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Full text of "Mission Pavie Indo-Chine, 1879-1895: Géographie et voyages"

Univ.of 

FORONTO 
LiBRARY 



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MISSION PAVIE 

INDO- CHINE 

1879- 1895 



5 



GÉOGRAPHIE ET VOYAGES 
VI 

PASSAGE DU MÉ-KHONG AU TONKIN 

(1887 ET l8i)l) 




CHARTKfS. IMPRIMERIE DURAND. RUE FULBERT. 



MISSION PAVIE 

INDO-CHINE 

1879-1895 



GEOGRAPHIE ET VOYAGES 

VI 

PASSAGE DU MÉ-KHONG AU TONKIN 

(1887 ET 1888) 
PAR 

AUGUSTE PAME 



AVEC QUATRE CARTES ET SOIXANTE-DIX NEUF ILLUSTRATIONS 



OUVRAGE PUBLIÉ SOUS LES AUSPICES DU MINISTÈRE DES AFFAIRES ETRANGERES, DU MINISTÈRE DES COLONIES 
ET DU MINISTÈRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE ET DES BEAUX-ARTS 



PARIS 

ERNEST LEROUX, ÉDITEUR 

28, RUE BONAPARTE 
1911 




ERRATA 



Fage 8 ligne 
i5 

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nu lieu de: surmontées 

— de l'eau 

— rosé 

— ca 

— « vos 

— je n'étais 

— qu'ils 

— ma jolie 

— mon bagage 



temple. 

brûlaient. 

rendre 

vérité ? 

offrit le tribut 

futurs. 

devait un tribut annuel à 

étudiait 

gardent 

avec la chanson, 

malintention ; 

ils disent 

Ning 

si 

elle 

méchants. 

reste. Puis 



, surmontés 

des avirons sur l'eau 

rosi 

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vos 

je ne m'étais 

qu elles 

votre jolie 

votre bagage 

temple. » 

brûlaient. » 

rendre. » 

vérité. » 

lui offrit tribut 

futurs. » 

était tributaire de 

étudia 

gardent-ils 

, avec la chainson 

malintention : 

elles disent 

Ngin 

— si 

- elle. 

- méchants 

- reste puis 




tthclle = 1 /2.U0UU0U 



OKm. 20 W) 60 80 100 




Fi^. 1. — Man bf iuipro\i>é puur le> mois secs, Jaus le lit ni.ijeur du lloi.no, 
entre Xieng-Sen et Luang-Prabang. 



PHKMIEIΠTENTATIVE DE PASSAGE 
DU MÉ-KHONG AU TONKIX 



A midi, le .3o janvier 1887, les rameurs, de bons Laotiens \ en- 
tres noirs, tatoués des mollets au nombril, me regardèrent souriants, 
et arrêtèrent la barque. 

Le Mé-Khong, dont à chaque coude je cherchais depuis onze heures 
la vue. passe au loin devant nous ! 

Serpentant sur le plateau de Xieng Haïd'abord. puis entre des col- 
lines boisées insensiblement abaissées où le teck domine, le Nam Kok 
nous a descendus trois jours vers le puissant cours deau. Maintenant 
comme pour le bien montrer, il coule en droite ligne ses derniers kilo- 
mètres, élargit son lit, élève ses berges, ralentit son allure, forme au 
VI. I 



MISSION P.WIE 



confliu'iit, de ses bords n pic, le cadre d'un lahleau liiiiili' par la rive 
lointaine, en face à l'iiori/on. 

De quelle salisfaclion émue je me sens pénétre à la vue de l'image 
tant souhaitée premier l)ul de ma marche! Si la berge avait un sentier 
je sauterais à terre afin d'aller jouir seul du développement progressif de 
ses détails et de l'ensemble. 

Les rameurs, préparés par mes questions. Usent ma joie dans mes 
yeux, ils semblent tout heureux d'avoir par leurs efforts, contribué à en 
approcher l'heure. 

Ccpendanl pour un peu, je leur reprocherais l'arrêt qui me semble 
inutile, et (pi il m eut paru plus simple de faire à l'embouchure; mais 
quand je les vois remplir leurs jarres puis se baigner, je me dis : « après 
tout, c'est leur rivière, et peut-être en trouvent-ils l'eau meilleure que 
celle de notre fleuve là-bas. » 

Les Cambodgiens, mes compagnons, sont joyeux bruyamment. Ils 
tâchent de reconnaître à cette grande distance, si le Mé-Khong est là 
bleu comme au Cambodge ou vert comme le Nam Kok, et refusent 
d'imiter les rameurs comptant se rattraper bientôt au fleuve de leur 
pays ! 

On se remet en route. Quelle perspective magique, quel changement 
pour des yeux depuis trois mois habitués aux rivières étroites, encaissées, 
aux sentiers des forêts ! 

Bientôt la largeur du fleuve se devine. Les bambous sur sa berge 
dont des collines décuplent cependant la hauteur, paraissent des grandes 
herbes, un vert gazon ! 

Puis la nappe se distingue, point luisante, presque terne malgré la 
grande lumière du jour, emportée en un courant unique, monstrueux, 
compact, (pie (jiiclques tourbillons tachent par intermittences. 

Amenés lentement, nous sommes tout à coup pris dans la masse 
de cette eau rougeàtre, fangeuse cl rude, qui noie si bien le flot clair du 
Nam Kok qu'après qu'il la heurté, on n en voit plus de traces. 

La sonde avec quarante-cinq mètres de fil, n'arrive pas jusqu'au 
fond! 



PREMIÈRE TENTATIVE DE PASSAGE DL ME KllÛNG AL TONKIN 3 



Le danger apparaît. Se maintenir à la rive devient toute l'atTaire. Des 
qu'ils y sont, les rameurs lâchent les avirons pour la manœuvre 'des 
perches. 

Sur le hord, des roches nues sortent d'un limon demi-liquide, la 



97° 30' 




i;..nrs ,1.1 Nain l\..k. L,■^^■ par A. l'a\ic. Kil.rllf 



berge argileuse à pic. semble prête à crouler sous le poids des arbres qui 
surplombent. 

Les Cambodgiens se taisent, déconcertés. Ils regardent, étonnés de 
voir combien le Mé-khong est ici dificrent de là-bas ! 

Les rameurs, indolents tout à l'heure, d'un bond debout, son! devenus 
alertes, attentifs. Remontant le couiant vers \icng-Sen, ils l'ont glisser la 



MISSION PAVIE 



barque sans la choquer aux roches, la parcourent lestement par longues 
enjambées, retournent vivement leurs perches de quatre mètres sans 
qu'elles se touchent entre elles, faisant pencher l'esquif léger, au point de 
m'amcncr à reconnaître qu'il est vraiment bien frêle sur cette nappe 
énorme, d'allure vertigineuse, et que pour descendre vers Luang-Pra- 
bang, une plus forte embarcation sera meilleure demain. 

Comme ce voyage accompli du Cambodge vers Xieng Sen par la vallée 
voisine, fait saisissante la comparaison du fleuve à ces deux points 
extrêmes ! Là-bas, en celte saison sèche, il étend majestueux son onde 
limpide et bleue entre des rives à peine, d'une à l'autre, perceptibles : 
ici, torrent rude et sauvage, il passe devant nous sali et troublé autant 
que 1 est son réservoir bourbeux, le grand Lac Tonlé-Sap, aux derniers 
jours de pêche. 

Bientôt les bateliers stoppent pour reprendre haleine : ils nous mon- 
trent les cases du village parmi les bananiers en face dune grande île, 
et comme chacun de nous est silencieux, ils remarquent combien la vue 
du fleuve a fait les Cambodgiens surpris. D'un ton un peu moqueur, ils 
leur disent : 

« Il n'est donc pas ainsi chez vous .^ Qu'attendez-vous pour vous bai- 
gner ou boire .'* » 

Aussitôt Kèo. comme si on lui reprochait un acte d'ingratitude, pique 
une tête dans l'eau. Il en sort efl'aré, criant : « elle est très froide » pen- 
dant qu'on l'aille à rentrer grelottant dans la barque. 

Je prends le thermomètre : il est deux heures, il marque 27°, je le 
plonge dans l'eau, il tombe à i5" ! La température de celle du Nam Kok 
était de 22" tout à l'heure. 

Et j'explique que les neiges et les glaces des montagnes loin au nt>rd. 
d'où sort le Mé-Khong, lui ont donné la fraîcheur qu'une grande profon- 
deur lui conserve et que nous lui verrons perdre en allant vers le Sud par 
l'action de l'air chaud et le mélange des affluents. 

Comme mon petit monde encore sous le coup d'un étonnemenl 
profond, est resté tout songeur, voulant voir s'il s'inquiète, je lui dis : 

« De même que notre fleuve vient de nous apparaître sous un aspect 



PREMIERE TENT\T1\E DE PASSAGE DU ME KIIONG AU TONKIN 5 



(le déconcertante rudesse, les terres et les monts sur l'autre rive où nous 
allons, pourront nous sembler sauvages, inaccessibles ! Après la pro- 
menade qui s'achève, il faut sans doute com|)- 
ter sur bien des marches pénibles : avez-vous 
toujours le cœur pour me suivre partout? » 

Xgin, bourru mais souriant, répond, et ses 
camarades l'approuvent : 

« Que serions-nous venus faire avec vous 
sans cela? Ensemble nous irons aux limites 
chinoises de l'ancien Empire Khnier ! » 

Je reprends : 



« Les diflicullés montreront les courages ! » 




Nilin. 



Et kéo rcgaillardi par le soleil brûlant, 
lance à pleine gorge le cri gutlural prolongé, 
que les autres répètent, et par lecjuel les ('ambodgiens s'entraînent! 



Xieng Sen, Ic3i janvier 1S87. 



MISSION PAVIE 



La dextérifé avec laquelle les rameurs ventres noirs, ont remonté nos 
pirogues à Xieng-Sen, méritait, je l'ai cru, avec leur récompense, les 
compliments flatteurs dont j'ai été prodigue. Ils s'en sont montrés heu- 
reux et en même temps confus, et le patron m'a dit : 

« Seuls les ventres blancs, du Muong Lan-Cliang (pays des 
millions d'éléphants), habitants de Luang-Prabang . sont dignes 
d'être appelés bateliers du grand fleuve. Nous autres du Muong Lan- 
Na (pays des millions de rizières), nous ne fréquentons que ces pa- 
rages aisés qui bordent nos cantons. Eux, dès la fin de l'adolescence, 
pratiquent les rapides. Ils en connaissent le régime à toutes les varia- 
tions de la hauteur des eaux : s'en jouer, c'est leur travail ; on se 
conlie à eux en toute tranquillité; sur le fleuve à n'importe quelle 
époque de l'année, ils sont à leur aiTaire. Lorsqu'en marche nous ren- 
controns leurs barques, montant vendre du sel, ou leurs radeaux des- 
cendant les marchandises obtenues en échange, nous faisons halte, si 
l'endroit le permet, pour jouir de leur manière. Aimablement nous les 
saluons de nos souhaits pour la route. Notre façon de faire, est. ils savent 
le comprendre, encouragement à donner une leçon généreuse aux jeunes 
d'entre nous, un plaisir aux plus vieux. Alors, il faut voir : la perfection 
dans le jeu du corps tout entier pour rendre leurs longs bambous, légers 
aux mains, pesants au sol ; les adroits changements de posture des 
pilotes donnant au gouvernail, souplesse ou résistance ! L'oreille se com- 
plait, s'ils suivent le courant : à l'exacte cadence des avirons à jour, 
à leur frémissement habilement prolongé ; ou si longeant le bord ils 
remontent, aux sifllements successifs des perches prestement retournées. 
Nos exclamations flatteuses les accompagnent tant qu'ils sont proches. 
Ensuite ils se reposent, ne se laissant ni dépasser ni joindre. Vous les 
verrez bientôt. 

Cet éloge me rend tout content de l'engagement, des maîtres de 



PREMIKUE TENTATIVE DE PASSAGE 1)L MÉ-KHONG AU TONKIN 7 

quatre barques, qui élevant l'oecasion. ont hâté déchargement et vente 
de sel et de caviar rosé. Sans cette circonstance j'eusse dû changer avec 
grande perte de temps, le personnel lamcur. de villages en villages. 




Fig. 4. . — Formation de pirogue? en r.-i(leuu\. 

Le départ aura lieu dès que leurs pirogues seront jumelées en ra- 
deaux, installation nécessitée par les dangers du llcuve ; les emijarcations, 
au contraire de la montée où elles longent le bord, devant à la descente 
suivre le fil de l'eau dans sa partie rapide et tourmentée. 

Le premier soir, le chef ventre blanc, du convoi, différencié des ven- 
tres noirs en ce que ses jambes seules sont tatouées, alluma deux bou- 
gies en tèle de chaque radeau. Respectueusement agenouillé, il présenta 
aux génies du fleuve et de ses rives, une minuscule offrande, les priant 
en ces termes : 

« nos chers bons génies ! Faites bien attention à nous en cette nuit, 
nous conduisons un Français voyageur qui a beaucoup de caisses ; 



MISSION PAVIE 



qu'esl-cc (HIC dirai! le roi de notre Lan-Chang, si elles étaient mouillées, 
ou cassées ou volées i' Vous serez bien vigilants, n'est-ce pas ? Je vous ai 
toujours respectés el priés, aussi, grâces à vous, j'ai été heureux dans 
mes courses. Accordez-nous voire bonté ! Voici des feuilles de bétel, des 
noix d'arec, du riz, du basilic je vous les offre de bon cœur, acceptez- 
les, protégez-nous I d 

A chacune de ses phrases, le second jùlote pour les génies, en faus- 
set, a répondu : « Euh ! » 

Je l'ai félicité de l'invocation simple qu'il devra, m'a-t-il dit, répéter 
chaque soir, et il m'a demandé : 

« Avez-vous aussi, pour le voyage, des génies favorables ? » 
— Deux Français, dontàLuang-Prabang, tous sans doute vous savez 
les noms, et avez entendu raconter le bon cœur, Mouhot et de Lagrée, 
sont morts en marche dans ces régions; travaillant sur leurs traces, dé- 
sireux d'imiter ces amis du Laos, et de me rendre utile à mon pays ainsi 
qu au vôtre, j'évoquais tandis que vous priiez, leurs esprits protecteurs 
leur demandant qu'ils nous assistent et me guident sans cesse 1 » 

Vers Luang-Prabang. l'impétueux courant emporte les radeaux. Ces 
assemblages de pirogues surmontées de maisonnettes de palmes, et gar- 
nis de faisceaux de bambous en vue d'éviter le naufrage, descendent 
lourdement. 

yVux inexpérimentés que moi et mes Cambodgiens sommes, les pilo- 
tes ont dit l'inutilité de tenter de nager vers la rive au cas d'accident dans 
les kengs, passages dangereux créés par les rochers visibles ou cachés, 
ou dans les hais, dénivellemenls que causent les amas de galets sur les 
bords ; le véritable barallemenl que du fond à la surface la masse liquide 
subit, ne permettrait pas de l'atteindre ; s'accrocher simplement à 
l'épave, assure mieux le salut. 

Les avis simplement donnés de ces professionnels tranquilles, exercés 
en tout temps à leur métier rude, et bons appréciateurs de leur utilité, 
ont davaulage fixe' mou allcntion sur ce fleuve que j'avais tant hâte de 
bien connaître. 



PREMIÈRE TENTATIVE DE PASSAGE Dl MÉ KIIONG AU TONKIN g 

Dans ces régions encore élevées, son lit sétage en deux parties dis- 
tinctes : Le lit majeur totalement vide en saison sèche, est, sur une 
hauteur de vingt à trente mètres très largement ouvert dans le sol — 
sable ou argile ; — il contient le surcroît du courant, aux pluies. Lautre. 




Fig. 5 — Le Keng Lampav. 



sorte de chenal, creusé dans les rochers, plutôt étroit, est à pleins l)ords 
à ce moment. 

Les grandes profondeurs qu'y accuse la sonde, m'ont d'abord laissé 
craindre un maiique de poids du plomb, pour traverser, jusqu'au 
ihalveg, la couche torrentueuse, remuée violemment en tous sens. Les 
bateliers eux-mêmes n'ayant jamais tenté pareille épreuve, sont restés 
interdits de voir, quarante-cinq mètres de corde, insuffisants dans la 
plupart des cas. La mission de Lagrée, avait indiqué une profondeur 
généralement supérieure à vingt-cinq mètres dans cette partie du fleuve, 
M. a 



MISSION PAVIE 



en nie niiiiiissaiil de ni;i longue ficelle, j'étais loin de me doiiler qu'elle 
ne nie renscii^neiiul [iiescjuc jamais cxaclemcnt' ! 

Ainsi que des conscrits penchés aux premiers sinicmenfs des jjalles, 
nous avons, d'un frisson de vertige, salué le point critique des tout pre- 
miers obstacles : Tournoiemenl imjirévu des radeaux ramenés en ar- 
rière, ou moment d intense \ilessc encore accrue par l'effort des rameurs 




Fig. G. — Le Kong Pt'O. 

jaloux d'éviter les remous. Calmes autant ([uc résolus, ces hommes 
s'amusent sans intention de vanité, de l'impression produite sur nous 
par cette navigation entre des tourbillons, parmi les bouillonnements 
surgis au-dessus du niveau, résultat du heurt des courants sous-ilu- 
viaux entre eux ou contre les rocs noyés qu'ils usent lentement. 

A des séries d'obstacles, succèdent des biefs d'une toute lacustre Iran- 
(juillité ; dans leur parcours, les avirons se taisent, les nerfs reposent. 



I . De Xicng-Scii h Pak Hou, l8 sondages ont donné : s fois a.'j m. , i fois :îS, i fois 
^5, et i/i fois la sonde de 45 m. n'a pas atteint le fond. 



PREMIERE TENTATIVE DE PASSAGE DU ME-KHONG AT TONKIN 



Lattention enfin libre, se donne entière à la féerie des bords, mirés sous le 
calme de lair dans Teau sans rides. Lallure ne s"y constate plus qu'au 
défilé très ralenti des sites. 

Une semaine se passe ainsi et dès son commencement, nous som- 
mes devenus familiers des rapides. Assis à une table légère en arrière 
des rameurs, je puis travailler très à Taise tout en suivant la marrlie et 
causant avec eux. Je ne me dérange 
plus que pour photographier ceux 
des obstacles dont les dimensions 
restreintes permettent d'en donner 
une image un peu nette. Quant aux 
Cambodgiens, ils s'essayent tour à 
tour, au jeu des avirons et même 
du gouvernail. 

Cinquante villages se sont, dans 
le trajet, montrés, blottis sous le- 
ombrages des pentes, ou aux con- 
fluents sur les bords. JNous avons : 
compté cent rivières ou torrents 
jetant au grand courant bourbeux 
leur eau abondante et limpide : vu 
des Birmans recueillir à Xieng- 



Bj^^^K^/ 


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F.s 



— Brûclie de Pak Hou. Cote rive droite. 
Entrée des erotlcs. 



Kong des saphirs sur la berge, et 
desKhas, venus del'intérieur. laver 

aux embouchures les sables d'allluents tributaires de paillettes dor au 
fleuve ; assisté à des captures du Pla Boeuk, ce roi par la taille, des pois- 
sons du Mé-Khong, qui folâtrant vers ses lointaines frayères. laisse bon 
nombre des siens aux filets des pêcheurs : visité enfin quantité de campe- 
ments dans le lit majeur sur le sable et les roches, marchés improvisés pour 
les mois secs, où les gens de Luang-Prabang échangent contre les produits 
des forêts et le riz de? monlaïncs. toutes sortes de menues marchandises. 



A l'embouchure du NamTa, rencontre du kaluong (envoyé siamois) 



MISSION PAVIE 



qui sera cliargc des rapports avec moi. M ayant précédé dans le voyage 
dopiiis Bangkok, il a fait son installation à Luang-Prabang puis 
est \cnu me joiiuli(>. Loin de convenir de sa situation, que je connais, 
il me conte que de retour d'uti voyage aux frontières de Chine, un 
hasard heureux le fait mon compagnon vers Luang-Prabang où il me 




Fia 



Les ycuï et les larmes de la mère de Nan^ Hou 



devancera. Des instructions évidemment lui dictent sa conduite : 
ne voulant pas le contrarier, je dois feindre de le croire. 



Le lo février, sur la fin de l'après-midi, passage de la brèche majes- 
tueuse de Pak Hou, ouverte au fleuve dans le calcaire comme une porte 
pour Luang-Prabang. 

La brisure rive droite de la montagne, contient hors de rallcinle des 
crues, des cavernes, devenues des temples, dont le suintement humide 



PREMIÈRE TENTATIVE DE PASSAGE DI MÉ-KHONG AU TONKIX i3 

emplit des creux où les prêtres bouddliisles recueillent leau lustrale 
pour le sacre des rois. 

Celle de la rive gauche, bizan-ement découpée, monde comment les 
poètes laotiens savent tirer parti des singularités naturelles qui frappent 
leur esprit. Ici elles ont fourni les motifs du roman populaire, Nang 
Hou. aimé dans la contrée, et dont le pilote me décrit les images tandis 
qu avec la sonde, en vain, mes hommes cherchent le fond. 







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Fii:. «j. — Tombeau de N.ui_ Il .. - 1- - ti.ti- Silliouotlo^. 
Embouchure du Nam Hou, — \ i!l.ii;c iK- Pak. Hou. 



De son extrémité lavée par le courant, sortent par deux fissures sem- 
blables, et régulières au point quon les croirait dues à la main de l'homme, 
des ruisselets cristallins tombant dans le Mé-K.liong. Ce sont les yeux, ce 
sont les larmes de la mère de la pauvre Hou, jeune femme, Ileurio de 
jeunesse, morte dans le fleuve en plein bonheur. Changée en montagne, 
assise au long de l'eau, la mère, toujours vivante dans sa peine, y laisse 
depuis couler ses pleurs. 

A l'entrée d'une sorte de grotte sous la crête du sommet, se dressent 
les silhouettes de la Nang, de son époux cl de sa mère. A côté sur la 



,4 MISSION pwii: 



liaulcur. sous un loclicr surgi avec la forme d'une tombe, repose le corps 
de la jeune femme; devant lui à genoux, lépoux pétrifié veille. 

Sous les palmiers cl les orangers de jardins vert sombre ornant la 
rive gaucbe, des cases semées de-ci de-là, éclairent le tableau que d'in- 
dolents pêcheurs animent dans des barques. 

La grosse rivière INani Hou, les monts et le village ont pris comme 
la brèche, le nom de l'héroïne. 

Pressés, nous avons à regret, franchi sans halte, ce beau décor. 
Lorscpie la nuit force à l'arrêt, le petit temple juché sur une colline à 
l'embouchure du Nam Seuant, vient à peine d'être dépassé. 

Le fleuve a grandi ses dimensions, il arrive à compter mille mètres par 
endroits. L'apport, coup sur coup, des deux plus gros affluents du trajet 
accompli ne justifie pas celte largeur, elle s'explique plulôlpar la présence 
d'un plan de récifs et d'îlots amoindrissant sensiblement la profondeur. 

Des grondements sur des obstacles rapprochés et sur d'autres plus 
lointains, ont des intermittences bruyantes ou adoucies. 

\ leur murmure irrégulier, je me sens m'assoupir. 

Un concert étrange captivant, peu à peu me réveille. 

« Qui est-ce qui chante ainsi, quelle est cette musique y>? 

Les rameurs, blasés, rient de mon étonnement. 

« C'est en souvenir du géant anthropophage ïéney. » 

A grande allure, une jeune fdle et ses amoureux en barque, des- 
cendent le Nam Seuant, entrent dans le Mé-Khong. 

La Nang. d'une voix claire et sûre, scande les phrases d'une ballade 
sur un ton de gaieté, nuancé dindifrérencc, indicateur qu'elle est bien 
habituée à la dire aux échos. 

De leurs avirons, battant l'eau en cadence, les jeunes gens, ventres 
blancs, raccompagnent, et comme refrain, avec un entrain soutenu et 
très vif, crient de successives syllabes euphoniques. 

Comme c'est original, que c'est hululé juste ! Je n'ai rien entendu de 
singuliei'justju'ici, qui m'ait surpris autant et charmé delà sorte. La coupe 
rythmique simple et l'unisson parfait, me causent une impression intense 



PREMIÈRE TENTATIVE DE PASSAGE Dl" MÉ-KHONG AU TONKIN i5 

de plaisir. Que les timbres des voix sont humains cl le chant naturel et libre 
de toute imitation des manières : chinoise, cambodgienne ou siamoise ! 
Pour la première fois des chants d'Indo-Chinois ne me déplaisent pas ! 

^fes hommes du Cambodge sans mot dire, écoutent étonnés, et je 
les crois conquis à cette expression nouvelle et pour eux et pour moi. 
de l'idée musicale. 

Il me semble que la sonorité particulière à la nuit calme et douce, au 
fleuve froid, profond, à son courant rapide, à la hauteur des bords, ren- 
voie, plus nets, les voix et les battements de l'eau. 

L art saurait-il rendre la beauté simple d'une pareille mise en scène! 

Deux torches éclairent la barque, assez pour que j entrevoie les cou- 
leurs et les formes, et l'élégance des gestes. Pounjuoi passe-t-elle si vite... 
Les cris affaiblis à peine maintenant me parviennent... quelle apparition 
charmante est effacée ! 

Cet agrément des voix dans le charme des heures nocturnes, par les 
champs et par les rues, comme sur tous les cours d eau. — ont dit nos 
rameurs ventres blancs. — voulu par la tradition, est passionnément aimé 
des jeunes gens du Lan-Ciiang. 

Xieng-Sen étant à48o mètres d'altitude. Luang-Prabang à 3()0. nous 
aurons donc descendu lao mètres répartis sur un ruban torrentueux 
de 370 kilomètres. Pendant le voyage, le brouillard chaque soir s'est 
formé sur le fleuve : il s'est dissipé le matin vers g heures, et les jour- 
nées ont été idéales grâce à une brise légère et très fréquente. Le thermo- 
mètre un peu plus élevé de jour en jour, tant à cause des dilTérences 
d altitude que par suite de l'avancement de la saison, a en moyenne 
donné : 1 1",^ à 6 heures du matin ; 25". 7 à 2 heures ; 17°. 5 à 7 du soir. 

L'aube nous volt prêts pour le départ. Quel déjeuner rapide ! Les 
hommes ont tant hâte de revoir leurs familles, et aussi la ville si plaisante 
d après eux, et dont hier nous avons apprécié l'habituelle distraction! 

En dépit du courant et de l'activité que déploient les rameurs, la 
marche est à mon gré trop lente ; mais lorsqu'à ce moment de fraîcheur 



i6 



MISSION PWIE 



matinale OÙ la bniiiic se lève, laissant au soleil le soin de présenter la 
rive, éclatent les exclamations joyeuses nées de la vue de l'édicule mar- 
quant sur un ilôt à un coude léger, l'entrée du bief tranquille et régu- 
lièrement large, autour duquel Luang-l'rabang, étendu orient-ouest, 
dort ou s'agite, je trouve qu'on devrait ralentir. 

Je ne puis en ciTet lire, dans le délicat paysage subitement développé 
par l'action d'une lumière d'une douceur reposante, les détails dont 
rénumération en cris contents, écliappe aux bateliers. 




Fîg. 10. — Grève de Luang-Praliang. 



Sous les colorations opposées, de l'ombre produite par une expo- 
sition vraiment privilégiée, et de la clarté qui la domine, la dépasse et se 
joue sur elle par lumineuses échappées, un ensemble harmonieux à 
peine est apparu entre la plage immense et le haut mausolée de la col- 
line sur les bases de laquelle des cases sont assemblées, des temples 
épandus, et l'accostage est fait! 

Conquis et souslecharme une impression me reste: de filets de pêcheurs 
au sec au long d'échafaudages ; de barques à demi amenées sur la grève ; 
de radeaux sautant par un rapide bruyant du >iam Khan n au Mé-Khong; 
de pagodes blanches et or, recouvertes de tuiles de couleur, vernis- 



PREMIÈRE TENTATIVE DE PASSAGE DU MÉ-KHONG AU TONKIIM 17 

sées ; de hautes malsons en bois, de plus basses cases en palmes, indis- 
tinctement toiturécs de lamelles en bambou ; de gens vêtus en clair don- 
nant à la berge argileuse, élevée, qu'ils gravissent ou descendent entre des 
jardinets, la note appropriée de brillant coloris ; et comme plan final dans 
un éloigncmcnt léger mais imprécis, de hautes montagnes vert sombre 
que des flocons nuageux, échappés du Nam Khann, s'eflbrcentde dépasser. 




Fig. II. — Bibliothèque <Io \\'at-Mui. 



Je n'ai fait qu'entrevoir ce côté, très habité, rive gauche où m'ac- 
cueillent le kaluong siamois, mon ancienne connaissance, et des chei's 
laotiens, et déjà mon visage dit, à ceux-là qui m'observent, tout le ravis- 
sement entré dans mon esprit. A ce moment de maltachcr à une forme 
plus exacte du labeur vers lequel je me sens entraîné, je songe combien, 
sur la rive opposée, je m'imprégnerai mieux du spectacle de ce coin béni 
où je débarque, base de mes futures marches ; mon regard se tourne alors 
vers elle, j'interroge, et l'un des chefs répond : 

« Ce quartier de la ville qu'illumine si bien le soleil du nialm, conte- 
VI. 3 



,8 MISSION PAVIE 



liait, aux avant-derniers règnes, la demeure royale. Nous le nommons 
Xieng-Men.Les collines auxquelles il est adossé représentent, pour nous 
autres Laotiens, les ancêtres Rothisen et ÎNang Kangrey, protecteurs du 
Lan-Chang, étendus tète contre tète au long du fleuve. » 

A l'imprévue évocation de ces noms légendaires au Cambodge, mes 
compagnons, ont comme moi, tressailli. Ils me regardent surpris, tandis 
que je m'écrie : 

«Comment votre beau pays serait le royaume merveilleux oii le prince 
Rothisen d'Angkor vint chercher pour épouse Nang Kangrey, fdle des 
Yacks, dont l'émouvante histoire fait verser tant de larmes! que j'ai 
hâte d'entendre ce que Ion m'en dn-a ! » 

Chefs et bateliers semblent charmés de me voir ainsi manifester ma 
joie et d'apprendre que je sais quelque chose dupasse légendaire du 
Laos. Leurs yeux interrogateurs demandent au kaluong, si lui aussi, est 
content comme moi ; mais son visage inquiet, son regard suspensif de 
toute approbation, montre qu'il se demande si je n'ai pas fait là. une 
trouvaille précieuse, cherchée par mon voyage ; pour un peu, je croirais 
qu'il va reprocher au pauvre Laotien, un manque de discrétion fâcheux! 
Tout ce petit monde devient coi, et Ion se met en marche vers la case 
ma demeure, les uns nous guidant, les autres se chargeant du bagage. 

Négligeant le chemin, plus long, nous passons au milieu d'une bon- 
zerie tranquille dont les bâtiments, les cellules et le temple sont dispersés 
sous les ombrages. 

« C'est Wat-Maï » (temple neuf), a dit le kaluong. 

Le chef de la pagode, assis sur le pas de la porte de sa bibliothèque, 
lit un manuscrit sur feuilles de palmier. Son regard pénétrant vient 
vers moi, bon et disant la sympathie. D'un sourire aimable, il répond au 
salut poli du voyageur. Curieux sans doute de me voir plus longtemps, 
il se lève et de loin suit nos pas. Lorsque me retournant au sortir 
de l'enclos, je le salue encore, je pense déjà à récolter de lui, histoire, 
ballade, légende, dont depuis hier j'ai entendu les noms. 



Luang-Prabang, ii fôviior 1S87. 



PREMIÈRE TENTATIVE DE PASSAGE DU MÉ-KHONG AU TONKIN 19 



Je suis à Luang-Prabang ! J'ai hâte d'en faire parvenir la nouvelle et 
de donner les premiers détails sur mon voyage et mon installation. 

Aussitôt cette première correspondance expédiée, j'espère me remettre 
en route après avoir pris les dispositions nécessaires pour envoyer aussi 
rapidement que possible, les communications intéressantes que la suite 
de mon voyage permettra de fournir. 

La marche jusqu'ici s'est accomplie dans des conditions relativement 
bonnes malgré la réserve et une sorte de gène ou de mauvaise grâce peut- 
être plus apparentes que réelles, que les agents directs de l'autorité sia- 
moise m'ont partout laissé voir, tout en ne me cachant pas que leur 
manière n'attendait pour se modifier que l'avis de la ratification, par 
notre Gouvernement, de cette convcTition que celui de Bangkok lui a 
soumise, et qui serait la reconnaissance de la sujétion de Luang-Pra- 
bang au Siam. 

A mon départ de Bangkok on y considérait que l'acceptation de cet 
acte serait accomplie avant que je n'arrive au Mé-Khong. Depuis des 
ordres très précis ont été partout donnés, qui semblent indiquer que la 
Cour siamoise doute de cette acceptation, craint que la connaissance 
meilleure du pays que je vais acquérir ne nous amène à un refus, et 
que cependant elle espère, par une attitude particulièrement ennuyeuse 
à mon égard, m'obliger à demander d'en hâter la conclusion. 

Tout renseignement géographique, historique, ethnographique 
ou administratif m'a été refusé, on ma partout appelé par mon nom 
appris à l'avance, jamais par mon titre consulaire comme c'est l'usage 
dans le pays. Le Commissaire siamois à Xieng-Maï. m'a à ce sujet 
intentionnellement communiqué une lettre de son Ministre des Affaires 
étrangères, se terminant ainsi : « Faites-moi connaître le dc'part pour 
Luang-Prabang d'un Français, M. Pavie ». 

Dans cette ville de Xieng-Maï, j'ai été retenu deux mois par la loca- 
tion des éléphants nécessaires au voyage au Mé-Khong. Le prétexte in- 




Fis. 13- 



Liuin"-l'r;iljan". rive gauclie, l'iirlic île V.i ville au suil de 1 




rc du Nani Khann. Vue prise du terrain de la^miison franraise. rive droite. 



MISSION PAVIE 



voqué était la réquisition de tou? ceux disponibles pour des agents de 
l'administralion siamoise : M. Mac-Carthy, topographe, et le kaluong 
(jui à Luang-Prabang sera chargé des rapports avec les Européens 
lorsque la Convention sera ratifiée. Le but était de permettre une 
forte avance de temps sur moi à ces fonctionnaires dont les missions 
avaient un lien avec la mienne, et en particulier de me faire sentir 
combien j'aurais eu avantage à circuler en agent officiellement reconnu. 
Les éléphants, en efict. étaient en nombre sur la place, mais défense 
était faite de m'en louer avant l'autorisation donnée. 

Je me suis facilement accommodé des inconvénients de la situation 
ainsi établie ; même, j'ai trouvé préférable à tout, d'être considéré 
simplement comme explorateur. 

Les populations (petits mandarins, prêtres et peuple), point préve- 
venues, ont vu en moi le voyageur, elles m'ont reçu avec cordialité et 
franchise. 

Je suis admirablement servi par mon personnel cambodgien : ayant 
la religion, les usages, le costume des habitants du Laos, connaissant 
leur langage, il entre facilement en communication avec eux, j'ai en 
lui de précieux auxiliaires. 

L'accueil à Luang-Prabang a été uniquement fait par deux kaluongs 
siamois. J'y avais été disposé par celui dont en descendant le Mé- 
Khong, j'ai eu pendant huit jours la compagnie. 

Le Roi ayant pour excuse son état de santé, il est asthmatique, a 
remis à quelques jours son audience. 

Ayant avant tout pour préoccupation l'établissement de relations 
avec le Tonkin, j'aurai surtout des rapports avec les envoyés siamois ; la 
présence de leurs troupes les fait les maîtres dans ce pays, leur hostilité 
me nuirait dans l'accomplissement de cette tentative de passage pour 
l'exécution de laquelle je pourrai, je l'espère, indiquer la date de mon 
départ dans le prochain courrier. 



Luang-Prabang, 12 février 1887. 



PREMIERE TENTATIVE DE PASSAGE DU ME KHONG AL" TONKIN aS 



Aussitôt accosté à la berge à Luang-Prabang, le ii février, j'ai an- 
noncé par l'intermédiaire deskaluongs siamois, mon arrivée au Roi dont 
le nom est: Ounkam. 

Dans la même journée j'ai eu de lui lavis que malade, il me priait 
daltendre son audience quelrpies jours. 

Ces kaluongs m'ont fait connaître que le véritable représentant du 
Siam était le chef des troupes qui, dans le nord, aurait vaincu les Hos, 
bandes chinoises que les Français comliatlent aussi, et qu'on distingue 
en Pavillons : Noirs. Rouges et Jaunes. Il a le litre de Chao-meun Naï- 
voronat, et le rang de colonel. Sa campagne est terminée, son retour 
proche. En l'attendant, ils ont l'autorité, mais lui seul pourra à son 
arrivée faciUter mon voyage, s'il le juge possible. 

J'ai été reçu par le Roi le i5 février. 

Agé de 76 ans, le prince est à la vérité très aflaibli, il ne faut néan- 
moins pas voir d'autre cause au renvoi par lui de l'audience à cette date, 
que la volonté des kaluongs. 

Le gouverneur de Sukhothay, premier kaluong, et le louang Pitsa- 
noutep, second kaluong. m'ont présenté. 

Ils me lavaient demandé, me proposant en même temps, que les visites 
suivantes se fissent par leur intermédiaire, et qu'il ne fût point soumis au 
Roi de questions d'alTaires. euv seuls ayant qualité pour y donner satis- 
faction. 

Ma situation me commandant d'éviter de les inquiéter, ne voyant du 
reste qu'avantage à ce que les choses se passassent ainsi, je n'avais fait 
aucune objection à leur proposition. 

En voulant empêcher les relations d'être familières, et les restreindre, 
on étabhssait un « modus vivendi », et ma position devenait nette. 

D'un autre côté, je ne manquais pas d être un peu embarrassé à 



s/i MISSION PAVIE 



l'idée d'entreviios tète à tète avec le souverain laotien, étant donnée 
l'attitude pleine de soupçon du second kaluong en particulier. 

Venu en explorateur, j'éprouvais une véritable mortification de voir 
les agents siamois persister dans l'idée ([u'ils semblaient avoir du nMe 
que je venais remplir, et chercbcr, en quelque sorte à deviner dans quel 
sens ) allais brusquement modifier ma conduite. 

C'est, je pense, lorsqu'on s'est cru à peu près sur que je ne créerais 
pas d'embarras (|u'oii a lixé l'audience. 

Après avoir, dans tout le voyage, mis de l'affectation à me considérer 
comme un marclieur gênant, lautorité siamoise m'a fait fiiire une récep- 
tion d'ajtparence officielle. 

A riieurc fixée pour la visite, un officier siamois et deux fonctionnai- 
res laotiens sont venus me prendre. J'étais accompagné de mon person- 
nel indigène. 

Pendant le trajet les mandarins me font remarquer que la grande rue 
du marché a été balayée, chose en dehors des habitudes, qui a mis en 
émoi tous les gens qui riiabitcnt ; de plus la circulation a été arrêtée au 
moment du passage, et le monde est aux portes des cases, la foule à 
tous les carrefours. J'ai eu à parcourir ce marché dans presque toute sa 
longueur étant logé à une extrémité, et la maison du Roi étant plus loin 
qu'au centre. 

Les deux kaluongs m'attendaient à la porte. 

Comme garde du Roi, un détacliement de la troupe régulière de 
Siam rendait les honneurs. 

La grande salle est de plain-pied. Le fauteuil du Roi, au 
centre, avait, dans le sens de la longueur de l'appartement, les 
chaises des princes à droite, la mienne à gauche entre celles des deux 
kaluongs. 

En arrière de ce fauteuil, une table basse est chargée de statuettes bou- 
dhisles, bois ou bronze, dorées, à moitié nettoyées de leur poussière; 
devant lui sur un guéridon sont étalés : le sabre, les boîtes et les vases 
d'or du Roi : près des chaises, un autre guéridon est garni de tasses à thé. 



PREMIÈRE TENTATIVE DE PASSAGE DL MÉ-RHONG AU TONKIN aô 



Tout au fond de la salle le trône doré est placé sous un vaste parasol 
blanc longuement étage. 

Une quantité de tapis du \unnan. rouges ou bleus à dessins blancs, 
couvrant le plancher, contrastent avec la pièce de colonnade blanche 
toute moisie ser- 
vant de plafond. 

L'aspect de la 
salle, riche et pau- 
vre en même temps, 
est révélateur: ces 
lassesen porcelaine, 
déparedlées, ébré- 
chées ; ces petits 
morceaux de coton- 
nade blanche, ser- 
vant de nappes aux 
guéridons, sur un 
pied dégalité avec 
les théières d'or, les 
tapis chinois, mon- 
trent nul le com- 
merce, et disent 
avec qui se fait le 
peu que Ion con- 
state. 

Au bas de la pièce, en face de nous, et une marche au-dessous, les 
mandarins sont accroupis, nombreux. 

Le Roi s'est fait attendre cinq minutes pendant lesquelles j ai fait la 
connaissance de son fils aîné et de celui du second Roi, princes déjà âgés, 
tenant les premières charges du pays, humbles devant les kaluongs 
cherchant dans leurs yeux approbation des réponses (ju iN me font. 

En me serrant la main, le Roi me prévient qu'il est sourd, mais que 
le gouverneur de Sukhothay. très habitué, lui répétera mes paroles. 
VI. u 




Fig. i3. 



Le Uni OtinLam. 



36 



MISSION PAME 



Je suppose que celle précaution qui donnait à ce dernier la facilité 
de faire entendre mon langage de toute rassemblée, devait lui permettre 
à l'occasion, d'en supprimer les parties jugées par lui dangereuses. 
Voici en résumé 1 entrelien : 

Après m'ètre informé de 
sa santé, j'ai dit au Roi : 

« Le Gouvernement fran- 
çais qui fait pour \ . M. des 
vœux sympathiques, est, d'ac- 
cord avec le Gouvernement 
siamois, désireux d'établir 
des relations entre le l.iaos 
et ses colonies d'Indo-Chinc 
dont les habitants et les chefs 
ont pour le Roi de Luang- 
Prabang une respectueuse 
vénération : j'ai été envoyé 
ici dans ce but, j en suis très 
heureux car je vais connaître 
^ . M. qui j'en suis sur me 
continuera la bienveillance 
([u'elle et ses prédécesseurs 
ont eue pour les Français 
qui ont séjourné à Luang- 
Prabang. 
(( Après quelques semaines utilisées à préparer ma marche, je 
compte me mettre en route Aers le Tonkin pour revenir ensuite. » 

Le Roi me remercie en quelques mots aimables et donne une longue 
explication sur sa maladie, qui lui laisse un jour de repos sur trois. 

Je remets alors une lettre du Chargé d'affaires de France à Bangkok 
avec un grand vase d'argent, et le montant de la dette que le docteur 
Néïs, par suite du pillage par les Hos dont il avait été victime au cours 
de son voyage, avait contractée envers lui. 




Fie 



Le fiU aîné du Roi. 



PREMIÈRE TEiNTATlVE DE PASSAGE DU MÉKHONG AU TOMvlN 27 



Le Roi prie le kaluong de faire la leclurc de la Icltre, ses yeux ne le 
lui permettant plus. 

Il est très sensible aux compliments qu'elle contient, et remercie du 
riche cadeau qui laccompagne. Depuis qu'il est souverain à Luang-Pra- 
bang, il n'a eu occasion de recevoir qu'un Français, le docteur Neïs ; 
il a gardé de lui le meilleur souvenir. Le passeport siamois dont il était 
muni, lui a permis de le bien accueillir. 

(^Les regards des kaluongs, mon- 
trent alors combien ils approuvent 
cette dernière phrase.) 

En ce qui concerne la dette, il / 
est très embarrassé, ayant confié le / 
reçu du docteur à son fils parti pour ' 
Bangkok où il doit l'encaisser. 

Il ne voudrait pas s'exposer à 
des ennuis en me donnant un reçu 
provisoire. 

Je déclare aussitôt que je m'en 
passerai, mais cela ne lui suffît point 
et en faisant emporter la somme, 
il prie le kaluong de la prendre en 
dépôt jusqu'au retour de son fils, 
formalité que celui-ci accepte, évi- 
demment imposée par lui à l'avance, et par laquelle on semble dire que 
l'argent eût dû, pour arriver au Roi, passer par la voie siamoise. 

Le Roi me demande alors où est ce Tonkin dont j'ai parle. 

Je prie les kaluongs, qui ont feint la même ignorance au début, 
de répondre. 

Le premier dit avec un peu de brusquerie comme trouvant que la 
docihté du Roi va trop loin: « Vous savez bien... le pays annamite.'' » 

— Je n'ai jamais entendu dire », lait le Roi; « que quel([u'un d'ici 
y fût allé, ou que des gens de là-bas soient venus à Luang-Prabang. 
Vous allez entreprendre une course dangereuse. » 



^^ 




Fis. i5. 



Le Fils aiaO du second Ro 



38 MISSION PAVIE 



Inclinant respectueusement la tète, j'ollre un présent personnel, et 
prie le Roi de me perniellre de venir le voir (juchjuofois ; « visites ami- 
cales, exemples de questions d'aflaires, grâce à la présence à Luang- 
Prabang des kaluongs de Bangkok. » 

— « Je serai très content de vous voir souvent. M. Pavie. vous n'aurez 
(juà me faire prévenir par l'intermédiaire de ces mêmes agents. » 

L'impression emportée de cette entrevue est que le Roi éprouve 
une grande appréhension des ennuis que l'arrivée d'un agent français 
peut lui causer dans ce moment surtout où des troupes siamoises occu- 
pent sa principauté. 

Il semble craindre de me voir, ignorant de la situation, me conduire 
inconsidérément et le compromettre de^anl l'autorité siamoise. Il se sent 
vieux, et craint peut-être que des soupçons ne fassent chercher pour sa 
succession, un autre prince que son fils. 

J'ai le lendeniaiii fait visite aux deux princes dont il est parlé 
plus haut. 

Le deuxième fils du Roi esta Bangkok. 

Le second Roi et un de ses fils accompagnent l'armée siamoise dans 
le nord. 



Luiing-Prabang. i8 février 1887. 



PREMIÈRE TENTATIVE DE PASSAGE DU MÉ-KHONG AU TONKIN ag 



Une maison en bambous et paillottes entourée d'une clôture légère, 
comme il est d'usage d'en faire pour les mandarins en voyage, avait été 
élevée sur la base Est de la colline Chiom-Si, autour de laquelle Luang- 
Prabang a ses cases. 

J'y ai élé conduit aussitôt arrive, et je m'y suis logé. Je n'ai pu 
obtenir des kaluongs l'autori- 
sation de rembourser les frais 
de sa conslruclion. « Tant que 
la Convention ne sera pas rati- 
fiée, vous êtes l'hôte du Gouver- 
nement siamois. » m a-t-on 
répondu. 

Comme logement, l'instal- 
lation est sufTisante mais sa si- 
tuation singulièrement choisie; 
sur la base rocailleuse de la 
hauteur, à un kilomètre du Mé- 
Khong, à six cents mètres du 
Nam-Kliann, à côté du camp 
préparé pour les soldats. 

Désireux d une habitation 
que je ferais construire en vue 
de l'avenir et pour les besoins 

de ma mission, je parlai aux kaluongs d'une installation plus sérieuse. 
Ma mission m'obligeant à voyager presque constamment, il ne 
serait pas sage de laisser pendant mes absences, un bagage important 
dans une maison légère offrant prise au vent et à la pluie, exposée, 
à une pareille distance de l'eau, aux incendies si fréquents dans ces 
régions. 




Fig. 16. — Mon premier logement. 



MISSION PAVIE 



Ih acceplèrciit do me voir clierclicr un terrain libre sur lequel je pour- 
rais m "établir définitivement. 

Un ofTicicr siamois et deux mandarins laotiens me conduisirent, et 
j'arrêtai mon cboix sur un emplacement, rive droite, qui réunissait tous 
les avantages qu'un européen pcutdésirer pour vivre dans de bonnes con- 
ditions dans un pays oii il se trouve seul. 

La rive gauche extrêmement peuplée, neùt offert un endroit conve- 
nable au bord du Mé-Khong qu'autant qu'un certain nombre de familles 
eussent consenti à s'en retirer. Toute la partie de la berge que prennent 
ni les roches, ni les sables est disposée en jardinets enclos que fertilisent 
les crues; des petits chemins peu commodes, moins que propres, y 
circulent; le tout est par intervalles, séparé par de longs escaliers irré- 
guliers point entretenus. Le coup d'œil joli est agréable à distance, la 
constante pratique du terrain le serait beaucoup moins. 

La rive droite, moins habitée, ce qui lient au manque d'espace, des 
collines la limitant à louest et la fermant aux deux extrémités nord et 
sud, était pour moi incomparablement supérieure. La berge s'y présente 
en pente moins raide, son sol argileux est aussi, pendant la sécheresse, 
transformé en jardins jusqu'à l'eau. La base des collines est couverte de 
plantations d'arbres fruitiers bien entretenues, et le terrain qui seul est 
inoccupé, le dernier de la ville à l'ouest, s'en trouve séparé par une 
forte tranchée que les eaux de la plaine, en arrière des collines, ont creusée. 

Lne maison française serait là très bien placée : elle pourrait avoir 
ses barques à la berge, un potager magnifique dans la belle saison, et 
un beau parc sur la base et même jusqu'au sommet de la colline ouest. 
Les hauteurs offrent l'espace nécessaire pour que des éléphants domes- 
tiques puissent s'y nourrir sans qu'on soit obligé de les envoyer au loin, 
ce qui est forcé sur l'autre rive. 

Le fleuve est, aux plus basses eaux, large de quatre cents mètres en 
cet endroit. La vue y a d'incomparables satisfactions. Luang-Praljaiig, in- 
contestablement le plus beau site du Laos, s'étale en face, merveilleux de 
couleur et d'animation, et donne par sa nouveauté, avec son long ri- 
deau de montagnes vert sombre en arrière, un étonnement aux yeux 




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32 



MISSION PAVIE 



qui saisit rimagination. et pour moi n'a pas encore cessé. Je me sens 
tout lieureux à lidée d habiter en ce coin ravissant devant un aussi in- 
comparable décor. 

A ces motifs, il faut ajouter que les routes du sud et de l'ouest y 
aboutissent, qu'on vienne de Bangkok, Pitchay, Paclay ou Nan. C'est 
en face de lui que le Mé-Kbong est le plus tranquille: c'est le passage 
choisi de tout temps pour faire traverser les éléphants à la nage ; le té- 
légraphe en projet y doit aboutir, et le bureau ne peut manquer d'y être 




Fig. iS. — Maison construite pour M. Mac-C.nllij, mon inslaUalio.i provisoire. 



placé en raison de la dépense que nécessiterait l'immersion d'un câble 
pour le placer à l'autre bord. Enfin ce choix constate l'existence dune 
partie de la ville sur la rive droite, afTirmation que les deux rives sont 
inséparables. En face de Luang-Prabang, le pavillon français y sera vu 
de toutes les cases. 

Après un court examen, je demandai aux mandarins si le lieu était 
disponible ; la question était faite avec l'indilTérence que mon admira- 
tion laissait libre. 

Ils répondirent : « oui. » 



PUEMIKRE TENTVTIVE DE PASSA.GE DU MÉ-IvIION(l AU TONKIN 38 

Les kaluongs avaient je crois compté que rien ne serait ù mon 
goût. Quand je revins leur disant mon choix, ils furent très embarras- 
sés ; me donnant une foule de raisons ils remirent à trois jours pour me 
fixer. 

Ils m'écrivirent alors que le terrain appartenait au second Roi. et 
qu'ils feraient leur possible pour m'aider à en trouver un autre. 

On me conduisit, deux jours après à trois kilomètres de la ville, rive 
gauche dans une véritable foret, et on me demanda si j'accepterais qu'on 
me débroussaillât ce terrain, je fis semblant d'hésiler et finis par dire 
qu'il était un peu loin et trop isolé, et sans reparler de celui de la rive 
droite, de crainte qu'on ne vit que j'y tenais, je déclarai que j'attendrais 
de trouver mieux. 

Le lendemain les kaluongs mannoncèrenl qu'ils avaient décidé de 
m'installer dans une maison consiruile pour M. Mac-Carlhy. Le topo- 
graphe anglais au service du Siam dont j'ai déjà parlé avait accompli 
sa mission pendant que j'étais retenu à Xieng-Maï et il était parti 
pour Bangkok avant mon arrivée à Luang-Prabang. 

Celle installation est au bord du Xam khann et toute provisoire, car 
la crue forcera bienlùt à la démolir, mais j'y serai bien. 

Mon emménagement s'y trouva vite fait, quelques heures après j'y 
élais chez moi. 



Luang-Prabang, 25 février 1887. 



VI. 




Fis. i<i 



En roulo pour la loiiihi' d<: MiiuhuL 



iVil..u.> ïUi 1^- N,,n, kl, ,1111. 



Il faut quatre et même six hommes pour monter du rivage au marché 
ce poisson colosse, le Pla Bœuk dont j'ai, en venant de Xieng-Sen, dit 
un mot de la pèche et pour la capture duquel de grands fdels sèchent 
ici, tout au long de la plage. 

Au Camhodge où je l'ai déjà vu, il est : Roi des poissons ! Lors- 
qu'après la saison pluvieuse, il y arrive, remontant le Mé-Khong^ il est 
gras à ce point, qu'on s'en empare surtout en vue de l'extraction de 
l'huile. Continuant le voyage, le rude exercice de la montée 1 allège 
peu à peu de la graisse, et à Luang-Prabang, sa chair devenue plus man- 
geable, est mise en saumure par grandes provisions; mais c est parti- 
culièrement de ses œufs, exquis lorsqu'ils sont frais et encore tendres 
et dont chaque femelle fournil une quantilé énorme, que les rivcrauis 
sont friands. Le caviar légèrement rosé de cochenille qui y est préparé 
porte sa réputation au delà du Laos. 

Les habitants croient que les femelles seules parcourent le lleuve, et 
que des mâles, aux écailles dorées, les attendent au lac Tali, qu'ils ne 
quittent jamais. 



TREMII-nK TENTATIVE DE PASSAGE DU ME-KHONG AU TONKIN 35 



Pendant que je regarde ces poissons svir la tète desquels se cram- 
ponne la vermine, des crustacés aplatis aussi larges qu'un pouce, et 
que j'admire ces pêcheurs habiles à s'emparer de bêtes grosses comme 
leurs barques, les gens empressés me renseignent. 

Hommes et femmes, aussi curieux de me voir que moi de les enten- 
dre, font cercle 
autour de notre 
petit groupe. Ma 
longue barbe les 
préoccupe sur- 
tout, ils en dé- 
duisent mon âge 
qu'ils jugent très 
avancé. Je me 
garde de les fixer 
trouvant à l'illu- 
sion, tout avan- 
tage : considéra- 
tion, confiance. 
En la caressant, 
je leur dis : 

(i Les ventres blancs sont vraiment des hommes courageux et hardis : 
ils exercent sur le fleuve, des métiers qui demandent chaque jour le 
risque de la vie. Vos femmes doivent être fières, je vous fais compli- 
ment. 1) 

Tout le monde rit ; les femmes protestent, disant qu'elles seraient 
seulement fières, s'ils étaient moins volages : et l'un des vieux répond : 
« Nous devons à l'adresse acquise dès l'enfance, et à une longue pra- 
tique, d'être des bateliers et des pêcheurs passables. Chez nous les acci- 
dents sont rares, ils arrivent quelquefois à des fumeurs, ou de chanvre, 
ou d'opium, qui dans le danger même, rêvent que tout va bien. » 
« — Et pourquoi se sert-on de ces hommes? » 

<( Parce qu'ils solTrent toujours, ayant le plus besoin d'argent ! » 




Fig. 20. — Le l'ia Ituculv .i Lu.iu^-rraijaug. 



36 MISSION PAVIE 



Puis il ajoute : 

« A'ous ne savez donc pas que — ventre blanc — n'est plus terme 
élégant ici? Les Siamois depuis leur arrivée se moquent de l'expression 
et de ceux. (lui l'emploient! Alors on la délaisse, et ca nous est égal car 
on sait bien, partout, que les gens de Lan-Chang ne tatouent que leurs 

jambes. » 

« Par exemple un changement aux usages qui ne nous plairait 
"uèrc, serait l'introduction, dont on parle depuis que les soldats 
sont là, de la mode siamoise pour les femmes, de porter leurs cheveux 
coupés courts. Vous venez de Bangkok, savez-vous là-dessus quelque 
chose de certain."' Au Siam on imite l'Europe, les femmes de votre pays 
auraient-elles donc la tète tondue? » 

En Europe comme à Luang-Prabang la chevelure est le bel orne- 
ment des tètes féminines. Je ne puis croire qu'ici, femmes et jeunes 
fdles, veuillent \ renoncer. Comment porteraient-elles les jolies orchi- 
dées que j'y vois chez chacune de celles dont les yeux m'interrogent !' 

Le soupir général accueillant mes paroles indique qu'on n'est pas 
rassuré et que si la coutume siamoise doit prévaloir, ce n'est pas de bon 
cœur qu'on s'y résignera. 

Le second kaluong rencontré par hasard, me dit : 

« Les femmes du Roi, et celles de quelques princes, ont déjà accepté 
cette mode distinguée! Ne trouvez-vous pas qu'avoir la tête hbi-e, est 
préférable au port d'un fardeau si pesant et si chaud ? » 

Ce kaluong semble plutôt contrarié des causeries familières, que ma 
manière d'étudier le pays, l'appareil photographique en mains, fait 
naître avec ceux, qui toujours aimables et respectueux, se groupent pour 

me voir. 

Il m'a choisi un Laotien comme guide de promenade, et je sais qu'il 
a interdit à tous l'entrée de ma maison — de crainte qu'on ne me dé- 
range. 

Parlons un peu de cet agent. 

Bien instruit dans la tradition et les usages administratifs du Siam, 
il a déjà eu quelque frottement avec des Européens. INos relations sont 



PREMIERE TENTATIVE DE PASSAGE DU MÉ-KHONG AU TONKIX 87 

correctes. J'aurais volontiers essayé d'en avoir de tout à l'ail amicales 
s'il n'avait eu de moi, une défiance touchant à la terreur ! 

En le voyant prendre des précautions jiourm'isoler du Roi, des chefs, 
des habitants, je me suis demandé s il ne craignait pas que je ne cherche 
à accomplir, avec leur assistance, quelque acte inattendu qui ruinerait sa 
carrière ! 

J'ai trouvé autrefois, dans le sud du Siam, tant d'ennuis sur ma 
roule, fpie pour en évitei' d'autres je fais tout le possible, disposé à re- 
mercier d a^ance, les mandarins f|ui sans m'aider. me laisseraient l'es- 
poir qu ils ne m en créeraient point. Aussi, quels regrets n ai-je point de 
n'être pas compris de celui àqui j'aurai surtout alTaire, et de le voir con- 
sidérer ma franchise comme un piège ! 

Sans espoir de le convaincre, je lui disais un jour : (c Les collections 
d'insectes, de coquilles, la recherche des inscriptions anciennes, l'étude 
des usages locaux, la photographie que vous me voyez fiiire, ce sont mes 
distractions en marche, je m en acquitte par goût, non pour vous dérou- 
ter comme vous semblez le croire. Toute ma diplomatie consiste à dire 
la vérité. En ne me croyant pas, suivant que le veut l'éducation d'ici, 
vous vous embrouillez dans d'invraisemblables suppositions. Si je m'at- 
triste de voire cireur, vous paraissez triomphant comme ayant vu clair 
dans mon jeu. Si un sourire m'échappe, né de votre attitude, vous voilà 
de suite déconcerté. Je suis bien désolé, car vous me gênez fort, et sans 
profit pour vous, avec vos précautions. Le but de mon voyage n'est-il 
pas su de votre Gouvernement ? même les journaux l'ont répété, les 
nôtres comme les vôtres. La Fi'ance est maîtresse d'une colonie nouvelle 
(Iniit l'élat de guerre, intéi'ieur, lempêche de faire étudier les confins. 
Tentant de passer d'ici vers elle, j'aurai l'occasion d'examiner ces régions, 
je vous demande simplement de m'aider en me montrant les limites, 
communes avec les nôtres, des terres que le Siam déclare siennes ? » 

Il restait silencieux, et le premier kaluong disait: « Notre chef le 
Chao-meun coniiiiîl la (|U('sti(jn des frontières mieux que nous, c'est lui 
qui vous rexpli(|uera. » 

Son embarras faisait naître mes soupçons et je pensais : 



38 



MISSION PAVIE 



« Vos soldats j'en ai de plus en plus le (IduIc, font campagne dans 

des pays ou Siam n'a rien à voir. Même, ici oii nous sommes, je sens 

que vos droits ne sont pas établis. Voyant que je ne renoncerai pas à la 

course qui me permettra d'éclairer mon pays, vous craignez d'être pour 

quelque chose dans son accomplissement. Comme 

vous serez soulagé au retour du Chao-meun. 

En attendant son arrivée, un mois s écoula au 
cours duquel, conduit par le Laotien qui depuis ma 
présence à Luang-Prabang est de toutes mes sorties, 
je visitai la ville, ses pagodes et les alentours. 

Le Pliya Kiabann est un homme très doux: il 
s'était présenté en tremblant. Le rôle dont le kahioiig 
1 avait chargé et que je pressentais double, ne le ras- 
surait pas. Je m'elTorçai de le tranquilliser, le félici- 
tant d'être aimé du Koi qui m'a\ait fait l'éloge de son 
caractère et de sa droiture. Sûrement nous serions contents de nos rela- 
tions. Il s'habitua \ile. et me fui utile. 




Le Phv.i Kiahann. 



Ma première course avait été la visite au village de Pcunom où la 
dépouille de notre compatriote Henri Moubot repose depuis trente ans. 
J V allai a\cc mon personnel sur les petits chevaux du Roi par le sentier 
abrupt du bord gauche du Nam Khann, ne me lassant pas, pendant les 
deux heures du trajet, d'admirer des paysages exquis, et les pêcheries du 
plus gracieux effet barrant par endroits la rivière. 

Pendant que le chef faisait dégager de la végétation qui l avait repris, 
le coin de forêt où se trouve la tombe, les anciens parlaient d'une façon 
touchante du voyageur mort. Pieusement ils disaient : «Il se plut chez 
nous, nous l'avons aimé: entouré de nos soins il s'est éteint, pleuré du 
village ! Maintenant protecteur de Peunom il revit dans ses habitants ! » 
Et ils ajoutaient, attention charmante. « Plusieurs de nos familles ont 
ramené, il y a vingt ans, des Sij)-Song Palm na, partie du bagage de la 
mission Doudart de Lagrée. Quittant leur pays pour chercher à vivre à 
Luang-Prabang, elles en avaient rempli barques et radeaux, comptant 



PHKMIKRE TENT.VTIVE DE l'ASSACE DU MÉKHOM; Vl lONKlN .î,. 




Fi?. 22. — Einplaccmenl do la loiiilic <I lli.-nri Mouhot. 



qu'un bon accueil les récompenserait de leur obligeance. Le Roi, 1res 
content en elTel, le leur lénioigna : gniiijianl dans un même village 
tous ceux ayant servi des 
Français, il les plaça ici, leur 
donnant dans les environs 
autant de rizières qu'ils pu- 
rent cnllivcr. Pensez combien 
aujounl Inii. vous voir parmi 
nous, nous comble de joie ! » 

Ils me voyaient surpris, 
charmé, ému de les entendre, 
me devinaient simple, me 
sentaient séduit. Le sol étant 
débroussé. ils se retirèrent 
pourqueje fusse seul, se féli- 
citant tout bas de ma venue comme de la conséquence de mérites passés. 

De la tombe érigée par JNéïs quatre ans avant, un débordement 
du Nam-Khann n'avait laissé, en marquant la place, que des débris 
de briques. 

Je m'entendis avec les chefs du village, pour la construction d'un 
monument durable, et d une maisonnette pouvant abriter, le temps d'un 
repas, les visiteurs dont le but seraitde venir saluer à sa dernière demeure, 
le bon voyageur qui au Laos fit le premier aimer le nom Français. 

Quelques jours plus tard, un nndi. je reçus la visite d'un chef de 
pagode. Défense étant faite d'entrer dans ma case sans l'agrément d un 
des kaluongs, je ne voyais guère que leurs envoyés. Je me souciais peu 
de relations dans ces conditions. Mais il insista. 

Supérieur de la bonzcrie de \\al--Maï, il est ami du xieux lloi, 
qui dans une foule de cas, prend son avis, réputé très sage, et la engagé 
à venir me voir. 

Rappelant la traversée de sa pagode par ma petite troupe, au débar- 
quement, il me dit : 



'.o 



MISSION PAVIE 



ft Je formais sans cesse, depuis ce jour-là, le souhait de vous voir 

assis jjrès de moi devant ma cellule. J'ai gardé de votre passage, de 

_^^ votre salut une impression forte qui me lourmen- 

- - tait comme une obsession; ie voulais venir, 

j,,^^ parler avec vous, mais je n'osais pas; noire Roi 

Ounkam m'y a décidé! » 

Je mexcusai d'avoir attendu qu'il vint le 
premier. J'avais déjà vu quelques-uns des temples 
nombreux dans la ville; jiressé par le temps, il 
m'avait fallu remettre à plus tard la visite plus 
longue réservée à lui et à sa pagode. 

Avec complaisance, je me laissai questionner 
sur moi-même, amusé qu il s intéressât à d'ciifan- 
liiis détails, et supposant que le vieux souverain 
avait désiré savoir l'avis de son ami et confident 
sur celui, qui pour la France, entrait ainsi subi- 
iemeiil en scène dans sa capitale. 

Lui faisant l'éloge de son Roi. qui me parais- 
sait un prince excellent, chéri de son peuple, 
aimant ses sujets, je lui dis combien, de retour 
du Tonkin, j'aurais de plaisir dans des conditions 
de relations plus simples qu'aujourd'hui, à laller 
revoir ainsi que son fils, et à les entendre parler 
du Lan-Chang. 
Puis je lui demandai s'il me serait possible de connaître les histoires 
de Nang IIou, du Yack Teney et de Rothisen dont, depuis Pak Hou. les 
noms me furent dits, et les chroniques anciennes qu'il pouvait avoir dans 
sa collection. 

« Pour les premiers livres, il sera facile de vous les fournir, quant 
aux chroniques ». alors il parla plus bas et comme craintivement, « le 
Roi les possède, si les kaluongs les lui demandaient, il les prêterait. » 

A son regard discret, entendu, je compris qu'une consigne précise 
devait être donnée. Du regard aussi, la tète inclinée, je le remerciai. 




Fig. aS. — Le Satou 
de Wat-Mai. 



PREMIÈRE TENTATIVE DE PASSAGE DU MÉKHONG AU TONKIN U 

Pour le moment, savoir qu'une liisloire écrite, du pays, était conservée, 
sans doute précieusement, me suffisait bien. 

Alors comme content de trouver dans la visite faite, l'impres- 
sion souhaitée, il se leva, disant pour se retirer : « Nous savons déjà 
à Luang-Prabang que vous êtes ami du Laos, que son climat, craint de 
l'étranger, même des Siamois, ne vous effraie point; que vous êtes aimé 
de vos serviteurs qui vous appellent père et vous sont dévoués; tous nous 
sommes heureux de vous voir ici. 

Souriant, je regardais tandis qu'il parlait. Ngin complice probable du 
compliment qu'il traduisait avec conviction. 

Le bonze avait le visage sérieux d'un homme satisfait de l'achève- 
ment d'une obligation qu'il avait pu craindre ne pouvoir remplir. 

Comme il s'en allait, il me pria de lui confier quelques jours une de 
mes chaises pliantes à coulisses, pratiques en voyage. Il en voulait faire 
une en tout semblable. Il se chargea ensuite d'arranger ma boîte à mu- 
sique qui ne marchait plus. 

Je pensai que c'étaient prétextes pour me revoir, mais peu de temps 
après, je sus qu'habile en mille choses il avait l'éussi ces petits ouvrages. 

Quand j'eus l'occasion je fis son éloge au vieux Roi Ounkam qui 
simplement dit : 

« C'est un homme précieux, de sage conseil et je l'aime beaucoup. » 

« Comment devrai-je l'appeler.^ » 

— « Simplement : Satou. Satou de ^\'at-Maï. » 

Vers ce temps, j'appris qu'en ville, on racontait tout bas, en se mon- 
trant inquiet des conséquences possibles de l'événement, le passage en 
barque devant Luang-Prabang, de quatre jeunes gens enchaînés, enlevés 
par le chef siamois dans un canton du nord, et dirigés par son ordre 
sur Bangkok. 

Le kaluong interrogé par moi, ne savait rien. 

C'est alors que le Chao-meun arriva enfin ! 

Luang-Prabang, 12 mars 1887. 
VI. 6 




tig. J^. — DeljarqUL'uiL'nt des troupes slauKuses. 
Au fond sur la rive droite, terrain marqué par un toit blanc où je voudrais installer ma maison. 



La lettre, que j'écris à la hâte aujourd'hui, partira ce soir. Elle mon- 
trera la situation sous un aspect un peu différent. 

11 y a huit jours, le premier kaluong ayant reçu avis que le Chao- 
meun Vaï-voronat, chef des troupes siamoises était près d'arriver à 
Luang-Prabang, partit à sa rencontre. Je ne connus ce départ que le 
lendemain. 

Avant qu'il n'eut lieu, nos premières idées l'un sur l'autre s'étaient, 
je crois, transformées peu à peu en sympathie mutuelle. Aussi bien ce vieux 
fonctionnaire ne paraissait pas remplir avec plaisir à mon égard un rùlc 
difficile ; il laissait la besogne à son second qui, venu de Bangkok, et 
ayant reçu des instructions directes, pouvait plus facilement parler sur 
les questions que mon voyage avait fait apparaître. 

Lorsqu'il eut été bien reconnu, par eux deux, que mon attitude était 
très correcte, le premier s'était particulièrement relâché de sa réserve. 



PREMIÈRE TENTATIVE DE PASSAGE DU MÉ-KHONG AU TONKIN 43 




Fis 



Lo Phva >iiklint)iiv, jM<iiiiri kaluoDg, 
sa Kllc et SCS serviteurs. 



Quelques petitesatteutionspour ce vieillard, qui en combattant autrefois les 
Hosen aurait reçu deux balles dans le corps, avaient achevé de nous faire 
amis. Je pouvais donc espé- 
rer qu'il disposerait favora- 
blement le soldat de Siani, et 
que la question de mon voyage 
au Tonkin, dont il avait été 
beaucoup parlé dans nos con- 
versations, lui étant soumise 
serait appuyée. 

J'ai alors su. par mes 
gens et par ce que je voyais, 
qu'on préparait à Luang-Pra- 
bang un accueil brillant au 
chef et aux soldats, que la 
jiopulation était invitée à les 

saluer lorsqu'ils passeraient sous les arcs de triomphe en préparation, et 
que les chefs des principales bon/cries, installés sur une estrade ombra- 
gée de feuillage, les remercieraient d'avoir sauvé le pays et assuré la paix 
des frontières. 

J'ai dit au second kaliiong, mon désir de prendre part à cette mani- 
festation et d'être des premiers à saluer ceux-là qui venaient de com- 
battre les mêmes ennemis (jue la France. Cette proposition bien accueillie, 
il a été convenu que je me rendrais avec lui au débarquement où nous 
nous joindrions au Roi et aux princes, qui devaient, tous réunis, com- 
plimenter l'ofiScier vainqueur sous un arc dressé sur la berge. 

Le jour fixé pour la fête fut gâté par une pluie torrentielle. Les trou- 
pes n'attendirent pas l'heure fixée, et marchèrent vers leur camp, sitôt 
quelles furent à terre. 

Profitant d'une éclaircie, le kaluong et moi nous nous rendîmes à 
cheval au logement du colonel. 

Il venait d'y arriver. Les soldats formaient les faisceaux. Tous les 
princes en grand costume entouraient le chef. A ce momenl nous fîimes 



44 



MISSION PAVIE 



signalés, la foule était si grande aux abords du camp i|u'on devait con- 
duire nos chevaux par la bride. Des ofïlcicrs nous firent entrer. 

Je vis avec grand plaisir que le colonel était chevalier de la Légion 
d'honneur, et avait donné à notre décoration, la première place sur sa 
poitrine. 

A mes compliments sur sa campagne, il répondit d'une façon aimable 
qui me donna 1 espoir d'arriver à un bon résultat pour mon voyage. 



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' ÊÊm .^ ' ^ \ 



Fi?. 26. — Estrade pour les chefs de bonzcries. 
Mes secréUiires ; Yem, "Ss^n. — Le premier kaluon^ et sa fillelle. Ofliricr siamois. 



Le soir, son lieutenant-colonel vint m'annoncer sa visite pour le len- 
demain. 

J'offris de photographier le passage des troupes sous l'arc de triomphe 
ainsi que leur débarquement, et il fut convenu que l'opération aurait 
lieu le surlendemain. 

Au jour dit. les soldats ramenés aux radeaux, en sortirent à l'appel 
des clairons. 

Je pus dans la même vue qui les représenta, faire figurer la partie 
de la rive droite du fleuve sur laquelle, entre les collines Rothisen 



PREMIÈRE TENTATIVE DE PASSAGE DU MÉ-KHONG AU TONKIN iâ 

et Nang Kangrey, le toit blanc de labri d'une pirogue de cou^^^e, mar- 
que remplacement du terrain sur lequel je suis désireux d'installer ma 
maison. 

Ils défilèrent ensuite, vêtus à l'européenne de costumes de cotonnade 
bleue, coiffés de casques blancs, sous l'arc de triomphe habilement fait 




Fig. 27. — Arc (le triomphe ;i rentrée du camp. 



de bambous recouverts de carton en pâte de miirier, et orné de drape- 
ries et de feuillage, d'après un modèle envoyé tout exprès de Bangkok. 

Je complétai cette collection de photographies par les portraits du 
chef et de ses officiers. 

A la visite qu'il me rendit, le Colonel déclara qu'il avait pleins 
pouvoirs et qu'il ne désirait rien tant que me voir rapidement satisfait 
sous tous les rapports. 



46 



MISSION PA.VIE 



Le jour même il fut convenu : que mon départ vers le Tonkin se 
ferait avant le sien pour Bangkok où il allait rentrer avec ses soldats ; 
qu'il me donnerait tous les renseignements nécessaires pour le choix de 
la route à suivre, et me montrerait ses documents géographiques. 

Il me promit de régler la question d'un terrain, et de me procurer un 




Fig. aS. — Enirèc tles troupes siamoises. 



entrepreneur pour la construction dune maison qui pourrait être mise 
debout pendant mon absence. 

La réserve des kaluongs diminua un peu quand ils eurent reconnu 
l'attitude du Chao-meun ^aï-voronat. On m'expliqua qu'on était petits, 
qu'il était tout, qu'à Bangkok on l'approuverait toujours, etc. 

Le lendemain il me montra ses cartes, me renseigna sur les routes, 
et il fut entendu que je pourrais partir de suite, la saison avancée ne 



PREMIÈRE TENTATIVE DE PASSAGE DU MÉ IvlIONG AU TONKIN !x- 









permettant aucun retard. Je serais accompagné par un chef laotien cl un 
officier siamois, le Koun pha. 

Pour ce qui concerne la construction de la maison on ne peut songer 
en ce moment dans cette région à faire bâtir en maçonnerie. Ce nest 
pas l'habitude, je ne trouverais pas d'arcliilecle. La maison du Roi, 
celles des prin- 
ces sont de su- 
perbes cases 
laotiennes en 
bois dur. Leur 
durée peut être 
considérable, 
leur entretien 
eslpeu coûteux. 
J'ai adopté le 
type de la mai- 
son de l'ancien 
second Roi. La 
construction 
pourra être me- 
née assez vite 
pour être ter- 
minée vers novembre prochain, époque à laquelle j'espère être de retour 
à Luang-Prabang. 

Je déposerai la somme qui sera demandée comme pri.x, entre les 
mains du Colonel. 

A quoi dois-je attribuer les bonnes dispositions du chef de l'armée 
siamoise."' A-t-il reçu des instructions nouvelles de Bangkok.^ Sait-il des 
choses que j'ignore .■' A-t-il liberté d'action, et notre court contact a-t-il 
décidé un changement aussi complet à mon égard .^ Je ne sais, mais 
je soulignerai une phrase qu'il a prononcée à propos de mon retour du 
ïonkin. 

En raison de la difficulté de ramener à Luang-Prabang l'officier 



Fii;. 2(|. — Le Colonel et ses Officiers. 



MISSION PAVIE 



siamois qu'il mellait à ma disposition, il nie priait de le garder avec moi 
jusqu'au Tonkin, je lui répondis : 

« Il vivra avec moi, je le traiterai comme mon enfant. Il est possible 
que je revienne par Bangkok, dans ce cas je l'y ramènerai ». 

Jai ajouté : «Je gagnerai ensuite Luang-Pra- 
bang par Pitchay, crainte d'un retard comme 
celui que j'ai éprouvé à Xieng-Maï ». 

lia alors souri en disant : « Soyez tranquille vous 
serez aidé par le Gouvernement siamois quand 
vous reviendrez. » 

M étant gardé de me plaindre du Gouverne- 
ment de Bangkok, ces paroles mont laissé penser 
que je n'étais pas trompé en lui attribuant mon 
long séjour à Xieng-Maï. 

L'officier siamois emmènera deux serviteurs, 
j'aurai trois domestiques et mon personnel cambodgien sauf Som, que je 
laisserai à Luang-Prabang à la garde de ma maison avec deux laotiens 
ventres noirs, recrutés pendant mon séjour à Xieng-Ma'i. 




Som et SCS deux compaiïnons. 



D'après le colonel, la région occupée par les bandes cbinoises s'étend 
tout le long de la Rivière Noire jusqu'à sept ou buit jours dans l'intérieur 
du pays au sud. Je n'irai pas me jeter aveuglément dans leurs campe- 
ments. Je tâcberai de joindre la prudence qu'il faut à l'audace nécessaire, 
et j'ai la conviction qu'avant que ce courrier n'arrive à destination le lélé- 
grapbe aura donné la nouvelle de mon arrivée au Tonkin. 



Luang-Prabang, le i3 mars 1887. 



PREMIÈRE TENTATIVE DE PASSAGE DU MÉ-KHONG AU TONKIN ig 



Le Chao-meun m'a produit l'impression la plus favorable. Au- 
cune comparaison avec les fonctionnaires siamois ou laotiens que je 
connais, no saurait se faire. Jeune, alerte, intelligent, instruit, plein 
d'aisance et d'aménité, il me semble bien mériter l'élogieuse répu- 
tation qu'on lui a faite auprès de moi. Il est incontestablement d'une 
tout autre école que ses prédécesseurs et la plupart de ses subordonnes ; 
et Ion voit tout de suite que s il unpose à ceux-ci sa manière, elle 
n'est pas du tout dans leur note. 

Paraissant comprendre mon rôle, il semble y trouver avantage et 
n'imaginer pas de meilleur témoin de sa conquête que moi. Il ne tenta 
que pour la forme de me dissuader de mon voyage : en objectant les 
pluies qui allaient rendre les chemins difficiles et le climat dangei'eux, 
et la présence des bandes chinoises soumises cependant j)our la plupart 
à son autorité. 

Il est entré dans quelques détails sur les expéditions dont le but et le 
résultat auraient été la pacification par lui des deux régions : Houa 
panh ha lang hoc (m/lle sources, cinq et six cantons) et Sip-song cliau 
thaïs (douze cantons thaïs) à l'est et au nord de Luang-Prabang. tandis 
qu'un de ses collègues opérait dans le même sens an pays Pou F.uii, 

D'après lui. la première expédition peut se résumer ainsi : 

En i88^, des envoyés du Siam levèrent, dans les régions de Luang- 
Prabang et de Xongkay, des gens avec lesquels ils allèrent dans le pays 
Pou Eun, à Tong Xieng Kham. assiéger, dans leurs retranchements, les 
Hos, qui avaient poussé leurs incursions jusqu'au Mé-kbong. Repoussés 
après trois mois d'insuccès, ils durent, ayant perdu beaucoup de monde, 
s'en retourner, laissant les Ilos maîtres de la contrée. 

En octobre i885 une nouvelle colonne fut organisée mais elle ne 
trouva plus les Ilos dans le pays ruiné. 

VI. ■; 



MISSION PAVIE 



Pour l'aiilro expédition une colonne forte de huit cents homuios partit 
de Bangkok en ce même mois d'octobre i885 sons sa direction. Elle 
devait opérer dans les régions de l'est et du nord de Luang-Prabang. 
Quand approcha la saison des pluies elle quitta cette dernière ville pour 

aller hiverner à cent cinquante kilo- 
mètres dans le nord-est, sur le pla- 
teau de Muong Son, dont l'altitu- 
est de douze cents mètres. Surprise 
par un climat très différend de celui 
du delta siamois, elle y perdit par 
la fièvre le tiers de son effectif. 

Pendant son séjour, le Chao- 
meun tenta de chasser les Hos 
cantonnes sur plusieurs points ; il 
essuya un échec d'un côté, perdant 
un oiïlcier, et d'un autre convint d'un 
arrangement avec les bandes qui, 
maintenues dans leur situation, re- 
connurent l'autorité du Siam. 

Il connut, au cours de cette pé- 
riode, Thuyet, lex-régent de l'Em- 
pire d'Annam, en fuite de Ilué depuis 
le 5 juillet i885, dont il favorisa la 




Le Chao-mcun Vaï-voronat. 



retraite vers Muong Laï'. 



La belle saison revenue, il con- 
duisit sa troupe à Muong Theng où il séjourna du commencement de 
décembre 1886 au miheu de février suivant, imposant la reconnaissance 
de l'autorité du Siam aux chefs des territoires, s'entendant avec la plu- 



t. Après l'insuccès du guet-apens de la nuit du 4 au 5 juillet i885 contre la 
concession française de Hué et contre nos troupes, Tliuyet s'était enfui ainsi que le 
jeune empereur Ani-Nghi. Celui-ci fut repris, mais Thuyet parvint à se réfugier 
au Laos. 



PREMIÈRE TENTATIVE DE PASSAGE DU MÉ KHONG AU TONKIX 5i 

part des chefs de bandes chinoises à qui, comme aux chefs du pays, il 
conféra des titres siamois, et organisant une milice de deux cents hommes 
pour assurer la sécurité. 

Considérant alors sa campagne comme terminée, il revint à Luang- 
Prabang qu'il comptait quitter avant les pluies pour rentrer à Bangkok. 

Il estimait en effet que sa troupe ne pourrait supporter une seconde 
mauvaise saison dans le pays et que d'ailleurs sa présence n'y était nulle- 
ment utile. 

Quoique considéré à Luang-Prabang, comme un chef vainqueur il 
convenait qu'il n'avait Uvré aucun combat, son rôle s'étant borné à 
une série d'accords. 

Comme garantie de la fidélité des pays soumis et des bandes, il était 
suivi d'un grand nombre d'otages. 

Sur la carte dressée par son service, qu'il me communiqua, il fallait 
aller chercher les confins de l'Annam et du Tonkin, au delà des limites 
de ces deux régions des Sip-song chau-thaïs et des Hua pan h ha tang- 
lioc, « dépendances » me dit-il, « de la principauté de Luang-Prabang 
dont la France reconnaîtrait la sujétion au Siam par la Convention en ce 
moment soumise à la ratification de son ])arlement. » 

Et comme pour arrêter toute observation : 

« Le grand prince annamite, Thuyet, oncle de l'Empereur déchu 
par les Français, m'a lui-même reconnu la possession de ces terri- 
toires, lorsque fuyant son pays avec mon assistance, il les a traversés 
pour gagner Muong Laï ». 

Me voyant particulièrement intéressé : 

« Il faudra prendre garde, dans votre voyage, à cet ennemi des Fran- 
çais ; il doit se tenir vers la limite chinoise de Muong Laï, le plus occi- 
dental des cantons siamois. » 

Préférant ne point engager la conversation sur le sujet délicat des 
limites territoriales, je lui dis simplement que loin de craindre Thuyet, 
je serais désireux de le rencontrer ; puis je demandai si, en arrivant à 
Luang-Prabang, il n'avait pas trouvé dans son courrier, quelque nouvelle 



52 



MISSION PAVIE 



relative à l'acceplation par la France de celle Convenlion à laquelle il 
venait de faire allusion. Il ne savait là-dessus, rien de plus que moi. 

Inquiet dabord devant l'assurance du brillant soldat du Siani, j'ai 
conservé ma tranquille confiance à la réflexion que notre Gouvernement 

ne réglera certainement 
pas cette question de 
la Convention, avant 
d'être en possession des 
renseignements que je 
vais bientôt pouvoir lui 
fournir. 

L'idée des relations 
que Thuyet avait pu 
avoir avec le Siam après 
1 afl'aire du 5 juillet 
1880, ma liante quel- 
cjues jours; mais j'ai 
fini par penser que la 
présence des troupes 
siamoises à Muong Son, 
à l'époque de sa fuite, 
n'a été qu'une coïnci- 
dence, ayant donné lieu 
à ces deux faits : L'ex- 
régcnt a parcouru, de Hué à la frontière de Chine, 800 kilomètres 
avec l'assistance de l'autorité siamoise précisément entrée en scène à ce 
moment dans le pays ; et indication qu'elle n'a sans doute pas de meil- 
leur titre, celle-ci tire argument de la reconnaissance par le proscrit, 
de l'état de choses qu'elle vient d'établir. 




Fig. 82. — Pavillons noirs et Pavillons rouges 
(le la suite du Chao-meun. 



Quand le moment de mon départ a été proche, le colonel m'a donné 
copie de la carie qu'il m'avait montrée, en ajoutant, peut-être comme 
excuse aux piétentions qu'elle indiquait : 




Carie des prétentions du Siam dans le Nord-Est 1S87. 
Projet d'itinéraire de Luang-Prabang au Tonkin. 



5/, 



MISSION PAVIE 



« Dans tous ces cantons on ne sait qne le thaï, langue du Siam, vous 
n'entendrez parler annamite que dans les environs dHanoï. » 

Comprenant d'après ce qu'il m'avait dit de Thuyet, que dans les ter- 
riloir'cs que je parcourerais, aussi l)icn ceux pouvant relever de l'Annam 




Fis. 3/1. 



Monument pour l.n cTcmalion (le la mcre du second-Roi. 



que les autres, le mot serait donné de me dire qu'on dépendait du Siam, 
mon parti fut dès lors pris de ne m'étonner de rien en cours de route. 

Le matin de mon départ il me dit : « Ne voulez-vous pas que je 
vous prête quelques fusils ? » 

Je lui répondis avec la pensée que j'allais être fixé sur le degré de 
sécurité du pays : « Si vous croyez qu'il soit nécessaire d'être mieux 
armé que je ne le suis, je vous en demanderai, sinon je pars confiant 
dans vos renseignements. » 



PREMIERE TENTATIVE DE PASSAGE DU ME-RHONG AU TONKIN 55 

— <( Alors partez, je suis convaincu que la routi^ n'est dangereuse 
qu'à cause des tigres ! » 

De grands préparatifs étaient faits en ce moment pour la crémation 
de la mère du second-roi, morte depuis longtemps déjà. La cérémonie 
avait été retardée afin de permettre au Chao-meun dallumer le bûcher. 

Le monument funéraire, modeste réduction de ceux qu'on construit 
pour de plus grands princes, se composait d'une sorte de dais sup- 
porté par des montants en bambous dissimulés sous de longues bandes 
de cotonnade. Il mesurait i8à 20 mètres en hauteur, et abritait le bûcher 
sur lequel reposait le cercueil qu'un couvercle élégant, gracieusement 
orné, recouvrait en entier. Le bûcher, de forme architecturale, était 
caché sous des draperies de soie. Lne clôture en bois entourait l'espace 
réservé au cortège. Pour le passage de celui-ci, un chemin en bambous 
nattes, recouvert de tapis du\unnan avait été disposé. Il atteignait le 
monument non en face même du bûcher, mais sur sa gauche, suivant 
les rites. Il en faisait le tour pour aboutir à une sortie, du côté opposé à 
l'entrée, en arrière de laquelle étaient élevées les tribunes en feuilles de 
palmier, réservées à la famille et aux invités. 

Prié à la cérémonie, j'allai, aux côtés du Roi avec le colonel, vers le 
bûcher que nous enflammâmes. 

Pendant plusieurs jours, les fêtes funèbres, luttes, combats à la 
lance et au bâton, boxe, jeux divers, représentations des théâtres am- 
bulants, se succédèrent à la grande satisfaction du peuple accouru des 
villages voisins. 

Luang-Prabang, 27 mars 1887. 



56 MISION PAVIE 



Mon itinéraire fixé d'accord avec les autorités du pays se divise en 
deux parties : i" course en pirogue, 2° voyage à pied. Il est le suivant : 

T° Remonter le Mé-Kliong, prendre son plus grand affluent le Nam 
Hou jusqu'au Nam Ngoua, rivière torrentueuse à fort débit le joignant 
sur sa gauche ; gagner en parcourant la majeure partie de ce cours d'eau, le 
Nam \oum son affluent de droite ; laisser le Nam Ngoua venant de l'est, et 
aller à lexlrémité navigable du Nam Youm, rencontrer Muong Thcng 
non loin de la ligne de partage des eaux du Mé-Khong et de la Rivière 
Noire. 

2° A Theng prendre la voie de terre, redescendre au sud-est vers 
Muong Hia, village sur la partie haute du Nam Ngoua, se diriger 
ensuite à l'Est jusqu'à Tak-Hoa, sur la Rivière Noire, à trois ou quatre 
journées de son confluent avec le Fleuve Rouge. 

A première vue, l'examen de la carte par renseignements que 
j'ai établie, m'a porté à demander s'il ne serait pas préférable de 
laisser le Nam Hou à Muong Ngoï pour de ce point, gagner Tak Hoa 
par terre. 

La réponse du fils du second Roi a été, que la question impor- 
tante après la voie fluviale quittée, est l'organisation du convoi. A 
Ngoï, on trouvera certainement des porteurs pour deux ou trois étapes, 
mais au delà, rien n'est sûr. Il faut des gens habitués à parcourir les 
montagnes, à Theng seulement on les recrutera. Là sont les chefs de 
toute la région, à ce point unique, on aura des renseignements sérieux 
sur l'état des cantons à parcourir. 

Le but de la marche étant de trouver une voie pratique unissant le 
Mé-Khong au Tonkin, à ces raisons en faveur de Theng, s'en ajoutait 
une autre, née de l'étude de la carte et des renseignements fournis 
avec pleine assurance par les gens faisant de longue date le négoce 
dans les hauts pays : 



PREMIÈRE TENTATIVE DE PASSAGE DU MÉ KHONG AL TONKIN 07 

Si les cours d'eau ci-dessus sont en toute saison navigables jusqu'à 
Theng, point rapproché de la Rivière Noire et en relations avec elle 
par plusieurs directions, ce centre deviendra le noyau de rexploration, 
qui se réduira à le relier au Tonkin. 

Bientôt cette solution n'a plus fait doute pour moi. 

La montée en barque chargée, de Luang-Prabang à Theng, est 
estimée devoir durer un mois. La descente pour une pirogue à vide, por- 
tant par exemple un courrier urgent, demande une semaine. La petite 
colonne de troupes siamoises qui vient d'arriver récemment du nord, a 
mis — fin mars — quinze jours pour la même descente, sur de grossiers 
radeaux en bambous. 

Deux autres points politiquement importants ont aussi été l'objet 
de mon attention. Muong-Son, chef-lieu des Houa pahn ha tang hoc, 
et Xieng-Kham chef-heu du Tran-Ninh. Ils laissaient espérer par rapport 
à l'est, vers l'Annam, quoique dans une proportion moindre, les avan- 
tages que paraît avoir Theng vers le nord et le Tonkin. 

11 faut, de Luang-Prabang pour les atteindre, un peu moins de temps 
que pour aller à Theng, mais on ne peut gagner ni l'un ni l'autre en 
barque, désavantage considérable pour les communications à venir, en 
raison de la difficulté et du coût des transports. 

Les renseignements sur ces deux directions, s ils laissent entre- 
voir une exploration de grand intérêt, ne sont pas de nature à faire 
hésiter sur le choix du premier itinéraire, et lorsqu'il s'est agi de 
me prononcer, j'ai écarté tout d'abord les routes de Muong Son et 
de Xieng-Kham. La première pour cette raison qu'on n'est pas en 
mesure de me faire guider jusqu'à ses limites, en deçà et au delà 
desquelles, le pays est sur une immense étendue, désolé par des pil- 
lards. La seconde, parce que, en dehors de la question de sécurité, 
Xieng-Kham dépendant de Xongkay, le voyage doit être concerté 
avec le chef militaire siamois stationné dans cette localité. Or entre 
Luang-Prabang et elle, on compte un minimum d'un mois pour 
l'échange d'une lettre. 

VI. 8 



58 MISSION PAME 



La saison est trop avancée pour porniellre de l'iiésitation ; Theng 
a donc eu facilement mon sulTrage. 

Pour ce qui est du choix de Tak-IIoa comme terme du voyage, il 
est imposé par ce motif que toute la région entre Theng et la Rivière 
Noire, est aux mains des bandes, et que seuls, les chefs de celles can- 
tonnées sur la route proposée ayant entente avec le colonel, peu- 
vent favoriser mon voyage s'il s'opère dans cette direction. La bonne foi 
de ces chefs paraît faire d'autant moins doute, que plusieurs d'entre 
eux, otages plutôt que volontaires, accompagnent avec leur suite, les 
troupes siamoises rentrant à Bangkok. 

Cette voie de Muong-Hia à Tak-IIoa n'est probablement pas celle 
des futures communications entre Theng et la Rivière Noire ; lorsque 
la sécurité sera établie on aura tout loisir de se rendre compte des ;ivan- 
lages que pourront présenter sur elle, les nombreux chemins dirigés plus 
au nord ; réussir à la visiter sera déjà beaucoup. 

Le détour au sud, vers Muoiig-Ilia est rendu obligatoire par la 
nécessité de contourner la région impraticable du massif dans lequel le 
Nam Ngoua et le Nam Ma ont leurs sources. 

En résumé, j'ai adopté cet itinéraire parce que des trois points en vue 
comme centre d'exploration, Theng est le plus facilement abordable est 
le seul donnant espoir de succès immédiat. 



Luang-Prabang, le 20 mars 1S87. 



PREMIÈRE TENTATIVE DE PASSAGE DU MÉ-KHONG AU TO^KI^" ôg 



Aussitôt que j'avais pu entretenir le Chao-meun Vaï-voronat de la 
question de mon installation, je la lui avais soumise et il m'avait annoncé 
qu'il allait me mettre en rapport avec un architecte laotien pour la cons- 
truction delà maison. 

Le lendemain nous nous rendîmes sur la rive droite. Les deux ka- 
luongs et plusieurs chefs laotiens nous accompagnaient. Il ne fut fait 
aucune objection à ma mise en possession du terrain dont j ai parlé, 
cependant le colonel après examen de cet emplacement, m'invita à aller 
en visiter un autre qui lui était indiqué comme pouvant mieux convenir. 

Je compris de suite qu'on allait comme la première l'ois, me conduire 
à bonne distance des dernières cases de la ville, dans un lieu inhabité. 

Ln peu ennuyé de le voir recourir à ce moyen pour me montrer que 
les gens du pays préféraient mon installation, loin plutôt que près d'eux, 
il ne me resta qu'à donner la meilleure idée de mon caractère. 

Nous arrivâmes en barque à un kilomètre et demi au sud de Luang- 
Prabang, rive droite. Berge à pic, encombrée de roches ; sol inégal, 
n'offrant à cause de forts accidents de terrain, point de place convenalile 
pour une case. La foret couvrait l'ensemble d'arbres et de broussailles. 

Ce fut toute une affaire pour hisser les kaluongs, très gros, sur la rive. 
Le colonel et moi nous fîmes assaut d'agilité, traînant à notre suite tout 
le monde essoufflé. 

Tous manifestèrent leur admiration pour ce lieu — bien trouvé — et 
cherchèrent un endroit pour s'asseoir après cette pénible escalade. 

Le Chao-meun, voyant qu'il n'y avait point d'endroit convenable 
pour élever la maison, me dit qu'on pourrait placer le logement sur 
une colline rocheuse plus en arrière. Avec complaisance je me rangeai à 
son avis, et nous grimpâmes sur cette autre hauteur. 

Chacun dut la parcourir en tous sens derrière nous. Je m'amusai 
à prendre des mesures au pas, à faire des calculs ! et quant au bout d'une 



6o MISSION PAVIE 



demi-heure nous reprîmes le chemin des barques, tous en nage, élaient 
silencieux. 

Dans la pirogue, le colonel me demanda de réfléchir avant de donner 
la préférence à ce nouveau terrain allcctant de croire que je ne pou- 
vais hésiter à le choisir. Je fis alors valoir tous les avantages que chacun 
s'était complu à lui attribuer, et finis en disant que le courant du fleuve 
y frappait très durement la berge, qu'on ne pourrait y débarquer de ma- 
tériaux, et que je me résignais à m'en tenir au premier emplacement. 
Tout le monde parut soulagé et satisfait et le Chao-meun me promit 
pour le lendemain l'établissement des pièces nécessaires. 

Ces détails montrent la situation sous son vrai jour. Ni le colonel, 
ni les kaluongs n'avaient auparavant vu ce lieu. En nous y conduisant, 
les fonctionnaires laotiens avaient ou obéi à un ordre des agents sia- 
mois ou voulu faire leur cour h ces derniers en se montrant peu dési- 
reux de voir le nouvel établissement rapproché de leur centre. 

Mon choix leur donne satisfaction sufhsante sous ce rapport. Le 
poste, placé à l'endroit que j'ai désiré, ne sera ni gênant, ni gêné. 

Je pense avoir bien fait en ne laissant pas, en partant pour le Tonkin, 
la question de l'installation à recommencer à mon retour. Il n'est pas 
mauvais de préparer les autorités du pays dont les lenteurs sont la 
force principale, à prendre rapidement une décision quand elles traite- 
ront des affaires avec nous. 

Le colonel m'a mis en rapport avec un architecte, mais ce n'a été 
que pour la forme; continuant le système de restreindre mon initiative à 
nos propres rapports, c'est avec lui que j'ai réglé la construction, et il a 
voulu se charger de toutes les relations avec l'entrepreneur; je n'y ai vu 
que des avantages et une garantie de l'exécution des travaux. 

Le contrat a été fait ce matin. J'attendais sa signature pour me mettre 
en route. 

Aussitôt ma lettre achevée, je monterai sur ma pirogue. 



Luang-Prabang, le .3o mars 18S7. 



PREMIERE TENTATIVE DE PASSAGE DL MÉ-KHONG AL TONKIN 61 



2 avril. — Depuis quatre jours déjà la marche est commencée. 

Remontant cette partie de la rivière que Néïs a relevée, assis dans 
l'étroite pirogue sur la natte matelassée qui me sert de couche, devant 
une malle légère ma table à tous usages, j'ai enfin le loisir en con- 
templant le défilé des rives, de consacrer les heures de route à ma corres- 
pondance forcément négligée au milieu des occupations du séjour dans 
la ville laotienne et des soucis de mon départ. 

J'ai revu cette entrée duNam Seuant, sans grand attrait le jour, mais 
dont l'esquisse du paysage nocturne a. dans mon souvenir, pour tou- 
jours été si bien placée le soir où. sous le charme de m'endormir au 
but. j'entendis la captivante ballade, redite à Luang-Prabang, comme 
tant d'autres depuis, à mes oreilles accoutumées, par clairde lune ou ànuit 
noire. 

Pak Hou, dépassé le lendemain, restera aussi inedaçable sous mes 
yeux, au bas des murailles, soulevées à mille pieds, chargées de si curieux 
appels au rêve ! 

Maintenant joyeux d'être vraiment en route, je vais au long de l'eau 
bleue, pieds nus sur le sable dès qu'un obstacle ralentit l'allure ordi- 
naire des pirogues. 

Cueillette de coquillages aux bords des petits aflluents. chasse aux 
papillons et aux insectes sur les fleurs et tout ce qui est vert ! 

Température d'une idéale douceur. 

Rameurs surtout contents de la somme à forfait. 

Sous quels agréables auspices je vais à l'inconnu ! 

Lors du voyage suivant, je reparlerai du pays et des populations déjà 
présentés par l'ami qui m'a précédé. 

Pour leur examen, je n'ai pas en effet, l'entière complaisance de 
l'officier et du mandarin qui m'accompagnent. Leurs regards jetés sur 



62 MISSION V\\ lE 



moi à lu (U'idlx'c. inc disent parfois l'angoisse que leur causent les ins- 
tructions qu'ils oui à mon sujet. Désireux de les mettre plus à l'aise, 
je m'attache à ne pas les embarrasser par mes questions, et à ne pas 
les inquiéter en cherchant d'inutiles relations avec les habitants. 

Les bateliers sur qui aucune responsabilité ne pèse, apprécient 
seuls ma bonne volonté et mes efforts, ils se montrent coniiants et 
empressés. 

Je ne me dissimule pas que sous des apparences aimables et dans le 
témoignage d'une bonne volonté point douteuse à me laisser partir, le 
Chao-meun a surtout eu pour but de m'amener à admettre ses vues 
sur les régions qu'il vient de visiter ; et qu'il désire, et qu'il espère, qu'un 
passage rapide, en pays tout nouveau, sous la conduite de gens stylés, 
dans des conditions matérielles peut-être peu commodes, ne inc laissera 
ni le loisir ni l'occasion de me faire une idée différente de celle (juil a 
voulue. 

Evidemment mes conducteurs ont un rôle peu facile. 11 n'est pas 
destiné à éclairer ma tâche ; l'expression de leur malaise m'en donne 
l'assurance, elle est pour moi comme un avis précieux. 

De quoi sont chargées les barques de ma petite flottille ? 

De pi'ovisions plutôt légères en vue du long voyage. De mon bagage 
réduit autant que je lai pu, de celui de mes hommes, de leurs armes 
pour la chasse, d'objets pour menus cadeaux le plus qu'il m'a été possible 
d'en emporter, de mon matériel photographique, etc. 

J'ai surtout une tente, vrai luxe auquel je suis peu habitué, et que je 
retournerai par mes pirogues dès l'arrivée à Theng. Elle serait une 
charge embarrassante par les ravins et les montagnes, et je suis depuis 
si longtemps fait aux abris de feuillage, qu'il me semble excessif d'aug- 
menter mon convoi pour la porter au delà du point que peuvent atteindre 
les barques. 

Alors pourquoi l'ai-je au bagage .'' 

Question de sentiment! Quand j'allais partir pour le Laos, il y avait 
à Bangkok des Européens passionnes pour le succès de mon voyage. Ln 



PREMIÈRE TENTATIVE DE PASSAGE DU MÉKHONG AU TONKIN 63 



Américain, maître de plusieurs navires, me dit : « Il ne faut pas aller 
sans logement assuré dans les montagnes du mird nfi l liiver est rude. 
Si vous le voulez, mes marins voiliers vous l'eront une lente, perfection 
du genre, que Ion admirera parfont où vous irez. Vous fournirez la loile, 
et paierez la façon. » Je l'assurai que je serais tout aussi bien sous les 
gourbis de branches, qu'astreint à un bagage léger je ne pouvais m en- 
combrer tl'une charge que la [)Iuie ou l'humidité des nuits alourdirait 




Fig. 35. — Le loiiang Pil.'-anûutc[i, second kalutmg. (levant ma tente. 



sans cesse, il n'écouta rien. Le voyant si désireux de m'èlre un peu ulile, 
j'avais cédé à son insistance. 

Pour le moment cette tente sert aux campements du soir au bord 
de la rivière. 

Elle a si bon aspect qu'à Luang-Prabang, le second kaluong à 
qui j'avais oEFert de le photographier, me demanda déposer assis en avant 
d'elle, son personnel à ses côtés, et le pavillon du Siam flottant en haut 
du toit : 

« On croira ainsi dans mon pays, quand plus lard j'y montrerai 
mon portrait, qu'elle m'a servi d'iialilhilion. » 



64 MISSION PAVIE 



3 avril. — La marche continue monotone. Rapides ennuyeux à 
cause des relards qu'ils causent plutôt qu'ils ne sont graves. 

Le Keng Phè vient d'èlrc dépassé. 

C'est la région que Néïs, qui le premier remonta le Nam IIou, a sous 
l'influence d'une fièvre assurément très forte, vue si étrange et bizarre. 
C'est ce parcours d'aujourd'hui au milieu d'une nature simple en somme, 
qui nous a valu la page que je reproduis qu'on croirait cmjjruntée à Poë, 
et à l'inspiration de laquelle n'est peut-être pas étrangère la vision de 
Pak Hou. 



« En ce moment, il me parut que tous les rochers qui émergent du milieu du 
torrent ressemblaient à des statues cyclopéennes d'animaux. 

Je me figurai d'abord que j'étais en proie à une illusion. 

J'avais eu les jours précédents de forts accès de fièvre... 

Je me recueillis, je redoublai d'attention. Non, c'était bien des espèces de sculp- 
tures que j'avais sous les veux ; le travail de l'homme sur les contours de ces rochers 
ne pouvait être mis en doute. 

On avait tiré parti de la forme accidentée des récifs pour essayer de représenter 
les animaux du pays et aussi des animaux fantastiques. 

Les figures humaines étaient beaucoup plus rares. 

Pendant tout le reste de la journée, c'est-à-dire sur une longueur de plus de douze 
kilomètres, je vis encore avec étonnement des milliers de roches taillées ainsi, avec 
les configurations les plus diverses. 

Les artistes qui ont accompli cette œuvre de titans ont eu visiblement la préoc- 
cupation constante de dissimuler leur travail, de manière à laisser croire que les 
rochers sont ce qu'ils ont été de tout temps selon les caprices de la nature. 

La plupart de ces sculptures venaient d'émerger... Toutes celles dont les yeux 
n'étaient pas formés d'un creux bien visible avaient eu depuis peu les yeux peints en 
blanc ou en rouge, mais là aussi les artistes indigènes qui s'étaient livrés à ce travail 
récent avaient essayé de donner à leurs grossières retouches un aspect naturel et for- 
tuit. Les yeux blancs, peints à la chaux, affectaient les formes et l'aspect d'une fiente 
d'oiseau de rivage, les yeux rouges étaient produits par un crachat de chique de bétel. 

Je demandai des explications à mes bateliers : ils m'affirmèrent hardiment qu'ils 
ne voyaient là rien d'extraordinaire ; mais leurs manières embarrassées et leur air 
effaré en me voyant insistei- me prouvaient bien qu'ils comprenaient ce que je voulais 
dire. 

Dans l'après-midi, mon étonnement redoubla... 

Arrivé au village de Kok Han, j'attendis avec impatience le Phya Ilokong, resté 



l' lu: M 1 E UE TEMATIVI-: DE PASSVGE DU M Ê- K.110NG AL TONKl.N C.:. 



en arrière. En attendant, j'essayai de tirer quelques éclaircissements du chef du 
village, mais celui-ci prit un air elTrayé et refusa de répondre. Le Pliya Hokong 
lui-même, lorsqu'il tut près de moi, et que je le pressai de mes questions, commença 
par me dire qu'il ne voyait rien d'extraordinaire, et que les rochers et les arbres qui 
nous entouraient lui paraissaient semblables à ceux des autres pays. 

Cet air d'assurance était intolérable : je le menai sur la berge et je lui montrai à 
cent mètres de nous, au milieu du fleuve, un groupe remarquable composé de sept 
personnes dans des postures licencieuses. Le Pliva Hokong fut bien obligé d'avouer 
qu il distinguait là des personnages; mais il m'affirma que c'était le Bouddha qui 
avait créé les rochers avec ces formes, et que la main de l'homme n'y était pour rien ' . » 



Comment le voyageur a-t-il pu éprouver une illusion aussi sin- 
gulière? La fièvre, nous a valu une description rèvéc, et de merveil- 
leux dessins. Je suis d'autant plus amusé en relisant ce passage du récit 
de mon ami, qu'après s'être tâté, interrogé, avoir questionné les indi- 
gènes, il n'est pas désabusé: il n'a pas compris à leur air interdit, 
effrayé, qu'ils le voyaient malade et n'osaient le lui dire. 

Ces champs irréguliers sur les montagnes, lui ont semblé de fantas- 
tiques dessins d'animaux gigantesques, tracés par les prêtres dans la vé- 
gétation forte de ces régions. 

Comme j'ai regardé, fouillé des jeux les monts, les rocs et l'eau, 
toute la journée ! 

Ce qui a du aider beaucoup à l'erreur, ce sont ces amas d'oeufs 
écarlates qu'un insecte microscopique, pond par grandes plaques sur les 
arbres et sur les pierres. 

On croirait, à la disposition de ces croûtes rouges, voir la trace d'un 
fort coup de grossier pinceau. Quand les œufs éclosent, ils blanchissent. 
J'en avais déjà vu, de ces taches curieuses sur les rochers du haut Mé- 
khong en venant de Xieng-Sen, je m'étais rendu compte de suite de leur 
composition, et me doutai bien que c'étaient là. les yeux des bêtes de 
Neis. 

J'ajoute que l'insecte né de ces petits œufs, ennemi de l'homme, est 

I. Voir Le Tour dninowlr. Année iS85, tome II. |'ages w'l\ 5?.. 

VI. 9 



6G MISSION l'AVIE 



cruel aiiliiiil (jue le moustique, et qu'à cause de sa taille, la moustiquaire 
n'est point une défense contre lui. 

8 avril. — Après un court arrêt à Muong Ngoï. atteint le septième 
jour, continuation de la montée du Xam llou. 

J'apprends par une discussion entre Ngin et ^em mes secrétaires 
cambodgien et siamois, que le Chao-meun aurait promis à ce dernier, 
donl il m'avait avec afTectation, loué la parfaite écriture, une place dans 
ses bureaux s'il me quittait. 

Le but de plusieurs demandes de '\em, de rester à Luang-Prabang 
avant notre départ, et depuis pour y retourner, m'est ainsi révélé. Les 
motifs qu'il avait invoqués alors, étaient : le manque de courage, et la 
présence de son fils pour qui il craignait le voyage. N'ayant qu'une con- 
fiance relative in lui. j'avais préféré laisser le cambodgien Som à la garde 
de ma maison. 

J'ai essayé de démontrer à Yem que la promesse qui a pu lui être 
faite, n'a eu pour objet que la désagrégation de ma petite troupe, et que 
ne sacbant pas le français, il ne pourrait tirer aucun bénéfice de son 
abandon, j ai reconnu (pie mon olTicier siamois l'entretenant dans son 
idée de départ, c'était un homme perdu pour moi. 

9 avril. — Le convoi s'est amarré ce soir près de la maison lialjitée 
par une femme laotienne mère de quatre enfants qui s'amusent autour 
d'elle. 

Les hommes sont absents. 

Elle s'offre à renseigner les bateliers sur la suite de la route, puis 
semblant contente comme d'une aubaine de notre arrêt forcé, elle vient 
au bord de ma pirogue se faisant annoncer. 

D'une main elle tient un lourd régime de bananes, de l'autre un 
plateau plein d'oranges. Elle s'assied sur le sable, parle avec une volubi- 
lité qui assure son maintien. 

UcgardanI ma longue liarb?, elle dit savoir déjà que je suis accueil- 
lant : 



PREMIÈRE TENTATIVE DE PASSAGE DU MÉKHOiNG AU TONKIN 67 

« On est pauvre au bord de la rivière ; très peu de riz, et il est hors 
de prix. Nous navons que des fruils. je viens vous en olTrir ». 

Ne voyant pas ce qu'elle désire, je la remercie et lui demande si 
l'on vit bien tranquille dans son petit villaijc. 

« L'an dernier, aux hautes eaux, nous fûmes tracassés par les visites 
des tigres et des panthères qui eidevèrent nos chiens et même le poulain 
d'un voisin. Nous espérons que la saison ([ui vient, ils resteront où 
ils sont, car on ne les chasse pas, c est dangereux, nos hommes 
ont d'ailleurs des fusils si peu sûrs! » 

Ensuite elle s'informe de ce qu'on peut gagner à ramer sur mes 
barques. 

Je lui donne des salungs d'argent pour chacun des petits. Elle se 
lève paraissant satisfaite, puis dit hésitante : 

« En venant vers vous, je pensais à quelques aiguilles que jieut-ètre 
vous m'auriez données, maintenant j'ose à peine en parler ayani tout cet 
argent! » 

L'ample provision que j'ai pour le voyage me permet de la satisfaire 
et elle s'en va charmée de sa démarche. 

Le soir elle amène les hommes qui à leur tour saluent. Ils s'étaient 
cachés au bord de la forêt à la vue de nos barques, craignant que 
comme à l'habitude on ne demandât leurs services pour changer les 
rameurs. 

La femme est venue leur apprendre que ceux-ci sont payés largement. 
Alors ils n'ont plus craint d'être requis en corvée, ce qui les eût con- 
trariés au possible, car demain, avec d'autres du village, ils doivent des- 
cendre, au marché de Luang-Prabang, un radeau de gomme-la(pie. 

Caressant ses enfants, la jeune mère rit gentiment de la diplomatie, 
dont je la félicite, avec laquelle cachant son inquiétude elle sut se ren- 
seigner. 

Puis les hommes prennent ma lettre pour la porter à Som qui la 
mettra en roule. 

Hat Sa, 9 avril 1887. 



68 MISSION l'WlE 



Dinciuiélanles nouvelles vont modifier ma marche. Pour les pré- 
senter aujourd'hui dégagées de tout autre sujet, par une occasion qui 
s'offre immédiate, voici dans mes notes de treize jours, oe (pii y a Irait. 

11 '/(';•(/. — Rencontre d'une barque montée par cinq hommes, \enant 
de Theng, allant porter à Luang-Prabang la nouvelle que des bandes 
Hos sonl signalées marchant sur ce point. Le phya, représentant du Gou- 
vernement de Luang-Prabang à ïlieng, leur a confié la caisse (20 livres 
d'argent). 

12 avril. — Les gens du village an confluent du Nam INgoua nous 
disent qu'un courrier est passé pendant la nuit, porteur pour Luang- 
Prabang, d'une lettre du même chef, disant que les bandes signalées 
n'ont pas de mauvaises intentions. Elles seraient formées de gens venant 
demander à s'établir sur les terres libres du pays. 

ï/j avril. — Rencontre d'un courrier jjorteur d'une lettre du même, 
prévenant le chef des troupes siamoises à Luang-Prabang que dos bandes 
passaut pour avoir pillé des cases isolées dans le nord du canton, il 
s'y est rendu avec ses hommes, que les bandes s'étaient dispersées et qu'il 
n'a pu les joindre. 

17 avril, à midi. — Rencontre à Sup Teum. non loin du confluent 
du Nam Youm. d'une douzaine de radeaux montés par des habitants de 
Thcnn;. 

Dans la nuit la ville a été prise par les Hos. Il \ a eu quelques coups 
de fusils. Le phya. les miliciens elles habitants ont fui sans vivres dans 
les bois. Le phya avec un pclil iionilue de personnes a gagné un vil- 
lage de montagnards Méos, puis le bord de la rivière on il construit des 



PREMIÈRE TENTATIVE DE PASSAGE DU MÉ-KHONG Al TOXKIN 69 

radeaux pour descendre vers Muong Ngoï. Tout l'armement : canons, 
fusils, munitions est tombé aux mains des assaillants. 

Un seul des fuyards a emporté son arme. 

Les gens descendent en toute hâte la rivière, parce que deux roules 
de terre permettraient aux Hos de couper la retraite à ceux qui se re- 





HH 






1 ^^ ^^^jj^T^r Tt^" ^ 






^m 



Fin- 30. — ■ Lf L-onvoi ù Suj) Tcum. 



tirent sur Muong Ngoï, l'une aboutit au village de Pliya-Pahu sur le 
>am iVgoua. l'autre à celui de Hat Sa sur le .\am Hou. 



Ainsi Tlieng où je devais quitter mes pirogues et organiser le convoi 
par terre pour gagner la Rivière Noire, est au pouvoir des Hos. 

En quittant Luang-Prabang, j'avais compté mettre un mois pour 
atteindre ce centre que le Cbao-meun Vaï-voronat. m'a dit entoure 
d'une forte enceinte, et où il a placé deux cents bommes du pays 
pourvus d'une grande quantilé d'armes et de munitions. 



70 MISSION PAVIE 



Les nouvelles reçues en route m'ont fait hâter la inarclio. j'y 
serais arrivé le vingt-deuxième jour du voyage, et c'est le dix-neuvième 
que Tlieng a été pris ! 

Pas de renseignements sérieux sur la façon dont les choses se sont 
passées. Les récits ne s'appuyent sur rien permettant de parler avec cer- 
titude. Aucun des fuyards rencontrés n'a vu les Hos. Les uns disent 
avoir entendu la fusillade et avoir fui avec ceux qui venaient de combattre, 
la majeure partie convient de sètre mise en route à la seule nouvelle de 
l'arrivée des envahisseurs. 

Chacun d'eux raconte l'affaire à sa manière, celui qui semble le plus 
sérieux dit que quelques heures avant l'attaque, il a été mis en arresta- 
tion, comme porteur de fausses nouvelles, par le phya qu'il venait pré- 
venir de l'approche des bandes dont il connaissait la marche par les gens 
abandonnant les campagnes pour la forêt. 

Le fonctionnaire laotien et l'officier siamois qui m'accompagnent, sont 
dans un trouble extrême, ils me représentent qu'il n'y a point à songer à 
gagner Theng dans de pareilles circonstances et qu'il faut retourner en 
arrière. Le Laotien demande qu'on revienne à Luang-Prabang, l'officier 
siamois se rangera à mon avis. 

Je propose qu'on s'établisse à Muong Ngo'i : on y attendra des 
nouvelles, les gens s'y rallieront, Luang-Prabang prévenu enverra des 
secours, et le voyage pourra continuer par une autre direction. 

Cela adopté nous redescendons le Nam Ngoua. 

i8 avril. — Au lever du jour, les berges se couvrent de fuyards qui 
ont suivi le cours d'un torrent. Ils ne nous disent rien de précis sinon 
que Theng est au pouvoir des bandes. 

20 avril. — Nous sommes à Hat-Sû sur le ■Nam Hou. 

Des montagnards Méos, apportent, pour Luang-Prabang, un bambou 
sur lequel, faute de papier, on a écrit un message. Sans nom d'auteur, 
la missive porte que les bandes sont maîtresses de Muong Khoaï, de 
Muong Duï. de Muong Hia et de toute la région au nord. 



PREMIERE TENTATIVE DE PASSAGE DU MÉ-KHONG AU TONKIN 71 

Nous nous sommes arrêtés devant la case de la famille laotienne que 
j'ai connue le 9. Elle était vide ! sans doute la mère, emmenant ses en- 
fants, a fui avec d'autres habitants vers Luang-Prabang où elle retrouvera 
son mari, son père et ses frères. 

23 avril. — Xoas arrivons à Muong Ngoï. J'y reste provisoirement. 




Il est possible que mon vôyâgê se continue dans une direction toute 
différente, par exemple, par Muong Son. 

Je profiterai des occasions pour faire connaître les événements et la 
résolution à laquelle je m'arrêterai. 



Muong Ngoï, 23 avril 1887. 



MISSION PAVIE 



"ih avril. — Le chef laotien do Luang-Prabang détaché à Muong 
Theng, vient de faire parvenir à mes deux compagnons, des lettres desti- 
nées au Senabody de Luang-Prabang, et une autre, qui les renseigne eux- 
mêmes sur la situation dans laquelle il se trouve. 

Cette dernière datée du 19 avril, c'est-à-dire de trois jours après la 
prise de Theng, a été expédiée de Phya-Pahn, village où il dit rester 
en attendant des nouvelles du sergent instructeur des miliciens de 
Theng. disparu. Comme il ne parle en rien de lafiaire, nous restons 
dans l'ignorance de la façon dont les choses se sont passées. 

La moitié de sa lettre raconte comment il a pu sauver le portrait 
du Roi de Siam. La fin dit qu'il a dû abandonner deux canons, 
trois cents fusils et trois mille ticaux (environ 9 000 fr.). 

S'il est permis de parler d'après l'impression prise dans les villages, 
Theng a dii être laissé sans combat. 

On ne saurait avoir idée de la crainte qu'inspirent les bandes chi- 
noises aux populations paisibles de ces régions. Chacun songea fuir si 
elles approchent, nul n'imagine qu'on puisse se défendre. 

Dès l'arrivée à Muong Ngoï, voulant éviter toute discussion avec les 
deux chefs, mes guides, qui sont surtout désireux de me voir descendre 
vers Luang-Prahang, j'ai quitté les pirogues et me suis installé à terre. 
L'officier siamois ma suivi. 

Nous nous trouvons dans une petite enceinte pour la défense de 
laquelle nous avons six fusils ! C'est une situation intéressante que je 
n'avais pas prévue. 

En ce qui concerne le voyage, je ne vois plus que Muong Son comme 
objectif, je pourrais de là gagner le Tonkin par terre : j'ai prié l'officiei 
d'écrire au Chao-meun Vaï-voronat à ce sujet. 



PREMIERE TENTATIVE DE PASSA.GE DU ME KHONG AU TONKIN -?, 

27 avril. — \otre présence au milieu de la population, calme un peu 
la panique qui commençait à s'emparer des gens. Du matin au soir, 
sous le prétexte de vendre des provisions, ou d avoir mes soins pour 
des maladies, les habitants emplissent la case, venant surtout chercher 
un peu de réconfort dans ces circonstances graves. 

Ne pouvant songer à défendre leur village, ils sont prêts à se retirer 
dans les cavernes et la forèl. leur refuge habituel en temps troublé. Ils 
abandonneront leurs maisons au lisque d'en causer la destruction par 
les envahisseurs mécontents de ne trouver ni renseignements ni vivres. 

29 avril. — L ne lettre de Luang-Prabang arrive par exprès. 

Le colonel siamois y dit, que l'afTaire de Theng est sans importance, 
que néanmoins mon voyage vers le Tonkin n'est plus possible, qu'il 
faut rentrer à Luang-Prabang ; partir avec lui pour Bangkok serait mieux, 
on reviendrait l'année prochaine. 

Fort des termes de cette lettre. l'ofTicier demande que le départ soit 
réglé tout de suite. 

Je persiste à rester à Ngoï. Nous sommes sans nouvelles de Theng, 
il est possible que les bandes ne dépassent pas ce point. En tout cas 
mon voyage doit pouvoir s'accomplir par Muong Son ; je le prie d'atten- 
dre la réponse à une nou\elie lettre. 

Il n'ose refuser. 

i*"" mai. — L'officier siamois se déclare malade et part vers Luang- 
Prabang, entraînant mon secrétaire siamois ^em. et le malais, mon 
cuisinier. 

/i mai. — Celte retraite a impressionné les gens. Le chef laotien 
me prévient que les habitants inquiets se retirent dans les bois, et que 
nos bateliers veulent fuir. N'ayant pas d'ordres de ses chefs pour marcher 
dans une autre direction, il se croit obhgé de regagner Luang-Prabang, 
et me supplie de ne pas faire obstacle à notre retour. 

Je me rembarque et nous partons. 

VI. lo 



74 



MISSION PAVIE 




Partoiil sur le Nam Hou, l'alarme est depuis longtemps donnée. Les 
populations si tranquilles le mois d'avant, à mon passage, regardent 
comme hébétées les pirogues défdcr. Des villages déclarent qu'ils vont 

fuir, d'autres, qu'ils vont rester ; n'ayant ja- 
mais fait de mal à personne les habitants ne 
peuvent croire qu'on leur en puisse faire. 

10 mai. — Arrivée à Luang-Prabang. 
Le Chao-meun est depuis cinq jours 

parti pour Bangkok avec tous les soldats. 

11 a emmené en outre des chefs des 
pays conquis et des chefs des bandes Ilos, 
amenés du nord : les fds aînés du lloi et du 
second lloi, trente jeunes gens de la famille 
rovale ou fils des premiers mandarins, et 
plusieurs hauts fonctionnaires ! 

Cette suite, en réalité, forme des groupes 
d'otages qui lui répondent de la iidélilé : 
des nouveaux territoires, des bandes chinoises qui \ sont stationnées 
et avec lesquelles il s'est arrangé, et de celle même de la principauté de 
Luang-Prabang. Elle figurera dans son collège triomphal lorsqu'il se 
présentera au Roi de Siam. 

Le premier kaluong est aussi parti avec lui, de même que l'officier 
siamois mon compagnon et les deux hommes qui m'ont abandonné ! 

Seul le second kaluong est encore là, et c'est à cause de moi ! 

Le Chao-meun persistant à déclarer que l'invasion est localisée à 
Theng, l'a chargé de m'expliqucr qu'il était préférable de rentrer à 
Bangkok. Le kaluong s'acquitte de son mieux de sa mission : 

La mauvaise saison est commencée, m'a-t-il fait remarquer, si je reste 
je serai immobilisé jusqu'en novembre, si je consens à jiartir. il sera mon 
compagnon, la route se fera sans ennuis. Dans un mois nous serons au 
but . Nous éviterions ainsi la période des pluies particulièrement dangereuse 
ici pour l'étranger. Au beau temps, on reviendrait avec le Chao-meun. 



L'uffiiicr &i.iniuis Ivoun Plia. 



PREMIÈRE TENTATIVE DE PASSAGE DU ME-KHONG AU TONKIN -5 

En refusant d être de son avis, je sens combien je le rends malheu- 
reux, mais ne voulant pas le laisser un instant dans le doute, je lui dis 
la peine que j'éprouve dèlre cause de son maintien, mais l'assure que 
je suis décidé à ne me rendre au Siam qu'après mon exploration ter- 
minée c est-à-dire quand j'aurai joint le Tonkin. 

Voyant combien je suis sincère, il reste consterné. 

Cependant la retraite des troupes, et le départ des princes, dans ces 
circonstances critiques, ont mis la population et ses chefs dans un état 
de grande inquiétude ; l'assurance que le kaluong et moi ne partons pas 
contribue à les calmer un peu, mais tous n'en sont pas moins persuadés 
que le pays est en danger. 

Luang-Prabang n"a plus de murailles comme en ont encore la plu- 
part des grands centres du Laos. Elles ont été détruites lors d'une 
guerre avec A ieng-Chang. Les restes n'en sauraient être utilisés car 
depuis leur chute, la sécurité a régné, et on n"a jamais été dans la 
nécessité de les restaurer. La ville établie sur une sorte de presqu'île 
entre le Mé-Khong et le Nam Khann est indéfendable. Ce n'est pas à 
Luang-Prabang, ville en bois et paillottes facile à incendier, qu'on doit 
songer à arrêter l'invasion si elle se produit, c est sur les voies qui y 
amènent. 



Luang-Prabang, le lo mai 1887. 



76 MISSION PAVIE 



i6 mai. — Le kaluong me voyant résolu à ne pas suivre l'avis 
du Chao-mocun Vaï-voronat, de retourner à Bangkok, ce qui lui per- 
mettrait d'en faire autant, se montre contrarie au possible, et il reprend 
sa première attitude soupçonneuse et gênante à mon égard, empêchant 
les relations des Laotiens avec moi. 

20 mai. — L'elTervescence augmente de jour en jour dans la \ille, 
par suite du manque de nouvelles et des racontars qui circulent. 

Ce qui est hors de doute pour tous, c'est que les avis reçus de Theng 
par le Chao-meun quinze jours avant son départ, lui disaient que 1 ob- 
jectif des bandes était Luang-Pi'abang et la délivrance des fils du chef 
de Muons; Laï. 

Quelques-uns disent, tout bas. que ces jeunes gens emmenés à 
Bangkok dans des conditions dures, ont été enlevés déloyalement, et 
qu'une vengeance terrible est à craindre. 

L'invasion dont le pays est menacé tire surtout un caractère de gra- 
vité du fait de l'abandon absolu du Laos par la troupe siamoise. Sa pré- 
sence constituait une défense morale suffisante au moins pour retarder la 
marche des envahisseurs. 

Il est probable aujourd'hui que les limites propres de la principauté 
seront franchies. Quant à Luang-Prabang même, je ne crois pas, mal 
renseignés comme les chefs des bandes doivent l'être, qu'ils osent s'y 
attaquer, mais je reste convaincu en voyant les dispositions de tous, que 
cette ignorance de la véritable situation dans laquelle je les suppose, pro- 
tège davantage la ville que ses autorités ne sont en état et sa population 
en attitude de le faire. 

Le kaluong me cache, autant qu'il peut, les nouvelles et les pré- 



PREMIÈRE TENTATIVE DE PASSAGE DU MÉKHONG AU TONKIN 77 

jjaratifs de défense. Il craint, je pense, les indiscrétions de ma corres- 
pondance à l'envoi de laquelle, il ne fera néanmoins plus, je l'espère, 
subir de retard. 

Mes lettres, depuis mon départ pour Theng. m'ont en efiel été ren- 
dues par Som, faute d'avoir pu être expédiées! 

Tout ce (jiic j'ai pu apprendre c'est que trois cents hommes ont été 
réquisitionnés dans les campagnes pour aller surveiller le Nam Hou, et 
que la population de la ville sera conservée pour sa défense. 

J'ai naturellement offert au kaluong ainsi qu'au Roi, mes services 
dès le début. M;i proposition avait été écoutée avec contrainte, et avec 
des protestations que les événements ne sauraient s'aggraver, et que ma 
collaljoration ne serait pas nécessaire. 

Toutes ces précautions pour me tenir à l'écart, et ces inquiétudes de 
me voir renseigné, me font par moments me demander si dans ces évé- 
nements, l'on ne me cache pas quelque chose que j'aurais un intérêt 
tout particulier à connaître. 

.■^i mal. — llior des fuyards sont arrivés en grand nombre, annon- 
çant que Muung INgoï vient d'être occupé. 

On dit d'autre part que le second Roi s'embarque pour le Nam Hou 
avec les trois cents hommes. 

Je me rends chez le Roi, j'y trouve le kaluong et le Conseil au 
complet. 

J'expose qu'apprenant l'expédition préparée, je demande à en être. 
Le second Roi est infunie, ma présence avec mes (Jamhodgiens encou- 
ragera ceux qui marchent avec lui. Si même le Roi voulait donner aux 
hommes armés l'ordre de m obéir, je me chargerais de la défense. 

Les mandarins écoutent silencieux. Le Roi regarde le kaluong qui 
répond : 

« Il faut attendre les nouvelles que donnera le second Roi. Il n'est 
pas probable qu'il combatte. Le but c'est d'arriver à une entente. Bien 
sûr il réussira car il est habile à parler. « 

Puis, sur le désir que j'exprime, il promet de me renseigner à 



MISSION PAVIE 



lavcnir, cl tic ne pus expédier de couiricr ù Bangkok sans m'en faire 
profiler. 

A l'ennui moalré par le kaluong et le Roi, j'ai constalé de nouveau 
qu'on n'avait aucune envie de nne voir prendre une part active à ce 
qui se passera. On craint sans doute les reproches de Bangkok ! 

Les conseils que je donne à l'occasion, au kaluong, sont reçus par lui 
avec inquiétude comme si j'avais intérêt à lui montrer la situation sous un 
jour inexact. Il affecte un doute méchant sur cette marche des bandes, 
disant (ju'clle a peut-être lieu sous l'insph-ation du (iouvernement 
français, ne mettant aucune réserve devant les gens pour dissimuler son 
prétendu soupçon ; répétant : 

« Les armes viennent des Français, ce sont des chassepots ! » 

Il a tenu ce propos un jour devant moi ; sans montrer de mécon- 
tentement je lui rappelai c[ue le Gouvernement siamois avait suffisam- 
ment pourvu d'armes les régions du nord pour que les IIos n'eussent 
pas besoin d'aller en chercher ailleurs, et je lui fis remarquer que ses 
paroles semblaient tendre à indisposer les gens du pays contre moi, 
le priant de réfléchir aux conséquences qu'ils pourraient avoir. Il devint 
plus circonspect mais persévéra dans ses agissements. 

La simplicité de mon rôle, et sans doute la connaissance meilleure 
de la situation qu'ont les chefs et les habitants, rendent inutiles ses 
menées (|ui n'ont peut-être pour but que de m'intimider et de me déci- 
der à [)arlir pour Bangkok. 

I" jiiiii- — Je reçois la visite de la famille laotienne vue sur le Nam 
Hou. Les hommes vont mettre en sûreté chez les montagnards Klias, les 
enfants et la femme, puis ils reviendront voir la tournure des choses, et 
me serviront si je veux bien les prendre. J'ai accepté, ils partent. 

■2 juin. — - Le second Roi fait prévenir qu'à la première halte, il ne 
lui est resté qu'une centaine d'hommes, les autres ont fui ! 
Que va-t-il se passer ? 



PREMIÈRE TENTATIVE DE PASSAGE DU MÉKHOXG AU TONKIN 79 

Les Hos seraient, dit-on, conduits par le fds aîné du clicl' de Muong 
Laï, Kam-Oum, réputé comme guerrier. Ses frères ont été enlevés par le 
Chao-meun. il veut les délivrer. 

Cette nouvelle confirmerait celle que j'ai donnée le 7 avril, du pas- 
sage de ces jeunes gens à Luang-Prabang et mon renseignement du 
20 mai. 

Ce chef du Muong Laï est le même chez qui Tiiuyet, l'oncle de 
lex-empereur d'Annam, s'est réfugié ainsi que me l'a dit le Chao- 
meun. 

3 juin. — Sans doute pour ne pas effrayer les populations, les handes 
en marche, se conduisent bien. On n'aurait rien eu à leur reprocher 
sur le parcours jusqu'à Ngoï. Tel est ce qu'on raconte. 

Ces bruits, l'éloignement supposé de l'ennemi, et le temps depuis 
lequel on en est menacé, disposent les habitants à l'idée (|n il pourniit 
n'arriver rien de mal. Ils se monirciil plus tr;inquillc>, semblent devenus 
indifférents sauf lorsqu'on veut les envoyer en avant ; alors ils paient 
pour être dispensés ou cherchent les moyens d'éviter la corvée, birn ré- 
solus en tout cas à ne point combattre. 

5 juin. — Le kaluong vient, do la part du Roi, m'informer que les 
Hos marchent sur Luang-Prabang, et ne sont plus qu'à un jour du Mé- 
Khong. Le souverain me prie de me retirer à Paclay, à trois jours 
au sud. 

Je demande au contraire à me rendre auprès du second Roi, pour 
laider quelque soit son but. 

« Si vous voulez par écrit, le dégager de toute responsabilité vous 
concernant, en cas de malheur, le Roi acceptera vos services. » 

Je m'empresse de répondre « Oui, rédigez un papier comme vous 
l'entendrez, de suite je le signerai. » 

Mais le kaluong sans doute a compté sur un refus : perplexe, il re- 
tourne chez le Roi, puis au bout d'une demi-heure revient, disant que 
malgré l'écrit le Roi ne peut accepter ma proposition. 



»o MISSION PAVIE 



Hier le plus vieux d'entre les chefs de pagodes vint nie voir. Pres- 
que en entrant, il me demanda de lui faire cadeau d'un revolver. Comme 
j'étais tout à fait étonné de sa demande, que d'ailleurs je ne pouvais 
satisfaire, il se cacha brusquemeiU dans un coin, disant : « Je ne dois 
pas èlre vu, chez vous, du mandarin qui passe ; je craindrais qu'il n'allât 
dire ma visite au kaluong qui m'y ayant vu une fois, m'a fait défendre 
d'y revenir. » Puis il se hâta de prendre congé. 

(le matin j'apprends que les deux chefs des principales pagodes sont, 
sur les pas du second Roi, partis à la rencontre des bandes, dans le but 
de leur faire entendre des paroles de paix. — La demande du revolver 
m'est ainsi expliquée ! 

J'éprouve une grande peine à la pensée de ce qui se prépare. Les 
bords du Mé-Khong vont sûrement cire dévastés I 

Il est indispensal)le de prévoir les événements. Si le kaluong et 
le Roi se décident à comljaltre je les seconderai de toutes mes forces : 
si au contraire ils capitulent, et c'est je crois ce qui va arriver, je 
tâcherai de me soustraire aux Hos. 

La majeure partie de mon bagage, suivant un inventaire ci-joint, se 
trouve depuis mon voyage vers Theng, dans le magasin du Roi. J ai 
encore environ deux mille francs, argent personnel. Mes compagnons 
indigènes ont été payés jusqu'au 3i mai. 

i\ juin, huit heures du malin. — Le kaluong me quitte à l'instant, 
et voici l'impression que me laissent sa conversation et mes observations 
personnelles. 

Il n'est pas douteux que les habitants de Luang-Prabang, mal armés, 
et n'ayant pas dans im chef une confiance égale au moins à la terreur 
que les Ilos leur inspirent, ne se défendront pas. 

Ceux de leurs princes qui ne sont pas des vieillards, et les prin- 
cipaux des mandarins ont été emmenés par le chef des troupes 
siamoises. 

D'autre part les ennemis se font, en descendant le Nam Hou. une 
réputation de discipline qui a pour résultat de ne les faire craindre que 



PRKMiftRE TENTATIYK DE PASSAGE DU MÉKHONG AU TONKIN 8i 

comme adversaires des Siamois, et damencr à celle conclusion que si 
une solution pacificjue était proposée, il y aurait lieu de se soumettre à 
des exigences supportables. 

Toutes les chances sont donc pour que la ville tombe, sans coup 
férir, aux mains de l'envahisseur. 

Le Roi voudrait éviter la désappro])alion de Bangkok soit pour une 
résistance inutile, causant la ruine du pays, soit pour avoir préparé 
l'invasion des régions voisines par une soumission trop empressée. Il 
n'est pas douteux qu'il serait content de me voir tenter de le dégager du 
péril, mais l'idée des rapports que ferait le kaluong à ce sujet Icffraye 
plus que l'inconnu dont le menacent les bandes, et il se laisse imposer 
ses décisions par lui. 

Celui-ci semble avoir pour souci de soustraire Luang-Prabang à 
toute ingérence française, bien plus que de sauver le pays du pillage. 

Sa conduite inspirée par des instructions sans doute catégoriques, 
mais qui n'ont pas prévu un pareil cas, me paraît manquer de sagesse. 

Il n'échappe à personne ici. que cet agent, comme si mon intervention 
ne pouvait se produire qu'aux dépens du prestige siamois, n'en veut pas, 
dùt-elle tirer le pays d'embarras. 

Or aucun fonctionnaire, à commencer par lui, ne se sentant en 
mesure de soutenir la charge de la défense, elle incombe au vieux Roi, 
et au second Roi, les premiers dans la principauté, prêts à se dévouer 
avec l'héroïsme résigné qui caractérise les races de l'Indo-Chine, mais 
n'ayant pour le succès, confiance ni dans leur propre inspiration, ni 
dans la résolution de ceux qu'ils commandent et chez qui, eux-mêmes 
ne provoquent qu'une admiration respectueuse pour leur grand caractère. 

Comme ma bonne volonté est connue de tous, le kaluong ne devrait-il 
pas se rendre compte, que chacun, en cas de malheur, sera disposé à 
croire que j'aurais certainement triomphe des obstacles, et à regretter 
qu il ne m'ait pas été donné d'essayer mes moyens : et que si au con- 
traire, ma proposition acceptée, le succès ne répondait pas à mes 
efforts, il pourrait rejeter sur moi paitie du désastre que la campagne 
du Chao-meun, aura attiré sur le pays? 

VI. „ 



MISSION P.VVIE 



j\{i(li, — Le kaluong me prévient que nos barques sont préparées pour 
nous cuimeiicr au besoin. 

Aucune nouvelle du second Roi. Si les événements se précipitent, il 
est à craindre, toute défense devenant illusoire, que la retraite ne soit la 
fuite dans de mauvaises conditions. 




l--it'-33;|. 



Punt en baniljous sur le Nain Ivliann à Luang-Pnibana 



7 juin. — Dans la soirée d'hier, de fortes pluies ont occasionne une 
crue qui a emporté le pont en bambous du Nam Khann. 

Dans la nuit du même jour, le bruit scst répandu sur la rive droite 
de cette rivière qui sépare la ville en deux, que les Hos étaient à petite 
distance, et en marche pour surprendre les habitants au sommeil. 

Il en est résulté une panique, et la population du quartier est presque 
tout entière passée, au clair de la lune, sur la rive opposée à la nage ou 
en barques. 



PREMIÈRE TENTATIVE DE PASSAGE DU MÉ-KHONG AU TONKIN 83 

Eveillé au bruit fait par cette multitude traversant l'eau devant ma 
case, j'envoie aux informations. 

De son côté le kaluong accourt, il ne sait rien, le second Roi navant 
pas encore donné de ses nouvelles ; il ajoute : 

« jNos barques sont à la berge devant ma maison, il serait bon. 
crainte de les voir enlever par les fuyards, de faire jjorter votre bagage 
chez moi. au jour on chargerait. » 

Ma case étant à plus d'un kilomètre de la sienne, pour n'avoir 
aucun souci en cas d'attaque subite, je fis emporter les plus utiles de 
mes affaires. 

A l'aurore j'allai avec lui voiries pirogues, elles étaient insuffisantes 
pour le bagage que j'avais au palais. Je n'y pouvais mettre que mes 
affaires de route. 

A ce moment la panique semblait calmée mais bientôt les barques 
du second Roi ayant paru au loin, une nouvelle terreur s'empara de la 
foule massée sur les berges, elle crut voir la flottille des Hos arriver, et la 
traversée vers la rive droite du Mé-Khong commença. 

Ne voulant pas augmenter le trouble en faisant charger les pirogues, 
j'attendis mais en vain qu'il se fût apaisé ; à sept heures, il ne restait 
que mon embarcation sur ce point de la rive. Le kaluong était aussi 
parti, sa femme ayant fui, il l'avait rejointe. 

Pendant ce temps, le second Roi faisait accoster son convoi devant 
le palais. 

Il me fit aussitôt connaître qu'arrivé près des bandes, sa troupe se 
trouvant réduite à trente-sept hommes, il n'avait pu songer à les arrêter. 

Entré en conA'ersation avec les chefs, il avait su d'eux qu'ils n'avaient 
pas de mauvaises intentions, mais venaient simplement demander 
l'échange des frères de leur chef, emmenés prisonniers par le Chao- 
meun à Bangkok, contre loooo livres d'argent, i ooo livres d'or et lo che- 
vaux. Ils arrivaient en nombre à cause de la nécessité de proléger un 
pareil trésor qu'ils offraient de montrer! 

Sans aucune foi dans celte assurance, le pauvre prince n avait eu 
garde de leur laisser voir du doute : il leur avait demandé qu'afin de ne 



84 MISSION PAVIE 



pas efTiaycr la population déjà très alarmée, ils attendissent où ils 
étaient, qu'il l'eût rapportée au Roi. Ils lavaient promis, mais la nuit 
venue, leur marche avait continué causant la première panique. 

Je renvovai le porteur de ces nouvelles prévenir le Roi que je mettais 
mon bagage en sûreté sur la rive droite, et que je viendrais ensuite le 
joindre. Il était onze heures. 

Je trouvai le kaluong au point où j'accostai. Plusieurs centaines de 
barques y étaient, pleines de gens, attendant que les nouvelles permissent 
de prendre un parti. 

Le second Roi ne tarda pas à arriver aussi. Il venait mettre hors de 
danger la famille du Roi et la sienne. 

Il avait l'ordre du Roi de nous prier de l'aider à réunir à Pak-Lun, le 
premier village rive droite en suivant le cours du fleuve, tous les habi- 
tants stationnés dans des barques, le long des rives. 

2 heures et demie. — Le Roi me fait dire par le phya Kiabann, que 
les deux chefs des bonzes envoyés au devant des bandes lui avaient 
amené trois officiers Hos, qu'il avait traité avec eux pour l'entrée 
de trois cents de leurs hommes dont le campement serait établi sur la 
rive droite du Nam Khann en attendant la solution des demandes de leur 
chef. 

Il me priait de ne pas quitter sa famille et de rassurer les fuyards. 

Dans l'inquiétude que lui cause la situation, le Roi a laissé échapper 
ces paroles que le phya répète : 

« Je suis bien fâché de n'avoir pas pris les avis et accepté l'aide de 
M. Pavie. que le kaluong, pour me forcer à un refus, m'a montrés 
comme devant, en cas de succès, faire passer Luang-Prabang de l'auto- 
rité du Siam sous celle de la France. » 

En s'en retournant, le pauvre mandarin a peine à retenir ses larmes. 

Dans le soirée le second Roi rentre à Luang-Prabang. 

6 heures et demie. — Le phya revient me faire le récit de l'arrivée 
des bandes : 



PREMIERE TENTATIVE DE PASSAGE DU ME-KHONG AU TONKIN 85 

« Elles n'ont point atteiiclu les barques que le roi devait leur envoyer, 
et leurs hommes sont montés sur celles avec lesquelles ils ont descendu 
le Nam Hou. 

« Elles entrent trompettes en tète. Il \ en a sept. Leur effectif: 070, 
se compose de 3oo Yunnanais et de 270 hommes de Muong Laï. 

« Au lieu de se rendre à l'endroit indiqué par le Roi, la veille, aux 
trois officiers, elles vont droit aux pagodes avoisinant le palais, et s'y 
installent. 

« Ces aventuriers, des jeunes gens de dix-huit à vingt-cinq ans, 
n'ont d'autre bagage que leurs armes. 

« Leurs pavillons sont : noir, jaune, rouge. Leurs armes : des fusils à 
piston, à peine une vingtaine de carabines à tir rapide. Tous ont des 
baïonnettes. Beaucoup ont en outre des revolvers. 

« Les principaux suivent chez le Roi, Bac Mao, chef des soldats de 
Laï. 

« Kam Oum, fils du chef de Laï. premier chef, est resté dans la pa- 
gode de Xieng-Tong dont il a fait son camp. 

« Dans cette entrevue il n'est pas question des cajitifs envoyés à Bang- 
kok par le colonel siamois. 

« Pourquoi, depuis vingt ans, le Roi ne paie-t-il plus le tribut à 
l'Empereur de Chine .^ » demande avec hauteur Bac Mao, au vieillard 
interdit. 

« Nous avions entendu dire que les Français occupaient le pays de 
Luang-Prabang, et étions partis pour le délivrer. Nous avons ensuite su 
que c'était une erreur causée par la présence d'une troupe siamoise qui 
a bien fait de déguerpir. 

(( Le Roi n'aura plus à s'inquiéter à l'avenir, si de quelque part son 
royaume est attacjué, les chefs ici présents, qui ne comj)tent rester que 
quelques jours, sauront revenir le défendre. 

« R va falloir fournir aux soldats des vivres et un meilleur logement. 

« Les habitants peuvent revenir, on n'a pas à craindre notre attaque. 
Si pour une cause quelconque nous étions obligés de combattre, un 
coup de canon l'annoncerait à la ville. » 



86 MISSION PAYIE 



« Le Roi répond qu'il fera, il l'ii déjà promis, rapideinenl roiistrtiire 
des paillettes convenables sur la rive droite du Nam Khann. Il demande 
qu'en attendant les soldats se retirent dans les cases abandonnées du 
même côté. Il n'a pas d'autres logements disponibles. 

« Les maisons du colonel siamois, du Français M. Pavie, et du 
kaluong, sont libres, mais je prie qu'on les respecte. Je voudrais aussi 
que vous fassiez quitter les pagodes à vos hommes afin de rassurer la 
population ([ui attend bors de la ville le résultat de l'entrevue. » 

« On écoute avec indifTérence, et quand il a fini : 

« C'est dans votre palais qu'il vaudrait le mieux nous installer ! » 

« Le Roi proleste énergiquement. Les Chefs se retirent, remettant 
au lendemain la suite de leurs demandes. 

« Dès qu'ils sont sortis, le Roi, sur le désir qu'ils lui ont exprimé, 
a fait partout savoir qu'il compte s'entendre avec eux, et a invité la 
population à revenir. 

« Un quart des habitants est rentré ce jour même. » 

Je fais connaître au kaluong et à la femme du Roi, mon avis, 
qu'on ne doit pas s'attacher à discuter avec les envahisseurs. 11 leur fau- 
dra le trésor, pour prix de leur voyage, l'allusion au tribut à la Chine 
l'indique, si on ne le leur donne pas de bonne volonté ils le prendront 
de force et il y aura un malheur. « Puisqu'on les a laissé entrer, il ne 
reste qu'à payer pour les faire partir. » 

8 ./'""■ — Cependant les familles continuent à revenir dans la 
ville. Les Hoss'y mêlent à la population. Des Laotiens offrent à boire à 
ceux qu'ils rencontrent. Les fumeurs d'opium en emmènent fumer 
dans leurs cases. Une sorte de confiance commence à naître. Comme 
les Chinois, les Laotiens se promènent parés de leurs sabres, le fusil en 
bandouillère. Avec curiosité les passants examinent les armes les uns 
des autres et s'en font des comjîliments. Mais de temps en temps on 
apprend qu'un Ho a pris à un Laotien ses bagues d'or ou son sabre à 
fourreau dansent ! 



PREMIERE TENTATIVE DE PASSAGE Dl MÉ KllDMi AU TONKIN 8; 

Aujourdilui les chefs ont renouvelé leur démarche. 

Le Roi est resté inébranlable, mais croyant comprendre où ils veulent 
en venir, il prend de tardives mesures pour faire garder sa maison. Il 
engage à soixante francs lun, les hommes — une vingtaine — d'une 
caravane de JNhious venant des pays shans. 

Le second Roi, de son coté, recrute parmi les fuyards des hommes 
pour les seconder. 

Mais ceux-ci ne se rendent pas avec entrain à lappel de leur prince. 
Il faut menacer ou faire boire pour mettre chaque homme en bateau, 
et les pirogues, à peine en roule, s'arrêtent au long du chemin ; de cent 
cinquante hommes partis, vingt à peine vont au palais. 

9 juin. — Dans la nuit du 8 au 9, le phya Sakara Nakone vient 
me dire : 

« Le Roi ne sait comment faire. Les Hos lui demandent le tribut 
pour l'Empereur de Chine, mais ce grand souverain ne sait rien de cette 
affaire, et il les punira quand il 1 apprendra car il a toujours été bon pour 
le pays. Autrefois lorsque le Roi de ^ ieng-Chang s'empara de celui de 
Luang-Prabang et le livra aux Siamois. l'Empereur de Chine fit partir 
un envoyé pour Bangkok qui reçut la liberté du captif. » 

J'interromps le phya : 

« Si le Roi ne veut pas donner son trésor qu'il se hâte de le mettre 
en sûreté. Les Hos me semblent ne pas vouloir autre chose. » 

Mais le phya ne retourne pas à Luang-Prabang ; il vient amener sa 
famille au campement. 

« On reprend peur là-bas » dit-il, « et tout le monde se dispose de 
nouveau à s'enfuir. » 

Une grande inquiétude me prend alors pour le vieux Roi, je pressens 
que le dénouement approche. 

L'ennemi est maître dans la ville, et quand il le voudra, il prendra le 
palais. Que pourraient contre lui les quelques serviteurs du Roi ? capables 
de se faire tuer ils sont sans autre idée pour sauver leur vieux maître! 



88 MISSION PAVIE 



Il est minuit passé, et celle pensée m'obsède: que l'heure est arrivée 
de faire tout le possible, qud ne faut pas attendre. 

J'éveille Kèo, Kliè, Pao, trois de mes Cambodgiens dont je connais 
le cœur : 

« Je crains tout pour le Roi ; rendez-vous près de lui, prenez ces 
revolvers, emportez vos fusils, et dès en arrivant dites-lui que je suis 
inquiet de la tournure des choses, qu'il n'a qu'un mot à dire pour que 
j'aille le joindre. Puis, ne le quittez pas, et grossissez sa troupe, s'il combat 
battez-vous, s'il doit fuir sauvez-le. » 

Et les voici ardents se lavant le visage : ils sautent dans la pirogue, 
rament et puis se retournent : 

« Souhaitez-nous le succès » ! 

Et leur gorge serrée, et leurs regards brillants, me disent éloquem- 
ment qu'ils savent ce qu'ils vont faire ."> 

Au jour naissant je reçois d'eux un mot. 

Le Roi me remercie, inutile que je vienne, il n'y a rien pour le 
moment à craindre. Sa famille, voilà tout son souci, que je veille sur 
elle; quant à son palais, on peut être bien sûr que prières ni menaces ne 
sauraient l'ébranler, il ne le donnera pas. 

Superbe entêtement des races orientales ! caractéristique de leur tem- 
pérament, qui passé une limite ne saurait plus céder et faire — la part 
du feu ! — 

Je suis vraiment surpris de la façon dont procèdent les bandes ! Pour- 
quoi tardent-elles tant à faire leur affaire ? 

Serait-ce l'avenir qu'elles veulent ménager? Ont-elles un autre but 
que leur conduite actuelle doit servir à atteindre ."* Faut-il croire (pie la 
crainte de nuire aux jeunes gens prisonniers à Bangkok, trouble l'esprit 
du chef, rend sa marche hésitante ? Et s'il en est ainsi, ceux à qui il com- 
mande ne vont-ils pas, à leur tour, faire qu'il leur obéisse.'' 

Un bruit court depuis hier; notre campement est connu des Hos. 
Pour le joindre, de Luang-Prahang, il ne faut qu'un quart d'heure. Beau- 



PREMIÈRE TENTATIVE DE PASSAGE DU MÉ-KHONG AU TONKIN 89 

coup (le gens ont là toute leur fortune, et la chose est tentante ! Les 
chefs craindraient, dit-on. de manquer cette proie en brusquant trop la 
capture de l'autre. 

Ce bruit prend consistance et l'agglomération énorme des barques aux 
premiers jours, se réduit peu à peu. 

Le kaluong fait tous ses efforts pour me décider à descendre plus 
bas. Les familles sur lesquelles nous veillons lui sont indifférentes. Il a 
lui, la sienne là, et sa femme est enceinte. Je lui conseille de partir en 
avant, nous ne pouvons tarder, c'est hélas sûr, à le suivre dans cette 
voie. Mais l'amour-propre le retient, il est bien décidé malgré le souci 
quil'étreint à ne se mettre en route que quand je partirai. 

ïo juin, -j heures 3o du malin. — Quelques pirogues traversent le 
fleuve venant vers nous ; ceux qui les montent disent : « Tout est bien 
tranquille ». 

Il est remarquable que depuis le commencement de l'occupation 
la circulation n'a pas été gênée; des gens emportent leurs efi"ets, 
d'autres reviennent s installer. Les factionnaires Hos sur la berge sont 
impassibles. 

8 heures. — La femme du Roi me demande si je ne vois pas un 
moyen de tirer du palais le bagage que j y ai. 

« Dame, c'est délicat, on peut bien essayer, réussir, j'en doute : c'est 
là, je crois, qu'on veille. Je ne voudrais pas faire naître un incident. Un 
mandarin en est chargé, s'il n'a pu le sortir c'est que la chose est peu 
pratique. » 

Et je songe en moi-même que la pauvre princesse pense pour le 
moins, en me parlant ainsi, à son trésor autant qu'à mes affaires. 

8 heures 3o. — Ma jumelle me montre au coude que fait le fleuve 
en cessant de courir à l'est, des pirogues chargées d'hommes. Quand je 
les signale, chacun sans réussir, cherche à voir qui elles portent. 

Successivement d'autres barques apparaissent. 

VI. ,a 



go MISSION PAVIE 



Le kaluong venu se joindre à nous ne se peut ]ilns tenir, « sont-ce 
les Hos » ? répète-l-il. 

« Je ne puis distinguer, attendez un instant. » 

Non il ne le peut pas, voici sa barque au large. 

Toutes les autres vont l'imiter, de tous côtés on démarre. 

A ce moment je dis : « ce sont des Laotiens, » et m'adressanf à la 
femme du Roi : 

« Peut-être serait-il sage que vous vous prépariez à quitter la berge 
et descendre plus bas, il se passe du nouveau, dans un moment nous 
allons le savoir. » 

La première pirogue passe sans répondre aux appels: ceux qui la 
conduisent ont sans doute peur qu'on ne les oblige à joindre notre 
campement. 

De la seconde on crie : 

« N'entendez-vous pas la bataille, les coups de fusils ! » 

Et c'est tout! 

Alors la princesse en cheveux blancs me répond : 

« Non bien sûr je ne m'en irai pas ! Donnez-moi un chapeau 
comme le vôtre » ? 

Elle remonte sur sa barque, revêt une tunique noire, se coiffe du 
chapeau que je lui fais porter, arrache un sabre à son fourreau le 
brandit, saute à terre, en s'écriant : 

« Qu'ils viennent » ! 

Sa fière attitude et ses cris de fui'eur donnent à tous ceux des barques 
l'envie de l'imiter. On reporte les amarres à la rive, en un instant les 
mains tiennent toutes des armes ! 

J'ai ma jumelle aux yeux. Tous frémissants attendent mes 
paroles. 

Mais je n'ose plus rien dire. Je tiens la lunette sur une barque dans 
laquelle est Kèo, l'un des trois Cambodgiens que j'ai, l'avant-veille char- 
gés de veiller sur le Roi! Je ne vois ni Kliè, ni Pao, ne reconnais per- 
sonne autre dans cette longue pirogue, et j'ai le cœur serré en pensant 
que je ne puis parler sans bouleverser la foule ; la plupart des hommes 



PREMIÈRE TENTATIVE DE PASSAGE DU MÉ-KHONG AU TONKIN gi 

qui la montent semljlent étendus sans vie. le corps demi-couvert de 
paillettes jetées sur eux pour le soleil ! 

Seule elle arrive vers nous. 

Comme une cohue, la masse des autres descend le fleuve scpar- 
pillanf sur la largeur. 

La voici enfin proche. Kèo crie aussi fort qu'il peut, et je distingue 
enfin : 

a Chinois ont attaqué. Le Roi est dans la harque et vous prie d"y 
monter. Nous sommes poursuivis. Tous nos rameurs blessés. N'avons que 
deux fusils ! » 

La pirogue touche le bord. 

La vaillante épouse voyant le sang, les visages livides, devient 
tremblante ! Elle salue son époux de ses deux mains unies et l'inter- 
roge des yeux. 

Lui, d'un geste désolé, dit que tout est perdu ! 

Alors les bras au ciel elle lui jette un regard résigné ; et pendant 
que je dis : a Votre Roi est sauvé, je vais veiller sur lui, en route rapide- 
ment » ; elle remonte sur son radeau qui démarre aussitôt. 

Suivi de Ngin et Som, je saute auprès du Roi, et nous partons tandis 
qu d fait crier à tous, et sur terre et sur l'eau, que Paclay à trois jours au 
sud, est le lieu pour le rendez-vous. 

Alors dans une inextricable confusion, barques et radeaux s'enfuient, 
et subitement le rivage est désert. 

Quelle scène indescriptible ! Le Mé-Khong charrie le peuple d'une ville 
grossie par la panique de plus de cent villages, fuyant devant six cents 
mauvais fusils ! 



Le vieux prince d'une voix brisée par l'émotion, dit me prenant la 
main et me montrant Kèo : 

« Sans lui je serais mort, merci de lavoir envoyé. » 

Et il tente de me conter ce qui vient d'avoir lieu, pendant que le ka- 



03 MISSION PAVIE 



luong arrivant aussi dans la pirogue, ne sachant où se mettre à cause 
du sang qui en remplit le fond, manque de la faire chavirer. 

« Puisque à mes soldats vous refusez logement dans le palais, ma dit 
avec humeur le chef des Chinois, faites qu'on les conduise de suite à cet 
endroit dont vous m'avez parlé? 

« Le phva Kiahann. content, en marche le premier, les mène sur la 
rive droite du Nam khann en face de votre maison. 

« Et quand ils sont partis tout le monde soupire ! Enfin ils se modè- 
rent ! et j'étais tout fier d'avoir su tenir bon. Chacun pose son arme, l'un 
ici, l'autre là, et l'on attend tranquilles le retour du phya. On se dit : 
« Çà c'est la paix signée ; ils vont faire leur prix et nous débarrasser. » 

« Quand le phya revient, je sortais dans la cour. 

— c( Le terrain ne plaît pas ; ils suivent derrière moi, fait le vieux 
serviteur. » 

« Qu'on ferme la porte », crie le Nhiou chef de garde. 

« Trop tard ! En un clin d'œil cinquante Hos sont entrés précipitant 
leur marche. 

« Les Laotiens surpris sautent sur leurs armes. Deux coups de feu 
partent dans la rue tirés par les Hos, sans doute pour la vider de la foule 
qui l'emplit; alors au même instant, ceux qui sont entrés au palais diri- 
gent une fusillade violente vers la salle oîi entouré de serviteurs je venais 
tout à l'heure de recevoir leurs chefs. » 

Voyant combien le vieillard en exposant ce tragique épisode, souffre 
à nouveau de son malheur, je prie ses compagnons de finir de m'en dire 
les phases. 

Tous parlent et se complètent, et j'entrevois la scène : 

Épargné par les balles, le monarque court en chancelant vers le 
tronc doré, élevé tout au fond de cotte grande salle. 11 y va pour mourir ! 
Décision instinctive au moment du danger, d'un homme point habitué à 
le prévoir ! 

Comme il vient de s'asseoir, Kèo l'a aperçu, l'a saisi et l'entraîne. 
« Il ne faut ni qu'ils vous prennent ni qu'ils vous tuent ! » 



PREMIÈRE TENTATIVE DE PASSAGE DU MÉ-KHONG AU TONKIN gS 



Et ce Caml)odgicii qui laisserait périr son propre roi plutôt que den 
loucher la personne sacrée, emporte sans scrupule sous la lusillade 
ininterrompue, le vieillard dont je lui ai confié la garde. 

Mais les portes sont prises. Il faut 
sortir par le côté opposé à celui de 
l'attaque, celui des dépendances. Un 
fils du Roi et le pin a de Peunom, 
les joignent. A coups de sabres on 
entrouvre la palissade et le Roi passe 
avec ses compagnons. 

« Fuyons vers la montagne .'' » 

« Non ». dit leCamljodirien, «vers 
le Mé-khong et vers M. Pavie ! » 

Et on roule au bas des vingt-cinij 
mètres de berge. 

Alors des trompettes sonnent. 
Une troupe de Hos postée par groupes 
tout au long de la rive, dirige sur 
eux le feu de toutes ses armes. 

Ils montent dans une pirogue, 
des fuyards accourent pour la garnir, 
l'un, en montant, tombe mort et la 
fait chavirer. 

Les fugitifs à la nage, en gagnent une autre. Aux dorures dont elle est 
ornée, les Hos croient savoir qui elle porte, et voici qu'ils s'acharnent, 
on la crible de balles. En un instant le sang de six blessés l'inonde ! 

Le courant est violent, elle est bientôt hors de portée. 

Alors la poursuite commence. Le jeune prince et Kèo font feu sur 
ceux d'une barque qui cherche à les atteindre et, qui revient au bord. 
faute d'assez de rameurs et d'assez d'avirons. 

Au tapage des fusils, la population a fui dans toutes les directions. 
La grande masse des gens, au fleuve, se dispute les pirogues. Le Mé- 
Khong de ce côté comme de l'autre, se couvre de fuyards. 




K.éo. 



9^1 MISSION PAVIE 



Préoccupé sans doute tic l'idée du pillage, l'ennemi s'oppose molle- 
ment à l'enlèvement des barques par la foule, nombreuse dix fois comme 
lui, et qui pour la majeure partie, se voit, faulc d'embarcations, réduite à 
se sauver à pied le long de l'eau. 

Des bruits divers circulent de barque en barque. Le Prince 
Ralsampan blessé est parti vers le mont Seulion. Le second Roi est 
mort ! 

Quand on cesse déparier, le Roi fugitif me regarde, puis tristement 
gémit : 

« Tous mes vieux serviteurs, fous mes fidèles amis, cernés dans ma 
maison vont être massacrés ! » 

Et ses yeux désolés se reportent sur Kèo comme pour lui reproclier 
de le forcer à vivre. 

Ma barque étant arrivée près de notre pirogue j'y prends ma trousse 
et des médicaments, et je panse les blessés. 

Parmi eux se retrouvent deux de mes connaissances : le clief des 
bonzes de Wat Mai, une cuisse traversée par une balle, et le phya de 
Peunom, village où repose la dépouille de Mouhot, la cheville d'un pied 
fracassée. Les quatre autres ont reçu des balles qu'il va falloir extraire ? 
Ce sera pour la balte ! 

Le Mé-Khong offre alors un sjiectacle étrange et saisissant : des bar- 
ques s'y choquent chargées d'enfants, de femmes, de vieillards; encom- 
brées de nattes, de bagages malpropres, de paniers pleins de choses 
ramassées à la hâte, de tas de vêtements don le soleil ardent, dégage en 
tièdes vapeurs, l'eau d'une averse fâcheusement survenue. 

La plupart des rameurs aident à peine le courant, personne ne sem- 
ble désireux de montrer le chemin dans les rapides proches ; c'est d'ha- 
bitude le rôle de bateliers experts, etaujourd'hui les barques sont montées 
au hasard des familles, et bon nombre des gens, voient comme moi, 
cette partie du Mé-Khong pour la première fois. 

On descend silencieux. Par instant cependant des voix dominent le 



PREMIÈRE TENTATIVE DE PASSAGE DU MÉ-KHONG AU TONKIN 9.1 

bruit de 1 eau. le choc des avirons, elles invitent qui connaît bien la route 
à passer en avant ; elles racontent 1 attaque, imitent le sifllenicnt des 
balles, et le son lugubre des longues trompettes des Hos. 

Sur les deux rives, des files de gens chargés de paquets, portant ou 
traînant des enfants, suivent en hâte les sentiers diflîciles et rarement 
fréquentés. 

Les habitants des villages riverains, regardent atterrés, puis, presque 
sans rien dire, viennent allonger l'énorme exode. 

En temps ordinaire, c'est une règle admise jamais enfreinte, qu'une 
barque ne saurait s'engager, à la descente, sur ce fleuve torrentueux sans 
être garnie de bambous en nombre suffisant pour la faire flotter même 
fût-elle pleine d'eau. Aujourd'hui on va désarmé contre les pièges du Mé- 
Kliong. A peine une barque sur dix est en état de marcher dans les con- 
ditions qu exige l'expérience. 

Et je ne puis, malgré moi, regretter d'être dans ce brouhaha. En 
dépit de la charge des barques, les Laotiens se lancent hardiment dans les 
premiers rapides qu'ils bénissent, disant : « Les Hos n'oseront les fran- 
chir! » Et le courant violent, emporte petites pirogues, grandes barques 
et radeaux entre les roches traîtresses et personne n'est inquiet et pas 
une ne chavire ! 

Leur audace devant ces dangers est égale à celle déployée par les 
Hos dans leur marche intrépide ! Que ne l'ont-ils mise h leur barrer la 
route ! Elle est d'autant plus remarquable que les trois quarts de ces 
hommes, venus des rives des allluents du fleuve ou des campagnes inté- 
rieures, ne sont pas des bateliers du Mé-khong et ignorent tout des 
obstacles où nous nous engageons. 

5 heures. — Le soir approchant, halte à Pak \an, sur la rive gauche. 

Il faut s'organiser pour le campement un peu plus loin, car on n ose- 
rait par la nuit noire se confier au Mé-khong. 

Le Roi monte sur le radeau de sa famille, le kaluong en fait de son 
côléautant, et je vais m'installer sur mes pirogues jumelées en un radeau. 



ofi 



MISSION PAVIE 



Le Ken<^-Louong (Roi des rapides), nous attend demain; chacun va 
se mettre en état de le franchir, en saluant et priant les génies protec- 
teurs des pauvres Laotiens ! 

Les dernières barques nous joignent, leurs rameurs prétendent que 
les llos poursuivent le Roi montés sur les pirogues des joutes ! Ceci 
semble impossible pour des gens ne connaissant pas le fleuve, aussi l'on ne 
s'en inquiète pas. 

Il n'en est pas de même du bruit qu'apportent des fuyards descendant 
par une route qui très courte, joint Luang-Prabang au village, et d'après 
lequel une bande les serre de près. 

Cette nouvelle, peut-être tout aussi fausse, met cependant tout Pak 
Nan en déroute. 

Pour rassurer le Roi et chacun, je dis : 

« Soyez tranquille, s'ils arrivent de nuit, je les arrêterai au moins 
le temps que vous preniez l'avance. » 

A mesure qu'on est prêt chacun s'en va vers la rive droite, mais 
quand le dernier je veux quitter la berge, je n'ai plus de rameurs ! Ce 
que j'ai dit au Roi. leur a donné l'alarme, tous les six sont partis ! Force 
m'est de rester là avec mes Cambodgiens ! 

1 1 juin. — Au milieu de la nuit le feu prend aux maisons. 

Les grandes lueurs éclairent la rive droite, me montrent les barques 
s'en détachant dans un trouble sans pareil. On pense sans doute au 
campement que la bande signalée est là, et qu'elle brûle le village 
pour mieux voir sur le fleuve. 

La berge étant très haute, les flammes laissent mon radeau dans 
l'ombre. Mes hommes tiennent un instant leurs armes dans leurs mains, 
puis le silence n'étant troublé que par le bruit du feu, Ngin grimpe sur la 
rive, elle est déserte! 

L'incendie doit être accidentel. Un foyer, oublié non éteint, l'aura 
sans doute causé. 

Une averse torrentielle vient à propos limiter le malheur. 



l'HEMlÈRE TENTATIVE DE PASSAGE DU MÉKHONG AU TONKIN (j; 

L'action dos grandes pluies de ces derniers jours, dans le haut pays, 
commence à se faire sentir; le fleuve grossit rapidement augmentant 
dans cette période première de la crue, les dangers du voyage. 

Au jour nous nous abandonnons cependant au courant. On tâchera 
d'arrêter l'embarcation avant le grand rapide. 

A ce moment une petite pirogue accoste mon radeau. Le Roi sachant 
mon embarras, m'envoie un de ses fils et deux blessés pour m'en tirer. 

Impossible de trouver même à prix d'or un seul rameur solide. 
Chacun a sa famille et soi-même à sauver. rSous sommes de trop dan- 
gereux compagnons ! Les blessés sont surtout venus à cause des soins 
que je puis leur donner, mais ils connaissent le fleuve et guideront les 
Cambodgiens qui tour à tour tiennent le gouvernail. 

Quand nous approchons du Keng Louong. de nombreuses barques 
sont amarrées aux berges. Les gens coupent des bambous pour servir de 
flotteurs et assurer leur marche, car ce bruit court de bouches en bou- 
ches, que plusieurs pirogues viennent d'être englouties dans ce ra- 
pide fameux, et il oblige aux précautions élémentaires négligées jus- 
qu'ici. 

Des rameurs vont par terre l'examiner avant de s'y risquer, d'autres 
reviennent de le voir, et leur inquiétude met l'étreinte dans les coeurs. 

Le Roi est déjà loin, je décide de le suivre sans arrêt. 

Beaucoup veulent m'imiter. « C'est trop à la fois, » disent les gens 
d'expérience, « il faut craindre le heurt des barques entre elles en fran- 
chissant les tourbillons ; ce serait mieux de ne s'engager qu'à la file. » 

Impossible de rien régler, chacun va à sa guise ! 

Vertigineusement entraînés, nous passons en tournoyant entre les 
récifs, que dans son grossissement, le fleuve achève d'envahir. 

Dans chaque embarcation, les femmes et les enfants prient agenouillés. 

Soudain nos regards, fiévreusement attachés à la marche du radeau, 
se fixent consternés sur un îlot rocheux ! 

Des femmes, des jeunes filles, échappées pour surcroît de terreur et 
d angoisse à l'engloulissemenl de leurs pirogues, y parcourent en tous sens 
\T. i3 



MISSION PAVIE 



le peu que l'eau laisse encore à couvrir. Cherchant une issue ou un 
moyen de fuir, elles vont alTulées, les cheveux ruisselants, dévêtues de 
leurs écharpes et de leurs jupes que dans linconscience première du pé- 
ril et se croyant sauvées, elles ont étendues, au sec, sur les rochers! 

Je vois encore ces trois ou quatre corps blancs courant sur la pierre 
noirâtre lumineusement tachée dans le déclin du jour, de vêtements 
aux éclatantes couleurs! Jentends, jentendrai toujours ces appels déchi- 
rants et aux hommes et au ciel ! 

Et lorsque ayant pu arrêter plus bas notre barque à la berge, nous 
avons lentement remonté jusqu'au rapide, une heure avait passé, les 
roches étaient couvertes d'une nappe nivelée comme un marbre funèbre ; 
une jeune mère, seule échappée sur un tronc de bois mort passé à sa 
portée, courait le long de 1 eau, demandant aux échos son enfant dis- 
paru ! 

Un peu après je retrouve le Roi qui a voulu m'attendre. 

1 2 juin. — Partout nous constatons l'abandon des villages, les gens 
sont dans les bois ou partis chercher asile chez les Khas des montagnes. 
C'est ce qu'ont fait aussi tous ceux qui le jiremier jour marchaient le 
long des rives. 

\3 Juin. — A midi nous atteignons Paclay. Les habitants n'y sont 
plus. 

Nous trouvons le kaluong installé à terre dans une case isolée. 

Dès arrivé je lui demande de joindre enfin mon courrier au 
sien pour Bangkok. 

Il n'exjîédie rien. Il a la tête perdue ! 

« Que dire dans un rapport, il faut le temps de réfléchir, attendons 
une semaine ou dix jours .■* » 

— « C'est bon, j'envoie le mien. » 

Je choisis Kèo : 

« Marche le jour, la nuit jusqu'au Mé-nani, prends y une pirogue 
rapide : lu dois le premier apporter les nouvelles à Bangkok. Dis aux 



PREMIÈRE TENTATIVE DE PASSAGE DU MÉ-KHONG AU TONKIN 99 

chefs des villages sur la route luigence de la course ; loue des bêtes s'il 
y en a, dors dessus s'il le faut. Ne te laisse ni retarder, ni rattraper, ni 
dépasser. » 

Il prend le paquet, se le lie au corps, s'agenouille pour saluer, et le 
voici parti, accompagné du guide que lui donne le Uoi, et qu'il devra 
changer de hameau en hameau. 

1 '1 juin. — Pao, l'un des trois Cambodgiens que j'envoyai au 
Roi, arrive Aers onze heures. Il rapporte le fusil Snidei" d un Chinois 
tué, montre la contusion qu une balle morte lui a faite à une jambe, et 
conte ce qu'il sait : 

« Il n'y eut pas combat à proprement parler, chacun s'étant enfui, 
surpris par l'attaque brusque. Trois Allions, une cinquantaine de Lao- 
tiens et de Chinois morts, sont restés étendus dans le palais, dans les 
rues ou sur la berge. Aers trois heures le feu fut mis ù la vdle puis aux 
villages les plus proches, rive gauche. » 

Soc, une femme laotienne dont Bac Mao a pris la fille auprès de 
qui elle est restée un jour, dit que ce chef avec sa bande, a couché à Pak 
Lun, le soir de l'afiaire ; que l'intention des ennemis est d'atteindre 
Pitchay sur le Mé-nam, et menacer Bangkok: que le trésor pris à 
Luang-Prabang, envoyé vers le nord, va servir à faire descendre toutes 
les bandes qu'il sera possible de soudoyer. 

Suivant elle, plus de cent femmes, jeunes filles ou enfants ont été 
enlevés. 

Successivement d'autres habitants joignent le campement, et tout ce 
qu'ils racontent effraye et est pris comme la vérité. 

Le kaluong impressionné par ces nouvelles, presse le Roi de partir 
pour l^angkok ; mais celui-ci résiste. Une discussion s'engage. 

Le kaluong sent son rôle difficile, mais sa jeune femme le presse, et 
il a pour espoir que je suivrai si l'on quitte le pays, et Bangkok l'ap- 
prouvera de m en avoir sorti. 



MISSION r.v\ lE 



Refusant do céder à son insistance, le Roi parlant avec force devant 
la foule qui entoure sa barque, lui dit : 

« Vous voulez m'obliger à aller à Bangkok pour nous éloigner du 
danger, je ne me séparerai pas de mon peuple. 

A Luang-Prabang quand rien ne paraissait à craindre vous dirigiez 
tout avec pleine assurance ; lorsque les clioses ont été graves, vous rn'aA ez 
abandonné, tous les Laotiens l'ont vu. 

Vous avez empêché que j accepte l'aide de M. Pavie ; ce sont ses 
hommes qui m'ont sauvé ! C'est, depuis mon malheur, lui qui veille 
sur moi, sur ma famille, je suis vêtu de ses habits, j'ai sa natte pour ma 
couche ! 

J'ai fui presque nu, vous ètes-vous occupé de me venir en aide .' 

Votre devoir, suivant la lettre de Bangkok que vous m'avez mon- 
trée, était d'être toujours entre M. Pavie et moi, intermédiaire forcé de 
nos conversations: depuis quatre jours vous tenez la tète des fuyards: 
aujourd'hui je suis sur le lleuve cherchant à réunir mes malheureux 
sujets, vous êtes sur la lisière du bois, prêt à partir à une alerte. Vous 
me manquez près de M. Pavie. Vous ne craignez donc plus qu'à Bang- 
kok on se fâche ? 

Je suis vieux, je sens le besoin de me fier à quelqu'un, de me laisser 
conduire par lui, mes grands fils sont. absents; puis-je avoir confiance en 
vous maintenant, lépondez ! Venez dans la barque de M. Pavie, deman- 
dons-lui conseil, le sien est le seul que je veux suivre ». 

Et le kaluong arrive avec le Roi. Il parle le premier : 

« Nous sommes en déroute. Il n y a plus d'organisation. II. en faut 
une autre : suivant l'usage du pays le Roi du Siam y pour^ cira. Je pro- 
pose qu'on s'en aille à Bangkok, et pour être conciliant, si on n'accepte 
pas, je demande de descendre à Vieng-Chang mais qu'on ne reste pas 
ici, le danger est trop grand. Le Roi s'en rapportera à vous, veuillez nous 
donner votre avis ;' » 

— « Bangkok n'est pas, je crois le but qu'il faut choisir. Pour y aller 
d'ailleurs, il faut des éléphants, vous n'en avez pas. Pour aller à Meng- 
Chang, il faudrait des rameurs, les nôtres sont partis, même, vous n'avez 



PREMIÈRE TENTATIVE DE PASSAGE DU MÉ-KHONG AU TONKIN loi 

plus de barque ! Que deviendraient les milliers d'habitants groupés 
autour du Roi ? La fuite au delà de Paclay n'apporterait-elle pas dans 
les villages paisibles sur la roule, le trouble et la panique ? Qu'y a-t-il 
besoin d'une autre organisation, les chefs sont tous ici. Restons-y pour 
le moment. Attendons des nouvelles. Rendons le calme aux gens. 

« Je demande simplement qu'on installe les blessés sous des 
abris en face de mon radeau afin qu'il me soit plus facile de les tirer 
d'alTiiire. » 

Alors le kaluong dit qu il va aviser. 

xô juin. — Le Roi me prévient cpie le kaluong fait chercher des 
éléphants dans les villages de la forêt pour s'en aller seul. 

Le liruit do notre présence à Paclay s'est vite répandu, les habitants 
reviennent, et quantité de barques qui avaient fui plus loin, arrivent 
s'amarrer à la plage qui devient comme un immense marché. 

if) /«///. — Le prince Rafsampan qu'on disait blessé, nous rejoint 
avec deux jeunes lils du Roi, et Khè, le troisième des Cambodgiens que 
j'avais envoyés au Roi la veille du dénouement. Il a fui à pied cinq 
joiH's avant de pou\oii' Iromer une barque ! 

Fils de l'ancien second Roi, et neveu du Roi, il a quarante ans : et 
tient le cinquième rang dans la principauté. 

Mon pavillon, le seul déployé, l'amène à mon radeau, je lui indique 
celui du Roi toutaupiès ; il saute sur la grève, y court, s'agenouille à vingt 
pas, salue le vieillard et commence son récit. 

Le bruit de son arrivée s'est vite répandu ; le campement entier, inoc- 
cupé, fait cercle autour de lui. 

Sa main gauche s'appuie sur un fusil emprunté à ma barque pour la 
circonstance, car il lui a fallu jeter le sien en route. 

Il parle bruyamment, et semble s'enflammer en retrouvant le peuple 
groupé sur le rivage. 



MISSION P.VVIE 



Sa tctc, son cou, sont chargés de ces sortes d'amulettes que les soldats 
français appellent des « gris-gris ». Sa veste blanche est couverte de carac- 
tères bizarres, de combinaisons de chiffres, de phrases « porte-bon- 
heur ». 

Le Laotien rustique, pour éviter les accidents de guerre, a autrement 
confiance en tout çà qu'en lui-même ! 

Un caillou du Mé-Khong enfermé dans un filet d'argent, sort sur 
son front, comme un pompon, de ses cheveux ébouriffés. Le pauvre 
prince serait ridicule si la foule simple comme lui, ne pensait comme lui. 

Tous les regards sont sympathiques, bienveillants et disent combien 
on sent qu'il est sincère, et jusqu'où on sait qu'on peut, dans le danger 
présent, comme en toute occurrence, compter sur sa bonne volonté. 

Sa voix est éraillée : pour ceux qui l'écoutent, la cause c'est l'épuise- 
ment, la fatigue et la lutte. 

Il parle éloquemment et avec tout son cœur, au vieux Roi penché 
sur le bord de sa barque ; ne voit que lui, n'attend que ses hochements 
de tète approbatifs qu'il salue jusqu'à terre. 

Et tous, lui savent inconsciemment gré d'être dédaigneux d'eux, et si 
bien à son rôle, de les tenir dans leur malheur, émus quelques instants 
par un récit, répétition de leur propre odyssée qu ils oublient pour s'api- 
toyer sur l'infortune commune. Et le soir jusque tard, on redira autour 
des feux de veille, ce qu'on aura gardé de son exposé des lamentables 
misères j)ay où passe le pays. 

(( Bac Mao, en tète des Chinois, était parti derrière phya Kiahann, 
pour voir le terrain que vous leur offriez, rive droite du Nam khann. 

« Le second Roi et moi nous vous suivhnes. Roi de Luang-Prabang, 
dans la grande salle où vous nous fites asseoir et manger avec vous. 

« En face de la fenêtre, j'étais très bien placé pourvoir toute la cour 
et ceux qui s'y trouvaient: à droite: des mandarms et une soixantaine 
d'hommes assis dans les petites paillottes, bureaux des secrétaires. 

« L'idée que tout allait très bien marcher, en avait fait partir aulant 
à cette heure du repas matinal. 



PREMIÈRE TENTATIVE DE PASSAGE DU MÉ-KHOXG AU TONKIN io3 

« Tout au long de la maison, face à la palissade, assis, couchés 
sur le sol ou appuyés au mur, les vingt jNhious, engagés, causaient 
entre eux. 

« Devant la porte de lappartemcnt le canon que personne ne savait 
manier, était braqué contre la porte extérieure faisant très bon effet. 

« Le cùté gauche delà cour était inoccupé. 

« Roi, vous aviez déjà fini votre repas et étiez dans la cour; je buvais 
une tasse d'eau quand j'aperçois les Hos entrant en masse par la grande 
porte laissée ouverte. 

« Comprenant que la suite allait devenir grave, je dis au second Roi : 
« Sortons, les Chinois pénètrent dans l'enceinte » ! 

« Il laisse le morceau qu'il tenait à la main, se lève, prend son fusil, 
nous marchons vous rejoindre. » 

« ?Sous n'étions pas dehors, que la fusillade éclatait tout à coup ! 
Qu'est-ce qu'on s'était dit, avant de commencer. Je ne l'ai pu savoir. Le 
second Roi avait déjà fait feu quand j'épaulai mon arme. A ce moment 
la grande glace, don de M. Pavie. brisée par des balles, tomba en mor- 
ceaux dans la salle. Surpris, je n'ai pu voir où a porté mon coup, mais 
n'en suis pas inquiet, les Chinois étant en un tas que j'avais bien visé. 

(( Dans ce court temps, je vous vis. Roi, rentrer, je vis la cour se jon- 
cher de morts et de blessés, tous les nôtres chercher le salut dans la fuite, 
quelques-uns sans faire feu. Je vis Bac Mao. tout aujirès de la porte, 
crier aux Laotiens que ses hommes fusillaient : « Ne tirez pas je veux par- 
ce 1er au Roi », et le coup de fusil qu'en se sauvant, phya Sen Tuk lâcha 
sur lui et qui le mit par terre. 

« Les Miious dont trois ou quatre avaient été tués par la première dé- 
charge avaient fui comme les autres. 

« Je mesau\al parla rue dans laquelle est la case du ChaoRatchavong, 
l'aîné de vos grands fds. Je ne sais pas par où le second Roi a pu se 
retirer et crains (jue ce ne soit par la rue du Chao Ratchabout alors remplie 
de IIos. 

« Quand jalleignis le fleuve, je \is quelques barques fuir sous le feu 
des Chinois et voire fds Kompam chercher à emmener celle contenant 



i(>^ MISSION P.VVIE 



le trésor. Il avait seulement deux rameurs, et dut coiunie eux sautera l'eau 
pour échapper, la barque en un instant ayant été saisie par les pillards 
remplissant deux pirogues. 

« J'ai alors, suivant la berge au jîIus près des maisons, couru vers le 
sud. Les Hos étaient partout par groupes sur le cbemin, tuant les 
bommes, gardant les femmes, pillant le bagage des familles cpi'ijs par- 
venaient à joindre. 

« Des malbeureux sortis des cases dans l'épouvante de la bataille, 
étaient morts sur leurs portes, des enfants accroupis près deux les regar- 
daient en pleurs ! 

« Deux ou trois fois, sans m'atteindre, on a tiré sur moi. Je n'ai pas 
riposté, et j'ai mis mon fusil dans les broussailles au passage du ruisseau 
séparant Luang-Prabang de Sangkaloc. 

« Les Hos étant de\ant moi, derrière moi dans le sentier étroit du bord 
du fleuve, j'entrai sous bois dans les bambous, el gagnai la baulcur où 
je repris baleine. 

« Le tableau alors sous mes yeux, est pour toujours dans ma mé- 
moire. 

« Cher bon roi Ounkam ! beau jjays des millions d'éléphants et 
du parasol blanc ! Luang-Prabang brûlait de tous côtés: votre palais, vos 
magasins, la maison élevée par mon père, la mieux faite du royaume ! 

« Du Mé-Kbong chargé de barques, une rumeur désolée s'élevait jetant 
la terreur sur ses rives où les gens couraient les uns le long de l'eau, les 
autres vers la forêt. 

« Les Chinois poursuivaient en barques les barques, tuant et pillant 
sur l'eau, tirant sur les fuyards des berges. 

« Une immense fumée s'en allait vers le nord, emportant dans la brise, 
le parfum perdu de cinq cents piculs de benjoin dévorés par le feu ! 
J'en avais pour ma part, douze dans ma maison ! 

« Le riz pour subsister l'année, celui pour les semailles, tout est brûlé ! 
Où irons-nous en chercher d'autre ? Reverrons-nous nos champs à temps 
pour les faire produire cette année .^ Une pareille luinc se peut-elle ré- 
parer ? 



PREMIÈRE TENTATIVE DE PASSAGE DU MÉKHONG AU TONKIN io5 



« J'ai marché jusqu'au soir par un sentier conduisant chez des Khas 
dont j'ai partagé le repas, et pour la nuit, labri. 

« Le lendemain j'ai trouvé deux de vos fds, et Kliè que M. Pavie vous 
avait envoyé. Mangeant chez les Khas et couchant n'importe où nous 
avons marché cinq jours avant de trouver un bateau. 

« Le deuxième jour, une troupe de ces Khas, était installée prête à 
combattre dans un passage étroit entre 
des roches sur notre route. « Si les 
Hos viennent », nous avaient dit ces 
pauvres gens, armés de lances et d'arcs, 
« nous défendrons jusqu'à la mort de 
notre dernier homme, cette porte du 
village ! » Leurs femmes, leurs vieux et 
leurs enfants, étaient en sûreté dans la 
montagne: eux ont dû les rejoindre 
après un jour ou deux. Aussi bien leur 
village tout entier n'a pas la valeur d'un 
seul sac de benjoin. Les Chinois s'ils y 
passent y mettront le feu sans autre- 
ment y prendre garde ! 

« Notre voyage en barque a été mar- 
qué par un acte contre nous, que j ai 
honte de vous dire : Des Laotiens, tout 
près de Tha-Dua, ont fait feu sur notre 

pirogue, nous criant d'arrêter, nous croyant un bagage! Je me suis fait 
connaître, ils ont fui dans le bois ! 

« Deux bandes de voleurs ont été signalées plus au sud. La misère 
fait naître le brigandage, et serions-nous débarrassés des pillards de 
Chine qu'il nous faudra compter avec ceux de notre propre pays. 

« On n'osera plus marcher qu'en groupes forts ou qu'en convois 
nombreux, et le résultat sera peut-être grave. Les bandes se grossiront. 
Songez que le tiers des hommes de Luang-Prabang adonné à l'opium, 
ne saurait s'en passer ! Comment s'en fuurnironl-ils ! 

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Le prince Ratsuiiipan. 



loG MISSION PAME 



« Tout le l<ii)g du chemin, jai rcnroiilrc' des gens désespérés. L'un 
a fni sans sa lainille et en demande des nouvelles à tous ceux (luil 
rencontre. Le Chao Krom-mahallec, chef de voire garde, clierclie sur le 
dire de quelques-uns, sa femme et ses enfants dans les hnis près de 
Luang-Prahang, et ils sont ici, je les ai vus en arrivant. 

« Un des enfants du Chao Kompam. votre fds, a été emporté dans 
la foret par sa nourrice affolée, on n"a pu retrouver leurs traces. 

« Au Keng-Louong. cet infernal rapide, une barque tenant la tète 
d'un groupe, s'est lancée dans une passe autre que celle (|u' 11 l'aul sul\re : 
dix-sept pirogues et radeaux la suivant, ont sombré après elle ! Plus de 
soixante personnes ont péri! Les ilôts étaient couverts de malheureux 
n'osant se confier, à la nage, à la violence du courant, attendant que la 
décroissance de l'eau leur permît de se sortir de là. Des barques et des 
débris arrêtés par l'obstacle, l'ont encore aggravé. 

« Un Laotien rencontré hier. >()us le verrez, il vient, nous a conlé 
que pris par les IIos à Pak Lun, il leura donné tout son bagage, cinquante 
ticaux et une boule d'opium, et a eu la vie sauve. « Va vers ton Roi », 
lui ont-ils dit. u porte lui nos paroles : s'il veut combattre qu'il vienne: 
quant à nous, après avoir fouillé les mausolées des pagodes nous quitte- 
rons ce pays. » 

La fin de ce récit donne la note à la foule, elle prend pour point 
trompeuse l'information qui la termine, et chacun se retire, pensant : si 
les Hos ne sont pas partis, ils sont près d'être en route. 

)Ç) juin. — Cette impression a été si profonde, qu'aujourd'hui, sept 
ou huit barques se sont acheminées vers Luang-Prabang. Le but de ceux 
quiles montent est pour les uns. retrouver leur famille. On ne doute pas 
que les autres iront chercher dans les décombres, ce que les Hos auront 
négligé d'emporter. 

Le kaluong a renoncé à partir, et s'arrange pour séjourner ici. 

Le Gouverneur de Xieng-Kang arrivé le i". va avec une vingtaine 
d homuK^s rcinoiilcr le lleuvc jiour v assurer Tordre. 



PREMIERE TENTATIVE DE PASSAGE DU MEKHONG AU TONKIN 107 

Khc ne ma rien appris de plus que le récit du prince Ratsampan. 
Comme lui il a jeté son fusil dans la brousse et croit le retrouver 
lorsque nous reviendrons. 

Le Chao Kompam. ce fds du Roi chargé de la garde de la barque 
contenant le trésor, me dit : 

« Le matin de l'attaque, j avais de bonne heure demandé au Roi l'au- 
torisation d'emmener le trésor près de ma mère et vous ; il s'était fâché, 
et avait répondu : <i II ne faut ([iiilter la berge que si les Chinois tirent le 
a canon qu ils ont à leur campement. » J'ai attendu ; quand le canon a 
fait feu il était trop tard, je suis parti dans l'eau, heureux de n'avoir pas 
été tué par les balles en nageant. » 

Le trésor se composait de vingt-huit jarres pleines de monnaies d'ar- 
gent ; et de quatre caisses contenant des objets d'or : couronne, orne- 
ments royaux, sabres à fourreau d'or. Aases, boîtes, bijoux, etc. 

Quant au Roi il avait fui n'ayant que son sabre, et à peine vêtu à 
cause de la chaleur. Je lui avais olïeit un de mes habillements, et ma 
petite natte matelassée du Cambodge. 

C'est tout ce qu'il a pour lui-même dans sa barque : sa femme en se 
retirant à (enqis, avait enqiorlé quelques objets indispensables avec des 
vivres. 

On estime à cent piculs la quantité de benjoin actuellement dans les 
barques à Paclay. et à trois cent cinquante, celle abandonnée à Luang- 
Prabang et qui a dû brûler. les llos étant connus pour ne point s'en 
soucier et ne rechercher guère que l'or et que l'argent. 

21 jui'i. — La nuil dernière, un orfèvre du Roi, resté caché après 
l'affane du 10, dans les environs de Luang-Prabang, est venu apporter 
la nouvelle du départ des bandes, ell'ectné dans les journées des 12 
et i3. 

Celui qui (bjniie ce fait comme certain, a vu la ville abandonnée, et 
parle pour le reste, d'après le récit d un vieillard, cpii pris comme guide 



io8 MISSION PAME 



par les Hos, s'est vu forcé, la corde au cou, de les conduire à Pak-Nam 
Hou. 

Mis en liberté là, le prisonnier lui rapporta que tout ce qu'il avait pu 
savoir d'un des chefs des Chinois au sujet du second Roi, c'est qu'un 
homme boiteux avait été tué. 

Tout le monde, ici, voit dans ces paroles prêtées au chef chinois, un 
moyen, le moins cruel possible, employé par le serviteur du Roi pour 
apprendre le malheur à son maître, car la claudication du second Roi 
était bien connue de tous. 

Après la fuite de la population, les Hos auraient pillé puis incendié 
les maisons du Roi, du second Roi et du Chao Ratsamjwn : l'incendie se 
serait éteint de lui-même, le feu n'aurait ensuite été mis qu'aux villages 
des alentours. Une grande partie de la ville resterait donc intacte. 

22 juin. — Le Roi fait partir un de ses fils pour Luang-Prabang. 
Des habitants en certam nombre partent également. Les travaux des 
champs vont donc pouvoir se foire. 

Les dix-sept blessés que je soigne ici, ont presque tous été atteints en 
barque. Malgré mon inexpérience, j'ai réussi l'extraction des quatre 
balles, toutes les blessures sauf une à la poitrine sont en bonne voie de 
guérison. 



Paclay. le 23 juin 1887. 



PHEMIÈRE TENTATIVE DE PASSAGE DU MÉKHONG AU TONKIN 109 



3.3 juin- — hc Roi ne quittera Paclay qu'à larrivéo, du Siani, des 
aînés de ses fds. 

« Sûrement ». m'a-t-il dit, « leur marche sera prompte après que 
de Kèo, ils auront entendu la désastreuse nouvelle ». 

Cela nous mène à loin, au moins deux mois ! Il faudra à Kèo 

quinze jours pour descendre à Bangkok par étapes doublées ! Les princes 
à la montée, ne peuvent mettre moins du triple sans compter la prépara- 
tion au départ. 

En même temps que le Roi passera de ma garde sous leur garde, je 
compte m'acheminer vers Luang-Prabang par une des voies de terre, 
laquelle, je n'en sais rien ! Là j'examinerai comment je pourrai bien 
reprendre ma marche vers le nord ! 

. Au bord de ce chenal étroit où entre d'invisibles murs de granit 
le Mé-Kliong court, au long de l'immense plage lit majeur du lleuve 
encore à sec, nos deux barques se louchent, une planche les unit. Des 
centaines d'autres, à notre suite ou en avant sont confusément amarrées. 
J'ai raconté ailleurs' comment le vieillard vient chaque jour, ;i l'heure 
du repas pris, partager avec moi un peu de café sauvé dans le désastre. 
Appuyé sur la vieille Reine, il marche lentement les trois pas de la 
planche. Tandis que je lui tends la main, JNgin et Som maintiennent les 
bateaux dans le clapotis bruyant du courant. 

Devant leur radeau dont la hutte, arrangée en minuscule salon, est 
ouverte sur la plage, constamment des familles défdent et s'agenouillent. 
Les unes viennent prendre congé, prêtes à rallier la ville, d'autres 
disent leur attente du retour de rameurs d'expérience ; enfin le plus 

I. Mission l'avic. Rcchcrclws sur l'Uislinre. Introduction, page xxix. 



MISSION r.VVIE 



grand nombre annoncent que provisoirement elles restent ù ce campement 
dont le Roi est le chef. 

Toutes le remercient d'avoir arrêté sa retraite à Paclay : sil ctail 
parti pour Siam, on n'eut plus su que faire, personne ne commandant 
avec autorité, le désordre eût été au comble. 

Et chaque lois le Uoi répond qu'il a pris mon conseil, que je suis son 
ami, leur ami, qu'il faut que chacun se souvienne! 

Lorsque ensuite tout le monde passe près de la barque oîi l'on me 
voit écrire, des saints discrets, des sourires bons et tristes, familiers et 
polis, me disent ce qu'on pense, et qu'à cause du travail dans lequel je 
m'absorbe, nul n'ose me déranger. 

Je n'insiste jamais pour attarder leurs pas, craignant de voir sur eux 
quelque reproche amer du kaluong siamois, susceptible de reprendre son 
ancienne attitude. 

2 A juin. — Onze Laotiens blessés sont en haut de la berge dans des 
petites cabanes oîi chaque jour deux fois, je leur donne des soins. Les 
autres vivent sur des barques voisines de la mienne dans la ville flot- 
tante si subitement formée. 

Dans le nombre le Satou de Wat Mai et le phya Peunom me mon- 
trent une gratitude sincère au point, j'en ai la conviction, que le souci 
les tient d'établir autrement qu'en paroles que leur cœur est à moi. 

Par eux je comprends l'esprit de la foule désœuvrée circulant sur 
la plage ou qui par groupes nombreux, accroupis sur le sable, gémit 
sur la présente misère, et je sais qu'on m'est reconnaissant d'être auprès 
du vieux Roi, d'aider à la coliésion dans l'exode, et d'avoir préféré 
misérer avec eux plutôt que, vei's Bangkok, être allé chercher l'aise. 

Les événements où j'ai trouvé un rôle, mont donné l'occasion de me 
dévouer à tous, et permis de semer sans effort, au Laos, un bon germe 
nouveau d'aimai)le attention pour la France. 

Ce résultat, compensation encourageante à mon échec vers le 
Tonkin, je n'aurais point osé 1 espérer si rapide, il donne à ma réso- 
iulinn e( à celle de mes hommes, une force encore plus grande, et il 



PREMIÈRE TENTATIVE DE PASSAGE Dl MEKIIOXC AU TONKIN m 

nous semble à tous que le succès iinal sans obstacles nouveaux, serait 
bien affaibli. 

20 juin. — Dès qu'à Luang-Prabang, j'avais su, du Satou de Wat 
Mai, l'existence d'une chronique du Lan-Chang, j'avais tenu à faire, tout 
au moins pour la forme, la dcmarcbc ^oulue auprès du kaluong lui 
exposant le désir et le but raisonnables de 1 avoir en mes mains. 

Sa réponse ne m'étonna pas. même elle était prévue : Une pareille 
demande, s'il la transmettait, causerait au vieux Uoi le très grand cha- 
grin de décliner d'y accorder suite. Mieux était d'attendre le Chao-meun, 
huit jours, de s'en rapporter à son avis sage. 

C'est ce que je fis. 

Quand j eus l'occasion, je parlai au chef sur le même sujet. 

Il s'y attendait. Très aimablement il me rassura : la demande par 
lui, serait sans relard présentée au Roi. 

Je le priai cela ne suffisant pas, d'orner mon désir de son agrément 
pour (pi'un bon accueil fût le résultat. 

Alors il craignit d'être catégorique. Je trouvai pourtant qu'il était très 
clair ; 

« Il est bien douteux qic le prince confie même pour peu de jours, 
semblable document, unique exemplaire, vénéré de tous à un étranger! » 

Puis il oublia... Le bon roi Ounkam en me l'apprenant, vient de 
me pcrmeltrc de faire le possible pour me procurer à Luang-Prabang 
dans les bâtiments ruinés par le feu ou dans les pagodes qu'il a épar- 
gnées, les vieux manuscrits: histoire ou légendes qu'il me paraîtra bon 
d'examiner. 

Aujourd'hui, j'ai dit au Satou après le jiansement de sa jambe 
blessée, mon ambition d avoir les clironupies et la permission donnée 
par le Roi. 

« Si j'avais le plus tôt possiljle ces cahiers précieux, nous travaille- 
rions sans désemparer à leur traduction en attendant la marche pro- 



MISSION PAME 



Dans limmobililé quiinposc la Mossure, le bonze sur sa nalle, le 
visage heureux, regarde son frère ; posément il lui dit cccjn il di'\i'a faire : 
au fond de (juel collre la bibliothèque de son propre temple garde les 
manuscrits qu il apportera ! 

Sauf chez le Iloi, il faudra tout taire jusqu'au résultat. 

Avec quelle joie je donne un peu d'or pour louer la pirogue et pour 
tous les frais ! 

Avant midi, le frère a rejoint un groupe d'autres barques formanl un 
convoi vers Luang-Prabang. 

Le voilà en route confiant dans nos vœux ! Brave Laolien ! 

26 Juin. — Ln phya, parti des premiers de Paclay, revient rappor- 
tant de Luang-Prabang des détails tout frais sur l'état actuel. 

Son embarcation lourdement chargée de fusils anciens trouvés par les 
rues, a sombré avant-hier dans le Iveiig Louong : un vieillard, 1111 enfant 
noyés, toutes les armes au fond ! 

Le campement entier est autour de lui. chacun veut savoir ce qui 
l'intéresse. 

Le Roi me résume ainsi son récit : 

« Du second Roi la triste dépouille n'est pas retrouvée, sa mort ce- 
pendant ne fait aucun doute. 

« n est inexact que Bac Mao soit tué. 

« Les bandes, en route le i3, se sont divisées à Pak llou. Les sol- 
dats de Laï. piroguiers habiles remontent la rivière. Les Chinois, par 
terre. sui\ciil par la rive droite la roule du i\am Bac. 

« Des femmes, des jeunes filles, îles enfants, très peu d'hummes, 
une centaine en tout, sont menés captifs par l'une et 1 autre bandes. 

« Le nord de la ville est un grand champ noir : l'aulrc moitié est rui- 
née par places. 

« Dans l'enclos du Roi, aucun bâtiment ne subsiste plus. Les belles 
cases des princes, ma jolie paillotte. les grands magasins : armes, ivoire, 
benjoin, laque, cornes, mon bagage, tout a disparu. 

« L'entrepôt du riz étant isolé est resté intact. De même les pagodes : 



PREMIÈRE TENTATIVE DE PASSAGE DU MÉ-KHONG AU TONKIN u3 

leurs espaces libres, les tuiles de leurs loits, et leurs grands ombrages 
les ont protégées. 

« De nombreuses familles sont sur la rive droite. Les émanations 
provenant des morts ou bien des décombres, rendent le côté gauche 
presque inhabitable. 

« La voix populaire accuse timidement quelques mauvais gas, tous 
fumeurs d'opium, de complicité du sac de la ville. On cite des Siamois 
auteurs de pillages, le secrétaire même de notre kaluong, a pris des 
ivoires placés dans un temple. 

Ce dernier fait rapporté en pleine assurance, les intéressés vont au 
Kaluong. 

11 a répondu : 

« S'il ne les eût pris, les Hos les brûlaient. 

— Alors il faut rendre ? 

— Cà. c'est autre chose. Il a eu la peine de les emporter ils sont 
donc à lui ! » 

2- juin. — Stationné ici, sous la hutte de palmes de lembarcation. 
j'utiliserai, m'instruisant des choses de ce beau pays, les jours estivaux 
au cours desquels le ciel laisse s'ouvrir toutes ses cataractes, grossit le Mé- 
Khong jusqu'au maximum. 

J'ai dit, au cher Roi : 

« Je ne sais encore rien ou presque rien sur les territoires au delà 
du fleuve où mon rôle m'appelle. J'ai très bien compris qu'une con- 
signe précise était répandue pour laisser les choses obscures à mes yeux 
et même me tromper. Quel bonheur pour moi si je vous devais l'en- 
tière vérité ? 

— Interrogez-moi, je vous répondrai, mon fils quand il revien- 
dra ne peut qu'approuver. Notre pays n'est pas une conquête du 
Siam. Luang-Prabang voulant protection contre toutes attaques, volon- 
tairement offrit le tribut. Maintenant par son ingérence notre ruine 

VI. ,5 



ii4 MISSION P.VVIE 



est coinp]èlo. Jo voiidiiiis lu- plus le riniiKiîliT. Si mon lils consent, 
nous nous oITrlrons en don à la France, suis (|ii'clle nous gardera de 
malheurs futurs. 

« Laissons l'avenir, laissons les affaires, tout s'arrangera pour des 
jours tranquilles, je m'y emploierai. Parlons simplement de ce que 
j'ignore. » 

Alors il appelle trois vieux serviteurs. Ils viendront en aide à sa 
mémoire faible ; ensuite, dans ma barque, ils se relayeront les jours de 
travail. 



Dès ce premier soir, je suis mis au point sur le sujet des territoires 
liés au Laos dont avec persistance les agents siamois ont pu me cacher 
l'exacte situation. 

Les Sip-song chau thaïs, sans que j'aie un doute, dépendent de 
l'Annam. 

Le Chao-meun lors de sa conquête, pensant les soustraire à toute 
discussion, retira aux chefs: titres et cachets donnés par l'Annam en 
des temps lointains. Il offrit en place, des papiers tout neufs, des 
cachets siamois. 

Seul Kam Seng, le vieux chef de Lai fut récalcitrant. Ses fds cap- 
turés, payèrent son refus de leur liberté. Emmenés prisonniers, l'invasion 
suivit. Et voilà pourquoi nous sommes à Paclay ! 

Ces explications m'ont montré la cause du silence siamois tout 
autour de moi : Kam Seng est Français ! 

Que ne l'avais-je su par le moindre avis lors de l'enlèvement ! 

Ses fils, réclamés à Luang-Prabang, eussent pu être sauvés des fers 
de Bangkok ! Et quant la situation se fut aggravée, si, au courant de tout, 
j'avais eu près du second Roi allant vers les bandes, la place deux fois 
demandée, mon contact avec Kam Oum n'eùt-il pu avoir une consé- 
quence différente du malheur actuel ? 

Le Roi et la Reine et leurs vieux amis y songent maintenant ! 
Leurs regards unis, dirigés sur moi réclament, humides, des paroles 
d'espoir ! 



IMîEMll-RE TENTATIVE DE PASSAGE DU ME KHONG AU TONKIN ii.i 

Epris du rôle que je vois m'échoir, j'expose mon idée pour la suite 
des choses : 

« Les fils de Kam Seng seront délivrés. Avec eux j'irai jusqu'à Muong 
Laï : j en ramènerai les captifs de juin. 

« Le mal sera réparé autant qu'il se peut. On doit en donner la 
bonne assurance à toutes les familles ! 

(( Je vais de suite faire la lettre de réclamation. » 

Ils poussent un soupir, ils me remercient. 

Dans leur grande confiance, tous deviennent joyeux, on dirait qu'ils 
voient ces faits s'accomplir. 

Comment expliquent-ils la présence des Hos dans la troupe de Laï, 
lors de l'invasion.'' 

Dans le temps même où le Chao-meun s'emparait des fils du vieux 
chef Kam Seng, des Pavillons jaunes laissant le Fleuve Rouge devant 
les Français, s'installaient à Laï. Cela était su au camp des Siamois, et 
cet embarras pour le petit canton y donnait confiance que sa soumission 
ne pouvait tarder. 

Mais tout au contraire : vengeant ses enfants, dégageant son sol, pour 
une forte somme Kam Seng engagea la bande des Chinois, elle doubla 
sa troupe. Conduits par Kam Oum, guidés par Bac Mao, tous partirent 
en guerre vers Luang-Prabang. 

Quelles relations, dans ces derniers temps, Laï avait-il eues avec le 
Laos ? 

Ce canton de Laï. plus occidental des Sip-song chau thaïs, était au- 
trefois avec le Lan-Chang en très bons rapports. Ils avaient cessé dans 
des circonstances curieuses à connaître. 

Le canton de Theng qui les séparait devait un tribut annuel à Luang- 
Prabang. 

Sous le règne de Chann, frère du roi Ounkam. Laï et Theng eurent 
lutte. Theng eut le succès. Kam Seng alla porter plainte à Luang- 
Prabang. Chann réconcilia ses voisins entre eux. Kam Seng, escorté, 



ii6 MISSION PAVIE 



rentra au pays, redevable à Cliann d une grosse somme d'argent. Il 
laissait Kam Oum, l'aîné de ses fils, otage pour le prêt dans une des 
pagodes où il étudiait. Apres deux années la somme fut rendue et Kam 
Oum partit. 

Quand Ounkam régna, un rebelle de Laï put s'enfuir à Ngoï. Kam 
Seng au courant, envoya Bac Mao avec cinq soldats. L'homme de Laï 
fut tué. Bac Mao arrêté fut mis en prison à Luang-Prabang. Il y a trois 
ans la prison brûla ; Bac Mao s'évada. La brouille de Kam Seng et du roi 
Ounkam fut la conséquence de ces derniers faits. 

On comprend par cet exposé la facilité de l'envahissement. 

28 juin. — Les vieillards, serviteurs du Roi. dont j'ai le concours, 
m'ont dit ce matin : 

« Depuis le désastre, des employés thaïs près du Kaluong affectent 
sans cesse un dédain grossier pour les Laotiens : princes, mandarins, 
peuple. Notre peu de courage a permis, disent-ils. le sac de la ville. Un 
éloge outré des soldats siamois suit leurs insolences. Sous tous leurs 
sarcasmes nous baissons la tète n'osant contester qu'ils soient mérités. 

« Cependant chacun sait que du manque d'organisation le mal est 
sorti. Nous avons le cœur, mais faut savoir que faire! Tout le monde 
comptait sur la troupe siamoise. Sa présence était la sécurité. Son départ 
au moment critique, sans que rien remplaçât sa force, sans que personne 
montât les courages, a fait qu'on n'a songé qu'à fuir le péril. 

« Que répondrons-nous qui fasse taire ces gens, simples serviteurs.'' 

— Allez au Kaluong, dites-lui les offenses, répétez vos simples 
paroles. Et pour mettre fin aux comparaisons avec la troupe de Bangkok 
rappelez que celle-ci est plus qu'aux deux tiers faite de Laotiens ' . » 

i.La composition des troupes du Chao-menn lorsqu'elles arrivèrent à Luang-Prahanij, 
était la suivante : 

Soldats instruits à 15angkok, Siamois 100, Laotiens 100, l'ou thaïs 60, 
Cambodgiens ^o = 3oo 

Soldais incorporés et instruits enroule, Siamois 100. Laotiens de Muong 
Sa 100, id. deSisakel 100, id. deLuang-Prabang 100, id. deMuong>'an3oo. ;= 700 



PREMIÈRE TENTATIVE DE PASSAGE DU MÉ-KHONG AU TONKIN 117 

i" juillet. — Remontant le fleuve, hier sur sa rive droite, quelques 
heures de manœuvre des perches m'ont mené en barque — le ka- 
luong causant avec moi — à l'étroite entrée d'un cours d'eau pai- 
sible, nommé le Nam Poun. circulant sinueux et très ombragé dans une 
belle vallée prise par la forêt. 

Le but de la course était la visite d'un bosquet de tecks dont l'exploi- 
tation serait plus facile que partout ailleurs, tous les arbres étant — cas 
peu ordinaire — à proximité du cours d'eau propice qui — le moment 
de la coupe venu • — les emporterait hors de la forêt sans qu'aucun 
obstacle retardât leur marche. 

Les chefs du pays étaient désireux de savoir de nous s'il serait 
possible de trouver la vente des mille deux cents arbres qui le com- 
posaient. 

Ils parlèrent ainsi : 

« Sur l'autre versant du faîte de ces monts, tributaire du fleuve 
Chaophya Mè-nam, le teck se vend bien, le prix est connu mais sur 
celui-ci vers notre Mé-Khong on n'a pas tenté de tirer parti de ce bois 
précieux. 

« Plus qu'aux cataractes de Lipi ou Kong, barrières effrayantes 
mais qu'on peut franchir, le motif en est qu'en suivant le fleuve on 
quitte ce pays pour les territoires soumis aux Français. 

« Que nous direz-vous qui nous donne espoir en l'avenir proche ; 
pouvons nous rêver de nous enrichir ? » 

Le kaluong me laissa parler. Je leur répondis : 

« Je sais en effet, pour les avoir vus, que les Laotiens livrés au négoce 
font descendre aux barques les rapides de Kong, où ils forment ensuite 
les immenses radeaux qui portent le riz et autres produits jusqu'en 
Cochinchine. 

« Il est évident qu'où passent les pirogues les bois peuvent 
passer. Cependant voici : 

« Le commerce du teck ne saurait se faire sur si mince échelle. 11 
faut qu'un envoi fournisse pour le moins le fret d'un navire. L'entreprise 
exige une grosse mise de fonds. La préparation des arbres choisis 




Fig. f,2. — Foret dp Tecks. 



PREMIÈRE TENTATIVE DE PASSAGE DU MEKHONG AU TONKIN iiçi 

demande plusieurs ans pour qu ils puissent llotler avantageusement 
vers le port final. De fortes sommes d'argent doivent être dépensées 
avant tout profil: écorçage du tronc, son séchage sur place ; puis, pour 
moins d'ennuis, on n'exécute guère le dernier transport cpi'autant que 
l'aclial est bien assuré. 

(( Vous savez cela ; vos ressources infimes vous ôtent par ailleurs tout 




Fig. /|3. — tlépliants cmplovéi .lu tr.insjK)rl du teck. Bassin du Mc-naiii. 



espoir sérieux de travailler seuls avec résultat. L'aclieleur doit donc venir 
de Saigon — port de chargement — pour vous visiter. \<nv la mar- 
chandise, entrer en affaires. 

« Mais avant toutes choses, des règles de droit sont à mettre au point 
entre les deux pays de France et de Siam. Ma présence vous dit que cet 
objectif est envisagé. Il y a encore la sécurité qu'il faut assurer. Comptez 
qu'à ces buts ma bonne volonté saura s'employer. » 



MISSION PAVIE 



Alors ils nous montrent le bois en détail, se pressant d en dire tous 
les avantages, causes de notre venue. 

« Comme d'une plantation — et c'est pur hasard — les arbres sont 
égaux en grosseur et taille. Sur ce grand terrain sans ondulations, ceux 




Fi;,. ', ', ^ TlcUs attendant une crue dans le lit d'un loirent. Bassin du Mé-nam. 



qu'on abattrait tomberaient presque à l'eau qui les emmènerait tant ils en 
sont proches. » 

— Mes sincères louanges à cette belle futaie ! quelle économie si 
toutes vos forêts avaient leurs gros tecks dans ces conditions ! Cepen- 
dant sur ce versant-ci, sans être fréquent, le cas n'est pas rare : Xieng- 



PREMIÈRE TENTATIVE DE PASSAGE DU MÉ-KHONG AU TOiNKIN lai 

Haï et Xieng-Sen. Xieng-Kong et Paclav ont de beaux endroits, que j'ai 
visités, dans les fortes réserves tjui allendcnl la liaclie ! 

— Au contraire dans l'autre bassin, Mé-nain Chaopliya — je l'appelle 
comme vous — plus de coupes commodes pour le bùclieron. Tout y est 




Fig. 45- — Tecks asscmijlfs pour attendre une crue. Bassin du Mé-nam. 



détruit dans les places faciles depuis bien longtemps. Partout sur ma 
route. Xieng-Maï vers Xieng-Sen en janvier dernier, un nombre infini 
d'hommes et d'éléphants, à des frais énormes, peinaient au transport 
par monts et ravins, des troncs aux torrents. Encore ces cours d'eau, 
sinueux, pleins de roches, gardent leurs dépôts souvent de longs mois 
VI. ,6 



MISSION PAVIE 



même des années ; il faiil (luo des crues fortes à rextrême — circons- 
tances rares — déblayent leur lit. portent le bois au ileuve. 

— Entretenez donc votre belle forêt : développez s'il vous est possible 
son élargissement dans toute la vallée. Jusqu ici les tecks vendus en 
Europe, viennent tous du Siam ou de Birmanie : vous pouvez être sûrs 
qu'à très courte date, celui des forêts, rive droite du Mé-Khong, vierges 
d'exploitation, prendra comme ces autres dont les mines s'épuisent, la 
route d un grand port. » 

Par quelle omission la nature a-t-elle dépourvu de teck le bord 
gauclie du fleuve tandis que le droit est favorisé? Le sol est sem- 
blable, quelle serait la cause sinon un oubli (|ue lliomme dans l'avenir 



Je me trouve à l'aise, tant que je puis dire, dans la compagnie des 
bons Laotiens. Je subis le charmedeles voir confiants. J'aime lesenlendre 
dans l'effort qu'ils font en leur langage simple fait de phrases concises, 
dépourvues d'ambages, circonlocutions, pour parler très clair et que je 
comprenne ! combien moi aussi ne m"ingéniai-je pas à dire ma pensée 
en des expressions mises à leur portée, faciles à traduire, faciles à saisir. 

!\ juillel . — Le jeune Chao Som, fils du second-roi, dix-sept ans à 
peine, blessé à Luang-Prabang tandis qu'à la nage il fuyait au large, 
sa barque ayant chaviré, vient de mètre conduit par le kaluong. 

Arrivé par terre après un voyage extrêmement dur, souvent arrêté 
au cours de sa marche et pour plusieurs jours par suite des souffrances 
que cause la blessure, et joar les grandes jjluies, il est exténué. 

Quand je vois la plaie, au bas de son cou, je reste confondu. Une 
balle demi-morte, a frappé sans force sur l'épine dorsale. Visible en 
partie, elle est restée là depuis trois semaines personne ne tentant de 
la retirer ! 

Pour fuir la douleur qu'appelle tout mouvement, il se tient courbé et 
comme engourdi, n'osant ni parler ni regarder rien, se laissant conduire. 



PREMIÈRE TENTATIVE DE PASSAGE DU MÉ KIIONC. AI TONKIN iîS 

Peut-être cet état est-il mieux la suite de 1 ébranleuient de tout 
lorganisme que causa le choc, ou de la présence du morceau de plomb 
en pareil endroit. 

Quand je lui ai dit : a Le temps que ma pince soit entre mes 
mains et vous allez voir la balle qui vous brise», il s'est accroupi sans 
tenter un geste. 

L'extraction facilement faite, jai baigné la plaie avec un peu dlmile, 
le médicament — je nen ai pas d'autre — dont je fais usage avec mes 
blessés, et je l'ai bandée. Soulagé de suite sentant son cou libre, il a 
peu à peu relevé la tète, et s'est redressé remerciant des yeux, puis il a 
parlé comme auparavant. 

La démarche des chefs près du Kaluong. il y a cinq jours, a eu pour 
effet le renvoi au Siam des plus agressifs de leurs insulteurs. 

Ils sont partis hier avec un courrier qui comme d'habitude a laissé 
mes lettres ! Pour ces omissions que je sais voulues, je ne dis plus rien. 
Il est inutile que le Kaluong, une fois encore, me fasse comprendre qu'il 
n'a pas souci qu'on les lui reproche. 

8 juillet. — La pluie tombe à flots presque tout le jour depuis une 
huitaine. Une chaude embellie suivra; égale en durée elle abaissera le 
niveau du fleuve de la moitié du bond qu'il achève de faire. 

Entre leurs talus, les champs gardent l'eau de ces grains fréquents. 
Les riz se rejjiquent : ils changent leur vert tendre en vert plus foncé 
sous l'ardent soleil que les travailleurs supportent gaiement tout à fait 
ravis de voir son action suivre leurs prévisions, aider leurs efforts. 

Les champs de Paclay sont sur 1 autre rive. 

C'est une grosse fatigue, chaque jour renouvelée, que de traverser le 
lit du grand fleuve pour le repiquage. Le courant rapide exige qu'on 
remonte fort loin la rive droite, plus d'un kilomètre, avant de passer 
côté des rizières. 

Par beau temps ou pluie, toutes les pirogues de ce gros village à 
l'heure matinale que le soleil fixe, longent nos radeaux. Gens âgés et 



13,1 MISSION PAVIE 



jeunes semblent sans soucis, seiilrainciil en chantant, marquant la 
cadence à coups de pagaies. 

Gomme salut au roi. aussi à la reine, à moi en même temps, ils 
cessent de ramer juste devant nos barques, suspendent le chant sur 
les lèvres ouvertes qu'un sourire aimable anime un instant, puis 
vigoureusement, très à l'unisson avec la chanson, retrouvent la vitesse 
que le court arrêt avait ralentie. 

g juillet. — Depuis ce matin mon regard anxieux interroge au 
nord l'étendue du fleuve y cherchant la barque qui ramènera le frère 
du Satou, porteur des chroniques. 

Nos calculs nous disent qu'il ne peut tarder. 

A-t-il pu trouver ce trésor pour moi .*• Des ennuis, en route ou 
là-bas, ont-ils fait obstacle au but poursuivi ? 

Journellement Satou prie pour le succès ! 

Mé-Kliong tumultueux, sois-lui bien propice ! 

Dans l'attente patiente, jai déjà réglé ce que nous ferons dès les 
livres venus. 

Si l'on nous questionne, soit indifférence, curiosité ou malintention ; 
je possède le lot, et puis voilà tout. 

Car la traduction que je vais en faire, ne peut être celée ; je souhaite 
au contraire que tous la connaissent. 

Les vieux du vieux Roi qui depuis quinze jours sont mes hôtes 
fréquents, y travailleront avec Ngin et Som, tout autour de moi. Chaque 
passant verra les livres dans nos mains, chaque visiteur, dès qu'il 
entrera, sera au courant. 

Le Satou dont la jambe blessée reste paralysée, porté parla barque 
qu'il ne peut quitter ne viendra vers nous que pour être soigné. Ngin ira 
à lui lorsqu'apparaitra la nécessité de tirer au clair des passages obscurs. 

Parce que Ngin et Som, mes braves Cambodgiens, instruits dans 
leur langue et en laotien, ignorent le français, et que je ne puis sans 
leur assistance dépouiller les textes, on fera ainsi : 



PREMIÈRE TEMATIVE DE PASSAGE DU MÉ-KHONG AL TÛ.NKl.N i25 

Tour à tour les vieux liront des fragments; si nous comprenons ils 
passeront outre, dans le cas contraire ils expliqueront ou commenteront, 
puis chaque page, lorsqu'elle sera sue, sera mise par Som en langue cam- 
bodgienne — que je connais mieux que le laotien — et alors en français 
par moi. et tout ira bien. 

Pour la nourriture, depuis la débâcle, le choix n'est pas grand au 
bord du Mé-Khong : des poulets, des œufs, du riz, du poisson, l'eau du 
fleuve filtrée ! Si l'on y ajoute les pousses des rotins et celles des 
bambous, patates douces, concombres, on aura idée des mets habituels 
qu'une sauce au carry rend appétissants. 

A rien n'ont servi les belles provisions lentement apportées à dos 
d'éléphant au bord du Nani Kok, et que de Xieng-Sen à Luang-Pra- 
bang, les hommes des radeaux préservèrent si bien de toutes avaries ! 

Conserves en boîtes, chocolat Menier, un peu de Bourgogne, la 
revalescière que j'avais cru sage d'avoir en réserve pour me 
remonter en cas de fièvres fortes, tout s'est évanoui dans le grand 
brasier avec un bagage plus précieux encore : Uvres et vêtements, 
chaussures, papier, plumes, plaques photographiques ! 

Je songe parfois non sans un regret à celte destruction, à la grande 
fumée qui emporta tout! L idée du plaisir que me procurera le renou- 
vellement, si lointain soit-il, efface peu à peu l'impression première. 
Quant aux privations, conséquence forcée de la catastrophe je n'en 
souffre point, de si longue date j'y suis habitué ! 

Ln peu de café, assez de quinine, voilà tout mon luxe et on 
me l'envie ! 

Seul le vieux Roi partage le café. Quant à la quinine, toute ma 
provision était dans mes mains au jour du désastre : sans en être pro- 
digue j'en puis donc user avec les malades dont le nombre croit. La 
fièvre en effet, secoue fort les gens tout dépaysés qui sont à Paclay. 

Tous mes blessés, même le petit prince, ont leurs plaies fermées, et 
phya Peunom dont l'os de la cheville a été brisé, commence à marcher. 



i:.r, MISSION P.VVIE 



Je SUIS ctomii' d un pareil succès, mais les Laolieus n en sont pas 
surpris. J'ai lair si confiant dans la guérison quand je soigne luii 
d eux, (ju ils nimaginent pas que je puisse échouer. 

Le pauvre Satou est bien convaincu que je parviendrai à rendre la vie 
à sa jambe inerte ! Lui laissant l'espoir, j'ai pour toute ressource de lui 
persuader qu'au Tonkin seulement je pourrai trouver la drogue etlicace. 

10 juillet. — Dans quelle joie je suis, le frère du Satou vient de 
m'apporter les livres attendus ! 11 n'en manque pas un ! 

Arrivé de nuit, avec des marchands, il repart de suite, sur sa même 
pirogue pour un autre but. 

11 évite ainsi : questions indiscrètes et soupçons fâcheux, car il 
craint l'impression mauvaise qu'un dépit outré pourrait bien faire 
naître — chez qui nous savons — si l'on apprenait qu'il me sert si bien. 

Il juillet. — - Mon bon roi Ounkam est tombé malade ! Il quitte sa 
barque pour aller à terre loger dans une case où l'aise est plus grande. 
J'irai journellement lui donner mes soins : j'ai tant j^eur pour lui ! il 
supporte le poids de tant de misères et porte tant d'ans ! 

j3 juillet. — La fièvre fait des siennes ! hier deux hommes sont 
morts ! 

Le kaluong est aussi malade, il me la fait dire. Je lui ai porté 
un peu d'ipéca. Grâce à la quinine, dans deux ou trois jours il sera 
remis. 

i h juillet. — Le Roi va mieux ce matin. Je me montre si sûr que 
le malaise dont il est atteint est tout passager, que personne, dans son 
entourage, ne se montre inquiet, pas même la Reine. Leur tranquillité 
est pour lui un bon réconfort qui vaut bien une drogue. 

\h juillet. — Je viens de passer les cinq derniers jours à noter les 
titres de mes manuscrits, à en relever les dates citées dès au commen- 



PREMIÈRE TENTATIVE DE PASSAGE DU MÉ-KHONG W TONKIN 127 

cément et en dernier lieu, et à recueillir une impression claire sur 
leur contenu. 

L'ensemble comporte huit épais cahiers de feuilles de palmier. 
Copies dœuvres qui semblent avoir été mises sur un premier pied vers 
le milieu du quatorzième siècle, et tenues depuis assez au courant, elles 
furent retranscrites il y a trente ans par des bonzes instruits, et âgés sans 
doute car ils demandent, dans les dernières lignes, qu'on veuille excuser 
l'écriture tremblée : la main est raidie ! 

Ces chroniques racontent l'histoire du Lan-Chang (Millions d'élé- 
phants), nom heureux pour peindre la nature sauvage de Luang- 
Prabang. trouvaille certainement de lélégant poète qui nomma aussi : 
« Millions de rizières, » les vastes plateaux des sources du Mé-nam et 
« Millions de greniers », son si riche delta. 

Eq des préambules complétés entre eux, ils disent l'origine des 
choses au Laos. 

Dans des pages naïves où la morale prime, l'imagination des auteurs 
reUe sans les embrouiller, toutes les traditions à l'aide d'une légende 
imitée de l'Inde. Le texte s'en développe avec un mélange d'idées, de 
préceptes brahmano-bouddhistes, caractéristique du temps oîi commence 
le récit des faits composant les livres. 

Le style est charmant ; citer quelques phrases prises de-ci, de-là, 
c'est faire sa louange et prier qu'on veuille jeter un regard sur un genre 
d'écrits qui donne une note nouvelle et curieuse, sur les sympa- 
thiques populations chez qui je me trouve. 

Deux solitaires h la recherche dune terre favorisée, arrêtèrent leur ijarque 
devant une colline régulière comme un amas de riz dont le fleuve, large et tranquille, 
répétait à leurs yeux l'image et les couleurs. Au sommet un flamboyant haut de 
soixante coudées couvrait les pentes de ses fleurs rouges, l'eau en plusieurs endroits 
tombait limpide des roches ; le soleil, le matin d un côté du mont, était le soir de 
1 autre. Le lieu leur nhit. 



Ils y fonderont une capitale. Ils s'adressent au Phya Theng le maître 
du ciel : 



,28 MISSION PAVIE 



Nous voudrions un roi n'ayanl pas le cœur mauvais, le visage cIouIjIo, no se 
conduisant pas suivant son inspiration mais d'après les usages et la tradition, et que 
les chefs, grands et petits soient calmes, bons pour les conseils 

Les habitants de nos contrées disent que les ïheng (anges) entendent tout ; qu'ils 
font pleuvoir et retiennent l'eau, qu'ils inventèrent la musique 



Un Theng, Koun Borom, descend sur terre pour être roi. 

Il choisit pour monture l'éléphant Nack K.èo. fds d'Erovan. Il avait le corps blanc, 
les yeux noirs, les oreilles noires, la ligne du dos noire. H était beau comme ceux 
qu'on dessine. Ses défenses étaient courbées et transparentes 



Le pays où il arrive sera le Muong Theng (pays des anges). 
Il n'y aAait pas de peuple: on perça des courges que Tliao ^eu, 
membre du cortège avait coupées. 

De la première sortirent en quantités impossibles à dire : hommes, femmes, 
éléphants, chevaux, or, argent, richesses de toutes sortes et graines de plantes. 

La reconnaissance du peuple pour Thao \eu se montre toujours parmi nous, 
C'est en souvenir de lui que les Laotiens disent avant de manger: « Cliin Ycu » 
avant de sortir : « Pay Yeu», c'est-à-dire : « Mangez le premier Yeu ». « Passez le 
premier Yeu », et cela qu'ils soient seuls ou bien plusieurs. Tandis que chez d'autres 
peuples oublieux, on dit: «Partez», «Venez», «Mangez le premier», à celui avec 
lequel on sort ou mange 



Borom partage gens et biens entre ses sept fils. Il désigne l'aîné 
Koun La, pour aller au Ueu choisi par les solitaires, les autres iront dans 
diverses contrées. 

On lui apporta un vascd'or rempli de l'eau consacrée, ses enfants s'approchèrent ; 
hommes et femmes unirent leurs mains, cl le roi les pressant avec les siennes, les 
plongea dans l'eau lustrale. 

Parlant aux princes, il leur dit : 



PREMIÈRE TENTATIVE DE PASSAGE DU MÉ-KIIOXG AU TONKIN 129 

« Je vous demande d'être des rois bons pour vos peuples, de faire qu'ils vous 
aiment 

« Ne tuez pas vos femmes pour des fautes, phya Tlieng le veut ainsi ; elles sont 
les premières qui soient nées, les tuer serait appeler le malheur sur le pays, rendre 
le règne des rois courts 

S'adressant aux épouses : 

« Couchez-vous avant vos maris, et soyez toujours lovées les premières. 

« Ce que vous entendrez dans votre maison ne l'allez point dire au dehors. . 

« Enûn vous tous mes enfants, qui êtes créatures humaines 

« Ne buvez pas d'eau de vie jusqu'à oublier, et ne fumez pas d'opium choses 
honteuses 

« Que ceux qui seront respectueux do mes paroles soient heui-eux dans toute 
leur race ; que ceux qui les oublieront ne vivent point 

Ayant achevé do parler. Rorom sortit leurs mains do l'eau sainte et fil appro- 
cher tous les chefs pour la cérémonie du sacre de ses fils. 



Ayant ainsi fait d'une naïve légende sur l'invasion thaïe, l'iiilniduc- 
tion d'un livre d'histoire, le hon chroniqueur mentionne à sa suite les 
indications de la tradition sur l'heure iuijjrécise où il met en scène le 
fds de Borom au bord du Mé-Khong. 

Ces indications disent la croyance qu'en ces temps lointains, les peuples 
primitifs de la grande vallée eurent un lien intime avec le Cambodge. 

Elles montrent en effet, l'envahisseur thaï s'emparanî du sol 
qu'habile une race dont les chefs d'alors avaient pour ancêtre le Pra 
Uolhisen , né d'un roi d'Angkor et devenu l'époux de Néang-Ivangrey 
la dernière enfant des princes du pays. 

Elles disent que les collines en face de Luang-Prabang reçurent 
les noms de ces deux a'ieux en témoignage pieux de reconnaissance et 
pour qu'un souvenir du passé lointain que gardaient les cœurs, restât 
sous les yeux des populations jusqu'aux siècles futurs. 

On les trouve ailleurs, sous forme du récit d'une des existences 
du bouddha actuel, invariable base des œuvres littéraires en pays 
bouddhiste, conséquence aimée du dogme moral de métenqjsycose. 
Par suite, celte piirl du texte donnerait 1 impression qu'elle est fabuleuse 
en totalité si, dans les annales cliinoises de l'Empire d'Annam, point 
VI. 17 



i3o MISSION PAVIE 



du lout suspectes, le nMe du Cambodge dans ces hautes réglons n'était 
établi d'une façon formelle depuis le vni' jusqu au xiu"' siècle. 

L'ancien nom qu'elles donnent à la capitale est Sawana-Pum (\a 
ville des Yacks), d'un mot sanscrit et d'un mot cambodgien que les 
arrivants prononcèrent Swa puis qu'ils remplacèrent par Xieng-Dong, 
Xieng-Tong. Le i-esplendissant titre d aujourd'hui est le nom béni 
d'une statue antique de l'illustre {louang) bouddha {pra) et surnommée 
Bang, don du roi d Angkor par qui le Laos eut les saints préceptes. 

Parlant brièvement des âges éloignés, l'auteur apprécie la période 
obscure que jusqu'à i3i6. première date citée, il leur donne pour suite, 
comme ayant duré le règne de vingt rois. 

A partir de là jusqu'à i8/j5, la vie du Lan-Chang se trouve racontée 
parfois en détail, mais le plus souvent avec beaucoup trop de concision. 

Les événements les plus importants inscrits dans ces livres, sont : 

L'épopée-légende du rude roi Fa-Ngom (i3i6-i356). l'inlroduc- 
tion du bouddhisme pur (i 353), une grande guerre faite par l'Annani 
contre le Laos (1^69). la séparation du royaume en deux (^Luang- 
Prabang et Vieng-Chang, 1707). l'invasion birmane (1783). et, en 
dernier lieu, la chute de Vieng-Chang devant les Siamois (1828). 

18 juillet. — La mauvaise période que traverse le Roi semble proche 
de son terme. L indisposition est restée bénigne ; les forces effacées 
reviennent peu à peu. 

Comme un enfant il alleiul lou|()urs avec impatience mes stations 
chez lui. à cause du café qu'axec précautions Ngin m'accompagnant 
porte dans ime tasse, et pour les causettes où, en des idées pleines 
d'inattendu, sa curiosité sur la France et sa colonie, se donne laige 
cours. Ces fréquentes visites m'ont donné de voir combien est nom- 
breuse la population formant sa maison : ses femmes, ses enfants — 
trois générations — tous les servitenis ! 

Dans cette Aaste case sur le clayonnage élevé à deux mètres sui- des 
pil<ili>, i ('[Il ciiivc un charme de lou- le- in>.laiils à regardi'i- \ivic ce 



PREMIÈRE TENTATIVE DE P\SS\GE DU MÉ KHONG AU TONKIN i3i 



monde paisible lout autour de lui. Très re^pectueusemenl assis sur les 
nattes, agenouillés ou marchant inclinés, ces jeunes, ces vieillards, 
marquent par leurs gestes, par leur attitude, quel attachement pieux ils 
ont pour leur Roi, niailie, aïeul, giaiid-père, père. Sur l'ancien radeau 
ils n'avaient pas place : ils logeaient alors de côté et d'autre. Ici, très à 
l'aise, ils se sentent chez eux : ils parlent, vont et viennent, s'agitent, 
servent, reposent, s'amusent sans... presque faire de bruit ! Quel édu- 
cation parfaite en son genre j'ai lieu d'admirer 



r 1 



« Comment, cher bon prince, en si grande détresse, pouvez-vous 
fournir le riz quotidien à toute cette foule ? » 

Il semble surpris que pareil souci ait pu naître en moi : 

« Des petits emprunts, suivant nos usages, chez l'un et chez 1 aulre 
des cantons voisins, dont on tiendra compte en des jours meilleurs, ont 
permis la vie à toutes les familles. » 

Puis sans transition : 

« Vous m'avez promis votre photographie — âge de 
la jeunesse, tenue mililaiie — et celle du vieux temple 
proche de la maison oiivous êtes né, les apportez-vous? » 

Je les présentai. 

Pour me témoigner, en son amitié, quel f<ut sou- 
venir il souhaitait garder de notre rencontre, il avait 
levé, quelques jours avant, en parlant tous deux, que 
si le Lan-Chang devenait jjrospère comme je le croyais, 
il ferait vêtir sa petite garde, du même uniforme que 
j'avais porté ; et donnerait, au mausolée blanc d'une 
nouvelle pagode — qu'il édifierait avec l'espérance 
d'augmenter la somme des mérites acquis, utile à son 
âge pour la vie future — la forme du clocher recou- 
vert d'ardoises qui m'émerveilla quand j'étais enfant! iij^. jo.— ... .lumcme 

..| 111 * ' uniforme que j'avais 

landis qu u regarde les deux cartonnels un eton- porté. 
nement, tout de \i( plaisir, se peint dans ses yeux. 

Il apour seuls points de comparaison les choses du Siam ou celles du Laos : 




iSî 



MISSION PWIE 



« \ous étiez simploment soldat ! Quels hommes ('mincnis (kii\tiil 

être les chefs dans votre pavs ! » 

Et trouvant charmante la lui me de la flèche de l'église gothupie : 
« Les nôtres, toutes massives ne saui aient surgir au-dessus des 

temples. Toute notre amlntion en les construisant auprès des pagodes. 




Fig. ij. - — 11 donnerait au maustiloo blanc qu'il étlitierait. la l'orme du dnelier cjui nrcuiervelUa... 



c'est de les faire hautes le j^lus possible. Nos bons architectes pounont 
par exemple aidés du Satou. établir le plan d'un gros bloc de briques, 
assis sur le sol, formant mausolée, qui rappellerait dans son élégance, 
le sujet gracieux de cette belle image. » 

Et je m'inclinais : « Les artistes d'Europe ont perfectionné vos 
originales créations d'Asie. » Et je l'approuvais, heureux de la joie qui 



PHKMIÈRE TENTATIVE DE PASSAGE DU MÉ-K.HONG AU TONKIN i33 

monliail son cœur ou\cit à l'avenir, redevenu fort après les tristesses 
des mauvaises journées, oublieux du mal qui l'avait cherché. 

2 1 Juillet. — iNolre kaluong se trouve rétaljli. Dans la matinée j'ai 
eu sa visite ; des remerciements pour mes attentions en étaient l'objet. 

.^hlitro de la fiè\ re il paraît tout fier de l'avoir vaincue. 

11 s'est inquiété de mon propre sort : 

« Vous nous soignez tous, nous ne saurions pas vous rendre la 
pareille. Les vicu\ guérisseurs de ces pays-ci sont sans armes sérieuses, 
la plupart du temps, contre les maladies. Il faut être en garde pour vous 
et vos hommes ! » 

— Depuis bien longtemps — en voyageur simple — je suis mon méde- 
cin. En cette tiède saison écha^ipcr au mal c'est, vous le croyez, avoir de la 
chance; pensez autrement, prévenez la fièvre : à minime dose la quinine 
m'assure contre son atteinte. Pour mes compagnons, leur moral est la 
force que par-dessus tout je dois conserver. J'y mets tous mes soins. Leur 
confiance en moi et leur certitude de la mienne en eux servent au mieux 
ce but n. 

J'avais d'aboid ciu (|u il \enait encore me diie son projet de dépait 
\eis Siam, puis je léllécliis qu'à la date actuelle il ne reslail plus pour 
lui cl poui moi. qu'à attendre calmes, le premier coin-iier parli de 
Bangkok après l'arrivée des fâcheuses nouvelles portées par Kéo, et que 
des lettics vieilles de trois seinaines devaient tire en route pour notre 
cami^ement. Supputant les jours que durerait l'attente, je lui exposai 
ce que je pensais de leur contenu : 

Ecrites à la hâte sous l'elTet d'un choc iiide et stupéfiant, et sous la 
pression de linquiétude causée par le doute sur la marche des bandes, 
elles énuméreraient — - pour rendre l'assurance aux populations — - les 
préparatifs en face d'un jjéril aussi menaçant. A lui, elles apporteraient 
l'ordre du retour vers son cher Bangkok, délivrance souhaitée dune 
tâche qui lui pèse. Au Roi, elles diraient des condoléances, la très 
proche venue de ses fils aînés — son meilleur désir — et lui promet- 
traient la réparation, la sécurité. Et moi, j'en saurais l'impression 



i3'i MISSION PAVIE 



produite dans l;i capihde par ^oll^ahisscmclll du nord du Laos et quelles 

dispositions, prises par les Siamois, favoriseraient ma marche future 

ou bien l'entraveraient. 

Son espoir était — me répondit-il — que sa propre part de mes 
prévisions se réalisât. Songeant cependant que mon Cambodgien avait 
précédé de beaucoup de jours sa correspondance, il montra la crainte 
que ma narration et les longs récits demandés par tous à ce brave 
garçon, témoin oculaire, n'eussent près de son lloi une autorité qui 
porterait dommage à sa situation. 

Je le rassurai. Kèo, ignorant du reste, raconteiait ce qu'il avait vu. 
Personne mieux que lui n'était qualifié jiour parler de cette phase du 
drame. Mes rapports avaient eu pour but : dire les événements et préA^oir 
l'avenir au point de vue français. Ce que tous ses chefs en pourraient 
connaître leui- causerait plutôt im ennui extrême de ces témoignages 
et de ma jirésence qui établissaient avec trop d'éclat, des péripéties 
regrettables pour Siam qu'on ne pouvait plus tacher de cacher, ni même 
d'alT'aiblir. Leur mauvaise humeur sciait contre moi, il en prnhtcrait. On 
lui saurait gré, ayant été là, d avoir contrarié, quels qu'ils eussent été, 
mes conseils et vues. Toute son action deviendraitun titre. Le Chao-meun 
d ailleurs ayant le coîur haut prendrait à sa charge, et sans les compter, 
les fautes reconnues; puis s'il le fallail. il l'aiderait encore faisant remar- 
quer quelle forte secousse, sa raison, en ces jours critiques, avait supportée. 

Tout en m'écoutant il riait convaincu. Acceptant l'augure de mes 
pronostics, il sortit content. 

25 juillet. — Le temps passe bien vite à mes traductions ! Presque 
constamment quelques désœuvrés s'asseyent parmi nous. Ils commentent 
les textes, disent leur avis, content les traditions gardées dans les cases 
et citent d'autres livres mais peu différents de ceux que je lis. Tous 
s'amusent de voir combien me passionne l'histoire du jjassé de leur beau 
Laos. Personne ne s'ennuie ! 

Même le kaluong est parfois des nôtres faisant bonne ligure ! De ces 
chroniques-là, il ne savait — ma l-il assuré — que leur existence. Je 



PREMIÈRE TENTATIVE DE PASSAGE DU MÉKHONG AU TONKIN i35 

nirisiste pas lnrsquil parle ainsi, certain cependant que lui et ses chefs 
n'avaient pas de doute quelles ne contiennent sur les temps modernes 
bien des vérités, et qu'à cela tenaient les obstacles créés à l'acquisition 
que j'ai tant souhaitée. 

Je n'aime pas beaucoup qu'il me fasse visite à ces moments-là. Sa 
présence éloigne des personnes présentes, en empêche d'entrer d'autres 
qui le voudraient. Ils doivent être prudents les bons Laotiens dans leurs 
relations avec... le Français ; le kaluont;- pourrait bien rester au l)ord 
du Alé-khong quand j'en partirai, et... rotin ou bâton ont un très grand 
rôle dans l'usage Siamois ! 

3i juillet. — Depuis l'examen très superGciel qui m'a révélé ce 
que j'apprendrais par le dépouillement de mes manuscrits, j'arrive à 
la connaissance de nombreux détails et l'intérêt croît. 

La part du roman et du merveilleux a pour ainsi dire disparu des 
livres dès les premières dates, et l'exactitude du reste des textes n'autorise 
ensuite l'incrédulité que lorsqu'ils indiquent les chiffres d'armées oîi les 
hommes se comptent par plusieurs millions ou centaines de mille, 
manière ingénieuse — c'est assez possible — de frapper l'esprit de celui 
qui lit, mieux qu'avec les termes, par trop usités, multitude ou nuée... 

Ce qu'on y relève sur les relations avec les voisins : Chine. Annani. 
Birmanie, Siam est très suggestif en ce qui touche ce dernier empire. 

C'est avec surprise qu'y cherchant les traces du droit de domination 
dont l'agent siamois sans le préciser s étonne que je doute, je n'y ai 
trouvé à rares intervalles, que de courts passages oii Siam soit cité. 

Ecrits, c'est incontestable en la plénitude de la liljerté, ils donnent 
une note nettement négative de ses prétentions. 

Ils disent que des quatre pays, le Siam est le seul devant qui jamais 
le Luang-Prabang ne dut s incliner. Ils disent qu'aux anciennes époques 
Siam rendit hommage aux rois du Lan-Chang, que se prévalant de son 
origine commune par Borom, il gagna ensuite leur bonne amitié et 
obtint leur aide devant chacjue danger. 

Ils disent qu'en leurs guerres, Siam fut le vaincu, et jusqu'au mo- 



i3e MISSION PAVIE 



ment de clore le récit, ils iiidiquent des rapports surtout paciii(|ues. éta- 
blissant que quand Vieng-Chang tombe (1828) sous lefiort siamois, 
Luang-Prabang est. depuis plus d'un siècle, séparé en droit de cette sœur 
rivale, et que plusieurs guerres contre elle, malheureuses pour lui, ayant 
effacé tout lien fraternel, il a été le passif témoin de sa destruction. 

Par contre on y voit l'affirmation souvent répétée que Luang-Pra- 
bang vassal de la Chine lui doit le tribut de dix en dix ans. 

Ces constatations m'ont montré pourquoi les agents siamois avaient 
désiré me voir ignorer, sur ces territoires, tout sauf le présent. 

De curieuses figures, très inattendues, ayant eu un rôle utile ou 
fâcheux qui ne s'oublie pas, y sont mises en scène. 

Parlons de deux reines. 

Prince le plus guerrier que le Laos eut, toujours sous les armes, le 
roi Fa-Ngom règne (i353). Dans la grande presqu'île tout ce qui n'est 
pas Annam ou Cambodge est de son royaume ou lui paie tribut. Même 
le Lan-Na (Millions de rizières. Xieng-Maï) et le Lan Pyiéa (Millions de 
greniers. Siam), sont assujettis, le premier par force, le second par la 
renommée de ses grandes victoires. 

Ses hommes ont en mains le sabre et la lance ; ils ont parcouru ce sol 
en vainqueurs; ils nonl aucune crainte; rien n'est respecté. Les anciens 
soldats se disent ou se croient tous invulnérables, font ce qui leur plaît. 

Le pays ignore la bonne religion : prières et vœux vont aux seuls 
ancêtres. 

Nang Kèo, la reine, ne peut supporter l'oppression du peuple par les 
grands guerriers : 

elle dit au roi soa mari: « Je vois (ju'oii ne suil aucune doctrine, qu'on 

n'observe aucune règle, aucun usage. Le Tort fait la loi au faible comme une chose 
naturelle ! Permettez roi et maître que j'aille retrouver mon père? » 

Fa-lNgom répondit à Nang Kèo, lille du roi d Angkor : 

« Eh bien ! non, écoutez ; nous allons envoyer demander au roi votre père, les 
Écritures et des prêtres pour enseigner la religion. » 

De suite il désigna un ambassadeur au(|uel il remit les présents destinés au grand 
roi 



PREMIÈRE TENTATIVE DE PASSAGE DU MÉKHONG AU TONKIN 187 

La mission étant arrivée à Angkor. le vieux roi dit : mes enfants n ont pas les 
préceptes je vais les leur envoyer 

Il dit aux Maha Teng, Malia Passanian Chao et Maha Teng Tépa Lanka de se 
préparer à partir avec vingt disciples en même temps que l'envové du roi Fa-Ngom 
et leur annonça qu'ils emporteraient avec eux la statue nommée ; Pra-Bang ! 

Sous cette forme simple, éloge de la reine gracieusement bonne — 
dont mes trois lecteurs ont, tout en lisant, salué la mémoire dune incli- 
nation de tète naïve et touchante — la vieille chronique précise et expli- 
que l'introduction du Bouddhisme — dit, pur, — dans l'est du Laos. 

Continuant les règnes, elle parle hâtivement — comme si elle était 
confuse d'un contraste qui laisse trop bien voir que l'adoucissement des 
mœurs laotiennes ne fut pas subit — du rùle d'une reine, méchante 
et cruelle, Nang Sèo Pumpa. qui avait été la première des femmes du 
fils de Fa-Ngom, le roi Samsenthaï dont le successeur le prince Lam- 
Kan-deng venait de mourir. 

Elle avait le titre de Maha-Tévi (la plus grande reine). 

Elle ne sut pas faire le bien dans la situation où la mort de son mari la plaça. 
Le pays souffrait de la grande autorité dont elle abusait constamment. Les mandarins, 
les prêtres, le peuple se plaignaient, lui donnaient de sages conseils, elle n écoutait 
rien du tout, faisait ce qui lui plaisait. 

l'rom Koman, pelit-fds de Samscntliai, fut appelé au trône, mais au bout de trois 
ans la Maha-Tévi le fît tuer à Kok-Tonn. 

Kai-Boua-Ban. son petit-fds. auquel les astrologues avaient fait espérer un heureux 
avenir, fut choisi pour prendre la place de Prom-Koman. Neuf mois après il apprit 
que la Maha-Tévi avait donné des ordres pour sa mort ; il s enfuit ; elle le sut, le lit 
poursuivre et tuer à Pa-Khoa. 

Elle plaça alors sur le trône de Lan-Chang le Thao Xieng-Sa... Ln an et demi 
après elle le fit mettre à mort à Kok-llèo... 

Nang Maha-Tévi envoya alors chercher le Ph\a do Pak-IIoué-Louong... il vint, 
mais dix mois après il retourna à Pak-Houé-Louong ; il y mourut au bout d un an, 

Nang Maha-Tévi envova demander a Péan-Koa-Passak d'arriver pour être roi ; il 
refusa. 

Alorsayanl su qu'une esclave de Samsenthaï avait un enfant très bien élevé qu'on 
disait fils de ce bon prince elle le prit pour être roi... il mourut deux ans et deux 
mois après... 

Sur ces entrefaites la reine prit pour mari le lils de son père nourricier... Les 
VI. 18 



i38 MISSION PAVIE 



choses allant de pins on plus mal. le sénat et le peuple les saisirent tons lesdeux dans 
le palais de Xieng-Tong, et on les tua sur la roche de Pa Diho. 

Nang Malia-Tévi avait gô ans. 

Son ancienne compagne Mé-Kha demanda ses restes, et les déposa dans une pagode 
qu'elle construisit (i438). 

Dès lors, dans le calme des pagodes, les narrateurs successifs seront 
— sur les feuilles blanches des palmes, — moins avares de détails. 
Prenons entre autres exemples, lu mort de Polisarach, au cours du 
siècle suivant. 

Régnant depuis vingt-sept ans. au faite de la puissance, ce roi revient 
d'installer son fils Sétak à Xieng-Maï dont tous les chefs et le peuple 
l'ont acclamé souverain. 

En s'en retournant il ordonna que dans les grands et les petits cantons jusqu à 
Muong Saï on capturât des éléphants sauvages... Entre mâles et femelles il y en eut 
deux mille... Les pliyas ^ icng et Sen-Nakon prirent des gens du Muong-Kebung pour 
les conduire au roi à Muong-Saï... 

Potisaracli mit la reine en route par terre vers Luang-Prabanget s'embarqua pour 
revenir par le lleuve... En arrivant il s'installa au roung Xieng-Maï, maison à l'exté- 
rieur de la ville. 

Dans ce temps arrivèrent : Mang-A iek, Ratsatinat, Sipa-Boum et Nhikamsi tous 
quatre cnvovés du roi de Birmanie que les gens appelaient Mang-Ta. .\vcc eux étaient 
le quan Kolia et le Naï Visoun que le roi avait fait partir pour visiter le royauuic de 
Birmanie. Il y avait aussi des envoyés de quinze pays différents. 

Le roi les avant reçus dans le palais les invita h attendre l'arrivée des éléphants 
capturés. 

Peu après ceux-ci ayant été amenés à Nam-Dong, Polisarach appela les Phyas 
Horasoun et Sisatam et leur dit de faire venir les ambassadeurs des quinze pavs dans 
la salle de \ienfi;-Maï à Xam-Don". 

Quand ils furent là, le roi monta sur l'éléphant Nang-Rhai. 

En le voyant tout le peuple salua. 

II se dirigea vers la masse des éléphants sauvages. 

Ceux-ci prirent peur, cherchèrent à fuir, se renversèrent les uns sur les autres, 
et celui de Potisarach étant tombé dans la mêlée, le roi se trouva à terre pris sous 
le corps de sa monture. 

Dans cette confusion les gens se précipitèreiitau secours, et portèrent le roi danssa 
maison. Celui-ci pria les phyas Horasoun et Sisatam de reconduire les envoyés chez eux. 

Au bout de sept jours voyant qu'il allait mourir, il appela la reine, et le sénat 
tout ciilier. leur donna ses dernières instructions et peu après expira (i447)- 



PREMIÈRE TENTATIVE DE PASSAGE DU MÉ-KHONG AU TONKIN iSq 

Dr ces citalions ne rcssort-il pas tuii' hmine impression de véracité:* 
J'en lire l'espoir qu'on la partat,'cra coninie elle m'a gagné. 

Pourrait-on révoquer en doute la sincérité d'une chronologie qui, 
parmi les règnes, donne ces faits divers, leur simplicité ne semble-t-elle 
pas comme une garantie qu'ils sont authentiques:* 

157-;. Appaiillon d'une comète qu'on peut voir de tous les pays. 
1578. Invasion de sauterelles, mauvais présage. 

1079. On entend dire que le roi Pracliey Sétakest ressuscité sur le plateau d.Vtlopeu. 
1D91. ...le pays est inondé. 
1C0.3. Cette année pas de pluie. 
1G18. .Apparition de deux comètes. 

1624. Le Phva de Vien-Chang veut trahir, il Lràle le tribunal. 
La même année les habitants de ^luongNan quilleat leur pays et viennent s'instal- 
ler à Luang-Prabang. 

1627. Beaucoup d'habitants meurent de la variole. 

i634- Pas de pluie. 

i635. Pas de pluie. 

1642. Tremblement de terre, le premier du ô" mois on voit le lialo(?). 

1691. Le pavs est inondé. 

1776. Le 10 du 6" mois un éléphant féroce vient dans la \ille. 

i8o3. Le sommet de la pyramide, Thàt Chom Si, est foudroyé. 

1824. Le choléra règne. Le nombre des morts est incalculable. 

1825. Apparition d'une comète dont la queue est dirigée vers l'est. Tremblement 
de terre partout. On n'avait jamais vu rien de pareil. Voici la liste des monts qui 
s'affaissent : Cha-En, Pha-Tuong... 

1826. Invasion de sauterelles. Elles se battent entre elles... Les corbeaux et les 
vautours se battent entre eux depuis trois ans. 

i8/|0. Le Nam-Hou déborde le 9 du 8'' mois. Les rochers s'enfoncent, les mon- 
tagnes s'éboulent depuis Sop Ban jusqu'en bas. 

En leurs divers genres, ces écrits ciuieiix. parmi les qualités mon- 
trent des défauts. On relè\ e entre autres des fautes nées certainement dans 
la succession des copies multiples mais, pour le moment, elles conten- 
teront. Ce sera l'affaire d'un autre chercheur de relier plus tard tous 
ces documents au.x trouvailles futures et d'en taire un tout. Leur 
exactitude dans les grandes lignes, je l'ai contrôlée à l'aide des annales : 
Cambodge, Annam, Siam; elle suflit au but que j'ai, avant tout, cherché 



MISSION PAVIE 



à alieindie ; coiiiiaitre au mieux les actes du passé avec les voisins, 
questions de limites, de domination et de sujétion. 

Voici, pour finir toutes les allusions qui y sont faites au Siam : 

Vers i3oo le roi du Laos Fa-Ngom marche sur le Siam. 

il envo3'a un counier au roi d'Ajuliiia... lui demandant s il avait, ou non, 

le désir de le combattre. 

Le roi d'.\juttiia envoya sa réponse, il disait: « Nous sommes frères depuis Bo- 
rom. Youlez-vous augmenter votre rovaume, prenez de Dong-Sam-Sao à Pou-Pliya- 
Phà... je vous enverrai chaque année du sucre en tribut et dès que ma tille, .Nang 
K.èo Yopba, sera en âge je vous la ferai conduire pour femme. Préparez nattes et 
oreillers ». A ce message étaient joints 5o éléphants mâles, 5o femelles... 

Sept ou huit ans plus tard, sous le règne de Samsenthaï. fils de 
Fa-Neom : 

Le roi dVjutliia envova alors Nang Kèo \oplia ; elle lut la troisième femme de 
Samsemtliaïs. Il lui fit élever une habitation au-dessus de Sup-Dong. Le lieu reçut 
le nom de Hong-Xieng-thaï. 

i/iga. Tonla était roi depuis un an, lorsque le roi Chakapati son père mourut âgé 
de 83 ans... le IMiva Pliai, roi d'Ajuthia avant été prévenu, fit faire une châsse d'or 
et une autre en bois de chan et envova le koun Sirasakossa les offrir ainsi que ooo 
coudées de soie... 

Après les funérailles le koun fut rendre compte à son maître. Celui-ci fit alors 
partir les kouns : In. Prom et Sirasakossa pour offrir les insignes royaux au roi 
Tonla. 

Dès lors les royaumes furent amis et Tonla dit : « Si mon aîné a besoin de quel- 
que chose, laque ou benjoin, cju'il me l'envoie demander. De mon coté je m'adres- 
serai à lui pour les étoffes, etc. Les envoyés qui viendront d'en bas s'arrêteront à 
Houé Nga-Pi-Pavat, ceux venant d'en haut iront jusqu'à Nong Boua, marchands ou 
gens de service devront stationner h l'un de ces points suivant le cas ». 

1529. Le Phya Ek, parent du roi d'Ajuthia, poursuivi par lui, se réfugia près du 
roi du Lan-Chang. Potisarach qui refusa de le rendre. 

Le roi d'.Xjutbia Atit, voulut faire la guerre. 

Le roi du Lan-Chang campa à Vieng-Pan-J\gam, et provoqua le roi d'Ajuthia qui 
effrayé ne vint point combattre... 

L'année suivante les Saos-Thaïs (Siamois), conduits par leur roi vinrent campera 
Muong Kouc... 



PREMIÈRE TENTATIVE DE PASSAGE DU MÉ-KHONG AU TONKIN k',i 



Le jeune frère du roi, Pra-Sain, et le fils du Phva de Lakon les attaquèrent. 
Le roi d'Ajuthia, blessi'', mourut en arrivant dans son pays. Son éléphant fut 
pris dans la bataille après laquelle les Saos-Thaïs ne revinrent plus combattre. 

i56o. Le roi Sétak alla s'installer à Vieng-Chang. Le roi d'Ajuthia voulant re- 
nouveler l'amitié lui envova une de ses filles... mais celle-ci ne plut pas à Sétak cjui 
la renvoya. 

Le roi d'Ajuthia en lit partir une autre aînée qui fut acceptée... 

1062. Peu après le roi d'.Ajuthia fit connaître que son gendre, le Chao Sang Kao, 
était passé du côté des Birmans et demanda qu'on l'aidât à le prendre... 

Quatre ans plus tard le roi de Birmanie marcha sur Ajuthia dont le roi envoya de- 
mander aide au roi de Luang-Prabang. disant ; « Venez au secours de votre beau-père ». 

(Suit le récit d'une guerre désastreuse pour Siam et le Laii-Chang.) 

i586. Phya Kèo un de ceu.t ayant le plus la confiance du roi (on l'appelait le 
cœur du roi), se sauve à Ajuthia. 

i588. Phya Kèo revient avec Latsi. 

lôSg. Les Phyas remportent la victoire sur Latsi, arrêtent le Phya Kèo et le 
brûlent vivant. 

1774. Des ambassadeurs du roi de Siam arrivent à Luang-Prabang chargés de 
demander l'établissement de relations amicales... 

1776. Sauria Vongsa fait partir des fonctionnaires avec une lettre pour le roi de 
Siam répondant à son offre et l'acceptant. 

1778. Les Rois de Siam et de Luang-I^rabang qui avaient eu beaucoup à souffrir 
des incursions des Birmans se mettent d'accord pour se défendre... Dès lors ils cessent 
les relations avec le royaume d'Ava... 

Quelques années plus tard le Siam et le Laos sont dévastés par les 
Birmans (i^SS). 

1827. Le roi de Vieng-Chang envoie demander au roi de Luang-Prabang de^ s'al- 
lier avec lui contre le Siam avec qui il va être en guerre. De son côté le roi de Siam 
lui demande également de l'aider. 

Le roi de Luang-Prabang se dit: « Si je prends parti pour l'un, cl qu'il ne réus- 
sisse pas, laulre portera la guerre dans mon royaume. Dans celte circonstance je ne 
prendrai parti pour personne et je ferai bonne figure aux deux pays ». 

Il chargea le Thao Muong Then d'aller auprès du roi de Vieng-Chang et de le 
tenir au courant des événements. Il envoya au Siam le Chao Souka Seum pour le 
même objet. 



lia MISSION l'W lE 



Le roi de Siarn avant placé à la trte tic son anncc le Pin a Sonpiia Nédv celni-ci 
fil tomber \ ieng-Chang el se mit à la poursuite du roi \nouc qui a\ait pu s'écliapper 
pour gagner l'Annam. 

Le roi de Lnang-Prabang vovant comment les choses tournaient avait envovcunc 
année de Sooo hommes pour augmenter l'armée siamoise à Vieng-Chang. 

1828. Les Siamois s'emparent du roi Anouc de Vieng-Chang. 

i8/|5. Les Siamois cl les Laotiens vont faire la guerre au Muong Pou Eun, ils 
s'emparent des Chaos Koung et Khan-Rot qui sont amenés à Bangkok. 

Cet ensemble justifie pleinement les paroles du roi de Luang-Pra- 
bang quand le 27 juin je rintciiogoai : « JS'otre pays n'i-st pas une 
conquête du Siarn » et l'exacte situation est celle présentée par cette autre 
phrase dite au même moment : « Luanfj-Prabanrj voulant protection 
contre toutes attaques, volontairement offrit le tribut. » 

N'est-il pas frappant de constater que dans ses chroniques, le peuple 
Laotien sincline devant le prestige des Chinois, des Annamites et des 
Birmans et qu'il se place constamment vis-à-vis du Siam dans une situa- 
tion de supériorité ou d'égalité. 

En réalité le Siam actuel, né depuis un siècle à peine, débute d'hier 
comme protecteur dans ces régions, à cette époque même où finit le 
livre. 

La situation de tributaire d'autres contrées, recherchée dans ces ré- 
gions par leurs voisins plus faibles — reconnaissance par de périodiques 
offrandes d'une supériorité de force — y équivaut à une sorte de ga- 
rantie — par l'Etat puissant — de la sécurité des tributaires dont les 
territoires forment par ailleurs jîour lui, une zone protectrice des inva- 
sions. Jamais les usages locaux n'ont admis que ces sortes d'accords don- 
nassent à l'Etat puissant un titre pour s immiscer dans l'administration 
intérieure ou les relations extérieures des tributaires. Les Annales éta- 
blissent au contraire qu'on pouvait être tributaire de plusieurs pays en 
même temps, et c'est le cas de Luang-Prabang vis-à-vis de la Chine et 
du Siam. 

Ces constatations contribueront, je l'espère, à écarter toute idée 



PREMIÈRE TENTATIVE DE PASSAGE Dl MÉKHONG VU TONKIM i ',3 

dacceptation par la France d'une (".onvcntion qui serait la reconnais- 
sance de la possession de Luang-Prabang par le Siam. 

i" août. — Depuis ma présence devant ce village, lettres et jour- 
naux partis de Bangkok avant que la ruine de Luang-Prabang n "y ail 
été sue, me sont parvenus à longs intervalles. Par eux jai appris la 
visite au Siam d'une mission française, conduite par M. Klobuko\Yski. 
chargée d'assister à l'élévation — comme prince héritier — de 1 aîné 
des fils du jeune souverain. 

Content de savoir ([uun de nos agents et ses compagnons ont reçu 
du i"oi un accueil flatteur, j'ai eu comme l'espoir que cette circonstance 
a peut-être vu naître l'heureuse détente (jui modifierait l'attitude sia- 
moise et amènerait un accord meilleur que la Convention. Mais le 
Kaluou"-, l)ien mieux au couiant des vues de la Cour, ^arde sa ma- 
nière génce et inquiète qui semble me dire: rien ne changera. 

6 aoùl. — J'ai eu ce matin une courte visite de l'agent siamois. 
Faisant de son poids pencher le radeau: « Je suis bien malade», 
dit-il en entrant. 

Je le fis asseoir. « Quavez-vous, la fièvre » .■* 

— C'est là que je souffre » ! voulant indiquer un mal tout moral, il 
montrait 1 endroit oîi se trouve le cœur. 

Pensant qu'un courrier, venait d'arrlxcr. porteur de dépêches con- 
trariantes pour lui, je le questionnai : 

« Non, pas de nouvelles », nie lépondil-il, (( mais elles sont pio- 
eiiaines. Le Prince Ilatcliabout. second fils du roi de Luaiig-Prabang, 
dans deux jours au plus auia jouil sou jK're. Lu mandarin liiaï, paitiilc 
Bangkok en sa compagnie, apporte des ordres sur tous les sujets qui nous 
préoccupent » ! 

— Et quoi vous rend triste » !' 

« Votre intention est-elle donc toujours d aller vers le JNord et Luang- 
Prabang » ? 

— Assurément oui » ! 



i',4 MISSION PAVIE 



D'un air très peiné, sans en dire plus, il se relira. 

Je ne doutai pas que des instructions pour m' accompagner si je re- 
tournais dans le haut-Laos, étaient dans ses mains, sa mine chagrine 
était pour montrer comhien mon désir de courir encore, le désobli- 
geait. 

7 août. — Dans l'attente patiente des premières nouvelles qui me 
permettront quelques précisions sur mes courses futures, un rapide re- 
gard, jeté en arrière, va remémorer la situation telle qu'elle me fut 
faite, et telle qu'aujourd'hui, elle est modifiée par les événements. 
Pareil examen n'est pas inutile pour la juste note sur l'action siamoise 
que je connais mieux depuis que je marche. 

Aussitôt qu'elle lui estsoumise la création d'un poste d'agent français 
à Luang-Prabang met la Cour de Bangkok en émoi. 

Elle vient précisément d'envoyer des troupes dans les hautes régions ! 
Elle semble craindre que nos vues nouvelles ne veuillent contrarier le 
but qu'elles poursuivent. 

Elle discute notre proposition cherchant à pénétrer nos intentions et 
fait ses efforts pour la faire échouer. 

Ce qu'elle doit conclure de l'inutilité de ses efforts, c'est que l'occu- 
pation de l'Annam et du Tonkin rend, de plus en plus, le Mé-Khong 
intéressant pour nous et que nous jugeons le moment venu d'aller sans 
plus tarder, étudier sur les lieux une situation que nous ne faisons que 
soupçonner, et il semble quelle envisage comme conséquence, que la 
possession de la vallée du grand fleuve pourra lui être contestée. 

Dès qu'elle sait que l'agent est désigné et prêt à partir, elle cède, 
mettant toutefois à son consentement l'acceptation pai- nous dune con- 
vention analogue à celle admise par l'Angleterre pour la principauté de 
Xicng-Maï. et dans laquelle elle voit un palliatif suffisant aux desseins 
qu'elle nous suppose. 

La facilité avec laquelle nous prenons celte condition en considéra- 
tion semble l'inquiéter, elle essaie de subordonner le dépari de 1 agent 



PREMIÈRE TENTATIVE DE PASSAGE DL MÉ-KHÛNG AU TÛNKIN i45 

pour son poste à la ratification par les Chambres françaises de la conven- 
tion présentée à leur examen. 

A quoi tient sa défiance ? Elle a pour origine une connaissance de 
la situation dans les hautes régions du Mé-Khong aussi exacte que notre 
ignorance en est absolue. D'autre part, elle nous a présenté Luang-Pra- 
bang à peu près comme étant une province siamoise, et malgré les ré- 
serves faites par M. Harmand en i883 au sujet des litres du Siam sur le 
Laos, et maintes allusions dans la presse sur le même sujet, nous n'avcms 
pas fait d'observations ! Elle en est étonnée et se dit sans doute que de 
notre ignorance vient notre facile accueil. Elle ne se dissimule pas 
qu'un court séjour de notre agent sur les lieux l'aura vite dissipée et 
amènera peut-être le refus de la ratification. 

Elle paraît alors croire important de retarder un départ qui peut 
avoir un résultat aussi craint, et juge utile de faire en sorte que le vice- 
consul ne puisse joindre Luang-Prabang à temps pour nuire à l'acte en 
préparation. 

Cependant, devant notre insistance et la conviction que je nie mettrai 
en route en simple voyageur à mes risques et périls en cas de son re- 
fus, elle accepte l'époque des hautes eaux comme date extrême de mon 
départ, ayant l'espoir que dans l'intervalle la Convention sera discu- 
tée, et qu'avant ma présence au nord, ses troupes y auront achevé leur 
campagne. 

A ce moment des facilités de voyages me sont offertes, peut-être est-ce 
avec la pensée de mempêcher de rien préparer. Quand le terme fixé 
approche sans que l'acte ait été soumis au Parlement, sans que rien fasse 
prévoir s'il y aura bon accueil, la défiance siamoise s'aflermit, elle se 
traduit par une mauvaise grâce qui n'échappe à personne à Bangkok. 
Nombre de gens y pensent que le Siam considère 1 installation du poste de 
Luang-Prabang sans convention, presque comme un acte hostile, et nul 
n'y ignore que le roi qui a refusé de me recevoir à mon arrivée, refuse 
également de me voir à mon départ pour le Laos. 

Les facilités promises sont réduites à l'autorisation de joindre mes 
barques à un convoi déjà trop fort pour le petit vapeur donné pour sa 
VI. ly 



1^6 MISSION PAVIE 



remorque! Encore ce mode de voyage iinpose-l-il de suivre la voie de 
Xieng-Maï, le Gouvernement siamois la déclarant seule possible à par- 
courir, le chemin ordinaire — Pitcliay à Paclay — étant par suite de 
l'expédition militaire au nord, totalement dépourvu des éléphants né- 
cessaires aux transports. 

A peine en marche, l'abandon du convoi par le vapeur, triple la 
durée du voyage sur le Mé-Nani, et «juand j'arrive à Xieng-Maï, la vo- 
lonté des autorités de me retarder n'est plus déguisée; je suis retenu 
deux mois pendant lesquels faisant diligence, un topographe anglais et 
un kaluong siamois vont sur les lieux, le premier pour joindre le chef 
des troupes, le second pour préparer, d'accord avec un collègue déjà sur 
place, Luang-Prabang et ses chefs à la présence d'un agent français. 

Lorsque cinq mois après mon départ j'atteins cette ville, les ka- 
luongs, obligés d'y subir ma présence, ne peuvent me cacher longtemps 
les instructions qu'ils ont évidemment l'ordre de dissimuler et qui sem- 
blent se résumer ainsi : Tant que la convention ne sera pas ratifiée, 
isolement et surveillance de l'agent français ; aucun prince, aucun chef, 
nul du peuple — en dehors de ceux choisis — ne devra le voir seul. Les 
kaluongs seront intermédiaires de ses conversations avec le roi qui pour 
leur rendre le rôle facile, feindra la surdité. Ni achats ni locations d'élé- 
phants, barques ou habitations ne pourront se faire sans leur interven- 
tion, La consigne bien observée montre que des recommandations 
sévères ont été faites. 

Voulant éviter toute difficulté pouvant laire obstacle à ma niarchc 
vers le Tonkin, je mets mon attention à ne paraître m'étonner de rien, 
à ne donner aucun prétexte d'exagéi'cr la note. 

Bientôt les troupes siamoises du nord opèrent leur rentrée à Luang- 
Prabang. L'autorité des kaluongs passe à leur colonel. 

Lui ne doit pas avoir d instructions différentes des leurs mais il 
semble en comprendre autrement l'exécvilion. Désireux de me voir 
m'éloigner avant son dépait pour Siam, il accueille mes projets d'instal- 
lation future puis favorise ma mise en loute dans des conditions (|ui, 
il est vrai en me permettant d'al)Outii-. feront de mon voyage à travers 



PREMIÈRE TENTATIVE DE PASSAGE DU MÉ-KHONG AT TONKIN i ',7 

les régions quil vient doiganiser. un passage si rapide et si peu éclairé 
que je ne pourrai qu v reconnaître l'exactitude des vues qu'il désire me 
voir adopter. 

Le succès de cette marche lui paraît si certain quil n'envisage pas la 
possiijilité de la retraite. Lorsque cependant elle doit être effectuée, il ne 
semble pas croire à l'importance de l'invasion qui me ramène en 
arrière, et il quitte Luang-Prabang suivant qu'il l'a antérieurement 
décidé, laisscuit le pays à la merci des envahisseurs. 

Un kaluong m'attend à Luang-Prabang avec des instructions pour 
m'emmener à Bangkok. Ne pouvant me décider à l'y suivie il renonce 
à partir et reprend son ancienne attitude : isolement et surveillance de 
l'agent français. 

La catastrophe survient. Je me passionne à me rendre utile au roi. 
à me faire connaître aux chefs et au peuple sous un jour différent de 
celui sous lequel depuis six mois on me présente à eux ; nos cœurs se 
comprennent, j'apprends ce qu'on a voulu m'interdii'e de connaître et 
deviens en mesure de mettre mon pays en garde contre le projet de 
convention. 

Quant au roi pour prendre une décision, il attend auprès de moi 
le retour de son fils aîné le Chao Ratchavong. 

8 août. — Le Chao Ratchabout, arrivé enfin, me fait exprimer sa 
reconnaissance pour mes soins donnés au vieux roi son père. Au jeune 
cousin qui parle pour lui. échappe l'aveu que si l'arrivant ne vient pas 
lui-même c'est que le kaluong s'y est opposé. 

9 aoiU. — Un mandarin siamois, Pra Enthiban, me fait remettre des 
lettres de Bangkok, et annoncer sa visite pour le soir. 

Avec quelle hâte je lis ! 

Kèo accompHssant une course digne des temps héroïques, a, le 38 
juin, remis au consul le paquet que je lui ai confié le i3 ! 

Reconnaissant envers ce serviteur dévoué, j ai lu sa lettre la première 
ayant au cœur pour lui de chauds remerciements. 



MISSIO^ PAVIE 



L'énergique garçon raconte longiiemenl. tièrement comment fuyant 
toute cause de retard, entraînant pour ainsi dire, un guide constamment 
renouvelé par des chemins qui presque tout le trajet empruntent le lit 
des torrents, et courent de monts en monts de Paclay à Pitchay, il a 
après ces 25o kilomètres, descendu en barque leMé-nam, forçant de ra- 
mes et la nuit et le jour, ayant pour seul souci le service du chef dont 
il a la confiance, heureux de pareille occasion de montrer comment un 
Cambodgien s'acquitte du devoir, et mettant toutes ses forces dans l'ef- 
fort qui le fera précéder du plus de jours possible, le courrier siamois 
venant derrière lui. 

Le Consul l'a de suite emmené au palais. 

Le roi ne peut pas croire au désastre dont mes lettres apportent la 
nouvelle ! Le rapide voyage du messager lui apparaît comme un men- 
songe ! Il interroge Rèo ! 

Pour ne pas semer la panique, pour que nul avant lui ne puisse par- 
ler des choses, Kèo durant sa marche s'est retenu de dire le malheur du 
Laos, mais il en a sans cesse vécu les dramatiques heures, et quand 
ascnouillé, le front à terre, respectueux il répond ce ne sont ni le pres- 
tige du souverain, ni le ton de sa voix bienveillant et hautain, qui cau- 
sent son émotion, l'exaltation du jour de lutte est revenue, elle l'anime 
et donne à ses paroles une chaleur convaincante. 

Frémissant le roi fait aussitôt appeler Chao-meun \ aï-Voronat ! 

Plein de stupeur, mécontent peut-être d'être informé par des soins 
étrantrers d'une catastrophe dans un royaume qu'il compte de son em- 
pire, il félicite Kèo de bien servir son maître, le remercie d'avoir dans le 
péril sauvé le roi Ounkam, ordonne qu'on lui remette une livre d'ar- 
gent, puis il le congédie, pressé de s'occuper des mesures qu'il faut 
prendre. 

Bientôt on s'enquiert des hommes de la barque dont le bon Cambod- 
gien a d'abord fait à tous une éloge empressé. Des mandarins les cher- 
chent. Eux saluent contents imaginant une récompense, mais... ils sont 
sujets siamois, leur concours au transport du courrier d'un Français leur 
vaut des compliments inquiétants d'ironie, et l'ordre de regagner sans 



PREMIÈRE TENTATIVE DE PASSAGE DU MÉ-KHONG AU TONKIN 1A9 

retard leur village ! Ils se liaient alors, conscients que là-bas le souci les 
attend ! 

En quelques heures les nou\elles ont couru du palais dans la ville 
provoquant la surprise et lémoi. On sinlurme des eirectils occupant les 
casernes, les uns songeant à la défense, les autres à la vengeance ! Même la 
possibilité de renvabissement du pays est envisagée, et Ion attend avec 
une impatience extrême, les renseignements que le kaluonga, de son côté. 
dû expédier d'urgence. Dans ce trouble et dans une croissante irritation, 
quinze jours s'écoulent avani qu'ils n'arrivent! Pendant ce temps Kèo 
est devenu l'homme que tous voudraient entendre ou voir ; mais, sur- 
tout désireux de venir me rejoindre, il se conflue aux ordres du consul. 

D'autres correspondances confirment et complètent la sienne. 

Elles disent aussi que précisément à l'heure où s'accomplissait la 
ruine de Luang-Prabang, le roi de Siam faisait en présence du peuple et 
assisté de sa Cour, un triomplial accueil au Cliao-meun et à ses soldats. 
Dans le pompeux cortège à la suite du chef cl de l'armée proclamés 
vainqueurs, figuraient comme de nouveaux sujets acquis par la victoire : 
les princes de Luang-Prabang, les jeunes gens de grandes familles lao- 
tiennes récemment amenés à Bangkok, les chefs des cantons thaïs du 
nord, les représentants des Pavillons Noirs et des Pavillons Rouges 
que j'avais vus en mars, et, en évidence parmi les otages, les quatre 
jeunes captifs du pays de Laï, fils et gendre du vieux Kam-Seng, libérés 
de leurs chaînes. 

jNommé général, le colonel avait reçu en échange du litre de Chao- 
meun celui plus élevé de phya Surrissak. 

Maintenant que venait d'être connu l'anéantissement de l'cuvre 
glorifiée, il organisait, par la volonté de son souverain, une prochaine 
campagne vers les mêmes régions mettant ses efforts et son dévouement 
à assurer d'éclatante façon le relèvement dans tout le Laos du prestige 
Siamois ainsi abattu. 

Cependant, en dépit de préparatifs qui doivent calmer les popula- 
tions, le départ probable sera fin septembre, plulùt même oclobie, aux 
dernières pluies par crainte de voir l'armée décimée parla fièvre des bois 



i5o MISSION PAVIE 



a\mil délie au but. Seuls, les lil? aiiiés du vieux roi Ounkain et du se- 
cond roi. enfants du pays, iraient en avant avec quelques liommes. de 
même origine, vers le milieu d août. 

Mon brave Kèo se mettrait en route avec leur convoi. 

Enfin ce courrier, parti après l'arrivée du rapport du k;duong, m'ap- 
porte un avis qui fixe ma marche. 

Notre chargé d'affaires m'inl'orme qu il montera le Mé-nam pour 
me rencontrer le i5 octobre à Pitchay, que s'il en est empêché le chan- 
celier fera le voyage. 

Il ajoute que le roi de Luang-Prabang a l'ordre de venir à Bangkok, 
et qu'il a compris qu'on l'y gardera. 

Cet ordre à mon cher vieux roi va le bouleverser! Dans 1 attente du 
fils venant de Bangkok qui devait le ramener à Luang-Prabang, il reçoit 
l'avis d'aller prendre sa place ! Pour adoucir le chagrin extrême dont je 
suis certain, je lui olfrirai, allant à lentrcvuc qui m'est annoncée, de 
faire dans sa compagnie la roule de Pitchay, après quoi le laissant à son 
fils aîné, je me dirigerai sur Luang-Prabang par la voie de Nan et du 
haut Mé-nam. 



Dans l'après-midi le Pra Enthiban vient à mon radeau. Il m'est pré- 
senté par le kaluong. 

Il apporte au roi l'invitation d'aller à Bangkok, quant à lui. après une 
semaine il s'emliarqucra pour Luang-Prabang. 

Très aimablement il m'a demandé si nous ne ferions pas cette route 
ensemble. 

Son étonnement a été très grand quand j'eus exposé que Pitchay 
était maintenant mon but. Autant le kaluong sembla satisfait autant le 
Pra Enthiban fut déconcerté. 

Je vis facilement qu'ils ne croyaient pas à ce rendez-vous donné 
comme motif du subit changement dans mes intentions, mais qu ils 
comprenaient que la cause était le départ du roi. même, qu ils se per- 
suadaient (|ue j'escorterais le vieux scnneraiu dans la capitale. 

J'eus vite fait la part de leur impression. Le Pra Enthiban partant en 



PREMIÈRE TE^■TATIVE DE PASSAGE DU MÉ-KHONG AU TONKIN i5i 

enquête avec, pour cortège, vingt des habitants, aurait été aise de ma 
compagnie. 

Quant au kaluong, mou rclour au Siam est depuis longtemps le l)ut 
qu'il poursuit : il le croit atteint, et va l'annoncer, j'en suis con^aincu 
dans sa première lettre comme le résultat d'habiles efforts. 

Il n'a voulu faire aucune attention à mon insistance pour bien éta- 
blir qu'au l)ord du Mé-nam j'arrêterais cette course, et qu'ensuite j'irais 
tout droit vers le nord. 

M'entendant parler, il semblait me dire avec complaisance: Je com- 
prends très bien, vous ne voulez pas qu'il soit établi que pour plaire au 
roi et lui continuer voire proicction, vous l'escortei-ez pendant son 
voyage ! Je n'insiste pas ! 

De son air heureux j ai ri malgré moi, il en a conclu qu'il a^ait vu 
juste et a déclaré qu'il sera des nôtres. 

Je lui ai demandé de m'accompagner jusque chez le roi à qui 
j'allais dire ma résolution, il s'est excusé, espérant sans doute que 
j'exposerais sans aucun détour mon but évident à mon vieil ami, et 
qu'il le saurait. 

Chacun à Paclay sait la résistance que le roi a faite aux instances 
passées de ce kaluong, et son refus forme d'aller à Bangkok, aussi tous 
devinent sa peine de l'affront et souffrent avec lui. Ils se croient bien 
sûrs qu'un motif méchant a décidé l'cudre et échangent tout bas la pen- 
sée commune : 

« En l'absence du Siam de son liis aîné partant aux frontières, le roi 
grossira avec sa famille, la foule des otages ! On voudra surtout le dire 
responsable d'une manière pul)liquc de la catastrophe dont il est vic- 
time, et lui faire porter le lourd poids d'une faute dont on ne veut [las 
de la tache pour Siam. m 

11 ne vient, par contre, à nul la pensée que l'invitation puisse cire 
tout aimable et veuille adoucir chez leur prince aimé, le souvenir trisie 
des pertes qu'il pleure, et lui procurer le moyen d'attendre dans les 
sympathies, et dans l'abondance d'une Cour luxueuse, qu'une autre 



i52 MISSION PAVIE 



maison lui soit édifiée, fl (jue clans sa \ille la sécurité aAec le hien-ètre 
aient fait oublier la cruelle épreuve. 

J'ai dit aux lecteurs de mes manuscrits que cette opinion pouvait 
être la bonne, mais le plus âgé, comme s'il ne pouvait supporter l'idée 
que riiésitalion soit dans mon esprit, a ainsi parlé : 

(( Lorsqu'un de nos cliefs reçoit pareil ordre en ces circonstances où 
l'exécution est bien obligée, on sait qu il faudra pour qu'il nous revienne 
que l'intérêt du Siam voie dans ce retour une nécessité. Notre clier roi 
Ounkam ne peut être utile, son rôle est passé, on le gardera. 

« Il se le persuade, et se complaisant à bien établir qu'il part malgré 
lui — sans ménagements pour ceux qui l'oppriment — il gémit daller, 
au déclin de 1 âge. livrer sa personne aux sarcasmes siamois, offrir sa 
famille — dépourvue de tout, même des vêtements insignes du rang — 
aux plaisanteries des femmes des jeunes princes ! Il gémit d'aller vingt 
jours en forêt et sur les montagnes, dans une saison où chacun s'abrite 
autant qu'il le peut contre les atteintes des fièvres des bois — et dont à 
Bangkok pour bouger les troupes on attend la fin — traînant à sa suite 
de plus vieux que lui. des femmes enceintes, des femmes en couches, 
sans un seul tical pour leur entretien (nous sommes cent cinquante), 
obligé de vivre jour par jour d aumônes présentées par ceux qui causè- 
rent sa ruine, et qui se payant avec perfidie en méchancetés, jetteront 
sans égards sur son infortune le fiel des injures ! 

« Mais quelque airail)lie que soit sa mémoire, jusqu'au dernier jour, 
elle lui montrera le taldeau affreux de ce jour néfaste où abandonné par 
ceux qui l'appellent à Iheiire présente comme s'ils l'accusaient, il a \u 
couler le sang laotien, et a vu sa vie un peu prolmiuée par des bdinines 
de France venus malgré Siam à Luang-Prabang ! 

a Soyez-en, certain quelque crainte qu'il ait de toutes représailles 
contre ceux qu'il aime, il saura lrou\cr 1 instant favorable pour dire 
aux Siamois ce que tient son cœur ! 

(( Le kaluons:, satisfait de cette façon dont tournent les choses, 
nous montre sa joie comme s'il triomphait, nous I on détestons encore 
davantage I » 



PREMIÈRE TENTATIVE DE PASSAGE DU MÉ KHONG AU TONKIN i53 

La lamentatiim du vieux Laotien a tout ému ÎNgin qui m'aide à com- 
prendre. 

Songeur, je revois — souvenir précis — (juand je cheminais près de 
Sysophône, il v a trois ans, un \ieux souverain, dernier roi d'Ouhône. 
trouvé le ca'ur gros sur la route du Siam avec sa famille et ses servi- 
teurs — cent cinquante personnes montées la plupart sur des éléphants. 
Un appel semblable, venu de Bangkok alors qu'il était au bord de la 
tombe, 1 amenait mourir en désespéré sous les jeux des maîtres ! 

Quand de cette case où l'on m'attendait, j'ai gravi les marches, chacun 
observait une attitude morne ; le roi et ses femmes, enfants, serviteurs 
nul ne se donnait lair indilTérent. ne pensaitnon plusà cacher sa peine. 

Depuis l'arrivée du Chao Ratchabout, le roi connaissait l'ordre si fâ- 
cheux. Si le kaluong mit opposition à ce que ce prince vînt me visiter 
c'est qu évidemment il voulait me dire lui-même la nouvelle. 

Le Chao Ratchabout est près de son père, sa mère à genoux se tient 
en arrière. 

Qui reconnaîtrait dans la pauvre reine ainsi abîmée dans un lourd 
chagrin, l'énergique femme qu'il v a deux mois je vis à Paclung 
brandir en furie le sabre du roi ! 

Non plus que son maître, elle n'oubliera pas les mauvais instants oîi 
elle entendit, à maintes reprises, l'agent Siamois me prier de fuir en aban- 
donnant les siens et son peuple, elle et son mari ! 

A mon compliment et à ma question, le roi répondit : 

<( L'aîné de mes fils le Chao Ratchavong, va quitter Bangkok, je de- 
vrai m'y rendre, le Siam me l'ordonne. J'espère pouvoir sans trop de 
fatigue en faire la route. » 

Le Chao Ratchabout, contenant son cœur tout plein d'amertume, 
continue ainsi : 

« J'accompagnerai le roi et ma mère : ils vont malgré l'âge accomplir 
avec tous les nôtres, un voyage pénible; suivre des chemins presque im- 
praticables pour nos éléphants — jeunes pour la plupart — dans cette 
saison où le sol des monts est rendu glissant par les pluies constantes ; 
VI. 20 



i54 MISSION PAVIE 



parcourir après notre frontière franchie, une région du Siam remplie 
de bandits dautanl plus à craindre que nos cornacs ne sont point ha- 
biles à garder la nuit leurs bêtes des voleurs. Le roi se sent fort, il ira 
monté sur son éléphant; son plus jeune fils, assis près de lui, de ses jeux 
d'enfant pourra le distraire des pensées trop tristes que notre misère 
viendrait évoquei-. On devra porter sur des clayonnages de bambous 
tressés, couverts de feuillage, ma jeune femme, mère d'avant-hier, 
plusieurs autres dans le même état, et cinq oncles et tantes ! » 

Je regarde la reine : 

« Ainsi que le roi sur un éléphant je ferai la route : nous voulons 
montrer aux populations que nous les quittons en très bonne santé, bien 
sûrs qu'elles souhaiteront nous revoir de même. » 

Tristement le roi a hoché la tête: « Lorsqu'ils nous auront dans leur 
capitale, les Siamois, dit-on, voudront nous garder : je le crains aussi, 
que nous direz-vous qui puisse nous fixer.'' » 

Ses yeux et leurs yeux sur les miens se portent disant leur angoisse 
avec une prière sans humilité. Je vois bien quils m'aiment comme je les 
chéris, et qu'ils me croiront: qu'ils sont convaincus que j'ai de ces cho- 
ses où ils sont mêlés une idée exacte, que j'apprécie juste ce qui les at- 
tend, et que ma réponse dira le destin. 

Leur si grande confiance me touche et me trouble. Je ne voudrais 
mettre personne en erreur, le désir m'obsède que notre jjarole soit crue 
par eux tous comme je sais qu'ils doutent de celle des autres ! 

Tout mon embarras leur oppresse le cœur, et le pauvre roi pousse un 
gros soupir ! 

Le Chao Ratchabout comme s'il prévoyait que Siam accusera l'auteur 
de ses jours, balbutie encore : 

a Qu'est-ce qu'on pourrait reprocher aux nôtres ? Ne sait-on donc 
pas que nous sommes braves dans notre famille.** Tout jeune je fus blessé 
aux frontières ! Qu'aurait-on pu faire à Luang-Prabang sans soldats ni 
armes contre celte horde haliile à la guerre qui l'a dévasté.^ « 

La reine, les mains sous son front penché, s'est presque allongée en 
se rappriicluinl. 



PREMIERE TENTATIVE DE PASSAGE DU ME KHOîv'G AU TONKIN iSâ 

Pour la vérité, je n'aurais qu à dire la phrase de la lettre reçue ce 
matin du Chargé d'afiaires. mais comhien la confiance de ceux qui espè- 
rent aide luispiratidn ! Sous leurs hons regards, ma réponse naît ; je 
songe tout à coup quau Siani on sauTa le fort attachement que cette chère 
famille el tant de braves gens onl d(''jà jiour mm el que j'ai pour eux, 
et ces quelques mots lenlemeni égrenés, les éclairent soudain sur la 
suite des choses : 

« Pour revenir, vous n'aurez qu'à vouloir, on sera bon au Siam pour 
vous tous, on voudra être aimé plus que nous... «je me repris, plus 
qu'avant. » 

« Ils sourient : L'idée à peine jetée a déjà mûri ; il semble qu'ils la 
voient se réalisant, puis comme s'ils craignaient que je sois inquiet, je de- 
vine qu'ils pensent: quoi qu'il advienne, notre souvenir vous sera fidèle. 

J'ajoutai alors : « Je vais au Mé-narn, si vous le voulez nous ferons 
ensemble la route de Pitchay ? Le kaluong imagine, quoique prévenu, 
que je vais vous suivre dans la capitale, il n'en faut rien croire. Après la 
rencontre du consul fiançais qui m'est annoncée, je remonterai vers 
Luang-Prabang en Classant par Nan et les sources du fleuve. » 

Puis je les quittai, content de les voir bien réconfortés, désireux 
sans doute de parler entre eux de cet horizon qu'ils voyaient ouvert. 

Pendant que je prends le repas du soir, un des fils du roi s'approche 
de ma barque : « Notre père est vieux, au cours de la roule il peut être 
malade, nous serions heureux si vous voyagiez dans le même convoi. Le 
roi a la crainte que le kaluong ne vous détermine à quitter Paclay le jour 
avant nous ou le jour après. » 

— Je ne suis pas pressé. La date m'est indifférente. Je partirai donc 
le jour même du roi. » 

1 1 aoûl. — De Muong Pré, principauté laotienne sur la branchecen- 
trale du Mé-nam, vient d'arriver le gendre du chef de ce pays. Son beau- 
père l'a chargé de se renseigner sur les événements de Luang-Prabang 
et de présenter en cadeau au roi, cinquante ticaux (i5o francs). 



i56 MISSION PAVIE 



La reine a dit à Ngin : « Nous sommes devenus si paiivres que cette 
offrande minime a été reçue avec reconnaissance. » 

Que n'ai-je aussi le moyen de venir en aide à tant de misère ! Mais 
tous savent combien peu me restera après le Aoyage ! 

12 août. — Les astrologues doivent suivant l'usage fixer le départ ; 
le roi vient de leur faire dire qu'il faut procéder à leur examen des as- 
tres et du temps ! 

Au kaluong qui me demandait quand je partirais, j'ai répondu : 
« avec le roi. » 

— Vous pourriez quitter le Mé-Khong avant ou après lui. le voyage 
serait ainsi plus agréable qu'avec ces Laotiens ignorants des usages ? » 

« Leur compagnie me sera un plaisir. Même, d'être de leur 
convoi me parait un devoir, le roi est vieux, je puis lui être utile. Je suis 
décidé. )> 

— Je ne sais si dans ce cas il sera possible de vous procurer les élé- 
phants nécessaires i' » Et il laisse entendre qu'il lui est facile de me faire 
obstacle ! 

« Préféreriez-vous me voir gagner Luang-Prabang avec Pra Enthi- 
ban ? » 

Ces paroles, vraie menace pour lui, le décident : — Combien vous 
faut-il de bêtes .'' 

« Quatre pour moi et les hommes que j'emmène. » 

i6 août. — Le Pra Enthiban s est embarqué sur de longues pirogues 
avec deux jeunes mandarins el vingt hommes de Pitchay. Tout ce monde 
ignorant du pays part moins que rassuré. 

i8 août. — Les astrologues ont indiqué la date du 26. 

Parce qu'il pleut sans interiuptioii depuis trois semaines, ils en ont 
conclu qu'on peut espérer quinze belles journées, et (ju'en plus la lune 
jettera sur nos nuits son grand éclairage. 

Beaucoup de ceux qui s'y trouvent vont quitter Paclay. Les uns 



PREMIÈRE TENTATIVE DE PASSAGE DU MÉ-KHOAG AU TONKIN ih-j 

suivront le nii, d'autres descendront vers Xieng-Kang et Nongkay, 
quelques rares familles regagneront le nord. 

Je laisserai ici mes barques et quatre hommes, ils monteront avec le 
Satou à Luang-Prabang quand le Ratchavong, fils aîné du roi, fera le 
voyage. 

Cette disposition, indice d'un retour sans doute rapprocbé, cause un 
gros ennui à notre kaluong. Il fait ses etforts pour me dissuader de 
laisser hommes ou bagages, quitte à me fournir d'autres éléphants. 
Même, sur son désir, les chefs du village mont représenté qu'après 
notre départ la sécurité n'existera plus au bord du Mé-Khong. 

19 août. — Caressant toujours l'idée quilaeue de me faire marcher 
séparé du roi, cet agent siamois compte sur le vieillard pour me décider 
à abandonner mon intention. Il 1 en a prié. Un des fils du roi vient m en 
aviser en me demandant de ne pas céder à son insistance. 

20 août. — Le kaluong m'a redemandé : (( Quel jour partez-vous .'')) 
— Le 2 fi avec le roi. » 

Alors il m invite à l'accompagner chez le souverain pour tomber 
d'accord. 

Le chao Ratchabout est l'introducteur. 

Dans la pièce voisine, sans porte ni rideau, le roi s'amusait à la con- 
fection d'un panier à riz. Nous le regardions tresser prestement malgré 
son grand âge, les petites lamelles de bambou poli. Avant de venir pour 
nous recevoir, il devait attendre au moins cinq minutes — nouvelle 
étiquette voulue par Bangkok. Ne sachant pas trop quel maintien 
garder pour être dans la règle ennuyeuse pour lui, il faisait semblant 
de ne pas nous voir. 

Si j'arrive seul, le vieillaid m'attend ayant pour souci de me voir 
plus vite : mais le kaluong l'instruisant ainsi de certains usages, doit 
être le premier à s'y conformer. 

En riant j'ai dit : «Les cérémonies seront observées à Luang-Prabang 
et devant la Cour, qu'à Paclay du moins iioti e roi soit libre. » 



iJ8 MISSION l'WIE 



Le kaluoiig avant approuvé, le roi encliatilé est venu à nous. 

Mon compagnon parle le premier comme c'est convenu : 

« En quittant Paclay votre caiavane sera très nombreuse, beaucoup 
de t'amilles. soixante éléphants, plus de ^ ingl chevaux : ne pensez-vous 
pas quil serait meilleur que M. Pa\ ie. un jour avant vous ou un jour 
après parte avec moi.'' » 

« Il éviterait ainsi les ennuis qu'il est bon de craindre dans les gran- 
des foules.'' Chao Ratchabnut, vous qui connaissez la voie de Pitchay, 
dites-nous combien nous aurons d'obstacles et tous les dangers qu'olTre 
le trajet». 

— Ah oui », fait le roi, « racontez cela à M. Pavie » .►• 

Le Chao Ratchabout sait ce qu'il doit dire : Il parle des pluies, des 
torrents gonflés, des eaux débordées, des noyades possibles, des arrêts 
forcés pour attendre la baisse de certaines rivières ; du manque 
d'abris, du manque de tout; des sentiers abrupts, des ravins pro- 
fonds, de l'ascension de hautes montagnes, des chutes d'éléphants 
dans les précipices, des fièvres qui tueront sûrement bien du monde, 
des pillards connus des bords du ^am-Patt ! Son ton assuré, son 
accent sincère ne veulent pas qu'on doute, et le kaluong est tout 
effrayé. Je comprends surtout que le fils du roi tient à nous redire 
combien est fâcheux en cette saison l'inutile départ de son bon vieux 
père, et cette pensée dicte ma réponse : 

« Mon cher kaluong, confiant comme vous dans l'avis du prince, je 
vous conseillerai d'éviter au roi une pareille fatigue, décrire à Rangkok 
qu'ayant reconnu quelles dilllcultés comporte le voyage à l'époque mau- 
vaise, vous pensez bien faire en y renonçant n ayant pas de doute qu'on 
ajjprouvera. J'agirais de même, près du consulat pour mon rendez- vous, 
puis nous partirions pour Luang-Prabang. » 

Le roi tout surpris, dit au kaluong : « à vous de parler ? » 

— Le Chao Ratchabout, dans son exposé, n'avait pas en vue notre 
découragement, il voulait montrer qu'en la circonstance la marche par 
groupes a des avantages d'aise et d'agrément. C'est l'avis du roi, nous 
en parlions hier. » 



PREMIÈRE TENTATIVE DE PASSAGE DL MÉ KIIONG AU TONKIN 109 

« Oui. je m'en souviens» grommelle le vieillard, a mais M. Pavieque 
(lécide-t-il ? » 

— Si le roi permet, mon petit convoi s'unira au sien, on s'entre-ai- 
ilera en cas d'embarras? » 

« Sûrement je veux bien, et le kaluong viendra avec nous ? » 

— Non » fait celui-ci. «. je ne partirai que le lendemain. » 
Je prends congé d'eux tandis que le roi dit au kaluong : 

« Négligeriez-vous la lettre de Bangkok, ne défend-elle pas de vous 
séparer de M. Pavie? » 

Au silence gardé par l'agent siamois resté interdit, le roi a compris 
qu'il lui reproche d'avoir trop parlé, il tien! à montrer qu'il n'a pas eu 
tort, et j'entends encore, en me retirant : 

« \'ous avez déjà manqué à celte lettre, lors de notre fuite de Liiaiig- 
Pruijang ; n'ai-je pas raison de la rappeler lorsque c'est utile ? » 

Dans l'après-midi le roi m'a fait dire que le kaluong s'était résigné au 
convoi unique. 

21 aoiil. — Pour la location de mes élépiianls Ngin est allé voir 
l'agent de Bangkok. 

Celui-ci a dit : « Le roi est très vieux, il devient enfant. Que 
M. Pa\ie ne s'inquiète pas de ce qu'il peut dire: l'aîné de ses fils con- 
duira bientôt toutes les affaires. » 

Cette confidence ne m'a rien appris. La population connaît (pie le 
roi, depuis plus d'un an, bien avant la ruine de Luang-Piabang. a voulu 
laisser le gouvernement. Si rien ne s'est fait, jusqu'à aujourd'hui, c'est 
que Siam voudrait un lôle nouveau dans l'investiture, établissant 
mieux (|ue par le passé que Luang-Prabang est sa dépendance. 

25 iioàl. — Le courant à Paclay semble inoffensif, seul u\i gios 
tourbillon — facile à é\iler — vers le milieu du lit, fait songer au dan- 
ger. Pai interniiltences le grondement assourdi de ses bouillonneMieiils 
brusquement soulevés, prévient les l)aleliers qii ilsdoixcnt longer la rive. 



i6o MISSION PAVIE 



Il s'en faut de trois brasses que le lleuve ait atteint le haut l)orcl de 
ses berges. Jusqu'à présent cinq crues ont été constatées, d'autres vien- 
dront bientôt. Le niveau à chacune s'est d'abord vite haussé de trois ou 
quatre mètres, puis une baisse immédiate de la moitié du bond les a tou- 
jours suivies. 

Le thermomètre depuis mon arrivée a presque invariablement mar- 
qué de 2k" à 20" le matin, et de 28° à 3i" à deux lieures après-midi. 

Dès après mon départ Som avec le radeau, ira joindre la barque dans 
laquelle le Satou est toujours étendu. Jusqu'à Luang-Prabang ils ne se 
quitteront plus. 

L'intérêt que le bonze blessé témoigne à son ami français, semble le 
rendre suspect aux yeux du kaluong, mais lui se prévalant du titre que 
mes soins ont à sa gratitude, fort de l'approbation de son vieux souve- 
rain, s attache à m'éviter tous les futurs ennuis. 

Il s'est bien renseigné sur la route prochaine qu'en longeant le Mé-nam 
je devrai parcourir, souvent, depuis ces derniers jours, il vient me 
mettre au point ; je passe alors de ma barque sur la sienne avec mes 
vieux lecteurs, et Ning et Som, et longuement nous causons. 

Escomptant le succès, il me parle parfois des pauvres Laotiens que les 
bandes emmenèrent en juin, et dont confiant en moi, il rè^e la déli- 
vrance. S'il arrive qu'il voit mes yeux arrêtés sur sa jambe demi-morte, 
il comprend que je songe à la faire re\ivre, et dans son sourire bon je lis 
le gré qu'il m'a. 

Mes quatre éléphants sont loués à un chef du pays de Nam-Pât pre- 
mier canton siamois vers l'est. Pour les conduire j'aurai six cornacs; tous 
hélas adonnés au vice de l'opium sont de plus considérés comme voleurs 
d'éléphants — pour leur maître — de ce côté-ci des frontières. Aussi, 
lorsqu à leur première visite j eus dit mon désir d'acheter plus tard six 
de ces animaux, je ne fus pas surpris de les entendre répondre : « Notre 
maître pourra vous les vendre, même il vous louera les cornacs et 
répondra — si vous le désirez — et des hommes et des bêtes ». 



PREMIÈRE TENTATIVE DE PASSAGE DU MÉkUONG AU TONKIN i6i 

— Il en a donc beaucoup ? » 

« Non, seulement six, mais il s'ariangera pour n'en pas manquer 
en vous contentant. » 

Par suite de l'état des chemins complètement noyés autour de Pit- 
chay, c'est vers Fang. petit village laotien un peu plus au nord que nous 
irons chercher le Mé-nam. 

26 août. — La caravane du roi avance avec lenteur, il m'avait pré- 
venu. Les tout petits enfants, nombreux dans sa troupe, et lui-même, 
craignent les secousses brusques du pas des éléphants lorsqu'il s'accélère. 
Ceux-ci d'ailleurs jeunes pour la plupart, ne sauraient sans dommage 
être forcés dans l'allure. Parti une heure après le convoi, je 1 ai rejoint 
avant l'étape. 

Le chemin suit le Nam Lay, torrent dont l'embouchure donne son 
nom au village que nous avons quitté. Dans un trajet rendu peu com- 
mode par les constantes montées et descentes des hauteurs entre les- 
quelles coulent les ruisseaux affluents — roches au sommet, boue à la 
base — il traverse le courant de deux à trois pieds d'eau, chaque fois 
que la rive opposée devient plus praticable. Parce (pi il est très fréquenté 
la végétation, tout exubérante qu'elle est, n'y peut créer d'obstacles. 
Composée de bambous et de diptérocarpées, elle n'a de particulier 
qu'une petite quantité de tecks dispersés ça et là, encore inexploités. 
Partout elle hmite l'Iiorizon aux yeux du voyageur laissant parfois 
à son admiration des petits paysages surtout captivants lorsque le 
sentier à pic sur le torrent montre, dans un cadre verdoyant dans 
un décor sauvage, l'eau écumant sur les rochers au fond d'un ravin 
assombri. 

A (jôo mètres d'ahitude, Muong lloua. premier échelon de la ligne 
de partage des eaux, entouré de champs de coton, riz, maïs, cannes à 
sucre et pastèques compte soixante-dix cases. Ses quatre cents liabi- 
tants, exempts de tout impôt, se doivent au service des transports pour 
lequel ils ont une trentaine d'éléphants : ils entretiennent de plus, au 
VI. ai 



lOa MISSION PAME 



pieiiiier col dans la monlagnc, un pelil puslc de garde contre les \olcurs 
communs à la frontière. 

En raison des fréquents voyages qu'ils doivent accomplir entre les 
deux fleuves, les éléphants domestiques de Luang-Prabang vivent géné- 
ralement dans la foret proche ; les maraudeurs connaissent bien les lieux 
oii ils sont parqués, et des vols fréquents diminuent beaucoup la valeur 
des bêtes. 

27 août. — Contredisant l'avis des astrologues, la pluie tombe à 
torrents aujourd'hui comme hier. Assis, mal abrité dans la cage sur 
mon éléphant, je puis simplement tracer l'itinéraire et dois sous les 
averses continuelles, renoncer à prendre des notes. 

Le roi ayant des bagages en relard nous séjournons à Muong Houa. 

28 aoûl. — Nous sommes entrés dans le bassin du Nam Pan autre 
gros torrent joignant le Mé-Khong au sud de Paclay. Une barrière ferme 
la route au col, c est là qu'est le poste contre les voleurs qui bien 
entendu savent l'éviter. 

J'ai recueilli pour le Muséum, sur le sol humide de très jolis crabes 
d'une belle nuance jaune d'or, tachés noir de jais. 

Comme le premier jour, la marche dure huit heures. Même terrain 
très accidenté, même végétation. Halte en lieu désert. 

Les moustiques à mon giand dépit, montrent leur présence ! J'en 
avais à peine vu depuis Luang-Prabang ! 

Afin d'isoler un peu mes pieds nus de la tei re mouillée, je jonche 
le sol de ma tente d'une couche de branchages protégeant aussi les cinq 
petites caisses de mon mince bagage. Celles-ci, tout juste longues et 
larges pour être chargées sans difficulté sur le bât des bêles, ont o"'.()o 
sur o"',35. Jointes bout à bout, couvertes de ma natte, elles me font une 
couche en même temps qu'un siège. 

29 «oh/. — Marcl'e sur des plateaux, sol argileux, végétation forte, 
pins semés çà et là, onze gros ruisseauv allant au Nam-Pan. 



PREMIÈRE TENTATIVE DE PASSAGE DU ME KHONG AU TONKIN i63 

Des espaces libres d'arbres ni'oiil permis de voir les liauls sommets 
de la ligne de partage entre le Mé-kliong et le Mé-nam. A leur base le 
eliemin rentre en terrain montueiix pour atteindre le col, frontière de 
Luang-Prabang marquée par une borne à 700 mètres d'altitude. De là 
la descente commence dans le lit, bien plus qu'au Ijord. du tnnent Pa 
Dou. 

Marche péniltle. rendue désagréable par des sangsues qui des arbres 
se laissent tomber sur les éléphants et ceux qui les montent, et qu'on 
retrouve nombreuses à la halte dans l'herbe. 

Campement au bord du Nam Patt naissant, en un lieu inhabité dit 
des « sept manguiers » d'après la tradition, car personne ne se sou- 
vient d avoir vu ces arbres. 

Il ne pleut plus mais une humidité pénétrante nous enveloppe. 

3o août. — De petits plateaux en petits plateaux, la descente s'ac- 
centue. A droite s aperçoivent les monts Dam Chang dont les forêts sont 
très fréquentées des éléphants sauvages. 

Toujours bambous et diptérocarpées peuplent les abords du che- 
min. 

Halte après huit heures de marche ininterrompue au lieu désert dit: 
Peunh Pao, altitude 65o mètres. 

Je suis fatigué et me sens fiévreux. 

3i août. — Par une succession de torrents nous sortirons aujour- 
d'hui des montagnes et entrerons dans la vallée cultivée du Nam-Pàt 
proprement dit. 

Le roi, suivant son habitude est parti le premier. 

Etant un peu malade je compte le dépasser; je 1 aurai vite rejoint. 

Dans un déGlé étroit entre des éminences rapprochées comme les 
bords d un sillon monstre, le sentier circule resserré ; les convois l'ont 
creusé en remuant l'argile qu un petit ruisseau et les pluies entraînent. 
Dans cette boue la marche est encore lalentie. 



iC, MISSION PWIE 



Instinctivement les yeux se porloni inquiets à gauche, à drnile sur 
ces pentes luides et si garnies de bandjous qu'on ne saurait tenter de les 
gravir. Quel magnifique terrain pour une embûche ! Avec des éléphants 
on ne peut qu'aller devant soi, reculer serait impossible, dix hommes y 
arrêteraient n'importe quelle grosse troupe. 

J'exprime ma pensée au cornac et il dit : « Des bœufs jetés parmi 
nos bêtes en un pareil endroit causeraient une panique telle que per- 
sonne de la caravane n'en sortirait indemne. Ce moyen, les brigands 
l'emploient parfois dans nos forets, les éléphants surpris se dispersent 
affolés semant de tous côtés Aoyageurs et bagages. La bande arrive alors 
et ramasse le butin. » 

Ce lieu dont l'aspect éveille ainsi une idée de danger, m'a fait res- 
souvenir des paroles du Chao Ratchabout lorsqu'il y a dix jours il parla 
des ennuis possibles du voyage. J'écoute encore le ton d'amertume qu'il 
donne à ses paroles, je revois le roi résigné, l'air effrayé du kaluong. 

Vers neuf heures je rejoins la queue de la colonne. Pressé d'être à 
la halte, je dépasse — la route devenant large — les éléphants l'un 
après l'autre. 

Ce sont — en majeure partie — de jeunes serviteurs, les anciens 
bien dressés se vendant un fort prix pour le transport des tecks, du 
côté du Mé-nam. 

Ils avancent nonchalants, glanant de ci de là, un tronc de bananier, 
une jeune tige de bambou, une touffe d'herbes humides jetant sur la 
campagne des yeux doux et paisibles tout autant que craintifs. 

Depuis bientôt dix ans que sur des éléphants je parcours constam- 
ment des chemins comme ceux-ci, je me suis passionné pour ces bons 
animaux. Je leur dois d'avoir bien souvent transformé de durs itinéraires 
en promenades de rêve. Maintenant familier de leur vie, je me complais à 
prendre en toute occasion, pour conduire le mien, la place du cornac, et 
m'attache à comprendre: barri et silllements. tous leurs cris et battements 
de trompe, véritable langage qu'un Laotien expert ne saurait méconnaître 
tant chacun d'eux diflere, tant aussi ils expriment de la même manière 



PREMIÈRE TEMATIVE DE PASSAGE DU MÉ-KHONG AU TONKIN i65 

presque sans variations une même impression, un même sentiment : 
impatience, fatiirue, douleur, crainte, eil'roi, chuchotements amoureux, 
joie, langage malernel. 

La moitié des cornacs sont des fumeurs d'opium qui béatement som- 
nolent sur le cou de leurs bêtes le croc mis de côté. Quelques-uns vont 
à pied laissant des petits princes conduire leurs éléphants poui' s'amuser 
et pour apprendre. 

Quatre ou cinq éléplianteaux courent taquins, agaceurs entre les jambes 
des mères et des mâles de la troupe qui lourdement chargés tremblent de les 
piétiner, et pour les éloigner poussent des cris effrayants, hurlent et grognent 
sans cesse. A chatfue instant la trompe d'une mère s'abat sur le dos d'un petit 
corrigeant quelque gaminerie mais ceux-ci semblent n'en avoir nullement 
cure, ils se roulent dans les mares ou se jettent à plat ventre pour teter, 
barrant la route à foute la bande qui en grondant se résigne et stationne. 

Des voix enfantines — des pleurs et des ris — partent des litières 
que les éléphants balancent en marchant, et où déjeunes mères en étant 
bercées, bercent leurs enfants. 

Les femmes ont drapé sur leurs vestes des éeharpes grenade ; les 
hommes sont vêtus de toutes les façons, les enfants d'aucune. 

Chacun sur sa monture, suit à son rang la fde, gais les petits, soucieux 
les grands. On me salue ou des yeux ou des mains — sourires aimables, 
gestes gracieux — et comme je passe vite, on s'empresse de faire place. 

Le roi pour pénétrer en territoire siamois s'est habillé d'une tunique 
lilas apportée de Bangkok par son fils Ratcliabout. 

Penché au bord de sa litière il regarde rêveur dans la forêt profonde 
et se retourne comme son éléphant au bruit du lourd pas du mien. 

En le saluant je dis : h Je me sens fatigué, et par cette grande cha- 
leur, j'ai hâte d'être au but, permettez-vous que je vous précède .** » 

— C'est cela, allez vous reposer au bord de la rivière et faites faire 
le café ! » 

Quand j'entre une heure après dans la plaine des rizières, un superbe 
éléphant à une allure très vive arrive à notie rencontre. 



i66 MISSION PAVIE 



« C'est, » iiic dit le cornac, (x le phyu Sukholhay, gouverneur de 
Pitchay », et il murmure ces mots dont je reste surpris : « Sans doute il 
a lrou\é cjue le roi tarde trop. Nul besoin de soldats pour hùler sa venue, 
de belles paroles suffiront bien ! » 

Je reconnais de suite mon ancien kaluong. Il me dit en passant : « A 
bientôt, à la balte : le roi est l'Iiôte du Siam, je cours le recevoir. » 

Depuis déjà quatre heures, sur le bord sablonneux de la ii\ière 
Nam-Pât, [j'attends la caravane, étonné d'un retard jugé inexplicable, 
lorsque six éléphants paraissent tout à coup précipitant le pas. Surpris 
du petit nombre et de leur marche pressée, je pars au-devant d'eux. 
Pang, un jeune fils du roi. en tète du groupe me crie : 

« Une terrible panique dans le convoi du roi, a eu pour résultat le 
plus affreux désastre ! Mon père n'a aucun mal. Voici des blessés, 
j'implore vos soins! Ma femme a une jambe déchirée de la cheville 
jusqu'au genou, j'ai un pied brisé, notre enfant et nous, sommes tout 
meurtris ! Les cornacs valides apportent sur des claies le reste des 
blessés I 

Dans le temps qu'il parle, un autre éléphant arrive près de nous, 
phya Sukhothay amène le roi. Tous vont vers ma tente, et je suis leurs 
pas. 

Dès qu'il est à terre le pauvre vieillard, les yeux pleins de larmes, 
dit ce qu'il a vu. 

Il tenait la tète de la caravane quand à un détour du chemin sinueux, 
l'éléphant qu'il monte s'est heurté soudain, demi-eiidormi, à la bète 
énorme du phya Sukhotkay. Tremblant sur ses jambes l'éléphant peu- 
reux s'était affaissé laissant échapper un cri d épouvante. Lui il avait pu 
de son éléphant, passer sur celui qui causait le trouble et s'était juché 
près du kaluong. Une panique sans nom avait éclaté dans le même ins- 
tant au centre de la troupe. Tous les animaux secouant les cages des 
litières, voulant s'en défaire, avaient brusquement jeté sur le sol et parmi 
les IjTanelies, ceux qui les montaient avec leurs l)agages, et piétinant 
tout, avaient disparu s enfonçant sous bois. Les seuls a oyagcurs en tète 



PREMIÈRE TENTATIVE DE PASSAGE DL MÉ-kHO.NG AL" TONKIN 167 

et en queue avaient eu le temps de jeter à terre leurs affaires précieuses, 
et de se sauver laissant fuir leurs bètes dont six seulement ont pu ôtre 
reprises. Le Chao Ratchabout. resté sur les lieux, remédie au mal autant 
qii il le peut. 

Sitôt déchargé ce groupe d'éléphants, augmenté des miens, repart 
porter aide. 

\" septembre. — Nous devrons rester pour le moins trois jours au 
bord du Nam Pàt à cause des victimes de la catastrophe, et pour retrouver 
bêtes et bagages. 

Quelle navrante soirée scst passée hier ! Vingt blessés dont cinq 
sont mourants, parents ou serviteurs du roi, presque tous des femmes 
arrivèrent au camp avec des familles dans le désespoir. Les blessures 
les moindres sont la suite de chutes ou de chocs %iolents contre les 
troncs d'arbres ; les autres plus graves sont le résultat du jjiétinement 
par les éléphants. 

Les cornacs valides cherchent chacun sa bète au milieu des bois ; 
trente-deux manquent encore ! 

2 septembre. — Sauf deux ou trois, tous les éléphants sont enfin rentrés. 
On répare cages et litières, on compte les bagages. Nous partons demain. 

Deux blessés sont morts. Les autres nous suivront sur des ci^^è^es ou 
en éléphant. 

k septembre. — La dysenterie d'une attaque brusque vient briser 
mes forces. 

Ngin portant au roi sa tasse de café l'en a prévenu afin que tantôt, s'il 
ne nous voit pas venir à l'étape, il ne s'étonne pas. 

L'état alTaibli dans lequel m'ont mis toutes les privations, les longs 
jours de barque, m'a livré au mal presque sans défense : les forêts 
humides, la chaleur très forte après les averses, les fruits abondants, 
l'eau traître des ruisseaux après celle assainie du ileuve, la nécessité de 
marcher pieds nus sur la terre mouillée ont pu faire le reste. 



i68 MISSION PAVIE 



Aussitùl moulé sur mon éléphant j'ai enveloppé chaudement mes 
pieds nus, et j'ai recherché ce qu'il faudrait faire. Ce n'est, en effet, pas 
la première fois que j'ai à lutter contre cette maladie toujours redoutée. 

Un régime sévère, à peine du riz, la poudre d'ipéca par doses très 
faibles et très rapprochées amèneront, je pense, un état meilleur sans 
que j'interrompe le voyage vers Fang. 

5 septembre. — Encore six jours avant d'être au fleuve! Nous 
aurons fait en moyenne trois kilomètres par heure, vingt-quatre par 
étape. Mon brave Kèo avait parcouru la route tout entière en quatre 
fois vingt-quatre heures ! 

J'ai à peine la force de relever notre itinéraire ! 

6 septembre. — La ciainte pour ma vie que je viens de lire dans les 
yeux navrés de la vieille reine quand en la dépassant elle a remarqué ma 
mine défaite et mon teint pîdi. ma dit à quel point le maldont je souffre 
inspire d'effroi aux gens du pays. 

Je m'étais enquis des moyens employés par eux pour s'en rendre 
maître, et j'avais comprisquen toute raison ils le jugent mortel dès qu'on 
m'eût cité comme médicaments les seuls astringents fournis par des 
fruits ou par des écorces. 

(i J ai le bon remède, » ai-je dit en saluant, u dans trois ou quatre jours, 
la veille d'être au but, j'espère être guéri ! » 

g septembre. — Au village de Fang, centre laotien du royaume de 
iNan, au bord du Mé-nam à l'extrémité des terres élevées bordant le 
delta, ce quinzième jour après le départ, nous sommes arrivés très pé- 
niblement et presque à la nuit, — marelie au long de champs pleins de 
l'eau des pluies gardée pour le riz. 

J'ai pu mettre un terme à la dysenterie, mais une fièvre violente 
achève de m abattre. 

Les fils aines du roi cl du second roi venus de Bangkok avec phya 



PREMIÈRE TENTATIVE DE PASSAGE DU MÉ-KHONG AU TONKIN 169 

Nonn, mandarin siamois, se trouvent ici. Dans une huitaine, tous, 
accompagnés par un officier, Louang Datzakorn, et cent vingt soldats se 
mettront en route pour Luang-Prabang sur nos éléphants qui en atten- 
dant prendront le repos dont ils ont besoin. 

Kèo de retour avec leur convoi, m'apporte aussitôt ma correspon- 
dance. 

Me laissant lespoir que la Convention est loin d'être soumise à la 
discussion de notre parlement, elle me donne l'avis que l'Etat-major 
des troupes du Tonkin étudie la marche d'une colonne française 
dans les régions thaïs que j'ai signalées en mars et avril. 

Combien je souhaite à cette occasion que le consulat obtienne des 
Siamois, la mise en ses mains des quatre captifs, enfants de Kam-Seng 
dont j'ai réclamé la libération ! 

Leur rapatriement par des soins français auiait pour effet de nous 
acquérir leur reconnaissance. L'entrée de nos troupes sur leur territoire 
s'ils les conduisaient, s'opérerait sûrement dans les conditions les plus ' 
favorables. 

Voici sur leur compte ce que sait kèo, et ce qu'on dit d'eux depuis 
quelque temps. 

Délivrés des fers lorsque le Chao-meun — rendu cii'conspect par 
la marche sur Theng de leur frère Kam-Oum — parvint à Bangkok, 
on leur expliqua que l'arrestation de leur petit groupe résultait d'un 
malentendu ayant eu pour cause de bonnes intentions: qu ils de- 
vraient écrire à tous leurs parents qu'on les traitait bien, et qu ils re- 
viendraient à la belle saison avec les Siamois chargés d'occuper tous 
les territoires. 

La subite nouvelle de la destruction de Luang-Prabang, augmenta 
encore la considération qu on leur témoignait. On les assura que le sac 
de cette ville était excusé et que reconnaître Siam serait pour les leurs, le 
meilleur moyen de se garder libres devant les Français et indépendants 
des bandes chinoises. Ils promirent tout, et ils écrivirent, et Kam-Sara, 
l'un d'eux, fut de suite choisi pour porter les lettres. 

VI. 22 



170 MISSION PAVIE 



Il a voyagé dans le même convoi que mon Cambodgien. Kèo le con- 
naît, il sait sa demeure. Que je serais aise de l'entretenir 1 

Ngin s'est renseigné, et il vient m'apprcndre quà notre arrivée on 
a expédié le fils de Kam-Seng dans un autre lieu avec huit soldats ! 

lo septembre. — Les princes laotiens sachant mon état, sont venus 
me voir avec phya Nonn. l'officier siamois et les kaluongs. 

Le Chao Ratchavong en me remerciant pour tout le passé, m'an- 
nonce que son père reste près de lui une semaine à Fang après quoi 
content, il gagnera Siam. 

Tous les six s'unirent en un seul souhait pour ma santé, dit par phya 
Nonn, et dans le conseil que j'aille à Bangkok comme le vieux roi 
pour m'y rétablir. 

Je leur fis connaître mon intention d'aller à Pitchay, centre de res- 
source, le surlendemain, et de les rejoindre à Luang-Prabang après la 
rencontre avec mon consul. 

Puis sans transition, devant leur silence désapprobateur: 

« Vous avez ici dans votre convoi, un sujet français, je voudrais 
le voir, vous m'obligeriez en me 1 envoyant. Il se nomme Kam-Sam ? » 

Phya Nonn vers qui je me suis tourné, évite de parler. Il regarde 
les princes et les kaluongs tandis que j'ajoute : a J'ai fait à Bangkok 
pour lui et ses frères, une réclamation, n'en sauriez-vous rien .»* » 

Le Chao Ratchavong comprend l'embarras du haut mandarin, il 
glisse ces mots : 

« Kam-Sam est parti hier pour son pays, phya Surrissak ramène ses 
frères. » 

Et le phya Nonn, de plus en plus muet, d'un geste me répond : 
« Vous venez d'entendre ! je n'en sais pas plus ! >» 

Enfin (juand j'exprime l'espoir d'être aidé par eux au voyage pro- 
chain, phya Nonn me dit cette phrase préparée : 

« De votre mission nous ne savons rien. Seul phya Surrissak, le 
général que aous connaissez, aura qualité pour s'en occuper. » 



PREMIÈRE TENTATIVE DE PASSAGE DU MÉ KHONG AU TONKIX 171 

— Et quand viendra-t-il ? » 

« La date n'est pas sùie, tout est déjà prêt pour le recevoir et pour 
son voyage. Un grand nombre dhommcs, cinq cents éléphants réqui- 
sitionnés l'attendent ici ou bien à Pitchay. Il ne peut tarder. » 

1 1 septembre. — Trois femmes blessées lors de la panique, viennent 
de succomber. Les autres victimes sont hors de danger. 

Je vais quitter Fang. J'ai dit au revoir au roi et aux siens, à mes bons 
amis de sa caravane les assurant tous de notre proche rencontre à Luang- 
Prabang. 

12 septembre. - — Je suis à Pitchay. phya Sukhothay et le kaluong 
y sont avec moi. Si j'en suis capable, demain dans la matinée, ils me 
conduiront à un prince Siamois, demi-frère du roi, nommé commis- 
saire chargé d'assurer les réquisitions en vue de la guerre. 

Dès notre arrivée kèo est allé aux trois bateliers qui au mois de juin 
le menèrent au Siam ; et il m'a appris qu'après une enquête ils lurent 
condamnés à recevoir, partagés entre eux, cent coups de rotin 1 La re- 
mise sans date de l'exécution n'a d'autre motif que notre présence ! 

J'ai interrogé phya Sukhothay. 11 ma ronfirnié la condamnation en 
niant le motif. « Leur faute c'est d'avoir pour cuire leur riz allumé du 
feu sur cette pirogue qui leur fut confiée — elle en porte la trace. » 

— Ils ont fait ainsi, » lui ai-je répondu, w comme c'est 1 habitude 
pour aller plus vite. La planchette noircie ne vaut pas cinq sous ! Per- 
sonne n'est trompé, les populations sont ainsi prévenues que qui m'as- 
sistera en quelque manière, encourt de gros risques ! » 

Et je lui ai dit : « ma plainte au consul ira jusqu'au roi ! » Mais j ai 
bien compris qu'il s'en soucie peu. 

i3 septembre. — Affectant des manières urbaines sous de la con- 
trainte, s'atlachant surtout à bien laisser voir aux deux kaluongs — pros- 
ternés sur jambes et coudes comme l'entourage — que la considération 



173 MISSION PAVIE 



si mince soit-ello (ju il me témoignera, est toute de forme et bien obligée, 
le prince Samprassil m'accueille sans qiiitlcr la natte où il est assis. 

Il se dit peiné de me voir malade, et s('ra lieureux s'il peut m'ètre 
utile à m'en retourner vers la capitale. 

Il accepte avec mauvaise grâce cpie je reste ici jusqu'au rendez-vous 
— à cause du passeport il ne jjeut faire moins — et il cliarge phya 
Sukbothay de se renseigner sur un logement pouvant marranger. 

Quant à mon courrier, certain que j envoie un homme le porter par 
le même convoi formé pour le roi de Luang-Prabang s'il ne s'en charge 
pas, il m'a demandé de le lui remettre le quatrième jour. 

Dans l'après-midi Phya Sukhothay est venu me voir. 

« Les cases de repos comme les pagodes, rien n'est disponible, tout 
est occupé ou est réservé aux troupes attendues ! » 

• — • S'il en est ainsi je garde ma barque ! » 

« Celle que vous avez ne peut être louée, il faudrait l'acheter ! » 

— J'en passerai parla. » Et je l'ai payée. 

Deux cent vingt licaux — double de ce qu'elle vaut — ôtés de ma 
bourse l'ont bien appauvrie et je me demande comment je ferai si le 
i5 octobre, le rendez-vous sur lequel je compte venait à manquer. 

\ li septembre . — Notre kaluong a reçu l'avis qu'il doit sans tarder 
reprendre la route de Luang-Prabang. 

J'en puis bien conclure qu'on est convaincu qu'avant peu de temps 
j'y irai aussi. 

Par suite j'espère qu'on va renoncer à tous ces efforts dont le but 
était mon retour au Siam ovi je n'en doute point, on eût fait en sorte de 
me retenir indéfiniment. 

3 octobre. — J'ai été gravement malade. Après une quinzaine de 
mauvaises journées, je sens aujourd'hui l'amélioration. On m'achète 
chaque jour des papayes bien mûres, elles me réconfortent, l'appétit 
revient. 



PREMIÈRE TENTATIVE DE PASSAGE DU MÊ-KHON'G AU TONKIN 178 

Le 17 septembre javais fait parlir 1 important courrier qui depuis 
deux mois grossissait sans cesse. A peine dégagé de ce lourd souci, une 
réaction brusque s'opéra en moi. J'avais eu raison de la dysenterie, 
pour la mieux soigner j'avais observé moins scrupuleusement mon an- 
cien régime — quinine préventive — la fièvre me reprit, et mes com- 
pagnons craignirent de me perdre. 

Phya Sukhothay vint me visiter. Je lui demandai un médecin 
siamois. ^ 

J'ai le souvenir que 1 excellent linmme qu'il m'a envoyé était tout 
tiemblanten me présentant un sudorifique ! Mes Cambodgiens eurent 
1 impression qu'il craignait autant les accusations de m'avoir sauvé ou 
de m'avoir tué ! Malgré leur opposition, je pris le breuvage : carda- 
mone. canelle s'y mêlaient dans l'eau. Aucun cbangement comme consé- 
quence ne se signala. 

Pendant cette période maintenant obscure où la fièvre toucha souvent 
au délire, le vieux roi passa allant à Bangkok ; Ngin l'alla saluer. De même 
notre kaluong partit pour Luang-Prabang. Je ne les vis point. 

Un jour que je reposais après un accès, un des serviteurs du prince 
commissaire vint dire à mes hommes que son maître avait un urgent 
besoin de deux cents ticaux. Informé ensuite, n'ayant pas la somme, je 
lui fis porter tout ce que j avais, cent soixante ticaux. L'homme reçut 
largent. 

Aujourd'hui m'apercevant que je n'ai plus rien, j ai envoyé Ngin 
demander au prince d en rendre partie. 

En riant celui-ci lui a répondu : « Votre chef fut dupe d'un habile 
coquin : l'homme s est enfui emmenant une fille mon esclave. Je perds 
plus que vous, si on les retrouve je vous préviendrai ! » 

^ oyant mon chagrin Ngin me présente les économies de mon petit 
monde, disant : « Elles vous permettront d'attendre le consul. » 

9 octobre. — Plus approche la date de mon rendez-vous plus je suis 
inquiet d'être sans nouvelles. J'ai peur d'un mécompte dont mon per- 
sonnel serait malheureux plus encore que moi. Trois ou quatre jours ne 



174 MISSION PAME 



se passent pas. sans cpi un courrier destiné au prince narrive à l'ilchay : je 
n'ai aucun doute sur le parti pris, observé par ordre, de me taire tout. 

Demain tentant un effort, je sortirai pour la première fois: j'irai à 
la jonque où est installé pliya Sukhothay ; peut-être rapporterai-je 
quelques précisions. 

10 octobre. — M'appuyant au hras d'un des Cambodgiens et sur un 
bâton, j'ai fait le chemin en longeant le fleuve. 

J'ai dit pour prétexte au- vieux kaluong, mon désir de faire dans les 
premiers jours une visite au prince, puis j'ai essayé d'apprendre quelque 
chose ! 

11 s'est fait discret supposant seulement, avec tout le monde que 
d'un jour à l'autre les petits vapeurs traînant le convoi de l'ancien Chao- 
meun maintenant phya Surrissak, seraient signalés. 

Plutôt mécontent du résultat nul de cette démarche, un peu fatigué 
par les cinq cents pas, j'accepte la barque qu'il tient à m'offrirpour ren- 
trer chez moi. 

Lne brise presque fraîche, précurseur certain de la belle mousson 
ainsi commencée, souffle du Nord-Est. 

En la respirant je me sens revivre, aussi, pour attendre l'heure du 
déjeuner, je vais reposer sur un tronc d'arbre mort laissé par les eaux 
au long de la Jilage et auquel ma barque se trouve amarrée. 

Séduit par le charme de l'immense tableau, d'un regard j'admire la 
vaste nappe liquide, la blancheur des voiles semées çà et là, le ton vert 
des bords en opposition avec l'eau bourbeuse de la dernière crue ; puis 
mes yeux se portent sur le sud lointain laissant ma pensée aller comme 
en rêve. 

Je revois entière la saison finie ne regictfant rien ni peine ni temps 
puisque j en ai eu d'utiles résultats, et je souhaite qu'une suite plus fer- 
tile encore en bons avantages, soit la conséquence des marches prochaines 
rendues plus faciles par de beaux mois secs. 

Un point vite grossi, une embarcation dépourvue de voiles, un léger 
panache de fumée noirâtre me ramènent soudain à l'état présent. Je 



PREMIÈRE TENTATIVE DE PASSAGE DU MÉ-KHONG AU TONKIN 175 

crie: « ma jumelle ! » aux hommes de ma barque, songeant en moi- 
même : C'est le Surrissak, avec lui du moins je pourrai parler! 

Le son affaibli d'un sifllet strident s'entend très distinct. Sur la berge 
nue des gens apparaissent; leurs exclamations: « Pliya Surrissak ! » atti- 
rent la foule vers l'apponlement du prince commissaire. 

Dans le même instant je peux distinguer les couleurs françaises ! 

Mes Cambodgiens débordant de joie agitent en tous sens et comme 
un signal mon vieux pavillon ! 

La chaloupe le voit, un quart d heure après elle estjjrès de nous ! 

Qui s'est présenté, pressant tout joyeux mes deux mains tendues P 

Camille Gauthier, négociant français venu du Tonkin, et M. Pinson, 
son interprète, sujet italien. 

Quelle heureuse surprise ; elle me rend ému jusqu'au dernier 
point ! 

Délégué d'un groupe commercial et industriel, mon compatriote qui 
apporte un stock d'objets pour la vente, va faire une étude à Luang- 
Prabang et dans le Laos. Il a engagé Pinson à Bangkok. 

Ils m'annoncent l'arrivée prochaine deM. Hardouin venant à la place 
du Chaigé d'affaires. 

J'ai de leur jirésence et de cette nouvelle un plaisir sans bornes, 
meilleur réconfort ! Mes hommes soni aussi contents à l'exlrème, cet 
instant de joie monte leur courage, d semble (ju ils se croient lout 
près d'être en route ! 

Pendant qu'heureux nous nous réjouissons, la foule s'amasse autour 
de la case du prince commissaire. Au long de la rive les barques sont 
23enchées chargées de curieux. Tous viennentpour saluer phya Surrissak, 
personne ne songeant à voir un Français ! 

Phya Sukhothay apparaît alors. Avec bonhomie d'un air enlendu 
il me parle ainsi : 

« Quand vous êtes venu chez moi ce matin vous étiez certain de voir 
vos amis ! Comment avez-vous connu leur voyage ! » 

Je ris sans répondre. J'aurais beau lui dire que je l'ignorais, il n'en 
croirait rien ! 



176 MISSION PAME 



Le regard inquiet, il salue ensuite les deux arrivants, reçoit leurs 
passeports pour les étudier, et émet l'avis d'une visite au prince dans 
l'après-midi plutôt que demain. Puisil se renseigne autant qu'il le peut, 
et il se retire vraiment contrarié d'entendre cette nouvelle, très vite ré- 
pandue : « phya Surrissak attend à Bangkok l'ordre de partir ; de date 
de départ il n'est pas question. » 

Le vieux kaluong devait bien connaître, je n'en doute pas, l'immo- 
bilité des troupes siamoises dans la capitale. II l'avait ici habilement 
cachée, tous vont le comprendre! 

Tandis que la foule s'éloigne déçue, des hommes en nombre, réqui- 
sitionnés pour l'installation des troupes attendues, et pour les transports, 
s'approchent du vapeur, ils en interrogent l'équipage siamois puis par- 
tent silencieux n'osant exprimer l'ennui qu'ils éprouvent du temps 
qu'ils vont perdre ! 

Ma correspondance vite dépouillée m'apprend qu'il n'est plus ques- 
tion de la Convention ! 

L'envoi d'une colonne française dans les cantons thaïs est bien ré- 
solu. Une Commission dont je suis le chef, ayant pour objet l'étude des 
frontières, vient d'être instituée, et deux officiers partant du Tonkin 
doivent me rejoindre pour en faire partie. Trois agents siamois suivront 
d'autre part pour le même but, la marche de nos troupes. Les frais du 
voyage seront à la charge du gouvernement chez lequel seront les uns ou 
les autres de ces commissaires. 

Cette clause finale me rend soucieux ; les réquisitions, système ordi- 
naire d'approvisionnement et pour les transports dans ce pays-ci rui- 
neux et pénible pour les habitants, nuisible au prestige de quiconque 
l'emploie, ne peuvent convenir à un groupe français. Nous avons en 
vue de nous faire aimer surtout dans les territoires mis en discussion. 
Il faut que j'avise à mettre de côté une pareille manière. Nous serions 
haïs si nous l'adoptions. 

Dans notre visite le prince s'est montré sous le même aspect que la 
première fois. 



PREMIÈRE TENTATIVE DE PASSAGE DU MÉ KIIONG AU TONKIN 177 

Il a refusé à M. Gauthier la moindre assistance pour la location d'élé- 
phants ou barques en vue du transport de ses marchandises. Son passe- 
port — du genre asiatique qui laisse compter sur une juste aide et n'ac- 
corde rien — ne l'y oblige pas. 

L inutilité pour notre négociant d'une tentative de s'organiser en de- 
hors du jirince nous est garantie par l'alTaire récente des pauvres rameurs. 
Aussi, d'après mon conseil, s'est-il résolu au débarquement de tout son 
bagage. Renvoyant ensuite le jjetit vapeur loué onéreusement, il attendra 
la proche présence de M. Hardouin, dans cette pensée qu'une solution 
suivant ses désirs peut intervenir à cette occasion, et qu'au cas contraire 
il aura du moins la ressource finale de l'accompagner lors de son retour. 

i3 octobre. — Dans ces quelques jours j'ai fort apprécié mon com- 
patriote. Sa forte santé, son tempérament calme et décidé, son carac- 
tère bon. conviennent très bien au but poursuivi. 

J'ai aussi pensé que pour rendre plus siirs les résultats de ma 
mission il serait utiU' de n'être pas seul. Avant peu de temps je pars 
vers le nord, qui sait quand le Siam laissera me rejoindre les deux 
officiers venant du Tonkin ! J'ai été malade, je puis l'être encore, à 
j^eine même suis-je convalescent ; deux hommes valent mieux qu'un 
à si grande distance, il faut tout prévoir I 

De n<js entretiens il est résulté qu'au cas d'un refus d'aide, persis- 
tant, M. Gauthier n'abandonnant pas l'étude en projet vendra à Pitchay 
le plus qu'il pourra de ses marchandises, renverra le reste, et — en 
volontaire — viendra avec moi à Luang-Prabang. 

\k oclohre. — Les forces disparues reviennent peu à peu. J'ai (juitté 
ma barque pour la seconde fois, nous a\onstous trois rendu sa visite au 
vieux kaluong. 

Nous revenions (piand parut en vue le petit vapeur de M. Har- 
douin. 

Tandis (ju'au collègue que je connais bien, j'exprime, charmé, mes 
remerciements d'avoir accepté de faire ce voyage, lui veut me parler de 
YI. a3 



178 MISSION PAVIE 



mon cher vieux roi qui est allé voir le Chargé dalTaires et me fait porter son 
hon souvenir. On l'avait reçu avec tous égards à la Cour siamoise, et il 
avait l'espoir départir hientùl pour son beau Lan-Chang et de m'y revoir. 

Puis Hardouin me nomme les deux officiers, futurs compagnons 
de mes prochaines courses : Cupet, capitaine au 1' de zouaves, lieute- 
nant Nicolon, Légion étrangère, et il me fait connaître que quand la 
colonne expéditionnaire dans les cantons thaïs aura l'ordre de marche, 
j'aurai un avis pour la rencontrer. 

Toutes les provisions dont j'attends l'envoi, sont sur son bateau dans 
soixante-dix caisses. 

Une lettre passeport dont il est porteur, doit faciliter mon prochain 
voyage dans les conditions voulues par l'accord dont le résultat crée la 
Commission. 

On ne sait au juste dans combien de temps phya Surrissak quittera 
Bangkok ! 

Comme la première fois, phya Sukhothay est venu saluer et se 
renseigner. 

La coïncidence de cette arrivée d'un second vapeur à l'instant qui 
suit une seconde visite, étonne au possible le vieux mandarin plutôt 
soupçonneux. Il ne peut pas croire à un pur hasard. Aurai-je donc 
— il semble en douter — un moyen caché de correspondance .'• En 
voulant détruire ses suppositions, je les affermis. 

Dans l'après-midi j'irai vers le prince. Je lui présenterai mon ami 
Hardouin, dirai mon départ, et prendrai congé. La hauteur des eaux 
permet en effet au petit vapeur d'aller jusqu'à Fang ; remorquant ma 
barque, il y conduira notre petit groupe. Ce sera pour moi quelques 
jours d'avance. 

Nous avons trouvé la même attitude chez le prince siamois. 

La lettre passeport, loin de me servir devient une entrave ! Portant 
son adresse, il la gardera! En fait elle supprime mon ancien papier. Me 
voici sans titre de circulation ! 



PREMIÈRE TENTATIVE DE PASSAGE DU MÉ KHONG AU TONKIN 179 

J'en demande copie. « C'est bien inutile, » m'est-il répondu, « pliya 
Suriissak pourvoiera à tout. » 

Cependant j'insiste, n'ayant pas souci d'attendre la venue du jeune 
général. Tout ce que j'obtiens c'est cpi lui mandarin me délivrera une 
sorte d'avis disant qui je suis aux: chefs sur la route. 

Alln d'emporter le remplacement de mes provisions et de mon 
bagage perdus dans la ruine de Luang-Prabang. je demande à louer 
vingt-deux éléphants. 

Le prince m'en offre six. C'est ce qu il peut faire si je n'attends pas 
les troupes siamoises comme il le conseille. A son arrivée phya Sur- 
rissak — il en est certain — satisfera à tous mes désirs. 

J'ai de suite compris qu'il avait des ordres, et qu'en me rendant la 
marche difficile il a essayé de me résigner au retard qu'il souhaite. 

Depuis cjuej'en ai reçu la nouvelle, j'ai beaucoup songé à l'expé- 
dition de notre colonne dans les cantons tha'is ; et n'ai point douté qu'elle 
va contrarier au delà de tout, la Cour de Bangkok. 

Fixée sur la non-valeur de ses propres titres, celle-ci comprend 
que le chef français prendra possession de tous les pays dont par la 
conquête de l'Annam-ïonkin, nous sommes les maîtres ; et clic se rend 
compte que si Surrissak avec son armée marche parallèlement aux soldats 
français, il devra garder un rôle platonique essuyant l'ennui de voir 
constater ses empiétements sur nos territoires. 

Dans ces conditions il serait bien mieux que cette Cour convhit qu'elle 
fit une erreur; tout s'arrangerait le plus simplement. 

Mais que deviendraient ses projets au nord, et dont l'envoi à Laï du 
jeune Kam-Sam, indique l'ampleur, marque l'exécution.'* 

Bien évidemment de ce côté-là, elle a entrevu la possibilité d'un 
échec pour nous. 

Aussi persistant dans ses prétentions, elle prépare des troupes et, 
avec un chef instruit en Europe, nomme pour aller auprès des Français 
deux autres commissaires connaissant à fond tous les cantons thaïs. 

Elle pense, je suppose : Si les habitants dont le Surrissak conserve 



i8o MISSION P.WIE 



les chefs captifs ou otages, accueillaient très mal la colonne française, 
fuyaient devant elle, se disaient Siamois, si cette colonne ne trouvait 
en route ni le Surrissak, ni MM. Pavie, Cupet, Xicolon, si dans ces 
cantons point encore connus, de langue ignorée, tout semés d obstacles, 
elle avait pour introducteurs près des habitants les seuls commissaires 
venus de Bangkok, elle emporterait après un passage forcément rapide, 
l'impression spéciale que Siani peut souhaiter. Rien n'aiderait autant 
pareil résultat qu'un retard habile dans la mise en marche des troupes 
de Bangkok, surtout que l'absence de M. Pavie. 

Ne serait-ce pas pour favoriser un semblable but que !e Surrissak 
s'éternise au Siam et que tant d'ennuis naissent sous mes pas.!^ Je dois le 
prév oir ! 

Mon parti est pris. Je vais faire en sorte de joindre nos soldats. 

Sans récriminer ni laisser paraître ce que je devine, j ai donc 
accepté les six éléphants. 

Quant à mes bagages je m'en passerai. 

Pour la forme j'ai encore réclamé de l'aide pour M. Gauthier, bien 
inutilement. 

Demain la chaloupe d Hardouin nous conduit à Fang. 

21 octobre. — Depuis quelques jours, nous sommes à Fang nous 
organisant pour notre voyage. Des agents siamois, envoyés exprès, nous 
ont fait comprendre qu'ils ont pour mission do veiller surtout à ce qu'en 
dehors des six éléphants fournis par le prince, nous n'ayons pas d'aide. 

Voulant emporter un bagage, le plus gros possible, vivres et tentes, 
plaques photographiques récemment reçues, nous renoncerons à monter 
nos bêtes et irons à pied. 

Quel grand embarras pour la sélection de l'indispensable ainsi limité ! 

Deux des Cambodgiens resteront à Fang chaigés de garder ma bar- 
que et mes caisses. 

Hardouin, emportant la correspondance, devra exposer au Chargé 



PREMIÈRE TEÎNTATIVE DE PASSAGE DU MÉ-KHONG AU TONKIN i8i 



d'aflaiies dans quelles conditions il nous voit partir et combien larran- 
gcmcnt pour les commissaires est peu obser\é. Je voudrais aussi qn il fût 
entendu que mes lettres aient droit à tous les courriers. 

22 oclolire. — Les six éléphants se sont mis en route, notre personnel 
les suit plein d'enlrain. Comme à l'habitude je marche pieds nus, d'ail- 
leurs ruisseaux et torrents, l'état des chemins à celte fin des pluies, 
m'y eussent vile forcé. Gauthier me voyant ainsi, sans hésitation ôlc ses 
bottines, il les lance au lleuve et fera comme moi. 

Des curieux en nombre : enfants, femmes et hommes, Laotiens, Chi- 
nois, sont autour de nous. Personne deux n'ignore les conditions dures 
de notre départ. Chacun a jju croire comme l'ont espéré les agents sia- 
mois qu'au dernier moment nous reculerions devant l'abandon de notre 
bagage. Visiblement notre résolution cause dans tout ce groupe des 
plus sympathiques une satisfaction égale au souci que montrent les chefs. 

Jusqu'à la forêt, ceux-ci font cortège, suivis par la foule. 

Lorsqu'Hardouin ému nous embrasse tous, les agents siamois s'ap- 
prochent à leur tour avec embarras ; ils veulent l'imiter, ils semblent 
nous dire presque timidement : ce cjue nous fimes vis-à-vis de vous, était 
notre devoir. 

Tandis que la foule s'arrête étonnée, regarde respectueuse, sans faire 
de façons nous tendons nos bras. 

Quand après cent pas nous nous retournons, tous ont disparu. 

Longeant leMé-nam, quittant la limite des terres d'alluvion, le sen- 
tier très large circule sous les arbres, il rencontre la roche, gravit des 
collines enserrant le fleuve et pénètre ensuite dans l'immense massif qui 
à l'infini s'étend vers le nord. 

C'est l'époque active de l'exploitation des forêts de teck. Des buffles 
par couples et des éléphants traînent vers les berges des troncs de toutes 
tailles dont les mariniers forment des radeaux. 

Sur cette rive gauche, un village, Patao, est au confluent du plus im- 
portant des quinze torrents tour à tour franchis. 



MISSION PAVIE 



L'étape, Tdluol, est sur 1 autre rive. Le décliargenicut de notre ba- 
gage, 80n passage en barque, la lente montée d'un bord presque à pie haut 
d'au moins dix mètres nous mènent à l:i luiit. 

Le cliefdu village accourt empressé, offre pour logis un temple boud- 
dhiste comme il n'y en a pas à Pitchay ni à Fang, et dont les jeunes 
bonzes, pour nous recevoir, ont vite lait libre la salle principale. 

Cet accueil charmant nous rend très heureux, nous sommes surpris 
de ne pas trouver les gens en défiance ; ces bons Laotiens n'ont pas auprès 
d'eux d'agent de Bangkok venant modérer leurs dispositions si hospita- 
lières ; nous nous demandons si le [)rince Siamois voyant inutiles toutes 
ses tentatives n'a pas renoncé à nous entraver ! 

Quatrième fds du vieux roi de Nan. le Chao Maha Prom a depuis 
deux mois, réuni ici soixante éléphants pour le Surrissak; à peine arrivés 
nous l'avons appris. 

Nous savons aussi qu'un assez grand nombre d'autres éléphants 
restent disponibles. 

Un espoir nous vient, peut-être mes caisses pourront-elles nous 
suivre ! J'irai voir le Chao, nous séjournerons le temps qu'il faudra. 

Ngin va aussitôt jjrier celui-ci de me recevoir dès demain matin. 

• Le Chao Maha Prom connaissait déjà l'énorme retard de l'armée 

siamoise, et tout consterné d'avoir à garder peut-être longtemps cornacs 

et bêtes, il a expédié au prince à Pitchay une demande d'ordres. Ma venue 

sans doute est le bon prétexte qu'il a dû donner. 

23 octobre. — J'ai fait ma visite. 

Dix ou douze chefs entourant le Chao se lèvent lorsque j'entre, lui, 
fait quelques pas au-devant de moi ; nous nous asseyons sur un grand 
tapis au milieu duquel sont placés les boîtes et les vases d'or contenant 
tabac, arec et bétel et du thé fumant. 

Parlant de sonjjère que je vais connaître, louant son pays qui di'puis 
hier nous laisse charmés, je dis le souhait que nous formons tous, que 
le bon vieillard soit très bien portant et que son pays garde le bonheur. 



PREMIÈRE TENTATIVE DE PASSAGE DU MÉ-KHONG AU TONKIN i83 

Empressé alors, heureux dun sujel de conversalion qui l'assure bien 
dans sa eontcnance, il salue le nom de son père et roi de l'inclination de 
tcte la jjIus respectueuse, en nous apprenant que quoique dépassant 86 ans, 
il a ses cheveux et toutes ses dents — chose rare ici — et dirige seul 
avec son grand fils, toutes les afTaires dans sa capitale. Ses autres garçons 
sont dans les cantons divers du royaume pour fournir de l'aide à l'armée 
du Siam. 

Sitôt qu'il se tait les chefs continuent : 

« Dans notre royaume nous faisons la guerre aux fumeurs d'opium, 
aux joueurs, aux voleurs — les uns valent les autres. Dès qu'il est 
prouvé qu'un homme a ces vices il est sans pitié, condamné à mort ! 
aussi sommes-nous tout à fait tranquilles, vivons-nous heureux ; le jeu et 
le vol sont presque inconnus, nul ne fume 1 opium. Notre capitale est tou- 
jours 1res propre, ses pagodes sont riches, bien entretenues, vous serez 
content de votre voyage. Danscecanlon-ci nous sommes trop près des 
frontières siamoises, les gens vicieux et les maraudeurs venus du dehors s'y 
mêlent souvent aux bons habitants et nous forcent ainsi à des précautions 
de sécurité inutiles ailleurs. En allant plus loin vous remarquerez au long 
de la route lelTet de nos lois, et reconnaîtrez combien elles sont sages. » 

Les événements de Luang-Prabang ont intéressé à un point extrême le 
Chao Maha Prom. Il a fait visite au vieux roi Ounkaiii lors de son séjour 
au village de Fang. Maintenant il voudrait savoir si je crois probable 
son retour bientôt au bord du Mé-Kliong, et dit par avance, comme avec 
contrainte: « Le roi est très vieux, le mieux qu'on puisse faire c'{>st de 
le garder toujours à Bangkok ! » 

En parlant ainsi il semble chercher une réponse plutôt dans mes 
yeux qu au bord de mes lèvres — qui pourraient tromper — - et son 
entourage timide l'imite. 

Il n'est pas douteux que tous jugent prudent de paraître croire que 
le bon vieux roi doit porter le poids de l'invasion de Luang-Prabang. et 
pour alfirmer qu'ils n'imaginent pas que Siam ait des torts, ils n'hési- 
tent pas à déclarer juste que le pauvre prince finisse dans l'exil, les jours 
qui lui restent. 



184 MISSION PAVIE 



En se lamentant avec âpreté le 9 août dernier, mes anciens lecteurs 
avaient l'intuition que Siam voudrait voir cette catastrophe ainsi appré- 
ciée, et ferait au besoin, le malheur du roi pour se disculper. 

Mon cornac aussi, sous une autre forme, m'avait révélé la note ayant 
cours dans le menu peuple quand le 3i , nous avions croisé phya Sukho- 
thay sur son éléphant. 

Il est bien possible que les kaluongs et le commissaire, jaloux de 
garder son prestige au Siam, aient laissé prendre corps et faire leur 
chemin à de pareils dires, mais j'ai trop confiance dans le grand bon sens 
de l'ancien Chao-meun et dans sa sagesse pour avoir le doute qu'il ne 
défende pas avec énergie le roi laotien contre une injustice dont le carac- 
tère serait apprécié: odieux et cruel au bord du Mé-khong. 

Aussi avec l'assurance de ma conviction, et le ton sérieux ne des 
mots peu dignes qu'il a prononcés, je répète au prince, le sens des pa- 
roles répondues au roi de Luang-Prabang ce même 9 août. 

« Comme votre père dont il est cadet de près de dix ans. le vieux 
souverain de Lan-Chang Hom-Khao, se porte à merveille ; il compte 
mourir dans son cher pays, je le sais, et n'ai pas un doute qu'il y re- 
viendra quand il lui plaira. Ne serait-ce pas faire une injure au Siam que 
croire le contraire ? » 

Les têtes se baissent comme si chacun craignait d'approuver, mais 
je sens très bien qu'on est satisfait. 

Après un silence je remets ma lettre de circulation et demande à 
louer dix-huit éléphants. 

Tout de suite je vois les choses arrangées. Le Chao Maha Prom, va 
faire faire le compte des betes disponibles et il m'avisera : mais en atten- 
dant pour f|u un temps précieux ne soit pas perdu, sur l'heure des pi- 
rogues vont aller chercher mes caisses à Fang, ma barque trop grande 
ne pouvant franchir les quelques rapides de ce court trajet. 

Le chef du village en me remerciant du petit cadeau que comme son 
maître il a eu de moi, m'a manifesté le désir du Chao d'acheter un ves- 
ton tout pareil au mien. Celui-ci suppose que M. Gauthier, étant négo- 
ciant, aura son affaire. 



PREMIÈRE TEATAÏIVE DE PASSAGE DU MÉ-KHONG AU TONKIN i85 

Le Cliao Maha Prom — quand il eut appris que les uiart'liaiidises 
avaient toutes repris le chemin du Siam — fut déçu au point qu'il en 
(('inoigna un chagrin d'cnl'anl ! l'enanl à lui plaire, nous nous ingéniâ- 
mes à le contenter, et Ngin lui porla un des vêtements servant à Gauthier. 
L ayant essayé il en regarda la poche en souriant, et émit I idée qu'une 
mon Ire d'argent y serait très bien I 

J'en avais par chance, une de rechange ; il la maintenant. 

9^ octobre. — Dans l'après-midi les pirogues reviennent avec mon 
bagage. 

Les deux Cambodgiens sont dans le convoi. Abandonnant Fang, ils 
ont pu confier ma barque inutile à un bon Chinois — suivant mon 
avis ■ — pour qu'elle soit vendue. 

Tandis qu'on entasse les petits colis sous le toit ami de la bonzerie, 
Ngin, va demander que notre départ ait lieu au plus tôt. 

Le Chao lui répond qu'il compte lui-même fournir le convoi et que de- 
main soir nous serons fixés. 

2 5 octobre. — Un ordre siamois nous ravit l'espoir de tout emporter ! 
Le courrier du Chao parti pour Pitchay à notre arrivée, rapporte un 
message lui interdisant de nous laisser louer aucun éléphant! Les auto- 
rités n'osent nous le dire bien ouvertement, mais cette nouvelle pour nous 
si fâcheuse, s'est vile répandue. Le bon Maha Prom est tout consterné; 
ne sachant comment se tirer d'alfaire il chaige un des chefs de me pré- 
venir qu'on n'a pu trouver une bête disponible. 

Notre décision est aussitôt prise, primitivement nous avions compté 
inunobiliscr le bagage à Fang, c'est à Taluet qu'on le laissera. Nos cor- 
nacs devront être prêts demain à la première heure. 

Quand le Chao connaît cette résolution il songe à mes caisses qu'il 
voit lui rester ! Chaque petit chef de son entourage s'emploie de son 
mieux à me persuader qu'avec des pirogues, je puis les porter au village 
voisin. Je les crois sans peine, mais certain aussi que là m'attendraient 
— pour la même cause — le même insuccès, le même temps perdu, je 
VI. 34 



i86 MISSION PAVIE 



m'excuse près d eux de ne pouvoii' faire ce qu ils nie conseillent et les 
tranquillise quanl à mon bagage dont je charge Kéo. 

Je présente alors ce bon serviteur au chef de pagode que je gratifie de 
menus cadeaux puis chacun de nous s'arrange pour partir. 

aG octobre. — Le Chao ayant vu à l'aube les cornacs laver dans le 
fleuve nos six éléphants — suivant l'habitude avant le départ — m'en- 
voie demander un retard d'un jour. Comme je refuse il n'ose garder ni 
veston ni montre reçus le 28. il me les renvoie, et son messager sur un 
ton dolent en dit son chagrin : « Si Ion est fâché il fuul bien les 
rendre ! » 

Xgin les lui reporte pendant que je mets le convoi en marche. Faisant 
nos adieux à l'excellent prince et lui exprimant ma bonne amitié et nos 
sympathies, il l'assurera de la conviction ([uc nous emportons qu'il fit le 
possible pour nous assister. 

Malgré mon désir, je pars sans le voir. Tous ses mandarins élèvent 
la voix dans nos pourparlers depuis hier au soir ; cherchant l'éloquence 
pour me mieux convaincre et des arguments pour nous relcnii-. ils me 
semblent boire plus qu'il ne convient. Je ne voudrais pas en allant vers 
eux dans ces conditions, offrir le prétexte à une discussion. 

Ngin nous a rejoints. Le Chao lui a dit que son grand souci était que 
Kéo ne tombât malade lui laissant le soin de tout le bagage. Il a répondu : 
« En cas d"eml)anas, demander l'avis du prince siamois — cause de 
nos ennuis — c'est le mieux à faire. » 

27 orlohrc. — Il est sans conteste que l'on a usé des derniers moyens 
pour nous dégager du moindre prestige: privés des bagages qui m'eussent 
permis d'être dans mon rôle, nous n'avons même pas — au cas oîi la 
fièvre viendrait nous surprendre — l'extrême ressource de monter nos 
bêtes par-dessus leur charge car les toits des bâts ayant été faits pour 
des marchandises, ne laissent aucune place. Bref les petits chefs de tous 
ces pays, voyagent mieux que nous. 



PREMIÈRE TENTATIVE DE PASSAGE DU MÊ lvll(iN(; AU TONKIN 187 



Mais les mandarins ainsi que le peuple ont vu nos efforts pour nous 
procurer quelques éléphants, ils savent la manière dont nous rétribuons 
les petits services, ils 

comprennent bien que is-' •^.••î-'NÎ " 

nous ne sommes pas 
les gens misérables 
qu'on veut leur faire 
croire, et quand ils con- 
statent que sur le papier 
que j ai à montrer, mon 
nom est suivi du seul 
mol: H Français », ce- 
lui-ci leur dit que si l'on 
nous gène c'est que l on 
nous craint, ils com- 
prennent aussi qu allant 
à un but, nous dédai- 
gnons tout plutôt que 
d'échouer. 

28 octobre. — Le 
Siam qui n'a pu décli- 
ner notre offre de mar- 
cher d'accord au nord 
du Laos, semble en 
même temps, s'être ré- 
solu — pour garder la 
place qu'il s'est attribuée 
dans l'Ouest du Tonkin — à réhidaliim de toute teuvre commune. 

Il a relardé l'envoi de ses troupes dont la mise en marche était tout 
au plus une question d'heures. 

Par son inertie il veut isoler la colonne française et rendre inutiles ses 
opérations. 




tléph.int charge du bat pour voyageur. 



i88 MISSION PAVIE 



N'ayant pas osé mimtnobiliser — complément logique des mesures 
à prendre pour la réussite de son objectif — le prince commissaire a fait 
le possible pour me rebuter. 

C'est évidemment par suite de l'échec de sa tentative qu'il a expédié 
ce courrier pressé, qui dans la journée nous a dépassés semant la nou- 
velle de l'arrivée proche de l'expédition qu'a organisée Phya Surrissak. 

Il a craint sans doute que nous ne donnions aux populations, l'idée 
que Bangkok avait renoncé à remettre les choses à leur ancien point à 
Luang-Prabang. 

Tout en conservant un doute justifié sur 1 exactitude de lavis sia- 
mois — ainsi colporté ^ nous nous empressons de paraître y croire, et 
parce qu'il est muet sur le rôle français, nous en parlerons à chaque 
occasion en disant surtout quels sûrs avantages pourront résulter de la 
réunion des troupes et agents de nos deux pays. 



IVaii, le 8 novembre 1S87. 

Par ce temps exquis des premiers beaux jours, nous avons marché 
tout au long des crêtes et dans les vallées à droite du Mé-nam pendant 
dix étapes sans cesse sous le cliarme —jusqu'à la fatigue — de cette na- 
ture à demi-sauvage, pleine d'imprévu et de variété dans la succession 
des vues pittoresques qu elle a disposées. 

Au cours de la route nous avons campé quatre nuits sous bois. Trois 
premiers villages Tapla, Lim et Feck nous ont abrités dans leurs 
bonzeries, puis trois bourgs peuplés offrirent des cases — faites pour les 
soldats — tandis que deux autres Nam-Ly et Hala restèrent hors de vue. 
Tous sont les chefs-lieux de petits cantons dont chacun desquels compte 
un peu plus ou moins de cinq cents familles. 

Ce nombre restreint d'endroits habités sur ce grand parcours (300 
kilomètres) et la voie suivie par les commerçants dans cette direction, 
laisse deviner combien clair-semés doivent être les autres dans tout le 
royaume. 



l'HtMlÈRE TENTATIVE DE PASSAGE DU MÉKHO.NG AU TONKIN 189 



Sis au bord du fleuve ou sur le Nam-Hiu — petit tributaire dont 
l'eau abondante imbibe les champs de riz de ses rives - — ils sont de 
vrais ports pour le bois de teck que les mariniers y forment en radeaux 
à l'heure propice. 

Les populations partout empressées, curieuses de voir des Euro- 
péens, avides de vendre provisions de vivres, bibelots d'argent, pierres 
rares, étoffes ont fort alourdi 
la charge de nos bêtes. 

Sur ce vaste sol souvent 
granitique quelquefois calcaire 
— où l'on trouve l'agate et 
beaucoup de fer, et que couvre 
l'humus — la végétation des 
pi'ntes comporte — - en dehois 
des tecks — les mêmes es- 
sences qui croissent au sud 
(hopées, sterculies, shorécs, 
dalbergies, dipterocarpées) et 
donnent entre autres le bois 
des pirogues, les colonnes des 
temples, les huiles et résines. 

Comme dans les lieux oii ces sortes dominent, le bambou abonde, le 
rotin est rare, l'orchidée commune. 

L'aspect des forêts ainsi visitées, donne l'impression que le teck 
précieux, richesse du Laos, s'épuisera vite dans cette région si 1 on n y 
prend garde. Tous les troncs à ten-e manquent d'épaisseur, ont clé cou- 
pés beaucoup avant lâge, valent en moyenne à peine le tiers de ceux de 
Xieng-Maï. ou de ces beaux pieds que j'ai signalés au bord du Mé-Khong 
à la fin de juin. Comme constatation du déboisement, le guide nous a 
dit : « Le tribut au Siam — cinq cents pièces de teck longues de vingt 
coudées — a été changé, il y a neuf ans en la simple offrande de fleurs 
et d arbustes en or et argent. » 

Partout l'éléphant a son rôle utile dans l'exploitation, et le seul tra- 




Fig. if). — vont faire bombance de lianes el 

de branches... 



igo 



MISSION PWIE 



jet de Tapla à Lini. nous en nioiilra Irenle iiltelcs aux billes traînées vei"s 
le fleuve. 

D'ordinaire loués pour une saison, dix roupies par mois, les mâles se 
vendent un prix minimum de sept cents roupies, les femelles de mille. 
Ils ne sont 1 objet d aucune dépense pour leur entretien et forment sou- 




Fig. DO. — Bats pour marchandises c'est plaisir de voir la douceur tranquille de leur attitude.. 



vent toute la fortune de qui les possède. Lorsqu'ils ne sont pas aux tra- 
vaux du teck ils font le transport de gens qui voyagent et de marchan- 
dises. On les charge toujours très modérément. Ils sont habitués à 1 allure 
lente leur laissant loisir de cueillir en marche à droite et à gauche, plantes 
et feuillages, leur seule nourriture. Parce que ces crêtes sont dépourvues 
deau, ils parcourent l'étape sans autre repos que de courts arrêts et sans 
décharger, portant environ quatre cents kilos en y comprenant la chaîne, 
le hagage, conducteur et bât. 

Lorsque le matin nous nous préparons à marcher encore c'est plaisir 



PREMIÈRE TEMATIVE DE PASSAGE DU MÉ-KHONG AU TONKIN i.,i 

de voir la douceur tranquille de leur atlitude. Etendus à terre attendant 
qu'on place sous le toit des bats, caisses et colis, ils jettent un coup d'œil 
demi-résigné et demi-inquiet sur l'observateur jamais rassasié de les ad- 
mirer. 

Dès la halte atteinte, ils boivent puis, sous bois, aux abords du 
camp, les pieds entravés, une clochette au cou ils vont faire bombance de 
lianes et de branches, et se reposer jusqu'au petit jour. 

Les réquisitions faites pour l'armée sont l'effroi des maîtres de ces 
animaux. Ils doivent en effet, dès qu'on les avise, livrer pour un temps 
indéterminé sans rétribution, cornacs et montures à des mandarins avant 
tout soucieux d'avoir pour longlemps des moyens faciles de portage 
commode. 

Rien n'est plus curieux que ces réunions d'éléphants par masses. Ve- 
nus des régions les plus opposées, ils se mêlent entre eux au bois et au 
bain, se retrouvent par groupes, sans donner souci à leurs conducteurs. 

Ces jours derniers les propriétaires dont les éléphants ne sont pas 
levés, craignaient un appel ayant pour motif le remplacement de ces 
cinq cents bêtes inutilisées qui sont à Pitchay, Fang et Taluet depuis 
neuf semaines attendant les troupes. 

A ce simple bruit d'un pareil danger, chacun a cherché s'il ne 
pourrait pas être dispensé, et les prix de vente sont de suite tombés. 

C'est ce qui explique qu'au village de Ilin. notre septième balte, 
nous avons pu louer pour aller à Nan. un mâle sans défenses et deux 
jeunes femelles qui nous ont portés les trois jours suivants. 

Il était grand temps qu'une pareille chance vînt s'offrir à nous ; 
la fièvre menaçait, nous la pressentions! Puis, aller pieds-nus par monts 
et ravins — semés de cailloux et de gros gravier — nuisait au plaisir que 
mes compagnons prenaient au voyage, diminuait la joie que procure la 
vue des décors nouveaux. 

Un éléphanteau suivait les femelles; nous ne savions pas quelle était 
la mère ; leur amour pour lui se montrait égal, il tétait les deux ! Favori 
de tous, des gens et des bêtes, nous n'oublierons pas — le laissant ici 
— ses gambades joyeuses, ses farces si drôles faites en cheminant et les 



ii)î MISSION PAVIE 



terreurs folles qui le ramenaient entre ses nourrices (|Uiin(l courant en 
tète, grignotlant sous bois (|uelque lige tendre, il voAait \enii- dans le 
sens inverse, les bu'uls ou chevaux d un convoi marchand. 

Nous fûmes en elTet fréquemment croisés par des caravanes se diri- 
geant toutes A'ers Oularadit, centre du commerce du moyen Mé-nam. 
En tout je comptai : deux cents hommes porteuis, quarante éléphants, 
cinquante chevaux, cent quarante-six bœufs. Ils allaient chercher sel 
et cotonnades, fil, bols, allumettes, surtout du pétrole. Leurs charges 
d'échanges étaient composées de peaux et de cornes, coton et ramie, 
de papier décorée de jeune mûrier, et de gonnue-laqne. Ce dernier 
produit semble après le teck être au premier rang pour lexportation. 

Notre plus longue étape fut celle d'aujourd'hui ; elle a pris onze 
heures. Elle nous a montré le plateau de Nan — entamé hier — et 
dont l'altitude est de deux cents mètres. Commencée parmi les champs 
très fertiles bordant le Nam-Sà, elle s'est continuée sur la droite du 
fleuve dont les eaux paisibles coulent sans obstacles devant des hameaux 
qui comme un faubourg se rattachent à Nan où nous arrivons à la chute 
du jour. 

En opposition avec le vert tendre d'un gazon tout frais croissant sur un 
sol récemment laissé j)ar l'eau de la crue, le soleil pourpré donne un ton 
plus rouge à l'enceinte de biicjues de la curieuse ville dont des aréquiers 
— de leurs hauts panaches — dépassent çà et là les créneaux étroits. 

En face de la porte qu'un clocheton grandit, le guide nous arrête 
près d'un groupe de cases pour les voyageurs où l'on nous a dit qu'un 
agent siamois était installé. 

Tout est solitaire sur l'immense place : la corne du cornac de ses sons 
de llùle, perçus de fort loin, n'amène personne sur notre passage. Ce 
vide semble voulu, des ordres sont donnés ce n'est pas douteux pour 
nous isoler, nous sommes attendus ! 

La meilleure maison parait occupée ; une palissade nouvellement 
faite l'isole des autres ; la porte en est close. 




VI. 



25 



ig/i 



MISSION PAME 



Par quelques appels nous nous informons. 

Ln serviteur vicTil. 1) un air oiïlu'é il dit: « Mon maître som- 
meille. » Sans ouvrii- l entrée il en tient la barre de ses mains fermées, 
prêt à l'assurer si nous insistons. 




Fig. 62. — Taadis que sur riiurbe on installe la tente. 



Quand il a compris qu'en quête d un abri, nous ne demandons qu'un 
renseignement, il se rassérène, sort et nous conduit vers la case voisine 
qui, toute délabrée, semble à l'abandon. 

Tandis que sur l'herbe on monte la tente, il nous fait connaître que 
le ciief qu'il sert — un des kaluongs siamois de \ieng-Maï — remplit 
une mission à cause de la guerre, et pour établir que ce rôle l'occupe en 



PREMIÈRE TENTATIVE DE PASSAGE DU MÉ KHONG AU TONKIN igS 

effel il iViontre les abords de la liaule muraille dégagés des brousses. 11 
ajoute encore que nombre d liabilanls veillent nuit et jour comme si une 
attaque était attendue. 

Ce kaluong voudrait nous faire croire qu'il n'a rien à voir avec notre 
voyage. Il a refusé de recevoir iNgin porteur des papiers dont nous 
sommes pourvus et qui — fait-il dire — ne sont destinés qu'aux auto- 
rités des lieux parcourus. Cependant nous avons vite su qu'il est là pour 




Fig. 53. — Gauthier et l'in^un s'in^lallent sous la tente, 

nous : un des employés de son entourage — un instant après — est venu 
à nous comme le délégué des chefs du pays ! 



Gauthier et Pinson logent sous ma tente. 

Je suis installé dans la vieille case. 

Nous y prenions le repas du soir lorsque, d'un réduit à l'extrémité, 
une femme éplorée, s'inclinant très bas, est venue à nous, marchant len- 
tement et toute hésitante. Elle s'est accroupie dans cette posture que 
veulent les usages pour ceux qui supplient, puis elle nous a dit, 
résignée et triste : « Vous ne saviez pas que je suis ici avec mon 



MISSIOM PAME 



enfant malade à iiioiirir ! Les autorités de la ville de Nan nous ont ren- 
voyés hors de son enceinte pai- peur de ce mal qui prend des victimes 
tout autour de lui. On vient niaxertir que votre présence m'oblige à 
chercher un abri plus loin » Alors elle sarrète, il semble quelle pré- 
voit qu'elle apporte l'elTroi chez nos gens et nous, des sanglots l'étouf- 
fent, elle s'assure un peu, et dit presque bas: « C'est la variole noire! » 
Mais en même temps ses yeux étonnés ont lu dans les nôtres qu'une 
immense pitié arrive à son aide : tin éclair d'espoir la fait rayonner : 
« Vous ne craignez pas Nous pouvons rester Vous l'allez sau- 
ver Combien je bénis votre heureux passage ! » Debout tout de suite, 

elle conduit nos pas ; avec toute sa foi elle dit à 1 enfant : « Vois les bons 
génies qui viennent te guérir! » 

Prescrire la prudence à nos indigènes était chose utile. îNul n'est 
vacciné. Le terrible mal leur osl bien connu, mais, dans leur désir de 
prendre leur part de la bonne action, ils iraient peut-être sans nécessité 
chercher le danger. Seul j'approcherai de l'enfant malade. 

Nous avons acheté pour nos éléphants une énorme gerbe de belles 
cannes à sucre fraîches et mûres à point. Ils méritaient bien cette petite 
douceur qu ils apprécient fort. 

A notre étonnement, une des femelles ôta prestement de la bouche 
du jeune les morceaux juteux que nous lui jettions el elle les mangea 
— quoique sous sa trompe, elle eut sa bonne part. — Nous attirâmes 
donc notre gentil ami hors de la portée des bêtes entravées et, tout à 
son aise, il se régala, mais prescpie aussitôt \\ se trouva ivre ! 

Les cornacs en riant de notre surprise nous ont expliqué : « C'est 
celle-là la mère ! Elle comprenait bien que le petit diable allait être vic- 
time de sa gourmandise, et en se soignant elle le secourait! Vous la con- 
naîtrez sans doute à présent ! » 

Pendant cette scène, la seconde femelle broyait sans souci son gros 
tas de cannes. Cependant son corps est zébré des coups que le conduc- 
teur lui a prodigués au cours du voyage quand l'éléphanteau quittant le 
chemin pour courir sous bois, elle voulait le suivre. Elle nous a montré 



PREMIÈRE TENTATIVE DE PASSAGE DL MÉ-KHONG AU TONKIN 197 

dans celte circonstance que si son amour vient à égaler celui de lu mère 
elle n en peut avoir l'instuicl maternel. 

- novembre. — Depuis le départ la température est presque inva- 
riable 18" ou 20" à l'heure de l'aurore, afi" ou 28" au milieu du jour. 

Un brouillard fâcheux persiste le malin. La photographie ne donne 
rien de bon. 

Trois hauts mandarins envoyés du roi, viennent de bonne heure — 
après une station chez le kaluong — pour nous visiter. L'un a la mission 
de nous promener, le deuxième doit faciliter nos divers achats, le troi- 
sième préparera tout pour notre départ 1 

Nous les accueillons sous la petite tente — à cause du malade qui les 
effrayerait. Tandis qu'ils absorbent une tasse de thé, nous disons le but 
de notre voyage et. d'oii nous venons. C'était inutile, le Chao Maha Prom 
par le même courrier portant la nouvelle de la marche des troupes vers 
Luansf-Prabang, l'a écrit au roi. Celui-ci très aimaljlement nous fait 
prévenir qu il nous recevra quand le soir viendra. 

Nous profitons donc de leur complaisance et, suivant nos guides, 
nous allons voir Nan. 

Une passerelle soUdement posée en vue de la crue, unit le lerre plein 
où nous sommes campés à l'une des sept portes. 

C'est l'heure du marché : des femmes à la file se pressent d'arriver 
par tous les chemins. Les provisions qu'elles apportent à vendre, em- 
plissent des kabas en bambou tressé suspendus au bras — ou bien — se 
balancent aux extrémités de fléaux légers placés sur l'épaule. Des poignées 
de fleurs ornent les cheveux tout ébouriffés ; le ylang-ylang et le cham- 
paka. des grappes de shorées et des frangipanes y mêlent leurs parfums ; 
des fleurettes champêtres de couleurs plus vives, cueillies aux buissons 
le long des sentiers, piquées au hasard dans les bouquets jaunes et les 
bouquets blancs illuminent parfois de leurs chatoiements ces parures 
simples. Une veste légère garde les épaules du frais du matin, les longues 
écharpes aux tons adoucis servent de manteaux. 



igS 



MISSION PAVIE 






La principauté aurait, à peu pics, comme population, cinquante 
mille âmes, qui se répartissent dans cent trois cantons dont trente sont 
grands. La ville pour sa part a cinq mille personnes. Onze cents élé- 
phants sont sur les registres pour tout le royaume. Les bœufs sont nom- 
breux autour de la ville et dans les campagnes ; ils servent uniquement 
comme bètes de somme et ne comptent pas pour la nourriture au Laos 
central. Des peines sévères punissent qui les tue. on dit même : « La 
mort, comme pour les brigands ! » 

• *— *• ■^^ - » '■ 






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-.fct^iiiaa.:.^^ ...-3i< ■-■^ 



Fig. ôj. — Une [)aîiSt-reUe solidement plantée en vue »le l.i crue. 



La plupart des gens s'occupent du teck. Comme ceux de Xieng-Maï. 
ils chiquent le Mieng ou thé fermenté, mis en grosses boulettes quils 
saupoudrent de sel. 

Dans ses deux grands sens, la ville a mille mètres : les rues longues et 
larges, presque bien tracées, ont sur leur parcours — dans des jardi- 
nets — d'élégantes cases sur des pilotis, toutes pourvues de puits dont 
l'eau est limpide. Onze bonzeries montrent çà et là. parmi les paillottes, 
leurs toits rouges en tuiles et leurs mausolées blanchis à la chaux. 

Cinquante Chinois, plus de cent Birmans qui tous se réclament de 
consuls d'Europe, détiennent le commerce. Les gens du pays — moins 



miEMIÈUE TE^'TAT1VE DE PASSAGE DU MÉ-K.I10NG AU TOMvIN lyg 

favorisés que ces étrangers comme sécurité en matière d'affaires, — n'osent 
avoir boutique ; à maigre profit ils vont leur offrir les produits locaux 
et les enrichissent. L'obstacle au succès pour les négociants est le lorl 
crédit qu'il faut accorder aux notables et chefs qui n'aiment pas payer. 
Les marchandises débitées sur place, ont pour la plupart l'origine an- 
glaise ; venues de Bangkok, aussi de Mdiilincin on les entrepose à Ou- 
taradit qui les expédie dans le Haut-Laos par la voie du fleuve ou par 
le chemin que nous parcourûmes. De rares caravanes — parties du 
Yuiuian à la belle saison — descendent vers Nan et vont au delà. Les 
marmites en cuivre, les outils de fer, forment les trois quarts de leur char- 
gement très vite épuisé. 

Ces femmes, assises au bord de la rue en face des boutiques, forment 
un maiché d'une heure chaque jour. La chaleur croissante les a peu à 
peu dépouillées des vestes; des fdes de dos nus s'alignent bizarres, les 
écharpes suspendues aux cous voilent quelques poitrines. Toutes, âgées 
ou jeunes montrent leur surprise de notre visite à leurs étalages très 
insignifiants qu'elles ont proprement, sur des feuilles fraîches, arrangés 
en ordre devant leurs genoux : thé mieng, arec, bétel et tabac, des fruits, 
des légumes, des tissus de soie et des vêtements fabriqués par elles. La 
plupart remportent ce qu'elles apportèrent ; le marché de Nan si court 
et si nul en ce qui les touche, semble être pour beaucoup l'agréable pré- 
texte d'une distraction. 

Le roi nous a tait un charmant accueil. Depuis trenle-huil uns il 
est souverain. G est à lui qu'on doit l'enceinte de Nan, aussi veille-t-il 
à son entretien. 11 l'a élevée la sixième année de son avènement sur les 
fondations dune ancienne muraille ruinée par les crues. Elle protège la 
ville des inondations qui se renouvellent à courts intervalles et dont la 
plus forte de ces derniers temps, date de cinq années. La hauteur des 
eaux y parvint alors jusqu'à la moitié de celle de l'enceinte. 

Entre la destruction et la réfection, le roi résida un peu plus au nord 
dans une \ ieille ville oi!i nous passerons le jour du départ. 



MISSION l'W lE 



Malgré son grand âge — quatre-vingl-cincj ans — il se conserve 
droit cl en bonne santé; une forte surdité est le seul eiuiul (|iii' lui 
causent les ans. Un vieux mandarin lui crie mes paroles, les autres 
parlent entre eux, sûrs qu'ils ne gt'uent pas l'cxcellenl vieillard. 

11 a laissé voir de l'inquiétude sur la direction que les troupes sia- 
moises suivront dans leur marche sur Luang-Prabang; « Prendront- 
elles la loute de ^lan comme la première fois, ou celle de Paclay ? » 
Il semble enchanté que je lui contirme que tout se prépare sur celle der- 
nière voie. 

Sans doute pour être certain qu ainsi j'ai parlé en ce qui concerne 
l'accord avec Siam dont mon vovage actuel est une conséquence, il ré- 
pète ma phrase : « Les soldats français viendront rencontrer l'armée 
de Bangkok à la frontière nord. Toutes les bandes Hos seront expulsées, 
la tranquillité sera établie, la sécurité longuement assurée. » 

A mon compliment sur le bon parti que les habitants tirent du bois 
de teck et des éléphants — dont l'union des noms est pour tout le monde 
caractéristique de létal heureux de son beau royaume — il a répondu : 

« Nos forêts ont là deux mines précieuses qui valent plus (jue 
l'or. 

« Quoique notre teck soit de second rang, il se vend très bien et nos 
travailleurs, tpi'ils soient bûcherons ou soient mariniers, trouvent à s'oc- 
cuper. 

« De hardies battues, faites à l'occasion, nous permettent de prendre 
de jeunes éléphants valant un gros ]iri\. Mon père eut du ciel la grande 
faveur d'en trouver un blanc — guge de bonheur pour tout le pays. 
Très reconnaissants envers leur vieux roi, tous les Laotiens l'appelèrent 
Chhang Pheuc ' comme la bete sainte. 

« Ces expéditions plutôt dangereuses, veulent qu on soit armé. Dans 
chacune des cases de ce territoire on trouve un fusil, non pas qu'on 
veuille mal aux bons animaux — on ne les poursuit que pour leur cap- 
ture — mais l'arme est utile pour semer reifroi (piand on doit faire fuir 



Éléplianl blanc. 



l'IïEMlERE TENTATIVE DE PASSAGE DU MÉ-KllÛNG AL TUNKIN 201 

les vieux et les mères dune famille sauvage et les séparer des jeunes 
qu'il faut prendre. » 

Puis il a permis tjuon remplace par quatre, les trois éléphants que j'ai 
loués à Hin. 



Devant sa maison . trois jeunes 
vingt à trente ans. captifs à la suite 
lécente, se trouvent soumis à un 
ge. Tristes, ils se morfondent entre 
et les madriers qui les empri- 





élépliants de 

dune chasse 

lent dressa- 

les poteaux 

sonnent. 



^Jl^I?^ 




Fig. 55. — Un grand mausolée en voie d'achèvement... 



Quelques pas plus loin, un grand mausolée en voie d'achèvement, 
nous dit mieux encore comhien l'on estime l'élépliant à Aan — sortes 
de cariatides en briques et mortier, vingt-cinq de ces bêtes de grandes 
dimensions l'ornent à sa base. 



I 1 novemhre. — Le remplacement de nos éléphants nous a retenus 
jusqu'à aujourd'hui. >ous allons partir. 

L'enfant varloleux va de mieux en mieux, c'est là une chance pour 
nous autant que pour lui ; la mère, en effet, veut que nos conseils ^ — pour- 
tant anodins — soient pour quelque chose dans la guérison. Les parents 

26 



VI. 



MISSION PAVIE 



ensemble nous ont remerciés et les mandarins ont dit leur désir que 
nous leur donnions, pour l'utiliser, notre bon remède dont il est 
parlé dans toute la ville ! Que n"ai-je du vaccin ! 



Pa-Kène, 21 novembre 1887. 



Nous sommes à Pa-Kène, voici le Mé-Khong I Du haut d'une berge 
qui serait sauvage si quelques cahutes récemment construites ne s'y éta- 
laient, j'ai là, sous les yeux, un de ces tableaux dont l'impression reste : 
dans le lit majeur les sables entassés par les grandes crues s étalent lar- 
gement en deux longues plages à peine séparées par le gros courant demi- 
torrentueux, profond à l'extrême, coulant à pleins bords, étroitement 
serré dans le lit mineur. Des bancs monstrueux que le vent érode, 
dressés en murailles ferment tout passage pour les riverains, obligent 
à marcher dans leurs écroulements. 

Comme la précédente cette seconde course a duré dix jours. 

Les notes de la marche peuvent se résumer en ces quelques lignes : 

Le Mé-nam de Nan, le plus important de ces trois cours d'eau qui 
à Pak-nam Pô forment le grand Mé-nam. sort de montagnes où les 
habitants ont des puits à sel au nord-est de Nan. 11 coule quelque temps 
presque droit à l'est puis descend au sud. 

Nous l'avons longé à petite distance ne l'abandonnant (juaux 
approches des sources. La route trouve alors un passage commode 
entre les grandes hauteurs qui sans l'élever de façon sensible, lui fait 
dépasser — allant vers le nord — la ligne de partage. De là elle em- 
prunte le lit du Nam-Yang l'une des deux rivières formant le Nam- 
Ngeun, traverse celui-ci et, par les ondulations où naît le Nam-Kène, 
aboutit au fleuve. 

Sala Sop Hat, la dernière halte au bord du Mé-nam est à Sgo mètres 
d'altitude ; le col Doï-Sang-Lin qui sépare les bassins Mé-nam et Mé- 
Khong, est à 520 mètres. Cautsawadi ou Ngeun, le premier village de 



PRENtiÈRE TENTATIVE DE PASSAGE DU \1É KHÛ.NG AU TONRIN 3o3 



l'autre côté est à 4^0 mètres et Pa-Kène aussi, c'est ce qui explique que 
le Nam-Ngeun doit aller vers lest chercher le Mé-Khong. 

M. Mac-Carthy travaillant pour Siam comme géographe, a suivi cette 
route jusqu'à Muong-Ngeun, il y a trois ans. Les jalons plantés à son 
intention tous lesdeux cents mètres, m'ont aussi servi. 




Fi" 



Pa-kène. 



yi. Gauthier, mandarins et rameurs. 



Les terres parcourues sont partout peuplées de Lues immigrés dont 
j'ai rencontré de nombreuses familles à Luang-Prabang au petit village 
où mourut Mouhot et, sur le Nam-Hou quand j'allais vers Theng. 

Ils causent volontiers, leurs femmes également, et racontent le soir 
quand nous bivacquons près de leurs maisons, leur exode de Chine ou 
d autres régions, causé par la guerre ou une famine et, quelquefois même, 



2o4 MISSIO-N l'AVlE 



par le seul attrait qui pousse vers le sud. Ils disent leurs démarches pour 
être assurés, avant le départ, de l'aide bienveillante des princes du pays 
dont ils ont souhaité d'être les sujets. Louangeurs, ils répètent combien 
tous ces chefs se montrent accueillants cl que. toujours charmés de l'aug- 
mentation des terres cultivées sur leurs territoires, ils reçoivent au mieu.\ 
leurs populations de même origine que les Laotiens, de même langage 
et de mêmes mœurs, travailleuses et probes, dociles et tranquilles, et leur 
prêtent le riz pour les proches semis et leur subsistance en attendant les 
bonnes récoltes qui viendront permettre le remboursement. 

Tous ces groupements se trouvent répartis dans do beaux cantons 
qu ils mettent en valeur de tout leur courage. Le premier de ceux que 
nous remarquons est le Muong-Kliao. Ancienne capitale, elle double la 
nouvelle : les Lues roccupèrent quand le roi actuel termina l'enceinte 
dont la construction a marqué son règne. 

Puis, journellement paraissent d'autres lieux réputés au loin : pour la 
cire que leurs hal)itants ravissent aux abeilles — communes dans les bois 

— pour la chaux, qu'à la place d'impùt, ils livrent au roi et aux bonzeries, 
pour le salpêtre extrait des cavernes pleines de chauves-souris sur la 
gauche du fleuve, pour le sucre des cannes que de vieux moulins 

— des plus primitifs — broyent en quantité, surtout pour les riz qui 
à cette époque — d'un vert velouté — semblaient dans l'attente du vent 
du nord-est qui — fin de novembre — viendra faire mûrir leurs 
bouquets d'épis. 

Partout les cultures entourent les hameaux ; les petits chemins 
passent au milieu d'elles. Afin d'éviter que nos éléphants n'en tondent 
des lambeaux, nous nous sommes astreints à de longs détours : il v a 
assez — pour pareils larcins — des bœufs maraudeurs qui fuient les 
pâtures pour venir glaner au bord des rizières. 

Si des défrichements de quelque étendue marquent le voisinage des 
agglomérations, les vastes forêts ne dominent pas moins sur liuit le par- 
cours. La végétation s'y modifie peu : le teck reste commun, le hopéa 

— précieux pour les barques — devient abondant ; je cite pour mémoire 
ces espèces, ici non utilisées : chêne, châtaignier, houx. 



PREMIÈRE TENTATIVE DE PASSAGE DU MÉ KHONG AU TONKIN 3o5 

Deux de ces villages en parliiulier prirent notre attention, ce sont 
les derniers : Theng-Ngam el Ngeun. 

Theng Ngam. presqu'à la frontière, a un caractère d'organisation qui 
nous étonna. 

« Tous ses habitants » nous a dit le chef « administrés comme les autres 
groupes, y sont internés comme des proscrits. Ils sont près de mille, les 
enfants comptés. Ils sont réputés sorciers el jeteurs de sorts, méchants, 
inconscients, même feux-follets ! Quand ils vont aux champs ils doivent 
s'écarter des gens en voyage passant sur la route pour ne pas leur 
nuire soit par leur contact ou même leur regard. Chassésdes provinces, eux 
et leurs familles comme c'est l'usage, ils peuvent vivre ici dans une 
bonne aisance ayant à leur choix des terres excellentes. Ils disent 
ignorer qu'ils sont malfaisants mais nous en sommes sûrs ! On a vu la 
nuit leurs esprits flambants sortir de leurs cases, aller voltiger au long des 
buissons! Dès qu'on les éloigne des endroits qu ils troublent, les malé- 
fices cessent. » 

Afin d'éviter des ennuis selon lui à craindre, il nous fit camper 
loin de leurs maisons. .Nous nous récriâmes et voulûmes montrer ce que 
nous pensions d'erreurs populaires aussi désolantes en allant vers eux 
— désirant connaître leurs aspirations — mais, vite nous com- 
prîmes à l'air effrayé des guides et cornacs et à leurs paroles, qu'au lieu 
de l'accueil que nous espérions de ces malheureux pour notre démar- 
che, tous à notre approche fuiraient en désordre, même hors du 
village, et nous renonçâmes — non pas sans regret — à nous 
introduire dans cette sorte d'asile. 

Auprès des clôtures, on nous a montré deux installations en vue du 
dressage des jeunes éléphants que les habitants, dans de grandes battues, 
capturent dans les bois. 

Au dire des cornacs ces chasses sont fructueuses et d'un bon rap- 
port. La bête que je monte y a été prise il y a trois ans. J'ai ainsi com- 
pris son peu d'assurance ; elle s effraie d'un rien, une bande de canards, 
un porc ou un chien l'arrêtent dans sa marche. Allant malgré elle en 
tête de la troupe, un des derniers joui s elle s'arrêta net : des excréments 



îo6 MISSION PA.V1E 



de tigre étaient sur la route ; ses jambes flageolaient. Gauthier tlonl l'élé- 
phaiil ('lait moins timide, dut nous précéder. 

Ngeun — 2 ooo habitants, l)clles cultures de riz, coton, cannes à 
sucre, nomineux puits à sel — se trouve au milieu d'un joli plateau, 
versant du Mé-k.hong. 

Par un empiétement du royaume de Nan, agréé du Siam, sa borne 
frontière a été portée de la ligne des eaux à mi-roule du fleuve du côté 
du nord, prenant ainsi Ngeun à Luang-Prabang et changeant son nom. 

De là discussion qui passionne les gens. 

Pour se disculper les chefs de Nan explirpicnl ceci : « Lors du cho- 
léra sa populalion abandonna Ngeun. Noire précédent roi — après 
quelque temps — vint y installer des Lues immigrés. Mais presque 
aussitôt la fièvre des bois décima les gens. Sur 1 avis des prêtres et des 
astrologues le nom ancien — Ngeun — ■ fui abandonné et Cautsawadi 
lui fui substitué à l'unique fin dôler le moyen, aux mauvais génies, de 
le reconnaître. Justifiant de suite l'utile précaution, la santé de tous revint 
florissante comme auparavant. » 

Et Luang-Prabang répond à son tour : u Dans votre royaume les 
bonnes terres abondent ; que les habitants qui veulent vous servir aillent 
au Mé-nam. Pour pareil motif la ligne des eaux ne saurait cesser d'être 
la frontière. La cause réelle que vous n'avouez pas, c'est que vous voulez 
tous les puits à sel. Vous en possédez aux sources du iMé-nam ; être 
maîtres de ceux-ci vous laisserait libres d'établir le prix qui vous con- 
viendrait pour la production. » 

La température moyenne journalière a été i6", 2^", 30", matin, 
midi, soir. 

22 novembre. — Des gens revenant de vendre du riz à Luang-Pra- 
bang nous donnent des nouvelles de la capitale : la vie y renaît, la 
population rebâtit ses cases, le marché a lieu comme avant la guerre. 
Les cent vingt soldats, l'officier siamois Louang Dalzakorn, les fils 
aînés du roi et du second roi et le phya Nonn dont le 9 septembre 



PREMIÈRE TENTATIVE DE PASSAGE DU MÉKHONG AU TONKIN 207 

j'avais signalé le passage à Fang, y sont arrivés avec le Ivam-Sani. lils 
du chef de Laï. Celui-ci, après huit jours de repos, est parti pour Theng 
avec trente soldats. Il nest pas douteux que le jeune captif, demi- 
libéré ne porte à son père la proposition venant de Bangkok que 
j'ai précisée à la même date. 

Le poste de Pa-Kène — un des points choisis par les caravanes 
descendant du nord pour franchir le fleuve — est depuis la ruine de 
Luang-Prabang, gardé par trente hommes et un prince de Nan. Deux 
cents autres Lues de la même région sont sur la rive gauche surveillant 
les cols. 

Ce prince de Nan — second fds du roi — a fait prier Ngin de lui 
lire une lettre écrite en siamois qu il ne connaît pas. La missive lui vient 
de Luang-Prabang : elle lui donne lavis que les pillards Hos vont 
recommencer l'invasion de nnn ! il donne ce prétexte de son ignorance 



'o' 



— j'en suis persuadé — pour me renseigner non ouvertement, surtout 
pour savoir quelle est ma pensée sur ce bruit fâcheux qui le rend in- 
quiet. Ngin ira lui dire la marche prochaine des soldats français dans les 
hautes régions, et il ajoutera que je ne crois pas que les bandes s'expo- 
sent à se voir, par eux. barrer le retour. 

A l'heure de partir une lettre m'arrive de mon bon Kèo (^ nov.). 
Toujours à Tlia Luet, il se loue beaucoup du Chao Maha Prom qui se 
hâterait de le mettre en route avec le bagage s'il ne craignait pas la 
colère du Siam. 

Le même couri'ier m'a lait la surprise de me rapporter mon bâton 
de houx laissé à une halte dans un village Lue! J y tenais beaucoup: 
phya Sukhothay me l'avait offert, il Taxait coupé et agrémenté à mon 
intention. Je suis très touché que ces braves Lues 1 ayant reconnu me 
l'aient envoyé. 

Deux radeaux — formés de pirogues garnies de bambous flotteurs 

— vont nous emporter en trois jours de rames à Luang-Prabang. 



2o8 MISSION PAME 



Voici donc qu'approche la fin du voyage. Tout ce qu on a fait pour 
que j y renonce et pour nous gêner n'a ser>'i à rien. 

Quelle réponse ferait la Cour de Bangkok aux observations du chargé 
d'affaires sur cette attitude de tous ses agents s'il en présentait ? 

Peut-être quelque chose dans le genre suivant : Nous sommes au 
reeret et nous excusons. Ce qu on nous reproche est le résultat d'ordres 
incompris, de malentendus. D'autres instructions vont être données 
pour tout réparer. L arrangement conclu pour les commissaires sera 
observé, les bagages restés au bord du Mé-Nam seront mis en route et 
pareille affaire ne reviendra plus. 

De cette façon d'agir et parler on use sans scrupules : l'expérience 
le montre, nous sommes bien fixés. La constatation en est inutile dans 
l'étal actuel. 1 effet serait nul. attendons plutôt qu'à Laï et à Theng la 
colonne française plante son drapeau, nous aurons alors, dans tout le 
Laos, un prestige tel qu'il faudra enfin qu'on compte avec nous et qu on 
s'accommode. 

Sans doute les ennuis, sans cesse suscités, sont à regretter parce qu'ils 
ont nui aux diverses études et qu'ils prirent nos forces, mais ils eurent par 
contre pour nous l'avantage de bien pénétrer chefs et habitants — témoins 
étonnés de ces procédés — de la bonne idée qu'il convient qu'ils aient de 
la persistance et du caractère des premiers Français passés parmi eux. 

Si nos indigènes ont aussi souffert, ils ont apprécié nos encourage- 
ments avec notre exemple, ils gardent meilleure leur vieille impression 
et la conAÏction que nous ne ferons point davantage cas — dans les 
marches futures — de pareilles misères, et ils assureroni dans la même 
pensée les gens des pays que nous visiterons. 

Les agents siamois de Luang-Prabang. devront reconnaître de quel 
bénéfice leur hostilité demi-déguisée nous fera profit aux yeux de popu- 
lations qui ont souvenir de mon rôle ancien. Ils n'oseront pas en faire la 
remarque à leurs chefs au Siam. ils conserveront leur première manière 
et m'isoleront tout comme autrefois faisant supposer aux bons Laotiens, 
des motifs graves à leurs précautions dont le plus probable risquera fort 
d'être : que notre venue présage leur départ. 



PREVIIERE TENTATIVE DE PASSAGE DU ME-kHONG AU TONKIN 



309 



23 novembre. — Nous avons passé la nuit à Pak Beng près du con- 
fluent d'un petit cours d'eau que les barques marchandes remontent 
non sans peine. 

Rudement secouée par l'eau impétueuse, mon embarcation menaçait 
sans cesse d arracher du sable les piquets trop faibles tenant les amarres. 
A demi-vètu, j ai dû réveiller souvent les rameurs pour qu ils les assu- 
rent. N'ayant pas pris garde, j ai été saisi par cet air glacé qui, en buée 
humide, circule sur le fleuve. Me voilà malade ! 

35 novembre. — La brèche du Nam Hou. l'étroite embouchure de la 
grande rivière et l'entrée des grottes successivement paraissent à nos 
yeux. Tout fiévreux, je conte à mes compagnons — séduits à leur tour 
par l'intense beauté de ce paysage — la jolie légende que j'ai entendue 
le lo février. 

Presqu'au même instant l'aspect désolé du bord gauche du fleuve fait 
jeter des cris de stupeur navrée à tous nos rameurs ! C'est par le Nam 
Hou qu'arrivèrent — en juin — les bandes chinoises; elles le remon- 
tèrent quelques jours après regagnant le nord. De Luang-Praban^ à son 
confluent leur trace est restée! Hameau\ et \illages ne sont plus que 
cendres ! Des poteaux noircis, demi-calcinés disent la place des cases ; 
les grands arbres fruitiers dans leur voisinage, lamentablement tendent 
leurs branches séchées. Dans un tourbillon de poussière et cendre que 
le vent soulève, quelques habitants devant des abris de bambous et 
d herbes, regardent surpris les couleurs françaises sur nos deux ra- 
deaux. 

Très vite entraînés par le gros courant — que double l'efl'ort de nos 
bateliers — nous écoutons Ngin traduire mots pour mots les doléances 
tristes que ceux-ci larmoient. Nos yeux consternés explorant la rive, et 
notre silence, leur montrent à tous à quel point nos cœurs sont unis aux 
leurs devant ce spectacle 

Quand nous approchons de Luang-Prabang une activité plus récon- 
fortante anime les berges. De tous les côtés des cases en paillottes sortent 
des décombres. Par leur grande fraîcheur, elles forment contraste avec 



VI. 



ï7 



MISSION PAVIE 



les gourbis que nous dépassons, mais marquent mieux encore quelle fut 
retendue de la catastrophe. 

Nos deux pavillons nous ont signalés ! 

Som — qu avec trois hommes et mes deux radeaux j ai laissé auprès 
du bonze blessé en quittant Paclay — accourt tout ému au bas de la 
grève. 

Comprenant la hâte que j'ai de l'entendre, le bon Cambodgien — 
dès qu'en me tendant un paquet de lettres il nous a salués — me met 
au courant de la situation. 

Son retour en barque à Luang-Prabang s'était eflectué — grâce au 
fils du roi — sans inconvénients. A son arrivée les autorités ne purent 
le loger et il accepta l'hospitalité du clief de AVat-Maï. 

Sans souffrir beaucoup de sa jambe inerte, notre bon Satou ne peut 
plus marcher, il reste étendu le jour comme la nuit dans sa maisonnette 
seulement soucieux d'apprendre mon retour. Très discrètement — parce 
qu'il doit craindre les reproches siamois — il me fait savoir qu'au cas 
bien possible où les kaluongs nous refuseraient à tous un logement, il 
dispose d'une case dans sa bonzcrie. Suivant l'habitude des gens sans 
abri, nous la pourrons prendre. 

Le jeune Kam-Sam doit être maintenant à Laï chez son père. Il lui 
porte bien — c'est au su de tous — la ])roposition d'un accord quel- 
conque. Pour être sûr de lui et de ses parents. Bangkok a gardé les trois 
autres captifs : son jeune frère Kam-La, l'enfant préféré de sa vieille 
mère, Houil son demi-frère, et Doï son beau-frère. 

Le Chao Phakinay, fils du second roi de Luang-Prabang, remplace 
son père tué dans le désastre. 11 occupe Ngoï et garde le Nam Hou a\ec 
cinquante hommes. 

Uien ne fait prévoir quand arrivera phya Surrissak avec son armée, 
cependant les bandes de Pavillons Jaunes qui suivirent kam-Oum à 
Luang-Prabang, ne sachant où vivre, menacent le Laos d'une autre in- 
vasion. Cet état de choses décourage les gens qui travaillent inquiets à 
refaire leurs cases. 



PREMIÈRE TENTATIVE DE PASSAGE Dl' MÉ-KHONG AU TONKIN 211 

Mon retour subit va surprendre l;i ville car les kaluongs ont redit 
souvent que parti pour Siam avec le vieux l'oi. j'y étais retenu comme 
mon ami. 

Quoique maintenant la population connaisse bien à fond lliisloire 
de sa ruine, lancien kaliiong. afin d'amoindrir la bonne impression 
gardée dans le peuple, cberche à insinuer que j en fus l'auteur. 

Quand Som a fini, nous lisons nos lettres : 

Par elles j'apprends le départ pour Siam (10 octobre) des deux offi- 
ciers Cupet, Nicolon avec qui je dois joindre les soldats venant du 
Tonkin. 

Ceux-ci, commandés par le colonel Pernot. quitteront Hanoï en 
plusieurs fractions : soldats coloniaux, zouaves et tirailleurs, légion 
étrangère, formeront un corps de sept cents fusils avec deux canons. 
Ils gagneront Laokay par le F'ieuve Rouge et s'y prépareront à la grande 
marche dont l'itinéraire sera Laï et Theng et l'entier parcours des 
Sipsong chau thaïs. 

Les agents choisis comme commissaires par la Cour siamoise — 
déjà au Tonkin depuis quelque temps — y reçoivent de tons le meilleur 
accueil et suivent à leur aise — défrayés par nous — les préparatifs de 
notre colonne. 

En outre des lettres (pii m'ont renseigné, ce courrier m'apporte un 
ordre royal, avec traduction. Il est destiné aux autorités. Il expose l'objet 
de la commission, redit ce qu'on doit aux agents français — réciprocité 
du traitement fait dans nos territoires à leurs trois collègues envoyés du 
Siam — et a de plus trait à la construction de la case qu'en mars, 
avant de partir pour les cantons thaïs, je payai d'avance. 

Gauthier a aussi sa part de nouvelles et telle qu'il la souhaite. Son 
but est atteint mais ses provisions et ses minces ressources limitent son 
séjour. Il terminera 1 élude commencée en s'en retournant, le plus tôt 
possible, par la voie du fleuve vers la Cochinchine. Les deux officiers 
nommés commissaires devant être sous peu à Luang-Prabang, je ne serai 
seul après, son départ, que quelques semaines. Confié à ses soins, mon 
courrier pressé parviendra sans doute à l'heure désirée. 



MISSION PAVIE 



Dès nos lectures faites, Ngin va présenter la lettre siamoise aux deux 
kaluongs et leur iumoncer notre visite demain. 

Feignant la surprise — car nous savons bien qu un écrit de Nan nous 
a précédés — ils ont exprimé le grand embarras de ne savoir pas com- 
ment me loger et dit qu'ils viendraient — me sacbant malade — s en- 
tendre avec moi après le soleil. 

Le Chao Ratchavong, fds aîné du roi. les accompagna. 

Laissant deviner leur ancienne défiance, ils ne m'apprirent rien, mais 
durent confirmer ce que je savais relativement aux captifs de Laï, aux 
bandes chinoises et à la présence au bord du Nam IIou du Chao Phaki- 
nay avec des soldats. 

Puis ils prétendirent n avoir aucun ordre pour la Commission, dé- 
clarant sans gêne, que seul Surrissak était qualifié pour donner une suite 
à la lettre reçue par mon entremise. 

Inutilement j'ai fait remarquer que ce général était à Bangkok 
lorsque la missive m'en fut expédiée, qu'il y est encore c'est plus que 
probable, qu elle porte leur adresse et qu'ils l'acceptèrent, et fait ressor- 
tir avec quels égards les agents du Siam sont traités chez nous, tout ce 
que j'obtins c'est qu'on tâcherait de me procurer un logis quelconque. 

Gauthier à son tour dit son intention de descendre le fleuve ; ils l'au- 
torisèrent à louer un radeau. 

26 novembre. — Grâce à l'assistance de nos bateliers bien 
récompensés, Gauthier a formé un bon équipage qui l'emmènera 
dans deux ou trois jours vers le sud du fleuve. 

L'ancien kaluong vient de m'aviser qu'il n'a pas trouvé de case dis- 
ponible, mais si j'attendais en barque huit jours — ce qu'il me conseille 
— il ferait construire l'abri qu'il me faut. 

Sa proposition atterre les rameurs qui songent au retour. \ite je les 
rassure. Ce quasi-refus que je prévoyais, m'offre le prétexte de chercher 
ailleurs et, sans plus attendre je fais transporter le petit bagage chez le 
bon Satou. 



PREMIÈRE TENTATIVE DE PASSAGE DU MÉ KHONG AU TONKIN 3i3 

Pour nous recevoir, le bonze blessé a fait disposer sa natte-couchette 
(levant sa cellule. La joie dans les yeux, le cœur en prières, il élève les 
mains saluant le bouddha. Tout dabord inquiet de me voir souffrant, 
il pense avec nous qu'un peu de repos me rendra la force. Il indique en- 
suite comment tous les trois et le personnel nous serons logés. Gauthier 
et Pinson touchés et charmés de son bon accueil s'unissent à moi pour 
l'en remercier tandis qu'il me souhaite de voir accomplies ma marche 
vers le nord, et la délivrance des pauvres captifs enlevés en juin. 

« C'est son constant rêve ! » a ajouté Som ; et j'ai bien compris 
qu'un ardent désir pour l'accroissement du prestige français à Luang- 
Prabang domine dans ses vœux. 

La visite rendue aux deux kaluongs dans l'après-midi nous laisse 
l'idée — par leurs réticences bien manifestées — qu ils vont opposer des 
altermoiements à la mise en route de mes compagnons. Il semble qu'ils 
craignent qu'emportant mes lettres vers la colonie, mon ami Gauthier 
n'aille contrarier les projets siamois dans l'ouest du Tonkin. 

9 décembre. — Après un retard d'une dizaine de jours, Gauthier 
et Pinson viennent de partir. 

Les agents siamois les ont retenus jusqu'à aujourd'hui ! Je n'ai plus 
d espoir qu'ils arrivent à temps à notre frontière pour que les menées 
poursuivies à Laï soient sues au Tonkin avant l'arrivée de notre colonne 
sur ce territoire ; mais on y connaît grâce à Hardouin, mon doute 
absolu sur le bon vouloir — du côté siamois — devoir s'opérer jonction 
ou rencontre des chefs militaires et des commissaires. On y sait aussi 
ma résolution de faire le possible pour joindre nos troupes. C'est déjà 
beaucoup : je souhaite de plus dètre prévenu à l'heure opportune de la 
marche sur Theng ; j'essayerai alors de rendre inutiles des dispositions 
dont le but certain est de faire échec à nos intentions. 

L'état de santé dans lequel j'étais à mon arrivée s aggrava d'abord, 



2i4 MISSION PAME 



puis s améliora. Sorti ce matin pour la première fois depuis douze jours, 
j'ai accompagné les deux voyageurs jusqu'à leur radeau. 

L'étude du fleuve que Gauthier va faire — tout en recueillant dans 
les plus gros centres les renseignements commerciaux utiles — aura 
pour objet 1 examen ra^iide des chances de succès qu'y pourrait avoir la 
navigation des petits vapeurs. Elle complétera les travaux anciens. Ceux- 
ci en eQîet furent exécutés en remontant l'eau et longeant les berges au 
plus près du bord tandis qu'au contraire, lors de la descente, les radeaux 
recherchent — au milieu du lit — le plus fort courant, la constante vitesse 
qui permettent ainsi à l'observateur, le parcours exact de la voie profonde 
et l'appréciation des dangers qu'elle olfre et que les pilotes sauront 
signaler. 

Quand ce bon Français s'était joint à moi. au moment précis où la 
maladie et l'isolement me rendaient inquiet pour les résultats vers les- 
quels j allais, j'avais éprouvé de sa décision un contentement qui fut 
pour beaucoup dans le prompt retour des forces disparues : maintenant 
deux mois se sont écoulés, ses dispositions et ses aptitudes me sont fami- 
lières, j ai conçu l'espoir — • qu il a partagé — de le voir venir à un autre 
titre m'assister encore, aussi, quand émus, nous nous embrassâmes, 
notre dernier mot fut un : a Au revoir ». 

Peut-être va-t-il rencontrer en route les deux officiers que je garde 
l'espoir de voir me rejoindre ! Comme nous le souhaitons ! Leur itinéraire 
doit les amener au fleuve à Paclay. 

12 décembre. — Température extrêmement favorable i4". 22°, 
17°. 

Un marchand chinois venu de JNongkay depuis deux semaines, a fait 
au marché un grand déballage pour la belle saison. 11 a retrouvé à son 
arrivée la femme laotienne qui, avec les siens, forme son personnel et 
en son absence débite ce qu'il laisse. 

Il a pour la vente : du coton filé : des ctofles de l'Inde blanches, 
écrues ou teintes ; du sucre ; des sandales ; des tasses, des théières : des 
plumes : du papier : tout vient de Bangkok et vaut dix mille francs. 



PREMIÈRE TENTATIVE DE PASSAGE DU MÉKHONG AU TONKIN 2i5 

A la crue procliaine il emportera un fort chargement produit de 
l'échange : soie, henjoin, ivoire, gomme-laque et opium. 

Huit ou dix Chinois montaient d'habitude en même temps que lui à 
Luang-Prabang ; le jour du désastre deux ont été tués, l'insécurité qui 
l'ègne depuis attarde les autres. 

Il craint l'invasion dont on nous menace et ma demandé que je lui 
permette de se joindre à moi si les bandes reviennent. 

Les deux kaluongs ayant interdit (ju on me fasse visite sans leur per- 
mission, il l'a demandée pour motif d'affaires. 

i3 décembre. — Si je veux sortir de la bonzerie un agent posté au- 
près de rentrée m'accompagne de loin, le premier qu'il voit vient pren- 
dre sa place, et ainsi de suite. Les bons habitants me saluent timides sans 
oser parler, mon sourire leur dit que je sais leur cœur. 

On vend au marché, dans des petits tubes de plume de poulet, 
de la poudre d'or venant des torrents affluents du fleuve. Cent grammes 
aujourd hui. Quoiqu'on trouve parfois de jolies pépites, les khas des 
montagnes seuls font des recherches. 

lA décembre. — Le chef des soldats, Louang Datzakorn, que j'ai 
rencontré, m'a fait remarquer comme indication de l'état tranquille 
de Luang-Prabang, qu'à son arrivée il n'avait trouvé que deux cents 
vendeuses sur le grand marché, tandis qu'aujourd'hui il vient d'en 
compter trois fois le même nombre ! 

i8 décembre. — Dans le bief coquet où Luang-Prabang tout entier 
se mire, le Mé-Khong est libre des obstacles rocheux qui ailleurs l'encom- 
brent et le font gronder. Il frissonne à peine sous la brise Nord-Est qui 
nous rafraîchit, et oiTre l'image d'un étang tranquille, semé à plaisir de 
barques et radeaux, voguant çà et là, dans un cadre orné de décors 
exquis. 

La largeur du fleuve, la hauteur des berges, aussi l'espacement des 



3l6 



MISSION PAVIE 



collines et monts paraissent disposés pour la perspective. Lanature, avare 
de tableaux parfaits, s'est montrée ici prodigue à l'excès et calculatrice de 
ses beaux effets ; elle cliarme les yeux puis veut qu'ils reposent toujours 
inlassés sur celle merveille. 

Quel curieux conlrasle entre la vie le jour el la vie la nuil chez ce 
peuple aimable ! Aussitôt que l'ombre commence à s'épandre, il semble 
qu'il s'éveille ! Le tapage des voix naît de tous côlés ; dans chaque quar- 
tier, bruyamment s'assemblent 
des troupes de femmes d'allure 
décidée el de jeunes filles char- 
mantes de gaieté. Sur une file ou 
deux, chaque théorie va où il lui 
plaît, suit des joueurs de ken — 
cet orgue en bambou cher aux 
Laotiens. 

L'usage est ainsi ; malgré leur 
malheur les bons habitants sont 
observateurs scrupuleux et sim- 
ples de la tradition du passé loin- 
tain qu'évoque le nom de leur vieil 
empire: Millions d Eléphants et 
Parasol blanc. 
Au clair de la lune, aux feux des étoiles, toutes ces ménagères de 
toute la gamme d'âges, toutes ces jeunes filles turbulentes et rieuses vont 
jusqu'à l'aurore chanter par les rues, lancer aux échos le refrain bizarre 
et si singulier qui m'a tant surpris et qui m'a tant plu il y a dix mois. 

J'avais trouvé courlc cette première fois la ballade criée par la jeune 
fille et ses amoureux dans la petite barque sur le Mam Seuant : mainte- 
nant blasé sur ces hululements, je retarde quand même l'heure du som- 
meil pour entendre encore les voix claires et fraîches qui — de près ou 
loin — vibrent et s'assourdissent, et jouir de la joie qui, dans 1 entraî- 
nement que toutes subissent, salue d infinis rires d'aise tout refrain 
mourant dans la perfection. 




57. — Jeune Laotienne. 



PREMIÈRE TENTATIVE DE PASSAGE DU MÉ-KHONG AU TONKIN ai; 

Comme si le soleil aimait le silence, un calme idéal — dès qu'il ap- 
paraît — commence à régner par toute la ville. Ce cœur du Laos semble 
respectueux des rayons ardents qui font resplendir dans sa grâce magique 
la cité charmeuse. 

Au long du marché les groupes circulent presque sans parler devant 
les vendeuses assises, nonchalantes sur les deux côtés de l'unique voie. 
Celles-ci fatiguées, demi-endormies, causent entre voisines sans bruit ni 
éclats, attendentqu'on marchande 
leur mince étalage. A peine en- 
tend-on dans quelques enclos les 
hommes occupés à refaire leurs 
cases. Dans ma promenade ces 
rumeurs légères arrivent avec moi 
jusqu'à la pagode comme un long 
niuuiiure au même diapason. 

Quoique cet asile serve de 
passage aux gens de la berge, son 
aspect paisible n'en est pas trou- 
blé ; la marche pieds-nus est plu- 
tôt discrète et ne s'entend pas. 

Les prêtres sont jsix, bons et 
empressés à l'égal du chef. Ils ont 

sept élèves. Après les leçons les enfants s'amusent sous les grands om- 
brages. Dans cette saison leur jeu favori est celui des billes pour lequel 
ils ont de très grosses graines rondes et aplaties. 

Tous les habitants me connaissent bien; ils laissent tant voir qu ils me 
trouvent chez moi dans la bonzerie que l'on pourrait croire que j'y suis 
fixé depuis des années. Avec quel plaisir et dans quel repos j'y travaille- 
rai si les forces enfin me reviennent un peu ! 





'i'i 


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Fiii. r)S. — Leur jeu lavori l'st ,i'Iiii des billes. 



19 décembre. — Ainsi que l'a dit Louang Datzakorn, le marché du 
jour est un baromètre à peu près exact de l'état confiant où — tout au 
contraire — de l'inquiétude des populations. En temps très normal de 
VI. 28 



2i8 MISSION PAVIE 



sécurité, quatre cents vendeuses est le minimum qu'on y ait compté. 
Quand ce chiffre baisse c'est preuve de malaise. 

La voie qu'il occupe est très étendue, huit cents mètres au moins. 
Avant la débâcle — disent les mandarins — il n'était pas rare qu'il s'y 
rassemblât plus de mille marchandes. 

Qu'est-ce que j'y trouve pour la subsistance et quels sont les prix ? 

Le jiicul de riz (soixante kilogrammes) est vendu cinq francs, les 
plus beaux poulets valent cinquante centimes ; on donne pour un franc 
deux kilogrammes de porc ou cinq de poisson. De rares perdrix se ven- 
dent trente centimes ; les autres oiseaux : pigeons, faisans, paons indis- 
tinctement, d'après ce qu'ils pèsent, suivent cette proportion. Quant 
aux aubergines, citrouilles, patates, fleurs de bananier, pousses de 
rotin, autres légumes et fruits, leur prix est si bas qu'on s'étonne vrai- 
ment que les campagnardes veuillent les apporter. Seuls les œufs sont 
chers, ils coûtent cinq centimes, il y en a peu : j'en fais acheter le plus 
que je puis afin d'en avoir bonne provision quand je partirai ; ample- 
ment couverts de balle de riz ils se gardent bien. 

La ruine de la ville y a supprimé une foule de ressources. Presque 
tous les vivres viennent de l'extérieur ; si peu chers qu'ils soient, la 
plus grande partie reste sans acheteurs. Les bourses sont minces à 
Luang-Prabang depuis le malheur. Il suffirait piesque — au moment 
actuel — d'un jour de panique pour y apporter la gêne absolue. Afin 
d'être prêt en toute occurrence, je me précautionne. 

Toute monnaie d'argent est bien accueillie : tical, roupie, piastres et 
lingots divers. Le poids fait le cours. 

Celle du pays est moins en faveur à cause des alliages inconsidérés 
sinon audacieux que ceux qui la fondent ont le fol espoir de faire 
accepter. Sa valeur par suite est fort dépréciée. Elle représenterait l'at- 
tribut mâle comme celle de Xieng-Maï l'attribut femelle. Etroite, allongée, 
et très aplatie, sa face extérieure apparaît ornée de petites fleurettes. 
Celles-ci sont produites par des gouttelettes du jus de fourmis pilées 
dans une tasse — où un peu de sucre les a attirées — et qu'avec une 



PREMIÈRE TENTATIVE DE PASSAGE DU MÉ-KHONG AU TONKIN 319 

paille on laisse tomber sur le métal chaud. Au contact liquide des bouil- 
lonnements se forment en couronne ; gardant cet aspect ils se refroi- 
dissent constituant la preuve que la pièce n est pas simplement couverte 
d'une couche d'argent. 

La monnaie courante pour petits achats, étonne d'abord. Alors qu'à 







^..'5^5^^ 



Fig. 59. — Monnaies en argent de Luang-Prabang (iiô, gS, 65 et i5 grammes). 
Dimensions exactes. 



Bassac le royaume au sud, un alliage impur de cuivre et d'étain en 
forme de pirogue, a ce même usage, le seul coquillage « cypris cou- 
ronné » — qui en tant de lieux, appelé cauris, a eu cet emploi — 
s'utilise ici. Apporté au Siam des îles Philippines, il y a servi dans 
la capitale jusque dernièrement. A l'imitation des sapèques d'Annam, il 
est troué à LuangPrabang pour la réunion en longs chapelets. La ville 
laotienne — son dernier refuge — s'en encombrerait si les tribus 



MISSIOiN PAVIE 



Khas des régions du nord ne le recherchaient connme un ornement pour 
femmes et filles. 

Laotiennes et Lues arrivent des campagnes par tous les chemins — 
surtout par le fleuve et par le Xam Khane — apportant des œufs, des 
volailles, du riz. du maïs cuit en épis pas mûrs, et des arachides dans 
de grandes corbeilles finement tressées et, dans des bissacs aux couleurs 
variées joliment ornés de graines sauvages grises, rouges ou brunes. 
Elles cherchent les places libres où elles s'assoieront. 

De timides femmes Khas viennent aussi chargées de pousses de 
rotm. de pousses de bambou, d oiseaux pris au piège ou à larbalète. 
Demi-souriantes et surtout confuses — sous les compliments qu'elles 
devinent moqueurs et que leur attirent leur accoutrement touchant au 
grotesque — elles craignent de s'asseoir parmi les vendeuses et circulent 
gênées, se tenant aux jupes les unes des autres pour plus d'assurance. 

Elles n'oseraient pas revêtir la jupe et les jolies vestes de Luang- 
Prabang. trouvant d'ailleurs beaux, les laids vêtements qu'à leur inten- 
tion, les femmes de la ville confectionnent — aux pluies — d'étoifes 
disparates et qu elles agrémentent en guise de fétiches, d'un tas de 
bibelots plutôt ridicules. 

Celles que voici n'ont pas encore vu un Européen. 

En m'apercevant — tout à côté d'elles — elles s'effondrent à terre 
demi-accroupies, le regard perdu et si suppliant que j'ai vraiment peine 
— au milieu des rires discrets des passants — à rester sérieux. 

Ma barbe sans doute, et mon grand chapeau causent leur effroi ! Je 
m'attache à prendre un air très aimable, et veux leur parler : 

« Les Français vous aiment comme les Laotiens, ne me craignez 
pas... » 

L'effarement augmente ! De suite je me tais. La foule amusée veut 
les rassurer. Elles ne regardent pas, elles n écoutent rien ! Je reprends 
confus ma lente promenade continuant pour moi — et dans ma pensée — 
mon petit discours : 

« Je sais que les Khas sont les nourrisseurs de Luang-Prabang, 



PREMIÈRE TENTATIVE DE PASSAGE DU MÉ-KHONG AU TONKIN 331 

qu'on les y bénit. Dans les jours mauvais qui viennent de passer, ils 
furent généreux et hospitaliers pour les Laotiens dont ils hébergèrent 
nombre de familles durant plusieurs mois. Ils montrèrent ainsi leur 
reconnaissance pour tous les égards qui dans le Lan-Chang leur sont 
témoignés alors que. dans d'autres régions rapprochées, ils sont mal- 
menés. Vous pouvez me croire, mes compatriotes connaîtront Testinie 
due à vos tribus. » 

Sur ce monologue, je retourne la tète. Juste à ce moment les petites 
sauvages, honteuses se relèvent en s'embar- 
rassant dans les plis des jupes. Tandis qu'on 
plaisante leur terreur piteuse, elles se félicitcnl 
d'avoir vu finir sans dommage pour elles leur 
mésaventure. Ecoutant enfin les bonnes com- 
mères qui les réconfortent en leur expliquant 
— chose peu facile à cause du langage — que 
je ne suis pas diable ni génie, elles semblent 
leur dire — en me regardant — qu'elles ne 
fuiront pas quand je reviendrai. 

Cette grande rue commence devant le sV 
Wat-Maï. Les vendeuses assises de ses deux 
côtés sur des tabourets en rotin tressé — 
aussi élégants qu'ils sont minuscules — abri- Fig. fin. — Elles se vêtent. . 
tent du soleil leur étalage simple sous des 
parasols venant du Yunnan ou sous des toitures en lames de bambou. 

Elles sont femmes nu filles de Luang-Prabang et se reconnaissent à 
l'aisance des gestes et de l'attitude, à plus de souplesse et de distinction, 
à leur civilité douce et familière, à un raffinement dans l'habillement et 
dans la parure, à leur coquetterie d'un charme ingénu. 

Elles se vêtent de jupes à raies verticales tissées soie et or. de menue 
valeur dont, élégamment un sous-jupe blanc grossit les plissements. \ 
cause du frais de la matinée elles portent des vestes gentiment brodées 
que l'écharpe recouvre. Des fleurs par bouquets chargent leurs cheveux. 




MISSION PAVIE 



Si modestes que soient leurs petites boutiques, elles ont auprès d elles 
la théière, la tasse, la boîte à bétel, la cire pour les lèvres et des cigarettes. 

Leurs arrangements installés proprets en quelques minutes, présen- 
tent d'infimes choses toujours disposées avec tant de goût et de naïveté 
quelles forcent l'attention, et quand la marchande d'un coup d'œil gra- 
cieux — en même temps discret pour ne pas paraître nuire à sa voisine 
— appelle 1 acheteur, il ne peut moins faire que complimenter au moins 
du regard l'ensemble charmant. 

Elle plaît à l'extrême, cette promenade dont l'attrait augmente 
chaque fois qu'elle revient. 

Nulle préparation à odeur fâcheuse de chairs fermentées ne gâte le 
plaisir. Pâte de crevettes, saumure de crabes ou eau de poisson qui ren- 
dent pénibles à l'Européen la visite à tous les marchés du sud, y sont 
inconnues. 

Les fleurs destinées à orner les temples ou à la parure, sont partout 
.en tas. Des paniers sont pleins d'herbes odorantes ou de curcuma utiles 
pour les sauces. Le benjoin, la laque, les produits des bois — par échan- 
tillons vraiment remarquables — sont dans des corbeilles indiquant les 
stocks gardés aux villages. Viandes et poissons, légumes et fruits s'éta- 
lent proprement sur des feuilles fraîches prises aux bananiers dès le 
petit jour. Les marchandises sèches sont offertes aux yeux sur des 
clayonnages couverts de tapis dont les couleurs vives font mieux res- 
sortir : fil, tissus de soie, cotonnades écrues, écharpes et sandales. La 
cire pour les lèvres, la chaux à bétel rouge, rosée ou blanche sont sur 
des plateaux — de cuivre ou d'argent — en pains alléchants tous imma- 
culés comme des pâtisseries, et si bien fouillés en sillons égaux par les 
grandes cuillers, que les acheteuses ne savent où choisir. Enfin d'énormes 
pains de caviar rosi à la cochenille, font l'admiration des femmes des 
campagnes qui s'efforcent de vendre ce qu'elles apportèrent pour faire 
provision de cette bonne conserve. 

Point de place à part pour chaque denrée, chaque genre de com- 
merce ; le poisson, le porc, la chair du buffle, les fleurs, les étofles, l'or 



PREMIÈRE TENTATIVE DE PASSAGE DU MÉ-KHONG AU TONKIN 228 



des sauvages et la poterie, les changeuses d'argent forment un pèle-mèle 
de leurs étalages aussi incommode pour la clientèle que divertissant pour 
le promeneur. 

Le gibier divers veut de 1 attention pour être trouvé. Celui qui la 
pris le fait figurer dans les marchandises de quelque parente, au milieu 
des fleurs, des fruits, desétofl'es. Les femmes khas l'échangent contre des 
objets qu'il remplace alors devant la vendeuse. 

Comme en d'autre lieux, les gens du Laos n'ont pas l'aversion 
qu'a l'Européen pour des animaux que nous n'acceptons dans nos 
aliments qu'en cas de famine. 
Quelque accoutumé que je sois 
déjà à ce cher pays, il me semble 
drùle de voir en passant, dans les 
corbeilletles — tressées en bam- 
bou, laquées rouge et noir et 
souvent dorées — que les ména- 
gères portent sur les bras : bro- 
chettes de cigales, rat-taupe, 
chauve-souris, près d'une tourte- 
relle, d'un petit poisson ou de 
quelques œufs, sur un lit d'oran- 
ges, de citrons, de fleurs et de „ , , 

^ Fig. 61, — Retour du marché. 

fines herbes. 

Tout est pour les yeux dans 
ce frais tableau où les couleurs vives luisent ensoleillées. Le silence 
domine. Achetcuses marchant et vendeuses assises parlent doucement 
laissent voir leur fatigue de la fête nocturne. A trente pas — comme 
de ma fenêtre — l'oreille est sans rôle : il semble que j'assiste à la pan- 
tomime d'une foire journalière. 

20 décembre. — Les soldats français auraient atteint Laï, je viens de 
l'apprendre par notre Satou ! Je n'ose pas croire à cette bonne nouvelle 
tant elle me surprend. 




aa/i MISSION PAVIE 



23 décembre. — J'ai en vain cherché l'origine du bruit qui circule 
partout, kaluongs et prince disent qu'il est faux. 

2 A décembre. — Hier soir vers neuf heures, des gens éperdus cou- 
raient par les rues en criant « Au feu ! ». Le nord de la ville était tout en 
llammes ! Grâce aux grands espaces qu'occupent les pagodes et à l'isole- 
ment des cases nouvelles, l'incendie prit fin faute d'aliments. 

27 décembre. — Le vieux roi revient, la nouvelle est sûre, vingt 
hommes vont aller au-devant de lui I Quelle confusion pour le ka- 
luong qui a déclaré en toutes occasions qu'il ne reverrail jamais le 
Lan-Chang ! 

29 décembre. — Demain un courrier partira pour Siam. C'est la 
première fois que les kaluongs me font parvenir un pareil avis. J'en fus 
si surpris que j'ai remercié sans rien demander. Il doit v avoir un motif 
sérieux pour une attention si inattendue. 

A la nuit tombante, Ngin est informé par un de nos bonzes qu'il 
serait venu dans la matinée une barque de Ngoï avec un message du chao 
Phakinay contenant ces mots : 

(1 J'ai reçu une lettre des Pavillons Jaunes. Ils me font savoir qu'ils 
sont I 5uo tout prêts à descendre. J'ai répondu : a Venez tous. Je vous 
« recevrai ». 

« Envoyez-moi :> Joo roupies pour payer les hommes qui. avec moi 
attendent ces brigands. » 

Une heure plus lard, un bdlct m arrive de l'ami Gauthier : 
« Le 1 2 à midi nous sommes ù Paclay et en repartons. Nous n'avons 
trouvé ni nos officiers, ni le Surrissak. ni un seul soldat ! » 

'60 décembre. — Ngin a remis mes lettres au second kaluong qui lui 
a parlé de tout, sauf de la menace des Pavillons Jaunes. 



PREMIÈRE TENTATIVE DE PASSAGE DU MÊ-KHONG AU TONKIN iih 

3i décembre. — Sans plus de succès Xgin s est iDrésenté chez 
l'autre kaluong. Je l'avais chargé de lui rappeler la proche arrivée des 
deux officiers et de demander quon prépare leurs cases. En réalité il 
devait tâcher d'avoir des nouvelles ou des précisions sur les hruits qui 
courent. 

Un des serviteurs est venu lui dire : « Le kaluong dort. Venez-vous 
pour un service chaud ou un service froid (cest-à-dire : pressé ou non) "? » 
Après sa réponse quil ne saurait être l'appréciateur de sa commission, 
Ngin est reparti. 

Pourquoi le kaluong se dérobe-t-il .' Est-ce que, comme on me l'a dit 
le 20, des renseignements sur la marche des Français lui sont arrivés.»* 
le contrarient-ils ; veut-il les cacher "^ 

Dans 1 après-midi j'apprends qu'un radeau chargé de Chinois se trouve 
à la plage. J'envoie de suite Khè qui parle leur langue, aux informa- 
tions. 

Bientôt il revient : « Un sergent siamois et quelques Chinois sont 
sur ce radeau. Ils arrivent de Tlieng et vont à Bangkok porteurs d'une 
lettre écrite par kam Sam. ^ oici ce qu'ils disent : « Tout Laï est brûlé. 
Les Français l'occupent, sa population est on ne sait où. » 

\" janvier 1888. — Le secrétaire du chao Ratchavong a rencontré 
Khè et lui a parlé. Les Pavillons Jaunes ont annoncé au chao Phakinay 
leur marche sur Luan^-Prabanï lui demandant si la ville se rendrait ou 
non. Kam-Sam aurait quitté Lai ; on attend son retour pour les ren- 
seignements. 

khè est allé de nouveau au radeau des Chinois. Ils lui ont dit ; Le 
kaluong nous a demandé : « Avez-vous pris part au sac de Luang-Pra- 
bang.^ nous avons répondu oui, tuez-nous si vous voulez, mais nous 
sommes venus ici en confiance conduits par un de vos soldats ». 

Toute la ville s'occupe de la marche française et l'impression est des 
VI. ag 



•!i() MISSION l'.VVlË 



plus favorable à notre prestige. Par contre, chacun est inquiet d'être sous 
la menace des pillards eliinois; et s'étonne, sans trop l'oser dire, du 
retard sans fin des troupes siamoises qui doivent les chasser. 

J'ai cru avoir trouve un moyen d'obliger les autorités à entrer en 
communication sur les événements en leur envoyant ma carie de visite 
à l'occasion de l'année nouvelle. 

Le premier kaluong a demandé : « Comment, en Europe on souhaite 
la bonne année le i" du i" mois.'' Au Siam c'est au 3" mois ! » Le second 
kaluong a remercié. Le Louang Dalzakorn a dit: « Des Chinois vont 
porter des lettres aux fils du chef de Laï à Bangkok, vous pouvez aussi 
préparer les vôtres. » Et le chao Ratchavong : « Dans trois jours un 
courrier partira, je vais demander de ses nouvelles à mon père je n'en 
ai pas eu une seule fois ! » 

2 janvier. — Le second kaluong a fait faire une cérémonie religieuse 
dans sa maison. Un des bonzes de la pagode l'a entendu dire : Les Pavil- 
lons Jaunes ont annoncé leur retour à Luang-Prabang parce qu'ils ont 
peur des Français. Ils demandent qu'on leur pardonne la première 
attaque et qu'on les accueille. Nous avons répondu : « Ne revenez pas 
car nous vous recevrions en ennemis quelques soient vos intentions. » 

Je vois dans ce propos le désir de réagir contre l'impression produite 
par la prise de Lai en montrant que les Français vont être la cause d'une 
nouvelle invasion. 

On ne s'occupe en rien de préparer la plus petite défense. Le phya 
Surrissak avait fait élever à Ngoï un monument religieux pour protéger 
le Nam Hou, ses subalternes ici ne savent que faire. Si les Chinois 
descendent ils ne rencontreront sans doute pas d'obstacles : à Ngoï la 
rivière a /ioo mètres ils passeront devant le poste sans le saluer. 

3 janvier. — Le second kaluong m'envoie présenter un poulet à 
quatre pattes, et me prie de lui dire la manière de l'empailler ! 

A 4 heures je me décide à faire demander au premier kaluong ce 



PREMIÈRE TENTATIVE DE PASSAGE DU MÉKHONG AU TONKIN 227 

qu il en est des bruits qui circulent. Il répond: « Je ne puis rien diie. 
On ne sait rien. Je ferai arrêter et battre les gens qui les colporteront 
désormais. Le courrier partira demain il ne devia pas mettre plus d'un 
mois pour arriver à Bangkok à cause de la gravité de la situation. » 

Ainsi, en même temps il reconnaît que les choses ne vont pas bien 
et refuse de me renseigner. 

Qu'a pu devenir Kam-Sam et sa mission à Lai? Il n'est plus douteux 
qu'elle avait un but contraire à la marcbe de nos troupes. L'attitude des 
kaluongs suffirait à l'établir si le relard du pbya Surrissak ne lavait déjà 
prouvé. 

Il est de plus en plus évident que Siam en acceptant le principe de 
la Commission n'a eu en vue que l'avantage qu'il rctiiora delà picscnce 
de ses agents parmi nos troupes. 

d janvier. — Le même bon/c rpii m'a rapporté avant-liici' le piopos 
du klialuong, me prévient qu'on répand dans la ville le bruit que les Fran- 
çais ayant fait prisonniers les Pavillons Jaunes les ont armés cl mis en 
marciie contre Luang-Prabaiig. 

Il est vraiment beureux que je sois témoin. Comme il serait aisé 
sans mes protestations de raconter tous ces mensonges pour nous faire 
prendre en haine. 

On peut chercher à m'induirc en erreur sur ce qui se prépare ici, 
sur ce qui se passe à l'exténeur mais rien n arrivera à Luang-Prabang 
que je ne le sache de suite et j'aurai toujours plus tard la véiilé sur le 
reste. 

On ne saurait mettre plus de prudence que je n'en déploie pouri'viler 
toute critique fondée de la part des autorités. Aucun de mes indigènes 
ne sait ma pensée. Je leur ai interdit de parler des événements, et n'ai 
permis qu'à deux d'entre eux de circuler dans la foule. Je connais leur 
cœur et sais qu ils m obéissent. 

Il est certain que je suis gênant pour les agents du Siam. ils préfére- 
raient me voir en arrière avec nos officiers près du Surrissak. Que je 
me félicite d avoir marché quand même et d'être à l'avant-garde ! 



228 MISSION PAVIE 



Je crois miililc d indiquer les soucis qui lu'oljsèdciil, les ennuis 
constants dans lesquels je vis ; on les devine. 

J'ai le devoir de donner à mon personnel une confiance en moi abso- 
lue sans laquelle je ne pourrais tirer de sa valeur le parti quelle comporte; 
j'ai aussi celui de me montrer à tous ici, calme dans les moments cri- 
tiques. Si les événements se compIi(|ucnt, si le danger devient réel ma 
résolution sera vite prise. Autant j'aurai été énervé par l'attitude des 
kaluongs autant j'aurai de complaisance trancjuille pour observer leur 
conduite : autant je saurai mettre de volonté et d'énergie pour aider la 
population et ses cliefs à sortir d'embarras et rendre à l'occasion le 
nom Français légendaire au Lan-Chang. 

C janvier. — Les gens des kaluongs racontent qu'une lettre du phya 
Surrissak est arrivée disant : « Attendez-moi pour aller combattre les 
Hos, vous êtes trop peu nombreux ». Les Laotiens font la réflexion que 
les soldats d'ici ne songent nullement à aller comliattre, et que ce sont 
les Hos (|ui menacent de venir les attaquer dans Luang-Prabang. 

7 janvier. — kbè a appris par le secrétaire du Cbao Ratcbavong 
qu'un courrier était anivé liicr de Pitchay oii le Surrissak serait depuis 
trois semaines. 

8 janvier. — Mon ami le Satou est entré à sept ans dans cette bon- 
zerie de Watt-Mai et ne la plus quittée. 11 est le meilleur artiste du pays 
pour le dessin d'ornement et l'architecture religieuse. Les autres prêtres 
sont aussi artistes chacun dans son genre; l'un est orfèvre, un autre 
sculpte l'ivoire. Un troisième aide le supérieur d'une bonzerie voisine à 
faire quelques meubles pour ma future case. Les artisans habiles se réfu- 
gient dans ces monastères lorsqu'ils ne sont pas tenus par la famille. Ils 
échappent ainsi aux exigences de chefs avares, désireux d'avoir de beaux 
objets mais ne voulant en payer la façon (pic par leur protection. Celle-ci 
s'exerce souveni dans les contestations avec les particuliers pour fraudes 
dans la fonte des métaux, tromperies dans les constructions, etc. 



PREMIÈRE TENTATIVE DE PASSAGE DU MÉ-KHONG AU TOINKIN aag 

Celui qui travaille l'ivoire voyant que je donne dans sa langue le 
nom d'eau de fer. eau d'argent, eau d'or aux produits chimiques que 
j'emploie pour la photographie m'a demandé <c leau d'ivoue. qu'en 
faites-vous.'* ». Dans son métier on amollit l'ivoire pour le façonner, on 
le dissout même jjour en faire un médicament à l'usage des gens riches 
qui veulent retrouver les forces perdues ! 

Je leur ai appris à faire — dans des lubes de hambou — des bougies 
en cire avec des mèches imprégnées de borax ; on en vend au mai'ché. 

() janvirr. — Un potier d'ici façonne avec goût de belles gargoulettes 
d'arffile. blanches ou noires. 

J'avais eu l'idée pour favoriser ce bon artisan et afin d'orner ma future 
maison — quand elle se fera — de lui commander un assortiment de 
pots pour des ileurs et de jolis vases, qu'il fabriquerait aux jours de 
loisir pendant mon absence. 

Il avait voulu en faire les dessins. J'avais admiré les formes gracieuses 
et originales qu'il me proposait et leurs fioritures, et donné d'avance une 
partie du prix. 

Dans la matinée j'ai eu 1 étonnement et le vif regret de le voir venir, 
m'annoncer gêné, que décidément il ne pouvait pas travailler pour moi. 
Son inhabileté en était la cause. Il rendait 1 argent ! 

A son embarras et à son mutisme j'ai eu vile compris qu'il refuse 
par ordre. 

L'innocent progrès que j'ai caressé de faii'c accomplir à son industrie 
ne peut contrarier les agents siamois. Veulent-ils méviter des frais 
inutiles pour une maison qu'on ne fera pas ? 

La déconvenue m'ayant attristé, j'allais le lui dire. Confus, tête basse, 
il n en avait cure, n'ayant qu'un désir, être dégagé ! Je lai donc laissé. 
Il a presque fui. 

lo janvier. — Une lettre m'arrive enfin du capitaine Cupet. Il est à 
Pitchay avec iNicolon, le vieux roi Ounkam elles troupes siamoises, et 
compte être ici le i5 février. 



î3o MISSION PAVIE 



J'ai interloqué celui qui l'apporte en lui demandant sa date d'arrivée. 
11 a (lit : (( Hier soir ». Son trouble m'a fixé ; elle était sans doute dans 
l'envoi du 6. En signalant celui-ci le 7 à mon Cambodgien, le secrétaire 
du chao Ratchavong a certainement obéi à un ordre de son prince qui 
napprouve pas — je le pense — le kaluong en tout. 

Le capitaine me fait connaître sa hùle de me joindre poui- aller en- 
semble vers l'expédition qui compte sur mius. 11 me dit l'exacte situation 
dans laquelle il est avec Nicolon près du Surrissak, et confirme ensuite 
toutes mes prévisions en ce qui concerne le mauvais vouloir dont notre 
mission semble être l'objet. Voici un passage de sa longue lettre qui va le 
montrer : 

Nous sommes tenus un peu à l'écart el places sous la tutelle d'un 
jeune mandarin. Nous ne pouvons faire un pas sans avoir quelqu'un à 
nos trousses. On nous a vu arriver d'un fort mauvais œil au Siam. et 
je crains Lien qu'on n'apporte beaucoup d'entraves à notre mission. 

Le général se montre charmant pour nous et nous comble de jiré- 
venances. Nous pourrons obtenir beaucoup de lui à moins qu'il nuit reçu 
des ordres précis nous concernant, ce qui est probable. 

J'écris de suite à mes futurs compagnons. J'irai au-devant d'eux si 
je puis savoir à temps la date de leur arrivée. 

I 1 janvier. — MM. Yucker-Sigg, banquiers à Bangkok, mes cor- 
respondants, avaient voulu mettre dans mes provisions — quand je 
quittai Siam — des rouleaux d'images — toutes en couleurs — pour 
être distribués en cours de voyage. 

Sans qu'on y prit garde, ils étalent restés parmi les bagages qu'après 
la débâcle, Som rapporta cliez le bon Salou. 

II y a trois jours, nous les déroulâmes. H s'en trouva un qui a sur- 
tout plu à mes Cambodgiens. Ils l'ont suspendu dans ma petite chambre 
et viennent l'admirer* à chaque occasion. 

Comment ces gravures — épisodes de guerres — fabriquées en 
Suisse, viiiienl-elles à Bangkok? 



PREMIÈRE TENTATIVE DE PASSAGE DU MÉ-KHONG AU TONKIN aSi 

Celle-ci, leprésenle un jeune colonel sur un cheval noir, 1 épcc à la 
main, chargeant furieusement, entraînant des zouaves sur des Autri- 
chiens qui sont culbutés. C'est en iHog et à Palestre. 

Ngin et tous les autres, — maintenant qu'ils savent que l'expédition 
partie du Tonkin, qu'ils doivent rencontrer, est sous la conduite de 
M. Pernot et que dans ses troupes se trouvent des zouaves — ont trouvé 
très bien de dénommer le beau cavalier : « Colonel Pernot ! » 

Ils en ont parlé, plusieurs de la ville sont venus le voir ; notre 
Kaluong a été tenté ! 

Comme par hasard il vient de passer ilans la bonzerie et je l'ai prié 
d'entrer un instant pour une tasse de thé. 

Il savait déjà la place du portrait. En le regardant il m'a demandé : 
« C'est le colonel et ce sont des zouaves ."* » 

Riant de sa méprise, très innocemment j'ai répondu : <( oui ». 

Il parut en peine. Je l'interrogeai et j'eus la surprise de l'entendre 
me dire : « Les gens qu'ils attaquent sont-ils donc siamois ? » 

Quand j'eus explicjué la guerre et l'image, conservant un doute, il se 
répétait : « Les pantalons bleus et les habits blancs des soldais vaincus 
sont semblables aux nôtres ! » 

i3 janvier. — La nuit se passe en cris et chants qui font fuir le som- 
meil. Cette coutume aura 1 avantage au cas dune attaque de nuit de 
nous éviter une surprise. 

Je suis toujours dans limpossibilité d'apprendre rien de précis, mais 
les gens sont persuadés que les Chinois arriveront dans quinze jours 
comme ils l'ont dit. 

17 janvier. — Les habitants deviennent sceptiques quand on leur 
parle de la sécurité du pays. On leur dit: « Soyez tranquilles, si les Chi- 
nois arrivent, tous seront massaciés. Le roi de Bangkok veut absolu- 
ment mettre l'ordre ici, il n'épargnera rien pour l'assurer ». Ils répon- 
dent : u Merci » et se tiennent prêts à fuir. Avoir eu la leçon passée leur 
suffît: elle ne se répétera pas à leurs dépens. 



iS-i MISSION PAVIÈ 



iS jfinrier. — J'ai inutilement demandé encore des nouvelles de 
Laï. On semble étonné de mon insistance comme si elle était chose dé- 
raisonnable. 

20 janvier. — A 9 heures, à l'instant, on m'apporte un volumineux 
paquet de lettres. Il faut, si j'ai à répondre que je le fasse séance tenante ; 
le bateau va quitter Luang-Prabang ! 

Sans doute on ne veut pas me donner le temps de la réflexion ! Ce 
courrier est peut-être ici depuis plusieurs jours ! L'homme attend. Je clos 
ce qui est prêt et le lui donne. 

21 Janvier. — Je vais aller seul saluer nos soldats ! 

Le chargé d'affaires, inquiet à son tour des retards constants des 
troupes siamoises, me donne le conseil — si j'ai des nouvelles des soldats 
français — d'aller sans attendre, joindre leur commandant. 

Je ne sais sur eux que les bruits qui courent mais ils me suffisent. 
Les deux officiers encore à Pitchay lorsqu ils m'ont écrit, ne seront ici 
qu'avec Surrissak, or j'ai l'intuition que ce général n'a pas le désir de 
voir la colonne. Dans ces conditions je n'ai qu'à partir. 

J'envoie demander aux deux kaluongs s ils n ont rien appris, et leur 
annoncer ma visite demain. 

Le premier répond: « Des renseignements fournis par Kam Sam, 
disent que les Français sont, non pas à Laï comme on le prétend, mais 
à Muong Clian, canton limitrophe et plus éloigné. » 

22 janvier. — Mon prochain courrier sera adressé à mes compagnons. 
Après l'avoir lu ils le feront suivre sa destination. Pour qu'ils soient au 
point, il leur résumera ce qui s'est passé dans ces derniers mois. 

A l'heure de me rendre vers l'agent siamois, j'apprends qu'il a fait 
appeler chez lui, le chao Ratchavong (jui assistera à notre entrevue. 
Je décide alors de faire autrement. 
Je veux arriver à me mettre en route. H faut que j'obtienne deux ou 



PREMIÈRE TENTATIVE DE PASSAGE DU MÉ KHONG AU TONKIN 233 



trois pirogues. Or il est possible qu'en présence du cliao qui sera le roi 
de Luang-Prabang, les deux kaluongs sur le ton hautain demi-impoli 
qu'ils savent si bien prendre quand ils ne craignent rien, fassent des objec- 
tions que — par amour-propre — ils veuillent maintenir. Je ne veux pas 
d'échec, je ne veux pas d'ennuis, je ne veux donner le moindre prétexte 
ni à un retard nia un refus. Je vais m'excuser et dire par écrit ce que je 
désire el j irai les voir quand ils seront seuls et les persuader. 

Je résume ma lettre : 

« Sait-on quelque chose de certain sur Laï? 

(( Je serais heureux que mes compagnons aient un logement près de 
la pagode à leur arrivée. 

« Je voudrais aller joindre les Français el prie qu'on me donne deux 
ou trois pirogues. » 

La seconde demande est faite pour produire chez les kaluongs 1 utile 
confusion qui me servira. Ils vont bien sur croire que je veux parler 
d'aller vers Cupet. J'ai pour un voyage de ce c(jté-là, je crois, plus de 
chances d'obtenir des barques. 

Xgin porte le message. Le premier agent l'ayant lu tout haut, in- 
terroge le chao Uatchavong : « Avez-vous des barques ■' » — Oui. » alors 
il reprend : « J'en aurai besoin pour porter des vivres aux soldats sia- 
mois à Xgoï et à Theng. » 



Ensuite il m'envoie par mon Cambodgien la réponse suivante : 
« Rien de Laï. Aucune case n'est libre près de la pagode. 11 n'y a pas 
de barques disponibles. » 

23 janvier. — Je me suis rendu chez le kaluong. Le chef des soldats, 
Louang Dalzakorn. était avec lui. Je les ai surpris. 
On apporte du thé. Nous nous asseyons. 
« Quelles nouvelles de Laï ? » 

— Pas du tout. On dit que les gens de Muoiig CAian se sont fâchés 
contre ceux de Laï et qu'ils ont été chercher les Français pour qu'ils les 
aident à combattre. C'est un simple bruit, rien n'est plus douteux. 

— On a fait courir divers racontars dans ces derniers temps. Il n'en 
VI. 3o 



2U MISSION l'AVlE 



faut lien croire. On a même dit que les Pavillons Jaunes viendraient 
nous chasser. Tout cela est faux. .J'ai depuis huit jours envoyé à Theng 
un exprès urgent ; il sera sous peu de retour ici. Je vous aviserai. » 
« Et pour les bateaux, que me direz-vous P » 

— Les quelques-uns rares, qui sont disponibles, vont aller porter 
des vivres aux soldats à Xgoï et à Theng. » 

« Ce sera donc avec ceux-là que je partirai. » 

L'agent siamois devient inquiet; il regarde Louang Datzakorn. Tous 
deux balbutient : « Ce n'est pas ce que votre note nous a dit hier soirP » 

— J'ai craint que vous ne m'aviez pas compris, c'est ce qui ni amène. 

— Il y a deux mois une colonne française quitta Laokai, au bord du 
Fleuve Rouge, en marche vers Laï sur la Rivière Noire. Je suis sans 
nouvelles de l'expédition. A son arrivée à Luang-Prabang, phya Sur- 
rissak et les commissaires devaient s'efibrcer de la rencontrer, mais leur 
long retard paraît surprenant. J ai l'ordre d'aller, sans attendre personne, 
joindre nos soldats. 

— Je dois donc partir le plus tùt possible. \ euillez m'en donner de 
suite les moyens en vous conformant à vos instructions. 

— Deux ou trois pirogues pourront me suffire. » 

Les agents siamois sont abasourdis. Ils ne pensent plus à ce qu'ils 
ont dit la minute d'avant. 

ft Vous n'y songez pas. bon ^L Pavic ! Theng où nous n'avons pas 
un soldat Siamois est depuis longtemps aux mains des Chinois ! 

« A Ngoï, trente-six hommes, la plupart malades, gardent le Nam- 
Hou. La sécurité n'est plus au delà et chaque village pille. » 

— ^ ous parlez enfin ! 

— Il faut que je parte. Pensez à la responsabilité que vous avez prise 
en ne me renseignant pas et en me trompant. Pensez à ce que votre Roi 
dira s'il vient à apprendre que par votre faute le chef de nos troupes ne 
me trouvant pas continue sa marche ! » 

Mes dernières paroles les ont effrayés et elles les décident : 
« Vous aurez des barques, mais si un malheur allait survenir que 
répondrons-nous ? » 



PREMIÈRE TENTATIVE DE PASSAGE DU MÉ-KHONG AU TONKIN 235 

— Il faudra le demander à ceux qui vous ont conseille de me taire 
les nouvelles et de m'induira en erreur. 

— Quand pourrez-vous me livrer les bateaux? » 
« Dans trois ou quatre jours. » 



En rentrant, j'ai jjrévenu mon personnel et demandé qui désirait 
rester avec le bagage. 

Tous voulant partir, j'ai désigné Som, comme parle passé. Avec un 
autre homme il installera — dans mon logement de la bon/erie — nos 
deux officiers à leur arrivée, l't les servira. 

J'emmèneiai Ngin. quatre autres Cambodgiens et deux domestiques. 

A l'heure du dîner. Louang Datzakorn, pour la première fois, vient 
me faire visite. 

Il demande conseil pour le kaluong. 

« Si l'autorité vous laisse partir seul, on l'accusera de n'être pas 
correcte.'' » 

— Vous devez connaître et voire devoir et vos moyens d'aide. Lors 
de mon voyage vers Theng, l'an dernier, phya Surrissak ma fourni un 
guide et un officier. Si vous me donnez une petite escorte, je l'accepte- 
rai, mais je ne vous demande que de ne pas me retarder. » 

Il insiste encore sur l'état troublé entre ^goï et Theng. 

A son attitude, j ai bien vite compris (|u'aueune mesure n'est prise 
pour les barques qu'il promet encore. 

2/i janvier. — J'ai fait mes visites de départ. Le second kaluong à 
qui j'ai redemandé : « Les Français sont-ils à Laï, oui ou non? » m'a 
répondu : « Ils y sont, j'en suis sur. » 



Le phya Peuiiom, le chef du village où mourut Mouhot, m'amène 
fils âgé treize ans : 
« Je vous prie de le nourrir, de le vêtir, de le prendre à votre service, 



236 MISSION PAVIE 



Sans vos soins je serais mort de ma blessure à Paclav. Vous êtes devenu 
mon père. Le roi ma dit (jue \ous élic/ iiicilleur que les autres liommes. 
Depuis que je vous connais j'ai conçu ce projet. Si aous me refusiez, 
ma femme, l'enfant et moi, en éprouverions un très grand chagrin ? *) 

Et le petit garçon, à genoux à mes pieds, élève les mains au front, 
marmotte une prière. 

« Je vais partir pour Theng, ne le savez-vous pas? » 

Le pauvre phya reste tout saisi. 

Ngin lui explique la situation. Le père regarde son fds. Celui ci me 
dit : « Je veux bien vous suivre. » 

— Alors, c'est entendu. Ton nom? » « Bakann. » 

Le phya m'offre alors un panier de piments. Ensuite il se relire. 

Aussitôt qu'il est dans la cour, il parle avec ses gens, puis revient et 
me demande : 

« A ous partez dans trois jours; je rentre à mon village, je vais 
prendre mon fusil. Je veux êti'e des vôtres, veuillez me le permettre? » 

— Parfaitement. » Et je lui serre la main. 

25 janvier. — ■ Trois JNhiau de Birmanie, munis de passeports vien- 
nent se présenter : 

« A Xieng-Maï le consul anglais nous protège. Nous sommes les 
sujets d'une nation comme la vôtre, vous ne refuserez pas d'avoir les 
yeux sur nous ? » 

— Je regrette, mais je pars. Je reviendrai bientôt. Que craignez- 
vous, les Hos? » 

Ils me regardent surpris et le même répond : 

« Les IIos ne viendront pas puisqu'ils ont accepté 2 ôoo roupies! » 

26 janvier. — khè a entendu dire dans le quartier des casernes 
qu'un caporal désigné pour m'accompagner sera fait sous-licutcnant. 

La journée s'est passée en pourparlers. Les kaluongs renonçant à me 
dissuader de partir m'ont demandé une lettre précisant ma demande. 



PREMIÈRE TENTATIVE DE PASSAGE DU MÉ-KHONG AU TONKIN 287 

Une escorte de six liommcs me sera fournie. 

Je ne crois pas avoir grandes chances de réussir. Je crains par des- 
sus tout 1 abandon des rameurs. Mais n'arriverai-je qu'à être renseigné, 
quà échanger des lettres avec le colonel, je serais satisfait. 

Les kaluongs troublés semblent craindre autant mon succès qu'un 
échec ! 

Certainement, dans les conditions où je suis je n'aurais pas songé à 
devancer mes compagnons si je n'avais reçu cet avis de Bangkok. Quoi- 
qu'il ne comporte qu'un conseil, je n y contreviendrai qu'en cas d ob- 
stacles graves, bien résolu à ne reculer que devant l'inipossible. 

C est surtout pour .MM. Cupet et Nicolon. qui liront ce journal, qu il 
m'a paru utile de noter ces réflexions qui pourraient paraître oiseuses. 

Ils savent par leur voyage ce que sont les prêtres bouddhistes chez 
qui j'ai pris toutes les disposions pour qu'ils s'installent à l'aise en m at- 
tendant. 

Le Satou blessé en juin ne peut, depuis lors, faire un pas. Les prin- 
cipaux prêtres travaillent pour moi. à des meubles ou à des objets d'or- 
fèvrerie. Tous attendent avec curiosité autant qu'avec satisfaction mes 
amis qui seront les leurs. Ils sont fiers du choix que j ai fait de leur 
pagode pour l'habiter. Ils y ont vu MM. Gauthier et Pinson avec moi, 
les Français leur sont devenus familiers. 

Dans tout le peuple d ailleurs, les dispositions sont accueillantes 
et sympathiques et c'est précisément son entraînement vers nous qui 
ennuie tant les kaluongs et leur fait prendre à notre égard des 
précautions dont personne n'ose se plaindre mais dont tout le monde 
soulTre. 

Notre rôle parmi cette population aimable et malheureuse se trouve 
tout tracé. Nos prédécesseurs l'ont rendu facile. La bonté, le grand cœur 
de Mouhot sont ici légendaires. Le passage de Doudart de Lagrée et de 
ses compagnons est dans toutes les mémoires, et chacun se rappelle la 
franchise et la simplicité de Néïs. Le portrait ipie mes amis du Siam 
m'ont fait de MM. Cupet et Nicolon, m'assure que les nouveau.x venus 



a38 MISSION PAVIE 



charmeroiil à leur tour les ehers bons Laotiens. Ils continueront vis-à-vis 
deux la tradition de nos aînés, et la France, parleurs soins, verra grandir 
son influence dans ces régions dont l'avenir peut se prévoir cl quOii 
doit tout faire pour achever de préparer. 

27 janvier. — Un habitant des environs de Tlieng, venu vendre des 
vêtements au mai-ché, a dit devant Ngin : 

« Dans le canton de Ghan, les Français ont construit des cases pour 
leurs soldats, la population n"y craint plus les pirates. » 

A 8 heures, mon ami le phya Peunom, qui, avec son enfant va 
ni 'accompagner, a été arrêté dans la rue comme porteur d'un fusil 
et d'un sabre. On l'a conduit au cliao Ratchavong qui la remis en 
liberté. 

Cet homme aimé du vieux roi, l'est sûrement de son fds aussi, et je 
ne doute pas que le Chao Ratchavong n'ait discrètement approuvé sa 
résolution. 

Son fusil est si usé que la paroi de l'extrémité du canon manque d'un 
côté de la longueur d'un doigt. 

A une heure les barques sont à la berge. Le kaluong vient me l'annon- 
cer en me priant d'en réserver une pour les soldats. 

Je n'y puis consentir. Elles sont si petites qu'à peine elles sufliront 
à moi et à mes hommes. J'aimerais autant me passer de l'escorte que 
d'être autant gêné. Je suppose qu'il s'agit encore d'un retard. 

A ce moment le futur chef d'escorte entre. Il n'a pas d'uniforme. 
Je lui demande quel est son grade : « Sergent-major. » 

— Espérons qu'au retour vous serez ofTicior. Etes-vous prêt? » 

« Non, je n'aurai pas de barque avant demain. » 

D'une façon sérieuse et vraiment amusante, le kaluong le re- 
prend : 

« Il ne fallait pas parler ainsi. Vous auriez dû dire : Je suis prêt. 
M. Pavie ne l'est peut-être pas, il aurait alors demandé le renvoi à de- 



PREMIÈRE TENTATIVE DE PASSAGE DU MÉ-KHONG AU TOXKIN aSg 

main. A ous auriez toujours eu le temps — dans le cas contraire — de 
vous excuser! De cette façon, c'est nous qui le retardons ! » 

Satisfait de sa leçon, il me regarde interrogativement. 

« Pourrons-nous partir demain au petit jour.^ 

— Oui, 1) répond pour lui, le sergent tout penaud de n'avoir pas été 
habile. 

« Alors, c'est entendu. » 

J'espère rencontrer la colonne à Theng vers le 12 février, passer 
trois ou quatre jours près d'elle, et être de retour en une semaine, date 
probable — d'après les kaluongs — de l'arrivée du Surrissak à qui il 
faudra, disent-ils, un mois pour organiser son expédition avant de 
quitter Luang-Prabang. 

Je clos mon journal et je 1 expédie. 




Fig. 63. — En route. 





Fii:. 03 — Munnaic en argent de Vicnii-Mni. (05 grauiuics). 
Profil droit. (Dimensions cxaclcs). ProHl g.inchc. 







Fig. 64. — Monnaie en cuivre de Bassac. En forme de pirogue. (17 grammes). 
Vue de côlé et de face. — Dimensions exactes. 




Fit'. 0-> — Kinliûiirliuiv ilvi N.ini-Kljj 



PASSAGE DU MP:-K0NG AU TONKIN 



28 janvier 1888. — Le départ s'est efTectué à 8 heures du matin ; 
l'escorte de six hommes n'étant pas prête je ne l'ai point attendue. 

Le second kaluong était présent : son chef très occupé, l'a cliargé de 
l'excuser : il ne peut ni me rendre ma visite, ni me venir dire adieu. 

Il la prié de me renouveler ses avis, à savoir : 

Mon voyage ne devrait point se faire le général siamois n'étant pas 
arrivé; on ne s'y oppose pas mais on dégage sa responsabilité. Le pays 
est aux mains des Hos, s'il m'arrive malheur on ne veut pas de re- 
proches. 

Je ne réponds rien. Je sens qu'il continue à me cacher la vérité, lui 
dire que je pars surtout pour la connaître, pourrait nuire à mon Lut, en 
me taisant je 1 inquiète autant qu il me gène, ça vaut mieux. 

VI. 3i 



3/ia 



MISSION PAVIE 



Jamais je n'ai couru le Fleuve sur de pareilles pirogues: soixante- 
quinze centimètres de large, sept à huit mètres de long ! Toutes sont 
semblables, chargées du bagage et de chacune six personnes, un rien les 
ferait chavirer. 

Bientôt la ville est dépassée. Elle est loin d'avoir l'aspect d'avant le 
désastre, mais partout des cases sont en construction, et sa vue laisse 
l'impression qu'en peu de temps si la tranquiUité était assurée, elle re- 
prendrait son ancienne vie. 

Rarement le Mé-Khong a ses eaux aussi basses : la saison des pluies 
a été très vite close cette année : le fleuve décroît depuis le 20 septembre, 
depuis le 8 octobre plus une goutte d'eau n'est tombée. 

Au 10 février de l'an passé, quand je suis arrivé à Luang-Prabang. 

leur niveau était de deux mè- 
tres plus élevé qu'aujourd'hui, 
leur température était de 19" ; 
elle est de 20" actuellement, 
celle de l'air de 26". 

Le Nam Khane est aussi 
moins abondant qu'aux années 
ordinaires ; au confluent qu'ob- 
struent des roches énormes, la 
pente est telle que son courant 
fait presque chute. C'est un 
petit obstacle à dépasser par nos 
pirogues obligées pour la ma- 
nœuvre des perches — de lon- 
ger de très près la berge. Sa 
largeur est de vingt mètres, et son débit de 8000 mètres cubes environ 
par minute. 

Le spectacle des deux rives du Mé-Khong, frappe par leur contraste : 
le bord droit, respire l'animation, la vie : les gens arrosent leurs jardins 
bien enclos sur la pente du fleuve ou autour des cases que cachent de 
grands arbres à fruits, très toufl'us. 




Fig. 66. — La manœuvre des perches sur une 
pirùgue de vingt mè/res. 



PASSAGE DU MÉ-KHONG AU TONKIN aW 

La rive gauche, désolée, est triste à voir : Les bandes chinoises ont 
marché dans son chemin étroit : de ses villages, de ses hameaux, même 
de ses cases isolées, il reste des tas de cendres, des poteaux calcinés. Les 
cocotiers, les aréquiers, tués par le feu, ont la fête abattue, pourrie, leurs 
grandes palmes, jaunies, pendent lamentablement. Tous les grands 
arbres à fruits ombrageant autrefois les maisons, montrent des troncs 
noircis, des branches sans feuilles. Les buffles paissent dans les jardins 
abandonnés, les habi(anf> sont dans des gourbis sur le rivage, ou vaga- 
bondent. 

Halte pour le déjeuner au lieu où fut Muong-Nam. Le feu n a rien 
laissé, les gens sont, on ne sait pas où. 

L'escorte nous a rejoint : elle a deux barques ce qui, en tout, fait 
cinq pour le convoi. 

Le sergent, fonctionnaire olTicicr en porte le costume. 11 s'approche, 
salue un peu défiant. Il est bien sûr qu'il craint plus de se compromettre 
avec moi qu'avec les Chinois. On a dû lui faire des recommandations 
plus propres à l'embrouiller, je pense, quà le guider dans sa conduite. 

Il faudra bien qu'il me dise ce qu'il sait. La défiance s'en va quand 
le danger commun existe. Mon départ ayant été brusque, peu prévu, 
j'ai idée qu'on n'a pas pu le rendre hostile, et que je trouverai ce soldat 
bon enfant. 

Le soir, après le confluent du Nam Seuant passé, halte pour la nuit 
sur la rive droite, devant Chhang-Hai (jardin des éléphants), grand 
village doublé des habitants de l'autre bord. 

Le Nam Seuant, la deuxième des trois rivières qui font actuellement 
1 importance de Luang-Prabang, a une centaine de mètres de largeur 
et un débit de .Sooo mètres cubes environ par minute. 

Le Nam Khane, le Nam Seuant et le Nam Hou. amènent sur des 
radeaux les produits des régions qui les voient se former. Ce genre 
d'embarcation ne peut descendre le Fleuve que dans la partie tranquille 
de son cours. Fait pour passer les rapides peu dangereux des rivières, 



i!,!, MISSION PAVIE 



il ne saurait s'engager dans ceux plus dangereux du sud. Les gens qui 
apportent ainsi leurs marchandises à ce marché forcé, s'en retournent 
à pied ou en petites pirogues après échange contre de l'argent ou des 
objets peu lourds. 

Dans cette première nuit, premier orage, première averse de la sai- 
son, c'est celle qu'on nomme la pluie des mangues; leS arbres à fruits 
commenceront après elle à fleurir. 

29 janvier. — A g heures du matin entrée dans le Nam Hou. C est 
pour la cinquième fois que je vois ce passage dont la beauté toujours 
restera sous mes yeux. 

Dans le trajet court de la ville jusqu'ici, le Mé-Khong, malgré ses 
roches, n'a point d'obstacles sérieux. 

Le Nam Hou, est son plus fort affluent, ,1e n'ai pas vu tous les autres, 
mais, les indigènes le disent et je les crois, car son bassin est le plus 
étendu et ses sources, étant loin vers le nord, restent abondantes aux 
mois secs. 

C'est à 1 époque des basses eaux qu il faut juger le débit des rivières. 
En ce moment, celle-ci apporte au Mé-Rhong, entre les hautes roches 
à pic et les sables blancs, un ruban vert, large de i Ao mètres et d'une pro- 
fondeur moyenne de i o. donnant environ ^oooo mètres cubes par minute. 

Le Nam Hou est une route commerciale. Ses obstacles n'en sont pas 
pour les gens du pays. Il n'a pas les coudes brusques du Nam Ping, par 
exemple, ni les pentes presque sèches du Nam Ngoua. 

Succession de bassins peu étendus, il est profond aux endroits calmes, 
et souvent, aux passages rapides, n'a que deux à trois mètres d'eau. 

Sa difficulté principale jusqu'à Ngoï, est le Keng-Louong (rapide 
royal), il y faut décharger le bagage. Le Nam Hou comme le Mé-Khong 
a son roi des rapides ! La rivière a là, une différence de niveau d'un 
mètre. En montant on y perd deux heures, à la descente on y prend à 
peine garde. 

Normalement, on met six jours de Luang-Prabang à Ngoï, quelquefois 
cinq. Aux grandes eaux la rivière est plus commode qu'en saison sèche. 



PASSAGE DL" MÉ-KHONG AL" TONKIN 345 

Elle coule entre des collines régulièrement aflaissées montrant de 
temps en temps quelques sommets rocheux à pic, ou laissant voir, au 
débouché de petits affluents, de grands soulèvements comme ceux de 
Pa-Tung ou de Ngoï. 

Point de plaines sur ses hords. à peine de toutes petites vallées se 
montrent-elles à quelques embouchures. 

Les riverains — nombreux relativement — plantent le tabac, le coton, 
1 indigo, le maïs dans le limon fertile des berges : ils sèment leur riz sur 
les hauteurs. 

Le pays est en grande partie habité par des Lues, famille de la race 
thaïe, tranquille et travailleuse, dont j ai souvent parlé. 

Nous avons déjeuné en face du grand village de Paknam Hou, brûlé 
comme tous les autres sur cette rive. Plusieurs des habitants, pêcheurs 
pour la plupart, campent provisoirement sur son immense grève. 

Dès en entrant dans la rivière une impression de tristesse saisit. Des 
deux côtés les cases sont incendiées. Çà et là des gens en bas des berges, 
préparent les pêcheries, la saison du poisson approche, on guette l'arri- 
vée de ses premières troupes, ayant la grosse crainte de voiries Chinois 
revenir avant elles. 

On nous regarde passer, inquiets, mornes. Les enfants ne sont point 
bruyants, ils cherchent dans l'eau pour le repas des algues naissantes et 
des coquilles. 

Il faudra faire chère maigre, cette année, nulle part on n'a semé 
patates ou arachides, haricots ou cucurbites. On aura pour ressource 
les ignames des bois, les pousses de bambou, les tiges de rotin, mais 
cette manière de vivre est dure et elle attriste les mères. « Si seulement 
on était sîir du lendemain w, nous dit-on. cherchant un peu d'espoir 
dans nos yeux. « mais la menace d'un retour des bandes, a de nouveau 
frappé toutes les oreilles, personne n'ose refaire sa case, remettre debout 
la haie de son jardin ». 

C'est le mois où les jujubes sont mûrs. Pour prendre des fruits aux 



a46 MISSION PAVIE 



arbres, autant que pour alléger les pirogues, mes hommes et les soldats 
me suivent sur la berge. 

Ces hommes de l'escorte, des Laotiens, sont grands, forts et bien 
portants. Sans doute ils sont choisis pour montrer aux nôtres, si nous 
les rencontrons, comment sont les soldats du Siam. 

Le sous-lieutenant a causé une première fois à la halte du matin. 

Il était caporal, chef de Icscorfe qui a reconduit à Theng, Kam- 
Sam. liin des fils du Chao de Laï emmenés prisonniers l'an dernier à 
Bangkok. 

A l'annonce de la prise de Luang-Prabang, Kam-Sam, ainsi que je 
l'ai déjà dit, avait été acheminé avec le Chao Ratchavong vers cette 
ville pour arranger les affaires avec son père et les Hos. 

Après quelques jours passés à Luang-Prabang. il fut mis en route 
pour Laï. La troupe se composait de cinquante soldats avec trois officiers 
sous les ordres du Chao Phakinay. 

Celui-ci resta à Ngoï. Huit soldats servirent d'escorte au fils du Ciiao 
de Laï. Dans la route il ne se passa rien d'anormal. A Theng 
on trouva des Chinois, non hostiles. 

De Theng. Kam-Sam se rendit seul à Laï. L'escorte revint vers 
Luang-Prabang. 

Ln sergent siamois dont j'ai précédemment parlé lors de ma tenta- 
tive de passage au Tonkin, se trouvait à Theng comme instructeur avec 
trois soldats lors de la prise de ce poste par les bandes. 

Il y resta sans être inquiété et y éteiit encore lorsqu'il y a un mois, 
à la nouvelle de la marche des Français sur Laï, la population de ce canton, 
conduite par Kam Kouy, jeune frère de Kam Sam, s'y retira avec cent cin- 
quante Chinois environ, reste des bandes qui avaient pris Luang-Prabang. 

Au bout de quelques jours ce sergent, les trois soldats, cinq Chinois 
et quelques serviteurs du Chao de Laï, se mirent en route pour Bang- 
kok, porteurs d'une lettre de Kam Sam, pour son frère Kam La, resté 
en otage à Siam, 

Après avoir expédié ce courrier Kam Sam est allé vers Laï, re- 



PASSAGE DU MÉ-KHONG AU TONKIN 247 

joindie son père et son frère aîné, laissant la direction de Tlieng à 
kam Kouy et à trois chefs chinois. 

Depuis, point de nouvelles de Laï, non plus deTheng. 

Kam-La, destinataire de la lettre, étant en chemin pour Luang- 
Prahang avec le phya Surissak, ce dernier sera donc vite informé du con- 
tenu de la missive, qui tout me porte à le croire, doit demander aide 
contre les Français ou quelle conduite tenir. 

J'ai lieu de penser, d'après le mal que depuis longtemps j'entends 
les agents siamois dire, du Chao de Chan, que ce chef a un rôle utile 
aux Français et qu'on voudrait faire porter sur lui une vengeance pou- 
vant inspirer la crainte de nous servir aux chefs des autres cantons. 

J'ai parlé de la lettre que les Chinois ont écrite pour demander 
l'entrée dans le Laos. Le sous-officier me confirme ce fait que les ka- 
luongs m'ont nié. Ces Chinois auraient dit : « nous demandons qu'on 
nous accueille parce que les Français ont pris les territoires sur lesquels 
nous étions établis. Nous ne descendrons qu'au quatrième mois, car 
nos hommes, au nombre de cinq cents ne sont pas réunis. Nous ne 
sommes que cent cinquante ici et n'osons dans ces conditions, parcourir 
un pays où nous avons fait du mal. » 

Cette lettre serait portée au phya SurissaK par les mêmes cinq 
Chinois accompagnant le sergent. 

r^ien entendu le chef de l'escorte ne me dit pas tout. Son ignorance 
de la position des troupes françaises est certainement voulue, mais 
je n'insiste pas. 

Lorsque je lui ai demandé : a Pourquoi le sergent est-il resté à 
Theng après la prise par les Chinois ? » 

— Parce que c'était son poste et que le général seul pouvait seul l'en 
rappeler. » 

« Quelle raison a donc pu le décider à l'abandonner pour se faire le 
conducteur de Chinois qui avaient détruit Luang-Prabang ? » 



it,8 MISSION PAVIE 



— Je ne sais pas. » 

En ce qui concerne Kam-Sam, j ai dit antérieurement que nous nous 
étions trouvés en même temps au bord du Mé-nam à Fang, et que les 
kaluongs avaient empêché que nous ne nous vissions. 

Cependant il avait rencontré mon Cambodgien Kèo, qui avait fait 
avec lui le voyage de Bangkok à Pitchaï ; il lui avait posé sur les événe- 
ments, des questions que Kèo n'y pouvant répondre lui avait conseillé 
de me faire. 

Je regrette beaucoup de n'avoir pu connaître ce jeune homme, il sait 
que j'ai mon poste à Luang-Prabang, et a vu à Bangkok le Chargé d'af- 
faires de France ; peut-être aurai-je bientôt à m'entendre avec lui. 

Il y aurait en tout, soixante-six soldats siamois sur le i\am-Hou, 
trente sont en garnison à Muong-Klioa, canton au-dessus du confluent 
du Nam-Ngoua et trente-six sont à Ngoï. 

Le Nam Hou au-dessus de Muong Khoa, serait aux mains de Hos 
de bandes différentes de celle de Theng. Le Mé-Khong serait donc me- 
nacé de deux côtés. 

Ainsi tous les renseignements donnés précédemment, non sans quel- 
que hésitation, se trouvent exacts. Ce fait montre qu'on ne doit point 
rejeter les avis de quelque source douteuse qu'ils paraissent venir. 

Une des barques est en très mauvais état. Devant le village de Hal- 
Khâm, il faut la décharger entièrement pour fermer les voies d'eau. 

A a heures, halle du soir devant Pa-Tung. Inutile de répéter que 
ce village est détruit ; d'après les indigènes, nous n'en trouverons pas 
un seul intact dans le voyage. 

Une des conséquences graves de ce qui s'est passé, est que les gens 
non seulement nont pas de provisions à vendre, mais manquent de 
vivres. 

Les soldats habitués à quêter de quoi améliorer le repas, reviennent 
les mains vides de leurs visites aux cases. Il faut se rationner. La crainte 



PASSAGE DU MÉ-KHONG AU TONKIN 3^9 

de ne rien trouver à Ngoï commence à inquiéter les rameurs et mes 
hommes. 

Un soldat fait faction la nuit devant la tente de lofiicier. Je dors 
dans ma pirogue. Mon bagage est si mince quelle n'est pas encombrée. 
La tente est debout sur la berge, elle abrite tout le personnel. 

3o janvier. — Le départ a lieu tous les jours à 6 heures, je prends 
auparavant une tasse de café, les hommes mangent quelques poignées 
de nz. 

La rivière si vivante l'an dernier est silencieuse, pas une barque, pas 
un radeau ne descendent rompant, du bruit des avirons, le grondement 
lointain du keng-Louong. 

Les gens de Pa-Tung interrogés hier soir, ont dit qu'ils ne savaient 
rien de Ngoï ni des Hos ; un ordre est arrivé de Luang-Prabang com- 
mandant de battre quiconque répandrait des bruits ou vrais ou faux. 
« On craint, que nous ne prenions peur, et ne nous enfuyions sans mo- 
tif dans les bois. » 

\oici, bientôt, le plus intéressant des villages du Nam Hou. 

Ses habitants, des Lues, émigrcrent de Xieng-Houng il y a vingt ans. 
Des familles sont toujours disposées à quitter les régions peu tranquilles, 
cétait alors le cas là-bas, comme ce l'est ici maintenant. 

C'est toujours vers le sud qu'on émigré, les hommes du nord de 
rindo-Chine ne doutent point qu'il n'y ait place en bas. 

Ceux-ci eurent une bonne occasion de se recommander aux chefs de 
la région sur laquelle ils avaient les yeux. Les princes de leur pays leur 
confièrent pour être remis au Uoi de Luang-Prabang, les bagages de la 
mission Doudarl de Lagrée, obligée de réduire presque à rien ce qu'elle 
transportait. 

Ils furent bien accueillis ces Lues pour ce motif, et aussi, parce 
qu'on voit toujours avec plaisir, au Lan-Chhang, la population s aug- 
menter. 

On leur donna place à Peunom près de Luang-Prabang, et sur le 
VI. 3a 



2^0 



MISSION I^AVIE 



Nam lluu, celle qu'ils se choisiiciil. Ils [)rospéraieat et élaieiil hès heu- 
reux quand je les rencontrai pour la première fois. Lors(ju'ils surent que 
j'étais Fiançais, ils vinrent |)his haidiment à mol que dans les autres 

endroits ce n'était l'habitude. 
Ils contèrent leur voyage ; 
leurs femmes se hâtèrent 
d'installer devant la tente un 
véritable marché de tout ce 
(|u'elles avaient. Je lis quel- 
ques cadeaux; on se souvint 
de moi, el, quand un mois 
plus tard. Je repassai, en re- 
traite devant les llos, je re- 
lie )uvai les gens tout aussi 
désireux de vendre, écoulant 
presque avec insouciance — 
n'y cioyant pas — ce qu'on 
disait de la marche des 
bandes. 

Aujourd'hui, le village 
est détruit. La misère est 
aussi complète ijue l aisance 
le semblait autrefois. 

Je trouve donc la umilié 

des habitants campés à I'cli- 

trée du Houé Wang, petit torrent de la rive droite, u Les autres » me 

dit-on, « sont allés rebâtir leurs maisons au delà du Keng-Louong dont 

nous sommes proches, en face de l'ancien emplacement. » 

On me reconnaît bien ; on n'a plus rien à vendre ni un poulet, ni 
même un œuf. On s'approche quand même, tristes, un peu confus 
d'être surjiris couchés sous ces abris de branches et d'herbes sèches. 

On n'entend point chanter ni rire, comme la fois d'avant, dans les 
champs, sur les pentes. Personne ne travaille. Des groupes d'hommes 




Fif^» O7. — Leur.s lemmt's se lialèrenl d'instiiUcr un 
véritable marché. 



PASSAGE DL MÉ-KHONG Al TOMCIN 



entourent des feux, la tète tournée inquiète du côté des soldats rôdant 
autour des cases. 

Les femmes disent : « nous voudrions encore de largent. mais nous 
n'avons plus rien à vous offrir. » 

Elles reculent stupéfaites en se reconnaissant dans une photographie, 
prise à leur insu au précédent voyage, étonnante de naturel simple, 
montrant des jeunes filles, des femmes assises derrière deux rangées de 
corbeilles pleines d'œufs. de pistaches, de fruits, de vêtements, de 
légumes. Chacune en se revoyant cherche à reconnaître ce que tient son 
panier, et sexclame : « le mien a des concombres ! » « le mien des cannes 
il suci'e ! » et des soupirs de regrets, et des paroles navrées, disant la 
situation, suivent ces regards vers le passé! 

« On nous a tout brîjlé », dit un vieux, « et quand nous avons fui. 
on a tiré sur nous. Un des doigts de cette main, est tombé à terre, je 
1 ai pris dans l'herbe continuant à courir, et puis, je l'ai jeté I » 

Tout le monde rit en l'entendant, il a, c'est prol)able, lliainludc de 
conter son malheur à ceux de son village. On finit par s en amuser. 

Je distribue quelque menue moimaie ; moi-même je suis devenu 
très pauvre et par le désastre cl par rimjîossibilité de remplacer ce 
que j'ai perdu. 

Oh les agents siamois savent ce qu'ils font en gardant mes bagages. 
Eux demandent aux gens, moi je leur donnais. La partie n'était pas 
égale, et j'avais trop de chances de mon côté. Si l'on pouvait me réduire 
à demander aussi, on me craindrait moins et me tolérerait mieux. 

Ces Lues ignorent encore s'ils iront rejoindre leurs frères à Pa-Paï. 
s'ils resteront là ou s'ils iront ailleurs. Ils attendent inquiets se disant 
sans doute, entre eux quelques nouvelles, craignant, cest naturel, ce 
qu'on veut leur cacher, et ne comprennent pas le but qu ont les 
Siamois en voulant qu on se taise devant moi. 

Si on leur disait : 

« Ne perdez pas courage, ensemencez la terre. Tenez-vous au courant 
delà marche des Hos, veillez sur vos villages. Qu;uid roimeuii Aiendia. 



a5î MISSION PAVIE 



cachez dans la forêt avec vos vieux, vos femmes, vos enfants et le peu 
qui vous reste. Puis prenez vos fusils et \os sabres, harcelez-le dans 
la rivière, guettez-le près des rapides, troublez son repos, afTamcz-le ; 
chacun de vos villages ne lui prît-il qu'un homme, songez comme il 
vous aurait bientôt en crainte, songez comme 1 "avoir combattu une 
première fois avec courage, vous rendrait fiers et forts une seconde ! 
Car, il faut bien penser que ce n'est pas fini, compter sur les soldats, 
n'a jusqu'ici rapporté que malheur. Comptez surtout sur vous, s'il vous 
plaît ce pays oià vous êtes. » 

Ils comprendraient à ces paroles qu'obligés de subir la guerre, il 
faut la faire aussi. 

Mais on ne leur dit rien, ou seulement, « Taisez-vous. Ne parlez 
pas des Hôs ». Comme si on craignait que ces derniers n'entendent. 

Que peuvent penser les gens? Qu'on ne se sent pas fort, qu'on 
espère s'arranger, que le calme va renaître, ou phi tôt le trouble 
revivre ! 

De bonne heure nous sommes au Keng-Louong. La mauvaise barque 
coule en le franchissant. Heureusement, elle est Aide, le bagage esta 
terre. L'habileté des bateliers elles cordages aidant, elle est promptement 
retirée du fond rocheux. 

Ce rapide redouté se montrant pacifique, donne bon espoir pour la 
navigation du reste du Aam Hou. 

Dès qu'on cesse d'entendre le bruit qu'y font les eaux on voit Pa-Paï, 
1 autre campement de Lues dont je viens de parler. Eux, ont repris con- 
fiance, ils mettent debout des cases. Nous n'y faisons point halte et dé- 
jeunerons plus loin ; c'est assez d'avoir souffert de leur peine, une fois. 

Le Keng Phè, le plus sérieux après le précédent, nous fait perdre une 
grande heure. Il faut que tous les hommes aident au passage de chaque 
barque, les uns en la poussant le corps dans l'eau, les autres en tirant 
sur la cordelle, juchés sur les rochers. 

Ces rives du Nam Hou, sont vraiment très belles ; partout elles étalent 
sur la base îles collines, des arbres à fruits, des grands palmiers. Les 



PASSAGE DU MÉKHONG AU TONKI?< aSS 

cases ont disparu, leurs habitants ont lui, mais leurs places se voient; 
dans ces beaux paysages, elles ne peuvent manquer de s'élever encore ; 
reviendront-elles offrir un nouvel appât aux bandes de pillards ? 

Par une chance très grande, le riz était semé sur les collines quand 
le malheur vint, on a pu recueillir de quoi semer aux pluies prochaines, 
mais on voudrait savoir si on récoltera la moisson qu'on prépare, de là 
une ffrande hésitation dans le sarclaare des terres et dans les délrichements. 

3i janvier. — Nuit passée au Ban Hou, loin au delà du Keng-Phè. 

C'était à chaque instant l'an dernier, que je voyais descendre des 
barques dans ces parages. Aujourd'hui, rencontre de la première du 
voyage. Je constate chez nos rameurs une indifférence qui me choque, 
pas un, non plus que les soldats, n'a songé àdemander aux passants d'où 
ils venaient, et s'ils savaient quelque nouvelle. 

Ils sont tout à leur besogne, la conduite des barques. Ils ne songent 
pas à ce qui peut arriver pas plus que le soldat à la guerre, ne se préoc- 
cupe de savoir où est l'ennemi : c'est l'affaire du chef, lui marche tenant 
son fusil prêt. 

Vers deux heures nous sommes à Muong Seun. En descendant, les 
Chinois n'y avaient point fait de mal, on n'eut pas peur à leur retour. 
Personne n'avait mis son bien en sûreté. Ils pillèrent, puis brûlèrent, et 
tirèrent comme ailleurs sur les gens lorsqu'ils fuirent; quatre hommes 
furent tués. 

Au-dessus de Seun. la rivière s'élargit, ou peut dire que son lil, plein 
d'ilôts, a trois à quatre cents mètres d'une rive à l'autre à partir de ce 
point. 

Une particularité de ces pays du Nam Hou, c'est qu'on ne voit dans 
leur première partie, jusqu'à Ngoï, aucun village de Klias. Ils se tiennent 
dans l'intérieur ne sexposant ni au pillage, ni aux injures des pas- 
sants. Leur conduite est basée sur un passé lointain sans doute, mais dont 
le souvenii- doit vivre dans leurs cabanes. 

La halte de la nuit a lieu au Ban Hat Khip. habité par des Lues. 



aSi MISSION l'WlE 



i" février. — La rivièi'ea le même aspect quhier, toujours lari,'e et 
couverte d'îlots. Les rapides sont uomhreux, peu gênants. 

Rencontre d'une barque portant des chèvres. « Sont-elles à vendre.'* » 
« j\on, elles appartiennent au Cliao Pliakinav. qui de Ngoï, les envoie 
h Luang-Prabang. » 

Le Cbao Pbakinay, est fils et sera successeur du second loi deLuang- 
Prabang, tué le lO juin. J'ai soigné à Paclaï, son jeune frère, lilessé 
d'une balle chinoise au cou. Je vais les retrouver à Ngoï tous les deux; 
je suis curieux de voir leur attitude à mon égard. Ils sont au premier 
rang pour la lutte, n'ont qu'une troupe dérisoire et doivent s'ils sont 
intelligents, comprendre que ce ne sont pas les 800 hommes du Phya- 
Surissak qui empêcheront les Hôs d'envahir le Laos. 

Tout ce que je désire c'est qu'ils ne me trompent pas sur la marche 
des Français. Je me doute bien qu'ils n'oseront me dire leurs pourpar- 
lers avec les Chinois et que, du reste, les kaluongs leur ont écrit et dicté 
leur conduite. 

Dans l'après-midi nous approchons des grands soulèvements du 
Pang-Ngoua, ils sont enveloppés de vapeurs. 

Les soldats ont réussi à trouver trois citrouilles dans un jardin de la 
berge. Ils annoncent leur petite razzia à leurs compagnons dans les 
barques par autant d'exclamations de joie que les propriétaires en auront 
de déception quand ils reviendront de leurs champs. 

Nous atteignions le Hat Pang-Ngoua, petit rapide divisé par une 
grande île en deux parties, quand ma barque a coulé ! 

J'écris après que tout a été sauvé : sur le moment j'ai eu la 
pensée que je m'étais donné une peine bien inutile en tenant ce 
journal ! 

Maintenant a oici la chose : habitues à passer sans difficulté les ob- 
stacles de la rivière, les bateliers dirigeaient la pirogue sans sembler se 
soucier du rapide que nous allions franchir. De suite ils l'y engagèrent. 

Je regardais ces grands monts à pic, regrettant de ne pou^oir en 



PASSAGE DU ME-KHONG AU TONKIN 



a55 



prendre une vue photographique, lorsque le hruit de l'eau mit mon 
attention sur la manœuvre. Je compris au premier coup d'oeil que nous 
devions reculer au plus vite, et ne dis rien, voyant que les percheurs 
de l'avant s'y disposaient. 

Tout cela me semblait long et j'allais sortir du rooff quand riiomme 
du gouvernail dit : « nous coulons ! » 

Je me levai, les hommes de l'avant étaient déjà dans la rivière tirant 




Fig. C8. — L:i hall.- .111 pkd ilcs Monis l'ang-Xgo 



la pirogue à la herge. On parvint à celle-ci juste quand la bar(|ue fut 
pleine. L'eau n'étant profonde que d'un mètre sur ce bord, ils se mircnl 
rapidement en mesure de soutenir l'embarcation à la surlace. 

L'homme de l'arrière les imita, d'autres du convoi vinrent et l'on se 
mil en train de vider la pirogue de l'eau qui l'emplissait. 

Deux hommes qui se trouvaient dans l'intérieur du rooff avaient 
perdu la tète, au lieu de sortir, cl d'aider, ils criaient comme des fous 



« au secours » : 



î56 MISSION PAME 



Je ^^s le mal nul, vêtements et literie étaient trempés. 
Il a fallu camper, pour sécher. J'ai donc pu photograpliier les monts 
témoins de l'accident. 

Quand après le repas les gens causent entre eux, 1 homme du gouver- 
nail devant quelques reproches sur son hésitation à prendre un parti 
lorsqu'il a vu l'eau pénétrer dans la barque, dit : 

« Envoyant M. Pavie se disposer à sortir du rooff, j'ai pensé qu'il 
allait me frapper, je n'ai plus su que faire. Ensuite, comme il n a point 
paru en colère, j ai sauté à l'eau pour soutenir l'embarcation. » 

— Je sais bien, » fait alors un autre i-ameur, « que les Français 
ne battent pas les hommes ; je me souviens qu'un jour, le docteur 
iVéïs étant à Luang-Prabang passa devant le tribunal où j'étais comme 
curieux avec beaucoup d autres parce qu'on allait frapper un accusé. Le 
phva Muong Chan, dit : « Il faut attendre que le Français soit loin. » 

Après qu il a parlé tout le monde se tait. Le temps est un peu frais 
à cause d une brise du nord : les gens sont accroupis autour d'un grand 
feu. le factionnaire en entretient un petit auprès de lui. Mes hommes 
étendent leurs nattes sous la tente. Ngin a la fièATe. 

2 février. — Pluie et vent froid pour le départ, les hommes 
grelottent. 

Nous passons le rapide mais avec plus de précautions qu'hier. Quoi- 
qu'il soit large, la voie bonne pour les barques est très étroite entre une 
roche et la berge. Un remous, à son centre, charge d'eau les pirogues si 
elles ne sont rapidement entraînées par la cordelle et les percheurs. 

A midi, il fait plus froid encore que ce matin, nous ne marchons 
par suite, pas comme il le faudrait pour atteindie Ngoï en six jours. Si 
la pluie continue nous en mettrons certainement sept. 

Les hommes souffrent, leurs dents claquent. Ils n'hésitent jîas à 
chaque instant à sauter dans l'eau ou sur les roches pour activer la 
marche, l'eau ayant 22°, 1 air i4", mais, quand ils reprennent les per- 
ches, ils ont des exclamations de dépit car ils sont presque nus. C'est 



PASSAGE DU MÉ-KHONG AU TONKIN 



une cliose à remarquer, qu ici aux mois froids, les femmes seules suiit 
chaudement vêtues. 

Nous quittons peu à peu la région habitée par les Lues ; depuis 
Muong-Seun les hameaux laotiens dominent. On pourrait dire que le 
soulèvement des Pang-iNgoua sert de limite. 

J'ai entendu un rameur poser cette question au chef de l'escorte. 

« Qui est-ce qui envoie les Hos nous faire la guerre ? » 

— La dernière fois, ce sont les chaos de Laï. Aujourd'hui, je ne 
sais pas. Ils ne sont pas soldats dans leur pays, leur roi n'est pas cou- 
pable à notre égai'd: ce n'est pas à sa vue qu ils s'organisent, mais au 
delà de leur frontière. 

« Depuis mon enfance, j'ai toujours entendu notre pays se plaindre 
de ces Hos, dit un patron de barque. Quand l'un d'eux a ramassé beau- 
coup d'argent, il quitte sa troupe et va en former une dont il devient le 
chef. » 

Un mol sur cette question posée à lattention. 

Les Hos proprement dits, sont pour les Laotiens les habitants des 
parties méridionales du \ unnan nommées ici Muong Van, Xangtsé, 
Muong Hao, etc. 

Les hommes formant les bandes actuelles n'ont pas tous cette ori- 
gine, surtout depuis l'occupation du Tonkin parla France, mais de temps 
immémorial les régions frontières étant ravagées par les gens du \un- 
nan, il serait difficile de faire accepter une dénomination autre, par 
exemple celle de Tong-Dam (Pavillons Noirs), que 1 on connaît cepen- 
dant bien et que le général siamois a employée pour me présenter 
les chefs de bandes avec lesquels il s'est entendu, et qu'il a emmenés au 
Siam l'année dernière. 

D'après ces derniers, la majeure partie de leurs compagnies serait 
recrutée parmi les Chinois anciennement au service de l Annam comme 
soldats, et qui sous le nom de Pavillons Noirs, ont combattu nos troupes, 
et sont originaires pour la plupart du Quang-Si et du Quang-Tong. 
VI. 33 



258 MISSION PAVIE 



Dans les bandes descciiduos à Luang-Prabang en juin dernier, les 
hommes étaient en grande majorité des Hos du Yunnan, se donnant la 
désignation de Pavillons Jaunes. — Ceux qui dans l'est avaient envahi 
le pays Pou-Eun se donnaient la qualification de Pavillons Rouges. 

Les Hos ne sont point ici, connus seulement comme pillards. Les 
caravanes de leur pays approvisionnent le haut Laos de marmites en 
cuivre, d'étain, de plomb, d'opium, de thé, de tapis, de vêtements 
d'hiver. On est habitué à les voir passer à travers le Laos, allant jusqu'en 
Birmanie porter au commerce de Moulmein, ces soies grossières dites 
de Luang-Prabang, et qui vraisemblablement proviennent des cantons 
avoisinant la Rivière Noire et le Song Ma. Il est en effet permis de sup- 
poser que certaines de ces caravanes servent à écouler le produit des 
rapines. 

Je continue donc à employer quant à présent le nom de Hos pour 
désigner les pillards et les marchands d'origine yunnannaise. Aussi bien, 
dans la lettre qu'auraient reçue les chefs de Luang-Prabang, il scrail dit, 
qu'on attend pour se mettre en route, trois cent cinquante hommes de 
Muong-Van et de ÎNangtsé. 

n ne faut pas oublier que Luang-Prabang a payé jusqu'en 1856, un 
trllnit au \unnan et qu'en juin dernier, les chefs des bandes au courant 
de cet usage, n'ont pas manqué de tirer parti de ce qu'il était tombé en 
désuétude pendant les guerres qui désolèrent cette province de la Chine, 
jîour en faire un grief, et achever de déconcerter le malheureux roi 
laotien. 

Les chefs des caravanes allant en Birmanie, sont bien connus à 
\ieng Maï et à Moulmein. Je suppose que ces hommes sont plutôt chefs 
d'escortes que propriétaires des marchandises. Eux seuls, ont dans leur 
troupe un certain frottement avec les Européens. Il leur a ôté cet air 
inquiet, sauvage de leurs jeunes compagnons. Dans les haltes ils font 
le campement serré, et veulent qu'on veille, tout comme en guerre, au 
grand étonnement des Laotiens qui n'ont jamais gêné la marche de 
leurs convois. 

Quand je passai à Xieng-Maï en 1886, je rencontrai un jour, me 



PASSAGE DU MÉKHONG AU TONK.IN 239 

promenant avec mon ami Archer, 1 agent anglais en résidence dans 
cette ville du Laos occidental, une demi-douzaine de ces Hos marchant 
derrière leur chef. 

Celui-ci salua le vice-consul duquel il désirait un passeport ; on s ar- 
rêta pour leur parler. 

Ce vieux routier, droit malgré làge, appuyé sur un fusil cassé qu il 
allait chercher à faire réparer, avait une pose de soldat, montrait un 
homme. Cependant son visage avait cet air défi un peu gêné que doit 
donner la crainte de se sentir soupçonné de toutes sortes de méfaits 
par les passants. 

Les jeunes gens, imherbes. rosés, crasseux, lourdement vêtus, se 
dérohaient timidement aux regards, derrière lui. 

a Ces Hos. disait Archer, sont des hraves, je les aime, ils sont indé- 
pendants libres, ne frayent avec personne dans leur route, tiennent tout le 
monde à distance de leur camp, répondent brièvement, brutalement, 
aux questions même aux miennes. Ils donnent un grand aliment à notre 
commerce et sont ses introducteurs au \unnan. » 

Il semblait fier deux, en parlant ainsi et je devinais qu il pensait 
encore : « Ils ne sont pas Anglais mais le seront peut-être ! » 

Je ne répondis rien, je songeais que ces aventuriers ne sauraient tou- 
jours se contenter de passer en marchands, dans ces régions dont ils 
jugent la race inférieure à la leur. 

Déjà, ils ne savent pas admettre que les mandarins leur tendent la 
main pour recevoir même des cadeaux. Une parole de douanier leur ferait 
montrer leurs fusils. Ceux-là qui refusent l'impôt avec succès, tenteront 
un jour on lautre de le percevoir. 

Tous ces jeunes gens des caravanes actuelles, seront les conducteurs 
de celles des temps prochains. 

Lorsque ces musulmans sortiront de leur territoire, trop plein 
d'hommes par la paix, en nombre plus grand qu'aujourd'hui, le com- 
merce ne sera plus aussi avantageux, ne leur paraîtra-t-il préférable de 
piller, s'ils reconnaissent surtout que c'est encore impunément qu'on pont 
rapidement s'enrichir. 



26o MISSION PAVIE 



A luoiiiï- que 1 ordre, eiiriii partout bien élal)h. ne iiioflilic la direc- 
tion de leurs idées et l'emploi de leur activité. 

Les bandes qui ont fait la destruction de Luang-Prabang en juin, 
étaient presque complètement composées de jeunes gens de dix-huit à 
vingt-cinq ans, engagés pour trente roupies l'un, pour la campagne. 

Trente roupies, pour cinq mois de fatigues et de périls avec l'es- 
poir d'un peu de butin ! 

On a du choix chez eux — paraît-il — pour ce prix. Ils quittent leurs 
villages — ces conscrits d un nouveau genre — sans hésitation pour faire 
ce métier tout comme un autre : ils partent ainsi que les marins s'enga- 
gent chez nous pour une campagne de pèche. 

Le but est de revenir avec un peu d'argent. Ceux-là qui réussissent 
mettent les jeunes du pays en goût de les imiter ; eux-mêmes quand les 
économies sont parties, cherchent l'occasion de se remettre en route. 

Il est bien certain que l'opération si facilement faite à Luang-Prabang 
peut être un encouragement pour beaucoup. 

Bon nombre, ayant pour intermédiaires les femmes qu'ils y ont en- 
levées, s'établissent dans les pays qu'ils ont d'abord ravagés. 

Quelques cantons ne pouvant s'en débarrasser, les ont pris à leur 
solde et les entretiennent à condition qu'ils ne pilleront qu'au dehors. 
Dans ce cas, les principaux ne tardent pas à se marier avec les filles des 
chefs des villages, ce qui assure la tranquillité des bandes. 

C'est cette solution-là que les chefs Hos actuellement en pourparlers 
avec les Siamois, espèrent les amener à accepter pour Luang-Prabang, 
d'abord 

Les Siamois tenteront-ils de les repousser.»* Non. Tout au plus les 
arrêteront-ils par des négociations dans lesquelles ils risquent fort d a\ oir 
le dessous. 

Les IIos. mèneront leur affaire vite, on peut le croire, ils savent le 
prix du temps ces chefs qui paient leurs hommes de leur argent quand 
le pillage ne donne rien. 

Les gens de Luang-Prabang s'attendaient à voirplusieurs milliers de 
soldats, venir de Bangkok, venger l'insulte reçue. Non seulement on ne 



PASSAGE DU ME-KHONG AU TONKIN 261 

la venge point, mais la Cour siamoise accepte l'excuse donnée pour 
l'expliquer. 

Comme en réalité l'autorité siamoise est crainte dans le pays pres- 
qu'autant que la présence des Hos, tout le monde dit c'est bien. 

La marche des Français fait une impression très forte, et l'idée qu'on 
a de lui attribuer le retour des Hos, a fait comprendre que ceux-ci nous 
craignent autant qu'ils se soucient peu de Siam. 

Dans les conditions présentes, à cjuoi faut-il s attendre.'' 

Je pense que le phya Surissak fera tout pour éviter une lutte avec les 
Chinois. Un échec pour lui serait désastreux : d autie part si une ren- 
contre heureuse peut lui faire honneur, elle peut aussi décider les bandes 
à une action énergique contre un ennemi dont elles savent la faiblesse 
et que son succès aura épuise. 

J'ai donc la conviction absolue que 1 on cherchera à s'entendre. 

Le résultat facile à prévoir serait l'envahissement lent mais certain 
d'une partie du Laos. 

Alors, notre rôle deviendrait intéressant. 

Nos progrès au nord doivent être sûrs, iri'évocables. Dans ces 
conditions on ne manquera pas de nous bien accueillir. 

Les indigènes jusqu'ici ont la crainte des Européens: les circon- 
stances peuvent les leur faire désirer. 

La colonne française, par sa marche, ôtera aux bandes 1 espoir de 
se maintenir dans la région qu'elles occupent actuellement. Leurs chefs 
comprendront par ailleurs que s'ils se jettent sur le Laos, ils se trouve- 
ront isolés de leur pays d'origine avec lequel ils ne voudront pas perdre 
le contact facile. Ils disparaîtront. La tranquillité définitive nous sera 
due. Lorsque les populations auront constaté le rétablissement de l'ordre 
au Laos, si fâcheusement compromis par l'ingérence siamoise, notre 
prestige sera assuré. 

Dans l'après-midi, nous dépassons quatre confluents de grosses ri- 
vières dont deux, rive droite, sont navigables le Nam Nga et le Nam Bac, 
et deux, rive gauche, ne le sont pas, le Nam Pouo et le Nam Vann. 



a6a MISSION PAVIE 



Au bord du Xam Pouo, les gens de Muong Khoa, canton au nord, 
sur le Nam Hou, sont établis sur la berge depuis un mois. Leur misère 
est très grande. Ils sont descendus parce que les Hos — de bandes diffé- 
rentes de celles de Theng — ont envahi leur pays comme je lai 
dit hier. 

La halte du soir se fait à l'entrée du Nam Vann. J'avais autrefois 
acheté des chèvres à cet endroit ainsi que force provisions. Aujourd'hui 
je n'y puis trouver un poulet. Les habitants sont cependant revenus, leur 
situation fait pitié. 

Le froid est vraiment gênant lA". Ce ne serait point considéré ainsi 
en Europe, mais ici, léger vêtu, comme on est, ce temps de pluie et vent 
est, même pour moi, désagréable. 

C'est une chose à remarquer qu'à Luang-Prabang ce vent de la saison, 
ne se fait pas sentir. Les gens assurent que toujours violent, dans cet 
entonnoir que forment les grands soulèvements de Pang-Ngoua et de 
Ngoï, Luang-Prabang en est abrité. 

3 février. — Départ à 1 heure ordinaire : peu après nous atteignons 
le keng-Kane. Parce que nos pirogues sont très petites, il faut décharger 
le bagage conmie au Keng-Louong. 

Quelques cases, une pagode ont été oubliées par les pillards. Les 
rameurs demandent en plaisantant aux gens s'ils ne sont pas parents des 
Hos pour avoir ainsi été épargnés. 

Halte au Ban Kane. Les habitants vivent dans l'inquiétude sous des 
gourbis ; ils ont des radeaux tout prêts pour la fuite. 

En les quittant nous apercevons la passe de Ngoï dans les montagnes. 
Le vent redouble, il nous retarde, les rameurs sont gelés- 

Ces monts de Ngoï paraissent avoir de sept à huit cents mètres. Ils 
ne forment point une chaîne régulière, leurs soulèvements calcaires 
sont épars les uns à droite les autres à gauche de la rivière. Le Nam 
Ngoï, débouche rive gauche entre les deux principaux de ces énormes 
blocs à peine couverts de végétation, pleins de cavernes transformées 
en temples comme celles de Pak Nam Hou. 



PASSAGE DU MÉ KHONG AU TOXKIN 



263 



Ngoï était intermédiaire pour les relations, entre Luang-Prabang 
et les cantons du nord, c'est-à-dire qu'on y échangeait les correspon- 
dances et qu'on y recevait le tribut. Un agent du roi y résidait pour 



régler les difïîcultés. 



Il est deux heuies (jUiind nous louchons la berge; la ville, grand 




Fig. Oy. — Muoii^ Niiui et le Nam Ho 



marché pour les Klias et les Méos. a été conqilèteménf brûlée. Quatre 
maisons seulement sont reconstruites. La population n'est point revenue. 
Au pied de la petite éminence, dont j'ai parlé dans la correspon- 
dance à laquelle j'ai fait allusion plus haut, le chao Phakinay a 
placé son campement. Suivant les habitudes du pays il l'a fortifié par 
une palissade avec un petit fossé dont les terres forment un remblai per- 



a64 



MISSION PAVIE 



mettant au.v hommes circulant dans le fossé, do tirer par des créneaux 
installés à l'aide de bambous dans son épaisseur. 

Cette fortification qui n'a pas moins de huit cents mètres de tour, 
grimpe ensuite sur la colline par un chemin cou^ert, étroit, et xa entourer 
— comme elle entoure le camp — son sommet dont elle fait un refuge. 




F.j: 



Maiî^uii ilfstinéf au ircncr.il s!anioi~ 



Sur la hauteur point de cases. Le camp au contraire, en est rempli ; 
celles des soldats sont à peine à cinq mètres de la palissade ; elles en 
suivent les contours irréguliers. Celles du chao et de l'officier, sont 
dans les extrémités. Un beau bâtiment en bambous a été élevé au centre 
pour le général, quand il arrivera. C est là qu ou me loge provisoirement. 



PASSAGE DU MÉ RHONG AU TONKIN a65 

Le chao est venu me chercher à ma barque accompagné de l'offi- 
cier qui a évidemment l'ordre de ne pas nous laisser seuls ensemble un 
instant. 

Je lui expose mon but. Je sais par les gens de la berge, qu'une lettre 
m'annonçant est arrivée hier soir. 

Le chao, est un jeune honmie de 3o ans. intelligent. Exécuteur des 
ordres des kaluongs. il me conseille d'attendre ici les troupes du général, 
et dit : 

« Tout ce que je sais c'est que les habitants de Laï et les Hos sont 
venus mettre en sûreté leurs familles à Theng après avoir appris la marche 
des gens de Chan sur leur pays et qu'ils sont ensuite rej^artis pour Laï. . . » 

Je conclus qu'ils y sont allés disputer le terrain. 

« Ceux que vous appelez les gens de Chan, sont-cc pas les troupes 
françaises et annamites 'è 

— Ils sont commandés par celui que nous appelons Ïhao-Qua. C'est 
le chef de Muong Chan. Je ne sais pas s il y a des Français, je ne 1 ai pas 
entendu dire. » 

Afin de savoir s il craint ou désire mon départ pour Tliong et aussi 
pour me renseigner mieux, je lui demande : « Si vous pouvez faire tenir 
une lettre de moi au chef français, j attendrai ici sa réponse. » 

— Bien, nous allons chercher. » 

Il se consulte avec l'officier, un lieutenant siamois de 20 ans, et le 
gouverneur de Xieng-Kang que j'ai fait connaître dans ma correspon- 
dance de Paclaï. Ce mandann.le premier qui fut envoyé à Luang-Prabang 
après la destruction, avait alors essayé de son habileté pour me faire 
rentrer à Bangkok avec le vieux Roi. 

11 me regarde et me salue un peu gêné, je comprends qu il 11 y a 
rien de bon à attendre de lui. 

Le résultat de leur entretien est que la lettre partira. Ils ne me le disent 
pas de suite mais je I apprends par mon chef d'escorte qui vient me 
prévenir que trois hommes pourront être loués trente roupies chacun 
pour porter la lettre et rapporter la réponse. 

Mon but serait de ne me mettre en roule qu'après leur départ afin que 
VI. 34 



266 MISSION PAVIE 



le commandant de la colonne soit informé, de mon arrivée, avant 
qu'elle n'ait lieu, et que, s'il n'est pas à Theng, il envoie au besoin 
au-devant de moi. 

Ngin est remis de la fièvre, mais Khè, a pris la dysenterie. 

/i février. Los barque.s de Luaiig-Prabang vont repartir, je leur confierai 
ce journal pour MM. Cupet et Nicolon. Après en avoir pris connaissance 
ils l'adresseront au chargé d'affaires de France à Bangkok. 

Khè, est devenu très malade, je me vois obligé de le renvoyer à Luang- 
Prabang par cette même occasion. 

Voici les renseignements qui m'ont été rapportés hier soir. 

A Theng se trouveraient trois mille personnes, fuyards de Lai qu'oc- 
cupent les Français. 

Sans doute d'ici à peu de jours il n'y restera que ceux qui n'auront 
pas peur ; les autres seront partis vers Touesl ou sur Ngoï et Luang- 
Prabang. 

Une troupe siamoise de (renie soldais en route pour Theng, a appris 
la marche des Français sur Laï, elle a rebroussé chemin aussitôt. C'est 
elle c|ui se trouve maintenant sur le Nam Hou vers Muong Khoa. 

Quelques soldats et un sous-officier sont restés à l'entrée du Mam 
Ngoua, la rivière conduisant à Theng, Ijien plus pour annoncer l'arrivée 
des bandes que pour défendre le passage. 

Les gens qui avec les soldats, occupent le campement de Ngoï, sont 
des Pou-Thaïs, des Méos et des Khas. Les uns filent du chanvre, les 
autres tressent des corbeilles ou font des objets d'usage commun, pour 
se distraire. La besogne pour laquelle ils sont réquisitionnés est la con- 
struction des cases, l'entretien de la fortification, l'approvisionnement 
de bois et d'eau, etc. 

Je n'ai pas apprécié la résistance que pouvait faire ce poste, ne sachant 
au juste ce qu'il y a de défenseurs et de vivres, mais je ne crois pas qu'une 
inslallation aussi vaste, qui peut être incendiée par une torche lancée du 



PASSAGE DU MÉ-KHONG AU TO>KI> 



167 



dehors, dont les remblais s'ellbndreront à la première pluie, dont les 




Fi*:. 71. — 1.0 iliniiiti couxort. 



palissades sont faites de gros bâtons, puisse être, autre chose cpi un 
épouvantail. Elle est, par exemple, installée sous ce rapport dune façon 
remarquable. 



a68 MISSION PWIE 



Le chao et le lieutenant sont venus me dire à lo heures que la lettre 
pour le chef de la colonne française pourra partir demain. 

Je leur fais connaître que des renseignements particuliers, me donnent 
la certitude que les troupes françaises sont à Laï que le kaluong de Luang- 
Prabang en est convenu. Je n'obtiens point d'autre réponse qu'hier. 

Je déclare alors que tenant absolument à être renseigné, je me ren- 
drai à l'entrée du Nam iNgoua quelques jours après la lettre partie. 

Le chao me demande une copie de ma lettre au chef français. Le 
kaluong de Luang-Prabang lui a donné pour instruction de se munir de 
celte pièce si le cas se produisait. 

Je n'y vois qu'avantage, et de sa rédaction je vais tirer parti pour sa- 
voir la vérité sur la sécurité de la route. 

Voici donc la copie que je lui fais remettre avec sa traduction. 

« Au Commandant de la colonne française. 

« Ayant été avisé de votre départ probable deLao-Kai. je vous envoie 
cette lettre afin de vous demander en quel lieu je puis vous joindre 
ainsi que les commissaires siamois marchant à la suite de votre co- 
lonne. 

<( Le Général phya Surissak n est point arrivé à Luang-Prabang. il en 
est proche ainsi que les deux officiers français, MM. Cupet et Nicolon. 

« Mes instructions me prescrivant de vous joindre ou d'entrer en 
relations au plus tôt, je suis parti de Luang-Prabang le 28 janvier. 
Arrivé à Ngoï le 2 février, j'y attendrai votre réponse. 

« Je ne puis dépasser ce point parce que le chao, chef à Ngoï, me 
prévient que la route de Ngoï à Theng est pleine de pillards et qu'il 
ne veut pas accepter la responsabilité de mon voyage n'ayant qu une 
escorte insuffisante à me donner. » 

La lecture de cette missive embarrasse le prince et l'officier. « La 
route, » me disent-ils, « est bonne jusqu'au confluent du Nam Ngoua. » 

— Eh bien, mettez-moi en route pour ce point, j'y atlenilrai la 
réponse. » 



PASSAGE DU MÉ KHONG AL TONKIN 369 

On s est résigné à cette solution. 

Je pourrai partir pour le Nam Ngoua dans deux ou trois jours. J'ai 
rectifié en conséquence la copie ci-dessus. 

L'officier Siamois, paraît, plus que le chao. ennuyé de cette solution ; 
il voit évidemment à un autre point de vue que lui, les résultats que 
ma présence hors de toute surveillance gênante, me permet d'obtenir. 

Au moment de clore mon courrier, j apprends que les Hos, en 
force à Tung-Xieng-Kham, au sud, dans le pays Pou-Eun, y auraient 
élevé deux nouveaux forts. 

Je vois partir Khè avec ennui, seul de mon personnel il parle le 
chinois ; pour le conserver à la santé je suis forcé de le renvoyer. 

Tous les autres se portent bien. 

5 février. — Mes barques sont parties pour Luang-Prabang, ce matin 
emportant mon courrier, emmenant le malade. 

La lettre pour le commandant de la colonne française aurait été expé- 
diée à onze heures, aux mains de deux Pou-thaïs parlant annamite, et 
dont l'un a. une fois, été jusqu'à Hanoï. Le chao leur aurait payé dix 
roupies à chacun et fait don de ^oo grammes d'opium. Une récom- 
pense leur aurait de plus été promise au retour s'ils sont bons courriers. 

La susceptibilité siamoise est telle, que l'on n'a point jugé à propos 
de me faire connaître ces hommes par crainte que je ne les interroge ou 
que je ne leur confie quelque commission verbale. 

On est responsable, par conséquent on ne me doit compte que du 
résultat. C'est indirectement que j'apprends les renseignements que je 
donne : suivant l'usage on a pris le nom des parents et celui du village 
des deux montagnards qui ont accepté qu'on leur coupe le cou s'ils sont 
infidèles ou si. par leur faute, la mission qu'ils prennent, ne réussit 
point. 

Je n'ai du reste point voulu mêler mes recommandations à celles du 
prince, il est avantageux de toujours leiisser aux autorités indigènes la 
conduite des détails des affaires dont elles se chargent. Elles jugent 
et voient les choses comme ceux qui leui" obéissent; nous, tout autre- 



MISSIO^ PAVIE 



ment. Nous perdons de la considération qu l'Ues nul poni' nous cha- 
que fois que nous leur montrons notre ignorance de leur manière de 
faire et, si nous la savons, en intervenant dans les détails nous rendons 
ces autorités inutiles, leur ôtons leur prestige et les mécontentons. 

Tout ce que je regrette dans cette affaire, c'est de n'avoir pu causer 
avec des hommes connaissant évidemment, au mieux, tous ces pays et 
en obtenir peut-être de bonnes indications. 

J'ai dit hier qu'il ne restait plus d'habitants à Ngoï : les hommes qui 
y font le service, apportent quand ils quittent leurs montagnes pour venir 
accomplir la corvée, tout ce qu'ils peuvent avoir de provisions à vendre, 
afin de se munir de ce dont ils manquent quand ils repartiront vers leurs 
demeures. 

Ces provisions, bien peu de chose, consistent en riz. viande séchée, 
légumes, animaux divers, domestiques ou sauvages, tels que chiens, chè- 
vres, oiseaux pris au piège, etc.. Chacun n'en apporte guère que pour 
quelques roupies valant. 

Les chiens s élèvent pour la garde; un mâle adulte \aut tnns ou 
quatre roupies. Ils sont de la race du \unnan, dite sans queue, et sont 
surtout élevés par les Méos et les Yaos, populations originaires de Chine. 

Une chèvre se vend deux roupies, un chevreau se paie la moitié. 

Parmi les arumaux pris au piège on voit des rats-taupes, des tourte- 
relles; Le Chao Uatcha Phakinay a ainsi pu avoir un de ces faisans 
argentés, dont M. Delaporte a donné l'image dans une des superhes 
illustrations du voyage de la mission de Lagrée, espèce assez répandue 
dans toute la région montagneuse du nord de la rive gauche du Mé-Khong. 

La corvée actuelle, est extraordinaire, c est pour un mois que ces 
hommes viennent avec leurs sabres ou leurs fusils, augmenter la gar- 
nison de Ngoï et faire la grosse besogne. Ils reçoivent une ration de riz 
et de sel, et travaillent, tout le jour, à toutes soi'tes d'ouvrages, pour 
améliorer cette nourriture. 

Le tour du camp, est curieux à faire ; des hommes tressent des corbeilles 



PASSAGE DU MÉ-KHONG M TONKI> 



de bambou, des paniers, etc. : d'autres filent de la ramie pour des lacets 
de chasse ou des filets de pêche. Il en est qui font du papier très grossier, 
avec l'écorce du mûrier, comme au Cambodge et dans le bas-Laos : ces 
hommes-là. sont des Laotiens venus des villages au sud de Ngoï. 

Je note une réponse : « De quel arbre est cette écorce ? » « De celui 
qui fait la soie. » 

Des Pou-thaïs, font bouillii- de l'opium dans des bassins grands 
comme la main, des Méos taillent des A'ètements dans de la toile de 
Kianka, ce chanvre, le haschi de tout lOrient. dont on fait un si déplo- 
rable usage de la feuille, dans les régions de l Indo-Chine oii l'opium 
se vend cher. 

Chacun, tire le parti qu'il peut, de son travail; Laotiens, Pou-lbaïs, 
Méos, peuvent ainsi faire une sauce ou un ragoût pour leur repas : seuls, 
les Khas, auxquels on laisse chercher le bois et l'eau pour tous, n ont 
(pie le temps de griller leurs boulettes de riz au bout d'une baguette, 
opération à laquelle ils semblent se complaire. Riant des moqueries de 
ceux qui les entourent, ils mangent comme des gâteaux, ces petits pains, 
ajoutant à chaque bouciiée, quelques tiges vertes de fougère, frottées 
sur du sel. 

Je suis l'objet de la curiosité de tous : n'importe quoi de ce que j'ai. 



excite leur admiration, les visages des gens montrent un étonnement si 
naïf, une satisfaction si vraie de pouvoir contenter leurcuriosité mèmeaux 
dépens de leurspetitesoccupations, que j'ai eu l'idée de faire à leur insu, 
des photographies de quelques groupes. 

Dans l'une, une jumelle est braquée surla montagne, chacun attend 
son tour pour y placer les yeux. 

Lue autre montre la foule regardant moudre et «riller du café. 

La plus curieuse, fait voii- autour d'un tas de paille d'emballage, une 
\inglaine d'hommes, accroupis ou pencliés s'en passant quelques brins, 
pris timidement au tas, n'ayant pas assez d'exclamation pour marquer 
leur surprise, et finissant par s'apercevoir que cette herbe qu ils croyaient 
originaire de France, a été cueillie sur les berges du \Ié-Khong. 

Les femmes des villages voisins, viennent tous les trois ou quatre 



MISSION PWIE 



jours vendre des patates sauvages, des fleurs de bananier, de l'arow-rout, 
des tiges de rotin, des pousses de bambou, les produits de leurs jardinets 
et l'excédent de leur poulailler. 

Ces marchandes sont des Khas, dos Yaos, des Méos, des Pou-tliaïs. 




■g- 72- — 



cliycuu dllcncl son tour 



Rien de drôle comme ce tout petit marché qu'à son arrivée, chaque 
bande de dix à douze personnes improvise. 

La vieille femme comme la jeune fille connaît sa place dans le 
groupe compact qu'elles forment en arrière des corbeilles et des hottes. 
Aucune ne songe à attirer l'attention de l'acheteur sur ce qu'elle a. au 
détriment de sa voisine. 

Accroupies, les coudes sur les genoux, les mains unies leur cachant 
à moitié le visage, elles semblent remplies de joie et comme un peu con- 



PASSAGE DU MÉ-KHONG AU TONKIN 



fu*es d'avoir fait une trop bonne vente à chaque panier — bien plein — 
qu'elles échangent contre vraiment presque rien. 

« Combien cette trochée de bananes? » — ^Une boîte d allumettes. » 
Ce paquet de citronnelle ? » — Lne tasse de sel. » 

« Je vous offre du tout cette pièce d'argent ?» — Je n'en ai pas envie, 
et je n ai plus de sel ni d'allumettes chez moi. » 

a Avec ces vingt sous vous aurez de quoi acheter le triple de ce que 
vous demandez ? » 

La petite sauvage, consulte du regard ses compagnes : toutes, silen- 
cieuses, semblent approuver son hésitation. Cependant elle n'ose point 
refuser, tend la main en détournant la tête, jette comme un cri de regret 
quand son panier est vide, et fait passer la pièce d'argent de main en 
main jusqu'à ce qu'elle lui revienne, déclarée bonne. 

Le plus ennuyeux pour moi c'est que l'on ne vend ni sel ni allumettes 
à Ngoï la population étant absente. Les femmes des forêts n'ont besoin 
d'argent que lorsqu'elles songent à orner le cou de leurs petits de mon- 
naies menues, dont elles n'ont qu'une idée inexacte de la valeur. 

Les gens de Luans-Prabang les entretiennent avec soin dans le svs- 
tème des échanges, ils vivent tranquillement, sans rien faire, et s'enri- 
chissent aux dépens de toutes ces populations étranges, jetées par des 
troubles successifs, du nord, de l'est et de l'ouest dans cette immense 
région du benjoin, où elles ont cherché le calme. 

6 février. — Maintenant que mon courrier est en route, le chao et 
l'officier ne font point difficulté d'avouer que Laï est au pouvoir des 
Français. 

« La lettre envoyée par Kam-Sam à son frère, ou plutôt au phya 
Surissak. porte » me disent-ils, « que les chaos de Laï ont essayé de 
disputer l'entrée de leur territoire, avec sept cents hommes et que n'ayant 
pas été vainqu'^urs. ils sont allés mettre leurs familles en sûreté à Theng 
puis sont retournés vers Laï pour rétablir l'ordre. 

Le chef de la pagode a dit à \gin, que depuis huit jours, il savait, 
du chao. que les Français avaient pris Laï. 

VI. 35 



274 MISSION PAVIE 



Tout cela ne m'avance guère plus que je ne l'étais en quittant Luang- 
Piabang ; j'ai lieu de croire qu'on ne sait rien de saillant; si la marche 
de la colonne sur Theng avait eu lieu on ne pourrait me le cacher aussi 
longtemps. 

Il y a eu, paraît-il, une panique sur le Ham Hou, au delà du con- 
iluent du Nam Ngoua, la population du nord de la rivière serait descen- 
due en assez grand nombre à ce point. Les bandes chinoises auraient 
envahi le haut Nam Hou et causé ce trouble. 

Les montagnards nommés Pou thaïs dam (thais noirs) à cause de leur 
costume de cotonnade noire, se voient conseiller de couper, suivant la 
coutume laotienne, leur chevelure qu'ils portent longue, relevée en 
chignon comme les Annamites. Je suis témoin ici de nombreuses 
— tontes — elles sont évidemment volontaires, mais on peut bien sup- 
poser qu'elles ne se feraient point si les gens étaient sûrs qu'en refusant 
de suivre ces conseils ils ne seraient pas molestés. 

On ne donne pas les mêmes avis au.\ Méos et au.v \aos dont la che- 
velure est à la chinoise. Sans doute on priera ceux qui parlent annamite 
de taire aux Français qu'ils connaissent cette langue. 

Ces moyens enfantins de limiter nos progrès, n'ont pour résultat que 
de les mieux faire connaître. 

7 février. — Le cliao Phakinay à qui j'ai proposé de le photogra- 
phier dans l'appareil autoritaire du pays, a disposé des groupes des 
populations des montagnes en avant de sa case. Il a orné celle-ci de 
feuillage, et mis des tentures aux portes et aux fenêtres. Sur ces étofTes 
sont attachées une queue de paon et la dépouille du beau faisan. 

Le lieutenant a aligné ses soldats en haie autour des princes, man- 
darins, etc.. J'aurais bien voulu prendre une vue d'un côté du fort avec 
les gens au poste de combat, mais la défiance est telle que je n'ose le 
demander. Aussi bien, n'a-t-on peut-être pas idée d'une disposition par- 
ticulière à prendre en cas d'attaque. J'imagine que le chao et les soldats se 



PASSAGE DU ME-KHONG AU TONKIN 



porteraient du côté menacé, que les autres se grouperaient n'importe où, 
accroupis, attendant, tremblants, de pouvoir fuir. Si je ne devais quitter 
JNgoï. demain, j'essayerais de donner quelques conseils, encore faudrait- 
il les dire avec prudence, éviter de faire croire à un danger plus sérieux 
et dont l'idée pourrait suffire à tout troubler. 




Fig. 73. — Installation [Kiur la photographie. 
Le Gouverneur de Xieng-Kang et rofficicr siamois, le chao Phakinav el son frère. 



.le confierai au chao la caisse contenant les photographies avec ce 
qui dans mon bagage n'est pas indispensable, pour être expédié par 
occasion à Luang-Prabang. 

Toujours c'est au dernier moment que l'on fait les préparatifs de 
départ. Le chao et 1 officier ont espéré me garder à ^tgoï, obligés 
d'y renoncer, ils viennent de commander barques et rameurs. 

Les changements fréquents de bateaux et de personnel, en dehors 
des relards qu'ils constituent, ont l'inconvénient grave de ne donner au- 
cune possibilité de retour en cas d'événements le nécessitant. A Ngoï, 
après avoir mis mon bagage à terre, mes pirogues sont reparties pour 



276 . MISSION PAVIE 



Luang-Prabang. Au Nam-Ngoua les choses se passeront de même. On 
rherchera d'autres barques, dans l'intervalle, s il fallait reculer rien de 
prévu. 

Dire qu'on y pense, exciterait 1 inquiétude. C est le propre de ceux 
qui n'osent envisager le danger, de confondre prudence avec crainte. 

Le gouverneur de Xieng-Kang a reçu l'ordre du cbao après avis du 
lieutenant d'aller aujourd'hui au JNam Ngoua pour préparer mon instal- 
lation : j ai inutilement dit que je n'en avais nul besoin, n'y voulant 
point faire d'autre séjour que celui forcé, le mandarin partira. 

Son but est, je m'en doute, de préparer lés gens à me répondre qu ils 
ne savent rien si je les interroge, je dois me résigner à subir ces précau- 
tions pour ne pas les voir aggraver. 

S février. — Temps couvert, vent, petite pluie: température moin.-i 
froide qu'à l'arrivée. 

Le chao, voulant faire bien les choses, a fait préparer six pirogues, 
dont une très grande que je monterai. J'en avais trois en venant de 
Luang-Prabang. Dans ces conditions deux me suffiront et je serai bien 
mieux. L'escorte aura quatre barques. 

Les soldats sont indifférents : les rameurs auraient préféré rester au 
poste, quelques-uns se font tuer l'oreille, mais juste assez pour le mon- 
trer : à midi le chao et 1 officier sont sur la berge, un quart d heure 
après je pars. 

Tous deux ont été corrects, conciliant des ordres sans doute contra- 
dictoires, ne laissant voir aucun ennui de mon départ. Il diniinue leur 
troupe de six hommes, mais comme nous allons en avant, ma marche 
doit leur donner un peu plus d'assurance. 

Au moment où nous atteignons le premier rapide, un convoi de six 
barques ou radeaux en sort, il ne m est pas possible de savoir d'où il 
vient. Mes rameurs ne s'en soucient point et je m y prends trop tard 
pour faire interroger les passants que le courant emporte. 

Nous faisons la halte à Ban Pa-Kiem ; c est le premier village que je 
rencontre intarl depuis Luang-Prabang. Le ruisseau qui hu donne sou 



PASSAGE DU MÉKHONG AU TONKIN 



nom. limite le grand groupe de soulèvements entre lesquels, depuis Ngoï, 
circule le Nam Hou. Dans ce petit trajet, un seul rapide, sans impor- 
tance. Les eaux sont tranquilles entre les hauts monts coupés à pic, 
mirant leurs roches, nues comme des murailles, dans la rivière profonde. 

La grande aflaire des .soldats, c est. dès qu ils sont à terre, la cueil- 
lette du bois pour un bon feu, la nuit. Tous, gens du sud, souffrent 
quand le thermomètre marque moins de go" au dessus de zéro. 

Ils ont du riz pour jusqu'au Nam-Ngoua : chacun soixante cartouches, 
une couverture, un casque orné de jugulaire, plaque et pointe ; un sac 
très petit, ceinturon, giberne et fusil. L uniforme est dans le sac, on le 
ménage le plus qu on peut, et l'on se vêt n'importe comment. 

Jusque très tard le soir autour des feux, mes hommes, les soldats, 
les rameurs parlent de ce qu'ils savent, formant autant de gioupes 
différents. Conversations sans intérêt pour moi. Il y a des causeurs ha- 
bitués à faire rire leur petit auditoire, d'autres racontent des voyages 
en les embellissant: il y a des feux d'où ne viennent pas dix mots tous 
les quarts d'heure, d'autres sont animés, gais on nentend jamais de 
discussion. 

.Nous avons fait une singulière rencontre à Ngoï : un Cambodgien de 
Pnom-Penh est venu me saluer. 

Depuis dix ans il vagabonde ayant, comme disciple d un prêtre, 
quitté pourleLaos. le Cambodge .son pays. Il vivait péniblement à Xieng- 
Kang travaillant pour sa nourrittne tantôt sur le lleuve, tantôt dans 
les champs, quand les événements de Luang-Prabang ont amené dans 
ce canton, la levée d'une centaine d hommes. 

(( On m'a demandé, » dit-il. a d'aller aider, je suis parti avec 
les autres. Le gouverneur de Xieng-Kang est mon chef, ici, il me 
fournit le riz, je ne gagne rien du tout, je voudrais bien rentrer dans 
mon pays. » 

Les Cambodgiens du poste lui font bon accueil — après l'avoir 
interrogé — car ils sont peu confiants, 



2-:8 MISSION PAME 



(( Tu dis être de Pnom-Penh, sais-lu don sort \p Grand lloiive f » 
— « De Chaudoc. » — « Et où va-t-ili' » — o A Ka-Sutin. » Ses 
réponses à l'envers ont paru suffisantes. 

Ihi autre Cambodgien se trouve dans l'escorte. \é à Siam, de parents 
prisonniers de guerre, il est depuis cinq ou six ans soldat. Se trouvant 
malheureux de son sort, il boit quand il le peut, dit-il, pour s'étourdir. 
Je crois que c'est surtout par goût car je ne l'ai vu que gris, depuis 
notre rencontre. Il faisait partie de la garnison de Ngoï et, est des six 
nouveaux hommes qui nous ont renforcés. 

Mon cuisinier est tombé malade: depuis hier il ne fait plus son ser- 
vice; il s'est embarqué quand même, s'il ne se rétablit pas je le ren- 
verrai avec les barques. 

9 février. — La manœuvre des perches commence à 6 heures du 
matin. .4vant le départ les hommes ont préparé leur riz. Ils le mangeront 
vers onze heures après l'avoir grillé sous forme de petits pains. Le riz 
gluant est sans contredit bien plus avantageux que l'autre, on le cuit à la 
vapeur d'eau, il se mange froid. Les Laotiens et les montagnards le pé- 
trissent alors dans leurs mains, en font des petits pains qu'ils remplissent 
de viande ou bien enduisent de sauce. 

" heures 3o. Le pavillon tricolore déplové stn- ma barque, a frappé 
les regards des gens d'une pirogue, aj^parne subitement à un coude en 
avant. En hâte leurs efforts arrêtent à la rive l'embarcation qu'entraîne 
le courant. Nous voyons leurs signaux, nos rameurs les rejoignent. Cinq 
hommes accourent sur la berge vers moi, me présentant deux lettres ! 

Ce sont des habitants de Theng. porteurs de nouvelles de la colonne 
française ! 

Enfin je vais savoir tout ce qu'on m'a caché ! 

Aussi émus que moi. mes Cambodgiens se pressent à mes côtés, pen- 
dant que je romps les cachets sur lesquels nos bateliers se jettent. 



PASSAGE DU MÉ-KHONG AL TÛNKIN 279 



Dien-bien-phu (Muong Theng), 27 janvier 1888. 

Le colonel Pernot, commandanl la colonne de Laî-Chau à Monsieur Pavie. président de 
la mission française auprès de l' armée siamoise . 



M 



ONSIEUR LE l'RESIDENT, 



Conloiinémenl aux instructions que j'ai reçues de .Monsieur le Général comman- 
dant la division d'occupation, j'ai l'Iionneur de vous informer que je suis arrivé avec 
ma colonne à Dien-bien-phu (Muong Theng) le 26 janvier à 4 heures du soir. 

J'ai fait acte de possession sur ce territoire en arborant les couleurs françaises. 

En raison des difficultés considérables que j'éprouve à me procurer des vivres 
dans le pays, mon séjour à Dien-bien-phu sera très limité. 

Je me mettrai en route pour Tuan-Chau et Son-La dans une huitaine de jours. 

G. Pernot. 



Dien-bien-phu, le ^ fé^Tie^ 1888. 

Le colonel Pernot, commandant de la colonne de Laï-Chau à Monsieur Pavie, président 
de la mission française auprès de l'armée siamoise. 

Le 27 janvier dernier je vous ai envoyé un courrier pour vous informer de mon 
arrivée à Dien-bien-phu à la date du 26. et de mon intention de ne rester dans ces 
parages qu'une huitaine de jours en raison des difficultés considérables que j'éprouve 
à assurer le lavitaillement de mes troupes. 

Je ne sais si ma lettre vous est parvenue. 

Quoique les mêmes difficultés subsistent et menacent de contrarier mon séjour à 
Dien-bien-phu et les opérations ultérieures de retour, je me décide à rester ici jus- 
qu'au 10 février pour augmenter d'autant les chances d'une rencontre avec la com- 
mission française que je désire vivement voir avant de mettre la colonne en route pour 
Son-La. 

J'espère que de votre côté vous voudrez bien faire votre possible pour arriver au 
même but. 

Le Général commandant la division d'occupation m'a informé du départ d'un 

commissaire siamois destiné à rejoindre la colonne. Je sais que ce commissaire est 

parti de Tanh-Quan pour Laokay le 1 1 janvier, maisje crains fort, qu'en raison de la 

longueur et des difficultés de la route, il ne puisse arriver à Dien-bien-phu avant 

notre départ. 

G. Pernot. 



aSû 



MISSION PAVIE 



A peine ai-je lu, je clos mon journal, j'y joins les deux lettres, et par 

cette pirogue qui va descendre à Ngoï, je lexpédie au capitaine Cupet. 

Je vais au plus vite vers Theng y ramenant les cinq courriers du colonel. 

6" heures. — Nous voici arrêtés pour la nuit à Hat-Sâ. grand village 
détruit et dont les lialjifaiil:~ ont disparu. 

Afin de donner au plus tût la bonne nouvelle de 1 occupation de 
Theng par nos troupes à MM. Cupet et >iicolon. j'ai interrompu ce 




Fiff. '^1. — Le cuisinier, l'officier siamois, les portenfî ries lettres du Colonel Pernot, Ngîn. 



matin le journal de la route, et l'ai expédié par la pirogue porteur des 
deux lettres du colonel Pernot. 

Puis nous nous sommes remis en marche fiévreusement! 

Le colonel a fixé à demain lo. son départ de Theng. et je n'y pour- 
rai, avec toute diligence, guère èti'e avant le iG! Ma lettre latteindra- 
t-elle ? Où pourrai-je le joindre ? 



PASSAGE DU MÉ-KHONG AU TONKIN a8i 

Pourquoi les deux envois du colouel expédiés à huit jours il inter- 
valle m arrivent-ils en même temps ? 

La première correspondance aurait été retenue à Ban Pliya Pahn, au 
village du mandarin laotien en vertu d'ordres des kaluongs de Luang- 
Prabang. 

« Vous devez vous en retourner », a dit ce chef aux deux hommes 
venus à pied de Theng, « le port de cette lettre est désormais mon 
affaire. » 

— \ ous prenez notre lettre, c'est bon, nous ne la quitterons pas et la 
suivrons. » Et les deux hommes restèrent. 

Le cinquième jour, le second courrier arriva. 

Les trois nouveaux venus dirent au phya Pahn : « si vous ne nous 
laissez pas porter nous-mêmes nos lettres, un de nous va aller, prier le 
chef français d'envoyer des soldats pour nous accompagner. » 

Le phya Pahn a aussitôt rendu la lettre qu'il détenait. Les cinq hom- 
mes se sont mis en route. 

Arrivés à l'entrée du Nam Ngoua le chef du campement leur a fourni 
une barque. 

La seconde lettre a mis cinq jours pour m'arriver. Il me faudra près 
du double pour faire le même chemin. 

Je n'ai pas espoir de rencontrer le colonel à Theng. S'il ne marche 
pas trop vite et s'il fait un séjour avant Son-La, j'ai des chances de 
l'y atteindre en forçant mes étapes. 

Les hommes de Theng me répondent tout d'abord que leur pays re- 
lève bien de l'Annam. 

A peine ils ont vu nos soldats et déjà ils se disent Français et font 
les importants! 

Ont-ils jasé, pendant que le carry cuisait au bord de l'eau! 

Tous les rameurs, mes hommes, ceux de l'escorte forniaicnl un 
cercle compact, pressé contre leur groupe. Que de questions on leur a 
faites ! Pas un instant ils n'ont été embarrassés pour y répondre : 
VI. 36 



aSa MISSION i'AVIt: 



« Combien y a-l-il de Français:' » 

— Mille, et mille Annamites. Le chef a cinq galons d'or sur les 
manches de 1 liahil, d'autres en ont quatre, trois, deux ou un. H y a 
des médecins pour toutes les maladies, ils guérissent tout de suite. » 

« Les a-t-on combattus.'* » 

— Oui, deux fois, avant Laï. Une quantité de llos sont morts: le 
reste a fui avec le chao de Laï et plusieurs de ses fils. » 

« Qu'est-ce qu'ils disent aux gens? » 

— Ils leur parlent très bien, annoncent qu'ils resteront sept ans dans 
le pays, qu'on doit faire les rizières sans plus craindre les Hos, paient tout 
ce qu'ils demandent : une piastre pour trois poulets, cinq pour un cochon. 
Tout le monde est content ; on va sortir des bois et revenir aux cases. » 

« Ont-ils des éléphants ? » 

— Non, des bœufs portent les vivres et les autres bagages; les Fran- 
çais ne mangent pas de riz, ils ont de grosses boules brunes qui donnent 
beaucoup de forces : les Annamites se nourrissent comme nous. Tous 
ont des habits chauds. )> 

« Qu'est-ce qu'ils font aux Hos.'* » 

— Ils les tuent, sans peur que leurs amis ne les vengent plus tard ! » 
« Les bandes dont les chefs sont allés à Bangkok, ont-elles aidé les 

gens de Laï, dans les combats ? » 

— Non, elles sont dans l'est de Tlieng pour en garder les routes. 
Celles qui ont combattu les Français sont celles qui l'an dernier ont 
pris Luang-Prabang. » 

Je demande à mon tour : 

« Les Français ont-ils un pavillon comme celui de ma barque.'* » 

— Oui, mais il est bien plus grand ! Nous avons demande cinq 
piastres pour notre course ; davantage est promis si l'on est satisfait. » 

« Pour cela, vous pouvez cire tranquilles ! Maintenant vous êtes de ma 
troupe jusqu'à Theng, mangez de ma cuisine, aidez-nous au besoin. » 

Personne ne dit son sentiment après qu'ils ont parlé, les rameurs 
sont prudents et les soldats gênés. J'ai dû dès le début, due aux Cam- 
bodgiens de taire leur joie, je ne veux pas quelle choque. 



PASSAGE DU MÉ-KHOA'G AU TONKIN 288 

L'officier me rend compte qu'ayant interrogé les Ivéos (nom qu'au 
Laos on donne aux Annamites), il a lieu de croire le mandarin de 
phya Palin, eu faute. « Nous le verrons bientôt, » dis-jp, « et saurons 
s'il a agi à son idée ou d'après ordre. » 

En toute autre circonstance il aurait dénommé les gens de Thcng, 
des Thaïs, c'est une nuance que j'observe. 

La barque a emporté — outre mes lettres — • trois missives en carac- 
tères chinois destinées au chao de Theng, et au fds du cliao de Laï, tous 
deux revenant de Bangkok avec le Surissak. 

Ses rameurs ont entendu notre conversation ; ils ont de leui- côté, 
toute la journée d'hier, causé avec les cinq courriers, et vont à jNgoï, 
ce soir, ôtci' la pour des Hos, aux gens, et mettre en gros souci, le 
prince et l'officier. 

Un des courriers est monté dans la pirogue de Ngin, les (|iialrc autres 
se sont répartis dans celles des soldats. 

Je n'ai pas besoin de du'e la joie que m'a causée colle liourcuse nou- 
velle ; voilà notre drapeau sur Theng! Merci à ceux qui Innl mis sur ce 
point que j'avais presque atteint 1 au deinier. t|ue Lagrée et (iariiier 
avaient marqué intorrogativement sur la carie, et que Néïs avait noté 
d'un soupir ! 

Le Surissak aurait du les y rencontrer il no l'a pas voulu. 

Princes et mandarins laotiens vont se réjouir intérieurement, ils se 
plaindront sûrement avec amertume aux Siamois de notre entrée en 
scène, mais ce sera autant pour les embarrasser que par crainte de se 
rendre suspects. 

Le JNam llou, depuis Pa-Kiem, a repris l'aspect d'avant les grandes 
hauteurs de Ngoï ; il coule entre des petites collines dont la base meurt 
dans son lit qui se resserre davantage. 

Pointde villages, dans la course du jour ; sans avuir un caractère sau- 
vage, le pays n'est pas habité. La rivière est lian(|uill(' la luollir du Irajol. 



a8/| MISSION PAVIE 



Vers midi, i! avait fiiUu alléger los pirogues pour passer le Kcng-mo, 
après lui les collines sont de plus eu plus bass(^s, la pente du couranl 
s'accentue, de nombreux torrents à petit débit, descendent bruyants des 
roches, les rapides se succèdent jusqu'au conlluent du Nam-Louang 
(rive droite). 

Ce torrent, un des gros de la route, débouche au-dessus de Hat-Sâ, 
le village important détruit par les IIos, où nous sommes arrêtés. 

Les habitants ont fui ; pas une seule de leurs cases n"a trompé 
l'incendie, leurs débris servent pour les feux des passants. 

Hat-Sà avait cent cinquante familles sur la berge: leurs champs s'éta- 
laient sur les pentes des collines avant et après le village. C'étaient des 
Laotiens. Leur pagode était auprès des roches d'où tombe le ruisseau. 
Celui-ci, détourné, arrêté à mi-hauteur, venait par un conduit de bois, 
tomber en cascade dans une sorte de citerne où les femmes remplissaient 
leurs seaux pour éviter la descente à la rivière. 

Il y a six mois à peine que tout est supprimé : déjà l'herbe pousse 
sur les ruines, les lianes enveloppent les poteaux calcinés ; de nos barques 
on ne se douterait pas qu'un des plus forts centres du Nam IIou. vivait 
en cet endroit. 

lo février. — En marche dès le jour, je pense être au Nam Ngoua 
vers midi. 

J'ai une très belle barque ; rien n'indique mieux que ses dimensions, 
l'état de navigabilité du Nam Hou aux basses eaux ; longueur iS mètres, 
largeur i"',6o, profondeur o"",/!», sa charge, cinquante piculs (trois 
tonnes), trois hommes jjour la manœuvre. 

C'est une barque comme celle-là qu'on eut dû me donner à Luang- 
Prabang, mais les kaluongs tenaient à me gêner, à me rendre le voyage 
pénible, à montrer aux princes et aux mandarins, le peu de souci que 
je leur inspirais. Je suis bien convaincu qu'ils n ont réussi qu'à mieux 
faire voir combien, chez nous, la pensée de l'exécution d'un dessein. 
primait toutes les considérations. 

J'ai dit hier soir, au chef de l'escorte, qu'il serait utile pour ne pas 



PASSAGE DU MK-KHONG AU TOXKIN sSS 

perdre de temps à renltt'c du N;im Ngoua d'envoyer de nuit, un homme 
prévenir cjue jetais proche. 

« C'est inutile, si nous ne trouvions pas de pirogues pour remplacer 
les nôtres, le gouverneur de Xieng-Kang qui nous attend, est autorisé 
à les garder. Quant à la vôtre, Irop grande pour le Nain Ngoua, on 
pourra la laisser à ce mandarin afin de l'avoir pour notre retour à Luang- 
Prabang. » Puis il a ajouté : 

« Elle appartient à des gens venus pour la charger de riz à Ngoï, le 
chef du village l'a réquisitionnée avec son personnel. En la laissant au 
Nam Ngoua et en emmenant avec nous ses hommes comme rameurs vers 
Theng, nous sommes surs d'être menés rapidement car ils ont hâte de 
revenir ; on manque de vivres dans leurs maisons, ils savent que leur 
absence inquiétera, nous serons bien servis. » 

Je comprends maintenant la mauvaise humeur qu'ont laissé voir ces 
malheuieux au départ, me voilà confus de l'embarras dans lequel ils sont 
à cause de moi. C'est ainsi que le régime du pays permet aux autorités 
d'agir. C'est aussi pour cela (|ue la plupart des villages sont abandonnés : 
on a autant de crainte des réquisitions et corvées qu'on a eu peur des 
Hos ; quand la tranquillité sera rétablie chacun reprendra assurance, en 
attendant, les plus simples paient pour les plus au courant des usages, 
ils font leur éducation ! 

De pareils procédés employés à noire intention sont de nature à 
nuire à notre prestige. On reconnaîtra qu'après cette expérience il serait 
sage de revenir à la manière ancienne de location par les chefs et des 
paiements par nous. 

De Hat-Sâ jusqu'au confluent du Nam Ngoua, la rivière conserve 
son aspect, nomlireux rapides, lit plus resserré, petites collines à base 
rocheuse couvertes surtout de bamijous. 

Le Keng Hat Châ, le dernier, nous obligera à porter par terre le 
bagage jusqu'à la halte. 

Le temps s'assombrit vers le milieu du jour. Une pluie fine ne tarde 



a86 MISSION l'AVIE 



pas à tomber. J'avais pensé être de bonne heure à la dernière étape du 
Nam Hou, nous n'y serons que vers le soir. 

Je pense (jue le mandarin qui a retenu la lettre du colotiol, a, au 
même moment envoyé un courrier à ^goï. La nouvelle de l'occupation 
française de\ait donc être connue du chao et de l'officier avant mon 
arrivée. Elle sera sans doute parvenue à Luang-Prabrang vers le .^i ou le 
5 février. Je ne doute plus qu'ils m'ont voulu tromper, et je suis inquiet 
sur le sort de la lettre que je leur ai confiée. 

Je me suis entendu avec les gens de Theng ; ils me quitteront après un 
jour de navigation dans le Nam Ngoua emportant une lettre qu'ils pen- 
sent remettre au chef de la colonne deux jours avant mon arrivée. 

Ils passeront par des sentiers à travers la forêt. Je ne puis mettre 
moins de sept jours à parcourir la ri\ièrc, si je n'étais absolument épuisé 
je tenterais de les suivre, je n'en suis plus capable. 

Je suis satisfait de voir cette solution leur convenir car j'ai vérita- 
blement honte de ma misère, je n'ai que du riz à leur donner. J'ai des œufs 
pour trois jours et des poulets pour cinq, avec ça, six boites de conserves ! 
Depuis Luang-Prabang je n'ai rien pu acheter qu'à Ngoï et c'est si 
peu de chose que je me demande comment s'opérera mon retour ! 

Ce qu'on trouve n'est pas cher, les gens ne savent pas profiter du 
besoin de l'acheteur: j'ai eu à Ngoï un cochon pour trois piastres, j'en 
offrirais inutilement le double ou le triple désormais, il n'y a plus rien 
du tout. 

/( heures 3o. — La halte est atteinte. Le gouverneur de Xieng- 
Kang m'attend sur la berge ; il me dit : 

« Pas une seule barque n'est disponible ici, il vous faudra garder 
les vôtres. Si vous préférez faire la route à pied, je puis vous doimer 
des khas pour porter vos bagages et ceux de votre escorte, u 11 faut 
le même temps par les deux voies. » 

— Je désire suivre la route la meilleure et la plus prompte, enten- 
dez-vous avec ceux-là qui les connaissent et avec le chef de 1 cscoi'te. ma 



Passage du mé-kiiong au tonkin 287 

barque en tDut cas, ne peut pas monter le Nam-Ngoua, elle est trop 
grande. » 

Après s'être consultés, le mandarin et ([uclcjucs petits chefs i-cvien- 
nent auprès de moi : 

ft ^ eus aurez deux petites pirogues pour remplacer la vôliç, com- 
bien vous faut-il de rameurs ? » 

— Je vous prie de faire pour le mieux, vous savez quel nombre est 
nécessaire, ce que vous préparerez me conviendra, je demande seulement 
le départ pour demain au matin. » 

Je sais par les hommes de Theng que le sentier à peine tracé, court 
dans les ravins des nombreux affluents, gravit de grandes hauteurs et 
ne rencontre aucun village. Des courriers tout dévoués le parcourront 
vite, une troupe comme la nôtre risque de perdre du temps. J'ai des 
malades, je suis à peine solide, l'hésitation n'est pas possiltle : il faut 
garder nos forces pour doubler les étapes quand à Theng, nous quitte- 
rons les barques. 

f) /icures. — Au moment où j'allais m'endormir, le chef de l'escorte 
vient me dire que ses piroguiers réclament contre la course qu'on veut 
de nouveau leur faire faire. 

« Deux barques seront prêtes pour moi demain, m'a dit le i;ouver- 
neur. Eh bien, si l'escorte n'est pas prête je partirai sans elle. » 

Alors il insiste : le mandarin l'a chargé de me dissuader de partir. 
La route n'est pas sûre, il ne veut pas engager sa responsaJjilité pour 
une course désapprouvée par ses chefs. 

Je le remercie. Je comprends qu'on cherche à me retenir ou me 
retarder sous n'importe quels prétextes, aussi je persiste. 

1 1 février. — Le gouverneur s'est décidé à changer les rameurs de 
l'escorte. Je partirai après le déjeuner. Les courriers vont se mettre en 
même temps en route par terre. 

Je leur remets la lettre suivante pour le colonel : 



a88 MISSION l'.VVIE 



« J'ai reçu hier inaliti. en même temps, les deux lettres que \ous m'avez adressées. 

« Je vous ai écrit le A février de Ngoï, vous faisant counailre qu'au reç\i d'un 
avis de votre marche, venu de Bangkok, je m'étais mis en roule le 28 janvier. 

« Je poursuis mon voyage avec toute la célérité possible ; la mauvaise volonté des 
autorités, me gène plus que les obstacles matL'riels. 

« Votre première lettre a été arrêtée et gardée pendant 5 jouis à la frontière de 
Thcng. 

« Je m'en plains à Luang-Prahaug. 

« Je renvoie, aujourd'hui, par terre vos courriers; ils se chargent en parcourant 
la forêt, de vous remettre cette lettre un jour ou deux avant mon arrivée. 

« Je me rends bien compte des difficultés que vous éprouvez et je ne m'attends 
pas à vous trouver à ïheng. Mais, comme je considère que ne point vous rencontrer 
serait profondément regrettable, je vous prierai de vouloir bien me faire connaître à 
Theng — où j'espère être peu après que vous tiendrez ma lettre — un lieu de rendez- 
vous. Sans relarder vos opérations je pourrai peut-être vous rejoindre. 

K ^'os cinq envoyés se sont bien comportés, ils ont fait de grands éloges des chefs 
et des soldais français aux habitants du pays dévasté par les Hos que je parcours. 
Leur voyage a eu un excellent effet en dehors de son but. 

« Je vais m'engager dans le Nani Agoua sitôt cette correspondance mise en route; 
je vovage dans des conditions déplorables qui je le crains, ne se modifieront pas, 
plus tard il me serait peut-être plus difficile encore de vous rencontrer. » 



A 8 heures 3o les cinq hommes sont partis, je remets, pour m allé- 
ger, une partie de mon mince bagage, à la garde du gouverneur, je clos 
mon journal, et vais me mettre en route, il est 9 heures i5 du matin. 

Je prie MM. Cupet et Nicolon de faire connaître au plna Surissak 
le retard qu'a subi la première lettre du colonel, je n'ai pas le temps d'é- 
crire au chef siamois. Je compte toujours être à Luang-Prabang pour la 
fin du mois. 

J ai quitté le Nam-Hou à dix heures ce matin sur trois petites pi- 
rogues : les soldats en ont quatre. 

Le mandarin a distribué vingt jours de riz aux soldats afin qu ils en 
aient pour le retour. 

Au moment où nous laissions la berge, deux radeaux de Pou Tha'is, 
l'accostaient ; n'ayant plus de riz dans leur village, non pas bien loin de 
Theng. sur le Xam Ngoua. ils vienncnl pour en acheter. 



PASSAGE DU ME KIIONG AU TONKhN sf^g 

L'entrée du Nam Ngoua est dissimulée par des îlots rocheux ; le voya- 
geur remontant le Nam-Hou ou le descendant, ne peut la voir qu'autant 
cpi'il la connaît ou bien qu'on la lui montre. Le village où j'ai passé la 
nuit est à 7 ou 800 mètres au-dessous du conlluent. 

J'ai dit que le Mé-Khong avait ses eaux, cette année, beaucoup plus 
basses que d'habitude, le Naiii llou a le niveau de l'an dernier ; le iNam 
Ngoua est au contraire plus fort, ce dont je suis bien aise, car l'obstacle 
principal à la marche sur cette rivière torrentueuse est le peu de profon- 
deur de certaines de ses pentes. 

Elle a un débit abondant, un lit généralement étroit, un courant d'un 
nœud dans ses biefs, et, passe très vite sur leurs gradins. Sa profon- 
deur moyenne est de 4 à ,") mètres dans les premiers, de souvent moins 
d'un mètre sur les seconds. 

Les pirogues la remontent en sept ou huit jours et la descendent en 
trois. Je limite ce trajet au (-(tnlluent du Aam \oum son aClluonl prin- 
cipal par lequel on gagne Theiig. Quand, dans le pays on dit : remonter 
le Nam Ngoua, on entend qu'il s'agit d'aller jusqu'à Theng. 

L'eau coule sur des roches parfois calcaires, généralement graiiili- 
(|ues. Des bancs degalels, très nomi)reux, forment de fréquents obstacles. 

Des petits affluents sans importance se succèdent, mais l'ensemble 
fait un apport sérieux. Aussi bien, la légion est très humide, la plupart 
du temps on voit l'eau sourdre le long des bords de la rivière. 

Le Nam Ngoua est destructeur des barques, elles frottent si souvent 
sur les roches dans son parcours qu'elles s'usent très vite. C'est sans 
doute jiour cette raison que les riverains fout fort peu usage de pirogues. 
C'est sur des radeaux de bambous qu'ils effectuent leurs courses même à 
la montée. En général les bateaux voyageant sur ce cours d'eau, viennent 
du Nam Hou, on n'en fait pas paraît-il à Theng. En revanche on est dans 
tout le pays d'une habileté rare pour la construction de sortes de cases 
flottantes ne craignant pas trop les heurts contré les rochers, ni les remous 
des rapides. 

Ma barque vient de franchir sans peine le premier obstacle de la 
VI. 37 



igt MISSION l'W II-: 



forêts de l'Indo-Chine depuis le sud du Cambodge et du Siam, juscju'aux 
iVoulirrcs de Cliinc. N'est-il pas prtiiiis de croire que l'Abacca de Ma- 
nille, y pousserait aussi. 

La marche est plus rapide qu'à mon premier voyage. L'eau plus 
forte nous aide, et nos repos sont courts. Aussi bien les hommes avant 
froid s'ils s'arrêtent, ne réclament do halte que pour manger. 

L'officier ne nous a pas rejoints ; il a avec lui la moitié de 
l'escorte. 

Jusqu'au milieu du jour quelques pêcheries abandonnées, signe de 
vie en temps calme, ont barré la rivière. En plusieurs endroits des 
gens, vus de loin occupés sur la berge, ont fui à notre approche. Ce 
sont, sujjposons-nous, des Khas, des Méos, ou des Yaos. 

7 heures 3o. — Au dîner de ce soir, j'ai ajouté à mon maigre carry, 
un plat d'algues exquises, enlevées au fond rocheux de la petite rivière. 
En voyant les hommes du convoi en faire provision à chaque place favo- 
rable, mes Cambodgiens et moi les avons imités. 

Après le repas je mets en ordre, ma cueillette du jour : insectes, 
coquilles, etc., car ce qui est collection devra rester à Tiieng si j'y 
prends la route de terre. 

Sous des gourbis sur la berge, les trois quarts des rameurs fument 
l'opium. Ils se sont installés de façon à ce que la petite brise courant sur 
la rivière, n'apporte pas vers moi, l'écœurante odeur de la malfaisante 
drogue. 

C'est à cause de l'irréparable vice qu'ils rament tout le jour: il faut 
bien en efiet qu'ils gagnent un peu d'argent s'ils veulent le satisfaire le 
soir ! 

Dans sa barque le soldat joue toujours du Kèn cet instrument aimé 
des Laotiens. Quelques hommes l'entourent, la plupart, de la voix l'ac- 
compagnent. 

Leur chant va m'endormir : je pense à nos soldats que je voudrais 
tant joindre! déjà je trouve au son du Kèn les accents du clairon. Je 
rêve de mains tendues vers moi dans le lointain ! 



PASSAGE ni" MÉ-KHOXG AU TOXKIN 



3(|3 



i3 férner. — A ilix liouivs. cest-à-dirf aprèsdeuxjouniées pleines, 
de mai-che, nous nous trouvons au lieu où, à mon premier voyage j ai 
passé la quatrième nuil de roule: nous allons donc doublement vite. 

Le soleil fait évanouir la brume vers midi. Après le passage du K.eng 
Pahn, rencontre de trois radeaux chargés de coton. D'abord leurs gens 
cherchent à fuir : on les rassure : 

« D où venez-vous ? » 

— Du Iloiié Doï. » 

« Que craignez-vous ? » 

— Les Hos. » 

« Avez-Yous des nouvelles de Theng, est-ce fiicile d y arri>-er? » 

— Oh oui, c'est plein de soldats phalangsès. » 

C est la première fois «j ne j'entends, dans ces pays-ci. dire notre nom 
à l'annamite. 

Je ne demande plus rien ne voulant pas que larrèl se prolonge. 
Mais quelle hâte j'ai d'en 
savoir davantage ! 

Les rapides deviennent 
de plus en plus rapprochés ; 
grâce à l'eau abondante, nous 
les passons sans peine. A 
a heures, le conOuenI du 
lloué Doï (rive droite), où 
j'ai fait ma dernière photo- 
graphie de lautre voyage, 
est devant nous. 

-\ 'i heures, nous sommes 
au grand banc de galets de Sup Teum. C'est là que j'étais le i~ avril 
ilernier, quand arrivèrent les fuyards de Theng. J'ai mis trois jours 
pour faire le trajet qu'aux très basses eaux, j'avais fait en sept ! 




Kij. 7à. 



Hallir au inïntlmf^t ait H^^i^' is^d. 



Là s'était arrêtée ma première exploration. J'entre dans un pays 
nouveau. Les gens s'accordent à dire que le Houé Sup Teum est juste à 



igî MISSION PAME 



forêts de l'Indo-Chine depuis le sud du Cambodge et du Siam, juscju'aux 
frontières de Chine. N'est-il pas permis de croire que l'Abacca de Ma- 
nille, y pousserait aussi. 

La marche est plus rapide rp]'à mon premier voyage. L'eau plus 
forte nous aide, et nos repos sont courts. Aussi bien les hommes ayant 
froid s'ils s'arrêtent, ne réclament de halle que pour manger. 

Lofïicier ne nous a pas rejoints ; il a avec hii la moitié de 
l'escorte. 

Jusqu'au milieu du jour quelques pêcheries abandonnées, signe de 
vie en temps calme, ont barré la rivière. En plusieurs endroits des 
gens, vus de loin occupés sur la berge, ont fui à notre approche. Ce 
sont, supposons-nous, des Khas, des Méos, ou des \aos. 

7 heures 3o. — Au dîner de ce soir, j'ai ajouté à mon maigre carry, 
un plat d'algues exquises, enlevées au fond rocheux de la petite rivière. 
En voyant les hommes du convoi en faire provision à chaque place favo- 
rable, mes Cambodgiens et moi les avons imités. 

Après le repas je mets en ordre, ma cueillette du jour : insectes, 
coquilles, etc., car ce qui est collection devra rester à Theng si j'y 
prends la route de terre. 

Sous des gourbis sur la berge, les trois quarts des rameurs fument 
l'opium. Ils se sont installés de façon à ce que la petite brise courant sur 
la rivière, n'apporte pas vers moi, l'écœurante odeur de la malfaisante 
drogue. 

C'est à cause de l'irréparable vice qu'ils rament tout le jour: il fatit 
bien en effet qu'ils gagnent un peu d'argent s'ils veulent le satisfaire le 
soir ! 

Dans sa barque le soldat joue toujours du Ken cet instrument aimé 
des Laotiens. Quelques hommes l'entourent, la plupart, de la voix l'ac- 
compagnent. 

Leur chant va m'endormir ; je pense à nos soldats que je voudrais 
tant joindre! déjà je trouve au son du Kèn les accents du clairon. Je 
rêve de mains tendues vers moi dans le loint;iin ! 



PASSAGE DU MÉ-KHOXG AU TONKIN 



3q3 



i3 février. — A dix heures, e'est -à-dire après deuxjnuniées pleines, 
de iiiarclie, nous nous trouvons au lien où, à mon premier voyage j ai 
passé la quatrième nuit de route: nous allons donc doublement vite. 

Le soleil (ait évanouir la l)rume vers midi. Après le passage du Keng 
Pahn, rencontre de trois radeaux chargés de coton. D'abord leurs gens 
cherchent à fuir ; on les rassure : 

« D'oîi venez-vous ? » 

— Du Houé Doï. » 

H Que craignez-vous P » 

— Les Hos. » 

« Avez-vous des nouvelles de Tlieng, est-ce fociledy arriver.'^ » 

— Oh oui, c'est plein de soldats phalangsès. » 

C'est la j^remière fois que j'entends, dans ces pays-ci, dire notre nom 
à l'annamite. 

Je ne demande pins rien ne voulant pas que l'arrêt se prolonge. 
Mais quelle hâte j ai d'en 



savoir davanlaije ! 

Les rapides deviennent 
de plus en plus rapprochés ; 
grâce à l'eau abondante, nous 
les passons sans peine. A 
2 heures, le eonllucnl du 
Houé Doï (rive droite), oîi 
j'ai fait ma dernière photo- 
graphie de l'autre voyage, 
est devant nous. 

A /j heures, nous sommes 
au grand banc de galets de Sup Teum. C'est là que j'étais le 17 avril 
dernier, quand arrivèrent les fuyards de Theng. J'ai mis trois jouis 
pour faire le trajet qu'aux très l)asses eaux, j'avais fait en sept! 




FiK. 



Haïti- au conilnent du Houe Dui. 



Là s'était arrêtée ma piemière exploration, .l'entre dans un pays 
nouveau. Les gens s'aceor'deni à ihre (pie le ll()U(' Siq) Tenin est juste à 



294 MISSION PAVIE 



mi-chcmiii de Thcng au Nam Hou; à ce compte je (loxrais èircaii l)iil 
dans la journée du iG, jespère y être un jx'u avniil. 

Les rapides sont si rapprochés que la marche en souffrira, disent les 
rameurs. 11 en est où l'on doit déchar"cr le bagage. Au Kciiir-Kou. io 
chef siamois a coulé avec sa barque lorsqu'il évacua Thcng. 

En de nombreux endroits l'eau est très profonde, les perches n'at- 
teignent plus régulièrement le fond, il faut longer de près les bergespour 
y prendre de l'élan. 

La nature reste la même ; collines à pentes roides de hauteur variant 
entre cinquante à deux cents mètres ou au plus trois cents mètres, 
couvertes d'une végétation forte, où le bambou domine, rives paraissant 
inhabitées laissant cependant apercevoir de temps en temps quelque in- 
digène craintif qui fuit dès qu'il nous voit. 

L'officier nous a rejoints à la halte. 11 a pu remplacer son riz. 
noyé le onze. 

i h février, — A 8 heures ôo, de fortes détonations sont entendues 
vers le sud-est. 

« Des coups de canon ! » disent les rameurs, en se regardant effarés. 

Je les rassure : « C'est le colonel français à la poursuite des llos ! » 

Halte pour déjeuner au débouché du llnné Keng-Mai (rive gauche), 
et au-dessus du rapide du même nom. 

De grands soulèvements calcaires paraissent ensuite, la rivière sau- 
tant de rapides en rapides circule entre eux, pittoresque à lexlrême. Ces 
monts comme tous les terrains de cette nature, sont couverts d'une végé- 
tation luxuriante. Des cascades tombent des roches, laissant un dépôt 
luisant sur leur passage. Une forte odeur aiumoniacale est répandue aux 
alentours de certains endroits où la roche dénudée, montre les ouver- 
tures de grottes qu'habitent évidemment des nuées de chauves-souris 

2 heures 3o. — Passage du Keng-Kou trois mètres de différence de 
niveau entre les bassins qu'il unit. Le Keng Ka-Kim le suit; entre ces 
deux gros obstacles plus d'une heure est perdue, 



PASSAGE DU MÉ-KHO.NG AU TONKIN 396 

A '1 heures, le Keng-Nguc oblige à décharger les barques. C est l'a- 
vant-dernier de la rivière, demain nous passerons le Keng-\goï. Après 
lui la navigation est, me dit-on. commode. En somme c'est surtout à 
partir de Sup Teuni. passé hier soir, que les eaux sont turbulentes dans 
le Xani IVgoua. 

Je ne puis croire qu'à mon j^remier voyage les hommes n'aient pas 
eu la consigne d'être lents, sept jours pour faire un trajet accompli 
aujourd'hui on trois ! cela eût donné quinze jours pour le parcours du 
Nam Ngoua entier. J'espère l'avoir achevé demain dans la journée. Je 
veux bien tenir compte de la différence de hauteur des eaux et du 
nombre des barques, je n'en garde pas moins l'idée qu'on aurait vu 
avec satisfaction que je donnasse une opinion défavorable de la rivière. 

Le poisson montant vers les frayères, nous a joints hier ! à chaque 
instant, les bateliers lancent des cris d'admiration saluant les bandes 
que montre la transparence de l'eau. Ils ont tout ce qu'il faut pour en 
prendre, sauf le temps ! 

\ ers cinq heures je sens une odeur singulière: je m'ingénie à en 
chercher l'origine, elle semble venir de 1 eau. J'ai 1 explication du phé- 
nomène à la halte. 

Deux sources sulfureuses, chaudes, jaillissent au bord de la rivière. 
J'y plonge le thermomètre — - 56°. 

J'en bois une tasse ; les gens me regardent stupéfaits. 

« Autrefois dit un rameur, il y avait là une mine de sel. Les Anna- 
mites pour nous obliger à acheter leur sel, ont jeté du soufre dans le 
puits et l'ont comblé. » 

Cette légende erronée montre que le sel venait du nord, au temps 
calme. 

« Nous trouverons » disent-ils, « une autre source semblable à 
l'entrée du Nam Youm. » 

Dans un voyage au sud du Siam j'ai signalé deux sources chaudes, 
sulfureuses, à Bang-Phra au bord de la baie de Bangkok et à Nam-llonn 
au nord de Chantaboun sur une des tètes du Stung Mongkol-Borey. J'en 
ai également rencontré une dans le trajet de Xieng-Maï au Mé-khong. 



âge 



MISSION PAVIE 



Nulle pari les indigènes n'ent l'ont usage, mais à Hang-Phra, ils 
m'avaient dit : 

« Ces eaux ont la propriété de guérir les maladies des hommes dont 
la conscience est pure, elles font mourir les autres. Personne par suite, 
n'ose en boire. » J'en avais avalé aussitôt une tasse. Ils ne purent se 
décider à mimiter. 

Les traces des cerfs et des clievreuils sont partout au bord de l'eau, 




Fig. 76. — Tout e^t \rrt ^nmlnr 



comme Il'S monts 



l'herbe est fraîchement broutée en maint endroit : si les joiu-nécs sont 
solitaires dans ce pays, proie des bandits Chinois, au irioiiis les nuits 
sont-elles vivantes. 

La nature a pris, depuis le milieu du jour, un aspect sauvage d une 
incomparable beauté. Tout est vert sombre, l'eau comme les monts. Il y 
a de magiipies unions de lianes et de bambous, de rotins grands et d'ar- 
bres petits sur les pentes. Les berges montrent une foule de plantes des 
terres humides que je ne suis pas habitué à voir. Quelle récolte intéres- 
sante si mon but ne l'était davantage. 

Pourrai-jc pas serrer les mains de nos soldats, demain ? 



l'ASSAGE DL MÉ-KHONG AL TONKIN 397 

i5 février. — Départ de très grand matin. La brume, s'ajoutant aux 
vapeurs des sources chaudes, fait qu'à peine les barques se voient. 

A ~ heures, débarquement du bagage pour passer le Keng-^igoï, le 
dernier gros obstacle. Nous ne trouverons désormais que des pentes dont 
le peu de profondeur et le fort courant font toute la difTiculté. 

A 9 heures le soleil lève le brouillard : nous dépassons les secondes 
sources chaudes dont j'ai parlé hier soir. 

A 1 1 heures, entrée dans le Nam Youni, nous débouchons sur le 
vaste plateau lacustre de Theng. Halte pour le déjeuner. 

Enfin voici des gens à qui on va causer ! 

Premiers habitants vus, ils se montrent au bord de leau : ce sont 
des pêcheurs cju Mwr la montée du poisson. 
« Parlez-nous des Français.'' » 

— Ils sont partis hier matin à la poursuite des Chinois vers Muong 
Khoaï et Muong Mouci parce qu'ils craignent de les a oir aller à Luang- 
Prabang et veulent leur couper la route. Ils n'ont pas laissé de gar- 
nison à Thençf, il v en a une à Laï. » 

« Savez-vous si le chef français a chargé quelqu'un d'uiie lelln' pcnir 
moi;' » 

— Nous ne lavons pas entendu dire. » 

Sitôt le repas pris, en route. 

Le Nam-Youm est une petite rivière paisible sufTisainmint profonde, 
très sinueuse. Sa largeur est de 20 à .'3o mètres. Elle semblerait un 
canal si ce n étaient ses coudes. Son parcours se fait sans fatigue pour 
les bateliers. Peu à peu les hauteurs par lesquelles nous avons débouché 
sont laissées en arrière. Dans une brume bleuâtre on distingue au nord 
les crêtes de la ligne des eaux de la Rivière JNoire et du Mé-Khong. 

Sur le plateau la couche végétale a un mètre d'épaisseur, elle est 
étalée sur un sous-sol sablonneux très mêlé de gros gravier ; point de 
roches. Ni cases, ni gens, les Hos ont détruit les unes et fait fuir les 
autres. 

VI. 38 



agS MISSION l'AVlE 



C'est Ici première plaine à cultures que je vois depuis les plateaux 
semblables de Xieng-Maï et de Papao. Dans tout le pays, depuis Luang- 
Prabang, les champs sont sur les montagnes. 

A 1 heure, nous dépassons le village de Sam-Mœun. Tout y est solitaire. 

A 2 heures halle devantune immense citadelle aux remparts de terre. 
C'est le meilleur témoin de la possession de Theng par les Annamites. 

Sur le sol, trace de petits campements, cuisines, fosses d'aisances, 
poignées de cheveux d'Annamites, nattes, vieilles bardes, vieux souliers... 

Ce sont les emplacements des jDostes de garde de la colonne. 

Nous entrons dans le fort. 

La porte est défendue par une sorte de barricade construite quand, 
en avril dei-nier, les Hos ont annoncé leur marche. Les remparts sont sur- 
montés des restes d'une sorte de palissade ou treillage en bambou dont 
nos soldats ont dû faire du feu. 

« La citadelle est une œuvre annamite, » me confirment les rameurs. 
Elle a nom Kliaï Xieng-Lé (fort de Xieng-Lé). Ses remparts sont élevés 
de 4 mètres. Les fossés ont fourni le remblai. 

Je pense qu'elle a six à huit cents mètres de côté. La face Est, a un 
réduit pourvu d'un rempart semblable d'environ deux cents mètres, il 
contient la case du chef du canton. 

Celui-ci emmené à Bangkok par le général siamois, est en route 
pour Luang-Prabang opérant son retour. 

« Ce chef est un Ho, marié à une Ho. Il n'est, » me dit l'officier 
qui connaît bien Theng, « point aimé dans, le pays, c'est le général 
siamois qui lui a donné sa situation. » 

Les troupes françaises ont logé dans le réduit. Le colonel et sans 
doute les officiers, ont habité la maison délabrée du protégé siamois. 
Les soldats ont vécu dans plusieurs cases auprès, dans lesquelles des 
lits de camp en bambous, sont dressés. Beaucoup de gourbis, de cahutes 
tout autour, sont sans doute l'installation des soldats annamites. 

Mes hommes et les rameurs, se répandent partout. 

Ils ne me rapportent que des enveloppes déchirées, à l'adresse d'offi- 



PASSAGE DL MÉ-KHONG AU TOXKIN 299 

ciers de la colonne et une lettre point décachetée pour le D' Gros, médecin- 
major de 2' classe. 

Auprès des cuisines : les plumes de quelques poulets, deux Ijoutcilles 
cassées, une boîte de conserves vide ! Il est visiljlc que les gens du pays 
ont nettoyé la place. 

Dans la chambre où a logé le colonel, je cherche à trouver une 
inscription à mon adresse sur une petite table ronde, ou sur les cloisons. 

Je sors pour tâcher de rencontrer des habitants. Toutes les cases sont 
désertes. 

Au même instant un grand incendie d herbes éclate dans les champs. 

Impossible de voir qui a pu l'allumer. 

Traces de quelques chevaux et bœufs. Je monte sur les remparts et 
en fais le tour. Une immense plaine de rizières d au moins trente kilo- 
mètres de diamètre, s'étale au dehors limitée de tous côtés par les monts 
des lignes des eaux de la Rivière Noire du Nam Hou et de Xam Ma et 
par ceux entre lesquels passe le Nam Ngoua. au sud. 

L'incendie favorisé par la brise, fait un très grand bruit, nous enve- 
loppe de fumée, nous noie sous une pluie de brindilles noires. 

Quand je reviens aux barques, deux habitants chargés d'un peu de 
viande de porc, débouchent des hautes herbes. 

« D'où venez-vous ? » 

— De Xieng-Chan village à une heure au nord. » 

« Donnez-moi des nouvelles des Français? Je vais vous débarrasser 
de votre porc, combien le tout.*' » 

— Une piastre. » 

« La voilà, maintenant renseignez-moi .■' » 

Ce sont des jeunes gens, point iiardis.iis ont crainte de parler franche- 
ment, me prennent pour un Siamois, à cause du costume des Cambod- 
giens et des deux ou trois soldats qui m'entourent. 

« Combien ètes-vous de cents ? » commencent-ils. 

— Nous ne sommes que ce que vous voyez. Soyez sans inquiétude, 
je suis le Français qu'attendait le chef de la colonne. Je marche à sa re- 
cherche. » 



3oo MISSION PAVIE 



« 11 est parti hier inalin, pour Ivhoai et Mouey où sont les Chinois; 
il va les cotnballre. » 

— Ma lettre lui est-elle parvenue !' Savez-vous s'il y a ré- 
pondu ? » 

« Je n'en sais rien, je vais chercher ceux c[ui ont fait la course. » 

Quand j'ai dîné, ne voyant pas l'habitant revenir, pensant qu'il se 
dérobe, j'appelle Ngin. 

« Si le cuisinier ne se sent pas capable de finir le voyage, je vais le 
renvoyer par l'occasion des barques. » 

On l'appelle : Il veut suivre ! 

(( Nous partirons demain, chacun prendra ses armes avec sa couver- 
ture, on se partagera les vivres pour les porter. 

« La colonne a deux jours d'avance sur nous, mais en forçant la 
marche nous pourrons la joindre avant qu il soit longtemps. 

« Je me procurerai un guide dans le village. 

Je laisserai aux rameurs le choix de s'en aller ou de m'atlcndre, dans 
un cas comme dans l'autre, je leur confierai mon bagage. » 

Ngin est très content, les hommes ont entendu : l'alVairo est 
arrangée. 

Il va vers l'officier et l'amené. Je recommence mon explication. 

Après avoir tout dit je ferme le roof de ma barque d'une toile, pour 
que rien ne me retarde, et me mets à écrire afin de faire demain, quand 
je m'en irai d'un côté, partir ce journal de l'autre. 

Les renseignements me montrent Khoai à cinq journées de Theng. 
Trois montagnes de plus de i ooo mètres à franchir. 

Quoique j'entreprenne une course d'une durée incertaine, je n'an- 
nonce point à mes futurs compagnons Cupet et Nicolon, que la date de 
mon arrivée à Luang-Prabang est changée. J'ai marché si rapidement 
sur le Nam-Ngoua que j'espère être de retour dans le délai première- 
ment indiqué. 

Ils verront sans doute de létonnement cbez ceux qui connaissent le 



PASSAGE DU MÉ-KHONG AU TONKIN Soi 

trajet, loi;<qu ils leur diiont que j'ai, du Nam-Hou, gagné Tiieng en 
quatre jours. 

Maintenant je me souhaite quelques jours de sanlé. Jai observé du 
reste que pour les coups de collier, la fièvre, généreuse, me laissait du 
répit . 

Vers t) heures du soir, quand j allais m'endormir. des habitants se 
présentent conduits par le porteur de ma lettre du ii qui nest arrivé à 
Theng qu'aujourd'hui ! 

Il est prêt à continuer sa route. 

« C'est bien tu seras guide, et bonne récompense ! » 

J'ai donné 5 piastres à chacun des courriers lors de notre première 
rencontre, cela fait qu'on ne craint pas sa peine, sur qu'on sera payé. 

Alors il dit : 

« Les chefs de Theng sont dans le fort, ils attendent de savoir si vous 
les voulez voir ce soir ou bien demain. J'arrive tard parce que j'ai été 
loin, les prévenir de votre présence. » 

Je ne me doutais plus que Theng fut vivant au point d'avoir des chefs. 

Ils arrivent quatre, et me coulent très vite que le colonel m'a 
attendu jusqu'hier, et qu'une lettre de Khoai. venue demander aide 
contre les Hos. l'a forcé au départ. 

Ils se mettent à ma disposition et m'offrent un poulet et un petit sac 
de riz. 

J'accepte le poulet et les prie de garder le riz dont ils manquent. 
Je leur donne une douzaine de petites pièces d argent pour leurs enfants 
et demande si. en payant bien, je trouverais quatre ou cinq hommes 
pour porter mon bagage. 

« Vous les aurez demain matin. » 

Le départ étant ainsi mieux réglé, j'appelle les chefs des barques. 

« Une pirogue portera demain mon courrier à jNgoï. Les autres 
m'attendront. » 

Je prendrai le strict indispensable en toutes choses et en hommes,' 
afin de marcher vite. 



3o2 MISSION P.WIE 



Jai prié le chef de l'escorte d'écrire au général siamois pour le mettre 
au courant. 

Je n'ai pas manqué de parler et d'agir de façon à lui montrer que 
nous travaillons au même but : il assiste aux conversations, je ne lui 
cache rien, et j espère qu'il m aidera à mettre au point, son chef et 
tous les autres. 

1 G février. — Jusqu'à klioai, il y a trois villages, Fang, Hang, 
Houoc. Cinq jours de marche. Quoique je ne pense pas que la colonne 
séjourne en route, j'espère la joindre à Klioal. 

Des habitants de Theng arrivent vendre des cochons; ils n'ont 
plus de riz pour les semences ! Je leur dis de prendre confiance que 
Iheure de la prospérité, pour leur très beau canton, est toute prête à 
sonner. 

Il est si\ heures, je me mettrai en route à neuf. Je clos mon journal. 

J'allais partir quand le chef de l'escorte ne pouvant décider quelques- 
uns de ses rameurs à l'accompagner et à porter les vivres de ses soldats 
m'a fait perdre deux heures à lui en louer six. 

Les barques, sauf celle emportant le courrier, restent à Theng sous 
la garde de six soldats. 

Mon escorte sera donc de sept hommes en comptant l'otlicier. J'ai 
six Cambodgiens ou serviteurs, et huit gens du pays loués pour mon ba- 
gage, l'escorte en ayant six pour le sien, nous sommes vingt-neuf en 
tout, y compris le petit Bac-Pann et son père qui veulent voir les Français. 

Les autorités de Theng sont venues m'assister. Elles comptent sur 
le prochain retour de la colonne ! 

« S'il n'y a point de forces dans le pays, personne n'osera travailler 
aux rizières ! » 

L'étape devait être doublée et nous mener à Fang mais, par suite du 
retard, nous ne pourrons y arriver avant la nuit. Nous nous reposerons 
en forêt, au bord du Iloué Pa, pelit aftluent du Nam ^oum. 



PASSAGE DU ME-KHONG AU TONKIN 3o3 

Autant que je m'en rends compte nous avons près de huit kilomètres 
à faire pour atteindre les contre- forts de hauts monts, debout du Nord 
à l'Est. 

Le chemin est bien tracé. « Vous trouverez », disent nos guides, 
<( sa terre damée par la colonne française ; sur tous les ruisseaux de la 
plaine, avant son départ, nous avons fait des petits ponts en lamelles de 
bambou tressées ». 

Au moment de prendre mon bâton, je m'aperçois que quatre habi- 
tants se joignent à nous. Ce sont les courriers du colonel. Ils vont cher- 
cher leur récompense. 

Je les engage aussi pour aider à porter, on ne sait pas à quoi je 
puis être réduit. Si la colonne ne fait pas de séjour j'aurai de fortes 
étapes à faire pour la joindre. Il est utile que les hommes ne soient 
chargés que légèrement. J'ajoute cependant mon appareil photographi- 
que au bagage primitif. 

Derrière le guide je marche le j^rcmier, îSgin ferme la petite troupe 
avec deux des soldats. 

A un coude du chemin , à trois kilomètres de Theng, le guide a fait un 
bond dans les grandes herbes à droite. Son air effrayé, une quantité 
de mouches sorties de gauche en même temps, m'ont fait craindre un 
guêpier. Je me suis reculé, arrêtant tout le monde dans le sentier 
étroit. 

Le guide a dit : « Un homme ! » 

Je me suis approché, penclié, j'ai pris sa main. Il a tressailli puis 
demandé : « à boire » parlant en annamite. 

Il était nu, couché sur l'herbe et sur ses vêtements. Une couverture 
de laine rouge, neuve lui servait d'oreiller. Les déjections autour mon- 
traient qu'il mourait de la dysenterie. 

Il n'a pu avaler l'eau puisée au ruisseau. Son corps demi-raidi, ses 
yeux luisants, ses dents serrées, disaient que l'heure, la dernière pour lui, 
était très rapprochée. 



3o/l MISSION l'W lE 



Impossible d'obtenir une parole, sa bouche ne s'est plus ouverte 
devant nous. Sur sa veste de cotonnade brune, j'ai lu le n" i/|2. Sans 
doute c'est un coolie au service de la colonne. 

Rien à faire : le transporter à Tlieng serait le torturer. Je lui ai laissé 
une provision d'eau et de riz cuit pour attendre mon retour — à cause 
de l'impression à donner aux hommes de mon petit convoi, car je vois 
bien qu'il n'y pourra toucher. Quand je reviendrai nous le mettrons en 
terre. 

Pauvre garçon : ce n'est pas le premier sans doute ni le dernier que 
perdra la colonne. Ses cheveux n'étaient pas en chignon. Il les avait sans 
doute coupés au départ du Tonkin. 

Quand je reprends la route, j'entends un soldat dire: « son ventre 
était comme celui des gens usés par l'abus de 1 opium ! » 

Vers une heure nous sommes entre des éminences légères sortant 
comme des îlots de la grande plaine lacustre. 

A un détour, nous nous trouvons à la jonction de la route de Muong 
Lai. 

Cent mètres plus loin, des gourbis, des cabanes régulièrement dressés, 
montrent un campement de la colonne sur une pente de mamelon. L'effet 
est pittoresque, il arrache à tous les hommes des cris d'admiration. 

« C'est en venant de Laï, » nous dit le guide, « que la troupe 
française a campé en ce lieu, ne sachant pas encore si Tlieng allait être 
défendu par les llos ou bien abandonné ». 

Le Houé Fa, un joli ruisseau va vers le nord, joindre le Nam Youm 
dans le haut du canton. Quand il est traversé, le sentier suit longtemps 
son cours à peine sinueux. 

Les hauteurs entre lesquelles il passe sont d'abord dénudées, les lon- 
gues herbes, seule végétation de leurs premières éminences, ont été brû- 
lées, celles-ci sont par suite laides à voir mais donnent le paysage avec 
une grande clarté. 

Peu à peu, la forêt se forme, ce sont d'abord les diptérocarpccs des 
terrains secs, ces mêmes espèces si répandues dans toute 1 Indo-Cliine. 



PASSAGE DU MÉ-KHONf, AL ÏONKIN 3o5 

L;i plus coinniurie est le dipterocarpus magnifolia, ses feuilles mortes cou- 
vrent totalement le sol. Ses branches, nues à cette époque, montrent 
sous un aspect particulier les collines qu'il peiqile, concourant à une sorte 
de transition naturelle, point clioquaiilc, enirc les coteaux hrùlés et la 
forêt exubérante dernière partie de l'étape d'aujourdluii. 

Tout près d'arriver sous les grands ombrages, halte au boid de l'eau 
pour en boire. 

Les gens de Theng profitant de l'arrêt, coupent de gros baudjuus qui 
leur serviront de marmites pour faire cuire le riz. 

(i Depuis longtemps. » disent-ils. « chez nous personne n a plus 
vases en terre ou en métal. Le bambou seul nous sert pour tous les 
usages de cuisine! » 

A trois heures 3o, traces de stationnement de la colomie française; 
c'est là qu'elle a passé la nuit du premier jour de marche. 

Cinq minutes après, le long du ruisseau, gourbis et cabanes comme 
ceux déjà vus sont alignés sur les deux berges. Là-bas le canlonnemenl 
avait la couleur des feuilles mortes, celui-ci est très vert. De grandes 
palmes, des feuilles de bananiers sauvages, ont servi à faire toits et cloi- 
sons, elles semblent coupées depuis une heure au plus. 

Jolie photographie à prendre pour le retour. 

Le chef de l'escorte, marchant derrière moi me fait, dès en enlianlaii 
camp, remarquer queje passe, sans le voir, devant un Annamite étendu 
sur une brassée d'herbes dans la première cahute. 

Celui-ci peut parler ; il est d'Hanoï. 

Auprès de lui, deux fruits sauvages, et du riz sec. Il montre sa poi- 
trine, côté droit. cê)té gauche, et le derrière de ses épaules, disant : n J'ai 
chaud ici. froid là. d Puis il tousse et se lamente un peu. 

Je lui fais tout de suite donner un de mes précieux leiifs, du riz, du 
porc, de l'eau. 

« Je partirai avec vous, » me dit-il. « j'ai peur de mourir seul ici ». 

Le malheureux peut à peine se traîner : je ne puis remmener. 

« Theng, n'est qu'à quatre heures, la route n'est point pénible, je vous 
\'I. 39 



5o6 MISSION PAVIE 



donnerai du riz ut une leltrc, vous irez petit ù petit, joindre mes barques 
et m Y attendre. » 

Pendant que je lui parle, mes hommes ont installé le bagage dans la 
plus belle cabane, les soldats ont pris un grand gourbi à gauche, les por- 
teurs un autre sur la droite. 

J"enten<ls des hommes dire: « ce gourbi était pour les Français, ce- 
lui-ci pour des soldats Kéos. » 

Je cherclie à reconnaître l'indice qui les guide et ne le vois pas. 

« Les Annamites Ibnt du feu près d'eux la nuit, les Français s'en 
passent, » me dit-on en riant. 

Réconforté le malade a quitté son tombeau et se dirige à quatre pattes 
vers la cuisine pour avoir chaud. Il demande de l'opium. 

Personne dans la troupe ne fume cette drogue abominable. La plu- 
part des rameurs laissés à Theng y sont au contraire adonnés, et c'est 
là, la raison de leur refus de venir avec nous. 

Un des hommes de Theng, a pitié du misérable. « Je ne fume pas l'o- 
pium, je le mange, veux-tu faire comme moi.'' » 

Et d'une petite boîte en corne, il sort, au bout d une brindille, un 
peu de la pâte noirâtre. 

« Je ne sais pas le manger. 

— Tant pis nous n'avons pas de pipe! » 

Il sestfait un grand tort dans l'esprit de tous en parlant de l'opium ; la 
commisération se change en indifférence, on se moque même de lui. 

Je ne 1 abandonnerai pas, mais son mal ne lui fera pas grâce, aidé par 
le vice que le bas prix du poison, répand dans ces régions. 

Les gens de Theng ont les usages des Annamites. Ils mangent avec 
des baguettes. Je le fais remarquer au chef de l'escorte. 

« C'est drôle, « dit-il, « ces hommes se passent de marmites, de bols, 
et mangent sur des feuilles, mais ils ne voyagent pas sans des baguettes 
dont ils pourraient bien mieux ne point s'embarrasser ! » 

Lui. depuis qu il est aspirant officier, a cessé de manger avec ses 
doigts et il s'embarrasse en route d'une cuiller à café. 



PASSAGE DU Mi:-KIIO\G Al TONKIN 807 

J'avais craint d'augmenter la distance entre la colonne et moi — étant 
parti tard ce malin — cependant voici sa première étape faite. Nous tâche- 
rons demain de l'aire plus que la deuxième. 

Les soldats, les porteurs et mes Cambodgiens s'endorment sitôt 
qu'ils ont mangé. Les gens de Tlieng causent tard autour du feu. 

(( Oii iront les Hos en fuyant la colonne ? » se demandent-ils, « sans 
doute vers le Song Ma, à Muong Et, à Xieng Kho.'' 

« Qu'est-ce que le chef de Tlicng, nommé par les Siamois, revenant 
de Bangkok, va faire à son retour;' » 

Puis ils parlent pour moi, voyant (pi'ils m'intéressent: 
« Si ce n'étaient nos femmes et nos enfants, nous aurions demandé 
aux Français de les suivre. 

« Notre pays est beau et riche en riz ; si la tranquillité y était assurée, 
il serait vite peuplé, non seulement par les anciens habitants mais aussi 
par des gens fuyant d'autres pays troublés. 

« Autrefois on venait de Luang-Prabang en barque, nous vendre 
du poisson, acheter la récolte. Nous n'avions pas besoin d'aller au 
nord chercher du sel, on savait notre canton fertile, les Méos, les Yaos, 
les Mois faisaient tout le négoce, tous les transports. 

« Le chef français reviendra : nous lallendrons pour faire nos chanqjs 
aux pluies "^ » 

N'osant leur donner une pareille assurance, je demande: 
« Que sont devenues les bandes chinoises qui de Theng menaçaient 
de descendre vers Luang-Prabang ? » 

Ils semblent surpris : « Ne savez-vous pas qu'elles ont fui sans com- 
battre et pris la route à l'Ouest du Nam Hou ? » 

Le souvenir de la pani(|ue qu'elles ont causée sur celle rivière et que 
j'ai signalée le 6, me revient alors: puis je me demande s'il n'y aurait 
pas un rapport quelconque entre leur choix de cette direction et les -Jtboo 
roupies dont m'ont parlé, le a.j janvier, les Nhiaus protégés anglais, et 
la môme somme demandée de Ngo'i par la lettre que j'ai reproduite 
le 2C) décembre .'' 



3o8 MISSION PAVIE 



Sans dire ma {jensée, je change de sujet : 

« Quel est le point principal dapprovisionnomenl de ces cantons 
et de ceux du Song-Ma ? » 

— C'est Tak-Iloa, sur la Rivière Noire, dici pour s'y rendre, il nous 
l'aul liuit jours. » 

Je note ce renseignement, me rappelant que dans ma lettre traitant la 
question du voyage de Tlieng à Tak-Hoa, j'ai fait connaître que l'itiné- 
raire du chef siamois m'indiquait dix-neuf étapes, vers le sud d'ahord, 
vers le nord-est ensuite, pour arriver par-dessus des montagnes, à tra- 
vers des forêts, sans passer par aucun village, à ce petit centre alors au 
pouvoir des Hos (20 mars 1887). 

17 février. — J'ai fait en une seule, deux étapes très dures, les gens 
sont harassés, l'un est resté en roule, je suis exténué. 

Partis à (i heures du matin nous avons fait halle à (i heures du soir 
après deux ou trois petites pauses dans la roule. 

Je suis si fatigué par cette grande marche que je n'ai pas la force de 
dire grand'chosc du chemin. 

Nous avons gravi deux hautes montagnes de iioo et i/ioo mètres 
d'altitude cl enjamhé les trois premières sources du Song Ma. 

En roule, rencontre de deux Annamites de la colonne, l'un mourant, 
l'autre très malade. Approvisionnés de vivres, ils ont la consigne de re- 
gagner Theng cl de m'y attendre. 

A mi-chemin, nous croisons les guides de la colonne revenant 
de Ilang, retournant à Theng. .le leur ai recommandé les malades, 
2)romeltant cinq piastres de récompense s'ils peuvent les amener à 
Theng. 

Ces hommes m'ont dit que nos soldats hien reçus àHang, y séjourne- 
raient sans doute. Celte supposition adonné du courage à tous, 1 espoir 
de voir la course finir, a rendu les jamhes aux plus faihles. L'homme 
resté en arrière a rejoint. 

Dans la première partie du trajet, nous avons franchi les dernières 
sources de Nam-\oum, réunies dans le gros ruisseau IIoué-Fang. 



PASSAGE DL MÉ-KHONG AU TONKIN ."îog 

Sur le bord de ce cours d eau se trouve le village de Fang, abandonné 
devant les Hos qui Inut pour ce fait, brijlé dans leur retraite. 

Ln peu après Fang, deuxième campement de la colonne; nous ne 
nous y arrêtons pas et escaladons une nouvelle montagne plus haute 
et plus abrupte encore que les autres. Elle limite le bassin du Nam "ioum 
et par conséquent celui du Mé-khong. 

On marche alors dans le bassin du Song Ma. un des fleuves anna- 
mites : trois torrents, séparés par deux chaînes de collines sont ses 
premières sources rencontrées. Elles se réunissent près de Hang pour 
aller à la branche principale. 

Hang. où nous arrivons enfin est un village habité dont les gens 
nous prenant pour des Hos. se sont enfuis. Le chef seul se présente 
courageusement pour nous recevoir. 

En nous voyant de près, en voyant qui je suis, il a pris confiance, la 
petite population est revenue. Il s'exprime ainsi : 

(c Les Hos étaient ici, quand le chef français était à Theng. Ils sont 
partis il y a dix jours après avoir épuisé toutes nos provisions. 

« Ils sont allés à Muong Khoai où ceux de Muong Muey et de 
Son-La, les ont renforcés. 

« Larmée des Français a dormi la nuit dernière dans nos cases 
nous lui avons fait un très bon accueil. C'est sur une lettre de nous, 
l'avisant de la présence des Hos qu'elle est arrivée. 

« Elle a quitté le village ce matin pour Muong Houoc, et combattra 
les Hos après demain à Khoai. 

« Je vous accompagnerai dans votre marche à sa rencontre. J'ai 
promis au colonel de le rejoindre. 

« D'ici à Khoai. la distance est la même que pour aller à Theng. Il 
ne vous est pas possible d'y être en un seul jour. » 

— Si le colonel me savait si près de lui. il m'attendrait à Houoc ; 
pouvez-vous me procurer un homme qui d(; nuit, lui porterait une 
lettre ? » 

« C'est impossible, nous craignons de voir les Hos échapper aux 



3io MISSION PAVIE 



Français, et revenir. De jour ils ne prendraient pas garde à nous, la niiil, 
s'ils sont en marche, ils s'étonneraient (jiio l'on circule à l'heure on tigres 
et panthères sont en chasse. Personne n'oserait faire la course. Si vous 
voulez, demain, avant votre départ, un homme partira; n'étant pas 
chargé, il joindra l'armée le soir. » 

— C'est entendu, je le paierai hicn. » 

« Oh ! pour ça nous ne sommes pas inquiets, les Français ne sont 
point comme les Hos, le colonel m'a acheté, et bien payé, cinq piculs de 
rizl » 

Il dit encore: « Si les Français tiennent garnison à Theng, j'irai y 
habiter. C'est un pays où la terre peut nourrir une grosse popula- 
tion. 

« Voilà un an, que les IIos sont chez nous. Ils nous prennent 
tout, noire récolte, nos porcs, nos poulets, nos canards et nos chèvres. 
Ils veulent nos couvertures, les nattes sur lesquelles nous couchons. 
Quand nous n'avons rien, ils ne nous croient pas, ils nous maltraitent 
ou nous tuent. 

« Dès qu'ils savent qu'une famille a une fdle, ils se la font donner, 
elle devient la femme d'un Ho. Ils prennent nos femmes n'importe où ils 
les trouvent. Nous ne pouvons leur résister. Nos villages ne sont ni l)icn 
unis ni bien armés. La population de Klioai est dans les bois, ces voleurs 
sont dans ses cases. Ils sont environ mille dans nos cantons de klioai, 
Mouey et Son-La. » 

Je lui donne des paroles d'espoir, l'assurant que les troupes fran- 
çaises rendront désormais la région lran(|uille. 

Malgré ce qu'il m'a dit d'abord, deux hommes courageux se sont 
offerts et vont partir de nuit pour porter ma lettre au colonel. 

18 Jcvrirr. — Il est cinq heures du matin, tout mon monde est aux 
feux pour cuire le repas qu'en route on mangera froid. 

J'ai lesjambes raidies et ne sais vraiment pas comment je reviendrai. 



Le départ a eu lieu à G heures, 



t>ASSAGE Dl MÉ-KHONG AL TONKIN 3ii 

Route relativement bonne, mais porteurs fatigués, j aurai peine à les 
décider tantôt à doubler celte étape. 

Le clicf du village ne s'est pas éveillé à temps pour être des nôtres 
ainsi qu'il en avait nuiiiifeslé le désir hier au soir, 

La végétation est surtout forte sur ce parcours, on ne saurait, sans 
peine, entrer sous bois en quittant le sentier. 

Deux campements récents de Hos sur les bords de ruisseaux ailluents 
du Song-Ma attirent notre attention. Près de l'un d eux. un cadavre est 
sans sépulture; vêtements chinois. 

Le principal des aftluents du Song-Ma rencontrés depuis hier, est 
celui trouvé le dernier, le Nam kou, il est large de vingt mètres, profond 
de quarante à cinquante centimètres, gênant à traverser sur son lit de 
cailloux. Il faut le franchir quatre ou cinq fois pour atteindre Muong 
liouoc, beau canton dans la vallée. Rien n'est désagréable en route comme 
ces cours d'eau, ils glacent les pieds échauil'és par la marche. 

Quand nous entrons dans le premier village, ses habitants sortent 
de la forêt arrivent par l'autre extrémité. Ils AÏennent de suite vers moi, 

« Hier les soldats français ont surpris ici, des Hos qui depuis plu- 
sieurs mois nous forçaient à vivre comme des sauvaees dans les bois. 
Ces pirates ont pris tout ce que nous avions et tué nos cochons qu'ils ont 
mangés sans même nous en donner. Quand nous n'avons plus eu rien, 
ils ne l'ont pas cru et nous ont battu, nous avons fui dans les montagnes. 
Ayant su la marche de l'armée et le combat nous sommes accourus. Il y 
a deux cadavres chinois deiiière cette case. 

Si vous allez jusqu'à Khoai ce soir, vous y trouverez le colonel fran- 
çais. Il a dû attaquer aujourdhui les Chinois qui y sont très nombreux. 

« Méfiez-vous sur la route, les Hos circulent sur tous nos chemins; 
les soldats les font fuir mais ne peuvent les détruire tput d'un coup. » 

Les porteurs sont fatigués, ils dennandent à passer la nuit avec ces 
gens. 



3ia MISSIU.N l'.VVlE 



« Si nous ne joignons pas la troupe liançaise ce soir )), leur dis- 
je (( il nous faudra pour arriver à elle, doubler l'étape demain. Finissons 
en ; (pie ceux qui sont hors d'état de marcher restent que les autres me 
suivent. » 

El me voilà parti. Tous se cliargeiit mais pas le cœur content. 

La plaine de llouoc est belle, très fertile, couverte de rizières, bor- 
dée des montagnes d'un énorme soulèvement calcaire tout plein de 
cavernes. 

Quatre ou cinq groupes de cases sont épars sur les pentes des con- 
treforts rocheux ou à leur Jjase. Les guides nous montrent de très 
grandes maisons entourées de palissades, dominant les deux plus 
importants. C'est là qu'étaient logés les Hos avant le passage de la 
colonne. 

Devant la dernière, les porteurs jettent à terre le bagage; ils répèlent 
leur prière de faire halte dans cette case immense, abandonnée. 

Je refuse. Ils se mettent à manger. Quand ils ont Uni, les soldats 
mangent à leur tour. Eux aussi sont à bout, et sans oser se plaindre, 
montrent leur sentiment. 

Je suis l)ieu lâché de leur peine mais je crains (jue les courriers par- 
tis ce matin n'aillent pas au but. Je n'ai pas vu leur trace sur le chemin. 
Je sens que le pays n'est pas sûr du tout. Je crains les accidents, il me faut 
le succès. 

J'appelle mes Cambodgiens et je pars avec eux. 

Les porteurs reprennent avec résignation leur charge, les soldats 
finissent leur repas. 

A la fin des rizières, tout près de la forêt, un homme sort d un ha- 
meau à 3oo mètres à gauche ; il nous crie d'arrêter. 

« C'est un Annamite traînard », disent les Cambodgiens. 

Il est à quarante pas. Je vois de suite qu'il est Chinois. 

Il commande: ft Halte ici, posez votre Ijagage. Nous sommes vos 
amis, mes camarades et moi. 



PASSAGE DU ME-KHONG AU TONKIX 3i3 

« C'est un Mo, » fait le guide, jetant à terre son paquet vivement. 

Je crie : « Approche davantage » au nouvel arrivant. 

Il me regarde, reconnaît un Français, ne sait plus comment faire, 
laisse tomber au long du corps ses bras levés pour appeler, et recule len- 
tement 

Je me répète, il fuit! 

Mes hommes le poursuivent, et les soldats se lèvent. 

En se sauvant le Chinois hurle l'alarme : il arrive jusqu'aux cases 
d'où partent à cet instant quelques coups de fusils. 

De tous cotés des Hos sortent surpris : ils fuient en déchargeant sur 
nous, leurs armes sans viser. 

Les soldats ont des casques qui les font évidemment prendre pour 
des Français. Ils s'avancent, tirent aussi, tout autant maladroits, font un 
feu effrayant! 

Les Chinois gravissent en hâte la pente d'une colline, ripostent par 
des coups isolés et disparaissent emmenant un cheval qu'un instant j'ai 
pensé pouvoir leur enlever! 

Les soldats alors entrent dans les maisons, y prennent un fusil et 
reviennent ; ils n'ont plus de cartouches ! Mes hommes retenus par moi, 
ont heureusement gardé les leurs. 

Maintenant tout le monde a des jambes, la marche sera rapide ! 

L affaire a ce bon résultat que quelle que soit l'heure, on ira jusqu'à 
Khoai sans souiller une plainte ! J'ai peine à suivre le guide que deux 
soldats devancent ! 

C'était trois heures quand nous avons rencontré les Chinois. 

Il en est quatre. 

Voici que subitement les deux soldats reculent en relevant leurs 
armes et s'arrêtent interdits! 

Me jetant devant eux, je crie: « France! » aux tirailleurs anna- 
mites dont le chemin est tout à coup rempli. 

« Voici notre sergent français » me disent-ils, le montrant à deux pas. 

J'embrasse le sergent. 

VI. 4o 



3i4 MISSION PAVIE 



« Avec le commandant Iloudaille nous sommes tous volontaires, 
venus à votre rencontre ! 

— Merci, dites-moi votre nom, celui de votre pays; je veux m'en 
souvenir? 

« Bonaiii, de iNIorlaix. » 

Pendant <]ue nous parlons, un sous-lieutcnant débouche à cheval, 
une vingtaine de zouaves suivent avec le commandant et un second 
lieutenant. 

« Vive la France ! » 

Le commandanl saule à terre. Comme on se presse les mains. 

« Nous nous sommes battus toute la matinée, » fait-il, « et ça a été 
rude : il a fallu charger à la baïonnette pour faire fuir les pirates. Ils 
nous ont tué un zouave. 

(( Nous achevions de manger un morceau (piand le colonel a reçu 
votre lettre. 

« Personne ne pensait vous voir tenter une pareille course, nous 
croyions que vous étiez sans nouvelles de nous, et nous éprouvions une 
grande peine d'avoir eu un insuccès de ce côté. 

« Voire marche C(jurageuse nous a rempli de joie. Le colonel est con- 
tent à l'cxlrème et \anlc votre énergie. Tous, nous nous sommes olTerts 
pour venir vous chercher. Nous voici réunis c'est un très heureux jour. 

« Je vous présente MM. le lieutenant Francez, olBcier topographe 
el le sous-lieulenant llolstein, chef du détachement. » 

Je leur serre les mains et dis : « merci » aux zouaves, aux tirailleurs. 
Je puis à peine parler car je suis très ému. « Maintenant le Tonkin est uni 
au Mé-Khong ! » 

Le Commandant reprend : « La colonne est trop loin ^jour que nous 
la puissions joindre ce soir : nous allons retourner au val d'où vous 
venez. » 

On se met en marche tandis qu'il répond à mes questions mul- 
tiples : 

« Nous sommes tous bien porlanis. ofTicicrs et soldats parce qu'on 
ne manque de rien dans la colomie. Nous avons tous les jours la ration 



PASSAGE DU MK-KHONG AU TONKIN 3i5 

de pain, vin, tafia et cale. Il faut ça pour soutenir nos hommes. Sans 
doute vous en êtes privé ici et au Laos.-* » 

— Dame : Je suis habitué depuis longtemps à m'en passer mais j'en 
goûterai avec grand plaisir puisque vous en avez. » 

Alors il dit l'ennui qu'a éprouvé le colonel de ne pouvoir attendre à 
Theng davantage ; les difficultés de l'approvisionnement lont forcé au 
retour rapide vers le delta sans lui permettre de laisser en arrière un 
poste même provisoire. 

« Le dilBcile dans la campagne que fait notre colunne est de nous pro- 
curer des moyens de transport; user des hommes pour porter les baga- 
ges est un fâcheux moyen auquel nous sommes astreints ; il nous reste 
à peine moitié de ceux amenés du delta, ou fuite ou maladie nous ont 
privés des autres. 

« ^ous avons un excellent médecin, plein de sollicitude pour tous 
ces coolies, les plus forts sont à sa disposition pour porter les brancards 
sur lesquels on place quiconque ne peut pas suivre. 

« Nos provisions diminuent vite du reste, et les charges s'allègent. 

(( La grosse affaire, c'est l'artillerie. Pour franchir les passages que 
vous avez vu, sans retarder la marche, il faut des miracles de force. 

« Nous avons des mules d'Europe mais elles s'épuisent avec une ra- 
pidité telle qu'elles sont presque inutiles. » 

• — Chers amis, » dis-je alors: « Pour les transports ici, il faut des 
mulets du ^ unnam ou bien des éléphants, nous en reparlerons. 

— Racontez votre course à travers ces pays, votre arrivée à Theng, 
les obstacles, le succès ? » 

En (juelques mots i-apides. le commandant me dit la marche de 
Laokaï à Laï, du Fleuve-Rouge à la Rivière Noire, — dix longues étapes 
dans la grande chaîne des Talung Po : — les difficultés pour gravir et 
franchir au « Col des nuages » à i ~()0 mètres d'altitude, la ligne de par- 
tage des eaux ; I entrée dans le canton de Laï, la résistance qu'y fit Déo- 
vantri le fils aîné du chef, au passage du Nam Na el à lîactann où on 
trouva ajjrès la rencontre, les culots de 3 ooo cartouches brûlées contre 
nos soldats sans leur faire aucun mal. 



3if) MISSION l'AVIE 



Je l'interromps : « Déovantrl est le nom annamite de Kam Oum 
qui prit Luang-Prabang en juin ? » 

— Parfaitement. C'est un homme énergique et vaillaiil (|iic tous dans 
la colonne nous avons admiré, plaint et bien regretté d'avoir pour adver- 
saire ! Que n'a-t-il été notre collaborateur au lieu de celui qui nous 
guide ! 

— Laï était notre premier but. Après les campements dans le brouil- 
lard et sur le sol humide des montagnes désertes, nous aspirions à 
nous refaire — repos et vivres frais — nous nous hâtions vers ce lieu, 
vanté à l'avance, où nos efforts devaient tendre à rallier à nous et les 
gens et les chefs. 

— Quand nous arrivâmes à la Rivière Noire, sur ce roc de Laï, vraie 
place pour château-fort, aux confluents des Nam Na et Nam Laï, tout 
était brûlé... le feu s'éteignait... plus un habitant! 

— En même temps nous sûmes par quelques fuyards atteints dans 
les bois que Thuyet, l'ancien régent d'Annam et l'auteur du guel- 
apens de Hué en i885, venait de s'enfuir ordonnant la destructinn de 
tout et l'exode du peuple. » 

Je souligne sa phrase : « J'avais en mars dernier signalé la présence 
de Thuyet à Laï ! » 

— Dans ces conditions notre séjour fut court sur ces tas de cendres, 
le colonel y créa un poste avec garnison afin d'assurer nos ravilaille- 
ments et la marche continua. 

— La belle vallée du Nam Laï prit feu devant nous ! Les récoltes 
mûres flambèrent sous nos pas ! Ce ne fut qu'au delà des monts que nous 
retrouvâmes des villages peuj)lés et un bon accueil ! 

— A Theng, nous passâmes vingt jours : les Pavillons Jaunes l'a- 
vaient évacué s'en allant vers l'Ouest, tandis que dans l'Est, les Pavillons 
Noirs prenaient leurs mesures pour nous arrêter. Nous avons dispersé 
deux compagnies de ces derniers sur la route, et ce matin nous en 
avons battu et poursuivi une autre. » 

Pendant qu'il parle, nous avançons très vite. Pour être près les uns 
des autres, nous marchons de front, contre l'habitude du pays, hors de 



PASSAT.E 01 MK-KIIONG AU TONKIN 817 

l'étroit sentier, foulant les arbustes et les herbes, le Commandant à 
droite, Francez à gauche. 

Je dis : « suivons-nous à la file, aous écrasez les fraises et les 
violettes ! » 

Ils rient, voient que j'ai les pieds nus. s'cmcuvcnt. demandent 
pourquoi. 

A mon tour je ris : 

« J'y suis très habitué ; mes chaussures sont captives des Siamois 
avec mes provisions ! Je vous conterai cela. » 

Ils me regardent surpris, s'informent de ce que sont devenus Cupet 
et jNicolon. 

« Le général siamois, qui semble avoir pour ordre d'éviter votre 
rencontre, les amène lentement à Luang-Prabang, peut-être n'y sont-ils 
pas encore ! 

« Le colonel Pernot a-t-il reçu mes lettres de Ngoï et de phya Palm ? » 

— Ni l'une ni l'autre, seulement celle d'aujourd'hui ! Nous nous 
doutions de quelque fourberie ! Si vous saviez comme de notre côté, 
on fête et goberge les agents de Bangkok envoyés au Tonkin pour 
nous accompagner ! Par exemple ceux-là, n'ont point l'air pressés de 
remplir leur mission. Hanoï semble leur plaire bien plus que les 
montagnes. 

— Nous avons eu de leurs nouvelles: c'est à peine s'ils sont sur le 
point d'atteindre Lao-Kaï où ils devaient nous joindre. L'officier qui les 
guide est sûrement très à plaindre. Quand il fait froid ou bien qu'il pleut, 
halle, un ou deux jours pour se réconforter. Ils ont des bagages autant 
que notre colonne. Tout ne peut suivre en un convoi ! Leur chro- 
nomètre s'est un jour trouvé en arrière dans un village d'où il ne 
pouvait rejoindre qu'en une journée de marche. .\fin de le remon- 
ter à temps pour garder l'heure de Siam, tout le monde a fait demi- 
tour! » 

Chacun parle à son tour, tous trois nous parlons à la fois, quand 
sortant du ravin très boisé, nous débouchons dans la vallée. 

Je pense alors à dire à mes compagnons la rencontre (pie je 



3i8 MISSION P.WIE 



viens d'y avoir avec les Chinois. Je leur montre les cases d'où les Iles 
sont sortis. 

« Sergent Ronaiii allez avec quatre hommes visiter ces maisons ; 
soyez prudents ! )i 

C est le commandant qui ordonne : les zouaves partent. 

Le soleil décline rapidement, éclairant la colline au nord sur laquelle 
serpente le chemin argileux, rouge dans la verdure, (jucnt suivi les 
fuyards. 

J'explique la petite affaire. 

« Les hagages étaient ici, nous étions en avant les Camhodgiens et 
moi ; les six soldats mangeaient assis là-has à gauche. Je n'ai point jugé 
utile de poursuivre les pirates ; surpris par mon passage, la pétarade 
des soldats avait suffi pour les faire disparaître. » 

J'achève à peine, qu'avec étonnement il me faut ajouter : 

« Je ne me trompe point, les voici (|ui reviennent, ne les voyez-vous 
pas descendre sur la pente.'' » 

— Pas possible », fait Francez, « ce serait trop d'aplomb ! » 

A peine ces mots sont dits que les lueurs d'une décharge éclatent 
dans le pclil chemin, des balles sifffent sur nos tètes. 

Les coolies jettent à teri'e leur bagage, s'accroupissent en arrière. 

M. llolsteiu déploie ses Annamites en tirailleurs : ils courent en 
ripostant. La fusillade est générale. Les balles passent très au-dessus de 
nous. Nous les entendons tomber sur les paillettes oîi mes hommes vou- 
laient s'arrêter tout à l'heure. 

Nous regardons avec curiosité les Chinois tirer sans épaidcr tenant 
leur arme à la ceinture. 

Leur feu nourri d'abord, cesse peu à peu : ils s'échappent à un 
coude, poursuivis quelque temps. 

La nuit commence. Les feux s'allument pour la cuisine. M. llols- 
teiu revient avec ses hommes. Nous dormirons dans les cases à côté. 

19 février. — Je ne suis plus seul ! Je suis si content d'être avec des 
Français, ils sont si heureux de m'avoir trouvé que le temjis se passe à 



PASSAGE DU ME-KHONG AU TO.NKli\ Sig 

dire ou écouler ! Je ne saurais noter tout ce que malgré la laligue j ap- 
pris d'intéressant hier soir autour des torches ! J'abrège, mais ne veux 
cependant pas omettre ces deux impressions : 

Le colonel Pernotque je vais saluer ce matin, est bien lechef habile, 
prudent et d'un sang-froid parfait qu'il fallait pour cette expédition. De- 
puis la guerre de Crimée à laquelle il prit part comme sergent-major de 
zouaves, il a toujours été en campagne. Il se distingua dans une foule 
de circonstances dont la dernière fut le guet-apens tendu à Hué au 
général de Courcy par les régents annamites Thong et Thuyet le 5 juillet 
i885. Commandant de la citadelle, le colonel sut prendre rapidement 
les dispositions vigoureuses qui parant au danger sauvèrent la situation. 
Dans les deux rencontres qu'il vient d'avoir avec Déovanlri. il laissa 
l'adversaire user ses munitions sur nos troupes abritées et ne perdit 
pas un seul homme. Par une coïncidence curieuse, après avoir lorcé 
le régent Thuyet ;"i fuir de Hué. il vient de le chasser de Laï. Constam- 
ment en tète de la colonne il donne, malgré ses cinquante-sept ans, 
l'exemple de l'entrain et de la bonne humeur et veille, en même temps 
qu'à la sécurité et aux approvisionnements, avec une paternelle atten- 
tion sur la santé de tous. 

Le Chao de Chan dont j'ai cité à Luang-Prabang le nom et le pays, 
et contre f[ui les Siamois se montraient exaspérés en raison du inle 
qu'ils lui attribuaient dans la marche française, accompagne le colonel 
avec le titre annamite de Quan-Phuong, et le sert dans ses rapports 
avec les chefs des cantons parcourus qui tous sont placés sous sa 
direction. 

Premier des chefs thaïs venus à nous, il fut accueilli à Hanoï 
avec beaucoup d'égards, en particulier par le général Meunier qui 
pensa dès lors à l'utiliser et le fit nommer chevalier de la Légion 
d'honneur. 

Le commandant Houdaille, chef d'Efat-major de la colonne, ne croit 
pas que ce fonctionaire soit l'homme de sa situation. Tout l'opposé d un 
soldat il ne lui parait pas davantage être administrateur. 11 s'occupe sur- 
tout de négoce aux étapes, traîne une pacotille (|u'd vend aux habilants 



320 MISSION PAVIE 



aussi bien qu'à la troupe. Les approvisioiinenienls lui seiiihleiil être une 
affaire. Sa haine manifeste pour les chefs de Laï, et la (crainte qu'il a 
d'eux sont guides de sa conduite. Enfin le commandant ne croit pas 
qu'il ait fait tout ce que le colonel a désiré pour éviter la ruine de 
Laï. 

Peut-être le commandant est-il sévère. J'ai éprouvé quelque décep- 
tion à l'entendre. En voyant à Luang-Prabang, l'inimitié des Siamois 
pour ce chao, je m'étais fait de lui une idée tout à fait différente. Je 
vais le connaître et pourrai l'apprécier. Je prévois pour la suite tant de 
relations nécessaires avec lui, que je souhaite ardemment qu'il com- 
prenne sa mission et son rôle. 

Afin d'être plus libre dans la marche, j'ai arrêté mon travail topogra- 
phique à Theng, ne doutant pas, d'ailleurs, que la colonne n'eût fait le 
nécessaire. M. Francez, chargé de ce service, dont il s'acquitte depuis 
Lao-kaï, m'a appris que, jusqu'au camp à Tuan-CJiao (Khoai), le che- 
min continue à remonter au Nord vers la source du Nam Houoc en 
longeant de près ce torrent dans la vallée duquel je cours depuis hier. 

Nous partons à 6 heures, soucieux à la pensée de l'insécurité dans 
laquelle le pays restera derrière nous. Nous ne nous faisons pas en effet 
d'illusions, la bande en fuite dans la forêt pourra se reformer dès que 
nous serons loin. 

Bientôt le conimandant me montre le défilé rocheux où les Pavillons 
Noirs tentèrent subitement, hier matin, d'arrêter la colonne. En les dé- 
logeant à la baïonnette, un des zouaves fut tué ! C'est la note triste de 
l'expédition. Fort heureusement c'est le seul Français qui ait succombé 
depuis le départ ; aucun autre n'est même sérieusement malade. 

En suivant le sentier par où la bande a fui — allant sans doute ail- 
leurs tendre une autre embuscade — nous parlions encore de son atta- 
que quand les cases de Tuan-Giao se sont trouvées en vue. 

Le clairon nous signale ! En un instant le détachement a traversé le 



PASSAGE DL MEKHONC, AL TO.NKIN 



camp de huttes en branches el herbes où zouaves et tirailleurs cuisinent, 
nettoient leurs armes ou se reposent. 

Les officiers accourent auprès du colonel qui très ému m'embrasse et 
mêles présente tous ! Avec quelle attention en leur serrant les mains, 
je répèle leurs noms qui. avec 
1 image de leurs visages joyeux, et 
leurs chauds compliments se gra- 
vent en cet instant pour toujours 
dans mon cœur ! 

Puis il dit son Ijonhcur de mo 
voir près de lui, la joie qu'il éprou- 
va et que tous ressentirent en rece- 
vant ma lettre alors qu'on s'en 
allait emportant le chagrin de la 
rencontre manquée et le souci sur 
mon sort incertain : et il me félicite 
avec tant de bonté de ce voyage 
qu'il trouve hardi que j'en suis tout 
troublé ! Ma timidité l'emporte sur 
mon courage, ii peine puis-je ex- 
primer l'admiration dont je suis 
pénétré pour la marche magni- 
fique qu'il a si bien conduite, que 
tous viennent d'accomplir, qui sera 
légendaire : mon heureuse surprise 
de voir en bonne santé officiers et 
soldats après ce rude effort, et re- 
mercier encore pour l'escorte qui 
m'a jointe. 

A son tour le commandant Houdaille rend compte de sa mission. 

Son récit élogieux augmente l'émotion, provoque une effusion 
nouvelle . 

^Alors je m excuse — ayant dû laisser mes bagages sur les bordô 
VI. 4i 




Le Colonel 'Pernot. 



32a MISSION PAVIE 



du Mé-nam — d'arriver auprès d'eux et devant nos soldats pieds-nus. à 
peine couvert de vêtements usés. 

Chacun aussitôt le remarque et m'offre son superflu ; cinq ou six 
ordonnances apportent des cantines ! Mais je me récrie : le costume 
blanc dont j'ai un rechange, m'est bien suffisant. Quant aux chaussures 
je n'en saurais garder ; je n'ai plus l'habitude ! Bottes ou souliers me 
gêneraient pour la marche. Mes pieds n'ont plus besoin d'aucune 
protection, et je montre qu'ils sont endurcis à ce point qu'en dépit 
des roches et des épines ils sont sans écorchures. 

Les hommes du détachement répandus dans le camp ont dit aux ca- 
marades leur course à ma rencontre et ce qu'ils ont appris. En foule 
les gradés, les soldats s'approchent respectueux. Le colonel les voit, il 
me prend par la main, s'avance au milieu deux et d'une voix vibrante: 

« Voici M. Pavie ! Demain, pour toute la colonne, repos ici en son 
honneur I » 

Combien de mains en un instant je serre dans les acclamations ! 

Le colonel fait un récit succinct de l'expédition, il dit son chagrin 
d'avoir rencontré, lui barrant la route, près de Bac-tan-traï puis de 
Chin-Nua (9 et 1 1 janvier), Déovantri, fils du chef de Laï dont la sou- 
mission vivement désirée, eiil tout simplifié ; sa peine en trouvant le 
1 6 janvier le petit chef-lieu tout réduit en cendres; enfin son regret de 
n'avoir pas pu installer à Theng, le poste voulu par l'état de guerre : 
les difficultés d'approvisionnement s'y sont opposées. 

Je résume ensuite ce que j'avais su, de Thuyet en fuite, par le Surris- 
sak et dis en deux mots, l'affaire de Laï avec les Siamois et Luang-Pra- 
bang : capture des fils de Déovanseng, descente au Laos de Déovantri 
pour les délivrer, mes vaines demandes de libération et d'envoi comme 
guides près de la colonne de ces jeunes captifs sujets de la France enfin 
la mission de Kam-Sam l'un d'eux de Bangkok à Laï avant l'arrivée des 
soldats français. Je raconte aussi les bruits répandus à Luang-Prabang 
sur la prise de Laï dès le 20 décembre, évidemment mis en circulation 
dans le haut pays comme fait accompli lorsqu on y connut la marche des 



PASSAGE DU ME-KHOXG AU TONKIX SaS 

troupes et leur but certain : enfin mes tribulations pour être au courant 
des faits et des choses et me mettre en route. 

Quand je rapproche du retard forcé de mes compagnons Cupet et 
iVicolon les efforts constants des autorités pour me retenir, le comman- 
dant Houdaille cite aussi ce fait : « Nous avons trouvé dans les retran- 
chements des soldats de Lai et des bandes chinoises devant Chin-Nua, un 
drapeau du Siam à l'Eléphant blanc. » 

Le colonel a ainsi conclu : a Le Pra Peyrath chef de la mission sia- 
moise à Hanoï, a pu reconnaître dès son arrivée que les Annamites 
n'imaginaient pas quon pût discuter leurs droits, sur les territoires, où 
nous avions eu la mission formelle de nous rencontrer. Il a eu loisir et 
maintes occasions de se rendre compte que les chefs des Thaïs nous 
accueilleraient avec empressement et que, très fidèles à la tradition ils 
nous serviraient avec loyauté. Il a renseigné, ce n'est pas douteux, avec 
précision, la Cour de Bangkok. Maintenant il semble qu il attende encore 
comme le Surrissak, d'être bien fixé sur le résultat du choc contre nous 
de nos adversaires. Il sera au point avant qu'il soit peu. \otre marche 
s'achève, nous ne doutons pas qu'elle fût efficace. ^ otre rôle commence, 
menez-le toujours comme à ce début. Coiiiptez que nos vœux et tous nos 
efforts — à notre retour dans la colonie — tendront au succès de votre 
mission. » 

Voulant me permettre de prendre des forces en causant à l'aise. le 
colonel a très aimablement ainsi prolongé le séjour ici. Il a fait fournir 
à mes compagnons, que je lui présente — et autour desquels tout le 
camp se presse — ce dont ils ont besoin, puis il déclare qu'il ne me 
laissera point retourner sur mes pas. dans ce pays troublé, et que, pour 
me refaire il m emmène à Hanoï où il sera facile d'étudier en repos les 
questions à résoudre. 

Derrière nous en eflfet le terrain n'est pas sûr. et il n'est plus urgent 
de s'y aventurer. Cependant je ne dois pas pour rechercher un peu plus 
de bien-être négliger d'accroître les résultats d'une campagne heureuse ; 
mes nouveaux camarades, Cupet et Nicolon, vont arriver à Luang-Pra- 
bang tout prêts pour nos éludes, je ne saurais les faire attendre. 



3a4 



MISSION PAVIE 



J y ai songé tout en causant, tout en marchant hier soir et ce malin 
et le projet m'est né de rentrer au Laos par une voie difiFérente. 

Pour chacun de nous, il a été clair que les chefs de Laï en nous 
résistant n avaient pas agi sous leur idée propre, et un sentiment de 
grande pitié est venu à tous pour les habitants du pauvre canton cachés 
dans les bois. En men retournant je veux m efforcer de les ramener sur 
le sol natal. 

Accomplissant sa marche de retour, la colonne doit franchir la Rivière 




Fig. 78. — Milice organisée par le Surrissak dans les « Douze cantons 



Noire à cinq journées à l'Est. Je la suivrai, je I y quitterai. Le mys- 
térieux cours d eau est encore inconnu ; je le remonterai et le relèverai 
jusqu'à Laï si rien ne m'arrcle : de là, après avoir fait ce que j'aurai pu. 
pour l'apaisement, je regagnerai mon poste parTheng. 

Le colonel objecte d'abord la présence des bandes disséminées de 
tous côtés, puis il se rallie à mon intention, sous réserve de l'examen 
des chances de succès de la course en barque. 

Le chao de Chan ou mieux le Quan Phuong, me présente alors les 
chefs du pays. 



P.VSSAGE DU ME-KHON'G AU TONKIN 3a5 

Après les saluts et les compliments viennent leurs doléances : 
« Lorsque les Siamois — pour la première fois il y a deux ans — 
s'avancèrent en nombre dans « les Douze cantons ». ils nous retirèrent 
titres et cachets donnés par 1 Annam depuis les vieux temps, et ils nous 
pourvurent de timbres et diplôme? au nom de Bangkok — Les Pavillons 
Noirs en reçurent aussi — puis leur général vint organiser, avec nos 
jeunes gens, une troupe de guerre ayant des fusils, cuirs et munitions, 
et il nous prévint en se retirant, de son retour proche. Si vous nous 
quittez et que lui revienne que devrons-nous faire, que lui dirons-nous? 
Devrons-nous pas craindre quelques représailles ? 

« La colonne française continue sa route pour vous libérer des 
Pavillons Noirs; ses soldats s'éloignent mais d'autres viendront, ayez-y 
confiance. Vous êtes devenus sujets de la France comme les Annamites 
dont vous dépendiez. Le chef des Siamois que je vais revoir, le saura par 
moi. Gardez soigneusement documents et armes, nous les lui donnerons 
lorsqu'il nous rendra vos litres anciens. » 

Les Pavillons Noirs n entravant pas la circulation des populations 
qui les entretiennent, courriers et porteurs que j'amène de Theng, sans 
craindre ces pirates dont ils sont connus, vont rentrer chez eux bien 
récompensés. Ils emporleront Tordre pour mes pirogues de s'en 
retourner. 

Ma petite escorte de Luang-Prabang ne peut se résoudre à les imiter. 
Elle a tiraillé contre les Chinois et est sans cartouches. Son chef me de- 
mande de l'autorisera suivre ma route! 

Semblable mission ne lui a-t-elle pas été imposée à notre départ:' Je 
lai toujours cru, je viens d'être sûr car lui ayant dit : 

(( Les bandes chinoises que la colonne chasse, sont en bon accord 
avec les Siamois qui ont accepté leur présence ici. et ont emmené dans 
leur capitale plusieurs délégués de leurs compagnies pour saluer le roi. 
Croyez-vous dans ces conditions que, si sur vos pas il se trouve encore 
des Pavillons Noirs, ils vous gêneront sachant qui vous êtes ? » 

Il a eu la crainte d'clrc renvoyé et ma répondu d'un ton persuasif et 



326 



MISSION PAVIE 



en me priant : «Il m'est ordonné de vous suivre partout, jusqu'à votre 
retour, même près des Français : votre décision me vaudra ainsi blâme 

ou récompense ! Je serais 
heureux que vous me gar- 
diez ? )) 

J y consens sans peine. 
.l'y vois avantage : faute 
des commissaires venant 
de Bangkok, restés en ar- 
rière, il sera témoin près 
de la colonne, et pourra 
redire aux chefs des sia- 
mois à Luang-Prabang, 
quand nous reviendrons, 
ce qu il aura vu. 

Le colonel Pernot vient 
prendre mon bras : « On 
va cuire le pain ; venez 
apprécier le four de cam- 
pagne .•' » 

Dans le parcours du 
camp la bonne mine des 
soldats. leur gaieté, leur 
f'g- 79- — *'a petite escorte de Luang-Prahang entrain rappellent à mon 

esprit les questions in- 
quiètes qu'à l'arrivée à Theng je fis aux habitants : a Comment vont les 
Français, y a-t-il des malades.'' » Je songeais aux difficultés des marches 
en montagne, aux fatigues constantes! Je ressens encore la joie éprouvée 
lorsqu'ils répondirent : « Tous sont bien portants ! » 

Je dis ma pensée au chef que j'admire, alors il m'explique : 
(( Pour conduire au but mon expédition il fallait garder là santé à 
tous, c'est-à-dire : bien nourrir la troupe, vivres sains el frais : point for- 




PASSAGE DU ME-KHONG AU TONKIN 327 

cer la marche. Sans ces conditions j'étais sûr d'avoir un allongement 
très embarrassant de notre convoi. D'un autre côté, officiers et moi 
eûmes pour souci darriver à rendre les actions de guerre le moins 
meurtrières pour notre colonne qu'il serait possible, et, dans nos ren- 
contres avec l'adversaire nous nous abritâmes en lui répondant pendant 
qu il usait précipitamment son stock de cartouches. Nous n eûmes que 
deux morts; c'était encore trop. » 

— Des affaires semblables sont peu remarquées, mais le chef est fier 
de leur résultat ! » 

« Enfin le séjour à Theng en vous attendant nous fut profitable. » 

Dans ce même moment on sort la fournée du four portatif installé la 
veille dans un trou creusé au bord du chemin. 

L'odeur oubliée des miches farineuses me saisit de suite : pris d'en- 
vie d'y mordre, je tàte doucement les boules trop chaudes ! 

Le colonel rit; un petit pain long, fait exprès pour moi, m'est alors 
offert, nous le partageons. 

20 février. — Je suis devenu membre de la troupe et très 
au courant des dispositions passées ou à prendre. On me distribue 
comme à tout soldat et aux officiers, la ration de pain, vin. bœuf et 
café ! 

Dans l'après-midi un courrier léger porteur de nos lettres et de télé- 
grammes sera expédié au poste français le plus rapproché. 

La soirée d'hier et tout ce matin se sont écoulés dans rétablissement 
de correspondances. Elles mettront sept jours, toutes étapes doublées 
pour être à Bao-Hoa au bord du Fleuve Rouge. Aux mains indigènes 
leurs chances d'arriver ne sont pas douteuses. Nous sommes renseignés. 
Les Pavillons Noirs se sont retranchés en avant de nous à Muong Muey 
à trois jours d'ici, ainsi qu'à Son-La le principal centre vers la Rivière 
Noire. Tous leurs effectifs étant rassemblés pour nous résister la cam- 
pagne est libre de leurs maraudeurs. 

D'un autre côté, avant qu'il soit peu, nous aurons 1 avis qu un fort 
détachement de notre colonne, comniandanlOudri, a quitté Bao-Hoa — 



328 MISSION PAVIE 



où il attendait de M. Pernot l'ordre de marcher à notre rencontre — et 
occupe Son-La. 

•2 1 février. — Une pluie fine et froide tombe persistante depuis le 
départ. 

La colonne s'avance presque silencieuse ilans rallongement de létroil 
chemin bordé de grands arbres, dépaisses broussailles et de gros bambous 
qui longe le cours d'eau dont je suis les bords en le remontant depuis le 1 8 . 

Après des rizières fermant la forêt et un groupe de cases bondées d'ha- 
bitants aux regards timides, nous traversons l'eau au pied du Pou Thao. 

Ce sommet très haut, eut ses pentes brûlées au tem[)s des chaleurs 
pour des défrichements, mais, à cause des troubles, elles restèrent 
incultes; des herbes et des brousses et les rejetons des arbres détiuits 
recouvrent les cendres d un manteau vert iluir. 

Au col. près des sources, nous déjeunerons sur un plateau nu. 

Pour mieux relever la roule parcourue, le lieutenant Francez doit 
compter ses pas ; son cheval est libre, très ainiableineni il me l'a otl'ert. 
J'userai surtout de son obligeance aux heures chaudes du jour. 

Lorsquapproche dix heures, les nuages dissipés dégagent le soled 
qui se montre ardent, sèche nos habits et aussi le sol devenu glissant. 

Près du colonel je marche à la lèle lépétant ma joie de la bonne 
chance qui m'a fait le joindre. 

La montée est rude: mon compagnon s'aide d'un bâton ferré car il 
va à pied — à cause de son poids il le juge prudent — son petit poney 
ne lui sert qu'en plaine. 

Quand la pause a lieu nous nous asseyons sur un bloc rocheux d'où 
nos yeux reposent sur la troupe entière fêtant le soleil. Par longs grou- 
pements très peu séparés, coloniaux et zouaves, soldats annamites, tout 
le grand convoi de coolies porteurs l'acclament joyeux. 

Sous ses chauds rayons une buée blanche s'élè%e de 1 étendue verte 
où le regard plonge. "Le chemin boueux est bien trop étroit pour la traî- 
née d'hommes, sur ses deux côtés rherl)e refoulée protège les paquets 
que chacun \ jette afin de s'asseoir. 



PASSAGE DU ME-KHONG AU TONKIN Sag 

Les zouaves au départ de l'expédition ont abandonné le pantalon 
rouge pour un plus léger en coutil écru. Les uniformes simples de tous 
les soldats ont un aspect terne ; seuls mousquets, ftisils et bambous 
luisants servant aux jjorteurs, envoient jusqu'au loin, la note lumineuse 
qui peut signaler la colonne en marche. 

Les petits canons se devinent voilés sur les grandes mules. Ces bêtes 
d'Europe paraissent accablées et par le climat et par le fardeau — pour- 
tant fort peu lourd — qu'on leur ôtera dès que des coolies en nombre 
suffisant seront disponibles pour les remplacer. 

« Les distributions pour chaque repas », dit le colonel, « diminuant 
les vivres, allègent les porteurs dont la charge n'est plus que de 
i6 kilogrammes. » 

Après la section du lieutenant Holstein viennent quelques malades 
avec le docteur dont un soldat fiévreux monte le cheval. Les brancardiers 
n'ont rien à porter sur leurs trois civières. 

Avant l 'arrière-garde M. Gaboriau, chef de l'intendance, dirige les 
transports et les subsistances avec un adjoint. Six cents coolies suivent, 
portant deux à deux, souvent quatre à quatre, les sacs de farine, de café, 
de sel, tonnelets de vin, caisses de conserves et les munitions. Tout ce 
qui craint l'eau ou bien le soleil a été couvert de très larges feuilles, des- 
séchées ou fraîches. 

Dès que fut gravi ce col de Pou Thao — le plus élevé depuis Muong 
Theng (près de i 3oo mètres) — et qu'on eut mangé, la descente se fit, 
nous couchâmes au pied (moins de 800 mètres). 

22 février. — Les gens de Ban Eh — village important vu presque au 
départ — ont eu connaissance de l'arrivée hier dans le Muong Muey, par 
la voie des bois, des Pavillons Noirs restés derrière nous. Leur troupe a 
grossi celle qui demain doit nous tenir tète. 

Après le passage d'une petite liauteur (918 mètres) séparant les 
sources des derniers ruisseaux allant au Nam Ma, fleuve de l'Annam, 
le lit du torrent qui plus loin sera la rivière Nam Mao, nous tient lieu 
de route. 

VI. 43 



33o MISSION FAME 



L'eau vient aux mollets. Très vite troublée parles pieds des hommes 
entre lesquels elle court, elle ne laisse voir dans le fond rocheux ni les 
gros cailloux que les souliers heurtent, que mes pieds nus latent avant de 
poser, ni les creux sans nombre où plus d'un trébuche. 

Je soufTre de voir nos soldats dans l'eau avec leurs chaussures où 
entre du sable écorchant les pieds. Ils se blesseraient sans doute da- 
vantage s'ils les retiraient. Les Annamites même, tous gens du delta 
où ils vont pieds-nus, ont pour parcourir ravins et montagnes taillé 
des sandales dans la peau des bœufs qu'abat l'intendance. Ma manière 
étonne, des regards me plaignent, mais à mon allure chacun comprend 
bien que marcher ainsi ne me gêne en rien. 

Après trois quarts d'heure de ce pataugeage, rapide repas au pied du 
mont Wa que l'on escalade pour aller à Nga. 

Là, nous apprenons que les bandes chinoises assemblées à Muey ont 
fui vers Son-La. 

23 février. — De nombreux villages bordent le Nam Muey premier 
tributaire de la Rivière Noire sur notre chemin. 

A huit heures, entrée dans le fort de Muey, œuvre des Chinois qui, en 
le quittant, en ont incendié les casernements en bois et paillettes. 

Quand je songe aux puces qui nous tourmentèrent la nuit du i8 
dans la maison sale d'où la première bande avait déguerpi, je ne regrette 
pas cette destruction. Tous nous préférons les petits gourbis de bambous 
et d'herbes à pareils logis. 

Vallée bien peuplée. Des soulèvements remplis de cavernes — abri 
très fréquent des populations en temps do péril — sont un intermède 
pour nos yeux charmés. 

Un beau faisan blanc gisait sur les pierres au bord du torrent. En le 
voyant mort, les hommes en tête, le regardaient tous mais n'y touchaient 
pas. J'ai vite compris à l'absence de mouches qu'il était frais tué par une 
de ces bêtes buveuses de sang qui pullulent ici. Nous l'examinâmes. 
Il était intact à part l'écorchure marquée sur la gorge. Vingt minutes 
plus tard il était rôti. 



PASSAGE nu MÉ-KHONG AU TO>KI-N 



^ers deux heures et demie, au bord des rizières ininterrompues que 
la voie côtoie, apparaissent soudain quatre cavaliers vite reconnus : 
commandant Oudri, lieutenant Morandi et D' Bernard avec l'in- 
lerprète. Ils sont sans escorte ce qui est bon signe. 




Etat- Major de la colonne Pcrnot. 



Un instant après nous sommes réunis. Le commandant dit : « Le 
pays est libre des Pavillons Noirs. Après notre attaque du fort de Son-La 
sans pertes pour nous, leurs bandes en déroute se sont échappées par une 
tranchée unissant leur poste avec la forêt. » 

Nous nous arrêtons. Le lieu est parfait pour le campement. La récolte 
est faite ; la paille est par tas partout dans les champs ; elle nous servira 
à couvrir les huttes et pour le couchage. 

11 était^ probable que laffreuse vermine si facilement née dans la 



33a 



MISSION PAVIE 



chevelure longue et abondante de nos Annamites, tirailleurs, coolies, 
qui font nos gourbis, qui portent le bagage, finirait un jour par 
venir sur nous comme sur les soldats ! Ce fut le docteur qui, plus 
exposé, vint tout le premier, nous crier : « alerte », et « veillez sur 
vous ! » 

Quand tant d'hommes en marche, se coudoient sans cesse, et, aussi 
longtemps, heureux qui échappe à la contagion ! 



^Ev 




m 


il 






lit:«t «1 ! 









Fig. Hi. — Le Colonel et l'État-Mjijor, le Qujn Piuiong, soldats et, indigènes ît Son-La. 

2^ /évrier. — Trois monts, un cours d'eau, plateau de Son-Lai 
Nous entrons au fort pour le déjeuner. Accueil chaleureux de tous les 
soldats et des habitants. 

Le lieutenant Gros est le topographe de ce bataillon : il a relevé la 
belle vallée dans laquelle nous sommes et m'y a conduit pour la visiter. 
/i5 villages en garnissent les pentes ; leurs beaux champs de riz en font 
le plus riche des « douze cantons ». 



20 février. — Repos aujourd'hui. La dislocation de nos deux colon- 



PASSAGE Dr ME-KHONG Al TONKIN 333 



nés s'accomplit ici. Elles vont, partagées en trois détachements, se rendre 
à Bao-Hoa puis, par le Fleuve Rouge, rentrer à Hanoï. 

Les chefs du pays nous ont tous paru démoralisés par la sujétion aux 
Pavillons ^»oirs dont beaucoup ont pris femme dans leurs familles. Ils 
nous sont, c'est vrai, très reconnaissants de leur délivrance mais sont 
sans courage pour nous apporter l'efïicace concours qu'il aurait fallu 
contre les Chinois. On n'a pas pu même demander qu'ils forment la 
troupe auxiUaire qui aura la charge des correspondances : leurs gens 
sont comme eux, ils tremblent à l'idée de notre départ. 

Mon bon compagnon le phva Peunom, qui avec son fils a suivi mes 
pas depuis le Laos, s'est vite aperçu de la déception que j en éprouvais ; 
il connaît les Thaïs des groupes divers de réputation étant de l'un d'eux ; 
c'est lui qui ma dit : « Les pauvres Thaïs Noirs n ont plus le cœur fort. Ils 
sont malheureux depuis très longtemps et s'y habituent. Pourvu qu'ils 
habitent leurs cases dans leurs champs cela leur suffit. Ils retomberaient 
sous le joug encore, plutôt que s'armer pour le moindre effort. Bien au- 
trement fiers nous les Lues, nous sommes, et sont les Thaïs Blancs du 
pays de Laï et de ces cantons qui bordent la Chine. » 

Cependant ces chefs ont dit les malheurs de tous les cauitons. 
« Nous avons fourni aux Pavillons Noirs ce qu ils ont voulu vivres, 
vêtements, argent et cartouches, de peur qu'ils ne prennent ! Nous n avons 
plus rien même pour vous vendre à vous qui payez I Us nous ont quittés 
mais c'est pour rejoindre d'autres compagnies dans d'autres villages qui 
vont devenir plus pauvres encore ! Nos montagnes s'étendent à grandes 
distances à l'Est et au Sud où sont cantonnés les Pavillons Rouges. Tous 
s'entendront. Vous les traquerez difficilement. Ils traînent à leur suite les 
nombreuses familles qu'ils se sont créées dans nos propres cases. Les 
gens du pays aideront vos efforts, mais avec souci ; songez que leurs 
filles misèrent dans ces bandes ! » 

« Les Pavillons Noirs et les Pavillons Rouges étant devenus amis des 
Siamois, de ce côté-là leur retraite est sûre. » A ces derniers mots du 
porte-parole, les uns et les autres s'inquiètent de savoir comment latli- 



334 MISSION PAVIE 



lude de résignation qu'ils ont observée vis-à-vis du Siam lors de l'inva- 
tion du canton de Theng. sera appréciée par le colonel et lui parlent 
d'un groupe de chefs et notables partis pour Bangkok avec le Chao- 
moeun. 

Lui, en quelques mois les tranquillisa et les mit au point. Ils ne sa- 
vaient pas que nous connaissions la question mieux qu'eux, et que j'avais 
vu à Luang-Prabang, passer ces otages. 

Je mis sous leurs yeux la carte du Chao-moeun qui place le bassin de 
la Rivière Noire dans les possessions du roi de Bangkok '. 

Lorsqu'ils eurent vu « Muong Chan » le propre jiays de notre Quan 
Phuong, englobé aussi dans la même conquête, ils se mirent à rire. 

Alors je leur dis : « 1 ancien Chao mœun qu'on nomme aujourd'hui 
phya Surrissak, reconnaîtra ce n'est pas douteux, devant l'évidence que 
ses prétentions ne reposent pas sur une base juste, il y renoncera. » 

Puis le colonel promit de montrer aux autorités de la colonie la né- 
cessité de l'établissement de postes militaires à Theng cl ici, et pour 
que les chefs pussent prendre confiance, il leur fit connaître qu'à 
cause des bandes qu'on suppose cachées dans les bois voisins, un 
poste de cent hommes, tirailleurs et zouaves, gardera Son-La jusqu'à 
nouvel ordre. Il sera relié au poste de Lai ainsi qu'à Bao-Hoa par des 
parcours fixes de gens du Ouan-Phuong armés et payés pour ce seul 
service. 

26 février. — Du fort de Son La à la Rivière Noire, fatigante étape 
qu'on ne peut scinder (6 heures du matin à 4 heures du soir). 

Par un temps très beau, intérêt constant. 

Nous avons franchi pour le suivre ensuite, le petit Nam La. ruisseau 
abondant aux eaux bleues et claires laissant fréquemment voir et admirer 
des poissons superbes remontant par bandes son courant rapide. 

A droite et à gauche, auprès et au loin plusieurs gros villages sont 
échelonnés le long des rizières. Des soulèvements rompus en falaises 



I . Page 53. 



PASSAGE DU \rÉ KHONG AU TONKIN 335 

qu'effritent les pluies, limitent peu à peu le plateau lacustre et, après 
quatre heures, achèvent de le clore au pied du Pou Fa (070 m.). 

Alors, sous nos veux, pris par ce spectacle, le Nam La s engouffre 
dans un tunnel sombre qui jette à l'écho le bruit continu des eaux en- 
traînées dans ses profondeurs, tandis que la route bordée d'arbrisseaux 
sans cesse coupés pour le débroussage. gravit la montagne, étale son 
ruban — sable sur rocaille — parmi les palmiers, se perd en forêt sous 
les grands ombrages, comme l'eau ici dans le trou béant. 

Courte est la montée de ce bloc calcaire que le schiste bientôt cache 
totalement (altitude 1000 mètres), plus longue est la descente. 

On rejoint en bas l'eau fuyant l'abîme. Sur trois kilomètres, sa chute 
souterraine est de /loo mètres. Restée bleue et claire elle heurte rude- 
ment les rochers qu'elle use et, tumultueuse refoule les poissons comme 
si elle voulait leur barrer 1 entrée du dédale des grottes. Conduits par 
l'instinct ceux-ci luttent à vaincre et. une séiie longue d'efforts vigou- 
reux les amènera sur le haut plateau. 

L'important Nam Bou dont le cours ensuite marquera la route, 
est la réunion de ce beau Nam La et du torrent Pane ; il a sur sa rive 
les champs d'un village qui porte son nom. 

C'est avec stupeur qu'en mettant les pieds dans ce joli val, nous 
apercevons les restes fumants des cases détruites par un incendie. Plus 
un habitant! « C'est un accident », nous dit un passant; « la popula- 
tion coupe dans les bois, bambous et feuillages pour se faire des huttes. » 

Fin d'étape dure. Passages rocheux, et monts successifs d'où l'on voit 
enfin le but de la marche, cette Rivière Noire dont nous attendions avec 
impatience de jouir de la vue. 

Rien en cet endroit qui soit en accord a\ec 1 impression que ce nom 
évoque ! 

Paysage exquis ! Joli bief tranquille entre des collines, des bords 
verdoyants, grands bambous penchés., des arbres fleuris, une eau trans- 
parente sur du sable blanc. 



336 



MISSION PAVIE 



Traversée en barque. Campons à un poste que M. Oudri a organisé 
lors de sa venue. 



S'] février. — Dernier jour de marche avec la colonne ! Dès la pre- 
mière heure, passage du Nam Tiem sur un pont léger construit en bam- 
bous auprès d'un, plus vieux, qu'à une crue ancienne les eaux ont 
rompu. Chacun admira la simplicité, même l'élégance, du rustique 

chef-d'œuvre de la 
manière thaïe. 

On trouve l'or 
en poudre dans tous 
ces parages. Hier 
des habitants cher- 
chaient des paillettes 
dans la Rivière Noire 
près du confluent de 
ce tributaire. Aujour- 
d'hui, après Muong 
Hit, important vil- 
lage, nous avons 
compté treize puits 
récents, que les ban- 
des chinoises fai- 
saient exploiter par 
les riverains. 
Halte à Muong Chaï. Les Pavillons Noirs occupaient ce point il 
y a un an. Ils sortirent un jour pour aller à l'ouest barrer le chemin à 
un détachement de soldats français, commandant Berkamp. Quand 
après échec, ils revinrent au gîte, une autre colonne était dans le fort! 
Ils furent mal reçus et s'enfuirent au sud. 

Muong Chaï se trouve au bord du Nam Mou. Ce gros affluent de la 
Rivière Noire offre du danger pour sa traversée ; un des officiers venus 
l'an dernier s'y était noyé. 




Pont thaï. 



Muons Het. 



PASSAGE DU MÉKHONG AL TONKTN 337 

Faute de pirogues suffisamment grandes pour ne rien risquer en 
passant les troupes, les gens du village, avec des bambous, forment trois 
radeaux solides et 1res larges. 

Ici aura lieu la séparation. Aussitôt après je préparerai avec le Quan 
Phuong, ma course vers Laï. 

Ce cliel" dont l'autorité ne va pas plus loin, reste sur son terrain. 

La colonne Oudri ayant parcouru la roule qui sera la voie du retour, 
je sais par son chef quel dur trajet reste encore à faire. La marche finira 
comme elle commença à travers la chaîne de partage des eaux entre le 
Fleuve Rouge et la Rivière Noire. 

M. Gros me montre le levé qu'il fit de l'itinéraire. Tandis (ju'il me 
parle je jette un regard en avant de nous sur ce lourd massif des monts 
Talungs Po, couvert de forêts. J'y crois de^^ner parmi des sommets per- 
dus dans les nuages, les torrents qu'il nomme et l'étroit sentier — à peine 
frayé par de rares passants — ondulant sinueux de ravins en crêtes dou- 
blant les distances lues à vol d'oiseau. 

Un repos d'un jour rompra la semaine delà traversée (1000 mètres 
d'altitude moyenne). Dès qu'elle atteindra le bord du Fleuve Rouge la 
colonne ira vers les grandes jonques qui l'y attendront; quelques jours 
ajirès elle verra Hanoï. 

Aucun officier n'a guère le souci de m'entretenir sur cette randonnée. 
Mon propre voyage les intéresse mieux. Us sont satisfaits d'avoir accompli 
une campagne superbe mais, déjà ils trouvent qu'elle est le passé ! Je 
vais partir seul pour un autre but coinplémont du leur et chacun m'envie ! 
Si le télégraphe atteignait le camp tous, parmi les jeunes, solliciteraient 
1 autorisation de m'accompagncr ! 

Une partie des terres vers lesquelles je vais a été foulée par le colonel 
et son bataillon (de Laï jusqu'à riieng) ; toujours il la voit; il me l'a 
décrite. Francez m'a donné une copie réduite de l'itinéraire. Tout aussi 
bien qu'eux je sais maintenant ce qu'est Muong Laï et la ligne des eaux 
entre ce bassin et le Mé-nain Khong : 

Comme un promontoiie un rocher énorme dépasse le bord gauche 
VI. 43 



338 MISSION P.VVIE 



de la Rivière Noire, plane sur ce cours d'eau rapide et profond et sur la 
vallée qu'arrose leNam Laï, juste en face de lui. La rivière Nam Na a son 
confluent au bas de ce roc qu'elle isole au sud comme il l'est à l'ouest. 
Les cases de Laï aujourd'hui brûlées, s'étalaient nombreuses sur cette 
avancée qu un poste français occupe à présent. De très hauts sommets 
dominent l'ensemble augmentant l'ampleur du site pittoresque. 

La johe vallée du petit Nam Laï dont nos soldats virent les moissons en 
Hammes, n'est plus qu'un désert. Elle mène en un jour au pied des monta- 
gnes. Quatre autres étapes ont pour terminus : un col à mille mètres, le 
fameux Nam Moeuc qui par un tunnel gagne la Rivière Noire, deux très 
beaux villages, et la plaine de Theng. 

28 février. — La « diane » a sonné ! 

Dix journées passées en la compagnie de M. Pernot et des officiers, 
m'ont en quelque sorte retrempé le cœur. 

Très tard j'ai causé hier soir avec eux. Je les quitte fier qu ils 
soient convaincus que j'accomplirai jusqu'au bout ma lâche. 

Ils savent maintenant — j en ai tant parlé — tout ce qui m'occupe. 

Luang-Prabang — où, dans uu mois au plus j'espère avoir joint 
Cupet, Nicolon — leur est familier. Ils connaissent bien mon vieux roi 
Ounkam et l'excellent bonze, qui aiment les Français au point de sou- 
haiter de le devenir, et les Laotiens à qui j'ai promis de leur ramener les 
femmes et enfants enlevés en juin. 

Ils sont persuadés que par mes efforts la libération des jeunes gens de 
Laï aura lieu bientôt, et que grâces à eux le calme renaîtra dans ce grand 
canton en çruerre contre nous et si malheureux. 

Ils ne doutent pas que je connaîtrai le rôle de ïhuyet. celui de 
Kam Sam, et que j'arriverai à faire avant peu de Déovantri — qu'ils ont 
apprécié pour un vaillant homme — un très bon Français. 

Ils ont pleine confiance que — sans nuire en rien à nos relations avec 
les Siamois — j'éloignerai leurs troupes des terres qu'elles conquirent 
aussi hâtivement. 

En voyant enfin ma tranquille ardeur ils croient avec moi que tous 



PASSAGE DU MÉ-KHONG AU TONKIN 33g 

les obstacles : Thuyet, Pavillons Noirs. Siamois, mauvaise saison sont 
bien affaiblis puisqu'ils sont connus. 

Gardant notre foi dans la bonne issue nous rimes à plaisir, de la 
façon simple dont nos prévisions arrangeaient les choses ! 

Le colonel m'a remis une letli c pour le capitaine qui à Lai commande 
le poste français. Elle lui permettra de faire reparaître tout en m'escortant, 
un détachemeni de sa garnison entre Laï et Theng. 

Puis il a voulu qu il me soit laissé du vin pour six |ours ! Kn vain je 
proteste : « Les rations sont justes pour tous les soldats et la roule est 
longue! » M. Gaboriau vientdcme doiinci — l'iiiilc de bouteilles — un 
bambou rempli que j'emporterai. 

Au dernier moment un homme à cbeval arrive de Son La, poileur 
d'un j;nessage. 

Après qu'il a lu le colonel dil : 

« Les Pavillons ïNoirs se soni retirés dans cinq de leurs postes. deu\ 
sur la rivière et trois en montagne; tous dans le sud-est'. La haute 
Rivière Noire est libérée d'eux entre ici et Laï ! » 

11 me félicite pour la bonne nouvelle qui m'ôte le souei d'une attaque 
possible au cours du voyage, et semble indiquer que les compagnies 
n'ont aucun désir de prendre contact avec les Français. 

Alors il m embrasse puis, sur son signal, les clairons rappellent, les 
soldats se groupent et la traversée sur les trois radeaux, se fait peu à peu. 

A mesure qu'ils passent tous les officiers me serrent les mains. 
Saint-Upéry, capitaine de zouaves, me tend sa jumelle et me dit, ému : 
« Avec quel bonheur j'irais avec vous. Voici ma lorgnette, c'est tout ce 
que j'ai, je serais content que vous la gardiez ! » 

Les soldats, cessant de causer entre eux, élèvent la main ou agitent 
l'arme en signe de salut. Ils crient leurs souhaits, acclament le pays, me 
parlent des yeux et je les comprends. 

1. Tak-Hoa, \an-Yen, Muong-VVal, .Mai-Son cl .\n-Chau. 



340 MISSION PAVIE 



Ces encouragements me vont jusqu'au cœur : en y répondant je 
songe à 1 effort que chacun a fait, à la paix rendue aux populations qui 
désespéraient, à la date bénie qui commence ainsi l'ère de repos oii sans 
mal pour elles le nom de la France devient bon génie de tous leurs 
cantons. 

La chaleur est écrasante: je cherche les grands arbres de la rive, 
debout sous leur ombrage je vois s'éloigner l'admirable colonne qui sans 
avoir perdu de soldats, achève d'accomplir une marche sans précédent 
en Indo-Chine, glorieuse plus encore par les obstacles naturels et les 
difficultés d'approvisionnements qu'elle a surmontés que pour la dis- 
persion des adversaires qui ont tenté de l'arrêter. 

Son rôle ainsi achevé rend le mien facile, et je me promets avec plus 
de force de mettre sans répit en le conduisant, toute mon énergie et tout 
mon courage à grandir encore le prestige acquis dans tous ces pays par 
ses officiers et par ses soldats. 

Zouaves et tirailleurs ont disparu. Sur la plage du Xam Mou le 
silence des bois remplace le bruit des voix, des armes, des pas sur les 
galets, et succède au dernier cri de « Vive la France » !... Mes hommes 
et les chefs du pays qui m'entourent me regardent ; ils n'osent brusque- 
ment arrêter le cours de mes pensées : ils disent bas, mais pour que 
j'entende, que j'ai une longue étape à faire, qu'il est l'heure de partir! 



Les figures de ce volume ont été exécutées d'après des pholograpliies de M. Pavie 
sauf celles ci-après, communiquées par MM. Macey -j et g, Mahé Iti à 45, H. d'Or- 
léans 30, Vitry 57, 58, Oi , 04, Capitaine Zeil 62 et 80, divers 48, 49, 5o, 5i, 76. 



APPENDICE 



Nommé vice-consul de deuxième classe au Siam le i i novembre 
i885, j'arrivai à Bangkok le 19 mars tS86. 

C'était le moment de nos difficultés avec la Chine auTonkin, il était 
nécessaire d'être renseigné sur les régions voisines de nos premiers postes 
où les Pavillons Noirs étaient établis, où le Siam envoyait des soldats, 
installait des agents. Il était indispensable également de rechercher les 
voies de communication unissant à l'Annam et au Tonkin les régions 
dont nous revendiquions la possession. 

J'avais pour mission de gagner Luang-Prabang qui serait mon jjoste 
d'attache et d'où je rayonnerais vers nos confins. 

Le Siam qui venait d'occuper militairement cette région ne consentit 
pas à reconnaître ma qualité. Cependant, après six mois de retard, je pus 
le 3o septembre me mettre en route en simple voyageur. 

Dans l'intervalle la Cour de Bangkok avait proposé à l'acceptation 
du gouvernement de la Répul)lique une convention qui était la recon- 
naissance de l'autorité siamoise sur les pays que j'avais pour bal de 
visiter. 

Elle considérait évidemment en me laissant partir à ce moment que 
la ratification de cet acte serait accomplie avant mon arrivée sur le ter- 
rain que j'avais mission de parcourir. 

Cependant mes premiers avis et l'annonce des dramatiques événe- 
ments de Luang-Prabang parvinrent en temps utile. 

Comme il a été souvent question, dans les pages qui précèdent, de 
cette convention dont la i-atification fut abandonnée, j'ai pensé qu'il serait 
à propos d'en faire connaître ici le texte des articles '. 

I. Ce texte est extrait du Journal officiel du 19 mars 1887, annexe n° io3. 



34a MISSION PAVIE 



Art. i"'. — Les autorités siamoises à Luang-Prabang donneront aide et protection 
aux Français et protégés français qui viendront commercer ou s'établir sur le territoire 
de cet Etat ; et les autorités françaises en Annam donneront, de leur côté, aide et 
protection aux Siamois qui viendront de Luang-Prabang pour commercer et s'établir 
en Annam. 

.\rt. 2. — Les Français ou protégés français qui entreront sur le territoire de Luang- 
Prabang devront être munis d'un passeport, délivré par les autorités françaises en 
.\nnam, c'est à-dire par le résident général de France à Hué, ou par les fonctionnaires 
qu il aura autorisés à cet cfTet. Ce passeport énoncera le nom. le signalement et la 
profession du porteur, et indiquera la nature et le nombre de ses armes. Il sera re- 
nouvelé pour chaque voyage et devra être exhibé à toute réquisition des autorités 
siamoises. Les personnes munies de passeports et n'introduisant aucun article prohibé 
par les traités en vigueur entre la France et Siam, continueront librement leur voyage. 
Les personnes qui ne seraient pas munies de passeports pourront être arrêtées et 
renvoyées à la frontière, mais sans être autrement molestées. 

Des passeports pourront être aussi délivrés par le consul général de France à 
Bangkok et le consul ou vice-consul de France à Luang-Prabang, en cas de perte du 
passeport primitif, ou en remplacement d'un |)asseport périmé, ou pour autre cause 
semblable. 

Les Français et protégés français qui voudront circuler, laire des voyages dans 
l'intérieur du territoire siamois, devront être munis de passeports émanant des auto- 
rités siamoises. 

Les Siamois qui passeront du territoire de Luang-Prabang en .\nnam devront être 
munis d'un passeport délivré par les autorités siamoises de Luang-Prabang. Ce 
passeport énoncera le nom. le signalement et la profession du porteur et indiquera la 
nature et le nombre de ses armes. 11 sera renouvelé pour chaque vovage et devra être 
exhibé à tout réquisition des autorités françaises. Les personnes munies de passeports 
et n'introduisant aucun article prohibé par les traités en vigueur continueront libre- 
ment leur vovage. Les personnes qui ne seraient pas munies de passeports pourront 
être arrêtées et renvoyées à la frontière, mais sans être autrement molestées. 

.Art. 3. — Les Français et protégés français passant de l'Annam sur le terri- 
toire de Luang-Prabang seront tenus de payer les taxes exigibles, conformément aux 
lois et coutumes du pays, sur toute marchandise soumise aux droits qu'ils voudraient 
introduire. 

Les Siamois passant du territoire de Luang-Prabang en .\nnam seront tenus de 
payer les taxes exigibles, conformément aux lois et coutumes de l'.^nnam, sur toute 
marchandise soumise aux droits qu'ils voudraient introduire. 

Le tarif des droits exigibles sera imprimé et publié. 

Il est entendu que les droits ainsi perçus au Luang-Prabang ne pourront être 
supérieurs à ceux qui sont perçus à Bangkok, en conformité du traité du i5 août i856. 

Art. 4- — Si des individus accusés d'avoir commis sur le territoire de Luang- 



APPENDICE 343 



Prabang l'un ou plusieurs des crimes suivants : assassinat, meurtre, incendie, pillage à 
main armée, vol avec violence, vol sans violence, enlèvement, séquestration . viol, 
faux en écriture, contrefaçon de sceaux officiels et fabrication de fausse monnaie, se 
réfugient en territoire annamite, les autorités et la police françaises s'elforceront de les 
arrêter. S'ils sont Siamois, ils seront livrés aux autorités siamoises à Luang Prabang ; 
s'ils sont Français ou protégés français, ils seront, soit livrés aux autorités siamoises, 
soit jugés par les tribunaux français, suivant ce qu'en décidera le résident général de 
France à Hué, ou tout autre fonctionnaire dûment autorisé par lui à cet effet. 

Si des individus accusés d'avoir commis en Annam l'un ou plusieurs dos crimes 
suivants : assassinat, meurtre, incendie, pillage à main armée, vol avec violence, vol 
sans violence, enlèvement, séquestration, viol, faux en écritures, contrefaçon de 
sceaux officiels et fabrication de fausse monnaie, se réfugient sur le territoire de 
Luang-Prabang, les autorités et la police siamoise s'efTorceront de les arrêter. S'ils 
sont Français ou protégés français, ils seront livrés aux autorités françaises. S'ils sont 
Siamois ou sujets d'une puissance n'ayant pas de traité avec le Siam, ils seront, soit 
livrés eux autorités françaises, soit jugés par les tribunaux siamois, suivant ce qu'en 
décideront les autorités siamoises, après consultation avec le consul ou vice-consul 
de France. 

Art. 5. — Les intérêts des Français et protégés français qui viendront commercer 
ou s'établir sur le territoire de Luang-Prabang seront placés sous la surveillance et la 
protection d'un consul ou vice-consul qui sera désigné pour résidera Luang-Prabang. 

Cet agent aura, en matière de juridiction civile et criminelle, les pouvoirs attribués 
au consul, par le traité du i5 août i856, sauf les modifications énoncées à l'article (i 
qui suit. 

.\rt. C. — S. M. le roi de Siam désignera un ou plusieurs fonctionnaires d'un 
rang convenable, pour remplir à Luang-Prabang, en qualité déjuges et de commis- 
saires, les fonctions ci-après spécifiées, aux conditions et dans les limites déterminées 
par la présente convention. Les juges ainsi nommées exerceront la juridiction, tant 
au civil qu'au criminel, dans toutes les affaires qui se présenteront à Luang-Prabang 
et dans lesquelles des Français ou protégés français seront parties les uns contre les 
autres, ou dans lesquelles un Français ou protégé français sera intéressé comme 
plaignant ou demandeur, défendeur ou accusé. Ils rendront leurs jugements confor- 
mément à la loi siamoise. Il est entendu, toutefois, que, dans toutes les causes, le 
consul ou vice-consul aura ledroitd'assisteraux débats, d'exiger copie de la procédure et, 
en général, des piècesdu procès. Ces pièces lui .sont délivrées sans frais, lorsque l'accusé 
ou le défendeur sera Français ou protégé français. Il aura aussi le droit de donner 
aux juges les conseils et indications qu'il estimera utiles dans l'intérêt de la justice. 

Le consul ou vice-consul aura le droit d'évoquer devant son tribunal, s'il croit 
devoir le faire dans l'intérêt de la justice, toute cause dans laquelle les deux parties 
seront des Français ou des protégés français, ou dans laquelle un Français ou protégé 
français sera accusé ou défendeur, pourvu que le jugement ne soit pas encore inler- 



344 . MISSION PAVIE 



venu. Sa demande faite par écrit cl signée sera adressée au juge siamois. La cause 
sera alors jugée par le consul ou vice-consul, conformément aux lois françaises. 

Le juge siamois ne pourra rendre ses décisions sans que le consul ou le \ice-consul 
soit présent ou qu'il ait été prévenu en temps utile. 

Le consul ou vice-consul aura toujours accès, à toute heure raisonnable, auprès 
d'un Français ou protégé français, qui serait emprisonné, en vertu d'un jugement ou 
d'un mandat du juge ou commissaire siamois et il pourra requérir son transfert dans 
la prison consulaire. Il sera fait droit à cette requête, et le prisonnier subira le reste 
de sa peine dans la prison consulaire. 

Le tarif des frais de justice sera publié, et il sera applicable à tous les intéressés, 
qu'ils soient Français ou Siamois. 

Art. -j. — L appel à Bangkok des causes civiles et criminelles, jugées par le tri- 
bunal siamois de Luang-Prabang, sera ouvert à toutes les parties. A cet effet, les 
Français ou protégés français devront obtenir l'autorisation du consul ou vice-consul, 
qui apposera sa signature sur la déclaration d appel. Les autres parties devront obtenir 
l'autorisation du juge qui aura siégé au procès. 

Une copie des pièces de la procédure, accompagnée d'un rapport du juge qui aura 
connu de l'atlaire, sera alors, par ce même juge, transmise en temps convenable, à 
Bangkok, où le fonctionnaire siamois compétent et le consul général de France 
examineront conjointement l'affaire et statueront sur l'appel. Dans tous les cas où les 
défendeurs et accusés seront sujets siamois, la décision finale appartiendra à l'autorité 
siamoise ; et dans tous les cas où les défendeurs et accusés seront Français ou protégés 
français, la décision finale appartiendra au consul général de France. 

L'appel suspendra l'exécution du jugement rendu par le tribunal de Luang- 
Prabang, pendant l'intervalle de temps et aux conditions qui auront été fixées d'un 
commun accord par le juge et le consul ou vice-consul de France. 

Art. 8. — Les autorités siamoises à Luang-Prabang et les autorités françaises en 
Annam s'efibrceront d'obtenir et de transmettre tous renseignements et témoignages, 
et de fournir tous témoins qui pourraient être requis pour le jugement des causes 
civiles ou criminelles pendantes devant les tribunaux siamois et les tribunaux con- 
sulaires, soit à Bangkok, soit à Luang-Prabang, lorsque l'importance des alTaires 
justifiera ces démarches. 

Art, g. — Les Français ou protégés français pourront acheter cl vendre des 
terrains dans le territoire de Luang-Prabang, y demeurer et y construire des habi- 
tations, en se conformant aux lois du pavs. Ils seront assujettis, en ce qui concerne 
leurs propriétés, aux mêmes impôts que les Siamois eux-mêmes, mais ils n'auront à 
supporter aucun autre impôt. 

Les Siamois, venant de Luang-Prabang, pourront acheter et vendre des terrains 
en Annnam, y demeurer et y construire des habitations. Ils seront assujettis, en ce 
qui concerne leurs propriétés, aux mêmes impôts que les Annamites eux-mêmes, 
mais ils n'auront à supporter aucun autre impôt. 



APPENDICE 3i5 



Art. lo. — Tout Français ou protégé français qui voudra acheter, couper et 
écorcer des arbres dans les forêts de Luang-Prabang, exploiter des mines, établir des 
usines pour une industrie quelconque, faire des plantations, devia passer, avec le 
propriétaire des forêts, des mines ou des terrains, un contrat pour une période déter- 
minée. Ce contrat sera fait en double original et chacune des parties en gardera un 
exemplaire ; il sera revêtu du sceau du gouverneur de la province et de celui du 
consul ou vice-consul de France, et visé par le commissaire siamois désigné à l'article 6. 

Les deux exemplaires du contrat seront enregistrés au tribunal siamois de Luang- 
Prabang et au consulat ou vice-consulat de France. 

Tout Français ou protégé français qui aura acheté ou coupé des bois dans une 
forèl, exploité des mines, établi une plantation ou une usine, sans avoir rempli les 
formalités énoncées ci-dessus, ou après l'expiration de son contrat, pourra être con- 
damné à des dommages-intérêts, dont le montant sera fixé par le consul ou vice- 
consul de France à Luang-Prabang. 

Le transfert des baux sera soumis aux mêmes formalités. 

Les droits de sceau, de visa et d'eniegistrement seront modérés et le tarif en sera 
publié. 

Art. II. — Les juges et commissaires siamois désignés à l'article 6, s'efforceront, 
de concert avec les autorités locales, d'empêcher les propriétaires de forêts, de mines 
ou de terrains, de passer des contrats avec plusieurs personnes à la fois, pour le même 
temps et pour la même forêt, la même mine ou les mêmes terrains. Ils prendront 
également des mesures pour empêcher de marquer illégalement, les bois, et d'elTacer 
les marques qui auraient été légitimement apposées par d autres personnes. 

Ils donneront toute facilité aux commerçants qui achètent des bois ou exploitent 
les forêts pour établir l'identité des pièces qui lui appartiennent. 

Si les propriétaires ou les agents des propriétaires, contrairement aux stipulations 
du contrat qu'ils auront passé conformément aux dispositions de larticle lo, s'op- 
posent à la coupe des arbres ou à l'exploitation de la forêt, de la mine ou du terrain, 
ils devront payer à la partie lésée des dommages-intérêts dont le montant sera fixé 
par les juges ou commissaires siamois, conformément à la loi siamoise. 

En outre, les juges ou commissaires veilleront à ce que ces contrats reçoivent leur 
pleine et entière exécution. 

Art. 12. — • Sauf en ce qui concerne les dispositions expressément mentionnées 
aux articles précédents, la présente convention n'affecte en rien les stipulations du 
traité d'amitié et de commerce du i5 août i856. 

.\rt. i3. — La présente convention avant été rédigée en français et en siamois, et 
les deux versions ayant la même portée et le même sens, le texte français sera officiel 
et fera foi, sous tous les rapports, aussi bien que le texte siamois. 

.\rt. i4. — La présente convention entrera en vigueur aussitôt après l'échange 
des ratifications. Elle aura une durée de .sept années, à compter de l'échange des 
VI. (il* 



3/,fl MISSION 1>AVIE 



ratifications, à moins que l'une des hautes parties contractantes n'ail fait connaître 
son intention d'en faire cesser les efiels avant l'expiration de celte période. 

Dans ce cas, elle continuera à être en vigueur pendant une année, à compter du 
jour de la dénonciation. 

Les hautes parties contractantes se réservent, d'ailleurs, le droit d v introduire, 
d'un commun accord, les modifications dont l'expérience leur aurait démontré 
l'utilité. 

Art. i5. — La présente convention sera ratifiée et les ratifications seront échangées 
à Bangkok, aussitôt cjue possible. 
En foi de quoi, etc. 



Les manuscrits, sur feuilles de palmier, des clironiques du Laos dont 
il est parlé au cours de ce récit ', parvinrent en France avec leur tra- 
duction le 20 novembre 1887. Offerts à la Bibliothèque Nalionalo ils y 
figurent au « Fonds laotien » avec d'autres ouvrages que je donnai en 
même temps, sous les n°' i à i5. Leur traduction a été publiée dans le 
présent ouvrage (Etudes diverses, vol. IL Recherches sur l'Histoire du 
Cambodge, du Laos et du Siam, 1898. Pages i à 166). L'Introduction 
du même volume fournil à leur sujet toutes les indications utiles (^pages 
XXV et suivantes). 

L'expédition conduite par le colonel Pernot comprenait: 
Etat-major, MM. Houdaille. chef de bataillon; Gaboriau. sous- 
intendant militaire; Parât, officier d'administration; Gros, Bernard, 
Baptiste, médecins-majors ; Francez, lieutenant officier topographe. 

Troupes: 700 fusils et 2 canons (Légion étrangère. Zouaves, Artil- 
lerie et Tirailleurs annamites) sous les ordres de MM. Oudri, Lavallée. 
chefs de bataillon : Cornu, Saint-Upéry, Fraissine, Kuntz, Gallois, capi- 
taines: Méhouas. Gros. Jacquemin. lieutenanls : Deniel. Morandi, 
Ilolstein, sous-lieutenants. . . 

I. Pages ni. 124, 126, i3o à 182, l'^i à i'i2. 



TRADUCTION 



TERMES EMPLOYES DANS LE TEXTE 



Ban. Hameau, village. 

Chao ou Chai. Titre des chefs de province et de principauté, et des membres de leur 

famille. Généralement héréditaire, se dit aussi du territoire: Luan Chau, canton 

de Luan. 
Déovan. Nom annamite de la famille des chefs du pavs de Lai. auquel chaque 

membre ajoute son petit nom : Déovanseng, Déovanlri, etc. 
DiENBiENPHu. Nom annamite du canton dont le nom thaï est Muong Theng. 
Hat. Petit rapide. 

Hos. Nom généralement donné aux Chinois au Laos. 
Kaluong. Titre siamois : envoyé royal, commissaire. 
Kam. Titre des familles des chefs thaïs de l'Ouest du Tonkin. On y ajoute le petit 

nom : Kamseng. etc. 
Keng. Rapide. 
Khmer. Cambodgien. 

KoLN. Titre des fonctionnaires siamois ou laotiens de W rang. 
LouANG. Titre des fonctionnaires siamois ou laotiens de 3° rang. 
Mé-nam. Mère eau, fleuve. 

Mé-nam Chaophya. Fleuve royal. C'est le fleuve du Siam. 
Mé-nam-Khong. Fleuve de Khong. du nom du petit village thaï de Khong sur sa rive 

droite à sa sortie de la Chine, où il est connu sous le nom de Kiéou-loung- 

Kiang. Dans la pratique on supprime généralement nain dans .Mé-nam Khong. 
Nam. Eau, ruisseau, rivière. 

Nasg. Appellatif poli des femmes et des jeunes filles. 
Nang Kangrey. Héroïne d'une légende populaire du Cambodge et du Laos. Voir 

Etudes diverses, vol. I, pages xxix et suivantes. 
Nmof ou N'hivu. Nom de la famille thaïe peuplant le petit royaume de Xieng-Tong 

(Birmanie). 



348 MISSION PAVIE 



Par. Confluent. 

Phalangsès. F'rançais. 

Pou EuN. Nom de la famille thaie habitant le Traninh pays à l'Est de Luang-Prabang. 

Pra. Titre des fonctionnaires siamois ou laotiens de a» rang. 

Phya. Titre des fonctionnaires siamois ou laotiens de i" rang. 

QuAN. Titre annamite. 

QuANG-Si. Province chinoise. 

QuANG-ToNG. Province chinoise. 

Ratcha. Royal, prince. 

RoTHtsEN. Héros de la même légende populaire que Nang-Kangrey. 

Shans. Nom de la famille thaïe peuplant la région au Nord de Xieng-Tong, rive 
gauche du Mé-Rhong. 

Sao. En langage populaire, vingt, et par extension jeune fille, jeune peuple, les Sao- 
Thaïs sont les Thaïs du Siam. 

Satou. Titre de prêtre bouddhiste, chef de bonzerie. 

Sip soNG. Douze. Muong Sip song chau thaïs : pays des douze cantons ou principautés 
thaïs. Muong Sip song Pohn na : pavs des douze mille rizières. 

Thaï. Nom de la race répandue notamment du Yunnam au golfe de Siam. Elle com- 
prend un grand nombre de familles dont plusieurs sont citées dans ce volume. 
Les Shans, les Nhious, les Youns, les Lues, les Laos, les Thaïs blancs, les Thaïs 
noirs, les Thaïs rouges. Ces trois dernières qui habitent l'Ouest du Tonkin sont 
distinguées par la couleur de leurs vêtements (blanc, indigo foncé et rocou). 

Thao. Titre laotien équivalant à Chao. 

Wat. Bonzerie. 



TABLE DES CHAPITRES 



Pages 

Première tentative dp passage du Mé-Khonp au Tonkin .... i 

Passage du Mc-Khong au Tonkin. . . . . a^i 

Appendice 34 1 



TABLE DES CARTES 



Pages 

Extrait de la carte de la Mission Pavie i 

Carte du Nam-Kok 3 

Plan de Luang-Prabang 3 1 

Carte des prétentions siamoises dans le \ord-Esl, 1887 â3 



CHARTRES. IMPRIMERIE DURAND, RUE FULBERT. 



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