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Full text of "Mirabelle de Pampelune"

COLETTE YVER 



Mirabelle 

de 

Pampelune 



DOUZIÈME ÉDITION' 




PARIS 
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS 

3. RUK AL'BER. 3 



u 



N^ 



MIRABELLE 



DE PAMPELUNE 



CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS 



DU MEME AUTEUR 

Format in-18 



COMMENT S EN VONT LES REINES 

PRINCESSES DE SCIENCE , 

LES DAMES DU PALAIS 

LE MÉTIER DE ROI 

UN COIN DU VOILE 

LES SABLES MOUVANTS 

LE MYSTÈRE DES BÉATITUDES. 



vol. 



Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays. 



Copyright 1917. by Caliuann-Lévy. 



266-n. — Coulommiers. Imp. Paul BRODARD. — 6-17 






LETTE YYER 



^ MLR AB ELLE 



DE 



PAMPELUNE 




PARIS 

CALMANN-LÉVY, ÉDITRUIIS 

3, RUE AUBER, 3 




// a été tiré de cet ouvrage 

QUINZE EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE 

tous numérotés. 



i 



MIRABELLE DE PAMPELUNE 



Il était à peine huit heures du matin et 
M. Henri, le commis, rangeait aux rayons de 
la librairie la collection des Balzac, bouleversée 
la veille par un amateur, quand le timbre de 
la porte retentit. Un immense pardessus que 
survolait un chapeau mou aux vastes ailes 
s'engouffra dans l'embrasure. M. Henri fut 
saisi et dit : 

— Ah! Monsieur des Assernes! 

— C'est moi, dit l'étrange personnage qui 
portait une valise : je débarque du train de 
Toulouse. Monsieur Duval n'est pas descendu, 
non? Madame Duval, non? Mademoiselle 
Louise, non? 

1 



2 MIRABELLE DE PAMPELUNE 

— Je puis les faire prévenir que vous êtes 
arrivé, monsieur. 

M. Henri, le commis, vêtu d'une longue 
blouse blanche telle qu'en portent aussi les 
élèves pharmaciens, avait l'air modeste. M. Xa- 
vier des Assernes, le romancier toulousain, 
offrait un aspect tout différent. Néanmoins, 
avec son profil anguleux, sa moustache fournie 
et demeurée, par artifice, malgré la soixantaine, 
couleur aile de corbeau, il respirait le brave 
homme. 

— Inutile de les déranger, mon ami. Je 
vais déposer ma valise à l'hôtel, et je serai ici 
dans deux heures. Dites-leur seulement que je 
ferai en sorte qu'ils m'invitent à déjeuner, car 
je leur apporte de l'inédit. 

Quand M. des Assernes eut disparu sur le 
trottoir de la rue du Cherche-Midi, qu'enfilait 
un chaud rayon de soleil matinal, M. Henri 
eût pu sourire. Un autre eut souri de ce grand 
don Quichotte, déambulant à longues enjam- 
bées par ce matin de juin parisien. Mais 
M. Henri avait déjà vingt-huit ans. De plus, la 
modicité des fonctions qu'il remplissait dans le 



MIRABELLE DE PAMPELCXE 3 

magasin de M. Duvad conspirait avec un 
naturel dépourvu de toute vanité, pour donner 
à ce jeune homme une idée petite de sa valeur. 
Il en avait au surplus une assez grande pour 
apprécier le talent et la verve admirable de 
M. des .\ssemes. Ce petit commis libraire, qui 
maniait du matin au soir, et non sans religion, 
la matière de ce qui forme la gloire littéraire 
du pays, devait honorer, malgré la légère 
excentricité de l'homme, le romancier qui 
i était fait le chevalier servant de la littérature 
languedocienne au moyen âge, et qui ressus- 
citait si brillamment l'époque la plus poétique, 
la plus vigoureuse et la plus charmante de la 
France. 

Non. M. Henri n'avait nulle envie de railler 
Toriginal qu'il venait d'entrevoir. Il se pro- 
mettait bien plutôt un grand régal sur l'inédit 
qu'apportait des Assernes. Ce devait être une 
trouvaille faite dans les archives toulousaines, 
quelque chronique de chevalerie dont il appor- 
tait ici la primeur, et dont le commis récolte- 
rait les bribes, tout en servant le client. 
M. Henri était un admirateur de des Assernes. 



4 MIRABELLE DE PAMPELUNE 

Par surcroît, j'ai oublié de vous le dire, il était 
amoureux, ce qui ne prédispose ni à la raillerie 
ni à la gaîté, surtout quand on n'est guère 
heureux en amour. Mais justement voici qu'un 
pas léger retentit dans l'escalier de l'arrière- 
boutique. Une jeune fille fraîche coiffée, aux 
yeux noirs un peu mélancoliques, vient 
s'asseoir à la caisse. Un léger parfum se 
répand dans le magasin. M. Henri introduit 
par mégarde un Anatole France parmi les 
Balzac et dit sans détourner la tête : 

— Bonjour, mademoiselle. 
Mademoiselle Louise répond : 

— Bonjour, monsieur Henri. 

Voilà deux formules qui, sur le papier, 
paraissent absolument semblables. Pourtant, à 
les entendre résonner, on aurait senti la piété 
discrète, l'émotion contenue de M. Henri, ainsi 
que la totale indifférence de mademoiselle 
Louise. 

Lorsque le rayon des Balzac a été rétabli 
dans l'ordre du catalogue, ou peut-être quand 
le visage altéré du commis a repris son calme 
illisible, M. Henri se retourne : 



MIRABELLE DE PAMPELUNE 5 

— Monsieur des Assernes est arrivé ce matin. 
Il sera ici à dix heures; il espère être invité à 
déjeuner. 

C'est au tour de mademoiselle Louise de 
devenir écarlate. La langueur des beaux yeux 
noirs s'illumine. 

— Monsieur des Assernes est arrivé, vrai? 
Oh! je vais bien vite prévenir mes parents. 

Elle quitte la caisse; elle court, elle est 
joyeuse et agitée comme une petite fille, malgré 
ses vingt-quatre ans. M. Henri demeure seul 
dans la boutique. Il vient poser son front 
rêveur à la vitre de la porte. La rue du Cherche- 
Midi est encombrée et tumultueuse. La voiture 
des balayeurs passe avec des sonnailles; des 
charrettes, qui reviennent des halles, se croisent 
avec des voitures de laitiers. De légères autos 
font la loi à tous ces lourds véhicules qui se 
rangent, et parmi l'embarras, les marchandes 
des quatre-saisons, circulant avec leurs car- 
rioles de légumes, crient l'asperge et la fraise, 
témoins de l'été. 

Quand M. Henri est entré chez M. Duval, 
il avait (juinze ans, ce qui fait que Louise en 



6 MIRABELLE DE PAMPELUNE 

avait onze. Elle était jolie déjà, et il s'en aper- 
cevait. A ce moment-là, il désirait beaucoup 
continuer ses études au lycée; mais sa mère, 
veuve d'un petit fonctionnaire, avait besoin 
qu'il gagnât sa vie au plus tôt, et il ne s'était 
jamais plaint d'être placé avant d'avoir connu 
des humanités autre chose que la classe de 
troisième. Maintenant, il était presque de la 
famille Duval. Il aurait bien voulu en être tout 
à fait. Il ne lui en restait plus guère d'espoir 
aujourd'hui. Cependant c'était quelque chose de 
vivre dans l'ombre de mademoiselle Louise, de 
dormir sous son toit, de rompre avec elle le 
pain à table, de respirer le subtil parfum qu'elle 
répandait dans la boutique, bonheurs cruels et 
torturants qui lui échapperaient encore le jour 
où quelque prince charmant, brillant, magni- 
fique, viendrait les lui prendre. 



II 



Dix heures et demie. Dans un retour que 
fait la boutique en mordant sur la loge de la 
concierge, des Assernes est assis; la famille 
Duval l'entoure. Il fait très sombre ici; une 
ampoule électrique simule une veilleuse. 
M. Duval, le libraire, apparaît, petit et fluet. Ses 
yeux, pleins de pensées, dévorent le visiteur. 
M. Duval est un passionné de littérature. C'est 
le meilleur ami du romancier, qui trouve en 
lui un auditeur dévot et subtil. Mais surtout, le 
vieux garçon sentimental et exalté qu'est des 
Assernes a quelque fierté en pensant qu'il a 
formé par ses discours l'âme enthousiaste de 



8 MIRABELLE DE PAMPELUNE 

la charmante Louise, entraînant avec lui dans 
le rêve du Passé merveilleux l'imagination 
ailée de la jeune fille. L'excellente madame 
Duval écoute aussi des Assernes. Je ne vous en 
dis pas plus; cela suffit pour que vous V034ez 
en elle une bonne dame plus ménagère que 
poète, et qui n'entend que d'une oreille le récit 
du romancier, toute occupée qu'elle est du 
rôti et de l'entremets qu'elle doit lui servir au 
repas. 

Pendant ce tem.ps, trois collégiens sortant 
du lycée BulTon sont entrés dans la boutique. 
M. Henri leur montre diverses éditions de clas- 
siques entre lesquelles ils font leur choix. Les 
jeunes gens indécis feuillettent les livres et, 
intimidés, se consultent du regard. M. Henri 
a souvent le loisir de tourner les yeux vers le 
fond obscur du magasin où le noble front de 
des Assernes, son vigoureux profil de don 
Quichotte, s'illuminent du rayon électrique, 
tandis que, dans la pénombre, le délicieux 
visage de mademoiselle Louise, aux lèvres 
mi-ouvertes, apparaît comme un portrait de 
musée. 



MIRABELLE DE PAMPELUNE 

— C'est en abattant le mur de la sacristie, 
raconte des Assernes, que le père abbé du cou- 
vent de Saint-Seurin mit au jour ce coffre plein 
de feuillets épars, manuscrits vénérables, effacés 
parles siècles, embrouillés par des mains igno- 
rantes. Le bon religieux me fît venir et me 
dit : « Monsieur, cela est à vous. » Mon cher 
Duval, je me mis à genoux devant ce coffre, 
cercueil d'un siècle de chevalerie et de beauté. 
Et quand je vis apparaître sur l'un des parche- 
mins le millésime troublant de 1268, date 
sublime où le roi saint Louis décida la croisade 
la plus extraordinaire, la plus imprévue, la 
plus inutile, la plus désintéressée, mes larmes 
coulèrent, véritablement. Mais quel enchante- 
ment quand, après six semaines de recherches 
et d'études, je compris que j'avais en main, 
mêlé à des archives postérieures du monas- 
tère, un extraordinaire et magnifique roman 
languedocien, l'histoire de la belle Mirabelle 
de Pampelune ! 

— Mirabelle de Pampelune! répète made- 
moiselle Louise, les mains croisées et dans une 
sorte d'extase. 

1. 



10 MIRABELLE DE PAMPELUNE 

Un peu confus de troubler ce bel entretien, 
M. Henri s'avance dans sa blouse de commis 
et prononce d'un ton morne : 

— Deux francs soixante-quinze à recevoir ! 

Ce qui se passe dans les yeux de mademoi- 
selle Louise est intraduisible. A regret, elle se 
lève; elle toise le commis qui représente des 
intérêts si mesquins, toute la médiocrité du 
petit commerce où s'étiole sa vie. Elle vient à 
la caisse; la main rouge d'un collégien y 
dépose une pièce de cinq francs ; elle rend la 
monnaie, en pensant à Pampelune. Pampe- 
lune, Roncevaux, Roland, Charlemagne; puis 
Mirabelle en corselet d'argent, la tête entor- 
tillée d'une touaille de soie blanche... 

— C'était, reprend des Assernes près de qui 
mademoiselle Louise est revenue s'asseoir, la 
fille d'un très riche seigneur de Navarre, 
nommé Gascon Sanse. Elle était douée de mille 
beaux talents. Le chroniqueur anonyme qui 
raconte son histoire dit « qu'elle chantait les 
plus belles chansons et les plus délectables et 
mélodieuses qui oncques fussent ouïes ni en 
chanson ni en viole ». Tout Pampelune avait 



MIRABELLE DE PAMPELUNE H 

le cœur en pensée amoureuse pour une demoi- 
selle si parfaite et si savante, ajoute-t-il. Com- 
ment le jeune sire Mainfroy de Catalpan devint 
son chevalier, voilà ce qui m'échappe. Il me 
manque ici des feuillets qui doivent se trouver 
mêlés aux comptes de métairies des moines, et 
que je n'ai pu retrouver. Mais j'imagine que 
c'est de cette voix pure et troublante que ce 
jeune seigneur, neveu du comte de Foix, 
s'éprit si follement. Il avait, paraît-il, dans ses 
armes, une tête de lion, et son sang était si 
fougueux et si belliqueux dès son jeune âge 
qu'à seize ans, n'étant encore qu'écuyer, il 
avait tenu seul, avec cinq cents hommes 
d'armes, dans un chastel de son oncle assiégé 
par les troupes du roi, 

— A seize ans! prononce mademoiselle 
Louise émerveillée. 

— Tout ce qu'il fît par la suite, reprend des 
Assernes, est encore bien plus extraordinaire, 
si j'en juge d'après les feuillets ultérieurs où 
mes yeux curieux se sont portés malgré moi- 
même. Mais la plus grande merveille, c'est le 
doux amour que cet invincible guerrier, qui 



12 MIRABELLE DE PAMPELUNE 

par plus d'un côté rappelle Roland le paladin, 
eut pour sa dame, la belle Mirabelle ; de sorte 
qu'on ne sait qu'admirer le plus, ou de sa 
valeur ou de sa délicatesse. La veille du jour 
011 il devait partir pour la croisade, il resta du 
matin au soir assis par terre, sur la jonchée, à 
entendre sa belle chanter de tendres romances. 
Voilà les choses que M. Henri doit entendre 
d'un air indifférent, tout en étalant sous les 
yeux d'une cliente qui ne se décide pas, les 
dernières nouveautés de la librairie. Cette 
cliente est une jolie femme, capricieuse d'ap- 
parence, qui pose au commis des questions 
saugrenues, telles que : « Dites-moi lequel est 
le plus amusant de ces trois romans », ou 
bien : « Pourquoi cet auteur ne met-il jamais 
que 270 pages à ses livres? » Vous pensez bien 
que M. Henri, plutôt que de répondre à ces 
choses oiseuses, aimerait aller s'asseoir près de 
mademoiselle Louise pour écouter avec elle 
l'histoire de Mirabelle et de Mainfroy, qui le 
touche au cœur. Mais il n'a pas le droit de 
déserter ce domaine de la vente. Son devoir 
est médiocre, mais c'est son devoir. Pendant 



MIRABELLE DE PAMPELUNE 13 

ce temps, mademoiselle Louise pense au beau 
seigneur qui aimait Mirabelle et qui était si 
courageux qu'il ne fallait rien moins qu'une 
tête de lion dans son blason pour signifier sa 
vaillance. 

— Quelle époque, se dit-elle en soupirant, 
que celle où les femmes étaient aimées par 
de tels hommes! 

— Mais, demande judicieusement M. Duval, 
sauriez-vous me dire, mon cher maître, si cette 
Mirabelle de Pampelune exista jamais, et si ces 
manuscrits où vous puisez tant de richesses 
furent bien l'œuvre d'un chroniqueur fidèle? 

— Je pencherais à croire, mon cher Duval, 
reprend des Assernes, que mon auteur est 
plutôt un simple troubadour, qui inventa là 
une belle histoire de chevalerie, car j'ai déjà 
relevé dans son texte quelques anachronismes. 
Et je préfère presque, je l'avoue, qu'il en soit 
ainsi, car, à la précision près des dates et des 
faits, un conteur d'imagination est un miroir 
plus vrai de son temps que le chroniqueur le 
plus scrupuleux, qui écrit avec sécheresse et 
omet la couleur. 



14 MIRABELLE DE PAMPELUNE 

Là-dessus, Xavier des Assernes déroule un 
manuscrit dont il dit avoir tiré la matière des 
antiques parchemins du couvent de Saint- 
Seurin. C'est le roman de Mirabelle qu'il écrit 
au far et à mesure de ses découvertes. Il en 
prépare la lecture. Mais madame Duval fait 
entendre alors que le déjeuner doit être prêt, 
et qu'il serait expédient de le manger avant 
qu'il ne se gâte. 

— Vous nous lirez ça au dessert, monsieur 
des Assernes. 



III 



Madame Duval avait une sœur qui se nom- 
mait madame Bouchaud et habitait Choisy-le- 
lloi. Si vous me demandez pourquoi cette 
dame ne demeurait pas tout simplement à 
Paris comme madame Duval, je vous dirai 
qu'elle était mariée à jM. Bouchaud. chef 
de rayon aux grands mairasins du Meilleur 
Marché, et qui ne vivait que pour la pêche à 
la ligne. Leur fils, Georges, qui avait dix- 
huit ans et préparait sa pharmacie, adorait 
le canotage, et leur fille Edith, de deux ans 
plus âgée, réclamait Tair de la campagne. De 
sorte qu'ils avaient acheté à tempérament un 



16 MIRABELLE DE PAMPELUNE 

petit pavillon bâti en pierre meulière, coiffé 
d'un toit de tuile rouge, et dont l'architecture 
était si compliquée, que la maison possédait 
douze angles à force de saillants et de rentrants. 
Mais le grand charme de cette bicoque était le 
voisinage de la Seine, où chaque dimanche la 
famille Bouchaud et la famille Duval réunies, 
y compris M. Henri et un vendeur au rayon 
de gants, sous-ordre du père Bouchaud, qu'on 
appelait Bobert Picot, se donnaient de joyeuses 
fêtes. 

Ce jour-là est un dimanche. Comme chaque 
semaine, monsieur et madame Duval et leur 
fille, escortés tous trois de M. Henri, prennent 
le train d'onze heures à la gare Saint-Michel. 
L'autobus, les narguant, leur a filé sous les 
yeux à la station : ils en sont réduits à des- 
cendre à pied par la rue de Bennes. Madame 
Duval, affligée de quelque embonpoint et 
que gênent ses bottines, éprouve de la 
peine à se presser. M. Duval , sec et ner- 
veux, répète que l'on manquera le train de 
Choisy. M. Henri, par esprit de conciliation, 
essaye de détourner son attention en lui par- 



MIRABELLE DE PAMPELUNE 17 

lant (Je la carpe de un kilo trois cent trente 
grammes, capturée dimanche dernier parRobert 
Picot. 

— Oui, cette carpe, reprend M. Duval 
maussade, c'était elle qui avait cassé ma ligne 
dix minutes avant, j'en suis certain. 

Aux côtés de sa mère, mademoiselle Louise 
marche mélancolique. Elle a l'air d'ignorer 
M. Henri. Mais je vais vous dire une chose 
curieuse : mademoiselle Louise est beaucoup 
plus occupée de M. Henri qu'il n'y paraît. 
Seulement elle y pense pour regretter qu'il 
soit tel. V'oilà un garçon qui n'a jamais connu 
d'autre exploit que de tirer de l'eau carpes ou 
goujons, et qui s'en contente! Elle se dit avec 
une pointe de méchanceté : 

— Si jamais on lui composait un blason, à 
celui-là, ce n'est pas une tête de lion qu'il lui 
faudrait; et pour toutes armes on pourrait se 
contenter d'un hameçon! 

Maintenant ils arrivent à Saint-Germain-des- 
Prés. Mademoiselle Louise lève les yeux vers 
la tour vétusté qui porte le clocher au chapeau 
d'ardoise. L'aspect de ces pierres antiques. 



18 MIRABELLE DE PAMPELUNE 

évocatrices du passé, la console du train élec- 
trique, des autos, de la foule vulgaire et endi- 
manchée circulant le long des trottoirs aux 
devantures closes. 

Enfin voici le boulevard, et voici la gare 
Saint-Michel. Cohue au guichet des billets. 
On s'engouffre dans le sous-sol. Très douce- 
ment le train électrique arrive. La famille 
Duval prend place en seconde classe. Quatre 
jeunes hommes sont déjà dans le comparti- 
ment. Le genre de bagages qu'ils portent 
indique assez clairement que l'expédition où 
ils volent ne s'attaquera qu'aux pacifiques 
habitants des eaux, car lignes et épuisettes 
s'entassent dans les filets. Ils parlent de leurs 
pêches récentes et cherchent visiblement à 
s'étonner mutuellement en exagérant les « fri- 
tures » dont ils se sont rendus maîtres. Après 
avoir quitté Paris, on traverse des paysages 
potagers. De fraîches laitues d'un vert tendre 
s'alignent au creux d'innombrables sillons dont 
la marche du train fait tourner la perspective. 
Des choux hypertrophiés à force d'engrais 
appellent des marmites monstres. Déjà l'as- 



MIRABELLE DE PAMPELUNE 19 

perge monte, et son feuillage délicat ressemble 
à un brouillard vert. 

— Vous aimeriez vivre à la campagne? 
demande M. Henri à mademoiselle Louise. 

Madame Duval s'est assoupie. M. Duval, 
attiré par les propos de pêche, s'est tourné 
vers les jeunes voyageurs et a lié conversation 
avec eux. Henri et Louise sont donc en tête à 
tête, comme tout seuls. 

— Ça dépend, répond Louise d'un air 
supérieur. Je n'aimerais pas une campagne 
maraîchère. 

M. Henri sait très bien, lui qui connaît 
sa Louise sur le bout du doigt, qu'elle préfé- 
rerait la montagne avec sapins, torrents et 
précipices. Mais il dit, son regard planté bien 
droit dans les yeux noirs qui ne veulent pas 
l'aimer : 

— La nature est toujours la nature. H ne 
faut pas se montrer trop difficile avec la vie. 
On embellit ce qui est moins noble qu'on ne 
le voudrait. On l'embellit, comme on peut, en 
y mettant de la lumière qu'on a en soi. 
J'imagine parfois un jardin, fait de carrés de 



20 MIRABELLE DE PAMPELUNE 

choux et de carottes, avec une maisonnette 
bâtie dans le fond ; et ça pourrait être si beau, 
si beau ! 

M. Henri est très ému; sa lèvre tremble; 
son cœur éclate. Mais mademoiselle Louise est 
injuste. Elle trouve que philosopher sied fort 
mal à ce pêcheur à la ligne, et elle sourit en 
détournant la tête. 

D'ailleurs voici Choisy-le-Roi. Comme tous 
les dimanches, madame Bouchaud et sa fille 
Edith sont sur le quai et agitent leurs ombrelles 
rouges en apercevant les Duval. Puis ce sont 
des baisers'et des poignées de mains, et des 
questions : 

— Et Abel? Et Georges? 

— Ils sont sur l'eau, avec Robert Picot. Ils 
pèchent. Nous allons aller bien vite les chercher. 

Madame Bouchaud se trouve être la sœur 
jumelle de madame Duval, ce qui me dispense 
devons la dépeindre. Mais mademoiselle Edith 
ne ressemble en rien à sa cousine Louise. Elle 
est grande et blonde. Elle a un petit air fragile 
et s'efforce de paraître Anglaise, ce qui va 
bien avec son nom. 



MIRABELLE DE PAMPELUNE 21 

Choisy-le-Koi est très bruyant. Les Parisiens 
ne cessent d'y affluer depuis ce matin. Les 
terrasses des cafés débordent. Aux petites 
tables des restaurants s'accumulent des litres 
de vin. Avec gourmandise, des familles se 
partagent un poulet. Quelques phonographes 
se font entendre et jouent la valse languis- 
sante : « Sur les bords de la Riviera ». On 
croise des pêcheurs armés de leurs lignes : 
des poissons d'argent sautent dans des filets. 
— Ma chérie, dit Louise, en prenant le bras 
d'Edith qu'elle entraîne en avant, tu ne sais pas? 
Bon! voici justement les Bouchaud père et 
fils qui débouchent du quai avec Robert Picot. 
Ils ne rapportent qu'une malheureuse petite 
friture. Je vous prie de croire que le père 
Bouchaud, qui pèse cent dix-neuf kilos, n'a 
pas froid. Son faux col l'étrangle. Il s'éponge 
le front, et a dii déboutonner son veston. 
Auprès de son vendeur, le jeune M. Robert, 
qui a le tient bilieux, les yeux cernés et la 
taille mince, il fait contraste. Comme étant le 
plus jeune, Georges Bouchaud porte le seau 
plein de goujons. 



22 MIRABELLE DE PAMPELUNE 

Après les nouvelles manifestations affec- 
tueuses, c'est au tour d'Edith de prendre le 
bras de Louise en l'écartant du groupe : 

— Tu ne sais pas, ma chérie : monsieur 
Robert a demandé ma main à papa cette 
semaine. 

— Ça, dit Louise, je le voyais venir. Et 
qu'as- tu répondu? 

— Ah! j'étais bien embarrassée, tu com- 
prends. Pour dire qu'il me déplaît, il ne me 
déplaît pas. Je le trouve très gentil. Mais c'est 
si ordinaire d'épouser un vendeur! J'aurais 
aimé un jeune homme qui eût fait quelque 
chose de grand, un mari dont j'aurais été 
fîère : un aviateur par exemple. 

— C'est comme moi, dit Louise. Mais que 
veux-tu? A la triste époque où nous vivons, il 
n'y a plus d'héroïsme. Les hommes tiennent 
avant tout à leur guenille. Leur idéal, c'est 
de rapporter le dimanche un poisson plus 
gros que celui du voisin ou d'aller faire la 
manille à l'apéritif. Sortis de là, il n'y a rien 
pour eux. 

— La France est bien déchue, dit Edith. 



MIRABELLE DE PAMPELUNE 23 

— Si elle est déchue! dit Louise. 

Mais on est arrivé au pavillon des Bouchaud. 
Pendant qu'Edith cueille dans le jardin une 
rose pour sa cousine, la maman Bouchaud 
s'époumonne à crier sur le perron : 

— A table! à table! le gigot va être brûlé. 

Il y a un melon — primeur dont on s'émer- 
veille; — un gigot haricots, mets national 
du bourgeois français ; un turbot qui ne fut 
pas péché dans la Seine. Le père Bouchaud 
éclate de rire en montrant le saladier de 
fraises, et dit que depuis cinq heures du matin 
il était courbé en deux, dans le potager, à 
cueillir une à une ces satanées petites « perpé- 
tuelles » et que sa femme lui inflige ce supplice 
pour le faire maigrir. Le père Bouchaud est la 
gaîté même. Il a mille anecdotes à raconter 
sur ses clientes du Meilleur Marché : la dame 
qui a de grosses mains et veut à toutes forces 
ganter du six et demi; celle qui a la main 
sèche et fait à chaque fois éclater le gant 
qu'elle essaye; celle qui veut rendre des gants 
de soirée dont elle s'est servie durant tout un 
bal. On l'écoute et il amuse. M. Henri est placé 



24 MIRABELLE DE PAMPELUNE 

à côté de Louise, et M. Robert près d'Edith. 
M. Duval voudrait bien raconter à son tour la 
visite de des Assernes qui est arrivé hier de 
Toulouse. Mais tout à coup, son beau-frère 
exubérant lui coupe la parole : 

— Et ce sacré Georges, vous savez qu'il 
va passer dans un mois son premier examen! 
Si ça continue, ce crapaud-là sera potard à 
vingt-cinq ans. 

— Malheureusement, dit Georges, désabusé, 
il y a la loi de trois ans qui a passé en travers 
de nos projets, papa. Tu n'y penses jamais. 

— Ah! la loi de trois ans, c'est vrai que je 
ne puis pas encore me mettre cette idée dans la 
tête. Et je vous en demande un peu l'utilité... 

— Aller moisir trois ans dans une caserne! 
dit Georges. 

Mademoiselle Louise regarde avec mépris 
son jeune cousin. 

— Gomment aurais-tu fait si tu avais existé 
au temps des Croisades? dit-elle d'un ton 
écrasant. 

Alors la sœur aînée, pour achever de l'acca- 
hier : 



MIRABELLE DE PAMPELUNE 25 

— Tu n'as pas d'orgueil à penser que tu 
vas défendre ton pays pendant trois ans? 

— Oh! mon pays n'est guère menacé, dit 
Georges, renseigné. 

— Il y a le chef de rayon à la soierie, pro- 
nonce enfin le silencieux Robert Picot en 
rougissant, qui disait l'autre jour que nous 
aurions la guerre au printemps prochain. 

— Penses-tu! dit Georges. 

— C'est un imbécile, déclare M. Bouchaud. 



IV 



Sous un ciel d'un bleu pâle mais net de tout 
nuage, la Seine coule en nappe calme, bordée 
par cette fraîche campagne de la banlieue pari- 
sienne, où frissonnent les peupliers. Le tac-tac 
d'un fort moteur au pétrole rompt le silence; 
une étrave rapide ouvre les eaux : c'est le 
canot automobile des Bouchaud qui passe. 
Georges est au gouvernail. Les deux jeunes 
filles, la tête encapuchonnée de gazes blanches 
qui flottent au vent, ont bien envie d'échanger 
encore des confidences. Mais il faudrait les 
crier à haute voix pour dominer le bruit du 
moteur. Or elles sentent derrière elles, discrets 



MIRABELLE DE PAMPELUNE 27 

et mélancoliques, les regards des deux com- 
mis, dont elles se soucient peu d'être entendues. 
Dieu merci, avant d'arriver à l'écluse 
d'Ablon, les pêcheurs ont l'idée d'aller s'amar- 
rer à une île verte et touffue. Les voilà prépa- 
rant leurs engins. Le moteur s'est tu, le canot 
redressé. Louise et Edith vont s'asseoir à 
l'arrière. Louise enfin peut s'épancher. 

— Tu ne sais pas, ma chérie. Monsieur des 
Assernes est arrivé hier de Toulouse. Il est 
venu droit chez nous pour nous lire quel- 
que chose d'extraordinaire, de merveilleux, 
de passionnant : c'est un roman de chevalerie 
qu'il a trouvé sur de vieux parchemins, l'his- 
toire de Mirabelle de Pampelune. 

— Tu as de la chance, toi! soupire Edith. 
Louise, en se rengorgeant, continue : 

— Le comte Mainfroy de Gatalpan, neveu du 
comte de Foix, était follement amoureux de 
Mirabelle; mais c'était le chevalier le plus 
belliqueux de son temps. Monsieur des 
Assernes, hier, au dessert nous a lu ce qu'il a 
commencé d'écrire sur la croisade que fit ce 
chevalier. Ah! ma chérie! quel être prodigieux! 



28 MIRABELLE DE PAMPELUNE 

— Monsieur des Assernes? interroge Edith. 

— Mais non, Mainfroy de Catalpan! 

— Nom d'un petit bonhomme! s'écrie 
M. Bouchaud, voilà encore ma ligne cassée. Je 
parie pour un brochet de quatre livres! 

— Taisez-vous, monsieur Bouchaud, supplie 
à mi-voix Robert Picot. 

Sous les reflets de la sombre verdure, l'onde 
paraît d'un noir d'encre. Il règne ici une fraî- 
cheur délicieuse. A la plus haute branche d'un 
peuplier argenté, un merle file des sons d'une 
pureté de cristal. Nos deux mamans se sont 
assoupies. Louise continue : 

— Quand il eut décidé de prendre la croix et 
de suivre le roi outre-mer, comme on disait 
alors, il vint, avant de partir, passer une 
semaine au château de Pampelune, afin de 
contempler de tous ses yeux la dame de ses 
pensées qu'il quittait peut-être pour toujours. 
Et c'est là qu'ils eurent sur l'honneur, sur la 
chevalerie et sur l'amour des entretiens admi- 
rables. La belle Mirabelle lui demandait pour 
l'éprouver : « Doux ami, qu'aimez-vous mieux 
de l'honneur ou de votre dame? » A quoi le 



MIRABELLE DE PAMPELUNE 29 

chevalier répondait : « J'aime ma dame par- 
dessus tout, inclus l'honneur. — Lors, disait 
Mirahelle, si aimez tant votre dame que la 
préférez à tout, inclus l'honneur, comment 
voulez-vous la faire mourir en la quittant pour 
combattre les Sarrasins? — Si j'aime droite- 
ment ma dame, reprenait Mainfroy, j'aime 
mieux la voir se douloir pour ma mort que 
pour mon déshonneur. Adoncques si, pour le 
faux amour d'elle, il m'advenait de fuir l'appel 
de Dieu et du Roi, plus grièvement pécherais-je 
contre ma dame que délaissant elle en son 
château. » A quoi Mirabelle s'écria : « Bien 
répondu, sire comte. Si ne voudrais vous voir 
faillir. » Et pour le récompenser, Mirabelle 
chantait à Mainfroy une belle mélodie qu'une 
de ses béguines lui accompagnait sur la viole. 
Pourtant, quand le sire de Catalpan dut partir, 
Mirabelle versa tant de larmes que toutes ses 
suivantes s'enfuirent, ne pouvant supporter la 
vue de sa douleur. Et elle monta sur la tour 
du château de Pampelune qui était très haute. 
Le chevalier était déjà tout couvert de fer. Elle 
le vit longtemps chevaucher avec sa suite à 

2. 



30 MIRABELLE DE PAMPELUNE 

travers la montagne. Quand il eut disparu, 
elle s'enferma dans sa chambre où elle ne 
voulut de longtemps boire ni manger. Pour le 
comte Mainfroy, il pressait son cheval et fati- 
guait toute sa suite en cheminant, car il ardait 
de tuer des infidèles. 

— Comme j'aurais voulu vivre à cette épo- 
que! dit Edith. 

Sans rien ajouter, Louise pousse un long 
soupir. Les deux jeunes filles alors se retour- 
nent vers leurs deux modestes amoureux. Ils 
sont accroupis, pacifiques et débonnaires, au 
bord du bateau, le dos rond, la canne à pêche 
entre leurs paumes crispées. De temps à 
autre, l'un d'eux tire un goujon d'argent qui 
se cabre au bout de la ligne. 

— Quelle sacrée belle journée! murmure le 
père Bouchaud, exprimant ainsi le contente- 
ment, le calme béat de tous. 

— Les jeunes gens d'aujourd'hui se moquent 
bien des aventures, dit Louise méprisante. 

M. Duval, qui ne pêche pas, lit le Temps de 
la veille et s'interrompt pour dire à haute 
voix : 



MIRABELLE DE P A M P E L U N E 31 

— Tiens! il paraît que le Président de la 
République va partir pour la Russie. Je me 
demande... 

— Taisez-vous donc, lui dit impérieu- 
sement son beau-frère ; vous effrayez le poisson. 



Le dimanche soir, une cohue tumultueuse 
envahit la gare de Choisy-le-Roi. Dans la 
salle d'attente faiblement éclairée, des enfants 
dorment sur la banquette. Des jeunes filles 
portent des brassées de fleurs des champs déjà 
fanées à demi. Des jeunes gens en partie de 
plaisir, très excités par le vin qu'ils se sont 
fait servir au dîner du petit restaurant, chantent 
la valse de la Rimera dont les guirlandes har- 
monieuses, qui semblaient suspendues partout 
dans les airs, les ont accompagnés au long de 
cette journée capiteuse. De gros pêcheurs à la 
ligne protègent comme ils peuvent le butin 
qu'ils rapportent à Paris. 



MIRABELLE DE PAMPELUNE 33 

La famille Bouchaud est venue accompagner 
la famille Duval, jusque dans cette bouscu- 
lade. En attendant le train, llobert Picot tourne 
autour d'Edith à qui, de tout le jour, il n'a pu 
adresser la parole en particulier. Un mouve- 
ment de la foule parvient à la détacher heureu- 
sement de son groupe. Elle se trouve isolée, 
en face de M. Robert. Cette gare bruyante 
n'est peut-être pas un lieu bien favorable à la 
discrétion des épanchements émus. Dans les 
romans, pour de semblables scènes, on choisit 
des lieux plus poétiques, oii puisse régner un 
brin de mystère. Mais dans la réalité on prend 
ce qu'on trouve. Robert Picot est encore bien 
heureux de pouvoir échanger quelques mots 
avec mademoiselle Edith, même dans le 
brouhaha de cette salle d'attente. 

— Votre père vous a dit que nous avions 
causé de vous, mademoiselle, murmure-t-il, un 
peu nerveux. 

— Mais oui, répond Edith, assez troublée. 
Vous êtes... vous êtes bien gentil de penser à 
moi. Moi j'ai été très surprise, vous com- 
prenez. Je ne peux pas vous répondre encore. 



34 MIRABELLE DE PAMPELUNE 

— Je VOUS déplais? suggère le jeune 
homme, les dents serrées, mais l'air indifférent. 

— Je ne dis pas ça... Seulement j'ai besoin 
de réfléchir. 

A ce moment, ils subissent la forte poussée 
d'une grosse dame qui veut sortir. Après un 
silence, M. Robert continue, en fouillant son 
portefeuille : 

— Je voudrais vous offrir quelque chose. 
Ce sont des vers. 

— Oh! dit Edith en rougissant, vous m'avez 
composé des vers! 

Sur-le-champ elle pèse et estime qu'à défaut 
d'un aviateur cela aurait encore du cachet 
d'épouser un poète. Mais M. Robert, avec un 
pâle sourire : 

— Non, non; ils ne sont pas de moi. Je 
les ai simplement copiés pour vous. Ils sont 
de Sully Prudhomme. C'est beaucoup mieux 
que du Robert Picot. 

— Ah! dit Edith désenchantée. 

Et elle tend la main pour prendre le papier. 

— Je les ai copiés. . . avec. . . émotion, articule 
péniblement Robert Picot en regardant Edith. 



MIRABELLE DE PAMPELUNE 35 

Edith pâlit un peu sous ce regard étrange. 
Elle voudrait bien remercier Hobert, lui dire 
qu'elle va lire les vers en rentrant lo soir; 
mais le train arrive. On ouvre les portes 
vitrées, la foule se précipite sur le quai. La 
famille Bouchaud se laisse porter à la suite de 
la famille Duval, jusqu'aux marchepieds des 
wagons. Tout le long des voitures, le même 
cri se propage : 

— Au revoir! Merci. A dimanche prochain! 

Le train a déjà disparu dans la nuit que 
madame Bouchaud, demeurée devant la gare 
avec sa famille, agite encore son mouchoir, 
tragiquement. 

Faute de places en seconde, les Duval se sont 
installés en première, où ils se trouvent seuls, 
par un heureux hasard. Le moelleux des sièges, 
la douceur des ressorts, ainsi que la fatigue 
d'une journée au grand air, ont vite fait d'in- 
duire les parents au sommeil. Les voici assoupis 
bien avant qu'on ait gagné la station suivante. 
Mais les mêmes causes ne produisent pas les 
mêmes effets chez les commis que chez les 
patrons. Je vous assure que M. Henri n'a pas la 



36 MIRABELLE DE PAMPELUNE 

plus légère envie de dormir. Louise, un peu 
lasse, est charmante ce soir. Ses beaux yeux 
ont un velouté bien doux à regarder, mais aussi 
une profondeur qui donne le vertige. De son 
côté, M. Henri a perdu l'air modeste qu'on lui 
voit dans la boutique du Cherche-Midi. Autre 
chose est de caresser du matin au soir dans un 
magasin sombre la pâle couverture safran des 
volumes à trois francs cinquante, autre chose 
de voguer au long d'un fleuve argenté, sous 
un soleil torride, pendant que les oiseaux 
s'égosillent dans les arbres du rivage. Les gri- 
series de la nature font désirer le bonheur. 

Mademoiselle Louise a la plus jolie main du 
monde au bout d'un poignet fin qui sort d'une 
manche de dentelle. Cette main hypnotise 
M. Henri qui tout à coup s'enhardit à la pren- 
dre, à la serrer très fort. 

— Je vous aime, Louise, murmure-t-il. 
Elle n'est pas absolument fâchée. Elle ne 

retire pas sa main... Mais elle pense au sire de 
Catalpan et elle questionne : 

— Si je vous demandais de vous jeter pour 
moi du haut de la tour Eiffel, que feriez- vous? 



MIRABELLE DE PAMPELUNE 37 

Ahuri, le jeune homme la dévisage. Son bon 
sens croit chavirer, puis se reprend vite : 

— Si vous me demandiez cela, dit-il froide- 
ment, c'est que vous seriez rudement méchante ; 
alors je cesserais de vous aimer, et je ne le 
ferais pas. 

Il a cessé de presser la main de Louise. Il 
a reçu là une douche d'eau froide. iMais, comme 
un cœur délicat craint toujours d'avoir blessé 
ce qu'il adore, il reprend au bout d'un instant : 

— S'il le fallait pour vous sauver, je le ferais, 
mademoiselle Louise. 



VI 



Le mois de septembre est arrivé, et avec lui 
Xavier des Assernes qui a traversé, pour 
gagner Paris, une France toute dorée de chau- 
mes et de soleil. Mais aujourd'hui, le chaleu- 
reux écrivain, assis dans la boutique de la rue 
du Cherche-Midi entre M. Duval et mademoi- 
selle Louise, laisse inerte sur ses genoux le 
manuscrit de la belle Mirabelle. Un grand 
silence plane autour des rayons garnis de 
livres. Ne cherchez plus ici la longue blouse 
blanche de M. Henri. Voici un mois aujour- 
d'hui qu'il est mobilisé. Il est parti le 2 août 
avec son ami Robert Picot, et personne, depuis, 
n'a reçu de leurs nouvelles. Le bruit court que 



MIRABELLE DE PAMPELLNE 39 

les Allemands sont à trois journées de marche 
de Paris. 

Soudain, la sonnerie du timbre déchire le 
silence du magasin. La porte s'ouvre avec 
véhémence. M. Bouchaud entre en coup de 
vent. Il tire son mouchoir, s'éponge le front 
sous son canotier de paille et dit : 

— Vous ne savez pas? Le gouvernement 
s'en va. 

Et il se laisse choir sur une chaise. 
Un peu plus sec, un peu plus pâle que de 
coutume, M. Duval demande : 

— Où va-t-il? A V^ersailles? 

— A Toulouse? interroge des Assernes. 

— Eh! je ne sais pas, moi! répond avec 
humeur le chef de rayon. Il fiche le camp 
pour mettre les paperasses de la France en 
sûreté, et puis voilà. 

— En débarquant hier soir à Orsav, dit des 
Assernes, j'ai du fendre une foule qui campait 
à même les dalles de la gare en attendant le 
départ éventuel de trains qui l'emportassent. 
L'aspect en était à la fois lamentable et pitto- 
resque. 



40 MIRABELLE DE PAMPELUNE 

— C'est donc vrai que l'ennemi approche? 
questionne Louise. 

Louise a son air accoutumé. Sa gravité 
ordinaire s'accorde bien avec l'heure présente. 

On le dit, répond l'oncle Bouchaud, 

mais moi, pour que je croie que Paris est pris, 
il me faudra voir cinquante mille casques à 
pointe sur la place de la Concorde. Et encore, 
quand je les aurai vus, je me dirai : « Abel, 
tes yeux t'ont trompé. » 

Bravo, monsieur! applaudit des Assernes; 

voilà une phrase qui mérite d'être historique. 

— Je ne l'ai pas dite pour ça, reprend le 
père Bouchaud bien étonné. 

— Il paraît que dans la plaine Saint-Denis 
on entend le canon, observe M. Duval. 

— Qu allez-vous faire? demande le roman- 
cier; où allez-vous bien vous retirer? 

Me retirer? s'écrie le père Bouchaud en 

roulant des yeux furieux. 

— Nous retirer! dit en même temps 

M. Duval. 

Monsieur, reprend en redressant la tête 

le chef de rayon, il y a eu, le 28 juillet dernier, 



MIRABELLE DE I»AMPELUNE 41 

trente-sept ans que je suis au Meilleur Marché. 
J'y suis entré comme petit vendeur à la porte. 
J'y suis monté de rang en rang, j'y ai gagné 
les quatre sous que je possède. C'est la maison 
qui m'a fait ce que je suis. Quand j'en parle, je 
dis : c( la maison », comme quand je parle de 
chez nous. Eh hien, monsieur, aujourd'hui que 
les deux tiers du personnel, appelés par la 
mobilisation, font défaut, et que ce la maison » 
connaît des difficultés, j'estime que mon devoir 
est de rester à mon poste, comme un soldat, 
oui, monsieur, comme un soldat qui ne mange 
pas la consigne. 

Le sang lui est monté au visage, coupero- 
sant ses joues rasées, gonflant les veines de 
son cou. D'un geste il fait sauter le bouton de 
son faux col, et alors, les carotides à l'aise, il 
continue : 

— J'ai demandé à madame Bouchaud et à 
la petite de rester seules à Choisy. Car, mon- 
sieur, vous comprenez que pour le service 
régulier des trains de banlieue, il n'y faut pas 
compter désormais; je ne puis donc plus aller 
coucher là-bas. Eh bien, monsieur, ces deux 



42 MIRABELLE DE PAMPELUNE 

créatures-là, qui après tout ne sont que des 
femmes, nom d'un petit bonhomme! savez- 
vous ce qu'elles m'ont répondu? Madame 
Bouchaud m'a dit : « Papa, penses-tu que nous 
allons rester ici quand tu seras à Paris en plein 
danger? Non, non; nous allons prendre un 
logement, un pied-à-terre, n'importe quoi, et 
nous mourrons ensemble. » Et ma fille Edith a 
ajouté : « Même si les Allemands arrivaient à 
Paris, je n'aurais pas peur. » 

Le voici plus calme, à présent, mais les yeux 
mouillés, et une larme furtive se glisse vers sa 
moustache. La voix altérée, il reprend : 

— Mais le bouquet, monsieur, le couronne- 
ment de tout, c'est que le petit, Georges, mon 
fils, enfin, qui a dix-huit ans, me répète du 
matin au soir, depuis trois semaines : « Je 
veux m'engager. Il faut que je m'engage. » 
On dira ce qu'on voudra, un père qui n'a qu'un 
moutard de cet âge-là et le voit déjà sous la 
mitraille, ça lui retourne les sangs. Je me suis 
fâché, j'ai juré et sacré, j'ai déclaré que je ne 
donnerais jamais mon consentement. Que 
diable ! La France ne manque pas assez de 



MIRABELLE DE PAMPELUNE 43 

soldats pour que des crapauds de dix-huit ans 
aillent se faire tuer en la défendant. Mais le 
patriotisme est une drôle de chose, monsieur. 
L'autre soir, j'entends un bruit singulier qui 
A'enait de la chambre de Georges. La maman 
me dit : « 11 est malade : on dirait qu'il se 
plaint. » J'y cours. Le gosse pleurait caché 
sous son drap. Et il ronchonnait : « Quand je 
pense qu'ils sont en France, qu'ils marchent 
sur nous, et que je n'ai pas même un fusil 
pour tirer dessus! » Il n'en a pas dit plus, 
monsieur : mais je n'avais pas encore senti ce 
que c'est que l'invasion, et à cette minute-là, 
je l'ai compris. Et j'ai lâché la phrase décisive : 
« Georges, je te donne mon consentement. » 
Maintenant, c'est fait. Il n'attend plus que son 
papier pour aller le signera la mairie de Choisy. 

Xavier des Assernes écoute avec admiration 
l'honnête bourgeois qu'est M. Bouchaud mettre 
à nu, si bonnement, les plus fiers sentiments 
de sa race. Louise murmure, avec une pointe 
d'émotion : 

— Il est très chic, Georges; vous aussi, mon 
oncle. 



44 MIRABELLE DE PAMPELUNE 

Plus accoutumé à l'analyse de ce qu'il 
éprouve, le libraire parle à son tour : 

— Je ne quitterai pas ma librairie, dit-il. Je 
me grandis peut-être plus qu'il ne sied en pen- 
sant qu'il convient que je demeure ici pour 
défendre contre le pillage de ces barbares les 
œuvres de l'esprit français dontje suis l'humble 
gardien. Mais je ne pourrais souffrir qu'en 
mon absence, ils pénètrent ici, et souillent ou 
pillent mes collections. J'ai de très beaux 
Villon. C'est une marchandise qui n'est pas 
pour le nez de ces gredins. Je sais que pour 
mon Rabelais, qui est une merveille dont 
monsieur des Assernes gagnera la jaunisse, à 
force de l'envier, je pourrais l'emporter avec 
moi. Mais le meilleur marché de mes Ronsard, 
mes Voltaire d'occasion, et jusqu'à mes édi- 
tions d'auteurs modernes à quatre-vingt-quinze 
centimes, j'enragerais de les voir devenir la 
proie de ces sauvages. Non, non : je reste. 
J'ai un bon browning, et je défendrai ma bou- 
tique. Au surplus, j'espère, comme Bouchaud, 
que les casques à pointe ne viendront pas jus- 
qu'ici, et que nous verrons bientôt la fin de ce 



MIRABELLE UE PAMPELUNE ^'S 

cataclysme. Alors il importe que la vie com- 
merciale continue et que nous, les civils, qui 
ne verserons pas notre sang, nous maintenions 
le cours des choses, sans nous troubler. Seule- 
ment je voudrais obtenir que ma femme et ma 
fille me quittassent. 

Louise alors se redresse, et dit simplement : 
— Demandez à Mirabelle de Pampelune si 
elle se serait enfuie devant l'ennemi! 



3. 



VII 



La route qui forme la crête de la côte est 
d'un blanc de craie; elle éblouit sous le soleil 
de feu. Avec un bruit sourd de charge, le pas 
de quarante mille godillots y résonne en 
cadence ; les pantalons rouges flambent dans 
la lumière. Mais au loin la troupe est enve- 
loppée d'un nuage épais qui roule ses volutes, 
et qui est de la poussière soulevée. A droite 
et à gauche, des avoines mûres, bonnes à être 
coupées, ondulent et renversent en arrière 
leurs épis pleins. De temps en temps, une 
chanson de marche sort du gosier d'un caporal 
qui veut entraîner son escouade. Ce sont : 



MIRABELLE DE PAMPELUNE 47 

Les fjodillots sont lourds dans Vsac, ou Y a 
la goutte à boire là-haut. Mais les hommes 
grognent : 

— Il trouve donc qu'on n'a pas encore assez 
soif, le cabot? 

Et la chanson meurt sans écho, dans le 
fracas morne du lourd piétinement. Soudain, 
en arrière, un coup de foudre ouaté, coton- 
neux, éclate, se répète, se multiplie. 

— Paries-tu que c'est sur Reims que cela 
pétarde? 

— Il n'y a pas d'erreur, mon vieux : ils 
doivent viser la cathédrale. 

— Quand on a quitté la ville ce matin, ils 
ne tiraient pas encore dessus. 

— Les sales animaux! Heureusement qu'on 
les attend au tournant. 

Vous n'avez peut-être pas reconnu sous leur 
képi poussiéreux et leur peau de charbonnier 
où brillent des yeux farouches, les deux trou- 
piers qui échangent ainsi leurs impressions, 
dans la quatrième escouade de la première 
section de la 8** compagnie, en allongeant des 
kilomètres — ils en sont au trentième depuis 



48 MIRABELLE DE PAMPELUNE 

ce matin — sur la route poudreuse. Eh bien, 
ce sont M. Henri et M. Robert, le commis 
libraire et le vendeur aux gants. Un bienfai- 
sant hasard les a versés, tous deux, dans le 
même régiment et dans cette même 8% qui à 
Charleroi, il y a dix jours, a tenu deux heures, 
avec ses seuls fusils, devant deux mitrailleuses 
boches. Vous pensez bien que la 8^ n'en est 
pas revenue entière. Loin de là. Mais M. Henri 
s'en est tiré avec sa capote déchiquetée, et 
M. Robert avec une éraflure au cou. Après 
quoi ils se sont débrouillés pour être de la 
même escouade. Et voilà. 

— Dis donc, Picot, on dirait un village là- 
bas. 

— Chouette! On va boire un coup! 

M. Henri ne s'est pas trompé. C'est le village 
de la Chapelle. Et un ordre se propage de 
proche en proche qui fait monter de cette 
troupe éreintée un murmure profond, sorti des 
entrailles mêmes de ces vingt mille hommes, 
le murmure béat de la bête épuisée qui peut 
enfin prendre son repos : on va camper dans 
ce village! 



MIRABELLE DE PAMPELUNE 49 

Voilà aussitôt la débandade. Les pantalons 
rouges se répandent comme un flot rutilant 
dans les prairies, dans les champs. Les hommes 
roulent avec délices dans la mollesse des 
avoines mûres leurs membres lassés. Les habi- 
tants sortent des fermes. Le même cri retentit 
partout : « Du vin! » 

Mais voici sur la route un nuage ambulant, 
qui s'avance, grossit avec un bruit de galop, 
de camions, de ferraille. C'est un détachement 
d'artillerie lourde, dix batteries qui vont laisser 
leurs caissons alignés sur le chemin principal 
du village, pendant que conducteurs, servants 
et pointeurs se coulent dans les chemins, les 
ruelles, partout où se dresse une ferme, une 
chaumière, pour répéter le cri toujours pareil : 
«Du vin! » 

La nuit tombe. Le soir est étouffant. Picot 
et Lecointre se sont taillé un marabout magni- 
iique dans une meule fraîche de blé, à flanc de 
coteau. Sous un ciel noir d'orage, les yeux de 
ces vingt mille hommes harassés se ferment. 
Le plus terrible des besoins, la soif, ils l'ont 
apaisé, et maintenant des écuries, des étables 



50 MIRABELLE DE PAMPELUNE 

OÙ les plus malins se sont logés, des bosquets, 
des meules, des champs environnant le village, 
monte le ronflement de la troupe endormie. 

Picot et Lecointre n'ont pas sommeil. Ils se 
demandent jusqu'oii on va se replier. Ils ne 
comprennent pas. 

— Si je savais que c'est la déroute, dit Henri 
Lecointre plus facilement déprimé, j'aimerais 
mieux être resté à Charleroi avec les camarades. 

— La déroute! Mais, mon vieux, explique 
Robert Picot, tu ne sens donc pas au contraire 
que nous accomplissons une manœuvre? On 
nous mène quelque part, je ne sais pas où. 
Mais que les Boches prennent garde ! 

— Te rappelles-tu, dit Henri Lecointre, 
mélancolique, ce beau dimanche, à Choisy, 
où nous avons péché toute l'après-midi, amarrés 
à l'île? 

— Ah! dit Robert Picot, si je me le rappelle! 
Un coup de tonnerre, un vrai celui-là, leur 

clôt les lèvres. En même temps, le crépitement 
de la pluie et de la grêle sur la paille de leur 
abri les invite à s'enfoncer davantage dans la 
chaude hutte. Bientôt la fatigue impérieuse 



MIRABELLE DE PAMPELUNE 54 

les assomme en dépit du fracas de l'orage. 
Ils partent pour un pays plus beau que la 
terrible réalité... 

Au petit jour, sur la route boueuse que 
l'aube éclaire à peine, voici venir trois soldats 
cyclistes, qui pédalent frénétiquement. La 
sueur fait des sillons dans la poussière de leur 
visage. En arrivant au petit bourg de la Cha- 
pelle, ils éveillent tout ce qu'ils trouvent 
d'hommes sur leur route pour savoir où loge 
leur colonel. Voici la nouvelle qui se chu- 
chote : l'ennemi est à quatre kilomètres. Il 
avance rapidement. 

Alors, pendant que dans la salle de la mairie 
trois colonels confèrent avec le commandant 
d'artillerie, dans l'air aigre du matin pluvieux, 
les notes détachées du réveil en campagne, 
que le clairon lance aux quatre vents, font 
sauter debout vingt mille hommes d'un coup, 
qui semblent surgir de la terre. Pas de jus. 
Pas de vin. Rien. En colonne par quatre et 
vivement! Seul, le capitaine de la 8' dit à ses 
hommes : 

— Nous restons pour protéger le mouvement. 



52 MIRABELLE DE PAMPELUNE 

Sur toute la longueur du village, dans le 
chemin central bordé de haies, une par une les 
pièces des dix batteries de 155 sont alignées. 
Mais les chevaux broutent dans les champs, et 
pas un caisson n'est encore attelé. Cependant, 
un ordre étrange est donné. C'est une révolu- 
tion dans le village : les femmes en camisoles 
et bonnets de nuit sortent de leurs maisons. 
Il y a des sanglots et des pleurs. Déjà les 
hommes vont aux étables et libèrent les bêtes, 
vaches et porcs, qu'ils poussent vers la cam- 
pagne et les bois voisins. Car il faut que dans 
un quart d'heure tout le village soit évacué. 

— Que va-t il se passer? demande Henri 
Lecointre en contemplant l'exode lamentable 
de tous ces pauvres gens, s'enfuyant dans la 
direction de Champvoisy, emportant, noué 
dans de blanches serviettes, le plus précieux de 
leurs souvenirs. 

— On va se battre ici peut-être, dit Robert 
Picot. 

— Si c'était vrai! dit en frémissant le 
commis libraire. 

Mais non, ce n'est pas encore l'heure de se 



MIRABELLE DE PAMPELUNE 53 

battre. La vérité c'est qu'à trois cents mètres 
d'ici, le plateau dévale en chemins abrupts vers 
la vallée; que la pluie d'orage a transformé 
ces chemins en bourbiers; que les lourds cais- 
sons, en s'engageant dans ces ornières, risquent 
d'y rester, et que les Allemands sont sur les 
talons de la troupe française. Alors, plutôt que 
de laisser aux ennemis ces canons farouches et 
rudes qui n'ont jamais trahi, ne vaut-il pas 
mieux les anéantir ici même, les pulvériser 
pour qu'en entrant dans le village, l'ennemi 
n'y trouve plus que les trous gigantesques où 
se seront engloutis leurs nobles débris? 

Georges Picot et Henri Lecointre compren- 
nent la vérité quand ils voient le commandant 
s'approcher, embrasser d'un long regard les 
belles pièces immobiles et confiantes, puis 
détourner la tête pour dérober son émotion à 
ses officiers consternés. 

Dans la campagne, dans les chemins, dans 
les avoines piétinées, les femmes, les enfants, 
traînant des porcs, poussant les vaches, fuient 
en criant; le village maintenant est vide, 
comme mort; les artilleurs, montant leurs che- 



54 MIRABELLE DE PAMPELUNE 

vaux qu'ils éperonnent, se hâtent vers la 
grand'route. Une dizaine de servants restent 
avec deux sous-officiers et le commandant. 
Sur la route, les hommes de la 8^ sont occupés 
à creuser à chaque tournant de petites tran- 
chées, où l'on peut se dissimuler à genoux, 
grâce à des fascines, postes de veilleurs pour 
guetter l'arrivée des capotes réséda. La 4^ es- 
couade demeure la dernière, Georges Picot et 
Henri Lecointre, le doigt sur la gâchette de 
leur fusil, le pantalon rouge sur la glaise 
détrempée, sont en observation. Soudain ils 
sursautent. Un embrasement par coups succes- 
sifs illumine la lumière même du jour. Et 
leurs paupières battent encore de l'éblouisse- 
ment, que leur tympan se déchire au bruit le 
plus infernal que des oreilles humaines puissent 
percevoir. Cinquante canons éclatent à la fois, 
trois cents maisons s'écroulent en même temps, 
et les pommiers chargés de pommes sautent 
en l'air, et toute la Champagne tremble.... 

Robert Picot a jeté son fusil d'un geste de 
colère, il a pris sa tête entre ses mains, et se 
cache le visage dans les fascines. 



MIRABELLE DE PAMPELUNE 55 

— Espèce de grand nerveux, lui dit son ami, 
qu'as-tu donc? Est-ce le bruit? 

Mais au bout d'un instant de silence Picot se 
retourne vers Lecointre, et dévoile sa figure où 
roulent de grosses larmes. Il ne peut dire 
qu'une chose : 

— C'est malheureux! C'est malheureux! Ces 
beaux canons dont on avait tant besoin! 

Maintenant un silence funèbre pèse sur la 
campagne. Des fumées continuent à monter du 
village écroulé. Les veilleurs s'hypnotisent le 
regard sur les lointains de la route où ils 
s'attendent à voir apparaître les casques à 
pointe. Mais rien. Un coup de sifflet retentit. 
C'est l'ordre de se replier pour joindre le gros 
de la troupe. Alors le désappointement de 
Lecointre éclate : 

— On n'aura seulement pas déchargé son 
fusil! 

La 8*^ se reforme en colonne par quatre, et 
s'avance dans un paysage opulent et calme. 
Des rangées de grands ormes forment des 
quadrilatères parmi les champs moissonnés. 
On dirait un splendide parc français. Mais on 



56 MIRABELLE DE PAMPELUNE 

a gagné le bord du plateau. La vue change, 
un panorama immense apparaît. C'est une 
longue vallée qui s'étend à deux cents mètres 
au-dessous de la route; elle est vaporeuse et 
fraîche dans l'air matinal. Çà et là des clochers 
de village pointent dans les arbres, et une 
belle rivière nonchalante y promène ses eaux 
argentées. 

— Regarde ça, dit Picot extasié. Quel fleuve 
est-ce donc? 

Henri Lecointre répond : 

— Grosse bête, tu ne vois donc pas que 
c'est la Marne. 

Sur le pont suspendu qui enjambe la rivière 
entre Verneuil et Dormans, on aperçoit d'ici 
comme le mouvement d'une fourmilière. C'est 
l'infanterie qui se replie sur la rive gauche. 



VIII 



— Le pire, prononce mademoiselle Louise 
en soupirant, c'est de ne rien savoir d'eux. 

Elle dit ces mots dans l'instant même où 
M. Henri contemple l'historique rivière qu'il 
va falloir mettre encore entre l'ennemi et notre 
armée. Si mademoiselle Louise était voyante, 
elle serait un peu rassurée. Mais en fait de 
visions, elle n'a que celles d'un cœur tendre qui 
s'inquiète. C'est que M. Henri n'a jamais tenu 
tant de place dans la boutique de la rue du 
Cherche-Midi que depuis le jour où il en est 
parti. Mademoiselle Louise a maintenant com- 
pris combien est douce la présence de qui vous 



58 MIRABELLE DE PAMPELUNE 

aime. C'est un trésor qu'elle n'a mesuré qu'en 
le perdant. Et quand elle dit : « Le pire, c'est 
de ne rien savoir d'eux », vous avez deviné 
qu'il faut entendre : « Le pire, c'est de ne rien 
savoir de lui. » Si elle associe Robert Picot à 
ses regrets, c'est par discrétion; c'est aussi par 
politesse pour sa cousine Edith qui est présente. 
Madame et mademoiselle Bouchaud, en effet, 
ont quitté depuis hier soir Choisy-le-Roi. Et 
les Duval leur ont offert asile. Voilà pourquoi, 
ce matin de septembre, dans la boutique du 
libraire, Xavier des Assernes, venu pour lire 
son nouveau chapitre, a trouvé une auditrice 
de supplément. 

— S'ils étaient encore vivants, reprend 
Edith en retenant ses larmes, ils auraient bien 
trouvé le moyen de nous donner de leurs 
nouvelles. 

— Des soldats, dit stoïquement M. Duval, 
pensent maintenant à tout autre chose qu'à 
leurs amourettes. Vous imaginez-vous qu'ils 
vont perdre leur temps à vous écrire des bali- 
vernes? 

Et se tournant vers des Assernes : 



MIRABELLE DE PAMPELUNE 59 

— Mon cher maître, si nous écoutions ces 
jeunes filles, nous nous laisserions tomber 
dans l'anéantissement. Or je veux qu'il soit 
dit au contraire que la menace de l'ennemi 
n'aura pas troublé la sérénité de nos esprits, 
et que la vie intellectuelle de la France con- 
tinue. C'est pourquoi je vous prie de vouloir 
bien poursuivre votre lecture. 

Les clients ne gênent plus guère notre 
cénacle, et le romancier peut s'installer à 
l'aise au beau milieu de la boutique. Bientôt 
sa voix s'élève : 

« Le sire Mainfroy de Catalpan s'en allait 
par les'montagnes vers le château du comte de 
Foix son oncle, dont il portait la bannière. Et 
là. trouva quantité de chevaliers qui comme 
lui partaient outre-mer. Or là, se déchaussa, 
et se dévêtit, et ne garda que sa chemise, et en 
chemise, à la cathédrale s'en fut, où Tévêque 
lui remit son écharpe et son bourdon et lui 
présenta les reliques. 

« Devant qu'il ne quittât le château de 
Foix, une dame de très bonne vie qui était 
parmi les béguines de la comtesse, aperçut 



eO MIRABELLE DE PAMPELUNE 

ce jeune seigneur de si fîère contenance et de 
si doux regard. Et toute pensive demeura. 
Si la bonne comtesse de Foix, voyant sa 
béguine en souci, la pressa de lui confier sa 
peine, la dame eût bien voulu celer sa pensée 
amoureuse. Ains lui fut conseillé par les autres 
béguines ouvrir son cœur à la comtesse qui 
tante était au sire de Catalpan. Et la com- 
tesse de Foix, ayant ouï confession de ce bel 
amour, alla trouver son neveu et ainsi lui 
parla : « Devant que vous ne départiez pour 
cette croiserie, beau neveu, me merveille que 
vous n'ayez choisi dame. Illec en connais une 
qui Gisèle a nom. Belle de corps, noble de 
naissance, et subtile d'esprit Dieu la fit-il. Si 
résolviez la prendre à femme au retour de la 
croiserie, ce serait louable dessein. » A quoi 
répondit le sire de Catalpan : « Madame, il 
n'y a si belle femme en ciel ou enfer, plus 
subtile fût-elle que la reine sarrasine de Saba, 
ou plus noble que la reine de Trébizonde, ou 
de plus doux visage que la reine de France, 
qui me fît oublier celle que je chéris amoureu- 
sement, à savoir Mirabelle de Pampelune. » 



MIRABELLE DE PIMPELUNE 61 

Adoncque partit le chevalier fidèle à sa dame. 
Et portait la bannière au comte de Foix. Et 
chevauchèrent quatorze jours et quatorze nuits 
devant que d'arriver à Aigues-Mortes où se 
trouvaient les galions. Et là, le sire de Catal- 
pan et le comte d'Argentan louèrent entre eux 
un galion et entrèrent en mer sans trembler, 
pour ce que Dieu leur avait mis au corps une 
âme valeureuse. Et tout le temps que nagèrent 
sur les eaux, se tenait le chevalier Mainfroy 
au bec de la nef, le front dans sa main et son- 
geant à Mirabelle de Pampelune. » 

Ainsi continue des Assernes, pendant que 
ses auditeurs, impassibles, suivent avec la 
différence de leurs goûts, de leurs tempé- 
raments, la poésie de cette évocation 
moyenâgeuse. Je vous prie de remarquer avec 
moi que les Allemands avancent chaque jour 
sur Paris, que les biens de ces quatre personnes 
et même leurs vies sont menacés; que les plus 
cruelles inquiétudes étreignent leurs cœurs 
touchant ceux qu'elles aiment et que nul mieux 
qu'elles n'a ressenti l'angoisse noble et supé- 
rieure de savoir sa patrie en danger. Mais il y 

4 



62 MIRABELLE DE PAMPELUNE 

a dans l'esprit français d'abord une pudeur 
excessive qui se plaît à recouvrir d'un calme 
apparent les plus vifs mouvements de l'âme, 
puis une coquetterie qui met de l'élégance 
dans les pires désarrois moraux. Et qui sait si 
ces quatre personnes nourries de pensées 
élevées ne trouvent pas un réconfort à revivre 
dans cette légende les plus belles années des 
origines françaises, à l'heure où la France, et 
tout ce qu'elle porte de grand avec elle, court 
le plus grand péril qu'elle ait connu? 



IX 



— Lecointre Henri, crie un sergent de 
la 8% le capitaine te fait demander. Ouste! 

Le régiment a passé la nuit dans une agglo- 
mération de trois grandes fermes, que leurs 
habitants ont abandonnées. En ce moment, 
Lecointre et Picot, n'ayant pour tout vêtement 
que leur pantalon rouge, savonnent leur 
chemise dans la mare. C'est un luxe qu'on ne 
s'était pas offert depuis trois semaines. Or il 
faut bien avouer que dans le harassement de 
la retraite, accablé par la chaleur, brûlé de 
soif, chacun tour à tour, insidieusement, a 
défait la bretelle de son sac, et que mainte- 



64 MIRABELLE DE PAMPELUNE 

nant tous les paquetages un à un jalonnent 
les routes. Donc, plus de rechange. Lecointre 
Henri se redresse, et, dans le costume clas- 
sique du farinier, interroge anxieusement son 
ami : 

— Hé, Picot, est-ce d'ordonnance, pour aller 
parler au capiston, cette tenue-là? 

— Mon vieux, c'est un peu léger. Mais 
enfile ta capote, et tu mettras ta cravate pour 
dissimuler ton décolleté. 

Près de la haie, les hommes se disputent 
les places pour sécher leur linge au soleil. 
Plus loin on a mis à la broche, en plein vent, 
une trentaine de poules. Les broches sont en 
bois de hêtre et s'allument de temps à autre, 
de sorte que le rôti roule dans la cendre, ce 
qui cause aux cuisiniers une joie bruyante. 

Le capitaine loge dans la cuisine d'une des 
fermes. Il est tout jeune encore. l\ dit à 
M. Henri : 

— Lecointre, êtes-vous mon homme pour 
une reconnaissance assez dangereuse? 

— Oui, mon capitaine. 

— Vous savez que les Allemands se dissi- 



MIRABELLE DE PAMPELUNE 65 

mulent dans le bois qui domine cette côte, en 
face de nous. 

— Oui, mon capitaine. 

— Eh bien, nous avons l'ordre d'attaquer 
demain matin à l'aube, la huitième en tête. 
De tout cela, motus, n'est-ce pas. Lecointre, 
je compte sur votre silence. 

— Oui, mon capitaine. 

— Mais auparavant j'ai besoin d'être fixé 
sur les effectifs des ennemis et sur leur système 
de défense, car on craint qu'ils ne se soient 
fortifiés dans ce bois. Il faut deux hommes 
déterminés, prêts à donner leur vie pour la 
victoire et qui cette nuit tachent d'approcher 
du bois pour se renseigner. Vous avez com- 
pris? 

— Oui, mon capitaine. 

— Vous en connaissez un autre, aussi 
courageux que vous, qui risquera sa peau de 
la même manière? 

— Oui, mon capitaine : il s'appelle 
l*icot Ilobert. Il est aussi de la huitième. 

Le capitaine regarde Lecointre dans les 
yeux. Il mesure ce solide soldat; il l'évalue, il 

4. 



66 MIRABELLE DE PAMPELUNE 

en pèse les forces. Et sans doute qu'une vision 
passe devant sa vue : ce gaillard couché sur 
l'herbe, par une balle, avant l'attaque. Ce 
serait dommage. Sa bouche se crispe et il 
cligne des paupières comme s'il y avait un 
grain de sable. 

— Au nom de la huitième, je vous remercie, 
Lecointre. Ah! j'allais oublier. Vous êtes 
caporal. 

Le visage de M. Henri s'illumine. 

— Merci, mon capitaine. 

Savez-vous ce qui préoccupe le plus 
M. Henri tant que dure le jour? Eh bien, c'est 
de trouver un galon à se coudre sur la manche. 
Nécessairement, le magasin d'habillement est 
au diable, et des galons de caporal, ça ne court 
pas les salles de ferme. Pourtant la grosse 
affaire de cette journée, ce n'est pas qu'il s'en 
va se faire tuer à la nuit tombante, non; 
c'est l'honneur qui vient de lui échoir, c'est ce 
quelque chose de mystérieux qui l'élève 
au-dessus de son escouade, c'est son nouveau 
grade. 

— T'en fais pas, finit par dire un sergent 



MIRABELLE DE PAMPELL'NE 67 

de la 2" section. J'avais conservé mes galons 
de cabot dans le fond de ma poche. C'était 
un souvenir. Tant pis. Prends-les. 

Maintenant la nuit hâtive déjà de septembre 
gagne la campagne. Dans les écuries et les 
granges, les hommes s'entassent pour la nuit. 
Robert Picot et le caporal Lecointre restent 
assis, la pipe aux lèvres, sur la margelle de 
l'abreuvoir. Quand ils verront que le fourneau 
de leur pipe marque un point rouge dans les 
ténèbres, c'est que les ténèbres seront propices, 
et ils partiront. Mais un fait curieux se produit. 
A présent que les camarades sont endormis, 
invisibles dans leurs gîtes, et que les deux 
amis se retrouvent seuls dans cette nuit 
fraîche, humide et menaçante, toute l'horreur 
du péril apparaît à leur imagination, ainsi que 
les difficultés de l'entreprise. 

— C'est fou, ce que nous allons faire là, 
dit Lecointre. 

— Oui, c'est fou, dit Picot. Nous n'en 
reviendrons certainement pas. 

— Et là-bas, reprend le caporal, elles igno- 
reront toujours comment nous serons tombés. 



68 MIRABELLE DE PAMPELUNE 

Un silence règne pendant lequel croît le 
concert des grenouilles dans la mare voisine, 

— Dis donc, Picot, ça vous fait une sacrée 
impression de penser qu'on ne les reverra 
jamais, hein? 

Picot ne répond pas. 11 ne peut pas répondre. 
Il revoit les yeux charmants d'Edith et son 
sourire des adieux. Lecointre, lui, revoit Louise 
et le paradis que c'eût été de vivre aimé d'elle. 
Assis à la margelle d'un abreuvoir de ferme. 
Picot et Lecointre mesurant froidement le 
prix de leur vie, qu'ils ont offerte à la patrie, 
ne se doutent pas qu'ils ressemblent étrange- 
ment à leur lointain modèle, Mainfroy de 
Catalpan, assis au bec de sa nef et songeant à 
sa dame. Ils sont de sa race et chevaliers 
français comme lui, et vous vous en êtes bien 
aperçus. 

— Je crois que c'est le moment de partir, 
dit Lecointre. 

— Il est temps, oui, répond simplement 
Picot. 

Ils ont le fusil en bandoulière, et cent 
vingt cartouches pour chacun. La nuit est 



MIRABELLE DE PAMPELUNE 69 

parfaitement obscure. Ils longent une haie qui 
sépare une prairie du champ moissonné où 
ils cheminent. Dans la prairie, leurs formes 
se dissimuleraient mieux que sur les sillons 
dénudés. Prairie et champ sont d'ailleurs 
totalement exposés à l'observation de l'ennemi. 
Pareils à des chats, ils creusent une brèche 
dans la haie et s'y faufilent. Maintenant ils 
ont gagné l'herbe noire. 
— Couchons-nous, dit Picot, c'est plus sûr. 
Je ne sais si vous voyez bien le théâtre 
de la scène : des terres montent doucement 
à une route départementale qui fait ceinture 
au pied de la colline; après la route, la pente 
s'élève abrupte, hérissée de jeunes arbres 
et de ronces; et là-haut, à cent quatre- 
vingts mètres, c'est le bois de hêtres où se 
cachent les Allemands. Ils peuvent donc 
suivre les moindres mouvements des régi- 
ments français dans la vallée. N'importe, 
ils n'ont pas aperçu les deux masses noires 
nageant dans l'herbe. Mais quand, après avoir 
pendant vingt minutes progressé de cette 
manière peu favorable à l'homme, les deux 



70 MIRABELLE DE PAMPELUNE 

amis sautent le fossé qui borde la route et se 
trouvent sur la chaussée blanche où leur 
silhouette se profile dans la nuit, un feu d'arti- 
fice éclate là-haut. Ce sont les sentinelles qui 
déchargent leur fusil sur ces ombres suspectes. 
Les balles s'égarent. D'instinct, Lecointre 
tombe et fait le mort. Picot s'affole, court à 
son ami. 

— Tu es touché, mon pauvre vieux! 

Le caporal a presque envie de sourire 
à voir le tour si bien joué. Mais l'instant 
n'a rien de folâtre. Il murmure impérieuse- 
ment : 

— Pas de blagues, fais comme moi. 

Et voilà deux cadavres allongés sur la pous- 
sière. Plus un soubresaut. Plus un mouve- 
ment. Plus un souffle. Une demi-heure se 
passe. Alors, imperceptiblement, une main 
s'écarte, une jambe se détend, un pied bouge. 
En cinq minutes chacun des cadavres gagne 
quelques millimètres. En une heure, les deux 
amis ont attrapé le fourré. Ils sont ici relati- 
vement en sûreté. Les frôlements de leurs corps 
dans les branches peuvent être ceux d'animaux 



MIRABELLE DE PAMPELUNE 71 

nocturnes. A ce moment une extraordinaire 
lucidité leur vient. La vérité, c'est qu'ils sont 
sacrifiés. Mais, s'ils réussissent, quel appoint 
demain pour la victoire ! 

En collant leur oreille au sol, ils entendent 
le baragouin des Boches. Ils orientent leur 
marche de sauvages d'après la place des senti- 
nelles. Elles sont distantes. Ils se glissent entre 
deux postes. L'ivresse de la mort qu'on défie, 
du succès que l'on tient, de la cause divine 
que l'on sert les a pris. Ils sont surexcités, 
hors d'eux-mêmes. Ils ont peine à se retenir 
d'épauler leur fusil, quand ils aperçoivent le 
campement des ennemis où ils pourraient 
lâcher le^urs deux cent quarante balles. Pour 
discerner toute l'importance de cette avant- 
garde allemande, il leur faudrait gagner la 
plate-forme, ce qui est impossible. Mais du 
fourré où ils se cachent ils peuvent voir les 
corps enroulés dans leurs couvertures, couchés 
à même la mousse et sans fortification. C'est 
un camp volant : les Boches ne s'attendent 
certes pas à la menace française. Ils comptent 
bien encore demain progresser sur Paris. 



72 MIRABELLE DE PAMPELUNE 

Alors, le visage écorché, les mains en sang, 
le commis libraire et le vendeur aux gants se 
laissent tomber doucement le long du ravin, 
se rattrapant çà et là, aux roches ou aux 
branches. 



Mademoiselle Louise a poussé un cri en 
triant le courrier : 

— Une lettre de monsieur Henri ! 

La lettre est datée du 10 septembre. Elle a mis 
sept jours à venir du front. Qu'importe, elle 
est arrivée et maintenant mademoiselle Louise, 
blanche comme une morte, les deux coudes au 
comptoir et le front dans ses mains, la lit et la 
relit sans pouvoir en détacher ses yeux. Je 
vais vous dire d'ailleurs ce que contient la 
lettre : 

« Ma chère Louise, je vous aime et nous 
sonmies victorieux, voilà les deux grandes 

5 



74 MIRABELLE DE PAMPELUNE 

nouvelles, voilà les deux grandes vérités, voilà 
tout ce qui remplit mon âme, et je suis ivre 
en vous écrivant cela. Je savais ce que c'était 
que de vous aimer, Louise, mais j'ignorais ce 
qu'on éprouve quand on a vu sa terre envahie 
et qu'on l'a recouvrée, et que devant votre 
fusil, les ennemis ont détalé comme des lièvres. 
Je connais cela maintenant, et je vous aime 
davantage. En me battant, c'est à vous que je 
pensais. Je ne voulais pas que ces brigands 
aillent à Paris, et il me semblait que c'était vous 
qu'ils avaient offensée en offensant la France. 
Et quand, dans leurs ordres du jour, nos chefs 
parlent de la France pour qui nous devons 
tous mourir s'il le faut, la vision que j'aperçois 
possède vos grands yeux noirs, et votre front 
pensif, et le grave sourire de votre bouche. 

» Louise, je ne sais plus rien de vous : ne 
m'avez-vous donc jamais écrit? Ne recevez- 
vous donc pas mes lettres? Je vous ai dit qu'il 
nous avait fallu passer la Marne et nous replier 
tristement. Ce sont des jours affreux que je 
veux oublier. Mais avant-hier un ordre est 
arrivé de prendre l'offensive. Picot et moi 



MIRABELLR DE PAMPELUNE 75 

avons été chargés d'une mission assez délicate. 
Il s'agissait, avant l'attaque, d'aller reconnaître 
la position ennemie, dans un bois qui nous 
dominait. Dites à mademoiselle Edith que 
Picot est brave comme tout. Malgré son appa- 
rence nerveuse, il ne perd jamais son sang- 
froid. Il m'a bien soutenu dans cette entreprise 
où la mort nous attendait à chaque seconde. 
Nous avons pu renseigner nos chefs sur la 
situation des Boches, et le matin, le soleil 
n'était pas encore levé que nous partions à la 
charge, vers ce petit bois. Les clairons son- 
naient comme des fous. C'était à croire que, 
cachés derrière la meule où ils se protégeaient, 
ils étaient devenus épileptiques. Notre pauvre 
capitaine est tombé le premier, frappé d'une 
balle au front. Car là-haut, pendant qu'on fai- 
sait la grimpette, quatre mitrailleuses arrê- 
taient les assaillants, et je vous assure que tous 
ceux qui sont partis ne sont pas arrivés au 
sommet. Mais, par exemple, ceux qui ont mis 
le pied sur le plateau tenaient le bon bout! 
Ah! quelle débandade parmi les Boches! En 
cinq sec, le bois était nettoyé. 



76 MIRABELLE DE PAMPELUNE 

» Alors on s'est retourné et l'on a regardé 
la vallée, en bas. Jamais je n'oublierai ce coup 
de surprise, la vision de cette armée immense, 
un océan de pantalons rouges qui affluaient de 
tous les chemins du sud. Il y en avait plein 
les champs, plein les prairies, plein les cours 
de ferme. Ils grouillaient au loin sur les routes, 
et ils montaient, ils montaient sans cesse der- 
rière nous, pour se lancer à la poursuite des 
bêtes grises. 

» Bientôt toute cette masse, bien formée 
en sections, a commencé méthodiquement la 
chasse. On ne marchait plus, on volait. On 
traversait les bois, les champs de luzerne ou 
d'avoine, on traversait les villages. On passait 
les cours d'eau sur la planche des vannes. On 
est ainsi arrivé en vue d'une grande ville. J'ai 
demandé ce que c'était. On m'a dit Epernay. 
Dans la campagne, la Marne serpentait. A ce 
moment il y eut une grosse explosion, comme 
si la ville croulait. C'était ces sales bêtes qui 
faisaient sauter le pont derrière eux, pour nous 
retarder. Mais, la Marne, on était si content de 
la repasser, qu'on l'aurait bien franchie à la 



MIRABELLE DE PAMPELUNE 77 

nage. On a fait un détour et on les a retrouvés, 
et la poursuite continue. 

» Je vous écris ces lignes à la corne d'un 
petit bois, où je suis tapi dans une de ces tran- 
chées qu'on nous fait creuser maintenant pour 
nous protéger contre un retour éventuel de 
l'ennemi. C'est sur une hauteur qui domine la 
campagne, et j'aperçois dans le brouillard là- 
bas, à quinze kilomètres d'ici, la cathédrale de 
Reims qui a l'air isolée dans un désert de 
brume. Je distingue son noble vaisseau et ses 
deux tours carrées. Toute mon histoire de 
France alors se déroule à mes yeux. Demain 
nous allons reprendre Reims, Louise. Et je 
jouis de vivre, car si je ne suis pas mort, peu 
s'en est fallu, et je tremblais de vous quitter. 
Mais j'ai fait mon devoir, et je crois que vous 
n'aurez pas honte de moi et je vous aime. » 

Voilà ce que contient la première lettre 
d'amour que mademoiselle Louise ait reçue de 
sa vie. A votre idée, le sire ^Liinfroy de Catal- 
pan que nous avons laissé au bec de sa nef, 
songeant à Mirabelle de Pampelune et brûlant 
de tuer les Sarrasins, eût-il mieux dit? 



XI 



Voici neuf mois que dure la g'uerre. Après 
le cruel hivernage, le soleil d'avril se montre 
enfin. Des petites fleurs poussent et s'ouvrent 
sur le parapet des tranchées. Robert Picot, qui 
est maintenant adjudant à la huitième, devan- 
çant ainsi M. Henri, lequel n'en est encore qu'à 
ses galons de sergent, prononce d'un ton léger, 
ce matin-là : 

— Il doit faire beau à Choisy-le-Koi. 

— Plains-toi, mon vieux; tu passes le prin- 
temps dans les bois! 

M. Henri parle ainsi pour donner le change. 
Au fond, il pense : 



MIRABELLE DE PAMPELUNE 79 

— Comme il doit faire beau rue du Cherche- 
Midi ! 

Les bois dont il s'agit, d'ailleurs, n'ont rien 
de touffu. On dirait plutôt, à cet endroit, un 
énorme chantier de démolitions où des madriers 
se dressent de place en place. Impossible de 
savoir, d'après ces poteaux brisés, si c'est 
l'époque du renouveau. Mais, chose inouïe, 
on entend en même temps le canon et les 
alouettes. Le petit oiseau gaulois ne s'effarouche 
pas pour si peu. Nous sommes ici en Lorraine, 
en pleine forêt de Parroy. Le bruit court 
vaguement d'une attaque à entreprendre dans 
deux ou trois jours, peut-être demain. Cela 
met de l'électricité dans l'air. Des chuchote- 
ments circulent dans les sapes. On est obligé 
de faire taire les bavards. Tout le monde est 
excité. Dans le réduit des sous-officiers, au 
moment de la soupe, on entend des rires qu'il 
faut étouffer en pensant aux Boches, distants à 
peine de cent mètres. Je ne nierai pas qu'il 
n'y ait un peu de nervosité dans cette gaîté. 
L'avenir est tout raccourci. On dirait qu'il 
s'arrête à demain. D'ici là il semble que tout 



80 MIRABELLE DE PAMPELUNE 

moment est bref, terriblement fugitif, et en 
même temps savoureux. Il y a un petit sergent 
de vingt ans qui exhibe les photographies de 
sa bonne amie. Le chef de la popote, le ser- 
gent-major, un territorial, raconte comment 
il s'est marié par procuration. Lecointre fume 
sa pipe en silence. Dans son portefeuille, contre 
son cœur, se trouve un morceau de papier qui 
le brûle un peu. C'est une lettre de mademoi- 
selle Louise; et elle est si gentille, cette lettre, 
si gentille-, qu'il n'a pu s'empêcher de la faire 
lire à Picot. Picot s'est réjoui pour Lecointre, 
mais s'est attristé lui-même. Il n'y a pas de 
danger que mademoiselle Edith lui écrive de 
ces petites choses qui n'ont l'air de rien, mais 
qui vont au cœur d'un homme, telles que : 
c( Ce matin, à mon réveil, ma première pensée 
a été pour vous. » Veinard de Lecointre! Picot 
n'en demanderait pas tant de mademoiselle 
Edith. Seulement un peu moins de cérémonie 
dans ses lettres... 

— Ah! dit le sergent-major, vivement 
la fin , qu'on retrouve chacun ses particu- 
lières ! 



MIRABELLE DE PAMPELUNE 81 

— A moins qu'on ne reste demain dans les 
fils de fer, dit le petit sergent. 

Mais il n'a pas achevé sa phrase qu'un cata- 
clysme les jette par terre, éclaboussés de sable 
et de glaise. On dirait qu'un train rapide tout 
entier vient de se précipiter, de s'engloutir 
dans le sol. En fait, c'est une grosse marmite 
qui a éclaté en arrière de leur tranchée. 
L'adjudant Picot se redresse le premier et 
interroge : 

— Pas de casse ici? 

Le petit sergent s'ébroue, passe les doigts 
dans sa tignasse, et lance la phrase d'usage : 

— Tant de tués que de blessés, personne de 
mort. 

— Tu vois bien, mon bleu, qu'on en revient 
toujours, dit le territorial. 

Lecointre glisse la main sous sa capote, 
pour s'assurer que la lettre de Louise est tou- 
jours là. 

Maintenant le jour s'éteint. La première 
fusée éclairante, d'un bleu électrique, s'allume 
chez les Boches. Du secteur d'à coté vient un 
bruit de fusillade. Un mince croissant de lune 

5. 



82 MIRABELLE DE PAMPELUNE 

apparaît dans le ciel décoloré par-dessus la 
cime déchiquetée d'un sapin. Le sergent 
Lecointre fait sa ronde pour surveiller les 
hommes au créneau. Il rencontre Picot con- 
duisant une équipe de travailleurs : 

— Où vas-tu? 

Les mots sont dits à peine, murmurés 
comme au chevet d'un malade. L'éclair des 
fusées aveuglantes passe en reflet tour à tour 
sur le visage des deux amis perdus dans les 
ténèbres du sous-sol. 

— Le commandant m'envoie là-bas, au 
poste d'écoute, organiser un observatoire. Tu 
vois, on porte des volets. 

— Sale truc, mon vieux, fais attention à toi. 

— Penses-tu! Il n'y a pas de danger, dit 
Picot. 

Pourtant ils se serrent la main en se 
séparant. 

Par le boyau, si creux que sa paroi dépasse 
les plus hautes têtes d'un demi-mètre, Picot 
s'en va au poste d'écoute. Cette nuit d'avril 
baignée de clair de lune est un peu grisante. 
Picot se souvient de certaines promenades 



MIRABELLE DE PAMPELUNE 83 

faites aux bords de la Seine en compagnie 
d'Edith Bouchaud, sous des clairs de lune 
semblables. On n'entendait ni le canon, ni le 
crépitement de la fusillade, par exemple. On 
était maître chez soi, sur la bonne terre de 
France. Comme il était heureux alors, et 
comme ce soir il a soif d'être heureux encore! 
Il lui semble parfois que l'ombre légère d'Edith 
se suspend à son bras, et qu'il l'emporte avec 
hii, tendrement, dans la lumière bleue. Elle 
ignorera toujours la chic mission qui lui est 
dévolue aujourd'hui, en vue de la prochaine 
attaque. Pourtant il ne se sent pas le moindre 
battement de cœur et il se dit que peut-être, 
si elle pouvait le voir ici, ce soir, elle l'aimerait 
pour ce qu'il n'a pas peur. 

Il y a dans le poste trois mitrailleurs, et 
quatre bonshommes qui veillent, dont un en 
observation. L'arrivée de l'adjudant est saluée 
par le silence, car c'est ici le royaume des 
muets. Picot prête l'oreille. 

— Fritz! Fritz! prononce une voix dans la 
nuit. 

Cela vient de la tranchée boche, à vingt 



84 MIRABELLE DE PAMPELUNE 

mètres d'ici. On l'aperçoit par le créneau, 
décrivant un arc de cercle immense qui semble 
enserrer notre ligne. Mais par ce trou, l'obser- 
vation est difficile. Picot comprend le désir 
du commandant. Il s'agit de déblayer le 
parapet, d'y insérer horizontalement des pla- 
ques de blindage distantes de deux à trois 
millimètres, et de replacer les sacs à terre au- 
dessus. On aura là un observatoire magni- 
fique, grâce à ce volet improvisé. Par exemple, 
le premier qui grimpera sur ce parapet ris- 
quera gros, malgré la convention tacite qui 
fait qu'on ne tire guère sur le poste d'écoute, 
d'une ligne à l'autre. Les travailleurs interro- 
gent Picot du regard, anxieusement, cherchant 
à savoir lequel il va désigner pour la besogne. 

— Donnez-moi votre pic, dit-il à un de ses 
hommes. 

— Voilà, mon lieutenant. 

Et c'est lui qui, s'agrippant aux anfractuo- 
sités du mur, saute sur le parapet qu'il se 
met à creuser. Oh! il fait vite. Une stupeur 
cloue sans doute sur place les observateurs 
d'en face, mais, pendant les quelques minutes 



MIRABELLE DE PAMPELUNE 85 

que dure l'opération, pas un fusil ne part là- 
bas. Ici, les hommes retiennent leur souffle. 
D'un signe, l'adjudant fait poser les volets 
dans le trou creusé. Là-bas rien ne bouge. 
Voici la dernière plaque assujettie. Picot 
mesure l'avantage qu'il y aura demain à voir 
par là, sans être vu. Une bouffée de conten- 
tement lui monte au cerveau. Il n'y a plus 
qu'à replacer les sacs à terre. Soudain le déclic 
mortel, un râle, une masse qui s'effondre dans 
le poste. Bien visé! L'adjudant a la poitrine 
traversée d'une balle 

Robert Picot respire bruyamment. L'ombre 
chérie qui se suspendait tout à l'heure à son 
bras se penche sur son visage. Il pense alors : 
« C'est fini, je m'en vais, je la perds pour tou- 
jours. » A ce moment son thorax paraît éclater, 
ses côtes s'écartèlent, un sang tiède monte à 
sa bouche, l'air lui manque. Et en même temps 
qu'un feu de salve déchire l'air, on entend les 
hommes crier à mi-voix Tappel lugubre : 

— Brancardiers!... Brancardiers!... 



XII 



Le même soleil d'avril qui baigne le front et 
fait fumer les tranchées humides entre Nieu- 
port et les Vosges se glisse aussi dans la rue 
du Cherche-Midi et lance un beau rayon dans 
la boutique de M. Duval, où des Assernes a 
fait son apparition de printemps. 

— Le communiqué n'est pas mauvais, dit le 
libraire, mais voilà que ces brigands ont 
empoisonné nos pauvres soldats par leurs gaz 
asphyxiants dans le secteur d'Ypres. 

— Parle-t-on de la Lorraine? interroge 
Louise, qui fait une addition à la caisse. 

Mais des Assernes couvre sa voix : 



MIR\BELLE DE PAMPELUNE 87 

— Ces gaz asphyxiants, ces liquides enflam- 
més, tous ces procédés barbares que la guerre 
moderne avait bannis et qu'il a fallu des Bar- 
bares pour instaurer de nouveau, je les retrouve 
sous une autre forme dans l'épopée du sire de 
Catalpan. Quand une tempête qui s'éleva en 
mer eut poussé son navire et toute la flottille 
qui portait l'armée de France, en vue de la terre 
sarrasine, les figures ambrées des Turcs appa- 
rurent sur le rivage, avec des gesticulations de 
sauvages. Et j'imagine que ce dut être, pour ces 
bons gentilshommes français aussi naïfs qu'in- 
trépides, comme une vision de diables. Mais de 
la mer même ils engagèrent le combat et se 
mirent à lancer leurs flèches. Savez-vous par 
quoi les Sarrasins ripostèrent? Eh bien, avant 
que le chevalier de Mirabelle, accompagné de 
son ami le comte d'Argentan, eût abordé, ou 
plutôt quitté sa nef pour venir par les eaux 
basses jusqu'au rivage, ils furent assaillis par 
le feu grégeois et les vases pleins de chaux que 
leur lançaient les machines des infidèles. Vous 
savez que le feu grégeois brûlait dans l'eau et 
que ce pouvait être l'embrasement de ces nefs 



88 MIRABELLE DE PAMPELUNE 

légères. Une telle attaque était bien faite pour 
ébranler la fermeté de mon chevalier léonin. 
C'est alors que, d'après le troubadour langue- 
docien, s'engage ce dialogue sublime entre 
Mainfroy et le comte d'Argentan : « Chevalier, 
nous sommes perdus, car ces démons veulent 
nous faire ardoir comme torches, dit le comte. 
— Sire, dit Mainfroy, mieux vaut ardoir ici- 
bas, pour la gloire du royaume de France, 
qu'ardoir en enfer pour ses péchés mortels. — 
Ains, dit le comte, si devons être ars en ces 
nefs, oncques ne servirons plus le royaume de 
France, ni ne combattrons plus les infidèles. 
Appelons donc les nautonniers, qu'ils mettent 
la navie à la mer, afin de nous recueillir et 
que nous échappions à ces flammes. — Sire, 
dit le chevalier, laide chose serait fuir. En 
Barbarie suis venu pour l'honneur de la 
France et la gloire de ma dame qui gît en son 
chastel de Pampelune. Mille fois choisirais-je 
d'être ars tout en cendres ici plutôt que 
retourner vers elle en habits de honte et con- 
fusion. » Et mon auteur ajoute que là-dessus, 
face aux projectiles enflammés, les deux sei- 



MIRABELLE DE PAMPELUNE 89 

gneurs se tenaient debout derrière leur écu 
dont la pointe était fichée au plancher de la 
nef. Quel tableau! Quelle vision! Toutes ces 
caravelles voguant de conserve sous la pluie 
de feu que leur lançaient les mangonneaux du 
rivage, et à la pointe de chaque nef, pendant 
que les nautonniers ramaient, les chevaliers 
croisés, droits et impavides, attendant d'être 
brûlés ou de pouvoir combattre. Alors le ciel 
s'émeut de tant de constance, les éléments 
prennent parti pour les preux; le vent se 
retourne et reporte le feu vers les méchants, 
si bien que ce sont les Sarrasins retors qui 
finissent par être brûlés vifs, pris à leurs 
propres artifices. A ce moment, la nef heurte 
une queue de sablon. Les bons chevaliers, 
ayant de l'eau jusqu'à leur robe, prirent pied, 
l'écu au poing, et la pointe de la lance vers les 
infidèles. Mainfroy de Catalpan se retrouva 
aux côtés du comte de Foix dont il déploya la 
bannière. Et il la tenait d'une main si assurée 
que tous les hommes d'armes étaient pénétrés 
de son propre courage. Les infidèles pliaient 
partout où il se montrait. On combattait jusque 



90 MIRABELLE DE PAMPELUNE 

dans les étroites rues sarrasines. La ville était 
à demi prise. Déjà le roi de France avait délivré 
beaucoup de chrétiens qui gémissaient dans les 
prisons, depuis de longues années, quand une 
flèche, lancée par un archer fameux qui guet- 
tait ce chevalier plein de valeur, atteignit à la 
poitrine Mainfroy de Catalpan. Il tomba, la 
bannière au poing, sur le rebord d'une fontaine 
jaillissante, au croisement de quatre rues. Les 
ennemis le lièrent de chaînes et l'emportèrent 
sur leurs chevaux avec des cris féroces. 

— Mais les Croisés prirent-ils la ville tout 
entière? interroge mademoiselle Louise. 

— Ah! ah! jeune fille! s'écrie des Assernes, 
voilà une belle question, et une curiosité bien 
française. Le sort de nos armes dans une 
bataille imaginaire qui se passait au xiii^ siècle, 
vous tient plus au cœur que le destin d'un 
héros dont vous me semblez pourtant quelque 
peu amoureuse! Sachez donc que la ville fut 
prise par le roi de France et que bientôt la 
belle Mirabelle, en son château de Pampelune, 
fut avertie par un songe de la captivité de son 
chevalier. 



MIRABELLE DE PAMPELUNE 91 

— Dans ce temps-là, observe judicieusement 
la bonne madame Duval, il n'y avait pas de 
secteurs postaux. 

— Précisément, madame, dit des Assernes; 
aussi le bon Dieu vous envoyait-il des rêves 
pour vous tenir au courant de ce qui arrivait 
aux chers absents. C'était fort poétique. 

— J'aperçois justement le facteur qui tra- 
verse la rue, dit M. Duval, et moi qui ne 
déteste pas mon époque, j'aime mieux recevoir 
une lettre de mon brave Lecointre, que de 
rêver, à son sujet, des fantasmagories. 

On ne dit plus rien, on attend; on est plus 
ou moins suspendu au geste du facteur qui 
semble prendre un orgueilleux plaisir à se faire 
désirer. Le dispensateur des nouvelles, qui 
enferme dans sa boîte mystérieuse toutes les 
joies et les douleurs, sait de quel œil on suit 
sa moindre démarche. Il ne se presse pas. Il 
a le temps. 

Enfin voici une lettre de M. Henri! Elle est 
pour Louise, et Louise pousse un cri, en lisant : 

— Mon Dieu! monsieur Robert est terrible- 
ment blessé! 



92 MIRABELLE DE PAMPELUNE 

Et laissant de côté les lignes sentimentales 
de la missive qui ne concernent qu'elle-même, 
mademoiselle Louise lit tout haut, pour ses 
auditeurs atterrés, le récit héroïque. Robert 
Picot, le petit vendeur aux gants du Meilleur 
Marché^ le pêcheur à la ligne, est tombé en 
bravant le danger, pour la France et pour 
celle qu'il aime, comme le sire de Catalpan, 
le chevalier léonin. Tous deux ont reçu la 
même blessure. 

(( Robert est un héros, écrit le sergent 
Lecointre. Ses hommes sont encore sous le 
coup d'une émotion enthousiaste. J'en ai vu 
qui pleuraient, le croyant mort. Hélas! il n'en 
vaut guère mieux. Sa blessure est de celles qui 
ne pardonnent guère. » 

La stupeur a envahi le magasin. On se sou- 
vient des beaux dimanches de Choisy : soleil, 
verdure, doux clapotis des eaux sur la rive; 
bercement du canot amarré sous les saules 
d'argent; plantureux déjeuners, gigots ruisse- 
lants de jus, poulardes dorées et tendres, fraises 
odoriférantes sous le bourdonnement d'une 
guêpe égarée dans la salle à manger Henri IL 



MIRABELLE DE PAMPELUNE 93 

Et l'on revoit la figure effacée, timide et silen- 
cieuse de M. Robert, ses yeux muets et ardents 
en son visage bilieux. 

— Il n'a jamais eu de chance! prononce 
le libraire. 

— Un garçon si doux! renchérit madame 
Duval. 

— Et qui aimait tant Edith! ajoute Louise. 
Un silence reprend, mouillé de larmes fur- 

tives. Des Assernes est resté rêveur. Il pense à 
cette armée déjeunes hommes dont lui-même, 
avant la guerre, avait déploré le mesquin 
horizon, et les ambitions petites. « Paladins! 
Paladins! se dit-il maintenant, tout grisé d'une 
mélancolique émotion; qui s'était donc trompé, 
de vous ou de nous-mêmes? Nous avons, nous 
autres, commis le péché de ne pas croire en 
vous, et de vous méconnaître, et de penser la 
France déchue. Et voici que vous montez main- 
tenant chaque jour dans la gloire. Hélas! y 
resterez-vous tous? n'en reviendra-t-il pas? » 
— Vous rappelez-vous, dit en soupirant l'excel- 
lente madame Duval, vous rappelez-vous le jour 
où il avait attrapé ce brochet de quatre livres? 



XIII 



Maintenant, Louise Duval aux côtés de son 
oncle Bouchaud roule dans le train de Ghoisy- 
le-Roi au travers des campagnes maraîchères, 
où flottent des souvenirs. 

— Cela vaut mieux que tu viennes, ma 
Louise, dit le bon oncle qui prend un air très 
froid. (Un chef de rayon ne va tout de même 
pas tomber en syncope parce qu'un de ses 
vendeurs a le poumon traversé d'une balle 
boche. Un homme est un homme, sacrebleu...) 
Cela valait mieux à cause d'Edith, dont, à 
vrai dire, il était le prétendu. Entre demoi- 
selles, on se comprend. On s'apprend ces 



MIRABELLE DE PAMPELUNE 96 

choses-là en délicatesse et sans y toucher. Et 
puis, Edith est secrète. On ne sait pas au juste 
ce qu'elle pense. Elle était un peu fière autre- 
fois avec ce pauvre Picot. Aujourd'hui, je me 
figure qu'elle s'est radoucie; j'ai cru m'aperce- 
voir parfois que sa figure changeait quand elle 
recevait ses lettres. Après tout, je me suis 
peut-être trompé. Avec vous autres, jeunes 
filles, on est toujours dérouté. C'est égal, tu 
prendras des ménagements, ma Louise, de 
crainte que ça ne lui fasse un coup. Pauvre 
Picot! Enfin ce n'était qu'un étranger pour 
nous. Sur le front, on sait bien qu'il faut de 
la casse. Il en est tombé d'autres, n'est-ce pas, 
et d'autres tomberont encore. C'est la guerre. 
Mais, vois-tu, ma fille, ce garçon... ce garçon- 
là... 

Le chef de rayon s'arrête, la face tout d'un 
coup congestionnée. D'un geste il fait tomber 
la glace, aspire une bouffée d'air frais, roule 
des yeux féroces, et finit par avouer sourde- 
ment : 

— C'était comme un fils pour moi ! 

Louise a le cœur très gros. Elle est aussi 



96 MIRABELLE DE PAMPELUNE 

très agitée. D'autant qu'on arrive à Choisy et 
que la minute approche où il faudra ravager 
le cœur de sa chère Edith. Louise, elle, n'ignore 
pas le secret d'Edith. Le vendeur aux gants 
est devenu un héros. C'était tout ce qu'il fallait 
pour déclencher l'amour dans le cœur enthou- 
siaste de mademoiselle Bouchaud. Les deux 
jeunes filles, aujourd'hui, sont aussi dévorées 
de soucis l'une que l'autre. Que sera-ce pour 
Edith quand elle apprendra la blessure de son 
chevalier ! 

Le crépuscule d'avril noie la ville de 
Choisy. Le pavillon de pierre meulière 
apparaît de loin, enténébré déjà par la nuit. 
Les fenêtres sont fermées. c< Comme tout cela 
est triste! » pense Louise. La nièce et l'oncle 
escaladent le perron. On ouvre la porte. 
Madame Bouchaud et sa fille brodent silencieu- 
sement sous la lampe. Cris de surprise. 
Emotion, ce Quel bonheur! voici Louise! » Les 
parents s'entendent aussitôt d'un regard. On 
laisse les deux cousines ensemble. Voilà que 
les larmes de Louise coulent. Effroi d'Edith. 
Elle n'interroge ni ne supplie. Comme dit le 



11 



MIRABELLE DE PAMPELUNE 97 

papa Bouchaud, entre demoiselles on se com- 
prend bien. Une larme a suffi. Edith est 
devenue blême; elle murmure, comme insen- 
sible : 

— Robert est tué! 

— Mais non, ma chérie, mais non, reprend 
Louise, avec mille caresses, on le sauvera au 
contraire. Blessé seulement! et dans quelle 
glorieuse circonstance! Henri me l'écrit, tu 
sais. Robert est un héros. 

Elle a beau faire, le chagrin d'Edith éclate. 
Ce sont des sanglots convulsifs et des ruisseaux 
de pleurs, et les aveux entrecoupés d'un cœur 
tendre qui se décharge. 

— Je l'aime tant à présent, Louise, si tu 
savais.... Je sentais que j'allais le perdre... 
Chaque jour je m'attachais à lui davantage.... 
Mais je n'osais pas le lui dire — Etais-je sotte, 
mon Dieu! Tu comprends, Louise : quand 
il était employé au Meilleur Marché, je l'avais 
dédaigné. Rappelle-toi : je te disais : ce C'est 
si ordinaire d'épouser un vendeur! » La vérité, 
c'est que je ne connaissais pas Robert. Evi- 
demment, on n'a pas besoin d'héroïsme pour 

6 



98 MIRABELLE DE PAMPELUNE 

vendre des gants. Il aurait été risible d'en 
déployer là où il en fallait si peu. Mais moi, 
j'en exigeais à tout prix. Je te disais : « Si 
encore il était aviateur! » Et lui s'apercevait 
de mon mépris. Cependant toutes les qualités 
de son âme, déjà il les possédait, et je ne 
voulais pas les voir. Alors maintenant je n'ose 
plus lui avouer carrément ce que je ressens 
pour lui. C'est-à-dire, hier, je ne l'osais pas. 
Mon Dieu! mon Dieu! pourquoi ne le lui 
ai-je pas dit avant qu'il ne meure? 

— Mais, ma chérie, espérons qu'il guérira. . 
Et Louise discute devant sa cousine affolée 

chacun des termes de la lettre griffonnée par 
M. Henri : 

« Il perdait beaucoup de sang; les bran- 
cardiers lui ont fait dans le boyau même un 
pansement très solide; ensuite ces braves gens, 
très doucement, l'ont allongé sur le brancard 
et l'ont emporté avec autant de soins qu'on 
emporte un berceau, bien au pas, bien en 
cadence. Il avait toute sa connaissance. » 

— Tu vois, gémit Edith : il perdait beau- 
coup de sang : ce devait être une hémorragie! 



MIRABELLi: DE PAMPELUNE 99 

— Mais non, puisqu'un simple pansement 
a suffi. Et remarque cela : il avait toute sa 
connaissance ! 

c< Au poste de secours notre petit médecin 
auxiliaire, qui fait des miracles, a été boule- 
versé en le reconnaissant, car ils mangeaient 
ensemble à la popote des sous-officiers. Il n'a pu 
dire que :\ « Ah! mon pauvre Picot I » Alors, 
paraît-il, Picot a souri en disant : « Je suis 
fichu! » Mais le médecin a repris : « Vous 
n'êtes pas fou ! » Et il s'est mis à genoux pour 
visiter sa blessure et y verser de la teinture 
d'iode. Et comme c'est une cuisson épouvan- 
table, il lui tenait et lui serrait la main en 
même temps. » 

— Si j'avais été là, seulement! murmure 
Edith en se cachant le visage sur l'épaule de 
Louise. 

A cet instant, quelqu'un ouvre la porte 
avec timidité. Edith se redresse et se tam- 
ponne les yeux, et l'on aperçoit M. Bouchaud 
en manches de chemise qui se tient sur le seuil 
sans oser avancer. Il n'a pu résister au désir 
de savoir comment la petite a reçu le choc. 

O. M. I. 



100 MIRABELLE DE PAMPELUNE 

Ah! il s'en doutait bien de cette révolution. 
Un père devine des choses qu'on ne lui dit 
pas. Malheureusement il se sent bien malhabile 
à consoler un chagrin d'amour. 

— Ne te fais pas de peine, Fifille, mur- 
mure-t-il, ça n'avance à rien. 

Mais vous pensez bien que cet excellent 
conseil reste sans effet sur l'âme d'Edith, 
dont les pleurs au contraire vont redoubler 
là-dessus. Alors, M. Bouchaud s'avance en 
torturant les breloques d'or qui agrémentent 
son gilet. Il enrage de ne pas savoir les mots 
qui soulageraient sa petite. Il finit par l'en- 
lacer de ses deux manches de linge et il dit 
tout bonnement en pleurant aussi : 

— Mon pauvre petit lapin.... 

« Maintenant, continue Louise, qui achève 
la lecture de la lettre, mon brave ami est en 
traitement dans un bon hôpital de Lunéville, 
à douze kilomètres d'ici. Il est bien soigné. 
Malgré la gravité de sa blessure, nous devons 
espérer qu'il vivra. » 

Mais à ce moment, Edith relève la tête. 
Instantanément ses larmes ont tari. Ses beaux 



MIRABELLE DE PAMPELUNE 101 

yeux bleus, ternis par tant de pleurs, devien- 
nent résolus et impérieux. Elle prononce : 

— A Lunéville? 

— Monsieur Henri lui-même dit qu'il faut 
espérer, fait remarquer M. Bouchaud. 

Mais Edith répète, comme inspirée : 

— A Lunéville! 

Et tout d'un coup : 

— Mais je veux y aller à Lunéville! Je 
veux aller le voir. Je veux le... le... lui serrer 
la main avant qu'il ne meure. Il n'a pas de 
mère, il n'a pas de sœur, il n'a personne, il 
n'a que moi qui devais être sa femme un jour. 
Mon devoir est de partir, de partir tout de 
suite ! 

Blonde et frêle Edith! Jamais on ne l'avait 
vue encore si intrépide et si déterminée. Le 
ton dont elle parle anéantit le pauvre papa 
Bouchaud, qui n'essaye pas de résister, mais 
s'effondre en un fauteuil : 

— A Lunéville! Elle veut aller à Lunéville! 
Mais, malheureuse enfant, tu ne sais pas à 
quel danger tu cours! Relis la lettre du 
commis de ton oncle : tu verras que c'est à 

6. 



102 MIRABELLE DE PAMPELUNE 

douze kilomètres de la ligne de feu. Tu veux 
aller sous le canon, sous les bombes, sous les 
taubes. Ah! il ne nous manquait plus que cela! 

— Je me moque du canon et des taubes, 
dit Edith. J'irai. 

Là-dessus, madame Bouchaud entre à son 
tour, les yeux bouffis, mal résignée. 

— La soupe va être froide, dit-elle dou- 
cement. 

- Mais le père montrant sa fille : 

— Elle veut aller à Lunéville! 

Madame Bouchaud ne s'alarme nullement. 
Il est des propositions auxquelles on ne répond 
pas. Celle qu'énonce là M. Bouchaud est du 
nombre. Pour madame Bouchaud, c'est pro- 
prement comme s'il disait d'un petit enfant : 
c( Il veut aller dans la lune. » 

— Allons à table en attendant, reprend-elle 
sagement. 

A la salle à manger, pendant que les jeunes 
filles sont restées au salon pour arranger avant 
le dîner leur chevelure défaite et leur visage 
altéré, le chef de rayon, tout en coupant le 
pain, dit à sa femme : 



MIRABELLE DE PAMPELUNE 103 

— Ecoute, maman, on ne peut la retenir. 
Elle a le cœur trop pris. Les jeunes filles sont 
comme l'eau qui dort. On ne les connaît 
pas. Fifîlle cachait son jeu. Que veux-tu! 
Souviftns-toi du temps où tu avais son âge. 
Mais moi, je ne peux plus la voir pleurer 
comme je l'ai vue tout à l'heure. Cela me 
retourne. Cela me rend malade. Cela me 
coupe l'appétit. Il faut la laisser aller à 
Lunéville, maman. Et puis, qui sait? ce 
pauvre Picot est si fortement pincé de son 
côté, que la visite de sa future peut le remettre. 
Moi aussi j'ai eu vingt-cinq ans, nom d'un 
petit bonhomme ! 

— Et si Fifîlle est tuée à Lunéville? dit en 
se croisant les bras madame Bouchaud. forte 
de cet argument écrasant. 

Mais le chef de rayon, sourdement, et en 
dissimulant son émotion : 

— Eh bien, ce sera une héroïne de plus 
pour la France. 



XIV 



Indissoluble agrégat de la famille française ! 
Cohésion merveilleuse! Bloc puissant! Je ne 
raconterai pas ici tous les drames qui se 
nouèrent pendant une semaine chez les 
Bouchaud et chez les Duval, autour de cette 
phrase d'Edith : « Je veux aller à Lunéville. » 
Mais vous connaissez assez maintenant la 
maison de Choisy-le-Roi et celle de la rue du 
Cherche-Midi pour deviner que ça ne marcha 
pas tout seul. Edith ne pouvait partir sans être 
accompagnée. Qui donc s'arracherait au groupe 
familial? Quelle pierre se détacherait de 
l'édifice? Il semblait tout naturel que ce fût 



MIRABELLE DE PAMPELUNE 105 

madame Bouchaud. Amener une jeune fille 
près de son fiancé blessé, n'est-ce pas le rôle 
d'une mère? Mais, à la demande que lui en fît 
Edith, madame Bouchaud stupéfaite, interdite, 
impuissante à comprendre l'inanité d'une telle 
prière, ne répondit qu'un mot : 

— Voyons! est-ce que je puis quitter papa? 
De son côté, par les besoins de l'heure 

présente, M. Bouchaud était, selon sa propre 
expression, attaché au Meilleur Marché, 
dépourvu de personnel, comme un soldat à 
son poste. Alors Edith vint rue du Cherche- 
Midi et dit à madame Duval. 

— Ma tante, voulez-vous me conduire à 
Lunéville? 

Les bras de madame Duval tombèrent, ses 
yeux s'agrandirent; elle bégaya : 

— Te conduire à Lunéville! mais, ma 
pauvre enfant, est-ce que je puis laisser ton 
oncle? 

Edith n'avait rien à répondre. Elle savait 
ce qui est possible et ce qui ne l'est pas. Elle 
se retourna vers le libraire. Un homme est 
plus indépendant des liens de famille. Louise, 



106 MIRABELLE DE PAMPELUNE 

assez au courant de la vente des livres, pouvait 
le remplacer au magasin, aidée de madame 
Duval. Mais l'oncle Duval refusa en ces termes : 

— Fifille, depuis vingt-six ans que nous 
sommes mariés, je ne suis jamais allé nulle 
part, fût-ce à Choisy-le-Roi, sans ma femme. 
Je connais ta tante. Elle se noie dans un verre 
d'eau et se fait une montagne d'un grain de 
sable. Si la moindre difficulté commerciale 
survenait en mon absence, voilà une femme 
qui perdrait la tête. Ah! certes c'eût été un 
beau voyage, et j'aurais été heureux non 
seulement de serrer la main à cet héroïque 
Picot, mais de me mêler quelque temps à 
l'agitation d'une ville du front, plutôt que de 
moisir dans mon magasin, comme je le fais 
depuis le début de la guerre. Mais c'est impos- 
sible. Fifille, je serais trop inquiet de ma 
femme et de Louise. 

Louise dit alors : 

— Eh bien, j'accompagnerai cette pauvre 
Edith, moi! 

Là-dessus tous les parents épouvantés pous- 
sèrent les hauts cris. Deux jeunes filles seules, 



MIRABELLE DE PAMPELUNE 107 

allons donc! Et en cas de bombardement, que 
feraient-elles? 

Vous devez commencer à craindre qu'Edith 
n'aille jamais à Lunéville. Je vous assure 
qu'Edith le craignait encore bien plus que 
vous. Heureusement, Xavier des Assernes 
était là. Discrètement il assistait à ces inextri- 
cables scènes de famille. Il en était le témoin 
charmé, y découvrant toute une psychologie 
française, le caractère tendre, soucieux et alar- 
miste de notre affection familiale. A la fin, il 
s'écria : 

— J'escorterai ces demoiselles jusqu'à Luné- 
ville. 

Et ils partirent. 

]*endant que le chemin de fer les emportait 
le lonix de la vallée de la Marne où les jeunes 
filles cueillaient au vol, comme pour un bou- 
quet bénit, tous les souvenirs de la grande 
Victoire, des Assernes enchantait les heures 
par le rappel du temps passé et l'histoire de 
Mirabelle. 

— Cette demoiselle, disait-il à Edith, était 
moins favorisée que vous. Quand un rêve 



108 MIRABELLE DE PAMPELUNE 

lui eut montré son cher chevalier traversé 
d'une flèche sarrasine et la poitrine baignée de 
sang sur la margelle de la fontaine où les 
Turcs vinrent le charger de chaînes, elle eût 
été bien empêchée de l'aller voir. Le trouba- 
dour nous dit que, se réveillant après ce 
songe, elle parcourut toutes les chambres du 
château, les cheveux épars comme une 
insensée et versant des torrents de larmes. Il 
y avait de quoi, mesdemoiselles. Mirabelle de 
Pampelune savait qu'il n'existait pas chez les 
Sarrasins de Dames de la Croix-Rouge, et 
elle pouvait avoir des doutes sur la façon dont 
le sire de Catalpan serait soigné par les infi- 
dèles. Néanmoins, il était de l'intérêt de ceux- 
ci de conserver une si belle prise, et avec des 
herbes on guérit le comte. Pendant ce temps, 
Mirabelle priait nuit et jour Notre-Dame, 
répétant sans cesse : « Aide! Aide! Notre- 
Dame! Puissé-je mille fois être captive en 
une tour sarrasine, en place de mon aimé 
chevalier! » Et tant elle le répéta qu'à la fm 
Dieu et sa mère en eurent pitié et firent 
comme elle désirait, à savoir qu'en ouvrant 



MIRABELLE DE PAMPELUNE 109 

les yeux un matin, la demoiselle se vit gisant 
sur un peu de paille, à côté d'une cruche 
d'eau à demi vide, et liée d'anneaux et de 
chaînes au pilier d'une chambre profonde, 
en un château de Barbarie. Elle comprit que 
son vœu était exaucé, qu'elle avait pris la 
place de Mainfroy, pendant que le chevalier 
goûtait à son tour quelque bien-être dans le 
château de Pampelune. 

Comme Louise et même Edith, malgré sa 
tristesse, ne pouvaient à cet endroit réprimer 
un sourire, des Assernes leur expliqua : 

— La littérature de cette époque fourmille 
de faits qui ne sont pas moins merveilleux 
que celui-ci. Les transferts invisibles, les 
substitutions de personne y sont choses 
courantes. Je ne vais pas vous faire un cours 
de magie. Voilà ce qui se passa. Je ne puis 
dire autrement. Les deux héros furent inter- 
changés et la belle Mirabelle loua Dieu de ce 
qu'elle avait ainsi délivré son chevalier. 

— Cependant, ils continuaient d'être séparés 
comme par le passé, objecta la tendre Edith. 

Des Assernes allait poursuivre le cours du 

7 



110 MIRABELLE DE PAMPELUNE 

roman, mais il fut arrêté par une exclamation 
de Louise. On traversait alors une plaine de 
Champagne verte et unie, et dans un champ se 
dressaient de petites buttes surmontées de 
croix. C'étaient des tombes de soldats enterrés 
là, au lendemain de la bataille de la Marne. 
Ils étaient allongés dans ce beau terrain recon- 
quis, vêtus de leur pantalon rouge et de leur 
tunique bleu foncé, inondée de sang. De quel 
coin de la France étaient-ils partis pour venir 
tomber ici, en pourchassant les envahisseurs? 
Ils étaient tout jeunes sans doute. M. Henri et 
M. Robert avaient, eux aussi, passé par là. Ils 
auraient pu, eux aussi, être couchés aujour- 
d'hui sous un de ces petits tertres. Et le cœur 
des jeunes filles se gonflait douloureusement. 
Un peu plus loin, sur une route, s'alignait, 
pareille à une caravane dans le désert, une 
file interminable de chariots bâchés, qui s'en 
allaient en cahotant sous leurs petites voûtes 
de toile verte, traînés par de puissants chevaux. 
C'étaient les convois de ravitaillement, en 
route pour le front. Les trois amis firent 
silence. On entrait de plus en plus dans le 



MIRABELLE DE PAMPELL'NE IH 

domaine de la guerre. L'air que l'on respirait 
était tout autre, l'atmosphère nouvelle. A 
Nancy, sur le quai de la gare, un bruit de 
tombereaux qu'on décharge fit sursauter Edith 
et Louise. 

C'étaient des feux de batterie sur le front des 
Vosges. 

Il y a exactement onze jours que l'adjudant 
Picot a reçu au parapet du poste d'écoute sa 
terrible blessure, et ce matin son infirmière, 
en défaisant son pansement et mettant à nu la 
plaie béante, s'écrie : 

— Mais cela va très bien aujourd'hui! 

Le major se trouve justement dans cette 
petite salle, où sont soignés les sous-officiers. 
On l'appelle. Il examine la plaie; les pattes 
d'insecte de sa pince nickelée y font une déli- 
cate exploration, pendant laquelle le visage 
de Picot se crispe légèrement. Puis c'est 
l'auscultation du poumon lésé. 

— Oh! c'est parfait aujourd'hui. Pas de 
fièvre, pas d'hémorragie, pas de crachats san- 
guinolents. Mon ami, vous êtes tiré d'affaire. 



112 MIRABELLE DE PAMPELUNE 

La bonne infirmière aux cheveux gris et le 
blessé redevenu puéril se sourient l'un à 
l'autre sans rien se dire ; mais dans ce sourire 
il y a plus qu'un long discours. Songez que 
depuis onze jours, ils vivent sans cesse l'un 
près de l'autre dans cette pensée unique de 
la mort menaçante et qu'il faut vaincre. Ils 
l'ont vaincue. C'est comme si la vie, avec tous 
ses charmes, ses enivrements, ses bonheurs 
imprévus, envahissait la salle tout à coup. 

Alors les rêves légers et agréables de la 
convalescence viennent voltiger autour de 
l'adjudant. Il pourra donc encore marcher, 
travailler, parler, rire, aimer Edith sous les 
ombrages de Choisy-le-Roi. Car un espoir ne 
vient jamais tout seul. 

Et pendant ce temps nos trois voyageurs 
débarquent du train à Lunéville. Voici la 
place de la gare où apparaît un amas de 
décombres, murs écroulés, charpentes béantes, 
fermes fracassées : les ruines du bombarde- 
ment de 1914. Des régiments de cavalerie 
parcourent les rues en y faisant résonner un 
bruit de charge, ou bien de lourds camions 



MIRABELLE DE PAMPELUNE 115 

automobiles, chargés de munitions, filent avec 
un fracas de tonnerre. Les coups sourds du 
canon voisin ne cessent pas d'ébranler le sol, 
et dans les airs, trois avions qui viennent de 
s'envoler ronflent comme de gigantesques 
hannetons. C'est la guerre. 

Les pieds alertes des deux Parisiennes volent 
aussi sur le pavé. A peine si ce grand don 
Quichotte de des Assernes, malgré ses pas 
allongés, peut suivre leur dansante allure. 
Soudain, dominant tous les bruits de l'agita- 
tion guerrière, des notes lugubres de cloches 
éclatent dans l'atmosphère en branle. C'est 
un glas précipité, angoissant, semant l'anxiété 
dans l'air, c'est le tocsin. Et les passants se 
hâtent, et l'on s'enferme, et le bruit court : 

— Voici un taube! 

Des Assernes tremble pour ses responsabili- 
tés. Sa vieille carcasse, il s'en moque : mais ces 
deux enfants précieuses dont il est le gardien! 

— Cherchons un refuge, dit-il. 

Les deux jeunes filles s'entre-regardent. 
L'idée fixe de la tendre Edith se devine claire- 
ment; Louise répond : 



114 MIRABELLE DE PAMPELUNE 

— A l'hôpital d'abord ! 

Et à l'hôpital, Robert Picot est bien 
sagement allongé dans son lit blanc. La blan- 
che infirmière assise à ses côtés crayonne une 
lettre sous sa dictée. C'est la première qu'on 
lui permette, encore n'a-t il le droit que d'en 
murmurer les termes. Tout cela est très inti- 
midant. L'adjudant doit se borner à des 
phrases bien banales. « Chère mademoiselle 
Edith, ma blessure va mieux. Ma pensée va 
souvent vers vous. » Pauvre Picot! nul ne 
sait comme son cœur bat en prononçant ces 
mots incolores. 

Et à ce moment la porte s'ouvre. Une 
silhouette de jeune fille, la taille serrée dans 
un tailleur noir qui rebondit aux hanches en 
falbalas, et s'arrête court au-dessus d'une 
haute bottine, apparaît et s'arrête sur le 
seuil; la tête blonde suit dans un mouvement 
circulaire tous les lits. Le cœur de Picot 
s'arrête de battre. Est-ce encore l'ombre légère 
qu'il emportait à son bras le long des boyaux 
profonds? Est-ce une hallucination de la fièvre 
qui remonte? Est-ce Edith en chair et en os? 



MIRABELLE DE PAMPELUNE 115 

Et leurs yeux enfin se rencontrent. Edith 
s'élance les mains tendues, et le blessé, qui a 
défense de parler, articule tout bas : 

— Edith! 

Du premier coup, la bonne infirmière mater- 
nelle a compris que la lettre n'avait plus 
d'objet. Elle sourit encore et s'écarte en lais- 
sant aimablement sa place à Edith. Le grand 
silence pourtant continue au lit de l'adjudant. 
On se serre les mains, on lit dans le livre 
divin que sont deux yeux aimants largement 
ouverts jusqu'au fond de l'ame. On avoue ce 
qu'on n'oserait pas se dire avec les paroles 
ordinaires. Edith demande pardon à Picot de 
la peine qu'elle lui a faite. Picot s'excuse 
presque de n'avoir pas été de tout temps le 
héros qu'il est aujourd'hui. Quand un coup 
de foudre formidable éclate et fait trembler les 
vitres de la salle. Edith explique, très calme : 

— C'est un taube qui lance des bombes sur 
la ville. 

Comment elle est venue? C'est bien simple : 
avec M. des Assernes et Louise qui l'atten- 
dent complaisamment dans le parloir de 



116 MIRABELLE DE PAMPELUNE 

l'hôpital et ne viendront dire bonjour à 
M. Robert que tout à l'heure, quand Edith et 
lui auront épuisé la causerie. Mais la causerie 
muette est inépuisable. Ce sont des moments 
très doux dont la fuite est invisible. Edith ne 
croyait pas aimer tant Robert. Robert n'a 
jamais aimé tant Edith. Comme la vie semble 
belle au blessé lorsque, la bonne infirmière 
venant voir s'il ne se fatigue pas trop à parler, 
Edith prononce fièrement : 

— Madame, je suis la fiancée de l'adjudant 
Picot. 



XV 



Le colonel du régiment de Picot et de 
Lecointre, qui écrit dans son petit salon, voit 
un jeune officier s'avancer vers sa demeure 
et se demande, étant myope, lequel de ses 
sous-ordres vient le déranger à cette heure 
matinale. Je vous dirai que nous sommes à 
présent en Champagne, non loin d'une petite 
rivière hordée de peupliers et qu'on nomme la 
Suippe; la maison du colonel est creusée, dans 
un ravin crayeux, au milieu d'un hois bien 
connu qui s'appelle le bois Sabot. Le petit 
salon se compose, en fait d'ameublement, 
d'une botte de foin en guise de fauteuil et d'une 



118 MIRABELLE DE PAMPELUNE 

caisse à savon en guise de table. Très fami- 
lière, la jument du colonel, en poussant l'autre 
jour jusqu'ici, a dévoré le lit et la chaise dans 
la chambre à coucher. Heureusement que le 
tapissier n'est pas loin. 

Le régiment qui revient des tranchées est 
ici à l'abri. A l'abri est une façon de dire, car 
çà et là, des hêtres écartelés, montrant à nu la 
chair blanche de leur tronc déchiré, témoignent 
que les grosses marmites viennent souvent 
visiter le bois du repos. Néanmoins, on est 
suffisamment éloigné des lignes pour que les 
nerfs des hommes aient le droit de se détendre. 
Des romances burlesques ou sentimentales 
montent sous les arbres ébranchés. Les barytons 
et les ténors, dans un concert discordant, mêlent 
ensemble les guirlandes alanguissantes des 
valses, et les accents dramatiques de Faust ou 
de Mignon. 

Toute cette musique monte des trous d'obus 
emplis par les eaux de pluie, où les hommes 
lavent leur linge, qu'ils vont étendre ensuite 
sur les rameaux des taillis. On les voit de loin 
passer entre les arbres, le torse nu, et en pan- 



MIRABELLE DE PAMPELUNE 119 

talon horizon. Certains, la cognée à la main, 
« font » du bois pour les claies et les travaux 
nocturnes. 

— Mon colonel... 

— Ali! c'est vous, Lecointre. Que vous 
faut-il aujourd'hui? 

Ne vous étonnez pas en voyant sur la 
manche au bleu lavé de M. Henri un discret 
galon d'or. Il a gagné cela aux Eparges, dans 
une contre-attaque, en prenant la tête de sa 
section dont le chef venait de tomber. Ce 
jour-là on a repris aux Boches une tranchée 
française, et par-dessus le marché, trois cents 
mètres en profondeur. 

— Mon colonel, je voudrais une permission. 

— Ah! une permission, une permission. 
C'est très bien, mon ami, une permission. 
Mais si la grosse machine que vous savez se 
déclenche pendant ce temps-là? 

Il faut dire que nous sommes en août 1915 
et que la grosse machine en question c'est 
l'offensive tant attendue... 

— Mon colonel, il me semble que les tra- 
vaux d'approche exécutés par les troupes colo- 



120 MIRABELLE DE PAMPELUNE 

niales demandent encore plusieurs semaines et 
qu'avant sept jours, au moins, rien ne peut se 
produire. D'autre part, mon ami Picot, l'adju- 
dant Picot, si glorieusement blessé à la forêt 
de Parroy, se trouve en convalescence à Paris; 
si nous avions pu nous y rencontrer, j'aurais 
été heureux. 

— Picot, oui, oui, très brave l'adjudant 
Picot. Proposé pour la médaille militaire. Je 
me souviens. Vous n'avez jamais eu de permis- 
sion, non? Eh bien, mon ami, allez à Paris. 
Allez à Paris. 

Celui qui n'a pas vu le sous-lieutenant 
Lecointre couper à travers champs pour rat- 
traper, sur la route de Suippes à Sainte- 
Menehould, cette auto d'ambulance qui file 
sur Ghâlons, celui-là ne sait pas ce que c'est 
qu'un homme qui court. Songez que, s'il peut 
monter dans cette voiture, il va ce soir même 
gagner la grande ligne, et prendre le train de 
Paris. Songez qu'il s'est passé un an depuis que 
M. Henri n'a vu mademoiselle Louise, et que 
Paris, c'est elle, et que, s'il joint cette auto, il 
pourra dès demain matin presser dans ses 



MIRABELLE DE PAMPELLNE 121 

mains les mains chéries. Aussi ce n'est plus 
un homme qui court, c'est un homme qui vole 
sur le terrain piétiné où l'herbe même ne croît 
plus. Chaque bond lui donne une avance sur 
chacun des tours de roues de la voiture. Enfin 
il est en vue de l'auto qui ralentit. Une télé- 
graphie énergique fait comprendre au chauf- 
feur qu'il doit s'arrêter. Le sous-lieutenant 
s'installe sur le marchepied. Il lui semble qu'il 
vient de gagner le monde ! 

A la gare de Châlons, le train de Paris est 
signalé. M. Henri n'a même pas le temps 
d'envoyer une dépêche rue du Cherche-Midi. 
Le train vient, le prend, l'emporte. Dieu, que 
cet express est donc lent! M. Henri croit sentir 
qu'à pied il fût allé plus vite. Le rêve est si 
beau! ne va-t-il pas s'évanouir si on ne le 
saisit pas à temps? Avoir passé par Charleroi, 
la bataille de la Marne, les Eparges, la forêt de 
l*arroy, encore les Eparges, la pré])aration do 
l'offensive de Champagne, être sorti de tous 
ces différents enfers, et revoir Louise, dans le 
magasin de la rue du Cherche-Midi, quel pro- 
dige! 



122 MIRABELLE DE PAMPELUNE 

En sortant de la gare de l'Est, M. Henri 
cligne une minute des yeux devant Paris. Son 
Paris qu'il retrouve l'émeut beaucoup. Paris, 
c'est l'air où Louise respire; c'est le parfum de 
Louise; c'est tout une atmosphère familière 
et amie qui fait vivre les souvenirs. Il saute 
dans un taxi découvert. Les arrosages du 
matin font monter sous les arbres grillés du 
boulevard une odeur bien connue. Voici la 
place Saint-Michel et la gare où l'on s'embar- 
quait pour Choisy-le-Roi. Voici des magasins 
devant lesquels naguère il s'arrêtait souvent 
près de Louise dédaigneuse. Louise a changé 
depuis lors. Ses lettres l'ont prouvé à Lecointre. 
Mais que va-t-elle dire en retrouvant un poilu 
hirsute et poussiéreux, aux vêtements déteints, 
au képi délavé, aux souliers blanchis par la 
craie champenoise? Malgré lui, M. Henri se 
reporte à l'histoire qu'il écoutait autrefois de la 
bouche de M. des Assernes, en servant les 
clients, dans la librairie. Mirabelle de Pampe- 
lune avait un chevalier, le sire de Catalpan, 
toujours tiré à quatre épingles, si l'on en croyait 
les descriptions de la légende. M. Henri, lui, 



MIRABELLE DE PAMPELUNE 123 

n'a même pas eu le temps d'un coup de brosse. 
Vous me direz qu'avant de se présenter dans la 
boutique de la rue du Cherche-Midi, le sous- 
lieutenant aurait pu passer au moins chez le 
coiffeur. D'accord. Mais ce n'était pas son 
idée, et je n'y puis rien. Le voilà donc au car- 
refour de la Croix-Rouge, et voici la rue tant 
désirée. Elle n'a pas changé, observe M. Henri. 
Les maisons y vont toujours un peu de guin- 
gois et sentent leur Paris d'il y a cent ans. Les 
passants ont un air un peu plus grave qu'avant 
la guerre. Il y a des femmes en deuil. Mais les 
balayeurs municipaux font leur oflice comme 
autrefois. Quand M. Henri aperçoit, dans une 
vitrine bien connue, la série safran des auteurs 
modernes qu'il époussetait lui-même soigneu- 
sement chaque matin, naguère, son cœur 
défaille. H est magnifique avec le chauffeur 
qui regarde, ébloui, son pourboire alors que 
l'officier a déjà bondi dans le magasin. 

Une jeune fille est là, au fond, rectiiiant 
dans le rayon la série des Alexandre Dumas. 
Elle se retourne d'un mouvement gracieux 
qui fait jouer les falbalas de sa jupe et découvre 



124 MIRABELLE DE PAMPELUNE 

sa jambe fine. Elle voit un officier en tenue 
du front. Il la regarde. Une seconde elle 
hésite, puis un sourire divin, comme jamais 
M. Henri n'en a connu, épanouit son visage. 
Elle vient à lui sans rien dire, un peu timide, 
noue ses mains au cou du héros, et se laisse 
embrasser en murmurant : 

— Je suis si fière de vous! 

M. Henri est tout tremblant d'adoration et 
de bonheur. Les voilà les mains chéries, les 
voilà les yeux charmants qui lui apparaissaient 
en rêve, et voilà ces tendres lèvres qu'il osait 
à peine contempler autrefois. 

— Est-ce bien vrai que vous m'aimez, 
Louise? 

— Ah! si c'est vrai, mon ami ! 

— Vous rappelez-vous, Louise, le temps où 
vous me demandiez si je me jetterais pour 
vous du haut de la tour Eiffel? 

— Henri, je n'ai pas besoin que vous me 
remémoriez ma sottise. J'ai de grands remords 
de vous avoir méconnu. Mais comment aurais- 
je pu deviner que vous étiez si brave, quand 
je vous voyais pêcher des goujons à Ghoisy? 



MIRABELLE DE PAMPELUNE 125 

— Louise, je ne suis pas plus brave qu'un 
autre. Nous autres Français, on a ça dans le 
sang, de bien se battre, et voilà tout. La guerre 
finie, si Dieu me garde vivant, je redeviendrai 
un commis de librairie et un pêcheur à la ligne 
comme devant. Peut-être qu'alors vous cesserez 
de m'aimer. 

— Henri, pourrai-je oublier jamais ce que 
vous aurez été durant cette guerre, pourrai-je 
oublier cet héroïsme que j'aurais toujours 
ignoré si monsieur Robert ne nous l'avait dit? 

— Louise, quand je pensais que je me bat- 
tais pour la France et pour vous, je me serais 
fait mettre en pièces plutôt que de reculer d'un 
pas. 

Sur cette phrase, Louise a une grosse envie 
de pleurer, mais elle ne veut pas que M. Henri 
surprenne ses larmes ; aussi cache-t-elle son 
visage sur l'épaule du sous-lieutenant. Les 
larmes coulent et s'absorbent dans la tunique 
bleu horizon. A ce moment, M. Duval descend 
de l'appartement et arrive, sans plus de bruit 
que de coutume, en face de ce spectacle inat- 
tendu : sa fille dans les bras d'un officier du 



126 MIRABELLE DE PAMPELUNE 

front! Je mentirais si je vous disais, ainsi 
que le font certains auteurs, qu'il s'arrêta 
stupide, comme si la foudre fût tombée à ses 
pieds. Non; il reconnut sur l'heure son com- 
mis et s'élança pour le presser à son tour sur 
son cœur. 

— Mon cher Henri, que je serais heureux si 
j'étais votre père! 

— Mais tu le seras bientôt, papa, dit Louise. 
On rit là-dessus d'un air de complicité, et 

M. Duval demande : 

— Eh bien, ces Boches? 

— On les aura! déclare crânement M. Henri. 



XVI 



Justement, le lendemain se trouve un 
dimanche, de sorte qu'on emmènera le per- 
missionnaire à Choisy-le-Roi, chez les Bou- 
chaud. Les esprits pointilleux me diront : 
« Comment les gendarmes le laisseront-ils 
passer à la gare, si sa permission est visée pour 
Paris? » C'est ici que j'attendais ces esprits 
mal faits : M. Henri, qui pense à tout, a eu 
soin d'obtenir sa permission pourParis-Choisy. 
D'autres personnes regretteront que le roman- 
cier Xavier des Assernes, le compilateur de 
Mirabelle de Pampelune et l'un de nos plus 
sympathiques acteurs, ne soit pas présent à 



128 MIRABELLE DE PAMPELUNE 

cette réunion générale des familles Duval et 
Bouchaud. Que ces personnes se rassurent. 
M. des Assernes est arrivé hier soir de Tou- 
louse. Et si l'on s'étonne de cette coïncidence 
assez singulière qui fait survenir le romancier 
de Toulouse à Paris, chaque fois qu'un événe- 
ment marquant se produit soit dans la famille 
Bouchaud, soit dans la famille Duval, je 
pourrais citer les meilleurs conteurs qui, 
depuis Voltaire jusqu'à Dumas, ont employé 
dans leurs romans des procédés analogues. 
Mais j'aime mieux vous montrer le libraire, sa 
famille, ainsi que le sous-lieutenant Lecointre 
et le romancier des Assernes descendant du 
train à la gare de Choisy où les attendent les 
dames Bouchaud, agitant leurs ombrelles. 
Il y a là également le chef de rayon et l'adju- 
dant Robert Picot resplendissant de bonheur 
et de santé. Mais quel est donc ce jeune soldat 
tout de neuf équipé, dont le costume bleu 
céleste fait valoir le teint frais, les yeux clairs 
et les cheveux blonds? Vous ne l'auriez pas 
reconnu. C'est Georges Bouchaud, et je vous 
dirai tout à l'heure pourquoi il est ici. 



MIRABELLE DE PAMPELUNE 129 

Voilà tout une famille partagée entre le 
désir de fêter le permissionnaire et le souci de 
recevoir décemment l'homme célèbre qui 
daigne pour la première fois venir à Choisy. 
Pendant que M. Henri tombe dans les bras de 
M. Robert, M. Bouchaud dit à des Assernes : 

— Monsieur, nous ne sommes que des 
petits bourgeois pot-au-feu. Moi qui vous 
parle, je me suis fait moi-même, je ne connais 
rien à la littérature, et c'est un grand honneur 
que vous nous faites en venant chez nous. Du 
moins vous y trouverez deux soldats français, 
dont vous n'aurez point honte. Nous vous trai- 
terons du mieux que nous pourrons, et nous 
mêlerons à votre gloire d'écrivain la gloire 
militaire de notre famille. 

— Monsieur, dit des Assernes étonné, vous 
me faites, il me semble, une réception quasi 
académique. 

— Mon Dieu, monsieur, reprend le père 
Bouchaud, ce que je vous dis là, personne ne 
me l'a soufflé. Ce sont des idées que j'ai trou- 
vées tout bonnement ce matin, en fumant ma 
pipe sous la tonnelle. 



130 MIRABELLE DE PAMPELUNE 

— Mon vieux, dit à l'adjudant Picot 
M. Henri, la dernière fois que je t'avais vu, 
c'était dans la tranchée en Lorraine : tu pas- 
sais sur le brancard, la tête inerte, les yeux 
révulsés, la poitrine cachée par un gros panse- 
ment. J'ai bien cru que c'était la fin. Je me 
suis posté derrière un pare-éclat pour que mes 
hommes ne s'aperçoivent pas que je pleurais 
comme un gosse. 

— C'était le bon filon que j'avais, au con- 
traire! s'écrie en riant M. Robert. 

Et montrant Edith, il ajoute : 

— Et tu sais! je ne la regrette pas, la balle 
qui m'a traversé la poitrine. Elle m'a valu bien 
du bonheur. 

— Gomme monsieur Henri a forci ! dit la 
bonne madame Bouchaud. 

— Vous rappelez-vous, monsieur Robert, 
interroge madame Duval, vous rappelez-vous 
ce jour où vous aviez attrapé un brochet de 
quatre livres? 

Tout en devisant, on gagne le pavillon de 
pierre meulière. La table est dressée sur la 
pelouse, devant le perron. La nappe est éblouis- 



MIRABELLE DE PAMPELLNE 131 

santé sous le soleil, la verrerie étincelle. D'un 
œil entendu, M. Bouchaud désigne à son beau- 
frère les flûtes à Champagne. 

— C'est pour boire à la santé des amoureux, 
dit-il. 

On s'attable joyeusement et les regards se 
tournent alors sur le cadet de cette jeunesse 
militaire, Georges Bouchaud, que le galon d'or 
du sous-lieutenant Lecointre impressionne 
légèrement. 

— Quelle chance que Georges ait pu avoir 
sa permission en ce moment-ci ! constate sa 
cousine. 

— Mais qu*a-t-il donc au pouce! interroge 
M. Duval dont le regard est perçant derrière le 
lorgnon. 

Là-dessus voilà tous les regards braqués sur 
le pouce de Georges Bouchaud. Le jeune 
soldat rougit, devient écarlate et doit montrer 
sa main où une large balafre va de la pre- 
mière phalange du pouce à la ligne de vie. 
On le questionne. On veut savoir. 

— Ça, dit-il enfin, c'est la cicatrice d'un 
coup de baïonnette que j'ai roru dans un 



132 MIRABELLE DE PAMPELUNE 

assaut. C'était au Labyrinthe, il y a deux 
mois. 

— Tu ne t'es pas fait évacuer? demande son 
père. 

— Penses-tu, dit Georges; on avançait : je 
n'allais pas rater le coup de la fin.... 

Un silence fait de toutes les fourchettes 
arrêtées, en même temps que des conversations 
éteintes, règne quelques secondes, pendant 
que des yeux dévorateurs admirent le héros de 
dix-neuf ans. On vient de découvrir Georges. 
On ne le connaissait pas : il se révèle. Alors, 
son père se tournant vers des Assernes : 

— Il n'y a plus d'enfants, monsieur. Et 
savez-vous par quel heureux hasard il est 
avec nous aujourd'hui, ce crapaud-là? Eh 
bien, monsieur, c'est que dans huit jours il 
part pour les Dardanelles. 

— Il va combattre les Turcs ! s'écrie made- 
moiselle Louise. 

— Les croisades recommencent! laisse tom- 
ber le romancier. 

— Cela va être très chic, dit Georges ; 
d'abord je vais voir Marseille; puis ce sera la 



MIRABELLE DE PAMPELUNE i33 

traversée et enfin je connaîtrai un nouveau 
pays. 

— Les sentiments de ce soldat-enfant, 
remarque alors des Assernes, ne diiïèrent 
aucunement de ceux d'an chevalier de Catal- 
pan se rendant en Barbarie. La noble curiosité 
géographique s'y joint à la passion de com- 
battre pour une grande idée. A la vérité, nous 
n'allons pas faire de conquêtes matérielles en 
Turquie, mais remettre k la raison les Sarra- 
sins modernes, ligués tout naturellement 
avec les Barbares contre la civilisation de la 
catholicité latine. Les chevaliers du moyen 
âge, comme les Alliés d'aujourd'hui, défen- 
daient la délicatesse des idées, l'humanité des 
mœurs, et le goût divin de la liberté bien plus 
qu'ils ne combattaient pour quelques lieues de 
territoire. Et ce qui me charme le plus en ce 
rapprochement, c'est qu'à la croisade nouvelle, 
selon le vœu magnifique de Jeanne d'Arc, nous 
allons la main dans la main avec les Anglais. 

— A propos, demande alors le sous-lieute- 
nant Lecointre, où en êtes-vous, monsieur, de 
votre Mirabelle de Pampelune? 

8 



134 MIRABELLE DE PAMPELUNE 

Vous pensez bien que des Assernes n'atten- 
dait qu'un mot pour parler de sa chère Mira- 
belle. Et là-dessus le voilà parti : 

— Mon cher ami, lorsque j'eus l'honneur 
d'accompagner à Lunéville ces charmantes 
jeunes filles, nous avons laissé Mirabelle dans 
un château sarrasin où elle se trouvait par 
merveille enchaînée au lieu et place de son 
chevalier, le sire de Catalpan, lequel avait été 
transporté invisiblement à Pampelune. Quand 
les geôliers, qui venaient d'habitude apporter 
au seigneur prisonnier sa maigre pitance com- 
posée d'un peu de pain moisi et d'une cruche 
d'eau amère, ouvrirent ce jour-là Fais de fer 
de la porte, ils furent bien étonnés d'aperce- 
voir cette belle demoiselle. Ils lui demandèrent 
comment elle était ici. Mais pour ce qu'elle ne 
connaissait pas le sarrasinois. Mirabelle ne le 
leur put expliquer. Cependant ils virent les 
anneaux de fer dûment rivés à ses chevilles 
dont ces paillards, en passant, admirèrent la 
finesse. Alors ils coururent chez l'émir de Bar- 
barie pour lui raconter l'aventure. L'émir, qui 
était fort vieux, ne se dérangea pas, ayant 



MIRABELLE DE PAMPELUNE 435 

dépassé l'uge de la curiosité. Mais son fils, 
entendant parler d'une fille chrétienne gisant 
sur la paille dans une de ses prisons pro- 
fondes, déclara dans son langage qu'il irait 
voir lui-même de quoi il retournait. Il y alla. 
Ce jeune prince, quoique sarrasin, était sen- 
sible. Quand il vit cette noble demoiselle de 
France liée par des chaînes qui meurtrissaient 
et fatiguaient ses membres délicats, il en eut 
une grande pitié et une profonde indignation, 
et commanda qu'on lui rendit la liberté. Ce à 
quoi Mirabelle, aussi droite que sage, se 
refusa : a Car, disait-elle, je gis en ce lieu sur 
la foi de Dieu en place de mon chevalier, et 
aussi longtemps captive dois être qu'il eût 
été. » Et le seigneur sarrasin s'émerveilla de 
tant de bonne foi chez une dame. « Oncques 
n'en ai vu de si droiturière, » disait-il. Alors il 
lui fit apporter des beignets de fromage, des 
confitures et des œufs peints en couleurs étin- 
celantes. Puis il s'en alla trouver le Soudan 
pour s'accorder avec lui sur la libération du 
sire de Catalpan, et quand ce fut chose enten- 
due, il revint dire à Mirabelle quelle était 



136 MIRABELLE DE PAMPELUNE 

libre. Mais triste liberté ce fut, car le fils de 
l'émir était tombé à son sujet dans une sombre 
mélancolie. Vous l'avez deviné : il en était fort 
amoureux. Il lui fît donner une chambre 
somptueuse avec des esclaves noires pour la 
servir. Et tous les jours il venait lui conter son 
tourment. La haute demoiselle avait d'autres 
pensées que celle de ce petit émir. Elle lui fai- 
sait de sages discours pour lui démontrer 
qu'elle ne pouvait aimer aucun autre chevalier 
que le sien propre; que dire donc d'un infi- 
dèle? Mais elle prononçait avec tant de sua- 
vité ces dures paroles, que le seigneur sar- 
rasin, au lieu de se résigner, ne l'en aimait 
que davantage. 

Pendant ce temps, le sire de Gatalpan n'était 
pas demeuré à se morfondre dans le château 
de Pampelune dont la vie s'était envolée. Il 
n'avait plus qu'une idée : aller délivrer Mira- 
belle. Il courut droit au château du comte de 
Foix, s'y fît donner de nouvelles armes et des 
gens de guerre. Le voici derechef à Aigues- 
Mortes. Il s'embarque avec sa petite troupe en 
frétant de ses deniers une nouvelle nef, et nous 



MIRABELLE DE PAMPELUNE 137 

le retrouverons à la merci des flots et des nau- 
tonniers. 

A cet instant, des Assernes, qui conte inlas- 
sablement tout en dégustant tour à tour les 
canetons aux petits pois, le gigot traditionnel, 
[)uis la salade russe et la bombe glacée, sur- 
saute au bruit d'une double détonation. Co 
sont les deux Bouchaud, père et fils, qui font 
sauter le Champagne. Il faut s'interrompre un 
moment. Les trois soldats lèvent leur verre à 
la victoire, puis les deux fiancées trempent leurs 
lèvres dans la mousse en souriant chacune à 
son ami. L'atmosphère est tiède, le ciel pur, la 
campagne sereine. Intermède charmant! Heures 
exquises de répit! Que la guerre est loin en ce 
moment! Nos trois combattants rient de bon 
cœur en portant des toasts interminables : 
leurs oreilles veulent oublier jusqu'au bruit du 
canon ; leurs yeux, la vue des paysages chao- 
tiques du front. La tendresse inquiète des 
femmes s'efforce de ne [)as penser aux dangers 
suspendus sur ces tètes précieuses. On s'est 
accordé cette journée pour respirer. N'est- 
ce pas le fait du Français de jouir d'un 

8. 



138 MIRABELLE DE PAMPELUNE 

rêve autant que d'une réalité? Ceci est une 
journée de rêve. Bientôt on sert le café, les 
liqueurs, et les cigarettes mêlent leurs fumées 
odorantes au parfum des bordures d'hélio- 
tropes. 



XVII 



Mais voici la fin du jour. Le crépuscule ne 
vient jamais sans quelque mélancolie. Sous un 
bosquet touffu de l'île verte où le canot auto- 
mobile a conduit les invités, Henri et Louise 
sont assis côte à cote, la main dans la main. 
Et ne croyez pas qu'ils se débitent les mignar- 
dises un peu sottes dont les amoureux ont trop 
souvent coutume. L'béroïque époque a trempé 
les âmes. Les tendresses restent les mêmes; 
cependant elles ne sauraient plus dégénérer en 
fadeurs. 

— Louise, dit M. Henri, quand monsieur 
des Assernes nous décrit la gracieuse et iière 



140 MIRABELLE DE PAMPELUNE 

Mirabelle, si sage, si fidèle et si vaillante, 
savez-vous qui je vois? 

— Non, reprend la jeune fille qui ment en 
répondant ainsi. 

— C'est à vous que je pense, et c'est vous 
que j'évoque, Louise, parce que vous êtes 
aussi belle et aussi sage, et aussi vaillante. 

— Henri, reprend-elle gravement, je ne sais 
si je vaux cette belle demoiselle; mais je me 
suis dit souvent que si vous deviez être tué 
dans cette horrible guerre, je préférerais 
mourir à votre place. 

Hélas! à ce seul mot, l'oiseau noir qu'on 
s'efforçait d'écarter a reparu. Il plane mainte- 
nant sur les deux amoureux dont le visage 
s'assombrit. 

— Ne dites pas cela, répond M. Henri. Je 
préférerais mourir deux fois. Mais, puisque 
nous avons évoqué cette idée de la séparation 
possible, Louise, il faut que je vous avertisse 
que l'offensive est proche et que j'y courrai 
bien des chances de ne pas revenir. Je suis à 
présent chef de section. C'est un beau poste... 
un peu dangereux. 



MIRABELLE DE PAMPELUNE 141 

Les yeux de Louise s'agrandissent et s'em- 
plissent d'angoisse. Ils enveloppent tendre- 
ment toute la personne du sous-lieutenant, si 
robuste sous l'uniforme. Grand Dieu! serait-il 
possible de voir ce corps baigné de sang et 
allongé pour toujours sur la terre froide? Elle 
frémit sans pleurer : 

— Henri... mais je ne veux pas! Je ne veux 
pas que vous mouriez, moi ! 

L'officier répond en souriant tristement : 

— Notre bonheur est une chose petite, 
Louise, en regard de la délivrance du pays. 
Certes je suis déchiré à l'idée de vous laisser 
pour toujours, en cette vie. Pourtant j'ai fait 
mon sacrifice à la France. On en arrive à 
désirer la victoire, c'est-à-dire le bonheur de 
tous, plus que son humble bonheur particu- 
lier. M'aimeriez-vous autant, Louise, si je par- 
lais autrement? 

Louise a pris son visage entre ses mains 
pour dissimuler l'horrible émotion qui la bou- 
leverse. 

— Vous savez bien que c'est ainsi que je 
vous aime, Henri, et que, moi aussi, j'ai fait 



142 MIRABELLE DE PAMPELXJNE 

mon sacrifice. Mais il y a des moments où l'on 
tremble devant la douleur. 

Elle essuie bien vite les larmes qui ont perlé 
à sa paupière et sourit enfin à son fiancé. Les 
grands arbres qui les protègent ne s'étonnent 
pas à cet héroïque dialogue. Ils comptent des 
siècles, ces chênes et ces peupliers de l'Ile-de- 
France, et ce n'est peut-être pas la première 
conversation qu'ils entendent en ce genre. Du 
temps que c'était ici une résidence favorite du 
roi, plus d'un seigneur, partant pour les 
Flandres ou le Palatinat, y a fait à sa dame de 
ces rudes adieux. Et auparavant, au siècle 
glorieux des conquêtes, combien de soldats 
s'arrachant aux bras de leurs amantes ont 
ainsi parlé sous ces arbres! Et plus loin encore 
dans le passé, qui sait si tel homme d'armes, 
rejoignant son seigneur pour la croisade, n'a 
pas tenu ici le même langage à sa chère ber- 
gère qu'il quittait! L'histoire n'est qu'un 
recommencemeat, et la France est toujours la 
France. 



XVIII 



Nous sommes dans les tranchées en face la 
côte de Tahure, le soir du 24 septembre 1915. 
Dans la guitoune du capitaine, la guitoune 
aux murs blancs de craie qu'éclaire une bougie 
dans une lanterne sourde, la plupart des offi- 
ciers de la 8' sont réunis. Sous les sacs à terre 
amoncelés qui protègent le toit, on entend plus 
sourdement, mais d'une façon plus angois- 
sante peut-être, le roulement ininterrompu de 
la foudre. Tout frémit depuis deux jours, 
sous le bombardement qui bouleverse les 
tranchées ennemies. Le capitaine demande, 
forçant la voix [)Our se faire entendre dans le 
fracas : 



144 MIRABELLE DE PAMPELUNE 

— Avez-vous VU les hommes? 

— Ils sont parfaitement calmes et en forme, 
mon capitaine, dit un lieutenant. Tout à 
l'heure ils chantaient. 

— Oh! ce soir ils peuvent chanter, dit le 
capitaine. 

La mode au front a changé depuis peu. 
Voici qu'apparaît le casque bleu qui fixe pour 
jamais la physionomie définitive du guerrier 
de la grande guerre. Aussi l'aspect de la gui- 
toune blanche, avec ces ombres casquées pro- 
jetées par la bougie sur les murs crayeux, et 
ces hommes assis sur la paillasse de leur chef 
ou sur une planche, est-il bien particulier ce 
soir. On n'a pas excessivement sommeil en 
attendant le formidable assaut de demain. Et 
le capitaine a tiré de sa cantine deux bouteilles 
de vieux médoc, dont il gardait l'aubaine pour 
une grave circonstance. 

— Mon capitaine, dit gaîment le sous-lieu- 
tenant Picot, vous avez raison de sacrifier vos 
réserves, car l'avenir est douteux pour nous 
tous qui sommes ici. 

J'ai bien dit le sous-lieutenant Picot. Ce n'est 



MIRABELLE DE PAMPELUNE 145 

point par erreur. En efîet, le galon d'or atten- 
dait l'adjudant à son retour dans la 8% après 
sa convalescence, passée à Choisy-le-Roi. 

— C'est égal, dit Lecointre, si demain doit 
être le dernier jour, avouons que la vie aura 
été bonne et sa fin belle, car avant de fermer 
les yeux nous aurons entrevu la victoire. 

— Et ça vaut la peine, messieurs, ajoute le 
capitaine. A voire santé! 

— A la victoire de demain! hurlent les sept 
hommes qui sont ici, en levant leur verre. 

Boum! Boum! Boum! Boum! ponctuent 
solennellement les coups du 120 long et les 
75 qui chaque fois ébranlent toute la guitoune 
et les hommes jusqu'aux entrailles. 

— Moi, dit un petit lieutenant, je serais 
content de mourir après avoir vu ça, car ce 
sera beau! 

— Ce sera la grande fête! s'écrie le capi- 
taine. 

— Messieurs, dit Lecointre en levant son 
verre pour la seconde fois, je propose de boire 
à celles que nous ne reverrons peut-être plus 
et vers qui le gros chagrin s'achemine... 

9 



146 MIRABELLE DE PAMPELUNE 

— Aux Françaises! lance joyeusement le 
petit lieutenant. 

Les bras se dressent de nouveau, brandis- 
sant les verres. Mais cette fois les verres 
tremblent légèrement. C'est peut-être que 
le bombardement redouble et que le sol 
vacille. 

— A ma fiancée! prononce religieusement 
Picot. 

Le petit lieutenant si gai dit : 

— A ma mère! 

Alors le capitaine, les yeux obstinément 
fixés sur la bougie de la lanterne : 

— J'ai trois petits enfants... 

En sortant de l'abri, un quart d'heure plus 
tard, pour aller retrouver leurs sections. Picot 
et Lecointre plongent dans les ténèbres d'une 
nuit opaque où ils doivent se guider en cher- 
chant de la main les aspérités de la paroi, 
dans le boyau. Leur pied bute par terre dans 
la boue, car la pluie fine a commencé de 
tomber cette après-midi. Le tonnerre devient 
insoutenable. Le tympan tendu semble éclater. 

— Écoute donc! dit soudain Picot. 



MIRABELLE DE PAMPELUNE 147 

— Pas besoin d'écouter, mon vieux, rugit 
Lecointre, j'entends suffisamment. 

— Mais non, tu ne me comprends pas! je 
parle de cette sorte de rumeur qui court entre 
les coups du canon. 

A ce moment une fusée française, pareille à 
une claire chandelle romaine, part à droite et 
crée un jour éblouissant et fugitif. La plaine 
saccagée apparaît toute. Les tranchées s'y 
marquent par de gros bourrelets de terre. Des 
centaines de mille hommes sont là-dedans, 
tapis, immobiles, en attente. Mais alors que 
tout est déjà rentré dans une nuit plus épaisse 
encore, il semble en effet à Lecointre que de 
l'immense fourmilière sort un murmure. C'est 
lorsque, par un jeu de l'artillerie, quelques 
secondes se passent entre deux feux de batterie. 
Une inquiétude crispe ses traits. Est-ce que 
par hasard une vague de mauvaise volonté 
courrait la masse invisible dans l'ombre? Est- 
ce qu'à l'approche de l'assaut formidable, une 
protestation instinctive et bestiale sortirait de 
ces poitrines françaises? Lecointre et Picot 
s'indignent contre ce soupçon. Pourtant, à 



148 MIRABELLE DE PAMPELUNE 

intervalles réguliers, vite étouffée par le ton- 
nerre de l'artillerie, la rumeur monte. Plus 
attentivement les deux officiers prêtent l'oreille. 
L'armée souterraine qui veille là est faite de 
tout le peuple de France. Ils sont venus de 
la Bretagne et des côtes de Provence, de la 
Lorraine et de l'Anjou; l'Artois envahi et les 
Flandres en ont fourni comme l'Auvergne 
et la Savoie; les gars normands s'y pressent 
avec les Parisieas, et les Vendéens avec les 
Gascons. Et voici que la clameur se précise, 
on en surprend les mots. Entre les effroyables 
détonations des grosses pièces et celles plus 
sèches du 75, les hommes hurlent à pleins 
poumons : 

Suzette, Suzette, 
Il ne faut pas croire à l'amour! 



XIX 



Trois jours plus tard, installé dans un abri 
d'officier allemand que le bombardement a 
respecté, Robert Picot, après avoir copieuse- 
ment désinfecté l'endroit par la fumée de 
force pipes et cigares, écrit à Edith : 

« Ma chérie, me voici encore debout et bien 
vivant, après avoir connu pendant les jour- 
nées de samedi et de dimanche, avec la fièvre 
de l'assaut, l'enivrement de la victoire. Lorsque 
cette lettre vous parviendra, les journaux 
vous auront appris par le détail toute l'histoire 
de cette offensive de Champagne. Nous avons 
gagné beaucoup de terrain et passablement 



dSO MIRABELLE DE PAMPELUNE 

affaibli nos ennemis. C'est plus tard, quand on 
fera l'histoire de cette guerre en son ensemble, 
qu'on pourra déterminer ce que notre effort, 
bien que n'ayant pas atteint le but définitif 
qu'on espérait, aura valu. Aujourd'hui, ma 
chérie, je veux vous dire, pour que vous le 
rapportiez à mademoiselle Louise qui en sera 
fîère, l'héroïque attitude de mon brave ami 
Lecointre. 

» C'est samedi matin à huit heures quarante- 
cinq, sous la pluie qui noyait la Champagne, 
que nous avons sauté le parapet. Lecointre 
commandait la section voisine de la mienne. 
Dans ces moments-là, on ne s'occupe guère 
du voisin. On n'a qu'une idée, on se demande 
si chaque homme fera son devoir, et c'est tout. 
Et l'on s'est élancé dans la plaine. Le feu des 
mitrailleuses a commencé de nous atteindre. 
Il y av^ait cinq minutes que notre vague bon- 
dissait sur le terrain, quand je sens un fléchis- 
sement à ma gauche. Plusieurs fusants venaient 
d'éclater en l'air et leurs éclats trouaient le 
quadrilatère humain qui se désagrégeait comme 
un troupeau sous la foudre. Là-dessus une ter- 



MIRABELLE DE PAMPELUNE 151 

pille tombe entre nos deux carrés. Ma chérie, 
quel cataclysme! quelle fin du monde! On 
aurait dit qu'un cratère venait de s'ouvrir et 
un jet de fumée noire, qui obscurcissait tout, 
montait en colonne floconneuse. Jamais je 
n'oublierai ce que je vis alors, Edith. Un 
homme couché à terre par l'explosion s'est 
relevé soudain, noir de poudre et de suie, 
brandissant son couteau de chasse. Je ne 
l'avais pas reconnu, mais à sa voix, j'ai frémi : 
c'était Lecointre; il rugissait dans le fracas 
infernal : « Serrez vos rangs! Serrez vos 
rangs! » Et il tournait autour de sa section 
comme un chien de berger autour de ses mou- 
tons. On n'entendait siffler les balles que lors- 
qu'elles vous frôlaient, mais c'était une grêle. 
Il n'a rien attrapé. Et il a reformé sa section 
({ui est entrée avant la mienne dans la tran- 
chée boche. Tout cela n'avait pas duré deux 
minutes. Ma chère Edith, Lecointre est un 
héros et je voudrais lui ressembler. » 

Et pendant que, sur la table de l'ennemi 
vaincu, l'ancien vendeur aux gants trace pai- 
siblement ces lignes, dans une cagna voisine. 



150 MIRABELLE DE PAMPELUNE 

affaibli nos ennemis. C'est plus tard, quand on 
fera l'histoire de cette guerre en son ensemble, 
qu'on pourra déterminer ce que notre effort, 
bien que n'ayant pas atteint le but définitif 
qu'on espérait, aura valu. Aujourd'hui, ma 
chérie, je veux vous dire, pour que vous le 
rapportiez à mademoiselle Louise qui en sera 
fière, l'héroïque attitude de mon brave ami 
Lecointre. 

» C'est samedi matin à huit heures quarante- 
cinq, sous la pluie qui noyait la Champagne, 
que nous avons sauté le parapet. Lecointre 
commandait la section voisine de la mienne. 
Dans ces moments-là, on ne s'occupe guère 
du voisin. On n'a qu'une idée, on se demande 
si chaque homme fera son devoir, et c'est tout. 
Et l'on s'est élancé dans la plaine. Le feu des 
mitrailleuses a commencé de nous atteindre. 
Il y avait cinq minutes que notre vague bon- 
dissait sur le terrain, quand je sens un fléchis- 
sement à ma gauche. Plusieurs fusants venaient 
d'éclater en l'air et leurs éclats trouaient le 
quadrilatère humain qui se désagrégeait comme 
un troupeau sous la foudre. Là-dessus une tor- 



MIRABELLE DE PAMPELLNE 151 

pille tombe entre nos deux carrés. Ma chérie, 
quel cataclysme! quelle fin du monde! On 
aurait dit qu'un cratère venait de s'ouvrir et 
un jet de fumée noire, qui obscurcissait tout, 
montait en colonne floconneuse. Jamais je 
n'oublierai ce que je vis alors, Edith. Un 
homme couché à terre par l'explosion s'est 
relevé soudain, noir de poudre et de suie, 
brandissant son couteau de chasse. Je ne 
l'avais pas reconnu, mais à sa voix, j'ai frémi : 
c'était Lecointre; il rugissait dans le fracas 
infernal : « Serrez vos rangs! Serrez vos 
rangs! » Et il tournait autour de sa section 
comme un chien de berger autour de ses mou- 
tons. On n'entendait siffler les balles que lors- 
qu'elles vous frôlaient, mais c'était une grêle. 
Il n'a rien attrapé. Et il a reformé sa section 
qui est entrée avant la mienne dans la tran- 
chée boche. Tout cela n'avait pas duré deux 
minutes. Ma chère Edith, Lecointre est un 
héros et je voudrais lui ressembler. » 

Et pendant que, sur la table de l'ennemi 
vaincu, l'ancien vendeur aux gants trace pai- 
sii)lement ces lignes, dans une cagna voisine. 



152 MIRABELLE DE PAMPELUNE 

le sous-lieutenant Lecointre, avant d'aller véri- 
fier le nombre des pics-pelles et cisailles de sa 
section, écrit à la hâte à sa chère Louise : 

« Ma chérie, je suis sain et sauf; hélas! je 
voudrais pouvoir en dire autant de tous mes 
pauvres camarades! La terre de France coûte 
cher à racheter aux Boches! J'ai vu tomber 
près de moi mon jeune ami, un lieutenant de 
vingt-trois ans, la gaîté même, et notre capi- 
taine a reçu les plus graves blessures. Dieu 
merci, Picot est indemne. Et il faut, ma chère 
Louise, que vous le disiez à votre cousine : sa 
bravoure a été au-dessus de tout éloge. Sa 
modestie le lui taira sans doute. Je l'ai vu, 
sous le tir de barrage, entraîner sa section vers 
les tranchées de seconde ligne et y pénétrer le 
premier, le couteau à la main. Dans ces 
moments, ma Louise chérie, nous devenons 
un peu sauvages, les hurlements des hommes 
se mêlent au roulement ininterrompu du ton- 
nerre, et l'on ne pense plus guère à craindre 
pour sa vie. Mais véritablement je crois que je 
n'aurais pas eu le déconcertant aplomb de 
notre brave Picot fonçant droit sur les Boches 



MIRABELLE DE PAMPELUNE 153 

qui se rendaient rien qu'à sa vue, tandis que 
plus loin ses hommes lançaient des grenades 
pour vaincre la dernière résistance des enne- 
mis menaçants. Oui, ma chère Louise, dites à 
mademoiselle Edith qu'elle peut être fîère de 
lui. » 

Qu'un ami véritable est une douce chose! 



XX 



c( Trois jours passé la Purification Notre 
Dame, en la vigile de Sainte-Dorothée, débar- 
quèrent le comte Mainfroy de Catalpan et sa 
gent emmi les champs de Barbarie, sur les 
rives de la mer. Et débarquèrent de nuit pour 
que ne le vissent point les Sarrasins. Lors 
envoya Mainfroy des espions pour savoir le 
lieu du camp des chrétiens, oii lui fut conseillé 
de se rendre devant que de délivrer sa dame. 
Le sire de Catalpan et sa gent chevauchèrent 
moult jours et moult nuits. A la lueur du jour 
chevauchaient pacifiquement; ainçois à la 
lueur des étoiles, essuyaient à chaque détour 
assauts de Sarrasins. Et le comte et sa gent 



MIRABELLE DE PAMPELUNE 155 

occirent ainsi beaucoup d'infidèles. Le lundi 
d'avant les Cendres, arriva la petite troupe 
dans le camp chrétien qui était devers un 
fleuve. Et connut de loin le sire que c'était 
le camp chrétien à ce qu'il s'y faisait grand 
train, et s'y chantait suaves chansons de France. 
Lors le comte de Foix vit son neveu et se mit 
à plorer, car le croyait enchaîné dans une pri- 
son profonde. Si le jeune seigneur l'embrassa 
et lui conta la merveille qui l'avait sauvé. Ce 
qu'ayant oui, le comte de Foix loua hautement 
Dieu et sa mère. « Las! reprit le jeune sire, de 
» ma liberté ne me puis esjouir tant comme 
» ma dame, Mirabelle de Pampelune, gît à ma 
» place dans un château de Barbarie. — Mon 
» neveu, reprit le comte, ardoir de délivrer sa 
» dame est noble désir; meilleur dessein est de 
y> combattre pour le roi de France qui prépare 
» céans une grande entreprise et que ne pouvez 
» laisser en tel péril et aventure. — Par la coiffe 
» Dieu, s'écria ^[ainfroy, je combattrai ici pre- 
» mier que d'aller délivrer ma dame. — Bien 
» dit! » s'écria le comte de Foix. Et derechef il 
remit sa bannière à son neveu. 



156 MIRABELLE DE PAMPELUNE 

» Ce fut le jour de carême prenant que 
l'armée des chrétiens passa le fleuve par un 
gué. Et le roussin qui portait le comte Main- 
froy se noya pour avoir voulu aborder sur 
une rive trop haute. C'était merveille de voir 
toute cette troupe fendre les eaux. Ains bientôt 
s'émut le camp sarrasin, lequel illec était bâti, 
et commencèrent les mangonneaux de jeter 
moult pierres, et les archers moult flèches. Si 
avançaient toujours les chevaliers chrétiens, et 
marchaient devers une belle ville de Barbarie 
dont ils voyaient au loin les tours carrées et 
les terrasses. Des chevaliers Templiers qui 
étaient venus de Chypre cheminaient avec 
leur lance aux côtés de Mainfroy, et de l'autre 
rive du fleuve lançaient nos machines du feu 
qui ardait les machines sarrasines. Et quand 
furent arses tout en cendres, ne lancèrent plus 
chaux ni pierres. Lors passèrent les chrétiens 
sans obstacle et arrivèrent devers la ville. 
Quand, la bannière à la main, le sire de Catal- 
pan vit les hautes murailles des remparts d'où 
s'écoulait en torrents l'huile bouillante, il se 
sentit échauffé du plus grand dessein de vaincre 



MIRABELLE DE PAMPELUNE lb7 

que jà n'eût connu. Et hautement criait en 
levant sa bannière : « Sus! Sus! » Alors, en 
se détournant, virent ses yeux ce que oncques 
ne devaient oublier, à savoir sur un chemin 
élevé qui dévalait vers les entrées de la ville, 
un grand seigneur monté sur un cheval habillé 
de drap d'or. Ce seigneur était entouré de tant 
d'autres chevaliers qu'ils couvraient les che- 
mins et la campagne depuis le fleuve jus- 
qu'illec. Et tous les surmontait le grand sei- 
gneur, qui était de beau visage. Et pour ce que 
la majesté divine se mêlait à la douceur de ses 
traits, connut Mainfroy que c'était le roi de 
France. « Par saint Denis, pensa-t-il, quand 
« oncques ne devrais revoir ma dame, cy 
« mènerai-je ma troupe sous l'huile et les 
« pierres pour conquérir cette ville à mon 
a sire. » Lors furent amenées des pierrières 
qui défoncèrent les portes; et comme l'eau se 
précipite en la nef percée, les archers de Main- 
froy entrèrent par les trouées, et firent grand 
massacre d'infidèles. Ains une pierrière sarra- 
sine qui lançait carreaux et pavés, lança au 
front du bon chevalier un carreau tel qu'il 



158 MIRABELLE DE PAMPELUNE 

s'abattit comme mort. En grande peur et 
déplaisir accourut le comte de Foix pour 
secourir son neveu, mais recula d'horreur en 
apercevant la pitié de ce vaillant visage où 
n'était plus qu'un trou béant vomissant le 
sang et dont les yeux étaient issus. Si fut 
exaucé le vœu du brave chevalier de ne plus 
revoir sa dame pourvu que la ville fût prise, 
car tomba icelle aux mains du roi de France, 
et vécut Mainfroy, soigné par les chevaliers 
hospitaliers, mais ne devant oncques revoir ni 
la lumière du jour, ni la dame qui pour lui 
plus était claire que la lumière, à savoir la 
belle Mirabelle. » 

Ainsi lisait des Assernes, un soir de mars 1916, 
dans le retrait de la boutique, rue du Cherche- 
Midi. A cet endroit de sa lecture, une cliente 
qui veut un roman, et enlève M. Duval à 
l'aréopage attentif, vient l'interrompre, ce qui 
permet à mademoiselle Louise de lui demander : 

— Mais ce pauvre Mainfroy demeura-t-il 
aveugle toute sa vie? 

— Hélas! oui, mademoiselle, répond des 
Assernes avec une tristesse véritable; n'avez- 



MIRABELLE DE PAMPELUNE 159 

VOUS point entendu qu'il avait perdu non 
seulement la vue, mais les 3^eux, ce qui est 
irréparable? 

— Il devait être bien défiguré! dit madame 
Duval. 

— Madame, reprend des Assernes, on n'em- 
bellit pas en effet quand on perd l'ornement et 
la flamme de son visage et qu'en la place 
demeurent deux trous béants. Cependant mon 
troubadour est là-dessus fort discret. La fleur 
du bon goût français en littérature était épa- 
nouie déjà. Rude quand il le faut, l'écrivain 
du moyen âge sait toujours s'arrêter à temps 
au bord de l'horreur et du dégoût. Le sire de 
Catalpan ne devait assurément pas être dans 
un joli état. Mais la beauté de ce chevalier 
léonin doit rester pour nous indépendante des 
traits de sa figure. La face massacrée, il 
demeure cependant un personnage idéal et 
séduisant. Notre admiration pour lui et notre 
respect se chargent de mettre un voile sur ses 
affreuses cicatrices. 

— Je voudrais bien savoir, interroge alors 
mademoiselle Louise, impatiente, si Mirabelle 



160 MIRABELLE DE PAMPELUNE 

fut délivrée, si elle revit son chevalier et ce 
qu'elle éprouva lorsqu'elle ne retrouva plus 
en lui qu'un objet d'horreur. 

— Mademoiselle, répond des Assernes, vous 
touchez ici au passage le plus délicat, le plus 
émouvant, le plus dramatique et le plus char- 
mant de cette belle histoire. Malheureusement 
je n'ai pas eu jusqu'ici le temps de le mettre 
au net. Néanmoins voici en résumé ce qui se 
passa.... 

Là-dessus, dans le retrait de la boutique, on 
s'installe plus confortablement. M. Duval, 
ayant reconduit sa cliente, vient reprendre sa 
place, et des Assernes, voyant tout le monde 
suspendu à ses lèvres, continue : 

c( Lorsque la ville fut conquise et notre 
héros rétabli, le comte de Foix dit à son neveu 
qu'il lui était loisible maintenant de délivrer 
sa dame. Voilà le chevalier aveugle investi 
d'une mission assez singulière pour son état. 
Vous allez tous crier à l'impossibilité. Mais il 
n'était pas d'entreprise trop téméraire pour un 
seigneur de la trempe de Mainfroy. Il se fît 
apporter un cheval, sa lance et son écu, et se 



MIRABELLE DE PAMPELUNE 161 

mit en selle. Comme il avait un écuyer fidèle, 
il le chargea de conduire le roussin à la bride. 
Cent hommes d'armes les suivaient, et il y 
avait un espion pour guide. Pendant ce temps, 
Mirabelle de Pampelune languissait à mourir 
dans sa chambre ornée de croissants d'argent. 
Un jour elle entendit mener grand bruit devant 
le château; elle se mit au mâchicoulis et vit les 
croisés. Vous devinez si son cœur battit, car, 
dans la fière allure du chef de la troupe, elle 
n'avait pas hésité à reconnaître son chevalier. 
Je pense que vous ne doutez pas une seule 
minute que le sire de Catalpan, même aveugle, 
ne fût invincible. Conquérir le château sarra- 
sin fut pour luiTaffaire d'un instant. Et le voilà 
cherchant de chambre en chambre la dame de 
ses pensées, pendant que les esclaves noires 
s'enfuyaient en poussant des cris perçants. Mais 
quand il fut arrivé à la chambre de Mirabelle et 
que son nom prononcé par les lèvres suaves de 
la demoiselle lui eut glacé les os, le chevalier 
demeura sur le seuil comme insensible. Il y a là 
quelques secondes véritablement tragiques. Le 
pauvre seigneur, qui se sent avoir perdu tout 



102 MIRABELLE DE PAMPELUNE 

attrait, n'ose avancer; la demoiselle est atterrée 
par ce qu'elle retrouve d'un visage qui l'avait 
charmée naguère. Je me figure qu'à sa place je 
me serais caché dans un coin en jetant des 
soupirs d'horreur. Car enfin, dans l'amour.... 

— Monsieur des Assernes, reprend mademoi- 
selle Louise, vous n'êtes pas une femme qui 
aime véritablement. Vous n'êtes qu'un roman- 
cier. Sans cela, vous n'épilogueriez pas tant 
sur cette scène qui dut se passer avec une 
grande simplicité. Votre troubadour y consacre- 
t-il tant de mots? 

— Mon Dieu, reprend des Assernes un peu 
embarrassé, j'avoue que, dans le texte, la chose 
est dénouée en deux lignes : « Doux amy, je 
vous retrouve ! » s'écrie Mirabelle ; à quoi 
Mainfroy répond : « Demoiselle, détournez de 
moi vos beaux yeux, car plus laide chose suis 
devenu que mésiaux », c'est-à-dire que lépreux. 
« Ainçois la dame alla vers lui et au front le 
baisa. » 

— Vous voyez bien, monsieur des Assernes, 
reprend Louise, que Mirabelle n'y mit pas tant 
de cérémonie. Pour moi, j'ai pensé plusieurs 



MIRABELLE DE PAMPELUNE i63 

fois qu'Henri pourrait revenir mutilé. Ne crai- 
gnez point qu'alors j'aie à me contraindre 
pour ne pas m'enfuir comme une sotte. Non, 
non, trop heureuse s'il revient, fût-ce un bras, 
un œil ou une jambe en moins! » 
Des Assernes attendri murmure : 

— Vous ne m'étonnez qu'à demi, mademoi- 
selle, car les femmes sont des anges. 

— Mon cher maître, vous parlez comme un 
vieux garçon, conclut M. Duval. 



166 MIRABELLE DE PAMPELUNE 

c'est à Verdun, ordonne ingénument la mère. 

— Bast! répond le petit guerrier qui sort 
du cauchemar, ce sont des choses qu'on ne 
peut se figurer. Il faut y avoir été. 

— Voilà ce qu'ils disent tous, monsieur, 
remarque le père Bouchaud : il faut y avoir 
été. 

— Les pauvres enfants! soupire M. Duval. 

— Henri est à la cote 304, dit Louise. 

— Robert aussi, dit Edith. 

— Que se passe-t-il en ce moment, que 
font-ils pendant que nous sommes ici à prendre 
le thé si tranquillement? se demande Louise 
toute songeuse. 

— Le fait est, reprend des Assernes, que 
dans ce cénacle recueilli, familial et intime, on 
ne se douterait guère qu'à cinquante ou soixante 
lieues de nous, c'est le carnage et l'horreur. Ici 
nous vivons, là-bas on meurt. Et cependant, 
mon cher Duval, si nous cherchons la raison 
du sacrifice de nos plus brillantes intelligences 
et de beaucoup de nos génies tombés au champ 
d'honneur, nous voyons qu'en fin de compte ce 
sang rare et précieux n'a été répandu que pour 



MIRABELLE DE PAMPELUNE 167 

sauvegarder précisément ces murailles de bou- 
quins : je veux dire ce qu'ils représentent, à 
savoir la forme, la substance de l'àme fran- 
çaise. La guerre est le plus profond des mys- 
tères humains. 

— Tu veux des tartines encore? dit au jeune 
soldat sa cousine Louise. Quel appétit! Tiens, 
mon garçon, et tiens, encore! 

Les deux jeunes filles entourant Georges en 
riant, M. Bouchaud dit à des Assernes, à voix 
basse : 

— Monsieur, je suis content de vous 
entendre parler ainsi, vous qui êtes un esprit 
supérieur. Car, pour moi, je renonce à com- 
prendre pourquoi ce crapaud-là, bâti comme 
vous le voyez avec des bras et des jambes de 
colosse, retournera demain là-bas, sous les 
420, et se fera écraser comme j'écrase une 
mouche. Cette idée-là, monsieur, ne peut pas 
entrer dans la cervelle d'un père. 

— Monsieur, reprend des Assernes, il ne 
faut pas essa3^er de disserter sur la guerre. II 
suffit que l'on comprenne le devoir qu'elle 
impose. Les soldats qui défendent Verdun en 



168 MIRABELLE DE PAMPELUNE 

ce moment ne sont pas des philosophes. Si 
monsieur votre fils s'avisait de déserter... 

— Oh! monsieur!... dit le père Bouchaud. 

— Je vous attendais là, monsieur, dit des 
Assernes. Le sentiment de l'honneur national 
vous a tellement pénétré que vous en devenez 
ombrageux. Vous ne voudriez point garer votre 
fils en le déshonorant. Vous consentez plutôt 
sa mort. Voilà le fait; c'est le vôtre et celui 
des milliers de soldats qui assurent par leur 
sacrifice la conservation d'un idéal que nous 
adorons sans le comprendre. C'était aussi le 
fait des Croisés qui partaient outre-mer pour la 
France. Ils obéissaient à leur héroïque instinct 
qui leur disait de mourir pour sauvegarder de 
nobles sentiments. 11 se trouve que nous héri- 
tons depuis des siècles de ce pour quoi ils ont 
combattu. Sans les Croisades, monsieur, tous 
les beaux livres que vous voyez rangés sur ces 
rayons n'existeraient pas, et peut-être que dans 
votre magasin du Meilleur Maixhé, on ne ven- 
drait pas aujourd'hui des merveilles de goût, 
et la mode la plus délicate, car tout se tient 
dans une nation, hier et aujourd'hui n'y font 



I 



MIRABELLE DE PAMPELUNE 1G9 

qu'un. Voilà pourquoi votre petit permission- 
naire que je vois aujourd'hui se régaler de 
gâteaux, et mordre si juvénilement à la vie, 
s'en ira demain courageusement à la gare de 
l'Est, pour retourner au créneau où il monte 
jour et nuit la garde contre les ennemis de ces 
beaux livres que vend ici son oncle. Et s'il n'y 
allait pas, monsieur, vous seriez le premier 
désolé. 

— Evidemment, monsieur; et je me demande 
comment m'y reconnaître entre des sentiments 
si contradictoires. 

— Monsieur, reprend des Assernes, Mira- 
belle de Pampelune, mon héroïne du moyen 
âge, n'était pas moins partagée que vous entre 
son amour et son patriotisme. Cette contra- 
diction n'est pas nouvelle, comme vous le 
voyez. 

— Mon cher maître, dit M. Duval, à propos 
de Mirabelle de Pampelune, avoz-vous pu 
déchiffrer la fin de cette belle histoire? 

Des Assernes, souriant en pensée à son 
roman, poursuit : 

— Je n'ai point résisté au désir que vous 

10 



170 MIRABELLE DE PAMPELUNE 

soupçonnez, mon cher Duval. Avant que je 
n'eusse encore lu le corps du manuscrit, j'avais 
déjà cherché dans les parchemins épars la der- 
nière feuille. Elle est pleine de magnificence 
et relate les noces de la noble demoiselle avec 
le comte Mainfroy de Catalpan, qui eurent lieu 
à Saint-Jean-d'Acre où Mirabelle avait été 
mise en sûreté, je pense, auprès de la reine 
de France. Il y est dit sur les costumes des 
dames, sur les cadeaux qui furent faits à la 
jeune épouse, des détails chatoyants comme les 
vitraux des cathédrales. La soie, l'or, l'her- 
mine, les pierreries, les perles, les broderies, 
les incrustations, les bijoux et les objets d'art 
irisés, nacrés, damasquinés, tout cela scintille, 
étincelle, et j'ai retenu en souvenir l'éléphant 
de verre peint, don du soudan d'Egypte. Mais 
ce qu'il faut voir au milieu de cette féerie, c'est 
le poétique passage de Mirabelle au bras du 
seigneur aveugle et défiguré. Ils sont au comble 
de leurs vœux, ayant surmonté tant de vicissi- 
tudes, et ils échangent un duo amoureux qui, 
après six cents ans, vibre encore à nos oreilles 
comme une musique fraîche et délicieuse. J'ai 



MIRABELLE DE PAMPELLNE 171 

pensé à vous, mesdemoiselles, en déchiffrant 
ces caractères gothiques et illisibles ; j'aientrevu 
quel serait votre bonheur, à vous qui êtes les 
Mirabelles de Pampelune modernes, le jour où 
les deux héros que vous aimez viendront vous 
rapporter la victoire et l'amour. 

— S'ils reviennent jamais! dit Edith en 
essuyant une larme furtive. 

— Ah! que je voudrais voir ce qui se passe 
là-bas en ce moment! dit Louise. 



XXII 



Or, à la minute où Louise parle ainsi, voici 
ce qui se passe à la cote 304 où M. Henri, chef 
de section à la 8% tient depuis trois jours en 
tranchée de première ligne. 

Les lueurs mourantes du crépuscule baignent 
d'une atmosphère grise le doux et beau paysage 
meusien. La colline verte couronnée de bois 
taillis s'arrondit en lignes molles : elle dévale 
à droite dans une vallée resserrée où coule le 
ruisseau de Béthincourt, et remonte ensuite 
dans un nouveau rebondissement. Et cette autre 
colline, dénudée celle-là, c'est le Mort-Homme. 
Parfois, quand l'œil peut s'enfiler dans un cou- 
loir fait de ces mêmes vallonnements, il aper- 



MIRABELLE DE PAMPELUNE 173 

çoit dans un lointain vaporeux de blanches 
falaises, et la Meuse aux eaux claires coule à 
leurs pieds. En face est la masse noire du bois 
des Corbeaux, déjà noyée de ténèbres. 

Et dans le calme él3^séen de cette nature 
harmonieuse le formidable cataclysme d'un 
combat d'artillerie est déchaîné. 

La tranchée, où s'abrite la section du 
sous-lieutenant Lecointre, a été péniblement 
creusée dans la craie au flanc nord. Mais, 
sortis du bois des Corbeaux, les ennemis ont 
grignoté peu à peu le pied de la colline, et 
sur une plateforme qui interrompt à un endroit 
la montée, eux aussi se sont accrochés à une 
autre tranchée, face à la française. Et pendant 
que les deux infanteries se guettent, se défient 
et s'attendent, les gros obus ne cessent de 
pleuvoir, nivelant la pente, remblayant les 
tranchées, pulvérisant abris, mitrailleuses, 
fusils, soldats et gradés. 

Là-bas, au sud-est, l'invisible forteresse 
devenue sacrée, moins par son rùle que par 
le sang de ceux qui sont morts pour la dé- 
fendre, Verdun sommeille. 

10. 



174 MIRABELLE DE PAMPELUNE 

Le sous-lieutenant Lecointre s'est assis 
dans une niche de son abri et, les coudes sur 
ses genoux, essaye de rêver une minute. Mais 
impossible. L'image de Louise, il ne peut 
même pas la ressaisir. Elle flotte et s'efface. 
D'ailleurs tout va finir. La mort est là, se 
joue de lui, de ses amis, de ses hommes. Un 
éclatement de marmite sur le parapet vient 
d'ensevelir, à côté, trois soldats de sa section ; 
on travaille à dégager leurs cadavres, espérant 
en vain que la vie ne les a pas quittés tout à 
fait. Au coup prochain, ce sera son tour. La 
vie lui distille les dernières gouttes amères de 
la coupe. Un peu plus tôt, un peu plus tard! 
On ne peut même pas concevoir exactement 
l'horreur de cette minute. 

En voyant M. Henri ainsi prostré, vous 
pensez peut-être avec une pointe de regret : 
c( Voilà un héros déchu qui a perdu de son 
héroïsme. » Détrompez-vous. Il est aussi beau 
pour M. Henri et pour les milliers d'hommes 
tapis avec lui dans ce secteur d'enfer, de 
s'accroupir ainsi dans l'immobilité, sous les 
marmites, pendant six nuits et six jours 



MIRABELLE DE PAMPELUNE 175 

consécutifs, que de bondir en masse, en pleins 
champs, pour la brillante guerre en campagne. 
Si tous ces gens-là n'étaient pas des guerriers 
de première qualité, il y aurait longtemps 
qu'ils se seraient défilés sur Chattancourt par 
les pentes les plus rapides de la croupe ouest. 
Mais non, ils s'incrustent à leur tranchée inte- 
nable, parce que l'honneur de la France veut 
qu'ils y meurent plutôt que de la céder. Rien 
ne peut les en déloger. Seulement, au bout 
de soixante ou quatre-vingts heures, on n'a 
plus envie de rire; l'impérissable sens de 
l'honneur maintient seul la bête excédée. 

Ces petites maisons blanches que vous 
voyez au creux de la vallée, entre les peupliers 
qui frissonnent au bord du ruisseau de 
Béthincourt, c'est le village d'Esnes. Elles 
grimpent sur les pentes de la cote 304 par ici, 
et s'agrippent aussi de l'autre côté à celles du 
ISfort-Homme. C'est là que la 3*= compagnie, 
où a passé M. Robert, est en appui de la pre- 
mière ligne. 

De la maison où loge M. Robert, au fond 
de la vallée, par les fenêtres qui n'ont plus de 



176 MIRABELLE DE PAMPELUNE 

vitres, on aperçoit l'ensemble du secteur. Cette 
maison est un ancien moulin qui enjambe la 
petite rivière de Béthincourt. On y retrouve 
encore les vannes, et l'emplacement de la 
roue. L'eau coule claire entre les pierres. Il 
doit y avoir des truites sous la fraîcheur des 
peupliers. Mais M. Robert ne pense pas à 
épier leur noir passage dans la transparence 
de l'onde. Il a les yeux levés sur la colline du 
Mort-Homme, qui rebondit à droite. Car, sur 
les pentes où croit une herbe rare dissimulant 
à peine la chair crayeuse du mamelon, de 
petites fourmis noires montent lentement. 
De-ci, de-là, elles partent en deux bandes 
horizontales, sortant de leur fourmilière, et de 
proche en proche le mouvement gagne et se 
multiplie. Bientôt toute la colline en est cou- 
verte. De temps à autre on voit dans les airs, 
au-dessus des pauvres petites fourmis grim- 
pantes, l'éclatement d'un fusant formidable 
dont le nuage rond, vert et soufre, flotte long- 
temps comme un ballon léger; alors elles 
s'aplatissent à même le sol : on ne distingue 
plus les stries noires de leurs lignes. Puis elles 



MIRABELLE DE PAMPELUNE 177 

se relèvent et se mettent à courir de nou- 
veau, en barres espacées, sur la montagne. 

Et M. Robert frémit, car il sait que ces 
fourmis noires si petites, si minuscules sur la 
haute colline, ce sont ses frères qui partent à 
l'assaut des tranchées ennemies. 

Et l'assaut se propage : par demi-sections, 
les vagues sortent d'ici, de là, de partout; le 
mouvement descend les pentes du Mort- 
Homme, remonte la cote 304. M. Robert sent 
que son régiment va s'engager à son tour. Le 
régiment est une chose secrètement chère. 
On sait malaisément, dans le civil, ce que peut 
représenter un numéro sur le col d'un homme. 
M. Robert éprouve une angoisse profonde. 
Mais il est temps de rejoindre sa section. 
Dans la cuisine où son capitaine se tient au 
téléphone, il reçoit l'ordre de rassembler ses 
hommes derrière l'église. Alors il se rend lui- 
même dans une grange au toit défoncé où il 
fait nuit déjà. Les hommes sont sur la paille, 
où l'on aperçoit vaguement leurs capotes 
bleues s'agiter. 

— Debout, les gars! dit le sous-lieutenant; 



178 MIRABELLE DE PAMPELUNE 

les camarades sont en train de sauter les fils 
de fer. Il faut s'équiper pour les rejoindre. 

Beaucoup d'hommes dormaient ; on les 
voit étirer leurs membres las en bâillant. 
Picot reprend : 

— Les gars, nous sommes ici pour porter 
secours aux camarades. Il y a de laçasse chez 
eux en ce moment. Il ne serait pasjuste qu'ils 
se fassent tuer sans nous. 

En silence, les hommes attrapent les cour- 
roies de leur sac et se les nouent à la poitrine 
dans les ténèbres. Pas un mot ne sort de leur 
bouche. L'œil fait à l'obscurité, Picot les dis- 
cerne maintenant, les pépères barbus, les 
imberbes de la classe 15. Son cœur se serre 
devant tant de résignation dans le sang-froid. 

Il murmure en les quittant : 

— Les gars, on les aura! 

La nuit vient quand on se rassemble 
derrière l'église. Il y a sept ou huit compa- 
gnies de divers régiments. Les hommes par- 
lent bas. Pas de clairons, pas de tambours. On 
se met en marche, par sections, pour couper de 
biais le flanc droit de la cote 304. On est à son 



MIRABELLE DE PAMPELUNE 179 

tour de pauvres petites fourmis grimpantes. 
Mais ici les taillis, bien que déchiquetés et 
troués, dissimulent encore un peu les relèves. 
Puis on arrive aux boyaux. Bientôt les sous- 
offîciers font passer les grenades. Les gre- 
nades, on sait ce que cela veut dire : c'est l'as- 
saut prochain. Un cliquetis se déclenche le 
long des boyaux encombrés. Baïonnette au 
canon! Encore de lentes minutes ponctuées 
par des coups de tonnerre et le fracas des 
explosions continuelles. Dans la tête de tran- 
chée qu'occupe Robert Picot, on est constam- 
ment dérangé par le passage des brancardiers 
emportant sur la civière des blessés encore 
tout sanglants dont la tête dodeline et qu'on 
ne reconnaît pas, noirs des fumées de la fusil- 
lade. Soudain voilà le petit coup de sifflet, 
bref, strident, qu'on attendait. Des grenades 
en poche, le fusil à la main droite, la main 
gauche libre pour aider au saut, les sections 
franchissent le parapet. La première tranchée 
boche ayant été conquise, il s'agit d'aider les 
camarades à s'y maintenir. Les vagues de 
casques bleus bondissent. C'est bien une marée 



180 MIRABELLE DE PAMPELUNE 

qui déferle. Et les marmites continuent de 
trouer le flot, et le défilé des brancardiers con- 
tinue d'emporter des débris humains vers le 
poste de secours caché dans un bosquet de la 
cote 304. 

Picot, sensible et nerveux jusque dans 
l'éblouissement de cet assaut qui affole et grise, 
voit passer un blessé et détourne la tête. Un 
frisson d'horreur l'a saisi, car l'inconnu dont 
il n'a pu voir ni le régiment ni le grade, n'a 
plus de visage. La balle qui lui a fait éclater 
les deux yeux, semble, par l'effet du sang 
coagulé, avoir emporté tous les traits. « Pour- 
quoi les brancardiers ont-ils relevé ce mal- 
heureux? » se demande Picot. Et il continue 
sa course, pour enlever sa section jusqu'au 
but, sans savoir que le cadavre vivant qu'il 
vient de croiser, c'était Lecointre. 



XXIII 



— Souffrez-vous beaucoup? demande le 
jeune médecin auxiliaire penché sur le bran- 
card de M. Henri. 

Les autres brancards s'alignent dans un 
boyau large, à la porte du poste de secours 
creusé assez profondément dans la terre. 

— Je ne souffre pas énormément, répond 
M. Henri, mais le sang m'aveugle et je n'y 
vois pas, je ne vous vois pas. 

Le médecin dit : 

— Je suis le médecin. Comment vous 
appelez-vous? 

— Sous-lieutenant Lecointre. Vous ne me 
reconnaissez donc pas, mon vieux? 

11 



182 MIRABELLE DE PAMPELUNE 

— Ah! pardon, fait le médecin ému, on 
est tellement mal éclairé ici... 

L'eau ruisselle maintenant sur le visage 
à demi détruit. L'ouate et les pansements en 
épaisseur vont combler les cavités sanglantes. 
Par deux fois, le blessé sent l'aiguille d'une 
seringue transpercer sa chair pour une piqûre 
antitétanique et ensuite pour une piqûre de 
sérum, car il a perdu des flots de sang et son 
cœur défaille. 

Dans cette cave qui fleure le moisi, les infir- 
miers vont, viennent, pansent des blessés, ser- 
vent le médecin. M. Henri demande, de ce ton 
de détresse du blessé que la syncope menace : 

— Est-ce que mes 3^eux ne sont pas com- 
promis? 

Les infirmiers se regardent, ils regardent 
le médecin qui reprend tristement : 

— Mais non, mon cher; on vous les sauvera 
très facilement, vos yeux. 

Dans un coin, l'aumônier à genoux confesse 
un mourant et l'embrasse avant qu'il ne rende le 
dernier soupir. Sur un signe, deux brancardiers 
accourent, soulèvent la civière du sous-lieute- 



MIRABELLE DE PAMPELUNE 183 

nant et l'emportent pour faire place à d'autres. 
Alors c'est de nouveau, dans les boyaux 
sinueux, le balancement du corps inerte au 
bout de quatre bras fatigués. Puis M. Henri, 
dans un coma fiévreux, se sent emporté dans 
une auto qui cahote éperdument sur une route 
défoncée de trous d'obus, et qui doit filer à 
pleine vitesse, car les canons boches traquent 
sur les chemins les autos sanitaires. Enfin c'est 
la couchette dans un train au roulement doux 
et bienfaisant. Puis l'arrivée dans un hôpital. 

— Otez-moi ce pansement avant tout, sup- 
plie-t-il, que je voie enfin quelque chose! Ces 
ténèbres m'étoufîent! 

Une main douce prend la sienne, une voix 
de femme répond : 

— Il faut encore un peu de patience, cher 
blessé; quand vous serez bien reposé, nous 
vous débarrasserons. 

— Où suis-je? demande M. Henri. 

— A Paris, à l'hôpital de la rue Cambon. 

— A Paris! dit le sous-lieutenant en riant 
comme un enfant, à Paris? Mais alors.... 

Vous devinez le reste.... 



XXIV 



Voilà vingt-quatre heures que M. Henri 
attend Louise. Il est un peu nerveux. A chaque 
fois que la porte de sa chambre s'ouvre, il doit 
faire effort pour ne pas arracher à deux mains 
ce pansement qui l'aveugle. Par moments 
il a envie de pleurer, car il est très faible et 
il éprouve de petits chagrins puérils, pour un 
ordre, une défense de son infirmière. Elle est 
pourtant très bonne, cette infirmière; depuis 
hier, il se sent choyé par elle comme un ancien 
blessé auquel on s'intéresse. Continuellement 
elle entre pour s'informer de son état, de ce 
qu'il désire. Tenez, la voici encore. Mais non, 



MIRABELLE DE PAMPELUNE 185 

il y a deux pas, un bruit de robes. M. Henri 
instinctivement se soulève. Deux bras se pas- 
sent à son cou. 11 murmure : 

— Louise! 

Je n'ai pas besoin de vous dire que ce pre- 
mier baiser dure très longtemps. Puis c'est 
le tour de madame Duval qui balbutie, toute 
bouleversée : 

— Voilà le beau temps; quand vous serez 
bien rétabli, monsieur Henri, vous irez encore 
pêcher des brochets à Choisy-le-Roi. 

Mais M. Henri soupire : 

— Louise, comme je voudrais vous voir! 
Comme c'est dur de ne pouvoir pas vous 
regarder. 

Là-dessus, Dieu merci, xM. Henri ne peut 
s'apercevoir qu'elles pleurent toutes les deux. 
Hélas! on les a prévenues : elles savent bien 
que c'est fini, que ses pauvres yeux n'existent 
plus, que plus jamais il ne reverra Louise. Les 
mains chéries pressent la sienne. Louise dit : 

— Qu'est-ce que cela fait, puisque je suis 
ici tout près de vous? 

— Louise, je voudrais vous voir! 



186 MIRABELLE DE PAMPELUNE 

Et elle sent la main du blessé qui cherche 
les traits de son visage.... 

Au retour, madame Duval dit simplement à 
sa fille : 

— C'est bien triste, ma pauvre enfant, de 
penser que tu épouseras un aveugle. 

— Que veux-tu, maman, dit Louise; il 
aurait pu ne pas revenir et j'en tremblais jour 
et nuit. Maintenant il revient. Je suis trop 
heureuse pour me plaindre. D'ailleurs, nous 
nous aimerons mieux ainsi, car c'est moi qui 
lui servirai de lumière, et je veux qu'il n'ap- 
prenne que de moi le malheur de sa cécité, car 
je le lui dirai si tendrement qu'il ne pensera 
pas à en souffrir. 



XXV 



Le dimanche suivant, les familles Bouchaud 
et Duval sont réunies autourdulitdeM. Henri, 
dans la chambre où une infirmière gracieuse 
et douce apparaît de temps en temps. 

— ... Et vous savez, déclare M. Henri, jamais 
ils n'auront Verdun. 

— Georges est là-bas aussi, dit M. J3ou- 
chaud. Il est au fort de Vaux, le pauvre 
gamin! 

— Louise, demande M. Henri, voudriez- 
vous me lire le communiqué d'aujourd'hui. 

Et pendant que Louise lit à haute voix 
l'annonce de la canonnade furieuse qui retentit 



188 MIRABELLE DE PAMPELUNE 

sur les deux rives de la Meuse, et des attaques 
repoussées au nord de Vaux et de la cote 304, 
M. Henri, adossé à ses oreillers, malgré le 
pansement épais qui lui cache plus qu'à demi 
la figure, apparaît anxieux et troublé. Verdun! 
Il y vit encore avec son cœur. 

— Robert vous cherche dans tout son sec- 
teur, dit mademoiselle Edith. Il m'écrit ce 
matin une lettre désespérée; des camarades lui 
ont affirmé vous avoir vu tomber frappé mor- 
tellement. Je l'ai rassuré bien vite. 

— C'est une chose curieuse, dit alors 
M. Bouchaud qui aime à rechercher la raison 
et la cause de tout, que les Français aient 
depuis des semaines les yeux tournés vers 
une citadelle menacée, quand on nous dit 
qu'elle est démantelée et n'a plus d'impor- 
tance. On ne vit plus que pour Verdun. Au 
rayon de gants les dames en causent. Une 
Américaine m'a dit hier : « Oh! je suis si 
fâchée, si les Allemands prenaient Verdun. » 
J'ai répondu : « Madame, mon fils y combat. » 
Elle a répondu en se levant : « Oh! je suis 
très contente de saluer le père d'un grand 



MIRABELLE DE PAMPELUiNE 18^^ 

héros. J'aime les soldats de Verdun. » Voilà 
ce que pensent de vous les neutres, monsieur 
Henri. 

— Et monsieur des Assernes, et Mirabelle 
de Pampelune, que deviennent-ils? interroge 
le blessé. 

— Le roman de Mirabelle est terminé, 
répond Louise d'une voix un peu tremblante. 
Le sire de Catalpan a eu les yeux crevés, à la 
prise d'une ville sarrasine. Mais il a pu néan- 
moins délivrer Mirabelle, et il l'épouse au 
milieu d'une belle cour. 

— Elle l'épouse aveugle? demande M. Henri 
d'un ton singulier. 

— Oui. Est-ce que vous trouvez cela extra- 
ordinaire, mon cher Henri? 

— C'est bien du dévouement, dit l'offi- 
cier. 

— C'est bien du bonheur, dit Louise. 

— Vous trouvez? 

— Tiens! Ils seront si unis! Elle lui sera 
devenue indispensable. Il verra par ses yeux; 
il ne marchera qu'en lui donnant la main. 
Elle sentira qu'elle est toute sa vie. Il saura 

il. 



190 MIRABELLE DE PAMPELUNE 

qu'elle n'existe plus, qu'elle ne peut plus 
exister que pour lui. Quelle union, quelle 
intimité, quelle douceur! 

Un grand silence règne dans la chambre, 
011 chacun a le cœur gonflé d'émotion. Sou- 
dain, voici qu'un soupir déchire la poitrine du 
blessé : 

— J'ai compris, dit-il, je suis aveugle. 

Ses mains cherchent celles de Louise et s'y 
accrochent convulsivement. 

— Avez-vous peur de la vie? demande sa 
fiancée. 

— Non, dit le blessé, je suis heureux. 



XXVI 



Nous sommes au dessert d'un magnifique 
repas de noce, où l'on vient d'achever la bombe 
glacée, dans la salle à manger de la rue du 
Cherche-Midi. 

— Assurément, dit M. Duval, nous aurions 
été plus grandement à l'hôtel, mais pour un 
mariage de guerre, sans aucune cérémonie, 
c'est mieux chez soi. 

En effet, on n'a invité que Robert Picot et 
M. des Assernes. Il y a malheureusement une 
place vide, celle du vaillant petit Georges, le 
défenseur du fort de Vaux, qui est actuelle- 
ment, avec son héroïque commandant, pri- 



192 MIRABELLE DE PAMPELUNE 

sonnier en Allemagne. Mais sa gloire plane 
ici; son malheur et sa bravoure s'unissent 
pour poétiser son souvenir. Toute la vie on 
dira dans la famille : Georges était à Vaux. 
M. Bouchaud le sait bien. 

— Ce pauvre crapaud, soupire-t-il, lui qui 
aimait tant la bombe glacée! Jamais ces sacrés 
Boches ne lui en feront goûter, bien entendu! 
Enfin, nous n'avons pas honte de lui, n'est-ce 
pas, maman? 

— Certainement non, dit la mère; mais l'on 
devrait accorder des permissions aux prison- 
niers pour qu'ils reviennent voir leur famille. 
Cela aiderait à prendre patience. 

— Les Français le feraient bien, dit M. Bou- 
chaud; les Boches, jamais. 

La mariée se penche sans cesse vers son 
cher blessé qu'elle surveille comme un petit 
enfant, guidant sa main vers l'assiette, cou- 
pant ses gâteaux, pelant ses fruits. 

Robert Picot, qui a la Légion d'honneur, 
murmure à l'oreille d'Edith : 

— Je voudrais perdre la vue, moi aussi. 

— Je ne veux pas le souhaiter, dit héroïque- 



MIRABELLE DE PAMPELUNE 193 

ment Edith, car la France a besoin de vous 
jusqu'au bout. Sans cela, cher Robert.... 

Au Champagne, des Assernes, qui était 
silencieux depuis un moment, se lève, et sa 
coupe à la main : 

— Où suis-je? Est-ce le vingtième siècle, 
est-ce le treizième? Assisté-je aux noces de 
Mirabelle de Pampelune ou à celles d'une 
Parisienne de nos jours? Le héros que je vois 
ici et que nous entourons de notre culte, est-il 
le commis libraire aussi modeste qu'érudit 
qui fouillait avec moi naguère les in-octavo, 
ou bien le seigneur croisé, aveuglé devant 
Mansourah par les coups d'une pierrière 
sarrasine? Et cet autre héros qui l'assiste, 
revient-il de Damiette ou de Verdun? Aujour- 
d'hui comme hier je retrouve chez les femmes 
la même noblesse, la même vaillance, la même 
idée de l'honneur. Chez les hommes, l'in- 
domptable courage et l'abnégation au profit de 
la gloire du pays. Quelle harmonie entre les 
siècles! Malgré les vicissitudes, les évolutions, 
les transformations, la France est une et tou- 
jours semblable à soi. Telle elle était il y sept 



194 MIRABELLE DE PAMPELUNE 

cents ans, sous le manteau blanc de la cheva- 
lerie, telle je la retrouve aujourd'hui, le visage 
plus grave, un peu assombrie par les médita- 
tions de la science, environnée des fumées de 
l'industrie, des chemins de fer et des paque- 
bots, mais ornée de la même flalnme, de la 
même jeunesse et du même attrait qui séduit 
le monde, et trouble jusqu'à ses barbares 
ennemis. Je lève mon verre à la France de 
Mirabelle et à la France d'Edith Bouchaud et 
de Louise Lecointre! 

Et chacun leva son verre à la France immor- 
telle. 



NÉNETTE AU FRONT 



A la mémoire 
du Sous-Lieutenant Daniel Hennequin. 



Lorsqu'on l'avait offerte à la cantinière du 
... régiment d'infanterie coloniale, comme un 
fox de race pure, elle portait déjà ce nom 
féminin de Nénette; Mirza, Diane ou Foletle 
n'eussent pas convenu à son genre. Elle 
s'appelait Nénette comme une petite fille et le 
parrain qui la nomma montra de la subtilité. 
Sur ses antécédents ne me demandez pas autre 
chose. Je ne puis dire que ce que je sais, et je 
sais ceci : cette petite créature qui mesurait 
environ cinquante centimètres de longueur a 
été, des semaines durant, un morceau de 



196 NENETTE AU FRONT 

l'armée française. Les yeux de Nénette ont vu 
l'épopée. Et son âme étrangement militaire a 
recueilli, impavide parmi le fracas de l'enfer, 
des spectacles qu'elle jugeait à sa façon. Ce 
sont les impressions de cette petite chose mys- 
térieuse que, modeste historiographe, je me 
contenterai de noter, contribuant ainsi, pour 
une proportion infinitésimale, mais avec une 
sincérité absolue, à l'histoire de la plus grande 
guerre du monde. 



II 



Toute blanche, Nénette avait une tache 
noire à la pointe de son museau, et son uni- 
forme se composait d'un drapeau belge enroulé 
qu'elle portait au cou, en cravate. Son poil 
était légèrement raide, toujours net, et bien 
qu'elle eût connu déjà une fois les douceurs 
de la maternité, la forme de son flanc mince 
gardait la ligne ornementale de la volute. 
Pour vous regarder, elle s'asseyait sur son 
petit derrière; son œil gauche clignait un peu 
et son oreille droite, se relevant pendant que 
l'autre s'abaissait, simulait une coiffure de 
travers. 



d98 NENETTEAU FRONT 

Elle n'eut d'amitié, d'affection particulière 
pour personne. Elle ne flatta aucun maître, 
ne s'asservit ni à celui-ci, ni à celui-là. Elle 
aima une entité, qui était le régiment, et ne 
connut que lui seul. 

A la caserne on la rencontrait partout, sauf 
à la cantine. Il ne lui plaisait pas de dormir là, 
en rond, sur une chaise, en attendant le rôti, 
comme un chien de civil. Elle préférait monter 
et descendre les vastes escaliers encombrés de 
mégots et de culots de pipe, flairer les rats 
sous les lits, dans les chambrées du troisième, 
ou bien se glisser dans la chambre de l'adju- 
dant à l'heure où, après l'exercice, il rassem- 
blait chez lui ses camarades. 

-^ Sale petite bête, disait l'adjudant Matheau, 
en lui lançant au nez son bonnet de police, 
vas-tu nous fiche la paix? 

Cette gavroche de Nénette se cachait alors 
sous la table en clignant de son œil gauche si 
rieur : elle faisait mine de rechercher une puce 
et pensait : 

— Patience : il me donnera du sucre tout à 
l'heure, l'adjupète. 



NÉNETTE AU FRONT 199 

On bourrait des pipes, on déployait les 
journaux de Paris qui arrivaient tard dans cette 
ville maritime, on lisait tout haut les commu- 
niqués de la guerre, on discutait l'action des 
alliés, l'infamie des Boches, et l'époque pro- 
bable du départ vers le front. 

L'adjudant Matheau n'avait pas toute sa vie 
porté la vareuse au galon d'argent. C'était tout 
simplement un écrivain de Paris qui venait de 
s'engager. Et ses hommes l'écoutaient, parce 
qu'il savait lire les articles du journal et en 
causer ensuite. Nénette entendait le ton de sa 
voix monter quand il parlait des Boches, de la 
tranchée, des obus de 75. Elle ne comprenait 
pas tout, mais les mêmes termes souvent 
répétés commençaient à prendre pour elle un 
sens intrigant. Et puis le mot de partir, qui 
revenait sans cesse aux lèvres de l'adjudant 
avec un accent singulier de fièvre, de désir, 
l'excitait sourdement. Partir! Nénette savait 
très bien ce que cela signifiait. Une impatience 
naissait en elle. Nuit et jour elle était sur le 
qui-vive. 

Parfois, à deux heures du matin, un grand 



200 NÉNETTE AU FRONT 

mouvement se faisait dans la caserne. Par les 
escaliers oii sifflaient les courants d'air com- 
mençait un bruit que Nénette connaissait bien : 
la dégringolade des godillots. C'était une 
marche de nuit qui se préparait. 

D'où sortait alors Nénette? Personne n'aurait 
su le dire, mais elle était là, dans la cour, 
d'aplomb sur ses quatre pattes, l'oreille au 
guet, se demandant : ce Est-ce donc cette nuit 
que l'on part? » 

Plusieurs indices frappent Nénette. Voici 
d'abord le caporal Minerbe, dix-huit ans, les 
yeux gonflés encore d'un gros sommeil d'en- 
fant, boitillant toujours légèrement depuis 
qu'il garde une balle dans le genou. Il court 
aux cuisines pour y toucher la viande froide 
que ses hommes emportent. « Pourquoi 
Minerbe va-t-il aux cuisines? » se demande 
Nénette, avec toute la contention d'esprit 
dont elle est capable. Elle le voit revenir 
chargé des portions. Il lui jette un os. 

— Tiens, sale cabot! 

— Cabot toi-même, pense Nénette en ron- 
geant l'os qu'elle tient à deux pattes. 



NENETTE AU FRONT 201 

Quelques ombres s'alignent devant le lavabo 
où l'eau ruisselle : quelques marsouins de Paris 
qui tiennent à faire toilette, parmi lesquels ce 
grand diable de Pas-de-Chance qui porte son 
nom tatoué en demi-cercle sur son front, et 
que Nénette tient à l'œil sans savoir pourquoi. 
Puis Nida (Raymond), celui qu'on trouve tou- 
jours le nez fourré dans un roman à treize sous 
et dont les manières polies plaisent à Nénette. 
Et encore Balandard, ancien vendeur à la par- 
fumerie dans un magasin de nouveautés, un 
gaillard qui vous pèse largement ses quatre- 
vingts kilos, et dont la grosse nuque apparaît 
en ce moment sous le robinet. On n'entend 
que lui au quartier, où il tonitrue sans arrêt 
contre les « cochons d'Allemands ». C'est un 
terrible homme qui, une fois là-bas, enfilera 
des tranchées entières au bout de sa baïon- 
nette. Souvent d'intéressantes conversations 
s'engagent entre Nénette et lui : 

— Eh! Nénette, un Boche! kss, kss, kss. 

— Mon vieux, reprend Nénette, d'un petit 
jappement spécial, tu n'as qu'à m'en donner 
un... 



202 NENETTE AU FRONT 

Voici que les hommes, à la lueur d'un 
fanal fumeux, s'alignent dans la cour en bou- 
clant leur ceinturon. Ensuite le long chapelet 
de l'appel s'égrène nom à nom dans les 
ténèbres. C'est un peu triste. Nénette entend 
des appellations connues qui lui font dresser 
l'oreille. Loïk : c'est un pauvre petit Breton, 
taciturne, au visage criblé de taches de son. 
Grenn : c'est la tignasse rousse qui repousse 
comme à miracle sous la tondeuse. Hervé 
(Yves), Hervé (Marie) : les deux jumeaux 
qu'elle n'est jamais capable de reconnaître. 
Enfin la voix du colonel s'élève : 

— Colonne par quatre! 

Derrière, avec des intonations différentes, 
l'ordre se propage de section en section, jus- 
qu'au fond obscur de la masse. 

— En avant par quatre! En avant par 
quatre! Marche! 

Nénette a pris son élan, elle a franchi la 
première la grille du quartier. La voici dans 
la rue noire où clignotent les becs de gaz. 
Elle fait une petite tache blanche qui s'en va, 
en flèche devant le front de la troupe, d'une 



NENETTE AU FRONT 203 

allure dansante, scandée par la cadence de 
quatre mille godillots frappant le pavé sur la 
mesure à deux temps. Elle pense : 

— Où l'on va? Au champ de manœuvre, 
parbleu. Et c'est moi qui mène tout cela. Je 
fais une œuvre considérable, et c'est simple 
comme bonjour. Le soldat français est épatant. 
Voilà deux mille pauvres types qui tout à 
l'heure même ronflaient dans leurs niches. Il 
a suffi que je fasse un geste et ils me suivraient 
ainsi, de bonne humeur, jusqu'au bout du 
monde. 

On avale, kilomètre après kilomètre, de 
longs rubans de route en pleine campagne. 
Un murmure, vague d'abord et qui se précise 
en harmonie, sort de la masse ambulante : 

Malbrough s'en va-t-en guerre, 
Mironton-toD-ton ! Mirontaine! 

Des voix éparses se sont accordées pour 
lancer la chanson, des voix muantes d'adoles- 
cents, de bonnes grosses voix de chantres do 
paroisse, des voix mugissantes qui semblent 
sortir delà poitrine d'un bœuf. 



204 NENETTE AU FRONT 

Peu à peu le chant s'est enflé, est devenu 
formidable dans la nuit noire. C'est un chant 
tragique. Les ombres sonores qui le lancent, 
traversent les champs, semblent aller droit à 
la mer qui déferle là-bas, avec une autre 
musique grandiose : 

Madame à sa tour monte, 
Mironton-ton-ton ! Mirontaine! 

Une faible lueur éclaire le ciel à l'horizon. 
Sous les képis, les visages apparaissent. 
Voici Loïk, le Breton aux taches de rousseur, 
et les deux frères Hervé qui se ressemblent, 
et Pas-de-Chance dont le front gravé semble 
une banderole, et Balandard dont les mains 
habituées aux flacons de parfumerie bleuissent 
de froid à soutenir le fusil, et Nida (Raymond) 
le romantique, dont le gosier module avec 
sentiment : 

La nouvelle que j'apporte, 
Vos beaux yeux vont pleurer. 

Voici le caporal Minerbe qui ressemble à 
une jeune fille avec ses longs yeux noirs et le 



NENETTE AU FRONT 205 

teint de ses dix-huit ans. Et l'adjudant Matheau 
dont le regard se fixe toujours sur les hommes 
de sa section, comme s'il les faisait marcher 
par magnétisme. 

— Halte! 

Le bruit cadencé des godillots cesse, le 
silence marche, rang par rang. Assise au 
milieu de la route, Nénette se dit dans ce 
langage militaire qui lui est habituel : 

— Je n'ai touché qu'un os avant de partir. 
Il me semble que j'aurais droit à une portion. 

Maintenant, derrière la brume, un petit 
soleil d'hiver rond et blanc apparaît. Dans les 
champs, le blé pointant déjà fait de larges 
nappes d'un vert intense. Crenn, debout tout 
seul sur le fossé, pendant que les autres, 
débouclant leur musette, en retirent le pain, 
la viande et le couteau, regarde la campagne. 
Son visage est impassible. Il dit seulement : 

— Chez nous, il est déjà plus haut que ça, 
le blé. 



12 



III 



Ce que Nénette trouve de plus amusant, 
c'est l'heure du vaguemestre. Elle pense : 

— L'homme est un drôle d'être. 

Tous se précipitent sur ces petits bouts de 
papier insipides, comme si c'étaient des quarts 
de vin. Et ils les emportent religieusement, 
et chacun va s'asseoir sur son châlit pour 
s'absorber dans la contemplation de ce chiffon. 
Le caporal Minerbe se mouche bruyamment. 
Nida (Raymond) recommence pour la troi- 
sième fois sa lecture. Balandard, entre ses gros 
doigts, tient une petite fleur séchée. Tous les 
deux assis sur le même lit, Hervé (Yves) et 
Hervé (Marie), les épaules soudées, leurs deux 



NENETTE AU FRONT 207 

têtes exactement semblables penchées sur le 
même papier, épellent ensemble, péniblement, 
les mêmes mots : 

«... Tout — va — bien — ici — sauf — 
quon — a — un grand ennui — et un grand 

— tourment. — La jument — a été malade — 
le vétérinaire a dit que — ça pouvait bien être 

— le chagrin. — Mes chers enfants — votre 
pauvre mère — en dirait — bien — autant — 
d'elle-même. » 

Puis un silence. Plus un mot. Tout le 
monde se tait. Les yeux, grands ouverts dans 
le vague, voient des choses que Nénette ne 
peut pas apercevoir. Une voix larmoyante 
enfin s'élève là-bas. C'est Crenn, l'homme au 
poil de carotte, qui dit : 

— La guerre! On avait bien besoin de ça! 
Et Balandard, les lèvres serrées : 

— Nom de nom de nom de nom, si je devais 
crever sans revoir ma petite femme... 

Un visage ironique les regarde tous. C'est 
Pas-de-Chancc qui les blague, un i\ un. Lui 
n'a rien reçu, pas le moindre papier. Il semble 
ne savoir que faire de lui. Il appelle : 



208 NÉNETTE AU FRONT 

— Nénette, viens ici ! 

Nénette le considère d'un regard oblique, 
mais présentement elle est occupée à repasser 
sa robe blanche. Aussi ne bouge-t-elle pas. 
D'ailleurs elle n'obéit qu'aux commandements 
militaires. 

Alors, comme un malade crache sa bile, 
Pas-de-Chance lance un mot sourdement : 

— Si personne n'avait marché, la guerre, 
il n'y en aurait pas eu. 

Les têtes se relèvent faiblement. L'heure 
est trouble, équivoque et comme méphitique. 
Nénette sent un malaise l'alanguir. Elle 
s'allonge sur le plancher, les pattes étendues, 
et le museau par terre. Elle sait qu'un coup 
de clairon, le mot d'un chef suffirait pour 
vaincre le charme mauvais. Mais rien. Per- 
sonne. La théorie des regrets, des secrètes 
récriminations, des exigences égoïstes a envahi 
la chambrée. 

Soudain la porte crie. L'adjudant^^Uttheau 
est là, sur le seuil. D'instinct, tous les hommes 
se mettent debout. Et il dit seulement : 

— Ce soir, à quatre heures, dans la cour 



NENETTE AU FRONT 209 

du quartier, revue en tenue de campagne, par 
le capitaine. On part demain. 

Nénette a dressé les oreilles. Quoi? On part 
demain? C'est le beau voyage? Voilà qui est 
chic! On dirait que la marche du régiment 
vient d'éclater en fanfare dans la chambrée. 
Le caporal Minerbe est comme un fou. Ses 
longs yeux pareils à ceux d'une jeune fille 
étincellent de plaisir. Il accourt en boitillant. 

— Eh! Nénette, on va voir les Boches! 
L'adjudant sourit en le regardait. 

— Et la balle de votre genou, qu'allez-vous 
en faire, Minerbe? 

— Bast ! mon adjudant, une balle chasse 
l'autre! 

Balandard a saisi son fusil pour un tir ima- 
ginaire. Nida soupire : « Enfin! Enfin! » Pas- 
de-Chance, en se frottant les mains, lance un 
formidable : « Chouette! On va rire! > 

Crenn, Loïk et les deux jumeaux bretons 
ne disent rien. Mais leur visage baissé dissi- 
mule un sourire de contentement serein. Bien- 
tôt le branle-bas commence. On déménage les 
planches à pain. Toiles de tente, pic-pioche, 

12. 



210 NENETTE AU FRONT 

pelle, seau, marmite, moulin à café sont étalés 
sur les châlits. On se les partage par escouade. 
Une fièvre règne. On chante. On crie. Il y a 
déjà comme une fusillade dans l'air. On va 
donc enfin pouvoir donner son coup d'épaule 
dans la masse menaçante qui a depuis des mois 
empiété sur notre sol. Et il semble à chacun 
que la masse ennemie n'attendait que cela 
pour reculer. Chic! on part demain. 



IV 



Il y a dans la cour du quartier une petite 
coiffe blanche qui va et vient le long du mur, 
pareille à une colombe qui volette. C'est une 
coiffe du pays de Châteaulin, en Cornouaille. 
La robe a de larges manches de velours noir, 
et, aux hanches, des fronces épaisses, qui font 
paraître la taille toute menue. Sous la coiffe il 
y a de beaux yeux bleus timides et tendres. 

— Je sais, se dit Nénette qui est de garde, 
justement. C'est la femme de Crenn. Nous 
avons bien besoin de ça au quartier! 

Les femmes, Nénette ne les aime pas beau- 
coup. Elles sont en dehors de sa vie. Cepen- 



212 NENETTE AU FRONT 

dant il faut obliger les camarades. Aussi 
file-t-elle comme une flèche pour aller préve- 
nir, là-haut, dans la chambrée, le mari de la 
Bretonne. Mais, en cours de route, voici qu'elle 
rencontre Crenn lui-même en conciliabule 
avec l'adjudant Matheau. 

— Non, Crenn, dit celui-ci, comme à regret, 
non, vous ne pouvez sortir en permission ce 
matin. Nous partons à cinq heures ce soir. 
Pas un homme ne peut bouger du quartier. 

— Mon adjudant, je vais vous dire, c'est 
ma femme qui est là. On s'est marié à la Saint- 
Jean. C'était une orpheline qui avait bien de 
l'amitié pour moi. Sa marâtre la battait, et 
comme, moi, je ne suis pas méchant, ça lui a 
fait un changement quand on a été mariés. A 
mon départ elle a eu bien de l'ennui. Puis il 
lui est venu un intersigne à mon sujet. 

L'adjudant regarde ce grand Gornouaillais 
osseux, dont la tignasse rousse, qui n'a point 
passé sous la tondeuse depuis huit jours, part 
en boucles de tous les côtés. Il l'écoute. Il lui 
dit doucement : 

— Qu'est-ce donc qu'un intersigne, Crenn? 



NENETTE AU FRONT 213 

— Mon adjudant, c'est quelque chose qu'on 
voit la nuit et qui annonce la mort. Et Mar- 
jeanne, une nuit, m'a vu couché sous un dra- 
peau tricolore, avec des cierges autour de moi. 
Ce qui est signe que je ne reviendrai pas, mon 
adjudant. De sorte qu'elle a vendu notre vache 
pour se payer le voyage et m'embrasser avant 
le départ. Voici trois jours qu'elle est ici. 
Celui-ci est le dernier, c'est pourquoi je deman- 
dais une permission. 

L'adjudant Matheau n'a même pas envie de 
sourire. 

— Crenn, dit-il très sérieusement, il ne faut 
pas croire aux rêves. Je suis sur que vous 
reviendrez. 

— Pardon, mon adjudant, je ne puis pas 
revenir après ce que ma femme a vu, qui 
n'était pas un rêve, mais un intersigne, car 
elle était éveillée comme vous et moi. Il faut 
bien qu'il y ait des morts, parbleu. Mais 
si j'avais pu passer encore deux heures avec 
Alarjeânne, cela m'aurait fait plaisir. 

— Ecoutez, Crenn, je vais prévenir le capo- 
ral Minerbe et le sergent aiin que, si vous 



214 NENETTE AU FRONT 

n'êtes pas rentré lors de l'appel, on ne vous 
marque pas absent. Sortez avec votre femme 
et soyez à trois heures au quartier. 

— Merci, mon adjudant, dit Crenn avec 
simplicité. 

Vous ne sauriez croire combien l'adjudant 
Matheau vient de faire là plaisir à Nénette. A 
l'histoire de l'intersigne elle n'a pas compris 
grand'chose, sinon que c'était un peu triste, 
ce qu'elle a deviné dans les yeux de l'adjudant. 
Mais il a dit : « Sortez avec votre femme », 
et cela, elle l'a touvé gentil. 

Voici Crenn et la petite coiffe blanche qui 
franchissent ensemble, sans rien se dire, la 
grille du quartier. Pas-de-Chance, Nida, 
Balandard, Loïk sont de corvée de pommes 
de terre, dans la cour. Minerbe passe en 
boitillant. 

— Ce veinard de Crenn ! dit-il ironiquement. 

— Tais-toi, gosse! ordonne Balandard, sa 
pomme de terre à la main, pendant qu'une 
papillote de pelure s'enroule à son gros 
doigt. A ton âge, tu ne peux pas savoir ce 
que c'est que de quitter une petite femme qui 



NÉNETTE AU FRONT 215 

VOUS aime bien. La mienne, quand je suis 
parti... 

Il s'arrête, il n'en peut dire plus. Ses larmes 
l'étranglent. 

— Ehî Balandard, crie Pas-de-Chance, te 
retiens pas. Y a un baquet! 

— Tout ça, les gars, dit Minerbe, ça ne 
vaut pas de tirer sur les Boches. 

Le reste, Nénette ne l'entendra pas. Elle a 
suivi Crenn et sa femme, car telle était son 
idée de petit chien. Trottinant toute blanche 
dans la boue du faubourg, elle épie ce qu'ils 
vont dire. Mais ils se taisent. Encore une rue, 
un carrefour, un boulevard, la mer. Crenn 
prononce : 

— Le vin, ici, on le paye dix-huit sous le 
litre. 

— Ah, répond la petite coiffe blanche, c'est 
bien cher pour un soldat. 

Les voici maintenant attablés dans un débit 
de matelots, sur le port. Crenn s'est fait servir 
du saucisson, du pain, un litre de rouge, une 
tasse de café. Et le silence recommence. La 
Bretonne a l'air très occupée à protéger contre 



216 NENETTE AU FRONT 

les taches le cachemire noir de sa robe de 
noce. Nénette semble dormir sous la table. 
Mais elle ne dort pas. Elle est psychologue. 
Elle s'intéresse aux natures diverses des 
hommes de son régiment. Le mutisme de 
Crenn, elle le comprend. Elle sait qu'il est 
profond, religieux, frémissant, et que les 
phrases banales qui le troublent sans le rompre, 
sont faites, chez ce paysan, du désespoir de ne 
pouvoir exprimer son âme en termes décents. 
Par moments Crenn contemple la petite orphe- 
line aux yeux bleus, que lui, le robuste, a 
sauvée des coups de sa marâtre, et qu'il va 
laisser orpheline encore. Elle, murmure : 

— Tu te rappelles le pardon de Rumengol, 
où je t'ai vu pour la première fois? 

— Ça, c'est loin! dit Crenn. 



Cinq heures. Sur une voie de garage, un 
train de marchandises dont ki locomotive 
commence à siffler frénétiquement, regorge 
(le marsouins tumultueux. On voit se presser 
aux portes des voitures, les vareuses bleues 
ornées du liséré de la petite cravate noire : la 
cravate qui depuis quarante-cinq ans porte 
toujours le deuil de Bazeilles. Ils sentent tous 
que lorsqu'un détachement de la coloniale 
s'en va vers le front, c'est une force vive 
(ju'on jette dans la mêlée. Ils se savent l'efTort 
vivant de la France. Ils en ont une fierté 
bruyante. 

13 



218 NENETTE AU FRONT 

Une foule encombre la gare, venue pour 
assister au départ des soldats. Et parmi la 
foule noire, une petite coiffe blanche se tient 
immobile comme un oiseau qui plane. 

Sur le quai, le lieutenant Fleuriot, le capi- 
taine Delysle causent avec d'autres officiers. 
Au milieu des chants discordants qui s'échap- 
pent de chaque voiture, le capitaine se fait 
entendre avec difficulté : 

— Matheau, vous montez avec nous? 
L'adjudant Matheau, très affairé à loger et 

ravitailler son monde, passait sans voir. Il se 
retourne, reconnaît le capitaine, regarde le 
compartiment de première classe où vont s'en- 
tasser les officiers. 

— Pardon, mon capitaine, vous me per- 
mettez de rester avec mes hommes? 

— Une idée de littérateur, pense le capitaine. 

Et voici que la machine s'ébranle pesam- 
ment. Les retardataires sautent sur les marche- 
pieds. Un chœur formidable sort des wagons, 
dans un unisson très relatif : 



Marlbrough s'en va-t-en guerre, 
Mironton-ton-ton ! Mirontaine ! 



NENETTE AU FRONT 219 

Dans la foule, la petite coiffe blanche s'agite 
faiblement. 

L'adjudant, comme le train file déjà, 
bondit dans la dernière voiture, au hasard. La 
porte à coulisse glisse et se referme. Il fait 
noir. Une voix part de la paille sur laquelle 
sont assis les hommes. 

— Tiens, mais, c'est mon adjudant! 

— Oui, Balandard, c'est moi. 

— Ah! mon adjudant, restez comme ra 
toujours avec nous, et vous verrez si on les 
fait reculer, les Boches ! 

— Et le jour que mon adjudant tombera, 
on le portera en triomphe, dit Nida (Ray- 
mond). 

— On se mettra plutôt devant lui pour 
(ju'il ne soit pas touché, renchérit Pas-de- 
Chance. 

— Dites, mon adjudant, où va-t-on? inter- 
roge le caporal Minerbe. 

— On va vers les Boches, mon vieux, voilà 
tout ce que je sais. 

— On va aux Boches! On va aux Boches! 
Le cri se propage cemme dans un préau 



220 NENETTE AU FRONT 

d'école parmi des gamins de huit ans. Un 
jappement répond. Une petite tache blanche 
surgit de la paille. C'est Nénette qui s'est 
embarquée là sans que personne l'ait vue. 
Elle mêle à la clameur générale son indigna- 
tion patriotique et aboie aux Boches longue- 
ment. Après quoi, très grave, elle s'assoit 
sur son petit derrière pour écouter les propos 
des voyageurs. 

Où ce diable de train les mène-t-il? Les 
uns pensent à la Belgique, les autres à l'Al- 
sace. Encore, si l'on distinguait seulement le 
paysage! Mais la nuit est noire. On roule ainsi 
à travers la France, et nul ne sait par où l'on 
passe. Les hommes finissent par s'étaler sur la 
paille et s'endormir lourdement. Nénette et 
l'adjudant Matheau restent seuls éveillés. Elle 
cligne de l'œil au sous-officier, en lui mon- 
trant toute cette masse humaine assoupie. 
Mais l'adjudant lui caressant le museau : 

— Il ne faut pas rire, Nénette. Ce qui se 
passe ici est plus sérieux qu'un petit chien ne 
saurait le concevoir. Tous ces hommes ensom- 
meillés, dont tu ne vois ici que les poses 



NENETTE AU F II ONT 221 

burlesques, vont ainsi joyeusement à la mort. 
D'autres troupeaux, quand on les y mène, 
ignorent qu'ils y vont. Il n'y a que l'homme, 
Nénette, qui puisse en même temps connaître 
qu'il y va et s'y rendre de ce front serein. Il 
n'y a que l'homme qui soit ainsi maître de sa 
vie et libre de la donner pour une cause plus 
grande que lui-même. 

Bien calée sur son petit derrière, l'oreille 
inclinée, Nénette reprend à sa façon : 

— Mon adjudant, si l'homme n'était pas, 
dans la création, un être admirable, est-ce 
que nous, les chiens, nous nous désintéresse- 
rions totalement de ceux de notre race, pour 
nous vouer uniquement à lui? L'homme, il 
n'y a que lui qui compte pour nous, parce 
que nous le connaissons bien. L'homme, vous 
en parlez comme un aveugle des couleurs. Il 
n'y a que le chien qui le connaisse vraiment et 
sache de quoi il est capable. 

Là-dessus, un choc formidable renverse 
Nénette sur la paille. Les freins crient. Un 
arrêt brutal du train : c'est le petit jour. On est 
dans une grande gare de Normandie. La porte 



222 NENETTE AU FRONT 

à coulisse est ouverte. Un air froid et humide 
envahit le wagon, réveille les hommes. Voici 
les dames de la Croix-Rouge qui s'avancent 
avec des pots de café fumant. L'une d'elles, 
une toute jeune fille dont la frange blonde 
dépasse un peu, sur le front, la cornette 
blanche d'infirmière, saute sur le marchepied. 
Elle dit gentiment, d'une voix douce et cares- 
sante, mais experte aux expressions militaires : 

— Au jus! Au jus! 

C'est une jolie vision qui leur rappelle ces 
belles cartes postales glacées qu'ils admirent 
chez les libraires : une carte postale vivante. 
Ils savent que cette enfant de bourgeois riches 
a passé là une nuit glaciale, prête au passage 
éventuel des blessés qu'il faut secourir, prête à 
réconforter les convois glorieux qui s'en vont 
à la Défense. Nida, qui tend le premier son 
quart, est un peu ébloui. Son esprit roma- 
nesque pense : 

— Pour que des femmes comme ça puis- 
sent vivre en paix chez elles, nous, on peut 
bien se faire « zigouiller ». 

Nida est un citoyen du pays de la chevalerie. 



VI 



Après un arrêt de trois heures dans la gare, 
le train se remet en route. On a débouclé les 
musettes, absorbé les provisions pour se dis- 
traire. Les sous-offs ont couru de-ci de-là dans 
la ville pour ravitailler de nouveau les hommes. 
Les jambonneaux, les pâtés, les miches de 
pain abondent. 

L'après-midi se passe. Le train court tou- 
jours à travers la campagne, avec des arrêts 
dans de petites villes inconnues. Les hommes 
font des rétablissements pour se hisser à la 
hauteur des hublots. Voici qu'on traverse un 
lleuve. 



224 NENETTE AU FRONT 

— C'est la Somme, dit Nida. 

— C'est la Seine, dit Pas-de-Chance. 

— C'est la Marne, dit l'adjudant. 

Et soixante heures se passent de la sorte. 
Sur la charpente édifiée en hâte par le génie, 
on a franchi précautionneusement des ponts 
écroulés. On a changé de train, en pleine nuit, 
dans une petite gare boueuse. Et maintenant, 
tout le monde descend d'une sorte de tramway 
qui vient d'amener notre détachement de mar- 
souins au centre d'une grande ville, en bor- 
dure de quinconces où campe l'artillerie. C'est 
le petit matin. Au vent frais, Nénette éternue 
de plaisir et s'ébroue comme un jeune cheval. 
Puis elle procède à la formation de ses 
hommes, en colonne par quatre. On se demande 
où l'on est. L'adjudant Matheau se retourne et 
dit un seul mot : 

— Reims. 

Et les hommes demeurent silencieux, comme 
magnétisés. Ils ont lu les journaux depuis 
quatre mois. Ils savent. Ils sont dans le reli- 
quaire mystérieux de la France, contre lequel, 
férocement, l'ennemi s'est acharné. Au même 



NENETTE AU FRONT 225 

instant, dans l'air vaporeux et comme ouaté du 
matin, un coup de tonnerre bref et lointain 
éclate. L'écho se prolonge un peu, le bruit 
s'éteint, puis, quarante secondes après, recom- 
mence. 

— Voilà, voilà! s'écrie le caporal Minerbe, 
électrisé. On y va. 

C'est le canon. 

Nénette dresse l'oreille, hésite une minute, 
puis elle a compris. Les Boches sont là. Le 
but est proche. Marche! Et la voici qui part 
la première pour la triomphale traversée de 
Reims. Le lieutenant Fleuriot paraît connaître 
la ville. C'est lui qui guide la colonne. 

Par instants, les rafales du vent apportent 
la voix du canon si nette qu'on croirait que le 
coup part aux portes de la ville. 

Le long des rues, les portes s'ouvrent. Les 
femmes apparaissent, elles s'aventurent jusque 
sur le trottoir. La plupart viennent des caves 
où elles vivent enfermées. Elles regardent 
passer ce petit chien blanc avec son drapeau 
belge en cravate, et par derrière cette com- 
pagnie si robuste, si folle, qui chante sous le 

13. 



226 NÉNEÏTE AU FRONT 

lourd harnachement de guerre. Depuis six 
mois, combien elles en ont vu défiler ainsi 
qui ne sont pas revenus ! Tant de gaîté, tant 
de jeune insouciance les touche au cœur. Les 
voilà qui se cachent le visage dans leur tablier 
ou dans leur mouchoir. 

— Ah! les pauvres enfants! les pauvres 
enfants ! 

Parfois, dans l'alignement des maisons, une 
brèche apparaît, et dans la brèche, un amon- 
cellement de décombres. Les rues sont vides. 
Les boutiques fermées ont leur devanture 
éventrée. 

— Ah! ah! pense Nénette, nous voici arrivés 
au théâtre de la guerre. Je n'avais jamais con- 
templé des rues ainsi meublées. 

Soudain le chœur des voix hurlantes s'arrête 
net. Une rue courte et spacieuse monte à une 
grande place vide. Une petite guerrière de 
bronze sur son cheval de bataille, le drapeau 
tricolore à la main, semble y monter la garde. 
Et par derrière s'élève, grandiose, une façade 
roussie de cathédrale, toute peuplée de statues 
grignotées par les flammes. 



NÉNETTE AU FRONT 227 

Sans un commandement, sans un mot, la 
halte se fait d'elle-même. Les hommes saisis et 
indignés se recueillent. Cette cathédrale sans 
toiture, blessée par les obus, avec ses colon- 
nades écroulées, ses cadavres blanchis de sta- 
tues, ses verrières détruites, c'était pour eux le 
travail sacré des ancêtres, une chose à eux, à 
nous. Et pour la première fois l'offense de la 
haine allemande les atteint directement. Pas- 
de-Chance exprime d'un mot à lui le sentiment 
des autres : 

— Elle est rien « amochée ! » 

L'adjudant Matheau se rapproche du lieute- 
nant Fleuriot qu'il voit tout crispé, la moustache 
tremblante. Nénette entend le lieutenant mur- 
murer sourdement : 

— Ils le paieront, Matheau ! 

Nénette n'avait jamais vu de cathédrale. Elle 
trouve cela très haut, très lointain et se dit 
qu'il doit y avoir beaucoup de rats, dans les 
combles. Que celle-ci soit une ruine ou non, 
elle n'y entend pas grand'chose. Mais la cons- 
ternation de ses hommes la frappe. Le capi- 
taine vient à son tour au lieutenant Fleuriot. 



228 NÉNETTE AU FRONT 

— Je sais, oui, vous avez grandi à son 
ombre, mon ami. 

Fleuriot, l'air un peu farouche, montre un 
espace béant, à droite de la cathédrale. Un pan 
de façade noirci demeure seul debout. 

— Cela, c'était l'archevêché, avec la salle 
glorieuse des Rois oii la cour prenait ses 
repas, lors des sacres. 

Puis il se redresse. 

— Nous continuons, mon capitaine? 
Nénette interroge de l'œil le guide de la 

colonne. On repart. Une ville cela? Non, un 
champ de décombres, des rues qui s'allongent 
au milieu des plâtras effondrés, des pierres, 
des poutres, des cendres. Parfois une façade 
tient encore debout et un châssis de fenêtre s'y 
balance. Là une armoire est restée accrochée 
à la poutre d'une chambre. Une odeur de brûlé 
règne toujours dans l'atmosphère. 

— Voilà bien la première fois, pense Nénette, 
que je traverse une ville sans rencontrer 
l'ombre d'un chien. 

Personne. Pas un être vivant. Un tombeau. 
Une vie souterraine se cache dans les caves, 



NENETTE AU TRONT 229 

dont rien ne transpire. Tout à coup le lieute- 
nant Fleuriot s'arrête. Il y a là une jolie maison 
blanche au balcon sculpté, une de ces calmes 
maisons de province qui semblent pleines de 
bonheur et de souvenirs. Mais son toit crevé a 
mis à nu la charpente. Une grosse lézarde la 
balafre du haut en bas. Par une fenêtre arra- 
chée, l'on aperçoit une chambre simple et 
belle, avec, au fond, un grand lit. 

Le lieutenant regarde cette maison. Des 
larmes ont jailli de ses yeux. Mais il reprend 
sa marche. Les hommes n'ont rien vu : il ne 
s'est pas arrêté trente secondes. Et le chœur 
continue avec un entrain endiablé : 

Elle aperçoit son page, 
Mironton, Mirontaine, 
Elle aperçoit son page 
Tout de noir habillé. 

Un sifflement bizarre, comme le glissement 
strident et vertigineux d'une auto aérienne, 
puis un fracas de foudre, un éclair. Les 
hommes figés rentrent la tête dans les épaules : 
un réflexe. Puis on se retourne. L'obus les 
avait repérés et vient d'éclater h\-bas, à cin- 
quante mètres derrière eux.... 



230 NENETTE AU FRONT 

Alors intriguée, curieuse et stupéfaite, 
Nénette, qui prétend être renseignée sur tout, 
prend sa course. En quelques bonds elle a 
rejoint l'endroit où l'engin s'est abîmé dans 
la chaussée défoncée. Les pavés éclatés fument 
encore. Ses deux petites pattes agiles grattent 
furieusement le sol, pour voir.... 

Toute l'après-midi, la marche se poursuit 
dans la campagne vallonnée qu'enveloppe la 
brume. Parfois, sur le chemin, on rencontre 
des files d'autobus parisiens défonées et 
boueux. Ce sont les conyois de ravitaillement, 
dans leur marche incessante. On incline vers 
l'est. L'adjudant Matheau dit à ses hommes : 

— C'est dans l'Argonne que nous allons. 

Au creux d'une vallée resserrée que rem- 
plit une route, voici un village à demi détruit. 
A droite et à gauche montent deux coteaux 
garnis de taillis. A la première maison qui 
conserve encore la moitié de son toit et un 
poutrage intact, Nénette flaire et s'arrête. Elle 
a deviné que c'était là où logeait le comman- 
dant du secteur. Les officiers entrent. Il y a un 
trou rond dans le mur; au-dessous, un lit de 



1 



NENETTE AU FRONT 231 

camp. Une caisse à charbon sert de bureau. 
Quelques chaises dépaillées s'offrent au visi- 
teur. Mais il y a aussi une délicieuse bergère 
Louis XV en soie rose, dont Nénette prend 
possession. Vous comprenez qu'après soixante 
heures de chemin de fer, et trente kilomètres 
d'étape, on a le droit de s'asseoir confortable- 
ment. Au surplus, elle se dit que dehors, un 
grand orage gronde. Le tonnerre ne cesse pas. 
Un fracas infernal règne. Les coups de la 
foudre partent de tous les points de l'horizon. 

— Drôle de pays! pense Nénette. 

— L'ennemi? dit le commandant qui vient 
d'accueillir chaleureusement les nouveaux 
venus, il est ici, là, partout alentour, à trois 
kilomètres d'ici. Nous le pressons pied à pied. 
Il recule. Nous ne lui laissons de repos ni 
jour ni nuit. Dix mètres par dix mètres, nous 
conquérons ce bois. Après ce sera la libre pos- 
session de la plaine et de la route de M.... Là, 
plus d'embuscade possible, et nous lui ferons 
connaître la déroute. Jusque-là, ce ne sont pas 
des soldats qu'il nous faut, ce sont des Titans, 
car la bataille qui se livre ici depuis des mois 



232 NENETTE AU FRONT 

est surhumaine, et le monde n'en a pas connu 
d'aussi sombre, ni d'aussi héroïque. 
Le capitaine Delysle dit seulement : 

— Nos cinq cents hommes nous semblent 
prêts, mon commandant. 

— Ils occuperont donc tout d'abord les 
tranchées de première ligne qui viennent d'être 
éprouvées. Ensuite nous verrons. Mais il faut 
gagner le bois entier. 

Là-dessus, un coup de tonnerre plus violent 
coupe la parole à l'officier. La petite maison 
semble s'écrouler. Une pierre se détache du 
mur troué, roule à terre. 

— Celui-là, dit le commandant qui prête 
l'oreille, il a dû éclater sur l'ambulance. 

Maintenant Nénette, reposée, trotte aux côtés 
de l'adjudant Matheau qui cherche un gîte pour 
ses hommes. Oh! oh! voilà une fort belle 
grange qui s'appuie au coteau. C'est à l'extré- 
mité du village, dans une partie où les éclats 
de la foudre incessante semblent plus rares. 
Crenn se précipite et admire la qualité de la 
paille qui est longue, dorée, intacte. Balan- 
dard demeure sur le seuil, le nez en l'air. Le 



NENETTE AU FRONT 233 

comptoir de la parfumerie est une singulière 
préparation à la pluie des obus, et vous ne 
sauriez croire combien cet homme est étonné. 
Il les guette dans le ciel, mais ces diables de 
marmites passent toujours sans qu'il les voie. 
Un formidable jappement de Nénette, stri- 
dent et farouche, appelle son monde. Elle était 
là, depuis une minute grattant la paille, l'écar- 
tant de ses petites pattes frénétiques. Et savez- 
vous ce qu'elle vient de mettre à découvert? 
Un homme au visage noir et desséché, coifTé 
d'un casque à pointe oii s'éploie l'aigle impé- 
riale, et vêtu d'un uniforme réséda. Crenn 
imperturbable s'est penché ; avec son accent 
breton, chantant et tranquille : 

— Qu'est-ce que c'est que celui-ci, tout 
sec? 

— Tu ne vois pas que c'est un Boche? dit 
le caporal Minerbe. 

Alors la paille est retournée de fond en 
comble et six cadavres pareils apparaissent, 
enfouis là depuis des mois peut-être, à la suite 
d'un fait d'armes anonyme, accompli glorieu- 
sement par quelque patrouille errante. Loïk, 



234 NENETTE AU FRONT 

Balandard, les frères Hervé, Pas-de-Chance, 
plus de vingt autres se bousculent pour voir. 
Et ils sont là béants, curieux, stupéfaits, dans 
cette première entrevue macabre avec l'ennemi 
inconnu, ces momies casquées, dont l'uni- 
forme les impressionne. 

— Moi, je ne couche pas là-dessus, fait Pas- 
de-Chance, l'air dégoûté. 

— Moi non plus ! Moi non plus ! 

Et l'on va se loger comme on peut dans de 
petites fermes abandonnées dont les murs 
croulent. 



i 



VII 



C'est le^lendemain que commence la fête. 

Le détachement s'est étiré en une longue 
file, et cette colonne par un, semblable à une 
bande d'Indiens circonspects, où chaque 
homme se tient à trois mètres de celui qui le 
précède, s'avance tortueuse sur la pente escar- 
pée du taillis. Joyeuse comme une petite folle, 
Nénette, flairant le sol, gambade de droite et 
de gauche dans les feuilles mortes. Soudain, 
quelle aubaine! voici qu'elle aperçoit, saignant 
dans la mousse, un magnifique et odorant 
quartier de bœuf abandonné là de])uis de 
longs jours, et dont le fumet llatte singulière- 



236 NENETTE AU FRONT 

ment son nez de petit chien. c( Toucher le 
quart d'un bœuf pour son déjeuner, pense 
Nénette, voilà ce qui n'arrive qu'en Argonne. 
L'Argonne est un pays de Cocagne. Mais 
pourquoi mes hommes, alors, ont-ils ce sé- 
rieux, cette gravité que je ne leur ai jamais 
connue? » 

Ah! l'on ne chante plus ici MarVbroiigh ni 
la Chanson des godillots. Balandard n'entonne 
plus de périodes tonitruantes contre les Boches. 
Pas-de-Chance n'a plus aucune blague à lancer. 
Minerbe, les sourcils froncés, a vieilli de dix 
ans. Nida (Raymond) a quitté la région de ses 
rêves; le plus terrible roman qu'il ait jamais lu 
il le joue aujourd'hui, et le principal person- 
nage c'est lui-même. Crenn, Loïk, les jumeaux 
Hervé, tous les Bretons silencieux paraissent 
avoir donné aux autres la note de circonstance. 
On se tait. On marche d'un pas ferme. Mais 
Ton ne rit plus, car la mort est partout alen- 
tour. Elle vous siffle aux oreilles d'un air 
moqueur, elle vous harcèle, vous nargue, de 
ces mille balles invisibles qui parfois vous 
frôlent les cheveux ; elle vous menace du bruit 



NENETTE AU FRONT 237 

formidable des obus qui crèvent de-ci, de-là; 
elle vous défie par l'étalage des cadavres aux 
membres étendus, aux lèvres béantes, qu'on 
rencontre jusqu'en travers du chemin et qu'il 
faut enjamber. 

ïu es témoin, Nénette, que leur semelle 
bat la boue du sentier avec l'énergie coutu- 
mière, que leur tète ne fléchit pas, et qu'ils 
avancent. Mais, la mort, ils ne l'avaient, pour 
la plupart, jamais vue de si près, et tu ne 
voudrais pas qu'ils plaisantent. Attends un 
peu. Tout à l'heure les Parisiens se réveille- 
ront. Mais ce moment-ci est le moment de la 
surprise première. 

Le lieutenant Fleuriot et l'adjudant Matheau 
se sont partagé les sections. De temps en temps, 
ils se retournent et se regardent. Pas un homme 
n'est encore tombé. Ils en éprouvent comme 
une fierté de bons bergers. 

Enfin voici que le flanc du coteau s'échancre. 
Une ouverture y est taillée en biseau. C'est 
l'entrée d'une tranchée couverte. Nénette, 
qu'une digestion copieuse n'alourdit pas, s'y 
précipite la première. Un à un, comme des 



238 NENETTE AU FRONT 

fourmis qui s'enfoncent dans la fourmilière, 
les hommes s'y glissent en rampant. 

D'autres hommes sont là, enlizés dans la 
boue, devant, pour se mouvoir, décoller leurs 
pieds et leurs jambes d'un mastic épais qui, 
par-dessous chaussures et pantalons, tient à la 
peau. C'est un antre ténébreux où l'on n'aperçoit 
qu'à peine les visages. Il s'agit seulement de 
découvrir le boyau qui conduit en première 
ligne. Dans le crépitement assourdissant des 
feux de salve, à quatre pattes, les hommes 
avancent en tâtonnant. Nénette, qui trottine 
par devant, les dirige.... Enfin la voix de 
Minerbe : 

— Eh, les locataires! il faut déloger. C'est le 
terme, les gars, on a loué à votre place. 

C'est une tranchée en feston, où l'on s'accrou- 
pit trois par trois, séparés d'un autre groupe 
par une dent rentrante du zigzag. Déloger? 
Les anciens locataires ne se font pas prier. 
On entend un bruit de gâchettes, de cartou- 
chières qui se ferment, de fusils qu'on rac- 
croche, de ceinturons qu'on boucle. 

— On s'engourdit là-dedans au bout de 



NENETTE AU FRONT 230 

quatre jours, expliquent-ils. Mais on ne parle 
pas trop haut, parce que là-bas, à quinze 
mètres, derrière ce bourrelet de terre, les 
Boches sont cachés et entendent tout. 

Là-dessus, Nida, curieux comme une chatte, 
et grillant de voir enfin l'ennemi vivant, hausse 
la tête et se hisse pour essayer de jouir du 
spectacle. Un formidable coup de poing sur 
l'épaule le descend. C'est le caporal Minerbe. 

— Gros malin! Tu tiens donc à recevoir 
des pruneaux dans les yeux? Dans la tranchée, 
mon vieux, il faut que rien ne dépasse, ou sans 
cela, gare! 

Voici que le tir s'organise. La consigne 
est de tirer sans répit. Alors, pour la première 
fois, un trouble naît dans l'esprit de Nénette. 
Cela ne pourrait pas s'appeler de l'inquiétude, 
non; à peine un nuage sur sa sérénité. Et un 
besoin la prend de se rapprocher de l'adjudant, 
qui lui est apparu comme le plus fort. Chose 
étrange, un instinct différent presse la main 
du chef de rechercher la petite tête de Nénette 
et de la flatter distraitement. Le moment est 
venu où toutes les minutes semblent définitives. 



240 NÉNETTE AU FRONT 

Le thermomètre de la vie monte follement 
dans les cerveaux. Ce qui fut pour chacun 
c( l'existence », apparaît le fait d'une autre 
planète, une ère abolie. Mais caresser le pelage 
soyeux d'un petit chien aux yeux rieurs est 
un geste doux, apaisant, qui vous détourne 
un instant des horreurs de l'enfer. 

— Mon adjudant, déclare Nénette, vous 
nous avez amenés dans un quartier bien 
étrange; et il me semble qu'il y a ici quelque 
chose de peu sûr. 

— Tu ne te trompes pas, Nénette. Avant 
ce soir, il y aura, dans cette tanière, bien des 
vides; et je frémis, moi qui ai conduit ici tous 
ces hommes, à me demander lesquels seront 
frappés. 

— Si j'étais vous, mon adjudant, au lieu 
de rester inerte et passif, attendant les balles 
dans ce terrier, je bondirais hors d'ici et j'irais 
chasser mes ennemis sans y mettre tant de 
patience. Il m'est arrivé plus d'une fois de me 
battre et contre des chiens plus gros que moi. 
Je ne mettais pas quinze mètres entre nous. 
Je fonçais sur eux. Je leur plantais mes crocs 



i 



NENETTE AU FRONT 24l 

hardiment aux endroits sensibles et je les 
poursuivais dans leur fuite. 

— Nénette, crois bien que les Français eus- 
sent préféré ta manière, et que, pour eux, le 
pire de cette guerre, aura été de la faire au 
rebours de leur goût et de leur tempérament, 
comme aussi ce sera leur honneur d'avoir 
vaincu grâce à des qualités qu'il leur aura fallu 
improviser en eux-mêmes. Le mot de courage, 
ici, vaut dix fois ce qu'il valait naguère, petit 
chien. Mais nous nous savons la force d'une 
nation immortelle qui lutte pour son honneur 
insulté. Je ne sais si je me fais bien com- 
prendre, Nénette? 

— Je comprends à peu près, mon adjudant. 
Mais je voudrais voir les Boches délogés de 
leur trou. 

— Patience, Nénette, tu les verras. 

Le vent du soir a balayé le ciel. Un mince 
croissant de lune 3' monte doucement, étince- 
lant comme une pierrerie taillée. La boue 
durcit au fond de la tranchée. Les moustaches 
se hérissent de glaçons : c'est la gelée. Voilà, 
Dieu merci, l'arrivée des gamelles. IJn quart 

14 



242 NENETTE AU FRONT 

de vin, une portion de bœuf presque encore 
tiède, du pain si abondant qu'on n'en mangera 
pas la moitié, tout cela réchauffe. Et dans 
chaque petit fortin, trois par trois, on festoie. 
Balandard, Minerbe et Nida se trouvent 
ensemble. On respire. La journée a été bonne. 
Pas un blessé. Les balles? On commence à les 
blaguer. On se détend un moment. On fume 
une pipe. On cause peu. On rêve. De l'inté- 
rieur de sa capote Balandard sort un porte- 
feuille. Il y a des lettres, une photographie. 

— Tenez, les gosses, regardez si elle n'est 
pas bien, ma petite femme? 

Au clair de lune, un jeune visage de 
Parisienne souriante apparaît. Avec un grand 
intérêt Minerbe et Nida apprécient la grâce 
de la bouche tendre, des yeux malicieux. 
Balandard plein d'orgueil raconte : 

— J'étais au comptoir de la parfumerie. 
Elle, aux gants. Cette gamine-là m'aimait 
depuis deux ans sans que je m'en doute. 
Et moi, grosse bête, je n'osais pas lui parler. 
Oui, mon petit Nida, c'est comme je te le dis, 
parce qu'elle était la plus chic de la maison, 



NENETTE AU FRONT 243 

sans conteste. Elle m'émotionnait, là. Et puis, 
un dimanche, on est allé à Viroflay, avec des 
amis. Ils étaient trois à me blaguer parce que 
j'avais confondu des betteraves avec des 
choux, dans un champ. Alors elle a pris ma 
défense, si gentiment, si gentiment! Pauvre 
petite chatte! On s'est épousé, voilà quatre 
ans. On s'aime plus que le premier jour. On 
a un petit garçon qui est en nourrice à 
Chatou. On allait le voir tous les dimanches. 
On devait le reprendre au printemps, chez 
nous. Au moment de la mobilisation, elle a 
eu un couraii^e de tous les diables. Elle me 
disait : « Va, mon gros, si l'on me donnait 
un fusil, je partirais avec toi! » Elle est venue 
me conduire à la gare de l'Est, sans verser une 
larme. Mais elle était pâle comme une morte. 
Quand le train a démarré, je l'ai vue qui se 
cramponnait à la grille du quai... 

Un sanglot éclate. Balandard se cache la 
ligure dans les deux manches de sa capote. 
Minerbe ne rit pas. Lui aussi tire une photo- 
graphie. 

— C'est ta bonne amie? interroge Nida. 



244 NENETTE AU FRONT 

— Penses-tu! fait Minerbe, sérieusement 
indigné. C'est ma mère. 

— Comme elle est jeune ! dit Nida. 
Minerbe reprend seulement : 

— Elle est veuve. Elle n'a que moi. 
Alors on contemple cette femme qui ne 

possède plus dans la vie qu'un bien unique, 
ce caporal de dix-huit ans que la mort taquine 
et harcèle, qu'un miracle seul peut sauver. 
Mais Nida, dans le creux de sa main, tient 
aussi un portrait. 

— Voici ma fiancée, dit-il orgueilleusement 
C'est une belle fille blonde, forte, super- 
bement bâtie. Il explique : 

— Elle est comme moi, marinière sur les 
chalands; elle habite la Seine entre Rouen et 
Paris. Elle a des cheveux si dorés que le 
matin, sur le pont, quand le soleil les éclaire, 
on dirait qu'elle flambe. Elle peut tenir la 
barre comme un homme; et un jour, elle a 
sauvé en nageant deux petits garçons qui se 
noyaient. 

Il ajoute — car la vie de Nida est un roman, 
comme les livres qu'il dévore : 



NENETTE AU FRONT 245 

— Je devais l'épouser demain. 

— Quoi donc? s'écrie, là-bas, l'adjudant 
Matheau, on ne tire plus? Allons, au fusil ! 

L'ordre se propage, d'homme en d'homme. 
le long de la tranchée : « Au fusil! au fusil! » 
De nouveau le crépitement recommence. On 
tire, cependant que des ombres chéries con- 
tinuent de flotter dans le clair de lune... 



14. 



VIII 



Une chose intrigue Nénette, ce sont les 
chuchotements qu'elle entend là-bas, à quinze 
mètres, derrière ce bourrelet insolite du ter- 
rain. Elle veille, petite sentinelle blanche, 
le museau fourré dans un des créneaux de 
la défense. Des êtres s'agitent, dans cette 
cachette, et lancent des mots qui ne lui sont 
pas familiers. Elle voit aussi bouger, çà et là 
dans le bourrelet, la bouche des canons de 
fusil. Et puis, phénomène bien divertissant 
pour un petit chien, dans un bruissement 
continu, les herbes s'agitent comme des folles, 
des frémissements les parcourent sans cesse 



NENETTE AU FRONT 247 

dont elles retombent hachées, inertes. Il ferait 
bon suivre, dans ce bout de clairière, ces 
mouvements amusants de l'herbe. Plus d'un 
coup, Nénette a bondi hors de la tranchée, 
pour aller, en joueuse effrénée, courir après 
les balles. Chaque fois, un ordre impérieux 
(l'un de ses hommes l'a ramenée et blottie au 
fond du terrier : 

— Ici, Nénette! 

Pourtant, ce matin, une onde nouvelle 
d'indépendance la envahie. On a beau la 
menacer, la supplier, rien ne l'arrête. La voici 
gambadant de droite, de gauche, flairant ici, 
flairant là. 

— Sacrée Nénette! pensent les hommes, son 
compte est réglé. 

Mais non. Sa menue personne blanche va et 
vient, si vite qu'elle paraît ne pas toucher 
terre. Elle esquive les balles. Soudain elle 
s'arrête, dresse en pointe ses deux oreilles : 
un appel a retenti là-bas, dans le trou insolite, 
un petit sifflement amical. 

— N'y va pas. Nénette, crie Nida, c'est un 
piège! 



248 NENETTE AU FRONT 

Empêcher Nénette! d'être curieuse? Autant 
arrêter le vent qui court! La voici qui se 
précipite au rebord de la tranchée ennemie. 
Son poil se hérisse, ses pattes s'écartent, ses 
jarrets se tendent, sa voix aiguë s'élève en 
jappements furieux. Elle a vu, tapis dans la 
terre, les casques à pointe. Sa colère n'a plus 
de bornes. 

Mais, comme par enchantement, la fusillade 
française tout d'un coup s'est tue. Est-ce que l'on 
peut tirer sur Nénette? Nénette, c'est la petite 
compagne du régiment, sa gaîté, son entrain, 
son guide. Tuer Nénette, ce serait massacrer 
un idéal léger d'insouciance, de hardiesse, 
d'intrépidité. Les Boches l'ont deviné. Aussi, 
comme il s'amusent de cette situation, comme 
ils la prolongent à plaisir! Ici on lui tend un 
os, là un morceau de sucre. On Famadoue. 
On la retient. Pendant ce temps, là-bas, les 
balles se refusent à sortir des fusils. Et puis deux 
ou trois casques se hasardent, protégés par la 
présence de cette petite bête en furie. Ils se 
haussent lentement. Comme ils connaissent 
bien cette tendre sentimentalité française qui 



NENETTE AU FRONT 249 

désarme des soldats ivres de haine, devant un 
petit chien qu'on a peur de blesser! On entend 
de gros rires. Ils se moquent.... 

Alors le caporal Minerbe n'y tient plus. Il 
saute. Voici que son buste tout entier émerge 
en vivante cible. Second mouvement : il 
s'aplatit. Puis de toutes ses forces il hurle : 

— Ici, Nénette! 

Nénette a compris. Encore toute grondante 
et frémissante, elle revient. Les Boches ne 
tirent pas sur elle. Pourquoi? 

Dans la taupinière, Minerbe se laisse glisser 
comme un petit ramoneur le long d'une che- 
minée. Une balle a troué la bordure de son 
képi, à gauche; l'adjudant Matheau est auprès 
de lui tout pale. Il lui dit seulement en 
riant : 

— Grand fou! 

Et maintenant, hardi les mitrailleuses! 



IX 



La foudre a éclaté dans la tranchée. 

On aurait dit un ballon d'enfant que, par 
manière de plaisanterie, les Boches lançaient 
de leur trou. Puis aussitôt l'effroyable détona- 
tion de la bombe à main. Trois hommes gisent 
dans le petit espace que leur délimitent les 
« dents de scie ». On rampe, on se bouscule, 
pour venir voir. Ce sont trois pauvres Bretons 
qui ne parlaient jamais français. L'un, frappé 
en pleine poitrine, vient d'expirer. Les deux 
autres ne sont atteints qu'aux jambes. Loïk 
s'avance, penche sur les victimes son visage 
criblé de tâche de rousseur. 



NENETTE AU FRONT 251 

— Marrow! prononce-t-il à voix basse (il est 
mort). 

Crenn est là aussi, avec les frères Hervé. Ils 
échangent en leur langue granitique des mots 
qui ont le son de la pierre frappée. Mais seul 
le défunt les occupe. Cependant les blessés 
perdent du sang en abondance et maladroi- 
tement cherchent à s'appliquer leur panse- 
ment. Nénette est là aussi en spectateur com- 
patissant. Sa tête au museau pointu inclinée 
sur l'épaule, de l'air d'un praticien qui élabore 
un diagnostic, elle contemple dans cette chair 
meurtrie le trou béant d'où le sang bouillonne. 
Puis sa petite langue s'allonge timidement, et, 
avec une douceur touchante, elle se met à 
lécher la plaie du camarade. Tous la laissent 
faire, attendris.... 

— Sapristi, mettez-y plutôt de la teinture 
d'iode! 

C'est l'adjudant Matheau qui arrive enfin. 
Il active les pansements. Des hommes de 
bonne volonté s'offrent pour charger les 
malheureux sur leurs épaules, et les conduire 
au poste de secours. Ils s'en vont ainsi, à 



252 NENETTE AU FRONT 

quatre pattes, le long du couloir, pendant que, 
sur leur dos, sans une plainte, cruellement 
ballottés cependant, les blessés se laissent 
emporter. 

Deux, trois nouvelles bombes éclatent. 
Mais elles s'enfoncent en terre, ne blessent 
personne. Néanmoins, Balandard est dans une 
rage folle. Son visage se congestionne. Des 
gouttes de sueur y roulent. Quoi! rien pour 
leur répondre, rien qu'un flingot qui ne les 
atteint pas! Toup à coup il avise une bou- 
teille, une bouteille de Champagne vide, jetée 
peut-être le soir du réveillon au fond de la 
tanière, et voilà que d'un coup de poignet 
savant, en bon tireur, il envoie ce projectile 
ironique en plein dans la tranchée boche. Et 
ce fait d'armes l'a soulagé. 

Alors une voix part de là-bas, qui avec un 
indescriptible accent teuton s'essaye à pro- 
noncer : 

— Ici, Nénette! Ici, Nénette! Kamerad! 

Mais vous pensez bien que Nénette n'a garde 
de bouger. 



Aujourd'hui, quatrième et dernier jour de 
tranchée, on déménage : on va loger en face. 
L'ordre est venu de prendre la tranchée boche : 
on la prendra. 

La tranchée adverse est un ancien ouvrage 
datant de l'époque où on les creusait droites, 
rectilignes, sans les zigzags protecteurs de la 
dent de scie. C'est ainsi, du moins, qu'elle 
apparaît. Mais le lieutenant Fleuriot et l'adju- 
dant se concertent, car elle aurait pu être 
secrètement aménagée à l'intérieur et s'être 
garnie, après coup, de muretins de protection. 
Il faudrait savoir sa conformation avant d'en- 
treprendre l'expédition commandée. 

15 



254 NÉNETTE AU FRONT 

— Y a-t-il ici un homme pour risquer sa 
peau? 

Les ordres sont donnés à voix basse. Il 
faut que le téléphone humain les transmette 
de bouche en bouche. Et l'on entend ainsi la 
phrase qui marche, dans le silence, chuchotée 
sur des modes divers, jusqu'au bout : 

— Y a-t-il ici un homme pour risquer sa 
peau? 

Un temps, pour la réflexion. 

Le premier qui bouge est Minerbe. Sur 
trois pattes, il se glisse jusqu'à l'adjudant. 
Un autre est derrière lui, c'est Crenn. 

L'adjudant les regarde tous les deux. Il ne 
dit rien. Sous la moustache, ses dents mordent 
fortement la lèvre inférieure comme s'il voulait 
dissimuler ce qui se passe en lui. Puis, s'adres- 
sant au jeune caporal : 

— Non, Minerbe, je ne peux pas vous 
prendre. Je sais que vous êtes brave, mais 
justement parce que vous avez déjà fait vos 
preuves, il n'y a plus en vous l'agilité, la sou- 
plesse qui répondraient à votre ardeur. Vous 
êtes encore un blessé, Minerbe. 



NENETTE AU FRONT 255 

— Zut! dit Minerbe avec un geste d'enfant 
boudeur. 

Reste Crenn, le grand Cornouaillais aux 
boucles rousses. Et l'adjudant hésite. Il se 
rappelle la petite coiffe blanche qui voletait 
comme un oiseau dans la cour du quartier, 
l'orpheline que sa marâtre battait, et qui avait 
tant d'amitié pour Crenn. Sa voix tremble un 
peu quand il dit : 

— Crenn, il s'agit d'aller se faire tuer. 

— Entendu, mon adjudant. 

— Vous comprenez bien, c'est la mort. 

— Mon adjudant, répond sentencieusement 
le Breton, tout ce qui a ouvert les yeux les 
ferme. Du moment où l'on a vu mon intersigne, 
aujourd'hui ou demain, qu'est-ce que ça fait? 

— Bien. Je veux savoir si la tranchée boche 
est droite à l'intérieur, ou si elle forme des 
replis, comme la nôtre. Il faut donc essayer 
d'y aller voir, et de là-bas, me faire un signe 
qui indique ou la ligne droite, ou la ligne 
brisée. Vous avez bien compris, Crenn? 

— Oui, mon adjudant. Je ferai comme ceci, 
ou comme cela. 



256 NENETTE AU FRONT 

Et il dessine de son grand bras une télé- 
graphie très explicite. 

— Parfait, Crenn. Vous n'avez rien à me 
demander? 

— Pardon, mon adjudant. Envoyer ceci à 
ma femme. Marie-Jeanne Crenn, à Rhunapenç 
en Châteaulin, Finistère. 

Et il tend une enveloppe toute préparée qui 
contient une boucle de ses cheveux. 

Les yeux de l'adjudant sont devenus très 
brillants. 

— Crenn, dit-il encore, en lui montrant la 
clairière, tout ce bout de terrain de France, 
c'est vous qui l'aurez redonné au pays. 

Un large sourire de contentement élargit le 
visage de Crenn qui fait le salut militaire. 

— Kenavô, mon adjudant! 

— Votre main, Crenn.... 
Attention! Nénette sera de la partie. 

Les épaules de Loïk font, là-bas, à Crenn 
la courte échelle, et pendant qu'une masse 
bleue, aux lents mouvements, sort de la tran- 
chée, s'aplatit et rampe, Matheau empoigne 
violemment Nénette par la peau du dos, et 



NENETTE AU FRONT 257 

comme un projectile, lance le petit chien dans 
le terrain découvert qui sépare les lignes de 
front. De la tranchée boche, des voix partent 
en effet. 

— Ici, Nénette! Kome, Nénette! Kamerad! 
Il semble que le stratagème ait réussi, 

qu'on n'ait pas vu Crenn, rampant invisible- 
ment là-bas, mais seulement la petite tache 
blanche qui aboie férocement. 

— Mords-les! Nénette, kss, kss! 

Crenn a gagné un mètre. Voici qu'il en 
a gagné deux. Des siècles se passent. Un 
chêne l'abrite maintenant. Il avance. Les 
casques à pointe ont aperçu le drapeau belge 
que Nénette porte au cou, en cravate, et en 
ont résolu la conquête. D'ailleurs son caprice 
favorise le leur, car elle aussi gagne, par 
l'autre extrémité, la tranchée boche. Mais 
l'adjudant Matheau, immobile, des soubre- 
sauts dans la poitrine, reste les yeux fixés sur 
la masse bleue, qui, avec des lenteurs de 
serpent, se glisse dans l'herbe. Soudain, 
une fusillade : le veilleur a signalé Crenn. Il 
n'est plus qu'à deux mètres du but. Il bondit. 



258 NÉNETTE AU FRONT 

Son mouvement déroute le tir. Il est au bord. 
Il étend son grand bras osseux tout droit 
pour le signal convenu. Puis on le voit tom- 
ber la tête en avant, dans la tranchée de 
l'ennemi. 

Cela n'a pas duré dix secondes. 

L'adjudant Matheau ferme^les yeux, réprime 
un sanglot qui lui soulève la poitrine, et tout 
de suite : 

— Prenez vos pics; nous allons creuser 
un couloir pour joindre leur tranchée. Tra- 
vaillez sans bruit, en silence. 

Le pic-pelle, la pioche sont maintenant 
en œuvre. Les taupes bleues avancent douce- 
ment dans la galerie. Les coups des outils 
sont lents, assourdis. On dirait que le terrain 
est grignoté. Nénette, à deux pattes, gratte 
aussi, tant et si bien qu'à midi, Pas-de-Chance, 
qui est en avant, peut entendre les Boches 
manger leurs saucissons, de l'autre côté de 
la mince cloison de terre qui sépare mainte- 
nant leur abri du couloir français. 

— Par ici maintenant le moulin à café. 

Et la mitrailleuse est amenée jusqu'à cette 



NENETTE AU FRONT 259 

extrémité du boyau, attendant que les dernières 
pelletées de terre s'écroulent. 

Qui donnera le dernier coup de pioche? 
Songez que depuis quatre jours ces hommes 
sont privés de sommeil, qu'ils sont exténués, 
et qu'il s'agit là de se jeter, l'outil à la main, 
dans l'antre du loup. Pas-de-Chance hésite. 
Loïk a des gouttes de sueur perlant, malgré le 
froid intense, au bord de son képi. Balandard, 
pris d'une faiblesse^, doit s'accoter à la paroi du 
couloir. C'est la nature misérable qui défaille 
un instant. 

— La France compte que chaque homme 
fera son devoir, dit l'adjudant Matheau. 

Il n'en faut pas plus. Dans cette phrase il y 
avait une étincelle. Un visage aux longs yeux 
de jeune fille surgit. C'est le caporal Minerbe 
qui empaume un pic. 

— Et allez donc! 

La cloison tombe. Plus de dix canons de 
fusil apparaissent dans l'échancrure, avec une 
longue file de casques à pointe, derrière. Mais 
aussitôt, la manivelle de la mitrailleuse est en 
marche, le long chapelet des balles s'égrène, 



260 - NENETTE AU FRONT 

dans la tranchée. En même temps les baïon- 
nettes françaises bondissent là-bas, accourent 
étincelantes. C'est la grande mêlée. 

Un petit clairon s'élève : Nénette, qui sonne 
la charge. 

Voici le bilan : cent soixante-treize ennemis 
tués, trente-cinq prisonniers, quinze mètres de 
terre française reconquis, et un nouveau domi- 
cile où Ton s'installe. 

— Ça sent le Boche ici, fait Pas-de-Ghance, 
en se pinçant le nez à deux doigts. 

Des morceaux de saucisson traînent dans le 
fond durci du boyau : les profits de Nénette. 



XI 



Minerbe a reçu deux balles dans le ventre. 
Il souiïre. Il va mourir. Il ne s'était pas plaint. 
On ne l'avait pas cru blessé tout d'abord. 
Maintenant il est couché sur deux capotes 
réséda, dont on lui a fait un matelas, et la tète 
appuyée sur le genou de Nida qui lui sert 
d'oreiller. Les autres, massés autour de lui, le 
regardent. Le visage aux longs yeux noirs se 
décompose lentement. Mais sa vie intérieure 
est encore profonde et ardente. Il se dit qu'il 
n'a pas fait plus que Crenn, et que d'ailleurs la 
France attendait qu'il remplit son devoir. Mais, 
tout à coup, un cri lui sort des lèvres : 

15. 



262 NÉNETTE AU FRONT 

— Maman! 

Les autres détournent la tête. Ils se souvien- 
nent de la photographie : cette femme encore 
si jeune dont Minerbe disait : « Elle n'a plus 
que moi. » Alors que va-t-il lui rester mainte- 
nant? Et du revers de leur manche, les cama- 
rades s'essuient les yeux. 

L'adjudant Matheau est là, impassible, con- 
templant cet enfant qui meurt. Ses yeux ren- 
contrent les longs yeux de jeune fille. Le petit 
caporal essaye un sourire douloureux. 

— Embrassez-moi, mon adjudant. 

On s'écarte. Matheau se penche, glisse son 
bras sous la tête de Minerbe, l'enveloppe d'une 
tendresse qui rappelle au mourant la mère 
absente. 

— Mon petit Minerbe, tu es un grand héros. 
Ils sont quinze morts, que le soir, avant de 

regagner le cantonnement, on enterre là, près 
de la tranchée dont ils représentent le prix 
magnifique. 



XII 



Deux jours au cantonnement, ce n'est pas 
gai. Nénette préfère la tranchée. 

— Là, pense-t-elle, on se sent les coudes 
au milieu de ses hommes. 

Tandis qu'ici, les escouades sont logées un 
peu partout, dans les maisons écroulées. On 
fait la cuisine au hord de la route, et quand 
un obus de 77 tombe dans la marmite, comme 
c'est arrivé hier, « on se brosse », dit Nénette. 

Maintenant qu'elle a compris le sens de la 
guerre, elle ne rêve plus que poursuivre les 
Boches. Qu'est-ce qu'on fait ici? On mange. 
On dort. Mais Nénette n'est pas fatiguée. N'y 



264 NENETTE AU FRONT 

a-t-il plus d'ouvrage là-haut? Et elle se livre à 
l'action individuelle, gravit, en flairant le ter- 
rain, le coteau broussailleux, cherchant le 
Boche, brûlant de le découvrir. Parfois elle 
s'arrête devant un animal étrange qui descend 
lentement la pente sur quatre pattes mala- 
droites, en gémissant. Elle tombe en arrêt 
devant l'être inconnu, ses jarrets se raidissent, 
un jappement claironne. Mais quoi, ce pan- 
talon rouge! ce visage baigné de grosses larmes 
de souffrance! Un ami sûrement! Et Nénette 
laisse passer le pauvre camarade aux pieds 
gelés. 

Il y a au cantonnement une sorte de grand 
paysan aux sabots pleins de paille, qui inspire 
tant de respect à tout le monde que Nénette se 
fait toute petite en passant devant lui. Le lieu- 
tenant Fleuriot, le commandant du poste lui- 
même, ne lui parlent que la main au képi. 
Nénette, elle, s'en va, le nez à terre, la queue 
frétillante, par politesse. 

Ce soir, il y a grand conciliabule entre les 
chefs. Le capitaine Delysle, un papier à la main, 
cause avec nervosité. Et le grand paysan est 



NENETTE AU FPxONT 265 

là en sabots, en veste de cuir; lorsqu'il dit un 
mot, tout le monde se tait. L'adjudant Matheau 
lui aussi est présent. Quant à Nénette, vous no 
voudriez pas qu'elle fût ailleurs. Assise sur son 
petit derrière, la pointe de son museau en l'air, 
elle dresse l'oreille. 

Le grand paysan paraît affectionner l'adju- 
dant Matheau. Il le prend par l'épaule : 

— Cette guerre, mon ami, est une guerre de 
sections. 

Mais la conversation est un peu savante 
pour Nénette. Il est question d'offensive, de 
grand mouvement, de mines à poser, d'atta- 
que simulée. On est là sur la terre durcie par 
le gel précoce. Le crépuscule tombe dans la 
vallée. La lune se lève derrière les taillis, 
là-haut. C'est l'heure où, naguère, il faisait bon 
rentrer chez soi pour s'asseoir auprès du feu. 
Le grand paysan dit : 

— Vous m'avez bien compris, adjudant 
Matheau? Vous m'avez tout à fait compris? 

— Oui, mon colonel. 

Maintenant c'est l'appel des hommes. Et 
voici la file des deux sections qui s'allonge sur 



266 NENETTE AU FRONT 

la pente du coteau. Où va-t-on? Un vent cin- 
glant vous glace. La foudre incessante gronde 
toujours. On va dans l'inconnu, dans l'obscu- 
rité, au massacre, à la mort. Le sac est lourd. 
Le terrain escarpé. De temps en temps, un 
homme bute sur une souche. A intervalles, on 
croise des civières que les brancardiers descen- 
dent avec peine, et puis des soldats aux pieds 
gelés, égarés dans la nuit. Ily a cinq kilomètres 
à faire, avant de gagner le point assigné du 
secteur. Nénette, de droite et de gauche, 
folâtre... 

Le clair de lune est devenu splendide. On 
lirait le journal si on en avait le temps. Mais 
on chemine à présent dans les boyaux des 
tranchées. Voici la tranchée de première ligne 
d'où le mouvement ordonné doit partir. On s'y 
installe. Un retardataire arrive en soufflant. 
C'est Balandard qui court ainsi depuis le can- 
tonnement, sans avoir pu rattraper sa section. 
Il voyait de loin les camarades, et la petite^ 
tache blanche de Nénette le guidait lorsqu'ils 
s'effaçaient dans l'ombre. Tout époumonné, il 
crie : 



NENETTE AU FRONT 267 

— Vous ne savez pas? je suis cabot! Oui, 
les gars, je suis cabot, le colonel vient de me 
nommer. 

— Sacré Balandard! murmure Pas-de- 
Chance, émerveillé. 

^[ais Balandard se trouble : sa voix s'altère. 

— Quand ma petite femme saura ça!... 

Il n'en peut dire davantage. D'ailleurs, là- 
bas, à l'extrémité du couloir, l'adjudant donne 
des ordres qu'on se répète de bouche en 
bouche : 

— Au commandement, vous vous assoirez, 
tous, au bord arrière de la tranchée. 

— D'un bond, vous gagnerez le bord avant. 

— Alors vous vous coucherez et vous vous 
porterez ainsi à cinquante mètres de la tranchée 
ennemie. 

— Et là, vous tiendrez sans tirer un coup de 
fusil. 

Les voix s'étonnent; elles se troublent, mais 
elles répètent docilement : 

— Et là vous tiendrez sans tirer un coup de 
fusil. 

— Jusqu'à la mort. 



268 NENETTE AU FRONT 

D'un bout à l'autre de la tranchée, la phrase 
circule, glaciale : 

— Jusqu'à la mort. . . Jusqu'à la mort. . . 

— Nénette! appelle Matheau, viens ici. Tu 
vas nous suivre, ou même nous précéder. Tu 
es, Nénette, notre panache, le drapeau de 
notre insouciance française, et le héraut de 
notre infrangible ténacité. Viens à la mort 
avec nous, Nénette, petite âme du régiment, 
qui sers la France à ta manière légère et folle. 
Les Boches n'ont pas de petit chien comme toi : 
ils ne sauront jamais en avoir, et c'est la raison 
mystérieuse qui fera notre victoire. Notre vic- 
toire, nous ne la verrons peut-être pas, Nénette, 
mais nous travaillons pour que d'autres la rem- 
portent. En avant! 

Cet « en avant », l'adjudant Matheau l'a si 
fortement lancé que toute la tranchée l'a 
entendu. Aussitôt, comme s'il s'agissait d'une 
partie de barres, une brochette d'hommes assis 
s'alignent sur le bord arrière du couloir. Un 
coup de sifflet : les voici en avant. Ensuite les 
corps s'allongent par terre et progressent en se 
traînant. Le drap bleu de la capote fait, avec la 



NENETTE AU FRONT 269 

bosse du sac, deux taches obscures qui dispa- 
raissent dans la couleur du terrain. Mais les 
clous des godillots étincellent au clair de lune, 
et l'on ne voit pas autre chose que cette longue 
file de souliers, tirés par saccades, qui avance 
lentement. 

Attention! des balles sifflent. Oui, mais elles 
viennent d'une tranchée française, creusée de 
biais, à droite, et qui s'est méprise sur le mou- 
vement qu'elle distingue mal. L'adjudant 
Matheau se crispe. Comment! ses deux sec- 
tions atteintes, stupidement, par les nôtres! Et 
parcourant le front de ce cordon humain, il 
réclame : 

— Un homme de bonne volonté, pour une 
liaison. 

Silence. 

Matheau réitère sa demande. Nida fait un 
geste, mais Pas-de-Chance l'a devancé. Et le 
voici face à l'adjudant. Les deux hommes, le 
ventre sur la terre durcie, échangent quelques 
mots. 

— Mon adjudant, dit le soldat, je suis un 
dégoûtant. J'ai laissé tuer Crenn, puis le capo- 



270 NÉNETTE AU FRONT 

rai Minerbe, l'autre fois. Eux, ils avaient de la 
famille. C'était à moi de marcher. 

Et l'enfant des c< Fortifs » lève son front 
tatoué pour dire qu'il est prêt. C'est bon. Il va 
se diriger vers la tranchée française, pour 
avertir les camarades. Ce sera dur! 

Pendant ce temps, on gagne du terrain. La 
tranchée boche est à cent mètres. c. à quatre- 
vingts. Soudain, le bouillonnement d'une 
mitrailleuse, et la course effrénée des balles 
ennemies au ras de l'herbe... 

Mais il y a une erreur de réglage : les pro- 
jectiles ne blessent que la terre gelée où ils 
s'enfoncent. Et la ligne des souliers à clous 
progresse toujours. Nénette bondit dans 
l'herbe après les balles. L'adjudant, pareil au 
chien de berger, fait à quatre pattes le tour de 
son troupeau. 

— Hardi! hardi! Voyez si Nénette a peur! 

La distance n'est plus guère que de soixante 
mètres. Le tir s'est relevé. Parfois, au long de 
la ligne, deux godillots s'immobilisent sur le 
terrain. Mais le reste continue d'avancer régu- 
lièrement. N'est-ce pas une chose entendue 



NENETTE AU FRONT 271 

qu'on tiendra jusqu'au bout? Les épaules 
s'aplatissent au ras de terre. Des balles entrent 
dans les sacs. On les entend résonner sur le 
fer-blanc du quart. Enfin, voici la halte. 

— Abritez-vous! fortifiez-vous! crie l'adju- 
dant Matheau. 

Et saisissant un pic sur le dos de Nida, il se 
met à creuser fiévreusement le sol, pour 
donner l'exemple. Une divine espérance 
l'anime, celle de sauver sa troupe entière, 
dont pas un homme encore ne semble atteint 
mortellement. Et puis ne faut-il pas à tout 
prixtromper cette effroyable immobilité devant 
la mort? Le temps passe. Là-bas, la fusillade 
fait rage. Mais déjà un petit bourrelet de terre 
s'édifie. 

Soudain l'éclair attendu aveugle Matheau : 
un choc formidable dans la tête, et la chute de 
son corps dans la terre qu'il vient de remuer. . . . 

Presque au même instant, un épouvantable 
fracas de cataclysme : en face, le paysage 
semble se soulever dans un nuage. Des mor- 
ceaux du sol sautent en l'air; des casques à 
pointe, des formes humaines apparaissent 



272 NENETTE AU FRONT 

parmi le feu, dans l'explosion. Deux cents 
mètres de tranchée allemande viennent d'être 
bouleversés par nos mines. 

Et vous comprenez maintenant pourquoi 
cette hardie, cette invraisemblable diversion 
de nos coloniaux, pendant laquelle, sournoise- 
ment, une escouade du génie creusait la terre 
et posait ses engins. 



XIII 



Quand l'adjudant Matheau se réveille, il est 
confortablement couché sur un matelas, au 
poste de secours. De jeunes médecins auxi- 
liaires se penchent sur son front emmailloté 
de bandes. Il pose une question : 

— Combien sont revenus sur mes quatre- 
vingt-dix hommes? 

— Quatre-vingts dont la plupart blessés, 
mais peu grièvement, dit un brancardier. 

C'est la radieuse victoire, celle qui a jugulé 
même la Mort; c'est le miracle! 

Et confondu, l'adjudant Matheau sourit de 
bonheur. 



274 NENETTE AU FRONT 

Sur un matelas voisin, voici la grosse tête 
de Balandard. Il lève fièrement ses deux mains 
gantées de blanc, comme pour un assaut de 
boxe, et dicte à un jeune infirmier une lettre 
pour madame Balandard : « Ne lui dis pas que 
j'ai les deux mains fracassées, mais seulement 
que je suis caporal. » 

Les deux frères Hervé sont côte à côte, sur 
deux brancards jumeaux, bien contents d'être 
tombés ensemble, car, l'un sans l'autre, c'eût 
été triste, n'est-ce pas? Loïk n'a que l'épaule 
traversée. Nida, plus atteint, garde une balle 
dans le poumon, mais on lui a promis de 
le sauver. Et voici Pas-de-Ghance , dont le 
cou est troué près de la carotide. Il s'en 
est fallu d'un centimètre qu'il ne soit tué. 
Un jeune médecin épelle sur son front le 
tatouage : 

— Menteur! s'écrie-t-il en riant. 

Tout à coup l'adjudant Matheau, qui souffre 
atrocement, aperçoit à ses pieds un petit dra- 
peau belge. Et le brancardier lui explique : 

— Lorsqu'on vous a relevé, il y avait près 
de vous un petit chien mort, un fox blanc, au 



NÉNETTE AU FRONT 275 

museau noir, qui portait autour du cou ce 
drapeau. On a pensé que le chien vous appar- 
tenait. On l'a enterré là-haut, avec vos hommes, 
mais on vous a rapporté le drapeau qui était 
peut-être un souvenir. 



XIV 



Voilà l'histoire de Nénette, ainsi que me l'a 
racontée au cours de sa convalescence un 
héros de cette folle épopée. Je l'offre aux 
glorieux soldats de l'Argonne dont beaucoup 
reconnaîtront ici la silhouette capricieuse et 
familière du petit chien. Que ce récit soit 
encore un monument à l'ombre de Nénette, 
qui fut, dans l'infernale vallée, le symbole de 
leur gaîté, de leur insouciante témérité, de 
leur âme française. 



LA PIPE 
DE TEDDY JACKSON 

ENGL[SH SOLDIER 



Un lourd camion plein de marchandises 
khaki arrive à Rouen par la route du Nord. Il 
arrive avec un fracas de tonnerre qui ébranle 
chaussée et maisons dans le petit village de 
Boisguillaume. sur le plateau qui domine la 
ville. Voici qu'apparaît la vallée avec l'océan 
de ses toits d'ardoises d'où émergent les clochers 
d'églises, les tours délicates, la flèche effilée de 
la cathédrale, le donjon à poivrière où Jeanne 
d'Arc fut captive et les cheminées d'usines, où 
les écheveaux de fumée s'effiloqucnt. Au fond, 
en courbe élégante, la Seine sinue et scintille; 

16 



278 LA PIPE DE TEDDY JACKSON 

elle coule entre les pylônes géométriques du 
pont transbordeur, qui figurent, sur chacune 
des rives, une manière de petite tour Eiffel, et 
elle va se perdre, indolente, vers les collines 
de l'ouest, noyées d'une vapeur bleue. 

Coing! Coing! la géante automobile descend 
maintenant à toute allure la route qui tombe 
de la colline verdoyante au cœur de Rouen. 
Coing! Coing! Elle s'engage rue de la Répu- 
blique. Place! Piétons et véhicules s'écartent, 
affolés. Very well. Voici l'hôtel de ville au 
péristyle grec et froid, qui fait angle droit avec 
le long vaisseau gothique de l'aérienne basi- 
lique de Saint-Ouen. Le camion tourne. Ses 
roues monstrueuses broient les larges pavés 
de grès de la rue Thiers. Enfin voici la rue 
Jeanne-d'Arc, une maison de briques à l'ali- 
ment : The Royal Army Office. — Stop! 

Deux vantaux s'ouvrent à l'arrière du 
camion. Un à un, vingt-quatre soldats khakis, 
armés de vingt-quatre pipes, sautent sur la 
chaussée. Ils ont le teint cuit, les yeux bleus, 
le poil doré. Voilà dix-huit mois qu'ils tiennent, 
sur l'Yser. Ils ont connu tour à tour et souvent 



LA PIPE DE TEDDY JACKSON 279 

simultanément les balles, les obus, les mar- 
mites, les gaz asphyxiants, suffocants, putrides, 
et jusqu'aux liquides enflammés. L'un d'eux, 
le « corporal » Teddy Jackson, a dans le tem- 
poral gauche une dépression où logerait son 
pouce. iMais vous ne la voyez pas sous l'ample 
visière de sa grave casquette. Corporal Teddy 
Jackson, des King's Royal Rifles, revient avec 
ses compagnons d'un pays où chaque nuit l'on 
couchait dans la boue; mais le drap de leur 
uniforme, les ors de leurs boutons, les cuirs 
de leurs ceintures aux fontes multiples, ont la 
fraîcheur d'un équipement de fantaisie comme 
on en voit aux vitrines de Piccadilly. Corporal 
Teddy Jackson mesure 1 m. 78 de hauteur. Il 
a le visage maigre, et de puissants maxillaires 
sur lesquels joue une peau rasée couleur de 
brique. Il pénètre dans les bureaux militaires 
le buste droit, le pas lent, l'allure sereine. 
Corporal Teddy Jackson est peut-être, pensez- 
vous, un riche propriétaire du Yorkshire? 
Non, monsieur; avant de s'engager en 1914 
dans les King's Royal Rifles, il était à Londres, 
à Brighton Hôtel, pour la vaisselle. Well. 



II 



Aujourd'hui le voici pour un repos de qua- 
rante jours, à Rouen, ville d'amitié anglaise, 
située entre le Havre et Paris. Il campera cette 
nuit au champ de courses, trois kilomètres 
plus loin que le faubourg, au sud de la ville. 
En attendant, ses formalités terminées, il lui 
reste quatre heures de loisir. Ce n'est pas trop. 
C'est assez. Il entreprend l'arpentage solennel 
des rues. Seul? Certainement, monsieur : quel 
besoin aurait-il de s'encombrer de compagnons 
auxquels il n'a rien à dire? 

Corporal Teddy Jackson descend la rue de 
la République oii l'on voit, aux devantures, 






LA PIPE DE TEDDV JACKSON 281 

des couronnes de mariées fleurissant un cous- 
sin de velours rouge, sous un globe de verre. 
Ce spectacle retient Teddy de longues minutes, 
comme aussi l'étalage des coutelleries, celui 
des cartes postales, celui des bijoux. Son œil, 
qui ne s'est jamais étonné, contemple les cou- 
ronnes de fleur d'oranger et les couteaux de 
poche, comme il regardait hier, du créneau, la 
plaine rousse de l'Yser, la tour démantelée de 
l'église d'Ypres et la trajectoire sifflante des 
marmites. Yes. 

Quant aux dames et demoiselles qui passent, 
Teddy Jackson est trop correct pour les dévi- 
sager. Mais croyez bien qu'il ne s'en désinté- 
resse pas. Un cœur tendre bat dans sa poitrine. 
A Brighton Hôtel, il fut engagé trois fois à des 
femmes de chambre qui ne lui restèrent pas 
fidèles. Ce furent d'ailleurs les seules occasions 
oij, pour sa consolation, il fit du gin une con- 
naissance totale, complète et regrettable. 
Aujourd'hui son cœur est libre et la vue des 
jolies Françaises l'émeut. Il en est conscient et 
fait d'un mot son analyse psychologique : 
Patriotism! 

16. 



282 LA PIPE DE TEDDY JACKSON 

Voici les quais de Rouen avec les grands 
steamers aux mâtures légères, aux cheminées 
géantes, dont la coque puissante s'élève dou- 
cement au-dessus des eaux, à mesure qu'on 
vide leurs entrailles des barriques de vin, ou 
des balles de pâte à papier. On y sent le gou- 
dron et le cigare. Des tramways s'entrecroisent 
sur la chaussée; le trottoir borde de hautes 
maisons moroses, noircies par les fumées. 
Corporal Teddy Jackson se sent le gosier sec. 
Un estaminet, oii sont rangés le long des 
tables les bustes khaki, les visages rasés, les 
casquettes à l'air neuf de ses camarades, l'at- 
tire. Le voilà maintenant assis devant un demi, 
blond et mousseux, où il trempe ses lèvres. 
Moment unique, moment divin pour un soldat 
anglais qui peut alors s'en aller, en toute 
liberté, au pays des rêves. Teddy se détend. Il 
inventorie ses richesses mobilières. Sur la 
table s'aligne bientôt ce qu'il possède, à savoir 
une montre fine et plate d'acier bruni, un 
solide couteau nickelé avec tourne-vis et tire- 
bouchon; une charmante petite balle alle- 
mande, bijou d'argent délicat et pointu, celle 



LA PIPE DE TEDDY JACKSON 283 

qui s'était insérée dans son front, là où vous 
voyez, sous la visière de sa casquette, une 
dépression à loger le pouce, et enfin cette 
honorable pipe, véritable siceelheart de Teddy, 
sa plus chère amie, payée trois pence à Saint- 
Omer le jour du départ et qui n'a pas quitté ses 
lèvres depuis dix-huit mois. Elle est de terre 
brune et, souvenir insigne, portait naguère un 
petit ornement caudal que l'autre jour, entre 
Zillebeke et Ypres, une balle boche lui enleva 
net, sans que les dents de Teddy incrustées au 
tuyau lâchassent prise. Une cicatrice demeure. 
Ceci vous explique les soins que met corporal 
Jackson à bourrer cet objet précieux. D'abord 
une pincée de tabac blond qui sent le thé, les 
parfums d'Orient, est longuement triturée 
dans la paume de la main, jusqu'à devenir 
tiède et réduite; puis on enfourne le petit cône 
odorant dans l'orifice noirci de la pipe; l'allu- 
mage est lent, patient, savant. Une mince 
fumée bleue monte. Corporal Teddy Jackson, le 
poing près de son bock, regarde droit devant 
lui, impassible. 

Véritablement, la jeune caissière qui reçoit 



284 LA PIPE DE TEDDY JACKSON 

la monnaie entre un vase de fleurs et un bocal 
de poissons rouges est la plus jolie fille de 
France, à ce que pense Teddy. Elle est brune; 
sa bouche a un sourire ineffable; que de gaîté 
dans ses yeux! C'est trop de beauté pour cor- 
poral Jackson. Il y a dans ce petit réduit 
soixante pipes anglaises qui fument en silence. 
La délicieuse caissière apparaît dans un nuage 
bleu. Vous croyez que Teddy ne pense à rien. 
Détrompez-vous, monsieur. Il pense à la cais- 
sière qu'il a résolu d'épouser légitimement afin 
de l'amener, après la paix, en Angleterre où 
elle fera î'envie de tous les gentlemen. Mais sa 
terrible mâchoire demeure immobile et son 
œil glacial suit à travers la vitre l'entrecroise- 
ment des cars électriques sur la chaussée du 
quai. 

Cependant mademoiselle la caissière n'a pas 
reçu depuis un an à son comptoir la monnaie 
de tous les corps de l'armée anglaise, depuis la 
Scottish Guard jusqu'aux Royal Wales Fusi- 
1ers, en passant par les King's Royal Rifles, 
sans être légèrement blasée sur ces régiments 
couleur de café au lait qui ont défilé devant 



I 



LA PIPE DE TEDDY JACKSON 285 

elle. De là, ce détachement, cette indifférence 
qui la rendent plus belle. Soudain, Teddy 
tressaille : elle parle anglais! Quelle distance 
franchie! Quel rapprochement! 

Ce qui s'ensuit, vous l'avez deviné avant 
que je ne vous le dise : en payant son bock, 
corporal Teddy interroge délicatement la cais- 
sière. Sort-elle parfois le soir? Peut-on la voir 
chez ses parents? Le véritable amour est ainsi. 
Le véritable amour méprise les atermoiements. 
Il force aussi les choses de s'arranger. Ainsi 
mademoiselle Augustine est justement libre ce 
soir. Ses yeux malicieux de Française avisée 
ont plongé dans les yeux sans détour de Teddy. 
Ils y ont vu son âme d'enfant. Ame puérile, 
force d'hercule. Protection, faiblesse : n'est-ce 
pas tout ce que cherche la Française dans 
l'amour? Mais la prudente Rouennaise, réfléchie 
et calculatrice, aiguille avec sagesse l'aven- 
ture. 

— Vous arrivez, vous ne connaissez rien 
ici : je vous emmène tout k l'heure dîner chez 
mes parents. 

— Well, dit Teddy. 



286 LA PIPE DE TEDDY JACKSON 

Huit heures; les voici dehors, côte à côte. 
Teddy va de son pas automatique. Mademoi- 
selle Augustine trottine à l'allure charmante 
et menue que règle son talon trop haut. Dans 
la rue quelques Français se sont égarés parmi 
les représentants de la British Army. Les 
Scottish Guards, avec leurs jambes nues et 
leur petit jupon, ont le regard sentimental 
et rêveur sous le bonnet écossais mis de tra- 
vers. Les officiers vont deux par deux, en 
silence. Des groupes de sept à huit fusilers 
se rendent, au pas, au camp lointain. Des 
camions chargés de troupes, où les casquettes 
anglaises s'alignent en brochettes, face à face, 
ébranlent la chaussée. Mais dans l'air pas 
un mot ne passe. Corporal Teddy Jackson n'a 
pas desserré les lèvres. Mademoiselle Augus- 
tine, elle, aurait mille choses à dire et sa 
langue la démange. 

Ne croyez pas que les parents de la petite 
caissière soient millionnaires. Non. Ils habitent 
au quatrième, rue aux Ours, deux chambres 
sur la cour où l'on sent l'oignon frit et la 
soupe aux haricots. Le papa travaille sur le 



LA PIPE DE TEDDY JACKSON 287 

port, la maman fait de la confection; les ^^rands 
frères sont occupés quelque part en Argonne 
ou en Champagne. Mais c'est une maison à la 
fois laborieuse et aisée d'ouvriers français où 
l'on a de quoi pour le lendemain. Vous pensez 
peut-être que ces braves parents vont pousser 
les hauts cris en voyant leur Augustine ramener 
pour le dîner un soldat anglais d'un mètre 
soixante-dix-huit. Eh bien, non. Ils ne s'éton- 
nent nullement. Le patriotisme explique beau- 
coup de choses, et il est doux de fraterniser, 
entre grands peuples dignes l'un de l'autre. 
Voilà ce que ressentent les parents d'Augustine, 
en nif'-ttant sur la table une assiette de plus. 
Après tout, ce n'est peut-être pas lu première 
fois. 

Ce que je ne vous expliquerai pas, c'est 
l'état d'àme de corporal Jackson transporté 
soudain du désert de l'Yser en cette petite 
cuisine française, parfumée aux relents de 
mets exquis et nationaux, aux côtés de la plus 
jolie lîUe de France, et sous les yeux attendris 
de deux vieux ouvriers normands, béants 
d'admiration et d'enthousiasme. 



288 LA PIPE DE TEDDY JACKSON 

Nous ne sommes pas ici dans le grand 
monde. La connaissance est vite faite. D'ail- 
leurs Teddy, pour en avoir souffert, a l'expé- 
rience des jeunes filles. Il sait bien que celle-là 
est de l'étoffe dont on fait sa femme légitime. 
Vous me comprenez, monsieur. Le mariage 
ou rien. Well. Après la soupe, il pose sa large 
patte sur la petite main d'écrivain de la cais- 
sière. 

— Je vous aime, mademoiselle. 

Minute adorable. Don d'un cœur limpide. 
Confiance absolue. Amour et plus qu'amour : 
mystère ethnographique, je veux dire union 
de deux races qui ne se sont si longuement 
combattues que pour mieux s'aimer. C'est la 
France, avec son charme et son élégance, qui 
grise Teddy en cet instant. Et c'est à l'étrange, 
forte et cordiale Angleterre, qu'Augustine 
sourit en regardant Teddy. Page d'histoire 
écrite par les humbles. Choses de petites gens 
qui composent la destinée des peuples. 

— Monsieur l'Anglais, dit la maman émue, 
voulez-vous encore de la soupe aux haricots? 

— Mon cœur est libre, reprend Augustine, 



LA PIPE DE TEDDY JACKSON 289 

mais je ne vous connais pas assez pour vous 
répondre. » 

Je suppose que vous avez déjà très bien 
déterminé le caractère d'Augustine et sa pru- 
dente réserve. Mais ne la jugez pas trop sur 
ses précautions de petite Normande avisée. 
Son cœur est enthousiaste; il est beaucoup 
plus chaviré qu'on ne le croit pendant que 
Teddy Jackson, glissant aux confidences, 
raconte abondamment sa triste vie d'orphelin. 
Il parle, il va, il va. La caissière, les yeux 
mouillés, fait un grand effort pour ne rien 
perdre du récit, car elle entend difficilement 
le langage ami. 

— Qu'est-ce qu'il te dit comme cela? demande 
la mère. 

Par bribes, mademoiselle Augustine explique. 

— Eh bien, voilà : il n'a pas connu son 
père, et sa mère l'abandonnait quand il n'avait 
pas trois ans. C'est un pauvre charron qui 
l'a recueilli. A douze ans, il a crié des jour- 
naux dans les rues; à treize, il était chasseur 
dans un café. A seize ans, il déménageait à 
son compte, tant il était déjà solide, les 



290 LA PIPE DE TEDDY JACKSON 

ouvriers [de son quartier. Il a été boxeur dans 
un petit théâtre. Il a gagné des prix en nageant 
dans la Tamise. Quand la guerre est venue, il 
se trouvait sans emploi et lavait la vaisselle 
dans un grand hôtel. Il s'est engagé, a reçu 
près d'Ypres une balle dans la tête, ce qui lui 
a valu d'être nommé caporal. 

La maman hoche la tête. Certes, l'humble 
aveu de tant de misères ne respire que la sin- 
cérité. Ce monsieur l'Anglais ne se vante 
assurément pas. Seulement, pour un préten- 
dant à la main d'Augustine, la carrière n'est 
guère brillante. Le papa, lui, ne s'effraye pas. 
Au contraire. Nous ne sommes pas ici chez de 
riches bourgeois, monsieur. Teddy possède un 
capital qui ne compterait pas pour vous, mais 
qui influence la décision de ce père de famille 
plébéien. Ce sont ses bras, sa stature magni- 
fique, sa belle aptitude au travail. D'ailleurs 
on verra. Teddy reviendra. La guerre n'est pas 
finie. 

Cependant voici que l'heure s'avance. Il 
faut se rendre au camp lointain. Amoureuse- 
ment, corporal Jackson contemple Augustine. 



I 



LA PIPE Di: TEDDY JACKSON 291 

C'est le paradis dont le voile se soulève pour 
ce stoïque paria. Quel gage d'amour lui lais- 
serait-il bien? Et sans hésiter il arrache à ses 
lèvres sa compagne de combat, la petite pipe 
de terre qui ne l'a pas quitté lors des assauts à 
la baïonnette, qui dormait entre ses dents, lors 
des nuits passées à la belle étoile sur l'argile 
détrempée de l'Yser, sa pipe blessée d'une 
balle comme un soldat véritable, et il l'offre à 
Augustine. 

— Souvenir! dit-il. 



III 



Dimanche. Permission de minuit. Belle 
soirée à remplir. Cinéma. 

C'est dans le coin le plus archaïque et du 
plus pur caractère que possède Rouen. La 
Grosse-Horloge arrondit au-dessus de la rue 
sa voûte sculptée de moutons et de person- 
nages. L'ancien hôtel de ville pré-révolution- 
naire fait de ses deux façades noircies le coin 
d'une rue par laquelle on aperçoit les dentelles 
gothiques du Palais de justice. Et voici à 
l'autre extrémité de la voie sinueuse, bordée 
de pignons normands, un morceau d'une 
cathédrale de rêve, clochetons et pinacles 



I 



_l 



LA PIPE DE TEDDY JACKSON 293 

ajourés, que les lumières de la nuit fout 
bleuâtre et légère. 

ïci une devanture de music-hall crûment 
éclairée en jaune par de gros œufs électriques. 
De gigantesques tableaux sont dressés sur 
chevalets aux abords de la caisse, \o\ci Moiu^ir 
pour la 'patrie y le Fantôme du Bonheur. Femmes 
évanouies, avions en feu. Scènes de tranchées. 
Puis le côté comique : Coco va dans le monde. 
Cinéma! Cinéma! Fallait-il que les managers 
de la joie humaine arrivassent au xx*" siècle 
pour s'apercevoir qu'aucun jeu de l'esprit ne 
divertira jamais l'homme autant que l'image! 

Une petite pluie fine et fraîche, la petite 
pluie rouennaise, saupoudre les visages, englue 
le pavé. Une longue file de soldats anglais 
fait queue à la caisse pour les billets. Teddy 
prend son tour. Gravement le voici maintenant 
dans la salle obscure. Sur l'écran passent les 
films drolatiques : coups, gifles, automobile 
emballée crevant les devantures, entrant dans 
les boutiques : piles de marchandises s'elîon- 
drant, fracas de tonnerre, victimes coupées en 
morceaux qui se recollent. Dans les ténèbres 



294 LA PIPE DE TEDDY JACKSON 

de la salle éclate un rire sonore et puissant, le 
rire de tous ces soldats anglais que la rue, tout 
le jour, a vus graves et sévères et qui, devant 
ces tableaux burlesques, se réjouissent bruyam- 
ment dans une gaîté qui touche au délire. 

Entr'acte. Illumination de la salle blanche. 
Teddy s'aperçoit qu'il a pour voisines deux 
ravissantes petites ouvrières, toutes jeunettes 
encore, aux joues rondes, au cou blanc, aux 
fossettes délicates : grâces toutes nouvelles 
pour le corporal. Elles croquent des pastilles 
de menthe. 

— En voulez-vous, monsieur l'Anglais? 

Le joli geste ! Que d'amitié ! Que de confiance ! 
Teddy prend des pastilles. Une révolution se 
fait dans son trop sensible cœur. Sa peau rasée, 
couleur de brique, se plisse rudement sur ses 
mâchoires géantes : c'est un doux sourire qu'il 
adresse à sa voisine. Mais le spectacle recom- 
mence. Voici le parc d'un château oii deux 
fiancés amoureux se promènent au clair de 
lune. Un drame les sépare. Ils doivent s'arra- 
cher aux bras l'un de l'autre. Pleurs. Déses- 
poir. Baisers déchirants. Une larme tombe sur 



LA PIPE DE TEDDY JACKSON 295 

la tunique fauve de Teddy. Il se voit dans un 
parc semblable aux bras de sa jolie voisine. 
Bien plus, il se voit à Londres le mari de cette 
gracieuse personne. Ils ont une chambre élé- 
gante garnie de légers meubles laqués. Teddy 
a trouvé un emploi lucratif et il offre de riches 
toilettes à sa jeune épouse. Je crois même 
qu'ils ont un amour de petit enfant. 

Je sais bien que vous pensez à Augustine 
et aux braves gens de la rue aux Ours. Eh 
bien, Teddy n'y pense nullement à ce moment- 
là. Peut-être que vous allez le juger très sévè- 
rement. Vous ferez bien. Cependant je réclame 
pour mon héros des circonstances atténuantes 
souveraines. Songez qu'il vient de passer dix 
mois dans l'enfer, en tête à tête avec la mort; 
qu'il a vu ses frères tomber l'un après l'autre; 
que ses yeux ont supporté des visions de car- 
nage, que lui-même a tué sans relâche, et 
qu'en se couchant le soir sur la terre nue, il 
sentait que cette terre menaçait de l'engloutir 
demain pour toujours. Puis qu'aujourd'hui, 
soudainement, la vie avec tous ses charmes lui 
apparaît; qu'il entrevoit ce qu'un cœur anglais 



296 LA PIPE DE TEDDY JACKSON 

ne peut concevoir sans émoi : l'amour. Songez 
que Teddy n'a jamais connu le bonheur, qu'il 
est donc malhabile à établir les bases du sien, 
qu'il en est avide, qu'il croit le saisir partout; 
qu'enfin il est ébloui devant la clarté de la 
vie, comme un homme qui sortirait du tombeau. 
On quitte ensemble le Cinéma. Les jeunes 
filles habitent les hauts quartiers de la ville. 
Teddy offre son bras à la plus jolie. Ne me 
demandez pas comment vont converser, durant 
le trajet, ces deux êtres qui ne parlent pas la 
même langue. J'en ai vu beaucoup dans ce cas 
qui se comprenaient parfaitement, et ce me fut 
toujours un mystère. Les rues sont désertes. 
Une lueur électrique violette tombe des lampa- 
daires. On n'entend que le pas des promeneurs 
frappant le pavé gras. Voici les ruelles étroites 
des quartiers populaires où des chats blancs, 
d'une allure dansante, fuient le long du ruis- 
seau. La jeune ouvrière fait épeler son nom à 
Teddy. Ingénument on les entend s'appliquer : 
mademoiselle Mé-de-leine, monsieur Té-dé. 
C'est pour chacun des deux une musique déli- 
cieuse; leur rire s'égrène doucement. Enfin 



LA PIPE DK TEDDY JACKSON 297 

voici la maison des deux sœurs. Ce n'est pas 
un palais, mais qu'importe à Teddy! Demain 
il viendra voir les parents. L'arranp:ement vient 
d'être pris, je ne sais comment, au moyen 
d'un langage magique. Maintenant il faut se 
quitter, et vous êtes témoin, monsieur, que les 
choses se passent aussi cérémonieusement que 
dans le monde. Corporal Teddy Jackson garde, 
pour la suprême poignée de main, toute la cor- 
rection anglaise. Cependant c'est triste de se 
séparer ainsi sans le moindre témoignage qui 
fixe dans la mémoire une si divine soirée. 
Soudain Teddy fouille sa poche. Il y trouve la 
petite balle pointue que lui a laissée dans le front 
cette cicatrice béante, marque de ceux qui 
regardèrent la mort en face. Teddy y tenait 
beaucoup à cette balle. Mais la petite Française 
est si jolie, et la mystérieuse alliance des 
nations, si douce! Il tend donc à Madeleine la 
balle allemande dont un geste d«? son doigt au 
front explique l'histoire. 
— Souvenir! dit-il. 



17. 



IV 



C'est le lendemain au réveil que Teddy 
Jackson entrevoit l'inextricable difficulté de 
sa situation. Il se rappelle à la fois Augustine 
et Madeleine. Voilà un homme bourrelé, et 
qui maudit l'amour. Où la faiblesse de cœur 
peut elle entraîner! Mieux vaut ne jamais 
prendre femme que de s'exposer, en choisis- 
sant, à de tels oublis. Pauvre Augustine! 
Pauvre Madeleine! Décidément Teddy veut 
rester vieux garçon. 

Ses corvées finies, au camp, il remonte 
lentement vers la ville. Inutile de vous dire 
que rien n'est changé dans son allure. Ce géant 



LA PIPE DE TEDDY JACKSON 299 

que le remords agite, s'en va du même pas 
mesuré dont il arpentait les rues, hier soir, au 
clair de lune électrique. Devant lui, par delà 
le fleuve chargé de bateaux, s'étendent comme 
un rideau les maisons monotones des quais, 
puis, au-dessus, ce sont les silhouettes aiguës 
des clochers d'églises, des clochetons, des 
tours, et la gigantesque aiguille de fonte vert- 
de-grisée : la flèche de la cathédrale. De 
longues théories d'Anglais s'engagent sur le 
pont. Leurs casquettes ressemblent de loin à 
de larges pastilles jaunes. 

Depuis un instant, le caporal Teddy Jackson 
s'intéresse malgré lui à une personne encore 
jeune et belle, au petit chapeau élégant, qui 
accomplit précisément le même trajet que lui. 
Il la voit de biais, de coin, de ce regard anglais 
qui ne semble pas regarder et cependant dis- 
cerne tout. Elle a de beaux sourcils noirs, 
bien arqués, et le menton rond, à la française. 
Mais ce qui attire l'attention de Teddy, c'est 
qu'elle porte souvent son mouchoir à ses yeux 
avec un air désolé qui attendrirait un roc. 
Ensemble ils entrent dans cette rue de la 



300 LA PIPE DE TEDDY JACKSON 

République, chère à la British Army, qui 
commence aux bords de la Seine, et dont le 
front se couronne de verdure là-haut, quand, 
dans sa montée rectiligne, elle a gravi toute la 
ville. La vitrine d'un marchand de cartes pos- 
tales retient Teddy. Elle retient également la 
jeune fille désolée. Là, Teddy ose lever les 
yeux sur elle. La jeune fille ose tourner vers 
lui son regard mouillé de pleurs. 

— Je suis fâché que vous pleuriez, ne peut 
retenir Teddy. 

Miracle! il a dit cela en anglais, et elle a 
compris. Et voilà qu'un flot de confidences 
s'échappe de ses lèvres, dans un mélange ini- 
mitable de sa langue maternelle et de celle de 
Teddy. Teddy connaît-il Joe Miller de la 
Scottish Guard? Non? réellement? C'est un 
criminel. Après avoir promis le mariage à la 
jeune fille désolée, mariage dont le gage léger 
était une ravissante petite bague d'aluminium 
qu'elle porte encore au doigt, il lui a faussé 
compagnie pour s'engager à une personne de 
rien, habitant rue de la Rose. Ici les yeux 
de l'inconnue laissent couler un torrent de 



LA PIPE DE TEDDY JACKSON 301 

larmes. Comme elle l'aimait, cet ingrat de Joe 
Miller! Ils chantaient ensemble Tipperarij et 
elle s'était fait un corsage écossais pour lui 
ressembler davantage. C'est afin de lui plaire 
qu'elle avait appris l'anglais. Tout cela pour 
qu'il la trahit aujourd'hui avec une personne 
de la rue de la Rose! 

— Joe Miller est un misérable, déclare 
sévèrement Teddy. 

Vous trouvez peut-être que corporal Jackson, 
dans l'occasion, manque un peu d'indulgence. 
Je le trouve aussi. Mais vous reconnaîtrez 
avec moi qu'en cela il est humain, et que la 
faute d'autrui nous paraît toujours étrangement 
plus noire que la notre. D'ailleurs son cœur 
trop sensible ne lui permet pas de supporter le 
chagrin d'une femme. 

— Promenade ensemble? propose-t-il, en 
guise de consolation. 

Tout le monde sait qu'une promenade n'en- 
gage à rien, même pas une personne désolée. 
Celle qui nous occupe accepte donc volontiers 
la diversion. Teddy Jackson la reconduira 
jusque chez elle. Il ne sera question en route, 



302 LA PIPE DE TEDDY JACKSON 

comme il convient, que de la perfidie de Joe 
Miller. Mais mademoiselle Louise — ainsi se 
nomme la jeune fille trahie — trouve un 
charme singulier à entendre le caporal lui 
répéter sans cesse : 

— Je suis fâché que vous ayez du chagrin. 
Cette rue où ils arrivent est la rue Poisson. 

Elle grimpe vers le boulevard. Mademoiselle 
Louise y habite; son père y exerce le métier 
de cordonnier. 

— Déjà, soupire-t-elle en apercevant le 
logis paternel. Quelle heure est-il donc? 

Teddy tire sa montre d'acier bruni : les 
dernières lueurs du crépuscule lui permettent 
d'y lire sept heures et demie. 

— Vous avez une jolie montre, dit made- 
moiselle Louise. 

— C'est qu'elle vient d'Angleterre, dit cor- 
poral Teddy. 

— En Angleterre on fait de belles montres, 
avoue mademoiselle Louise. 

Teddy balance une minute avant l'acte déci- 
sif dont l'idée vient de l'effleurer. Cette montre 
lui rend d'éminents services. Un soldat anglais 



i 



LA PIPE DE TEDDY JACKSON 303 

doit toujours savoir l'heure. Mais il est doux 
pour un cœur sensible de voir le sourire de la 
joie revenir aux lèvres d'une jeune fille 
désolée. Autre chose est de donner sa montre 
à un inconnu, autre chose de l'offrir à une 
personne charmante que rien n'empêche de 
devenir un jour votre femme, de telle sorte 
que, si par hypothèse le mariage s'accomplit, 
le donateur devra retrouver sa montre comme 
premier meuble de la communauté. 

— Ah! fait avec effort mademoiselle Louise, 
disons-nous adieu, car demain vous m'oublierez 
et je ne vous reverrai plus. 

— Jamais je ne vous oublierai, jure solen- 
nellement Teddy. Je reviendrai demain vous 
voir chez vos parents, car je vous aime. 

En même temps, de l'air d'un homme qui 
prouve irréfutablement ce qu'il avance, corpo- 
ral Jackson prend sa montre et la dépose 
tendrement dans la main de mademoiselle 
Louise. 

— Souvenir! dit-il. 



Voulez-vous savoir comment campe un 
soldat anglais? Il a pour abri une belle tente 
conique dont les toiles sont solidement atta- 
chées à la terre ; un confortable plancher circu- 
laire y recouvre le sol. Quand vient le soir, 
sept par sept, les soldats vont au magasin 
chercher leur paquetage composé de deux 
couvertures de laine, et ils reviennent s'étendre 
pour dormir. De sorte que la nuit, le mât 
central de la tente fait comme l'axe d'une 
étoile dont chaque rayon serait un homme. 
C'est ainsi que dort Teddy Jackson. 

Le dimanche, par permission du comman- 



LA PIPE DE TEDDY JACKSON 305 

dant de base, la foule rouennaise envahit le 
camp. Débordante fraternité. Echange de ciga- 
rettes. Rumeur sourde et enthousiaste. Rires 
d'enfants. Pleurs de nourrissons que leurs 
mères ont amenés. Bruits populaires. Intimité 
d'un peuple reçu chez une armée alliée qu'il 
héberge. 

Corporal Teddy Jackson, debout à l'entrée 
de sa tente, fume avec regret une pipe de 
bruyère achetée rue Grand-Pont. La saveur 
en est acre et amère. Il se souvient d'une 
autre pipe qui lui avait coûté six sous à Saint- 
Omer et qui portait une blessure glorieuse. 
Glorieuse pour Teddy, s'entend. Cette pipe 
était subtile et parfumée. Elle contenait d'inef- 
fables consolations. Puis elle avait été le 
témoin de grandes choses. La nouvelle venue 
n'a pas d'histoire. Il faut qu'une pipe ait une 
histoire. Faute de quoi, elle ne raconte rien 
au maître qui la fume. Corporal Teddy n'a 
plus de rêves. Il n'ose plus en faire. La vie 
est morne. 

— Monsieur l'Anglais! C'est permis de voir 
comment votre tente est faite à l'intérieur? 



30Ô LA PIPE DE TEDDY JACKSON 

C'est une douce voix de jeune fille qui a 
parlé ainsi. Par naturelle politesse, par cour- 
toisie, spontanément, sous l'influence de cette 
voix adorable qui l'émeut, corporal Jackson, 
qui n'a rien compris, propose : 

— Visiter le camp, mademoiselle? 

— Visiter le camp, yes! accepte l'inconnue 
en rougissant. 

Les voilà partis, sinuant entre les tentes, 
s'engageant dans les rues multiples que des- 
sinent leurs alignements, pénétrant dans les 
cuisines, les réfectoires, les laveries, les séche- 
ries, les salles d'ablution, les salles de bains, 
les salles de musique, les salles de cinéma. 
La gaîté de la jeune Rouennaise réjouit Teddy. 
C'est un vivant éclat de rire. Sa fierté de 
posséder pour la guider dans le dédale un 
chevalier anglais, au vu et au su de ses conci- 
toyens qui, eux, se débrouillent tout seuls, 
augmente encore sa joie. Elle et Teddy s'en- 
tendent par signes. Ainsi elle lui a fait com- 
prendre en pianotant sur une boîte de con- 
serves, qu'elle était dactylographe, et lui, par 
des gestes coupants, grâce auxquels il se 



LA PIPE DE TEDDY JACKSON 307 

retranchait de toute famille, de tout lien, 
qu'il était seul au monde. Il a demandé son 
nom. Elle a dit Jeanne. Il a répondu religieu- 
sement : 

— Comme Jeanne d'Arc. 

Le brouhaha, le tournoiement de la foule 
autour d'eux, le soleil qui ruisselle sur le 
camp, le panorama gigantesque qui s'étend 
au loin jusqu'à ces collines bleues marquant 
là-bas le cours de la Seine, les grise un peu. 
Comme ce rire frais, sonore, continuel, rire 
d'enfant heureuse, rire tendre et sentimental 
de Française étonne Teddy! Jamais il n'a 
entendu pareil- rire à Londres. Il le provoque, 
il l'entretient. Il pense qu'il serait agréable, 
après la paix, d'avoir pour la vie une pareille 
compagne qu'il retrouverait le soir après sa 
journée de travail, et qui l'enivrerait de ce 
rire doux et perlé. Cependant le jour baisse. 
La foule se retire lentement : le camp se vide, 
les pèlerins reprennent la route de la villo. 
La petite dactylographe va j)artir. Moment 
déchirant de la séparation! Se reverra-t-on 
jamais? 



308 LA PIPE DE TEDDY JACKSON 

— Je suis fâché que vous partiez, dit Teddy 
avec un soupir que comprend mademoiselle 
Jeanne. 

Elle reprend : 

— Je reviendrai dimanche prochain. 
Aléatoire promesse! Eventuel rendez-vous! 

Combien fragile est le lien qui vient de se 
nouer entre leurs cœurs! Ne faudrait il pas 
un signe tangible qui montrât la solidité de 
leur sympathie, et qui fût le gage de sa cons- 
tance? Hélas! Teddy tâte en vain sa tunique. 
Ses poches sont vides. Il ne possède plus rien, 
rien qui ait été une partie de sa vie, aucun objet 
témoin de ses exploits, rien que le magnifique 
et solide couteau de l'armée anglaise qui ouvre 
les boîtes de beurre du Canada, débouche les 
litres de vin de France, scie le bois, coupe le 
fer. Ce n'est peut-être pas le plus idéal cadeau 
qu'on puisse faire à une jeune fille, mais le 
plus bel Anglais du monde ne peut offrir que 
ce qu'il a. Et Teddy Jackson, timidement, 
tend à la jolie dactylographe son gros couteau 
d'ordonnance aux multiples usages. 

— Souvenir! dit-il. 



VI 



Alors commence pour corporal Teddy 
Jackson l'ère d'un sombre désespoir. Voilà 
un homme qui ne sait plus l'heure. Pour 
couper son pain il doit emprunter le couteau 
d'un de ses hommes, sans parler des vis à 
tourner, des boîtes à ouvrir, des bouteilles à 
déboucher. Quand on l'interroge sur la cica- 
trice de son front, s'il raconte sa blessure, il 
ne peut plus exhiber la moindre pièce à 
conviction. Mais, vous serez peut-être surpris, 
monsieur; le pire pour Teddy, c'est de n'avoir 
plus sa pipe de l'Yser, celle qu'il avait payée 
six sous à Saint-Omer et encore parce qu'on 



310 LA PIPE DE TEDDY JACKSON 

l'avait exploité. Car de vous à moi, monsieur, 
on sait bien qu'elle n'en valait que deux. Cette 
pipe, je vous l'ai dit, était sa plus chère 
amie. 

Quand il l'avait aux lèvres, il ne se sentait 
plus seul au monde; cela venait des durs 
moments qu'ils avaient passés ensemble. Au 
surplus, elle avait pris là-bas, dans les tran- 
chées, un goût qui n'appartenait qu'à elle. 
Or, une balle, il pouvait en recevoir une 
autre. Une montre, un couteau, en faisant 
des économies pendant une quinzaine, il lui 
était loisible de s'en offrir sur sa solde de 
sept shillings la semaine. Mais ce qu'il ne 
retrouverait plus jamais, c'était sa compagne 
de l'Yser, sa pipe de terre brune, blessée d'une 
balle, dans la tranchée belge, qui distillait le 
tabac anglais comme un alambic. 

A ces tourments, joignez ceux que lui cause 
le souvenir des quatre jeunes filles qu'il a 
commis l'imprudence de choisir successivement 
pour femmes : Augustine, Madeleine, Louise, 
Jeanne, toutes également charmantes et qui 
l'attendent en vain depuis tant de jours. Quatre 



LA PIPE DE TEDDY JACKSON 311 

fois criminel, Teddy se sent accablé sous le 
poids de ses trahisons. 

Cependantles jours passent. CorporalJackson 
conduit ses hommes à l'exercice, boit son thé, 
prend son bain et fume la mauvaise pipe 
achetée rue Grand-Pont. Le temps est un 
merveilleux classeur pour les souvenirs. Il les 
range chacun à sa place, par ordre de valeur. 
Savez-vous de quoi Teddy s'aperçoit un beau 
matin? Eh bien, il constate clairement que 
Jeanne, Louise, Madeleine s'évanouissent 
progressivement dans son esprit. Oui, le rire 
de la dactylographe, les pleurs de la jeune fille 
désolée, les fossettes de la petite ouvrière ne 
sont plus en lui que de vagues visions. Mais 
quand il se remémore Augustine si sérieuse 
et si prudente, assise à la table de ses parents, 
dans l'atmosphère de la soupière fumante, et 
disant avec son joli accent français : « Mon 
cœur est libre », celui du malheureux Teddy 
croit recevoir un coup de baïonnette. C'est là 
qu'hélas était le bonheur! D'ailleurs, de tous 
les souvenirs qu'il a tour à tour offerts aux 
jeunes Françaises élues, il n'y en avait qu'un 



3l2 LA PIPE DE TEDDY JACKSON 

qui fût un véritable gage d'amour. C'était ce 
qu'il possédait de plus précieux, et de plus 
cher. C'était le présent qu'il avait fait à 
Augustine. C'était sa pipe de l'Yser. 

Si nous étions au temps des légendes, 
monsieur, je vous conterais, pour tout expli- 
quer, que cette pipe était fée. Et cela vous 
rendrait intelligible la fin de mon histoire. 
Mais je ne me permettrais pas de vous dire 
des balivernes. Cependant, sachez ceci : la 
pipe de Teddy, mademoiselle Augustine l'avait 
soigneusement ramassée dans un tiroir de sa 
commode entre ses voilettes et ses mouchoirs. 
Et de là, cette pipe merveilleuse appelait 
Teddy et lui parlait sans cesse, bien qu'il fut 
à quatre milles de là, couché sur le plancher 
d'une tente, ou à boire du thé, à la table d'un 
réfectoire. Et la pipe disait : « Revenez, 
Teddy; vous voyez bien que vous n'aimez 
qu'Augustine, que vous ne pensez qu'à elle, 
et que c'est elle seule que vous regrettez. 
Véritablement vous n'avez trahi qu'Augus- 
tine. Elle-même vous aime, Teddy; je l'en- 
tends pleurer tous les soirs quand elle s'endort 



LA PIPE DE TEDDY JACKSON 313 

dans son petit lit de jeune fille, auprès de la 
commode où elle m'a déposée. Revenez, 
Teddy, et vous me retrouverez en retrouvant 
Augustine. » 

Ainsi parlait la pipe, blessée d'une balle 
boche entre Zillebeke et Ypres. Et corporal 
Teddy Jackson, impassible, écoutait cette 
voix menue qui susurrait à son oreille. Il 
l'écoutait si bien qu'un beau soir, après le thé, 
il s'achemina vers la ville. Je ne vous éton- 
nerai pas, monsieur, en vous disant qu'il se 
rendit tout droit rue aux Ours. 

Le papa et la maman d'Augustine étaient 
là, et avec de grands saints, lui serrèrent 
chaleureusement les mains. C'était la seule 
conversation possible, car Augustine n'était pas 
encore de retour. La maman mit une assiette de 
plus sur la table en se réjouissant, parce que 
c'était le jour du pot-au-feu. Elle fit asseoir 
Teddy, et elle découvrit le pot. Des parfums 
délectables se répandirent. A ce moment 
Augustine rentrait. Elle vit Teddy et poussa 
un cri de joie. Après quoi elle versa d'abon- 
dantes larmes. II lui dit qu'il n'avait pu revenir 

18 



314 LA PIPE DE TEDDY JACKSON 

plus tôt, mais que, si elle le voulait bien, ils se 
marieraient après la guerre, ce qui fut une 
chose entendue. Puis ils mangèrent la soupe. 
Et après le repas, Teddy demanda sa pipe de 
Saint-Omer qu'il fuma en silence. 

Ici se termine l'histoire, monsieur. Je 
forme avec vous de grands vœux pour qu'après 
la Victoire, corporal Teddy Jackson revienne 
sain et sauf afin de faire le bonheur d'Augustine. 
Hurrah pour la France et vive l'Angleterre! 



TABLE 



TMIRABELLE DE PAMPELUNE 1 

iSÉNETTE AU FRONT 195 

-LA PIPE DE TEDDY JACKSON 277 



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