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Full text of "Mélanges africains et orientaux"

ÎDuquesne (Iniumityi 




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in 2010 with funding from 

Lyrasis Members and Sloan Foundation 



http://www.archive.org/details/mlangesafricOObass 



RENÉ BASSET 



DOYEN DE LA FACULTE DES LETTRES D ALGER 
CORRESPONDANT DE L'iNSTITUT 



MÉLANGES 

Africains et Orientaux 



PARIS 

LIBRAIRIE DES CINQ PARTIES DU MONDE 

JEAN MAISONNEUVE k FILS ÉDITEURS 

3, RUE DU SABOT, 3 

1915 

Reproduction et traduction interdites pour tous pays. 



Mélanges Africains 

et Orientaux 



CHAPITRE PREMIER 

L'ALGÉRIE ARABE 1 



Après avoir conquis l'Egypte, puis la Cyrénaïque 
et la Tripolitaine, les Arabes, poussant toujours 
devant eux se trouvèrent en contact avec la Tunisie 
et l'Algérie. Là, dans les villes et sur le littoral, 
vivaient encore des populations peut-être soumises 
nominalement à l'empire byzantin, mais indépen- 
dantes en fait, tandis que dans les plaines et les 
montagnes, les Rerbères avaient recouvré depuis 
long-temps leur liberté. Le khalife 'Omar s'était méfié 
du « lointain perfide », mais l'attrait du butin décida 
ses successeurs à envoyer des expéditions qui, des- 
tinées d'abord à faire de simples razzias comme 
celles de 'Abd Allah ben Abou Sarh et de Mo'aouyah 
ben Khodeidj, devinrent ensuite le noyau d'une occu- 



1. Histoire de l'Algérie par ses inonuments, Paris, s. d. (1900). 

1 



MAR 3 1965 



I MELANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

pation permanente. Malgré des interruptions causées 
par les luttes des prétendants au khalifat en 
Orient, la domination arabe s'établit d'une manière 
stable lorsque 'Oqbah ben Nafi' fonda Qaïrouan (669): 
cette ville devait être le point de ralliement, le 
dépôt, et au besoin le refuge des Musulmans s'ils 
étaient menacés par une insurrection indigène ou 
un retour offensif des Byzantins. 

La conquête présentait, en effet, bien d'autres dif- 
ficultés que dans l'est de l'Afrique septentrionale. 
Là, les Musulmans avaient été accueillis comme des 
libérateurs par une population asservie depuis des 
siècles et qui supportait plus difficilement peut-être 
le joug religieux des Grecs que les exactions de 
leurs agents fiscaux. Incapables d'un effort énergique 
pour secouer eux-mêmes le joug, les Coptes accep- 
tèrent avec une joie imprévoyante la domination 
arabe. Il n'en fut pas de même à l'Ouest, où l'auto- 
rité grecque ne s'exerçait plus que dans des ports et 
où les haines causées par les dissensions relig-ieuses 
s'étaient effacées depuis que les populations latino- 
berbères avaient recouvré leur indépendance. Les 
Musulmans ne devaient pas être accueillis comme 
l'avaient été les Vandales et les Byzantins, en qui les 
Berbères voyaient les libérateurs de leurs maîtres 
du moment. Au contraire, ils représentaient une 
double conquête : la conquête politique et la con- 
quête religieuse, précédée d'une phase d'incursions 
et de pillages. Contre les Musulmans, les populations 
luttèrent avec énergie, aidées parfois par les Grecs, 
et elles auraient probablement triomphé si l'esprit 
de particularisme si puissant en Afrique n'avait 



L ALGERIE ARABE 



contribué tantôt à armer les uns contre les autres les 
deux grandes familles berbères, les Senhâdjas et les 
Zénatas, au grand avantage de l'envahisseur, tantôt 
à empêcher, sauf à de rares moments où le succès 
fut la récompense de l'union, une fédération de 
toutes les tribus berbères contre l'ennemi commun. 

L'histoire de la conquête de l'Algérie est peu 
connue, ou plutôt mal connue. Au milieu des 
légendes qui se sont groupées autour de trois ou 
quatre noms, on peut démêler que les premières 
campagnes furent des pointes audacieuses partant 
de Oaïrouân vers l'ouest ou le sud-ouest, sans que 
les Arabes essayassent de s'aventurer dans les massifs 
montagneux du nord ou le long- du littoral, où les 
villes, ravitaillées par mer, pouvaient les tenir long- 
temps en échec. Il eût été dangereux aux troupes 
légères dont se composaient les premières expédi- 
tions, de se risquer dans des défilés inconnus, dans 
des vallons étroits où la mobilité de la cavalerie 
arabe ne pouvait plus être d'aucune utilité et où tout 
l'avantage restait aux gens du pays, maître de cou- 
per les communications et d'affamer l'ennemi. Quant 
au chemin du littoral, les Musulmans n'avaient pas de 
matériel de siège pour s'emparer des ports qui les 
auraient arrêtés, sans compter que leurs flancs 
auraient été menacés du côté de la terre par les Ber- 
bères des montagnes, du côté de la mer, par les vais- 
seaux grecs. Il ne restait donc que la route des Plateaux 
et du Sahara : c'est celle qu'ils prirent. 

Une première pointe aurait été poussée par le 
second gouverneur de l'Ifriqyah, Abou'l Mohâdjir, 
jusqu'aux sources de Tlemcen : la grande tribu des 



4 MELANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

Aourabah qui l'attaqua fut vaincue, et son chef, 
Kosaïlah, fait prisonnier, dut embrasser l'islamisme 
et resta près d'Abou'l Mohâdjir comme un otage. 
Quand 'Oqbah, nommé unesecondefoisgouverneurde 
rifriqyah (680) eut détruit l'œuvre d'Abou'l Mohâd- 
jir et rebâti Qaïrouân, il se lança dans l'ouest. Vain- 
queur des Berbères et des Grecs en rase campagne, 
il évita prudemment de faire les sièges de Baghaï, 
de Lambèse et de Tiharet, et, marchant toujours 
devant lui, il arriva jusque dans le Maghreb extrême, 
le Maroc actuel, dont les légendes lui font faire la 
conquête. Témoins de ses victoires, Abou'l Mohâdjir 
et Kosaïlah l'accompagnaient comme des trophées 
vivants et les humiliations ne leur étaient pas épar- 
gnées, surtout au dernier. Patiemment, il guetta 
l'occasion et quand 'Oqbah, revenant de sa chevau- 
chée, eut imprudemment divisé à Tobna son armée 
en petits corps d'armée qui devaient rentrer isolé- 
ment à Qaïrouân, un soulèvement formidable éclata, 
ayant à sa tête Kosaïlah qui s'était évadé. Surpris à 
Tahouda par une armée de Berbères et de Grecs, 
'Oqbah succomba après des prodiges de valeur (683) : 
avec lui périrent ses trois cents cavaliers et Abou'l 
Mohâdjir. Le corps du premier gouverneur de 
l'Ifriqyah fut transporté, on ne sait à quelle date, à 
la petite oasis qui porte son nom près de Biskra et 
une inscription mentionne le lieu où repose Sidi 
'Oqbah ben Nâfi'. 

Le succès des Berbères jeta la terreur dans l'esprit 
des Arabes et la panique fut si forte qu'ils évacuè- 
rent le Maghreb et l'Ifriqyah, abandonnant Qaïrouân 
et entraînant dans leur fuite, Zohaïr ben Qaïs, le 



L ALGERIE ARABE 



lieutenant de'Oqbah. Les Berbères recouvrèrent leur 
indépendance et un de leurs premiers actes fut de 
renier l'islamisme qui leur avait été imposé. Les 
embarras du khalife en Orient lui firent négliger le 
Maghreb, mais en 688, Zohaïr revint à la tête d'une 
armée considérable et se rencontra avec Kosaïlah 
à Mêmes, à l'ouest de Oaïrouàn. Le combat fut 
acharné ; enfin le chef berbère périt et sa mort fut 
le signal de la déroute. Mais le pays n'était pas 
conquis, car, malgré de nouvelles expéditions, 
Zohaïr évacua Oaïrouàn et se retira en Tripolilaine 
où il fut tué, surpris par un retour offensif de la 
flotte grecque (690). L'heure était propice aux 
Berbères pour chasser les Arabes ; mais Kosaïlah 
n'était plus là pour les réunir : chaque chef de 
tribu se regarda comme un souverain indépendant, 
et cette division, accentuée peut-être par des guerres 
intestines, permit aux Musulmans d'attendre l'arri- 
vée d'un nouveau gouverneur, Hassan ben En 
No'mân (690) : les Grecs furent chassés de Carthage : 
des campagnes dans le Nord et l'Ouest de la Tunisie 
menacèrent l'Algérie. Les Berbères, réparant leur 
faute, s'unirent sous la direction de la Kâhinah (la 
prophétesse, dont le nom même est douteux 
(Dahyah ou Daniyah ?) Il est difficile, en présence 
des légendes qui se rattachent à son souvenir, de 
décider si elle régna réellement, ou si elle ne fut 
qu'une femme inspirée qui devait, comme Lalla 
Fatma dans les temps modernes, être le centre et 
le symbole de îa résistance berbère. Quoi qu'il en 
soit, elle débuta par un succès : Hassan et son 
armée qui marchaient contre l'Aourâs, où domi- 



b MELANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

riaient les Djerâouas, la tribu de la Kâhinah, éprou- 
vèrent un sangrant échec à la Meskiana, dans la pro- 
vince actuelle de Constantine, et furent repoussés 
l'épée dans les reins jusqu'à Gabès, laissant de 
nombreux prisonniers entre les mains des Berbères. 
Hassan s'enfuit jusqu'en Cyrénaïque; le Maghreb et 
l'Ifriqyah étaient encore une fois libres. 

Une fois encore, les embarras du khalife l'obli- 
gèrent à retarder sa revanche. Pendant que Hassan 
attendait en Cyrénaïque l'occasion de recon- 
quérir l'Ifriqyah, la Kâhinah, s'il faut en croire la 
tradition, donnait Tordre de ruiner le pays, de 
couper les arbres, d'abattre les villes et de ravager 
les jardins de façon à détourner les Arabes de 
conquérir une région désolée. Il est douteux qu'une 
pareille résolution aitété prise, plus douteux encore 
qu'elle ail été exécutée. Ce serait cependant cette 
mesure qui aurait aliéné à la Kâhinah les sentiments 
des populations sédentaires et agricoles, berbères 
et latino-berbères, et qui aurait facilité à Hassan la 
nouvelle conquête du pays, lorsque le khalife ' Abd el 
Melik, débarrassé d'une nouvelle révolte (703), put 
lui envoyer une armée considérable. Il est plus vrai- 
semblable d'admettre que les dissensions naturelles 
et fatales à la société berbère, jointes à la trahison 
des Arabes restés dans le pays, facilita la tâche de 
Hassan. Les défenseurs de l'indépendance furent 
exterminés, et la tête de la Kâhinah, tuée dans 
l'Aourâs, fut envoyée au khalife, tandis que ses fils 
entraient au service de Hassan. De ce jour commença 
la vraie conquête de l'Alg-érie, conquête méthodique, 
non sans retour de fortune, mais différente des raids 



L ALGERIE ARABE 



exéculés par Abou'l Mohadjir et 'Oqbah. Les détails 
ne nous en ont pas été conservés, mais l'on peut croire 
que ce fut dans cette période que les ports et les 
villes du Tell, de Constanline à Tlemcen, tombèrent 
au pouvoir des Arabes. Les corps étaient vaincus, 
non les consciences; après avoir abjuré douze fois 
l'islam, les Berbères choisirent le domaine religieux 
pour la défense de leur indépendance. 

A Hassan avait succédé Mou sa ben Nosaïr qui 
après avoir pénétré jusqu'à l'Atlantique et soumis le 
pays, trouva dans la conquête de l'Espagne (709) le 
moyen d'assurer celle d'Algérie et du Maghreb. Ce 
furent des Berbères qui composèrent presque toute 
l'armée de Tarik, le vainqueur de Roderic : c'est en 
dirigeant contre l'Europe occidentale des milliers 
et des milliers de Berbères à peine convertis que 
Mousa débarrassa le Maghreb et l'Ifriqyah d'éléments 
de troubles, devenus de l'autre côté de la Méditer- 
ranée les agents de ses conquêtes. Cependant, la 
doctrine qui devait soustraire pour un temps 
l'Afrique du Nord au joug 1 arabe, avait commencé 
d'y pénétrer. Tandis que les Musulmans s'étaient 
partagés en Orient entre partisans des premiers 
khalifes et de leurs successeurs, les Omayades, et 
partisans des droits de 'Ali, cousin et gendre du Pro- 
phète, d'autres, également ennemis des deux fac- 
tions, prétendaient ramener l'islam dans les voies 
tracées par le Prophète, exclure les ambitieux 
qui aspiraient à sa succession, faire du Oorân la loi 
unique, établir l'égalitéabsolue entre tous les Musul- 
mans, quelle que fût leur orig-ine: ils décidèrent que 
tout croyant, soit Arabe, soit étrang-er, pourvu qu'il 



8 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

fût vertueux, pouvait être choisi comme l'imam 
suprême, et que tout péché grave devait être assi- 
milé à l'infidélité. Après avoir commis d'horribles 
ravages dans l'Iraq, vaincus et décimés par les 
divers prétendants, fractionnés eux-mêmes en 
diverses sectes dont les plus célèbres en Occident 
furent les Abadhites et les Sofrites, les Kharedjites 
— nom donné à ces non-conformistes — portèrent 
en Afrique leurs idées de nivellement ; elles furent 
bien accueillies des Berbères exposés, convertis ou 
non, à l'avidité et à l'orgueil de leurs gouverneurs 
arabes. Ils embrassèrent avec ardeur ces doctrines 
qui rappelaient celles des Circoncellions, et qui 
étaient contre les conquérants une forme d'opposi- 
tion fournie par les conquérants eux-mêmes. 
Bientôt, de violentes exactions commises par le 
gouverneur 'Obaïd Allah amenèrent un soulève- 
mentdes Berbères duMaghreb (740). Des milliers de 
Kharedjites, la tête rasée, marchant derrière le Qorân 
porté à la pointe des lances, s'emparèrent, sous la 
conduite d'un ancien porteur d'eau de Tanger, Maï- 
sara, de presque tout le Maroc actuel. Mais comme 
toujours, l'esprit d'indiscipline ne tarda pas à se 
montrer chez les Berbères Kharedjites comme il 
s'était manifesté chez les Berbères chrétiens ou 
païens. Maïsara fut tué par les siens ; son succes- 
seur Khâled ben Hâmid vainquit une armée arabe 
et tout le nord de l'Afrique s'insurgea. Une seconde 
armée, commandée par un nouveau gouverneur, 
Kolthoum, fut exterminée avec son chef à Baqdourah 
(742); à peine si quelques débris purent passer en 
Espagne. L'Algérie actuelle tomba aux mains des 



L ALGÉRIE ARABE 



non-conformistes, et ceux-ci allèrent attaquer Han- 
zhalah, successeur de Kolthoum, jusque dans l'Ifri- 
qyah. Vaincus dans deux journées où succombèrent 
leurs chefs, ils rétrogradèrent, mais les troubles qui 
accompagnèrent la transmission du khalifat des 
Omayades aux 'Àbbasides ne permirent pas aux 
Arabes de pousser plus loin leur succès. 

En même temps, l'Ifriqyah était en proie à la 
guerre civile : elle ne se termina que par la défaite 
des gouverneurs qui avaient cherché à se rendre 
indépendants. Ces luttes permirent aux Kharedjites 
Sofrites d'établir leur domination à Tlemcen où ils 
eurent pour imam Abou Oorrah, pendant qu'une 
autre secte Khâredjite, les Abadhites, prospérait 
dans le Djebel Nefousa en Tripolitaine avec Abou'l 
Khattâb pour imam. Ladéfaitede ce dernier à Taour- 
gha (761) par le gouvernement 'abbaside Ibn el 
Ach'ath, eut pour contre-coup la fondation d'une 
ville et d'un état en Algérie : 'Abd er Rahman ben 
Rostem, d'origine persane, quitta Qaïrouân dont la 
garde lui avait été confiée et, se dirigeant vers 
l'Ouest, il alla fonder au pied du Djebel Djozzoul, 
une nouvelle Tiharet (laTagdemt actuelle) à quelque 
distance de la Tingartia romaine (la Tiharet actuelle). 
Les miracles qui avaient signalé la fondation de 
Qaïrouân se répétèrent pour celle de la nouvelle 
capitale qui devint le centre des Abadhites comme 
Tlemcen était celui des Sofrites. Réunis à ceux du 
Djebel Nefousa, les Kharedjites de ces deux états 
vinrent assiéger à Tobna 'Omar ibn Hezarmard, 
gouverneur de l'Ifriqyah pour le khalife El Mansour : 
échappé au premier danger, ce général succomba 



10 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

en défendant Qaïrouân (771). Les Berbères restaient 
encore une fois maîtres du Maghreb et de l'Ifriqyah. 
Ce fut pour peu de temps : la bataille de Djenbi, 
gagnée par le successeur de 'Omar, Yazid ben Hâtem 
el Mohallebi (712) lui rendit la possession de cette 
dernière province ; mais 'Abd er Rahman demeura 
paisible maître de Tiharet et son successeur, 'Abd el 
Ouahhâb, conclut la paix avec Raouali qui remplaça 
Yazid (747). A cette époque, l'imam abadhite de 
Tiharet gouvernait un état qui comprenait, outre 
cette ville et ses environs, l'Oued Rir', Ouargla, le 
Nefzaoua, Gabès, Djerba, leDj. Nefousa, Tripoli et 
Sort. Mais la division ne tarda pas à s'établir : des 
schismes, bientôt suivis de guerres civiles, désolèrent 
la communauté abadhite : le fils de 'Abd el Ouahhâb, 
Mïmoun, fut assassiné du vivant de son père par les 
dissidents Nakkarites. La décadence était complète, 
lorsqu'il se produisit un événement qui mit fin à la 
domination kharedjite en Algérie et dans le Nord de 
l'Afrique. 

Les Alides qui avaient considéré les Omayades, 
puis les Abbasides comme des usurpateurs, avaient 
échoué dans leur tentative de soulèvement en Orient ; 
ils furent plus heureux en Occident ; l'un d'eux, Idris 
ben 'Abdallah, échappé aux poursuites de Haroun er 
Rachid, arriva heureusement dans le Maghreb el 
Aqsa (le Maroc actuel) où il fut accueilli et reconnu 
pour chef par la tribu des Aouraba, où son fils bâtit 
la ville de Fâs. Dès que son pouvoir fut affermi, il' 
attaqua les Kharedjites de l'Ouest, les Sofrites, et 
mit fin à leur domination en s'emparant de Tlemcen 
(790). Pendant ce temps, les Kharedjites étaient 



l'algérie arabe 11 

affaiblis par leurs guerres contre les Mo'tazélites et 
les Ouasilites du Haut Chélif, si bien qu'ils ne 
purent offrir de résistance sérieuse quand un nou- 
veau prétendant, se disant, comme les Idrisites, issu 
de'Ali, vint, après des aventures romanesques, établir 
quelque temps sa domination sur le nord de l'Afrique. 
Ce furent encore les Berbères qui furent les instru- 
ments de sa fortune. Le missionnaire Chi'ite (parti- 
san de'Ali) Abou'Abd Allah ed Dâ'i, s'établit chez les 
Ketâmah près de Sétif et là, prêcha la doctrine alide 
et la révolte contre les Aghlabites qui, de gouverneurs 
'abbasides, étaient devenus les souverains presque 
indépendants de l'Ifriqyah et du Maghreb. Le succès 
dépassa l'attente du missionnaire et les Berbères, 
stimulés par l'attrait de la révolte et du pillage 
qu'on leur faisait entrevoir, suivirent docilement 
le missionnaire. Après des combats de fortunes 
diverses, celui-ci, maître de la province actuelle de 
Constantine, s'avança en Tunisie d'où il n'eut pas de 
peine à chasser le dernier prince aghlabite, Ziadet 
Allah, qui s'enfuit en Orient. Pendant ce temps, le 
Mahdi 'Obeïd Allah que le dcii (missionnaire) 'Abd 
Allah faisait reconnaître comme khalife aux popu- 
lations berbères de l'Algérie, avait quitté l'Orient 
pour le Maghreb où, avant lui et avant Idris, s'était 
déjà réfugié un troisième fondateur d'empire, 'Abd er 
Rahman l'Omayade, l'ancêtre des khalifes d'Espa- 
gne. Mais, au lieu de rejoindre son lieutenant qui 
opérait dans le massif montagneux au nord de Sétif, 
'Obeïd Allah se dirigea vers le sud et, arrivé à Si- 
djilmasa, dans le Tafilelt actuel, il fut arrêté et empri- 
sonné par le dernier souverain de la dynastie ouasi- 



12 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

lienne des Midrârites, Elisa', sur les avis donnés par 
khalife abbàside de Baghdâd. Le dà'i s'empressa 
d'aller le délivrer et, au commencement de910, 'Obeïd 
Allah se voyait reconnu comme souverain temporel 
et spirituel par l'Ifriqyah, une partie du Maghreb 
central et la Sicile. Les Berbères Kelâmah formaient 
le noyau de son armée. Profitant de ses succès, le 
Mahdi résolut d'anéantir l'état kharedjitede Tiharet; 
son général, Arouba ben Yousof s'empara de cette 
ville, déporta quelques tribus abâdhites dans l'île 
de Djerba où elles ont conservé de nos jours leur 
dialecte berbère et leur hérésie, tandis que la 
plus grande partie émigrait dans le Sud et s'établis- 
sait à Ouargla, Sedrata et dans les autres villes du 
désert au sud de l'Oued Rir'. Les Benou Khâzer de 
Tlemcen disputèrent aux Fatimites la possession du 
Maghreb central, mais ces derniers l'emportèrent, 
poussèrent leurs conquêtes dans l'Ouest et non seu- 
lement occupèrent Tlemcen, mais firent du souverain 
idrisite de Fàs leur vassal. Dans une de ces campa- 
gnes, l'héritier présomptif du Mahdi, Abou'l Oâsem, 
fonda la ville de Msila (924). En même temps, le chef 
de la grande tribu des Senhadja du Maghreb central, 
Ziri, fit sa soumission aux Fatimites, administra 
sous leur suzeraineté, un territoire presque aussi 
étendu que le département actuel d'Alger et y fonda, 
non loin de Médéa, une capitale à laquelle il donna 
le nom d'Achir. 

La dynastie des Fatimites (de Fatimah, fille du 
Prophète et femme de 'Ali) semblait devoir régner 
sans difficulté quand elle faillit être détruite par un 
retour offensif de ces Khared j ites qu'elle avait vaincus 



L'ALGÉRIE AR.U5E 13 

à Tiharet. C'était, non plus les Abadhites, mais la 
fraction la plus avancée et la plus violente de la 
secte, celle des Nakkarites, qui entrait en scène. Elle 
ne faisait aucune différence entre ceux qui ne parta- 
geaient pas ses doctrines : musulman, infidèle, 
même Kharedjite Abadhite : tout était permis contre 
ses adversaires. Le fils d'un marchand des Béni 
Ifren, Abou Yézid, « l'homme à l'âne », né au Sou- 
dan où son père faisait le commerce, se mit à la 
tête des masses qu'il avait poussées à la révolte ; 
disgracié de la nature, mais éloquent et convaincu, 
il exerça d'abord son apostolat sous l'extérieur d'un 
maître d'école et, le moment venu, les tribus de 
l'Aourâs, avec l'appui secret des Omayades d'Es- 
pagne qui se sentaient menacés par les Fatimites, 
se soulevèrent à sa voix (942), s'emparèrent de 
presque tout le département actuel de Constantine et 
pénétrèrent en Ifriqyah. Qaïrouân tomba entre leurs 
mains, et bientôt il ne resta plus au successeur de 
'Obeïd Allah que sa capitale, Mahadia, construite 
par le fondateur de la nouvelle dynastie qui aurait, 
dit-on, prévu ces événements. Abou Yézid vint l'y 
assiéger (945). Mais son armée, composée d'éléments 
hétérogènes et grossies débandes qui étaient venues 
pour piller plutôt que pour combattre, fut incapable 
de prendre d'assaut la ville où se défendait déses- 
pérément le khalife El Qâïm. Les plus ardents des 
Nakkarites avaient été du reste mécontents de voir 
Abou Yézid quitter sa robe de laine et son bâton 
d'apôtre pour les vêtements somptueux des Fati- 
mites et échang-er l'âne qui lui servait de monture 
et à qui il devait son surnom, pour un cheval riche- 



14 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

ment harnaché. La cohue qu'il avait réunie autour 
de Mahadia se désagrégea : il fallut lever le sièg-e. 
Abou Yézid, presque abandonné des siens, reprit 
ses anciennes allures, et les Nakkarites remportè- 
rent des victoires passagères sur les généraux 
fatimites. Bientôt le khalife fatimite Isma'il El Man- 
sour, redevenu maître de la Tunisie, poursuivit 
Abou Yézid en Algérie où il vit se rallier à lui ceux 
qui avaient pris parti contre le réformateur, entre 
autres le souverain de Tlemcen, Mohammed el 
Khâzer, allié des Omayades d'Espagne. Quant à 
« l'homme à l'âne » traqué sur tous les points, mais 
redoutable encore, il finit par être gravement blessé 
dans sa retraite du Djebel Kianah au sud de Sétif et 
par être pris vivant. Il mourut peu après ; son 
corps empaillé et sa tête furent exposés à Maha- 
dia aux injures d'une populace qui' avait tremblé 
devant lui (957) : ce fut la fin des Nakkarites ; ses 
fils qui avaient menacé Biskra et Tobna, furent 
refoulés dans le désert. Dès lors, les doctrines kha- 
redjites cessèrent déjouer un rôle en Algérie et ne 
furent plus représentées que dans l'extrême sud par 
des communautés qui s'établirent plus tard dans le 
Mzab. 

Tandis que les Fatimites replaçaient sous leur 
autorité la partie orientale de ce pays, l'ouest et le 
centre relevaient des Omayades d'Espagne avec un 
prince vassal à Tlemcen et un g-ouverneur à Tiharet. 
Abou Yézid, lui-même, tout kharedjite qu'il était, 
avait recherché l'appui des khalifes de Gordoue et, 
pendant quelque temps, ceux-ci, déjà maîtres du 
Maroc, dominèrent dans la plus grande partie de 



l'algérie arabe 15 

l'Algérie. Le Fatimite El Mansour voulut rétablir 
les limites de l'empire de son aïeul : Tlemcen fut 
promptement reconquise; le souverain de Tlem- 
cen accepta de lui le titre de gouverneur du 
Maghreb central, c'est-à-dire de la plus grande partie 
du département actuel d'Oran, tandis que le chef 
des Sanhadjas, resté fidèle aux Fatimites dans les 
moments les plus critiques, Ziri ben Menâd, admi- 
nistrait tout le pays répondant au département 
d'Alger, où son fils Bologguin, suivant la tradition, 
fondait en même temps les villes d'Alger, de Médéa 
«t de Miliana. Les Omayades d'Espagne ne se rési- 
gnèrent pas facilement à la perte de leur suprématie 
sur le Nord de l'Afrique ; de là, une guerre qui 
éclata entre eux et le khalife El Mo'izz, successeur 
d'El Mansour. L'expédition commandée par Djaouhar 
général de ce dernier, ne fut qu'une suite de succès ; 
toute résistance fut vaincue ; les partisans douteux, 
comme les B. Ifren, furent traités en ennemis ; les 
armées fatimites, reprenant la marche tradition- 
nelle de 'Oqbah, pénétrèrent jusqu'à l'Atlantique : 
Sidjilmasa et Fas furent prises et le Rif reconnut 
la suprématie des Fatimites : ceux-ci possédaient 
donc tout le nord de l'Afrique, des Syrtes à l'Océan 
et de la Méditerranée au désert. 

L'Occident conquis, ce fut l'Orient qui attira El 
Mo'izz ; avant lui, d'autres souverains de lTfriqyah, 
Ag-hlabites ou Fatimites, avaient tenté de conquérir 
l'Egypte : ils avaient échoué. Ce fut encore Djaouher 
qui fut chargé de l'entreprise et il la mena à bien (969). 
Ce moment fut décisif pour l'histoire de la dynastie 
-de 'Obeïd Allah : le centre de son empire se déplaça. 



16 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

El Mo'izz résolut de quitter l'Occident pour s'établir 
au Qaire, la capitale récemment fondée par Djaouher. 
Pour maintenir sa suprématie, sinon son autorité, sur 
l'Algérie et la Tunisie, il en confia le gouvernement 
héréditaire à son fidèle Bologguin qui venait de répri- 
mer dans le Maghreb central de nouvelles attaques 
des partisans des Omayades. Ce fut le triomphe des 
Senhadjas sur les Zénatas ; ce triomphe, fut encore 
accru par une expédition heureuse de Bologguin 
contre le Maghreb extrême retombé sous le joug - de 
l'Espagne (079). Peu à peu, cependant, les efforts 
des successeurs de cet émir tendirent à relâcher les 
liens qui les unissaient aux khalifes fat imites du 
Qaire. Ils avaient à lutter contre les Maghraouas de 
l'Ouest qui, chassés du Maghreb et de Fâs par les 
Omayades d'Espagne, s'étaient jetés sur le Maghreb 
central et là, s'étaient réconciliés avec leurs anciens 
ennemis. Leur chef, Ziri, périt sous les murs 
d'Achir (1001) : Hammâd, l'oncle du souverain 
Senhadja, refoula les Maghraouas et bâtit au nord 
de Msila, une ville qui reçut le nom de Oala'ah des 
Béni Hammâd ; s'étant brouillé avec son neveu, il 
proclama son indépendance après divers combats 
contre Badis et le successeur de ce dernier, El Mo'izz. 
Il se trouva maître reconnu d'un état qui compre- 
nait le Zab, le Hodna, les Hauts-Plateaux du dépar- 
tement d'Alger et le Sersou jusque Tiharet. 

A ce moment se produisit un événement qui modi- 
fia complètement l'état de l'Algérie et arrêta, sauf 
sur un point, le développement des royaumes qui se 
créaient et la formation d'états nouveaux. Les révo- 
lutions qui viennent d'être sommairement indi- 



l/ ALGÉRIE ARABE 17 

quées avaient pour base l'élément religieux : le 
Kharedjisme (abadhite, sofrite ou nakkarite) et le 
Chiisme (idrisite ou fatimite) avaient servi de dra- 
peaux contre l'orthodoxie des khalifes de Cordoue 
et de Baghdâd : peu à peu, enrôlés sous ces divers 
étendards, les Berbères avaient reconquis à la fois 
l'indépendance et la prépondérance sur l'élément 
arabe : les royaumes de Oaïrouân, de la Oala'ah, de 
Tiharetet de Tlemcen étaient autant d'états berbères 
qui pouvaient accomplir leur évolution particulière ; 
ils étaient assez forts pour résister aux khalifes 
bien déchus de Cordoue et de Baghdàd et même aux 
incursions qui devaient, aux siècles suivants, sortir 
du Sahara occidental et du Maroc et triompher sans 
peine de royaumes épuisés par la plus terrible inva- 
sion que l'Algérie ait subi. 

Les liens qui unissaient les émirs sanhadjas ou 
zirites de Oaïrouân à l'empire fatimite s'étaient 
relâchés ; un seul se maintenait encore, le lien reli- 
gieux. La doctrine fatimite était encore reconnue 
nominalement. Une querelle qui éclata entre El 
Mo'izz et El Yazouri, vizir du khalife fatimite du 
Oaire, assura la rupture. Le premier abjura le dogme 
chiite, arbora l'étendard noir des 'Abbasides et 
reconnut pour chef spirituel le khalife de Baghdâd 
dont l'autorité purement nominale ne pouvait être une 
g-êne pour lui. Trop faible pour organiser une expé- 
dition rég-ulière contre lui, El Yazouri trouva le 
moyen de se venger en lançant sur l'Ifriqyah les 
hordes arabes des Béni Hilâl (Solaïm, Doraïd, 
Riâh) qui avaient été cantonnées dans la Haute 
Egypte pour les empêcher de se joindre de nouveau 

2 



18 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

aux Qarmates, ennemis des khalifes du Oaire et de 
Baghdâd. Le vizir égyptien se débarrassait ainsi 
d'hôtes incommodes, soit qu'ils fussent détruits par- 
les Sanhadjas et les autres Berbères, soit qu'ils 
anéantissent des vassaux infidèles. La bataille de 
Haïderân (1053) perdue par les forces coalisées des 
souverains de Qaïrouàn, de la Qala'ah et de Tripoli, 
réunis contre l'ennemi commun, livra l'Jfriqyah et le 
Maghreb aux nomades qui se répandirent sur ce 
territoire fertile comme des sauterelles affamées. 
Pour éviter une ruine complète, El Mo'izz dut subir 
toutes leurs conditions ; en même temps, l'anarchie 
qui fut la suite de celte invasion, favorisa l'appari- 
tion de divers petits tyrans qui prirent à leur solde 
des nomades peu soucieux des traités. La Tunisie et 
la Tripolilaine étaient aux mains des Solaïm, des 
Riàh, des Djochem et des Zoghbah ; les Athbedj et 
les Ma'âkil s'avancèrent vers l'Ouest. Si, sous Bolog - - 
guin, le royaume des Béni Hammâd parvint à se 
maintenir comme un îlot dans le flot de l'invasion, 
ce prince ne put empêcher les Athbedj de conquérir 
le Zab et les Ma'âkil de progresser vers l'Ouest en 
triomphant des Zénatas de Tlemcen. Leurs luttes 
furent célébrées dans des chants épiques, déjà 
signalés par Ibn Khaldoun et qui sont parvenus 
jusqu'à nous. 

LTne invasion, venue de l'Ouest, put seule arrêter 
celle de l'Est. Ici encore nous remarquons une modi- 
fication. Jusqu'alors, sauf en ce qui concerne les 
Nakkarites intransigeants, les fondateurs de dynastie 
revendiquaient une illustre orig-ine : Idris de Fàs, 
'Obeïd Allah de Mahadia prétendaient se rattacher à 



l'algérie arabe 19 

la famille de 'Ali; les ancêtres de Ziri et deBologguin, 
ceux de Hammâd avaient été les chefs desSanhadjah : 
'Abd Allah b. Rostem, l'imam de Tiharet, se disait 
issu d'une noble famille persane. Désormais, les 
fondateurs d'empire seront de simples marabouts, 
prétendant réformer les mœurs et la doctrine, mais 
faisant prévaloir le mérite individuel sur la noblesse 
de race. Au milieu du xi e siècle de notre ère, un 
cheïkh des Lamtouna, dans le Sahara occidental, 
avait attiré un réformateur du nom de Yasin pour 
rétablir l'observation des prescriptions religieuses 
chez les tribus berbères d'origine senhadja, errant en 
nomades entre le Sénégal, le Niger et l'Océan, en 
même temps qu'il faisait la guerre sainte au Soudan. 
Vainqueur des noirs, il porta ses armes contre le 
Maroc actuel et, s'il périt en combattant les Berg- 
houata, le chef militaire qu'il avait donné aux siens, 
Abou Bekrben 'Omar continua son entreprise. Après 
avoir abandonné à son cousin, Yousof ben Tachfîn, 
le soin de guerroyer dans leNord, il dut lui céder 
défînivement l'autorité qu'il lui avait confiée tempo- 
rairement et s'en retourna combattre dans le Soudan 
où il trouva la mort devant une forteresse des noirs. 
Resté seul maître, Yousof ben Tachfîn conquit rapi- 
dement le Maghreb el Aqsa et fonda la ville de 
Maroc qui donna son nom à l'empire de l'ouest : en 
dix ans, il arriva à la Molouia après avoir détruit 
les petits états qui se partageaient le pays. Pendant 
ce temps, les Arabes continuaient leurs progrès dans 
l'est de l'Algérie et prêtaient le concours de leurs 
armes aux souverains en guerre: En Nâser de la 
Qala'ah et Temim de Oaïrouân. Le premier, malgré 



20 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

des succès remportés sur les Hilalienset lesZenatas, 
voyant ses états ravagés par les nomades et sa 
capitale menacée, résolut de chercher une résidence 
plus aisée à défendre et placée dans une situation 
plus favorable. 11 se décida à évacuer la Oala'ah et 
à fonder une ville au pied du Gouraya, près de l'em- 
bouchure de la Soummam. Il la nomma En Naseriah. 
mais l'histoire a maintenu le nom de Bougie qui était 
celui des Berbères sur le territoire desquels la ville 
fut fondée (1067). La nouvelle capitale ne tarda pas 
à prospérer, grâce au commerce et à l'agriculture: 
des relations s'établirent avec tous les pays commer- 
çants du Nord de la Méditerranée: En Nâser, qui 
était en correspondance avec le pape Grégoire VII 
au sujet des chrétiens indigènes qui existaient encore 
dans ses états, put voir la splendeur de son œuvre, 
continuée par son fils El Mansour A cette époque, 
les Athbedj s'établissaient dans le Zâb et sur les 
pentes inférieures de l'Aourâs ; les Zoghbah dans le 
Hodna, près de l'ancienne Oala'ah. Dans l'Ouest, 
Yousofavait conquis Tlemcen (Ag-adir), bâti Tagrart 
(la Tlemcen actuelle) et les armes des Lamtouna et 
des Hammâdites, tous deux senhâdja d'origine, se 
trouvèrent en présence. Les succès de Yousof et de 
ses généraux lui livrèrent les paysjusqu'à Alger, mais 
El Mansour de Bougie reprit la partie orientale de 
leurs conquêtes jusqu'à Tlemcen. Après avoir 
soumis l'Espagne musulmane et arrêté les conquêtes 
des chrétiens, Yousofmourut âgédeprèsde 100 ans 
(1106), ayant conservé jusqu'au dernier moment, 
comme Masinissa, ses mœurs simples, son ardeur et 
sa vigueur. 



l'algérie arabe 21 

Après lui sa dynastie décrut rapidement. Ce n'était 
pas impunément que les grossiers Lamtouna, les 
Senhadja au lit/tam, voilés comme les Touaregs 
d'aujourd'hui avaient été mis en contact avec une 
civilisation supérieure. Comme les Vandales, ils se 
laissèrent promptement amollir et une nouvelle race, 
les Masmouda de l'Atlas ne tardèrent pas à les sup- 
planter. Ibn Toumerl, le Mahdi qui souleva ces 
Berbères, prit comme chef militaire un Koumiali, né 
dans le département actuel d'Oran, non loin de 
Nédromah,'Abd el Moumen, qui, à la mort d'IbnTou- 
mert, réunit en sa personne l'autorité spirituelle et 
temporelle et prit le titre de khalife. Profitant des 
embarras de 'Ali ben Yousof retenu en Espag-ne par la 
guerre sainte, il s'empara rapidement du Maroc et de 
l'Ouest de l'Algérie où l'appelaient des populations 
berbères, lesB. Ouemannou, menacés d'être dépossé- 
dés par d'autres Berbères Zenatas, refoulés du Sud au 
Nord par les Arabes Ma'âkil qui progressaient dans le 
Sahara. Les envahisseurs firent leur soumission à 
'Abd elMoumen qui demeura seul maître delà région ; 
à cette même époque, le successeur de l'émir almo- 
ravide'Ali, Tachfin périt en essayant de s'enfuir 
d'Oran où il était bloqué (1145). 

Tlemcen, puis Fàs et Maroc prises, l'empire 
almohade se substitua à l'empire almoravide, 
sans cependant s'étendre autant que celui-ci du 
côté du Soudan. Pendant ce temps, profitant des 
troubles causés parles g-uerres civiles entre Hamma- 
dites de Bougie et Zirites de Oaïrouân, les chrétiens 
de Sicile, que les Normands avaient arrachés à la 
domination musulmane, reprenaient l'offensive ; la 



22 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

flotte deRoger II, le protecteur du célèbre géographe 
El Idrisi, détruisit Djidjelli, Brechk et Ténès, puis 
s'empara de toute la côte orientale depuis Sousse 
jusqu'à Tripoli. C'était la fin de la dynastie zirite 
dont le dernier représentant, El Hasan, fut interné 
à Alger par son cousin Yahya, le roi hammâdite de 
Bougie. Dans ces conditions, l'Algérie centrale et 
orientale offrait une proie facile aux Almohades : 
Alger et Bougie furent soumises sans combat (1152); 
la Oala'a des B. Hammâd qui avait tenté vainement 
de résister, fut détruite, ses défenseurs massacrés 
et sa population dispersée. En face des Almohades, 
il ne restait plus que les Arabes hilaliens : après une 
bataille de quatre jours près de Sétif, ils furent mis 
en déroute, poursuivis jusqu'à Tébessa et durent faire 
leur soumission. La conquête des ports de l'Ifriqyah 
occupés par les Siciliens compléta l'empire de 'Abd el 
Moumen et la paix paraissait assurée pour longtemps 
lorsqu'elle fut troublée, sous Abou Yousof El Man- 
sour par les Benou Ghanya, 'Ali et Yahya, descen- 
dants d'une famille alliée aux Almoravides et 
dominant aux Baléares. Le premier ne tarda pas, 
avec le concours des Arabes hilaliens, à s'emparer 
de l'Algérie centrale, depuis Bougie jusqu'à Miliana 
(1185), mais cette conquête fut presque aussitôt 
perdue que faite et la guerre eut pour théâtre la 
Tunisie et la Tripolitaine. La mort de 'Ali n'arrêta 
pas les hostilités ; son frère Yahya le remplaça : 
Biskra, Tiharet, plus tard Alger où il fit mettre en 
croix Mendil, chef d'une petite dynastie maghraoua, 
Bougie furent successivement ravagées par lui, grâce 
à l'anarchie causée par les luttes des prétendants 



I. 'ALGÉRIE Ali Ali i: 23 

au trône des Almohades. L'empire de ces derniers 
ne tarda pas à se diviser : dans l'est, le gouver- 
neur de l'Ifriqyah, Abou Zakaryâ le Hafside pro- 
clama son indépendance et ne tarda pas à occuper 
tonte l'Algérie orientale, tandis qu'à l'ouest, la 
grande famille berbère des 'Abd el Ouâd, refoulée 
vers le nord par l'émigration des Hilâliens dans le 
Sahara, s'établissait à Tlemcen où elle devait fonder 
un royaume illustre. De 1236 date l'avènement de 
Yag-hmorâsen qui fut le vrai fondateur de cette 
dynastie. A la même époque, une tribu sœur de celle 
des 'Abd el Ouâd, les Mérinides, refoulée comme elle 
vers le nord par les nomades hilâliens, s'établissait 
sur la Molouia et ne lardait pas à supplanter les 
Almohades avec 'Othmân le borgne qui s'établit à 
Fâs. Le souverain hafside de Tunis, Abou Zakaryâ, 
qui possédait la moitié orientale de l'Algérie, 
voulut y ajouter l'autre. Il parvint à rendre Tlem- 
cen tributaire, mais pour peu de temps. La mort du 
khalife Es Sa'ïd, tué sous les murs de cette ville 
(1248), fut le signal de la destruction de l'empire 
almohade sur les ruines duquel s'établirent défini- 
tivement les royaumes des Mérinides au Maroc, des 
'Abd el Ouâdites à Tlemcen, tandis que l'est de 
l'Algérie appartenait aux Hafsides de Tunis dont 
les membres se constituèrent parfois des royaumes 
éphémères à Constantine, à Bougie et à Bône. L'his- 
toire du xiv e siècle est Gelle de ces trois grands états : 
Fâs, Tlemcen et Tunis, qui cherchèrent à s'absorber 
mutuellement, tâche au-dessus de leurs forces, mal- 
gré les succès momentanés obtenus par tel ou tel 
prince. La lutte la plus vive éclata entre les Méri- 



M MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

nides et les 'Abd el Ouàdites, leurs voisins : ceux-ci 
eurent généralement le désavantage, môme au temps 
de Yaghmorâsen dont la constance réparait ces 
désastres. Dans l'est, la province de Gonslantine fut 
constamment désolée par les agitateurs qui se révol- 
taient contre la puissance hafside, lorsqu'ils n'étaient 
pas tenus en respect par un prince énergique. Alors, 
non content de faire régner l'ordre dans ses Etats, 
il s'efforçait de les accroître à l'ouest. Les 'Abd el 
Ouàdites s'étaient à peine rendus maîtres de tout le 
Maghreb central (département d'Alger) qu'ils furent 
assiégés dans Tlemcen (1299-1307) par le Mérinide 
Abou Ya'qoub : la ville fut étroitement bloquée par 
l'armée assiégeante qui bâtit à l'ouest une nouvelle 
ville, Mansourah, dont on voit encore une partie de 
l'enceinte et la moitié du minaret. 

L'émir 'Abd el Ouâdite 'Othmân mourut la cin- 
quième année du siège qui continua sous son fils 
Abou Zeiyân : la détresse et la famine étaient à leur 
comble : les princesses de la famille royale avaient 
demandé au roi de les faire mourir pour ne pas tomber 
vivantes aux mains des Marocains ; l'exécution allait 
avoir lieu quand un miracle sauva Tlemcen : l'émir 
mérinide fut assassiné par un de ses esclaves, et 
son successeur, Abou Thâbet, à qui le trône était 
disputé, s'empressa de conclure la paix avec Abou 
Zeiyân et de revenir dans l'ouest. En même temps, 
l'est de l'Algérie était en proie aux guerres du roi de 
Bougie contre Alger qui s'était rendue indépen- 
dante sous Ibn Allân et qui tomba au pouvoir 
d'Abou Hammou, successeur d'Abou Zeiyân. Sous 
ce prince, Tlemcen se releva rapidement ; toute- 



l'algérie arabe 2b 

fois, les efforts des 'Abd el Ouâdites pour se rendre 
maîtres de Constantine et de Bougie échouèrent, 
quoique Tunis tombât quelque temps en leur 
pouvoir. Mais les Mérinides de Fàs, dont les 
Hafsides avaient invoqué l'appui vinrent de nouveau 
assiéger Tlemcen (1335-1337). En même temps 
qu'il relevait Mansourah, le souverain mérinide, 
Abou'l Hasan, fondait à El Eubbad près du tombeau 
du célèbre Abou Midian (Bou Médine) une médersah 
qui subsiste encore. Au bout de deux ans, la ville 
fut emportée d'assaut ; son roi, Abou Tachfin I er se 
fit tuer avec la plus grande partie des siens ; toute 
l'Algérie centrale et occidentale tomba aux mains 
des Mérinides ; elle n'y resta pas longtemps. A 
peine Abou'l Hasan avait-il conquis Bougie (1347), 
Constantine et Tunis que, vaincu par les Arabes à 
Qaïrouân (1348), il dut revenir dans l'Ouest où son 
fils Abou Sa'ïd s'était emparé du pouvoir tandis 
qu'Abou Sa'ïd 'Otlimân rétablissait le royaume de 
Tlemcen. Sa défaite par Abou Tnàn qui releva la 
domination mérinide dans le Maghreb et l'ifriqyah, 
n'empêcha pas un de ses parents Abou Hammou II 
de relever à Tlemcen le drapeau de l'indépendance 
pendant la minorité du Mérinide Es Sa'ïd (1359). 
Malgré des alternatives de succès et de revers, 
le règne d'Abou Hammou fut des plus brillants. Il 
suffit de rappeler qu'à cette époque florissait le 
plus grand historien musulman, 'Abd er Rahman ibn 
Khaldoun, dont le frère, Yahya, fut aussi un écri- 
vain de mérite : le prince lui-même composa un 
traité sur la conduite des rois. Les guerres qui 
reprirent entre le royaume de Tlemcen el les Méri- 



26 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

nides affaiblirent considérablement le premier de 
ces états et les succès passagers qui donnèrent 
quelque temps aux Zeyanites la possession du 
Maghreb central ne retardèrent pas la décadence. 
Après Abou Hammou, assassiné par son fils Abou 
Tachfin II, le royaume de Tlemcen ne fut plus 
qu'un appoint des Mérinides et des Hafsides dans 
leurs luttes qui remplissent toute la fin du xiv e et 
tout le xv e siècle. Cet étal de choses facilita l'établis- 
sement des chrétiens sur la côte d'Afrique : Ceuta 
tomba au pouvoir des Portugais (1415), et après la 
chute de Grenade (1492), la Castille et l'Aragon, 
réunis en seul état, se lancèrent à la conquête du 
Maghreb central, pendant que le Portugal dirigeait 
son effort contre le Maroc, Mers el Kébir (1505), puis 
Oran (1509) et Bougie (1509) furent prises par les 
Espagnols ; Alger, Dellys, Ténès, Tlemcen même 
firent leur soumission, et il semblait que l'Islam 
allait être dépossédé de l'Afrique du Nord, quand 
l'Espagne trouva sur sa route deux aventuriers, 
Aroudj, et Khaireddin (Barberousse) : appuyés par 
la Turquie, ils inaugurent une ère nouvelle où vont 
sombrer, non seulement le royaume de Tlemcen, 
mais encore tous les petits Etats qui s'étaient 
constitués en Algérie à la faveur des guerres du 
xv e siècle. 



CHAPITRE II 

LA LITTÉRATURE POPULAIRE 

BERBÈRE ET ARABE DANS LE MAGHREB 

ET CHEZ LES MAURES D'ESPAGNE 1 



I 



Le pays qui s'étend des frontières de l'Egypte à 
l'Océan Atlantique et de la Méditerranée au Sénégal 
et au Niger était habité anciennement par des peuples 
à qui nous donnons généralement le nom de Ber- 
bères, mais que les anciens désignaient sous le nom 
de Maures. « Ils sont appelés Maurusii parles Grecs, 
dit Strabon au i er siècle de notre ère, et Mauri par 
les Romains. Ils sont d'origine libyque et forment 
une nation puissante et riche ». (L. XVII, ch. in, | 2.) 
Ce nom de Maures s'est appliqué ensuite, non pas 
seulement aux descendants des anciens Libyens qui, 
vivent encore aujourd'hui, soit à l'état nomade, 
soit à l'état sédentaire, mais aussi aux descendants 
des Arabes qui, au vn e siècle de notre ère, leur 
apportèrent l'islam imposé parle sabre de 'Oqbah et 



1. Introduction publiée en anglais dans le volume Moorish litera- 
ture, The Colonial Press, New-York, 1902. 



28 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

de ses successeurs : bien mieux, il fut porté en 
Espagne quand Berbères et Arabes, réunis sous le 
drapeau de Mousa et de Tarik, ajoutèrent ce pays à 
l'empire des khalifes et, au xv e siècle, les Portugais 
le portèrent à leur tour en Orient et donnèrent le 
nom de Maures aux Musulmans sur la côte orientale 
d'Afrique et dans l'Inde. 

Cette appellation désigne, comme on le voit, trois 
populations d'origine différente : les Berbères, les 
Arabes de l'Ouest et les Espagnols, profondément 
divisés par les luttes politiques, mais unis depuis le 
vu" et le vm e siècles par la foi religieuse. Cette 
distinction est à établir, car elle fournit la divi- 
sion nécessaire d'une étude de la littérature « mo- 
resque ». 

Ce ternie peut paraître ambitieux, appliqué aux 
monuments de la langue berbère qui nous sont 
parvenus ou que l'on recueille chaque jour de la 
bouche des conteurs et des chanteurs, sur les mon- 
tagnes du Jurjura, de l'Auras et du Maroc, sous la 
tente des Touaregs du désert ou des Maures du 
Sénégal, dans les oasis du Sud de l'Algérie, de la 
Tunisie et de la Tripolitaine. Mais, s'il n'y faut pas 
chercher des monuments littéraires comme ceux que 
nous ont transmis l'Egypte, la Judée, l'Assyrie, la 
Perse, l'Inde, l'antiquité classique grecque et latine, 
le moyen âge celtique, romain, germanique ou slave, 
les langues sémitiques et ouralo-altaïques, enfin les 
littératures modernes de l'Ancien et du Nouveau 
Monde, les manifestations de la pensée, sous sa 
forme populaire, n'en sont pas moins curieuses à 
étudier chez les Berbères. Je ne parlerai pas des 



LA LITTÉRATURE POPULAIRE BERBERE ET ARABE 29 

traités religieux qui, au moyen âge ou de nos jours, 
furent traduits de l'arabe dans certains dialectes: 
cette littérature d'emprunt, qui existe également 
chez les Souahilis de l'Afrique orientale et chez les 
Haoussas et les Pouls du Soudan, n'a rien d'original. 
Mais la littérature populaire, les contes et surtout 
les chansons ont une tout autre importance. Les 
secondes sont l'expression de la vie quotidienne : 
qu'il s'agisse de fêtes ou de batailles, même de 
rixes, qu'elles soient satiriques ou élogieuses, 
qu'elles célèbrent la victoire d'un parti ou qu'elles 
déplorent la défaite des croyants par les chrétiens, 
qu'elles résonnent sur la bouche des enfants et des 
femmes ou qu'elles retentissent dans des défis poé- 
tiques, elles nous permettent, malgré un rythme 
grossier, une langue parfois incorrecte, de nous 
initier à la manière de vivre et de penser de ces 
populations établies sur la terre d'Afrique, dont les 
ancêtres, les Machouacha menacèrent l'Egypte au" 
temps de Moïse et s'en emparèrent, près de trente 
siècles plus tard, avec les Fatimides. Ces populations 
conquirent l'Espagne et la foi musulmane sous des 
chefs arabes auraient dominé l'Europe occidentale 
si le marteau de Charles-Martel n'avait brisé l'inva- 
sion à Poitiers. 

Le recueil le plus riche de chansons que nous 
possédions est en dialecte des Zouaoua ; ils habitent 
les montagnes du Jurjura qui dressent à quelques 
lieues d'Alger leurs crêtes couvertes de neige pen- 
dant une partie de l'année. Tous les genres y sont 
représentés : ainsi les rondes d'enfants dont l'inspi- 
ration est semblable dans tous les pays : 



30 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

clair de lune des petites ruelles, 

Dis-leur, à nos amies 

De venir jouer ici ; 

Si elles ne viennent pas, c'est nous qui irons 

Avec des kabkabs (sorte de sandales) de cuivre. 



Sors, lève-toi, ô soleil ! 
Nous te mettrons un vieux bonnet, 
Nous te labourerons un petit champ, 
Un petit champ plein de cailloux, 
Avec une paire de souris. 



* 



O lune de là-bas, 

Puissé-je te voir ; 

'Ali fils de Sliman, 

La barbe de milan, 

Est allé puiser de l'eau. 

La cruche est cassée ; 

Il la raccommode avec un fil 

Et puise avec elle. 

Il crie à 'Aïcha : 

Donne-moi mon sabre 

Que je tue une grive 

Perchée sur le fumier 

Où elle rêve : 

Elle a mangé toutes mes olives 1 . 

C'est à la même catégorie de chants qu'on peut 
rattacher ceux qui sont composés par les femmes. 
« Les couplets dont elles accompagnent leurs danses, 



1. Hanoteau, Poésies populaires de la Kabylie du Jurjura, Paris, 18G7, 
in 8, p. 441-443 [Un autre recueil considérable de chansons zouaoua a 
été publié, texte et traduction par M. S. Boulifa, Recueil de -poésies: 
kabyles, Alger, 1904, in-8.] 









LA LITTÉRATURE POPULAIRE BERBERE ET ARABE 31 

les chansons, les complaintes qu'on leur entend 
répéter pendant des heures entières, sur des rythmes 
lents et un peu monotones, lorsqu'elles se livrent 
aux travaux du ménage, tournent le moulin à bras 
ou tissent des étoiles, sont composés par des femmes, 
paroles et musique 1 ». L'une d'elles, entre autres, 
chantée dans la région de l'Oued Sahel et apparte- 
nant au genre appelé deker^, est consacrée au sou- 
venir d'un assassin, Dahman ou Mesel, exécuté par 
la justice française. Gomme dans les complaintesde 
ce g-enre, c'est le coupable qui excite l'intérêt : 

Le chrétien opprime, il a emmené ce jeune homme excellent. 

Il l'a conduit à Bougie : les chrétiennes sont émerveillées. 

Par Dieu, ô Musulmans, vous avez tous répudié l'honneur kabyle 3 . 

Si la femme, comme dans toute société musul- 
mane, joue un rôle inférieur à celui qui lui est attri- 
bué dans nos sociétés civilisées modernes, elle n'en 
est pas moins l'objet de chants qui célèbrent sa 
beauté : 



O oiseau aux plumes bleues ! 

Va, sois mon messager ! 

Surtout, je te le recommande, use de vitesse 

Prends dès à présent ta récompense, 

Lève-toi le matin de bonne heure ; 

Pour moi, néglige tes affaires, 

Dirige ton vol du côté de la fontaine 

Vers lamina et Cherifa. 



1. Hanoteau, Poésies populaires de la Kabylie, préface, p. H. 

2. Chez les Berbères du Sous, les chansons de femmes portent le nom 
arabe de Ighna. 

3. Hanoteau. op. laud., p. 154-160. 



32 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 



Adresse-toi à la jeune fille aux cils noircis, 

Adresse-toi aux régimes de dattes, 

A la belle au cou d'un blanc si pur, 

Aux dents comme des perles. 

Les pommettes de ses joues sont vermeilles ; 

Ses charmes gracieux ont égaré ma raison ; 

Elle a jeté le trouble dans mon âme, 

Je la vois sans cesse dans mes rêves. 



L'admiration se traduit aussi d'une manière plus 
prosaïque par l'estimation en argent de la valeur de 
la femme : 

Une femme au nez bien fait, 
C'est une maison en briques ; 
Je donnerais pour elle cent réaux 
Dût-elle ensuite me quitter. 

. * 

Une femme aux sourcils arqués 
Est aimée des génies ; 
Je la prendrais pour mille réaux, 
Dût-on ensuite m'exiler. 



Une femme ni grasse ni maigre 
Est comme une forêt: 
Lorsqu'elle s'épanouit, 
Tout brille en elle d'un vif éclat 1 . 

C'est le même sentiment qui inspire les chants 
des Touaregs, chez qui les femmes jouissent d'une 

1. Hanoteau, op. laud., p. 302-303. Chansons par Si Mol.iammed-Saïd 
des Aith Mellikech. 



LA LITTÉRATURE POPULAIRE BERBÈRE Kl ARABE '■>'■'> 

plus grande liberté et possèdent plus que les hommes 
la connaissance des lettres, et de ce qu'on pourrait 
appeler du nom de littérature, si ce nom n'était trop 
ambitieux : 

Pour Dieu, laissez les cœurs en paix, 

C'est Taodenni qui les tourmente; [gazelles), 

Elle est plus belle qu'un troupeau d'antilopes (séparées des 

Plus belle que la troupe qui sedirîg-e vers la tente, 

Qui arrive vers la nuit avec ensemble 

Pour prendre part à la réunion du soir, 

Plus belle que l'étoffe rayée de soie (enveloppée) dans les haïks, 

Plus belle que le voile noir glacé dans le papier (blanc), 

Le voile dont se pare le tout jeune homme, 

Qui lui tient et lui embellit la joue *. 

La guerre et la lutte de fraction à fraction, de 
tribu à tribu, de confédération à confédération, c'est 
ce qui, avec l'amour, a surtout inspiré les poésies 
berbères. Chez les Kabyles, une catégorie de chan- 
sons amoureuses se nomme 'alamàts (bannières) 
parce que ce mot se présente dans le premier cou- 
plet, toujours d'inspiration belliqueuse : 

Il a saisi la bannière pour le combat, 

Le bey en l'honneur duquel s'avance le drapeau : 

Il guide les guerriers aux beaux vêtements, 

Aux éperons bien ajustés sur les bottes ; 

Tout ce qui était hostile, ils l'ont détruit avec fracas ; 

Ils ont misa la raison les insurgés. 

Ce couplet est suivi d'un second où il fait allusion 
à la neige qui intercepte les communications : 



1. Masqueray, Observations grammaticales et Textes de la Tamahaq 
des Taïtoy, Paris, 1896-97, in-8, p. 212-213. 

3 



34 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

La neige tombe avec violence, 

Dans la brume qui précède l'éclair ; 

Elle fait fléchir les rameaux jusqu'à terre ; 

Les arbres les plus élevés éclatent en morceaux ; 

Parmi les pasteurs, nul ne peut faire paître son troupeau, 

Elle ferme aux trafiquants le chemin des marchés. 

L'amant a recours alors à l'oiseau qui va pour lui 
en message près de sa belle, lui apporter l'expression 
de sa passion : 

Gentil faucon apprivoisé, 

Elève-toi dans ton vol, déploie tes ailes : 

Si tu es mon ami, tu me rendras ce service, 

Le matin, précède le lever du soleil, 

Dirige-toi vers son quartier, arrête-toi ; 

Va te poser sur les fenêtres de la belle aux manières gracieuses L 

Chez les Kabyles du Jurjura, les chansons d'amour 
qui précèdent sont la spécialité d'une catégorie de 
poètesqui portent le nom arabe de tahàbla (tambou- 
rineurs). D'ordinaire, ils sont accompagnés dans 
leurs courses d'une petite troupe de musiciens qui 
jouent du tambourin et du hautbois. Pour n'être pas 
estimés, car on les relègue au même rang- que les 
bouchers et les mesureurs de grains, ils n'en sont 
pas moins recherchés, et leur présence est regardée 
comme indispensable dans toutes les cérémonies, 
noces, fêtes, naissance d'un fils, circoncision ou 
simplement banquets. L'autre catégorie composée 
à'ameddah (panégyristes) ou façièh (hommes élo- 
quents), est considérée comme beaucoup plus rele- 
vée ; ils prennent part aux affaires du pays et leur 

1. Hanoteau, Poésies populaires de la Kabijlie, p. 348-349. 



LA LITTLTtATUKE POPULAIRE BERBÈRE ET ARABE .).* 

avis est tenu en considération, car ils dispensent à 
volonté l'éloge ou le blâme : ce sont eux qui expriment 
le sentiment national de chaque tribu et en cas de 
guerre, leurs accents vont soulever les guerriers, 
encourager les braves, flétrir les lâches. Ils s'accom- 
pagnent eux-mêmes du tambour de basque; quel- 
ques-uns cependant ont avec eux un ou deux musi- 
ciens qui, après chaque couplet, jouent un air sur 
la flûte en roseau l . 

En ce qui concerne les chants de guerre, il est 
remarquable de voir avec quelle rapidité se perd le 
souvenir historique. Les plus anciens, dans ce genre, 
ne remontent pas au delà de la conquête de l'Algérie 
par les Français ; les plus récents ont trait à des 
événements contemporains. Rien dupasse héroïque 
des Berbères n'a survécu et ce sont les annalistes 
arabes qui nous font seuls connaître le rôle joué par 
leurs adversaires dans l'histoire. Si les chants rela- 
tifs à la conquête d'Alger n'avaient été recueillis il 
y a plus d'un demi-siècle, ils seraient sans doute 
perdus, ou bien près de l'être aujourd'hui. Trente 
ans après la conquête, le souvenir en était encore 
vif cependant, et les poètes ont bien rendu la rapi- 
dité du triomphe de la France qui représentait la 
civilisation : 

Du jour où le consul est sorti d'Alg-er, 

Le Français puissant 

A rassemblé ses peuples ; 

Maintenant les Turks sont partis sans espoir de retour : 

Alger la belle leur est enlevée. 

i. Hanoteau, op. laud. Introduction, passim. 



36 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 



#*# 



Malheureuse île qu'ils avaient bâtie 

Au milieu des eaux, 

Avec des voûtes en chaux et en briques ; 

Le gardien céleste qui veillait sur elle s'est retiré, 

Qui peut résister à la puissance de Dieu. 



#*# 



Les forts qui entourent Alger comme des étoiles 

Sont veufs de leurs maîtres; 

Les baptisés y sont entrés, 

C'est la religion du chrétien qui est triomphante ; 

mes yeux, pleurez du sang! pleurez encore! 



*** 



Ce sont des bêtes de somme sans croupières, 

Leur dos est chargé: 

Leur chevelure inculte est enfermée dans un boisseau ; 

Ils parlent un baragouin inintelligible; 

Vous ne comprenez rien à leurs paroles. 

#** 

Le combat avec ces visages de malheur, 
Gomme le premier labour d'un champ inculte, 
Que n'entament pas les instruments aratoires, 
Est rude et pénible; 
Leur attaque est terrible. 

#*# 

Ils traînent avec eux des canons, 

Et ils savent s'en servir, les impies ; 

Quand ils font feu, la fumée forme d'épais nuages ; 

Ils sont chargés de mitraille 

Qui tombe comme la grêle aux approches du printemps. 



LA LITTLRATUKE POPULAIRE BERBÈRE ET ARABE 37 

#*# 

Infortunée reine des cités, 

La ville aux beaux remparts, 

Alger, la colonne de l'islamisme, 

Est maintenant l'égale des habitants du tombeau ; 

La bannière des Français l'enveloppe tout entière. 

C'est, on peut le croire, dans des termes sem- 
blables que des chants, aujourd'hui perdus, racon- 
tèrent la défaite de Jugurtha ou de Tacfarinas par les 
Romains, ou celle de la Kâhinah par les Arabes. 
Mais ce qui montre combien rapidement ces chants 
et le souvenir qui les inspirait ont dû se perdre, 
c'est que, dans un poème du même genre, sur le 
même sujet, composé il y a un demi-siècle chez les 
Chelhas du sud du Maroc, il n'est plus question de 
la France, ni du dey Hosaïn, mais des chrétiens en 
général contre qui le poète essaie d'exciter le fana- 
tisme de ses compatriotes 1 . 

Grâce au g-énéral Hanoteau, les chants relatifs aux 
principaux événements de la Kabylie, depuis la con- 
quête française ont été sauvées de l'oubli : l'expédi- 
tion du maréchal Bugeaud en 1847, celle du général 
Pélissier en 1851, l'insurrection de BouBaghla, celle 
des 'Amraoua en 1856 et ses divers épisodes; la cam- 
pagne de 1857 contre les Aith Iraten, la dernière 
citadelle de l'indépendance kabyle : 

La tribu était pleine d'émigrés; 
De tout côté, chacun se réfugiait 



1. H. Stumme, Dicichtkunst and Gedichte der Schlluh, Leipzig, 1895, 
in-8, p. 64-75. 



38 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

Chez les Aith Iraten, la confédération puissante ; 

Allons, disait-on, habiter en lieu sûr. 

Et l'ennemi est venu sur nos têtes ; 

C'est à l'Arbà (Fort National) qu'il s'établit à demeure. 

La guerre de 1870 fit naître, grâce à la maladresse 
del'autorité militaire, l'espoir du succès d'une insur- 
rection : Moqrâni, Bou Mezrag- et le Cheïkh Haddàd 
soulevèrent les Kabyles, mais le succès ne répondit 
pas à leur attente et les chansons populaires com- 
posées à cette occasion leur reprochèrent la folie de 
leur tentative l : 

Bou Mezrag- a fait proclamer dans la montagne et la plaine: 

Allons, la guerre sainte contre les chrétiens; 

Il a suivi son frère jusqu'à son désastre ; 

La noble femme fut perdue pour lui. 

Quant aux troupeaux et aux enfants, 

11 les a laissés encore dans le Sahara. 

Hou Mezia»' n'est pas un homme, 

C'est le dernier des êtres; 

Il a trompé Arabes et Kabyles 

En leur disant : J'ai des nouvelles des Chrétiens. 

#*# 

J'ai vu Haddàd un saint complet 

Avec les miracles et les dons surnaturels ; 

Il n'a donc pas de flair 

Et ne s'occupe qu'à se singulariser ; 

Je vous le dirai, à vous tous : 

Combien sont tombés dans les batailles ! 

Le cheïkh Haddàd s'est soumis; 

La montagne s'est retournée ; 

Quiconque l'a suivi a été aveugle ; 

Il est parti comme un insensé. 

1. René Basset. l'Insurrection de 1871 dans les chansons populaires 
kabyles, Louvain, 1892, in-8, p. 16. 



LA LITTÉRATURE POPULAIRE BERBÈRE ET AUABE 39 

Combien sont tombés de savants 

Sur vos traces, les traces d'un imposteur ! 

Depuis les Babors jusqu'à Guerroum, 

Ce joueur a ruiné le pays ; 

Il a ravagé le monde en riant ; 

Il a rendu par sa faute le pays désert. 

La conclusion des poèmes de ce genre est un appel 
à la générosité de la France : 

Depuis que nous avons failli, 

Tu frappes sur nous comme sur un tambour, 

Tu nous as coupé la parole. 

#*# 

Nous voudrions de toi un pardon sincère, 
France, nation d'hommes valeureux, 
Et notre repentir sera éternel. 

#*# 

Du commencement à la fin de l'année, 
Nous sommes toujours dans l'attente, 
Mon Dieu, attendris le cœur des autorités 1 . 

Le talent poétique des femmes touaregs et l'usage 
qu'elles en font pour célébrer ou railler sur leur 
violon monocorde {amzad) ceux qui excitent leur 
admiration ou leur mépris est un stimulantpour les 
guerriers : 

La bataille, ce qui m'y pousse, c'est un mot blessant, 

Et la crainte de la malédiction éternelle 

De Dieu et des cercles de jeunes filles avec des violons 2 . 

1. J.-D. Luciani, Chansons kabyles de Ismaïl Azikkiou, Alger, 1899, 
in-8, p. 62-63. 

2. Masqueray, Observations grammaticales, p. 219-220. 



40 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

Le mépris est pour ceux qui n'ont pas souci de leur 
réputation : 

Midi est venu ; la rencontre est certaine ; 

Ceux d'Aer n'aiment pas la bataille, 

Gomme s'ils n'avaient cure des violons 

Qui sont sur les genoux des femmes peintes. 

Femme arabe, que le lait de la brebis n'a pas fait grandir 

Il n'y a (pour elle) que lait des chamelles dans leur parc. 

Plus d'une autre t'a précédée qui était veuve, [était brûlé 1 . 

(C'est pour cela que) dans Amded (depuis longtemps) mon cœur 

Chez les Touaregs, la guerre civile ou contre les 
Arabes remplace la guerre contre les chrétiens : elle 
n'est pas moins vivement célébrée : 

Nous avons attaché la selle sur l'épaule du chameau docile 

Et le sabre ; je l'excite en lui touchant le cou : 

Je fonds sur la foule ; je lui donne de la lance et du sabre, 

Et alors, ils ne font plus qu'un monceau ; 

Les bêtes sauvages trouvent de la nourriture 2 . 

On retrouve ici la même inspiration que dans le 
célèbre passage de l'Iliade : ... colère qui causa dix 
mille maux aux Achéens, envoya chez Adès de nom- 
breuses âmes de héros, en fit la nourriture des chiens 
et des oiseaux de proie (I, v. 2-5). C'est ainsi que 
s'exprime le poète anté-islamique 'Antarah : 

Mon fer impitoyable a percé ses vêtements : l'homme généreux 
n'a point d'abri contre ma lance. 

Je l'ai laissé en pâture aux bêtes sauvages qui le déchirent, 
rongeant ses belles mains et ses beaux bras (Mo'allaqah, 
v. 49-50). 



1. Masqueray, op. laud., p. 227-228. 

2. Masqueray, op. laud., p. 228-229. 



LA LITTÉRATURE POPULAIRE BERBÈRE KT ARABE 41 

Les scaldes Scandinaves ont le même accent sau- 
vage et l'on se rappelle une strophe du chant de 
mort de Regnar Lodbrog: 

J'étais encore assez jeune lorsqu'à l'Orient, nous donnâmes 
aux loups un repas sanglant et aux oiseaux une pâture, quand 
notre rude épée sonnait sur le heaume. Alors on vit le vent 
souffler et le corbeau marcher dans le sang - *. 

Le pillage et le vol à main armée, le guet-apens 
même sont célébrés chez les Touaregs avec autant 
de louanges qu'une action d'éclat : 

Matalla ! meure ton père ! Tu es possédé du démon, 

De croire que ces gens (les Touaregs) ne sont pas des hommes. 

Ils savent monter à chameau ; ils marchent le matin ; ils 

Ils savent voyager et galoper ; [marchent le soir ; 

Ils savent faire boire ceux qui restent sur leurs montures; 

Ils savent surprendre la nuit un homme courageux ; 

Heureux, il dort (sans défiance) ; ses chameaux sont agenouillés, 

Ils le percent avec leur lance effilée comme une épine 

Et le laissent râler jusqu'à ce que son âme sorte de son corps. 

L'aigle reste là à dévorer ses entrailles 2 . 

Aussi quel mépris pour ceux qui mènent une vie 
relativement moins barbare et qui s'adonnent, autant 
que peuvent le faire des Touaregs, à l'étude et au 
commerce : 

Les Isaqqamaren ne sont pas des hommes : 

Ils n'ont ni lances en fer, ni lances à manches de bois ; 

Ils n'ont ni harnachements, ni selles ; 



1. Marinier, Lettres sur l'Islande, Paris, 1841, in- 12, p. 147-148. 

2. Hanoteau, Essai de grammaire de la langue tamachek, Paris, 1860, 
in-8, p. 210-211. [Cf. une variante et le commentaire dans Duveyrier, Les 
Touaregs du Nord, Paris, 1864, in-8, p. 450-452]. 



42 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

Ils n'ont pas de beaux boucliers; 

Ils n'ont rien de ce qui rend l'homme joyeux ; 

Ils n'ont pas de chameaux gras et bien portants. 



**# 



Les Isaqqamaren, ne m'en parlez pas; 

Ce sont des gens très mélangés ; 

Il n'est pas de condition qu'on ne trouve chez eux ; 

Quelques-uns sont pauvres, et cependant à l'abri du besoin. 



D'autres sont abusés parle démon ; 

D'autres n'ont que des bâtons ; 

Il en est qui font le pèlerinage et le recommencent, 

Il en est qui savent lire le Oorân et l'apprennent par cœur, 

Ils possèdent dans les pâturages des chamelles et leurs petits 

Ainsi que des boules d'or bien empaquetées 1 . 

Un autre genre aussi sérieux que les chants guer- 
riers est non moins recherché : c'est la complainte qui 
fleurit surtout dans le Sous Marocain où on lui donne 
le nom de Iqist (histoire). Quand le sujet est reli- 
gieux, on l'appelle hadith. Une des plus célèbres est 
celle où l'on raconte la descente d'un jeune homme 
en enfer pour y chercher son père et sa mère ; elle 
est connue sous le nom de poème de Çabi : il suffira 
d'en citer le début pour donner une idée de ce g^nre 
de compositions : 

Au nom de Dieu clément et miséricordieux, 

Puis bénédiction et salut sur le prophète Mohammed. 

Au nom de Dieu, voici ce qu'a dit l'auteur : 

1. Hanoteau, Essai de grammaire de la langue tamachek, p. 213-215. 



LA LITTÉRATURE POPULAIRE BERBÈRE ET ARABE 43 

Voilà ce qu'ont dit les talebs, d'après le Qoràn auguste; 

Commençons ce beau récit par invoquer le nom de Dieu ; 

Écoute ce beau récit, ô homme de bien ! 

Nous allons raconter l'histoire d'un jeune homme 

En berbère ; ô Dieu, donne à mes actes la perfection. 

Ce que nous rapporterons se trouve dans les traditions véridiques. 

Ton cœur dur comme le rocher en sera attendri : 

Le père et la mère de Çabi moururent pendant son enfance, 

Notre Seigneur fortuné le guida : il lui montra la voie, 

Dieu le conduisit vers le profit et lui donna le Oorân*. 

D'autres sont également renommées au Maroc, 
par exemple la complainte de Sidi Hammou et de 
Job 2 . Celles traitant un sujet religieux sont accom- 
pagnées par la viole, tandis que les autres ont la 
guitare pour instrument d'accompagnement. On 
peut rattachera ce genre celui qui est appelé au Sous 
tandamt et qui consiste dans rémunération de courtes 
maximes : il existe aussi en zouaoua et en touareg'. 

Quelquefois, deux chanteurs rivaux se trouvent 
aux prises; chacun commence par faire son propre 
éloge qu'il complète en satirisanl son adversaire, 
mais parfois, la lutte commencée par des injures 
finit par une bataille et l'arme est naturellement le 
tambour de basque jusqu'au moment où l'on doit 
séparer les deux parties 3. Des défis et des joutes de 
ce genre, moins les coups, existent chez les Chelhas 

1. R. Basset, Le Poème de Çabi, Paris, 1879, in-S. pp. 15, 23. 28, 29. 

2. H. Sttimme, Dichtkunst and Gedichte der Schlah, p. 40-65 ; cf. 
l'introduction, pp. 1 et suiv. [Cf. aussi le poème de Fadma Tagurram, 
publié par R. L. N. Jolmston, Paris, 1900, in-S et pour divers genres de 
poésies de l'Atlas, Saïd Boulifa, Textes berbères en dialecte de V Atlas 
marocain, Paris, 1909, in-S. pp. 63-67 : 76-116. Cf. aussi le genre appelé 
Taouadha des spécimens des vers de Sidi Hâmmou, Stumme, Sidi 
Hàmmu der Geograph, Gieszen, 1906, in-4, p. 445-452.] 

3. Cf. un dialogue de ce genre entre Yousof Ou Kassi des Ailh Djem- 
rad et Mol.iand Ou Abd Allah des Aith Iraten, Hanoteau, Poésies popu- 
laires de la Kabyliedu Jurjura, pp. 275 et suivantes. 



44 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

du Sous marocain, où ils portent le nom de tama- 
woucht, mais entre hommes et femmes, ce qui indique 
une plus grande liberté de mœurs 1 . Les vers sont 
improvisés et les auteurs sont récompensés en menue 
monnaie. En voici un exemple: 

LA FEMME 

Quand il tonne, quand le ciel est mauvais, 
Ramène tes brebis, berger vigilant. 

l'homme 

Quand il tonne, quand le ciel est mauvais. 
Nous ramenons les brebis. 

LA FEMME 

Si je pouvais avoir une poignée de verges 
Et t'en frapper, — que maudit soit ton père ! 
Gardien de moutons. 



Dieu ! grand merci de t'avoir créée, 

Vieille fille qui mouds pour les moissonneurs 2 . 

Ces chants sont souvent à double entente. 

Mais l'inspiration des poètes kabyles ne se main- 
tient pas toujours à ce niveau : leur talent devient 
une arme pour satiriser ceux qui ne leur ont pas 
donné une récompense aussi forte qu'ils l'espéraient, 
ou encore, grief impardonnable, leur ont fait faire 
un méchant repas : 



1. [On peut y rattacher la catégorie des chants alternés et injurieux 
que les Berbères de l'Atlas marocain nomment ahidous et dont Said 
Boulifa donne un spécimen dans ses Textes berbères en dialecte de l'Atlas 
marocain, p. 80-116]. 

2. H. Stumme, Dichtkunst und Gedichte der Schluh, p. 7-8. 



LA LITTÉRATURE POPULAIRE BERBERE ET ARABE 45 

Je suis allé chez de vils animaux, 

Ait Erbah est leur nom : 

Je les ai trouvés étendus sur le sol comme des figues non mûres; 

Ils avaient tous l'air de malades ; 

Ce sont des lézards entre des couleuvres; 

Ils n'inspirent aucune crainte, ils ne piquent pas. 

#*# 

Ce sont les gardiens de silos que j'ai vus à Tha 'chach ; 

On ne met à ce poste que des infirmes indigents ; 

Fiente de rats et de chats ; 

Mettez une peau devant eux, ils vous l'arracheront des mains ; 

Sans cesse leurs lèvres sont gercées ; 

Ils sont tous rousres et teigneux. 



Comme des vautours sur leur fumier, 

Quand ils voient une charogne, ils s'abattent sur elle ; 

Us en arrachent les entrailles 

Et ce jour est pour eux un jour de bombance; 

D'après leurs calottes et les coiffures de leurs femmes, 

Je pense qu'ils sont d'origine juive *. 

Cette chanson, composée par Mohammed Sâïdn 
Aïth el Hadj est encore répétée aujourd'hui, quand 
on veut faire affront aux gens d'Aït Erbah qui ten- 
tèrent à plusieurs reprises d'assassiner le poète pour 
se venger. 

Uneautre manifestation de la littérature populaire 
berbère et non moins importante que les poésies, ce 
sont les contes. Bien que l'on n'ait commencé à les 
recueillir que de nos jours, divers indices nous per- 
mettent de croire qu'ils ont été de tout temps en 

1. Hanoteau, Poésies populaires de la Kabylie du Jurjura, p. 177-181. 



46 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

honneur chez eux. Dans l'histoire de Psyché, qu'à la 
fin du 11 e siècle de notre ère, Apulée inséra dans son 
roman des Métamorphoses, on lit que Vénus infligea, 
entre autres châtiments, à Psyché, l'obligation de 
démêler et de rassembler en tas séparés, des graines 
de pavots, de pois, de lentilles et de fèves qu'elle 
avait réunies en un seul monceau. Cette tâche, au- 
dessus des forces de Psyché, est accomplie par des 
fourmis qui lui viennent en aide, et elle sort victo- 
rieuse de l'épreuve imposée par sa cruelle belle-mère. 
Cette épreuve, nous la retrouvons dans un conte ber- 
bère : c'est un épisode d'un conte kabyle de Moham- 
med ben Soltan qui doit, pour obtenir la main de 
la fille d'un roi, trier du froment, du maïs, du sor- 
gho entassés et pour qui cette besogne est faite par 
les fourmis 1 . Ce trait ne se trouve pas dans les 
contes arabes qui ont servi de modèles à la plus 
grande partie des contes kabyles: il est peu admis- 
sible que les Berbères aient lu les Métamorphoses , 
mais il n'est pas impossible qu'Apulée, né à 
Madaure, aujourd'hui Mdaouroucli en Algérie, ait 
retenu cet épisode d'un conte qu'il entendit étant 
enfant, et qu'il l'ait intercalé dans son récit. 

Ces contes nous ont aussi conservé le souvenir de 
très anciennes coutumes, en particulier celle de 
l'adoption. Dans des contes recueillis en Kabylie par 
le général Hanoteau", le P. Rivière 3 et Mouliéras 4 , 

1. Hanoteau, Essai de grammaire kabyle, Alger, s. d., in-8, pp. 282 et 
suivantes. 

2. Essai de grammaire kabyle, p. 264. Le Chasseur. 

3. Contes populaires de la Kabylie du Jurjura, Paris, 1882, in-18, 
p. 235. Les ù'ois frères. 

4. Légendes et contes merveilleux de la Grande Kabylie, t. I, Paris, 
1893, in-8. Le Fils du Sidtan et le Chien des Chrétiens, p. 20-21. 



LA LITTÉRATURE POPULAIRE BERBÈRE LT ARABE 47 

ainsi que clans un conte, du Mzab*, le héros, à qui 
estimposée une tâche surhumaine, réussit à l'accom- 
plir parce qu'il est devenu l'enfantd'adoption d'une 
ogresse dont il a sucé la mamelle. Cette coutume est 
ancienne chez les Berbères, car un bas-relief de 
Thèbes nous montre un chef de Machouach (nom 
égyptien des Berbères) au temps de la xxn" dynas- 
tie, allaité et adopté par la déesse Athor, et des 
contes arabes d Egypte ont conservé ce trait : ainsi 
Ours de cuisine ~ et El Sehater Mohammed 3 . Lors 
de la conquête du Maghreb par les Arabes au 
vif siècle de notre ère, une reine berbère qui, à un 
moment donné, chassa les envahisseurs musul- 
mans et personnifia la défense nationale, la 
Kâhinah, employa le même cérémonial pour adop- 
ter comme fils Khâlid ben Yazid qui devait la trahir 
plus tard (Ibn 'Idzari, Bayàn el Moghrib, t. I, 
p. 21). 

A côté de ces traits indigènes, on peut mentionner 
le souvenir des ogres ou des païens qui représentent 
généralement une ancienne population, ou plus 
exactement les sectateurs d'une ancienne religion, 
le christianisme, qui se maintint chez les Berbères, 
sur certains points de l'Afrique du Nord jusqu'au 
xi e siècle de notre ère. Des traits fabuleux, emprun- 
tés aux Arabes, se sont glissés dans la description 
des Djo1iala> mêlés au souvenir confus d'êtres mytho- 



1. R. Basset, Nouveaux contes berbères, Paris, 1897, in-18. La pomme 
■de jeunesse, p. 125-131. 

2. Spitta-bey, Contes arabes modernes, Leyde, 1883, in-8, hist. II, 
p. 12-29. 

3. Artin-pacha, Contes populaires de la vallée du Nil, Paris, 1895, 
pet. in-8, conte XXIII, p. 277. 



48 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

logiques appartenant au paganisme qui précéda le 
christianisme 1 . 

Il est difficile de faire le départ entre les sources 
des contes berbères. A côté de ceux qui paraissent 
être d'orig-ine indigène et qui ont pour théâtre une 
grotte, une montagne, une source, on ne saurait 
contester que la plus grande partie, qu'il s'ag-isse de 
contes d'aventures, de contes de fées ou de contes à 
rire, ne soit empruntée à l'étranger. L'Arabe, sans 
doute, en a fourni sa bonne part, mais il en est dont 
les analogues ne se trouvent que dans les contes 
européens. Moitié de Coq, par exemple, a voleté 
dans les diverses provinces de France, en Flandre, 
en Albanie, chez les Slaves du Sud, en Roumanie, au 
Portugal d'où il a passé au Brésil 2 , mais les Arabes 
ne le connaissent pas, non plus que le Petit Poucet 
devenu chez les Kabyles Ali g- icher 3 . Dans l'état 
actuel de nos connaissances, on peut noter seule- 
ment la ressemblance plus accentuée d'un conte ber- 
bère avec telle ou telle version étrang-ère, d'où la 
présomption d'un emprunt, mais pour que les résul- 
tats de ce travail soient définitifs, il faut être en 
possession de toutes les recensions. Quand il s'agit 
de personnages célèbres chez les Musulmans, comme 
Salomon, ou de traits appartenant à une légende 
dont les noms ont disparu, mais dont le fonds a été 
conservé, on peut hardiment conclure à un emprunt 
aux Arabes; il en est de même pour la plupart des 



1. [Cf. mon Etude sur la religion des Berbères, Paris, 1911, in-8]. 

2. [Cf. les notes de mes Contes berbères, Paris, 1887, in-18, p. 187190, 
et de mes Nouveaux contes berbères, p. 225-227]. 

3. [Rivière, Contes populaires de la Kabylie du Jurjura, p. 9-12]. 



LA LITTÉRATURE POPULAIRE BEJRBÈRE ET ARABE 19 

contes de fées, dont les recueils arabes, à commencer 
par les Mille et une Nuits, nous présentent les 
mêmes données, par exemple le Langage des 
bêtes 1 et aussi les contes à rire. 

Le principal personnage de ces derniers est Si 
Djoha, dont le nom a été emprunté à un recueil 
de facéties existant en arabe au x e siècle de notre ère. 
Les réparties et les traits tantôt grossiers, tantôt 
spirituels qu'on lui attribue sont presque tous plus 
anciens encore et appartiennent à un domaine de 
plaisanteries d'où sont venues en Allemagne les 
anecdotes de Till Ulespiègle et des Sept Souabes ; en 
Angleterre, des Sept sages hommes de Gotliam. etc. 
En Italie même, en Albanie, le nom de Djoha s'est 
conservé sous la forme Giufa et Giucba et les Turks 
qui possèdent la littérature la plus riche sur ce per- 
sonnage, en ont fait un qâdhi de Sivri Hissar sous 
le nom de Nasr ed din Hodja (forme altérée de 
Djoha-). Les traits attribués à des gens semblables, 
Bou Idhes, Bou Gondour, Bou Khenfouch sont éga- 
lement ceux qu'on prête à Si Djoha. 

Mais si les Berbères ont emprunté la majorité de 
leurs contes, ils ont donné à leurs personnages 
l'allure et les mœurs de leurs compatriotes : le roi 
ne diffère pas de l'ancien d'un villag-e ou d'un chef 
de bandes des Touaregs : le palais est une maison 
comme toutes -celles d'une thadclarth et Haroun er 
Rachid lui-même, quand il passe dans les contes 



1. [Cf. mes Nouveaux contes berbères, p. 118-124 et notes, p. 323-332]. 

2. [Cf. nies Recherches sur Si Djeha et les anecdotes qui lui sont attri- 
buées en tète de la traduction des Fourberies de Si Djeha par Mouliéras, 
Paris, 1892, in-12, pp. 1-7'.) et 1S3-1S7 ; Wesselski, Der Hodscha Nasreddin. 
Weimar, 1911, 2 v. in-81. 

4 



50 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

berbères, est dépouillé de la splendeur dont le parent 
les Mille et une Nuits et les récits orientaux. Cet 
anachronisme rend plus vivants pour nous les héros 
des contes : ce sont de vrais Berbères qui vivent et 
qui s'expriment comme les gens des montagnes du 
Jurjura, de l'Aouras, de l'Atlas ou des oasis du 
désert > En général, il y a peu d'art dans ces récits et 
ils sont, pour le style, au-dessous des collections 
devenues célèbres dans le monde entier. 

Une place importante est fa*ite aux fables et aux 
contes d'animaux : on en trouverait peu qui ne 
soient d'importation étrangère. Mais ce sont, bien 
entendu, des animaux avec qui les Berbères sont 
familiers. Au reste les aventures du chacal ne 
diffèrent pas de celles du renard dans les contes 
européens : un trait africain à signaler cependant, 
c'est la concurrence que lui fait le lièvre comme 
dans les contes ouolofs et bantous. Le hérisson 
aussi, si négligé dans nos fables, tient une place 
importante, et le chacal, malgré sa réputation d'as- 
tuce, est dupé par ces deux animaux. Quant au 
lion, au serpent, au coq, à la grenouille, à la hyène, 
au chat, au rat, etc., leurs rôles ne diffèrent guère 
de ceux qu'ils jouent dans les fables et contes 
arabes et même européens. 



II 



Si du berbère nous passons à l'arabe parlé en 
usage dans le Maghreb, nous voyons que la littéra- 
ture se compose des mêmes éléments, en première 



LA LITTERATURE POPULAIRE BERBÈRE ET ARABE 51 

ligne les contes et les chansons. Il y a peu de publi- 
cations spéciales concernant les premiers, mais il 
est peu de voyageurs qui n'en aient recueilli et n'en 
aient égayé leur relation. En ce qui concerne les 
contes de fées, ce sont surtout les enfants à qui ils 
sont destinés. « Quand le soir, à la fin de leurs 
pénibles journées, les mères réunissent leurs enfants 
autour d'elle sous la tente, à l'abri du Bou Rabah, 
les petits réclament en pleurant un conte qui empor- 
tera leur imagination au loin : Kherrfini yaoumma ! 
Kherrfini ya oumma ! Raconte-moi une histoire, 
ô mère, et celle-ci commence la longue série des 
exploits d'Ahdîdouân l ». Cependant les hommes 
faits, eux-mêmes, ne sont pas dédaigneux de ces 
contes et ceux qui ont été recueillis en Tunisie et en 
Tripolitaine par M. Stumme 2 [à Blida, par 
M. Desparmet 3 ], au Maroc par MM. Socin et 
Stumme 4 montrent les aventures merveilleuses 
où interviennent les djinns, les fées, les ogres, les 
*^ sorciers ne sont pas moins populaires chez les popu- 
lations arabes que chez les populations berbères. 
<J N'oublions pas, en effet, que ces dernières ont beau- 
Si) coup emprunté aux premières et que c'est par elles 
qu'elles ont connu le célèbre khalife de Baghdad, 
un des principaux personnages des Mille et une 
\ Nuits, Haroun er Rachid qu'on n'est pas peu étonné 

SU 



^S. 1. Delphin, Recueil de textes pour l'élude de l'arabe parlé, Paris, 1891, 
in-12, p. iv. 
^_ 2. Tunisische Màrchen und Gedichte, Leipzig, 1893, 2 v. in-8 ; Mar- 
oc chen und Gedichte aus der Stadt Tripolis in Nord-Afrika, Leipzig, 1898, 
^ in-S. 

ço 3. [Contes populaires sur les ogres, Paris, 1909-1910, 2 v. in-18]. 
_j 4. Zum arabischen Dialekt vom Marocco, Leipzig, 1893, in-8. Der ara- 
>_ bische Dialekt der Houwara, Leipzig, 1894, in-8. 

csi 



GO 

LU 



52 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

de voir figurer dans des situations peu compatibles 
avec la dignité de successeur du Prophète. Gomme 
pour les contes berbères, on retrouve les parallèles 
des contes arabes dans le folk-lore européen, soit 
qu'ils aient été empruntés directement, soit qu'ils 
soient venus de l'Inde. On remarquera cependant 
dans les contes arabes une supériorité de rédaction 
sur le berbère; le style est plus orné, les incidents 
mieux agencés : on sent que, quoiqu'il s'agisse d'une 
langue courante, dédaignée des lettrés, et par con- 
séquent lang-ue abandonnée à elle-même, elle tient 
cependant de plus prèsà une langue et à une littérature 
cultivées. La différence des populationsdoitêtre aussi 
considérée : le citadin d'Alg-er, de Tunis, même des 
villes du Maroc a, de la vie civilisée, une idée plus 
exacte que le Berbère de la montagne ou du désert. 
Toutefois, Si Djol.ia, qui est le héros de la plupart 
des contes plaisants, a des aventures qui ne diffèrent 
guère de celles qui se sont conservées en berbère et 
qui sont communes à diverses littératures, même 
quand le héros porte un autre nom. 

La poésie populaire comprend deux grandes 
catégories différentes quant au sujet *. La première, 
la plus estimée, porte le nom de Klam el djedd et 
traite de ce qui concerne le Prophète, les miracles. 
Un spécimen de ce genre est la complainte rela- 
tive à la rupture du barrage de Saint-Denis du 



1. [Une très importante collection a été publiée par C. Sonneck, 
Chants arabes du Maghreb, Paris, 1903-1904, 2 v. in-8 ; Cf. aussi Hart- 
mann, Lieder der libyschen Wuste, Leipzig, 1899, in-8, Yafil ; Medjmou' 
laghdni, Alger, s. d., in-4 ; Abou'Ali el Ghaouthi, Kechf el qina , Alger, 
1904, hég., in-8; Desparmet, La poésie arabe actuelle à Blida, Paris, 
1907, in-8J. 



LA LITTÉRATURE POPULAIRE BERBÈRE ET ARABE 53 

Sig- * ou encore les poèmes en l'honneur de Lalla 
Aïcha et de Manoubia 2 . 

A ce genre se rattachent les chansons de g-este 
dont l'une est populaire en Algérie, car elle célèbre 
la conquête du Maghreb au xi e siècle de notre ère par 
les diverses branches des B. Hilâl de qui descend 
la presque totalité des Arabes qui vivent actuelle- 
mentdans le nord-ouest de l'Afrique. Cette véritable 
épopée est assez ancienne, peut-être même sous sa 
forme actuelle, car, au xiv e siècle l'historien Ibn 
Khaldoun nous a conservé le résumé de l'épisode de 
la Djazya, l'héroïne qui abandonne son mari Ibn 
Hachem pour suivre ses frères à la conquête de 
l'Ifriqyah 3 . Il ajoute qu'on leur attribuait des vers 
qui ne manquaient pas de régularité et de cadence > 
ainsi que, d'une certaine facilité d'expressions, 
mais qu'on leur reprochait des interpolations et 
des fautes de grammaire et les gens des villes 
n'en pouvaient supporter la lecture, ni l'audition. 
De leur jour, le goût a changé, du moins en ce qui 
concernela massede la population, caria déclamation 
de la geste des B. Hilâl est très goûtée dans les 
cafés arabes, aussi bien en Algérie qu'en Tunisie. 
Bien mieux, ces récits ont pénétré chez les Ber- 



1. Elle a été publiée par MM. Delphin et Guin, Noies sur la poésie et 
la musique arabe, Paris, 1886, pet. in-8, p. 178-224. 

2. [Sonneck, Chants arabes du Maghreb, t. I, p. 5-7 ; t. II, p. 36-39. 
On trouvera aussi des exemples dans les chants recueillis par M. Stumme, 
Tunisische Màrchen und Gedichte, t. I, p. 87-113 ; t. II, p. 141-157. 
Tripolitanisch-Tunisische Beduinenlieder, Leipzig, 1894, in-8.] 

3. [Cf. Guin, Rouba, légende arabe, Oran, s. d., pet. in-8 ; R. Basset, 
Un épisode d'une chanson de geste arabe, Bulletin de Correspondance 
africaine, 1885, fasc. 1-11 ; Hartmann, Die Béni Hilal Geschichte, Berlin, 
1898, in-8 ; Ahlwardt, Verzeichniss der arabischen Handschriften su 
Berlin, t. VIII, p. 155-402, Berlin, 189G, in-4, et surtout la monographie 
de Bel, La Djàzya, Paris, 1903, in-8]. 



54 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

bères et, si ceux-ci n'ont pas conservé de chants 
indigènes sur la seconde invasion arabe, ils ont em- 
prunté les traditions de leurs vainqueurs comme 
on peut le voir par l'épisode de 'Ali le Hilalien et d'Er 
Redah 1 . Les noms des chefs des envahisseurs sont 
conservés dans la chanson de geste : Abou Zeïd, 
Hassan ben Serhan, Dyâb ben Ghanem dans la 
bouche de qui le poète met, à la fin de l'épopée, le 
récit des exploits de sa race : 



Depuis le jour où nous avons quitté le sol et le territoire du 
Nedjd, je n'ai pas ouvert mon cœur à la joie. 

Nous sommes venus chez Chokr ech Cherif ben Hâchem qui 
verse sur toi (Djâzvah) une pluie de larmes. 

Nous avons marché contre Ed Dâbisi ben Mon'im et nous 
avons parcouru ses villes et ses plaines. 

Nous sommes allés à Koufah et nous avons acheté les mar- 
chandises des trafiquants qui viennent à nous par caravanes. 

Nous sommes arrivés à Ras el 'Aïn dans tout notre éclat et 
nous nous sommes rendus maîtres de tous ses contours et de 
tous ses habitants. 

Nous sommes venus à Haleb dont nous avons parcouru le 
territoire, portés par de beaux chevaux qui voltigeaient. 

Nous sommes allés dans le pays du Khoza'ite Mohdmame, 
qui revêtit une cotte de mailles aux extrémités flottantes. 

... Nous avons traversé la Syrie, nous dirigeant sur Ghaza. 

Nous sommes arrivés dans l'Egypte du fils de Yaqoub, 
Yousof, et nous y avons trouvé des Turks avec des chevaux 
rapides. 

Nous avons atteint le pays de Raqm el Houara, et nous l'avons 
laissé noyé dans un déluge de sang. 

Nous sommes arrivés dans la contrée de Mâdhi dont nous 
avons foulé le sol, et quant à ses nobles, leur sang a coulé à 
flots 



1. G. Mercier, Cinq textes berbères en dialecte chaouia, Paris, 1900, 
in-8, p. 47-61. 



LA LITTÉRATURE POPULAIRE BERBÈRE ET ARABE 55 

Nous sommes venus au Château de fer de Boraïh et nous y 
avons trouvé des Juifs dont la religion est autorisée. 

Nous sommes arrivés chez le guerrier El Hashaïs ; la nuit 
était obscure : il a fondu sur nous, alors que nous dormions 
insoucieux. 

Il nous a enlevé des jeunes filles délicates et honorées, des 
belles dont l'œil était noirci de koheul. 

Abou Zeïd a marché contre lui avec son sabre tranchant et 
l'a laissé gisant sur le sol. 

Abou So'dah Khalifah le Zénâta a fait une expédition contre 
vous et vous a poursuivis avec l'épée de tous côtés. 

... J'ai tué Abou So'dah Khalifah le Zénâta et je vous ai mis 
en possession de tous ses états. 

On m'a donné trois provinces et So'dah ; c'est la vérité exacte 
que je dis là. 

Puis est venu une vieille de mauvais augure qui a jeté la 
division entre nous, et le Hilali est parti pour une contrée 
éloignée. 

Ensuite Abou 'Ali m'a dit : Diyâb, tu n'es qu'un ignorant. 

J'ai marché contre lui sous l'aile de la nuit et les flammes 
ont été allumées clans les vergers. 

Il a envoyé contre moi Hasan le Hilâli;je suis allé à sa 
rencontre et il disait : Saisissez-vous de ce chien, de ce misé- 
rable. 

... Ce sont les paroles du Zoghbi Diyâb ben Ghânem et le 
feu de la maladie est allumé dans sa poitrine l . 



Le second genre de la poésie arabe moderne est le 
Kalâm el hazel : il comprend les pièces qui traitent 
du vin, des femmes, des réjouissances profanes et 
en général, de tout sujet considéré comme léguer et 
indigne d'un esprit sérieux. [En voici un exemple : 



« Si... Ah ! si je commandais à la jeunesse, je planterais pour 
toi un jardin de citronniers et de grenadiers. 



1. Diwdn el Aïtam wa maout el Emir Abou Zeid, Le Caire, 1298 hég., 
p. 110. 



56 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

Si tu venais, je t'emmènerais chez moi ; je serais ton amant 
et tu serais mon amie. 

Je l'ai rencontrée aujourd'hui à la porte du jardin ; sa taille 
était un bambou ; sa joue un coquelicot. 

Je l'ai rencontrée aujourd'hui à Souq el louh ; son mouchoir 
était à sa main ; elle pleurait et sanglotait. 

Je l'ai rencontrée aujourd'hui à Souq elDjema', son mouchoir 
était à sa main ; elle pleurait et versait des larmes. 

Je l'ai rencontrée aujourd'hui à Sabat el Rih : j'ai demandé 
qui c'était : on m'a dit : c'est sa bonne amie. 

Si... ah si... je t'emmènerais chez moi, reine des gazelles, je 
te dirais ce que je désire 1 .] 

En général, ce sont les Arabes nomades qui 
excellent dans les deux g-enres, bien plus que les 
citadins, à qui l'on peut reprocher de composer des 
pastiches où la recherche et quelquefois la singula- 
rité de l'expression, ne peuvent remplacer l'inspira- 
tion, l'énergie et même la délicatesse de sentiments, 
qu'on retrouve dans les vers suivants : 

Le pavs demeure désert ; les jours de chaleur se sont écoulés ; 
l'arbre de notre pays a subi l'atteinte de l'été : c'est notre 
souci. 

Après qu'il était agréable à voir, luxuriant, magnifique, ses 
feuilles sont tombées une à une à mes yeux. 

Mais je n'en suis pas à la verdure d'un cyprès ; mon mal a 
pour cause une femme dont le cœur a captivé le mien. 

Je vous l'indiquerai clairement : vous la reconnaîtrez ; depuis 
qu'elle est partie le cœur me manque. 

Cheikha, à l'œil constamment voilé, fille de Mouloud, ton 
amour m'a épuisé. 

J'en suis venu au point de marcher étourdi, commequelqu'un 
qui a bu, qui est ivre ; cependant je suis à jeun ; mon cœur 
m'abandonne. 



1. [Sonneck, Chants arabes du Maghreb, t. I, p. 56-57; t. IJ, p. 105]. 



LA LITTÉRATURE POPULAIRE BERBÈRE ET ARABE 57 

... Ta chevelure épaisse est comme les plumes de l'autruche 
mâle, paissant dans les dépressions des dunes : 

Tes sourcils sont comme deux nouns (lettre arabe qui a la 
forme d'un demi-cercle) de l'écriture de TIemcen. 

Tes veux, ma belle, sont commedeux canons de fusil, meur- 
triers, façonnés à Stamboul, ville indépendante des Chrétiens. 

La joue de Cheïkha est comme la rose et le coquelicot, quand 
tous deux éclosent entre les norias. 

Ta bouche insulte à l'émeraude et au diamant; ta salive est 
un remède à la maladie, sans nul doute, c'est elle qui m'a 
guéri 



ril 



Pour en finir avec la littérature arabe moderne du 
nord-ouest de l'Afrique, je devrais mentionner un 
genre d'écrits qui joua un grand rôle il y a cinq siècles ; 
mais cette sorte d'ouvrages est en rapports trop 
étroits avec ceux que composèrent les Maures d'Es- 
pagne et j'en parlerai plus loin. Il me reste à citer 
les énigmes qu'on trouve dans toutes les littératures 
populaires, et des dictons satiriques attribués à de 
saints personnages du xv e et du xvn e siècles, qui, 
pour être vertueux etavoir même le don des miracles, 
n'en étaient pas moins hommes, et comme tels, por- 
tés à la rancune et à la colère. Le plus célèbre de 
tous est Sidi Ahmed ben Yousof, qui fut enterré à 
Miliana. En vertu de l'axiome: On ne prête qu'aux 
riches, on lui attribue les dictons satiriques qui 
courent sur les villes et les tribus de l'Algérie et 
dont il a peut-être prononcé quelques-uns" 2 . Un 
autre, également célèbre au Maroc est, dit-on, l'au- 



1. Joly, Poésie moderne chez les nomades algériens, Revue africaine, 
n os 241-242. 

2. Cf. R. Basset, Les Dictons satiriques attribués à Sidi Ahmed ben 
Yousof, Paris, 1890, in-8. 



58 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

teur de sentences en quatre vers 1 où il maudit les 
vices de son temps, satirise les tribus et s'en prend 
surtout aux femmes avec une âpreté et une amertume 
digne de Juvénal. 



III 

La victoire du Guadalete, où sombra l'empire visi- 
goth, en 711, livra l'Espagne à la conquête arabe et 
berbère et il s'y développa une civilisation et une 
culture intellectuelles bien supérieures à celles des 
chrétiens réfugiés dans les montag-nes des Asturies 
où ils menaient une vie rude et grossière qui les 
trempaient pour les luttes futures, mais qui ne nous 
a laissé d'autres monuments littéraires que de mé- 
diocres chroniques latines. La cour des Omayades à 
Cordoue vit au contraire s'épanouir une littérature 
qui ne disparut pas à la chute du khalifat; bien 
mieux, elle sembla reprendre une nouvelle vigueur 
dans les petits états qui se créèrent sur divers points 
de la péninsule ibérique. Les chrétiens, soumis à la 
domination musulmane, s'étaient laissés séduire par 
la littérature arabe : ils aimaient à lire leurs poèmes 
et leurs romances; ils s'en formaient à grands frais 
d'immenses bibliothèques ; à peine savaient-ils 
s'exprimer en latin ; mais s'il s'agissait d'écrire en 
arabe, on trouvait une foule de personnes qui ma- 
niaient cette lang-ue avec la plus grande élégance et 



1 . II. de Castries, Les Moralistes populaires de V Islam, Les gnomes de 
Sidi Abder Ralunan el Medjedoub, Paris, 1896, in-12. 



LA LITTÉRATURE POPULAIRE BERBÈRE ET ARABE 59 

composaient des poèmes préférables, au point de vue 
de l'art, à ceux des Arabes eux-mêmes 1 . En dépit 
des excitations fanatiques d'un Euloge ou d'un Alvaro, 
l'histoire littéraire de cette époque est remplie de 
noms chrétiens, soit d'Espagnols restés fidèles à l'an- 
cienne foi, soit de renégats ou fils de renégats. A 
côté de l'évêque 'Arib ben Zaïd de Cordoue, on trouve 
Ibn Oozmàn (fils de Guzman) ; Ibn el Qoutiya (le fils 
de la Gothe), Ibn Loyon (fils de Léon); Ibn er Rou- 
miya (le fils de la Grecque) ; Ibn Konbarat (fils de 
Comparatus); Ibn Bachkoual (fils de Pascal), etc. 
Une magnifique floraison littéraire s'épanouit au 
xi e siècle de notre ère dans les petites cours de 
Séville, de Murcie, de Malaga, de Valence, de Tolède, 
de Badajoz, dont les rois comptaient parmi les meil- 
leurs poètes et où les femmes elles-mêmes répon- 
daient avec talent aux vers qu'elles inspiraient ; l'an- 
thologie grecque ne nous a pas laissé d'élégies plus 
passionnées, de vers plus élégants que ceux dont une 
faible partie nous a été conservée par les recueils 
d'Ibn Bassam, d'Ibn Khaqàn, deMaqqari, etc. Il fal- 
lut l'arrivée des Berbères Lemtounas ou Almoravides, 
accourus du fond du Sahara et des bords du Sénégal 
au secours de l'islam espagnol menacé par les vic- 
toires d'Alfonse de Castille, pour étouffer ces libres 
manifestations de l'art littéraire sous une piété rigo- 
riste qui n'était presque toujours que le vernis de 
l'hypocrisie. Aux Almoravides succédèrent les 
Almohades, aux Almohades, les Mérinides et chacune 



1. Alvaro, Indiculus luminosus cité par Dozy, Histoire des Musulmans 
d'Espagne, Leyde, 1861, 4 vol., in-8, t. II, p. 103-104, 



60 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

de ces dominations, en s'éteignant, laissait chaque 
fois un peu plus de terrain aux mains des chrétiens 
qui, depuis le temps où Pelage était traqué dans la 
caverne de Covadong-a, n'avaient cessé, à travers 
des fortunes diverses, de poursuivre l'œuvre de la 
libération du territoire. Elle eût été accomplie un 
siècle plus tôt si les luttes civiles de l'Espagne chré- 
tienne au xiv e et au xv e siècles, n'eussent accordé 
des années de répit au royaume qui se fonda à 
Grenade et fit renaître, quoique avec moins d'éclat, 
la splendeur littéraire des temps antérieurs au 
xn e siècle. 

Dans le cours de cette longue lutte, les chrétiens 
indépendants n'avaient pas pu ne pas subir dans une 
certaine mesure l'influence de leurs voisins plus civi- 
lisés; elle se traduit dans les plus anciennes 
romances, celles à qui on a donné le nom de romanzes 
fronterizos (romances de la frontière) qui men- 
tionnent des faits de guerre entre musulmans et 
chrétiens. 

Mais on a donné le nom de Mauresques à une autre 
catégorie de romances dont les héros sont des che- 
valiers qui n'ont de musulman que le nom. Le talent 
de certains littérateurs du xvi e siècle s'exerça dans 
ce genre, où les personnages sont tous de conven- 
tion, où les descriptions sont toutes de fantaisie et 
qui font de la société musulmane un tableau aussi 
inexact que les romans d'Amadis ou d'Esplandian, 
la passion de Don Quichotte pouvaient en faire de 
la véritable chevalerie du moyen âge. Nous possé- 
dons des vers des musulmans de Grenade, et ces vers 
n'ont aucune ressemblance avec les romances dites 



LA LITTÉRATURE POPULAIRE BERBÈRE ET ARABE 61 

mauresques ; celles-ci sont un genre purement 
espagnol '. 

Quelques romances, mais non de ces dernières, 
ont conservé des traces de légendes arabes : on con- 
naît celles qui ont trait aux aventures de Roderic, 
dernier roi des Visigoths : la maison fermée de 
Tolède-, la séduction de la Gava 3 sont rappor- 
tées par les historiens et les romanciers musulmans. 
La romance sur la construction de l'Alhambra a 
conservé un trait d'une légende arabe qui est anté- 
rieure au Prophète 4 . Il en est de même d'un roman 
sur la conquête de l'Espagne, œuvre d'un Espagnol, 
mais attribuée à un écrivain arabe 5 , comme plus 
tard Cervantes feignait de donner pour auteur au 
roman de Don Quichotte le Maure Cid Hamet ben 
En gel i. 

Il est un autre genre d'écrits moins séduisants 
peut-être que les romances mauresques, malgré leur 
affectation et souvent leurs fadeurs, mais qu'il est 
curieux de signaler comme l'expression des senti- 
ments musulmans sous la domination chrétienne. 
Vaincus par les Castillans, les Aragonais et les Por- 
tugais, les Musulmans, d'origine ibérique, n'avaient 
conservé de l'arabe que l'alphabet. Nous possédons 
toute une littérature composée en espagnol ou en 



1. Cf. A, de Circouft, Histoire des Mores Mudejares et des Morisques, 
Paris, 1846, 3 vol., in-8, t. III, p. 327-332. 

2. R. Basset. Légendes arabes d Espagne, La maison fermée de Tolède, 
Oran, 1898, in-8. 

[3. Cf. Juan Menéndez, Leyendas de ultimo Rey Godo, Madrid, 1906, 
in-8.] 

[4. Cf. R. Basset, Les Alixares de Grenade et le château de Khaouarnaq, 
Alger, 1906, in-8.] 

5. Histoire des conquestes d'Espagne par les Mores par Ali ben Abi 
Sufian, trad. fr., Paris, 1720, in-12. 



62 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

portugais, mais écrite en caractères arabes: on lui 
a donné le nom d'aljamiado. Elle a trait aux princi- 
pales légendes musulmanes : Salomon, Moïse, Jésus 
et le crâne ; la naissance, l'enfance, le mariag-e de 
Mohammed, Tamim ed Dâri ; la guerre du roi El 
Mohalhal, le miracle delà lune; ascension de Moham- 
med ; sa mort, la conversion de 'Omar, la bataille de 
Yarmouk; le château d'or; les Merveilles que Dieu 
montra à Abraham ; Ali et les quarante jeunes filles ;, 
l'Anti-Christ et le jour du jugement etc. 1 ; la légende 
de Joseph fils de Jacob -J; celle d'Alexandre le 
Grand 3 ; l'histoire de la princesse Zoraïde 4 , sans 
parler des sermons, formules magiques, conjura- 
tionso auxquels les Morisques tenaient d'autant plus 
que ces documents étaient écrits en caractères arabes 
et que la fureur de l'Inquisition s'acharnait après 
eux. Pour les soustraire aux flammes, leurs posses- 
seurs les cachaient avec le plus grand soin et récem- 
ment, dans les ruines d'une vieille maison d'Almo- 
nacid, on découvrit toute une bibliothèque arabe 
et aljamiado, dissimulée depuis plus de deux siècles 
entre les doubles murs d'une vieille maison 6 : le 
propriétaire musulman de ces livres ou ses descen- 
dants étaient morts ou avaient émigré en Afrique, 



1. Guillen Robles, Leyendas moriscas, Madrid, 1885-1 880, 3 v. pet. 
in-S. 

2. More, El Poema de José, Leipzig, 1883, in-4. 

3. G. Robles, La leyenda de Joue hijo de Jacob y de Alexaiulro 
Magno, Zaragoza, 1888, in-8. 

4. Eguilaz Yanguas, El Hadils de la princesa Zoraida, Grenade, 1S92, 
in-16. 

5. P. Gil. J Ribera et Mar. Sancbez, Colleccion de textos aljamiados,. 
Zaragoza, 1888, in-8 [J. Ribera et Miguel Asin, Manuscrites arabes y alja- 
miados, Madrid, 1912, in-8]. 

6. Pano, Las copias del Peregrino de Puey Monçon, Zaragoza, 1897,. 
pet. in-8. 



LA LITTÉRATURE POPULAIRE RERRERE ET ARABE 63 

abandonnant le trésor qui devait revoir le jour à 
une époque plus tolérante. Les relations politiques 
qui existaient entre ceux des Maures restés en 
Espagne comme nouveaux convertis et ceux qui 
avaient fui la persécution et porté chez les popula- 
tions du nord de l'Afrique la haine des chrétiens 
espagnols, expliquent comment nous trouvons dans 
la littérature populaire du Maghreb les mêmes 
légendes, mais rédigées en arabe. Un petit nombre 
seulement a été publié 1 . Soit dans une lang-ue, soit 
dans l'autre, la rédaction n'offre rien de remar- 
quable : ces récits ont été développés, d'après des 
traditions musulmanes, par des demi-lettrés, et par 
là sont devenus plus accessibles à la foule. C'est 
ainsi que finit tristement en Espagne une littérature 
qui, pendant sept siècles, avait compté des histo- 
riens, des poètes, des philolog-ues, des philosophes 
et des savants, et que la littérature chrétienne qui 
lui succéda put bien égaler sur quelques points, 
mais ne put jamais surpasser. 



1. R. Basset, Les aventures merveilleuses de Temim ed Ddri, Rome, 
1891, in-8; L Expédition du Château d'or et le combat de 'Ali et du Dra- 
gon, Rome, 1893, in-8 ; Mlle Florence Grolï, Les sept Dormants, la ville 
d'Irem et l'incursion contre la Mekke, Alger, 1891, in-8. 



CHAPITRE III 

UN PRÉTENDU CHANT POPULAIRE ARABE 



Les folkloristes qui ont lu le livre intéressant où 
M. H. Le Roux fait, dans un style vif et coloré, le 
récit d'une excursion dans le Sahara algérien -, ont 
sans doute remarqué que l'auteur n'a pas négligé 
d'y insérerdivers spécimens de littérature populaire. 
Il est bon, toutefois de prémunir ceux qui s'occupe- 
ront plus tard de rassembler et de classer les nom- 
breux documents du folk lore algérien, contre l'er- 
reur où ils seraient entraînés, s'ils enregistraient 
de confiance les trouvailles de M. H. Le Roux. 

Les spécimens de folklore sont de deux sortes : 
d'abord des légendes berbères relatives aux Ksour 
du Sahara oranais, que l'auteur a reproduites d'après 
mes Notes de lexicographie berbère 3 , ce qu'il recon- 
naissait implicitement dans une note du journal Le 
Temps, où d'abord a paru sa relation, note qui a 
disparu de son livre. Je n'insiste pas sur ces légendes 
dont, mieux que personne, je connais l'authenticité, 



1. Revue des Traditions populaires, t, VII, p. 219-222. 

2. H. Le Roux, Au Sahara, Paris, s. d. (1891), in-18 jés. 

3. llle série. Paris, 1886, in-8. 



UN PRETENDU CHANT POPULAIRE ARABE DO 

puisque c'est moi qui le premier les ai recueillies et 
publiées d'après Mohammed heu Tidjâniben Yahya, 
fils du qaïddeBou Semg'houn, interné avec son père 
à Frenda pour leur participation à l'insurrection de 
Bon 'Améma ». 

Mais il y a un fait plus grave en ce qui concerne 
les vers intercalés dans la légende arabe de Bent el 
Ghass (plus correctement Bent El Khass), 'que l'au- 
teur donne comme recueillie par lui dans l'oasis de 
Brézina. Disons d'abord que la légende de Bent el 
Khass, femme des Béni 'Amer qui se réfugia sur la 
garah de Si Hadj ed din pour échapper aux pour- 
suites du sultan du Gharb, s'y défendit longtemps 
et lit lever ce siège en persuadant aux troupes du 
prétendant qu'elle avait de l'eau en abondance, a été 
rapportée d'une façon complète d'abord par de 
Colomb" 2 , puis par Trumelet 3 . M. Le Boux qui 
raconte cette légende après ces deux auteurs y a 
inséré les vers suivants dont j'indiquerai tout à 
l'heure la provenance; ils sont soi-disant déclamés 
par des chanteurs du Sud oranais, en l'honneur 
de leur maître le Sultan Noir, devant Bent El 
Khass. 



1. Ces contes, reproduits par M. Le Roux, ont d'abord paru (texte ber- 
bère, transcription) dans mes Notes de lexicographie berbère , puis (traduc- 
tion) dans nies Contes populaires berbères. Paris, 1887, in- 18. Ce sont : 
1° La femme et la fée (Le Roux, p. 57). Notes de lexicographie berbère, 
p. 79 ; Contes berbères, n<J XXV, p. 53 ; i? 3 Le Présent de la fee (Lu 
Roux, p. 54), Notes de lexicographie berbère, p. 8:2 : Contes berbères, 

-no XLIII, p. 90 ; 3° La colline des Djinns (Le Roux, p. 59) ; Notes de 
lexicographie berbère, p. 86 ; Contes berbères, n° XXVIII, p. 78. 

2. Explorations des K'sours et du Sahara de la province d'Oran. Paris, 
1 S : i S , in-8, p. 51-54. 

3. Les Français dans le désert, Paris, 1863, in-18 jés., ch. vu, p. 212- 
214. [J'ai étudié, depuis, cette légende dans un mémoire : La légende de 
Bent el Khass. Alger, 1905, in-8.] 

5 



66 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

P. 137... Que de fois il a (''tendit sur la poussière le mari 
dune femme très belle, dont la vie coulait par une blessure 
semblable à une lèvre fendue. Bent el Ghass, interroge les 
cavaliers si tu ignores (p. 137) ses exploits, liste diront qu'A 
est toujours monte sur un cheval rapide et rouvert de cica- 
trices. 

Son fer perce les burnous: le héros n'a point d'abri contre 

sa la née. 

Il le laisse en pâture aux bêles sauvUges qui rongent ses 
belles mains, ses beaux bras. 

Lorsqu'il met pied à /erre pour achever un ennemi, les 
lèvres du mourant. ce relèvent sur les gencives, mais ce n'était 
pas pour sourire. 

Sa lance s'allonge comme les cordes d'un puits pour s'en- 
foncer dans le poitrail des chevaux; sa jeunesse brille comme 
un bracelet sous les plis d'un haïk. 

Bent el Ghass répond : 

J'ai pour demeure Ad//a, une c'iladcWc avec de l'eau où je 
puise quand je veux. Ma forteresse est élevée, les aigles 
(p. 138) eux-mêmes n'y peuvent atteindre. Si une injustice me 
vise, je n'en souffre pas. 

Cette poésie est évidemment sauvage et grandiose, 
el la découverte de pareils vers dans le Sahara serait 
une bonne fortune, autant pour le littérateur que 
pour l'érudit. Malheureusement, ce n'est pas dans le 
Sahara que ces vers ont été trouvés, c'est dans un 
petit volume intitulé : La poésie arabe antéislamique, 
que j'ai publié en 1880 dans la Bibliothèque orien- 
tale elzèvirienne d'E. Leroux. Pour l'édification du 
lecteur, je souligne les passages copiés identique- 
ment : 

P. 28... Que de fois j'ai laissé étendu sur la poussière le 
mari d'une femme très belle, en lui ouvrant les veines du cou, 
par une blessure semblable à une lèvre fendue. 



UN PRÉTENDU CHANT POPULAIRE ARABE 07 

Fille de Malik, interroge les cavaliers si lu ignores mes 
exploits y 

Ils te diront que je suis toujours monté sur un cheval de 
haute taille, rapide et couvert de nombreuses cicatrices. 

... P. 29. Mon fer impitoyable apercé ses vêtements ; l'homme 
généreux n'a point d'abri contre ma lance. 

Je l'ai laissé en pâture aux bêtes sauvages qui\e déchirent, 
rongeant ses belles mains et ses beaux brus. 

... P. 30. Lorsqu'il me vit mettant pied à terre pour l'ache- 
ver, ses lèvres, en se relevant, laissèrent apparaître ses dents, 
mais ce n'était pas un sourire. 

... P. 31. On criait 'Antarah et les lances allongées comme 
les cordes d'un puits s'enfonçaient dans le poitrail de mon 
cheval noir. 

... P. 38: Sa jeunesse ne s'était pas encore écoulée; il appa- 
raissait comme un bracelet sous les plis de son manteau. 

... P. 26. J'ai pour demeure Adya, un fort château avec de 
l'eau où je puise quand je veux 1 . 



On voit que, à part le burnous et le haïk, substi- 
tués aux cottes de mailles et aux manteaux pour 
donner un peu de couleur algérienne, M. Le Roux 
ne s'est pas mis en frais de changements considé- 
rables. Toutefois, je n'aurais pas insisté sur cet 
emprunt inavoué, si ces vers étaient réellement un 
poème populaire composé chez les Arabes du sud 
oranais ; mais il s'en faut de beaucoup ; ce sont des 
textes littéraires, connus et imprimés depuis long- 
temps pour tels. Les vers des pages 28-31 de ma 
Poésie arabe soûl tirés de la Mo'allaqah de 'Anta- 
rah'; ceux de la page 20 font partie d'un poème de 



1. M. Le Roux a poussé l'exactitude jusqu'à reproduire une faute d'im- 
pression qui change le sens du vers. 11 faut lire: J'ai pour demeure, bâti 
par Adya, un fort château, etc. 

2. Vers 41, 43, 44, 49, 50, 53, 56 de l'édition d'Arnold, Septem 
Moallakdt. Leipzig, 1850, in-4 ; reproduits p. 79-81, de l'édition du 



68 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

Samaoua] ben 'Aelya l , et celui de la page 38 est tiré 
d'une élégie de la poétesse El Khansâ en l'honneur 
de son frère Sakh 2 . Tous trois vécurent avant Moham- 
med ; la dernière seule atteignit les premières années 
de l'islam. Nous voilà loin de la légende d'Embarka 
bent el Khass. 

Que dirait-on, par exemple, d'un voyageur en 
Grèce qui prétendrait nousservir, en guisede chant 
populaire pallicare, des morceaux de l'Iliade, 
emprunté à une traduction française contem- 
poraine? 

Diwdn du même porte, Iieyrout, 1881, in-12 ; et p. 47-48 de l'édition 
d'Ahlwardt. The Divans of the six aticient arabic puels, Londres, 1870, 
in-8. 

1. Vers cités par Nœldeke, Beitràge cuv Kennlwiss su l i œsie dev ultcn 
Araber. Hanovre, 1863, in-8, p. 60. 

2. La pièce dont elle t'ait partie a été publiée depuis dans le Diwdn 
d'El Khansà. Beyrouf, 1888, in-12, p. 24-28. 



CHAPITRE IV 

LES TOLBA D'AUTREFOIS ' 



Depuis plusieurs années, l'instruction des indi- 
gènes a été l'objet de controverses et de projets, 
dont les auteurs, fort bien intentionnés du reste, 
n'ont souvent d'autres défauts que d'ignorer ou de 
mal connaître lasociétéqui doit leur servir de champ 
d'expérience. Mon intention n'est pas de repren- 
dre ici la discussion, mais de chercher à faire con- 
naître, par quelques traits caractéristiques, emprun- 
tés aux Arabes eux-mêmes, l'élément qui doit ser- 
vir de base à celte réorganisation, les étudiants des 
universités musulmanes connues sons le nom de 
medersas ou plus exactement de medrasas. Il ne 
s'agit pas de programmes d'études ou d'examens 
d'entrée ou de sortie, non plus de que l'état d'âme 
des tolba, mais. simplement de traits qui permettent 
de faire revivre un instant des types disparus, sauf 
peut-être au Maroc 2 . 



1. La Vie algérienne et tunisienne. 15 avril 189.7. p. 186-188. 

2. [Cf. Marçais, Textes arabes de Tanner. Paris, 1S91, in-S, ch. iv. Les 
Tolbas,w 90-109-184-198.] 



70 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

Aussi faut-il faire expressément une réserve pré- 
liminaire; la société qui se révèle dans ces anec- 
dotes s'est transformée en Algérie depuis qu'on a 
org-anisé l'enseignement supérieur musulman. Les 
conditions d'existence ont changé, et les frasques 
auxquelles se livraient les futurs qâdhis ne sont 
plus qu'un souvenir personnifié dans le plus célè- 
bre de tous, Ben Cekrân. 

Dans les anecdotes qui suivent, c'est la nourri- 
ture qui joue le principal rôle. « Un taleb a toujours 
faim : d'abord l'âge l'explique ; puis il doit avoir 
faim : un taleb sérieux ne s'est jamais rencontré 
sous la peau d'un homme gras et replet*. » Une. 
autre raison, c'est la détresse profonde où vivaient la 
plupart d'entre eux et qui les obligeaient à déployer 
des ruses bien autrement subtiles et audacieuses 
que celle des héros de Murger pour arriver à rem- 
plir un estomac dilatable à l'infini 2. Aussi le parasi- 
tisme fort exactement décrit par M. Delphin et, à son 
défaut, les tours d'escroquerie familiers aux toi ba — 
les tolba de l'ancien temps — font-ils le fond de ces 
anecdotes. Je viens de rappeler les héros de Murger 
mais la morale de ses personnages de la Vie de 
Bohême est des plus austères à côté de celle de nos 
g-ens. Ceux-ci, comme Panurge, ont « soixante-trois 
manières de trouver toujours de l'arg-entà leur besoin, 
dont la plus honorable et la plus commune est par 
façon de larcin furtivement fait » ; s'ils ne sont pas 



1. Delphin, Récits et aventures de deux étudiants arabes au village 
nègre d'Oran. Oran et Paris, 1887, in-8, p. 4. 

2. [Cf. Doutté, La Khotba burlesque de la fête des Colba au Maroc. 
Iipcuei/ de mémoires et de textes publié par les professeurs de l'Ecole 
des lettres d'Alger. Alger, 11)05, in-8, p. 197-219.] 



LES TOLBA D 'AUTREFOIS 71 

fauxmonnayeurs etcoupeurs de routecomme Villon 
et ses amis, du moins telles de leurs aventures ne 
seraient pas déplacées dans les Repues franches. 

Le texte dont j'extrais ces anecdotes a été recueilli 
par M. Delphin, de la bouche même des indigènes 
et publié par lui en arabe 1 . Le principal héros est 
Ben Gekrân qui aurait vécu au milieu du xvm e siècle. 
M. Delphin ne doute pas de son existence ; moi 
non plus, puisqu'il a retrouvé son souvenir vivace 
aux environs de Mascara et qu'il a pu voir des gens 
qui avaient connu la génération où Ben Cekrân 
avait vécu. Ajoutons comme dernière preuve, que 
deux douars se disputent l'honneur de L'avoir vu 
naître ; il est probable que ses contemporains, ceux 
du moins qui furent ses victimes, en étaient moins 
fiers. Mais il faut observer qu'un certain nombre 
de Jours qu'on lui prête sont rapportés par des 
écrivains arabes bien antérieurs au xvin fl siècle et 
que le fameux Si Djoha lui-même peut en revendi- 
quer sa part" 2 . 

La malice de Ben Gekrân et de ses complices s'exerce 
surtout aux dépens desavares ou du moins des gens 
qui trouvent que les tolba ont les dents trop lon- 
gues et les tiennent à l'écart par une défiance bien 
justifiée. Tantôt, ils vont voler des raisins qu'ils 
auraient vainement demandés à leur propriétaire : 
«Ahmed ben Zinib avait une vig-ne. C'était un homme 
très avare. Un jour, les tolba envoyèrent Ben 



1. Recueil de ternies pour l'étude de l'arabe parlé. Paris et Alger, 1891, 
in-12. 

2. Cf. mon Elude sur Si Djoha en tôle de la traduction publiée par 
M. Mouliéras. Paris, 1882, in-12. 



72 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

Gekrân dans son jardin ; il vit des raisins sans 
pareils et se dit en lui-même : Je combinerai une 
ruse pour que nous les enlevions. 11 alla trouver 
les tolba et leur dit: Venez avec moi. Ils passèrent 
une rivière, coupèrent de longues lattes des treilles 
et se cachèrent dans le cimetière. Ben Zinib était en 
train de fabriquer une logetteen face de son jardin 
pour y passer la nuit. Quand l'obscurité fut venue au 
moment du coucher du soleil, Ben Gekrân dit à ses 
compagnons : Enlevez vos effets et cachez-les. Ils 
prirent les bâtons dans leurs mains; ils étaient nus 
et se partagèrent en deux bandes, l'une en avant, 
l'autre en arrière. Ils sortirent du cimetière et se 
dirigèrent vers le jardin de Ben Zinib ? La première 
bande commença à crier : Qu'est-ce qui vient à 
toi, Ahmed ben Zinib ? Depuis que nous sommes 
morts, nous n'avons pas vu de raisins. La bande 
qui suivait répondait : Cette nuit nous ne serons 
pas sans goûter les raisins d'Ahmed ben Zinib. 
Quand, ils arrivèrent au jardin, ils se mirent 
à frapper avec leurs bâtons sur la haie. Le proprié- 
taire fut saisi d'effroi et s'enfuit. Les tolba entrè- 
rent dans le jardin, choisirent les raisins qui leur 
plaisaient et mangèrent jusqu'à ce qu'ils furent 
rassasiés. Ils en remplirent leurs burnous, abîmè- 
rent le reste et s'en allèrent '. » 

C'est encore en spéculant sur la crainte des reve- 
nants, que Ben Gekrân commet une nouvelle escro- 
querie. « Pendant la nuit, Ben Gekrân alla au 
cimetière sur la route du marché. De bonne heure 

1. Delpliin. Recueil, p. 51. 



les roLii.v d'autrefois 73 

arrivèrent des marchands portant tics paniers de 
figues sèches pour les vendre. Quand ils passèrent 
près du cimetière, ils prononcèrent la formule: Que 
la miséricorde de Dieu soit sur vous, habitants des 
tombeaux ! Vous nous avez précédés, nous vous 
rejoindrons. Ben Cekrân sortit, nu, un grand bâton 
à la main et leur dit: Attendez-nous, fils de chiens ! 
Les gens eurent peur et se sauvèrent en laissant sur 
la route les figues sèches sur leurs ânes. Beu Ce- 
krân les déposa dans une tombe où il était caché 
et un peu plus tard vint les reprendre!. » 

Les gens peu hospitaliers ont aussi leur compte : 
« Un jour Ben Cekrân était l'hôte d'un homme dont la 
femmene voulait pas le recevoir pour la nuit. Femme, 
dit-il, je suis un malheureux, je ne mange rien, je 
ne veux pas de viande dans le plat, ni de graisse, 
ni de miel ; je ne veux qu'un pende galette et d'eau. 
Elle le laissa entrer, mit la soupe dans la marmite 
et s'en alla traire. Le soir, elle vida toute la viande 
dans le plat, car elle pensait qu'il n'en mangerait 
pas. Il se mita dévorer tout ce qu'il y avait et les 
laissa sans souper. Le maître de la tente lui dit : Hé ! 
l'homme, tu prétendais que tu ne mang'eais pas de 
viande ! — Je ne mange pas de la viande défendue, 
mais la tienne est permise ; elle m'a été agréable et 
si tu en avais eu plus, je l'aurais achevée également. 
L'hôte dit à sa femme : S'il y a du lait aigre, appor- 
tes-en que j'en boive un peu pour me garnir l'esto- 
mac. — Elle répondit : Cet homme est ensorcelé, 
si nous en versons et qu'il nous entende, il boira 

1. Delphin, Recueil, p. 44. 



74 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

tout. — Comment ferons-nous? demanda l'homme ; 
l'outre es1 accrochée en haut. Elle reprit : Agenouille- 
toi (dans l'autre partie de la tente, séparée par une 
toile), je monterai sur ton dos, je mettrai ma bouche 
à l'ouverture de l'outre et je boirai; quand j'aurai 
fini, monte sur mon dos et bois. — 11 s'agenouilla le 
premier et elle but. Puis elle s'agenouilla à son tour, 
il monta sur elle, mit sa bouche à l'ouverture et 
commença à boire. Ben Cekrân prit une aiguille, et 
(à travers la toile) piqua la femme à la hanche. Elle 
lit un bond, l'homme dégringola et tomba : l'outre 
laissa couler le lait sur sa figure et sa barbe fut 
blanchie. Ben Cekrân lui dit alors : Cette femme t'a 
insulté et outragé; si j'étais ici cette nuit, je la 
tuerais à coup de bâlon. L'homme se retroussa, prit 
un bâton et se mit à la battre. Les gens accourent 
pour la délivrer, mais Ben Cekrân ferma l'ouverture 
de la partie intérieure de la tente et leur dit : (Jue 
personne n'entre ! L'homme a fait un serment. 
Quand sa colère fut calmée, il ouvrit la séparation 
et s'en fut à ses affaires '. » 

C'est quelquefois en qualité de vendeur que Ben 
( lekrân exerce son habileté aux dépens du prochain. 
« Un jour, Ben Cekrân vendait de la graisse au mar- 
ché et les gens venaient marchander sa marmite (en 
terre). C'est tant. — Et la graisse est-elle bonne? 
lui demandait-on. — Nous sommes des lolba brouil- 
lons et remuants ; la marmite est d'argile; achète 
ce que tu vois ; la marmite est raccommodée. — Elle 
était remplie de terre jusqu'à l'ouverture où il n'y 

1. Delphin, Recueil, p. 54. 



LES TOL1JA D'AUTREFOIS 75 

avait une cuillerée ou deux de graisse. Quand on 
découvrit l'ouverture de la marmite et qu'on voulut 
en prendre un peu, on la trouva pleine de terre. On 
traduisit Ben Gekrân en justice et on l'amena devanl 
le qâdhi. Celui-ci lui demanda : Pourquoi vends-lu 
de la terre aux gens et les trompes-tu ? — Seigneur, 
répliqua-t-il, je vends de la terre aux gens et non 
de la graisse. — Comment, de !a terre ! Est-ce qu'on 
te l'aurait achetée aussi cher? — Demande à l'ache- 
teur comment je la lui ai vendue ? — Le juge inter- 
rogea le plaignant qui répondit: Il m'a dit : nous 
autres tolha, nous sommes brouillons et remuants ; 
la marmite est de terre, achète ce que tu vois. — Il ne 
t'a pas trompé, reprit le qâdhi ; et il cria contre le 
plaignant qu'il chassa en donnant raison à Ben 
Cekrân i. » 

On comprend que les scrupules ne sont pas faits 
pour l'arrêter quand il s'agit des choses saintes. 
Dans l'anecdote suivante, la graisse est remplacée 
par le Qorân. « Un jour Ben Cekrân était grillé 
(sans le sou) ; il se promenait et finit par rencon- 
trer un Kabyle à qui il dit : Veux-tu que je te 
vende le Qorân ? — Comment est-ce qu'on vend le 
Qorân ? — Certainement on le vend. — Et combien ? 
— C'est tant. Le Kabyle l'achète. Ben Cekrân tira 
de dessous son aisselle un petit sac fermé par en 
haut et rempli d'abeilles. — Tiens, dit-il, prends 
le Qorân, il est là-dedans, emporte-le dans ta tente. 
Quand tes gens seront couchés, fais cette recomman- 
dation à ta femme et à tes proches : Quand je com- 

1. Delphin, Recueil, p. 14. 



7() MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

mencerai à crier et à hurler, que personne ne me 
délivre. Ensuite introduis ta tête dans le sac et 
attache-le à ton cou; quand le Oorân commencera 
à te piquer, ce sera signe que tu es agréé, réjouis- 
toi et continue ; s'il ne te pique pas, reviens, je te 
donnerai un autre sac. — Entendu, dit le Kabyle et 
il s'en alla à sa tente. Il fit ce que lui avait recom- 
mandé Ben Cekràn et introduisit sa tête dans le sac. 
Les abeilles commencèrent à le piquer ; et lui de 
crier et les gens de se dire : Il nous a recommandé 
de ne pas l'ouvrir... Il hurla jusqu'à ce qu'une 
abeille s'échappa. Voilà leQorân qui s'envole, dit-on. 
Il fut hors de lui, presque inanimé jusqu'à ce qu'on 
ouvrît le sac. On le trouva la figure gonflée comme 
un. tambour et les yeux retournés. Il fallut long- 
temps le soigner avant qu'il put guérir 1 . » 

Si c'est pour un Arabe un divertissement de voir 
tromper un Kabyle, combien plus quand il s'agit 
d'un Juif. Ben Gekrân était le chef des tolba ; il leur 
fournissait la nourriture et les vêtements dont ils 
avaient besoin. Un jour, ils allèrent à la chasse et 
prirent un lièvre. Il le porta vivant chez un Juif 
qui vendait des marchandises. — Hé ! Juif, donne 
aux tolba un manteau, une chemise et des chaus- 
sures ; remets-en à chacun de ceux-ci. — Volon- 
tiers, dit le Juif ; mais où est l'argent *? — Le 
voilà dans mon capuchon ; et il montra le lièvre 
qui y était enveloppé. — Ne t'inquiète pas ; coupe 
l'étoffe et tais-toi ; nous te paierons au der- 
nier. — Quand le Juif eut fini : Paie-moi, main- 

1. Delphin, Recueil, p. 18. 



les roi. ha d'autrefois 77 

tenant, lui dit-il ; j'ai donné à tous loues vêtements. 
Ben Cekrân reprit : C'est entendu, je vais te payer, 
mais au milieu du marché et devant témoins. — l'en 
importe, allons ! Ils marchèrent jusqu'à ce qu'ils 
arrivassent au milieu du marché. — Alors Ben Ce- 
krân lâcha le lièvre ; les gens se mirent à courir et 
à crier ; Ben Cekrân se joignit à eux ; le Juif courut 
aussi et cria : Saisissez-le ! et il était comme fou l . » 
Que devint ensuite Ben Cekrân ? L'histoire est 
muette à son égard ; pourtant, rien n'empêche de 
supposer que, devenu qâdhi, avec de pareils anté- 
cédents, il tint à cœur de justifier cette parole du 
prophète Mohammed : « Sur trois qâdhis, deux iront 
sûrement en enfer. » 

1. Dolphin, Recueil, \>. 18. 



CHAPITRE V 

NOTES DE VOYAGE 



Les notes qui suivent ont été écrites au jour le 
jour au cours de divers voyages dans l'Afrique du 
Nord. Depuis, les choses ont considérablement 
changé sous tous les rapports et le principal mérite 
de ces pages sera de représenter, aussi exactement que 
j'ai pu, un passé de plus de trente ans. 



De Sousse à Djerbahi (1882) 

En quittant Sousse (ou plus exactement Sousah) 
le 25 février, nous apercevons mieux l'ensemble 
actuel de l'ancienne Hadrumète 2 ; il ressemble fidè- 
lement aux représentations que les artistes musul- 



1. Bulletin de la Société de géographie de l'Eut, 1 er trimestre, 1882, 
p. 75-83. 

2. Quoique combattue par Shaw qui place Hadrumelum a Herglah (l"an- 
cienhe llorrea Cœlia) cette identification esl aujourd'hui généralement 
adoptée. Le nom d'Hadrumelum que M. (juéiin a rapproché d'Adramytis 
a certainement une origine sémitique el peut se comparer à celui ilu 
Iladuramaout. 



NOTES Dl : VOYAGE ~\) 

mans — si tant es l qu'il en existe — font des villes : 
par exemple, les peintures <le Stamboul, etc., qui se 
trouvent à Constanline, dans le palais d'Ahmed-bey : 
une ceinture de murailles crénelées enserre une 
masse confuse de terrasses et de coupoles, d'où 
s'élèvent, sur quelques points, les minarets des 
mosquées, particulièrement du Qasr er Ribat, et de 
la Oasbah ; tout est passé à la chaux : maisons, rem- 
parts, édifices religieux, et resplendit à la lumière 
du soleil d'Afrique. 

La mer est belle ; le La Valette marche bien; au 
bout d'une heure, nous arrivons à l'autre extrémité 
du golfe de Sousse, à Monastir, l'ancienne Ruspina 
— un nom qui indique encore une origine phéni- 
cienne. C'est, autant que j'en puis juger, une jolie 
petite ville, assise à l'extrémité d'un promontoire, au 
milieu d'un paysage africain où dominent les pal- 
miers. Au sud de la ville, en se dirigeant vers 
Mahadia, des vergers d'oliviers si nombreux qu'ils 
ressemblent à une foret. Le port est éloigné de 
Monastir : nous n'avons pas le temps de descendre à 
terre ; après une courte station, nous repartons pour 
Mahadia, peut-être bâtie sur l'emplacement de l'an- 
cien château d'Hannibal. 

Fondée par le Mahdi 'Obaid Allah (300-308 h.) qui 
voulait donner une ville nouvelle pour capitale à son 
empire nouveau, prise par Roger de Sicile (343 hég. ), 
Mahadia a singulièrement perdu de son importance, 
depuis que Gharles-Quint, désespérant de la garder, 
en lit sauter les fortifications (1551 de J.-C). Les 
restes des murailles subsistent encore, pareils à des 
ruines romaines, autour de la presqu'île où est bâtie 



80 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

la ville. J'ai le loisir de les contempler à mon aise, 
sans pouvoir toutefois débarquer, car le La Valette, 
en voulant passer trop près du rivage, échoua sur 
un banc de sable et ne s'en tira qu'après cinq heures 
d'efforts. 

Ce retard ne nous permit d'aborder à Sfax que le 
lendemain, vers une heure. En arrivant par mer, on 
aperçoit cette ville comme un groupe de maisons et 
de constructions blanches, au milieu d'une longue 
suite de vergers où se détachent de nombreuses habi- 
tations passées à la chaux. La plupart des géographes 
l'identifient avec Taphrura, que d'autres placent à 
Mansour, un petit bordj situé au nord de la ville, 
dans la direction des îles Kerkennah. La côte est 
excessivement basse, les navires sont obligés de 
mouiller à une assez grande distance, et la marée qui 
se fait sentir dans la Syrte, augmente encore les 
difficultés du débarquement. Comme les bateaux 
font une longue escale, je puis descendre à terre 
chez M. le vice-consul Mattei qui s'empresse de 
se mettre à ma disposition pour le peu de temps que 
j'ai à passer à Sfax. Cette ville, qui opposa une 
sérieuse résistance à l'armée française, présente 
encore aujourd'hui les traces du bombardement : la 
plupart des maisons sont en ruines ; le fort qui pro- 
tège Sfax et auprès duquel on voit les canons de 
rempart qui servirent à la défense, a été réparé à la 
hâte ; et, précisément, pendant notre court séjour, 
un accident prouva à la population que les obus 
français sont toujours dangereux. Deux Arabes qui 
essayaient d'ouvrir un obus qu'ils venaient de déter- 
rer sont tués par l'explosion. 



NOTES DE VOYAGE 81 

Sfax est divisé en ville européenne et ville arabe, 
la première sur lebordde la mer. Nous (Mitrons dans 
la seconde par la porte du Divan et nous pénétrons 
dans le dédale inouï dos rues arabes, dont l'étroi- 
tesse est encore encombrée par dos las de bouc 
infecte et des débris de maisons. M. Mail ci me mon- 
tra l'endroit, près de la porte du Divan, où l'aspirant 
de marine Léonnec fut tué d'un coup de tromblon 
tiré, dit-on, par une femme arabe. La répression fut 
sévère: pas assez, peut-être, puisque le jour de notre 
arrivée, nous apprenons que Mahrès, situé entre 
Sfax et Gabès, a été attaqué et les chameaux portant 
les poteaux et les fils du télégraphe enlevés. Sur la 
porte du Divan se trouvent quelques inscriptions 
arabes en partie recouvertes de chaux. Depuis quel- 
que temps seulement, l'industrie indigène de Sfax a 
recouvré un peu d'importance : on recommence à 
fabriquer des poires à poudre sculptées en bois 
d'abricotier ou de jujubier et garnies de iilali (cuir 
du Maroc). Toutefois, la plupart des boutiques des 
souqs (marchés) couverts comme ceuxdeTunis sont 
encore fermés. Quant au commerce européen, il a 
repris depuis longtemps, en dépit des réclamations 
exagérées de quelques nationaux italiens et autres, 
qui prétendaient avoir perdu, par suite du pillage, 
une fortune qu'ils n'avaient jamais eue. L'occupation 
momentanée de la ville par les insurgés, commandés 
par 'Ali-Chérif, et les incendies qu'ils allumèrent en 
se retirant, détruisirent un manuscrit arabe exces- 
sivement curieux, le Daïrat Mogdich, en dialecte 
bédouin (arabe nomade), recueil de chansons amou- 
reuses et historiques, composées par le poète popu- 

6 



82 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

laire Talab Mallak. Quelques-unes ont t rai t à la 
fameuse insurrection de 1864, qui éclata en Tunisie 
en même temps que la révolte algérienne. Des deux 
cent cinquante chansons dont se composait ce Divan, 
on en pourra peut-être retrouver une douzaine dans 
la bouche des meddahs ou chanteurs, qui vont de 
café en café, ou plutôt qui allaient, car ils ont presque 
tous disparu depuis le bombardement. 

Nous regagnons le bateau avant la marée et, dans 
la nuit, nous repartons pour l'oasis de Gabès, l'an- 
cienne Tacapé. La cote, basso comme toute la Tuni- 
sie du sud, se dessine peu à peu vers le matin, et 
vers huit heures, nous commençonsà distinguer les 
lignes foncées des palmiers qui tranchent sur la 
couleur roug'e du sable. On aperçoit enfin un groupe 
de constructions blanches, tentes et bordj formant 
le camp de l'oued Gabès qui a donné son nom à 
l'oasis. Gabès paraît n'être qu'une altération de 
l'ancien nom Tacapé; le préfixe berbère ta étant 
à séparer du radical Gaf ou Qap suivant la pronon- 
ciation locale; ce radical se trouve du reste dans un 
certain nombre de noms d'origine berbère ; je citerai 
par exemple Gafsa, l'ancienne Capsa. 

La côte est aussi inabordable qu'à Sousse ; nous 
n'arrivons à l'embouchure du fleuve qui sert de port, 
qu'après avoir essuyé force paquets de mer ; je des- 
cends à terre chez M. le sous-intendant Bréchin, 
mais lorsque, après déjeuner, je cherche des yeux le 
bateau à vapeur qui m'a amené, il a disparu, empor- 
tant à Tripoli mes bagages et mes effets et me lais- 
sant à Gabès avec les seuls vêtements que je porte 
sur le dos. Les officiers du camp s'empressent aussi- 



NOTES DE VOYAGE 83 

tôt de me faire oublier ma mésaventure, et assuré 
d'un abri, je songe à mettre à profit mon séjour forcé 
dans l'oasis. 

Un sirocco affreux soufflait ce jour-là ; à dix pas 
devant soi, on n'apercevait plus rien dans les tour- 
billons de sable que nous amenait le vent du sud- 
ouest. Sous les tentes, dans les baraques en bois, 
une couche de poussière, ténue comme de la farine, 
couvrait tout : on la sentait crier sous les dents ; elle 
pénétrait à travers les paupières fermées; enfin on 
prenait un bain de sable. Dans le village, protégé 
par les palmiers de l'oasis, le vent était moins vio- 
lent. Je pus ce jour-là parcourir Djarah en détail. 

Gabès, que nos cartes donnent comme une ville, 
est une oasis renfermant deux villag-es : Djarah et 
Menzel, situés tous deux sur la rive droite de l'oued 
Gabès. Le chef-lieu de l'Outàn (district) d'Arad, est 
à Djarah; cette préférence a causé de longues dis- 
putes entre les habitants des deux bourgades : 
aujourd'hui, la paix devra se rétablir, car le gouver- 
neur tunisien s'établira au bordj, sur le bord de la 
mer, dès qu'il sera reconstruit. 

C'est à Djarah que j'ai retrouvé la teinte grise des 
maisons bâties en terre et que la chaux a épargnées. 
Cette couleur si fréquente dans le sud de l'Algérie, 
est rare en Tunisie, même dans les plus modestes 
villages. Djarah est à un ou deux kilomètres de la 
mer, séparé de Menzel d'environ 500 mètres ; en y 
arrivant, on rencontre la qoubbah (coupole) de Sidi 
Boushag' (Abou Ishaq) renfermant le tombeau du 
saint et quelques inscriptions arabes en relief, dont 
l'écriture remonte au moins à 400 ans; malheureu- 



84 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

sèment, elles sont enduites de chaux et brisées 
à l'une des extrémités. Boushag, originaire du 
.Maroc, enseigna à Sfaks à une époque que les indi- 
gènes n'ont pu préciser. De nombreuses qoubbahs 
sanctifient Djarah : celles de Sidi liehoud, de Sidi 
Ahmed Toubâni, de.Sidi 'Ali Ghouihi ; enfin la grande 
mosquée, renfermant le tombeau de Sidi Edris, et la 
mesdjed (petite mosquée) d'El Hâdj (le pèlerin) 
Nazir. Aucune de ces constructions n'offre rien de 
remarquable; la qoubbah se composed'une coupole 
reposant sur une chambre carrée, celle-ci est quel- 
quefois précédée d'un vestibule; quant aux mesdjeds 
et aux djami' (petites et grandes mosquées), leur 
architecture est trop connue pour que j'en parle ici. 
La plupart des maisons de Djarah tombent en ruines, 
même les prisons du beylik, l'édifice le plus impor- 
tant de l'administration tunisienne. 

La riche oasis de palmiers, à l'ouest de Djarah, sur 
la rive gauche de l'oued Gabès, renferme aussi quel- 
ques qoubbahs. J'ai cru devoir recueillir les noms 
de toutes celles que j'ai rencontrées, dans l'espoir 
que plus tard, on essaiera de reconstituer l'hagio- 
graphie musulmane, comme dans les derniers siècles, 
on s'occupa dans les communautés religieuses de 
l'hagiographie chrétienne. Les légendes des saints, 
outre les éléments historiques qu'elles renferment, 
ne sont pas de peu d'intérêt pour l'étude des mytho- 
logies comparées. Tel saint chrétien a hérité des tra- 
ditions qu'une population païenne rapportait à ses 
divinités avant sa conversion au christianisme ; aux 
saints chrétiens ont succédé les saints musulmans, 
mais la légende est restée la môme. On conçoit donc 



NOTES DE VOYAGE 85 

l'intérêt qui s'attache, même aux saints les plus 
obscurs, ceux de Djarah par exemple. 

Des palmiers abritent la qoubbah de Sidi Hassan, 
à l'entrée de l'oasis. Le plafond a disparu ; mais L'on 
voit encore à l'intérieur le cercueil (tabout) du saint, 
en bois peint. Elle est construite comme presque 
toutes les autres, avec des matériaux romains et des 
poutres de palmier; le bourg de Djarah renferme un 
certain nombre de chapiteaux et de fûts de colonnes, 
qui prouve l'importance de Tacapé sous les Romains. 
En errant dans les vergers, le long des ruisseaux 
(saguias) qui arrosent les jardinsà des heures déter- 
minées, je rencontre les qoubbahs de Sidi Bon 'Abd 
Allah et de Sidi Merouân, celle-ci ornée d'un por- 
tique. J'en aurai fini avec les monuments religieux 
de Djarah quand j'aurai nommé la Zaouyah de Sidi 
Mohammed ben 'Aissa, bâtie ou restaurée, d'après 
une inscription, en 1203 de l'hégire. 

La chaleur commence à se faire sentir: au camp, 
à une heure, sous la tente, le thermomètre marque 
30 u au-dessus de zéro. Toutefois, en avançant vers 
l'intérieur, l'air est moins lourd, quoique le soleil soit 
aussi chaud. Un matin, vers 8 heures, je me dirige 
vers Menzel qui, plus que Djarah, a souffert du bom- 
bardement. En avant du village, on voitles restes d'un 
bordj turc qui fit mine de résister et de s'opposer au 
débarquement: il fut promptement mis à la raison. 
Gomme à Djarah, les rues sont tortueuses et mal 
entretenues, mais les ruines sont encore plus nom- 
breuses. La grande mosquée, où existent encore des 
traces d'inscriptions arabes, est presque complète- 
ment détruite ; quelques qoubbahs ont subi le même 



86 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

sort. On rencontre, non loin de l'Oued Gabès, celle de 
Sidi 'Abd el Kerim ; après avoir suivi le lit du fleuve, 
entre la ville et les jardins de palmiers entre les- 
quelles fleurissent en ce moment même les aman- 
diers, j'arrive à l'autre extrémité de Menzel, pour- 
suivi par les aboiements des chiens arabes plus 
scandalisés que leurs maîtres de ma présence en ces 
parages. Les femmes elles-mêmes vêtues de bleu, 
ayant la figure découverte et des tatouages sur le 
front, ne mettent pas ici à se cacher l'empressement 
qu'affichent généralement les musulmanes. Savoir 
lire et écrire l'arabe leur paraît, comme aux autres 
habitants, la marque d'une science immense qui 
mérite des égards. 

En me dirigeant de Menzel à Boulbaba, je rencon- 
tre les qoubbahs de Sidi Mohammed ech Chergui 
(Mohammed l'Oriental) et plus à l'est, celle de Sidi 
'Abd el Melik. Hors du village, un peu plus loin que 
les restes d'une construction arabe, gît sur la route 
un énorme chapiteau antique sans doute trouvé 
trop lourd pour être transporté à Djarah ou à Men- 
zel. Le village de Boulbaba où j'arrive après trois 
quarts d'heures de marche, n'a rien de curieux, pas 
même sa mosquée bâtie, dit une inscription, en 1291 
de l'hégire par un Tunisien du nom de Hassan. 
Cette fois, les colonnes sont de fabrication arabe. 

On m'avait signalé au sud-est du camp, dans une 
oasis dont on n'apercevait que le sommet des pal- 
miers, une ancienne mosquée. Je me mets en route 
le 1 er mars au matin, à travers la plaine, traversant 
tantôt des r'edirs desséchés, dont la surface était 
unie comme celle d'une glace, tantôt une hammadah 



NOTES DE VOYA.GIÎ K7 

rocailleuse, interrompue par un semblantde prairie. 

Entre deux rideaux de collines, arrosée par un 
affluent de l'Oued Gabès,je trouve la plus jolie oasis 
que j'aie eue jusque-là l'occasion de voir. Les pal- 
miers, les oliviers, les orangers y abritaient de leurs 
verdures différentes des champs d'orge et de blé ; les 
vergers y avaient meilleure apparence que les mai- 
sons du village d'Obeid. La qoubbah, de Sidi Ahmed 
ben 'Obeid, renferme, outre les drapeaux rouges et 
jaunes de la confrérie, des traces d'inscriptions 
arabes, mutilées et passées à la chaux; les deux ou 
trois caractères, qu'on pût encore distinguer, mon- 
trent par leur apparence que leur date doit être 
assez ancienne. Je ne pus malheureusement avoir 
aucun détail sur ce saint; et, n'eût été la présence 
de quelques enfants que la vue d'une caroube suffit 
pour rassurer, j'aurais pu croire le village inhabité. 
Du sommet d'une colline voisine, j'apercevais au 
nord la mer et le camp ; au sud les montagnes de 
Malmata, de Haddaï et de Haouaya, à l'ouest, le 
village de Ras el Oued. 

J'aurais voulu pousser vers l'est jusqu'à Taboulbou; 
mais il se faisait tard et j'avais l'intention de revenir 
par une qoubbah en ruine qui se dressait derrière 
Boulbaba, sur un monticule assez élevé. Dans tous 
ses débris, il n'y avait pas la moindre trace d'inscrip- 
tion : un berger 'qui gardait son troupeau non loin 
de là m'apprend que cette qoubbah portait le nom 
du cheikh Sidi Bechchàr. C'est tout ce qu'on sait de 
lui. 

De retour au camp, on m'informe qu'à mon insu, 
j'ai couru le risque d'être pris par les cavaliers de 



88 MÉLANGES AFRICAINS V.T ORIENTAUX 

'Ali heu Khalifah qui battent la campagne en ce 
moment. En effet, l'après-midi du même jour, le 
bruit se répand que les insurgés attaquent, dans 
l'oasis les troupeaux des habitants de Djarali. 11 faut 
renoncer à aller à Chenenni, un autre village des 
environs ; je prends congé de M. Bréchin qui m'avait 
donné l'hospitalité pendant mon séjour et je m'em- 
barque sur la Martinique pour Djerbah.La traversée 
extrêmement belle dure près de 5 heures. 



II 
D'Alger à Tanger 1 

Chargé parle ministère de l'Instruction publique, 
sur la demande de l'Académie des Inscriptions, d'une 
mission scientifique dans l'Ouest de l'Algérie et le 
nord du Maroc, je quittais Alger pour une excursion 
d'environ deux mois. La ligne du chemin de fer 
d'Alger a été assez souvent parcourue et décrite, pour 
qu'il soit superflu d'en parler de nouveau : après 
avoir traversé les riches plaines de la Metidja, 
longé la chaîne de l'Atlas et pénétré dans la plaine 
du Ghelif, nous arrivions dans l'après-midi à Inker- 
mann, que les Arabes continuent d'appeler Oued 
Ri ou. 

La voiture du qâdhi de Mazouna, mon premier 
point d'exploration, nous attendait à la gare et, 



1. Bulletin de la Société de géographie de l'Est, 1883, 3 ft et 4* 1 tri- 
mestres, I 884 3 !''■ trimestre. 



NOTES DE VOYAGE 



89 



sans perdre de temps, nous nous dirigeons à travers 
une plaine monotone, semée (;à et là d'orge et de 
blé, vers les montagnes au milieu desquelles est 
située Mazouna. Nous traversons le Ghélif sur un 
pont tout récent et les premiers contreforts du 
Dhahra franchis nous arrivons à des collines plus 
verdoyantes, d'un aspect plus gai, où des prairies 
d'asphodèles et de douai (palmiers nains), sillon- 
nées de sentiers tracés par les troupeaux, fournissent 
un pâturage abondant aux gazelles qui se trouvent 
encore en assez grand nombre dans la vallée du 
Ghélif. Nous eûmes le regret de voir paisiblement 
s'ébattre, à portée de fusil, quatre de ces gracieux 
animaux que les décharges de nos revolvers déran- 
gèrent à peine. La route montait toujours et, arrivés 
au point culminant, nous embrassons d'un seul 
coup d'œil un horizon fermé au nord par la chaîne 
du Dhahra et au sud par celle où s'élève le Ouaran- 
senis (Ouancherich). Sur chaque montagne des 
qoubbas en l'honneur de Sidi 'Abd el Oàder el Dji- 
Iàni, le saint le plus vénéré de l'Algérie, tranchant 
par leur blancheur sur un tapis de verdure ainsi 
que quelques douars entourés de haies de cactus 
ou d'épines sèches de jujubier sauvage (sidrah). 

Blottie dans un repli de terrain entre deux 
montagnes aux cimes dénudées, Mazouna ne se 
laisse apercevoir qu'au moment d'y pénétrer. Nous 
y arrivons par une vallée de cactus qui enclôt des 
vergers de poiriers et d'amandiers en fleurs, tandis 
qu'auprès d'eux les grenadiers gardent leur teinte 
rouge et les figuiers commencent à peine à se couvrir 
de feuilles. Nous laissons à notre gauche les qoubbas 



•,)() MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

de Sidi Embarck, de Sidi Hou ni et de Sidi 'Abd el 
Qâder et, en dépit des rues escarpées de la ville 
arabe, nous parvenons sans encombre jusqu'à la 
maison du qâdbi Si Ahmed el Hamissy, chez qui 
nous devions trouver l'hospitalité la plus cordiale. 
La légende locale attribue la construction de 
Mazouna à un certain Mazouna, frère de Midiouna, 
l'ancêtre de la tribu berbère de ce nom, fixée aux 
environs de la ville. 11 est probable que celle-ci est 
d'origine romaine, ou du moins qu'un poste militaire 
s'élevait en cet endroit, car en creusant les fondations 
de la maison du bachadel, on trouva des restes de 
murs en briques el en chaux, comme les Arabes et 
les Kabyles du Maghreb n'auraient su en élever. 
D'après Ibn Khaldoun {Histoire des Berbères, t. III, 
p. 324), Mazouna aurait été bâtie par les Maghraoua, 
tribu puissante au moyen âge dans l'Afrique du 
Nord, auxquels succédèrent les Oulàd Mendil. Après 
la fondation de l'empire des 'Abd el Ouàdiles, avec 
Tlemcen pour capitale, Mazouna passa sous la 
domination de cette famille, et en 086 de l'hégire 
(1287), servit de magasin à 'Othmân, fils de Yagh 
morasen qui venait de l'enlever aux Maghraoua. 
Après que les sultans mérinides du Maroc eurent 
supplanté à leur tour les 'Abd el Ouâdites, Mazouna 
tomba entre les mains d'Abou Ya'qoub Yousof 
qui faisait alors le siège de Tlemcen, en Djou- 
mada second de Fan 699 (1300 de notre ère). 
L'année suivante, en rebi' 1, 700 (1300 de notre ère), 
Kâched ben Mohammed, beau-frère du sultan méri- 
dide Abou Ya'qoub, se révolta, mécontent d'avoir 
vu donner à 'Omar ben Ouiffhern, descendant des 



NOTES DE VOYAGE 91 

Mendil, le commandement des Maghraoua qu'il 
ambitionnait pour lui-même. 11 fut appuyé par les 
gens de Mazouna qui lui livrèrent leur ville. Après 
un premier succès, Râched, poursuivi par les 
troupes marocaines, se retira dans la montagne, 
laissant dans Mazouna pour la défendre, ses cousins 
'Ali et Hainmou, fils de Yahya ben Thâbit. Ceux-ci 
parvinrent à surprendre les assiégeants, dont le chef 
'Ali el Kheiri, tomba entre leurs mains en 701 (1301- 
1302 de notre ère). Malgré ce succès, le siège conti- 
nua, et en l'an 703 (1303-1304), elle fut prise 
d'assaut, ses habitants massacrés et leurs tètes 
lancées dans les fossés de Tlemcen que le sultan 
mérinide tenait encore bloquée. 

Cependant Mazouna se releva de ses ruines, et sa 
médersah aujourd'hui simple zaouïah, devint bientôt 
célèbre, mais uniquement pour l'étude du droit : les 
autres sciences y étaient nég-ligées. Ahmed ben You- 
sof, le pieux et médisant voyageur, enterré à Milia- 
nah, ne l'a pas oublié quand il a dit d'elle dans ses 
vers : 

Mazouna, ville cachée, 

Ses habitants grands et petits font le pèlerinage (de la Mekke) ; 
Mais sans ses doctrines, le feu (de l'enfer) la dévorerait toute. 
Pendantle jour ony trouve des mouches et de mauvaises paroles, 
Pendant la nuit, des puces et de mauvais l'êves. 

L'hospitalité du qadhi nous préserva des uns et 
des autres. J'en aurai fini avec l'histoire de Mazou- 
na quand j'aurai dit qu'après avoir été quelque 
temps le siège du beylik d'Oran, elle fut en 184(5 le 
quartier général deBou Maza, qui souleva le Dhahra 



92 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

de Téiiès à Orléansville. L'insurrection fut durement 
et justement réprimée par le colonel (depuis maré- 
chal) Pélissier, et le châtiment des Oulâd Riàh 
asphvxiés dans les grottes où ils s'étaient réfugiés 
fit une telle impression sur les indigènes qu'ils ne 
participèrent à aucune des révoltes postérieures. 

Bâtie sur trois mamelons, la ville est divisée en 
plusieurs quartiers : Bou-Djeloul, ainsi nommé d'un 
juif sur qui la tradition est muette: la Oasbah, 
renfermant les restes de la noubah turke et de 
l'habitation de Moustafa bou Chelaghem. C'est de 
Mazouna qu'en 1111) de l'hégire (1708 de notre ère), 
partit ce bey pour reconquérir Oran sur les Espa- 
gnols. 

Les autres quartiers de Mazouna sont : Bou Mata, 
ainsi appelé du nom d'un Berbère qui, suivant 
quelques traditions, fonda Mazouna; Adjedir (en 
berbère Agadir, rocher) et Bou Alloufah séparé du 
reste de Mazouna par l'Oued Tamda. D'après les 
récits populaires, Alloufah serait le nom d'une 
femme Ghaouiah, Berbère par conséquent. 

La ville est suffisamment arrosée, tant par les 
pluies que par les ruisseaux qui l'entourent comme 
l'Oued Tinseri et l'Oued Tamda. Celui-ci forme entre 
les deux parties de Mazouna, une jolie cascade, à 
laquelle on arrive par un chemin escarpé. Elle est 
parfois à sec à cause des prises d'eau qui se font en 
amont et l'on peut contempler des stalactites et des 
incrustations curieuses. L'eau tombe dans un bassin 
qui, au dire des indigènes, était autrefois assez 
profond pour qu'un homme pût y nager, mais qui 
s'est comblé peu à peu. 



NOTES DE VOYAGE 93 

De l'autre côté de J3ou Alloufah, on douve la 
source de Aïn Deghoughou. Elle jaillit sous une 
voûte de construction ancienne qui ne parait pas 
d'origine romaine, bien que les habitants n'en 
puissent nom nier l'auteur. 

Parmi les montagnes qui environnent Mazouna, 
l'une, qui se dresse vers le sud-est, porte le nom de 
Nâdherel Meskhout, qu'elle aurait reçu d'une légende 
analogue à celle de Hammam Meskhoutin. On 
raconte qu'un individu, dont la fille était sur le 
point de se marier, était occupé à vanner du grain, 
lorsqu'elle se présenta à lui en habits de fête, lui 
apportant sa nourriture. L'homme céda aux ten- 
tations du démon et fit violence à sa fille, mais tous 
deux furent immédiatement changés en montagnes. 
De là le nom de Nàdher el Meskhout, l'aire du méta- 
morphosé. 

J'ai déjà dit que Mazouna est une ville purement 
arabe, aux rues étroites, aux maisons indigènes à un 
étage, couvertes en terrasses, à l'exception de celles 
du qàdhi et de l'instituteur, le seul Français qui y 
habite. Les autres étrangers sont deux ou trois Juifs 
qui exercent le métier de bijoutier et les tolba 
marocains qui viennent étudier à lazaouiah. Celle-ei, 
autrefois célèbre, ne compte plus qu'une trentaine 
d'élèves que se partagent deux professeurs. L'ensei- 
gnement se borne à la lecture et à l'explication du 
traité de droit deSidi Khalil. Quant à la grammaire, 
aux belles lettres et aux sciences mathématiques 
professées encore dans les universités musulmanes, 
il n'en est pas question : à plus forte raison, l'histoire, 
la géographie et les sciences physiques et naturelles. 



( .)4 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

A quatre kilomètres de Mazouna, on a construit 
tout récemment le village français de Renaud, où se 
trouvait, nous disait-on, deux inscriptions latines ; 
elles y existent en effet, mais notre course fut inutile 
car elles avaient été déjà recueillies et publiées à 
Oran. Avant d'arriver au village, on aperçoit la 
qoubbâ de Sidi Mohammed ben 'Ali, professeur d'ibn 
Charef, qui enseigna à Mazouna et composa, au com- 
mencement de ce siècle, des ouvrages fort importants 
pour l'histoire de l'Algérie et du Maroc. Un jour, 
Sidi Mohammed ben 'Ali entendit parler de deux 
sorciers qui parcouraient les tribus, annonçant, 
moyennant finances, la naissance d'une fille ou d'un 
garçon. L'événement justifiait toujours leurs pré- 
dictions ; une pareille science ne pouvait venir que 
du démon et le cheikh, dans sa colère, prononça 
contre eux des menaces que plusieurs de ses disciples, 
entre autres Ibn Charef, se mirent en mesure d'exé- 
cuter. Ils se saisirent des deux individus et s'apprê- 
taient à les mettre à mort quand Ibn Charef réfléchit 
qu'ils allaient agir sans l'ordre formel de leur maître 
et que celui-ci avait peut-être l'intention de leur 
faire grâce. 11 chercha à persuader ses compagnons 
et n J y réussit qu'en les menaçant de son pistolet. 
Les sorciers furent amenés au cheikh qui ordonna 
leur mort pour le lendemain. Pendant la nuit, le 
Prophète, touché des larmes des deux malheureux 
leur apparut et les engagea à se placer le jour 
suivant à un certain endroit, ce qui les sauverait 
infailliblement. Ils suivirent ce conseil et Sidi 
Mohammed ben 'Ali reçut, de son coté, la visite du 
Prophète qui lui révéla ceci : les condamnés étaient 



NOTES DE VOYAGE X> 

possédés par deux démons, sons la forme d'une 
vipère et d'un scorpion, et ceux-ci les obligeaient, 

sous peine de mort immédiate, à prédire dans les 
tribus la naissance des garçons et des filles, sans 
doute pour contrebalancer l'effet produit par les 
miracles des amis de Dieu. Grâce aux vertus du 
cheikh, les deux animaux furent tués, le charme 
rompu, et les deux hommes, reconnaissants de 
l'intervention d'Ibn Charef qui leur avait par là sauvé 
la vie, obtinrent pour lui de son maître Vidjàzah ou 
diplôme de licence qui lui permit d'enseigner à 
Mazouna, où son petit-fils professe encore. 

Il ne nous restait rien à faire à Mazouna : lesbiblio- 
ihèques de la ville ne renfermaient qu'un nombre 
insignifiant de manuscrits historiques ; je n'avais pu 
trouver d'Achacha, pour reconnaître à qui appar- 
tient le kabyle parlé par cette tribu : trois tolba 
du Rif, d'une intelligence plus que bornée, m'avaient 
à grand'peine fourni quelques notions sur le ber- 
bère en usage dans le nord du Maroc, sur lequel 
j'avais déjà recueilli des renseignements dans un 
voyage précédent à Tlemcen. En conséquence nous 
quittâmes Mazouna pour Relizane où nos recher- 
ches, disait-on, devaient être plus fructueuses. 

L'Oued Riou ou Inkermann; où nous nous arrê- 
tons en attendant le train qui doit nous conduire 
à Relizane, n'a rien qui le distingue des autres 
centres de création récente. Il en est de même de 
Relizane que les Arabes appellent R'illizàn, altéra- 
tion du nom berbère Ir'ilizan (colline des mouches). 
Cette petite ville a probablement été bâtie sur l'em- 
placement d'un poste romain, si l'on en croit les 



06 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

indigènes. Là encore, nous n'eûmes qu'à nous louer 
de l'hospitalité arabe que nous trouvâmes chez le 
khalifah de la Minai), Si La'ribi, un ancien vétéran 
des guerres d'Algérie. Issu d'une famille illustre, il 
se rallia de bonne heure à la France et sa fidélité se 
maintint à travers de nombreuses révoltes dont la 
province d'Oran fut le théâtre. Sa conduite lui sus- 
cita de nombreux ennemis et deux fois sa maison 
fut incendiée. Parmi le récit qu'il nous fit des 
aventures dont il avait été le témoin ou le héros, je 
citerai celle-ci qui a trait à un personnage devenu 
célèbre depuis. 

Du temps que l'émir 'Abd -el-Qâder régnait à Mas- 
cara, le khalifah vit un jour arriver à sa maison de 
campagne deux individus revêlusde l'uniforme rouge 
des réguliers. L'un d'eux, après quelques mots échan- 
gés en arabe, prend la parole en français et lui fait 
compliment de l'appartement. Craignant un piège 
tendu par l'émir, le khalifah ferma l'oreille au dis- 
cours de son visiteur qui parlait de déserter le ser- 
vice de 'Abd-el-Oâder et de gagner Oran. Plus tard, 
la guerre engagée, les Arabes repoussés et le traité 
honteux de la Tafna annulé, le khalifah devenu fran- 
çais retrouva à Oran son singulier visiteur. C'était 
Léon Roche qui fut depuis consul à Tanger, puis à 
Tunis, où il assit l'influence française de façon à la 
faire triompher des menées anglaises et italiennes, 
et qui préludait ainsi à l'annexion du pays. 

Relizane n'offre rien de bien curieux, à part le 
barrage de la Minah, reconstruit il y a une trentaine 
d'années, à quelque distance de l'ancien qui date du 
temps des Turks. A quatre heures environ dans la 



NOTES DE VOYAGE ( .)7 

direction de Mascara s'élève la ville arabe ou plutôt 
berbère de Qala'ah. La voiture du khalifah nous 
y conduisit un matin par une route des plus difficiles 
qui traverse une plaine couverte de buissons ou de 
sidrah et de thez-cra. Peu à peu le terrain s'élève et 
on entre dans une foret de lentisques, dont le plus 
élevé n'a pas un mètre de haut ; des genêts d'Espa- 
gne en fleurs parfument l'air et, de loin en loin, 
quelques oliviers sauvages ( zenbondj) montrent que 
la sécheresse et le déboisement sont le fait de 
l'homme. Autrefois ces montagnes étaient boisées 
comme la Kabylie et les premiers colons de 
l'Hillil et de Relizane se rappellent avoir contribué 
pour leur part à cette œuvre de destruction qui a 
tari la plupart des sources et des rivières. 

Au pied des montagnes nous trouvons une source 
abritée par des lauriers roses entre lesquelles 
poussent des touffes de lavandes ; elle arrose deux 
superbes vergers appartenant à un ancien qaïd de 
Mascara. Les cultures deviennent plus belles ; nous 
approchons de Qala'ah que nous apercevons au détour 
du chemin, juchée à mi-flanc d'un rocher abrupt et 
entourée de deux oueds dont l'un la sépare en deux 
parties. Dansla première estconstruite l'école arabe, 
la seconde est la vieille Qala'ah. Le qaïd, fils du kha- 
lifah de la Minah, nous attendait à l'entrée, mais il 
fallut mettre pied à terre pour pénétrer dans les rues 
autrement escarpées que celles de Mazouna. Notre 
hôte s'était mis en frais pour nous laisser une idée 
favorable de Qala'ah. Le repas, où deux bouteilles 
de vin étaient la seule concession faite, aux coutumes 

européennes, rappelait par son abondance les noces 

7 



9S MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

de Gamache; le mouton rôti tout entier {kebch) fut 
servi, suivant l'usage, sur un lit de feuilles de citron- 
niers et chacun s'escrima, armé d'un couteau, à déta- 
cher des morceaux de viande qu'on disposait sur 
des galettes d'orge en guise d'assiettes; les msem 
men, sorte de crêpes au beurre et au miel ; le riz à 
la graisse sucrée, la salade au citron pour unique 
assaisonnement, le couscouss au lait et nombre de 
plats que j'oublie, tout était purement arabe. 

Qala'ah, que nous eûmes le loisir de visiter à 
notre aise, après le repas dont je viens de parler, 
est probablement des plus anciennes quoique l'his- 
toire n'en fasse mention qu'à partir du xi e siècle. El 
Bekri la signale en passant et Ibn Khaldoun n'est 
pas plus explicite. Son nom qui en arabe signifie 
forteresse est la traduction du taourirt kabyle, qui 
désignait surtout les forteresses, plateau escarpé, 
abondant en eau et défendu de tous côtés par des 
ravins «à pic. Dans sa guerre des Vandales, l'historien 
Procope mentionne ceux de l'Aourès et nous trou- 
vons cette appellation sous sa forme simple ou en 
diminutif, dans presque toutes les régionsde l'Algérie 
où s'élevèrent des états berbères : chez les Kabyles 
de l'Est, la Qala'ah des Béni llammad ; dans le 
Sahara, El Goléah ; près d'Alger, Koléah ; dans le 
Dhahra, la Qala'ah des B. Tadjin, etc. Celle dont je 
parle est bâtie sur le territoire des Mesrata, frac- 
tion des Béni Rached, tribu des Hoouara. On sait 
que les Hoouara s'établirent aussi en Tripolitaine, 
où une ville portait le nom de Mesrata. 

Quel fut le constructeur de Qala'ah? Les habitants 
prétendent qu'il se nommait El Ishaqi ben Zâzou'. 



NOTES DE \<)\ \(.i: 99 

Il était connu par ses débauches el s'était attribué 
dans la ville, de la façon la |>lus rigoureuse, le 
droit du seigneur sur les nouvelles mariées. Le 
serviteur d'un saint, Sidi Salih dont la qoubbah 
se voit encore à Feutrée de Qala'ah, près de celle de 
Sidi Ibrahim elMetazi, invoqua l'appui de son maître 
pour éviter à sa fille la honte de se soumettre à cette 
coutume. Le pieux personnage alla se placer devant, 
le château où résidait El Ishaqi et proféra les plus 
terribles malédictions contre le tyran dont la demeure 
fut aussitôt renversée de fond en comble. On nous 
conduisitvoir les restes qui en subsistent encoredans 
la partie culminante de la ville. Nous trouvâmes 
deux voûtes parallèles, parfaitement conservées, 
communiquant entre elles par une troisième et, selon 
toute apparence, de construction romaine. Dans ce 
quartier le sol s'est considérablement exhaussé, 
car, dans la cour d'une partie delà mosquée aujour- 
d'hui en ruines, le inihràb et la porte par où passait 
l'imam sont plus qu'à moitié enterrés. 

Ce Ben Zazou' était, dit-on, d'origine juive, et 
quelques habitants le confondent avec le général 
espagnol, vainqueur d'Iskender qui est un personnage 
historique. Lorsque Aroudj Reis, frère de Khair 
eddin, se fut assuré la possession de ïleincen en 
assassinant le prince 'Abd el Ouâdite Abou Zeyân 
qu'il avait substitué à Abou Hammou, le protégé 
des Espagnols, il plaça à Qala'ah une garnison de 
500 Turks, commandés par Ishaq, son frère (El 
Ishaqi Ben Zazou' de la légende ?) pour assurer les 
communications entre Tlemcen et Alger. Mais le 
gouverneur d'Oran, D. Martin d'Argole, aidé des 



100 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

Arabes partisans d'Alton Hammou, marcha sur 
Qala'ah. Ishaq tué fut remplacé par ïskender ; après 
plusieurs assauls, la garnison capitula sous condi- 
tion d'avoir la vie sauve et de se retirer à Alger : 
mais en sortant de la ville, elle fut massacrée tout 
entière par les Arabes alliés des Espagnols qui res- 
tèrent témoins impassibles de cette boucherie (924 de 
l'hég - .). Ce fut alors que pérît, dit-on, le père de Sidi 
Ahmed ben Yousof dontj'ai parlé plus haut. Ce pre- 
mier succès fut suivi de la prise de Tlemcen par les 
Espagnols : on sait qu'Aroudj périt dans sa retraite 
sur les bords du Rio Salado (Oued Melah) en 15.18. 

Ahmed ben Yousof a laissé dans toute l'Algérie 
la réputation d'un homme pieux et satirique. Parmi 
ses miracles, on cite le suivant: il était à Bougie 
lorsqu'il fut enlevé par les Espagnols qui le rédui- 
sirent en esclavage et voulurent l'emmener en Espa- 
gne. Mais l'ancre levée, le vaisseau resta immobile 
jusqu'à ce que le capitaine, voyant là un miracle de 
Dieu en faveur de son prisonnier, se décida à relâ- 
cher celui-ci. On conte la même légende sur Si- 
Embarek de Koléah. 

Dans les ruines de la mosquée, nous trouvons 
une inscription gravée en caractères naskhis entourée 
d'une bordure koufique. Le marbre est fort beau et 
l'exécution très soignée; malheureusement la pierre 
a été brisée et il n'en reste que les parties sui- 
vantes : 

Louange à Dieu clément et miséricordieux ; que Dieu 
bénisse (Mohammed le Prophète et sa famille et la sauve) . . 

Ensuite la construction de cette mosquée a été ordonnée 
par 



NOTES DE VOYAGE 101 

L'illustre, le respectable 

El des hommes el d'autres 

Mostafâ bev, le gouvernement 

Tous vers le pardon de Dieu, le Seigneur 

De Mesrata, que Dieu fasse miséricorde 

L'intercesseur, en l'an . . . cinq 

Que Dieu le fasse durer 

Des quatre cotés de la bordure, on lit un verset 
du Qorân répété plusieurs fois. 

Dis : Il est le Dieu unique, le Dieu puissant ; il n'ongen<lre 
point et n'a point été engendré. 

11 existe deux beys d'Oran que ces indications 
peuvent désigner : Mostafa ben Chelaghem qui 
gouverna de 101)8 à 1 14** de l'hégire (1686-1737) et 
Mostafa el Ahmar qui gouverna de 1151 à 1161 de 
l'hég-ire (1738-1748). 

Lors de l'insurrection de 1804, les habitants de 
Qala'ah firent cause coin ni une avec les rebelles qui 
poussèrent jusqu'à Relizane d'où ils furent repoussés 
par les colons. Le châtiment ne se fit pas attendre : 
leur ville fut bombardée et l'on voit encore les 
traces du bombardement. 

Du minaret de la mosquée, on domine Qala'ah 
et tout le pays environnant. A l'est, l'horizon 
est fermé par le Djebel Berber au delà duquel se 
trouve le prétendu cimetière juif, qu'à notre grand 
regret, nous ne pûmes explorer. Aucun israélite, 
d'ailleurs, n'habite Qala'ah, grâce à un artifice de 



102 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

Sicli Salih qui imagina de changer le jour du 
marché et de le fixer au samedi, de façon à ce que 
les Juifs à qui toute œuvre était défendue ce jour-là, 
fussent obligés d'émigrer. Ils étaient établis dans 
le quartier appelé aujourd'hui Soukh et qui occupe 
la partie méridionale de Qala'ah. La ville est fermée 
de ce côté par un profond ravin qui renferme des 
jardins et des vergers de citronniers chargés de 
fruits : les maisons qui s'y trouvent forment le 
quartier de Karkouri. Au nord-est, le Ras Qala'ah ; 
à l'ouest, sur des collines de l'autre côté du ravin, 
s'élèvent les qoubbahs dé Sidi Ahmed bou Ma'zah 
(l'homme à la chèvre) et celle de Sidi el 'Abid ; près 
de la seconde voûte, à Test de la ville, celle de Sidi 
Dahman ; auprès de la mosquée, le marabout de 
Sidi Bou Bellout (l'homme aux glands doux) ; dans 
les jardins du qaïd, celui deSidi 'Anbari. On prétend 
qu'il existe à la Qala'ah et aux environs plus de 
300 qoubbahs : Sidi 'Abd el Qâder el Djilâni en 
possède naturellement le plus grand nombre. 

La température de la ville, encaissée entre de 
hautes montagnes, est très ('levée ; pour expliquer 
cette chaleur, les habitants racontent que lorsque 
Solaïman (le roi Salomon) eut. triomphé des Djinns, 
il en enferma quelques-uns dans un enfer qu'il 
plaça près de Qala'ah. 

Les bibliothèques n'étaient guère plus riches que 
celles de Mazouna et l'usage du berbère s'y était 
perdu depuis longtemps. Nous prîmes le lendemain 
le chemin de Relizane en passant par Tllillil, roule 
beaucoup plus douce et plus courte : je ne trouve à 
signaler que la qoubbah et la haouilah (petite 



NOTES DE VOYAGE 103 

enceinte) de Sidi Mousa, auprès de la source de Aïn 
Makrouhah, où nageaient plusieurs tortues, à l'ex- 
trémité d'une forêt de lentisques. 

L'IIillil est un petit village bâti, comme presque 
tous les autres de la vallée du Ghelif, sur les ruines 
d'un poste romain dont les colons ont achevé la 
destruction. Il tire son nom de l'Oued II il (en ber- 
bère, ilili, laurier rose) qui prend sa source près 
de Oala'ah. Au xi e siècle de notre ère, El Bekri en 
fait déjà mention. Dans l'après-midi, nous retour- 
nions à Relizane et le lendemain, nous partions de 
bonne heure pour Mostaganem. 

De l'Hillil à Mostaganem, la roule est courte, 
surtout quand on la fait dans une voiture traînée 
par de bons chevaux, mais si courte qu'elle soit, 
elle ne laisse pas de paraître monotone à celui que 
ne passionnent pas les cultures toutes françaises qui 
ont complètement métamorphosé le pays. La vigne 
en particulier prend un développement immense et 
le moment est à prévoir où l'Algérie se substituera 
pour l'exportation des vins à la France méridio- 
nale ravagée par le phylloxéra. 

En moins de cinq heures, nous franchissons les 
quarante kilomètres qui séparent l'Hillil de Mosta- 
g'anem et nous traversons les villages de Bon Guirat 
et d'Aboukir, sans remarquer autre chose que 
l'envahissement des dunes sur une partie de la 
route et, près de Bou Guirat, les débris d'une ville 
arabe, dont les Espagnols massacrèrent la popula- 
tion de tolba. C'est du moins ce que raconte une 
tradition locale qui ne nomme pas la ville. 

Bâtie sur le bord de la mer, entourée de nombreux 



104 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

vergers, Mostag-anem est certainement une ville 
agréable, mais une chose manque à son développe- 
ment ; une ligne de chemin de fer*. Du jour où il sera 
relié à Tiharet et au tronçon qui va d'Alger à Oran. 
ce point deviendra le port d'où l'on exportera en Eu- 
rope, les produits de la vallée du Chélif transportés 
économiquement sur la côte. A quelle ville romaine 
a-t-elle succédé? Peut-être Murustaga dont on a pas 
trouvé de traces et qu'on est réduit à supposer 
englouti par quelque cataclysme. Les indigènes 
font dériver le mot moderne d'un mot arabe et d'un 
berbère: Mechtah ar'anim (la cabane de roseau). 
Cette étymologie est possible, sinon probable. 

Mostaganem, bien que mentionnée par le g"éo- 
graphe El Bekri n'apparaît dans l'histoire qu'au 
xi e siècle. Le véritable fondateur de la dynastie 
almoravide (al-Morabitoun) qui domina du Sénégal 
à la Castille, Yousof ben Tachfin, lors de la con 
quête du Maghreb central, bâtit, dit-on, le Bordj 
el Mehal, jadis citadelle, aujourd'hui prison, sur 
une colline au nord de la ville. Ce nom de Mehal 
lui vient d'une tribu qui, suivant les traditions 
indigènes, dominait, il y a des siècles, dans la 
vallée de la Minah. Fière de son pouvoir et de ses 
richesses, elle se rendit odieuse au reste de la popu- 
lation qui la laissa détruire par les Turks. Une des 
complaintespopulaires, encore chantées aujourd'hui, 
a précisément cettecatastrophe pour sujet. Toutefois, 
d'après les renseignements que je liens du bach 
agha de Frendah, les Mehal n'auraient pas été 

1. [Depuis, cette ligne a été construite.] 



NOTES DE VOYAGE 105 

entièrement exterminés, car ils seraient 1rs ancêtres 
des Douair et des Smala, d'abord auxiliaires des 
Turks, puis nos premiers et fidèles alliés dans la 
province d'Oran. 

Gomme toutes les villes du Maghreb central, Mosla- 
ganem passa au xni e siècle (vu 8 siècle de l'hégire) sous 
la domination de la dynastie zéyanide de Tlemcen. 
Le premier prince de cette famille, Yaghmorasen, 
en confia le commandement à un de ses parents, Ez 
Zaïm, fils de Yahva, au retour d'une de ses soixante- 
dix expéditions contre les Maghraoua. Ez Zaïm 
s'empressa de trahir son maître et de fomenter 
une révolte dans cette tribu. Yaghmorasen réprima 
cette rébellion et bloqua étroitement Mostaganem 
qui finit par capituler (630 hég.) Le prince zéyanide 
accorda à Ez Zaïm la permission de se rendre en 
Espagne où il passa le reste de sa vie à guerroyer 
contre les chrétiens. 

Pendant le siège de Tlemcen par les Mérinides, 
siège qui ne dura pas moins de huit ans, Mostaga- 
nem tomba au pouvoir du sultan de Fâs, Abou 
Ya'qoub Yousof (699 hég.). Mais après l'assassinat 
de ce prince qui mit fin à cette campagne, la ville 
fut rendue au roi zéyanide Abou Zeyân, fils d'Oth- 
mân. Elle fut encore reprise par les Mérinides et, 
en 742 de l'hégire (1342 de J.-C), Abou 'lnân Faris, 
fils d'Abou'l Hassan, y fit bâtir une mosquée. Mos- 
taganem partagea ensuite le sort de toutes les villes 
du Tell. En 1516, elle fut prise par Aroudj, et, après 
la mort de celui-ci, elle acquit sous les Turks, une 
influence considérable au point de vue militaire. 
Deux fois le comte d'Alcaudete, gouverneur espagnol 



10() MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

d'Oran, chercha à s'en emparer (1548, 1558); deux 
fois il échoua : dans la seconde tentative, il fut tué 
et son corps rendu à son fils par Hassan, fils de 
Khair eddin. 

Sous la domination ottomane, la richesse commer- 
ciale de Mostaganem ne tarda pas à disparaître. 
Autrefois prospère, putsqu'avec les deux annexes 
de Tidjdit et de Mazagran (Tamàzg-hant), elle ne 
comptai! pas moins de 40.000 habitants, elle n'avait 
pas échappé à la satire de Si Ahmed ben Yousof : 

Les o-ens do Mostaganem relèvent leurs bolghas (pantoufles 
arabes en cuir jaune). 
Au bruit des mâchoires 
Pour courir plus vite à un bon repas. 

A l'arrivée des Français, la garnison turke, 
augmentée de celles d'Oran et de quelques points voi- 
sins, entra à notre service el résista aux Arabes jus- 
qu'à ce que, en 1833, le général Desmichelsy ins- 
talla une garnison française. 

La ville, d'où les constructions arabes ont presque 
entièrement disparu, est divisée en deux parties par 
le ruisseau de 'Aïn Sefra (la source jaune) ; Mostaga- 
nem et Mat more (le silo) où se trouve la qoubbah 
renfermant le tombeau de Mostafa bon Chelaghem 
qui prit et perdit Oran au xvm e siècle. Sur une col- 
line, à l'est, se dresse le village indigène de Tidjdit, 
forme berbère du mot arabe Djedidah, la neuve, qui 
n'offre rien de particulier que sa position pitto- 
resque. 

Nous reçûmes l'hospitalité dans une maison appar- 



NOTES DE VOYAGE 107 

tenant au khaïifah Si Laribi, mais notre séjour fui 
de courte durée. Ne trouvant pas les Rifïains que je 
cherchais, je songeai à pousser une pointe dans le 
sud et à aller estamper, si c'était possible, les ins- 
criptions de trois sortes, signalées dans les qsour 
de Tiout, de Moghar et de 'Aïn Sefra. Je quittai Mos- 
taganem que deux jours m'avaient, suffi a visiter 
pour gagner à Perrégaux le chemin de ferd'Arzeuà 
Mécheria. Là, je laissai mon compagnon de voyage, 
et, par un temps orageux, je m'engageai dans les 
steppes désolées qui régnent jusqu'au delà de Tizi. 
On sait que l'an dernier, la rupture du barrage qui 
réunissait à Perrégaux les eaux de l'oued el Hammam 
et de l'oued Fergoug a ruiné la contrée qui n'est pas 
encore remise de ce désastre. Le pays, jadis fertile, 
est aujourd'hui aride, et pendant plus de trois 
heures, on traverse des collines dénudées, d'aspect 
lugubre, sans végétation ni trace de vie. C'était autre- 
fois la résidence des Béni Chougran qui jouèrent aux 
environs de Mascara le même rôle que lesHadjoutes 
dans la Métidja. Ils parlaient berbère et, selon quel- 
ques personnes, ce dialecte ne s'est éteint chez eux 
que depuis une vingtaine d'années. 

En approchant de Saïda, on trouve quelques forêts 
de thuyas, surtout dans la vallée de l'oued de ce 
nom. Il était six heures du soir quand les wagons 
peu confortables de la Compagnie franco-algérienne 
me déposèrent à la gare et je m'empressai de courir 
au télégraphe pour savoir si les renseignements que 
j'attendais avant de m'engager dans le sud étaient 
arrivés. Point de dépêches. Je résolus d'attendre 
deux jours et, ce délai expiré, de revenir sur mes 



108 MÉLVNGES AFRICAINS El ORIENTAUX 

pas jusqu'à Mascara. En attendant, je profitai de 
mon séjour forcé pour visiter le pays. 

Saïda, qui n'est encore qu'à ses débuts, <'sl l'em- 
bryon d'une ville européenne <]iii ne tardera pas à 
prendre une immense importance, car elle est située 
au centre des exploitations d'alfa, sur une ligne de 
chemins de fer, et c'est en même temps une des 
étapes de la route stratégique connue sous le nom 
de route des Hauts-Plateaux : parallèle au Tell, elle 
part de Boghar pour aboutir à Sebdou et à la fron- 
tière du Maroc par Teniet el Had, Tiliaret, Frendah, 
Saïda et Daya qui deviendront plus tard les princi- 
pales stations d'une ligue ferrée parallèle à celle 
d'Alger à Oran. Il n'existe guère à Saïda (V Heu- 
reuse), qu'une seule rue ombragée d'arbres et abou- 
tissant à la place près de la redoute renfermant la 
première Saïda française. Mais l'immense espace 
entre la gare et le point extrême de la ville sera rapi- 
dement rempli, et l'on peut prévoir qu'avant dix ans, 
Mascara sera détrônée au profit de sa rivale. 

Celle-ci est de fondation toute récente. Lorsque, 
en 1844, nos troupes, à la poursuite de 'Abd el Qâder, 
pénétrèrent dans le pays, elles trouvèrent un com- 
mencement de place forte, édifie par l'émir, à 2 kilo- 
mètres à peine en amont de la rivière. Les ruines 
sont encore visibles aujourd'hui. De ce côté, le 
paysage est beaucoup plus abrupt qu'au nord: 
l'oued Saïda, dont le lit est encombré de lauriers 
roses, se fraie avec peine un passage au milieu des 
rochers à pic qui lui barrent la roule. C'est sur le 
plateau formé par cesderniers que s'élevait la Saïda 
arabe, appuyée sur les falaises du côté du fleuve, et 



NOTES l>i; VOYAGE 10'.) 

descendant légèrement vers la vallée que traverse 
aujourd'hui la route de Géryville et lecheminde fer 
de. Mécheria. On voit encore quelques pans de mu- 
railles de l'enceinte, et à l'angle sud-ouest, des voûtes 
presque entièrement comblées. En remontant l'oued, 
les rochers de la rive gauche se relèvent au niveau 
de ceux de la rive droite: c'est un peu plus loin 
qu'au dire des Arabes, il existerait des ruines 
romaines que je n'ai pas le temps d'aller voir. 

Le délai était expiré et aucun renseignement ne 
m'était arrivé. Je me remis en route pour Mascara, 
renonçant pour cette année à parcourirla région des 
qsour, sur laquelle je devais cependant trouver d'in- 
téressants renseignements au moment où je m'y 
attendais le moins. 

Mascara n'est pas située sur le chemin de fer 
d'Arzeu à Saïda ; c'est, dit-on, la punition d'un acte 
d'indépendance envers le fondateur de la Compagnie 
franco-algérienne, qui s'était présenté dans celte, 
circonscription aux élections pour le conseil géné- 
ral et ne fut pas élu. On descend à Tizi (en berbère 
le Col) et les voyageurs expient par deux heures de 
diligence la rancune du candidat évincé 1 . Toutefois, 
je donne ce récit sans le garantir aucunement. On 
peut espérer que prochainement, Tizi sera relié à 
Mascara par une ligne qui se prolongera jusqu'à 
Tiharet. 

Lorsque 'Abd el Oàder, maître de l'ouest de l'Al- 
gérie, en vertu du traité de la Tafna, songea à 



1. [Aujourd'hui, une petite ligne de chemin de 1er relie Tizi à Mas- 
cara. J 



110 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

reconstituer l'empire des Béni Zejân, [mis, à nos 
dépens et à ceux du Maroc, celui des Almohades 
et des Mérinides, il choisit pour capitale remplace- 
ment de Mascara (en arabe, camp), il l'avait déjà 
possédée en 1832, puis évacuée en 1835; à ce mo- 
ment, elle fut brûlée par les Français, le hey Ibrahim 
qu'ils voulaient y installer ayant refusé cet honneur 
périlleux. L'émir y rentra aussitôt et fut confirmé 
dans sa possession par le traité de 1837; mais en 
1839, les hostilités recommençaient et, en 1841, la 
ville, conquise par le maréchal Bugeaud, faisait 
définitivement partie de l'Algérie française. Les 
Arabes ne l'avaient guère possédée que dix ans, après 
avoir massacré par trahison, en 1830, dans la plaine 
de l'Eghris, la garnison turke qui avait évacué la 
ville par capitulation. Les Hachem justifiaient par 
là le dicton de Si Ahmed ben Vousof : 



Un dirheni de cuivre (une pièce fausse) 
Vaut mieux qu'un tàleb de l'Eghris. 



C'est sur le territoire de celle tribu, à Kachrou, 
que naquit 'Abd el Qâder au commencement du 
xix e siècle. 

Il ne reste plus guère a Mascara, ville toute fran- 
çaise, de traces de la domination turque, si ce n'est 
une inscription d'un certain Sarniachiq, dans l'une 
des mosquées. De l'autre côté de l'oued Toudman, se 
trouve la ville arabe de Baba 'Ali où habitent pres- 
que tous les indigènes: on y fabrique des burnous 
noirs appelés zardanis et renommes dans toute 
l'Algérie. 



NOTES DE VOYAGE 



A Mascara où je passai quelques jours, je m'occu- 
pai de reprendre nies recherches sur les dialectes 
berbères, mais il n'était pas facile d'entrer en rap- 
port avec les indigènes de l'ouest. On en jugera par 
l'anecdote suivante : 

•l'avais chargé le domestique arabe de l'hôtel de 
m'amener un individu du Gharb parlant chelha. 
Ce nom n'étant pas compris, je l'avais remplacé par 
k'Oiliah. Quelques minutes après, je le vois revenir 
avec un marchand d'huile qu'au premier abord je 
reconnais pour un Zouaoua. Je n'étais pas venu dans 
l'ouest pour apprendre le dialecte des Kabyles du 
Jurjura : je renvoie mon homme en lui demandant 
un mr'arbi (un indigène de l'ouest). Bien pénétré de 
ma recommandation, il me ramène un vrai mr'arbi 
originaire deFas. Je ne pouvais pas désirer mieux, 
mais malheureusement ce Marocain ne savait pas un 
mot de berbère. Désespérant de faire entendre à l'in- 
telligent domestique que je voulais un Marocain et 
un Marocain qui sut le chelha, je pris le parti d'al- 
ler explorer moi-même les cafés maures, pendant 
que mes indigènes, ne comprenant rien à ce qu'ils 
pensaient être caprice de ma part, demeuraient sur 
place tout ébahis. Mes recherches ne furent pas 
longues et je trouvai bientôt un Rifain qui, outre 
un vocabulaire de son dialecte, me fournit la liste 
des tribus, villages, zaouyah et qaïds des Guelaïa, 
ce document fut complété par un itinéraire de Fasà 
Melilla que je dois au (ils d'un négociant marocain 
établi dans la première de ces villes. Comme le l\if 
est demeuré jusqu'à présent absolument fermé aux 
Européens, même aux Espagnols des présides, ces 



112 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

renseignements ne laissent pas que d'avoir leur 
importance. 

Je ne m'étendrai pas sur les incidents de mon 
séjour à Mascara : dhiffas arabes, conversations 
avec les qaïds et les qàdliis : mais je dus à un dîner 
chez le qaïd de Baba 'Ali de ne pas partir pour 
Tlemcen comme j'en avais l'intention. J'appris qu'à 
l'est et non loin de Frendah, vivait une tribu, celle 
des Bel Halima qui parlait encore le kabyle. Je 
résolus de vérifier le fait qui était extrêmement 
important au point de vue de l'histoire de cette 
langue. En effet, l'année dernière, me trouvant à 
Houmt et Souq dans l'île de Djerba, j'avais 
rencontré des gens appartenant à une population 
berbère de l'île, habitant à Houmt Ajim et j'avais 
recueilli d'eux un vocabulaire chelha que publie en 
ce moment le Journal asiatique* . Ibn Khaldoun nous 
apprend que lors de la destruction de Tiharet par 
Ibn Ghania, aventurier almoravide qui passa sa vie 
à guerroyer depuis les Baléares jusqu'à Gabès et 
depuis Gabès jusqu'au Maroc, une partie des tribus 
qui habitaient aux environs de Tiharet émigra dans 
l'île de Djerba (341 hég., 1185 de J.-C). Il s'agissait 
pour moi de constater si le dialecte des Bel Halima 
était le même que celui que j'avais étudié à Houmt 
et Souq. 

Un mercredi, à quatre heures et demie du matin 
j'attendais, non sans impatience, le départ de la voi- 
ture qui devait m'emmenerà Frendah. Les jours pré- 



1. Notes de lexicographie berbère (1™ série), avril-niai-juin 1883, 
p. 341-442. 



NOTES DE \ OYAGE ] 1 !> 

cédents, le courrier n'avait pu être porté que par un 
cavalier, et si l'on partait, on n'était pas sûr d'arriver. 
Gomme mauvais présage, nous n'étions pas sortis 
de la ville qu'une des roues se détachait et qu'il 
fallait la raccommoder sous une pluie battante. Du 
véhicule qui nous portait, je n'aurai pas grand'chose 
à dire, sinon qu'il y avait à peine de la place pour 
deux, mais qu'en revanche il y pleuvait pour six. 
C'était un ancien break transformé en tapissière, 
mais cette métamorphose n'avait pas été heureuse, 
car les rideaux s'écartaient à point pour laisser entrer 
la boue soulevée par les roues et faisaient assez bien 
l'office de gouttières sur nos têtes. Mais, si mauvaise 
que fût cette voiture, je ne tardai pas à la regretter 
quand je fus dans celle qui faisait le service entre 
Bou Nouai et Frendah. Tous les voyageurs en Orient 
connaissent Varabah, instrument de torture et de 
locomotion à l'usage de ceux que leur humeur vaga- 
bonde ou leur mauvaise étoile amène sur les bords 
du Danube ou dans la péninsule hellénique. La nou- 
velle voiture était précisément un de ces arabahs, 
une sorte de baquet monté sur deux énormes roues 
et couvert d'une bâche. Heureusement, la pluie avait 
cessé. Voyageurs, bagages, conducteur, tout s'en- 
tasse, se case, se heurte pèle-mélo au moindre 
heurt et les cahots ne manquaient pas. Jusqu'au 
delà de Kachrou, la route était passable; mais ce 
point dépassé, lorsque nous quittons les cultures 
pour entrer dans la région des forêts, le chemin se 
transforme peu à peu et devient une piste arabe. Le 
paysage d'ailleurs, autant que la pluie nous permet- 
tait de l'examiner, était magnifique : aux brous- 

8 



«14 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

sailles qui couvraient les premières collines avaient 
succédé, depuis Aïn Guergour, de vraies forêts de 
thuyas, de lentisques, d'oliviers sauvages {zenbedj) 
et de caroubiers, à peine interrompues par quelques 
exploitations d'alfa ou des cultures arabes. Nous 
arrivons enfin au caravansérail, après avoir passé 
à gué l'Oued el 'Abd, et nous pénétrons dans une 
ferme dont l'incurie annonçait des habitants espa- 
gnols. Quelle que fut leur cordialité, elle ne suffisait 
pas à faire oublier leur manque de propreté et le 
repas qu'on me servit me donna lieu de regretter les 
dhiffas arabes. Bou Nouai est dans une éclaircie 
entre deuxbois, au fond d'un vallon. Sur la colline de 
l'Est se voient la qoubbah de Sidi 'Abdallah et un 
cimetière arabe abandonné. C'est là que se fit le 
changement de voiture dont j'ai parlé plus haut. Les 
chevaux étaient dignes du véhicule et ne mirent pas 
moins de trois quarts d'heure à franchir une colline 
de 300 mètres. Bientôt, nous rentrâmes sous bois, 
rencontrant de temps à autre des Arabes qui allaient 
au marché de Frendah ou des charretiers espagnols 
qui font le service des transports. Le chemin s'allon- 
geait à perte de vue: à une montagne succédait une 
autre montagne, à un taillis, une éclaircie ; de temps 
àautrs,il fallait mettre piedà terre et faire quelques 
kilomètres clans une boue épaisse et tenace. Enfin, 
vers 6 heures et demie nous sortons de l'arabah et, 
en regardant en l'air, nous apercevons à dix kilo- 
mètres de nous, sur un plateau assez élevé une ligne 
claire que le soleil couchant nuançait de rose. C'était 
Frendah dont nous étions encore séparés par de 
nombreux ravins. 



-1 



NOTKS DE VOYAGE 115 

Arrivé au pied de la montagne, je descendis de 
voiture et escaladai l'escarpement, escorté de 
l'aboiement des chiens arabes appartenant aux 
gardiens des silos. Enfin j'entre dans Frendah. Il 
était neufheures du soir : l'administrateur, prévenu 
de mon arrivée, mais ne comptant pas sur un 
retard de trois heures, avait perdu patience à 
m'altendre et pensait, chose fort probable, que nous 
avions été arrêtés au passage de l'Oued el 'Abd. Je 
me trouvais donc en pleine nuit dans une ville arabe 
où je ne connaissais personne et ne pouvant même 
trouver un lit dans le cabaret plus que modeste que 
les guides appellent audacieusement l'auberge de 
Frendah. Même, je m'estimai heureux d'avoir pu 
m'y faire servir à dîner : des œufs, rien que des 
œufs, mais accommodés de trois ou quatre manières 
différentes. Il fallait cependant dormir, et la nuit était 
trop froide pour coucher dehors. Mais j'éprouvai 
une fois de plus que l'hospitalité supplée largement 
au manque d'hôtel. Il se trouva que j'étais connu de 
nom de l'interprète militaire, M. Aklouch 1 , qui, 
apprenant ma détresse, m'installa en toute hâte dans 
la maison d'un de ses amis absents et se fit mon 
guide et mon hôte pendant tout le temps de mon 
séjour. 

Le lendemain était jour de marché, mais, par 
malheur, aucun Bel Halima ne s'y était rendu. 11 
fallut que l'administrateur fit mander plusieurs 
indigènes qui habitaient à 30 ou 40 kilomètres. Le 



1. [Tué depuis à Gouiulam, prés de Tonbouktou, avec la colonne 
Bonnier.] 



116 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

vendredi, après une visite faite chez le bachagha 
Si Ould Qâdhi, je trouvais à m'attendre devant une 
porte, le qaïddesDjebeliasamenant trois jeunes gens, 
quia eux trois avaient environ 240 ans. Le plus jeune, 
àgéau plus de 70 ans, se fit mon interprète auprès 
de ses compagnons et ce ne fut pas sans peine que je 
parvins à me faire comprendre de ce trio bi-séculaire 
dont les facultés intellectuelles avaient, baissé au 
moins autant que l'ouïe. Les renseignements que je 
recueillis d'eux me prouvèrent que mon voyage, si 
pénible qu'il fût, n'avait pas été inutile, car je pus 
constater que le berbère est en train de s'éteindre 
dans cette tribu où les vieillards seuls en ont conservé 
l'usage. 11 est donc grand temps de le sauver dé 
l'oubli. 

Mais là ne devait pas se borner les fruits de mon 
excursion à Frendah. L'interprète militaire envoya 
un jour chez moi un indigène nommé Mohammed 
ben Tedjini, fils du qaïd de Bou Semr'oun, dans 
le Sud Oranais et interné avec sa famille à Frendah 
pour avoir pris part à la révolte du Sud avec Bou 
'Amémah. Puisque je n'avais pu visiter Tiout^ 
Moghar, etc., c'était pour moi une occasion précieuse 
d'étudier la langue des Osour et je ne la laissai pas 
échapper. Tous les jours Mohammed venait passer 
plusieurs heures avec moi et, après m'a voir dicté 
un vocabulaire assez étendu, il m'apportait des 
contes en chelha que je traduisais en arabe sous sa 
direction. Je lui doisen outre unedescription géogra- 
phique suffisamment détaillée de la région des oasis 
qu'il avait visitées. Enfin, et ce n'est pas le moins 
curieux, ilme remitun jour un mémoire rédigé en ber- 



NOTES DE VOYAGE 117 

bère, sorte de plaidoyer pro domo sud, sous la forme 
d'un récit 1 . D'après lui, son père, qaïd de Bou 
Semr'oun, avait averti le commandantdeGéryvilledes 
menées de Bou 'Améinah, mais les messagers avaient 
disparu sans exécuter leur mission. Lorsque le 
maraboutarriva près du qsar, on lui amena leqaïd qui 
dut, bon gré, mal gré, pour sauver sa vie, feindre 
d'embrasser le parti des rebelles et attendit une 
occasion de s'échapper qu'il trouva plus tard. Pen- 
dant ce temps, des compétiteurs parents de cette 
famille suscitaient une nefrah (trouble) à Bou Seni- 
r'oun, blessaient grièvement les deux fils du qaïd dont 
l'un, lekhalifah, est aujourd'hui à Sainte-Marguerite 
et l'autre, le chaouch, n'est autre que Mohammed 
Tedjini. Le coup fait ou plutôt manqué, les cousins 
allèrent dénoncer leurs victimes au commandant de 
Géry ville qui les fit arrêter et interner sur de sim- 
ples apparences, ainsi que leur père qui était par- 
venu à s'échapper. 

Je dois dire que, d'après les renseignements pui- 
sés à une autre source qui me paraît plus sûre, le 
qaïd, comme bien d'autres, aurait essayé de ménager 
Bou 'Amémah et les Français, n'envoyant aucun ren- 
seignement sur les agissements des rebelles, mais, 
pris à son propre pièg*e, il aurait dû donner des 
gag-es à l'insurrection. C'est ainsi que son fils aîné 
aurait été reconnu parmi les partisans du marabout, 
et que la nefrah aurait été étrangère à sa blessure. 



1. Ces documents ont paru dans mes Noies de lexicographie berbère, 
III e série. Paris, 1886, in-8 et dans mes Documents relatifs a la philologie 
berbère, Alger, 1887, in-8. 



118 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

Allah à'iam. Dieu seul le sait, comme disent les 
Arabes. 

En attendant, leqaïd et son fils vivaient à Frendali 
du produit d'un petit jardin qu'ils cultivaient, dra- 
pés dans leur misère et leur dignité et attendant 
patiemment la fin de la guerre pour bénéficier d'un 
armistice 1 . 

L'histoire de l'insurrection de 1881 est encore à 
faire, et les responsabilités à établir et attribuer à 
qui de droit. 

Dès 1880, on avait signalé au gouverneur g-énéral 
les menées sourdes d'un marabout de Mor'ar Tah- 
tani, Si Mohammed ben El 'Arbi, plus connu depuis 
sous le surnom de Bou ' ' Ainèmah (l'homme au petit 
turban). Les dehors de sainteté et de saleté qu'affichait 
ce pieux personnage pour s'attirer des prosélytes, 
les prédications qu'il faisait secrètement à ceux dont 
il se croyait sûr, enfin la maladresse avec laquelle, 
pour détourner les soupçons, il s'offrait pour sur- 
veiller et dénoncer les menées des dissidents réfugiés 
au Maroc, l'avaient désigné comme un homme 
dangereux au commandant supérieur de Géryville. 
Toutefois, le gouvernement général 2 de l'Algérie 
refusa de s'assurer de sa personne et l'agitateur, 
levant le masque, s'enfuit au Maroc où il attendit 
les événements 3 . 



1. Une lettre que Mohammed ben Tidjini m'adressait à Oran dans le 
courant de mai, m'apprit que le gouvernement les avait autorisés, lui et 
son père, à retourner à Bou Semr'oun. 

2. A cette époque, M. Albert Grévy était gouverneur général de l'Algé- 
rie. 

3. Les préludes de l'insurrection ont été exposés avec le plus grand 
détail par le colonel Trumelet dans le numéro de mars-avril 1883 de la 
Bévue africaine. 



NOTES DE VOYAGE 119 

Ceux-ci ne tardèrent pas à se produire. L'agha de 
Tiliaret, Si Sahraoui, qui avait pris une part si 
activée l'insurrection de 1864 et sur qui retombe 
l'assassinat de Beauprêtre, songeait, dit-on, à repren- 
dre, mais à bon escient, le rôled'Abd elOâder. C'est 
le rêve de tous les agitateurs en Algérie depuis El 
Moqrâni jusqu'à Si-Slimân. Maintenu dans ses 
fonctions, malgré les réclamations de l'Algérie tout 
entière, l'agha n'avait pas cessé d'être en relations 
avec les dissidents du sud-ouest. On conçoit que Bou 
'Amémah ait été regardé par lui comme un utile 
auxiliaire. 

Sur ces entrefaites, une fraction de Trafis, les 
Djeramna, campés à Bou Zoulaï, près de l'Oued 
en Nâser, surla route de Frendahà Géryville, ayant 
été signalée comme renfermant des personnages 
dangereux, le lieutenant Weinbrenner fut chargé 
de les arrêter et de les amener à Géryville, entre 
autres un certain Eddin, le plus remuant de tous. Il 
partit avec cinq spahis et prétexta un recensement 
des troupeaux du douar. Le premier jour, il s'ac- 
quitta de cette besogne; puis le lendemain, quand 
elle fut terminée, il commanda à Eddin et à deux 
autres suspects de le suivre ; ceux-ci refusèrent. 
Sans écouter leurs protestations, il se mit en route, 
laissant à son maréchal de logis indigène, Lakhdar? 
l'ordre d'arrêter les trois individus désignés. Il le 
vit bientôt revenir, apportant les excuses d'Eddin 
qui promettait d'obéir, et en même temps, celles de 
la tribu qui lui demandait de ne pas lui faire l'in- 
jure de partir sans prendre part à une dhiffa. Bien 
que rendu méfiant par ces tergiversations, le 



120 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

malheureux Weinbrenner revint à contre-cœur sur 
ses pas et, à quelques mètres du douar, descendit 
avec ses spahis et s'assit sur les tapis qui avaient 
été préparés. Il avait à peine commencé de manger 
des dattes qu'Eddin, trouvant l'instant favorable, le 
tuait par derrière et s'emparait de sa montre qu'il 
porte encore, ainsi que de son cheval qu'il offrit à 
Bou 'Amémah avant Chellâla. En même temps, trois 
de ses spahis étaient assassinés avec leur officier » : 
seul, le maréchal de logis et un autre cavalier, 
originaire d'une tribu parente des Djeramna, parve- 
naient à s'échapper et à revenir à Géryville -. 

Le meurtre connu, on devait s'attendre à voir les 
coupables fuir, suivant l'usage, dans l'Ouest ou le 
Sud-Ouest pour de là gagner le Maroc ou le désert. 
Au contraire, ils descendirent vers le Tell jusque 
cliez les Harrars, sur le terrain de commandement 
de Si Sahraoui, à 30 kilomètres des campements de 
ce dernier qui ne fit pas mine de les poursuivre. La 
nouvelle avait dû cependant parvenir dans le Nord 
aussi bien que dans l'Est, car elle était connue à 
Tadjmout et 'Aïn Màdhi où je me trouvais alors, 
deuxou trois jours après l'événement. Cette conduite 
fit soupçonner un plan concerté d'avance, mais qui 
échoua parce que le mouvement éclata trop tôt. Je 



1. J'ajouterai que le seul des meurtriers du lieutenant Weinbrenner et 
de ses hommes qu'on ait pu arrêter, condamné à mort par le conseil de 
guerre d'Oran, vit sa peine commuée par M. J. Grévy, président de la 
République. 

2. Il est curieux de rapprocher cet épisodede l'affaire de Vacca (balluste, 
Guerre de Jugurtha, LXVI-LXVIII) mutandis mutatis. Je me hâte de dire 
que Lakhdar n'eut pas les scrupules de Turpilius qu'il ne connaissait pas 
plus que les paroles de Salluste : llli in tanto malo turpis vita fama 
intégra potier, improbus intestabilisque videtur. 



NOTES DE VOYAGE 121 

ne ferai pas ici l'histoire de cette campagne, terminée 
seulement aujourd'hui, s'il est vrai que Si Slimân, 
le chef le plus actif des Oulâd Sidi Cheikh ait été 
arrêté ou tué chez les Berâhers 1 ; je rappellerai 
seulement qu'à l'affaire de Ghellàla, l'inaction [dus 
que suspecte du goum commandé par le fils de Si 
Sahraoui permit aux insurgés de remporter un 
succès et d'emmener des prisonniers qu'ils massa- 
crèrent plus tard, ce qui n'empêcha pas les Trafis, 
les Harrars, les Laghouatis Ksal, etc. de demander 
l'aman, quand leurs provisions furent épuisées. 
Un officier, connu pour son énergie dans les choses 
algériennes et qui, plus que personne, a contribué 
à venger l'honneur et le sang français, n'hésita pas 
à dire qu'il aurait fait fusiller comme un traître le 
fils de Si Sahraoui s'il l'avait eu sous ses ordres. 

Bou 'Amémah entra en scène, mais pour peu de 
temps. Ce fut encore trop long, car il réussit, 
comme on sait, à ruiner les exploitations d'alfa au sud 
et au nord des chotts et à menacer Saïda et Frendah 2 . 
On se rappelle encore en Algérie les massacres des 
alfatiers etdes colons isolés et les atrocités commises à 
Khalfallah, mais lorsque le marabout fut rejeté dans 
le sud, que les troupes françaises rentrèrent à Tiout, 
à Mor'ar, à Chellâla et menacèrent Figuig, l'asile de 
tous les bandits du Sud, l'agitateur fut rejeté au 



1. Depuis que ces lignes ont été écrites, la mort de Si Slimân a été con- 
firmée et sa tête envoyée au sultan du Maroc. 

2. Le 14 juillet 1881, jour de la tète nationale, il était à peu de dis- 
tance de Frendah où la population française et indigène sous la conduite 
de l'administrateur et du bach agha Si Ould Qàdhi, se préparait à lui- 
opposer une résistance acharnée. 



122 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

second rang' par les Onlad Sidi Cheikh *. Bou Améniah 
ne pouvait lntler contre eux ; il ne possédait pas 
leur autorité religieuse et ses défaites éloignaient 
de lui ses partisans. 11 rentra dans le Maroc, erra de 
Figuigau Tafilelt, et d'autres disent au Touat où il 
vit encore dans la dernière misère, après avoir pris 
part, dit-on, à l'affaire du chott Tigri, où une 
colonne française, commandée par M. de Castries, 
faillit être détruite, grâce encore à la trahison des 
goumiers et des sokhars (conducteurs de chameaux). 
La guerre recommença avec les Oulâd Sidi Cheikh et 
fut dès lors une phase de celle que nous soutenons 
contre eux depuis vingt ans. 

Quel était le plan de Si Sahraoui"? Voulait-il profi- 
ter des incursions de Si Slimân et l'user comme 
celui-ci avait supplanté Bou'Amémah? La prochaine 
insurrection le fera connaître 2 . En attendant, il n'est 
pas inutile de faire remarquer qu'il est l'ennemi 
mortel des deux seuls grands chefs qui nous soient 
restés fidèles pendant les diverses insurrections, y 
compris celle de 1864 : le khalifah de la Minah, Si 
Laribi et le bachagha de Frendah, Si Ahmed Ould 
Qâdhi. 

Je prolongeai pendant une semaine mon séjour 
à Frendah, dont la situation pittoresque est vraiment 
admirable, et mériterait d'attirer davantage l'atten- 



1. On trouvera dans les Notes pour servir à l'histoire de l'insurrection 
dans le sud île la province d'Alger, que le colonel Trumelet publie dans 
la Revue africaine, les renseignements les plus complets sur les divisions 
et les branches de cette famille. Cf. aussi les notes du capitaine Guérard, 
dans le Bulletin de la Société archéologique d'Oran (1882). 

2. [Si Sahraoui n'eut pas le temps de continuer ses manœuvres. L'Al- 
gérie, une lois débarrassée de M. Albert Grévy, le nouveau gouverneur, 
M. Tirman, lit arrêter et interner Si Sahraoui rpii ne revit plus Tiharet.] 



NOTES DE VOYAGE 123 

tion des touristes. Du plateau sur le flanc duquel 
elle est bâtie, on domine la plaine où s'élève çà et 
là des gara lis isolées, couvertes de forêts ; elle 
est fermée au Sud par une chaîne de mon- 
tagnes au delà de laquelle le désert s'étend à perte 
de vue. 

La veille de mon départ, j'eus l'occasion d'assister 
aux réjouissances d'une noce arabe. La scène eut 
lieu dans une cour dont les moindres coins et 
recoins étaient éclairés par un beau soleil d'avril. 
C'était un dédommagement du froid dont nous 
souffrions depuis quelques jours. Les murailles 
étaient tapissées d'indigènes en costumes plus ou 
moins propres: les femmes, moins soignées encore, 
le visage découvert, gloussaient de temps à autre 
des you-yous d'admiration, pendant que des petites 
filles, à la coiffure métallique ornée de pendeloques 
en argent, se glissaient à travers les moindres inters- 
tices de cette barrière vivante et ne perdaient rien 
d'un spectacle où elles devaient figurer dans quelques 
années ; comme premières loges, les terrasses des 
maisons voisines étaient couvertes de groupes d'in- 
digènes, étendus, debout ou accroupis dans des 
poses qui ne manquaient pas de dignité, voire même 
de grâce. Au milieu du cercle, deux musiciens et 
deux danseuses donnaient un échantillon de leurs 
talents. L'un d'eux, un nègre du plus beau noir 
tenait sous le bras, suspendue comme une vielle, une 
Câblait (sorte de tambour allongé), qui rendait sous 
ses coups de poings des sons monotones et cadencés; 
l'autre, assis sur ses talons, jouait d'une longue flûte 
en roseau. Les deux danseuses, serrées à la taille par 



124 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

une énorme ceinture dorée, les bracelets aux poignets 
et aux chevilles, les khalkhals au cliquetis argentin, 
le visage couvert, mais pour la forme seulement, d'un 
foulaFd transparent, tenaient à la main un mouchoir 
d'étoffe voyante. Tantôt elles l'ag-itaient au-dessus 
de leur tête, tantôt elles feignaient d'en repousser 
l'homme à Ja fabïah qui, musicien et danseur, faisait 
sa partie dans la pantomime en môme temps qu'à 
l'orchestre. Tantôt avançant,, tantôt reculant, les 
danseuses mimaient une poursuite amoureuse, 
avec des balancements de hanches et des mouve- 
ments de reins, imités par le musicien et vivement 
admirés de l'auditoire. Cette admiration se tra- 
duisait en pièces de monnaie que les amis des 
arts et des artistes collaient sur le front en sueur 
de ces dernières: celles-ci les conservaient pendant 
cinq minutes sans cesser de danser, puis, brusque- 
ment, d'un coup de tête, les faisaient tomber dans 
le mouchoir qu'elles tenaient à la main. Ces exercices 
duraient depuis le matin, interrompus seulement 
de temps à autre pendant quelques minutes ; le 
premier musicien, qui était en même temps l'impré- 
sario, les employait à proclamer le chiffre des cadeaux 
avec les noms des donateurs, de manière à exciter, 
par l'émulation, la générosité des assistants. Par 
dessus les terrasses s'étendait comme un dôme, un 
ciel sans nuag-e et à l'extrémité du couloir de la 
maison, qui semblait donner dans un précipice, au 
bord du plateau, on apercevait le rideau de verdure 
de la garah la plus voisine. 

Ces réjouissances étaient le prélude de plus 
considérables encore qui devaient avoir lieu la nuit 



NOTES DE VOIAGE 125 

suivante, lorsque selon l'usage, on amènerait la 
mariée dans la maison de son mari. Il ne me fut pas 
possible d'y assister, car je devais partir le lende- 
main et je tenais à prendre du repos avant un voyage 
que je pensais devoir être aussi pénible que celui 
de Mascara à Frendah. 

Heureusement, il n'en fut rien. Le grand veut, 
avait séché les chemins, et, après avoir pris cong-é 
de M. Aklouch qui m'accompagna à cheval jusqu'à 
un ouadi dont j'ai oublié le nom, je traversai des 
collines mouchetées çà et là par quelques buissons 
et j'entrai bientôt dans une r'abah de broussailles et 
d'oliviers. Au sortir de cette miniature de forêts, 
j'aperçus trois des Djedârs avec le vif regret de ne 
pouvoir l'aire halte pour les examiner. Ils ont du 
reste été visités consciencieusement par MM. Bor- 
din, Mac Carthy et Letourneux 1 , maison n'est pas 
d'accord sur leur origine. On y a trouvé des traces 
de peinture et des symboles chrétiens : aussi a-t,-on 
voulu en faire des tombeaux construits par une des 
petites dynasties qui paraissent s'être établies dans 
le Maghreb depuis la décadence de la puissance 
romaine jusqu'à l'entière conquête arabe. Cette 
opinion a été combattue par ceux qui y voient une 
adaptation par les princes chrétiens indigènes de 
monuments païens. On les a comparés au Tombeau 
de la Chrétienne près de Tipasa et au Medr'acen 
dans la région de Batna : on aurait pu aussi les 
comparer aux singuliers monuments décrits par 



1. [Cf. surtout, La Blanchère, Voyage d'études dans une partie de la 
Mauritanie césarienne, Paris, 1883, in-8. Gsell. Les monuments antiques 
de V Algérie, Paris, 1901, t. II, p. 418-427]. 



126 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

M. Largeau qui les visita près de Ghadamès 1 où 
ils sont connus sous le nom des Idoles et qu'on croit 
être les tombeaux des anciens rois du pays. L'his- 
torien Ibn er Raqiq, cité par Ibn Khaldoun 2, les 
mentionne en parlant d'une expédition du khalife 
fatimite El Mansour contre les Hoouâra en 336 (947 
av. J.-G.) Le même écrivain ajoute qu'il y trouva une 
inscription attribuée à Salomon, le général (serdeg- 
hos : strateg-os) de Justinien, qui aurait vaincu les 
rebelles sur les bords de la Minah. De nos jours, 
le général Dastugne prétendit avoir retrouvé et 
copié cette inscription mais elle était si fruste que 
M. de Slane ne put lire sur sa copie que les mots 
Salomon et strategos. L'authenticité en a été vive- 
menteontestee: sans prendre parti ni pour ni contre, 
je dirai seulement qu'à Frendah, une personne digne 
de foi m'assura que la pierre aujourd'hui perdue fut 
apportée par un charretier, dont le nomme fut cité, 
qu'on pouvait y lire seulement Solonio et qu'elle fut 
mise en pièces par des soldats de la légion étran- 
gère dans le poste desquels elle avait été déposée. 
Cet acte de vandalisme, s'il est vrai, n'est pas le 
seul que l'Algérie ait à regretter depuis la conquête 
française. 

Après une courte halte à la ferme de Mellakou 
[aujourd'hui le village de Palat] qu'atteig-nit Bou 
'Amémah en juillet 1881, nous arrivâmes bientôt à 
Tiharet. La ville (ou plutôt les trois villes: le Bordj, 



1. Largeau, Le Sahara algérien. 2e éd., Paris, 1881, p. 237-238. Voir 
aussi Description de l'Afrique par un géographe anonyme, éd. Kremer, 
Vienne, 1852, p. 32. 

2. Histoire des Berbères, trad. de Slane, t. II, p. 540. 



NOTES DE VOYAGE 127 

le Village et le Village nègre) a été assimilée par 
quelques-uns au siège épiscopal Tingariensîs de la 
Notitia Afrîcœ *. Le bordj ou la vieille Tiharet, 
bâti au sommet d'une côte escarpée, est entouré 
d'une enceinte continue, percée de quatre portes, 
et traversé dans toute sa longueur par la rue de 
Mascara. Cette première enceinte, protégée par 
deux ravins, est rattachée au Village, ou plutôt à 
la Nouvelle Tiharet, par une promenade plantée 
d'arbres sur la pente la moins escarpée de la hau- 
teur. De l'autre côté du village sur une élévation, le 
Villag-e nègre, malpropre comme toutes les agglo- 
mérations de ce genre. Le bordj représente Tiharet 
la vieille, construite par les Berkadjenna qui furent 
obligés de l'abandonner pour s'établir à Tiharet es 
Sofia- aujourd'hui Takdemt. Elle fut relevée en 
1843 par le général Lamoricière. La ville neuve est 
en construction, sans rien de remarquable : quant 
au paysage des environs il est affreusement désolé 
jusqu'aux montagnes du Nadhor qui le limitent au 
Sud- 

Le lendemain de mon arrivée, je repartais pour 
Relizane, pourde là, gagner Oran et Tlemcen où j'étais 
attendu. Le voyage se fit sans incident et je ne trouve 
à signaler que le charmant village de Zemmorah (du 
berbère Azemmour, l'olivier sauvage) où je devais 
revenir à mon retour du Maroc. Zemmorah est 
entouré d'un bois de lentisques et d'oliviers : sur 



1. D. Ruinart, Historia pevseeutionis vandalicœ, l'aris, in-8, 1694, 
pp. 137, 456. 

2. El Bekri, Description de l'Afrique septentrionale, trad. de Slane, 
Paris, 1859, in-8, p. 159. 



128 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

une des collines qui le dominent, on aperçoit le 
monument commémoratif de Moustafa ben Isma'ïl, 
le chef des Smalas et des Douairs, rallié à nous 
depuis la conquête et qui fut tué à l'âge de 80 ans, 
en essayant de rallier près de Tifour ses soldats dis- 
persés par une panique. Au centre du village se 
dresse un énorme olivier qui lui a peut-être donné 
son nom. A mesure que j'approchais de Relizane, les 
champs devenaient plus- secs, les moissons moins 
belles, jusqu'au moment où nous atteignîmes les 
parties arrosées par le barrage de la Minah. 

Je ne lis qu'un court séjour à Relizane où j'arrivai 
dans la soirée, car j'avais hâte de me trouver à 
Tlemcen et d'explorer les environs au point de vue 
berbère pour pouvoir m'embarquer à Oran le 9 mai 
suivant sur le bateau qui fait tous les quinze jours 
le service des cotes d'Espagne et du Maroc jusqu'à 
Tanger. Le lendemain de mon arrivée, je partais à 
six heures du matin pour Oran, et presque immé- 
diatement, je prenais la voiture de Tlemcen. 

La route m'était connue, je l'avais suivie l'année 
précédente en me dirigeant vers Lalla Maghnia et 
Oudjda : je retrouvai, avant d'arriver à Miserghin, 
les paysages du Sud formés par la Sebkha et les 
montagnes dénudées qui l'entourent. A ce moment, 
un bandit désolait les environs de 'Aïn Temouchent; 
ayant pour complices sa famille et presque tous 1rs 
Arabes des environs, Bel Bahi pouvait impunément 
assassiner dix personnes aux portes mêmes de leurs 
maisons ou sur la route très fréquentée d'Oran à 
Tlemcen. Le conducteur de notre voiture avait relevé 
les deux dernières victimes de ce brigand, tuées 



NOTES DE VOYAGE 129 

dans la soirée, alors qu'ayant manqué le courrier, 
elles faisaient à pied la route qui mène à Aïn 
Temouchent. Bel Bahi ne fut arrêté que plus tard à 
Oudjda par un fonctionnaire indigène de Tlemcen 
qui le fit saisir en pleine mosquée. Le protégé d'une 
société que je pourrais nommer, convaincu d'au 
moins dix assassinats, sans compter les vols de 
moindre importance, comptait, après sa condam- 
nation, sur la clémence bien connue du Président 
de la République, clémence dont malheureusement 
pour les colons, les Arabes ont trop souvent fait 
l'expérience depuis quelque temps. Cette fois 
heureusement le scandale d'une commutation de 
peine fut évité à l'Algérie et le bandit paya de sa 
tête les crimes qu'il avait commis. 

Mais je reviensà notre voyage qui se passa sans in- 
cidents. Nous traversâmes de nuit 'Aïn Temouchent, 
Lourmel et Tisser, et, au soleil levant, nous nous 
réveillons sur une montagne, mais entourés d'un 
brouillard qui ne nous permettait pas d'apercevoir 
Tlemcen. Des deux côtés de la route, des friches, 
couvertes de buissons de lentisques et de genêts en 
fleurs, faisaient place peu à peu à de riches cultures; 
enfin, deux heures après, nous distinguions au loin, 
à côté d'un creux rempli d'ombre (les gorges d'El 
Ourit) le petit village de Bou Médineet son ancienne 
mosquée dont le minaret brillait au soleil levant. A 
huit heures, nous faisions notre entrée à Tlemcen 
où je retrouvais mon compagnon de voyage. 

On rencontrerait en Algérie peu de villes qui 
pourraient lutter contre Tlemcen, soit pour les 
souvenirs historiques de l'époque arabe, soit pour 

9 



130 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

le charme de sa position pittoresque de ses environs. 
Adossée aux montagnes à pic qui forment le prolon- 
gement du plateau de Terni, l'ancienne capitale des 
Béni Zeyân s'étend au milieu des vergers et des 
jardins qui ont peu à peu envahi ses rivales, Agadir 
et Mansourah. A l'Est, Bou Médine et son incom- 
parable point de vue : un peu plus loin, les cascades 
de l'Oued Safsaf dans les gorges d'El Ourit ; au Nord 
les vastes cultures étagées par degrés et l'horizon 
fermé par les montagnes qui barrent la route d'Oran 
en font un des points les plus agréables de l'Algérie. 
Cette situation privilégiée attira de bonne heure 
les habitants et le nom de Pomaria témoigne de 
la fertilité des alentours au temps des Romains '. 

La tradition locale place à Agadir — la première 
Tlemcen — la scène entre Moïse et Kliadhir (Elie) 
telle qu'elle est rapportée par le Qorân 2 . D'Agadir 
(eu berbère le rocher), il ne reste plus qu'un minaret 
formé de pierres romaines et tapissé, de la base au 
sommet, d'inscriptions latines maintes fois relevées 
depuis le voyage de l'abbé Barges. En laissant à 
gauche ce minaret à moitié enfoui dans les vergers 
d'oliviers, on arrive au petit villag'e de Bou Médine, 
célèbre pour le tombeau d'un saint de ce nom. On 



1. La ressemblance extérieure des sons avait porté quelques géographes 
à identifier Tlemcen avec la Timici mentionnée par Pline l'Ancien comme 
une des principales colonies «le la Mauritanie Césarienne. Le docteur Shaw 
qui réluta cette erreur (Timici correspond à Ain Temouchent), se trompa 
quand il voulut l'aire de cette ville la Lanigara de l'tolémée, tandis que 
d'Anville y plaçait la liegiae de l'Itinéraire d'Antonin. Une inscription 
trouvée à Lalla Mar'nia a permis de restituer le vrai nom de Tlemcen ; 
Pomaria, Mniaria de Ptoiémée cl' De Slane, Histoire des Berbères, 
t. 111, p. 333, note 1 ; Mac Carthv Algeria romana, Alger, 1857, in-8, 
p. 5. 

2. Sourate XVIII, versets 76 et suivants. 



NOTES dl: voyage 131 

y faisait des pèlerinages dès le xiv" siècle et Ibn 
Battoutah, revenant d'Orient où il avait visité 
l'Egypte, l'Afrique Orientale, l'Arabie, la Syrie, 
l'Inde, la Perse, la Malaisie, la Chine, le Turkeslan, la 
Russie et la Grèce, se détourna de sa route pour aller 
prier sur le tombeau du Cheikh. La mosquée a été 
enrichie par de nombreux dons depuis cette époque, 
mais ce qui en fait le plus grand charme, c'est moins 
la richesse de son ornementation, ses frises de plâtre 
et de chaux découpés comme de la dentelle, ou 
les tentures de soie qui sont drapées dans l'endroit 
où se trouve le tabout (cercueil) du saint, que sa 
situation pittoresque. Au moment de notre arrivée, 
des fouilles, pratiquées depuis quelque temps, 
avaient mis au jour les restes d'un palais attenant à 
la mosquée et qui, comblé peu à peu, avait fini par 
servir de cimetière. De nombreuses pierres tombales 
avec des inscriptions arabes avaient été retrouvées, 
maistoutes d'une date relativement récente : les plus 
anciennes ne remontaient pas au delà du xvu e siècle ; 
toutefois, on n'avait pas encore atteint la partie 
inférieure de ce palais où se trouvaient sans doute 
les sépultures les plus anciennes. 

Je ne veux point refaire ici l'histoire de Tlemcen, 
sous les diverses dynasties arabes, nationales ou 
étrangères qui s'y succédèrent, depuis les Béni Ifren 
jusqu'aux Béni Zeiyân dont les derniers repré- 
sentants furent noyés dans le sahridj {Grand bassin) 
par Aroudj, le frère de Khair eddin, lors de la con- 
quête turke. Je me bornerai à renvoyer al a traduc- 
tion d'Ibn Khaldoun de M. de Slane *, à celle d'Et 

1. Ibn Khaldoun, Histoire des Berbères, Alger, 4 v. in-8, 1852-1856. 



132 MÉLANGES AFRICAINS KT ORIENTAUX 

Tenessi ', au récit du voyage de l'abbé Barges 2 et à 
celui publié sous le pseudonyme de Lorral, pseudo^ 
nyme qui cache un des membres de la Société de 
géographie de l'Est 3 ; enfin aux monographies de 
M. Brosselard qui ont paru dans la Revue africaine 
et le Journal asiatique**. 

J'avais trouvé à Tlemcen ce que j'avais vaine- 
ment cherché ailleurs, sauf à Frendah: des indigènes 
de l'extrême Sud parlant encore le berbère. La leçon 
donnée aux nomades oranais avait porté ses fruits, 
et les gens des oasis françaises et marocaines com- 
mençaient à revenir dans le Tell. Grâce au concours 
obligeant du directeur de la Médersa, je pus me 
procurer deux individus, l'un de Figuig-, l'autre de 
Aïn Sfisifa, de qui je recueillis une série assez con- 
sidérable de contes et de légendes qui me permit de 
pousser plus à fond l'étude du dialecte zénatia parlé 
dans les qsour. 

Comme on m'avait signalé chez les B. Snous, au 
sud-ouest de Tlemcen, des points où le berbère s'était 
encore conservé, je résolus d'interrompre pendant 
quelques jours mes séances de zénatia, et de profi- 
ter de l'occasion pour visiter un massif de montagnes 
dont j'avais entendu vanter le site. L'agha des Béni 
Snous qui réside à Zahra avait été prévenu de ma 

1. Histoire des Béni Zeiijan, rois de Tlemcen, trad. Barges, Paris, 
1852, in-12. 

2. Tlemcen, Souvenirs de voyage, Paris, 1857, in-8 [et aussi Complément 
de l'histoire des Béni Zeiyan, Paris, 1887, in-8]. 

3. Tlemcen par E. de Lorral (Bleicher), Tour du monde, 1875, 
2e semestre. 

4. Mémoire sur les tombeaux des émirs des Béni Zeiyan, Paris, 1S7T», 
in-8. (On peut v ajouter les ouvrages suivants parus depuis: Ibn Meryem, 
El Bostdn, leste, éd. Ben Cheneb, Alger, 1908, in-8 ; trad. Provenzali. Alger,. 
1910, in-8 ; Gaudefroy Demombynes, Promenades en Algérie, Nancy, 
1899; W. et G. Marçais. Les Monuments arabes de Tlemcen, Paris, 1903 v 
Bel, Tlemcen, Oran, s. d). 



NOTES DE VOYAGE 133 

visite : un jour, à midi, je partais avec un cavalier 
d'escorte. En sortant de Tlemcen par la porte de 
Fez, nous suivons une longue avenue qui nous 
conduit à l'enceinte de Mansourah ; des murailles 
flanquées de tours et un minaret à demi écroulé, le 
tout en terre rouge et se détachant nettement au 
milieu de la verdure, c'est ce qui reste de la ville de 
Mansourah (la victorieuse), bâtie par le sultan mé- 
rinide du Maroc Abou Ya'qoub, lorsqu'il assiégea 
Tlemcen pendant cinq ans (1299-1304). La ville était 
réduite à la dernière détresse ; un rat se payait dix 
dirhems (5 francs de notre monnaie) ; un œuf 6 dir- 
hems ; une once de sel ou de bois à brûler, 10 dir- 
hems ; les princesses de la famille des Béni Zeiyân 
venaient de prier l'émir leur parent, de les faire 
mettre à mort pour échapper aux outrages de l'en- 
nemi et aux tortures de la faim : « Epargnez-nous la 
honte de la captivité, lui firent-elles dire ; ménagez 
en nous votre propre honneur et envoyez-nous à la 
mort. Vivre dans la dégradation serait un tourment 
horrible: vous survivre serait pire que le trépas *. » 
Vaincu par leur magnanimité, l'émir Abou Zeiyân I 
leur demanda un délai de trois jours, promettant au 
bout de ce temps de les faire égorger par les Juifs et 
les Chrétiens qui habitaient à Tlemcen le quartier de 
la Qaïsaryah et de chercher, lui et les siens, une mort 
héroïque dans une dernière sortie. Il n'eut pas 
heureusement à tenir sa promesse : un miracle le 
sauva ; avant la fin des trois jours, Abou Ya'qoub 
était assassiné par un mécontent, son petit-fils 

1. lbn Khaldoun, Histoire des Berbères, t. III, p. 380. 



134 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

Abou Thâbit, qui avait à repousser plusieurs compé- 
titions, offrait la paix, évacuait le Maghreb central, 
stipulant toutefois que la ville bâtie par son aïeul 
serait respectée. Aujourd'hui, comme je l'ai dit, il 
ne subsiste de Mansourah que le minaret à moitié 
détruit 1 , quelques tours de la mosquée, une partie 
de l'enceinte intacte avec ses créneaux et ses tours 
du côté de l'Est ou du Nord, tandis qu'au sud, on 
n'aperçoit plus que des pans de murs à moitié écrou- 
lés et les arceaux de plusieurs portes, entre autres 
celle de Bâb el Khemis {la porte du jeudi). Des mai- 
sons françaises occupent une partie de l'enceinte et 
un atelier d'alfa comprimé s'appuie contre un angle 
de la muraille d'Abou Ya'qoub. En s'éloignant de 
Mansourah, on laisse derrière soi la qoubbah de 
Lalla Setti et de la route de Sebdou qui serpente en 
montant le long du Djebel'Attar, on découvre au 
fondde la plaine deTlemcen les villages de Hennaya 
et de Bréa. Mais nous entrons déjà dans la r'abah et, 
au détour du chemin, la ville disparaît. La route 
s'élève toujours jusqu'à Aïn Zerifa qu'abrite deux 
énormes trembles ; là, nous quittons le chemin de 
Sebdou et nous suivons un sentier arabe qui traverse 
le plateau rocailleux de Terni. On peut conclure à 
l'abondance des pierres qu'on rencontre pendant 
une heure de marche, à l'existence d'une ville arabe 
ou berbère : pas de végétations, sinon quelques 
maigres champs cultivés par les Béni Ourthiden, 
dont les douars s'aperçoivent des deux côtés de la 



1. Une tradition prétend qu'il est l'œuvre de deux architectes, l'un 
musulman, l'autre infidèle, juif ou chrétien. La partie construite par ce 
dernier s'écroula rapidement; celle bâtie par le Musulman existe encore. 



NOTES DE VOYAGE 135 

route. Enfin, nous rentrons dans la r'abah qui se 
change bientôt en une véritable foret de chênes- 
lièges, fleurie de gandouls (genêts épineux), d'églan- 
tines, de pâquerettes et de glaïeuls ; les collines 
succèdent aux collines et peu à peu nous nous rap- 
prochons des montagnes qui marquent an loin la 
limile du Tell. Mamelonnés aux deux tiers de leur 
hauteur, elles se relèvent brusquement et perpendi- 
culairement et forment ainsi un plateau où on 
n'arrive guère que par un sentier escarpé. Celle 
disposition du sol n'a pas laissé que d'influer sur 
l'histoire des populations berbères qui s'établirent 
dans cette chaîne et que la facilité de se fortifier 
dans ces£/#rtf//.yinacessibles rendit forcément séden- 
taires. Pour nous, chacune de ces montagnes sem- 
blait porter les ruines d'un château gothique. La 
route serpentait à mi-flanc de ces hauteurs, domi- 
nant les forêts d'oliviers qui remplissent les vallées 
et au milieu desquelles quelques champs d'orge 
d'une teinte plus claire formaient comme des lacs 
de verdure au fond d'une masse sombre de feuillage. 
Dans un repli de terrain, le minaret d'une mosquée 
nous signale le village de Moghar que domine la 
Qoadiat er Roumi (la colline du Chrétien). Une 
légende locale raconte qu'en cet endroit, lors de 
l'arrivée des Arabes, régnait un roi chrétien nommé 
Chirouân, qui fut vaincu par Sidi 'Oqbah ben 
'Amiri.Si l'on doit accorder quelque crédit à cette 
tradition, on peut croire qu'il s'agit d'une des nom- 

1. Cette confusion avec Sidi "Oqbah ben Nafi, le conquérant de l'Afrique, 
a été signalée à propos d'un ouvrage sur Qairouàn dans noire Mission 
scientifique en Tunisie, 2e partie, Bibliographie, Alger, grand in-8, 1884, 
pp. 83 et 84. 



136 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

breuses dynasties latino-berbères, qui s'élevèrent 
dans le Mag-hreb, après le triomphe et la défaite 
des Vandales, comme Grégoire (Djoredjir) à Suffe- 
tula (Sbeïtla, en Tunisie) ou comme celle qui bâtit 
les Djedars. 

Le soir approchait, et bientôt nous rencontrons 
la Tafna, au lit encombré de lauriers-roses en fleur ; 
enfin un quart d'heure après avoir traversé le village 
de Zahra, nous arrivons à la maison d'El Hadj 
Ahmed ben Mohammed. L'agha des Béni Snous 
m'en lit les honneurs avec une urbanité toute fran- 
çaise et une hospitalité tout arabe ; parlant français 
comme un Parisien, il me fit parcourir ses vergers, 
ses plantations où il espère acclimater le tàkahout, 
arbuste tinctorial, dont les gens de Figuig* s'étaient 
jusque-là réservé le monopole, etdont l'importation 
aurait coûté, dit-on, la vie à celui qu'on aurait sur- 
pris emportant une bouture de ce précieux arbris- 
seau. Dévoué à la France, comme l'était son père, 
assassiné il y a vingt ans, par le capitaine Doineau, 
chef de bureau arabe, alors à court d'argent, l'agha 
a fait une partie des campagnes du Sud oranais et 
nous passâmes la soirée à causer de son pèlerinage 
à la Mekke, de l'état misérable dans lequel il avait 
vu l'Egypte et des dangers que pouvait susciter à la 
France la secte des Derkaoua, non moins dangereuse 
dans la province d'Oran et le Maroc que celle des 
Senoussi en Tunisie et en Tripolitaine, Grâce aux 
soins d'El Hadj Ahmed, aucun des indigènes de son 
commandement n'était infesté de cette doctrine, car 
il avait pris soin d'éloigner, sans aucune espèce 
d'égards, les derviches et les mendiants qui sont les 



NOTES DE VOYAGE 137 

intermédiaires, les apôtres et parfois les chefs de 
ces sociétés secrètes. 

Comme on le pense bien, le but de mon voyage 
n'était pas négligé, mais j'appris qu'à Zahra et aux 
environs l'arabe avait supplanté le berbère qui n'é- 
tait plus parlé qu'au Kef, c'est-à-dire au nord-ouest 
sur la route de Maghnia.L'agha m'offrait de me faire 
conduire dans ce village qui relève de sa juridiction 
et l'offre était tentante, mais mon temps était 
mesuré. Si je faisais cette excursion, j'étais obligé 
de renoncer aux études commencées à Tlemcen sur 
la langue des qsour ; trop peu de jours me sépa- 
rait du 9 mai, date où le paquebot bi-mensuel part 
d'Oran pour le Maroc. Je renonçai donc, à mon grand 
regret, à cette proposition ; j'espérais d'ailleurs trou- 
ver sans trop de difficulté, à Oran, des BeniSnous du 
Kef, tandis que mes conteurs des qsour n'étaient que 
de passage à Tlemcen. Le lendemain après avoir 
passé la matinée sous les oliviers, au bord de 
l'Oued Zahra, à écouter les souvenirs de voyage et de 
guerre de l'agha, je pris congé de lui et je me mis 
en route. Le retour se fit sans incident et en ville 
j'appris que mon excursion m'avait sauvé ce jour-là 
d'un repas arabe de dix-huit plats auquel mon com- 
pagnon de voyage n'avait pu se soustraire et avait 
dû faire honneur et pour lui et pour moi. Le soir, le 
qâdhi Si Cho'aib nous offrait une dhiffa, suivie de 
l'examen de ses manuscrits arabes, et le lendemain, 
je reprenais mes études de berbère avec les deux 
tailleurs de Figuig et de Aïn Sefsifa. 

Les jours se passèrent rapidement, partagés entre 
des courses à Bou Médine, des relèvements d'ins- 



138 MELANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

criptions, des rédactions de contes, jusqu'au moment 
où je dus quitter Tlemcen ; j'avais prolongé mon 
séjour jusqu'aux dernières limites. La veille du 
départ du bateau du Maroc, je dis adieu auMéchouar, 
à Bou Medine, à Mansourah, à El Ourit, à Aga- 
dir ; je pris congé des Français et des indigènes qui 
m'avaient témoigné la plus grande bienveillance et 
aidé dans mes recherches, je partis pour Oran, après 
avoir vérifié une fois de plus l'exactitude du pro- 
verbe de Sidi Ahmed ben Yousof, qui ne péchait 
pourtant pas par excès de bienveillance: 

Tlemcen, 

Ornements des cavaliers, 

Son eau, sou air et la manière dont ses femmes se voilent, 

Tu ne les retrouveras dans aucun pays. 

Le lendemain, j'arrivais à Oran par le chemin 
que j'avais déjà pris pour venir, et après avoir passé 
la journée avec le professeur récemment nommé à 
la chaire publique d'arabe, qui voulut bien se char- 
ger de faire au village nègre des recherches sur les 
Berbères venus de l'intérieur, je m'embarquai à 
minuit sur la Villede Tanger. 

Je me réveillai le lendemain dans le petit port de 
Béni Saf où une escale a été créée tout récemment, 
vu l'importance des mines de fer qu'on y exploite. La 
mer était houleuse et mon compagnon de voyage se 
repentait presque de cette incursion qui s'annon- 
çait mal pour lui et dont il n'augurait rien de bon. 
De Béni Saf à Nemours où l'état de la mer nous 
empêcha de descendre, le bateau longea des falaises 
à peine couvertes de quelques misérables buissons, 
et entr'ouvertes de temps à autre par l'embouchure 



NOTES DE VOYAGE lo'J 

d'une petite rivière. C'est l'aspect général de la côte 
jusqu'à Melilla, où nous arrivâmes le surlendemain 
de notre départ d'Oran, après avoir passé à côtédes 
Zafarines, le premier bagne espagnol qu'on rencon- 
tre sur les côtes d'Afrique. 

Située au fond d'une baie ouverte à ions les vents 
d'est et abritée seulement du côté sud et ouest, 
Melilla est bâtie sur le flanc d'une colline escarpée, 
dominée par la citadelle. Les rues à pic sont pavées 
de ces cailloux pointus qu'on retrouve dans toutes 
les villes du sud de l'Espagne et du Maroc ; les mai- 
sons blanchies à la chaux paraissent aussi herméti- 
quement fermées au bruit du dehors que des habita- 
tions musulmanes. Leur système de construction est 
le même et en dénote clairement l'origine arabe. 
En descendant de bateau, nous nous engageâmes, 
après avoir franchi les fortifications, qui ont plus 
d'apparence que d'importance réelle, dans les 
dédales des ruelles espagnoles ;mais fatigués d'errer 
dans une ville aussi désolée que les alentours, et 
chauffée à blanc par un soleil deplomb, nous nous 
hâtâmes de redescendre dans le marché, établi au 
pied de la ville et dominé par les canons de la for- 
teresse. C'est là que se font, les modestes transac- 
tions entre Rifains et Européens; par surcroit de 
précautions, il estinterdit aux indigènes de passer 
la nuit dans l'intérieur des fortifications; on vit 
toujours dans l'appréhension d'un cou p de main. 
Depuis quelque temps la situation s'est améliorée ; 
on peut, presque sans danger, se promener sous les 
murs de la place à portée de fusil; mais l'époque 
n'est pas loin où tout être humain dont la tête appa- 



140 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

raissait au-dessus du rempart était salué d'une 
volée de balles par les Rifainsdes environs. On voit 
quels doivent être les agréments d'un pareil séjour; 
aussi la majeure partie des habitants de la ville se 
compose de forçats qui errent à peu près en 
liberté, gardés par les soldats des compagnies de 
discipline. Une fois par semaine, un bateau espagnol 
met le gouverneur de ce triste lieu en communica- 
tion avec Alméria et fait le service des autres pré- 
sides de la cote. Alhucemas, Penon de Vêlez et les 
Zaffarines. Ce fut dans le marché que, pour mettre à 
profit les heures passées à Melilla, je me fis dicter 
un vocabulaire et des textes dans le dialecte guelaïa 
parlé aux environs ; avant le soir, je regagnais le 
bateau avec le sentiment de délivrance qu'on doit 
éprouver en sortant de prison. 

Le lendemain, de bonne heure, nous arrivons à 
Malaga qui n'a conservé que quelques pans de 
murailles datant de l'occupation arabe. Je ne referai 
pas la description de cette ville qu'on trouve dans 
tous les guides d'Espagne et je laisserai à d'autres, 
le soin de décrire le port, le paseo de Alameda, une 
promenade bien inférieure à la Cannebière de Mar- 
seille, le monument élevé aux libéraux morts en 1831 , 
enfin la cathédrale qui date de 1532 et le café de la 
Loba (la Louve) qu'on vante aux étrangers comme 
un des principaux monuments de Malaga. Il ne fut 
pas d'ailleurs aisé de descendre à terre : on connaît 
les formalités de la douane espagnole et son incor- 
ruptibilité est loin d'être au-dessus de tout soupçon. 
Notre bateau était entré dans le port et l'on avait 
préparé des liqueurs et des cigares, lorsque nous 



NOTES DE VOYAGE / 141 

reçûmes la visite du service de la Santé qui venait 
s'informer si, de Mélilla à Malaga, toutes deux 
villes espagnoles, une maladie contagieuse ne s'était 
pas déclarée à bord. On mena boire la Santé, après 
quoi, notre patente étant reconnue nette, nous 
vîmes arriver le bateau delà douane. Les choses se 
passèrent de même, on mena boire la douane qui se 
retira en laissant à bord deux carabineros (douaniers) 
payés^et nourris par la Compagnie et chargés de veil- 
ler à ce qu'aucune marchandise de contrebande ne 
fût introduite à Malaga. Le but réel est l'exploitation 
des étrangers et la douane espag-nole est devenue 
légendaire. Quelque temps avant mon arrivée, 
les carabineros ayant surpris sur un bateau français 
un ballot de tabac dissimulé par un passager espa- 
gnol, le bateau fut retenu et une indemnité de 
plusieurs millions réclamée : on transigea pour 
cinquante francs. Je tiens le fait du consul français 
de Garthagène et du commandant de la Ville de 
Tanger 4 , Au télégraphe, on a adopté pour système 
de paiement de coller des timbres-poste sur la 
dépêche : les télégrammes envoyés sans cette précau- 
tion ne sont pas sûrs d'arriver : l'expérience en a été 
faite pendant mon voyage par un de mes compa- 
gnons, originaire de Nancy, qui fait partie de la 
Société de Géographie de l'Est. Nombre de voleurs 
de grande route tiennent la campagne en Andalousie 
et la route de Malaga à Vêlez Malaga est loin d'être 



1. Un fait analogue est signalé par M. rie Sanderval {De l'Atlantique 
au Niger, Paris, 1884, in-12, p. 249) : le bateau sur lequel il revenait en 
France fut retenu huit jours à Vigo par la douane espagnole qui réclamait 
un million pour une erreur de 3 fr. 50. 



142 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

sûre, surtout pour un voyageur soupçonné d'avoir 
de l'argent sur lui. 

Le soie même, nous quittions Malaga : on avait 
remis à terre les carabineros qui avaient mangé à 
leur faim et touché deux douros. Nous étions le 
lendemain devant le rocher de Gibraltar ; toutefois 
c'était un dimanche et je remis à mon retour mon 
projet de descendre à terre. Un Marocain que nous 
ramenions à Tanger étant mort en rade, nous 
eûmes à subir une quarantaine de trois heures, ce 
qui retarda notre départ : enfin nous entrâmes dans 
le détroit, en longeant la côte espagnole et perdant 
de vue Geuta sur la côte africaine pourvoir Tarifa et 
bientôt Tanger. La mer était assez agitée et, de cinq 
minutes en cinq minutes, nous voyions danser les 
nombreux voiliers qui se pressent à l'entrée de la 
Méditerranée. A Gibraltar, outre une cargaison 
complète d'Anglais et d'Anglaises, nous avions reçu 
à bord des représentants de tous les hôtels de Tanger 
et ce n'était pas une mince affaire de se dépétrerdes 
offres, des avis, des indications de tous ces courtiers 
qui écorchaient avec la même impartialité l'arabe, 
le français, l'anglais, l'espagnol, l'italien et parais- 
saient disposés à faire valoir leurs droits sur ceux 
qu'ils considéraient comme une proie assurée. Quel- 
ques bousculades et des arguments de même genre 
eurent raison des plus criards, et mon compagnon 
et moi nous en étions à peu près délivrés quand le 
bateau jeta l'ancre devant la vieille capitale de la 
Ma u rita n i e Ti n gi ta n e . 



NOTES DE VOYAGE 143 



II 



Au Mzab et à Ouargla l 

(Extrait d'une lettre à M. Barbier de Meynard) 

Je comptais àLaghouat rester assez de temps pour 
pouvoir aller à Aïn Mâdhi examiner ce qui s'y 
trouve de manuscrits arabes appartenant à la Zaou- 
yah des Tedjini, mais il fallut abréger mon séjour 
pour profiter d'une voiture qui partait pour Ghardaïa 
le surlendemain. M. Bouyac, interprète militaire 
au bureau arabe de Lag-houat, voulut bien se charger 
de me faire parvenir la liste des manuscrits arabes des 
Tedjini, que je compte publier avec des notes dans 
le Bulletin de correspondance africaine, comme je 
l'ai déjà fait pour ceux de deux mosqués de Fas et 
du bachagha de Djelfa. 

Notre voyage de Laghouat à Ghardaïa s'accomplit 
en quatre jours, sans trop d'accidents. Les deux 
premiers jours, nous traversâmes une immense 
plaine d'alfa, de chih et de retem, coupée successi- 
vement par des dayas de betoums (pistachiers sau- 
vages) et de sidrah (jujubiers sauvages), à l'ombre 
desquels croit une herbe qui commence à se dessé- 
cher. Nous fîmes halte à Nili, où l'on creuse un 
puits qui a déjà 105 mètres de profondeur sans 
qu'on ait rencontré une g-outte d'eau ; une citerne 
fournit en hiver et au printemps aux besoins des 
voyageurs et de la tribu arabe des Larba'a. En été et 
en automne, il faut emporter son eau avec soi. Le 

1. Journal Asiatique, février-mars-avril l 885. 



144 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

lendemain, nous devions coucher à Berryan, mais 
le sort en disposa autrement. Après avoir fait halte 
à la daya de Tilr'emt (en berbère, la chamelle) qui 
ne compte pas moins de trois cents betoums, nous 
escaladions les premières marches de la Chebka (filet) 
qui s'étend jusqu'à Ouargla et El Goléah, lorsque, 
à 20 kilomètres de tout poste, en plein désert, la 
flèche de notre voiture vint à casser. Cet incident, 
compliqué de deux attaques d'épilepsie de notre 
cocher, nous obligea à coucher à Settafa, où nous 
n'arrivâmes qu'à la nuit noire et à pied. 

Le lendemain, le dommage réparé tant bien que 
mal, nous pûmes atteindre Berryân où le qaïd, pré- 
venu de notre arrivée, nous avait fait préparer une 
maison. Le reste de la journée se passa à visiter la 
ville, qui est bâtie sur le flanc d'une montagne et 
dont les jardins, fort bien entretenus, s'étendent en 
amont et en aval de l'Oued. Depuis Settafa, nous 
étions en pleine chebka et ce n'est pas sans raison 
qu'on a donné le nom de filet à ces masses rocheuses, 
dont les sentiers figurent bien un enchevêtrement 
de mailles. Gomme le printemps dure encore, la 
plupart des montagnes étaient couvertes de fleurs 
d'un mauve tendre qui formaient au loin des masses 
violettes dont le vent nous apportait le parfum. 

« Le souffle de la bise nous apportait le parfum 
des giroflées » 

suivant l'expression d'Imrou'l Qaïs. Le long de 
la route fleurissaient les retems (genêts du Sahara) 
et les guiz à l'odeur de vanille. Mais si les che- 
mins étaient fleuris, ils n'en étaient pas moins 
ardus et, après avoir failli verser une ou deux fois, 



NOTES DE VOYAGE 145 

notre voiture ayant débouché dans l'Oued Mzab, 
entre Bou Noura et Béni Sjen s'enlisa si profon- 
dément qu'il fallut mettre pied à terre et renoncer 
à faire une entrée triomphale dans Ghardaïa. 
Heureusement, M. de Calassanti-Mothlinski, inter- 
prète militaire au bureau arabe et membre de la 
Société asiatique, avait eu l'attention de venir au- 
devant de nous. 11 nous fit amener des chevaux : des 
prestataires emportèrent nos malles, et la voiture 
resta abandonnée jusqu'au soir. 

Sur sept villes qui formaient la confédération du 
Béni Mzab, deux sont dans une position absolument 
excentrique, Guerara et Berryân ; une autre est 
cachée derrière un repli de montagne, à 9 kilomètres 
de Ghardaïa, El'Atef (la courbure); les quatre autres 
enfin, Bou Noura, Béni Sjen (ou BeniSguen) Ghar- 
daïa et Melika, juchées sur le sommet des montagnes 
qui bordent l'Oued Mzab, sont en vue les unes des 
autres. Ghardaïa (du berbère Agharda, le rat) est 
de beaucoup la plus grande et la plus riche : ses 
jardins s'étendent en amont de l'Oued Mzab sur une 
longueur de plus de quatre kilomètres. Béni Sjen, à 
l'entrée de la vallée, sur la rive droite de l'Oued, est 
la plus renommée pour ses savants. Elle est restée 
l'asile du vieux parti qui considère le tabac comme 
un péché, la présence des Européens comme un sa- 
crilège et le contact d'un chien comme une souillure. 
C'est là également que se dissimulent bon nombre de 
manuscrits détenus de la façon la plus jalouse par 
une réunion de cheikhs dont le plus célèbre est 
Mohammed Àtfiech ; le « vieux de la montagne » est un 
ennemi invétéré des Français à qui il reproche de ne 

10 



146 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

pas lui avoir constitué de revenus ; il garde ses 
livres avec l'entêtement du chien du jardinier et 
menace ses élèves de tebria (excommunication) 
lorsqu'ils entrent en relations avec des Français. 
Mais la foi s'en va; la tebria, dont il a trop abusé, ne 
produit plus d'autreeffet qu'un haussement d'épaules 
chez ceux qui en sont frappés, et c'est un des tolba 
d'Atfiech qui m'a dicté quelques vers d'une qasidah 
en berbère, composé dans le Djebel Nefousah, il y a 
quatre ou cinq siècles. Je lui dois également des 
notes sur la morphologie du dialecte mzabi et une 
partie de mon vocabulaire. 

M. de Calassanti-Motylinski, prévenu de ma mis- 
sion, avait eu l'obligeance de rechercher des indigènes 
connaissant suffisamment l'arabe et le mzabite, de 
façon que je pus me mettre à l'ouvragée dès mon 
arrivée, sans perdre de temps dans les recherches 
préliminaires. C'est ainsi que j'ai pu recueillir un 
vocabulaire d'environ quatre cents mots, renfermant 
la partie berbère du dialecte ainsi qu'une vingtaine 
de contes et de chansons *. Dans l'un deux, j'ai 
trouvé, à peine changée, l'histoire d'Aladin, ce conte 
des Mille et une Nuits dont on n'a jamais possédé 
le texte arabe 2 et que Galland recueillit sans doute 
dans les cafés de Haleb, ou de Constantinople. Un 
autre « Le lièvre et le chacal » est une variante du 
hérisson et du chacal que j'ai recueilli l'an dernier 
chez les Béni Menacer et dont le Journal asiatique 



1. [Ces documents ont été publiés dans mon Elude sur la Zenalia du 
Mzab, de Ouargla et de l'Oued Rir , Paris, 1892, in-8]. 

2. [Il a été retrouvé depuis et publié par M. Zotenberg, Histoire d'Ald 
al Din, Paris, 1888, in-8]. 



NOTES DE VOYAGE 147 

publie en ce moment le texte. J'ai pu arriver à cette 
conclusion que le Sud de l'Algérie se divise en deux 
parties au point de vue linguistique : 1° la partie 
Ouest, comprenant les qsour de la province d'Oran, 
dont j'ai étudié les dialectes pendant ma mission de 
1883 et qui se rattache au Maroc (Sous et Oued Noun), 
parle le chelh'a ou tamazight; 2° la partie orientale, 
formée de l'Oued Rir' et de l'Oued Mzab, parle la 
zenatia, qui se rattache par le Djerid tunisien à la 
langue employée aujourd'hui dans le Djebel Nefousah 
en Tripolitaine, un des principaux centres abadhites 
avec le Mzab, l'Oman et Zanzibar. Je regrette de 
n'avoir pas obtenu le congé entier que j'avais 
demandé : on ne m'a accordé que deux mois, au lieu 
de deux mois et demi; cette dernière quinzaine 
m'aurait permis d'étudier le dialecte du Djebel 
Nefousah, grâce à un indigène qui se trouve en ce 
moment à Ghardaïa. Demain, je partirai pour Ouar- 
gla avec deux chevaux, deux mekhaznis d'escorte, 
quatre chameaux et deux sokhars (conducteurs) ; 
vous voyez que ma caravane sera mise sur un 
pied respectable : je compte mettre cinq jours à 
faire le chemin. 

A un quart d'heure de Ghardaïa, sur la rive droite 
de l'Oued Mzab se trouve un ravin du nom de 
Gha'bet el Hadj Daoud ou plus communément 
Cha'betet Iehoud, où est le cimetière de la commu- 
nauté juive de Ghardaïa. Cette dernière prétend 
remonter à une époque assez ancienne et être venue 
presque en même temps que les Abadhites, fuyant 
de Ouargla la persécution des Malekites. J'ai estampé 
plusieurs inscriptions de ces tombes, qui me parais- 



148 MELANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

sent moins anciennes, qu'on le prétend et en avoir 
copié d'autres. L'écriture est en hébreu carré. Je 
compte envoyer ces estampages à l'Académie des 
Inscriptions. 

Enfin je dois, avant de partir, achever de recueillir 
des notes sur le liaoussa et le bambaraouia, et conti- 
nuer les recherches que j'ai faites sur ces lang-ues 
soudanaises à Tripoli et à Tlemcen, pendant mes 
précédentes missions de 1862 et 1863. J'espère, 
comme vous le voyez, rapporter de mon voyage 
une abondante moisson. 



*** 



J'ai attendu à la veille de mon départ d'Ouargla ' 
pour vous donner quelques détails sur le résultat 
de mon séjour dans cette ville. 

La ville d'Ouargia est divisée en trois quartiers : 
Béni Sissin, Béni Ouag"gîn et Béni Brahîm qui, sui- 
vant une légende locale que j'ai recueillie, passent 
pour avoir été les fils de Cheikh Ouargli, lequel 
aurait donné son nom à la ville. La date de la fonda- 
tion de celle-ci est inconnue ; cependant Ibn 
Kahldoun la mentionne sous le règne des Hafsites. 
Je reviendrai d'ailleurs sur ses origines dans le 
travail que je prépare sur le dialecte zénatia du sud 
de l'Algérie. Elle fut probablement peuplée d'Aba- 
dhites, après la destruction de Sedrata (en berbère 
Isedraten) dont on attribue la ruine au khalife 
almohade El Mansour. Les restes de Sedrata, à deux 



l. Extrait d'une lettre à M. Barbier de Meynard, Comptes rendus de 
l'Académie des Inscriptions, 1885, p. 173-175). 



NOTES DE VOYAGE 149 

kilomètres d'ici, méritent d'être fouillés ; j'appelle 
là-dessus votre attention, car le peu qu'on en a 
déblayé porte la trace d'ornementation arabe, d'un 
goût très délicat et d'une exécution achevée, qu'on 
ne retrouve ni à Ouargla, ni au Mzab. On pourrait 
faire des fouilles dans les environs, à Ofran et à 
Tchraôua... J'ai visité les bibliothèques privées 
de Ouargla, de Ngousa et d'Adjadja, et j'en ai tiré 
de quoi donner une suite aux listes des manuscrits 
de Fas et de ceux de Djelfa, que j'ai publiées 
dans le Bulletin de Correspondance africaine. La 
plupart sont relatifs au droit religieux et à la 
jurisprudence, je vous signalerai cependant deux 
relations de la conquête de l'Afrique parles Arabes . 
Ces deux documents font partie de ce cycle de romans 
historiques qui ont pour objet les premières victoires 
des Arabes, comme la conquête de la Syrie par le 
pseudo-Ouaqidi, etc. 

Pour le berbère, les renseignements ne m'ont pas 
manqué. Outre les éléments du dialecte zenatia de 
Ouargla et la plus grande partie de son vocabulaire, 
je me suis fait écrire en dictée une série de contes 
dans ce dialecte qui, bien qu'apparenté de très 
près à celui de l'Oued Mzab, présente avec celui-ci 
des différences phonétiques et lexicographiques et 
se rapproche plus que le mzabite des dialectes 
du Nord " 2 . Bien que les Touaregs ne viennent 
plus à Ouargla depuis le massacre de la mission 



1. [Le texte a été publié depuis à Tunis en 13 i o hég., 2 vol., in-8, Cf. 
mon mémoire Sur le Livre des Conquêtes de l'Afrique et du Maghreb, 
Leyde, 1896, in-4]. 

2. [Ces documents ont été publiés dans mon Elude sur la Zénatia du 
Mzab, de Ouargla el de l'Oued Rir'. 



150 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

Flatters et que les Cha'anbas qui connaissent leur 
langue aient quitté la ville en ce moment pour 
leur station d'estivage, j'ai pu obtenir d'un esclave 
un vocabulaire de la langue parlée entre Tonbouktou 
et l'Aïr et qui permettra de rectifier sur certains 
points les matériaux rapportés par Barth dans sa 
grande mission du Soudan l . 

J'ai été également assez heureux dans mes 
recherches sur leslangues nègres : j'ai pu me procurer 
un lexique haoussa et écrire seize textes environ dans 
cette langue, parlée des frontières du Sénégal au lac 
Tchad et que je crois, avec MM. Lepsius et Halévy, 
apparentée au berbère comme à l'égyptien. 






... Voici quelques renseignements destinés à com- 
pléter la lettre que je vous adressais de Ouargla. A 
Ngousa, j'ai copié, pendant la route entre Ouargla 
etTouggourt, la chronique des sultans de Ngousa, 
les Ouled Babia, en rivalité perpétuelle avec ceux 
de Ouargla, les Oulad 'Alahoum et j'ai continué de 
recueillir à mon passage, dans les qsour où je m'ar- 
rêtais, de nouveaux documents sur les dialectes 
berbères. Lazenatia de l'Oued Rir' ne se parle plus 
qu'à Ngousa, Blidet Amer, Mgarin, Ghamra et 
Temacin ; elle est éteinte à Touggourt. C'est donc à 
Temacin que j'ai dû m'adresser pour recueillir une 
quinzaine de contes dans ce dialecte. Déplus, les chefs 
de la zaouia de Temacin, Si Mohammed es Seghir et Si 



1. [Ce vocabulaire a paru dans mes Notes de lexicographie berbère, 
lVe série, Paris, 1888, in-8]. 



NOTES DE VOYAGE 151 

Ma'ammar, pour lesquels j'avais des lettres person- 
nelles du gouverneur, m'ont fait un excellent accueil 
et m'ont communiqué la liste, trop courte hélas! de 
leurs manuscrits. J'y ai fait copier le Kitâb el 
Adouàni, recueil de légendes historiques sur le 
Sahara de la province de Gonstantine. Depuis mon 
retour à Alger, j'ai reçu la liste de quit manuscrits 
de 'AïnMadhi dont quatre renfermant des ouvrages 
qistoriques peu connus ; puis une courte liste des 
manuscrits de Sidi 'Oqbaq près de Biskra et des 
textes dans les dialectes du Mzab et deOuargla 1 . 



IV 
Une semaine dans le Sahara Oranais - 

Il y avait trois ans que je n'avais vu la jolie petite 
ville de Saïda, lorsqu'au mois de juillet 1886, je me 
trouvai à Oran, libre de pousser une pointe dans le 
Sahara oranais que j'étais désireux de visiter en 
plein été. J'étais accompagné d'un de mes cousins, 
M. Gh. K... membre de la Société de Géographie 
de l'Est, et nous partîmes un matin pour refaire la 
route bien connue d'Oran à Tizi en passant par 
Tlemcen et Bel Abbès : nous arrivâmes à Saïda à 
sept heures du soir. La ville a continué à se déve- 
lopper et la long'ue avenue qui va de la redoute à 



1. Extrait d'une lettre adressée à M. Barbier de Meynard, Journal Asia- 
tique, mai-juin 1885. 

2. Bulletin de la Société de Géographie de l'Est, 1886, 3e trimestre. 



15? MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

la gare, est maintenant presque entièrement bordée 
de maisons. La fraîcheur dont on jouissait à cette 
altitude, contrastait avec la chaleur qui nous avait 
poursuivis à Tlemcen, à Bel Abbès et à Tizi, sur- 
tout : c'était avec plaisir que nous respirions un air 
tiède, après avoir subi 40 degrés à l'ombre. 

1 1 Juillet. L'animation habituelle de Saïda, qui est 
toujours le grand marché du Sud, s'accroît encore 
par les préparatifs de la fêle du 14 juillet; quatre 
jours à l'avance, la grande place et les maisons 
environnantes commencent à s'orner de guirlandes 
de lauriers-roses, seule verdure qui puisse résister 
quelque temps au soleil ; on en couvre aussi les 
poteaux qui supportent les écussons, les drapeaux 
et les arcs de triomphe: des affiches en couleurs 
vives annoncent en style non moins flamboyant des 
réjouissances dont l'écho ne nous arrivera guère en 
plein désert. Mais, comme contraste, la température 
est si douce que si ce n'était quelques cavaliers 
arabes, passant au grand galop de leurs chevaux, 
on se croirait dans une petite ville de l'Est de la 
France. Demain, nous partons pour Mécheria : en 
attendant, nous passons une agréable soirée en 
compagnie de M. Lapaine, administrateur de la com- 
mune mixte. 

12 juillet. — Le départ a lieu à sept heures du 
matin, et, pour le dire en passant, la gare de 
Saïda est une des plus mal tenues de la ligne franco- 
algérienne. Nous laissons à droite le village nègre et 
nous entrons dans les collines d'une terre argileuse 
griseet luisante, autour desquelles la voie s'enroule 
comme un lacet. Bientôt reparaissent à droite et à 



NOTES DE VOYAGE 153 

gauche des campagnes bien cultivées, surtout 
aux environs de 'Aïn elHadjar: le chemin de fer 
serpente au milieu des vignes, des jardins et (1rs 
champs ; 'Aïn el Hadjar (la source de la pierre) 
avec ses ateliers d'alfa comprimé, nous apparaît 
comme un bourg- considérable et de grand avenir. 
Mais en approchant de Tafaroua, la végétation 
devient rare; quelques thuyas et d'énormes chai- 
dons nous donnent pendant quelques minutes 
l'illusion d'une forêt, après quoi commence la plaine 
déserte ; à droite les restes d'un blockhaus crénelé : 
au fur et à mesure que nous avançons, nous trouve- 
rons en plus grand nombre ces retranchements qui 
témoignent des soins que l'on prend enfin pour 
maintenir la sécurité du pays. Au milieu d'immenses 
espaces incultes, Khalfallah, composé de trois ou 
quatre maisons : le soleil commence à se faire sentir; 
à Bordj 'Abd el Oâder, une construction en bois, en 
plein désert : pas un arbuste à l'horizon, quelques 
touffes d'herbes grisâtres, et à droite, à l'extré- 
mité d'un éperon de collines, la blancheur d'une 
qoubbah se détache sur le ciel. Peu à peu, des 
vapeurs s'amassent; nous approchons du pays du 
mirage : après avoir passé, à Modzbah Sfid près 
des restes d'un bordj et laissé à notre droite l'em- 
branchement de Merhoum, nous entrons dans les 
plaines d'alfa et sous un ciel gris de plomb, nous 
voyons miroiter à l'occident des lacs imaginaires 
qui reflètent des forêts fantastiques ; tantôt c'est un 
port avec ses digues, tantôt une île ou deux pres- 
qu'îles' avec deux bras de mer. Le mirage est plus 
beau que la réalité : Tin Brahim ne nous présente 



154 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

qu'une gare fortifiée au milieu de quelques gourbis 
couverts d'alfa : enfin à Hassi el Madani, l'horizon 
se ferme par une chaîne de montagnes qui relève la 
monotonie de la plaine ; à gauche, quelques ruines ; 
à droite une maison arabe isolée au milieu d'un 
bouquet d'arbres : bientôt, au pied d'une chaîne 
de rochers, on aperçoit la ligne blanche des chotts. 
La station du Kreider (et plus exactement Khaidher) 
est au milieu, et la chaleur, réfractée par la couche 
de sel est devenue insupportable. C'est là que nous 
déjeunons, mais il faut acheter son repas à la sueur 
de son front en allant le chercher à vingt minutes 
de la gare et en traversant une place balayée par des 
courants d'air chaud qui semblent avoir passé sur des 
champs de braise. Le village n'est composé que d'une 
rue où se dessèchent quelques arbustes trop jeunes 
pour donner le moindre ombrage : la mairie, l'école 
et la gendarmerie occupent le même bâtiment, mais 
on peut douter que les deux premières fonctionnent 
auKreider ; quoiqu'il en soit, les maisons paraissent 
bien bâties ; le pays est sain en dépit de la chaleur 
qui est forte ; il est vrai qu'en hiver le thermomètre 
descend au-dessous de zéro. On n'est pas habitué à 
voir des voyageurs au mois de juillet; aussi dans 
une auberge, silencieuse comme le château de la 
Belle au Bois Dormant, fallut-il secouer patron et 
garçons avant de pouvoir les décider à interrompre 
leur sieste pour nous improviser un déjeuner. 
Tout n'est pas brûlé au Kreider, cependant ; une 
maison blanche, couverte de tuiles rouges, au milieu 
d'un jardin et abritée par un rideau de peupliers 
nous rappelle un instant la France. Le bordj, der- 



NOTES DE VOYAGE 1 T>7> 

rière lequel s'élève une qoubbah, est habité par 
la garnison. A droite de la gare est une des sources 
d'eau douce qui permettront de fertiliser ce 
coin de désert à qui elles ont déjà valu le nom 
de Khaidher (petite verdure) ; c'est là qu'une machine 
peu compliquée remplit continuellement les wagons- 
citernes. 

Nous repartons par le fort de la chaleur : la voie 
s'engage de nouveau au milieu deschotts d'une blan- 
cheur de neige, et suit une chaussée étroite qui 
décrit une courbe très prononcée avant d'arriver à 
Bou Gueloul ; la station consiste en une gare fortifiée 
et un bâtiment en ruines ; nous rentrons dans les 
plaines d'alfa et de senqa, au milieu desquelles 
apparaissent parfois quelques chameaux : c'est là 
que s'élèvent les gares crénelées de Rezaïna, nom 
d'une tribu longtemps insurgée et de Bir Senia. 
Avant El Biodh, le ciel qui s'était peu à peu couvert 
de nuages plombés, laisse tomber quelques gouttes 
de pluie ; cette eau est chaude et ne rafraîchit nul- 
lement l'atmosphère, mais nous la recevons et nous 
nous y exposons avec plaisir, et mon compagnon 
fait cette remarque d'une vérité toute locale : « Il 
faut avoir eu chaud comme aujourd'hui pour avoir 
le bonheur d'être trempé jusqu'aux os. » Il s'en 
fallait beaucoup que nous le fussions, il est vrai, et 
cette ondée dura à peine cinq minutes. Le temps 
avance et notre destination n'est plus bien éloignée : 
à droite, s'élève progressivement une chaîne de 
montagnes, où l'on remarque El Ouasa'a (la large), 
les teintes jaunes deTeniet er Remal (le col du sable) ; 
Teniet el Djemel {le col du Chameau) et qui aboutit 



156 MÉIANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

au Djebel 'Antar, au pied duquel est construit 
Mechcria. C'est avec impatience que nous subissons 
un arrêt d'un quart d'heure à la gare de Krabazza, 
où un maigre jardin et quelques acacias présentent 
un peude verdure, au milieu de laquelle s'ébat une 
demi-douzaine d'enfants européens, poussés on ne 
sait comment, et, malgré tout, pleins de santé, un 
beau augure pour le peuplement de l'Algérie. Enfin le 
train arrive à Mechéria, le terme actuel de la ligne 
qui sera poussée l'an prochain jusqu'à 'Aïn Sefra 
(la source jaune) * et nous nous mettons en quête 
d'un gîte. 

Il ne fut pas long à trouver. Le capitaine Empe- 
rauger, chef de l'annexe, à qui j'étais particulière- 
ment recommandé, insista tellement que nous 
dûmes accepter ses offres et le priver de sa chambre 
et de son lit. Comme mon intention était de pous- 
ser jusqu'à Géryville, il s'occupa immédiatement de 
me faire chercher un cheval et des cavaliers et de 
faire avertir le qaïd d'une tribu que je devais tra- 
verser sur ma route. Pendant ce temps, nous visi- 
tions Mechéria. 

13 juillet. A cinq heures du matin, je prends 
congé du capitaine Emperauger et je me mets en 
route pour Géryville, escorté de deux cavaliers 
Tralis, dont l'un a fait toutes les campagnes depuis 
1864. Mon cousin m'accompagne pendant une 
heure dans cette plaine immense et monotone où le 
chih (artemisia alba) et le harmal alternent avec 
l'alfa et le senqa (Lygeum spartum). La route s'étend 

1. [Elle va aujourd'hui bien plus au sud, à Colomb-Bechar]. 



notks de Voyage 157 

à perte de vue, droite el unie^comme le sillage d'un 
vaisseau, el longtemps encore, nous pouvons voir 
en nous retournant, non seulement le Djebel'Antar, 
mais Mechéria. Pour n'être pas chargé, je n'avais 
pris aucun bagage avec moi, pas même une outre ni 
une gourde d'eau, et elles eussent été les bienve- 
nues, car la température, tiède au moment du 
départ, s'échauffait peu à peu, à mesure que le soleil 
montait à l'horizon. Pas une source, pas une lente, 
pas un abri : toutes les heures, un buisson desidrah 
(jujubier sauvage) se distingue par sa verdure un 
peu plus g-aie au milieu des tiges sombres de Y al fa 
(stipa tenacissima), du ztiza? (sorte de joncée) ou 
du chebred : quelques touffes de harmal portent des 
fleurs d'un blanc jaunâtre, semblables à des ané- 
mones. Au sud, les montages de Marlia et de 
'Aouinet bou Draui, ferment l'horizon à plus d'une 
journée de marche. Nous sommes en route depuis 
cinq heures, sans avoir rencontré personne qu'un 
berger qui nous apporte dans une chekoua du lait 
aigre de chamelle étendu d'eau (chenitî). La chekoua 
est une sorte de poche en cuir où l'on aspire la bois- 
son, en soulevant d'une main le fond, et, de l'autre, 
en maintenant l'ouverture en forme de goulot. 
Gomme jamais la chekoua n'a été lavée ni nettoyée 
depuis qu'on l'a tannée, on peut s'imaginer le g"OÛt 
de cuir rance et beurre aigri qu'elle communique 
en été à la boisson qu'elle contient : j'en garde 
l'odeur dans ma barbe pendant plus d'un quart 
d'heure. Mais n'importe, nécessité fait loi et nous 
sommes heureux de cette rencontre, car la chaleur 
s'accroît rapidement. Impossible de garder la 



158 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

moindre partie du corps exposée au soleil qui perce 
même les vêtements trop légers : ma montre est 
brillante à travers l'étoffe de mon gilet ; en même 
temps, des bouffées de vent chaud arrivent coup sur 
coup du sud et répandent dans l'air une poussière 
de sable impalpable. 

Après avoir traversé l'Oued Ezdir, à sec naturelle- 
ment, il me semble que l'étape doit toucher à sa fin. 
« Les puits deSeba'ïn sont-ils loin ? » — « Ba'ïdchouia 
(peu éloigné), et l'un des cavaliers me montre une 
série d'éminences au travers de la route : de là, 
paraît-il, nous verrons Seba'ïn. Je connaissais par 
expérience le sens élastique du BcC'id choaia, mais 
je ne l'estimais à qu'à sept ou huit kilomètres : ce 
jour-là, peut-être sous l'influence dilatoire de la cha- 
leur, le Ba'ïd chouia représentait six lieues. Les Ara- 
bes nomades n'ont aucune idée des divisions de temps 
ou de lieu. Pour la première, ils s'amusent fort du 
mouvement d'une montre et demanderont à chaque 
instant quelle heure il est, sans s'en rendre compte 
aucunement; l'un de mes cavaliers pendant la route 
demandait à ce propos si le jour ne renfermait pas 
plus d'heures en été qu'en hiver puisqu'il était plus 
long. 

Nous arrivons aux hauteurs en question ; d'autres 
leur succèdent ; pas de Seba'ïn ; en revanche, un 
peu plus loin, à douze kilomètres environ du puits, 
à gauche de la route, une ruine, probablement ber- 
bère, affectant la forme d'un rectangle, et appelée 
par les indigènes Kherbat el Djohala (Ruine des 
païens). A quelque distance, nous rencontrons le 
qaïd des Hamyan, 'Abd er Rahmân, qui, prévenu de 



NOTES DE VOYAGE 15'.) 

mon arrivée, venait au-devant de moi à dix kilo- 
mètres. Les salutations finies, il remonte à chevalet 
la distance qui nous sépare de Seba'ïn est franchie 
au galop. Ce fut avec une véritable sensation de plai- 
sir que je m'étendis sur les tapis préparés par les 
soins du qaïd, à l'ombre d'une superbe tente de 
Tlemcen ; la chaleur dépassait certainement cin- 
quante degrés ; il était une heure de l'après-midi. 
Les puits de Seba'ïn (en arabe soixante-dix, bien 
qu'il n'en reste d'apparents que cinq ou six) se trou- 
vent dans l'oued du même nom et sont désignés 
comme ceux du même genre, par l'appelation à'og- 
lah. Ils diffèrent de ceux que j'ai vu chez les Qsou- 
riens des provinces de Gonstantine et d'Alger (Mzab, 
Ouargla, O. Rir') en ce qu'ils sont à fleur de terre, 
creusés dans une croûte pierreuse, maintenus par 
des pierres superposées, non cimentées, au lieu de 
l'être par un coffrage en bois comme dans l'Est. Il 
est certain qu'autrefois ils devaient être plus nom- 
breux dans la provinced'Oran, car, a*u contraire des 
indigènes des Osours, les Arabes ne les entretien- 
nent pas avec soin, négligent de les curer et les lais- 
sent peu à peu se combler par toutes sortes de détri- 
tus. Oui a creusé ces puits? C'est cequ'ilest difficile 
d'établir. Je ne crois pas qu'on puisse les attribuer 
aux Romains, car ils n'offrent aucune trace de ciment 
ni de maçonnerie ; pour quelques Arabes, ils sont 
dus aux Béni 'Amer, puissante tribu aujourd'hui 
bien déchue, mais qui, au xiv e siècle de notre ère, 
s'étendait sur tout le pays compris entre le Djebel 
Amour, les Chotts et les Osours du sud, mais leur 
alliance avec les Espagnols d'Oran les rendit odieux 



1G0 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

à leurs voisins, et l'on attribue à Sidi Ahmed ben 
Yousof le dicton suivant : 

Béni 'Amer, votre territoire est un cercle de Juifs ; 
Votre argent est toujours une rançon. 

Plus tard, cette tribu fut presque tout entière 
déportée au Maroc et, disent les Arabes, on pouvait 
voyager des journées entières sur son territoire sans 
entendre le chant du coq. D'autres traditions, et elles 
me paraissent plus vraisemblables, attribuent la 
construction de ces puits aux Djohala, nom vague 
qui paraît désigner les Berbères antérieurs à l'inva- 
sion musulmane ; ils remonteraient donc à une épo- 
que où le Sahara était plus arrosé et, partant, plus 
cultivé qu'aujourd'hui. Les plus curieux sont ceux 
de Hassi Hadhir, situés dans un massif montagneux, 
au nord de la route qui va de Seba'ïn à Tismoulin. 

L'eau des puits de Seba'ïn est lég-èrement saumâ- 
tre ; elle méfait néanmoins aussi grand plaisir que 
la dhiffa du qaïd : au traditionnel méchoui (mouton 
rôti), succéda le merdoud (potag-e au safran et aux 
pâtes), particulier à la province d'Oran, puis le tad- 
jin et après un repas de deux heures, nous repar- 
tîmes pour Tismoulin, où nous arrivâmes sans autre 
incident que la rencontre de quelques gazelles. 

Ce campement est au fond d'une dépression et 
possède plus de puits que Seba'ïn. Gomme ceux-ci, 
ils sont à fleur de sol ; quelques-uns sont comblés ; 
d'autres renferment des matières en décomposition ; 
un petit nombre seulement fournit de Teau douce. 
Le sol est couvert de 'allai (artemisia judaïca), 
plante odorante comme le romarin, de hint el ibel 



NOTES DE VOYAGE 161 

(blé des chameaux), de zafzaf\ de 'adhidet de buis- 
sons épineux de koudad. Les environs sont bientôt 
visités ; d'une colline voisine, on domine les trois 
ou quatre tentes et, au loin vers l'Est, on voit, éclai- 
rés par les rayons du soleil couchant, le Djebel Tisiou 
et le Djebel Moghris où je déjeunerai demain. En 
revenant au camp, je croise trois moutons qu'on 
amène, et qui, la tête basse, semblent se douter du 
rôle qu'on leur destine dans la dhiffa de ce soir. Le 
qaïd tient décidément à me laisser un bon souvenir 
de Tismoulin et mes cavaliers ne se sentent pas 
d'aise à l'idée du festin qui se prépare. Pendant que 
Ton apprête la dhiffa, je reste à causer devant ma 
tente avec 'Abd er Rahnian et quelques indigènes ; 
comme de coutume, la conversation a la France et 
ses merveilles pour sujet ; les questions baroques se 
mêlent aux observations sensées : combien y a-t-il 
de moutons en France *? Qu'y mange-t-on en l'ait de 
viande ? Est-il vrai qu'on y élève les porcs par trou- 
peaux ? Le télégraphe va-t-il jusqu'à Marseille, et, 
dans ce cas, comment s'y prend-on pour faire tenir 
les poteaux dans la mer? 11 faut expliquer ce qu'est 
un cable sous-marin et, bientôt après, un des assis- 
tants demande des renseignements sur une tente 
merveilleuse qui, parait-il, vole en l'air sans le 
secours du vent ou d'aucune machine. Donner en 
arabe des détails sur la fabrication du gaz hydro- 
gène serait un peu compliqué ;je préfère m'en tenir 
à la description des montgolfières à air chaud pour 
être mieux compris de mon auditoire. Mais c'est en 
vain qu'à mon tour je cherche à tirer d'eux des ren- 
seignements sur l'histoire des llamyan lorsqu'ils 

11 



1()'2 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

habitaient entre Ouargla et Touggourt, avant d'être 
dépossédés par les Saïd'Otba et les Mekhadma, leurs 
plus lointains souvenirs remontent à peine aux der- 
niers temps de la domination turque. Pendant cet 
entretien, le soleil s'est couché ; les oiseaux se ras- 
semblent de toutes parts autour des puits et trois 
chacals se glissent jusqu'aux plus éloignés en se dis- 
simulant derrière les touffes d'herbes. On sert la 
dhiffa à laquelle je ne fais guère honneur, au grand 
regret du qaïd, et j'espère enfin me reposer. 

Mais la nuit fut accidentée ; le sirocco s'était remis 
à souffler et vers minuit, je fus réveillé autant par 
ses sifflements que parles cris du qaïd avertissant 
mes cavaliers que la tente où je dormais était 
secouée par le vent d'une façon inquiétante. Les 
énormes poteaux qui la soutenaient vacillaient déjà, 
et il eut été dangereux d'en recevoir un sur la tête 
ou les jambes ; il n'était que temps de consolider les 
piquets de l'extérieur. 

14 juillet. — Nous nous mettons en route vers 
l'Est à quatre heures du matin ; le voyage se passe 
comme la veille, mais nous faisons halle plus tôt, 
car le frère d'un qaïd des Trafis que nous rencontrons 
tient absolument à me donner l'hospitalité ; j'ac- 
cepte, à condition que nous ne resterons pas plus 
d'une demi-heure, car je veux arriver à Géryville 
avant la nuit. Aussi je m'oppose formellement à ce 
qu'on tue un mouton, ce qui ne laisse pas que d'affli- 
ger mon escorte qui a un faible pour la viande à bon 
marché. Une poignée de dattes, une jatte de lait 
aigre et une tasse de café, voilà tout notre déjeuner 
et nous remontons prompteinent à cheval. Entre le 



NOTES DE VOYAGE 163 

Djebel Tisiou et le Djebel Moghris,nous rencontrons 
les puits de Mogran dont l'un a été réparé par les 
soins des Français. On est en train d'abreuver des 
troupeaux et il semble que l'on assiste à une vérita- 
ble pastorale: les moutons et les chèvres se pressent 
autour des abreuvoirs, tandis que les chameaux, 
gravement alignés, allongent le cou pour avaler une 
gorgée d'eau, se retirent un instant, puis reviennent 
majestueusement à la charge et boivent à leur aise 
pendant une heure, comme des êtres qui ont à faire 
leur provision d'eau pendant quatre ou cinq jours. 
Nous côtoyons l'éperon montagneux du Moghris 
et la plaine d'alfa et de chih commence à se couvrir 
des fleurs violettes du gouiza. Enfin nous finissons 
par apercevoir au loin, dans une chaîne de montagnes, 
le col qui donne accès dans le plateau déprimé où 
l'on a construit Géryville. Avant d'y arriver, nous 
faisons une courte halte pour nous rafraîchir chez 
un berger et nous nous engageons dans le défilé. 
Bientôt nous rencontrons l'Oued Beyodh, où coule 
de l'eau, et, autour des fermes, quelques peupliers, 
les premiers arbres depuis que nous avons quitté 
Saïda, car on ne peut compter pour tels, les malheu- 
reux faux-poivriers deMécheria. Le chemin remonte 
le cours de l'Oued, et de détours en détours, nous 
touchons enfin à Géryville : tout d'abord, nous 
passons devant la redoute, bâtie sur une hauteur, 
puis devant les jardins du cercle. La ville était à peu 
près déserte : toute la population, française et indi- 
gène, assistait aux courses données en l'honneur du 
14 juillet : j'eus de la peine, pour mon compte, à 
trouver un lit, carGéryville ne possède pas d'auberge, 



164 



MELANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 



mais ma soirée fut courte, et les chants de la légion 
étrangère et du reste de la garnison, qui se prolon- 
gèrent, paraît-il, assez tard dans la nuit, n'eurent 
pas le don de m'éveiller : les 130 kilomètres que 
je venais de faire, par une chaleur accablante, étaient 
le meilleur des oreillers. 

15juillet. Ma première visite est pour le lieulenant- 
colonnel Fossoyeux, commandant du cercle de 
Géryville. Informé de mon arrivée, il m'avait fait 
chercher la veille, mais ailleurs que sur mon matelas. 
Son accueil fut des plus bienveillants, et ma jour- 
née se passa en compagnie des officiers du bureau 
arabe. Géryville n'a de remarquable que le jardin 
du cercle parfaitement entretenu : ses pêchers sont 
célèbres, mais, cette année, le froid a détruit la 
récolte. Outre la redoute, la ville se compose de 
quelques quartiers, coupés par des rues à peu près 
droites, mais fort mal pavées : peu d'Européens, 
presque tous cabaretiers et marchands de comes- 
tibles. La grande place qui s'étend entre la redoute, 
le bassin et la ville, ombragée d'un côté par de beaux 
acacias, serait remarquable si elle n'était pas sur 
une pente inégale. 

C'est Géryville qui fut une des dernières étapes 
du malheureux Palat, sur le compte duquel ont couru 
bien des légendes. Après avoir passé par Saint-Cyr 
où il avait tenté deux fois de se suicider, ancien 
officier de bureau arabe, sorti de l'armée, puis 
réintégré lors de la campagne de Tunisie, sorti 
encore une fois, écrivain brillant et coloré, sans 
autre bagage scientifique, il n'avait plus d'autre 
ressource que l'entreprise follement imaginée, plus 



NOTES DE VOYAGE 165 

follement encore exécutée où il périt. Le chemin lf 
moins dangereux pour arriver à Tonbouktou était le 
Sénégal et le Niger : une tentative qu'il fil de ce côté 
échoua; à plus forte raison, colle qu'il essaya par le 
Touat et le pays des Touaregs, d'autanl que Palat, 
quoi qu'on en ait dit, n'avait qu'une très mince 
connaissance de l'arabe parlé et ne pouvail nulle- 
ment se faire passer pour un indigène, bien qu'il en 
eût adopté le costume. Sa dernière correspondance 
renferme des plaintes contre les bureaux arabes, 
plaintes absolument injustes, dernier écho des 
rancunes qu'il avait cherché à satisfaire dans certains 
de ses romans : Mariage cV Afrique, Fleur d'aï fa, etc. 
Voilà pour la conception du plan. Quant à l'exécu- 
tion, elle fut aussi mal combinée. Le ministère de la 
guerre aurait refusé toute mission à l'ancien lieute- 
nant ; celui-ci fut appuyé d'un autre côté, mais on 
n'eut pas le courage d'agir franchement. Il fallait, 
ou avouer Palat et lui donner en ce cas une 
escorte suffisante et l'appui qui faisait cesser les 
accueils trop froids, ou le désavouer et le faire 
arrêter s'il essayait de franchir la frontière du Sud, 
pour ne pas être engagé par son assassinat dans une 
guerre qu'on voulait éviter. Le moyen terme qu'on 
adopta fut la première cause de sa perte. Quant aux 
froissements qu'il eut à subir, ils s'expliquent aisé- 
ment : n'étant pas officiellement recommandé, il 
n'avait nul droit à une aide et à une protection qui 
cependant lui eussent été accordées s'il n'avait lui- 
même semblé prendre plaisir à s'aliéner ses anciens 
camarades de régiment ou de bureau arabe, anciens 
condisciples de Saint-Cyr, en vivant systématique- 



166 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

ment à l'écart en affectantde ne point faire de visites 
à l'autorité militaire, alors toute-puissante dans le 
Sud et toujours disposée à rendre service, j'en ai fait 
maintes fois l'expérience. Au contraire, il donna sa 
confiance à un des Oulad Sidi Cheikh qui le trompait, 
en lui promettant plus qu'il ne voulait ou pouvait 
tenir, se faisant paver les services qu'il savait ne pas 
rendre et qui, je tiens à préciser les faits, tournait 
en ridicule, dans un dîner à Brezina, le voyage qui 
devait se terminer si tragiquement. Quant à la 
réception de Palat à El Goléa, réception sur laquelle 
des journaux aussi mal informés que possible ont 
débité tant d'erreurs, elle était toute naturelle. Le 
r.om mandant D — * que je connais personnellement, 
et dont je n'ai eu qu'à me louer pendant mon voyage 
au Mzab et à Ouargla, n'était pas prévenu hiérarchi- 
quement et, partant, devait agir comme il l'a fait. Il 
offrit ses bons offices à Palat qui les refusa net et se 
plaignit ensuite d'être abandonné. J'ajouterai que 
le malheureux voyageur, eût-il réussi à pénétrer dans 
In Salah, n'aurait jamais pu recueillir, sans exciter 
les soupçons et cent fois le dang-er d'être tué, la 
moitié des renseignements qui ont été publiés dans 
le Bulletin de Correspondance Africaine de 1885. 
16 juillet. Mescavaliers m'ont faithier leurs adieux: 
l'un retourne à Mécheria, l'autre dans sa tribu. Deux 
douros de pourboire m'ont valu des bénédictions à 
revendre, et si le ciel m'accorde le quart des souhaits 
qu'ils ont formés, mon bonheur est assuré dans ce 
inonde et dans l'autre. Aujourd'hui, je me mets en 

I. |ll s'agit du commandant Didier, mort depuis, lieutenant-colonel en 
retraite, a Gherchel]. 



NOTES DE VOYAGE 107 

route pour le Nord et Saïda : le temps ne me 
permet pas de pousser plus loin dans le Sud. C'est 
une méchante carriole qui nous emmène, l'inter- 
prète du bureau arabe, un ancien sous-officier établi 
à Saïda et moi : de cette manière, le voyage sera 
moins monotone. Nous reprenons, pour sortir de 
Géryville, la route suivie l'avant-veille, puis, tour- 
nant vers le nord-ouest, nous nous engageons dans 
une plaine monotone jusqu'au défilé de Kheneg el 
Azir (le col du romarin), célèbre dans les chansons 
des soldats. Après déjeuner, nous nous remettons 
en route, et, au sortir du col, nous voyons s'effacer 
progressivement le Djebel Ksel, au pied duquel est 
Géryville. La plaine unie recommence: après lerelai 
de Ben Hattab, où l'on est occupé à nettoyer un 
puits dont la margelle est effondrée, nous voyons 
briller au soleil la ligne argentée du chott. Les ga- 
zelles reparaissent; une d'elles., blessée par le con- 
ducteur de la voiture, nous échappe et disparaît 
bientôt dans les touffes d'herbe qui garnissent l'ap- 
proche deKhadhra : celle-ci s'annonce parla qoubbah 
de la sainte du même nom. Des roseaux plus hauts 
que des arbustes marquent l'entrée de la route clans 
le chott : la chaleur redouble, et c'était sans doute 
dans l'espoir de rafraîchir la température que, 
d'après la légende, les Djohala (païens) ont essayé de 
créer une mer en cet endroit. Les projets de mer 
intérieure ne datent pas d'aujourd'hui : la crédulité 
humaine a des précédents. Le résultat de cette ten- 
tative, impie aux yeux des Musulmans, fut le chott, 
aussi impropre à la culture qu'à la navigation. 
Puisse cette tradition servir de leçon, même de nos 



168 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

jours ! Aïn Sfisifa {la source du petit peuplier) nous 
apparaît de très loin comme assez riante, à cause de 
ses murs blancs ombragés de peupliers, mais, quand 
nous nous approchons, elle ne nous présente plus 
que l'image de la désolation. Je ne crois pas avoir 
jamais rien vu de plus lugubre que ce caravansérail, 
perdu dans l'immensité, près de chotts brillants et 
brûlés par le soleil : le qsar de Bokliari, l'oasis de 
Sidi Raclied, la colline de sable de Mellala, entre 
Ouargla et le Mzab, les ruines de Sedrata enter- 
rées à demi sous les dunes, les rivages abrupts du 
Rif marocain, n'avaient pas à ce degré ce caractère 
de tristesse contrastant avec la lumière du soleil. 
L'endroit est malsain et, depuis 1882, le cimetière 
ne renferme pas moins de 17 tombes, bien que les 
quelques soldats qui y tiennent garnison soient 
fréquemment relevés. Derrière le bordj, près duquel 
s'allonge un rideau de peupliers, la source d'eau 
douce jaillit au milieu d'un marais, entouré de col- 
lines de sable où l'on a planté des tamarix. J'eus 
l'imprudence de m'asseoir à leur ombre pendant une 
heure pour contempler un beau coucher de soleil et 
j'en portai la peine dès le surlendemain. 11 ne fallait 
pas songera passer la nuit dans les chambres basses, 
étouffantes du bordj, peuplées d'ailleurs de scor- 
pions, de cancrelats et de rats : nous préférons nous 
étendre sur le sable moelleux de la dune et dormir 
en plein air, enveloppés dans nos couvertures. 

Jl juillet. On part à quatre heures du matin pour 
arriver à Khalfallah avant la grande chaleur ; la 
route, monotone comme la veille, n'est interrompue 
que par une halte au caravansérail d'El Mai", saccagé 



NOTES DE VOYAGE 169 

avec fureur par les insurgés et que l'on n'a pas encore 
rétabli; les plafonds effondrés, une partie des revê- 
tements extérieurs arrachés, les caves à demi com- 
blées, tout ce que la rage de nuire peut s'imaginer, 
rien n'y manque, et une large amnistie permit plus 
tard aux auteurs de ces crimes de rentrer sans être 
inquiétés sur le territoire français. Vers 9 heures du 
matin, nous sommes à Khalfallah, le terme de mon 
voyage : c'est ici que le soir, nous reprendrons le 
train pour Saïda ; la journée est longue : à midi, 
tout est endormi ; le soleil est brûlant ; la vie paraît 
absolument suspendue ; bêtes et gens font la sieste ; 
les bâtiments ont l'air de dormirau milieu d'unsilence 
absolu. C'est en vain que j'essaie de trouver quelque 
chose à visiter dans les environs, rien à voir, en 
dehors d'un puits fait comme tous les puits et 
d'un cimetière renfermant huit tombes couvertes 
d'herbes desséchées ; c'est encore un souvenir 
des massacres de 1881 ; le temps s'écoule peu à peu 
et à 5 heures nous montons en chemin de fer pour 
Saïda où m'attendait M. Lapaine. 

Le lendemain, à 4 heures du matin, je repartais 
pour Alger, où j'arrivais à 10 heures du soir empor- 
tant de ma trop courte excursion un bon souvenir, 
malgré la chaleur, la fatigue et un accès de fièvre 
qui me dura sept heures, résultat de mon séjour à 
Aïn Sfisifa. 



CHAPITRE V 

LES CHEIKHS DU MAROC AU XVI e SIÈCLE ' 

T. H. Weir. The shaikhs of Morocco in the XVI e century, 
with a map. Edimbourg-. G. INlorton, 1904, in-8. 

Le xvi e siècle marque une époque décisive dans 
l'histoire du Maroc. Les troubles intérieurs sem- 
blaient au début devoir favoriser la conquête étran- 
gère, et l'on était fondé à prévoir qu'il deviendrait 
la proie du Portugal, comme le reste du Maghreb, 
jusqu'à Tripoli, celle de l'Espagne. La dynastie des 
Béni Ouattas, branche cadette de celle des Béni 
Merin, qui représentait le pouvoir central, n'avait 
plus d'autorité nulle part : aussi bien dans le 
Rif que dans l'Atlas ou le Tafilalet, les Berbères se 
rendaient indépendants : des principautés s'élevaient 
dans chaque ville tandis que successivement, les 
Portugais procédaient à la conquête des ports et 
étendaient leurs relations et leur influence dans 
l'intérieur. 

La décadence fut arrêtée par l'élan donné parles 
confréries religieuses, grâce auxquelles des chérifs, 
non pas issus des Idrisides, les anciens souverains 
du pays où ils ont encore d'innombrables représen- 
tants, mais venus du Sud, mirent la main sur le 
pouvoir. Ils constituèrent une dynastie qui se trouva 
en état, non seulement de lutter contre les Portugais, 

I. Revue historique, 1904. 



LES CHEIKHS DU MAROC 171 

dont la domination ne se releva pas de la défaite 
éprouvée à l'Oued Mekhâzin, mais aussi de tenir tète 
aux Turcs qui, devenus maîtres de l'Algérie, et plus 
tard de la Tunisie, voulurent détrôner les sultans 
de Fâs, comme ils avaient fait de ceux de Tlemcen 
et de Tunis. 

Au milieu des troubles et de l'anarchie, lescliérifs 
saadiens qui avaient fait leurs preuves en attaquant 
les Portugais établis sur la côte de l'Atlantique et 
leurs alliés indigènes, surent se concilier l'appui de 
la toute-puissante confrérie des Chadelia, tandis que 
les rivaux de ces derniers, les Qadiria, favorisaient 
les derniers Mérinides et leurs alliés, les Turcs 
d'Alger. La victoire se déclara pour les premiers el, 
en 956 hég. (1549), le chérif Mohammed el Mahdi, 
déjà maître de Miknâsah et de Maroc, fît son entrée 
à Fâs, la troisième capitale de l'empire. Il n'en resta 
pas toujours le maître incontesté ; les Algériens, 
conduits par Salah-Raïs, occupèrent Fâs. Mais 
El Mahdi y rentra après avoir chassé le fantôme de 
roi imposé par les Turcs. Des guerres civiles écla- 
tèrent parmi ses successeurs, mais la première 
dynastie des chérifs ne s'en maintient pas moins dans 
un tel état de puissance, qu'à là fin du xvi e siècle, 
un de ses princes, El Mansour, put soumettre le 
Touat et envoyer une armée conquérir Tonbouktou. 

Jusqu'à présent, l'histoire de cette époque n'avait 
été écrite qu'à l'aide des sources européennes, espa- 
gnoles, portugaises et françaises, en tête desquelles 
figuraient, à juste titre d'ailleurs, Léon l'Africain, 
Marmol et Diego deTorres. Les historiens indigènes, 
biographes ou chroniqueurs, qu'on n'a du reste 



1 7*2 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

commencé à publier que depuis peu, n'étaient pas 
utilisés. Leur importance est cependant capitale, si 
Ton song-e qu'ils nous ont conservé dans le détail les 
mouvements des confréries religieuses, qu'il est 
indispensable de connaître si l'on veut se rendre 
compte de l'histoire du Maroc et sur lesquels les 
écrivains européens contemporains sont muets ou 
très incomplets. 

Pour le seizième siècle, par exemple, on peut 
citer comme sources indigènes, outre la compilation 
d'Es Salaoui i, El Ofrâni, Nozhat el Bâdi 2 ; 
Mohammed el Qâdiri 3 ; Mohammed el Mahdi, 
Momtï el Asmâ 4 ; Ibn el Qâdhi, Djadzouat el 
Iqtibâs* ; El Kettâni, Solouat el Anfàs* ; Ahmed 
Baba de Tonbouktou ; Neil el Ibtihùdj "> ; 'Abd es 
Salâm el Qâdiri, Ed Dorr es Sani $ ; Mohammed ed 
Dilai : Natidjah el tahqiq 9; El Ofrâni, Kitâb 
Safouah 10, et surtout Mohammed ben Ali ibn 'Asker, 



1. Kitâb el Istiqsà, Le Caire, 4 v. in 8, 1904 hég. 

2. Publié à Fàs, in-4, et à Paris avec une traduction française par 
0. Houdas, 1889, 2 v. in-8. 

3. Fàs, 1409 hég., 2 v. in-4. [Une traduction française est en cours de 
publication, le t. 1 a paru à Paris, en 1913]. 

4. Fàs, 1305 hég. et 1313 hég., in-4. 

5. Fàs, 1309 hég., in-4, La Dorrat el Hidjàl du même auteur, conti- 
nuation du Dictionnaire bibliographique d'Ibn Khalliqân, et dont un exem- 
plaire existe à la Bibliothèque Universitaire d'Alger, n'a pas encore été 
publiée. 

6. Fàs, 1316 hég., 3 v in-4. Cet ouvrage manque dans la liste donnée 
à l'appendice E, où l'auteur énumère les sources de l'histoire du Maroc au 
xvie siècle, publiées à Fàs [cf. sur cet ouvrage : R. Basset, Recherches 
hibliof/raphiques sur les sources de la Salouat el Anfàs dans le Recueil de 
///>'/no/res et de textes des Professeurs de l'Ecole supérieure des Lettres, 
Alger, 1905, p. 1-47]. 

7. Fàs, 1317, in-4. Il est également oublié dans l'appendice E. 

8. Fàs, 1303 hég., in-4. 

9. Fàs, s. d., in-4. 
10. Fàs, s. d., in-4. 



LES CHEIKHS DU MAROC 173 

Daouliat en Ndchir 1 . Cet ouvrage, écrit en 1575, est 
précieux pour l'histoire des luttes dans lesquelles 
l'auteur joua un certain rôle, car il périt à la bataille 
de l'Oued el Mekhazin (El Qasr el Kebir) en com- 
battant dans les rangs du prétendant El Motaouakkel, 
allié des Portugais el de D. Sebastien, contre le 
cliérif 'Abd el Melik. On sait que ces trois rois y 
perdirent la vie (4 août 1578). 

M. Weir a trouvé dans ce livre qui est un diction- 
naire biographique des principaux personnages 
religieux du x e siècle de l'hégire, des renseignements 
intéressants sur la vie civile et religieuse du Maroc 
au xvi e siècle ; il a su en composer un volume 
agréable à lire et qui, pour beaucoup, sera une révé- 
lation. Il est regrettable qu'en dehors d'Ibn 'Asker et 
d'El Ofrâni, il n'ait pas utilisé les auteurs cités plus 
haut et dont il nous donne une liste incomplète à la 
fin de son livre (appendice E). Il est également 
regrettable qu'il ait systématiquement négligé de 
citer les sources étrangères, qu'on avait le tort de 
consulter seules autrefois 2 . Il renferme également 
une certaine quantité d'erreurs et d'omissions dont 
je ne relèverai que les plus importantes. 

P. xni, parmi les commentateurs du Qorân, il 
oublie le principal : Et Tabari. — P. xvi. La Bordah 
a été traduite aussi en italien, en persan, en turk 
et en berbère : cette dernière version est inédite. — 
P. xxvn, le rite malékite est très répandu en Egypte ; 



1. Fus, 1308 hég., in-4. [Une traduction française a été publiée à Paris, 
1913, 1 v. in-8]. 

2. Un ouvrage actuellement sous presse, Etablissement des chérifs au 
Maroc et leurs relations avec la régence d'Alger, par M. Cour, comblera 
cette lacune [L'ouvrage a paru à Paris, 1904, in-8]. 



174 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

il l'est même plus que le rite chaféite. — P. xxxvi la 
qualification de « patriote algérien » donnée à Abd 
el Oâder prouve que M. Weir ne se rend pas compte 
de la lutte soutenue par l'ancien émir contre la 
France. — P. xlh, l'auteur confond le Zàb qui est 
dans la province de Gonstantine et peuplé d'ortho- 
doxes, avec le Mzâb, dans la province d'Alger, où se 
trouve un centre important d'hérétiques. — Ibid. : les 
lectures lbadee et Ubbadee sont fautives ; il faut lire 
Abadi. — P. xlvi, en relevant une erreur d'Ibn'Asker, 
l'auteur en commet une autre, en faisant de 'Aroudj 
(qu'il appelle Arrooj) et de Barberousse un seul 
personnage ; Barberousse était le surnom donné par 
les chrétiens à Khair eddin. —P. 48 'Aroudj n'avait 
pas le titre de bey qui ne fut porté par aucun des 
chefs d'Alg-er (beylerbeys, pachas et deys), mais de 
Raïs comme le montre l'inscription de Cherchel 
que j'ai publiée il y a une vingtaine d'années (1884). 
P. 51, il n'était pas Turcoman d'orig-ine. — lbid. : ce 
furent les armes des Espagnols et de leurs alliés 
arabes qui obligèrent 'Aroudj à quitter Tlemcen. — 
P. 123 : il est inexact qu'Ahmed ben Yousef avait 
sa demeure à Milianah (il y fut seulement enterré) 
et qu'il passa la dernière partie de sa vie à Tlemcen. — 
P. 195, au lieu de Salih pacha, lire Salah Raïs. — 
Appendice A : prédicateurs de la Djami'l Qaraouin, 
Aboul'Abbâs Ahmed es Sanhadji, mort en 1515, 
plus exactement le 10 septembre 1515 (1 er châbân 
721, d'après la Dorrat el Hidjàl, s. v.). — Appendice 
B, généalog-ie des chérifs sàadiens ; il faut, aux 
deux fils de Mohammed el Mahdi, ajouter 'Omar 
et 'Abd el Moumen ; à Zeïdân, lils de Mansour, il 



LES CHEIKHS 1)1 MAROC 17T) 

faut ajouter 'Abd allali, Abou Fâres et El Manioun. — 
F. ceci : dans la généalogie des B. Ouattâs, l'auteur 
a oublié 'Ali, fils d'Abou'l Hadjdjadj Yousof, fils d'El 
Mansour, oncle de Mohammed Cheïkh, qui succéda 
à BouZekri et fut tué en 803 de l'hégire. Ahmed, fils 
de Mohammed el Bortoghali, eut deux fils : Abou 
Bekr et Nàser el Oasri. — Appendice D : généalogie 
des chérifs idrisides : 'Omar était le fils et non le 
frère d'Idris II qui fut le seul fils d'Idris I. 



CHAPITRE VI 

UN ÉPISODE DE LA DEUXIÈME MISSION FLATTERS 1 

F. Patorni. Les tirailleurs algériens clans le Sahara; rails 
faits par trois survivants de la mission Flatters, Constan- 
tine, 1884, in-8.) 

L'histoire du désastre de la mission Flatters et les 
terribles péripéties de la retraite des survivants à la 
catastrophe du 16 février 1881, ne nous sont connues 
que par les récits des indigènes, soldats et chameliers, 
qui parvinrent à regagner l'Algérie. On eût pu cepen- 
dant, même après la mort de Pobéguin, en agissant 
avec promptitude et décision, sauver un des Français 
qui faisaient partie de la mission et obtenir des ren- 
seignements plus surs et mieux coordonnés qui 
auraient peut-être jeté quelque jour sur la décision 
inexplicable prise, dit-on, par le lieutenant de 
Dianous sur l'avis du moqaddem des Tedjinis. D'après 
des renseignements qui m'ont été communiqués à 
Ouargla, l'ingénieur Santin, empoisonné comme 
presque toute la colonne par les dattes mêlées de 
falezledj, vendues par les O. Mesa'oud, resta en 
arrière et disparut dans un accès de délire; mais, 
revenant à lui, il se trouva dans la situation du 
premier des tirailleurs dont M. Patorni a traduit la 

1, Bulletin de Correspondance africaine, 1885, fasc. l-II, p, 166-167. 



UN ÉPISODE DE LA DEUXIEME MISSION 1LATTERS 17/ 

déposition. Sa qualité d'Européen lui enlevant toute 
chance de salut s'il tombait aux mains des Touaregs 
et des Cha'anba, il vécut pendant quelques semaines, 
avec un tirailleur abandonné comme lui dans une 
grotte, à proximité d'un puits. Mais, bien qu'ils 
prissent la précaution de ne sortir que la nuit, leurs 
traces furent découvertes par un Touareg qui en 
informa ses compagnons : une embuscade fut dressée 
et les deux malheureux furent assassinés par ceux 
qui excitaient à un si haut degré les sympathies de 
M. Duveyrier, l'un des promoteurs les plus ardents 
de la mission, telle qu'elle fut organisée. Il serait à 
désirer que les dépositions des indigènes survivants 
fussent traduites et publiées avec le soin minutieux 
que M. Patorni a apporté dans l'interrogatoire des 
tirailleurs qui ont comparu devant lui : on saisira 
l'importance de ce travail si on le compare aux 
documents édités d'une façon sommaire en 1882 
par le gouvernement général de l'Algérie 1 . 

Le premier d'entre ces tirailleurs, Ahmed ben 
Mes'aoud ben Djainna, accompagna la mission jus- 
qu'à ce que, empoisonné le mars, il resta en arrière 
de la colonne; il fut recueilli par des Cha'anba 
insoumis et conduit par eux chez Ahitaghel où il 
servit quelque temps comme esclave et où se trouvaient 
quatre autres prisonniers. De là il parvint à gagner 
In Salah (qu'il appelle Tin Salah). La version recueillie 
par M. Patorni est ici en désaccord avec celle publiée 
dans l'ouvrage cité plus haut. D'après la première, 



1. Deuxième mission Flatlers, historique et rapports, Alger, 188-, in-8 
(uou mis duiis le commerce). 

12 



178 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

il se serait évadé et au bout de 21 jours, il aurait 
rencontré une caravane du ïouat (p. 36); suivant la 
seconde, cette caravane l'aurait amené de la résidence 
d'Ahitaghel à In Salah, du plein gré de ses maîtres. 
Dans cette ville dont il donne une description intéres- 
sante, il se plaça sous la protection de 'Abd el Qâder 
b. Badjouda et grâce à lui, put regagner El Goléah, 
par Metlili et Laghouat. Les auteurs des deux der- 
nières relations, 'Aliben Mesaïet Mes'aoudben Sa'ïd 
échappèrent ensemble à la catastrophe de Hassi 
Asiou et vécurent quelque temps esclaves chez les 
Touaregs ; cependant leurs dépositions présentent 
entre elles de notables divergences. Ainsi, d'après le 
premier, avant d'être recueillis, ils se séparèrent 
pendant quelques jours et faillirent mourir de priva- 
tions. Le second ne mentionne pas ces détails : bien 
plus, dans le texte recueilli par la commission d'en- 
quête, il dit avoir été fait prisonnier à la bataille 
d'Asiou avec son compagnon, après la mort du colo- 
nel : ensuite 'Ali fut amené au Sud, dans l'oasis d'Aïr 
où l'on débitait les contes les plus extravagants sur 
les Français. Après quelques aventures romanesques 
plus ou moins vraies, il fut conduit chez Itarene 
(Ahitaghel)el Mesa'oudi. Dans cette entrevue, si elle 
est fidèlement racontée, le chef du Iloggar chercha à 
dégager sa responsabilité dans l'attentat commis par 
une partie des siens; il est vrai qu'à cette époque, 
les Touaregs vivaient dans la crainte de représailles 
de la part de la France. A Anerar (Anghar) dans le 
Touat, 'Ali parvint à exciter la pitié d'un chef nommé 
Ben Djeloul, qui le cacha et le déroba aux recherches 
du Touareg Chainbir, neveu de son maître liamoud 






UN ÉPISODE DE LA DEUXIEME MISSION FLATTERS 179 

Bclkouti, un des meurtriers de la mission. De là, 
il put être rapatrié par El Goléali et le Mzab. Son 
compagnon, Mesa'oud, dont les dépositions sont 
loin d'être constantes, revint trois mois après. Après 
avoir été séparé de 'Ali il fut emmené à Anzoua chez 
les Azger, à une demi-journée à méhari de Ghat. Sa 
captivité fut adoucie parSidah, femme de son maître 
Djafou, qui parvint à persuader à son mari d'en- 
voyer le prisonnier au Touat plutôt qu'au Soudan 
où il était question de le reléguer par mesure de 
précaution. Le voyage dura dix-huit jours; grâce 
encore à 'Abd el Oàder ben Badjouda qui répudiait, 
comme Ahitaghel, mais avec plus de vraisemblance, 
toute complicité avec les assassins du colonel (le 
bruit d'une expédition française contre In Salah 
courait dans le pays), Mes'aoud échappa à la per- 
fidie de son conducteur qui voulait le vendre 
comme esclave et fut dirigé sur Ouargla par une 
route dont il donne les étapes. Comme on le voit, 
le travail de M. Patorni, complété par des notes 
tirées des meilleurs auteurs sur le Sahara, est un 
des plus importants qui aient été publiés jusqu'à ce 
jour sur la seconde mission Flatters. 



CHAPITRE VII 

UNE ÉLÉGIE AMOUREUSE D'IBN SAID EN NAS [ 

En publiant en 1815 à Stralsund 2 le poème élé- 
giaque de Mohammed ibn Saïd en Nâs el Ya'meri, 
Kosegarten avouait n'avoir pu trouver de renseigne- 
ments sur cet auteur ni dans la Bibliothèque Orien- 
tale de d'Herbelot, ni dans l'anthologie d'Es Soyouti 
intitulée : El Mardj en Nàdhir oua 1 V Ardj eVàtir (le 
pré fleuri et le parfum pénétrant 3 ). 

Pendant un récent (1885) voyage dans le Sahara ', 
on me signala l'existence à 'Aïn Màdhi d'un ouvrage 
historique nommé : Kitàb 'oyounel athar fi fonoun 
el maghàzi, oua' chchemàil oua 'ssiar, attribué à 
l'imam Fath ed din Mohammed ben Mohammed 
b. Ahmed b. Yahya Ibn Saïd en Nâs el Ya'meri, 
d'Andalousie, mort en 734 de l'hégire '. Ce livre est 
bien évidemment, sinon du poète élégiaquc, du 
moins d'un de ses parents. La première hypothèse 
me semble préférable : elle est confirmée par les indi- 
cations fournies par une notice biographique placée 
en tète d'un manuscrit de cette histoire qui existe à la 



i. Muséon, 1866, p. 247-255. 

2. Carminum orientalium triga, Stralsund, 1815, in-12. 

3. Cf. d'autres extraits dans sa Chrestomathia arabica. Leipzig, 1826, 
in-8, et dans Y Anthologie de Grangeretde la Grange. Paris, 1828, in-8. 

4. Cf. Bulletin de Correspondance africaine, t. III, 1885, fasc. I-II. 

5. Il renferme une histoire détaillée du prophète et une liste de tradi- 
tionnistes. Voir dans lladji Khalifah, Lexicon bibliographicum, t. IV, 
n° 8449, l'énumération des abrégés et des gloses de cet ouvrage. [Un frag- 
ment assez considérable a été publié avec une traduction allemande par 
Wustenfeld, Dus Leben Mohammed, Gottiûgen, 1857-60, t. 1, X-XXXIll.j 



UNE ÉLÉGIE AMOUREUSE p'iBN SAÏD KN NAS 181 

Bibliothèque Nationale d'Alger, n° 1657'. Elle nous 
apprend que Fath eddin Mohammed ben Mohammed 
b. Mohammed ben Ahmed ben Abdallah ben Moham- 
med b. Yahya, originaire de Séville, naquit au Oaire 
au mois de dzou'l qa'dah 071 hég. et mourut en 
chabâri 734. 

La mention de Séville, comme lieu d'origine del'au- 
teur, nous permet de le rattachera la famille d'Abou 
Bekr ibn Saïd en Nâs, célèbre traditionniste qui 
partit de Séville en 1248 de J. G. lors de la prise de 
cette vaille par les chrétiens et s'établit à Tunis 
auprès du sultan hafside El Mostansir contre qui 
Saint Louis dirigea sa dernière croisade 2 . Le prince 
tunisien fit bon accueil au savant espagnol et Phis- 
torien El Maqqari nous a même conservé des vers 
que celui-ci adressa à El Mostansir 3. Ibn Saïd en 
Nâs avait deux fils dont l'un fut nommé chambellan 
du prince héréditaire Abou Fâres : mais les soupçons 
conçus par le sultan l'irritèrent contre la famille 
d'Abou Bekr, probablement après la mort de celui- 
ci ; il fit tuer Ahmed en rabi' second 679 hég. (1280); 
son frère Abou'l Hosaïn parvint à s'échapper 4 et 
se rallia plus tard à la fortune du prétendant Abou 
Hafs. Après la défaite deMermadjenna s en safar 682 
mai (1283), il le sauva de concert avec Mohammed, 
l'aïeul de l'historien Ibn Khaldoun et Mohammed 
el Fezâzi ; ce prince, épuisé de fatigue, était porté 



1. [C'est l'opinion adoptée par Wiistenfeld, Die Geschiehtschreiber 
der Araber, Gôttingen, 1882. in-4, p. 167-168]. 

2. Ibn Khaldoun, Histoire des Berbères, Irad. de Slane, t. II, p. 382. 

3. Analectes sur l'histoire et la littérature des Arabes d'Espagne, 
Leyde, 1858-61, 2 v. in-4, t. II, p. 498. 

4. Ibn Khaldoun, Histoire des Berbères, t. Il, p. 383. 

5. Ville de Tunisie entre Qaïrouân et Baghaï. 



182 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

alternativement sur les épaules de chacun de ses 
trois compagnons et put atteindre de la sorte, mal- 
gré la difficulté des chemins, la forteresse deOala'ah 
Sinân '. Après de nombreuses aventures, Abou Hais 
parvint à vaincre l'usurpateur Ibn Abi 'Omara et 
monta sur le trône de Tunis 2 ; mais jaloux du 
crédit accordé à El Fezâzi, Abou'l Hosain abandonna 
le prince pour chercher un asile à la cour de Othmân 
ben Yaghmourasen, roi de Tlemcen, où vivait, 
dans une demi-captivité un membre de la famille 
des Hafsites, Abou Zakaryâ. Il le décida à revendi- 
quer le trône de ses ancêtres : grâce à la complicité 
de la grande tribu arabe des Béni 'Amer, Abou 
Zakaryâ échappa à la surveillance dont il était l'objet, 
passa dans la province de Constantine, se fit recon- 
naître comme sultan par les Arabes et les Berbères 
Sedouikech, s'empara de Bougie dont il fit sa capi- 
tale et reçut la soumission de Dellys et d'Alger 3. 
Pour reconnaître les services d'Abou'l Hosain, il 
lui donna le titre de chambellan et lui conserva son 
crédit jusqu'à sa mort : le fils d'ibn Saïd en Nâs fut 
même le frère de lait d'Abou Yahya, un des fils du 
sultan. Abou'l Hosain mourut en 690 (1201 de J.-C.) 
et fut remplacé par une de ses créatures d'origine 
espagnole, Abou'l Oâsem ben Abou Djebbi' 1 . 

A la mort du sultan Abou Zakaryâ ((ii»S liég- , 1298- 



I. Ibn Khaldoun, op. laud., I II, "p. 394. Qala'ah Sinân était située 
dans l'ouest de la Tunisie, à 8 lieues au nord-est de Tébessa. 

2 Cf sur ce prince la Farésiade d'ibn Konfoud, extraits traduits par 
Cherbonneau. Journal asiatique, 1849, t, I, p. 147 et suiv. Ibn Khaldoun, 
Histoire des Berbères, t. Il, p. 394-411, 

3. Uf. la Farésiade J. As., 1849, t. 1, p. 1 97 : Ibn Khaldoun, op. 
laud., t. Il, p. 399-400. 

4. Ibn Khaldoun, op. laud., t. II, p. 404-405. 



UNE ÉLÉGIE AMOUREUSE d'iBN SAÏD EN NAS 183 

1299 de J.-C), son fils Abou'l Baqâ Khâled Lui suc- 
céda ; mais il eut bientôt à combattre son frère 
Abou Yahya Abou Bekr, le frère de lait de 
Mohammed ibn Saïd en Nâs, qui s'était révolté â 
l'instigation du chambellan Ibn Ghamr ("Il hég". 
1311-1312). Le rebelle s'empara de Bougie, vainquit 
les troupes de son frère et se déclara indépendant ! . 
Abou'l Baqâ Khâled abdiqua, et Tunis tomba au 
pouvoir d'un de ses parents, Abou Yahya el Lihyâni 
(le Barbu) sur lequel Abou Yahya Abou Bekr s'efforça 
de reprendre la ville. Dans ce but, il dirigea plu- 
sieurs expéditions vers l'Est : pendant l'une d'elles, 
il chargea Mohammed ibn Saïd en Nâs, son frère de 
lait, qui s'était attaché à sa fortune, de lui ramener 
des machines de guerre et des troupes de Bougie où 
commandait son chambellan Ibn Ghamr 2. Tunis 
fut pris en 718 hég 1 . (1318) ; le sultan Abou Yahya 
el Lihyâni s'enfuit en Egypte, près du prince mam- 
louk Oalaoun et son fils Abou Dharba échoua en 
voulant continuer la guerre. Tout le pays se 
soumit au vainqueur, excepté Mahadia et Tripoli. 
Après la mort d'Ibn Ghamr et la destitution de son 
successeur, Mohammed qui commandait à Béjà, 
reçut le gouvernement de Bougie et eut à la défendre 
contre les attaques du roi deTlemcen, Abou Tâchfin, 
qui avait recommencé la guerre contre les Hafsites 
(724 hég.) Sa conduite donna lieu à des soupçons, 
ainsi que celle de Mousa ben 'Ali el Kurdi, chef des 



1. Sur le règne de ce prince, cf. Ibn Khaldoun, Histoire des Ber- 
bères, t. II, p. 433-481 : t. III, p. 1-24 ; Féraud, Histoire de Bougie, 
Notices et Mémoires de la Société archéologique de Conslantine, 1S69, 
p. 1S2-194. 

2. Ibn Kbaldoun, op. laitd., t. II. p. 449. 



184 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

troupes tlemcéniennes ; les deux généraux furent 
soupçonnés de s ; étre entendus aux dépens de leurs 
souverains : Mousa ne poussa pas vivement le siège 
de Bougie, et Mohammed laissa vaincre sous ses 
veux un corps de troupes, commandé par Dhâfer es 
Sinân et Dhâfer el Kebir, et envoyé à son secours 
par le sultan, et ferma les portes de la ville aux 
fugitifs. 

Néanmoins, avant même la retraite des Tlemcé- 
niens, il fut rappelé à Tunis pour y recevoir le 
titre de chambellan d'Abou Yahya, sur le refus de 
Mohammed, aïeul d'Ibn Khaldoun, d'accepter cette 
charge (moharrem 728. septembre-octobre 1327). 11 
fut en outre confirmé dans le gouvernement de 
Bougie et dans les fonctions de chambellan auprès 
du prince royal qui commandait cette ville nomina- 
lement. 11 se ht remplacer dans cette dernière charge 
par Mohammed ibn Ferhoun, une de ses créatures, 
et son secrétaire Abou'l Oàsem ben El Merid i. 

A Tunis, le crédit d'Ibn Saïd en Nàs ne fit que 
s'accroître et il usa sans mesure de la faveur du 
prince. « Il obtint un logement dans le palais et prit 
l'entière direction des affaires de l'empire. Profitant 
alors du vaste champ qui s'était ouvert devant lui, 
il donna pleine carrière à son esprit de domination : 
le sultan lui-même dut subir les volontés de son 
serviteur, sans avoir d'autre satisfaction que de 
prendre note de chaque trait d insolence qui échap- 
pait au ministre afin d'en avoir raison plus tard. 



1. Ibn Klialdoun, op. laud., t. II, p. 465 et suivantes: t. III, p, 406 
Féraud, Histoire de Bougie, p. 187-190. 



UNE ÉLÉGIE AMOUREUSE d'iBN S\ÏI) EN NAS 185 

Au surplus, la jalousie des courtisans ne donnait 
pas ; on l'accusait d'avoir entretenu une correspon- 
dance secrète avec l'ennemi et laissé grandir la puis- 
sance des 'Abd el Ouadites (de Tlemcen), afin de pou- 
voir maintenir l'influence qu'il exerçait sur l'esprit 
du. souverain * « ; mais à la fin les attaques dirigées 
contre son favori ouvrirent les yeux d'Abou Yahya ; 
la conduite de Mohammed pendant le siège deBougie 
fut surtout le sujet des accusations pendant une 
expédition entreprise par le sultan contre le château 
de Tamzezdekt 2 et où l'absence du chambellan 
laissa le champ libre à ses accusateurs: déjà, le 
commandant des troupes de Tlemcen, Mousa, avait 
été disgracié par Abou Tâchfin ; le tour d'Ibn Saïd 
arriva. Au retour de sa campagne, en 733 hég\ (1332), 
Abou Bekr fit arrêter Mohammed. « Pour arracher 
au prisonnier les trésors qu'il avait amassés, on lui 
fit subir divers genres de tortures ; mais il n'en lâcha 
pas la moindre parcelle et, pendant ses souffrances, 
il ne cessa d'implorer la miséricorde du sultan en 
lui rappelant qu'ils avaient sucé le même lait, qu'ils 
avaient été élevés ensemble et que son père avait 
rendu de loyaux services à l'empire. Irrité enfin par 
l'intengité de la douleur, il se répandit en injures 
contre le monarque et, au milieu de ses invectives, 
on l'assomma à coups de bâton. Son corps fut traîné 
hors de la ville et jeté au feu 3. » 

Abou'l Fath Mohammed, comme nous l'avons vu, 



1. Ibn Khaldoun, op. laud., t. II. p. 4 67-468. 

2. Tamzezdekt est une forteresse de la province de Constantine, prés 
de Tiklat, sur la rivière de Bougie. 

3. Ibn Khaldoun, op. laud., t. II, p. 478. 



186 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

mourut probablement en Egypte en 734 hég\ (1333- 
1334), et «ne survécut qu'un an à son parent ; mais 
on ignore s'il eut des relations avec cette brandie 
de sa famille établie à Tunis. Quant à son poème, il 
est difficile de savoir s'il nous est arrivé complet *. 
Es Soyouti ne devait pas avoir beaucoup de scrupules 
pour abréger les morceaux trop longs pour son 
anthologie 2 . On doit savoir gré à Ibn Saïd en Nâs 
de n'avoir pas reproduit les métaphores singulières, 
les expressions détournées de leur sens, les termes 
recherchés, en un mot de n'avoir pas puisé dans l'ar- 
senal poétique des auteurs de qasidahs de cette 
époque de décadence, trop fidèles imitateurs de 
Motanabbi. Le vide des idées se cachait sous la pompe 
de l'expression et je ne crois pas que le cultisme de 
Gongora, l'euphuisme de Lyly, les concettis de 
Marin i aient rien à envier, sous le rapport du mau- 
vais goût, à la littérature arabe ou persane des der- 
niers siècles, surtout lorsque l'introduction du sou- 
fisme vint en précipiter la décadence. 

On peut reprocher à Ibn Saïd en Nâs quelques 
fautes de goût dont son époque est plus coupable que 
lui ; l'antithèse factice de la mort physique et de la 
continuation de l'existence morale chez l'amant, 
par exemple : quelques métaphores gâtant l'idée 
heureuse d'associer la nature entière aux regrets que 
cause la disparition de l'amoureux ; mais, malgré 
ces défauts, ce poème est élégant, touchant même, 



1. [Le texte complet est donné par el Kotobi, Faouàt fil Ouafayrit, Bou- 
laq. 1299, in-4°, avec une courte notice biographique <•[ d'autres poésies 
du même auteur]. 

2. Elle est divisée en cinq chapitres subdivisés chacun en cinq sections: 
le poème se trouve dans la première section du premier chapitre. 



UNE ÉLÉGIE AMOUREUSE d'iBN SAÏD EN NAS 187 

et peut être placé parmi les meilleures productions 
de ce genre au xiv e siècle de notre ère. 

1. L'amant a disparu sans avoir accompli! les 
volontés de son amante alors que passait le souffle 
légèrement agité du zéphyr. 

2. Satisfait des souffrances causées par la passion, 
il avait pour lot en ce monde ce que donne et ce 
qu'enlève l'amour. 

3. Ne t'imagine pas qu'il soit vraiment mort, celui 
que tue sa passion : il a vécu selon la loi d'amour 
et la sincérité de ses sentiments l'a rendu célèbre. 

4. Dans le paradis où l'absorbe la contemplation 
immatérielle de la beauté, sa meurtrière, il ne souffre 
ni mal ni douleur. 

5. Il n'est pas vraiment mort celui qui a suc- 
combé à sa passion : il n'a pas disparu, mais il a 
accompli le devoir qui lui incombait. 

6. Les nuages le pleurent, ou plutôt ils arrosent 
sa tombe pour la protéger ; pourquoi pleurer un 
amoureux dont les désirs ont été réalisés ~. 

7. En son honneur, la colombe 3 orne son cou 



i. Le poète joue ici sur le mot Qadhd qui signifie mourir, succomber, 
accomplir Salah edi lin es Safadi a employé la même tournure : 

mes voisins, vous dont le départ afflige mon cœur, 

Quand même il succomberait (Qadhil), il n'aurait pas accompli sod devoir, même eu partie. 

2. L'amoureux désire accomplir son devoir, c'est-à-dire mourir de 
l'excès de sa passion (vers 5) ; lorsqu'il a obtenu la mort, on ne doit donc 
pas le pleurer, puisque c'est précisément ce qu'il souhaitait. 

3. On pourrait penser que par la colombe, le poète désigne la mai- 
tresse de l'amant qui est mort, et cette explication conviendrait bien au 
goût européen qui s'accommode mal de voir un pigeon se teindre les pattes 
avec du henné et chanter sur un luth. Mais, outre que des métaphores 
de ce «enre ne sont pas rares dans la période de décadence de la poésie 
arabe après l'islam, les vers qui suivent montrent que le poète a dessein 
d'associer la nature entière, animaux, ciel, fleurs, plantes à l'émotion 
causée par la mort de l'amant. 



188 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

d'un collier : elle se teint de henné et chante avec 
émotion sur les branches *. 

8. Les arbres s'inclinent en s'agitant mélodieuse- 
ment : ils se penchent, et de leur feuillage ils répan- 
dent les fruits dorés 2. 

!t. Le rameau enivré, exposé aux reproches de la 
passion, semble avoir été étourdi par l'ardeur de sa 
douleur. 

10. Les parterres confient au souffle de la brise 
les parfums pénétrants de leurs fleurs, dans l'espoir 
de se rapprocher d'eux. 

11. La rose a été sa préférée; il s'est contenté 
d'elle seule, il s'est tourné vers elle et il a repoussé 
les avances des autres. 

12. Les fleurs ont quitté leur parterre ; elles se 
sont dirigées vers leur envoyé et ont demandé leur 
chemin 3. 

13. Quand elles ont rencontré l'amant, elles ont 
incliné la tête à !a vue d'un tel être par respect et par 
désir de le voir s'arrêter parmi elles. 

14. Dans leur joie, les roses remerciaient Dieu, 



1 . L'expression employée ici peut signifier également « chanter sur un 
luth ». Le premier sens m'a paru plus exact puisqu'il s'agit d'une 
colombe. 

2. On peut rapprocher de cette image quelques vers d'une élégie de 
Robert Garnier en l'honneur de Ronsard : 

Adieu, mou cher Ronsard, l'abeille en votre tombe 

Fasse toujours sou miel ; 
(Jue le baume arabique à tout jamais y tombe 

Et la manne du ciel. 

Le laurier y verdisse avecque le lierre. 

Et le myrtbe amoureux ; 
Riche en mille boutons, de toutes parts l'enserre 

Le rosier odoreux. 

3. L'envoyé désigne très probablement le zéphir chargé (p. 10) de 
porter sur la tombe les parfums des diverses fleurs pour que l'amant 
puisse faire un choix. Il est très vraisemblable que la pièce ne nous est 
pas arrivée complète et qu'il faut supposer une lacune après le vers 12, 
car dans levers 13, il est très certainement question de l'amant. 



UNE ÉLÉGIE AMOUREUSE d'iBN >.\ïl> EN NAS 1<S ( .) 

et les yeux des narcisses étaient baignés de larmes de 
pitié 1 l 

l. r j. Plus de blâme, ni de sévère réprimande : que 
le critique soit près ou loin, c'est tout un. 

16. Auparavant déjà, l'amant n'y prêtait pas atten- 
tion et jamais il n'a redouté les yeux des espions" 2 . 

17. Que de fois un prétendu consolateur a tourné 
autour de lui comme un démon, mais des yeux de 
l'amoureux sont tombées des larmes pareilles à des 
étoiles lilantes 3 . 



1. Peul-ètre vaudrait-il mieux traduire ; « Les joues des roses étaient 
empourprées (m. a. m. étaient confuses) de joie », ce qui serait une allu- 
sion à la couleur des roses. Un poète arabe a dit dans le même sens ; 

La joue de la rose rougit devant l'œil du narcisse ; 
L'œil du narcisse est stupéfait devant la joue de la rose. 

Ibn er Roumi, mort en 283 hég. (896) a employé la même image : 

Les joues des roses ont rougi des éloges qu'on leur adressait 
Et cette rougeur était un témoignage de leur pudeur. 

El Maqqari, dans les Analecles sur les Arabes d'Espagne, cite un poète 

qui emploie une métaphore semblable dans des vers sur les coquelicots. 

Au matin, des parterres de coquelicots étaient battus par le souffle du zéphir. 

Je les ai visités alors que londéo maltraitait ces tleurs dont la couleur surpassait celle 
du vin. 

Quelle faute ont-elles commises ? ai-je demandé. La pluie m'a répondu : Elles ont 
dérobe aux belles la couleur de leurs joues. 

Parmi les quarante-cinq objets auxquels, dans la rhétorique arabe et 
persane, on compare le visage des belles personnes se trouve la rose (Cf. 
Gherif eddinRami, Anis el 'Ochchàg, trad. Huart, Paris, 187o, in-8), mais 
d'ordinaire, la rose est employée comme synonyme déjoue (Ibn Habib, 
Nasim es Saba, Boulaq, 1289, hég., p. 43), Cheref eddin cite un vers per- 
san de Bihichti Emeli où cette métaphore est expliquée : 

Ta joue rosée, ô cyprès qui marche, 

Est une rose qu'on a apportée du jardin du Paradis. 

Cette comparaison est commune du reste à presque toutes les littéra- 
tures. Cf. une jolie pensée d'Arborius (vers 10-11) : 

Nulla tuos possunt aequare rosaria vultus 
Quum nec adhuc spims sit vulsa rosa tuis. 

Quant au narcisse, il est employé comme synonyme d 'œil ; c'est une 
des quarante dénominations citées par Cheref eddin Rami [op. laud., 
p. 29). 

2. Ce passage est à rapprocher des vers 4245 de la Moallaqah 
d'imrou'l Qaïs (éd. Arnold, p. 20) où le poète se montre également indif- 
férent au blâme. 

3. D'après la tradition musulmane, les cieux s'ouvrirent le jour de la 
naissance de Mohammed et les démons essayèrent d'y pénétrer pour sur- 
prendre les secrets divins, mais le Seigneur et les anges firent pleuvoir 



1 ( .)0 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

18. J'aurais voulu servir de rançon à l'homme 
fidèle à son serment *, tandis que son amante bri- 
sait les siens ;à celui qui fut sincère dans son amour 
et qui ne mentait pas. 

19. 11 a pratiqué l'amour dont les ardeurs lui 
étaient chères, à ce point que les duretés lui parais- 
saient des douceurs. 



sur eux des étoiles filantes (Cf. Qoràn, sourate XV, verset 17-18). C'est à 
cette légende que l'ait allusion le vers 69 de la Bordah d'El Bousiri : 
Déjà à l'horizon, ils avaient vu les étoiles tomber sur terre, comme leurs idoles. 

Ibn Saïd en Nâs veut dire que les prétendues consolations d'un faux 
ami ne faisaient aucune impression sur le cœur de l'amant, dont les 
larmes écartaienl ces mensonges. 

1. L'expression de « servir de rançon » a en arabe le sens de « se 
sacrifier ». Ainsi un poète a dit : 

Ton amant t'a rachetée au prix de ta vie et, s'il avait eu quelque chose de plus précieux, il 

J'eùt donné pour ta rançon. 



CHAPITRE VIII 

LES SOURCES ARABES DE FLOIRE ET BLANCHEFOR 



Dans un intéressant mémoire sur Floire et 
Blancheflor- M. J. Reinhold, après avoir étudié les 
deux recensions françaises de ce roman et ses diverses 
traductions ou imitations dans les littératures étran- 
gères, passe à la question de ses origines. Du Méril, 
dont l'œuvre a été jugée par lui avec quelque sévé- 
rité, le croyait inspiré d'un roman byzantin et, ren- 
chérissant sur cette idée, Herzog 1 et surtout Golther 
y voyaient tout simplement la traduction d'un 
roman grec. Cette opinion, qui ne reposait après 
tout que sur des généralités très vagues, fut combat- 
tue par une autre qui, appuyée de l'autorité de 
savants comme G. Paris, devint dominante : le roman 
de Floire et Blanchefior est d'origine orientale, ou, 
plus précisément, arabe 3 . 

C'est la thèse que défendait naguère G. Huet dans 
un article de la Romania' 1 : c'est celle que combat 



1. Revue des Traditions populaires, juillet 1907. 

2. Paris, 1900, in-8. 

3. Dans son article sur le roman grec [Geschichte der bi/cantinischeti 
Litteratur, Munich, 1897, in-8, p. 867, Krumbachcr laisse le soin d'en 
rechercher les origines à Veselovski ou à quelque autre investigateur. 

i. Sur l'origine de Floire et Blancheflor, Romania, t. XXVIII, 1899, 
u. 354-359. 



192 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

M. Reinhold. Le principal argument de ce dernier 
est que, des contes arabes écrits où M. Huet 
croit trouver les originaux des divers traits du 
roman, le plus ancien (A) est une anecdote transmise 
par Ibn el Djaouzi, mort au plus tôt en 1200 de notre 
ère. A cela, les partisans de la théorie orientale 
répondent qu'Ibn el Djaouzi a emprunté ses récits 
à la tradition arabe et qu'il prend pour héros de son 
récit un khalife qui vivait dans la première moitié 
du x e siècle. 

Mais il y a d'autres points qui pourraient être 
invoqués à l'appui de la théorie de M. Huet. Ainsi, 
pour détourner le jeune prince d'aimer la jeune fille 
avec qui il a été élevé 4 , la reine conseille à son 
mari de vendre Blancheflor et de faire croire au 
jeune homme qu'elle est morte pendant une absence 
qu'il a faite. Pour preuve, on lui montrera un tombeau 
qui sera censé être celui de la jeune fille. A son 
retour, Floire est inconsolable et il va se tuer quand 
ses parents finissent par lui révéler la vérité (vers 
391-1117). 

M. Huet (p. 353) a rapproché ce trait de celui de 



1. Un rapprochement sommairement indique par M. Huet (p. 336), 
pouvait être encore complété par l'exemple suivant. Le fait de deux 
enfants, élevés et instruits ensemble, et devenus en grandissant amoureux 
l'un de l'autre se rencontre dans les Mille et une Nuits (éd. du Qaire, 4 vol. 
in-8, 1302 hég., t. II, p. 193-194 ; éd. de Bombay, 4 v. in-8, 1297, hég., 
t. Il, p. 261-262). Il manque dans les recensions de Habicht et de Beyrout. 

11 a été traduit par de Hammer (Contes inédits des Mille et une Nuits, t'aris, 
1828, 3 v. in-8, t. II, p. 346-347), Weiî {Tausend und eine Nacht, Stutt- 
gart/ 4 v. in-8, 1889, t. IV, p. 66-67) ; Lane {Arabian Nights, Londres, 
4 v.in-8, 1889, t. II, p. 520) ; Burton {Arabian Nights, Londres, 1889, 

12 v. in-8, t. IV, p. 39-40) ; Henning (Tausend und eine Nacht, Leipzig, 
22 vol. in-18, s. d., t. VIII, p. 37). 11 existe aussi dans les Naouadir 
d'Ahmed el Qalyoubi (Le Qaire, 1302 hég., in-8, p. 114-115), d'où je l'ai 
traduit dans mes Contes et légendes arabes [Revue des traditions popu- 
laires, t. XV, p. 109). 



LES SOURCES ARABES I)E FLOIRE ET BLANCHEFLOR 193 

l'histoire de Ghanim ben Ayoub dans les Mille et 
une Nuits, et M. Reinhold le croit imité d'un 
passage d'Apollonius de Tyr (p. 142-163). Mais, 
quoiqu'il en dise, il y a peu de rapports entre les 
deux traits. Dionysias, sur le conseil de sa femme, 
fait élever un tombeau vide pour faire croire à 
Apollonius que sa fille est morte. Il ne s'agit pas 
d'un amoureux, mais d'un père que l'on veut trom- 
per. Or, il existe dans la littérature arabe deux 
récits de ce genre, bien plus anciens et se rappro- 
chant davantage du poème français. Je suis surpris 
que M. Huet ne les ait pas cités à l'appui de sa thèse, 
car tous deux ont été traduits en français. 

Le premier nous est parvenu dans le Kitâb el 
Aghâni d'Abou'l Faradj et Isbahâni 1 . 'Orouah ben 
Hizàm était de la tribu des Benou 'Odzrah 2 . Son père 
Hizam le laissa orphelin ; il fut recueilli par son 
oncle 'Iqâl qui l'éleva avec sa fille 'Afrâ. Les deux 
enfants grandirent ensemble et ressentirent un vif 
amour l'un pour l'autre. 'Iqâl n'était pas opposé 
à leur mariag'e, mais il voulait pour sa fille un 
homme riche. 'Orouah résolut d'aller trouver un 



1. Boulaq, 1285 hég.,20 v. in-4, t. XX, p. 153, biographie de 'Orouah 
ben Hizàm. Elle a été traduite assez librement par Perron, Femmes arabes 
avant et après l 'islamisme, Paris et Alger, 1858, in-8, p. 186-202. Il 
existe aussi d'autres notices de ce poète amoureux ; Ibn Qotaïbah, Liber 
Poësis et Poetarum, éd. de Goeje, Leyde, 1904, in-8, p. 394-399 ; 
Mas'oudi, Prairies d'or, éd. et trad. Barbier de Meynard, t. VII, p. 350- 
355, Paris, 1873, in-8 ; Dàoud el Antàki, Tazyin el asoudq, Boulaq, 1291, 
hég.,2 v. in-8, t. I, p. 354 ; El Baghdàdi, Khizànqt el Adab, Le Qaire, 1299, 
hég., 4 v. in-4, t. I, p. 534 ; mais aucun ne mentionne l'épisode du tom- 
beau non plus que l'article que lui a consacré Pizzi, Litleratura araba 
(Milan, 1903, in-16, p. 113-115). 

2. Les Benon'Odzrah avaient la réputation d'être des amoureux pas- 
sionnés ; suivant une tradition, les hommes mouraient d'amour avant 
d'avoir atteint l'âge de 30 ans. Cf. mon commentaire de la Bordah du 
Cheikh el Bousiri, Paris, 1894, in-18, p. 13-15 et les auteurs cités. 

13 



194 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

cousin qu'il avait et qui habitait Er Raï où il vivait 
dans l'aisance. Son cousin lui lit bon accueil et lui 
donna cent chameaux avec lesquels il repartit. Mais, 
pendant son absence, un Syrien des Benou Orna y va h, 
très riche, vint dans la tribu de 'Afrà. Il la vit, 
s'éprit d'elle et la demanda en mariage. 'Iqâl refusa, 
mais sa femme insista auprès de lui, faisant valoir 
que le prétendant était très riche et qu'on ne savait 
si 'Orouah était mort ou vivant. Elle fit si bien qu'il 
céda : le Syrien épousa la jeune fille et l'emmena dans 
son pays. Alors 'Iqâl alla réparer un vieux tombeau 
et demanda à sa tribu de tenir secrète l'aventure. 
Quelques jours après, 'Orouah arriva. Son oncle lui 
annonça la mort de 'Afrà et le conduisit devant le 
tombeau. 11 y passa plusieurs jours, maigrissant et 
dépérissant, jusqu'à ce qu'une jeune fille de la tribu 
vint le trouver et lui révéla ce qui s'était passé. La 
suite de l'aventure n'a plus rien de commun avec 
l'histoire de Floire et Blanchellor : 'Orouah va à la 
recherche de 'Afrà, meurt après l'avoir revue et la 
jeune femme elle-même succombe quelques jours 
après. 

Je n'ai pas à rechercher si cette aventure est réelle 
ou non : il suffit qu'on la trouve dans un récit arabe 
de plus ancienne date. Le poète arabe, 'Orouah ben 
Hizâm est d'ailleurs un personnage historique ; nous 
avons des vers de lui et il vivait sous le khalife 
Mo'aouyah 1 er (655-680 de notre ère). Quant à Abou'l 
Faradj el Isbahàni, il mourut en 356 de l'hégire 
(967 de J. G.), mais les sources de ce récit, indiquées 
par lui, sont bien plus anciennes. Il nous est donné 
d'après El Hosaïn b. Yahya elMirdàsi et Mohammed 



LES SOURCES ARABES DE FLOIRE ET BLANCHEFLOR l'X) 

ben Soraïd ben Abou'I Azliar, qui Le tenait de Ha m m ad 
1). Ishaq qui l'avait entendu raconter à son père. Il 
cite aussi comme autre source Asbât ben' Isa qui le 
tenait de vieillards de la tribu. Au delà, nous ne trou- 
vons plus que des traditions populaires anonymes, 
mais nous sommes arrivés au milieu du ix e siècle de 
notre ère. 

L'épisode du tombeau se retrouve dans un récit 
qui a pour héros un poète plus ancien que 'Orouah : 
il s'agit d'El Moraqqich el Akbar, qui était antérieur 
au Prophète, c'est à dire au vn e siècle de notre ère. 
Ce récit se trouve dans le Kitàb el Aghàni d'Abou'l 
Faradj el Isbahàni 1 qui a servi de source à Dâoud el 
Antàki- et au P. Gheikho 3 , le trait manque dans Ibn 
Qotaïbah 4 . Voici sommairement le récit du Kitàb el 
Aghàni. 

El Moraqqich, dont le vrai nom était 'Amir, ou 
suivant d'autres, 'Aouf, s'éprit de sa cousine Asma, 
fille de 'Aouf ben Mâlek, le même qu'El Borak. 11 tomba 
amoureux d'elle étant très jeune, et la demanda en 
mariage à son père qui lui dit : « Je ne te la donnerai 
pas jusqu'à ce que tu te sois fait connaître par ton 
courage. » Ceci se passait avant que la tribu de Rabi'ah 
eût quitté le Yémen. El Moraqqich alla chez un roi, 
resta chez lui quelque temps, fit son panégyrique et 
reçut des cadeaux. Pendant ce temps, 'Aouf qui était 



1. T. V, p. 190, trad. par Quatremère, Mémoire sur l'ouvrage intitulé 
Kitàb el Aghàni, Journal asiatique, novembre J 838, p. 510-511 ; Perron 
Femmes arabes, p. 179-180 [Caussin de Perceval, Essai sur l'histoire des 
Arabes, 2e éd., Pans, 1902, 3 v. in-S, t. II, p. 338-340J. 

2. Tazyin el asouàq, t. 1, p. 101. 

3./ J oètes arabes clu-étiens, Beyrout, 1890, in-8, p. 283. 
4. Liber poesis et poelarum, p. 103-105. 



196 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

dans la détresse, maria sa fille à un Arabe des Benou 
'Atif qui lui donna cent chameaux 1 . Puis il partit 
avec elle. Au retour d'El Moraqqich, ses frères (sic) 
convinrent de dire qu'Asmâ était morte. Ils prirent 
un bélier, mangèrent sa chair, ensevelirent ses os 
enroulés dans une pièce d'étoffe et lui élevèrent un 
tombeau. Quand El Moraqqich arriva, ils lui racon- 
tèrent qu'Asmâ était morte et l'amenèrent près du 
tombeau. Il le contempla et y revint fréquemment. 
Un jour qu'il était étendu tout près, la figure cachée 
dans son vêtement, ses deux neveux jouaient avec 
des osselets. « Il est à moi, dit l'un ; mon père me l'a 
donné ; il provient du bélier qu'on a enterré et, quand 
El Moraqqich est revenu, nous avons raconté que 
c'est la tombe d'Asmâ. » Le poète demanda alors des 
détails et, mis au courant, partit pour retrouver la 
jeune femme. Il se fit reconnaître d'elle par un stra- 
tagème semblable à celui de 'Orouah (un anneau jeté 
dans le vase de lait où elle buvait) 2 et mourut de 
douleur. 

El Isbahâni ne cite comme autorité de ce récit que 
Abou 'Amr. 

Ces rapprochements doivent s'ajouter à ceux qu'a 
rassemblés M. Huet et que M. Reinhold ne me paraît 
pas avoir réussi à détruire. Quant à une imitation 
de Psyché (p. 150-157), c'est un paradoxe difficile à 
soutenir. Outre qu'il n'est rien moins certain que le 



1. Faut-il voir dans ce douaire, payé par le mari, l'original de la 
vente de Blancheflor ? > » • 

2. Le même trait existe dans un conte touareg: Histoire du Chaanbi 
et de sa fiancée, Hanoteau, Essai de grammaire de la langue tamachek, 
Paris, 1860, in-8, p. 105; Largeau, Flore saharienne, Genève, 1879, in-8, 
p. 49-o0. 



LES SOURCES ARABES DE FLOIRE ET BLANCHEFLOR 197 

moyen tige ait connu le roman d'Apulée (et c'était 
la première chose à établir), il faut remarquer que 
les deux sujets sont absolument opposés. Dans le 
roman latin, Psyché est punie de sa curiosité et 
cherche à rejoindre, après bien des épreuves, Cupidon 
qu'elle a épousé contre le gré de Vénus. Rien de 
pareil dans le poème français. 

Est-ce à dire que je considère le roman de Floire 
et Blancheflor comme traduit de l'arabe, même de la 
façon la plus libre et que je pense qu'il soit à un 
original en cette lang-ue ce qu'est le Livre des Sept 
Sages au Livre de Sindbad? Nullement, mais je 
crois que les traits cités par M. Huet sont de prove- 
nance arabe, qu'ils ont été apportés, plus ou moins 
modifiés, par la tradition arabe et utilisés par le 
poète qui a composé ce roman, un des plus touchants 
du moyen âg-e. 



CHAPITRE IX 

RAPPORT SUR UNE MISSION AU SÉNÉGAL* (1888) 

Mon but principal était d'étudier le dialecte parlé 
par les descendants des tribus berbères qui, depuis 
les temps les plus reculés, occupent la partie occi- 
dentale du Sahara, et se sont progressivement rap- 
prochés du Sénégal, devenu aujourd'hui, sur une 
partie de son cours, le fossé de séparation entre les 
races noires et sémitiques. L'importance de cette 
étude s'explique par ce fait que, de nos jours, le 
zénag-a est le plus accessible du groupe qu'on peut 
appeler méridional et qui comprend les dialectes 
des Touaregs Aoulimmiden ou Ioulemeden, campés 
près de Tonbouktou et hostiles à l'influence fran- 
çaise, comme l'a prouvé le récent voyage du lieute- 
nant de vaisseau Caron — des Sergous établis près 
du sommet de la courbe décrite par le Niger — et 
probablement des Guanches des Canaries dont la 
langue s'est éteinte depuis deux siècles. Le zénaga 
lui-même tend à disparaître puisque, dans les trois 
grandes tribus maures qui vivent au nord du Séné- 
gal, Trarza, Brakna et Ida Ou'Aïch, il n'est plus parlé 
que par les fractions de marabouts appartenant à la 
première de ces peuplades : les Oulâd Dahman, les 
Kounileïlen, les Tender'a, les Iakfor'a Tachencha et 

1. Journal asiatique, avril-mai-juin 1888. 



RAPPORT SUR UNE MISSION AU SÉNÉGAL 199 

les Ida bel Hasan don!, quelques familles vivent eliez 
les Braknas. 

Historiquement, ces trois tribus et leurs tribu- 
taires d'aujourd'hui ont joué au moyen-âge un rôle 
court, mais brillant. C'est dans une des îles formées 
par les nombreux marigots du Bas-Sénégal, et habi- 
tées seulement par les caïmans et les lamantins, que 
s'établit au xi e siècle de notre ère le réformateur 
'Abd Allah ben Yasin i. Groupant autour de lui par 
ses prédications les principales tribus senhadjas, 
il les lança au Nord contre le Maghreb, divisé en 
petits états depuis le partage de l'empire idrisite, et 
à l'Est contre le Soudan idolâtre. Son bras droit, 
Abou Bekr ben 'Omar, périt dans ce dernier pays, 
au siège d'un tata, forteresse nègre comme celles que 
nos colonnes ont dû emporter d'assaut dans leurs 
campagnes du Haut-Sénégal et du Haut-Niger. Mais 
son successeur, Yousof ben Tachfîn, rendit illustre 
le nom des Almoravides (Almorabetoun), en soumet- 
tant à son empire le Maghreb jusqu'à Alger, en fon- 
dant la ville de Maroc et en refoulant dans le nord 
de l'Espagne les armées chrétiennes qui, sous la con- 
duite d'Alphonse X de Castille, avaient déjà poussé 
jusqu'à l'extrémité méridionale de la Péninsule. Du 
Sénégal à Valence d'où la veuve du Cid dut fuir en 
emportant le cadavre de son mari, mort de douleur 
en apprenant les victoires des Musulmans, et de 
l'Atlantique, à quatre-vingt-dix journées de marche 
dans l'intérieur du Soudan, les Berbères Senhadjas 



1. [Après un nouvel examen des textes d'El Bekri et d'Ibn Khaldoun, 
je crois aujourd'hui qu'Ibn Yasin s'établit dans une île de l'Atlantique, 
près d'Arguin]. 



200 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

(Zenagas) dominèrent pendant une courte période 
de temps ; affaiblis parleurs victoires, amollis par 
leurs conquêtes, ils cédèrent le pouvoir à d'autres 
tribus, descendues des montagnes les plus sauvages 
de l'Atlas marocain, à la voix d'un prophète (le 
Mahdi Ibn Toumart) et sous la conduite d'un chef né 
dans la province actuelle d'Oran. C'étaient les Uni- 
taires (Almohades) ; le second successeur de You- 
sof ben Tachfin se précipita dans la mer en voulant 
fuir d'Oran où il était assiégé; d'autres Almoravides, 
les Ghanias, chassés des Baléares où ils avaient 
fondé un royaume, vécurent en aventuriers, courant 
l'Afrique de Tripoli à Tiharet, et souvent vaincus, 
parfois vainqueurs, toujours ennemis implacables 
des Almohades et des hérétiques abadhites dont ils 
détruisirent les villes, ils laissèrent après eux les 
souvenirs les plus glorieux. Après cette fugitive 
apparition dans l'histoire du monde, les Senhadjas 
du Sud rentrèrent dans l'obscurité ; la seconde con- 
quête arabe les mélangea aux tribus d'origine ma'â- 
qil ; de là naquit probablement le dialecte arabe 
vulgaire connu au Sénégal, sous le nom de hasania 
et qui supplanta peu à peu le zénaga, la langue de 
'Abd Allah ben Yasin et de Yousof ben Tachfin. 

Les Trarzas qui parlent encore ce dernier dialecte 
font leur apparition aux escales du Sénégal pendant 
la saison sèche qui dure de décembre à mai. C'est le 
moment le plus favorable pour les transactions. Les 
marais de la rive droite, presque tous desséchés par 
le harmatan (vent du désert) n'arrêtent pas les cara- 
vanes, et, si la chaleur est plus forte que pendant 
L'hivernage, du moins les épidémies de fièvre sont 



RAPPORT SUR UNE MISSION AU SÉNÉGAL 201 

moins à craindre. Comme je désirais, dans l'intérêt 
de ma mission, me rencontrer surtout avec les Trar- 
zas, je choisis cette période de l'année pour mon 
voyage. Je m'embarquai à Alger à la fin de décembre, 
et je préférai traverser le nord de l'Espagne pour 
attendre à Lisbonne, plutôt qu'à Bordeaux, le bateau 
qui devait me mener à Dakar. Ce séjour en Portugal 
me permit d'examiner les manuscrits orientaux de 
deux des principales bibliothèques de Lisbonne ; 
j'y trouvai, grâce aux indications de M. Esteves 
Pereira, membre de la Société asiatique, un certain 
nombre d'ouvrages, et surtout de chartes et de docu- 
ments intéressant l'histoire des relations du Portu- 
gal avec l'Afrique septentrionale et occidentale *. 

Mes premières recherches sur le zénaga commen- 
cèrent à Saint-Louis où j'arrivai dans la première 
quinzaine dejanvier. Plusieurs traitants noirs, avertis 
de ma mission, me mirent en rapport avec des Trar- 
zas, dont l'un, Ahmed Saloum, a été mon plus zélé 
et mon principal informateur. Grâce à lui et au fils 
du feu qâdhi Bou'l Mogdâd, que m'avait adressé la 
Direction des affaires politiques, je pus rapidement 
réunir un vocabulaire zénaga qui au moment de mon 
départ définitif, comptait plus de 3.000 mots. J'obtins 
également la traduction des quarante et une fables 
de Loqmân 2 et d'une dizaine d'autres textes, mais ce 
ne fut que dans les derniers temps qu'Ahmed Saloum 
se décida à m'apporler des contes originaux en dia- 



1. [Ces documents ont été signalés depuis dans ma Notice sommaire des 
manuscrits orientaux de deux bibliothèques de Lisboîine, Lisbonne, 1894, 
in-8]. 

2. [Cette traduction a paru ensuite dans mon Loqmân berbère, Paris, 
18«J0, in-12]. 



20? MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

lecte zénaga ». Jusque-là, la chose lui avait paru peu 
digne des recherches d'un marabout. 

Les informations recueillies à Saint-Louis étaient 
unanimes sur ce point que, chez les Trarzas seuls, 
le berbère s'était maintenu ; néanmoins, pour plus 
de certitude, je partis pour Podor, la principale 
escale des Brakrias. Le voyage se fit en canot rapide : 
pendant un jour et demi, accroupi à l'avant d'un 
bateau monté par six laptots, je remontai le Sénégal 
qui coulait tantôt entre des broussailles de palétu- 
viers, l'arbre à fièvre, tantôt entre des plages sablon- 
neuses où les caïmans dormaient étendus au soleil. A 
Podor, mes renseignements trouvèrent confirmation, 
mais j'utilisai mon séjour en faisant rechercher trois 
documents arabes pour l'histoire du Sénégal : un 
recueil de traditions sur l'origine des Braknas et des 
Trarzas; une chronique du Fouta par Tierno Saïdou 
et une biographie d'El Hadj'Omar, le fondateur de 
l'empire toukouleur de Ségou, l'adversaire du géné- 
ral Faidherbe, dans la célèbre campagne de 1879 ; 
j'ai bon espoir d'obtenir copie de ces documents. 
Déjà, par l'intermédiaire d'Ahmed Saloum, j'avais 
pu faire transcrire à Saint-Louis, un manuscrit rela- 
tif à l'ancêtre éponyme des Oulad Dahman, fraction 
des Trarzas. En même temps, je recueillais auprès 
des traitants Braknas et Ida Ouaïch, un vocabulaire 
de l'idiome hassania, arabe vulgaire du Sénégal, 
dont le général Faidherbe a donné un spécimen dans 
ses Langues sénégalaises. Un Maure, qui avait été 



1. [Tout ce qui a trait au Zénaga, grammaire, textes et lexiques, forme 
le 1er fascicule du t. 1, de ma Mission au Sénégal, Paris, 1909, in-S]. 



RAPPORT SUR UNE MISSION AU SÉNÉGAL 203 

le compagnon fidèle du dernier roi dos Trarzas : El y, 
assassiné par son frère et successeur, me fournit 
plusieurs pièces de vers qu'il avait apprises de la 
bouche même de ce prince. /\u poste de Podor, je 
recueillis des spécimens de correspondances arabes 
rédigées par les princes noirs du Fouta. Ces derniers 
documents doivent servir de base à une étude que 
je compte faire sur l'arabe parlé au Sénégal et sur 
l'influence de cette langue sur certains idiomes 
nègres ; c'est une des faces, et non moins curieuses, 
de l'extension de l'islamisme, par voie d'infiltration, 
dans un pays où il est destiné à devenir notre plus 
grand ennemi, si l'on tolère son développement. 
Une autre preuve de cette infiltration est fournie 
par les noms arabes et berbères donnés par les 
Maures aux localités wolofes et toukouleures de 
la rive gauche du Sénégal. On sait que, sans la 
France, les intrigues du roi Trarza, Mohammed 
el Habib, auraient établi l'autorité de ce prince 
dans le Walo, le Cayor et le pays du Bour ba 
Dvolof. J'ai recueilli une liste étendue de ces noms 
intéressants au point de vue géographique et lin- 
guistique l . 

Tels sont les résultats de ma mission dans le 
domaine du berbère et de l'arabe ; je passe mainte- 
nant à ceux qui concernent les langues nègres. 

Podor. situé au milieu du Fouta-Toro, me fournit 
des chansons de griots, panégyristes des princes 
noirs, formant une caste universellement méprisée. 



1. [Tous ces documents sur le hasania, l'histoire des Trarzas, l'influence 
arabe sur les langues nègres, sont réunis dans le 2e et 3e fascicules de ma 
Mission au Sénégal, Paris, in-8, 1910 et 1913]. 



004 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

Au xiv siècle, Ibn Battoutah les avait déjà rencontrés 
à la cour du roi de Melli, et les désig-ne par leur 
nom véritable (Djali-gewel, d'où le français griot). Un 
de leurs chants traduit par M. Marco Paulo, Musul- 
man, semble avoir été composé, de nos jours, pour 
l'Almamy du Boudou, le chef du Fouta ou le Bour ba 
Dyolof. Je possède un certain nombre de pièces en 
langue toukouleure (foulah) consistant dans rénu- 
mération des ancêtres du prince, et dans quelques 
phrases élogieuses. 

Précédemment, pendant mon séjour à Saint-Louis, 
j'avais eu à ma disposition un Khassonké de Médine, 
parent du feu roi Sambala, notre allié contre El Hadj 
'Omar. Le Khassonké, qui jusqu'ici n'avait pas été 
étudié, appartient au groupe des langues man- 
ding-ues, comprenant en outre le malinkhé (langue 
des Melli d'Ibn Battoutah et d'El Bekri), le soninké, 
sur lequel on possède les travaux du général Fai- 
dherbe et du docteur Toutain ; le mandingue, 
dont la grammaire a été écrite par Macbrair ; le 
bambara, qu'ont fait connaître Dard et après lui 
le P. Monteil et le lieutenant Binger ; le sousou, 
connu depuis 1802 et repris ensuite par le P. Raim- 
bault et le Rév. Duport. Il faut y rejoindre le 
véï, objet des recherches de Kœller, et le san- 
garan, dont un vocabulaire m'a été dicté à Samia, 
à l'embouchure du Rio Nunez par une esclave 
affranchie. En 1867, M. Steinthal donna le pre- 
mier travail scientifique d'ensemble qui ait été fait 
sur ces langues ; mais son ouvrage renferme for- 
cément des lacunes que j'essaierai de combler 
à l'aide des nouveaux idiomes dont je viens de 



RAPPORT SUR UNE MISSION AU SÉNÉGAL '205 

parler, et des documents récemment publiés l . 

Pendant mes différents séjours à Saint-Louis, je 
m'étais mis à l'étude du wolof dans un but pratique, 
plus que scientifique; sans avoir pu, étant donné le 
peu de temps que je pouvais y consacrer, faire des 
recherches approfondies sur les trois dialectes qui 
paraissent exister dans cette langue (Saint-Louis, 
Dakar et Lebou) ; j'ai assemblé les matériaux d'une 
comparaison des racines du wolof avec le sérère- 
sine ou Kéguem, étudié par le général Faidherbe 
et le P. Lamoise. Le wolof m'a d'ailleurs servi dans 
mon enquête sur les superstitions des populations 
païennes ou musulmanes du Cayor et du Foula. 

Peu après mon retour de Podor, je résolus de 
partir pour Thiès, avant de m'embarquer à Dakar 
pour les rivières du Sud, le bateau qui fait le service 
ne quittant le Sénégal que tous les quarante-cinq 
jours ; je pouvais consacrer les deux premières 
semaines de mars à l'étude du sérère-nône dont le 
général Faidherbe et le colonel Pinet-Laprade ont 
les premiers signalé l'importance. Isolés au milieu 
des populations musulmanes, les Nônes, qui se par- 
tagent en deux groupes proprement dits : Nônes et 
Palors ou Farors, vivent dans les forêts autour des 
postes de N'pout et de Thiès, dans un état presque 
sauvage. Ils sont restés fétichistes, redoutent extrê- 
mement les sorciers, et se passionnent moins pour 
leurs dieux que pour l'eau-de-vie allemande dont les 
traitants les empoisonnent. Un événement pénible, 



1. |ll faut surtout mentionner parmi les ouvrages parus depuis : Delà- 
fosse. Vocabulaires comparatifs de plus de 60 langues, Paris, l'JOÎ, in-8 ; 
Essai sur la langue mandé, Paris, 1902, in-8]. 



20(3 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

la mort de l'administrateur de Thiès qui expira 
entre nies bras, arrêta mes recherches pendant 
quelques jours, mais cependant je pus, i»ràce à un 
des fils du chef du village, réunir un vocabulaire de 
1.500 mots ou phrases en dialecte nône, plus une 
douzaine de contes qui font connaître, mieux que 
toutes les descriptions, l'état moral de cette race, 
présentée d'ailleurs sous un jour peu favorable. Elle 
parait avoir précédé dans le pays les émigrations des 
Wolofs et des Pouls et n'avoir rien de commun comme 
origine avec les Sérères-Sines, venus peut-être delà 
Gazamance ; quant à sa langue, on doit jusqu'à pré- 
sent la considérer comme isolée au milieu des 
groupes sénégambiens. 

Au mois de mars, je pris passage sur l'aviso 
colonial le Dakar après avoir sollicité, par l'entre- 
mise de l'Académie des Inscriptions, une prolonga- 
tion d'un mois de congé. Elle me fut accordée en 
temps utile, mais l'administration du Sénégal, ou 
plutôt le secrétaire général, directeur de l'inté- 
rieur par intérim, me fit transmettre trop tard la 
dépêche (trois semaines après son arrivée !) pour 
que je pusse en profiter et séjourner deux mois au 
lieu de trois semaines, dans les Rivières du Sud. 

Une question intéressante de linguistique se pose 
au sujet des populations massées sur la côte, à l'em- 
bouchure des rivières, et inférieures en civilisation à 
leurs voisins de l'intérieur : Mandingues, Wolofs, 
Sousous etFoulahs. Appartiennent-elles à une seule 
race, ou sont-elles les débris de peuplades hétéro- 
gènes refoulées à différentes reprises, acculées à 
l'Océan et renfermées dans les îles liissagos ? Au 



RAPPORT SUR UNE MISSION AU SÉNÉGAL 207 

point de vue linguistique, la seconde hypothèse esl 
la plus vraisemblable, et bien que le retard inex- 
plicable que j'ai signalé pins haut ne m'ait pas per- 
mis de réunir tous les éléments de la question, du 
moins les données que j'ai recueillies ne laissent pas 
de doute. 

Le but de mon voyage était le Rio Nunez où je 
devais, plus qu'ailleurs, trouver groupées sur un 
espace de terrain relativement restreint plusieurs 
des races antérieures aux dernières émigrations. De 
plus, M. V. Largeau, administrateur du cercle et 
mon ami personnel, mettait à ma disposition, outre 
son hospitalité, le crédit que les populations noires 
s'empressent de lui accorder. Arrivé à Samia, je 
remontai en pirogue le Rio Nunez au milieu des 
forets vierges et, installé au poste de Boké, je com- 
mençai mes recherches. Parmi les principales tribus 
sont les Landoumans et les Bagas, ces derniers por- 
tant les dents limées en pointe et suspects d'anthro- 
pophagie. Leurs langues, dont je rapporte deux 
vocabulaires étendus, sont étroitement apparentées 
au bullom de Sierra-Leone étudié par Nyro.p en 1814, 
et au temné de la cote des Graines, bien connu par 
les travaux de Schlenker. 

Près de l'embouchure du fleuve vivent les Nalous, 
refoulés vers la mer par les Bagas, les Landoumans 
et les Sousous. Leur langue, dont j'ai recueilli un 
vocabulaire, diffère de toutes celles de la côte et je 
n'ai pu la rattachera aucune de celles que l'on parle 
en Guinée. Toutes ces populations sont fétichistes 
et tiennent en grand honneur une association 
secrète, les Simos, répandus dans tout ce pays. 



208 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

La veille de mon départ, on m'amena un dyoula de 
l'embouchure du Rio Grande, de ceux que les Por- 
tugais nomment Biafade. Il parlait un dialecte 
étranger à celui de tous les gens de la côte, quoique 
peut-être il soit à rapprocher du balante et du feloup 
de la Casamance. 

A mon retour, je m'arrêtai à l'île de Boulam,dans 
l'archipel portugais des Bissagos où ne vivent pas 
moins de quatre populations différentes. Je pus 
constater, en relevant le vocabulaire de trois d'entre 
elles, que le bram et le manjak sont de même ori- 
gine, tandis que le bidyogo en diffère absolument. 
L'embouchure du Rio Grande, le Rio Cassini, la 
Cazamance et l'archipel des Bissagos offrent une 
riche moisson à celui qui pourra consacrer plusieurs 
mois à étudier les langues diverses parlées sur une 
surface peu considérable. 

Le reste de mon séjour au Sénégal fut employé à 
copier des fragments d'un manuscrit de littérature 
arabe, à relever le catalogue de la Bibliothèque de 
Bou'l Mogdad et à compléter mes recherches sur le 
zénaga et le folklore wolof. 



CHAPITRE X 

LES BAMBARAS 1 

(J. Henry. L'aine d'un peuple africain, Munster i. W. 1910, 
in-8). 

L'abbé Henry a passé de longues années chez les 
Bambaras; je ne sais si, en qualité de missionnaire, 
il y a fait beaucoup de conversions : on ne le croirait 
pas, à l'entendre parler de la mentalité de ses ouailles 
(p. 10, 67 et spécialement ch. vin), mais comme 
observateur, il a vu et retenu beaucoup de choses et 
sa connaissance de la langue lui a été d'un grand 
secours. On doit donc accorder toute confiance à ce 
qu'il rapporte pour l'avoir observé de ses propres 
yeux. Mais quand il s'agit de l'interprétation, c'est 
autre chose. Ni plus ni moins qu'un Bambàra, il se 
laisse influencer, à son insu, par les préjugés de sa 
religion ; tout ce qui peut se rattacher aux doctrines 
juives ou chrétiennes est pour lui l'œuvre du diable 
qui dispute à Dieu le g-ouvernement du monde ; nous 
ne sommes pas loin du manichéisme. Un exemple 
nous en est donné par l'auteur (p. 54, note 1), à pro- 
pos du Korti, anathème doué d'action par lui-même, 
qu'on lance comme un chien sur un ennemi et qui, 

1. llecue de VhUtoiredes Religions, mars-avril 1912. 

14 



210 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX' 

s'il ne tue pas du coup, cause une syncope, de la 
fièvre et une sorte d'empoisonnement du sang'. 
L'abbé Henry, ayant reçu d'un chef de Komo Fana- 
thème en question, fut si émotionné comme il 
l'avoue, qu'il ressentit des tiraillements d'estomac, 
s'accrocha à un mur pour ne pas tomber et fut en 
proie à un malaise qui dura de cinq à dix minutes. 
D'ailleurs, il ajoute naïvement que la fatigue de 
deux jours de marche put bien y être pour quelque 

chose. 

Une autre preuve de son manque d'impartialité, 
c'est sa haine (le mot n'est pas trop fort) pour l'is- 
lam 1 . Quelque opinion qu'on puisse avoir sur cette 
religion au point de vue du progrès, elle n'en sub- 
siste pas moins et il n'est pas permis, en raison des 
millions de Musulmans que la France compte comme 
sujets, de se désintéresser de l'islam, comme le vou- 
drait l'auteur (p. 51). Le fanatisme, dans un sens ni 
dans l'autre, ne peut diriger l'action d'un gouver- 
nement. M. Henry restreint au strict minimum l'in- 
fluence que l'islam a eue sur le fétichisme desBam- 
baras. Elle ne se réduit pas à un simple emprunt de 
mots et, si la croyance en Dieu et aux génies est 
indigène, il n'en est pas de même d'une foule de 
légendes provenant de traditions défigurées par les 

1 Cette haine se manifeste d'une façon enfantine chaque fois qu'il en 
trouve roccas.on: par exemple, quand il cherche à nd.c ^ *** 
musulmane : p. 13, au bas ; « Le Musulman hurlait a 1 Orient sa fade 
ï rù.e et ses P « Dieu est grand » ; il se prosternait, il -ccrou P; ssa,t su 
ses talons secouant (sic) d'un air béat les index », p. 131-132 «la fade 
7fride formule, J soûles prosternations et ^^ntes^Uonf^ 
fil de l'Islam ». Un Musulman fanatique, procédant a la manière de 1 abbé 
l/enr aurait beau jeu à quahlier de la sorte les pratiques *»^™ m & 
comme le signe de la croix, l'inclinaison devant le Saint-battement, les 
génuflexions, l'usage de l'eau bénite, du Saint-Chrême, etc. 



LES BÀMBARAS 211 

populations qui ont servi d'intermédiaires. La meil- 
leure preuve, comme l'a fait remarquer M. Dela- 
fosse *, c'est que ces conceptions n'existent pas 
chez les Mandés païens, et que Dieu y est désig-né par 
Ka ou San et non par le terme arabe Allah. A ce 
propos, M. Henry semble (p. 62) faire un reproche 
grave aux Bambaras de prononcer pour un iien le 
nom de Dieu. La formule Nèbi Allah Tanoun (qui 
signifie je remercie le prophète de Dieu et non je 
remercie Dieu) est, suivant lui, une banalité. Mais 
croit-il qu'en Europe, le nom de Dieu, surtout dans 
les jurons, ne soit pas prodig-ué à tort et à travers et 
attache-t-on une importance relig-ieuseà la formule : 
Adieu? Cette critique mettra, je pense, en relief 
l'état d'esprit dans lequel l'abbé Henry a écrit son 
livre. 

Mais il y a les faits qu'il a observés et rapportés 
et qui fourniront une riche mine quand on fera la 
synthèse du fétichisme chez les populations mandé 
dont les Bambaras ne forment qu'une partie. On 
peut citer tous les chapitres ; celui du Tabou où 
l'auteur établit bien nettement la différence avec les 
totems indiens ou australiens ; les chapitres relatifs 
aux divers génies, et surtout ceux qui traitent de la 
vie sociale ; naissance, circoncision, mariage, funé- 
railles. 11 faut signaler aussi diverses lég-endes, celle 
des deux Kouloubali (p. 18-19) ; celle d'une branche 
Faraoulê (p. 19-20); celle des deux Djara (p. 20); 
celle des Sourakés (p. 20-21), celle des voyageurs à 
la Mekke (p. 131-132); plusieurs chansons et for- 

1. Remie d'ethnographie, t. II, p. il. 



212 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

mules; enfin les photographies qui complètent les 
descriptions. L'index est incomplet l . 



1. On peut regretter que la forme laisse parfois à désirer sous le rapport 
de la correction et les fautes ne sont pas toujours dues à l'imprimeur. 
V. 12, toute simple que soit votre augmentation: p. 13, le flot (des saute- 
relles) continuait à bosser du dos ; ibid., un Userai vert-pâle ; p. 14, après 
avoir versé à un peu tout et sur tout; p. 16, toute frappante que soit l'ana- 
logie ; p. 25, tout mcculanl (sic) qu'il soit ; p. 34, plus nombreux sont 
ceux qui briguent de l'être; p. 75 : « Le catholique, par sa croyance à 
l'Ancien Testament, semble friser aux yeux du Noir l'Islamisme, mais 
s'il s'en sépare au Christianisme (?) il lui apparaît comme appartenant à 
une secte découlant en droit de l'islamisme », etc. 



CHAPITRE XI 

L'ISLAM* 

I 

H. de Castries, L'Islam, Paris, 1896, in-12. 

On pourrait reprocher à l'auteur de n'avoir pas 
justifié les promesses du titre, s'il n'y avait joint le 
sous-titre : Impressions et études^ qui en restreint 
immédiatement la portée. Nous ne devons donc pas 
lui demander de comprendre, dans un volume, même 
d'une manière sommaire, tout ce qui concerne la 
religion musulmane; ses origines, sa fondation, ses 
développements, ses transformations au contact du 
christianisme; on arrivera à la fin du livre sans 
connaître les quatre rites orthodoxes; le schisme 
chi'ite, les doctrines dissidentes qui apparurent dès 
les premiers jours du Khalifat, la querelle des Mo'ta- 
zililes dont la défaite amena l'immobilisation de 
l'islam et causa la faillite de la civilisation arabe, 
sont passés sous silence. C'était le droit de l'auteur, 
du moment qu'il n'entendait donner que des 
études partielles. En même temps ce sous-titre nous 
avertit qu'il y aurait de l'injustice à juger trop 
sévèrement ces mêmes études ; ce sont des impres- 
sions et non, comme le croit l'auteur, un tableau 
impartial de l'islam. Il est toujours délicat d'appré- 
cier les impressions d'un écrivain, surtout quand il 

1. Revue de l'Histoire des Religions, janvier-février 1897. 



214 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

est de bonne foi et de bonne volonté, comme M. de 
Castries. Nous ne devons donc pas nous attendre à 
trouver ce que nous aurions réclamé, s'il s'était agi 
tout simplement d'études musulmanes : un livre qui 
fût en France, ce que sont à l'étranger, par exemple, 
les Muhammedanische Studien 1 de Goldziher (ou- 
vrage d'une importance capitale et qui n'est pas même 
cité). Tout au plus, pouvons-nous apprécier l'exacti- 
tude des informations de M. de Castries 2. Celui-ci 
en effet nous raconte, comment au commencement 
de son séjour en Algérie, il fut frappé du caractère 
théâtral de la prière récitée en plein désert. Le pitto- 
resque de la scène cache à bien des spectateurs ce 
qu'il y a de pharisaïque dans l'accomplissement de 
cette formalité, car la prière musulmane n'est pas 
autre chose. Mais tous ceux qui s'y sont laissé 
prendre n'ont pas eu, comme M. de Castries, la 
sincérité de revenir sur leur première impression et 
de reconnaître leur erreur. Celle-ci cependant a 
persisté plus que ne croit l'auteur et elle a influé à 
son insu sur son appréciation du Prophètes. Pour 
lui, Mohammed est de la plus entière bonne foi dans 
la première partie de son existence et, il serait tenté 
de le dire, dans la seconde. Il eût été bon en cela, 

1. [Et l'ouvrage du même auteur paru depuis : Vorlesungen ùber den 
Islam, Heidelberg, 1910]. 

2. Il ne saurait être question, bien entendu, de relever une à une les 
erreurs de détail. C'est une tâche qui reviendrait plutôt à la Bévue critique 
qu'à la Revue de l'Histoire des Religions. Je dois cependant signaler la 
méprise de la page 223 où il est dit que le sultan se fait appeler cheikh 
ul islam (pontife-roi de l'Islam). M. de Castries ne paraît pas se faire une 
idée bien nette des fonctions de cheikh ul islam qui n'ont rien de commun 
avec le titre de Khalife. De môme, p. 347, note, où le surnom d'Ech 
Cha'râni est expliqué par le Chevelu. 

3. [Cf. aussi les derniers travaux du P. Lammens, entre autres Fatima 
elles filles de Mahomet, Rome, 1912]. 



l'islam 215 

de citer et de combattre, puisque l'auteur en juge 
autrement, l'opinion des orientalistes qui font auto- 
rité sur ce point: MM. Sprenger, Noeldeke et Muir 
et qui sont loin d'accorder au fondateur de l'islam 
les qualités et les vertus qui lui sont reconnues ici. 
La question de son état physique, par exemple, qui 
eut tant d'influence sur sa destinée et celle de sa 
religion, méritait d'être signalée avec tous les déve- 
loppements qu'elle comporte, car les extases du 
Prophète tiennent autant de la pathologie que de 
l'histoire religieuse. L'appréciation du Qorân est 
trop simple et l'on ne saurait, en dépit de l'admi- 
ration de J.-J. Rousseau, piètre témoignage en la 
matière, y voir un chef-d'œuvre d'un bout à l'autre. 
Cette théorie du bloc n'a pas ici sa raison d'être. Il 
fallait faire la séparation des sourates et nul doute 
qu'en s'inspirant de la Geschichte des Qorans de 
M. Noeldeke, M. de Castries n'eût reconnu que, si 
pour les premières en date (les dernières du livre), 
Mohammed fut inspiré (dans le sens tout particulier 
qu'on attache aujourd'hui à ce mot, en tenant 
compte de ses hallucinations), dans les dernières au 
contraire (les premières du livre), destinées à servir 
de dogme et de code, on sent, à la marche d'un 
style qui se traîne de verset en verset, que l'inspi- 
ration a cessé et a été remplacée par d'autres qualités 
moins brillantes, mais plus sérieuses : celles qui 
convenaient à l'organisation d'une nouvelle société. 
Le législateur a succédé à l'inspiré. 

Naturellement, ce n'est pas à ce point de vue que 
le Moyen Age a considéré Mohammed, et ce n'est 
pas une des parties les moins intéressantes du livre 



'216 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

de M. de Castries que celle où il a rappelé quelques- 
unes des formes bizarres sous lesquelles le poète le 
représentait 1 . Dans l'appendice où il a réuni ces 
fragments 2, il fallait faire le départ entre ce qui est 
antérieur aux croisades et ce qui ne représente plus 
que des lieux communs. Lorsque des chevaliers 
revenus de Terre Sainte font connaître par des récits 
authentiques les véritables Sarrasins, l'imagination 
populaire ne les accepte pas. Le jongleur, l'homme 
de métier qui flatte les habitudes routinières de ses 
auditeurs, continue à transformer les Musulmans 
en païens, et réédite sans cesse les sentiments 
stéréotypés pour ainsi dire, par l'épopée antérieure s. 
Ce manque de chronologie dans les citations de M. de 
Castries l'a empêché d'arriver à la solution d'un 
problème assez curieux, alors qu'il était sur la bonne 
voie. Entre autres fables, les poètes et historiens, ou 
prétendus tels, attribuent aux musulmans l'adora- 
tion de l'idole Mahom. La connaissance de l'islam, 
par contact immédiat, vint d'abord par l'Espagne; 



1 . G"ost encore une erreur de dire (p. 2^5, note 1) que ce sujet (les idées 
du Moyen Age sur Mohammed et la religion musulmane) « n'a encore tenté 
aucun des savants historiens du Moyen Age ». Sans parler du chapitre de 
Le Roux de Lincy (Le livre des Légendes, Paris, 1836, in-8, p. iiO-56), de 
l'essai mis par E. du Méril en tête de son édition du poème latin sur 
Mohammed [Poésies populaires du Moyen Age, Paris, 1847, in-8, p. 369- 
415), M. de Castries aurait dû consulter et citer la précieuse monographie 
de M. d'Ancona qui a laissé peu de chose à ajouter : La leggenda di 
Maometlo in Occidente [Giornale storico délia litteratura italiana, 1889, 
t. XIII, p. 199-281), où l'on voit entre autres que Mohammed était un car- 
dinal qui fonda une religion, de dépit de ne pas avoir été élu pape. 

2 Le travail avait déjà été fait par R. Schrœder, Glaube und Aber- 
glaube in den altframdsischen Diehtungen, Erlangen, 1886, in-8, p. xn. 
A propos du Roman de Mahomet, il valait mieux consulter l'édition de 
Ziolecki (Oppeln, 1887) que celle de Reinaud (et non Rainaud, p. 22, 
note 2) : il fallait aussi comparer ce texte au poème latin cité dans la 
noie précédente et qu'Edelestand Du Méril considérait comme son original. 

3. C. des Granges, ap. /iomania, octohre 1896, p. 599. 



l'islam 217 

avant les croisades, la g-uerre sainte avait mis en 
rapport, de l'un et l'autre coté des Pyrénées, chrétiens 
et musulmans; le souvenir de la légende de la fille 
du comte Julien s'est conservé dans le roman 
d'Anséis de Carthag-e. Un écrit singulier, mais qui 
a exercé une grande influence, d'autant qu'on l'attri- 
buait à l'un des douze pairs de Charlemagne, 
l'archevêque Turpin, nous fournit l'explication du 
problème en question. Les auteurs arabes ont men- 
tionné une statue d'Hercule qui exista longtemps à 
Cadix et qui ne fut détruite qu'en 540 de l'hégire 
(1145-1146 de J.-C.) par l'amiral 'Ali ben 'Isa qui 
espérait y trouver un trésor. C'est de cette statue 
qu'il est question dans la Chronique de Turpin i, et 
aussi dans la Saga islandaise d'Olaf Haraldson qui 
la vit encore en 1014 de notre ère à l'endroit qu'elle 
nomme Karlssar « les eaux de l'homme » et non 
« les eaux de Charles » comme on traduit commu- 
nément". On peut donc expliquer d'une façon histo- 
rique l'orig-ine de « l'idole Mahom » ; mais quant à 
Tervag-ant où l'on a vainement essayé de retrouver 
Hermès Trismégiste, grâce à la leçon douteuse Ter- 
magant, il est resté jusqu'à présent irréductible. 

On doit aussi reprocher à M. de Castries d'avoir 
été trop absolu dans son jugement sur la connais- 
sance que les théologiens du moyen âge avait de 



1. Le nom qu'elle lui donne est du reste probant : salam (pour sajiam) 
Cadir, en arabe « l'idole de Gadir ». 

2. Cf. Dozy, Recherches sur l'histoire et la littérature de l'Espagne au 
Moyen Age, 3<? éd., Leyde, 2 v. pet. in-8, 1881, t. II, p. 312, et appendice 
p. xcm et xciv ; Riant, Expéditions et pèlerinages des Scandinaves en 
Terre-Sainte, Paris, 1865, in-8, p. 74 et 120 [et mon article, Hercule et 
Mahomet, Journal des Savants, 19031. 



218 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

l'islam. Sans doute, la plupart d'entre eux le 
jugeaient avec ignorance, même avec mauvaise foi ; 
mais il ne faut pas oublier que Pierre de Cluny 
avait fait faire par Robert Retinensis et Hermann 
le Dalmate une traduction latine duQoran pour ser- 
vir à sa réfutation *. D'un autre côté, la question de 
savoir si Mohammed était lettré ou non est à peu 
près insoluble. 

Il eût été aussi plus prudent de faire des réserves 
sur les légendes musulmanes relatives à l'accueil reçu 
près du négous d'Abyssinie par les premiers prosé- 
lytes qui, peu friands du martyre, s'enfuirent de la 
Mekke au commencement de la persécution. Les 
annales éthiopiennes sont muettes sur cet épisode et 
nous n'avons là-dessus que des témoignages musul- 
mans. Rien neprouve, si les fugitifs ont eu réellement 
une entrevue avec Gabra Masqal, qu'ils aient affirmé 
de leur doctrine autre chose que ce qui était d'accord 
avec le christianisme: n'oublions pas que, de l'aveu 
même des historiens arabes, quelques-uns restèrent 
dans le pays et se firent chrétiens. 

Quant à la fin attribuée au Prophète par les trou- 
veurs du moyen âge, il est probable qu'elle vient des 
chrétiens d'Orient chez qui elle a encore cours au- 
jourd'hui. M. de Castries a passé sous silence l'épi- 
sode très grave et que les Chi'ites ont exploitée leur 
avantage : Mohammed demandant à écrire (ou faire 
écrire) ses dernières volontés et 'Omar s'y refusant. 



1. Elle a été publiée par Bibliander, Zurich, 1550, in-f° et un fragment 
(Sourates XIV et XV) par Nissel, à la suite des trois Epitres catholique- 
cle saint Jean, en arabe et en éthiopien (Leyde, 1654-1655, in-4) [La prés 
l'ace de Robert est reproduite en tête de la Réfutation de Pierre le Vénérable: 
Migne, Patroloyie latine, t. GLXXXIX, Paris, 1854, col. 657-660]. 



l'islam 219 

Le chapitre qui suit : Vislamisme pendant les 
conquêtes et la domination arabe est exact en géné- 
ral ; pourtant il faut rectifier ce que dit M. de Cas- 
tries que «les chrétientés... d'Afrique ne luttèrent 
que faiblement pour la défense de leur foi ». C'est 
encore cet excès de généralisation que j'ai signalé. 
Les apostasies successives des Berbères, les soulève- 
ments qui, sous des chefs juifs (?), chrétiens et 
païens, refoulèrent les conquérants musulmans jus- 
qu'en Tripolitaine, montrent que malgré ses doc- 
trines égalitaires, l'islam eut du mal à s'implanter 
chez des populations qui le subirent plus qu'elles 
ne l'acceptèrent, sous la pression la plus tyrannique. 
Si en Egypte et en Syrie, les indigènes virent dans 
les Arabes des libérateurs de la domination byzantine, 
en Afrique (Berbérie), les Grecs et les métis libyco- 
latins, ceux qu'Ibn Khaldoun nomme des Africains 
(Afâreq) firent avec les Berbères cause commune 
avec les Arabes. Nous voilà loin de « l'endosmose 
morale » inventée par un apologiste de l'islam (Bur- 
do) qui ne l'a vu que par un côté particulier. M. de 
Castries s'étend longuement sur la tolérance de l'is- 
lam vis-à-vis du christianisme vaincu, mais là 
encore, il fallait distinguer les époques. Gomme ledit 
parfaitement Dozy i : « Les Arabes, quand ils eurent 
affermi leur domination, observaient les traités 
avec moins de rigueur qu'à l'époque où leur pouvoir 
était encore chancelant. » Et, après avoir cité de 
nombreux exemples de mauvaise foi et de persé- 
cution de la part des Musulmans, l'illustre histo- 

1. Histoire des Musulmans d'Espagne, t. II, p. 48. 



220 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX % 

rien conclut : «Il arriva en Espagne cequiarrivadans 
tous les pays que les Arabes avaient conquis ; leur 
domination, de douce et d'humaine qu'elle avait été 
au commencement, dégénéra en un despotisme intolé- 
rable. Dès le ix« siècle, les conquérants delà Pénin- 
sule suivaient à la lettre le conseil du khalife 'Omar 
qui avait dit assez clairement : Nous devons manger' 
les chrétiens, et nos descendants doivent manger les 
leurs tant que durera l'islamisme. » On voit ce 
qu'on doit penser de la tolérance qui, au dire de 
M. de Castries, semblerait avoir été pratiquée de 
711 à 1492 ; il a eu tort de tirer de quatre ou cinq 
anecdotes une théorie que l'étude des faits restreint à 
sa juste valeur 1 . 

La polygamie (ch. m) a été reprochée à tort à 
l'islam, comme le dit fortjustement M. de Castries, 
mais ce qu'on doit lui reprocher, c'est de l'avoir 
régularisée et de l'avoir fait entrer dans les mœurs, 
ainsi que le concubinage. Ici, Mohammed a cédé à 
ses propres penchants et la loi qu'il a établie et que 
lui-même a plus d'une fois violée, n'a eu d'autre 
but que de les justifier. Non seulement en tolérant 
quatre femmes légitimes, mais en autorisant le 
fidèle à conserver comme concubines, esclaves ou 
libres, autant de femmes qu'il peut en entretenir, 
le Prophète, qui manqua tout le premier à la 
prescription, — bien large cependant — qu'il 



1. Quant à l'anecdote citée p. 87 et qui est empruntée à El Tortouchi, 
j'estime que Dozy avait mieux compris le sens que M. de Castries et puisque 
l'auteur donne p. 91, note 1, la bibliographie de la persécution de Cordoue 
au temps d'iiuloge, je lui rappellerai qu'il aurait dû ajouter l'ouvrage 
capital de Baudissin, Eulogius und Alvar, Leipzig, 1872, in-8. La lecture 
du premier chapitre {Die Christen unter der Maurenherrschaft) rectifie- 
rait bien des appréciations erronées. 



, LIS LA M '221 

avait établie, n'apporta aucun frein à la dissolu- 
tion qui aurait régné dans l'Arabie anté-islamique. 
Quand M. de Castries aura étudié de près et dans 
les textes cette société calomniée par les apolo- 
gistes intéressés de l'islam, il verra quel abaisse- 
ment a subi la condition de la femme sous l'empire 
de la loi musulmane l . De plus il est inexact de 
dire (p. 120-121), d'après des auteurs sans critique 
comme Tornauw et Eschbach, que le Prophète « éta- 
blit d'une façon relative l'indissolubilité du mariage 
qui ne peut être rompu que par la répudiation et le 
divorce soumis à de sévères formalités » . C'est un 
auteur musulman, pris au hasard, qui se chargera 
de rectifier cette assertion erronée parce qu'elle part 
d'une conception a priori, en contradiction avec les 
faits. Je conseillerai à M. de Castries de lire dans le 
récit des voyages d'Ibn Battoutah, le Marco-Polo 
de l'islam, l'histoire des unions temporaires 
qu'il contracta légalement partout où il séjourna et 
qu'il dénoua avec la plus grande facilité. Et Ibn 
Battoutah était, au point de vue musulman, un 
homme vertueux et instruit, un magistrat (il exerça 
les fonctions deqâdhi) faisant bâtonner ceux qui 
ne se rendaient pas à la mosquée pour la prière du 
vendredi (t. IV, p. 151-152). Qu'on juge desautres ! 
Je suis encore en désaccord avec M. de Castries 



1. On cite Harith et Ghailàn comme ayant eu dix épouses : le fait a 
para assez rare pour être rappelé: faut-il observer combien ce nombre est 
inférieur à celui des femmes parquées aujourd'hui encore dans les harems 
des souverains musulmans les plus orthodoxes. L'histoire nous fournit 
une preuve de cette démoralisation ; dans la dynastie des khalifes abbâsides, 
l'idéal de l'orthodoxie musulmane, sur les 23 premiers, dix-huit sont nés 
de femmes esclaves, cinq seulement de l'une des quatre femmes légitimes. 
Où est le progrès ? 



222 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

sur la démoralisation qu'entraîne pour toute une 
classe de population, dont aucun sentiment moral 
ne peut réprimer les passions, le célibat forcé ; 
cette démoralisation existe dans tout pays musul- 
man et les prescriptions pénales qui sont citées 
en note (p. 119) sont restées lettre morte (celle 
indiquée dans le Qoràn, IV, 20, est du reste très 
légère). Pour cette question, je me contenterai de 
citer l'opinion d'un officier qui a vécu longtemps au 
Maroc ! . 

En ce qui concerne le paradis musulman, l'auteur 
semblecroire que les félicités matérielles qui y sont 
promises ne sont que des allégories. Ici, le désir de 
réhabiliter l'islam l'a encore entraîné trop loin. 
Toutes les interprétations sont permises, mais je 
doute fort que l'immense majorité des Musulmans 
y voie autre chose que des jouissances charnelles, 
conformes d'ailleurs aux goûts du Prophète. Pour 
défendre son interprétation, M. de Castries a recours 
à celle qui a été donnée du Cantiquedes Cantiques, 
où des exégètes timorés, scandalisés de quelques 
expressions, ont cherché à donner à ce livre un 
caractère symbolique (on a été jusqu'à y voir l'union 
de l'Église et de Jésus-Christ !) C'est vouloir expli- 
quer obscurum per obscurius 2 . 

1. Erckmann, Le Maroc moderne, Paris, 1885, in-8, p. 170. M. Kocher, 
dans son travail sur La criminalité chez les Arabes au point de vue de la 
pratique médico -judiciaire, Paris, 1884, in-8, n'a fait <]ii effleurer le sujet; 
il aurait trouvé des matériaux plus abondants dans les archives des tribu- 
naux, des cours d'assises et des conseils de guerre ; encore, lajustice fran- 
çaise n'intervient-elle que lorsqu'il y a violence et lorsque l'affaire n'est 
pas étouffée ; cependant il en dit assez pour réfuter M. de Castries. 

2. Ces efforts d'imagination chez certains interprètes sont dignes de 
ceux du curé qui dans le conte de l'abbé de Voisenon, La Bulle, commente 
en chaire une chanson grivoise substituée à son insu à la bulle Unige- 
ni tus. 



L ISLAM 



223 



Je passerai rapidement sur les derniers chapitres : 
dans celui qu'il a consacré au fatalisme (ch. v), 
M. de Gastries a l'ait lui-même la critique de l'islam, 
en remarquant qu'il retranche de la vie un puissant 
levier moral. Celui où il est question de l'extension 
de cette religion dans les temps modernes est trop 
sommaire (rien sur l'Inde et l'Australasie) 1 . C'est une 
croyance aussi fausse que généralement répandue, 
qu'il n'y a pas d'apostats dans l'islam 2 ; ils sont 
moins nombreux dans cette religion qu'ailleurs, 
parce qu'à l'exception de l'Espagne et du Portugal, 
les nations chrétiennes, France, Angleterre, Hollande 
Russie, Autriche, Allemagne, qui comptent des sujets 
musulmans, ont toujours pratiqué envers eux la 
tolérance la plus large. Au contraire, en Espagne et 
en Portugal, tout ce qui n'émigra pas (et ce fut d'a- 
bord le petit nombre) fut obligé de se convertir et les 
apostats furent nombreux. D'un autre côté, dans les 
états musulmans qui ont conservé leur autonomie, 
la conversion d'un fidèle à un autre culte serait 
punie de mort, exemple à ajouter à ceux de la tolé- 
rance musulmane. En revanche, M. de Gastries est 



1. L'étymologie de Madagascar par Madécasses bar (!) est absolument 
sans valeur. Sur la présence de coutumes musulmanes (et non de pratiques 
religieuses) M. de Gastries aurait pu consulter l'ouvrage de M. G. Ferrand, 
Les Musulmans à Madagascar, Paris, 1891-1892, in-8. 

2. Faut-il citer au hasard Djabalah, le contemporain du Prophète ; 
Léon l'Africain; les descendants de la famille royale des Hafsides de Tunis; 
le fils de Selim et Teumi, chef d'Alger et des Thà'aliba ; le moine qui 
fournit à Walter les renseignements sur Mohammed. 

Suum detinuit aliquanto tempore quemdam 

Qui Machomis patriam gestaque dixit ei, 
Qui de progenie genlili natus et altus, 

Ghnsti liaptisraum acceperal atque lidem 

On comprend que je ne puis en dresser une liste complète dans cette 
note. Une chronique arabe sur les guerres d'Abyssinie, dont je prépare 
l'édition, en cite un granil nombre rien que dans ce pays [Histoire de la 
Conquête de l'Abyssinie, Paris, 1897, 2 v. in-8]. 



224 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

absolument dans le vrai lorsqu'il signale, dans le 
dernier chapitre, le danger que les confréries reli- 
gieuses font courir à la pacification en Alg-érie, paci- 
fication qui s'impose par la force des choses. Ce n'est 
pas impunément que, pendant un demi-siècleet plus 
iine fraction de la société musulmane a vécu côte à 
côte avec la société française; une évolution socio- 
logique en est résultée et, contrairement à l'opinion 
de M. de Gastries, cette évolution est un bienfait. 
C'est le commencement de l'assimilation qui se fera 
à la long-ue, par la communauté des intérêts, si elle 
n'est pas retardée parles folles entreprises des esprits 
impatients ou ig-norants ; c'est ce qui a été compris 
des missionnaires catholiques eux-mêmes qui ont 
su s'abstenir de tout prosélytisme ; c'est ce qui doit 
dirig-er la politique de la France en Alg-érie et non 
une sentimentalité de mauvais aloi et l'application 
d'utopies, plus dangereuses qu'une insurrection. 

II 

Carra de Vaux, Le Mahométisme, Paris, 1898, in-12 (1). 

On a beaucoup écrit en France sur l'islam et son 
fondateur, mais il n'existait pas d'ouvrage qui, com- 
posé par un orientaliste et destiné au grand public, 
présentât la sûreté d'information et la justesse d'ap- 
préciation de celui que vient de faire paraître M. Carra 
de Vaux. Je ne rechercherai pas si des sentiments 
personnels ont contribué à la seconde de ces quali- 
tés ; il suffit que l'auteur ait rencontré juste et mis 

1. Revue de l'histoire des Religions, sepleuibre-oclobre 189S. 



l'islam '225 

en lumière des faits que de récents apologistes de 
Fisidm, autant par ignorance que par parti-pris, 
avaient laissés dans l'ombre. Celte étude s'ouvre 
par un tableau animé de l'Arabie anté-islamique au 
moment de la prédication de Mohammed ; viennent 
ensuite les débuts du Prophète et sa vocation où 
M. Carra de Vaux reconnaît, après Sprenger, Muir 
et Nœldeke « les accès d'une névrose plus ou moins 
voisine de l'épilepsie ». L'auteur suit l'histoire de 
Mohammed jusqu'à sa mort ; peut-être aurait-il du 
consacrer quelques lig-nes aux doutes et aux disputes 
qui l'assaillirent à sa dernière heure et qui furent 
étouffés sous la main brutale de 'Omar. Des consi- 
dérations sur les premiers temps qui suivirent la 
mort de Mohammed, les luttes pour sa succession 
en vertu de ce principe musulman « qu'en matière 
politique la force fonde la légitimité », la fixation de 
rédaction définitive du Oorân par le procédé arbi- 
traire de 'Othmân,la réglementation de la tradition 
qui complète le Livre sacré, la réaction de l'esprit de 
raison et de liberté contre la tyrannie du dogme et en 
particulier du fatalisme; l'écrasement de la doctrine 
du libre arbitre; le triomphe fatal pour l'avenir 
de l'Islam des doctrines d'El Ghazâli que M. Carra 
de Vaux compare à saint Thomas d'Aquin ; la nais- 
sance du mysticisme si étranger à l'esprit primitif 
de l'Islam et la création des ordres relig-ieux qui en 
fut la conséquence, sont exposés successivement 
d'une manière nette par M. Carra de Vauxqui termine 
par cette conclusion : « Si on compare sa pensée et 
son œuvre (de Mohammed) aux institutions existant 
alors dans les autres états, on les juge presque bar- 

15 



026 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

bares. Son défaut principal comme celui de l'islam, 
fut de laisser en toute chose trop d'empire à la 
force. » Il était bon que cela fût dit par un orienta- 
liste compétent pour détruire la légende fabriquée 
par des Orientaux peu scrupuleux et des Occiden- 
taux ignorants, de l'islam présenté comme une reli- 
gion de douceur et de tolérance. 

Dans la seconde partie, « les Réactions aryennes » 
M. Carra de Vaux présente un tableau d'ensemble 
d'un sujet qui n'a encore été abordé que sur quelques 
points isolés. Il faut reconnaître que Littré, qui 
n'est pas cité, avait déjà étudié la question du choc 
de l'aryanisme et du sémitisme pour l'empire du 
monde, au temps de Cartilage et de Rome. L'histoire 
de l'hétérodoxie dans l'islam a son importance, car 
c'est là que fut, comme souvent dans le christia- 
nisme, le dernier refuge d'une nationalité politique- 
ment détruite. C'est ainsi que les prétentions chiites, 
bientôt érigées en dogme, trouvèrent un asile en 
Perse, et que le gendre de Mohammed, le représen- 
tant de la légitimité arabe, servit, comme le dit très 
justement M. Carra de Vaux, « de signe de rallie- 
ment à toutes les hérésies » (à son insu). L'auteur 
passe en revue les luttes entre les Omayades et les 
'Alides, luttes qui se compliquèrent lorsque les doc- 
trines professées par les non-conformistes, haïssant 
également l'un et l'autre parti, apportèrent un nou- 
vel élément de trouble et de confusion. Le chiisme 
adopta la croyance persane 1 d'un dernier prophète, 

1 . Je crois qu'il y aurait lieu d'accorder une plus grande place que ne l'ait 
M. Carra de Vaux, à l'influence des doctrines apocalyptiques juives et chré- 
tiennes sur les croyances mahdistes ; on connaît le rôle que, suivant les 
Musulmans, Jésus jouera à la fin du monde. 



L'ISLAM 227 

le Mahdi, et la question se débattit alors, par les 
armes naturellement, des vrais et des faux Mahdis. 
L'historique de M. Carra de Vaux est suffisamment 
détaillé et l'on peut suivre sans embarras la marche 
des événements à travers l'histoire musulmane. Un 
chapitre est consacré aux Ismaélens et aux procédés 
employés par les missionnaires pour grouper, 
d'après différents degrés d'initiation, les hommes 
professant les doctrines les plus diverses, et aboutir 
à une sorte de g-nosticisme. On lira avec intérêt 
l'histoire des vicissitudes de cette secte dont une 
branche, celle des Assassins, est restée célèbre et 
dont les Druzes sont actuellement les derniers repré- 
sentants. Quelques pages sont consacrées au sou- 
fisme et à son développement, au mahdisme actuel 
et au senoussisme dont l'extension a été contrariée, 
sinon arrêtée de nos jours. Enfin le livre se termine 
par l'histoire dramatique de la fondation du bâbisme 
qui a fait revivre de nos temps des scènes de la pas- 
sion et que n'ont pu anéantir les féroces persécu- 
tions du précédent Chah de Perse, le fratricide 
Nasir eddin Chah. 

Au courant de la lecture, j'ai relevé quelques 
inexactitudes et quelques lacunes ; je crois devoir 
les signaler en vue d'une seconde édition, sans 
qu'elles puissent rien retrancher aux éloges que j'ai 
donnés en commençant. Ces observations ne portent 
que sur des points très secondaires. P. 13, note, au 
lieu de dont M. J. II. Derenbour g publie à Paris le 
Corpus, lire dont MM. J. et H. Derenbour g publient 
à Paris le Corpus. P. 14. Au lieu de Courtellemont, 
parmi ceux qui ont rapporté de la Mekke des photo- 



008 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

graphies authentiques, il eut mieux valu citer Subhi- 
bey. —P. 20, note: les extraits de M. de Castries ne 
sont pas à mentionner à côté des travaux de Schrœder 
et deD'Ancona.— P. 27,1e miracle du cœur de Moham- 
med lavé par deux anges me paraît une légende créée 
par ceux qui ont pris à la lettre le verset 4 du 
Psaume L (Vulgate) : cette légende se trouve déjà 
dans la vie de S. Timothée l'anachorète.— P. 55 note. 
C'est par erreur que M. Carra de Vaux dit que 
M. Snouck Hurgronje « a décrit de visu les fêtes du 
pèlerinage dans son ouvrage Het Mekkansche Fest, 
1880 ». Cet ouvrage, comme M. de Goeje a bien 
voulu me le confirmer dans une lettre, est une thèse 
de doctorat composée sous ses auspices, bien avant 
la visite de M. Snouck Hurgronje à la Mekke. On sait 
que par suite d'une indiscrétion de M. de L..., il 
dut quitter cette ville avant le commencement des 
fêtes du pèlerinage. — Même note, p. 54 : le livre de 
M. d'Avril n'est qu'une compilation sans importance; 
mieux valait citer Galland, Burckhard et Burton. — 
P. 70, note. La traduction du Qorân publiée par 
Bibliander ne fut pas faite au xvi e siècle, mais au xn e 
par Robert Retinensis et Hermann de Dalmatie, sur 
l'ordre de Pierre le Vénérable, abbé de Cluny (cf. 
Migne, Patrologia lalina, tome CLXXX1X, col. 124 
et suiv.).— P. 83, l'encyclopédie publiée par l'associa- 
tion connue sous le nom d'Ikhouân es Safa^ (les 
Frères de la pureté) méritait une mention détaillée: 
au moins pouvait-on renvoyer à l'article de Stan. 
Lane-Poole (Studies in a Mosquée, Londres et Syd- 
ney, 1893, in-8, ch. vi). — P. 124. Je ne sais qui a 
appris à M, Carra de Vaux que les Abadhites actuels 



l'islam 229 

« ont grand peur de verser le sang ». C'est entière- 
ment inexact, et nulle part peut-être on n'a vu la 
férocité poussée jusqu'aux extrêmes limites comme 
dans les guerres civiles du Mzâb, jusqu'en 1882 (cf. 
de Molylinski, Guerara depuis sa fondation. Alger, 
1885, in-8, p. 43-6G ; Robin, Le Mzâb, Alger, 1884, 
in-8, p. 34-37). La plupart des boucliers d'Alger 
sont abadliites. — P. 130. Une des plus curieuses 
manifestations du génie persan, les Tèaziès, devait 
être au moins l'objet d'une note avec renvoi aux tra- 
vaux de Chodzko, de Pelly, de Gobineau et à l'article 
de Renan {Nouvelles études d'histoire religieuse, 
Paris, 1884, in-8, p. 185-217). — P. 176, le nom d'er- 
mite de Tlemcen me paraît singulier pour désigner 
Abou Midian. 

En somme, on peut dire que le livre de M. Carra 
de Vaux tient les promesses du titre et que nous 
avons enfin un ouvrage qui fera connaître au grand 
public l'histoire vraie de la religion musulmane, et 
qui rendra les plus grands services à ceux qui, sans 
être des spécialistes, s'occupent des questions reli- 
gieuses sans esprit de parti. 



CHAPITRE XII 

DEUX PHILOSOPHES ARABES « 



Carra de Vaux, Avicenrie, Paris, 1900, in-8. 

Il y a cinquante ans environ, Renan donnait, sur- 
tout d'après la version latine des œuvres d'Averroès, 
une étude qui est encore restée ce que nous avons de 
meilleur sur un des plus grands penseurs du moyen- 
âge. Aujourd'hui, M. Carra de Vaux consacre, d'après 
les textes arabes, à une autre des plus grandes 
figures de la philosophie, un volume qui sera bien 
accueilli, réserve faite des critiques de détail qu'il 
y a lieu de lui adresser. Mais Avicenne n'occupe 
qu'une partie du livre. Les cent vingt-six premières 
pages (plus du tiers de l'ouvrage) contiennent une 
esquisse de la philosophie musulmane, en prenant 
pour point de départ la théodicée du Oorân 2. Il 
passe successivement en revue les mo'tazilites 
(ch. 11) et les traducteurs (ch. ni). Ici, il y a de nom- 



\. Revue de l'histoire des Reliyions, juillcl-aoùt 1902. 

2. A ce propos, une première critique. 11 eût mieux valu, et M. Carra 
de Vaux en était certainement capable, traduire directement les passages 
cilés, au lieu d'avoir recours (cf. p. 2, note 1) à. une traduction vieillie et 
certainement en retard comme celle de Kazimirski. A tout prendre, tant qu'à 
avoir recours à une traduction, mieux valait s'adresser à celle de Palmer. 



DEUX PHILOSOPHES ARABES 231 

breuses lacunes à signaler. L'énumération des ver- 
sions syriaques d'Aristole (p. 42 et suivantes) est 
incomplète. Depuis l'apparition de Y Histoire de la 
littérature syriaque de R. Duval * et de la Short Ilis- 
tory of Syriac Literature de Wright, laquelle 
n'est pas même citée 2, il a paru sur ce sujet des 
travaux qui méritent d'être rappelés à côté des dis- 
sertations de Hoffmann et de Baumstark, ainsi Fried- 
mann, Aristotelis Analytica bei den Syrerns; Nagy, 
Una versione syriaca degli Analitici aV Aristotele '* . 
— P. 47, note 2, sur les 'Ibadites de Hirah, il fallait 
citer la note de Quatremère, Journal Asiatique, 
novembre 1838, p. 502-503. Ibid., note 3, ce n'est 
pas Caussin de Perceval qui a traduit la vie de 'Adi 
ben Zaïd d'après leKitàb el Aghâni dans le Journal 
Asiatique, novembre 1838, c'est Quatremère, 
M. Carra de Vaux semble d'ailleurs avoir cité de 
mémoire, car cette traduction commence en 
décembre 1835 (p. 525-545) pour se terminer en 
novembre 1838 (p. 465-506). Puisqu'il mentionne 
(p. 52, note 2) la très médiocre histoire des médecins 
arabes de Wùstenfeld (en oubliant de citer le nom de 
l'auteur) il fallait rappeler Y Histoire de la médecine 
et des médecins arabes de Leclerc. — P. 54, note. 1 . Le 
mémoire de De Sacy sur le Kalilah et Dimnah est 
de 1816 et non de 1830. — P. 55, note 2, la disser- 
tation de De Sacy sur les Mille et une Nuits est sin- 
gulièrement vieillie; il fallait plutôt indiquer le 



1. Paris, 1899, in 12. 

2. Londres, 1894, pet. in-8. 

3. Berlin, 1898, in-8. 

4. Rome, 1898, in-8. 



232 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

mémoire d'Ocstrup i. — P. 58, note 1, à propos du 
Tarikh el hokamâ, c'est une erreur de l'attribuer à 
Ibn el Qifti, comme l'a amplement démontré 
A. Mûller, Ueber das sogenannte Tarikh el hoka- 
mâ des Ibn el Qifti -. — P. 59. Parmi les traductions 
faites parlshaqben Honaïn,M. Carra de Vaux oublie 
de signaler celle des Catégories d'Aristote. 

Le chapitre v traite des philosophes et des ency- 
clopédistes ; en premier lieu El-Kindi et son disciple 
Abou Zeid, fils de Sahl el Balkhi. Malheureusement, 
il est reconnu aujourd'hui que le Livre de la créa- 
tion de VHistoire dont se sert M. Carra de Vaux 
pour faire connaître la doctrine de ce dernier, lui a 
été faussement attribués. Viennent ensuite El Farabi 
et l'Encyclopédie connue sous le nom de traité des 
Frères de la Pureté. M. Carra de Vaux fait ressortir 
le caractère singulier de ce dernier livre qui dénote 
une largeur d'esprit bien supérieure à celle de la 
société musulmane et des théologiens. Les auteurs 
de ces traités ne sont pas seulement des vulgarisa- 
teurs comme il est dit p. 117 ; il n'eût pas été inu- 
tile de signaler en passant les relations qui ont 
existé entre leurs doctrines et celle des Ismaéliens '■ 
et les livres attribués à Hermès chez les Arabes. 



1. Studier over Tusing og en Nat, Copenhague, 18'Jl, in-8. [On trouvera 
la liste des divers travaux sur ce sujet dans les fascicules IV, V, VI, Vil, 
de la Bibliographie des ouvrages arabes de V. Chauvin, Liège, 1900-1903, 
parus après le livre de M. Carra de Vaux|. 

2. Actes du Ville Congrès des Orientalistes (Stockholm et Christiania). 
Section I, sémitique, A. Loyde, 1891, in-8, p. 15-36. 

3. Introduction du t. II, trad. Huart, Paris, 1901, in-8, p. x. 

4. P. 117, note 1. Il eût fallu dire que l'œuvre complète des Tkhouân e» 
safà a été publiée à Bombay en 4 volumes in-8 (130^5-1306 hég.) tandis 
que des éditions partielles avaient paru à Calcuita en 1812, en 1846 et 
plus tard au Qaire en 1889. n,n outre, puisque M. Carra de Vaux cite la 



DEUX PHILOSOPHES ARABES 233 

Ici s'arrête la première partie : le tableau de la 
pensée musulmane jusqu'à Avicenne. On est surpris 
de ne pas trouver cité, sinon le mémoire de 
W. Meister *. du moins l'ouvrag-e d'un des devan- 
ciers de M. Carra de Vaux 2. L'effort tenté, il y a 
trente ans, par Dugat est méritoire, malgré des 
lacunes et des erreurs : cette omission est d'autant 
plus singulière qu'il avait puisé la biographie d'Avi- 
cenne aux mêmes sources (Ibn Abi 'Osaibyah, alors 
inédit, et Ibn Khalliqân) cf. p. 205-213. M. Carra de 
Vaux y aurait vu son attention appelée sur un point 
qu'il eût été curieux d'étudier par la comparaison 
avec les vers qui nous sont parvenus : l'influence que 
le poète mystique Ibn er Roumi put exercer sur Avi- 
cenne qui commenta son Dlwàn. Il n'est pas ques- 
tion dans ce livre d'Avicenne comme poète arabe 
(cf. cependant Dug-at, p. 210-212). Comme poète 
persan, M. Carra de Vaux se borne à dire (p. 151) : 
« Avicenne a été étudié par l'orientaliste Ethé ». 
L'indication n'est pas absolument exacte et l'auteur 
n'a pas eu sans doute sous les yeux l'article d'Ethé : 
celui-ci s'est borné à publier et à traduire dans les 
Gœttinyer Nachrichten (1875, p. 555-567) une quin- 



traduction allemande de la Discussion entre les animaux et Vhomme par 
Dieterici, il aurait pu, s'adressant à des lecteurs français, mentionner celle 
de Garcin de Tassy, dans ses Allégories, Paris, 1876, in-i, p. 73-188. Il 
n'était pas non plus hors de propos de rappeler que ce traité est devenu 
populaire, au point de prendre place sous une forme abrégée, dans les 
Mille et une Nuits. [Depuis, M. Miguel Asin a démontré que c'était là que 
le prêtre chrétien Anselme Turmeda devenu musulman sous le nom de 
Cheïkh'AbdallahTerdjumàn, a puisé les éléments d'un de ses traités: El 
Original arabe de la disputa del Asno contra Fr. Anselmo Turmeda, 
Madrid, 1914, in- 8]. 

1. Die Philosophen-Schule, Munich, 1876, in-8. 

2. Dugat, Histoire des philosophes et des théologiens musulmans. Paris, 
1898, in-8. 



034 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

zaine de petites pièces persanes sans appréciation 
ni commentaires *. Et à ce propos, M. Carra de Vaux 
a négligé de discuter et même de signaler l'hypo- 
thèse qui attribue à Avicenne la traduction du pehlwi 
en persan du Zafer-Nâmeh, réponse de Bouzourd- 
jemhir à Kesra Anouchirwân 2 . 

La biographie d'Avicenne est convenablement 
traitée. Au sujet de la date de sa naissance et de sa 
mort, il fallait rappeler les chronogrammes sur les 
dates de sa vie et de sa mort 3, d'autant que le 
chiffre indiqué pour cette dernière est 427 hég. et 
non 428. Le passage consacré aux traités médicaux 
d'Avicenne est bien court : il fallait rappeler que 
c'est comme grand médecin qu'il a surtout été 
connu pendant longtemps en Occident : c'est à ce 
titre qu'il figure dans une moralité du xv c siècle, La 
condamnation de Banquet par Nicolas de la Ches- 
naye, médecin du roi Louis XII 4. C'est encore sa 
réputation de médecin qui lui fait attribuer par 
Khondmirsla cure miraculeuse dont le médecin 
Erasistrate est l'auteur dans le récit grec qui met 
en scène Antiochus et Stratonice o. 



1. [Depuis, M. Brown a consacré quelques pages à Avicenne dans le 
second volume de sa Literary History of Persia, Londres, 1906, p. 106- 
111. Cf. aussi Brockelmann, Geschichte der arabischen Litteratur, t. I, 
Weimar, 1898, p. 452-454]. 

2. Schefer, Chrestomathie persane, Paris. 1883-1885, 2 v. in-8, t. I. p. 4. 

3. Schefer, Chrestomathie persane, t. II, p. 273 du texte et 257 des 
notes. 

4. P.-L. Jacob, Recueil de farces, soties et moi^alités du XVe siècle, 
Paris, 1859, in-12 ; on y voit « Avicenne, seigneur de bien » entre Térence 
et Aulu-Gelle et rappeler le combat des Centaures et des Lapithes. 

5. Vie d'Abi Sina, extraite du Habib us Sier par A. Jourdain, Mines 
de l'Orient, t. IV, Vienne, 1813, in-fo, p . 170-171. 

6. Valère Maxime. 1. V, ch. vu, 2e partie,! 1 ; Plutarque, Vie de Démé- 
trios, ch. xxxviii ; Lucien, De Deà Syrd, § 27, 28 ; Icaromênippe, § 15; 
Rbode, £><?/• Griechische Roman, Leipzig, 1876, in-8, p. 52-53. Ce dernier a 



DEUX PHILOSOPHES ARABES 235 

A ce propos, j'estime que M. Carra de Vaux a 
passé trop rapidement sur la légende d'Avicenne. 
L'histoire réelle d'un homme a souvent moins d'im- 
portance que son histoire légendaire, car c'est elle 
qui agit surtout sur les masses. On en a eu la preuve 
dans l'influence exercée dans la première moitié du 
siècle dernier par la légende napoléonienne. Au lieu 
de se contenter d'une anecdote empruntée à une 
médiocre chrestomathie turke, M. Carra de Vaux 
aurait pu consacrer trois ou quatre pages à résumer 
la vie fabuleuse d'Avicenne et à indiquer, si pos- 
sible, la provenance des contes dont il est le héros 1 . 
Il pouvait se servir en effet de la version arabe du 
roman d'Avicenne par Mourâd Efendi Mokhtâr 2 , 
soit de la version tatare d'Abdel Oaïoum 3 , sans 
oublier les renseignements fournis par M. Nœldeke 4 . 
Dans la liste des ouvrages d'Avicenne, je relève 
(p. 148) une sing-ulière traduction du Kitàb el Insàf 
qui est traduit par Le livre des moitiés. Or Wenrich 
{De aactorum grœcorum versionibus, p. 174s) 
l'avait déjà rendu par Liber decisionis justœ. La 



connu le trait attribué à Avicenne par les fragments traduits par Cardonne- 
Mèlanges de littérature orientale, Paris, 1770, 2 v. in-12. T. II, p. 148, 
161. M. Carra de Vaux n'a pas connu cette biographie. [Cf. aussi Chauvin, 
Bibliographie des ouvrages arabes, t. V, p. 136, note 1] 

1 . Cf. par exemple, à propos de la légende de l'opiat qui lui permet de se 
passer de nourriture dans la cave aux livres, ce que dit IMutarque (Banquet 
des sept sages, § 14), de la substance nutritive que possédait Epiménide et 
qui avait les mêmes propriétés. En outre, il est à remarquer que l'épisode 
de la caverne parait une altération d'un fait réel de la vie d'Avicenne ; il 
diffère dans la version arabe et la version tatare de celui qui est racontée 
dans les Mille et un jours. [Cf. Chauvin, Bibliographie des ouvrages arabes, 
t. V, p. 142-143]. 

2. Le Qaire, 1313 hég., pet. in-8. 

3. Qazàn, 1908, in-8. 

4. Dus arabische Mdrchen vont Doctor und Garkoch, Berlin, 1891, 
in-4, p. 50 et suiv. 

5. Leipzig, 1842, in-8. 



236 MELANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

bibliographie des travaux de M. Mehren sur la mys- 
tique d'Avicenne (p. 150, note 2) est incomplète. 11 
faut y ajouter: La philosophie d'Avicenne exposée 
d'après des documents inédits * ; Les rapports de la 
philosophie d'Avicenne avec l'Islam,*; Vues d'Avi- 
cenne sur l'astrologie et le rapport avec la respon- 
sabilité humaine* ; Vues thèosophiques d'Avicenne, 
ses doctrines, des moyens d'acquisition de la béati- 
tude céleste et delà condition des illuminés 1 *. P. 151, 
note 2, le roman philosophique d'Ibn Tofaïl doit 
être maintenant cité dans l'excellente édition qu'en 
a donnée avec une traduction française et une intro- 
duction, M. Léon Gauthier, professeur à l'Ecole 
supérieure des Lettres d'Alger s. 

Le chapitre vi est consacré à la logique d'Avi- 
cenne: c'est un des meilleurs et l'on sent que l'au- 
teur est sur un terrain qui lui est familier. Aussi 
l'on peut s'associer au regret qu'il exprime que la 
logique ne soit plus à la mode de nos jours. La 
physique d'Avicenne est convenablement exposée 
(ch. vu) et les raisonnements du philosophe arabe 
méritaient une étude sérieuse parce que, comme dit 
l'auteur, « ils marquent une étape à laquelle s'est 
longtemps arrêté l'esprit humain (p. 206) ». Le 
chapitre vm, sur la psychologie d'Avicenne, est le 
meilleur du livre : M. Carra de Vaux avait, il est 



1. Muséon, t. III, p. 389 et suiv. ; t. IV, p. 506. 

2. Louvain, 1883, in-8, extrait du Muséon. 

3. Louvain, 1885, in-8, extrait du Muséon. 

4. Louvain, 1886, in-8, extrait du Muséon. 

5. Haqy ben Yaydhdn, Alger, 1900, in-8. Il est juste d'ajouter que 
M. Carra de Vaux ne pouvait la connaître puisqu'elle paraissait en même 
temps que son livre. 



DEUX PHILOSOPHES ARABES 2'M 

vrai, l'avantage de s'appuyer sur l'excellent travail 
de Landauer : on peut également faire l'éloge du 
chapitre ix, consacré à la métaphysique, et qui se 
termine par des conclusions sur l'esprit de la philo- 
sophie d'Avicenne, représentant « la scolastique à 
dominante philosophique » vivement combattu par 
Ghazali qui a fini par triompher pour le malheur de 
la philosophie musulmane. 

L'ouvrage semble fini avec ces conclusions, mais 
M. Carra de Vaux s'est rendu compte qu'il existait 
une lacune. Il a donc ajouté un neuvième chapitre 
sur la mystique d'Avicenne, à laquelle il semble 
donner peu d'importance. La thèse ne me paraît 
pas exacte et je ne serais pas étonné que l'auteur 
revînt plus tard sur son opinion. Naturellement, 
dans cette sorte d'appendice, l'œuvre du philosophe 
arabe n'est pas traitée comme elle le mériterait : j'ai 
déjà signalé une lacune dans la bibliographie, celle 
des ouvrages que M. Mehren a consacrés à ce sujet. 
Ce chapitre se compose de quelques extraits ou résu- 
més de Ylchàrdh, du traité sur le Destin et du 
Nàdjàt, restreints à un exposé de la théorie de l'op- 
timisme, de celle du plaisir et de la peine, sans étu- 
dier les rapports de ces doctrines avec celles de ses 
prédécesseurs, ni leur influence sur celles de ses 
successeurs. Il se termine par l'analyse du mythe de 
Salaman et d'Absal, que nous ne connaissons que 
par le commentaire de Nasir ed din et Tousi sur les 
Ishàràt. M. Carra de Vaux fait très justement remar- 
quer l'analogie qu'il présente avec certains contes 
égyptiens contenus dans Y Abrège des Merveilles 
traduit par lui. J'y verrais une influence néo-plato- 



'2'AS ' MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

nicienne, ou au moins alexandrine 1 , comme du 
reste dans le roman de Hayy îbn Yaqzhàn ; cette allé- 
gorie est d'ailleurs donnée comme étant traduite du 
grec parHonaïn ben Ishaq. Mais il ne suffit pas de 
dire (p. 290) qu'elle « a reçu le développement d'une 
épopée sous la plume du poète persan Djami' » . Le 
terme d'épopée est un peu ambitieux pour désigner 
le poème de Djami' qui a été publié par Falconer : 
Salàmàn et Absàl*. Ce texte fut traduit en turk par 
Lami'i 3 et des extraits plus considérables ont été 
mis plus ou moins exactement en allemand par de 
Hammer 4 . 

J'ai insisté sur les inexactitudes et les lacunes 



1. La croyance (p. 396) à la double destruction par le feu et par l'eau 
existait chez les Grecs. L'année suprême, formée par la révolution complète 
du soleil, de la lune et des cinq étoiles errantes, devait avoir un grand 
hiver appelé par les Grecs kataklysmos, c'est-à-dire déluge, puis un grand 
été nommé par les Grecs ekpyrosis, ou incendie général. Le monde, en 
effet, semble être tour à tour inondé ou embrasé à chacune de ces époques 
(Censorinus, De die natali, éd. Mangeart, Paris, 1842, in-8). On trouve 
aussi cette croyance dans un des livres hermétiques, Asclèpios ou de l'ini- 
tiation, dont il ne nous est parvenu qu'une traduction latine, faussement 
attribuée à Apulée : « Pour mettre un terme à l'erreur et â la corruption 
générale, il (Dieu) noiera le inonde dans un déluge ou le consumera par 
le feu » (Ménard, Hermès Trismégiste, Paris, 1867, in-12, p. 150). Quant 
aux deux colonnes bâties pour éviter le feu et l'eau, il en est question 
dans Joséphe {Antiquités hébraïques, 1. I, ch. n), les enfants de Seth 
ayant appris que le monde périrait par l'eau et par le feu, la crainte qu'ils 
eurent que la science de l'astrologie ne se perdit avant que les hommes 
en fussent instruits, les porta à bâtir deux colonnes, l'une de briques, 
l'autre de pierre, sur lesquelles ils gravèrentles connaissances qu'ils avaient 
acquises, afin que s'il arrivait qu'un déluge ruinât la colonne de briques, 
celle de pierre demeurât pour conserver à la postérité la mémoire de ce 
qu'ils y avaient écrit. 

2. Londres, 1850., in-4. Un fragment a été traduit par de Hammer, 
Geschichle der schônen Redekùnste Persiens, Vienne, 1818, in-4, p. 315. 
Une imitation en anglais a été publiée à la suite d'une traduction en vers 
des Roubayat rie Omar Khayyàm, Londres, 1879. 

3. Lali/ï oder Biographische Nachrichten, Zurich, 1800, in-12, p. 272, 
note [cf. l'analyse dans Gibb, History of ottoman poetry, t. 111, 1904. in-8, 
app. A. p. 354-357]. 

4. (Jeschichte der osmanischen Dichtkunst, l'est, 1830-1838. 4 v. in-8, 
t. II, p. 92-101. 



deux philosophes arabes 239 

qu'on peut reprocher au livre de M. Carra de Vaux ; 
on a pu se convaincre qu'elles disparaîtront facile- 
ment dans une seconde édition dont je souhaite la 
prompte apparition. En attendant, il n'en rendra 
pas moins des services, car c'est ce que nous avons 
de plus complet comme tableau d'ensemble sur Avi- 
cenne et ses précurseurs. 

II 

Carra de Vaux, Ghazali, Paris, 1902, in-8. 

Dans ce volume qui fait suite à celui qu'il a con- 
sacré à Avicenne 1 , M. Carra de Vaux revient sur 
ses pas pourmontrer comment l'histoire du droit 
précède et enveloppe celle de la théologie. C'est la 
théorie de Von Kremer, et elle est également accep- 
table. Il passe donc en revue les fondateurs des 
quatre grandes écoles orthodoxes. Vient ensuite la 
théologie proprement dite dont les docteurs prennent 
le nom de Motakallim " 2 . Un des plus célèbres, qui 
ramena et maintint le Kalàm dans les voies de l'or- 
thodoxie, fut Abou'l Hasan el Ach'ari. Ghazâli parut 
à l'époque où le mo'tazilisme avait cédé devant la 
doctrine d'El Ach'ari. Ce ne fut donc pas son véri- 
table adversaire 3 . 



1. Dans l'avant-propos, p. vu-vin, l'auteur corrige un certain nombre 
de fautes de ce premier volume : il aurait pu aisément doubler cette liste. 

2. Il est contraire à toutes les règles de formation des mots en arabe 
dédire (p. n) que « le vocable Kalàm est dérivé du participe motakaUim ». 
Ibid.. note 2, Abou 'Amrou est une faute pour Abou 'Amr. 

3. P. 31. Il serait plus exact de dire les Berbères que les Arabes, en 
parlant des compagnons de Yousof ben Tachfin. Ibid. On ne pouvaitguère 
admettre après la dissertation de Goldziher (Zeitschrift der deutschen 
?norgenlândische>i Gesellschaft, t. XLI, p. 132) qu'Ibn Toumert avait 
versé dans le mo'tazelisme. Cette erreurest désormais inadmissible depuis 
la publication de 1 introduction au Livre de Mohammed ibn Tourner 



240 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

Ghazâli a évidemment toutes les sympathies de 
M. Carra de Vaux qui le proclame, à tort selon moi, 
supérieur à Avicenne (p. 38 et suiv.) pour des rai- 
sons subjectives que tout le inonde ne partagera pas 
et qui s'appuient sur une base peu sûre : ce serait 
l'influence chrétienne subie par Ghazâli « ce père de 
l'Eglise musulmane » plus qu'une influence « une 
ambiance, une éducation (!) chrétienne » (p. 38). Au 
début (p. 177), M. Carra de Vaux pense que, des 
trois grandes influences qui agirent sur les mys- 
tiques musulmans (indienne, grecque, chrétienne) 
la première fut extérieure et arracha complètement 
à l'islam ceux qui la subirent ; la seconde fit, des 
esprits distingués sur lesquels elle agit, des demi- 
hérétiques ; enfin la troisième servit de base à la 
mystique musulmane orthodoxe. Mais c'est ce qu'il 
fallait démontrer, M. Carra de Vaux ne nous pré- 
sente que des affirmations gratuites ou reposant sur 
de vagues analogies. Ainsi (p. 151) « il semble se 
rattacher à une tradition latine (!) et fortement im- 
prégnée de sentiments chrétiens. » Cette observation 
est précédée d'un aveu singulier : remarquons encore 
sans tenter de justifier cet avis par une démons- 
tration. — P. 208 : Il en fait (du soufisme orthodoxe) 
une belle école de foi humble et de morale pure, ins- 
tituée à l'imitation de l'assise chrétienne ». Et la 
preuve? — P. 219. « Il émet des pensées belles, péné- 
trantes et toutes imprégnées de sentiments chrétiens, 



(Alger, 1903, in-8) par mon savant collègue et ami. On trouvera dans cette 
introduction une étude sérieuse et bien documentée sur les rapports d'ibn 
Tourner! avec Ghazâli. M. Carra de Vaux ne pouvait connaître ce dernier 
ouvrage, mais il aurait pu l'aire son profit du mémoire antérieur. 



DEUX PHILOSOPHES ARABES] "2 1 1 

etc. Au lieu de multiplier les épithètes et les 
effusions, M. Carra de Vaux aurait dû démon- 
trer que ce qu'il croit retrouver de chrétien chez 
Ghazâli, celui-ci le doit, et le doit exclusivement au 
christianisme et qu'il n'a pu, soit le tirer de son 
propre fonds ', soit subir une influence indienne. 11 
n'aurait pas non plus été hors de propos de nous 
montrer comment et par quelle voie cette influence 
chrétienne s'était exercée sur Ghazâli. Ainsi (p. 21b), la 
théorie du juste milieu se trouve déjà dans Aristole. 
Pourquoi aurait-elle passé par le christianisme pour 
arriver jusqu'à Ghazâli ï 

A coté de ce reproche fondamental qui porte sur 
l'idée môme du livre, j'en ai un autre à adresser à 
l'auteur au sujet de la composition. Au lieu de nous 
présenter dans son ensemble l'œuvre de Ghazâli, 
M. Carra de Vaux suit, très sommairement, la des- 
tinée de chacune des sciences où s'est fait sentir son 
action. Ainsi, après la biographie et l'énumération 
des principales œuvres de ce philosophe", nous 
avons la théologie de Ghazâli, puis la théologie 



1. Citons encore une allégation vague, connue celie de la p. 4'J (nuit, 
je ne crois pas que Gacali ait passé par ces étapes successives,. Avant de 
s'inscrire eu taux contre les aveux de Ghazâli lui -même, M. Carra de Vaux 
devrait apporter des preuves et c'est d'autant plus important que le pro- 
cessus suivi par le philosophe musulman est identique àcelui de Descartes, 
comme l'a ingénieusement découvert et démontré M. Léon Gauthier (La 
philosophie musulmane, Paris, 1900, in-18, p. 78-94). Mais la thèse de 
l'auteur n aurait pas résisté a cet examen, aussi secontente-t-il de déclarer 
que ce n'est « qu 'un développement de rhétorique (et non réthorique/ d'un 
thème assez banal en soi, quoique trop rarement exprimé ». Comment se 
fait-il qu'un thème soit à la fois banal et rarement exprimé? 

2. Il aurait pu mentionner ici son petd traité sur l'éducation des 
enfants, publié et traduit en français par M. .Mohammed ben Cheneb, 
A.lger, 1901. Dans sa Philosophie musulmane (p. 84), M. Léon Gauthier a 
corrigé une erreur de Sehmuelders, reproduite par .M. Carra de Vaux. 

16 



242 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

après Ghazâii. Il en est de même de la morale l , où 
Fou voit figurer avec étonnement le recueil des Pro- 
verbes de Meïdâni " 2 et les Colliers d'or (pourquoi 
pas les Pensées) de Zamakhchàri, à coté du Mosta- 
trefà'YA Ibchihi. Alors, pourquoi pas Et Tortouchi, 
souvent copié par ce dernier, Ibn Zhafer et les deux 
'Iqd el Farid, celui d'Ibn 'Abd Rabbih et celui 
d'Ibn Talhah, tous les livres d'Adab et les traités de 
la conduite des rois? Vient ensuite la mystique dont 
j'ai parlé plus haut 3 . 

Faut-il ajouter que le style est loin d'être cor- 
rect * ? — p. 23 : Qui ne sont ni ne sont pas. — 
P. 25 : Il y a que la substance est dans un lieu. — 
P. 37 : « Nous n'avons rencontré citez aucun philo- 
sophe cette disposition, dans un mode aussi expli- 
cite ». — P. 47 : « Le récit des aventures d'âme de 



1. Puisque l'auteur me fait l'honneur de citer mon édition et ma tra- 
duction du Tableau de Cébès, p. 138, ilauraitpu compléter les indications 
de la préface et rappeler que la version persane du Djairiddn Khired a été 
litliographiée à Téhéran en 1294 hég. — P. 142, note 1, la traduction de 
Maouerdi par le comte Ostrorog, dont le premier volume a paru aurait dû 
être mentionnée. 

2. Au lieu de renvoyer à la très médiocre édition de Freytag, il valait 
mieux indiquer celle de Boulaq ou encore les articles de Quatremère. 
Pourquoi ne pas avertir en note le lecteur qu'il trouvera une bibliographie 
suffisante en ce qui concerne les proverbes arabes dans le premier volume 
de la Bibliographie des ouvrages arabes de M. V. Chauvin (Liège, 
18'J2, in-8) ? 

3. Dans l'histoire du soufisme avant Ghazâii, M. Carra de Vaux aurait 
eu beaucoup à apprendre dans l'article de Schreiner, Beitràge sur Ges- 
rhic.hte der theologischen Beweguna im Islam (Zeitschrifl der deutschen 
morgenl. Gesellsch., 1898, fasc. IV), et dans un mémoire de Goldziher, 
Materialien zur Entwickelung der Geschichte der Sufîstnus ( Wiener 
Zeitschrift fur die Kunde dfs Morgenlandes, 1899, fasc. 1). Il ne parait 
pas avoir connu ces travaux qui sont de premier ordre. [On devra consulter 
maintenant le chapitre Askelismus und Sùfismus dans les Vorlesungen 
iiber den Islam, du même auteur, Heidelberg, 1910, in 8]. 

4 J'ai eu l'occasion d'examiner ailleurs la faconde traduire de M. Cura 
de Vaux, précisément à propos d'une œuvrede Ghazâii (Muséum, avril 1889). 
Cf. Bulletin des Périodiques de t Islam, Revue de l'Histoire des Religions, 
mai-juin, 1904. Je ne crois pas nécessaire d'y revenir. 






DEUX PHILOSOPHES ARABES 043 

Gazali». — P. . r i4 : Je connais peu de style dans 
aucune littérature... qui soit à la fois... » — I'. 71 : 
« Des abstractions qui signifient son essence, qu'il 
perçoit son essence, qu'il la comprend ». — P. 120, 
le mot incapacité est employé à tort au lieu d'im- 
puissance pour traduire tà'djiz. — P. 214, le mot 
arabe employé ici doit se rendre par synonymie et 
non par association. — P. 218 « le manque pur », il 
faut traduire « le pur néant ». — P. 222 : L'homme 
aime tout ce qui est beau, soit par la forme inté- 
rieure, soit par la forme extérieure et la beauté 
recouvre ces deux sens (?) ». — P. 248 : « Le syllo- 
gisme et la dispute ». Je n'ai pas le texte arabe de 
Refa'i sous les yeux, mais je soupçonne que le mot 
traduit par dispute est el djadal qui signifie la dia- 
lectique. Le raisonnement dialectique part de pré- 
misses probables, généralement admises, el Machhou- 
ràt, par opposition à la démonstration, el borhàn, 
qui part de prémisses nécessaires, évidentes : edh 
dharouryàt. — P. 261 : « Le grand homme » (le ma- 
crocosme), il faut lire le grand inonde par rapport 
à l'homme qui est le microcosme. 

En résumé, le livre de M. Carra de Vaux est une 
œuvre hâtive qui laisse à désirer tant sous le rap- 
port du fond que sous celui de la forme, et, de plus, 
écrite sous l'influence d'une idée préconçue comme 
on le voit par la conclusion (p. 308). Un livre sur 
Glïazàli reste encore à écrire en France l . 



1. [On consultera avec fruit le récent travail de M. Asin Palacios, La 
Mystique d'Al Gazzdli, Beyrout, 1914, in-8]. 



CHAPITRE XIII 

LA REINE DE SABA ' 

Magda Queen of Sheba now first translated into a European 
tong-ue by Hugues Le Roux and intoEng-lish from the French... 
by Mrs Van Vorst with an introduction by M. Le Roux. 
New-York et Londres, pet. in-8, 4907. 

Si on prenait à la lettre l'introduction que M. Le 
Roux a mise en tète de son livre, on lui devrait une 
vive reconnaissance pour avoir, pour ainsi dire, 
découvert et fait connaître ce qu'il appelle pompeu- 
sement un poème en prose très estimé des Ethio- 
piens. Il raconte en détail les circonstances mysté- 
rieuses dans lesquelles l'existence de ce livre lui fut 
révélée par un savant du Tigré qu'on avait attaché à 
sa personne. Ce savant tigréen qui parait avoir des 
connaissances littéraires assez étendues lui assura 
que ce poème avait « le charme de l'Iliade et la 
vigueur de la Rible » (p. 19). Sans se demander où 
Ato Haylé Maryam avait eu connaissance de l'Iliade 
dans le texte, au moins assez pour l'apprécier, il 
faut reconnaître que ces épithètes sont mal employées 
dans la circonstance. Mais il y a mieux; le même 
debtéra révéla à M. Le Roux que c'est un fragment 
du « Fetha Nagast, Gloire des Rois ». Si ce savant 
indigène (puisque c'est dans sa bouche que ces pro- 
pos sont mis) avait connu la littérature de son pays, 

l. Revue des Etudes ethnographiques et sociologiques, 1909, p. 126-128. 






LA REINE DE SABA 245 

il aurait su que le Fetha Nagast n'a rien de com- 
mun avec le Kè'bra Nagast dont M. Le Roux pré- 
tend donner une traduction. Le Fetha Nagast (Lé- 
gislation des rois) est une compilation renfermant 
le code ecclésiastique et civil de l'Ethiopie, traduite 
de l'arabe d'Ibn el 'Assâl et qui, après les publica- 
tions fragmentaires d'Arnold et de Baclimann, a été 
magnifiquement édité et traduit par mon savanl 
ami, M. Ignazio Guidi i. 

Revenons à la découverte de M. Le Roux. Le pré- 
cieux manuscrit enlevé après la mort de Tliéodoros 11 
à Magdala, remis au Brilisli Muséum, réclamé par 
l'empereur Yohannës et rendu en 1872, aurait élé 
emporté par lui dans la guerre qu'il soutint contre 
les Derviches. Quand l'empereur fut tué, le Këbra 
Nagast disparut, mais pas si complètement qu'Ato 
Haylé Maryam ne put avoir connaissance de l'endroit 
où il était caché « pas loin de l'empereur Menilek ». 
Enfin il revit le jour et c'est celui dont se servit 
M. Le Roux . 

Je ne m'occuperai pas davantag-e de l'odyssée de 
ce manuscrit; j'admets même qu'elle est exacte — 
Habent sua fata libelli — mais il est loin d'avoir 
l'importance que son auteur lui accorde 3 et ce qu'il 



i. Il Fetha Nagast, Rome, 1897-1899, 2 v. in-4. 

2. Notons cependant qu'il a été décrit par Wright : List of the Magdala 
Collections of etlnopic manuscripts in the British Muséum, Zeitschrift 
der deutschen morgenlàndischen Gesellsrhaff, t. XXIV, p. 590 et suiv. Ce 
mss. a été écrit entre 1682 et 1706. 

3. The most ancient of those which hâve been scattered in Abyssinian 
nionasteries or hâve found three icag by chance into libraries of Europa. 
(P. 22.) C'est une erreur absolue : le plus ancien des manuscrits des Biblio- 
thèques d'Europe est le n° 5 de la Ribl. Nat. a Paris, et les mss. 123 de la 
Bibl. Nat. de Paris, 97 de celle de d'Abbadie, TC de celle de Berlin et 39 t du 
Brit. .Mus. sont de la même date que celui de M. Le Roux. 



246 MÉLANGES AFRICAINS KT ORIENTAUX 

en dil prouve tout simplement son ignorance en ma- 
tière d'histoire littéraire éthiopienne. On croirait 
qu'il s'agit d'un texte unique : or le Këbra Nagast est 
si peu rare qu'on en connaît environ une douzaine 
d'exemplaires ; à Paris (dont le plus ancien et le plus 
important de tous), à Berlin, à Francfort-sur-le-Main, 
à ( )xford, à Londres. Le contenu était aussi peu incon- 
nu. Sans parler du résumé du livre donné par Bruce 1 , 
par le P. Paez2,ni de la note où j'ai résumé l'état de la 
question en 1881 3, M. Le Roux aurait pu savoir que 
les rubriques de ce roman avaient été publiées par 
Dillmannv puis par Wright s. Enfin le texte complet 
du Këbra Nagast a été publié intégralement avec 
une traduction allemande et des notes par M.Bezold, 
en I90.*i, c'est-à-dire deux ans avant l'apparition de 
« Magda Oueen of Saba, noio first translatée! 6 . » 
De tons ses prédécesseurs, M. Le Houx n'a connu 
que la thèse de Praetorius qui lui a été indiquée 
par M. Maspéro (p. 24). Mais ce qu'il dit à ce sujet 
n'est rien moins que net. Praetorius ne demanda pas 



1. Voyages en Abyssinie, trad. franc., Paris, 1790, 5 v. in-4, t. I, 
p. 542-448. 

2. Historia /Elhiopise, ap. P. Beccari. S. J. Rerum œthiopicarum scrip- 
fores occidentales, I. II, Home, 1905, in-4. Le P. Paez l'avait tiré de notre 
livre comme on le voit par ers paroles : Isto tirei de hum livro muyto 
antiguo, que se guarda naigrejaile Agçum, no que se vee como aquelle 
mercador Tamerin, criado de reynha Sabba, despedido de Salomam, veio a 
Etiopia etc. (p. 31-32). 

3. Etudes sur l'histoire d'Ethiopie, Paris, 1882, in-8, p. 236-237 [M. Le 
Roux aurait pu consulter aussi l'excellent résumé de C Conti-Rossini, Note 
pev la sloria letteraria abissina, Rome, 1900, p. 17-19]. 

4. Cata/ogus codicum scriptorum Bibliothecse Bodlianse Oxoniensis, 
Pars vu, codices aethiopici, Oxford, 1848, in-4, p 08-72. 

5. Catalogue of the Ethiopie manuscrits lo l/ie British Muséum, Londres, 
1877, in-4, p. 297 300. La note 1 de la page 297 contient le renseigne- 
ment que M. Le Roux était allé chercher à Londres (p. 23-24). 

6. Kebra Nagast, die Herrlichke.il der Kdnige, Munich, 1905, in-4. 
Dans sa préface, p 12, M. Le Roux a atténué l'expression du titre: « pro- 
bably into any European language ». 



LA REINE DE SABA 2 17 

l'autorisation « d'étudier le manuscrit impérial ». 
Comme il le déclare lui-même dans la préface de sa 
thèse 1 , son édition des chapitres xix-xxxn fut faite 
sur L'excellent manuscrit de Berlin et Wright lui 
envoya une collation des deux manuscrits du British 
.Muséum, dont l'un devait retourner deux ans après 
en Ethiopie 2 . 

Naturellement, il n'est pas question dans la pré- 
face de l'authenticité du livre, ni de son histoire, et 
la question de savoir si, comme le porte le colo- 
phon du ms. 391 du British Muséum, cet ouvrage 
fut traduit du copte en arabe par Abou'l 'Izz et 
Abou'l Faradj sous 'Amda Syon I et de l'arabe en 
éthiopien par un Isaac 3, n'est pas même examinée. 
M. Le Roux aurait pu consulter un remaniement 
arabe, sinon dans le texte lui-même, qui a été publié 
avec une traduction allemande par M. Bezold*, du 
moins dans la traduction française qu'en a donnée 
M. Amélineau 3 , et qui a été l'objet d'une étude 
approfondie de M. Galtier 6. H n 'a rien dit non plus, 



1. Fabula de regina Sabaea apud .Ethiopes, Ilalis Saxonum, 1870, 
in-8, p. ix. 

2. La version des chapitres xxii-xxxii fut résumée par M. Deramey, La 
légende de la reine de Saba (Paris, 1894, in 8, p. 10-19) et traduite en 
italien, d'après Pnetorius, par Gabrielli. Fonti semitiche d'una leggtnda 
Salomonica, Rome, 1900, in-8, p. 34-36. Si M. Le Roux avait utilisé celle 
publication, il aurait connu le fragment copte qui nous donne une variante 
de la légende (p. 50-57 de son livre) et qu'il lui était peut-être difïicile 
d'aller chercher dans Erman, Bmchstiïcke koptischer Volkslitteratur t 
Berlin, 1897, in 4, p. 23-24. 

3. Cf. Bezold, Kebra nagast, p. xxxv-xxxiv : les mots empruntés à 
l'arabe y sont rassemblés. 

4. Op. laud., p. 49-60. 

5. Conles et légendes de l'Egypte chrétienne, Paris, 1888, 2 v. in-18, 
t. I, ch. vu, Comment le royaume de David passa aux mains du roi 
d'Abyssinie. 

6. Contribution à l'étude de la littérature arabe-copte, Le Qaire, 1905, 
in-4, p. 75-86, voir plus loin. 



2 18 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

et c'eût été le cas pour un voyageur au courant de la 
langue et des traditions du pays, des traces profondes 
qu'a laissées dans l'imagination populaire la légende 
de la reine de Saba et de son filsi. 

Quant au texte lui-même, on pourrait croire 
d'après l'introduction de M. Le Roux qu'il est uni- 
quement consacré à l'histoire de la reine de Saba et 
de Ménélik : ce serait une erreur. Il débute par un 
exposé, attribué aux 318 Pères du Concile de Nicée, 
de l'histoire des Juifs depuis Adam, pour aboutir à 
une conclusion formulée par le patriarche de Rome, 
Domitius : la terre est partagée entre le roi de Rome 
et le roi d'Ethiopie : celui-ci étant le fils aîné de 
Salomon l'emporte sur l'autre. Après le long- épi- 
sode qui fait le sujet du livre de M. Le Roux, le 
récit continue en se rapportant à diverses choses : la 
prédiction du Christ, le bâton de Moïse; les ang-es 
révoltés, les cornes de l'autel, les hérétiques, l'entrée 
du Christ à Jérusalem, sa mise en croix, sa résurrec- 
tion ; enfin le dernier chapitre traite du roi de Rome 
et du roi d'Ethiopie. 

J'ai vérifié, autant que faire se pouvait, la traduc- 
tion anglaise de la traduction de M. Le Roux : j'ai 
constaté que c'est une adaptation et que les plus 
grandes libertés ont été prises avec le texte (je ne 
parle pas d'un certain nombre de fautes dans les 
noms propres). Je ne lui en ferais pas un reproche 



1. Cf. Erino Littmann, Bibliotheea abissinica, I, Leyde, 1904, in-8 : 
The Legend of the Queen Shebain the tradition • of A. mm, el les exemples 
qu'a rassemblés M. Bezold (op.laud., p. xlh>. Déjà en 1541, le P. Alvarez 
mentionnait les souvenirs qui, à Axoum, se rattachaient à la reine de 
Saba; Verdadeira Tnformaçao, Lisbonne, 1889, in i. eh. wwi. p. 27: 
Stanley <>l' Alderney, Narrative of the Portuguese embassy to Abyssinia. 
Londres, 1881, in-8, p. 70-78. 



LA REINE DE SABA 249 

s'il n'avait prétendu donner une traduction com- 
plète *. Assurément, on pouvait tirer du Këbra-Na- 
gast la matière d'un livre sur la légende de la reine 
deSaba, mais pour cela, il aurait fallu être au cou- 
rant de la question et des travaux antérieurs, en 
donner dans l'introduction un exposé sommaire et 
clair, au lieu de sonner la fanfare pour une décou- 
verte qui n'en était pas une : enfin prévenir le lec- 
teur que ce qu'on lui présentait était un remanie- 
ment qui n'avait pas la prétention d'être une 
traduction complète, exacte et suivie. A ces condi- 
tions l'ouvrage pouvait rendre des services sinon 
aux spécialistes, du moins au public lettré. J'ou- 
bliais une chose: M. Le Roux a négligé de nous dire 
quelle fut la part d'Ato Haylé Maryam dans la tra- 
duction 2. 



1. « And they ar now given in full » (Intr., p. 25). 

2. Depuis, M. Le Roux a publié en' français un remaniement fie la 
légende (Chez La reine de Saba, Paris, 1914, in-18) inséré dans des récits 
d'aventures personnelles. On peut lui faire les mêmes reproches qu'à 
l'édition anglaise. 



CHAPITRE XIV 

LES LÉGENDES DE S. TERTAG ET DE S. SOUSNYOS { 

Quoique Tërtag et Sousnyos soient des person- 
nages historiques, les détails qui sont donnés sur 
eux sont si fabuleux qu'on peut aisément mettre au 
nombre des apocryphes les légendes qui rapportent 
leurs aventures. Le texte delà première, après avoir 
été autographié fort peu élégamment par M. Bach- 
mann 2 a été réimprimé par lui, non sans ineorree- 
tions 3 . Outre le manuscrit de Berlin dont il s'est 
servi, il en existe un autre dans la collection de 
M. d'Abbadie (n° 152, 3) et un troisième au British 
Muséum 4. En dehors de la courte introduction 
placée par M. Bachmann en tête de sa traduction et 
de la simple notice qu'en a donnée M. Goldschmidt y , 
je ne sache pas qu'elle ait été l'objet d'aucune étude. 

La légende de Sousnyos a été publiée pour la 
première fois en caractères latins (!) avec une tra- 
duction anglaise par M. Fries dans les actes du VIII e 
Congres international des Orientalistes tenus en 



1. Extrait du fasc. IV des Apocryphes éthiopiens, Paris, 1894, in-8. 

2. Die Philosophie des Neopythagoreer Secundus, Berlin, 1888, in-8 
app. II avec une traduction latine 

3. Mthiopische Lesestûcke. Leipzig, 1893, in-8, cf. le compte rendu que 
j'en ai donné, Revue des Traditions populaires, t. Vil, mai 1893, 
p. 293-294. 

4. Cf. Wright, Catalogne of the ethiopic mss. in the British Muséum, 
Londres, 1879, in-4, p. 29(1-297, n° 390. III, fo 72-80. 

5. Bibliotheea sethiopica, Leipzig, 1893, in-8, p. 54-55. 



LES LÉGENDES DE S. TERTAG ET DE S. SOUSNYOS 251 

1889 à Stockholm et à Christiania '. Il n'a pu donner 
aucun éclaircissement sur l'origine et le sujet de cette 
légende qu'on rencontre cependant, comme on le 
verra plus loin, dans le Synaxaire arabe et le Syna- 
xaire éthiopien. 

La rédaction de la légende de Tertag-, telle qu'on 
la trouve ici, ne nous a été conservée qu'en ghëëz, bien 
qu'elle soit composée d'éléments empruntés à des 
traditions arméniennes. Il est probable, d'ailleurs, 
que la mise en œuvre de ces dernières n'est pas due 
à un Ethiopien et que nous avons affaire à une 
légende rédigée soit en grec, soit plus probablement 
en copte. Malheureusement, la date des manuscrits 
qui nous l'ont conservée ne peut nous fournir aucun 
renseignement sur ce point. Quanta la langue, elle 
est correcte et n'offre pas trace d'influence arabe. 
L'on pourrait donc, en s'appuyant sur cet unique 
témoignage, faire remonter la version éthiopienne, 
sinon à la première, du moins à la seconde période 
de la littérature ghëëz. Ce ne fut pas sans doute dès 
le iv e ou même le v e siècle de notre ère que le fonds 
historique qu'on y reconnaît s'enrichit de détails 
lég-endaires, et des travaux récents ont montré qu'il 
fallait rajeunir les plusieurs siècles l'époque d'his- 
toriens arméniens, sur la foi desquels on acceptait 
pour authentiques des récits d'événements présentés 
par eux comme presque contemporains . 



1. Section sémitique (A), fasc. 2, Leiden, 1893, in-8, p. 5:i-70. [M. Enno 
Littmann lui a consacré quelques lignes dans son histoire de la littérature 
éthiopienne, Geschichle der christlichen Litteraturen des Orients, Leipzig, 
4907, in-8, p. 239]. 

2. Cf. Gutschmidt, Ueber die Glaubwùrdigkeit der armenischen Ces- 
chichtedes Moses von Khoren, Leipzig, 1875 ; Lagarde, Agalhangelus und 



252 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

Quanta la composition de l'original grecoucopte, 
si le texte ghëëz n'est qu'une traduction, nous 
sommes réduits à des hypothèses. D'un côté, si l'on 
considère que les sources arméniennes peuvenl, 
comme Moïse de Khoren, descendre jusqu'à la fin du 
vif siècle, d'un autre côté, il y a aussi à tenir compte 
du fait suivant. La légende de la conversion de l'Ibé- 
rie du Caucase par sainte Nouné, racontée en pre- 
mier lieu par Rufin vers 401 ou 402, remaniée par 
Socrate vers 440, puis par les écrivains arméniens, 
se trouve appliquée au Yéinen, sous le nom de 
légende de sainte Théognoste, par la chronique du 
copte Jean de Nikiou, rédigée à la fin du vn e siècle, 
à l'époque où Moïse de Khoren compilait son his- 
toire*. Comme cette légende a des points de contact 
avec l'histoire de Tërtag (Tiridate), il ne serait pas 
impossible que toutes deux fussent passées en 
Egypte à la même époque. 

J'ai parlé plus haut d'éléments différents dont 
se compose la légende de Tërtag-: on peut distinguer 
nettement trois récits soudés plus ou moins habile- 
ment les uns aux autres. 

\) Le père de Tërtag-, roi d'Arménie, est attaqué et 
tué par les ennemis (les Perses) ; son fils sauvé par 
sa nourrice est emporté à Rome ; devenu grand, 
il entre au service d'un officier de l'empereur et se 
distingue dans une guerre contre les Barbares (les 



die Akten Gregors von Arménien, Gottingen, 1887, in-4, et surtout les 
mémoires de .M. Carrière : Moïse de Khoren et /es généalogies patriarcales. 
Pans, 1891, in-12 : Nouvelles sources de Moïse de Khoren, Vienne, 18'.iî!, 
in-12, et supplément, Vienne, 1894, in-12; La légende dWhgar dans 
C Histoire d' Arménie de Moise de Khoren, Paris, 1895, in-8. 

1. Cf. Carrière, Nouvelles sources de Moïse de Khoren, p. 40, note 3. 



LES LÉGENDES DE S. TERTAG Lï DE s. SOUSNYOS 253 

Goths) dont il lue le roi : en récompense, il obtient 
des secours qui lui permettent de venger son père, 
dont le meurtrier est mis à mort, e1 de recouvrer 
son royau me. 

Tërtag' n'est autre que Tiridate le Grand, sous qui 
l'Arménie fut convertie au christianisme. D'après 
les traditions racontées par le pseudo Agalhan- 
gelos l , Zénob de Klag~, Moïse de Khoren :j , Jean 
le Gatholicos'*, Açoghig'h de Daron u , Chosroès, de la 
famille des Arsacides, fut assassiné en trahison par 
Anag, à l'instigation d'Ardéchir, le fondateur de la 
dysnatie persane des Sassanides, qui, aussitôt 
après, ravag-ea l'Arménie. Un des fils de Chosroès, 
Dirtad (Tiridate), fut sauvé par son gouverneur 
Artabaze qui l'emmena à la cour de l'empereur des 
Grecs, et fut élevé chez un comte appelé Ligianis 
(Licinius). Le roi des Goths, nommé par quelques- 
uns Hratché, et que Zénob de Klag* donne pour 
cousin à saint Grégoire l'Uluminateur et pour neveu 
à Anag-, meurtrier de Chosroès, vient attaquer Dio- 
clétien (Tioukgâiédianous) et lui propose de régler 
leur affaire en combat singulier. Licinius indique 
Tiridate à l'empereur pour lui servir de champion : 
l'Arménien fait prisonnier le roi ennemi, et l'empe- 
reur, par reconnaissance, lui donne des troupes avec 

1. Lanylois, Collection des historiens anciens et modernes de l'Arménie, 
t. I, Paris, 1867, in-8, Histoire du règne de Tiridate, p. 109-193. 

t. Histoire de Uarôn, trad. par E. Prudhoinnie, Paris, 1863, in-8, 
p. 25 et suiv. 

3. Langlois. Collection des historiens anciens et modernes de l'Arménie, 
t. Il, Paris, 1869, in-8, Histoire d'Arménie, ch l\x\i, p. 117 et suiv. 

4. Histoire d'Arménie, trad. S. Martin, Paris, 1850, in-8, ch. vin, p. 50 
et suiv. [Cf. aussi Bayàn, Le Synaxaire arménien de Ter Israël, 21 de 
hori, Patrolorjia orientalis, l. VI, fasc. 2, p. 309-311]. 

5. Histoire universelle, trad. Dulaurier, ire partie, Paris, 1893, in-8. 
p. 4;!-45. 



254 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

lesquelles il reconquiert son royaume et massacre 
les envahisseurs persans. Gomme on le voit, les 
traits généraux s'accordent avec la légende éthio- 
pienne. Ce qui suit, dans les historiens arméniens, 
est relatif à l'établissement du christianisme en 
Arménie, d'abord persécuté, puis triomphant, grâce 
à saint Grégoire l'Illuminateur, et ne se rapporte 
pas à notre sujet. 

2) Le roi d'Arménie, rentré dans ses états, apprend 
que le roi de Rome qu'il regarde comme un père est 
menacé d'une nouvelle invasion des Barbares. Il 
envoie à son secours Sarkis (Sergius) avec quarante 
héros. Ce petit nombre excite le mépris des Romains 
qui les tiennent dédaigneusement à l'écart. Mais ils 
attaquent l'ennemi et le détruisent complètement. 
Le roi de Rome, effrayé de la valeur de pareils 
auxiliaires, les fait assassiner dans un banquet. 
Sarkis seul échappe et rend compte de cette 
trahison à Tiridate. Il reçoit de lui une armée avec 
laquelle il ravage le pays de Rome et ne revient dans 
sa patrie qu'après avoir tué le roi perfide et toutes 
ses troupes. Mais ces massacres lui causent d'hor- 
ribles cauchemars : il se voit dans une mer de sang- 
et ne recouvre le calme qu'après l'institution, à 
son intention, d'un jeune général dans toute 
l'Arménie, et la fondation et la dotation de qua- 
rante églises. 

Aucun historien ne mentionne Sarkis et encore 
moins la rupture de Tiridate avec l'empereur de 
Rome 1 . Bien plus, ils son! unanimes à rappeler 

1. Eusèbe, il esl vrai, parle (Histoire ecclésiastiques 1. IX, eh. vin) 
d'une attaque de Maximien contre les Arméniens chrétiens, mais les détails 



LLS LÉGENDES DE S. TERTAG Et DE s. SOI 5NYOS 255 

l'amitié qui lia le roi d'Arménie à Constantin, soit 
qu'ils adoptent la légende qui représente ce dernier, 
comme atteint de la lèpre et s'adressant à Tiridate 
pour lui demander des devins perses et indiens 1 , 
soit, au contraire, que sa conversion au christia- 
nisme soit l'objet des félicitations du roi d'Arménie 
qui va le visiter accompagné, de saint Grégoire 
rilluminateur et d'une nombreuse escorte, et con- 
clut avec lui un traité, « où les deux souverains 
mêlent à l'encre le sang du Christ, afin de s'engager 
à ne pas se tromper l'un l'autre" 2 ». 

Nulle part, il n'est question de Sarkis et de ses 
remords. Cependant le jeûne qui aurait été institué 
selon notre légende, pour lui rendre le calme, existe 
encore chez les Arméniens. \U est mentionné au 



qu'il donne montrent bien qu'il s'agit d'une persécution contre les sujets 
de l'empire et non d'une guerre régulière. 

•1. Moïse de Khoren, Histoire d'Arménie, ch. lxxxiii, p. 11*3. Sur cotte 
légende empruntée aux actes apocryphes du pape Silvestre, et déjà com- 
battue par Lebeau {Histoire du Bas-Empire, éd. S. Martin, t. I, Paris, 1824, 
in-8, p. 324) cf. A. Frothingham, L'omelia di Giacomo de Surug, Rome, 
1882, in-4, p. 27 ; l'abbé Duchesne, Le Liber pontificalis, Paris, 1886, in-4, 
t. I, p. cvm cxx, en observant que Moïse de Khoren est loin d'être plus 
ancien de Jacques de Saroug ; Carrière, Nouvelles sources de Moïse de Kho- 
ren, p. 1-7. 

2. Mkhitar d'Airivank, Histoire clironologique, trad. Brosset, Saint- 
Pétersbourg, 1869, in-4, p. 64. Cf. aussi le pseudo-Aghatangelos, Histoire 
du règne de Tiridate, % exxvi-cxxxvn (Langlois, 1, 187-190); Moïse de 
Khoren, Histoire d'Arménie, ch. lxxxiv (Langlois, II, 124); Jean le 
Calholicos, Histoire d'Arménie, ch. vin, p. 32 ; Zenob de Klag, Histoire 
de Darôn, p. 00 ; Stéphane Orbélian, Histoire de la Siounie, trad. Bros- 
set, Saint-Pétersbourg, 1864-1866, 2 v. in-4, t. p. 10. Dans son Histoire 
de Vartan (Venise, 1828, p. 124), Elisée prétendit avoir retrouvé ce traité 
dans lesregistres impériaux au temps de Théoiiose le jeune. Le voyage de 
Tiridate à Rome ne parait rien avoir d'historique en dépit des efforts de 
Serpos pour le prouver (Compendio storico di memorie cronologichc, 
Venise, 1786, 3 v. in-8, t I, p. 200-217). Ceux même qui ne le révoquent 
pas absolument en doute sont obligés de reconnaître que les prétendues 
lettres d'alliance ont été fort altérées (Newmann, Mémoire sur les ouvrages 
de David, Paris, 1829, in-8, p. 5-6 ; Nève, Constantin et Théodose devant 
leséglises orientales, Louvain, 1857, in-8, p. 22, reproduit dans ['Armé- 
nie chrétienne, Louvain, 1880, p. 176 et note 3.) 



256 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

xiv e -xv e siècle par Schiltberger *], et au xvni siècle 
les Grecs y rattachaient une singulière tradition : 
« La fête de saint Serge, soldat, et de son fils, tous 
deux martyrs, et de leurs quatorze compagnons est 
célèbre parmi eux. Ils la solennisent le jeudi de la 
Septuagésime. Elle est précédée de cinq jours de 
jeune, si rigoureusement observés que plusieurs 
lilles et garçons s'abstiennent de presque toute nour- 
riture pendant ces jours-là... Le jeûne qu'ils appel- 
lent d'Artzibut, fait le sujet d'une grosse querelle 
qui est entre les Grecs et les Arméniens, car ceux-ci 
font un crime aux Arméniens de faire un tel jeûne 
et voici l'histoire sur laquelle est fondé le reproche 
que les Grecs leur font. Artzibut, disent-ils, était le 
chien d'un évèque, qui précédait son maître en tous 
lieux et annonçait son arrivée; l'évêque fut si affligé 
de la mort de son chien qu'il ordonna cinq jours de 
jeûne pour le pleurer. C'est donc pour pleurer ce 
chien, disent les Grecs aux Arméniens, que vous 
jeûnez cinq jours... Ce qu'il y a ici de réel, c'est que 
le mot d'Artzibut désigne un avant-coureur ou un 
messager, et que le jeûne de saint Serge venant dans 
la semaine de la Sexagésime annonce que le Carême 
suit de près " » . 

3) La perfidie des Romains amène une sépara- 
tion dans le domaine spirituel ; les Arméniens 



1. [« Us (les Arméniens) ont un saint qui était un chevalier, son nom eat 
Zerlichis (Sarkis) ; ils l'invoquent à voix haute quand ils sont à la guerre 
ou dans quelque nécessité : ils jeûnent une semaine pour lui, Johannes 
Schiltberger, The Bouclage and Tracels, tr. J. buchan Telfer, Londres, 
1879, in-8, ch. lw, p. 93).] 

2. Le P. Monier, Missions d'Arménie et de Perse, ch. vi (Lettres édi- 
fiantes, éd. Aimé Martin, Orléans et Pari.-, 1874-1877, 4 v. i n-S, I, I, 
|). 324-325). 



LES LÉGENDES DE S. TERTAG ET DE S. SOUSNYOS 257 

rejettent le clergé et l'écriture de leurs ennemis ; ils 
se choisissent un archevêque qui ordonne des 
prêtres nationaux. A l'un d'eux, Thaddai'os, le Saint- 
Esprit révèle douze lettres qui sont gravées sur une 
pierre dans une église ; après la mort de Thaddœos, 
l'évêque Mardiros ajoute dix caractères à ceux qui 
ont été révélés, et avec cet alphabet de vingt-deux 
lettres (l'alphabet arménien se compose de trente- 
huit caractères) ; on peut écrire la traduction de la 
Bible, du Nouveau Testament, des Commentaires, des 
livres pieux que douze prêtres vont chercher en 
Egypte, en Syrie et jusque chez les Francs. Cette 
troisième partie est un mélange de diverses tradi- 
tions sur l'origine de l'alphabet et sur les premières 
traductions faites en cette langue. On est générale- 
ment d'accord pour placer en 404 (cent ans après le 
règne de Tiridate) la date où l'alphabet arménien fut 
définitivement fixé par saint Mesrob *. Auparavant, 
il semble qu'il exista un alphabet rudimentaire, dont 
l'usage était peu répandu. D'après Vartan 2 , avant 
d'inventer les caractères qui portent son nom, Mesrob, 
encouragé par le patriarche saint Sahag (Isaac) et le 
roi Vram-Ghapouh (Behram-Chahpour) fit recher- 
cher les anciens signes qui existaient au nombre de 



1. Cf. les additions de Saint-Martin dans son édition de l'Histoire du 
Bas-Empire de Lebeau, t. V, p. 317-327 ; Nève, L'Arménie chrétienne, 
Louvain, 1886, in-8, p. 13-14. Je rappellerai ici l'opinion de M. Gaster 
[Ilchester Lectures on greeko-slavonic Lilerature, Londres, 1887, in-8, 
p. 270) d'après laquelle, contrairement à l'opinion reçue, Mesrob aurait 
emprunté son alphabet, non pas au grec, mais au zend, et l'aurait com- 
plété avec des lettres coptes. Cf. sur cette question F. Millier, Zur Ges- 
chichte der armenischen Schrift ( Wiener Zeitschrif't fur die Kunde des 
Morgenlandes, t. II, 1888, p. 241-248 et tome IV, 1890, p. 284-288). 

2. Cité par Langlois, Introduction au second volume des Historiens 
d'Arménie, p. 6-7. 

17 



258 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

22 chez un évêque syrien du nom de Daniel l . 
Toutefois, ces caractères étant en nombre insuffisant, 
il invoqua le ciel et « non pas en songe pendant le 
sommeil, ni dans une vision pendant une veille... 
il vit apparaître aux yeux de l'esprit, une main qui 
écrivait sur une pierre, où se traçaient comme sur 
la neige les traits les plus fins ». Mesrob, qui se 
trouvait alors à Samosate, fit dessiner ces caractères 
par le calligraphe Rufin " 2 . L'alphabet fixé par eux 
et d'autres collaborateurs se répandit rapidement 
dans toute l'Arménie et servit pour les traductions de 
la Bible et un grand nombre d'ouvrages religieux 3 . 
On voit qu'il n'est question ici ni de Thaddaeos 
ni de Mardiros : il est douteux que le premier nous 
soit un souvenir de saint Thaddée qui, d'après la 
légende, aurait prêché l'Evangile à Edesse, puis en 
Arménie, où il aurait souffert le martyre. Quant à 
l'envoi de disciples dans divers pays pour recueillir 
des livres et les traduire en arménien, c'est un fait 
sur lequel s'accordent tous les historiens précédem- 
ment cités. 



1 Aeoghigh de Darôn, Histoire universelle , p. 107-108. Langlois a 
déjà Cad, remarquer que le chiffre de 22 lettres est celui de l*alphabet 
syriaque D'un autre cùté, c'est aussi le chiffre des alphabets réunis de 
Thadd;i'us et de Mardiros dans la légende éthiopienne. 

2. Lazare de l'harbe, Histoire d'Arménie (ap. Langlois, Historiens 
d'Arménie, t. II, p. 205-200), Gorioun, Biographie de Mesrob (ap. Lan- 
glois, t. Il, p. 10-11), Moïse de Khoren, Histoire d'Arménie, 1. III, ch. lu - 
lui \ibid., p. 161-162)., Baïan, Synaxaire arménien de Ter Israël, Palro- 
logia orientalis, t. VI, i'asc. 2, p. 243-246, 8 de hoii. Cf. aussi le Discours 
préliminaire de Langlois, ibid., t. I, p. xvi-xvii. 

3. CL la note de S. Martin ( Travaux littéraires de Sahag et de Mesrob) 
dans l' H istoire du Bas-Empire de Lebeau, t. VI, Paris, 1827, in 8, p. 41- 
45; Pinck, Geschichte der armenischen Litteratur dans Brockelmann, 
Geschir.hte der christlichen Litteraturen des Orients, Leipzig, 1907, in- 8, 
p. 82-84), Bayan, Synaxaire arménien de Ter Israël, Patrologia orien- 
talis, t. V, fasc. 3, 30 de navasard, p. 552-553. 



LES LÉGENDES DE S. TERTAG LT DE S. SOUSNYOS 259 

La légende de saint Sousnyos, telle que nous la 
présente la version éthiopienne, se compose de deux- 
parties : l'aventure avec sa sœur Ouërzëlyâ et la 
prière magique qui lui est attribuée et qui rentre 
dans la catégorie des charmes, si nombreux en 
Orient. 

M. Fries a soupçonné qu'il s'agit d'un saint men- 
tionné dans le calendrier éthiopien, mais là s'est 
arrêté le résultat de ses recherches. En examinant le 
synaxaire, il aurait trouvé à la date du 26 de myâzyâ 
la commémoration de saint Sousnyos, voici la tra- 
duction de l'article qui le concerne *. 

« Au nom du Père, du Fils et de l'Esprit saint en 
un seul Dieu : le 26 de myâzyâ, commémoration de 
S. Sousnyos le martyr, fils de Sosipater (Sousi- 
Petros). Le père de ce saint était ami de Dioclétien 
(Diyoqïëtydnos), le roi infidèle. L'ange du Seigneur 
lui apparut et fortifia son cœur pour qu'il fût 
martyr : cette parole demeurera dans son esprit. 
Ensuite le roi l'envoya dans la ville de Nicomédie 
(Niqomè'dyà) et adressa aux habitants une lettre 
pour rétablir le culte des idoles. En voyant cela, le 
saint fut très affligé. Alors il alla trouver un prêtre 
de qui il apprit les enseignements de l'Eglise et de 
qui il reçut le baptême chrétien. Puis il se rendit 
dans la ville d'Antioche (Ansokiyà) et trouva que sa 
sœur avait mis au monde un fils d'une nature 
étrange ; auparavant, elle avait accouché d'une fille, 
l'avait tuée et avait bu son sang. Satan s'était établi 



1. Bibliothèque nationale de Paris, fonds éthiopien. n° 128, fo 43. Je 
dois à l'obligeance de M. Zolenberg la copie des textes inédits du Synaxaire 
tjue je traduis ici. 



%0 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

en elle ; par ses enchantements, il lui apparaissait 
sous la forme d'un oiseau et d'un dragon. Quand un 
enfant naissait parmi les gens de la ville, elle allait 
à lui, le prenait par maléfice et buvait (son sang). 
A cette vue, S. Sousnyos prit sa lance dans sa main, 
tua sa sœur et son fils, car c'était le fils de Satan ; 
il tua aussi son mari et son père Masanyân. Puis il 
revint dans la ville de Nicomédie, alla trouver le 
prêtre qui lui avait administré le baptême des 
Chrétiens et lui raconta tout ce qui lui était arrivé. 
Quand il fut retour dans la ville, son père apprit ce 
qui s'était passé et voulut le tuer ; il l'accusa devant 
le roi. Alors S. Sousnyos se rendit près de lui dans 
la demeure des idoles et leur ordonna, par la puis- 
sance de N. S.Jésus-Christ — gloire à lui — de des- 
cendre dans l'abîme (Siol). Alors la terre s'ouvrit et 
les engloutit. Le bruit se répandit que S. Sousnyos 
anéantissait les idoles. Son père le dénonça au roi 
qui fut irrité contre lui et ordonna de lui appliquer 
une peine sévère. On le battit, on le frappa à coups 

de masse d'airain, on le fit fouler aux pieds par 

on le broya sous les meules (m. à m. des pressoirs) 
qui l'écrasaient comme du froment. Ensuite on le 
ramena dans la ville. Dieu le fortifiait et lui faisait 
supporter patiemment sa peine. L'ange du Seigneur 
le fortifiait, le guérissait, le rétablissait dans son 
état de santé sans le moindre dommage. Il y eut 
beaucoup de gens qui, à cause de lui, crurent en 
N.-S. Jésus-Christ — gloire à lui — et ils furent 
martyrs. Lorsque le roi fut fatigué, on lui dit : 
« Allons, fais couper sa sainte tête avec une épée. » 11 
reçut la couronne du martyre dans le royaume des 



LES LÉGENDES DE S. TERTAG ET DE S. SOUSNYOS '2<>1 

cieux, et le nombre de ceux qui furent martyrs, lors 
de la condamnation de ce saint, s'éleva à ll'.H). 
Louange à eux ». 

L'exécution de S. Sousnyos fut précédée de celle 
d'un de ses serviteurs, Eusébios, racontée ainsi par 
le Synaxaire *. 

Le 18 de myazyâ, commémoration du saint et 
glorieux Eusébios (Aousdbi/os)sevvhe\ir de Sousnyos. 
Lorsque Dioclétien jugeait celui-ci, son père accusa 
S. Eusébios près du roi et lui dit : Il y a un serviteur 
de Sousnyos, nommé Eusébios, qui sert de tout son 
cœur le Christ comme son Dieu et qui ne reconnaît 
pas tes divinités. Le roi ordonna de le faire venir. 
Quand il fut arrivé, il l'interrogea sur sa foi. En sa 
présence, le saint fit profession de croire à N.-S. 
Jésus-Christ — gloire à lui — et à sa divinité. Après 
beaucoup d'exhortations, le roi lejugea et le blâma 
de ce qu'il avait abandonné ses Dieux ; mais le saint 
le reprit de ce qu'il négligeait le Seigneur, le vrai 
Dieu. La colère et la fureur du roi augmentèrent 
contre lui ; il ordonna qu'on coupât avec une épée la 
tête de ce saint devant son maître. On lui trancha la 
tête et il reçut la couronne du martyre dans le 
royaume du ciel — que sa bénédiction soit avec nous. 

Salutà Eusébios, serviteur de Sousnyos, 

Qui fut traité honorablement, comme les hommes libres à 
cause de sa sagesse et de sa prudence : 

Lorsque l'impie Dioclétien siégeait sur son trône, 

Comme le saint ne s'inclina ni ne se prosterna devant sa 
grandeur 

Et sa tyrannie, il lui fit trancher la tête. 

1. Bibliothèque Nationale de Paris, fonds éthiopien, no 128, f" 54. 



262 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

Comme on le voit, la rédaction du Synaxaire pré- 
sente quelques différences avec celle dont il est 
question ici. Dans la première, la sœur de Sousnyos, 
qui n'est pas nommée *, a fait périr une fille et est 
accouchée d'un fils dont Satan est le père. Après 
l'avoir tuée, le saint va d'Antioche à Nicomédie, et 
non pas à Antioche. Ces divergences sont peuimpor- 
lantes au fond et apparaissent comme des altérations 
de notre texte à une recension plus ancienne, celle 
du Synaxaire éthiopien qui provient du Synaxaire 
arabe jacobite; elle la reproduit presque textuelle- 
ment 2. 

Dans cette version, comme dans celle dont il sera 
question plus loin, le saint est appelé Sisinnios. La 
forme Sousnyos provient d'une fausse lecture du 
texte. arabe. Le premier nom est fréquent en Orient; 
outre deux saints dont les Synaxaires coptes et 
arabes ont conservé le souvenir, il fut porté au 
v e siècle par un évéque novateur de Constantinople, 
homme instruit et éloquent, qui succéda à Mar- 
cianos, lutta contre S. Jean Chrysostôme et écrivit 
même un livre contre lui (Socrate, Histoire ecclé- 
siastique., 1. V, ch. x; 1. VI, ch. i, xxi, xxn; Sozomène, 
Histoire ecclésiastique, 1. VII, ch. xu ; 1. VIII, ch. i). 



1. L'identification de Ouarsélyd avec Ursule, proposée par M. Fries, 
esl impossible : ce dernier nom étant absolument inconnu en Ethiopie et 
même en Orient. D'ailleurs, nous verrons cette femme appelée Milintia 
clans une version européenne. 

2. Cl', le résumé donné par M. Amélineau, Les Actes des martyrs de 
l'Eglise copte, Paris, 1800, in 8, p. 183-184. La commémoration «le Sous- 
nyos a lieu le 26 de barmoudeli, cf. Ludolf. Ad suam hisloriam œlhiopi- 
cam comme niarius, Francfort, 1691, in-fo, p. 414; Malan, The Calender 
of the coptic church, Londres, 1873, in-12, p. 28 [Cf. le texte arabe dans 
Porget, Synaxarium Alexandrinum, t. II, Paris. 1912. in-8, p. 91-92 et 
un résumé dans le Kitdb es Sadiq el Amia par l'higoumène Philothée et 
-e prêtre Michel, le Qaire, 2 v. in-4, 1629 des Martyrs, t. II, p. 99]. 






LES LÉGENDES DE S. TERTAG ET DE S. SOUSNYOS 263 

Dans le même siècle, un patriarche orthodoxe de 
Constantinople, renommé pour sa sainteté et sa 
charité, successeur d'Atticos, et prédécesseur du 
célèbre Neslorios se nommait aussi Sisinnios (So- 
crate, Histoire ecclésiastique, 1. VII, ch. xxvi, xxvm ; 
Jean de Nikiou, Chronique, ch. lxxxïv, p. 341-342). 
Un autre successeur qui portait le même nom et 
dont fait mention le plus ancien index synodal 
paléo-slave, datant du xiv" siècle, demandait à ne 
pas être confondu avec le Sisinnii, héros de la 
légende répandue par le pope Jérémie le Bogomile, 
dont il va être question : « Vois comment Jérémie, le 
pope bulgare, explique les fièvres, cette maladie natu- 
relle. Il raconte, le maudit, que le saint père Sisinnii 
assis sur le mont Sinaï, appela l'archange Sichael ; 
pour tromper beaucoup de gens, le mauvais homme, 
il inventa les sept fièvres, filles d'Hérode: aucun des 
évangélistes ni des saints ne parle des sept filles 
d'Hérode, mais d'une seule, celle qui demanda la 
tête de S. Jean le Précurseur, et on sait aussi qu'elle 
n'était pas fille d'Hérode, mais de Philippe. Or, 
voici ce que dit dans ses discours le grand Sisinnii, 
le patriarche de Gonstantinople : Ne me prenez pas 
pour cet imposteur de Sisinnii dont a parlé le pope 
Jérémie afin de tromperies pauvres d'esprit '. » 

Comme dans la légende publiée par M. Fries, il 
n'est plus question du martyre, mais de la ven- 
geance de Sisinnios dans un des plus anciens 
monuments de la langue slave, antérieur au x« siè- 
cle, et dont on attribue la composition au pope 

1. Pypin et Spasovic, Histoire des littératures slaves, tr. Denis, t. I, 
Paris, 1881, grand in-8, p. 118-119. 



264 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

Jérémie, le principal chef du bogomilisme en 
Bulgarie, contemporain du tsar bulgare Pierre 
(906-967). 

« S. Sisinnii était un brave guerrier. Une fois 
l'ange Gabriel lui apparut en songe et lui dit d'aller 
trouver sa sœur Milintia. Elle avait eu cinq enfants 
qui tous avaient été volés par le diable et était sur 
le point de donner le jour à un sixième. Sisinnii se 
mit à la poursuite du démon et se fit rendre l'enfant. 
Sa sœur s'était fait construire un pilier de marbre 
et s'y était enfermée. Quand Sisinnii se fut fait 
connaître, elle lui ouvrit la porte : mais le démon 
s'était changé en un grain de millet et entra avec 
lui sous le sabot de son cheval. Il enleva l'enfant et 
s'enfuit. S. Sisinnii le poursuivit et, comme il passait 
près d'un saule, il lui demanda s'il n'avait pas vu le 
démon avec l'enfant. L'arbre le trompa et lui dit : 
Non. Alors il fut maudit par S. Sisinnii qui le con- 
damna à ne porter que des fleurs et pas de fruits. 
Il interrogea ensuite un églantier qui le trompa 
aussi : désormais cet arbuste aura sa tête dans la 
terre et tous les hommes s'y empêtreront de façon à 
le maudire. A la fin, il questionna un olivier qui lui 
dit la vérité et reçut de lui sa bénédiction. En consé- 
quence, le saint dirigea sa route vers la mer, en tira 
le démon et le frappa de soixante-douze massues 
ardentes pour lui faire rendre les six enfants. Le 
démon déclara qu'il ne les restituerait que si 
S. Sisinnii pouvait rendre tout le lait qu'il avait 
reçu du sein de sa mère. Il le fit à l'aide d'un mi- 
racle ; le démon dut lui remettre les six enfants 
qu'il avait volés et promit de respecter désormais 



LES LÉGENDES DE S. TERTAG ET DE S. SOUSNYOS 265 

chaque maison où l'on trouverait la prière de S. Si- 
sinnii ' ». 

Cette légende a passé en Roumanie, d'après un 
texte russe, probablement un de ceux qui sont 
encore en usage chez les Raskolniks 2 et différentes 
versions ont été publiées par MM. Hasdeu et Gaster 3 
l'une d'elles date du xvi e siècle. 

La présence de cette légende dans les littératures 
arabe et éthiopienne, dune part, slave etroumaine, 
de l'autre, établit d'une manière incontestable qu'elle 
est empruntée à un original commun qui ne peut 
être que le grec ; en même temps, l'extension de 
cette tradition chez les populations hérétiques de 
la Thrace, d'où elle se répandit chez les Slaves 
orthodoxes et hétérodoxes, nous autorise à cher- 
cher ailleurs que chez l'obscur Sousnyos de Nico- 
médie, le héros de l'aventure. C'est chez les 
Manichéens, précisément, dont les Bogomiles de 
Bulgarie, après les Pauliciens d'Asie Mineure, 
reproduisaient les doctrines, que nous rencontrons 
le type dece personnage, qui occupa une position 
importante, bien que son histoire nous soit mal 
connue: je veux parler de Sisinnios qui succéda à 
Manès, comme chef de la secte fondée par lui '*, de 
même que, suivant la doctrine catholique, Jésus- 



1. Gaster, llehestev lectures ou Greeko-Slavonic Literature, p. 80-81. 

2. Des textes russes où il est question de S. Sisinnii ont été publiés 
par M. Tikhonravovdans un ouvrage quejen'ai pu consulter : Pamiatniki 
olrechennoi rousskoi literatury, 2 v. in-8, Saint-Pétersbourg, 1863, t. II, 
p. 351-353. 

3. Cf. Gaster, Lilevatuva populara romana, Bucharest, 1883, in-12. 
Minunile sf-lui Sisoe, p. 35)2-400 et les auteurs cités dans les notes. 

4. Pierre de Sicile, Historia manichaeorum, ch. xv, ap. Migne, Patro- 
logia grseca, t. CIV, Paris, 1890, in-8, col. 1265 ; Ibn el Ouarràq, ap. Flù- 
gel. Muni, seine Lehre und seine Schriften, Leipzig, 1 S6t>, in-8, p. 66. 



260 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

Christ transmit à S. Pierre la direction de l'Eglise 4 . 
Nous n'avons sur ce Sisinnios qu'un petit nombre 
de renseignements, parfois peu exacts, dus à des 
adversaires de sa doctrine, mais il est probable que 
sa légende, conservée à l'état de tradition populaire 
chez les Manichéens, devait présenter une série 
d'événements merveilleux, parmi lesquels, sans 
doute, celui qui fut mis plus tard par les orthodoxes, 
grâce à une confusion de nom, au compte de son 
homonyme, le martyre de Nicomédie. Entre 330 et 
340, apparurent les Actes de la dispute d'Archelaiis, 
forgés sur des documents plus anciens, probable- 
ment par un certain Hégémonios, et attribués à un 
éveque de Gaschar, en Mésopotamie qui, dans deux 
discussions publiques, aurait confondu Manès, 
quelque temps avant que celui-ci ne fût tué par le 
roi de Perse 2 . L'auteur de ces actes prétend que 



1. Nous savons par saint Augustin (De hceresibus, ch. xlvi) et par 
Pierre de Sicile (HistoiHa Manich., ch. xvi, col. 1245) que Manès avait 
choisi un collège fie douze maîtres (comme les douze apôtres), présidé par 
un treizième qui devenait ainsi le chef de la secte. 

2. Ces Actes ont été cités pour la première fois par saint Cyrille de Jéru- 
salem (Catéchèse, VI, ch. xwi-xwii). Patrologia grxca de Migne, t. XXXIII, 
1 892, in-8, col. 584-589). La version grecque ne nous est parvenue que 
par fragments, mais il en existe une ancienne version latine qui a été 
publiée plusieurs fois, entre autres dans la Patrologia grreca de Migne 
(t. X, Paris, 1857. in-8, col. 1 429-1 528). Une tradition fausse, qui remonte 
à saint Jérôme (De viris illustrions, chap. lxxii), prétendait que l'original 
avait été rédigé en syriaque. Cette assertion, reproduite par Zacagni 
(Migne, Patrologia grœca, t. X, col. 1405-1407), puis par Tillemont 
{Mémoires pour servir à l'histoire ecclésiastique des six premiers siècles, 
t. IX, Paris, 1696, in-4, art. xn, p. 397) et récemment par Kessler 
(Forschungen ùber die manichaische Religion, t. I, Berlin, 1889, in-8, 
p. 87-171) est fausse, comme Pont démontré Ralfs (Gôttingische Gelehrle 
Anseigen, 1889, n° 23) et Nôldeke (Zeitschrift der deutschen morgenlan- 
dischen Gesellschaft, 1889, fasc. III, p. 535-549), cf. sur ces Actes, [Orla- 
sinski, Acta disputationis Archelai et Manetis, Leipzig, 1874, in-8;] un 
article d'E.-B. Cowel dans le Dietionary of of Christian Biography de 
Smith, t. I, Londres, 1887, in-8, p. 152-153 ; Harnack, Die Acta Archelai 
und das Diatessaron Tatians (t. I, fasc. 3 des Texte und Untersuchungen 



LES LÉGENDES DE S. TERTA.G ET DE S. SOUSNYOS 267 

Sisinnios abandonna son maître, embrassa le chris- 
tianisme et révéla à Archelaûs les enseignements 
secrets qui lui permirent de triompher deson adver- 
saire. Il y a longtemps que Beausobre *, et Fliigel 
après lui 2 ont montré l'invraisemblance de cette 
donnée, d'après laquelle Sisinnios, renégat avoué 
du Manichéisme, aurait été choisi immédiatement 
après sa trahison pour en devenir le chef. 

Les écrivains grecs sont muets sur le sort du 
successeur de Manès ; son nom était prononcé dans 
la formule de renonciation qu'on imposait aux 
Manichéens convertis. Ibn Ishaq el Ouarrâq, dans le 
Kitàb el Fihrist, dit que l'imâm Sis (abréviation de 
Sisinnios) maintint jusqu'à sa mort l'intégrité de 
la religion et sa pureté. Le même auteur lui attribue 
plusieurs épîtres : l'une à double sens, d'autres sur 
le Paradis, sur le temps, sur les gages et une der- 
nière, en commun avec Fattaq, sur les images 3 . 

L'autre personnage de la légende, la sœur de 
Sousnyos, Ouërzilyà ou Milintia, est représentée 
comme une coupable dans les versions orientales, 
tandis qu'en slavon et en roumain, elle devient une 
victime du démon. Cependant, une version rou- 
maine, de même origine, mais différente pour les 
détails, met en scène un être féminin envoyé par 



sur Geschichte der altchvistlichen Literatur, Leipzig, 1883, in-8), Ges- 
chichte der altchi-istlichen Literaturbis Eusebius, Impartie, Leipzig, 1 8 "J 3 , 
in-8, p. 540-441. [Banlenhewer, Geschichte die .ait kirch lichen Litevatur, 
t. III, Fiïbourg-en-Brisgau. 1912, in-8, p. 266-268]. 

1. Histoire critique de Manichée et du Manichéisme, t. I, Amsterdam, 
1734, in-4, I. I, en. i, p. 17-18. 

2. Muni, seine Lehre und seine Schriften, Leipzig, 1862, p. 29 et 
note 253, p. 316 317. 

3. Fliigel, Màni, p. 66, 74-97, 103, 375-376. 



268 MÉLANGES 'AFRICAINS ET ORIENTAUX 

Satan : « Moi, Sisoe, comme je descendais du Mont 
des Oliviers, je vis l'ange Gabriel qui avait rencon- 
tré Avestitza, l'aile de Satan, l'avait saisie par les 
cheveux, et lui demandait où elle allait. Elle 
répondit qu'elle allait tromper la Sainte Vierge par 
ses ruses, afin d'enlever l'enfant nouveau-né et boire 
son sang. L'archange lui demanda comment elle 
pouvait entrer dans les maisons : elle répondit 
qu'elle se changeait en mouche, en chat, etc., mais 
que si Ton connaissait dix-neuf noms et demi et si 
on les écrivait, elle ne pouvait réussir. Elle lui dit 
ces noms qui furent écrits. 

M. Gaster i rapproche cet être malfaisant de 
Lilith qui est déjà mentionné dans Isaïe (XXIV, 14) 
comme une divinité nocturne redoutée encore de 
nos jours par les Juifs qui s'efforcent de lui inter- 
dire l'entrée de la chambre d'une nouvelle accouchées. 
Dans la version syriaque du Syntipas, Lilitha est le 
nom d'une ogresse qui dévore les jeunes gens 3. 

En tenant compte de ces diverses indications, et 
surtout du fait que certaines hérésies, particulière- 
ment les gnostiques, ont fait des emprunts à la 
mythologie grecque, on peut se demander si le 
personnage de la sœur de Sousnyos n'est pas le même 
que celui de Lamia dont il présente tous les carac- 
tères. Différentes traditions avaientcours sur son ori- 
gine. Suivant l'une (Eudoxia, Wo/<mVm,n DXCXVI, 



1. Gaster, Literatura populava romana, p. 394-395 ; Ilchester Lectures, 
p. 82. 

2. Cf. Selden, De Diis Syris, Leipzig, 1672, in-12, p. 249-250. La 
tentative de Selden pour rapprocher ce nom de l'Jlilliye des Grecs et de 
l'Alilat d*Hérodote, n'a aucune valeur. 

3. Sindbdn oder dei sieben weisen Meister, éd. Bœthgen, Leipzig, 
1879, in-8, p. 8 du texte. 



LES LÉGENDES DE S. TERTAG ET L>E S. SOUSNYOS 269 

p. 451, éd. Flach), Lamia était une fille de lîélos et 
de Libye ; elle fut aimée de Zeus qui la transporta en 
Italie où elle donna son nom à la ville de Lamia ; mais 
les relations que Zeus avait eues avec elle furent 
connues d'Héra qui, par jalousie, fit périr les enfants 
qui naissaient de sa rivale. Celle-ci, ne pouvant 
supporter leur perte, vola ceux des autres et les tua. 
« C'est pourquoi, ajoute Eudoxia, les nourrices qui 
veulent effrayer leurs poupons appellent Lamia. » 
Cette légende, empruntée sans doute à Duris de 
Samos, dont le texte nous a été conservé par le 
scholiaste d'Aristophane (Paix, v. 758) a été repro- 
duit par Suidas l . Diodore de Sicile (1. I, ch. xli), 
place près d'Automala en Libye, et non en Italie, 
la grotte où résidait la reine Lamia, mais il supprime 
les détails mythologiques: suivant lui, sa fierté sau- 
vage lui avait donné l'aspect d'une bête féroce ; ses 
enfants ayant tous péri, elle porta envie aux autres 
mères, fit arracher de leurs bras et tua sur le champ 
leurs enfants. « De nos jours, termine Diodore, son 
histoire court encore parmi les enfants, à qui son 
nom cause une grande terreur. » De bonne heure, 
on la trouve mentionnée dans le théâtre grec : ainsi 
dans Aristophane (Guêpes, v. 1035, 1377, Paix, v. 
758), dans Euripide (fragment 642, éd. Wag'ner), 
dans un passage du Collier de Ménandre (frag-ment 
2, éd. Long-ueville), conservé par Aulu-Gelle (Nuits 
attiques, II, 23). 

Une autre version place son séjour en Grèce : la 
fille de Crotopos, roi des Argiens, est séduite par 

1. Lexicon, éd. Bekker, Berlin, 1854, in-8, p. 647-648. 



270 MÉLANGES AFRICAINS KT ORIENTAUX 

Apollon de qui elle a un fils dont la naissance est 
tenue secrète, mais il est dévoré par les chiens, et, 
folle de douleur, sa mère révèle tout à Grolopos qui 
la tue pour punir son déshonneur. Pour la venger, 
Apollon suscite un monstre conçu dans la couche 
exécrable des Erinnyes : sur sa tête se dresse un 
serpent qui siffle incessamment et partage en deux 
son front couleur de rouille. Ce monstre, hideux et 
sinistre, se glisse la nuit au chevet des époux, 
arrache les nouveaux-nés du sein des nourrices et 
s'engraisse des larmes des familles. Enfin cette 
Lamia est tuée par Korœbos (Stace, Thëbaïde, I, 
555-6768 '). 

La Lamia est encore mentionnée par Horace 
(Art poétique, v. 340) et d'autres auteurs, Philos- 
trate (Vie d'Apollonius de Tyane, 1. IV, ch. xxv) la 
représente comme une Empuse, sorte de vampire 
femelle, tandis qu'un écrivain des derniers temps de 
l'empire byzantin 2 compare son adversaire Palamas 
à la Lamia qui est privée d'yeux tant qu'elle reste à 
la maison, mais qui, dès qu'elle sort, a la vue si 
perspicace qu'elle aperçoit tout. Ce dernier trait, 
déjà indiqué dans le scholiaste d'Aristophane, nous 
ramène en pleine littérature populaire et nous 
retrouvons la Lamia avec son nom et ses attributs 
d'ogresse dans un conte grec moderne d'Arakhaba. 
« A Doubri, profonde crevasse d'un torrent descen- 
dant du Parnasse, habitait une Lamie (Lamia). A 



1. C'est aussi la tradition rapportée par le Mythographus I de l'édition 
de Bode, Scriptores rerum mylhicarum latini très, Cellïs, 1834, 2 v. in-8, 
t. 1, | 168, p. 52. 

2. Byzantina historia, éd. Schopen, Bonn, 1830, 2 v. in-8, 1. XXII, 
ch. ii, t. II, p. IIO'J; cf. aussi la note, t. II, p. 131S-13KJ. 



LES LÉGENDES DE S. TEliTAG ET DE S. SOUSNYOS 271 

chaque fête religieuse qu'ils chômaient, les habi- 
tants devaient lui livrer un des leurs en pâture. 
Aussi, avant le commencement de la fête, ils avaient 
soin de tirer au sort et celui sur lequel il tombait 
était livré en victime à la Lamie. Un jour, le sort 
désigna un jeune et magnifique pallicare ; le fils du 
premier personnage du village dit alors : Je partirai 
et m'offrirai à la Lamie afin de sauver notre 
villag-e. On disait que si elle dévorait le fils du chef, 
elle ne dévorerait plus de victimes. Les parents du 
jeune homme pleurèrent, s'affligèrent et cherchèrent 
à le détourner de son dessein, mais il ne voulut 
pas les écouter. Il partit et pénétra dans le Dobri 
pour tuer la Lamie. Dès que celle-ci l'aperçut, 
eile se jeta sur lui pour le dévorer, mais il lui porta, 
avant qu'elle eût pu le saisir, un violent coup de 
lance et la tua. Là-dessus, il se rendit à la fête et 
raconta ce qui s'était passé aux g'ens étonnés de son 
salut. Depuis le villag-e fut en repos l ». 

Après avoir essayé de déterminer la nature 
exacte des personnages qui figurent dans la lég-ende 



1. Schmidt, Griechische Sagen und Màrchen und Volkslieder, 
Leipzig, 1877, in-8, 1. II, cli. x, p. 142 et notes p. 246-247. Ce conte 
semble être une modification d'une légende conservée par Antonin Libe- 
ralis, d'après Nicandre (Transformationum Congeries, id. Teucher, 
Leipzig, 1791, in-8, cb. vin, p. 43-47). Elle place précisément près de Crissa, 
aux environs du Parnasse, le séjour d'une Lamie qui dévorait les récoltes 
et les hommes jusqu'au jour où elle l'ut tuée par Eurybatos, fils d'Euphé- 
mos, issu du fleuve Axios. On trouve la Lamie fréquemment mentionnée 
dans les contes grecs modernes, cf. Hahn, Griechische und albanesische 
Màrchen, Leipzig, 1864, 2 v. pet. in 8 (conte ni, var. 2 et 3 ; conte iv et 
variantes 1 et 2, conte xxxm et variante ; conte xli, conte lu [cf. aussi 
Passow, Popularia Carmina Graeciae recentioris. Leipzig, 1860, in-8, 
n° dxxiv, p. 401, trad. par M m0 L. Garnett, Greek Folk-Songs, Londres, 
1885, in-8, p. 75-76 ; Mme L. Garnett. The Womenofthe Turkey, Londres, 
1890, 2 v. in-8, t. I,p. 133-135; Abbott, Macedonian Folk lore, Cambridge, 
1903, in-8, p. 265-266]; elle a même passé en Albanie (Uozon, Contes 
albanais, Paris, 1881, in-18, conte xvj, etc. 



272 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

de saint Sousnyos, il me reste à parler des invoca- 
tions magiques qu'elle contient. Dans une version 
slavonne, les incantations composées, dit-on, par 
le pape Jérémie sont destinées à chasser les douze 
fièvres : « Près de la mer Rouge, se dresse une 
colonne de pierre (le mont Sinaï); sur la colonne est 
assis Sisinnii, le saint grand apôtre, et voilà, la mer 
s'est gonflée jusqu'aux nuag-es, et de son sein sortent 
douze femmes aux cheveux flottants, apparition 
diabolique et maudite. — Et ces femmes disent: 
Nous sommes les fièvres, nous, les filles du roi 
Hérode. — Et saint Sisinnii les interrog-e : Démons 
maudits, pourquoi êtes-vous venus ici ? — Elles lui 
répondent : Pour tourmenter la race des mortels ; 
quiconque nous avale, nous nous attachons à lui et 
nous commençons à le torturer, et celui qui s'oublie 
à dormir le matin, ne prie pas le Seigneur, n'observe 
pas les fêtes, boit et mangue de bonne heure en se 
levant. — voilà notre favori 1 . Et saint Sisinnii prie 
Dieu : Seigneur, délivrez la race humaine de ces 
maudits démons. Dieu lui envoya alors deux anges, 
Sichael et Anos et quatre Evang-élistes, et ils com- 
mencèrent à frapper les Fièvres avec des massues de 
fer, leur donnant jusqu'à trois mille coups par jour. 
Les Fièvres commencèrent à se plaindre et à prier : 
Grand saint, Apôtre Sisinnii, Sichael, Anos, et vous, 
les quatre évangélistes, Luc, Marc, Mathieu et Jean, 
ne nous torturez plus : lorsque nous entendrons vos 
noms sacrés ; lorsque, dans une famille, vos noms 



1. Variante: « Nous sommes envoyées par le tsar Hérode, dans le 
monde, au milieu des chrétiens, pour briser leurs os, refroidir leurs che- 
veux, l'aire que leurs veines se contractent et qu'un feu intérieur les brûle, » 



LES LÉGENDES DE S. TERTAG ET DE S. SOUSNYOS 273 

seront glorifiés, nous nous éloignerons de cette 
famille à trois jours, à trois stades 1 ». Telle est la 
partie historique de la légende; elle continue par la 
description particulière de chaque fièvre ; l'apôtre 
leur demande leur nom; elles répondent en énumé- 
rant en même temps leur caractère distinctif, que 
leur nom suffirait d'ailleurs à révéler : l'une se nomme 
Triascia (en russe triasastia, trembler, triasoutchka 
ou triasca, fièvre intermittente), l'autre Ogneia(ogn, 
ogon, feu ; ognevitcha, fièvre chaude) ; la troisième, 
Ledeia (Jed, froid), etc. Novulese présente comme la 
danseuse qui a demandéla tête de saint Jean-Baptiste. 
Vient ensuite une formule d'incantation : on nomme 
toutes les fièvres et on les menace de l'apôtre Sisin- 
nii et de leurs autres ennemis : Eloignez-vous du 
serviteur de Dieu (ici le nom), fuyez à trois jours, à 
trois stades, et si vous ne vous éloignez pas de ce 
serviteur de Dieu, j'appellerai l'apôtre Sisinnii, saint 
Sichael et saint Anos et les quatre évangélistes, Luc, 
Marc, Mathieu et Jean, et ils commenceront à vous 
torturer en vous donnant jusqu'à quatre mille coups 
par jour" 2 . » La version éthiopienne a subi sur ce 
point des modifications qui en font un texte original : 
de là, la difficulté d'identifier quelques-unes des 



1. Dans une amulette byzantine représentant le sceau de Salomon, les 
noms de Sisinnios et de Sisinnarios sont joints à celui de ce prince pour 
chasser la maladie. Cf. Heim, Incantamentamagica grseca-latina, Leipzig, 
1892, in-8 (d'après Schlumberger), p. 48. 

2, Pypine et Spasovic, Histoire des littératures slaves, trad. Denis, 
p. 119-120. Les auteurs ajoutent en note (p. 119, note 1). Cette légende 
a été retrouvée jusqu'en Sibérie par Guljaev qui 1 a recueillie dans sa l'orme 
presque parfaite de la tradition populaire. Bien qu'un Sisinnius soit men- 
tionné parmi les quarante martyrs de Sébaste, (cf. Ruinart, Acta primo- 
rum martyrum sinccra, Amsterdam, 1713, in-4, p. 521), il m'est impos- 
sible d'admettre l'opinion de Pypine et Spasovic (ibid., p. 119, note 2) qui 
l'assimilent au Sisinnii de la légende slave. 

18 



274 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

maladies qui sont l'objet d'incantations. Plusieurs 
des êtres nuisibles mentionnés ici sont propres à 
l'Ethiopie; outre les forgerons, qui sont d'ailleurs 
considérés comme sorciers dans d'autres pays, et les 
Falachas, population qui a conservé sa langue et sa 
religion particulière et dont j'aurai l'occasion de 
parler plus tard, on trouve signalés le Bouda et le 
Zâr sur lesquels je donnerai quelques explica- 
tions. 

Le premier terme, qui signifie sorcier, est souvent 
appliqué aux forgerons qui se recrutent surtout 
parmi les habitants du Damot, du Godjam et les 
Falachas. Il désigne les hommes qui ont la faculté 
de se transformer en hyènes et qui jouent le même 
rôle que les lycanthropes et les loups garous de 
l'Occident. Sous cette forme, ils attaquent de préfé- 
rence les femmes qui ont méprisé leur amour, mais 
leur puissance n'a d'effet que contre les personnes 
dont ils connaissent le nom de baptême qu'on dis- 
simule soigneusement en Ethiopie. Leur action 
s'exerce par la possession ; on les reconnaît à leurs 
yeux sinistres et généralement c'est par le regard 
qu'ils se rendent maîtres de leurs victimes. On peut 
arriver à délivrer le possédé ou la possédée par 
l'emploi de charmes et d'exorcismes auxquels le 
Bouda résiste autant qu'il peut. Une légende pré- 
tend qu'un saint éthiopien du nom d'Abo, contem- 
porain de Lalibala (xm e siècle) resta en prières pen- 
dant sept ans, suspendu en l'air, la tête en bas, pour 
délivrer le Godjàm des Boudas qui l'infestaient. 
Dieu lui accorda ce qu'il désirait, mais, depuis la 
mort du saint, ces êtres malfaisants ont repris leur 



LES LÉGENDES DE S. TERTAG ET DE S. SOUSNYOS 275 

pouvoir i. Au milieu du xix e siècle, les gens soup- 
çonnés d'être Boudas étaient exterminés sans misé- 
ricorde. Les cas d'épilepsie ou de convulsions sont 
souvent attribués à la possession d'un Bouda chez 
les Ethiopiens, comme chez les Gallas 2 . 

La plus ancienne mention du Zâr est celle qu'on 
trouve dans une chronique amarina, d'origine rela- 
tivement moderne 5 où il est employé dans le sens 
de démon qu'il a encore en amarina et en tigré [en 
Kemant ou Agaou *]. D'après les diverses descrip- 
tions qui en ont été données, les effets du Zâr sont 
de nature diverse : tantôt des crises d'hystérie dont 
souffrent principalement les femmes non mariées 5 ; 
tantôt on lui attribue la consomption 6 . La croyance 
au Zâr parait être venue des Gallas ; du moins on 
la trouve très développée dans les provinces d'Ethio- 

1. Cf. Soleillet, Voyages en Ethiopie, Rouen, 1880, in-4, p. 282 [Peut 
être faut-il en rapprocher les bôzza, êtres malfaisants redoutés dans le 
Tigré. Cf. Enno Littmann, Publications of tlie Princeton Expédition in 
Abyssinia, Leiden, 1910, t. I, n"cxui, p. 254-255 ; t. Il, n° 113, p. 309-310]. 

2. Cf. les détails donnés par Pierce, The life and adventices, Londres, 
1831, 2 vol. in-8, t. II, app. 1 : Marris, The highlandsof Ethiopia, Londres, 
1844, 2 v. in-8, t. II, ch. x.vxv, p. 294-296 ; Manstield Parkyns, Life in 
Abyssinia, Londres, 1853, 2 v. in-8, t. Il, ch. xxxm, p. 144-102: Stern, 

Wandering among the Falashas, Londres, 1802. in-8, ch. xr, p. 152-160; 
W. Plowden, Travels in Abyssinia and the Galla Country, Londres, 1868, 
in-8, ch. vi, p. 116-124 ; Bianchi, Alla terra dei Galla, Milan, 188 4, in-4, 
ch. xii, p. 415-419; Borelli, Ethiopie méridionale, Paris, 1890, in-4, 
p. 133 ; Massaja, Mes trente-cinq années de mission dans la Haute-Ethio- 
pie, t. I, Lille, s. d., in-8, ch. xiv, p. 217 ; Lefebvre, Voyage en Abyssinie, 
Relation historique, t. I, Paris, s. d. Introduction ch. ni, p. lxi [Guidi, 

Vocabulario amarico-italiano, Roma, 1901, in-4, col. 346-347 s. v. budà ; 
Ceccbi, Da Zeila aile frontière del Cafja, Rome, 1886-1887, 3 v. in-8, t. I, 
ch. xx, p. 401-403 ; M. Cohen, Cérémonies et croyances abyssines, Paris, 

1912, in-8, p. 16]. 

3. Prcetorius, Die amharisclie Sprache, Halle, 1879, in-4, p. 504-506. 

4. [Isenberg, Dictionary of amharic language, Londres, 1851, p. 156 ; 
Guidi, Vocabulario amarico ilaliano, col. 612-613 ; L. de Vito, Vocabu- 
lario délia lingua tigrigna, Rome, 1896, in-8, p. 97 : il est nommé Zdrti ; 
Conti Rossini, La langue des Kemant en Abyssinie, Vienne, 1912, in-8, 
p. 273-274]. 

5. Stern, Wanderings among the Falashas, p. 160-161. 
G. Plowden, Travels in Abyssinia, ch. vi, p. 114. 



276 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

pie où ils se sont établis. Dans le Choa, par 
exemple, les Zârotch (pluriel de Zâr) forment deux 
troupes de quarante-quatre démons chacune, ayant 
à leur tête deux alaka (ou chefs) : l'un s'appelle 
Marna, l'autre Warrer. Chaque Zâr a de même un 
nom particulier : pour le chasser de la personne 
dont il s'est emparé, on emploie le chant, la musique, 
la fumée de tabac, sans parler du sacrifice d'une 
poule on d'un bouc. Le Zâr était même devenu, 
au milieu de ce siècle, une divinité dont les fidèles 
se réunissaient à des dates fixes, pendant trois jours 
et trois nuits, se livrant à des pratiques qui le fai- 
saient apparaître aux initiés l . Le culte du Zâr et 
l'usage de lui sacrifier des victimes a été importé 
chez les Musulmans de la Mekke et d'Egypte par 
les esclaves volés en Abyssinie -. 

Les anges invoqués contre les maladies et les 
démons sont : Michel (Mikâèl), Gabriel (Gabrêel), 
Raphaël (Roufaêl), Souryâl, Sadâkyâl, Ananyâl, 
Fanouêl, dont les trois premiers sont suffisamment 
connus. Ils correspondent aux sept anges nommés 
dans Y Hexœmeron du Pseudo-Epiphanes : Michel, 
Gabriel, Raphaël, Souryâl, Saratyâl (à la place de 



1, Isenberg et Krapf, Jouvnals, Londres, 1843, in-8, II e partie, p. 116- 
118 : Jolinston, Travelsin Southern Abyssinia, Londres, 1844, 2 v. in-8, 
t. II, ch. xxn, p. 327-329 : Harris, The highlands of Ethiopia, t. II. ch. xwv, 
p. 291-292; Plowden, Travels in Abyssinia, ch. \m, p. 259-260; Borelli, 
Ethiopie méridionale, p. 133-134 [Cecchi, Da Zeilaatla frontieredel Caffa, 
t. I, p. 403-408]. 

2. Cf. Klemsinger, Bilder aus Ober-Egypten, 1878, in-8, p. 388; De 
Goeje (d'après Snouck Hurgronje), Zeitschrift der deutschen morgenldn- 
dischen Gesetlschaft, t. XLIV, 1890, p. 480 ; Nœldeke, Zdr[ibid.,p. 701) ; 
Vollers, Noch einmal der Zàr (ibid., t. XLV, 1891, p. 343-351). [Surle 
Zàr en Egypte, cf. Zein eddin Hilmi, Rioudyat madhdrr ez Zàr, LeQaire, 
1903, in-8 ; Kahle, Zdr-Beschworungen in Egypten, Der Islam, t. III, 
1912, fasc. 1-2, p. 1-41]. 



LES LÉGENDES DE S. TERTAG ET DE S. SOUSNYOS 277 

Fanouel), Anamyâl l et aux six mentionnés dans 
le livre d'Hénok (ch. xx) ; Uriêl (Ourà'él), Raphaël, 
Ragouêl, Michel, Saraqael, Gabriel : Ananyâl et 
Fanouêl sont remplacés par Râgouèl. Ourëèl doit 
être substitué dans notre texte à Souryâl ; cepen- 
dant, on trouve le nom de Sourièl (Souryàl) men- 
tionné avec celui de Raphaël, par les Pérates, 
comme portés tous deux par deux des puissances 
divines représentées par le feu 2. D'un autre côté, 
dans une amulette byzantine, Uriel est invoqué 
avec Emmanuel pour mettre en fuite une maladie 3 . 
De même Sadâkyal est à identifier avec Saraqael : 
ce dernier nom que les commentateurs les plus 
récents n'ont pu reconnaître, est peut-être le même 
que Sourakiyâl mentionné dans la Prière de 
Bartos 4 comme l'ange de l'étoile du soir. Fanouel 
est cité dans le livre d'Hénok (ch. xl, 9). D'après 
Charles, le judaïsme postérieur substitua Uriel à 
Fanouel 5 . 



1. Das Hexsemeron des Pseudo-Epiphanius, éd. Trumpp. Munich. 
1882, in-4, p. 6-8. 

2. Philosophumena, éd. Cruice, Paris, 1860, in-8, 1. IV, ch. n, p. 190. 
Le nom de Souryan (pour Souryal) existe d'ailleurs dans la version éthio- 
pienne du livre d'Hénok (IX) et le texte grec le remplace par Uriel. 

3. Heim, Incantamenta magica grseca-latina, no 63 (d'après Schlum- 
berger), p. 481. 

4. Bibliothèque Nationale de Paris, fonds éthiopien, no 57, f° 8 [Cf. 
Conli Rossini,Z,a Hedazione étiopica délia preghiera délia Virgina fra 
i Parti, Rome, 1896, in-8, p. 13, et ma traduction de cet apocryphe. Les 
Apocryphes éthiopiens, fasc. V, Les Prières de la Vierge à Bartos et au 
Golgotha, Paris, 1895, in-8, p. 17. 11 est à remarquer cependant que, plus 
loin (texte éthiopien, p. 16, trad. p. 20) Sadâkyal est mentionné spécia- 
lement comme portant au-dessus de lui une couronne ; dans la Prière de 
la Vierge au Golgotha {Apocryphes éthiopiens, V, p. 33), Sadâkyal est 
donné comme le consolateur des affligés]. 

5. Charles, The book of Enoch, Oxford, 1893, in-8, p. 118, note. [On 
trouvera le résumé d'une versiou grecque delà légende de Sisinniu d'après 
un manuscrit delà Bibliothèque Nationale de Paris, dans James, Apocry- 
pha Anecdota, t. II, p. 166-177; n° 1 du t. V des Texts and studies 
d'Armitage Robinson, Cambridge, 1897, in-8]. 



XV 

LE NORD-EST DE L'ETHIOPIE ■ 

(Denis de Rivoyre, Aux pays du Soudan, Bogos, Mensa, 
Souakim, Paris, 1885, in-48 jés.). 

Le titre de l'ouvrage est heureusement corrigé 
par le sous-titre, car on pourrait s'attendre à lire un 
voyagea Tonbouktou ou au Darfour et les lecteurs qui 
croiraient trouver des détails sur le siège de Khar- 
toum ou les défaites des Anglais et des Egyptiens, 
s'exposeraient à des mécomptes. Il s'agit d'une excur- 
sion faite par M. de Rivoyre dans le pays des Bogos et 
de quelques pointes poussées au Nord jusqu'à Gué- 
déna, au Sud jusqu'à Koufit, à l'Ouestjusqu'au Djebel 
Barka. Même restreint à ces proportions, le voyage 
pouvait donner lieu à des observations et à des 
recherches curieuses. Il y avait encore des choses 
intéressantes à relever et à raconter, même après 
les observations de MM. Antoine d'Abbadie 2 , 
Sapeto s, W. Miinzinger 4 , du duc de Saxe 5 , Th. von 



\. Bulletin de Correspondance africaine, 1885, fasc. III IV, p. 350- 
353. 

2. Bulletin de la Société de Géographie, 1842 ; Sur le droit h il in, 
Paris, 1866, in-8. 

3. G. Sapeto, Viaggio e missione rafto/ica fra i Mensa, i Bogos e gli 
Habab, Rome 1857, in-8. 

4- Beschreibung der nord-œstlichen Grenslànder von Habesch (Zeit- 
schriftfur allgemeine Erdkunde,l&51 ,p. 177) trad. dans les Nouvelles An 
nales des Voyages, 1858, T. II, p. 1-55 : Les contrées limitrophes de 
V Habesch du côté du nord-est ; Ueber die Sitten und das Recht der 
Bogos ; Winterthur, 1859, in-4 Ost-afrikanische Studien, SchafTouse, 
isiil. in-8 

5. Reise des Herzogs von Sachsen-Coburg -Gothas nach Aegypten, éd. 
Leipzig, 1864, in-8. 



LE NORD-EST DE l/ÉTHIOPIE -79 

Heuglin ', A. Issel 2, H. von Rolshausen », Litlmann ' 
et M. de Rivoyre a été témoin de scènes de mœurs 
qui auraient donné du charme à son volume, si l'au- 
teur s'était abstenu d'employer un style souvent 
prétentieux quand il n'est pas trivial ». On sait que 
les Bilèn ou Bogos habitent, depuis long-temps la 
frontière égyptienne et que les Khédives ont tou- 
jours essayé de leur imposer leur autorité. La date 
de la migration de ces populations est incertaine. 
M. de Rivoyre, d'accord avecM. Reinisch etW.Mun- 
zinger?, la place vers le milieu du xvi e siècle. Cette 
opinion parait en désaccord avec celle de M. Ant. 
d'Abbadie s, mais ce dernier ne donne aucun argu- 
ment à l'appui de ses doutes. Il faudrait cependant 
reculer cette migration de plusieurs siècles si on 
identifie, ce qui est douteux, les Bilèn avec les Abylli 
de la Troglodytique, mentionnés par Athénée et 



1. Reise nach Abyssinien, Iéna, 1868, in-8. 

2 Viaggio nel Mar Rosso e fra i Bogos, Milan, 1872, in-8. 

3. Slimme aus Abyssinien, Bonn, 1879, in-8 [On peut y ajouter 
Martini, NelV Africa italiana, Milan, 1896, in-8, et Conti Rossini, Tradi- 
zioni storiche dei Mensa,Rome, 1901, in-8] Ici. Documenti per l'archeo- 
logia Eritrea, Rome, 1903, p. 6-9; iri. Note etiopiche, Rome, 1897, in-8, 
III, Sovrauna tradizione bilin, p. 13-16. 

4 Enno Littmann. Publications on the Princeton Expédition to Abys- 
sinia, Leiden, 1910-1913, t. I. p. 134-136, p. 194-198, 178-280; t. Il, 
p. 101-106, 148-149, 335-336 ; t. III et IV. 

5. « La protection infatigable qu'étendait auparavant sur eux sa main 
trop souvent abusée (p. 5) » ; « Des superstitions nuancées des modifications 
enrapport avec les habitudes(p. 1 1)» ; « Ces vases sont profonds ella raison 
a le temps de s envoler avant que le fond en soit atteint v p. 12) » ; 
« recourir à des arguments en dehors du style canonique » pour dire 
« frapperun mulet» (p. 16) ; « les timides bégaiements de son cœur » (p. 18) : 
« Et Dieu sait lorsqu'il (Dieu ?) s'en mêle, comme John Bull sait crier 
(p. 23) » etc. Le livre est rempli de fautes de ce genre qui montrent avec 
quelle précipitation il a été écrit. 

6. Die Bilin-Spracke in Nord-Ost Afrika, Vienne 1882, in-8, p. t. 

7. Sittenund Recht der Bogos, p. 6-7. 

8. Sur le droit bilin, p. 10 [M. Conti-Rossini montre quelle avait 
déjà eu lieu au xiv e siècle et la fait remonter au xie siècle, Racconti e 
Conti bileni, Paris, 1907, in-8, p. 4-7]. 



280 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

Etienne de Byzance * ; mais le rapprochement qu'on 
en a fait avec les Belioun d'El Edrisi (xn e siècle de 
notre ère) est plus important, d'autant que le géo- 
graphe arabe nous a conservé le nom d'une popu- 
lation dont les Bog-os n'ont pas perdu le souvenir. 
En parlant des Belyoun, il dit- : « On prétend que ce 
sont des Roum (ou Rôm) et qu'ils professent la reli- 
gion chrétienne depuis le temps des Coptes, avant 
l'apparition de l'islam, à cela près que, pour les chré- 
tiens, ils sont hérétiques jacobites. » 

D'après les traditions historiques recueillies et 
publiées par M. Reinisch, la population primitive du 
pays des Bogos se composait de quatre tribus issues 
de quatre frères de race gheez : Lammâchelli ;i , 
Big*atay *, Bilaq et Saquin 5 . Ils furent subjugués 
par les Katim 6 ? autre famille tigré-éthiopienne 
venue du Ouolqaït, et ensuite par les Rôm à qui 
personne ne pouvait résister: ils écrasèrent le pays 
de lourds impôts, mais leur orgueil irrita le ciel, 
contre lequel ils n'hésitèrent pas à lancer leurs dards. 
Ils furent anéantis par une catastrophe pareille à 
celle qui frappa l'armée d'Abrahah 7 . Leur extermi- 



1. Vivien de Saint-Martin, Le nord de l'Afrique dans l'antiquité, 
Paris, 1863, in-4, p. 472. 

2. Description de V Afrique et de l'Espagne, éd. Dozy et de Goeje, 
Leyde, 1866, in-8, p. 21-27. 

3. Reinisch. Texte der Bilin-Sprache, Leipzig, 1883, in-8, p. 1-5. 

4. Identifié par M. Reinisch avec les Bougaeitai de l'inscriplion 
d'Aksoum [Die Bilin-Sprache, Vienne, 1882, in-8, p. ;>, note 2). 

5. M. Reinisch, op. laud. voit en ceux-ci les Sigyèn de l'inscription 
grecque d'Adulis, identifiés par M. Vivien de Saint-Martin avec les Kyè- 
nios (?) du Périple de la Mer Erythrée et placés dans l'Agaoumëdër, à 
l'ouest du lac Tzana où habitent aujourd'hui les Tzigam [Le nord de 
V Afrique, p. 203-232). 

6. Reinisch, Texte der Bilin-Sprache, p. o. 

7. Reinisch, Texte der Bilin-Sprache, p. 6-8. Voici la traduction de ce 
passage : « Les premiers (?) habitants du pays furent les Rôm ; dans leur 



LE NORD-EST DE L' ETHIOPIE 281 

nation fut suivie de l'émigration des Barias, qui 
passèrent bientôt dans le Barka. Enfin, une invasion 
en Ethiopie d'une reine du Sud * à la tête de popu- 
lations Galla, Sidama, Djiratom et Gouraguech, 
chassa dans le Sennhaït la tribu tigréenne de Segri- 
na, suivie bientôt par un Agaou du Lasta, Gabra- 
Tarqi, l'ancêtre des Bogos 2 . En admettant même 
qu'El Edrisi ait confondu les Rom et les Bilèn dont 
l'établissement dans le Sennhaït eut lieu à des 
siècles de distance, il n'en est pas moins vrai que 
si l'on adopte l'hypothèse très vraisemblable que je 
viens de rappeler, les Bilèn occupaient le pays où 
nous les voyons aujourd'hui antérieurement au 
xe siècle, époque où vivait El Edrisi. Ce ne serait 
donc plus aux guerres d'Ahmed Grân qu'il faudrait 
attribuer cette poussée vers le nord-est 3 , mais aux 



orgueil, ils blasphémaient contre Dieu et lançaient leurs javelines contre 
lui ; Dieu leur fit au sommet de la tète de sanglantes blessures. Alors 
arrivèrent des aigles qui dévorèrent leur chair rouge de sang... Réduits 
au désespoir et pour trouver du repos, les Rùms se creusèrent des grottes 
et s'y cachèrent ; chacun se creusa son tombeau ». Cette dernière 
légende est destinée à expliquer l'origine des tombes curieuses qu'on 
trouve dans cette partie de la Nubie et près de Massaoua (Cf. D. de 
Rivoyre, Mer Rouge et Abyssinie, Paris, 1880, in-18, jés. [Çonti-Rossini, 
Studi su popolazioni deli Etiopia, Rome, 1914, in-8, 1 Gli Irob e le loro 
tradizioni, p. 2-52.] De nos jours, les Irob-Saho se prétendent tous issus 
des Grecs (Reinisch, Die Sprache der Irob-Saho, Vienne, 1878, in-8, p. 4) 
et M. Reinisch incline à croire que cette tradition indique qu'ils des- 
cendent des Rôm. [Cf. aussi ces légendes dans Enno Littmann, Publica- 
tions of the Princeton Expédition, t. I, p. 83-88 ; t. II, p. 89-94]. 

1. Reinisch, Texte der Bilin-Sprache, p. 9-12. 

2. Reinisch, Texte der Bilin-Sprache, p. 12-14 [Cf. aussi Conti-Rossini 
Racconti e Canti Bileni, p. 15-19 ; 21-47, 33-64]. L'étymologie de 
Bogos par Boas-qer (fils de Boas), proposée par M. Mûnzinger, {Sitten 
und Recht der Bogos, p. 7) et que semble accepter M. d'Abbadie (Sur le 
droit bilin, p. <i) ne parait pas exacte. Le nom de Bogos n'est pas national, 
de l'aveu même des deux auteurs, et par conséquent Bogos doit être 
emprunté à une langue étrangère. Aussi doit-on tenir plus vraisem- 
blable l'étymologie donnée par M. Reinisch, qui fait venir ce mot 
d'une altération du tigré Baouqous « pillard » de la racine baquasa. 

3. Antérieurement aux incursions de Grân, Alvarez connaissait sur 
les frontières d'Ethiopie le peuple des Belloi qui paraît désigner les Bilen. 



282 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

luttes qui déchirèrent l'Ethiopie pendant la courte 
durée de la domination falacha i vers le milieu du 
x e siècle. M. de Rivoyre a donné dans son livre des 
spécimens de chansons qu'il a recueillies chez les 
Bilèn ; elles sont toutes en tigré 2 . Il faut aussi 
mentionner quatre contes dont M. de Rivoyre, qui 
avait cependant d'excellents modèles dans les textes 
de la Bilia-Sprache de M. Reinisch, affaiblit l'intérêt 
en les ornant de ses fleurs de rhétorique et, çà et là, 
de quelques erreurs historiques. Le premier, La 
prieure de Debré-Sina, est imité du conte arabe: 
La femme injustement soupçonnée, dont nous avons 
deux versions différentes dans les recensions des 
Mille et une nuits de Boulaq et de Breslau. C'est 
à cette dernière recension, la moins ancienne, que 
se rattache le plus le récit éthiopien 3. Le second 



1. Cf. mes Eludes sur l'histoire d'Ethiopie, Paris, 4 882, in-8, p. 227, 
note 6 et les auteurs cités. La reine mentionnée dans le texte bilin serait 
Esat, appelée aussi Terdàë-Gobaz, de la Chronique éthiopienne . 

2. Il y aurait à corriger quelques erreurs de transcription, p. 177, 
v. 4, lire aïnabo, ses dents, au lieu de aïnab : id. Oueld a,uï\eu de ouelde 
iil. bebddlè, pigeon blanc, au lieu de bètulè ; v. 5 asdra ses gencives, à 
la place de assar, 0.240, v. 1 : letim orphelins, au lieu de Jettim : id. min 
au lieu de nim : nd' pour na ; mendgist au lieu de mangue t, portes; 
deb'ou à la place de deblou, fermez. Les noms propres sont également 
maltraités dans le courant du livre. Naacucto-Laab (p. 228, 230. 232, 
235, 236, 237, 238, 239, 240, 241), doit être rétabliainsi : Naakuëto-Laab 
(Louons le Père); Ieon Amiac (p. 242), à corriger en Yê'kou/io am/dk; 
Ahrendroop (p. 276) pour Aarendrup ; Arakiel-bey (p. 277) pour Arakel- 
bey; Wolesley (p. 278) pour Wolseley, etc. 

3. Tausend und Eine Nacht, t. XI, éd. Habiclit (Breslau, 1843), 
p. 190-205. La femme sollicitée au mal par son beau-frère. Dans cette 
version, elle fait partie du recueil intitulé, Histoire du roi Chdh-Bakht 
et de son vizir Er Rahouàn. Ce recueil, qui manque dans l'édition de 
Boulaq, paraît avoir passé du persan en arabe. Dans le texte égyptien, la 
forme du conte est plus primitive et plus simple, et je ne serais pas 
éloigné d'y voir une légende d'origine juive, ou du moins venue par l'in- 
termédiaire d'un livre hébreu. On la trouve encore, mais très altérée, 
dans le dialecte tatar deKhodja Aoul 'Sibérie méridionale), sousletitre de : 
La femme devenue prince (Radloff, Proben der Volkslitteràtur der tûrkis- 
chen Sûd-Sibiriens Stdmme, t. IV, Saint-Pétersbourg, 1872, in-8, p. 141). 



LE NORD-EST DE L'ETHIOPIE 583 

récit, Le chien d'Ali, n'est pas rapporté plus fidèle- 
ment que le premier; la scène est placée chez les 
Dinkas du Fleuve Blanc, dans une de leurs luttes 
contre les Arabes Moselmièh. On reconnaît les mêmes 
données que dans un conte arabe publié par 
M. Dulac; c'est à l'Egypte probablement qu'il a été 
emprunté '. Le troisième {Les deux amis) se retrouve 
à l'extrémité opposée de l'Europe : une version 
bretonne le donne avec les mêmes détails 2; la recen- 
sion allemande publiée par Grimm diffère davan- 
tage 3. Le quatrième (La fille du Negous), purement 
éthiopien, est un exemple de l'altération des faits 
historiques dans la tradition populaire. C'est le récit 
du rétablissement de la dynastie salomonienne sur 
le trône d'Ethiopie occupé par les Zagués 4. Le rôle 
joué par Naakuëto-Laab, Lalibala et sa prétendue 
fille Judith, est de pure invention. On peut regretter 
que M. de Rivoyre, tout en défigurantee conte dans 



Dans l'édition des Mille et une nuits de Boulaq, in-4, ce conte occupe 
les nuits 465-466 ; t. I, p. 630-040 (t. II, p. 393-395 de l'édition du 
Qaire) ; dans celle de Breslau, les nuits 907-909 (t. XI, p. 190-205). 
[dans celle de Bombay, t. II. n. 465-466, p. 369-371]. [Cf. sur cette 
légende le mémoire de Wallenskôld, Le conte de la femme chaste 
convoitée par son beau-frère, Helsingfors, 1907, in-4, qui n'a pas 
connu la version de M. de Rivoyre, non plus qu'une version berbère 
publiée par G. Mercier, Cinq textes berbères en dialecte chaouia, Paris, 
1900, in-8, p. 24 30 : Cf. mon article dans la Revue des Traditions popu- 
laires, 1901, p. 274]. 

1. Contes arabes en dialecte égyptien, Journal Asiatique, 1885, t. I, 
conte, no4. Sur le même récit en touareg et dans le Maghreb, cf. Bulletin 
de Correspondance africaine, 1885, p. 192. 

2. Luzel, Les Veillées bretonnes, Morlaix, 1879, in-12, Cochenard et 
Turpin, p. 258-281 ; Le pont de Londres, p 281-284. 

3. Kinder-und Hausmdrchen, Berlin, 1880, in-8, n° 107. Les deux 
voyageurs. 

i. Sur les personnages mentionnés dans ce conte, cf. mes Etudes sur 
l'histoire d'Ethiopie, p. 9-10, 98-99,231-232, notes 64 et 67 [Cf. aussi 
sur les Zagués, Conti-Rossini. Appunli ed osse?Tasioni sui lie Zàguè e 
Takla Hdymdnot, Borne, 1895, in-8 : id. Sulla dinastia Zàguè, Borne, 
1897, in-8]. 



284 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

sa traduction, y ait mêlé des fragments d'histoire 
qu'il connaissait mal et qui devaient être étrangers à 
l'Ethiopien Giorguis son conteur *. Le cinquième 
récit (Aissa) a pour sujet une aventure arrivée au 
conteur indigène. Ces contes n'ont rien de bilèn ; 
ils viennent du Tigré et il est probable que c'est 
dans la langue de ce pays que M. de Rivoyre les a 
recueillis. Je relèverai, en terminant, quelques juge- 
ments inexacts de l'auteur: (p. 159) M. du Bisson 
qui tenta inutilement de fonder une colonie à Koufit 
pouvait être un aventurier, mais il ne mérite pas le 
reproche de lâcheté qui lui est adressé. Le témoi- 
gnage favorable de Lejean, contemporain des faits, 
est autrement sérieux que les racontars d'un voya- 
geur crédule, et l'ouvrage de celui-ci n'aurait pu 
que gagner à être rédigé aussi simplement que 
l'itinéraire que nous a laissé M. du Bisson 2 . L'accu- 
sation portée contre le négous Yohannës est tout 
aussi peu fondée. Si l'empereur d'Ethiopie ne 
profita pas des défaites sanglantes qu'il venait 
d'infliger aux Egyptiens et aux aventuriers européens 
et américains qui les commandaient, c'est que son 
attention fut immédiatement détournée parla révolte 
de quelques-uns de ses vassaux ; Dedjâdj Oualdé 
Mikâel, gouverneur du Hamasèn, qui avait appelé 
les Egyptiens ; le gouverneur du Gojjâm et les tenta- 



i. L'aventure d'Abrahah et son nom même comme conquérant du 
Yêmen sont inconnus des Ethiopiens : c'est Kàleb qui a cet honneur. De 
plus, même dans la tradition arabe, Abrahah n'entra pas à la Mekkc. C'est 
une nouvelle erreur— et celle-ci doit être attribuée sûrement au voyageur 
européen — de dire '.L'Ethiopie fut la première des na'ions chrétiennes 
contre lesquelles se tournèrent les menaces des Musulmans. 

2. Bulletin de la Société de Géographie, juillet 1 8 G S . 



LE N0R1>-EST DE l'ÉTHIOPIË '285 

tives de Menelik *. On retrouve ici la trace de l'an- 
tipathie d'un catholique contre un prince monophy- 
site. Enfin la proclamation que M. de Rivoyre 
attribue au Mahdi est non seulement apocryphe 2 , 
mais ridicule. Des expressions comme « fils (Vis- 
maè'l » (p. 285) dans la bouche d'un Arabe parlant 
à des Arabes et des phrases qu'on croirait emprun- 
tées à des opérettes 3 auraient dû mettre M. de 
Rivoyre sur ses gardes, si tant est qu'il ne soit pas 
l'auteur de cette réjouissante prosopopée. 



1. Mittheilungen de Petermann, 1878, p. 157-158. 

2. On peut s'en convaincre en la comparant au texte et à la traduction 
tpie M. de Calassanti-Motylinski a publiés dans le Bulletin de Corres- 
pondance africaine, 1884, p. 462-469. 

o. « Je suis donc décidé à porter ce sabre de Ivliartoum à Berber » 
q. 285). 



XVI 

LES RÈGLES ATTRIBUÉES A SAINT PAKHOME* 

Les Régies attribuées à saint Pakhôrne sont, au 
point de vue de l'esprit humain et de la civilisation, 
un monument de la plus haute importance. C'est le 
code de l'organisation monastique qui succéda en 
Orient à la vie érémitique ; elle se répandit rapide- 
ment en Occident, car saint Athanase la lit con- 
naître à Rome dès 341. C'est à elle qu'il faut faire 
remonter la création de cette institution qui fut pour 
l'Egypte une cause de décadence et d'abaissement, 
mais qui tient une si grande place dans son histoire. 
Loin de rendre à l'humanité les services qu'on doit 
reconnaître aux monastères de l'Occident, loin de 
devenir, comme en Abyssinie, l'incarnation du sen- 
timent patriotique et national, le monachisme égyp- 
tien ne servit qu'à rendre plus évidents les vices 
inséparables de la population où il se recrutait: la 
lâcheté, la férocité, la luxure et le fanatisme reli- 
gieux. Incapables de lutter non seulement contre les 
Barbares qui, sur le Danube et le Rhin, faisaient 
courir à la civilisation un des plus grands dangers 
qui l'aient menacée, mais même contre ceux qui, 
venus de la Libye, de la Nubie ou de l'Arabie, éten- 



1. Apocryphes éthiopiens, fasc. VIII, Paris, 189G, in-8 [cf. Dom Butler 
The Lausiac history of Palladius, n. 1 dut. VI des Textes and Studies 
d'Armitage Robinson, Cambridge, 1898, in-8, p. 152-158 ; et Ladeuze, 
Etude sur le eénouilisme pakhomien, Louvain, 1S98, p. 256-275J. 



LLS RÈGLES ATTRIBUEES A SAINT PAKHOME 287 

liaient chaque jour un peu plus loin leurs ravages 
dans la terre d'Egypte, les moines ne trouvaient 
d'énergie que lorsque, ayant le nombre pour eux, 
ils pouvaient, lancés comme des bétes féroces par 
leurs supérieurs ou les patriarches alexandrins, 
massacrer les païens, les hérétiques et plus tard les 
catholiques, victimes à leur tour des fureurs qu'ils 
avaient déchaînées. Le résultat fut que l'Egypte se 
trouva sans défense contre les Arabes. 

D'après M. Amélineau 4 , la source primitive de la 
vie de saint Pakhôme serait une version copte en 
dialecte thébain ou saïdique, dont il ne reste que des 
fragments: cette vie fut traduite et abrégée en dia- 
lecte meniphitique, incomplète du commencement 
et de la fin 2 ; une traduction plus fidèle, faite sur le 
texte thébain, nous a été conservée en arabe, datant 
du xm e ou du xiv e siècle 3 . Les sources grecques, ou 
dérivées du grec, méritent moins de confiance, sauf 



1. Monuments pour servir à /'histoire de l'Egypte chrétienne au 
/Te siècle : Histoire de saint Pakhôme et de ses communautés [Annales du 
Musée (juimet, t. XVII), Paris. 1889, in-4, p. x-iaviii. Cf. le compte 
rendu île cet ouvrage, le plus important pour le sujet qui- nous occupe, 
par Krûger, Theologische Literaturzeilung, 1890, p. 620, et aussi pour 
la critique des sources, Griitzinaclier, Pachomius und das atteste K/os- 
terleben, Fribourg en-Brisgau, 1896, in-8, p. 1-23. Il admet en général les 
résultats auxquels est arrivé Amélineau, sauf des rectifications de détail. 
[Cf. aus^i Ladeuze, Elude sur le cénobilisme pakhomien. Louvain, 1898, 
in-8, p 1-116; Banlenhewer, (leschichte der altkirchlichen Lilera/ur, 
t. III, lM'ibourg-en-Brisgau, 1912, in-8, p. 83-8o ; Nau et Bousquet, 
Histoire de saint Pakhôme, texte grec et ti\ fr., Patrologia orientâtes, 
t. IV, fasc. V, p. 407-511, Paris, in-8, s. d.]. 

2. Il est juste de rappeler que déjà Quatremore avait reconnu l'antério- 
rité de la version thébaine par rapport aux autres. Après avoir parlé des 
fragments saïdiques ou tbébains, il ajoute: « Ce recueil me parait être l'ori- 
ginal primitif sur lequel aura été faite avec plus ou moins de changement 
la traduction meinpbilique et peut-être la grecque (Recherches sur la 
langue et la littérature de l'Egypte.. Paris, 1808, in-8, p. 132). 

3. Les fragments tbébains, la vie memphitique et la vie arabe ont été 
publiés avec une traduction française dans l'ouvrage de M. Amélineau cité 
plus haut. 



'288 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

la lettre d'Ammon au patriarcheThéophile, car elles 
ont modifié, dans un sens plus humain, l'esprit ori- 
ginal des rédactions coptes *. La première ne nous 
est arrivée que dans la version latine faite vers 530 
par Denys le Petit, à la prière d'une chrétienne qu'on 
croit être Galla, fille de Symmaque 2 ; la seconde est 
anonyme 3 ; elle est beaucoup plus complète que la 
précédente et s'accorde avec la suivante, quoique sa 
rédaction soit plus concise ; une autre vie grecque, 
également anonyme, trouvée par Aloysius Lipoman- 
nus dans la collection de Siméon Métaphraste, et 
dont la version latine dueàGentianus Hervetusa été 
insérée par Surius dans ses Vitœ Sanctorum'' ; une 
série d'anecdotes, complément, ou plus exactement, 
variantes de la seconde vie grecque 5 ; enfin une 
lettre de l'évêque Ammon qui avait vécu au couvent 
de Phbôou, adressée au patriarche d'Alexandrie Théo- 
phile et relatant les principaux faits de la vie de Pa- 
khôme, tels qu'il les avait recueillis de la bouche de 
ceux qui l'avaient connu 6 . Il sera question plus loin 
des passages de l'Histoire lausiaque consacrés à Pa- 
khôme ; quant aux historiens grecs, Sozomène, Héra- 



1. Outre les observations d'Amélineau et de Griïlzmachcr citées plus 
haut, cf. pour la critique des sources grecques Tillemont, Mémoires pour 
servir à l'histoire ecclésiastique des six premiers siècles, t. VII, Paris, 
1700, in-4, p. 167-171 et note p. xxxi, 674-675; Acta Sanctorum, mai, 
t. III, Paris, 1866, in-fol., p. 287-289. 

2. Publiée pour la première fois par Rosweyde, elle se trouve dans le 
premier livre des Vitœ Palrum, Migne, Patrologia latina, t. LXXII1, Paris, 
1879, grand in-8, col. 227-282. 

3. Elle a été publiée par les Bollandistes, Acta Sanctorum, mai, t. III, 
trad. lat. p. 295 et suiv. ; texte grec, app. p. 22*-44*. 

4. Turin, 1876, t. V, p. 408. 

o. Acta sanctorum, mai, t. III, traduction latine, p. 333-344 ; texte grec, 
appendice, p. 44*- 53*. 

6. Elle a été publiée par les Bollandistes, Acta Sanctorum, mai, t. III, 
trad. lat. p. 346-355 ; texte grec, appendice p. 54*-61\ 



LES RÈGLES ATTRIBUEES A SAINT PAKHOME 289 

clides, Nicéphore, etc., ils n'ajoutent rien à ce que 
nous apprennent les anciennes sources ! . On peut 
joindre à celles-ci la vie de Théodore écrite en thé- 
bain, dont un fragment nous est seul parvenu en ce 
dialecte; la version arabe est bien moins exacte que 
celle de la vie de Pakhôme 2 . 

Les dates de la naissance et de la mort du 
saint 3 sont difficiles à établir nettement à cause des 
données contradictoires sur lesquelles elles s'ap- 
puient. Tillemont avait adopté 292 et 348; les Bol- 
landistes qui, pas plus que lui, n'avaient pu recourir 
aux sources orientales, avaient établi 276 et 349. En 
s'appuyant sur les textes arabes et coptes, M. Amé- 
lineau était arrivé à 288 pour la naissance et 348 
pour la mort. Mais l'étude d'un document syriaque 
important, négligé par ce dernier: les lettres de fête 
de saint Athanase 4 , a amené M. Krùger a , et après 
lui M. Grûtzmacher à modifier ces chiffres; selon 
l'opinion la plus vraisemblable, Pakhôme serait né 
en 285 et mort en 345. 



1. Il en est de même de la vie de Pakhôme, telle qu'elle se trouve dans 
les Actes syriaques publiés par le P. Bedjan (Acla Marti/rum et Sancto- 
rum syriace, t. V, Paris, 1895, in-8, p. 122-176). 

2. Amélineau, Histoire de saint Pakhôme, p. 215-294 (version meni- 
phitique) ; p. 297-334 (version thébaine). 

3. Cf. sur la vie du saint, outre les sources anciennes qui viennent 
d'être citées, Tillemont, Mémoires pour servir à l'histoire ecclésiastique, 
t. VII, p. 167-235, et notes, p. 674-692 ; Galland, ap. Vitarum Fatrum 
Bihliotheca, reproduit dans Migne, Patrologia yrœca, t. XL, Paris, 1863, 
grand in-8, col. 941-946 ; Acta Sanctorum, mai. t. III, p. 287-295 ; Amé- 
lineau, Etude historique sur saint Pakhôme, Le Caire, 1883, in-8; id., 
Histoire de saint Pakhôme, p. lxix-cxi ; Grûtzmacher, Pachomius und 
das atteste Klosterleben (p. 23-64) [On trouvera une bibliographie complète 
dans l'ouvrage cité de Ladeuze, Elude sur le cénobitisme pakhomien, 
p. 379-386J. 

4. Cureton, The festal letters of Athanasius, Londres, 1848, in-8 ; Lar- 
sow, Die Festbrief'e des heiligeu Athanasius, Berlin, 1852, in-8. 

5. Theologische Litteraturseitung , 1890, p. 620. 

6. Pachomius, p. 24-33. Il s'appuie aussi sur la lettre d'Ammonium 

19 



290 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAI \ 

Ses parents qui habitaient un village aux envi- 
rons d'Esneh, étaient païens et relevèrent dans le 
paganisme, mais, à plusieurs reprises, les démons 
témoignèrent leur haine contre celui qui, au dire des 
légendes, devaient être un de leurs plus redoutables 
ennemis. Il ne connut cependant le christianisme 
que par une circonstance fortuite. Enrôlé de force 
avec tous les jeunes gens de son village pour com- 
battre le roi de Perse, et traité plutôt comme un pri- 
sonnier que comme une recrue, ce qui est encore le 
cas des fellahs d'aujourd'hui, il fut secouru à Esneh 
par des gens compatissants qu'on lui dit être des 
chrétiens. A Antinoé, l'ordre arriva de licencier les 
nouvelles levées et Pakhôme, dont l'esprit avait 
sans doute été troublé par les spectacles nouveaux 
qu'il avait eus sous les yeux, au lieu de retourner 
dans sa famille, s'arrêta dans le village deChenasit, 
le Khenoboskion des Grecs {V endroit où Von engraisse 
les oies) le Qasr es Saïad d'aujourd'hui 1 . Là, il s'ins- 
talla dans un coin d'un temple abandonnéde Sérapis 
et vécut du travail de ses mains. Les sentiments de 
charité et de douceur dont il faisait preuve lui atti- 
rèrent l'estime des chrétiens du village qui lui en 
donnèrent la pre'uve en l'emmenant de force dans 
l'église et en le baptisant. Le solitaire chrétien ne 
différa pas beaucoup du solitaire de Sérapis, mais, 
à la suite d'une épidémie où il montra un grand 
dévouement et qui ravagea le village, il résolut de 
mener une vie plus ascétique encore. Laissant son 



1. Cf. Amélineauj La Géographie de l'Egypte a l'époque copte, Paris, 
1893, grand in-8, p. 430-432. 



LES RÈGLES ATTRIBUEES A SAINT PAKHOME 291 

jardin et son ermitage à un vieillard, il alla trouver 
un ascète du nom de Palamon qui est considéré 
comme son père spirituel. Il s'attacha à lui sans se 
laisser rebuter par l'accueil qu'il en reçut et, sous sa 
direction, il apprit l'Ecriture et reçut les leçons de 
mortification qu'il aimait à rappeler plus tard dans 
ses enseignements. Sous la direction spirituelle de 
Palamon, vivait un certain nombre de solitaires qui, 
n'étant astreints à aucun règlement, ne relevaient 
en réalité que d'eux-mêmes, exposés dans leur iso- 
lement à toutes les tentations. Il semble que Pakhôme 
ait conçu à ce moment, peut-être sous l'impulsion 
des souvenirs du couvent de Sérapis dont il avait 
habité le temple, le projet de former un faisceau de 
toutes ces forces éparpillées, en les réunissant par 
le lien d'une règle assez étroite pour les maintenir, 
assez large pour ne pas imposer des efforts de sacri- 
fice et de renoncement au-dessus des forces ordi- 
naires de l'homme. La vie du saint est remplie 
d'exemples où il se montre hostile à l'exagération 
de l'ascétisme, tel que le pratiquaient Palamon et les 
ermites qui voulaient rivaliser avec lui. Un jour, il 
se laissa aller à dire à son frère Jean qui tenait pour 
ces doctrines : « Assez de folie ! » Le mot de Pascal 
« Qui veut faire l'ange fait la bête » trouve ici plus 
que jamais son application. Le maître de Pakhôme ne 
le vit pas s'éloigner sans regret et ne survécut que 
peu de temps à cette séparation. Près de Taben- 
nisi (les palmiers d'Isis l ), sur le bord du Nil, 
Pakhôme se construisit une habitation. Là, il vécut 

1. CC. Amélineau, La Géocj rapide de l'Egypte, p. 469-471, 



?9'2 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

quelque temps seul, échappant par Ja prière et le 
travail aux tentations que l'esprit malin multipliait 
contre lui. Mais sa sainteté attira bientôt autour de 
lui un certain nombre d'hommes disposés à mener 
sous son autorité la vie ascétique : parmi eux se 
trouvait son frère aîné qui prit le nom de Jean. De 
là, une organisation rudimentaire qui se développa 
au fur et à mesure que le couvent prit de l'extension 
et devint la maison-mère de semblables établisse- 
ments. Pakhôme dut se choisir des auxiliaires, tant 
pour l'instruction des novices que pour la direction 
des divers services et plus tard des nouveaux cou- 
vents qui se fondèrent sous sa règle; il est à remar- 
quer que le plus possible, il s'efforça d'écarter les 
prêtres séculiers, dans la crainte que le privilège leur 
conférant le sacrement de l'ordre ne fût un obstacle à 
l'égalité absolue qu'il voulait voir régner chez les 
frères. Lui-même, lors d'une visite de saint Athanase, 
réussit à se soustraire à la prêtrise que le patriarche 
voulait lui conférer, sur la demande de Sérapion, 
évêque de Denderah. Un second couvent fut fondé à 
Phbôou, aujourd'hui Faôu 1 , dans la province de 
Qeneh ; celui-ci devint rapidement le principal de 
l'ordre et le point de réunion de tous les frères. Un 
troisième et un quatrième s'élevèrent à Chénésit et à 
TmouchonSjleBakhânis ou Makhânis actuel (le temple 
de Khons*); le nombre des moines atteignit bientôt 
le chiffre de sept mille. Les femmes ne restèrent pas 
en arrière de ce mouvement. La sœur de Pakhôme, 
Marie, vint retrouver son frère qui construisit, de 

1. Cf. Amélineau, La Géographie de l'Egypte, \>. 331-333. 

2. Cf. Amélineau, La Géographie de l'Egypte, p. 515-517. 



LES RÈGLES ATTRIBUÉES A SAINT PAKHOME '293 

l'autre côté du Nil, pour elle et les religieuses qui 
vinrent se joindre à elle, un couvent dirigé par un 
vieillard nommé Abba Pierre. Mais, plus encore que 
les monastères d'hommes, celui des femmes fut en 
butte aux querelles et aux disputes, souvent pour 
les causes les plus futiles. A la suite de deux sui- 
cides, il fut même frappé pour quelque temps d'une 
sorte d'interdit par Pakhome. Une des plus impor- 
tantes recrues de ce dernier fut Théodore, né d'une 
famille riche d'Esneh, qui manifesta dès l'enfance du 
goût pour la vie ascétique et qui vint, dès qu'il le 
put, rejoindre l'illustre supérieur de Tabennisi. Il 
n'avait pas cependant dépouillé le vieil homme, et, 
malgré toutes ses austérités et son apparente humi- 
lité, Pakhome, reconnaissant chez lui une ambition 
et un orgueil effrénés, refusa, malgré les charges 
importantes qu'il lui confia à plusieurs reprises, de le 
désigner pour son successeur. Le frère de Théodore, 
Paphnuce, abandonna de même sa famille. Pakhome 
continua à mener une existence de luttes et de com- 
bats ; d'un coté, il avait à tenir tête à l'hostilité du 
clergé qui faillit le faire assassiner dans l'église 
d'Esneh, où les évêques l'avaient convoqué pour 
rendre compte de quelques paroles imprudentes 
qu'il avait prononcées à l'occasion de ses visions i; 

1. Cette hostilité entre les moines et le clergé séculier, finit par s'at- 
ténuer et disparaître, grâce à l'habileté de saint Athanase. « Le mona- 
chisme commençait déjà ici à prendre la forme populaire qui en fit un 
danger pour l'église et les évêques, jusqu'à ce que ceux-ci s'humilièrent 
devant lui et ensuite le prirent à leur service. De même qu'au synode d'Esneh 
les poings des moines combattirent pour leur abbé et ses visions eschatolo- 
giques contre l'épiscopat, de même, dans les grands synodes ecclésias- 
tiques du ve au vn e siècle, les poings des moines surent faire réussir au 
point de vue de l'église et de l'épiscopat, les formules dogmatiques, prove- 
nant en partie de la fantaisie monacale. » Cf. sur cette question, le chapitre 
de Grùtzmacher auquel cette citation est empruntée [Pachomius, p. 62-64). 



294 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

de l'autre, et ce furent peut-être ses pires luttes, il 
dut déployer toute son énergie pour contenir ses 
propres moines; Théodore, lui-même, alla, un jour 
que son orgueil avait été mis à l'épreuve, jusqu'à 
lever la main sur Pakhôme. « La plus grande partie 
des moines égyptiens se recrutaient parmi les fellahs 
ou les gens des classes infimes de la société ; en 
entrant dans un monastère, ils introduisaient avec 
eux leurs passions et leur grossièreté. Sous un cli- 
mat de feu, les ardeurs du sang sont extrêmes ; l'eau 
du baptême chrétien ne pouvait nullement les 
éteindre. Naturellement, à force d'être comprimées, 
elles devaient, une fois ou l'autre, se faire jour avec 
violence. C'est ce qui arriva parce que ce devait arri- 
ver. D'ailleurs, l'idée grossière que ces moines se 
faisaient de la religion, des récompenses ou des 
peines futures, n'était en aucune façon propre à puri- 
fier leurs sentiments. Ils n'entraient en religion que 
pour s'assurer la béatitude céleste, parce que, pour 
eux, le fait seul de mourir revêtu de l'habit monacal 
emportait le salut éternel. Les chefs d'ordre eurent 
beau réagir contre ces idées grossières, ils ne purent 
jamais les déraciner de l'esprit de leurs moines: elles 
étaient innées. L'antique Egyptien devait nécessai- 
rement arriver au bonheur d'être admis dans la 
barque lumineuse deRâ, s'il s'était muni de toutes 
les pièces et connaissances liturgiques assurant le 
salut; il fallait bien faire ce qu'on a appelé la con- 
fession négative, c'est-à-dire affirmer devant Osiris 
et ses quarante-deux assesseurs qu'on n'avait ni tué, 
ni volé, ni usé de la femme de son prochain, ni privé 
son voisin des eaux du Nil ; mais au cours du temps, 



LES RÈGLES ATTRIBUÉES A SAINT PAKHOME 295 

il était arrivé que, dans l'esprit grossier des paysans 
et des artisans de l'Egypte, la confession négative 
s'était identifiée avec le rouleau de papyrus déposé 
près de chaque cadavre ou avec la boîte à momie 
toute couverte de prières liturgiques. Il suffisait que 
le papyrus contînt le chapitre nécessaire, ou que la 
confession ou autres formules semblables, fût écrite 
en beaux caractères sur la boîte à momie, pour que 
le défunt fût censé juste ; l'habit monacal avait, pour 
les moines, remplacé papyrus et boites à momie. 
L'important, c'était de mourir revêtu de l'habit. 
Pour cela, il ne fallait pas se faire chasseren violant 
ouvertement la règle i. » La lutte dura jusqu'à la 
mort de Pakhôme qui fut témoin des brigues nouées 
à l'avance en vue de sa succession ; pour mettre fin 
aux intrigues de Théodore et de ses partisans, il 
désigna Horsiisi pour le remplacer. 

Pakhôme est-il l'auteur ou le rédacteur des Règles 
qui portent son nom? Si les anciens écrivains de 
l'histoire ecclésiastique, attachés à la tradition, ont 
admis ce point sans le moindre doute, un examen 
plus attentif de la question et la comparaison des 
diverses versions soulèvent des objections qui 
paraissent fondées. On ne saurait tirer, en faveur 
de la négative, un argument de ce fait que saint 
Jérôme qui a traduit en latin une des versions de 
ces règles, ne nomme pas Pakhôme dans son livre 
sur les écrivains ecclésiastiques; cette lacune, si c'en 
est une, est comblée dans le supplément de Genna- 
dius 2 . C'est de l'examen même de ces règles que 

1. Amélineau, Histoire de saint Pakhôme, p. iv-v. 

2, De viris illuslribus, 57, à la suite des Œuvres choisies de saint 



296 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

doit se tirer la conclusion que si Pakhôme en fut 
l'inspirateur, il n'en fut pas le rédacteur. 

La version éthiopienne nous a conservé trois règle- 
ments qui sont différents d'ordre et de rédaction. 
Le premier comprend les deux paragraphes de 
VHistoria lausiaca de Palladius* consacrés à la vie 
du saint et à celle de son disciple Aphthonios que 
nous ne connaissons que par ce document. Mais l'au- 
thenticité de celte œuvre a été contestée. On admet- 
tait autrefois que Palladius avait, comme il l'affirme, 
visité les monastères de la Haute Egypte comme 
ceux de la Basse Egypte. Une étude plus attentive 
a démontré qu'il a traduit une relation plus ancienne, 
attribuée par Luciusà un moine origéniste(?) ; celui- 
ci aurait été aussi la source de Sozomène et de Rufiu ; 
suivant Amélineau, ce serait un recueil édifiant qu'il 
avait trouvé et plagié dans un des couvents qu'il 
avait réellement visités 2. Cette première règ-le se 
trouve aussi dans la vie grecque traduite parDenys 
le Petit (ch. xxi-xxu) ; elle peut avoir été tirée, non 
de VHistoria lausiaca, comme le supposaient les 
Bollandistes, mais du texte copte utilisé par Palla- 
dius. Cette opinion est d'autant plus probable que 
cette première règle se retrouve dans la version arabe 



Jérôme, éd. Collombet, t. VII, Lyon, 1840, in-8, p. 192 « Scripsit Regulam 
utrique generi monachorum aplam ». 

1. Ap. Migne, Patrologia grseca, t. XXXI V, Paris, 1860, grand in -8, 
col. 1090-1105. 

2. Lueius, ap. Zeitschrift fur Kirchengeschichte, t. VII, 1885, p. 163 : 
Amélineau, De historialausiaca, Paris, 1887, in-8 ; Grûtzmacher, Pacho- 
mius, p. 1-4 [Cf. aussi D. Butler, The lausiac history of Palladius, la 
préface de Budgeà l'édition de la version syriaque: Thebook of Para/lise, 
Londres, 1904, 2 v. in-4, t. I, p. i-lxxviii ; la préface de la traduction 
française de Lucot, Palladius, Histoire lausiaque, Paris, 1912, in- 12, 
p. i-liii]. 



LES RÈGLES ATTRIBUÉES A SAINT PAKHOME 297 

faite sur le texte thébain. Peut-être, est-ce la seule 
qui ait réellement Pakhôme pour auteur ; en effet, 
il est dit, dans la vie memphitique, qu'il fit écrire à 
l'usage du couvent de femmes le règlement qui ser- 
vait à Tabennisi et, d'un autre côté, Gennadius, en 
parlant de ce règlement, dans des termes qui 
montrent bien qu'il s'agit du premier (révélai ion par 
l'Ange, règles gravées sur la Table) emploie l'expres- 
sion utrique generi monachorum qui semble bien 
s'appliquer à un couvent de moines et à un couvent 
de religieuses. Mais les circonstances dans lesquelles 
ce règlement aurait été promulgué sont évidemment 
fabuleuses. La révélation faite par un ange i et 
l'existence de la table où elle aurait été gravée fut 
inventée après coup, et sans doute après la mort du 
saint, pour donner plus de poids à ses préceptes. 
D'un autre côté, le classement par ordre alphabé- 
tique n'a pu être adopté que lorsque les moines 
devinrent assez nombreux pour rendre une division 
nécessaire. Il y a en outre une autre objection, et 
les arguments de Weingarten, cités par Griïtzma- 
clier (p. 124-127) ne me paraissent pas avoir été 
réfutés par ce dernier. Le principal est celui-ci : 
comment Pakhôme qui n'était qu'un Copte assez 
ignorant, a-t-il pu adopter une classification basée 
sur l'alphabet grec? Griïtzmacher répond bien que 
les lettres de l'alphabet grec se retrouvent en copte, 
mais les deux alphabets ne sont pas identiques; le 
second se compose de 31 lettres au lieu de 24: il 



1. On pont voir flans Tillemont, Notes sur saint Pacôme, VIII, 
p. 679-682,, l'embarras où se trouvent ceux qui cherchent à concilier 
l'histoire avec la légende. 



008 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

aurait donc fallu que Pakhôme, à une époque où de 
l'aveu de tous ses biographes, il ignorait le grec, eût 
pu faire le départ, pour cette classification, entre 
les lettres d'origine grecque et celles d'origine égyp- 
tienne! S'il en est l'auteur, elle ne date que d'une 
époque très postérieure. Je ne serais pas éloigné de 
croire, quoiqu'on dise Sozomène et la version 
arabe i, qu'il n'y eut d'abord qu'un classement par 
lettres alphabétiques auxquelles on chercha des 
interprétations mystérieuses. C'est un trait commun 
à la légende du Bouddha 2 et à l'Évangile apocnjplir 
de V enfance A ; quand le premier, mis à l'école de 
Viçvamitra, l'émerveille par son savoir précoce ri 
passe en revue chacune des lettres de l'alphabet ; 
dans l'Evangile de l'enfance, la scène est moins com- 
pliquée mais se trouve répétée: Zachée remplace 
Viçvamitra. 

Le texte éthiopien de la seconde règle s'accorde, 
sauf quelques modifications, avec le texte grec tel 



1. Histoire ecclésiastique, 1. Ifl, ch. xiv. Version arabe, p. 367. Celle- 
ci n'est qu'un commentaire développé de ce qui est dans Palladius et 
l'éthiopien, 

2. Cf. pour la version sanscrite le Lalita Vistara, tr. Foucaux. Paris, 
1884, in-8, t. I, p. 113-117, ch. x ; pour la version tibétaine, Histoire du 
Bouddha Sakya-Mounni (Bgija tcher roi pa,, trad. Foucaux, Paris, 1860, 
in-4, ch. i\, p. 120-124: Senart, Essai sur la légende de Bouddha, 
Paris, 2e éd., 1882, in 8, p. 294-295. 

3. Sike, Evangelium infantise, Utrecht, 1697, in-12, p. 142-148 ; 
Thilo, Codex apocryphus Novi Teslamenti, Leipzig, 1832. in-8, p. 123- 
125; Tisrhendorf, Evangelia apocrypha, Leipzig, 1853, in-8, p. 198- 
199 ; Migne, Dictionnaire des apocryphes, Paris, 1858, 2 v. g. in-8, 
t. I, col. 1006-1007 ; Brunet, Les Evangiles apocryphes, Paris, 1863, 
in-12, p. 94-93 ; [Ch. Michel, Les Evangiles apocryphes, t. I, Paris, 
1911, in-12, Evangile de Thomas, ch. xn, xv, p. 181-183]. Cette tradi- 
tion fut connue de saint Irénée qui cite ce passage fie l'Evangile de l'En- 
fance, Adversus hsereses, 1. I, ch. xvu (Migne, Palrologia grseca,i. VII). 
Elle a passé de là chez les Arabes ; cf. le passage d'EI Kisaï cité par Sike, 
op. laud., p. 66-71 ; Eth Tha'alibi. Qisas el Anbiâ, Le Qaire, 1298 hég., 
in-8, p. 34. 



LES RÈGLES ATTRIRUÊES A SAINT PAKHOME 299 

qu'il a été publié par Migncictpar les Bollandistesî. 
Il en existe une recension beaucoup plus étendue, 
mais postérieure, traduite par saint Jérôme, avec 
d'autres écrits attribués au même saint 3; on y pré- 
voit, par exemple, des voyages en bateau auxquels 
n'avait guère songé saint Pakhôme et ses premiers 
moines qui n'avaient pas occasion de quitter le cou- 
vent. Quelques-unes de ces régresse retrouvent dans 
la version arabe. 

Enfin la version éthiopienne contient une troi- 
sième règle qui n'a pas été retrouvée jusqu'ici dans 
les rédactions grecque, latine, arabe ou copte. Elle 
se compose de quelques prescriptions analogues à 
celles des précédentes règles et du récit d'une vision 
dans laquelle les saints voient les bons et les mé- 
chants moines divisés en cinq catégories de part et 
d'autre. Il est singulier que le grec, le copte et l'arabe 
qui nous ont conservé le récit des nombreuses visions 
du saint 4 ne nous aient pas mentionné celle-ci. Si 
l'on considère en outre que dans cette troisième 
règle, on trouve employé le mot purement éthiopien 
mamhê'raiu lieu de dtibâs qu'on trouve dans les deux 
précédentes, et qu'en outre, un détail de la vision 
est emprunté au Physiologus, on est amené à con- 
clure que cette troisième règle, loin d'être comme 
l'ont cru Weing-arten et Mangold 5 la plus ancienne 
règle, est au contraire la plus récente et même 



1. Patrologia grseca, t. XL, Paris, 1863, grand in-8, col. 947-952. 

2. Acta Sanclorum, mai, t. III, app. p. 53-54. 

3. Ap. Migne, Patrologia làtina, t. XXIII, Paris, 1883, grand in-8, 
col. 65 et suiv. Cf. les remarques de Tillemont, Notes sur S. Pacôme, 
XV, p. 684-686. 

4. Cf. sur ce sujet Grùtzmacher, Pachomius, p. 64-73, 

5. Cités par Grùtzmacher, p. 89, note. 



300 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

qu'elle a été composée en Ethiopie et ajoutée à la 
traduction faite sur un original grec comprenant les 
deux premières règles*. Celle-ci date de la plus 
ancienne période de la littérature gbëëz, comme 
toutes celles qui furent faites sur un original 
grec 2. 

C'est en Ethiopie que les règles de Pakhôme se 
répandirent le plus et comme on peut le voir par 
les généalogies spirituelles inédites dont je donne 
ci-après la traduction, les plus illustres couvents se 
flattent de l'avoir pour ancêtre. 

I. Couvent de Takla HâïmânoU Antoine (Anton) 
eut pour fils spirituel Macaire (Maqàryos) ; Macaire, 
Palamon ; Palamon, Pakhôme (Pakuâmis) ; Pakhôme, 
Théodore ( Tèouodros) ; Théodore, Za Mikâèl, le même 
qu'Abbà Aragâouio ; Abbâ Aragàoui, Matthias (Mâ- 
tyâs) e et Joseph ( Yosèf) ; Joseph, Masqal-Bézân ; Mas- 



1. Cf. Bardenhewer, Patrologie, Fribourg-en-Brisgau, 1894, in -8, 
p. 245. Une version copte des règles de S. Pakhôme paraît avoir existé 
dans la bibliothèque du couventd'Apa Helias deTpe... dans le diocèse de 
Qous ; Cf. Bouriant, Notes de voyages, % 1, Recueil de travaux, t. XIV, 
p. 133. 

2. Cf. Homrael, Die Xamen dev Sàugethiere bei den Sûdsemiti- 
schen Volkern. Leipzig, 1877, in-8, p. 370-371, note 4 [Liltmann, Ges- 
chichte dev sethiopischen Litteratur, ap. Brockelniann, Geschichte der 
christlichen Litteraturen des Orients, Leipzig, 1907, in-8, p. 203, 
Conti Rossini, Note per la storia letleraria abissina, Rome, 1900, in-8, 

P- ']. 

3. Sur l'extension de ces règles dans d'autres pays, cf. Grûtzma- 
cher, Paehomius, p. 96-115. Il a complètement passé l'Ethiopie sous 
silence. 

4. Bibliothèque Nationale, fonds éthiopien. n° 160, fol. 111. [Sur la 
valeur de ces listes, cf. Conti Rossini, Appunti ad osservazioni sui re Zar/ue. 
Rome, 1895, in-8, p 37 ] 

5. Sur les rapports qui, d'après la tradition, auraient existé entre Abbà 
Aragàoui, un des neuf saints et Pakhôme et Théodore, et sur la mission 
de Za-Mikàel, cf. la vie éthiopienne publiée par M. Guidi, 77 Gadla Ara- 
gdwî. Rome, 1895, in-4. 

6. Il fut le successeur d'Abba Aragàoui. Cf. Guidi, // Gadla Aragdwi, 
p. 29-33. 



Li:s RÈGLES ATTRIBUÉES A SAINT PàKUOME 301 

qal-Bézân, Madkhanina-Egzië l ; Madkhanina-Eg , zië J 
Masqal-Maouâé"; Masqal-Maouâé, Yohanni de Dâm- 
mo ; Yohanni, Iyâsous-Moa de Hayq } . Abba Ebna- 
Sanbât; Abbâ Daniel (Dànè'èl) ; Abba Arsasyon (Orié- 
sesis, Rorsiisi), Abbâ Za-Iyasous ; Abbâ Yohannës, 
Abbâ Gabra-Ouâhëd, Abbà Ahad-Amlâk; Abralyos, 
AbbaBaamèn, Abbâ Matthieu [Mâtèouos)\ Abbâ Ga- 
bra-Mâryâm, Abba Mercure (Marqoréouos) ; Abba Yo- 
hanni 1 demeura à Dabra Dâmmo où il était supérieur : 
Abbâ Takla-Haïmânot vint le trouver pour recevoir 
de lui l'habit monastique'", de la part d'Iyasous-Moa, 
fils spirituel d'Abbâ Yohanni. Celui-ci lui donna le 
froc et la stole. Takla-Hâymânot eut pour fils spiri- 
tuels Madkhanina-Egzië de Bankual, Abbâ Abiyë- 
Egzië, Abbâ Yëmaslana de Saraoué, maison deSyon; 
Abbâ Yëbârëkna-Egzië d'Abour. Madkhanina-Egzië 
eut pour fils spirituels Samuel (Samaouêl) de Gada- 
ma Ouali ; Abbâ Yohannës de Gouranâqué, Abbâ 
Aron de Këtr 6 ; Abbâ Daniel de Saâda Ambâ, Abbâ 
Gabra-Krëstos de Bëthimie (Bitàny a) ; Samuel de Da- 



1. Masqal-Bézân n'est pas mentionné dans la vie d'Abbà Aragàoui 
qui nomme Yosef et Madkhanina Egzië comme successeurs de Mâ- 
tyàs. 

2. Non mentionné dans la vie d'Abbà Aragàoui. 

3. LireHayq, Cf. Vie d'Abbà Aragàoui, p. 34, qui passe sous silence 
les noms des autres disciples. 

[4. Probablement le même que celui dont j'ai publié la vie : Vie d'Abbà 
Yohanni, texte éthiopien et traduction française, Alger, 1884, in -8.] 

5. Cf. dans la vie d'Abbâ Aragàoui les détails de cette entrevue (p. 34- 
35). D'après le même ouvrage, Abbà Yohanni eut pour successeur Abbà 
Za-Iyasous. [Cf. aussi Conti Kossini, // Gadla Takla Hdymdnot secondo la 
reduzione waldebana, Rome, 1896, in-4, p. 13.] 

6. [Serait-ce le même que S. Aaron de Këtr qui vivait au xive siècle et 
dont la vie, écrite par un certain Jean, a été publiée avec une traduction 
latine par M. Turaiev, Vitœ sanctorum indigenarum II. Acta S. Aaronis 
et S. Pliilippi, Paris, 1908, ± v. in-8. Cf. aussi du même auteur Izslie- 
dovaniya oblasti agiologitcheskikh islotchnikov Istorii Efiopii, S. Péters- 
bourg, 1902, p. 130-154], 



302 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

bra-Touratâ ; Mercure de Mag-uâë (variante : Hëbâ)* ; 
André (Andryâs) d'Amâ'ëtà ; Isaïe (Isâyè'yâs) de 
Makhbara-Mâryâm ; Damien (Dè'myânos) deBéta-Ba- 
k lia via y ; T(âd)éouos de Bartarouâ (var. Bal ta roua) ; 
Krëstos-Bézânâ de Taaminâ; Gabra-Krëstos de 'Ana- 
g'sé ; Yafqrana-Egzië de Guaguabèn (var. Gougbèn) ; 
Abbâ Gabr Khèr de Zanmëgàgâ ; Abbâ Khironl de 
Maya-Sakaym 2 . 

II. Les moines de l'ordre de saint Euslache font 
aussi remonter leur généalogie spirituelle à Pa- 
khôme, comme on le voit par un texte qui nous est 
arrivé très endommagé*. Saint Antoine (Antonës) 
reçut le froc des mains d'un ange; il eut pour fils 
spirituel Macaire; celui-ci eut quatre moines : Pakua- 

(mës), Sinoda (Sanutius, Chenouti). Bë ; chacun 

eut son couvent; ...bisaï eut pour fils spirituel Atlia- 
imse(Atnasis),le patriarche; Athanase,Ebna-Sanbat; 
Ebna-Sanbat, Ya'ëbika-Egzië ; c'est celui-ci qui vint 
en Ethiopie et donna l'habit monastique à Daniel : Da- 
niel eut pour fils spirituel Eustache (Eouostatéouos); 
Eustache, Bakimos; Bakimos, Philippe (Filëpos) de 
Dabra-Bizân 4 . Abbâ Eouostatéouos eut pour fils 
spirituels cinq docteurs, Matéouos de Barbare, Séoua- 
Sëdëq d'Abour ; Bakuâmës de Dabra-Sarâti, Tadéouos 
de Dabsân, etc.. 

1. [Peut-être le même (juu celui dont la vie a été publiée par M. Conti 
Rossini. Vide sanctorum indigenarum. I. Acta Mavqorèwos, Paris, 1904, 
2 v. in-8. Il mourut en 1419. 

2. Madkhanina-Egzië était abouna (chef spirituel de l'Ethiopie) au 
temps de 'Amda-Syon et de Nëouaya-Krëstos. La chronique éthiopienne 
que j'ai publiéedans mes Eludes sur V histoire d'Ethiopie mentionne avec 
quelques variantes, la plupart des personnages religieux énumérés ici 
(Cf. pp. 10, 99 et notes 69-72, p. 233). 

3. Bibliothèque nationale de Paris, fonds éthiopien, n* 160, fol. 1. 

4. Sa vie a été publiée par Gonti-Rossini, // Gadla Filpos ed il Gadla 
Yohannes di Dabra Bisdn, Rome, 19U1, in-4], 



les règles attribuées a saint iwmiomk •'!<).'! 

III. Enfin les moines de Dabra Libanos, le couvent 
le plus célèbre de l'Ethiopie possèdent une généa- 
logie spirituelle qui se rapproche beaucoup de la 
première 1 . Abbâ Antoine reçut l'habit monastique 
par la grâce de Dieu, des mains d'un ange. Il eut 
pour fils spirituels Abbâ Macaire le Grand ; Abbâ 
Macaire, Abbâ Pakhôme ; Abbâ Pakhôme, Abbâ 
Aragâoui ; Abbâ Aragâoui, Krëstos Bézâna; Krëstos 
Bézâna, Abbâ Masqal-Moa ; Abbâ Masqal-Moa, 
Abbâ Yohanni; Abbâ Yohanni, Iyasous Moa, parla 
ceinture et la tunique ; lyasous-Moa, Abbâ Takla- 
Hâymânot, par la ceinture et la tunique comme lui. 
Abbâ Takla-Hâymânot quitta Hayq pour venir dans le 
pays du Tigré ; il monta à Dabra Dâmmo pour recevoir 
le froc et la stole des mains de Yohanni. Ensuite, il se 
rendit à Jérusalem trois fois ; il trouva en chemin 
un mortetle ressuscita à douze ans. Il quitta Jéru- 
salem suivi de celui qu'il avait ressuscité et arriva à 
Bour dans le pays du Tigré où il lui fit revêtir l'habit 
monastique et lui donna le nom d'Arëyana-Sagâhou. 
Il fit embrasser aussi la vie religieuse à Abbâ Mad- 
khanina-Egzië à Bankual. Abbâ Madkhanina-Egzië 
eut pour fils spirituel Abbâ Samouel de Gadama- 
Ouali. Abbâ Takla-Hâymânot eut pour fils spirituels 
Eouostatéouos - et Barthélémy (Bartoloméouos). 
Eouostatéouos resta dans le pays d'Aflâ. . . il eut pour 



1. Bibliothèque nationale de Paris, fonds éthiopien, n 160, fol. 19, 
[Une variante a été publiée d'après un texte amarina par Perruchon : 
Deux notes éthiopiennes s. 1. n. d. in-8,p. 404 408.] 

2. Celui dont il est question dans la Chronique éthiopienne, p. 10-09 
et note 73, p. 233. [Cf. Turaiev, Izsiiedovaniya, p. 154-170 ; ses aetes 
ont été publiés par le même, Vitse sanctorum indigenarum, I. Acta S. 
Eustathii, Paris, 1906, in-8]. 



304 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

enfants spirituels une foule innombrable de religieux 
et de religieuses. Barthélémy resta à Jana-Amorâ; 
il eut beaucoup d'enfants spirituels et ils se parta- 
gèrent le pays depuis la limite du Tigré jusqu'à celle 
de l'Angot. Puis Takla-Hâymanot alla à Makana Esti- 
fânos qui est Hayq et il se rencontra avec Iyasous- 
Moa. Celui-ci lui demanda : Oui t'a donné le froc et 
la stole? — ïl répondit humblement : Mon père 
Yohanni me les a donnés. — Mon fils, dit Iyasous, 
sois père (à ton tour) et donne le froc et la stole. Puis 
il quitta Hayq et alla dans le pays d'Amharà où il 
trouva les habitants livrés au démon et adorant les 
idoles. Il leur distribua l'enseignement de la foi et 
ils crurent. Alors il leur établit comme abbé à Dabra 
Dâdà, un homme nommé Arëyana-Sagâhou. Celui-ci 
eut pour fils spirituels Abimos, Salàmà, Andryàs. 
Abimos alla à Oantoràri dans le pays d'Ang"ot; 
Salàmà à Moudâ, le même que Giyàbà, commençant 
à Qomà jusqu'à Ganta. Andryàs eut en partage la terre 
de Sëbkatou depuis Sëdjanà jusqu'à 'Efraq et Oolà. 
Takla-Haymânot alla dans le Choa (Chàouà) et arriva 
à un endroit où son pied se brisa (?) appelé Dabra 
'Asbou, àSagcidj(a) qui fut nommé Dabra Libànos. Là, 
il eut beaucoup de hls spirituels, qui sont Filpos], 
Elisée (Elscïê), Honorius (Enoréouos)' 2 , Bakimos, 
Zéna-Marqos, Tàdéouos, Gabra-Krèstos, Samuel de 



1. [Cf. Turaiev. Izsliedovaniya, p. 119-130], Filpos (Philippe) avait le 
litre o'Ethiagé. Chassé du Choa a la suile de la persécution contre les 
moines de Dabra-Libànos, il alla àAngo et à Gëchéna. Cf. mes Etudes sur 
l'histoire d'Ethiopie, p. 100 et notes, 77-79, p. 23.4]. 

i. ôelui qui fut plus tard persécuté par 'Amda-Syon I. Cf. Chronique 
éthiopienne, p. 10, 100 [Cf. aussi Acla S. Basalota-Mikael et S. Anoré- 
ivos , sa vie publiée par Conti-Rossini, Vitee sanctorum indigenarum, Paris, 
1885, - fasc. in-8]. 



LES RÈGLES ATTRIBUEES A SAINT PAKHOME 305 

Ouagâg, Joseph de Emit Adkhënina du Damot, 

lyosyâs de Ouâdj, Marqoréouos de Marabété de 
Oualaqà ; Qaoustos et Saga de Sarmat ; Tasfa-Hëdhân 
du Daouâro. La part de prédication de Marqos fut 
Morat; celle de Tadéouos, Sëlàlcha ; celle de Gabra- 
Krëstos, Dënbé; celle d'Enoréouos, Ségàdja; celle de 
Bakimos, Cliëmé. Après ceux-ci, il eut douze fils 
spirituels qu'on appela associés delà main (?). Abbâ 
Filpos eut pour fils spirituel Aron, parle froc et par 
la stole ; Aron, beaucoup de docteurs dans le Bégam- 
dër et à Efràz ; il donna le froc et la stole à Abbâ 
Basalota Mikàel * après l'avoir eu pour disciple. 
Abbà Basalota Mikàel reçut la ceinture et la tunique 
de Basalota-Mikâel (?) de Gëstin. 

J'ai traduit le texte des régies de Pakhôme d'après 
l'édition de Dillmann faite sur deux manuscrits ' ; il 
en existe deux traductions, l'une anglaise 3 et une 
allemande' que je n'ai pu consulter. 



1. [Sa vie a été publiée avec celle d'Enoréouos par Conti-Rossini.J 

2. Chrestomathia sethiopica, Leipzig, 1866, in- 8, p. 57-69. 

3. Schodde, The ride of Pachomius, Presbyterian Rëview, t. VI, 
188o,p. 678-689. 

i. Konig ap. Stuclien und Kritiken, 1878, p. 333. 



20 



XVII 

LITTÉRATURE COPTE » 

I 

(E. Galtier, Contribution à l'étude de la littérature copte. 
Le Caire, 1905, in-4°). 

Le volume que publie M. Galtier, membre de l'Ins- 
titut français d'archéologie au Caire, est une pré- 
cieuse contribution, non seulement à l'étude de 
l'arabe et du copte, mais aussi à celle des traditions 
populaires et de la littérature comparée. On s'en con- 
vaincra par la table des chapitres qu'il comprend. 

I. Extrait de la vie arabe de Chenoudi (Sanidius), 
le moine fanatique bien connu par les travaux de 
MM. Révillout, Amélineau, Leipoldt et Crum). — II. 
Vie de S. Tarabô qui, comme S. Hubert, passe en 
Egypte pour guérir de la rage. Son nom est proba- 
blement dérivé du grecThérapon. La rag*e est exercée 
par un esprit impur que le saint expulse du corps 
du malade. — III. Actes de S. Victor, fils de Roma- 
aos. Le rapport signalé (p. 27) entre le récit du mar- 
tyre de S. Macaire, fils de Basilides, et celui de Victor, 
s'explique aisément ; d'après le synaxaire arabe-jaco- 
bite (H du mois de tout), S. Macaire était cousin de 
S.Victor, leurs mères étant sœurs 2 . — IV. Histoire 



1. Revue des traditions populaires, juin 1906. 

2. Cf. mon édition du Synaxaire arabe-jacobite, mois de tout et de babeh. 
Patrologia orientalis publiée par MM. Graiïin et Nau, t. I, fasc. III, Paris 
(1004), p. 255-257. 



LITTÉRATURE COPTE 30/ 

de S. Basilios et du serpent. Un homme emprunte à 
son parrain quarante dinars en lui laissant en gage 
un serpent ordinaire que S. Basilios a transformé, 
pour un an, en un serpent d'or avec une tête d'éme- 
raude et des yeux de rubis. L'année écoulée, le 
parrain , poussé par l'avidité et conseillé par sa femme, 
refuse de rendre cet objet précieux, mais le reptile 
revient à la vie. — IV. Le Miracle de Théodore et 
d'Abraham. M. Galtier donne, d'après un manuscrit 
de la Bibliothèque Khédiviale du Qaire (Kitàb 
Morchid ez Zouârde Mouaffiq ed din El Khazradji) 
une version plus ancienne d'une légende dont nous 
ne connaissions le texte arabe que par une citation 
d'ibn Khallikàn. Il s'agit d'un récit dont j'ai étudié 
les diverses recensions dans la Revue des Traditions 
populaires l . M. Galtier, qui s'était déjà occupé de 
cette légende " 2 , a fait connaître l'existence d'un 
texte grec signalé aussi par les Bollandistes (mais 
postérieurement à mon article) et qui est évidem- 
ment la version primitive de la légende. — VI. La 
légende de S. Georges. — VII. La légende d'Eus- 
tache-Placidus. Au conte kabyle que cite l'auteur, il 
faut ajouter un autre conte berbère que j'ai recueilli 
dans le dialecte des qsour du Sud-Oranais 3 . J'ai établi 
ailleurs le rapport qui existe entre ce conte, le roman 
ébionite des Reconnaissances 4 et un conte tibétain. 
Mais j'ai changé d'opinion relativement à son ori- 
gine ; je l'avais d'abord cru de provenance juive, en 



l.T. IX, p. 14-31, 1914. Le prêt miraculeusement remboursé. 

2. Ilomania, 1900. 

3. Cf. mes Contes berbères, Paris, 1887, in-18, t. L1V. Le roi et sa fainiUe> 
p. 109-111 et notes, p. 203. 

4. Cf. mes Nouveaux contes berbères, Paris, 1807, in-18, [j. 243-240, 



308 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

raison d'une version publiée par M. Israël Lévi. Con- 
trairement à cette idée, partagée également par 
M. Chauvin 1 , je crois que ce conte appartient au 
cycle des enlèvements et des reconnaissances qui 
forment le sujet de la nouvelle comédie grecque et 
de la comédie latine et dont nous avons des spéci- 
mens dans les romans grecs des v° et vi e siècles 
ainsi que dans celui d'Apollonius de Tyr 2 . — VII. 
La littérature populaire des Coptes. Sous celte rubri- 
que, M. Galtier étudie plusieurs récits traduits par 
M. Amélineau 3 . Il a parfaitement raison de contester 
l'origine égyptienne de ces légendes : elles sont de 
provenance étrangère, grecque en général, et n'ont 
d'égyptien que les détails de mœurs qu'y ont intro- 
duits, volontairement sans doute, les traducteurs et 
les remanieurs. Mais elles n'en sont pas moins popu- 
laires; autrement, on ne s'expliquerait pas qu'elles 
aient duré pendant des siècles, et qu'elles aient, 
en outre, été traduites en arabe, lorsque l'usage du 
copte, comme langue parlée, tendait de jour en jour 
à se restreindre en attendant qu'il disparût complè- 
tement. — VIII. La légende, Comment le royaume de 
David passa aux mains duroi d'Abyssinie, est étudiée 
avec grand soin. C'est une variante de l'histoire de la 
reine de Saba, mais unevariante chrétienne, commeje 
crois l'avoir établi ailleurs 4 . Aux indications réunies 
par M. Galtier, je crois devoir ajouter les suivantes: 



1. La recension égyptienne des Mille et une nuits, Bruxelles, 1899, p. 70- 
71. 

2. On trouvera le texte arabe du Synaxaire, avec quelques variantes 
dans lefasc. III. du t. I de la Palrologia orientalis, p. 300-303. 

3. Contes et romans de l'Egypte chrétienne, Paris, 1888, 2 v. in-18. 

4. Deutsche Literatur zeitung , 1906, col. 473-476. 



LITTÉRATURE COPTE 309 

le roman éthiopien (Kébra Nagast) a été publié et 
traduit par M. Bezold 1 mais la plupart des chapitres 
relatifs à la reine de Saba étaient déjà connus par 
la publication de M. Praetorius 2 , dont la traduc- 
tion a été mise en italien parM. Gabrielli 3 et résumée 
par M. Deramey 4 . Mais plus anciennement, le P. Paez 
lui accordait une place dans son histoire écrite en 
1620 5 . Quant à la forme réellement populaire de cette 
légende, on en trouve la trace bien avant d'Abbadie 
(cité p. 85, note 3) car, en 1540, le P. Alvarez men- 
tionnait les souvenirs qui, à Axoum, se rattachaient 
à la reine de Saba 6 . Tout récemment, M. Littmann 
publiait d'après une communication du missionnaire 
suédois Sundstrom, une version en tigré 7 , dans 
laquelle l'histoire de la reine de Saba est singulière- 
ment mélangée avec trois autres ; celle du serpent 
Aroué, celle de l'arrivée des neuf saints, enfin celle 
de l'obélisque d'Axoum. Si la princesse va trouver 
Salomon, c'est pour obtenir la guérison de son pied 
transformé en sabot d'âne lorsqu'il a été touché par 
une gmitte de sang" du dragon (Aroué) auquel elle a 



1. Kebra-Nagast, Die Herrliehkeit der Kônige, Munich, 1905, in-8 : 
l'introduction contient (p. xliv-li), le texte arabe traduit par M. Amé- 
lineau 

2. Fabula de Regina Sabaea apud sEthiopes, Halle a. S., 1870, in-8, 
(av. trad. latine). 

3. Fonti semitiche di una leggenda Salomonica, Rome, 1900, in-8, 
p. 34-37. 

4. La légende delà reinede Saba, Paris, 1894, p. 10-19. [Je ne men- 
tionne que pour mémoire les deux publications de M. H. Leroux dont il 
a été question plus haut, p. 244-249 ] 

5. Historia de Etiopia, t. I, p. 29-32, ap. Beccari. Rerum œthiopicarum 
Scriptorex, t. Il, Rome, 1903, in-8. 

6. Verdadeira Informacdo, Lisbonne, 1889, ch. xxxvi, p. 27 ; Stanley 
of Alderney, Narration of Ihe Portuguese embassy to Abyssinia, Londres, 
1881, p. 70-78. 

7. Bibliotheca abissinica, I, The legends of the Queen of Sheba in the 
tradition of Axum, Dresde, 1904, in-8. 



310 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

été exposée et dont les neuf saints l'ont délivrée. 
Les sources rabbiniques, mentionnées par M. Galtier, 
sont données plus au long- par M. Gabrielli l . Ce 
dernier cite aussi le fragment copte que M. Ermann 
a fait connaître 2 et où on peut rencontrer, malgré 
la mutilation du texte, un trait qui manque dans les 
autres versions musulmanes ou chrétiennes : pour 
soumettre à ses désirs la reine de Saba, Salomon lui 
fait boire une coupe de vin dans laquelle il a jeté son 
anneau. M. Galtier a également raison de voir, dans 
la seconde partie du conte suivant, Histoire du roi 
Arménios, un emprunt à la légende d'Œdipe ; aux 
sources qu'il cite (en laissant de côté les interpréta- 
tions mythiques de Bréal et de Comparetti), on peut 
ajouter une série d'articles de Littré : Légende sur 
le pape Grégoire le Grand à propos du texte publié 
par Luzarche', le livre de Constans* et son édition 
du Roman de Thèbes 5 . L'ouvrage se termine par un 
répertoire alphabétique des manuscrits chrétiens du 
fonds arabe de la Bibliothèque Nationale. 

J'espère que ce court aperçu donnera au lecteur 
une idée de la variété des sujets traités dans le 
livre de M. Galtier et fera apprécier, en même temps 
que son érudition, la méthode et la précision de 
l'auteur. 



1. Op. laud., ! r e partie, Rome, 1900, in-S, p. 18-24. 

2. Bruchstûcke koptischen Volkslitteratur, Berlin, 1897 ; Gabrielli. op. 
laud., II, 31. 

3. Histoire de la langue française. 2 v. in-12, Paris, 1873, t. II. 
p. 170-269. 

4. La légende d'Œdipe, Paris, 1880, in-8. 

5. Paris, 1S90. 2 v. in-8. 



LITTÉRATURE COPTE 31 1 



II 1 



Noël Giron, Légendes coptes, fragments inédits, publics, 
traduits et annotés. Paris, 1907, in-8. 

Les découvertes et les progrès en égyptologie ont 
fait justice de bien des idées fausses qu'on avait sur 
la civilisation égyptienne. Ainsi la prétendue aver- 
sion des Egyptiens pour la mer a été démentie parle 
récit des aventures d'un prédécesseur de Sindbad le 
marin 2. La même chose est arrivée pour la littéra- 
ture copte où l'on a trouvé des contes et des légendes, 
d'une invention bien pauvre et d'un style bien pro- 
saïque en réalité, mais enfin des œuvres qui mon- 
trent que les Coptes n'ont pas été dépourvus d'imag-i- 
nation 3. Les unes, comme le fragment du roman 
d'Alexandre 1 , ou celui de Cambyses » sont emprun- 
tées à l'antiquité classique, mais la plus grande 
partie appartient aux littératures juive ou cbré- 



1. Revue des Etudes ethnographiques et sociologiques (1907). 

2. Cf. Golénischeff, Sur un ancien conte égyptien, Berlin, 1881, in-8, 
F. M. Esteves Pereira, Onaufrago, Coïmbra, 1901, in-4; Maspéro, Contes 
égyptiens, Paris, 1882, pet. in-8, p. 137-148. Cf. sur l'ensemble de cette 
littérature l'introduction de ce dernier ouvrage, p. i-lxxx, et aussi Wiede- 
mann, Die Unlerhaltungslitteratur der alten .Egypter. Leipzig, 1902, 
in-8, ainsi que la traduction anglaise de Hutchinson, Poputar literature 
in ancient Egypt, Londres, 1912, in-12. On y trouvera les idées émises 
dans l'introduction de M. Giron qui n'a pas cité ces ouvrages. 

3. Cf., comme tableau d'ensemble, l'histoire de la littérature copte de 
Leipoldt dans la Geschichte der christlischen Literaturen des Orients, 
Leipzig, 1907, in-8, p. 121-123. 

4. Cf 0. von Lemm, Der Alexanderroman bei den Kopten, S. Péters- 
bourg, 1903, in-4. 

5. Moller, Zu den Bruchslùcken des koptischen Kainbysesroman, 
Zeitschrift fur rrgyptische Sprache, t. XXXIX, p. 113-116 : H. Schaefer : 
Bruchstùck eines koptischen Romans liber die Eroberung .Egyptens durch 
Kambyses dans les Sitcungsberichte der Kgl. Preuss. Akad. der Wissen- 
*>chaften, 1899, p. 727-744. 



312 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

tienne '. C'est à cette seconde catégorie que M. Giron 
a emprunté les matériaux de ce livre, où il a réuni 
cinq fragments de légendes, dont les deux premières 
seulement, contrairement à ce que dit le titre, sont 
entièrement inédites ; la quatrième l'est en partie ; 
enfin la troisième et la cinquième ont été complète- 
ment publiées. 

Le premier fragment {Entretien du démon et 
d'Eve) est trop court pour qu'on puisse le juger et 
le comparer aux traditions apocryphes sur le même 
sujet ; toutefois le résumé que Weil a donné de ces 
dernières 2 me paraît autrement vif que ce que nous 
donne M. Giron de ce qui nous reste de la narration 
copte. 

Le fragment \\ (Le sacrifice d'Abraham) présente 
plus d'originalité. Le dialogue concis du verset 7 du 
chapitre xxn de la Genèse est développé en une 
conversation malicieuse où Isaac emploie tous les 
arguments pour sauver sa vie 3 . 

Le fragment III (Histoire de Marina) n'est nulle- 
ment inédit. Il se compose de deux morceaux de la 
légende de sainte Marine, publiés, le premier d'après 
le manuscrit d'Oxford, le second, d'après un manus- 
crit de Paris. Or tous deux avaient déjà paru avec 



1. M. Amélineau a publié sur le même sujet ses (tontes et légendes de 
l'Egypte chrétienne (Paris, 1888, 2 v. pet.in-8). Mais, bien qu'il ait négligé 
absolument d'indiquer ses sources, on peut admettre que la très grande 
majorité, sinon la totalité de ses récits, est traduite non du copte, mais 
de l'arabe. 

2. Biblische Legenden dcr Musulmssnner, Francforl-s.-M., 1845, in-12, 
p. 20-27. 

3. Dans le Midrach et chez les Musulmans, le dialogue est tout autre et 
modifié par l'intervention de Satan. Cf. Grùnbaum, Neue Beitràge sur 
semitischen Sagenkunde, Leidcn, 1893, in-8,p. 113-116. 



LITTÉRATURE COPTE 313 

une édition française par les soins de M. HyvernaU. 
Cette dernière édition est d'ailleurs préférable à celle 
de M. Giron en ce qu'elle donne la disposition du 
texte du manuscrit de Paris, ce qui permet de se 
rendre compte de son état et de la valeur des resti- 
tutions qu'a tentées le nouvel éditeur. Le seul mérite 
de ce dernier est d'avoir donné le verso du folio qui 
nous fournit la date de 640 de l'ère des martyrs, 
924 de J.-G. Par l'examen de l'écriture, M. Hyver- 
nat était arrivé à une conclusion semblable, quoique 
moins précise (x« siècle). Quant à la légende de sainte 
Marine (la jeune fille portant des habits d'homme et 
accueillie comme moine dans un couvent 2 , s'enten- 
dant attribuer la paternité d'un enfant naturel, ne 
protestant pas par humilité, l'élevant et reconnue 
seulement pour une femme après sa mort), M. Giron 
n'a trouvé d'autre point de comparaison qu'un cha- 
pitre de la Légende Dorée de Jacques de Voragine. 
C'est insuffisant, et ce recueil du xm e siècle aurait 
dû être remplacé par d'autres plus anciens qui au- 
raient servi de base à une discussion sur la source 
de la légende : ainsi la version grecque, dont une 
des recensions remonte aussi au x e siècle 3 , et la 
version syriaque, publiée par M. Nau 4 , qui consi- 
dère cette légende comme ayant été composée pri- 
mitivement en grec ou traduite du syriaque en grec 5 . 

1. Revue de l'Orient chrétien, t. VII, 1902, p. 136-152. 

2. Cf. une série d'exemples de ce genre dans les Acta Sanctorum, jan- 
vier, t. I, p. 258. 

3. Cf. L. Clugnet, Vie de sainte Marine, texte grec, Revue de 
l'Orient chrétien, t. VI, 1901, p. 572-592. 

4. Histoire de sainte Marine, Revue de l'Orient chrétien, t. VI, 
p. 276-290. 

5. Elle existe d'ailleurs, bien avant la date de la rédaction copte, dans 
la version syriaque du Paradisus Patrum, publiée par le P. Bedjàn, Acta 



.'>14 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

La tradition locale place encore aujourd'hui à Ka- 
noubine (Koinobion), près de Tripoli de Syrie le 
couvent où habitait la sainte, dont le tombeau est 
encore vénéré de nos jours l . 

Le fragment IV (Histoire des filles de Zenon) 
complète, mais non entièrement les fragments coptes 
qu'avaient publiés MM. Amélineau -' et de Rossi 3 . 
Les lacunes sont comblées à l'aide d'une version 
arabe et traduite par le premier 4 . Il eut été intéres- 
sant de la comparer, soit à la version syriaque 5, 
soit à la version earchounie dont il existe plusieurs 



martyrum et sanctorum, t. VII, Paris, 1 897, p. 272. Or cette compilation 
fut faite au vue siècle parEnanjesu et la version copte ne date que du xe. 
Un des manuscrits représentant la première série des recensions latines est 
du ixe siècle. Cf. Clugnct, Vie de sainte Marine, texte latin, Revue de 
l'Orient chrétien, t. VI, 1901, p. 357-358. Je ne parle pas des versions 
arabes publiées par MM. Guidiel Blochet (Revue de l'Orient chrétien, t. VU, 
1902, p. 245-276) non plus que du texte éthiopien tiré du Synaxairc et 
publié par M. Esteves Pereira (Revue de l'Orient chrétien, t. VIII, 1903, 
p. 614); elles sont toutes postérieures au copte ainsi que les versions 
anglaises et allemandes. 

1. [Cf. l'introduction de L. Clugnet au recueil des textes relatif à la 
sainte ; Vie et office de sainte Marine, Paris, 1905, in-8]. 

2. Histoire des deux filles de l'empereur Zenon, extr. des Proceedings 
of the Society of Biblical Archseology, fév. 1888. 

3. Framinento relativo alla vita di S. Ilarione, Memorie délie reale Ac. 
di Torino, J 888, 2e série, t. XXXVIII, p. 282. M. Amélineau (Rapport sur 
les travaux faits en égyptologie de 1880 à 1891, Woking, 1893, in-8, 
p. 15) mentionne unarticleoù M. 0. von Leiuin compare cette légende au 
conte de la princesse de Boukhten ; je n'ai pas eu ce travail sous les yeux. 
[Une traduction de la version copte a été donnée, d'après la révision de 
M. 0. von Lemm, par Wensinck, Legends of the E a stem Saints, t. II, 
Leiden, 1913, in-8, p. 7 16 cf. aussi le résumé par l'higoumène Philothée 
et le prêtre Michel. Kitàb e* Sàdiq cl Amin, t. I, p. 307-309 j. 

4. La version du Synaxaire, trad. par Wustenfeld (Synaxarium, das 
ist Heiligenkalender, Gotha, 1879, 2e partie, p. 252-254) est beaucoup 
plus concise [M. Wensinck, op. laud., a donné la traduction des deux 
recensions, p. 17-34]. 

5. Cf. Wright, Catalogue of the syriac manuscripts in the British 
Muséum, Londres, 3 v. in-4, 1872, t. III, n» DCCCXVIII, 4 h. (p. 1046), 
DCCC, 25 (p. 1110), où les personnages se nomment Marie et Théodore; 
DCCCCL1V, 4 (p. 1118); DCCCCLV1II, 10 (H 21). [Le texte syriaque a 
été publié et traduit par M. Wensinck, op. laud. Textes orient., n* 2 et 
trad., p. 35-57]. 



LITTERATURE COPTE .\\\) 

manuscrits ' et qui a été analysée par M. Sachau '. 
Dans cette dernière, la femme du roi qui n'est nom- 
mée ni dans le copte ni dans l'arabe est appelée 
« Chams el Monir ». 

Le fragment V n'est pas inédit : c'est la reproduc- 
tion d'extraits donnés par Zoega 3 . Le sujet est assez 
singulier ; un patriarche d'Alexandrie qui a été 
diacre à Gonstantinople répète, pour l'édification de 
ses auditeurs, le récit qui lui a été fait par son oncle 
Dorothée, eunuque des empereurs. L'impératrice, 
femme de Basilisque, s'aperçoit au bain que sa fille 
est enceinte. Héliodore, patriarche deConstantinople, 
attribue le fait à l'opération du Saint-Esprit, et il 
est appuyé par des évêques gagnés à sa cause. L'em- 
pereur s'adresseà Théodose, patriarche d'Alexandrie, 
qui envoie Paphnuce, évêque d'Ausem pour réfuter 
Héliodore devant l'empereur. Celui-ci est directe- 
ment intéressé à la question, car si sa fille est recon- 
nue coupable, il sera, en vertu d'une loi imaginée par 
le conteur, déposé et ses biens seront confisqués. Le 
récit s'arrête au milieu du débat entre Héliodore et 
Paphnuce. Il est probable que la discussion se ter- 
minait par la défaite du premier, pour la plus grande 
gloire de l'Egypte: peut-être même un miracle fai- 
sait-il reconnaître Héliodore comme complice, l'en- 
fant proclamait son père. Mais ce ne sont que des 



1. Uri, Catal. cod. orient. Bib. Bodleianœ, t. I. cod. syr. et carchuni, 
n. 90_, I ; Sachau, Verzeichniss der syrischen Handschrift en sur Berlin, 
Berlin, 1899, 2 v. in-4, t. I, n» CXI, 10 ; CXII, I ; t. II, n* CCXLV. 4. 

2. Op. laud., t. I, p. 381-382. [Les deux recensions carchounies ont 
été publiées depuis avec une traduction par M. Wensinck, op. laudato, 
n° Il et 111 des textes orientaux., p. 58-89 de la traduction]. 

3. Catalogus codicum copticorum (reprod, anast.) Leipzig, 1903, in-4, 
n^CLXVH, p. 283-287. 



316 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

conjectures, et il serait à désirer, comme le dit 
M. Giron, qu'un hasard fît retrouver un manuscrit 
complet de cette histoire. 

En somme, par la publication de son livre, l'auteur 
a rendu service aux études coptes et aux recherches 
qui ont les légendes pour objet ; mais on peut 
regretter qu'il ne soit pas suffisamment au courant 
de la littérature du sujet : cette partie de son travail 
devra être reprise. 



XVIII 

CONTES SYRIAQUES { 

E. Wallis Budge, The laughable stories collectée, by Mac 
Gregory John Bar Hebrœus, Londres, 1897, in-8. 

Parmi les nombreux ouvrages composés par le 
polygraphe Grég-oire, surnommé Bar Hebrœus (Bar 
Ebliraya) à cause de son origine juive, et Abou'l 
Faradj par les Arabes, né en 1226 et mort le 30 juil- 
let 1286 maphrian, ou chef de l'église jacobite", se 
trouve le Ketabha de Thourmàyè^ le livre des his- 
toires amusantes, qu'il écrivit en syriaque dans les 
dernières années de sa vie; il le traduisit aussi en 
arabe sous le titre de Def ed demm (le chasse-souci)*. 
Le litre syriaque n'est pas exact, car il s'applique 
à peine à deux ou trois des vingt sections dont se 
compose cet ouvrage qui appartient à la catégorie 
des livres appelés en arabe Kotob et Adah : c'est un 
recueil d'anecdotes, de proverbes, de maximes et de 
fables, et enfin de plaisanteries comme certaines 
parties du Kitub el'Iqd el farid d'Ibn' Abd Babbih ; 



1. Revue des Traditions populaires, juin 1907. 

2. Cf. Wright, Syriac Lilerature, Londres, 1894, in-12, p. 2<>d-281 ; 
Rubons Duval, La littérature syriaque, Paris, 1899, in-12, p. 409-411. 
[Brockehnann. Die syrische un die christlich-arabische Litleratur, ap. 
Geschichte der christlichen Litleraturen des Orients, p. 60-62 ; Nœldeke, 
Barhebrseus dans ses Orienlalische Skizsen, p. 250-273. Berlin, 1892, 
in-8. Clieikho, Nobdah, Beyrout, 1898, in-8.] 

3. Il en existe deux manuscrits en carchouni à la Bibliothèque Nationale 
de Paris. C'est par erreur qu'il est dit dans le catalogue de ce tonds 
(p. 211) que cet ouvrage ne paraît pas avoir été imité en syriaque. 



ol8 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

du Kitâb el Azkià d'Ibn el Djaouzi ; du Thamaràt 
el Aouràq d'El Hamâoui ; du Siràdj el Molouk d'Et 
Tortouchi ; du Mostatref d'El lbchihi ; du Ghorar el 
Khasàis d'El Ouatouat, etc. La plupart des maximes 
et des anecdotes citées par BarHebrœus se retrouvent 
dans ces divers ouvrages ; en même temps, sa con- 
naissance du grec et de l'hébreu lui permit de puiser 
directement dans ces deux littératures et d'ajouter 
qu'il devait à ses deux langues maternelles, le 
syriaque et l'arabe. Quelques-unes des anecdotes 
qui composent ce recueil avaient déjà été publiées 
par Àdler 1 , Kirsch et Bernstein 2 , Oberleitner 3 et Mo- 
rales 4 , mais ces frag-ments ne faisaient qu'exciter le 
désir de posséder l'ouvrage complet et l'on doit 
remercier M. W. Budge de nous l'avoir donné, avec 
une traduction et une introduction qui en augmen- 
tent la valeur. 

Le premier chapitre comprend les maximes utiles 
des philosophes grecs : la plus grande partie d'entre 
elles existent dans Diogène Laerce °, et quoique, en 
sa qualité de traducteur d'Aristote, Bar Hebrœus ait 
pu emprunter directement au texte grec, il semble 
que dans quelques cas, il ait eu recours à la tradi- 
tion orale qui a confondu les personnages. Ainsi 



1. Brevis linguse syriacœ institutio, Altona, 1784, in-8. 

2. Chrestomathia syriaca, 2e éd., Leipzig, 1832-36, 2 v. in-8. 

3. Chrestomathia syriaca, Vienne, 18:20, 2 v. in-8 ; il a simplement 
reproduit les morceaux cités dans la ire éd. du précédent ouvrage. 

4. Zeitschrift der deutschen morgenlàadischen Gesellscliaf't, t. XL, 1886, 
p. 410-456. 

5. Diogène Laerce n'a pas, à ma connaissance, été traduit en syria- 
que, mais des collections de sentences de philosophes grecs avaient passé 
dans cette langue. Plusieurs ont été publiées par M. Sachau, Inedila 
syriaca, Vienne, 1870, in-8, p. 66-79 et introduction, p. v-vn ; une 
partie a été traduite par Cooper, ù'yriac miscellanies, Londres, 1861, 
in-8. 



CONTES si RIAQI ES 319 

dans l'exemple 4, Sociale voyant une femme qui 
s'était pendue à un arbre, s'écrie : Si tous les arbres 
portaient des fruits comme celui-ci ! Ce propos 
est attribué avec plus de raison au cynique Dio- 
g-ène dans Diogène Laerce 1 . Il en est de même de la 
réponse de Diogène à Platon 2 , et qui est mise sous le 
nomdeSocrates'adressantà un anonyme; tel est aussi 
le mot de Socrate à sa propre femme qui le plaignait 
de mourir innocent 3 , dans Bar Hebraeus (n° 8), il 
est adressé à une étrangère qui se lamentait lorsqu'il 
est condamné à être crucifié. Peut-être Bar He- 
braeus a-t-il utilisé comme pour le chapitre u {Dits 
des sages de Perse), le chapitre m (Dits des sages 
de rinde), le chapitre vin (Dits des sages arabes), le 
recueil où Ahmed b. Miskaweih, mort en 421 hég\, 
avait rassemblé un grand nombre de maximes 4 . 
Dans le chapitre relatif à l'Inde, on trouve la 
fameuse comparaison des états par lesquels passe 
l'ivrogne ; il ressemble successivement à un paon, 
puis à un singe, puis à un lion et enfin à un 
porc. La légende explique cette succession par ce 
fait qu'Adam, ou suivant d'autres, Noé (ou le diable), 
quand il planta la vigne l'arrosa du sang- d'un paon, 
puis d'un singe, puis d'un lion et enfin d'un pour- 
ceau . Ce conte a, du reste, passé de bonne heure 



1. De clarorum philosophorum vitis,éd. Cobet, Paris, 1850, in-S, 1. VI, 
eh. ii, 552. 

2. Diogène Laerce, 1. VI, ch. n,| 58. 

3. Diogène Laerce, 1. II, ch. v, §35. 

4. Cf. Budge, Introduction, p. xxm, note 1. Il faudrait, a défaut du 
texte arabe d'Ibn Miskaweih, comparer la version persane qui en a été faite 
et dont un manuscrit existe au British Muséum avec le texte de BarHebrseus. 
[Le texte persan a été publié à Tébriz en J 294 hég.] 

5. Cf. Ed. Damiri, Haïat el Haïoudn (Boulaq, 2 vol. in-4, 1292 hég., 
t. I, p. 7-8 ; t. II, p. 197). [Reproduit par Ali Dedeh elBosnàoui, Mohddha- 



320 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

en Occident, soi-disant d'après un traité de Josèphe 
sur les causes naturelles, en réalité, d'après une 
légende rabbinique rapportée par Fabricius 1 , citant 
Josué Aben Ghouii' dans le Sefer Derachot al Hat- 
tora et Rabbi Moïse Alcliekh. Il s'agit encore deNoé, 
mais les animaux sont immolés dans l'ordre suivant : 
un lion, un agneau, un porc et un singe. On 
retrouve ce conte dans les Gesta Romanorum^ ; c'est 
de là qu'il a passé dans le Violier des histoires 
romaines*, dans le Libro de los Enceiemplos, n° 374 4 ; 
dans Pauli 5 . Il y est fait allusion dans Chaucer , 



rat el Aouùil, p. 107. Abou Bekr el Tortouchi Sirâdj el Molouk. Bou- 
laq. 1289 h. in-8, p. 2u8. Ellbchihi. Mostatref (Boulaq, 1292 hég.), 2 v. 
in-4, t. Il, ch. lxii, p. 142, reproduit par Ali Dedeh el Bosnàoui, op. laud., 
p. 167. par Arnold, Chrestomathia arabica, Halle, 1853, 2 v. in-8, 
t. I, p. 53, et par Ben Sertira, Cours de littérature arabe, Alger, 1879, 
in-12, n° XLV. La version d'El lbchihi a été traduite en zouaoua (Ben 
Sedira, Cours de langue kabyle, Alger, 1887, in-8, p. 61) et en fran- 
çais dans les Nouveaux mélanges de littérature orientale de Cardonne, 
Paris, an IX, 2 v. in-12, t. I, p. 19, Allégorie orientale sur le vin. C'est 
peut-être ce dernier ouvrage qui a été la source d'un conte populaire qui a 
encore cours dans le Doubs, d'après un sermon d'un curé de Cour-lés Baume, 
(Cf. Thuriet, Traditions populaires du Doubs, Paris, 1891, pet. in-8, 
p. 269). Les noms et l'ordre des animaux (paon, singe, lion et pourceau) 
s'acordent avec ceux des versions orientales, non des versions occiden- 
tales dont il va être question. 

1. Codex pseudepigraphus Veleris Teslamenti, Hambourg, 2 vol. pet. 
in-8, 1713-1723, t. I, p. 275 ; Clouston, Flowers from a persian garden, 
Londres, 1890, in-8, p. 196. La bibliographie donnée par ce dernier esta 
peu près nulle. [Cf. aussi Marinier, Contes populaires de différents pays. 
Paris, s. d., 2 vol. in-18 jés., ,t. II, p. 377. La plantation de la 
vigne ] 

2. Ed. OEsterley, Berlin, 1872, in-8, p. 539, chap. eux, De inventione 
vinearum. La liste des rapprochements, donnée par l'éditeur, p. 738, est 
absolument incomplète sous le rapport des versions orientales. [Cf. aussi 
Swan, Gesta Homanorum. Londres, 1905, in-8, p. 336-337]. 

3. Ed. Brunet, Paris, 1858, in-16, ch. i.\\\, De l'invention des vignes, 
p. 371-372. 

4. Gayangos, Escritores en prosa anteriores al siglo A' P.Madrid, 1851, 
in-8, p. 587. 

5. Schiinpf und Emst, éd. Simrock, Heilbronn, 1876, in-12, n* 203, 
p. 162. 

6. The Ganterbury Taies, éd. Th. Wright, s. 1. n. d., in-8, v. 16976 et 
suiv. 'The Prologe of the Mauneiples taie). 



CONTES SYRIAQUES 32l 

dans les mêmes termes que dans le Calendrier des 
Bergers l . 

Le chapitre iv est consacré aux maximes des sages 
juifs et rappelle le Pirkè Aboth "; le chapitre v qui 
traite des paroles profitables des religieux chrétiens 
est emprunté en grande partie, comme l'a reconnu 
M. Budge, à une version syriaque de Y Histoire lau- 
siaque de Palladius 3 . Les maximes que contient le 
chapitre vi et qui sont attribuées aux rois et aux 
sages musulmans, comme celles du chapitre vu 
(maîtres et érudits) sont des lieux communs déve- 
loppés chez tous les moralistes de l'Islam. Vient 
ensuite le chapitre vin consacré aux dires des méde- 
cins 4 . Le suivant, consacré aux fables, est plus inté- 
ressant. Nous retrouvons (n° 369) une fable de la 
variante ésopique (qui existe aussi en syriaque et en 
arabe) de la Hase et la lionne' 6 ; n° 371, celle de la 
Part du Lion 6 . Celle du chien qui salit une mos- 
quée (n° 375) a été fort justement rapprochée par 



1. Cf. une noie de Tyrwhitt, op. laud., p. 181, col. 2, note du vers 
16976, Ch. Kisa.rd, Histoire des livres populaires, Paris, 1854, 2 v. in-8, 
t. I, p. 139-140. 

2. Cf. [l'édition d'Ewald, Pirke aboth, Erlangen, 1825, in-8 et aussi] 
Levi, Parabole, leggende epensieri raccolli dai libri talmudici, Florence, 
1861, in-12. 

3. Cf. sur la composition de cet ouvrageAmélineau,,De historié lausiacd, 
Paris, 1887, in-8; et Butler, The lausiac history of Palladius, Cambridge', 
1898, in-8, et particulièrement pour les versions syriaques, p. 77-96 ; 
Lucot, Histoire lausiaque, Paris, 1912, 1 vol. in-12, p. i -lui.] 

4. Cf. sur ce sujet El Ibchihi, Mostatref, t. II, p. 328 et suiv. 

5. Cf. les rapprochements dans mon Loqmdn berbère (p. 61, note 1). 
11 faut y joindre la recension syriaque publiée par Hohfeld, Beitrœge sur 
syrischen Fabelliteratur, Halle, 1893, in-8. Dans Bar Hebrœus, c'est 
une renarde qui remplace la hase. 

6. Cette fable forme le sujet d'une dissertation fort incomplète (car, de 
toutes les versions orientales, elle ne connaît que celle en touareg) de 
Gorski, Die Fabel von Lowenantheil, Berlin, 1888, in-8. Cf. la bibliogra- 
phie que j'ai donnée de cette fable dans mon Essai sur la Zenatia du 
Mzab, de Ouargla et de VO. Rir, Paris, 1893, in-8, note, p. 175-178. 

'21 



322 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

M. Budge (Introduction, p. xxiv), d'une version 
donnée par les Arabie Proverbs de Burckhard. 
L'apologue n° 378 aurait été mieux placé dans les 
chapitres des dits des sages persans ; les héros de 
l'aventure, en efFet, d'après Mas'oudi l , Ibn Ba- 
droun" 2 , El Itlidi 3 sont un roi de Perse, Behrâm, et 
un mobed ; elle a passé en Espagne, mais les person- 
nages sont anonymes dans le recueil de D. Juan 
Manuel, Le comte Lucanor Ex. XXI, De ce qui 
arriva à un philosophe avec le jeune roi son élève'*. 
Dans le recueil des Quarante Vizirs, il s'agit de 
Mahmoud le Ghaznévide et de son vizir Ayaz . La 
fable n° 383 est celle, bien connue, du Chapon et du 
Faucon, dont la plus ancienne version orientale jus- 
qu'ici connue était celle que contient VAnvar-i- 

1. Prairies d'or, texte et traduction par Barbier de Meynard et Pavet 
de Courteille, Paris, 1861-1877, 7 vol. in-8, t. II, p. 169, reproduit dans les 
Prolégomènes d'ibn Khaldoun, éd. Quatremère. Paris, 1858, in-4, p. 92- 
94, trad. de Slane. Paris, 3 vol. in-4, 1863-1868, t. 11, p. 107-108. 

2. Commentaire du poème historique a" Ibn Abdoun, éd. Dozy, 
Leyde, 1846, in-8, p. 29. 

3. l'iàm en Nds. Le Qaire, 1297, in-8, p. 18. Le passage a été traduit 
en anglais par M me Clerk, Ildm en Nds historical taies and anecdotes, 
Londres, 1873, pet. in-8, p. 110-115. 

4. Gayangos, Escritores en prosa anteriores al siglo XV, p. 388-3S9, 
A. de Puibusque, Le comte Lucanor, Paris, 1854, in-8, p. 278-283 [Juan 
Manuel, El libro de los Enxiemplos, éd. Knustet Birsch llirschi'eld, Leip- 
zig, 1900, p. 81-86 ; York, Count Lucanor, London, 1869, in-8 (n° xvu), 
p. 99-105]. 

5. [Belletûte, Contes turcs, extraits des Quarante Vizirs, Paris, 1812, 
in-4, p. 184-186, Qè'rq Vezir, version en dialecte tatar de Kazan, Kazan, 
1896. in-8, p. 61. Bebrnauer, Die vierzig Veziere, Leipzig, 1851, in-8, 
p. 151-152] Gibbs, The history of the forty Vizirs, Londres, 1886, in-8, 
p. 144-145 ; Petis de la Croix, Histoire delà sultane de Perse et des Vizirs ; 
dans l'édition des Mille et un jours du Panthéon littéraire, Paris, 1843, 
in-8, p. 338-339, Histoire des deux hiboux. C'est cette version qu'on ren- 
contre en tamoul avec Mahmoud pour héros Subramah Pantulu, Folklore 
of Tetugus, Madras, s. d.. in-12, p. 12-14. Lesage qui avait été le colla- 
borateur de Petis de La Croix, connut par lui cette anecdote qu'il adapta 
à l'une des aventures de Gil Blas, 1. VIII, ch. vi, Comment Gil Blas fit 
connaître sa misère au duc de Lerme et de la façon dont usa ce ministre 
avec lui {Histoire de Gil Blas de Sautillane, Paris, 1891, in-18 jés., 
p. 479 et suiv.). 



CONTES SYRIAQUES 323 

Soheïlidc Hosaïn Vaiz Kâchefi 1 . Un certain nombre 
de ces fables qui ont le renard pour héros, ne se 
rencontrent pas dans les autres collections ; peut-être 
ont-elles été empruntées au recueil des 300 fables 
que Rebbi Méïr, au milieu du 11 e siècle de notre ère, 
avait composé sous le nom de Michlè Chou'alim et 
qui sont toutes perdues, à l'exception d'une seule 1 '. 
Je passerai rapidement sur les chapitres suivants: 
xi, sur les songes et les présages réalisés ; xn, sur les 
1 tommes généreux ; xm, sur les avares :1 ; xiv, sur 
ceux qui ont exercé des métiers méprisés ; xv, sur 
les acteurs et les comédiens. Le chapitre xvi, sur 
les niais, comprend les anecdotes qu'on trouve 
ailleurs attribuées à Si Djoha ou à Nasr eddin Hod- 
ja 4 ; quelques autres, par les détails qu'elles ren- 
ferment, paraissent avoir une origine juive ou chré- 
tienne (n os 552, 553, 560, 576, 578, 579, 594, 598, 
599); d'autres sont sûrement syriaques (n oS 612, 618, 
où il est question de Jacques d'Edesse, mort en 708). 
Le chapitre xvn est consacré aux possédés ; xvm, aux 
voleurs et aux filous ; xix, aux événements merveil- 



1. Cf. la bibliographie dans Benfey, Pantschatantra, t. I, Leipzig., 
1859, in-8, §77, p. 228 et suivantes, complétés par les notes de l'édition 
de La Fontaine par Régnier, t. II, Paris, 1884, in-8, p. 314. Il faut joindre 
aux auteurs cités: Ibn el Djaouzi, Kitbd el Askid, Le (jaire, 1304 liég.,in-8, 
p. 190 ; Abou Ràs, Voyages extraordinaires et nouvelles agréables, tr. 
Arnaud, Revue africaine, 1881, p. 381 et Behà ed din El 'Amili, cité par 
Clieikho. Madjdni ladab, t. III, Beyrout, 1884, in-12,p. 08 [Cf. aussi Chau- 
vin, Bibliographie des ouvrages arabes, Liège, 1897, in-8, t. II, p. 117]. 

2. Cf. Bluniental, Rabbi Meir, Francfort, 1888, in-8, p. 97; Jacobs, 
r/ie Fables of .Esop, Londres, 1889, 2 v. in-8, t. I,p. 120. 

3. Cf. Ibn 'Abd Rabbin, Kitdb el 'iqd el Farid, Boulaq, 1293 hég., 
2 vol. in-4, p. 321 et suivantes; Ellbchihi, Mostatref, I,204-210[le pseudo 
Djàhizh, Le livre des beautés et des antithèses, éd. van Vloten, p. 87, 111, 
Leyde, 1898, in-8]. 

4. Cf. l'étude que j'ai publiée au commencement des Fourberies de Si 
DjeKa, trad. par M. Mouliéras, Paris, 1892, in-12 p. 1-79 [et A. Wesels- 
ki, Der Hodscha Nasr eddin, Weimar, 1911, 2 v. in-8]. 



,'i'24 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

leux ; xx, aux caractères physionomiques décrits par 
les sages; ce dernier chapitre est en grande partie 
emprunté au grec. L'ouvrage se termine par quel- 
ques pièces de poésie morale et une élégie sur la 
mort de Jean Bar-Madané. On voit, par ce rapide 
exposé, quel service a rendu M. Budge, non seule- 
ment aux études syriaques, mais aussi au folk-lore 
et combien nos remerciements lui sont dus. 






XIX 

LES NOSAÏRIS' 

R. Dussaud, Histoire et religion des Nosaïris, Paris, 1900, 
in-8. 

Au nord du Liban, dans le pays montagneux 
situé entre l'ancien Eleuthère, l'Oronte et la côte, 
vit une population peu industrieuse dans son pays, 
mais dont les colonies prospèrent dans les villes où 
elles sont établies. Ce sont les Nosaïris, plus géné- 
ralement, mais aussi plus inexactement désignés 
sous le nom d'Ansariés, qu'on a quelquefois repré- 
sentés, sans la moindre vraisemblance, comme issus 
d'un croisement de Francs et d'indigènes pendant 
les croisades. Leur nom même est une énigme: tan- 
tôt, on y a vu un diminutif méprisant de Nasrâni 
(chrétien) ; tantôt on l'a dérivé de Mohammed ibn 
Nosaïr qui aurait été au ix e siècle le fondateur de la 
secte. Mais cet Ibn Nosaïr était un partisan du on- 
zième imam et comme tel, ne peut être l'auteur d'un 
système emprunté à la doctrine nosaïrie qui n'admet 
que sept imams. Eux-mêmes disent avoir émigré à 
la fin du xi e siècle de notre ère, de la Mésopotamie 
où leur chef aurait habité le bourg- de Nasaria. 
M. Dussaud estime, avec toute apparence de raison, 
que les Nosaïris actuels sont les Nazareni que Pline 
l'Ancien (H. N. v. 81) place précisément à l'endroit 
que les Nosaïris occupent aujourd'hui. 

1. Revue de l'histoire des Religions, juillet-août 1902. 



326 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

Retranchés dans leurs montagnes, ils conservèrent 
leur paganisme, malgré le triomphe du christia- 
nisme et plus tard de l'islam. Ils reçurent au 
xn e siècle, sans doute malgré eux, les Ismaélis qui 
avaient dû quitter leur résidence éphémère de 
Banéas et qui s'installèrent dans un certain nombre 
de châteaux forts, d'où, sous le nom d'Assassins, 
ils répandirent au loin la terreur. Après les victoires 
deBaïbars et la destruction de la puissance ismaélie, 
les Musulmans cherchèrent à convertir les Nosaïris : 
les exterminer, comme le voulaient quelques fana- 
tiques, aurait été une mesure contraire à l'intérêt de 
l'Islam. Du reste, ils savaient maintenir leur indépen- 
dance et, jusqu'à nos jours, ils vécurent divisés en 
clans, souvent en guerre les uns contre les autres. 
Au milieu du xix e siècle, il s'éleva parmi eux un 
chef, Isma'el bey, qui imposa son autorité, se fit 
reconnaître comme gouverneur du pays par les 
Turks, à qui il payait un tribut annuel de 
300.000 francs ; il jouit d'une autorité absolue, et, 
comme Râchid eddin Sinân, devint le héros de 
légendes dont M. Dussaud donne des spécimens. 
Mais c'est à tort qu'il semble les croire « conçues 
par le même cerveau depuis des siècles » (p. 34). 
L'une d'elles, les voleurs de concombres (p. 37), n'est 
qu'un résumé incomplet de la fable bien connue : 
V Aveugle et le Paralytique, telle que la présentent 
les versions orientales (hébraïque et arabe) l . Grâce 



i. Cf. mon mémoire sur le Mythe d'Orion et une fable de Florian. 
Revue des Traditions populaires, t. XV, 1889, p. 616-621 ; Israël Lévi, 
L'Aveugle et le Cul-de-jatte, Hernie des Etudes juives, octobre-décenibtv 
1891, p. 199-205. 



LES NOSAÏRIS T27 

à sa perspicacité, Isma'el bey y joue le même rôle 
que Jésus, dans la même légende racontée en Egypte, 
et Sidi Bou Medin à Tlemcen. Après la mort d'Is- 
ma'el bey, le gouvernement turk parvint à établir 
sur le pays son autorité directe, dont les résultats, 
comme on devait s'y attendre, furent la ruine et la 
persécution. 

La seconde partie est consacrée à l'étude de la 
religion des Nosaïris, d'après un certain nombre de 
textes, dont le plus important, le Kitâb el Madj- 
moïC est publié et traduit en appendice. Une des 
bases du vieux culte est le chiffre fatidique sept : le 
temps étant divisé en sept cycles, correspondant 
chacun à une manifestation de la divinité, sous le 
nom de Nâtiq, accompagné d'un Asas, le premier 
des sept prophètes inférieurs qui confirment sa loi. 
Des idées semblables se remarquent dans les 
croyances des Ismaélis, mais, où les Nosaïris se 
séparent de ceux-ci, c'est quand ils donnent à l'Asas 
la prédominance sur le Nâtiq que les premiers, 
comme aussi les Druzes, regardent comme l'incar- 
nation de la Raison universelle. Ils ne font d'excep- 
tion que pour 'Ali qu'ils placent au-dessus de 
Mohammed, son asas. Des raisons politiques 
avaient amené sous les Omayades les mécontents 
à prendre 'Ali et sa famille comme point de ral- 
liement : elles se combinèrent chez les Ismaélis et 
surtout chez les Nosaïris avec d'anciennes croyances 
en un 'Ali el A'ia en qui M. Dussaud croit recon- 
naître la vieille épithète de la divinité sémitique 
'Elioun. La formule de la croyance est : j'atteste 
qu'il n'y a pas d'autre Dieu qu'Ali ben Abi 



3"28 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

Tâleb i. Il a pour symbole Ma'ana, le sens, et 
Mohammed Ism (le nom). La troisième personne 
de cette trinité est Salman el Fârisi qui est le Bob 
(la Porte). M. Dussaud est d'avis que cette triade, 
désignée pour les initiés par les lettres 'Aïn,Mim, 
Siri (initiales de 'Ali. Mohammed et Salman) n'est 
pas une imitation de la Trinité chrétienne. Salman 
créa les cinq Incomparables qui créèrent le monde 
à leur tour et portent le nom de cinq des compa- 
gnons de Mohammed. Le Kitâb el Bâkourah donne 
un curieux récit des sept apparitions de 'Ali où, 
M. Dussaud doit le reconnaître, on retrouve un écho 
des légendes juives et chrétiennes 2. 

L'auteur recherche ensuite, en étudiant les 
croyances des Kalazis et des Chamalis, qui ont 
mieux échappé aux influences étrangères que les 
Haidaris, quelles divinités anciennes sont recou- 
vertes aujourd'hui par Mohammed, 'Ali et Salman : 
'Ali étant le Ciel, Mohammed le Soleil et Salman la 
Lune. Ils représentent la vieille Triade syro-phéni- 
cienne, celle qu'on connaissait à Palmyre, sous le 
nom de Ba'al Samim, Malakbel et Aglibol. Il est à 
remarquer que la secte des Kalazis donne la 



1. Il ne me semble pas qu'il faille chercher une cause mystique au 
surnom d'émir des abeilles donné à 'Ali. J'ai montré ailleurs que le 
miracle des abeilles annonçant l'élévation d'un personnage était très 
répandu. Cf. Histoire de la conquête de VAbyssinie, trad. fr. Paris, 1897, 
in-8, p. 26-28, note, et Nédromah et les Traras, Paris, 1911, in-8, 
p. 93-94. Dans le roman de basse époque, Rds el G houl (Le Qaire, 
1286 hég. pet. in-8), 'Ali est encore surnommé Vimàm des abeilles 
(p. 148). J'en verrais plutôt l'origine dans ce fait que la société des 
abeilles est considérée comme l'état monarchique par excellence. 

2. P. 70. Es Safra ne peut pas signifier « du Saphir ». Cf. d'autres 
corrections dans un article de M. Goldziher, Archiv fur Relifjionswissen- 
schaft, 1900, p. 91-95. 



LES NOSAÏRIS 329 

prééminence à la Lune, dont l'emblème est le 
vin, tandis que chez les Chamalis, c'est l'emblème 
du Soleil. Une autre secte, les Ghaïbis, adorent 
l'air. 

Toutes les religions orientales sont amies du mys- 
tère ; l'initiation se rencontre donc chez les Nosaï- 
ris qui l'ont sans doute renouvelée sous l'influence 
des Ismaélis. Ici, M. Dussaud établit fort judicieu- 
sement une distinction fondamentale. Tandis que 
les Ismaélis initiaient à une doctrine, les Nosaïris 
initient à des mystères et surchargent l'initiation 
d'éléments rituels dont le cérémonial varie quelque 
peu suivant les sectes, mais où le vin joue un 
rôle. Un trait capital est l'importance du lien spi- 
rituel créé entre l'initiateur (Seyyid) et l'initié. 
Dans la traduction des textes qui y sont relatifs, 
M. Dussaud a commis quelques erreurs qui ont été 
relevées par M. Goldziher (p. 193) dans l'article cité 
plus haut. 

Un des dogmes caractéristiques de la religion 
des Nosaïris est la métempsychose, et l'on y retrouve 
l'ancienne doctrine gnostique de l'ascension de 
l'âme à travers les sept cieux. Nous sommes 
ramenés ici aux vieilles croyances babyloniennes et 
perses, dont la religion des Nosaïris contient des 
résidus, plus ou moins influencés par le christia- 
nisme et l'ismaélisme. Le culte de Khodhr (Khidhr 
ou Khadhir Elie S. Georges), ce personnage singulier 
qui traverse le paganisme babylonien, le christia- 
nisme et l'islamisme pour aboutir à la concep- 
tion relativement moderne du Juif Errant, est un 
exemple curieux de la façon dont les croyances des 



• î.'ïO MÉLANGES AFRICAIN* ET ORIENTAUX 

Nosaïris ont été pénétrées par l'influence étran- 
gère *. 

Les fêtes des Nosaïris sont d'origine arabe et per- 
sane et ont remplacé chez eux les fêtes chrétiennes 
qui recouvraient les cérémonies païennes. On peut 
signaler celle du 10 de Moharram, en commémora- 
tion de la mort de Hosain à Kerbelah et qui a donné 
lieu à la formation d'un théâtre national en Perse et 
aussi la fête de la nuit de Noël 2. 

Comme toutes les religions naissantes et les sectes 
secrètes, les Nosaïris ont été l'objet d'accusations de 
toute sorte : les Ismaélites, les Druzes les ont com- 
battus par les rivalités de secte ; les historiens des 
croisades se sont faits les échos des calomnies répan- 
dues par les Musulmans et dont M. Dussaud fait 
bonne justice. Le livre se termine par la traduction 
du Kitâb el Madjmou\ extrait du Kitâb el Bàkou- 
rah, du au Nosaïri renégat Solaïmân Efendi et 
dont une partie avait déjà été traduite par Salisbury. 
La rareté de cet ouvrage donne du prix à cette addi- 
tion. 

On peut regretter que les traductions faites sur 
le texte arabe soient trop souvent défectueuses, 
mais la publication des textes permet d'y remédier. 
Sous réserve de cette critique, le livre a une grande 



1. On trouvera p. 131 une version du récit bien connu de l'Ange el 
l'Ermite qui n'est pas signalée dans le travail, incomplet d'ailleurs à 
d'autres égards, que vient de publier M. Schonbacli, Mittheilungen aus 
altdeutschen Handschriften, VII, Die Légende vont Engel und. Walbru- 
der, Vienne, 1901, in-8. On sait que les légendes musulmanes mettent en 
rapport Alexandre et Khadhir. 

2. La traduction (p. 147) « le Messie naquit de la femme de Lazare » est 
un lapsus. Le texte porte min es sayidal el 'Adsrah « de Notre-Dame la 
Vierge ». 



LES NOSAIRIS 331 

valeur et une importance capitale. 11 esl à souhaiter 
que des travaux de ce genre soient entrepris sur les 
sectes religieuses de la Syrie 1 et viennent s'ajouter 
aux mémoires de Sacy, de Guyard, de Salisbury, de 
De Goeje ; à ces noms, on devra désormais joindre 
celui de M. R. Dussaud. 



1. Je no crois pas inutile de rappeler qu'en ce qui concerne les Druzes, 
l'étude de leur secte vient d'être considérablement aidée parla publication 
d'un de leurs principaux livres : le Kitâb en Noqat, par M. F.-C. Seybold, 
Die Drusenschrift, Kitdb alnoqat waldawair, Kirchain, p. 2, 1902, in-!. 



XX 

ÉTUDES PERSANES » 

Th. Nœldeke, Persische Studien, II, Vienne, 1892, in-8. 

Le premier chapitre de cette seconde séries 
d' 'Etudes persanes du savant professeur à l'Univer- 
sité de Strasbourg- est consacré d'abord (f 1) à des 
recherches sur l'épopée nationale de la Perse. Tout 
le monde connaît, au moins de nom, le grand poème 
de Firdaousi, le Chah Nàmeh dont Lamartine en 
France, Gœrres et Riickert en Allemagne, Ella Sykes 
en Angleterre ont popularisé des épisodes. On sait 
que Firdaousi eut à sa disposition des matériaux 
amassés exprès pour la rédaction du Livre des Rois, 
sans parler de ses devanciers dont les essais sont 
aujourd'hui presque entièrement perdus; mais il 
reste à rechercher, s'il existe encore dans la littérature 
pehlvie des fragments correspondants à des épisodes 
du Châh-Nameh et dans quels rapports ils sont avec 
ceux-ci. Déjà M. Nœldeke, non moins compétent dans 
ce domaine que dans celui des lang-ues et littératures 
sémitiques, avait publié et traduit le texte pehlvi de 
la légende d'Ardéchir Babeg-an (Artaxerxès), le fon- 
dateur de la dynastie sassanide 3 . Cette fois, d'après 
la publication de M. W. Geig-er'% il étudie le livre de 

1. Revue des Traditions populaires, octobre 1892. 

2. La première série des Persische Studien a paru en 1888. 

3. Geschichte des Artachsiri i-Papakdn, Gœttingen, 1879, in-8. 

4. Das Yatkar-i-Zariràn und sein Yerhàltniss sum Schah Nameh, 
Munich. 1890. in-8. 



[ÉTUDES PERSANES 333 

Zarêr (Zerir) dont les principales données ont fourni 
la matière d'un épisode du Chah Nâmeh l . Le roi 
Ardjâsp envoie au roi Wichtâsp (Gouchtasp du 
Châh-Nâmeh, Hydaspès des Grecs) une ambassade 
pour l'inviter à renoncer à la religion mazdéenne : 
en cas de refus, il lui fera la guerre. Celui-ci, sur le 
conseil de son frère Zarêr, repousse cette proposition 
et se prépare au combat. Avant la bataille, il consulte 
son conseiller Djamâsp qui lui apprend que Zarêr 
et beaucoup d'autres héros succomberont. En effet, 
après des prodiges de bravoure, il est tué traîtreu- 
sement par le sorcier Wedrasch (Bidirefch du Chah 
Nàmeh) le roi Ardjâsp ayant promis la main de sa 
fille à qui le débarrasserait d'un si redoutable 
adversaire: à son tour, Wichtâsp promet la main de 
sa fille à qui vengera Zarêr. C'est le fils de celui-ci, 
Bastour (Nestour) qui réussit dans cette tâche; les 
ennemis sont vaincus et Spendadât (Isfendiâr), fils 
de Wichtâsp, prend Ardjâsp et le renvoie monté 
sur un âne comme l'unique survivant de son armée. 
M. Nœldeke, après avoir établi que ce récit a servi de 
modèleà l'épisode du Chah Nàmeh et qu'on le retrouve 
aussi, mais altéré, dans un passage de la Chronique 
de Tabari -, remonte plus haut en admettant que le 
compilateur du Khodâ-Namâk (vers la fin de l'époque 
sassanide) a eu sous les yeux le Zarêr-Nainàk ou 
Zarêr-Nameh. Ce livre a une allure épique, parfois 
exagérée et, quoi qu'il forme un tout bien déterminé, 



1. T. IV de la traduction de Mohl. Le livre des Rois, Paris, 1877, in-8, 
p. 287-391 ; 423-451. 

2. Annales, éd. deLeyde, t. I, p. 676 et suiv. [cf. aussi Eth Tlia'alibi : 
Histoire des rois de Perse, éd. et trad. Zotenberg, Paris, 1900, in-i, 
p. 263-276], 



'.','.', i MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

l'on peut conclure de certains passages que ce n'est 
qu'un des poèmes qui avaient pour sujet la lutte 
séculaire entre l'Iran et le Tourân. Viennent ensuite 
quelques pages sur Daqiqi (§ 2), le prédécesseur de 
Firdaousi dans son œuvre patriotique et dont ce 
dernier a conservé quelques vers dans son poème ; 
puis (| 3) l'étude d'un texte pehlvi, publié et traduit 
par un Parsi de l'Inde [ , et renfermant un récit de 
l'invention du jeu des échecs et du nerd, analogue 
à celui qui est donné dans le Chah-Nâmeh : le roi de 
l'Inde, Spécharm, envoie Takhtaritôus à Khosrou 
Anouchirwân avec le jeu d'échecs récemment inventé. 
Si les Persans ne découvrent pas la marche du jeu, 
c'est une preuve de l'infériorité de leurs sages ; ils 
devront payer tribut à l'Inde. Le troisième jour, 
Wadjourgmithr (le Bouzourdjanihir de Firdaousi et 
des Arabes) y reconnaît la représentation des opéra- 
tions de la guerre, gagne douze parties à Takhtaritôus 
et, à son tour, invente un nouveau jeu dont les 
Indiens ne peuvent deviner le secret, aussi paieront- 
ils double tribut. 11 représente par ce jeu le cours 
de la vie humaine dans ses rapports avec les 
planètes et les signes du Zodiaque qui déterminent 
la destinée. Il lui donna le nom de Nerd Artakhchèr, 
d'où vient celui de Nerdâchir, abrégé ensuite en 
Nerd, sous lequel il est connu. Nous avons là la 
forme la plus ancienne et la plus complète de cette 
tradition, abrégée dans le Chàh-Nàmeh, altérée 



1. Peshutan Dastur Behramji Sandan, Ganjashayagan, the original 
pehlevi text, the saine translilerated in /end charaetcrs and translatée! 
into the gujarati and english languages, Bombay, 1885, in-8. 



ÉTUDES PERSANES 335 

dans El Ya'qoubi 1 et à peine indiquée dans Mas'oudi 2 . 
M. Nœldeke place la rédaction du texte pehlvi dans 
les premières années de L'islam. Ce chapitre se 
termine par quelques remarques (| 4) sur quelques 
passages obscurs du Chah Nâmeh. Le second est 
consacré à des recherches sur les mots grecs el 
araméens passés en persan. On voit quel intérêt 
présente ce court mémoire, plus substantiel que 
bien des gros volumes pour le folk-lore ou l'histoire 
des origines littéraires. 



1. Ed. Houtsma, Leiden, 2 v. in-8, 1883, t. I, p. 99 [cf. aussi Eth 
Tlia'alibi Histoire des rois de Perse, p. 022-624]. 

2. Prairies d'à?', éd. et trad. Pavet de Courteille et Barbier de Meynard, 
t. II, Paris, 1863, in-8, p. 203. 



XXI 

LES MÈDES 1 

(A. Delattre S. J., Le peuple et l'empire des Medes. Bruxelles, 
1883, in-4). 

Le mémoire de M. Delattre se ressent de son ori- 
gine, l'Académie royale de Bruxelles ayant mis au 
concours la question suivante: Exposer, d'après les 
sources classiques et orientales, V origine et les déve- 
loppements de l'empire des Mèdes ; apprécier les 
travaux de MM. Oppert, Raiolinson (sir Henri et 
Georges), Spiegel et autres sur ce sujet. L'auteur a 
suivi trop rigoureusement ce programme, et ne nous 
a pas donné un tableau général de l'Empire mède, 
où la réfutation des hypothèses et des systèmes 
mentionnés aurait tenu moins de place. On peut 
regretter qu'au risque d'étendre les limites de la 
question de l'académie, M. Delattre n'ait pas con- 
densé, dans une œuvre d'ensemble, les renseigne- 
ments souvent contradictoires en apparence, que les 
inscriptions et les traditions ont laissés sur les 
Mèdes, et qu'il ait négligé, aussi bien la question du 
Zoroastrisme et de l'Avesta, opposés au magïsme, 
que l'histoire de la chute d'Astyage et la substitution 
rapide de l'élément perse à l'élément mède dans l'hé- 
gémonie de l'Asie occidentale. L'auteur a péché par 
excès de fidélité et de conscience. 

1 . Revue historique, t. XXVIII, 2e fasc. 



LES MÈDES Xi7 

Ces observations sur le plan général une fois 
faites, on doit reconnaître que dans le cadre qu'il 
s'est tracé, M. Delattre a accompli son œuvre en 
conscience. Non qu'un système nouveau soit exposé 
dans ce livre. L'auteur se borne à critiquer ceux 
qu'il trouve établis sur des bases fragiles et l'on sait 
qu'en histoire, comme dans le reste, c'est déjà 
avoir appris quelque chose que de savoir ignorer. 
En règle générale, c'est l'autorité d'Hérodote que 
M. Delattre s'est proposé de défendre contre les 
novateurs et, la chronologie laissée de côté, il semble 
avoir réussi dans sa réhabilitation de l'historien 
grec. Après avoir exposé succinctement dans le pre- 
mier livre la géographie du plateau iranien, il passe 
à la thèse soutenue par MM. Oppert, Rawlinson, 
Norris et Lenormant attribuant aux Mèdes une 
origine touranienne. Le principal argument des dé- 
fenseurs de cette opinion est le suivant : Darius, fils 
d'Hystaspes, fit graver à Béhistoun, près de Persé- 
polis, le récit de ses guerres contre les révoltes qui 
marquèrent le début de son règne : cette inscription, 
fameuse dans l'histoire des inscriptions cunéiformes, 
car c'est elle qui fournit à Burnouf et à Grotefend le 
moyen de déchiffrer cette écriture, est trilingue ; 
la première est en persan, la langue du souverain ; 
la troisième en assyrien ; la seconde est dans un 
idiome qui présente les caractères du touranien (!). 
Quelle était cette langue qu'on plaçait immédiate- 
ment après celle des maîtres de l'empire *?On songea 
tout naturellement à la Médie qui avait joué un rôle 
considérable avant l'avènement de Cyrus et dont 
l'importance s'était maintenue grâce à la religion 



338 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

des mages. Un de ces derniers, le faux Smerdis, 
avait failli rendre à sa nation la suprématie de l'em- 
pire perse. La langue de la seconde colonne des ins- 
criptions était par conséquent le médique : cette 
langue étant touranienne, les Mèdes étaient toura- 
niens ; leur antagonisme avec les Perses était l'un 
des épisodes de la lutte entre Iran et Touràn, chantée 
dans les poèmes épiques comme leChâh-Nâmeh. Mais 
une objection se présentait: les noms propres mé- 
diques cités par Hérodote et les auteurs anciens 
appartiennent sans exception à un idiome aryen : 
Phraortès (Fravartis), Cyaxares (Ouvakhchatara), 
Astyag-e (iVzi-dahak), aussi M. Oppert abandonna-t-il 
quelque temps le prétendu médique ou casdo-mé- 
dique qu'il avait adopté avec M. de Saulcy, pour voir 
dans cette langue celle des Scythes qui, au rapport 
d'Hérodote, dominèrent vingt-huit ans (ou plutôt 
sept ou huit ans) dans la Haute-Asie. Cette hypo- 
thèse, défendue aussi par M. Norris, était inadmis- 
sible, sans compter que les Scythes en question pou- 
vaient être d'origine aryenne, il était peu probable 
qu'au temps de Darius ils eussent conservé assez 
de puissance pour prendre rang immédiatement 
après les Perses dans les documents officiels. 
M. Delattre réfute aisément cette opinion, aban- 
donnée d'ailleurs par M. Oppert qui, d'accord avec 
MM. Lenormant et Maspéro, est revenu à sa thèse 
première en la modifiant légèrement; les noms des 
rois mèdes dans Hérodote seraient des formes orga- 
nisées de noms touraniens dont Clésias nous a 
donné la traduction perse ; mais les arguments invo- 
qués par M. Oppert ne tiennent pas devant les faits: 



les mèdes :;.';*.) 

Astyage, par exemple, est appelé dans une tablette 
babylonienne Iahtouvigou, représentant ce nom 
avec l'orthographe babylonienne, mais trahissant une 
origine aryenne. Dira-t-on que les Babyloniens ont 
iranisé pour leur usage un nom touranien ? Pour la 
langue de la deuxième colonne, M. Delallre a vu juste 
en établissant qu'elle ne peut être que celle d'Anchan 
où régnait Cyrus avant de conquérir la Médie, puis 
l'Asie occidentale. Cet Anchan faisait partie de la 
Susiane et devait avoir un dialecte particulier, si, 
comme le prétend M. Oppert, toujours atteint de la 
manie du touranisme, la langue susienne, à peine 
connue, diffère de la deuxième colonne deBehistoun, 
bien que comme elle, elle se rattache à la famille 
touranienne 1 ! Non qu'il faille, avec M. Sayce, faire 
de Cyrus un Susien : en présence des témoignages 
formels d'Hérodote et des inscriptions, le doute n'est 
pas permis; l'opinion de M. Halévy, corroborée par 
le système de M. Dieulafoy, parait la plus probable ; 
Cyrus est un Aryen, issu d'Achéménès, qui régna en 
Susiane, pendant qu'une branche de sa famille, 
d'où sortit Darius, fils d'Hystaspes, gouvernait la 
Perse. De là, également, pour le grand roi, le choix 
comme capitale de Suse, l'ancienne capitale de la 
Susiane. 

Le second livre est consacré à l'histoire des Mèdes 
sous les Assyriens. Après avoir déblayé le terrain 
des origines, l'auteur passe à la description des 
maigres documents que les inscriptions cunéiformes 



l.[A l'appui de sa thèse, M. Oppert a fabriqué tle toutes pièces une 
grammaire et un dictionnaire d'une langue qu'il n'avait pas su déchiffrer ; 
Le peuple et la langue des Mèdes, Paris, JST'J, in 8.] 



340 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

nous ont transmis. C'est peut-être dans ce livre qu'il 
a le mieux montré ses qualités critiques. Reprenant 
pied à pied l'histoire des expéditions à l'est du 
Tigre, l'auteur fait justice des assimilations hasar- 
dées reposant parfois sur une fausse lecture, et 
grâce auxquelles on poussait jusqu'à l'Inde les 
conquêtes assyriennes. La mer de Naïri, identifiée 
jusqu'à présent avec la Caspienne ou un des lacs de 
Van etd'Ourmiah, est replacée dans la Méditerranée, 
comme l'avait déjà pensé M. Rawlinson ; enfin les 
campag-nes de Saryoukin, Sennachérib et Asar Had- 
don sont représentées sous leur vrai jour, et 
M. Delattre démontre que, pour la plupart, elles 
ont eu pour objectif les populations fortement 
sémitisées qui séparaient l'Assyrie de la Médie 
proprement dite. On peut regretter ici l'absence 
d'une carte qui eut permis de suivre plus aisément 
les rectifications de M. Delattre. 

Dans le troisième livre, l'auteur expose l'histoire 
de l'empire mède et la reconstitue à l'aide d'Héro- 
dote auquel il accorde la confiance refusée par 
M. Schrader pour avoir mal compris le sens d'un 
passag-e de cet historien (I. 95). On a cherché, 
M. Rawlinson entre autres, à opposer à ce dernier 
une prétendue tradition qui aurait été conservée 
dans les Perses d'Eschyle. Après F. v. Hofï's *, 
Hannak- et Keiper 3 qu'il ne parait pas avoir connus, 
M. Delattre montre le peu de valeur de cet échan- 

1. De rerum historicarum in sEschyli Persis Ivactatione poelica, 
Munster, 1866, in-8. 

2. Das Historische in den Persen, Vienne, 1866, in-8. 

3. Die Persen des JCsclujlos a/s Quelle fur allpersische A/lerthums- 
kunde, Hrlangen, 1877, in-8. 



LES MÈDES 3 11 

tillon d'histoire orientale. II admet dans son 
ensemble le récit de l'avènement de Déjocès rejeté 
par MM. Maspéro, Grote et Rawlinson comme 
portant le cachet d'une légende hellénique. Cepen- 
dant, le Bèt Dayakkou, conquis par Saryoukin, 
peut s'appliquer au canton mède administré par 
Déjocès (Déiokès) d'Hérodote, en ramenant, bien 
entendu, à des proportions historiques le person- 
nage qu'avait transformé les traditions locales. 
Malheureusement, des préoccupations qui n'ont 
rien de scientifique ont porté M. Delattre à utiliser 
le livre de Juditli et à y chercher une confirmation 
et un complément du récit d'Hérodote. Le change- 
ment des noms propres est excusé par des erreurs 
semblables dans le canon de Ptolémée, bien qu'on 
soit en droit d'exiger d'un livre révélé ou prétendu 
tel, l'exactitude qui peut manquer à un auteur 
profane. Déjocès s'appelle Arphaxad, Assourbanipal 
devient Nabuchodonosor, la conquête de la Médie, 
placée avant l'expédition de Bethulie, a lieu pendant 
la captivité de Manassé et l'apocryphe juif du 
premier siècle avant Jésus-Christ prend place parmi 
les sources de l'histoire médique. C'est le côté faible 
de la démonstration en faveur de l'existence de 
Déjocès. L'auteur discute ensuite quelques points 
de chronologie qu'il résout fort heureusement, 
grâce à la récente découverte de la tablette babylo- 
nienne relative à Nabonid et à Cyrus : la chute 
d'Astyage est fixée avant 548 av. J.-C. et la prise de 
Babylone à 538. Revenant ensuite sur ses pas, 
M. Delattre réfute, à propos de Phraortès, l'hypo- 
thèse plus que subtile de M. Rawlinson, qui croit 



342 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

à une confusion commise par Hérodote, entre le 
second roi mède et un Phraortès révolté contre 
Darius, fils d'Hystaspes, et mentionné par l'inscrip- 
tion de Behistoun. Il est toutefois difficile d'admettre 
dans tous ses détails le récit de l'historien grec, 
sans se demander, avec M. Duncker, si la tradition 
en Médie comme ailleurs n'a pas grossi le rôle joué 
par les chefs de qui devait descendre la courte dynas- 
tie des rois mèdes. Les événements du règ-ne de 
Cyaxares prêtent moins à la discussion : ce n'est 
plus qu'une question de chronologie, la guerre de 
Lydie est reculée avec toute vraisemblance, posté- 
rieurement à l'invasion des Scythes et à la prise de 
Ninive ; l'auteur place cette dernière en 600, en 
s'appuyant sur un synchronismefourni par l'histoire 
d'Egypte (date de l'expédition de Néchao), et sur les 
témoig-nages delà tablette babylonienne, d'Hérodote, 
du livre des Rois et malheureusement aussi sur le 
livre apocryphe de Tobie qu'il aurait mieux fait de 
passer sous silence; deux chapitres traitent ensuite 
de l'absolue destruction de Ninive et de la forma- 
tion de l'éphémère empire babylonien , enfin, un 
tableau de l'empire mède à la mort de Cyaxares 
termine ce mémoire qui s'arrête à l'avènement 
d'Astyag-e. 

L'auteur a utilisé consciencieusement les sources 
qu'il a eues à sa disposition: on peut regretter 
cependant que la discussion de leur valeur ne soit 
pas présentée en une fois. On pourrait aussi relever 
un passage (p. 13) où il semble dire que le livre des 
Rois {Chah Nâmeh) est une chronique. « L'histoire 
des Sassanides y est précédée d'un résumé des 



LES MÈDES 343 

événements antérieurs, à partir de la création du 
monde. » Loin d'être un résumé., cette partie esl au 
contraire la plus importante du poème deFirdaousi. 
Je note également une expression bizarre (p. 139) 
« Phout et Loud, deux pays qui vont d'ordinaire 
ensemble et que les commentateurs et les géographes 
situent un peu partout. » 

En résumé, l'ouvrage de M. Delattre, par ses 
qualités de critique, méritait la récompense que 
l'Académiede Bruxelles lui a accordée ; on ne pourra 
plus écrire l'histoire des Mèdes sans le consulter, 
et ses résultats restent acquis à la science, mais 
l'histoire des Mèdes reste encore à faire ; cette 
tâche semble naturellement réservée à l'auteur qui 
a le mérite de posséder parfaitement les données 
nécessaires à ce travail et qui saura mieux que per- 
sonne les mettre en œuvre. 



XXII 

LÉGENDES DE PERSE * 
Edouard Montagne, Les légendes de la Perse, Paris, 1890, in-12. 

Il existait plusieurs manières de traiter le sujet 
intitulé Légendes de la Perse; l'auteur pouvait réu- 
nir quelques-uns des récits conservés dans les livres 
zeuds, pelvis et parsis, se bornant à l'Avesta, à 
l'Artâ-Viraf Namak, etc. et donner une série de tra- 
ditions appartenant au plus ancien Iran. Ou bien, 
poussant ses recherches dans le domaine de l'anti- 
quité classique, il pouvait rassembler d'après Héro- 
dote, Ctésias, Diodore de Sicile, Justin, Plutarque et 
d'autres les légendes dont Cyrus, Cambyse, Zopyre, 
Darius et Alexandre ont été les héros. Ou encore le 
Ghâh-Nâmehj pour ne pas mentionner tout le cycle 
des Nàmeh de la littérature persane, pouvait four- 
nir les matériaux d'un volume comme celui de Gœrres 
(Bas Heldenbuch von Iran). Enfin, les littératures 
arabe et néo-persane sont assez riches en récits sur 
les Sassanides (Ardéchir, Khosrou, Chahpour, 
Behramgour, etc.), pour être utilisées par un écrivain 
consciencieux. Chez les écrivains postérieurs comme 
Sa'di, Nizâmi, Djâmi', etc., on pouvait trouver une 
série de contes, de fables et d'anecdotes, n'ayant de 

1. Herue des traditions populaires, août 1891. 



LÉGENDES DE PERSE 345 

persan que la langue et leur adjoindre une analyse 
ou des extraits des romans arabes traités en persan: 
Laila et Medjnoun, Wamik et Asra, Yousof et Zo- 
luïkha, Ràtim Taï, par exemple. Et je ne parle pas 
des recueils traduits en persan, comme YEnvari 
Sohaili, le Touti Nàmeh, le Bakhtyàr Nàmeh, le 
Sindibâd Nàmeh, etc., qui pouvaient fournir les 
matériaux d'un volume d'extraits. 11 n'était pas 
besoin d'être un orientaliste versé dans la connais- 
sance du persan et de l'arabe pour composer un 
livre de ce genre. M. Montagne n'avait qu'à prendre 
pour modèle M. Clouston qui précisément lui don- 
nait l'exemple avec ses Floivers of a 'persian garden, 
son Group of Eastern romances and Stories, ses 
Popular taies and Fictions, son Sindibâd Nameh. 
Je me hâte de dire que le livre de M. Montagne ne 
répond à aucune des catégories que je viens d'énu- 
mérer, bien qu'on y trouve un amalgame et un mé- 
lange confus de tous les genres. Aucune des légendes 
qu'il renferme n'est reproduite d'une façon accep- 
table; empruntées pour la plupart à la Bibliothèque 
Orientale de B. d'Herbelot et aux Mines de V Orient, 
elles ont été ornées par l'auteur, ignorant des récents 
travaux, des fleurs de son style et de sa rhétorique 
et parfois aussi, de ses vers. Comme spécimens, j'in- 
diquerai le premier récit {La planète de Vénus) qui 
n'est qu'un délayage de la légende de Harout et 
Marout; l'étonnant dialog-ue qui va de la page 100 à 
la page 117, où l'auteur s'efforce, suivant ses expres- 
sions « de relever le goût insipide du vrai par le 
condiment du merveilleux ». A côté d'une prose 
aussi épicée, je citerai des vers d'une rare pla- 



346 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

titude (p. 138), de la pièce qui commence par : 

Dans un bois touffu, par l'ombre attiédi [?) 
Je me promenais un Jour à midi 

où l'on est étonné de rencontrer un alexandrin isolé: 
Pas un chant d'oiseau, mais, sous la vaste ramure 

au milieu d'une série complète de vers de dix pieds. 
Est-il besoin de relever les innombrables fautes 
d'impression des noms propres déjà défigurés par 
l'orthographe anglaise ? (p. 181 Hussanêah pour 
Hasanàli), ou du xvn e siècle? J'en citerai cependant 
quelques-unes comme échantillons ; p. 2, Saad Ma<- 
ghir pour Saad Saghir ; p. 3, Roustern pour Rous- 
tem; p. 8, Ibn Schiethan pour Iblis Cheïtàn ; p. 5, 
Gangumelle pour Gaugamêle; p. 25, 26, les Oedites 
pour les 'Adites ; ibid. Hond pour ffoud, assimilé 
sans la moindre preuve à l'Héber des Hébreux (!) ; 
Zohank pour Zohai; ; p. 329, Aldagiapatou pour 
Oldja'itou ; p. 331. le Rostan pour le Bostân (notons 
en passant que l'auteur ig-nore la récente traduction 
de cet ouvrag-e par M. Barbier de Meynard, de 
même qu'il ne connaît pas celle du GuJistàn par 
M. Defrémery). Mais sont-ce toujours des fautes 
d'impression? Elles pullulent, c'est vrai; mais quand 
je lis à la page 329 : « Cet Hémam ou Hemmam 
Esdinn (?) surnommé Al-Tabrizi o ; peut-on raison- 
nablement accuser l'imprimeur d'avoir altéré en 
Hémam Esdinn, le nom du poète Abou Tammâm et 
de l'avoir confondu avec le commentateur Abou 
Zakaryâ Et Tebrizi.On s'explique la confusion (et ce 
n'est pas la seule) commise par M. Montagne, 



LEGENDES DE PEttSE 



347 



Abon Tammâm compila le recueil poétique intitulé 
la Hamàsah ; Tebrizi le commenta, et l'auteur des 
Légendes de la Perse les réunit en une seule personne. 
De même, quand on lit à plusieurs reprises Y Adho- 
bicgian pour YAdherbaïdjan (p. 104, 105) et les îles 
Waak-Alwank pour Ouaq-Ouaq, il est impossible 
de ne pas rendre responsable l'auteur plutôt que 
l'imprimeur. Je m'arrête, car pour relever les erreurs 
de toutes sortes, il faudrait un volume plus considé- 
rable que les Légendes de la Perse elle-même. En 
résumé, au point de vue folk-loriquc comme au point 
de vue littéraire, ce livre n'a aucune valeur. 



XXIII 

CONTES PERSANS * 

(Clouston, Some persian taies from various sources, 
Glasg-ow/4892. in-32.) 

L'intention de M. Clouston, en publiant ee petit 
volume, est de montrer aux lecteurs anglais que 
tons les contes orientaux ne renferment pas forcé- 
ment un élément merveilleux comme on serait tenté 
de le croire par les Mille et une nuits (p. 3). Si, au 
fond, la proposition est exacte, l'exemple choisi ne 
l'est pas, car il ne serait pas difficile de citer, dans 
le grand recueil arabe, divers contes, entre autres 
les Amours de 'Ali ben Bakkàr et de Chems en 
Nahàr, où le merveilleux ne joue aucun rôle et qui 
rentrent plutôt dans le genre « Nouvelle » indû- 
ment refusé par l'auteur à la littérature orientale 
(p. 8). Dans ce but, il a puisé à diverses sources, 
très vaguement indiquées, huit contes, dont cinq 
(le premier, le quatrième, le cinquième, le sixième 
et le huitième) sont empruntés à une collection 
persane intitulée Mahboub et Qoloub (L'aimé des 
cœurs) 2, traduite par M. Rehatsek. Il n'eût pas été 



1. Revue des Traditions populaires, octobre 1892. 

2. Le titre persan, emprunté à l'arabe, est traduit en arabe par 
Delight of Hearls, qu'un compte rendu par Mélusine, t. VI, n"-4 col. 96, 
traduit par le « délire des cœurs ». Je n'aurais pas relevé cette méprise, 
!»• mot délire étant sans doute pour délice, si, dans le même numéro de 



CONTES PERSANS 349 

hors de propos de dire quelques mots de ce recueil 1 ; 
tous les folk-loristes n'étant pas tenus d'être au 
courant de la littérature persane. De même dire 
(p. 9) que les autres contes sont tirés « d'anciennes 
et rares publications indiennes » " 2 n'est pas une 
indication suffisante. 

Le premier conte, le Pèlerin qui sauva sa vie par 
une ruse, expose comment un pèlerin égaré dans le 
désert parvient, non seulement à se défaire d'un 
voleur qui avait tué ses deux compagnons, mais 
même à se faire donner une forte somme d'argent 
par la tribu du coupeur de route qu'elle croyait 
seulement prisonnier. Dans la seconde histoire, 
Aventures de Mirza Zain, celui-ci, chassé par son 
père excité contre lui par sa belle-mère, reprend à 
des voleurs ce qu'ils lui ont enlevé, en profitant de 



Mélasine, M. H. Gaidoz n'avait insinué en s'appuyant sur une faute 
d'impression de la Revue des Traditions populaires (bretonnes pour ban- 
tones) que je rattachais des nègres du Gabon à la race celtique. En 
procédant comme M. Gaidoz, il serait facile d'avancer que celui-ci ne sait 
pas l'anglais, mais ce sont des façons d'agir qu'il vaut mieux lui laisser 
etque des critiques sérieux ne sauraient se permettre. 

1. S'agit-il de l'ouvrage intitulé Amusing stories, translated from the 
persianby Edw. Rehatsek, published by Damoder Rabulji Kirke, Bombay, 
1871, in-8 ; ou de celui qui a pour titre Fortune and Misfortune, two 
taies translated from the persian, published by Janardan Ramchandraji, 
Bombay, 1874, in-8 ? 

2. Il s'agit évidemment de publications qui, dans l'original, étaient 
données comme traduites du persan. On ne s'explique pas que ce fait si 
simple n'ad pas été connu de l'auteur du compte rendu que je citais plus 
haut et qu'il demande « Quelle raison a M. C. de considérer comme 
persans les trois contes qu'il a extraits de rares et anciennes publications 
de l'Inde. » Il est évident que M. H. Gaidoz ignore les nombreux ouvrages 
persans publiés ou traduits dans l'Inde depuis la fin du wiii* siècle, par 
exemple, les Classic sélections from some ofthe mostestee med persian writers, 
Calcutta, 1828, 2 v. grand in-4 ; Soohrab, a poem traduit par Atkinson, 
Calcutta, 1814, in-8; The Secander Nama of Nizami, Calcutta, 1812, 
in-4 : le Bosldn de Sa'adi, Calcutta, 1828, in-4; l'édition des œuvres de 
Sa'adi, Calcutta, 1791-1795, 2 vol. in fol.; les Persians classicsde Gladwin, 
Calcutta, 1806, in-4; The Persian Monshee, Calcutta, 1799, 2 vol. in-4 ; 
le New Asiatic Miscellany, Calcutta, 1789, in 4; et tant d'autres qu'il 
serait trop long d enuinérer. 






350 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

leurs terreurs superstitieuses ; plus tard, il fait 
tourner à son avantage la fourberie d'un marchand 
de riz, puis celle de son propriétaire, le fait tomber 
dans la fosse que celui-ci avait préparée pour lui, 
et à la fin, échappe aux pièges de sa belle-mère qui 
meurt à sa place. — La troisième histoire, le Qàdhi 
d'Emèse, est une version orientale de l'épisode bien 
connu par le Marchand de Venise de Shakespeare, 
qui a sans doute emprunté son sujet au Pecorone 
de Ser Giovanni. — Le quatrième conte, le Vizir 
envieux, est une rédaction orientale de l'histoire 
d'Ahmed l'orphelin qui figure dans quelques recen- 
sions arabes du Sindibad JNàineh. — Le cinquième, 
la perfide vieille, renferme une fable : La fournit 
et le grain de blé ;W s'agit d'une femme qui voulant, 
malgré les représentations de son mari, assassiner 
son hôte, tue par erreur son propre fils à la place. 
— Dans le sixième, Anouchirioàn et le pauvre 
Arabe, on raconte comment un Bédouin qui n'avait 
jamais quitté le désert, apporta au roi de Perse les 
fruits d'une oasis qu'il avait traversée et qu'il 
prenait pour le Paradis. — Le septième, les deux 
Mogols, n'est qu'une anecdote insignifiante. — Le 
dernier conte, Hamid de Basra et son compagnon 
est le plus long', et, contrairement aux autres choix 
de M. Glouston et au plan qu'il s'était tracé, a pour 
élément principal le merveilleux. Le sultan Mah- 
moud le Ghaznévide, se promenant un soir déguisé, 
entend deux malheureux se raconter leurs infor- 
tunes : le premier, Hamid, après avoir fait vœu de 
donner le dixième de ses marchandises à un jeune 
homme échappé avec lui à un naufrage, manque à 



CONTES PERSANS 351 

sa promesse et persévère dans sa dureté jusqu'à ce 
qu'il tombe dans un piège tendu parle génie de la 
tempête, déguisé en mendiant. Transporté subite- 
ment à trois mois du Kachmire où il était établi, et 
provisoirement dépouillé de tout, il reconnaît sa 
faute et se remet en route pour Ghazna afin d'obte- 
nir son pardon de son compagnon qui s'y est fixé : 
telle est la condition imposée pour qu'il recouvre 
ses biens. Son interlocuteur raconte à son tour ses 
aventures ; il a refusé un abri à un malheureux qui 
l'implorait un soir d'hiver ; il expie sa dureté en 
perdant sa fortune dans le commerce des perles ; 
au contraire, son voisin qui s'est montré charitable 
envers le mendiant, est récompensé plus tard lorsque 
ce dernier, qui était un prince fugitif, est remonté 
sur son trône. Depuis lors, il erre en proie à la 
pauvreté et au découragement. Le lendemain, le 
sultan Mahmoud qui s'est assuré de la véracité de 
Hamid, le renvoie dans son pays après l'avoir 
réconcilié avec son ancien compagnon et lui avoir 
fait des présents considérables dont, instruit par 
l'expérience, il fait part à celui qu'il a rencontré 
en allant à Ghazna. 

Il est à regretter que les exigences du format 
dans lequel ces contes ont été publiés n'aient pas 
permis à AI. Clouston de les accompagner des notes 
qu'on était en droit d'attendre d'un auteur aussi 
versé dans la science du folk-lore comparé. Deux 
contes seulement sont, dans l'appendice, l'objet 
d'un rapprochement ; encore ceux-ci ne sont-ils 
satisfaisants que pour le premier ; pour le second, 
le Vizir eiivieujj, l'auteur, après avoir éuuméré 



352 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

quelques litres, renvoie à son Popular Taies et à 
son Book of Sindibad. Il y avait cependant beaucoup 
à ajouter à ces derniers, même en se restreignant 
aux versions orientales 1 . 



I. [Cf. mon mémoire sur Deux Manuscrits d'une version arabe inédite 
du Recueil des Sept Vizirs, Paris, 1903, in-8, p. 13-20 ; Chauvin, 
Bibliographie des ouvrages arabes, t. VIII. Liège, 11)04, in-8, p. 143-147 : 
Cosquin, La légende du page de sainte Elisabeth, Pans, 1903, in-8 ; id. 
suite, Paris, 1903, in-8 ; id. suite, Paris, 1912, in-8]. 



XXIV 

LA ROSE i 

Ch. Jorct, La Rose dans l'antiquité et au moyen âge. Paris, 
1892, in-8. 

Faire l'histoire de la rose en Orient et en Occident 
jusqu'à la fin du moyen âge : montrer la place 
qu'elle occupe dans la littérature, les traditions 
populaires, les coutumes et la culture ; retrouver 
sa patrie et chercher comment du plateau occidental 
de l'Iran, elle se répandit en Europe, en Asie et en 
Afrique ; déterminer ses diverses variétés tant sau- 
vages que cultivées, qui ont été connues dans l'ancien 
inonde, tel est le sujet du livre où M. Joret a montré 
une l'ois de plus la variété et la solidité de son éru- 
dition. Son but était d'écrire un chapitre du plant- 
lore, ou mieux encore, de la mythologie des plantes 
et de l'histoire naturelle et littéraire du monde végé- 
tal. Tout en reconnaissant que cette étude est négli- 
gée en France, ce serait aller loin que d'affirmer 
comme le fait l'auteur (préface, page 10, note) qu'elle 
y est complètement abandonnée, à part un livre 
écrit par un étranger. Pour ne citer qu'un exemple, 
je rappellerai les Légendes des plantes et des oiseaux" 2 
de Marinier, sans du reste faire difficulté de recon- 
naître qu'on n'y rencontre pas l'érudition judicieuse 



1. Revue des traditions populaires, octobre 1893. 

2. Paris, 1882, in-18 jus. 

23 






354 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

et documentée de M. Joret. Ce dernier laisse bien 
loin après lui l'œuvre de ses prédécesseurs, Loise- 
leur-Deslong'champs, M 1Ie Schmidt-Branco, Schlei- 
den, etc. 

Avant tout, on me permettra de formuler une 
critique sur le plan général de l'ouvrage: eelui-ci 
s'arrête à la Renaissance ; en sorte que dans un livre 
consacré à la rose, on ne trouvera ni la pièce de 
Ronsard : 

Mignonne, allons voir si la rose, etc. 

ni la Rose de Gentil-Bernard, ni les Roses ou la 
maison de Venus de Dorât, ni les vers bien connus 
de Leyre qui ne l'est g-uère : 

Je l'ai planté, je l'ai vu naître, etc. 

ni la Rose de Parny, ni la Rose d'Emile Deschamps. 
L'auteur, évidemment, avait le droit strict de se 
renfermer dans le cadre qu'il s'était tracé, mais 
puisqu'il cite la gracieuse métaphore dont Malherbe 
est aussi innocent qu'il en était incapable (p. 58), 
des vers du Tasse sur la Rose (p. 59, note 2), un 
passage d'Olivier de Serres sur la culture des roses 
précoces (p. 189) ; Gui et Bulbul {la rose et le l'ossi- 
gnoV) poème turk de Fazli (mort en 1563), il est hors 
de doute qu'il a franchi plusieurs fois les limites de 
son programme ; dès lors, il aurait pu rappeler, ne 
fût-ce qu'en note, les imitations anacréontiques de 
Ronsard et de son école, et de même (p. 65) à propos 
de la rose consacrée à Bacchus, la pièce des Roses 
et du vin dans les Vignes folles d'Albert Glatigny. 
La première partie du livre est consacrée à la rose 



la i«»si. 355 

dans l'antiquité elles recherches de M. .Joret abou- 
tissent à démontrer que la rose à cent feuilles est 
originaire du plateau occidental de l'Iran l ; de là, 
elle se répandit bientôt en Grèce et en Occident. 
Cette première partie où l'auteur étudie successive- 
ment les espèces de roses connues dans l'antiquité, 
la culture de la rose, la rose dans les légendes et 
dans la poésie des Grecs et des Romains -, la rose 
dans l'ancien Orient, la rose dans la pharmacopée 
grecque et romaine est aussi complète qu'on peut le 
désirer et quelques additions ou rectifications de 
détail ne sauraient en diminuer la valeur 3 . 

La rose au moyen-âge forme le sujet delà seconde 
partie : pour ce qui concerne l'Occident, l'auteur 
qui se trouvait sur un terrain qui lui est familier, a 
laissé peu de chose à récolter après lui : on eût sou- 
haité qu'il eût parlé du Rosier des guerres, écrit par 
ordre de Louis XI pour l'éducation du Dauphin ; de 
la guerre civile anglaise à laquelle la Rose rouge et 
la Rose blanche ont donné leur nom ; du rosaire ins- 



1. Je remarquerai à ce propos que la rose toujours verte (Rosa semper- 
virensj que M. Joret reconnaît pour originaire dans l'Inde, l'est également 
en Kabylie où elle porte un nom indigène Azenzou. Ce mot sert à désigner 
comme l'arabe Ouard d'autres espèces : la Rosa canina et ses variétés, 
Roua canina andegavensis, Rosa canina collina, Rom canina Sepium, et 
enfin la Rosa Sera fini (cf. Hauoteau et Letourneux, La Kabylie et les cou- 
tumes kabyles, Paris, 1873, 3 v. in-8, t. I, p. 79). 

2. A propos de l'emploi des roses dans les cérémonies religieuses et à 
Rome, il est curieux de constater que le même usage existait au Mexique 
avant l'arrivée des Espagnols, au dire de Gomara {Histoire générale des 
Indes occidentales, trad. Martin Fumée, Paris, 1606, petit in-4, t. II, 
ch. lxxv, fo 163). A Tlaxcallan, on offrait au dieu Gamaxtle « force (leurs, 
roses et encens (Gomara, id., 1. II, ch. xcm, f" 173). 

3. Aux témoignages les plus anciens sur les couronnes de roses chez 
les Grecs, on peut joindre un passage de Démosthènes, Discours contre 
Androtion; p 5-, lire Reposianus au lieu de Reposanius. Pour d'autres 
corrections cf. un article de M. S. Reinacb, Revue critique, 1892, n° 31- 
32, p. 82-84. 



356 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

titué par Alain La Roque (1470) ', des Rose-croix 
dont on attribue la fondai ion à l'Allemand Rosen- 
kreuz qui aurait vécu au xiv e siècle. La légende de 
la fille du commandant de Grosswardein a été traitée 
parLeconte de Lisle et la scène placée en Espagne -. 
Mais il y aurait des réserves à faire sur la partie 
consacrée à la Rose en Orient. Si, au point de vue 
de la culture, M. Joreta utilisé avec fruit les rensei- 
gnements fournis par Ibn el Baïtâr et Ibn el'Awâm, 
il est loin d'avoir été aussi heureux en ce qui con- 
cerne la littérature. Il semblerait, à l'en croire, abs- 
traction faite des légendes d'origine suspecte qui 
font naître la rose de la sueur du Prophète, que les 
Arabes auraient eu seulement connaissance de celte 
fleur, lors de la conquête de la Syrie sous le khalife 
'Omar. Cependant des poètes anté-islamiques, dans 
des passages dont on n'a pas jusqu'ici contesté l'au- 
thenticité, ont parlé de la rose et de sa couleur. 
Lépilhète ouard (rose, rouge foncé, et par suite, 
brun-rouge) est employée parllàrith ben Hillizah 3 ; 
un poète qui vécut à la fois au temps du paganisme 
et au temps du Prophète, El Hadirah, compare au 
rouge de la rose le sang- qui teint les pieds des che- 
vaux /( ; la même comparaison se trouve chez un de 
ses contemporains, Lebid °, et chez un poète plus 
ancien, Zohaïr 6 . Ce dernier emploie aussi une 



1. Il eût aussi fallu parler de la rose comme symbole (ouard) dans les 
confréries mystiques musulmanes, dont quelques-unes sont bien anté- 
rieures à la lin du moyen âge. 

2. La fille de l'Emyv [Poèmes barbares, Paris, 1872, in-8, p. loi). 

3. Mo'allaqah, v. 57. 

4. Diwdn, III, 12. 

5. Diwdn, XVIII, 10. 

6. Diwdn, v. 17. 



LA ROSE 357 

expression dérivée du mot ouard pour dépeindre 
les panaches rouge-sang- des litières s'éloignant 
dans les montagnes et emmenant les femmes de 
la tribu. Cette observation, bien entendu, n'a pas 
pour objet d'infirmer la thèse de l'origine persane 
de la rose», mais de montrer qu'elle fut connue 
des Arabes avant le milieu du premier siècle de 
l'hégire. 

C'est surtout à propos de la rose dans la littérature 
arabe, que M. Joret s'est montré incomplet et cette 
partie de son livre devra être remaniée. Il serait 
injuste de lui reprocher de n'avoir pas connu les 
pièces de vers qui n'ont pas été traduites jusqu'ici 
dans une langue européenne 2. Mais il existe des 
traductions de poésies arabes qui lui auraient fourni 
de nombreux exemples ; j'en citerai quelques-uns 



1. Déjà El Djaouàliqi (Mo'rrab, éd. Sachau, p. 151), citait l'opinion 
d'après laquelle le mot ouard, rose, n'était pas d'origine arabe. 

2. La Chrestomathia arabica de Kosegarten (Leipzig, 1828, in-8) ren- 
ferme sur ce sujet un certain nombre de petites pièces dignes de l'Antho- 
logie grecque. Ainsi, p. 170, les vers d'El Khàlidi sur la rose qohàbi (variété 
non citée par M. Joret) : 

« C'est une rose qohàbi du parterre, ornée de beauté de deux sortes. 
Son extérieur est une enveloppe de rubis, son intérieur est d'or pur. 

« On dirait ma joue sur celle de mon amie, quand nous nous unissons 
le matin de la séparation ». 

P. 169, vers d'un anonyme : 

« On dirait les rosiers du parterre, quand ils commencent à porter des 
fleurs et qu'ils sont secoués par les vents du nord et la brise. 

« Sont des émeraudes formées de rameaux agités, montrant des soleils 
de rubis incrustés d'or ». 

Vers d'un autre anonyme sur la rose et le narcisse : 

« Dans une réunion, le narcisse s'est trouvé en face de la rose dont la 
beauté inspire celui qui le décrit. 

« La joue de l'une a rougi de pudeur devant le regard de l'autre, et 
l'œil de celui-ci a été stupéfait de la beauté de celle-là ! 

P. 171, vers d'El Mozhaffer l'aveugle sur l'églantine blanche : 

« C'est une fleur dont la couleur est surprenante ; blanche avec du jaune 
triste. 

« On dirait le disque d'une pièce d'argent, au milieu duquel serait un 
point d'or ». 



358 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

pris au hasard dans Y Anthologie de Grangeret de la 
Grange '. 

N° xi, p. 51, vers tirés d'une pièce de Khalil ben 
Eibek es Safadi : 

« L'éclat de son front virginal me sert de flambeau ; 
ses joues sont le parterre où je cueille mes roses ; 
son haleine est le vin dont je m'enivre. » 

N° xxxv, p. 69, énigme sur l'églantine [nesriri) 2 , 

Quelle est la chose qui exhale une odeur exquise, 
dont le nom, quand on y fait une faute d'orthographe 
donne un mois de l'année (tichriri). Supprime les 
deux cinquièmes de ce mot, tu les trouveras alors 
au ciel et au nombre des oiseaux (nasr, aigle, nom 
d'une constellation). La première et la dernière lettre 
sont pareilles (nesriri) et ma conscience m'ordonne 
de garder le reste (ser\r\ secret). 

P. 77. Jouis de la rose ; son existence est de peu 
de durée ; quitte-la avec des caresses, des baisers 
et des larmes, comme on quitte un ami qu'on ne 
doit revoir qu'au bout d'une année. 
Ibid. : 

Le printemps et la rose sont arrivés et la nuit et 
le jour sont égaux. Ne cesse point de cueillir la rose, 
jouis-en et souviens-toi que la saison des roses n'est 
qu'un prêt. 



1. Paris, 1828, in 8. L'Anthologie arabe d'IIunibert (Genève, 1819), 
in-8, aurait pu aussi fournir à M. Joret la traduction d'un certain nombre 
de vers arabes sur la rose. 

2. Cette pièce, ainsi que les deux suivantes, est extraite de la Ha/bat 
el Komaït, d'En Naouàdji, publiée ensuite au Qaire en 1299 hég., in-8 [On 
trouvera aussi un certain nombre de pièces consacrées à la rose dans le 
Hoxnel Mohàdharah d'Es Soyouti, Le Qaire, s. d., 2 v. in-4, t. II, p. 217- 
22i : ibn Hatljlab, Soukkerddn es Soltân, en marge d'El Amili, Kitàb el 
Mikhlah. Le Qaire, in-4, 1817, p. 235-252 ; Mille et une nuits, éd. de 
Beyroul, t. IV, p. 393-394]. 



LA ROSE 



:!:,<» 



P. 177-188 * : 

Au matin, lorsque je vois la rose me présenter, en 
s'entrouvrant, une bouche merveille, elle me fait 
souvenir des baisers que se donnent les amants à 
l'heure de leurs tendres caresses. Le matin passe, 
je trouve la rose changée en une joue au milieu de 
laquelle le soleil a fait impression. 

On peut encore citer une pièce d'Ibn er Roumi sur 
la couleur des roses 2 . 

Les extraits des auteurs persans sont plus nom- 
breux 3 ; il y aurait cependant à y ajouter, même 
parmi les auteurs qui ont été traduits. Ainsi, par 
exemple, ces vers de Behichti Emeli : 

Ta joue rosée, ô cyprès qui marche, est une rose qu'on a 
apportée des jardins du Paradis. 

Cherif Eddin Râmi, qui cite le distique 4 , 
remarque qu'en persan, le mot arabe (oiiard) était 
employé par métaphore pour désigner le visage. 

La rose joue encore un grand rôle dans la littéra- 
ture djaghataï ou turke orientale. Ainsi c'est à cette 
fleur qu'est comparée l'œuvre de Mir Ali Ghir Nevâï, 
le plus grand poète djag-hataï, dans une pièce de vers 
qui se trouve en tête de YAbouchka, dictionnaire 
spécial des œuvres du poète : 

« Mes pas m'ont conduit vers un jardin dont je 
me suis mis à contempler les merveilles ; ses roses 



l.Ces vers sont cités d'après les Analectes sur l'histoire et la littéra- 
ture des Arabes d'Espagne, d'EI Maqqari. 

2. Voir plus haut : Une élégie amoureuse, p. 188. 

3. C'était ici l'occasion de remarquer que le nom île la rose en persan 
(go'ul) a fourni le terme de blason qui désigne la couleur rouge (gueule). 

4. Anis el 'Ochchdq, trad. Cl. Huart, Paris, 1875, in-8, ch. vi 
p. 37. 



360 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

avaient un éclat et un parfum tout particuliers ; ses 
rossignols faisaient entendre des mélodies incon- 
nues ; ses cyprès s'élançaient majestueusement dans 
les airs ; ses palmiers aux fruits savoureux char- 
maient par leur beauté ; sa verdure resplendissait 
de fraîcheur et de vie ; ses tulipes, marquées d'un 
fer rouge, semblaient ravies en extase : à celte vue, 
l'oiseau de mon âme s'éprit de ses roses comme le 
rossignol... c'était le jardin de Mir Ali Cliir 
Nevàï '. 

On peut regretter que M. Joret n'ait pas toujours 
été heureux dans le choix des traductions qu'il cite. 
Au lieu de se servir pour les mémoires du sultan 
Baber, le fondateur de l'empire moghol dans l'Inde, 
d'un passage de Ritler (p. 151, note 2), il était plus 
naturel do consulter l'excellente traduction de 
M. Pavot de Courteille 2 faite sur le texte original 
djaghataï, et non sur une version persane comme 
celle de Leydcn et d'Erskine, à laquelle Ritter a eu 
recours. 

Le livre se termine par une bibliographie des 
ouvrages exclusivement consacrés à la rose ; un 
spécialiste trouverait sans doute à la compléter ; je 
n'ai à y ajouter que les trois monographies sui- 
vantes : 

Andrews, Monography of the genus rosa, Londres, 
1787, in-4. 

Britard, Manuel complet de Vamateur de roses, 
leur monographie, leur culture, Paris, 1836, in-18. 



1. Trad. Pavet île Courteille, Dictionnaire turk-oriental, Paris, 1870, 
in-8 ; Préface, p. ix. 

2. Mémoires de Baber, Paris, 1871, 2 v., in-8. 



LA ROSE 361 

.lui lien, La rose {Travaux de V Académie impé- 
riale de Reims, t. XXXVI. 1863). 

***, Dictionnaire des roses ou guide général du 
rosiériste, Bruxelles, 1885, 2 v. in-8, 2 v. in-i 2. 

Verguéra. Bibliographie de la rose, Madrid, 1892. 

Tout compte fait, et malgré les observations qui 
précèdent et qui portent sur des points avec les- 
quels M. Joret n'était pas familier, ce volume sur la 
Rose est une excellente monographie qui mérite 
d'être proposée comme modèle aux travaux de ce 
genre. L'auteur a rempli toutes les parties du pro- 
gramme trop restreint qiril s'était tracé ; grâce aux 
citations des poètes qu'il a recueillies et qu'il aurait 
pu augmenter, il a donné à son livre, outre une 
valeur scientifique, une allure littéraire qui en 
accroît l'intérêt. On doit le féliciter d'avoir compris 
que la science, surtout celle du folk-lore. n'a rien à 
gagner à se montrer rébarbative et qu'elle peut, sans 
sacrifier l'exactitude, faire preuve de goût en 
accueillant les éléments littéraires. 






XXV 

UN RECUEIL DE CONTES DE L'AUSTRALASIE » 

(T. J. Bezemer. Volksdichtung ans Indonésien, La Haye, 1904, 
in-8. 

L'ouvrage publié par M. Bezemer contient la 
collection la plus complète qui ait été mise jusqu'ici 
à la portée des folk-loristes pour ce qui regarde la 
littérature des contes de l'Australasie, depuis la 
Malaisie jusqu'à la Nouvelle Guinée" 2 . Les traditions 
mythiques, les fables, les récits populaires, les 
énigmes de Java, de Sunda, de Bali, des Malais de 
Bornéo, des Bataks de Serawak, des Sanghir, des 
Minhasa, des Orang-Sekah, des Holontalo, des To- 
Radja, de Bougi, de Makassar, de Galelar, etc. y 
sont représentés et nous fournissent les spécimens 
les plus variés de la littérature populaires, en 
grande partie traduits, souvent par l'auteur lui- 
même, de collections presque inabordables, comme 
les Medederlingen vanweye het Nederlandsche 

1. Revue des Traditions populaires, janvier 1905. 

2. L'auteur s'est tenu sur le domaine hollandais. En y joignant les récits 
des Tagals des Philippines, son livre eût été complet pour toute cette 
région. 

3. Quelques-unes, il est vrai, nous étaient connues, mais souvent 
d'une façon abrégée par les traductions françaises fournies par L. de 
Backer, L'archipel Indien, Paris, 1874, in-8. J'en ai reproduit plusieurs 
dans mes (Montes et légendes de l'Extrême-Orient. Ainsi, Bezemer, Pour- 
quoi il y a une nouvelle lune, p. 178-179 ; contes et légendes n" 183 : 
La lune, le serpent et le bouvier ; Bezemer, p. 34-37, L'origine de l'écri- 
ture javanaise; contes et légendes n» 149, Les aventures d'Adji-Saka; 
Bezemer, p. 272 274, La légende de la descendance de la race royale de 
Bolaang-Mongondau; contes et légendes n» 1G5, Origine de la popula- 
tion de Bolaang ; Bezemer, p. 304-305, Le singe et l'oiseau Wéris : contes 
et légendes no 171, La vengeance du Héron; Bezemer, p. 311-313, Le 
singe et la tortue ; contes et légendes n 11 98, La tortue et le singe (d'après 
Kern). 



UN RECUEIL DE CONTES DE l'aUSTRALASIE 363 

Zendelinggenootschap te Rotterdam; les Bijdragen 
tôt de Taal, Land en Volkenkunde van Ned.-Indié\ 
la Tijdschrift voor de Taal-Land en Volkenkunde 
van Ned.-Indiè'. 

Dans ces contes qui ont subi l'empreinte des 
civilisations étrangères, quand ils ne leur ont pas 
été empruntés, on retrouve les vieilles traditions 
indigènes ; ainsi, dans la légende javanaise, 
les neuf Kasôngô (p. 27), le fait de considérer le 
riz comme une personnalité humaine (cf. les 
remarques, p. 417). Le culte des âmes dans le mois 
qui leur est consacré et qui porte à Java le nom 
arabe de Rouah (altération de arouàh, les âmes) 
est bien antérieur à l'introduction de l'hindou- 
isme et de l'islam (cf. remarques, p. 419-420). 

En général, ces récits portent la marque bien 
caractérisée d'une influence musulmane. Les Malais, 
qui l'avaient reçue de l'Ouest (la Perse, l'Inde et 
peut-être aussi l'Arabie) la portèrent à leur tour 
vers l'Est. C'est ainsi qu'on retrouve des versions 
altérées des contes musulmans chez les populations 
restées païennes comme les Bataks et. les Dayaks. 
Quelquefois, en outre, l'exactitude des détails 
semble indiquer qu'il y a un emprunt à un texte 
écrit. Ainsi (p. 24) la légende de Nabi Isa (le 
prophète Jésus) est bien connue par les auteurs 
arabes ; c'est l'histoire de Jésus, Vhomme au pain 
et tes trois voleurs 1 ; le prophète égorge et mange 
un chevreau, puis il lui rend la vie 2 . Pareille chose 

1. Cf. mes Contes et légendes arabes, n* 237, et les sources, Revue des 
Traditions populaires, t. XIV, p. 438. 

2. Ce trait est attribué à Jésus par Eth Tha'alibi, Qisas el Anbyd (Le 
Qaire, 1898, hég., in -8), p. 347-348, qui a sans doute été la source 



364 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

arrive avec une vache ; enfin, il fait trois tas de 
sable qu'il change en or ; le troisième est pour celui 
qui a mangé le troisième pain 1 . Deux Bédouins 
(sic) veulent enlever ces tas au disciple; puis ils 
s'entendent pour se les partager entre eux trois, et 
envoient le compagnon de Jésus acheter des vivres ; il 
les empoisonne et est assassiné par eux ; alors le pro- 
phète revient avec ses disciples et leur raconte toute 
l'aventure. Une autre légende javanaise, V Epouse 
infidèle (p. 83-86) est également empruntée à l'arabe 2 . 

directe de la légende javanaise. Il est curieux cependant de la retrouver 
chez les Bretons et les Scandinaves païens. Ainsi, dans ÏHistoria Brito- 
num attribuée à Nennius, on lit que saint Germain étant venu dans la 
Grande-Bretagne, reçut, avec ses compagnons, l'hospitalité chez un serf 
du tyran Beule, qui n'ayant qu'une vache et qu'un veau, tua ce dernier, 
le fit cuire et le servit. Saint Germain recommanda aux siens de ne pas 
briser les os et, le lendemain, on vit le veau revenu à la vie auprès de sa 
mère (San Marte [Scbulz], Nennius und Gildas, Berlin, 1S44, in- 8, p. 48- 
49). Saint Germain est remplacé par Thor dans la Saga Scandinave. Dans 
le voyage qu'il fait dans l'Enceinte extérieure, il emmène l'Ase Loki et ses 
propres boucs. Vers le soir, ils viennent chez un manant et obtiennent un 
gîte pour la nuit. Puis, le soir, Thôr prit ses boucs et les abattit tous les 
deux ; après cela, ils lurent écorchés et mis dans la marmite. Quand tout 
fut cuit. Thôr s'assit pour souper, ainsi que ses compagnons. Thôr invita 
le manant, sa femme et leurs enfants à partager ce repas avec lui ; le fils 
du manant se nommait Thi;ïlfi et sa fille Ruskva. Thôr mit alors les peaux 
de bouc à quelque distance du feu et dit que le manant et ceux de sa 
maison devaient jeter les os sur ces peaux. Thiàlfi, le fils du manant, tint 
l'os de la cuisse d'un des boucs, le perça avec le couteau et pénétra jus- 
qu'à la moelle. Thôr passa la nuit là, et au crépuscule, avant le jour, il se 
leva et s'habilla, prit le marteau Miôlnir, le souleva en l'air et consacra 
les peaux de boucs. Aussitôt les boucs se levèrent, mais l'un d'eux se 
trouva boiteux à une jambe de derrière. Thôr s'en aperçut, et déclara que 
le manant, ou quelqu'un de sa maison, n'avait pas usé avec précaution 
des os des boucs, qu'il reconnaissait que l'os de la cuisse avait été brisé. 
Bergmann, La fascination de Gnlfi {Gylfar Ginning), Strasbourg, 1861, 
in-8, | 44, p. 116-117 [Cf. aussi Macdowal, Âsgardand the Gods, Londres, 
1887, in-8, p. 129-130]. Une légende kabyle raconte une aventure sem- 
blable du marabout 'Ali Ou Mousa, fondateur d'une zaouyah chez les Maatka 
(Devaux, Les Kabaïles du Jurjura, Paris, in-12, p 325-326) [Cf. aussi 
l'aventure de Pélops et mes notes dans les Dictons attribués à Sidi Ahmed 
ben Yousof, Paris, 1890, in-8, p. 88-89]. 

1. Cf. cette tradition altérée, pour expliquer l'origine des champignons, 
dans un conte tchèque, ap. Zôre.r, Oesterreichisches Sagen-und Mdrchen- 
buch, Vienne, s. d., in-8, p. 181. 

2. Cf. mes Contes et légendes arabes, n° 287. Revue des Traditions popu- 
laires, t. XV, p. 631 et les notes. 



I \ RECUEIL DE (JUNTES DE l'aUSTRALASIE 365 

Les contes relatifs à Djoha ont pénétre jusque 
dans l'Australasie chez les Bataks (cf. p. 196-204). 
II y est appelé Djonaha ce qui indique la prove- 
nance arabe el les Bataks racontent de lui un 
trait que nous trouvons, à part des modifications 
locales, dans le recueil berbère de Mouliéras 1 . Il l'ait 
croire que, grâce à un auxiliaire surnaturel (une 
sarbacane enchantée) il avertit sa mère de préparer 
un festin avec les oiseaux tués par cette arme qu'il 
cède ensuite comme paiement d'une dette. La fin de 
l'histoire (le serment sur le poulet) parait empruntée 
aux coutumes locales. — Dans un autre récit, Djonaha 
fait périr tous les gens de son village en leur faisant 
accroire qu'ils pourront aller comme lui dans le 
monde souterrain et en rapporter des richesses 2 . 
Mais on trouve une moralité qui n'existe pas ailleurs; 
en punition de ses méfaits, Djonaha est dévoré par 
un tigre. 

A côté de ces contes, visiblement d'inspiration 
musulmane, il en est d'autres où la mention de 
l'islam apparaît comme accidentelle; elle indique 
seulement que le conte, d'origine étrangère, a été 
apporté par des gens professant cette religion. Tel 
est chez les Sangir, au nombre des Célèbes, celui du 



1. Les fourberies de Si Djoh'a, Paris, 1902, in-12, n° 48, Le lièvre de. 
Si Djoh'a. p. 143-148. Le conte batak diffère sur plusieurs points des ver- 
sions musulmanes : arabe d'Algérie (Allaoua ben Yahya, Recueil de thèmes 
et de versions, Mostaganem, 1890, in-8, n° cviu), berbère (Mouliéras, op. 
lu ml. ) et afghan (Thornburn, Bannu or one afghan fronder). Sur les autres 
versions, cf. mon Introduction aux fourberies de Si Djoh'a, p. 76-77, 
note 2. 

2. Ce trait manque dans les diverses recensions des aventures de Si 
Djoh'a, mais il existe dans un grand nombre de contes occidentaux. Cf. 
les rapprochements cités par Cosquin (Contes populaires de Lorraine, 
Paris., 2 v. in-8, s. d. René et son Seigneur, t. I, p. 113-120 ; t. II, p. 354- 
355]. 



:$(')(') MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

Prophète Mohammed et de la pauvre femme (p. 254- 
256), où un enfant trouve la solution d'une diffi- 
culté, en faisant payer l'odeur par la vue. Cette anec- 
dote est répandue dans tout le monde occidental, 
depuis la version citée par Plutarque, dans la Vie 
de Dèmètrios (p. 57), jusqu'à celle du Democritus 
ridens. Il est à remarquer que celles qu'on rencontre 
dans l'Extrême-Orient: Inde, Chine et Japon, diffè- 
rent de celle des Sangir, plus que les versions 
occidentales l . 

D'autres contes ont été importés par les Musul- 
mans, encore que le fonds soit indien. Ainsi chez 
les Javanais, celui du Crocodile ingrat où plusieurs 
prophètes sont invoqués 2 . Le récit présente de 
nombreuses modifications et semble un thème sur 
lequel s'exerce à son aise le talent du conteur 3 . Le 
crocodile, écrasé sous un arbre, est délivré et trans- 
porté par un buffle jusque dans le fleuve où il doit 
dévorer la bosse de son sauveur. Des arbitres sont 
pris; une écuelle faite de feuilles de pisang-, un 
panier à riz déchiré et une vieille natte. Tous ces 
objets, entraînés par le courant du fleuve, déclarent 

1. [Cf. pour ce conte et ses rapprochements, D'Ancona, Le fonti del 
Novellino ap. Studj dicritica et storia litteraria, Bologne, 1880, in-12 el 
nies Contes et Légendes de la Grèce ancienne, no 18, Le paiement de 
même nature, Bévue des Traditions populaires, t. XVI, p. 635-636]. 

2. Cf. pour l'histoire de cette fable, nies Nouveaux contes berbères, 
Paris, 1897, in-18, notes, p. 191-192; Kenneth Mac Kenzie, An italiun 
fable, Chicago, 1904, in-8 et le compte rendu que j'en ai donné : Revue 
des Traditions populaires, juillet 1904, p. 119. 

3. On en trouve une version beaucoup plus simple chez les Minliasa, 
au nord de la Grande Célèbe {Le chasseur des sangliers et le grand Ser- 
pent, p. 293-296 r Le chasseur qui a délivré un serpent écrasé sous une 
masse de pierres et de sable, va être dévoré par lui après avoir abandonné 
ses cinq chiens. 11 est condamné par l'arbre laicsa, par la vache (sauvage), 
les mêmes animaux que dans la fable de La Fontaine (1. X, lab. 2, L'homme 
et la couleuvre), mais un singe le tire d'affaire en faisant remettre le ser- 
pent dans la même position pour mieux juger. 



UN RECUEIL DE CONTES DE L*AUSTRALASIE 367 

que l'injustice et l'ingratitude régnent dans ce 
inonde. Le buffle n'est sauvé que par l'intervention 
du Kidang (sorte de chevreuil), qui, sur les 
supplications de son ami, le Kantjil (mosclius 
javanicus), vient près du fleuve, est accepté comme 
dernier arbitre et demande, pour se mettre à même 
de rendre un jugement impartial, que le crocodile 
se replace dans la position d'où il a été tiré par le 
taureau... Sous cette forme, le conte paraît présenter 
la plus ancienne donnée ; il n'y est pas fait allusion 
à l'ingratitude de l'homme qui est une addition 
postérieure, introduite pour donner plus de piquant 
à la controverse en montrant un ingrat se plaignant 
du manque de reconnaissance. 

On peut encore ranger dans cette catégorie le 
conte javanais (Le Kantjil et le tigre royal, p. 87- 
89) dans lequel le Kantjil échappe au tigre en lui 
faisant croire qu'il est chargé d'éventer la bouillie 
du roi Salomon. Il est sans doute d'origine indigène, 
mais l'influence musulmane se fait sentir dans la 
substitution du roi Salomon à une divinité, soit 
nationale, soit peut-être indoue. Je n'ai d'ailleurs 
pas retrouvé ce conte dans les innombrables 
lég-endes dont Salomon est le héros chez les Musul- 
mans. 

Le nom de Salomon permet aussi de reconnaître 
une influence musulmane dans un conte du Sang-ir, 
dialecte mongondau {Une nouvelle énigme de Sam- 
son, p. 267-272) dont quelques traits se rencontrent 
dans tous les récits de ce genre. Une princesse 
déclare qu'elle n'épousera que celui qui devinera ses 
énigmes et lui en posera auxquelles elle ne pourra 



iitkS MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

trouver de solution ; les prétendants qui échoue- 
ront seront mis à mort. Un prince Salmon (Salomon) 
et son serviteur Louis (sic) se décident à aller la 
trouver. La mère du prince empoisonne le cheval qui 
devait les porter : deux corneilles mangent de cette 
chair et meurent. Les habitants du hameau où les 
voyageurs passent la nuit leur volent les corneilles, 
les mangent et périssent aussi. Salomon pose comme 
énigme : Un mort a tué deux vivants et deux morts 
ont tué quarante vivants. La princesse essaie de 
corrompre Louis pour avoir le mot de l'énigme ; 
elle ne réussit qu'à compromettre quatre de ses 
femmes et elle-même, forcées d'abandonner leur 
sarong et leur argent aux mains du prince. Quand 
il va être pendu, car le secret finit par être surpris, 
il n'a qu'à rappeler les tentatives dont il a été 
l'objet et les suites qu'elles ont eues pour obtenir 
sa grâce et épouser la princesse. 

A côté de ces contes, il en est d'autres qui existent 
dans la littérature indienne et la littérature musul- 
mane (sans parler des autres littératures) sans 
qu'il soit possible de déterminer à laquelle ils ont 
été empruntés. 

Ainsi, dans le district de Galela, dans l'île de 
Djailolo, à l'est des Gélèbes, le conte des Oiseaux qui 
se choisissent un roi (p. 388-389) met en scène l'habi- 
leté du colibri, qui, se plaçant sur le dos de l'oi- 
seau-rhinocéros, parvient plus haut que lui et se fait 
proclamer roi par les oiseaux. C'est un thème qu'on 
rencontre dans les littératures les plus diverses : 
dans les fables ésopiques, au Montferrat, en Gas- 
cogne, chez les Vendes des bords de la Sprée, chez 



UN RECUEIL DE CONTES DE l'aUSTRALASIE 369 

les Kabyles *. Dans un récit du Minhasa (la pauvre 
veuve et ses enfants, p. 309-310), nous rencontrons 
un épisode très écourté, mais bien reconnaissable, 
d'un conte très répandu en Orient et en Afrique : 
deux frères mangent la tête et le cœur d'un oiseau 
qu'un prince s'était réservés ; l'un d'eux devient roi, 
l'autre reçoit la bénédiction, c'est-à-dire trouve en 
s'éveillant de l'argent sous sa tête -. 

11 est probable que c'est l'Inde qui a fourni le 
conte qui sert de cadre au Souka Saptati et qui, 
avec une légère addition au début, devient le conte 
malais de Radja Bayang {Le Roi des Perroquets, 
p. 137-140). Nous savons que le Touti-Nameh existe 
en malais sous le nom de Hikayat Bayàn 3 , et aussi 
sous celui d'Histoire du perroquet prudent '', ou 
sous celui des Contes du perroquet J . 11 est à remar- 
quer que l'histoire qui sert de cadre se trouve éga- 
lement isolée dans un conte sicilienavec un dénoue- 



1. Cf. mes Nouveaux contes berbères, note p. 197; aux rapprochements 
indiqués, il faut ajouter un conte tchèque dont le roitelet est le héros. 
Cf. Zôhrer, Oesterreichische Sagen und Màrchenbuch, p. 180. 

2. Cf. les variantes de l'Inde, du Pendjab, d'Allemagne, des Saxons 
de Transilvanie, de Sibérie, des Chell.ias du Tazeroualt, des Syriens, des 
Slaves du Sud, d'Italie, de la Haute-Bretagne, de l'Egypte arabe, des Kal- 
inouks, dans les notes de mes Contes populaires berbères, Paris, 1884, et 
de mes Nouveaux contes berbères, p. 219-22o, L'oiseau merveilleux et 
le Juif. 

'■'y. Jacquet, Mélanges malais, javanais et polynésiens, part, n, Biblio- 
thèque malaie, Journal asiatique, février 1832, p. 312. 

4. Jacquet, Nouvelles additions au mémoire intitulé Bibliothèque ma- 
laie, Journal asiatique, janvier 1833, p. 69. 

5. Cf. Marsden, Dictionnaire nialai s. v. nouri. M. Brande a analysé 
les divers contes de la rédaction malaie du Livre du perroquet dans la 
Tijdschrift voor Indische Taal-Land-en Volkenkunde de Batavia, t. XL1. 
Pour la version sanscrite, cf. la traduction des deux recensions par Schmidt, 
Die Sukasaptati (Textus ornatior), Stuttgart, 1899, in-8 ; Die Çuka Saptati 
(textus simplicitor), Kiel, 1894, in-8 [et Haie Wortham, The enchanled 
Parrot, Londres, 1911J pour les versions persanes, The Tootee-Nameh, 
Calcutta, 1782, in-8 ; The Tooti-Nameh, Londres, 1801, in-8; Touti-Na- 
meh. lithographie àfebriz, 1309 hég., in-4 ; Mme Marie d'Heur (M" Collin 
de Plancy), Les Trente-cinq contes d'un perroquet, Paris, 1826, in-8 ; lken, 

24 



370 MKLA.NC.ES AFRICAINS Et ORIENTAUX 

ment différent : Le perroquet conteur l . Le conte 
bien connu, la dispute des sauveteurs, existe dans 
les îles Sangir {Les trois princes, p. 255-260)- ; un 
charpentier, un forgeron et un chasseur à la sarba- 
cane sedisputent la main d'une princesse quechacun 
pour sa part a contribué à sauver d'un garouda, 
mais la conclusion diffère de celle des autres 
versions ; ils doivent vivre avec la princesse comme 
frères et sœur, la protéger et la nourrir sans 
qu'aucun l'épouse sous peine de mort. 

La provenance indienne est moins douteuse dans 
la légendejavanaise des femmes-cygnes 3 . Kjaj Agang 
épouse une nymphe du ciel, Dewi Nawang Walang, 
après avoir caché ses vêtements pendant qu'elle se 
baigne dans un puits {Le vêtement magique disparu, 
p. 46-50); quand elle les retrouve par la faute de son 
mari, elle s'envole de nouveau dans le ciel. Il en est 
de même de la légende : L'origine de V écriture java- 
naise (p. 34-37) dont le héros Adji-Soko (Soko Gaka) 
personnifie la colonisation indienne. Faut-il y joindre 
aussi le conte minhasa, Le papillon et les dix singes 
(p. 293) dans lequel, une lutte s'étant engagée, les 

Touti-Xamck von Nekhchebïs, Stuttgart, 1822, in-8 : Faivy taies of a 
Parrot, Londres, in-4, s. d. ; Clouston, Flowers from a Persian Gavden, 
Londres, 1890, in-8. p. 121-182; pour les versions turkes : Touti Nameh, 
texte tu rk, Boulaq, 1264 hég., in-4 ; Das Papageienbuch, tr. Rosen, Leipzig, 
1859, 2 v. in-12: id. tr. Wickerhauser, Leipzig, 1858, in-S. Version hin- 
douslanie de Seyid Haïdar Bakhchi, trad. en anglais par G. Christ : The 
Tota-Kakani, Londres, 1875, in-8. Cf. sur ce cycle, Pertsch, Ueber Na- 
chschabïs Papageienbuch, Zeitschrift der deutschen morgenlàndi&chen 
Gesellschaft,. 

1. Marc Monnier, Les contes populaires en Italie, Paris, 1880, in-18 jés., 
p. G;J. l'our d'autres parallèles, cf. Clouston, Popular taies, Edimbourg, 
1887, 2 v. in-8, t. II, p. 196-211. 

2. Cf. sur ce conte Benfey. Kleinere Schriflen sur Màrchenforschung , 
éd. Bezzenberger, Berlin, 1894, in-8, p. 94-156. 

3. Cf. Charencey, Le Folk-lore dans les deux mondes, Paris, 1894, 
in-8, p. 308-331 : Clouston, Popular taies, t. 1, p. 182-191. 



UN RECUEIL DE CONTES DE L AUSTRALASIE •>/ 1 

singes s'assomment mutuellement en voulant tuer le 
papillon qui se pose successivement sur chacun 
d'eux? — Ou encore, toujours chez les Minhasa, le 
singe et le crocodile (p. 287)? Le singe dont la patte 
a été saisie par un crocodile lui fait croire qu'il ne 
tient qu'un morceau de bois et lui échappe de cette 
façon. De même, dans un conte malais, Le pelanduk 
elle crocodile (p. 157-158) ce dernier est dupé de 
la même façon et lâche la patte du pelanduk pour 
un roseau. On reconnaît là un trait des aventures 
du renard. Est-ce à l'Inde, ou peut-être à la Chine, 
qu'il faut rattacher le début d'un conte des iles 
Sangïr, La sœur des 99 frères (p. 262-266) rappe- 
lant la légende des mille enfants 1 tandis que le reste 
du récit est une variante des Deux sœurs jalouses 
de leur cadette. 

Enfin, il y a lieu de signaler plusieurs contes qui 
font partie du domaine de l'ancien monde ; l'un à 
Makassar, les Hollandais subtils (p. 380) nous 
montre les Hollandais s'employant pour s'appro- 
prier un terrain, les mêmes ruses que Didon et les 
Phéniciens en Afrique, Yermak Timoféiev et les 
Russes en Sibérie, etc." 2 ; un pfennig est substitue 
à la peau de bœuf traditionnelle, mais le procédé est 
identique. 

Un autre est le conte du Mort reconnaissant que 
nous retrouvons aussi bien chez les Grecs que chez 
les Berbères 3 ; c'est le conte de Holontalo, dans les 



1. Cf. Beals, Travels of Fa-hiau, Londres, 1889, in-8, p. 97-99. 

2. Cf. Bévue des Traditions populaires, passim. 

3. Cf. une version berbère qui offre des rapprochements, niais qui 
parait altérée dans Mouliéras, Légendes et contes merveilleux de la Grande 
Kabj/lie, fe partie, fasc. V, Paris, 1896, in-8, eonte LX, Ali Demmou, le 



372 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

Moluques, les Bracelets tfor. Sur le conseil de son 
père, le fils d'un orfèvre a enseveli un mort privé de 
sépulture à cause de dettes qui sont acquittées par 
le jeune homme. Celui-ci recommence dans un 
second voyage, ce qui lui permet de rendre à un 
olougia (prince) la fille qui lui a été enlevée par les 
pirates et que le héros finit par épouser. Il est à 
remarquer que dans ce conte, les créanciers impi- 
toyables sont appelés Croyants (Musulmans?) Il finit 
par un trait sauvag-e : Tandis que le jeune homme 
ramenait la princesse à son père, il a été jeté à 
l'eau par l'ancien fiancé de la jeune fille. Il est sauvé 
par deux inconnus à condition de partager avec eux 
ce qui lui serait donné. Quand un fils lui est né, ils 
viennent réclamer l'exécution de sa promesse : il 
partage l'enfant en deux et le leur donne; ils dispa- 
raissent aussitôt. Il est probable que, dans la version 
primitive, ces deux personnages devaient être les 
deux morts à qui il avait donné la sépulture, qui 
lui avaient sauvé la vie, avaient voulu mettre à 
l'épreuve sa fidélité à sa parole et qui disparaissent 
au moment où il va s'acquitter. 

Un autre conte d'origine javanaise, VAplanisseur 
de montagnes (p. 5-6), est curieux en ce qu'il ren- 
ferme un trait qui, sauf une exception *, appartient 
uniquement à la mythologie ou au folk-lore des 
peuples Scandinaves ou germaniques. Pour empê- 



génie (/ni enlève les /lancées et la houri du Soleil. On sait que chez les 
Grecs, la version la plus ancienne est l'histoire de Simonide, devenue plus 
tard la fable de Simonide préservé par les dieux (La Fontaine, I, 14). 
1. En Gascogne : Le diable dupé (Bladé, Contes populaires de Gas- 
cogne, Paris, 1886, 3 v. pet. in-8, t. III, p. 221). Mais il y a eu proba- 
blement emprunt. 



UN RECUEIL DE CONTES DE l'aUSTRALASIE 373 

cher Raksasa (le Rahchasa de l'Inde) de terminer 
avant que le coq chante la tâche qu'il lui a imposée 
pour mériter la main de sa fille Djuwitô, à savoir 
d'entourer d'une mer le domaine de Mahaméru, le 
dieu de cet endroit, au moment où l'œuvre va être 
achevée dans les délais voulus, se met à piler du riz 
comme le font le matin les jeunes filles: le coq, 
trompé par le bruit auquel il est habitué, se met à 
chanter et Raksasa ayant échoué est changé en pierre 
pour mille fois mille ans. 

La forme la plus ancienne, quoique différente 
dans les détails, nous est fournie par le récit d'une 
aventure de Loki. « Après le premier établissement 
des Dieux, quand ils eurent élevé le Midg-ardr et 
construit le Vallhœll, il y vint un artisan qui leur 
offrit de leur bâtir, dans l'espace de trois semestres, 
une forteresse si excellente qu'on y serait en sûreté 
sans crainte des Bergrisar et des Hrimthusar, môme 
quand ils seraient déjà entrés dans le Midg-ardr ; il 
dema nda pour prix d'être mis en possession de Freyia; 
de plus il voulait avoir le soleil et la lune. Làrdessus 
les Ases allèrent délibérer et se consulter sur la réso- 
lution à prendre ; et l'on conclut ce marché avec 
l'artisan qu'il serait mis en possession de ce qu'il 
demandait, s'il parvenait à construire la forteresse 
dans l'espace d'un hiver. Mais si, le premier jour 
d'été, il restait encore quelque chose à faire à la 
forteresse, il perdrait le prix. Il devait, pour cet 
ouvrage, ne recevoir le secours de personne. Quand 
ils lui annoncèrent ces conditions, il les pria de lui 
permettre d'avoir l'aide de son cheval nommé Sval- 
difari, et Loki fut cause que cela lui fut accordé. Il 



374 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

commença dès le premier jour d'hiver à construire la 
forteresse; et pendant les nuits, il transporta les 
pierres sur son cheval ; et cela parut très étonnant 
aux Ases, que ce cheval pût porter d'aussi grands 
rochers et que ce cheval fît deux fois plus de beso- 
gne que l'artisan. Mais le marché entre eux avait 
été confirmé par des témoignages solides et par 
beaucoup de serments, parce que l'Iotne ne serait 
pas cru en sûreté auprès des Ases, s'il eût été sans 
garantie lorsque Thor serait rentré. Celui-ci était 
alors allé dans YAustervegr (la région d'Orient ) 
combattre \esTroll (démons). Lorsque l'hiver tira à 
sa fin, la construction de la forteresse fut vivement 
poussée, et celle-ci était déjà si haute et si solide 
qu'on ne pouvait pas l'attaquer. Et lorsqu'il n'y eut 
plus que trois jours jusqu'à l'été, le travail aux 
portes de la forteresse était déjà très avancé. Alors 
les Dieux s'assirent sur leurs sièges de jug-ement et 
cherchèrent conseil ; et chacun demanda àl'autre qui 
avait conseillé de marier Freyia dans le séjour des 
lotnes et d'endommager l'air et le ciel, de manière 
à enlever le soleil et la lune pour les donner aux 
lotnes et tous tombèrent d'accord que le conseil 
avait dû être donné par Loki, le fils de Lanfey ; ils le 
déclarèrent digne d'une mort misérable, s'il ne trou- 
vait pas moyen défaire perdre la rétribution à l'ar- 
tisan ; ils menacèrent Loki de lui courir sus. Lors- 
qu'il fut intimidé, il fit le serinent que, quoiqu'il lui 
en coûtât, il arrangerait la chose de manière que 
l'artisan paierait la rétribution. Et le soir même, 
lorsque l'artisan sortit chercher des pierres avec son 
cheval Svaldifari, voici que d'une forêt, une jument 



UN RECUEIL DE CONTES DE L AUS TRALASIE 375 

accourt vers le cheval et hennit vers lui. Quand l'é- 
talon reconnut que c'était une jument, il entra en 
rut, rompit le lien et courut vers la jument. Celle-ci 
rentra dans la foret et l'artisan courut après pour 
rattraper son cheval ; ces hennisseurs coururent toute 
la nuit; la construction chôma et le lendemain, il ne 
se fit pas autant de travail que cela s'était fait anté- 
rieurement. Et quand l'artisan vit que l'ouvrage ne 
serait pas achevé, il entra dans une rage d'Iotne ; 
lorsque les Dieux reconnurent pour certain que c'é- 
tait un géant des montagnes qui était venu chez eux, 
on n'eut aucun égard au serment , ; ils nommèrent 
Thor, et aussitôt celui-ci arriva et, tout de suite, le 
marteau Miœllnir s'élança dans l'air. Celui-ci lui paya 
la rétribution de l'ouvrage, mais non avec le soleil 
et la lune ; il lui refusa même d'habiter le séjour des 
Iotnes ; il le frappa d'un seul coup qui lui brisa le 
crâne en petits morceaux et l'envoya en bas, au-des- 
sous du Nilhel. Loki avait eu avec Svaldifari un tel 
rapprochement que, quelque temps après, il mit bas 
un poulain; c'était un petit étalon et il avait huit 
pieds, et c'est le meilleur cheval chez les Dieux et 
chez les hommes *. Voici ce qui se dit dans la Vision 
de la Louve (Voluspa, v. 122-129). 



1. Snorri, fils de Sturla, La fascination de Gui fi (Gylfa Ginning) trad. 
Bergmann, §42, p. 112-115 ; Wagner et Mac Doval, Asgards and the Gods, 
p. 266-269. H y est fait allusion dans un vers de la Petite Voluspa str. 
VI, v. I, Bergmann, Rig's Sprûche und dus Hyndlalied, Strasbourg, 1876, 
in-12, p. 162. Cf. aussi Bergmann, Alliceise's Sprùche, Thrymssagelied ; 
Strasbourg, 1876, in-12, p. 6-7 ; Bugge, Siudien ùber die Entstehung 
(1er nordischen Gôtler-und Heldensagen, Munich, 1889, in-8, p 272-276 ; 
Pineau, Les Vieux chants populaires Scandinaves, t. II, Paris, 1901, in-8, 
p. 59-60. Ce dernier cite (p. 60, note 2) les ouvrages suivants que je n'ai 
pu consulter: Simrock, Deutsche Mythologie, p. 67 ; L. Uhland, Dev 
Mythus von Thor, p. 95. 



376 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

Alors les grandeurs allèrent sur des sièges élevés ; 

Les Dieux très saints encor sur ceci discutèrent; 

Oui avait porté la désolation dans l'airentier, 

Et, à la racedTotne, fiancé la vierge d'Odin? 

Transgressés sont les serments, les promesses et les jurements; 

Toutes les fortes assurances qn'on avait fait intervenir ; 

Thôr seul obtient cela, enflé derag'e. 

Rarement il reste assis, quand il entend pareille chose 1 . 

Cette légende est extrêmement répandue en Alle- 
magne ; sous sa forme la plus ancienne, comme 
chez les Scandinaves et à Java, c'est une jeune fille 
qui doit être le prix de l'ouvrage ; tandis qu'en géné- 
ral, sous l'influence du christianisme, c'est une âme 
qui est en jeu. Le constructeur, dupé par une ruse, 
est le diable, comme dans la légende Scandinave, un 
Iotne, et, dans le conte javanais, un Raksasa, corres- 
pondant, malgré son rôle sympathique d'amoureux 
à un Rakchasa, c'est à dire à un démon et à un être 
malfaisant dans la mythologie indienne à laquelle 
son nom est emprunté. La forme la plus ancienne se 
retrouve en Allemagne dans un conte de Thuringe : 
sur la montagne de Gleich, près de Hildburghausen, 
un comte a construit un château ; mais, s'aper- 
cevant qu'il n'est pas assez fort pour résistera ses 
ennemis, il accepte l'offre du diable d'entourer en 
une nuit, avant le chant du coq, la montagne d'une 
triple muraille. En récompense, le diable recevra la 
fille unique du comte. Celui-ci, attristé d'avoir con- 
clu le marché, ne peut le cacher à sa fille; elle va 
trouver sa nourrice et lui raconte l'aventure. La 



1. Hergmann. Poèmes islandais tirés de VEdda de Samand, Paris, 
1838, in-8. p. 196 197; E. Du Méril, Le chant de la Sybille, ap. Histoire 
de la poésie Scandinave, Paris, 1839, in-8, p. 98 et note 3. 



IN RECUEIL DE CONTES DE LAUSTRA.LASIE 



37! 



vieille femme promet son aide et lorsque, dans la 
nuit, le démon et ses compagnons sont sur le point 
de finir leur œuvre, la nourrice va devant le poulail- 
ler, fait du bruit et le coq chante. Le diable dupé est 
oblig-é de se retirer 1 . 

On remarquera que, dans cette version, comme en 
javanais, le chant du coq, dont il n'est pas question 
en Scandinave, joue un rôle ; il en est de même dans 
les autres textes germaniques, qu'il s'agisse delà 
construction d'une maison, comme à Bisperode, 
dans le Brunswick 2, ou danslaHesse 3 d'une grange 
comme àGallemserde dans les Pays-Bas*, ou dans la 
Basse Saxes, ou à Minden, en Westphalies d'une 
chaussée comme à Seeburg en Thuringe 7 , à Paars- 
tein s et à Galenbeck dans la marche prussiennes; 
d'une écurie, comme à Schwerin 10 ; d'un moulin, 

1. Witzschel et Schraidt, Sagen, Sitlen und Gebraùche aus Thurin- 
gen, Vienne,H878, in-8, p. 56-57. 

-2. Voges, Sagen aus dem Lande Braunschweig, Brunswick, 1895, 
in-12, p. 93. 

3. Lyncker, Deutsche Sagen und Silten in hessischen Gauen, Cassel, 
1854, in-16, p. 22-23, Der Hahnhof et p. 24-25, Der Teufel als Baumeisler. 
Cf. aussi Bechstein, Die Sagen der lihôngebirges, Wûrzbourg, 1842, in-12, 
p. 260. 

4. Wolf, Niederlândische Sagen, Leipzig, 1843, in-8, p. 291-293. 

5. Schambach et Millier, Niederssechsische Sagen und Mserchen, G ôttin- 
gen, 1854, in-8, p. 152, Le diable architecte. Dans un compte rendu, 
d'ailleurs sommaire et peu bienveillant du livre de M. Bezemer par M. J. 
Hertel (Zeitschriftder deutschen morgenldndischen Gesellschaft, t. LVIII, 
1904, p. 492-493), ce dernier n'a trouvé à rapprocher de la légende java- 
naise qu'une tradition de Grossenhain en Saxe. 

6. Kuhn, Sagen, Gebraùche und Màrchen aus Wetspkalen, Leipzig, 
1859, 2 v. in-8, t. I, p. 248-249 et les notes. 

7. Sommer, Sagen, Mserchen und Gebraùche aus Sachsen und Thù- 
ringen, Halle, 1846, in-12, p. 52-53. Ici le ebant du coq n'a pas été pro- 
voqué, ce qui est un indice d'altération de la légende. 

8. A. Kuhn, Màrkische Sagen und Màrchen, Berlin, 1843, in-8, 
p. 210. 

9. A. Kuhn, Màrkische Sagen, p. 216-217. 

10. Bartsch, Sagen, Màrchen und Gebraùche aus Meklenburg. Vienne, 
1878, 2 v. in-8, t. I, p. 91 ; cf. aussi t. I, p. 92, La Grille du diable, à 
Weimar. 



378 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

comme sur le Ramberg 1 ; d'un pont, comme à 
Wenmung-en 2 ; d'une tour à Sang-erhausen 3 ; d'un 
canal, comme dans le comté de Mansfeld 4 . 

C'est sans doute par les Allemands que cette légende 
a été transportée en Poméranie, en Posnanie et en 
Livonie. Ainsi en Poméranie, le moulin de Oues- 
dow 5 , la digue du lac de Leeptow G et celle du lac 
de Manow 7 ; en Posnanie, le Schlossberg' 8 et le 
canal de Przykop 9 ; en Livonie: Comment la chute 
d'eau exista près de Goîdmgen il) ; la digue du diable à 
Dondangen u et à Klauenstein 12 ; la pierre du diable 
à Karstenbehm 13 ; la grotte du diable à Salisburg- 14 ; 
les pierres du diable à Marienburg- 15 ; le diable à Sar- 
khof 16 ; les ponts du diable à Oijn 17 ; le château du 
diable à Kiwidpse ls ; la pierre du diable près de S. 
Martens 19 . 



1. Grùssler, Sagen der Graffschaft Mansfeld, Eisleben, 1880, in-8, 
p. 104. 

2. Grùssler, op. land., p. 228. 

3. Grùssler, op. laud., p. 148. 

4. Grossier, op. laud., p. 59, version incomplète. 

5. 0. Knoop, Volkssagen, Erzàhlungen aus dem ôstlichen Hinterpom- 
mern, Posen, 1885, in-8, p. 98-99. Cf. aussi p. 75-76, La Pierre du 
diable à Bewersdorf. 

6. 0. Knoop, op. laud., p. 122-123. 

7. 0. Knoop, op. laud., p. 123. 

8. 0. Knoop, Sagen und Erzàhlungen aus der Provins Posen, Posen, 
1893, in-8, p. 270. 

9. 0. Knoop, op. laud., p. 93. 

10. Bienemann, Livlàndischen Sagenbuch, Revel, 1897, in-8, p. 5. 

11. Bienemann, op. laud., p. 63. 

12. Bienemann, op. laud., p. 71. 

13. Bienemann, op laud., p. 76. 

14. Bienemann, op. laud., 79. 

15. Bienemann, op. laud., p. 80. Ce récit se rapproche davantage de 
l'histoire de Loki et pourrait avoir été apporté en Livonie par les Scandi- 
naves. 

16. Bienemann, op. laud., p. 84. 

17. Bienemann, op. laud., p. 87. 

18. Bienemann, op. laud., p. 90. 

19. Bienemann, op. laud., p. 92, 



UN RECUEIL DI". CONTES DE l'aUSTRALASIE 379 

Il n'est guère de contes, parmi ceux qu'a ras- 
semblés M. Bezemer, qui ne puisse être l'objet de 
rapprochements et de comparaisons comme ceux que 
je viens d'indiquer; mais ce que j'en ai dit suffît 
pour faire apprécier l'importance de son recueil pour 
lequel il mérite nos plus vifs remerciements. 



XXVI 

A. DE CALASSANTI-MOTYLINSKI { 

Les éludes berbères et musulmanes viennent d'être 
cruellement éprouvées par la mort de M. de Calas- 
santi-Motylinski, emporté par le typhus, au retour 
de sa longue et fructueuse mission en pays touareg 1 . 

Né à Mascara en mars 1854, il avait, après avoir 
terminé ses études classiques, embrassé la carrière 
d'interprète militaire où il se fit rapidement remar- 
quer par son zèle, ses connaissances et ses aptitudes 
à remplir ces fonctions souvent délicates. En 1882, 
lors de l'annexion du Mzab, il fut envoyé au bureau 
arabe de Ghardaïa et ce séjour décida de sa carrière 
scientifique. Il s'occupa de l'histoire et des doctrines 
des populations mzabites, issues des Kharedjites, et 
sa connaissance profonde de l'arabe lui permit de 
faire sur ce terrain de rapides progrès. Déjà Duvey- 
rier avait soupçonné l'importance des documents 
abadhites pour l'histoire de l'Afrique du Nord qu'on 
ne connaissait que par les récits des orthodoxes. Mas- 
queray avait été plus loin. D'une mission heureuse- 
ment accomplie en 1878, il avait rapporté divers 
manuscrits dont l'un, traduit sous le titre de Chro- 
nique cC Abou Zakarya fut publié par lui (Alger, 1879, 
in-8). Mais Duveyrier et Masqueray, faute d'une 

1. Journal asiatique, mai-juin 1907. 



A. DR CALASSANTI-MOTYLINSKI 381 

connaissance suffisante do l'arabe littéraire, ne 
pouvaient être que des précurseurs. Ils eurent le très 
grand mérite de frayer la voie : il était réservé à 
M. de Motylinski delà suivre avec succès. En 1885, 
il publiait, d'après des sources indigènes, l'histo- 
rique d'un des Osour du Mzab : Guerara depuis sa 
fondation (Alger, in-8). La même année, il donnait 
sous le titre de Les livres de la secte abadhite (Alger, 
in-8), une précieuse contribution à l'histoire des 
Kharedjites, en commentant la lettre d'El Berrâdi et 
en résumant le contenu des principales chroniques. 

De retour à Constantine en 1887, il fut nommé 
peu après directeur de la Medersa et, à la mort du 
titulaire, professeur à la chaire d'arabe de Constan- 
tine. Il abandonna alors la carrière militaire où il 
pouvait espérer un brillant avenir, pour se vouer 
tout entier à renseignement et aux recherches scien- 
tifiques. C'est ainsi qu'en 1899, il publia, sous les 
auspices du Gouvernement Général de l'xVigérie, le 
traité des mansions lunaires de Mohammed El Moqri, 
Les Mansions lunaires des Arabes (Alg-er, in-8), en 
1900, les Itinéraires entre Tripoli et V Egypte (Alger, 
in-8) et en 1905 dans le volume que l'Ecole des 
Lettres fit paraître en l'honneur du XIV e congrès des 
Orientalistes, le texte et la traduction commentée 
d'un traité religieux très en faveur chez les Aba- 
dhites, la 'Aqidah du cheikh 'Amr ben Djami'. La 
même année, il publiait à Constantine, à l'usage des 
Mzabites, une nouvelle édition de ce traité avec le 
double commentaire de 'Omar ben Ramdhân et de 
Daoud ethTholathi. 

Mais en même temps qu'il s'initiait à l'histoire et 



.'i.S'J MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAI \ 

a-ux dogmes des Abadhites, M. deMotylinski ne négli- 
geait pas les dialectes berbères qu'ils ont conservés 
grâce à l'isolementproduit par leur hérésie, au Mzab, 
à Djerbah, et au Dj. Nefousali. Lors de ma mission 
dans le Sahara en 1885, il avait été pour moi un 
précieux auxiliaire dans mes recherches sur les dia- 
lectes du Mzab. La présence d'un taleb intelligent 
du Dj. Nefousah luipermitde s'assimiler rapidement 
le Nefousi et le Djerbi. En 1885, il faisait paraître 
dans le Bulletin de Correspondance africaine une 
Chanson en dialecte de Djerbael Brahim Ou Slimân 
ech Chemmakhi rédigeait sous sa direction, en dia- 
lecte nefousi, une Relation du Djebel Nefousa qui 
futautographiéc à Alger. Je conserve précieusement 
l'exemplaire qui me fut adressé par M. de Moty- 
linski et Brahim et qui contenait, en manière de dédi- 
cace, des vers de ce dernier, contribution au maigre 
bagage poétique du dialecte parlé par les puritains 
de l'islam. 

Cette relation renfermait sur les populations, les 
ruines, les mœurs, d'importants renseignements qui 
devaient rester lettre close pour les géographes et 
les voyageurs, g-énéralement ignorants du berbère. 
Aussi M. deMotylinski donna en 1898-1899 une trans- 
cription avec traduction, commentaire et vocabu- 
laire, précédée d'une étude grammaticale, la pre- 
mière dont ce dialecte ait été l'objet. L'Académie des 
Inscriptions lui attribua le prix Volney, consacrant 
ainsi la réputation que s'était acquise M. de Moty- 
linski. Le dialecte de Djerba était aussi l'objet de ses 
recherches et, en 1898, paraissaient le Dialogue et les 
textes en berbère de Djerba (Paris, in-S, extr. du 



A. DE CALASSANtl-MOTYLINSKl 383 

Journal asiatique). Le touareg 1 non plus n'était pas 
négligé. En 1002, il publiait une Note sur deux bra- 
celets touaregs (Constantine, in-8) où il déchiffrait 
des inscriptions tifinag. 

En 1903, la présence de marchands de Ghdamès 
à El Oued l'amenait à s'occuper du giidamsi, et une 
mission du Gouvernement Général lui fournissait 
l'occasion de rapporter les matériaux d'un beau 
volume. Il parut en 1904 sous le titre de Dialecte 
berbère de R'edamès (Paris, 1904) et renferme, non 
seulement une grammaire, des textes et un vocabu- 
laire, mais encore des documents arabes, traduits en 
français, sur l'histoire et la géographie de l'oasis et 
de toute la région. 

Une découverte d'une extrême importance lui 
fournit le moyen d'exercer à la fois sa connaissance 
des doctrines kharedjites et celle de leurs dialectes. 
Les Aqidaque nous possédons sont écrites en arabe, 
mais ont été primitivement rédigées en berbère. 
Il y a dix ans, un de ces textes, intitulé Modaioanah 
d'Ibn Ghànem fut découvert à Djerbah par M. le 
commandant Robillet et photographié par les soins 
de la résidence générale de Tunis. Par suite de 
quelles circonstances — qui ne sont pas un mystère 
pour tout le monde — tous les exemplaires de cette 
photographie de 594 pages vinrent-ils à disparaître, 
sauf un, je n'ai pas à le rechercher ici. Heureuse- 
ment M. Robillet en avait conservé un, et, grâce 
à son obligeance, M. de Motylinski put donner 
au XIV e Congrès des Orientalistes, une notice sur 
ce précieux texte : Le manuscrit arabo-berbêre de 
Zouagha (t. II, p. 09-78 des Actes, de la section des 



384 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAUX 

langues africaines) l . Ce n'était que le prélude d'une 
édition complète avec commentaire et traduction que 
M. de Motylinski était seul en état de faire. Oui 
s'en chargera désormais? A la même date, il trouvait 
l'occasion d'exercer son sens critique et sa connais- 
sance du berbère sur un nom énigma tique, Yakouch, 
où l'on avait vu à tort le Bacchus des anciens et 
qui n'est que la traduction berbère très ancienne 
d'une épithète de Dieu {Le nom de Dieu cJiez les 
Abadhites, Alger, 1905, in-8) 2 . 

C'est à ce moment qu'une lettre du P. de Fou- 
cauld, son vieil ami, établi à Temanghaset chez les 
Ahaggars, vint réveiller chez lui la passion du désert 
et le goût des explorationsscientifîques. A vrai dire, 
lorsqu'il me parla pour la première fois de son 
projet, en novembre 1905, ce ne fut pas sans 
appréhension que je le vis décidé à affronter, à 
son âge, les fatigues d'un long voyage et d'un été 
saharien. Mais son enthousiasme finit par me 
donner confiance; il obtint, sous les auspices du 
Gouvernement Général de l'Algérie, une mission 
subventionnée par le Ministère de l'Instruction 
publique, l'Académie des Inscriptions, la Société de 
géographie d'Algérie et la Société archéologique de 
Constantine. Courageusement, il se mit en route, et 
chaque étape de son voyage fut marquée par une 
récolte. Aussi, lorsqu'il revint en décembre 1906, il 
rapportait une riche moisson : plus de 6.000 lignes 



1. M. île Motylinski a présenté au Congrès deux autres mémoires qui 
ont paru dans le t. IV des Actes : 1° Chronique cl' Ibn Seghir de Tiharet 
(Tagdemt) ; 2° Expédition des Espagnols contre Djerba. 

2. Cf. mes articles, Le nom berbère de Dieu, Sousse, 1906, in-8 ; Re- 
cherche sur la religion des Berbères, Paris, 1910, in-8, p. 49-50. 



A. DE CALASSANTI-M0TYLINSK1 385 

de textes touaregs sur les sujets les plus variés, 
un dictionnaire et un essai de grammaire *, des 
documents sur les dialectes du Gourara, des itiné- 
raires géographiques, et en particulier celui du 
Tazerout, massif inexploré jusqu'à ce jour, de 
nombreux clichés photographiques et une collection 
considérable d'inscriptions rupestres. 

Il revint fatigué, mais il ne crut pas qu'il lui fut 
permis de prendre du repos avant d'avoir adressé 
à l'Académie des Inscriptions un rapport détaillé de 
sa mission. Il consacrait à la rédiger une partie de 
ses nuits : sa journée était prise par son enseigne- 
ment à la Médersa et à la chaire d'arabe. Aussi 
offrit-il une proie facile au typhus dont on ne 
reconnut pas d'abord les symptômes et qui agit 
d'une manière foudroyante. Le vendredi 22 février, 
il assistait à la séance de la Société archéologique 
de Gonstantine et communiquait à ses collègues des 
photographies etfac-similésd'inscriptionsrupestres; 
le samedi 3 mars il était mort malgré les soins 
d'amis dévoués. La ville de Gonstantine prit tout 
entière le deuil et, sur sa tombe, des amis et des 
collègues exprimèrent les regrets unanimes que 
causait sa mort. 

J'ai parlé du savant, je n'aurais pas moins d'éloges 
à donner à l'homme. Tous ceux qui l'ont connu ont 
loué sa générosité et sa loyauté et ses amis ne 
ressentiront pas moins sa perte que la science 
française. 



1. [L'essai de grammaire et le dictionnaire français touareg, complétés 
après sa mort, ont été publiés à Alger, 1908, in-12]. 

25 



ERRATA 



P. 18, lignes 19 et 23, au lieu de Ma'àkil, lire Ma'qil. 

P. 19, ligne 26, au lieu de Maghreh, lire Maghreb, 

P. 21, ligne 8, au lieu de ne tardèrent pas, lire , ne tarda pas. 

P. 29, ligne 24, au lieu de auraient, lire aurait. 

P. 33, dernière ligne, au lieu de Taïtoy, lire Taïtoq, 

P. 37, avant-dernière ligne, au lieu de Dichlchkunst, lire Dichtkunst. 

P. 37, avant-dernière ligne, au lieu de Schlluh, lire Schluh. 

P. 47, ligne 11, au lieu de £7 Sehater, lire £7 Schaler. 

P. 54, ligne 24, au lieu de Mohdmame, lire Mohammed. 

P. 70, ligne 16, au lieu de obligeaient, lire obligeait. 

P. 118, lignes 7-8, au lieu de rf'wra armistice, lire rf'wie amnistie. 

P. 145, ligne 6, au lieu de Molhlinski, lire Molylinski . 

P. 150, ligne 19, au lieu de Ow/ed Babia, lire Oulàd Babia. 

P. 151, ligne 11, au lieu de 'Oqbaq, lire 'Oqbah. 

P. 163, ligne 12, au lieu de pendant, Vire pour. 

P. 172, ligne 12, après Mohammed elQadiri ajoutez Nachr el Malhdni. 

P. 219, ligne 20, au lieu de avec les Arabes, lire contre les Arabes. 

P. 220, ligne 30, au lieu de El Tortouehi, lire Et Tortouchi. 

P. 223, ligne 11, au lieu de Khalliqdn, lire Khallikàn. 

P. 242, ligne 7, au lieu de Ibn Zhafer, lire /6« Zhdfer. 

P. 243, ligne 18-19, au lieu de el Machourdt, lire el Machhourdt. 

P, 246, ligne 33, au lieu de Bodliame, lire Bodleianse. 

P. 246, ligne 35, au lieu de Ethiopie, lire Ethiopie. 

P. 265, ligne 27, au lieu de ou, lire o«. 

P. 267, ligne 21, au lieu de Ouérzilya, lire Ouërzëlya. 

P. 270, ligne 33, ajoutez le nom de l'auteur, Nicéphore Gregoras, en 
tête de la note 2. 

P. 271, ligne 14, au lieu de Dobri, lire Doubri. 

V. 276, ligue 29, au lieu de alla, lire aile. 

P. 277, lignes 17 et 20, au lieu de Fanouel, lire Fanouèl. 

V. 279, dernière ligne, au lieu de Conti, lire Canti. 

P. 301, ligne 33, au lieu de reduzione, livereda: ione. 

P. 317, ligne 3, au lieu de Mac, lire Mar. 
— ligne 24, au lieu de wn, lire und. 



ERRATA 38' 

P. 323, ligne 24, au lieu de complétés, lire complétée. 

— ligne 2(», au lieu de Kitbd, lire Kitàb. 

— lignes 38-39, au lieu de Weselslci, lire Wesselski. 
P. 338, lignes 30-31, au lieu de organisées, lire iranisécs. 
P. 357, ligne 18, au lieu de Mo'rrab, lire Mo 'arrab. 

— ligne 29, après dirait, ajouter que. 

P. 358, ligne 35, au lieu de 1817, lire 1317 hég. 

P. 365, ligne 30, au lieu de one, lire our. 

P. 369, ligne 26, après 1884, ajouter p. 181-184. 

— ligne 41, au lieu de d'Heur, lire d'Heures. 
P. 370, ligne 20, au lieu de Caka, lire Sûka. 

P. 371, ligne 21, au lieu de s 1 employant, lire employant. 
P. 376, ligne 7, au lieu de qu'on, lire qu'on. 

— ligne 32, au lieu de Samund, lire Ssemund. 

— ligne 33, au lieu de Sybillc, lire Sibylle. 



TABLE DES MATIERES 



I . L'Algérie arabe (1900) { 

II. La littérature populaire arabe dans le Maghreb et chez 

les Maures d'Espagne (1902) 2>7 

III. Un prétendu chant populaire arabe (1892) 64 

IV. Les Tolba d'autrefois (1897) 69 

V. Notes de voyages 

I . De Sousse à Djerbah (1882) 78 

II . D'Alger à Tanger (1883) 88 

III . Au Mzab et à Ouargla (1885) 143 

IV. Une semaine dans le Sahara oranais (1886).. 151 
V bis. Les Cheikhs du Maroc au xvie siècle (1904) 170 

VI. Un épisode de la deuxième mission Flatters (1885) .... 176 

VII. Une élégie amoureuse d'Ibn Saïd en Nâs (1886) 180 

VIII. Les sources arabes de Floire et Blancheflor (1907) 191 

IX. Rapport sur une mission au Sénégal (1888) 198 

X. Les Bambaras (1912) 209 

XI. L'islam (1896, 1898) 213 

XII. Deux philosophes arabes 

I . Avicenne (1900) 230 

II. Gazali (1902) 239 

XIII. La reine de Saba (1909) 244 

XIV. Les légendes de S. Tërtag et de S. Sousnyos (1894) 250 

XV . Le nord-est de l'Ethiopie (1885) 278 



390 TABLE DES MATIÈRES 

XVI. Les Règles attribuées à S. Pakhome (1896) 286 

XVII. La littérature copte I (1905) 306 

— — II (1907) 311 

XVIII . Contes syriaques (1907) 317 

XIX. Les Nosaïris (1902) 324 

XX. Etudes persanes (1892) 332 

XXI. Les Mèdes (1884) 336 

XXII . Légendes de Perse (1891) 344 

XXIII . Contes persans (1892) 348 

XXIV . La Rose (1893) 353 

XXV. Un recueil de contes de l'Australasie (1905) 362 

XXVI . A. de Calassanti-Motylinski (1907) 380 

Errata. 386 



DIJON, IMPRIMERIE DARANTIERE. 





Date Due 













































































































































Demco 293-5 



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