
» d'assertions neuves et en partie contestables. 
» A rimitation de quelques auteurs allemands, 
» notre écrivain rejette les Aduatuques ou Adua- 



— 376 — 

» tiques à l'est de la Meuse, ce qu'il considère 
» comme une inéluctable nécessité, et ce que je 
)) rejette comme absolument inacceptable '. » 
Comme cette sentence de l'honorable académicien 
ne s'appuie ni sur un commencement même de 
preuve ni sur aucune considération de quelque 
ordre qu'elle soit, on ne trouvera pas étrange que 
nous ne nous y arrêtions pas, d'autant plus que 
l'opinion de notre contradicteur au sujet de la 
position des Aduatuques nous étant connue par 
ses précédentes publications, nous aurons plus 
d'une occasion de la rencontrer. En attendant, 
il aurait pu se convaincre que nous n'avons 
nullement été puiser nos inspirations en Alle- 
magne, mais qu'elles sont nées de l'étude atten- 
tive des Commentaires. Si nous sommes arrivé, 
quoique partant d"un point de vue différent, au 
même résultat que nos érudits voisins d'outre- 
Rhin, ne serait-ce pas un indice que nous sommes 
réellement sur la voie de la vérité et ne devrions- 
nous pas, dans cette coïncidence même, trouver 
un stimulant et un encouragement? 

Un autre critique, M. Caumartin, dans un article 
intitulé : Encore un mot sur la situation! des Ébu- 
rons et des Aduatuques ^, exclusivement consacré 
à la réfutation de ce que nous avions écrit par 
rapport à cette dernière peuplade, débute par 
nous reprocher de chercher bénévolement et sans 
preuves suffisantes « à déloger les Aduatuques 



• UAthenœum belge, année 1880, p. 42. 

' Annales de la Société archéologique de Namur, t. XV, pp. 224 
et suiv. 



— 377 — 

» de la province de Namur où, jusqu'à ce jour, les 
M géographes et les historiens les ont placés, et 
)) où, depuis des siècles, ils dorment de leur der- 
» nier sommeil *. » 

Ne dirait-on pas, en lisant ces lignes, que jus- 
qu'ici les savants ont été unanimes à fixer l'habitat 
de cette nation dans le Namurois et qu'il n'y a 
eu jamais de divergence à ce sujet? Or, la vérité 
est que l'emplacement des Aduatuques a toujours 
été considéré comme un des problèmes les plus 
ardus, les plus obscurs de notre géographie an- 
cienne. 

« Que dire, s'écrie Des Roches, dim peuple 
i dont on a cherché la demeure dans différentes 
contrées des Pays-Bas, sans que personne puisse 
> se vanter de l'avoir trouvée avec précision ^ » 
Écoutons maintenant Schayes : « La position 
géographique des Aduatuques est beaucoup 
plus obscure que celle des Éburons, car ce 
) n'est que sur de simples probabilités qu'on a 
) cru pouvoir la fixer dans une partie quelconque 
de la province de Namur % » 
M. Wauters , à son tour, s'exprime ainsi : 
Restent les Aduatuques, ce peuple mystérieux, 
-dont l'origine, quoique attestée par le conqué- 
rant des Gaules, semble un fait impossible; 
dont la position, après maintes tentatives, est 



» Ibidem, p. 227. 

* Histoire des Pays-Bas autrichiens, t. I, p. 195. 
^ La Belgique et les Pays-Bas avant et pendant la domination 
romaine, t. I, p. 32. 



— 378 — 

» encore incertaine ; dont la disparition échappe 
)) aux recherches de l'historien ' . » 

C'est à cause de lïmpuissance où l'on se trou- 
vait de domicilier convenablement les Aduatuques 
quun savant, très estimable d'ailleurs et très 
versé dans les choses de l'antiquité, M. le prési- 
dent Schuermans, a été jusqu'à soutenir qu'ils ne 
possédaient pas de territoire propre, mais occu- 
paient des forteresses le long et aux abords de la 
Meuse ^ 

Nous ne reviendrons pas sur ce que nous avons 
dit de cette conception, non moins ingénieuse 
qu'inacceptable, et qui trahit si bien la perplexité 
extrême de ceux qui voudraient concilier les 
paroles de César avec cette idée depuis longtemps 
accréditée, quoique erronée, suivant nous, que les 
Aduatuques confinaient directement auxNerviens. 

On le voit, par ce qui précède, les convictions 
étaient loin d'être arrêtées et, en rouvrant la 
controverse, en présentant une solution nouvelle, 
nous ne devions certes pas nous attendre à Taccu- 
sation de vouloir renverser un dogme historique, 
à moins qu'on ne considère comme une audace 
excessive et digne d'un « esprit aux allures aven- 
tureuses )) % le fait d'attaquer une théorie indivi- 



* Nouvelles études sur la géographie ancienne de la Belgique, p. 61. 

2 Bulletins de Vinstitut archéologique liégeois, t. VIII, p. 345. — 
Bulletins des commissions royales d'art et d'archéologie, 10» année, 
pp. 280 et 348. — Topographie des voies romaines de la Belgique, 
par C. Van Dessel. Introduction, p. x. 

^ Le rapport du jurj' du concours quinquennal d'histoire natio- 
nale (1876-1880) en parlant de nos ouvrages, ajoute : « Les mémoi- 
res sur le pagus Mempiscus et sur la Flandre impériale, attestent 



— 379 — 

duelle. Du reste, nous lavouons de bonne foi, au 
lieu du produit de « fouilles heureuses et de 
découvertes récentes « , nous n'apportons au débat 
que des déductions tirées du texte de César, seul 
arsenal où il nous soit permis de puiser. Si nos 
adversaires ont d'autres ressources à leur dispo- 
sition, ils auraient vraiment tort de ne pas en 
faire état ; cela vaudrait en effet mieux que les 
« raisonnements » les plus concluants du monde. 
Aujourd'hui on semble avoir définitivement 
abandonné Fintention d'installer les Aduatuques 
dans l'entre- Sambre -et- Meuse, mais beaucoup 
d'historiens inclinent encore à les chercher dans 
la Hesbaie, entre la Dyle, le Démer et la Meuse '. 

uu esprit ingénieux et indépendant, mais aux allures moins aven- 
tureuses. » Bruxelles, 1681, p. 13. Nous tenons à prouver à l'hono- 
rable rapporteur que nos conclusions concernant la situation des 
jieuplades de l'ancienne Belgique n'étaient j)as aussi téinéraii-es qu'il 
se l'est figuré. 

' M. "Wauters ne semble pas s'être fait une idée bien nette de la 
situation géographique des Aduatuques. Sur sa carte de la Gaule au 
temps de César, il place ce jjeuple enti'e la Dyle et le Démer jusque 
tout près de Tongres, ayant au midi les Pleumoxes qui s'étendaient 
depuis les environs de Wavre jusqu'à lîuy. 

Dans son texte, au contraire, il donne aux Aduatuques la partie 
de la province de Brabant, située à la droite de la Dyle et à la gau- 
che du Démer, ainsi que la partie de la province de Namur à la droite 
de la Sambi'e. « On ne peut guère les placer, dit-il, cpe dans la con- 
trée située d'une part, entre la Sambre et le Démer ; d'autre part, 
entre la Dyle et la Gette, dans la Hesbaie occidentale, entre les 
Nerviens et les Eburons. » [Nouvelles études, p. 62). Qu'il nous soit 
permis de faire remarquer que cet espace, qui comprend à peine 
60 kilomètres de long, sur 30 de large, soit 72 lieues de superficie, 
es[ absolument insuffisant; il ne représente x^as encore en étendue 
la plus petite de nos provinces belges. « Il est impossible, avons- 
nous dit ailleurs, (pi'un peuple riche et puissant, qui avait imposé un 
tribut aux Eburons, qui possédait plusieurs places importantes et 



— 380 — 

Prouver que cette dernière région n'a pu leur 
appartenir et qu'il faut, de toute nécessité, fixer 
leur habitat entre la Meuse et le Rhin, tel est 
l'énoncé de la proposition à défendre. Le lecteur 
jugera si nous y avons réussi. 

César nous apprend que les Aduatuques for- 
maient une fraction de la grande horde des 
Cimbres et des Teutons qui, en l'an 103 avant 
J.-C, franchit le Rhin avec le dessein de se 
répandre sur la Gaule belgique, mais qui, refou- 
lée vers le sud par nos vaillants ancêtres, ne laissa 
sur le bord occidental du Rhin qu'une division de 
6000 hommes chargée de veiller à la garde des 
bagages et de tout ce que l'armée ne pouvait 
traîner à sa suite * . Les Aduatuques avaient donc 
pour mission de conserver intact le dépôt confié 
à leur vigilance et de se trouver sur le passage 
de la grande armée lorsque, revenue de son expé- 
dition lointaine et chargée de dépouilles , elle 
reprendrait le chemin de la patrie. La précaution 
était sage assurément, mais les événements pri- 
rent une tournure toute différente de celle qu'on 

dont la population s'élevait à environ 116,000 habitants, se soit 
laissé confiner, entre la grande Nervie et la vaste Éburonie, sur un 
territoire aussi resserré. » (La Ména^ne, p, 42.) Un nouvel examen 
n'a fait que nous fortifier dans ce sentiment. 

» CÉSAR, De bello gallico, Uv. II, 29. — Il est probable que ce 
furent les Teutons seuls qui, vers 103 av. J.-C, passèrent le Rhin, 
installèrent une arrière-garde chez les Élmrons et allèrent se joindre 
aux Cimbres dans le pays des Vélocasses aux environs de Rouen, 
d'oîi les deux hordes, après s'être heurtées à la résistance des Belges, 
se répandirent vers le sud. 

Tite-Live dit des Cimbres : « Reversi in Galliam in Vellocassis se 
Teutonis conjunxerunt. » Epitome, lib. LXVII. 



- 381 — 

avait prévue : au lieu de reparaître eu triompha- 
teurs, les Germains furent défaits par Marins, 
près d'Aix en Provence, et exterminés, dit-on, 
jusqu'au dernier, à Verceil. 

Nous avions, dans notre ouvrage cité plus 
haut, exprimé quelques doutes sur l'authenticité 
du chiffre de 6000 combattants que César attribue 
au détachement des Aduatuques, en faisant remar- 
quer qu'il faut sans doute lire seœdecim millia au 
lieu de sexniillia,^m.^(]u.Q^ d'après les calculs basés 
sur l'accroissement normal de la population et 
abstraction faite des pertes subies par la guerre 
meurtrière qu'ils avaient eu à soutenir de la part 
des clans voisins, les Aduatuques ne pouvaient 
s'être multipliés en 46 ans au point de se trouver 
en état de fournir un contingent de 29,000 guer- 
riers à l'armée de Boduognat. On nous répond 
qu'à ce noyau de 6000 hommes valides se joignirent 
apparemment les débris de la horde détruite ainsi 
qu'une foule de mécontents et d'aventuriers d'au- 
tres nations. Cette supposition, d'abord mise en 
avant par Grandgagnage, cadre assez mal avec 
les termes : Tpsi erant ex Cimbris Teutonisque 
prognati *. Et pourtant, si nous l'acceptons comme 
véridique, elle fournit un excellent argument à 
l'appui de notre thèse, en ce sens qu'il eût été 
matériellement impossible à la petite troupe de 
s'enfoncer jusqu'au cœur de la Belgique, sinon 
avec la perspective inévitable d'être écrasée et 
anéantie par les populations- hostiles de ce pays. 

' CÉSAE, II, 29. 



— 382 — 

Il faut donc , dans tous les cas , établir les 
Aduatuques sur le bord du Rhin, aux portes de la 
Germanie, d'une part, sur la route des Gaules, de 
l'autre, à l'endroit où César lui-même les place, 
citra ff/wnen Rhenwn depositis, là où leur station- 
nement était utile et répondait à une nécessité 
stratégique. Et cette conclusion s'impose si impé- 
rieusement, elle concorde si bien avec la lettre et 
l'esprit des Commentaires, que ceux-là mêmes 
n'ont pu l'éluder qui sont d'une opinion différente 
de la nôtre, a Nous avons vu, dit Schayes, que 
les Aduatiques qui dans le principe habitaient 
également (comme les Sicambres) les bords du 
Rhin, étaient aussi un reste des Cimbres '. » 
M. Caumartin n'est pas moins affirmatif : 
Peut -on prétendre , dit-il , que le territoire 
occupé en dernier lieu par les Aduatuques 
constitués en corps de nation, était bien le 
même que celui où ils campaient n'étant encore 
qu'une arrière-garde chargée seulement de la 
défense des impedimenta de la grande armée? 
Je ne le pense pas, et je vois deux étapes dans 
l'odyssée des Aduatuques. La première, tempo- 
raire, commandée par les circonstances, pouvait 
très bien, et je dirai môme devait forcément se 
trouver entre la Meuse et le Rhin , car avant 
de songer à attaquer le clan belge pour tâcher 
de s'établir sur leur territoire, la horde cim- 
brique dût, avant tout, se préoccuper des 



• La Belgique et les Pays-Bas avant et pendant la domination 
romaine, t. UT, j). 5. 



— 383 — 

M impedimenta, les placer le plus loin possible des 
» atteintes de l'ennemi, et naturellement chez la 
» peuplade la plus faible ; cette première étape, 
» c'est le canip proprement dit, Aduatuca, étape 
» provisoire; la seconde, fixe et définitive, après 
« que, victorieux des Éburons, ils eurent conquis 
» à la pointe de l'épée une seconde patrie et, 
)) admis dans la confédération belge, eurent pris 
» ou reçu le nom de Aduatuques ' . » 

Nous verrons plus tard ce qu'il faut penser de 
cette prétendue seconde étape. Il suffit pour le 
moment d'avoir constaté que, de l'aveu même de 
nos contradicteurs, c'est entre le Rhin et la Meuse 
qu'il convient de chercher le campement du petit 
corps préposé par les Cimbres et Teutons à la 
garde du gros bagage de leur armée. 

Aussi longtemps que la horde resta intacte et que 
la crainte de son retour et l'espérance de voir bien- 
tôt cesser l'occupation étrangère, firent prendre 
patience aux peuplades belges, elles ne tentèrent, 
à ce qu'il parait, aucun eff'ort sérieux pour se 
débarrasser des intrus; mais la nouvelle de la 
destruction des barbares ne leur fut pas plutôt 
parvenue, qu'elles se ruèrent sur le détachement 
isolé, qui tint vaillamment tête et qui, après plu- 
sieurs années de luttes, entremêlées de succès et 
de revers, finit par rester maître du terrain, 
acceptant la paix des uns et l'imposant aux autres. 
Les Aduatuques s'établirent donc dans ces 
lieux, hune sibi domicilio lociim delegetnint, où nous 

* Atm. de la Société archéologique de Namur, t. XV, pp. 232-233. 



— 384 — 

les retrouvons en l'an 57 avant Tère vulgaire, 
à répot][ue où les légions firent leur entrée dans 
la Gaule belgique. 

II. 

LA BATAILLE DE LA SAMBEE EUT LIEU, NON PEÈS 
DE HAUTMONT, MAIS AUX ENVIRONS DE THUIN 
ou DE CHAELEROI. 

A la suite d'une campagne vigoureusement 
conduite. César était parvenu en fort peu de 
temps à étendre sa domination sur les Rèmes, les 
Suessions, les Bellovaques et les Ambianes ; il lui 
restait à compléter et à consolider ses victoires 
par la soumission des Nerviens et des autres clans 
du nord de la Gaule. A cet effet, il s'avança à la 
tête d'une armée forte de huit légions, soutenue 
par de nombreux auxiliaires gaulois et belges, et 
suivit probablement l'antique voie qui aboutit à 
Cologne, et qui passe par Cambrai, Bavai, Binche, 
Gembloux, etc., lorsque, après trois jours de 
marche sur le territoire nervien, il apprit par des 
prisonniers que la Sambre ne coulait pas à plus de 
10 milles de son camp et que les Nerviens étaient 
massés sur l'autre rive, avec les Atrébates et les 
Véromanduens, leurs alliés; qu'ils y attendaient 
les Aduatuques, déjà en route pour les rejoindre ; 
enfin, que les femmes, les enfants et les vieillards 
avaient trouvé asile dans des marais et des estuai- 
res inaccessibles '. 

* Les uns ont cherché cet aljri dans les environs de Malines ou 



— 385 — 

Sur cet avis, il se dirigea vers la Sambre et 
bientôt s'engagea en cet endroit une des batailles 
les plus mémorables dont les annales de notre 
pays fassent mention. Les Belges, conduits par 
Boduognat, roi des Nerviens, réussirent d'abord 
à culbuter l'ennemi et à le rejeter au delà de la 
rivière. Il y eut même un instant de désarroi tel 
que la cavalerie trévire, qui servait parmi les 
auxiliaires de César, croyant la bataille perdue, 
lâcha pied et courut annoncer à sa cité le massacre 
de l'armée romaine. Cependant, celle-ci reprit 
bientôt ToÊfensive, et ce fut au tour des Belges de 
plier. Bref, ils essuyèrent une défaite si grave que 
la nation des Nerviens en fut presqu'anéantie « . 

On désigne ordinairement Hautmont ou Berlai- 
mont comme lieu de la lutte, mais comment con- 
cilier ces positions avec cette particularité connue 
que l'armée romaine foulait depuis trois jours le 
territoire nervien lorsqu'elle reçut avis de la proxi- 
mité des Belges"? Or, de Cambrai à Berlaimont 
ou Hautmont, il n'y a guère que 8 lieues. On ne 
saurait admettre que les Romains aient eu besoin 
de trois jours pour faire ce court trajet. Le vil- 
lage de La Buissière près de Thuin, proposé par 

de Termonde, les autres sur les bords de la Helpe, d'autres encore 
sur ceux de la Haiue vers Mous ou de la Senne vers Bruxelles, mais 
aucun de ces endroits, ni même aucune partie de l'ancienne Nervie 
ne possédant des bas-fonds assez étendus pour avoir pu ofïrir une 
retraite sûre aux familles menacées, nous croyons devoir placer les 
estuaires et les marais [aestuaria ac paludes], dont parle César, dans 
la Zélande ou à proximité. 

• CÉSAR, II, 16 à 27. 

^ ""Quumper eorum fines triduum iter fecisset. » César, II, 16. 



— 386 — 

Baert', répond mieux aux exigences du texte et, 
à moins que l'on ne découvre dans les environs de 
Charleroi un point plus convenable encore, on 
peut, ce semble, lui donner la préférence. 

Que dire ici du système de M. Wauters, qui met 
les Belges sur la rive gauche de la Sambre et fait 
arriver les Romains par la rive droite? Ce savant 
suppose, en effet, que César, pour opérer sa jonc- 
tion avec la cavalerie trévire, se porta vers l'est, 
passa, sans le savoir, la Sambre près de sa source 
et après avoir rejoint les Trévires prit la direction 
nord^ Voilà, on en conviendra, une assez singu- 
lière manœuvre. Ainsi, le grand capitaine, qui 
traînait déjà à sa suite un gros de cavaliers numi- 
des, d'archers crétois, de frondeurs baléares, ainsi 
que de nombreux auxiliaires gaulois et belges', 
serait allé s'enfoncer dans le canton le moins 
important, le plus agreste de la Nervie, à travers 
les forêts de ïhiérache et de Fagne, dans l'unique 
but de recueillir sur sa route quelques cavaliers 
trévires ! Il nous répugne de le croire'. Si l'on ne 
veut pas concéder que ceux-ci firent toute cette 
campagne avec lui, au moins faut-il admettre 
qu'ils le rejoignirent, soit à Amiens, soit à Cambrai. 

Mais, objecte M. Wauters, la position des Ner- 
viens à la droite de la Sambre ne couvrait rien, 
ni le pays des Atrébates, ni celui des Véroman- 
duens, ni le cœur de la Nervie, ni la capitale de 



• Mémoires siirles campagnes de César dans la Belgique, p. 58. 

* Nouvelles études, p. 113. 

^ Césak, II , 7. — « Quumque ex dediticiis Belgis reliquisquo 
Gallis complures, Csesarera secuti, una itei* lacèrent. » Ibid., II, 17, 



— 387 — 

ce pays, et puis, dans cette hypothèse, les Tré- 
vires ne peuvent, comme le veut le texte, se sauver 
dans leur pays : « car s'ils courent droit devant 
» eux, ils se dirigent vers Mons ou Valenciennes, 
» ce qui n'est nullement le chemin allant de la 
» Sambre aux Ardennes ; s'ils tournent à droite ou 
» à gauche, ils rencontrent d'un côté la forêt de 
)) Mormal, qui les oblige à un long détour; de 
» l'autre côté il leur faut s'enfoncer dans laNervie, 
« traverser le pays des Aduatuques, passer la 
)) Meuse; dans l'un et dans l'autre cas, ils n'arri- 
)) vent dans leur pays qu'après l'annonce de la 
» victoire de César'. » M. Wauters semble oublier 
que nos ancêtres étaient des demi-barbares , très 
braves, très courageux, intrépides jusqu'à la 
témérité, mais fort peu au courant de la science 
de la guerre, telle que la comprennent nos géné- 
raux modernes. Ils savaient se battre vaillamment, 
choisir même un poste avantageux, mais on les 
eût fort étonnés en leur parlant de mouvements 
stratégiques, de tactique militaire. Couvrir le 
centre de leur pays, à quoi bon? Vainqueurs, ils 
chasseraient l'ennemi; vaincus, ils vendraient chè- 
rement leur vie et succomberaient avec gloire. 
D'ailleurs, s'ils avaient eu l'intention de couvrir 
leur pays ce n'est pas à La Buissière, à l'extrémité 
orientale de la Nervie, qu'ils seraient allés se 
poster, mais bien aux environs de Cambrai ou 
dans la forêt de Mormal, du côté par où les 
Romains devaient arriver, 

' Nouvelles études, p. 121 . 



- 388 — 

Et quant aux Tré vires, on ne s'imaginera pas 
sans doute que, saisis d'une terreur panique, ils 
coururent tout d'une traite jusqu'à la Moselle, sans 
même regarder en arrière. Ny a-t-il donc pas de 
gués en aval de La Buissière, et, à défaut de gués, 
eût-il été si difficile à des cavaliers de cette 
trempe de traverser la Sambre à la nage? Les 
Bataves se jetaient par escadrons entiers dans le 
Rhin et passaient ce fleuve avec leurs chevaux et 
complètement armés, sans rompre les rangs. Ces 
simples réflexions suffisent pour démontrer que 
le système de M. Wauters présente bien des côtés 
faibles et ne saurait prévaloir, malgré le talent 
que l'auteur a mis à le dévelojDper. 

M. Gautier qui, à l'exemple de Des Roches, 
place le théâtre de la lutte à Presles, est persuadé, 
lui aussi, que les Romains marchèrent du côté 
droit de la Sambre , et voici comment il raisonne : 
« En suivant la route que nous avons tracée (de 
» Bray-sur-Somme à Walcourt, par Péroune et 
» Fresnoy-le-Grand), César n'a pas dû franchir la 
» Sambre à Landrecies, il est arrivé à Walcourt 
» fe-ans avoir vu la rivière. La seule objection de 
» Napoléon III et du général von Gœler contre la 
)) marche des Romains par le côté droit de la 

1. 

» Sambre tombe ainsi. Mais il y a plus. César 
)) désigne lui-même le cheinin que nous lui faisons 
» suivre. Avant d'entrer chez les Xervieus, il dit 
)) que ce peuple «f confinait aux Ambiens. » C'est 
» indiquer clairement qu'il a passé du pays des 
» Ambiens da.ns celui des Nerviens. Il n'a, ]3ar 
» conséquent, pas pu passer par Cambrai, car, en 



— 389 — 

» ce cas, il eût dû entrer dans le pays des Atré- 
» bâtes et en second lieu seulement dans celui 
» des Nerviens ' . » 

Singulier raisonnement. Certes, le pays des 
Ambianes (ou Ambiens) touchait à celui des Ner- 
viens et, en quittant l'un. César a immédiatement 
posé le pied dans l'autre, mais nous voudrions 
bien savoir pourquoi il serait d'abord entré dans 
le pays des Atrébates qui n'était nullement sur sa 
route % tandis qu'au contraire, en suivant l'itiné- 
raire indiqué par notre auteur, il était obligé de 
traverser le territoire des Véromanduens, ce qui 
est bien autrement invraisemblable. 



m. 

CÉSAE SOUMIT LES ÉBUEONS ET DÉFIT LES ADUA- 
TUQUES l'an 57 AVANT J.-C. 

César, ayant vaincu les Nerviens, résolut de 
porter ses armes contre les Aduatuques qui, dans 
cette campagne, avaient fait cause commune avec 

• La conquête de la Belgique par Jules César. Bruxelles , 1882 , 
p. 113. Ce livre, très bien écrit et d'une lecture agréable, contient 
des a^jerçus ingénieux, notamment en ce qui concerne la population 
ancienne de notre pays, la position géographique des Morins, etc., 
mais l'auteur ne semble pas se douter que la plupart des idées qu'il 
expose ont été combattues et sont abandonnées depuis longtemps en 
Belgique. 

* L'ancien diocèse de Cambrai qui, d'après les savants les plus 
autorisés, correspond à la cité nervienne, englobait une lisière de 
terrain sur la rive gauche de l'Escaut aux environs de Cambrai. Par 
suite d'une omission du graveur, la carte annexée à notre ouvrage 
La Ménapte. ne reproduit pas cette lisière. La rectification a été 
faite dans les tirés à part. 

26 



— 390 — 

eux et étaient accourus à leur aide avec toutes 
leurs forces, mais qui, à l'anuonce du désastre de 
leurs alliés, avaient rebroussé chemin et étaient 
rentrés dans leur pays. Les Aduatuques, prévoyant 
le danger, abandonnèrent leurs villes et leurs 
forteresses et allèrent s'enfermer dans une seule 
place forte, admirablement défendue par la na- 
ture, entourée de hauts rochers et accessible 
seulement d'un côté, qu'ils garnirent d'une double 
rangée de murailles très élevées. 

D'abord incrédules sur Tefficacité des travaux 
d'approche de l'ennemi et pleins de confiance dans 
la solidité de leurs retranchements, ils ne soup- 
çonnèrent le danger que lorsqu'ils se virent 
bloqués dans une ligne de circonvallation, et 
qu'une grande tour de siège s'ébranla pour battre 
le rempart en brèche. Effrayés autant qu'étonnés 
de ce spectacle si nouveau pour eux, ils offrent de 
se rendre et, reçus en grâce, livrent la plus grande 
partie de leurs armes. Cependant, durant la nuit, 
ils tombent par surprise sur le camp romain et 
essaient de l'enlever. L'issue de la lutte ne pouvait 
être douteuse; 4000 Aduatuques y perdirent la 
vie et, le lendemain, le proconsul fit vendre la 
population à l'encan ' . 

Où donc était située cette fameuse citadelle des 
Aduatuques? On Ta cherchée à Falais, à Beau- 
mont, à Bavai, à Binche, à Douai, à Rocroi, à 
Anvers, à Montaigu, à Tongres, à Xamur, à Phi- 
lippe ville, à Hastedon, à Embourg*, au mont 

' CÉSAR, II, 30-33. 

' Le général von Cohausen, M. von Kampen et d'autres écrivains 



— 391 — 

Falhize près de Huy, à Kessel-Loo, dans vingt 
endroits différents, sans consulter d'autre bous- 
sole que les indications topographiques assez 
concises de César, et bien souvent sans se deman- 
der si remplacement choisi correspond à la 
situation géographique du peuple en question. 
Cette diversité d'opinions contradictoires est, à 
notre avis, un indice clair et net que la clef du 
mystère n'est pas trouvée et qu'il importe de 
déterminer au préalable les limites dans lesquelles 
les recherches doivent se circonscrire. 

Ceci nous ramène à examiner si les Aduatuques 
établis sur la rive gauche du Rhin, transférèrent 
plus tard leur pénates au-delà de la Meuse. 

Constatons d'abord que César ne fait pas la 
moindre allusion à ce prétendu transfert, dont il 
eût sans doute jugé utile de nous instruire, si réel- 
lement il avait eu lieu. Mais, loin de là, en parlant 
de ce peuple, il nous laisse sous l'impression de 
ces mots significatifs citra flwnen Rhenu'in clepositis, 
rapprochés de ces autres hune sibi domicilio locum 
delegerunt^ qui en forment le complément. 

On se demande quel mobile aurait pu pousser 
les Aduatuques à émigrer. La contrée située entre 
la Meuse et le Rhin n'était-elle pas fertile et 
giboyeuse ? N'offrait-elle pas une étendue suffisante 
et beaucoup plus en rapport avec la population 



allemanfls cherchent l'oppidum des Aduatuques à Embourg, au con- 
fluent de l'Ourthe et de la Vesdre, ce qui est admissible ; mais pour- 
quoi y placent-ils aussi le castellum Aduatuca des Éburons? La 
juxtaposition de ces deux localités est contraire à toutes les données 
de César. 



— 392 — 

aduatucienne que le j)etit canton de la Hesbaie? 
Ne possédait-elle pas des retranchements naturels, 
des retraites sures, des moyens de communication 
importants? Ne confi hait-elle pas à la Germanie où, 
eu cas de malheur, les descendants des Teutons 
eussent pu trouver la même hospitalité quy 
trouvèrent plus tard les Tenchtères et les Usipètes? 
Enfin, n'était-elle pas devenue par un long séjour 
et par suite d'habitudes prises, une seconde patrie 
pour le clan qui Toccupait? On cherche en vain les 
motifs qui auraient pu déterminer celui-ci à l'aban- 
donner. 

M. Caumartin croit nous embarrasser beaucoup 
en nous rajjpelant que César, après la défaite des 
Nerviens, se porta en avant à la rencontre des 
Aduatuques, en côtoyant le cours de la Sambre : 
« Ne suit-il pas de là, dit-il, que les Aduatuques 
» étaient indubitablement les premiers adversaires 
» qui s'offraient à César en quittant la Nervie? 
)) D'après la carte de la Gaule Belgique de M. de 
)) Vlaminck, si César avait cheminé sur la rive 
» droite du fleuve, il aurait d'abord rencontré les 
» Tréviriens et leurs clients ; sur la rive gauche 
» il serait de suite entré dans l'Éburonie. Mais 
» non. en sortant de la Nervie, il met immédiate- 
)) ment le pied chez les Aduatuques, assiège leur 
j) forteresse oppidum Aduatucorum et s'en empare. 
» Premiers jours de septembre. Que conclure de 
» là? Que les Aduatuques confinaient bien réelle- 
» mentaux Nerviens, et qu'en marchant au nord- 
» est, vers le confluent de la Sambre et de la 



— 393 — 

» Meuse, c'était eux seuls que César devait ren- 
» contrer les premiers * . » 

Cette opinion ayant été souvent émise et 
paraissant rencontrer encore beaucoup d'adhé- 
rents, nous croyons devoir en faire justice une 
bonne fois. 

Pour ne pas rendre son récit languissant, 
César, après avoir raconté sa victoire sur les 
Nerviens, passe, presque sans transition, à sa 
campagne contre les Aduatuques. Il agit à la 
manière des romanciers qui, au début d'un cha- 
pitre, transportent tout à coup l'action sur une 
scène nouvelle. Il néglige donc à peu près tous 
les préliminaires, pour nous mener directement 
devant la forteresse des Aduatuques. Sa descrip- 
tion y gagne en couleur ce qu'elle perd en préci- 
sion. Heureusement, d'autres passages nous 
permettent de reconstituer dans leur ensemble les 
événements intermédiaires. Ainsi, nous savons, 
par son récit même, que durant les quelques 
semaines qui s'écoulèrent entre la bataille et la 
prise de l'oppidum", il régla le sort des vaincus; 
qu'il fit droit aux supplications des vieillards, des 
femmes et de toute cette partie de la population 
qui avait été mise à l'abri dans les marais et les 



' Ann. de la Société archéologique de Xamur, t. XV, pp. 233-234. 

* M. Gantier suppose que César eut besoin de i^lus de deux mois 
pour réduire la forteresse des Aduatuques [La conquête de la Belgi- 
que, p. 179). Dion Cassius parle seulement de plusieurs jours : 
« Oppugnantemque id Csesarem per multos dies rejecerunt, donec 
ad macbinarum iauricatiouem se convertit. » (Dion Ca-ssius , 
lib. XXXIX, cap. IV.) 



— 394 — 

estuaires ; qu'il intima l'ordre aux nations voisines 
d'avoir à respecter les frontières des Nerviens ' . 
Ces voisins étaient les Atrébates, les iVmbiens, les 
Véromanduens, les Suessions, les Rèmes, les Con- 
druses et lesÉburons, car nous ne nommons ni les 
Morins, ni les Ménapiens, premièrement parce 
que ces deux peuples n'étaient pas encore entrés 
en négociations avec César et, en second lieu, 
parce que les derniers, d'après nous, ne confi- 
naient pas à la Nervie. 

Il envoya ensuite Crassus, avec la septième 
légion, dompter les peuplades échelonnées le long 
de rOcéan\ 

Il s'occupa aussi de la condition politique des 
Véromanduens et des Atrébates qu'il venait de 
réduire à merci, donna un roi à ceux-ci', et enfin 
reçut la soumission des Éburons . 

Ce dernier événement, le seul qui nous inté- 
resse, porte un coup fatal à la thèse de notre 
adversaire, qui se figure que l'occupation de 
l'Éburonie n'eut lieu que l'an 53 av. J.-C. « Les 
» Tréviriens, dit-il, ne furent soumis qu'à la 
)) cinquième campagne, la sixième seulement vit 
)) l'occupation de l'Éburonie^. » 

C'est une complète erreur : les Trévires firent 
leur soumission dès la première campagne^; 
quant aux Éburons, il suffit de renvoyer au cha- 



1 CÉ3AR, II, 28. 
' CÉSAR, II, 34. 
a CÉSAR, IV, 21. 

* A7m. de la Société archéologique de Namur, loc. cit., p. 234. 
« CÉSAR, I, 37; II, 24. 



— 395 — 

pitre 28 du livre III des Commentaires pour faire 
voir que dès l'année suivante (an. 57) toutes les 
tribus de la Gaule avaient mis bas les armes, à 
Texception des Morins et des Ménapiens*. Nous 
pourrions corroborer cette démonstration en rap- 
pelant que l'armée romaine traverse continuelle- 
ment rÉburonie, par exemple lors de la campagne 
contre les Usipètes et les Tenchtères, lors de l'ex- 
pédition contre les Ménapiens, lors du joassage du 
Rhin, lors de l'expédition dans l'île de Bretagne. 
César envoie même une garnison chez les Éburons, 
oii elle est parfaitement accueillie par les deux 
rois du pays ^ Il résulte en outre de l'allocution 
prononcée par Ambiorix devant les délégués de 
Sabinus et de Cotta, que ce chef avait déjà reçu 
pour lui et son peuple plusieurs faveurs insignes 
de César". M. Caumartin allègue donc, bien à tort, 
que l'assefvissement des Éburons ne date que de 
la sixième campagne ; c'est au contraire la répres- 
sion de leur révolte qui eut lieu à cette époque. 
Pour s'en convaincre on n'a qu'à parcourir le 
livre VI des Commentaires. 

Si César ne parle pas d'une manière expresse 
de la soumission des Éburons, n'est-ce pas parce 
que ce succès remporté sur une nation aussi 
débile, civitatem ignobilem atque hmnilem Eburo- 
mim, ne méritait pas de figurer dans ses bulletins 
de triomphe, comme ne pouvant ajouter aucun 
lustre à sa gloire? Du reste, comme il ne nomme 

1 CÉSAR, II, 35 ; III, 28 ; IV, 22 ; VI, 5. 

' CÉSAR, V, 24, 26. ' 
■' CÉSAR, V, 27. 



— 396 — 

jaroais les Éburons lorsqu'il traverse leur territoire, 
il n'est guère étonnant qu'il ne fasse pas mention 
d'eux lors de sa marche contre les Aduatuques. 

IV. 

LE TEREITOIEE DES ADUATUQUES NE CONFINAIT PAS 
A CELUI DES NEEVIENS. 

Nous avons invoqué ailleurs une autre raison 
encore pour démontrer que l'Aduatuquie ne tou- 
chait pas immédiatement à la Nervie, puisque 
lors de la bataille de la Sambre, les Aduatuques, 
malgré leur diligence, ne purent arriver à temps 
pour prendre part à la lutte : « Nous le savons par 
» César, dit M. Wauters, tandis que les Nerviens, 
» unis aux Yéromanduriens et aux Atrébates, lut- 
)) talent contre les Romains sur les bords de la 
)) Sambre, les Aduatuques se mettaient en marche 
» pour venir à leur aide. Leurs frontières se trou- 
» valent donc à quelque distance, car si leur point 
» de réunion avait été peu éloigné du champ du 
» combat, leur cavalerie, leurs guerriers d'élite 
)) auraient pu prendre les devants et apporter aux 
» Nerviens un appui qui eût probablement été 
)) décisif '. ^) Cet argument, quoique produit à 
l'occasion d'une autre controverse, n'en vient pas 
moins renforcer notre thèse. 

Écoutons aussi M. Roulez : « Je fixerai ici 
» l'attention sur deux circonstances du récit de 
» César qui semblent s'opj^oser également à ce 

* Nouvelles études, p. 61. 



— 397 — 

qu'on leur assigne cette position (Namur, pour 
Vojypichim des Aduatuques). Après trois jours 
de marche dans le pays des Nerviens, César 
apprend par des prisonniers que ceux-ci se trou- 
vaient sur les bords de la Sambre avec les 
Atrébates et les Vermandois, et qu'ils y atten- 
daient encore les troupes des Aduatuques qui 
étaient en chemin. La bataille ne se livra au 
plus tôt que le lendemain, et les Aduatuques 
qui n'avaient pas encore rejoint leurs alliés, 
apprenant leur déroute, rebroussèrent chemin. 
Ils avaient donc eu besoin de plusieurs jours de 
marche pour arriver au rendez-vous; comment 
cependant concilier ceci avec la courte distance 
qu'il j a entre Namur et Presle qu'on regarde 
communément comme l'endroit où eut lieu la 
bataille? D'un autre côté, si César s'était trouvé 
si près de leur pays, n'aurait-il pas profité de la 
terreur que leur avait inspirée sa victoire, afin 
de les accabler entièrement et leur aurait-il 
laissé le temps d'abandonner leurs villes et leurs 
forts pour se retirer avec ce qu'ils possédaient 
) dans une seule forteresse \ » Ces réflexions sont 
justes et irréfutables. 

L'éloignement seul a donc empêché les Aduatu- 
ques de se joindre à temps aux Nerviens. Ils con- 
naissaient les péripéties de la lutte des Romains 
contre les Suessions, les Bellovaques et les Am- 
bianes. Ils savaient par leurs courriers que César 



* Mémoires sicr les campagnes de César dans la Belgique, p. 19, 
en note. 



— 398 — 

était entré sur les terres des Nerviens, que ceux-ci 
avaient pris les dispositions nécessaires pour 
mettre en sûreté leurs femmes et leurs enfants; 
ils n'ignoraient pas que les Atrébates et les Véro- 
manduens étaient arrivés à destination, que toute 
l'armée nationale bivouaquait sur les bords de la 
Sambre dans l'attente de l'ennemi qui avait assis 
son camp à dix milles de là', et cependant ils 
n'étaient pas encore assez avancés dans leur mar- 
che pour que leur jonction avec les guerriers de 
Boduognat pût s'opérer pendant la nuit qui précéda 
la bataille ou seulement pour que l'annonce de 
leur approche iDÛt électriser le courage des com- 
]:)attants et leur faire tenter un suprême effort. Ne 
doit-on pas en conclure que leur distance du lieu 
du combat était assez considérable et avions-nous 
tort dans ce cas de soutenir que ce détail ajoute 
une force nouvelle à notre argumentation? 

Que si, au contraire, on les installe à la gauche 
de la Meuse, leur retard ne s'explique ni ne se 
justifie d'aucune manière. En effet, l'entre-Sambre- 
et-Meuse touche au champ de bataille, et la Hes- 
baie n'en est éloignée que de 8 à 9 lieues. Sous le 
rapport de la proximité, ils se seraient donc trou- 
vés dans des conditions infiniment meilleures que 
les Véromanduens et les Atrébates et, partant, ils 
auraient dû être les premiers au rendez-vous. 

Il y a plus. Le bruit de la prise de l'oppidum 

> « Iiiveniebat ex captivis, Sabim flumen ab castris suis non amplius 
niillia passuum decem abesse. » César, II, 16. — Roulez avait rai- 
son de dire que la bataille n'eut lieu au plus tôt que le lendemain, 
puisque l'armée romaine avait déjà établi son campement de nuit. 



— 399 — 

des Aduatiiqiies et de la cruelle punition infligée à 
cette malheureuse nation frappa de terreur la 
tribu germanique des Ubiens, dont les frontières 
touchaient par le lihin au pays envahi, et qui se 
hâta de demander la paix et d'envoyer des otages'. 

Déplacez le théâtre de l'action, transférez -le en 
deçà de la Meuse et l'émotion subite des Ubiens 
n'a plus de raison d'être. Un danger éloigné ne 
provoque pas ce sentiment d'angoisse qui pousse 
aux résolutions extrêmes. On ne songe à capi- 
tuler que lorsque le péril est là, imminent, tangi- 
ble, lorsque l'ennemi est aux portes et que, soit 
épouvante, soit désir de se le rendre favorable, 
on se résoud à entrer en négociations avec lui. 

M. Gantier a imaginé une autre combinaison 
pour expliquer l'absence des Aduatuques à la 
bataille de la Sambre. Il reconnaît qu'ils ont dû 
être avertis immédiatement par Boduognat de 
l'approche de César et qu'ils sont accourus à 
marches forcées ; mais au lieu de les faire partir 
de Namur où, d'après lui, était leur principal 
oppidum et le centre de leur pays, il les fait venir 



* « His rébus gestis, omni Gallia pacata, tanta liujus belli ad bar- 
bares opinio perlata est, uti ab his nationilnis, quae trans Rhenum. 
incolereut, mitterentur legati ad Cœsarem, qure se obsides daturas 
imperata facturas, pollicerentur : quas legationes Csesar, quod iu 
Italiam Illyricumque properabat inita proxinia sestate ad se reverti 
jussit. » César, II, 35. — L'année suivante, le proconsul ue parut 
pas dans la Belgique orientale, mais il y vint l'année d'ensuite (55 av. 
J.-C.) et les plénipotentiaires ubiens s'emjjressèrent d'aller lui re- 
nouveler leurs oftres de soumission. (V. César, liv. IV, 8.) — 
« Uliii autem, qui uni ex transrhenanis ad Csesarem legatos mise- 
rant, amicitiam fecerant, obsides dederant. >- César, IY, 16 ; YI, 9. 



— 400 — 

de Givet et leur fait côtoyer la Meuse de Givet à 
Namur et la Sambre de Namur à Farciennes'. 
Est-il possible de confesser plus ingénument son 
embarras? 

Les raisons avancées par M. Piot pour reléguer 
les Aduatuques à la gauche de la Meuse sont 
encore moins concluantes. Nous n'en relèverons 
que deux, parce que ce sont les seules que nous 
n'ayons pas réfutées jusqu'ici. 

« Si les Aduatiques, dit cet écrivain, avaient été 
» établis à la droite de la Meuse, César n'aurait 
» pu dire que la population la plus dense de 
)) l'Éburonie se trouvait entre le Rhin et la 
)) Meuse ^ » 

Pourquoi donc? La population d'une contrée 
n'est pas toujours en raison directe de son étendue 
territoriale. Ainsi, aujourd'hui, le pays corres- 
pondant à l'ancienne Èburonie occidentale, tout 
couvert de landes et de marais, est relativement 
peu peuplé, tandis que la population est très dense 
de l'autre côté de la Meuse. 

« Aux renseignements fournis par le conqué- 
» rant romain, poursuit M. Piot, Dion Cassius en 
)) ajoute un autre plus précis encore. Selon cet 
» écrivain, les Aduatuques étaient les voisins des 
» Nerviens'. » En effet, dans son livre XXXIX, 
ch. IV, le prosateur grec rapporte que les Aduatu- 
ques, partis pour porter secours à leurs voisins 

» La conquête de la Belgique par Jules César, p. 120. 
* Les Êhuro7is et les Aduatiques, dans le Messager des Sciences 
historiques, année 1874, p. 151. 
' Loc. cit. 



— 401 — 

[les Nerviens], aj^ant appris leur défaite, retour- 
nèrent aussitôt chez eux ' . La citation serait assu- 
rément décisive si, au lieu d'émaner d'un auteur 
du IIP siècle qui n'a jamais connu les Aduatuques, 
disparus bien longtemj)s avant lui, et qui ne fait 
que paraphraser César pour tout ce qui concerne 
le récit de la conquête des Gaules, elle provenait 
d'une source contemporaine. Cassius, égaré par la 
concision de César, comme la plupart de nos 
historiens du reste, a cru présenter un résumé 
fidèle de son modèle, alors que, sans s'en douter, 
il introduisait un détail inexact. 

Il nous sera permis, en passant, de faire remar- 
quer la confusion qui règne dans l'article publié 
j)ar M. Piot, par suite de la singulière interpré- 
tation qu'il donne à certains passages de César, 
entre autres à celui où il est question de Tinstal- 
lation des quartiers d'hiver de Sabinus et Cotta 
en Éburonie, et dont il résulterait, d'après lui, 
que l'auteur des Commentaires établit une distinc- 
tion entre le pays éburon et celui sur lequel 
régnaient Ambiorix et Cativolcus, les chefs des 
Éburons^ Inutile de nous appesantir sur ces 
bizarreries, qui ne reposent que sur un malentendu 
évident. 

Un des écrivains qui se sont le plus récemment 
occupés de la question, le général C. von Veith, 



< « Intérim Aduatuci, qui et génère et animis Cimbri erant , 
Nerviis vicinis suis oj)itulatum profecti, postquam de iis jam actuni 
esse senserunt domum reverterunt. » Dion Cassius, liv. XXXIX, 
cap. 4. 

^ Loc. cit., p. 140. 



— 402 — 

ne touche à aucune des difficultés que nous venons 
de soulever ; il néglige entièrement le côté géogra- 
phique, le côté essentiel d'après nous, et se borne 
à constater, — ce qui est contesté par d'autres, — 
qu'au point de vue militaire le mont Falhize, au 
nord-est de Huy, déjà signalé par le- colonel von 
Goler', convient à la description de César ^. Cette 
solution, nous n'avons pas besoin de le dire, ne 
satisfait pas plus aux exigences d'une saine cri- 
tique que celle proposée par le docteur Boue, qui 
crut avoir trouvé l'oppidum tant cherché sur le 
plateau de Ferschweiler près d'Echternach, en 
pleine Trévirie ' ! 



V. 



LE CASTELLUM ADUATUCA DOIT ETEE CHEECHE A LA 
DEOITE DE LA MEUSE. RAISONS QUI MILITENT CON- 
TEE l'e]MPLACE]MENT DE TONGEES. 

Une objection sur laquelle on semble insister 
est celle-ci : Ambiorix, ayant défait les légions de 
Sabinus et de Cotta devant Aduatuca, courut avec 
sa cavalerie soulever les Aduatuques, en ordon- 
nant à son infanterie de le suivre, puis il se rendit 
chez les Nervieus pour les exciter également à la 



* Von Gôlek, Câsars gallischer Krieg in den Jahren 58 bis 53 vor 
Christus, 1858, p. 83. 

* Von Veith, Oppidum Aduatucorum von Câsar belagert ini Jahre 
57 vor Christus, dans le Monatsschrift fur die Geschichte Westdeutsch- 
lands. Trêves, 1880, p. 229. 

^ Jahresbericht der Gesellschaft fur nutzliche Forschungen. Trê- 
ves, 187G. 



— 403 — 

révolte '. Ces termes peditaiumque se subsequi 
jiibet nous condamnent, assure-t-on, d'une manière 
formelle et renversent de fond en comble notre 
système qui force les troupes d'Ambiorix à des 
marches et contre-marches inutiles, d'abord pour 
franchir la Meuse, ensuite pour la repasser, tan- 
dis qu'il résulte du contexte des Commentaires que 
le chef éburon n'a eu qu'à traverser l'Aduatuquie 
pour se trouver sur le territoire des Nerviens. 

Supposons, un instant, qu'Aduatuca soit réelle- 
ment la localité connue de nos jours sous le nom 
de Tongres, on est amené à se demander si les 
expressions rapportées plus haut doivent être 
entendues dans ce sens que l'infanterie avait à 
suivre pas à pas les cavaliers d'Ambiorix, en par- 
courant identiquement le même itinéraire, ou bien 
si elles signifient que le gros de l'armée devait 
rallier son chef, soit en route, soit à destination, 
après que celui-ci aurait accompli sa mission chez 
les Aduatuques? Par sa marche naturellement plus 
lente, l'infanterie ne pouvait se tenir sur les talons 
de la cavalerie et il importait assez peu de prendre 
des directions différentes dès qu'elles convergeaient 
au même but, puisque l'ennemi, renfermé dans ses 
retranchements, se trouvait dans l'impossibilité 
d'inquiéter la marche. Du reste. César qui parle 
ici d'une opération à laquelle il n'a pas assisté, 



* « Hac Victoria sublatus Ambiorix, statim oum equitatu in 
Aduatucos, qui erant ejus regno finitimi, proficiscitur ; neque noc- 
tem neque diem intermittit peditatumque se subsequi jubet. Re 
demonsti-ata, Aduatucisque concitatis, postero die in Nervios perve- 
nit. » César, V, 38. 



— 404 — 

mais rapporte simplement ce qu'on lui a raconté, 
peut avoir employé le mot suivre dans l'acception 
de rejoindre; or, comme il ny avait de Tongres à 
la frontière des Aduatuques que trois lieues à 
peine, ainsi que M. Caumartin le reconnaît lui- 
même, il était facile à Ambiorix d'aller avertir ses 
voisins avant de courir chez les Ner viens, c'était 
l'affaire de quelques heures, d'autant plus que l'on 
peut considérer la phrase neque noctem neqiie cliem 
intermittit ' comme se rapportant à la chevauchée 
entière, tant chez les Nerviens que chez les Adua- 
tuques. 

Ainsi, même dans l'hypothèse que nous venons 
d'indiquer, de l'identité d'Aduatuca et de Tongres, 
l'expression pecUtatumqiie se subsequi jubét peut, à 
la rigueur, se justifier. 

Mais nous n'admettons nullement cette identité, 
et plus nous étudions le texte des Commentaires, 
plus nous nous affermissons dans la persuasion que 
la capitale des Tungres n'a eu rien de commun 
avec le fameux castellwn témoin du désastre de 
Sabinus et de Cotta. 

Sans doute, Tongres a été une ville marquante 
de la Gaule belgique et peut rappeler en sa faveur, 
et son enceinte murée, et les nombreuses anti- 
quités romaines découvertes sur son territoire, et 
sa position sur la voie antique de Bavai à Cologne, 
et le nom à'Atvaca que lui donne la carte de Peu- 
tinger et celnid'' Aduaca Tongrorum que lui attribue 

' Par ces expressions, César fait entendre que le chef éburon ne 
perdit pas une minute de temps, qu'il fit la plus grande diligence 
pour arriver à destination, en un mot, qu'il voyagea jour et nuit. 



— 405 — 

ntinéraire d'Antonin et même celui d'Aticacutum 
qui figure dans Ptolémée. Tout cela prouve que 
Tongres existait du temps de l'Empire et avait 
acquis même une assez grande célébrité, puisqu'il 
devint chef-lieu de cité et plus tard siège d'un 
évêché, mais cela n'établit nullement son identité 
avec l'Aduatuca des Commentaires. 

Lorsqu'on lit attentivement et sans idée pré- 
conçue la narration de César, le sentiment le plus 
naturel qui s'impose à l'esprit est que le camp de 
la XIV® légion occupait un emplacement situé 
entre la Meuse et le Ehin, dans la partie la plus 
peux^lée de l'Éburonie ' , dans la région transmosane 
gouvernée par Ambiorix et qui confinait au pays 
des Aduatuques", qu'il n'était qu'à une médiocre 
distance du Rhin, sans aucun fleuve intermé- 
diaire '% enfin qu'il se trouvait à peu près au milieu 
du territoire éburon\ L'emplacement de Tongres 
réunit-il ces conditions? Correspond-il seulement 
au signalement topographique donné par César? 
Avec Ernst, Grandgagnage et bien d'autres, nous 
n'hésitons j)as à répondre négativement. En effet, 
en admettant que la forme Aduatuca, aujourd'hui 
généralement adoj^tée, soit la vraie (car il y a des 



* « In Eburones, quorum pars maxima est inter Mosam ac Rhe- 
num. » CisAE, V, 24. 

* « Ambiorix, statim cum equitatu in Aduatucos, qui erant ejus 
regno finitimi. » César, V, 38. 

' « Magnam manum Gerraanorum conductam Rhenum transisse : 
hanc adfore biduo. » César, V, 27. — « Subesse Rhenum. » César, 
V, 29. — « Tribus horis Aduatucam venire potestis. » César, VI, 35. 

* « Aduatuca, id castelli nomen est. Hoc fere est in mediis Ebu- 
ronum finibus. » César, VI, 32. 

27 



— 406 — 

Avariantes dans les manuscrits), cette ville n'a pour 
elle, en tout et pour tout, qu'une assez forte homo- 
nymie, ce qui n'est j^as un indice suffisant, d'au- 
tant plus que, suivant certains érudits, Aduatuca 
est un terme générique, et ce qui donne quelque 
poids à cette opinion c'est qu'il paraît avoir existé 
d'autres localités de ce nom, telles que Voppidum 
Aduatucorum, VAtuaca des Tongrois, VAutuaœhe 
près de Waremme, VAtiech près de Tongres (qui 
représente peut-être l'Atuaca primitif des Tungri)^, 
de même qu'il y eut plusieurs Lugdunum, plusieurs 
Noviomagus, plusieurs Noviodunum, plusieurs Cas- 
tellum, etc. ^ 

L'objection présentée par le général Creuly, 
qu'un même nom de lieu ne se rencontre jamais 
deux fois dans la même cité, ne nous touche guère, 
puisque la cité des Éburons était entièrement dif- 
férente de celle des Tongrois, qui ne s'éleva que 
plus tard et s'étendait dans d'autres limites ; d'ail- 
leurs tout permet de supposer qu'Atuaca fut bâti, 
longtemps après César, par les Tongrois, nouveaux 
venus dans le pays. - 



' Fabri-Rossius, Aduatuca et Aduatuci, dans le Bulletin de V In- 
stitut archéologique liégeois, t. X, p. 86. — Schuermans, Bulletins des 
coynniissions royales d^histoire et d'archéologie , 10* aiiuée, p. 281. 
— Voil' aussi Erkst, Histoire du Limbourg, t. I, p. 172. 

* « La ressemblain-e-de noms entre l'oppidum des Aduatuques et 
celui des Eburons, dit M. Gantier, ne doit pas nous étonner. Adua- 
tuca n'était pas un nom propre, mais un nom commun; il signifiait 
forteresse où l'on garde les biens. Aduatuca, ou mieux Aduacca, 
comme l'écrit Ptolémée, venait du mot germain Odwacca, en alle- 
mand Gutsioache. Namur était l'aduatuca des Aduatiques, Tongres 
celle des Eburons et Bavay celle des Nerviene. « La conquête de la 
Belgique par Jules César, p. 184. 



— 407 — 

On a voulu aussi tirer argument de révaluation 
des distances indiquées par le conquérant romain, 
mais on n'a pas réfléchi à ceci, c'est qu'avant d'in- 
troduire ce nouvel élément dans la discussion, il 
eût été prudent de s'entendre sur la valeur de 
l'unité itinéraire adoptée par César, en d'autres 
termes de se mettre d'accord sur le point de savoir 
s'il faut compter par milles romains de 1481.5 
mètres (1481.75 d'après Canina, 1473 suivant 
d'autres), par milles drusiens de 1666.7 mètres, 
par lieues gauloises de 2222 mètres, par milles de 
marche effective (c'est-à-dire en tenant compte des 
dif&cultés et des détours des chemins) de 1234.6 
mètres; qu'il eût fallu en outre fixer la position 
réelle des camps de Quintus Cicéron et de Titus 
Labiénus, et déterminer vers lequel de ces deux 
camps se dirigèrent les cohortes à leur sortie 
d'Aduatuca'. Or, tous ces points sont loin d'être 
élucidés. 

Il est vrai, les partisans de la cause de Tongres 
ne se découragent pas si vite : appelant à leur 
aide la science stratégique, ils essaient de reconsti- 
tuer à leur manière le plan d'ensemble des canton - 
nements de l'armée romaine en l'an 54. M. Wau- 
ters notamment dispose les quartiers d'hiver 
comme suit : César à Amiens ou Bray-sur-Somme, 
Fabius à Térouane, Cicéron à Assche, Sabinus et 
Cotta à Tongres, Labiénus à Rocroi. De cette 
manière, le proconsul pouvait au premier signal 



• Nous nous rangeons de l'avis de ceux qui les font marcher dans 
la direction du camp de Labiénus. 



— 408 - 

se porter vers les campements de ses lieutenants , 
sans avoir à franchir aucune grande rivière et sans 
qu'aucun obstacle naturel vînt entraver sa marche . 
« Si on déplace Aduatuca, ajoute-t--il, si on la 
» rejette au delà de la Meuse, cette belle combi- 
» naison n'existe pas. Aduatuca, menacée pendant 
)) l'hiver, n'aurait pu être facilement secourue. 
)) Les Tré vires, les Germains étaient proches; le 
)) fleuve mieux alimenté que de nos jours, devait 
» rouler un volume d'eau tel que le traverser eût 
» été difficile et dangereux ^ . » 

La combinaison de M. Wauters est fort belle, en 
effet; nous ne lui trouvons qu'un léger défaut, 
c'est de l'être trop. Si César avait été, en cette cir- 
constance, riiabile stratégiste qu'on suppose, il 
n'eût pas commis la faute grave de disséminer ses 
légions sur un espace immense, de les laisser en 
l'air, sans aucune communication entre elles*. 
Aussi, voyez les conséquences : les malheureux 
soldats se sentant isolés et comme perdus entre la 
Meuse et le Rhin, éloignés de tout secours, avec 
la perspective de voir apparaître sous peu les 
Germains, n'écoutèrent que la voix du désespoir 
et quittèrent leur abri, j)our tomber aussitôt dans 



' Quelques observations en réponse de M. Grandgagnage, à propos 
de V Aduatuca de César, p. 8, dans les Bulletins de V Académie royale 
de Belgique, 2« série, t. XV, n« 2. 

» a Cette faute militaire, dit M. J. Liagre dans un rapport lu à 
la séance de la classe des lettres de l'Académie royale du 9 janvier 
1882, eut des conséquences désastreuses, et c'est probablement le 
désir de l'amoindrir aux yeux du public, qui est cause des inexacti- 
tudes calculées, des réticenses, des contradictions que l'on remarque 
dans le récit de César. » 



— 409 — 

l'embuscade qui leur était tendue. Ambiorix 
n'avait-il pas annoncé que les ennemis arrive- 
raient le surlendemain, hanc adfove biduo? Sabinus 
en était tellement convaincu qu'il engagea ses 
compagnons à partir sur le champ. « Ce n'est pas 
le moment, dit-il, de délibérer longuement, le Rhin 
est proche et nous ne pouvons échapper au danger 
que par une prompte fuite, Rhenum subesse, imam 
esse in celeritate positam salutem. » 

Et croit-on que si les Romains avaient eu la 
Meuse pour rempart du côté de la Germanie, ils 
eussent ainsi lâchement abandonné leur poste, 
alors qu'avec une poignée de troupes, ils pou- 
vaient interdire le passage du fleuve à toute une 
armée, comme le firent les Ménapiens lorsque les 
ïenchtères et les Usipètes essayèrent une première 
fois de franchir le Rhin? Ernst a très bien com- 
pris cet épisode : « il fallait se hâter, dit-il, pour 
M n'être pas surpris par les Germains. Cependant 
» si le camp eût été à la gauche de la Meuse, il 
»> leur eût encore fallu franchir ce fleuve, et com- 
» ment l'auraient-ils passé, étant dépourvus de 
» bateaux; au surplus les Romains étant à même 
« de leur en disputer le passage, comment pou- 
» vaient-ils craindre d'être surpris par ces Ger- 
» mains? ' » 

On réplique que la Meuse était guéable près de 
Visé. L'était-elle? Alors comment se fait-il qu'au- 
cun des soldats romains échappés d'Aduatuca ne 
parvint à la traverser pour porter à Cicéron la 

* Histoire du Limbourg, t. I, p. 179. 



— 410 — 

nouvelle du désastre, tandis que plusieurs rejoi- 
gnirent le camp de Labiénus? En admettant même 
que le gué existât, les Romains ne pouvaient-ils le 
défendre ? 

César a si bien compris l'imprudence qu'il avait 
commise en disloquant son armée et en l'éparpil- 
lant sur un aussi grand espace que, dans ses Com- 
mentaires, il ne sait comment se disculper; il 
allègue tour à tour les révoltes subites, la disette 
des vivres, la faible distance existant entre les 
cantonnements qui tous, dit-il, étaient compris 
dans une étendue de cent mille pas ' ! C'est évidem- 
ment pour répondre à un reproche direct de ses 
détracteurs ou du moins pour échapper à une 
critique éventuelle qu'il nous apprend que la 
majeure partie des Éburons habitaient entre la 
INIeuse et le Rhin, Ebiœones, quorum pars maxima 
est inter Mosam acRhenum. 

« Pourquoi, se demande Ernst, cette observa- 
« tiou que le gros de la nation demeurait entre 
» ces deux fleuves est-elle placée ici plutôt que 
)) dans les chapitres antérieurs où César avait 
» parlé des Éburons, si ce n'est pour indiquer plus 
» particulièrement où ces troupes allaient cam- 
» per^? » En effet, quelle nécessité le poussait à 
consigner ici ce détail exceptionnel, totalement 
étranger au récit, s'il n'eût eu à cœur de justifier le 
choix qu'il avait fait d'un emplacement aussi 



» « Atque harum tamen omnium legionum hiberna (praeter eam, 
quam L. Roscio in pacatissimam et quietissimam partem ducendam 
dederatj millihus passiium ceutum contiuebantur. « Césak, V, 24. 

* Eknst, Histoire du Limbourg, t. I, p. 178. 



— 411 — 

excentrique, à la droite de la Meuse, s'il n'eût 
senti le besoin d'expliquer à ses concitoyens qu'il 
y avait là une population nombreuse à surveiller 
et que le ravitaillement devait y être plus facile 
que dans l'Éburonie occidentale, beaucoup moins 
peuplée et offrant par conséquent moins de res- 
sources ? 

Ces diverses considérations sapent dans sa base 
l'hypothèse de l'identité d'Aduatuca et de Ton- 
gres, et l'on s'étonne que cette cause si compro- 
mise ait pu rallier tant d'adhérents. 

Nous avons exposé précédemment les raisons 
qui, suivant nous, tendent à prouver que la 
célèbre forteresse ne date que de l'époque de la 
conquête et qu'elle fut créée de toutes pièces par 
Sabinus et Cotta lorsqu'ils établirent leurs quar- 
tiers d'hiver en Éburonie. « On prétend, avons- 
» nous ajouté, que le nom d'Aduatuca existait 
» avant César, qui se borne à le rappeler : Achta- 
» tuca , id castelli nomen est. Entendons -nous. 
» Lors de la première occupation d'Aduatuca par 
» les Romains, ce lieu ne portait pas, à ce qu'il 
» semble, de dénomination particulière, du moins 
» César, qui raconte longuement toutes les péri- 
» péties de l'abandon du camp, ne lui en connaît 
» aucune. Ce n'est que longtemps après que cette 
» appellation apparaît sous la plume du grand 
» écrivain romain. Or, ne peut-on pas conjecturer, 
» par exemple, que les habitants du pays auront 
w baptisé le castellum abandonné d'un nom tiré 
» du vocabulaire germain et dont l'auteur des 
» Commentaires n'a pas dédaigné de faire usage. 



- 412 — 

» Ainsi s'expliquerait comment les Éburons qui, 
» à ce qu'on assure, ignoraient l'art des fortifica- 
» tions et n'avaient aucune place de guerre, 
» s'habituèrent à désigner le camp retranché 
» établi sur leur territoire d'un nom servant chez 
» leurs voisins les Aduatuques à désigner les 
» castella * . » 

Cependant, beaucoup de savants inclinent à 
croire qu'Aduatuca est antérieur à l'invasion ro- 
maine et, à en juger par son nom, doit avoir été 
ou occupé quelque temps par les Aduatuques ou 
fondé par eux pour maintenir dans la soumission 
les Éburons lorsqu'ils étaient leurs tributaires. 
( Aduatuca, dit M. Wauters, appartenait aux 
Éburons. Oui, en l'an 55 avant l'ère chrétienne ; 
) mais deux ans plus tôt César avait exempté les 
) Éburons du tribut qu'ils payaient aux Aduatu- 
ques et délivré le fils et le neveu d'Ambiorix, 
que ces derniers gardaient enchaînés. En outre, 
il avait vendu à l'encan 53,000 Aduatuques. 
N'est-il pas présumable qu'en trafiquant des ha- 
bitants il aura trafiqué du sol? Et à qui aura-t-il 
vendu les champs qui restaient déserts, si ce 
n'est à la population la plus voisine, à celle qu'il 
venait de délivrer de l'oppression et avec la- 
quelle il avait contracté alliance "? » 
Ceci, qu'on veuille bien le remarquer, est une 
simple conjecture, mais comme elle peut renfer- 
mer un fond de vérité, nous nous ferions un 



' La Ménapie, p. 49. 

' Bulletins de V Académie, royale de Belgique, 2® série, t. VIII, n" 4. 



— 413 — 

scrupule de la rejeter à la légère; seulement, il 
faut s'entendre. 11 est possible, après tout, que les 
Aduatuques, à la suite de la prise de leur oppidum 
et de renvoi en esclavage de leur population 
valide durent restituer, le long de leurs frontières 
septentrionales, une lisière du territoire qu'ils 
avaient conquis sur les Éburons ; il est possible 
aussi que dans cette lisière ainsi rétrocédée se 
trouvait une localité du nom d'Aduatuca, quoique 
tout cela paraisse bien invraisemblable, mais nous 
nous refusons formellement à admettre que l'an- 
nexion fut complète et que les Aduatuques furent 
obligés de chercher une autre patrie. Nous met- 
tons au défi de trouver dans les Commentaires un 
seul texte pouvant justifier une pareille inter- 
prétation. 

Où donc, en définitive, était placé le mystérieux 
castellum objet de controverses si ardentes? A 
notre avis, il doit être recherché dans l'angle 
formé par la Meuse et la Roer. C'est là, et là seu- 
lement que l'on a quelque chance de le découvrir. 
Déjà un grand nombre d'archéologues des plus 
compétents ont tourné leurs regards de ce côté. 
Les uns ont désigné Juliers, Gressenich, Roi duc, 
Aix-la-Chapelle ; les autres , Fauquemont , AVit- 
tem, Groesbeeck, Houthem, Fouron-le-Comte , 
Limbourg, etc. Ce n'était pas de leur part une 
simple présomption basée sur un étroit esprit de 
clocher, c'était le résultat de réflexions fortement 
mûries. Si leurs indications sont divergentes, si 
jusqu'ici l'accord ne s'est pas établi, cela tient 
avant tout à la difficulté de reconnaître le vo- 



— 414 — 

cable latin sous son travestissement moderne, 
et cette difficulté se comprend lorsqu'on songe 
que près de vingt siècles ont passé sur les évé- 
nements, que le pays a été bouleversé de fond 
en comble à différentes reprises, que les docu- 
ments de cette époque lointaine ont disparu et 
que la plupart des dénominations locales ont été 
ou totalement changées ou défigurées au point 
de devenir méconnaissables. ]!*\éanmoins, au milieu 
des incertitudes, des tâtonnements que de telles 
recherches comportent, il y a comme une tendance 
à circonscrire celles-ci dans une zone déterminée. 

Parmi les localités proposées, il en est une 
surtout qui nous a toujours paru réunir à un 
degré remarquable les conditions requises de 
situation et de topographie, c'est Aix-la-Chapelle, 
l'ancienne civitas Aquensis des Romains *. 

Cette ville, déjà signalée par le général Renard % 
est située à deux journées de marche ou 63 kilo- 
mètres en ligne directe du Rhin ' ; elle se trouve, 



• La dénomination vulgaire Aachen pourrait bien n'être qu'une 
forme syncopée de Aduatnca ou Aduatucum. Dans notre pensée, 
Sabinus et Cotta prirent la direction du sud-ouest, et c'est dans les 
bois actuellement encore existants entre Vaels et Sippenaeken, d'un 
côté, Cornelimiinster et Einatten, de l'autre, qu'ils furent attaqués 
par les Êburons. Quant à la colline derrière laquelle les légionnai- 
res allèrent fourrager lors du coup de main des Sicambres sur Adua- 
tuca, nous croyons qu'il faut y voir le Lousberg. 

* Histoire militaire et politique de la Belgique, V^ partie, p. 441. 
' M. Creuly, pour répondre à une objection de Grandgagnage, 

soutient que ïongres se trouve à deux journées de marche seulement 
du Rhin. >' ïongres, dit-il, réalise parfaitement la condition énon- 
cée, cette ville étant à quatre-vingt-dix-huit kilomètres du Ehin eu 
ligne droite, ou en mesure itinéraire, évaluée d'après la règle dont 



— 415 — 

comme le veut le texte, à peu près au milieu du 
territoire des Éburons, si l'on prend celui-ci dans 
le sens de sa plus grande étendue , c'est-à-dire 
en y comprenant l'Aduatuquie qui en faisait jadis 
partie ' . 

Et à ce propos, il n'est pas inutile de faire 
observer que César confond parfois les deux 
peuples sous une même appellation; ainsi, lors- 
qu'il raconte que les Éburons licencièrent leurs 
troupes après la mort d'Indutiomare (Y, 58), il 
n'entend pas parler des Éburons seuls, mais de 
l'armée réunie des Éburons et des Aduatu- 
ques (V, 56). 

Ajoutons que, depuis leur défaite, les Adua- 
tuques, autrefois riches et puissants, maintenant 
misérables et décimés, avaient perdu tout ascen- 
dant politique, tandis que les Éburons, relevés de 
leur abaissement par César et peut-être, comme 
on le prétend, rentrés en possession d'une frac- 
tion du territoire qui leur avait été enlevé, s'étaient 

noiis avons déjà fait usage dans le cours de ce travail, à cent dix-sept 
kilomètres, qui font, à très peu de chose près, deux marches de 
cavalerie, telles qu'on les compte ordinairement dans les armées 
modernes. » {Revue archéologique, nouv. série, t. IV, p. 437). — L'ho- 
norable général raisonne comme s'il s'agissait d'une expédition de 
cavalerie seulement , tandis qu'Ambiorix menace les Romains de 
l'attaque de toute une armée, en majeure partie composée d'infan- 
terie. Le chef éburon se trouvait en mesure d'être d'autant mieux 
renseigné que les choses se passaient dans son royaume particulier 
et qu'un courrier pouvait lui avoir été expédié pendant l'opération 
du passage. 

" N'oublions pas que César venait du pays des Ubiens et eut à 
traverser la forêt des Ardennes pour atteindre son objectif Adua- 
tuca {VI, 29). Rappelons aussi que l'Ardenne s'étendait alors jusque 
tout près d'Aix-la-Chapelle. 



— 416 — 

mis à l'avant-plan par l'énergique action d'Am- 
biorix. Ces réflexions si simples expliquent bien 
des points en apparence contradictoires et illu- 
minent d'un jour nouveau tout un côté du récit 
du conquérant romain. 

VI. 

EXTERMINATION DES ÉBUEONS ET DES ADUATUQUES. 

Les événements qui suivirent immédiatement 
la destruction des légions de Sabinus et de Cotta 
et lassant du camp de Cicéron , n'offrent aucune 
particularité digne d'être relevée au point de vue 
de l'objet qui nous occupe. Annotons toutefois 
que le chef trévire Indutiomare réussit à gagner 
à sa cause les Nerviens, les Ëburons et les iVdua- 
tuques, qui s'apprêtaient déjà à volera son secours 
lorsque l'annonce de sa mort leur parvint \ 

Cependant, l'année suivante, à la voix respectée 
d'Ambiorix, ils coururent de nouveau aux armes 
et entraînèrent à leur suite les Ménapiens et les 
autres clans d'origine germanique habitant en 
deçà du Rhin * ; mais César qui, sur ces entre- 
faites, avait augmenté l'effectif de son armée, les 
prévint, en pénétrant avant le retour du prin- 
temps chez les Nerviens, qu'il obligea à fléchir le 
genou \ Peu de temps après, il entra dans le pays 
des Ménapiens, la seule nation de la Gaule qui 

» CÉSAE, V, 56, 58. 

' CÉSAR, VI, 2. 
=• CÉ3AR, VI, 3. 



— 417 — 

jusqii alors eut refusé de lui envoyer des députés 
et d'accepter ses conditions de paix, et la soumit 
à son tour '. Il passa ensuite chez les Trévires et, 
après son excursion en Germanie, revint jusqu'à 
Aduatuca, dont il fit le centre et le pivot de ses 
opérations ultérieures ^. 



' César, YI, 5, 6. 

* Tout récemment, M. le colonel Henrard a publié clans les Mé- 
moires de V Académie royale de Belgique, t. XXXIII, sous le titre de 
César et les Èburons, un mémoire dans lequel il soutient cette thèse 
que le castellum Aduatuca occupait l'emplacement de Vieux- Virton 
(commune de Saint-Mard). Pour aboutir à pareille conclusion, l'au- 
teur n'hésite pas à l'enverser toutes les notions que l'on possédait 
sur la géographie ancienne du pays. Il chasse notamment les Con- 
druses et les Pémanes du territoire que, sur la foi de documents très 
concordants, on leur avait toujours assigné; par contre, il place les 
Aduatuques entre la Meuse, l'Ourthe et la Semoy ; donne aux Ména- 
piens un territoire exagéré, s'étendant de l'Aa à l'Ahr, prolonge 
aussi outre mesure le pays des Trévires et réduit celui des Renies 
aux proportions d'un canton de troisième ordre; il rejette les Ebu- 
rons loin du Rhin dans l'Ardenne, déplace la mer et la rapproche du 
point oh le Rhin se divise en deux branches, et, non content de tous 
ces bouleversements que rien ne légitime, il remanie aussi le texte 
du seul témoin oculaire des événements : à la place de Mosa 
(CÉSAR, IV, 15), il prétend qu'il faut lire Mosella (la Moselle); à la 
place de Scaldis (VI, 33), il propose de mettre Carus (le Chiers); 
il rend m niediis Eburonwn finibus (VI, 32) par v< au milieu de la 
frontière éburonne commune au pays des Trévires » et traduit ad 
Oceanum ve7'sus (ibid.), par « vers la frontière septentrionale de la 
province de Liège! » Cette façon d'interpréter les Commentaires 
s'écarte trop des règles ordinaires de la polémique historique pour 
que nous puii^sions entreprendre d'en présenter la réfutation. Nous 
préférons renvoyer le lecteur à l'appréciation qui en a été faite par 
les honorables commissaires rapporteurs de l'Académie. Un point 
sur lequel nous sommes heureux de nous rencontrer avec le savant 
officier est celui relatif au mode de construction du pont jeté sur 
le Rhin. M. Henrard estime comme nous, mais démontre avec infine- 
ment plus de compétence, que le pont établi par César, était un pont 
de chevalets et non un pont de pilotis. Nous le remercions d'avoir 
si bien développé les idées que nous avions émises à ce sujet dans 
notre ouvrage sur la Ménapie (p. 60}. 



— 418 — 

Les Éburons, avertis par leur clief des sinistres 
projets du proconsul, n'opposèrent aucune résis- 
tance. Un grand nombre se réfugièrent dans la 
forêt des Ardennes, d'autres se cachèrent dans 
d'immenses marais; ceux qui demeuraient du 
côté de la mer cherchèrent un abri dans les îles 
que les marées laissaient à découvert à l'heure du 
flux ; plusieurs aussi s'expatrièrent. 

Pour traquer les fuyards, César partagea son 
armée en trois colonnes. Il envoya Labiénus, avec 
trois légions vers l'Océan, -le long des frontières 
des Ménapiens ; Trébonius , avec trois autres 
légions, fut expédié vers les contrées qui tou- 
chaient aux Aduatuques; le général romain lui- 
même se dirigea vers l'Escaut, avec le dessein 
d'explorer, à son retour, l'extrémité de la forêt 
des Ardennes, où on lui avait dit qu'Ambiorix se 
tenait caché •. 

L'explication des mouvements stratégiques de 
César, qui a toujours si fort embarrassé nos con- 
tradicteurs, devient dans notre système d'une 

« Cé^ar, VI, 33. — Il semble résulter du contexte que César se 
porta d'abord en droite ligue sur l'Escaut , mais ayant appris que 
son intrépide adversaire avait été vu sur la lisière des Ardennes, il 
rebroussa chemin et poussa une pointe vers cette forêt. Ceux qui ne 
lui font prendre (ju'une seule direction sont certainement dans l'er- 
reur; il parcourut successivement deux directions différentes, en 
premier lieu, vers l 'Escaut, ad flumen Scaldem (Santvliet, Berg-op- 
Zoom), ensuite vers les Ardennes, e.rtreniasqiie Arduennœ partes 
(Namur, Huy, Liège). Ce détail a son importance, ne fut-ce que 
pour empêcher qu'à l'avenir on ne prolonge plus arbitrairement 
l'Ardenne jusqu'à l'Escaut. A ce propos, nous croj'ons devoir ren- 
voyer le lecteur aux considérations que nous avons émises, relative- 
ment à rétendue de cette forêt, dans notre ouvrage sur la Ména- 
pie, p. 63. 



— 419 — 

simplicité extrême : Labiénus fouille les marais 
de Peel jusqu'au Biesbosch actuel et à l'île d^ 
Beyerland ; Trébonius explore les plaines, les bois 
et les gorges entre la Meuse et le Rhin; César 
parcourt la région entre la Meuse, l'Escaut et la 
Dyle, donc aussi la Hesbaie. Toute l'Éburonie à 
la fois est mise à feu et à sang et la dévastation 
ne se borne pas, comme on l'a prétendu à tort, à 
la moitié la moins peuplée, par conséquent la 
moins importante, la moins riche du pays, ce qui 
non seulement eût été absurde, mais ce qui est 
formellement contredit par le texte *. Les dépré- 
dations commises par les Sicambres dans l'Éburo- 
nie transmosane indiquent, au surplus, que cette 
région avait déjà été sillonnée par les Romains, 
très avides de butin, comme on sait, et qui auront 
eu soin de n'abandonner aux barbares que les 
reliefs de la curée. 

Cette mission de Trébonius du côté du pays des 
Aduatuques, c'est-à-dire entre Meuse et Rhin, 
mise en opposition avec la marche de César vers 
l'Escaut et la jDointe extrême des Ardennes, c'est- 
à-dire vers Berg-op-Zoom, d'une part, et Liège et 
Namur, de l'autre, fournit une preuve nouvelle que 
les Aduatuques n'habitaient pas la Hesbaie, mais 
qu'il faut les placer à la droite de la Meuse, dans le 
rayon parcouru par le lieutenant du proconsul «. 

' « Hsec in omnibus Eburonum partibus gerebantur. » Césab, 
VI, 35. - « Quum in omnes parles finium Ambiorigis aut legiones 
aut auxilia dimisisset atque omnia csedibus, incendiis, rapinis, 
vastasset, magno numéro hominum interfecto aut capto. >> Hihtius, 
De bello gallico, lib. VIII, 25. 

* Nous reviendrons sur cet épisode au chapitre XI. 



— 420 — 

Enfin, ce qui achève la démonstration et ne 
laisse subsister aucun doute , c'est ce passage 
catégorique, décisif, où César assure que les 
Sègnes et les Condruses séparaient les Trévires 
des Eburons, Segni Condrusique ex gente et nimiero 
Gernianorwn qui sunt i7iter Ebiirones Trevirosqiie ». 
De nombreux documents permettent de reconsti- 
tuer l'ancien pays des Condruses; il s'étendait 
entre la Meuse, FOurthe et l'Amblève, sur le ter- 
ritoire connu de nos jours sous le nom de Con- 
droz ^ et qui portait au moyen âge celui de pagus 

> César, VI, 32. 

" Sur notre carte de la Gaule belgique, nous n'avons pu, faute de 
données, indiquer que d'une manière hypothétique les frontières 
occidentales de l'Aduatuquie. Il serait possiltle que, de ce côté, elles 
se renfermassent entre la Vesdre et l'Amblève ; ce qui est certain 
c'est que cette rivière boi-nait au nord-est le pays des Condi'uses 
que, par erreur, nous avions étendu jusqu'à la Vesdre. — Un chan- 
gement plus important introduit dans notre nouvelle carte se rap- 
porte à la position des clients des Nerviens qu'à l'exemple de certains 
savants nous avions relégués dans l'entre-Sambre-et-Meuse. Il est 
vraisemblable qu'une partie au moins de ces peuplades habitaient 
au delà de la Nervie, par rapj^ort à l'endroit par où Ambiorix péné- 
tra dans le pays après sa victoire sur les Romains , car si toutes 
avaient été établies dans la province actuelle de Namur, à la gauche 
de la Meuse, il eût été facile au chef éburon de les avertir lui-même 
et le sénat nervien n'eût pas eu besoin de leur expédier des cour- 
riers (César, V, 39). D'autre part, l'ien ne prouve que le pays situé 
entre l'Escaut et la Lys ait jamais appartenu à la Morinie (et encore 
moins à la Ménapie); il est même fort douteux qu'il ait été compris 
dans le pagns Mempiscus des t^mps postérieurs. Nous ne pouvons 
non plus accepter l'opinion de ceux qui placent les Grudiens dans 
la terre de Groede près de l'Écluse, et les Levaces dans le pays de 
Waes. Cette position est en contradiction complète avec les données 
de César, de Strabon et de Dion Cassius. — Quant aux Ambivarites, 
petite peuplade dont le nom figure à peine dans l'histoire, ils sui- 
vaient à !a guerre la bannière, soit des Eburons, soit des Nerviens, 
dont ils constituaient un pagus peu important. Leur situation n'est 



— 421 — 

condnistensis . La position géographique du pays 
des Sègiies est plus incertaine, néanmoins on a 
des raisons de conjecturer qu'il confinait par l'est 
au précédent. Or, n'est-il pas évident qu'en pla- 
çant les Aduatuques dans la Hesbaie, les Con- 
druses ne pouvaient plus être intermédiaires entre 
les Éburons et les Trévires? Ou bien César s'est 
trompé, ou bien il faut renoncer à établir les Con- 
druses dans le Condroz. Que l'on essaie, comme 
on voudra, de tourner la difficulté, il n'y a pas à 
sortir de ce dilemme. 

Ainsi, cette seconde étape imaginée jDar M. Cau- 
martin dans l'odyssée de l'arrière-garde des Cim- 
bres et des Teutons est une hypothèse sans 
consistance qui s'écroule au premier souffle de la 
critique. 

Nous allons plus loin et nous prétendons que, 
dans le système de nos adversaires, les diverses 
circonstances du récit de César sont inexjDlicables 
et inconciliables entre elles, tandis que dans le 
nôtre elles s'enchaînent naturellement et logique- 
ment , sans donner lieu à aucune équivoque. 
Aussi, quoi que l'on fasse, on sera toujours obligé, 
en dernière analyse, de laisser les Aduatuques 
entre la Meuse et le Rhin, dans le seul territoire 
que le texte positif et sainement interprété des 
Commentaires autorise à leur attribuer. 



pas connue, mais on peut admettre qu'ils demeuraient assez loin du 
pays de Nimègue, puisque la cavalerie tenchtère envoyée dans leur 
pays ne put être prévenue à temps de l'approche des Romains 
(CÉSAR, IV, 9, 12, 16). Certains auteurs les domicilient dans la Hes- 
baie occidentale, et ils n'ont peut-être pas tort. 

28 



— 422 — 

LES MÉNAPIENS. 
VIL 

LES MÉNAPIENS n'hABITAIENT NI LE BRABANT SEPTEN- 
TRIONAL NI LA GUELDRE, MAIS LA SUD-HOLLANDE 
ET LA ZÉLANDE. 

Nous n'avons parlé jusqu'ici que des Aduatu- 
ques; occujDons-nous actuellement des Ménapiens. 

Commençons par bien faire ressortir, afin d'évi- 
ter à l'avenir tout malentendu, que dans notre 
ouvrage sur la Ménapie nous avons soutenu une 
thèse et émis une hypothèse. 

La thèse, la voici : Au temj)s de Jules César, 
les Ménapiens n'habitaient ni l'ancien duché de 
Clèves, ni le pays de Nimègue, ni le Brabant 
septentrional, ni la Flandre, comme on l'a sou- 
tenu, mais la Zélande et la Sud-Hollande *. 

' Il serait oiseux de reproduire ici les diverses considérations que 
noua avons développées dans notre précédent travail pour démon- 
trer que les Bataves, de même que les Caninéfates, appartenaient à 
la nation ménapienne et que c'est par leur territoire que les Tench- 
tères et les Usipètes, après avoir traversé le Rhin, pénétrèrent en 
Gaule. Rappelons seulement que César lui-même indique l'endroit 
où la traversée s'effectua : Usipètes Germani et item Tenchteri magna 
cum multitudine hominum fliimen Rhenicm transieriait, non longe a 
tnari, quo Rhenus infliiit (VI, 1). « Comme il s'agit du bras princi- 
pal du Rhin, c'est-à-dire de celui qui se jette dans la mer au dessous 
de Noordwijk-lez-Leyden, il s'ensuit que la région gauloise de la 
Ménapie s'étendait au sud de cette loi-alité, sur la rive gauche du 
fleuve. Or, l'île des Bataves occupant seule cet emplacement, il faut 
de toute nécessité admettre quelle était habitée par les Ménapiens. 
Cette conclusion, rigoureusement logique, est inattaquable. Elle 
cadre d'ailleurs si bien avec toutes les circonstances connues de la 



— 423 - 

L'hypothèse se rapporte à la date probable de 
leur transfert de la Zélande dans la Flandre, date 
que, par approximation, nous avions cru pouvoir 
fixer vers la fin du IIP siècle de notre ère. 

Rappelons en peu de mots les principaux points 
du litige. 

Les savants, désireux de concilier le récit de 
César avec les notions disséminées dans les actes 
du moyen âge relatives à l'existence du pagus 
Mempiscus, avaient d'abord imaginé de partager les 
Ménapiens en deux tribus distinctes et séparées, 
l'une habitant la Flandre, à la gauche de l'Escaut, 
l'autre la Gueldre et le duché de Clèves ; mais 
cette combinaison ayant été reconnue impossible, 
on essaya d'attribuer aux Ménapiens la Flandre, 
la Zélande et la Campine *. Ici encore, il faut 
le reconnaître , on se butta à des difficultés 
imprévues, que l'on crut pouvoir tourner en 
reliant la Flandre au pays de Clèves par une 
longue et étroite bande de terrain s'étendant 
entre les rives du Waal et de la Meuse, depuis la 
Zélande jusque vers Venloo ou Ruremonde sur la 
Meuse et Wesel ou Neuss sur le Rhin, avec une 
emprise sur la rive droite de ce fleuve ^ 

conquête des Gaules et se prête si merveilleusement à l'explication 
du texte, que l'on s'étonne vraiment de ne pas l'avoir vu formuler 
plus tôt. » (La Ménapie, p. 11.) 

• MM. Wauters (Ballet, de VAcad. royale de Belgique, 2® série, 
t. XV, p. 276) et Creuly [Revue archéologique, nouv. série, t. VIT, 
p. 386) ont parfaitement démontré que les Ménapiens n'occupaient 
pas la Campine ou le Brabant septentrional. 

* A. Wauters, Nouvelles études sur la géographie ancienne de la 
Belgique, p. 11. — PiOT, La Ménapie pendant la domination des 
Romains, dans les Annales de la Société d'Êmrdation de Bruges, 
3» série, t. IV, p. 289. 



— 424 — 

Comme cette dernière opinion semble avoir pré- 
valu chez les savants belges, nous pouvons consa- 
crer tous nos efforts à la battre en brèche, sans 
plus nous préoccuper des autres systèmes aujour- 
d'hui abandonnés '. 

Franchement, on a quelque peine à se faire à 
l'idée de cette bande de territoire attachée aux 
flancs de la Zélande, aplatie entre la Batavie et 
l'Éburonie et se déroulant comme un immense 
apiDendice jusqu'au-delà du Rhin ^ et l'on se 
demande de quels moyens de défense les habitants 
pouvaient bien disposer pour s'y maintenir. 

A part cette singularité, des motifs très puis- 
sants nous forcent à rejeter les Ménapiens de 
l'entre-Meuse-et-Waal et à établir ainsi une solu- 
tion de continuité entre ceux de la Zélande et 
ceux de l'ancien duché de Clèves '. 

On sait que lorsque César eut dispersé l'armée 
des Tenchtères et des Usipètes, il se mit à la 
poursuite des fuyards entre les deux fleuves, Jus- 

* M. Gantier, en plaçant les Ménapiens dans la Campine et dans 
l'Entre-Meuse-et-Rhin . jusque vers Neuss, ne fait que reproduire 
l'opinion de Napoléon III, qui était aussi celle du géographe Sanson. 
M. Henrard donne aux Ménapiens un tei-ritoire extraordinairement 
étendu : la Flandre, tout le nord des Pays-Bas, la Campine et 
l'Entre-Meuse-et-Rhin jusqu'à l'Alir (au sud de Bonn) où, d'après 
lui, ils confinaient aux Trévires ! 

« Un simple coup-d'œil jeté sur la carte publiée par M. Piot fait 
ressortir ce qu'il y a d'étrange dans cette conception, et cependant 
la Ménapie n'y est prolongée, à l'est, que jusqu'au Rhin. 

' Pour mettre les Ménapiens de la Zélande en communication 
avec ceux d'outre-Rhin , M. Wauters est obligé de leur donner la 
partie orientale de l'île de Bataves. (Voir sa carte de la Belgique au 
temps de César.) Nous marchons de surprise en surprise. 



— 425 — 

qu'à l'endroit où leurs eaux se confondent et où 
la plupart des barbares périrent dans les flots '. 
Cette langue de terre n'était donc pas imprati- 
cable, et si les Ménapiens y avaient élu domicile, 
comme on le présume, qu'est-ce qui eût empêché 
César de les j atteindre? Mais cette région était 
si peu la Ménapie que le conquérant romain qui, 
en toute autre circonstance, raconte si volontiers 
ce qu'il entreprend contre les Ménapiens, n'en 
fait pas même mention, alors que, suivant nos 
adversaires, il aurait été en train de fouler 
leur sol. 

M. Wauters nous fournit à ce sujet un argu- 
ment sans réplique. Parlant de l'expédition de 
César en Ménapie et des ponts construits par les 
Romains pour y pénétrer, il ajoute : « En Gueldre 
)) un travail de ce genre n'eût pas été nécessaire, 
» car après avoii^ passé la ]\Ieuse dans les endroits 
» où elle est guéable, le général romain pouvait 
» prendre à revers cette défense naturelle de la 
» Ménapie orientale '\ » Cela est incontestable 
et démontre que les Ménapiens occupaient un 
territoire d'un accès beaucoup plus difficile. 

Une autre conséquence de leur séjour en Gueldre 
serait l'obligation de leur concéder sur la rive 
droite du Rliin une portion du territoire apparte- 
nant aux Sicambres, c'est-à-dire à cette fière nation 
qui répondit à César que l'empire romain finissait 



' M Et, quum ad confluentem Mosee et Rheni pervenissent, reli- 
qua fuga desperata, magiio numéro interfecto, reliqui se in flumen 
prEecipitaverunt. » Césae, IV, 15. 

* Nouvelles études, p. 14. 



— 426 — 

au Rhin ' , et qui n'eût certes pas toléré qu'un 
peuple aussi faible que les Ménapiens, possédant 
déjà un espace plus que sujSisant, eu égard à sa 
population, vînt empiéter sur son domaine. 

On suppose, il est vrai, qu'après l'envaliissement 
de leur pays par les Tenclitères et les Usipètes, les 
Ménapiens l'abandonnèrent définitivement pour 
se concentrer en Flandre. C'est fort mal connaître 
nos ancêtres que de les croire capables d'avoir 
quitté sans esprit de retour leurs demeures et 
leurs bourgades, que les Barbares avaient bien pu 
saccager et incendier, mais qui eu peu de temps 
pouvaient renaître de leurs ruines, leurs terres 
cultivées d'en deçà et d'au delà du Rhin, leurs 
bois sacrés, leurs lieux de sépulture, les mille 
traces enfin de leur existence quotidienne. Une 
nation ne renonce pas avec tant d'insouciance à 
son territoire. Aussitôt lorage passé, elle s'em- 
presse de rentrer dans ses foyers. Ainsi agirent les 
Carnutes en l'an 51, après que de leurs propres 
mains ils eurent détruit les villages qu'ils avaient 
été obligés de fuir-. Ainsi firent les Bituriges et 
les Bellovaques qui, à l'arrivée des Romains, 
s'étaient réfugiés dans les cités voisines ^ 

Comment d'ailleurs expliquer qu'après la disper- 
sion des Germains, les Ménajoiens ne seraient pas 
retournés dans un pays dont nul ne leur contestait 
la possession, car il est indubitable que les Romains 
ne firent aucune teutative pour les en expulser; 

* « Populi romani imperium Rlieuum finire. •> Césak, IV, 16. 
» CÉSAR, YllI, 5. 

' CÉSAR, Vm, 3 et 7. 



— 427 — 

qu'ils les y maintinrent au contraire après leur 
soumission, ainsi qu'il résulte à toute évidence du 
récit de César'. 

Il était du reste conforme à la politique de Rome 
de conserver aux peuples vaincus leurs limites 
territoriales; or, les Ménapiens, après leur asser- 
vissement, n'ayant plus fait mine de secouer le 
joug, on ne conçoit j)as pourquoi ils auraient dû 
renoncer à une partie de leur antique patrimoine. 

Que l'on ne s'j^ trompe pas : les pays de Nimègue 
et de Clèves notamment n'ont jamais été habités 
par les Ménapiens. César ne dit nulle part qu'il les 
y a trouvés; au contraire, il donne à entendre que 
c'était là la demeure des Éburons, dont la majeure 
partie habitaient entre la Meuse et le Rllin^ 

VIII . 

LA FLANDRE ÉTAIT PEUPLÉE DE MORIXS AU TEMPS 

DE CÉSAR. 

Après avoir fait voir que l'entre-Meuse-et-Waal 
n'a pas servi d'habitat aux Ménapiens, il nous 

' Césae, VI, 6. — M. Wauters estime comme nous que les Ména- 
piens restèrent eu possessiou de leurs terres un moment envahies 
par les Germains, car en parlant du sac de l'Eburonie, il ajoute : 
« Arrêtons -nous à ce passage où César distingue si nettement les 
directions difiëi-entes prises par les fugitifs. On y voit que l'Eburonie 
atteignait les environs de l'Océan et les rives de quelques-uns de ses 
affluents. Mais, dira-t-on, ces affluents, c'étaient le Rhin vers Wesel; 
la Meuse, vers Grave. L'objection ne résiste pas à un examen sé- 
rieux, car les Ménapiens habitaient de ce côté; c'est là, à proximité 
du Wahal, qu'ils furent surpris par une invasion des Tenchtres et 
des Usipètes, l'an 55 avant notre ère. » Nouvelles études, p. 58. 

' « Éburones , quorum pars maxima est inter Mosam ac Rhe- 
num, » CÉSAR, Y, 24. 



- 428 — 

reste à prouver que la Flandre ne peut, à plus 
forte raison, leur être assignée comme lieu de 
séjour à l'époque de la conquête. 

Nous avons cherché en vain dans les Commen- 
taires de César, à propos de ce quïl raconte de la 
Ménapie, une seule ligne, une seule phrase, une 
seule allusion, directe ou indirecte, pouvant se 
rapporter à la Flandre. La description qu'il donne 
ressemble fort peu à ce pays, qui, quoiqu'on en 
dise, n'a pas autant changé d'aspect physique qu'on 
veut bien le prétendre, mais, en revanche, beau- 
coup à la Hollande et à la Zélande. C'est pousser 
l'hyperbole au delà des limites permises que de 
soutenir avec Schayes « que la Flandre ne formait 
» alors pour ainsi dire dans toute son étendue 
)) qu'un seul marécage au sein duquel s'élevaient 
» çà et là des îlots couverts de taillis ' . » Un sem- 
blable portrait peut avoir été ressemblant dans 
les temps préhistoriques, mais personne n'admet- 
tra qu'il en était encore ainsi un demi-siècle avant 
l'ère vulgaire. Sans doute, il existait à cette époque, 
spécialement dans la Flandre zélandaise et peut- 
être aussi vers le sud-ouest, le long de l'Yser et de 
l'Aa, des marais étendus qui n'ont disparu que 
graduellement, grâce à l'industrie de Thomme. 
L'Escaut et ses affluents, avant qu'une longue 
chaîne de digues n'eût refréné leurs débordements, 
se répandaient dans les terres riveraines et j^ro- 
voquaient parfois des inondations désastreuses, 



* Schayes, La Belgique et les Pays-Bas avant et pendant la do- 
mination romaine, t. I, p. 321; t. II, pj^. 161 et suiv. 



429 — 



comme ce serait encore le cas si les digues capita- 
les venaient à disparaître ; mais il ne faut pas se 
figurer que ces inondations étaient permanentes. 
Pendant l'été, les eaux, moins gonflées qu'elles ne 
le sont de nos jours, rentraient dans leur lit et la 
contrée reprenait sa physionomie habituelle. C'est 
donc durant la mauvaise saison que la Flandre, 
dans quelques-uns de ses cantons, offrait une cer- 
taine analogie avec la Ménapie, et ce qui ajoutait 
à là ressemblance c'était surtout la profondeur de 
ses bois composés de taillis et de broussailles. 

César parle des marécages de la Morinie, c'est- 
à-dire de la Flandre', mais il semble résulter de 
son récit qu'ils n'avaient ni l'étendue ni la persis- 
tance de ceux que l'on rencontrait plus au nord 
vers les bouches de la Meuse et du Rhin, oii nous 
plaçons la Ménapie, et qui rendaient ce pays pres- 
qu'inabordable\ On se rappellera en effet qu'à 
son retour de l'île de Bretagne, le proconsul 
envoya ses légions à la poursuite des Morins qui 
ne purent trouver dans leurs marais, desséchés 
par les chaleurs de l'été, l'abri qu'ils leur avaient 
offert l'année précédente, lorsque, également tra- 
qués par les troupes romaines, ils réussirent, 
grâce aux pluies de l'automne, à se dérober par 
une retraite habile aux atteintes de l'ennemi \ 

Une particularité dont on n'a pas suffisamment 



' CÉSAR, m, 28; IV, 38. 

» CÉSAR, lY, 38 ; VI, 5, 6. 

^ « Qui quum propter siccitates paludura, quo se reciperent, non 

liaberent, quo perfugio superiore anno fuerant usi, omnes fere in 
potestatem Labieni venerunt. » César, IV, 38. 



._ 430 — 

tenu compte, quoiqu'elle ait été signalée par un 
liomme compétent en ces matières, c'est que les 
découvertes d'antiquités romaines dans les Flan- 
dres se sont faites aussi bien dans les plaines 
basses que sur les hauteurs. Les substructions se 
rencontrent à une profondeur où on les établirait 
encore de nos jours ' . 

D'un autre côté, la naissance de la plupart de 
nos villes, Anvers, Gand, Bruges, Termonde, 
Malines, Lierre, toutes situées dans des bas-fonds, 
s'expliquerait difficilement si l'on s'arrêtait à cette 
conclusion que le pays était inhabitable à cause 
des inondations. 

Nous avons fait allusion tout à l'heure à la pre- 
mière expédition de César en Morinie. Il n'est pas 
inutile d'y revenir un instant et l'on comprendra 
tantôt pourquoi. 

Quoique l'été touchât à sa fin, le proconsul avait 
voulu terminer sa campagne par la soumission des 
Morins et des Ménapiens, les seuls peuples de 
toute la Gaule qui ne lui eussent pas envoyé de 
délégués pour traiter de la paix. Il partit donc de 
chez les Venètes% où il venait de porter la 
guerre, et franchit la Canche pour pénétrer en 
Morinie. Les habitants, unis aux Ménapiens qui 



* « Et ce n'est pas là, dit M. Galesloot, en parlant des substruc- 
tions découvertes sur le territoire de Mespelaer lez-Termonde, un 
des moindres sujets d'étonnement de voir, que cet endroit si bas et 
si marécageux a été habité dès les temps des Romains. La province 
de Brabant sous Vempire romain, dans la Reçue d'histoire et d'ar- 
chéologie, t. I, p. 266. 

« Peuples du canton de Vannes, dana la Bretagne française. 






— 431 — 

étaient venus les rejoindre, au lieu de défendre 
leurs frontières, adoptèrent unetout autre tactique; 
ils se retirèrent dans les terres basses et les forêts 
qui couvraient le centre et le nord de la Flandre, 
et lorsque Tennemi, parvenu au commencement de 
ces bois, voulut j poser son camp, ils fondirent 
sur lui et lui tuèrent beaucoup de monde. César 
réussit cependant à les repousser et pour les 
atteindre il employa ses soldats à se ira,jer une 
large route à travers bois. Ce travail avança si 
rapidement qu'au bout de quelques jours on eut fait 
une trouée considérable ; mais au fur et à mesure 
que les légionnaires avançaient, les Belges s'en- 
fonçaient plus avant dans l'épaisseur des fourrés, 
jusqu'à ce qu'à la fin les Romains, assaillis par les 
pluies torrentielles et démoralisés par leur insuc- 
cès, replièrent leurs tentes*. 

Il n'y a pas à en douter, la lutte se livrait alors 
en pleine Flandre. « Ainsi que le suppose avec 
raison Des Roches, avons-nous dit ailleurs, c'est 
la Morinie qui fut le théâtre de l'expédition dont 
nous venons de rapporter les principales péripé- 
ties, et un passage du livre IV des Commen- 
taires (§ 38) ne laisse aucun doute à cet égard. 
Mais nous estimons que les événements se 
passèrent, non aux environs de Hesdin et de 
Saint-Pol, mais au cœur même de la Flandre, 
dans les environs de Gand, couverts à cette 
époque d'immenses forêts et de marais qui s'éten- 
daient à perte de vue jusqu'aux confins de la 

' CÉSAR, III, 28, 29. 



— 432 — 

Zélande , patrie des Méuapiens , alliés des 
Morins * . )> 

M. Gantier arrive aux mêmes conclusions que 
nous. Il estime que 3000 légionnaires furent 
occupés au travail de déboisement. « Si nous 
» admettons, dit-il, que la coupe des arbres eut 
» lieu sur 500 mètres de largeur et qu'elle dura 
)' huit jours, les Romains purent avancer de 
)) plusieurs lieues et arriver entre Tliielt et Gand, 
)) même jusque près de cette dernière ville *. » 



IX. 



REFUTATION DU SYSTEME DE CEUX QUI PLACEKT LES 
MÉNAPIEKS EN FLANDEE. 

M. Wauters a découvert dans les Commentaires 
deux passages qui, d'après lui, permettraient de 
considérer la Flandre comme ayant été peuplée 
de Ménapiens dès le temps de la conquête ro- 
maine : lors de son départ pour l'Ile de Bretagne, 
en l'an 55 av. J.-C, le proconsul, laissant une 
garnison à portus Iccius, le lieu d'embarquement, 
donna ordre à ses lieutenants T. Sabinus et 
L. Cotta d'aller soumettre les tribus encore 
indépendantes de la Morinie ainsi que les Ména- 



' La Ménapie, p. 23. 

* V. Gantier, La conquête de la Belgique par Jules César, p. 200. 
— M. Henrard est du même avis : « C'est le Boulonnais, dit-il, la 
Flandre et le pays de Waes, c'est-à-dire tout le littoral delà mer du 
Nord jusqu'à l'eraliouchure de l'Escaut qui semble avoir été le 
théâtre des opérations. » Jules César et les Êburons, p, 24. 



— 433 — 

piens qui n'avaient jamais manifesté Fintention 
de se rendre ; mais cette excursion en Ménapie 
échoua piteusement : le corps expéditionnaire ne 
réussit qu'à ravager des champs de blé et à brûler 
quelques cabanes ; il revint à son point de départ 
sans avoir rencontré les Belges. « Est-il possible 
» d'admettre, s'écrie M. AYauters, que Titurius et 
» Cotta, s'écartant du portus Icchis, auraient été 
)) porter la dévastation à trente lieues de là, vers 
» Utrecht ou Arnhem, risquant à la fois de s'égarer 
» dans des cantons presque inaccessibles, de voir 
» couper leurs communications avec le port où 
» César avait laissé les bagages de son armée, de 
» compromettre, en un mot, le salut de toutes les 
» légions ? ' . » 

Nous avouons ne pas bien comprendre ce que 
l'expédition des deux officiers romains offrait de si 
particulièrement dangereux. César et ses légats 
nous ont habitués à des marches autrement har- 
dies qu'un parcours d'une trentaine de lieues. 
Pour n'en citer qu'un exemple, rappelons qu'après 
la bataille de la Sambre, pendant que le proconsul, 
avec le gros de l'armée, alla assiéger l'oppidum 
des Aduatuques, Publius Crassus fut envoyé à 
plus de 200 lieues de là, avec une seule légion, 
pour dompter les peuples maritimes habitant la 
Normandie et la Bretagne française ^ 

Diverses circonstances permettent d'affirmer 
que la mission de Sabinus et Cotta avait réellement 



' UAthenœum belge, 1880, p. 41. 
' César, II, 34. 



— 434 — 

un but lointain : d'abord l'attaque des Morins 
dirigée contre l'équipage des deux navires de 
transport revenant d'Angleterre ' , qui certes n'eût 
pas eu lieu si les légions avaient opéré en Flandre; 
ensuite, la tâche confiée à Labiénus de châtier les 
Morins et qui prouve assez que les autres lieute- 
nants Titurius et Cotta étaient occupés au loin '\ 

Notre honorable adversaire a conséquemraent 
eu tort de considérer Texcursion de ces derniers 
en Ménapie comme une simple promenade mili- 
taire ; c'était au contraire une expédition armée 
très fortement organisée, composée de cinq lé- 
gions et dont révolution dura plus d'un mois, 
puisque les troupes ne rentrèrent au camp d'Ic- 
cius qu'après que César lui-même j eut ramené 
sa flotte de l'Angleterre et qu'immédiatement 
après l'armée fut disloquée pour être envoyée 
dans ses cantonnements dliiver '. Faisons remar- 
quer en outre qu'à ce moment la sécurité des 
légions n'était nullement compromise, la catas- 
trophe d'Aduatuca n'ajant pas encore démontré 
le danger qu'il pouvait y avoir à laisser circuler 
les troupes en rase campagne 

Le deuxième passage sur lequel M. Wauters 
s'appuie pour placer dans les Flandres- les Ména- 
j^iens ou du moins une partie de ceux-ci n'est 
guère plus concluant ; qu'on en juge : exaspéré 
de la résistance continue des Ménapiens qui, seuls 



' CÉSAR, IV, 37. 
« CÉSAR, IV, 38. 
' CÉSAR, loc. cit. 



— 435 — 

de tous les Gaulois, refusaient de lui envoyer des 
délégués, César, à la tête de cinq légions, d'un 
corps d'auxiliaires et de sa cavalerie, se décida à 
envahir leur territoire. Il partagea son armée en 
trois colonnes qui pénétrèrent dans ce pays au 
moyen de jDlusieurs ponts. « Où cliercher ces der- 
» niers ? demande M. Wauters. Il ne faut pas 
)) songer à l'Escaut inférieur, sur lequel on ne 
» peut en jeter qu'au prix d'eiïorts extraordi- 
)) naires. La Meuse en aval de sa jonction avec le 
w Wahal, et le Wahal lui-même, dont les rives 
)) sont d'une nature marécageuse, se prêtent peu 
» à la narration de César, qui parle de cette 
)) construction de plusieurs ponts comme d'une 
« circonstance insignifiante. Entre Arnhem et 
•) Termonde aucun point n'est favorable à l'éta- 
» blissement rapide de moyens de communication 
» de ce genre « . » 

Nous croyons avec notre savant contradicteur 
que l'Escaut inférieur, à cause de sa largeur, 
convient peu à l'établissement de ponts ; en effet, 
ce sont de véritables bras de mer qu'on rencontre 
en aval d'Anvers ; mais le Waal n'offrait pas 
les mêmes difficultés : ses eaux, quoique larges, 
n'avaient pas la rapidité du Rhin ^ On comprend 

* UAthenœjitn belge, loc. cit. 

* « Nam Rhenus uno alveo continuus, aut modicas insulas oir- 
cumveniens, apud principium agri Batavi, velut in duos amues divi- 
ditur, servatqiie nomen et violentiam cursus, qua Germaniam praî- 
vehitur, donec Oceano misceatur; ad Gallicam ripam latior et 
placidior adflueus : verso cognomento Vahalem accolœ dicunt : mox 
id quoque vocabulum mutât Mosa flumiue, ejusque immenso ore 
eumdem in Oceanum eflunditur. " Tacite, Annales, II, 6. 



— 436 — 

donc très bien que César j ait pu jeter des ponts, 
lui qui en dix jours de temps est parvenu à en 
construire un sur le Rhin même. 

Sans doute, les bords du Waal étaient maréca- 
geux, et ceci confirme pleinement ce que César 
dit du pays des Ménapiens : qu'il était entouré de 
profonds marais et couvert de bois touiîus, perpe- 
tuis pjaludibits silvisqiie muniti, ce que répètent 
Strabon, Orose et Dion Cassius. César, il est vrai, 
n'entre pas dans de longs détails sur la confection 
de ces ponts, qui étaient peut être des ponts de 
bateaux ou de radeaux, mais cependant, il croit 
devoir en faire mention, ce qui démontre que ce 
n'était pas là une cliose insignifiante, car il a 
passé et repassé maintes fois l'Escaut et la Meuse, 
et jamais il ne parle des ponts qu'il a construits 
sur ces cours d'eau. Pour les troupes romaines le 
passage des rivières ne présentait pas un obstacle 
sérieux ; ce n'est que dans des circonstances 
exceptionnelles, par exemple lors du premier j^as- 
sage du Rhin, qui pouvait être regardé comme 
un événement, puisque jamais encore les armées 
de la République n'avaient franchi ce fleuve, que 
le proconsul juge à propos de sortir de sa réserve 
habituelle. Et quant aux marais, on n'ignore pas 
que lorsqu'ils ne pouvaient être contournés ou 
autrement évités, les Romains les traversaient 
également au moyen de ponts. Qui sait si quel- 
ques-uns de ceux que César fit construire pour 
entrer dans la Ménapie ne rentraient pas dans 
cette dernière catégorie de travaux ? 



437 — 



X. 



LES MEXAPIENS NE SE SONT ETABLIS DANS LA 
FLANDEE QUE POSTÉRIEUREMENT A CESAR, 

M. Gautier tient, à propos de la question qui 
nous occupe, un raisonnement qui mérite cVêtre 
reproduit. « Voici, dit-il, l'argument militaire qui 
» démontre irréfutablement que les Morins habi- 
» talent la Belgique et touchaient, quoi qu'on en 
» dise, aux bouches de TEscaut. César prend, en 
» Tan 55 avant J.-C, la résolution de traverser 
)) la mer, pour aller punir les habitants de la 
» Grande-Bretagne, qu'il accusait d'avoir livré 
)) des secours aux Belges. Il se dirige des environs 
» de Bonn vers le port Iccius (Calais), passe Ni- 
» velles, Lille, arrive près de Saint-Omer et nous 
» apprend qu'étant là il se trouvait chez les 
)) Morins, d'où la traversée était la plus courte. Il 
^) venait donc de passer par la région méridionale 
» de leur pays. Une grande partie des Morins de 
» ces environs lui envoient des députés. L'enva- 
)•> hisseur reçoit leur soumission ; puis il charge ses 
» lieutenants Sabinus et Cotta de se rendre dans 
» les cantons morins qui n'avaient pas encore 
» déjDOsé les armes. Si la Morinie n'avait eu que 
» l'étendue que certains géographes lui donnent, 
» César n'eût pas eu besoin d'y organiser une 
» expédition; il eût couvert tout le pays, en 
» ouvrant ses colonnes sur l'espace de quelques 
» lieues. Il est évident que les cantons morins 
)) qu'il voulait réduire se trouvaient à une distance 

29 



— 438 — 

» assez foi'te, et ce ne pouvait être que dans la 
)) direction de la Ménapie, ce qu'il dit du reste 
» lui-même, donc vers le bas Escaut. 

» Après son retour d'Angleterre, se tenant dans 
» les environs de Calais, César juge utile d'entre- 
)) prendre une seconde ou plutôt une troisième 
» expédition contre les mêmes cantons morins. 
)) Cette fois, c'est Labiénus qu'il envoie avec deux 
» légions vers Bruges et Anvers. Labiénus se mit 
>-> en route et arriva loin^ car les marais étaient 
)) desséchés par les chaleurs de l'été (César, IV, 38). 
w En supposant qu'il n'avança que d'une vingtaine 
» de lieues belges, il a dû atteindre les environs 
» de Bruges et d'Eecloo. Cependant César nous 
» fait comprendre clairement qu'il ne parvint pas 
» au bout du pays. Pour arriver jusqu'à son 
extrême limite, il eût dû pousser jusqu'à Anvers*. » 

On peut ne pas être d'accord avec M. Gantier 
sur les détails topographiques; on peut lui con- 
tester l'assimilation qu'il fait d'Iccius portus et 
de Calais, mais son argumentation dans le cas 
spécial qui nous intéresse ne sera pas aisément 
réfutée. 

L'emplacement des Ménapiens en Flandre sou- 
lève une foule d'autres objections toutes également 
graves. Est-il besoin de rappeler ce que nous 
avons écrit au sujet de la disj)roportion énorme 
qui existe entre la population de la Ménapie, telle 
qu'elle résulte des chiffres de César, et l'étendue 
territoriale de cette contrée, telle que les savants 

' V. Gantier, La conquête de la Belgique par Jules César, p. XV. 



— 439 — 

belges la délimitent? « Comment, avons-nous dit, 
» supposer que les Ménapiens, race industrieuse, 
» adonnée avec succès à la navigation, à l'agricul- 
» ture, à rélève du bétail, dont les bourgades et 
» les exploitations couvraient les deux rives du 
)) Rliin, auraient occupé, et ce avec une popula- 
» tion trois fois moindre que leurs voisins les 
» Morins, un territoire trois fois plus étendu? On 
» sent d'instinct qu'il y a là une anomalie contre 
» laquelle le bon sens proteste * . » 

En effet, il est impossible d'admettre qu'une 
région aussi vaste, s'étendant des bords de l'Yssel 
à ceux de l'Aa, comprenant les pays de Clèves et 
de Nimègue, le Bommelerwaard, les îles de la 
Zélande et toute l'ancienne Flandre, n'aurait eu 
qu'une population de 36,000 âmes, alors que la 
Morinie, rapetissée d'après les mêmes érudits aux 
proportions d'un canton d'une dizaine de lieues, 
tant en longueur qu'en largeur, en aurait possédé 
une de 100,000 âmes% c'est-à-dire que sous le 
rapport de la densité de la population aucun pays 
de la Gaule n'aurait pu être mis en parallèle avec 
la Morinie. Et c'est dans ce territoire exigu, 
resserré entre la Canclie , l'Aa et le Xeuf-Fossé 
qu'il faudrait en outre cliercher les marécages et 
les immenses forêts où nous avons vu tantôt les 
Romains s'enfoncer à la suite des Morins ! Cela 
est-il sérieux ? 



' La Ménapie et les contrées limitfojyhes, p. 13. 

" M. Gantiei" estime qu'au lieu de quadrupler, il faut quintupler le 
contingent militaire des Belges confédérés pour avoir le chiffre de 
leur population. Les raisons qu'il donne nous semblent concluantes. 



— 440 - 



La principale raison alléguée par nos adver- 
saires pour installer en Flandre les Ménapiens de 
César se déduit de ce qu'au moyen âge la contrée 
portait le nom de territorim^i Menapiorum; qu'il y 
a donc lieu de croire que cette dénomination 
remonte à la période gauloise, puisque déjà sur 
la carte routière romaine dite table de Peutinger 
et qui date du IIP siècle, figure un Castellum 
Meiiapioritm, aujourd'hui Cassel, département du 
Nord. Mais c'est là une supposition toute gratuite, 
très facile à renverser. En effet, de ce que la Flan- 
dre était occupée par les Ménapiens à l'époque de 
la confection de la carte, il ne s'ensuit aucunement 
qu'il en était déjà ainsi deux ou trois siècles 
auparavant. Ainsi, parce que sous l'Empire les 
Ubiens habitaient le pays de Cologne, prétendra- 
t-on qu'ils y résidaient du temps de César? Rien 
ne serait i^lus contraire à la vérité historique, 
attendu qu'il résulte de textes authentiques qu'au 
moment de la conquête ils étaient établis à la 
droite du Rhin, dans l'ancien duché de Nassau, et 
que leur transfert ne remonte qu'au gouvernement 
d'Agrippa (vers l'an 35 av. J.-C.) 

De même la Flandre a donc très bien pu être 
peuplée de Morins un demi-siècle avant J.-C. et 
de Ménapiens à l'époque où la carte fut dressée ; 
or, c'est justement ce que nous n'avons cessé de 
soutenir. 

On cite toujours le Castellum Menapiorum pour 
démontrer l'antériorité du séjour des Ménapiens 
en Flandre, mais on perd de vue que ce nominal, 
loin d'indiquer un établissement gaulois, dénote 



— 441 — 

an contraire une origine romaine relativement 
moderne. Il est même fort probable que Cassel a 
été dans le principe un poste d'observation bâti 
par les Romains pour maintenir dans le devoir les 
Ménapiens nouvellement transplantés en Morinie, 
car on sait par César lui-même et par Dion Cassius 
que ceux-ci ne possédaient pas de villes, mais 
habitaient des cabanes éparses dans les bois '. 

Remarquons en outre que si Cassel avait appar- 
tenu aux Ménapiens dès Tépoque de la conquête, 
César s'en fut certainement rendu maître lorsqu'au 
retour de sa première expédition en Germanie 
(an 55), il passa à proximité de cette ville avec 
toute son armée pour aller s'embarquer h port us 
Iccius. A son défaut , Labiénus qui reçut la mis- 
sion de pacifier les Morins indomptés , ou Fabius 
qui établit ses quartiers d'hiver en Morinie en 54, 
n'auraient pas manqué l'occasion de réduire la 
forteresse du seul peuple de la Gaule qui restait 
encore à vaincre. 

Il est un fait dont nos adversaires ne parvien- 
dront jamais à donner une explication satisfai- 
sante et qui répand un grand jour sur le débat : 
une partie considérable du. pagus Mempiscus s'éten- 
dait au loin dans le diocèse des Térouanais ou des 
Morins; ainsi les villages de Boeseghem, Crom- 
beke, Eecke, Esquelbeque,Hames-Boucres,Ledrin- 
ghem, Nordausque, Oxelaer, Strazeele,Terdegem, 

' CÉSAR , III , 29 ; IV, 4. — « Ipse (Csesar) postea in Morinos 
eorumqiie finitimos Menapios arma convertit. NuUam tamen eoruni 
parteni subegit : nam illi non iirljes liabentes sed in tuguriis habi- 
tantes > Dion Cassius, Historia romana, xxxix, 44. 



— 442 — 

Toiirnehem . AVatten , ^\'est-Vleteren , tous attri- 
bués au Mempisc par les actes du haut moyen âge, 
se trouvaient néanmoins compris dans le diocèse 
de Térouane ' ; Cassel même ressortissait à cette 
circonscription ecclésiastique. Encore une fois, ne 
faut-il pas en inférer que ce ne fut que postérieu- 
rement à César, que les Ménapiens obtinrent l'au- 
torisation de se fixer dans la Morinie septentrio- 
nale , comme les L biens avaient obtenu celle de 
s'établir dans l'ancienne Aduatuquie? 

Et que Ion ne vienne pas nous objecter qu'ils 
ont pu être refoulés au midi de TYser et de TAa 
postérieurement à la création des circonscriptions 
diocésaines : nous tenons la preuve que dès le 
III" siècle, donc lono-temps avant Torganisation 
des évêchés en notre pays, longtemps avant la 
subdivision de la province Belgique en cités par 
Honorius, leur transplantation était effectuée. 

On le voit, de toutes parts des obstacles insur- 
montables se dressent dès qu'on veut appliquer à 
la Flandre les endroits où César parle de la Ména- 
pie, et malgré soi on est ramené à la solution que 
nous avons proposée et qui seule satisfait à toutes 
les exigences du texte. Si Ton peut hésiter quant à 
Tépoque exacte du transfert, on ne saurait dans 
aucun cas le placer avant le règne d'Auguste, 
ainsi que nous croyons l'avoir surabondamment 
démontré-. 



' ^"oir le tableau des localités attribuées au pagits Mempiscus, 
dans notre ouvrage sur la Ménapie, pp. 112 et suiv. 

* Parmi les diverses raisons que nous avions alléguées à l'appui 
de notre opinion, M. Wauters en conteste deux. D'après lui, il n'est 



443 



XI. 

LES TEXCHTÈRES ET LES USIPÈTES ENVAHIRENT LA 
MÉNAPIE JÎT PASSÈRENT LE RHIN ENTRE UTRECHT 
ET LA MER DU NORD. 

Un passage de César détermine, d'après nous, 
d'une manière indiscutable la situation de Tan- 
cienne Ménapie, et nous demandons. la permission 
d'insister sur ce point parce qu'il rétablit la dis- 
cussion sur son véritable terrain et lui donne une 
base fixe et solide. 

Lorsque les Tenclitères et les Usipètes, chassés 
de leur pays, se présentèrent, dans Farrière saison 
de l'an 56 avant J.-C, sur les bords du Rhin, près 
de son embouchure dans la mer, ils y trouvèrent 
les Ménapiens, dont les cultures s'étendaient sur 
les deux rives du fleuve. Grâce à Femploi d'un 
stratagème assez banal, ils réussirent à pénétrer 
dans le pays et y hivernèrent. Au printemps sui- 

pas étonnant que les premiers marquis de la Flandre aient reçu la 
qualification de pyinceps ou cornes Morinorion, attendu que leurs 
états englobaient presque tout l'ancien diocèse de Térouane ou des 
Morins. Cela est vrai , mais ils englobaient également l'ancien 
diocèse de Tournai et s'étendaient par conséquent sur toute la Mo- 
rinie primitive. X'est-il pas naturel dès lors de supposer qu'on a 
dorme à ces princes un titre général s'appliquant à la totalité de 
leurs possessions, plutôt c^u'un titre spécial n'en désignant qu'une 
fraction? Quant à la suprématie c^ue la ville d'Arras s'arrogea sur 
toutes les auti-es villes de Flandre, notre docte contradicteur i^rétend 
qu'il y a erreur, attendu qu'à aucune époque Arràs n'exerça comme 
municipe une prééminence sur les autres communes flamandes. 
Ceci mérite réflexion. Disons, à notre décharge, que nous avons 
suivi Warnkônig, qui lui-même s'en rapporte aux anciens historiens 
de la Flandre, organes sans doute d'une antique tradition. 



— 444 — 

vant, ils entreprirent des incursions plus avant 
dans la Gaule, mais battus par les Romains, les 
débris de leur horde se réfugièrent chez les 
Sicambres ' . 

Les Tenchtères et les Usipètes entrèrent donc 
dans la Ménapie à iDroximité de lendroit où le 
Rhin se déverse dans la mer du Nord, Rhenum 
transierunt, non longe a mari quo Rhésus m finit; 
or, des trois branches principales formant le delta 
du fleuve, il ne peut évidemment s'agir ici ni de 
celle qui, sous le nom d'Yssel, se décharge dans le 
Zuiderzee ou Flevo lacus et qui, à ce qu'il paraît, 
n'existait pas encore au temps de César, ni de celle 
qui, sous le nom de Waal ou Wahal, se joint à la 
Meuse , car alors les Barbares auraient dû passer 
deux fois le Rhin et traverser l'île des Bataves, ce 
que César n'eût pas manqué de nous apprendre, 
mais bien du bras du milieu, de celui qui a toujours 
porté le nom de Rhin et qui débouche dans la mer 
entre Noordw}^^ et Katwyk, au nord de Leyden, 
et c'est effectivement à cet embranchement que 
l'écrivain romain fait allusion lorsqu'il dit que les 
Tenchtères et Usipètes franchirent le Rhin près de 
son embouchure. 

On a essayé de contester la conclusion que nous 
avions tirée de ce passage, en faisant remarquer 
(c que pour César, comme pour tout habitant de 
» la Gaule centrale et de l'Italie, le point de sépa- 
» ration du Wahal et du Rhin proprement dit sera 
)) toujours considéré comme peu éloigné de la 

» CÉSAR, IV, 1,4. 



— 445 — 

» mer'. >> L'argument est faible; en effet, ponr un 
habitant de la Gaule centrale et de l'Italie, aussi 
bien que pour un habitant de la Gaule belgique, la 
ville d'Emmerich, aux environs de laquelle on 
veut que la traversée des Barbares ait eu lieu*, 
sera toujours à une distance de 220 kilomètres ou 
44 lieues en ligne droite du bord de la mer; or, à 
ce compte, toutes les localités de la Belgique et des 
provinces rhénanes pourraient être considérées 
comme assises le long du littoral, ce qu'il serait 
absurde de prétendre. On le comprendrait à la 
rigueur s'il s'agissait d'un pays inconnu à César et 
si le nom du Rhin apparaissait pour la première 
fois dans son récit, mais ce n'est nullement le cas 
ici. Le conquérant romain connaît parfaitement la 
Gaule belgique ; il l'a parcourue depuis trois ans ; 
il l'a fait étudier par ses explorateurs ; il a porté 
ses armes jusqu'au confluent de la Meuse et du 
Rhin et, circonstance plus remarquable, dans son 
livre IV où il raconte l'invasion des Tenchtères et 
des Usipètes, il décrit lui-même tout le cours du 
Rhin et nous apprend entre autres que depuis la 
bifturcation du Waal et du Rhin proprement dit 
jusqu'à la mer il y a une distance de 80,000 pas. 
Il est donc évident qu'il ne peut avoir fourni, con- 
tre ses habitudes, un renseignement aussi complè- 
tement vague, aussi absolument inexact que celui 
qu'on prétend lui endosser. D'ailleurs, s'il avait 
voulu désigner les environs d'Emmerich, pourquoi 



* h'Athenœicm belge, loc. cit. 

» D'autres écrivains indiquent Wesel, qui est encore plus éloigné 
de la mer. 



— 446 — 

aurait-il insisté sur le voisinage de la mer? Ce détail 
était npn seulement inutile, mais ne pouvait servir 
qu'à égarer le lecteur. En disant que les Germains, 
pour pénétrer dans la Ménapie, passèrent le Rhin, 
Rhenum transieru7it , la phrase était complète et 
correcte, pourquoi a-t-il jugé opportun d'ajouter 
incontinent : non longe a mari quo Rhenus influit, si 
ce n'est pour appeler l'attention sur une particula- 
rité qui a son importance, en un mot pour indiquer 
l'endroit précis où la traversée s'effectua? sans cela 
il faudrait l'accuser d'avoir écrit pour ne rien dire, 
ce qui appliqué à un écrivain aussi concis, aussi 
sobre de détails, paraîtra toujours un reproche 
immérité. 

L'interprétation dans le sens que nos adversaires 
indiquent semblera encore plus bizarre si Ton con- 
sidère que dans leur système, le Rhin ne côtoie la 
Ménapie que sur un petit parcours, à l'est, du 
côté opposé à la mer. Eh bien, voilà le résultat 
auquel on aboutit lorsqu'on détourne les expres- 
sions de César de leur acception naturelle et logique. 

Quant au choix que firent les Barbares de cet 
endroit de traversée près de la mer, dans une 
contrée marécageuse, « au lieu de forcer le passage 
» du fleuve dans un pays favorable à leurs mouve- 
» vements, » on peut se demander si ce choix 
dépendait d'eux ; on semble oublier que les Tench- 
tères et les Usipètes erraient à l'aventure depuis 
trois ans, vivant de pillage et de rapines, repoussés 
des uns comme des hôtes incommodes, s'imposant 
aux autres, aux peuplades les plus faibles, dévo- 
rant les approvisionnements dont ils parvenaient 



— 447 — 

à s'emparer, comme ils le firent chez les Ménapiens, 
et reprenant ensuite leur course vagabonde. Dieu 
sait à la suite de quelles vicissitudes, de quelles 
luttes, de quelles misères, ils avaient été entraînés 
vers rembouchure du Rhin. Pour des hordes de 
cette esx^èce, les profondeurs des bois et les fon- 
drières n'offraient pas d'obstacles , elles passaient 
leur vie à les parcourir, elles y étaient dans leur 
élément. « Ni les étangs ni les bois, dit César, en 
» parlant des Sicambres, n'arrêtaient ces hommes 
)) nés dans la guerre et le brigandage ' . » 

Des Roches a compris, à peu près comme nous, 
la marche des Germains, car il les fait déboucher 
enOaule par le pays des Caninéfates, entre Utrecht 
et la mer. « En effet, dit-il, s'ils eussent passé le 
fleuve entre le fort de Schenck et Dusseldorf 
(qu'il me soit permis d'employer les noms mo- 
dernes pour plus de clarté), ils auroient trouvé 
le bord oriental occupé par les Sicambres et non 
par les Ménapiens; ce seroit une ignorance 
grossière que d'étendre si loin les frontières de 
ces derniers. D'ailleurs leur longue route ne 
pouvoit guère aboutir en ces endroits sans qu'ils 
eussent passé sur le ventre aux Suèves qu'ils 
fuyoient, ou qu'ils fussent retournés dans leur 
ancienne patrie dont leur dessein étoit de 
s'éloigner. Auroient-ils passé le Waal entre le 
fort de Schenck et le confluent de la Meuse? 
On trouvera le même inconvénient, en ce que 
l'une et l'autre rive dans toute cette étendue 

' CÉSAK, VI, 35. 



— 448 — 

étoient habitées par les Bataves. Il est donc 
démontré qu'ils ont dû passer plus bas. En sor- 
tant de leur patrie ils se seront bien gardés de 
courir à la rencontre des Snèves qui occupoient 
tout le milieu de la Germanie. Ils auront marché 
vers le pays des Cimbres au delà de TElbe, et 
de là vers les bords de la mer Baltique. Puis 
retournant vers l'Océan, ils l'auront côtoyé en 
tirant vers la Frise. Ensuite ils auront traversé 
la Hollande : les Caninéfates qui l'habitoient les 
auront laissé passer de gré ou de force; enfin 
dans les environs de Gorcum et de Heusden, ou 
plus bas encore, ils rencontrèrent pour la pre- 
mière fois les Ménapiens de la Belgique '. » 
I)es Roches ne se trompe que sur un point, c'est 
quant à l'endroit où la horde rencontra les Ména- 
piens, et son erreur provient de ce qu'il n'a pas 
soupçonné le véritable emplacement de ce peuple, 
qu'il fixe en Campine. 



XII. 



- CESAE ET STEABON PLACENT POSITIVEMENT LES 
MÉNAPIENS A l'eMBOUCHUEE DU EHIN. 

Nous avons vu l'écrivain romain domicilier les 
Ménapiens sur les deux rives du Rhin, près de la 
mer du Nord. Devant une affirmation aussi caté- 
gorique, il n'y aurait à hésiter que si un autre 
texte quelconque en altérait ou en atténuait la 

' Des Roches, Histoire ancienne des Pays-Bas autrichiens , t. II, 
p. 77. 



— 449 — 

portée, mais loin d'y contredire, les différents 
passages des Commentaires où il est question de 
la Ménapie concourent tous à lui donner plus de 
netteté. Rappelons, en effet, que César fait des 
Ménapiens les voisins des Éburons et dépeint leur 
pays comme entouré de marais perpétuels, hérissé 
de bois épais : Erant Menapii projiinqui Ebuy^onum 
ftnibus, perpeluis paludibus silvisque 7nuniti * ; que 
pour pénétrer sur leur territoire, il eut recours à 
la construction de ponts : pontibus effeciis, enfin 
que Labiénus, en poursuivant les Éburons, qui 
pjroœimi Oceanum fuerunt, se dirigea vers la mer 
du côté du pays des Ménapiens, ad Oceanum versus 
in eas partes^ quœ Menapios attingiint *. 

Ce dernier épisode est j)articulièrement instruc- 
tif. César, en vue d'assurer le succès de la san- 
glante exécution qu'il médite, se met en devoir 
d'isoler complètement l'Éburonie : il se jette sur 
le territoire des Nerviens qu'il saccage et d'où il 
ramène de nombreux otages; il réduit la Ménapie, 
où il laisse l'atrébate Commius avec sa cavalerie ; 
ensuite, par un vaste mouvement tournant, il 
rejoint Labiénus qui, dans l'intervalle, a complè- 
tement battu les ïrévires, et passe sur le territoire 
des Ubiens pour s'assurer qu'aucun secours ne 
viendra de la Germanie '\ On sent à la lecture des 

' César, VI, 5. 
* CÉSAR, VI, 33. 

2 Pourquoi, dira-t-on, César ne prend-il pas les mêmes précautions 
vis-à-vis des Bataves, dont le pays était contigu et dans les maré- 
cages boisés duquel les Éburons auraient si facilement pu trouver 
un asile? Erreur, Commius avec sa cavalerie veillait de ce côté; 
Bataves et Ménapiens ne formaient en réalité qu'un seul et même 
peuple. 



— 450 — 

Commentaires que son principal objectif est de 
faire le vide autour de TEburonie et d'empêcher 
Ambiorix, son indomptable ennemi, de chercher 
un refuge chez les nations voisines. Cette préoccu- 
pation se trahit dans toutes ses actions. C'est 
ainsi qu'il menace les Sègnes et les Condruses et 
leur fait promettre solennellement de repous- 
ser sans pitié les Ebm^ons qui tenteraient de 
s'introduire chez eux. Toute retraite est coupée 
aux malheureux proscrits qui se trouvent enfer- 
més dans un cercle de fer dont rien ne peut les 
tirer, car, s'ils fuient vers le nord, ils risquent de 
tomber entre les mains de Commius; à l'est, ils 
rencontreront les farouches Sicambres ou les 
Ubiens, alliés de Rome; au midi, les Tré vires, les 
Sèg-nes et les Condruses, et à l'occident les Xer- 
viens leur barrent le chemin. Il ne leur reste 
d'autre alternative que de se cacher dans les Ar- 
dennes, dans les marais de Peel ou dans les lies de 
la Zélande, et ce sont en effet ces directions que 
nous leur voyons prendre. Mais le féroce Romain 
ne laissera pas si facilement échapper sa proie. 
Du camp d'Aduatuca, où il a concentré son armée 
et où le parc général a été transporté, il envoie 
Trébonius avec trois légions du côté du pavs des 
Aduatuques, qui, ainsi que nous l'avons démontré, 
habitaient entre la Meuse, le Rhin et les monts 
Eifel; il ordonne à Labiénus de se porter vers les 
îles de la mer, le long des frontières des Ména- 
piens, c'est-à-dire le long du Waal jusqu'au Moer- 
dvk: lui-même se dirio-e d'abord vers l'Escaut 
(Berg-op-Zoom) et ensuite vers l'extrémité de la 



— 451 — 

forêt des Ardenues (Namur, Liège). Ce déploie- 
ment ciixulaire de rarmée, destiné à envelopper 
rÉburonie entière dans une vaste ruine, ne s'ex- 
plique pas dans le sj^stème de nos adversaires, 
suivant lequel l'armée romaine n'aurait opéré qu'à 
l'ouest de la Meuse, mais, par contre, il cadre 
admirablement avec la lettre et l'esprit des 
Commentaires. En effet, l'une des causes qui firent 
choisir Aduatuca pour y établir le quartier gé- 
néral, c'est que ce camp, dont les retranche- 
ments élevés par Sabinus et Cotta subsistaient 
encore, était situé à peu près au milieu du terri- 
toire voué à la dévastation, hoc fere est in mediis 
Ehiironum finihus. Quand César nous fait-il con- 
naître ce détail important? C'est au moment où il 
s'apprête à lancer ses colonnes. Ce n'est pas 
de sa part une simple indication topographique, 
c'est un renseignement indispensable à Tintelli- 
gence de ses opérations militaires. D' Aduatuca, 
pris comme point central, ses légions se répan- 
dront dans tous les cantons de TÉburonie et 
vraisemblablement jusqu'au sein de l'Aduatuquie , 
hœc in o'mnihiis Ehuronum jjcu^tibus gerebantur, et 
ne se contenteront pas de ravager, à la gauche de 
la Meuse, le territoire de Cativolcus, rex dimidiœ 
partis Eburoniim, qui n'était plus à craindre, puis- 
qu'il s'était empoisonné, mais s'acharneront aussi 
sur le territoire d'Ambiorix, celui des deux rois 
éburons qui avait fait le plus de mal aux Romains 
et que César considérait comme son ennemi per- 
sonnel. 

Si l'on restreint, au contraire, la dévastation 



— 452 — 

à l'Ébiironie cismosane et si Ton accepte l'assimi- 
lation de Tongres à Acluatuca, le quartier général 
se trouve, non plus vers le milieu, fere in mediis 
finibus, mais vers la limite méridionale du pays, 
où il est exposé tout à la fois aux incursions 
des Sicambres et aux entreprises désespérées des 
Éburons de la rive droite renforcés des fugitifs de 
la rive gauche. En outre, dans ce cas, il faut de 
toute nécessité diriger les trois colonnes unique- 
ment vers le nord et le nord-ouest, c'est-à-dire 
vers la Ménapie, tandis que les Commentaires 
nous enseignent que Labiénus seul reçut mission 
de prendre cette direction , et enfin , argument 
décisif, il faut faire parcourir à Trébonius identi- 
quement le même itinéraire qu'à César ' . 

Un passage de Strabon, que nos contradicteurs 
laissent prudemment dans l'ombre, prouve que 



' Tous les arguments produits par M. Gantier (p. 230) pour attri- 
buer à Ambiorix la souveraineté de l'Éburonie occidentale peuvent 
être appliqués avec succès à la défense de notre thèse. « C'est 
Ambiorix. qui dirige l'attaque, quoiqu'il fût le plus jeune des deux 
souverains. Il commandait parce qu'il était chez lui. Si l'action avait 
eu lieu sur le territoire de Kativolk, c'est celui-ci qui l'eût dirigée. 

» C'est avec Aml)iorix et non avec Kativolk que négocient les 
Romains. Ambiorix prend l'engagement de laisser traverser libre- 
ment « son » territoire. (Illud se ■polliceri et jurejurando confiv)nare 
tutum ite>- per fines siios daturum.) 

» César nous apprend qu'Ambiorix payait un tribut aux Aduati- 
ques qui étaient < ses » voisins [Quod Aduatucis fînitiinis suis pen- 
dere consuesset). » 

Ajoutons qu'Ambiorix est constamment en relations avec les Ger- 
mains et les Trévires ; que les cohortes de Trél)ouius ravagent cruel- 
lement son royaume, dont les Sicambres achèvent la mise à sac, 
enfin que ces mêmes Sicambres n'ont pour ainsi dire qu'à traverser 
le Rhin pour se trouver avec leur armée devant Aduatuca, situé à 
quelques lieues seulement du fleuve [César, VI, 35j. 



— 453 — 

soixante ans après la conquête, les Ménapiens 
habitaient encore, aux rives du Rhin, les mêmes 
régions où César les avait connus, où il les avait 
combattus et où, après leur soumission, il les avait 
laissés jouir en paix de leurs anciennes possessions 
territoriales. Voici ce que dit Strabon : <( Les 
» derniers [des peuples de la Gaule vers le Nord] 
» sont les ^lénapiens qui habitent, de chaque côté 
» des bouches du Rhin, des marais et des bois 
» composés non d'arbres de haute futaie, mais de 
» broussailles épaisses '. « C'est la confirmation 
explicite des termes de César, mais ici Tindication 
est plus précise : c'est bien à l'embouchure du 
fleuve, iiirimque ad ostia Rheni, que Strabon place 
les Ménapiens. 

Il est commode de négliger cette citation, de 
l'écarter comme non avenue ; ce procédé simplifie 
singulièrement la controverse, mais la critique 
historique ne se contente pas de pareils expé- 
dients; elle exige que l'on tienne compte de tous 
les éléments du problème et surtout de ceux qui 
peuvent en être considérés comme les facteurs 
principaux. Or, nous tenons pour démontré qu'il 
n'y a réellement dans les auteurs de l'antiquité, 
pour la période dont il s'agit, que deux passages 
qui déterminent d'une manière directe l'emplace- 
ment des Ménapiens ; ce sont ceux que nous venons 
de relever , celui notamment où César raconte 
rinvasion des Tenclitères et des Usipètes dans le 

* « Ul tirai sunt Menapii, qui utrimqne ad ostia Rheui paludes in- 
coluut et silvas humilis densneque materis; ac spiuosaj. » Strabon, 
livre IV. 

30 



— 454 — 

pays des Ménapiens : flumen Rhenitm bmnsierunt, 

non longe a mari quo Rhenus influit quas regio- 

nes Menapiï incolehant et ad utramqiie ripam fiii- 
minis agros œdificia vicosque habebant ', et celui 
où Strabon place ce peuple exactement au même 
endroit : Menapii qui utrimque ad ostia Rheni 
paludes incolunt et silvas ^. 

Ayant à opter entre l'attestation concordante 
et décisive de César et de Strabon, contemporains 
des faits qu'ils exposent, et la négation d'écri- 
vains de nos jours qui n'appuient leurs assertions 
que sur de vagues rapprochements, on conçoit que 
notre choix ne saurait être douteux. 

Le j)assage cité de Strabon n'est du reste pas le 
seul que l'on puisse invoquer. Cet auteur corro- 
bore ailleurs encore notre manière de voir, en 
faisant des Sicambres les voisins des Ménapiens ^ 
Nous croyons même pouvoir interpréter dans un 
sens favorable à notre thèse les termes dont il se 
sert pour énoncer que les habitants des pays rhé- 
nans ne s'embarquaient pas d'ordinaire aux bou- 
ches du Rhin, c'est-à-dire chez les Ménapiens, 
mais chez leurs voisins les Morins, « Qui a Rheni 
» 2Mrtibus trajiciunt, ii non ex ipso solvunt ostio, 
» sed a Morinis Me^iapiorum conterniinis *. » Les 
mots Menapiorum co7itenninis semblent n'avoir été 
ajoutés que pour indiquer que la traversée de 



' CÉSAR, IV, 1,4. 

' Strabon, loc. cit. 

' " Juxta illos [Menapios] sedes habent Sugambri Germani. » 
Strabon, IV. 
* Stbabon, IV. 



— 455 — 

Belgique eu Augleterre ne s'effectuait pas cliez les 
Ménapiens p/«ce5 à Vemhouchure du Rhin, mais 
chez leurs voisins du sud. Ainsi compris, ce pas- 
sage fournit une nouvelle preuve à l'appui de 
notre opinion. 

Quelle conclusion tirer de tout ce qui jirécède, 
sinon que du temps de Jules César, les Ménapiens 
habitaient effectivement la Zélande et la Hollande ; 
qu'ils occux^aient x^ar conséquent Tancienne île 
des Bataves et les autres terres marécageuses dont 
le panégyriste Eumène donne cette triste descrip- 
tion : « Cette contrée, César, que par tes victoires 
y> tu as délivrée de Tennemi, que traverse l'Escaut 
» dans son cours tortueux et qu'embrassent les 
» deux bras du Rhin, s'il est permis de le dire, ce 
)) n'est point une terre ; elle est tellement imbibée 
» et trempée des eaux, que non seulement là où 
)) elle est marécageuse, elle fléchit sous le pied 
» qui la foule, mais là même où elle parait le plus 
» ferme, elle tremble sous les pas, et l'agitation 
» qui se communique au loin prouve qu'une légère 
» et mince écorce surnage sur les eaux ; de sorte 
» qu'on pourrait dire avec justesse que pour com- 
» battre sur un sol aussi incertain, le soldat 
)) devrait être exercé aux combats de mer. jNIais 
» ni les embûches de ces lieux trompeurs, ni les 
» nombreuses forêts n'ont pu garantir les bar- 
» bares * . » 

L'impression qui reste à la lecture des autres 
historiens et géographes qui parlent de la Ména- 

' Ex panegyrico Eumenîi in Constantiiim, cliap. 6. 



— 456 — 

pie n'est pas moins désolante. Nous avons vu en 
effet que Strabon place les Ménapiens dans des 
marais et des bois; il ajoute que les habitants 
avaient aussi des îles situées au milieu de ces 
marais, où ils se réfugiaient au besoin avec toute 
leur famille * . Dion Cassius et Orose parlent dans 
le même sens de la Ménapie \ Enfin, les chroni- 
queurs du moyen âge nous décrivent sous des 
couleurs non moins sombres les îles de la Zélande 
et la Batavie \ 

XIII. 

APRÈS LA DÉFECTION DES BATAVES , LES AUTRES 
CLANS MÉNAPIENS CONTINUÈRENT A HABITER LA 
ZÉLANDE. 

Nous avons expliqué dans notre précédent tra- 
vail les liens qui unissaient les Bataves aux autres 
Ménapiens, dont, suivant nous, ils formaient une 
tribu principale. A peine subjugués, ils se rallièrent 
loyalement à leurs vainqueurs et leur rendirent 
dans la suite de signalés services, mais par ce fait 
même ils creusèrent un abîme entre eux et les 
clans restés indépendants de la cité et finirent par 
abandonner la dénomination ethnique de Ména- 
piens pour ne conserver que leur nom cantonal 
particulier de Bataves. La qualification de citoyen 



' " lasulas habentes in paludibus exiguas. « Strabon, IV". 

' « Deinde Meaapios, qui sibi propter immensas paludes atque 
iiiipeditissimas silvas munitissimi videljantur, tribus agniinibus in- 
vadit. » Okose, Historia roniana, VI, 10. 

^ V. ScHAYES, La Belgique et les Pays-Bas, t. III, pp. 70 et suiv. 



— 457 — 

de la Ménapie, Menapiœ civis, que le prosateur 
Anrelius Victor * donne à un habitant de la Bata- 
vie«, prouve cependant que le souvenir de leur 
commune origine n'était pas entièrement perdu 
au IIP siècle. 

L'histoire offre plus d'un exemple de ce genre et, 
sans sortir de nos annales, nous pouvons en citer 
un frappant : Autrefois on désignait sous le nom 
de Pays-Bas l'ensemble du territoire qui s'étend 
entre la mer du Nord, l'Allemagne et la France et 
qui forme aujourd'hui deux monarchies séparées. 
En. 1830, une partie de ces provinces, la i^lus 
vivace et la plas peuplée, se détacha pour s'ériger 
en nationalité distincte sous le titre de royaume de 
Belgique; elle répudia définitivement le nom de 
Pays-Bas qui devint l'apanage exclusif des cantons 
septentrionaux et acquit en peu de temps une 
importance telle qu'elle éclipsa ces derniers. Sup- 
posez maintenant que, par suite d'événements 
politiques favorables, la Belgique, poursuivant le 
cours de ses destinées, en arrive à remplir un rôle 
prépondérant en Europe, on aura la reproduc- 
tion exacte de ce qui advint des Bataves il y a 
vingt siècles. 

Tacite, ayant à nous dépeindre les Bataves 
comme nation, ne fait pas mention de leur com- 



' « Quo bello Corausius, Meaapise civis. » Aurelids Victor, Be 
Cœsaribus , 30. 

* « Dum tedificandis classibus Britannite recuperatio compara- 
tur, terrain Bataviam, sub ipso qiKjndam alumuo suo, a diversis 
Francorum gentibus occupatam, omui hoste purgavit. » Ecmène, 
Panegyricum in Constantium Cœsarem, cap. 5. 



— 458 — 

munauté antérieure avec les Ménapiens, et cela se 
conçoit : à cette époque déjà ils s'étaient illustrés 
comme peuple autonome, n'ayant plus aucune 
attache avec leurs anciens congénères et suivant 
une ligne de conduite politique diamétralement 
opposée. 

11 importe de remarquer aussi que le célèbre 
historien romain, qui fait un si brillant portrait de 
la nation batave, ne cite qu'une fois et très inci- 
demment les Ménapiens ' qui végétaient dans leurs 
bois et marais de la Zélande, tandis qu'au contact 
de Rome les Bataves avaient atteint l'apogée de 
leur grandeur et remplissaient le monde du bruit 
de leurs exploits. 

On pourrait soutenir à la vérité, et nous le 
reconnaissons volontiers , que les textes histori- 
ques n'exigent pas d'une manière absolue l'adjonc- 
tion de nie des Bataves aux cantons de laMénapie. 
En effet, en limitant cette lie à l'espace compris 
entre le vieux Rhin, le Waal et le Lek, les Ména- 
piens de la Zélande et de la Sud-Hollande con- 
servent la position que César et Strabon leur 
assignent aux bouches du Rhin. 

Ce système, dans lequel Thypothèse de l'identi- 
fication des Ménapiens et des Bataves est écartée, 
ce qui réduit à néant jusqu'à la dernière objection 
de nos adversaires, nous séduit par plus d'un côté, 
et nous ne ferions nulle difticulté d'y adhérer si, 
d'autre part, nous n'étions arrêté par certains 
scrupules assez graves, que nous allons exposer 
brièvement. 

1 Tacite, Historiée, IV, 28. 



- 450 — 

En premier lieu, lorsq^ue les Rèmes présentè- 
rent à César le relevé des forces respectives des 
Belges , ils nommèrent tous les peuples du nord de 
la Gaule, les Ménapiens, les Éburons, les Ner- 
viens, les Morins, les Aduatuques, etc. ', mais ne 
firent aucune mention des Bataves qui, s'ils avaient 
formé une cité distincte, eussent nécessairement 
trouvé place dans cette énumération et eussent dû 
fournir à la confédération leur contingent de guer- 
riers ^ En second lieu, il est évident que s'ils 
étaient restés libres. César, à la fin de sa troisième 
campagne, n'eût pas jîu affirmer que la Gaule tout 
entière était pacifiée, à l'exception des Morins et 
des Ménapiens ^ Et cependant, on ne découvre 
dans les Commentaires aucune trace de leur sou- 
mission , bien que Ton sache pertinemment que 
cette soumission eut lieu*. 

Telles sont les considérations qui nous empê- 
client d'accepter une solution dans le sens indiqué. 

Après César et Strabon, on ne trouve dans les 

1 César, II, 4. 

^ On a dit que cette liste est incomplète, puisque d'autres tribus 
belges n'y figurent pas, mais cette lacune s'explique : les Trévires 
s'étaient déjà soumis, de même que les Rèmes. Les Leuques, les 
Médiomatriques , les Triboques n'opposaient pas de résistance ou 
faisaient cause commune avec l'envahisseur. Quant aux peuplades 
vassales, les Sègnes, les Centrons, les Grudiens, les Levaces, les 
Pleumoxes, les Geidunes, les Ambivarites, elles suivaient l'étendard 
de leurs patrons. 

' « Quod omni Gallia pacata Morini Menapiique supererant, qui 
in armis essent neque ad eum unquam legatos de pace misissent. » 
CÉSAK, III, 28. — Au commencement de la sixième campagne, les 
Ménapiens étaient le seul peuple qui ne se fut jamais humilié devant 
César (VI, 5). 

* Voir la Ménapie, p. 71. 



— 460 — 

écrits anciens que quelques notions incertaines 
concernant les Ménapiens. Ils furent soumis à leur 
touî , probablement par Tibère qui, au témoignage 
de Paterculus, vainquit les Caninéfates ' . Ces der- 
niers suivirent la fortune des Bataves ^; mais les 
autres tribus concentrées dans les îles de laZélande, 
qui constituaient désormais tout le territoire mé- 
napien , en furent-elles immédiatement expul- 
sées^?... 

XIV. 

A QUELLE ÉPOQUE LES MENAPIENS ABANDONNÈRENT- 
ILS LA ZÉLANDE POUR SE FIXER EN FLANDRE ? 

Il est certain qu'à une époque qui peut être 
placée entre le règne d'Auguste (an 37 av. J.-C), 
et celui de Constantin (an 306 après J.-C.) les 
Ménapiens descendirent dans l'ancienne Morinie, 
c'est-à-dire en Flandre, où l'on trouve, comme 
nous l'avons vu, des traces de leur séjour dès le 
IIP siècle. Leurs colonisations donnèrent lieu à 
une désignation géographique nouvelle, celle de 
2)agus Memjiiscus^ déjà en usage au VII- siècle. 

' « Intrata protinus Germauia , subacti Caninéfates , Attuarii ^ 
Bructeri , reeepti Clierusci , qui videlicet antea devicti fueraut a 
Druso, subdit. » Paterculus, II, 105. 

* C'est ce qui résulte de plusieurs passages de Tacite. 

' Il est assez étonnant de voir M. Wauters maintenir les Ménapiens 
en Zélande jusque sous l'Empire. « La Méuapie, dit-il, devint une 
cité romaine et les Romains y eurent des établissements importants 
jusque dans les cantons les moins facilement accessibles, notam- 
ment à West-Cappel et à Domburg dans Tile de^Yalcllereu. » [JSnu- 
velles recherches, p. 16.) Si telle est sa conviction, nous sommes bien 
près de nous entendre quant à l'hypothèse. 



— 461 — 

Nous avons avoué notre impuissance à déter- 
miner la date précise à laquelle cet événement eut 
lieu. Les idées que nous avons émises ne doivent 
naturellement être acceptées que sous bénéfice 
d'inventaire, et à cet égard nous ne croyons pas 
que quiconque lira notre ouvrage puisse sy 
méprendre. Voici du reste dans quels termes nous 
nous sommes exprimé, 

« En ce qui concerne les causes qui donnèrent 
lieu à la transmigration des Ménapiens, nous en 
sommes malheureusement réduit aux conjectures. 

« Voici notre opinion à ce sujet. 

» Les guerres incessantes de César avaient con- 
sidérablement appauvri la Gaule; ses répressions 
impitoyables achevèrent de la ruiner. De la nation 
des Nerviens, jadis si puissante il n'existait plus 
que d'infimes débris; les Éburons étaient exter- 
minés, les Aduatuques morts ou réduits en escla- 
vage, les Tré vires décimés. Il fallait bien, si Ton 
ne voulait régner sur des déserts, songer au repeu- 
plement de la Belgique. Les premiers gouverneurs 
envoyés dans nos contrées comprirent la situation 
et songèrent aux moyens d'y remédier. Marcus 
Agrippa, un des plus illustres lieutenants d'Octave, 
commença par autoriser la transplantation à la 
gauche du Ehin des Ubiens, dont le domicile pri- 
mitif était un peu plus au midi, mais du côté 
opposé du fleuve ' . Des Roches croit qu'il faut 



' « Trans fluvium (Rhenum) ad. ista loca liabitabant llhii, quos 
non invites Agrippa iutra Rhenum traduxit. » Stkabon. lib. I\". — 
« Ac forte accideret ut eam gentem , Rheno transgressam, avus 



— 462 — 

attribuer à ce même Agrippa rétablissement de 
quelques autres colonies, telles que les Tungres 
du pays de Liège*, les Sunuques de Juliers et du 
Limbourg, les Bétases du Hageland, les Toxandres 
de la Campine, qui ne furent pas connues de 
Césars 

w II est hors de doute, comme nous l'apprend 
Strabon,que les successeurs d' Agrippa suivirent le 
système inauguré par celui-ci : « Les Romains dit- 
» il, transférèrent une partie des Germains dans la 
» Gaule, mais d'autres cherchèrent un refuge dans 
)) les contrées les plus lointaines de l'Allemagne ^ » 
L'émigration des Ménapiens et leur établissement 
dans la Flandre, sont manifestement dus à des 
causes identiques. 

» Rappelons à cette occasion que la Morinie, 
ayant poussé la résistance beaucoup plus loin que 
la Ménapie, avait plus souffert de la répression. 



Agrippa in fidem acciperet. » Tacite, Armales, lib. XII, 27. — 
« Ne Ubii quidem, quanquam romana colonia esse meruerint, ac 
libentius Agrippinenses conditoris sui nomine vocentur, origine 
erubescunt, transgressi olim, et expérimente fidei super ipsam Rheni 
ripam collocati, ut arcerent, non ut custodirentur. » Le même, De 
moribus Germanorum, 28. — Il est heureux que Strabon et Tacite 
aient constaté le fait du transfert, car Dieu sait quelle peine il en 
coûterait aujourd'hui pour convaincre les savants que les Ubiens 
n'ont pas habité de tout temps le pays de Cologne. 

' « Secundum quos ad orientem Tungri Ijarbari concessam siln ab 
Augusto imperatorum primo regionem iucolebant. » Procope, Hist. 
hell. Gothic, I, 12. 

2 Des Roches, t. II, p. 263. 

3 « Prima Gerniania3 regio est ad Rhenum, a fontibus ejus usque 
ad ostia, atque hic tiuininis tractus latitudo est Germanise occidua. 
Hujus partis populos Romani partim in Galliam traduxerunt; reli- 
qua migraverunt in penitiores Germanire partes, ut Marsi ; sed et 
Sicarabrorum exigua restât portio. » Strabon, Vil, p. 290. 



— 463 — 

Déjà, au retour de la première expédition de Bre- 
tagne, les Morins, à raison de leur attaque contre 
l'équipage militaire de deux navires de transport, 
avaient été traités comme rebelles. Plus tard, lors 
du siège d'Alésia, ils fournirent un contingent de 
5000 hommes à l'armée nationale deVercingétorix * . 
L'insuccès de ces tentatives n'améliora certes pas 
leur condition, car on n'ignore pas avec quelle 
âpre cruauté César punissait, chez les Gaulois, 
chaque velléité de soulèvement. En l'an 29 avant 
J.-C, ils essayèrent de nouveau, à l'exemple des 
Trévires et d'autres nations voisines, de secouer 
le joug odieux de Rome, mais Caius Carinas, lieu- 
tenant d'Auguste, les fit rentrer dans l'obéissance 
et rejeta les Suèves, qui étaient venus à leur 
secours, au-delà du Rhin ^ Ces défaites successives 
et les exécutions sanglantes qu'elles entraînèrent 
à leur suite, portèrent un rude coup à la Morinie. 
Sa population déjà fort clairsemée disparut pres- 
que complètement dans les cantons septentrionaux 
du pays. Pour repeupler ces solitudes, Tibère, dit- 
on, fut obligé d'y transplanter en l'an 8 avant l'ère 
vulgaire, plusieurs milliers de Sicambres et de 
Suèves, qu'il avait défaits et dont une partie, sous 
le nom de Gugernes, se fixa dans l'Eburonie trans- 
mosane^ 



* « Imperant iEduis... Suessionibus, Ambianis, Mediomatricis, 
Petrocoriis, Nerviis, Morinis, Nitiobrigibus quiua millia. » César, 
VII, 75. 

^ « Nam C. Carinas Morinos aliosque eoi'um rebellionis socios 
domuerat, Suevosque Rhenum magno numéro transgresses pro- 
fligaverat. » Dion Cassius, LI. 

' « Suevos et Sicambros, dedentes se, traduxit in Galliam, atque 



— 464 — 

c( Ce même Tibère, de concert avec son frère 
Drusus, acheva la conquête du nord des Gaules et 
de toute la contrée située entre le Rliin et l'Yssel. 
Parmi les peuples qu'il soumit, Paterculus cite 
entre autres les Caninéfates ' , d"où l'on peut con- 
clure à bon droit que la Ménapie entière tomba 
alors sous le joug des Romains. » 

« L'émigration du peuple ménapien fut-elle 
la conséquence de cet événement?... Instinctive- 
ment nous inclinons à reculer de trois siècles la 
date de ce transfert et à la fixer après la révolte 
de Carausius, vers l'an 290". » 

Il est inexact que l'autorité de Pline puisse 
être invoquée contre notre système ; c'est contre 
cette dernière hypothèse qu'il faudrait dire, carie 
texte de Pline, quelle que soit Tinterprétation qu'on 
lui donne, se concilie parfaitement avec notre 
thèse, si l'on admet que l'évacuation de la Zélande 
eut lieu postérieurement à César. 

Si Ton nous concède ce point, qui pour nous est 
capital, il ne reste plus qu'à s'entendre sur la 
question, fort intéressante sans doute, mais infini- 
ment plus controversable, de la date du transfert. 

Tacite, dont on a invoqué le témoignage, ne 
fournit aucun renseignement utile au sujet de 

in proximis Rheno agris collocavit. » Suétone, m Augusto, 21. — 
« Germanico bello quadragintn millia deditiorum trajecit in Galliam, 
juxtaque ripam Rheni sedilmg assignatis, collocavit. » Suétone, ùi 
Tibeino, 9. Conf. Eutrope, Breviar. hist. roni., VII, 31. 

' « Intrata protinus Germania , subacti Caninéfates , Attuarii , 
Eructeri, recepti Cherusci, qui videlicet antea devicti fuerant a 
Druso, subdit. » Patercclus, II, 105. 

^ La Ménapie, p. 78. 



— 465 — 

l'emplacement des Ménapiens à son époque ; il se 
borne à raconter que Civilis, alors campé aux 
environs de Neuss sur le Rhin, ordonna à une de 
ses divisions d'aller au delà de la Meuse harceler 
les Ménapiens, les Morins et les autres clans occu- 
pant le nord de la Gaule ' , ce qui peut s'entendre 
aussi bien de la Zélande que de la Flandre et du 
Boulonnais, ces trois pays s'étendant, lun connue 
Tautre, au-delà de la Meuse, par rapport au camp 
du chef batave. 

Pline, qui est antérieur à Tacite, donne sur la 
Gaule belgique des détails beaucoup plus nom- 
breux, mais l'interprétation du naturaliste romain 
n'est pas aussi aisée qu'elle le paraît au premier 
abord, et plus d'un commentateur y a perdu ses 
peines. 

Suivant Pline, toutes les côtes de l'Europe, 
depuis le nord jusqu'à l'Escaut, étaient habitées 
par des nations germaniques ■^ Il ajoute que toute 
la Gaule désignée sous le nom général de Chevelue 
est divisée entre trois peuples séparés surtout par 
des fleuves : la Belgique, de l'Escaut à la Seine; 
la Celtique ou Lyonnaise, de la Seine à la Garonne ; 
l'Aquitaine appelée auparavant Armorique, de la 
Garonne à la chaîne des Pyrénées \ A partir de 
l'Escaut, il nous montre les Toxandres répartis en 



' « Ille, ut quique proximum, vastari Ubios Ti'everosque, et alia 
manu Mosam amnem transire jubet, ut Menapios et Morinos et 
extrema Galliarum quaterent. » Tacite, Historiée, IV, 28. 

' « Toto autem hoc mari ad Scaldim usque fluvium, Germaniœ 
accolunt gentes. » Pline, IV, 28. 

3 Pline, IV, 31. 



— 466 — 

plusieurs peuplades de dénominations différentes, 
puis, du côté de la mer, les Ménapiens, les Morins, 
les Oromansaces, les Britains, les Ambiens, les Bel- 
lovaques; à l'intérieur des terres, les Castologes, 
les Atrébates, les Nerviens, lesVéromanduens, etc. , 
enfin les Bataves et les autres habitants des îles 
du Rhin ' . 

En lisant attentivement cette description, on ne 
peut s'empêcher de remarquer combien Pline est 
en contradiction avec lui-même et avec les autres 
écrivains de l'antiquité, et l'on serait tenté de se 
demander s'il n'a pas désigné j)ar erreur l'Escaut 
pour le Rhin ou la Meuse. 

En effet, au lieu de finir la Germanie au Rhin, 
qui marquait sa limite naturelle et historique, Pline 
la prolonge jusqu'à l'Escaut et ne commence la 
Gaule belgique qu'à partir de ce dernier fleuve : a 
Scalde ad Seqiianam Belgica, tandis que vers la fin 
du même paragraphe, il comprend dans cette 
même Gaule belgique toutes les terres situées entre 
le ^Yaal et l'Yssel, soit entre l'embouchure de la 
Meuse et celle de la Flie, notamment les îles des 
Bataves, des Caninéfates, etc., Batavi et quos in 
insulis diximus Rheni^ . 



• « A Scakle ail Sequanam Belgica.... A Scakli incoluut extera 
Toxandri pluribus nomiuibus. Deinde Meuapii, Morini, Oromansaoi 
juncti pago, qui Gessoriacus vocatur : Britanni, Ambiani, Bellovaci. 
Introrsus, Catuslugi, Atrébates, Nervii liberi, etc.. Batavi et quos 
in insulis diximus Rheni. » Pline, IV, 31. 

* Voici ce passage : « In Rheno ipso prope centum millia passuum 
inlongitudinera, uobillissima Batavorum insula et Cannenufatum et 
aliee Frisiorum, Chaucorum, Frisiabonum, Sturiorum, Marsaciorum, 
quse sternuutur inter Hélium et Flevum; ita appellantur ostia, in 



— 467 — 

D'un autre côté, tout en n'étendant les popula- 
tions germaniques que jusqu'à TEscaut, ad Scaldim 
usqiie fliivium, il place néanmoins dans la Belgique 
diverses tribus dont la nationalité teutonique ne 
saurait être contestée. Ainsi, les premiers qu'il cite 
à partir de TEscaut, les Toxandres ont toujours 
été considérés comme Germains; les Nerviens se 
vantaient tout haut de 1 être ; les Tongrois venaient 
d'outre Rhin, de même que les Bétases, les Sunu- 
ques, les Ubiens et les Gugernes, bref, la presque 
totalité des clans domiciliés dans la Belgique sep- 
tentrionale étaient d'origine germanique. 

Admettra-t-on avec certains interprétateurs que 
Pline a eu en vue, tantôt la géographie physique, 
tantôt la géographie politique? Doit -on croire, 
avec d'autres, qu'il établit une distinction entre la 
seconde Germanique et la Belgique, subdivisions 
créées par Auguste lorsque, étant venu à Narbonne 
en Tan 27 avant J.-C, il organisa les trois provin- 
ces de la Gaule conquise par César? ou bien faut-il 
adopter l'opinion de ceux qui suggèrent que du 
temps de Pline, comme du temps de César, l'Es- 
caut se jetait dans la Meuse {Scaldis qiiod infïuit 

qufe effusus Rhenus, ab septentrione in lacus, ab occidente in am- 
nem Mosam se spargit. » Pline, Historia naturalis, IV, 14. — 
Schayes [La Belgique et les Pays-Bas, III, p. 82) s'est évidemment 
trompé en prenant le Helius de Pline pour l'embouchure même de 
la Meuse; cette embouchure fait en réalité suite au Helius qui, à 
nos yeux, n'est autre que le Waal. Si le mot Helius, assonance de 
Walius, dont l'orthographe est à peine altérée, ne le disait pas, les 
termes mêmes dont l'auteur romain se sert ne laisseraient aucun 
doute à cet égard. Quant à l'autre bras du Rhin, que Pline appelle 
Flerus, on ne peut voir en lui, ce nous semble, que l'Yssel qui se 
décharge dans le Zuiderzee ou Flevo lacus de Tacite. 



— 468 — 

in Mosam, Césae, VI, 33), ou plutôt que les deux 
fleuves confluaient dans un delta commun auquel 
on a donné le nom de Zélande? 

Ce sont là de simples suppositions, mais ce qui 
donne une certaine apparence de vérité à la der- 
nière, c'est que Pline, après avoir énuméré toutes 
les tribus répandues entre les branches du Rhin, 
les Bataves, les Caninéfates les Frisons, les Chau- 
ques, les Frisiabons, les Sturiens et les Marsaces, 
en dépasse pas le Waal et la Meuse, excluant ainsi 
la Zélande entière, et que les premiers peuples 
qu'il place en Belgique sont les Toxandres de la 
Campine et les Ménapiens de la Zélande. 

En définitive donc, le texte de Pline est plutôt 
favorable que contraire à notre hypothèse. 

Ouvrons aussi Ptolémée. Ce géographe qui floris- 
saitvers l'an 140 de J.-C, dans sa description de 
la Gaule belgique, nomme successivement les Bel- 
lo vaques, les Ambiens et leur ville Samarobriva, 
les Morins et leur ville Térouane. cr Ensuite, dit-il, 
)) après le fleuve Tabuda (Escaut?), les Tungres et 
)) leur ville Atuacutum (Tongres); ensuite, après 
» la Meuse, les Ménapiens et leur ville Castellum ; 
» au-dessous de ces peuples s'étendent, le plus au 
» nord , les Nerviens et leur ville Baganum 
)) (Bavai)'. » 



' « Post quos siiniliter Ambiani et civitas eorum Samarobriva. 
Post quos Morini, quorum ad ortum mediterrauea civitas Taruauna. 
Deinde post Tabudam flumen Tungri et civitas Atuacutum. Deinde 
post Mosam fiuviiim Menapii, et civitas eorum Castellum. Sub prœ- 
dictis autem gentibus protenduutur maxime septentrionales Nervii 
quorum civitas Baganum. » Ptolémée, Geographia, II, 9. 



— 469 — 

Si l'identité du Castelhim (Ka^TcWov) de Ptolémée 
et du Castelhim Menapiorwn de la table de Peutin- 
ger pouvait être démontrée, il en résulterait que, 
déjà au IP siècle de notre ère, les Ménapiens auraient 
été établis dans la Morinie, mais la position que le 
géographe alexandrin assigne à son Castellum, au 
delà de la Meuse, au nord de la Nervie, par consé- 
quent dans le pays des Bataves ou des Caninéfates , 
rend cette assimilation extrêmement problémati- 
que, d'autant plus que le nom de Castellum ou 
Castrum était assez commun dans nos contrées et 
se retrouve encore fréquemment sous la forme de 
Caester, Kastel, Kessel, Gastel, Gestel, Casterlé, etc. 

Orose, que l'on a également apx3elé à la rescousse, 
n'ajoute aucune indication à celles que l'on possé- 
dait déjà. Il rapporte que les Ménapiens demeu- 
raient en face de Tîle de Bretagne, entre les 
Bataves et les Morins, ce qui peut s'appliquer aussi 
bien à la Zélande qu'à la Flandre « . 

Voici enfin la carte de Peutinger, document 
attribué au IIP siècle, mais dont on ne possède 
qu'une copie du XIIP. C'est, comme nous l'avons 
dit, le seul monument ancien qui projette une lueur 
fugitive sur ces ténèbres, en ce sens qu'on y voit 
figurer la ville de Cassel sous le nom de Castellum 
Menapiorwn, d'où l'on peut induire qu'à cette 
époque l'émigration était accomplie. 

En somme, l'histoire primitive des Ménapiens 

' « Britannia à meriJie Gallias habet , cujus proximum litus 
transmeantibus civitas aperit,qu8e dicitur Rhutubi portus : unde haud 
procul à Morinis in austro positos Menapios Batavosque prospec- 
tât. » Orose, De Gallis, I, 2. 

31 



— 470 — 

présente les phases suivantes. Antérieurement à 
rinvasion romaine, ils vivaient à l'état d'indépen- 
dance, dans un territoire boisé et marécageux qui 
s'étendait sur les deux rives du Rhin, utr inique ad 
ostia Rheni, et englobait la Sud-Hollande, la 
Zélande et la partie de la province de Gueldre 
comprise entre le vieux Rhin et le Waal. 53 ans 
avant J.-C, César défit leur armée et leur enleva 
un canton important. File des Bataves, mais ainsi 
que le constatent expressément Salhiste, Ammien 
Marcellin et Publius Victor, il ne parvint pas à 
s'accaparer de la région maritime ou paludéenne 
du pays'. Quelques années plus tard, Tibère, 
envoyé par Auguste, vainquit les Caninéfates, 
autre tribu ménapienne qui habitait entre le Lek 
et la mer et qui dès lors suivit la condition politi- 
que des Bataves, devenus puissants sous le protec- 
torat de Rome. Le reste de la nation, confiné dans 
les îles de la Zélande et subjugué à son tour, con- 
tinua d'y vivre quelque temps et obtint enfin l'au- 
torisation de se fixer dans la Morinie septentrionale 
ou Flandre \ 

Il serait possible que ce dernier événement coïn- 

* « Onmes Gallias nisi qiia paUidibus iuvise fuere, ut Sallustio 
docetur auciore, post decennalis belli mntuas clades subegit Csesar 
socieiatique nostras fœderibus junxit feternis. » Ammien Marcellin, 
XV, 12. — « Iles romana plurimum imperio valuit, Sex. Sulpiuio 
et M. Marcello coss., omni Gallia cis Rhenura inter mare nostrum 
atque oceanum, nisi quœ a paludibus invia fuit, perdomita. » Pu- 
blius Victor, Breviarium ro)nanum. — Il suit de là que César se 
vante en laissant accroire qu'il a soumis toute la cité ménapienne. 

' Strabou observe qu'à son époque la Gaule entière en deçà du 
Rhin appartenait aux Romains. « Nunc omnes qui intra Rlienum 
degunt quieti Romanis parent. > Strabon, lib. IV. 



— 471 — 

cicla avec l'établissement des Ubiens dans le pays 
de Cologne, cependant, il est plus probable qu'il 
n eut lieu que plus tard, peut-être même après la 
révolte de Carausius (an 289 après J.-C). 

XV. 

ORIGINE GERMANIQUE DES MBNAPIENS. 

A propos de l'origine des Ménapiens, M. Wauters 
entre dans d'assez longs développements pour 
prouver que ce peuple descendait plutôt des Gaulois 
que des Germains, tandis que nous avions soutenu 
l'opinion contraire. On pourrait discuter à perte 
de vue sur cette question de races qui jusqu'ici a 
été très imparfaitement étudiée. Le plus prudent 
nous a toujours semblé de s'en tenir aux enseigne- 
ments de l'histoire et aux déductions de la logique . 
S'il est vrai, ainsi que nous avons cherché à le 
prouver, que les Ménapiens, de même que les Bata- 
ves, descendaient de la nation germanique des 
Cattes*, la solution est toute trouvée; or, dans 
tout ce que racontent les anciens, rien n'infirme 
cette idée. Tacite nommément, en parlant des 
Bataves, assure qu'ils tiraient leur origine des 

' Schayes fait remarquer que le souvenir des Cattes se reflète en- 
core dans un grand nombre de noms de lieux. « En effet, dit-il, deux 
endroits de la Hesse, appelés l'un Battenburg, l'autre Battenhausen, 
semblent y signaler l'existence des Bataves, de même que les villages 
de Kattenburg et Kattendreclit en Hollande, près de Rottei-dam, 
Katswoude, près de Monikendam et i^rès de Beverwyk, Kattenbroek 
près de Monfurt, Katlyk dans les Seveuwolden (Province de Drenthe), 
Katsand et Katernesse aux frontières de la Flandi-e, Kats et Katten- 
dreclit en Zélande retracent à la mémoire l'origine des Bataves et 
leur première patrie ». [La Belgique et les Pays-Bas, t. III, p. 2.) 



— 472 — 

Cattes dont, à une époque qu'il ne précise pas, une 
colonie prit pied dans le nord de la Gaule où elle 
occupa entre autres une île alors déserte • . Cette 
colonie, souche suivant nous de la nation ou, si l'on 
veut, de la confédération ménapienne entière, était 
composée de plusieurs clans qui se partagèrent les 
terres abandonnées ^ Un d'entre eux s'empara de 
la grande île du Rhin aj)pelée l'île des Bataves. Un 
autre, celui des Caninéfates, s'installa au bord de 
la mer, entre le Rhin, le Waal et le Lek^; d'autres 
enfin se répandirent dans les îles de la Zélande ; 
ces derniers seuls conservèrent la qualification de 
Ménapiens, alors que, fiers de leur alliance avec le 
peuple romain et parvenus à un degré de civiHsa- 
tion supérieur, les Bataves l'avaient abandonnée 
depuis longtemj)s *. 



♦ « Batavi, doiiec trans Rlienum agebant, pars Cattorum : sedi- 
tione domestica pulsi, extrema gallicse orse vacua cultoribus, simul- 
que insulam inter vada sitam occupavere, quam mare oceanus a 
fronte, Rhenus amuis tergum ac latera cii-cumluit. « Tacite, Histo- 
riœ,\Y, 12. 

* M. Gantier fait, à propos du mot Belgium, employé par César, 
une réflexion fort juste et qui peut s'appliquer parfaitement aux 
Ménapiens. « On dit aujourd'hui la Hollande pour tous les Pays- 
Bas, l'Autriche pour toute la monarchie austro-hongroise, quoique 
la Hollande et l'Autriche ne soient que des provinces. Nous avons 
probablement affaire ici à une appellation analogue. » [La conquête 
de lu Belgique par Jules César, p. 225.) 

3 « Missi ad Canninefates qui consilia sociarent. Ea gens partem 
insulee (Batavorem) colit, origine, lingua, virtute par Batavis ; nu- 
méro superantur. » Tacite, Historiée, IV, 15. - 

^ Dans sa description du cours de la Meuse, César cite les Bata- 
ves (IV, 10), mais ne parle pas de leur nationalité ménapienne. Cela 
doit-il surprendre ? Si dans une description géographique du cours 
de l'Escaut, par exemple, on lisait que le fleuve côtoie le pays de 
Waes, en conclûrait-on, — alors que tout le contexte prouverait le 
contraire, — que les Wasiens ne sont pas des Belges? 



— 473 — 

Il est vrai que Tacite, en racontant cet événement, 
ne nomme pas les Ménapiens. Préoccupé unique- 
ment du rôle des Bataves qui par leur formidable 
soulèvement tenaient TEmpire en échec, il ne 
s'inquiète guère des insulaires de la Zélande qui 
depuis près d'un siècle, confondus dans la masse 
des vaincus, semblaient avoii' disparu de la scène; 
cependant les termes qu'il emploie prouvent 
que, en dehors de l'île circonscrite par la mer et 
les deux bras du Rhin, d'autres terres furent enva- 
hies et que d'autres clans que celui des Bataves 
eurent part au partage '. 

En rapprochant ces divers faits de ceux que 
nous connaissons par les Commentaires de César, 
on peut, d'après nous, en tirer la conclusion que 
Bataves, Caninéfates et Ménapiens procédaient 
tous des Cattes. 

Il résulte du reste du témoignage de César que 
presque tous les peuples de la Gaule belgique 
étaient Germains d'origine, i^le^^osque Bel g as esse 
orfos ab Germanis; c'est déjà une présomption pour 
que les Ménapiens, habitants des marches extrêmes, 
le fussent. Ils étaient encore à cheval sur le Rhin, 
alors que depuis longtemps toute peuplade gauloise 
avait été refoulée vers le sud : autre indice remar- 
quable. Ils avaient aussi le caractère réfléchi et 
tenace des Germains et en donnèrent plus d'une 



' Les Bataves n'eurent pas toute l'île qui porta leur nom, les 
Caninéfates en possédaient une partie, comme nous l'avons vu, mais 
l'importance politique des premiers était telle que Tacite n'hésite 
pas à leur prêter un rôle prépondérant et exclusif dans le passage 
que nous avons transcrit en note à la page précédente. 



— 474 — 

fois des preuves, à rencontre cle ces Gaulois dont 
la versatilité était proverbiale. 

S"ils s'allient de préférence aux Morins, nation 
maritime comme eux, c'est que vivant de la même 
vie, affrontant les mêmes dangers, ayant les 
mêmes habitudes, exerçant la même industrie, 
cette alliance s'imposait en quelque sorte d'elle- 
même. Ce serait pourtant une erreur de croire, 
comme on l'a prétendu ' , qu'ils ne se liguèrent pas 
avec les autres peuplades germaniques, notamment 
avec les Nerviens, les Aduatuques et les Eburons. 
Dans une circonstance mémorable, à la mort d'In- 
dutiomare, ils se coalisent avec les Trévires, les 
Nerviens, les Aduatuques et les autres Germains 
cisrliénans - ; ils accordent leur appui à Ambiorix 
et par l'intermédiaire des Trévires concluent un 
pacte d'alliance avec les Suèves '. L'adjonction des 
Ménapiens à ce groupe de peuples est un fait assez" 
significatif et plaide également pour leur origine 
teutonique. 

Les études d'anthropologie ne sont pas d'un 
grand secours ici; en effet, si les cheveux blonds 
et les yeux bleus sont communs chez les Flamands 
d'aujourd'hui, tandis que les cheveux noirs et les 
yeux bruns abondent chez les Wallons, cela prouve 
tout simplement que la Flandre a été repeuplée 
par des Germains dont elle parle encore la langue, 
et c'est justement ce que nous prétendons en allé- 
guant que les Ménapiens y descendirent dès avant 

' Nouvelles recherches, p. 18. 
« César, VI, 2. 
3 César. VI, 5. 



— 475 — 

le IV* siècle et repeuplèrent ces pays à peu près 
déserts. Que des débris de l'ancienne population 
gauloise, même antérieure aux Morins, s'y soient 
conservés, il n'y aurait là rien d'étonnant, et ceci 
donnerait l'explication de ces races de petite sta- 
ture, à cheveux noirs et à yeux bruns que l'on 
rencontre encore en certains endroits de la Flan- 
dre*, et dont M. Huyttens a décrit le type et les 
habitudes dans ses Études sur les mœurs, les super- 
stitions et le langage de nos ancêtres les Ménapiens 
(p. 30). 

C'est évidemment à la même cause qu'il faut 
attribuer les désinences gauloises ou celtiques de 
certains noms de lieux, telles que Ganda, Torna- 
cum, Viroviacum , Cortoriacuni , Lisia, Scaldis , 
Noviomagus, Lugdiinum, etc. 

Quelques savants, s'étayant d'un texte de Pom- 
ponius Mêla % se sont crus autorisés à soutenir 
qu'au point de vue ethnographique, les Morins 
étaient la dernière nation gauloise dans le nord, 

* Ce serait une erreur de croire que les deux races se diutiuguaient 
par la couleur de leurs cheveux et de leurs yeux. Les Gaulois comme 
les Germains avaient les cheveux blonds et les yeux clairs. La plupart 
des ethnographes attribuent à la population noire ou brune de la 
Gaule une origine jiréceltique, quelques-uns même veulent la ratta- 
cher à la race ligure. « Eu réalité, dit M. Vanlerkindere, dans ses 
Recherches sur Vethnologie de la Belgique, il y a une proportion 
notable d'hommes petits et à chevelure foncée même dans les pro- 
vinces flamandes. Il n'est pas pei-mis de les rattacher à l'un des deux 
grands rameaux que l'histoire nous montre existants sur notre sol. 
Germains et Celtes, en effet, étaient blonds, c'est ce qui est hors de 
toute contestation. » (p. 48). 

2 « Pertineutque ad ultimos Gallicarum gentium Morinos , nec 
portu quem Gesoriacum vocant quicquam habent notius. o Pompo- 
Hius Mêla, Be Gallia, lib. III, 2. 



— 476 — 

par opposition aux Ménapiens de race germanique ; 
mais n'est-ce pas un peu forcer la note? A nos 
yeux l'expression ultimi hominu?n, renouvelée de 
Virgile et devenue proverbiale ' , a une tout autre 
portée et signifie que les Morins occupaient l'ex- 
trémité du continent de la Gaule, au-delà duquel 
on ne trouvait que quelques îles , domaine de 
rOcéan. 

Il n'entre pas dans notre plan de rechercher si 
les Flamands forment une race distincte qui, anté- 
rieurement au VIP siècle, sous le nom de Fla7i- 
drenses, s'est implantée dans le pays entre la Lys 
et la mer du Nord et en a chassé ou absorbé la 
population ménapienne. Cette questionne se ratta- 
che en aucune façon au sujet que nous avions à 
traiter; elle est d'ailleurs fort complexe, et quand 
même on parviendrait à la résoudre, on n'aurait 
pas prouvé pour cela que les Ménapiens étaient ou 
n'étaient pas Germains d'origine. 

Alph. de Vlaminck. 



» it ExtremiquehominumMorini, Rlienusquebicornis. » Virgile, 
Enéide, VIII, v. 723. 



— 477 



VARIETES, 



Autorisation accordée a Antoine Kindt, d'exercer 

SON ART et invention. 1611. 

Les Archiducqz, 

Chiers et féaulx, comme dez l'unziesme d'aoust dernier, 
nous avons pour le terme de dix ans accordé à Anthoine 
Kindt de povoir, à l'exclusion de tous ceulx ne l'ayans fait 
jusques alors, exercer son art et invention de graver avec 
diverses figures et ornemens toutes sortes de chamois et 
peuaux de moutons, ensemble toutes manufactures de lin, 
laine et sayette, selon que verrez plus particulièrement 
par les exemplaires de nostre ottroy que sur ce luy avons 
fait despescher. Allans cy-jointz pour en faciliter la puldi- 
cation, nous vous encliargeons de à le réquisition que vous 
en sera faite de la part dudit Anthoine Kindt les faire pu- 
blier par toutes les villes et lieux de notre pays et conté de 
Flandres oii Ton est accoustumé faire cryz et publications 
et à l'entretenement et observation de nostre dit ottroy 
procéder et faire procéder contre les transgresseurs et 
désobéyssans par Tex"" des paines y apposées sans aulcune 
faveur, port ou dissimulation, et ny faites faulte. A tant, 
chiers et féaulx, Nostre Seigneur vous ait en sa sainte 
garde. De Bruxelles, le XX*' de janvier 1611. G. V. 

(Signé : Gerrez). ? 

Publié au consistoire public du conseil le 7 sporcle 1611. 
(A nos chiers et féaulx les Prés, et conseillers de n^ conseil 

^ ' '' {Corresp. Conseil de Flandre). 

32 



— 478 — 

L'abbaye de Soleilmont et la ville de Gand. — 
Nous comptons publier prochainement les pièces les plus 
importantes des archives conservées à Soleilmont *. 

Il y aura là une large place pour le cartulaire de cette 
abbaye, désigné sous le nom (TEstot du Monastère. 

En attendant que tout paraisse, nous en détachons deux 
titres de rentes, les seules pièces du recueil qui soient en 
langue flamande. Elles nous ont paru présenter de l'inté- 
rêt, non seulemeut pour l'histoire du monastère, mais aussi 
pour celle de la ville de Gand. Peut-être même, la numis- 
matique trouvera-t-elle à en tirer profit. 

Commençons parle résumé ou l'analyse de ces pièces. 

Pour subvenir à l'entretien des armées du duc de Bour- 
gogne, Charles le Téméraire, la ville de Gand consentit à 
lui prêter une somme de 30000 francs-à-cheval, autorisée 
par lettres patentes datées de Corbie, le 15 avril 1471. 

La vente de rentes fut à cette époque un des moyens 
employés par les villes pour créer des ressources. Dans la 
circonstance présente, les magistrats de la ville de Gand 
résolurent d'en vendre pour une somme d'un rapport 
annuel de 400 livres gros de Flandre, remboursables au 
denier seize ou au-delà. 

C'est dans ces conditions qu'un habitant de Lille, 
Etienne, fils de Jean de Moustier, acquit, au prix de 
64 livres gros, une rente annuelle de 4 livres, payable par 
moitié le 1 novembre et le 1 mai. 



» « Plusieurs auteurs font remonter à l'an 1088 la fondation de 
» l'abbaye de Soleilmont, située non loin de Fleurus. Ils ajoutent 
» que le comte de Namur, Henri dit l'Aveugle, et le pape Gré- 
» goire VlIT la favorisèrent de leur protection. C'était une maison 
.) de l'ordre de Saint-Benoît. 

« En 1237, le monastère fut agrégé à l'ordre de Cîteaux et placé 
» sous la direction de l'abbé d'Aine. Une bulle du pape Grégoire IX 
1) confirma l'institution et la mit sous la protection du Saint-Siège 
), (1239;. » L. Devillers. Chartrier de V abbaye de Soleilmont. 



- 479 — 

Dans l'acte constitutif de cette rente, il est stipulé que 
tous les biens, revenus et accises de la ville eu sont grevés ; 
et que le créancier pourra, en cas de non paiement, exercer 
des poursuites judiciaires aux frais de la ville, avec la 
faculté de faire une dépense journalière de trois gros pour 
chaque livre arriérée, et de payer le cinquième denier du 
même arriéré au juge, soit laïque, soit ecclésiastique, à qui 
il en aura appelé. 

Cependant la ville pourra rembourser la rente au denier 
seize, sauf à opérer ce remboursement en florins de Bour- 
gogne ; six de ces florins équivaudront à 21 gros ; ils 
doivent avoir le poids et l'aloi de ceux que le prince fit 
battre au commencement de son règne, et qui sont à 19 
carats, avec tolérance d'un douzième, et de 72 pièces au 
marc. 

Le capital fut, en effet, remboursé à Etienne du Moustier, 
au mois d'octobre 1477; mais la rente fat constituée au 
profil de Catherine Tselleberchs, veuve d'Antoine Bruuschs, 
qui en gratifia l'abbaye de Soleilmont, où sa fille avait 
pris le voile. 

Il ne sera pas inutile de faire remarquer le changement 
des conditions du remboursement dans cette nouvelle 
constitution de la rente. Ce remboursement doit être fait 
au denier vingt, mais la ville ne sera plus tenue de le faire 
avec la monnaie précédemment convenue ; il suffira de 
payer en monnaie courante du j o ur 

Tel est le résumé des deux pièces dont nous communi- 
quons ici le texte. 

Quatre livres de gros que nous doit la ville de Gand. 

1471. 

Allen den ghenen die deze présente lettren zullen zien 
of hooren lezen, schepenen van beede den bancken vander 



— 480 — 

steede van Glient eiicle Leecle de dekenen over eiide inden 
name van liemlieden ende vanden gheraeenen lichame 
vander vorsz. stede saluut, doen te wetene dat unte dien 
dat omen t'hulpen te commene ende te helpen dragliene de 
groote ende excessive costen die al nu langhen tyt onze 
harde glieduchte heere ende princlie heeft moeten onder- 
houden en draglien ende conduite van zynder teghe woor- 
diglier wapeninglie tonderlioudene de zelve en te betaelne 
zyn vêle van wapenen ende andersins in diverssche manie- 
ren te zynder eeren, ter versekertlieden ende payse van 
zynen landen, lieerlicheden ende ondersaten, wy gliecon- 
senteert, en glieaccordeert liebben liberalic te vercoopene 
up over ende den ghemeenen lichame vander vorsz. stede 
de somme van vier hondert pondeu grooten sjaers vlaem- 
scher munten erflic te lossene den penninc zestiene of 
daerboven, omme metten penningben commende vander 
vorsz. vercoopingben te fyneerne ende leenene den vorsz. 
onzen harde gheduchten heere ende prinche de somme van 
dertich dusentich ryders te vier stelle grooten tsiars der 
vorsz. vlaemsche munten, waertoe de vorsz. onze geduchten 
heere ende prinche ons gheottroyert ende gheconsenteert 
heeft zyne opene lettren van ottroye ghegheven en zyne 
stede van Corbye, den vyftiensten dach van aprille int dit 
jaer eenentseventich naer paesschen lestleden, omme de 
vorsz. vercoopinghe te moghen doene naerden untwysene 
vanden zelve ottroye, so eyst dat wy by zade advyse ende 
consente vanden notabelen ende ghegoedden vander vorsz. 
stede over ons ende den ghemeenen insetenen derzelver 
teghewoordich ende toecommende vercocht hebben, ende 
by virtute van dezen vercoopen wel ende ghetrauwlic onzen 
gheminden Stevin de Moustier f Jans, te Ryssele, de 
somme van vier ponden grooten siaers eeuwelyker en 
erflyker renten vlaemsche munten, zullic als onze vorsz. 
gheduchte heere en prinche ende zyne naercomeren Graven 



— 481 — 

en Graefvedinnen van Vlaendren zuUen doen ontfaen van 
liaren rentten en doumanien in Vlaendren ende dit omme 
de somme van viere en t'sestich ponden grooten der vorsz. 
munten die wy lienen vanden vorn. Stevin de Moustier als 
coopère ontfaen hebbende, ende bekeert in dat vorsz. es zo 
vare als zy hebben moglien streeken. Avelke vorsz. vier 
ponden grooten siaers eemvelycker ende erflycker renten 
wy beloft hebben en beloven by onzer trauwen ende eeren 
te betaelene vulcommelic den vorsz. coopère of den gheve- 
nen die cause, macht of updracht daer toe hebben zal, 
bringhere deser letteren of vidimus daer af onder zeghel 
auctentyc, te twie paymenten in elc jaer danof d'een heelft 
over d'eerste paeyment vallen zal den eersten dach van 
novembre on dit jaer duns' vier hondert een en tseventich 
eerstcommende, ende dander heelt over dander paeyment 
den eersten dach van meye int jaer XIIII" twee ende tseven- 
tich daer naer volghende ofte binnen vyftien daeghen naer 
elc paeyment onbegrepen by alzo dation ofte deghene die 
dlast vander vorsz. renten te betaelne vander vorsz, stede 
weghe van Ghend hebben zullen dies versocht zyn binnen 
derzelver stede by den vorsz. coopère of by den bringhere 
sbriefs of vidimus als boven, ende hebben hiertoe verbonden 
ende verbinden ons allen tsamen en elc van ons by zondere 
aile de ^ssysen, renten, revenuen, ende ander goed vander 
vorsz. stede van Ghend ende tgoed van elken van ons zon- 
derlinge ende van onzen naercomeren poorters der selver 
stede liggende en roerende, zowaer ende te wat steden die 
gheleglien zyn ofte bevonden zullen werden, de welke wy 
ghestelt ende ghehabandouneert hebben , stellen ende 
habandonneeren by dezen ter heerlyker executien van allen 
heeren, rechters, jugen ende wetten gheestelic ende weerlic 
omme by arreste van onzer ende onzer naercommers licha- 
men ende goede voerscreven, zo waer die bevonden zullen 
zyn an deze zyde of an ghene zyde vander zee of berchs, ons 



— 482 — 

ende onzen naercomers te bedwingliene ter bethalinghen 
van den acliterstellen vander vorsz. zente met allen den 
costen die de vorsz. coopère of bringhere sbriefs by t'gbe- 
breke van paeymente hebben zoude ende boven dit hebben 
\vy geconsenteert ende consenteren by dezen evennare dat 
wy in ghebreke waren van eenicli vanden vorsz. paeymenten 
te betaebie naer dat wy ofte deghene die dlast van betaehie 
als boven hebben zullen vanden vorn. coopère of van den 
bringhere sbriefs of vidimus als boven deughdelic versocht 
zullen zyn dat hy ofte de vorsz. bringhere sbriefs ommere 
de vorsz. vyftien daghe naer elc paeyment leden zynde up 
der vorsz. stede ende onzer ende elken van ons ende onzer 
naercomers costzal moghen vertlieeren tewat plaetssen hem 
ghelieven zal toter vuller betalinghe vanden vorsz. paey- 
menten, elcx daeghs drie groote der vorsz. munten van 
elken pond groote dat men verachtert wezen zoude. Welke 
theere daent alzo ghemele, wy al nu kennen schuldich 
zynde ghelyc de vorsz. principale rente ; voort hebben wy 
hem gheconsenteert dat hy ofte de vorsz. bringhe sbriefs 
zal by ghebreke van paeymente moghen gheven in giften 
wat heeren dat hem ghelieven zal, gheestelic of weerlic, 
den vyfden penninc van dits wy verachtert wezen zouden 
omme ons ende onzen naercomers te bedwinghen ter betae- 
linghen vanden vorsz. achterstellen, costen ende ooc vanden 
vorsz. ghiften, zonder de zelve achterstellen yet te vermin- 
deren, ende hebben gherennunciert ende zyn afghegaen, 
renumcyeren ende gaen af als te dezen van allen gratien 
van costen ende respyten die wy zouden mogen impetreren 
van onzen heleghen Vader den paus, van onzen souverainen 
lieere den coninc van Vranckerycke , van onzen vorsz. 
harde geduchten heere ende prinche of haren naercomeren 
of van wat andren lieere dadt ware, gheestelic of weerlic, 
by causen van eeneghen lasten ons ondercommende, als 
van cruusvaerden, orloghen, heervaerden of andre, van 



— 483 - 

allen privilegen glieimpetreert ofte impetreeren van al] en 
costumen, subtylheden, cautelen en exceptien, als dat wy 
de vorsz. peuninghen niet ontfaen te hebben noch bekeert 
in dat vorsz. es, van dat wy l)edrogen zonden zyn boven 
deu rechter heelft ende van allen andren bescudden die ons 
te baten oft den vorsz. coopère of bringhere sbriefs als 
boven tachterdeele comen zonden moglien in eenighe ma- 
nieren en zonderlinghe den rechte dat zooght, dat ghee- 
meene renuncyatie of verthien niet en dogt behouden dien 
en wel verstaende, dat besprec ende voorwaerde es, tus- 
schen ons ende dien vorsz. coopère int vercoopen vander 
vorn. somme van vier pond grooten sjaers eeuwelyker 
ende erflyker renten, dat wy of onze naercomeren, trege- 
ment vander vorsz. stede bebbende inden name vander 
zelver stede, zullen moglien de vorsz. rente quiten of coopen 
en lossen tallen tyden alst ons ofte ons naercomeren ghe- 
lieven zal, mids Avederglievende ende betalende voor elc 
pond groote erflic zestien ponden grooten .... wechdra- 
ghende zesse bourgoinsche guldenen voor ende twinticb 
stelle groote munte vorsz. zulcke van gbewichte en aloye 
als onze vorsz. gheduchten heere en prinche, corts naer 
tontfanghen van zyne vorsz. lande en graefscepe van Vlaen= 
deren, dede mnnten ende slaen binnen den zelven zynen 
lande, te weten neghentien carate fyn goud inghelsclie 
no])ele vanden coninc Heynric van Inghelant gherekent 
over fyn ten Xllsten deele vanden carate ter remedien van 
XXII int gbewichte vander troyschen maerc emmer naer 
tuntwysen vander instrnctien derzelver munten of de 
werdde van dien in andren ghelde, ende waert dat deze 
lettren by branden of andren meskiene bedorven,ghestolen, 
ghescuert of gliecrasseert worden en de vorsz. coopère of 
de ghene die rechte eu cause ter vorsz. rente hebben zoude, 
oorcondde by eede dat alzo ware, zo worden wy gehouden 
eene nieuwe lettre van gelyken inhoudene hem te ghevene 



— 484 — 

. up zynen cost , in oorcondscepeu van welken dinglien 
hebbeu wy deze lettren gliedaen zegelen metten zeghele 
van verbande der vorsz. stede van Ghend. Ghemaect ende 
ghegheven iut jaer ons heeren dunst vier hondert een en 
tseventich den laetsten dach van Aprille, aen het original 
in parkement was hangende eenen zegliel in groen was met 
eenen dobbelen steerte en onderteeckent G. Staubrouc. 

Lettre touchant la vente de quatre livres de gros que dessus, 
l'on s''at accorde qu'elle seroit remboursable au denier 
vingt en monyioye de Bourgoigne courante au temps du 
remboursement. 

An allen den glienen die dese présente lettren zullen zien 
of horen lesen, scepenen en raed vander stede van Ghend 
saluut, doen te wetene dat naer dien dat Stevin Moustier 
Janssone, wonende te Ryssele, die \vy onlancledenbescre- 
ven hadden te commene of zendene by ons by den tréso- 
riers van deser vorsz. stede, overbringhende de lettren van 
verbande van vier ponden grooten siars vlaemschen munten 
erflic te lossene, die by tandien tyden cochte up dese vorn. 
stede den penninc zestiene, penninghe omme ons de zelve 
rente weder over thebbene ende hem te betaelne zyne 
principale somme ende penninghe vander vorsz. rente ende 
tghevallene crois verschenen toten eersten daghe van octo- 
ber nu lesleden, alzo wy uter name vander vorsz. stede dadt 
doen moghen ende in andre ghelyke rente te lossene by 
virtute van zekeren lettren van ottroye die wys hebben van 
onzen harden geduchten heere en prince, van den vorsz. 
trésoriers uter name van deser vorsz, stede, ontfaen ende 
ghehadt heeft zyne voorn. principale somme en coopscat 
ende ooc de ghevallene rente naer loop van tyde toten 
voorsz. eersten daghe van october ende also de principale 
lettren vander rente overghegheven ende in onzen handen 



— 485 — 

ghelaten als niet meer reclits noch causen claer toe heb- 
beude, so eist da wy ter narendster bede ende versouke van 
zekeren notableu persoenen onze poortren, de voorsz. vier 
ponden grooten siaers erflic te lossene ende de gheele 
cause ende actie van diere overgbegbeven ende up gbedra- 
gen bebben ende by desen presenten dragben up ende 
gbeven over Katbelinen Tselleljercbs, weduwe van wyleu 
Antbonis Brunscbs^ onze poortersse, inden uame ende ten 
proffyte van den cloostre van Solyaumont, int land van 
Namen, vander ordene van Cbistiaux, daer Zoetin Brunscbs 
haer docbter religieuse ende professe inné es, met wiens 
penuiugben de voorsz. Stevin du Moustier gberembourseert 
ende betael beeft gbeweest vander lossinghe van derzelver 
rente ende verloope van diere zo voorsz. es, omme den 
voorn. cloostre of cause en actie vanden zelven cloostre 
hebbende, de voorsz. vier ponden grooten tsiaers erflie die 
altyts blj'ft staende te lossene en de payementen van diere 

als die vallen, ende voort over ons ende over 

onse naercomeren in den name . 

verscbynen zullen van nu voort an te bebbene, beifene, 
iunene, ontfanc eu gebrukene svoorsz. cloosters proffyten 
en propregoede kenuende voort over ons ende over onse 
naercomeren in wette in den name vanden voorsz. stede dat 
de voorsz. Katbeline Stellebercbs, in den name van den 
vorn. cloostre, de somme ende de coopscat vander zelver 
rente gbesteet ende gbecocbt beeft elken penninc erflic te 
losseue up twinticb penningbe cens wecb dragbende en 
tgbuent dat datte meer beloopt dan den penninc zestiene 
also de voorsz. Stevin die gbecocbt badde ende dat de 
begbingbe van dien bekeert es int proffyt en zaken vander 
voorsz. stede dies bebben wy over ons eu de onse naerco- 
meren inden name van deser zelrer stede gbereserveert 
ende besproken metten voorsz. Katbeline, in den name 
vanden vorn. cloostre, dat wy of onse naercomeren ter 



— 486 — 

lossinghe vandeu voru. vier ponden groote tsiaers zuUen 
ontstaen met te betaelne en over te legghene voor elc 
pont groote erflic twintich ponden groote eens wecli 
draghende ende ghevallene rente verschenen toten daghe 
vander zelver lossinghe in zulken ghelde als dan ghe- 
meenlic cours ende ganc hebben zal binnen der lande 
van Vlaendren, zonder in de zelver lossinghe de voorsz. 
stede gehouden te wesene de voorsz. lossinghe te doene 
met zes bourgoinsschen guldenen voor een en twintich 
scelle groote, hoewel dat de voni. principale lettren vanden 
zelven vier ponden groote siaers daer dueur onze lettren 
gheintweert zyn, mencioen maken, de zelve lossinghe te 
doene met zes boiirgoinsche guldenen te zulken pryse als 
vorsz. es, van welken verbande in dat point de vorsz. 
Katheline inden name vanden vorsz. cloostre af gheghaen 
es en gherenunciert by desen ghegheven in kennessen der 
waerheden onder den zeghel van zaken der vorsz. stede van 
Ghend, den derden dach van octobre int jaer ons heeren 
dunst vier hondert vier en tseventich. Het original lettren 
was bezeghelt met eenen grooten zeghele in groen wasse 
ende dobbelen steerten van parkemyne ende gestoken duer 
de principale lettre, aldus geteekent : Smiteee. 

M. Van Spilbeeck, 
Directeur des Dames Bernardines de Soleilmout. 



Catalogue descriptif et historique du musée royal 
DE Belgique (Bruxelles) précédé d'une notice histo- 
rique sur sa formation et ses accroissements , par 
Edouard Fétis, b" édition, Bruxelles, 18S2. — Ce cata- 
logue, très bien fait, qui peut servir de modèle, est précédé 
d'une notice intéressante sur le Musée des tableaux, 



— 487 — 

laquelle n est pas toujours flatteuse pour les administra- 
teurs anciens. Il contient de précieuses indications sur 
Torigine et l'histoire de chaque tableau, sur les diverses 
attributions, le sujet représenté, les signatures vraies ou 
fausses qu'on y peut lire, les gravures qui en existent, en 
un mot tout ce que contiennent les catalogues modernes 
les plus complets. 

Au n" 27 nous rencontrons un portrait de prix, celui de 
Thomas Morus, par Holbein, qui a appartenu à l'hôpital 
de la Byloke à Gand, au siècle dernier. Comment en a-t-il 
été enlevé pour passer à Bruxelles? C'est ce qu'aucun 
document ne fait connaître. 

Une autre œuvre également d'origine gantoise, c'est le 
n" 19, Adam et Eve, des frères Van Eyck, les célèbres 
fragments de la grande composition de l'Agneau mystique 
de l'église Saint-Bavon à Gand. L'acquisition de ces deux 
volets par l'État a eu lieu moyennant V le payement de 
50,000 francs destinés à des verrières, 2° l'abandon par 
l'État de six volets de l'Agneau mystique peints par Michel 
Coxcie, 3° l'exécution aux frais du gouvernement de copies 
des volets d'Adam et d'Eve faites pour rétablir en son 
ensemble l'œuvre des frères Van Eyck. Les six volets de 
Michel Coxcie, qui sont des copies ayant appartenu à la 
collection de Guillaume II, remplacent « les volets qui 
» furent, dit M. Fétis, vendus à vil prix en 1819 par les 
» administrateurs de l'église à un spéculateur qui les fit 
» passer à l'étranger. Ils sont aujourd'hui au Musée de 
» Berlin. » Ajoutons que ces « administrateurs de l'église » 
cathédrale, étaient MM. les chanoines Lesurre et De 
Volder, et transcrivons le texte de la quittance délivrée à 
l'acheteur : Ontvangen , y est-il dit, van Myyiheer L.-J. Van 
Nieuwenhuyze dry duyzend guldens courant tôt voldoening 
van zes stuks deur schilderyen aen hem afgeleverd. — Gent, 
19 december 1819. — De Volder. 



— 488 - 

Les pièces du procès qui a été intenté par la Tille de 
Gand aux deux chanoines vendeurs reposent aux archives 
de la ville. Des extraits en ont paru dans la Belgique judi- 
ciaire, XXII, p. 237, et XXVII, p. 1215. 

Une autre toile du Musée qui a également appartenu à 
Gand, c'est le no 406 : le Seigneur voulant foudroyer le 
monde, de Rubens. A la fin du siècle dernier cette toile 
ornait le maître-autel de l'église des Récollets de Gand, 
sur l'emplacement du palais de Justice actuel. Elle fut 
transportée au Musée du Louvre, sous la première répu- 
blique, et si elle s'y fut encore trouvée en 1815, lorsque les 
alliés reprirent les chefs-d'œuvre dont la France avait 
dépouillé les pays conquis, elle eût sans doute été restituée 
par le roi Guillaume à la ville de Gand. Mais cette toile 
avait fait partie du premier envoi que le Musée de Bruxelles 
reçut de l'administration centrale en 1802. La capitale 
tient donc cette œuvre de la conquête française, au préju- 
dice de Gand. 

Voici du reste un document curieux (jui se rattache à 
l'enlèvement de ce tableau et d'une autre toile (nous igno- 
rons laquelle) de l'ancien couvent des Récollets, l'an II de 
la République : 

« Deu onderschreven guardiaen der PP. Minderbroeders 
Recolleeten binnen de stadt Ghendt verklaert geinsinueert 
te syn en ontfangen te hebben, eene requisitie van de mu- 
nicipaliteyt der selve stadt Ghendt door Petrus Pauwels, 
messagier van de voorseyde municipaliteyt, quart voor den 
negen uren s'avondts, ora uyt onse kercke te laeten volgen 
twee schilderyen, verklaerende daer en boven dat de voor- 
seyde schilderyen op hedent tusschen drye en vier uren 
naer noene syn afgedaen door baes Schryvere en syne 
knecht en door orders van eenen franschen borger, die syne 
commissie gevraegt synde , niet en heeft gethoont, en de 
voorseyde schilderyen savonds outrent ten seven uren, ver- 



— 489 — 



geselscbapt synde van eene gewapende waclit, heeft komen 
halen en doentransporteren, soo hy>eyde, naar liet bisdom. 
» Actum desen elfsten fructidor, liet tweede jaer der 
fransclie Republycke. 

» F. EuPLiANiTJS DE Belz, guard. » 



Les communes vérités dans le droit flamand, tel a 
été le sujet du discours prononcé à l'audience solennelle 
de rentrée de la Cour d'appel de Gand par M. le procureur 
général Lameere, et qui vient d'être publié [Belgique judi- 
ciaire, 1882, p. 1521). L'année précédente le savant procu- 
reur général avait pris pour sujet de son discours : Le 
recours au chef de sens dans le droit flamand, et en 1881 : 
Du formalisme du droit flamand au moyen âge. Tous les 
amis des études bistoriques, tous ceux qui sont désireux de 
voir se répandre le goût et la connaissance de notre passé 
doivent applaudir au cboix fait de M. Lameere de sujets 
puisés dans Tbistoire de notre législation au moyen âge, et 
liront avec plaisir ses excellents discours, qui forment 
cbacun une étude complète, puisée aux sources mêmes. Il 
y a une trentaine d'années, M. le procureur général Raikem 
donnait pour l'ancien droit liégeois l'exemple que M. La- 
meere suit aujourd'bui pour la Flandre, et on lui doit une 
série de discours qui ont conservé pour l'étude de la légis- 
lation de Liège au moyen âge une valeur impérissable. Il 
en sera de même des discours de M. le Procureur général 
de Gand. A. D. 



— 490 



CHRONIQUE. 



Vekte Hamilton. Londres, juin et juillet 1882. — La vente des 
collections du palais Hamilton rappelle par les hauts prix atteints 
une vente qui a passionné tout Paris il y a quelques années, celle 
des collections du comte Pourtalès ; les collectionneurs s'y étaient 
également donné rendez-vous, et semblent avoir mis le même en- 
train pour ne pas laisser échapper les trésors qu'ils convoitaient ; 
les objets d'art sont en ce moment de mode, ils atteignent des prix 
que l'on réservait jadis seulement aux tableaux, et ils font peut- 
être tort à ceux-ci. 

Les collections d'Hamilton comprenaient des tal)leaux, des meu- 
bles, des objets d'art, des porcelaines, des miniatures, etc., mais 
leur possesseur qui avait une prédilection pour les meubles du 
XVIIe et du XYIII' siècle, possédait peu d'objets antérieurs à cette 
époque. 

Toutes les écoles étaient représentées, peut-on dire, dans la ga- 
lerie des tableaux ; en fait de maîtres allemands il y avait des Hol- 
bein, des Diirer; parmi les maîtres flamands, on comptait les 
meilleurs, Van Dyck, Rubens, etc. Les Teniers de la collection ont 
été peu appréciés, il y avait quelques beaux Steenwerck. 

Les Yan Dyck n'ont pas atteint des prix bien élevés, sauf le por- 
trait de la princesse de Phalsbourg, sœur du duc de Lorraine, qui 
a été payé 2,100 livres sterling; les deux portaits de Charles I ont 
été payés l'un 808 liv., l'autre 997 liv. 

Il y avait bon nombre de Rubens ; son Daniel dans la fosse aux 
lions a été payé 4,900 liv., quoique le mérite de ce tableau ait été 
discuté par certains critiques d'art. 

Des Centaures, du même maître, 2,100 liv., et la Naissance de 
Vénus, 1,680 liv. 



— 491 — 

Un tableau de Van Huyssum (groupe de fleurs dans un vase, n° 30 
du catalogue) a atteint le prix de 1,228 livr. 

Un paysage d'Hobbema (n^* 49); 4,252 liv. 

Ostade, Scène de Cabaret (n-^ 37); 1,837 liv. 

Un portrait de Rembrandt (n° 29); 703 livr. Les portraits de Durer 
et de Holbein n'ont pas atteint ce prix. 

Les meubles réunis dans cette collection formaient la principale 
attraction de la vente ; le prix atteint par quelques-uns d'entre eux 
donnera une idée de la vogue dont ils jouissent actuellement. 

N° 174. Cabinet Louis XIY, par Boule; 2,205 liv. 

Un ameublement style Louis XVI, composé de trois pièces, a été 
divisé ; c'était un travail de Biesener, avec ciselures, par Gouthière, 
il avait été fait pour la reine Marie Antoinette. — Le secrétaire 
(no 301), portant la date de 1790; 4,400 livr. 

La commode (n° 302) datée de 1791; 4,100 livr. 

La table à cerise (n« 303) ; 6,000 liv. 

N° 517. Commode Louis XV avec panneaux en marqueterie; le 
chiffre royal sur la serrure ; 3,560 liv. 

N" 528. Commode Louis XVI en marqueterie ; 2,290 livr. 

N» 1296. Cabinet Louis XVI en ébêne incrusté de laque noire et 
or, monté par Gouthière ; 5,200 liv. 

N° 1297. Secrétaire Louis XVI, ébêne incrusté de laque noire 
et or , par Gouthière , au monogramme de Marie Antoinette ; 
9,000 liv. 

N° 1298. Commode Louis XVI, en ébêne avec panneaux de laque 
incrustée d'oiseaux et plantes • en or sur fond noir du même ; 
9,000 liv. 

N° 1286. Un bureau et commode en ébêne ; 3,050 liv. 

N» 1806. Une commode Louis XV, en marqueterie, monture en 
bronze; 5,900 liv. 

N" 982. Table carrée pour jeu d'échecs, en fer damasquinée, pro- 
venant de la collection Soltykoff, a été payée 2,000 liv. 

N" 297. Une pendule Louis XVI , par Robin , cadran émaillé ; 
630 liv. 

Quelques émaux ont atteints aussi des prix fort élevés. 

N» 970. Un plat ovale en grisaille, sur fond noir relevé de dorure, 
dont le milieu représentait le festin des dieux d'après Raphaël (émail 
de Limoges; 1,150 liv. 



— 492 — 

N" 973. x'^doration des Mages, signé Pénicaud; 1,265 Hv. 

N» 977. Triptyque avec sujets religieux, par Nardon Pénicaud ; 
1,265 liv. 

Les objets d'art, les miniatures étaient représentés dans cette 
collection par queli^ues spécimens remarquables. 

N° 488. Une aiguière de jaspe avanturine avec anse richement 
ciselée et montée en or ; 2,280 livr. 

N° 187. Table oblongue en porphjTe égj'ptien antique sur pied, 
en bronze doré ; 9-45 liv. 

N° 191. Buste de l'empereur Auguste, en ancien porphyre égyp- 
tien; 1,732 livr. 

N" 160. Deux bouteilles en jaspe vert pâle avec fleurs incrustées ; 
1,522 liv. 

N° 2164. Une tête laurée d'Auguste, camé en onyx ; 840 liv. 

N°* 1529-1530. Deux émaux de Petitot, portraits de J. de Lulli 
et de Louis XIV, ont été adjugés pour 81 livr. et 66 livr. Le portrait 
du duc de Bourgogne, par le même, a atteint le prix de 650 livr. 

N" 1615. Le portrait de Jacques II, par Hilliard; 2,200 liv. 

N° 1598. Le comte de Sandwich, par S. Cooper ; 255 livr. 

En fait de céramique , il y avait une fort nombreuse collection de 
porcelaines du Japon et de Chine, des Sèvres et autres. 

N" 162. Deux vases en porcelaine de Sèvres, fond bleu, monture 
en or moulu, ciselure en haut relief, par Gouthière ; 1,680 liv. 

N° 1003. Les Saisons. 4 bustes emblématiques en vieille faïence 
de Rouen, par Vavaseur; 2,250 liv. 

N" 509. Vase avec couvercle en vieux Sèvres, fond turquoise, 
avec bandes et festons en blanc et or, entourant un médaillon avec 
figures; 1,510 liv. 

N'^ 1698. Figure de Triton sur socle, par Handler, directeur de la 
fabrique royale, à Meissen, 1731; 61 liv. 

N° 919. Une aiguière cannelée avec bassin, faïence de Nevers; 
148 liv.; le pendant 105 liv. 

La porcelaine du Japon et de la Chine occupe une large place 
dans ces collections, citons quelques chiffres d'adjudication : 

N° 122. Deux vases mandarins, à fond noir, feuillage eu relief; 
1,239 liv. 

Deux vases à couvercle, emaillés de fleurs et ornements de cou- 
leur verte; 900 liv. 



— 493 — 

N° 1-17. Un coffre ohlong en vieux laque du Japon, noir avec 
l^aysage d'or en relief, qui avait appartenu à l'empereur Napoléon I. 
735 liv. . 

N"» 348. Deux vases de Chine vert céladon ; 810 liv. 

N° 466. Deux jarres mandarines, avec figures et paysages ; 578 liv. 

Un vase en émail de la Chine, décoré de bandes dorées ; 200 liv. 

La vente s'est terminée par les livres et les gravures; cette partie 
était la moins intéressante; un Aide aux armes de Grolier a été 
payé 250 liv. 

La vente a rapporté eu tout la somme de 10,714,175 francs. 

La librairie Remington a publié un splendide catalogue de cette 
collection, avec prix d'adjudication, il est orné d'une cinquantaine 
de gi'avures, il est intitulé : The Hamilton Palace collection, Illus- 
trated py-iced catalogue. London, Remington, 1882, in-4" de 244 pag. 
avec 59 planches. 

Le Triomphe de l'église chrétienne sur la synagogue. Tableau 
DE Hubert Van Eyck, copié par M. Frans JSIeerts. — Il y a envi- 
ron six à huit mois, le gouvernement a chargé M. Frans Meerts 
d'aller copier, au Musée de Madrid, un tableau que les connaisseurs 
(lui ont eu la bonne fortune de l'examiner, ont diversement attril)ué 
à l'un ou à l'autre des frères Van Eyck. 

M. Meerts a, depuis lors, rempli sa mission, et sa coj)ie a été expo- 
sée au Musée royal de peinture, à Bruxelles (salle flamande). 

« N'ayant pas visité le Musée de Madi-id, il m'est absolument im- 
possible d'émetti'e un avis sur la valeur de ce travail, en tant que 
coj)ie. Mais ce que je puis dire, c'est ce que des personnes compé- 
tentes qui ont vu l'original, déclarent la copie en tous points remar- 
quable, que le faire minutieux des gothiques y est scrupuleusement 
étudié et imité, et que le caractère des différents personnages du 
tableau, caractère que nous révèle si nettement la belle photographie 
éditée par la maison Brauu et C'«, paraît aussi avoir été compris ^ 
saisi et reproduit très délicatement. Du reste, Meerts est passé 
maître en ce genre de travail et les belles copies italiennes que nous 
avons vues de lui et dont nous avons pu apprécier le mérite et la 
fidélité sont également là pour témoigner en faveur de la copie 
nouvelle. » 

H Le tableau représente le Triomphe de Véglise chrétienne sur la 

33 



— 494 — 

synagogue et il offre avec le célèbre rétable des frères Tan Eyck, à 
Gand, un indéniable air de famille. » 

« La disposition générale est à peu près la même, avec cette diffé- 
rence, qu'ici les divers personnages du poème sont étages sur trois 
rangs, tandis qu'à Gand ils ne le sont que sur deux. Dans l'un 
comme dans l'autre des deux ouvrages le Maître de l'univers, aj^ant 
à ses pieds l'Agneau mystique , domine triomphalement le sujet 
principal qui se déz'oule à ses pieds; à ses côtés, sont assis, la Vierge 
Marie et Jean l'Evangéliste ; enfin, les enfants de chœur, revêtus de 
riches costumes ecclésiastiques, célèbrent sa gloire par des canti- 
ques qu'accompagnent les accords de l'orgue, de la harpe et des 
violes. » 

» Un décor d'architecture gothique, surmonté de trois ■flèches 
d'église, travaillées à jour, sert de cadre à l'ensemble de la com- 
position. » 

« La fontaine sacrée, source de la Rédemption, divise en deux 
parties égales la zone inférieure du tableau, à Madrid comme à Gand. 
A sa droite, le pape et l'empereur, agenouillés avec d'autres person- 
nages laïques et religieux, représentent les diverses autorités ayant 
concouru à l'établissement de l'église chrétienne; à sa gauche, le 
groupe succombant et fuyant des rabins et des docteurs de l'église 
juive. » 

M Quel est l'auteur de ce curieux rétable, fort probablement un des 
plus anciens spécimens de ce qu'était l'art de la peinture en Flandre 
pendant les quinze ou vingt premières années du XV* siècle? On ne 
possède aucun document concernant le nom du peintre, celui du 
personnage qui commanda l'œuvre, ni la date précise à laquelle elle 
fut exécutée. » 

« Passavant, qui a vu le tableau, croit qu'il est de Hubert Van 
Eyck, l'aîné des deux frèi-es; Cro\\-e et Cavalcaselle, qui l'ont vu 
également, le donnent à Jean, le second; Alfred Michiels, qui ne 
l'a pas vu, dit qu'il est des doux fz'ères et de la sœur réunis (!). Les 
quatre auteurs, au surplus, sont unanimes pour célébrer sa magnifi- 
cence de couleur, de dessin et d'exécution : a Couleur brillante et 
harmonieuse , exécution soignée , dessin délicat , œuvre qui tout 
entière trahit la main d'un maître ", dit Passavant; « splendide 
dessin, coloris vigoureux, exécution puissante..., une des plus belles 
productions de Jean Van Eyck », disent Crowe et Cavalcaselle. 



— 495 — 

Quant à Michiels, qui n'a pas vu l'œnvre, il répète comme siennes 
les appréciations des auteurs précédents, en ajoutant malicieuse- 
ment « qu'il a vu avec un extrême plaisir la concordance de leur 
opinion avec la sienne. » 

« A ces diverses appréciations j'en ajout ex'ai une nouvelle, due cette 
fois, non pas à un écrivain, mais à un artiste, à un peintre ; comme 
on va le voir, elle diffère essentiellement des opinions précédentes^ 
C'est l'appréciation d'Emile Wauters, notée à ma demande, il y a 
quatre mois, devant le tableau même. » 

« L'œuvre, m'écrit mon frère, passe ici pour un Jean Yan Eyck. 
Elle est certes curieuse à suivre, intéressante à interroger; mais 
sous le rapport du dessin, de la couleur et de l'exécution, c'est, en 
somme, un panneau très inférieur parmi les vraies grandes œuvres 
du XV" siècle flamand. » 

i< Seule, l'imagination dont fait preuve l'auteur dans la présenta- 
tion du sujet frappe et retient. Mais quelle dureté dans la facture! 
Quelle sécheresse métallique, aussi matérielle dans l'architecture et 
les ornements que dans les chairs et les vêtements : sécheresse des 
tons, qui sont heurtés, sans finesse et sans harmonie. » 

« Oià est ce pinceau si onctueux, si velouté, si gras, que révèlent 
les tableaux authentiques de Jean Yan E^^ck qui sont à Bruges, à 
Gand, Berlin, Paris, Londres, Francfort et Dresde?... Où sont ses 
chaudes colorations et son exécution souple et fei'me? Est-ce là une 
œuvre de celui qui possédait la plus puissante, la plus raiïinée et la 
plus riche palette du XY« siècle? Est-ce là un Jean Van Eyck? 

» Non ; pour ma part, je ne le crois pas. » 

« Cette opinion, étudiée et pesée, froidement réfléchie et émise par 
un juge compétent en la matière, est confirmée, sous tous les rap- 
Xiorts, par la copie de Meerts. Elle renverse, je pense, définitivement 
l'attribution du tableau de Madrid à Jean Yan Eyck. » 

« Passons à Hubert, à Hubert seul, car la collaboration des deux 
frères que quelques auteurs ont érigé en système, en se basant sur 
celle, toute fortuite, du rétable de Gand, ne résiste pas à l'examen. » 

« Les documents peints , authentiqués par une inscription quel- 
conque nous manquent complètemant pour refaire à Hubert un 
catalogue parmi les centaines de tableaux gothiques flamands inno- 
més que l'on rencontre à chaque pas dans les musées de l'Europe. 
Ou lui a quelquefois donné — très arbitrairement — un portrait 



— 496 — 

par-ci, un saint Jérôme par-là. Mais rien n'est venu appuyer ces 
hypothèses imaginaires. Jusqu'ici nous manquons donc essentielle- 
ment de base, de point de comparaison pour pouvoir dire d'un 
tableau : ceci est l'œuvre d'Hubert Van Eyck. » 

« Si le nom de cet artiste est parvenu jusqu'à nous, il le doit à 
V Agneau mystique, à V Agneau 7nystigue seul. En effet, le rétable de 
Gand mentionne dans l'inscription de son cadre que Hubert « com- 
mença » le tableau et que Jean l'acheva. » 

« Ce n'est pas ici la place d'examiner ce sujet trop spécial de la 
part qui revient à chacun des deux frères dans l'exécution du fameux 
polyptique. Les aperçus nouveaux que nous avons à émettre sur cette 
question déjà si discutée, nous les réservons pour une notice intitu- 
lée : Hubert Van Eych, étude historique et critique, et qui sera publiée 
dans quelques jours. » 

« Bornons-nous à dire aujourd'hui que l'unique base que nous pos- 
sédions et qui puisse nous mettre sur la trace d'Hubert est la com- 
position de V Agneau mystique, le groupement des personnages, leurs 
attitudes, le jet de leurs draperies, travail qui appartient incontes- 
tablement à l'aîné des frères, puisqu'il est reconnu que, seul, il 
commença le tableau. « 

Or, l'esprit et l'ordonnance ds la composition de l'Agneau, les 
attitudes des figures principales, l'aiTangement caractéristique de 
leurs vêtements se retrouvent avec une indiscutable analogie dans 
le tableau de Madrid, tableau qu'il n'est pas possible au surplus de 
rattacher ni par le style, ni par le faire, ni par l'aspect de couleur à 
l'œuvre d'aucun maître connu du XY<* siècle. » 

« Le seul auquel il puisse donc être attribué avec quelque vrai- 
semblance est Hubert Van Eyck. » 

« Et ainsi nous nous expliquons comment les chroniqueurs du XV^ 
et du XVI" siècle ne parlent pas plus d'Hubert que s'il n'avait pas 
existé ; comment son nom n'est cité nulle part avant Guicciardini 
(1567); enfin, comment Albert Durer — un bon juge, celui-là — 
dans le journal de son voyage aux Pays-Bas (1520-21), où il men- 
tionne les noms et les travaux de Jean, de Van der Weyden, de 
Vander Goes, de Memling, de Gossart, de Metsys, ne dit pas un mot 
qui puisse faire supposer l'existence de Hubert. C'est qu'en efiet, le 
Triomphe de l'église chrétienne sur la Synagogue est un talileau qui 
révèle un artiste d'un mérite très secondaire. S'il nous montre un 



— 497 — 

metteur en scène habile, il dénote, par contre, un exécutant peu 
intéressant, un dessinatur sans caractère, un coloriste médiocre, en 
somme, un artiste n'ayant aucun titre pour prendre place dans \e 
cénacle des grands peintres flamands du XV* siècle. » 

« Si son nom, inscrit sur le cadre de V Agneau mystique, passe avec 
éclat à la postérité, c'est au génie de son frère qu'il le doit. Celui-là 
seul a droit au titre glorieux de père de la peinture flamande et de 
chef de cette école fameuse dont Fromentin a dit, avec tant de rai- 
son, qu'il semblait qu'elle ait fait dire à la peinture son dernier mot 
et cela dès sa première heure. » 

« Le tableau de Van Eyck n'est pas le seul tableau dont le Gou- 
vernement ait commandé la copie. » 

« M. Lambrichts a copié le Portrait du bouffon Pejeron, une œuvre 
hors ligue, paraît-il, et qui passe pour le Capo d'opéra d'Antoine 
Mor, ce magnifique portraitiste que l'on ne peut apprécier qu'après 
avoir vu les musées de Madrid et de Vienne. » 

« M. C. Meunier copie, à Séville, la Descente de croix d'un peintre 
flamand espagnolisé, Pierre de Kempener, dit Pedro Campana. » 

« M. De Kesel copie, à Turin, les Enfants de Charles I, de Van 
Dyck, œuvre cai)tivante, exquise de coloris, de distinction, de grâce 
enfantine. » 

« Sous peu de jours, sans doute, nous aurons l'exposition de la copie 
de M. Lambrichts, qui a été livrée par son auteur. En attendant, il 
y a lieu de remercier le gouvernement de nous avoir mis à même 
d'examiner le très remarquable travail de M. Meerts. Cette question 
des copies est très discutable, et on ne saurait la discuter avec fruit 
si. avant l'emmagasinement de ces peintures dans les réserves de la 
direction des beaux arts, on ne les plaçait sous les yeux du public et 
de la critique. » 

A. J. "Wauters. 

Vente de la bibliothèque Sundeeland. — Cette bibliothèque, 
réunie en grande partie vers le commencement du siècle dernier par 
le comte de Sunderland, et devenue la propriété de la famille des 
ducs de Marlborough, était conservée au château de Neuheim, que 
le fameux duc devait à la reconnaissance nationale. Les premières 
enchères eurent lieu au mois de décembre dernier; il y a eu trois 
Béances depuis lors ; une cinquième aura lieu en avril 1883. Il y avait 



— 498 — 

là (les livres des plus rares et des plus précieux, c'était une des collec- 
tions les plus riches qu'ait jamais formées un particulier. Les cata- 
logues sont dressés dans l'ordre alphabétique, ce qui est l'usage en 
Angleterre. Les bibliophiles et les grands dépôts littéraires se sont 
disputés toutes ces richesses avec un véritable acharnement : le 
Musée britannique y a fait d'importantes acquisitions ; les enchères 

ont fait monter les prix à un taux fort élevé. 

Emile V... 

Sedulitts de Liège, par Henri Pirenne *. — Nous rendons compte 
ici d'un simple opuscule, il est vrai, mais d'un opuscule dont les 
soixante-douze pages sont du plus grand intérêt sous le rapport de 
l'histoire et de l'histoire littéraire. Sedulius de Liège est un poète 
ii'landais, qui chassé de sa patrie par l'invasion normande, passa sur 
le continent et fut accueilli par l'évêque de Liège Hartgar au milieu 
du IXe siècle. Ce IX^ siècle, dit l'auteur, qui fut partout un siècle 
de progrès, paraît à Liège ne compter pour rien, parce qu'on ignore 
son histoire. Sedulius, bien que n'étant pas chroniqueur mais poète, 
retrace cependant partiellement l'histoire de Liège au IX« siècle; 
voilà comment il se fait que ses écrits, retrouvés à la bibliothèque 
royale de Bruxelles, sont précieux à un autre point de vue que celui 
de la forme littéraire. Le manuscrit des oeuvres de Sedulius, le seul 
connu, contient quatre-vingt dix-sept pièces, qui ne constituent 
peut-être pas l'œuvre complète; une partie a déjà été publiée par 
M. Emile Grosse, à Kœnigsberg, et par Ernest Dùmmler, à Halle. 
M. Pirenne publie en appendice les poésies qui n'avaient pas encore 
vu le jour jusqu'ici et y joint un fac-similé du manuscrit. 

L'auteur n'a pu découvrir l'époque de la naissance de Sedulius, 
ni celle de sa mort; ce poète s'était tellement identifié avec sa 
nouvelle patrie, son nom est tellement lié à l'histoire littéraire 
liégeoise du IX« siècle, qu'au lieu de l'appeler Sedulius Scottus, on 

peut bien l'appeler avec raison Sedulius de Liège. 

Emile V... 



* Pages 72. Extrait des Mémoires de V Académie royale de Belgi- 
que, in-S", tome XXXIH. 



- 499 — 

Maison dv Roi a Bruxelles. — Rapport présenté, au nom du 
collège et de la section des travaux publics, par M. l'écherin Wal- 
ravens. — Dans sa séance du 17 décembre 1879, la Section des 
travaux publics, après avoir examiné les plans présentés par M. Ja- 
maer, architecte de la ville, a émis le vœu que la Maison du Roi soit 
achevée et complétée suivant les données fournies par une étude 
comparative des monuments du même style et de la même époque. 
Elle a désigné une commission composée de trois de ses membres, 
MM. Beyaert et Trappeniers, pour examiner le travail de M. Jamaer. 
Cette Commission nous a remis le rapport suivant ; 

Messieurs, 

La Commission chargée de l'examen du projet rédigé par M. Ja- 
maer, architecte de la ville, pour la reconstruction de la Maison du 
Roi, s'est occupée de l'étude de ce pi'ojet en se basant sur ce prin- 
cipe, qu'elle croit devoir être admis : qu'il convient, non seulement 
de rétablir cet édifice remarquable dans l'état où il était avant la 
démolition, mais même de le compléter selon le projet adopté par ' 
ses fondateurs à l'époque de sa construction pi-imitive ; en un mot 
que la Maison du Roi devait être reconstruite telle que l'avait proje- 
tée, en 1515, son éminent architecte Antoine Keldermans. 

Ainsi, chacun de nous peut se rappeler qu'il existait à la façade 
de cet édifice, au rez-de-chaussée et au premier étage, des naissances 
de voûtes des nervures et des œillets d'ancrages en fer, indiquant 
d'une manière certaine l'intention de construire des galeries cou- 
vertes longeant toute la façade au rez-de-chaussée et au premier 
étage. Les fouilles du sol ont de plus mis à découvert les fondations 
de ces galeries ; il ne peut donc y avoir aucun doute sur ce point. 

Mais la commission, afin de bien fixer son appréciation, a cru 
devoir, en outre, demander à M. Wauters, archiviste de la ville, de 
l:)ien vouloir rechercher dans les archives tous les plans ou docu- 
ments qui pourraient aider à la rédaction du projet. 

M. Wauters, avec la grande compétence que nous lui connaissons, 
a fait les recherches les plus minutieuses. Il n'a découvert aucun 
plan, aucun dessin datant de l'origine de la Maison du Roi (ancienne 
Maison de pain), mais il a trouvé, aux archives du royaume, des 
documents curieux relatifs à cet édifice. Yoici le rapport de M. Wau- 
ters, avec les conclusions qu'il a tirées de l'examen des documenta 
dont il s'agit : 



— 500 — 

« La Section des travaux publics, par l'intermédiaire de M. Gode- 
froy, conseiller communal, m'a fait demander s'il existait quelque 
preuve écrite du projet que l'on aurait eu anciennement de décorer 
la Maison du Roi d'une tour. 

» Après avoir relu ce que j'ai écrit à ce sujet, il y a près de qua- 
rante ans, dans le Messager des Sciences historiques, recueil qui 
paraît encore à Gand, j'ai revu les documents oîi j'avais puisé mes 
renseignements et qui se trouvent aux archives du royaume, dans 
la coUectien dite de l'Ancienne chambre des comptes. 

» Ce qui suit est le règlement adopté pour la construction de 
» l'édifice appelé la Maison au Pain..., et cela comme on a commeucé 
» à le bâtir sous la direction de maître Antoine Keldermans, de 
» bienheureuse mémoire. » 

Au premier article, on trouve ce qui suit : 

o En premier lieu et en ce qui concerne le grand escalier, on 
» l'établira de manière à y faire une tour, comme le modèle l'in- 
)' dique ; les murs resteront épais, dans leur nudité (c'est-à-dire non 
» compris les saillies), de deux pieds et demi, et, au milieu, au tra- 
» vers de l'escalier, ovi viendra le clocher ou campanile (spille), on 
» élèvera un mur et de même encore deux maete (mot dont j'ignore 
» la signification) à côté, là où viendront les bollen, de grandeur et 
» de largeur suffisantes. ». 

« Quelle que soit la signification des mots dont le sens reste indé- 
cis, il est évident que, dans la pensée des architectes de la Maison 
du Roi, l'édifice devait avoir une tour surmontée d'un clocheton. 

n Dans le même document, à la fin, on dit encore que, au milieu 
du bâtiment, il y aura une bretèque {pnge), avec six degrés, pour 
lesquels on emploiera les deux pilliers du milieu de la galerie. 

» Ainsi donc, encore une fois, on voulait orner l'édifice d'une 
galerie. 

» Voilà, ce me semble, des arguments assez sérieux, surtout si on 

les attache aux vestiges de constructions qui ont été mis à découvert. 

» L'' Archiviste communal, 

» (Signé) Alphonse Wauters. » 
3 décembre 1881. 

De ces documents résulte, non seulement la confii'mation du projet 
de construire les galeries longeant la façade et dont il est fait men- 
tion ci-dessus, mais encore l'intention formelle d^ériger un clocher 
ou campanile au-dessus de l'entrée centrale, établie en bretèque. 



— 501 — 

C'est d'après ces données que M. l'architecte Jamaer a rédigé son 
projet. La Commission a consacré plusieurs séances à examiner ce 
projet dans tous ses détails, et, à l'unanimité de ses membres, elle 
émet l'avis : qu'il convient de rétablir les galeries du rez-de-chaussée 
et du premier étage, disposées devant la façade principale, et dont 
on a retrouvé les fondations dans le sol, les naissances des nervures 
des voûtes contre la façade ainsi que des œillets en fer des ancrages ; 
qu'il y a lieu d'établir la bretèque centrale avec tour projetée au 
X7Ie siècle par Antoine Keldermans. 

Les étages supérieurs de la tour recevraient un carillon qui se 
ferait entendre pendant les fêtes et les réjouissances publiques célé- 
brées sur la Grand'Place. 

La Commission estime que dans l'étude définitive il faudrait tenir 
compte de certaines modifications qui lui ont été suggérées par 
l'examen des plans avant-projet. 

Ainsi les fûts des colonnes de la galerie du rez-de-chaussée de- 
vraient présenter moins de hauteur. 

Les rédents fixés aux arcades des galeries seraient supprimés. 

La bretèque devrait avoir plus d'encorbellement à la hauteur de la 
corniche du bâtiment et la tour devrait retraiter d'une manière 
moins sensible sur la largeur de la bretèque qui lui sert de base ; la 
terminaison de la tour devrait être remplacée par une disposition 
mieux en rapport avec le style de l'architecture de cette époque. 

Les surfaces bâties de la bretèque et de la tour seraient plus 
compactes, plus remplies, afin de se rappprocher davantage de la 
structure donnée à la tour de l'hôtel de ville d'Audenarde, érigée à 
la même époque par l'architecte Henri Van Pede, le même qui fut 
chargé de la construction de la Maison du Roi après la mort d'An- 
toine Keldermans. 

Les fenêtres couronnant la corniche, disposées à la hauteur de la 
naissance de la toiture, devraient avoir un aspect moins sévère et 
une forme plus mouvementée. 

Les pignons qui terminei'ont les façades latérales vers les rues des 
Harengs et de Chair-et-Pain ont été acceptés dans toutes les parties 
qui les composent , et l'architecte tiendra compte de quelques 
observations de détail, quant aux encorbellements des tourelles dis- 
posées à l'angle de ces façades. 

L'idée de rendre visible la charpente de la toiture a été accueillie 



— 502 — 

très favorablement. L'ossature en bois de chêne naturel donnera à la 
salle du deuxième étage un caractère qui rappellera les projets mis 
à exécution par les architectes du moyen âge dans les grandes salles 
qu'ils étaient appelés à décorer. 

Il est entendu cependant que cette charpente sera exécutée dans 
des conditions de simplicité en rapport avec la destination de la 
salle qu'elle recouvre. Le plafond de l'hôpital de la Biloque à Gand, 
celui de l'église de Baudour [Hainaut), etc., nous offrent des exemples 
identiques, que nous rencontrons également dans les grands monu- 
ments de style gothique élevés en Angleterre. 

Bruxelles, le 15 décembre 1881. 

(Signé) H. Beyaeet, J. Godefeot, A. Trappeniees. 

La Section des travaux publics a admis à l'unanimité le rapport 
de la Commission spéciale, et, d'accord avec elle, nous avons l'hon- 
neur, Messieurs, de vous proposer d'en adopter également les con- 
clusions. 

[Moniteur des Travaux publics). 

Académie d'archéologie de Belgique a Anvers. — Concours 
DE 1883. — Premier sujet ■■ Prix 500 francs. — Un travail concer- 
nant l'archéologie de l'ancien comté de Hainaut. 

Le choix du sujet est abandonné à l'auteur. 

Second sujet : Prix 500 francs. — La biographe d'Abraham 
Ortelius. 

Ce prix est fondé par le Congrès international de géographie. 

Les réponses doivent être envoyées, franc de port, avant le 
l^"" décembre 1883, au secrétariat de V Académie d'' archéologie de 
Belgique, à Anvers, 15, rue Léopold. 



— 503 — 



NÉCROLOGIE. 



Edmond De Busscher, archiviste de la ville de Gand, membre de 
l'Académie royale de Belgique, officier de l'ordre de Léopold, clieva- 
lier de la Couronne de Chêne, est mort à Gand le 17 janvier 1882; il 
était né à Bruges le 18 janvier 1805. De Busscher était membre d'un 
grand nombre de sociétés savantes, vice-président de la commission 
provinciale des monuments, et de la commission provinciale de sta- 
tistique ; depuis l'organisation de la commission pour la publication 
de la Biographie nationale, il y remplit les fonctions de secrétaire ; 
il était membre du comité fondateur de la Chambre Syndicale Pro- 
vinciale des Arts Industriels à Gand, membre de la commission direc- 
trice de l'Académie des Beaux- Arts à Gand, membre honoraire du 
corps académique des Beaux-Arts d'Anvers, et depuis 1847 secrétaire 
de la Société Royale des Beaux-Arts et de littérature à Gand. Ses 
principales publications sont : Précis historique de la Société Royale 
des Beaux-Arts, des Mémoires sur l'abbaye de S^-Pierre et sur celle de 
S'-Bavon, un ouvrage intéressant sur les mœurs flamands, Juste Billet, 
chroniqueur gantois du XVII^ siècle, et deux volumes remarquables 
intitulé : Recherches sur les peintres gantois du XI V^ et du X Ve siècles, 
et Recherches sur les peintres et les sculpteurs gantois du XVI^ siècle. 
11 a également dorme le texte des ouvrages à planches de Félix 
De Vigne : Description historique du cortège des comtes de Flandre ; 
Notice sur les arbalétriers gantois; Confrérie de Saint Georges ; 
Album, des personnages du cortège historique de 1852; Albutn et des- 
cription des chars du cortège et comtes de Flandre, etc., et publié de 
nombreux notices dans la Biographie nationale '. 

* Voir Annuaire de V Académie royale de Belgique, 1883, p. 389. 



— 504 — 

Le colonel d'état-major Adam est mort à Bruxelles le 13 janvier 
1882. Il possédait des connaissances très étendues en géodésie et en 
astronomie, et dirigea avec talent l'institut cartographique militaire. 

Edouard de Biefve, né à Bruxelles en 1809, est mort au mois de 
janvier 1882. C'était un peintre de talent qui, avec De Keyser, 
Gallait, Wappers, affirma les tendances rénovatrices et nationales 
de l'art en Belgique, en 1830 ; on a surtout de lui le Cotiiproinis des 
nobles, la Flagellation, un Chevalier flatnand, etc. 

Aimable Casterman, colonel du génie, né à Tournai, est mort à 
Bruxelles le 9 mai 1882. C'était un ancien combattant de 1830. Il a 
publié : Notice historique et chronologique sur la ville et les fortifica- 
tions de Ternionde ; Notice historique et chronologique sur la ville et 
l'ancien château d^Huy ; Les agrandissements et les fortifications 
d'Anvers depuis Vorigine de cette ville, en collaboration avec Torfs. 

Edouard-Constant Van Damme-Bernier, né à Eecloo en 1806, est 
mort à Gand le 27 mai 1882 ; il rendit de nombreux services à l'art 
par les encouragements qu'il accorda aux écoles de dessin d'Eecloo 
et de Furnes. Van Damme occupa plusieurs fonctions administrati- 
ves ; il était chevalier de l'ordre de Léopold. 

Eugène Simonis, sculpteur de grand talent, ancien directeur de 
l'Académie royale des lieaux arts de Bruxelles, membre de l'Acadé- 
mie royale de Belgique, est mort à Bruxelles au mois de juillet 1882, 
âgé de soixante-douze ans. Né à Liège, élève de l'Académie de cette 
ville, il compléta ses études en Italie, où il fit un long séjour, et, 
lorsqu'il revint se fixer à Bruxelles, il obtint de brillants succès 
dans les genres les plus variés. On lui doit notamment la statue de 
Godefroid de Bouillon, le frontispice du théâtre de la Monnaie, le 
mausolée du chanoine Triest à Sainte-Gudule, V Innocence au Musée 
royal de Belgique, les lions et l'une des quatre libertés de la colonne 
du Congrès, et un grand nombre de bustes ; on se rappelle aussi sa 
statuette de petit enfant pleurant sur son tambour crevé, qui obtint 
un succès populaire. Eugène Simonis, marié à M''" Eugénie Orlian, 
était l)eau-frère de M. Frère-Orban, actuellement ministre des affai- 
res étrangères de Belgique. 



— 505 — 

Jean-Paul-Louis-François-Édouard Dulaurier, membre de l'Insti- 
tut de France, est mort à Meudon le 21 décembre 1882 ; il était né à 
Toulouse le 29 janvier 1807. C'était un savant orientaliste. Il laisse 
de nombreux ouvrages. 

Henri-Adrien Prévost de Longpérier, mort à Passy le 14 janvier 
1882, était né à Paris le 21 septembre 1816. Il s'est fait comme 
archéologue une réputation européenne. Il n'a pas publié de grands 
ouvrages, mais a donné de noralireux mémoires aux revues scienti- 
fiques françaises ; le Bulletin de l Académie royale de Belgique ren- 
ferme quelques-uns de ses travaux. 

Le R. P. Caliier est mort au mois de mars à l'âge de soixante-quinze 
ans. C'était un archéologue fort savant qui laisse de nombreux et 
remarquables ouvrages. Citons entre autres la Monographie de la 
cathédrale de Bourges et Mélanges d'' archéologie, dans lesquels sont 
reproduites les pièces du trésor des sœurs de Notre-Dame à Namur. 



— 506 — 



TABULE DES MATIÈRES. 



ANNEE 1882. 



NOTICES ET DISSERTATIONS. 

Les monuments de l'église de Solesmes. Par L. St. . . . 1 

Les tombeaux d'Henri II et de Jean III, ducs de Brabant, à 
l'abbaye de Villers. Par L. G 15 

Norbert Cornelissen. Par Louis Hymans 37 

Une ancienne impression de Pierre Schœffer. — Les scribes ou 
copistes après l'invention de la typographie. Par H. Ilelbig. 74 

Les Normans. Leurs faits et gestes en Belgique. Par C. Van 
der Elst 87, 216 

Souvenirs archéologiques de la ville de Gand. XIII. La Grande 
Faucille. Par L. St 125 

Le Comte de Laval réintégré dans le château et la seigneurie 
de Gavre par un arrêt du grand conseil de Malines. (19 dé- 
cembre 1494.) Par L. G 177 

Adalbert de Tronchiennes, évêque de Paris (1016 à 1020). Par 
F. Kieckens 186 

Donation entre vifs faite, en 1661, par Madeleine de la Torre, 
veuve d'Érycius Puteanus. Par Ed. Van Even 209 

Cuivre funéraire de François van Wychhuus, à Saint-Bavon. 
Par le chanoine J.-B. Lavaut 257 

Le crime du seigneur de Condé. Par Ch. Rahlenbeck . . . 268 

Une lettre de Van Hulthem 315 

Les Aduatuques, les Ménapiens et leurs voisins. — Position 
géographique de ces peuples à l'époque de Jules César. Par 
Alph. De Vlamiuck 373 



507 - 



VARIETES. 



Poteries de Gand. Par L. St 108 

Épitaphe du duc Charles de Lorraine (1654). Par L. St. . . 248 
Cession par Marguerite de Bourgogne de joyaux à Gui de Bar- 

benson, dit l'Ardeuois, en 1435 252 

Arrêt du grand conseil de Malines qui maintient le magistrat 
de la ville de Grammont dans le droit de créer des bourgeois 

forains. Par L. G 22S 

Vente d'objets d'art provenant d'anciennes confréries . . . 344 

La décoration des villes 354 

Le carillon d'Ath en 1717. Par L. St 360 

Autorisation accordée à Antoine Kindt, d'exercer son art et 

invention. 1611 477 

L'abbaye de Soleilmont et la ville de Gand 478 

Catalogue descriptif et historique de Musée royal de Belgique 
(Bruxelles) précédé d'une notice historique sur la formation 

et ses accoissements, par Edouard Fétis 486 

Les communes véi'ités dans le droit flamand. Par A. D. . . 489 



CHRONIQUE. 

Metz et Thionville sous Charles-Quint, par Ch. Rahlenbeck. 

— Ch. Piot . . '. 110 

Découvertes archéologiques 115 

Découverte d'antiquités romaines. — Moniteur belge. . . . 867 
L'art et l'industrie d'auti-efois dans les régions de la Meuse 

belge. — Emile V 367 

L'église de N.-D. de Pamele, à Audenarde. — Emile V... . 369 

Vente Hamilton 490 

Le triomphe de l'église chrétienne sur la synagogue. Tableau 

de Hubert Van Eyck, copié par M. Fraus Meerts. — Écho 

du Parlement 493 

Vente de la bibliothèque Sunderland. — Emile V 497 

Sedulius de Liège, par Henri Pirenne. — Emile V 498 

Maison du Roy à Bruxelles 499 



— 508 — 

Académie royale des sciences, des lettres et des beaux-Arts de 
Belgique. — Classe des beaux-arts. — Programme de con- 
cours pour 1882 122 

Société des Sciences, des Arts et des Lettres du Hainaut. — 

Concours de 1882 256 

Académie royale de Belgique. — Classe des Beaux-Arts. — 

Concours pour 1883. — Partie littéraire 370 

Classe des lettres. — I. Concours annuel pour 1884 .... 370 

II. Concours extraordinaires 371 

Académie d'archéologie de Belgique à Anvers. — Concours 

de 1883 502 

NÉCROLOGIE. 

Edmond De Busscher 504 

Le colonel d'état-major Adam . 504 

Edouard de Biefve 504 

Aimable Casterman 504 

Edouard-Constant Van Damme-Bernier 505 

Eugène Simonis 505 

Jean-Paul-Louis-François-Édouai'd Dulaurier 505 

Henri-Adrien Prévost de Longpérier 505 

Le R. P. Cahier 505 

Planches. 

L'ensevelissement de la Vierge à l'abbaye de Solesmes ... 1 

La Grande Faucille à Gand 125 

Caves de la Grande Faucille 166 

Cuivre funéraire de François van Wychhuus, à Saint-Bavon. 257 

Carte de la Belgique à l'époque de Jules César 373 

Carte de la Gaule Belgique à l'époque de Jules César, d'après 

le système de Napoléon III 373 

Carte de la Gaule Belgique à l'époque de Jules César, suivant 

le système de M. Wauters 373 



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