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Full text of "Mélanges historiques et littéraires"

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MÉLANGES 



HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES 



MÉLANGES 



HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES 



I 



DU MÊME AUTEUR. 



NOUVELLES. — Carmbn. — Arsètc b Guillot, btc 1 volume. 

ÉPISODE DE L'HISTOIRE PE. RUSSIE. — Les vaux Dbmk- 

TRIUS • • 1 — 

LES DEUX HÉRITAGES 1 — 

ÉTUDES SUR L'HISTOIRE ROMAINE 1 — 



Paris.—Typ. Morris et O, rue Auielot, 64. 



MÉLANGES 



HISTORIQUES 



ET 



LITTÉRAIRES 



PAR 



PROSPER MÉRIMÉE 



DB I/ACADBM1B FRANÇAISE. 




PARIS 

MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS 

RUE VlVlENNE, 2 BIS 

1855 

L'Auteur et les Éditeurs se réservent le droit de traduction et de 

reproduction à l'Étranger. 



1 




LES MORMONS. 



LES MORMONS. 



Rien de plus fréquent en Angleterre, et surtout aux 
États-Unis, que l'apparition d'une secte nouvelle. La 
plupart cependant ne se séparent des principales com- 
munions réformées que par une interprétation plus ou 
moins étrange de quelques passages des saintes Écritures. 
La secte des Mormons , ou , comme ils s'appellent eux- 
mêmes, des Saints du dernier jour, a pris pour point 
de départ une révélation toute récente. Ce n'est plus un 
schisme qui s'élève parmi les protestants , c'est une reli- 
gion fabriquée de toutes pièces, qui, n'ayant que vingt 
ans d'existence, règne en» souveraine sur un peuple nom- 
breux, et recrute chaque jour des prosélytes dans les deux 
hémisphères. Elle a ses prophètes, ses apôtres, ses mira- 
cles ; elle compte déjà de nombreux martyrs, et c!est pro- 
bablement aux pages sanglantes de son histoire qu'elle 
doit de n'avoir pas encore succombé sous le ridicule qui 
fait justice de tant de folies humaines. 



4 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

J'ai eu la curiosité d'étudier cette nouvelle religion ; je 
me suis procuré les livres des Mormons, et j'ai essayé de 
les lire , mais le courage m'a manqué bien vite. En re- 
vanche, l'histoire de ces sectaires m'a paru offrir de l'in- 
térêt, et je voudrais que les lecteurs du Moniteur fussent 
de mon avis. J'emprunterai la plupart des faits que je vais 
rapportera deux ouvrages qui, l'un et l'autre, ont obtenu 
un légitime succès. Le premier , publié à Londres , par 
M. Mayhew (1) , me paraît contenir des renseignements 
exacts et surtout fort impartiaux. A proprement parler, 
ce n'est qu'une compilation de pièces publiées pour ou 
contre les sectaires, une espèce d'enquête historique con- 
tradictoire, où l'auteur a pris le rôle de greffier et laisse 
rarement deviner son opinion. Si le dépouillement de la 
procédure est un peu long, il ne peut que conduire à un 
jugementéquitable. L'autre ouvrage est de M. Gunnison(2), 
lieutenant dans le corps des ingénieurs topographes 
au service des États-Unis, et récemment employé au re- 
levé topographique du territoire d'Utah. Pendant un sé- 
jour d'un an parmi les Mormons, il a été en relations con- 
tinuelles avec la plupart de leurs chefs. A l'impartialité 
de M. Mayhew il joint l'avantage singulier d'observations 
personnelles et approfondies. J'aurai enfin occasion de 
me servir de la relation du capitaine Stanbury (3) , com- 
pagnon de voyage de M. Gunnison, qui oublie parfois ses 

(1) The Mormons, or the latter day Saints. London, 1852, 3 e édit. 

(2) The Mormons in the Valley of the Great Sait Lake % by lient. 
Gunnison of the topog. Ing. Philadelphia, 1852. 

(3) Stanbury' s Expédition to the Great Sait Lake. Philadelphia, 
1852. 



LES MORMOISS. H 

triangulations poux* décrire les mœurs des gens parmi 
lesquels il a vécu. J'indique mes autorités , et je prie 
MM. les Saints du dernier jour qui me feraient l'honneur 
de me lire de ne pas me rendre responsable des inexacti- 
tudes que je pourrais commettre sur la foi des écrivains 
que je viens de citer. 

Pour commencer par le commencement, vers 1812, un 
M. Spalding, gradué d'une université des États-Unis , et 
fort adonné à la lecture des livres d'histoire, eut la fan- 
taisie d'en écrire un à ses moments perdus. Le sujet qu'il 
choisit fut l'histoire de l'Amérique, je dis l'histoire an- 
cienne, et très-ancienne. Manquant de documents, comme 
on peut le croire, il s'en rapporta à son imagination. Au- 
tant que j'en ai pu juger, l'invention est assez plate, et la 
forme ne rachète guère la niaiserie du fond. L'auteur fait 
descendre les Américains d'une tribu juive, et pour don- 
ner quelque couleur à son roman, il s'est appliqué à co- 
pier le style biblique, et c'est en effet le meilleur modèle 
qu'il pût suivre; mais ces sortes de pastiches ont besoin, 
pour être tolérables, de la plume de M. de Lamennais ou 
de M. Miszkiewiez. A mesure qu'il avançait dans la com- 
position de son ouvrage, M. Spalding le lisait à quelques 
amis qui lui faisaient leurs critiques, et il en profitait. 11 y 
eut même des gens simples qui s'imaginèrent qu'il leur 
lisait la traduction de mémoires anciens découverts par 
lui; et, de fait, il avait intitulé son histoire : le Manuscrit 
trouvé. M. Spalding mourut sans avoir publié son livre, 
qui fut conservé quelque temps par sa veuve, et prêté par 
elle à tous les curieux de Pittsburgh en Pennsylvanie, où 
elle résida quelque temps. Puis le manuscrit disparut, à 



6 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

l'exception de deux ou trois chapitres, sans qu'on ait ja- 
mais pu savoir précisément ce qu'il est devenu. 

Mais rien ne se perd dans ce monde, le Manuscrit 
trouvé tomba entre les mains d'un homme moins lettré, 
mais plus habile que M. Spalding, qui en fit l'Alcoran 
d'une religion dont il se prétendit le prophète. Telle est 
la version généralement accréditée en Amérique, corro- 
borée d'ailleurs par le témoignage de la veuve de M. Spal- 
ding et par celui de quantité de personnes honorables; 
toutes ont identifié le Manuscrit trouvé avec le Livre de 
Mormon y lequel fut édité, il y a une vingtaine d'années, 
par Joseph Smith, le premier prophète des Saints du der- 
nier jou/r. 

Ce Joseph Smith était un jeune homme né en 1805 
dans la ville de Sharon, comté de Windsor, État de Ver- 
mont, qui, jusqu'à Tannée 1825, n'avait guère fait parler 
de lui que comme d'un vaurien. Son père était un fer- 
mier, assez pauvre, à ce qu'on dit, mais jouissant de quel- 
que réputation dans le pays comme chercheur de trésors. 
Une superstition importée d'Ecosse en Amérique attribue 
à certains cristaux de quartz transparent, qu'on trouve 
dans le sable, le pouvoir de faire découvrir les trésors 
cachés. On appelle ces cristaux pierres du voyant, et il 
y a deux manières de s'en servir : l'une de les vendre à 
des amateurs, l'autre de regarder au travers jusqu'à ce 
qu'on rencontre un trésor. Comme il est plus facile de 
trouver un imbécile qu'un trésor, Joseph Smith apprit 
tout enfant à trafiquer des pierres du voyant, et il joignit 
à cette industrie celle de la baguette divinatoire. De cette 
dernière, je puis parler pertinemment pour l'avoir vu 



LES MORMONS. 7 

pratiquer plus d'une fois. Prenez une baguette fourchue 
de coudrier, longue de deux pieds, coupée au décours 
de la lune ; quand elle sera bien sèche, vous la tenez ho- 
rizontalement par la fourche entre le pouce et l'index de 
chaque main ; promenez- vous dans un endroit où la pré- 
sence de certaines herbes ou de certains insectes vous a 
démontré l'existence d'une source : si, dans ce lieu, votre 
baguette, sans mouvement apparent des doigts, ne se 
^tourne pas vers la terre, ne vous mêlez jamais de magie 
blanche. 

A cette éducation, bien propre à former la jeunesse qui 
se destine au métier de prophète, Joseph Smith joignit 
l'avantage d'un commerce assidu avec quelques prédica- 
teurs méthodistes qui lui apprirent, à l'âge de quinze ans, 
à disputer hardiment sur ce monde et sur l'autre. Ainsi 
préparé, et possesseur du manuscrit de M. Spalding, Jo- 
seph Smith songea à le publier, probablement pour réa- 
liser quelque argent avec le produit de ce plagiat et se 
donner la réputation d'homme de lettres. 11 est rare que 
les plus grands hommes aient de très-bonne heure la 
conscience de leurs hautes destinées; leur but, d'abord 
terre à terre, s'élève à mesure qu'ils s'élèvent eux-mêmes. 
C'est ce qui arriva au Mahomet des Mormons. L'exis- 
tence du manuscrit qui paraît avoir été entre ses mains 
dès 1826 ou 1827, fut révélée par lui à différentes per- 
sonnes, mais sans qu'il le donnât alors pour un livre divin 
et une suite de la Bible. Ce ne fut qu'au moment de l'im- 
pression, c'est-à-dire en 1830, que Smith prit franche- 
ment le rôle d'inspiré et de prophète. 

Cependant, dès avant cette époque, il faisait ses expé- 



8 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

rienees sur la Crédulité humaine et s'essayait en petit 
comité au rôle qu'il joua plus tard devant nombreuse 
compagnie. On sait le goût des Américains pour les mysti- 
fications, et quelles histoires extraordinaires publient 
leurs journaux. En ce temps-là, on commençait à se las- 
ser du serpent de mer ; et, pour varier, on avait imaginé 
la découverte d'une Bible d'or dans je ne sais quels pa- 
rages du Canada. Smith, qui paraît avoir eu toujours plus 
de talent pour perfectionner les inventions des autres que 
pour en trouver lui-même, annonça qu'il avait découvert, 
lui aussi, un livre d'or sur un monticule de sable voisin 
de sa demeure, mais qu'il ne pouvait le montrer, car ceux 
qui le verraient sans permission d'en haut seraient frap- 
pés de mort. Sur ce réchauffé de la tête de Méduse, il 
trouva un brave méthodiste qui lui prêta de l'argent pour 
imprimer son manuscrit et un maître d'école pour le lui 
copier. Ce dernier, nommé Olivier Cowdery, qui fut son 
premier disciple, mais qui dans la suite apostasia, raconte 
qu'il écrivit de sa main tout l'ouvrage, tandis que Smith 
le lui dictait caché derrière un rideau, lisant au moyen 
de deux pierres du voyant les caractères du livre d'or 
déposé au fond d'un chapeau. 

En 1830, le merveilleux manuscrit fut imprimé, et en 
même temps l'histoire de sa découverte et de sa traduc- 
tion s'embellit sensiblement, comme on va voir. Aujour- 
d'hui les Mormons tiennent pour avéré, qu'un certain 
jour de l'année 1823, un ange du Seigneur, en robe 
blanche, sans couture, apparut à Joseph Smith au milieu 
d'une auréole lumineuse d'un indicible éclat , et lui tint 
ce discours : «Joseph Smith junior, tu es un vase d'é- 



LES MORMONS. 9 

» lection ; les doutes qui te tourmentent au sujet de la 
» vraie religion seront levés et résolus. Tu connaîtras la 
» vraie croyance , laquelle est renfermée dans un livre 
» enterré au sommet de tel monticule dans l'État de New- 
» York , et quand le temps sera venu , il te sera livré. » 
Entre cette apparition et la découverte du livre saint, 
quatre ans se passèrent, non sans quelques nouvelles vi- 
sions dont je fais grâce au lecteur. Enfin, le 22 septembre 
1827, l'ange du Seigneur, nommé Moroni, le mit en pos- 
session du trésor annoncé. Dans une espèce de coffre en 
pierre, au lieu désigné, Smith trouva un certain nombre 
de lames d'or, ou semblables à l'or, pour ne point men- 
tir, couvertes de caractères inconnus, très-fins, mais très- 
nettement gravés. Les lames étaient proprement enfilées 
dans trois anneaux du même métal , reliure assurément 
fort primitive. Notez que ces caractères , très-fins, n'é- 
taient pas des lettres hébraïques, bien que le livre eût été 
écrit par un prophète descendant des Hébreux. Elles 
eussent tenu trop de place , disent les docteurs des Mor- 
mons. En effet, les pages ou les lames de métal n'avaient 
que la hauteur d'un in-18 , et réunies formaient un billot 
de six pouces d'épaisseur. Pour ménager le papier, c'est 
le métal que je veux dire , on s'était servi des caractères 
de Y égyptien réformé, lesquels disent beaucoup de choses 
en peu de mots , comme le turc de Covielle. Selon toute 
apparence, Champollion, si habile à déchiffrer l'égyptien 
non réformé, eût été embarrassé pour comprendre ce gri- 
moire. Heureusement Smith , qui ne lisait alors que la 
lettre moulée, trouva dans le même coffre, outre l'épée de 
Laban, qui neluiservitguère, un instrument erf cristal qu'il 

1. 



10 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

nomme urim-thumim (1), autrefois fort en usage, dit-il, 
parmi les prophètes. Cela ressemblait à des besicles, mais 
des besicles si grandes» faites pour une tête si grosse, que, 
posées sur le nez d'un prophète de nos jours, leurs verres 
eussent dépassé ses deux oreilles. Le fait est qu'elles 
étaient montées aux deux bouts d'un arc. Disons en pas- 
sant que Y urim-thumim est une des inventions du ma* 
nuscrit de M. Spalding, qui le prête à un de ses héros, 
rCEkiste ou le colonisateur hébreu de l'Amérique. Smith 
prit le parti de se servir d'un seul verre qui, vu sa gran- 
deur, lui permettait de lire des deux yeux à la fois. La lé- 
gère incommodité de cet instrument était bien rachetée par 
sa propriété de traduire les caractères qu'il faisait voir. 
C'est à l'aide de Y urim-thumim que Smith traduisit en 
anglais le livre sacré auquel il a donné le nom de Litre de 
Mormon. Si l'on me demande ce que signifie ce mot, tout 
ignorant que je sois en égyptien réformé, je puis l'expli- 
quer aux curieux, d'après l'interprétation qu'en a donnée 
le prophète lui-même, dans une lettre à l'éditeur d'un 
journal américain. Voici ses propres paroles : « On dit en 
» anglais, d'après le saxon, good (bon) ; en danois, god; 
» en goth, goda; en allemand, gui; en hollandais, goed; 
» en latin, bonus; en grec, halos; en hébreu, tob; et en 
» égyptien, mon. D'où, en ajoutant more (plus), contracté 
» en mor, nous avons mormon, qui, littéralement, si- 



(1) Ces mots se trouvent dans la Bible, Ex., 28, 30, et ont fort 
exercé la sagacité des commentateurs. Ils paraissent désigner un 
ornement du Grand-Prêtre. « Et tu mettras sur le pectoral du ju- 
gement l'urim et lethumim;., » 



LES MORMON*. il 

» gnifie plus bon. » Douterait-on maintenant que Smith 
ait eu le don des langues? — Il me semble entendre Sga- 
narelle parler médecine et citer a le cerveau , que nous 
» nommons en grec nasmus, et la veine cave, que nous 
» appelons en hébreu cubile. » 

La version anglaise de Joseph Smith prouve que Yurini- 
thumim n'est pas encore une machine à traduire sans 
défaut. Je ne prétends pas dire que cette version renferme 
des contre-sens , mais les barbarismes et les solécismes 
anglais y abondent. Le prophète avait eu une éducation 
un peu négligée, et n'était pas fort sur son rudiment 
lorsqu'il entra en relations avec les anges. 11 est une faute 
qu'il affectionne : il avait remarqué dans sa bible anglaise 
l'emploi de la finale caractéristique th, inusitée dans le 
langage de la conversation, où elle est remplacée par la 
finale s, à la troisième personne du singulier de l'indicatif 
présent. Cette forme lui parut si belle, qu'à l'exemple des 
cuisinières qui emploient toujours l'orthographe la plus 
compliquée, il voulut mettre des th à toutes les personnes 
et à tous les temps des verbes. Il écrit couramment : 1 saith, 
ye saithy c'est à peu près comme : Je disons, vous disez 
en français. Ailleurs, il parle d'un descendant littéral 
d'Aaron , voulant dire peut-être un descendant en ligne 
directe. — Je remarque que tous ces nouveaux prophètes 
sont conjurés contre la langue de leur pays» Je me sou^ 
viens d'un prédicateur saint-simonien qui, dans une con- 
férence , s'écriait : « Désubalternisons la femme I » Sur 
quoi plusieurs dames effrayées crurent devoir sortir. 

Ces singularités grammaticales se retrouvent dans tous 
les ouvrages de Smith : pamphlets , lettres , articles de 



42 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

journaux, et singulièrement dans son livre de la Doctrine 
et des Pactçs [hook of Doctrine and Covenants)> qui con- 
tient les préceptes religieux de la secte , révélés au pro- 
phète au jour le jour et pour les besoins du moment. C'est 
de la sorte, dit-on, que l'Alcoran fut écrit. 

On peut faire des fautes contre la grammaire et être 
éloquent. Joseph Smith a exercé une influence extraordi- 
naire sur ses contemporains, et je vois, par le témoignage 
de ses ennemis eux-mêmes, qu'il passa pour un grand 
orateur. Quant à moi, qu'il soit le traducteur anglais de 
la langue des anges ou qu'il daigne écrire un article de 
journal, il me paraît également lourd, diffus, et, pour tout 
dire en un mot, assommant. Il est vrai qu'on juge mal un 
orateur sans l'entendre, et je n'ai pas entendu le prophète 
des Mormons. D'ailleurs, qu'est-ce que l'éloquence, sinon 
l'art de persuader. Les rhéteurs nous apprennent que pour 
persuader, il faut savoir agiter les passions de son audi- 
toire; or, chaque peuple, chaque pays, chaque époque 
a les siennes , et il serait étonnant que ce qui passionne 
un fanatique, par delà les montagnes Rocheuses, touchât 
un Parisien comme moi. Je ne doute pas que Gromwell 
n'ait été de son temps un grand orateur, et cependant je 
ne connais que M. Carlyle , son éditeur, qui de notre 
temps ait pu lire ses discours. 

Quant à la doctrine religieuse prêchée par Joseph Smith, 
je la comprends encore moins que son éloquence, et je 
doute qu'on parvienne à découvrir un système philoso- 
phique quelconque dans le galimatias de ses révélations. 
« Qu'est-ce que Dieu? dit-il. — Une intelligence matérielle 
» organisée , ayant un corps. 11 a la forme d'un homme , 



LIÉS MORMOISS 13 

» et, de fait, est de même espèce. 11 est un modèle de la 
» perfection à laquelle l'homme est destiné à parvenir, 
» Dieu étant le grand père et le chef de la famille. Cet 
» être ne peut pas occuper deux places à la fois, donc il 
» ne peut être présent partout... Le plus faible enfant de 
» Dieu qui existe aujourd'hui sur la terre possédera plus 
» de pouvoir, plus de propriétés , plus de sujets et de 
» gloire que n'en possèdent Jésus-Christ et son père ; tan- 
» dis qu'en même temps Jésus-Christ et son père auront 
» leur empire , leur royaume et leurs sujets augmentés 
» en proportion. » Si cela signifie quelque chose , c'est 
apparemment que Smith comptait passer Dieu après avoir 
fait son temps de prophète. Cet échantillon suffira , je 
l'espère, pour donner une idée de la théologie des Mor- 
mons. Leur symbole offre un mélange indigeste des prin- 
cipes du christianisme, de rêveries puritaines, et, çà et 
là, de quelques traits de la politique temporelle de Joseph 
Smith. Ce symbole est fort long, et je me bornerai à 
quelques extraits. 

« Nous croyons que les hommes seront punis pour leurs 
» propres péchés, et non pour les transgressions d'Adam. 

» Nous croyons que, grâce à l'expiation du Christ (ato- 
» nement), toute l'humanité peut être sauvée par son 
» obéissance aux commandements de l'Évangile. » (Je ne 
sais comment les Mormons concilient le premier de ces 
articles avec le second.) 

« Nous croyons que des hommes peuvent être appelés 
)> de Dieu par l'inspiration et par l'imposition des mains 
» de la part de ceux qui sont duement autorisés à prêcher 
» l'Évangile et à en administrer les commandements. » 



14 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

[N'y a-t-il pas là une précaution prise par te prophète 
pour éviter le trop de concurrence dans les révélations 
divines ? Je raconterai plus tard comment Joseph Smith 
eut fort à faire pour contenir l'enthousiasme de quelques- 
uns de ses adhérents trop faciles à s'inspirer.] 

« Nous croyons au rassemblement littéral (sic) d'Israël 
» et à la restauration des dix tribus; que Sionsera rétablie 
» sur le continent occidental ; que le Christ régnera per- 
» sonnellement sur la terre pendant mille ans ; que la 
» terre sera renouvelée et recevra sa gloire paradisia- 
» que. Nous croyons à la résurrection littérale du corps 
» (c'est décidément un mot mormonique) et que les morts 
» dans le Christ ressusciteront d'abord, et que le reste 
» des morts ne vivra pas avant les mille ans accomplis. » 

Leur baptême , qu'ils estiment nécessaire au salut , 
s'administre par immersion ; et, ce qui est fort commode, 
on peut être baptisé par procuration , voire même après 
sa mort. L'âme de votre grand-père est en péril, car peut- 
être n'a-t-il pas pu profiter de la révélation faite à Joseph 
Smith junior : faites-vous baptiser pour lui et n'en soyez 
plus en peine; c'est une attention qu'on doit avoir pour 
ses grands parens ; mais il n'y a pas trop de temps à per- 
dre, à ce que disent les théologiens mormons, car bientôt 
le baptême susdit ne pourra s'administrer qu'àSion, c'est- 
à-dire dans la capitale des Mormons, et à Jérusalem. 

Le livre de Mormon et celui de la Doctrine ne sont 
considérés par leurs docteurs que comme des suites de la 
Bible ; mais le prophète a fait sublir à la Bible elle-même 
un travail de révision qui s'imprime en ce moment. Per- 
sonne n'a su encore l'hébreu f excepté Joseph Smith , qui 



LES MOHMONd. 15 

avait le don de langues. Je ne connais de ses corrections 
à la Vulgate que l'interprétation du premier verset du 
premier chapitre de la Genèse , dont voici Y erratum ; 
Au lieu de : « Au commencement, Dieu créa le ciel et la 
terre , lisez : le Dieu en chef (the Head God) rassembla 
les dieux et tint un grand conseil.» 

En voilà assez de ces tristes extravagances. Hàtons- 
nous de dire que Smith et ses apôtres ont toujours pro- 
fessé publiquement la morale de l'Évangile. Cependant 
leurs ennemis prétendent qu'ils connaissent certaines res- 
trictions mentales et distinctions de casuistes au moyen 
desquelles ils en imposent aux Gentils, sans que le diable 
y perde rien. 

Le niveau de l'intelligence humaine se serait-il abaissé 
dans notre malheureux siècle? Explique qui pourra 
comment une fable aussi mal ourdie que. la découverte 
des lames d'or, une doctrine aussi ridicule que celle dont 
je viens de traduire quelques articles, un langage aussi 
grossier que celui d'un paysan parlant de ce qu'il n'entend 
pas, aient pu produire tant d'effet parmi un peuple qui 
passe pour grave, sensé et même un peu calculateur. En 
1830, Joseph Smith n'avait que cinq disciples; un an 
après il les comptait par milliers. La voix de l'ange Mo- 
roni, qu'il traduisait dans son jargon, lui dicta ce pré- 
cepte : « Tu ne convoiteras pas ton propre bien, mais tu 
» en feras un usage libéral pour contribuer à l'impression 
» du livre de Mormon. » Aussitôt, et comme par enchan- 
tement, il a une imprimerie, il fonde un journal, une ban- 
que et bientôt une colonie. De tous côtés partent, sur son 
ordre, d'ardents missionnaires qui se répandent non-seu- 



ltf MELANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

lenient dans les différents États de l'Union, mais qui 
viennent braver les sarcasmes de la vieilles Europe et 
faire des recrues pour la nouvelle Jérusalem. Or, ces 
apôtres sont gens intelligents ; les recrues qu'ils envoient 
à leur prophète ne sont ni des désespérés en dehors de la 
vieille société, ni des misérables que la faim pousse à se 
jeter dans l'Église nouvelle qui les nourrit. Les catéchu- 
mènes des Mormons, sur ce point tous les témoignages 
sont d'accord, ce sont des cultivateurs aisés, des artisans, 
d'élite qui arrivent avec leurs familles, possesseursd'un pe- 
tit pécule, économes, rangés, sobres, amis de l'ordre et du 
travail. On estime que depuis 1840 14,000 personnes 
ont passé de Liverpool en Amérique par les soins du co- 
mité d'émigration que les Mormons ont établi dans cette 
ville. 

Parmi tout le fatras et le méchant verbiage de ses œu- 
vres littéraires, originales ou pillées, Smith montre un 
talent réel d'organisation, et l'on entrevoit que le mau- 
vais grammairien a des instincts de législateur. 11 a com- 
pris le pouvoir de l'esprit d'association qui produit tant de 
merveilles aux États-Unis, et il l'exploite en le soumet- 
tant à une volonté unique. A l'autorité du gouvernement 
théocratiqueil allie l'activité particulière aux républiques 
commerçantes ; il sait flatter l'orgueil de sa secte, et, en 
lui persuadant qu'elle est l'objet des préférences exclusi- 
ves du Très-Haut, il la sépare du reste des hommes. 
Pleins d'un égal mépris pour les chrétiens et pour les ido- 
lâtres, les Mormons tirent gloire de leur isolement. Leur 
prophète leur a fait une loi et comme une nécessité de se 
suffire à eux-mêmes. C'est en inspirant aux Spartiates un 



LES MOKMOISS. 



orgueil non moins exclusif que Lycurgue les rendit pour 
quelque temps réellement supérieurs à tous les autres 
Grecs. Obéissance absolue au prophète, propagande ac- 
tive, abnégation des intérêts particuliers, ou plutôt direc- 
tion intelligente des intérêts particuliers au profit de l'in- 
térêt de la communauté, enfin fondation d'un État indé- 
pendant par la réunion de tous les membres de la société 
nouvelle, tels sont les préceptes que Smith a dictés à ses 
disciples ; préceptes à la fois religieux et politiques ; car 
son grand art fut toujours de prescrire comme un devoir 
envers le ciel tout ce qui pouvait contribuer à l'agrandis- 
sement de sa secte. Quelques-uns ont vu en lui un impos- 
teur vulgaire servi par le hasard; d'autres ont cru qu'il 
partageait le fanatisme de- ses adeptes et que s'il avait 
menti sciemment, c'était pour le bon motif, dupe d'ail- 
leurs le plus souvent lui-même de ses rêveries mystiques. 
Pour moi, jo ne doute pas que son but principal, dès qu'il 
eut compris son pouvoir, n'ait été de fonder un État dont 
il voulait être le législateur et le chef, et, à mon senti- 
ment, toutes ses jongleries ne furent que des moyens à 
sa portée pour réaliser ce projet. 

Qu'on rie tant qu'on voudra du plagiaire qui fait d'un 
roman le livre de sa religion; je ne pense pas qu'on puisse 
refuser son admiration à un jeune homme sans lettres, 
sans éducation, qui, n'ayant pour toutes ressources que 
son audace et sa persévérance, parvient à transformer 
des déserts en florissantes colonies. Au bon sens pratique 
de la race anglo-saxone, Smith joignait la fertilité d'expé- 
dients et cette témérité calculée et réfléchie qui caracté- 
risent l'Américain du Nord. C'était un de ces hommes à 



4 8 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

volonté forte et que la nature a créés pour le commande- 
ment. 

Dès le début de sa carrière, il eut à lutter contre des 
obstacles qui eussent rebuté tout autre que lui. Ses pre- 
mières prédications et les fables sur lesquelles il fondait 
son autorité lui attirèrent le mépris des gens sérieux et la 
persécution de tous les fanatiques, si nombreux aux États- 
Unis ; elles lui valurent, qui pis est, l'amitié des charla- 
tans et des fous, disposés par jalousie ou par esprit d'i- 
mitation à le dépasser en impostures et en extravagan- 
ces. À peine convertis, quelques-uns de ses disciples eu- 
rent leurs inspirations et voulurent trancher du prophète. 
Au milieu de ses sermons, un maniaque poussait des cris 
enragés, et un autre maniaque prétendait ou croyait les 
traduire à la foule, partagée entre le prophète professeur 
et le prophète écolier. 

11 faut savoir que, parmi les Mormons, l'interprétation 
des langues par l'inspiration est un article de foi. a Si un 
fidèle veut parler et ne sait comment exprimer les pen- 
sées de son cœur, qu'il se lève en pieds, disent les doctes, 
et qu'il ouvre la bouche ; quels que soient les sons qui 
en sortiront, l'esprit du Seigneur lui donnera un inter- 
prète. » 

Je demande la permission de raconter ici, entre paren- 
thèse, ce que je vis à Londres, il y a quelques années. 
On me mena dans une grande salle où l'on entrait pour un 
schelling, louée à des gens qui parlaient des langues in- 
connues et les expliquaient. Je pense que c'étaient des 
Mormons, mais on leur donnait alors un autre nom, que 
j'ai oublié. L'assistance était nombreuse et mêlée. Une 



usa MORMONS. 19 

partie se composait de gens graves, proprement vêtus, 
assis dans un recueillement profond, et de quantité de 
gamins et de badauds debout, qui les regardaient. Il y 
avait des moments de grand silence, lorsqu'on espérait 
que quelqu'un allait prendre la parole. Puis on entendait 
un chat miauler; aussitôt un coq chantait, un chien 
aboyait, et des éclats de rire et des huées immenses. 
Quelques hommes, à mine sérieuse et larges épaules, 
allaient prendre au collet le gamin qui faisait le chat ou 
le coq, et le mettaient à la porte ; mais bientôt après le 
tumulte recommençait de plus belle. 

Cela dura une bonne heure, sans que j.e visse un sou- 
rire ni l'apparence d'une distraction parmi les membres 
du cénacle. Tout d'un coup, une jeune femme se leva, 
jeta son chapeau en arrière et proféra, ou plutôt hurla, 
d'une voix qui n'avait rien d'humain, quelques mots inin- 
telligibles, puis, retomba comme évanouie sur son banc. 
Le chat et le coq se turent un instant, saisis d'un effroi 
involontaire, dont je me sentis atteint moi-même. Pen- 
dant cette minute de silence, un homme se leva et com- 
mença à parler. Je me souviens qu'il nous dit que sa 
jeune sœur avait dit : Thara ti ton tho, et que cela si- 
gnifiait... Mais alors les grognements, les coricocos et 
les aboiements devinrent si effroyables et la chaleur était 
si grande, que je gagnai la porte sans attendre le sermon. 

Lorsque les Mormons commencèrent à devenir nom- 
breux, les interrupteurs mécréants cessèrent de les im- 
portuner ; mais la fréquence des descentes de l'Esprit 
Saint dans leurs assemblées menaçait la secte naissante 
d'un nouveau schisme à chaque réunion. Smith prévint 



20 MÉLANGES HISTORIQUES ET LUTÉRAIRES. 

le danger. Il établit une hiérarchie entre ses disciples, 
distribua les grades elles titres religieux, et intéressa les 
plus turbulents à maintenir la police. S'il remarquait 
parmi ses néophytes quelque esprit dangereux, il s'em- 
pressait de lui conférer le titre d'apôtre et de l'envoyer 
au loin pour convertir les infidèles. Ces missions, qui 
s'étendaient quelquefois jusqu'aux îles Sandwich, ou 
même en Afrique, le débarrassèrent, dit-on, de concur- 
rents redoutables. Quelques rebelles furent expulsés. 11 
régla que l'inspiration ne viendrait plus qu'aux ministres 
ordonnés ad hoc, selon le rite de Melchisedech. Enfin, il 
divisa son troupçau en petits groupes commandés par des 
chefs dévoués qu'il visitait assidûment et qu'il formait à 
la discipline et à l'obéissance. 

Avec les fonds que lui fournirent ses disciples, il 
acheta des terres, des instruments de labourage, des che- 
vaux et des bœufs, et fonda un premier établissement à 
Kirkland, dans l'État d'Ohio, où un certain nombre de 
saints commencèrent à défricher et à planter. Tandis que 
lui-même parcourait les différents États de l'Union, pour 
répandre sa doctrine, quelques-uns de ses lieutenants di- 
rigeaient l'exploitation agricole, d'autres administraient 
une banque, faisaient un journal et engageaient une vio- 
lente polémique avec les Gentils, c'est-à-dire les chré- 
tiens, surtout avec les méthodistes, justement alarmés des 
progrès d'une secte qui leur enlevait leurs sujets d'élite. 
Malgré la prudence que Smith recommandait à son trou- 
peau et qu'il pratiquait lui-même dans ses rapports avec 
les infidèles, il ne put empêcher que des néophytes trop 
zélés ne compromissent l'Église naissante par leur lan- 



l.KS MORMONS. %{ 

gage indiscret et quelquefois par leur conduite. D'ailleurs, 
l'isolement dont les Mormons affectaient de s'entourer 
donnait prise à la calomnie. On leur imputa des folies 
auxquelles ils ne pensaient pas, et, entre autres, on pré- 
tendit que le communisme était le fond de leur doctrine. 
Cette accusation est grave aux États-Unis, où il y a plus de 
propriétaires qu'en aucun autre pays, et des propriétaires 
fort attachés à ce qu'ils possèdent. En outre, dès cette épo- 
que, le bruit se répandit que les Mormons prêchaient et 
pratiquaient la polygamie. Smith s'en défendit hautement 
et reprit même un de ses principaux confidents nommé 
Samuel Rigdon, qui avait exposé au sujet du mariage des 
idées fort peu claires qu'on a nommées « la doctrine de 
lu femme spirituelle, » et que nous aurons bientôt à exa- 
miner. Toutes ces rumeurs, calomnieuses ou non, atti- 
rèrent aux Mormons des adversaires qui ne leur cédaient 
point pour l'intolérance et le fanatisme. Plus d'une fois, 
Joseph Smith fut hué, insulté, chassé à coups de pierres. 
Dans une de ses tournées, une bande de vauriens excités, 
à ce qu'on croit, par des prédicateurs méthodistes, força 
la nuit la porte de sa demeure, l'arracha de son lit, et, 
après l'avoir dépouillé et chargé de coups, le barbouilla 
de goudron depuis le? pieds jusqu'à la tête, et le roula 
ensuite dans un lit de plumes. C'est un manière de pre- 
mier avertissement fort usité dans les États de l'Amé- 
rique, où la loi de Lynch est en vigueur. 

Cet accident ne refroidit pas le zèle apostolique du pro- 
phète : il n'en devint que plus ardent à presser la colo- 
nisation de ses sectaires ; déjà il pouvait les appeler son 
peuple sans trop de hardiesse dans la métaphore. Il 



* » 



22 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

acheta des terres considérables dans le comté de Jackson, 
État de Missouri, et résolut d'y transporter son établisse- 
ment de Kirkland. Si l'on en croit les infidèles, il avait 
fait de mauvaises affaires dans POhio, et son départ au- 
rait eu lieu entre deux jowrs y façon de parler améri- 
caine, qui répond à faire un trou à la lu/ne. Quoi qu'il 
en soit, les Mormons accoururent en foule dans le Mis- 
souri, et y jetèrent les fondements d'une ville, d'aprè9 un 
plan envoyé du ciel et remis par Smith à leurs géomètres/ 
Us la nommèrent Indépendance ou Sion, et la bâtirent 
sur l'emplacement du jardin d'Éden, où fut créé notre 
père Adam, car c'est au Missouri qu'était le Paradis ter- 
restre. Le prophète avait dit, et les sectaires répétaient 
avec enthousiasme, qu'un jour le Seigneur leur donnerait 
tout le pays et qu'on n'y verrait plus un infidèle. J'aime 
à croire que Smith espérait, avec le temps, convertir les 
Missouriens ou leur acheter leurs terres. Mais il paraît que 
des Mormons, plus pressés que les autres, firent, par 
avancement d'hoirie, quelques entreprises blâmables con- 
tre les Philistins. Parmi les nouvelles recrues, il y en avait 
bon nombre qui ne connaissaient pas exactement encore 
la distinction entre le meum et le tuivm. D'un autre côté, 
on sait que dans les nouveaux États de l'Union, il se 
trouve bien des gens qui seraient mal à leur aise dans les 
anciens; la plupart parce qu'ils se sont brouillés avec la 
justice, quelques-uns parce qu'ils ont des habitudes de vie 
semi-indiennes qui ne s'accommodent guère des lois et de 
la civilisation. Entre ces gens-là et les Mormons s'élevè- 
rent des querelles pour des bœufs enlevés, des chevaux 
détournés. Il me parait probable que, des deux côtés, il 



LES MORMONS. 23 

y eut des torts graves et de coupables violences. Mais les 
Mormons étaient et voulaient être des étrangers dans le 
Missouri. Leurs journaux, d'ailleurs, prêchaient l'abolition 
de l'esclavage, et c'en était assez pour soulever contre 
eux toute la population blanche, singulièrement intolé- 
rante sur cet article, 

Un grand meeting eut lieu dans le comté de Jackson en 
juillet 1833, dans lequel furent adoptées les résolutions 
suivantes : « Qu'on ne souffrirait plus de Mormons dans le 
pays; que, s'ils donnaient des garanties de bonne con- 
duite, on leur permettrait de vendre leurs terres et de 
s'en aller tranquillement; que, provisoirement, ils cesse- 
raient de publier leur journal et de recevoir les étrangers 
qui professaient leurs opinions religieuses. » La délibéra- 
tion se terminait par ces mots : « Ceux qui ne feraient 
pas droit à la présente réquisition sont priés de s'adresser 
à leur prophète pour être informés du sort qui les attend. » 

Une sommation de vider les lieux fut envoyée à Sion, 
avec intimation de répondre catégoriquement sous trois 
jours, et, en attendant, quelques saints, surpris isolément, 
furent renvoyés à leurs frères, goudronnés et emplumés. 
Le gouverneur du comté de Jackson partageait tous les 
préjugés des Missouriens contre les sectaires. A leurs ré- 
clamations, à leurs justes demandes de protection, il ré- 
pondait par des plaisanteries ou des menaces : « Partez, 
disait-il, c'est le plus sûr, ou vous verrez de quel bois se 
chauffent mes gaillards du comté de Jackson. » 

Après quelques pourparlers, les Saints, hors, d'état de 
résister à la tempête, se résignèrent à l'émigration. Ils ven- 
dirent leurs propriétés à perte, et laissant à leurs enne- 



24 .mklant.es historiques et littéraires. 

mis leurs maisons et les premières assises du temple de 
Sion, passèrent dans une autre partie du Missouri, le comté 
de Clay , où ils fondèrent au milieu d'une espèce de désert , 
deux colonies nouvelles, Far West etAdamson-Diahman. 
On ne les y laissa pas longtemps tranquilles. 

En 1838, nous les y trouvons considérablement accrus 
en nombre, mais encore plus odieux à leurs voisins. Les 
méthodistes les dénoncent comme les ennemis communs 
de Thumanité, et bientôt à la polémique des journaux et 
des sermons succède la guerre à coups de fusil. Smith s'y 
était préparé en formant aux exercices militaires une pe- 
tite bande qu'il appela les Danites ou les Anges destruc- 
teurs, et dont il fit ses gardes du corps. Un engagement 
eut lieu entre une trentaine de ces anges et un bien plus 
grand nombre de Missouriens. Les premiers eurent l'a- 
vantage, tuèrent deux des Gentils et furent reçus par 
leurs frères comme David après son combat avec Goliath. 
L'agression des Missouriens était flagrante, mais les Mor- 
mons étaient exécrés. Aussitôt le gouvernement de l'État 
de Missouri fulmine des décrets contre les sectaires. La 
milice prend les armes de toutes parts, et ce fut une croi- 
sade générale au nom de la morale et de la civilisation 
outragées. Quelques-uns de leurs plus ardents défenseurs, 
capitaines ou colonels dans la milice du Missouri, s'étaient 
peint le visage à la manière des Indiens : ils se faisaient 
gloire de hurler le war whoop et d'être dans leur accou- 
trement plus sauvages que les sauvages eux-mêmes. De 
fait, un de leurs premiers exploits fut de tomber sur 
How-Mill, un hameau des Mormons, de le piller et d'y 
massacrer une vingtaine de personnes sans défense, 



LES MORMONS. U<> 

hommes, femmes et enfants. En même temps qu'on cou- 
rait sus aux Mormons comme à des bêtes fauves, on ne 
négligeait pas les violences légales. Le massacre de How- 
Mill restait impuni, mais un décret de prise de corps était 
lancé contre Smith et d'autres chefs pour avoir causé par 
leurs prédications la mort de deux citoyens des États- 
Unis : c'étaient ceux qui étaient restés sur le carreau 
dans leur escarmouche avec les Danites. Joseph Smith et 
deux de ses apôtres furent arrêtés et jetés en prison. Si 
l'on pouvait ajouter foi aux récits des Marmons, il n'est 
sorte de cruautés auxquelles leurs chefs n'aient été en 
butte pendant cette détention. On aurait servi, disent-ils, 
aux malheureux prisonniers la chair d'un de leurs cama- 
rades égorgé. Credat Judœus Apella. Je veux bien 
croire que MM. les colonels du Missouri s'amusent à 
jouer au sauvage pour faire peur aux petits enfants, mais 
je n'ai pas si mauvaise opinion de leur cuisine. Laissons 
cette histoire à ceux qui lisent 4es- livres écrits en égyp- 
tien réformé, et remarquons seulement à quelles absurdes 
et dégoûtantes exagérations s'abaissent les hommes dans 
leurs querelles religieuses. 

Ce qu'il y a de certain, c'est que ni Smith ni ses com- 
pagnons ne furent mangés par les Missouriens. Fort né- 
gligemment gardés, ils s'échappèrent de leur prison au 
bout de quelques semaines. Leurs frères cependant, en- 
vironnés d'ennemis en armes, abandonnés par le gouver- 
nement fédéral, ouvertement poursuivis par celui du 
Missouri, durent encore une fois plier leurs tentes et 
continuer leur pèlerinage. Ils quittèrent le comté de Clay 
au milieu d'un hiver rigoureux, et après avoir souffert 

2 



26 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

des privations de toute espèce, arrivèrent dans l'État 
d'Illinois au nombre de 12 ou 15,000, plus attachés que 
jamais à leurs croyances, et toujours résolus à fonder 
leur ville sainte. Il y a dans leur symbole une belle 
phrase : « Nous avons enduré bien des choses -, nous es- 
pérons que nous serons capables d'endurer toutes 
choses. » Les Mormons ont forcé leurs plus cruels enne- 
mis d'admirer leur courage et leur invincible persévé- 
rance. 

Les exilés s'arrêtèrent dans l'État d'Illinois au bord du 
Mississipi, et sur les rives de ce grand fleuve jetèrent 
pour la troisième fois les fondements de leur nouvelle 
Sion. Ils la nommèrent Nauvoo, mot qui dans leur égyp- 
tien signifie ville de Beauté. Ils étaient arrivés pauvres, 
pillés, presque sans ressources ; mais telle est l'énergie 
et l'intelligence pratique de ces hommes, qu'au bout de 
dix mois il y avait deox mille maisons à Nauvoo, un 
grand hôtel de ville, dés écoles, et de nombreux ateliers. 
Le pays était malsain ; en fort peu de temps des marais 
furent desséchés, des'bois abattus et le territoire assaini. 
Mais plusieurs milliers de travailleurs moururent de la 
fièvre typhoïde. D'autres les remplacèrent, et l'épidémie 
fut vaincue comme le climat. Les prairies se couvrirent 
de troupeaux, les terres arables de riches moissons. Ce 
peuple singulier fait de l'agriculture et de l'industrie une 
affaire de religion, et travaille à s'enrichir avec sort fana- 
tique enthousiasme. La persécution n'avait fait qu'aug- 
menter le nombre des conversions, et de tous les côtés 
arrivaient de ferventes recrues. En entrant dans la com- 
munauté, chaque Mormon donne le dixième de son bien 



LES MORMONS. 27 

au gouvernement, c'est-à-dire à l'Église. Il lui doit en 
outre, chaque année, le dixième de ses bénéfices ; enfin, 
de dix jours l'un, elle peut exiger ses services person- 
nels. Smith comptait déjà un assez grand nombre de su- 
jets pour se montrer difficile à recevoir les nouveaux 
venus. On dit qu'il se plaisait à éprouver le zèle des néo- 
phytes en leur empruntant d'abord tout leur argent, puis 
en exigeant d'eux les corvées les plus pénibles. Il voulait 
que les nouveaux habitants de Nauvoo prouvassent qu'ils 
étaient dignes de devenir les concitoyens des exilés de 
Sion. 

La ville de Nauvoo, faisant partie de l'Illinois, devait 
être politiquement régie par la constitution de cet État ; 
mais les Mormons ne reconnaissent d'autre autorité que 
leur théocratie. Cependant, comme il était très-impor- 
tant de ménager le gouvernement du pays où l'on s'éta- 
blissait, Smith trouva moyen de tout concilier en recon- 
naissant nominalement les institutions de l'Illinois, tout 
en conservant de fait pour son peuple ses lois particuliè- 
res. Au fond, il ne s'agissait que de traduire dans la lan- 
gue officielle de l'Union les titres des fonctionnaires 
mormons, pour garder les apparences et conserver de 
bons rapports avec un pouvoir contre lequel il eût été 
imprudent de lutter. Ainsi, pour les Mormons, Joseph 
Smith continua d'être le prophète et le vicaire de Dieu, 
mais pour le gouvernement de l'Illinois, il fut le maire de 
Nauvoo, ou bien le général Smith, élu par la milice des 
Mormons, car dans l'Illinois les soldats nomment leurs 
officiers, comme faisait autrefois notre garde nationale. 
A son exemple, tous les hauts dignitaires de son église 



28 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 

prirent un titre officiel. Le patriarche s'appela juge de 
paix pour les infidèles; les apôtres devinrent aldermen, 
et ainsi de suite. Toute la déférence que montrèrent les 
Mormons à se conformer à la constitution du pays où ils 
s'établissaient consista à inventer une synonymie de ti- 
tres, où tout le monde trouvait son compte. 

D'ailleurs, Smith s'appliquait plus que jamais à éviter 
toute collision entre son peuple et les Gentils. Les occa- 
sions étaient fréquentes, et ceux de ces derniers qui s'a- 
venturaient à Nauvoo étaient pour la plupart gens adon- 
ner de l'occupation aux magistrats de tous les pays et de 
toutes les croyances. Mais Smith était ingénieux à éluder 
les difficultés, et lorsque les institutions qui l'enchaînaient 
ne lui laissaient pas tout le ponvoir qu'il eût voulu, il 
avait des moyens détournés d'en venir à ses fins sans que 
le gouvernement de l'IUinois y pût trouver à redire. 
Quelques Gentils venaient à Nauvoo pour épier la nudité 
de la terre, d'autres dans l'espoir de s'enrichir prompte- 
ment parmi des gens si crédules, enfin, pour beaucoup 
d'autres, la ville des Mormons semblait, comme l'ancienne 
Rome, une cité de refuge, et il était à craindre que tous 
les mauvais sujets des provinces orientales n'en fissent 
leur résidence. Voici comment la police de la nouvelle 
ville en agissait avec ces messieurs? Aux Etats-Unis, point 
de passeports, et pour arrêter un coquin, il faut des for- 
malités infinies. On se gardait bien d'y avoir recours. 
Dès qu'un individu suspect au prophète avait élu domi- 
cile à Nauvoo, on lui détachait trois grands gaillards, ro- 
bustes, sérieux surtout, pourvus chacun d'un morceau 
de bois tendre et d'une serpette. — Il faut savoir qu'en 



LtS MORMONS. 29 

Amérique c'est une manie nationale de tailler du boisen me- 
nus copeaux, seulement pour occuper les doigts quand on 
n ? a rien à faire ; cela s'appelle to whittle, motqui manque à 
notre langue. En Angleterre, où Ton aime à rire aux dé- 
pens des Américains, on représente ordinairement le 
Yankee ratissant un morceau de bois, et Ton vous dit 
gravement que tout membre du Congrès, en arrivant à 
Washington, reçoit, par les soins du ministre de l'inté- 
rieur, un canif et une bûche de cèdre, dont il se fait un 
cure-dent à la fin d'une session. — Ces trois tailleurs 
d'allumettes, donc, allaient se planter devant la porte de 
l'individu qui leur était signalé, coupant, rognant, faisant 
des copeaux et attendanl leur homme. Sortait-il, ils s'at- 
tachaient à lui comme son ombre, marchant lorsqu'il 
marchait, s'arrêtant quand il s'arrêtait, ne riant jamais et 
toujours occupés de leur bûchette. — Pourquoi me suivez- 
vous? — Point de réponse, et toujours les trois gaillards 
sérieux dolant leur morceau de cèdre. Se fâcher était 
imprudent, les trois Mormons étaient choisis d'une enco- 
lure respectable, et d'ailleurs ils n'eussent pas manqué 
de se plaindre au premier constable qu'on insultât des ci- 
toyens paisibles de l'État d'Illinois occupés à ne rien 
faire. Cependant les femmes se mettaient aux fenêtres 
pour voir passer la procession, et les" enfants faisaient 
cortège. Pas la moindre insulte, mais aux copeaux le long 
des rues on pouvait suivre tous les pas du malheureux 
suspect. Quelle que fût la dose d'impudence dont il fût doué, 
rarement il résistait plus de deux heures à l'ennui de ces 
copeaux et de ces trois figures impassibles. On raconte 
qu'un drôle fortement trempé se laissa suivre pendant 



•JO MÊLAIS G ES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

trois jours, au bout desquels il s'avoua vaincu et fit son 
paquet Cette mesure de police préventive s'appela 
whittling off, ratisser dehors. 

C'était peu pour Joseph Smith d'avoir changé un ma- 
récage en une ville florissante, il voulut que Nauvoo pos- 
sédât un monument sans égal en Amérique, et il eut une 
révélation qui prescrivit la construction d'un temple. 
Malheureusement il n'y avait pas encore d'architecte con- 
verti à la religion nouvelle ; il fallut se contenter d'un 
Gentil. Les Mormons s'en consolèrent,, en se rappelant 
que Salomon avait accepté les services du Tyrien Hiram. 
D'ailleurs, l'ange familier de Joseph Smith lui apporta du 
ciel plan, coupe et élévation ; et quant, aux détails d'exé- 
cution, il les lui communiqua de vive voix. L'architecte 
fut un peu surpris des instructions qu'on lui donnait ; 
mais il n'eut garde de disputer sur l'art avec l'ange Mo- 
roni, qui en savait évidemment plus long que Vitruve et 
Palladio. Je voudrais bien pouvoir insérer ici le pro- 
gramme de l'ange pour l'instruction de nos architectes ? 
mais je n'ai pu me procurer qu'une courte description 
faite par un des Saints, encore n'est-elle pas des plus 
claires. — « Notre temple est aussi haut que les chapi- 
» teaux des pilastres (sic), et il est majestueux à la vue, 
» surtout pour moi qui sais que la dîme (l'obole du pau- 
» vre) proclame la gloire de Dieu. Ce splendide modèle 
» de la grandeur mormonique montre trente pilastres en 
» pierre de taille, qui ont coûté 3,000 dollars la pierre; 
» La base est le croissant d'une nouvelle lune. Les cha- 
» piteaux ont cinquante pieds de haut (sic). Le soleil est 
f> sculpté en relief hardi* avec une face humaine large dé 



LES MORMONS. 3i 

» deux pieds et demi, orné de rayons lumineux et de 
» flots, surmonté de deux mains tenant deux trompettes. 
» Quatre rangs de fenêtres : deux gothiques et deux 
» rondes, etc. » le plains le pauvre architecte! Le 6 avril 
1841, la première pierre fut posée au bruit des salves 
d'artillerie, à la suite d'une grande revue de la milice, 
déjà forte de deux mille hommes bien armés, et passable- 
ment exercés à l'école de bataillon. En sa qualité de gé- 
néral, le prophète passa devant le front des troupes, suivi 
d'un brillant état-major, où l'on remarquait plusieurs 
dames à cheval. D'autres dames lui offrirent un drapeau 
brodé de leurs mains, qui fut remis à la légion de Nau- 
voo, avec les allocutions et serments usités en de telles 
occurrences. 

Des profanes, qui ont vu le temple et l'ont décrit en ter- 
mes à notre portée, le représentent comme un grand bâti- 
ment long de cent-vingt-huit pieds, large de quatre-vingt- 
trois, haut de soixante, et divisé en trois nefs. Sur la façade 
s'élève une tour octogone, surmontée d'un lanternon qui 
porte une girouette formée par un ange tenant une trom- 
pette. Ogives, œils-de-bœuf, pilastres cannelés, balustres, 
meneaux gothiques, il y a un peu de tout dans ce monu- 
ment, et l'on voit que l'ange Moroni appartient à l'école 
éclectique. Sous ce rapport, le temple de Nauvoo est bien le 
modèle de la religion mormonique, qui pille à tort et à 
travers avec beaucoup d'impartialité. Cette macédoine mo- 
numentale a coûté, dit-on, la bagatelle de dix millions de 
dollars, en quatre ou cinq ans. C'est un peu moins que le 
Parlement britannique bâti récemment par M. Barry. Cin- 
' quante millions dépensés en quatre ou cinq ans pour un 



32 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

temple à l'usage des Mormons ! En France, il y a plus de 
trente millions de catholiques, et j'aurais honte de dire ce 
que nous dépensons pour entretenir nos églises. Il est vrai 
que Smith avait fait un appel pathétique aux rois, reines 
et princes du monde, pour les engagera contribuer à cette 
grande œuvre, comme jadis la fameuse reine de Saba au 
temple de Salomon ; mais il est inutile de le dire, le plus 
clair de sa recette fut l'obole du pauvre, la dîme des 
Saints du dernier jour. Chaque Mormon apporta son of- 
frande et travailla de ses mains un certain nombre de 
jours à ce temple sacré. C'est ainsi que se sont bâties la 
plupart de nos cathédrales. Tout peuple met sa vanité 
dans la possession d'un monument qui devient à ses yeux 
comme le centre de la patrie. Athènes avait son Parthé- 
non ; Rome , son Capitole ; Jérusalem , ce fameux temple 
où les Juifs combattaient encore lorsque les Romains 
étaient maîtres de leurs remparts. Joseph Smith connais- 
sait les hommes et avait compris que son bizarre monu- 
ment allait donner une espèce de consécration à sa colonie 
et à son église. 

Il n'était pas destiné à en voir la lin. La bonne intelligence 
qui régnait d'abord entre les Mormons et les autres habi- 
tants de Tlllinois ne fut pas de longue durée. Les premiers, 
fiers de leur temple, auprès duquel les églises protestantes 
du voisinage n'étaient que des granges, de leur ville déjà 
peuplée de quinze mille âmes, de leur croyance qui comp- 
tait plus de cent mille adhérents dans l'Union américaine, 
cogimencèrent à perdre la sage réserve qu'ils avaient à 
leur arrivée à Nauvoo. Ils firent grand bruit des prophé- 
ties qui leur promettaient la possession de la terre pro- 



LES MORMONS» 33 

mise et l'expulsion des Gentils, enfin ils traitèrent de plus 
en plus cavalièrement les autorités del'Illinois. D'un autre 
côté, toutes les accusations déjà portées dans le Missouri 
contre les sectaires se reproduisirent envenimées de la 
jalousie que la prospérité extraordinaire de Nauvoo pou- 
vait inspirer à ses voisins moins heureux. Enfin des dis- 
sensions intestines entre les Mormons fournirent occasion 
aux Gentils d'intervenir dans leurs affaires. 

Il faut bien en venir à parler de la Doctrine de la 
femme spirituelle. A différentes reprises, les journaux 
hostiles aux Mormons avaient dénoncé le prophète comme 
prêchant cette doctrine, qui, disaient-ils, n'était autre que 
la polygamie. Smith a toujours repoussé cette imputation 
par des dénégations formelles ; mais il paraît que, sur ce 
point comme en beaucoup d'autres, on ne s'entendait 
pas bien sur les termes. Polygamie vient de deux mots 
grecs qui signifient : beaucoup de noces. Or le prophète 
niait avec raison qu'on pût se marier plus d'une fois 
dans son Église. 11 est vrai, et les Mormons n'en font plus 
mystère aujourd'hui, il est vrai qu'un Saint qui n'a pas 
assez d'une femme, peut, avec l'autorisation du prophète 
ou du sanhédrin mormonique, être cacheté, scellé {sea- 
led) à une seconde femme, à une troisième, à une infinité 
d'autres femmes. Il y a une cérémonie spéciale pour ces 
scellements dans leur liturgie, et, à n'en considérer que 
les effets physiques et légaux, un profane, qui n'a pas les 
lunettes prophétiques sur le nez, pourrait prendre cela 
pour de la polygamie. C'est une erreur. Un Mormon ne se 
marie qu'à une femme , mais on peut le cacheter à une 
cinquantaine et plus, d'où il suit qu'il n'est pas polygame. 



34 MÉLANGES HISTORIQUES et LITTÉRAIRES. 

Dites, s'il vous plaît, polysphragiste, beaucoup cacheté, 
ce qui est bien différent. 

Il paraît qu'on peut être cacheté à une femme mariée, 
ce qui avait lieu à Sparte du consentement du mari, tandis 
que , dans l'Église des Saints du dernier jour, on se pas- 
serait de la permission. J'avoue bonnement que je ne sais 
si les dames peuvent réclamer le bénéfice de nombreux 
scellements comme les hommes. Gela me semble juste et 
probable, car le moyen de trouver assez de femmes dans 
une colonie nouvelle, où nécessairement le beau sexe 
doit être en minorité? Il faut encore considérer que le 
prophète a déclaré qu'une femme ne peut entrer dans le 
royaume des cieux sans un homme qui la présente comme 
lui appartenant. Or, si on se défie un peu du salut de son 
mari, ne doit-il pas être permis de prendre pour chape- 
ron quelque saint personnage, prophète ou patriarche, 
dont le crédit là-haut soit bien connu? 

Je ne voudrais pas m'étendre longuement sur un sujet 
si délicat ; je me bornerai à remarquer que, dans le prin- 
cipe, la doctrine de la femme spirituelle ne fut pas pro- 
fessée publiquement (1). On la révélait seulement à quel- 
ques initiés parvenus aux grades supérieurs de leur.Église, 

(1) Le prophète a dit : « Tout homme doit avoir une femme, toute 
femme un mari seulement. » Les casuistes mormons prétendent que 
cela veut dire que tout homme doit avoir une femme au moins; 
tandis que, par le mot seulement, Smith aurait condamné les femmes 
à n'avoir qu'un mari, un seul. Mais je ne sais si les paroles de 
Smith, destinées à donner le change aux Gentils, ne doivent pas re- 
cevoir une interprétation plus large et plus équitable. Je propose un 
schisme. 



LES MORMONS. 3o 

et le secret était soigneusement gardé pour ne pas scan- 
daliser les Gentils ou les catéchumènes encore imbus de 
leurs vieux préjugés. Maintenant que les Mormons sont 
dans leur fort des montagnes Rocheuses , ils y mettent 
moins de façons. MM. Stanbury et Gunnison affirment 
que la plupart des Anciens ont plusieurs femmes. Ils en 
citent un qui est scellé à quarante-deux Mormones ; enfin 
ils prétendent que, dans les grades élevés, une douzaine 
de cachets seulement passerait pour une sorte de céli- 
bat (1). 

Dans la pratique, ajoutent les deux voyageurs, ce sys- 
tème n'a pas tous les inconvénients qu'on lui supposerait 
à priori. Les dames scellées et les mariées jouissent d'une 
égale considération, et on n'entend parler ni de disputes, 
ni de jalousie entre elles. Ils ne disent pas comment les 
Saints parviennent à gouverner des ménages si nombreux ; 
mais je vois dans la relation de M. Gunnison, que la doc- 
trine du scellement commence à rencontrer quelque op- 
position parmi la meilleure moitié de la communauté , 

(1) J'ai sous les yeux un journal de Deserfct, qui publie le texte 
d'un discoure prononcé par le professeur Orson Pratt, dans la con- 
férence du 29 août 1852, sur la pluralité des femmes, qu'il recom- 
mande comme le moyen de jeter plus vite les fondements du 
royaume céleste, et d'offrir à Dieu un plus grand nombre de taber- 
nacles, c'est-à-dire de corps destinés à recevoir l'esprit immortel. 
« Hah est-ce à dire, ajoute-t-il en terminant, qu'on puisse prendre 
les filles des hommes sans loi, condition ou restriction ? Non pas. Le 
prophète a les clefs de cette affaire. C'est lui qui donne la permis- 
sion, quand on la lui demande. Et savez-vous ce qui arrivera aux 
personnes qui-, ayant été instruites dans cette loi, la rejetteront? 
EUes seront damnées, etc. » 



:}C> MÉLANGES HISTORIQUES Kl LITTÉRAIRES. 

car il parle de femmes qui se sont enfuies chez les Po- 
towatomis et s'y sont mariées, préférant un cœur de sau- 
vage tout entier à un quarante-deuxième de cœur de 
Mormon. 

Je reviens aux dissensions qui éclatèrent à Nauvoo. 

La doctrine de la femme spirituelle existait encore à 
l'état de mystère plus ou moins transparent parmi les 
Mormons, et, entre les récits des voyageurs et les déné- 
gations des Saints, l'opinion était encore en suspens, 
lorsque Joseph, en sa qualité de prophète, excommunia 
un Mormon nommé Higbee, comme convaincu d'avoir 
séduit plusieurs femmes. Probablement il voulait faire un 
exemple qui prouvât sur ce point la pureté de.sa morale. 
Higbee à son tour accusa Joseph de diffamation, et le cita 
devant la cour municipale de Nauvoo pour avoir à lui payer 
une amende de 5,000 dollars, somme à laquelle il estimait 
sa réputation de chasteté. Les aldermen de la cour, tous 
Mormons des hauts grades , acquittèrent honorablement 
le prophète, et renvoyèrent Higbee sans un centime de 
dommages. Mais il y avait eu procès et plaidoiries ; Higbee 
avait produit des témoins vrais ou faux et fait des révé- 
lations curieuses. A l'entendre, le patriarche Hirum Smith, 
frère du prophète, avait chez lui un livre où les Anciens, 
c'est-à-dire les chefs de la secte, inscrivaient les noms de 
toutes les jolies femmes. Lorsqu'un d'entre eux avait en- 
vie de s'en approprier une, il lui faisait lire son nom dans 
ce catalogue, et lui annonçait que le ciel voulait qu'elle 
obéit, et elle obéissait. Chacun des Anciens , au dire de 
Higbee , avait dix ou douze femmes spirituelles ou non. 

Que ce fut une calomnie ou, comme il est probable, 



LES MORMONS. 37 

que cette révélation contînt une grande part de vérité 
mêlée de quelque exagération, l'affaire fit beaucoup de 
bruit, et tous les excommuniés du Mormonisme se liguè- 
rent avec Higbee pour démasquer le prophète. Ils fondè- 
rent, vers 1844, à Nauvoo même, un journal intitulé the 
Expositor (le Révélateur) , dirigé contre Smith et son gou- 
vernement. Dans le premier numéro parut un affidavit, 
c'est-à-dire une déclaration en justice, signée par seize 
femmes qui racontaient que Joseph Smith, Sydney Rigdon 
le grand prêtre et quelques autres chefs de la secte 
avaient essayé de les convertir à « la doctrine de la 
femme spirituelle, » c'est-à-dire d'attenter à -leur vertu, 
sous prétexte qu'ils avaient pour cela une permission spé- 
ciale du ciel. Cet étrange document n'eut pas plus tôt vu le 
jour, que le conseil supérieur des Mormons, présidé par 
Joseph en personne, s'assembla et décréta la suppression 
du journal comme attentatoire à la sûreté publique [a pur 
blic nuisance). Aussitôt deux cents Mormons, avec ou 
sans ordres, entourèrent les bureaux de Y Expositor, 
brisèrent les presses, rasèrent la maison, et firent un feu 
de joie des exemplaires du journal. Les rédacteurs, hom- 
mes prudents, avaient pris la fuite et gagné Carthage, 
ville de l'Illinois, d'où ils recommencèrent en sûreté leur 
polémique contre le prophète. 

Sur leur plainte, un mandat d'amener fut lancé contre 
Joseph Smith, son frère Hirum, et plusieurs autres di- 
gnitaires de son église, dénoncés comme auteurs ou in- 
stigateurs des violences exercées contre le journal V Ex- 
positor. Le prophète n'en tint compte, et le constable 
qui apportait l'exploit fut reconduit à la porte de Nauvoo 

3 



38 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

très-peu cérémonieusement par un agent de la police 
muniôipaie. Aux États-Unis, c'est chose grave que d'en- 
voyer promener un constable. D'ailleurs, les autorités de 
i'IUinois n'attendaient qu'une occasion. La milice fut 
mise sous les armes pour que force restât à la loi, et, de 
leur côté, les Mormons commencèrent à élever des re- 
doutes, déclarant qu'ils se battraient jusqu'au dernier 
pour défendre leur prophète. Les miliciens de l'Ilïinois 
juraient de ne pas laisser pierre sur pierre à Nauvoo. Les 
uns et les autres étaient gens à tenir parole. Dans cette 
extrémité, le gouverneur, M. Ford, pour éviter l'effusion 
du sang, fit un appel à l'humanité de Joseph Smith, et 
l'adjura de se constituer prisonnier, engageant sa parole 
et l'honneur de l'État d' Illinois qtf il serait protégé contre 
toute insulte. En même temps il somma les Mormons de 
rendre les armes qu'ils avaient reçues du gouvernement 
des États-Unis, et enjoignit à la légion de Nauvoo de re- 
connaître pour commandant un officier fédéral. Sur ces 
assurances, les deux Smith arrêtèrent les préparatifs 
guerriers de leurs sectaires, et vinrent se constituer pri- 
sonniers à Carthage. Ce noble exemple de leur respect 
pour la loi toucha peu leurs ennemis. En entrant dans 
la prison de Carthage, Joseph Smith, frappé d'un 
pressentiment sinistre : « Je suis, dit-il, un agneau qui 
vais à la boucherie ; mais je suis tranquille comme une 
matinée de printemps. Ma conscience n'est chargée d'au- 
cun crime, et je mourrai innocent. » Les Mormons sup- 
plièrent le gouverneur de donner une garde sûre aux pri- 
sonniers, menacés, disaient-ils, par la canaille de Car- 
thage. Mais la milice avait été congédiée, et d'ailleurs 



LES MORMONS. 30 

elle n'inspirait aucune confiance par son animosité con- 
nue contre les sectaires. Le 26 juin 1844, M. Ford vint 
visiter les deux Smith, et leur renouvela l'assurance 
qu'ils n'auraient rien à craindre. A tout événement, il 
commanda un petit poste pour maintenir l'ordre. Cepen- 
dant on répandit parmi la populace que le gouverneur 
favorisait les prisonniers et qu'il voulait les soustraire à 
leur jugement. — « Si la loi n'y peut rien, dirent les 
chefs de la canaille, une bonne balle y pourvoira. » 

Le 27 juin, à six heures du soir, un rassemblement de 
plus de 200 hommes armés de fusils, tous le visage bar- 
bouillé de noir, se porte à la prison. La garde n'essaye 
aucune résistance et livre le guichet. Aussitôt la foule en- 

» 

vahit l'escalier qui conduisait à la chambre où se trou- 
vaient Joseph Smith, Hirum et deux autres Mormons ve- 
nus pour les visiter. Plusieurs coups de feu tirés contre 
la porte avertissent les prisonniers du sort qui les attend. 
Il n'y avait pas de verrou intérieur, et la porte était assez 
mince. Un moment les prisonniers essayent de la tenir 
fermée en la pressant de leurs corps et en s'appuyant 
contre les meubles. Ils étaient dans cette position lorsque 
Hirum Smith est frappé à la fois de deux balles : l'une, 
qui traverse le bois de la porte, l'atteint à la figure, tan- 
dis qu'une autre, arrivant par la fenêtre, le perce de part 
en part et lui cassç l'épine du dos. Il tombe en s'écriant : 
« Je suis mort ! — Oh ! mon cher Hirum I » s'écrie 
le prophète ; et s'armant d'un pistolet à six coups, il ou- 
vre la porte à demi et fait feu au hasard sur les assassins, 
tandis que ses deux amis essayent avec des cannes de 
détourner les canons de fusil qui à chaque instant en- 



40 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

traient et faisaient feu par la porte entre-bâillée. Les six 
coups du pistolet déchargés, un des acolytes de Smith 
abandonne la porte et court à la fenêtre pour sauter dans 
une cour ; mais il retombe aussitôt dans la chambre atteint 
d'une balle à la jambe et renversé par une autre qui 
broie sa montre dans son gousset. Joseph Smith, dés- 
armé, tente à son tour de sauter par la fenêtre. 11 tombe 
dans la cour percé de plusieurs balles, mais respirant 
encore ; les meurtriers le traînent vers un puits, l'ados- 
sent contre la margelle, et quatre d'entre eux lui déchar- 
gent, à bout portant, leurs fusils dans la poitrine. Les 
deux Mormons demeurés dans la chambre de Smith fu- 
rent épargnés. 

Ainsi mourut, à trente-neuf ans, cet homme singulier 
qui a fait de grandes choses avec de si méprisables 
moyens : chef heureux de fanatiques, massacré par d'au- 
tres fanatiques dans un pays dont on célèbre la liberté et 
la tolérance. Depuis vingt ans, Smith combattait, pour 
soutenir son imposture, avec une persévérance digne 
d'une meilleure cause. Il avait poursuivi le dessein le 
plus extravagant, et un incroyable succès avait récom- 
pensé son opiniâtreté. Il avait réalisé 'son rêve d'enfant, 
fondé sa colonie, rassemblé son peuple ; il était devenu 
législateur, souverain absolu. Sa mort, si honteuse pour 
ses ennemis, couronnait cette vie d'agitation et de lutte 
continuelle ; leur rage détestable fit d'un charlatan un 
martyr et un dieu. 

Le premier mouvement des Mormons, en apprenant le 
meurtre de leur prophète, fut de courir aux armes et de 
le venger ; mais le conseil des douze apôtres, en qui ré- 



LES MORMONS. 41 

sidait toute l'autorité depuis sa mort, fit preuve d'une 
admirable modération, et parvint à persuader aux ci- 
toyens de Nauvoo que, loin d'imiter leurs ennemis dans 
leurs violences, ils devaient s'en rapporter à la justice 
de leur pays pour la punition des coupables. Ces sages 
conseils furent écoutés; et pour contenir cette population 
en armes, excitée par l'indignation et le fanatisme, il 
suffit d'une proclamation signée des membres du con- 
seil. Ce fait, plus qu'aucun autre, prouve quelle admi- 
rable discipline Smith avait introduite parmi ses disci- 
ples. Quant aux auteurs de l'assassinat, aucun ne fut 
puni, et il ne paraît pas même qu'ils aient été sérieuse- 
ment recherchés. 

Tandis que l'horreur inspirée à tous les honnêtes gens 
par le massacre de Carthage obligeait pour un instant les 
Gentils à dissimuler leur haine et à suspendre leurs hos- 
tilités, les plus ambitieux des Mormons se, disposaient à 
recueillir l'héritage du prophète. Sidney-Rigdon, l'inven- 
teur de la doctrine de la femme spirituelle et un des pre^ 
miers confidents de Smith, s'offrit pour lui succéder. Il s'y 
disait autorisé par l'ange Moroni, et apportait sa révéla- 
tion toute fraîche. Il fallait, disait-il, quitter Nauvoo et 
s'établir au delà des montagnes Rocheuses ; mais le con- 
seil des douze apôtres, sachant trop bien sans doute à quoi 
s'en tenir sur les révélations, le reçut fort mal. On lui 
dit qu'il était inspiré du diable, et non du ciel, et on le mit 
en jugement. Convaincu de mensonge, trahison, aposta- 
sie, il fut solennellement excommunié, et, selon la for- 
mule en usage parmi les sectaires, abandonné aux souf- 
flets de Satan jusqu'à ce qu'il fît pénitence. Il quitta 



12 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

Nauvoo avec une douzaine de ses partisans. Les ennemis 
des Mormons espéraient de lui des révélations et du scan- 
dale ; il ne songea pas à se venger autrement qu'en 
essayant de fonder une église à lui , entreprise qui ne 
paraît pas avoir eu de succès. Il est tombé aujourd'hui 
dans l'obscurité. 

L'autorité spirituelle et temporelle fut remise à M. Brig- 
ham-Young, membre et président du conseil des douze. 
C'est actuellement le président et le prophète des Mor- 
mons. Bien qu'il n'ait pas été des premiers disciples de 
Joseph Smith, il a partagé toutes les tribulations de sa 
secte, et, comme il le dit lui-même dans son langage 
mystique, « il a marché quatre ans dans le désert, les 
souliers pleins de sang. » Il passe pour un homme de ta- 
lent, plus instruit que son prédécesseur, et non moins 
habile à manier le peuple singulier dont le gouvernement 
lui est échu en partage. 

Quelques mois se passèrent dans une tranquillité appa- 
rente. La construction du temple avançait rapidement. 
La propagande aux États-Unis et en Angleterre amenait 
, sans cesse de nouveaux prosélytes dans la ville sainte, 
car ce n'est point par quelques meurtres qu'on arrête les 
progrès d'une secte, il faut un grand massacre, une Saint- 
Barthélémy pour l'étouffer. Un pareil crime est heureu- 
sement impossible au dix-neuvième siècle ; mais la haine 
des Gentils ne demeura pas inactive. Dans l'automne de 
1845, les hostilités contre les Mormons recommencèrent 
plus violentes que jamais. On brûlait leurs meules et leurs 
fermes, on assassinait des fermiers. De la part des sec- 
taires, il y eut des représailles sanglantes. Je manque de 



LES MORMONS. 13 

renseignements précis sur les motifs qui poussèrent les 
habitants de l'Illinois à une espèce de confédération gé' 
nérale contre la cité de Nauvoo. Les reproches adressés 
aux Mormons sont trop vagues pour qu'il soit possible de 
leur donner créance. Quelques journaux dénoncent leur 
ville comme un repaire de faux monnayeurs et de bri- 
gands ligués contre la société. De leur côté, les Mormons 
défient leurs adversaires de citer un fait de leur déso- 
béissance aux lois. — « Si des hommes perdus de crimes, 
disent-ils, ont trouvé momentanément un asile à Nau- 
voo, jamais ils n'ont fait partie de notre église ; jamais 
nos magistrats n'ont hésité à prêter main-forte aux minis- 
tres de la justice pour poursuivre ces ennemis de la so- 
ciété. » Tels sont les crimes reprochés aux Mormons ; 
telle est leur justification. Discerner la vérité de si loin 
n'est pas chose facile, et cependant, il faut le dire, toutes 
les apparences sont en faveur des sectaires. Mais le pré- 
jugé était contre eux. Ils se disaient, ils étaient étrangers 
au milieu de leurs compatriotes. Ils étaient plus riches, 
plus habiles, plus heureux dans leurs spéculations que 
leurs voisins. Ils sentaient leur supériorité et s'en mon- 
traient orgueilleux. C'en était assez pour qu'on les char- 
geât de tous les crimes. 

Après de longues négociations, pendant lesquelles la 
guerre civile fut plusieurs fois sur le point d'éclater dans 
l'État d'Illinois, les Mormons, toujours abandonnés par 
le gouvernement fédéral, délibérèrent, l'inspiration ai- 
dant, de quitter encore une fois leurs foyers, et d'aller, 
par delà les montagnes Rocheuses, chercher une patrie 
tellement éloignée des Gentils, qu'ils n'eussent plus de 



44 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 

longtemps à craindre leur malice. Alors une espèce de 
capitulation eut lieu entre les chefs de Nauvoo et le gou- 
vernement de l'Illinois, par laquelle les premiers s'enga- 
gèrent à évacuer le pays, le second à les garantir contre 
toute molestation pendant le temps nécessaire pour leurs 
préparatifs. Ou verra comment cet engagement solennel 
fut observé. 

Le pays au delà des montagnes Rocheuses était alors 
aussi peu connu que l'intérieur de l'Afrique Test encore 
aujourd'hui ; ce qu'on en savait, on le tenait du rapport 
de quelques Indiens et de ces hardis chasseurs qui vivent 
à la limite de la civilisation et dont Fennimore Cooper a 
poétisé le caractère. Pour parvenir aux montagnes, on 
savait qu'il fallait traverser d'immenses prairies infestées 
par des bandes nombreuses d'Indiens belliqueux, les 
Sioux, les Crows et les Schoschones. Là, le bois est rare; 
le fourrage nul pendant l'hiver et pendant une partie de 
Tété. De larges rivières, des ravins profonds opposent à 
la marche des caravanes des obstables infranchissables; 
pour trouver des gués ou des passages, il est nécessaire 
de se détourner continuellement de la ligne directe qui 
conduit aux montagnes. Au pied de cette chaîne toujours 
couverte de neiges, de nouveaux dangers, de nouvelles 
fatigues attendent le voyageur. Fondrières, glaciers, 
précipices bordent les passages des montagnes Rocheuses. 
Au delà, on connaissait vaguement l'existence d'un grand 
lac salé, espèce de mer mcrte, dont les rivages étaient ou 
un désert, ou une terre promise : personne ne le savait 
encore. C'est vers ces lieux que les Mormons résolurent de 
se diriger pour y fonder leur quatrième ville sainte. 



LES MORMONS. 45 

Au commencement de l'hiver de 1866, leurs pre- 
mières colonnes se mirent en marche , précédées d'é- 
claireurs chargés de reconnaître le pays et de signaler 
les passages les moins difficiles. D'immenses convois de 
chariots les suivaient, traînés par des mules et des bœufs 
et chargés de meubles, d'ustensiles aratoires, de tentes 
et de provisions. La marche était lente. On campait sou- 
vent plusieurs semaines dans le même lieu, tandis que 
des détachements de travailleurs traçaient une route 
pour franchir une crevasse, ou jetaient un pont sur tfne 
rivière. Des laboureurs, cependant, défrichaient en avant 
de vastes espaces et les ensemençaient, afin de préparer 
des provisions à leurs frères qui viendraient après eux. 
Lorsque le soleil a desséché les hautes herbes des prai- 
ries, les troupeaux ne peuvent plus y trouver leur nour- 
riture, abondante au printemps et après les premières 
pluies d'automne. 11 fallait prévoir ces dangers du climat, 
se tenir en garde contre les changements de saison, et 
se préparer des camps sur les bords des rivières, dans 
des pays boisés, ou bien sur des collines où la végétation 
n'est pas brûlée par la sécheresse. 

Pour la marche, point de routes tracées : on s'avançait 
la boussole à la main. Tantôt les convois d'émigrés sil- 
lonnaient péniblement de vastes marécages, où plusieurs 
fois dans la journée il leur fallait décharger et recharger 
leurs chariots ; tantôt ils entraient dans des plaines arides 
qui leur faisaient endurer tous les tourments de la soif et 
décimaient leurs troupeaux. Plus loin, exposés à des rafales 
de neige et de pluie, ils étaient obligés de bivaquer 

sans feu sur une terre nue, humide et glacée. Quelquefois 

3. 



46 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

la lueur d'un incendie, dévorant les hautes herbes, je- 
tait l'effroi dans la caravane, et il fallait des prodiges 
d'énergie pour écarter le fléau. Aux approches de l'hiver 
de 1847, les Mormons bâtirent une ville provisoire de ba- 
. raques et de huttes construites de boue et de branchages, 
en attendant que la neige eût cessé découvrir les prairies, 
îls avaient amené de Nauvoo une musique militaire qui 
se faisait entendre dans toutes leurs haltes. Qui le croirait? 
en butte aux tourments de la soif, de la faim, exposés à 
toutes les misères de la vie errante, ces hommes de fer 
ne perdirent jamais leur gaieté. Lorsqu'ils s'étaient en- 
tourés d'un retranchement de chariots, lorsqu'ils avaient 
parqué leurs troupeaux, rentré le fourrage, lorsque les 
détachements envoyés pour faire du bois et de l'eau avaient 
assuré à la troupe un jour d'existence, les prédicateurs 
commençaient une prière,' une exhortation; les pèlerins 
entonnaient un hymne d'actions de grâces ; puis la mu- 
sique faisait entendre dans le désert des valses et des 
contredanses, et, sauf la rareté des habits noirs et des gants 
jaunes, sauf des costumes un peu sauvages, des mines un 
peu étranges, on aurait pu se croire dans un bal cham- 
pêtre, aux environs d'une grande ville. 

L'ordre que les chefs avaient introduit dans les co- 
lonnes d'émigrés était admirable. Jamais troupe disciplinée 
ne se garda mieux, ne campa, ne bivaqua avec plus de 
méthode et de régularité. Ni la marche ni la fatigue n'in- 
terrompaient le travail* Les femmes filaient assises sur les 
chariots. A chaque halte, on entendait le bruit des mar- 
teaux et des métiers. En route on faisait du drap et de la 
toile ; on forgeait des essieux de voiture, des instruments 



LES MORMONS. 47 

de labourage ; on tannait, avec du goudron et à la fumée, 
les cuirs des animaux dont la caravane se nourrissait. Ja- 
mais, quelle que fût sa situation, elle ne manqua à célébrer 
le dimanche par un repos complet pour les hommes et 
les animaux; et peut-être n'est-il pas inutile de dire ici, 
comme un fait qui permet d'apprécier le caractère des 
Mormons, que, pendant toute la durée de leur pèlerinage, 
on ne vit personne maltraiter les bœufs et les mules qui 
traînaient les chariots. C'est à cette douceur, et aux soins 
constants qu'ils apportaient à ménager leurs attelages , 
qu'ils durent en grande partie de surmonter heureuse- 
ment tant d'obstacles. 

Au milieu de leurs campements, le scorbut et le typhus 
les atteignirent et en peu de jours firent de nombreuses 
victimes. Des familles d'émigrants furent enlevées tout 
entières, et il n'y eu guère de détachement qui ne perdît 
un tiers de son effectif. Ils avaient fait provision de médi- 
caments aussi bien que d'armes et de meubles de toute 
espèce; mais personne n'avait songé à emporter des cer- 
cueils. Pour des hommes de race anglaise, être porté dans 
la terre à demi nu, sans une bière bien close, c'est une 
aggravation à la mort. Dans notre vieille Europe, au sein 
de nos grandes villes, on a vu plus d'une fois, dans les 
épidémies, les cadavres abandonnés sans sépulture* Les 
Mormons imaginèrent de creuser péniblement des troncs 
d'arbre qu'ils allaient chercher fort loin, et d'y renfermer 
leurs morts. Ils ne manquèrent jamais à ce pieux devoir, 
et l'on peut aujourd'hui calculer leurs pertes et suivre 
leurs traces aux amas de pierres soigneusement entas- 
sées le long de la voie qu'ils ont suivie. 



48 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

Pendant que les premières colonnes des Mormons tra- 
versaient péniblement la prairie et frayaient parmi les 
plus rudes fatigues une route aux frères qui allaient les 
suivre, le reste des citoyens de Nauvoo travaillait avec 
un redoublement de zèle et d'activité à l'achèvement du 
temple. Ils s'étaient fait un point d'honneur, un devoir 
religieux de n'abandonner leur patrie qu'après avoir con- 
sacré ce monument mystérieux de leur culte. Au jour 
fixé, un grand nombre d'étrangers arrivèrent à Nauvoo 
de toutes les parties de l'Union. Quelques-uns avaient 
abandonné leurs campements de la prairie pour assister 
à cetle solennité douloureuse ; car ce temple, élevé de 
leurs mains, décoré des offrandes du riche et du pauvre, 
allait bientôt être abandonné aux Gentils. Un instant cette 
ville vouée à la destruction reprit une apparence de vie 
et se para pour sa dernière fête. Les cérémonies sacrées 
s'accomplirent, et quelques heures après tous les mysté- 
rieux ornements du temple disparurent, la foule des pè- 
lerins se dispersa, et le plus grand nombre reprit triste- 
ment le chemin du désert. Les derniers travaux pour 
l'achèvement du temple avaient cependant ranimé la 
haine des Gentils de l'Illinois. Ils savaient que les Mor- 
mons avaient rendu les armes qu'ils avaient reçues du 
gouvernement ; ils avaient vu la fleur de leur jeunesse 
partir pour les montagnes Rocheuses, et ils espérèrent 
avoir bon marché du reste. Au mépris de la convention 
jurée, un corps d'environ deux mille hommes, avec du 
canon, se présenta devant Nauvoo, espérant surprendre 
la ville. Ils furent chaudement repoussés par une petite 
troupe de trois cents hommes de la légion de Nauvoo. 



LES MORMONS. 49 

commandée par an général Wells, Ce fut seulement lors- 
que le dernier détachement des exilés se fut mis en mar- 
che que la horde assiégeante pénétra dans la ville. Elle 
y célébra sa facile victoire par des orgies, et bientôt par 
Tincendie du temple, qui n'offre plus aujourd'hui que 
l'aspect d'une ruine ancienne. 

En même temps que l'émigration apprenait, dans le 
désert, la perfidie de ses ejmemis et recevait cette nou- 
velle preuve de l'indifférence ou de l'impuissance du gou- 
vernement à faire respecter les promesses les plus sa- 
crées, un message du président des États-Unis venait 
sommer les exilés, comme citoyens de l'Union, de fournir 
leur contingent à l'armée fédérale, qui se disposait alors 
à attaquer la république du Mexique. Il n'y eut pas un 
moment d'hésitation. La loi commande, il faut obéir. Le 
lendemain de la réception de cet ordre, un bataillon de 
cinq cent vingt hommes partait pour la Nouvelle-Califor- 
nie, prêt à verser son sang pour ce drapeau fédéral qui 
ne les avait jamais protégés. En ce moment, bien qu'ils 
se trouvassent sur le territoire d'Indiens nombreux et 
assez mal disposés à leur livrer passage, les exilés se sé- 
parèrent sans murmure de la fleur de leurs soldats. On 
vit alors les femmes remplacer les hommes dans une 
partie de leurs travaux. Elles guidaient les attelages, et 
parfois conduisaient les charrues. Le malheur et le sen- 
timent religieux avaient uni les sectaires, qui semblaient 
ne plus faire qu'une famille. Dans les marches, chacun 
abandonnait son chariot pour relever ou réparer celui 
d'un camarade. Le riche partageait son pain avec le 
pauvre, et, si de tels actes ont valu aux Mormons le re- 



50 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

proche de communisme, souhaitons à toute l'Europe de 
n'en voir jamais que de semblables. 

Le 21 juillet 1847, après dix-huit mois passés dans le 
désert, Pavant-garde des Mormons arriva sur les bords 
du grand lac Salé. Quelques jours après'un terrain avait 
été consacré pour l'emplacement d'une ville, et tout au- 
tour on voyait des bœufs labourer la terre, des hommes 
ensemencer, planter, arroser. Les colons s'occupaient 
activement à distribuer, dans des canaux d'irrigation, les 
sources d'eau vive qui tombent des montagnes pour se 
perdre dans le lac Salé. D'autres profitaient de ces ruis- 
seaux pour établir des moulins et des scieries. En jan- 
vier 18A8, ils avaient bâti un fort capable de repousser 
toutes les tribus indiennes du nouveau mondée ; six mille 
acres avaient été enclos de palissades, selon l'usage amé- 
ricain, et une population de plus de cinq mille personnes 
était fixée dans la ville nouvelle, . qui porte le nom de 
Deserèt, mot mystérieux qui, dans la langue des anges, 
signifie la cité de l'Abeille. Les Mormons ressemblent, en 
effet, à l'abeille par leur activité incessante et leur faculté 
de changer de demeure sans changer de caractère. Pour 
eux, le travail est une loi divine. « Nous sommes, disent- 
x> ils, les fermiers du Très-Haut. Notre devoir est d'amé- 
» liorer son champ pour qu'il en nourrisse ses saints. » 
On ne voit pas un individu inoccupé dans leur pays. Le 
président-prophète, M. Brigham-Young, est charpentier, 
et, à ce qu'il paraît, charpentier fort habile. Joseph Smith* 
en raison de ses inspirations continuelles, qui lui pre- 
naient beaucoup de temps, est le seul Mormon qui ait été 
dispensé de travailler de ses dix doigts. Aussi, pas un 



LES MORMONS. 54 

pauvre parmi eux. Je me trompe : après avoir construit 
des écoles, un hôtel de ville, un caravansérail pour les 
étrangers, ils pensèrent à bâtir un hospice pour les pau- 
vres. En gens prudents qu'ils sont, ils voulurent savoir 
combien de leurs frères avaient besoin des secours de la 
communauté. Il y en avait deux, qui se sont peut-être 
enrichis depuis lors. 

Le grand lac Salé (ainsi nommé pour la nature de ses 
eaux saturées de sel) est situé entre le 40° 40' et le Zjl° 
40' de latitude nord ; il s'étend en longitude du 112° au 
113°. Une chaîne de hautes montagnes borde sa rive 
orientale ; mais entre le lac et les premiers escarpements 
se trouve une plaine bien arrosée qui se lie par une pente 
insensible à des vallées perpendiculaires à la chaîne. 
Dans la plaine et dans les vallées, la culture est facile au 
moyen d'irrigations, et le sol d'une fertilité prodigieuse. 
De l'autre côté du lac s'étend un désert immense, abso- 
lument dépourvu de végétation. Le sol se compose d'une 
couche d'argile recouverte d'une croûte de sel. Pendant 
la saison des pluies il se change en un marécage infran- 
chissable ; en été on peut le traverser, même avec des 
voitures légères, mais à la condition de porter l'eau, le 
bois et le fourrage. Il est facile de voir que ce désert est 
une partie desséchée du bassin occupé autrefois par une 
vaste mer intérieure, dont la situation offre plus d'une 
analogie avec la mer Morte. Le grand lac Salé lui-même 
tend à se dessécher. Il est peu profond, et quelques-unes 
de ses nombreuses îles se lient au continent pendant la 
sécheresse. Il reçoit à son extrémité sud les eaux douces 
du lac d'Utah, portées par un canal naturel d'une ving- 



52 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

taine de lieues. Les Mormons, frappés des rapports qu'of- 
fre leur patrie avec la Palestine, ont appelé ce canal le 
Jourdain. Les îles très-hautes du lac Salé et les monta- 
gnes sont couvertes de bois, et de leurs flancs sortent une 
infinité de sources thermales de toute espèce. Cette 
chaîne renferme encore en abondance du fer et de la 
houille. Avec du, fer et de la houille tout est possible à 
l'homme. 

La prospérité des Mormons n'a fait que croître depuis 
qu'ils se sont établis à l'ouest des montagnes Rocheuses. 
Licencié après la paix faite avec le Mexique, leur ba- 
taillon traversa la Nouvelle-Californie pour gagner De- 
serèt, et c'est, dit-on, à ce détachement qu'est due la 
découverte des terrains aurifères. Un instant, quelques- 
uns des Mormons cédèrent à l'entraînement général qui 
y poussait les aventuriers de tous les pays; mais bientôt, à 
la voix de leur prophète, ils regagnèrent les bords du lac 
Salé et ne pensèrent plus qu'à cultiver leurs champs. 
Aujourd'hui leur ville est une station de ravitaillement 
pour la foule des Gentils qui se porte aux placers ou qui 
en revient, et ce passage continuel n'a pas peu contribué 
au rapide accroissement de Deserèt. Les saints approvi- 
sionnent les chercheurs d'or, et la légende d'Ésaù ven- 
dant son droit d'aînesse pour un plat de lentilles prouve 
que le métier de pourvoyeur est des plus profitables. 
L'hôtel des monnaies de Deserèt frappe des dollars et 
des doubles dollars d'or, et s'il faut s'en rapporter aux 
récits des voyageurs, les caisses de l'église nouvelle re- 
gorgeraient de ce vil métal. Je lis dans une relation que 
la présidence a mis de côté quatre-vingt-quatorze mille 



LES MORMONS. 53 

quatre-vingts onces d'or pour les indemnités de route à 
distribuer aux apôtres envoyés parmi les Gentils, et aux 
Mormons manquant de ressources pour obéir à la loi qui 
prescrit le rassemblement littéral d'Israël. Rabelais a 
laissé cet aphorisme : qu'il faut mentir toujours par nom- 
bre impair. Il se peut qu'on ait un autre système au delà 
des montagnes Rocheuses ; pourtant on ne peut s'empê- 
cher de croire que la présidence est au-dessus de ses 
affaires et qu'elle a de l'argent de reste, quand on lit 
dans le Deserèt-Neics (c'est le Moniteur du pays) que 
les Anciens y réunis en conférence le 14 septembre 1852, 
ont fait partir quatre-vingt-dix-huit missionnaires à la 
fois pour les quatre coins du globe (1). Chez les Mor- 
mons un missionnaire ne se met pas en route comme nos 
premiers apôtres avec un bâton et une besace. Les leurs 
voyagent en gentlemen et partent munis de bonnes let- 
tres de crédit. 11 est évident que ces quatre-vingt-dix- 
huit missionnaires exigent des frais de route assez consi- 
dérables. Dix sont dirigés sur différents États de l'Union ; 
six sont expédiés aux colonies anglaises des Indes occi- 
dentales ; quarante-deux pour les Iles-Britanniques ; huit 
pour l'Allemagne ; deux pour Gibraltar, que je soupçonne 
d'aller perdre leur temps en Espagne ; un en Danemark ; 
trois en Norvège ; neuf dans l'Inde ; trois en Chine ; deux 
à Siam ; trois au cap de Bonne-Espérance ; neuf en Aus- 
tralie ; neuf aux îles Sandwich ; un en France. Il semble 
que les Anciens ne comptent pas sur une forte moisson 
d'âmes dans notre pays ; cependant le Litre de Mormon 

(1) The four corners ofthe globe. 



54 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 

a déjà été traduit à l'usage de nos compatriotes (1), ainsi 
que plusieurs numéros de l'Étoile de Deserèt, publica- 
tion religieuse à l'usage des sectaires. 

Ab ungue leonem. Il est incontestable que la colonie 
d'Utah a fait et fera des progrès gigantesques comme 
toutes les jeunes sociétés du nouveau monde. Un médecin 
anglais a remarqué que les employés de la banque qui 
deviennent fous n'oublient jamais l'arithmétique : il paraît 
que les Américains peuvent le devenir sans cesser d'être 
les faiseurs d'affaires les plus intelligents du monde. Peu 
après leur arrivée au lac Salé, les Mormons ont demandé 
au congrès que le pays colonisé par eux fût annexé à 
l'Union en qualité de territoire, et bien avant que le 
gouvernement fédéral eût pu statuer sur cette demande, 
les envoyés de Deserèt recevaient des instructions nou- 
velles pour réclamer cette annexion, non plus comme 
territoire, mais comme nouvel État de la fédération amé- 
ricaine. Leur population actuelle leur donne, disent-ils, 
un droit incontestable à ce titre très-important pour eux, 
car en l'obtenant ils acquièrent le pouvoir de se donner 
telle constitution qu'il leur plaira. Leurs prétentions se- 
ront-elles admises ? J'entends dire qu'elles rencontreront 
une opposition assez vive, et que le gouvernement fédé- 
ral a des sujets de plaintes contre les sectaires. J'ai lu 
dans un journal américain, il y a quelques mois, un rap- 
port curieux de deux juges fédéraux envoyés de Washing- 
ton à Deserèt pour établir dans la capitale des Mormons 

(1) Le Livre de Mormon, histoire sacrée des peuples aborigènes de 
l'Amérique, publié par John Taylor. Paris, 1852, in-18 de 512 pag. 



LES MORMONS. î)î) 

une cour de justice. Ces magistrats apportaient de l'ar- 
gent pour l'installation de leur tribunal. Us disent que 
l'argent a été encaissé et qu'on ne les a pas installés ; que 
lorsqu'ils ont rendu des arrêts, personne n'en a tenu 
compte, sous prétexte qu'on n'avait que faire à Deserèt 
de la procédure fédérale. Enfin ils racontent qu'ils ont eu 
la mortification d'assister à des sermons et à des confé- 
rences théologiques où l'on n'a ménagé ni les susceptibi- 
lités de leurs sentiments religieux ni celles de leur pa- 
triotisme fédéral. Bref, on leur avait rendu leur séjour si 
pénible, que, sans en recevoir d'intimation officielle, et 
sans être admonestés par voie de ratiss3ge {ichittUng-off), 
ils avaient cru devoir quitter le pays. 

Toutefois, il y a peu d'apparence que le gouvernement 
de. Washington prenne au sérieux les énormités repro- 
chées aux sectaires ; il sent toute l'importance actuelle du 
pays d'Utah, situé comme un oasis au milieu de l'immense 
désert qui sépare les provinces orientales de la Californie. 
D'ailleurs, quelque irrévérencieux que soient les procédés 
des Mormons pour messieurs de la justice, il est évident 
qu'il ne faut pas songer à les mettre à l'amende. Établis 
sur le revers des montagnes Rocheuses, à trois mois de 
marche des frontières de l'Union , ils peuvent pendant 
longtemps encore se moquer impunément de tous les gou- 
vernements du monde. Ils sont à présent chez eux, comme 
on dit. Leur population est nombreuse et leur patience 
est à bout. Malheur à qui s'aviserait de la mettre encore 

* 

une fois à l'épreuve! 

Qu'ils soient annexés ou non à la confédération des 
États-Unis, on peut regarder comme certain qu'ils de- 



56 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

meureront en paix avec son gouvernement. Ils n'ont pas 
de Gentils autour d'eux qui se scandalisent, comme les 
Missouriens, de leurs pratiques religieuses ou soi-disant 
telles. Leurs seuls voisins sont les Indiens Utahs, qui pa- 
raissent être un composé de parias expulsés de différentes 
tribus, pauvres diables qui disparaîtront bien vite de- 
vant la civilisation envahissante des visages pâles. Les 
Saints du dernier jour n'ont donc pas besoin de l'auto- 
risation du congrès pour jouir de l'indépendance la plus 
complète, et d'ici à longtemps leur tranquillité ne peut 
être troublée que par la discorde intérieure. 

Ce malheur paraît fort à craindre au premier abord. 
Proscrits par les Missouriens et les habitants de l'Illinois, 
ou bien errant dans les prairies, les Mormons ont été do- 
ciles, parce que le danger qui les pressait les avertissait 
à chaque instant que leur seule chance de salut était dans 
leur union et leur obéissance à leurs chefs. Ceux-ci étaient 
respectés parce qu'ils étaient nécessaires et qu'il ne se 
rencontrait pas de prétendants assez hardis pour leur 
disputer un commandement qui offrait pour tout avan- 
tage une effrayante responsabilité. Maintenant la situation 
a bien changé. Le danger a disparu. Les chefs trouve- 
ront-ils la même obéissance? Ne semblera-t-il pas abusif 
à bien des maris, à bien des pères, que tel homme, parce 
qu'il est membre du .grand conseil, vienne sceller sa 
femme ou sa fille, tandis qu'il ne pourra lui rendre la pa- 
reille ? Les émigrants nouveaux venus qui n'ont pas com- 
battu pour leur église, qui n'ont pas retrempé leur zèle 
dans les misères de la persécution, pourront bien se scan- 
daliser du pêle-mêle prétendu spirituel qui les attend 



LES MORMONS. 57 

dans la ville sainte. La paix et le repos feront réfléchir. 
Enfin, l'exemple de Smith est tentant. Il prouve qu'un 
certain fonds d'impudence suffit pour élever un homme 
à la plus haute fortune. L'inspiration a été mise à la por- 
tée de tout le monde, et le métier de prophète, à Deserèt, 
offre des séductions qu'il n'avait pas dans le Missouri ou 
l'Illinois. Fanatiser, abrutir la population de l'Utah est le 
seul moyen de la gouverner despotiquement ; mais cette 
population se recrute sans cesse de nouveaux venus ap- 
portant chacun sa doctrine. Le plus grand nombre des 
colons arrive à Deserèt avec des habitudes de liberté et 
de licence même ; les journaux de l'Union pénètrent avec 
les voyageurs ; en un mot, la richesse croissante de la co- 
lonie, le goût du luxe et des jouissances raffinées qui en 
est la suite inévitable, semblent devoir se liguer contre 
un gouvernement théocratique dont les momeries seront 
bientôt usées. 

Toutefois, le bon sens pratique des Anglo-Américains 
est si puissant, qu'il peut prévenir encore la division et la 
dissolution de la communauté des Mormons. L'activité 
commerciale remplacera peut-être à Deserèt l'enthou- 
siasme religieux, que la polémique et la persécution n'ex- 
citeront plus. Quelque temps encore les dogmes des 
Mormons se conserveront par patriotisme et comme un 
héritage auquel de grands travaux et de dures souffrances 
ont attaché une certaine gloire. La mémoire de Joseph 
Smith demeurera honorée, mais on ne parlera guère de 
ses rêveries et beaucoup des résultats de sa colonisation. 
Les folies et les abominations de la secte seront abandon- 
nées à petit bruit. Un jour peut-être les habitants de 



i)8 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES, 

FUtah se trouveront de tout point semblables à ceux des 
grandes villes de l'Union, jadis peuplées par des Puri- 
tains exilés qui ont attendu le Règne de Mille ans, mais 
dont les enfants n'attendent plus aujourd'hui que les ba- 
teaux d'Europe pour se mêler et se confondre dans notre 
vieille société. — Malgré tous ses défauts, elle vaut bien, 
après tout, des sociétés nouvelles comme celle dont je 
viens d'esquisser l'histoire. 



LES COSAQUES DE L'UKRAINE 



ET 



LEURS DERNIERS ATAMANS. 



LES COSAQUES DE L'UKRAINE. 



Les auteurs polonais ont appris à l'Europe occidentale 
l'existence et le nom des Cosaques. Ce nom (en russe 
Kazak) a passé dans notre langue, par des relations du 
dix-septième siècle, avec la prononciation polonaise. Pen- 
dant longtemps l'étymologie de ce mot a exercé la saga- 
cité des érudits du Nord. Les uns l'ont dérivé du slave 
hoza, chèvre : c'est, disaient-ils, que les Cosaques cou- 
rent comme des chèvres ; d'autres l'ont fait venir de koç a, 
qui signifie tresse de cheveux, faux, langue de terre qui 
s'avance dans un fleuve ; et les raisons ne manquaient pas 
pour justifier ces différentes acceptions : car les Cosaques 
ont bien pu porter autrefois des cadenettes ; ils se ser- 
vaient de faux pour faire leurs foins, voire même pour se 
battre; enfin, leurs premiers établissements furent au 
bord d'un fleuve ou il ne manque pas de promontoires 

4 



62 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

avancés. Aujourd'hui que les études étymologiques ont 
fait de grands progrès, on est à peu près d'accord pour 
regarder le mot Cosaque comme emprunté au turc. Dans 
cette langue cazak veut dire partisan, fourrageur, sol- 
dat qui fait la guerre pour son propre compte. Tels furent, 
en effet, les premiers Cosaques établis au bord du Dnieper 
et de ses affluents, entre les territoires polonais, mosco- 
vite et tartare. Leurs mœurs avaient les plus grands rap- 
ports avec celles des habitants du Border, ou frontière 
d'Ecosse, et le nom du pays où ils parurent d'abord, 
l'Ukraine (Oukraïna), a précisément cette signification 
dans les dialectes slaves. 

Les Cosaques ne furent donc pas un peuple particulier, 
mais un rassemblement de Slaves polonais ou russes, qui 
se constituèrent en colonie dans un pays périodiquement 
dévasté par les incursions des Tartares. Ils se fortifièrent 
dans la Petite-Russie, terre que personne n'osait cultiver 
et qu'il fallait défendre chaque jour les armes à la main. 
De la sorte, ils devinrent les gardes avancées des chré- 
tiens orientaux contre les musulmans, alors envahisseurs,. 
11 me semble que les premiers Cosaques, les Cosaques 
modèles, furent les Zaporogues (1), c'est-à-dire ceux qui 
se fixèrent dans les îles du Dnieper, au delà des cataractes 
ou des rapides de ce fleuve. Une espèce d'archipel cou- 
vert de roseaux épais, coupé par une multitude de ca- 
naux où la navigation est difficile, offrait un asile sûr à 
des hommes résolus, pourvus de barques légères qu'ils 

(1) Leur nom est tiré des deux mots russes : za (au delà), et 
porog (barrage de rochers). 



LES COSAQUES DE l/UKRÀIftE. 63 

maniaient avec une incroyable adresse. Ajoutons que 
leurs ennemis ordinaires, les Tartares de Crimée, n'a- 
vaient dans leurs expéditions que de la cavalerie. 

Nous, qui avons eu le malheur de voir dans notre en- 
fance des Cosaques aux Champs-Elysées, nous nous les 
représentons comme des hommes à grande barbe, vêtus 
à l'orientale , montant de petits chevaux et armés de 
longues lances. Voilà les Cosaques d'aujourd'hui. Leurs 
ancêtres furent des bateliers; Le capitaine Margeret, qui 
servit en Russie sous Boris Godounof et sous le premier 
des faux Démétrius, écrivait en 1609 : « La meilleure in- 
fanterie (russe) consiste en Strelits et Cosaqs. » Un demi- 
siècle plus tard, un autre officier français, le sieur de 
Beauplan, qui avait souvent fait la guerre contre les Co- 
saques dans l'armée polonaise, disait d'eux : « Là où ils 
témoignent plus d'adresse et de valeur, c'est à se battre 
dans le Tabord (tabor (1), retranchement nomade formé 
de chariots), car ils sont fort justes à tirer des fusils, qui 
sont leurs armes ordinaires. Ils ne sont pas mauvais aussi 
à la mer, mais à cheval ils ne sont pas aussi des meil- 
leurs. » Ce que Beauplan raconte de leur vigueur à ramer 
serait incroyable, si son témoignage n'était confirmé par 
celui de tous les écrivains contemporains russes et polo- 
nais. « I'ay veu, dit-il, et visité tous les treize sauts [du 
Dnieper], et passé toutes ces cheutes dans un seul canot 
en montant la rivière, ce qui semble d'abord une chose 



(1) Ce mot "slave, que les Hussites employaient au propre pour 
désigner leurs assemblées en plein champ, a été mal à propos re- 
gardé comme emprunté & l'Écriture. 



64 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 

impossible, se trouvant de ces cheutes que nous avons 
franchies de sept à huit pieds de hauteur. Jugez s'il estoit 
là nécessaire de bien ioûer de l'aviron. Parmi ces Co- 
saques, nul ne peut être receu Cosaque s'il ne monte tous 
les Porouys (poroghi, barrages de rochers) ; de sorte qu'à 
leur mode, je puis bien estre Cosaque, et c'est là la gloire 
que i'ay acquise en ce voyage. 

» Pour vous définir ce que c'est proprement que Po- 
roùy, ie vous diray (continue Beauplan), que c'est un mot 
russien qui signifie pierre de roche. Ces Porouys sont 
comme une chaîne de ces pierres estendues tout au tra- 
vers de la rivière , dont il y en a quelques-unes sous 
l'eau, d'autres à fleur d'eau, d'autres aussi hors de l'eau 
de plus de huit à dix pieds, et sont grosses comme des 
maisons et fort proches les unes des autres, de façon que 
cela est fait comme une digue ou chaussée qui arreste le 
cours de la rivière ; puis après tombe de la hauteur de 
cinq à six pieds; et, en d'autres, de six à sept, selon que 
le Boristhènes est enflé. » 

Le but de l'institution des Zaporogues était la guerre 
aux infidèles, c'est-à-dire aux Tartares, qui ravageaient 
les frontières de la Moscovie et de la Pologne. Sans cesse 
sur le qui-vive, les habitants des îles du Dnieper passaient 
leur temps comme on le passe aux avant-postes : aujour- 
d'hui suprenant un parti de fourrageurs tartares, le len- 
demain chaudement poursuivis par un ennemi supérieur 
en nombre. Leur principal village, qu'ils appelaient 
Sietcha (1), était un camp fortifié par la nature et par 

(1) Sietcha signifie en russe carnage. 



LES COSAQUES DE i/uKRAllNE. 65 

l'art. Là, aucune femme n'était admise ; là, ils ne possé- 
daient rien que leurs armes et leurs bateaux. Quant au 
produit de leurs incursions, ils se hâtaient de le vendre, 
et ils cachaient soigneusement l'or et l'argent enlevé sur 
l'ennemi. D'ordinaire, ils chargeaient le Dnieper de re- 
celer leurs trésors; ils les jetaient dans le fleuve, où 
chaque Cosaque avait un trou ignoré de ses camarades 
et connu de lui seul. Lorsqu'ils eurent des canons, ils les 
noyaient de la même manière si un danger pressant les 
obligeait à quitter pour quelque temps leur retraite. 

L'organisation politique et administrative de cette 
horde fut celle de toutes les peuplades slaves du voisi- 
nage : propriété en commun de la terre et du bétail, par- 
tage des fruits du labeur commun ; or, le grand labeur 
pour les Zaporogues, c'était le pillage sur terre et la pira- 
terie. Dans la Sietcha, égalité absolue entre tous les Co- 
saques; aux anciens seulement on accordait quelques 
distinctions honorifiques, parfois le pouvoir de juger les 
contestations, d'après de vieux usages ou les traditions 
de la horde. Toutes les affaires importantes se décidaient 
à la majorité des voix. Au moment d'entrer en cam- 
pagne, ils élisaient un chef qu'ils nommaient ataman 
kotchevoï, c'est-à-dire capitaine errant, dont l'autorité 
était absolue et despotique comme doit l'être celle d'un 
commandant militaire; mais au retour, il redevenait 
l'égal de ses soldats, responsable, de plus, de ses fautes 
comme chef, bien souvent du mauvais succès de ses en- 
treprises. Ainsi que l'ancienne Rome, la Sietcha des Za- 
porogues se recrutait de tous les gens de bonne volonté 
qui venaient offrir leurs bras ; mais tout le monde n'était 



66 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

pas admis; et, pour les préférés môme, il fallait un novi- 
ciat. À la vérité, on n'exigeait pas un certificat de bonnes 
vie et mœurs, mais il fallait faire preuve de courage, 
d'adresse et de vigueur. L'apprentissage était rude, 
comme il le fut depuis chez nos flibustiers. D'ailleurs, 
nul ne se mettait en peine des antécédents d'un candidat : 
qu'il fût Polonais ou Russe, serf ou homme libre, il était 
le bienvenu s'il se montrait digne de devenir membre 
de la redoutable communauté. Une fois affilié à la sielcha, 
il devenait un être privilégié, et tous les Zaporogues 
étaient prêts à défendre, les armes à la main, leur frère 
adoptif, quelque justement brouillé qu'il fût avec la jus- 
tice. La plupart de ces Cosaques professaient la religion 
grecque. Lorsque leur petite république s'accrut, et que 
leurs institutions se régularisèrent, ils eurent un clergé, 
soldé par eux, pour bénir leurs bateaux partant pour la 
course, et les absoudre eux-mêmes in articulo mortis. 
Leurs prêtres étaient à la hauteur de leurs fonctions et 
dignes de leurs ouailles. Ils étaient encore plus ignorants 
que les autres membres du clergé russe orthodoxe, et ils 
mêlaient aux pratiques de leur culte bon nombre de su- 
perstitions musulmanes ou païennes. Ainsi ils croyaient 
à la seconde vue, aux oracles, aux enchantements; fort 
entêtés d'ailleurs de leur croyance, et prêts à souffrir le 
martyre pour la foi orthodoxe, sans savoir et sans cher- 
cher à connaître en quoi elle différait des autres commu- 
nions. Il y avait à Kïef une école de théologie d'où sor- 
taient la plupart des prêtres cosaques. Pour eux, Kïef 
était la ville sainte, et, dans toutes leurs querelles avec 
la Pologne, ils demandèrent que le clergé grec et ses 



LES COSAQUES DE l/uKRAlSÊ. 67 

écoles y conservassent une suprématie, ou du moins uner 
entière liberté. 

Derrière les Zaporogues, dans les plaines fertiles, tnais 
souvent ravagées, de l'Ukraine, il y avait d'autres Cosa- 
ques, dont les mœurs étaient moins sauvages, qui vivaient 
en famille et qui s'occupaient de l'agriculture. Ils étaient 
en bonne intelligence avec les Zaporogues, qu'ils consi- 
déraient comme leur avant-garde, et parmi lesquels ils 
avaient toujours des parents et des amis. A vrai dire, le 
camp des Zaporogues n'avait pas une population fixe. On 
y allait apprendre la guerre, se former à la piraterie, 
tenter quelque bon coup ; puis on le quittait pour mettre 
en sûreté son butin et pour vivre tranquille. Beaucoup 
de Zaporogues avaient leurs femmes ou leurs terres dans 
des cantons de l'Ukraine, et la plupart des Petits-Russiens 
allaient dans leur jeunesse faire quelques campagnes 
parmi les Zaporogues. 

Etienne Batthori reconnut de quelle utilité pouvait être 
pour la Pologne la population belliqueuse de l'Ukraine, 
et il s'appliqua à lui donner une organisation régulière. 
D'abord les rapports entre les Cosaques et la république 
de Pologne furent à l'avantage des deux parties. Elle re- 
connut leur existence comme hommes libres, et leur 
concéda, à titre de privilèges, toutes les franchises dont 
ils jouissaient de fait* Dans la suite, elle accorda une solde 
annuelle à chaque Cosaque, mais en exigeant qu'il fût 
inscrit sur un rôle spécial en qualité de soldat; Le nombre 
des régiments fut fixé, et il leur fut interdit de dépasser 
un certain effectif. Ainsi fut établie la première distinc- 
tion entre les Petits-Russiens : les uns furent Cosaques* 



63 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

c'est-à-dire soldats, et, comme tels, possédèrent des fran- 
chises ; les autres demeurèrent paysans. Mais la distinc- 
tion n'était pas facile à maintenir. Les colonels cosaques, 
intéressés à tenir sous leurs ordres une troupe redou- 
table, accueillaient dans leurs rangs des paysans qui pré- 
féraient le sabre du soldat à la charrue du serf, et en 
tout temps les polks ou régiments cosaques comptèrent 
un plus grand nombre de soldats que leurs registres offi- 
ciels n'autorisaient d'inscriptions. Les rois de Pologne 
prétendirent souvent nommer le chef, ou l'ataman, des 
régiments de l'Ukraine; mais ils durent se contenter 
d'intriguer pour en avoir un à leur convenance, et de 
confirmer celui que les Cosaques avaient élu. Ils lui en- 
voyaient à cet effet, en grande pompe, une masse d'ar- 
mes plaquée d'argent, un sceau et un étendard semblable 
à ceux des Turcs et formé par une queue de cheval pen- 
dante au bout d'une lance. 

Longtemps, par une réserve ou par un oubli volon- 
taire, le gouvernement polonais ne se mêla pas des Za- 
porogues, qu'il considérait cependant comme ses sujets 
et comme faisant partie de l'armée cosaque aux ordres de 
l'ataman de l'Ukraine. Or les Zaporogues ne reconnais- 
saient, en fait, l'autorité d'aucun chef étranger à leur horde. 
J'ai déjà dit que, dans leur petite république, ils n'élisaient 
que des chefs temporaires, presque toujours pour la 
durée d'une expédition. Passionnés pour leur indépen- 
dance, ils la faisaient consister dans le droit pour chaque 
homme de n'obéir qu'à son caprice. La constitution en 
vigueur chez les Zaporogues était donc en opposition 
flagrante avec l'organisation légale et officielle de l'armée 



LES COSAyiES DE LLKRA1NE. 69 

de l'Ukraine; mais, satisfaits de leur liberté réelle, ils 
s'inquiétaient peu d'en obtenir la reconnaissance publi- 
que ; et,- de son côté, le gouvernement polonais, sachant 
à quels hommes il avait à faire, fermait les yeux sur ce 
qui se passait au delà des rapides. 

A l'exemple des Zaporogues et des Cosaques de l'U- 
kraine, d'autres Slaves, originaires pour la plupart de 
la grande Russie, s'établirent sur les bords du Don, et 
s'y organisèrent d'après les mêmes principes. Nés sujets 
des grands-ducs de Moscovie, mais vivant à peu près en 
dehors de leurs lois, ils reconnurent leur autorité nomi- 
nale et les servirent même souvent dans leurs guerres 
contre les Turcs et les Tartares, leurs ennemis communs. 
Les Cosaques du Don ne tardèrent pas à rivaliser de gloire 
avec ceux du Dnieper et les surpassèrent même comme 
écumeurs de mer. Le Don et ses affluents, avec des îlots 
et des canaux sans nombre, offraient des retraites admi- 
rables à leurs barques légères, qui désolèrent longtemps 
la mer d'Azof et les rivages de la mer Noire. Le système 
de colonisation militaire cosaque était si conforme aux 
mœurs et au génie du peuple russe, qu'il fut bientôt 
imité, d'abord sur les rives du Volga, puis sur celles de 
l'iaïk. Un grand fleuve et des steppes, dans le voisinage 
d'un ennemi chez lequel la maraude est une entreprise 
louable et profitable, voilà quelles furent les conditions 
d'existence de ces hordes d'aventuriers qui devinrent 
avec le temps une nation. 

L'Ukraine, comme on l'a vu, n'était pas habitée seu- 
lement par les Cosaques, il y avait des paysans et des 
gentilshommes qui s'y étaient établis sous la protection 



70 MÉLANGES HISTORIEES ET LITTÉRAIRES. 

de Tannée du Dnieper, ou à qui les rois de Pologne 
avaient donné des terres dans la steppe jadis inculte, 
mais qui tendait à se peupler à mesure que les invasions 
des Tartares devenaient moins fréquentes ou étaient plus 
promptement et plus énergiquement réprimées. Les gen- 
tilshommes propriétaires en Ukraine étaient des panes 
ou nobles polonais, ayant, comme tels, leur part de sou- 
veraineté et leur liberum veto dans les diètes. 

En Ukraine, la condition des paysans était plus dure 
que dans aucun autre pays slave. Exposés aux incursions 
des Tartares, parfois aux déprédations des Zaporogues, 
ils avaient l'existence la plus misérable. Après avoir énu- 
méré les corvées, les redevances, les taxes vexatoires et 
arbitraires de toute sorte imposées par les gentilshommes 
polonais de l'Ukraine , Beauplan, que j'ai déjà cité, 
ajoute : « Bref, ils sont contraints de donner à leurs 
maîtres ce qu'il leur plaist demander, en sorte que ce 
n'est pas merveille si ces misérables n'amassent jamais 
rien, assubiettis qu'ils sont à des conditions si dures. 
Mais c'est encore peu de chose, car leurs seigneurs ont 
puissance absolue, non-seulement sur leurs biens, mais 
aussi sur leurs vies, tant est grande la liberté de la no- 
blesse polonoise (qui vivent comme en un paradis, et les 
paysans comme s'ils étoient en un purgatoire) ; de sorte 
que s'il arrive que ces pauvres paysans tombent asservis 
en la main de méchants seigneurs, ils sont en estât plus 
déplorable que les forçats des galères. » 

Le malheur des paysans de l'Ukraine s'accroissait en- 
core, si la chose était possible, par la comparaison de 
leur sort avec celui des Zaporogues leurs voisins et des 



LES COSAQUES DE UKRAINE. 71 

Cosaques inscrits. Aussi les désertions étaient-elles fré- 
quentes parmi les serfs de la Petite-Russie; les régi- 
ments cosaques et surtout la SietGha du Dnieper servaient 
d'asile à tous les serfs réduits au désespoir. Malheur à 
qui se fût avisé de les réclamer sur cette terre privilé- 
giée I Mais la franchise ouverte dans les îles du Dnieper 
n'était pas le seul attentat des Cosaques contre ce que 
Beauplan appelle la liberté de la noblesse polonaise; 
Non-seulement les atamans et les colonels des régiments 
inscrits accueillaient les fugitifs, mais encore beaucoup 
de simples Cosaques, vilains ou serfs fugitifs, préten- 
daient, en leur qualité de soldats privilégiés, posséder 
des terres et avoir des paysans tout comme des gentils- 
hommes. Cela semblait une intolérable outrecuidance 
aux panes polonais. Ce fut bien pis lorsque les Cosaques 
demandèrent à être représentés dans les diètes de la ré- 
publique. 

Etienne Batthori, qui fit tant pour la gloire et la pro- 
spérité de la Pologne, n'avait rien négligé pour s'attacher 
les habitants de la Petite-Russie, où il voyait une inépui- 
sable pépinière de soldats ; mais les successeurs de ce 
.grand homme n'imitèrent point ses sages exemples. Ils 
traitèrent l'Ukraine en pays conquis ; ils en distribuèrent 
le territoire entre leurs favoris, et à tous les maux que 
souffraient les Petits-Russiens ils ajoutèrent la persécu- 
tion religieuse. Les Cosaques, zélés pour le culte grec, 
perdirent patience et s'insurgèrent à plusieurs reprises, 
mais tumultuairement et sans concerter leurs efforts. 
Chaque révolte attirait dans leur pays une armée polo- 
naise, et les formidables hussards, tout bardés de fer, 



72 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

avaient presque toujours bon marché d'une masse de 
paysans mal armés et sans discipline. Les Zaporogues, 
qui, en général, donnaient le branle à l'insurrection, re- 
gagnaient leurs îles inaccessibles, abandonnant leurs ca- 
marades à la vengeance des nobles polonais. Point de 
pitié à cette époque pour des serfs révoltés contre leurs 
seigneurs : on pendait, on écartelait, on brûlait vifs les 
atamans des Cosaques ; on coupait quelques centaines de 
têtes, et Tordre se rétablissait pour un temps. Ces ri- 
gueurs ne domptèrent pas l'amour passionné des Cosa- 
ques pour leur indépendance, mais elles eurent pour la 
Pologne deux résultats bien funestes : le peuple opprimé 
tourna les yeux vers la Russie orthodoxe, et s'accoutuma 
à regarder le souverain de ce pays comme son protec- 
teur naturel. D'un autre côté, la haine invétérée que les 
Cosaques avaient vouée aux Tartares s'affaiblit singuliè- 
rement. Le khan de Crimée était l'ennemi des panes po- 
lonais, leurs oppresseurs, et les Cosaques songèrent 
bientôt à le prendre pour allié. 

« On n'est jamais trahi que par les siens, » dît un 
vieux proverbe. Un grand nombre de révoltions an- 
ciennes ou modernes nous offrent l'exemple d'une classe 
opprimée, ou soi-disant telle, guidée à l'insurrection par 
un membre de la classe des oppresseurs. C'est ce qui 
arriva en Ukraine. Beaucoup de gentilshommes polonais, 
pauvres et amoureux d'aventures, prenaient parti chez 
les Zapprogues ou dans les régiments de Cosaques* in- 
scrits. De ce nombre fut Bogdan Chmielniçki, originaire 
de la Lithuanie, mais dont la famille s'était établie à Tchi- 
gbirin, parmi les Cosaques, fl parlait facilement le polo- 



LES COSAQUES DE l/UK RAINE. 73 

nais, le russe, le latin et le turc. C'était un esprit souple 
et délié, patient et rusé comme un sauvage de l'Orient, 
ambitieux comme un membre d'une aristocratie dont 
chaque individu exerçait dans les diètes sa part de pou- 
voir souverain. Courageux au besoin, même jusqu'à la 
témérité, il ne recourait cependant à la force qu'après 
avoir épuisé toutes les ressources de l'intrigue. Ses talents 
et sa rare instruction lui avaient valu les fonctions de se- 
crétaire général des Cosaques (pissar) , qui répondaient 
à peu près à celles de ministre des relations étrangères. 
Après la dignité d'ataman, il n'y en avait pas de plus con- 
sidérable ; et même, lorsque le secrétaire avait de l'esprit, 
son influence surpassait souvent, parmi les Cosaques, 
celle du chef militaire. Député à Varsovie pour présenter 
les réclamations des habitants de l'Ukraine, Chmielniçki 
s'était signalé par son audace et par la vivacité de son 
zèle pour ses commettants. On le regardait à la cour 
comme un homme habile, mais dangereux. Déjà la répu- 
blique avait senti la nécessité de bâtir des forteresses sur 
les bords du Dnieper pour tenir en bride les Cosaques. 
Un général de la couronne, montrant à Chmielniçki les 
remparts d'une de ces citadelles, lui demanda qui pour- 
rait les détruire : « Ce que la main de l'homme a élevé, la 
main de l'homme peut l'abattre, » répondit Chmiel- 
niçki. 

A son retour en Ukraine, le sous-staroste (espèce de 
sous-préfet) de Tchighirin, gentilhomme polonais bien 
apparenté, entreprit de le persécuter pour lui faire expier 
l'opposition qu'il faisait au gouvernement. On l'accusa 
de posséder indûment des terres et des paysans, et le 

5 



74 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

soua-staroste se mit en devoir de le déposséder. Mais on 
ne connaissait guère les formes de la procédure en Ukraine. 
Le petit despote de Tchighirin entra bien accompagné 
dans la maison de Chmielniçki, la saccagea, la brûla, 
viola sa femme et la tua. Sans doute ce magistrat était 
vif, et quelque résistance avait dû exciter" sa colère ; mais 
son procédé, après tout, n'était pas pour le temps et 
pour le pays une chose trop extraordinaire. En appre- 
nant son malheur, Bogdan Chmielniçki dit froidefhent : 
a 118 ne m'ont pas tout ôté ; il me reste ma mère co- 
saque* » C'est ainsi que les Zaporogues appelaient leur 
sabre. 

On sait ce qu'était alors un roi de Pologne. Vladislas IV, 
sous le règne duquel on traitait ainsi les Cosaques, avait 
horreur des excès de sa noblesse, mais était impuissant à 
les réprimer. Quelque temps auparavant, il avait reçu une 
députation de l'Ukraine qui venait se plaindre de nom- 
breux actes d'oppression. — « Que puis-je faire? dit-il en 
haussant les épaules. N'êtes-vous pas des Cosaques, et 
n'avez-vous pas un sabre au côté? » Bogdan Chmielniçki 
profita du conseil. Sans s'amuser à rédiger des placets, il 
courut au camp des Zaporogues, leur raconta ses injures, 
et les anima si bien qu'ils le nommèrent leur ataman par 
acclamation, et, pour première preuve de leur sympa- 
thie, massacrèrent tous les Polonais qui se trouvèrent à 
leur portée. 

Jusqu'alors on n'avait vu parmi les Cosaques que des 
insurrections désordonnées, violentes, mais passagères 
comme un débordement. Nul plan, nul concert entre les 
hordes soulevées. On ne tarda pas à s'apercevoir cette 



LES COSAQUES DE i/UKRAlftE. 75 

fois qu'un chef habile dirigeait les rebelles , et qu'une 
guerre longue et ruineuse allait commencer. Le premier 
soin de Chmielniçki fut de faire alliance avec le khan de 
Crimée, déjà fort irrité contre la Pologne pour le refus 
de* subsides qu'il en attendait aux termes d'anciens 
traités. 11 négocia pareillement avec le tsar de Russie, et 
s'assura de sa bienveillance et de sa coopération secrète. 
L'armée de Chmielniçki se grossit d'un assez grand nom- 
bre de Cosaques du Don, toujours prêts à faire cause com- 
mune avec leurs frères du Dnieper ; enfin, il appela aux 
armes tous les serfs de l'Ukraine et les enrôla dans ses 
régiments. 

Mal renseigné sur les forces des insurgés, le grand gé- 
néral de la couronne marcha à leur rencontre avec quel- 
ques milliers d'hommes, dont la majeure partie était des 
Cosaques réputés fidèles, mais qui, à la vue de leurs ca- 
marades, l'abandonnèrent , et le reste de l'armée polo- 
naise fut taillé en pièces. A cette époque, les nobles 
polonais allaient en guerre avec un train magnifique. 11 
n'y avait pas toujours des lits dans leurs châteaux, mais 
leurs tentes de campagne étaient doublées de brocart, 
leurs selles brodées d'or et souvent couvertes de perles et 
de pierreries. Le butin fut considérable et enflamma les 
Cosaques d'une nouvelle ardeur. En guise de subsides, 
Chmielniçki donna ses prisonniers aux Tartares ses alliés, 
pour en trafiquer en Orient. Modeste au milieu de son 
triomphe, il se garda bien d'abord d'afficher de hautes 
prétentions. 11 écrivit au roi pour excuser ses compagnons 
et justifier leur prise d'armes, en rappelant leur dure op- 
pression, leur longue patience, et l'impossibilité d'obtenir 



76 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

justice. Il finissait par protester de son dévouement au roi 
et à la république, et offrait de déposer les armes aussitôt 
qu'on aurait rendu à l'Ukraine ses anciennes franchises. 
Mais tout en négociant avec cette couleur d'humilité, il 
laissait ses lieutenants porter le fer et le feu dans la Volhy- 
nie et la Podolie, détruire les récoltes et emmener en es- 
clavage les femmes et les enfants. Pour lui, il entrait en 
triomphe dans Kïef, y faisait chanter un Te Deum, et ac- 
ceptait le titre de Restaurateur de la foi orthodoxe et 
des libertés de la Petite-Russie. Le sous-staroste de 
Tchighirin, qui l'avait si cruellement outragé, était mort, 
mais sa veuve se trouva à Kïef, et Ghmielniçki l'épousa, 
en reconnaissance, dit-on, de quelques bons offices qu'elle 
lui avait rendus dans le temps qu'il était encore secrétaire 
des Cosaques. 

Au milieu de ces pourparlers de mauvaise foi, Vladislas 
mourut, laissant à Jean Casimir, son successeur, l'héri- 
tage d'une guerre terrible, guerre de nationalité, de caste 
et de. religion tout à la fois, aggravée par la puissante 
intervention des Tartares et surtout par la connivence 
redoutable de la Russie. Casimir, qui n'avait ni trou- 
pes ni argent, s'estima fort heureux d'obtenir une trêve 
au prix de la reconnaissance de Bogdan Chmièlniçki 
en qualité d'ataman de l'Ukraine. 11 lui envoya les insi- 
gnes de cette dignité, une pelisse, une masse d'armes 
d'argent et le bounchouk ou queue de cheval que les ata- 
mans faisaient porter devant eux comme leur bannière. 
Chmièlniçki accepta les présents du roi de Pologne, et, 
dans le même temps, une autre pelisse, une autre masse, 
une autre queue de cheval lui étaient envoyées par le 



LES COSAQUES DE l/UKRAINE. 77 

sultan, qui, sans doute, croyait s'acquérir de la sorte un 
puissant vassal. Mais le rusé ataman prenait de toutes 
mains, et, tandis qu'il amusait Turcs et Polonais de vaines 
promesses, il n'avait qu'un but, celui de fonder un État 
indépendant dont il serait le chef. Au printemps de Tan- 
née 1649, il se jeta tout à coup sur la Podolie avec une 
armée de quatre cent mille Cosaques, Tartares et paysans 
insurgés. Je laisse la responsabilité de ces chiffres aux 
historiens du temps, qui, dans leur latin cicéroniën, ap- 
pellent cette guerre : Bellum scythico-cosa/icum. Ce qui, 
à la rigueur, peut faire croire à cette immense multitude, 
c'est que les Cosaques et les Tartares de ce temps étaient 
bien plus faciles à nourrir que nos armées modernes. 
Avec un petit sac de farine de seigle, un Cosaque faisait 
une campagne; et, quant aux Tartares, à l'exemple 
d'Homère, qui ne perd jamais, même au milieu des com- 
bats, l'occasion de parler d'un repas, je ne puis résister 
à l'envie de dire un mot de leur cuisine telle que la dé- 
crit Beauplan. « Lorsqu'il se trouve un cheval qui ne peut 
plus cheminer, ils l'esgorgent... ils coupent la chair par 
rouelles les plus grandes qu'ils peuvent... la mettent sur 
le dos de leur cheval, qu'ils sellent dessus, le sanglent le 
plus fort qu'ils peuvent, puis montent à cheval, courent 
deux ou trois heures en chemin faisant, car toute l'armée 
va de même cadence. Après ils redescendent, le dessel- 
lent et retournent leur rouelle de chair, et avec le doigt 
recueillent l'escume du cheval et en arrosent ces mets, de 
peur qu'ils ne se desseichent trop. Cela fait, ils le res- 
sellent et ressanglent bien fort comme devant, recourant 
de nouveau deux ou trois heures, et alors la chair est 



78 MÉLANGE* HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

cuite à leur gré corame si c'était une estuvée. Voilà leur» 
délices et leurs ragoûts. » 

Ces quatre cent mille hommes si habiles à se nourrir 
Tétaient moins pour assiéger une place : Zbarras, dans là 
Podolie, les arrêta tout d'abord, et ses défenseurs, repous- 
sant les attaques continuelles et luttant contre une disette 
effroyable, se battirent si vaillamment, qu'ils donnèrent 
le temps à Casimir de s'approcher avec l'armée de la ré- 
publique. Elle était peu nombreuse, mais, animée par 
l'exemple de son roi et par le courage du désespoir, elle 
résista aux attaques des Cosaques et des Tartares. Ces 
derniers, qui ne se souciaient guère de se faire tuer pour 
les franchises de l'Ukraine, offrirent de traiter. On sq hâta 
de leur donner 100,000 florins et de leur en promettre 
200,000; ils demandèrent et obtinrent, par-dessus le 
marché, de pouvoir librement piller les provinces polo- 
naises qu'ils allaient traverser pour retourner chez eux. 
Quant à Chmielniçki, il fut solennellement confirmé dans 
sa dignité d'ataman ; le roi jura de faire respecter les pri- 
vilèges des Cosaques et autorisa l'augmentation de leurs 
régiments, ce qui équivalait à sanctionner toutes les in- 
scriptions précédentes. Ce traité fut conclu à Zborow , 
sur le champ de bataille, à quelques milles de Zbarras. 

L'article qui «permettait aux Tartares le pillage de la 
Podolie fut scrupuleusement observé de part et d'autre, 
mais ce fut le seul D'un côté, Chmielniçki, au lieu de 
quarante[mille hommes qu'il devait avoir dans son armée, 
en répartit soixante mille dans ses régiments j d'un autre 
côté, les nobles polonais recommencèrent à contester aux 
Cosaques le droit de posséder des terres, et aux paysans 



Lfifi CÛIAQUES DU i/lHIUnak 79 

de l'Ukraine leur qualité de Cosaques inscrits. De là des 
débats interminables, j'entends débats à coups de fusil, 
incursions sur les deux rives du Dnieper et pillages con- 
tinuels. L'ataman, cependant, voyait grandir son in-* 
fluence et son pouvoir : il obligeait le hospodar de Mol- 
davie à lui payer tribut ; la Porte Ottomane et la cour 4k 
Moscou recherchaient à l'envi son alliance. La grandeur 
du péril ouvrit les yeux à Casimir, qui, rassemblant toutes 
ses forces, se hâta d'entrer en Ukraine. Chmielniçki, ac- 
compagné du khan des Tartares, lui épargna la moitié 
du chemin et vint à sa rencontre avec une armée de trois 
cent mille hommes (j'ai déjà dit que je ne prétends pas 
garantir ces chiffres formidables) . On peut se faire une 
idée des connaissances militaires des deux partis par 
les faits suivants, racontés par les auteurs contempo- 
rains : L'armée polonaise n'eut connaissance de ces trois 
cent mille hommes que lorsqu'elle se trouva à une demi- 
lieue de leur camp ; en revanche, les Cosaques lui lais- 
sèrent tout le temps de se ranger en bataille au delà d'un 
défilé qu'il lui fallut traverser, et ne songèrent à prendre 
les armes que lorsque les boulets de Casimir commencè- 
rent à tomber parmi leurs chariots. La bataille eut lieu 
le jour de Saint-Pierre et Saint-Paul 1651, près d'un vil- 
lage nommé Berestençko. Les Cosaques , retranchés dans 
leur tabor, se battirent bravement et ne purent être en- ' 
tamés ; mais les Tartares les secondèrent mal. Bien qu'il 
appartint à l'héroïque famille des Ghereï, le khan avait 
beaucoup d'aversion pour les boulets. Le commandant 
d'artillerie polonaise ayant fait pointer ses pièces contre 
un groupe de cavaliers qui entouraient l'étendard blanc 



80 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

du prince tartare, un boulet emporta un mourza de la 
suite du khan, et celui-ci n'attendit pas une seconde dé- 
charge ; il tourna bride honteusement avec sa cavalerie, 
entraînant Chmielniçki dans sa suite , soit que l'ataman 
eût perdu tout espoir de vaincre, soit, comme l'ont pré- 
-tecdiuses admirateurs, que le khan voulût l'avoir auprès 
de lui comme un otage qu'il se réservait de livrer à Casi- 
mir pour en obtenir la paix. Privés de leur chef, les Co- 
saques tinrent bon plusieurs jours sous le feu de l'artille- 
rie polonaise, qui les décimait à distance: mais la division 
se mit entre leurs chefs. Un colonel sortit du tabor pour 
occuper une position avantageuse; les autres crurent 
qu'il s'enfuyait, et aussitôt une terreur panique s'empara 
de toute cette multitude, qui naguère s'était montrée si 
résolue. Il y avait dans le camp un grand nombre de serfs 
insurgés, mauvais soldats, armés de faux et de bâtons, 
qui affamaient leur armée sans lui donner aucune force. 
Ce fut un sauve-qui-peut général. La plupart de ces mal- 
heureux furent massacrés ou se noyèrent dans les lacs et 
marais, où ils se jetèrent en fuyant. 

La victoire de Berestençko fut glorieuse, mais stérile. 
Après avoir sabré les fuyards pendant plusieurs lieues, 
les nobles polonais crurent que la guerre était finie et 
voulurent regagner leurs châteaux. En quelques jours 
l'armée de Casimir se fondit en quelque sorte, tandis que 
les plus aguerris des Cosaques se ralliaient dans leurs 
places de refuge et dans les îles des Zaporogues. Chmiel- 
niçki s'était racheté du Tartare, justifié auprès de ses 
soldats, et, vaincu, il obtint des vainqueurs les conditions 
qu'il leur offrait au commencement de la campagne. 



LES COSAQUES DE L UKRAINE. 81 

Tel fut, tel devait être le triste résultat des exploits de cette 
noblesse polonaise, si héroïque sur le champ de bataille, 
mais toujours et partout imprévoyante et indisciplinée. 

L'année suivante, la guerre recommença. Chmielniçki 
ayant voulu marier un de ses fils à la fille du hospodar 
de Moldavie, le roi de Pologne s'en alarma, et le grand 
général de la couronne encore plus, qui voulait pour son 
propre fils l'alliance du Moldave. Cette fois les Polonais 
furent les agresseurs, et mal leur en prit. Le grand général 
fut tué et ses troupes battues. En 1653, le roi lui-même, 
s'étant aventuré en Ukraine avec peu de monde, se laissa 
entourer, et fut contraint d'acheter la paix aux conditions 
qu'il plut à Chmielniçki de lui imposer. 

Casimir voulut avoir sa revanche. Depuis la bataille de 
Berestençko les relations entre les Tartares et les Co- 
saques étaient devenues peu amicales. La cour de Var- 
sovie excita entre eux la mésintelligence et finit par traiter 
avec le khan pour exterminer à frais communs l'ataman 
et ses hordes. Sur le point de se trouver entre deux feux, 
Chmielniçki crut n'avoir plus qu'un parti à prendre. Il 
s'y était préparé de longue main; c'était de se jeter entre 
les bras de la Russie. Rassemblant les colonels et les an- 
ciens de tous ses régiments, il leur représenta leur ruine 
inévitable s'ils n'étaient soutenus par un puissant allié. 
La Pologne avait assez prouvé combien elle détestait et 
leurs libertés et leur religion. Aujourd'hui, alliée aux 
Tartares, elle allait détruire en Ukraine la foi orthodoxe. 
Un seul protecteur pouvait détourner l'orage prêta fondre 
sur les Cosaques, c'était le tsar de Moscou, maître d'un 
vaste empire, parlant leur langue, professant leur reli- 

5. 



82 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

gion. S'ils lui rendaient hommage, il s'engageait à les dé* 
fendre et respecter leurs franchises. 

La plupart des Cosaques applaudirent à ce langage. 
Déjà c'était une opinion populaire qu'il fallait se donner 
ail tsar blanc , au seul monarque chrétien de. l'univers : 
c'est ainsi que les grands-ducs de Moscovie s'appelaient 
eux-mêmes. Dès le commencement de la guerre contre la 
Pologne, un certain nombre de Cosaques avaient aban- 
donné l'Ukraine pour vivre tranquilles dans les steppes 
entre le Don et le Donetz, territoire alors désert, à cause 
des incursions des Tartares , mais considéré comme fai- 
sant partie de l'empire russe. Accueillis avec empresse- 
ment par le tsar, dont ils couvraient la frontière, ces Co^ 
saques avaient formé, sous le nom de régiments slobo- 
diens, des espèces de colonies militaires dontla prospérité 
rapide avait attiré l'attention de leurs compatriotes. La 
défection de Chmielniçki apportait au tsar de bien plus 
grands avantages ; aussi s'empressa-t-il de recevoir son 
serment d'allégeance et de lui garantir les antiques fran- 
chises de l'Ukraine. 

Le traité entre la Russie et les Cosaques ftit signé à 
Pereïeslav en 1654. Je remarque qu'en premier lieu, les 
Cosaques stipulèrent qu'ils ne dépendraient pas du pa- 
triarche de Moscou pour les affaires spirituelles. Dès cette 
époque, l'Église russe était divisée en plusieurs sectes, et 
la majorité des Petits-Russiens appartenait à celle des sta-* 
rovertsi, qui prétendent avoir conservé sans altération les 
rites antiques du christianisme. Aujourd'hui encore, laplu- 
partdes Cosaques tiennentobstinémentàleurvieilleliturgie. 

Le traité de Pereïeslav fut suivi d'une guerre longue 



LES COSAQUES dr ï/CKRÀIM. 83 

et désastreuse pour l'Ukraine. Presque toutes ses villes 
reçurent des garnisons russes, et le pays fut accablé de 
réquisitions. Sur la un de sa vie, il paraît que Chmiel- 
niçki se repentit de sa défection. En effet, une triste ex- 
périence venait de lui apprendre que la suzeraineté d'un 
tsar était bien plus lourde que celle des rois de Pologne. 
Il s'aperçut qu'au lieu de l'indépendance qu'il avait rêvée, 
il n'avait fait que changer une sujétion à peine offensante 
pour son orgueil contre une servitude trop réelle. Les 
Polonais s'étaient montrés des despotes avides; mais leur 
inconstance et leur légèreté laissaient toujours à leurs 
vassaux l'espoir d'un adoucissement. Non moins avides, 
mais plus habiles, rusés et tenaces, les Russes étaient des 
maîtres de plus en plus exigeants , et la proie qu'ils sai- 
sissaient une fois n'échappait plus à leur étreinte. 

Il est très-pénible pour un historien de laisser mourir 
un homme célèbre de sa belle mort. J'ai le regret de dire 
que, selon toute apparence, Bogdan, vieux et infirme, est 
morttoutbonnement dans son lit, après une courte maladie, 
en 1657. À la vérité, quelques auteurs veulent qu'il ait 
été empoisonné par ordre du sultan, irrité de ce qu'il re- 
fusait de mettre l'Ukraine sous sa protection. D'autres* 
par une invention plus dramatique, prétendent qu'il s'em- 
poisonna lui-même, désespéré de voir les Russes s'impa- 
troniser dans son pays. Ce qui me semble plus probable * 
c'est qu'il mourut comme Marco, le héros des ballades 
serbes, de la main de Dieu, le vieux tueur. Il mourut 
d'ailleurs , dans la plénitude de son intelligence, aimé et 
respecté de ses sujets, et fut le premier et le seul des atâ- 
mans qui nomma son successeur. 



84 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

Son choix ne tomba peut-être pas sur le plus digne. 
Son fils Georges, que les Cosaques reconnurent d'abord 
pour leur ataman, n'hérita ni de ses talents ni de son au- 
torité. Aidé des conseils du secrétaire Wigofski, confi- 
dent, et, à ce qu'on croyait, dépositaire de tous les secrets 
politiques du vieux Chmielniçki, Georges chercha vaine- 
ment à ramener les Cosaques sous la protection de la 
Pologne. La plupart de ses officiers l'abandonnèrent : il 
en résulta une guerre civile acharnée, qui affaiblit au der- 
nier point les forces que l'Ukraine possédait encore. On 
vit à la fois deux atamans, l'un vassal de la Russie, l'au- 
tre de la Pologne, tous les deux suivis d'une armée étran- 
gère, beaucoup plus occupée de les surveiller et de pré- 
venir leurs trahisons que de les aider dans leurs entre- 
prises. Georges Chmielniçki, effrayé ou dégoûté de la 
lutte qu'il avait à soutenir, abdiqua pour aller se jeter 
dans un cloître. Mais sa ferveur fut de courte durée : il 
jeta son froc, essaya de rallier ses partisans, et, n'y pou- 
vant parvenir, il fut contraint de se réfugier en Turquie. 
11 y mourut en 1679, tué dans un engagement contre 
Serko, Pataman du parti russe. 

La petite république des Cosaques de l'Ukraine avait 
été détruite à la mort de Bogdan Chmielniçki. L'autorité 
de la Russie ne fit que s'accroître, et chaque nouvelle ré- 
bellion n'eut d'autre résultat que de diminuer Jeurs fran- 
chises. Quant aux Zaporogues, ils conservèrent encore 
quelque temps leur indépendance de fait, se mettant tour 
à tour à la solde des rois de Pologne et des souverains de 
Russie, quelquefois s'alliant aux Turcs et aux Tartares. 

Le dernier des atamans de l'Ukraine qui ait essayé de 



LES COSAQUES DE l/UKRÀINE. 85 

reconquérir l'indépendance de sa nation fut Mazepa, que 
Voltaire, lord Byron et Horace Vernet ont rendu célèbre 
dans l'Occident. Il était fils d'un petit gentilhomme de 
Podolie, et ses commencements furent assez semblables à 
ceux de Bogdan Chnaielniçki. L'histoire du cheval sauvage 
qui l'emporta chez les Zaporogues est une très-jolie, tra- 
dition qui, malheureusement, n'est attestée par aucun té- 
moignage contemporain cligne de foi, et Nordberg, chro- 
niqueur fort exact, n'en déplaise à Voltaire, rapporte 
avec toute vraisemblance que Mazepa fut pris fort jeune 
par des Cosaques avec un convoi polonais. Parmi ces bar- 
bares, un aventurier ayant reçu quelque éducation était 
une utile recrue, et le poste de pissar ou secrétaire de la 
sietcha ne pouvait lui échapper. De secrétaire, Mazepa 
devint ataman de l'Ukraine à force d'intrigues et grâce à 
la souplesse dont il fit preuve auprès de Pierre le Grand. 
Pour lui plaire , il abandonna son costume national , prit 
l'uniforme prussien, et fit apprendre la charge en douze 
temps à ses Cosaques. Il avait, d'ailleurs, fait preuve de 
valeur et de zèle au siège d'Azof et à l'attaque de Père- 
cop, où il seconda vigoureusement les opérations de l'ar- 
mée russe. 

Dans un voyage qu'il fit à Moscou, il gagna complète- 
ment la confiance de Pierre, qui lui donna le grand cor- 
don de l'ordre de Saint-André et le combla de présents 
magnifiques. Persuadé qu'il avait trouvé l'homme le plus 
capable de devenir son lieutenant, le tsar lui confia quel- 
ques-uns de ses plans de civilisation, où Mazepa ne vit 
sans doute autre chose qu'une menace contre ce qui res- 
tait d'autorité aux atamans de l'Ukraine. La lutte venait 



86 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

d'éclater entre la Suède et la Russie ; l'ataman se méprit 
sur les forces des deux princes rivaux, et crut qu'avec 
l'appui de Charles XII il pouvait s'assurer cette souverai- 
neté indépendante que Chmielniçki avait rêvée et qu'il 
avait été sur le point d'obtenir, S'entourant des plus grandes 
précautions, il fit faire, dès l'année 1705, quelques ouver- 
tures au roi de Suède; qui, d'abord, les accueillit très- 
froidement. Charles XII méprisait les Russes, et, dans ses 
idées chevaleresques, il se faisait probablement scrupule 
d'acheter par la ruse et la trahison une victoire que son 
épée pouvait lui donner. Probablement, les conseils de 
Stanislas et les difficultés croissantes qu'il rencontrait le 
ramenèrent à une politique moins généreuse, et il prêta 
l'oreille aux offres de Mazepa. Les communications se- 
crètes devinrent fréquentes entre celui-ci et Stanislas. Ils 
correspondaient par l'entremise d'un jésuite polonais et 
d'un évêque moldave réfugié en Ukraine. L'ambition, 
d'ailleurs, n'était pas, comme il semble, le seul mobile de 
l'ataman. Bien qu'âgé de cinquante-huit ans , il était de- 
venu amoureux d'une princesse Dulskaïa et voulait lui 
donner un trône. Dans son traité avec Charles XII, il de- 
manda d'abord, la souveraineté de l'Ukraine, puis le du- 
ché de Sévérie, qui avait fait partie autrefois du royaume 
de Pologne, et que les armes suédoises devaient enlever 
au tsar. Stanislas Leczinski fit consentir facilement son 
allié à toutes ces demandes, et Charles, qui venait de 
faire un roi de Pologne, ne crut pas plus difficile de faire 
un prince de la Petite-Russie. 

Pendant ces négociations , Mazepa affectait toujours le 
plus grand dévouement pour le tsar. Il lui envoyait des 






LES COSAQUES DE l/UKRAIHE. 87 

troupes et des subsides ; mais si Ton en croit les anna- 
listes russes, il instruisait les Suédois de tous ses mou- 
vements, et prenait des mesures pour faire battre ses 
propres soldats. Pour lui, il s'excusait sur son âge et ses 
infirmités de ne pas monter à cheval, et de confier à ses 
colonels le soin de conduire ses Cosaques en Pologne. Né 
catholique, il avait embrassé la religion grecque enUkraine, 
et il édifiait ses sujets par la ferveur de son zèle religieux. 
Il bâtissait des églises, faisait des fondations pieuses, et 
ne semblait plus occupé que du soin de son salut. Quelque 
habile que fut son hypocrisie, ses manœuvres n'échappè- 
rent pas à plusieurs colonels cosaques attachés à la Russie. 
Iskra , colonel du régiment de Poltava , et Kotchoubey, 
juge général de l'armée cosaque, l'accusèrent de trahison. 
Mais Pierre était infatué de Mazepa ; il repoussa avec dé» 
dain leur dénonciation, et poussa l'aveuglement jusqu'à 
les envoyer chargés de chaînes à l'ataman, comme leur 
juge naturel. Kotchoubey était allié à la famille de Mazepa j 
il avait été son ancien ami et son camarade, et, ainsi 
qu'Iskra, l'avait accompagné dans toutes ses expéditions. 
Mais Mazepa ne songea qu'à se débarrasser de rivaux dan* 
gereux. Il les fit périr l'un et l'autre dans les plus cruels 
supplices, et par un raffinement de vengeance, après les 
avoir condamnés à mort, il les fit appliquer à la torture 
avant l'exécution de la sentence, pour en obtenir, disait- 
il, des révélations. 

Ce ne fut qu'en 1708, au moment où les Suédois se 
préparaient^ passer le Dnieper, que Mazepa leva l'éten- 
dard de la révolte. Il s'aperçut bien vite qu'il s'était 
trompé sur l'obéissance de ses sujets. Dès qu'il eut an- 



88 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

nonce l'intention de se joindre aux Polonais et aux Sué- 
dois, que les Cosaques traitaient de païens, il se vit 
abandonné de presque toute son armée. Ses meilleurs 
officiers se tournèrent contre lui, et lorsqu'il se présenta 
à Charles XII, il ne lui amena qu'une troupe mal armée, 
et plus qu'à demi découragée. Cependant il réussit à 
gagner les Zaporogues et à conduire leur ataman au camp 
suédois, où il rendit quelques services, Nordberg raconte 
à cette occasion une scène de mœurs assez curieuse. 
Mazepa ayant invité à dîner les principaux des Zapo- 
rogues dans la maison d'un seigneur du pays, les fit boire 
à la santé de Charles XII et les enivra suivant l'usage. En 
sortant de table, probablement aussi selon un usage na- 
tional, ils voulurent emporter l'argenterie. Le maître 
d'hôtel s'y opposant, les Zaporogues se plaignirent qu'on 
manquât à l'hospitalité, et exigèrent que ce serviteur 
fidèle leur fût livré. Dans les mœurs du temps et du pays, 
la tête d'un domestique était trop peu de chose pour 
qu'on se brouillât avec des amis qui la demandaient. Le 
pauvre diable fut mis entre les mains de ces sauvages, 
qui pendant une heure se le renvoyèrent comme un bal- 
lon, en le poussant et repoussant à coups de pied. Enfin, 
un Cosaque plus humain que les autres mit fin à son sup- 
plice d'un coup de coutelas. 

La bataille de Poltava anéantit les espérances de 
Mazepa. A la nouvelle de sa défection, les Russes s'étaient 
rués en force dans l'Ukraine et l'avaient impitoyablement 
ravagée. Après la défaite de Charles XII, la vengeance 
du tsar s'appçsantit encore plus rudement sur les mal- 
heureux Cosaques qui ne purent trouver un refuge sur le 



LES COSAQUES DE i/UKRÀlNE. 89 

territoire turc. Les Zaporogues ne furent pas oubliés, et 
expièrent cruellement l'imprudente levée de boucliers de 
leurs chefs. La sietcha fut détruite, tous leurs repaires 
furent fouillés, on brûla leurs barques, on massacra im- 
pitoyablement tous ceux qui ne purent passer en Turquie. 
Si Ton en croit les récits contemporains, la corde et la 
roue en firent périr plusieurs milliers. Ce n'était point 
assez pour Pierre. Longtemps il fatigua la Porte par ses 
demandes d'extradition, mais il ne put empêcher le vieux 
Mazepa de mourir naturellement à Bender, sous la pro- 
tection du sultan, entouré des débris de sa horde et d'un 
assez grand nombre d'exilés. Le courroux du tsar le pour- 
suivit après sa mort. Tous les ans l'Église russe prononce 
contre lui des malédictions solennelles, ainsi que contre 
Georges Chmielniçki et contre Grégoire Otrepief, que la 
politique moscovite a voulu identifier avec le fauxDémé- 
trius. Seule parmi toutes les communions chrétiennes, 
l'Église russe orthodoxe damne les gens : qui ont le mal- 
heur de déplaire au souverain. C'est un des avantages 
politiques d'une religion dont le pape est l'empereur. 

La défection des Cosaques de l'Ukraine porta un coup 
funeste à la Pologne; en revanche, l'abaissement de la 
Pologne précipita la perte de leur indépendance. Aujour- 
d'hui quelques privilèges sans grande importance forment 
la seule distinction entre les Cosaques et les autres sujets 
de l'empire russe. 



94 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

des mythes d'origine phénicienne. Plus loin sont tracés 
des hiéroglyphes ; ailleurs, des inscriptions en caractères 
semblables à ceux des médailles celtibériennes. On dirait 
que toutes les mythologies barbares ont été mises à con- 
tribution pour le désespoir des antiquaires, ou plutôt 
pour ouvrir le champ le plus vaste à leurs hypothèses. 

La découverte remonte à 1850. Des galériens employés 
à des travaux de déblayement sur le bord de la mer, à 
peu de distance de Tarragone, dans un lieu qui servait 
autrefois de cimetière aux protestants, et où l'on trouve 
fréquemment des antiquités romaines, rencontrèrent à 
quelques pieds au-dessous du sol moderne une mosaïque 
grossière. Elle fut brisée, et, deux pieds plus bas, se 
présenta une seconde mosaïque d'un travail tout aussi 
médiocre, épaisse de six pouces. On sait qu'il est fort or- 
dinaire, dans les villes antiques, de rencontrer ainsi plu- 
sieurs pavés les uns au-dessous des autres, et la Maison 
Carrée à Nîmes, par exemple, est bâtie sur une mosaïque 
romaine. Les galériens de Tarragoqe ayant défoncé ce 
pavement inférieur arrivèrent au tuf , et là découvrirent 
un sarcophage formé de plaques de marbre blanc, long 
de six pieds, large d'un pied et demi et haut d'un pied à 
' peu près. Toutes ces plaques étaient couvertes de dessins, 
gravés assez profondément et rehaussés de couleurs. Un 
mastic noir remplissait les tailles creusées dans le 
marbre, qui, en quelques places, a été coloré ou teint. 

Il passe quelquefois des Anglais à Tarragone, à qui l'on 
vend des médailles et des fragments romains, et tous les 
gens qui fouillent la terre savent que cela est d'un certain 
rapport. Les galériens brisèrent le sarcophage à grands 



TOMBEAU DÉCOUVERT A TARRAGOHE. 95 

coups de pioche, chacun voulant en emporter un mor- 
ceau pour le vendre. Quant au contenu du tombeau, tout 
a malheureusement disparu. Interrogés dans la suite sur 
ce qu'ils avaient trouvé, les galériens ont déclaré : « que 
» dans le sépulcre de marbre ils avaient vu un cadavre 
» couvert d'un suaire, ayant sur la poitrine une idole,xm 
» vase et deux objets qu'ils n'ont pu décrire exactement, » 
peut-être des espèces d'amulettes. Tout cela leur pa- 
raissant sans valeur, fut jeté pêle-mêle à la mer, avec 
les os des protestants et les fragments des deux mo- 
saïques. Toute ville a son antiquaire. Celui de Tarragone 
s'appelle don Bonaventure He mandez, nom très-conve- 
nable à un archéologue. Il parvint à retirer des mains 
des galériens le plus grand nombre des fragments du 
tombeau. 

Quatre dé ces fragments Bont aujourd'hui dans le Musée 
de l'Académie de l'Histoire, où j'ai pu les examiner lon- 
guement à plusieurs reprises. Les autres, que M» Her- 
nandez a conservés, ont été calqués avec soin et litho- 
graphies. Dès exemplaires de ces lithographies sont sous 
mes yeux. Enfin, pour tous les détails qui vont suivre, 
j'ai pour me guider un mémoire de mon savant ami, 
' M. A* Delgado, antiquaire de l'Académie de l'Histoire. 
Envoyé à Tarragone par cette compagnie, il institua une 
enquête en règle sur toutes les circonstances de la décou- 
verte, fit exécuter lui-même quelques fouilles, et recueillit 
une massé de témoignages et de renseignements qu'il a 
communiqués à l'Académie. Avant tout, j'essayerai de 
donner une idée générale dés dessins gravés sur le mar- 
bre. Ils sont d'une rare grossièreté, et je ne connais que 



96 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

les idoles sardes publiées par le général Délia Marmoraqui 
appartiennent à un art aussi rude, aussi barbare. Il faut 
remarquer toutefois dans ces compositions une certaine 
méthode d'abréviation systématique assez semblable à 
celle des peintres et des sculpteurs mexicains, et qui sem- 
ble comme une transition entre le dessin et une écriture 
hiéroglyphique. Ainsi, tous les détails sont supprimés, 
sauf ceux qui ont une importance capitale pour l'explica- 
tion de la légende figurée. Trois pointes au bout de deux 
traits parallèles veulent dire une main et un bras ; un 
trait ou un point exprime un œil, etc. J'insiste sur ces 
détails parce qu'ils peuvent fournir des présomptions sur 
l'âge du monument. 

Les figures sont marquées par des contours gravés 
et remplis de mastic noir; quelquefois elles se détachent 
en blanc sur un fond noir : le marbre ayant été réservé 
pour les contours, absolument comme dans les émaux 
à taille d'épargne. Quelques-unes ont été colorées avec 
une espèce de teinture qui a légèrement pénétré dans le 
marbre. Les chairs sont en rouge clair. Il y a quelques 
ajustements peints en jaune et en vert. Enfin, un des 
fragments que possède le Musée de l'Académie, et qui 
représente un taureau devant un autel, est une espèce de 
mosaïque composée de morceaux de marbre incrustés 
avec une certaine précision. 

Je n'essayerai pas de décrire ici, encore moins d'inter- 
préter toutes les compositions que présentent les vingt- 
huit ou trente fragments conservés ; la chose serait d'ail- 
leurs impossible dans l'état de mutilation où sont les restes 
de ce curieux monument. Je me bornerai à indiquer som- 



TOMBEAU DÉCOUVERT A TARRAGONE. 97 

mairement quelques sujets qui peuvent se deviner. Tous 
paraissent se rapporter à trois séries distinctes, dont la 
première serait une espèce de cosmogonie bizarre, la se- 
conde une légende d'Hercule, la troisième, enfin, aurait 
trait à une tradition historique. Probablement il existe 
quelque connexité entre ces trois catégories de dessins. 

Dans la première , je placerai un fragment où sont gra- 
vés trois triangles se coupant de manière à former une 
étoile. Chaque compartiment auquel donne lieu la ren- 
contre des lignes contient un œil. De chaque pointe de 
rétoile partent des bras ailés, et des angles rentrants sor- 
tent des flammes et des foudres. 

Un second fragment présente un taureau sur le corps 
duquel. sont dessinés trois espèces de démons, dont l'un 
a une tête de chien, un autre tient un serpent. Tous les 
trois ont le corps couvert d'hiéroglyphes très-grossière- 
ment imités des hiéroglyphes égyptiens et intraduisibles. 
On voit que la composition dont ce bœuf faisait partie a 
été entourée d'une bordure d'hiéroglyphes tous aussi fan- 
tastiques que les premiers. — Vient ensuite une Diane 
d'Éphèse, le corps dans une gaîne ou dans uue draperie 
serrée, avec deux rangées de mamelles, tenant d'une 
main une espèce de caducée, de l'autre des épis. 

Je passe quelques autres divinités encore plus bar- 
bares , quelques-unes rappelant par leurs attributs les 
dieux égyptiens, d'autre sles Cabires ou les Pataeques des 
monuments grecs, quelques-unes les idoles phéniciennes. 
Un assez large fragment est divisé en deux scènes. Dans 
la première, un dieu à tête de crocodile, assis sur un 
autel, reçoit les offrandes de ses adorateurs ; dans la se- 

6 



98 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

conde, au-dessous, des pêcheurs harponnent des thons. 

Trois fragments méritent d'être notés. L'un est une 
scène de déluge. Le second, qui par la conformité de sa 
bordure ne devait pas être éloigné du précédent, montre 
un cadavre debout entouré d'un serpent. De la bouche du 
cadavre jaillissent des foudres (?), des scorpions et des 
insectes ; à ses pieds est une chouette. De l'extrémité de 
la queue du serpent sort un petit homme, puis un plus 
grand, puis un autre plus grand encore. Le marbre manque 
après le quatrième. Le cadavre, à la place du cœur, a une 
marque noire, et tous les petits hommes provenant du ser- 
pent portent la même marque. M. Delgado était tenté de 
voir là une indication du péché originel. 

Je donnerai une description encore plus détaillée d'un 
dernier fragment, à mon avis le plus curieux de tous et 
qui appartient à l'Académie de l'Histoire. Deux figures, 
mâle et femelle, sont debout en regard. Des abeilles sor- 
tent des lèvres de Tune pour entrer dans celles de 
l'autre. Entre les deux figures un feu est allumé, et sur ce 
feu tombe du lait sortant du sein de la femme, ou plutôt 
ce lait tombe sur une spirale de petits embryons d'ani- 
maux, quadrupèdes, oiseaux, poissons, et le centre de la 
spirale est une tête humaine. Derrière l'homme est un 
palmier mâle et un serpent ailé à tête cornue; derrière - 
la femme, un palmier femelle et un serpent à tête hu- 
maine et portant des mamelles. N'y a-t-il point là une 
allusion aux deux principes créateurs dont les mytholo- 
gies anciennes ont varié à l'infini les personnifications ? 

Je passe à la seconde série, aux mythes d'Hercule, et 
d'abord je dois dire à quoi je reconnais Hercule ; c'est à 



tohbejlu découvert a tarragone. 99 

sa peau de lion, car le reste de son costume diffère beau- 
coup de celui avec lequel l'art grec nous a familiarisés. 
Sous la dépouille du lion, l'Hercule espagnol porte une 
veste rayée, jaune et nuire, et quelquefois des anaxy- 
rides ou pantalons de même étoffe. Il est d'ailleurs non 
moins batailleur que le héros thébaîn. On le voit sur dil- 
achever des exploits que je ne sau- 
ïr. C'est ainsi que, debout sur un ca- 
me tête à un taureau. Ailleurs, 11 com- 
lommes noirs armés de massues, qui 
mt-être le triple Géryon des fables 
grecques. Dans ce combat, Hercule est aidé par des 
hommes blancs, dont un est monté sur un chameau. Les 
adversaires noirs sont battus et décapités, et les compa- 
gnons du héros portent leurs têtes en triomphe. Une autre 
composition, dont les personnages sont de très-petite 
proportion, célèbre encore une victoire d'Hercule, et une 
de ses justices. Trois cadavres décapités sont pendus par 
les pieds à un arbre. C'est la suite ou le préliminaire d'une 
bataille où Hercule conduitune armée très-étrange. D'une 
ruche sort un essaim d'abeilles que certains gros oiseaux 
cherchent à intercepter. Ces abeilles se transforment par , 
degrés; au lieu de voler, elles marchent la tête en l'air, 
pais elles deviennent de petits hommes ailés, enfin des 
hommes parfaits, armés de piques et suivant leur chef 
dans une expédition innommée. Au-dessus de leurs têtes, 
des hirondelles volant semblent leur montrer le chemin. 
Voici encore une autre expédition, mais qui paraît pos- 
térieure à la précédente. Elle est gravée sur le plus con- 
sidérable des fragments et dans toute la largeur d'une des 



iOO MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

plaques de marbre. Des hommes armés sortent de la 
gueule d'un crocodile, qui, suivant M. Delgado, désigne- 
rait TÉgypte. Les uns sont dans des barques à voile, 
les autres vont par terre ; un d'eux est monté sur un cha- 
meau. Tous se dirigent vers un détroit, enjambé par 
un grand personnage couronné d'une espèce de mitre, 
qui de ses deux maigs repousse deux rochers, Calpé et 
Abyla. Les deux rochers sont couverts d'hiéroglyphes ou 
plutôt de signes barbares. Au-dessus de la tête du colosse 
qui sépare les montagnes, on voit un demi-cercle d'abeilles, 
puis un zodiaque. — Du côté opposé au crocodile d'où sort 
l'expédition, des hommes nus s'avancent pour la repous- 
ser à coups de pierres et de bâton. Un d'eux est monté 
sur un cheval. Les hommes de cette terre, qui est sans 
doute l'Espagne, vont de droite à gauche, grandissant et 
passant par toutes sortes de transitions, depuis un point 
noir, qui indique une pierre ou une motte de terre, jus- 
qu'à prendre la forme humaine. L'artiste n'a-t-il pas voulu 
nous dire par laque ce peuple est autochthone ? J'oubliais 
de noter qu'au-dessus du crocodile on remarque un soleil, 
et du côté opposé une grande étoile. La direction de l'ex- 
pédition de l'est à l'ouest est ainsi caractérisée. — Le zo- 
diaque commence au verseau, mais plusieurs des signes 
ont une forme inusitée. Ainsi les gémeaux sont figurés par 
deux étoiles. L'écrevisse par un soleil ou bien par une 
étoile. Au lieu de la vierge, un serpent ; enfin une autre 
étoile, au lieu du capricorne. 

• Au-dessus de cette composition on en voit une autre 
également divisée en deux parties (séparées par le zo- 
diaque) et qui paraît représenter les dieux et les habi- 



TOMBEAU DÉCOUVERT A TARRAGONE. 101 

tants de l'Egypte et de l'Espagne. A gauche, un bœuf Apis 
adoré, un crocodile et des ibis tuant des serpents; puis 
une Isis qui sème du blé et des gens qui le scient et le 
mettent en bottes. Du côté opposé, les trois Gorgones, 
puis des naturels qui font la vendange, dorment sous des 
treilles, se chauffent h un feu et font un sacrifice. Tout 
cela est surmonté de caractères bizarres dont les uns of- 
frent de l'analogie avec les hiéroglyphes égyptiens, les 
autres avec les lettres des médailles celtibériennes. 

il faut rattacher, je crois, à la série que j'ai appelée his- 
torique, un fragment qui représente une émigration. Un 
homme emporte sa mère ou un malade. Sa femme les 
suit chargée d'un enfant à la mamelle et d'un paquet sur 
sa tête ; derrière vient un enfant nu qui porte un paquet 
et sur sa tête un panier de fruits; enfin, un esclave noir, 
très-pesamment chargé, ferme la marche. 

Le revers de ce fragment est également gravé. On y 
voit un homme noir combattant contre un lion, et au- 
dessous, des rameurs, avec une coiffure qui rappelle 
celles des sphynx, dans une barque à voiles, qui navi- 
guent dirigés, comme il semble, par des hirondelles vo- 
lant au-dessus de leurs têtes. 

Je crois voir une suite de l'émigration, dont plusieurs 
épisodes nous ont été déjà présentés, dans d'autres com- 
positions où les nouveaux venus construisent une espèce 
de retranchement avec des pierres non taillées. Ils y sont 
attaqués par les naturels, espèce de sauvages, qui leur 
lancent des pierres, et qu'ils repoussent à coups de traits. 

Pour finir, il me reste à parler d'un dernier fragment 
qui représente une espèce de momie, les bras croisés sur 

6. 



102 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

la poitrine, couchée sur une peau de lion. Autour volent 
des abeilles qui semblent sortir de deux encensoirs dis- 
posés aux pieds de la momie. Au-dessus des abeilles, de 
vilains petits démons anguipèdes et ailés, qui pour la bi- 
zarrerie de leur forme ne le cèdent guères aux idoles 
sardes, complètent cette scène funèbre. 

Je n'ai point à m'occuper ici des'inscriptions, si ce n'est 
pour dire que les hiéroglyphes n'offrent aucun sens, et 
que, selon toute apparence, ils sont des imitations inintel- 
ligentes d'hiéroglyphes véritables, telles qu'on en a fait à 
Rome sous les empereurs, et de notre temps à Paris, 
lorsque la mode était au style égyptien. Quant aux in- 
scriptions celtibériennes, je ne sache pas que personne 
soit parvenu à les interpréter. 

Quelques mots encore sur l'origine probable du monu- 
ment étrange dont je viens d'essayer la description. Trois 
hypothèses se présentent : 1° celle d'une falsification plus 
ou moins moderne ; 2° que le tombeau est antérieur à la 
conquête romaine et l'œuvre des anciens habitants de la 
Tarraconaise ; 3° qu'il appartiendrait à une époque de 
l'empire assez avancée où le paganisme battu en brèche 
parla religion nouvelle essayait de se renforcer en pillant 
à droite et à gauche les mythes de tous les peuples sou- 
mis à la domination romaine. J'examinerai successivement 
chacune de ces hypothèses, et je ferai le résumé des argu- 
ments qui les appuient ou les combattent. 

Nier Un fait qu'on ne peut expliquer est toujours très- 
facile, et c'est un parti fort commode que prennent un 
grand nombre d'antiquaires* Mais dans le cas présent 
c'est une ressource qu'il faut, je crois* abandonner* Je n'ai 



TOMBEAU DÉCOUVERT A TARRAGONE. 103 

pas l'honneur de connaître don B. Fernandez, possesseur 
du plus grand nombre des fragments, mais tous les témoi- 
gnages sont unanimes en faveur de sa loyauté et de sa 
bonne foi. D'un autre côté, M. Delgado, chargé de faire 
une enquête à Tarragone, a interrogé successivement et 
séparément tous les galériens qui avaient eu part à la dé- 
couverte , et les a trouvés uniformes et constants dans 
leurs réponses. De plus, ayant fait exécuter des fouilles 
sous ses yeux, il a découvert non point des fragments du 
même tombeau, mais d'autres antiquités analogues pour 
le style et également remarquables par une imitation mal- 
adroite de l'art égyptien. Un canope, des débris de bas- 
reliefs ou de marbres gravés trouvés à Tarragone sont au 
musée de l'Académie et appartiennent évidemment à un 
art ou à des idée3 religieuses semblables aux précédentes; 
J'ajouterai un fait assez curieux, c'est que dans ces fouilles 
on a trouvé d'abord un fragment de marbre avec la moi- 
tié d'un dieu égyptien gravé en creux, puis, plus loin, 
dans une vieille maçonnerie , un morceau de ciment qui 
avait conservé l'empreinte du creux précédent, à une 
époque où il était dans son intégrité. Enfin, pour ne pas 
citer mon opinion sur l'authenticité des qaatre fragments 
qui existent à l'académie, j'alléguerai celle de mes savants 
confrères, M. de la Saussaye et M. de Longpérier, qui, 
après les avoir examinés avec la plus grande attention, 
sont demeurés convaincus que l'hypothèse d'une falsifi- 
cation n'était pas admissible. 

Contre une origine très-ancienne, on peut faire remar- 
quer le style général des dessins qui dans quelques-uns 
de leurs détails semblent appartenir à une époque bien 



104 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

postérieure à la conquête romaine. Sans doute il est fort 
difficile d'assigner une date à un ouvrage très-grossier 
qui n'a pas été exécuté par un artiste, mais par quelque 
ouvrier ignorant ; cependant on peut toujours reconnaître 
une intention d'imitation dans les barbouillages faits dans 
un pays où les arts sont cultivés. Les gamins de Pompéi, 
dans les corridors du théâtre, se sont amusés à dessiner 
sur le stuc des gladiateurs, qui pour l'incorrection et la 
maladresse ne le cèdent pas aux soldats que nous voyons 
à Paris charbonnés sur les murs. Et pourtant, sans trop 
de peine, on pourrait démontrer que les gladiateurs de 
Pompéi procèdent des tableaux d'Àpelles et que nos bons- 
hommes ont eu pour type les lithographies de Charlet. 
Au contraire, les dessins de gens qui n'ont pas eu sous les 
yeux les œuvres d'artistes de profession ont un tout autre 
caractère. Il y a dans les arts des conventions qu'unenation 
et qu'une époque adoptent, et ces conventions, que com- 
prennent tous ceux pour qui elles ont été inventées, sont 
à peu près inintelligibles pour un autre peuple et pour un 
autre temps. Voyez les sculptures de Palenque ou les 
peintures des manuscrits mexicains : le sens des scènes 
représentées nous échappe ; tout nous semble monstrueux 
et absurde. Par contre, il y a des sauvages qui ne com- 
prennent pas une gravure d'un grand maître. Si dans les 
dessins de Tarragone on observait quelques-unes de ces 
conventions d'un art déjà avancé, n'en serait-on pas au- 
torisé à conclure qu'ils n'appartiennent pas à une époque 
très-reculée? Pour citer un exemple entre vingt, la façon 
dont le feu et la fumée sont exprimés est purement con- 
ventionnelle. 11 est évident que ce n'est pas avec des 



TOMBEAU DÉCOUVERT A TARRAGONE. 105 

traits qu'on dessine la flamme et la fumée. Or, dans les 
compositions de Tarragone , on trouve des conventions 
analogues à celles des plus bas temps de l'art romain. 

On peut répondre, il eat vrai, que personne ne sait si 
ces représentations conventionnelles ont été inventées par 
les Romains ou si elles ont été imitées par eux. Le moyen 
de deviner d'où le graveur du tombeau de Tarragone te- 
nait le peu qu'il savait de son métier? M. Delgado, qui 
penche pour attribuer au monument une date fort an- 
cienne, fait remarquer, dans son mémoire, qu'il a été dé- 
couver t sous deux couches de mosaïques et dans un terrain 
où l'on ne rencontre phis de médailles ni de débris de po- 
teries romaines. Pour qu'on élevât des maisons et qu'on 
fit des mosaïques sur le sol d'un tombeau, il fallait que la 
tradition d'un lieu consacré aux mânes fut tout à fait per- 
due, ce qui nous reporte nécessairement à une époque 
fort antérieure à la conquête romaine. Dans son voyage à 
Tarragone, M. Delgado a étudié avec beaucoup d'attention 
lessubstructions antiques sur lesquellesest bâtie l'enceinte 
romaine. Elles se composent de gros blocs informes qui, 
par l'absence d'assises parallèles et de parement taillé, 
ressemblent aux plus anciennes constructions cyclo- 
péennes. Uneporte, aujourd'hui presque enterrée, subsiste 
encore, remarquable par son linteau énorme et le rétré- 
cissement de l'ouverture à la partie supérieure. A coup 
sûr, voilà un témoignage irrécusable de l'existence de 
Tarragone comme ville antérieurement à l'occupation 
romaine. Le tombeau et les débris nombreux recueillis 
jusqu'à ce jour, et qui portent l'indice d ? une imitation 
plus ou moins maladroite de l'art égyptien , pourraient 



106 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

appartenir à cette antique cité, et l'on en pourrait con- 
clure, non point une colonie égyptienne en ce lieu, mais 
la tradition, ou si Ton veut la prétention d'une telle 
origine. 



110 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

de Thistoire ancienne, c'est d'être enseignée par contrainte 
et d'être apprise lentement et péniblement. Nous Pavons 
épeléë dans de sombres classes en regardant à la dérobée 
un coin de ciel bleu à travers les barreaux de nos fenê- 
tres, en pensant avec regret à la balle ou aux billes que 
nous venions de quitter. Nous avons lu Hérodote et Thu- 
cydide, lambeau par lambeau, comme on lit maintenant un 
roman feuilleton, oubliant le chapitre de la veille et com- 
prenant à moitié celui que nous avions sous les yeux. Hors 
du collège, si par fortune nous avons retenu quelque chose 
de ce qu'on nous y a montré, l'histoire ancienne pourra de- 
venir pour nous la plus attachante lecture. Tout le monde 
n'est pas roi ou ministre pour avoir besoin des enseigne- 
ments de l'histoire , mais il n'est personne qui ne prenne 
intérêt au jeu des passions, aux portraits de ces grands 
caractères qui dorùinent des peuples entiers, à ces alter- 
natives de gloire et d'abaissement que de près on nomme 
la fortune, mais qui, vues de loin et d'ensemble, devien- 
nent la révélation des terribles et mystérieuses lois de 
l'humanité. Où trouvera-t-on ce spectacle plus animé, 
plus fécond en péripéties que dans cette classique Grèce, 
ce grand pays qui tient une si petite place sur la carte ? 
Dans cette terre privilégiée, pas une montagne qui ne re- 
dise le nom d'un poëte, d'un sage, d'un héros, d'un ar- 
tiste. Pour nous, les noms des hommes illustres de la 
Grèce, de ses grands morts, comme disait César après 
Pharsale, sont encore les synonymes de génie et de vertu. 
Quelle contrée, si vaste qu'elle soit, peut se vanter d'avoir 
produit un Socrate, un Platon, un Phidias, un Homère, un 
Eschyle, un Aristote ? Souvent le monde a été boule- 



DE L'HISTOIRE ANCIENNE DE LA. GRÈCE. ill 

versé par des hordes brutales mises en mouvement, 
comme les Huns, par un fléau de Dieu. A la Grèce seule 
était Réservée la gloire d'éclairer les autres nations et de 
les policer. Ses armes, sa littérature, ses arts, ont été bien- 
faisants. Dans l'espace de quelques siècles, vingt peuples 
helléniques, ou plutôt vingt petites villes ont déployé une 
activité sans égale pour réaliser tout ce qui se peut ima- 
giner de bon, d'utile et de beau. Leurs institutions si va- 
riées , leurs mœurs plus variées encore se sont ressemblé 
pourtant par un résultat et peut-être par un but commun, 
celui de conserver à l'individu sa valeur propre et de lui 
offrir le plus libre développement de toutes ses facultés. 
Le temps a cruellement mutilé l'histoire de la Grèce 
coinitie toutes leâ autres parties de sa littérature. Pour 
reconstruire l'édifice avec ses débris épars, il faut non- 
séUlement le jugement et la critique nécessaires à tout 
historien, mais encore une variété de connaissances spé- 
claies qui rarement se trouvent réunies dans le même 
homme : d'abord une intelligence profonde d'une langue 
difficile et d'une étonnante richesse, puis des études 
sérieuses sur toutes les branches de l'archéologie, 
science qui fait servir les monuments figurés à remplir les 
lacunes des monuments écrits. Les rapports de la Grèce 
avec l'Orient et l'Egypte ont été trop fréquents pour qu'il 
ne soit pas indispensable d'être préparé à plus d'Une ex- 
cursion dans ces contrées, où maint habile antiquaire ne 
s'aventure que timidement. Sans doute une forte éduca- 
tion classique et d'immenses lectures, auxquelles on ne se 
résigne guère que lorsqu'on est doué de cette curiosité 
particulière aux érudits, peuvent mettre aux mains d'un 



112 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

littérateur les premiers matériaux, et, pour ainsi parler, 
les instruments indispensables à son œuvre ; ce ne sera 
rien encore tant qu'il n'aura pas compris, ou plutôt deviné 
par une sorte d'intuition la vie antique, si différente de 
notre vie moderne. A toutes les époques, des savants 
laborieux, des hommes de lettres instruits ont écrit sur 
la Grèce ; aujourd'hui, on ne trouve guère dans leurs ou- 
vrages que les idées et les opinions de leur temps. Dans 
ces drames composés successivement sur le même sujet, 
les noms des personnages sont les mêmes, mais les cos- 
tumes, et, ce qui est plus fâcheux, les caractères et le 
langage se transforment continuellement sans se rappro- 
cher pour cela de la vérité. Il y a quelque vingt ans, 
Courier se moquait de Larcher, qui n'avait vu dans Hé- 
rodote que seigneurs, princesses et gens de qualité. Au 
moyen âge, les trouvères racontaient aux barons de 
France les aventures du bon chevalier Hector le Troyen 
et les amoureuses entreprises formées pour les beaux 
yeux de madame Hélène. Aujourd'hui, aux Thermopyles, 
le pâtre qui vous guide vous montre le lieu où le klephte 
Léonidas trouva la mort en défendant .le Dervéni contre 
un pacha. 

Notre siècle cependant a un avantage sur ceux qui l'ont 
précédé : les mœurs constitutionnelles nous ont habitués 
aux débats politiques, et, à force d'entendre parler de nos 
constitutions modernes, nous comprenons mieux les gou- 
vernements libres de l'antiquité. Nos chambres, nos élec- 
tions, nous expliquent Y agora d'Athènes et le sénat de 
Sparte, que les courtisans de l'OEil-de-Bœuf avaient peine, 
je pense, h se représenter clairement. D'un autre côté, 



DE l/HlSTOIRE ANCIENNE DE LA GRÈCE. H3 

nous n'avons plus ces grandes passions, ni même ces 
modes tyranniques, comme on en avait autrefois, qui 
plient tout à un certain caprice et à de certaines conven- 
tions. Accoutumés au scepticisme, blasés, indifférents 
pour le présent, nous pouvons juger plus sainement du 
passé. En littérature, comme dans les arts, il n'y a plus 
d'école, ou, s'il en existe encore, on y professe Uéclec- 
. tisme. Le meilleur temps pour traduire, pour comprendre 
ceux qui ont inventé, c'est peut-être le temps où l'on 
n'invente plus; c'est le nôtre. En résumé, nos progrès, 
nos qualités, nos défauts même, favorisent aujourd'hui 
les études historiques. On peut en voir déjà les heureux 
effets. Le moyen âge, lettre close pour nos aïeux, s'est 
éclairé d'une vive lumière, grâce aux savantes recher- 
ches de M, Guizot et de M. Augustin Thierry. L'histoire 
de la Grèce et celle de Rome se sont rajeunies en Alle- 
magne par les doctes travaux de ISiebuhr et d'Ottfried 
Mùller. Malheureusement ces deux grands chefs d'école 
se sont montrés plus habiles à détruire l'œuvre de leurs 
prédécesseurs qu'à fonder un monument durable. Le pre- 
mier a bien convaincu Tite-Livç d'avoir écrit un joli 
roman sur les premiers siècles de Rome, mais il n'a pu 
persuader à tous ses lecteurs que les choses se passaient 
au Capitole comme dans la Rathhaus de Ditmarschen. 
Esprit plus juste et moins aventureux, 0. Mùller n'est 
arrivé en général qu'à des résultats négatifs, ou bien, à 
des fables reconnues il n'a substitué que des hypothèses 
plus ingénieuses que solides. L'un et l'autre, avec les dé- 
fauts de leur pays, s'abandonnent trop souvent à leur 
imagination et se passionnent quand il s'agit de raisonner. 



114 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

Admirables pour découvrir un filon dans la mine la plus 
obscure, ils en perdent quelquefois la trace par leur em- 
pressement à tout boulevqrser pour l'atteindre. Pour ma 
part, j'ai foi clans le bon sens britannique, et je vois ^vec 
plaisir qu'un Anglais, c'est-à-dire un esprit pratique et 
positif, qu'un ancien membre du parlement comme 
M. Grote, entreprenne d'écrire l'histoire de la Grèce, 
C'est un bonheur qu'une vaste érudition (et personne ne 
contestera celle de M, Grote) se rencontre au service 
d'un homme d'affaires, longtemps spectateur, acteur 
môme dans le grand drame de nos révolutions modernes. 
En effet, ce qui a toujours manqué aux érudits pour 
écrire l'histoire, c'est de connaître les affaires et les 
hommes. Ce n'est point dans le cabinet qu'on acquiert 
cette science, non moins indispensable pour juger le 
passé que pour se conduire dans le présent. L'ouvrage 
que nous allons analyser porte donc avec le nom de son 
auteur une recommandation particulière et toute nou- 
velle. Au reste, les deux premiers volumes, les seuls 
qu'ait encore publiés M. Grote, sont précisément ceux 
pour lesquels il a eu le moins besoin de son éducation 
politique. Ils ne forment, à proprement parler, qu'une 
introduction contenant l'exposé critique des légendes, plus 
ou moins incertaines, relatives aux premiers âges de la 
Grèce. Bien qu'un tel travail soit plutôt du ressort de J'éru- 
dit que de l'historien, il suffit cependant pour faire appré- 
cier la méthode de l'auteur et le but qu'il s'est proposé. 
Sur les événements antérieurs aux premières olym- 
piades, nous ne savons que ce que les poëtes et les my- 
thographes nous ont transmis. C'est une suite de récits 



DE i/HTSTOIRE ANCIENNE DE LA GRÈCE. 115 

étranges, qui, pour le merveilleux, né le cèdent en rien 
à nos contes de fées. Des dieux s'humanisant avec les 
jolies mortelles, tantôt battant, tantôt battus, mourant 
quelquefois; des métamorphoses d'hommes en animaux, 
voire d'hommes en*dieux, voilà le fonds ordinaire des 
mythes antiques. Au premier abord, on est tenté de 
laisser ces prodiges aux poètes et aux lecteurs des Mille 
et une Nuits; mais, si l'on ne tient pas compte de ces 
fables, l'histoire de la Grèce n'aura plus de commence- 
ment. En effet, la mythologie et l'histoire grecque s'en- 
chaînent si étroitement que la seconde est incompréhen- 
sible à qui ne connaît pas la première. De ipême qu'il 
existe une transition insensible entre les trois règnes de 
la nature , les dieux, les héros et les hommes se suivent 
et se confondent dans les premiers âges. Chez les anciens, 
la guerre de Troie, et même le combat des géants contrç 
les dieux, trouvaient autant de créance que le dévoue- 
ment de Léonidas ou la bataille de Salamine. Dans la 
Grèce civilisée, dans la Grèce administrée par de scepti- 
ques préteurs romains, à l'occasion de débats politiques 
entre deux peuples, on argumentait sur un ancien mythe 
comme pn discute aujourd'hui les articles du traité d'U- 
trecht, et il n'y avait pas de ville si petite qui n'eût quelque 
famille en possession de privilèges honorables, qu'elle 
devait à une arrière-grancTmère séduite ou violée par un 
dieu. Hécatée disait et croyait qu'il était le descendant de 
Jupiter au dix-septième degré. A Rome, où l'on ne se 
piquait pas de poésie, César, esprit fort positif, discourant 
au forum, parlait de Vénus, son aïeule, aussi gravement 
que de son oncle Marius. 



116 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

Ces légendes, que les anciens acceptaient aveuglément, 
contiennent-elles quelques éléments historiques ou philo- 
sophiques, et peut-on dégager ces éléments des orne- 
ments étrangers qui les enveloppent? Sur la première 
question, il ne peut y avoir, je pense,* diversité d'opinions 
qu'au sujet de la proportion plus ou moins grande de vé- 
rité mêlée à la fable. La rivalité de Thèbes et d'Orcho- 
mène, par exemple, et la guerre dans laquelle cette der- 
nière ville perdit sa prépondérance politique en Béotie , 
ne sauraient être révoquées en doute, bien que le Gargan- 
tua grec, Hercule, y joue un rôle, et que l'événement soit 
raconté entre l'aventure des cinquante filles de Thestius 
et celle du lion de Némée. 

Quant à la possibilité d'interpréter les mythes et sur- 
tout de mettre en lumière le fonds historique qu'ils ren- 
ferment, pour en juger, il faut chercher d'abord à se ren- 
dre compte de la manière dont la mythologie s'est formée, 
c'est-à-dire étudier les éléments divers qui la constituent. 

Partout les premiers enseignements donnés aux hommes 
ont pris la forme de récits poétiques. C'est, à ce qu'il pa- 
raît, celle que l'esprit humain saisit le plus facilement. La 
forme didactique n'appartient qu'à une civilisation déjà 
avancée et à des langues assez perfectionnées pour pou- 
voir exprimer des idées générales ou même des idées 
abstraites. Ainsi, pour des barbares grossiers, l'idée que 
nous attachons au mot peuple, en tant qu'une réunion 
d'hommes ayant un même langage, des mœurs et des in- 
stitutions communes, est une idée pour laquelle ils n'ont 
souvent point de mots. Au lieu de tel peuple, ils diront 
telle famille; plus souvent encore ils diront tel homme, 



DE L'HISTOIRE ANCIENNE DE LA GRECE. 117 

tel héros, d'autant plusgrand que le peuple sera plus nom- 
breux. « Les légendes grecques, suivant la remarque de 
» M. Grote, ne nous présentent que de grandes figures 
» individuelles ; les races, les nations disparaissent der- 
» rière le prince; les héros éponymes surtout sont non- 
» seulement les souverains, mais les pères, les représen- 
» tants de la horde à laquelle ils donnent leur nom. » De 
là vient que l'histoire du peuple se résume souvent tout 
entière dans la vie de son héros éponyme. 

La difficulté d'exprimer des idées abstraites n'est pas 
moins grande, et les premiers hommes ont remédié à la 
pauvreté de leur langue par l'emploi de figures et d'allé- 
gories. Les Arcadiens avaient conservé le souvenir de l'in- 
vasion de leur pays par la mer et de sa stérilité, qui ne 
cessa que grâce aux alluvions de leurs rivières. Voici 
comment leurs géologues racontaient la chose : « Cérès, 
» ayant été violée par Neptune, demeura longtemps irri- 
» tée. Sa colère cessa quand elle se fut baignée dans le 
» fleuve Ladon. » Observons que les mythes ne contien- 
nent guère que des idées très- vulgaires et, pour ainsi dire, 
enfantines. La forme qu'ils emploient est enfantine aussi. 

Cette forme étant la même pour toutes les notions qu'il 
s'agit de conserver, il s'ensuit qu'au même récit se rattachent 
parfois des idées ou des événements qui n'ont nul rapport 
entre eux. Il semble que, le récit poétique étant un moyen 
de fixer la mémoire, on s'en soit servi* comme d'un re- 
gistre, pour inscrire pêle-mêle tout ce qu'il importait de 
ne pas oublier. Les premiers livres de tQus les peuples 
sont des espèce» d'encyclopédies. On y trouve comme 
un résumé de toutes les connaissances existant à l'époque 

7. 



118 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

où ils furent écrits. Cette confusion est encore plus mar- 
quée dans les mythes de la Grèce, et il est rare que la 
même légende ne réunisse des notions d'astronomie, de 
physique, de religion, d'histoire, de métaphysique et de 
morale. Prenons un exemple pour rendre plus sensible 
ce mélange hétérogène. Je choisirai le mythe d'Hercule 
comme un des plus connus. La plupart des antiquaires 
sont d'accord pour voir dans les douze travaux d'Hercule 
des allusions astronomiques. A un certain point de vue, le 
fils de Jupiter et d'Alcmène est identifié avec le soleil, 
et, pour parler le jargon de l'archéologie moderne r c'est 
un héros solaire. — Ce héros solaire devient le captif 
d'Omphale, 11 s'habille en femme et file de la laine, tan- 
dis que sa maîtresse se revêt de la peau de lion et porte 
la massue. Nouvel aspect de la légende, où l'on peut cher- 
cher un sens cosmogonique et religieux, — Ailleurs Her- 
cule est un symbole de la fécondité, un dieu bienfaiteur, 
lorsque dans son coqibat avec Achéloûs il ravit au fleuve 
la corne d'abondance. — Destructeur des moustres, pro- 
tecteur des opprimés, passant toute sa vie au milieu d'é- 
preuves et de dangers continuels, Hercule sera encore le 
prototype du courage et de la vertu. Braver les périls et 
la souffrance par amour de la gloire, tel fut le choix d'Her- 
cule, disaient les philosophes de l'antiquité en le propo- 
sant pour modèle. — Maintenant n'est-il pas probable 
qu'à ces voyages d'Hercule, où nous avons vu tout à 
l'heure une allégorie du cours du soleil, se lient quelques 
souvenirs d'anciennes expéditions maritimes?Danslecom- 
bat du héros contre Albion et Belgius en Ligurie, il n'est 
pas difficile de deviner une allusion aux anciens démêlés 



DE L'HISTOIRE ANCIENNE DE LÀ GRÈCE. 119 

des marchands ou des pirates grecs et phéniciens avec les 
peuples de la Gaule. D'autres aventures tirées du ipôme 
cycle portent encore plus décidément le caractère histo- 
rique. Nous avons déjà parlé de la guerre des Thébain? 
contre Orchomène : Hercule, dit la légende, ruina les Or- 
choméniens en obstruant les émissaires du lac Copaïs, les 
fameux catabothra, gigantesques travaux dont on recon- 
naît encore les vestiges. En présence de ces ruines prodi- 
gieuses, il est impossible de douter que les mythes pe 
contiennent une notable portion de réalité historique*. 
Rattacher toutes les grandes traditions à un nom popu- 
laire est une pratique ancienne et qui ne s'est pas perdue 
de nos jours. Aujourd'hui le peuple attribue à César tous 
les travaux des Romains ; Charlemagne concentre sur lui 
seul toutes les traditions du moyen âge. 

Amalgame de notions différentes, la mythologie s'est 
encore embrouillée par les altérations et les additions ré- 
pétées que le même récit a dû subir en passant de bouche 
en bouche chez un peuple rempli d'imagination, beaucoup 
plus sensible à la forme de la narration qu'au sens qu'elle 
renfermait. En Grèce, les poètes prêtèrent des passions 
aux héros et aux dieux, comme les sculpteurs donnèrent 
des formes humaines aux monstrueuses idoles qu'ils 
avaient reçues de l'Asie. D'un autre côté, par suite de la 
grande analogie qu'ont entre eux les différents cultes de 
la nature, des superstitions étrangères, s'introduisant de 
bonne heure dans les religions helléniques, les modifiè- 
rent et y apportèrent de nouveaux épisodes qui vinrent 
s'encadrer ça et là dans le cycle des légendes nationales» 
C'est ainsi que nous avons vu l'aventure d'Qmphale* em- 



120 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

pruntée au culte du Sandon de Lydie, prendre place dans 
le mythe d'Hercule. L'Asie et l'Egypte ont exercé la plus 
grande influence sur la mythologie grecque, et n'ont pas 
peu contribué à en augmenter le désordre. 

Quelque incohérentes que fussent ces histoires héroï- 
ques ou divines, elles composèrent, pendant un espace de 
temps assez long, toute la masse de connaissances que 
possédassent les anciens. C'était, pour me servir de 
l'heureuse expression de M. Grote, tout leur fonds intel- 
lectuel (their mental stock). Dès une époque fort reculée, 
quelques esprits hardis, choqués de tant d'absurdités et 
de contradictions, essayèrent d'interpréter les mythes et 
d'y chercher un sens qui satisfît la raison. Plusieurs phi- 
losophes, faisant ressortir des vérités morales plus ou 
moins déguisées sous des allégories, voulurent rendre 
utiles les vieilles légendes en les commentant à leur ma- 
nière. D'autres y cherchèrent de l'histoire, et proposèrent 
un système d'explication qui, supprimant tous les mira- 
cles, changeait les récits les plus merveilleux en une es- 
pèce de chronique poétisée. Telle fut la méthode d'Évhé- 
mère, qui, pour cette tentative, encourut le reproche 
d'impiété et la colère des prêtres et des païens ortho- 
doxes. Avec lui, plus de dieux, plus de héros, plus de pro- 
diges. Jupiter était un roi de Crète ; les centaures, des 
gens qui montaient bien à cheval; Pluton, un richard, 
qui, pour garder ses trésors, se servait d'un mâtin har- 
gneux, nommé Cerbère, ayant triple gueule, comme le 
chien de la Fontaine. Ces systèmes eurent , comme il 
semble, assez peu de vogue en leur temps, ou tout au 
plus ne servirent qu'à donner des armes au scepticisme. 



DE L'HISTOIRE ANCIENNE DE LA GRÈCE. 121 

Pour les masses, les mythes demeurèrent une chose sa- 
crée qu'on ne devait pas approfondir. La doctrine : point 
de raison, n'appartient pas au père Ganaye, elle est re- 
nouvelée des Grecs ; parmi eux, elle était favorisée prodi- 
gieusement par la beauté de la poésie fondée sur ces an- 
tiques traditions, et les merveilles des arts, les pompes 
religieuses, l'orgueil national, rappelaient à chaque in- 
stant les vieilles croyances et les rendaient chères à ceux 
mêmes qui voulaient en douter. 

Chez les modernes, plus d'une tentative d'explication 
s'est reproduite : d'abord le système d'Évhémère ; c'est 
le plus commode, et je me souviens que notre professeur 
de grec, en nous faisant traduire la fable d'Orythie en- 
levée par Borée, nous avertissait que cette jolie histoire 
était fondée sur une anecdote vraie, mais qu'il s'agissait 
tout bonnement d'une jeune fille qui se promenait impru- 
demment sur un rocher à pic, lorsque le vent, s'engouf- 
frant dans sa robe, la précipita. Cela est bon pour celui 
qui voulait écrire en madrigaux toute l'histoire romaine. 

— D'autres érudits ont pensé encore que les mythes ca- 
chaient un sens sublime, dont quelques adeptes avaient 
seuls la connaissance. La lettre des légendes formait, 
disent- ils, la religion du peuple : les honnêtes gens et 
surtout les initiés aux mystères possédaient le sens ca- 
ché ; mais le secret a été bien gardé, comme il semble. 

— Enfin Dupuy, frappé de certaines formes sans cesse 
répétées dans la plupart des mythes, fit un gros livre pour 
prouver que la mythologie n'était que de l'astronomie 
poétique. A son compte, les Leverrier d'autrefois ne pro- 
cédaient pas par des a?, comme on fait au Bureau des 



122 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

Longitudes, mais consignaient leurs observations dans de 
petits contes pleins de grâce. La meilleure réfutation de 
cette belle découverte a été le pamphlet d'un Belge 
qui, par l'application de la méthode Dupuy, démontra 
que Napoléon n'a pas existé, et que sa prétendue histoire 
n'est qu'une allégorie du cours du soleil. 

Après une infinité de livres composés sur ce sujet, la 
question est demeurée à peu près aussi obscure qu'aupa- 
ravant. M. Grote, qui en expose les éléments avec beau- 
coup de netteté et d'exactitude, n'arrive qu'à une conclu- 
sion négative. « Les mythes, dit 41, sont un produit 
» particulier de l'imagination et des sentiments, sans 
» relation avec l'histoire ou la philosophie. On ne saurait 
» les décomposer pour y découvrir des faits historiques, 
» ni les interpréter comme des allégories philosophiques. 
» Certaines légendes, il est vrai, portent la présomption 
)> d'une tendance à l'allégorie (an allegorising tendency) ; 
» d'autres, qu'on ne peut préciser, contiennent une por- 
» tion de réalité amalgamée à la fiction ; mais cette réa- 
» lité ne peut être reconnue à aucun indice intrinsèque, 
» et on n'en peut supposer l'existence que lorsqu'elle est 
» confirmée par un témoignage collatéral. Enfin, aux ré- 
» cits mythiques on ne peut appliquer les règles de la 
» probabilité historique, et, quant à leur date, il n'y a 
» pas de chronologie qu'on y puisse adopter. » Ainsi, 
selon M. Grote, les mythes seraient à peu près des 
énigmes sans mots. Il reconnaît pourtant qu'on ne peut les 
passer sous silence, parce qu'ils forment une introduction 
obligée à l'histoire de la Grèce. Ils méritent d'être étu- 
diés, parce qu'ils constituent la croyance des anciens, et 



DE L'HISTOIRE ANCIENNE RE LA GRÈCE. 123 

qu'ils font connaître les mœurs et les idées des hommes 
qui ajoutaient foi à de pareils récits. Pour écrire une his- 
toire de la Grèce, il faut rapporter les légendes des dieux 
et des héros, de môme que pour écrire l'histoire des 
Arabes on doit analyser le Coran. 

Peut-être le parti suivi par M. Grote est-il le plus sage. 
La tâche de l'historien n'est point celle de l'archéologue, 
et, pour en venir à l'expédition de Xercès et à la guerre 
du Péloponèse, il n'est pas nécessaire de travailler à 
débrouiller la cosmogonie d'Hésiode. Cependant je ne 
puis être d'accord avec M. Grote sur l'opinion qu'il se 
forme des mythes. Quelque vive qu'il suppose l'imagina- 
tiori des Grecs, quelle que fût leur passion pour le mer- 
veilleux, je ne puis croire qu'ils aient inventé des contes 
uniquement pour le plaisir de conter. Son principal ar- 
gument, qu'il emprunte à Platon, est celui-ci : « Après 
» avoir interprété une fable par une méthode quelconque. 
» il faut nécessairement employer la même méthode pour 
» une autre fable. Or, cela sera impossible : donc la my- 
» tholpgie est inexplicable. » Le raisonnement serait juste 
si la mythologie avait été fabriquée de toutes pièces par 
un seul homme et dans un certain système ; mais l'au- 
teur de Y Histoire de la Grèce ne me paraît pas s'être 
rendu compte de la manière dont s'est formée la masse 
des légendes antiques. Nous avons essayé tout à l'heure 
d'en donner une idée, et l'on a pu voir combien d'élé- 
ments avaient concouru à leur composition. Le nom seul 
que tout à l'heure M, Grote donnait à la mythologie, ce 
fonds intellectuel des anciens, devait l'avertir qu'elle 
était l'œuvre de plusieurs mains et qu'elle renfermait 



124 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

les notions les plus variées. Un homme prend un livre 
dans une bibliothèque, il comprend les premières pages 
de ce livre et conclut avec raison qu'il comprendra le 
reste si l'auteur a le sens commun ; mais peut-il inférer 
qu'il comprendra de même tous les livres de la biblio- 
thèque? Assurément non, car il ne sait pas d'avance si 
tous sont composés dans la même langue et traitent de 
sujets à sa portée. A mon sentiment, la mythologie est 
une bibliothèque, et pour en faire l'exploration, il faut 
lire plus d'une sorte de caractères. 

Puisque les mythes se composent d'éléments divers, 
on voit d'abord qu'il sera impossible de les expliquer 
tous par un système unique d'interprétation. Non-seule- 
ment le même système ne s'appliquera qu'à une certaine 
classe de légendes, mais quelquefois la même légende 
nécessitera l'emploi de plusieurs systèmes. Et cette va- 
riété n'a rien d'extraordinaire, car tout à l'heure on a pu 
voir, par l'exemple d'Hercule, que le personnage princi- 
pal d'un mythe doit être considéré sous plusieurs aspects 
différents. La forme légendaire servant à exprimer des 
notions de toutes sortes , il arrive nécessairement que 
deux ou plusieurs ordres d'idées distinctes sont confondus 
dans le même récit. Pour étudier la mythologie, il faut 
avant tout, je pense, s'appliquer à connaître sa langue; 
j'appelle ainsi les figures ou les métaphores par lesquelles 
les hommes, dans un certain état de civilisation tradui- 
sent ordinairement leurs idées. Cette langue, très-pauvre 
assurément, est, suivant toute apparence, naturelle aux 
hommes encore grossiers et incultes, car on la trouve en 
usage dans des pays fort éloignés les uns des autres, 



r 



DE L'HISTOIRE ANCIENNE DE LA GRÈCE. 125 

et elle sert d'organe à des religions fondées sur des 
croyances très-différentes. C'est ainsi qu'on ne peut lire 
les cosmogonies antiques sans être frappé des rapports 
qu'offrent entre eux les différents récits sur l'origine des 
choses, je ne dis pas quant à la substance de ces récits 
seulement, mais surtout quant à la manière de repré- 
senter les mêmes idées par les mêmes figures. Toutes ces 
religions de l'antiquité, qu'on appelle cultes de la Nature, 
font usage des mêmes métaphores, des mêmes allégories. 
Tantôt elles considèrent la Nature dans son ensemble, 
tantôt dans ses propriétés particulières, mais toujours 
elles la représentent par une suite de personnifications 
procédant les unes des autres, d'abord vagues, puis plus 
précises, et ayant une tendance de plus en plus marquée 
à se rapprocher de l'humanité. Ces personnifications des 
forces naturelles deviennent bientôt des personnages 
avec leur apparence de réalité. Les mythographes leur 
donnent des rôles et des caractères, comme nos roman- 
ciers en prêtent aux héros de leur imagination. Partout 
les premiers hommes, fuyant les idées abstraites, s'effor- 
cèrent d'y substituer des images à la portée de leur intel- 
ligence. Plus d'une fois on peut observer l'influence que 
le génie particulier des langues exerce sur l'idée qu'on 
attribue à ces personnifications naturelles, et le caractère 
d'une divinité dépend souvent du genre que son nom a 
dans la langue du peuple qui lui rend un culte. Là où le 
nom du soleil est féminin, comme dans les langues ger- 
maniques, et je crois aussi dans plusieurs idiomes de 
l'Asie, la personnification divine du soleit ou la divinité 
solaire aura quelque chose de féminin dans son carac- 



126 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

tère, et tous les récits où elle figurera auront quelque 
trait en rapport avec son sexe. Pour moi, je ne doute pas 
que le caractère de la Cérès grecque, si empreint d'amour 
maternel, ne tienne en grande partie à l'idée de mater- 
nité qu'éveille le nom de Demêter. Le génie particulier 
d'un peuple, ses mœurs, ses habitudes, le climat sous le- 
quel il vit, contribuent encore à modifier ses légendes et 
à dicter le choix de ses allégories. L'action des forces 
naturelles, leur combinaison pour produire l'ordre du 
monde, le mystérieux Cosmos, s'expriment tantôt par 
des combats et des meurtres, tantôt par des mariages et 
des amours divins. N'est-il pas évident que, dans l'un et 
l'autre cas, les mythographes ont employé les figures 
les plus familières au génie de leur nation ? Mars était le 
grand dieu des Thraces farouches, Vénus la déesse des Cy- 
priotes voluptueux. En résumé, quelles idées faut-il cher- 
cher dans ces légendes de dieux et de héros ? — Toutes les. 
idées que rappelaient aux anciens ces mots de dieux et de 
héros : tantôt la Nature dans la confusion de ses éléments, 
tantôt quelques-unes de ses propriétés, quelques-uns de ses 
phénomènes, ou l'action bienfaisante ou destructive qu'ils 
exercent. Quelquefois un dieu représentera l'inventeur 
des arts ou plutôt les arts eux-mêmes ; il sera le législa- 
teur d'un peuple, souvent il sera ce peuple lui-même. 

En voilà bien assez , et trop peut-être , sur un sujet 
qu'il est difficile de traiter sans d'immenses développe- 
ments ; je m'arrête pour revenir à Y Histoire de la Grèce. 
Pe quelque manière qu'on les envisage, les aventures 
des héros et même celles des dieux offrent toutes un fonds 
de vérité que ne pouvait méconnaître l'esprit observa- 



DE ^HISTOIRE ANCIENNE DE LA GRÈCE. 127 

teur de M. Grote. Cette vérité, on la trouve dans le ta- 
bleau de mœurs transmis par ces légendes, et l'on ne 
peut douter qu'elles ne nous donnent des renseignements 
exacts sur la société dans laquelle elles s'accréditèrent. 
Soit qu'on les considère comme des allégories ayant un 
sens caché, soit qu'on n'y veuille voir que des contes faits 
à plaisir, restera toujours la forme même du récit em- 
pruntée à la nature. Romanciers, poëtes et mythographes 
ne peuvent prendre autre part leurs ornements et leurs 
couleurs. M. Grote a noté avec beaucoup dé soin et de 
sagacité les traits principaux de la civilisation héroïque, 
et, pour en faire ressortir davantage les singularités, il la 
compare souvent à la civilisation grecque des temps his- 
toriques. Il montre qu'une grande révolution s'est opérée 
dans l'intervalle de temps inconnu qui sépare les deux 
époques. Dans la première, le pouvoir des chefs est im- 
mense ; quelquefois, il est vrai, ils prennent l'avis des 
anciens de leur tribu, mais leurs décisions sont toujours 
sans appel. Aux monarchies barbares succéda l'autorité 
de Y agora ou assemblée du peuple. Plus de rois dans la 
Grèce historique, leur nom même est voué à l'exécration, 
et l'assassinat de quiconque aspire à la royauté est pro- 
posé à la jeunesse comme l'action la plus noble et la plus 
méritoire» Ce n'est qu'à Sparte que les rois se sont con- 
servés, mais de leur ancien pouvoir ils n'ont retenu que 
le privilège de commander les armées, et ils l'exercent 
sous la jalouse surveillance d'une puissante aristocratie. 
Chez les mythographes, les rois jouent parmi les mortels 
le rôle de Jupiter dans l'Olympe, ou plutôt leur Olympe 
est l'image d'une ancienne cité hellénique. Ils donnent à 



128 MÉLANGES H1ST0K1QLES El LITTEKAIKES. 

ces pasteurs d'hommes toutes les qualités qui conviennent 
à un âge grossier , beauté , force physique , valeur ; ils 
n'oublient pas l'éloquence . Le roi doit commander dans 
les assemblées par la puissance de sa parole autant que 
dans les combats par la terreur de son bras. L'éloquence 
forme ainsi la transition entre l'âge des héros et les temps 
historiques. Elle était destinée à remplacer la force brutale 
et à devenir chez les Grecs le fondement de toute autorité. 

Si le pouvoir des chefs paraît absolu dans les temps 
héroïques, la religion n'a pas encore réuni tous les indi- 
vidus composant une nation dans un culte général. Le 
sentiment d'obligation envers les dieux ne se manifeste 
guère que par des actes individuels, des vœux et des sa- 
crifices, espèce de contrat entre l'homme et la Divinité 
>au moment du péril. Cependant un sentiment de respect 
pour les dieux se mêle déjà dans les engagements des 
mortels entre eux. Le lien qui unit un Grec à son père v 
à son parent, à son hôte, à quiconque lui donne ou en 
reçoit un serment, ce lien, dis-je, est considéré comme 
en rapport avec l'idée de Jupiter qui en est le témoin et 
le garant ; association remarquable attestée par quelque 
surnom caractéristique du dieu. Voilà, suivant l'observa- 
tion fort juste de M. Grote, en quoi consistaient toutes les 
idées de morale d'un héros des anciens âges. La loi n'était 
pas séparée de la religion ni des relations particulières ; 
le mot même de loi, avec l'idée qu'on y attacha plus tard, 
est inconnu aux poètes du cycle épique. Alors, en effet, 
la société n'accordait aucune protection à l'individu hors 
d'état de se faire respecter par ses propres forces. 

L'amour de la patrie, si puissant dans les républiques 



DE l/Hl.STOIRK ANCIENNE DE I.A GRÈCE. i 29 

grecques à l'époque de leurs démêlés avec les Perses, 
semble n'avoir été d'abord qu'un attachement vague au 
sol, une disposition à la nostalgie, et les relations de fa- 
mille constituent le lien principal entre les individus. 
Dans là suite, le patriotisme et les sentiments d'orgueil 
exclusif qui en sont la conséquence, affaiblirent probable- 
ment ces affections du foyer domestique. Dans la Grèce 
libre du cinquième siècle avant notre ère, on voit les 
femmes traitées en esclaves par leurs maris. L'amour des 
âmes est presque inconnu , ou bien ce ne sont pas les 
femmes qui l'inspirent. Au contraire, dans les temps hé- 
roïques, elles exercent une influence considérable, et dans 
toutes les légendes leur rôle est important. La femme 
est-elle condamnée à perdre son empire dans les gouver- 
nements libres? 

Nous ne suivrons pas M. Grote dans son long examen 
des mœurs héroïques, un des morceaux les plus intéres- 
sants de son travail, mais qui nous éloignerait du plan que 
nous nous sommes tracé. J'aime mieux passer à un autre 
chapitre : c'est une dissertation curieuse sur les poëmes 
d'Homère, source principale de nos connaissances sur les 
premiers âges de la société grecque. Un témoignage de 
cette importance méritait d'être discuté dans le plus grand 
détail, et l'auteur, en traitant la question si souvent dé- 
battue de l'origine des poëmes attribués à Homère, a 
montré la critique la plus judicieuse, et même a émis 
quelques idées nouvelles dont je vais essayer de rendre 
compte. 

On n'a jamais pu fixer, je ne dirai pas avec certitude , 
mais avec quelque précision, la date de l'Iliade et de 



130 MELANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

l'Odyssée, admirables débris d'un grand cycle épique qui 
a disparu. D'après Hérodote, la plupart des critiques mo- 
dernes s'accordent à poser les limites de nos incertitudes 
entre les années 850 et 776 avant notre ère. On sait que 
les deux épopées ne furent point écrites d'abord, mais 
que pendant assez longtemps elles furent apprises par 
cœur et récitées par une classe d'hommes nommés rap- 
sodes : c'étaient les trouvères des Grecs. Il est probable 
qu'elles ne furent consignées par écrit qu'environ deux 
siècles après leur composition. Dans un intervalle de 
temps si considérable , et avec un mode de transmission 
si défectueux, on est en droit de supposer que bien des 
changements se sont introduits dans ces deux poëmes. 

Wolf le premier attaqua l'unité de composition dé 
l'Iliade et de l'Odyssée. H prétendit qu'elles étaient 
l'œuvre de plusieurs rapsodes, dont les chants, d'abord 
composés isolément, avaient été dans la suite rassemblés 
et liés tant bien que mal les uns aux autres ; en un mot, 
il soutint que ces épopées ne sont que des compilations 
analogues à la collection des romances du Cid, aux .sagas 
d'Islande, ou aux ballades de la frontière écossaise. Lach- 
mann , continuant la thèse de Wolf, a proposé une nou- 
velle division de l'Iliade en seize chants, œuvres de diffé- 
rents auteurs; bu plutôt il ne reconnaît dans le poëme que 
seize morceaux originaux composés à peu près à la même 
époque, sur autant de sujets distincts. Ces ballades ou ces 
récits poétiques auraient été cousus les uns aux autres par 
les académiciens de Pisistrate, ou tous autres premiers 
éditeurs, quels qu'ils puissent être. 

N'est-il pas étrange que des érudits du premier ordre 



DE L'HISTOIRE ANCIENNE DE LA GRÈCE, 131 

trouvent de vives raisons comme le docteur Pancrace, 
bien plus, de bonnes raisons, pour ne voir qu'une com- 
pilation hétérogène dans un poëme où toute l'antiquité et 
tant de modernes ont reconnu un chef-d'œuvre de com- 
position ? Ainsi Virgile, le Tasse et tant d'autres qu'on 
n'ose citer après eux, auraient trouvé le plan de leurs 
ouvrages dans quelque chose qui n'a pas de plan ! Après 
tout, cela n'est pas plus extraordinaire que la poétique 
qu'où a prétendu tirer des tragiques grecs. 

Voici fort en «abrégé les arguments présentés par Wolf 
et son école : les uns ne sont appréciables que par les 
érudits, ou plutôt par certains érudits qui, je crois, savent 
le grec mieux que Thucydide , et qui décident que telle 
partie de l'Iliade est, par le style, indigne du reste, et ne 
peut être que l'œuvre d'un rapsode obscur. Je m'incline 
humblement devant ces arrêts, et , faute de les pouvoir 
comprendre, je ne m'en occuperai pas. J'exposerai 
d'autres arguments à ma portée, c'est-à-dire à la portée 
de tous les lecteurs. — Il est impossible de ne pas recon- 
naître dans l'Iliade des contradictions nombreuses et cho- 
quantes. Tantôt c'est un héros tué dans les premiers 
chants, qui reparaît plein de santé dans les derniers; 
tantôt ce sont des événements qui occupent une place 
importante au commencement du récit, et dont on ne 
tient plus compte dans la suite. Par exemple, l'ambas- 
sade envoyée par Agamemnon à Achille pour lui offrir de 
lui rendre Briséis, racontée fort longuement dans le neu- 
vième chant, est complètement oubliée dès le onzième, 
et plusieurs passages prouvent que l'auteur ou les auteurs 
des chants qui suivent n'ont pas connu cet épisode. Ces 



J32 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

contradictions sont trop fortes et trop nombreuses pour 
qu'on puisse les expliquer par des distractions ou des 
interpolations légères. En outre, c'est en vain qu'on 
cherche un lien continu dans le poëme, et rien n'y justifie 
le dessein annoncé à son début. Qu'ont de commun avec 
la colère d'Achille les combats devant le rempart des 
Grecs, les prouesses de Diomède, la mort de Dolon, l'en- 
trevue d'Hector et d'Andromaque, le duel de Paris et de 
Ménélas, etc. ? Continuons à citer : au premier chant, 
Jupiter promet à Thétis de punir tous les Grecs de l'ou- 
trage qu'Achille a reçu d'Agamemnon. A cet effet, Jupiter 
convoque l'assemblée des dieux : c'est au second chant 
du poëme; il décide qtfOneiros, ou le Songe, sera dé- 
taché auprès d'Agamemnon pour le tromper et l'obliger 
à quelque sottise. Or, Agamemnon ne se laisse pas 
tromper, et le projet du maître des dieux et des hommes 
est une machine fort inutile, ou plutôt, disent les disci- 
ples de Wolf, l'œuvre d'un premier rapsode est demeurée 
interrompue, et ses confrères ne s'en sont point mis en 
peine. Plus loin, dans le quatrième chant, Jupiter, ou- 
bliant tout à fait Thétis et le serment qu'il a fait , ouvre 
dans l'Olympe une nouvelle délibération sur la question 
de savoir si la paix se fera entre les Grecs et les ïroyens 
ou si la guerre doit continuer. Nouvelle preuve que le 
quatrième chant ne peut avoir été composé par l'auteur 
du premier... 

Homère n'a pas plus manqué d'avocats que Wolf d'auxi- 
liaires. La question a été et est encore chaudement con- 
troversée en Allemagne. Tous les érudits conviennent 
qu'il existe de nombreuses interpolations dans les poëmes 



DE L'HISTOIRE ANCIENNE DE LA GRÈCE. 133 

homériques; mais des savants tels que Nitzsch, 0. Mill- 
ier, Welcker, soutiennent l'unité de composition. A leur 
sens , l'Iliade serait un poëme primitivement composé par 
un seul auteur, mais altéré par des suppressions, et sur- 
tout par des additions. Entre ces différentes opinions , 
M. Grote a pris un parti moyen qui me semble fort sage. 
Je regrette de ne pouvoir reproduire ici toute son argu- 
mentation, qui est à mon avis un modèle de clarté et de 
méthode* Lachmçmn ayant tranché la question, avec une 
assurance toute germanique, en établissant qu'une épopée 
ne pouvait être inventée au huitième ou au septième 
siècle avant notre ère , c'est à réfuter cette décision que 
M. Grote s'attache d'abord. Il commence par établir que 
l'épopée est au contraire une des formes les plus anciennes 
de la poésie, et qu'à l'époque d'Homère on faisait autre 
chose que des ballades. Ce fait, il le met hors de doute, 
en prouvant qu'aucune des objections élevées contre l'u- 
nité de composition de l'Iliade n'est applicable à l'Odys- 
sée ; que ce dernier poëme parfaitement suivi ne peut être, 
sauf toujours quelques interpolations, que l'ouvrage d'un 
seul auteur. L'examen de l'Odyssée avait été fort négligé 
jusqu'à présent, et la discussion a presque uniquement 
roulé sur l'Iliade. Or, entre le premier et le second de 
ces poèmes, il est impossible de supposer un intervalle 
de temps considérable, et, s'ils ne sont pas dus au même 
homme, il faut convenir qu'ils appartiennent à une même 
école poétique, qu'ils supposent les mêmes mœurs et un 
état de la société absolument semblable. Ainsi tombe la 
première assertion qui déciderait à priori l'impossibilité 

d'une Iliade. 

8 



134 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

Restent les graves contradictions que je viens d'indi- 
quer. M. Gfote les explique parla fusion de deux épopées 
originairement distinctes, puis réunies danslasuite. L'une 
avait eu pour sujet la colère d'Achille, l'autre le siège de 
Troie. Si l'on relit l'Iliade avec cette donnée-là, les con- 
tradictions et l'incohérence de certaines parties s'expli- 
queront fort naturellement. L'Iliade, dit M. Grote, peut 
se comparer à un édifice bâti d'abord sur un plan res- 
serré, qui s'est agrandi par des additions successives. Le 
plan primitif ne comprenait qu'une Achilléide, et à ce plan 
se rapportent le premier chant, le huitième, puis douze 
autres de suite, depuis le onzième jusqu'au vingt-deuxième 
inclusivement. On peut y réunir encore les deux derniers 
chants, qui toutefois ressemblent un peu à des hors- 
d'œuvre ajoutés après coup. Voilà pour V Achilléide. Les 
six chants, depuis le second jusqu'au huitième, puis le 
dixième, constituent les fragments d'une autre épopée, 
sur la guerre de Troie, d'une Iliade à proprement parler, 
et ces fragments auraient été fondus dans l'Àchilléide par 
une édition postérieure, si l'on peut s'exprimer ainsi. 
Quant au neuvième chant, qui raconte la tentative infruc- 
tueuse des Grecs pour ramener Achille aux combats, ce 
serait dans l'opinion de M. Grote une addition postérieure, 
fabriquée peut-être pour relier les deux poèmes l'un à 
l'autre, invention d'autant plus malheureuse, qu'elle ne 
sert, comme on l'a vu, qu'à manifester plus évidemment 
leur manque de liaison. Tout le monde peut apprécier 
maintenant l'hypothèse de M. Grote. Elle me semble la 
plus ingénieuse comme la plus satisfaisante qui ait été 
encore proposée. 



DE L'HISTOIRE ANCIENNE DE LÀ GRÈCE. 135 

Les différentes questions dont je viens de rendre 
compte occupent la plus grande partie des deux premiers 
volumes ; aux derniers chapitres du second volume seu- 
lement commence l'histoire de la Grèce proprement dite, 
histoire encore fort obscure et empreinte des couleurs 
poétiques de la légende ; on voit déjà percer cependant 
à travers bien des nuages un fonds de réalité qu'il appar- 
tient à la critique de mettre en évidence. — Cette seconde 
partie contient d'abord une description géographique de la 
Grèce et l'examen des différentes races qui se partagèrent 
autrefois son territoire. Vient ensuite l'exposé de la grande 
révolution qui changea la position des peuples et qui 
donna lieu à l'établissement de nouvelles institutions sur 
toute la surface du pays. Le Péloponèse, occupé, au 
temps d'Homère, par la race açhéenne, est envahi par les 
Doriens et les Étoliens, qui se fixent à demeure dans la 
plupart de ses provinces. * 

Selon les auteurs qui rapportent cette expédition , les 
Doriens partent de l'Histiéotide, petite contrée entre le 
Pinde et l'Olympe, qui d'ailleurs ne paraît pas avoir été 
leur patrie primitive. De là ils passent en Étolie et s'a- 
vancent jusqu'au golfe de Crissa. Après s'être alliés avec 
des tribus étoliennes, ils traversent le golfe à Naupacte, 
abandonnent l'Élide à leurs alliés, et remontent la vallée 
de l'Alphée jusqu'au point où la source de ce fleuve est 
voisine de celle de l'Eurotas. Alors, Rengageant dans cette 
dernière vallée, ils descendent sur le territoire de Sparte, 
puis se répandent dans la Messénie et Argolide. 

Telle est cette immigration célèbre, nommée par les 
anciens le retour des Héraclides, car ils supposent que les 



136 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

rois ou les chefs légitimes du Péloponèse furent ramenés 
par les Doriens, leurs auxiliaires. La marche des conqué- 
rants que je viens d'indiquer a été admise, avec quelques 
restrictions, par 0. Mùller dans son livre des Doriens. 
M. Grote, avec beaucoup de vraisemblance, combat ce 
que cette opinion a de trop absolu. D'abord il fait remar- 
quer que l'invasion des Héraclides, telle que la racontent 
la plupart des écrivains grecs , porte dans ses détails ce 
caractère légendaire qui ne tient compte ni des difficultés, 
ni du temps, et qui, pour expliquer un fait accompli, 
donne aux événements une connexité et une rapidité 
qu'ils n'ont pu avoir en effet. Il paraît sans doute proba- 
ble que les Doriens pénétrèrent par l'Elide et l'Arcadie 
dans la vallée de PEurotas, car c'est la route naturelle de 
toute expédition militaire contre la Laconie , mais il est 
bien difficile de croire que les conquérants d'Argos et de 
Gorinthe aient suivi le même chemin. Dans l'opinion de 
M. Grote, la relation vulgaire de l'immigration dorienne 
serait due à l'influence politique exercée par les Lacédé- 
moniens dans le Péloponèse. 11 est naturel en effet que 
l'orgueil national de ce peuple ait fait de la conquête de 
son territoire le but principal de l'expédition des Héra- 
clides. L'explication est ingénieuse et plausible; l'auteur 
la confirme en montrant que la prépondérance de Sparte 
ne fut pas immédiate, et qu'avant de donner l'essor à ses 
conquêtes, elle demeura quelque temps dans une position 
d'infériorité par rapport à l'Argolide. En rattachant l'oc- 
cupation d'Argos à la conquête précédente de Sparte, les 
Spartiates auraient prétendu constater l'ancienne et pri- 
mitive suprématie de leur patrie. 



DE L'HISTOIRE ANCIENNE DE LA GRÈCE. 137 

M. Grote suppose que les conquérants d'Argos et de 
Corinlhe sont venus par mer, et, à son avis, leur invasion 
est absolument distincte de l'occupation de la Messénie et 
de la Laconie. Les Doriens établis dans le nord-est du 
Péloponèse lui paraissent être arrivés par les golfes 
Argolique et Saronique , et avoir envahi le pays, non 
point par le sud ou l'ouest, comuie le principal corps des 
Héraclides. Pour éclaircir cette question, l'examen d'une 
bonne carte et la connaissance du pays fournissent des 
renseignements beaucoup plus sûrs que les vagues tra- 
ditions de l'antiquité. Il faut encore remarquer que deux 
anciennes villes, ou plutôt deux forteresses élevées évi- 
demment pour tenir en bride Argos et Gorinthe, le Terne- 
nion et le Soligeios, ne peuvent avoir été bâties que par 
des agresseurs venant de la mer et débarqués sur la côte 
orientale du Péloponèse. De l'existence de ces forte- 
resses et de la tradition constante qui les attribue aux 
premiers conquérants doriens, on peut conclure que la 
conquête du Péloponèse n'a point été rapide, et qu'elle 
a eu lieu non par l'effort momentané d'une seule horde, 
mais par une suite d'attaques successives opérées sur 
plusieurs points. Il m'a paru que, dans la discussion de 
ces événements, la vraisemblance est toujours du côté de 
M. Grote. 

Les dernières pages du second volume sont consacrées 
au récit des" premières conquêtes des Spartiates dans la 
Messénie et dans l'Argolide, et à l'analyse des institutions 
extraordinaires attribuées à Lycurgue. 0. Mûller, partant 
de cette idée que la conquête de Sparte fut le but prin- 
cipal de l'immigration dorienne, a vu dans la constitution 

8. 



J 38 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

de Lycurgue l'expression la plus complète de ce qu'il 
appelle le Dorismus, c'est-à-dire des mœurs et du ca- 
ractère dorien. Malgré tout le talent déployé par l'érudit 
allemand pour soutenir cette opinion, elle est réfutée de 
la manière la plus complète par M. Grote. En effet, à 
quelle époque les lois de Lycurgue ont-elles été établies? 
Sur ce point, l'histoire est muette, et les légendes n'of- 
frent que les plus grandes incertitudes. Que si Ton cher- 
che des renseignements dans l'étude même de ces insti- 
tutions, il est impossible, en les examinant avec soin, 
de ne pas reconnaître qu'un travail lent et successif les 
a produites. Ici encore le procédé ordinaire de la lé- 
gende a obscurci l'histoire, et le législateur Lycurgue 
lui-même a tout l'air d'une de ces personnifications hé- 
roïques qui résument sur une seule tête l'œuvre de plu- 
sieurs générations. Loin d'être l'expression de l'esprit 
dorien, les institutions de Sparte ne sont qu'une excep- 
tion, aussi bien parmi la horde dorienne que parmi les 
autres Grecs. Le seul point de ressemblance qu'on puisse 
alléguer entre les Spartiates et le reste des Doriens, c'est 
la syssitie ou les repas en commun qu'on trouve établis 
en Crète aussi bien qu'à Lacédémone ; mais d'abord on 
ne peut dire si, en Crète, cet usage était particulier aux 
Doriens, ou bien s'il était répandu parmi les autres habi- 
tants de l'île. En outre, la syssitie Cretoise n'avait de 
commun avec celle de Sparte que la forme et non l'esprit 
de l'institution. 

M. Grote analyse avec beaucoup de soin la constitution 
de Lycurgue, et cependant il fait justice de plus d'une 
fausse opinion accréditée : telle est, par exemple, celle 



DE L'HISTOIRE ANCIENNE DE LA GRÈCE. 139 

qui attribue à Lycurgue un partage égal du territoire et 
qui fait de la loi agraire le fondement de sa législation. 
Un préjugé semblable a existé au sujet des lois agraires 
chez les Romains. Vers le déclin de Sparte, il se fit contre 
le despotisme de l'oligarchie une réaction qui, cherchant 
des armes partout, feignit de trouver dans les vieilles 
Rhètres de Lycurgue une tendance démocratique qu'elles 
n'avaient jamais eues. Un même motif 4 fait attribuer à 
Licinius et aux Gracques le projet d'un partage intégral 
de tous les patrimoines, opération insensée et impossible 
à laquelle ils ne pensèrent jamais. 

Le caractère principal de la constitution de Lycurgue 
paraît à M. Grote une organisation militaire fort remar- 
quable, que les Spartiates possédèrent dès une époque 
très-reculée. Non-seulement ils s'exerçaient aux armes 
et à tous les exercices gymnastiques avec plus de soin 
que les autres Grecs, mais encore ils eurent de bonne 
heure des chefs permanents, une tactique régulière, des 
manœuvres d'ensemble. Sous ce rapport, Sparte peut 
être comparée à ces colonies de* soldats établies dans 
différentes parties de l'empire russe. Ces habitudes de 
discipline régimentaire favorisèrent à Lacédémone la 
centralisation du pouvoir. La ville était un camp, et dans 
un camp il faut que l'autorité se concentre et que l'obéis- 
sance soit passive. A leur forte organisation militaire les 
Lacédémoniens durent leurs succès et la prépondérance 
qu'ils obtinrent de bonne heure dans le Péloponèse et 
dans toute la Grèce. Sur un champ de bataille, ils avaient 
la supériorité que des troupes régulières ont sur des mi- 
lices urbaines. Ajoutez à cet avantage celui d'une position 



140 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

géographique qui les mettait presque à l'abri d'une inva- 
sion, et qui leur permettait de porter inopinément leurs 
forces contre leurs voisins. 

Je viens d'analyser les deux volumes de M. Grote, et, 
ne pouvant le suivre dans la discussion approfondie des 
nombreuses questions qu'il examine, je me suis borné h 
présenter les plus importantes de ses conclusions. Il me 
reste à dire quelques mots sur l'ensemble de son travail. 
M. Grote appartient à l'école de Gibbon ; il en a la mé- 
thode, la prudence, le scepticisme, et je dirai encore 
l'ordre, qualité rare chez un Anglais, et que Gibbon dut 
peut être à l'étude de nos bons auteurs. Comme lui, 
M. Grote ne se borne pas à présenter les faits et les argu- 
ments avec exactitude et netteté , il sait les placer dans 
leur meilleur jour et les grouper heureusement, de ma- 
nière à éviter à son lecteur le cruel travail de synthèse 
nécessaire avec nombre de savants écrivains anglais et 
-allemands. Notre paresse française lui saura gré de cette 
heureuse qualité. Son style est simple et rapide. Je vois 
dans une revue anglaise qu'on lui reproche quelques néo- 
logismes et surtout l'emploi d'un assez grand nombre de 
mots forgés, intelligibles seulement aux érudits. Il faut 
dire pour sa justification que la plupart de ces mots, 
tirés du grec, sont à peu près inévitables dans une his- 
toire de la Grèce, à moins de longues périphrases, pro- 
bablement beaucoup plus choquantes pour des lecteurs 
délicats. 



DE 1/lHSTOIKE ANCIENNE DE LA GHECE. 141 



11 



LA CONSTITUTION DE SOLON. 



M. Grote poursuit avec une louable activité la tâche im- 
mense qu'il a entreprise. Les deux volumes dont j'ai à ren- 
dre compteaujourd'hui ont paru à la fin del'année dernière 
(1847). On annonce la publication prochaine des tomes V 
et VI, et l'ouvrage ne sera pas encore terminé. Le nombre 
des volumes n'étonnera personne dans un temps où les 
romans prennent des dimensions réservées autrefois aux 
encyclopédies ; mais il y a volumes et volumes. Ceux de 
M. Grote supposent tant de recherches, tant de longues 
et doctes méditations, qu'il est facile de voir dans Y His- 
toire de la Grèce le travail de toute une vie studieuse. 

Autant l'âge héroïque de la Grèce est riche en récits 
merveilleux, autant le premier âge de son histoire est dé- 
pourvu de documents précis. Nous connaissons Achille et 
Ulysse comme s'ils avaient vécu parmi nous; à peine sa- 
vons-nous quelque chose des hommes qui vécurent pen- 
dant les premières olympiades. Cette époque si obscure 
et si difficile à connaître est cependant une époque de 
prodigieuse activité et d'efforts gigantesques. Dans toutes 



142 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

ces petites cités helléniques si jeunes encore, la plupart 
en proie à une anarchie continuelle, se manifeste à la fois 
un mouvement d'entreprise et d'aventure qui atteste l'é- 
nergie d'une race vraiment privilégiée. Doriens, Ioniens, 
Éoliens, lancent de tous côtés leurs agiles vaisseaux et 
couvrent de florissantes colonies les rivages de la Médi- 
terranée. On se demande comment une population mé- 
diocre a pu produire tant d'essaims, par quels moyens 
ces hardis navigateurs ont semé des villes puissantes sur 
des rivages déserts, ou, ce qui nous semble encore plus 
difficile, à nous autres conquérants de l'Algérie, au milieu 
de peuples féroces et belliqueux? 

Quand on se rappelle les travaux de Cortez pour s'éta- 
blir au Mexique en face d'une civilisation si inférieure à la 
sienne, la colonisation grecque paraît encore plus admi- 
rable. Cortez avait quelques canons, des arquebuses et des 
chevaux; les navigateurs grecs n'apportaient avec eux 
que des armes de bronze, car je ne pense pas qu'un seul 
de ces héros possédât un glaive qui valût le briquet de 
nos grenadiers. Les Thraces, les Gaulois, les peuples de 
P Asie-Mineure, les Ibères, les Italiotes, ne le cédaient pas 
en bravoure à ces aventuriers qui venaient bâtir des villes 
sur leurs terres. Comment donc les laissaient-ils si facile- 
ment se fortifier au milieu d'eux, accaparer les champs 
les plus fertiles, choisir les meilleurs ports? Le succès 
des colonies grecques ne peut être attribué uniquement 
au courage, à l'esprit de conduite, à la discipline caracté- 
ristique chez les premiers émigrants. Les Grecs portaient 
partout avec eux une civilisation bienfaisante. Leur pa- 
triotisme ardent n'était pas exclusif comme celui des 



DE i/HISTOIRE ANCIENNE DE LA GRÈCE. 443 

Romains. Leur religion ne blessait pas les susceptibilités 
des barbares ; ils avaient un Olympe assez vaste pour y 
loger tous les dieux qu'ils découvraient dans leurs voyages, 
ou plutôt, dans tous les dieux étrangers, ils reconnais- 
saient les divinités de leur pays, et croyaient qu'elles leur 
montraient le chemin de nouvelles conquêtes. Il y a dans 
l'esprit grec quelque chose d'expansif qui agit sur tout 
ce qu'il approche. C'est la séduction d'une nature supé- 
rieure à laquelle on ne peut échapper. Conquérant, le 
Grec a quelque chose de l'apôtre ; vaincu, il convertit 
encore son heureux adversaire, et bientôt en fait un dis- 
ciple et un admirateur. La nature élevée du génie hellé- 
nique est surtout remarquable lorsque l'on compare les 
colonies grecques avec celles des Phéniciens, leurs aînés 
dans la science, de la navigation et du commerce. Chez 
les uns et les autres, même audace, même ardeur, même 
activité ; mais la soif du gain est le seul mobile des tra- 
vaux qu'entreprend le Phénicien. Le Grec n'est point in- 
différent au profit, mais l'amour de la renommée l'emporte 
chez lui sur l'appât de l'or. Partout où le Phénicien s'éta- 
blit, il s'isole : le Grec appelle tous les étrangers à jouir 
du fruit.de ses travaux. Une tradition, dont je ne veux 
point discuter l'authenticité, rapporte que les marins car- 
thaginois qui s'aventuraient au delà des colonnes d'Hercule 
avaient un secret pour se guider dans les parages bru- 
meux où ils allaient chercher l'étain, si estimé autrefois. 
Ce secret, c'était, dit-on, la boussole. Un vaisseau romain 
s'avisa de naviguer à la suite d'un bâtiment carthaginois 
partant pour les îles Cassitérides. Après de vains efforts 
pour le gagner de vitesse, le Carthaginois alla bravement 



144 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

donner de propos délibéré contre un écueil, se perdant 
pour perdre un rival. Si les Grecs eussent connu la bous- 
sole, comme quelques savants prétendent que les Phéni- 
ciens la connaissaient, ils l'auraient aussitôt portée dans 
le monde entier. 

Pendant cette première période de l'histoire de la Grèce, 
il semble que la colonisation fût l'idée dominante et la 
préoccupation de tous les eprits. Un Argien rêve qu'Her- 
cule lui commande de bâtir une ville en Italie, et il va 
fonder Crotone. Un Corinthien encourt la malédiction 
d'un mourant, espèce d'excommunication fort redoutée 
autrefois; il ^s'enfuit en Sicile et fonde Syracuse. Des es- 
claves locriens se sauvent de chez leurs maîtres, emme- 
nant quelques femmes de bonne maison ; ils abordent en 
Italie et bâtissent une nouvelle Locres. Quelquefois deux 
frères, héritiers d'un petit despote, trouvent leur patri- 
moine trop chétif pour être partagé, ils le tirent au sort, 
et le perdant monte sur un vaisseau et va fonder au loin 
une petite tyrannie. Le cas le plus ordinaire, c'est une 
sédition qui trouble la tranquillité dans une ville helléni- 
que. Aussitôt on décide que la minorité émigrera. Elle 
part sans se faire prier, sans s'être battue pendant quatre 
jours, sans être accompagnée de gendarmes. 11 faut re- 
marquer à l'honneur des Grecs que leurs dissensions ci- 
viles sont rarement sanglantes, et M. Grote a observé avec 
beaucoup de justesse que la plupart de leurs institutions 
avaient pour but de résoudre par la discussion les ques- 
tions politiques, qui, ailleurs, se décidaient par la vio- 
lence. Nous reviendrons tout à l'heure sur ce sujet, mais 
ne quittons pas celui de la colonisation sans remarquer 



r 

i 



DE LHISTOIRE ANCIENNE DE LA GRÈCE. i V) 

combien, chez les anciens, et particulièrement chez les 
Grecs, on s'est préoccupé de chercher un remède à 
l'accroissement excessif de la population. De bonne 
heure la religion, les lois, les mœurs facilitèrent l'émigra- 
tion ; souvent elles la prescrivirent impérieusement. Cette 
prévoyance,' dont nos sociétés modernes sont malheu- 
reusement assez dépourvues, était peut-être commandée 
aux Grecs par un danger beaucoup plus évident pour eux 
que pour d'autres peuples. Habitants d'une terre aride, 
divisés en une foule de petites républiques rivales, ils 
avaient sans cesse à craindre que la terre ne pût nourrir 
le laboureur, ou qu'en se livrant d'une manière désor- 
donnée à l'industrie, leurs citoyens ne perdissent rapide- 
ment leur énergie et leur vertu guerrière, garanties ca- 
pitales de leur indépendance. En un mot, assurer à une 
population médiocre toutes les conditions de bien-être 
paraît avoir été le but de tous les législateurs grecs. 
Avaient-ils tort? 

Le premier motif de ce grand mouvement de colonisa- 
tion, que M. Grote suit dans tous ses détails, fut donc, sui- 
vant toute apparence, le besoin de se débarrasser d'une 
population qui croissait d'une manière alarmante. Nulle 
entrave n'était imposée aux émigrants. En quittant leur 
patrie, ils en acquéraient une autre ; ils devenaient indé- 
pendants, et pouvaient se donner telles lois que bon leur 
semblait. Seulement ils devaient absolument renoncer à 
toute idée de retour, même après une tentative malheu- 
reuse pour s'établir. Lorsque les Théréens qui étaient partis 
pour fonder Gyrène , effrayés d'un voyage beaucoup plus 
dangereux alors que ne serait aujourd'hui un voyage au- 

9 



146 MÉLANGES HISTORIQUES -ET LITTÉRAIRES. 

tour du monde, revinrent dans leur île natale, on les con- 
traignit aussitôt de se rembarquer. Entre les colonies et 
la métropole, il n'y avait que des liens moraux. Dans les 
fêtes publiques, on réservait une place honorable aux ci- 
toyens de la mère-patrie. On lui demandait parfois des 
arbitres pour résoudre des procès ou des débats poli- 
tiques, et d'ordinaire, lorsque la colonie voulait en fonder 
une à son tour, elle cherchait dans sa métropole un chef 
pour l'émigration, ou un Œkiste, puisqu'il faut se servir 
de ce terme grec qui manque à notre langue. Dans la 
suite, la colonisation prit un autre caractère. Ce fut l'am- 
bition des métropoles qui la dirigea. Dès lors les émi- 
grants ne s'éloignèrent plus qu'avec la permission des 
magistrats , et , en Rétablissant dans une terre nouvelle , 
ils demeurèrent soumis aux lois et au protectorat, sou- 
vent assez lourd, de leur première patrie. Les colonies 
furent réduites à une espèce de vasselage, exploitées plu- 
tôt que gouvernées par les métropoles. Il est assez cu- 
rieux de remarquer que ces prétentions de suzeraineté 
correspondent avec l'influence croissante des institutions 
démocratiques dans les villes de la Grèce continentale. Là, 
à mesuré que la condition de citoyen devenait plus élevée, 
on s'en montrait plus jaloux, et, comme pour rehausser 
le prix de la liberté, on aimait à s'entourer d'esclaves. 
M. Grote, malgré l'obscurité ou la pénurie des rensei- 
gnements historiques, est parvenu à nous donner une idée 
des changements remarquables qui s'opérèrent dans les 
gouvernements helléniques peu après la révolution qui 
avait abattu les vieilles monarchies patriarcales dont Ho- 
mère nous a laissé une si vive peinture. Au régime oligar- 



DE L'HISTOIRE ANCIENNE DE LÀ GRÈCE. 447 

chique établi partout par les conquérants doriens et 
ioniens, succède une période de despotisme. Tantôt un 
chef entreprenant confisque à son profit le pouvoir divisé 
entre quelques familles, tantôt c'est une réaction du peu- 
ple vaincu contre les conquérants. C'est ainsi qu'à Si- 
cyone on voit un chef achéen, Clisthènes, renverser l'o- 
ligarchie dorienne et l'asservir à son tour. Qu'on se re- 
présente, si l'on peut, la situation des deux ou trois cents 
familles composant la population d'une ville, en contact 
journalier avec son petit tyran, soupçonneux, cupide, 
exposé à chaque instant à un assassinat. En fait d'exac- 
tions, de cruautés, d'avanies de toute espèce, quelques- 
uns de ces despotes réalisaient tout ce qui est possible. 
Ce Clisthènes, que je viens dé nommer, ne se contentait 
pas d'opprimer ses anciens maîtres, les Doriens , il vou- 
lait les flétrir tous. Au lieu des noms glorieux de leurs tri- 
bus, qui rappelaient ceux de leurs anciens héros, Clis- 
thènes leur imposa des noms de son choix. Savez-vous 
lesquels? Des sangliers, les porcs, les ânes. Cependant 
plusieurs de ces despostes furent des hommes de génie. 
Un d'eux, Périandre, tyran de Corinthe, mérita d'être 
compté parmi les sept sages. 

Ce régime despotique ne pouvait durer, et rarement la 
tyrannie se transmettait de père en fils. Une réaction eut 
bientôt lieu, et la destruction de la tyrannie entraîna 
presque partout celle de l'oligarchie, déjà décimée et rui- 
née par les despotes, contrainte d'ailleurs, pour se sau- 
ver, de- faire de grands sacrifices au peuple qu'elle appe- 
lait à la liberté. Cependant rétablissement des gouverne- 
ments démocratiques ne s'opéra .point en Grèce par des 



448 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

secousses brusques et violentes, mais plutôt par des transi- 
tions lentes et graduées . M. Grote a exposé de la manière 
la plus complète et la plus intéressante le mouvement 
progressif des institutions politiques dans Athènes. Il fait 
assister successivement le lecteur à la constitution de So- 
lon, à l'usurpation de Pisistrate, enfin à la réforme déci- 
sive de Clisthènes, moins célèbre que Solon, mais à qui 
revient à bon droit l'honneur d'avoir fondé un gouverne- 
ment populaire qui dura trois siècles. Nous ne sommes 
plus au temps, Dieu merci, où, certain lundi, un législa- 
teur écrivait ces lignes célèbres à un bibliothécaire : « Mon 
cher ami, envoyez-moi les lois de Minos ; j'ai une consti- 
tution à faire pour jeudi. » Cependant l'esprit humain est 
si peu inventif, et nous avons fait tant d'emprunts aux 
Grecs, que c'est rendre service peut-être à nos représen- 
tants que de leur indiquer un livre où Sont analysés avec 
une scrupuleuse exactitude et une rare clarté les systèmes 
politiques de plusieurs républiques, qui ont fonctionné, 
comme on dit aujourd'hui , avec plus de gloire qu'aucun 
état moderne n'en oserait se promettre. Je recommande 
le troisième et le quatrième volume de M. Grote aux mé- 
ditations de tous nos hommes d'État. 

Solon appartient à l'époque historique, mais il touche 
de près à celle des héros et des dieux. Arrière-petit-fils 
de Codrus, voire de Neptune, poëte, savant, guerrier, il 
réunissait toutes les qualités homériques d'un pasteur de 
peuples : aussi ses amis lui conseillaient-ils de se faire 
tyran, c'est-à-dire d'enrôler une centaine de coupe-jarrets 
thraces et de se saisir de l'Acropole ; mais Solon ambi- 
tionnait une gloire plus haute et plus pure. Il voulut lais- 



DE i/HISTOlRE AKC1HIWE DE LA GRÈCE. 149 

ser après lui une réputation sans tache et une œuvre du- 
rable, problème qu'aucun despote n'a pu résoudre encore. 
Avant lui, tout le pouvoir politique résidait dans un petit 
nombre de familles nobles, qu'on appelait les Eupatrides, 
c'est-à-dire ceux qui ont de bons ancêtres. Le gouverne- 
ment de ces Eupatrides était fort pesant pour la masse du 
peuple, comme il semble. Us vendaient la justice, accapa- 
raient toutes les terres , prêtaient à usure , et se faisaient 
battre par les étrangers. Mégare, petite ville dorienne à 
trois lieues d'Athènes, lui disputait l'île de Salamine; qu'on 
se figure la guerre entre Saint-Cloud et Saint-Germain 
pour la possession de Nanterre. Battus à plusieurs repri- 
ses, les Athéniens avaient rendu un décret qui défendait, 
sous peine de mort, de faire aucune motion pour repren- 
dre Salamine. Les Athéniens n'aimaient pas les questions 
graves et sérieuses. Quelques années plus tard, ils mirent 
à l'amende un poëte pour les avoir fait pleurer aux mal- 
heurs de l'Ionie, qu'ils ne voulaient pas secourir. De tout 
temps, on a vu des assemblées qui n'aimaient pas qu'on 
leur montrât une plaie saignante. 

Solon contrefit l'insensé. Il composa un beau poëme 
guerrier et le déclama en public. « J'ai honte d'être Athé- 
nien, disait-il, on me montre au doigt et l'on dit : Voilà 
un fuyard de Salamine. » Tyrtée, avec ses chansons, 
avait conduit les Spartiates à la victoire ; les vers de So- 
lon n'eurent pas moins de succès. On lui donna cinq cents 
hommes, avec lesquels il conquit la patrie d' Ajax. Sa po- 
pularité devint immense ; tous les partis lui tendirent les 
bras et lui déférèrent de pleins pouvoirs pour réformer la 
république. 



150 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

La première mesure qu'il décréta fut la Sisachthie. Je 
transcris, d'après M. Grote, ce mot terrible, qu'il emploie 
hardiment comme si tout le monde pouvait le compren- 
dre et le prononcer. Sisachthie veut dire dégrèvement. 
Il s'agissait de soulager l'effroyable misère de la plèbe 
athénienne. L'ancienne loi permettait d'emprunter sur 
son corps et celui de ses enfants, et, faute de payer sa 
dette, on devenait l'esclave de son créancier. Solon abo- 
lit l'esclavage pour dettes, et du même coup changea la 
valeur de la monnaie, de telle sorte que celui qui avait 
emprunté 100 drachmes se libérait en en payant 75. On 
voit que la Sisachthie ressemble fort à une banqueroute. 
Suivant M. Grote, ce fut une transaction nécessaire entre 
une tyrannie aux abois et une insurrection imminente. 
Solon, le premier, donna l'exemple du sacrifice en renon- 
çant à de nombreuses créances. Il faut considérer, d'ail- 
leurs, qu'une loi qui autorise le prêteur à faire un esclave 
de son débiteur insolvable tend à créer une espèce de 
prêt infâme. On avance de l'argent dans la prévision que 
l'emprunteur ne pourra le rendre, et l'on calcule que sa 
personne vaut plus que l'argent prêté. C'était , au fond , 
la traite que Solon abolissait, et, en détruisant un trafic 
odieux, il achetait la paix publique. Cette mesure, qui 
d'abord lui attira l'inimitié de tous les riches, trouva dans 
la suite une approbation générale, lorsqu'on vit qu'elle 
résolvait pour toujours une question qui, sans cesse, me- 
naçait d'allumer la guerre civile. Chose étrange, jamais 
on n'eut besoin, dans la suite, de renouveler la Sisachthie 
de Solon. La question des dettes ne reparaît plus dans 
l'histoire politique d'Athènes, et si le souvenir des tables 



DE L'HISTOIRE ANCIENNE DE LA GRÈCE. 151 

de Solon se perpétua, ce ne fût que pour ajouter une sain- 
teté nouvelle à l'inviolabilité des contrats. « Le respect 
des engagements, dit M. Grote, s'enracina avec la démo- 
cratie, et le peuple athénien s'habitua à identiûerle main- 
tien de la propriété sous toutes ses formes avec celui de 
ses lois et de ses institutions. » Les juges, en montant sur 
leur tribunal, prêtaient le serment de défendre le gouver- 
nement démocratique et de repousser toute proposition 
relative à l'abrogation des dettes, au partagé des terres, à 
la dépréciation des monnaies. 11 est beau pour un peuple 
d'avoir usé si sagement d'un remède dangereux, et de 
faire dater son respect pour les lois du jour où il a été con* 
traint de les enfreindre. 

Solon enleva le pouvoir à l'aristocratie de naissance des 
Eupatrides pour le transporter à une aristocratie fondée 
sur la fortune, idée, je pense, toute nouvelle à cette épo- 
que. Le peuple athénien fut divisé en quatre classes, sui- 
vant la valeur des propriétés. La première seule pouvait 
prétendre aux fonctions politiques les plus élevées, c'est- 
à-dire aux neuf places d'archontes ; quelques magistra- 
tures moins importantes étaient réservées à la seconde et 
à la troisième classe ; mais, comme toutes les charges pu- 
bliques se donnaient à l'élection et que tout le peuple y 
prenait part, la quatrième classe, celle des prolétaires, 
naturellement la plus nombreuse, dominait dans les as- 
semblées politiques. Jadis, en déposant leurs charges, les 
archontes devaient rendre compte de leur conduite au 
tribunal de l'aréopage, composé lui-même d'archontçs 
retirés. Selon substitua l'assemblée du peuple à l'aréo- 
page : ce fut donc au peuple que les magistrats eurent à 



io2 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

demander désormais un appui pour leur candidature et 
un biil d'indemnité pour leur gestion. 

V agora, ou l'assemblée du peuple athénien, fut pa- 
reillement appelée à statuer sur toutes les affaires poli- 
tiques de quelque importance ; mais , devant une réunion 
si nombreuse, un examen effectif eût été difficile. Solon y 
pourvut par l'établissement d'un sénat de quatre cents 
membres choisis parmi les citoyens les plus riches et 
chargés de l'étude préparatoire des affaires. Le peuple 
était consulté lorsqu'il s'agissait de prendre une décision ; 
alors l'affaire lui était soumise (nous dirions aujourd'hui 
rapportée) par le sénat probouleutique : c'est le nom que 
lui donna Solon, nom difficile à traduire, mais qui indique 
à une oreille grecque les fonctions d'un examen prépara-, 
toire. 

L'aréopage, la plus antique des institutions athéniennes, 
ne fut pas supprimé par la constitution nouvelle ; au con- 
traire, ses attributions s'agrandirent. Recruté incessam- 
ment par les archontes sortant de charge, composé par 
conséquent d'hommes d'affaires, ce corps, tout en conser- 
vant ses anciennes fonctions judiciaires, fut chargé par 
Solon de veiller à l'exécution des lois, au maintien de la 
constitution ; enfin, il fut investi de pouvoirs très-étendus, 
tout à fait analogues à ceux des censeurs romains. C'était, 
à vrai dire, une espèce d'inquisition, nécessaire peut-être 
dans une république si médiocre par la population x et qui 
s'étendait sur la vie publique et privée de tous les citoyens. 

Je résumerai en quelques mots le système de Solon, 
et, pour plus de clarté, en me servant des expressions de 
notre langue politique. 



DE L'HISTOIRE ANCIENNE DE LA GRÈCE. *53 

La souveraineté appartient à l'assemblée du peuple. 

Le pouvoir exécutif est confié à neuf magistrats élus 
pour un an, assistés d'un conseil d'État électif, sous la 
surveillance d'un sénat à vie et inamovible. 

Tous les citoyens prennent part aux élections, mais les 
plus imposés sont seuls éligibles. 

La constitution de Solon fut promulguée vers 590 avant 
Jësus-Christ ; celle de Servius Tullius à Rome date de 570 
à peu près. On remarque, au premier abord, une certaine 
analogie entre les deux constitutions, et il n'est pas in- 
vraisemblable que celle d'Athènes n'ait été le prototype 
de celle de Rome. Un examen plus attentif fera voir com- 
bien l'élément démocratique est puissant dans la pre- 
mière, et combien il est paralysé dans la seconde. Dans 
Athènes, les votes du peuple se comptaient par tête ; à 
Rome, je parle des premiers temps de la république, les 
suffrages étaient recueillis par centuries, chaque centurie 
ayant un vote collectif. Or, le peuple était divisé par 
centuries, d'une manière arbitraire et sans égard au 
nombre de têtes, de telle sorte que les classes riches, qui 
n'avaient qu'un petit nombre de suffrages individuels, 
formaient en réalité la majorité des centuries. A Rome, la 
classe des prolétaires ne composait qu'une seule centurie 
sur cent quatre-vingt-treize, et n'avait pas la plus légère 
influence dans les élections; à Athènes, au contraire; la 
quatrième classe, étant de fait supérieure en nombre aux 
trois autres, dictait les décisions de toutes les affaires. 

C'était, chez les anciens, une question fort débattue, 

de savoir si la constitution de Solon était démocratique 

ou aristocratique : on sent que la valeur de ces mots 

9. 



154 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

change singulièrement selon l'époque ou le pays où ils 
sont prononcés ; mais nous ne parlons que des Grecs, et 
M. Grote remarque que les Athéniens, parvenus au déve- 
loppement le plus complet de la démocratie, regardaient 
Solon comme le fondateur du gouvernement populaire. 
On affecta même de mettre sous la protection de sa grande 
renommée plusieurs institutions fort postérieures qui 
changèrent matériellement son système politique, sous 
prétexte d'en tirer toutes les conséquences. M. Grote 
s'est appliqué avec beaucoup de sagacité à défalquer de la 
constitution solonienne ce qui doit revenir à d'autres ré* 
formateurs moins illustres. Suivons-le dans ses intéres- 
santes recherches. 

Peu après que Solon se fut retiré des affaires, Pisistrate 
s'empara'du pouvoir et devint tyran ou despote d'Athènes. 
Deux fois chassé, il revint deux fois et mourut tranquille- 
ment maître de l'Acropole, laissant la tyrannie à ses fils. 
Il faut lire dans Hérodote ou dans Y Histoire de la Grèce 
le récit de ces révolutions et de ces restaurations, qui 
se passent toujours en douceur, grâce à la mansuétude 
des mœurs athéniennes. La seconde fois que Pisistrate 
rentra dans Athènes, il s'avisa de cette ruse, que j'hésite 
d'autant moins à rappeler qu'elle ne peut servir aujour- 
d'hui à aucune réaction. Monté sur un char magnifique, 
il entra bravement dans Athènes, par la route la plus 
fréquentée, accompagné d'une fort belle fille habillée en 
Minerve, et précédé de gens qui criaient : « C'est Minerve 
qui nous le ramène. » Tous les dévots firent chorus, et 
Ton s'empressa de rendre le pouvoir au favori de la pa- 
tronne d'Athènes. Hérodote, qui tranche rarement de 



DE L'HISTOIRE ANClfiNftË DE LA GRÈCE. 155 

l'esprit fort, se permet en cette occasion de rire de la cré- 
dulité des Athéniens, et M. Grote le reprend avec raison 
de cette velléité de scepticisme, qui ne lui sied guère. En 
effet, le même Hérodote est assez disposé à croire que 
Thésée se battit pour ses concitoyens à Marathon, et il 
n'y à rien d'extrordinaire qu'une belle courtisane, encore 
inconnue au public, passât pour Minerve auprès des dé- 
vots, lorsque, nombre d'années après, les femmes ner- 
veuses s'évanouissaient au théâtre en voyant entrer en 
scène des comparses habillés en Furies. 

Pisistrate fut un homme d'esprit, il n'abolit pas bruta- 
lement la constitution de Solon, il se contenta de l'élu- 
der; satisfait d'avoir l'autorité réelle, il en conserva 
l'ombre aux assemblées populaires. Despote prudent, per- 
sonne ne sut mieux que lui jusqu'où pouvait aller la pa- 
tience des Athéniens. Ses fils ne gardèrent pas la môme 
mesure ; ils furent chassés, et, réfugiés auprès du roi de 
Perse, le poussèrent à envahir la Grèce. 

Les Pisistratides bannis d'Athènes, on voulut rendre 
toute sa force à la constitution de Solon. Glisthènes, petit- 
fils de ce despote de Sycione dont j'ai déjà parlé, devenu 
archonte, fut chargé de réformer les abus que la tyrannie 
avait introduits. En prétendant interpréter et développer 
les institutions soloniennes, il fonda en réalité le gouver- 
nement démocratique. Solon avait donné le droit de suf- 
frage à tous les Athéniens ; mais, pour être citoyen, il 
ne suffisait pas d'être né dans l'Attique, il fallait en- 
core appartenir à une tribu. Il y en avait quatre qui 
reconnaissaient chacune pour héros éponyme un des 
quatre fils d'ion ; ainsi, tous les Athéniens pouvaient se 



i 

50 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

croire de la même famille. En dehors des quatre tribus, 
on était étranger. Glisthènes abolit les quatre tribus an- 
ciennes et en créa dix nouvelles, sans aucun égard pour 
les généalogies. Ainsi une nouvelle et nombreuse classe 
de citoyens fut appelée à jouir des droits réservés jus- 
qu'alors à une caste privilégiée. Les Pisistratides mena- 
çaient de rentrer dans TAttique le fer et la flamme à la 
main; il fallait se préparer à la guerre. Clisthènes voulut 
que chacune des tribus élût tous les ans un général ou 
stratège. Ces nouveaux fonctionnaires ne tardèrent pas à 
usurper une partie de l'autorité des archontes, qui per- 
dirent la plupart de leurs attributions politiques. Enfin 
l'aréopage, suspect au peuple comme composé en majo- 
rite des archontes nommés sous Pisistrate, fut dépouillé 
de presque toute son autorité judiciaire, remise aux 
mains de grands jurys élus par le peuple. Quant au sénat, 
augmenté de cent membres, il vit également son autorité 
s'affaiblir en même temps que croissait celle des stratèges, 
intéressés à n'avoir point d'intermédiaires entre eux et le 
peuple. Bientôt, en effet , il n'y eut plus à Athènes que 
deux pouvoirs, celui de l'assemblée et celui des stratèges, 
ses élus. Dans la suite, les progrès de la démocratie ame- 
nèrent pour dernier résultat le tirage au sort des charges 
publiques entre tous les citoyens ; mais les fonctions de 
stratégesdemeùrèrent toujours électives. Il est Vrai qu'alors 
c'était les seules pour lesquelles le mérite fût nécessaire. 
Une des institutions les plus remarquables qui signala 
la réforme de Clisthènes, fut l'invention de Y ostracisme. 
M. Grote défend assez bien ce moyen de gouvernement, 
et prouve qu'il rendit de grands services à la démocratie 



DE L'HISTOIRE ANCIENNE DE LA GRÈCE. 157 

naissante. Clisthènes, par ses réformes, dit M. Grote, 
s'était assuré l'assentiment de la masse des citoyens ; 
mais, après les exemples donnés par Pisistrate et ses suc- 
cesseurs, comment espérer que toutes les ambitions s'ar- 
rêteraient devant une institution nouvelle que l'on n'avait 
pas encore appris à respecter? Le problème à résoudre 
était d'écarter ces ambitions avant qu'elles tentassent 
d'enfreindre les lois, de prévenir les attentats au lieu de 
les réprimer par la force et en versant un sang pré- 
cieux. Pour acquérir une influence dangereuse dans 
un État démocratique , un homme est obligé de se 
mettre quelque temps en évidence devant le public, 
de manière à laisser juger son caractère et ses projets. 
Or, partant' de ce principe posé par Solon, que, 
dans les séditions, aucun citoyen ne devait demeurer 
neutre, Clisthènes en appelait par avance au jugement 
populaire, et le sommait de se prononcer sur l'homme à 
qui l'on attribuait des projets alarmants pour la tranquil- 
lité publique. Le sénat en délibérait et convoquait l'assem- 
blée. Si six mille citoyens, c'est-à-dire le quart de la popu- 
lation libre d'Athènes, trouvaient la république menacée 
par un personnage quelconque, ce personnage était banni 
pour dix ans. Cet exil, d'ailleurs, n'entraînait ni déshon- 
neur ni confiscation de biens; c'était un sacrifice de- 
mandé par la patrie, une marque de respect donnée à la 
susceptibilité démocratique. Il faut observer en outre que 
l'ostracisme n'était jamais proposé contre un seul citoyen 
particulièrement désigné. Le peuple était invité à bannir 
l'homme qui lui semblait dangereux ou suspect. Chaque 
Athénien avait à examiner dans sa conscience quel était 



158 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

cet homme, en sorte qu'une faction ne pouvait réclamer 
l'ostracisme contre le chef desesadversaifes sans exposer 
son propre chef à subir le même sort. L'ostracisme exer- 
çait son influence modératrice non-seulement dans les 
occasions où il était employé, mais encore par la terreur 
salutaire qu'il devait inspirer à tous les hommes d'État. 
Il arrêtait Pambitioii turbulente et ne privait pas le pays 
de candidats habiles et dévoués. Appliqué dix fois seule- 
ment dans un siècle, l'ostracisme, au prix du malheur de 
dix particuliers, préserva la démocratie naissante de toute 
violence. La mesure cessa d'être requise lorsqu'elle de- 
vint inutile, c'est-à-dire lorsque l'éducation politique de 
plusieurs générations eut fait passer dans les mœurs le 
mécanisme de la constitution et qu'elle n'eut plus à 
craindre aucune tentative pour le détruire. M. Grote com- 
pare avec beaucoup de justesse l'ostracisme aux lois 
d'exception portées dans nos gouvernements modernes 
contre certains prétendants. Ce n'est pas leur personne 
que l'on frappe, c'est la guerre civile dont on préserve 
le pays ; dans une république encore mal affermie, ces 
prétendants, ou plutôt la guerre civile, voilà le danger de 
tous les instants. Ne faut-il pas une arme toujours prête 
à le repousser du pays? Ce qu'il y a de plus admirable, 
à mon avis, c'est la sagesse du peuple athénien à nç pas 
abuser d'une loi qui mettait le sort de tous les grands ci- 
toyens à la merci d'une minorité. Chez nous, si l'ostra- 
cisme existait, la haine des supériorités, qu'on pare du nom 
d'amour de l'égalité, aurait bientôt chassé du pays tous 
" les hommes d'État. Dans Athènes, il n'y eut d'injustice 
criante qu'àFégard d'Aristide, encore fut-ilbientôt rappelé. 



DE L'HISTOIRE ANC1ERKÏ DB LA GRÈCE. 459 

Tandis qu'Athènes est tourmentée par la fièvre du 
progrès, Sparte conserve immuables ses institutions 
bizarres, et, calme au dedans, commence à étendre son 
influence sur ses voisins. M. Grote a noté, mais sans les 
expliquer, sans doute parce que l'histoire ne lui fournit 
aucune solution de ce problème, les premiers symptômes 
de cette domination que Lacédémone ne tarda guère à 
exercer sur toute la Grèce. Dans un premier article, j'ai 
remarqué les avantages singuliers que Sparte tirait de sa 
position géographique. Protégée par la nature contre une 
invasion, elle pouvait rapidement porter ses forcés contre 
ses voisins. Les lois de Lycurgue en avaient fait comme 
une grande caserne, et, dès le sixième siècle avant notre 
ère, les Lacédémoniens passaient pour invincibles. Leur 
réputation de moralité politique n'était pas moins bien éta- 
blie alors que leur supériorité militaire. Quand les Athé- 
niens disputaient à Mégare la possession de Salamine, 
d'un commun accord on choisit pour arbitres cinq Spar- 
tiates, et les Spartiates, quoique Doriens, prononcèrent 
en faveur 4 des Ioniens contre une cité dorienne. Ce fut 
encore à Sparte que les Athéniens demandèrent du se- 
cours contre les Pisistratides, et, bien qu'elle n'y eût 
aucun intérêt, elle envoya aussitôt ses troupes, qui chas- 
sèrent les tyrans. 

Cette suprématie incontestée de Lacédémone, quelle 
qu'en fût la cause, suffit à prouver l'existence très-an- 
cienne d'une unité grecque, phénomène singulier, si l'on 
se rappelle la division extraordinaire des tribus helléni- 
ques, leurs intérêts si différents, toutes les causes d'isole- 
ment qui semblaient s'opposer à ce qu'elles formassent 



160 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

jamais un corps homogène. La Grèce, en effet, présente 
le spectacle très-étrange pour les modernes d'une unité 
nationale complètement distincte de l'unité politique. 
L'hellénisme, si je puis m'exprimer ainsi, c'est-à-dire 
l'unité nationale , exista toujours , et l'on ne vit qu'une 
fois, à la veille d'une formidable invasion, les républi- 
ques grecques se confédérer contre l'ennemi commun. 
Le lien assez puissant pour maintenir cette unité natio- 
nale existait moins dans une langue commune, intelligible 
pour tous les Grecs, malgré la différence des dialectes, 
que dans une conformité remarquable de l'esprit et du 
caractère. Sans doute, on peut opposer la subtilité de 
l'Athénien à la lourdeur du Béotien, l'austérité du Spar- 
tiate à la mollesse de l'Ionien; cependant, partout où se 
parle la langue grecque, on trouve le même amour du 
beau et du grand, la même aptitude pour le progrès, la 
même conscience d'une espèce de mission civilisatrice. 
La religion, bien que ses formes fussent si variées , que 
presque chaque famille avait son culte particulier et do- 
mestique, la religion, en conviant toutes les tribus grec- 
ques à des cérémonies et des jeux solennels où l'étranger 
ne pouvait prendre part, contribuait encore à les rap- 
procher, à établir entre elles des relations d'intérêts 
communs, de jouissances et de passions communes. Ces 
couronnes, distribuées à Olympie, et que venaient dis- 
puter les habitants de Grotone et de Gyrène, ramenaient 
incessamment les Grecs les plus éloignés au berceau de 
leur race, et les accoutumaient à voir dans la Grèce con- 
tinentale le centre de la civilisation. Enûn, la poésie et les 
arts, si profondément populaires dans le monde hellé- 



DE L'HISTOIRE ASCIfcL»E DE LA GRÈCE. 161 

nique, créés par lui et pour lui, associaient cette race 
d'élite aux mêmes émotions et lui redisaient continuelle- 
ment sa supériorité sur le reste des hommes. Cet orgueil 
si bien fondé fit une nation de toutes les cités helléniques 
et leur donna la force nécessaire pour sauver le monde 
de la barbarie. 

Le dernier volume de M. Grote nous fait assister au 
commencement de cette lutte immortelle. Après avoir 
exposé les accroissements rapides de la puissance des 
Perses, leurs conquêtes en Asie, l'asservissement des villes 
ioniennes, il raconte, d'après Hérodote, les causes qui pré- 
cipitèrent Darius et ses successeurs contre la Grèce con- 
tinentale. Suivant M. Grote, si Darius l'eût attaquée 
d'abord, au lieu de tourner ses armes contre les Scythes, 
c'en était fait d'Athènes, et peut-être avec elle de la civi- 
lisation ; mais la folle expédition des Perses au delà du 
Danube, et la révolte de l'Ionie, qui en fut la suite, don- 
nèrent aux Grecs le temps de se préparer et de s'aguerrir. 
Athènes, esclave sous les Pisistratides, n'aurait pu résister 
aux barbares : elle n'eut pas plus tôt goûté de la liberté 
qu'elle devint invincible. 

La plupart des historiens ont trouvé de belles phrases 
pour taxer les Athéniens de frivolité et d'ingratitude. 
M. Grote essaye de les justifier, et il y réussit au moins 
en ce qui concerne Miltiade, cité souvent comme une des 
plus nobles victimes de l'injustice de ses concitoyens. La 
vie de Miltiade , telle que la raconte M. Grote d'après de 
bonnes autorités, est fort différente du roman accrédité 
par Cornélius Népos. Miltiade commence par être un petit 
tyran patenté par Athènes et protégé par Darius. En cette 



462 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

qualité, il accompagne le grand roi jusqu'au bord du Da- 
nube, et, le fleuve passé, il le trahit en conseillant aux 
tyrans ioniens, ses camarades, de rompre le pont et de 
couper toute retraite aux Perses. Inquiet pour lui-même, 
au retour de Darius, Miltiade se hâte de quitter la Cher- 
sonnèse de Thrace, où il était tyran pour le compte des 
Athéniens, et a le bonheur d'être commandant en chef à 
Marathon. Là il fut admirable, non-seulement par ses 
bonnes dispositions pendant la bataille, mais par sa pré- 
sence d'esprit à se porter aussitôt sur Phalère* où il con- 
fond les projets des traîtres qui allaient livrer- Athènes à 
la flotte persane. Devenu l'idole de ses compatriotes, 
Miltiade perd la tête. Il demande des vaisseaux et des 
soldats pour une expédition secrète. Aussitôt on les lui 
accorde avec empressement et sans explication de sa 
part. Cette flotte, cette armée, il les emploie à une ven- 
geance particulière. Il se fait battre en voulant prendre 
Paros, où était son ennemi, et, après s'être cassé la cuisse 
dans une intrigue nocturne assez peu digne d'un général, 
tl revient mourir de sa blessure à Athènes, après avoir 
été condamné à la plus faible amende que les lois por- 
taient contre ceux qui avaient mal géré la chose publique. 
Sans doute le sénat romain remerciant Varron après la 
bataille de Cannes a plus de grandeur que le peuple 
d'Athènes condamnant Miltiade ; mais il y a des vertus 
propres à tous les gouvernements : Rome était un État 
aristocratique, et la stricte justice est la vertu des démo- 
craties. 

Je n'ai analysé qu'une faible partie du nouveau travail 
de M. Grote. Il en a consacré la moitié au moins à une 



DE ^HISTOIRE ANCIENNE DE LA GRÈCE. 163 

revue des peuples avec lesquels les Grecs se sont trouvés 
en contact. Cette revue , dont l'intérêt est incontestable, 
et qui d'ailleurs se fait remarquer par la profondeur et 
l'immensité des recherches, a peut-être l'inconvénient 
d'interrompre le lien assez faible qui réunit entre elles 
les différentes périodes de l'histoire de la Grèce. Au reste, 
il n'appartient qu'aux poètes, comme Hérodote, d'intro- 
duire une unité factice dans une grande composition his- 
torique. Nous vivons dans un temps prosaïque qui n'admet 
guère ces brillantes licences des anciens. Ce qu'on exige 
de l'histoire aujourd'hui , c'est la sûreté de la critique et 
l'impartialité des jugements. A ce point de vue, l'ouvrage 
de M. Grote a droit à des éloges sans réserve. 



III 



LA GUERRE MÉD1QUE.— LA GUERRE DU PÉLOPONNÈSE. 



1849. 



Nous voici arrivés à l'époque la plus brillante des an- 
nales de la Grèce. Les volumes dont nous avons à rendre 
compte sont remplis par l'invasion médique, le dévelop- 
pement de la puissance maritime d'Athènes, l'administra- 
tion de Périclès, enfin le commencement delà lutte terri- 



164 MÉLANGES HlâTOMUUËS ET UTTÉHAIRES. 

ble excitée parmi tous les peuples helléniques par la rivalité 
d'Athènes et de Lacédémone, guerre impie qui, en épui- 
sant les forces d'une nation généreuse, allait la livrer bien- 
tôt sans défense aux rois de Macédoine. Dans les volumes 
précédents, l'auteur avait à coordonner, souvent à inter- 
préterais documents rares et mutilés, débris informes et 
toujours suspects : aujourd'hui, des témoignages plus 
nombreux et assurément beaucoup plus respectables ser- 
vent de base à son travail ; mais de là aussi une difficulté 
nouvelle. L'autorité d'Hérodote et de Thucydide est si im- 
posante, qu'en présence de ces grands noms l'historien 
moderne a peine à conserver la liberté de ses apprécia- 
tions. Toutefois M. Grote n'est point de ceux qui se laissent 
éblouir par la renommée même la plus légitime. Plein de 
respect pour ces maîtres immortels, pénétré de toute la 
vénération qu'il leur doit en sa qualité d'érudit et d'his- 
torien, M. Grote n'oublie pas cependant ses devoirs de 
juge et sait que tout témoin est sujet à faillir. M. Grote 
m'a tout l'air de ne croire que ce qu'on lui prouve. 

Soumise à cette critique sévère, l'histoire prend une 
gravité qui ne sera sans doute pas du goût de tout le 
monde. Aujourd'hui surtout, que la méthode contraire a 
de brillantes autorités en sa faveur, on reprochera peut- 
être à M. Grote de rejeter impitoyablement les aimables 
fictions qu'une école moderne recherche et se complaît à 
commenter. — Le docteur Bœttiger, dans une disserta- 
tion latine, avait déjà prouvé par vives raisons, comme 
le docteur Pancrace, que l'histoire d'Hérodote a tous les 
caractères du poëme épique. Le brave homme, c'est du 
Grec que je parle, n'y entendait point finesse, car il atta- 



DE L'HISTOIRE ANCIENNE DE LA GRÈCE. 465 

chait une étiquette sur son sac, en donnant le nom d'une 
muse à chacun des livres de sa composition. Le ciel nous 
préserve de faire le procès d'Hérodote à cette occasion ! 
nous ne le rendons même pas responsable de ses modernes 
imitateurs. Seulement nous tiendrons, avec M. Grote, que 
le temps n'est plus où la poésie et l'histoire peuvent s'unir 
et se confondre. A chacun son métier. Laissons à Hérodote 
ses neuf muses , et ne nous étonnons pas si M. Grote nous 
enlève quelques-unes de nos jeunes illusions. 

Ces réflexions s'offrent d'elles-mêmes quand on lit dans 
l'auteur anglais le récit de la mort de Léonidas et de ses 
compagnons. Hérodote nous montre Léonidas célébrant 
ses propres funérailles avant de quitter Sparte, et allant 
de sang-froid se battre contre trois millions d'hommes 
avec ses trois cents compagnons, uniquement pour ap- 
prendre au grand roi à quelles gens il allait avoir affaire. 
Hérodote dit expressément que Léonidas ne connaissait 
pas le défilé des Thermopyles, et que ce fut seulement 
après s'y être établi qu'il crut un instant à la possibilité 
de fermer l'entrée de la Grèce aux barbares. Ce dévoue- 
ment solennel, ces jeux funèbres, tout cela est homérique, 
c'est-à-dire sublime. Malheureusement la réflexion vient, 
et l'on se rappelle que la diète dés Amphictyons siégeait 
aux lieux mêmes où mourut Léonidas, et qu'en sa qualité 
de roi de Sparte, Léonidas ne pouvait pas ignorer la posi- 
tion des Thermopyles, s'il ne les avait pas visitées lui- 
même, que de plus, en sa qualité de petit-fils d'Hercule, 
il avait nécessairement ouï parler d'un lieu célèbre dans 
les légendes héroïques de sa divine famille ; enfin on voit, 
par le témoignage même d'Hérodote, que les Grecs con- 



466 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

fédérés appréciaient toute l'importance des Thermopyles, 
puisqu'ils y avaient dirigé un corps considérable, et que 
leur flotte, en venant stationner à la pointe nord de l'île 
d'OEubée, avait en vue d'empêcher les Perses de tour- 
ner cette position par un débarquement opéré sur la côte ' 
de la Locride, en arrière du déûlé. 

J'ai eu le bopheur, il y a quelques années, de passer 
trois jours aux Thermopyles, et j'ai grimpé, non sans 
émotion, tout prosaïque que je sois, le petit tertre où ex- 
pirèrent les derniers des trois cents. Là, au lieu du lion 
de pierre élevé jadis à leur mémoire par les Spartiates, 
on voit aujourd'hui un corps de garde de chorophylaques 
ou gendarmes portant des casques en cuir bouilli. Bien 
que le défilé soit devenu une plaine très-large par suite 
des atterrissements du Sperchius, bien que cette plaine 
soit plantée de betteraves dont un de nos compatriotes 
fait du sucre, il ne faut pas un grand effort d'imagination 
pour se représenter les Thermopyles telles qu'elles étaient 
cinq siècles avant notre ère. A leur gauche, les Grecs 
avaient un mur de rochers infranchissables ; à leur droite, 
une côte vaseuse, inaccessible aux embarcations; enfin, 
entre eux et l'ennemi s'élevait un mur pélasgique, c'est- 
à-dire construit en blocs de pierre longs de deux ou trois . 
mètres et épais à proportion. Ajoutez à cela les meilleures 
armes alors en usage et la connaissance approfondie de 
l'école de bataillon. Au contraire, les Perses, avec leurs 
bonnets de feutre et leurs boucliers d'osier, ne savaient 
que courir pêle-mêle en avant, comme des moutons qui 
se pressent à la porte d'un abattoir. On m'a montré à 
Athènes des pointes de flèches persanes trouvées aux 



DE L'HISTOIRE ANCIENNE DE LA GRÈCE. 167 

Thermopyles, à Marathon, à Platée ? elles sont en silex. 
Pauvres sauvages, n'ayez jamais rien à démêler avec les 
Européens ! S'il y a lieu de s'étonner de quelque chose, 
c'est que ce passage .extraordinaire ait été forcé. Léonidas 
eut le tort d'occuper de sa personne un poste impre- 
nable et de s'amuser à tuer des Persans, tandis qu'il aban- 
donnait à un lâche la garde d'un autre défilé moins diffi- 
cile, qui vient déboucher à deux lieues en arrière des 
Thermopyles. Il mourut en héros ; mais qu'on se repré- 
sente, si Ton peut, son retour à Sparte, annonçant qu'il 
laissait aux mains du barbare les clefs de la Grèce ? 

Voilà dans sa nudité le fait raconté par Hérodote en 
poëte et en poëte grec, c'est-à-dire qui recherche le beau 
et le met en relief avec autant de soin que quelques poètes 
aujourd'hui recherchent le laid et se complaisent à la 
peinture des turpitudes humaines. La fiction, dira-t-on, 
vaut mieux que la vérité. Peut-être ; mais c'est en abu- 
sant des Thermopyles, et de la prétendue. facilité qu'ont 
trois cents hommes libres à résister à trois millions d'es- 
claves, que les orateurs de l'Italie sont parvenus à laisser 
les Piémontais se battre tout seuls contre les Autrichiens. 

Ce n'est pas chose nouvelle que de reprendre Héro- 
dote, et le bonhomme a été si maltraité autrefois, qu'en 
faveur de la justice tardive qu'on lui rend aujourd'hui, il 
pardonnera sans doute à M. Grote quelque réserve à se 
servir des admirables matériaux qu'il nous a laissés. Con- 
tredire Thucydide est une hardiesse bien plus grande, et 
l'idée seule a de quoi faire trembler tous les érudits. J'ai 
cité tout à l'heure une erreur, volontaire ou non, d'Héro- 
dote ; en voici une de Thucydide beaucoup plus grave, et 



168 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

qui n'a point échappé au sévère contrôle de M, Grote. Sa 
critique est-elle juste ? On peut le croire : pour convain- 
cre Thucydide, M. Grote n'emploiera d'autres preuves que 
celles que lui fournira Thucydide lui-même. 

Il s'agit du jugement célèbre qu'il porte contre Cléon. 
C'est à Cléon, pour le dire en passant, que nous devons 
« l'histoire de la guerre du Péloponnèse, » car il fit ban- 
nir Thucydide, qui, voyant se fermer pour lui la carrière 
politique, écrivit l'histoire de son temps. La postérité, 
loin d'en savoir gré à Cléon, a toujours fait de son nom 
un synonyme de la bassesse acharnée contre le talent. 
Et, comme si ce n'était pas assez de la plume de fer de 
l'historien, Aristophane, avec ses railleries acérées, est 
venu donner le coup de grâce au malencontreux cor- 
royeur. La Guerre du Péloponnèse et les Chevaliers , 
n'en est-ce point assez pour enterrer un homme dans la 
fange ? Aussi tout helléniste tient Cléon pour un tribun 
factieux et pour un concussionnaire. Suivant M. Grote , 
Cléon n'est point encore juge', et cette opinion si nou- 
velle mérite qu'on l'examine de près. Rappelons-nous 
que M. Grote n'est point un partisan à outrance de la dé- 
mocratie, et qu'il fuit le paradoxe. Ce n'est pas parce que 
Cléon fut un corroyeur, ce n'est pas parce qu'il fut l'idole 
de la lie du peuple que M. Grote prend sa défense, le seul 
sentiment de la justice l'anime, et c'est pour avoir lu 
avec attention les pièces du procès qu'il en demande la 
révision. 

Oublions d'aberd, nous dit-il, les facéties plus ou moins 
venimeuses d'Aristophane, qui n'est pas plus une autorité 
en matière d'histoire ancienne que les spirituels auteurs 



DR L'HISTOIRE ANCIENNE DE LA GRÈCE. 469 

du Punch ou du Charivari n'en sont une pour l'histoire 
de notre temps. Un rapprochement curieux donne la va- 
leur du témoignage d'Aristophane. La représentation des 
Nuées précéda d'un an celle des Chevaliers; on en peut • 
conclure que vers ce temps-là, pour frapper ainsi à tort 
et à travers Socrate et Cléon, Aristophane n'était pas tou- 
jours honnêtement inspiré. 

Quant à Thucydide, M. Grote nous prouve que le grand 
historien, homme de guerre fort médiocre, laissa, prendre 
à sa barbe, et par une impardonnable négligence, une* 
place très-importante, qu'il devait et qu'il aurait pu faci- 
lement défendre. Il pensait à autre chose ce jour- là : peut- 
être écrivait-il l'oraison funèbre des Athéniens morts à 
Samos, tandis que Brasidas surprenait Amphipolis. Thu- 
cydide fut jugé selon les lois de son pays. Cléon exagéra 
peut-être son manque de vigilance ; quant aux consé- 
quences de sa faute, elles étaient déplorables, et les juges 
ne furent pas plus sévères alors que ne serait aujour- 
d'hui un conseil de guerre dans un cas semblable. Éloi- 
gné des affaires par un parti politique, Thucydide a jugé 
ce parti, et surtout son chef, avec une rigueur où se tra- 
hit un sentiment d'inimitié personnelle. Lui-même en 
fournit des preuves par la manière dont il apprécie les 
actes de ses adversaires. Choisissons l'exemple le plus 
notable, la prise de Sphactérie par Cléon. 

La guerre du Péloponnèse durait depuis plusieurs an- 
nées avec des chances diverses, sans que la fortune se 
déclarât ouvertement pour Athènes ou pour Lacédémone. 
Dans le Pnyx, on était divisé sur la politique à suivre. 
Les uns, on les appelait les oligarques, inclinaient à la 

10 



470 MÉLANGES HIBTOMÛUES ET LITTÉRAIRES. 

paix ; les autres, c'étaient les démocrates, voulaient con- 
tinuer la guerre avec un redoublement d'activité. Les 
premiers, habitués à reconnaître l'ancienne suprématie 
de Sparte, étaient prêts à s'y soumettre encore, croyant 
qu'on pouvait faire bon marché d'une insignifiante ques- 
tion d'amour-propre lorsqu'il s'agissait d'acheter par 
cette concession le retour de la prospérité matérielle. Les 
autres, au contraire, s'indignaient d'accepter une position 
secondaire, et revendiquaient pour leur patrie le droit de 
ne traiter avec Sparte que d'égale à égale. Gléon fit prér- 
valoir la politique belliqueuse, et, en dirigeant lui-même 
les opérations militaires, il porta à la rivale d'Athènes le 
coup le plus terrible qu'elle eût encore reçu. Toute la 
flotte lacédémonienne fut capturée à Sphactérie, et un 
corps de troupes, où l'on comptait cent vingt Spartiates, 
bloqué dans cette île, mit bas les armes devant Cléon. 
Jusqu'alors on avait réputé les Spartiates invincibles sur 
terre. Ils vivaient sur leur vieille réputation des Thermo- 
pyles, et Ton croyait qu'on pouvait peut-être les tuer, 
jamais les prendre. Cette renommée tomba avec Sphac- 
térie. Lacédémone fut humiliée, et demanda la paix. Pour 
quelque temps, la supériorité d'Athènes fut établie dans 
toute la Grèce. 

C'est pourtant cette expédition de Sphactérie que Thu- 
cydide s'est efforcé de rabaisser comme la plus facile des 
entreprises, bien plus, comme une faute politique énorme. 
Ceux qui voulaient la paix achetée par des concessions 
sont, à ses yeux, les seuls gens habiles, et, à l'appui de 
son opinion, Thucydide rattache à l'affaire de Sphactérie 
les désastres qui accablèrent Athènes quelques années 



DE L'HISTOIRE ANCIENNE DE LA GRÈGE. 474 

plus tard. Cette manière d'argumenter est aussi facile que 
de faire des prédictions après les événements ; mais il 
oublie que ces désastres furent les conséquences de fautes 
déplorables qu'on ne peut imputer à Cléon. Athènes, eni- 
vrée de ses succès, méprisa ses ennemis, les irrita, les. 
humilia sans les écraser ; puis, comme tous les présomp- 
tueux, elle finit par expier cruellement sa folle tétnérité. 
Tout cela ne prouve rien contre Cléon. Peut-être après 
la prise de Sphactérie eut-il le tort de ne pas conseiller 
une paix glorieuse, mais il ne s'ensuit pas qu'il ne l'eût 
pas préparée par la vigueur de ses dispositions» 

Aux yeux de M. Grote, Cléon est le représentant d'une 
classe de citoyens nouvelle encore en Grèce au temps de 
Thucydide, et formée par les institutions populaires de 
Clisthènes et de Périclès. La constitution athénienne avait 
ouvert à tous les citoyens la carrière des emplois poli- 
tiques, mais longtemps elle ne put détruire les vieilles ha- 
bitudes et le respect enraciné pour les familles illustres. 
Un fait analogue s'est reproduit à Rome. Lorsque les plé- 
béiens eurent obtenu, après de longs efforts, le droit de 
prétendre au consulat, ils ne nommèrent d'abord que 
des patriciens. De même à Athènes, les familles illustres 
et les grands propriétaires territoriaux furent longtemps, 
malgré la constitution la plus démocratique, en possession 
de fournir seuls à la république ses généraux et ses hommes 
d'État. Périclès, en remettant la discussion de toutes les 
affaires à l'assemblée du peuple, avait créé le pouvoir des 
orateurs. Il était lui-même le plus éloquent des Grecs, et 
il offrit pendant près de quarante années le spectacle ad- 
mirable d'un talent merveilleux, faisant toujours préva- 



172 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

loir la raison et le bon sens. Après lui, l'éloquence continua 
à régner dans les assemblées ; mais bien souvent, dans les 
démocraties, c'est la passion et la violence du langage 
qu'on appelle de ce nom. Sans doute, Cléon n'eut pas plus 
l'éloquence de Périclès que son incorruptible probité, mais 
il continua pourtant sa politique, et l'on ne peut alléguer 
contre lui aucune violence, aucune mesure contraire aux 
lois de son pays. On cherche en vain dans ses actes de 
quoi justifier l'indignation et la haine qui s'attachent à sa 
mémoire. Vraisemblablement, Cléon demeura au-dessous 
de sa tâche, car ce n'est pas impunément qu'on succède 
à Périclès; mais on peut croire, avec M. Grote, que le 
grand grief de ses contemporains fut qu'homme nouveau, 
pour parler comme les Romains, il aspira le premier aux 
honneurs, et qu'il constata le premier l'égalité des droits 
de tous les citoyens. 

Bien des gens aujourd'hui sauront un gré infini à Cléon 
d'avoir été corroyeur, et se le représenteront comme un 
ouvrier démocrate tannant le cuir le matin et pérorant le 
soir dans les clubs. Il n'en est rien, et ce point vaut la 
peine qu'on s'y arrête; je laisserai. M. Grote un instant 
pour rechercher quelles gens étaient les démocrates 
d'Athènes, quatre cents ans avant Jésus-Christ. — Cléon 
sans doute était corroyeur, c'est-à-dire qu'il possédait, 
exploitait des esclaves, lesquels préparaient les cuirs, mais 
il n'était pas plus artisan que plusieurs de nos candidats 
parisiens aux élections de 1848 n'étaient ouvriers, bien 
qu'ils en usurpassent le titre. Un homme libre ne travail- 
lait guère de ses mains à Athènes ; et comment cela lui 
aurait-il été possible? Tout citoyen d'Athènes était à la 



DE l/HISTOlRE ANCIENNE DE LA GRÈCE. 173 

fois juré, soldat et marin. Tantôt il lui fallait siéger dans 
sa dicastérie, et passer souvent plusieurs journées à juger 
des procès, moyennant trois oboles par séance ; tantôt on 
le plaçait devant une rame et on l'envoyait en station 
pour plusieurs mois dans l'Archipel ; ou bien, couvertdes 
armes qu'il lui fallait acheter de ses deniers, il partait 
pour la Thrace ou la côte d'Asie, payé, il est vrai, un peu 
plus cher qu'un juge, lorsqu'il possédait un cheval ou 
bien les armes d'uniforme dans l'infanterie de ligne. S'il 
eût été artisan, que seraient devenues cependant ses pra- 
tiques? qui aurait pris soin de sa boutique et des instru- 
ments de son métier ? L'homme libre, le citoyen se battait, 
votait dans Y agora, jugeait au tribunal, mais il aurait cru 
s'avilir en faisant œuvre de ses dix doigt. Pour travailler, 
on avait des esclaves, et tel qui n'aurait pas eu le moyen 
d'avoir un bœuf dans son étable, était le maître de plu- 
sieurs bipèdes sans plumes ayant une âme immortelle. 
Ces esclaves faisaient les affaires domestiques et exer- 
çaient la plupart des métiers, concurremment avec un 
certain nombre d'étrangers qui, protégés par les lois 
d'Athènes, faisaient fleurir l'industrie dans la ville, à la 
condition de ne jamais se mêler de politique. On sait 
que s'immiscer des affaires de la république , pour un 
étranger domicilié, pour un métœque, c'était un cas 
pendable. 

On est tenté de se demander si cette abominable insti- 
tution de l'esclavage n'était pas intimement liée avec 
l'existence des démocraties antiques, et si elle n'était pas 
au fond la base de l'égalité politique entre tous les ci- 
toyens. Dans l'antiquité, nul homme libre ne devait son 

10. 



174 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

existence à un autre homme libre. C'était de la république 
seule qu'il recevait un salaire, et, son esclave étant sa 
chose, il pouvait se dire à bon droit qu'il n'avait besoin 
de personne. La différence de fortune marquait cependant 
des distinctions inévitables entre les citoyens ; mais com- 
ment ne pas reconnaître pour son égal celui qui délibère 
avec vous dans le même tribunal, qui serre son bouclier 
contre le vôtre dans la même phalange ou sur le même 
vaisseau? Ajoutez que, débarrassé par ses esclaves des 
préoccupations de la vie matérielle, le citoyen d'une 
ville grecque demeurait tout entier à la vie politique. Il 
avait le temps d'apprendre les lois de sa patrie, d'en étu- 
dier les institutions et de se les rendre aussi familières que 
le peuvent faire chez nous les hommes qu'on appelle par 
excellence les représentants du peuple. Enfin, ce qui 
est particulièrement essentiel dans une démocratie, la com- 
munauté de pensées nobles et généreuses, l'amour de la 
gloire et le respect de soi-même, tous ces sentiments 
étaient entretenus et fortifiés sans cesse parmi ces ci- 
toyens qui, riches ou pauvres, laissaient à des esclaves 
tous les travaux manuels et bas. 

Car il faut bien le dire, il y a des professions inférieures 
les unes relativement aux autres, et, quelque partisan dé 
l'égalité que l'on soit, il est impossible de les avoir toutes 
en même estime. Interrogez ces ouvriers qui travaillent 
ensemble à bâtir un édifice. Voyez la fierté de celui qui 
vous dit qu'il est maçon et l'air humilié ou colère de cet 
autre, obligé de convenir qu'il est garçon. Le premier se 
croit le bras droit de l'architecte, le second sait qu'il n'est 
que le bras droit du maçon, pour lequel il prépare les 



DE L'HISTOIRE ANCIENNE DE LA GRÈCE. 175 

pierres et le plâtre. Que sera-ce si l'on compare des pro- 
fessions encore moins rapprochées, si l'on oppose, par 
exemple, aux travailleurs de la pensée les travailleurs de 
l'aiguille ou du hoyau? Les premiers, qui ont des idées 
philosophiques, aujourd'hui surtout, ne se croiront peut- 
être pas plus utiles que les autres à la chose publique et 
fraterniseront volontiers avec les artisans ; mais ces der- 
niers se défendront-ils toujours d'un sentiment de jalousie 
et ne réclameront-ils pas quelquefois l'égalité de droits 
d'une façon 'qui ne sera ni modérée ni fraternelle ? Dans 
nos sociétés modernes, la position de l'ouvrier vivant du 
salaire que lui donne un de ses concitoyens tient de celle 
de l'homme libre et de celle de l'esclave. Dans les sociétés 
antiques, les deux positions étaient nettement tranchées, 
et, à vrai dire, tout homme libre était un être privilégié, 
un aristocrate. 

Ces tristes réflexions m'ont entraîné un peu loin du livre 
de M. Grote. J'y reviens pour signaler un de ses chapitres 
les plus remarquables, celui où il raconte et explique 
l'étonnante prospérité d'Athènes, si voisine de sa ruine, 
complète en apparence, à la suite de l'invasion persane. 
Rien de plus extraordinaire et de plus intéressant » en effet, 
que d'étudier un si prodigieux changement de fortune* 
Les mêmes hommes qui avaient vu deux fois l'Acropole 
au pouvoir du barbare, leurs temples détruits, leurs mai- 
sons livrées aux flammes, ces mêmes hommes, pour qui 
le sol de la patrie n'avait été longtemps que le tillac de 
leurs galères, se retrouvaient causant à l'ombre des por- 
tiques de marbre du Parthénon, au tintement de l'or me- 
suré par boisseaux dans le trésor de Minerve ; devant eux 



176 MELANGES HISTORIQUES El LITTÉRAIRES. 

s'élevaient les statues d'or et d'ivoire, ouvrages de Phi- 
dias, ou, s'ils portaient la vue plus au loin, elle s'arrêtait 
sur une mer couverte de vaisseaux apportant au Pirée les 
productions de tout le monde connu. Bien plus, ces vieux 
marins que les Perses avaient réduits quelque temps à la 
vie des pirates, maintenant commodément assis dans un 
vaste théâtre, s'attendrissaient aux malheurs de ce Grand 
Roi qu'ils avaient si vigoureusement châtié huit ans aupa- 
ravant (1). Devenus juges compétents de la poésie la plus 
sublime, ils pleuraient aux lamentations de Darius et 
d'Àtossa chantées par un des leurs, par un soldat de Sa- 
lamine et de Platée. 

La génération d'Eschyle vit les plus grands malheurs et 
la plus grande gloire d'Athènes. Cette gloire, cette pro- 
spérité furent dues à la révélation de sa puissance mari- 
time. Xercès obligea les Athéniens à devenir matelots, et 
ils régnèrent sur la mer après la bataille de Salamine. 
Ardents à la poursuite du barbare, ils fondèrent une ligue 
où entrèrent toutes les villes grecques qui avaient des 
vaisseaux, c'est-à-dire toutes les villes commerçantes. 
Bientôt leurs alliés, moins belliqueux, se rachetèrent du 
service militaire en payant des trirèmes athéniennes. Dès 
ce moment, ils cessèrent d'être alliés, ils devinrent tri- 
butaires ; mais cela se fit sans violence et par une transi- 
tion presque insensible. Les contributions que payaient 
les alliés devaient autrefois être employées à faire la guerre 



(1) Le Parthénon fut achevé en 432 ayant Jésus-Christ. La tra- 
gédie des Perses fut représentée en 472. La bataille de Salamine 
est de 480. 



DE L'HISTOIRE ANCIENNE DE LA GKÉCi:. 177 

aux Perses et à les éloigner des mers de la Grèce ; mais 
les Perses avaient demandé la paix, et aucun pavillon 
étranger ne se hasardait plus en vue des côtes de la Grèce, 
toujours bien gardées par les vaisseaux athéniens. Athènes 
cependant continuait de percevoir les contributions de 
guerre : elle les employait à bâtir ses temples, à fortifier 
ses ports. M. Grote me paraît un peu indulgent pour cette 
interprétation des traités. « La domination d'Athènes, 
dit-il, était douce, intelligente, et ses alliés, riches et 
tranquilles sous sa protection redoutable, n'avaient point 
de plaintes réelles k former. » Cela n'est pas douteux ; 
mais de quelque manière que Ton envisage la question, 
il est impossible de ne pas voir dans ce protectorat qui 
s'impose graduellement tous les caractères d'une usur- 
pation. 

En général, on surprend chez M. Grote une certaine 
partialité pour Athènes, et aussi je ne sais quelle aver- 
sion qui se trahit comme à son insu, contre sa rivale, La- 
cédémone. 11 y a peut-être dans ce sentiment une réaction 
involontaire contre l'esprit antidémocratique qui a dicté 
la plupart des histoires de la Grèce écrites en Angleterre. 
M. Grote a protesté avec raison contre cette tendance. 
D'un autre côté, à examiner de près les institutions et le 
caractère des deux républiques rivales, comment se dé- 
fendre de cette séduction exercée par un peuple si spiri- 
tuel, si communicatif, et qui a tant fait pour l'humanité? 
A cette démocratie d'Athènes, qui sait respecter la liberté 
de Tindividu, qui toujours répand autour d'elle les bien- 
faits de ses arts et de sa civilisation perfectionnée, que 
l'on oppose le gouvernement oligarchique de Sparte, mé- 



478 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

fiant, cruel, souvent absurde, ennemi de tout progrès, 
jaloux de ses voisins et s'isolant par système. Ici Un peuple 
enthousiaste pour les grandes choses, entraîné quelquefois 
à des fautes par une généreuse ambition, plus souvent 
par pur amour de la gloire ; là une nation, disons mieux, 
une caste brutale, dominatrice, ignorante et ne connais- 
sant d'autre droit que la force, voulant tout rapetisser au 
niveau de son ignorance, et n'ayant pour toute vertu 
qu'un patriotisme étroit ou plutôt un orgueil exclusif. 
Athènes nous apparaît comme une école ouverte où toutes 
les qualités, tous les instincts se développent et se perfec- 
tionnent pour le bonheur de l'humanité ; — Sparte, comme 
une caserne où l'on ne prend qu'un esprit de corps arro- 
gant, où Ton façonne les hommes, pour ainsi dire, dans 
le même moule, jusqu'à les faire penser et agir par l'in- 
spiration de cinq inquisiteurs. Qui pourrait hésiter entre 
ces deux gouvernements, qui pourrait refuser ses sympa- 
thies à celui d'Athènes ? 

En lisant les deux derniers volumes de l'histoire de la 
Grèce, je me suis rappelé un aphorisme célèbre de Mon- 
tesquieu, et me suis demandé si, en Grèce, le principe de 
la démocratie a été en effet la vertu. — L'homme qui a 
préparé la grandeur d'Athènes en lui ouvrant la mer, 
celui qui a repoussé l'invasion persane, Thémistocle, était, 
pour appeler les choses par leur nom, un traître et un vo- 
leur. A Salamine, il obligea les Grecs à jouer le tout pour 
le tout; mais lui, il avait pris ses mesures pour être le 
premier citoyen de la Grèce, si la Grèce était victorieuse, 
ou le premier vassal de Xercès , si ses compatriotes suc- 
combaient dans la lutte. — Pausanias, le vainqueur de 



DE l/HI&TÔIRE ANCIENNE DE LA GRÈCE. 179 

Platée, s'il ne trahissait pas les Grecs dans cette bataille 
qu'il semble avoir gagnée malgré lui, Pausanias, peu 
après, se vendit aux barbares après avoir pillé et ran- 
çonné les Grecs, Démarate, roi banni de Sparte, devenu 
courtisan de Xercès, ne lui demandait pour conquérir la 
Grèce que quelques sacs d'or. Il se faisait fort de gagner 
les principaux citoyens de chaque ville, et il est probable 
que, si ses conseils eussent été suivis, les Grecs d'Europe 
eussent été asservis comme leurs frères de F Asie-Mineure. 
En effet, la cupidité paraît avoir été le vice dominant dans 
toutes ces petites républiques, et partout l'homme en place 
se servait de son pouvoir pour faire des gains illicites. Ces 
hommes même qui, par leur éducation bizarre, par leur 
orgueil immodéré, semblent plus que les autres Grecs à 
l'abri de la corruption, — car quelles jouissances pouvait 
procurer l'argent à ceux qui mettaient toute leur vanité à 
se priver des douceurs du luxe ? — les farouches Spar- 
tiates, une fois hors de leur séminaire, se livraient effron- 
tément aux exactions les plus odieuses. Aristide, Périclès, 
célèbres l'un et l'autre par leur désintéressement, sont 
des exceptions au milieu de la corruption de leur patrie, 
et la renommée qu'ils durent à leur probité suffirait à 
montrer combien était générai le vice dont ils furent 
exempts. Comment se fait-il que cette société si avide, 
que cette démocratie si facile à corrompre, subsista long- 
temps et périt peut-être plutôt par ses fautes que par ses 
vices? A mon avis, le grand principe de la démocratie 
grecque, c'est le respect de la loi, c'est-à-dire le respect 
de la majorité. C'était la première idée qu'un Grec rece- 
vait en naissant et qu'il suçait pour ainsi dire avec le lait. 



480 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

Toutes les républiques de la Grèce se montrent à nous 
divisées en factions ennemies ; ces factions se combat- 
tent, en paroles s'entend, sur la place publique, et le parti 
vaincu se soumet paisiblement à la décision de la majo- 
rité. L'idée d'en appeler à la violence est presque in- 
connue, et cette discipline des partis, ce respect pour la 
chose jugée que nous admirons aujourd'hui dans le par- 
lement anglais, paraît avoir été familière à tout citoyen 
grec. Le goût et le talent de l'éloquence étaient innés chez 
ce peuple privilégié. Persuader par la parole , telle était 
l'ambition de chacun , et, comme chacun espérait persuader 
un jour, il obéissait avec empressement au vœu d'un ora- 
teur aujourd'hui bien inspiré, assuré qu'on lui obéirait à 
lui-même une autre fois. Le récit de la retraite des dix 
mille est, je pense, un des exemples les plus remarqua- 
bles de cette obéissance absolue que les Grecs montraient 
aux décisions de la majorité. Les dix mille, jetés au cœur 
de l'Asie sans chefs et sans organisation, se formaient en 
assemblée dans leur camp, discutaient leurs marches, 
leurs mouvements de retraite, et exécutaient à la lettre 
les mesures prises à la pluralité des voix. Or, quels étaient 
ces soldats ? Des aventuriers, rebut de républiques en 
guerre les unes contre les autres, des gens perdus de 
dettes et de crimes, et faisant métier de vendre leur bra- 
voure au plus offrant. Si un pareil ramas d'hommes se 
disciplinait si facilement, on peut juger de ce qu'étaient 
des citoyens pères de famille, attachés au sol de la patrie 
et nourris dans le respect de leurs institutions. Concluons 
que, si on ne peut rendre les hommes plus vertueux, il 
est possible de les rendre plus disciplinés, plus attentifs à 



DE LHISTOME ANCIEYaE DE LA GRÈCE. 481 

leurs intérêts. C'est le résultat que les législateurs grecs 
avaient obtenu, et, plus que jamais, nous devrions étudier 
leurs institutions aujourd'hui. 



IV 



LA LUTTÉ D'ATHÈNES ET DE SPARTE. — PROCÈS 

DE SOCRATE. 

1850. 

Les deux nouveaux volumes que M. Grote vient de 
publier sont presque entièrement remplis par la lutte 
acharnée que se livrent Athènes et Lacédémone pour 
l'empire de la Grèce, depuis l'année 421 jusqu'en 403 
avant Jésus-Christ. Le récit commence à la rupture de la 
paix de Nicias et finit à l'abaissement politique d'Athène, 
ou plutôt au rétablissement de sa constitution démocra- 
tique, un moment renversée par les armes de Lysandre. 
Alcibiade, tour à tour l'idole et le fléau de sa patrie ; 
Nicias, partisan de \zpaix à tout prix, et général malgré 
lui dans la guerre la plus désastreuse ; Callicratidas, mo- 
dèle de toutes les vertus helléniques ; Lysandre, person- 
nification terrible du génie dominateur de Sparte , tels 
sont les principaux personnages dont M. Grote avait h 



182 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

raconter les actions et à peindre le caractère. Peu d'épo- 
ques de l'histoire grecque excitent un aussi vif intérêt; 
mais, d'un autre côté, il n'en est pas qui soit plus difficile 
à traiter pour un écrivain de notre temps. En effet, il 
faut forcément redire ce qu'ont déjà raconté Thucydide et 
Xénophon, ce que nous avons tous péniblement traduit 
au collège, ce que nous avons relu plus tard, lorsque nos 
professeurs n'ont pas réussi à détruire radicalement en 
nous le goût de la littérature ancienne. Pour entrer dans 
la carrière illustrée par le prince des historiens grecs, on 
doit braver d'abord le reproche de témérité ou même 
de présomption. Traduire Thucydide dans une de nos 
langues modernes, c'est, disent les doctes et répètent les 
ignorants après eux, c'est une entreprise impossible. Se 
servir de son témoignage pour l'appliquer à un système 
historique nouveau, n'est-ce pas tenter de construire un 
édifice moderne avec des matériaux taillés, et merveil- 
leusement taillés, pour un monument inimitable? C'est 
entre ces deux écueils que M. Grote avait à louvoyer, et 
il l'a fait avec une habileté singulière. Au mérite de tra- 
ducteur il a Joint celui de critique érudit et de commenta- 
teur ingénieux. Cette dernière tâche, toujours difficile et 
souvent ingrate, est trop négligée par bien des savants 
modernes qui croiraient indigne d'eux d'aplanir à leurs 
successeurs les obstacles qu'ils ont eux-mêmes pénible- 
ment surmontés. 

Rien de plus utile cependant et de plus propre à ré- 
pandre le goût et l'intelligence des études historiques. La 
plupart des auteurs anciens exigeraient un commentaire 
perpétuel, non pour expliquer la grécité ou la latinité, 



DE i/HISTOIRE ANCIENNE DE LA GRÈCE, 183 

mais pour rendre intelligibles au lecteur moderne les 
mœurs* les passions, les idées des personnages qui ont 
vécu dans une société complètement différente de la 
nôtre. Si le besoin d'un tel commentaire n'est pas plus 
généralement senti, je pense qu'il ne faut pas l'attribuer 
à la supériorité de notre intelligence, mais plutôt à la 
facilité qu'on a aujourd'hui à se payer de mots et à n'exa- 
miner les choses que superficiellement. Je me hâte 
d'ajouter, de peur d'être accusé d'injustice et de mau- 
vaise humeur contre mon siècle, qu'il est assez naturel 
qu'on n'apporte pas dans l'étude de l'histoire ancienne 
l'esprit de critique ou même de curiosité que l'histoire 
contemporaine rencontre d'ordinaire. En effet, pourquoi 
contrôler péniblement le récit d'événements dont les ré- 
sultats n'affectent pas visiblement nos intérêts matériels? 
Les historiens de l'antiquité, surtout les Grecs, à part la 
vénération ou l'horreur que notre éducation de collège 
nous a inspirée, exercent sur nous par leur art merveil- 
leux la même séduction que leurs poètes. Aux uns et aux 
autres on fait sans scrupule de larges concessions, et, de 
même qu'on ne s'avise pas de reprocher à" Eschyle de 
donner à son Prométhée un rôle qui s'écarte en maint 
endroit du mythe accrédité, on ne s'embarrassera guère 
qu'Hérodote ou Thucydide prêtent à leurs grandes figures 
historiques des actions dont la vraisemblance est souvent 
contestable. 

C'est avec cette indifférence que les gens du monde, et 
peut-être même que bien des érudits lisent l'histoire an- 
cienne. Pour ceux qui tiennent, comme M. Grote, à dé- 
mêler la vérité des événements et les causes qui les ont 



184 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

produits, que de contradictions, que d'incertitudes, leur 
apparaissent dans les meilleurs historiens ! Outre le doute 
que font naître des témoignages évidemment suspects de 
passion ou de partialité, notre ignorance d'une foule de 
lois, de coutumes, d'habitudes, notre embarras pour nous 
reporter à des idées ou à des préjugés de vingt siècles 
en çà rendent excessivement difficile l'appréciation des 
événements les mieux constatés. Dans cette étude cri- 
tique, l'érudition et la science politique, trop rarement 
compagnes de nos jours, doivent s'entr'aider et se sou- 
tenir à chaque pas. Nous avons remarqué déjà les con- 
naissances toutes spéciales qui distinguent M. Grote à ces 
deux titres, et la lecture de ses derniers volumes n'a fait 
que nous confirmer dans notre jugement. 

L'histoire ancienne écrite par des modernes porte tou- 
jours quelque indice des préoccupations du temps où elle 
a été composée. Au moyen âge, on faisait d'Alexandre 
une espèce de chevalier errant. Courier, qui se moquait 
tant des seigneurs de Larcher qui faisaient cuire du 
mouton, Courier, en dépit de son style archaïque, laisse 
deviner plus d'une fois, dans les fragments de son Héro- 
dote, le publiciste populaire de la restauration. M. Grote, 
spectateur de la lute qui partage l'Europe entre la démo- 
cratie et l'aristocratie, montre franchement ses opinions 
sur les questions du moment, tout en nous racontant les 
révolutions de la Grèce antique. Je suis loin de lui en 
faire un crime. Si le but de l'histoire est d'instruire les 
hommes, ne doit-elle pas varier ses leçons selon les 
époques, selon les besoins de chaque génération? A 
chacune son enseignement spécial. Il fut un temps où les 



DE L'HISTOIRE AISUt>NE DE LA GKÈCE. 185 

rois seuls trouvaient dans ttiistoire des leçons utiles -, le 
moment est venu pour les peuples d'y apprendre leurs 
devoirs. Pour nous, qui vivons sous un gouvernement 
fondé sur le suffrage universel , l'étude de l'histoire 
grecque offre un intérêt particulier, et l'exemple delà 
petite république d'Athènes peut être profitable pour la 
grande république de France. 

La plupart des historiens de l'antiquité, et après eux 
tous les modernes, n'ont remarqué que les défauts du 
gouvernement populaire d'Athènes, et les ont repris avec 
plus ou moins d'aigreur. Thucydide et Xénophon étaient 
des exilés ; le dernier fut pensionnaire de Sparte. A ce 
titre, leur témoignage doit être suspect de partialité ; ce- 
pendant il a toujours été accepté de confiance, et les 
modernes ont même exagéré, en les répétant, leurs cri- 
tiques contre la démocratie. M. Grote s'est fait son apo- 
logiste, et, à notre sentiment, il a été souvent heureux 
dans ses efforts pour la justifier des nombreux méfaits 
qu'on lui impute. A vrai dire et si l'on examine les choses 
de près, ce n'est pas la constitution athénienne dont 
M. Grote fait l'éloge et qu'il propose pour modèle : c'est 
bien plutôt le caractère athénien dont il fait ressortir les 
admirables qualités, et dont, en dépit de tous les préju- 
gés, il nous force d'admirer la constance et la grandeur. 

En effet,* que faut-il louer dans l'histoire d'Athènes? 
Est-ce un gouvernement où d'importantes magistratures 
se tirent au sort, où les questions les plus graves s'agitent 
et se décident sur la place publique par une multitude 
excitée et par des orateurs instruits par- principes à sou- 
lever les passions populaires, où le pouvoir sans durée 



186 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

peut passer des mains du plus vertueux citoyen dans 
celles d'un scélérat éloquent? Non, certes; mais ce qu'il 
y a de vraiment admirable, c'est de voir le peuple athé- 
nien conserver d'année en année la direction des affaires 
au plus grand homme de son temps, c'est son respect 
pour la loi qu'aucune passion ne peut lui faire oublier , 
c'est sa constance dans les revers, et par-dessus tout son 
bon sens et l'intelligence de ses véritables intérêts. 
M. Rollin et bien d'autres nous ont habitués à considérer 
les Athéniens comme le peuple le plus léger de la terre, 
frivole, cruel, insouciant, ne pensant qu'à ses plaisirs. 
Pourtant ce peuple si léger et si frivole nommait tous les 
ans Périclès stratège (c'est comme président) ; il riait de 
bon cœur aux comédies qui tournaient ce grand homme 
en ridicule, mais, au sortir du théâtre, il retrouvait le 
respect pour le pouvoir. Ce peuple décrétait l'expédition 
de Sicile, parce qu'il avait de l'ambition; mais il choisis- 
sait pour général Nicias, le chef du parti aristocratique, 
parce qu'il le tenait pour honnête homme et bon capi- 
taine. Les bourgeois d'Athènes voyaient tous les ans les 
Péloponnésiens ravager l'Attique, couper leurs oliviers, 
brûler leurs fermes, arracher leurs vignes, et pas un ne 
demandait la paix, parce que Périclès leur avait dit qu'en 
abandonnant à l'ennemi une partie de leur territoire, ils 
pouvaient, au moyen de leur flotte, conserver et étendre 
leur empire. Lorsque, dans la funeste expédition de Si- 
cile, Athènes eut perdu la fleur de ses hoplites et de ses 
marins, quelques mois lui suffirent pour armer de nou- 
veaux vaisseaux, rassembler de nouveaux soldats et ga- 
gner de grandes batailles. Observons encore que cette 



DE i/HTSTOIRE ANCIENNE DE LA GRÈCE. 187 

constance, cet héroïsme, car il faut appeler les choses 
par leur nom, est partagé par tout un peuple ; qu'il n'est 
pas provoqué par la peur qu'inspirent quelques tyrans. 
C'est le résultat de délibérations prises avec calme, 
après une discussion approfondie, dans laquelle toute 
opinion a pu libremenl se produire, et même être écoutée 
par une multitude, non de sept cent cinquante hommes, 
mais de quinze mille. Nous sommes fiers, et non sans 
raison , des quatorze années de notre première répu- 
blique et de notre énergie à repousser l'invasion de l'Eu- 
rope ; mais Athènes combattit Lacédémone et le Grand 
Roi, alliés contre elle, sans égorger les suspects dans les 
prisons sous prétexte de réchauffer le patriotisme,* sans 
opposer à la terreur de l'invasion étrangère la terreur des 
supplices décrétés par des bandits ou des insensés contre 
les plus généreux citoyens. 

Il y a certaines pages dans l'histoire d'un peuple que 
tout le monde a lues et qui laissent une impression inef- 
façable, d'après laquelle on forme presque toujours un 
jugement sur ce peuple, jugement d'autant plus injuste, 
qu'il dépend en général de l'art qu'a mis l'historien à pré- 
senter au lecteur une scène d'horreur où de pitié. Plus 
qu'aucune autre nation, nous sommes intéressés à pro- 
tester contre cette manière de procéder, car qui nous ju- 
gerait d'après la Saint-Barthélémy ou le 2 septembre nous 
jugerait assurément fort mal. M. Grote s'est attaché, dans 
plusieurs chapitres de ses deux derniers volumes, à justi- 
fier les Athéniens de quelques accusations banales trop 
longtemps exploitées à leur préjudice. M. Grote excelle, 
à notre avis, dans la discussion des témoignages histori- 



188 MÊLAIS G ES HISTORIQUES ET LITTÉKAIRES. 

ques, et il faut toujours admirer son imperturbable opi- 
niâtreté à pénétrer jusqu'au fond des choses, à écarter 
tous les sophismes, pour ne former son opinion que 
lorsque le bon sens a été pleinement satisfait. Nous ren- 
voyons surtout le lecteur à l'examen de deux faits célèbres 
que l'on cite toujours en. preuve de la légèreté et de la 
cruauté athéniennes. Nous voulons parler de la condam- 
nation des généraux vainqueurs aux Arginuses et de celle 
de Socrate. Sans affaiblir la pitié que doivent inspirer ces 
illustres victimes, l'auteur présente ces grands procès 
sous un jour nouveau, et, s'il en déplore le résultat avec 
tous les gens de bien, il atténue, du moins en partie, le 
sentiment d'horreur qui poursuit encore leurs juges. 

Le premier de ces procès célèbres a toujours été fort 
mal présenté par les historiens modernes, qui n'ont vu 
dans l'affaire qu'un exemple de superstition déplorable. 
Les amiraux d'Athènes vainqueurs dans le combat des 
Arginuses ne purent, dit-on, par suite d'une tempêjte, 
recueillir les morts abandonnés aux flots et leur rendre 
les derniers devoirs. Le peuple, entiché de ses idées sur 
les ombres errantes et privées de sépulture, punit du 
dernier supplices six de ses généraux coupables d'avoir 
négligé les morts pour sauver les vivants. M. Grote, en 
rectifiant les faits, a complètement changé la couleur de 
l'affaire. 11 prouve par des témoignages irréousables qu'il 
ne s'agissait pas de morts seulement, mais bien des équi- 
pages vivants de vingt-cinq trirèmes athéniennes désem- 
parées dans le combat, et que, par une incroyable négli- 
gence, les amiraux athéniens laissèrent périr sans secours, 
tandis que la tempête n'était pas assez forte pour empê- 



DE L'HISTOIRE ANCIENNE DE LA GRÈCE. 189 

cher les débris de la flotte péloponnésienne d'effectuer 
tranquillement leur retraite. M. Grote demande quel se- 
rait le jugement que prononcerait aujourd'hui une cour 
martiale contre un capitaine de vaisseau qui resterait à 
l'ancre tandis que coulerait bas devant lui un navire 
rempli de ses camarades. Selon toute apparence, si le cas 
était possible aujourd'hui dans une marine européenne, 
le coupable payerait de sa tête son indigne lâcheté. 

Le procès de Socrate occupe en entier le dernier cha- 
pitre du huitième volume. Après avoir instruit l'affaire 
avec une minutieuse exactitude, l'auteur arrive aux con- 
clusions suivantes : « Que Socrate était le plus honnête 
homme du monde, mais qu'il était pourtant coupable sur 
tous les- chefs d'accusation , et qu'il fallait une tolérance 
extraordinaire de la part des Athéniens pour qu'un procès 
ne lui eût pas été intenté trente ans plus tôt. » M. Grote 
a expliqué de la manière la plus lucide le caractère ori- 
ginal et inimitable de l'enseignement de Socrate. Bien 
différent des autres sophistes ou philosophes (de son 
temps les deux mots étaient synonymes), Socrate n'avait 
point de doctrine qu'il imposât à ses disciples ; mais il 
les obligeait à penser, et à penser juste. Comme l'acier 
qui fait jaillir le feu du caillou, Socrate développait l'in- 
telligence de ses interlocuteurs, et, pour me servir des 
expressions de M. Grote, « son but et sa méthode n'étaient 
pas de faire des prosélytes et d'imposer des convictions 
par autorité, mais bien de former des chercheurs sérieux, 
des esprits analytiques et capables de conclure pour eux- 
mêmes. » 

Par la conversation la plus spirituelle, par la dialec- 

li. 



190 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

tique la plus pressante, Socrate réduisait à Pabsurde tout 
mauvais raisonneur. Dans une de nos sociétés modernes, 
il eût été tué en duel ou serait mort sous le bâton. Dans 
Athènes, il s'était fait beaucoup d'ennemis, et, selon Xé- 
nophon, il y avait quantité de gens qui» après avoir causé 
une fois avec lui, s'enfuyaient ensuite du plus loin qu'ils 
l'apercevaient . Nulle part, on n'aime un homme qui nous 
prouve que nous sommes des ignorants ou des niais. 
Cependant la cause la plus grave de la haine qu'inspirait. 
Socrate à un grand nombre de ses concitoyens paraît 
avoir été ses' relations avec des hommes qui avaient fait 
beaucoup de mal à leur pays, Alcibiade et Critias. L'un 
et l'autre furent ses disciples, et, bien qu'il n'approuvât 
nullement leur conduite, il leur conserva toujours, comme 
il semble, un attachement singulier. En outre, il ne dé- 
guisait pas son mépris pour la constitution athénienne. 
« Vous tirez vos magistrats au sort, disait-il ; au moment 
de vous embarquer , aimeriez-vous prendre pour pilote 
l'homme que le hasard aurait désigné ? » En matière de 
religion, il était décidément hétérodoxe, et, sans parler de 
son génie familier, il laissait trop voir son opinion sur les 
mythes de l'État, amas informe de superstitions, dont 
on n'avait pas même encore essayé de faire ressortir 
quelques préceptes de morale. La religion chez les an- 
ciens, disons mieux, la superstition, changeait à chaque 
ville, presque à chaque bourgade ; mais malheureusement 
elle était intimement liée avec la politique et la nationa- 
lité. Un hérétique à Athènes était donc quelque chose 
comme un transfuge, comme un ennemi delà république. 
Socrate, jugé d'après toutes les formes de procédure 



DE ï/hïSTOIRE ANCIENNE DE LA GRÈCE. 191 

reçues, fut convaincu par un jury nombreux sur tous les 
chefs, ou plutôt il se glorifia d'être coupable. Il aurait pu, 
selon toute apparence, se soustraire à la mort, et peut- 
être même à une condamnation, s'il avait voulu se dé- 
fendre autrement. M. Grote suppose, non sans raison, 
qu'arrivé au terme de sa carrière, il aurait préféré une 
mort sublime , et qui laissait un grand enseignement, à 
l'obligation de rompre ses habitudes. 

Les lois athéniennes étant données, Socrate a dû être 
condamné, cela est incontestable ; mais nous demande- 
rons à M. Grote si ce résultat est à la gloire de ce ré- 
gime pour lequel il montre parfois un peu trop de par- 
tialité. 

En terminant, nous remarquerons que l'appréciation 
du jugement de Socrate et l'explication des causes qui 
l'ont provoqué ont été exposées, il y a cent quatorze ans, 
par Fréret, qui arrive à peu près aux mêmes conclusions 
que M. Grote (1). M. Cousin, dans l'argument qui pré- 
cède l'Apologie de Socrate, au premier volume de son 
éloquente traduction de Platon, prouve également en 
quelques mots que le jugement était conforme aux lois 
existantes (2). Cependant, M. Grote n'a cité ni Fréret ni 
M. Cousin. Je suis bien loin de croire qu'il ait eu le moins 
du monde la pensée de déguiser un plagiat; je crains 
plutôt que M. Grote n'ait lu ni Fréret ni M. Cousin ; il s'est 
donné cependant la peine de réfuter un M. Forchammer* 



(1) Histoire de l'Académie des Inscriptions, t. XLVII, p. 209. 

(2) Voyez encore, sur le môme sujet, les Fragments philosophi- 
ques de M* Cousin, t. I, p. 115, quatrième édition, 1850, t. IL 



102 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 

professeur allemand, qui trouve que Socrate était un 
grand coquin. On croit trop en Angleterre à la spécialité 
des Allemands pour l'érudition et la philosophie. La mode 
est aux systèmes allemands. M. Grote est un trop bon 
esprit, pour admettre l'imagination en matière d'histoire 
et de linguistique; il me permettra de lui rappeler qu'il 
existe en France des érudits et des philosophes sérieux. 



W ^ «* I II» 



LA RETRAITE DES DIX MILLE. 

1852. 

11 y après d'un an qu'ont 'paru les volumes IX etXde 
Y Histoire de la Grèce, par M. Grote, et ce ne sont pas les 
moins intéressants de ce remarquable travail. Sans cher- 
cher à excuser le retard que j'ai mis à les sigualer aux 
lecteurs de la Revue, je vais indiquer les traits princi- 
paux de la période comprise dans cette dernière publi- 
cation. 

La plus grande partie (Ju tome IX est consacrée au récit 
d'un des épisodes les plus curieux de l'histoire grecque. 
Je veux parler de la fameuse retraite des dix mille, évé- 



DE L'HISTOIRE À.NCIEN1SE DE LA GUFXE. 193 

rtement romanesque s'il en fut, qui d'abord ne parut qu'un 
trait d'héroïsme militaire, un pendant de l'expédition des 
Argonautes, mais qui, dans le fait, en révélant la faiblesse 
de la monarchie persane, prépara la conquête de l'Asie 
par Alexandre. Malgré les glorieux souvenirs de Salamine 
et de Platée, le Grand Roi était demeuré dans toutes les 
imaginations comme un fantôme menaçant pour l'Europe: 
dix mille témoins proclamèrent un jour que ce colosse, si 
terrible de loin, n'était qu'un vain épouvantail. Le fer à la 
main, ils venaient de traverser les plus belles provinces 
d'Artaxerce, et c'est à peine s'ils y avaient rencontré des 
soldats assez hardis pour leur disputer le passage. Dès ôe 
moment, l'empire des Perses fut condamné à devenir la 
proie des HeHènes, aussitôt qu'ils auraient pu réunir leurs 
forces sous un chef habile et entreprenant. 

Outre le merveilleux de l'événement, l'expédition des 
dix mille offre encore un intérêt particulier par la relation 
qu'en a laissée un de leurs capitaines, écrivain original, 
dont le caractère semble appartenir plutôt à notre époque 
qu'à l'antiquité. Xénôphon est Je premier auteur grec qui 
se montre dégagé des préjugés d'un patriotisme étroit, et 
qui juge les hommes et les choses avec l'impartialité d'un 
cosmopolite. En le lisant, ce n'est que par le dialecte dont 
il fait usage qu'on devine sa patrie; mais les bons soldats 
de tous les pays et de tous les temps le reconnaîtront 
pour leur camarade / Chez lui, l'honneur militaire passe 
avant l'amour du pays. Il est vrai que l'armée à laquelle 
il appartenait fut la première armée permanente sortie de 
la Grèce. L'attachement au drapeau, l'esprit de corps 
s'y étaient développés parmi des dangers de toute espèce, 



194 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

et sans doute en même temps, mais à l'insu des soldats 
eux-mêmes, il s'y mêla un sentiment d'orgueil hellénique, 
un patriotisme, non plus de ville, mais de nation, qui de- 
vait dans la suite réunir tous les Grecs contre les barbares, 
de même qu'au moyen âge le christianisme arma les peu- 
ples de l'Europe contre les musulmans. L'éducation des 
camps laisse des traces ineffaçables ; nulle autre n'établit 
plus rapidement entre les hommes une communauté d'i- 
dées et de mœurs. Chez nous, la conscription a consacré 
irrévocablement l'unité de la France, et chacun de nos 
régiments est une école où 4e conscrit échange les habi- 
tudes et jusqu'au dialecte de sa province pour les senti- 
ments et la langue du soldat français. 

Xénophon s'est formé à pareille école. Il est Grec plu- 
tôt qu'Athénien, et, plus que tout, homme de guerre. L'a- 
narchie et le désordre, ces fléaux des armées, lui sont in- 
supportables. Tel est le motif de son aversion pour le 
gouvernement d'Athènes, où l'on ne sait ce que c'est que 
respectet subordination. Cependant, ainsi que le remar- 
que M. Grote avec beaucoup de justesse, Xénophon est 
éloquent, délié, habile à manier les hommes, il possède 
à un haut degré toutes les qualités brillantes particulières 
aux Athéniens; mais il semble qu'il ait honte d'en faire 
usage. Militaire, il méprise des institutions qui permettent 
à un discoureur habile de commander à des hommes de 
cœur et d'expérience. S'il admire Sparte, c'est que Sparte 
est un pays de discipline, où chacun exécute sans raison- 
ner ce que les chefs décident. Tout jeune encore, il avait 
trouvé la domination lacédémonienne reconnue en Grèce, 
et il s'étonne naïvement que plus tard on ait changé un 



DE L'HISTOIRE ANCIENNE DE LA GRÈCE. 495 

ordre de choses établi. En Asie, les aventuriers, ses com- 
pagnons d'armes, veulent le prendre pour leur général : 
il refuse, parce qu'il n'est pas Spartiate, et qu'il y a des 
Spartiates dans l'armée. Les Xénophons de notre temps, 
ce sont les officiers qui ne veulent point passer colonels 
parce qu'ils ont des camarades avant eux sur le tableau 
d'avancement. Plein d'humanité et de sentiments géné- 
reux, comme les hommes qui ont souvent exposé leur 
vie, Xénophon donne son cheval à un soldat éclopé, mais 
il ne se fait pas faute de rosser les traînards et les frico - 
teurs, et souvent il laisse voir sa partialité pour le bâton 
comme moyen de discipline. C'est à son respect pour tout 
ce qui est autorité qu'il faut attribuer, je crois, ses croyances 
superstitieuses, son attention aux songes et ses scrupules 
en matière de présages. Il est aussi ponctuel à s'acquitter 
de ses sacrifices et autres menus suffrages païens qu'à 
bien aligner ses hoplites et ses peltastes ; mais d'un autre 
côté il est toujours homme de grand sens, et de plus très- 
fin ; comme un vieux routier de guerre il connaît toutes 
les ruses et toutes les friponneries des devins qu'il con- 
sulte ; aussi dans l'occasion il les surveille de près, inca- 
pable de tricher lui-même, comme faisait Agésilas, qui 
s'écrivait des oracles dans le creux de la main pour en 
tirer une contre-épreuve sur le foie des victimes. Xéno- 
phon n'était pas un esprit fort comme le roi de Sparte ; 
jamais pourtant la superstition ne lui fit faire une sottise, 
seulement il avait grand soin d'être toujours en règle 
avec ses dieux. Pressé par un capitaine de ses amis de 
prendre du service dans l'armée de Cyrus, sa résolution 
bien arrêtée, il consulta son maître Socrate, qui le ren^ 



J96 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

voya à l'oracle Delphes; conseil un peu étrange de la part 
d'un si grand philosophe. Xénophon s'en alla fort docile- 
ment consulter la Pythie ; mais, au lieu de lui demander 
s'il devait aller en Asie ou rester en Grèce, il lui adressa 
cette question : « A quel dieu dois-je sacrifier pour réus- 
sir dans l'entreprise où je m'engage ?» — La Pythie ré- 
pondit : « A Jupiter roi, » et là-dessus Xénophon partit 
pour l'Asie en sûreté de conscience. Cromwell, très-pieux 
aussi, disait à ses mousquetaires : « Ayez confiance en 
Dieu et visez aux rubans de souliers. » Cela revient au 
mot de la Fontaine : « Aide-toi, le ciel t'aidera I » Xéno- 
phon commence ainsi son traité du commandement de la 
cavalerie : « Avant tout, il faut sacrifier, et prier les 
dieux que tu puisses penser, parler, agir dans ton com- 
mandement de manière à leur plaire, ayant pour but le 
bien et la gloire de l'État et de tes amis. » Courier, dont 
j'emprunte la traduction, paraît croire que l'orthodoxie 
païenne du disciple de Socfate n'est qu'une sage prudence 
inspirée par le sort de son maître , qu'il n'avait nulle en- 
vie de partager. Il se peut en effet que Xénophon tînt à 
ne se pas brouiller avec les fanatiques de son temps ; tou- 
tefois il faut se rappeler que la plus grande partie de sa vie 
se passa loin d'Athènes, soit dans les camps, soit sur une 
terre hospitalière où les Any tus n'étaient guère à craindre. 
Je crois plutôt qu'en philosophe pratique, Xénophon pre- 
nait les choses et les hommes pour ce qu'ils étaient. Il ne 
voulait rien réformer, respectait tout ce qui était ancien, 
persuadé qu'en tout lieu et en tout temps on peut vivre 
en honnête homme et bien mener ses affaires. 
11 s'en fallait, je pense, que l'armée grecque d'Asie fût 



DE L'HISTOIRE ANÇiK.YNE DE LA GRÈCE. 197 

composée de tels philosophes. M. Grote nous la repré- 
sente comme formée de deux éléments très-louables, de 
soldats-citoyens possesseurs de petites fortunes qu'ils 
espéraient améliorer dans les bonnes occasions que la 
guerre peut offrir, et d'exilés politiques contraints de s'ex- 
patrier à cause de leurs opinions antilaconiennes. Ici, je 
crains que M. Grotte ne se laisse entraîner un peu à son 
admiration pour tout ce qui est grec, et qu'il ne voie les 
choses trop en beau. Remarquons d'abord que, d'après 
le témoignage même de Xénophon, la majorité des dix 
mille avait été recrutée dans le Péloponnèse, c'est-à-dire 
parmi les alliés ou les vassaux de Sparte. Du reste, il est 
bien difficile de croire que des soldats mercenaires aient 
jamais été l'élite d'une nation, et parce que les dix mille 
délibéraient et votaient dans leur camp, il ne faut pas les 
appeler des soldats-citoyens. Il est tout naturel qu'ils 
portassent en Asie les habitudes de leurs petites démo- 
craties, et leurs chefs, qui n'avaient pas de quoi les payer, 
étaient bien obligés d'employer les moyens de persua- 
sion, faute d'autres. D'ailleurs, c'étaient des hommes en- 
durcis à la fatigue, aimant leur métier et les aventures; 
s'ils avaient quelque chose de commun avec ce que nous 
appelions soldats-citoyens ou gardes nationaux, c'est 
qu'ils raisonnaient beaucoup, et que leurs officiers avaient 
à discuter avec leurs soldats avant d'en être obéis. 11 en 
est de même dans toute armée irrégulière, ou dont les 
chefs ne sont pas investis de leur autorité par un pouvoir 
universellement reconnu. De temps en temps ces soldats- 
citoyens jetaient des pierres à leurs généraux, pillaient 
leurs hôtes ou les tuaient; leur épée était toujours à 



498 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

l'enchère : voilà bien des rapports avec les routiers du 
moyen âge. Je suis prêt à reconnaître que peu d'armées 
ont donné tant de preuves de courage, de persévérance, 
de bon sens ; mais qu'en faut-il conclure? Que les indi- 
vidus qui la composaient avaient avec lçs vices de leur 
métier les qualités éminentes de la race hellénique; en- 
fants de la Grèce, ils étaient des hommes supérieurs à 
tous ceux à qui ils eurent affaire. 

On peut objecter que le nombre des hoplites, c'est-à- 
dire des soldats pesamment armés, &ait, relativement à 
l'infanterie légère, beaucoup plus considérable parmi 
les compagnons de Xénophon que dans toute autre armée 
grecque du même temps. Les hoplites se recrutant d'or- 
dinaire parmi les citoyens aisés en état de s'acheter une 
armure complète, M. Grote en a inféré que les dix 
mille appartenaient en majeure partie à la bourgeoisie 
de la Grèce. Par contre, on pourrait remarquer que, dans 
toute l'armée, il n'y avait qu'une quarantaine de cava- 
liers, tous, ainsi que Xénophon, officiers d'état-major ou 
volontaires. Chez les Grecs , de même que chez les Ro- 
mains, les cavaliers étaient choisis parmi l'élite des ci- 
toyens, et dans Athènes le service de la cavalerie pas- 
sait pour le plus honorable. Mais pourquoi appliquer à 
une armée de mercenaires des conclusions qui ne se- 
raient justes qu'à l'égard d'une armée nationale? Il me 
semble évident que les capitaines qui avaient levé des 
troupes pour le jeune Cyrus étaient assez bien pourvus 
d'argent pour donner à leurs recrues l'équipement de sol- 
dats d'élite, et si l'on ne voit pas de cavalerie attachée à 
cette armée, c'est quç Cyrus, se croyant assez fort de 



DE l/HISTOiRE ANCIENNE DE LA GRÈCE. 499 

ce côté, avait demandé à ses émissaires précisément 
Parme qui lui manquait en Asie, et qui devait lui as- 
surer une supériorité décisive sur le champ de bataille. 

Ce ne sera pas sans surprise, je pense, que nos mili- 
taires liront que cette division grecque si estimée et si re- 
doutable traînait à sa suite un nombre considérable de 
non-combattants. M. Grote remarque que, dans les mar- 
ches, la plupart des hoplites faisaient porter leur bou- 
clier par un esclave ; presque tous avaient leurs hétaïres, 
c'est-à-dire leurs « femmes de campagne, » pour parler 
comme M. le duc de Lorraine. Pour des Grecs de ce 
temps, cela semble un grand luxe. Il paraît que beau^ 
coup de ces dames étaient de condition libre, et proba- 
blement menaient leurs esclaves avec elles. Une multitude 
de chariots et de bêtes de somme portaient le bagage ; 
enfin un grand troupeau suivait l'armée pour la nourrir 
dans ses traites. On le voit, cette troupe ne ressemblait 
guère aux légionnaires romains, qui portaient sur leurs 
épaules armes et vivres, et que Marius appelait ses mu- 
lets. Notons encore un détail curieux sur l'organisation 
d'une armée à cette époque : celle-là n'avait pas un seul 
interprète, pas un chirurgien en titre ; ce ne fut qu'après 
une affaire assez chaude qu'on s'avisa de répartir entre 
les différentes bandes les hommes qui prétendaient avoir 
quelques connaissances médicales. 

Cyrus, frère puîné d'Artaxerce, roi de Perse, gouver- 
nait pour lui une grande partie de l'Asie-Mineure. C'était 
un prince habile, actif, ambitieux, plein de qualités bril- 
lantes, généreux surtout. Depuis longtemps il méditait 
de s'emparer du trône, et, connaissant le courage des 



200 MÉLAKGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

Grecs ainsi que les moyens de se les attacher, il avait 
pris à sa solde un corps nombreux d'auxiliaires de cette 
nation. Il eût été dangereux de les recruter ouvertement 
pour faire la guerre au Grand Roi ; Sparte, alors en paix 
avec Artaxerce , n'eût pas souffert ces enrôlements. 
D'ailleurs peu de soldats se fussent trouvés assez résolus 
pour aller combattre si loin de leur patrie un prince dont 
on vantait partout la puissance r Cyrus s'y prit avec 
adresse. Les recrues qu'on lui envoyait de Grèce devaient, 
disait-il, l'aider à soumettre un petit peuple rebelle à 
l'autorité du Grand Roi, et il ne s'agissait que d'une cam- 
pagne d'assez courte durée. Sous ce prétexte, il avait 
réuni un corps d'environ quinze mille hommes (les dix 
mille étaient tout autant) dont il donna le commandement 
à un Spartiate nommé Cléarque, le seul des capitaines 
grecs qui fût alors dans sa confidence. Bien que chef dé- 
signé de la division auxiliaire, Cléarque n'avait qu'une 
autorité assez médiocre, chaque capitaine ayant sa troupe 
particulière d'aventuriers levée par lui, qu'il regardait 
comme sa propriété et dans laquelle il n'eût pas souf- 
fert qu'on intervînt. Les Grecs, bien traités par Cyrus, 
charmés de ses manières affables, s'éloignèrent de la côte 
sans défiance, et ce fut assez loin des limites de son gou- 
vernement qu'ils commencèrent à soupçonner ses projets 
et à faire leurs réflexions ; mais ils étaient déjà bien 
avancés, et, après tout, il leur était assez indifférent de 
combattre contre Artaxerce ou contre les Pisidiens. Cyrus 
doubla leur solde, leur paya un mois d'avance, et, ga- 
gnés par un si noble procédé, ils jurèrent de le suivre 
jusqu'au bout du monde. 



r 



DE l/HISTOlRE ANCIENNE DE LA GRÈCE. 201 

M. Grote a décrit et expliqué avec sa sagacité ordi- 
naire tous les mouvements de l'armée de Cyrus depuis 
son départ de Sardes jusqu'à son arrivée dans la Babylo- 
nie. Mettant à profit les,observations des voyageurs mo- 
dernes aussi bien que les commentaires des érudits de 
toutes les époques, il a jeté une vive lumière sur le récit 
de Xénophon, qui n'a pu toujours indiquer d'une manière 
fort intelligible la marche de ses compagnons dans un pays 
dont il ignorait la langue. Si l'on se rappelle que l'armée 
grecque n'avait qu'un interprète, que son état-major ne 
possédait pas une carte, et que Cyrus, jusqu'au dernier 
moment, fit un mystère de ses projets, on s'étonnera que 
l'auteur grec ait pu donner tant de détails précis sur cette 
expédition. Un des faits les plus extraordinaires, expliqué, 
ce me semble, de la façon la plus plausible par M. Grote, 
c'est la facilité avec laquelle l'armée d'invasion arriva 
jusqu'à quelques marches de Babylone sans coup férir et 
presque sans voir d'ennemis. Les défilés de la Gilicie et 
de la Syrie, occupés par des troupes nombreuses, sont 
abandonnés sans combat; plus loin, un immense retran- 
chement de quinze lieues de long se présente devant l'ar- 
mée de Cyrus, mais elle ne trouve pas un soldat pour le 
lui disputer. A Cunaxa, l'ennemi paraît enfin. Tout se pré- 
pare pour la bataille ; mais ce n'est point une bataille que 
cette journée où périt Cyrus. Tout se réduit à une escar- 
mouche entre les gardes des deux prétendants à l'empire, 
ou plutôt à un duel entre les deux frères, avec plusieurs 
centaines de milliers de témoins. Cyrus succombe, et tout 
est fini. Quant aux Grecs, leur coopération se borne à 
chanter leur pean et abaisser leurs piques. L'ennemi s'en- 



202 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

fuit, et s'enfuit si vite, qu'ils ne peuvent ni frapper un 
coup ni faire un prisonnier. — Quelle guerre est-ce là ? 
demanderont les militaires. — La guerre civile en pays 
despotique, répondra M. Grote. L'empire des Perses était 
divisé en un certain nombre de provinces gouvernées par 
des satrapes, chefs féodaux presque indépendants, mais 
trop lâches ou trop odieux à leurs vassaux pour se mettre 
en-rébellion ouverte contre un souverain nominal qui con- 
servait encore quelque prestige pour ses peuples. Au mo- 
ment où la guerre éclata entre les deux frères, chacun de 
ces seigneurs féodaux n'eut qu'une seule pensée , une 
seule politique : ce fut de se maintenir dans sa satrapie, 
quel que fût l'événement. Ils se gardèrent bien de prendre 
parti pour l'un ou l'autre des deux frères. Tant que Cyrus 
marche en avant, ils fuient devant lui, sûrs, s'il réussit, 
de se faire un mérite de ne pas lui avoir résisté, attentifs 
en môme temps à ne pas se brouiller avec Artaxerce tant 
qu'il lui restera quelques ressources. Ce système de du- 
plicité dure toute la campagne, et, depuis le satrape jus- 
qu'au dernier soldat, il semble que tout le monde le prati- 
que. Les seules gens qui se battent, ce sont les compagnons 
de table des deux frères (ainsi les rois de Perse nommaient 
leurs gardes du corps), parce qu'ils savent que la table 
de l'un ne peut exister en même temps que celle de l'autre. 
Je ne répondrais pas même que Gléarque n'eût appris assez 
des manières persanes dans sa marche pour ne pas imi- 
ter la politique prudente des satrapes, et de quelque 
vitesse que les Égyptiens, en ligne devant lui à Cunaxa, 
firent preuve pour s'enfuir, je serais tenté de croire que 
les Grecs ne mirent pas une très-grande ardeur à les 



DE l'HISTOIBE ANCIENNE DE LA GRÈCE, 203 

suivre. Dans ce déplorable gouvernement de la Perse, il 
était à peu près indifférent à tout le monde que l'idole re- 
connue s'appelât Cyrus ou bien Artaxerce, et si plus tard 
Alexandre eut des batailles à livrer, c'est qu'il voulait 
non-seulement le trône de Darius pour lui-même, mais 
encore les satrapies des grands vassaux pour ses Macé- 
doniens. 

Les Grecs apprirent le soir que la bataille qu'ils croyaient 
gagnée était perdue : accident assez commun à la guerre, 
dit-on, où chacun s'imagine que le sort d'une journée se 
décide dans le poste qu'il occupe. Cependant ils ne pen- 
sèrent pour lors qu'à leur souper, qu'ils firent cuire avec 
les flèches des Perses et les boucliers de bois des Égyp- 
tiens; puis ils réfléchirent au parti qu'il leur fallait pren- 
dre. D'abord ils offrirent à uir frère de Cyrus, nommé 
Ariée, de le faire roi ; mais déjà, avant de souper, Ariée 
avait fait sa paix particulière avec Artaxerce. Il fallut bien 
parlementer avec les gens du Grand Roi ; les dix mille 
étaient tout disposés à se mettre à son service, mais on 
n'accepta pas leurs offres, et il fut réglé qu'ils s'en retour- 
neraient, non plus en conquérants, comme ils étaient ve- 
nus, mais en payant de leur argent les rations qu'on leur 
délivrerait. Cet arrangement déplaisait fort à la plupart des 
soldats, qui s'étaient flattés de faire leur fortune en Asie 
et qui maintenant ne trouvaient plus à qui louer leur épée. 
Force leur fut pourtant de se résigner, et l'on se mit en 
marche pour regagner l'Asie-Mineure. Avant d'entrer en 
Mésopotamie, les Grecs avaient traversé un grand désert, 
et le retour par le môme chemin les effrayait fort ; on leur 
promit de les conduire par une autre route, et de fait on 



204 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

les fit passer sur la rive gauche du Tigre. A vrai dire, ce 
mouvement était un peu suspect, et il est probable que les 
satrapes qui accompagnaient les Grecs, et Ariée lui-même, 
leur ancien compagnon d'armes, n'avaient pas de très- 
bonnes intentions à leur égard. — Toutefois il faut remar- 
quer que les Perses ne firent aucune tentative pour que 
l'armée grecque se divisât en détachements, ce qui leur 
eût permis de l'accabler en détail. Au contraire, elle mar- 
cha toujours concentrée et en ordre de bataille. C'était, de 
la part de Tissapherne, le principal des lieutenants d'Ar- 
taxerce, une lourde faute que les capitaines grecs prirent 
pour une preuve de bonne foi. Gagnés par ses promesses, 
ils se rendirent sans défiance à une entrevue, où on les 
assassina. Tissapherne pouvait profiter du premier mo- 
ment de stupeur où les Grecs durent être plongés pour 
les attaquer et les mettre en piècesj mais il jugeait d'eux 
par ses compatriotes : Cyrus mort, tous les Perses s'étaient 
soumis à Artaxerce, et le satrape ne doutait pas que les 
soldats étragers, privés de leurs généraux, ne demandas- 
sent quartier. Il les laissa respirer une nuit, et le matin il 
trouva leur phalange en bon ordre, commandée par d'au- 
tres capitaines, et chaque homme résolu à se faire tuer 
avant de rendre ses aimes. Xénophon et les officiers éner- 
giques qui restaient dans le camp des Grecs leur avaient 
dit : — « Les Perses ont assassiné nos chefs ; c'est une 
preuve qu'ils ont peur de nous et qu'ils se sentent inca- 
pables de nous tenir tête sur un champ de bataille. Nous 
sommes, il est vrai, en pays ennemi, mais dix mille Grecs 
armés passent partout. Un grand fleuve s'oppose à notre 
marche. Remontons vers sa source jusqu'à ce qu'il soit 



DE L'HISTOIRE ANCIENNE DE LA GRÈCE. 205 

guéable. En attendant, nous vivrons de ce que nous pren- 
drons à l'ennemi. » Au premier mot de cette harangue, 
un soldat éternua : c'était un augure favorable chez les 
anciens, et Xénophon, en s'écriant : « Que Jupiter te 
bénisse ! » se hâta de faire remarquer l'heureux présage 
à ses compagnons. Cet éternument ne fut pas peut-être 
sans influence pour faire adopter un projet si audacieux. 
M. Grote, en louant la présence d'esprit de Xénophon, 
qui tire parti du moindre accident pour frapper son au- 
ditoire, exprime l'opinion que le projet de cette héroïque 
retraite ne pouvait être conçu que par un Athénien. « 11 
fallait, dit-il, un Athénien habitué à la vie de la place pu- 
blique, instruit dès son enfance dans l'art de persuader et 
de gouverner, pour ranimer le moral d'une masse éper- 
due, telle que fut un instant cette armée sans généraux. » 
Selon M. Grote, une autre troupe manquant de l'habitude 
grecque de la vie politique, incapable de délibérer d'une 
façon parlementaire, qu'on me passe ce mot, se trou- 
vant dans la même position, aurait probablement suc- 
combé au découragement. 

J'avoue que je ne puis partager l'opinion de M. Grote, 
quelque habileté qu'il ait mise à la soutenir. Sans doute 
le caractère et la fermeté de Xénophon eurent beaucoup 
d'influence sur le sort de ses camarades : sa bonne mine, 
ses belles armes, son éloquence naturelle, sa faconde 
athénienne, sa connaissance du cœur humain, le servirent 
utilement; mais, à mon avis, ce qui sauva les Grecs, ce 
ne fut pas leur éducation politique, mais bien leur édu- 
cation militaire. Ils firent leur admirable retraite parce 
qu'ils étaient des soldais, non plus des citoyens. J'ajou- 

\2 



206 MELANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

terai que les mésaventures partielles qui leur arrivèrent 
chemin faisant furent causées par ces habitudes politiques 
que M. Grote admire, et qui au fond ressemblent fort à 
de l'indiscipline. C'est surtout dans une retraite que les 
vrais soldats montrent toute leur supériorité. Habitués à 
compter les uns sur les autres, confiants dans l'expérience 
de leurs chefs, ils ne connaissent ni les paniques aux- 
quelles sont sujettes les troupes de nouvelle levée, ni les 
inquiétudes continuelles qui les harassent plus que les 
fatigues de la guerre. Résolus, insouciants, habiles à dé- 
couvrir des vivres, sachant se reposer lorsque le danger 
a cessé, les vieux soldats l'emportent par leur expérience 
encore plus que par leur courage. M. Grote, qui a si bien 
raconté la funeste expédition de Sicile, aurait pu se rap- 
peler qu'alors les harangueurs ne manquaient point dans 
l'armée athénienne. Elle avait parmi ses chefs des gens 
de cœur et de bons capitaines, mais les soldats étaient 
jeunes : c'étaient des citoyens armés, faciles à décourager, 
s'alarmant de tout, raisonnant sur tout, écoutant leur 
imagination plutôt que la voix de leurs officiers. Certes, 
ce ne fut pas avec une armée de citoyens que Suwarof 
fit sa belle retraite dans les montagnes de la Suisse avec 
les Français à ses trousses; ses soldats ne délibéraient 
point : ils savaient souffrir et obéir. 

C'est précisément l'organisation très-vicieuse de l'armée 
grecque qui rend sa retraite si extraordinaire et qui fait la 
gloire de ses généraux. Élus par les soldats, ils n'avaient 
qu'une autorité assez précaire, bien différente de celle 
qu'auraient eue des chefs nommés par un gouvernement 
régulier sur une armée nationale. Aussi de temps en temps 



• DE i/HISTOIRE ANCIENNE DE LA GRÈCE. 207 

leurs soldats voulaient les lapider ou bien les juger. 11 est 
vrai que ces velléités d'indiscipline ne leur vinrent jamais 
que dans de bons quartiers et hors de la présence de l'en- 
nemi. En résumé, les dix mille me paraissent avoir été de 
vieux soldats fort intelligents, médiocrement disciplinés, 
excellents sur le champ de bataille , mais détestables en 
garnison. 

Sans guides , harcelés par la cavalerie persane , ils se 
mettent en route se dirigeant vers le nord, et toujours 
emmenant leurs femmes de campagne et leurs bagages. 
Après plusieurs pénibles journées de marche et de com- 
bats continuels, ils apprennent qu'ils se trouvent à la fron- 
tière d'une province montagneuse, enclavée dans les 
domaines du grand roi, mais rebelle à son gouvernement : 
c'est le pays des Garduques. Ils s'y jettent, et là les Perses 
cessent de les poursuivre; mais les montagnards leur 
disputent le passage. Les Grecs les battent, et par la rapi- 
dité de leur marche surprennent les défilés où les Cardu- 
ques auraient pu les accabler. Délivrés d'ennemis coura- 
geux, mais inexpérimentés, les Grecs ont bientôt à lutter 
contre des obstacles bien plus redoutables : le froid, la 
neige, les attendent dans les âpres montagnes de l'Ar- 
ménie. Là encore l'énergie des chefs , la constance des 
soldats, sauvent l'armée d'une destruction complète. 
Désormais la plus rude partie de sa tâche est terminée. 
Sauf quelques escarmouches peu sérieuses, elle s'avance 
toujours vers le nord sans être inquiétée, et enfin tout à 
coup, au sommet d'un col élevé, l'avant-garde aperçoit 
le Pont-Euxin. Toute l'armée pousse un long cri de joie. La 
mer, pour ce peuple de matelots, c'était déjà la patrie. 



208 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 

Mais ils ne sont pas au bout de leurs fatigtfes. Long- 
temps unis par le danger commun , ils commencent à se 
diviser dès qu'ils ont atteint le rivage. Quelques-uns des 
chefs, et probablement Xénophon était du nombre, se 
sentaient séduits par la gloire de fonder une colonie au 
milieu des barbares, une rivale des riches villes grecques 
du Bosphore, appelée sans doute à de plus hautes desti- 
nées, car quelle colonie avait jamais été fondée avec dix 
mille hoplites pour citoyens ? Cette gloire et cet avenir 
touchaient peu la masse des soldats. Les uns brûlaient du 
désir de revoir la terre natale ; d'autres, ne voulant pas 
retftrer chez eux les mains vides, proposaient de se louer 
à quelque roi ou satrape pour une solde avantageuse ; un 
grand nombre trouvait plus simple de se jeter sur quelque 
ville grecque du Bosphore et de la piller. D'un autre côté, 
les harmostes ou gouverneurs Spartiates, instruits qu'un 
gros corps de troupes avait atteint le rivage du Pont- 
Euxin, s'alarmaient de ses dispositions justement suspectes 
et cherchaient les moyens de s'en débarrasser. Battus dans 
quelques expéditions témérairement entreprises et par 
détachements isolés, exclus de la plupart des villes grec- 
ques effrayées de leurs violences, les dix mille sentirent 
bientôt que leur union était toute leur force , et se rési- 
gnèrent de nouveau d'assez bonne grâce à obéir à leurs 
chefs, qui, par leurs protestations de respect pour l'em- 
pire de Lacédémone, parvinrent à rassurer les harmostes 
et obtenir des vaisseaux pour les transporter en Europe. 
On les reçut assez mal à Bysance, où leur méchante ré- 
putation les avait précédés ; ils furent contraints pour 
vivre de se louer à un roi de ïhrace fort pauvre , mais 



DE L'HISTOIRE ANCIENNE DE LA GRÈCE. 209 

avec lequel il y avait parfois de bonnes razzias à faire 
chez ses voisins. Enfin le gros de cette armée, diminuée 
par des désertions individuelles et par l'abandon de plu- 
sieurs petits corps qui profitaient d'occasions favorables 
pour retourner en Grèce, repassa une seconde fois en Asie 
et se mit au service de Lacédémone, en ce moment 
brouillée avec le Grand Roi, l'ancien ennemi des dix mille. 
Cette lin de leur expédition ne confirme-t-elle pas ce que 
j'avançais en commençant, à savoir que cette armée dif- 
férait de toutes celles que la Grèce avait produites, pré- 
cisémentparce que l'esprit militairey dominait le sentiment 
national ? La longue durée de la guerre du Péloponnèse 
avait créé des soldats dans un pays où l'on n'avait vu en- 
core que des citoyens armés. La guerre était devenue une 
profession avouée, et bien des hommes, ainsi que Xéno- 
phon, la regardaient comme la plus noble de toutes. La 
fortune de quelques-uns des condottieri de Gyrus montra 
les avantages de cette carrière nouvelle. Depuis lors, 
l'Asie fut remplie d'aventuriers grecs, et c'est à ce pays 
que tous les hommes d'audace et d'ambition allèrent de- 
mander la gloire et la fortune. 

A la fin de son huitième volume, M. Grote avait laissé 
Sparte parvenue à l'apogée de sa puissance, Athènes hu- 
miliée, et Lysandre donnant à toutes les petites républi- 
ques de la Grèce des gouvernements de son choix. Les 
deux volumes suivants, outre l'épisode des dix mille, 
contiennent le récit de la révolution nouvelle qui dé- 
pouilla Sparte du prestige qui l'entourait. Son triomphe 
n'avait point été le résultat de sa force matérielle, encore 
moins de la supériorité de? sa politique. Elle avait dû ses 

i * • 



240 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

succès aux fautes de ses adversaires, au génie et au bon- 
heur d'un grand capitaine, enfin à l'organisation militaire 
de ses troupes, alors mieux exercées que celles de toutes 
les autres cités helléniques. Lycurgue avait voulu que ses 
Spartiates, sans cesse surveillés les uns par les autres, ne 
connussent d'autres jouissances que les satisfactions de 
* l'orgueil. Inattaquables dans leur vallée du Taïgète , ils 
n'en devaient sortir que pour frapper de grands coups, 
sans laisser à l'ennemi le temps de connaître ses vain- 
queurs. Il leur avait défendu d'étendre leurs limites, et le 
renom d'invincibles était le seul avantage qu'ils devaient 
chercher dans les batailles. La dernière guerre, en assu- 
jettissant toute la Grèce, épuisa les forces.de Sparte. 
Cette nation ne réparait point ses pertes, .et ses familles, 
décimées par le fer , ne se recrutaient pas par des adop- 

Si 

tions étrangères. A mesure que la fleur de ses guerriers 
était jnoissonnée, son aristocratie sentait croître son im- 
portance et grandir ses privilèges. Bientôt ce ne fut plus 
un peuple, mais une caste. En même temps les victoires 
de Lysandre firent connaître aux Laçédémoniens une civi- 
lisation raffinée à laquelle jusqu'alors ils étaient demeurés 
étrangers. Éloignés de leur gymnase, débarrassés de la 
tutelle farouche de leurs vieillards, les Spartiates, envoyés 
dans les villes grecques ou asiatiques comme harmostes 
ou représentants de leur sénat dominateur, se familiari- 
sèrent vite avec le luxe et ses jouissances. Ils s'y livrèrent 
avec l'emportement effréné de barbares délivrés d'une 
longue contrainte. Leur esprit exclusif, leur intolérance 
soupçonneuse, leur dureté militaire, leur mépris pour le 
reste des hommes, les rendaient partout odieux* Ils y 



DE L'HISTOIRE ANCIENNE DE LA GRECE. 211 

joignirent, après la guerre du Péloponnèse, les violences 
les plus coupables et la cupidité la plus effrontée. Des 
soldats élevés au milieu de serfs toujours tremblants 
voyaient partout des hilotes, et se croyaient tout permis. 
La domination de Sparte fit regretter celle d'Athènes. 
Selon la remarque fort juste de M. Grote, les gouverneurs 
athéniens étaient retenus d'abord par la douceur de leur 
éducation nationale, puis ils savaient que tout acte arbi- 
traire pouvait être dénoncé au peuple d'Athènes, juge 
souvent impartial, toujours sévère pour quiconque occu- 
pait un poste élevé. Abattre un homme puissant était un 
plaisir pour la démocratie athénienne ; elle épiait sans 
cesse ses actions ; elle avait des orateurs toujours prêts à 
tonner contre l'apparence même d'une faute. A Sparte, il 
en était tout autrement. Là, tout se faisait avec mystère. 
L'esprit de caste dictait les jugements, et il était avéré 
qu'un Spartîate ne pouvait être condamné par ses pairs; 
les éphores eussent sacrifié tout un peuple avant de sévir 
contre un enfant de leurs vieilles familles. 

A côté de ces vieilles familles auxquelles tous les hon- 
neurs, tous les, privilèges étaient réservés, il y avait à 
Sparte une classe de citoyens pauvres, incapables d'exer- 
cer la moindre influence dans l'État, et cependant soumis, 
comme les autres, à la discipline de Lycurgue, admis à 
partager les périls de la guerre , mais tenus à toujours 
dans une honteuse infériorité* C'étaient les plébéiens. Au- 
dessous d'eux, il y avaitencore deux classes, les périœques 
ou les domiciliés, et les hilotes ouïes serfs* Les plébéiens, 
plus rapprochés des familles gouvernantes, témoins ja- 
loux de tous les avantages dont elles jouissaient, n'avaient 



212 MELANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

pas contre l'aristocratie de Sparte une haine moindre que 
celle des autres Grecs. Au milieu de la paix profonde qui 
suivit les victoires de Lysandre, un plébéien nommé Gi- 
nadon forma le projet de détruire le gouvernement de sa 
patrie en soulevant les périaeques et les hilotes. La con- 
spiration fut découverte au moment où elle allait éclater. 
Les éphores punirent avec leur secret ordinaire un petit 
nombre de coupables ; mais, dans cette occasion, ils pu- 
rent voir les sentiments du peuple qu'ils gouvernaient. 
« Plébéiens, domiciliés, hilotes, au rapport de Xénophon, 
étaient tous prêts à suivre Cinadon ; tous détestaient les 
Spartiates et voulaient les manger crus. » 

Tandis qu'au dedans comme au dehors s'amassait une 
tempête formidable contre l'empire de Sparte, le relâ- 
chement des mœurs de la caste privilégiée lui faisait per- 
dre parmi les Grecs l'estime mêlée d'aversion qui faisait 
la plus grande partie de sa force. Des conquêtes lointai- 
nés avaient éparpillé ses guerriers sur le continent euro- 
péen et même en Asie. Les éphores, peut-être pour se 
débarrasser d'une jeunesse inquiète et dangereuse, com- 
mençaient la guerre contre le grand roi. Ils soulevaient 
les villes grecques de l'Asie-Mineure , et leur offraient, 
non point la liberté, mais un protectorat presque aussi 
onéreux que la domination persane. Le moment de la 
plus grande puissance apparente de Sparte était celui de 
sa faiblesse réelle. Une insigne perfidie détermina une 
explosion qui devait délivrer la Grèce. 

Phœbidas, capitaine lacédémonien, traversait la Béotie 
avec un petit corps de troupes. Il trouva les Thébains 
agités par des factions et disposés à la guerre civile. D'à- 



DE L'iIlàTOlAE ANCIENNE DE LA GRÈCE. 213 

bord il se posa en arbitre, entra dans Thèbes; puis, avec 
l'aide de quelques mauvais citoyens, toujours prêts à re- 
courir à l'étranger dans leurs discordes intestines, il 
s'empara par surprise de la citadelle et s'y fortifia. Le 
scandale et l'indignation furent énormes dans toute la 
Grèce, et ce qui y mit le comble, c'est que les éphores, 
tout en désavouant Phœbidas pour la forme, maintinrent 
et renforcèrent même la garnison lacédémonienne dans la 
citadelle de Thèbes. « L'action était blâmable, disaient 
les Spartiates, mais utile. » Ce mot répondait à tout, et 
levait tous les scrupules, si de tels hommes en eurent ja- 
mais. 

Une si odieuse infraction du droit des gens eut la ré- 
compense qu'elle méritait. Thèbes jusqu'alors avait été 
sans influence politique; on s'était accoutumé à la regar- 
der comme un pays déshérité du génie hellénique, qui ne 
produisait que des athlètes ou des poètes, et qui ne pou- 
vait donner à la Grèce ni un capitaine ni un homme d'É- 
tat. Thèbes fut réhabilitée le jour où elle osa lever l'éten- 
dard de la révolte contre l'oppression lacédémonienne. 
Deux hommes éminents se révélèrent tout à coup, qui 
donnèrent à l'insurrection une force irrésistible. Pélopi- 
das et surtout Épaminondas transformèrent la tactique. 
Avant eux, les batailles n'avaient été que des choGS où les 
plus braves, les plus adroits, les mieux exercés, rempor- 
taient la victoire ; ils firent des Thébains les soldats les 
plus manœuvriers de la Grèce. A la bataille de.Leuctrçs, 
Épaminondas trompa les Lacédémoniens sur le point de 
son attaque, et tomba en masse sur une partie de leur li- 
gne qu'il enfonça. Cette journée fit perdre à Sparte le 



214 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

vieux préjugé qui la faisait regarder comme invincible, 
et la moitié de ses alliés se tourna aussitôt contre elle. 
Dans une autre campagne, Épaminondas, surprenant les 
passages de la Laconie, faillit emporter Sparte, et fit 
trembler cette ville orgueilleuse, qui se vantait que ses 
femmes n'avaient jamais vu la fumée d'un camp ennemi. 
De dominateurs insolents, les Spartiates furent réduits à 
exciter la compassion d'une partie de la Grèce. Athènes 
craignit que si son ancienne rivale succombait dans la 
lutte, Thèbes, autrefois si méprisée, ne succédât à son 
empire et n'en usât pas avec plus de modération. On vit 
à Mantinée une armée athénienne combattre pour ceux 
qui naguère avaient asservi sa patrie. Là Épaminondas, 
renouvelant sa manœuvre de Leuctres, battit encore les 
Lacédémoniens; mais à cette époque les généraux mar- 
chaient au premier rang et s'exposaient comme les moin- 
dres soldats. Au milieu de la mêlée, il fut frappé d'un 
coup mortel. Aussitôt le combat cessa, et les Thébains, 
s'arrêtant interdits, laissèrent l'ennemi se rallier en ar- 
rière. L'année précédente, Pélopidas s'était fait tuer dans 
une escarmouche où l'avait entraîné son bouillant cou- 
rage. Privée de ses deux chefs, Thèbes retomba dans 
l'obscurité ; Athènes seule produisait plusieurs générations 
successives de grands hommes. Lorsqu'on rapporta Épa- 
tiiinondas dans sa tente, il demanda où étaient Daïphantus 
et Iollidas, deux de ses lieutenants. Ils venaient d'être 
tués. « Faites la paix, » dit-il à ses Thébains en expirant, 
car il voyait qu'ils n'auraient plus de chefs. 

Là Grèce n'en avait pas davantage. Les batailles de 
Leuctres et de Mantinée avaient brisé la domination spar- 



DE L'HISTOIRE ANCIENNE DE LA GRÈCE. 215 

tiate, mais sans y substituer un autre pouvoir. Chaque 
république, après la guerre, demeura indépendante, mais 
épuisée. Il n'y en avait plus une qui pût prétendre à de- 
venir la tête du corps hellénique ; et cependant le royaume 
de Macédoine, naguère considéré comme un pays bar- 
bare, grandissait et allait accabler de sa masse tous ces 
petits États divisés par leurs rivalités nationales, trop fai- 
bles pour résister à l'ennemi commun, trop jaloux les uns 
des autres pour se donner un chef qui rassemblât et di- 
rigeât leurs forces dispersées. 

Athènes et Sparte, qui obtinrent pendant quelque temps 
l'empire delà Grèce, en usèrent l'une et l'autre assez mal, 
et le perdirent promptement par leur faute. Peut-être 
était-ce une conséquence fatale des institutions helléni- 
ques qu'aucune cité ne pût prendre de l'ascendant sur les 
autres sans en abuser. En effet, comment les citoyens de 
la ville dominatrice pouvaient-ils oublier leurs mœurs, 
leurs habitudes, leurs préjugés, pour l'utilité ou le bien- 
être général? Leur point de vue était trop étroit, leur atta- 
chement à leur patrie ressemblait trop à une affection 
de famille pour qu'ils consentissent à partager équitable- 
ment les avantages de leur position. D'un autre côté, la 
domination d'une cité sur les autres était d'autant plus 
intolérable qu'elle n'était ni fondée sur un droit ou sur 
une tradition antique, ni appuyée par une force maté- 
rielle assez prépondérante pour décourager les tentatives 
d'opposition. Tous les Grées se regardaient comme enfants 
d'une môme race, descendants des mêmes héros, objets de 
la prédilection de dieux également vénérés. Entre les 
principales villes, il n'y avait que de légères différences de 



216 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

population. Leurs soldats ne se distinguaient qu'à peine 
par le plus ou moins de soin appoFté à l'armement et aux 
exercices militaires. Une circonstance fortuite, un capi- 
taine habile ou heureux pouvaient toujours élever une 
cité médiocre au rang des plus puissantes. C'est ce qui 
arriva pour Thèbes lorsque Épaminondas dirigea son ar- 
mée. De là pour chaque ville l'espoir persistant d'un re- 
tour de fortune et un attachement exclusif à sa petite na- 
tionalité. 

Après une bataille, les citoyens de la ville victorieuse 
traitaient comme des vassaux ceux de la ville vaincue. 
Tour à tour les Athéniens et les Lacédémoniens formèrent 
une espèce d'aristocratie parmi les Grecs, aristocratie 
pauvre et partant avide, qui demeura toujours indiffé- 
rente aux intérêts des populations sujettes. Les barbares 
du Nord firent peser quelque temps un joug de fer sur 
l'Europe' occidentale, soumise par leurs armes; cependant 
ils adoptèrent la patrie des vaincus, et bientôt combatti- 
rent pour son indépendance et pour sa gloire. Il n'en fut 
point ainsi dans la Grèce. Le Lacédémonien harmoste 
dans une ville alliée, l'amiral athénien chargé de lever 
les tributs sur les îles sujettes, les pressuraient peut- 
être moins cruellement que le Franc ne rançonnait les 
serfs qu'il avait conquis dans un coin de l'empire romain, 
mais ils restaient étrangers parmi le peuple subjugué, 
et le fruit de leurs rapines passait à Sparte ou bien à 
Athènes. 

Les institutions de Rome ont, au premier abord, une 
analogie remarquable avec celles des petits États hellé- 
niques, et on peut s'étonner que des vices semblables 



DE L 'HISTOIRE ANCIENNE DE LA GRÈCE. 217 

n'aient pas amené les mêmes catastrophes. Doit-on attri- 
buer les succès durables de Rome au bon sens propre à la 
race italique, ou bien à un heureux hasard? C'est une 
question dont la solution est au-dessus de mes forces. Je 
remarque seulement que les premiers progrès de Rome 
furent beaucoup moins rapides que ceux d'Athènes qu de 
Sparte, et ce fut un bonheur pour la première. Ses con- 
quêtes lentes et graduées n'en furent que plus certaines, 
et chacune lui servit de moyefl et pour ainsi dire d'éche- 
lon pour en entreprendre de plus importantes. Dans tous 
les temps, sa politique fut de s'approprier les institutions 
qu'elle avait appréciées chez ses* voisins, de fortifier son 
aristocratie par toutes les supériorités, d'accroître sa po- 
pulation en é'assimilant l'élite des petites nations qui l'en- 
touraient. Elle attira dans ses murs la richesse et les ta- 
lents de toute l'Italie, et ce ne fut qu'après avoir bien 
constaté l'accroissement de ses forces matérielles qu'elle 
étendit au loin ses conquêtes. Elle s'en assura la posses- 
sion tranquille en y transplantant sans cesse l'excédant de 
sa population et en garnisonnant de ses colonies les pro- 
vinces subjuguées par ses armes. Cette prudente politique 
fut inconnue à la Grèce. Loin de songer à augmenter sa 
population, chaque cité hellénique se montrait si jalouse 
de ses privilèges, qu'elle excluait de son sein les étrangers 
qui auraient pu lui être le plus utiles. Les antiques institu- 
tions de la Grèce semblent témoigner même de la crainte 
d'un accroissement de citoyens. Les colonies grecques 
ne conservaient que des liens très-faibles avec leur mé- 
tropole. Loin d'être des postes avancés pour des conquê- 
tes futures, elles étaient plutôt un exil pour l'excédant 

43 



218 MÉLANGE:» HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

de population de la cité mère. Aucune ville grecque, à 
l'exception de Sparte, n'eut un sénat comparable à celui 
de Rome, où les traditions gouvernementales, comme on 
dirait aujourd'hui, se transmettaient de génération en gé- 
nération. Le hasard de la naissance ou bien un choix arbi- 
traire composait le sénat de Lacédémone ; aussi les pré- 
jugés, l'entêtement, le mépris du progrès, furent toujours 
les vices caractéristiques de cette assemblée. Le sénat de 
Rome se recrutait parmi ses adversaires mêmes. Le tribun 
démocrate, devenu sénateur, prenait dans la curie l'es- 
prit de corps et le respect des institutions qu'il avait d'a- 
bord combattues. Le patricien, averti sans cesse par ses 
nouveaux collègues des dipositions de l'esprit public, 
s'appliquait à conjurer les révolutions par des concessions 
opportunes. Le sénat, enfin, continuellement rajeuni, ab- 
sorbait tous les partis en lui-même et les dominait par la 
puissance de ses vieilles traditions. Je ne crois pas qu'au- 
cune compagnie ait réuni dans son sein et plus heureu- 
sement combiné deux éléments nécessaires à la gran- 
deur d'un État, l'esprit de conservation et l'esprit de 
progrès. 

Le fractionnement de la Grèce en petites républiques 
et son incurable répugnance à la centralisation dans le 
gouvernement diminuèrent sensiblement ses forces comme 
nation, mais favorisèrent au plus haut degré le dévelop- 
pement des talents individuels. Aucun peuple, en effet, 
n'a eu la gloire de produire tant d'hommes éminents en 
tous genres. Au moyen âge, les républiques italiennes 
offrirent un spectacle semblable. Comme la Grèce, elles 
furent une proie facile pour les peuples qu'elles appe- 



DE L'HISTOIRE ANCIEÎSNE DE LA GRÈCE. 210 

laient barbares, et qui savaient se former en masses 
compactes. Kst-ceune loi de nature que la puissance d'une 
nation soit incompatible avec la supériorité d'intelligence 
des individus ? 



L'HOTEL DE CLUNY. 



L'HOTEL DE CLUNY. 



Pierre de Chaslus, abbé de Cluny, acquit pour son 
ordre, vers 1340, les ruines romaines connues sous le 
nom de palais des Thermes, situées à Paris, entre la rue 
Saint-Jacques et la rue de la Harpe. En ce lieu, un siècle 
plus tard, un autre abbé de Cluny, Jean de Bourbon, fils 
naturel de Jean I er , duc de Bourbon, jeta les fondements 
de l'hôtel qui existe aujourd'hui. Probablement ces tra- 
vaux avancèrent la ruine de plusieurs parties du palais 
antique, qui, à cette époque, présentait un ensemble de 
constructions très-considérable. Il avait été bâti, à ce 
qu'on croit, par Constance Chlore, et habité successive- 
ment par Julien, par Valentinien et par Valens, pendant 
le séjour de ces empereurs dans le nord de la Gaule. 
Quelques-uns de nos rois de la première et de la seconde 
race y tinrent leur cour. A voir les salles immenses qui 






224 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

subsistent encore aujourd'hui, et les substructions d'ap- 
pareil romain dont on trouve des traces dans tout le 
quartier, on se représente les proportions vraiment co- 
lossales du palais antique. 

La mort de Jean de Bourbon, en 1485, interrompit la 
construction de l'hôtel commencé ; mais, cinq ans après, 
elle fut reprise par son successeur, l'abbé Jacques d'Am- 
boise (frère du cardinal), depuis évêque de Glermont, qui 
la termina. Selon Pierre de Saint-Julien {Mélanges hist.)* 
il employa « 50,000 angelots d'or à la réparation du 
collège dé Gluny et à l'édification et bastiment de fond 
en cime de la superbe et magnifique maison de Cluny, 
audit lieu jadis appelé le palais des Thermes. » 

Superbe et magnifique, en effet, devait être le logis 
des riches abbés que leurs affaires mèneraient à la cour. 
Ils n'étaient pas gens à s'établir dans une hôtellerie, en- 
core moins dans un couvent. Leur maison, comme ils 
disaient modestement, logea une reine en 1515, Marie 
d'Angleterre, veuve de Louis XII et sœur de Henri VIII. 
« Là, dit Bàrrillon , secrétaire du cardinal Duprat , la 
royne fut honorablement entretenue, et ledit sieur (Fran- 
çois I er ) la visitoit souvent et faisoit toutes gracieusetés 
qu'il est possible de faire. » En 1536, Jacques V, roi 
d'Ecosse, le jour de son entrée dans Paris, vint des- 
cendre à l'hôtel de Gluny, où il fut reçu par François I er , 
qui allait lui donner en mariage sa fille Magdeleine. 

Après les rois, les princes de la maison de Lorraine et 
les nonces du pape logèrent dans la maison de Cluny. Je 
ne puis dire si les abbés la louaient, ou s'ils la prêtaient, 
mais je penche oour le dernier, car ils étaient d'assez 



l'hôtel de cluny. 225 

grands seigneurs pour exercer l'hospitalité même envers 
des souverains. Toutefois, à la fin du dix-huitième siècle, 
la dureté des temps les obligea de tirer parti de leur im- 
meuble. Il semble qu'ils eussent quelque honte à le faire, 
si l'on en juge gar les termes embarrassés d'un acte du 
25 juillet 1789, où il est dit a que les abbés de Gluny ne 
font pas à Paris un séjour assez long pour surveiller les 
réparations de leur maison; c'est pourquoi ils sont dé- 
terminés à la céder à titre de bail emphytéotique, moyen- 
nant une redevance annuelle de 4,500 livres. » 

La révolution ne leur permit pas de toucher longtemps 
leurs loyers. Aliéné en qualité de bien national, l'hôtel 
de Cluny passa successivement entre les mains de plu- 
sieurs propriétaires. Des industriels s'y établirent, qui 
s'occupèrent peu de réparations, ou, s'ils en firent, elles 
eurent pour résultat d'altérer le caractère de l'édifice. 

Personne de ceux que la curiosité amenait à l'hôtel de 
Cluny n'avait songé à faire la moindre tentative pour 
arracher aux vandales un monument si remarquable par 
son architecture et ses souvenirs, lorsqu'en 1833, M. A. 
du Sommerard, conseiller à la Cour des Comptes, vint s'y 
établir et y porta sa riche collection. Aujourd'hui, que 
les financiers et les belles dames payent au poids de 
l'or des curiosités plus ou moins antiques, on a peine à 
s'expliquer comment un magistrat, ne possédant qu'une 
fortune modeste, avait pu réunir tant de meubles et tant 
de raretés du moyen âge et de la renaissance. C'est qu'il 
avait apprécié, avant « le vil troupeau des imita- 
teurs, » le mérite de ces objets ; c'est qu'il avait étudié 
le moyen âge à une époque où personne a'y prenait 

' 13. 



226 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

garde. Admirateur du beau sous toutes ses formes, 
il s'était aperçu de bonne heure qu'en fabricant des 
gobelets ou des écrins, Benvenuto Cellini s'est montré 
aussi habile artiste que lorsqu'il modelait son Persée. 
M. du Sommerard avait parcouru l'Italie et la France, 
s'appliquant à recueillir tous les meubles et ustensiles 
anciens sur lesquels il remarquait une ornementation 
élégante et caractéristique. Il s'était d'abord attaché aux 
productions de la renaissance ; mais il n'était pas de ces 
amateurs maniaques qui adoptent une époque et qui 
achètent indistinctement tout ce qui s'y rapporte, bon ou 
mauvais, le tout pour se compléter, comme ils disent 
dans leur jargon. M. du Sommerard avait trop de goût 
pour tomber dans ce travers. A une époque où l'art du 
moyen âge était tout à la fois inconnu et méprisé, il re- 
cherchait avec empressement les émaux, les ivoires, 
toute cette foule de meubles admirablement travaillés, 
échappés aux destructions malheureusement si fréquentes 
dans notre pays. Pour les classer et en distinguer les ca- 
ractères, il fallait de longues études, un goût sûr, une 
critique exercée. Alors, tout était à faire dans cette bran- 
che ( de l'archéologie. Plus que personne, M. du Somme- 
rard a contribué à ses développements et à ses progrès. 
Il se plaisait à montrer sa collection aux artistes et à leur 
faire remarquer le pafti qu'ils pouvaient tirer d'une 
étude dont il leur épargnait toutes les difficultés. Les 
gens du monde qui lui rendaient visite croyaient n'avoir 
examiné que le cabinet d'un antiquaire homme d'esprit. 
Sans s'en douter, ils avaient pris une leçon d'archéologie 
et, qui plus est, le goût de la science» 



l'hôtel de cluny. 227 

En Rétablissant à l'hôtel de Cluny, où il n'occupait qu'un 
appartement, M. du Sommerard se constitua le conserva- 
teur bénévole du dernier édifice civil du moyen âge qui 
"subsistât après tant de transformations du vieux Paris. Il 
y attira la foule et le fit connaître et respecter. A sa mort, 
on \ 8Û2, la destruction de l'hôtel de Cluny eût été un scan- 
dale public, On craignit que la collection de M. du Som- 
merard, souvent convoitée par de riches étrangers, ne 
se dispersât et ne fût perdue pour le pays. Sur le vœu ex- 
primé par la Commission des monuments historiques, le 
gouvernement présenta un projet de loi pour l'acquisition 
de l'hôtel et de la collection, qui allait devenir ainsi le 
musée de nos antiquités nationales. Si j'ai bonne mémoire, 
la loi passa presque sans discussion, et aussitôt la ville 
de Paris s'empressa d'offrir à l'Etat, en pur don, le palais 
des Thermes, contigu à l'hôtel, et devenu propriété mu- 
nicipale depuis 1819. Ainsi, par un heureux concours de 
circonstances, ces deux édifices si curieux furent définiti- 
vement conservés pour les arts, et reçurent la destination 
la plus convenable : le palais romain offrit un asile aux 
débris épars de la Lutèce antique ; l'hôtel du quinzième 
siècle s'ouvrit pour les productions des arts et de l'indus- 
trie du moyen âge. Le nouvel établissement, constitué 
par la loi du 2k juillet 1843* fut placé sous la surveillance 
de la Commission des monuments historiques, et confié 
à la direction de M. E. du Sommerard, antiquaire distin- 
gué, formé par les leçons de son père, et qui, ens'acquit- 
tant de ses fonctions, croit remplir un devoir de famille. 
La collection de M. du Sommerard était entassée dans 
un appartement assez étroit. Bien que fort augmentée 



228 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

par des acquisitions récentes, elle est à Taise aujourd'hui 
dans de vastes salles où elle a pu recevoir un classement 
méthodique qui n'exclut pas une disposition pittoresque. 
Tandis que l'antiquaire, penché sur une vitrine, étudie 
un émail ou un plat de Faenza, un peintre observe les 
effets de la lumière qui se joue sur des bois sculptés ou 
se réfléchit sur des armures. Parmi les nombreux visi- 
teurs du musée on remarque toujours de jeunes ouvriers 
au regard intelligent, sachantmanier la règle et le crayon, 
qui prennent des notes et des mesures devant quelque 
vieux meuble. Ils ont raison. Il y a peu d'industries qui 
n'aient quelque chose à apprendre et à prendre au musée 
deCluny. Messieurs les économistes positifs, qui déclament 
contre les dépenses faites pour nos musées et nos écoles des 
beaux-arts, auraient pu reconnaître, à la grande exposition 
de Londres, combien nos fabriques sont redevables à ces 
établissements. 

Le rez-de-chaussée de l'hôtel de Cluny est affecté aux 
meubles de grande dimension, aux statues, aux tentures 
de tout genre. Dans une salle romaine, ouverte récem- 
ment, on remarque tout d'abord, une suite magnifique de 
tapisseries représentant l'histoire du roi David. C'est un 
ouvrage français du quinzième siècle, exécuté sur les car- 
tons d'un habile maître. Transporté à Gênes, où il déco- 
rait le palais Spinola, il est revenu en France, et le gou- 
vernement en a fait l'acquisition. On trouverait difficile- 
ment une tenture plus riche , mieux conservée , plus 
curieuse pour les renseignements qu'elle fournit sur les 
costumes, les ameublements, la vie intime du moyen âge. 
Des armoires vitrées, disposées dans les encoignures de 



l'hotki. de clusy. 220 

la même salle, renferment de précieux échantillons d'une 
foule d'étoffes dont la fabrication est aujourd'hui incon- 
nue, peut-être oubliée ; par exemple, ces beaux draps 
d'or veloutés, que tout le monde a remarqués dans les 
tableaux de Titien ou de Paul Véronèse. M. E. du Som- 
merard en a découvert des pièces entières qui, peut-être, 
ont servi à peindre les Noces de Cana. Il n'appartient 
qu'aux dames de parler des guipures, des dentelles, des 
étoffes à! or frisé étalées dans ces armoires. Elles peuvent 
encore comparer avec leurs brodequins des patins de 
leurs arrière-grand'mères , que Brantôme trouvait « si 
mignons que rien plus, » ou s'inspirer pour les bals cos- 
tumés des cols bardés de fer et des fraises à la confusion 
qu'on portait à la cour de France au seizième et au dix- 
septième siècle. En ce moment, la foule s'arrête autour 
d'un coffre plein de haillons dorés : il renferme le cos- 
tume très-complet d'un évêque du treizième siècle, dé- 
couvert en 1853, à Bayonne, dans un trou de muraille, 
par M. Boeswilwald, architecte du gouvernement. La tu- 
nique brochée d'or et d'un beau dessin, est bordée de 
lettres arabes qu'un docte de mes amis a déchiffrées. Il y a 
lu ces mots : II n'y a de Dieu que Dieu, et Mahomet est 
son prophète!... Gardons-nous de suspecter l'orthodoxie 
du prélat, et croyons seulement qu'il tirait ses étoffes de 
Grenade. 

Un escalier fort bien sculpté, portant les armes et les 
chiffres de Henri IV et de Catherine de Médicis, établit une 
communication devenue nécessaire entre les salles du 
rez-de-chaussée et celles du premier étage. Cet escalier, 
construit pour l'ancienne Chambre des Comptes, avait été 



230 MÉLANGES HISTORIQIIES ET LITTÉRAIRES* 

relégué, depuis sa démolition, dans les magasins de la 
ville. Le préfet de la Seine en a fait don au musée de 
Cluny, pour lequel on pourrait croire qu'il a été char- 
penté. 

Il faudrait un volume pour énumérer seulement les 
principaux objets exposés dans les salles du premier 
étage, meubles, armes, peintures, poteries, faïences, 
émaux, verreries, ivoires sculptés. Toutes les séries qui, 
dans la collection de M. du Sommerard, comptaient déjà 
un grand nombre de pièces remarquables, se sont fort 
augmentées par suite d'acquisitions récentes. [Le fonds 
destiné aux achats d'objets d'art n'est pas considérable, 
mais en de certaines occasions l'administration a pourvu 
à son insuffisance par des allocations spéciales. C'est ainsi 
que le musée de Cluny s'est enrichi des belles tapisseries 
de l'histoire de David dont je parlais tout à l'heure, des 
émaux gigantesques qui proviennent du château de Ma- 
drid, et de quantité d'autres pièces d'une grande impor- 
tance. Il a eu sa part, et toujours fort bonne, dans toutes 
les ventes illustres, depuis quelques années. Une suite 
d'émaux magnifiques de Pierre Rémond, des Courtois, de 
Pénicaud, a été achetée à la vente Didier Petit* Les jolies 
figurines des rois de France en bois sculpté, conservées 
autrefois dans le trésor de Saint-Denis, les cuirs peints 
et gaufrés qui décoraient l'hôtel du Gros Horloge à Rouen* 
quantité de belles pièces de faïence italienne et française * 
ont fait partie des cabinets de MM. Raron» d'Hennevillë, 
de Rruges-Labarthe, etc. Une collection tout entière de 
verres de Venise et d'Allemagne a été achetée à la vente 
de Huyvetter à Gand* Citons enfin, parmi les acquisitions 



l'hôtel de cluny. 23 i 

récentes et les plus heureuses, les grandes cheminées 
sculptées de Troyes et de Chàlons, de beaux retables 
des quatorzième et quinzième siècles, et surtout les ma- 
gnifiques ivoires de la Chartreuse de Dijon, connus sous 
le nom d'oratoire des duchesses de Bourgogne, 

Bien que le musée de Cluny ne soit pas aussi riche que 
beaucoup d'amateurs, il a sur eux plusieurs avantages. En 
premier lieu, il est immortel ; il achète et ne vend pas. En 
second lieu, il est patient, parce qu'il est immortel, et par 
conséquent insensible aux caprices de la mode, si puis- 
sante pour les collectionneurs. Lorsque la mode est aux 
émaux et qu'ils atteignent dans les ventes des prix ex- 
travagants, l'administration, qui a pour mission de cher- 
cher le beau et l'utile, et qui peut toujours attendre et 
choisir, laisse les émaux pour acquérir des ivoires ou des 
bois sculptés. Patience! bientôt les ivoires seront en 
hausse, et elle retrouvera les émaux accessibles à ses res- 
sources. Le musée de Cluny ne compte quedix ans d'exis- 
tence, et déjà son catalogue s'est augmenté de plus de 
neuf cents articles, presque tous d'un intérêt considé- 
rable. 

Je ne dois pas oublier les dons et les legs faits en sa 
faveur, qui forment une partie notable de la collection. Et 
d'abord, il faut citer les dons très-nombreux et très-bien 
placés de la ville de Paris» L'hôtel de Çluny, avec le pa- 
lais des Thermes* est son musée municipal. C'est à bon 
droit qu'on l'a choisi pour y recueillir une foule de frag- 
ments antiques ou du moyen âge, jadis dispersés et mal 
conservés dans vingt dépôts différents. La vaste salle des 
Thermes abrite sous ses voûtes la frise de l'arc de triom- 



232 MELANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

phe de Maxime avec des chapiteaux romans de Saint- 
Martial, de Sainte-Geneviève et de Montmartre, — des 
sarcophages mérovingiens, à côté de ces curieux autels 
découverts dans le chœur de Notre-Dame, en 1711, éle- 
vés sous le règne de Tibère aux dieux protecteurs des ba- 
teliers parisiens. Chaque jour, les grands travaux qui 
transforment Paris amènent dans le même lieu des dé- 
bris intéressants de notre antique cité ; ils formeront uîi 
jour la collection la plus précieuse pour son histoire mo- 
numentale. 

A l'exemple du corps municipal, plusieurs particuliers 
ont voulu contribuer à enrichir une collection qui ren- 
contre toutes les sympathies. Un jeune voyageur, héri- 
tier d'un nom célèbre dans l'édilité de Paris, M. Edouard 
Delessert, a envoyé au musée de Cluny un monument cu- 
rieux découvert par lui dans l'île de Chypre. C'est la 
tombe d'un de nos chevaliers, Brocard de Charpigny, 
taillée et sculptée dans un tronçon de colonne antique. 
M. Séguin, marbrier de l'Empereur, a fait don de plu- 
sieurs monuments du même genre, entre autres du tom- 
beau de Simon de Gillans, abbé de Cluny en 1349, bien 
étonné sansdoute de se retrouver, après tant de voyages, 
dans la maison de son ordre. M. Mallay, architecte atta- 
ché à la commission des monuments historiques, a fait 
cadeau au musée d'un christ en bois, du douzième siècle, 
haut de six pieds et d'un travail très-remarquable. On doit 
à un autre architecte, M. Joly-Leterme, auteur de la restau- 
ration de l'église de Saint-Savin, le plus ancien dessin fran- 
çais qui soit connu. C'est un os de cerf, couvert de figures 
d'animaux gravées, et trouvé par lui dans une grotte, 



l'hôtel de cluny. 233 

parmi un amas d'armes et d'ustensiles en silex d'une 
époque très-probablement fort antérieure à l'invasion ro- 
maine. L'espace me manque pour donner ici la liste des 
dons et celle des donateurs, qui serait interminable. Je 
me bornerai à dire quelques mots des legs non moins 
importants faits en faveur du musée de Cluny. M. le 
comte H. de Sussy, amateur et antiquaire distingué, a 
laissé, par son testament, à ce musée, des armes précieu- 
ses, des tapisseries et un admirable bureau incrusté, 
d'étain et d'écaillé qui porte le blason des Créqui. L'an- 
née dernière, madame veuve Labadie, dame dignitaire de 
l'institution impériale de la Légion d'honneur, léguait un 
tableau en émail du plus grand prix. Il est aux armes du 
roi René et signé Nardon Pénicaud de Limoges, 1503.... 
« J'en passe et des meilleurs. » Les exemples que je viens 
de citer suffiront sans doute à montrer avec quelle faveur 
a été accueillie la création d'un musée d'antiquités na- 
tionales. Ses commencements peuvent faire augurer de 
son avenir. 

L'hôtel de Cluny est un monument historique qui ren- 
ferme des monuments historiques; aujourd'hui, c'est à 
Paris le seul édifice qui puisse donner une idée complète 
d'une habitation seigneuriale aux quinzième et seizième 
siècles. Il avait subi quelques atteintes cruelles de la 
main du temps, mais surtout de celle des hommes : ses 
derniers propriétaires avaient dénaturé comme à plaisir 
plusieurs de ses dispositions. Depuis que l'hôtel appar- 
tient à l'État, des réparations importantes y ont été exé- 
cutées sous l'habile direction de M. A. Lenoir; malheu- 
reusement, il a fallu y procéder avec beaucoup de lenteur 



4 

234 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

et non moins d'économie qu'en matière d'acquisitions. 
Pourtant, toutes les parties de l'édifice réparées l'ont été 
d'une manière complète. A mesure que la situation de 
quelque salle exigeait une restauration partielle, on res- 
tituait avec la plus scrupuleuse exactitude les dispositions 
anciennes. Lorsque les salles du premier étage ont été 
arrangées pour recevoir les émaux et les faïences, on en 
a refait toutes les fenêtres en leur rendant leurs moulures 
et leurs meneaux, brisés dans le siècle dernier. Tout ré- 
cemment, lorsqu'on a dû reprendre le mur d'enceinte, 
on y a rétabli les créneaux et le chemin de ronde, qui 
lui donnent un aspect si original, et qui rappellent le peu 
de sécurité dont un habitant de Paris jouissait au moyen 
âge. Il reste encore quelques travaux importants pour 
achever la restauration : le portique qui donne dans la 
cour choque la vue par ses piliers rongés à leur base ; 
les balustrades et les beaux chambranles des lucarnes 
sculptées qui couronnent l'édifice sont fort délabrés, et 
il serait fâcheux d'attendre, pour les réparer, que le 
temps ait fait disparaître leur élégante ornementation; 
du côté du jardin, le pilier qui supporte l'abside de la 
chapelle, (Tune disposition originale et couvert de char- 
mantes sculptures, a été cruellement mutilé : il faudra le 
reprendre à sa base et lui rendre son ornementation. La 
chapelle, à l'intérieur, est la seule partie de l'édifice dé- 
corée avec recherche, et je dirai môme avec coquetterie ; 
coquetterie bien légitime, d'ailleurs, dans une maison 
d'abbé : elle étonne encore aujourd'hui par la richesse 
extraordinaire de ses sculptures? et pourtant que de mu- 
tilations elle a subies I Ces niches vides entre les retom- 



l'hôtel de cluny. 235 

bées des nervures furent autrefois remplies de statues. 
Voici ce qu'en disait Piganiol en 1765 : « Contre les 
murs sont placées par groupes, en forme de mauso- 
lées (sic) y les figures de toute la famille de Jacques d'Am- 
boise, entre autres du cardinal. La plupart sont à genoux 
avec les habillements de leur siècle, très-singuliers et 
bien sculptés. » La destinée de ces statues est encore 
plus singulière : brisées au commencement de ce siècle, 
elles ont été employées comme moellons pour boucher le 
joli petit escalier en vis qui mène de la chapelle au jar- 
din. Comprenne qui pourra cette belle économie qui 
casse des statues pour en faire du moellon ! 

L'établissement du musée de Cluny a exercé une très- 
heureuse influence sur le quartier Saint-Jacques. L'admi- 
nistration municipale a voulu en déblayer les abords, 
et la rue des Mathurins, autrefois ruelle étroite et dan- 
gereuse, est entièrement transformée. Toutes les igno- 
bles maisons qui étaient l'air et le jour à l'hôtel de Cluny 
ont disparu. La grande rue des Écoles vient déboucher 
devant le musée. On annonce que, prochainement, des 
travaux considérables auront lieu pour l'élargissement 
de la rue de la Harpe et de la rue du Foin. Espérons que, 
par suite des démolitions, on découvrira le périmètre 
complet du palais des Thermes, dont les substructions, 
visibles encore sur plusieurs points, semblent marquer 
les limites naturelles de l'hôtel de Cluny. 



DE 



LA LITTÉRATDRE ESPAGNOLE («). 



1852. 



L'étude de la littérature espagnole a ses difficultés 
matérielles, qui peuvent surprendre. Dans presque toutes 
les langues de l'Europe, les auteurs qui ont joui d'une 
grande réputation parmi leurs contemporains, ceux dont 
les ouvrages ont exercé une influence considérable sur le 
goût public, les auteurs classiques, en un mot, ont été 
souvent imprimés et réimprimés. Pour les connaître tous, il 
suffit d'avoir accès dans une bibliothèque de second ou 
de troisième ordre. En Espagne, il en est autrement. Là, 
beaucoup d'ouvrages du seizième et du dix-septième 



(1) History of Spam'sh Literaturc , by George Ticknor, 3 vol. 
in-8°, New-York. 



210 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

siècle, composés par les écrivains les plus illustres, sont 
devenus maintenant d'une telle rareté, que les érudits 
.ont peine à les connaître. Disons mieux : pour les voir 
seulement, il faut visiter toutes les capitales de l'Europe. 
En effet, grâce à l'inquisition, aux guerres civiles et 
étrangères, aux bibliophiles voyageurs, les livres rares 
espagnols le sont peut-être plus, en Espagne que partout 
ailleurs. Aujourd'hui la bibliothèque de don Quichotte 
ferait la fortune de son propriétaire , et les amateurs 
payeraient bien plus qu'au poids de l'or ces romans de 
chevalerie que le curé et le barbier livraient si impi- 
toyablement à madame la gouvernante. Veut-on lire, 
par exemple, dans l'original, le seul de ces romans qui 
ait trouvé grâce devant ces juges rigoureux, Tirant le 
Blanc, que Cervantes appelle un trésor de gaieté, une 
mine de divertissement inépuisable ? il faut aller à Lon- 
dres, où se trouve le seul exemplaire connu des biblio- 
philes, jadis découvert par lord Grenville, et légué par 
lui avec sa magnifique bibliothèque au Musée Britanni- 
que. Certains ouvrages de Cervantes lui-même ne sont 
pas moins rares. Une collection complète de ses drames 
est inconnue ; plusieurs de ses comédies n'ont jamais été 
imprimées. On en peut dire autant de Calderon et de 
Lope de Vega, et il est vraisemblable qu'un assez grand 
nombre d'ouvrages, manuscrits ou imprimés, cités avec 
éloge par des littérateurs du siècle dernier, ont disparu 
complètement aujourd'hui. 

Une histoire de la littérature espagnole exige non- 
seulement de longues études, un jugement sain et une 
patience à toute épreuve, mais encore une certaine indé- 



DE LA MTTÉKATUHE ESPAGNOLE. 241 

pendance cosmopolite do goût qui, dans l'examen d'un 
ouvrage, ne s'étonne ni de la nouveauté ni môme de 
l'étrangeté de la forme. Il faut se dépouiller, pour ainsi 
dire, de sa nationalité, renoncer à ses habitudes et se faire 
du pays qu'on veut étudier. On nous reproche à nous 
autres Français, et non sans raison, de ne juger les écri- 
vains étrangers qu'avec nos idées françaises. Nous exi- 
geons d'eux qu'ils se conforment à nos modes, voire à nos 
préjugés. Quinze jours après la prise de Rome^ quelques- 
uns de nos soldats s'étonnaient, dit-on, que les Romains 
n'eussent pas encore appris le français. Nous sommes un 
peu tous comme ces soldats ; ce n'est pas sans peine que 
nous acceptons un point de vue nouveau , et que nous 
parvenons à comprendre une société qui n'est pas la 
nôtre. Voyageur, érudit et bibliophile, Anglais par l'édu- 
cation, M. Ticknor avait plus de facilité que personne à 
s'accoutumer à la liberté d'allures des écrivains espa- 
gnols, et Shakspeare a dû le préparer à jouir de Lope de 
Vega. Enfin , en sa qualité de citoyen des États-Unis , il 
possède un avantage sur les critiques de la vieiller Eu- 
rope, c'est de pouvoir s'occuper de questions littéraires 
sans y mêler des souvenirs de rivalités nationales. Trente- 
cinq ans de paix n'ont pas encore effacé tous les préjugés 
de patriotisme quand même, et il y a encore bien des 
gens, que j'estime fort d'ailleurs , qui ne parlent pas de 
Shakspeare sans penser à la bataille de Waterloo. 

Il est facile de voir que l'auteur de Y Histoire de la 
Littérature espagnole s'est livré à d'immenses recher- 
ches; il a fait une étude approfondie et consciencieuse de 
la langue castillane et des écrivains espagnols. Après 

44 



242 MELANGES HISTORIQUES ET 'LITTÉRAIRES. 

s'être familiarisé avec leurs ouvrages, il a voulu con- 
naître encore les jugements qu'en avaient portés .avant 
lui les Anglais, les Allemands et les Français. Auteurs 
originaux, commentateurs, critiques, M. Ticknoratout 
lu : je crains qu'il n'ait trop lu. A force de vouloir tout 
savoir, et dans la crainte de faire quelque oubli, il risque 
de fatiguer l'attention de son lecteur en lui présentant 
des sujets assez peu dignes d'occuper son attention. A 
mon avis, les auteurs médiocres, dans toutes les langues, 
se ressemblent beaucoup, et ce n'est pas chez eux qu'il 
faut étudier les traits caractéristi ques d'une littérature . Ainsi 
je crois qu'on peut très-bien apprécier le dix-septième 
siècle en France sans avoir lu Campistron. M. Ticknor 
s'est piqué d'une grande exactitude, et l'on peut se 
plaindre parfois qu'il se montre plus curieux d'ajouter un 
nom nouveau à son interminable catalogue d'auteurs que 
de faire connaître à fond la manière des grands écrivains, 
véritables représentants du goût espagnol. Ainsi faisait 
don Juan, qui, pour mettre sur sa liste une paysanne de 
plus, oublie les grâces et les vertus de dona Elvire. C'est 
le défaut des érudits (non pas le vilain défaut de don Juan, 
bien entendu) de se passionner pour .les recherches de 
détail. Parce qu'elles ont été longues et souvent pénibles, 
ils s'imaginent que le lecteur va les recommencer avec 
eux. Il faut quelquefois avoir le courage de garder pour 
soi la fatigue et ne présenter au public que les résultats 
obtenus. M. Ticknor, dans -son ouvrage; a sans doute fait 
une part large et convenable aux grands génies qui ont 
illustré l'Espagne ; mais, en les entourant d'un trop long - 
cortège de médiocrités, il les rapetisse et les efface, pour 



DE LA LITTÉRATURE ESPAGNOLE. 243 

ainsi dire, si bien que l'on cherche dans son ouvrage Cer- 
vantes et Lope de Vega avec autant de peine qu'on en a 
aujourd'hui pour découvrir un bon tableau parmi les trois 
mille toiles exposées au Palais-Royal. Dans sa préface, 
l'auteur nous apprend, et on l'aurait deviné sans cet aveu 
volontaire, qu'il a .fait un cours public sur la littérature 
espagnole, et que ses leçons refondues sont devenues un 
livre. On s'aperçoit malheureusement un peu trop de ce 
mode de composition, et ses chapitres, uniformes d'éten- 
due, quelquefois assez mal liés les uns aux autres, rap- 
pellent souvent le professeur obligé de parler à son au- 
ditoire pendant une heure sur un sujet donné, qu'il se 
prête ou non à des développements. 

Les origines de toutes les littératures présentent des 
problèmes fort difficiles, mais d'un intérêt extrême. Je re- 
grette que M. Ticknor ait glissé si rapidement sur les com- 
mencements de la littérature espagnole. A son début, il 
considère les ouvrages composés depuis la fin du douzième 
siècle jusqu'aux premières années du seizième comme 
exempts de toute influence étrangère, comme des produits 
spontanés du génie et du caractère national. Cette pro- 
position aurait eu besoin d'être solidement établie, et 
M. Ticknor me paraît l'avoir adoptée un peu légèrement. Il 
est même étrange qu'il ne se soit pas aperçu que la division 
chronologique qu'il posait était fort hasardée, car, dans 
l'examen détaillé des auteurs, il est obligé de lui donner 
de fréquents démentis. Ainsi, dans la Chronique ou le 
Roman d'Outremer, attribué au roi don Alphonse X,i 
reconnaît fort judicieusement une tradition plus ou moins 
altérée de l'histoire de Guillaume de Tyr. Plus loin, ana- 



214 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

lysant le charmant recueil d'historiettes intitulé el Conde 
Lucanor, le seul des ouvrages de l'Infant don Juan Ma- 
nuel qui ait été imprimé, il ne peut s'empêcher d'y aper- 
cevoir une imitation de contes orientaux. Je pourrais ac- 
cumuler les exemples. 

Si l'on a lu l'histoire du midi de J'Europe, ou même 
si l'on jette les yeux sur une carte de ia péninsule ibérique, 
on est disposé plutôt à croire à priori l'inverse de l'as- 
sertion avancée par M. Ticknor au sujet de l'origine spon- 
tanée de la littérature espagnole. Sans parler des rapports 
continuels des Espagnols avec les Arabes depuis le 
huitième siècle, on ne peut nier ceux qu'ils eurent en 
même temps avec la France méridionale, pays qui jouit 
longtemps d'une civilisation à quelques égards supérieure 
à celle du reste de l'Europe. Bien plus, de grandes pro- 
vinces de l'Espagne ont parlé et parlent encore la langue 
romane, et la civilisation de la Provence a été commune 
à l'Aragon, à la Catalogne et au royaume de Valence. Or, 
comme il arrive toujours qu'entre deux peuples voisins, 
le plus policé exerce une influence considérable sur celui 
qui l'est moins, il est à croire que la littérature provençale 
a dû avoir quelque part aux premiers développements de' 
la littérature espagnole. M. Ticknor, cependant, ne s'est 
guère préoccupé de l'objection , et cela est d'autant plus 
singulier que, dans ses notes, il cite souvent MM. Ray- 
nouard et Fauriel, dont les ouvrages auraient dû au moins 
lui montrer toute l'importance de la question. Il traite ia 
langue romane comme un patois insignifiant, et c'est à 
peine s'il consacre quelques pages aux auteurs catalans, si 
nombreux, et dont quelques-uns sont si justement estimés. 



DE LA LITTÉRATURE ESPAGNOLE. 245 

L'examen de la littérature catalane et valencienne ne 
figure dans son livre qu'en manière d'épisode, et ses meil- 
leurs poètes ou historiens y sont jugés fort sommairement. 
11 accorde , il est vrai, quelques louanges , en passant, à 
la chronique de Ramon Muntaner, le Xénophon de ces 
terribles Almogavares qui subjuguèrent la Sicile et la 
Morée; mais, à la froideur avec laquelle il en parle, on 
serait tenté de croire qu'il ne la connaît que par la pâle 
contrefaçon espagnole de don Francisco de Moncada. Il 
ne dit pas un mot de Miguel Carbonell et de ses Chro- 
niques d'Espanya, ouvrage assurément d'une grande 
importance et qui renferme les mémoires du roi d'Aragon 
Pierre IV. Cette lacune est inexplicable, et certes les écri- 
vains catalans avaient droit à plus d'égards. 

On s'explique jusqu'à un certain point la négligence 
avec laquelle M. Ticknor a traité la littérature provençale 
par la très-singulière différence qui existe entre les pre- 
mières productions littéraires des Espagnols et celles des 
Provençaux contemporains. Rien ne ressemble moins à 
la galanterie raffinée de ces derniers que les sentiments 
d'une sauvagerie héroïque exprimés dans les plus an- 
ciennes poésies castillanes. Tandis que les dames de Pro- 
vence, juges dans les fameuses cours d'amour, rendaient 
leurs arrêts sur des questions aussi subtiles que celle-ci : 
Utrum inter conjungatos amorpossit habere locum (1), 
la Chimène castillane, non point celle de Corneille ou 
même de Guillen de Castro, mais la Chimène des vieilles 



(1) L'arrêt négatif rendu par la comtesse de Champagne est 
de 1174. 

H. 



246 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

romances, se plaint que le Cid tue ses pigeons pour la 
braver, et la menace de lui couper sa robe, exactement 
comme la Princesse Palatine voulait le faire à je ne sais 
quelles aventurières allemandes qui avaient osé se mon- 
trer à la cour de Versailles : 

Que me cortarà mis faldas 
Por vergoozoso lugare. 

Je cite le texte, espérant que les dames qui me liront ne 
le comprendront pas plus que la menace de la Princesse 
Palatine. 

M. Fauriel, dans son Histoire de la Poésie provençale, 
a remarqué qu'elle a cultivé tous les genres, et que ses 
poëmes héroïques, beaucoup moins connus aujourd'hui, 
mais aussi célèbres autrefois que les chants amoureux des 
troubadours, ont été de bonne heure imités par les Cas- 
tillans. Il en allègue des preuves irrécusables; mais, ce 
fait établi, on peut demander pourquoi le goût espagnol 
n'a choisi qu'un seul genre dans la variété que lui offraient 
les Provençaux. J'avoue que l'explication qu'en donne 
M.- Fauriel ne me satisfait pas entièrement. Il attribue aux 
habitudes belliqueuses des Castillans, en lutte incessante 
contre les Maures, leur goût exclusif pour la poésie hé* 
roïque et guerrière. M. Ticknor, qui ne reconnaît pas l'in- 
fluence provençale* répète l'explication de M. Fauriel 
sans la commenter, et paraît croire qu'un peuple de sol- 
dats ne peut avoir qu'une poésie rude et sauvage. Sans 
doute, c'était une vie de hasards que celle des Ricos ornes 
de Castille ; mais que faisaient dans le même temps les 



DE LA LITTÉRATURE ESPAGNOLE. 247 

Catalans et les Aragonais , aussi raffinés que les Proven- 
çaux? Quel roi plus batailleur que Jacques le Conqué- 
rant ? Ce prince, qui accueillait les troubadours dans son 
royaume, qui était bon juge en matière de poésies galantes, 
et qui, si la tradition ne ment pas, était poëte lui-même, 
sut fort bien chasser les Maures des Baléares et du 
royaume de Valence. En Provence les chants n'avaient 
pas cessé au milieu de la sanglante invasion des croisés 
français. Après tout, la poésie tendre et mélancolique ne 
peut-elle fleurir que dans un temps de tranquillité ? Je 
doute que l'auteur de l'Odyssée ait composé ses chants 
divins au milieu des délices de la paix, et, pour parler 
d'une époque mieux connue, où trouvera-t-on une poésie 
plus élevée et à certains égards plus raffinée que dans 
les tragédies d'Eschyle ? Certes, sa vie ne se passa point 
dans les paisibles loisirs du cabinet. Soldat à Marathon, 
à Salamine, à Platée, il n'eut longtemps pour maison 
qu'une galère, pour lit que la terre nue. Je ne crois pas 
qu'il en ait été plus mal inspiré. 

C'est donc à tort, je pense, qu'on attribuerait le carac- 
tère de la poésie castillane primitive uniquement à des 
habitudes guerrières. La guerre était alors et fut long- 
temps encore le fléau permanent de toute l'Europe. Si je 
ne me trompe, ce serait plutôt dans les lois et les institu- 
tions particulières aux Castillans qu'il faudrait chercher 
une cause à cette austérité qui contraste tant avec la molle 
délicatesse de leurs voisins. Au reste, je n'ai nullement la 
prétention de donner ici la solution d'un problème diffi- 
cile, et je dois me borner à signaler une lacune regret- 
table dans un auteur dont les études toutes spéciales de- 



248 MÉLASGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

vaient faire espérer un examen approfondi de la question. 
Je ne puis m'empêcher de trouver encore la même lé- 
gèreté dans le jugement que porte M. ïicknor sur les 
chroniqueurs espagnols. « Ils sont sans rivaux, dit-il, 
pour la richesse, la variété, le pittoresque et les éléments 
poétiques. On ne peut leur comparer en aucune façon les 
chroniqueurs des autres langues de l'Europe, non pas 
même les Portugais, qui les suivent de plus près pour 
l'originalité et l'antiquité des matériaux, non pas même 
les chroniqueurs français, tels que Joinville et Froissart, 
qui à d'autres titres méritent une haute estime... La 
vieille loyauté espagnole, la vieille foi religieuse espa- 
pagnole, nourries dans les longues épreuves d'une guerre 
nationale, s'y produisent constamment, etc. » Je ne sais 
s'il faut attacher beaucoup d'importance à ces phrases, 
qui semblent jetées un peu au hasard et qui ne dénotent 
pas une vue bien arrêtée du sujet ; mais un jugement si 
tranchant aurait dû être motivé et méritait au moins 
quelque discussion. Permis à Si. Ticknor de trouver que 
Froissart le cède au sec et prudent Ayala, ou au plat 
chroniqueur de don Alphonse XI, pour le pittoresque et 
les éléments poétiques. Peut-être considère-t-il en re- 
vanche Froissart comme un historien fort impartial et 
très-exact. Soit. Sur la peinture et la poésie, les goûts 
sont fort différents ; il est inutile de les discuter ; mais je 
voudrais savoir où M. Ticknor a vu la loyauté et la foi 
religieuse espagnoles dans les chroniqueurs du qua- 
torzième siècle. Prend -il pour représentants de ces 
vertus les Infants et les grands seigneurs sans cesse en 
révolte contre le roi- don Alphonse ? ou bien don Pèdre 



DE LA LITTÉRATURE ESPAGNOLE. 249 

et ses frères bâtards faisant assaut de crimes, de per- 
fidies, de faux serments et d'assassinats? ou bien les 
Bicos ornes leurs vassaux, changeant de patrie, se déna- 
turant, comme disent les chroniqueurs, selon leurs in- 
térêts, trahissant leurs suzerains, infidèles dans leurs 
alliances, tour à tour esclaves dociles ou tyrans impitoya- 
bles? Que M. Ticknor relise Ayala, et probablement il 
trouvera qu'il n'a manqué aux hommes de ce temps que 
des lettres et du génie pour le disputer en scélératesse à 
César Borgia lui-même. 

Dans une autre occasion, M.. Ticknor revient sur cette 
ferveur religieuse et cette loyauté, c'est-à-dire le dévoue- 
ments souverain, qui dans son opinion forment les traits 
distinctifs du caractère espagnol. « On nedoit pas attribuer, 
dit-il, l'intolérance des Castillans et leur fanatisme à l'in- 
quisition, pas plus que le despotisme du gouvernement 
aux manœuvres d'une cour corrompue. Au contraire, 
l'inquisition et le despotisme furentplutôt le résultat d'une 
exagération fatale de la ferveur religieuse et de l'amour 
pour la monarchie (1). » Voilà encore une de ces asser- 
tions qu'on devrait laisser aux gens qui croient que tous 
les Espagnols portent des résilles et des fraises. Celle-ci ne 
mérite guère l'examen. Historiquement, la loyauté ou le 
respect quand même du souverain n'a commencé en Es- 
pagne que vers la fin du règne de Charles V. Après la ter- 
rible répression de la révolte des comuneros, Charles V 
et Philippe II prirent la peine de faire l'éducation de leur 
peuple. — Quant à la ferveur religieuse, on ne la voit poin- 

(1) Tome II t pago 470. 



250 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

dre qu'après l'établissement de l'inquisition sous Isabelle 
la Catholique. Jamais auparavant on ne trouve trace de 
l'intolérance des Espagnols. Pour ne pas remonter aux 
secours fournis par un roi d'Aragon à l'hérésie albigeoise, 
on voit longtemps après, dans le quatorzième siècle et 
même au commencement du quinzième, que les trois re- 
ligions qui se partageaient la Péninsule subsistaient sans 
querelles. Les rois de Castille prenaient des Juifs pour 
leurs trésoriers et leurs médecins, des Maures pour leurs 
ingénieurs et leurs architectes. Personne ne refusait le 
don àrun riche Israélite ni à un émir musulman. Je ne vois 
aucune trace de persécution, si ce n'est dans les prises de 
villes, où le vainqueur pillait de préférence le quartier 
juif, et il est permis de douter que le fanatisme y eût au- 
tant de part que la cupidité. Mais si l'inquisition ne fut 
pas l'expression outrée du catholicisme espagnol, com- 
ment supposer qu'un peuple si fier et si généreux se soit 
soumis à un joug qui répugnait à son caractère? L'expli- 
cation de ce problème historique est, je crois, dans l'a- 
version profonde que les Espagnols portent depuis un 
temps immémorial aux étrangers. A leurs yeux, les Juifs 
et les Maures furent toujours des étrangers, bien qu'ils 
parlassent souvent la même langue que les chrétiens ; et 
leur religion était odieuse, surtout parce qu'elle était 
comme le signe de leur origine. Les Maures vaincus, les 
Espagnols s'aperçurent avec rage que, s'ils avaient triom- 
phé de leurs adversaires, ces derniers conservaient néan- 
moins un ascendant extraordinaire par leurs richesses. Et 
remarquons qu'aux yeux du peuple, ces richesses n'é- 
taient qu'un butin fait autrefois sur lui-même par sesenne- 



DE LA LITTÉRATURE ESPAGNOLE. 251 

mis, qui le conservaient malgré leur défaite. Les Maures 
s'enrichissaient par l'agriculture et l'industrie, les Juifs 
par le commerce; cependant les chrétiens se battaient 
entre eux et se ruinaient. Après l'épouvantable anarchie 
qui précéda le règne d'Isabelle, la plupart des gentils- 
hommes castillans étaient réduits à la misère. Beaucoup 
d'entre eux avaient vendu leurs terres pour s'acheter des 
armes et un cheval, tandis que les Maures, assistant im- 
passibles aux querelles des grands feudataires, thésauri- 
saient, et cela sans étaler le faste ordinaire aux nobles 
chrétiens. Il n'en fallait pas davantage pour qu'ils fussent 
exécrés. On leur reprochait l'usure, et probablement avec 
quelque raison ; on les voyait heureux au milieu de la dé- 
tresse générale; aux yeux du peuple, ils devinrent des en- 
nemis publics. Remarquons qu'à toutes les époques, les 
Espagnols ont montré à l'égard des étrangers ou du mé- 
pris ou de la jalousie. Profondément convaincus de leur 
supériorité nationale, lorsqu'ils aperçoivent dans un étran- 
ger les indices d'un avantage quelconque, la jalousie de- 
vient de la haine, surtout si l'étranger se trouve en con- 
tact continuel avec eux. C'est ce qui avait lieu pour les 
Juifs et les Maures. Au moment où la haine nationale des 
chrétiens était d'autant plus exaltée que l'abaissement du 
royaume de Grenade rendait la guerre impossible, faute 
de résistance, des prêtres indignes surprirent la piété d'I- 
sabelle, et la persécution commença. Ce fut une satisfac- 
tion donnée à la haine populaire. On lui fournissait un 
prétexte de sévir contre des ennemis qu'elle ne pouvait 
plus provoquer à une lutte impossible. Nous savons mieux 
que personne en France à quels excès se porte un peuple 



252 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

généreux quand le gouvernement encourage ses mau- 
vaises passions. Des Juifs et des Maures, la persécution 
passa aux nouveaux convertis, puis aux chrétiens eux- 
mêmes. Les querelles religieuses de l'Europe, l'ambition 
de Charles V, l'amour des conquêtes et la gloire qu'il 
donna à ses peuples pour prix de leur liberté, consolidè- 
rent l'inquisition, devenue un instrument merveilleuse- 
ment propre à seconder sa politique. Le despotisme et le 
fanatisme se perfectionnèrent si bien sous Charles V et 
Philippe II, qu'il fallut plusieurs siècles pour que la na- 
tion oubliât les principes inculqués par de si redoutables 
maîtres. 

Je demande pardon de ces longues dissertations histo- 
riques à propos d'un ouvrage purement littéraire, mais il 
m'a semblé qu'il est nécessaire de connaître la vie d'un 
peuple, si je puis ainsi parler, pour apprécier convena- 
blement les idées qui lui sont propres et sa façon de les 
exprimer. M. Ticknor n'a pas fait, je crois, une étude 
assez sérieuse de l'histoire d'Espagne, et à mon senti- 
ment, cette étude aurait donné à son livre une liaison et 
une méthode qui lui manquent un peu. 

Avec l'établissement de l'inquisition, ou la suppression 
de la liberté de penser, coïncide à peu près l'influence 
des arts et de la littérature des Italiens en Espagne. Elle 
fut due, comme l'a remarqué M. Ticknor, à la supériorité, 
incontestable alors, des Italiens, mais elle ne modifia pas 
d'abord très-sensiblement la littérature; du moins deux 
de ses branches, le roman et le théâtre, conservèrent au 
milieu de la conquête italienne leur physionomie toute 
particulière. 



DE LA LITTÉRATURE ESPAGNOLE. 253 

Que les Espagnols tiennent des Arabes, ou qu'ils doi-' 
vent à la nature le don de conter, c'est ce qu'il est assez 
difficile de décider aujourd'hui. Personne d'ailleurs ne 
conteste à Cervantes la gloire d'avoir écrit le plus spiri- 
tuel et le plus amusant des romans. M. Ticknor rend 
toute justice à cet incomparable écrivain, qui, au milieu 
des plus cruelles épreuves, a créé l'œuvre la plus gaie 
peut-être qu'on connaisse. On a traduit Dm Quichotte 
dans toutes les langues, et ses commentateurs forme- 
raient seuls une bibliothèque. Pour ma part, je sais bon 
gré à M. Ticknor d'avoir rejeté toutes les profondes et 
subtiles rêveries que plusieurs doctes critiques ont in- 
ventées à prQpos du Don Quichotte. Laissons à de graves 
professeurs allemands le mérite d'avoir découvert que le 
chevalier de la Manche est la symbolisation àe la poésie, 
et son écuyer celle de la prose. Ils diraient volontiers à 
Cervantes comme les femmes savantes à Trissotin : 



Ah ! quand vous avez fait ce charmant quoi qu'on die, 
Avez-vous compris, vous, toute son énergie? 
Songiez-vous bien vous-même à tout ce qu'il nous dit, 
Et pensiez-vous alors y mettre tant d'esprit ? 



Un commentateur découvrira toujours dans les ouvrages 
d'un homme de génie mille belles intentions qu'il n'avait 
pas ; mais je pense qu'au sujet du Don Quichotte, le plus 
sûr est de s'en tenir, avec M. Ticknor, à l'opinion vul- 
gaire et au témoignage de Cervantes lui-même. Son but 
fut de railler les romans de chevalerie et de combattre 

15 



254 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

la vogue prodigieuse qu'ils avaieftt obtenue à cette épo- 
que. Don Quichotte fut la protestation d'un homme d'es- 
prit et de bon sens contre la folie de ses contemporains. 
La manie des romans avait gagné toutes les classes de 
la société, et les anecdotes suivantes, que j'emprunte à 
M. Ticknor, feront connaître l'état du goût public avant 
que Cervantes le réformât. 

Un gentilhomme, revenant de la chasse, trouve sa 
femme, sa fille et leurs demoiselles suivantes (doncellas) 
les larmes aux yeux et les traits bouleversés. « Quel 
malheur vous est-il survenu? demande-t-il tout effrayé. 
— Rien, et les larmes redoublent. — Mais, enfin, pour- 
quoi pleurez-vous? — Hélas! Amadis est mort! » — 
Plusieurs auteurs graves, laïques ou religieux, attestent 
qu'à la fin du seizième siècle personne ne connaissait 
d'autre lecture, et que bien des gens, pas trop fous d'ail- 
leurs, croyaient aux aventures merveilleuses des cheva- 
liers de la Table-Ronde, plus fermement qu'aux témoi- 
gnages historiques les plus respectables. Enfin, en 1555, 
les cortès crurent deyoir s'occuper de cette dépravation 
du goût comme d'une épidémie dangereuse pour le pays, 
et ils demandèrent,* mais inutilement, que tous les livres 
de chevalerie fussent recherchés et livrés aux flammes. 
On comprend qu'un engouement si général ait été suivi 
d'une réaction, et Cervantes eut la gloire de la provo- 
quer. Tout cela n'a rien qui nous doive étonner, nous 
autres Français du dix-neuvième siècle. Rappelons-nous 
quel poids nous fut ôté de dessus la poitrine, et de quel 
appétit nous déjeunâmes le matin où le Journal des Dé- 
bats nous apprit que Monte-Cristo était sorti sain et sauf 



DE LA LITTÉRATURE ESPAGNOLE. 255 

de son sac. N'entendons-nous pas dire tous les jours que 
les dames qui enfreignent l'article 212 du Code civil y 
ont été entraînées par la lecture des romans ? Enfin l'As- 
semblée nationale n'a-t-elle pas décrété naguère, non pas 
qu'on brûlerait les feuilletons (la Constitution le défend), 
mais qu'il en coûterait 1 centime de plus pour timbre 
aux éditeurs ? Pour que la ressemblance soit complète, il 
ne manque plus à notre époque qu'un Cervantes. En Es- 
pagne, il fit une cure radicale. Depuis 1605, date de la 
première édition du Don Quichotte, nul roman de che- 
valerie ne vit le jour, et ceux qui faisaient auparavant les 
délices du public passèrent chez l'épicier, ou furent aban- 
donnés aux rats. 

Le roman a précédé le drame en Espagne, et l'a, pour 
ainsi dire, introduit dans les mœurs. M. a Ticknor a raconté 
d'une manière très-attachante l'origine et les premiers 
essais du théâtre, qu'il fait remonter jusqu'à l'apparition 
des antiques pastorales ou romans dialogues. Son déve* 
loppement fut rapide; car, moins d'un siècle après le 
temps où Lope de Rueda pfômenail dans les bourgs son 
heureuse folie, portant dans un chariot sa troupe et ses 
décorations, il y avait trois cents troupes de comédiens 
en Espagne. Madrid en possédait plus de vingt, et l'on y 
comptait mille acteurs. Des villes médiocres et des bourgs 
même avaient leurs théâtres. 

Adopté avec enthousiasme par le public, le drame eut 
à lutter un instant contre l'opposition de l'Église ; mais, 
ce qui suffirait seul à prouver que M. Ticknor, comme je 
le remarquais tout à l'heure, a singulièrement exagéré 
l'influence des rois et du clergé sur les mœurs, l'inqui- 



236 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

sition, soutenue par un roi despote, assez puissante pour 
expulser six cent mille Morisques, parce qu'elle se faisait 
l'interprète d'un sentiment de patriotisme exclusif, l'in- 
quisition ne parvint pas à réprimer le penchant populaire 
pour le théâtre. Elle succomba honteusement dans la 
lutte. Des ecclésiastiques écrivirent pour la scène, des 
acteurs figurèrent dans les pompes sacrées, et les cou- 
vents s'ouvrirent pour des représentations théâtrales. Les 
saints, la Vierge et Dieu lui-même eurent leurs rôles. Il 
est vrai qu'en lin de compte, la religion ou plutôt le pou- 
voir du clergé n'y perdit rien. Quelques lignes de ma- 
dame d'Aulnoy nous montreront quel était l'état du 
théâtre et celui de la religion en Espagne en 1679. « On 
jouait, dit-elle, la vie de saint Antoine (à Vittoria). J'y 
remarquai que le diable n'était pas autrement vêtu que 
les autres , et qu'il avait seulement des bas de couleur de 
feu et une paire de cornes pour le faire reconnaître. 
Quand saint Antoine disait son ÇonfiUor^ ce qu'il faisait 
assez souvent, tout le monde se mettait à genoux, et se 
donnait des mea eulpa si rudes , qu'il y avait de quoi 
s'enfoncer l'estomac. » 

L'histoire du théâtre espagnol offre plus d'une analogie 
avec celle du théâtre grec. En Espagne comme en Grèce, 
le drame fut un complément obligé des fêtes religieuses ; 
comme Thespis, Lope de Rueda fut tout à la fois auteur 
et acteur ambulant; la danse et la musique, ou du moins 
une déclamation cadencée, firent partie du spectacle. 
Enfin la prodigieuse fécondité des dramaturges espagnols 
est un rapport de plus avec les tragiques et les comiques 
grecs. Pour suivre encore plus loin la comparaison , 



DE LA LITTÉRATURE ESPAGNOLE. 2o7 

j'ajouterai que la poétique du théâtre espagnol, bien que 
très-différente de celle du théâtre grec, lui ressemble en 
ce point, qu'elle n'a pas fait de l'imitation de la nature 
le premier but de l'art, et qu'au lieu de chercher à faire 
illusion aux spectateurs, elle les transporte, en quelque 
sorte, dans un monde idéal. 

, M. Ticknor a fort exactement indiqué le caractère ro- 
manesque du théâtre espagnol et les ressorts habituels 
de ses drames, mais j'aurais voulu qu'il nous eût expliqué 
pourquoi un peuple dont les romans ont peint avec tant 
de fidélité la nature et les mœurs nationales n'a, dans ses 
drames, que des tableaux de fantaisie. Tandis que les ro- 
manciers, observateurs exacts et souvent profonds, ont 
reproduit avec succès des individualités ou des vices ré- 
pandus, les poètes dramatiques n'ont créé que des per- 
sonnages de convention , agissant toujours d'après cer- 
taines règles invariables, accessibles seulement à certaines 
passions héroïques et dont la forme est toujours la même. 
Sauf de très-rares exceptions, comme le Chien du Jar- 
dinier de Lope de Vega, ou l'Alcade de Zalamea de 
Calderon ou se trouvent des individualités remarquable- 
ment étudiées, les drames espagnols reproduisent uni- 
formément les mêmes personnages : des amants jaloux 
et des pères fort chatouilleux sur l'honneur de leurs 
filles. A vrai dire même, la jalousie et le point d'honneur 
sont les seules passions qui défrayent le théâtre espagnol. 
L'intrigue change, grâce à l'inépuisable fécondité des au- 
teurs, mais le fond demeure immuable. C'est encore la 
continuation de ce goût pour le genre héroïque que nous 
avons remarqué aux commencements de la poésie espa- 



258 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

gnole, et ici ce ne sera plus l'état de guerre qui pourra 
l'expliquer. 

Arrêtons-nous un instant à examiner le style, encore 
plus étrange que le fond, des drames espagnols. Je le 
prends dans les auteurs les plus renommés, Lope et Cal- 
deron, qui ont fait école. Rien de plus en opposition avec 
nos idées françaises ; pour nous, ce style 

■ * • 

Sort du bon caractère et de la vérité. 

En voici quelques exemples. Un jeune homme veut dire à 
ses domestiques de le laisser lire à l'ombre et de revenir 
.l'avertir à l'heure du dîner : il s'exprimera de la sorte : 
« Revenez quand le soleil tombant ira au milieu de 
sombres nuages s'ensevelir dans les ondes, qui, pour ce 
grand cadavre d'or, sont un tombeau d'argent (1). » Dans 
la même pièce, un naufrage s'appelle couramment « une 
ruine sans poussière (2). » Ailleurs, une fille enlevée, 
pour ne pas dire plus, s'écrie, en rentrant dans la maison 
paternelle : « Comment paraître devant mon père? lui 



(1) ... Volved por mi à este sitio 
Cuando el sol cayendo vaya 
A sepultarse en las ondas, 

Que entre obscuras nubes pardaa, 
AI gran cadaver de oro 
Son monumentos de plata. 

(Et Mâgico prodigioso.) 

(2) Ruina sin polvo. 

(Ibid.) 



DE LA LITTÉRATURE ESPAGNOLE. 259 

qui n'avait d'autre plaisir qu'à se mirer dans la lune de 
mon honneur, de quelle tache va-t-il la voir éclipsée (1 ) ! » 
Assurément, en France, un juge rirait au nez d'une fille 
qui se plaindrait en ce style d'un ravisseur brutal; mais 
je crois qu'au commencement du dix-septième siècle ces 
endroits étaient fort goûtés du public de Madrid. Obser- 
vons toutefois que ce langage étrange, que les Espagnols 
appellent le style culte, n'est pas particulier à leurs poëtes 
dramatiques. Shakespeare, qu'on cite toujours et avec 
raison, comme le grand peintre de la nature, ne leur 
cède pas en ce point. Ainsi Juliette dit : « Je voudrais 
briser l'antre où gît Écho, et rendre son gosier d'air plus 
enroué que le mien à répéter le nom de Roméo (2). » Et 
Macbeth, méditant le meurtre de Duncan, regrette « de 
n'avoir pas d'éperons pour piquer les flancs de son des- 
sein (3). » Le style culte est bien ancien ; on en pourrait 
trouver plus d'un exemple chez les Grecs, et particulière- 



(1) Que otro bien, otra alegria 
No tuvo sino mirarse 

Con la clara luna limpia 

De mi honor, que hoy desdichado 

Tan torpe mancha le éclipsa. 

(El Alcalde de Zalamea.) 

(2) Else would I tear the cave where Echo lies 

And make her airy tongue more hoarse than miue 
With répétition of my Romeo's name. 

(Romeo and Jutiet.) 

(3) I hâve no spur. 
To prick the sides of my intent. 

(Macbeth.) 



260 MÉLAKUES HISTORIQUES ET LIT1ÉRA1KES. 

ment chez Eschyle. 11 appelle les chefs les plus braves 
des Perses des « enclumes à lances, » et un héraut, ra- 
contant la mort d'un satrape, termine le récit par ces 
mots : « Changeant la couleur de sa barbe, il l'a teinte çn 
pourpre (1). » J'accumule à dessein ces citations pour 
constater que de très-grands écrivains se sont rencontrés 
dans la même voie, et que, de parti pris, ils ont recher- 
ché les expressions les plus éloignées du naturel. Faut-il 
accuser leur mauvais goût et celui de leur temps, ou 
bien plutôt ne faut-il pas supposer qu'alors on demandait 
au drame une autre sorte de plaisir que celui qu'on y 
cherche aujourd'hui? Cette dernière conjecture, je l'avoue, 
me paraît préférable à l'autre, car je ne puis me persuader 
que le parterre de Calderon, de Shakespeare ou d'Eschyle 
fût moins sensible que le nôtre aux choses de goût. Au- 
jourd'hui, ce me semble, le système de la division du 
travail, qui a produit tant de merveilles dans l'industrie, a 
été appliqué, peut-être malheureusement, au drame. Jadis 
le public savait goûter deux plaisirs à la fois : il s'inté- 
ressait à une fable dramatique, tout en appréciant les beau- 
tés du style, et même le plaisir principal, je crois, était 
dû à l'expression poétique. On ne cherchait pas encore 
l'illusion théâtrale , et le moyen de la produire en effet 



(1) Aôy^vjç cIy[jlovs;. 

(Pers.^ 51.) 

(Ibid., 310.) 



DE LA LITTÉRATURE ESPAGNOLE. 20l 

sur une scène presque dépourvue de décorations et flan- 
quée de lîanquettes, où se faisaient voir en grandes per- 
ruques les courtisans et les gens à la mode? 

La sensation double de plaisir qu'on éprouve à une re- 
présentation de Don Giovanni peut, je crois, donner 
une idée de celle que produisait le drame sur les specta- 
teurs du dix-septième siècle. La fable ou le poëine de 
Don Giovanni n'est pas sans mérite, mais ce n'est pas ce 
qui nous préoccupe le plus. Elle n'est qu'un prétexte, ou, 
si l'on veut, un programme pour la musique. Quand 
Rubini ou Mario chantait II mio tesoro, nous jouissions 
et de la situation dramatique et d'une délicieuse mélodie. 
Qu'on se représente maintenant un peuple bien organisé 
pour la poésie : les vers du drame seront pour lui ce 
qu'est la musique d'un opéra pour nous. On ne doit pas 
oublier que les langues du Midi, sonores, fortement ac- 
centuées, riches en expressions pittoresques, charment 
par le seul bruit des mots, et qu'elles parviennent sou- 
vent à déguiser la médiocrité de la pensée par l'harmonie 
des sons. Il n'en est pas de même chez nous : notre 
langue sourde, dépourvue d'accents, la construction uni- 
forme des phrases, le rigorisme de la grammaire, et par- 
dessus tout l'habitude française de raisonner et de juger 
au lieu de sentir, voilà les obstacles immenses que nos 
poètes ont à vaincre. S'ils y réussissent , leurs efforts ne 
sont guère appréciés que par les gens du métier, quand 
l'esprit de coterie ou la jalousie ne s'en mêlent pas. Je ne 
prétends pas réhabiliter le style culto, je ne cherche qu'à 
me l'expliquer. Je crois qu'il ne fut qu'une formt % appré- 
ciable à des esprits plus littéraires que ceux d'aujour- 

*5. 



262 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES, 

d'hui. La poésie change de forme tous les siècles, et je 
me demande ce que pensera la postérité du luxe d'images 
qu'on entasse volontiers à présent dans le style moderne. 
Peut-être bien que dans un siècle d'ici on donnera à ce style 
un nom ridicule, comme on en a donné aux vers de Lope 
de Véga, et les critiques d'alors diront : Sed nunc non erat 
his locus. Le goût moderne pour laréalitéetpour l'illusion 
tend à chasser le vers de la scène. Je ne sais s'il y a lieu 
de le regretter beaucoup, mais je crains que cette ré- 
volution, qui me paraît menaçante , ne soit après tout 
funeste à la littérature. A force de rechercher le naturel, 
nous pourrions bien en être réduits à une espèce de pan- 
tomime sans développements, où toute la gloire appar- 
tiendra aux acteurs et aux machinistes. C'est ainsi qu'a 
fini, dit-on, le théâtre antique. 

Le plaisir de parler d'un pays et d'une langue que 
j'aime m'a souvent entraîné loin de mon sujet. Je crains, 
en finissant, d'avoir été un peu sévère pour M. Ticknor, 
et peut-être lui ai-je demandé un autre ouvrage que 
celui qu'il a voulu faire. Il y a bien des manières d'écrire 
l'histoire. M. Ticknor s'est piqué seulement de n'omettre 
aucun fait, aucun personnage. Réserve ou oubli de sa 
part, il ne faut pas chercher dans son livre d'aperçu , 
d'ensemble, de jugements originaux, encore moins une 
étude de littérature comparée. En revanche, c'est un ex- 
cellent dictionnaire, Un livre éminemment utile à posséder 
dans sa bibliothèque. Il renferme de très-bonnes notices 
biographiques sur les auteurs espagnols et de nombreuses 
analyses qui dispenseront souvent de recourir aux origi- 
naux* Je ne dois pas oublier des traductions assez éten- 



DE LA LITTÉRATURE ESPAGNOLE. 263 

dues que M. Ticknor a faites avec beaucoup de goût pour 
donner une idée du style de quelques poètes espagnols. 
Grâce à la souplesse de la langue anglaise et au talent de 
Fauteur à* la manier, ces traductions sont d'une fidélité 
et d'une élégance remarquables. Le rhythme, le mouve- 
ment, la grâce du tour, sont reproduits avec autant 
d'exactitude que de bonheur. 



LES ROMAINS SOUS L'EMPIRE. 



LES ROMAINS SOUS L'EMPIRE (*). 



La tâche que s'est proposée M. Merivale est immense ; 
il a entrepris d'écrire l'histoire des Romains, c'est-à-dire 
l'histoire du monde antique ," depuis la chute des institu- 
tions républicaines jusqu'à l'époque où le siège de l'empire 
fut transféré de Rome à Constantinople. Trois volumes 
ont déjà paru; les deux premiers, dont je vais rendre 
compte, et qui ne sont qu'une introduction à ce vaste 
sujet, sont remplis tout entiers par le récit de la lutte 
entre Jules César et les champions du parti oligarchique. 
Le second tome finit à la mort du dictateur. D'après l'é- 
tendue de cette introduction, un mathématicien devinerait 



(1) A Histovy of the Romans under the empire, by Charles Meri- 
vale. London, 1850, tomes 1 et II, 



\ 



2()8 MELANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

probablement le numéro du dernier volume, et, en France, 
il y a des lecteurs que ce chiffre pourrait effrayer ; mais les 
Anglais sont gens de résolution, qui ne craignent pas les 
ouvrages de longue haleine, voire les plus sérieux. Pour 
moi, je pense que si M. Merivale continue comme il a 
commencé, ni ses lecteurs ni son éditeur n'auront lieu de 
se plaindre; un livre n'est jamais long s'il est instructif et 
intéressant. 

11 est vrai que des écrivains excellents ont déjà traité le 
môme sujet, mais la mine est riche encore, et plus d'un 
filon précieux reste h exploiter. Les recherches ingénieu- 
ses de l'érudition, les progrès de la critique moderne , 
surtout notre récente expérience des révolutions, nous 
ont rajeuni, pour ainsi parler, l'histoire romaine. Nous 
comprenons mieux aujourd'hui peut-être qu'il y a un siècle 
les mœurs, les passions, le mouvement politique de l'an- 
tiquité, et nous commençons à nous apercevoir que nous 
n'avons pas tout appris sur son compte dans nos années 
de collège. D'ailleurs, le système des études historiques 
a bien changé depuis quelque temps : maintenant on veut 
rattacher tous les événements à une idée générale qui les 
domine et les explique. Un auteur doit donner à son 
lecteur un fil qui le dirige au milieu du labyrinthe des 
faits où les causes et les résultats se confondent ; en un 
mot, ce qu'on demande aujourd'hui à un historien, c'est 
qu'il devine le secret de la Providence. Je n'ai pas à exa- 
miner si la chose est possible, si un tel système offre des 
inconvénients ou des avantages ; à mon avis , pour juger 
une œuvre d'art, il vaut mieux se mettre d'abord au point 
de vue de l'auteur. Observons seulement si le désir d'ap- 



LES ROMAINS SOUS i/EMPlRE. 200 

porter des arguments à son système ne l'entraîne pas 
quelquefois hors des règles d'une saine critique. 

Dès le début de son livre, M. Merivale expose son plan 
et fait ressortir l'idée qui doit présider à tout son travail. 
Dans les quatre siècles de révolutions dont il va tracer le 
tableau, il est frappé surtout de la lutte des classes privi- 
légiées contre le reste des hommes. Au moment où com- 
mence son récit, deux grandes victoires ont été obtenues 
déjà sur l'oligarchie romaine ; les patriciens ont été obli- 
gés d'élever les plébéiens à leur niveau et de les associer 
à leur domination sur le reste du monde; puis les Italiotes, 
à leur tour, ont réclamé le partage de la gloire et des 
avantagesattachésaudroitde cité romaine. Après do longs 
combats, il a fallu les admettre au rang de citoyens. Rome 
est demeurée la reine du monde ; mais, à présent, Rome 
c'est toute l'Italie. On sent que l'exemple sera contagieux; 
les provinces voudront être adoptées par la Ville éternelle 
comme l'on été les petites nations de la Péninsule. Cette 
cité, si exclusive autrefois, sera contrainte, un jour, 
d'ouvrir ses portes au monde antique, et le christianisme 
achèvera de consacrer l'égalité de tous les vassaux de 
l'empire. Pour M. Merivale, l'établissement du christia- 
nisme sur les ruines des religions païennes, c'est la con- 
quête de Rome par ses propres sujets. 

On peut contester, à cette vue générale, le mérite de 
la nouveauté, mais ce n'est pas une raison pour qu'elle 
soit moins juste. Il y a longtemps, en effet, qu'on l'a re- 
marqué, la grande révolution opérée dans le monde 
par la diffusion du christianisme a été préparée par la 
réunion des peuples sous l'empire des Césars. Lorsque 



270 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

le monde était encore partagé entre des nations rivales, 
obstinément attachées à leurs institutions propres, 4a 
communication et rechange des idées civilisatrices étaient 
bien difficiles. La guerre, la guerre divine, comme l'ap-* 
pelle M. de Maistre, détruisait seule les barrières élevées 
entre les peuples. L'unité de gouvernement, suite de la 
conquête romaine, amena l'unité de nationalité pour tous 
les sujets de l'empire, et cette dernière était indispen? 
sable pour fonder une religion dont la morale est de- 
meurée universelle. 

À ce grand et incontestable mouvement vers l'unité 
opéré dans le monde romain, M. Merivale rattache le com- 
mencement et les progrès de l'influence des classes 
moyennes. Excitées, et pour ainsi dire créées par des 
ambitions en guerre contre des oligarchies usées, les 
classes moyennes ont profité lentement, mais sûrement, 
des révolutions qui ont dépouillé les classes privilégiées. 
Quel que soit le champion qu'elles aient adopté, quel 
que soit le résultat immédiat de ses efforts, les classes 
moyennes en ont recueilli les fruits, et chaque révolution 
a vu s'accroître leur importance politique. Telle est, si je 
ne me trompe, la thèse que M. Merivale doit développer 
dans son ouvrage, et qu'il discute déjà dans son expo- 
sition. 

Je ne prétends point nier que si Ton embrasse dans 
une vue générale toutes les révolutions de l'empire ro- 
main, si l'on en examine toutes les conséquences, il ne 
soit possible d'y reconnaître cette marche de la civilisa- 
tion et ce développement continu, mais très-lent, des 
classes moyennes. Seulement, l'auteur me paraît un peu 



LES ROMAINS SOLS L EMPIRE. 271 

prompt à signaler leur influence dès l'époque qu'il a prise 
pour son point de départ. A Rome, dans les dernières 
années de la République, existait-il quelque chose comme 
un tiers état, des classes moyennes? j'avoue que je les 
cherche en vain. Si, par ce mot tout moderne, on entend 
les citoyens d'un État que leur position met à l'abri de la 
corruption ou de la violence, sur lesquels la persuasion 
agit surtout, et dont l'opinion donne une force morale 
immense à celui qui devient leur représentant, où les trou- 
vera-tron au septième siècle de Rome? je n'y vois que 
des patrons et des clients. D'un côté, un petit nombre 
d'hommes possesseurs d'immenses richesses et d'un pour 
voir presque sans bornes; d'un autre côté, une masse 
avide, corrompue, passionnée, changeant sans cesse de 
parti et de maître. Aujourd'hui, enthousiaste du consul 
qui a fait mourir sous ses yeux mille gladiateurs dans le 
cirque, elle traînera demain ses statues aux Gémonies, si 
un rival, plus riche, sait faire couler plus de sang pour 
l'amuser, ou lui dresse des banquets plus splendides. 

L'agriculture, le commerce, l'industrie, les arts font 
les classes moyennes dans nos sociétés modernes, parce 
qu'elles donnent l'indépendance à ceux qui s'y adonnent 
avec quelque succès. Dans la Rome antique toutes ces 
professions étaient le monopole des riches qui les faisaient 
exercer par leurs esclaves et par leurs affranchis. Le 
citoyen romain qui ne possédait que quelques arpents de 
terre, ou bien une industrie quelconque, se trouvait dans 
une position très-désavantageuse vis-à-vis du sénateur, 
son voisin, maître de milliers d'esclaves. Le blé qu'un 
descendant de Gincinnatus aurait récolté à la sueur de 



272 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

son front, à qui l'eût-il vendu? Un candidat au consulat 
transportait à Rome tes moissons de la Sicile ou de l'Afri- 
que, et les distribuait au peuple pour acheter ses suffrages. 
Quelle profession, d'ailleurs, pouvait exercer un homme 
exposé sans cesse à être enrôlé dans une légion et envoyé 
en Asie ou dans les Gaules ? Quelques familles privilégiées 
possédaient l'argent et les terres ; seules elles avaient les 
moyens, et presque le droit de s'enrichir. A cette époque, 
deux chemins principaux menaient à la fortune : les 
charges publiques, qui donnaient à l'élu des comices le 
pillage d'une province, et l'usure, que personne n'avait 
honte d'exercer. Tous les ans les charges publiques 
étaient mises à l'enchère, et les plus lucratives apparte- 
naient aux plus riches, et quelquefois aux plus hardis. 
Faut-il s'étonner qu'elles fussent le partage d'un petit 
nombre de familles ? le reste des citoyens n'existait que 
sous leur protection. On sait que des villes et des nations 
entières étaient heureuses d'avoir un patron à Rome ; il 
en fallait à quiconque voulait faire fortune, ou même con- 
server son patrimoine, et l'on n'obtenait guère une 
existence médiocre qu'en se faisant le complaisant et le 
séide d'un homme en passe de prétendre aux honneurs. 
Toutefois, il restait à Rome un métier facile et encouragé, 
c'était celui de mendiant. Pour la populace urbaine il y 
avait toujours du pain et des spectacles, et une fois par 
an le plaisir de voir les sénateurs les plus fiers, trans- 
formés en humbles candidats, mendier à leur tour , ou 
plutôt acheter ses suffrages à force d'or et de bassesses. 
Dans une telle société on aurait peine, je pense, à décou- 
vrir les éléments d'une classe moyenne. 



LES ROMAINS SOIS LEMHRE. 273 

Tibérius Gracchus, vers Tan de Rome 617, rêva la 
création, ou, à ce qu'il croyait, le rétablissement d'une 
classe moyenne ; il voulut changer les mendiants-de Rome 
en petits propriétaires ; personne n'ignore le résultat de 
sa tentative. Cinquante ou soixante ans plus tard l'entre- 
prise était devenue encore plus difficile : Sylla ne réussit 
pas mieux lorsqu'il partagea à ses vétérans le Samnium et 
l'Étrurie dépeuplés par son glaive ; il ne put faire des 
agriculteurs de ses soldats. Les uns devinrent des bandits, 
d'autres ayant vendu ou joué leurs champs, allèrent à 
Rome grossir ce peuple de mendiants dont je parlais tout 
à l'heure. 

Selon M. Merivale, l'ordre équestre constituait la classe 
moyenne à Rome, à l'époque dont nous nous occupons; 
mais la définition qu'il donne des éléments qui le compo- 
saient ne me semble guère correspondre à l'idée que 
nous attachons aujourd'hui au mot de classe moyenne. 
«Parmi les chevaliers romains, dit-il, les uns s'atta- 
» chaient à de grandes familles et dépendaient de leur 
» patronage ; d'autres s'appliquaient au commerce ; d'au- 
» très enfin occupaient des emplois subalternes dans le 
» gouvernement, et formaient un corps de fonctionnaires 
» dont l'importance ne tarda pas à être considérable. » 
Dans tout cela, où est l'indépendance sans laquelle nerpeut 
exister une classe moyenne influente dans l'État? Pour 
obtenir un emploi public , ou pour commercer , ne 
fallait-il pas l'appui, le patronage d'un magistrat, c'est- 
à-dire d'un membre des familles privilégiées? On peut 
lire, dans les lettres de Cicéron et ailleurs, à quelles con- 
ditions trafiquaient les chevaliers romains, et par quels 



274 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

moyens ils obtenaient la protection d'un proconsul. Au- 
jourd'hui les classes moyennes échappent à plus d'une 
cause de corruption, qui souvent atteint les classes supé- 
rieures. A Rome, au contraire, l'ordre équestre était inti- 
mement associé à la corruption des grands. A dire vrai, 
je ne vois guère qu'un trait de ressemblance entre les 
chevaliers romains et le tiers état de nos sociétés mo- 
dernes, c'est le goût et le besoin de la tranquillité qui les 
éloignaient des révolutions et les attachaient aux person- 
nages dont le caractère et les ressources leur garantis- 
saient un gouvernement stable et régulier. C'est ainsi 
qu'on voit l'ordre équestre soutenir Pompée dans sa lutte 
contre le parti rétrograde du sénat, entourer Cicéroh et 
lui servir de garde contre les complices deCatilina, enfin 
se donner à César lorsque César parut le seul homme 
capable de mettre fin à l'anarchie qui désolait la Répu- 
blique (1). 



(1) Je suis surpris que M. Merivale n'ait pas cherché à faire une 
application de son système en indiquant, parmi les causes du dé- 
veloppement des classes moyennes dans le monde antique, l'insti- 
tution des corporations et des collèges (corpora, colkgia). Je ne 
parle ici, bien entendu, que des corporations d'artisans ou de négo- 
ciants, non de ces associations purement politiques, si multipliées 
au septième siècle de Rome, et qui furent supprimées par César et 
par Auguste. Les chefs des différents corps de métiers {patroni) 
étaient d'ordinaire des industriels ou des négociants jouissant 
d'une aisance honnête, et qui devaient naturellement exercer une 
assez grande influence sur leurs confrères. Les monuments épi- 
graphiques dont l'étude peut fournir des renseignements précieux 
sur les collèges antiques, représentent, en général, le patron d'un 



LES ROMAINS SOUS i/EMPlRE. 275 

Sylla avait rendu aux sénateurs l'administration de la 
justice en matière politique. En vertu des lois corné- 
liennes, les concussionnaires et les candidats accusés de 
corruption électorale furent jugés par leurs pairs, c'est- 
à-dire par des hommes aussi coupables qu'eux. En l'an 
de Rome 684, l'organisation de ces tribunaux fut notable- 
ment modifiée, et environ les deux tiers des juges durent 
être choisis parmi l'ordre équestre* Dans ce changement 
M. MeriVale voit une des plus importantes conquêtes des 
classes moyennes, et il en attribue l'honneur à Pompée* 
Le fait n'est pas tout à fait exact. La loi qui retira aux sé- 
nateurs le droit de juger leurs égaux fut portée par le 
préteur L. AureliufrCotta* oncle maternel de César, sous 
le consulat de Pompée et de Crassus, c'est-à-dire pen- 
dant le premier triumvirat dont César faisait partie. Sans 
doute ce fut une mesure politique, mais tout l'honneur en 
revient à César, et je pense que ce fut surtout une satis- 
faction accordée au peuple, ému par le scandale de quel- 
ques jugements. Enfin on remarquera que ce changement 
dans l'ordre judiciaire rétablissait une loi portée par les 
Gracques. dont César s'annonçait en quelque sorte comme 
le successeur. D'ailleurs, je doute fort que l'ordre équestre 



collège comme le personnage le plus important d'une .colonie ou 
d'une ville de province. — Au reste, toutes les conclusions qu'on en 
tirerait me sembleraient fort hasardées s'il était question d'une 
époque antérieure à l'établissement de l'Empire, et les motifs qui 
m'obligent à douter de l'exactitude d'une assimilation de l'ordre 
équestre à nos classes moyennes me semblent avoir tout autant 
de force à l'égard des corporations et des collèges. 



276 • MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

y ait gagné quelque importance. Ce qu'il y a de certain, 
et M. Merivale en fait lui-même la remarque, c'est que 
les chevaliers ne se montrèrent pas plus dignes de leur 
mission que les sénateurs. La corruption était générale, 
et toutes les classes étaient à vendre. C'était le temps où 
un magistrat dans sa province faisait deux parts de ses 
concussions, Tune pour lui-même, l'autre pour ses juges, 
assuré, par cette précaution doublement préjudiciable aux 
sujets de la République , de jouir en paix du fruit de ses 
rapines. 

J'ai trouvé avec un véritable plaisir que l'auteur des 
Romains sous l'Empire s'est séparé de la plupart des his- 
toriens dans son appréciation de la pilitique de César et 
des résultats qu'elle eut sur le sort de l'humanité. M. Me- 
rivale n'est point partial pour ce grand homme, mais 
juste seulement. La plupart des écrivains modernes, pre- 
nant chez les anciens leurs opinions toutes faites, se sont 
montrés sévères pour César et d'une extrême indulgence 
pour Pompée. 11 semble, à les entendre, que le premier 
fut le destructeur des lois, le second leur défenseur. A dire 
vrai, ni l'un ni l'autre ne les respectèrent jamais , mais 
Pompée soutenait des abus intolérables et des institutions 
profondément viciées, tandis que César abattait une 
constitution ruinée pour y substituer un état de choses 
qui devait prolonger de plusieurs siècles la gloire et 
l'existence de l'Empire. Tous les deux travaillaient en 
effet à la ruine de la République , mais César seul avait 
assez de génie pour remplacer un gouvernement usé par 
un autre plus durable. Le pouvoir oligarchique exercé par 
1p sénat avait fait son temps. Renversé par Marius au profit 



le» romains sous l'empire. 277 

de la démagogie, il avait été restauré par Sylla avec une in- 
flexible cruauté. Les boucheries du dictateur donnèrent à 
la constitution romaine quelque trente ans d'une existence 
fort précaire. Alors même que César eût été vaincu à 
Pharsale, la puissance du sénat n'en eût pas moins suc- 
combé sous une révolution militaire. Le général auteur 
de cette révolution se fût appelé Pompée. Il eût été un 
despote non moins absolu que César, mais un despote 
cruel, à vues étroite», sans plans arrêtés, sans énergie 
pour maintenir ses lieutenants dans le devoir. Probable- 
ment l'empire se fût divisé ; l'anarchie et les invasions 
des barbares auraient désolé le monde quelques siècles 
plus tôt ! v 

Je me rappelle avoir entendu dire à M. Royer Collard 
ce mot sur César : C'était un homme comme il faut. En 
effet, rien en lui n'est médiocre ni vulgaire. Il n'a pas une 
petite passion , pas une pensée qui ne soit grande , rien 
qui sente le parvenu. Toujours il marche à son but fière- 
ment et sans jamais dévier. L'ambition de Pompée, au 
contraire, a quelque chose de bas et de sournois. Occul- 
tior, non melior, c'est ainsi que Tacite le dépeint (1). 

On ne sait que peu de chose sur lçs premières années 
de César, et M. Meriyale n'a pu recueillir que les rensei- 
gnements rares et souvent incertains des auteurs de l'an- 
tiquité. Peut-être, et c'est un des dangers d'écrire l'his- 
toire sous la préoccupation d'une idée générale, M. Me- 
rivale a-t-il cédé un peu trop au désir de fortifier son 
système en interprétant quelques faits obscurs et leur at- 

(1) Tac. Hist, H, 38. 

16 



1 



278 MÉIANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

tribuant une importance qui les transforme et leur donne 
des proportions considérables. Suétone raconte que César, 
échappé par miracle aux proscriptions qui suivirent le 
triomphe de Sylla, mal pardonné par le dictateur, jugea 
prudent de quitter Rome pour quelque temps, et s'en alla 
étudier la rhétorique à Rhodes , sous Apollonius Molon , 
professeur célèbre de ce temps. Là-dessus M. Merivale, 
qui ne perd jamais de vue les classes moyennes et la fu- 
sion des castes, suppose que les leçons du rhéteur grec 
firent oublier à César ses préjugés nationaux et patriciens, 
a A l'école de Molon, dit l'historien anglais, rendez- vous 
» de la jeunesse éclairée de toutes les nations, César a pu 
» concevoir l'idée de son sénat composé de Gaulois, d'Es- 
» pagnols et d'Africains. » Voilà, ce me semble, une idée 
toute moderne. — Il est vraisemblable qu'un Julius était 
trop grand, seigneur pour ne pas prendre des leçons par- 
ticulières. Que s'il eut des condisciples parmi la jeunesse ' 
des provinces sujettes , ou parmi des étrangers, il est à 
supposer qu'il trouva en eux plutôt des complaisants que 
des camarades. Enfin devenu l'arbitre de Rome, il n'avait 
pas sans doute besoin de se rappeler sa vie d'étudiant 
pour récompenser des chefs gaulois, espagnols ou afri- 
cains qui s'étaient bravement battus" pour lui pendant les 
guerres civiles. A ce compte, M. Merivale aurait pu faire 
remonter plus haut les idées politiques de César. Son 
premier maître était un Gaulois, M. Antonius Gniphon, 
lequel composa, dit-on, de beaux ouvrages qui sont per- 
dus. Qui sait si ce Gniphon ne lui apprit pas que les Gau- 
lois étaient des hommes? Il lui prouvait assurément qu'ils 
pouvaient parler le latin aussi bien que leurs vainqueurs, 



LES ROMAINS SOUS L EMPIRE. 279 

car on dit que Cicéron s'instruisit à l'école de ce même 
Gaulois. * 

Le nom de César seul réveille tant de souvenirs de gran- 
deur et de gloire, qu'aujourd'hui on ne se rend peut-être 
pas compte assez exactement des obstacles qu'il eut à 
vaincre pour devenir ce qu'il fut. Quant à moi, j'avoue 
qu'il m'est très-difficile de m'expliquer l'importance ex- 
traordinaire que tout jeune encore il paraît avoir eue 
parmi ses contemporains. Il avait be^u être issu d'une des 
plus anciennes familles patriciennes, être neveu de Ma- 
rius et gendre de Cinna, je ne puis comprendre qu'à dix- 
sept ans il fût déjà l'espoir du parti démocratique écrasé 
par le dictateur. En vérité, il faut admettre avec Plutarque 
et Suétone que Sylla fut inspiré de l'esprit prophétique 
lorsqu'il prédit qu'en ce jeune fat à la toge mal attachée, 
il y avait plusieurs Marius. Être suspect à Sylla et livré 
aux bourreaux, c'était alors même chose. César faillit être 
inscrit sur les tables fatales, et ne fut sauvé que par l'in- 
térêt qu'excitaient sa jeunesse et le nom de Julius. Les 
personnages les plus considérables de Rome et le collège 
des Vestales intercédèrent pour lui pt obtinrent sa grâce, 
bien qu'il ne voulût consentir à aucune bassesse pour se 
faire pardonner. On exigeait qu'il répudiât sa femme Cor- 
nelia, fille d'un des plus méchants et des plus médiocres 
démagogues associés de Marius. Il s'y refusa obstinément, 
et cette conduite généreuse, surtout dans un pays où le 
mariage était un lien si faible, attira naturellement l'at- 
tention et l'intérêt du public sur un jeune homme de noble 
race qui montrait du cœur et qui peut-être était amoureux 
de sa femme. Les honnêtes gensde Rome, les optimales^ 



280 MELANGES HISTORIQUES HT LITTÉRAIRES. 

se dirent sans doute que ce n'était pas la faute de C. Cé- 
sar si sa tante Julia avait épousé ce vieux coquin de Ma- 
rius, si lui-même encore enfant avait été fiancé à la fille 
d'un autre coquin. Après t?.nt de massacres, le sang pa- 
tricien était devenu si rare, que Sylla lui-même pouvait 
hésiter à le faire couler sur un soupçon. Jusque-là tout 
s'explique facilement. Mais quelques années plus tard, 
nous retrouvons César lié, quoique non compromis, avec 
les plus turbulents démagogues , aussi fier de son oncle 
Marius que de son aïeule la déesse Vénus, annonçant 
hautement le projet de détruire la constitution de Sylla, 
et, de fait, tenant dans sa main tous les fils des intrigues 
politiques. 

Reconnu pour chef de la faction démocratique, il pos- 
sède cependant la confiance "de Pompée, le favori et le 
successeur de Sylla, et celle de Crassus, un des princi- 
paux meneurs du parti aristocratique, ou, comme on di- 
rait aujourd'hui, du parti parlementaire. Pompée et Cras- 
sus étaient ennemis de longue date. César, n'ayant encore 
exercé que la charge de préteur, se fait accepter par eux 
comme une espèce d'arbitre, les réconcilie, et devient 
aussitôt un des personnages de cette coalition fameuse à 
laquelle on a donné le nom de triumvirat. Il persuade à 
Pompée de changer toute sa politique ; il se fait prêter 
par Crassus treize millions pour payer ses dettes et ache- 
ter des suffrages. Qu'offrait-il en échange à ses associés? 
Comment expliquer cet ascendant étrange exercé par un 
jeune homme sans passé sur les deux hommes alors, en 
apparence, les plus puissants dans la république ? C'est 
en vain qu'on demanderait aux écrivains de l'antiquité 



LES 110MA1KS SOUS I/EMWKE. 281 

quelques lumières pour pénétrer ces mystérieuses intri- 
gues. M. Merivale remarque avec beaucoup de justesse 
que, dans tout le cours de sa carrière, César ne s'aban- 
donna jamais aux plans et aux combinaisons des autres. 
Dans toute association où il entra, il fut le chef. Il ne fut 
l'instrument de personne, seulement il eut l'art de per- 
suader aux plus grands politiques qu'il les servait, alors 
qu'il ne travaillait que pour lui-même. Mais par quel art 
exerça-t-il cette persuasion ? — En se faisant aimer des 
dames, répondra-t-on, si Ton ajoute foi aux scandales si 
soigneusement enregistrés par Suétone. César, à ce qu'il 
prétend, aurait compté parmi ses maîtresses la femme de 
Pompée et celle de Crassus; mais il ne paraît pas que les 
dames romaines exerçassent alors beaucoup d'empire sur 
leurs maris, et il me semble encore plus difficile d'ad- 
mettre que César dominât son nombreux harem au point 
d'en obtenir un dévouement à toute épreuve, lorsque lui- 
même se piquait si peu de fidélité dans ses amours. 

Un grand écrivain allemand qui faisait profession de de- 
viner l'histoire du passé, Niebuhr, si affirmatif sur tous 
les points les plus obscurs , a dit, et M. Merivale a peut- 
être tort de répéter, que César, qui a fait tourner la tête à 
tant de femmes et à tant d'hommes, n'était ni enjoué ni 
brillant dans la conversation, et cela parce que les au- 
teurs anciens ne citent pas un seul trait d'esprit da sa 
façon. J'ai cependant peine à croire que ce fût à sa qua- 
lité de penseur et d'observateur profond qu'il dut ses 
succès parmi la bonne compagnie si corrompue de son 
temps. Il fallait que son pouvoir de séduction fût en effet 
bien grand pour que des hommes vieillis dans les affaires 

10. 



282 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

s'y laissassent prendre au point d'oublier toutes leurs pré- 
ventions de caste et de politique. Il est vrai, et cette re- 
marque ingénieuse est de M. Merivale, qu'à Rome les 
personnages politiques, hors quelques moments d'exci- 
tation violente, vivaient ensemble comme des joueurs, 
toujours prêts à se ruiner l'un l'autre, mais se traitant 
avec une familiarité qu'on pourrait prendre pour de l'af- 
fection. — La prodigieuse activité de César, sa facilité de 
travail, son audace, le recommandèrent peut-être à Pom- 
pée, qui, gâté par la fortune, était devenu de bonne heure 
paresseux et indolent. Cet homme qui à vingt-six ans 
avait reçu le surnom de Magnus, et le prenait sans ver- 
gogne dans sa correspondane officielle, avait acquis un 
peu trop facilement son immense renommée. Quelques 
batailles gagnées par lui pendant la guerre civile, à la 
tête des vétérans de Sylla contre des paysans samnites 
ou étrusques, lui avaient acquis la réputation d'un grand 
général. En Espagne f il la soutint assez mal contre. Serto- 
rius, en Asie contre Mithridate. Mais la fortune se chargea 
d'en faire un conquérant» Ses deux redoutables adver- 
saires moururent l'un et l'autre victimes de lâches trahi- 
sons, où Pompée, à la vérité, n'eut aucune part, mais qui 
obscurcissent un peu l'éclat de ses triomphes. Lorsque 
César eut affaire à Pharnace, qu'il défit en un clin d'oeil, 
il. ne put s'empêcher de dire que Pompée avait obtenu à 
bon marché son surnom de Magnus, ayant eu de si vils 
ennemis à combattre. Au milieu de toute sa gloire et des 
flatteries dont il était l'objet, Pompée peut-être se ren- 
dait justice et comprenait qu'il ne fallait pas lasser la 
fortune. Il craignait de s'y risquer de nouveau. Aussi le 



LES romains sous i/empire. 283 

trouve-t-on toujours timide, incertain, disposé k céder sa 
responsabilité en présence du péril. Il aimait à comman- 
der, mais par des lieutenants. Il crut sans doute en avoir 
trouvé un dans César, et d'abord s'abandonna entière- 
ment à lui. Aussi imprudent que Sultan Léopard, il laissa 
croître griffes et dents au Lionceau. Lorsque l'étonnante 
conquête des Gaules eut alarmé sa jalousie, par une autre 
imprudence, il se hâta de rompre avec son rival avant de 
s'être assuré qu'il pourrait lui résister. Pompée n'avait 
d'audace que pour former ses plans, toujours irrésolu lors- 
qu'il fallait agir ; il le prouva bien à Pharsale. 

Tout au contraire, César, le plus hardi des capitaines 
au moment de l'action, s'y préparait par une prudence 
incomparable, et ne se livrait à la fortune qu'après avoir 
réuni dans sa main tous les éléments de succès. C'est ainsi 
qu'à l'âge de quarante-trois ans, se trouvant l'idole de la 
populace romaine, et chef reconnu de la faction de Ma- 
rius, ralliée et comme ressuscitée sous ses auspices, il 
comprit la faiblesse réelle de son parti, et voulut, avant de 
démasquer ses desseins, avoir une armée à lui et s'être 
acquis légitimement la renommée d'un grand capitaine. 
Pendant huit années, il se tint éloigné de Rome et risqua 
sa vie dans vingt batailles, pour avoir les meilleures lé- 
gions et la plus grande gloire militaire. C'était en effet par 
les armes que devait se décider le sort de la république. 
11 n'y avait que des orateurs comme Cicéron* ou des phi- 
losophes spéculatifs comme Caton, qui pussent croire 
qu*une assemblée de vieillards éloquents en imposerait 
longtemps à des ambitieux disposant de soldats dé- 
voués. Crassus en jugeait autrement; Associé au triumvi- 



284 MÉLANGES HISTORIQUES ET UTTÉRAIilES. 

rat par César et Pompée, et, pour me servir de la belle 
comparaison de Lucain, placé entre ces deux ambitions 
comme un isthme entre deux mers, il sentit que sans le 
prestige de la gloire militaire* il serait bientôt écrasé 
entre ses deux formidables rivaux. A soixante-dix ans, il 
voulut devenir général, et ce fut, je pense, le motif qui 
rengagea dans sa funeste expédition contre les Parthes. 

Crassus s'y prenait un peu tard ; néanmoins, telle était 
l'excellence des institutions militaires chez les Romains, 
qu'avec du bon sens et de l'activité, un sénateur élevé 
dans les débats de la curie pouvait, sans danger pour la 
république, être mis à la tête d'une armée. Cicéron nous 
en fournit un exemple ; il n'avait pas vu un camp depuis 
la guerre des Marses, et cependant il fit avec honneur une 
campagne en Cilicie et gagna une bataille. Napoléon, 
dans ses Mémoires, a fort bien expliqué comment l'inven- 
tion des armes à feu a compliqué l'art de la guerre, et 
rendu le métier de général infiniment plus difficile qu'il, 
ne l'était dans l'antiquité. Toutefois, il admire le génie de 
César, et reconnaît dans toutes ses opérations le capitaine 
accompli. De toutes les qualités du général, César possé- 
dait à un haut degré la plus rare et la plus précieuse : 
l'art de dominer les hommes et d'en faire des machines 
intelligentes et dévouées. Non -seulement les légions 
qu'il avait menées en Gaule devinrent invincibles, for- 
mées et disciplinées par lui , mais encore, avec les % Gau- 
lois qu'il avait vaincus dans cent combats, il se fit des 
auxiliaires enthousiastes de sa cause. Le pays où pendant 
huit années il avait porté le fer et le feu lui demeura fer- 
mement attaché lorsqu'il en retira ses troupes pour les 



LES ROMAINS SOUS i/eMPIKK. 2i55 

porter en Italie et en Espagne ; il lui fournit même la fleur 
de ses guerriers, qui, sur les champs de bataille, rivali- 
sèrent de bravoure avec les vétérans de Rome. 

César a raconté ses luttes héroïques dans les Gaules, 
les villes qu'il a prises d'assaut, les peuples qu'il a exter- 
minés; il a négligé d'entrer dans aucun détail sur l'ad- 
ministration qu'il établit après sa conquête. On ne sait 
par quel art il sut se concilier des ennemis si longtemps 
acharnés. Sans doute, il fit régner l'ordre dans des con- 
trées désolées par l'anarchie ; il les délivra des invasion 
des Germains, et, probablement, mit un frein à la turbu- 
lence de leurs chefs nationaux. La noblesse gauloise, qui 
admirait César comme un ennemi invincible , l'aima 
comme un chef juste et doux, qui savait apprécier et ré- 
compenser son courage. Frappés de la supériorité de ci- 
vilisation qu'ils rencontraient chez leurs vainqueurs, les 
Gaulois se façonnèrent vite et facilement aux mœurs ro- 
maines sous un maître qui affectait de respecter leurs 
usages et s'appliquait à ménager leur orgueil et leurs 
préjugés nationaux.- Une anecdote heureusement con- 
servée montre le soin de César à complaire à ce peuple, 
qui oublie une sanglante défaite plutôt qu'une blessure 
faite à son amour-propre. Le proconsul, dans une de ses 
campagnes, faillit être pris et perdit son épée, qui fut 
suspendue comme un glorieux trophée dans un temple 
d'Alise. Quelque temps après, entrant en vainqueur dans 
cette ville, il revit son épée, et ses soldats indignés vou- 
lurent la reprendre. Il les en empêcha : « Elle appartient 
aux dieux! » leur dit-il. Je ne doute pas que plus d'un 
Gaulois qui montrait avec orgueil l'épée prise à César, 



286 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

ne se fit tuer bravement pour lui à Pharsale ou à Thapsa. 
Ce fut après la soumission complète des Gaules, et 
lorsque César disposait de dix légions aguerries et d'une 
pépinière inépuisable de braves soldats, que Pompée 
et le sénat le provoquèrent de gaieté de cœur, et lui 
fournirent un prétexte pour passer le Rubicon. Quelque 
médiocre opinion que Ton ait de Pompée, sa conduite, 
après l'entrée de son rival en Italie, est si extraordinaire, 
qu'on a cherché à l'expliquer autrement que par l'outre- 
cuidance la plus folle alliée à une honteuse pusillanimité. 
Il avait une armée nombreuse, il commandait à Rome et 
au sénat : cependant il s'enfuit devant César, qui n'était 
suivi que d'une seule légion. Que si défendre l'Italie était 
chose impossible , Pompée avait à choisir entre deux 
lignes de retraite : l'Espagne, où il avait sept légions 
aguerries et une population accoutumée à lui obéir; ou 
bien l'Asie, où il ne pouvait compter que sur le secours 
de petits despotes dont il avait pu apprécier autrefois 
la perfidie et la lâcheté. Ce fut ce dernier parti qu'il 
préféra, et l'événement prouva qu'il n'en pouvait choisir 
un plus mauvais. Ni les conseils ni les avertissements ne 
lui manquèrent. Il faut chercher un motif à sa conduite, 
et M. Merivale a proposé l'explication suivante : 

« Le plan de Pompée, dit-il, fut arrêté du moment 
». qu'une rupture avec César devint inévitable. Il haïssait 
» l'oligarchie dont il était le chef. Longtemps auparavant, 
» lorsqu'il se plaçait ostensiblement à sa tête, il avait 
» travaillé à l'abaisser et à l'avilir. Jaloux de Cicéron, 
» qu'elle avait élevé pour se défendre et pour lui tenir 
» tête, Pompée s'était servi de César comme d'un instru- 



LES ROMAINS SOUS L EMPIRE. 287 

» ment, il le croyait du moins , pour faire avorter cette 
)> tentative d'opposition à son autorité. Mais l'instrument 
» blessa l'ouvrier malhabile. Bientôt, une nouvelle révo- 
» lution de la fortune le força de s'allier étroitement avec 
)> cette même oligarchie contre un ennemi commun. Ge- 
» pendant, il ne se dissimula pas que ses amis du mo- 
» ment n'attendaient que sa victoire pour l'abandonner 
» et pour le perdre. 11 craignit l'influence hostile des con- 
» suis et des magistrats dans un camp de citoyens ro- 
» mains, et sentit que, dans le cas d'une collision entre 
» les représentants des lois de la république et lui-même, 
» son titre d'imperator serait sans poids auprès de l'au- 
» torité légitime qu'ils auraient sur les soldats. En effet, 
» les légions dont il était le chef nominal, récemment 
» levées en Italie, n'étaient pas encore, comme celles de 
» Marius, de Sylla ou de César, comme ses propres vété- 
» rans d'Asie, corrompues par une longue absence du 
» pays et par l'habitude de la licence des camps. Pour se 
)> maintenir dans la position si élevée qu'il occupait, il lui 
» eût fallu, même après avoir vaincu César, des troupes 
)> animées d'un tout autre eSprit que les légions ita- 
» liennes. Surtout, il ne fallait pas que la victoire qu'il se 
» promettait fût gagnée sur le sol de l'Italie, ni qu'un 
)> Lentulus ou un Domitius pût en partager l'honneur. II 
» voulait que Rome le vît rentrer dans ses murs triom- 
» phant du sénat aussi bien que de César. » 

M. Merivale, sur des données un peu arbitraires, peut- 
être, établit une différence singulière entre l'esprit des 
provinces d'Orient — la Grèce et l'Asie, et celui des 
provinces d'Occident — l'Espagne et les Gaules. Les pre- 



288 MÉLANGES HISTORIQUES Et MTTKK AIRES. 

mières, depuis longtemps façonnées au despotisme, pro- 
mettaient d'être toujours dociles dans la main d'un gé- 
néral victorieux , tandis que les autres, déjà pénétrées 
par la civilisation romaine, n'étaient pas moins difficiles 
à gouverner que l'Italie elle-même. D'après cela, Pompée 
fit son choix, et gagna l'Épire. 

« Dès ce moment, poursuit M. Merivale, il ne déguisa 
» plus ses desseins, et montra qu'il voulait effacer jus- 
» qu'aux derniers vestiges de l'antique liberté. Un petit 
» nombre de sénateurs, peut-être, espéraient encore le 
» retenir par leur présence au milieu de son camp ; mais 
» déjà la plupart étaient corrompus par l'espoir du pillage. 
» Guerre à Rome! guerre à l'Italie I tel était maintenant 
» le cri des plus audacieux et des plus dépravés. Nous 
» prendrons Rome par la famine , et nous n'y tois- 
» serons pas une tuile entière- : voilà ce que Pompée 
» lui-même ne craignit pas de répéter après ses plus 
» féroces partisans (1). C'est ainsi qu'on s'exprimait 
» dans le camp du sénat, et dès qu'il fut planté sur la 
» côte d'Épire , le rivage opposé lui parut une terre 
» étrangère et ennemie. Les consuls entendaient sans 
» murmure ce langage encouragé par leur propre cham- 
» pion. Pompée, dit Cicéron, a quitté Rome, non parce 
» qu'il n'a pu la défendre, l'Italie non parce que César 
» l'en a chassé, — mais parce que, dès le commence- 
» ment, il avait résolu d'ameuter terres et mers, d'armer 

1) M. Merivale attribue à tort ce propos à Pompée. C'est an 
mot de Cicéron, qui lui échappa dans un moment d'inquiétude 
et de mauvaise humeur. 



LES ROMAINS SOUS l'ëMPIRE. "289 

» les rois barbares, et de conduire des nations féroces en 
» Italie, non plus comme des prisonniers, mais comme 
» des vainqueurs. 11 est tout Sylla (1) dans l'âme, il veut 
» régner en roi sur des sujets, et il est entouré de gens 
» qui applaudissent à cet atroce dessein. » 

Je crains bien qu'en écrivant les lignes que je viens de 
traduire, M. Merivale n'ait pris trop à la lettre des pa- 
roles que le désespoir et l'effroi arrachaient à Cicéron 
dans une correspondance intime où il avait pris l'habi- 
tude d'épancher ses sentiments les plus passagers. Absent 
de Rome depuis longtemps, lorsqu'il exhalait ainsi sa 
mauvaise humeur, Cicéron avait perdu le fil de toutes les 
intrigues qui avaient précédé le passage du Rubicon. Per- 
sonne, à Rome, ne s'était attendu à une détermination 
si audacieuse. On se complaisait, depuis deux ans, à ra- 
baisser les ressources et les forces matérielles de César. 
Il avait lui-même soigneusement accrédité l'opinion de 
sa faiblesse, par la modération de ses demandes et ses 
protestations de respect pour l'autorité du sénat. 11 offrait 
de licencier son armée, pourvu que Pompée licenciât la 
sienne, et, s'il persistait à briguer le consulat, c'est qu'il 
n'avait pas d'autre moyen de se mettre à couvert de la 
malice de ses ennemis. Un langage si modéré persuada 
au sénat et à Pompée que César ne pouvait plus compter 
sur ses troupes. Aussitôt après le passage çlu Rubicon, la 
terreur la plus vive succéda à cette aveugle confiance. 
Ceux qui, peu auparavant, répandaient le bruit que 
l'armée de César allait l'abandonner, furent les premiers 



(1) Sullaturit ejusanimus* Cic, ad Atti ix, 10* 



290 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

à croire et à publier qu'il marchait sur Rome à la tête de 
toutes ses légions, renforcées par une levée en masse de 
Gaulois et de Germain». Dès qu'il eut pris Ariminum, on 
le crut aux portes de Rome. Il y eut un sauve qui peut 
général, et les consuls, avec tout le sénat et Pompée le 
Grand, étaient déjà dans le sud de l'Italie avant qu'on 
sût le petit nombre de troupes que César menait avec 
lui. Rien ne prouve mieux , ce me semble , l'absence 
de tout plan de la part de Pompée que l'absurde disper- 
sion de ses troupes , qu'il laissa enlever cohorte par 
cohorte, au lieu de les tenir rassemblées en nombre im- 
posant, ne fût-ce que pour couvrir et assurer sa retraite. 
En réalité, il était si peu préparé contre une attaque, 
qu'il oublia dans Rome un trésor considérable, qui servit 
h César pour payer ses légions et en lever de nouvelles. 
Quant au choix de sa retraite, je pense qu'il le fit égale- 
ment à la hâte et sans réflexion. Dès qu'il vit que César, 
au lieu de se diriger sur Rome, s'avançait à marches 
forcées le long de la côte orientale, Pompée ne douta pas 
qu'on ne voulût lui fermer le chemin de la Grèce, et je 
crois que, dès ce moment, il s'imagina que le chemin de 
la Grèce était sa meilleure ligne de retraite. De fait, il 
s'en fallut peu qu'il ne fût coupé de Brindes et obligé de 
livrer bataille en Italie. Sans l'opiniâtreté de Domitius à 
défendre Corfmium, malgré les ordres de son général, 
César aurait pu être à Brindes avant Pompée et prévenir 
son embarquement. Pompée ne semble avoir eu qu'une 
seule préoccupation , celle d'éviter une action décisive. Il 
y avait longtemps qu'il n'avait fait la guerre, et il était 
convaincu qu'il n'avait pas de soldats en état de se mettre 



LES ROMAINS SOUS l/ EMPIRE. 291 

en ligne contre les vainqueurs des Gaules. En présence 
de César, pendant toute la durée de la guerre civile, il 
semble perdre toutes ses facultés et céder à une sorte de 
fascination. Il ne retrouva un instant d'audace que la veille 
de Pharsale pour décider la bataille et d'avance se vanter 
insolemment de la victoire : puis, le jour venu, il aban- 
donna ses soldats à Ja boucherie dès que la manœuvre 
sur laquelle il comptait fut déjouée par une manœuvre 
plus habile. Il n'y a pas en Europe aujourd'hui un conseil 
de guerre qui ne condamnât à être fusillé un général 
qui se conduirait aussi lâchement que Pompée le fit à 
Pharsale. 

M. Merivale a fort -bien éclairci un point historique de- 
meuré assez obscur, je veux parler des projets de Pompée 
après sa défaite et du parti qu'il prit de se rendre en 
Egypte. Sa première pensée fut de se mettre sous la pro- 
tection des Parthes, qui venaient d'égorger son collègue 
Crassus et d'exterminer une armée romaine. Ce ne fut ni 
la honte d'une alliance avec les ennemis de son pays', ni 
la crainte de livrer des provinces romaines à leurs inva- 
sions qui l'obligèrent à changer de dessein ; mais, il avait 
une jeune femme qu'il aimait beaucoup, et on lui peignit 
le roi des Parthes comme un prince très-galant. Cette 
considération lui épargna une lâcheté de plus. Il fit voile 
pour l'Egypte, et fut assassiné tandis qu'il relisait une ha- 
rangue grecque, qu'il se proposait de débiter à Ptolémée. 
Telle fut la fin misérable de cet homme, que sur la foi de 
Lucain et de quelques rhéteurs de l'antiquité on a re- 
présenté comme le défenseur des lois et le martyr de la 
liberté. 



202 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

Après s'être montré pendant la guerre civile aussi ha- 
bile politique que grand capitaine, César paraît tout à coup 
sous un jour nouveau, et embarrasse fort ses admirateurs, 
en allant étourdiment à Alexandrie se jeter dans un piège, 
où il pensa rester. 11 suivait Pompée à la piste, et, dé- 
barqué en Egypte avec une seule légion, il n'y trouva 
plus que la tête de l'homme qui avait été son ami et son 
gendre. Dès lors, il n'avait plus rien à faire en Egypte , 
sinon d'y prendre assez d'argent pour payer ses soldats. 
On s'empressa de lui en proposer, et il était tout disposé 
à profiter des offres que lui faisait le jeune Ptolémée , 
lorsque la sœur de ce prince, qui prétendait au trône 
d'Egypte, la fameuse Cléopàtre, alors âgée de dix-neuf 
ans, se fit empaqueter dans un tapis et porter un soir au 
quartier général de. César, à l'insu des ministres de Pto- 
lémée. Là, elle fit au proconsul, en bon grec, une si belle 
harangue qu'il en oublia ses engagements avec Ptolémée, 
qu'il en oublia Rome, les fils de Pompée, Caton et le monde 
entier. César joua le rôle de chevalier errant et s'exposa 
aux plus grands dangers qu'il ait courus, pour plaire à deux 
beaux yeux. Pendant plusieurs mois, il fut bloqué dans 
Alexandrie, risquant chaque jour d'y être pris où tué, 
mais ne s'ennuyant pas de son séjour. Il avait alors cin- 
quante-trois ans, et n'était nullement blasé comme il 
semble. En Egypte, il se montre en tout romanesque ; il 
y faisait des plans (avec Cléopàtre, je suppose) pour aller 
découvrir la source du Nil, très-beau voyage sans doute, 
mais un peu long pour un homme qui avait tant d'affaires 
sur les bras. 

Ici M. Merivale me paraît avoir méconnu complètement 



LES ROMAINS SOUS i/EMI'IRK. 293 

l'homme extraordinaire dont il écrit l'histoire. « Si César 
» se fit le champion de Cléopâtre, dit-il, c'est qu'il entrait 
» dans ses desseins de faire valoir les prétentions de cette 
.» princesse contre les ministres insolents de son frère. 
» En adoptant sa cause, il ne se refusa pas la récompense 
» de son dévouement chevaleresque ; mais tandis qu'il se 
ù livrait à la dissipation et aux délices de la plus volup- 
» tueuse des capitales , il ne perdait pas de vue son but 
» principal, et cependant se gardait avec soin des machi- 

» nations de ses ennemis peu scrupuleux » 

A mon sentiment, si César faisait attention alors à ce 
qui se passait hors de l'Egypte, il est encore plus extraor- 
dinaire qu'il y soit demeuré si longtemps. En effet, tandis 
qu'il se faisait payer, non point en argent, son dévoue- 
ment chevaleresque, Pharnace envahissait l'Asie, Juba 
l'Afrique, l'Espagne se révoltait, Rome était désolée par 
des # émeutes, et César lui-môme ne se maintenait dans un 
quartier d'Alexandrie que grâce à l'habileté de ses ingé- 
nieurs, à la fécondité de ses ressources, surtout à la bra- 
voure de ses soldats. Jamais, je pense, la fortune ne parut 
si près de l'abandonner. On sait que, dans un combat 
auprès du Phare, il fut obligé de se jeter à la mer et ne 
se sauva que parce qu'il était excellent nageur. 
.. Pourquoi ne veut-on voir dans César qu'un politique 
consommé, calculant toutes ses actions et incapable d'une 
faiblesse ? Pour moi, je ne doute pas qu'il n'ait été bien et 
dûment amoureux de Cléopâtre. Sans doute elle était fort 
supérieure à toutes les Romaines, à toutes les Gauloises qui 
avaient été ses maîtresses. Cléopâtre était petite, brune, le 
contraire d'une beauté régulière, mais elle savait causer, 



294 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

et je soupçonne que jusqu'alors César n'avait guère trouvé 
de femmes dont la conversation l'intéressât. Plutarque 
rapporte une charmante anecdote de Cléopâtre versant 
du poison dans la coupe d'Antoine, tout en lui parlant,- 
sans que ce grossier soldat, bien moins prenable par le 
doux parler que son maître César, s'aperçût de ce ma* 
nége, tant ses yeux étaient fixés aux yeux et aux lèvres 
de l'Égyptienne. Telle devait être la maîtresse d'un grand 
homme de cinquante-trois ans, encore vert toutefois, 
comme le prouva la naissance du petit Césarion, dont 
.Cléopâtre était fière. Ce malheureux enfant était bien le 
fils de César, car Octave eut grand soin de s'en débarras- 
ser. Oserai-je le dire, c'est par ces faiblesses étrangères à 
ses contemporains que César me semble si supérieur à 
son temps et à son pays. Brutaux et sensuels, les Romains 
de cette époque ne connaissaient le plaisir que dans les 
orgies; César était délicat, honnête homme jusque dans 
la débauche. On aime à trouver en lui la galanterie qui né 
parut en Europe que près de dix siècles plus tard. Ro- 
main et élevé dans le paganisme, ne croyant pas aux 
juges des Enfers, il était pourtant bon, humain et sensible. 
Il y avait dans cette organisation exquise une fibre de dé- 
licatesse presque féminine. Il pleurait en traversant la 
plaine de Pharsale jonchée de ses ennemis mortâ. c< Ils 
l'ont voulu ! s'écriait-il avec douleur, ils m'y ont forcé! » 
Il pleurait encore en voyant la tête de Pompée, son rival * 
et lorsque, percé de coups de poignard, il aperçut Bfutus 
parmi ses assassins : c< Et toi aussi, mon fils I » dit-il en 
grec, car c'est sans doute dans cette langue de la bonne 
compagnie qu'il parlait à Servilia, mère de Brutus. Quelle 



LES ROMAINS SOUS L'EMPIRE. 295 

immense distance entre César et tous ses contemporains I 
M. Merivale a fait bonne justice du prétendu amour de 
la liberté que la plupart des historiens ont si gratuitement 
prêt(?aux meurtriers de César. Le dictateur fut assassiné 
par des gens qu'il avait comblés de ses bienfaits, niais 
dont il voulait restreindre l'avidité. Ils ne purent lui par- 
donner les réformes qu'il Voulait introduire ni l'ordre 
qu'il prétendait établir dans le monde qu'il avait conquis. 
Un jour que Napoléon présidait Un divan au Caire, on vint 
lui annoncer que des Arabes bédouins avaient pillé un 
village et tué un paysan. Aussitôt le général en chef, té- 
moignant une vive indignation, donna Tordre à un corps 
de cavalerie de punir cet acte de brigandage. Les scheiks 
arabes étaient étonnés qu'on fît tant de bruit pour la mort 
d'un fellah. — Et quoi ! dit un d'eux, ce paysan (Ju'ori a 
tué était-il donc ton frère? — Tous ceux qui m'obéissent, 
répondit Napoléon, sont mes enfants. — César regardait 
aussi comme ses enfants les habitants des provinces su- 
jettes et s'opposait aux pilleries coutumières des magis- 
trats de la république. Vingt-trois coups de poignard lui 
firent expier cette infraction aux patriotiques traditions 
do Romei Au reste, il faut se garder de prendre César 
pour un philanthrope du genre de nos négrophiles. Je ne 
pense pas que ce fût par pur amour de l'humanité qu'il 
cherchait à rendre le joug moins pesant aux sujets de 
l'Empire ; mais l'Empire était devenu sa chose et il se 
sentait responsable des abus qu'il y tolérerait. S'il traita 
mieux les provinces sujettes qu'aucun magistrat de la 
république n'avait fait avant lui, ce n'est pas qu'il fût 
exempt des préjugés "de race ordinaires à sa nation et à 



29G MÉLANGES HISTORIQUES ET L1TTÈRA1HES. 

son époque, mais à la distance où il se trouvait du reste 
des hommes, Romains et provinciaux se confondaient 
pour lui dans une masse commune soumise à sa volonté. 
Je dois dire en terminant quelques mots du styfe de 
M. Merivale. Presque toujours vif et rapide, constamment 
clair et facile, il a souvent la gravité que comporte l'his- 
toire. Parfois des métaphores un peu hardies, des images 
plus brillantes que nettes et fermement tracées semblent 
indiquer de la part de Fauteur une admiration un peu irré- 
fléchie pour Lucain, que d'ailleurs il cite trop sans cesse 
comme une autorité historique. Les Anglais se moquent 
de notre purisme, peut-être exagéré, dans l'emploi des 
métaphores. Cependant je doute qu'en Angleterre même 
on approuvât une phrase comme celle-ci : « Les amis de 
César le regardaient comme un soleil levant qui devait 
être pour eux la source des honneurs et de la fortune. » 
[Tome I, p. 135.] Ailleurs l'auteur dit que César avait en- 
core une carte à jouer. [Tome II, p. 55.] Ce sont des mi- 
sères qui échappent aux meilleurs écrivains depuis que 
les improvisations de la tribune et de la presse quoti- 
dienne assiègent toutes les mémoires et ont habitué les 
gens de lettres à une foule de phrases toutes faites qu'on 
répète sans les examiner. M. Merivale d'ailleurs a pris 
franchement un parti que j'approuve , c'est de traduire 
dans notre langue parlementaire beaucoup de mots^et de 
phrases latines, que la plupart des érudits modernes 
rendent par un jargon conventionnel qui n'appartient à 
aucun idiome. M. Merivale ne dit pas une rogation, mais 
un projet de loi — et il a parfaitement raison. Avant tout 
il faut être clair, et écrire pour tout le monde. En outre, 



LES ROMAINS SOUS i/eMPIRE. *297 

entre les institutions de Rome et nos institutions consti- 
tutionnelles, il existe une singulière analogie. La tactique 
et les intrigues des assemblées délibérantes, les divisions 
de partis qui existent dans ces compagnies, ont existé 
autrefois dans le sénat de Rome. Quel meilleur moyen de 
faire comprendre au lecteur cette remarquable confor- 
mité entre notre temps et l'antiquité, que de se servir de 
termes généralement adoptés aujourd'hui et qui repré- 
sentent des idées devenues vulgaires? 



17. 



MÉMOIRES 



d'une 



FAMILLE HUGUENOTE. 



r 

i 



MÉMOIRES 



D'UNE FAMILLE HUGUENOTE ('). 



Je viens de lire ce petit volume avec un vif intérêt. 
C'est le récit de la vie d'un homme obscur, et qui n'a pris 
qu'une bien petite part aux événements de la fin du dix- 
septième siècle : cependant cette biographie a son impor- 
tance historique ; elle permet d'entrevoir les mœurs et les 
opinions de la société moyenne en France, à une époque 
où cette classe ne faisait guère parler d'elle, et où les gens 
de cour et d'Église semblaient avoir le privilège exclusif 
de s'adresser à là postérité. L'auteur de ces Mémoires 
(ou plutôt de la partie la plus considérable du recueil, 
Jacques Fontaine, donne des détails curieux sur les per- 



(1) Memoirs of a huguenot FamUij, etc., translatait by Anna 
Maury. New- York, 1853. 



302 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

séditions qui précédèrent et suivirent la révocation de 
Tédit de Nantes, sur l'exil des protestants et leur établis- 
sement en pays étranger. Il est inutile de remarquer qu'on 
ne doit pas s'attendre à trouver dans ce livre des appré- 
ciations politiques profondes, ni même ingénieuses ; il n'y 
faut chercher ni modération ni vues exactes : livre d'é- 
migré, c'est tout dire. Cependant, malgré sa passion et 
ses préjugés , le narrateur surprend la sympathie tout 
d'abord; c'est un de ces hommes singuliers, tout d'une 
pièce, qui furent peut-être insupportables dans leur 
temps, mais auxquels on s'attache involontairement après 

* 

leur mort. Tel était le fameux Agrippa d'Aubigné, si diffi- 
cile à vivre pour ses contemporainsrsi aimable pour nous 
qui lisons ses mémoires ; tel était l'auteur du livre dont 
j'ai à rendre compte. Ministre de l'Évangile par profes- 
sion, fabricant de draps ou négociant par nécessité, soldat 
par occasion et surtout par inclination, Jacques Fontaine 
est un mélange de contrastes qui , sous la plume de Wal- 
ter "Scott, ferait la fortune d'un roman. Malheureusement 
notre auteur, comme la plupart des hommes d'action, n'est 
pas fort habile dans l'art de raconter. On regrette qu'il 
passe si rapidement sur maints détails qui nous intéres- 
seraient vivement aujourd'hui ; mais il va toujours droit au 
but avec une concision lacédémonienne, si ce n'est quand 
parfois il trouve l'occasion de faire un sermon ; alors il se 
plaît h faire voir qu'il n'a pas oublié son métier de prédi- 
cateur. Observons toutefois que nous n'avons qu'une tra- 
duction anglaise de ces Mémoires; selon toute apparence, 
le style de l'auteur a conservé dans sa langue natale quel- 
que chose de l'originalité de son caractère, et voilà ce' 



MÉMOIRES DLINE FAMILLE HUGUENOTE. 303 

qu'une traduction n'a pu reproduire. Je fais des vœux 
pour qu'on publie un jour la version première de Jacques 
Fontaine dans cette belle langue du dix-septième siècle, 
non moins admirable dans les mémoires des gens du 
monde que dans les livres des grands écrivains. 

Jacques Fontaine commence l'histoire de sa famille par 
celle de son arrière-grand-père , lequel était un gentil- 
homme du Maine, prenait le de dans les actes qu'il signait, 
et avait été gendarme dans une compagnie d'ordonnance 
sous François I er . Cette situation n'était pas quelque chose 
de considérable, tant s'en faut ; cependant, riches ou pau- 
vres, tous les gentilshommes commençaient ainsi leur 
carrière au seizième siècle. Le gendarme des ordonnances 
quitta le service pour embrasser la religion réformée dès 
son apparition en France, et vécut quelque temps au 
Mans, dans la retraite, d'un petit patrimoine qu'il possé- 
dait. Là, en 1563, durant les premières guerres civiles, 
ou pendant une de ces trêves mal observées qui suspen- 
daient à peine les hostilités entre les deux partis, il fut 
assassiné avec sa femme, dans sa maison, par une bande 
de fanatiques, ou plutôt de brigands qui prenaient un 
drapeau religieux pour piller avec impunité. Ses fils se 
sauvèrent comme ils purent, et gagnèrent la Rochelle, 
qui était alors la capitale et la citadelle des réformés. Le 
grand-père de Jacques Fontaine, arrivant en cette ville à 
demi nu , dépourvu de toutes ressources, fut heureux 
d'être recueilli par un cordonnier qui l'adopta et lui ap- 
prit à tailler le cuir. 11 y réussit, à ce qu'il paraît, et ga- 
gna même une petite fortune à faire des souliers. C'était 
un fort bel homme, il se maria deux fois, — la seconde 



304 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

fois, étant déjà sur le retour, mais encore vert, et portant 
bien une barbe grisonnante qui lui couvrait la poitrine. 
Cela n'empêcha pas que sa seconde femme ne voulût 
l'empoisonner; on ne dit pas pour quels motifs. En France, 
dès ce temps-là, on s'intéressait fort aux grands coupa- 
bles, et les bonnes âmes de la Rochelle remuèrent ciel et 
terre pour empêcher madame Fontaine d'être pendue. Le' 
roi Henri ÏV se trouvant de fortune en ces parages, on lui 
remit des placets pour obtenir la grâce de cette femme 
légère. Avant de rien décider, le roi se fit montrer le 
mari, qui probablement sollicitait comme les autres. On 
lui présenta un grand gaillard haut de six pieds, d'appa- 
rence plus propre à manier une lance qu'un tranchet. 
« Elle n'a pas d'excuse, s'écria le roi, qui avait aussi une 
barbe grise. Ventre-saint-gris ! empoisonner le plus bel 
homme de mon royaume ! qu'on la pende ! » Ainsi fut 
fait. 

La pauvre femme incomprise à qui ce malheur arriva 
n'avait pas donné d'héritier au cordonnier son époux, et 
. le père de Jacques Fontaine était le dernier enfant du 
premier mariage. Déjà la famille était en voie de prospé- 
rité, car ce fils, au lieu de faire des chaussures, fut minis- 
tre de l'Évangile, et s'acquit une certaine réputation d'é- 
loquence par ses prédications. Il avait fait plusieurs voya- 
ges à Londres, et même y avait pris femme. A cette épo- 
que, les relations de l'Angleterre avec la province de 
Saintonge étaient assez étroites. Un commerce actif et la 
contrebande des grains et des eaux-de-vie favorisaient les 
communications et les intrigues des réformés avec leurs 
coreligionnaires de la Grande-Bretagne. C'est de ce pays 



MKMOIKKS D'UNE 1AH1LLK HUGUENOT! 1. 305 

qu'ils tiraient des secours et des munitions pendant les 
guerres civiles ; ce fut sur l'espoir tant de fois déçu d'une 
grande expédition anglaise que les Rochelois soutinrent 
ce long siège qui détruisit leur commerce et leur impor- 
tance politique. 

Jacques Fontaine naquit en 1658. H fut élevé comme 
devait l'être l'arrière-petit-fils d'un martyr et le fils d'un 
ministre ardent et passionné pour sa croyance. Doué d'une 
constitution robuste et d'une force morale peu commune, 
il semblait destiné par la nature à la carrière des armes, 
mais un accident l'ayant rendu boiteux, tout enfant, on 
le fit étudier pour en faire un jour un pasteur. La mission 
des ministres protestants commençait à devenir pénible 
et même périlleuse. Des tracasseries continuelles prélu- 
daient à la persécution, et chaque jour la partialité des 
agents du gouvernement mettait à l'épreuve la constance 
des prédicateurs evangeliqu.es. Jacques Fontaine était 
d'un caractère à se distinguer dans ces temps malheu- 
reux, et l'éducation dure de son enfance ne fit que déve- 
lopper sa résolution et son énergie. On en peut juger par 
cette petite anecdote qu'il rapporte de ses premières an- 
nées. « M. Arnauld (c'était le maître d'école qui lui apprit 
à lire) suivait à la lettre le précepte de Salomon qui re- 
commande de ne pas épargner lesétrivières à la jeunesse. 
D'ailleurs c'était toujours en particulier qu'il administrait 
le fouet à ses élèves, car il avait dans son école des filles 
aussi bien que des garçons. Nous autres garçons, parlant 
un jour de la sévérité de notre maître, nous cherchions à 
supputer de combien de coups de verges se composait 
une fessée. Personne ne pouvant résoudre le problème, 



306 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

je m'offris pour en avoir le cœur net à la première occa- 
sion. Elle ne tarda pas à se présenter* Pendant les prépa- 
ratifs de l'exécution, je criais et je pleurais à l'ordinaire} 
mais au premier coup de verges je me tus, reconnaissant 
qu'if m'était impossible de crier et de compter en même 
temps* Un peu surpris de mon silence, M. Arnauld me re- 
garda en face pour voir ce que j 'avais * et, ne me trou- 
vant rien d'extraordinaire, il me donna un second coup 
plus fort que le premier." Je ne dis mot, pas plus que là 
première fois, comptant mentalement, tout préoccupé de 
mon addition et de ne pas laisser voir ce que je faisais; 
Mon maître, encore plus surpris, frappe de toute si force 
sans pouvoir me faire oublier mort occupation; mais pour- 
tant je ne pus m'empêcher de crier, et très-haut : trois ! 
— Ah 1 petit drôle , tu comptes? dit Mi Arnauld. Eh bien I 
compte, compte, compte ! et les coups se succédèrent si 
rapidement, que je crains fort de m'être embrouillé dans 
mon calcul. » 

Le fouet avait une place considérable dans toutes les 
éducations de ce temps, et Jacques Fontaine aurait été 
sans doute bien embarrassé pour donner le chiffre exact 
dés corrections qui lui furent infligées. Jamais Spartiate 
ne reçut plus galamment les étrivières devant la statue de 
Diane Orthie. Il avait un camarade, un copin, comme 
nous disions au collège, avec lequel il partageait tout; Il 
voulut partager avec lui jusqu'au fouet. Lorsqu'un des 
deux amis avait mérité une correction, l'autre aussitôt, 
de propos délibéré, commettait quelque faute pour s'as- 
socier au châtiment, si bien que le maître, averti bientôt 
de ce dévouement si contraire à la discipline, fut obligé de 



MÉMOIRES D'UNE FAMILLE HUGUENOTE. 307 

transiger avec Nisus et Euryale, et de tenir un registre 
spécial où il marquait leurs mauvais* points, pour ne les 
fouetter qu'ensemble, et lorsque leurs comptes respectifs 
se balançaient à peu près exactement. 

Malgré l'excellence de cette vieille méthode selon la- 
quelle furent élevés nos pères, Jacques Fontaine demeura 
longtemps un fort mauvais écolier. Il ne fit de progrès 
dans ses études qu'assez tard et lorsqu'il fut confié aux 
soins d'un professeur fort avancé pour son temps» Celui- 
ci , piquant avec adresse l'amour-propre de cet enfant 
opiniâtre et audacieux , en fit Un bon humaniste , et lui 
apprit plus de latin qu'il ne lui en fallait pour argumenter 
sur la théologie contre tout venant. 

Au moment où Jacques Fontaine se disposait à embras-» 
ser le ministère évangélique, une crise décisive allait 
éclater. Depuis assez longtemps déjà, le protestantisme 
n'était plus que toléré dans le royaume, si l'on peut ap-* 
peler tolérance le régime d'exception qui pesait sur les 
religionnaires. Louis XIV voyait en eux non-seulement des 
hérétiques qui troublaient l'ordre et la paix de l'Église, 
mais, ce qui était; peut-être non moins grave à ses yeui, 
des rebelles toujours prêts à secouer le joug et à réclartier 
l'assistance des ennemis de sa maison. À son apparition 
en France, la réforme, qui avait trouvé comparativement 
beaucoup plus de prosélytes dans les châteaux que dans 
les chaumières, ressemblait un peu à une révolte de lai 
haute noblesse contre l'autorité royale. Bientôt les grands 
seigneurs huguenots, mauvais théologiens, embarrassés 
d'ailleurs pour soutenir une guerre difficile, avaient ap- 
pelé des ministres dans leurs conseils pour leur fournir 



308 MÉLANGE» HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

des arguments, rédiger leurs manifestes et leur recruter 
des soldats. De là un # élément démocratique tout nouveau 
et parfois quelque peu embarrassant. Les ministres de- 
vinrent des espèces de tribuns du peuple, sortis de ses 
rangs, interprètes de ses plaintes et de ses passions. Les 
synodes provinciaux , où les ministres dominaient par 
leur éloquence et leur caractère sacerdotal, étaient plus 
dangereux et plus irritants pour les rois que les grandes 
compagnies telles que les parlements : il était plus diffi- 
cile de les gagner ou de les intimider, car si l'on écartait 
un pasteur populaire, tient autres se présentaient pour lui 
succéder. Lorsque l'abjuration de Henri IV et la politique 
de ses successeurs eurent enlevé à la cause protestante la 
plupart des grands noms qui l'avaient soutenue d'abord, 
la tendance républicaine des synodes n*en devint que plus 
manifeste et plus intolérable pour la royauté. A cette épo- 
que, l'issue d'une lutte entre le souverain et les sectaires 
ne "pouvait être douteuse. D'ailleurs la réforme n'avait 
pour elle ni le nombre ni la force morale ; l'enthousiasme 
et l'ardeur de ses débuts commençaient à lui faire défaut. 
La grande majorité du peuple haïssait les religionnaires. 
L'orgueil des chefs était insupportable ; l'austérité de 
toute la secte semblait un masque odieux ou ridicule à une 
nation gaie , railleuse , amie du plaisir. On se souvenait 
des irruptions et des surprises qui avaient livré quantité 
de villes à une poignée d'hérétiques. Partout des églises 
profanées, des tombes violées, rappelaient les exploits 
des protestants. On ne pouvait surtout leur pardonner un 
crime', dont à la vérité les catholiques s'étaient rendus 
coupables à leur tour, celui d'avoir appelé les étrangers 



MÉMOIRES D UNE FAMILLE HUGUENOTE. 309 

en France, et de les avoir mêlés à nos querelles natio- 
nales. 
Leurs malheurs, il faut le dire, n'excitèrent que peu de 
' sympathie. Les catholiques fervents applaudissaient aux 
rigueurs , les indifférents ne voyaient dans les religion- 
naires que des fous entêtés. Pour obtenir des conversions, 
toutes les manœuvres étaient permises , et c'était à qui 
s'ingénierait pour forcer les sectaires à l'abjuration. On leur 
payait l'apostasie, on leur faisait payer l'attachement à 
leur croyance. Leurs contributions étaient doublées, on 
faisait peser sur eux la lourde charge des logements mi- 
litaires. Ce dernier moyen de persuasion , qui ruinait en 
peu de temps toute une famille, fut inventé, dit-on, par 
M. de Louvois, alors ministre de la guerre, et le succès en 
fut si merveilleux, qu'on attribua à son département la 
direction des conversions ou des dragonades. « Les pères 
seront hypocrites, disait madame de Maintenon, mais les 
enfants seront catholiques. » Et pour beaucoup de gens 
de bonne foi, ce résultat justifiait les contraintes les plus 
odieuses. M. Pierre Clément, dans son excellent livre sur 
le gouvernement de Loui&XIV de 1683 à 1689, explique 
fort bien comment les ministres du roi le trompèrent in- 
dignement sur la sincérité de ces conversions et sur les 
moyens employés pour parvenir à l'extirpation de l'hé- 
résie. Chaque fois que la vérité se fit jour jusqu'au prince, 
il défendit les violences, et les malheureux réformés ob- 
tinrent un instant de répit ; mais bientôt, abusé de nou- 
veau par de faux rapports, il Jaissait les persécutions 
suivre leur cours , et ces alternatives de sévérité et de 
clémence furent encore plus funestes aux protestants que 



310 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

ne l'aurait été un système de rigueur franchement main- 
tenu. Passant tour à tour de l'espérance au décourage- 
ment, ils ne savaient à quel parti se résoudre. Ils épui- 
saient leurs ressourcés dans une résistance inutile, et' 
lorsque enfin, à bout de patience, ils ne virent plus que 
l'émigration pour remède à leurs maux, la plupart, ré- 
duits au dernier dénûment, ne pouvaient faire les frais 
du voyage, ou bien arrivaient en mendiants sur la terre 
étrangère, 

Pendant les premières persécutions, favorisées, mais 
non encore avouées par le gouvernement, Fontaine se fit 
remarquer par sa fermeté et son adresse, à se tirer des 
mauvais pas où l'entraînait son zèle enthousiaste. Mis en 
prison pour avoir prêché, bien qu'il n'eût pas encore reçu 
l'ordination, il se défendit fort bien, railla très agréable- 
ment le ministère public, et finit par être acquitté devant 
le parlement de Bordeaux. On voit par ses Mémoires que 
cette compagnie ét&it en général fort peu disposée à la 
rigueur contre les réformés et n'obéissait qu'à contre- 
cœur aux ordres de la cour ; mais les ministres inférieurs 
de la justice voyaient dans la persécution des hérétiques 
une bonne occasion de les rançonner, et malgré les in- 
jonctions très-précises du premier président, Jacques 
Fontaine ne sortit du guichet que débarrassé de tout son 
argent. 

11 se remit à prêcher de plus belle, et comme l'humeur 
s'aigrit vite dans de pareilles luttes, ce n'était plus par 
un appel aux lois qu'il voulait défendre sa croyance ; le 
moment était venu, disait-il, de la soutenir à coups de 
fusil. Heureusement ses exhortations à la guerre civile 



MÉMOIRES D'UNE FAMILLE HUGUENOTE. 311 

ne produisirent aucun effet. Les dragons de Mons de Lou- 
vois étaient redoutables et redoutés, et la Saintonge n'a 
pas, comme les Cévennes, de£ rochers et des précipices 
pour lasser et détruire des soldats réguliers dans une 
guerre d'escarmouches incessantes. D'ailleurs tel était 
alors en France le respect de la nation pour son roi, que 
beaucoup de protestants zélés, longtemps inébranlables 
dans leur croyance, se firent scrupule de résister à la vo- 
lonté du souverain dès qu'il Peut manifestée, «r Plusieurs 
personnes, dit Fontaine, qui avaient supporté sans bron- 
cher les épreuves de la persécution et qui s'étaient laissé 
dépouiller de tous leurs biens sans succomber à la tenta- 
tion, y cédèrent à la fin, vaincues par les arguments de 
faux amis qui leur représentaient que Dieu commande 
d'honorer les rois et de leur obéir ; c'était, disaient-ils, 
manquer à son devoir envers le Seigneur que de refuser 
obéissance aux décrets monstrueux du roi. C'est ainsi 
qu'ils devinrent d'idolâtres renégats, et se mirent à adorer 
ce qu'ils savaient n'être qu'un morceau de pain. » 

Parmi cette loyauté et cette timidité générales, Fon- 
taine courait le pays armé jusqu'aux dents et déguisé, 
prêchant dans les solitudes, gourmandant les indécis, 
échauffant les braves, et mourant d'envie de rencontrer 
au coin d'un bois quelques-uns de ces soldats qui faisaient 
Y œuvre du démon en Saintonge. A sa confiance dans le 
Seigneur Fontaine joignait, comme Cromwell l'exigeait 
de ses soldats, quelques précautions temporelles. Il était 
excellent cavalier; il montait un barbe fin coureur, et 
dès son enfance il s'était exercé à abattre un blanc en 
tirant au galop ; enfin il connaissait tous les bois, tous les 



312 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

sentiers de la province, « Je savais bien, dit-il, que pas 
un seul des dragons ne pourrait m'atteindre à la course, 
et j'étais décidé, s'ils me poursuivaient, à fuir en Parthe. 
J'aurais attendu que le mieux monté eût dépassé ses ca- 
marades pour me retourner et lui casser la tête ; puis, 
piquant des deux, j'aurais rechargé pour en faire de même 
à un autre. » D'après quelques expressions obscures, 
peut-être à dessein, je serais porté à croire que cette ma- 
nœuvre ou quelque autre semblable n'aurait pas été inu- 
tile au digne ecclésiastique, et il adresse des louanges au 
Seigneur pour certaines grâces occultes qu'il en aurait 
reçues, lesquelles peut-être ont coûté cher aux dragons 
de Louis le Grand. 

Mais avec un barbe et une paire de pistolets on ne ïait 
pas une révolution ni même une révolte. Bientôt, n'ayant 
plus d'autre ressource que la fuite, il fit marché avec un 
capitaine anglais qui, pour cent francs par tête, trans- 
portait dans son pays les protestants qui voulaient émi- 
grer. De par le roi , la fuite était interdite à ces malheu- 
reux, et tandis que les dragons les traquaient dans les 
bois, des vaisseaux croisaient le long des côtes pour ar- 
rêter les fugitifs. Fontaine décrit avec une certaine verve 
les péripéties de cet embarquement hasardeux. Neuf 
femmes et deux hommes s'étaient jetés avec lui dans une 
petite barque qui devait accoster le vaisseau anglais à 
quelque distance au large. Pour que leur manœuvre ne 
parût pas suspecte à une frégate française qui croisait le 
long de la côte, ils passèrent plusieurs heures à portée de 
la voix de ce bâtiment, dont le capitaine pouvait avoir 
envie de les visiter. Les douze protestants étaient couchés 



MÉMOIRES D'UNE FAMILLE HUGUENOTE. 313 

au fond de la barque, cachés sous des voiles et des filets 
de pêche. La nuit et le vent les favorisèrent, et ils purent 
gagner le vaisseau anglais. 

A peine débarqué sur le sol britannique, Fontaine entra 
chez un boulanger pour acheter du pain. Frappé du bon 
marché, il emploie aussitôt le peu d'argent qu'il avait ap- 
porté à faire une spéculation sur les farines, charge un 
bâtiment, fait vendre ses farines en France, et malgré les 
droits de commission et les tours de bâton de ses asso- 
ciés, il réalise un très-honnête bénéfice. C'était un assez 
brillant début pour un pauvre ecclésiastique. 

Si Fontaine avait l'instinct du commerce, il croyait 
que tout n'est pas matière à spéculations, et que l'argent 
n'est pas le bien le plus désirable en ce monde. Parmi les 
neuf compagnes de son aventureuse évasion, il y avait une 
demoiselle Boursiquot qu'il voyait d'un œil fort doux ; 
sous les voiles et les filets où ils avaient passé de longues 
heures, l'amour leur avait tenu compagnie, et ils avaient 
échangé une promesse de mariage écrite, engagement 
autorisé par les lois de ce temps. Cette demoiselle, fort 
jolie à ce qu'il paraît, attira tout d'abord l'attention d'un 
Anglais très-riche, qui voulut l'épouser. Mademoiselle 
Boursiquot ne savait pas un mot d'anglais, l'Anglais pas 
un mot de français ; il s'adressa bravement en latin à 
Fontaine, et le pria de faire la proposition à mademoiselle 
Boursiquot, offrant à son interprète une sœur à lui avec 
une belle dot en dédommagement. Les deux émigrés sou- 
tinrent noblement cette épreuve, envoyèrent promener 
l'Anglais et sa sœur, et se marièrent riches d'amour, mais 

sans un sou vaillant. 

i8 



314 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

Peu de temps après, nouvelle tentation du malin., Le 
mariage romanesque de ces deux jeunes gens avait fait 
une certaine sensation et leur avait procuré des protec- 
teurs. On offrit à Fontaine une prébende de trente livres 
sterling par an, situation assez» bonne alors, même pour 
tout autre qu'un émigré; mais pour l'obtenir, il fallait 
confesser le symbole de l'Église d'Angleterre, e* Fontaine 
fut pris de scrupules. « Je ne trouvais rien à redire à la 
liturgie de cette Église, dit-il : je l'avais étudiée à fond, et 
j'adoptais de grand cœur les trente-neuf articles; mais le 
gouvernement de l'Église et le point capital de l'épiscopat 
pae parurent avoir un peu trop de ressemblance avec le 
papisme. De plus, j'appris que l'Église anglicane persé- 
cutait cruellement ses frères calvinistes à cause de cette 
question de l'épiscopat. On me dit encore que tous les 
pauvres gens qui , peu de jours avant notre arrivée, 
avaient été exécutés à cause de la rébellion du duc de 
Monmouth (et dont les têtes et les membres, exposées aux 
portes des villes et des carrefours, donnaient le spectacle 
d'étaux de boucher) n'étaient coupables d'aucun crime, 
sinon de professer la croyance des presbytériens. » Il 
n'en fallut pas davantage pour le décider. Échappé aux 
dragons, il était prêt à braver les jurés de Jeffreys ; il se 
reconnut aussitôt pour presbytérien et refusa le bénéfice 
qu'on lui offrait. D'ailleurs Jeffreys, qui en voulait sur- 
tout aux presbytériens riches, laissa en repos les pauvres 
réfugiés français. 

Pour vivre et faire vivre sa femme, qui bientôt lui 
donna un nombre très-respectable d'enfants, Fontaine se 
fit tout à la fois épicier, mercier, chapelier ; puis il s'avisa 



MÉMOIRES D'UNE FAMILLE HUGUENOTE. 315 

de fabriquer du drap." Telle était alors l'ignorance des 
arts industriels en Angleterre, que notre brave ministre 
se fit une petite fortune en inventant ou plutôt en impor- 
tant un procédé très-grossier pour débarrasser le drap 
des longs poils qui restent à sa surface après le tissage. 
Aujourd'hui on connaît vingt machines plus ingénieuses 
les unes que les autres pour tondre les draps. Fontaine 
brûlait tout bonnement les longs poils ^vec une torche de 
paille dont la flamme passait assez rapidement pour ne 
pas roussir l'étoffe. 11 avait tout d'abord trouvé le tour de 
main qu'il fallait pour réussir dans cette opération déli- 
cate. Pour le temps, c'était une découverte assez impor- 
tante, qui naturalisait une industrie en Angleterre. On 
sait que ce n'est pas la seule qu'elle ait gagnée à la révo- 
cation de l'édit de Nantes. 

La révolution de 1688, en émancipant les presbyté- 
riens, rendit Fontaine à ses travaux spirituels, sans pour- 
tant l'arracher entièrement à ses spéculations industrielles 
et commerciales. Nommé ministre d'une communauté de 
réfugiés établis à Dublin, il ne tarda pas à se brouiller 
avec ses ouailles, qu'if paraît avoir menées un peu mili- 
tairement. Il les quitta pour aller prêcher l'Évangile et 
fonder un établissement de pêcheries dans le nord de 
l'Irlande, en pays de catholiques ou plutôt de sauvages. 
Là avec sa femme, ses enfants et quelques domestiques, 
la plupart français, il péchait et prêchait, toujours sur le 
qui-vive, au milieu de paysans qui le haïssaient double- 
ment en sa qualité d'étranger et d'hérétique. Le gouver- 
nement anglais favorisait alors autant ÇÊrâdui était pos- 
sible ces établissements dans la partie septentrionale de 



3 If) MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

.l'Irlande; c'étaient comme autant de petites colonies pro- 
testantes intéressées à y maintenir l'autorité du nouveau 
prince. Fontaine, ayant remarqué que la baie où il avait 
fixé sa demeure recevait d'assez fréquentes visites des 
corsaires français, s'adressa au duc d'Ormond, lord-lieu- 
tenant d'Irlande, et lui proposa d'élever un fort qui dé- 
fendrait ses pêcheries et toute la baie. Surpris de voir un 
ministre disserter doctement sur l'art de la guerre, le duc 
lui répondit un peu sèchement : « Priez Dieu pour nous, 
monsieur ; nous saurons bien vous défendre. » Fontaine 
se mordit les lèvres, et rempocha son projet de fort ; 
mais quelques mois plus tard il écrivait au duc : « Milord, 
je me suis acquitté fidèlement de mon devoir de prier 
pour vous ; mais Votre Grâce a oublié sa promesse, car 
elle ne m'a pas défendu, et il a bien fallu que j'en prisse 
le soin moi-même. » Un corsaire français avait débarqué 
auprès des pêcheries et avait voulu piller la maison de 
Fontaine : il avait trouvé à qui parler. Le brave ministre 
n'avait que deux ou trois domestiques en état de com- 
battre ; mais sa maison était un arsenal. Madame Fontaine 
et les enfants chargeaient les fusils, et le saint homme 
canardait vigoureusement les corsaires , qui , désespé- 
rant d'en venir à bout, furent obligés de lever le siège 
après huit heures de combat. Ils laissaient trois morts sur 
la place et emportaient bon nombre de blessés. Pendant 
cette bataille, deux cents paysans irlandais, rassemblés 
en amateurs sur les falaises voisines, regardaient tran- 
quillement les prouesses de leur pasteur et jugeaient les 
coups. 
Ce siège si galamment soutenu fit grand bruit en 



MKMOIUES DÏ^E FAMILLE HLULE.NOIE. 317 

Irlande et attira les faveurs du gouvernement sur l'émigré 
français qui payait de son sang sa dette d'hospitalité. Le 
duc d'Ormond adopta les idées de Fontaine et fit bâtir un 
fort auprès de ses pêcheries ; mais ces précautions ne 
firent qu'irriter les corsaires. Bien servis par leurs es- 
pions irlandais catholiques, ils surprirent la petite gar- 
nison et s'emparèrent du fort sans coup férir. La maison 
du pasteur se défendit mieux, rtiais comment résister au 
nombre? Après avoir épuisé ses munitions, grièvement 
blessé et entouré de flammes, Fontaine capitula avec les 
pirates et ouvrit ses portes. Ils le traitèrent fort mal, et il 
put dire avec Gicéron : Beneficium latronisnon occidere. 
Durement rançonné, pillé et incendié, Fontaine, déjà 
vieux, paraît avoir renoncé dès lors aux aventures. Il ter- 
mine ses Mémoires domicilié à Dublin, où il subsistait 
d'une pension du gouvernement Ses fils étaient établi?. 
Un d'eux, qui avait servi comme officier dans l'armée de 
milord Petcrborough, en Catalogne, alla vivre en Amé- 
rique, emportant une copie des Mémoires dont nous ve- 
nons de rendre compte. C'est celle qui vient d'être 
publiée à New- York, traduite, je crois, par une des petites- 
nièces de l'auteur. 

Le reste du volume contient le journal asses 'insigni- 
fiant du fils de Fontaine établi en Amérique, et quel- 
ques lettres de différents membres de sa famille qui pa- 
missent avoir oublié assez vite leur origine française. On 
remarque une lettre d'un colonel William Fontaine, de 
l'armée de Washington, qui vient de voir les troupes de 
lord Cornwallis, prisonnières de guerre, défiler devant, 
les milices américaines et leurs auxiliaires français. 

18. 






318 MÉLANGES HISTORIQUES ET LIITÈRAUtES. 

« Croyez , dit-il à son correspondant , que ces derniers 
ne ressemblent pas du tout à ces mangeurs de gre- 
nouilles et de mauvais légumes dont on nous apprenait 
à nous moquer* Je n'ai jamais vu de plus belles troupes. » 



DE L'ENSEIGNEMENT 



DES BEAUX-ARTS. 



DE L'ENSEIGNEMENT 



DES BEAUX-ARTS. 



1849. 



l'école de paris et l'académie de rome. 



Le minisire de l'intérieur a nommé récemment une 
commission pour réviser les règlements de l'Académie des 
Beaux- Arts et de l'Académie de France à Rome, particu- 
lièrement en ce qui concerne les concours et les récom- 
penses qui en sont la suite. D'un autre côté, un grand 
nombre d'artistes se sont réunis pour protester contre le 
choix de cette commission, prétendant qu'à eux seuls ap- 
partient de la désigner. Peut-être eût-il mieux valu, pour 
protester, attendre le rapport fait au ministre. D'ailleurs, 
pourquoi contester tout d'abord au gouvernement une 
•initiative sans laquelle il n'y a guère d'administration 
possible ? Je crains surtout qu'on ne se soit mépris sur le 
but du gouvernement. La plupart des artistes se sont 



324 MÉLANGES HISTORIQLES ET LITTÉRAIRES. 

jtiel rang il convient d'assigner au genre; je remarque 
seulement que dans un pays où les fortunes sont médio- 
cres, dans une capitale où peu de maisons sont assez 
vastes pour contenir des statues ou des tableaux de grandes 
dimensions, la peinture et la sculpture historiques, qu'on 
me passe ce mot, ne peuvent exister qu'avec l'appui 
constant de l'administration. Il n'y a qu'un prince ou 
qu'une république qui puisse payer et loger la Transfi- 
guration ou les Noces de Cana. 

C'est aussi pour la peinture et la sculpture historiques 
que je réclame toute la protection du gouvernement ; 
mais il ne s'ensuit pas qu'elle doive être accordée sans 
discernement, et que, bon ou mauvais un tableau, un bas- 
relief, dès qu'il sera d'une certaine grandeur, doive être 
acheté par l'État. Au contraire, et précisément parce qu'il 
s'agit de l'argent de l'État, il faut apporter le soin le plus 
scrupuleux à n'en faire qu'un bon emploi, à ne donner 
place dans nos musées ou nos munuments publics qu'aux 
ouvrages d'un mérite incontestable. 

Je ne crois pas être injuste pour la peinture et la sculp- 
ture de genre en les abandonnant entièrement à la pro- 
tection des amateurs. Vienne un Van-Dyk, un Terburg ; 
ils trouveront facilement renommée et fortune. D'un autre 
côté, pourquoi encourager à faire de mauvais portraits 
ou de méchantes statuettes ? 11 y aura toujours de bons 
bourgeois qui empêcheront la médiocrité de mourir de 
faim. 

En résumé, voici les principes que je voudrais voir 
adoptés par le gouvernement : 

1° Encourager et faciliter l'éducation des artistes; 



DE l'kNSKIGNKMENT DES BEAUX-AUT». 323 

2° Récompenser le talent qui s'exerce dans un genre 
diflicile et qui travaille surtout pour la gloire du pays ; 

3° Abandonner la médiocrité. 

Peu de pays possèdent des institutions aussi libérales 
que les nôtres pour l'éducation des artistes. Presque 
toutes nos grandes villes ont des écoles de dessin et 
même de peinture , sculpture et architecture. Paris en 
compte deux très-importantes, l'École gratuite et l'École 
des Beaux-Arts. La première a surtout pour objet de 
former des dessinateurs pour l'industrie. Dans la seconde, 
on enseigne tous les arts du dessin, et de nombreux pro- 
fesseurs y font des cours accessoires qui permettent aux 
jeunes artistes de se livrer à toutes les études nécessaires 
à leur complète instruction. 

Quant à présent, je ne pense pas qu'il y ait de grandes 
améliorations à introduire dans l'enseignement de ces 
deux écoles ; qu'on nous permette seulement d'indiquer 
ici deux lacunes qu'il serait facile sans doute de faire 
disparaître. 

Il existe à l'École des Beaux-Arts un cours d'histoire, 
considérée surtout à son point de vue le plus important 
pour les artistes, les mœurs et les costumes. Pour donner 
à cet enseignement tout l'intérêt qu'il peut offrir, je vou- 
drais qu'on augmentât, ou, pour mieux dire, que l'on 
fondât la bibliothèque de l'École des Beaux-Arts. Il fau- 
drait pouvoir mettre sous les yeux des élèves un grand 
nombre de dessins et de gravures. Les importantes pu- 
blications auxquelles souscrivent les ministres de l'inté- 
rieur et de l'instruction publique ne sauraient être mieux 
placées que dans une semblable bibliothèque. Sous l'an- 

i9 



326 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

cien gouvernement, on en faisait cadeau à maint chef- 
lieu d'arrondissement où ils ne servaient qu'à amuser 
quelques oisifs et à constater le crédit de tel ou tel dé- 
puté. Aujourd'hui tout livre utile doit avoir sa destination 
• utile aussi. A cette collection de livres et de dessins , il 
serait encore bon d'enjoindre une de.véritables costumes, 
confectionnés sous les yeux d'artistes et d'antiquaires 
exercés , et qui serviraient à habiller des modèles en pré- 
sence des élèves. On ferait ainsi pour les jeunes gens, aux 
frais de l'État, et dans une direction indépendante de tout 
système particulier, ce que les artistes les plus célèbres 
ont toujours pratiqué dans leurs ateliers. Rien n'aiderait 
mieux à comprendre les habitudes des anciens que cette 
comparaison entre la réalité et son interprétation par la 
peinture ou la statuaire antiques. Ce n'est pas tout de voir 
un péplus ou une chlaena sur une de ces charmantes 
terres cuites d'Athènes , il faut encore examiner ces vête- 
ments déployés, les manier, apprendre comment ils s'at- 
tachent, s'ajustent et se combinent. Des Hottentots seraient 
fort embarrassés, je pense, s'ils n'avaient, pour connaître 
nos vêtements, que nos tableaux ou nos statues. Dieu sait 
quelles méprises ils feraient quand il faudrait s'habiller, 
La garderobe que je propose pourrait encore s'aug- 
menter de quelques costumes orientaux, car, ainsi que 
M. H. Vernet l'a fort bien démontré dans un intéressant 
mémoire lu à l'Académie des Beaux-Arts, les vêtements 
actuels de plusieurs peuples de l'Asie et de l'Afrique 
présentent l'analogie la plus frappante avec les descrip- 
tions des auteurs anciens et avec les monuments figurés. 
C'est une idée féconde et qu'il convient d'approfondir. 



DE L'ENSEIGNEMENT DES BEAUX-ARTS. 327 

Une seconde addition plus importante que je réclame 
pour l'École des Beaux- Arts» c'est la création d'une chaire 
spéciale d'architecture du moyen âge. Cet enseignement 
n'existe pas dans notre école, ou plutôt n'a qu'une place 
nécessairement trop bornée dans un cours général de 
l'histoire de l'architecture. L'utilité, la nécessité de cette 
chaire nouvelle est facile à démontrer. 

Le ministère des cultes consacre tous les ans plus 
de 2,000,000 à la réparation de nos cathédrales et de 
nos églises; le ministèrede l'intérieur emploie 800,000fr. 
à l'entretien de nos monuments historiques, dont les neuf 
dixièmes sont des édifices du moyen âge ; le ministère 
des travaux publics fait exécuter également de grandes 
restaurations; enfin les départements et les communes 
votent tous les ans des sommes aussi considérables pour 
seconder les travaux de ce genre dirigés par l'administra- 
tion centrale. Ainsi, l'on dépense plusieurs millions tous 
les ans pour la conservation d'une architecture dont on 
n'enseigne ni la théorie ni la pratique. Confier la di- 
rection de tels travaux à des artistes sortis de nos écoles 
publiques, c'est s'exposer à des erreurs fâcheuses, dont 
on pourrait citer plus d'un exemple ; en charger des ar- 
tistes qui ont fait leur éducation ailleurs, n'est-ce pas re- 
connaître la lacune que je viens de signaler ? 

Au reste, je ne sache pas que les critiques ou les plaintes 
s'élèvent contre l'enseignement de l'École des Beaux- 
Arts. Elles portent principalement sur les concours et 
surtout sur leurs jugements. Dans tout concours, il y a 
beaucoup d'appelés et peu d'élus, et il n'est pas étonnant 
qu'on accuse des juges obligés de se montrer sévères. On 



328 MÉLANGES HISTORIQUES Lï LITTÉRAIRES. 

ne les taxe pas d'injustice ni même de partialité ; mais 
ils ont, à ce qu'on dit, des tendances trop exclusives. Ils 
attacheraient trop d'importance à l'observation de cer- 
taines traditions, j'ai presque dit de certaines pratiques 
matérielles. Cependant les professeurs sont nombreux ; 
chacun a sa méthode, et, au premier abord, on serait 
tenté de croire qu'il doit en résulter plutôt une absence 
d'unité dans la direction de l'enseignement. Or, on se 
plaint au contraire, et les concours annuels prouvent que 
ce n'est pas tout à fait sans motif, on se plaint d'un cer- 
tain éclectisme imposé, qui détruit chez les jeunes gens 
l'originalité et les allures franches et natives. Les con- 
currents, obligés de plaire à leurs juges, ne croient pou- 
voir mieux faire que de les imiter. C'est imiter la nature 
qu'il faudrait ; mais le moyen de prévenir cette tendance 
assurément regrettable ? N'est-ce pas un vice inhérent à 
toute école et impossible à éviter ? Nulle école n'existe 
que par l'esprit de corps, et, s'il en était autrement , ce 
serait, je crois, un mal. Il est bien difficile à un professeur 
sentant l'art, et surtout le pratiquant d'une certaine ma- 
nière, de conserver l'impartialité et la liberté de jugement, 
qu'un simple amateur ne garde qu'avec beaucoup de 
peine. A un homme amoureux d'une blonde n'allez pas 
demander ce qu'il pense des brunes. Je ne doute pas que 
Raphaël n'eût jugé sévèrement les ouvrages de Rubens, 
et Rubens , en copiant Léonard de Vinci , a montré qu'il 
trouvait fort à redire à la Cène. 

On aura donc toujours beau jeu à attaquer les jugements 
d'un artiste dont la méthode est faite, et surtout les juge- 
ments d'une compagnie d'artistes qui, par l'habitude de 



de i/ens£i<;nemeist des beaux-arts. 3*29 

vivre ensemble et par la conformité de leurs goûts , se 
font chaque jour des convictions plus profondes. A mon 
avis, on s'exagère le mal. Je n'ai jamais entendu parler 
d'injustices criantes, et ordinairement le public a trouvé 
les arrêts de l'Institut plus indulgents que sévères; mais, 
à mon avis, ce n'est pas dans tes jugements des grands 
prix que l'influence d'école s'exerce d'une manière fâ- 
cheuse. Ce serait plutôt dans les épreuves préparatoires 
qu'il serait à propos de la conjurer. Je veux parler des 
concours d'esquisses, de figures peintes ou modelées. Là 
peut-être les jugements, ayant moins d'importance, se- 
raient rendus avec moins de réflexion. Déjà la section 
d'architecture, sans doute pour ôter tout prétexte à la 
critique, a cru devoir s'adjoindre un jury spécial choisi 
en dehors de l'Institut. Cet exemple pourrait être imité 
par l'Académie de peinture et de sculpture. Très-proba- 
blement ses jugements n'en seraient pas modifiés d'une 
manière sensible ; il y aurait cependant une chance de 
plus pour que les lueurs d'originalité qui paraîtraient 
dans les ouvrages de quelques concurrents fussent appré- 
ciées et encouragées. 

Les plus importants de ces concours, ceux qu'on ap- 
pelle les grands prix, décident en quelque sorte de la 
destinée d'un artiste. C'est aussi sur ce point que portent 
principalement les réclamations des réformateurs. 

Quelques mots d'abord pour faire connaître le système 
actuel et ses résultats. 

Après une série d'épreuves préparatoires destinées à 

faire connaître le degré d'instruction des élèves, les con- 

" currents, architectes, peintres d'histoire, paysagistes. 



330 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

sculpteurs , graveurs en taille-douce , graveurs en mé- 
daille et musiciens, qui justifient d'être âgés de moins de 
trente ans, reçoivent un programme rédigé par l'Institut, 
et, renfermés dans des ateliers séparés, qu'on nomme 
loges, ils exécutent, sans communications avec le dehors» 
dans un temps fixé, une composition sur ce programme. 
L'Académie des Beaux-Arts décerne les prix. L'artiste 
qui est nommé le premier est pensionné, pendant quatre 
ou cinq ans, par le gouvernement. Les peintres d'his- 
toire, les sculpteurs et les graveurs en taille-douce sont 
envoyés à l'Académie de France à Rome, où, pendant 
cinq années, ils sont nourris et logés et reçoivent une 
indemnité mensuelle de 75 fr. — Les architectes pas- 
sent quatre ans à l'Académie, et la cinquième année, sur 
leur demande, peuvent être envoyés à Athènes. — Les 
musiciens demeurent deux ans à Rome, puis voyagent 
pendant une autre année en Allemagne. Leur pension 
leur est continuée pendant deux années encore à Paris. 
— Les paysagistes et lès graveurs en médaille ne jouissent 
de la pension que pendant quatre ans. J'oubliais de dire 
qu'avec la permission du directeur, tous les pension- 
naires peuvent voyager en Italie, avec leur indemnité 
de 75 fr., et que les frais de leur voyage à Rome et 
de leur retour à Paris leur sont payés à raison de 600 fr. 
pour chaque voyage. 

Voilà l'état de choses actuel qui est l'objet de bien des 
critiques. Elles portent sur l'âge des concurrents, l'épo- 
que des concours, le voyage en lui-même et le séjour à 
l'Académie de France. J'examinerai successivement ces 
différentes questions; mais d'abord, partant des prin- 



DE ^ENSEIGNEMENT DES BEAUX -ARTS. 331 

cipes que je proposais tout à l'heure, je demanderai pour- 
quoi il y a un grand prix de paysage ? On a beau l'ap- 
peler paysage historique, ce n'en est pas moins de la 
peinture de genre. Observons que tous les grands pein- 
tres ont été paysagistes, quand ils l'ont voulu. Je n'ai 
nullement l'intention de rabaisser un art qui a créé 
deâ chefs-d'œuvre, 11 me semble seulement qu'il n'a pas 
besoin pour exister d'être encouragé par le gouverne- 
ment comme la peinture historique. Rien de mieux que 
d'accorder une indemnité spéciale, pour voyager, à un 
paysagiste qui annonce un talent remarquable, mais il 
est inutile de chercher à créer une classe d'artistes qui 
sera toujours assez nombreuse ; partant, il n'y a aucun 
inconvénient à supprimer le concours de paysage. 

La limite d'âge fixée par l'admission au concours îi'est- 
elle pas beaucoup trop étendue ? À trente ans, un artiste 
vraiment digne de ce nom a formé son talent. Il n'a plus 
à s'instruire, il faut qu'il travaille et qu'il produise. Pres- 
que tous les grands maîtres se sont rendus célèbres avant 
vingt-cinq ans. Ruisdael seul , dit-on , fait exception à 
cette règle ; mais à l'âge où il commença à peindre, selon 
une tradition contestable, il n'aurait pu être reçu en loges 
aux termes de notre règlement. Dans tous les cas, la 
règle ne peut être fondée sur des exceptions, et il serait 
probablement utile de restreindre à vingt-cinq ans l'ex- 
trême limite pour l'admission aux concours des grands 
prix. A vingt-cinq ans, celui qui reconnaîtra que la na- 
ture ne l'a point créé pour être artiste, est encore à temps 
pour chercher une autre profession. 11 faut laisser une 
porte ouverte à de sages repentirs. 



332 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

Quant à l'époque des concours, ne sont-ils pas trop 
rapprochés? Les concurrents passent trois mois en loges 
dans un état d'excitation fébrile. Épuisés par un travail 
pénible, ils s'abandonnent ensuite à un repos assez long, 
et reprennent fort tard les étydes sérieuses que le con- 
cours a interrompues. Six mois de l'année, souvent plus, 
se passent ainsi pour les meilleurs élèves de l'école, qui 
assurément pourraient les employer plus utilement. Je ne 
vois aucun inconvénient, et je trouve quelques avantages 
à rendre ces épreuves moins fréquentes. On s'y présen- 
terait mieux préparé, et elles seraient plus décisives. Il 
est inutile de multiplier le nombre des artistes, il suffit 
de donner à tous pour se produire des occasions assez 
fréquentes pour que le talent véritable puisse en profiter. 
Je proposerais donc que les grands prix ne soient dé- 
cernés que tous les deux ans. Je me hâte de dire que je 
ne voudrais pas que la somme que le gouvernement ac- 
corde pour l'entretien des pensionnaires fût en rien dimi- 
nuée. Au contraire, la pension actuelle est tellement mé- 
diocre, que la position des élèves de l'Académie de Rome 
qui n'ont pas de fortune est réellement intolérable. Pré- 
tend-on qu'avec 75 francs par mois ils s'entretiennent et 
payent leurs modèles et leurs couleurs (1) ? A l'époque 
où cette pension fut fixée, la valeur de l'argent était bien 



(1) Il est alloué à chaque élève 000 francs, qui lui sont comptés 
en argent à raison de 75 francs par mois, soit pour son entretien 
personnel, soit pour les dépenses des travaux d'obligation, soit 
enfin pour des courses et des recherches spéciales. 

(Règlement de l'Académie de France à Borne, art. 9.) 



DE L'ENSEIGNEMENT DES BEAUX* ARTS. 333 

supérieure à ce qu'elle est aujourd'hui, et il est évident 
que, tous les prix étant haussés, il devient également 
nécessaire d'augmenter la pension. 

Vient ensuite la question du voyage en lui-même, ou 
plutôt à ce sujet un grand nombre de questions se pré- 
sentent. Le voyage est-il utile aux artistes ? Est-il égale- 
ment utile à tous ? A supposer qu'il soit bon de résider 
quelque temps à Rome, doit-on réunir les pensionnaires 
dans l'Académie de France comme des moines dans un 
couvent, et les astreindre aux règlements en vigueur 
dans cette académie? 

Contre le voyage, on dit que les artistes perdent sou- 
vent leur temps à Rome, qu'ils y oublient le goût fran- 
çais, qu'ils se font eux-mêmes oublier d'un public, dont 
ils auront à briguer de nouveau les suffrages ; bref, qu'à 
leur retour à Paris ils auront leur carrière à recommencer. 
On ajoute que les musiciens ne trouvent à Rome ni les or- 
chestres,ni les chanteurs qu'ils ont à Paris ; que le Stabat 
de Pergolèse ne s'exécute plus comme autrefois à la cha- 
pelle Sixtine, attendu qu'il n'y a plus de chanteurs du 
troisième genre ; enfin que toute musique bonne s'im- 
prime ou se lithographie, et peut se trouver à la biblio- 
thèque du Conservatoire. Quant aux graveurs en taille 
douce, l'Italie est le pays du monde qui leur offre le moins 
de ressources. Sont-ce des tableaux qu'ils cherchent? 
ils ne manquent pas à Paris ; des gravures ? où trouver 
un plus riche cabinet qu'à la Bibliothèque nationale? des 
machines ou des procédés nouveaux î ce serait plutôt en 
Angleterre qu'ils devraient en chercher. 

Il y a du vrai dans toutes ces objections. Rome est une 

19. 



334 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

ville sans pareille, où le temps se passe avec plus de ra- 
pidité que dans toute autre capitale. Le climat, le spec- 
tacle de la nature, la vue des chefs-d'œuvre vous jettent 
dans une admiration passive. A Rome, la paresse n'a pas 
la grossièreté qui l'accompagne dans le nord. Elle y 
prend les dehors de l'étude et de la méditation. A moins 
d'être sourd et aveugle, on y apprend quelque chose 
malgré soi ; mais j'avoue qu'il faut une énergie peu com- 
mune pour y travailler. Entouré des débris magnifiques 
d'une civilisation détruite, on vit dans un monde imagi- 
naire, on se plonge avec volupté dans des rêveries inces- 
santes. Je suis loin de nier ce que presque tout le monde 
a senti j cependant, parce .que Rome est le paradis ter- 
restre des paresseux, est-ce à dire que ce soit un lieu que 
doivent fuir les travailleurs (je prends ce mot dans l'ac- 
ception qu'il avait il y a quelques mois) ? Je maintiens 
que cette nature si forte et si belle est pour les esprits 
d'élite comme une trempe qui double leurs forces. Sans 
doute, à la vue de cette multitude de chefs-d'œuvre, plus 
d'un artiste découragé jettera sa palette ou son ciseau ; 
mais quelques autres, au contraire, saisis d'une noble 
émulation, accepteront le défi que le passé leur pré- 
sente, et, s'ils succombent dans la lutte, ils ne tombe- 
ront pas sans gloire. Est-il besoin de dire qu'on ne peut 
et qu'on ne doit pas exiger que tout pensionnaire re~ 
vienne en France avec un mérite transcendant ? On ne 
fait point de grands artistes, on ne donne du génie à 
personne. Qu'importe que cent artirtes ne profitent pas. 
du voyage en Italie, s'il peut être utile à un seul, qui 
sera un grand maître ? En un mot, le gouvernement, qui 



DE L'ENSEIGNEMENT DES BEAUX-ARTS. 335 

ne peut créer les grands talents, ne doit négliger rien 
qui puisse les développer. 

L'Italie .d'ailleurs, et Rome surtout, offre un avantage 
considérable aux artistes français, car c'est là seulement 
qu'ils peuvent se défaire du vice capital de notre école 
que j'appellerai le convenu. Je regrette de ne pas trou- 
ver un mot meilleur pour exprimer ma pensée ; mais, en 
vérité, pour la comprendre, quand on n'est pas sorti de 
Paris, cela vaut la peine d'aller à Rome. A Paris, chacun 
vit et se meut comme s'il était observé. On agit en vue de 
son public, on pose ; et, parce qu'on craint toujours de 
n'être pas comme il faut, on est souvent comme il ne 
faut pas. Le mal ne date pas d'hier dans notre patrie, et 
ils étaient Gaulois, ces gladiateurs qui inventèrent de 
mourir en prenant des attitudes nobles. A Rome, rien de 
semblable. Personne ne s'inquiète de son voisin. La pas- 
sion, et dans ce climat tout l'excite, la passion est tou- 
jours franchement, énergiquement exprimée. J'ajouterai 
qu'on trouve en Italie des types de physionomies, je 
n'ose dire plus beaux que les nôtres, c'est impossible 
assurément, mais différents, et qui ont leur mérite. On 
rencontre souvent des Fornarines dans la campagne de 
Rome, qui produisent un certain effet, même quand on d 
vu nos beautés du bal Mabille. 

Je n'ai guère parlé jusqu'à présent que des avantages 
que les peintres et les sculpteurs peuvent trouver dans 
le voyage d'Italie. Quant aux architectes, personne ne 
contestera, je pense, qu'ils n'aient beaucoup à apprendre 
dans un pays où tant de systèmes d'architecture se sont 
traduits à côté les uns des autres par des chefs-d'œuvre. 



330 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

J'accorderai aux musiciens que les orchestres italiens 
sont médiocres, et que les belles voix italiennes sont plus 
rares en Italie qu'à Paris et à Londres ; mais, en retour, 
on conviendra avec moi, j'espère, que l'Italie est un pays 
plus musical ; je veux dire que Ton y sent mieux la mu- 
sique que chez nous, et qu'elle tient dans la vie une plus 
grande place... Je doute que l'Hymne à Pie IX produise 
sur les Autrichiens le même effet de terreur que pro- 
duisit autrefois la Marseillaise ; mais il suffit d'entendre 
chanter aujourd'hui dans nos rues ce dernier air, pour 
être convaincu que ce n'est pas en restant chez soi qu'on 
cultivera son sentiment musical. 

Enfin, voir, c'est avoir, dit le bohémien de Béranger. 
Tout voyage excite dans l'âme d'un artiste des émotions 
qui se gravent dans ses* souvenirs et qui deviennent la 
source d'inspirations fécondes. Sans doute celui qui ne 
vise qu'à rendre une nature triviale et dont l'ambition ne 
s'élève pas plus haut qu'un certain mérite d'exécution, 
celui-là peut rester dans son pays ; mais quiconque se 
croit une mission plus élevée voudra courir le monde, 
voir et comparer. Or, quel plus beau champ pour un 
voyageur que cette Italie , cette mère immortelle des 
arts? 

Peut-être en ce moment est-ce un fantôme que je com- 
bats, et ce n'était pas la peine d'en écrire si long pour 
prouver une vérité que nul artiste vraiment digne de ce 
nom ne s'avisera de nier ; mais nous vivons dans un 
temps où tout est remis en question, et où il suffit qu'une 
institution soit ancienne pour que quelques esprits s'ima- 
ginent qu'elle est mauvaise. 



DE L'ENSEIGNEMENT DES BEAUX- ARTS. 337 

Je crois donc qu'il est bon de maintenir le statu quo 
en ce qui concerne lé voyage et sa durée. Peut-être y 
aurait-il lieu pourtant de la réduire pour les graveurs, 
qui souvent vont à Rome sans avoir suffisamment étudié 
la pratique si longue et si difficile de leur art. A mon 
avis, ils feraient mieux de passer auprès de leur maître 
les deux premières années de leur pension. Trois ans 
d'ailleurs leur suffiront amplement pour chercher en 
Italie quelque tableau qui les inspire. Il reste entendu 
que pendant ces deux années passées à Paris ils joui- 
raient de la même indemnité qu'à Rome. 

Le système de la vie en commun, le régime de l'Aca- 
démie de France à Rome, est attaqué par quelques-uns 
de ceux qui veulent bien reconnaître les avantages d'un 
séjour en Italie. On peut pour défendre ce système allé- 
guer d'abord l'économie. Il est certain que pour entre- 
tenir séparément le même nombre d'élèves dans des 
chambres garnies à Rome, il en coûterait beaucoup plus 
d'argent". Si les dîners se prolongent trop à la villa Me- 
dici, si les causeries de la flânerie s'excitent par la réu- 
nion dans le même lieu de jeunes gens du même pays, 
c'est un malheur peut-être, mais il est à peu près sans 
remède, et, quoi qu'on fasse, des gens qui parlent la 
même langue, qui ont les mêmes goûts et qui sortent de 
la même école, trouveront le moyen de se réunir et des 
occasions de perdre leur temps ; du moins nos jeunes 
artistes, vivant dans un palais appartenant à la nation, se 
sentent obligés à un certain décorum qui rend facile la 
surveillance du directeur. 

L'Académie de France à Rome 5 a bien, comme toutes 



338 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 

les institutions françaises, quelque chose de fastueux et 
de théâtral. C'est une ambassade au petit pied ; néan- 
moins, même en tant qu'ambassade, elle rend des ser- 
vices au pays. Elle montre aux étrangers la grandeur de 
1# France et inspire un noble orgueil aux nationaux. Sans 
doute nos soldats blessés pourraient vivre heureux dans 
leurs villages avec une pension du gouvernement ; ce- 
pendant il est bon qu'il y ait un Hôtel des Invalides, que 
ce soit un vaste et beau bâtiment, qu'on aille voir la 
grande marmite et la vaisselle plate des officiers. En 
passant devant l'Hôtel des Invalides, il n'y a personne 
qui ne se dise que la France est une nation militaire, et 
qu'elle sait récompenser le courage de ses soldats. 

Le retour à Paris est souvent pour un artiste un mo- 
ment de tristes déceptions. Lauréat et privilégié en Ita- 
lie, sans inquiétude pour sa vie matérielle, habitué à une 
société étrangère, il rentre en France et s'y trouve isolé 
dans la foule, sans amis, sans protecteurs, quelquefois 
sans ressources, et ne sachant comment subsister. Les 
règlements, de l'Académie ont essayé de remédier à ce 
que cette situation a de fâcheux, en statuant que le pen- 
sionnaire pendant la dernière année de son séjour à 
Rome doit exécuter un ouvrage, lequel donnera la me- 
sure de son talent et le fera connaître dans le pays où il 
va exercer son art. Mais qu'arrive-t-il ? Par l'impré- 
voyance naturelle aux artistes, surtout par le manque de 
ressources pour payer les modèles (je parle surtout des 
peintres et des sculpteurs), la plupart exécutent cet ou- 
vrage à la hâte et au dernier moment; D'ailleurs, il faut 
se rappeler qu'ils travaillent loin du pays d'où ils atten- 



i — 



i>k l'enseignement des beaux-arts. 339 

dent leur récompense, qu'ils en ont perdu les habitudes, 
les modes même, il faut bien lâcher le mot ; enfin qu'ils 
se présentent au public avec tous les désavantages qu'au- 
rait un étranger. L'épreuve est souvent fatale à beaucoup 
de pensionnaires, et malheureusement elle est décisive. 
C'est d'après cet ouvrage que le public les juge. Les mu- 
. siciens sont mieux traités à mon avis. Les deux dernières 
années de leur pension, ils les passent à Paris, près des 
auteurs et des directeurs de théâtre. Ils peuvent, comme 
on dit, prendre l'air du bureau, et ils ont deux ans pour 
se faire connaître. 

Je voudrais que les peintres et les sculpteurs fussent 
placés dans une condition aussi avantageuse. Qu'ils en- 
voient à Paris non point un tableau ou une statue, mais 
des études. C'est au retour qu'ils feront ce tableau ou 
cette, statue. Ils auront une année pour y travailler, et 
une indemnité suffisante pour subvenir à leurs besoins et 
payer les frais de modèle. J'insiste sur ces détails prati- 
ques, parce que, à mes yeux, ils ont une grande impor- 
tance. On ne travaille pas bien quand la misère est à là 
porte, et celui qui n'a pas de quoi payer des modèles ne 
fera rien qui vaille. Serait-ce trop de donner 8 où 10 mille 
francs à un artiste pour cette dernière année? S*il a du 
succès, il vend son tableau, et le voilà lancé; s'il ne 
réussit pas, le gouvernement a fait pour lui tout ce qu'il 
devait faire; il n'a plus à s'en occuper* Ce sont 10 mille 
francs perdus. On achète quelquefois plus cher de mau- 
vais tableaux, et encore est^on obligé de les placer quel- 
que part. Dans mon système, le pensionnaire conserve- 
rait toujours la propriété de son œtivre* 



JJ40 MtLASGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRE». 

Quant aux architectes, il est beaucoup plus difficile de 
leur donner de l'occupation à leur retour. Un architecte 
est comme un médecin : pour l'employer, on n'exige pas 
seulement qu'il soit savant, mais qu'il soit habile, qu'il 
soit heureux. Un architecte doit être administrateur ; or, 
on n'apprend à le devenir qu'en dirigeant des travaux. 
Dans tous les cas, je demanderais pour les architectes la 
prolongation de leur pension pendant une année après 
leur retour, et la préférence pour les places d'inspec- 
teur qui seraient vacantes. Peut-être encore pourraient- 
ils être utilement employés au Conseil des bâtiments 
civils, où ils prendraient séance pour un temps. J'oubliais 
de dire que dans mes idées il serait absolument néces- 
saire d'ajouter pour eux au voyage d'Italie et de Grèce 
une tournée en France de quelques mois, consacrée à 
l'élude des monuments du moyen âge. 

Je résumerai en peu de mots mes propositions, qu'en 
toute humilité je soumets à l'administration. Je demande : 

1° Qu'un jury soit adjoint à l'Académie des Beaux- 
Arts pour les jugements préparatoires des esquisses, 
éludes, etc. (Il pourrait être nommé par le ministre et 
par les concurrents eux-mêmes) ; 

2° Que les concours pour les grands prix n'aient lieu 
que tous les deux ans ; 

3° Qu'on ne s'y puisse présenter après vingt-cinq ans; 

4° Que le grand prix de paysage soit supprimé ; 

5° Que la pension des lauréats soit augmentée ; 

6° Qu'une pension suffisante leur soit continuée à leur 
retour en France pendant une année ; 

7° Que les architectes pensionnaires passent quatre 



DE L'ENSEIGNEMENT DES BEAUX-ARTS. 3 il 

années en Italie, un an en Grèce, et fassent une tournée 
en France ; 

8° Que les graveurs pensionnaires ne passent en Italie 
que les trois dernières années de leur pension ; 

9° Qu'un cours spécial d'architecture du moyen âge 
soit établi à l'Académie des Beaux-Arts, et qu'en atten- 
dant le vestiaire que je sollicite, une bibliothèque spé- 
ciale soit jointe à cet établissement. 

Encore un mot sur le système d'encouragements qui 
me semble le plus utile. Le dernier gouvernement, à 
mon avis, en avait un détestable ; c'était de commander 
des ouvrages d'art, en général fort mal payés, souvent 
des copies de tableaux anciens et même de modernes. 
Qu'arrivait-il ? La commande était exécutée à la hâte, 
presque toujours assez mal ; l'artiste, en l'exécutant, 
n'apprenait rien, ne gagnait presque rien, et l'adminis- 
tration se trouvait en possession d'un mauvais ouvrage 
dont il lui fallait disposer. On l'envoyait dans une pro- 
vince, où il enseignait cette vérité déplorable, qu'avec 
un peu de protection nul, si méchant artiste qu'il fût, 
ne devait désespérer de vivre aux dépens du budget. 

Tel ne peut être le système que suivra le gouverne- 
ment de la république. Aux artistes d'un mérite reconnu, 
il faut confier le soin de décorer nos monuments ; mais 
point de commandes : il est rare qu'un artiste rende avec 
bonheur des idées qui ne sont pas les siennes. Rien de 
mieux, après les expositions, que d'acheter des ouvrages 
qni ont obtenu le suffrage du public. Aux jeunes gens 
qui montrent des dispositions, qu'on donne des allo- 
cations qui leur permettent de se livrer à des études 



342 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

sérieuses, mais ne leur demandez encore aucune de leurs 
productions. Pour mériter le secours que vous leur ac- 
corderez, il suffira qu'ils travaillent à perfectionner leur 
éducation. 



RESTAURATION DU MUSÉE. 



RESTAURATION DU MUSÉE. 



18/Ï9. 



L'assemblée nationale vient de voter une allocation 
de deux millions pour réparer plusieurs salles du Musée 
du Louvre et pour faire, dans la disposition générale des 
objets d'art, un grand changement, dont une expérience 
récente a prouvé la convenance et la nécessité. Sur cette 
somme de deux millions, la moitié s'applique à la galerie 
d'Apollon, qui, au pied de la lettre, tombe en ruines , et 
qu'il faut, non pas seulement restaurer, mais reprendre 
en sous-œuvre. L'autre moitié est destinée au parquetage 
des nombreuses salles dites du bord de l'eau, à la restau- 
ration des voûtes, à l'élargissement des jours, enfin à la 
décoration du grand salon et de la salle dite des Sept 
Cheminées. On sait que ces deux salles doivent recevoir, 
la première un choix de chefs-d'œuvre de toutes les 



346 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

écoles étrangères, l'autre les productions les plus remar- 
quables des artistes français. Désormais le Louvre aura 
sa tribune, comme le musée de Florence. Imiter le bien 
partout où on le trouve est toujours une excellente chose. 

Les crédits nécessaires à ces grands travaux ont été 
demandés à l'assemblée nationale par M. Vivien, et, pour 
les obtenir, il lui a suffi de dire en deux mots l'usage au- 
quel il les destinait. Félicitons-nous de voir la France, au 
milieu des plus grandes préoccupations politiques, con- 
server pieusement le culte des arts. Il est vrai que jamais 
largesse ne vint plus à propos. La galerie d'Apollon, 
étayée de toutes parts, offrait depuis longtemps le spec- 
tacle affligeant d'une ruine au. milieu d'un palais splen- 
dide. Quant à la convenance d'une disposition nouvelle 
dans la collection du Louvre, l'heureux essai tenté der- 
nièrement par M. Jeanron, directeur du Musée, a montré 
tout ce que cette admirable collection pouvait gagner à 
un arrangement judicieux et méthodique. En voyant le 
grand salon transformé tout à coup en un sanctuaire de 
la peinture, chacun s'est demandé si des Raphaëls et des 
Titiens devaient être suspendus sur des murailles mal 
crépies, et s'il était décent d'exposer tant de trésors dans 
une salle qui, pour la décoration, ressemblait fort à une 
écurie. Richesse oblige : on n'étale point un service de 
Sèvres sur une table de sapin ; chacun a senti qu'il fallait 
traiter avec un peu plus de cérémonie les grands maîtres 
qu'on vient de si loin admirer dans le Louvre. 

La commission de l'assemblée nationale n'a point 
exigé de l'architecte un travail graphique, car, pour ar- 
river à la meilleure disposition, à la meilleure décora- 



RESTAURATION DU MUSÉE. 347 

tion possible, il est évident que plus d'un essai sera né- 
cessaire. D'ailleurs, le nom de M. Duban suffisait pour 
garantir que ni le goût ni l'expérience ne feraient faute 
dans cette entreprise ; les excellentes restaurations de la 
Sainte-Chapelle et du château de Blois sont là pour 
prouver la souplesse de son talent et son tact à employer 
toutes les ressources de l'art. Un seul changement a été 
introduit par la commission dans le programme présenté 
par le ministre. On y a formellement inscrit le mot de 
tentures, qui exclue une décoration en boiseries, décora- 
tion à laquelle l'architecte avait songé peut-être, mais à 
laquelle il ne s'était point sans doute irrévocablement 
arrêté. 

Nous regrettons ce mot. Il donne des entraves à un 
homme de talent et le prive de cette liberté d'allure si 
nécessaire à un artiste. Selon toute apparence, la com- 
mission a été frappée d'abord des inconvénients d'un 
système de décoration en boiseries. Danger du feu, im- 
mobilité de la décoration, impossibilité de changer, selon 
les caprices ou les variations continuelles du goût, des 
tableaux enfermés dans un encadrement fixe, voilà les 
considérations qui ont probablement obligé les représen- 
tants à rejeter une décoration en menuiserie. Ces défauts 
ont fait condamner un système qui, suffisamment étudié, 
aurait pu, nous n'en doutons pas, résister à toutes les 
objections que nous venons d'exposer. Par contre, le mot 
de tentures en soulève d'autres tout aussi fondées peut- 
être. S'il s'agit d'interpréter ce mot dans le sens le plus 
ordinaire, il faudrait entendre des draperies de drap ou 
de velours, de toile ou de laine ; mais a-t-on bien réfléchi, 



348 MÉLA.NGbri HISTOIUUIES ET LIT'IËRAMËS. 

nous le demanderons, à l'effet produit par la lumière et 
la poussière sur des étoffes ? En considérant les rideaux 
de sa fenêtre, chacun peut voir ce que deviennent au 
soleil les couleurs réputées les plus solides; et, si Ton a 
jamais assisté à un balayage du lundi, on se représentera 
ce que peuvent absorber de poussière des tentures hautes 
de quinze mètres. 

Mais ce n'est pas avec le dictionnaire de l'Académie, 
nous l'espérons, que M. Duban interprétera la décision 
de l'assemblée. Le bois a ses défauts, sans doute; des 
étoffes ont les leurs. Laissons l'artiste chercher un re- 
mède aux inconvénients qu'on lui a signalés, et si, en fin 
de compte, il arrive à un résultat heureux, comme nous 
n'en doutons pas, ne nous mettons point en peine d'exa- 
miner de trop près les moyens qu'il aura employés. 

Il me semble que de tous les arts du dessin, l'archi- 
tecture est celui où le raisonnement a le plus de part, de 
telle sorte qu'il est assez difficile de déterminer le point 
précis où le raisonnement y doit céder la place au goût. 
On peut même se demander si les conseils ou les inspi- 
rations du goût ne sont pas, en réalité, des jugements ra- 
pides et raisonnes^ l'âme d'un artiste les comprend, 
mais aucune langue n'a de termes assez subtils pour les 
formuler. Quoi qu'il en soit, il ne sera douteux pour per- 
sonne que les dispositions générales d'un projet, peut- 
être même que ses principaux détails d'exécution, ne 
soient, en quelque sorte, commandés par sa nature même. 
Satisfaire à toutes les conditions d'un programme, c'est, 
à vrai dire, déduire logiquement des conclusions de pré- 
misses posées à l'artiste par ce même programme. 



lUiSTAlKATiON DU MUSEE. 349 

Le projet de donner une décoration au grand salon du 
Louvre a des conditions assez précises, à mon avis, pour 
qu'on en puisse discuter et déterminer d'avance les prin- 
cipales dispositions. En effet, il s'agit d'exposer des objets 
d'art sous le jour le plus favorable, de les isoler les uns 
des autres et de les disposer sur un fond qui fasse res- 
sortir aussi bien les ouvrages des coloristes que ceux des 
dessinateurs. Telles sont, en somme, les données du pro- 
gramme dans la question qui nous occupe. 

Il importe encore de ne pas perdre de vue que le grand 
salon ne doit contenir qu'un nombre fort limité d'objets 
d'art. En offrant au public la réunion, dans un même 
local, des chefs-d'œuvre des grands maîtres, on a sans 
doute en vue de présenter les éléments d'une comparaison 
éminemment propre à former le goût. Les ouvrages ainsi 
exposés seront désignés sans acception de style ni d'école ; 
le consentement unanime, la notoriété publique, dicteront 
ce choix, qui n'est pas difficile à faire du moment qu'on 
le restreindra. Si vous voulez former une bibliothèque de 
dix mille volumes, votre embarras peut être grand pour 
les désigner. Réduisez à cent le nombre des ouvrages, 
dans un quart d'heure vous aurez nommé les livres in- 
dispensables. Ajoutons qu'en plaçant dans le grand salon 
une élite de tableaux, on doit bien se garder d'ôter à la 
grande galerie toutes ses œuvres capitales *; ce serait la 
priver de son intérêt particulier. Que le grand salon pré- 
sente à l'admiration générale les plus sublimes efforts des 
Raphaël, des Titien, des Rubens, mais que la grande 
galerie conserve sa destination spéciale ; artistes et ama- 
teurs y viendront étudier à loisir chaque maître dans la 

20 



350 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

suite de ses ouvrages, dans les progrès ou les phases de 
son génie. 

Remarquons d'ailleurs que moins il y aura de tableaux 
dans le grand salon , et plus ils y paraîtront avec avan- 
tage. Il n'y a personne qui n'ait remarqué combien un 
ouvrage d'art exposé seul dans un atelier ou dans une 
chambre produit une impression plus favorable que lors- 
qu'on l'entoure d'autres ouvrages, lui fussent-ils incon- 
testablement inférieurs. En effet, pour comprendre un 
tableau, pour ressentir tout le plaisir qu'il peut donner, 
il faut un certain recueillement qui permette à la pensée 
de se concentrer sur un seul objet. Placez un coloriste à 
côté d'un dessinateur, ils se nuiront réciproquement. Le 
spectateur, qui s'est laissé séduire au charme de la cou- 
leur dans l'œuvre du premier, sera choqué des teintes 
ternes qui s'offrent à lui sans transition dans le tableau 
voisin ; en revanche, lorsqu'il est parvenu à sentir tout 
le mérite de contours corrects et purs, il observera avec 
dépit une faute de dessin, qu'il n'eût pas observée dans 
un Rubens, si un Raphaël malencontreusement rapproché 
ne l'avait, en quelque sorte, forcé à une comparaison. 
Concluons de ce qui précède que, pour que les tableaux 
soient convenablement exposés, il est nécessaire de laisser 
entre eux un intervalle, variant selon leur grandeur, mais 
toujours assez grand pour que l'œil du spectateur n'em- 
brasse qu'un seul tableau à la fois. 

Il y a quelques années que, dans une école d'architec- 
ture que je ne nommerai pas, on enseignait qu'un musée 
est un monument orné d'objets d'art Ni M. Duban ni 
M. Jeanron, nous en sommes certain, n'admettent cette 



RESTAURATION DU MUSÉE. 351 

définition barbare. Ils savent que, dans un musée, le mé- 
rite de l'architecte consiste à se cacher pour ainsi dire et 
à n'attirer l'attention que sur les hôtes immortels dont il 
construit la demeure. Le défaut qu'on doit éviter par- 
dessus tout, c'est ce qu'en terme d'atelier on appelle le 
papillotage, c'est-à-dire cette confusion de détails qui 
attirent les regards sans les fixer, détruisent l'harmonie 
d'ensemble et fatiguent l'attention en la divisant en pure 
perte. 

Ainsi, les sections ou les compartiments d'un musée 
devront être réglés surtout eu vue de faire valoir les pein- 
tures; mais, boiseries, tentures ou marbres, l'espace 
entre les tableaux, espace assez considérable, quelle 
teinte générale lui donnera-t-on ? Existe-t-il une couleur 
qui, propre à rehausser un certain tableau, ne nuise pas 
à un autre ^ Et, sur ce point difficile, les peintres, juges 
suprêmes en cette matière, pourront-ils jamais se trouver 
d'accord ? 

J'ignore si nos artistes modernes, que je respecte infi- 
niment, seraient unanimes sur cette question ; pour moi, 
je crois plus sage de consulter les anciens peintres, dont 
l'autorité est encore plus grande. Or, depuis le quin- 
zième siècle jusqu'à nos jours, nous voyons régner sans 
opposition l'usage d'entourer les tableaux de dorures. 
Tous les maîtres , toutes les écoles se rencontrent pour 
placer leurs ouvrages dans des cadres dorés. Je ne vois 
d'exception que chez quelques peintres flamands, qui, 
pour des compositions de dimension médiocre, ont pré- 
féré des bordures d'ébène, et cette exception s'explique 
facilement par le motif même qui a fait choisir l'or par 



'S'6'2 M EL A N(. ES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

tous les autres artistes. En effet, si Ton renferme un ta- 
bleau dans un cadre, c'est pour l'isoler de ce qui l'en- 
toure, c'est pour le placer , autant que possible , dans la 
condition des objets qu'on apercevrait d'une fenêtre dont 
les chambranles marquent exactement le rayon que l'œil 
doit embrasser : cet isolement artificiel s'obtient d'autant 
plus nettement que le cadre tranche davantage par sa 
couleur sur toutes celles qui existent dans le tableau. 
Depuis un temps immémorial, les marchandes d'oranges 
exposent leurs fruits sur du papier bleu : c'est que le 
bleu est la couleur diamétralement opposée à Y orange, 
et par conséquent la plus propre à faire ressortir cette 
teinte ; mais, comme dans un tableau toutes les nuances 
du prisme peuvent être réunies, on n'a trouvé que l'or 
mat ou bruni qui tranchât fortement avec toutes les cou- 
leurs. Si l'ébène convient à quelques Flamands, cela tient 
à ce qu'ils n'ont pas employé le noir pur dans leurs 
ombres, et, en le réservant pour leurs bordures, ils obte- 
naient une opposition suffisamment énergique; enfin, 
c'était faire valoir la transparence de leurs ombres les 
plus vigoureuses, que de les entourer d'une teinte plus 
vigoureuse encore. 

Aux exemples que je viens de citer on objectera peut- 
être les couleurs brillantes appliquées avec succès à l'en- 
cadrement de peintures murales. On citera les fresques 
de Pompéi , où de petites compositions se montrent au 
milieu d'une paroi couverte de couleurs très-vives et 
d'arabesques plus ou moins compliquées. Les Loges et 
les Stanze du Vatican offrent une disposition semblable ; 
mais on comprend bientôt qu'il n'y a nul rapport à éta- 



HESTAUKAnON DU MUSÉE. 353 

blir entre des peintures murales et des tableaux mobiles. 
L'accompagnement, l'encadrement qui convient aux pre* 
çûères ne saurait être celui des autres. En effet, dans la 
plupart des peintures murales, et c'est le cas surtout pour 
celles de Pompéi, les compositions ne sont que des parties 
de la décoration générale, et, pour ainsi dire, que des 
accidents ou des taches de couleur plus ou moins impor- 
tantes. Séparer la composition de son entourage , c'est 
détruire un effet d'ensemble et lui ôter souvent une 
grande partie de son mérite. Combien de gens, en voyant 
au Panthéon les compositions des Loges peintes par 
MM. Balze, ont nié l'exactitude de leur copie ? Mais, en- 
levées à leur encadrement, Raphaël ne les eût peut-être 
pas reconnues. Quant aux grandes compositions des 
Stanze, la dimension des parois est leur cadre naturel, 
et leur entourage peint a si peu d'importance, que plus 
d'un amateur aura passé des heures devant VÊcole 
d'Athènes sans pouvoir dire de quelle teintes est le sou- 
bassement de la salle. A notre sentiment, ce serait un 
contre-sens notable que de donner au grand salon une 
décoration peinte dans le genre de celle des maisons de 
Pompéi ou des Loges du Vatican ; ce serait en quelque 
sorte subordonner les objets d'art au monument et 
prendre les ouvrages des maîtres pour des motifs d'or- 
nementation. 

Cette loi d'opposition que nous observions tout à 
l'heure, celte loi si généralement reconnue par les ar- 
tistes les plus célèbres, doit, on le sent, décider la ques- 
tion que nous avons posée, et nous ne craignons pas 
d'être contredit par les peintres, en admettant en prin- 

20. 



35 i MÉLANGES HISTOBIQUES ET LITTÉRAIRES. 

cipe que des fonds dorés sont les plus convenables à un 
musée de peinture. Il va sans dire que cet or ne sera pas 
trop éclatant, et qu'il sera tempéré ou même assourdi, 
s'il faut ainsi parler, par une ornementation calculée pour 
détruire les reflets trop vifs que produirait une large sur- 
face métallique. Si l'on combinait les effets de l'or et du 
noir, on parviendrait peut-être à réunir les avantages 
des deux systèmes d'encadrement adoptés pour toutes 
les peintures mobiles. Non-seulement cette combinaison 
se rencontre dans les vieilles tapisseries en cuir doré, 
dont l'harmonie est généralement reconnue, mais encore 
il serait facile de prouver par des exemples illustres que, 
dans toutes les écoles et à toutes les époques, les drape- 
ries qui participent de ces deux couleurs ont été préférées 
pour les fonds de tableaux. Si Ton se promène dans la 
grande galerie du Louvre en notant les tableaux à fond 
noir et or, on sera frappé de leur nombre et de la diffé- 
rence des écoles qui se sont rencontrées sur ce point. 
Coloristes, dessinateurs, Flamands, Italiens, Espagnols, 
ont chéri également ce moyen d'effet, et lorsqu'on voit 
des hommes de talent, partant de principes si divers, 
parcourant des routes si différentes, arriver à un même 
résultat, n'en doit-on pas conclure que la vérité était si 
évidente * qu'elle se manifestait à tous les points de vue ? 
Nul doute que coloristes et dessinateurs n'aient égale* 
ment à gagner à un fond général où For et le noir prçdo- 
frimeront. Ajoutons que, comme il est nécessaire que les 
cadres eux-mêmes se détachent du fond sur lequel ils 
seront fixés, il convient que les dessins tracés sur ce fond 
affectent des formes qui tranchent avec les formes régu- 



RESTAURATION DU MUSÉE. ' 355 

lières et symétriques des bordures. C'est encore observer 
cette loi d'opposition que nous remarquions tout à l'heure, 
et il n'y a pas un peintre qui, obligé par son sujet à tracer 
sur sa toile des lignes verticales ou horizontales, ne dis- 
pose sa bordure de façon à ce que les détails d'orne- 

« 

mentation de l'encadrement ne se trouvent pas dans un 
rapport de similitude avec les lignes du tableau. Personne 
ne s'avisera jamais de vouloir qu'un cadre soit comme 
une continuation de la toile qu'il' renferme. 

La symétrie a aussi ses exigences, dont il faudra tenir 
compte dans la décoration du grand salon, et surtout pour 
la décoration des tableaux qui doivent y être exposés. 
Nous nous hâterons de dire qu'en rappelant ici les lois de 
la symétrie, nous ne prétendons nullement astreindre 
M. le directeur du Musée à mettre en pendant ou en re- 
gard des tableaux de même dimension. Avant M. Jeanron, 
on semblait ne s'être appliqué qu'à dérober la vue des 
murailles du Louvre. M. Jeanron a pensé qu'il valait 
mieux en laisser voir la nudité que de placer des tableaux 
à une hauteur telle qu'à moins d'une forte lorgnette, on 
ne pût les apercevoir. Il est évident qu'entre la corniche 
du grand salon et le sommet des tableaux les plus élevés, 
il doit y avoir un espace vide assez considérable ? mais 
quelle sera la largeur de ce vide, ou, ce qui revient au 
même , quelle sera la hauteur qu'on ne devra pas dé- 
passer dans la disposition des tableaux ? Nous répon- 
drons aussitôt qu'il faudra faire en sorte que la toile la 
plus élevée soit parfaitement en vue. La hauteur des mu- 
railles du grand salon, depuis lé parquet jusqu'à la cor- 
niche, est de 15 mètres. Des figures de grande propor- 



35(> MÉLANGES UISTOHIQUES ET LITTERAIRES, 

tion, telles qu'on en voit dans beaucoup de tableaux 
d'histoire, nous paraissent convenablement placées à une 
élévation de 10 mètres. C'est, à notre avis, la limite qu'on 
ne doit pas dépasser. Cette mesure est à peu près celle 
d'un des principaux ouvrages de notre Musée, les Noces de 
Cana de Paul Véronèse. Cet immense tableau a toujours 
été placé trop haut, et il suffit de se rendre compte du 
point de vue perspectif choisi par l'artiste, pour juger 
combien il trouverait à redire à la place qu'on lui a jusqu'à 
présent assignée. Cette admirable composition, qui ne 
perd rien de son effet à être examinée de fort près, de- 
vrait , nous le pensons , être baissée, au moins jusqu'au 
niveau de la bal/strade destinée à éloigner les curieux 
indiscrets. Le sommet du tableau serait alors le niveau 
que nous voudrions voir adopter pour les autres grandes 
toiles ayant des personnages de même proportion. On 
placerait plus bas et à portée des spectateurs les tableaux 
de chevalet, et surtout ceux des maîtres minutieux dont 
le travail semble acquérir du prix quand on l'examine à 
la loupe. 

Si*nous sommes bien informé, l'intention de M. le di- 
recteur du Musée serait d'exposer avec les tableaux quel- 
ques belles statues antiques. Ce rapprochement nous 
paraît d'un excellent goût, et nous désirons vivement 
qu'il ait lieu. Le marbre de Paros se détacherait merveil- 
leusement sur les tableaux et sur les fonds dorés; les 
deux arts ne peuvent se nuire, et sont l'un pour l'autre 
des auxiliaires utiles. Ainsi, une seule salle réunirait 
toute l'histoire de l'art. De quelque côté que se portât le 
regard, on rencontrerait un chef-d'œuvre. Quel plus 



RESTAI-RATION DU MUSÉE. 

noble enseignement que de voir la variété des me 
et partout le même résultat : le génie commandant 
iniration I 

Un mot en terminant. Nous avons déjà de gr. 
obligations à M. le directeur du Musée, qui nous a i 
maint tableau dont nous ne nous doutions guère, 
nous permette de lui adresser une requête. Un i 
n'est point un lieu de premenade. On y fait de loi 
stations lorsqu'on a le goût des arts, et l'admiration 
fatigues. Pourquoi ne placerait-on pas dans le f 
salon quelques chaises pour le repos des visiteur 
même pour leur permettre d'examiné^ dans un reçu 
ment commode les tableaux et les sculptures ? En A 
terre, on a des chaises dans le Musée britannique, 
la Galerie de Shakespeare, et même aux exhibition 
artistes contemporains. C'est un perfectionnement 
son prix pour les véritables amateurs, et que nous 
drions voir importer dans notre pays. 



VIE DE CÉSAR AUGUSTE 



FRAGMENT DE NICOLAS DE DAMAS. 



* I 



VIE DE CÉSAR-AUGUSTE 

FRAGMENT DE NICOLAS DE DAMAS. 

NOUVELLE ÉDITION (1). 
1850. 



Peu d'auteurs anciens sont parvenus jusqu'à nous dans 
leur intégrité. Nous n'avons pas le quart des tragédies 
d'Eschyle, de Sophocle, d'Euripide. On ne connaît que 
quelques vers de Ménandre. Il y a des poètes de premier 
ordre, Varius , par exemple , dont on ne sait que le nom. 
A vrai dire, il est bien extraordinaire qu'il nous soit en- 
core resté tant de débris de la littérature antique, quand 
elle avait conjurés contre elle les conquérants, les rats et 
les moines. Les uns brûlaient les livres, les autres les 
mangeaient ; les moines les lavaient et les grattaient pour 
en faire servir le parchemin à copier des missels ou des 
bréviaires. Après tout, peut-être ne faut-il j>as trop pleu- 

{{) Publiée par M. Piccolos; traduction de M. A. Didot. 

21 



362 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

rer la perte de tant de poètes anciens : les modernes ont 
eu quelque chose à inventer; mais" les lacunes de l'his- 
toire sont à jamais regrettables. 

Au commencement du seizième siècle, au plus beau 
moment de la renaissance des études classiques, on put 
croire que tous les génies de l'antiquité allaient nous être 
rendus. Chaque jour l'imprimerie faisait revivre quelque 
chef-d'œuvre grec ou latin. Mais bientôt les bibliothèques 
s'épuisèrent et l'on mesura l'étendue des pertes faites 
en dix siècles de barbarie. Aujourd'hui on a bien mérité 
des lettres quand on a déchiffré quelques lignes inconnues 
sur un papyrus carbonisé § ou qu'en feuilletant un gram- 
mairien du moyen âge, que personne n'a lu, on découvre 
une citation inédite de quelque auteur ancien. Malheureu- 
sement, messieurs les grammairiens n'enregistraient guè- 
res que les locutions hardies ou même bizarres des grands 
génies d'autrefois. Ainsi noua leur devons de savoir que 
Jules Gésar écrivait et disait memordi pour momordi^ ce 
qui* par parenthèse, lui vaudrait un pensum aujourd'hui* 
et cela ne nous console pas d'avoir perdu son Anti-Ca~ 
ton* Quelques érudits prétendent même que les Commen- 
taire* qui portent son nom lui sont faussement attribués. 

Doit-on renoncer à tout espoir de faire de nouvelles 
découvertes ? Non, sans doute* D'abord on peut trouver à 
Pompéi ou à Herculanum quelque manuscrit précieux. 
Malheureusement il faut une année pour eu lire trois li- 
gnes, — On a encore une autre chance. Plus d'une foi» 
de doctes désœuvrés, parcourant un traité de scoktftiqw, 
ou tout autre fatras du moyen âge, ont aperçu dans tes 
interlignes les traces d'un ouvrage plus ancien, mal ef- 



VIE DE CÉSAR-AUGUSTE, 363 

faoé et lisible encore pour quelques yeux d'érudits, Pour- 
quoi ne retrouverâit-on pas dans des interlignes une co* 
médio de Ménandre ou les livres qui nous manquent de 
Tite-Live? C'est ainsi que de nos jours on a découvert 16 
traité de Gicéron : De Republied* Tout récemment, dans 
un évangile syriaque du Musée britannique, on a con* 
staté comme l'ombre d'un manuscrit grec très-ancien. 
Aussitôt chimistes d'apporter des réactifs , hellénistes de 
nettoyer leurs loupes. Après bien du travail, un a lu six 
mille vers d'un poëme admirable : l'Iliade d'Homère. On 
publie ce fragment à Londres en faô'timilê y cela ne coû- 
tera qu'une vingtaine de livres sterling l'exemplaire. 

Enfin, un dernier espoir reste encore. Le monde est 
grand. Il y a beaucoup de bibliothèques peu fréquentées, 
beaucoup de bibliothécaires qui font des livres au lieu de 
lire ceux qu'ils gardent. Qui sait si quelque couvent grec, 
que dis-je? une bibliothèque de Paris, ne recèle pas 
un trésor encore ignoré, même des rats? Le cœur me bat- 
tait, il y a quelques années, en entrant dans la bibliothè- 
que du Sérail à Constantinople. Si j'y déterrais Seule- 
thent deux ou trois odes de Sapho, me disais-je, je les 
porterais à mon maître, M. Boissonadê, et me voilà sûr de 
passer à la postérité. Hélas ! Sa Hautesse n'a que des ma- 
nuscrits arabes ou persans. Mais d'autres ont été plus 
heureux que moi. En 1842, M. Minoïde Minas, chargé 
par M. Villemain d'explorer les bibliothèques du mont 
Àthos, trouva dans le trou d'un plancher vermoulu les 
fables de Babrius, aussi célèbre en son temps que La Fon- 
taine Test aujourd'hui. Une découverte encore plus pré- 
cieuse est due à M. E. Miller : c'est celle de plusieurs 



364 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

morceaux de Nicolas de Damas, conservés, mais inconnus, 
dans la bibliothèque de l'Escurial. Ce Nicolas fut un his- 
torien estimé du premier siècle. Il était ami particulier 
d'Hérode et en quelque sorte son chargé d'affaires à 
Rome. Fort en faveur auprès d'Auguste, il put apprendre 
bien des choses qu'il eut l'excellente idée d'écrire en très- 
bon grec, dit-on, tout Syrien qu'il était. 

Ces fragments ont été publiés pour la première fois 
en 1849, dans le troisième volume des Fragmenta his- 
toricorum, sur là copie de M. Charles Muller, que 
M. Firmin Didot, digne successeur des Estienne, avait 
envoyé tout exprès en Espagne. Le fragment détaché 
dont nous avons à rendre compte est le plus impor- 
tant de tous. C'est un récit très-détaillé de la mort de 
Jules César et des événements qui en furent la suite im- 
médiate ; récit d'autant plus intéressant que l'auteur s'est 
placé à un tout autre point de vue que la plupart des his- 
toriens de l'antiquité dont nous avons le témoignage. 

Sous l'empire fondé par César, dans une ville où il 
avait un temple et des prêtres, on a toujours parlé de lui 
avec fort peu de bienveillance. Il semble que ce fût alors 
une mode parmi les gens de lettres. Le fils adoptif de 
César appelait Tite-Live le Pompéien, à c^use de sa 
partialité pour le parti vaincu, mais il ne lui en faisait pas 
plus mauvaise mine. Était-ce de sa part affectation de 
respect pour la liberté des lettres, liberté peu dange- 
reuse alors ; ou bien, trouvant que le nom de César était 
un pesant fardeau, voyait-il avec une secrète satisfaction 
qu'on rabaissât un peu la gloire du grand homme auquel 
il craignait d'être comparé? Louis XIV ayant dit un jour 



VIE DE CESAR-AUGUSTE. 365 

qu'il pourrait bien loger dans un château où Henri IV 
avait demeuré , un courtisan s'écria : Voilà un plaisant, 
roi que votre Henri IV! Louis XIV sourit et n'en voulut 
pas à ce faux bourru , qui ménageait si peu son aïeul. 
Titè-Live eut plus d'un imitateur, et au collège, nos pro- 
fesseurs de l'Université royale de France nous ont fait 
souvent traduire en version l'apologie du régicide. Nicolas 
de Damas nous donne une autre idée, assez exacte, je 
crois , des meurtriers de César. A l'exception de Brutus, 
ils étaient tous de vils coquins. Amnistiés par César, quel- 
ques-uns plusieurs fois, ils ne lui pardonnaient ni sa 
gloire ni l'établissement d'un régime d'ordre qui fermait 
la porte à bien des ambitions. Les orateurs, c'étaient les 
journalistes du temps, avaient perdu l'espoir d'obtenir 
des provinces ; les militaires, celui de commander en 
chef des armées ; tous, habitués à piller le trésor public, 
voyaient avec peine qu'ils avaient un maître dont la pré- 
tention bien justifiée était de fonder partout une bonne 
administration. 

Brutus seul était, je l'ai dit, un honnête homme, mais, 
.comme bien des gens de notre temps, esclave de l'opi- 
nion publique, c'est-à-dire d'une coterie. En lui rappe- 
lant sa descendance du Brutus qui chassa les Tarquins , 
. origine fort contestable d'ailleurs, on pouvait tout faire 
de lui, même un assassin. Ces mots : Tu dors, Brutus , 
écrits sur la statue de son aïeul, lui mirent le poi- 
gnard à la main. En outre, il avait ses griefs particu- 
liers contre César, qu'il se # cachait à lui-même, sans 
doute, en se disant qu'il n'en voulait qu'au tyran de sa 
patrie. On sait que César avait été l'amant de Servilia, 



366 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

mère de Brutus, et môme, si Ton en croit un calembour 
de Cicéron, de sa sœur Tertia. Bien qu'à Rome ce ne fût 
point la coutume « d'attacher l'honneur de l'homme le 
plus sage aux choses que peut faire une femme volage, » 
Brutus ne pardonnait pas à César son ordre du jour le 
matin de Pharsale, qui recommandait qu'on lui amenât 
vivant le flls de Servilia. C'était encore César qui l'avait 
poussé dans les affaires et qui lui avait fait conférer la 
préture. Il était pénible d'être aimé par un César quand 
on s'appelait Brutus. Plutarque , qui est souvent bien 
mauvaise langue, a pris soin de nous dire quelle fut la 
blessure que Brutus fit à l'amant de sa mère. Je ne ferai 
pas de commentaires là-dessus. 

Ni Plutarque, ni Dion Cassius, ni Suétone n'expliquent 
clairement pourquoi , quelques jours avant les Ides de 
mars, deux tribuns du peuple furent cassés et bannis par 
le dictateur. C'était , disent-ils , pour avoir enlevé-une 
couronne posée sur une statue de César. Nicolas de Da- 
mas est plus explicite. César se plaignit que cette cou- 
ronne, ou plutôt ce diadème, ce qui, à Rome, était fort 
différent, eût été placé en secret par les tribuns susdits, 
afin de le rendre odieux. C'était un coup de fouet qu'ils 
donnaient à l'opinion publique. Notre auteur raconte éga- 
lement avec beaucoup de détails et de la manière la plus 
vraisemblable, la comédie jouée par Antoine, lorsqu'aux 
Lupercales, il offrit à César une couronne sous laquelle 
se cachait mal un petit cercle d'or, symbole de la royauté. 
Ce fut Décimus Brutus, un 4es conjurés, nous dit Nicolas 
de Damas, qui ta lui posa sur la tête. César la rejeta, et 
l'effet de la scène fut manqué. Il semble que tout y fût 



VIE DE CÉSAR-AUGUSTE. 367 

de l'invention d'Antoine, flatteur grossier du dictateur. 
Mais, sur ce point, Nicolas est un peu suspect, car il ne 
perd pas une occasion de noircir la mémoire du vaincu 
d'Actium. Il est vrai qu'on ne prête qu'aux riches. 

Nicolas de Damas rectifie encore Plutarque sur un point 
important, et c'est ici le cas de remarquer combien Cou- 
rier avait raison lorsqu'il dit de Plutarque, qu'il eût fait 
gagner la bataille de Pharsale à Pompée pour arrondir sa 
phrase. L'inimitable rhéteur de Chéronée, qu'Amyot 
nous donne pour un bonhomme, raconte l'histoire comme 
elle aurait dû se passer, voyant tout en beau, en grand, 
en sublime. C'est là le génie grec. Je crains bien que 
Plutarque et Shakspeare après lui (1), ne nous aient peint 
Rome aux Ides de mars bien moins exactement que Ni- 
' colas de Damas. Qui ne connaît la harangue de Brutuô, 
" qui n'a lu celle d'Antoine, et qui n'a senti dans son cœur 
les émotions contraires qui, dit-on , agitèrent le peuple 
romain, applaudissant tour à tour Brutus et pleurant avec 
Antoine? Tout cela sent un peu sa tragédie classique. 
Écoutons la relation d'un conlemporain. — César était 
sans cesse entouré des conspirateurs, qui affectaient pour 
lui un dévouement sans bornes. Le matin des Ides de 
mars, ils vinrent le chercher pour l'accompagner en 
grande pompe au sénat. Ce jour-là,. un d'eux, D. Brutus, 
avait réuni beaucoup de gladiateurs armés entre la Curie 
et le théâtre du portique de Pompée , sous prétexte de 
s'emparçr d'un gladiateur à lui qui se serait engagé dans 
jjne autre troupe. Chaque conjuré avait encore dans le 

* 

(J) Plutarque, Vie de Brutus. — Shakspeare, Jutius Cœsar. 



368 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

voisinage ses esclaves armés. César mort, les meurtriers 
coururent se saisir du Capijole avec ces gladiateurs et ces 
esclaves : c'étaient les émeutiers de Rome. Le peuple, le 
vrai peuple, les bourgeois, timides comme ils sont tous 
dans les grandes villes, s'enfuit et s'enferma. « Les uns 
» disaient que les gladiateurs avaient égorgé le sénat. 
» d'autres que César avait été tué, et que l'armée livrait 
» la ville au pillage. » — Quelques sénateurs du tiers 
parti philosophaient sur l'événement. « Grâces açx dieux! 
» dit un de ces messieurs, on n'aura plus à faire sa cour.» 
Pendant que les bourgeois se barricadaient chez eux, 
que les conjurés se retranchaient dans le Capitole, Irois 
esclaves de César mirent son cadavre sur une litière, et 
le rapportèrent chez lui. « Sur les toits, dans les vesti- 
» bules, on n'entendait que des gémissements!... «Re- 
marquez que le bourgeois se place toujours à son aise 
pour observer les révolutions. Sur les toits, dans les ves- 
tibules; on dirait aujourd'hui : Derrière les persiennes et 
les jalousies. 

Les conjurés descendirent enfin au Forum, toujours ac- 
çpmpagnés de leurs gladiateurs. Brutus paria, mais il 
semble qu'il ne fit pas grand effet, car il reprit bientôt et 
assez vite le chemin du Capitole avec sa bande, et, « le 
» soir étant arrivé, le trouble des habitants ne fit qu'aug- 
» menter. Chacun, abandonnant le salut de l'État, veil- 
» lait à ses propres intérêts, car chacun craignait des 
» attaques et des perfidies soudaines. » Ce tableau, ne 
vaut pas, sans doute, les deux harangues de Shakspeare, 
mais il représente assez fidèlement, ce me sembje, un 
our de révolution dans une capitale. 



~ —4 



VIE DE CÉSAR-AUGUSTE. 369 

Pendant la nuit, les vétérans de César entrèrent dans 
la ville, et offrirent leur épée à Antoine, non pas proba- 
blement en sa qualité de consul , mais comme au lieute- 
nant de César. En même temps, Lépide avait ramassé 
bon nombre de soldats étrangers. Les bourgeois romains, 
en se réveillant, virent les rues remplies de troupes en 
bon ordre, et aussitôt il se fit une réaction générale : ce 
fut à qui ferait plus haut éclater ses regrets et son hor- 
reur des meurtriers. C'est, dit Nicolas de Damas, « que 
» la faiblesse des conjurés démentait la première idée 
» qu'on avait conçue de leurs forces. » 

Toutes ces troupes marchent contre le Capitole, prêtes 
à mettre en pièces les assassins. Mais les chefs délibè- 
rent. Ils réfléchissent que l'héritage de César est assez 
grand pour se partager. On parlemente au lieu de se 
battre, et Brutus et Cassius sortent de Rome assez pe- 
nauds, mais pour aller prendre possession de bons gou- 
vernements. Lépide, Antoine et bientôt Octave, ne pen- 
sent plus qu'à se tendre des pièges. Les décrets dé César 
ne sont pas abrogés. 11 n'y a qu'un homme de moins à 
Rome ; mais l'anarchie s'y est établie ppur longtemps. 

11 me semble que toute cette relation a un caractère de 
vérité qui commande la créance. Rien d'arrangé pour 
l'effet ; mais tous les traits dénotent le bon sens et l'ob- 
servation de l'historien. Ces qualités, à mon avis,, distin- 
guent à un haut degré Nicolas de Damas. Quant à son 
style, je n'oserai en parler. C'est au savant helléniste, 
son éditeur, à M. Piccolos qu'il appartient de l'apprécier, 
et je ne puis que renvoyer le lecteur aux notes qui ac- 
compagnent le fragment. La traduction de M. Alfred 

21. 



370 MÉLANGE* HlSftTOIlIQUIi* ET LITTÉRAIRES. 

Didotest fidèle, facile, et je ne lui reprocherai pas quel- 
ques néolpgismes qui surprennent d'abord dans une tra- 
duction du grec. Pour parler dei discussions du sénat et 
des intrigues des partis politiques de Rome , le moyen 
d'être intelligible aujourd'hui , c'est d'employer notre 
jargon, non, je veujc dire notre langue parlementaire. 



INVENTAIRE 



DES 



JOYAUX DE LOUIS, DUC D'ANJOU. 



INVENTAIRE 



DES 



JOYAUX DE LOUIS, DUC D'ANJOU (*), 



1854. 



Parmi les nombreuses améliorations introduites depuis 
quelques années dans le musée du Louvre, il faut citer la 
publication nouvelle et la révision des catalogues. Rédi- 
gés avec une judicieuse critique par les savants conser- 
vateurs du Musée impérial, ils forment aujourd'hui non- 
seulement le meilleur répertoire de nos collections, mais 
ils servent encore de manuels précieux pour l'étude des 
beaux-arts et de l'archéologie. M. de Laborde, à qui Ton 
doit le catalogue des émaux, bijoux, etc., a voulu com- 
pléter sa tâche en ajoutant à la description des objets 



(1) Documents et glossaire, faisant suite à la Notice des émaux, 
bijoux et objets divers exposés dans tes gâteries du Musée du 
Louvre, par M. le comte L. de Laborde. 



374 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 

confiés à sa garde celle d'une collection qui n'existe plus, 
mais qui parait avoir été une des plus riches du qua- 
torzième siècle. Il vient de publier un inventaire curieux 
de l'argenterie du duc d'Anjou (1360-1368), et l'a fait 
suivre de petites dissertations réunies par ordre alphabé- 
tique, sous forme de glossaire. Elles contiennent, avec 
l'interprétation des termes anciens, des observations cri- 
tiques sur l'origine, le caractère et l'usage des différents 
produits des arts et des métiers au moyen âge et jusqu'au 
dix-septième siècle. 

Depuis longtemps , M. le comte de Laborde dirige ses 
recherches avec un soin tout particulier sur les inventai- 
res manuscrits qui contiennent la description des objets 
précieux, jadis conservés dans les palais des princes ou 
dans les trésors de riches communautés. Avant qu'il eût 
analysé et commenté plusieurs de ces catalogues, on ne 
les consultait guère que pour y découvrir quelques dates, 
quelques faits enregistrés accessoirement et comme par 
hasard. M. de Laborde a montré qu'il y fallait chercher 
ce qui s'y trouve toujours, c'est à savoir des renseigne- 
ments précis sur l'état des arts à l'époque où les inven- 
taires ont été rédigés. Quelque imparfaites que soient lés 
descriptions, écrites le plus souvent par des notaires ou 
par des custodes fort peu érudits, elles donnent cepen- 
dant une idée assez exacte de la forme et du travail des 
objets inscrits, et, ce qui est encore plus précieux, elles 
fournissent des inductions qui ont leur valeur sur les ha- 
bitudes, la vie intime, et jusque sur le caractère des per- 
sonnages qui \m ont possédés. Un marin débarque dans 
une île nouvellement découverte, dont les habitants s'en* 



INVENTAIRE DES JOYAUX DE LOUIS, DUC D'ANJOU. 375 

fuient à son approche ; il pénètre dans leurs cabanes dé-» 
sertes : leur disposition, leur ameublement témoigneront 
du degré de civilisation auquel sont parvenus les naturels 
de cette terre nouvelle. Sans être un Œdipe, on devine 
un homme en examinant son cabinet; de môme les goûts 
et le caractère d'une époque se révèlent dans ces nomen- 
clatures d'objets qu'elle a considérés comme assez pré- 
cieux pour être décrits dans un inventaire. 

César portait dans ses campagnes des tables en mo- 
saïque; il avait dans sa tente une statuette d'argent de sa 
grand'mère Vénus, œuvre d'un célèbre artiste grec; un 
autre Grec avait gravé la pierre de l'anneau dont il scel- 
lait ses lettres. À cette recherche ne reconnaît-on pas un 
esprit cultivé, aimant le beau? Voilà bien cet homme 
comme il faut, ainsi que l'appelait M. Royer-Collard. 
0«i serait entré dans le cabinet de Gharles XII n'y au- 
rait trouvé sans doute qu'une paire de grosses bottes de 
rechange. L'inventaire de la vaisselle du duc d'Anjou 
nous fait connaître le luxe et le goût d'un prince du qua- 
torzième siècle, nourri dans la cour la plus brillante de 
PEurope et probablement entouré de toutes les élégances 
de son temps. 

A la lecture de cet inventaire, il est impossible de ne 
pas être frappé tout Sabord de l'alliance intime qui exis- 
tait au quatorzième siècle entre l'art et l'industrie. Seule- 
ment on s'aperçoit que l'art commande et que l'industrie 
ne fait que se conformer à ses ordres. « Alors , dit M. de 
Laborde avec beaucoup de justesse, l'art transforme en 
objets précieux les ustensiles les plus vulgaires de la vie 
privée. » Qu'on prenne au hasard la description d'une 



37 1) MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

pièce de l'argenterie destinée à la table du prince : l'or- 
nementation en est toujours remarquable ; très-souvent 
elle suppose un travail fort délicat et tel, que, de nos 
jours, il ne serait exécuté que par un sculpteur, non par 
un orfèvre. Sur les salières, les pots, les hanaps on voit 
des ciselures et des compositions en bas-relief. Beau- 
coup de ces objets sont ornés de groupes de figures ou 
d'animaux ; ils sont décorés de nielles ou bien émaillés ; 
car, pour le remarquer en passant, le goût de l'époque 
pour la sculpture polychrome exigeait que les métaux 
fussent revêtus de couleurs. Il n'y a pas une pièce dans 
cette vaisselle dont on ne puisse dire avec le poète : Ma- 
teriam superabat opus. Sur ce point je trouve que nousT 
avons fort dégénéré de nos ancêtres. Aujourd'hui, par- 
tout se manifestent le défaut d'imagination de notre épo- 
que et sa tendance à une monotone uniformité. Dans nos 
services de table il n'y a qu'un fort petit nomhre de pa- 
trons qui se répètent à l'infini. Tous les plats, toutes les 
assiettes se ressemblent et par la forme et par la décora- 
tion. Si dans. un surtout on essaye parfois d'introduire 
quelque variété, c'est encore avec une certaine symétrie, 
et l'on s'applique à reproduire par intervalles les mêmes 
motifs selon une disposition régulière bien arrêtée. Il en 
était tout autrement au quatorzième siècle. Chaque meu- 
ble, chaque ustensile avait sa forme particulière, quel 
qu'en fût le nombre, et constituait -un objet d'art isolé. 
Dans sa conception, ou, si l'on veut, dans son caprice, 
l'artiste , le créait unique, confiant dans son imagination 
pour inventer d'autres formes lorsqu'il aurait à exécuter 
d'autres objets d'un usage analogue. Je m'imagine que 



;fi 
H 
II 



INVENTAIRE DES JOYAUX DE LOUIS, DUC D'ANJOU. 377 

les gobelets de nos pères étaient souvent plus bizarres 
que commodes, et qu'il fallait quelquefois beaucoup d'a- 
dresse pour se servir d'une coupe faite d'un ongle de 
griffon, ou d'un hanap d'argent repoussé, en forme 
d'ours, comme la coupe hospitalière du baron de Brad- 
wardine. Sans doute, quand il s'agit -de boire, on préfé- 
rerait un verre de cristal à ce gobelet d'argent du duc 
d'Anjou « sans pié, à un souage (moulure) dessous, ou il 
y a trois lyons qui le portent et un autre souage au mi- 
lieu, à un esmail au fons, où il y a un lou qui chevauche 
une liéparde. » Mais en même temps comment ne pas ad- 
mirer cette richesse exubérante d'imagination chez les 
artistes d'autrefois, quand on la compare à notre symé- 
trie, à notre uniformité modernes qui ne cachent souvent 
que de la stérilité ou de l'impuissance? De même que 
l'architecture romane et gothique, l'orfèvrerie du moyen 
âge se distingue par l'inépuisable variété de ses formes. 
Probablement à la table du duc d'Anjou il n'y avait pas 
deux convives qui bussent dans des gobelets semblables ; 
mais aussi il n'y avait pas un de ces gobelets qui ne pût 
prendre aujourd'hui sa place dans un musée. Malheureu- 
sement ces vases si curieux, couverts de reliefs et d'é- 
maux, étaient d'or ou d'argent, et le premier caprice de 
la mode les a condamnés au creuset. C'est le sort ordi- 
naire de tous les objets d'art fabriqués avec des métaux 
précieux. 

La publication de l'inventaire du duc d'Anjou ne pou- 
vait être d'une utilité générale qu'autant qu'elle serait 
accompagnée d'un commentaire et d'un vocabulaire des 
termes techniques. Non-seulement les artistes et les gens 



378 MÉLAN018 mTORIWBB ET LITTÉRAIRES. 

du monde, mais encore la plupart des archéologues, 
ceux mêmes qui ont fait une Aude spéciale de nos an- 
ciens auteurs , n'auraient pu comprendre parfaitement 
une pièce remplie de mots inusités, propres à certaines 
industries, et qui ne se rencontrent presque jamais dans 
la langue usuelle. Le glossaire de M. de Laborde tfeduit 
ces termes techniques avec une grande précision. Sou- 
vent il en donne d'ingénieuses étymologies, et chaque ar- 
ticle contient en outre d'excellentes observations sur l'art 
auquel se rapporte le mot interprété. A vrai dire, ce glos- 
saire est une histoire de l'industrie dans ses rapporta 
avec les beaux-arts, car l'auteur ne s'est point borné aux 
mots inscrits dans l'inventaire, il y a joint tous ceux que 
ses recherches lui avaient déjà fait connaître, et même 
un grand nombre de mots modernes qui pouvaient don* 
ner lieu à des observations utiles. 

Tel est le travail immense entrepris par M. de Laborde 
et qui doit combler une lacune dans les études philologi- 
ques sur le moyen âge. La tâche était longue et difficile ; 
la plupart des objets enregistrés dans les inventaires ont 
disparu, et les descriptions qui ont subsisté sont presque 
toujours très-concises , obscures, défigurées souvent par 
une orthographe vicieuse ou par l'emploi de dialectes 
provinciaux. D'un autre côté, les dictionnaires de la lan- 
gue du moyen âge ne se sont presque pas occupés des 
termes d'art, et, pour ne citer que le plus complet et le 
meilleur de ces ouvrages, le glossaire de Du Gange, les 
renseignements qu'il fournit se bornent d'ordinaire à une 
définition générale qui manque tout à fait de précision. 
Quelquefois même on cherche en vain cette définition 



INVENTAIRE DES JOYAUX DE LOUIS, DUC D^ ANJOU. 379 

* 

I générale. Les mots languier, espreme, salière se Usent 

f en tête d'un des chapitres les plus curieux dé l'inventaire 

i du duc d'Anjou, Pas un seul ne se rencontrera dans le 

i glossaire de Dû Gange. Passe pour le mot salière qui est 

i resté dans la langue usuelle, quoique celui qui n'a pas vu 

I de salière du moyen âge s'en fasse probablement une 

t idée assez fausse ; mais languier, mais esprewoê méri- 

taient une explication. L'art. 297 de l'inventaire du duc 
d'Anjou nous apprend que ces deux mots étaient syno- 
t nymes, mais laisse encore leur destination dans une 

grande obscurité : « un autre languier, » (le n» 206 est 
désigné comme un grand esprewee), « séant sur un pied 
» doré, à un grand chastel séant au milieu de rentable- 
» ment, doré et esmaillé à maçonnerie, et deux petites 
» salières au costé du pied. Et sus le chastel dessus 
» nommé a un arbre à feuilles, et séant au bout des bran* 
» ches plusieurs langues de serpents. » Ayons recours 
au glossaire de M. de Laborde, il* nous révélera tout un 
côté curieux des mœurs du moyen âge. Sans cesse préoc- 
cupés de la peur du poison, les princes obligeaient leurs 
maîtres d'hôtel à faire espreuve de tous les plats, c'est-à- 
dire à en goûter eux-mêmes avant de les servir à leurs 
maîtres. Toutefois la précaution laissait encore à désirer. 
Si l'éprouveur était fidèle, mais que le poison fût préparé 
par quelque traître de marmiton, c'eût été pour un prince 
une médiocre consolation d'emmener son maître d'hôtel 
avec lui dans l'autre monde. A ce danger on remédia 
très-prudemment au moyen d'espreuves matérielles, 
c'est-à-dire en plaçant sur les tables des grands certains 
objets auxquels une opinion superstitieuse attribuait la 



380 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 

propriété de dénoter la présence du poison par quelque 
signe visible. Ainsi Ton croyait qu'une coupe fabriquée 
avec la corne de licorne ou l'ongle de- griffon (par ces 
deux mots on a désigné longtemps les cornes de rhinocé- 
ros) rejetait le poison qu'on y avait versé. Les langues 
de serpent mises en contact avec quelque substance vé- 
néneuse le témoignaient par leur contraction. De là Tu- 
sage d'en garnir les salières, qui, à cette époque, étaient 
de grandes pièces d'orfèvrerie assez semblables à nos 
surtouts et sur lesquelles on prodiguait la plus riche or- 
nementation. Elles se nommaient languiers lorsqu'elles 
étaient pourvues de ces langues précieuses, dont M. Or- 
fila a négligé de parler dans son Traité de Toxicologie. 

11 faut remercier M. le comte de Laborde d'avoir, con- 
trairement aux us et coutumes de beaucoup d'érudits, 
présenté sous une forme simple et commode les résultats 
de recherches longues et laborieuses. La définition de 
chaque mot est accompagnée de plusieurs exemples ; les 
citations sont empruntées aux chroniques et aux poëmes, 
aux inventaires et aux testaments, aux quittances et aux 
donations; il n'est sorte -de chartes ou de livres que l'au- 
teur n'ait mis à contribution. 

L'ordre alphabétique qu'il a adopté est excellent sans 
doute pour faciliter les recherches ; et si l'ouvrage conte- 
nait la terminologie des étoffes et vêtements, et celle des 
armes que M. de Laborde a systématiquement écartée, 
son glossaire serait un manuel complet des arts et de l'in- 
dustrie du moyen âge. Je regrette toutefois que l'auteur, 
trop préoccupé, je crois, de resserrer son travail dans les 
limites d'un mince volume, n'ait pas fait précéder son 



INVENTAIRE DES JOYAUX DE LOUIS, DUC D'ANJOU* 381 

vocabulaire d'une introduction qui eût été comme un 
abrégé méthodique de tout l'ouvrage. A moô avis, dans 
le temps de paresse où nous vivons, il ne suffît pas de 
fournir à l'étude des matériaux excellents, il faut y join- 
dre encore quelques leçons sur la manière de les em- 
ployer. Peut-être même, sans augmenter notablement les 
dimensions de l'ouvrage, eût-il été possible de joindre les 
avantages de Tordre alphabétique à ceux de Tordre mé- 
thodique. Deux sortes de mots se trouvent dans le glos- 
saire, qui appartiennent les uns à la langue du moyen 
âge, les autres à notre langue moderne. Les premiers, 
qui composent le vocabulaire à proprement parler, sont 
suivis des interprétations et des explications nécessaires 
pour l'intelligence des textes ; les derniers ne sont, ce 
nous semble, qu'un prétexte à de courtes et substantielles 
dissertations. Réunies dans un discours préliminaire, elles 
permettraient au lecteur de jeter un coup d'œil d'ensem- 
ble sur les arts du moyen âge. Que Ton transpose les 
articles Artistes, Diamant, Esmail, etc., et le travail 
que je demande est fait. 

Les'définitions du glossaire de M. de Laborde étant 
appuyées de textes nombreux, ont en général le carac- 
tère de démonstrations. Cependant , dans quelques rares 
articles, il m'a semblé qu'il ne présentait pas toutes les 
acceptions d'un mot ou que ses interprétations étaient 
contestables. Ainsi, par exemple, le mot arquémye n'est 
traduit que par alchimie. Les citations qui l^suivent, où 
il est question de beaux escus d'arquémye, de pierreries 
d'arquémie, me paraissent prouver que Ton désignait de 
la sorte, au moyen âge, la fausse monnaie et les pierres 



382 MÉLAWGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 

fausses. Je trouve dans le baron de Fœneste, livre III, 
chap. m, le passage suivant : « deux cuillers jaunes et 
Une d'arquémie, » c'est-à-dire deux cuillers dé laiton et 
l'autre d'une composition imitant l'argent, Je m'attache à 
des misères. Plus loin, M. de Laborde inscrit le mot Mf» 
mouère, et du texte manuscrit où il le rencontre, il ooto- 
clut que cet ustensile était une sorte de gaufrier* Une 
transposition de lettres très-admissible expliquera , je 
pense* ce terme d'une manière plus satisfaisante : on 
parle d'un « etimouire à fromage pour faire des gauf- 
fres , » lisez : e8tmouère f instrument destiné à efimier, 
émietter, et traduisez par rdpa à fromage, d'où l'on doit 
inférer que l'usage du fromage râpé n'est pas particulier 
à l'Italie, et que h France le connaissait dès le. quator- 
zième siècle* M. de Laborde nous pardonnera de relever' 
si minutieusement des erreurs insignifiantes ; mais c'est 
une tâche bien plus courte que celle de citer tous les ar- 
ticles qui mériteraient d'être loués pour les aperçus nou- 
veaux et les observations fines qu'ils contiennent. Remer» 
cions-le de nous avoir donné un précieux lexique qui ft- 
cilitera notablement l'étude de nos antiquités nationales. 
Félicitons aussi l'administration du Musée, qui, par cette 
heureuse innovation f a fait d'un catalogue particulier un 
livre instructif et d'un intérêt général pour les artistes et 
les archéologues» 



Ftfti 



TABLE. 



Les Mormons. , > . 1 

Les Cosaques de l'Ukraine et leurs derniers Atamans. . . . , . 50 

Sur un Tombeau découvert à Tarragone. 91 

De l'Histoire ancienne de la Grèce 107 

L'Hôtel de Cluny ' 221 

De la Littérature espagnole 237 

Les Romains sous l'Empire 265 

Mémoires d'une famille huguenote 290 

De l'Enseignement des Beaux-Arts 319 

Restauration du Musée 343 

Vie de César-Auguste 359 

Inventaire des Joyaux de Louis, duc d'Anjou 371 



Paris. — Imprimerie Morris et Comp., rue Amelot, 64.