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Full text of "Mélanges offerts à M. Émile Picot : membre de l'Institut"

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MÉLANGES 



OFFERTS A 



M. EMILE PICOT 

Membre de l'Institut. 



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MÉLANGES 

OFFERTS A 



M. EMILE PICOT 



MEMBRE DE L INSTITUT ^^ ' ' / ,/ 

■ I 

PAR SES AMIS ET SES ÉLÈVES 



TOME SECOND ^: , 




|(pS'3 Lyo , 



95. 9. Q \ . 



PARIS 
LIBRAIllIH DAMASCÈNK MORGAND 

EDOUARD RAHIR, SUCCESSEUR 
LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES BIBLIOPHILES FRANÇOIS 

PASSAGE DES PANORAMAS, 5 5 



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SARI SALTia ET LE NOM DE LA VILLE 
DE BABADAGHI 



Sari Saltiq ' est le nom du personnage mystérieux qui con- 
duisit, au XIII'-' siècle, une migration de Turcs Seldjouqs 
d'Anatolie en Dobroudja. 

Von Hammer a vu dans Sari Saltiq ou Saltiq Baba, sinon 
le fondateur, du moins l'éponyme de Babadaghi (^ « mon- 
tagne du Baba »). Baba signifie « père » et s'emploie comme 
titre honorifique attribué aux derviches, plus particulièrement 
à ceux de l'ordre des behtachis. 

Il existe en Turquie plusieurs localités du nom de Baba- 
daghi ^, à cause, probablement, de la prédilection des anacho- 
rètes pour le séjour des montagnes. 

Il s'agit donc de savoir si le « Baba » de Babadaghi en 
Dobroudja est bien Sari Saltiq 5, 

Résumons d'abord les quelques renseignements, — bien 
succincts — fournis sur ce dernier par l'histoire. 

Voici les faits '^ : 

Auxiii^ siècle de notre ère, le sultan Seldjouqided'Iconium, 
Izz-ed-din Keïkavous, dépouillé de ses Etats par son frère, 
Rokn-ed-din, se réfugia avec quelques fidèles auprès de l'em- 
pereur de Constantinople. Les services que les nouveaux venus 

1. Prononcez Sarî Saltiq, c'est-à-dire avec Vi vélaire, presque identique 
au yeri russe. 

2. Voir Degrand, Souvenirs de la Haule- Albanie, p. 241, note. — Voir le 
Dictionnaire géographique d'Ali Djcvàd (en turc). 

3. Saltiq Baba ou Baba Saltiq est désigné aussi dans Evliya Tchelebi, 
sous le nom de Saltiq Dèdè (autre titre honorifique attribué aux derviches). 

4. Voir Lagus, Seid Locmaiii et libro Turcico qui Og^hu:(name inscribitur 
excerpta. Helsingforsiae, 1854 (texte et traduction latine). — Cf. Smirnov. 
Lekhanat de Crimée (en russe). Saint-Pétersbourg, 1887, p. 14 et suiv. — 
Hammer, Histoire de VEmpire Ottoman, I, 164 et 165 (trad. fr.). 

Mélanges. II. i 



2 J. DENY 

surent rendre à Michel Paléologue le disposèrent si heureuse- 
ment en leur faveur qu'il accorda à ses hôtes des terres dans 
la Dobroudja et leur permit d'y faire venir une colonie de 
compatriotes. Mettant à profit cette autorisation, une nom- 
breuse horde de Turcs Seldjouqs se dirigea sur Nicée, Nico- 
médie et, traversant le Bosphore à Scutari, gagna la Dobroudja. 
A sa tète se trouvait un saint personnage ' du nom de Sari 
Saltiq. 

L'événement eut lieu en 662 de l'hégire (= du 4 nov. 1263 
au 24 oct. 1264). Quelque temps après, Izz-ed-din Keïkavous 
s'étant brouillé avec le « fasilevs » de Constantinople. 
Bèrèkè-khan, souverain mongol du Decht-i-Qiptchaq (plaines 
au nord de la mer Noire et de la Caspienne), transportait dans 
ses États Sari Saltiq et « les Turcs de la Dobroudja - ». 

Voilà tout ce que l'histoire nous apprend sur ce personnage 
qui devient d'autant plus énigmatique que la légende se l'est 
approprié pour en faire le héros d'aventures bizarre? et incohé- 
rentes. 

On trouvera plus loin le résumé de ces récits merveilleux. 
Nous rechercherons en attendant, — avant de quitter le terrain 
historique, — si Sari Saltiq peut être considéré comme le 
patron de Babadaghi. 

Un voyageur ottoman du milieu du xvii^ siècle, Evliya 
Tchèlèbi, place le tombeau de Sari Saltiq, miraculeusement 
multiple, dans sept endroits différents. Si l'on fait abstraction 
de quatre attributions purement fantaisistes ', il reste trois 
localités possibles : Babadaghi, le cap Tcheligra (ou de Saint- 
Nicolas) et Baba-Eski. Ces localités sont en Turquie d'Europe, 
elles possèdent toutes les trois un « tèkyè », ou couvent, de 
derviches bektachis, pourvu chacun d'un tombeau de Sari 
Saltiq. 

1. Le texte porte : « evliya-dan » = un « veli », un saint. 

2. Les enimena-t-il tous? En laissa-t-il une partie en Dobroudja ? Sari Sal- 
tiq avait-il trouvé en venant en Dobroudja d'autres tribus turques déjà instal- 
lées? Autant de points obscurs à éclaircir. 

3. Il s'agit de la Russie, de la Pologne, etc. Il en sera parlé plus loin. 



SARI SALTia 3 

Evliya Tchelebi a fait ses dévotions successivement auprès 
des trois turbés. L'habitude orientale de « n'y pas regarder de 
trop près )^ suffirait déjà par elle-même à expliquer ce curieux 
phénomène de persévérance, mais on verra que la crédulité 
de notre touriste s'étayait sur la légende même de Sari-Saltiq. 
Celle-ci prévoit, en eftet, une distribution miraculeuse de son 
corps en plusieurs répliques. 

Von Hammer qui avait à opter entre ces identifications 
s'est rallié — après avoir montré quelque hésitation en faveur 
de Baba-Eski — à la solution de Babadaghi. D'après lui, c'est 
la même ville que celle qu'Ibn Batouta désigne sous le nom 
de Baba Saltouq (forme ancienne du nom de Saltiq). 

Voici la traduction d'un passage du livre du fameux voya- 
geur arabe ' (Ibn Batouta venant de Crimée se dirige par 
voie de terre à Constantinople) : « Nous arrivâmes à la ville 
nommée Bâbâ Salthôuk [^^^^la-lw LLi], Bâbâ a chez les Turcs, 
la même signification que chez les Berbers (c'est-à-dire celle de 
père) ; seulement ils font sentir plus fortement le bâ (b). On 
dit que ce Salthoûk était un contemplatif ou un devin, mais 
on rapporte de lui des choses que réprouve la loi religieuse. La ville 
de Bâbâ Salthoûk est la dernière appartenant aux Turcs ; entre 
celle-ci 'et le commencement de l'empire des Grecs, il y a 
i8 jours de marche dans un désert, entièrement dépourvu 
d'habitants. Sur ces 1 8 jours on en passe 8 sans trouver d'eau... » 

Si séduisant que paraisse ce rapprochement entre Babadaghi 
et Baba Saltouq il n'a point été admis par tout le monde. 
Brun ^, notamment, objectait que les i8 jours de distance 
reportent la ville de Baba-Saltouq sensiblement plus au nord, 
« non loin de Soudaq ». 

C'est là une conclusion un peu hâtive. Il est dangereux de 
tabler sur les indications de distance fournies par Ibn Batouta : 

1. D'après Defréiiiery et Sanguinetti, t. II, p. 416. 

2. Brun, Tchernoinoryè. Odessa, 1880 (en russe). Recueil d'articles con- 
cernant l'histoire géographique des bords de la Mer Noire et, entre autres, 
de la Dobroudja. 



4 J. DENY 

il s'y est glissé des erreurs. Voilà, en effet, comment s'effec- 
tue le voyage de celui-ci. Il accompagne la khatoun Beïaloun 
« fille de l'empereur de Constantinople », à laquelle « son 
époux » Mohammed Uzbek-Khan, souverain du Qiptchaq a 
permis d'aller voir son père. Les voyageurs quittent Astra- 
khan le 10 chevval (page 412), prennent,, on ne sait trop 
pourquoi, la direction du nord, vont ainsi jusqu'à Oukek, 
mettent dix jours pour aller d'Oukek à Soudaq (ce qui les fait 
descendre jusqu'au sud de la Crimée) et gagnent ensuite 
Baba-Saltouq. « Nous avions marché, dit Ibn Batouta, 
19 jours depuis celui où nous avions quitté le sultan (à Astra- 
khan), jusqu'à l'entrée du désert (à Baba-Saltouq) » (p. 417). 

Or, si l'on considère qu'Ibn Batouta lui-même place Oukek 
à 10 jours de Seraï et que Serai est à mi-chemin entre Astra- 
khan et Oukek, on obtient 20 jours pour la distance (du sud 
au nord) entre ces deux villes. Ajoutons-y les 10 jours d'Oukek 
à Soudaq et nous constaterons que la marge des 19 jours 
indiquée par le voyageur aura été largement dépassée, dès 
Soudaq. Ces inexactitudes, la bizarrerie de l'itinéraire et l'allure 
générale du récit commandent la prudence '. 

Tel était l'état de la question jusqu'à ces dernières années. 
Entre temps, les voyages d'Evliya Tchelebi dont on ne connais- 
sait que les deux premiers volumes en traduction anglaise ^, 
furent publiés ^ dans le texte jusqu'au sixième volume inclus 
(sur les dix existants). Le tome III contient une description 
détaillée de Bahadaghi, qu'Evliya Tchelebi a traversé à plusieurs 
reprises (sur la route de Crimée, comme Ibn Batoutah, ou 
d'Akerman), et dont il fut qâdi. 

Il nous "raconte, à propos de la fondation de cette ville, que 



1. Sur les difficultés auxquelles donne lieu la date même du voyagea 
Constantinople (vers le mois d'août 1334), voir la préface du tome II, 
page XI. 

2. Par von Hammer, Narrative oftravels in Europe, Asia, and Africa . . . 
Londres, 1846-1850. 

3. Par Ahmed Djevdet. Constantinople, 13 14-13 18. 



SARI SALTIQ 5 

le sultan Bayezid II se rendant à la conquête de Kilia et Aker- 
man, parvint à Babadaghi, Là, des gens dignes de foi (souleha- 
i-ummet) vinrent lui apprendre qu'anciennement on voyait à 
cet endroit un turbé dit de Sari Saltiq, mais que les mécréants 
(munkirin) l'avaient ruiné et recouvert de terre et d'ordures. 
Aussitôt le sultan se rend en compagnie de Qara Chems-ed- 
din auprès de l'endroit désigné, y fait sa prière et s'abandonne 
au sommeil pour recevoir un rêve divinatoire. 

Sari Saltiq ne manque pas de lui apparaître, blond (Sari 
signifie jaune et blond), coiffé d'un turban vert et lui faisant 
cette prédiction : « Bayezid, sois le bienvenu ! tu conquerras 
sans peine sur les infidèles de Bogdan (Moldavie) le fort 
d'Aq-kerman (auj. Akerman) qui est la capitale de Salsal ' et 
celui de Kilia, ainsi que le pays de Q-m-ral-q-m ^ à la date 
« fatahnâ 5 «.Tes descendants posséderont la Mecque etMédine. 
Délivre- moi de la poussière de l'opprobre. » 

Au réveil, le sultan et Qara Chems-ed-din consignent par 
écrit, chacun de son côté, leurs songes. Les deux billets dûment 
scellés sont envoyés chez leCheikh-ul-Tslam. Celui-ci constate 
l'identité du texte et rend un fetva prescrivant de déblayer 
l'endroit indiqué. On y trouve, en effet, un cercueil de 
marbre avec cette inscription « en caractères tatars » : « Ceci 
est le tombeau de Saltiq Bay Seyyid Mohammed Ghazi. ^ » 

1 . Géant dont parle Eviiya Tchelebi en plusieurs endroits de son ouvrage 
et qu'il considère comme le fondateur d'Akerman et d'Ismaïl (t. I, 658); 
II, 386; V, 106, 108, III et 113). 

2. J'ignore la lecture de ce mot. Peut-être qoumral-qoum (en deux mots) 
= « le sable roux »? C'est un désert de sables mouvants qu'Evliya Tchelebi 
place « à l'est d'Akerman, du côté de la mer » (V, 108, iio et 113). 

3. Le chronogramme « f-t-hna » (qui signifie en arabe : nous avons 
conquis) donne la date 539, soit les années 1144-1145 de notre ère. Or, 
Bayezid a conquis Akerman en 1484. 

4. Nous ne pouvons malheureusement ajouter une grande importance à 
l'inscription « en caractères tatars ». Le rapprochement avec un autre pas- 
sage (tome I, p. 512) où une autre inscription du même genre est décou- 
verte en Crimée paraît indiquer qu'il y avait là un expédient dont notre 
voyageur se servait pour rendre plus vraisemblable ses affirmations, souvent 
très hasardeuses. 



6 J. DEXY 

Bayezid ordonne aussitôt de construire un mausolée et une 
mosquée, après quoi il part pour Akerman et Kilia. Ayant 
conquis ces deux villes, ainsi qu'il était prévu dans la prophé- 
tie, il revient à Babadaghi pour y séjourner un an; il restaure 
cette ville et l'enrichit de fondations pieuses qu'il attribue 
comme bénéfices (vaqout) au turbé de Saltiq Baba, ou comme 
rappelle, plus révérencieusement, notre auteur, de Baba Sultan. 
« Encore aujourd'hui la ville de Babadaghi est le fief (khâss) 
de Baba Sultan » (page 367). 

A la différence des récits d'allure purement légendaire, 
auxquels donnent lieu les autres tombeaux de Sari Saltiq, ce 
passage, tout embarrassé qu'il soit de détails surnaturels, se 
rattache à des faits historiques connus, tels que l'expédition de 
Bayezid II à Akerman. Hammer s'en serait sans doute servi 
pour appuyer sa thèse. Ce texte permet, en tous cas, de con- 
clure que si l'on s'est trompé sur l'identité de Sari Saltiq, l'er- 
reur a été commise en 1484, c'est-à-dire deux siècles environ 
avant l'époque où écrivait Evliya Tchelebi. 

Ayant ainsi passé en revue les quelques données histo- 
riques qu'on peut recueillir sur Sari-Saltiq, demandons à la 
légende des indications qui auront au moins l'avantage de 
parler à l'imagination et permettront de donner un semblant 
de consistance à ce personnage que l'histoire semble avoir 
presque entièrement oublié. 

Voici ce récit tel que nous le trouvons dans Evliya Tche- 
lebi (II, 133-139)- 

Hadji Mehemet Bektach ' après avoir reçu à Yesu ^ des mains 
de Khodja Ahmed Yesevi ' l'investiture de « prieur » de der- 

1. Fondateur de l'ordre des Bektach is dont l'histoire a été intimement 
liée à celle des Janissaires. — Voir ce qu'Evliya Tchelebi dit de Hadji Bei<tacli 
(III, 13 et V, 54)- 

2. L'ancien nom de la ville de Tiirkestan. 

3. L'auteur de Hikem, ouvrage très connu en Asie Centrale. Voir sur ce 
personnage Vambéry, Cagaiaische Spracbstudieii, p. 56; Jacob (Georg), 
Bdtràge..., p. 86 note; Hartmann (Martin), Chinesisch-Turkestan. Evliya 
Tchelebi (III, 1 3 ; V, 5 5 et 293) le considère comme le « patron des Turcs » , 



SARI SALTIQ. 7 

viches (Sâhib-seddjadè) en pays de Roum, c'est-à-dire en 
Asie-Mineure, était venu rejoindre le sultan Orkhan avec 370 
derviches dont le principal était Kèligra Sultan '. Après la 
conquête de Brousse, Hadji Bektach nomma à son tour vicaire 
Keligra Sultan auquel il donna un sabre de bois, un étendard, 
un tapis de prière, un tambour et un fifre et qu'il envoya en 
Europe avec 70 derviches pour s'y adonner à de pieux tra- 
vaux. 

Keligra Sultan arriva à l'endroit qui « a porté depuis son 
nom », traversa la mer sur son tapis et, débarqué, en un jour, 
en Crimée, se rendit auprès des Hechdeks ^ de Russie, de là 
chez les Lipqas ' de Pologne. Il pénètre à la faveur d'un dégui- 
sement à Dansqa (Dantzig), gagne la confiance d'un moine 
chrétien nommé Sari Saltiq, ou Saint-Nicolas, le tue, cache son 
cadavre, se fait passer pour lui et opère ainsi un grand nombre 
de conversions à l'Islam. 

Il se rend ensuite à Pravadi (Provadia) où il se rencontre 
avec le roi de la Dobroudja, dont les deux filles devaient être 
dévorées le lendemain par un monstre qui désolait la rive 
de la Mer Noire. On avait déjà, dans l'attente du dragon. 



et prétend être de sa descendance. Il ne faisait qu'imiter d'autres personnes , 
à cet égard. Ci. Journal Asiatique, oct. 1826, p. 208; Smirnov, op. cit., 
p. 173. — Hammer transcrit : Yassùi. 

1. Kaliakra ou Kalliakra ou Tcheligra qui n'est autre chose que le cap 
Saint- Nicolas des Bulgares. Les textes turcs donnent K-l-gra, que Hammer 
lit Kilgra. Les cartes du xviiie siècle portent Kelogra-Bouroun, ce qui avec 
avec la forme Tcheligra, nous porte à préférer la leçon Keligra. 

2. H-s-d-k ; est employé par Evl. Tchelebi pour désigner les Musulmans 
(les Tatars) de Russie. Dans un passage (I, 75) le mot est même étendu 
aux musulmans de la Perse, de Balkh, Boukhara, Khorasan et Moscovie. 
Le contexte permet de discerner qu'il s'agit de gens de la race turque. Le 
même nom figure, sous la forme As-t-k, dans une lettre d'un khan de Cri- 
mée, dans le recueil de Véliaminof-Jernof (page 750), avec l'acception de 
Musulmans de Russie. 

3. Nom des musulmans de Pologne. Muchlinski leur a consacré deux 
études en russe (Saint-Pétersbourg, 1857) et en polonais. Le même nom 
s'appliquait aux Tatars du nord de la Moldavie (v. Bûsching, édit. fr. III, 
518 ; V Allas de Potogne, de Rizzi Zannoni de 1772, feuille XXIII). 



O y. DENY 

attaché les deux victimes à un poteau au milieu de la plaine 
delà Dobroudja. Le roi jure de devenir musulman si Sari Saltiq 
délivre ses filles. Le derviche accompagné de ses 70 compagnons, 
se rend à l'endroit désigné. Au plus fort de la chaleur apparaît le 
monstre. Lutte mouvementée dont les traces subsistent encore 
dans le roc, sous la forme d'empreintes de mains et de pieds. 
Le sabre de bois finit par abattre les sept têtes du monstre. 

Pendant que Sari Saltiq ramène les deux princesses à leur 
père, le papas (prêtre chrétien) qui lui avait servi de guide, coupe 
sournoisement les oreilles et la langue du dragon et, prenant les 
devants, vient réclamer au roi le prix de la victoire. Pour tran- 
cher le différend, on s'en remet, sur la demande de Sari Saltiq, 
à une sorte de jugement de Dieu en jetant les deux compéti- 
teurs dans un chaudron d'eau bouillante à l'endroit dit Qazan 
balqani (le Balkan, c'est-cà-dire la montagne du chaudron). 

A ce moment critique Hadji Bektach Veli qui se trouvait 
àQir Chehir, en Anatolie, invoque Dieu en faveur de « Saltiq 
Mehemet », tout en passant son essuie-main (destmal) sur un 
rocher. Aussitôt une eau salée de jaillir, et c'est là l'origine de 
la source saline dite de Hadji Bektach (Hadji Bektach Touzou)', 

On ouvre les chaudrons. Sari Saltiq en est quitte pour une 
forte sudation, tandis qu'il ne reste que des os du papas 
imposteur. 

Là-dessus, le roi de la Dobroudja se convertit à l'Lslam avec 
ses sujets. Il se soumet au sultan Orkhan dont il reçoit le 
nom d'Ali Moukhtar avec l'investiture (étendard et queue de 
cheval). Un qadi lui est envoyé. 

Cette même année. Sari Saltiq prédit que sept rois vien- 
draient se disputer à main armée son cadavre, et recommande 
pour éviter la discorde, de préparer sept cercueils. Ainsi fut 
fait. Apres sa mort, le corps de Sari Saltiq fut placé dans l'un 
d'eux. Les princes ne tardèrent pas à venir. Chacun ouvrit 
un cercueil et y trouva les restes de Sari Saltiq et chacun se 

I. Voir V. Ciiinct. La Turquie cFAsit', I, 342. 



SARI SALTIQ 9 

crut en possession des reliques authentiques. Ce fut d'abord 
le roi de Mosqof (Russie); puis ceux de Leh (Pologne), de 
Tcheh (Bohême) et d'Ichfet (Suède) qui enterrèrent chacun 
son Sari-Saltiq, respectivement dans les villes de Dansqa 
(Dantzig), de Pronitchè ' et de Bivantcha. 

En pays ottoman trois autres princes en firent autant : le 
roi d'Édirnè (Andrinople) inhuma un cercueil à Batouria, 
aujourd'hui Baba Eski; Yervan, roi de Bogdan (Moldavie) 
déposa le sien dans un ancien couvent, près du fort de 
Bogova% « aujourd'hui Babadaghi », et ce tombeau fut plus tard 
restauré par Bayezid IL C'est celui dont nous avons déjà parlé. 
Le septième et dernier exemplaire du cadavre fut enterré 
par Ali Moukhtar, le prince de la Dobroudja qui avait envoyé 
Sari Saltiq combattre le dragon. Ce tombeau est au cap 
Keligra'. 

Sari Saltiq, ajoute Evliya Tchelebi, durant 21 ans, déguisé 
en moine chrétien, a prêché la foi musulmane. « Il s'appelait 
Baba Sultan, Sari Saltiq Sultan, Keligra Sultan. Les chrétiens qui 
l'honorent beaucoup... l'appellent Svet-Nikola(saintNicolas). 

A un autre endroit de son voyage (I, 659), il affirme 
l'identité de Sari Saltiq avec Mehemet Boukhari 4, l'un des 
saints les plus vénérés de l'Anatolie. L'assurance de notre 
auteur ne se trouve en rien diminuée du fait qu'il avait 
visité aux environs de Brousse, le véritable tombeau de Mehe- 
met Boukhari (II, 47). 

On trouve d'autre part, dans le livre de feu M. A. Degrand, 
Souvenirs de la Haute-Albanie >, une autre version, quelque 
peu différente de la même légende, brièvement résumée d'après 
un Vilayetnamè « ouvrage sur parchemin d'un auteur inconnu, 



1. Hammer lit Pezzunijah et Brun y voit le nom de Pilsen (?) 

2. Chez Hammer : Bozak (Travels... I, partie II, p. 72). 

3. « Ce qui signifie en latin, le dragon à sept têtes », dit Evliya Tchelebi. 

4. Chez Hammer : Boukhara. Il est plus connu sous le nom d'Emir- 
Sultan. Voir à son sujet Evl. Tchel., II, 48. 

5. Paris, Welter, 1901. — Voir les pp. 228 à 248 de ce livre intéressant. 



lO J. DEKY 

très ancien et rare : Kaza ' kitab vilayet name [-i-] shérift 
Hunkiar Hadji Begtasch veli kades Sirréhoulaziz, livre qui se 
trouve à Tirana et contient la vie et les miracles de Hadji 
Begtasch ». « Sari Saldiq » y figure comme berger de Bektach. 
Cette version a également pour centre Keligra ^ 

Enfin, Degrand nous donne, (p. 236-240) avec plus de 
développement l'épisode du dragon tel qu'il l'a recueilli à Croïa, 
où l'on montre également un tombeau de Sari Saltiq, ainsi 
que les traces palpables de la lutte avec le monstre. Cette ver- 
sion est plus complète que celle d'Evliya Tchelebi dont l'affa- 
bulation est assez confuse. Quant aux divergences qu'on y 
constate, elles semblent pouvoir s'expliquer par le désir 
d'adapter aux particularités locales de Croïa l'histoire de Sari 
Saltiq. 

Analysons rapidement les traits les plus saillants de cette 
légende. 

Notons de suite que le thème de la lutte victorieuse contre 
le danger est loin d'être spécial à l'histoire de Sari Saltiq. Les 
moines bektachis en s'appropriant ce personnage lui ont attri- 
bué un exploit familier à leurs légendes. D'autres derviches 
héroïques ont abattu les sept têtes avec leur sabre de bois et ont 
reproduit le miracle de la source. 

Il existe, d'autre part, une fable d'origine populaire dans 
laquelle un certain Atoglou ou Atolou ' (le fils du cheval) 
sauve une princesse en tuant un dragon à sept têtes ; la source 

1 . Lire Haza. — La Bibliothèque Nationale possède également un « Vilâyet- 
namè-i-Hadji Bektach Veli » ms. Ancien fonds turc 156, mais il ne contient 
rien au sujet de Sari Saltiq. — D'après M. Jacob, Beiirâge. . ., p. i note, 
l'ouvrage signalé par M. Degrand serait le même que celui que possède, en 
manuscrit également, M. Brown (d. Joiinuil of the Royal Asiatk Society, 
1907, p. 561). 

2. M. Degrand lit Kelfra. La confusion entre f<^\.g est due à la similitude 
des caractères arabes figurant ces deux sons. 

3. Ce conte a été traduit par M. Ignaz Kùuos. Der PfenJesohn. Elu ti'ir- 
kischcs Volksmàrchen. Deux articles dans la Uiigarische Revue de Budapest, 
1888 et 1889. — Un autre article du même auteur « Eine tùrkische Sicgfried- 
sage » ihid., 1887) rapproche (( Atoglu » de « Ferdinand der Schmied ». 



SARI SALTIQ II 

y figure. Enfin, le saint Georges de l'Orient, Khizir, a été 
légué également aux Turcs par la légende arabe '. 

L'épisode du dragon n'off"re donc point d'intérêt pour 
nous. 

Notre légende contient, par contre, d'autres éléments plus 
caractéristiques. Ce sont notamment les voyages de Sari Saltiq 
et sa prédication. 

Nous le voyons arriver du Turkestan et prendre part, sous 
la forme de Mehemet Boukhari, à la prise de Brousse par 
les Ottomans, après quoi il passe en Europe (en Dobroudja) 
et gagne la Crimée pour, de là, aller prêcher en Russie et en 
Pologne. 

Notons que la première partie de ce voyage (parcours asia- 
tique) se confond avec la marche des Ottomans sur Brousse 
et ne pourrait, par conséquent, prendre date qu'à l'année 1326 
de notre ère, tandis que la seconde partie (parcours européen), 
se confondant avec la migration des Seldjouqs en Dobroudja 
(en 1263), se trouve être de beaucoup antérieure. 

Sans se soucier de la chronologie, on a voulu mettre au 
compte de Sari Saltiq les actes de Mehemet Boukhari avec 
lequel on l'a confondu, intentionnellement, afin de faire de leurs 
épopées réunies comme la figuration d'une seule chose : la 
marche triomphale de l'Islam turc, une sorte de « Gesta Dei 
per Turcas ». C'est pour cela que l'itinéraire de Sari-Saltiq 
s'étend et s'allonge par les deux bouts. D'une part, on le rat- 
tache par delà Mehemet Boukhari, au cheikh du Turkestan, à 
Khodja Ahmed Yesevi, « le patron des Turcs ». On remonte 
ainsi au berceau de la race. D'autre part, on lui fait dépasser 
la Dobroudja et il porte la parole islamique et turque dans 
tous les endroits de l'Europe où il y a des Turco-Tatars ou, 
comme dit la légende, des « musulmans ». Sari-Saltiq, pré- 
senté ainsi, personnifie l'expansion de son peuple. 

I. Voir sur l'extension de ce mythe les articles de M. Clermont-Gan- 
neau : Horus et saint George. Acad. des Inscript, et Belles-lettres. Comptes 
rendus des séances de l'année 1880. 



12 J. DENY 

Il existait, d'ailleurs, une survivance curieuse du souvenir 
laissé par lui, à ce titre : Evliya Tchelebi, dont le dire se 
trouve, sur ce point, contrôlé par d'autres textes ', nous 
apprend que ce héros national était le patron de la corpora- 
tion des bozadjis de Constantinople, pour la plupart des 
Tatars. Comme l'indique leur nom, ces gens vendaient la 
boza ^, leur boisson nationale, une boisson fermentée faite 
avec du millet. 

Disons enfin quelques mots des autres particularités de la 
légende de Sari Saltiq, particularités qui, relevant du domaine 
du merveilleux, ne paraissent pas, de prime abord, se ratta- 
cher à une réalité historique. 

C'est d'abord le fait que Sari Saltiq se substitue à un 
moine chrétien. 

Ce détail de la légende ne doit pas être étranger aux assez 
nombreuses identifications de Sari Saltiq avec des saints 
chrétiens, notamment avec saint Nicolas ', avec saint Naoum 
(enterré près du lac d'Okhrida) et avec saint Spiridion, dont 
les reliques jouissent d'une si grande vénération à Corfou ^. 

En énumérant les tombeaux de Sari Saltiq, Evliya Tchelebi 
les place, d'ailleurs, dans d'anciens couvents chrétiens K 

Un autre trait, également bizarre, de notre légende, la 

1. Voir le « Futuvvet-nâmè », ms. de la Bibliothèque Nationale. Supplé- 
ment turc 9, fol. 137. Sari Saltiq y est désigné comme : « bozadjilar piri ». 
Evliya Tchelebi proteste contre une insinuation aussi irrévérencieuse et 
préfère confier ce rôle à Salsal. 

2. Voir ce que dit de la « boza » ou « houza » Ibn Batouta II, 567. 

5. Saint Nicolas, alias Keligra, alias Sari Saltiq. Cette identification pour- 
rait être due simplement à ce fait que le cap Keligra s'appelle en Bulgarie 
cap de Saint-Nicolas. Il y avait un tèkyè de bel<tachis où séjourna Evliya 
Tchelebi. Ce sont peut-être ces derviches qui lui ont fait adopter cette 
identification. 

4. Dictionnaire de noms propres de Sâmi-Bey (en turc), au mot de Sari- 
Saltiq. 

5. S'il fallait prendre ce détail au pied de le lettre, il constituerait une 
grave objection contre l'identification de Sari Saltiq avec le personnage dont 
le tombeau aurait été restauré à Babadaghi par Bayezid II. Il ne s'agirait 
que d'une nouvelle adoption par l'Islam d'un saint chrétien. 



SARI SALTIQ I3 

quasi-ubiquité de Sari-Saltiq se présente, semble-t-il, comme 
un simple corollaire des identifications multiples dont il 
vient d'être parlé. Acceptant de confiance les difî'érents tom- 
beaux, au nombre de sept et même de quarante, de Sari Saltiq, 
la légende a fini par en donner une explication anticipée : 
Sari Saltiq prend lui-même les devants en se commandant 
un grand nombre de cercueils. 

Notons aussi qu'aucun de ces derniers ne figure en Asie. Ils 
sont tous en Europe. 

Une tendance nouvelle se laisse ainsi discerner à travers 
les bizarreries de l'affabulation, celle d'attacher Sari Saltiq au 
sol de l'Europe. D'où une sorte de dédoublement : à côté du 
personnage que nous avons vu plus haut, — et qui semble 
prendre dans la légende une si vaste part à la représentation de 
l'Islam turc, — se dessine un Sari Saltiq à compétence terri- 
toriale plus étroite, si l'on peut dire. Installé en Europe, il 
devient plus qu'à moitié chrétien, comme la terre qui Ta 
adopté. Le voilà bien loin de son rôle premier de prédicateur 
musulman. Il appartient simultanément aux deux panthéons, 
celui des saints musulmans, et celui des saints chrétiens, 
comme nous l'indique, entre autres, un passage d'Evliya 
Tchelebi (V, i88) qui prête ces lamentations à des chrétiens en 
détresse : « Jésus, Marie, saint Nicolas, Sari Saltiq, Auguste... » 

Ailleurs,, notre voyageur, qui a lui-même raconté que Sari 
Saltiq était un moine chrétien, soit scrupule, soit oubli, pro- 
teste contre une semblable insinuation à cause du discrédit 
qu'elle peut jeter sur le vénérable saint (III, 366). 

Cette christianisation de notre personnage est-elle due aux 
Bektachis ? N'oublions pas, en eft'et, que ceux-ci le considèrent 
comme l'un des leurs, que presque tous ses tombeaux sont 
dans un « tèkyè » de leur ordre, et qu'il n'y aurait là qu'une 
manifestation nouvelle des tendances qu'ils ont toujours 
marquées pour le « krypto-christianisme islamique », comme 
dit M. Georg Jacob '. 

I. Dans sou étude : « Die Bektaschijjc in ihrem Vcrhaltniszu verwandten 
Erscheiuungen » Abb. der ... bay. ak. der IViss., t. XXIV. Munich 1909. 



14 J. DEXY 

Ce nouvel et dernier avatar de Sari Saltiq sort-il de l'officine 
des Bektachis, alambiqué par quelque derviche cauteleux ou 
superstitieux, ou bien a-t-il été forgé de toutes pièces au foyer 
de la légende populaire, au feu où vient s'alimenter une ima- 
gination naïve, avec ce besoin incurable de merveilleux et 
de paganisme, qui est commun aux âmes chrétiennes et 
musulmanes ? Il ne serait peut-être point facile de répondre à 
cette question. 

Il faudrait avoir plus de données sur la vie de Sari Saltiq. 

Malheureusement les ouvrages auxquels renvoie, pour plus 
de détails, Evliya Tchelebi ont dû se perdre. 

Notre voyageur (III, 366) cite un petit écrit auquel il 
semble donner le titre de « Menâqib », ou « actions remar- 
quables », dû à la plume de Mehemet Yazidji-Oghlou de Gal- 
lipoli, l'auteur bien connu de la « Mohammediyè » mort en 
854 (1449-1450). 

Il affirme également avoir lu un ouvrage dit « Saltiq-namè » 
qui serait une compilation faite par Ken'an Pacha ' du temps 
où il avait été vali de Silistrie et d'Ozou (= Otchakov) ^, 
compilation d'après l'ouvrage précédent et d'autres écrits tels 
que « Futouhat-i-Tokhtamich » (?) 

Ajoutons qu'on aura sans doute plus de détails sur Sari 
Saltiq le jour où aura paru l'Oghouznamé retrouvé dans les 
archives du Sérail ' et dont le texte, publié par Lagus, ne doit 
être qu'un extrait résumé. 

L'étude que nous venons de faire est forcément sommaire 
et incomplète. Elle se proposait d'ailleurs uniquement de réu- 
nir le peu de renseignements qu'on a sur Sari Saltik "^ et 

1. Autrement dit Qpdja Ken'an Pacha marié à 'Atikè Sultane, fille 
d'Ahmed Ie''(voir Mehemet Sùreyya. Sidjill-i-Osmani, p. 85). Il ne faut pas 
le confondre avec un autre Ken'an Pacha, marié à 'Atikè Sultane, fille 
d'Ibrahim l" (ihid.). 

2. En 1046 (= 1635-1656). Cf. Evl. Tch. V, 106. 

3. Voir Martin Hartmann. Unpolitische brieje ans dcr Tiirkei, p. 37. 

4. Citons aussi une prière bizarre où Evliya Tchelebi invoque Sari Saltiq, 
prière qu'il prétend avoir faite en présence du sultan Mourad IV et pour 



SARI SALTIQ. I5 

d'attirer lattention du lecteur sur ce personnage, d'apparence 
falote, mais qui a dû jouer un rôle important à son heure. 

J. Deny. 

favoriser ses exploits, pendant que cet athlète amateur luttait à bras-le-corps 
avec des personnages de sa suite (I, 254). 



UNE LETTRE D'ANTOINE ARLIER 
A LOUIS GRILLE 



Cette lettre, écrite par Arlier au moment du passage du roi 
en Provence en 1537, est adressée à un personnage qui, 
malgré le fait que son nom soit tombé dans l'oubli, jouait un 
rôle assez important dans son pays au xvi'^ siècle. Ainsi qu'on 
le voit par les renseignements qui suivent, sa famille était 
une des plus puissantes de la ville d'Arles. 

Louis Grille était petit-fils de Jacques Grille qui vint de 
Gênes s'établir à Arles vers le milieu du xv^ siècle. Jacques 
testa d'abord en 1453, encore en 1460, et enfin en 1464 
(^Cabinet de d'Ho:{ier, 174, Bihl. nat.). Dans un document du 
13 mai 1454, il y a mention de Jacques Grille, damoiseau 
d'Arles (GarJ, arch. civ., série E 358). Sa femme, Catherine 
Bouic, qu'il avait épousée le 27 novembre 1449, testa en 1453, 
1455, 1459 et enfin en 1469, la date sans doute de sa mort 
((2ah. de d'Ho^., 174). Le fils de Jacques, Simon Grille, fut syn- 
dic de la ville d'Arles en 1475, 1481 et 1501, Il épousa 
Jeanne Vento ou de Vente le 29 décembre 1472 (Nobiliaire 
delà Ville d'Arles, par Laurent Bonnemant, 1775. Ms. de la 
Bibl. d'Arles). Ce contrat de mariage sous seing privé fut 
rédigé en forme publique, le 17 août 1479, par Guillaume 
Raymundi, notaire royal d'Arles. D'après ce contrat, Jeanne 
était fille nohili viri PercevaUi Venio qiwndam mercatoris ciiiitatis 
Massiliae et de noble Milbefa, veuve de Perceval, lors de la 
rédaction de cet acte en présence de plusieurs citoyens de la 
ville d'Aix (ibid.). Simon assista au contrat de mariage de 
Marie, sa sœur, à Arles, le 2 avril 1472, et lui constitua en 
dot 1675 florins. Il fut également présent à celui d'Orientine, 

Mélanges. II. 2 



l8 JOHN GERIG 

son autre sœur, le même jour ÇChérin, 199, Bibl. nat.'). Il fut 
un des consuls nobles de la ville d'Arles pour l'année 1475 
{Registre Creator, Arch. de l'Hôtel de Fille d'Arles). Il fut encore 
consul en 1489 et en 1501. {Annales de la Ville d'Arles, par 
L. Bonnemant, Bibl. d'Arles). Il mourut au mois de mai 15 10, 
sans avoir fait de testament {Chérin 199). Le 9 avril 15 13, sa 
veuve, Jeanne de Vente, donna tous ses biens à son fils aîné 
Pierre {Cab. de d'Ho:^., 174). Dans une transaction passée par 
la veuve de Simon, tant en son nom qu'en celui de Louis et 
Vincent Grille, ses enfants, avec Pierre, son autre fils, le 18 
septembre 15 17, il est dit que Simon laissa de son mariage 
avec Janotte six enfants relictis et superstitibus sibi Petro, Domino 
Lîidovico jiirium doctore, Johanne-Bapisttâ canonico Arelatensi, 
Stephano vionacho Montisniajoris, Barnabâ canonico Nemausensi, 
Vincentio et Magdalenâ, moniali monasterii Sancti Cesarii {Nobi- 
liaire d'Arles, I, f° 4 ; Chérin, 199). Dans le préambule de 
cette transaction il est dit que Pierre, après la mort de son 
père, a pris l'administration de ses biens et les a gérés à sa 
volonté jusqu'cà ce jour ; qu'à cette occasion il s'était élevé un 
différend entre les enfants puînés et Pierre, ceux-là prétendant 
qu'il restait leur débiteur pour une grande somme d'argent. 
Par cette transaction la veuve de Simon, comme donataire 
des biens de Jean-Baptiste, Barnabe et Madeleine, et les deux 
autres enfants majeurs, Louis et Vincent, convinrent avec 
Pierre qu'il aurait encore durant cinq ans l'administration des 
biens de Théritage sans les diviser, à condition de payer toutes 
les dettes et pensions de la succession. Pierre s'engagea aussi à 
nourrir et à entretenir sa mère avec une servante {ibid.). Trois 
mois plus tard, le 22 décembre 15 17, 7îobilis Janota Vento, Vin- 
cent et Louis Grille se portèrent garants de la dot constituée 
par noble Paul Grille, de Gènes, à Orientine sa fille {ibid.). 
Enfin le i" janvier 15 18, Pierre, Louis et Vincent Grille par- 
tagèrent les biens de leur père avec leur mère Jeanne de Vente, 
qui mourut le 7 octobre 1540 (//^/V/.). 

Quant à Pierre, fils aîné de Simon, nous trouvons d'abord 



LETTRE D ANTOINE ARLIER A LOUIS GRILLE T9 

que le 7 septembre 15 11 il fit donner par son frère Barnabe, 
au chapitre de Saint-Augustin, une chape, une tasse d'argent et 
dix florins, parce qu'on venait de donner l'habit de cet ordre 
à son frère (Menard, Hist. de Nîtnes, 1874, t. V, p. 77). L'an- 
née suivante, le 25 avril, Pierre est élu capitaine d'Arles {An- 
nales de la ville d'Arles, loc. cit.) Parmi les autres charges qu'il 
occupa se trouvent celles d'estimateur de la ville en 1522, de 
consul en 153 1, et de capitaine de la Tour en 1535 (Cab. 
de d'Ho^., 174). Le 8 avril 15 13, Pierre Grille épousa Petrani 
de Cavallione, fille de feu Gilles de Cavallione, habitant d'Arles 
(Chérin 199). D'après les registres du notaire Camaret, le 
5 septembre 1531, noble Pierre de Grille « recognoist maison 
à la paroisse Ste Anne, rue de la Calade, servant aux béné- 
ficiatures de St Jehan » ÇCab. de d'Ho:^., 174). Le 20 
décembre 1535, lui et les consuls de la ville se consultent au 
sujet de la nouvelle charge de lieutenant de Sénéchal à laquelle 
Antoine ArlierdeNîmesvenait d'être nommé {Annales de laville 
d'Arles, loc. cit.). Dans les preuves testimoniales d'Honoré de 
Grille pour l'ordre de Malte en 1540, on fait mention de noble 
Pierre de Grille son père (Chérin, 199). Il y a une quittance faite 
par lui le 3 novembre 1547 {ihid.). Puis le 30 août 1554, Guil- 
lemette de Rispe, abbesse de Saint-Sauveur, fait une quittance 
de 300 livres, valant 500 florins petits, à noble Pierre, écuyer, 
comme tuteur des hoirs de noble Louis de Cavaillon, repré- 
senté par Barnabe Grilhe, chanoine de la cathédrale de Nîmes, 
recteur de l'église Saint-Etienne du Chemin {Archives départ, 
du Gard, série E 737). Pierre de Grille fit son testament au 
monastère de Saint-Césaire, dans la chambre de l'abbesse, le 
II août 1558. Dans son testament, il fait un legs à son fils 
Valentin et nomme Gabriel et Nicolas légataires universels 
{ibid.). Sa veuve fit son testament à Tarascon le 14 octobre 
1559. L'année suivante, le 30 septembre, elle fit un codicille 
où elle substitua Nicolas à Valentin comme héritier universel, 
et à celui-ci Anne et Marguerite, ses filles {Cah. de d'Ho:^.). 
Enfin feu noble Pierre de Grille et sa femme Pierre de Cava- 



20 . JOHN GERIG 

Ihon sont rappelés dans une sentence rendue le 13 février 
1572 en faveur de Valentin leur ûhÇibid.y Par les documents 
que nous avons cités, on trouve que Pierre de Grille eut huit 
enfants : Valentin_, son fils aîné, Gabriel et Nicolas, conseiller 
à la Cour des Aides de Montpellier, mentionnés dans le docu- 
ment du II août '15 58; Honoré, mentionné dans les preuves 
testimoniales de 1540; Anne, femme de Jean Motel ; Jeanne, 
religieuse de Saint-Césaire ; Madeleine et enfin Marguerite, 
femme de Nicolas Romyeu, receveur pour le roi au ressort 
d'Arles. Dans un document du 25 mars 1549, Nicolas Grille, 
docteur en droit, fils de Pierre, est appelé juge ordinaire de 
Saint-Gilles (^/t/j/z^. du Gard, E 923). Il fut pourvu de l'office 
de conseiller du ,roi et général en la Cour des Aides de 
Montpellier le 19 février 1566, en remplacement de son oncle 
Louis (^Carrés de d'Ho^. t. 3 î^; Pièces originales 1409, Bibl. nat.') 
Le 13 août 1574, Nicolas épousa en secondes noces Phélize de 
Quiqueran d'Arles, fille de feu noble Ardoin de Quiqueran, 
seigneur de Ventabreu, et de Jeanne Deiguières, fille du notaire 
Jean Deiguières (^Carrés ded'Ho^., loc.cit.). 

Il avait déjà épousé en premières noces Christofle de Bour- 
din, dont il eut un fils Antoine de Grille, qui fut à son tour 
conseillera la Cour des Aides. Le 23 janvier 1593, Antoine 
épousa Isabeau de Bourcier de Pontault, seigneuresse de 
Barre, Cabanes et autres lieux. La mère d'Izabeau était Cathe- 
rine de Sarras, fille de Jacques de Sarras, dont nous aurons à 
parler ailleurs (ibid.)\ 

Quant à Louis de Grille, second fils de Simon, auquel 
Arlier a adressé sa lettre, ce fut le membre le plus illustre de 
cette famille importante. Il était déjà en 15 13 docteur en droit 
et jouissait de la charge d'assesseur de la ville d'Arles élu le 
8 avril (^Annales de la ville d'Arles, loc. cit.y Plus tard il était 
reconnu comme un des conseillers les plus savants de la Cour 
des Aides de Montpellier. On l'estimait surtout à Arles, on ne 

I. Pour Valentin Grille, (ils aîné de Pierre, voir plus loin. 



LETTRE D ANTOINE ARLIER A LOUIS GRILLE 21 

s'étonne donc pas de trouver dans les actes consulaires du 
!"■ janvier 15 14 que « le présent conseilh ha ordonné que nul 
n'aye office, qui ne soit conseilhier de l'année et aye demouré 
ung an revoUu conseilhier, excepté à l'office de Monsieur 
l'Assesseur Grille » (ibid.). D'après les registres du notaire 
Pierre Barberi de la même année (le 4 avril), Johamieta Vento 
dût... Petro Grille, filio suo, ut matrimonio possit secollocare, ter- 
tiam partem bonorum quorum, ciim pacto quod si decedat sine libe- 
ris, donatio deveniat ad Ludovicum et Vincenthim, duosfilios suos 
(Nobiliaire de la ville d'Arles, loc. cit.). Le 13 janvier 15 15, 
selon les registres du même notaire Johannis de Camareto, 
nobilis et potens vir Phil. Ayniiui, capitaneus castri et portaliti Tha- 
rasconis constitiiit sunin procnratorem nohilem Lud. Grilhe, sororiiim 
suum (ibid.). On trouve dans les registres du même notaire de 
cette année-là (le 21 avril) que nobilis Lud. Grille, jiiriiim doc- 
tor, désemparât Ambrosio Grille, habitatori Montismajoris, omnia 
bona que dictus suus patruus ipsi Lud. dederat donatione intervivos 
(ibid.). Le 7 janvier 15 16, Jeanne de Vente et Louys Grille, 
au nom de Pierre et Vincent Grille, dant terram in piano Burgi 
nobili Christoph. Boche pro dote Orientine Grille ejusuxorisQbid.). 
Les registres du notaire Pierre Bruni, du 26 mai 15 17, con- 
tiennent la mention que Jeanne de Vente, « donataire des 
biens de feu noble Jean-Baptiste Grille (mort le 10 mai 15 14), 
en son vivant chanoine de l'église d'Arles, d'Estienne Grille, 
religieux de Montmajour, de Barnabe Grille, chanoine de 
Nîmes, et de Magdelaine Grille, religieuse à Saint-Césaire, 
ses enfants, se souvenant qu'elle a fait donation du tiers de 
ses biens à noble Pierre Grille, son fils, par acte du 29 avril 
15 13, en donne par semblable donation un autre tiers à Lou^^s 
Grille, docteur endroit, son très cher fils » (ibid.). Le 18 sep- 
tembre 15 17, il y avait une transaction entre Jeanne, Louis 
et Vincent, d'une part, et Pierre, de l'autre Qbid. ; cf. Simon 
Grille). L'année suivante (15 18), Louis fut nommé conseiller 
et général en la Cour des Aides de Montpellier (Aigrefeuille, 
Hisl. de Montpellier, 1879, II, pp. 409-10; ms. du sieur de 



22 JOHN GERIG 

Rignac). Les registres du notaire Jean Daugières de cette 
année nous font savoir qu'au i" janvier les biens de Simon 
Grille furent partagés entre Pierre, Louis et Vincent, ses fils, 
et qu'ils avaient une sœur Margarite qui mourut le 2 sep- 
tembre 1506 {Nobiliaire de la ville d'Arles, loc. cit.^. Par ce 
partage, Louis eut totum afarede Caparron, un jardin situé dans 
la ville d'Arles, etc. (Chérin, 199). Louis Grille est un des 
juges du procès entre Raulin Séguier et Guillaume Boyssonis, 
le 23 janvier 1521 {Arch. de la Cour des Aides, 15 17-1523; cf. 
Notes sur Raulin Séguier etc., par J. Gerig, Les A finales du 
Midi, XXI, 1909). Son nom paraît encore parmi les juges de 
Gourdes Aides, le 2 août 1527 (Arch. de la Cour des Aides^. 
Dans un curieux document rédigé le 24 septembre 1528 «en 
la cité de Rodez et maison, sive hostellarie vulgairement appe- 
lée, où pend par anseigne Vale, et à la chambre dit le soleil », 
on trouve les faits suivants : « C'est la fourme de procéder et 
table sur le faict de la ville, ressarche et reveue generalle, 
estimation et avaluation de tous et chascuns les biens immeubles 
et meubles, lucratifs, bestail et aultres subjectz à contribuer 
aux tailhes et deniers royaulx de la conté de Rodez, quatre 
chastellanies et leurs ressortz, faicte, arrestée et accourdée par 
nous, Loys Grille, général et conseiller du Roy nostre sire en 
sa court des généraulx de la justice des aides séant à Mont- 
pellier » (^Arch. départ., Gard, E 767). Les registres du notaire 
Jehan Daugières (f° 99) contiennent une mention d'une tran- 
saction qui eut lieu le 16 septembre 1530 entre noble Loys 
Grille, général des Aides, etc., et noble Vincent Grille d'Arles 
(jCab. de d'Ho^., 174). Dans un arrêt de la Cour des Aides, 
prononcé le 16 octobre 1531, entre « les sindicz, manans et 
habitans du lieu de Sainct-Felix au diocèse de Lodeue sup- 
plians et demandans d'une part, et les sindicz, manans et 
habitans du lieu de Jonquieres aud. diocèse suppliez et défen- 
deurs d'autres », on trouve que l'arrêt fut d'abord prononcé 
le 29 août et que le procès d'exécution de cet arrêt fut foit par 
« maistre Loys Grille, conseiller du roy et général en lad. 



LETTRE D ANTOINE ARLIER A LOUIS GRILLE 23 

court, commissaire sur ce depputé » ÇArch. de la Gourdes 
Aides). Da.ns l'assiette tenue le 4 décembre 1 5 3 3 à Pont-Saint- 
Esprit par Jehan de Montcalm, seigneur de Saint-Véran, et 
Louis Grille, général de la justice des Aides, il fut procédé à la 
répartition de 18.612 livres 6 sous 11 deniers, montant de la 
quote-part de l'aide et de l'octroi, et de 2.937 livres 8 sous 
pour les frais de ladite assiette ÇArch. civ., Gard, C 624, Paris, 
1865). Le 5 septembre 1541, la Cour des Aides fait un arrêt 
sur le rapport de Louis Grille ÇArcb. de la Goitr des Aides). 
Ensuite, le 9 septembre 1548, dans la maison de Gabriel de 
Laye, abbé de Valsainte, à Nîmes, et pardevant Louis Grille, 
substitut de général au gouvernement de Languedoc, Jehan 
Bertrand, fermier du grenier à sel de Nîmes, nomme Martin 
Guiraud, chirurgien, garde du sel au port de Saint-Gilles {Arch. 
civ., Gard, E 858, Notariat de Saint-Gilles), Nous avons la 
quittance suivante signée de la main de Louis Grille et datée 
du 4 juillet 1552 : « Je, Loys Grilhe, conseiller du Roy nre. 
Sire et général en sa Court des Généraulx sur le faict des Aydes 
à Montpellier, confesse avoir eu et receu comptant de 
Me. Estienne du Moys, receueur des amendes et exploicts de 
lad. Court et paieur des gaiges des officiers d'icelle, la somme 
de soixante deux liures dix sols tourn., et ce pour le second 
quartier de mes gaiges d'auril, may, juing derniers. De 
laquelle somme de Ixii 1. x s. ts. en ay quicte et quicte led. du 
Moys, receueur, et de tous autres. Tesmoing mon seing 
manuel y mys le quatriezme jour de juillet, mil cinq cens 
cinquante vng. L. Grilhe ÇPièces Originales 1409, Bibl. nat.). 
Le 20 juin 1552, Nicolas Grille, « docteur en droicts et con- 
seiller général en la Cour des Aides », procureur de Louis, 
son oncle, se substitue un autre procureur (Nobiliaire de la ville 
d'Arles, loc.cit.). Louis Grille mourut avant le 19 février 1567, 
car son neveu Nicolas était pourvu de sa charge de conseiller 
à la Cour des Aydes à cette date (Garrés de d'Ho^., 3 14) '. 

I. Dans l'étude généalogique sur la famille de Grille, qui se trouve 
dans la Noblesse de Provence, par Artefeuil, 1776, I, p. 524, Louis Grille 



24 JOHN GERIG 

Jean-Baptiste Grille, chanoine d'Arles, frère de Louis, est 
nommé d'abord dans la transaction du i8 septembre 15 17. 
Ensuite il s'engage dans un procès par-devant la Cour des 
Aydes, le 4 mars 1527, contre Guiraud Guyraud, « collecteur 
des tailles et deniers royaux » (Arch.de la Cour des Aides). Le 
26 mai 1528, il avait les charges de chanoine de Nîmes et 
prieur de Bellegarde (Arch. civ., Gard, E711). En 1539 il est 
archidiaconus major Nemausensis (Menard, Hist. de Nîmes, IV, 
p. 153), et le 16 août 1540, il est chanoine de Nîmes et archi- 
diacre de Marguerittes (ihid., p. 175 et p. 165 ; p. 171, le 17 
novembre 1540). Le 27 mars 1546 il achète une terre à Mar- 
guerittes (Gard, E 766). Enfin, le 3 février 1548, il y a men- 
tion d'un lods fait par Jean Grille, premier archidiacre, appelé 
de Marguerittes et chanoine de la cathédrale de Nîmes, au 
marchand Jacques Cussinel (Gard, E 732). 

Estienne, frère aussi de Louis, était moine de Saint-Pierre 
de Montmajour (Montismajoris') le iSseptembre 1 5 17, et sacris- 
tain de ce couvent le i" janvier 15 18 (Chérin, 199)'. 

Quant à Barnabe Grille, fils de Simon et frère de Louis, la 
première mention que nous ayons de lui est à l'occasion de 
son entrée chez les Augustins dans l'église de Nîmes, le 7 sep- 
tembre 1511 (Menard, Hist. de Nîmes, V, p. 77). Ensuite, il 
est mentionné plusieurs fois dans des documents de 1539- 
1540 (Menard, Ibid. ,IY, p. 153, p. 163; le lé août 1540, 
p. 175; le 18 novembre 1540, p. 171). Le 19 août 1540 eut 
lieu la procuration de Barnabe, « chanoine de la cathédrale, 

n'est pas mentionné. On se demande si Grillio, le personnage auquel Jean 
de Boyssonné (Toulouse, ms. 834) et Jean de Pins (Nîmes, ms. 212-17 fF. 
166 vo) adressent des lettres, n'est pas Louis Grille. 

I. Son neveu, qui avait le même nom, était chanoine de la cathédrale de 
Nîmes le 23 janvier 1582 (Arch. civ., Gard, E723), et comme syndic du 
chapitre plus tard, il passa deux arrentements en 1596 — l'un le 11 mai 
d'une maison sise dans la rue des Cardinaux, à Nîmes, et l'autre le 9 juin 
d'une maison sise à La Rouvière (Ibid. E 561). Il avait aussi la charge 
de recteur de Saint-Étienne du Chemin en avril 1595 (Ihid., E788). II est 
mentionné pour la dernière fois le 24 mai 1597 (Ibid. E629). 



LETTRE D ANTOINE ARLIER A LOUIS GRILLE 25 

prieur claustrier, recteur de la Chapelle du St-Sépulchre de 
ladite église » (Gard, E716). Le 16 novembre 1543, il y a 
une reconnaissance féodale pour Barnabe, recteur de l'église de 
Sainte-Eugénie (Gard, E 729). Il y a ensuite deux procurations 
par lui, la première le 2 décembre 1540, et la seconde à 
Jacques Jaubert, prêtre, le 15 janvier 1544 (Gard, E716 et 
E 729). Dans une reconnaissance féodale pour lui, le 9 février 
1547, il est intitulé chanoine et recteur de Saint-Etienne du 
Chemin (Jbid., E 731). Enfin, il est nommé à l'office de tré- 
sorier de la cathédrale de Nîmes en 1568 (Arch. ecclés., Gard, 
G 889). 

Vincent, le dernier des frères de Louis, eut par le partage 
du I" janvier 15 18 une grange située dans Arles. Il épousa le 
27juini53i noble Sibile de Bastoni (CaZ'. ^^ (i'iifo:^., 174). Par 
le testament de noble Pierre de Bastoni fait à Arles le 30 
décembre 1535, on apprend que son neveu Vincent Grille est 
son légataire universel (Ibid.). Cristol de Grille, fils de Vin- 
cent, épousa le 18 janvier 1564, à Arles, Anne de Meiran, fille 
de noble Barthélemi de Meiran etde Madelènede Saint-Martin- 
de-Champtercier, sa femme. Le notaire qui reçut ce contrat 
fut Jean de Nicolay, docteur en droit, assesseur d'Arles, un 
des amis d'Arlier, dont nous aurons à parler ailleurs (Jbid.^. 
Cristol eut un fils Valentin, qui fut baptisé le 21 décembre 
1567 et qui se maria le 14 octobre 1592 {Carrés d'Ho^.). 
Feu Vincent est rappelé dans un échange du 20 août 1568 
(Chérin, 199). 

Parmi les autres membres de cette famille, Valentin de 
Grille, seigneur d'Estoublon et de Roubiac, fils aîné de Pierre, 
est digne de mention. D'abord, il est consul d'Arles en 1546 
etviguier de la ville à partir de cette date jusqu'en léoi. Il fit 
son testament en 1603. Le 7 juillet 1563 il épousa en premières 
noces Madeleine de la Tour, fille de Pierre de la Tour (Nouveau 
d'Ho:;^., 165); et en secondes noces, Catherine Rousse, veuve 
de Barthélemi Meyran, le 17 décembre 1 581, en même temps 
que son fils Jacques épousait Pierre de Meyran, fille de Bar- 
thélemi et de Catherine (Cah. de d'Ho~. 174; Nouveau d'Ho^. 



26 JOHN GERIG 

165). Avant son premier mariage, Valentin était prieur de 
Saint-Etienne de Corconne. Le 3 septembre 1550, il passa un 
arrentement de son prieuré moyennant 190 livres de rente 
(Gard, E 860). Le 21 décembre 1567, il est parrain du fils de 
Cristol de Grille (^Carrés de d'Ho:{., 314). Il fut encore consul 
d'Arles en 1576 (^Annales de la Ville d'Arles, loc. cit.^. Il est 
mentionné encore en 1597 (Vaucluse, Arch. civ., B 917). 

Anto. Arlerius Ludo. Grilho jurecons. S.' A die qua ad 
fratriam * scripsi, febris diris cruciatibus pressus, spiritum 
miserrime duxi, maximo perterritus pavore, ne membris sic 
affectis, remoratus, magnum Francias Curionem ' adiré non 
possem. At paulo nunc sedato dolore, constitui (et si non 
plane restitutus viribus) me heroem ^ aditurum^ secumque in 
Provinciam profecturum. Ubi, et apud quem, si opéra et stu- 
dio nostris egeas, te hisce plane fructurum spera. Intérim, si 
me amas, fac quaeso, ut quorsum commune negotium dedu- 
xeris accipiam. Vale. Ex urbe Nemauso ad IIII Decemb, 

John Gerig, 
Columbia University 
New York. 

1. Antonii ArleriiNemausensisEpistolae aBartlolomaeoBlea Amanuensi, 
e Chartis Neglectis Selectae, M. D. XXXIX. Bibl. Méjanes, Aix-en-Pro- 
vence, ras. 761, lettre XLV. Pour Arlier, voir Picot, Rabelais à l'entrevue 
d'Aigues-Mortes, Revue des Etudes rabelaisiennes, lll, 1905, pp. 5 3 3-3 38; Gerig, 
Notes sur Raulin Sèguier, humaniste narbonnais du XV I^ siècle, et sur Antoine 
Arlier de Nîmes, Les Annales du Midi, XXI, 1909, pp. 485-495. 

2 . C'est la femme de Gabriel de Lave, beau-frère d'Arlier. 

3 . Le maréchal de Montmorency, grand-maître de France. L'année sui- 
vante, 1538, François le»" récompensa tous les services de Montmorency par 
la dignité de Connétable de France. Gaillard, flist. de François I^'^, 1819, 

m, p. 56. 

4. C'est François I^^"". La trêve entre les Impériaux et les Français 
devait durer trois mois. EUe se fît le 27 novembre 1537 à Carmagnol, où 
était le roi, et à Ast, où était le marquis du Guast. Gaillard, op. cit., p. 48. 
François 1er se trouva encore à Lyon le 6 décembre. Passant par Cavaillon 
le 13 décembre et Avignon le lendemain, il arriva à Arles avant le 16 
décembre. De là, il partit pour Montpellier où il fit son séjour du 21 
décembre 15 37 jusqu'au 17 janvier 1538. Catalogue des Actes de François /", 
III, 1889, pp. 417-454, nos. 9438-9600, etc. 



LA CHRONOLOGIE 
DES « PASTOURELLES » DE FROISSART 



Les œuvres poétiques de Froissart, qui furent sans doute 
moins goûtées que ses Chroniques, ne sont conservées que 
dans deux manuscrits, les n°^ 830 et 831 du fonds français de 
la Bibliothèque Nationale, à Paris, Nous les désignerons par A 
et B. Le premier est daté de 1393 ; l'autre fut achevé, d'a- 
près une notice manuscrite, « l'an de grasce 1394, le 12^ jour 
de may ». Quoique plus récent, B ne dérive certainement 
pas de A ; des différences dans le contenu et dans la succes- 
sion des pièces en sont une preuve manifeste. D'un autre côté, 
des erreurs et des lacunes communes nous obligent à admettre 
pour les deux copies une même source d'où elles sont issues 
plus ou moins directement. Dans ce cas, les lacunes assez con- 
sidérables de B ' pourraient au moins en partie s'expliquer, 
comme c'était déjà l'opinion d'Aug. Scheler, par une omis- 
sion voulue dont les raisons, il est vrai, nous échappent. Les 
lacunes bien moins importantes de A ~ sont ou fortuites ou, 
peut-être, étaient-ce des pièces qui furent écrites, quand A 
était déjà achevé '. Donc, quand on voit les différents poèmes 
dans les deux manuscrits se succéder à peu près dans le 
même ordre, on ne peut pas encore tirer de là la conclusion 
que cette coïncidence soit l'effet d'un plan prémédité et bien 
arrêté d'avance. Mais on arrivera peut-être par d'autres voies 
à un résultat précis. 

1. Six pastourelles et quatre dits manquent dans B (soit 2710 vers). 

2. Manquent dans^-i : une pastourelle, deux ballades et quatre rondeaux 
(soit 160 vers). 

3. C'est sans doute le cas au moins pour les rondeaux : les quatre 
pièces uniques de B sont les dernières du recueil des RondeUs amoureus. 



28 E. HOEPFFNER 

Dans la bonne édition des poésies de Froissait que nous 
devons au zèle infatigable d'Auguste Scheler ', l'ordre des mss. 
a été interverti. L'éditeur n'attachait pas d'importance à la suc- 
cession des pièces qui lui « paraît être indépendante de la date 
de la composition » ^. Et cependant quand il veut prouver que 
la Plaidoirie de la Rose et de la Violette doit être l'ouvrage le 
plus récent de Froissart, il s'appuie sur le fait que dans les 
deux recueils ce poème occupe la dernière place. Il semble 
donc attribuer, se contredisant soi-même, une certaine valeur 
chronologique à la succession des différents poèmes dans nos 
mss. 

L'ordre des pièces dans A est le suivant : d'abord neuf 
grands poèmes (dits), à savoir 

1 . Le Paradys d'Amour 

2. Le Temple d'Onnour 
3 . La Loenge dou joli Mois de May ( 

4. Li Orloge amoureus 

5 . La Fleur de la Margherite 

6 . Le Dit dou bleu Chevalier 

7 . Le Débat dou Cheval et dou 

Lévrier ( — n° X) 

8 . Le Trettié de l'Espinette amou- 

reuse ( 

9 . La Prison amoureuse ( 

Ensuite, classées par genres, les poésies lyriques : 

10. Lays amoureus ( 

1 1 . Pastourelles ( 

12. Chansons roiaus amoureuses ( 
1 3 . Ballades amoureuses ( 

14. Virelais amoureus ( 

1 5 . Rondelés amoureus ( 
Enfin encore trois dits : 

16. Le joli Buisson de Jonece ( — n° VI) 

1. Œuvres de Froissait, Poésies, p. p. A. Scheler, 3 vol., 1870-72. 

2. L. c, I, p. XII. 



(éd 


Schelei 


',n^ 


I) 


( 


— 


n° 


VII) 


( 


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n" 


VIII) 


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II) 


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— 


n° 


IX) 


( 


— 


n° 


V) 



n° 


III) 


n° 


IV) 


ques : 


n° 


XIII) 


n° 


XIV) 


n° 


XV) 


n° 


XVI) 


n° 


XVII) 


n° 


XVIII) 



PASTOURELLES DE FROISSA RT 2^ 

17. Le Dit dou Florin (éd. Scheler, n° XI) 

18. Plaidoirie de la Rose et de la 

Violette ( — n° XII) 

Dans B on trouve quelques changements peu importants : 
les pièces 8 et 9 ont été interverties ; les poésies lyriques sont 
séparées ; les Lays et les Pastourelles succèdent immédiate- 
ment au n° 5 ; les Chansons roiaus sont placées entre 9 et 8, et 
les Ballades, Virelais et Rondelés suivent le n° 8. De plus, les 
pièces 4, 6, 7 et 17 y sont omises. 

On reconnaît sans peine qu'en première ligne le groupe- 
ment des œuvres de Froissart a été déterminé par la forme 
qui, on le sait, devient l'élément le plus important dans la 
production poétique du xiv^ et du xv* siècle. Les « dits », 
poèmes plus étendus et de composition plus libre, écrits — à 
deux exceptions près — en couplets de deux vers octosylla- 
biques, sont dans A, plus nettement encore que dans B, sépa- 
rés des poésies lyriques, et celles-ci sont encore réunies 
par genres, c'est-à-dire d'après leur forme. Mais ce principe 
fondamental ' ne reparaît plus dans l'intérieur des différents 
groupes ; les pièces dont ceux-ci se composent s'y succèdent, 
en apparence, sans aucun ordre. On n'y trouve non plus au- 
cun des autres principes de classification possibles et employés 
ailleurs : ni l'ordre alphabétique (comme chez Jehan de Les- 
curel), ni une distribution d'après « la matière », comme elle est 
tentée, assez maladroitement d'ailleurs, dans le manuscrit unique 
des Œuvres d'Eustache Deschamps. Il ne reste donc comme 
dernière possibilité que la succession chronologique, si ce n'est 
pas simplement le hasard qui a présidé à ces groupements. 

Il va de soi que les poésies amoureuses, par leur nature 
même, ne donnent aucune indication sur la date de leur 
composition, c'est-à-dire que la grande majorité des poésies 
lyriques ne nous sera d'aucun secours et peut tranquillement 
être écartée. Seul, le groupe des pastourelles fait exception. 

I. On le retrouve par ex. dans les manuscrits de Machaut et de Des- 
champs. 



30 E. HOEPFFNER 

A l'époque de Froissart, ce genre, jadis si brillamment et 
si richement représenté dans la poésie française, est sur son 
déclin et près de sa fin '. Dans la forme, il a subi la loi géné- 
rale qui régit l'évolution de la poésie lyrique aux xiv^ et 
xv^ siècles : une réglementation sévère, succédant à la liberté 
des temps précédents. Le nombre des strophes est désormais 
fixé à cinq. Le refrain, facultatif autrefois, est obligatoire à 
présent; réduit à un ou deux vers, il se répète régulièrement 
à la fin de chaque strophe. Un envoi au « Prince»- termine 
chacun des poèmes, comme dans le Chant ro3Ml. L'agence- 
ment des vers, si libre à l'époque antérieure, est maintenant 
indéfiniment le même, celui de la ballade et de la chanson 
royale. L'ancienne variété de rythmes, plus riche dans la pas- 
tourelle que partout ailleurs, fait place à une uniformité com- 
plète, l'octosyllabe restant le seul vers usité et admis '. Cette 
forme, si strictement réglée et que nous ne rencontrons pas 
avant Froissart, n'est peut-être pas l'œuvre de notre poète 
lui-même. Je suppose qu'elle a été créée et fixée dans les so- 
ciétés poétiques des grandes villes du Nord, les « puys », 
dont l'influence sur l'évolution de la poésie française mériterait 
d'être étudiée de près +. Nous savons par Baudet Herenc que 
ce genre était cultivé dans ces « puys » ; les pastourelles, d'a- 
près lui, « se font à Béthune en Artoys ^ », et l'exemple qu'il 
en donne offre exactement la même forme que celles de 

1. Les traités poétiques du xv^ siècle ne la mentionnent même plus 
après le Doctrinal de la seconde rhétorique de Baudet Herenc (de 1432), qui 
en a encore entendu lors de son séjour en Picardie au « puy » de Béthune 
(Langlois, Recueil d'arts de seconde rhétorique, p. 177-178). 

2. Trois fois, Princes est remplacé par Belles (6, 8, 14). 

3 . D'après l'auteur anonyme des Régules de la seconde Rhétorique (§ 4), les 
vers dans la pastourelle « ne sont que de 8 silabes ou masculin et de 9 ou 
féminin » (Langlois, loc. cit., p. 21). 

4. On peut rattacher cette transformation des genres lyriques au nom de 
Guillaume de Machaut, comme le veut par ex. M. Pillet (Sludien ^ur Pas- 
tourelle, Beitr. ^ur roman, u. ettgl. Philologie, 1902, p. 121), mais ce n'est 
pas ce poète qui les a créés ; il n'a écrit lui-même aucune pastourelle. 

5. Langlois, loc, cit., p. 177. 



PASTOURELLES DE TROISSART 3I 

Froissart. D'un autre côté, notre poète, dont les chansons 
royales étaient couronnées à Valenciennes, à Abbeville, à 
Lille, à Tournai, ne dédaignait pas de prendre part aux 
concours poétiques des « puys » de son pays ; il devait, par 
conséquent, connaître, pour s'y soumettre, la réglementation 
poétique qui y était en vigueur. 

C'est plutôt dans le contenu des pastourelles de Froissart 
qu'on retrouve encore quelques traces de l'ancienne pastou- 
relle française. Leur caractère est narratif et dramatique, et 
non lyrique ; le poète lui-même se met en scène ; la forme est 
dialoguée, et dans l'introduction elles donnent encore presque 
sans exception la vague indication de temps, Vautrier ou 
Vautre jour, formule d'introduction sacramentelle du genre, et 
l'indication plus précise du lieu de l'action, le cadre de la scène 
champêtre. Ce que M. Jeanroy dit des pastourelles plus 
anciennes ' est encore vrai de celles de Froissart : « C'est 
toujours à la campagne que l'action se déroule : c'est une loi 
du genre ; les portraits et les scènes rustiques y abondent. » Il 
est vrai que la donnée la plus répandue aux xii^et xiii^ siècles, 
l'aventure amoureuse personnelle du poète avec quelque jeune 
et jolie pastoure au coin du bois, le type « classique » du 
genre, ne paraît pas une seule fois dans les poésies de Frois- 
sart . Il n'a conservé de l'époque antérieure, en le développant 
encore, que le genre « objectif y), c'est-à-dire la « description 
de milieu », la pastourelle qui présente des tableaux de la vie 
champêtre : jeux et danses rustiques, aventures sentimentales 
de bergers, querelles et rivalités villageoises. Cette forme par- 
ticulière de la pastourelle est sans doute née dans la région 
picarde et artésienne et elle ne paraît avoir été cultivée que 
là * . Froissart continue donc tout simplement une tradition 

1 . Origines de la poésie lyrique en France, 2^ éd. , p. 18. 

2. Jeanroy, loc. cit., p. 44; Pillet, loc. cit., p. 120. Les poètes du 
xiiie siècle qui cultivent ce genre, Guillaume le Vinier, Guilebert de Ber- 
neville, JeanErart, sont tous picards ou artésiens (voy. Bartsch, Romano^en 
und Pastourelle n, III, nos 15, 16, 21, 22, 24, 27, 30). 



32 E. HOEPFFNER 

plus ancienne qui lui a peut-être également été transmise par 
les puys ' . Nous retrouvons chez lui toutes les données de 
ses prédécesseurs : la description de divertissements cham- 
pêtres (Past. V, VII, voy. G. le Vinier III, 30, J. Erart III, 
21-22, Anonymes II, 30, 41, 58,77, dans le recueil de Bartsch), 
la distribution d'un prix de beauté (X, XX, voy. G. de Berne- 
ville in, 27), les plaintes ou les querelles de bergers et de ber- 
gères (IV, XIX, voy. J. Erart III, 16, 24). Ici comme là, le 
rôle du poète est tout effacé ; c'est en simple spectateur ou 
auditeur qu'il assiste aux scènes rustiques, les reproduisant 
sans s'y mêler. L'élément principal de l'ancienne pastourelle, 
l'amour, est relégué au second plan ; le plus souvent il ne pa- 
raît même plus. 

Mais bien plus nombreuses sont les pastourelles d'un tout 
autre genre, tout nouveau celui-ci et inconnu avant Froissart. 
Le cadre en est le même : la scène se joue toujours à la cam- 
pagne, et les interlocuteurs appartiennent encore au monde 
des bergers et des paysans. Ce qui est neuf, c'est le sujet de 
leurs entretiens; car le caractère commun de toutes ces pièces 
est de traiter des sujets très précis, qui n'ont au fond pas de 
relations directes avec la vie de la campagne, et qui préoccu- 
paient certainement bien plus notre poète que les villageois 
qu'il met en scène : ceux-ci ne sont là que pour exprimer 
naïvement et avec une pointe de comique voulu les sentiments 
du poète lui-même. Ce sont, pour la plupart, des pièces de 
circonstance, composées à l'occasion de quelque fait histo- 
rique ou d'un événement personnel dans la vie de l'auteur, et 
renfermant le plus souvent un hommage à quelque patron ou 
bienfaiteur du poète. Admettons encore que des bergers s'en- 
tretiennent sur les vertus de saint Jean-Baptiste, comme dans 
la pastourelle XVIII, où toutefois le renvoi aux coutumes de 
l'Orient trahit suffisamment le caractère d'historien de l'au- 
teur, — peut-être est-ce même son propre patron que célèbre 

I. En tout cas, la pastourelle du puy de Béthune, conservée par Bau- 
det Hereuc, appartient en elfet à ce genre « objectif «. 



PASTOURELLES DE FROISSART 33 

Jean Froissart ; — qu'ils chantent les louanges de la mar- 
guerite dans la past. XVII, où les données mythologiques 
dans la bouche des bergers font un effet assez surprenant et 
nous rappellent que dans son Dittié de la Flourde laMargheritc 
le poète a traité le même sujet ; ou qu'ils s'amusent à décrire 
une nouvelle forme de houppelande (past, I). Mais le récit 
de la conquête de la Toison d'or par Jason (past. XVI), 
qu'a-t-il de commun avec les mœurs villageoises et les senti- 
ments des bergers ? Ici, l'élément champêtre est purement 
factice et rien ne le justifie plus. Ce procédé qui fait servir la 
donnée fondamentale de la pastourelle, son caractère naïf et 
champêtre, à des sujets qui n'ont en somme plus aucun rapport 
avec le cadre dans lequel ils sont traités, genre encore plus 
faux et plus factice que la pastourelle primitive, constitue la 
nouveauté de la pastourelle de Froissart, nouveauté dont 
la valeur est pour le moins discutable '. 

Les plus intéressantes parmi ces pièces sont celles qui 
traitent d'événements contemporains : les pastourelles « histo- 
riques ». Parmi les anciennes pastourelles, il y en avait bien 
déjà l'une ou l'autre qui contenait quelque allusion à un fait 
historique contemporain (voy. II, 21, III, 40 dans le recueil 
de Bartsch) ; mais la pastourelle historique de Froissart en dif- 
fère en ceci que ce qui n'était qu'allusion passagère est devenu 
ici le sujet même de la pièce. Il est assez tentant d'admettre 
que ce nouveau genre soit l'œuvre de Froissart lui-même. 
Avant lui, on ne le trouve pas dans la poésie française; les 
« puys », autant que nous pouvons en juger, ne le con- 
naissent pas, et il ne reparaît plus, à notre connaissance, que 
sous la plume d'Eustache Deschamps, qui pourrait bien l'avoir 
emprunté à Froissart. Il ne serait pas étonnant que la pas- 



I . Les pastourelles de Deschamps du même genre (Œuvres, t. II, nos 356, 
337> 339) 344, 359) où sont vraiment exprimés les sentiments des classes 
inférieures, nous montrent pourtant quels heureux effets on pouvait tirer de 
cette modification du genre. 

Mélanges. U. î 



34 E. HOEPFFNER 

tourelle historique fût la création du grand historien du 
xiY" siècle. 

Ces pastourelles historiques sont au nombre de sept. A part 
leur intérêt littéraire sur lequel nous ne pouvons nous arrê- 
ter ici, elles ont encore cet avantage de faire connaître assez 
exactement la date de leur composition. Il faut bien admettre 
a priori que ces pièces ne peuvent être écrites que sous l'im- 
pression immédiate de l'événement qui en fait l'objet et 
qu'elles le suivent de très près. Autrement elles n'auraient 
plus de raison d'être. Cette hypothèse est confirmée par les 
faits suivants : dans la 2^ pastourelle, Froissart célèbre le re- 
tour en Angleterre du roi de France, Jean le Bon. Ce retour 
eut lieu dans les premiers jours de l'année 1364. Trois mois 
plus tard (le 8 avril), le roi était mort. Admettra-t-on que 
Froissart ait écrit son poème après cet événement ? Néces- 
sairement, la pièce a dû être composée avant cette date, sans 
doute au moment même où la cour d'Angleterre, où se trou- 
vait alors notre poète, se préparait à recevoir solennellement 
son hôte royal. 

La 12'' pastourelle permet de serrer les dates d'un peu plus 
près encore. Le poète y glorifie le passage de la Lys, effectué 
par l'armée française le 20 nov. 1382, ce qui lui fait espérer la 
victoire de Charles VI '. En effet, le 27 nov., les Flamands 
subirent la défaite sanglante de Roosebeke. Si Froissart avait 
déjà connu cette grande victoire des armes françaises, n'au- 
rait-il pas plutôt pris celle-ci comme sujet de son poème que 
le succès, important, mais bien moins brillant, du passage de 
la rivière? Ou au moins n'aurait-il pas annoncé, après l'évé- 
emnent accompli, avec plus de précision et plus de détails 
qu'il ne le fait, cette défaite qu'il ne prévoyait sans doute pas 
aussi complète ? Ceci nous autorise donc à placer la composi- 
tion de cette pièce entre le 20 et le 27 nov. 1382, immédiate- 
ment à la suite de l'événement même qui y est célébré^ et nous 

I. Je tienc Flamens pour desconfis (y. 7s). 



PASTOURELLES DE FROISSART 3'5 

pouvons en effet prendre au pied de la lettre le mot du poète : 

J'entenc que hier de la journée 
Passèrent de nos gens foison, 
Car la rivière est conquestée (v. 66-68) . 

La pastourelle daterait donc exactement du 21 novembre. 

Enfin il est clair aussi que les n°'' XIII et XIV, composés 
pour des mariages princiers, n'ont pu être écrits qu'au moment 
même de ces cérémonies, ou même un peu avant, puisque 
les poèmes étaient certainement destinés à être offerts soit aux 
mariés, soit à leurs parents, à l'occasion même du mariage. 
Nous pouvons donc établir, comme principe général, que la 
date des pastourelles historiques coïncide à peu près avec les 
événements qui y sont traités. 

Les pièces qu'on peut ainsi dater sont les suivantes : 

N° IL Le retour de Jean le Bon en Angleterre, dans les 
premiers jours de 1364. 

N° III. La pastourelle s'occupe d'une nouvelle monnaie 
frappée en France après l'avènement de Charles V, les « flo- 
rins )) ou « royaux ci la chaise » (voy. la description dans la 
str. 5). L'ordonnance qui les mit en cours date du 27 juillet 
1364'. Même sans admettre avec Kervyn de Lettenhove ^ 
que, d'après les vers 38 ss. ', la pièce ait été écrite quinze 
jours après cette date, il est certain qu'elle a été composée 
peu après la première apparition de cette monnaie (^On a, ens 
es liens des Frans, Fait forgier florins tous nouviaus, 7-8). 

N° VI. Retour de Wenceslas, duc de Brabant et de Luxem- 
bourg, fait prisonnier à Bastweiler (22 ou 23 août 1371) et 
relâché dans les derniers jours de juillet 1372. C'est à ce mo- 
ment que Froissart a dû écrire cette poésie de bienvenue. 

1. Ordonnances, IV, p. 468, 488. 

2. Œuvres de Froissart. Chroniques, Introduction, 1% p. 122-125. 

3 . Or pert bien que tu es chetis, 
Quant tu asjaptus de quin\ainne 
Demorè dedens ce pays. 

Et se ne cognois, ce ni est vis, 
Uordenance qui est plaisans. 



36 E. HOEPFFNER 

N° XII. Passage de la Lys. La pièce date peut-être du 
21 nov. 1382 (voy. ci-dessus). 

N° XIII. Mariage de Louis de Chatillon avec Marie de 
Berry, à Bourges, en août 1386. 

N° XIV. Mariage de Jean, duc de Berry, avec Jeanne de 
Boulogne, à Riom en Auvergne, le jour de la Pentecôte de 
1389. 

Dans ces deux cas, les pastourelles précèdent le jour du 
mariage (les verbes y sont au futur !). 

N° XV. Entrée solennelle d'Isabeau de Bavière à Paris, le 
20 août 1389. Le poème paraît écrit un peu après l'événe- 
ment. 

Ce tableau nous fait voir que la succession de ces pastou- 
relles historiques, comme elles se suivent dans les manu- 
scrits, coïncide très exactement avec leur succession chronolo- 
gique. 

En outre, on peut encore dater avec quelque précision les 
pièces VIII et IX. Elles se rapportent toutes deux au voyage 
de Froissart en Béarn, auprès du comte Gaston de Poix, vers 
la fin de l'année 1388. Les détails que donne le poète s'ac- 
cordent parfaitement avec ceux du Dit don Florin et des Chro- 
niques. Le premier de nos deux poèmes est écrit avant l'arrivée 
(voy. l'Envoi), l'autre sans doute pendant son séjour àOrthez 
qui dura environ trois mois, jusqu'au printemps de l'année 
1389. Mais cette fois-ci, l'ordre chronologique n'est plus ob- 
servé, car les deux pastourelles devraient occuper la place 
entre les n°= XIII et XIV. Faut-il admettre que ce soit là un 
changement dans l'ordre primitif des pastourelles ? Ceci ne 
serait pas l'effet du hasard, car d'un côté, les deux pièces dé- 
placées, reliées entre elles par leur sujet (hommage à Gaston 
de Foix) et rapprochées par la date de leur composition, 
forment évidemment un ensemble indissoluble ; or cet état de 
choses a été maintenu ; d'autre part, en enlevant de leur place 
normale ces deux pastourelles, l'auteur ou le copiste réunis- 
sait les n°^ XIII et XIV, qui sont également étroitement appa- 



PASTOURELLES DE FROISSA RT 37 

rentes l'un à l'autre par l'identité du sujet (mariages princiers). 
C'est peut-être même là le motif de ce déplacement. Quant à 
la raison pourquoi nos pièces occupent leur place actuelle, 
elle nous échappe. Faut-il la chercher dans la disposition ma- 
térielle du manuscrit primitif d'où dérivent A et B } 

Ce sont là toutes les pastourelles dont nous pouvons fixer la 
date d'origine. Kervyn de Lettenhove ' croyait encore pou- 
voir assigner à la première pastourelle la date du mois d'août 
1364, lors d'un voyage qui mena Froissart hors de France à 
Valenciennes. Mais rien dans le poème ne justifie cette suppo- 
sition qu'A. Scheler n'a d'ailleurs pas acceptée. — Dans la 
past. XI on trouve une idée que Froissart a sans doute 
empruntée au Dit de la Fontaine amoureuse de Guillaume de 
Machaut (la fontaine dont l'eau fait s'entr'aimer ceux qui en 
boivent). Ce poème de Machaut fut écrit entre 1360 et 1364. 
La pastourelle de Froissart est donc plus récente, mais il est 
impossible d'en fixer exactement la date. 

A côté des dates, il y a encore l'étude des lieux qui peut 
donner quelques résultats. La plupart des pastourelles de Frois- 
sart ont été très exactement localisées par l'auteur; presque 
toujours il indique dans les premiers vers des localités réelles 
auprès desquelles se serait passée la scène champêtre. Le choix 
de ces endroits paraît fait d'après un double principe : en par- 
tie ce choix lui est dicté par le sujet de la pièce ; le poète nomme 
des locahtés voisines du théâtre même du fait historique traité 
dans le poème. Ainsi la pastourelle sur le retour du roi Jean à 
Londres est placée « entre Eltem et Wesmoustier ». Or, c'est 
à Eltham que le roi d'Angleterre attendit son illustre prison- 
nier. Celle sur le passage de la Lys joue « entre Lille et le 
Warneston », donc tout près de Commines où s'effectua le 
passage de l'armée française, etc. Il en est ainsi pour toutes les 
pastourelles historiques. L'autre principe que Froissart semble 
avoir suivi est celui de choisir des localités situées aux envi- 

I. Loc. cit., p. 125-126. 



38 E. HOEPFFNER 

rons de sa propre résidence qu'il occupait au moment où il 
composait son poème. Dans deux cas au moins on peut distin- 
guer des groupements de pastourelles qui paraissent établis 
d'après ce principe : les deux pièces en l'honneur de Gaston de 
Foix sont placées dans le Midi de la France, l'une « entre Luniel 
et Montpellier » (n° VIII), l'autre « entre Pau et Ortais » 
(n° IX), et nous savons par ailleurs que Froissart passa en effet 
cette fois-là par Montpellier et qu'il séjourna avec le comte de 
Foix à Orthez. Un second groupe est formé par les pastourelles 
IV- VII : les localités qui y sont mentionnées, La Louvière et 
Préau (IV), Bonne Espérance (V), Binche et Haine ' (VI), 
Rœulx et La Louvière (VII) appartiennent non seulement 
toutes au Hainaut, mais sont encore toutes proches l'une de 
l'autre, séparées entre elles par quelques lieues à peine ; et 
surtout elles sont toutes groupées autour de Lestinnes, la rési- 
dence de Froissart durant plusieurs années. Ce groupement 
n'est certainement pas dû au hasard ; il s'explique aisément 
quand on admet que toutes ces pièces qui se succèdent dans 
les mss., se succédèrent aussi dans la réalité, qu'elles datent 
donc à peu près de la même époque et furent écrites pendant 
le séjour de Froissart dans cette partie du Hainaut. On a vu 
que l'une de ces pièces, le n° VI, fut composée en 1372 (voy 
plus haut). Or, Froissart est précisément signalé comme curé de 
Lestinnes dans une pièce du 19 sept. 1373. La légère différence 
de date ne saurait avoir de grande importance puisque nous 
ignorons la date exacte de son entrée en service. Celle-ci 
pourrait, d'après notre pastourelle même, déjà avoir eu lieu en 
1372 ; ou au moins peut-on admettre, avec Kervyn de Letten- 
hove -, que c'est à ce moment que Froissart vint habiter cette 
partie du Hainaut. La date de la pastourelle VI confirme, par 
conséquent, notre hypothèse que ces quatre pièces datent 
toutes du séjour de Froissart dans la contrée de Lestinnes. 

1. Cette leçon du ms. B me paraît préférable à la leçon Braine du ms. A. 

2. Loc. cit., p. 238. A. Scheler déclare accepter volontiers cette induc- 
tion (loc. cit., p. 



PASTOURELLES DE FROISSART 39 

En examinant sous ce point de vue les pastourelles de notre 
auteur, on obtient les résultats suivants : 

I. « Entre Aubrecicourt et Mauni », près de Valenciennes, 
la patrie de Froissart. La pièce pourrait avoir été écrite encore 
avant que le poète n'ait entrepris son vagabondage à travers 
le monde. 

IL Ecrite en Angleterre (voy. plus haut), où séjournait Frois- 
sarten 1364. 

IIL Sur le chemin de Paris à Melun. Un document du 
29 août 1364, signalé par Kervyn de Lettenhove \ nous fait 
connaître un voyage de Froissart à Paris à cette date, dont il 
ne dit rien dans ses chroniques. 

IV- VIL Les pastourelles du Hainaut. 

VIII-IX. Les pastourelles du voyage en Béarn. 

X. La pièce n'est que vaguement localisée (« En un pré 
gracieus et gent Près d'un bois entre deus rivières »). Les 
noms de localités qui y figurent comme désignation des diffé- 
rents personnages (et qui ne paraissent tous qu'à la rime !) 
n'ont, comme nous le verrons encore, aucune valeur pour la 
localisation de la pièce. 

XL La scène est placée « entre Lagni sus Marne et Meaus » ; 
la pastourelle aurait donc été écrite lors d'un voyage en France 
entre 1372 et 1382. Ici aussi, les noms des bergers et des ber- 
gères sont en partie formés du prénom et du lieu d'origine. 
Or, ces localités, qui figurent de nouveau toutes à la rime 
(Saint- Venant, l'Aunoit, le Busquois^, etc.), appartiennent aux 
provinces du Nord, à la patrie de Froissart. Cette contradic- 
tion s'explique, je crois, facilement de la manière suivante : 
Pour former le nom de ses personnages, Froissart emploie les 
noms de villages de son pays qu'il connaît évidemment mieux 
que ceux de l'Isle-de-France et qui ont en même temps l'avan- 
tage de lui offrir des rimes commodes. Il ne se soucie guère 
de la contradiction entre ces noms et l'endroit où il place la 

I. Loc. cit., p. 125, note 4. 



40 E. HOEPFFKER 

scène champêtre. Quand les noms de localités ne servent qu'à 
désigner des personnages, ils sont sans valeur pour la loca- 
lisation de la pièce. 

XII. « Entre Lille et le Warneston ». Voy. plus haut. Nous 
ignorons malheureusement si Froissart prit lui-même part à 
la campagne de Flandre. 

Xni. « Assés près de Roumorantin », entre Blois et 
Bourges. C'est dans cette dernière ville que se rendit Frois- 
sart en 1382 pour assister au mariage de Louis de Chatil- 
lon. 

XIV. « Assés près dou castiel dou Dable Liquels est au 
conte Daufin », donc dans le Dauphiné ou se trouvait le 
poète en 1389 à l'occasion du mariage du duc de Berry. 

XV. « Assés près dou Bourch la Roïne » (Bourg-la-Reine), 
près de Paris, où l'auteur venait d'assister à l'entrée triom- 
phale d'Isabeau de Bavière. 

XVI-XIX ne contiennent pas d'indication précise du lieu 
où se déroule l'action de ces pièces. 

XX. « En une prée verdoiant Par dessus Oize la rivière. » 
Aucune localisation précise. Les noms de lieu dont sont dési- 
gnés plusieurs personnages sont de nouveau employés sans 
aucun souci de leur situation géographique (Soissons, Saint- 
Omer, Saint- Venant, Braibant, etc.) et ne servent qu'à la 
rime (voy. ce qui est dit sous le n° XI). 

Dans tous les cas où l'on peut exactement localiser les pas- 
tourelles de Froissart, on constate que les localités, nommées 
successivement dans les différentes pièces, se suivent exacte- 
ment dans le même ordre dans lequel elles ont dû se succé- 
der dans les pérégrinations de leur auteur. La seule exception 
est de nouveau faite par les pièces VIII et IX qui, aussi sous 
ce rapport, ne se trouvent pas là où nous les attendons. Pour 
le reste, la succession des différentes pièces dans nos mss. coïn- 
cide complètement avec l'ordre chronologique des déplace- 
ments de Froissart. Le résultat obtenu par l'étude des dates 
se trouve donc non seulement confirmé par l'examen des 



PASTOURELLES DE FROISSA RT 4I 

lieux, mais même complété, car, dans quelques cas, la locali- 
sation d'une pastourelle non historique nous permet de l'at- 
tribuer au moins approximativement à une certaine époque 
de la vie de l'auteur. Nous pouvons par conséquent établir 
comme règle générale que, dans le groupe des pastourelles, 
les différents poèmes se suivent dans l'ordre chronologique. 
Cette règle, comme toute règle, ne va pas sans exceptions : 
soit par hasard, soit pour des raisons qui nous échappent, 
l'ordre primitif a pu subir ici ou là une modification. La 
règle générale ne nous dispensera donc pas de rechercher 
dans chaque cas particulier encore d'autres moyens de con- 
trôle. 

Le résultat ainsi obtenu ne peut que gagner en solidité, 
quand on constate que les « dits » de Froissart se succèdent 
également d'après le même principe chronologique. Nous ne 
pouvons entrer ici en détail dans l'examen de ce fait. Il suffira 
de rendre attentif au trait suivant : Dans Le joli buisson de 
Jonece, Froissart énumère quelques-uns de ses poèmes anté- 
rieurs : 

Voirs est qu'un livret fis jadis 

Qu'on dist L Avioiiroiis Paradys, 

Et aussi celi de LOrloge, 

Ou grant part de l'art d'amours loge; 

Après, L'Espinette Amoureuse 

Qui n'est pas a l'oïr ireuse ; 

Et puis V Amoureuse Prison 

Qu'en pluisours places bien prise on (vv. 443-450). 

11 ressort clairement des termes mêmes employés par le 
poète (après et puis) qu'il entend énumérer les pièces dans 
l'ordre dans lequel elles furent écrites. Mais c'est précisément 
aussi dans l'ordre indiqué ici qu'elles se succèdent dans les mss. 
(n°^ I, 4, 8, 9) •, de même que nous les y voyons aussi toutes 
les quatre précéder le Buisson de Jonece (n°i6), qui est évidem- 
ment plus récent qu'elles. Ce trait seul suffira pour nous per- 

I. Dans 5, 8 et 9 ont été intervertis sans raison apparente. 



42 E. HOEPFFNER 

mettre d'admettre d'ores et déjà qu'ici aussi c'est d'après le 
principe chronologique que — sauf exception — les dits de 
Froissart sont classés. 

On peut tirer de ce résultat des conclusions assez impor- 
tantes que nous ne pouvons que brièvement indiquer ici : 

1° Il permet de fixer, sinon avec une certitude absolue, du 
moins avec de fortes probabilités et avec plus ou moins de pré- 
cision la date de la composition des poèmes de Froissart, quand, 
faute d'allusions historiques ou autres, elle n'avait pu être 
déterminée jusqu'ici. 

2° On obtiendra ainsi, directement ou indirectement, des 
aperçus nouveaux sur les œuvres, et des renseignements in- 
connus sur la vie du poète qu'on ne connaît encore que si 
imparfaitement. 

3° On dispose d'une base assez sûre pour étudier dans la 
succession chronologique des poèmes de Froissart le déve- 
loppement de son génie poétique. 

4° Dans les rapports des poésies de Froissart avec les 
contemporains, on dispose, d'un côté du moins, de données 
assez précises qui permettront peut-être d'établir avec plus 
d'exactitude que jusqu'ici la part d'originalité qui revient à 
chacun d'eux et de trancher des questions de priorité encore 
pendantes '. 

5° Enfin, il sera permis d'étendre ce même principe de 
classement des œuvres d'un poète du xiv* siècle à d'autres 
auteurs contemporains (G. de Machaut p. ex.), non moins 
soucieux de leur gloire que Froissart et non moins préoccu- 
pés de leurs productions littéraires, à la condition toutefois 
que l'examen des dates, tant qu'elles se laissent fixer, vienne 
confirmer l'exactitude de ce principe. 

E. HoEPFFNER. 



I. Il faudrait par ex. reprendre la question des relations de Froissart et de 
Chaucer. 



IL GRAN CREDO DI VENEZIA 

PARODIA RELIGIOSA DEL SEC. XVI. 



Air illustre uomo cui è dedicato questo volume io non 
offro un dono, ma faccio soltanto una restituzione. Devo alla 
sua dottrina la conoscenza di questa poesia e alla sua inesauri- 
bile gentilezza la copia che di propria mano ne trasse dall' 
esemplare forse unico che la conserva. 

Nel 1509, ossia al tempo délia gran guerra di Cambray, la 
poesia satirica non era ai Francesi un' arma nuova per combat- 
tere i loronemici d'Italia : se n'erano giovati già al tempo délia 
calata di Carlo VIII e poco appresso, nell' apriledel 1507, allorché 
Luigi XII aveva punito i Liguri ribelli, domando colV armi Genova 
superba. Jean d'Auton, storico cesareo, al seguito del re nella spe- 
dizione d'Italia, interruppe il racconto dell' impresa per fram- 
mettervi Un petit Traicté sur l'exil de Gennes, faict par ballades, 
baillé lors au Roy, che è propriamente un lamento di Genova, 
la quale si lagna di non avère ricevuto soccorsi da Roma, che 
s'era accontentata di consolarla, dalla Germania, che non aveva 
potuto muoversi, perché sempre a cortodi danari, e daVenezia 
sempre fedele al più forte '. Nella stessa occasione un altro 
poeta di corte, la quale fu naturalmente la grande officina délie 
satire contro l'Italia, Andréa de La Vigne, segretario délia 
regina, compose un Paternostre des Genevois adressant leur 
complaincte a Dieu in forma di ballata, cui segue un Atollite 
portas et qui est iste rex glorie, en ballades fais sur la prinseetcon- 
queste de Gennes, avec certains rondeaulx, ove aile invettive con- 

I. Histoire de Loiiys XII dès Van ifoôjusques en Y an ifoS, Paris, 161 5, 
pp. 318-530. Vi è pure un' edizione parigina del 1835. 



44 A. MEDIN 

tro ai Genovesi, « Gens obstinez, téméraires, haultains », si 
alternano i vanti di Luigi XII, dichiarato Dominiis fortis et 
potens, Dominus potens in prelio : C'est le seigneur de tous seigneurs 
certains '. Due anni appresso, allorquando Luigi XII, nell' atto 
che si rafFermava fedele alleato dei Veneziani, ordiva a Cam- 
bray quella lega congiurata ad annientare la potenza délia 
Serenissima, si ridestô spontaneo nei poeti francesi il ricordo, 
nonsolo délie non lontane vicende di Genova, ma anche dei 
versi scritti per la sua caduta. Pierre Gringore nell' Entreprise 
de Venise ammoni i Veneziani di temere la potenza e il valore 
di Luigi XII : 

Prenez exemple à vos circunvoisins 
Les Genevoys; ne faites plus des fins ^. 

E parimenti un chierico di Chalon accumunô la sorte délie 
due Repubbliche italiane, délia già caduta e di quella che 
pareva imminente a precipitare, foggiando l'otto Aprile (giorno 
di Pasqua) dei 1509, ossia nove giorni innanzi che l'araldo 
francese présentasse ai Signori veneziani la sfida in nome di 
Luigi XII, un suo lamento satirico di Venezia suUa parodia 
dei Credo, a quel modo che il de La Vigne per la caduta di 
Genova aveva parodiato il Pater noster. E il riscontro non è 
casuale o arbitrario, ma viene espressamente dichiarato dal 
l'anonimo versificatore di Chalon nella prefazione délia sua bal- 
lata. La quale à divisa in due parti : nella prima parla la città; 
nella seconda, assai più brève, la Signoria di Venezia. 

L'esemplare che conserva questo curioso documento poe- 
tico, non ricordato, prima che dal Picot, in alcun repertorio 
bibliografico, si trova nella biblioteca Rothschild, e venne accu- 
ratamente descitto nel primo volume dei Catalogo di quella 
bellissima libreria K È di quattro carte, senza alcuna indica- 

1. Furono pubblicate con la Loiietige des roys de France (Paris, Eustache 
de Brie, 1508). Cf. E. Picot, Catalogue des livres conip. la hihl. de. feu 
M. le baron], de Rothschild, T. I. (Paris, 1884), p. 352. 

2. Œuvres complètes (Paris, 1858), vol. I, p. 152. 
5. Op. cit., p. 348»^ segg. 



IL GRAN CREDO DI VENEZIA 45 

zione tipogafica, con tre silografie nel frontispizio, di cui le- 
due prime formano una chiesa gotica (forse, nell' intenzione 
del disegnatore, la Basilica de S. Marco) e la terza rappresenta 
un cavalière francese arniato di spada e picca. Al tergo dell'ul- 
tima carta si leggono gli otto versetd di chiusa e si vedono 
due piccole silografie, le quali vorrebbero raffigurare l'autore, 
che indossa una lunga veste talare, e il re Luigi XII con lo 
scettro e la mano délia Giustizia. 

Dopo la pubblicazione del primo volume del Catalogo 
surricordato, di questo Credo fu fatto cenno solo due volte ; 
entrambi da me : la prima, nel saggio di bibliografia délie 
opère poetiche latine, italiane e francesi sulla guerra di Cam- 
bray, premesso alla ristampa délia Lamentation de Venise ' ; la 
seconda, nella bibliografia accodata al mio volume: La storia 
délia Repiibblica di Vene:{ia nella poesia ^. E poichè questo testo 
a nessuno, ch'io sappia, è noto, non riuscirà inutile e sgradita 
la présente edizione; la quale, come dissi in principio, gli 
studiosi, più che a me, devono allô stesso prof. Picot. 

A. Medin. 



1 . Archivio Veneto, t. XXXVIII, P. I (Venezia, i 

2. Milano, 1904, p. 510. 



LE GRANT CREDO DE VENISE 

L'Acteur 



Pensif et plains de fantasies, ennuyés de long séjour et repoux, 
las ! fatigué de riens faire fors songer, forger et édifier par imagina- 
tion nouveaux chasteaux en Espagne, le cueur chargé de menues 
pensées, après la souvenance d'ung nouveau Pater et Ave Maria 
depuis peu de temps en ça faitz et composés ' a la confusion des 
Genevoys et a la gloire du trescrestien roy, par manière de récréa- 
tion, advisé me suis de composer et escripre ung nouveau grant 
Credo pour la seigneurie de Venise, après la composition duquel 
je, compositeur indigne, ay prins l'audace et vouloir a vous, reve- 
rand père en Dieu, monseigneur de Chalon ^, mon treschier et > 
honnoré sire et maistre, le présenter, ce que de tresbon cueur et 
humblement je fays, prianta la vostre dignité, noblesse et seignou- 
rie le recevoir a grey, suppliant la ruralité et peu sçavance de vostre 
petit et obeyssant subject. 

Vous avez veu la Palernostre 

Des Genevoys, deux ans y a ; 

Si avez vous au plaisir vostre 

Des dames VAve Maria, 

Ce jour qu'on chante alleluya 5 

En nostre meresaincte église 

Verres le Credo de Venise. 

Venise, las, larmoyant de ses yeux. 
Dit le Credo qui s'ensuit, se m'ist Dieux. 

1. La stampa: composées. 

2. Jehan de Poupet de La Chaux, vcscovo di Chalon (1503-1531). 

3. trescherehonnore . 

V. I la stampa : pâte noster. — 8 las manca ma scnza di esso il verso 

non avrebbe che 9 sillabe. — ces. — 9 ce mistdieiix. 



IL GRAN CREDO DI VENEZIA 47 

1 Credo que l'année est venue lo 
Qu'il me conviendra prandrc maistre ; 

Sans seigneur me suis maintenue, 

Trespuissamment entretenue 

Depuis le temps que suis en estre. 

J'en ay prins a destre, a senestre, 15 

Ay mis tuum avec meum, 

Croyant sus bon gaige in Deum. 

2 Patrem omnipotentem Françoys 
Est maintenant, bien le puis dire; 

Germains, Espagnolx et Anglois 20 

Se sont unis a ceste foys 

Pour me courir sus et occire. 

Ne sçay de quel part me retire, 

Plus n'attens secours de nully: 

Le veult creatorem celi 25 

3 Et terre. Il fault que ainsi soit 

Pour les grans maulx que j'ay commis. 

Nul en amour ne me ressoyt ; 

Fortune par trop me dessoyt, 

Puis que au besoing pers mes amys, 30 

Suis pressée de mes ennemys : 

Me mettront hors de ma maison. 

Tout va au roy et in Jesuni 

4 Christum filium . Mes mefîais 

En sont cause, je le confesse : 35 

J'ay mains de mes voisins deffais ; 

Seulle en deusse porter les fais : 

Je dis, ainsi vray que la messe. 

Le povre peuple qu'on oppresse 

En souffrira avec mecuni, 40 

Qui s'en plaint. Ejus luiicum 

5 Dominum nostrum vient sur moy 
Acompaigney de ses souldars : 
Sera cy deans le moys de may. 

De quoy je suis en grant esmoy, 45 

21 CCS t. — 10 besoing s. — 43, 46 ces. 



48 A. MEDIN 

Crains par trop ses lances et dars : 
Il a tant de piques tant d'arcs, 
D'hommes d'armes et gros vallets ; 
C'est pourmoy qui conceptus est. 

é De Sphiiu sauclo ï\is\.Î2\c\.t 50 

L'aliance des nobles roys; 
Pour ce que je me suis fourfaicte, 
Désolée seray et deffaicte; 
Sus moy viengnent en grans desroys — 
Les miens en seront mors — tous roys, 5 5 

Par l'ung de grâce illuminé 
Nains ex Maria virgine. 

7 Passus siih Pouiio Pilato 
Celuy par qui je suis pugny ; 

Je suis au dangier d'AUetho ; 60 

Au péril de son fils diledo 

En l'infernalle compagnie; 

Par trop souvent me suis honnye. 

Sans craindre le Dieu de lassus 

Qui pour nous fust crucifixiis. 65 

8 Morhius et sepultus mon non 
Est a jamais, je le voys bien. 
Sy seur touttes j'avoys renon, 
Plus je n'aray de pouoir, non ; 

De moy tantost ne seray rien. 70 

De l'aultruy j'ay plus que du mien, 
Dont mon bruyt, comme chascun dit. 
Du plus hault en bas descendit. 

9 Ad injerna soyent mes ducas. 

Puis qu'il ne me peuvent bien taire. 75 

Je suis tant advertie du cas, 

Que bien vouldroye passer ce pas, 

Estre quicte de tel affayre. 

Chascun pence a moy defïayre ; 

Mon mal auroit cothidie ; 80 

Ne vivray tejiia die. 

10 Resiirrexil a mortuis 

Le tort que j'ay de mes voysins. 



IL GRAN CREDO DI VENEZIA 49 

Par mes péchez, dire je puis 

Que bien près de ma fin je suis 85 

Se secours n'ay des Sarrasins. 

Ceulx que tenoycs pour mes cousins 

M'ont maintenant tourné le dos ; 

Mon bien ascendit ad celos. 

11 Sedet ad dexteram le Sainct Père, 90 
César Auguste d'aultre part : 

Le Liz sus tous aultres prospère, 

L'Espagnol en marchant espère 

D'y voir courir le Leopart ; 

Le Lyon aussi, tresexpert, 95 

S'i griffera a mes pourpris 

Par le vouloir Dei Patris. 

C'est laSeignorie qui parle. 

12 Omnipotèntis ils sont tous ; 
Et si ont droit de leur partie, 

A bon tiltre viengnent sur nous. 100 

Avons mérité, oyés vous, 

Que du lieu fassions départie. 

Nostre finance soit partye ! 

Plus n'avons le vent Zephirus ; 

En yrons inde venturus. 105 

1 3 Judicare bien l'on nous peult 

Que perdons honneur et chevance ; 

De nous l'Italye trop se deult : 

Chascun n'y fait pas ce qu'i veult. 

Par le moyen de nostre offence, iio 

De nostre parte et-meschance 

S'esjouyront, nottez ces motz, 

Bien tost vivos et mortuos. 

Le grant Credo dessus escript 

Fust fait passant melancolye ; 115 

Qui vouldra faire le petit. 
Mais qui l'escripre d'apetit, 

85/emanca. — 88 tourner. — 92 aultre. — loi mérites. — 108 « deult. — 
m. Si dovrebbe leggere : De nostre parle (cioè perte') et maie chance. 
Mélanges. II. 4. 



50 



A. MEDIN 



Ne s'en pourra trouver que lye. 

Le facteur n'est pas d'Ytalye, 

A Chalon fait sa demourance : 120 

Qui veult sçavoir qu'il est, qu'il pence. 



CALVINIANA 



I 

Les Cauvin de Paris. 

En août 1523, Jean Calvin, âgé de quatorze ans, fils de 
Gérard Cauvin, fut envoyé à Paris pour y continuer ses 
études. Une biographie du réformateur, que Papire Masson 
rédigea en 1583 et que son frère, Jean-Baptiste Masson, mit 
au jour' en 1620, contient (p. 6) le renseignement que 
voici : 

Hîec causa fuit cur pater eum quam doctissimum fieri cuperet, 
mitteretque Lutetiam, et Ricardo fratri commendaret, in vico D. 
Germani Altissiodorensis fabro ferrario, fratrique ejus Jacobo, qui 
nunc, anno scilicet supra millesimum quingentesimo octuagesimo 
tertio, eandem artem Parisiis prope sanctum Medericum; via Vul- 
pis dicta, exercet, viris quidem honestissimis, a quibus hœc didi- 
cimus, qui iiunquam sectam sequuti sunt... ; quin ab eodem Jacobo 
narrante scivi nuUum jam neque Novioduni, neque in Belgica 
secunda^sibi cognominem ac gentilem vivere?. Ipse vero a Calvini 
naturali nomine numquam recessit. 

Il y a dans ces lignes une erreur manifeste : Gérard Cauvin, 



1. Vila loannis Calvini. Auctore Papirio Massone. Lutetiae, 1620, in-40 
de 36 p. — Première édition, restée inconnue à presque tous les historiens. 
A elle seule, son existence suffirait pour ruiner la tradition absurde qui 
attribue à Jacques Gillot (Brunet, Manuel, t. III, col. 1522) la vie de Calvin 
insérée dans les Elogia (1638, 1656) de Papire Masson. — Cf. É. Dou- 
mergue, Jean Calvin, les hommes et les choses de son temps, t. I, 1899, 
p. 527-529. 

2. La Picardie. 

3. Assertion inexacte. Voy. H. Bordier, article Calvin dans la 2^ édit. de 
la France prolestante des frères Haag, t. III, col. 639. 



52 THEOPHILE DUl-OUR 

déjà greffier de la « Cour spirituelle de Noyon » en 148 1 ', né 
par conséquent vers 145 0-1460, n'est pas le frère de Jacques 
Cauvin, qui, en 1583, aurait eu plus de cent ans. Au lieu de 
fratrique ejus, il faut Vire filioque ejus^, ainsi que je l'ai proposé 
à M. Doumergue K 

Cette correction ne fait pas disparaître toutes les obscurités 
du texte. L'incise a quitus hœc didicimus ne doit pas être prise 
à la lettre : comment Papire Masson aurait-il conversé en 1583 
avec Richard Cauvin, sans doute mort depuis longtemps? 
L'auteur ne parle plus loin que de Jacques {ab eodem Jacoho 
narrante scivi... Ipse vero...). D'autre part, Gérard Cauvin n'a 
pu « recommander » son fils à Jacques Cauvin : en supposant 
que celui-ci vécût déjà en 1523, il était encore en bas âge. 

Selon les biographes modernes, Calvin suivait les leçons du 
collège de La Marche, puis celles du collège Montaigu, en qua- 
lité de martinet, c'est-à-dire d'externe libre, et il logeait chez 
son oncle, Richard Cauvin, près de Saint-Germain l'Auxerrois'^. 
Rien n'établitce fait d'une façon positive, mais il offre quelque 
vraisemblance. 

Un écrivain très érudit, Albert Rilliet, de Genève, avait 
entrepris un ouvrage qu'il voulait intituler : La jeunesse de Cal- 
vin, ou le réformateur malgré lui, et qui n'a point paru. Il me 
demanda en janvier 1870, — j'étais alors élève à l'École des 
chartes, — si les dires de Papire Masson, relatifs à Richard et 
à Jacques Cauvin, pourraient se vérifier par les anciens actes 



1. Jacques Le Vasseur, Annales de l'Eglise catlièdrale de Noyon, 1633, 
p. II 70. 

2. De même, dans le récit des funérailles de Calvin (paire, aniicis, civi- 
tate,funus prosequentc), on remplacera /^^/r^ pa.r fratre. 

3. Op. cit., t. I, p. 6-7, n. 2. 

4. « La chambre qu'on lui donna avait vue directement sur l'église. » 
(Abel Lefranc, La jeunesse de Calvin, 1888, p. 59.) Bien que cette indication 
soit très précise, elle ne repose cependant sur aucun témoignage. — F. Bru- 
netièrc a placé en 153 1 (!) l'installation de Calvin « chez un de ses oncles, 
Jacques ou Richard. » (Uœuvre littéraire de Calvin, dans la Revue des deux 
mondes du 15 octobre 1900, p. 901.) 



CALVINIANA 53 

d'état civil de Saint-Germain l'Auxerrois et de Saint-Merry. 

La collection considérable de ces registres, pour toutes les 
paroisses de Paris^ déposée dans l'annexe de l'Hôtel de ville, y 
fut brûlée l'année suivante. D'après les notes que j'ai conser- 
vées, les baptêmes, à Saint-Germain l'Auxerrois, commen- 
çaient en 1528, les mariages en 1541, les décès seulement en 
i568 ; il y avait aussi des livres de la marguillerie, donnant 
les enterrements depuis 1602, et deux volumes de testaments 
du XVI'' siècle \ Avec une extrême complaisance, l'archiviste, 
M. Saint-Joanny, parcourut page après page les registres de 
cette paroisse, tâche ingrate et fort longue qui n'aboutit qu'à 
un résultat négatif : de 1528 à 1590, M. Saint-Joanny ne ren- 
contra aucune trace d'un Cauvin, ce qui démontrerait, — si 
P. Masson a été bien informé, — que les enfants de Richard 
Cauvin étaient nés avant que la famille vînt s'installer dans 
le quartier. 

Je m'étais chargé de Saint-Merry, dont les baptêmes débu- 
taient en 1536, les mariages en 1557, les décès en 1630. Ici 
les volumes étaient accompagnés de répertoires alphabétiques 
facilitant beaucoup la besogne. Après avoir contrôlé les nom- 
breux renvois énumérés sous les noms de Cauvin, Chauvin, 
Chovin, Cavin, Cavain, Covin, etc., parfois mal lus et estro- 
piés par l'auteur des tables, je mis la main sur les six actes 
qui vont suivre. Ils attestent que Jacques Cauvin, maître 
maréchal ^, habitait de 1572 à 1587 la paroisse de Saint- 
Merry. 

Du mardy xviije jour de mars 1572, à[i/« hlanc] heures du soir, 
a esté baptisé une fille [sic]. 

Et nommé Jehan, filz [de] m^ Jacques Cauvin, m= mareschal, et 

1 . Dans sa Notice historique sur les anciens registres de Vètat civil à Paris 
(Société de l'histoire de France, Annuaire pour 184], p. 2CO-218), A. Tail- 
landier n'a pas signalé la présence de ces testaments et des livres de la mar- 
guillerie. 

2. On avait toujours traduit, avec raison, par serrurier ou par forgeron 
\Qfaher ferrarius de Papire Masson. 



54 THEOPHILE DUFOUR 

de Margueritte Caron, sa femme. Les parains, Jehan Cognet, m'^ 
mareschal, et Paris Caron, secrétaire. La mar[a]ine, Claude Le 
Camus, fille de Jehan Le Camus, en son vivant marchant et bour- 
geois de Paris. 

{Baptêmes à Saijit-Merry, vol. V, ijyi-ij/S, impart., p. 21.) 

Le Mardy xvij« dudit mois de may 1575 fut nay ung filz à dix 
heures du matin et baptisé entre cinq et six de soir audit jour, 

Et nomé Françoys, filz de Jacques Chauvin, m^ marichal, et de 
Margueritte Le Caron, sa femme. Les parains, vénérable et discrète 
persone m^ Françoys Le Camus, prebstre et prieur de Pont sur Seine, 
et Jehan Barinet, marchant drappier '. La maraine, Marie Caron, 
femme de hon. homme Regnault Lestellé, marchant drappier. 
(Même volume, 2^ part., p. j^.) 

Le dit jour [26 mai 1576] fut né ung filz à deux hoeuresdu matin 
et baptisé à sept hoeures du soir^ après diner le dit jour. 

Et nommé Pierre, filz de Jaquez Cauvin, maraischal, et de Mar- 
gueritte Caron, safeme. Les pari[njs, Pierre Caron, m^ cordonnier 
à Paris, et Estiene Dolé, maraichal. La maraine, Batharine le 
Camus, fille de feu Jeham le Camus, en son vivant marchant à 
Paris. 

{Même volume, 2^ part., p. i2j.) 

Et le dit jour [mercredi 23 octobre 1577] fut née une fille à 
midi et baptisée à cinq heures du soyr, 

Et nommée Marie, fille de m^ Jacques Cauvin, mestre marichal, 
et de Marguerite Caron, sa femme ; et le parain, m« Anthoine 
Denost, notaire ', et les marainnes, Marie Dorlient, femme de m^ 
Nicolas Bougoys 4, marchant drapié, et Marie le Caron, femme de 
m^ René Letelé, marchant drapié. 

{Même volume, 2^ part., p. 2ji.) 

Le Lundy xxiiiij Janvier 1580 fut né ung filz à vij heures du 
matin et baptisé à vj heures du soyr audit jour, 

1. Le même, apparemment, que Jean Barinet, bourgeois de Paris, inhumé 
à Saint-Merry (3 octobre 1583). Voy. H. Cocheris, additions à Lcbeuf, 
t. II, p. 222. 

2. Ce mot est barré. 

3. Les minutes (i 569-1604) du notaire Antoine Desuotz ont été conser- 
vées. Voy. A.-J.-A. Thomas, Notariats du dep. de ta Seine, ou tabtcaiix par 
ordre chronotoc;ique indiquant les minutes appartenant à cJiaque étude, Paris, 
(1862), in-fol.,p. 125. 

4. Sic au registre, mais il convient peut-ôtrc de lire « Bou[r]g[e]oys. » 



CALVINJANA J5 

Et nommé Renés, filz de Jacques Covin, m^ marichal, et de 
Marguerite Le Caron, sa femme ; et les parains, Renés Letelé, 
marchant drappier, bou[rlgoyes de Paris, et Jehan Caron le jeune, 
drappier, et la maraine, Fleurance Guère, femme [de] Thomas 
Guinan, fourier du Roy. 

(Volume VI, ijyc^-ijSj, /'= pari., p. ()y.) 

Le mardy xxiiii'"^ dudit moys [mars 1587] fut baptizé ung filz à 
six heures du soir, né de la nuit précèdent sur les dix heures, 

Et nommé Jeham, filz de Jacques Cauvin, mareschal, et de Mar- 
gueritte Caron, sa femme. Les parains, Jeham Caron, marchand 
drappier, et Estienne Daulet, m^ mareschal, à Paris. La maraine, 
Damoiselle Françoyse Chevallier, femme de Paris Caron, suivant la 
chancellerye. 

(Volume VII, i^Sj-ij^ô, i^ part., p. 14;.) 

J'ai également relevé en 1870 le baptême d'un fils de Paris 
Caron, dont le nom apparaît dans deux des actes ci-dessus, 
et qui devait être un frère ou un proche parent de Marguerite 
Cauvin : 

28 septembre 1588. Naissance et baptême de « Nicolas, filz de 
Noble homme Paris Carom \_un blanc] et de damoiselle Françoise 
Chevalier, sa femme. Les pareins, Noble homme Nicolas Potier, 
seigneur du Bla[n]mesnil, conseillier du Roy en son conseil d'estat 
et présidant de sa cour de parlement de Paris, et Jeham Carom, 
marchant drapier. La mareinne, damoiselle Charlote Baillet', 
femme de Noble homme Louis Potier, conseillier du Roy et Segre- 
taire en son conseil d'estat et de ses finances 2. » 

(Même volume, i^ part., p. 260.) 

Pour découvrir d'autres informations sur la famille Cauvin, 
il faut attendre que l'on se décide enfin à réunir dans un 

1. La particule de, avant Baillet, a été biffée. 

2. Nicolas Potier, seigneur de Blanc-Mesnil, président à mortier au Par- 
lement de Paris, et son frère, Louis Potier, seigneur de Gesvres, secrétaire 
d'État en 1589, comte de Tresmes en 1608, avaient épousé deux sœurs, 
Isabeau et Charlotte Baillet, filles de René Baillet, seigneur de Tresmes , 
président au Parlement de Paris. Leurs descendants directs portèrent les 
titres de marquis de Novion, ducs de Tresmes ou ducs de Gesvres, marquis 
d'Annebault, de Gandelu, etc. (Le P. Anselme, t. IV, p, 765-774.) 



56 THÉOPHILE DUFOUR 

dépôt public les anciennes minutes des notaires parisiens. Il 
est difficile de saisir les motifs qui s'opposent à la réalisation 
d'un vœu aussi légitime. 

II 

Les dates de qiialre lettres (z/^j-/) j^). 

Jusqu'à l'arrivée de Calvin à Bâle, vers la fin de 1534, nous 
ne possédons que douze missives de lui ' et trois de ses amis. 
Elles sont importantes pour la connaissance, encore vague et 
incertaine, de ses années d'études. En insérant ces quinze 
pièces dans les tomes II (1868) et III (1870) de la Correspon- 
dance des réformateurs, Herminjard les a soigneusement anno- 
tées. A celles qui n'avaient point de date, il s'est efforcé d'en 
attribuer une, et les éditeurs des Calvini Opéra (t. X, 2^ part., 
1872) ont adopté presque toutes ses conclusions. 

Cinq ans après, Jules Doinel publiait ^ deux documents des 
10 mai et 1 1 juin 1533, en tête desquels figure Calvin, et il y 
j oignait, sur les camarades Orléanais de l'étudiant de Noyon, 
plusieurs renseignements inédits. Au nombre de ces derniers, 
on remarque l'analyse du contrat de mariage (25 mai 1533)' 
de François Daniel, l'ami de Calvin. Mais, chose étrange, ni 
Doinel '^ ni les auteurs venus après lui 5 ne se sont aperçus que 

1. Outre la préface adressée à François de Connan (6 mars 15 51), dans 
VAnlapologia de Nicolas Duchemin, et la dédicace à Claude de Hangest 
(4 avril 1552) du commentaire sur le De Clevientia de Sénèque. 

2. Jean Calvin à Orléans {Bulletin de la Société ile T histoire du protestan- 
tisme français, t. XXVI, 1877, p. 174-185). 

3. Ihid,, p. 184. 

4. Ihid., p. 176. 

5. Ed. Cunitz et Ed. Reuss, Calvini Ope ra, t. XXI, 1879, col. 190, 191 ; 
— A. Pierson, Studien oi'er Johann es Kalvijn (iS2y-is^6), 1881, p. 66, 67, 
71, n. 2; — P. Bianquis, Trois conversions, ou essai chronologique sur les 
origines de la Réformât ion française, 1881, p. 34, 35, 37; — H. Bordier, 
article cité, 1882, col. 515; — A. Lefranc, op. cit., p. 21, 22, 37, 38, 86- 
89, 91, 96 ; article Calvin de la Grande Encyclopédie, t. VIII (1889), p. loi i, 
ICI 2; Histoire du Collège de France, 1893, p. 133 ; — A.-J. Baumgartner, 
Calvin hébraïsant et interprèle de l'Ancien Testament, 1889, p. 15 ; — Dalton, 
Cdlvins Bekebnuig, dans les Dentsch-evangelische Bldtter, 1893, p. 540; — 



CALVINIANA 57 

la découverte de ce contrat modifie notablement la chrono- 
logie calvinienne de 1531-1533- 

La lettre, souvent citée, de Calvin à Daniel, écrite de Paris 
le 27 juin (sans millésime) % où il raconte la visite qu'il a 
faite dans un monastère à la sœur de son correspondant ^, 
contient ce message: Saliita uxorem. Elle n'est donc pas de 
153 1, comme Herminjard le croyait, mais de 1533. A la 

A. Lang, Die Behehrung Johannes Calvms, 1897, p. 8, 21, 22 \ Johannes Cal- 
vin, ein Lebenshild, 1909, p. 1 3 ; — É. Doumergue, op. cit., t. I, 1899, p. 196- 
199, 201, 206-207, n. 3, 293-294, n. 2, 351, 352 ; — K. Mûller, Cal- 
vins Behhrung, dans les Nachrichfen âer K. Geselhchaft âer Wissenschaften ~n 
Gôttingen, 1905, p. 190, 191, 195, 199, 202, 203, n. 2 ; — H. Clouzot, 
Les amitiés de Rabelais en Orléanais, dans la Rei'tie des études rabelaisiennes, 
t. III, 1905, p. 171, 17s ; — A. Bossert, Calvin, 1906, p. 36, 37; — W. 
Walker, /o/w Calvin, the organiser of reformed protestantism, 1906, p. 53-57, 
65, 107; traduction française (intitulée /(?fl?i Calvin, Vhomme et Fœnvre) par 
E. et N. Weiss, 1909, p. 61-65, 73, 115; — R. Busquet, Etude historique 
sur le collège de Fortet {1^^4-1^64), dans les Mémoires de la Société de l'his- 
toire de Paris, t. XXXIV, 1907, p. 29 ; — Johannes Calvins Lcbenswerlt in 
scinen Briefen. Eine Auswahl von Briefen Calvins, in deutscher UebersetT^ung 
von R. Schwari, 1909, t. I, p. xiii, 2-4; — E. Knodt, Johann Calvin, Mit- 
teilungen ans seinem Leben uvd seiven Schriften, 1909, p. 10-14; — 
W. Schlatter, Johannes Calvin, ein Bild seines Lebens, 1909, p. 17 ; — Fr. 
Sieffert, Johann Calvins religiôse EntivicMung und sittliche Grundrichtung, 
Festrede, 1909, p. 15 ; — J. Neuenhaus, Calvin als Humanist, dans les 
Calvinstudien publ. par J. Bohatec, 1909, p. 10 ; — H. Strathmann, Die 
Entstelting der Lehrc Calvins vcn der Busse, dans les menées Calvinsludiai, 
p. 241, 242 ; — G.-A. Van der Brugghen, Calvijn, 1909, p. 13 ; — C.-H. 
Irwin, John Calvin, the man and his work, 1909, p. 16 ; — P. Pruzsinszky, 
Kdlvin Jdnos életraj:(, t. I, 1909, p. 44; — etc. 

1. Herminjard, t. II, p. 346-348; — Calvini Opéra, t. X, 2^ part., 
col. 9-1 I. 

2. J. Doinel a signalé en 1880 (Bulletins dé la Société archéologique de 
VOrlcanais, t. VII, p. 245) un acte notarié de février 1333, par lequel 
Claudine Daniel, avant d'entrer en religion au couvent de La Saussaye, près 
de Paris, abandonnait sa part dans l'héritage paternel à sa mère, Charlotte 
Lhuillier. Ce document, qui nous fait connaître le prénom de la sœur de 
François Daniel et la maison où Calvin se rendit le dimanche 22 juin, a 
échappé aux récents biographes du réformateur. — La Saussaye était un 
prieuré d'Augustines, dans la paroisse de Chevilly, non loin de Ville- 
juif. Voy. Gallia christiana, t. VII, col. 635-640, et Lebeuf, édit. de 1883, 
t. IV, p. 36-39. Cf. Hist. ecclès. des Eglises réformées, t. II, p. 194, 195. 



58 THÉOPHILE DUFOUR 

nouvelle date du 27 juin [1533], Calvin, après avoir assisté 
au mariage de Daniel à Orléans, a quitté cette ville, où 
il se trouvait encore le 11 juin. Arrivé à Paris le 16, il 
s'occupe de chercher un logement ' ; il annonce son inten- 
tion de suivre les leçons de grec du lecteur royal Pierre Danès % 
et c'est l'hiver de 1533-1534 qu'il se propose de passer à 
Paris, sans prévoir les événements qui l'en empêcheront. 

Même constatation pour une lettre sans date à Daniel, mise 
jusqu'ici'' au début de 1532. Comme Calvin y répète Saluta 
nxoreni, c'est postérieurement au mois de mai 1533 qu'il prend 
la plume. Les circonstances défavorables dont il se plaint {Sta- 
tueram hoc tain alieno tempore nihil ad te scribere) ne sont pas 
« la peste et la disette, qui ravageaient Paris » dans la seconde 
moitié de 1 5 3 1 et qui avaient entraîné l'interruption de tous 
les cours publics 4. Si la missive est de la fin de 1533, ainsi 

1. Il se décida sans doute pour le collège de Fortet, puisque c'est là 
qu'il demeurait en novembre 1533, selon le témoignage de Nicolas Colla- 
don (Calvini Opéra, t. XXI, col. 56). On ne doit plus admettre qu'il y fût 
déjà installé (Herminjard, t. III, p. 118, n.) en juillet 1531. — D'autre 
part, aucun texte n'établit qu'en septembre 1533 Calvin ait logé (Lefranc, 
p. 107) rue Saint-Martin, chez Etienne de la Forge. 

2. Le 28 mai 1533, Pierre Siderander mande à Jacques Bedrot, professeur 
à Strasbourg, que Danès n'a pas encore repris son enseignement, suspendu 
pendant tout le carême, mais qu'il compte le recommencer dès qu'il aura 
touché son traitement. (C. Schmidt, Gérard Roussel, 1845, p. 207.) — Dès 
le 20 mai, on avait payé à Danès sa « pension » du i" novembre 15 31 au 
31 octobre 1532, soit 420 livres (au lieu de 4 50); mais eu réalité, bien que 
la pièce ne le dise pas, ce chiffre représente seulement 240 livres à-compte, 
plus un arriéré de 180 livres. Pour les gages de l'année courante (i^r nov. 
1532 — 31 oct. 1533), il y eutun long retard, causé par l'incurie habituelle 
des trésoriers royaux ; le mandat de François !«'', délivré le 18 mai 1534, 
renouvelé le 10 février 1535 ne fut soldé que le 14 mai 1555; la somme ver- 
sée comprenait (enfin !) le reliquat de 210 livres dû sur l'exercice précédent. 
(Cf. A. Lefranc, Hist. du Cotlcge de France, p. 394-400, nos VI, X, XII.) 

En mai 1533, P. Danès vivait à la campagne, avec un évêque auquel il 
servait de précepteur. En janvier 1 534, et peut-être déjà en décembre 1533, il 
expliquait au collège de Cambrai un ouvrage d'Aristote ([Ind., p. 144-146, 
404, 405), mais Calvin ne pouvait être alors l'un de ses auditeurs. 

3. Herminjard, t. II, p. 393,394; — Opéra, col. 17,18. 

4. Herminjard, t. II, p. 385, n. 7; — Opéra, col. 12, n. 3. 



CALVIMANA 59 

que je le présume ', Calvin fait allusion aux conséquences 
du discours de Nicolas Cop (i" novembre 1533). 

Enfin, lorsqu'un 27 décembre ^ François Daniel parle de son 
beau-père {Ego vacationibus peregre ciim socero sum profechis), sa 
lettre est de 1533, non de 1531, ce qui en augmente l'intérêt. 
La mention de l'arrivée prochaine d'un évêque^ présentait une 
difiiculté chronologique : comme le siège d'Orléans n'était pas 
vacant en 1531, Herminjard, songeant au diocèse de Noyon, 
avait supposé un voyage de son chef, Jean de Hangest, tandis 
qu'en décembre 1533 Daniel a évidemment en vue Antoine 
Sanguin 4, nommé évêque d'Orléans peu de temps aupara- 
vant 5. En outre, Daniel, au retour d'une excursion à Paris, a 
appris que Calvin habitait maintenant à Chaillot ^. Ainsi c'est 
tout près de la grande ville que le jeune humaniste avait 

1. Calvin se préparait à quitter Paris (dinii discessiwi iiieditor). Avant 
d'avoir réalisé ce projet, il reçut la visite de Daniel, et celui-ci, revenu à 
Orléans, lui écrivit le 27 décembre. 

2. Herminjard, t. II, p. 383-385; — Opéra, col. 11, 12. 

3. « Scis nos Episcopum nationis tiu-e habere, cujus adventum quotidie 
expectamus. Vellem tuorum amicorum opéra te illi ita commeudatum esse, 
ut Officialis dignitate aut aliqua te ornaret . » 

4. Antoine Sanguin (1493- 15 59), qui devint cardinal en 1539, gi'^nd 
aumônier de France en 1543, etc., était seigneur de Meudon et « natif de 
Paris, » où il résidait sans doute en décembre 1535. C'est ce que Daniel 
veut exprimer par tua; nationis, et il désire que l'entourage parisien de Cal- 
vin lui fasse obtenir un poste qui le ramène à Orléans. — Une sœur 
d'Antoine Sanguin ayant épousé Guillaume de Pisseleu, seigneur d'Heilly 
et d'Oudeuil-le-Chastel, l'évêque était l'oncle de la duchesse d'Étampes, — 
« par le moyen de laquelle il fut avancé aux plus éclatantes dignités de 
l'Église » (Le P. Anselme, t. VIII, p. 263), — et de sa sœur, M^e de 
Canny. A partir de 1 549, Calvin correspondit avec M^e de Canny, mais 
rien ne prouve qu'il l'ait connue dès 1533, année où, selon M. Lefranc (La 
jeunesse de Calvin, p. 36), qui n'indique pas sa source, elle passait déjà pour 

« une protestante déclarée. » 

5. En novembre 1533. (Journal d'un bourgeois de Paris, iSi)--iS]6, 
publié par L. Lalanne, p. 435. — Gallia christiana, t. VIII, col. 1483.) 

6. « Statim post reditum accepi. . .te Chalioteum esse. » — Ignorant le 
nom latin (Caloilum) de la localité, Daniel a forgé une traduction sur la 
forme française Chaliot (précédemment Chailloel, Challoel, Chailliau, Cha- 
lyau, etc.) 



60 THÉOPHILE DUFOUR 

d'abord trouvé un refuge, pour se dérober aux poursuites 
commencées contre lui, et il y jouissait de grands loisirs. 

Les observations qui précèdent m'amènent à corriger aussi 
la date adoptée pour une lettre' à Daniel % qu'Herminjard 
place « vers mars 1534'. » Elle aurait été écrite par Calvin 
durant son séjour chez Louis du Tillet, à Angoulême, et il 
faudrait reconnaître cette ville dans l'indication finale Ex 
AcropoU : le savant éditeur estime que l'hypothèse est « fort 
probable. » Examinons-la. 

Le philologue Pierre Daniel, fils de François, a transcrit 
vers 1567 une partie des missives échangées entre Calvin et 
ses amis d'Orléans ; les débris de leur correspondance ne nous 
sont parvenus que grâce à ce travail et à la conservation de 
deux autographes 4. Or, dans une lettre de Calvin à François 
Daniel 5, très certainement envoyée de Paris, Pierre Daniel a 
ajouté à la fin de sa copie les mots Ex AcropoU, en ayant soin 
toutefois de noter en marge qu'ils n'existaient pas dans l'origi- 
nal. Il semble, par conséquent, qu'aux yeux de Pierre Daniel 
c'est la capitale qui est AcropoUs, et ce nom ne peut s'entendre 
de deux cités différentes. Pour l'appliquer à Angoulême, bâtie 
sur un plateau qui domine la Charente, Herminjard se sera 
laissé guider par la signification de citadelle, et par le sou- 
venir de l'Acropole d'Athènes. Mais àV.pcç, le plus élevé, 
veut dire aussi, au figuré, éminent, illustre, en sorte qu'un 
humaniste a pu désigner Paris par AcropoUs, de même que 
Giovanni-Francesco Conti, dit Quintianus Stoa, avait intitulé 
CkopoUs^ sa description de la même ville (15 14). Il y en 

1. Herminjard, t. III, p. 156-158. — Opéra, col. 37, 58. 

2. Et non à Duchemin, comme le dit M. Bossert (op. cil. , p. 59). 

3. M. Lefranc (op. cit., p. 46) croit qu'elle est postérieure de plusieurs 
mois. — Cf. Doumcrgue, t. I, p. 570, 426-427, n. 6. 

4. Dont l'un, vu et coliationné par Herminjard (t. III, p. 106-111) à la 
Bibl. de Berne, ms. 141, ep. 237, a disparu dans la suite (Opéra, col. 27). 

5. Herminjard, t. II, p. 397, 398. — Opéra, col. 15, 16. 

6. Sur ce poème, voy. une notice de M. Paul Lacombe dans le Bulletin 
(h la Société de rhistoire de Paria, 1890, p. 114-117. Cf. ihid., 1894, p. 159. 



CAUINIANA 6l 

a précisément un exemple dans le Thésaurus epistoîicus calvi- 
nianus : un correspondant du réformateur appelle, en 1553, 
« senatores ôcv.porSkZM: » les conseillers au Parlement de 
Paris ' . 

Dans le corps de sa missive, Calvin vante la bonté de son 
protecteur (patroni mei humanitas... tanta benignitas^, dont le 
goût pour l'étude est un stimulant. Ces louanges, en particu- 
culier l'expression de patronns, ne conviennent guère à Louis 
du Tillet, qui avait à peu près le même âge ^ que son ami. Plus 
loin Calvin rappelle ses loisirs (tanto in otio), exactement 
comme Daniel l'avaitfait (tantum otium) le 27 décembre [1533]. 
A mon avis, nous avons là une réponse à cette dernière lettre, 
et je pense qu'elle a été expédiée de Chaillot en janvier 1534. 
La proximité de ce village, devenu en 1659 un faubourg de la 
capitale, avant d'être absorbé par elle, autorise par exten- 
sion l'emploi oUAcropolis ', et les termes d'exilium, secessus, 
cadrent avec la situation de Calvin. Quant au mystérieux pro- 
tecteur qui avait recueilli chez lui le fugitif, il demeure 
inconnu. 

III 

Le prétendu emprisonnement de iSj4. 

Parmi les extraits que le chanoine Sézille a tirés, entre 1760 
et 1768, des registres capitulaires de Noyon, maintenant per- 
dus, M. Lefranc a trouvé celui-ci : 

1534, 26 mai. — Ms Jean Cauvin [suivent, dit en note M. Lefranc, 
deux mots illisibles] est mis en prison à la porte Corbaut, pour 
tumulte fait dans l'église la veille de la Sainte-Trinité, fol. 20 r°, 
élargi le 3 juin, fol. 21 r", remis en prison le 5, fol. 22 r°. 

1. Opéra, t. XX, coL 413. 

2. Il était né vers 1508, selon Herminjard (t. V, p. 108, n. 11). 

3. On remarquera également que Chaillot, « éloigné d'une petite lieue de 
la Cité, » occupait « le haut du coteau, d'où l'on aperçoit Paris » (Lebeuf, 
édit. citée, t. I, p. 408); sa position s'adaptait donc assez bien au sens 
propre et usuel à'Acropolis. 



62 THÉOPHILE DUFOUR 

A la lecture de l'ouvrage de mon excellent confrère, ce texte 
(p. 201) m'avait surpris^ soit parce que le « tumulte fait dans 
Téglise » paraissait absolument contraire à ce que nous savons 
du caractère de Calvin, soit parce que lui-même, s'adressant à 
la reine de Navarre, remerciait Dieu de ne l'avoir « jamais 
esprouvé par examen ne par prison \ » Une erreur s'était d'ail- 
leurs glissée dans l'extrait de Sézille, car le dimanche de la 
Trinité tombe, en 1534, au 31 mai. 

Les affirmations de M. Lefranc (p. 45-48, 54, 181, 182) 
étant très catégoriques, les biographes ont enregistré, d'après 
lui, l'incarcération^ de 1534, « cette sorte de Wartbourg subie 
par le réformateur français \ » Elle est entrée dans le domaine 
des faits acquis +. M. Doumergue nous a donné (t. I, p. 25) 

1. 28 avril 1545. opéra, t. XII, col. 68. 

2. Due, selon M. Lang, à « une tentative grandiose et audacieuse pour 
répandre la vérité. » 

3. Lefranc, p. 47. 

4. Voy. par exemple, — outre plusieurs comptes rendus de La jeunesse 
de Calvin (H. D[raussin], L'Église libre, 1888, p. 222 ; — Cli. Dardier, Le 
Protestant, 1888, p. 244 ; — N. Weiss, Bull, du protest, franc., 1888, 
p. 493 ; — G. Mooodet Ch. Bémont, Revuehistorique,t.li\y>Nll\, p. 149; 
— R. Jalliffier, Journal des Débats, 26 septembre 1888 ; — H. H[eyer], La 
Seinaine religieuse de Genève, 1888, p. 248 ; — [Rod.] R[euss], Revue cri- 
tique, 1889, II, p. 259, 260; etc.), — A. Lefranc, article cité, p. 1013 ; — 
R. Stàhelin, article Calvin de la Realencyklopàdie fiir protest. Théologie und 
Kirche, 3*6 Aufl., t. III, 1897, p. 658, 1. 18-20; — A. Lang, DieBekehrung, 
p. 11-15 ; Johannes Calvin, p. 22 ; — É. Doumergue, t. I, p. 426-428, 441, 
556; — Benrath, Calvin und das Genfer Reforinationswerk, dans le t. I 
[1900-1901], p. 105, de : Der Proteslanlisnms am Ende des XIX. Jahr- 
hunderls, hsgg. von G. Wcrckshagen ; — K. Mûller, mémoire cité, p. 218, 
n. I ; — W. Walker, op. cit., p. 115 et suiv. ; trad. française, p. 125 et 
suiv. ; — N. Weiss, dans le Bull, du protest, franc., 1909, p. 381 ; — 
J. Pannier, Uenjance et la jeunesse de Jean Calvin, 1909, p. 51, 52 ; — 
E. Knodt, op. cit., p. 19; — W. Schlatter, op. cit., p. 24; — Fr. Sieffert, 
discours cité, p. 17 ; — K.-H.Cornill, Zu Johannes Caîvins Gedachlnis,Rede, 
1909, p. 4 ; — W. Conrad, Johann Calvin, ein Lebensbild, 1909, p. 16; 
Calvin, ein Volksabend, 1909, p. 1 1 ; — Th. Schneider, Calvin und wir, 
1909, p. S ; — ^ A. Baur, Johann Calvin (Religionsgeschichtliche Volkshïtcher, 
IV. Reihe, 9. Heft), 1909, p. 8 ; — G. Sodeur, Johann Calvin, 1909, 
p. 9-10 ; — E. Korumann, Johannes Calvin, ein Lebens-und Charakterbild, 



CALVINIANA 6$ 

une vue de la prison du chapitre à la rue Corbault, et M. Pan- 
nier' nous apprend qu'aujourd'hui « pour les Noyonnais, 
c'est la prison Calvin. » Si ce détail est exact, il montre une 
fois de plus la rapidité avec laquelle les légendes se propagent 
dans les milieux populaires, puisque celle-ci est née il y a 
moins de vingt-cinq ans. 

Un seul historien, M. Karl HoU, a eu des doutes : il exprime 
le souhait que l'analyse de Sézille soit l'objet d'un nouvel 
examen ^. C'est un soin que j'avais pris dès l'année 1900, mais 
le résultat de ma recherche est encore inédit. 

Vérification faite, le manuscrit 3 porte: « Un Jean Cauvin 
dit Mudi est mis en prison... » La suite comme dans le livre 
de M. Lefranc, avec les mêmes dates 4. 

Ainsi le chanoine Sézille n'a pas écrit « M' Jean Cauvin », 
mais « Un Jean Cauvin », et ce vocable est déjà significatif. 
Le surnom, dit Mudi, que le fils de Gérard n'a jamais reçu 
ni porté, achève de démontrer que le prisonnier n'était pas 
Calvin. On s'explique dès lors pourquoi Sézille s'est contenté 
d'un bref sommaire, au lieu de copier ou de traduire intégra- 
lement les trois passages originaux. 

Au reste Le Vasseur ne s'y est pas trompé. Comme il rele- 
vait, pour ses Annales (1633), toutes les mentions de Gérard, 
Charles, Jean et Antoine Cauvin qu'il rencontrait dans les 
archives du chapitre de Noyon, il se serait empressé de profi- 



1909, p. 14; — G. Bayer, Johann Calvin, sein Lehen und Wîrken, [1909], 
p. 25 ; — P. Wernle, Johannes Calvin (Monatshlàtter fur den evangelischen 
Religionsunterricht, Juli 1909), p. 194; — G.-A. Van der Brugghen, op. cit., 
p. 10 ; — L. Penning, Het leven van Johannes Calvijn en ^ijn tijd, [1909], 
p. 85 ; — G. -H. Irwin, op. cit., p. 20; — P. Pruzsinszky, op. cit., p. 80 ; 
— F. Balogh, Kdlvin, a tôrte'nelenihen, 1909, p. 7. 

1. Une visite à la ville natale de Calvin. Noyon. Paris, [1909], p. 10. 

2. Johannes Calvin. Rede gehalien in der Aida der Universitât :{u Berlin. 
Erweiterte und mit Anmerkungen versehene Ausgabe, 1909, p. 46. 

3. Bibl. nationale, ms. fr. 12032, fol. 22 r». 

4. Probablement interverties par une distraction de Sézille : le tumulte 
serait alors du 26 mai, et l'arrestation du 50 mai. 



64 THÉOPHILE DUFOUR 

ter de l'occasion pour injurier derechef le clerc tonsuré qui 
venait de résigner ses bénéfices. Or il s'abstient de noter 
l'incident, et Desniay (1621) l'omet aussi. Tous deux ont 
compris que l'arrestation de 1534 ne se rapportait pas à 
Calvin. 

On savait parDesmay ' et surtout par Le Vasseur (p. 1170- 
1171) qu'en 1553 un « Jean Cauvin, Chappellain Vicaire de 
la mesme Eglise de Noyon, non hérétique ^, » déjà puni « pour 
son incontinence » et « sa vie libertine » le 23 décembre 
1552 et le 2 janvier 1553, avait fini par être « privé de sa 
Chappelle et du chœur, » après être demeuré « insensible à la 
privation de ses gages. » 

Mais ce n'est pas seulement en 1553 que les documents de 
Noyon nous révèlent l'existence d'un homonyme de Jean 
Calvin. Outre le fragment de mai-juin 1534 reproduit plus 
haut, en voici encore un 5, antérieur de quatre ans : 

1530, 20 juin. // y avait un Jean Cauvin, vicaire, à qui le Cha- 
pitre fait donner 6 l[ivres] pour un procès au sujet de sa chapelle 
qu'il défendoit. Fol. 4 v". 

En publiant ces lignes, M. Lefranc (p. 199) a remplacé 
« vicaire » par « chapelain » et retranché les quatre premiers 
mots, tandis que le véritable texte prouve clairement que ce 
Jean Cauvin n'était pas le futur réformateur 4. En effet Calvin 
n'a jamais été vicaire et, en 1530, il ne possédait pas sa por- 
tion de chapelle, puisqu'il l'eut du 29 5 mai 1521 au 30 avril 

1. Cimber et Danjou, Archives curieuses de l'histoire de France, l'c série, 
t. V, p. 390. — Voy. aussi Doumergue, t. I, p. 435. 

2. Mort le 24 mai 1553, à Tracy-le-Val (Le Vasseur, p. 1182). 

3. Ms. fr. 12032, fol. 21 v". 

4. MM. A. Lang {Die Bekchrung, p. 8;Johdnnes Calvin, p. 13) et Dou- 
mergue (t. I, p. 425, n. 3) admettem qu'il s'agit ici de Calvin. Observant 
que celui-ci n'était pas chapelain en 1530, M. Karl Mùller (p. 221-222, 
n. 4) conjecture que la décision du 20 juin se place dans une autre année. 

5. Non le 19, comme riudiquciit MM. Lefranc (p. 10, 195), A. Lang, 
Walker, etc. 



CALVINIANA 6$ 

1529 et du 26 février 1532 'au 4 mai 1534. Le Jean Cauvin de 

1530 est-il le même que ceux de 1534 et de 1553 ? Je l'ignore, 
et la question n'importe guère. En revanche, il est tout à fait 
certain que les deux passages de 1530 et de 1534 ne concernent 
pas le théologien qui rédigera VInstitutlon de la religion 
chrétienne. 

Un troisième extrait de Sézille est encore à citer : 

1533,23 aug. Un Jo. Cauvin paroît en chapitre, avec d'autres cha- 
pelains, fol. 330 \°. On ordonne, ce même jour, des prières contre 
la peste, qui faisoit ravage ^. 

Après avoir réuni ces deux phrases en une seule, M. Lefranc 
(p. 200) a de nouveau supprimé le mot Un. Sézille l'a cepen- 
dant employé à dessein, soit qu'il estimât se trouver en présence 
d'un autre que Calvin, soit qu'il ne voulût pas se prononcer 
sur l'identité du personnage. Pour nous, comme pour lui, le 
doute subsiste ici. Mais on devra désormais laisser de côté ce 
texte, fréquemment invoqué ' dans les discussions relatives à la 



1. Une transcription faite pour Dom Grenier (Coll. de Picardie, vol. 163, 
fol. 196 vo ; Lefranc, p. 198) offre la date du 26 février 1550, qui corres- 
pondrait au 26 février 1531 n. st. Mais il n'y a là qu'une faute du copiste, 
et Le Vasseur donne (p. 11 59, 1161, en se trompant sur le jour de la 
semaine, qui fut un lundi, non un mercredi) le 26 février 1531 (= 1532 
n. st.), ce qui est confirmé par Sézille. — La date inexacte du 26 février 
1530, comportant un écart de deux ans sur la date réelle, a passé dans le 
récit de M. Lefranc (p. 12) et chez M. Lang (Die Behhrung, p. 7). 
MM. K. Millier et Walker l'ont ramenée au nouveau style (15 31). M. Dou- 
mergue imprime tantôt 26 février 1530 (p. 425, n. 3), tantôt 26 février 

1531 (P- 39)- 

2. Ms.fr. 12302, fol. 22 r°. 

3. Lefranc, p. 21, n., 107, et article cité, p. 1012 ; — H. Lecoultre, La 
conversion de Calvin, dans la Revue de théologie et de philosophie, 1890, p. 18, 
ou dans les Mélanges de l'auteur, 1894, p. 149; — Dalton, article cité, 
p. 545 ; — A. Lang, Die \Bekehrung, p. 9, 13, ^8;Johannes Calvin, p. 14; 
— Doumergue, t. I, p. 304, 342, 352 ; — K. Mûller, p. 190, n. 10, 213, 
214, 245 ; — W. Walker, p. 63, 66, 98; trad. franc., p. 70, 74, 105 ; — 
P. Wernle, Noch einmal die Bckehnmg Calvins, dans la Zeitschrift fïir Kir- 
chengeschichte, t. XXVII, 1906, p. 99 ; — J. Pannier, Lenfance et la jeunesse 

Mélanges. II. c 



66 THÉOPHILE DUFOUR 

conversion de Calvin, car on ne saurait affirmer qu'il s'applique 
à l'un plutôt qu'à l'autre des chapelains portant alors le nom 
de Jean Cauvin. 

Théophile Dufour. 
Novembre 191 1. 

de Jeati Calvin, 1909, p. 40; — E. Knodt, op. cit., p. 14, 15 ; — Fr. Sief- 
fert, discours cité, p. 16; — K. -H. Cornill, discours cité, p. 3,4; — K. Holl 
discours cité, p. 43; — H. Strathmann, mémoire cité, p. 242. 



BIGORNE E CHICHEFACE 

RICERCHE d'iCONOGRAFIA POPOLARE * 



Fra le creazioni più orighiali e gustose clie siano uscite 
mai dal cervello capriccioso de' vecchi giullari di Francia, 
quella de' due fantastici mostri chiamati Chicheface e Bigorne, 
mérita, a mio giudizio, un luogo segnalato, e giustifica piena- 
mente la popolarità grande ed inalterata, di cui godette per 
secoli non pochi tanto nel paese nativo quanto in parecchi 
stranieri. Il concetto d'immaginare un animale corne Chiche- 
face, dal corpo grottesco ed incartapecorito, dal muso allampa- 
nato, più secco e magro délia lupa dantesca, condannato quale 
è dair avverso destino a non nutrirsi che di mogli esemplari, 
cibo rarissimo ; e quello di contrapporre a lui un altro be- 
stione, Bigorne, tanto grasso, grosso e tondo quanto Chicheface 
è smunto, scarno ed impresciuttito, per la ragione ch'esso si 
pasce invece di mariti bonarî, mercanzia straordinariamente 
abbondante, è certo arguto e felice ; e suona come lo scroscio 
d'una schietta e giovanile risata in mezzo al borbottio fasti- 
dioso ed ail' acre malignità délie pedantesche invettive che il 
Medio Evo ha ripetuto con ipocondrica tenacia in disdoro del 

I. Dô a questo studietto il sottotitolo présente per meglio prccisarne il 
carattereela portata. Già fin dal 1901, difatti, Johannes Boite ha pubbli- 
cato ntlVArcbiv fier das Stiuiium der neueren Sprachen u. Litteratiiren, 
V. CVl, p. 1-18, una diligente dissertazione, in cui, cavando partito dal 
rinvenimento di un foglio volante a stampa del sec. xvi fra i volumi délia 
Vickiana di Zurigo, contenente la storia dei « zwei Wundcr thier », pas- 
sava in rassegna tutti i testi fin allora noti intorno a Bigorne ed a Chi- 
cheface. Il tema, che letterariamente poteva dirsi quasi esaurito, offre 
invece ancora parecchia novità sotto il rispetto iconografico; ecco perché 
io l'ho ripreso pur dopo l'accurato articolo deU'erudito tedesco. 



68 FRANCESCO NOVATI 

sesso femminino ed in denigrazione del matrimonio, cucinando 
in tutte le salse il vetusto dettato : Foemina nulla bona... Ma 
quando precisamente Chicheface e Bigorne abbiano fatto in 
Francia la prima loro apparizione, e se siano balzate ad un punto 
dalla calda fantasia d'un allegro giullare o abbiano tratti i 
natali da diversi padri e siansi poi venute a ricongiungere 
insieme per affinità di razza : son tutti quesiti ai quali sarebbe 
difficile rispondere. Si è voluto per l'addietro da taluno desi- 
gnare in certo bassorilievo, che esistette un tempo nella chiesa 
di S. Marziale di Limoges, e che rappresentava un animale 
mostruoso, detto dal popolo « la Chiche », la più antica raffi- 
gurazione délia Chicheface ; e se n'è cavato argomento a con- 
getturare che il mostro divoratore délie brave donne fosse 
comparsoper primo, in età remota, ed innanzi che nel campo 
délia poesia, avesse conseguita qualche popolarità nel dominio 
dell'arte'. Ora a noi, come già ad Anatole de Montaiglon, 
non parrebbe punto infondato l'avviso che la storiella di Chi- 
cheface avesse in origine rinvenuto luogo fra quelle facezie che 
gli scultori medievali amavano riprodurre sulle marmoree 
pareti délie cattedrali ; ma, a dir vero, il poco che si sa del 
bassorilievo limosino, non concède afFatto di riconoscere nell' 
animale che v'era raffigurato (si vuole fosse una leonessa) la Chi- 
cheface cara ai trovieri ^. Per ora quindi null'altro torna 
lecito dire di quest' ultima, se non che essa fu ben conosciuta 
in Francia già nel corso del secolo decimoquarto, se potè for- 
nire materia ad una locuzione proverbiale che ebbe presto a 
varcare le frontière ed a divenire anche altrove d'uso corrente. 

1. V. L. C, Poésies morales, in Hisl. littèr. de la France, t. XXIII, 
p. 246 sg.; A. DE Montaiglon, Recueil de Pocs. français, des XV^ et 
XVh siècles, morales, facét., historiques, Paris, Jannet, mdccclv, t. II, 
p. 198,11. 3. 

2. Anche nel nome v' è una bella differenza; chè la Chiche non équivale 
punto a Chiche face. Chiche ha qui il significato fondamentale di « piccolo », 
« arido », « secco », « sparuto » (cf. Kœrting, Latein.-ronian. JVôrterb., 
2ediz., n. 1369); qu'mdi chiche face, più che « vilaine mine », come Sf)iega 
il Leclerc (Hist. cit., p. 247), valc « faccia secca » quakosa di similc. 



BIGORNE E CHICHEFACE 69 

Goffredo Chaucer, difatti, quando chiude il racconto délie 
straordinarie prove di pazienza, d'umiltà, di dolcezza, date da 
Griselda, la marchesana di Saluzzo, rivolgendosi aile donne 
del suc tempo, le scongiura a non imitarne mai la condotta. 
«Non vogliate, o sagge, che l'umiltà vi chiuda mai la bocca; 
« altrimenti finireste maie, nella gola di Chicheface » : 

O noble wyves, fui of heigh prudence, 
Lat noonhumility your tonges naille... 
Lest Chichevache yow swelwe in hir entraille ! ' 

Ora di qui si desume in maniera indubitata che, ai giorni 
del poeta, correva un testo francese, il quale narrava le avven- 
ture del mostro misogino, ela sua vana ricerca d'un cibo tanto 
eletto quanto raro. E probabilmente non andremo errati addi- 
tando nel Dit de Chincheface , un poemetto di censessantotto 
versi, che Achille Jubinal pubblicô già ne' suoi Mystères du 
XV^ siècle % di su un ms. del secolo xiv, il fonte a cui l'au- 
lore de' Canterbury Taies attinse e la cognizione délie inutili 
ricerche di Chicheface e la pungente frecciata aile donne. Il 
troviero anonimo, difatti, chiude il suo brève componimento, 
rivolgendo loro la stessa ironica raccomandazione : 

Por Dieu, dames, soiez garnies 
De grans orguex et d'aaties ; 
Se vo sire parole à vous, 
Respondez li tout à rebours : 
Se il veut pois, qu'il ait gruel ; 
Gardez de rien qui li soit bel : 
Ja nulle de vous ne li fâche : 
De fain morra la Chinchefache 5. 



1. The complète JVorh 0/ Geoffrey Chaucer , edit. from numer. mss. by the 
Rev. WalterW. SVQàX,\o\.\Y, The Canterbury Taies, Oxford, mdcccxciv, 
p. 425, TheClerkes Taie, v. 1183 sgg. Chaucer pare scrivesse Chiche vache, 
in luogo di Chiche face; donde l'erronea opinione che il nome del mostro 
fosse « vacca magra » : lean cmu (cf. op. cit., vol. V, p. 351 sg.). 

2. Paris, 1837, V. I, p. 390 : cfr. Bolte, op. cit., p. lo-ii. 

3. Op. cit., loc. cit. E cf. Hist. littcr. cit., Joe. cit. 



70 FRANCESCO NOVATI 

Ne l'oscuro autore del Dit ne il célèbre cantore délie virtù 
di Griselda, narrando i lagrimevoli casi deU'affaiTiata Chiche- 
face, fanno accenno veruno a Bigorne ; ma dal loro silenzio 
sarebbe erroneo il dedurre che del fortunato divoratore de' 
mariti bonaccioni, fosse ignoto ai loro tempi anche il nome '. 
Ben al contrario ; un documento notevolissimo, posteriore di 
pochi anni ai Canterbiiry Taies, ci permette invece di constatare 
che la fama di Bigorne correva allora in largo ed in lungo, non 
chèlaFrancia, l'Inghilterra. Aliudiamoal poemetto inglese, che 
fu rivendicato a Don John L5'-dgate, nelle cui Opère minori 
si trova inserito, il quale porta come titolo i due nomi accop- 
piati : Chichevache and Bicorne ^. 

Nel curioso componimento, ispirato forse al Lydgate, amico 
e discepolo devoto del Chaucer, dall' allusione che questi aveva 
introdotto alla bestia vaga di sgranocchiare donne compiute, 
neir Envoy del « Racconto del chierico d'Oxford », noi rinve- 
niamo ormai avvenuta l'unione non più frangibile di Bigorne e 
di Chicheface : il primo, anzi, si dichiara legato ail' altra dai 
« vincoli sacri e dai giuramenti del matrimonio ». E il libretto 
(in cui chiunque sia un po' pratico délie abitudini del Lydgate, 
non ricuserà di riconoscere un plagio da un testo francese) ci 
offre già tutti gli elementi che .costituiranno anche in appresso 
il piccolo dramma : vale a dire, accanto a Bigorne è posta in 
scena la schiera de' mariti bonarî, che sconteranno sotto i 
denti di lui la troppa condiscendenza dimostrata verso le 

1. 5/Vo;-«é; è forse preso a prestito dal provenzale /^orwfl, lat. hicornis, a. 
due corna. Cosi si chiamava e si chiama in Francia (ed anche in Italia) oggi 
ancora una piccola incudine. Anticamente, perô, si dava siffatto nome 
anche ad uua mazza di legno colla testa ferrata : cfr. Du Cange, s. v. bis- 
coma. Il Godefroy poi, s. v., registra iigornier, che spiega : « qui entend 
bigorne, c'est-à-dire l'argot » ; ma non reca insiemc nessun Uiogo di scrittore 
antico (come non fanno ne il Littré ne il Darmesteter-Hatzfcld-Thomas 
ne altri), che giustifichi l'equazione bigorne =: argot. 

2. J. O. Halliwell, Mmor Poems of Dan John Lydgate, London, 1840 
(Percy Society), p. 129; cfr. Morley, English Writers, VI, 107 ; e dello 
stesso, Shorter English Poems, p. 55. Il de Montaiglox, op. cit., p. 192 
sgg., ha riprodotto, traducendolo, tuttoil poemetto del Lygdate. 



BIGORNE E CHICIIEFACE 7I 

tiranniche meta; mentre vicino a Chicheface, anzi fra le 
mascelle di lei, appare collocata l'uni ca donna, che, attraverso, 
migliaia e migliaiad'anni, e dopo infinité, affannose peregrina- 
zioni, l'afFamata bestia sia riuscita ad afferrare. E dal contraste 
fra i lagni délia malnutrita Chicheface e le dichiarazioni di 
egoistico giubilo del troppo pasciuto suo marito, scaturisce 
schietta l'ironia ridanciona délia semplice farsa. 

Perô il componimento del Lydgate présenta una particola- 
rità molto curiosa, Ogni strofa di esso, quando entra in scena 
un nuovo personaggio, è preceduta da una didascalia che 
s'inizia con le parole : « Qui sarà ritratta da principio una 
figura », ecc. Ora queste istruzioni a chi son desse indiriz- 
zate ? «Credere — scriveva giàil DeMontaiglon — che siffatte 
indicazioni : Ici sera poiirtrait (portrayed^, siano destinate sol- 
tanto a designare le miniature da dipingere ne' mss., in cui 
la poesia doveva venire trascritta, sarebbe puérile. D'altro 
canto, non veggiamo qui nulla di drammatico, e la congettura 
che un attore sciorinasse i versi, mostrando de' quadri, come 
un ciarlatano sulla fiera, sembra inammissibile. Assai più pro- 
babile stimerei dunque il pensiero che codeste strofe siano state 
composte per trovare luogo come iscrizioni su cartelli o ban- 
deruole per una tappezzeria ovvero una pittura murale ' ». 

Il dotto francese ha senza dubbio colto nel seo:no. Eviden- 
temente, fino dagli inizl del Quattrocento la storia di Bigorne 
e di Chicheface dovette aver preso luogo fra que' terni bur- 
leschi che si solevanodi preferenza riprodurre vuoi negli arazzi 
vuoi negli affreschi destinati a decorare i palazzi signorili ed i 
castelli baronali, cosî in Francia come in Fiandra ed in Inghil- 
terra. Se non abbiamo testimonianze sicure che ci attestino 
per Bigorne e Chicheface questo fatto, come le possediamo, 
invece, già fino da tempo molto antico, per la « Fontana di Gio- 
vinezza », il « Mercante svaligiato dallé scimmie », le « Dame 
che vanno a saccheggiare », possiamo perô essere certi che su 

I. Op. cit.. p. 196 sg. 



72 FRANCESCO NOVATI 

principio del sec. xvi le due bestie favolose fornivano spesso 
motivi air estro de' pittori. Difatti, in una galleria coperta, che 
cinge il cortile del castello di Villeneuve, posto nella vallata di 
Lambron, alsud-ovest d'Issoire (Puy-de-Dôme), si vede ancora 
una rappresentazione in grandezza naturale di Bigorne e di 
Çhicheface, accompagnate dalle loro vittime, la quale è 
illustrata dai rispettivi Dits, dipinti in caratteri gotici neri con 
iniziali rosse. E le due bestiacce fiancheggiano il ritratto di 
colui che fece ricostruire il castello ed eseguire le pitture che 
lo decorano, vale a dire Rigault d'Aurelle, consigliere, ciam- 
bellano e maggiordomo di Luigi XI, Carlo VIII, Luigi XII e 
Francescol, che, nato nel 1445, morî il 15 settembre 1517 '. 
Mentre il pennello d'artisti certo non volgari istoriava cosî 
délie gesta di Bigorne e délia sua ischeletrita compagna lesun- 
tuose dimore di nobili personaggi, il buhno di rozzi incisori 
in legno s'affaticava a sua volta a riprodurle in grossolane raf- 
figurazioni perla gioia délie moltitudini. Un rarissimo libretto, 
stampato in caratteri gotici, sul principio del Cinquecento, 
contenente Les dict:^ de Bigorne, la très grasse teste laquelle ne 
mange seullement que les Hoynmes qui font entièrement le comman- 
dement de leurs femmes, veniva nel 1840 riprodotta a facsimile 
dal Crapelet per la nota Collezione del Silvestre ^ ; ed il poe- 
metto in esso stampato, quindici anni più tardi, era poi di bel 
nuovo pubblicato da Anatole de Montaiglon nella preziosis- 
sima sua « Raccolta di poésie francesi dei sec. xv e xvi ». Illus- 
trando da par suo la leggenda del mostro nemico de' mariti com- 
piacenti, il de Montaiglon si domandava come mai, accanto 
ad essa, non si rinvenisse quella di Çhicheface; e conchiu- 
deva che, probabilmente, l'editore délia plaquette su Bigorne, 

1. Queste pitture sono state segnalate ail' attenzione degli studiosi da 
M. Georges de Soultrait, in un articolo comparse primamente nel Bullelin 
d'antiqiiilés monumentales i\ï M. de Caumont, 1849, XV, p. 404 sgg. Larghi 
estratti ne sono recati dal de Montaiglon, op. cit., p. 198 sgg. 

2. Cotlection de poésies, romans, cJnvniques, publiée d'après d'anciens mss., 
etc., Paris, SiKestre, 1838-1858, 26 plaquettes in-i6. Bigorne qui mange tous 
les Jiommes, etc. costituisce il no 9 délia collezione . 



BIGORNE E CHICHEFACE 73 

dovevaaverle dato ^ pour pendant » un' altra dedicata a Chi- 
cheface, andata perduta '. Parole profetiche, perché nel 1870 
un fortunato ricercatore di preziosità bibliografiche, il libraio 
E. Tross^ scovava in Svizzera, insieme ad un seconde esem- 
plare de' Z)//:( de Bigorne, anche una copia délia fin allora sco- 
nosciuta stampa de' Dit:(^ de Chicheface. I due pregevolissimi 
opuscoli, acquistati dal barone James de Rothschild, passarono 
ad arricchirne la mirabile coUezione di libri rari ; e si rinven- 
gono magistralmente descritti nel Catalogo, che délia Biblio- 
teca Rothschildiana ha messo in luce il Bibliografo insigne, al 
quale queste pagine sono dedicate corne tenue dimostrazione 
d'ammirazione affettuosa e devota ^. 

Il Picot, con quella competenza che tutti gli riconoscono, non 
tardô ad avvedersi che i due libretti, cosi felicemente ricuperati, 
dovevano essere usciti da una délie tante tipografie lionesi, le 
quali fra gli ultimi del sec. xv e la fine del xvi furono atti- 
vissime divulgatrici di produzioni popolari. Ed anzi, avvalen- 
dosi di taluni dati storici offertigli da un' Epistre di Francesco 
La Salla, aggiuntain fine dWi plaquette de' Dit^de Chicheface, potè 
assegnare la comparsa de' due libretti al 1537 circa K Ma, 
indubbiamente, i poemetti che racchiudono i vanti de' due 
mostri antifemministi,oltrechè aLione'^,dovetterouscirechissà 
quante volte mai alla luce in Parigi ed in altre città di Francia, 
nel periodo indicato 1 Seguirli in queste oscure vicende, torna 
a noi oggi, corne ben s'intende, impossibile. Tuttavia nel 
corso di certe nostre indagini sull' iconografia popolare, ci è 
avvenuto di mettere le mani sopra parecchi documenti i quali, 

1. Op. cit., p, 191. 

2. Catatogîie des Livres composant la Bilûiothcqne de feu M. le haron James 
deRotlischild, Paris, D. Morgand, 1884, t. I, p. 337 sgg., n. 527, 528. 

3. Op. cit., p. 340. 

4. Qui pare che fossero ristampati anche dal noto incisore, Hbraio e stam- 
patore, Leonardo Odet (i 578-1610), poichè fraie produzioni uscite dai suoi 
torchi, è fatta menzione d'« une image sur Bigorne et Chicheface ». Cf. 
E. VAN Heurck et G. J. Boekenoogen, Histoire de ritiiagerie popul. 
flamande, Bruxelles, 1910, p. 59 3. 



74 FRANCESCO NOVATI 

riaccostati, potranno aiutarci a delineare almeno sommaria- 
mente le trasformazioni e le rielaborazioni a cui la storia di 
Bigorne e di Chichefaceè andata soggettacosî in Francia come 
fuori di essa durante il secolo xvii ed il xviii. 



Sul cadere del Cinquecento nella produzione popolarefran- 
cese si verifica un mutamento di forme assai considerevole ; 
accanto al libretto di poche carte, in piccolo formato, che con- 
tiene la storia o la canzone, fregiata sul frontispizio d'una silo- 
grafia molto alla buona, comincia ad aver luogo il placard, il 
foglio volante, impresso da una parte sola, che, attese le mag- 
giori sue dimensioni, puô essere stampato in caratteri più vi- 
stosi, contenere un' illustrazione di proporzioni più grandi e 
comprendere anche de' testi più lunghi. In questi placards 
délia fine del sec. xvi e de' primi del xvii i tipografi pari- 
gini ed i lionesi fanno, a volte, sfoggio d'un' eleganza e d'una 
signorilità che riescono del tutto inattese in fatto di stampe 
popolaresche ; talvolta la carta, grossa e sostenuta, è colorata 
in rosa pallido o in giallo chiaro, ed i tipi impiegati sono 
nuovi fiammanti; ornati d'iniziali, di testate, à'iciils-de-lampe; 
il tutto di una correttezza singolare. Chi dia un' occhiata ai 
preziosi volumi délia Collezione Hennin, conservata presso il 
Cabinet des Estampes a Parigi, potrà facilraente sincerarsi 
délia verità di queste nostre asserzioni \ 

Anche Bigorne e Chicheface hanno approfittato di codesta 
impreveduta benignità de' tipografi francesi verso le vecchie 
facezie, da cui traevano tanti profitti e che trattavano in géné- 
rale cosî senza cerimonie. E la Collezione Hennin ci offre per 
l'appunto i Dit^ dell' una e dell' altra, sotto codesta veste di 
gala. Il foglio volante loro dedicato da Simone Graffard, uno 
de' tipografi parigini, che, suiprimissimidelseiccnto, die' mano 
alla stampa di cose popolari, è degno in tutto d'osserva- 



I . Di questa cospicua collezione è a stampa, come si sa, l'Inventario , a 
cura di Georges Duplessis, Parigi, 1876-1884, in cinque volumi. 



BIGORNE E CIIICHEFACE 75 

zione '. Ogni cosa v'è migliorata, cosî nel testo corne nella 
illustrazione grafica che lo précède. Nelle plaquettes lionesi, 
descritte dal Picot, ai Dit:( di Bigorne e di Chicheface sono 
aggiunti (già si è detto) i ritratti d'entrambe ; e nel Catalogo 
Rothschild essi sono ottimamente riprodotti a facsimile. Non 
si puô a meno di ridere, guardando que' due sgorbi d'una bar- 
barie merovingica... Bigorne vi è rappresentato corne un ani- 
male tozzo e grasso, con una testa quasi umana ed orecchie di 
rettile ; la schiena è ricoperta di larghe squame ossee, il ventre 
deliziosamente quadrettato a losanghe con un puntino nel cen- 
tro ; le zampe anteriori sono munite d'artigli e le posteriori 
paiono quelle d'un palmipède. In bocca tiene un poveraccio 
di marito, di cui non si vedono più che i piedi; daccanto, 
inginocchiato, gli sta un altr' omiciattoloamanigiunte, pronto 
al sagrifizio. Non meno amena è Chicheface, che pare una lupa 
rabbiosa, con la coda di vacca, le mamme vizze e pendenti, le 
zampe alternativamente terminant! in zoccoli di capra ed in 
artigli di gallo : coi denti essastringe il fianco ad una donna che, 
alzando le braccia, manda strilli da disperata. Nel placard di 
Simone Graffard ai due vecchi ed isolati disegni vien sostituita 
una composizione, disegnata ed incisa anch' essa alla buona, 
ma con maggior senso d'arte rispetto aile proporzioni. La 
scena rappresenta una canipagna boscosa ; sul dinanzi, asinis- 
tra, sta ritto Bigorne, bestione obeso, che serba ancora in 
parte il vecchio tipo délia stampa lionese, sebbene non abbia 
più le zampe d'oca e non sia più quadrettato con tanta infan- 
tile ingenuità. Esso inghiotte posatamente un buon marito, di 
cui le gambe sole s'agitano convulsivamente fuôri délia sua 
gola. A destra ècollocata Chicheface, magra da far paura, colla 

I. Esso fa parte del tomo XIII, n. i, 200, e reca queste indicazioni 
tipografiche : A Paris, cIk^ Simon Graffart, rue Montorgueil, à Vlviagc 
Sainde- Agnès. Manca l'anno ; nella collezione Hennin è seguato il 1600, 
ma, corne ben si capisce, questa è una data puramente approssimativa. 
Ved. G. DuPLESSis, Inventaire de la Collect. d'Estampes relatives à VHist. de 
France, léguée en t86] à ta Bihl. Nation, par M. Micl)el Hennin, Paris, 
H. Menu, mdccclxxvi, t. I, p. 150. 



76 FRANCESCO NOVATl 

solita abbondanza di mammelle, ma senza le zampe di gallo : 
essa tiene stretta fra le mandibole la sua preziosa preda che si 
dibatte e grida. Di fianco a Bigorne è inginocchiato, in atto di 
chiedergli aiuto, un altro marito, che la moglie infuriata inso- 
lentisce e minaccia anche in quel supremo momento. Nello 
sfondo si scorge poi un'altra coppia che s'abbaruffa. Nel cen- 
tre un gruppo di mariti troppo buoni, e destinati quindi ad 
ingrassare sempre più Bigorne^ assistono sgomenti alla fine 
del loro disgraziato compagne. Più in là si vede ancora Chi- 
cheface che ha ripresa la sua corsa interminabile attraverso 
piani e monti, alla ricerca di quellaselvaggina che nonrinviene 
mai. 

Al dissotto délia silografia è poi disposto su quattro colonne 
il testo de' Dit:^. Ed anche qui non siamo di fronte ai vecchi 
componimenti : questi hanno evidentemente servito di fonda- 
mento ail' opéra di un rifacitore che, senza ricopiarli alla 
lettera, ne hacavato il meglio. La lettura dell' intero testo, che 
diamo in Appendice (I), mostrerà, senza che aggiungiamo altre 
parole, la verità del nostro asserto. 

La stampa del Graffard, che abbiamo cosî descritta, o diret- 
tamente o per via d'altre riproduzioni, che a noi sono rimaste 
ignote, ha contribuito a fissare stabilmente il tipo iconografico 
più diffuso délia leggenda di Bigorne e Chicheface '. Passata 
in Olanda nel corso del seicento, essa capitô aile mani d'uno 
de' più abiH e fini incisori che quel paese abbia vantato, Cornelis 
de Visscher ^. Costui, incapricciatosi del soggetto, lo riprodusse 

1. Il foglio volante tedesco « getruckt im Jar 1586 », ritrovato a 
Zurigo, mentre, per quanto riguarda il testo, non fa che tradurre assai 
fedelmente i poemetti francesi di Bigorne e Chicheface, quali leggonsi nelle 
stampe parigine del 1557, reca de' protagonisti due ritratti incisi in legno, 
che s'allontanano non poco dalla tradizione francesc (ne dà una médiocre 
riproduzione il Bolte, op. cit., p. i). Lo stesso erudito aggiunge poi altri 
interessanti ragguagli sulla fortuna dei due mostri in Germania e sopra 
quella del Narrenfresscr, un loro concurrente, ma in sembianza umana, 
non bestiale. 

2. Sopra di lui, n. ad Haarlem nel 1629, m. ad Amsterdam nel 1658, è 
a stampa una buona monografia del Wussin. Vcd. G. K. Naglek, Die 



BIGORNE E CHICHEFACE 77 

in una ragguardevole stampa in rame, di non grandi propor- 
zioni, dove mantenne, si puô dire, quasi intatta l'economia délia 
composizione primitiva, ma aggiungendo di suo molti minuti 
particolari, e dando ai personaggi il carattere e le fogge délia 
sua patria e délia sua età '. Lascena è dunque sempre un paesag- 
gio, ma l'orizzonte è divenuto più largo, e sul cielo si profilano 
le torri e le facciate d'una vecchia cattedrale, mentre fra i boschetti 
fanno capolino fattorie e capanne. I due mostri, rimpulizziti e 
resi più bonarî, stanno ancora sul primo piano del quadro : 
l'uno a destra, l'altro a sinistra, con le loro vittime in gola; ma 
i personaggi che li circondano, sono diventati più numerosi. Fra 
Chicheface e Bigorne non più una sola coppia, ma due s'accapi- 
gliano : Goeden Broeder, insultato da Duyvel, supplica Bigorne di 
porre fine ai suoi tormenti ; e Signoir, che Maeij ha afterrato 
per la chioma, chiedepietà poco lontano. Nello sfondo, oltre al 
gruppo centrale de' mariti sbigottiti e piangenti, due altre coppie 
si avvertono : a destra /at» Goetbloet, cadutoa terra^ geme sotto i 
colpi che gli lascia andare sua moglie Nijdichyt, armata d'una 
mazza, mentre Griei fugge spaventata ; a sinistra Neel con un 
bastone, non meno poderoso, insegue Jasp, il marito, che 
scappa a mani giunte. Schreininckel Aensicht ricompare in lonta- 
nanza, sperando invano fra tante megere di scoprire una moglie 
ammodo. Al dissotto dell' incisione una lunga leggenda ver- 
sificata spiega il soggetto e dà conto dei numerosi personaggi 
portati sulla scena ^. 

Monogrammisten, fortgesetzt von A. Andersen u. C. Claus, Mùnchen-Leip- 
zig, Hirth, 1881, v. V, p. 212. 

1 . Un buon esemplare di quest' incisione si trova al Cabinet des Estampes 
di Parigi, Tf, 2, p. 48. Il titolo délia stampa è : Bigorne u. Scherminhel . Il 
nome dell' incisore si legge in basso : C. Fischer excudit. 

2. Come i lettori avranno già avvertito, parecchi tra i nomi de' per- 
sonaggi raffigurati nella stampa ed incisi accanto a loro, sono allegorici : 
Goeden Broeder = Buon Compagno ; Duiivel = diavolo, donna cattiva ; 
Engeltgen = Angelica ? ; Jan Goet lloet := Giovanni sangue dolce; Niidig- 
ckeyt = Invidia, ecc. Vien fatto di pensare che la leggenda di Bigorne e 
Chicheface fosse stata ridotta, come è avvenuto di tant' altre, nelle Flandre 
ad una farsa da rappresentare sul teatro. 



78 FRANCESCO NOVATI 

L'incisione del Visscher, conformandosi ai gusti de' suoi 
connazionali, ebbe certo ad incontrare molto favore. Ne questo 
favore si limitô ail' Olanda. Sul finire del sec. xvii o meglio 
sui primi del xviii, il rame originale essendo passato in 
Germania, esso vi fu impiegato per ottenere una nuova tira- 
tura; ma 1' editore tedesco, naturalmente, voile fare sparire 
almeno in quella parte ch' era possibile, Timpronta dell' ori- 
gine olandese : egli toise dunque via i titoli antichi e la vecchia 
leggenda e sostitui in alto délia stampa due nuove intitola- 
zioni latino-tedesche ; in basso, due abbastanza lunghi compo- 
nimenti tedeschi, due prediche pronunziate rispettivamente 
da Bigorne e da Chicheface ail' indirizzo délie mogli e dei 
mariti '. La stampa cosi racconciata riprese quindi la sua 
corsa ; ed il rame riaccomodato fini poi coll'essere portato in 
Francia, dove entrô a far parte del fondo messo insieme dal 
Richer, uno dei più attivi editori parigini di stampe popolari 
del secolo decimottavo ^. 

Questa, perô, non fu l'ultima trasformazione délia facezia. 
Il de Montaiglon, chiudendo la bella nota, da lui dedicata 
aile due bestie famose, assicurava che, quand' egli scriveva, « i 
contadini del Nord comperavano ancoraper un soldo al pezzo, 
due fogli colorati di Bigorne e Chicheface con relative leggende 
in versi ' ». Noi abbiamo inutilmente esaminate a Bruxelles 

1 . Un esemplare di questa rielaborazione esiste al Cabinet des Estampes 
di Parigi, Tf, 4, p. 62, ed é quella di cui siamo lieti d'offrire qui una 
buonissima riproduzione. I titoli incisi al di sopra dei due mostri sono i 
seguenti : Hoc animal adeo macilentum est eo quod tantum bonus dévorât 
faeminas : Dus Thier so niager an dem Leih Frist nicht dann nûr ein 
frommes Weib (sulla Chicheface). Hoc animal perpinque (sic) est eo qiiod tan- 
tum probos dévorât viros. Das Thier so hic vor Aiïgen ist Nichts dann die 
frommer Miinner frist. (su Bigorne). In basso, preceduti da due rubriche 
latine, i distici tedeschi che riferiamo ncU' App. II. Nel margine inferiore 
di una mano del tempo si leggc questa nota : m cette Estampe a paru en Alle- 
magne vers 1755 ». Naturalmente, i nomi dei singoli personaggi incisi in 
olandese nell' interno dell' incislone non sonostati toccati. 

2. Neir angolo superiore di destra la stampa nell' esemplare parigino ora 
citato rcca lasigla liich. ; nell' inferiore a sinistra il numéro progressivo 28. 

3. Op. cit., p. 203. 



H' 



u A.\:i'^AL vDFj? H.Ar-iLFvru.HE<TFOQj'ODT\\TrnBo\'v«.nri(P\Tr^."u\.\s Hoi v\in\i PFKn^rTT^'i-'.TTr:' ^^ ''âge: s. 







CTItetJ ^^t^Ctb É<Ê>»T5. 



-3>oS Aei-J&gi iJiûn tiiMp IPA)! fh 
Un* pli œ Mien i'rtbiitxiJItbtn., 

fim- fliuf |irt|cnl«tj tjrwtimnrt. 















y^im. rai\ 



's^jtl,'?l"Vc"v:îli. 



TTrtncrrf rmnen. 



BIGORNE E CHICHEFACE 79 

come a Parigi parecchie collezioni di stampe popolari, date alla 
luce nel secolo passato da varie stamperie délia Francia setten- 
trionale, a Cambrai, a Lille, a Metz, ad Epinal, a Nancy, 
per tacere di Chartres, di Troyes e di Parigi. Bigorne et Chiche- 
face sono rimasti irreperibili. 

E ritalia? Anch' essa, ad un dato momento, ha fatto cono- 
scenza con uno almeno dei due animalacci tanto avversi al bel 
sesso; vale a dire con Bigorne. L'autore di quella accademica 
cicalata, che si intitola Lezione di maestro Nicodemo délia Pietra 
al Migliaio sopra il Capitolo délia Salciccia del Lasca, impressa a 
Firenze nel 1589, péri tipi di Domenico e Francesco Manzani, 
e ristampata poi dagli stessi, nel 1606, sia desso o non sia il 
Lasca medesimo ', fra molto baie e moite scipitaggini, reca 
una pagina che non è senza qualche interesse per le nostre 
indagini ^. Eccola : 

« E stata usanza in Firenze sempre mai (egli scrive) uicino 
al carnouale, farsi publicamente giuochi e feste ; e fra l'altre 
andare in maschera in diuersi habiti, con uarie foggie e con 
nuoue inuenzioni ; sicchè fra l'altre auuenne una uolta (molti 
anni passati sono) che parecchi buon compagni per un Carnouale 
ordinarono una Mascherata, e fecero uno animalaccio, a guisa 
di quel Dragone, che l'anno per san Giovanni suol menar la 
compagnia di san Giorgio a pricissione, ma maggiore assai, e 
di maniera diuisato e colorito strauagantemente, non pareua 
ne uccello ne pesce ne serpente ne altra fastidiosa fiera, percio- 
chè il collo aueua di Cicogna, la bocca di Cigniale, la testa era 
cornuta, ad uso di Toro, aueua l'alie di Pipistrello, la stiena 
come il Coccodrillo, il corpo di Lupoceruieri, le cosce d'Orso, 
la coda e la groppa di Lione, e i piedi d'Asino. Eraui un huomo 
dentro che camminando adagio lo menaua a mostra per la 

1. Ved. B. Gamba, Série âei Testi di lingita, 4 éd., Venezia, 1839, 
n. 1475, p. 435. Il Melzi, Di:^ion. di opère anon. epseudon., t. II, p. 230 ; il 
Brunet, Man. du lihr., to. III, c. 1043, riOQ fanno che ricopiare il Gamba. 

2. Le:^ione, ecc, p. 49-50. 



80 FRANCESCO XOVATI 

Città, ed aueua congegniato un fil di spago in modo che tiran- 
dolo colui, la bestiaccia apriva la bocca più larga assai d'un 
forno, e dilungaua il collo ad uso di Giraffa, più di dodici 
braccia in alto, di sorte che aggiugneua ad ogni finestra; talchè 
le donne impaurite serrauono e si fuggiuano dai balconi, 
aspettando che fusse passato. aueua una scritta al petto a let- 
tere d'Appigionasi : 

lO SON BiVRRO CHE MANGIO COLORO 

CHE FANNO A MODO DELLE DONNE LORO '. 

Biurro (donde il nome sia scaturito non saprei precisare) è 
senza fallo un figliuolo délia vecchia Bigorne francese ; e se 
poco gli rassomiglia nel fisico, giacchè que' bizzarri umori 
fiorentini poseroogni industria a farne uno « strano uccello », 
in compenso al morale è tutto come il padre. Influssi orali, 
soltanto, o letterari ed artistici insieme ? Sarebbe difficile dire ^, 
Invece la cognizione délia leggenda nella forma tradizionale in 
Francia, traspare in un secondo e curioso documente nostrano. 
Voglio alludere ad una « Descrizione del Paese di Cuccagna », 
uscita alla luce suiprimi del secolo xvii daun'officinaromana; 
probabile riproduzione d'una stampa più antica, come il titolo 
induce a supporre K Orbene, nella carta di Scanza fatica, la 
città idéale, detta anche « Cuccagna délie Donne », vicino alla 

1. Già nella ristampa de' Diti de Bigorne, fatta dal Silvestre, era stato 
segnalato questo luogo délia Leiione, suUa scorta de' Canti carnascialeschi, 
Cosmopoli, 1750, p. 294, dove è stampata la « Canzone di Biurro », 
dovuta ail' accademica penna di Guglielmo detto il Giuggiola. E ved. anche 
DeMontaiglon, op. cit., p. 203 ; Bolte, op. cit., p. 12. 

2. Biurro era ancor vivo nelle memorie alla fine del sec. xvn. In uno 
zibaldone genealogico di questo tempo, che si conserva nella Braidense di 
Milano (AH. IX, i), a c. 2 A, è disegnato a penna un informe serpen- 
taccio con testa umana, lunghe corna in capo. E sotto sta scritto : 

lo son bruto {sic) e mangio colore 
che fanno a modo délie moglie loro. 

3. La vera descrittione del paese chiamato anlicamente Scait^a fatica et hora si 
è nominato Clnjcdgna délie donne. La stampa è descritta e riprodotta nel mio 
volume di prossiina pubblicazione, L Iconografia popolare italiana dal secolo 
XV al XFiii, p. LU del Catalogo, n. 146. 



BIGORNH E CHICHEFACE ôl 

porta d'ingresso, sono collocati due arconi, che guardano verso 
la campagna. E nell' interne di essi stanno accovacciate due be- 
stiacce che con la gola spalancata minacciano i passant!. Al 
disopra del primo arco un cartello reca la seguente iscrizione : 

La Biligorgna che le mogli diuora 
Che obedisce i mariti pur un' hora ; 

ed al dissotto délia seconda porta è scritto quest' altro distico : 

La Biligorgna che mangna quei mariti 
Che di lor moglie contentan l'appetiti. 

Stavolta Bigorne ne ha fatta una assai grossa ; oltre a man- 
giarsi i mariti e le mogli troppo esemplari, s'è divorata an- 
dirittura anche Chicheface, la sua compagna fedele ! 

Francesco Novati. 



Mélanges. 11. 



APPENDICE I, 



Bigorne et Chicheface 
{Paris, S. Gra^art, 1600 

LA BIGORNE 

Bigorne suis en Bigornois, 
Qui ne mange figue ni nois, 
Car ceux-là sont qui me nourissent, 
Qui ne voudroient, quoiqu'il coustat 
5 Que leurs femmes quittent Testât, 
Tant à leurs femmes obeyssent, 
Tenant le pot quant elles pissent; 
Tels hommes me plaisent beaucoup : 
Je les avalle tout d'un coup. 

LE BONHOMME 

10 Fier animal, sans nul soucy, 
Sachez que je suis venu (i)cy, 
Afin que sans miséricorde, 
Pour me depestrer de ma femme, 
Qui à haute voix me diffamme, 

15 Votre vouloir au mien s'accorde; 
Ce me sera paix et concorde, 
Si vous m'avaliez promptement ; 
Je n'auray plus tant de tourment. 

LA BIGORNE 

Attens un peu, beau Damoiseau, 
20 Que i'aye avalle ce morceau. 
Le quel est bon, je t'en asseure; 
Et puis ton cas j'escouteray 
Et si secours te donneray : 



BIGORNE E CHICHEFACE 83 

Puis que tu viens à la bonne heure. 
25 Homme qui si tristement pleure 
Comme tu fais, n'est pas joyeux : 
Trop pleurer fait grand mal aux yeux. 

LE BONHOMME 

Je dois bien plaindre et lamenter, 

Car je ne la puis contenter; 
30 Et si au demeurant du monde 

Je crois que pire n'y en a ; 

Vilain par cy, vilain par là, 

Me dit elle quand' elle gronde : 

En coq d'Inde elle fait la ronde : 
35 O quel pernicieux animal. 

Qui jour et nuict me fait du mal ! 

LA BIGORNE 

Vrayment ie voy bien à ta trongne 

Que tu es un sot en personne. 

Les femmes sont toutes langardes, 
40 C'est ce qui fait souvent périr 

Chicheface et de faim mourir. 

Ces faulses pies babillardes 

Elles sont cointeset bragardes; 

Et le bon homme est leur valet, 
45 Qui porte tout comme un mulet. 

LE BONHOMME 

Las ! oserois-je vous le dire 
Car ceci est encore pire : 
Je suis si pauvre et malautru 
Qu'elle a iuré par sainct Martin, 
50 Que devant demain au matin 
Elle me mangera tout creu. 
En son jardin ie ne suis creu : 
J'aime bien mieux que me mangiez 
Et que d'elle vous me vangiez. 



84 FRANCESCO NOVATl 

LA BIGORNE 

55 Bon homme, tu me presse fort; 
Ne sois point cause de ta mort, 
De moy tu devrois avoir crainte 
Et ne devrois venir icy 
Pour t'exposer à ma mercy. 

éo De te manger je suis contrainte. 
Si ta femme en vient faire plainte, 
Par après plus temps ne sera, 
Car ton corps bien tost passera. 

LA FEMME 

Villain, tu ayme mieux encore 
65 Donc que Bigorne te dévore. 
Que d'estre sous la servitude 
D'une telle Dame que moy ? 
Bien, bien, qu'elle face de toy 
Une fin malheureuse et rude ; 
70 Car c'est une béatitude ; 

Pour vous le dire en bon françois, 
Qui a bon homme garder le dois. 

CHICHE-FACE 

L'on m'a nommée Chicheface 
Aussi seiche qu'une carcasse ; 

75 Par tout bonnes femmes ie cherche 
Qui obeyssent promptement 
De leurs marys au mandement. 
Je suis plusgresle qu'une perche, 
Car toute femme est si revesche 

80 Que j'en reçois le plus d'injure, 
Mourant faute de nourriture. 
Car la femelle que ie tiens, 
Helas, fait bien je m'en souviens ! 
Je la pris lorsque de grand rage, 

85 II y a plus de deux cent ans, 
Je chcrchois par villes et champs 
Taschant de faire mon carnage. 
Si ie l'avallc c'est outrage; 



BIGORNE E CHICHEFACE 8) 

L'on ne me voudra secourir; 
90 Je crains par après de mourir. 

Deux mil ans i'ay esté en voye 

Sans pouvoir trouver quelque proye 

Si non ce fut à la bonne heure 

Qu'à bon droict et iuste raison, 
95 Comme sortois de la maison 

Je pris ceste-cy sans demeure. 

Il faut maintenant qu'elle meure 

Ainsi comme ie le prétend, 

Car c'est le loyer qu'elle attend : 
100 Si je demeure encore autant, 

Mon ventre n'en sera content; 

Mais quoy ? quelque douceur j'espère, 

Que quelque femme obeyra 

A son mary : cela sera 
105 Pour moy quelque faveur prospère. 

Car leur seroit grant vitupère 

Et un acte trop inhumain 

De me faire mourir de faim. 

J'aurois d'une seule goulée 
iio Desjà celle ci avallée, 

Si i'avois espérance aucune, 

Soit par les monts ou par les bois 

Ou aux lieux où passer ie dois. 

Encore d'en trouver quelqu'une. 
115 Contre moy ont tant de rancune 

Qu'elles ne veulent obeyr; 

C'est pourquoy me faudra périr. 

Bonnes femmes, par amitié 

Veuillez avoir de moy pitié; 
120 A vos maris obéissez. 

Ne leur respondez nullement. 

Afin que plus commodément 

Désormais nourrir me puissiez; 

Tant que ma panse remplissiez, 
125 Qui pour vous tant de mal endure . 

Femme est plus que la roche dure. 

la][femme 

Celle qu'elle ma\n'^e s'escrie : 



86 FRANCESCO NOVATI 

Ha ! beste, ie ne pensois mie 
De mon mary aucunement, 

1 30 Quand ainsi fus en desaroy 
Emportée et prise de toy, 
Obeyr au commandement : 
J'en reçois un cruel tourment. 
Rien ne me sert la repentance. 

135 Femme doit user de science. 

A Dieu vous dis, mes chères Dames, 
Prenez mary sans aucun blasme 
Gardez vous de la maie beste ! 
Femmes, ne vous corrigez pas ; 

140 A crier prenez vos esbas 

Et ayez touiours bonne teste. 
Et si vostre mary tempeste, 
Laissez le crier, ne vous chaille : 
Femme qui craint ne vaut pas maille. 



APPENDICE II. 

Bicorne und Schreminkel. 

Schreminkel. 

Ononiain iinUihi iiivenio hmam foeminam, miramlum non est quod sim 
iam macilenio corpore : qui en'un praiier bonam Uxorein nibil conie- 
det, eu m famé perire oportet. 

O ihr Weiber auf der Erden 

Und wann ihr nicht wolt frdmmer werden, 
So muss ich armes Thier verderben 

Und in der Welt gar hùnger sterben. 
Ihrseyd viel ârger dann der Teuffel, 

Das erlahr mancher ohneZweifFel. 
Mit zancken schreyen und auch reissen, 

Mit tragen sçhlagen und auch beissen. 
Mit schlieren fressen und auch naschen, 

la was sie vor dem Mann erhaschen. 
Das thtin sie ailes allein verzehren 

Wer will mich armes Thier ernehr[e]n. 



BIGORNE E CHICHEFACE 87 

Dur, mager ist mein ganzer Leib, 

Weil ich nichts friss dass ein fromms Weib ; 
Und das miiss ich im Hûnger bûssen, 

Endlich noch gantz verderben mùssen. 
Dann ich lauff in der Welt herum, 

Doch ich kein frommes Weib bekom ; 
So will ich auch gantz yn vermessen 

Anheben bôse Weiber fressen. 
So darff ich nichtlang Hiinger leiden, 

Will mich der Frommen gar vermeiden, 
Und laûter bose Weiber schlucken 

Und soit ich hait daran erststûcken. 

Bigorne 

Ouoniain uhique niagiiam hwenio honorum virorum copiant, quos ego 
comedo, quid mirum, qiiod sim corpore obeso : mecum qui hoc iitetur 
cibo, ille nunquam famé vexabitiir. 

IhrMânner wolt ihr aufder Erden 

Nicht eûren Weiber scherfFer werden ; 
So mùss das dick und fête Thier 

Bom fressen noch versticken schier ; 
Drum hut euch doch seyd nicht so fromm 

Das euch das Thier nicht ail bekom ; 
Dann dises Thier voll buserTûcken 

Die frommen Mànnerthut verschlucken. 
So sie die Weiber lassen schlagen 

Mitzancken greinen hefftig blagen, 
Und ihn aussreissen Haar und Bart, 

Wie jetzund ist der Weiber art. 
Dann deren Weiber find man viel, 

Dass der Mannthun muss wass sie will ; 
Und soit es kosten Leib und Leben, 

Wie dann du ail hie siehst darneben, 
Das bose Weib auf diser Ban 

Dem Thier thut schenken ihren Mann. 
Welcher Mann hat ein bôses Weib, 

Der wird gantz diirr an seinem Leib, 
Und wird auch von dem Thier zernagen ; 

So ist mein raht : ersoll sie schlagen. 
Und mit ihr dûrch ail winckel rennen, 

So kan er disem Thier enttrinnen. 



LE POÈME CRETOIS 

DE LA BELLE BERGÈRE 



I 

Parue pour la première fois à Venise, en 1627, la Belle ber- 
gère a été souvent réimprimée dans cette ville, et c'est par elle 
qu'Emile Legrand a inauguré sa Collection de monuments pour 
servir à V étude de la langue néo-hellénique; il en a ainsi publié 
chez nous trois éditions successives (1869, 1870 et 1900). 
En voici l'analyse, telle que l'a donnée Legrand lui-même, 
dans la préface de sa deuxième édition : 

« Un jeune berger, gardant son troupeau de brebis dans 
une verdoyante vallée, rencontre, sous l'ombrage des arbres 
émaillés de fleurs, une blonde jeune fille, dont il devient 
éperdument amoureux. Ils restent quelques jours ensemble ; 
mais le père de la bergère, qui est allé à la carrière chercher 
de quoi bâtir une étable, va bientôt revenir. Il faut se séparer. 
Que de pleurs et que de baisers ! Les deux amants se jurent 
un amour éternel et se donnent pour gage de leur foi des 
bagues de jonc. Le jeune berger promet à sa bien-aimée de 
revenir dans un mois la demander en mariage à son père. Il 
part; mais, retenu dans la montagne par une cruelle maladie, 
il ne revient qu'au bout de deux mois. L'âme en proie aux 
plus sombres pressentiments, il dirige ses pas encore chance- 
lants vers la grotte qui servait de demeure à sa fiancée; hélas ! 
la grotte est vide, solitaire, et semble pleurer l'absence de 
celle qui est partie pour ne plus revenir. Sur une colline du 
voisinage, le jeune berger aperçoit, vêtu de noir et assis sur 
un roc, un vieillard à l'aspect désolé. Il Taborde, l'interroge, et 
le vieillard lui répond : « Celle que tu cherches était ma 



90 HUBERT PERNOT 

fille ; la mort me l'a ravie, elle était la lumière de mes yeux 
obscurcis, elle faisait la joie et la consolation de mes vieux 
jours, mais la pensée qu'elle avait chaque soir l'a conduite au 
tombeau. Elle m'a chargé de t'attendre ici. Il passera, m'a- 
t-elle dit, un joli berger à la taille élancée, au teint bruni par 
le soleil, aux yeux noirs, au gracieux sourire. Il s'informera 
de celle qui est morte et à jamais perdue pour lui. Dis-lui 
qu'elle est morte, mais qu'elle est morte en l'aimant, l'infor- 
tunée. Qu'il la regrette et qu'il la pleure, car la cause de sa 
mort, c'est qu'il avait laissé passer les jours sans revenir et 
qu'il avait tout à coup abandonné la pauvre fille ; et pour cela 
elle est morte de chagrin. Et ce jeune berger, ajoute le vieil- 
lard, d'après la ressemblance, c'est toi ; je te plains, car je 
croyais que vous seriez tous deux mes enfants et nous avions 
parlé de mariage. » Le malheureux berger, le désespoir dans le 
cœur, se fait conduire à la tombe de sa bien-aimée, et, là, il 
fait vœu de pleurer le reste de sa vie celle qu'il a perdue pour 
toujours. Il dit un éternel adieu à son troupeau, à sa flûte, à 
sa musette, et se condamne à errer dans les bois avec un petit 
mouton blanc qu'il avait reçu en cadeau de la jeune fille. » 
On lit, à la fin du poème, les vers suivants (477-488) : 

TéXoç --^^ Boo-y.îTTOjXar. 

Kl (ôç èâsxà T£A£io)v' -q BoffXOTCOuXa, 
'.(jTÔpu TaY), xaixtoij-aTâ ty;; cUXa' 

7.1 âv EÛpSÔOUV âÀASÇ TTOAASÇ Ypa[J.!J.£V£C, 

480 y.: ^S'jpYj TTao-a zlq tïwç sivai (TçaA[Ji,£V£?" 
Môvov xwç ocbzTi £Îvat r^ xaXXiwTÉpa 

«tu' 0(T£ç XI âv pp£Gouv rJ;v (rr,;j.£pov Yi[j,£pa' 

£T(t' àxc \jÀ t'ov 'ATCOXopwvîr/jv 

NixÔAaov Apu|j.y;-ivbv àirb ty;v Kpr^r^v, 
485 Aiy.\z^([xivq [lï xov 7t£piafficv xôxcv 

xat 'cuTCa)[;-£VYj elç BevetiSç tov totiCV, 

otà xaa' iva xou ôéXei va [/.àOr] 

vi ?'jY?î "? ^'pw-£ç xal ffapxbç Ta Tcaô*/;. 



LE POEME CRETOIS DE LA BELLE BERGERE 9I 

Fin de la Bergère. A cet endroit finit la Bergère, son histoire, 
tous ses gestes, et s'il arrive qu'on en trouve beaucoup d'autres 
écrites, que chacun sache qu'elles sont erronées. C'est celle-ci qui 
est la meilleure de toutes celles qui se trouveront au jour d'aujour- 
d'hui, ainsi par moi l'Apokoronite Nicolas Dr3miitinos de Crète 
choisie à grand peine et imprimée au pays de Venise, pour qui- 
conque veut apprendre à fuir les amours et passions de la chair. 

Naturellement l'attention de Legrand s'est portée sur ce 
passage. « Telle est, dit-il, dans sa charmante simplicité, cette 
idylle champêtre dont, paraît-il, le fond n'a rien de fictif ni 
d'imaginaire. Le poète a purement et simplement mis en 
beaux vers un événement arrivé de son temps, événement 
que tout le monde connaissait et qui avait inspiré d'autres 
poèmes, qui ne nous ont pas été conservés. » Cette manière 
de voir appelle, à notre avis, deux correctifs. Tout d'abord, 
rien ne nous autorise à penser que l'événement rapporté, s'il 
est réel, comme le dit Huet (Legrand, 3*^ édit., p. 8), soit 
contemporain de Drymitinos. De plus, il ne nous semble pas 
résulter du texte précédent que ce dernier soit l'auteur, au 
sens où nous entendons aujourd'hui ce mot, du poème qui 
nous est arrivé sous son nom. Il a choisi (oixkz'^'^Avq) parmi 
différentes versions et non différents poèmes, qui existaient à 
cette époque, et sa version imprimée est meilleure que celles 
qu'on pourra trouver écrites à la main (Ypa;xiJ.£V£:;). Drymiti- 
nos est à vrai dire le premier éditeur de la Belle bergère, dont 
l'auteur reste inconnu. Le texte que nous possédons n'est pas 
le texte original. Celui-ci a circulé en manuscrit, très proba- 
blement aussi oralement, pendant un temps que nous ignorons, 
et Drymitinos, vers 1627, s'est livré sur lui à un travail dont 
nous ne pourrons apprécier la valeur que si jamais l'on 
découvre une des versions contre lesquelles lui-même nous 
met en garde. Voir, pour d'autres cas semblables, Politis, 
AaoYpaçb, tome I, p. 37 et suiv. 



92 HUBERT PERNOT 

Le poème, tel qu'il se trouve dans l'édition de 1627, a des 
qualités indéniables. Cependant il traîne en longueur vers la 
fin et il est fort possible que ceci ne soit pas le fait de l'auteur, 
mais de Drymitinos ou de quelqu'un de ses prédécesseurs. 
Comme nous ne possédons ici aucun critérium objectif, nous 
laisserons de côté les questions de ce genre, pour proposer seu- 
lement quelques corrections de détail au texte adopté par 
Legrand . 

Les premières seront d'ordre rythmique. L'unité du mètre 
employé dans l'édition princeps n'apparaît pas à première lec- 
ture et ceci tient surtout à l'usage très irrégulier qui y est fait 
de la synizèse. Un mot tel que y-X-oç est compté tantôt comme 
disyllabique (v. 12), tantôt comme trisyllabique (v. 259); cià, 
/.p'jov forment une syllabe aux vers 24, 202 et deux aux 
vers 319, 194. Au vers 338, ç6àvo), Ocopo) -h cr^r^Xociz àpa- 
•/viaj[j.£vo, il faut scander en unissant les deux derniers mots 
par une triphtongue; y.xr,\j.vK: (v. 218), «/.oûsiv (v. 348), 
xaÎY) (v, 461), çyapidTià (v. 85) forment diphtongue, mais non 
pas •/.aYjrj.Évv) (v. 390), à-r)ocv:z-/.'. (v. 471), r.boix (v, 404) ; etc., 
etc. 

Lorsqu'on tient compte de ces irrégularités, on s'aperçoit que 
les vers du poème sont des hendécasyllabes, sans coupe défi- 
nie, mais avec accent obligatoire sur l'avant-dernière et facul- 
tatif sur les autres syllabes paires. Comme dans le vers poli- 
tique, la première syllabe fait exception et peut être accentuée, 
bien qu'impaire. La combinaison d'accents la plus fréquente 
est celle-ci (v. 3) : 

as cévTp'/;, aï A'.êicoia, aï 7:cTa|j.ia, 

avec un triple accent, sur les seconde, sixième et dixième syl- 
labes. Peuvent être considérées comme atones les formes 'éyjô 

(v. 159, 171, 172), £7.£ (v. 149, 153), -zZyt (v. 372), -OTCV 

(v.353)> -Oc^avsCv. 368),0£Aa)(v. 215, 434), 0£A£i (v. 203,384), 
Xéyw (v. 221), £ÎvTa (v. 205), TOUTO (v. 255), à[j.£ (v. 181), 
cr/wç (v. 291). 



LE POEME CRETOIS DE LA BELLE BERGERE 93 

Oq verra tout à l'heure qu'il n'est pas certain que Drymi- 
tinos lui-même ait parfaitement saisi la structure des vers qu'il 
publiait. Dans ces conditions, les éditeurs qui sont venus après 
lui sont excusables d'avoir laissé subsister tout ou partie 
des fautes que nous allons signaler, en prenant pour base la 
troisième édition de Legrand. 

V. I. EWk [xsvaA-^v l;opia, a' à'va Kx^fv.ioi. Lire 'S [j,£y^M''j 
comparer v. 418 'ç Ti^ov, v. 446 '; Xi^aSu 

V. 19. oixtI £pa)-£ç si/av y.oi.1 oo;îjY'*'^' L'accent de epwTS? se 
trouve ainsi en troisième syllabe; on peut songer à oia-' sr/av 
ïptù-tq xai [/.s oo^s.ùyx^. 

V. 22. [JÀ ■Jïpoô'jij.ùv â'JîAwa'av aTap[xa-a touç. Lire à^Xwcav, 
qui est en effet la leçon des éditions postérieures à 1627. 

V. 25. K' e\ç TY)v xapoià [kou ri aaîx-a touç [ji.è awvst. Pour 
que le vers fût juste il faudrait lire gxI—x disyllabique, ce qui 
est une prononciation gênante et contradictoire avec uocï-i-zeù- 
(Touv (v. 20) et ax-(i-~zq (v. 23). Nous corrigerions volontiers 
en a' e\q tyjv xapoià [xou •/) aaîxxa awveu 

V. ICI. AsY^iJ 'T)?' "ta Y^^"^-'-^ '^^'^ ^^ o[J^oppa p-axta. Vers 
hypermètre; lire XeYto vr^q' xà y^"^^^^^ ^' wpaia aou ^Àziol^ cf. 
plus loin, V. 268. 

V. 140. xal oiâo) To a'jTY)vv)ç xal [ji.=va aùx-^wj. La finale du 
vers précédent est sax-ruÀCot, la rime est donc défectueuse. Les 
éditions suivantes ont corrigé en xal oî$(o -0 aj-:-/3VYj; xal [xsva 
aj-ur,v/3 oîosf,, ce qui fait un vers de treize syllabes. Peut-être 
pourrait-on lire oiow xo aÙTvjç y.al j^iva aùxr; tb oîosi. 

V. 145. "EXa[ji.z£v ojpavoç xatTxp-/] y^IJi-^'o; est la leçon de 
l'édition originale, il n'y a pas lieu d'ajouter ô devant ojpaviç, 
pas plus qu'au vers 472 devant àexiç. L'absence de l'article 
dans des cas semblables est due à un phénomène de contrac- 
tion moderne (Pernot, Études de linguistique, I, p, 185); dis- 
paru phonétiquement dans âs-6; pour 5 xz-bq, cet article est 
ensuite supprimé devant voyelle et même devant consonne. 
Il reste une apparente irrégularité d'accent (xà'-Tp-^), qu'il faut, 



94 HUBERT PERNOT 

croyons-nous, conserver, car elle se retrouve au vers 461 : 
xat ôvTsv s -^'Xioc xxtîi izi-pzz '/.et'. çJAa; dans les deux cas cet 
accent inattendu vient après une coupe, ce qui peut le justi- 
fier, cf. aussi V. 371. 

V. 199. y.at \}k (j'jvxcpva \).ï xpub -tzçîo v.%\ zivsi. Vers hyper- 
mètre; lire, avec les éditions postérieures, v.al (j'jvy.îpva ou, ce 
qui vaudrait mieux encore, t: auYy.spvS. 

V. 208. wjàv s'iç -rb ay.oTici ts r.'jpoohi. Vers hypermètre, 
qui devient juste en supprimant le second xb, comme il a été 
fait dans les autres éditions. 

V. 268. va l^pw -x-[-(ûj.y.x Al ojjicpfa xaXAr^. L'original porte 
X'. o[j.3pça (j3i) 7.ihK-q. Lire xi wpa'.à aou xaXXr^, en comparant ce 
qui a été dit plus haut, vers 10 1. 

V. 324. x' -^XOa 7.7.1 Yiayupa si; tyjv oazo^-pozr, ij.ou. Les édi- 
tions suivantes ont supprimé avec raison x' -^XOa. 

V. 339. 'Eyp^xcuv àzb "b âa^o xr^;; va v.'K'xiyr,. Lire à-' to. 

V. 379, T-Jjv •/^P^^'' "î^^"^ t3A^~f^ t7Tov£r,piv \j.o'j. L'acceut sur la 
troisième syllabe fausse le vers, en outre le texte ainsi donné 
n'a aucun sens. Quelques éditions ont remédié au plus grave 
de ces défauts en imprimant s-r, yxpi^/. Lire t-^v wpa, 

V. 383. r,xp!X^{^{B\'.x [x'à'3)Y)X£' 7:à a-x oatr-/;. Lire jx'às^xe. 

V. 395. Ct!X'iv àXYiajji.6vY]a-é -r, -:y)v v.Tr,\j.irr,. Vers hypermètre. 
Les éditions suivantes ont Ç'.;j.ib, on peut lire 'Çi\).ù àXY;(7ix6vr,7é 
-Tf OU Çi[;,ibv XY3(7[j.ôv/;7i r/). 

V. 459. TÔTeç èYw dTa (âouvx xal j-à op-/j. L'accent de j3oyvà 
est métriquement faux. Lire oirq. 

Des erreurs du genre de celles qui viennent d'être signalées 
n'ont rien de surprenant pour qui sait ce qu'étaient les édi- 
tions de Venise, même « corrigées avec le plus grand soin », 
suivant la formule consacrée. 

On remarquera que le passage où Drymitinos parle de lui- 
même et dont on ne saurait par conséquent lui dénier la 
paternité, contient neuf vers faux sur 20 (478-495). La pro- 
portion est ici beaucoup plus grande que dans le reste du 
poème, et ceci contirme les doutes que nous avons émis sur 



LE POEME CRETOIS DE LA BELLE BERGERE 9) 

sa qualité d'auteur. On pourrait, il est vrai, en corriger aisé- 
ment quelques-uns, mais d'autres résistent à toute tentative et 
on a nettement l'impression que leurs défauts ne sont pas, 
comme dans les cas précédents, le fliit des compositeurs de 
Venise. Parmi ces vers, six ont été cités plus haut (479, 480, 
482, 484, 485, 488). Les trois autres sont : xal TiXou; -95; 
BoajcoTTOjXaç t-^ç xavjiJ.î'vr^ç (492), '0[xa)>; àsivovraç aj-i xi 7:apa- 
[jMioi. (493, corrigé par Legrand en "0[j.w; âçCvovraç là zapa- 
[AJ6ia) et E'tç -zobq '/lAiouç i^axôdiouç x' elxojTV] éjioijA-/] (495, OÙ 
le même a écrit Utoùr... ^axodiouç). 

Moins nombreuses sont les corrections de texte proprement 
dites. 

Au vers 27, vtxpov àirb tov â'5-/; Ifj'/jxo'xjav, les éditions ulté- 
rieures ont avec raison ajouté [j.ï devant le verbe. 

V. 83-84, /,' -J^y-ouvc xpar/jjXcVY] va Çto-q^r^acù , \ xaî tïwç va 
^àXw va Tov àvaux-z^uw. Nous proposons xôzov au lieu de xal 

V. 88. x' clç Ta BeXri[j.x-i co'j va xaTl-/-/;;. Le pronom [j.ï 
convient mieux ici que va * [>.ï y.ctxéyziq. 

V. 293-296. riù Y^'OY^?^ '^^''î Y"^ ''^ ^'^t'^Ti 'l'^pM I ■''••^'' 3 à'pMxaç 
va '/au'^ ~b oo^apt, | r/)v vûxia âr/w^ â'ffxpa xal BpojouXa, | xapà 
vàaf/îa-(.) TÉTsta (^oa-'/.o-oijXa. Lire •/.' r, vuxTa, au vers 295. 

V. 343. -/.al ,3^.é7:£ -/.aTTsta 7:p6(2aTa •/.a'/j[;ivo;. Lire •/.' sjSXsxs. 

Le vers 371, xt wpa vq ;j,ià [j.spà y.a', xWr, va TTuar;, est pour 
nous incompréhensible. Les éditions suivantes ont mis œtyj 
au lieu de zr„ sans éclaircir le sens. 

V. 374. slvxa -o/.Xà ^xp'y. -à i'vstpâ Tr^ç. Lire elv-càv'. 

V. 399. 01' aux' r,9ôXa Tra'.oî y-ou vi cà 7,y.[u<i. Lire But'. 

V. 418. 'ç T07:ov ày.aOapb xai '/',ovtff;j.svo. Lire ày*''-^^^?^? ^^i 
est la leçon des éditions suivantes. 



96 HUBERT PERNOT 

II 

Nous connaissons trois versions populaires modernes de la 
Belle bergère. La première a été publiée par Marinos P. Vrétos, 
dans son 'EOv.xbv r,-^.ipcKb-(io^^ pour l'année 1868, p. 13-15, et 
reproduite par Legrand à la fin de sa deuxième édition seule- 
ment. Elle est donnée par Vrétos comme provenant de la mer 
Egée, sans plus. C'est une version écourtée et même mutilée. 
La seconde se trouve dans les Xiaxà àvaXsxTa de Constantin 
Kanellakis, p. 1 13-128. Elle suit de très près le texte de cer- 
taines éditions modernes, et je l'ai considérée comme une 
simple copie légèrement modifiée, jusqu'au jour où l'éditeur 
m'a affirmé qu'il l'avait recueillie à Nénita de la bouche d'une 

VERSION DE s. GEORGES 
Kàiw aà ^pùuT, y.cà gï TTstaiJ.via, 

v/.eX [J.Ù Wu^ep-q, Tuavwpia xip"/], 
dàv xaXï; xapoià y.i wpYxioç xà GwpY), 
5 YÎêXsTïcV xaTuota zpôêaTa oixâ ty;;. 
Sàv Tov YjAtov 'r,Xajj-'â£v -^ o;j.opçia Trjç, 
f, fopeaà xou çipe -^Tav «j^pï), 
x' Y]Xa[ji,x£ ffàv TOV oùpavbv [xè Taaxpif]. 
K' £y' wç ty;v I5w xb xarjî^ivo 
10 xsfTO ax-J) 3pjaiv à7:£0a[j-[j.£vo. 
nixv£i v£pxy.', àzk t-J] ppûu'/;, 
aè ;x£va xbv xa-^ixévo va Tcà xo X'-'^Ti^ 

^£V£TCtaVV£t, ^£V£p(.')VV£l [XOU XO xàXl, 

^(ù. và [xà auvE^ipv; àxb xy]v vxÇàXyj* 
15 £y.£ïvo [XOU <pavt(TXY)y.£ xûç ^xaî Y'^'^pi^^^l-'' I-'-^^* 
— iv £7uv£f£p£, xïjv £pwx'irja£* 
« Akv £'x£tç [xavva, Sàv è'xet? ^^P"') ; 
— Eî)ja x,ai [j.âvva, £Î)ja xat y.ypr), 
\).aix' xoXXùç "/.aipbç ôxou x£Oava, 



LE POEME CRETOIS DE LA BELLE BERGERE 97 

vieille femme. La troisième est celle que nous allons repro- 
duire. Elle m'a été dite en 19 lo, au village de Saint-Georges 
(Chio), par une femme d'environ quarante-cinq ans, qui m'a 
déclaré l'avoir apprise d'une vieille et pour qui elle ne se dis- 
tinguait en rien des autres chansons anonymes connues dans 
le village. Ces trois chansons remontent au texte de Drymi- 
tinos, celle de Kanellakis presque immédiatement, par une 
édition moderne, les deux autres d'une façon beaucoup plus 
lointaine, avec plus d'intermédiaires. C'est Là précisément ce 
qui fait leur intérêt. Nous envisagerons seulement ici la version 
recueillie par nous, sans reprendre en détail celle de Vrétos, 
qui d'ailleurs n'est pas de nature à modifier la portée de nos 
observations. 

ÉDITION DE 1627 '. 

as SsvxpY), (7£ XiêâSia, aè iroTaj/ta, 3 

ffè Spoaepà xal Tpuçspà XaYVcaâta. 4 

navo)pia \\)yzpri, Tïavwpia "/.cipv;, 9 

wjàv xaAY) xapSià xal wpaià axà Gwp-/], 10 

■5 I^XsTCS xaTtoia TrpiSa-a âixà tjyj, II 

x'sXafXTïs aàv ibv v^Xtov -q èi/opcpià tjy). 12 

/, -^ çoptffià TCOu 9Ôp£'. i^TOV a<j-p-q 15 

8 x' •i^Xay.TUc ffàv Tov O'jpavbv [j-à TajTp*/]. lé 

[ X'. ô[j.TCpci; arJ) ^pù<7ri -î'^tw Xiywj^.svoç 29 

( x' -r) xip-r] iôappsu xely-xi à7ro6a;ji,[xévo?' 30 

Kal Tîatpvsi xpubv vepbv àxo x-J) 3p'J<^iQ 37 

x' ep5(£Tac xpbç £[j,£va va Tzst xb "/ûay;' 38 

Tb TupoatoTcôv [xou ^avappaivei TcaXtv, 41 

OYià va ;j,£ o-uçÉpy; à-b xïjv ÇccAt^V 42 

15 XôY^aC^vxaç ttcSç vavai y^'^'^P'^^v [aou. 40 

16-17 'Pmxw xyjV àâsXçoù; £7£tç Y'O "'^'^P^j 177 

'Eyw àoEAçoùç 0£v è'^o) ojoà [j.avva, 189 

slvai xaipbç xoXùç ttou àxoôava* 190 

I. Les nombres placés à la fin des vers renvoient à la 3e édition de 
Legrand. 

Mélanges. 11. 7 



10 



98 HUBERT PERNOT 

20 ï'/b) -h c-Ti'/^z vo'.y.vy.ûpY;' 

£'/(.) va yépo vspcvTzy.i 

y.ac X£i-£'. àirè yjàç uto '/apaxt, 

Tïà 7:£)v£xr,7y; 7:î'xpa va xdtij.-/; i^.avTpa, 

xal (3ptax£iç [j.ova^âoa oXr// rJjv £6§o[j,3c$a. » 
25 nXay.fôvvcu sic to c7:r,/aov àsvi'oia, 

[j-à (Y)£Aota, [J.£ x^?^? "/•*' I-*'^ 7:ai)^viBta* 

PpicrxouS ^Oi-^io, xjSyouv y.Aaoay.i, 

y.a[/,v5u Y^iJpY'^^^^ tuit-^osioS ca^^xuAiSi, 

y.'£pp£6wviaa":y]y.av xà ous tojv elç to opi[j.o. 
30 nàv£ c-ib (77:r^Xto. 

"Isia, ■TTi-rjOsta ':xytv ^xpijAvx. 

y.cd xà TŒOjy.aAaxia -r^ç Tâ-/£v y,p£[Aaff;;.sva, 

ŒTOj uy.ojTSAtou TÔv xo)/.ov £Î)(£v Xu)jvapi 

x'r^TaiJ. [^.ù "/apà y.'ivav y.a[j.apt. 
35 Ss [xlaY Y^*^^^ "-^ ff-YjAisu ît/s? çw-ià )J(i)(t;j.£V*^, 

XI àç'rJjv */i[jL£pav zcuActzs rJ)v £'>/£5 ouXa[X[ji.£V*/;. 

riiawsi Y^^'-^^-^ Y''^'^'^'^'' xpatTxxi xal XEpvS [;.£. 

« 'Eyw, xipY], xpaji ckv ■::{vvto, 

[j,ôvo vi [JLOu xa[;//;; ;j.ù-/ '/xp*^, 
40 va TrafXEV Ta oub [xaÇi^l aib xAivap'.. » 

"Qo'i£[j. '::oQ ttyjysv ô r^kioq xxAtvapi. 

£v £ar)X(oOT,xav à-KÏ ib [xa;tAXap'.. 

rsù- a' à^ivvw va rr^v è'yf;;, 

xaî TSJTSv TGV [rr//a va [x ■XTzy.^niyf^ç, 
45 vapTO) vajpco Ta vsjtijxx tJc '6[j.op^i jcj xaXÀYî. » 
K' èOéX-r^aev -r) i).olpx tou TàvT^^âx'/j 

xai X£<pT£i appa)(TTr(;xsvo œts xpîÇ6aTaxi, 

xac [j,TCaivv£i [^-"^vaç xal i^Yaiw' 5 o/.Xo;; 

xat ûèv £[ji,';c6p£ to xopiJ.âxiv tou y'^: vàvcffavYj . 
50 Stoùç X£VT£ [j.ï;"v£; x'.vw xaî xau), 

xal -aipvM Tb ^£pYax'.;j, [xoj yix vàx-/.:'j;xza(.)" 

aà xàOa totov ixàOivTsa xo[j.i;-àTt, 

YÙ vàpTY) Tb xop[J-àx'.[j. [J-2U Y^^ vàv£ijâvv;. 

llao) xal t^piuxw Tb (7--/)Xio pa7viaj;j.£'vs, 



LE POÈME CRETOIS DE LA BELLE BERGERE 99 

20 y.al •kOîov iytiq gto !77:r,Aaiov voiy.oy.tjpY;" 178 

A^YSi H'=^'J* x'jp-r,v ey/o Yspov'àxi, 181 

xai âT:b Ta àïq asitts-, (tto yapàxi, 182 

va xo'lf; zixpa oyà va xiby] [/.avTpa, 183 

Aîv IpysTat o)? r/)v aXX-/)v ê(3oo[xàSa, 185 

25 ovT£ o"rb (J7:-(^Xaio (jtoa-a[J.£V atçvîoia 14? 

{j.£ YSAcia, [ji xaps;, [xè xà TCaiyvcâta. 148 

^piay.M t^aY'.à y.al y.ô^-o) eva y.Xaoay.i' 138 

xdcvo) Yopvb TCi-r^osto oayTuAiot 139 

7.7.1 olotù TO aÙTT^VY); xal [jiva aÙTr^v/;. 140 

30 Mî xà Tca'-Yviota lTî-/;a{va[X£ rJj aipaxa' 14 1 

"OiAopça y.at x'.5£;'.a 'aav (SaXi^iva* 169 

r,(Tav£ xà xcvSkux v.pt[j.x'j[j.hx, 170 

Sxou axoux£A'.ou xbv irâxo £ly£ Xuyvâpi, 153 

•i^xov£ [ua yapà r.' iva :i^ajAàpi" 154 

35 Sx-J] [j.',à t>-£pià xou (771-^Xiou sl/E x(i)at>.£VY3 149 

(fwxià aTrb xr,v •/i[ji,£pa cpuXafjivYj' 150 

^ Er/£ xai ^u3wxb y.paut oaiJ.axr. 197 

( xai [X£ aJY^^P''? l^-^ ^?^^ ^'P^^ "^^^ "^^'^^^ ^99 

Ma Xéyw t"1Ç' xupa, y.pa(Tl âàv -kIVco, 201 

x' rfizXa va [^.ou £xav£ç xv; yàpv) 223 

40 va Tc-^Y"^!^'^ Ï^PT*^? ^'Ç "^^ î^Xtvapi. 224 

K'eIç oAiY'l^ ojpav ^X£7:oj;l£V xbv v^Xiov 229 

y.ai ;à7cA(ùV£ xç à-/,xîv£(; xou (jxo arv^Aiov* 230 

r£ià 7.al yapà ff' àsivo) va xV syfjÇ, 265 

xat av i^-r)(7(0 [J-Éff' (Txb [J/r^va !pyo[xac TcaA'. 267 

45 va 3pû xàYY-Xr^à xt oi^-opsa y.àAXv]. 268 

[Ji.à G£X'/;i7£v r, [j-oïpa [xo'j xàC^-'/;, 3^7 

"ETTEff' àppcoc:x*r)ijivo; <7xb xXtvapt, 3^9 

\ 'E-ipajsv 6 \J.f,voiq xplv va OéuM, 313 

^ l y.al Giaêr^ xai ô aXXoç va [xr^opiaco 3^4 

va TCopTcaxTjad) y.m ffaXEUOoTjffw 3^5 

( Ma yiaa ffxal ouo ixrjvs; £Yy.pr/.oû[xou 317 
^O ' 

l [xà ■TcpoOuiJAà y.tvw Bià va T:ao), 3^9 

51 y.paxwvxaç xb pa6oây.i vàxT-ouixTraw. 3^0 



100 HUBERT PERNOT 

55 l-*'^ r:rfKx, [j.k (Soupy.a âv£6ou5p«jJ.£vo. 

açupivxÇw Tou, YuptvT^E', xal ôwpsf };.[X£ (toO y^psu)" 

Y^i t"J;6 poffxoxouAXa àvepwTœ to. 

« Eùtyjv ozsu ;j.ou Xsç, Tuaioipi, [/.ou, 
60 r^xa ijTzKa.yyrf \>.o\) y.al 7:vo-q [j.su, 

xat ^(Tèç ^xav -àvvià[j.£pâ --qz 

xai xouVAaxta /.i/.aSous-av ^xà xpcjxÉ^aAAa xvjç. 

Sxb 4''j)jc;xay_i(j;jiv xrjç r,A££v [j.cu* 

« K'jp-/], YOVi£, va vx^^r^TYjç, àç£vxâxi, 
65 îow •/.axo'.o? 33<î>^3? ôsi va TTEpaay;, 

[j.aupi5£pbç cïvai y.i à5uvaffiap'/;ç, 

vxra5(apoy.oupêoiJ.[xaxY3ç y.al vxÇocçuaiâpvîç. 

— Nà [x;'jB£tyx£ç xb [xvY;y.a x^'ç xupa; (xou, 

vaxa[xva xb ÔEpàxEic x^ç xaâpiS; \j.ou' 
70 Aupa va [XYjv Trai^o) uXu, [^//joè xaYtaûÀi, 

a£ X£pi6iXt va ixrjv £[jLxa) xXià, [/.vjSà ff£ XiêàSt, 

c' «YxaOEpbv X2X0 va x'/jY^ctwo), 

va Tupavv£»o[j.at, va (j'jpvw xôvo. 

La comparaison du texte de S. Georges et de la version 
complète dont il dérive appelle quelques observations géné- 
rales. 

Le fait que l'original était rimé nous place dans une situa- 
tion particulière, favorable à la bonne conservation de ce der- 
nier. Néanmoins la diseuse s'est peu souciée de la rime. Elle 
l'a gardée là où elle l'avait présente à l'esprit ; souvent elle a 
rimé par à peu près et souvent aussi elle n'a pas rimé du tout. 

Pas plus que la rime, le rythme ne s'est imposé à elle. Si 
elle a parfois conservé le mètre ancien, il lui est arrivé bien 
plus fréquemment de le rompre, et de telle façon, qu'on ne 
découvre dans ce nouveau texte aucune tendance rythmique. 

Les termes dialectaux familiers à Drymitinos n'ont pas été 
plus respectés. Il n'y a pas eu pour eux suppression voulue, 
mais substitution inconsciente, et ce n'est pas sans peine qu'on 



LE POÈME CRETOIS DE LA BELLE BERGÈRE ICI 

54 <ï>Tavw, 6(opco 10 (jizTiKai.o àpa-/viaa;j.£vi, 337 

55 \jA poupxa, |j.à x"/))^à va[j.oup5u)[j.svo" 338 
S' b/oX) PouvûO xopçYj, œ' eva -/apay.i, 341 
a^upiî^G) xai çwva^Q, ^^aipexû tov, 345 
xat yià r};v (SoaxoTcouXa vaptoxco tov' 346 
Al' aùrr^Wî -tuîu pcoxaç -^tov 1:1x101 [xoj, 353 

60 Oappo; (J-ou Tou !pTa)5(0u xal aTCav-o^c/^ lJ,ou" 354 

61 Tàvviaixspa tt^ç *^Tav ôdisç, ulÉ [J-cu' 38 1 
63 Tr^v (opa -ou çetiûya, l[jiX"/)ai [J.ou, 382 

K'jpY], Y^^"^? ^0! C'^i'^TlÇj àçsvxâxi, 409 

65 £va; xaXbç [3caxbç GsXei xepausi, 384 

MsXa^^pivôç, XiYvbç xal YsXaffiap'/jç, 385 

vsoç 7,al [j.aupo[j,[;-axY3ç, oiw[j.aTàpï3ç' 386 

va Tîa[j.£ UTO [j.v/][xs'jpt Trjç xupaç [j.su, 41 1 

va xa[xw To xcvTÉvTO TY^ç xapBtaç |xou. 412 

70 riavToûpa va [j/r]v irai^oj, oùoè çta|;,7rôXi, 445 

'ç XiéàSt va [XY)v ixTro), oùc' elç xspiêôXi* 446 

t Ai)(a)? Y^l^'^^^î ^si^^ouTOç va x-^aivfo 417 

72 ) , , , , , o 

( ç TÔxov axaOapb xa: ^iovi(7[Ji£vo* 410 

Sià voiyb) xôvouç, xpiy.sç xal Xaxxapeç, 435 

distinguerait l'origine Cretoise de cette version : seul le lexique 
en a gardé quelques traces, tandis que la phonétique et la 
morphologie sont nettement chiotes; la première permettrait 
même de localiser immédiatement notre texte à S. Georges 
ou aux environs. 

Enfin, quelques formes ont été mal rendues, probablement 
par simple erreur d'audition : v. 4, ojpY/.ib; (forme locale pour 
(bptbç) G-y. fi(ôp-q au lieu de wp'.à G-y. ÙMp-q, v. 9, low au lieu de 
sTca, V. 46, àvT^^r/.v; (forme locale pour àCax'o) au lieu de 

Le poème primitif a été considérablement abrégé, puisque 
notre version ne comporte que 73 vers, en regard des 498 de 
l'original. On en a gardé l'essentiel, la partie dramatique, 
mais on a notablement réduit le côté descriptif. Les additions 



102 HUBERT PERNOT 

sont insignifiantes, elles se ramènent en somme aux vers 52- 
53 et 62. Ceci s'explique : le sujet est spécial, on ne pouvait 
guère le confondre avec un autre, de plus son rythme particu- 
lier faisait, lui aussi, obstacle aux intrusions. En revanche les 
interversions sont assez importantes ; on les suivra aisément à 
l'aide des chiffres mis plus haut comme renvois à l'édition de 
Legrand. 

Pour simples qu'elles soient, ces quelques remarques ne 
paraîtront peut-être pas superflues, si l'on songe combien sont 
peu nombreux, dans le domaine des chansons connues du 
peuple, les cas où nous pouvons, comme ici, partir d'un arché- 
type certain. Le cas courant est celui d'une chanson s'offrant 
à nous uniquement dans ses variantes modernes. 

Les progrès réalisés dans ces dernières années permettent 
de croire que bientôt les néo-hellénistes chercheront à dégager 
de ces variantes modernes les rédactions primitives, du moins 
dans leurs lignes essentielles. Quelques essais ont été déjà 
faits. Des chansons comme celle-ci semblent présenter quelque 
intérêt, au point de vue de la méthode qu'on pourra légiti- 
mement adopter dans les travaux de ce genre. 

Hubert Pernot. 



I SANTI DI MANERBI 
PRINTED ON VELLUM 



The productions of the earliest presses are not in gênerai 
noted for their artistic qualities, but occasionally some printer 
would issue one or more copies of an édition printed on 
vellum instead of on the usual coarse paper. Thèse vellum 
copies were doubtless intended for high personages, and it 
was customary to hâve them adorned with the beautiful 
miniatures commonly executed by the artists of the fïfteenth 
century. 

The standard scholarly guide to the books printed on vel- 
lum is the well-known work of J. B. B. Van Praet entitled 
Catalogue de Livres hiipriinés sur Vélin \ But in the nature of 
the case this work cannot be wholly exhaustive, and it is the 
purpose of the présent article to give some account of a 
vellum copy from the incunabulum period which vv'as un- 
known to Van Praet (although he cites a number of éditions 
from the same press), and which seems to hâve escaped the 
notice of Brunet and other later bibliographers. 

While working in the Royal Library of Hanover in the 
summer of 1902 the writer had the good fortune to corne 
across a fine spécimen of an incunabulum printed on vellum 
which had stamped on its cover the title I Santi di Manerbi. 
This copy seems to hâve been mentioned in print only in a 
small catalogue entitled XyJographische und Typographische 
Incunabeln der Kôniglichen Oejjentlichen Bibliothek ^u Hannover ^, 

1. A Paris : chez De Bure Frères, 1822-1828. 10 vols. 8vo. 

2. Beschrieben von Eduard Bodemann, Kônigl. Rath und Secretair der 
Kônigl. ôffentl. Bibliothek zu Hannover. Mit 41 Platten typographischer 
Nachbildungen der Holzschnitte und Typenarten und 16 Platten mit den 
Wasserzeichen des Papiers. Hannover : Hahn'sche Hof-Buch-Handlung, 
Druck von J. C. Kônig d Ebhardt, 1866. Folio, vi and 130 pp. 



104 G. C. KEIDEL 

where there is given a brief bibliographical description citing 
Panzer, Ebert and Bmnet. 

Extant Copies. 

As far as known the following copies of this édition are 
extant : 

1. Berlin, Kupferstichkabinet, no shelf-number (very im- 
perfect) ; 

2. Besançon, Bibliothèque Municipale ; 

3. Bologna, Biblioteca Universitaria, Inc. 867; 

4. Glasgow, Hunterian Muséum, Bx. 1.8; 

5. Hannover, Kônigliche Bibliothek, Inc. 213 (on vellum) ; 

6. Paris, Bibliothèque Mazarine ; 

7. Paris, Bibliothèque Nationale (on vellum). 

There are probably a number of other copies preserved 
elsewhere, but at présent unknown to the bibliographers. 

Edition. 

Of the édition as a whole the following may be said. 

The latest and best bibliographical description may be found 
in Copinger's Supplément to Hain\ where the technical fea- 
tures of the édition are carefuUy noted down, and the copies 
in Glasgow, in the Mazarine Library at Paris, and in Besan- 
çon are mentioned. The statement is likewise made : « F. 170, 
241, 294, 322 not known. » Seven other éditions of the fif- 
teenth century are also described by him. 

Copies of the édition hère under considération hâve been 
put down in various auction and bookseller's catalogues since 
the close ot the eighteenth century, but the particulars may 
be passed over hère in silence . 

Of the contents of the literary work itself but little need 
be said. It is an Italian translation of the well-known hagiol- 

I. Part II. Vol. ii. London : Henry Sotheran and Co., 1902. See 
pp. 219-220, Nos. 6496-6503, especially 6497. 



I SANTI DI MANERBI PRIXTED ON VELLUM IO5 

ogy of Jacobus de Voragine commonly called the Legenda 
Anrea. Such knowledge as we hâve of the translater is 
derived chiefly from the work itself, and will be cited later 
on. 

Hanover Copy. 

The vellum copy in the Royal Library of Hanover was 
carefully examined on Aiigust i8 and 19, 1902, when the 
folio wing interesting détails vv'ere noted. 

On the recto of the first preliminary leaf, and again on 
f° 3 1 5 v° there is an oval red stamp whose legend is : 

Bibliotheca | Regia | Hannoverana 

The then Librarian, Eduard Bodemann, affirmed to the 
author of the présent article on August 19, 1902, that he 
could not tell when or how this volume came into the library, 
but that the stamp and the binding might vv'ell go back to the 
times of Leibniz himself. 

Now Gottfried Wilhelm von Leibniz, the celebrated philos- 
opher and eminent scholar, became the librarian of the 
Duke of Brunswick in 1676, when he took up his résidence 
permanent^ in Hanover, living on there until his death on 
November 14, 17 16. It seems likely, therefore, that the vellum 
copy hère described was bound and stamped for the Royal 
Library of Hanover somewhere near the year 1700 A. D. 

Some indication of its earlier history is, how^ever, given by 
the numbering of the leaves. Originally there seems to hâve 
been no attempt at foliation or other marking of the leaves, 
but some early possessor (or librarian) has numbered the odd 
pages in a rather modem hand, which is nevertheless prior 
to the exécution of the présent binding. For many of the 
Arabie numerals in ink, which are in the upper righthand 
corners, hâve been either whoUy or partially trimmed oiî by 
the binder's knife. 

In this connection there may be mentioned a curions fea- 



I06 G. C. KEIDEL 

ture of the table of contents occurring before the body of the 
text. In this références are given to the folio on which each 
new life of a saint begins, and strangely enough thèse are 
expressed by Roman numerals, while the leaves of the book 
themselves bear no such numération. The reason for this 
method of giving références is not apparent. 

Material. 

This huge folio volume is printed on vellum leaves measur- 
ing at présent 38.5 cm. by 27 cm., and it forms a mass 6 cm. 
thickwithout including the covers. 

One of the most noticeable features about this handsome 
book is the extent to which the vellum leaves hâve been 
patched before printing. The unusual size of the leaves no 
doubt made it rather difhcult to obtain skins of the proper 
dimensions which had no blemishes. The patching begins on 
the twenty-third folio, where an almost circular hole in the 
lower margin measuring about two centimètres in diameter 
has been carefully pieced out . As the volume progresses the 
patches become more numerous, there being altogether thir- 
ty-four patched leaves out of a total of three hundred and 
nineteen. Most of the patches are in the margins, but in 
two instances the text is printed upon them. In several cases 
the skins were evidently too small, and consequently large 
pièces had to be sewed on at the corners. The number of 
patches on the same leaf varies from one to four, but in 
only one instance is the patch roughly put on. There are 
also a certain number of holes which hâve not been mended, 
but thèse are chiefly ragged at the edges and are no doubt 
due to the rough handling which the book received in later 
times. 



I SANTI DI MANERBI PRINTED ON VELLUM lOJ 

Binciing. 

The original Mcdiaeval binding has been removed, and in 
place there has been substituted one in fuU brown leather 
with elaborate gold tooling on the back and the prancing 
horse of the Hanoverian royal family. On the cover there is 
also stamped the title of the work as given at the head of this 
article. 

There are no fly-leaves at the beginning, but at the end 
there is one vellum fly-leaf followed by a paper fly-leaf, which 
latter is much crumpled and has a large pièce torn off at the 
side. Now it inay be a question as to whether the paper fly- 
leaf just referred to was inserted at the tinie when the pré- 
sent binding was put on, or whether it is a relie of a former 
binding. The fact that fos 314 and 315 (the last printed 
leaves in the book, at least at présent) are both torn at the 
top and a trifle crumpled at the bottom, while the succeed- 
ing vellum fly-leaf has suffered similar damage, would lead 
one to suppose that ail four of thèse leaves had been injured 
at a time when a preceding binding was in a dilapidated con- 
dition. 

Furthermore on referring to Copinger's statement already 
mentioned : « F, 170, 241, 294, 322 not known », it may be 
surmised that as there are thî-ee preliminary leaves, plus 
three hundred and fifteen printed leaves in the body of the 
text, plus one blank leaf at the end (the vellum fly-leaf), in 
this copy fos 170, 241 and 294 are missing, while the appa- 
rent fly-leaf is in reality fo 322 considered above as ?iot 
known . 

The entire work seems to hâve been simultaneously set up 
in type and printed in three parts later bound together. For 
fo 77 vo, col . 2, is almost entirely blank without apparent 
reason ; and fo 204 has extra spacing between the lines on 
both recto and verso^ while the second column on the latter 
has a large blank space at the bottom — ail this without 



I08 G. C. KEIDEL 

any reason for such an arrangement ot the text being évi- 
dent. This fact of the simultaneous printing of several parts 
(which was the common practice for bulky works at that 
time) ' may in some way account for the three missing 
leaves noted above, and which seem to be lacking in ail the 
known copies. 

Illumination. 

Books printed on vellum in the fifteenth century lent 
themselves to illumination with the same readiness as did 
manuscripts written on the same material, which far sur- 
passes both papyrus and paper for purposes of ornamenta- 
tion. 

On the second of the three preliminary leaves the text 
begins with an ornamental initial shaded in ink in a style not 
usually found in incunabula. But the chief adornment of the 
book is found at the beginning of the body of the text, as 
the whole recto of the first leaf is elaborately ornamented. The 
entire margin is beautifully decorated in the same style as 
the initial already referred to, but the artist has brightened 
his work considerably by the addition of various colors. The 
two columns of the text are separately marked off by a deep 
blue border, as are also the edges of the entire page. This 
latter border, however, has barely escaped the binder's knife, 
but must originally hâve been surrounded by a gênerons 
blank strip of the vellum. There is also an elaborate scheme 
of floriation on this page. This contains six cherubs, as well 

I. Cf. W. Kurrelmeyer, Die Erste Deutsche Bihei, Vol. 1(1904), pp. ix- 
xi, especially thé foUowing passage : 

« Die in betracht l^ommendcn nur teihveise bedrucl^ten blàtter dcuten 
also darauf hin, dass mehrere setzcr ncbeneinander arbeiftten. Jeder setzer 
fing natûrlich mit einem neuen blatte an. Der grosse des blattes wegen 
(4 kol. zu je 61 zeilen) war also nicht zu erwarten, dass der ihm ziigewie- 
sene abschnitt genau beim schluss eines blattes fertiggestellt werden wùrde. 
Da aber mit dem folgenden abschnitt schon begonnen war, blieb das letzte 
blatt des jeweiligen abschnittes teilweise leer. » 

(Bibliothek des Litterarischcn Vereins in Stuttgart, CCXXXIV.) 



I SANTl DI MANERBI PRINTED ON VHLLUM I09 

as other figures, and is relieved by four small circular minia- 
tures in colors. Three of thèse are below the text, while the 
remaining one is on the right-hand margin. The miniature 
below the division line of the columns of text contains a long 
shield in white and red on a deep blue background, and this 
heraldic device is no doubt that of the original owner who 
had the illumination executed by especial order. The other 
three small miniatures represent seashells containing jewels 
set with precious stones of various colors but somewhat 
conventionalized. The spaces between the columns and on 
the left-hand margin are likewise fiUed with floriations. Most 
conspicuous of ail, however, is a large miniatured P repre- 
senting Christ walking down from a high hill surmounted 
by houses. This beautifal initial occurs at the beginning of 
the main body of the text and occupies a space équivalent to 
ten Unes. 

Arrangement. 

The gênerai arrangement of the printed matter in the 
volume calls for no spécial comment. The text is divided 
into two columns, except in the case of the dedicatory letter 
by the translator where long lines are employed. Besides this 
letter the body of the text is preceded by the usual prologue 
of the original author, and a table of contents. AU thèse 
matters occupy three preliminary leaves, on which they are 
arranged as follows : The recto of the fïrst leaf is bhtnk, its 
verso contains the letter referred to ; the recto of the second 
leaf contains the prologue, its verso the first portion of the 
table of contents ; the recto and verso of the third leaf con- 
tain the remainder ofthe table of contents. 

The body of the text occupies three hundred and fourteen 
leaves printed on both sides, and a portion of the recto of the 
three hundred and fifteenth leaf. Near the middle of the lat- 
ter and below both columns ofthe text isfound the colophon. 
The verso of this leaf is entirely blank, as are both recto and 
verso of the succeedino; and last vellum leaf. 



IIO G. C. KEIDEL 

The coloplîon reads as follows : A laude de Dio finifle le 
legëde de tutti li fancti d le fancte | dalla romana fedia accep- 
rati d honorati impreffe per mae | ftro Nicolo ienfon franzofe 
régnante Sixto quarto ponti- | fice maximo : cl Pietro moze- 
nigo inclyto duce di Venetia. 

Dedicaiory Letter. 

Probably the most interesting featureofthe whole volume 
is the dedicatory letter, as in it alone do we obtain informa- 
tion concerning the Italian translater and his relations with 
the printer. It reads as follows : 

Nicolao di Manerbi Veneto môacho del ordie Camaldulëfe. 
A tutte le deuote d catholice chriftiâe | perfone : La gratia de 
Dio fia con tutti uoi d la pace del fignor noftro meffere lefu 
Chrifto. 

LA fuma charita d bêiuolêtia cô laqle tutte le catholice 
d deuote mte ho profeguito : fa che | giamai nô refti 
dîagïarme d molto péfaf qllo diletti al defiderio uoftro: 
d côducei" poffi al | piacere uoftro. Per modo che or legendo : 
or fcriuendo : or priuata : or etiâ publicamente ] exhortâdo : 
ognieta d ftudio mio cômoueffe. Intanto che nulla cofa tâto 
faticofa fia d tâto diffici | le chio a la gratia uoftra con lieto 
anio : d hilare uolto non nicîdi a executiôe : d qfto maxî- 
ariite : côci ] ofia chio uedo moite fi religiofe côe etiâ laice 
pfone cotâto 4)penfo anio di portarfe a la uirtu d a la preclara 
lectionc de le facre littet- : che de loro glie da fpare bene : d 
î tal modo glie da fpare che fono p | douer fupare lopiniôe di 
curioli huomini dediti a le uane d ficte fabule : fe come fpiâo 
frequêtemête ] fi darâo a lalectiôe de le optie d fâcte hiftorie. 
Laquai cofa fa chio dediidi uerfo le charita uoftre fia | piu 
ardête apreftarui fpirituale côfolatiôe : d chio abrazi li defide- 
rii uoftri. Imaginante dûqj io qle ] preclaro dono preftare ui 
pofli. Ecco che difponête la diuia prouidentia : e ftato pre- 
pofto a efler tra- [ duto di lingua latina in lingua materna d 



I SANTI DI MANERBI PRINTED ON VELLUM I I I 

uulgare el uolume in fe continente le hiftorie cl légende | di 
fancti : corne fono de li fancti apoftoli martyri confeffori 
uirgene 6i:dequalûq3 ftato : de lequale la | facrofancta chiefia 
catholica per tutto lanno fo memoria. Loquale certe carigo fi 
corne graue d ini- | menfo molto uolentieri harebe ifchiuato: 
faluo come di fopra ho dicto : el mio uerfo le charita uo- j 
ftre fûmo amore : d lexhortatione â. preghieri de molti 
amici : a quefto aftricto nô mi haueffero. Et | etiam fio non 
haueffe ignorato in quefta tempeftade : di quanta utilita fara 
al ornamento de la fa- | cra religione noftra : d ne futuri 
feculi a gloria : d a uoi tutti auidi di intendere li gefti d 
grandi facti | di fancti : di qto commodo d lande taie tradu- 
tiôe di portarafe. Venuta e hormai leta mia igrauefcê | te 
laquale in ueruno a Dio piu acepto otio : d a uoi piu utile fe 
pofli exercitare ho imaginato : qto in | .taie preclara tradu- 
tiôe. 

Chiamato dûque a me il dilecto Hieronymo clariflimo 
citadino firétio : nô | meno erudito de le facre littere : quâto 
di uirtu adornato adcioche lui reuedeffe : d al arbitrio fuo em 
I daffe quello ritrouarebe da effere correcto. Et î tal modo 
homi affûpta quefta magna puïcia del tra | ducere : adcioche 
habiate el uulgarizato libro : per lo qle poffati prendere el 
côfolatorio fpirituale ali- | mêto : de le facre hiitorie : uilipê- 
dàdo laltre uane bufiarde d lafciue fabule poetice d nô folamte 
uoi I ma fi etiâ li pofteri noftri : d tutti li altri indiuerfe parte 
de litalia fitibundi de le optïe fâcte hiftorie : | p uoi da qfto 
uberrio fonte fatulare poflino la lorfede. Diche iuocato el diuïo 
prefidio : cô ogni eu- | ra ftudio d uigilâtia : laquale gia p il 
têpo paffato p diffecto di fcriptori o p meno fapef : î taie 
facre | hiftorie aiûcte mutate : d nô al uero fétiiïito tradute. 
habiâofe ftudiato de inftaurare. Si po che uer- | una minima 
cofa del noftro aiuncto habiâo o fminuito : ma ogni fêtêtia d 
hiftoria d dictiôe liata : | fi come meglio adaptauafeal fêtimto 
fuo : expofto habiâo. Voi dûque deuotiffime d catholice pfo | 
ne : lequale di d noctc a prendere fpirituale côfolatiôe : reuol- 



112 G. C. KEIDEL 

gete li molti uolumi di libri a côfeqre el | celefte â. imortale 
prêio : cô hilare uolto d lieto anio afumete taie diuîa opéra : 
abrazate effo uolûe : | d effo uoltate con la nocturna mâo d 
riuolgete cô la diurna. Quefto certe e ilfalubre d côdito col | 
fale el uerbo del (ignore : qui ce il uero ornato del dire : qui 
glie la perfecta eloquëtia la folêne fede d | religione. Ouiui 
glie la coftûata clarita. Quiui ue lordie d il facto modo del 
benuiuere. Quiui final | mte ue la uera demoftrâte uia di 
falire a la eterna patria. Quiui nô ue la puerfa amonitiôe del 
frau- 1 dare d del calûniare : qui nô ue le fophiftice arte dar- 
gumti : ma dimôftràdofi li ueri d philofophici | amaeftraihti 
Da taie diuîo certe uolûe racoglierete li diuini d uberofi 
fructi : p modo che fête p do | uere diportare d a la patria d a 
li parenti maxio fplédore : d a li amici ornato : d uoi fête p 
douer cô | feqre gloria d honore d celefti béni. Quefto etià 
cô fcilêtio nô e da paffare : anci î qlûque luoco glie | da effere 
predicato : come Nicolao lenfô ducête lorigie da la illuftre d 
generofa Gallia : dapoi li in- | ftaurati quafi infiniti diuini d 
preclari uolumi. liquali per lantiqta erêo ftati depditi d qfi 
exticti : ] el diuïo del qle fafe mentiôe uolûe de le legéde di 
fâcti uulgarizato : cô mirabile igegno d diuîa arte | ha ipreffo 
d ftâpito : d quella cofa laqle p rarita era quafi ftata inco- 
gnita : hora cô larte d induftria ] fua a tutti e mâifefta : p la 
cui uirtu glie da efferli côtribuito el prêio cô ppetua lauda. La 
gratia d pa- | ce del fignor noftro mefef lefu Chrifto fia cô 
tutti uoi. In facto Mathia de muriâo a câto a lalma pa | tria 
Veneta : fottol pôtifice maxio fixto quarto d Mafeo Girardo 
deuotiffio patriarcha di Venetia | qnto Pietro Mozenigo iclyto 
duce di Venetia a di prîo de luio mille quatrocêto feptanta- 
cinque. 

Translation. 

In order to gain a clear notion of the gênerai character of 
the translator's method there may be cited in parallel columns 



I SANTI DI MANER I l'RIKTED ON VELLUM 



113 



the beginning ofthe Lifeof St. Alexis from a Latin édition of 
1478, and from the Italian édition ofabout 1475, hère under 
considération ' : 



ru m. 7 
ris primi 



Original 

ALexius fuit filins 
I Euphemiani 
viri nobihf- | 
fimi romano- 
in aula | imperato- 
. Cui tria | milia 
puerorum affiftebant. qui fo- 
uis I aureis cingebantur. et 
veftimentis fe = | ricis indue- 
bantur. Erat autem prefe= | 
ctus Euphemianus valde mife- 
ricors. | et finguhs diebus in 
domo fua très mê | fe paupe- 
ribus, orphanis. viduisetpe = 
I regrinis parabantur. quibus 
ftrennue | feruiebat. et hora 
nona ipfe cum viris | religio- 
fis cibum in timoré domini 
capiebat. 



Johns Hopkins University. 



Translation. 

FV Alexio figliolo di Eu- 
femiano nobilif ] fimo 
huomo româo : & primo 
nella cor | te del imperatore : 
alla prefêtia delquale ftaua | 
no tremilia ferui : liquali 
ciucti erano di cintu | re do- 
ro : & fi ueftiuano di uefti- 
mente di fêta. | Era iui Eu- 
femiano preclaro huomo & 
molto I mifericordiofo : nella 
cafa del quale ogni di fi | 
preparaua tre menfe : alli 
poueri : alli orfani : al ] le 
uidue : & alli peregrini : alli- 
quali egli ftrenu | ameute fer- 
uiua : & circa Ihora di nona 
piglia- I ua el cibo cou li huo- 
mini religiofi nella parte | di 
dentro délia cafa : 

George G. Keidel. 



I. The Latin text hère given was copied on Aug. 6, 1902, from Mainz, 
Bibliothek des bischôflichen Priesterseminars, Inc. 104 : Jacobi Januensis 
Opus Historié Lombardice sive Legenda Sanctorura, Nurimberga;, 1478, 
fo 118 vo, col. 2. The Italian text occurs on fo 142 ro, col. 2. 



Mélanges. II. 



(c ROSAFLORIDA » 



Fra i manoscritti spagnuoli di cui è ricco il Museo Britan- 
nico, si trova, sotto la segnatura « Add. 10,431 », una rac- 
colta di « Poesias varias », che appartenue nel secolo xviii 
air appassionato raccoglitore e non oscuro erudito D. Grego- 
rio Mayans y Siscar. Se ne possono avère ragguagli dal Cata- 
logue ofthe Manuscripts in the Spanish Langtiage of the British 
Muséum by Don Pascual de Gayangos, I, Londra, 1875, 
p. 14-15. Il codice è cartaceo"; di 121 foglietti;e andrebbe 
assegnato, stando al Gayangos, alla seconda meta del secolo 
XV. Altri tituba tra la fine di quel secolo e il principio del 
successive. 

La raccolta ci présenta una série di ben quarantaquattro 
rimatori, tutti, credo, spettanti al secolo quindicesimo. Il 
decimo posto vi è occupato da Juan Rodriguez del Padrôn, 
che coniincia a mostrarcisi a carte 30 r° e si ritrae alla carta 
32""*, Délie poésie che dovrebbero esser sue, le più erano ignote ' 
al Paz y Melia, quando, nel 1886, per la « Sociedad de bibliô- 
filos Espaiïoles », dette fuori a Madrid un volume intitolato 
Ohras de Juan Rodrigue^^ de la Câmara (ô del Padrôn^, dove del 
resto le composizioni poetiche sono in piccolo numéro. Il 
manipolo londinese (di un semplice manipolo si tratta anche 
11, corne già indica il poco spazio occupato) ha fornito la ma- 
teria a una pubblicazione di Hugo A. Rennert, Liederdes Juan 
Rodngui'idcl Padron, nel t. XVII (1893), P- 544")^, délia 
Zeitschrift fiïr romaniscbe Philologie. 

Di Juan Rodriguez ben più che le rime importano sicura- 
mente le prose. Cosi dichiarô duc volte, a distanza di tempo. 



1 1 6 PIO RAJNA 

il rimpianto Menéndez y Pelayo, che dello scrittore galiziano ha 
trattatoampiamente, colla solita dottrina e sagacia, prima nella 
Antologia de Poetas liricos Castellanos, t. V, 1894, P- ccvii-ccxxxv, 
e poi negli Origenes de laNovda, t. I, 1905, p. ccciv-cccxii '. 
Il giudizio sarebbe stato modificato dalla pubblicazione del 
Rennert, ignorata la prima volta, se il Menéndez y Pelayo non si 
fosse sentito poco disposto ^ a riconoscere col Rennert, p. 557- 
58, e più ancora col Baist, Spanische Litteratur, nel Grundriss 
del Grôber, II, 11, 433, come appartenenti in proprio a Juan 
Rodriguez tre composizioni eterogenee — « romances » — , 
che nel codice londinese vanno frammiste colla roba corti- 
giana. 

Uno dei tre era già stato pubblicato dal Delius fin da 
quando il codice era di récente acquisto, nel volume XIII del- 
YArchiv del Herrig. Ma ne di questo, che è una versione pecu- 
liare del Conde Arnaldos ^, ne délia variante qui offertaci dél- 
ia Infantina'^, io ho ad occuparmi ora di proposito 5. Voglio 
bensi fermar Tattenzione sulla Rosajîorida, anch' essa dataci in 
forma distinta da quella in cui l'accolsero fino dalla meta del 
secolo XVI le note collezioni a cui attingono i moderni ^. Ri- 
produco dal Rennert, p. 546-47 ', il testo di Londra ; e gli 



1 . AntoL, p. ccxxv, « Restan de Juan Rodn'guez del Padrôn très libros 
en prosa mucho mâs interesantes que sus versos » ; Orig., p. cccv, « Su 
prosa vale mâs que sus versos ». 

2. Origenes, p. cccv. V. anche Tratado de los roviances viejos, in Antol. 
de poet. lir., t. XII, 1906, p. 282. 

3. DuRAN, Romancero gênerai, n. 2^6; Wolf e Hofmann, Pr/wai'^ra _)» 
jlor de Romances, n. 153. 

4. DuRAN, n. 284 e 285 ; Primavèra, n. 154 e 154 fl. 

5 . Me ne occupo bensi in uno scritto intitolato Osservaiioni e diihhi con- 
cernenti la storia dellc romande spagnuole, da cui queste pagine sono rampol- 
late, e che figurerebbc qui in loro vece, se l'essermi cresciuto troppo fra 
le mani non mi avesse costretto a dargli altra destinazione. 

6. DuRAN, n. 584; Primavèra, n. 179. 

7. Solo aggiungo alcuni accenti, modifico l'interpunzioue, talora l'ag- 
gruppamcnto, e do rilicvo coll'iniziale maiuscola ai versetti dispari, ossia al 
principio di ogni periodo ritmico. Le correzioni sicure accolgo tacitamente. 



ROSAFLORIDA 



ÎI7 



metto accanto, corne si fa da lui, la lezionc del Çancionero 
de Romances, indispensable alla discussione che terra dietro. 



I . Alla en aquella ribera 

que se llama de Ungria, 

AIH estaba un castillo 

que se llamaba Chapiua. 
5 . Dentro estaba una donzella 

que se llama Rosaflorida. 

Siete condes la demandan, 

très reyes de Lunbardi'a ; 

Todos los a desdenado, 
10. tanta es la su loçania. 

Enamorôse de Montesinos 

de oydas, que no de vista. 

Y faz a la média noche 

vozes da Rrosaflorida. 
15, Oydolo abie Blandinos, 

el su ayo que ténia . 

Levantârase corriendo 

de la cama do dormia. 

l Que abedes vos, laRrosa ? 
20. i Que abedes, Rrosaflorida, 

Que en las vozes que dades 

parecés loca sandi'a ? 

Ay fablô la donzella, 

bien oyrés lo que diria : 
25. Ay bienvengas tu, Blandinos, 

bien sea la tu venida. 

Llébesme aquesta carta ; 

de sangre la tengo escrita. 

Llébesmela â Montesinos, 
30. â las tierras do bivia, 

Que me viniese â vere 

para la Pascua Florida. 

Por dineros no lo dexe ; 

yo pagaré la venida. 
3 5 . Vestiré sus escuderos 

de un escarlata fina ; 

Vestyré los sus rrapazes 

de una seda broslida. 

Si mas quiere Montesinos, 
40. vo mucho mas le daria. 



En Castilla esta un castillo, 

que se llama Rocafrida ; 

Al castillo llaman Roca, 

y â la fonte llaman Frida. 

El pié ténia de oro, 

y almenas de plata fina ; 

Entre almena y almena 

esta una piedra zafira ; 

Tanto relumbra de noche 

como el sol â mediodia. 

Dentro estaba una doncella 

que llaman Rosaflorida. 

Siete condes la demandan, 

très duques de Lombardia ; 

A todos les desdeiiaba, 

tanta es su lozam'a. 

Enamorôse de Montesinos 

de oidas, que no de vista. 

Una noche estando asi, 

gritos da Rosaflorida. 

Oyérala un camarero 

que en su câmara dormia. 

l Que esaquesto, mi seiïora? 

l que es esto, Rosaflorida ? 

G tenedes mal de amores, 

ô estais loca sandia. 

— Ni yo tengo mal de amores, 

ni estoy loca sandia ; 

Mas llevâsesme estas cartas 

d Francia la bien guarnida ; 

Diéseslas â Montesinos, 

la cosa que yo mas queria. 

Dile que me venga â ver 

para la Pascua Florida. 

Darle he yo este mi cuerpo, 

el mas lindo que hay en Castilla, 

Si no es él de mi hermana, 

que de fuego sea ardida. 

Y si de mi mas quisiere, 

yo mucho mas le daria. 



Il8 PIO RAJ\A 

Dall'é yo trynta castillos, Darle he siete castillos, 

todos rriberas de Ungrîa. los mejores que hay en Castilla. 

Si mas quiere Montesinos, 

yo mucho mas le daria. 
45 . Dall'é yo cien marcos d'oro, 

otros tantos « de plata fina. 

Si mas quiere Montesinos 

yo mucho mas le daria. 

Dair é yo este mi cuerpo 
50. siete anos d la su gisa, 

Que sy dél no se pagare, 

que tome su mejorîa. 

Di Rosaflorida non parlano altri « romances » ; ma Mon- 
tesinos^ universalmente noto per l'episodio délia « cueva » 
nel Don Chisciotte (P'^ seconda, cap. xxii e xxiii), ci viene 
innanzi, quale protagonista o deuteragonista, in varii ^. Deu- 
teragonista egli è in quelli a cui si riferisce e di uno dei quali 
cita versi il Cervantes : protagonista vi è il cugino Duran- 
darte, cosi chiamato curiosamente dal nome délia spada 
d'Orlando ' . Ne guardando ad essi, o ai due che ci rappre- 
sentano una sfida e un sanguinoso duello fra lui ed Oliviero 
per ragione di una donzella, Aliarda '^, e nemmeno guardando 
a quello che si conchiude colle nozze sue colla saracina Guio- 
mar, fattasi cristiana ^, alcuno potrebbe indovinare ciô che 
vide per il primo Gaston Paris ^, che sotto le vesti dello spa- 
gnuolo Montesinos noi abbiamo il francese Aiol. La cosa re- 

1. « /. otro ta! ? », demanda il Rennert. Più semplicemente,direi, « otro 
tan ». 

2. V. per la série in génère, MiLÂ Y Fontanals, De la poesia heroico- 
popiilar castellana, p. 346-51; Menéndez y Pelayo, Antol. de poet. lir., 
XII, 411-25; FoERSTER, Aiol et Mirahel und Elic de Saint Gille,He.\\- 
bronn, 1876-82, p. xx-xxii ; Normand e R.\ynaud, Aiol, Parigi, 1877 
(nella coUezione délia Soc. des atic. textes fr.), p. Ij-lix. 

3. Duran, n. 385-93, e il satirico n. 436, « Durandarte, buen amigo », 
dal quale si puô sospettare che venisse al Cervantes qualche spinta, consi- 
derata la probabilità che in causa sua Durandarte sia detto riguardo a 
Montesinos da lui medesimo « su grande amigo », « mi amigo ». Pii- 
viav., n. 180-82. 

4. Duran, n. 370 ; Primav., n. 177 e 177 a. 

5. Primav ., n. 178. 

6. Histoire poétique de Cbarkmagne, p. 212-13. 



ROSAFLORIDA II9 

sulta bensî in modo indubitabile da due « romances » fon- 
damental! ', di cui il primo conta, con tono di pretta narra- 
zione -, i casi paterni e la nascita di Montesinos, e il seconde 
la venuta sua alla corte e la vendetta che egli prende del tra- 
ditore Tomillas '. 

Benaltro carattere ha la « Rosaflorida )^ cosî concisa, ra- 
pida, piuttosto lirica che narrativa 4. Accadrà perfino di 
dubitare che Montesinos-Aiol stia qui a rappresentare un valo- 
roso qualunque délia corte di Carlo Magno, e seoccorre, non 

1. DuRAN, n. 382-83 ; Primav., n. 175-76. 

2. Si arriva al segno di darci, senza che nella moltiplicità delle fila se 
n'abbia la giustificazione (cfr. Le fotiti delV Orlando Furioso, 2aed., p. 143), 
formule come questa, rispondentialle abitudini dei narratori ingenui : « No 
prosigo mas del rey, sino que lo dejo estar ; Tornemos d don Grimaltos...»; 
« Dejemos lo de la corte, y al conde quiero tornar». Eil racconto ci è pre- 
sentato come un « exemplum », ed ha un cominciamento affatto insolito 
per un « romance », che a questo carattere aggiunge ancora rilievo : 
« Muchas veces oî decir v â los antiguos contar, Que ninguno por riqueza 
no se debe de ensalzar, Ni por pobreza que tenga se debe menospreciar. 
Miren bien, tomando ejemplo » {al. « Mirad bien, tomad ejemplo ») « do 
buenos suelen mirar, Como el conde » ecc. 

3. Di questa composizione il Cancionero de romances, ossia la più primi- 
tiva tra le raccolte di romanze apparse in antico (F. Wolf, Studien \ur 
Geschichle der Spanischen und Portugiesischen NationalUteratur, Berlino, 
1859, p. 514 sgg., e hitroduzione alla P?-imavei-a,p. lxix sgg. nella ver- 
sione spagnuola, dentro al t. VIII délia Antol. de poet. lir. cast.), non dà 
che una prima parte ; e la dà in forma che non combacia bene col « ro- 
mance » anteriore. In esso, quando Montesinos è stato partorito, il padre 
Grimaltos prende in braccio la puerpera e lui, e con questo carico arriva ad 
un romito, che battezza poi il neonato, iniponendogli il nome che le cir- 
costanze délia nascita suggeriscono a Grimaltos ; nelF altro il padre narra 
al figliuolo come la madré, pertoritolo, dicesse al marito di prendere il 
bambino e di portarlo a battezzare, facendolo chiamar « Montesinos » ; e 
conforme al detto è dasupporre che sia seguita l'azione. — Il dissenso spa- 
risce nella lezione data dalla Siîva de varias romances nell' edizione barcel- 
lonese del 1582 (vedasi nella Primavera, in nota), che ci offre un testo 
completo, preso verosimilmente da un « pliego suelto ». 

4. Il Menéndez y Pelayo, Antologia, XII, 411, la dice « lindisima joya 
de nuestra poesia popular, cuyo asunto es, en el fondo, el mismo que el 
de la linda Melisefidra; perotratado con mâs delicadeza, en forma casi lirica 
y envuelto en la misma atmôsfera fantâstica, que se respira cou deleite en los 
vagos y misteriosos romances sueltos de Fontefrida y Rosa Fresca ». 



120 PIO RAJNA 

di quella soltanto. Che mutamento s'avrebbe mai se al posto 
s uo si mettessero Rinaldo S Oliviero, che già abbiam visto 
suo rivale negli amori di Aliarda, « Gaiferos » ^, ed anche 
La ncilotto oppure Tristano ' ? E movendo dall' analogia che 
il Menéndez y Pelayo rileva col « romance » délia linda Me- 
lisenda o Melisendra ">, che, accesa di passione per il « conde 
Ayruelo», balza nottetempo dal letto, esce dal palazzo, uccide 
un « alguacil » del padre che la vuol fermare, e, aperte per 
arte d'incanto le porte délia dimora di Ayruelo, arriva a lui e 
gli si abbandona 5, movendo, dico, di qui, vien fatto di rani- 
me ntare che si chiama « Melisenda » la moglie appunto di 
Gaiferos in una romanza divulgatissima ^, e che questo nome 
riceve il suggello dell' autenticità dalla sua rispondenza con 
quello francese di « Belissant », portato de una lussuriosa 
figliuola di Carlo Magno in un episodio dell' Amis et Amiles, 
in cui Corrado Hoffmann, approvato poi da tutti, vide l'ori- 
gine délia romanza iberica ^ . 

Ma ci son fatti i quali conducono a ritenere che Montesi- 
nos non sia qui punto un semplice intruso. Già Wendelin 
Foerster, proemiando ail' Aiol ^, avvertî sagacemente che il 
nome « Rosaflorida » richiama il « Bellarosa » dell' Aioljo 
italiano in ottava rima : uno sgraziato e tardo prodotto délia 
nostra letteratura cavalleresca, del quale ci sono note per 



1. MilA, p. 354-55 ; Menéndez y Pel., Antol., XII, 427-37. 

2. MiLÂ, p. 344-46; Menéndez y Pel., Antol., XII, 378-87. 

3. MiLÂ, p. 382-85 ; Menéndez y Pel., Antol., XII, 469-76. 

4. Nel passo riferito in nota testé. E si veda ciô che di questo « romance » 
è stato da lui detto prima, p. 388-91. Il Milâ ne discorre a p. 359. 

5. DuRAN, n. 522 ; Primat/., n. 198. 

6. Menéndez y Pel., p. 385-86. Vive tuttora anche fra gli ebrei spa- 
gnuoli del Levante ; e la sua popolarità si estende al Portogallo e alla 
Catalogua. 

7. Amis et Amiles et Jourdain de Blaires, Erlangen, 1852. Nella 2» edi- 
zione, posteriore di trent' anni, che mi trovo sotto gli occhi, p. v-vi (in nota). 

8. A p. XXI. Si veda qui dietro l'indicazione bibliografica, p. 118, n. 2. 



ROSAFLORIDA 121 

esemplan pervenutici tre edizioni degli anni 15 16-19 S ^ che 
résulta essere stato stampato perlomeno fino del 1503 ^. 

Bellarosa non è già nel poema nostro un personaggio episo- 
dico. Ci si mostra al canto quinto, e non sparisce che alla fine 
del dodicesimo ed ultimo, occupando un posto ed esercitando 
funzioni, che ne fanno un appropriato riscontro per la 
« Rosaflorida » spagnuola \ Figliuola dell' Argalia od Arga- 
liffo, signore di Baldrach, bella quanto si puô essere, un buf- 
fone ne porta la fama a Parigi, destando in Aiolfo una passione 
irrefi'enabile. Egli vuol andare ad acquistarla. Non lo sgomenta 
il sapere che per ottenerla dovrcà combattere 

Prima con mille, puo' con dua mille, 
po' con trea milia gente armate tutti ; 

indi, successivamente, con quattro cani, dueleoni, un drago. 
Parte dunque col buffone, e dopo varie avventure arriva a 
Baldrach, dove gli si présenta lo spettacolo di dieci impic- 
cati, suoi predecessori nella disperata intrapresa. Viene in 

1. Si veda la Bihlîografia Melziana. lo studiai e sunteggiai questo Aiolfo, 
od « Aîolpho », più di quarant' anni fa alla Marciana, sopra un esemplare 
deir edizione milanese del 15 18, appartenuto ad Apostolo Zeno. Il Foer- 
ster e gli editori francesi competitori suoi ebbero invece davanti l'edizione 
del 15 19. V. FoERSTER, p. X ; Normand e Ravnaud, p. xlvij. 

2. Un' edizione veneziana recante quella data è registrata da Marin 
Sanudo in un elenco di ben trenta poemi e poemetti italiani, quasi tutti 
cavallereschi, contenuto nel Codice Marciano 369 délia Cl. IX. Ital., c. 225- 
232. Di ciascun poema, oltre al luogo, stampatore ed anno, si dà la prima 
stanza. Una notizia del notevole documento, grazie al quale veniamo a 
conoscere non poche edizioni ignote ai bibliografi moderni, pubblicô il 
Crescini, sotto il titolo, alquanto discutibile, « Marin Sanudo precursore del 
Melzi », prima nel Gioniale storico délia Letterahira italiana, V, 181-85, e 
"çox nt\ M oXmwQ Per gli stiidi roman::^i, Padova, 1892, p. 155-61. I libri 
forse appartenevano al Sanudo stesso ; forse piuttosto stavano nella biblio- 
teca del cognato suo Giovanni Malipiero. V. Bertoni, « Le manuscrit 
provençal D et son histoire », Annales du Midi, XIX(i907), p. 242. 

3. Dell' andamento générale di tutta l'azione possono informare gli 
« argomenti » dei canti, che sono riprodotti tanto dagli editori francesi 
deir Aiol, p. xlvij-1, quanto dal tedesco, p. xi-xiii. Quest' ultimo aggiunge 
qualche particolare a p. xviii. 



122 PIO RAJNA 

cospetto deir Argalia, manifesta il proposito, e non nasconde 
la condizione sua di cristiano. Bellarosa, che subito s'è in- 
namorata di lui per ciô che gliene ha detto una cameriera, lo 
va a vedere, s'infîainma ancor più,lo arma lei stessa, e gli dà un 
cristallo, che basterà mostrare al drago per farlo cader morte. 
Aiolfo esce vincitore da tutte le prove, e costringe colla forza 
l'Argalia, répugnante, a consentire aile pattuite nozze. Avanti 
che si celebrino Bellarosa vorrebbe gustarne il dolce ; ma 
Aiolfo dichiara che ella deve prima esser cristiana. La 
fanciulla lo informa di insidie che hanno a temere dal padre; 
e per suo consiglio si prépara una fuga. Il giorno appresso si 
celebrano le nozze ; e nella notre successiva gli sposi scap- 
pano in barca, mentre l'Argalia è assopito per virtù di un 
beveraggio somministratogli dalla figHa. Approdano a un'i- 
soletta ; ed ivi Aiolfo, dopo aver mangiato, si lascia vin- 
cere dal desiderio che prima aveva tormentato Bellarosa, 
generando in lei due gemelli, ai quali, in castigo dell' aver 
cosî violato la legge cristiana, non si aggiungeranno altri figU; 
ne a ciô si limitera punto il castigo. Ucciso un terribile ser- 
pente, ucciso il suocero che con un numeroso stuolo lo ha rag- 
giunto, fugati gl' inseguitori, Aiolfo arriva colla moglie ad un 
romitaggio ; e lî avviene il battesimo. Passati poi in Ponente, 
i due corrono gravissimo pericolo, per motivo délia passione 
destata in un ospite dalla bellezza délia donna. Ma i coniugi 
sono separati. Aiolfo è tenuto in prigione ; Bellarosa si sgrava 
e coi due neonati è chiusa in una cassa bucata, che è immersa 
in un hume, ma che per miracolo divino non si riempie 
d'acqua ed è spinta verso Venezia, dove approda presso il 
monastero di S. Zaccaria. Le monache la vedono, l'aprono, vi 
trovano portentosamente addormentati madré e figliuoli, li 
accolgono, danno battesimo ai bimbi, che sono chiamati 
Sadoro e Mirabello, ed ospitano lungamente tutti e tre, senza 
venir mai a sapere chi realmente siano. Frattanto Aiolfo è 
stato tratto di prigione dal re Luigi suo zio ; ed andandosene 
poi sconsolato per il mondo, capita anch' egli a Venezia, e, 



ROSAFLORIDA I23 

sotto finto nome, va quai capitano a liberar Candia da un 
saracino, che se n'erà impadronito e l'aveva resa ribelle, e 
sconfigge poi anche le genti venute alla riscossa. Una burrasca 
lo sbalestra a Napoli, città saracina essa stessa, e per tal 
modo gli procaccia altre avventure. Ritorna poi a Venezia, 
non più incognito; e la nuova délia sua presenza essendoi 
giunta a S. Zaccaria, Bellarosa manda a lui i figliuoli, che 
sono frattanto cresciuti, ed ha quindi la gioia di riunirsi col 
marito festante. Più tardi Aiolfo, con un esercito del quale 
fanno parte i due giovani, viene in soccorso dei Veneziani per 
un'altra guerra di Candia, nuovamente ribelle, a cui tien die- 
tro una impresa di Costantinopoli, che procaccia ad uno de 
figli la figliuola dell' imperatore quai moglie, e la corona impé- 
riale, che gli è imposta in Roma. E da Costantinopoli, dov'è 
con lui la madré Bellarosa, accade che questi venga poi, tras- 
portato da demonii, sui quali ha potere, a salvare Parigi da un 
gravissimo pericolo. L'ultimo canto narra di un' andata di 
Aiolfo al Santo Sepolcro, e del veleno che nel ritorno gli è 
propinato a S. Giovanni d' Acri da un maganzese. Il figlio, 
colle sue arti, riesce ad averloseco morente a Costantinopoli; 
ed ivi, per il dolore di lui, spira arcor prima di lui Bella- 
rosa. 

Che la somiglianza fra i nomi « Bellarosa » e « Rosaflo- 
rida « provenga da un'intima connessione in cambio di essere 
effetto di uno mero incontro fortuito, parrà probabilmente 
cosa troppo dubbia, perché fosse qui da fermarsi a dar conto 
particolareggiato di un poema da strapazzo, sia pure non 
accessibile ai più. Ma si badi. Una « chanson de geste » che ha 
coir Aiol rapporti strettissimi, mi fornisce in funzioni ana- 
loghe un terzo nome singolarmente adatto a fare ufficio di 
mediatore fra gli altri due, sicchè ne résulta un ravvicina- 
mento impensato. L'omonimia e la tendenza a narrare dei padri 
allorchè i figliuoli erano famosi, condussero a convertire in 
storia giovanile del padre di Aiol un Elle de Saint Gilles, o 



124 PIO RAJNA 

semplicemente Elie, che in origine gli era afFatto estraneo '. 
Ivi il protagonista, trovandosi, corne Aiol, in terra saracina, 
vi suscita l'amore di « Rosamonde », figliuola del re Macabre, 
che per lui si fa cristiana, e che dovrebbe secondo tutte le nor- 
me délia logica de' romanzi diventare sua moglie, se il biso- 
gno di metter d'accordo VElie coll' Aiol non avesse costretto 
chi rimaneggiô il poema a sostituire allô scioglimento natu- 
rale una conclusione artifiziosa. Ora si consideri il nome 
« Rosamonda ». O non è forse espressione esatta, ma più 
chiara e appropriata, di ciô che a un orecchio latino esso pareva 
dire, rosa monda (del significato primitive germanico nessuno 
aveva sentore) % il « Bellarosa » datoci dal testo italiano in ot- 
tava rima ? E alla sua volta il « Rosaflorida » spagnuolo ri- 
specchia in altra maniera « Rosamonde», con sostituzione di 
epiteto, ma serbando ai componenti l'ordine in cui si presen- 
tavano. Sicchè io sono indotto a pensare, essere esistita una 
redazione in cui la dama e futura sposa di Aiol si chiamasse 
« Rosamonde ». Immaginare che il « Rosamonde » dell' Elie 
esercitasse indipendentemente un' azione sull' onomastica 
délia progenie spagnuola e délia progenie italiana dell' Aiol, 
sarebbe cosa affatto aliéna dalla verosimiglianza, tanto più che 
VElie ebbe scarsa divulgazione K 

Un nome ha prodotto un lungo discorso. Per ciô che concerne 
l'azione adombrata nella romanza spagnuola posso sbrigarmi 
in brève. Rispetto ad essa un riscontro ben migliore di quello 
fornito dal poema in ottave (anche qui sono stato prece- 
duto dal Foerster, p. xxi e xviii) è offerto dal testo italiano 
in prosa di Andréa da Barberino + e da esso soltanto. La 

1. VElie de Saint Gille, oltre che dal Foerster nel volume varie volte 
citato, è stato pubblicato separatamente dal Ravnaud nel 1879 per la. Société 
des anciens textes français. Nel giudizlo sulla condizione primitiva del poema 
concordano gli editori : Raynaud, p. xix-xx ; Foerstkr, p. xliv-xlv. 

2. Si puô vedere Fôrsthmann, Altdeutsches namenhich, t. I, 2=» éd., Bonn, 
19CX), col. 1282. 

3. V. Foerster, p. xliii-xliv, Raynaud, p. xxiii-xxiv. 

4. Storia di Ajolfo del Barhicone ecc, Bologna, 1863-64; due volumi 
curati, in servigio délia Conimissione per i Testi di Lingua, da Leone 
Del Prête. 



ROSAFLORIDA 125 

Leonida che in questa redazione risponde alla Bellarosa di 
quelloiii ottava rima, alla Mirabel délia « chanson de geste », 
innamoratasi di Aiolfo « de oydas, que no de vista » 
(posso valermi délie parole stesse del « romance »), per il 
gran bene che aveva sentito dire di lui dal gigante Torna- 
buc, ritornato di Francia (cap. xxx), chiama a se un suo 
nano di nome Farlet, e, non altrimenti da ciô che fa Rosa- 
florida coll' aio Blandinos, gli affida una lettera da portare a 
colui che ella ama, perché abbia da venirsene a lei (cap. 
XXXI ; e V. poi anche xxxiii). Fra il « romance » e la nostra 
prosa ci sono anche convenienze di parole ' ; ma non sono 
esse che contano ^. 

Ha cosi messo salde radici ha persuasione che la Rosa- 
florida sia proprio un fiore sbocciato suU' albero dell' Aiol. E 
una radice s'aggiunge per fatto dell' analoga Melisenda. Il 
nome « Ayruelo » che ivi è dato al « conde » di cui la fan- 
ciuUa si è accesa non mi par proprio essere altra cosa che 
un adattamento di » Aiol » aile convenienze castigliane. 
Ma anche un altro elemento ci porta alla medesima fonte. 
Mentre Melisenda, « hija del eniperante », figliuola del- 
l'imperatore, non diversamente dalla Belissant dell' Amis et 
Amiles da cui proviene invece il nome suo, ha nella stessa resi- 
denza paterna, appunto come Belissant (nel « romance » 



1. V. 25, « bien vengas tu, Blandinos » : I, 58, « Ben vegna il mio 

Farlet. » — V. 27-31, « Llébesme aquesta carta â Montesinos... 

Que me viniese â vere » : p. 59, « da sua parte gli portasse una lettera... 
promettendogli moite ricchezze s'egli facesse tanto, che '1 Valletto la 
venisse a vedere. » 

2. Piuttosto rileverô che tanto Rosaflorida, quanto Lionida non si limi- 
tano a toccar la corda del sentimento. Rosaflorida prende sopra di se le 
spese del lungo viaggio, promette di vestire di ricclii abiti scudieri e val 
letti, off"re, per tacere di trenta castelli, cento marchi d'oro e cento 
d'argento (v. 34-46); Lionida, certo più delicatamente, manda « uno 
anello, nel quale era una ricca pietra di gran valuta » (p. 59). — Noterô 
altresi che la prima dichiara di aver scritto la lettera col (proprio) 
sangue (v. 28) ; e la seconda dice che, mentre scriveva, dovette moite 
volte rasciugarsi le lagrime per non bagnare il « brieve ». 



I2é PIO RAJNA 

non ci moviamo dalla città, nella « chanson » non usciamo 
nemmeno dal palazzo) l'oggetto de' suoi ardori, ecco che 
venuta ad Aymelo, gli dice, « yo soy una morica venida de 
allende el mar ». Glielo dica pur anche scherzosamente, lo 
scherzo dove avère un' origine, che ora intendiam bene, 
Sicchè la Melisenda ci apparisce contaminazione di due terni 
affini : di uno principale, emanato dall' Amis et Amiles, e di 
uno secondario, che mette capo ail' Aiol, e che in forma 
autonoma ci è rappresentato dalla Rosaflorida, la quale ottiene 
di qui una riprova del suo esser realmente ciô che vuol 
essere. Cosi stando le cose si capisce anche bene che tra i 
due « romances » s'abbiano o si determinino comunanze di 
parole e di versi ', siano poi da porre comunque si voglia le 
partite del dare e dell' avère. E altresî si capisce che in una 
versione si sia potuta chiamare « Melisendra » la Guiomar, 
che otterrà per marito Montesinos ^. 

Qui le spiegazioni riescono ovvie e persuasive. Ma corne 
spiegheremo i rapporti délia Rosaflorida cogli Aiolfi italiani ? 

Sarà da premettere che essi sono suscettibili di una sem- 
plificazione ; ed oso anzi dire che una semplificazione viene 
ad imporsi. Al posto délia prosa di Andréa da Barberino e del 
poema in ottava rima, da assegnarsi rispettivamente con 
verosimiglianza al principio e alla fine del secolo xv ^, vorrà 

1. Melis. : « i Que es aquesto, Melisenda ? i Esto que podia estar ? 
i O vos teneis mal de amores, 6 os quereis loca tornar ! — Que no tengo 
mal de amores, ni tengo porquien penar ». — Rosaflor. di Londra : « i Que 
abedes vos, la Rrosa ? i Que abedes Rrosaflorida, Que en las vozes que 
dades parecés loca sandia ? » Rosaflor. del Cancion. de Rom. : « ^ Que es 
aquesto, mi seiîora ? ^ Que es esto, Rosaflorida ? O tenedes mal de 
amores, ô estais loca sandia. — Ni yo tengo mal de amores ny estoy loca 
sandi'a ». 

2. Menénd. y Pel., AntoL, XII, 418-9, in nota. 

3. Andréa da Barberino era nato nel 1370 o giù di li (V. la « Prefa- 
zione » del Vandelli al testo dei Reali di Francia, Pte J», Bologna, 1892, 
p. cvi, in nota), e V Aiolfo non pare da considerare come una delle prime 
sue opère. Quanto al poema, giudico dall' insieme ; ma ad una determi- 
nazione positiva potranno forse condurre le ribellioni candiotte. Di un 
curioso rapporto col Morgaiilc ho bisogno di potcr discorrcrc con agio ; c 



ROSAFLORIDA 127 

essere sostituito, per cio che riguarda il problema attuale, un 
uiiico testo, nel quale la principessa saracina destinata a diven- 
tar moglie di Aiolfo agisse corne agisce nella redazione pro- 
saica e si chiamasse con un nome atto a darci ragione da una 
parte di « Bellarosa », dall' altra di « Rosaflorida », e preci- 
samente, corne è venuto ad apparire assai probabile, « Rosa- 
monde », « Rosamonda » . La sostituzione riceve lume ed 
appoggio dai résultat! a cui un confronte diligente fra le due 
versioni italiane ha condotto il Foerster. Mentre gli editori 
francesi dell' Aiol, guardando le cose alquanto superficial- 
mente, avevano visto nel poema null' altro « qu'une imita- 
tion lointaine de la version en prose d'Andréa » (p. xlvij), 
il loro competitore tedesco appurô esserci nel poema, nono- 
stante il suo grande allontanamento dalla tradizione, un certo 
numéro di tratti, maggiori e minori, che trovano rispon- 
denza nelF Aiol francese e non l'hanno nella prosa nostra, o 
che ve la trovano migliore che in questa (p. xix). In pari 
tempo erano altresî venute a manifestarglisi convenienze spe- 
ciali fra le due redazioni italiane ; sicchè la conclusione 
doveva essere, e fu, che esse mettessero capo a un comune 
ascendente, distinto dalla « chanson de geste » pervenuta a 
noi ; ascendente che il Foerster considéra come già propiio 
deir Italia. Ad essa potè appartenere, e nondimeno essere 
pur sempre francese di linguaggio. Chi ignora oggidî quanto 
intensamente nellenostre regioni settentrionali (a Venezia, o 
Il presso, dovett' esser composto il poema in ottava rima) si 
sia narrato in francese fino al declinare del secolo xiv ' ? 

perd rinunzio a trattarne in questo luogo. Notera bensi non essere da 
fare assegnamento sopra un' ultima ottava dalla quale il poema appari- 
rebbe composto proprio per esser stampato, da taie che doveva pubblicar 
poco dopo il Carlo Martello. « Carlo martello si domanda questo || con i 
fatti d'ugo fia stampito presto », dicono i versi finali. Qjuesta ottava puô 
troppo bene venire da un editore, anzichè dall' autore. Cfr. la Bihïiografia 
melziana, p. 19 e 295 nell' edizione origiuaria del 1838 (i versi, a p. 293), 
p. 6 e 114 nell rimaneggiamento del Tosi. 

I . L'informazione più ricca per questo soggctto si trovcrà in uno scritto 



128 PIO RAJNA 

A un testo francese in prosa, non conservato o non cono- 
ciuto, pensa corne a fonte diretta di Andréa da Barberino, 
assegnandolo a quel secolo, la coppia Normand-Raynaud ' ; e 
un argomento spéciale che se n'adduce ci tocca troppo da 
vicino per non essere qui riferito. Una traccia dell' originale 
che Andréa aveva davanti è scorta là dove alla principessa che 
Aiolfo ha condotto di Spagna, si dà in Parigi il battesimo : 
« ... E quando furono per battezzarla, non sappiendo corne le 
porre nome, el re Aluigi misse el capo dentro e videla ignuda. 
E la reina la ricoperse, e disse : O santa corona, vaglia 
cortesia. E-1 re si volse, e tre volte disse : Par nostre Dame, 
par nostre Dame, par nostre Dame de Paris, je non vi oncques 
mais plus mirable dame^. E per questa parola le fu poste 
nome Mirahildam. E cosî si mutô el nome di Lionida in Mira- 
bildam ; benchè molti la chiamano Mirabella ; ma guastano 
el nome. » ' La traccia tuttavià pottrebb' esser fallace. Non è 
punto da escludere che Andréa da Barberino, avvezzo aile 
letture in lingua d'oïl, abbia immaginato lui la curiosa sce- 
netta, inspirata ad intenti etimologici, che a lui ben con- 
vengono''. Certo poi essa pare inventata piuttosto di qua 

di Paul Meyer, u De l'expansion de la langue française en Italie pendant 
le moyen âge », pubblicato negli Atti del Congresso Internaiionale di 
Science storichc tenuto a Roma nell' aprile del 1903, Vol. IV, p. 61-104. 
Quanto alla durata del fenonieno, si confronti colla p. 93 di questo 
scritto una mia nota a p. 1 5 délia 2» edizione délie Fonti delV Orlando 
Furioso, Firenze, 1900, e ciô che mi è accaduto di mettere in chiaro riguar- 
do al tempo in cui fu composto V Attila di Nicolo da Càsola, Romania, 
XXXVII, 96-102. 

1. Introd., p. XLV. 

2. L'editore Del Prête, I, 327 (n. 74), dice di aver cercato alla meglio 
di correggere queste parole, date spropositatamente nei codici. Non mi 
do qui la briga di ricorrere ad essi, per meglio assodare la lezione. 

5. Fine del cap. lxxi;I, 139-40. 

4. Riportero ciô che mi trovo aver scritto a proposito de' suoi Reaîi di 
Francia nellc Ricerclje destinate a servira d'introduzione al testo, Bologna, 
1872 (p. 302) : « Più volte l'autore si studia d'interpretare i nomi e di 
mostrarne l'origine. Riccieri a suo dire era prima chiamato Ricciardo ; 
Riccieri fu dctto 'perché venue poi tutto ricciuto' (I, 19). Maganza, l'epo- 



ROSAFLORIDA I29 

che di là délie Alpi, poichè spiega meglio il nome Mirabel, 
Mirabella, a chi diceva mirabil, mirabel, e cogli accenti poteva 
fare a fidanza, che a chi profFeriva mirabh. Bensi essa mostra 
nota ad Andréa la denominazione originaria délia donna, 
la quale d'altronde si riflette anche nel nome Mirabello, 
imposto ' ad uno dei figliuoli ; e gli potè esser nota tanto 
dalla redazione che è da ritenere essere stata comune capo- 
stipite alla prosa nostra ed al poema in ottave, quanto dalla 
« chanson de geste » o da che altro so io ; dacchè l'inda- 
gine dimostra che il romanziere toscano fu industrioso rac- 
coglitore e ingegnoso compilatore di versioni diverse di una 
medesima storia ^. Dira qualche cosa in favore délia prima 
ipotesi l'osservazione che la conoscenza del nome Mirabel, 
Mirabella, renderebbe ancor più piana la metamorfosi da 
■ me supposta di Rosamonde in Bellarosa. Qualche cosa, non 
molto ; poichè, con Mirabella davanti, Rosamonda avrebbe 
dovuto diventare piuttosto Rosabella. E si consideri che 
anche dopo il preteso mutamento di nome Andréa seguita a 
chiamare imperturbatamente Leoiiida la donna ' ; il che 
prova che si tratta di un elemento per lui atîatto accessorio 
e deve rendere noi molto proclivi a vederci un' intrusione. 
Ma da tutte queste dubbiezze speciali sgorga una conclusione 
générale e di lungaportata : la conoscenza nostra délie vicende 

nima délia perfida gesta, fu cosi denoniinata dalla madré 'per lo regno che 
avea cambiato, che vieae a dire, 'io ô maie changié' (I, 22). Fioravante 
significa ' questo fior vada inanzi ' (II, i). » 

1. L'imposizione scgue nel c. clxxiii : t. I, p. 285. 

2. Si osservi alla p. 217 délie citate Ricerche lo schéma col quale diedi 
forma grafica a ciô che, rispetto al 1. IV dei Reali, ossia al Biiovo, era venuto 
resultandomi dallo studio particolareggiato antécédente. Preziose diluci- 
dazioni ebbe poi ad aggiungere il frammento riccardiano di un' altra 
redazione toscana in prosa, a me allora ignota. V. Zeit.J'àr roman. Pbilol., 
XII, 493, 500-502. 

3 . Una volta (non oso dire che sia l'unica) la cosa gli torna a mente e 
gli desta come un po' di scrupolo ; ma nuU' altro ne esce se non un « Non 
si potrebbe dire el pianto che facea Lionida, per altro nome chiamata Mi- 
rabildam » (cap. cii ; I, 195). 

Mélanges. II. o 



130 PIO RAJNA 

dell' Aiol è peggio che imperfetta ; e ben più numerosi dei 
testi che possediamo sono da ritenere i perdu ti. Ciô è da aver 
ben présente ritornando alla Rosaflorida. 

Dato che autore fosse realmente Juan Rodriguez, saremmo 
tratti a riflettere che questi (mi affido al Menéndez y Pelayo, 
Antologîa, V, ccxiii, e ne uso le parole) « viajô mucho 
por Italia, en companîa de su senor » : D. Juan de Cer- 
vantes, un prelato che rappresentô una parte notevole nella 
politica * e che ben dovette vivere a lungo nella curia ponti- 
ficia e perô fra noi, se fu creato cardinale fino dal 1426, 
quattro anni avanti di essere titolare délia prima tra le sedi 
vescovili ed arcivescovili spagnuole a cui lo troviamo succes- 
sivamente preposto ^, taluna délie quali forse non lo vide nep- 
pure. Ma non si pensi di aver qui, viceversa, un buon argo- 
mento per l'assegnazione del « romance » al rimatore-novel- 
liere. Il vagabondaggio perpetuo dei cantastorie e conta- 
storie, l'ufizio che essi adempivano di scemare ai signori la 
noia dei lunghi viaggi, l'énorme richiamo di pellegrini 
che esercitavano Roma da una parte, Compostella dall'altra', 
ben poterono trasportar nella Spagna un Aiol rifoggiato qui 
da noi, specialmente se francese di linguaggio ; ne d'altronde 
è detto che il nome e l'episodio da cui sono rannodati la 
Rosaflorida e gli Aiolji italiani non siano preesistiti in qualche 

1 . V., a buon conto, Ciacconio. Viiae et res gestae Ponlificiim Rovmnonini 
et S. R.E. Cardinal ium, t. II, col.86o-6i ; von Hefele, Cojicil!eiii:^escJnd'te, 
VII, 774. Negli atti divulgati del Concilio diBasilea il nome del Cervantes — 
« Johannis tituli sancti Pétri ad vincula presbyteri cardiualis » — mi appare 
la prima volta il 6 settembre 1432, Labbé, Sacrosancta Concilia, ediz. 
Coleti, t. XVII, col. 255. Era già in quel primo anno con lui Juan Ro- 
driguez, che a Basilea fu certamcnte, conservandone triste ricordo ? 

2. Dal Gams, Seiies Episcoporum Ecclesiae Catholicae, Ratisbona, 1873, 
ricavo che esse furono Tuy (1430), Avila (1438), Segovia (1442), Siviglia 
(1449). È da escludere Burgos. Quale arcivescovo di Siviglia il Cervantes 
mori nel 1453 ; ^ '^ Siviglia ebbe sopoltura. 

3. A questi pellegrinaggi domandai la spicgazionc di un rapporte 
italo-spagnuolo relative alla Icggcnda di Roncisvalle, che ci si mostra 
nientemeno che nel 1131. V. Archivio storico italiano, série 4^, t. XIX 
(1887), p. 51-52. 



ROSAPLORIDA I3I 

redazione spettante propriamente alla Francia. Certo poi la 
presenza di una redazione siffatta nella penisola iberica è, più 
che domandata, richiesta da ciô che è accaduto di osservare 
rispetto alla Melisenda. 

Con tutto ciô, se dei tre '< romances » che nel codice di 
Londra stanno colle poésie di Juan Rodrîguez uno dovesse pro- 
prio appartenergli, questo, secondo me, avrebbe ad essere la 
Rosaflorida. Rispetto agli altri l'ufficio suo non puô essere- 
andato al di là del raccogliere e mettere in iscritto. Cosi 
vogliono gli sgorbi che le lezioni londinesi, guardate in se 
stesse e raffrontate con quelle che abbiamo da altre fonti, ven- 
gono a manifestarci. 

Ma più genuina délia londinese non è da reputare analoga- 
mente anche la Rosaflorida del Cancionero de Romances ? Ad 
affermarlo parrebbe d'esser subito condotti dal paragone dei 
due cominciamenti. Il nostro pone la scena nella remota 
Ungheria e in un enimmatico castello che chiama « Cha- 
piua » vale a dire « Chapiva «, o forse piuttosto « Chapina ». 
L'altro la mette nella Castiglia stessa e profterisce dei nomi 
familiari agli orecchi spagnuoli in connessione col nostro 
soggetto o almeno colla sua materia, « Rocafrida », « Fon- 
tefrida ». Vero che dei due castelli di « Rocafrida », che, in 
condizione di ruderi, si additavano al tempo di Filippo II ', 
l'uno, dove proprio la gente di allora faceva risiedere la 
« Rosaflorida » délia romanza ^ e venire a vivere e morire, 
attratto da lei, Montesinos, era nella Mancha, in prossimità 

1. Menéndez y Pelayo, Antoh, XII, 411-14. I dati souo forniti da 
« Relaciones » ufficiali di quel tempo, che cominciarono ad esser messe a 
profîtto dal Pellicer nelle note al Don Chisciotte. Del Pellicer, di cui il 
Menéndez y Pelayo si vale, ho davanti anche il testo, nell' edizione di otto 
volumi in 16°, Madrid, 1798-99, t. VI, p. 317-22. 

2. Di questa gli abitanti de' luoghi (credo bene essi stessi c non l'estcn- 
sore délie loro risposte) citavano un doppio ottonario che non è nella 
lezione del Cancionero de Romances, e che andrebbe qui inscrite tra il 
secondo cd il terzo : 

Por agua tiene la entrada y por aguala salida. 



132 PIO RAJNA 

délia <' Cueva » di cm tanto c'intrattiene il Cervantes ' ; e 
l'altro, che al ciclo epico carolingio si trova rannodato da una 
preghiera che la vigilia dell' Ascensione si recitava ogiii an no 
dopo la messa « por el rey Pepino » in un antico prossimo 
romitaggio al quale s'andava processionalmente, sorgeva 
presso Zorita de los Canes nella provincia di Guadalajara. 
Ma di qui resultan pur sempre dati per la popolarità, e con- 
seguentemente presunzioni per l'antichità délia lezione del 
Cancionero de Romances. Tuttavia questo stesso motivo ci 
rende mal concepibile la sostituzione délia londinese, che 
invece si capisce benissimo corne potesse essere scacciata. E 
sa di originario il nome « Blandinos », suggerito forse dalla 
« Brangain », « Brangien » — « Brandina » talora in testi 
italiani — fida ancella d'Isotta, per l'aio di « Rosaflorida », 
che rimane anonimo nella versione del Cancionero. Nella quale 
il basamento d'oro délie muraglie, i mûri d'argento, gli 
zaffiri e il conseguente splendore notturno, che danno al 
castello un carattere fantastico, possono molto bene essere 
stati trasportati d'altronde. Per le gemme e la luce ciô è 
anzi da affermare risolutamente ^. E contro ciô a me stesso 



1. In me il sentir Don Chisciotte manifestare un gran desiderio di 
entrarci per « ver d ojosvistas, si eran verdaderas las maravillas que de 
ella se dezian por todos aquellos contornos » (P'e 2», c. xxii), e il modo 
stesso come, sotto forma di parodia, si svolge poi l'episodio, determinano 
la convinzione che se ne contasse ben altro che quanto è noto a noi : 
taie da far dire al Pellicer (éd. cit., p. 327), « Las marabillas, que de la 
Cueva de Montesinos se decian por todos aquellos contornos, no eran â 
la verdad tantas, como pondéra Cervantes, afectando seguir la voz del 
pueblo ». Credo cioè che se ne dovessero narrare cose analoghe a quelle 
che si raccontavano délia grotta nostra délia Sibilla di Norcia e del germa- 
nico Monte di Venere, e che a Montesinos si fossero attribuite avventure 
da farlo apparirc uno stretto consanguineo del Tannhàuscr e di Guerino il 
Meschino. 

2. Il Menéndez y Pelayo, p. 411, rilcva corne i versi « Entre almena y 
almena esta una piedra zafira ; Tanto relumbra de noche como el sol â 
mediodia », trovino riscontro nel « Romance de Rovalias el pagano », 
DuRAN, n. 2. Primai', n. 126 : « Encima en cl chapitel estaba un rubî 
prociado : Tanto relumbra de noche como el sol en dia claro. » Ora qui si 



ROSAFLORIDA I33 

era accaduto di pensare dapprima, direi cavata d'altronde 
anche la menzione d'uha sorella, dalla quale Rosaflorida si 
riconosce superata o uguagliata in bellezza : 

Darle he yo este mi cuerpo el mas lindo que hay en Castilla, 
Si no es él de mihermana, que de fuego sea ardida. 

Una menzione siffatta ne hariscontro od appiglio^ che io sappia, 
dentro alla stirpe degli Aiol \ ne convieneal soggetto conside- 
rato in se medesimo. 

parla di un padiglione ; e il tratto è un luogo comune délie descrizioni 
appunto di padiglioni, cosi copiose nella letteratura cavalleresca délia Fran- 
cia e deir Italia. Valgano le indicazioni fornite nelle Foiiti delV Orlando 
Furioso, 2^ éd., p. 378-80. Alla maniera medesima, per esemplificare, il 
padiglione d'Alessandro del Romans d'AUxandre, éd. Michelant, p. 53, ha 
in funzione di pomo (d'una délie aste chelo reggono) « un carboucle qui 
luist par nuit oscure » ; e del padiglione di Luciana dice il Pulci, Mor- 
gante, XIV, 86, « I carbonchi e le gemme, ch' egli avia, Facean d'oscura 
notté parer giorno ». E citerô anche, di su la stampa del Vandelli (V. 
Fonti, p. 379, n. 10), questo passo che occorre sulla fine del polimorfo 
Padiglione di Carlo Magiio : « Di mezza notte vi parea di giorno. El fusto 
suo era d'ambra e di corallo » — verso alterato — « E'I piedistallo è d'oro 
e di cristallo. » Qui, corne si vede, ha rispondenza in condizioui diverse 
anche « El pié ténia de oro ». 

I. Riscontro od appiglio avrebbe invece in quella dei Floovent, dove due 
fanciuUe, Maugalie e Florete nella « chanson de geste », Drugiolina o 
Drusolina e Galerana nelle redazioni italiane, innamorano eutrambe perdu- 
tamente dello straniero protagouista. Fra le due non è parentela nella 
« chanson » ; ma nelle versioni nostre sone cugine germane, figliuole di 
fratelli ; e nel Lihro délie storie di Fioravante, cap. xxxiii (Ricerche intorno 
ai Reali di Francia ecc, p. 391) puô accadere che l'una rivolga la parola 
all'altra chiamandola « Sirocchia mia ». La rivalità produce nella 
« chanson » due scène da segnalare. Nella prima Florete, non riuscita a 
farsi baciare da Floovant e ben comprendendo esserne causa Maugalie, 
rende omaggio alla sua bellezza — « Bien la devez amer, car elle ai le 
cors gent » éd. Michelant-Guessard, p. 17, v. 516 (cfr. p. 67, v. 2198- 
99) — , ma le dà accusa d'esser leggiera, provocando il giovane a dirle, — 
V. 521 — « Moult la aez, pucele ». Nell' altra — p. 20-21, v. 640-671 — 
le due fanciuUe « Formant se contralient a deçai et délai ; Jai venisent 
ansanble », cioè aile mani, « quan l'on les desservrai ». L'esito nondimeno 
è lieto ; poichè, se Maugalie ottiene per marito Floovant, Florete 
finisce per contentarsi di sposarne il prode scudiero e compagne Richier 
— p. 67-70, v. 2184-2272 — e se ne trova bene. — Invece nelle ver- 



134 PIO RAJKA 

E come non vedo ragioni che obblighino a togliere a Juan 
Rodriguez la Rosaflorida, talunane vedo che aggiunge unpoco 
di conforto ail' attribuzione del codice di Londra. Fra i tre 
« romances » esso è il primo ; e se non è preceduto da un affer- 
mativo « Romance suyo », a quel modo che in capo ad altre 
composizionisi legge « Motesuyo », « Cancionsuya », a Can- 
cion suyo »_, « Otras suyas », si distingue pur sempre in qualche 
misura dai due confratelli col non portar nulla là dove essi hanno 
ungenerico » « Rromance », « Romance ». E imitazione délia 
poesia del popolo piuttosto che poesia di popolo la Rosa- 
florida mi par essere anche per la natura dei rapporti che la 
legano alla stirpe dell' Aiol. Cosi ben si capirebbe che fosse 
opéra di un rimatore che El conde Arnalâos e La infanlina 
attesterebbero aver prestato orecchio con simpatia ai canti 
che tra il popolo erano divulgati, alla maniera come lo diede, 
prendendone lo stampo e lo spunto a composizioni spicca- 
tamente proprie, un contemporaneo di Juan Rodriguez, il 
Carvajal '. Ma tutto questo non basta davvero perché io mi 
permetta un' asserzione ; sicchè mi trovo ridotto a sperar 
luce da una più larga e profonda esplorazione del materiale 
manoscritto. Saprà dirci nulla il Foulché-Delbosc, postosi 
alla bella impresa di raccogliere e pubblicare riunito, sia pure 
con « carâcter esencialmente provisional », sotto il titolo di 
Cancionero Castellano del siglo XV, « todo el caudal poético » 
di questo tempo, e che, quai tomo 19 délia Niieva Biblio- 
teca de. Antores Espaholes, ha cominciato dal darci (Madrid, 
19 12) il cominciamento dell' opéra ? — Si vedrà ^ suo 

tempo. 

Pio Rajna. 

sioni italiane la catastrofe è tragica. Avendo Fioravantc, prigioniero e 
dato in custodia aile due fanciulle e da loro invitato a scegliere, dichiarato 
di risolversi per Drugiolina o Drusolina, Galerana si ritrae nella sua caméra, 
e strette le pugna, cade morta a terra (Fioravante, cap. xxxiii, p. 392 ; 
Reali, 1. II, cap. xv). 

I. Dei due « Romances )> del Carvajal discorro nello scritto indicato 
nella n. 5 délia p. 116. 



L^ ANNEI SENECAE 

OPERA, ET AD DlCENDI FACVLTATEM, ET AD 

bcncuiucndûutiliiïima.pcr des. erasmvw rote r o d.cx 
ficJeuctmimcodicû,tum cxprobatisautoribus^poflremofigaci non 
tjunquâ diuinationclîc cmcndata, ut mcrito prioré a:ditionê.ipfo ab/ 
fcmcperadlâ,nolit habcri pro fua.Confer Si, ita rem habere côperies. 

Adicdta funteiufdem fcholia nonnalla. 




L0n JYi^^^ 







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BASILE AB IN OFPICINA FROBENIANA. 
AN NO Mt D. XXIX* 



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<lc.Hu/a rc^ ^^ ' Slfasryti.o^ p^^, ^^^^ ^^^j'^ /^/ ^ ^ 






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Page 155. 



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/3^ 



NOTE SUR UN LIVRE PORTANT UN 
HOMMAGE D'ÉRASME 



La bibliothèque de la ville de Salins du Jura, possède un 
exemplaire de l'édition des œuvres de Senèque le philosophe, 
donnée par Erasme en 1529, et dont le titre est reproduit ci- 
contre enfacsimile. 

C'est un petit in-fol. deSffnc, 690pp., 9 ffnc, avec signa- 
tures a^ a-z'', A-Z^ Aa-Ii^ KK^, K-/.-", L1+, Mm*^, Nn^ Au fnc. 
9^ final, se trouve ce colophon : Basileae ex officina fro- 
BENiANA II per Hieronymum \ Frobenium & loannem Herva- 
gium. Il Mense Martio. Anno M. D. XXIX. jj Sur le verso, la 
marque de Froben, la même que celle du titre. 

L'exemplaire qui est à Salins est couvert d'une reliure du 
xvi^ siècle, en peau de truie gaufrée et c'est semble-t-il la 
reliure primitive. Des deux fermoirs, un seul subsiste et le 
dos a été refait au xvii^ siècle, en veau, sans doute par les 
soins des capucins de Salins à qui il a appartenu, comme en 
témoigne ces mots Ad Usiim fratriun Capucinoriun Conven- 
tus Salinensis, qui se lisent sur le titre. 

Ce qui rend à la fois intéressant et précieux ce volume, 
c'est l'hommage suivant qu'il porte : Hamii Caininge pbrysio 
ainico Des. Erasnms Rot. dono dédit. iS2p. ^ Id. jan. 

Deux notes de mains plus récentes, écrites un peu au-des- 
sous, à droite et à gauche, montrent qu'à une époque déjà loin 
de nous, on faisait grand cas de ce Sénèque : La première dit : 
Hic maniim Des. Erasmi scrihentis deosculare. L'autre note 
ajoute : AdnerteJjoc digniiin peculiari consideraone [pour conside- 
ratiojie] et un astérisque renvoie à la dédicace. 

Sous les lignes tracées par Érasme se voit un nom : P Mo- 
reau, à qui, au xvi*-' siècle, le livre a appartenu. 



13e M.-LOUTS POLAIN 

Aucun doute ne peut s'élever sur l'authenticité de l'auto- 
graphe d'Erasme et nous ne nous attarderons pas là-dessus. 

Nous voulons seulement identifier le personnage à qui le 
célèbre humaniste a donné ce volume et, s'il est possible, 
expliquer la suite de la destinée de celui-ci. 



Haijo Caminga ou plutôt van Cammingha fut lié avec la 
plupart des érudits de son temps et il entretenait avec eux les 
plus cordiaux rapports. Sa biographie complète est encore à 
écrire et malheureusement ce que nous en savons se réduit à 
peu de chose. C'est dans les très rares lettres de lui que nous 
possédons et dans celles de quelques-uns de ses correspon- 
dants que nous avons trouvé les éléments de l'esquisse 
suivante. 

Il appartenait à une ancienne famille noble de la Frise, 
dont plusieurs membres ont laissé des traces dans l'histoire. 
Son père, Pieter van Cammingha, seigneur d'Ameland, joua 
un rôle important dans la sédition de Leeuwarden en 1487. 
Il laissa trois fils : Sicco, Wytso (celui-ci lui succéda comme 
seigneur d'Ameland) et Haijo qui nous occupe. 

Ce dernier naquit au début du xvi^ siècle, peut-être en 1503, 
et c'est à Leeuwarden qu'il reçut sa première instruction sous 
la direction d'Antoine de Cologne. Parmi ses condisciples 
d'alors il convient de citer Viglius van Aytta de Zuichem qui, 
par la suite, lui demeura très attaché. 

Haijo Cammingha montra de bonne heure, paraît-il, un 
goût très vif pour l'étude et, comme beaucoup de ses com- 
patriotes, il fréquenta pour se perfectionner les écoles et les 
universités des Pays-Bas, de l'Allemagne, de l'Italie et de la 
France. Sa vie est errante de môme que celle de tant d'hu- 
manistes de ce temps, et il n'est pas aisé d'en suivre exacte- 
ment les étapes. 

Le I" mai 1528, après un long voyage en Allemagne, il 
arrive à Dôle, dont l'Université alors florissante attirait beau- 



NOTE SUR UN HOMMAGE D ERASME I37 

coup de Belges. Il y retrouve Viglius Zuichem comme nous 
l'apprend une lettre de celui-ci '. Nous ignorons la durée du 
séjour de Cammingha à Dôle, mais nous pensons qu'il se 
prolongea jusqu'à la fin de janvier 1529. Ce serait en cette 
ville qu'il reçut la lettre d'Erasme, du 12 novembre I528^ 

En février 1529 Cammingha a rejoint Erasme à Bâle ' et il 
vécut avec lui jusqu'à la fin de 1530, tant à Bâle qu'à Fri- 
bourg ^. Il voyagea alors en Italie, et retourna en passant par 
Louvain, dans son pays natal où il se trouve au début de 
1532 5. Il semble avoir fait alors en Frise un assez long séjour. 
En 1533, le 2 septembre, il écrit de Leeuwarden à Érasme dont 
la prochaine venue en Brabant lui était annoncée, et il prie 
son ancien maître et ami de venir chez lui, mettant à sa dis- 
position sa maison et ses jardins^. 

Nous pensons que c'est encore à Leeuwardçn qu'il reçut les 
deux lettres que Vighus lui écrivit de Spire, le 8 septembre 
1535 et le 15 juillet 1536. Dans cette dernière, Viglius l'en- 
gageait fort à se marier, mais Cammingha ne se laissa pas con- 
vaincre, et toute sa vie demeura célibataire 7. 

En 15 41 il est de nouveau en voyage. Une lettre qu'il 
écrit à Ausone Hoxvier établit sa présence à Louvain vers la 

1. A son beau-père Bernard Bucho, datée de Dôle, 1528, 9 mai (dans 
Analecta beîgica de Hoynck van Papendrecht, II, i, pp. 4-6). 

2. Datée de Bâle (dans Opéra, éd'ii. Le Clerc, t. III : epistolae, col. 1128- 
II 30). 

3. Lettre d'Erasme à Haijo Hermannus, Bâle, 1529, 25 février (Epist. 
III, II 59) et lettre de Viglius à Érasme, Dôle 1529, 23 m^irs (Analecta beî- 
gica, II, I, 9-10). 

4. Lettre d'Erasme à Gérard ab Herema, Fribourg 1530, 31 janvier 
(Epist. III, II 28-1 150). 

5. Lettre d'Hector Hoxvier à Érasme, Franeker, 1532, 16 mars (Fôrste- 
mann et Gûnther. Briefe an Dcsiderins Erasnnis dans le 27e Beiheft :^. Cen- 
tralbl.f. Bihliotheksiuesen, Leipzig 1904, pp. 200-203). 

6. Lettre de Haijo Cammingha à Erasme, Leeuwarden 1533, 2 sept. 
(Fôrstemann et Gûnther, pp. 228-229). 

7. Ces lettres se trouvent à la Bibliothèque royale de Bruxelles, Manus- 
crits II, 1040, ff. 1293-130^ et 6920, pp. 116-117 (lettre du 8 sept. 1535) 
etibitl., II, [040, ft. i55'>b (lettre du 15 juillet 1536). 



138 M. -LOUIS POLAIN 

fin de mai'. Tl se rend ensuite en France, à Bourges et à 
Orléans^, et ne reprit le chemin de la Frise qu'en 1542. 

Pour cette année nous possédons deux lettres que lui adressa 
son vieil ami Viglius. 

Celui-ci avait perdu sa mère, Ida van Heringa, et Haijo lui 
avait écrit dans cette circonstance si triste, une lettre dont la 
cordialité avait fort touché Viglius qui lui en exprima sa 
vive gratitude le 25 février \ La seconde lettre de Viglius, 
datée de Bruxelles 1542, 13 août, nous apprend que Cam- 
mingha revenant en Frise, se trouvait alors à Cambrai 4. Le 
18 octobre 1544 il est à Lomme, auprès d'Utrecht, l'hôte d'un 
personnage dont il ne dit pas le nom K 

Après cette date, nous ne savons rien de précis sur son exis- 
tence. Son frère Wytso, mort sans fils le 10 octobre 1552, lui 
avait par testament du 25 octobre 1541 ^, laissé la seigneurie 
d'Ameland, mais il n'en jouit pas longtemps. 

Le 19 décembre 1556 il tombait, le crâne fracassé par un 
noble frison, Feije Houwerda, devant le Weeshuis à Leeu- 
warden. 

Les causes de cette mort tragique sont inconnues et les 

1. Datée : Pridie Pentecostis (dans Epistolariwi ah illustrihus et claris 
viris scriptaruin ceitturiae très quas passiin ex aiitographis collegit et edidit 
Simon Ahhcs Gahhema . Groningue, 1666, in-12. Pp. 537-540). 

2. Lettre de Viglius à Haijo Cammingha, Ingolstadt 1541, 28 juillet (mss. 
II, 1040^ de la bibl. royale de Bruxelles, 199 et 199*)- 

3. Dans Gabbema, pp. 552-554, et ms. de Bruxelles, II, 1040-, f. 11. 

4. Mss. de Bruxelles, II, 1040% pp. 44 et 45. 

5. Lettre de Haijo Cammingha à Hector Hoxvier (dans Gabbema, pp. 

S40-543)- 

6. Houwinck (Jan), De staatkuiulige en Rechlsgeschiedenis van Ameland tôt 
de\e eeuiu . . . Leiden, Ijdo, 1899, in-S», p. 172. Te Water Qona Willem), 
Historié van het verbond en de smeekschriften dcr ncderlandscbe edelen, ter ver- 
krijgingen van vrijbeid in den Godsdienst en Burgerstadt in dejaaren i^Sj-isôj. 
Middelburg, Gillisscn, 1776-1796, in-8", 4 vol., II, 314-317 et note 2. 
Eekhoff (W.-J.), Geschiedkundige Beschriijving van Lecmvarden , de hofstad 
van Friesîand. Leeuwarden, Eekhof, 1846, in-80, 2 vol. II, pp. 388 et 
389. Van der Aa, Biographisch Woordenhoeck der Nedcrianden. .. Harlem, 
van Brederode [1858], in-S", III, p. 45. 



NOTE SUR UN HOMMAGE D ERASME I39 

recherches faites dans le rôle et les arrêts criminels du conseil 
de Frise pour les années 1556 à 1562 n'ont donné aucun 
résultat '. 

Haijo Cammingha fut inhumé dans l'île d'Ameland et la 
pierre tombale familiale dresse encore aujourd'hui sa masse 
imposante dans l'église de Ballum. On y lit ces mots con- 
cernant notre personnage: a° 1556 den 19 decembris sterf 

DEN EEDELEN EERENWHESTEN ENDE WELGEBOREN HEER, HEER 
HAIJO VAN CAMMINGHA, HEER VAN AMELANDT ^. 



Il serait intéressant de connaître comment ceSénèque donné 
par Érasme à Haijo Cammingha, se trouve aujourd'hui à 
SaHns. Nous avouons en être réduit aux conjectures. Il est 
possible que le volume ait été apporté à Salins par Cammin- 
gha lui-même. Il a pu recevoir le présent d'Erasme alors qu'il 
se trouvait ci Dôle. D'autre part, nous savons que Viglius 
Zuichem se rendit ci Salins en 1530 pour y visiter les sources 
salines. 

Il n'est pas impossible qu'avant de se rendre à Bâle auprès 
d'Érasme, Cammingha ait également visité Salins, et par 
inadvertance ou autrement, y ait laissé ce livre. 

Quoi qu'il en soit, le volume en question devint plus tard 
la propriété de ce P. Moreau dont nous avons relevé le nom 
sur le titre. Mais qui était ce Moreau ? 

C'est certainement le même homme à qui ont appartenu 
deux incunables et un manuscrit conservés aujourd'hui à la 
bibliothèque de Besançon K 

Le premier de ces incunables est un exemplaire de l'édition 

1. Communication de M. le D"" Berns, archiviste de la Frise. 

2. Je dois le texte de cette épitaphe à M. le D"" J. Loosjes, pasteur men- 
iionite à Hollum et Ballum. La pierre tombale des Cammingha a été repro- 
duite en carte postale. 

5. Castan, Cat. des incunables de la hihl. puhl. de Besançon. Besançon, 
1893, in-80, no 43, pp. 28-29, et no 139, pp. 95-96. Cat. des viss., I, 
p. 461, no 742. 



140 M. -LOUIS POLAIN 

de VAIexander Magmis de praeliis, s. 1, n. typ., 1490, in-4°. 
(Hain 781. Pellechet, 448) ; il porte trois ex-libris : à la fin du 
volume : Ce présent Hure appartient a L. Mareschal, d'une 
écriture du xvi^ siècle ; sur le titre : Est Pétri Moreau et sur le 
fnc. 2 r° : Collegii Dolani Soc. Jesii catalogo inscriptns IJ^S. 
L'autre incunable est une édition de Nicolas de Ausnio, Sup- 
plementnm stnnmae Pisanellae. Venise, Fr. Renner, 1483, in- 
fol. Hain* 2165. Pellechet (1638). Il porte deux ex-libris : P. 
Moreau et Ad vsumfr. Cap. Conuentus Salin (puis) Willafinen- 
sis (xvw^ s.). Le ms. n° 742, Concilium Basileense, porte au 
bas du f. 2 cet ex-libris Est Pétri Moreau, s. p. d. (sacrae 
paginae doctoris). Ce ms. provient également des capucins 
de Salins chez qui il fut trouvé à la Révolution et attribué aux 
Archives du Jura, puis offert à l'évêque constitutionnel Moïse. 

L'examen de l'écriture permet de dire que ces trois volumes, 
de même que le Sénèque dont nous parlons, ont appartenu à 
la même personne. 

Il nous paraît possible de l'identifier avec un chanoine de 
Saint-Jean-Baptiste de Salins qui, en 1582, obtint la permis- 
sion d'ériger un couvent à Salins, comme le constate le 
passage suivant du manuscrit 3 1 (fonds Dunaud) de la bibUo- 
thèque de Besançon : Prieurés et maisons religieuses. Fnc. 232 
his v° : Salins. Permission d^eriger un couvent audit Salins en 
date du 2^ may. IJS2, )^ vol. des actes importans du Parle- 
ment, fol. 86 v° et 2^ reg. fol. 26. pierre Moureau chan. de S. fean 
baptiste de Salins obtint V agrément du card. de la baume archev. 
de Besançon, celuy de f. de Vergy gouverneur ; délibération de la 
ville, on alla a Lyon en IJS2. On obtint du R. P. férômc de 
Milan, 2 religieux, on les logea d'abord a Vhérmilage de S. fean 
le 2 août 1JS2. Ils y restèrent un an; transféré au lieu dit 
S. Pierre le martyr, paroisse que l'on dit la r^ paroisse du pays. 

Ce même Pierre Moreau, aidé d'un de ses collègues, le 

chanoine Blondel, avait commencé en 1569 à organiser un 

collège à Salins '. 

I. Tripard (J.), Notices sur la ville et les communes du canton de Salins. 
Paris, Dumoulin, 1881, pp. 217 et 219. 



NOTE SUR UN HOMMAGE D ERASME I4I 

C'est chez les capucins du faubourg Saint-Pierre que la 
première bibliothèque publique de Salins fut établie par les 
soins du mayeur François Merceret, en 1593. M. Coindre ' 
dit qu'elle s'accrut de divers apports, notamment des col- 
lections des chanoines Moureau et Blondel. Il est vrai- 
semblable que ce fut après la mort de Pierre Moreau, puisque, 
nous l'avons vu, VAlexander Magnus appartint après lui aux 
jésuites de Dôle et non aux capucins de Salins, et la mort de 
Moreau eut lieu avant 1596. Cette bibliothèque des capucins, 
objet des soins du magistrat, était devenue fort importante dans 
la suite puisqu'un inventaire dressé en 1790 y constatait la 
présence de 4150 volumes K Ces trésors furent dispersés par la 
Révolution qui amena la ruine et la destruction du couvent. 
Des bâtiments, rien ne subsiste aujourd'hui ; des archives, rien 
ou presque rien ne paraît avoir été sauvé ^ ; de la bibliothèque 
mise au pillage, il demeurait environ 3.000 volumes en 
183 1 ; plusieurs furent transportés à Besançon, peut-être s'en 
trouve-t-il encore dans d'autres collections de la Franche- 
Comté; les plus beaux sont aujourd'hui dans la bibliothèque 
de Salins, et parmi eux le moins précieux n'est pas celui 
auquel nous avons consacré cette note. 

M. -Louis POLAIN. 

1. Co'mdre (Gaston), Le vieux Salins. Promenades et causeries . Besançon, 
Jacquin, 1904, in-S", pp. 250-253. Voir aussi pp. ici, 251,252, 313,315. 

2. Gauthier (Jules), Le couvent des cordeliers de Salins, son église et ses 
monuments (Extrait du Bull . archéologique, 1896), in-80, pp. 1 et 2. 



UN POEMA SU CARLO MAGNO DEDICATO 
A ENRICO IV 



Ottavio Pisani non è ignoto agli studiosi, perché fu in rela- 
zione con G. B. Dclla Porta, colKeplero, col Galilei ; ma non 
si puo dire noto, se nuUa si sa délie ragioni che dalla sua 
Napoli lo trassero ad Anversa, e per le quali là si trovô in 
grandi strettezze, e se neppure si sa quando nacque (verso il 
1575) ne quando mori (dopo il 1638). Un po' più cognite 
sono le sue opère scientifiche, VAstroîogia, Le Leggi, alcuni 
esperimenti del canocchiale, e alcune carte cosmografiche; e 
di lui si conosce questa curiosità, che egli fu il primo a intro- 
durre nel Belgio l'uso italiano di portare agi' infermi il viatico 
sotto un baldacchino o un ombrello, il che si ha dall' incisione 
di un quadro del Rubens '. 

Di un suo poema su Carlo Magno non trovo registrato, e 
neppur là dove si doveva, che il titolo. E stimo non inop- 
portuno farne qui un brève cenno. Eccone il frontespizio : 
« OcTAvii Pisani | poema \ Pietatis Caroli \ Magni. \ Ad 
Inuictissimum, et Augustissimum | Galliarum Regem Chris- 
tianiss. | Henricum IIII. | Romae, [ Apud Gulielmum Fac- 
ciottum. M DC III. I Superiorum permissu. » In 16°, di pp. 
296 nuni., più 3 non num., nella iirma délie quali si leggono 
le regolari approvazioni ecclesiastiche, del 27 gennaio 1603. 
A p. 284 un epigramma^ in quattro distici, Magistri Caroli 

I. Cf. A. Favaro, Amici e corrispoiidcnti di Galileo Galilei, II. Ottavio 
Pisani; in Atti del R. Istiiiito Vetieto, tomo VII, série VII, 1895-1896, pp. 
411 sgg. E cfr. G. Galilei, Le Opère, Firenze, 1890-1909, seguendo i 
copiosi rimandi dell' Indice dei Nomi, e le notizie date quivi, XX, 509, 
ueir Indice bioRrafico. 



144 GUIDO MAZZONI 

de Ligny Cameracensis, in Iode dell' opéra; e a pp. 285-295 
« OcTAVii PiSANi, Coiiipciidiiini Poeticae inier loquiitorcs Fran- 
ciscus Monterno et Pisanus » sul quale Compendio tomeremo 
tra brève. 

Chi conosce la storia del poema italiano dopo l'Ariosto e il 
Tasso sa che Carlo Magno e la guerra da lui sostenuta in 
favore del pontefice trovarono cantori, in Girolamo Gabrielli, 
di cui Lo Stato délia Chiesa liberato uscî a Vicenza nel 1620, 
in Onofrio D'Andréa, di cui LItalia Uberaia uscî a Napoli nel 
1646, in Girolamo Garopoli, di cui // Carlo Magno usci a 
Roma nel 1655, e in Sigisniondo Boldoni, di cui La cadiita de 
Longohardi usci a Milano nel 1656, e in altri ancora, fino a 
Pier Jacopo Martelli, che tentarono l'argomento o che piut- 
tosto ne furon tentati '. 

Il poema latino del Pisani ha strettissima affinità co' sud- 
detti poemi italiani, ai quali précède di tempo. Ne' suoi ven- 
tiquattro libri, in esametri, dériva anch' esso le invenzioni da 
poemi cavallereschi, più o meno classicheggianti, e in ispecie 
va mescendo insieme, con V Iliade e con V Enéide, YOrlando 
furioso e la Gemsakmine liherata. Non mette davvero il conto di 
darne un sunto particolareggiato. Basta accennare, in poche 
parola, che Carlo Magno guerreggia contro i Goti, aiutato 
dai paladini e da altri eroi de' romanzi (per esempio, da 
Amadigi e da Ruggiero, con Oriana e Bradamante) : i suoi 
sono conturbati da una Taide, che è una nuova Armida, 
mandata dal mago Alete : e vi sono miracoli, tra i quali 
quello d'un bosco incantato, in cui Rinaldo si ritrova dinanzi 
agli stessi casi che aveva narrato il Tasso : e v'è uno scudocon 
istoriate le gesta di Enrico IV : finchè Carlo non libéra Roma, 
e fa grazia al debellato Desiderio. 

Non v'ha figura, non episodio, che si distingua per luce di 
poesia ; e il complesso ha più del repertorio di viete inven- 

I. Cfr. A. Belloki, Gli l'pitrou! délia Gcnisalcmine liherata, Vadowa., 1893, 
pp. 447 sgg.,e V Appendice bibliograficarelâûva. 



UN POEMA SU CARLO MAGNO I45 

zioniche di ben ordinato poema, tanto è incalzante il trapasso 
da una cosa ail' altra, e fiacco, nelle sue formali reminiscenze 
virgiliane e talvolta enniane, lo stile. V'ha solo di notevole 
una certa vena di numeri e di parole ; sia pure vena non 
sempre pura. 

Quanto aile parole, dobbiamo a questo punto tornare a 
quel compendio dell' arte poetica che indicammo sopra. 
Quivi, infatti, il Pisani, interrogato sul suo proprio poema, 
risponde cosî : « Ego fateor me multum licentiae sumpsisse, 
sicuti ut exprimerem figuram ovi, dixi ovare, et ut magnum 
clamorem ostenderem, voare dixi. » E sarebbe forse attraente 
rintracciare tutto il libro da cui egli voile trarre il compendio, 
e leggere le ragioni, quali a lui si presentavano, dell' arte sua. 

Che fosse il Pisani un seguace del Tasso basta a dimos- 
trarlo il poema ; ma, nel compendio, alla Gerusaîemme egli 
rimanda apertamente, sebbene la Pietas Caroli gli apparisca 
più veramente un poema epico ed eroico perché v'è assai più 
del militaresco e v'è invece assai meno del romanzesco. Di 
tanto un autore puô ingannarsi! 

Resta che rileviamo ciô che a Enrico IV e a Maria de' 
Medici si riferisce nel poema. Per prima cosa, le lodi nel 
principio, dopo la protasi su Carlo : 

Tu vero, sirailem quem extollunt gesta nepotem, 
Et pietate virum proavita, et laude cluentem, 
Seu gladio sternis, seu sceptro pectora mulces, 
Induis alterne in galeam seu more coronam, 
Quarte Henrice héros titulo, virtuteque prime, 
Pone supercilium, nostrisque adiabere coeptis, 
Da facilem cursum, rotisque assuesce vocari, 
Vatum, namque novis coeuntnunc sydera formis, 
Magnus ab integro, et stellarum nascitur ordo, 
Alcidis laudes, victricis gesta Minervae 
Inachidis mérita, atque horrentia gonisora' 

I. Diamo i versi quali anche negli errori e nell' interpunzione si leg- 
gono nella stampa. Qui è chiarala correzione Gorqoiiis. 

Mélanges. II. 10 



146 GUIDO MAZZONI 

Jam linquunt gestare, omnis variatur imago, 
Nam serpcns varijs, quels tergus inhorruit astris, 
Exprimitur iam nuncfuror ingenti ore Draconis, 
Quem tu sublimem atque potentem vulnere strasti, 
Palladis et clypeus stellis queis fulgidus arsit, 
Distincta scuto tua nunc constantia fulget, 
Quae induit in lapides hostilia corda rebellum, 
Jam leo regali cor sydere quove coruscat, 
Cor praefert Henrice tuum pietate cluescens, 
Non secus ac radijs, Delphin qua per te refulsit 
Delphinus nunc ille tuus effingitur astris, 
Laudibus hinc caelum distinctum pondère nutat 
Ingeminans duplici libratas orbe choreas. 

L'altro luogo è nel libro XXI, dove si narra corne Aglante 
riesce a superare gli ostacoli miracolosi del bosco, e ucciso il 
mago, riporta al campo uno scudo effigiato : 

Henrici hic quarti laudes et coniugis ora, 
Summam et Delphini surgentis spem exprimit aère, 
Invictum Henricum centrum iaculantibus unum 
Hue illuc fremere ardentem per bella per hostes, 
Quem circum glomerati hostes hinc cominus, atque hinc 
Perturbant, medio telisque frequentibus instant, 
lUum autem valido sternentem verbcre turmas, 
Sanguine purpurcum hostili, lugubre rubere, 
luxta autem magno surgentia corpore monstra 
Tartarea, in solum socijs assistere in armis, 
Gorgoneis mulier fulget infecta venenis 
Viperam inspirans animam pugnantibus illis, 
Sufficit et vires, armât et tela veneno, 
Interdum anguicomos iaculos intorquet in illum, 
Extrema hic soror Enceladi, Coeique ferocis 
Invigilans oculis fumantia tela coruscat, 
Alcctosque facem minitanti verbere quaxat, 
Saevit amor ferri, fervetque licentia belli 
In tantum, circum portendunt omnia mortem, 
Ille autem victor demittcns agmina morti 
Imponit paci nomen, hostesque serenat, 
Aequali belli et pietatis laude cluescens, 
Et parcit subiectis, dcbellatque superbos, 



UN POEMA SU CARLO MAGNO I47 

Saeva sedet arma pius, ducitque triumphum 
Non spolijs, non captivis, non mole superbum, 
At pietate pium ingenti, qua is straverat hostes, 
Post tergum vinctus furor, et fama, ardet in iras, 
Alecto, victi et spolijs ducuntur opimis, 
Expressa hinc pietas Capitoli nobile saxo 
Excipit Henricum sublimem mole triumphi, 
luxta autem eradiat Medices e sanguine creta 
Virgo, super cuius solium distincta theatro 
Astra benigna nitent, et mulcent acre coelum, 
Exhilarantque himeneis, dites ipse leonis 
Cordis coniungit taedali lumine amantes, 
Borbonium et Medicem; fulget magnum instar in ore, 
Coniugis ; heroum hinc sobolem molitur, et ingens 
Borbonium decus, et presenti pignore firmat 
Delphini nuper surgentis, qui ore coruscat 
Spes cunctas, parvo et pertendit grandia vultu, 
Talia per clypeum miranti, muneris author 
Fatur sic Carolo (Henricum ducto indice monstrans) 
Hune sibi portendi ingentem virtute nepotem, 
Qui fraeno Francos, fama terras reget omnes, 
Cordibus imperium, virtutem terminet astris, 
Et caelum stellis, etterram heroibus aucturum. 

Le nozze di Enrico IV con Maria de' Medici accaddero, 
come ognun sa, nel 1600; la stampa del poema accadde, 
corne abbiam visto, nel 1603. Abbiam quindi i termini ai 
quali è ragionevole riferire la composizione ; sebbene potrebbe 
darsi che il Pisani anche prima del 1600 avesse cominciato a 
macchinare qualcosa suUa Pietas Caroli Magni. 

Guido Mazzoni. 



A PROPOS D'UN PASSAGE 
D'ALFRED DE VIGNY 



La mode est à la critique des sources de nos grands écri- 
vains. Aucun temps, aucune école, aucun genre n'échappent à 
des investigations, d'ailleurs inégalement heureuses. Mais 
c'est la littérature de 1830 qui est surtout remuée en tous 
sens. Abondante, complexe, mal connue en somme, produit 
d''un cosmopolitisme que des travaux récents ont éclairé, elle 
devait fournir aux chercheurs une ample matière. Pendant si 
longtemps, on n'y avait puisé que des inspirations, des exal- 
tations, des consolations parfois ! 

Quel changement s'est accompli ! Il ne se passe pas d'an- 
née, on pourrait dire de mois, et peut-être de semaine, sans 
qu'on signale une réminiscence, un empmnt, une trace d'imi- 
tation plus ou moins directe chez l'un ou l'autre écrivain roman- 
tique. Il n'y a pas que les plus féconds dont on tende h réduire 
ainsi la part inventive dans des proportions inquiétantes; un 
Vigny si sobre, si resserré, se trouve redevable, non seulement 
à la Bible, à Milton et à Byron, mais aussi à Thomas Moore, à 
André Chénier, à Delille, à Millevoye, à Chateaubriand, peut- 
être à Joseph de Maistre; on ne sait où s'arrêtera l'ardeur de 
ses critiques. 

Parmi ces derniers, M. Pierre-Maurice Masson tient un 
rang notable. Après un « Discours » consacré à l'auteur de 
Cinq-Mars et couronné par l'Académie française, il a soumis 
les poèmes de Vigny à une enquête, dont on ne peut que 
louer l'étendue et la précision. C'est la lecture de cette enquête 
qui m'a décidé à publier ces notes. Elles ne sont qu'un frag- 
ment assez anodin d'un travail d'ensemble, inspiré par une 



150 M. WILMOTTE 

lecture attentive des petits poètes du xviii* siècle. J'aurais pu 
joindre, à l'exemple unique sur lequel je m'appuie, d'autres 
exemples que j'estime aussi démonstratifs. Mais il m'a paru 
que M. Masson me fournissait une excellente occasion de faire 
certaines constatations d'ordre général, quitte à demander 
crédit pour en produire une justification moins sommaire. 
Dois-je ajouter que, désireux de collaborer à ce recueil, j'arri- 
vais tard et devais laisser la plus grande place à des études de 
qualité et d'importance supérieures ? 

M. Masson ' n'a pas eu de peine à découvrir un grand 
nombre d'analogies formelles entre André Chénier et Alfred 
de Vigny. Il en est d'assez précaires; admettons qu'elles aient 
une valeur de confirmation, qu'elles corroborent la thèse d'une 
parenté morale entre les deux poètes. Il en est d'autres, qui, 
frappantes au premier regard, éveillent le doute à seconde 
inspection. C'est parmi celles-là que j'ai fait mon choix, les 
analogies vraiment directes et décisives n'ofi'rant aucune utilité 
pour ma démonstration. 

Donc, dans cette Dolorida dont le vernis espagnol est plutôt 
léger (M. E. Dupuy l'avait déjà noté), M. Masson a cru 
retrouver un souvenir direct d'André Chénier. Voici le pas- 
sage essentiel; l'héroïne, à l'heure du sommeil, 

. . . n'a plus que ce voile incertain, 

Le premier que revêt le pudique matin 

Et le dernier rempart que, dans sa nuit folâtre, 

L'Amour ose enlever d'une main idolâtre. 

Ses bras nus à sa tête offrent nn mol appui. 

Mais ses yeux sont ouverts, et bien du temps a fui 

Depuis que sur V émail, dans ses douze demeures, 

Ils suivent ce compas qui tourne avec les heures. 

J'ai souligné, après M. Masson, les membres de phrase qui 
ont éclairé ses recherches. Tout le passage a, certes, l'accent 
d'une poésie préromantique; déjà M. Dupuy en avait noté les 

I. Revue d'Histoire littéraire de la France, 1909, p. i et sv. Les passages 
discutés ici sont aux pages 21-22. 



A PROPOS D UN PASSAGE D ALFRED DE VIGNY 151 

« sentiments artificiels » et l' « expression relativement démo- 
dée ». Encore fallait-il nous apporter des précisions. Un rap- 
prochement qu'il avait fait avec les Regrets d'une Infidèle, de 
Millevoye, n'avait, confessons-le, rien résolu. M. Masson est 
venu à son tour, et il a signalé plusieurs passages de Chénier, 
offrant d'incontestables ressemblances avec celui d'Alfred de 
Vigny. Cet émail, désignant le cadran d'une horloge, c'est 
Chénier qui l'a trouvé (comparez ïambes, IV, etc.); le mol 
appui ne diffère guère du fnol oreiller d'une élégie célèbre ; et, à 
défaut du voile incertain, nous avons une mention du tissu 
— désignation pudique pour la chemise — qui « à l'amant 
incertain » semble « un voile d'air » (trad. de V Art d'Aimer). 
Répétons-le, l'imitation semble fîagrante. Et pourtant elle 
m'est devenue suspecte. Elle me l'est parce que, familier avec 
les élégiaques du xviii^ siècle, j'ai rencontré maintes fois, sous 
leur plume, des tours analogues. Chez Bertin, par exemple, 
apparaît « le voile incertain », d'une approximation moins 
contestable que « l'amant incertain » de Chénier. C'est dans 
la VHP pièce du livre I des Amours que je l'ai noté, et ce 
n'est assurément pas la seule fois que l'expression a été 
employée par l'un des poètes dont Chénier fit ses délices et 
ses modèles. De même, le niol appui est un tour bien banal 
et le rapprochement fait par M. Masson n'a rien de décisif. 
L'émail, pour désigner une pendule, n'est pas plus caractéris- 
tique que ['airain, et le vers de Vigny est un évident ressouve- 
nir de Millevoye : 

L'aiguille qui, du temps, dans ses doii^e demeures, 
Ne marque plus les pas, ne fixe plus le cours, 
Laisse en silence fuir les heures... 

{La demeure abandonnée.) 

Ne voyez pas là un désir d'infirmer les conclusions géné- 
rales de M. Masson. Je m'y rallie au contraire. Mais qu'il me 
soit permis, en m'appuyant sur ce modeste exemple (et je 
pourrais en invoquer d'autres) de réclamer une étude plus 
complète et plus précise de ce lyrisme, qui pendant les vingt 



152 M. WILMOTTE 

dernières années du xviii^ siècle et les premières du xix% servit 
de transition nullement méprisable à celui du premier Lamar- 
tine et du premier Vigny. 

On a trop longtemps isolé André Chénier. On l'a isolé 
pour le grandir. Il n'avait peut-être pas besoin de cela. En 
tout cas, lui non plus ne possède pas à un haut degré cette 
veine créatrice, que l'on ramène à des proportions moindres 
chez ses illustres élèves de 1820 et des années suivantes. Tra- 
ducteur, adaptateur, imitateur, voilà ce qu'il fut surtout, d'ad- 
mirable façon il est vrai. Et aussi, il fut de son temps, un 
voluptueux, qui ne dédaigna aucun des thèmes usés, aucun des 
poncifs de style de ses contemporains. En relisant Parny, 
Bertin et Ecouchard Lebrun, on découvre tout ce qu'il leur 
doit. Il n'est guère plus varié qu'eux dans ses descriptions 
amoureuses. Il use et abuse des mêmes procédés. Tantôt il 
peint l'amant ivre de volupté, tantôt il nous le montre en 
proie à la jalousie, trahi ou croyant l'être : ce sont les deux 
états qu'il excelle à nous décrire; mais il se désintéresse des 
autres, de cette gamme infinie du sentiment, où ses succes- 
seurs (et déjà un Chênedollé, un Fontanes, un Millevoye) 
trouveront une ample matière. Il ignore la vraie mélancolie; 
il ne songe à promener sa rêverie, comme le fera délicieuse- 
ment Léonard, dans aucun décor de nature; il n'est qu'épi- 
curien . 

Et si je reprends maintenant la comparaison tentée par 
M. Masson, mais en m'eiforçant de l'étendre aux confrères de 
Chénier, à ses maîtres aussi, il me semble qu'elle gagne en 
intérêt. Cette femme jeune et belle, qui gagne sa couche, 
n'est-ce pas un thème courant chez les élégiaques du 
xviii^ siècle ? Qu'ils la travestissent en bergère, ou qu'ils lui 
gardent ses allures élégantes et l'encadrent d'un luxe urbain, 
il n'importe. Ce « lin flottant », cet « albâtre ardent et pur », 
ces lys et ces roses, mais nous les connaissons ! Ce sont eux 
que vantent déjà Parny et Bertin'. Lebrun en fera un abus, 

I. Vovcz notamment albalre employé pour désigner le sein dans Parny, 



A PROPOS D UN PASSAGE D ALFRED DE VIGNY 153 

qui nous choque et le condamne à l'oubli. Et pourtant c'est à 
lui surtout que Chénier, qui l'avait lu ', est redevable de 
quelques-uns des traits les plus caractéristiques de ses volup- 
tueuses peintures. 

Dans plusieurs de ses Élégies, Lebrun s'est complu à décrire 
l'amie qui reçoit son rival. On dirait qu'il goûte un amer 
plaisir à se représenter leurs jeux, à les montrer rendus plus 
tendres et plus vifs par la trahison même (^Elégies, II, 2, 3, 5, 
6, 8). Or, il n'est pas besoin d'un examen très attentif pour 
retrouver chez lui quelques-uns des développements où s'est 
complu Chénier (Él.^ XXXVII). C'est tout d'abord 

ce lin flottant qui voile la fenêtre 

et qui n'arrête pas la vue du jaloux. 

Il deviendra chez Chénier le dernier vêtement de la belle, 
qui n'arrête pas la fureur amoureuse du traître 

Tout, jusqu'au îin flottant, sa défense dernière. 

Mais la voilà qui se prépare à recevoir ce rival en redoublant 
les soins de la coquetterie ; il entre, s'avance 

jusqu'à ce lit fatal, 
Où triompha l'amant dont tu souilles l'absence. 

Et bientôt 

A ses bras odieux entrelaçant ses bras^ : 

elle s'abandonne à lui. 

Tableaux, IV; Léda; Cabinet de toilette. La rime albâtre: théâtre (qui reparaît 
chez Vigny, Dolorida) est chez Parny, Délire. Comparez encore Bertin, 
Amours, III, 15 ; Colardeau, Epître d'Alcée ; Lebrun, Odes, IV, 20. Pour les 
« lis » et les <f roses » il serait vain d'accumuler les exemples. 

1. M. Potez (Uélégie en France, etc. p. 225) reconnaît « que Lebrun a 
connu André Chénier et exercé sur lui une influence ». Ses élégies ne sont 
pas toutes datées; mais « la plus ancienne remonte à 1753, la plus récente à 
1783 » (ibid. 220), et s'il ne les publia point lui-même, il en « donnait de 
temps en temps des lectures » (211). 

2. Elle parlait ainsi; mais lui tendait les bras (: pas'). 

La rime bras : pas n'est pas rare chez Lebrun ; voyez Odes VI, 1 3 ; Élégies, 
III, 5, etc. Ici je me fonde sur la 5^ él. du livre II. 



154 ^- WILMOTTE 

Dans une autre pièce de Chénier, les analogies se pressent, 
plus nombreuses et plus directes : 

Lit chéri tant de fois fatigué de nos jeux. 

Ah ! le verre et le Ihi, délicate barrière 

Laissent voir à nos yeux la tremblante lumière 

Qui, jusqu'à l'aube, au teint moins que le sien vermeil, 

Veille près de sa couche et garde son sommeil . 

Oh ! si tu l'avais vue 

Quand, fermant ses beaux yeux, mollement étendue... 

{Élégies, XVII.) 

Certes, Vigny aurait pu, dans Dolorida, se ressouvenir 
aussi de ce passage. Mais rien ne prouve qu'il n'eût pas trouvé 
ailleurs que chez Chénier, les images qui en font l'attrait 
voluptueux. Car voici ce qu'avait écrit Lebrun : 

La lumière veillait : elle offrait à ma vue 

En dépit des rideaux importuns et jaloux 

Ta vermeille beauté, mollement étendue 

Sous un lin qui voilait les charmes les plus doux. 

Je n'osais soulever Vimportune barrière. 

(Élégies, IV, 4.) 

L'imitation chez Chénier est flagrante, et si l'on peut varier 
les conjectures sur la source où puisa Vigny, celle du poète à 
qui il a plus d'une obligation n'est douteuse, je crois, pour 
personne. Mais ce poète lui-même a trouvé dans Parny et 
Bertin des modèles trop certains. Je me réserve de le démon- 
trer une autre fois, content d'avoir indiqué une voie où il 
reste à s'engager désormais, si l'on veut, par dessus Chénier, 
Delille, Millevoye, etc., vouer aux petits poètes du xviii' siècle 
une attention aussi justifiée, que celle dont bénéficient depuis 
longtemps ses grands prosateurs. 

M. WiLMOTTE. 



LA COMPLAINTE DU PRISONNIER 
D'AMOURS 



Le Jardin de plaisance renferme, à la suite du Débat des 
deux fortunés d'Alain Chartier, un petit poème intitulé La 
Complainte du prisonnier d'Amours jaicte au Jardin de plai- 
sance ' . 

Ce poème semble avoir eu quelque succès. Il a été publié 
à part, à Lyon probablement, vers 1540. Le seul exemplaire 
connu de cette édition lyonnaise, après avoir été conservé 
successivement dans les bibliothèques Heber, Nodier, Yeme- 
niz et Ambr. Firmin-Didot, se trouve aujourd'hui dans la 
bibliothèque de feu M. le baron James de Rothschild. Dans 
le tome IV — qui vient de paraître — du précieux catalogue 
de cette bibliothèque, on peut voir une reproduction du titre 
de la Complainte du prisonnier d'Amours et de deux figures 
sur bois, l'une représentant le prisonnier, l'autre une dame^ 
Il n'est peut-être pas sans intérêt de remarquer que le bois du 
prisonnier d'amour figurait déjà dans le volume du Passe- 
temps et du Songe du Triste, imprimé à Lyon, par Antoine 
Blanchard, vers 1532 ', 

On ne trouve aucun renseignement littéraire sur la Com- 
plainte du prisonnier d'Amours ni dans les catalogues des riches 
bibliothèques d'amateurs mentionnées ci-dessus, ni dans les 
notices consacrées au Jardin de plaisance, ni ailleurs. Seul, 
le rédacteur du Catalogue de la bibliothèque Ambr. Firmin- 
Didot a jugé ce petit poème « réellement remarquable '^ ». 

1. Edit. Antoine Vérard, fol. clxi ; édit. Martin Boullon, fol. cix. 

2. T. IV, p. 569. 

3. Voir le Catalogue des livres composant la bibliothèque de feu M. le baron 
James de Rothschild. Paris, 191 2, t. IV, p. 572. 

4. Catalogue de 1878, p. 97, no 218. 



J')6 ARTHUR PIAGET 

La complainte qui a été recueillie dans le Jardin de plai- 
sance est mieux, en effet, qu'une banale élucubration amou- 
reuse, comme il y en a tant au xv' siècle. Elle est composée, 
non pas de strophes liées entre elles par la forme et par le 
sens, mais d'une série de quatorze rondeaux indépendants les 
uns des autres : 

I. Près de ma dame et loing de mon vouloir, 

Plain de désir et crainte tout ensemble... 

Rondel de dix vers, qu'on retrouve dans les manuscrits de 
la Bibl.de Grenoble, n° 874, fol. 58 v°, de la Bibl. de Cler- 
mont-Ferrand, n° 249, fol. 18', de la Bibl. de Vienne en 
Autriche, n° 2619, loi. 77 v°. Il figurait dans le manuscrit 
perdu du cardinal de Rohan, fol. 72 v°^. 

IL Comme(nt) osera la bouche dire 

Ce que le cueur pas penser n'ose?. . . 

Rondel de dix vers, intitulé Rondin dans le manuscrit de 
Grenoble, n° 874, fol. 61. Les deux premiers vers seulement 
ont été copiés dans le manuscrit de Vienne, n° 2619, au bas 
du fol. 77 v° (les feuillets 78 et 79 sont blancs). 

III. Au povre prisonnier, ma dame, 
Donnez l'aumosne de liesse. . . 

Rondel de dix vers : Grenoble, n° 874, fol. 61 ; Lyon, 
n° 1235 (anc. 1107). Il a été publié, d'après ce dernier ma- 
nuscrit, par M. Clédat dans Lyon-Revue, recueil littéraire, histo- 
rique et archéologique, Lyon, 1886, p. 313. 

IV. Ou mon désir m'assouvira. 
Ou ma tristesse m'occira . . . 

1. Voir Bulletin de la Société îles Anciens textes, 1889, p. 107. 

2. Voir Romania, t. XXI, p. 428, t. XXVII, p. 62, note i. Dans la 
notice sur le Jardin de plaisance que je prépare pour la Société des anciens 
textes, je publierai intégralement la description de ce manuscrit, telle qu'on 
la trouve à la suite de l'exemplaire du Jardin de plaisance de la Bibl. Nat. 
Rés. Yc 169. 



p. 156 






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LA COMPLAINTE DU PRISONNIER D AMOURS I57 

Rondeau de treize vers : Grenoble, n° 874, fol. 61 v° ; 
Clermont-Ferrand, n° 249, fol. 18. 

V. Tr(a)istre plaisir et amoureuse joye, 

Aspre doulceur, desconfort envieux . . . 

Chanson de dix vers ; le cinquième vers manque dans le 
Jardin de plaisance : Grenoble, n° 874, fol. 59; Brit. Mus. 
Roy. 20. G. VIII, fol. 165 ; Bibl. nat. fr. 9346, fol. 74 v° 
avec musique : publiée d'après ce manuscrit par A. Gasté, 
Chansons normandes, p. 108 '; L3'on, n° 1235 : publiée d'après 
ce manuscrit dzns Lyon-Revue, 1886, p. 320. 

Cette chanson a une histoire. Elle servit de consolation et 
d'inspiration à un brave homme dans une circonstance tra- 
gique. Jean Régnier, bailli d'Auxerre, échanson et conseiller 
du duc de Bourgogne, surpris en ambassade par la garnison 
française de Beauvais, était prisonnier, fers aux pieds, dans la 
tour de Beauvisage. Il avait finalement obtenu que sa femme, 
Ysabeau Chrétien, dont le corps était « tant précieux », et 
son fils, viendraient à Beauvais se constituer otages, tandis 
qu'il s'occuperait à réunir une rançon de trois mille écus. 
C'était en mai 1433. Ysabeau, « la bonne, doulce^ simple et 
coye », avait pris sa place. Jean Régnier, après quatorze mois 
de prison, cheminait dans la campagne. Il raconte lui- 
même que, malgré son angoisse, son cœur « se print a 
resjouyr ». La joie d'être libre, l'espérance d'être de nouveau 
en « la grâce dame Fortune », firent monter à ses lèvres 
une chanson, bien appropriée à son état d'âme : 

Triste plaisir et douloureuse joye, 
Aspre doulceur, reconfort ennuyeux, 
Ris en plourant, souvenir oublieux, 
M'accompaignent combien que seul je soye . . . 

Le bailli d'Auxerre spécifie bien que cette chanson n'est pas 
de lui, mais d'Alain Chartier : 

I. M. Gasté déclare « ne rien comprendre à cette chanson ». Le texte du 
« nis. de Bayeux » est en efiet très incorrect. 



158 ARTHUR PIAGET 

A chanter, dît-il, tantost me pris 
Une chanson que ne feis oncques. 
Mais pourquoy la chantay je doncques ? 
Pour ce que au cueur me tenoit 
Et a mon propos revenoit. 
Maistre Alain, duquel Dieu ait l'ame. 
Lequel cy gist soubz une lame, 
Si la fit, comme l'ay ouy dire. 

Jean Régnier copia textuellement dans son poème la chan- 
son d'Alain Chartier. Puis il composa sur le même thème, en 
y entremêlant des allusions à ses malheurs personnels, une 
chanson en balade layée. Il dit lui-même qu'il fit œuvre de 
charpentier et de maçon qui avec « de vieil mesrien » bâ- 
tissent une maison neuve : 

Triste plaisir et douloureuse joye, 
Aspre doul[c]eur, reconfort ennuyeux, 
Triste plaisir et douloureuse joye 
Sont avec moy en allant par la voye. 
Et si semble que je soye joyeux. 
Ce fait Fortune qui ainsi me desvoye. 
Car nuyt et jour trop fort si me guerroyé. 
Mais j'ay espoir au puissant roy des cieulx, 
Quant luy plaira, qu'il me soit gracieux. 
Si ce n'estoit cet espoir je mourroye, 
Povre, pensif et melencolieux. 
Sans avoir bien, mais a tousjours avroye 
Aspre doul[c]eur, reconfort ennuyeux. 



La chanson d'Alain Chartier a dix vers ; celle de Jean 
Régnier a cinq strophes de treize vers chacune'. 

VI. Mort sur le[s] pied[z], faignant d'avoir plaisir, 

[Et] estrainé de doloreuse estraine. . . 

Rondel de dix vers : Grenoble, n° 874, fol. 59; manuscrit 
du cardinal de Rohan, fol. 65; Lyon, n° 1235. Pubhé 
d'après ce dernier manuscrit dans Lyon-Revue, 1886, p. 318. 

1. Edit. Lacroix, p. 144-147. 



LA COMPLAINTE DU PRISONNIER D AMOURS I 5 9 

Ce rondel figure dans les Rondeaux en nombre troys cens cin- 
quante (Bibl. nat. Inv. Rés. Ye 1401, fol. xxiiij v°), et dans 
La Chasse et le départ d'Amours (Bibl. nat. Inv. Rés. Ye 300). 

VII. Riche d'espoir et povre d'autre bien, 
Comblé de dueil et vuide de liesse. . . 

Ces dix vers sont intitulés Rondelet dans le manuscrit de 
Grenoble, n° 874, fol. 59 v°, et Chançonete dans le manuscrit 
de Lyon, n° 1235. Ils figuraient dans le manuscrit du 
cardinal de Rohan, fol. 81 v°. Ils ont été publiés par 
M. Clédat, Lyon-Revue, i88é, p. 312. 

VIII. Je n'ay pouoir de vivre en joye, 
Et si ne puis mourir de dueil. . . 

Rondeau de dix vers : Grenoble, n° 874, foh 62 ; Brit. 
Mus. Roy. 20. C. VIII, fol. 165; Bibl. nat. fr. 1719, fol. 93 
v°; intitulé Rondlnet dans le manuscrit de Lyon, n° 1235. 
Publié ôi2ins Lyon-Revue, 1886, p. 317. 

IX. Helas ! ma courtoise ennemye 
Et mon gracieux adversaire. . , 

Rondel de dix vers : Grenoble, n° 874, fol. 62 ; attribué à 
Alain Chartier par le manuscrit d'Aix, n° 168. Publié par 
Ph[ilippe] de Ch[ennevièresJ dans Rondeaux et ballades inédits 
d'Alain Chartier, d'après un manuscrit delà Bibliothèque Méjanes, 
à Aix. Caen, 1846. 

X. Je vis le temps que je souloye 
Vivre en espoir d'estre joyeux. . . 

Rondel de dix vers : intitulé Chançonnette dans Grenoble, 
n° 874, fol. 62; Aix, n° 168. Publié d'après ce dernier 
manuscrit dans Rondeaux et ballades inédits d'Alain Chartier. 
Caen, 1846. 

XI. Dehors ! dehors ! Il vous fault deslogier, 
Désir sans joye et pensée d'amours. . . 



l60 ARTHUR PIAGET 

Rondel de dix vers : Grenoble, n° 874, fol. 60 ; ms. du 
cardinal de Rohan, fol. 80 v°; Lyon, n° 1235. Publié dans 
Lyon- Revue, 1886, p. 315. 

XII. Ainsi que bon vous semblera 
Et que vostre plaisir sera. . . 

Rondeau de treize vers : Grenoble, n° 874; fol. 64; Lyon, 
n° 1235. Publié da.ns Lyon-Revue, 1886, p. 313. 

XIII. Quant ung jour suis sans que je voye 
Ung seul plaisir que mes yeulx ont . . . 

Dix vers intitulés Rondelet dans le manuscrit de Grenoble, 
n°874, fol. 64 v°. 

XIV. Au feu, au feu, qui trestout mou cueur ard 
Par ung brandon tiré d'ung doulx regard. . . 

Rondeau de treize vers, intitulé Chançon nouvele dans le 
manuscrit de Grenoble, n° 874, fol. 60 v° ; ms. du cardinal 
de Rohan, fol. 82 ; Bibl. nat. fr. 9346, fol. 5 1 v° avec musique : 
texte incomplet publié par A. Gasté, Chansons normandes, 
p. 78. 

J'ai réuni depuis longtemps quelques notes sur les ballades 
et rondeaux d'Alain Chartier, que je ne puis publier ici, 
parce que cela m'éloignerait trop de la Complainte du povre 
prisonnier d'Amours jaicte au Jardin de plaisance, et que cela 
prendrait d'ailleurs trop de place. Je me borne à dire ceci : Les 
quatorze rondeaux énumérés ci-dessus sont tous d'Alain Char- 
tier. On a vu que la chanson V^ lui était attribuée par Jean 
Régnier, de même que les rondels IX et X par le manuscrit 
de la Bibliothèque Méjanes. Le manuscrit de Grenoble, dans 
lequel on retrouve les quatorze rondeaux de la complainte, 
est une excellente copie des œuvres poétiques d'Alain Char- 
tier. Il semble bien également que les ballades et chansons 
du manuscrit de Lyon doivent être attribuées à l'auteur de la 
Belle dame sans Merci. 



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LA COMPLAINTE DU PRLSONNIER d'aMOURS i6i 

La Complainte du prisonnier d'Amours est donc formée 
artificiellement de quatorze rondeaux. Ce genre de composi- 
tion était à la mode à la fin du xv= siècle. On peut en rappro- 
cher, par exemple, la « Balade fliicte de plusieurs chansons », 
qu'on trouve dans le Jardin de plaisance, édition de Vérard, 
fol. Ixij. Les trente -deux vers de cette soi-disant ballade sont 
les premiers vers de chansons connues '. Toutes les strophes 
du Dyalogue du gendarme et de l'amoureux de Molinet ^ com- 
mencent par le premier vers d'une chanson. Les strophes de 
l'Oraison à la Vierge Marie du même rimeur commencent 
aussi et finissent « par chansons ^ », 

C'est le premier vers du rondel III : « Au povre prison- 
nier... » qui a suggéré le titre de la Complainte. Le compila- 
teur du Jardin de plaisance a-t-il choisi lui-même, pour en 
former un petit poème, quatorze rondeaux d'Alain Chartier ? 
Ou bien a-t-il rencontré cette complainte déjà fabriquée par 
quelque rimailleur à court d'inspiration, qui avait trouvé fort 
commode de se parer des plumes du paon ? Il est probable 
que la seconde alternative est la vraie. Les vers d'Alain Char- 
tier ont été mis au pillage à la fin du xV et au commence- 
ment du xvi^ siècle. On pourrait en citer de nombreux 
exemples. 

On vient de voir que le rondel III commence par ces mots : 
« Au povre prisonnier... » Or, d'après le manuscrit de 
Londres, Add. 21.247, ^^^ '^rois mots seraient la devise amou- 
reuse d'Alain Chartier. Ce joli petit manuscrit renferme une 
copie du Livre des Quatre Dames, faite pour un membre de la 
famille Montmorency-Laval '^. Il est orné de cinq miniatures, 

1. Dans ses Chansons du XV^ siècle, -ç- 71, G. Paris a publié ces quatre 
strophes d'après le ms. de la Bibl. nat. fr. 12744, mais il lui a échappé que 
cette pièce, qui n'a nullement le caractère populaire, était un simple ouvrage 
de marqueterie. 

2. Édit. de 1531, fol. 4 v°. 

3. Èdit. de 1531, fol. 95 vo. 

4. Voir fol. I les armes de cette famille, d'or à la croix de gueules, 
chargée de cinq coquilles d'argent et cantonnée de seize alérions d'azur. Ce 

Mélanges. IL 11 



l62 ARTHUR PIAGET 

dont deux surtout sont intéressantes. L'une^ au début du 
poème, fol. i, représente le poète sortant dans la campagne, 
« un doulx matin ». On y voit des tours, des châteaux, des 
bosquets, un « ruisselet », un berger et une « pastoure » qui 
s'entrebaisent, un troupeau de « brebiettes », quatre dames, 
dont l'une montre en marchant son « beau blanc petit pié 
nu ». Le poète semble sortir d'une tour, sur laquelle on 
remarque, au-dessus de la porte, une petite fenêtre grillée, 
avec l'inscription : Au povre prisonnier. Un personnage à che- 
val, dans lequel le miniaturiste a voulu sans doute représenter 
le poète, porte sur la manche droite la même grille avec la 
même inscription ' . 

Au fol. ()^ du même manuscrit, une miniature nous montre 
le poète, un genou en terre, faisant hommage à sa dame du 
livre qu'il vient de composer. Sur la manche gauche d'Alain 
Chartier, on retrouve la même petite grille et la devise : Au 
povre prisonnier . 

Cette devise amoureuse convenait assez bien au poète du 
Livre des quatre dames. N'y déclare-t-il pas qu'il aime sans 
espoir une belle dame, et qu'il ne cessera « d'estre en ses las » 
jusqu'à la mort ? 

Arthur Piaget. 



volume est à ajouter aux manuscrits des Laval énumérés par L. Delislc, 
Cabinet des manuscrits, t. II, p. 375-377. 

I. Malheureusement peu visible dans la reproduction. 



LES aUINZE LOIS 

DE LA 

BIBLIOTHÈaUE DES VARGAS MACCIUCCA 



Les quelques renseignements que nous possédons sur le 
duc Thomas Vargas Macciucca (1680- 1740) et sur son fils, le 
chevalier François (1699-1785), marquis de Vatolla, nous 
nclinent à penser que ces deux personnages furent de bien 
aimables humanistes. Mais telle est leur destinée qu'il est 
souvent arrivé que l'on ait confondu, avec la meilleure foi 
du monde, le père et le fils, et que l'on ait attribué au cheva- 
lier la rédaction des quinze fameuses lois dont on est redevable 
au duc. Ce n'est pas qu'on jugeât le duc incapable d'en 
être l'auteur, mais la renommée a déjà tellement souri au 
chevalier que maintes personnes auraient été charmées d" aug- 
menter encore ses titres à la postérité. La confusion est d'au- 
tant plus aisée que l'un et l'autre signèrent les mêmes lois, 
comme si elles eussent été l'œuvre aussi bien de l'un que 
de l'autre. Quoi qu'il en soit, les noms de ces deux gentils- 
hommes méritent de ne point se perdre dans l'oubli. Les 
quelques commentaires que nous joindrons au texte de ces 
quinze lois dont nous donnons ici une leçon originale (selon 
Thomas) serviront à la juste gloire du duc comme du cheva- 
lier, encore qu'il nous arrivera de nous occuper davantage de 
l'un que de l'autre. 

Les livres provenant de l'une ou de l'autre bibliothèque 
sont peu fréquents. Nous avons découvert récemment à Flo- 
rence un exemplaire ayant appartenu au duc Thomas Vargas 
Macciucca : une Imitation, in-folio de 1640, sortant des 



164 ALFRED PÉREIRE 

presses royales du Louvre. Au même moment, paraissait dans 
la Revista délie Biblioteche ' une Notice (que la Bibliofilia ^ eut 
raison de reproduire) annonçant qu'un ami du Directeur de 
cette Revue venait de découvrir, lui aussi, un Testamentum Noviim 
annoté par Erasme, et ayant fait partie de la bibliothèque du 
chevalier François. On ne sait guère comment était composée 
la bibliothèque du duc, mais l'histoire veut bien nous révéler 
que la bibUothèque du Chevalier s'enorgueillissait d'exem- 
plaires précieux sur l'histoire des Pères, comprenait une col- 
lection rare des classiques grecs et latins^ beaucoup d'ouvrages 
de jurisprudence et un fonds important sur l'histoire de Naples. 
Chacun des deux Macciucca possédait un ex-libris différent 
alors que les lois étaient semblables. 

L'ex-libris ' du duc représente un trophée de drapeaux au 
centre duquel on lit, dans un cartouche surmonté d'un heaume, 
la devise parlante des Vargas. La légende rapporte qu'un 
ancêtre des Vargas, ayant brisé sa lance dans une bataille 
contre les Maures, se défendit avec une telle bravoure que le 
général Alvarez de Castro, qui dirigeait le combat, encourageait 
le valeureux guerrier en s'écriant : « Asi Vargas Macciucca » 
(Ainsi Vargas broie) et les descendants ajoutèrent toujours ce 
surnom à leur nom. Le cri de guerre devint un nom. On lit 
ensuite autour de l'ovale d'azur de l'étiquette légèrement ver- 
dâtre, les noms suivants : ex bibliotheca illris ducis thomae 

VARGAS MACCIUCCA. 

Quant à l'ex-libris du chevalier François, il est bien dans la 
tradition du xviii^ siècle. C'est une étiquette carrée représentant 
deux Chinois assis sur une estrade comportant trois marches 
et supportant une croix de Malte, au centre de laquelle on 
peut lire le monogramme du chevalier, qui porte la couronne 

1. Geniiaio-Fehhraîo, 1912, p. 34. 

2. Aprlle, 1912, p. 55-36. 

3. Barterelli (A.) et Prior (D.-H.). Gli ex-libris italiani. Milano, 
Hœpli, 1902, cf. pp. 390 et 399, et Gelli (Jacopo), 3.^00 Ex-libris italiani. 
Milano, Hœpli, 1908, pp. 272 et 404. 



BIBLIOTHÈQ.UE DES VARGAS MACCIUCCA 1^5 

ducale. Sur le contrefort de la première marche, on lit en une 
petite italique cursive : Cavalier Francesco Vargas Maccinccà. 

Sur le plat de la garde en papier à ramages du volume que 
nous possédons, s'étale la grande étiquette où sont imprimées 
en petit romain et en italique, les Quinze Lois. Ce règlement 
a été imprimé en divers formats comprenant 23, 26, 27 ou 
28 lignes. Notre étiquette mesure 22 cm. 9 sur lé cm. 2. La 
marge du haut mesure 2 cm. 5, celle du bas 8 cm. 5, celle de 
droite 3 cm. 4, celle de gauche 2 cm. 85. Notre texte com- 
prend 26 lignes, dont les cinq premières en italiques et les 
vingt-et-une dernières en petit romain. Les lignes ne sont point 
toutes d'égales dimensions ; c'est ainsi que la première mesure 
10 cm. 4, les trois suivantes 9 cm. 9, la septième 7 cm. 8 et 
toutes les dernières 10 cm. 4. Il est à remarquer que le pre- 
mier mot Leges, au lieu d'être en retrait, avance vers la gauche 
de telle sorte que le premier « a » d'accepta (seconde ligne) 
se trouve sous le « g » de Leges. 

Voici d'ailleurs le texte de ces quinze lois : 

[i] Leges, Volumina ex Bibliotheca nostra commodato \\ 
[2] accepta, lectiiris. Sccundum auspicia lata Lictor \\ [3] 
Lege agito in Legirnpionem. Mas vel Fcemina \\ [4] fiias 
bac tibi lege, Codicis istiiis nsiiin, non \\ [5] interdicimus. 
[6] L HUnc ne Mancipium ducito. Liber est : ne |1 [7] 
igitur notis compugito. IL Ne cœsim |1 [8] punctimve 
ferito : hostis non est. III. Lineolis || [9] intus, forisve, 
quaqueversum, ducendis abstineto. || [10] IV. Folium 
ne subigito, ne complicato, neve in || [i i] rugas cogito. 
V. Ad oram conscribillare caveto. || [12] Wl. Atramen- 
tum ultra primum exesto : mori ma- 1| [13] vult quam 
fœdari. VIL Purœ tantum papyri Phi- 1| [14] luram 
interserito. VIII. Alteri clanculum palamvc H [15] ne 
commodato. IX. Murem, tineam, blattam, || [lé] mus- 
cam, furunculum absterreto. X. Ab aqua, || [17] oleo, 



l66 ALFRED PÉREIRE 

igné, situ, illuvie arceto. XI. Eodem uti- |1 [i8] tor, 
non abutitor. XTI. Légère et quaevis excer- || [19] père, 
fas esto. XIII. Perlectum, apud te peren- 1| [20] nare 
ne sineto. XIV. Sartum tectumq-prout toi- 1| [21] lis 
reddito. XV. Qui faxis, vel ignotus Amico- || [22] rum 
albo adscribitor: qui secus, vel notus era- 1| [23] detor. 
Has sibi, bas alliis praescribit leges in re || [24] sua, 
Ordinis Hyerosolimitani Eques Dux Thomas |1 [25] 
Vargas Macciucca. Quoi placeas annue, quoi mi- 1| 
[26] nus, quid tibi nostra tactio est? Facesse. 

En voici la traduction, aussi exacte que nous l'avons pu 
faire, en conservant volontairement certaines tournures 
archaïques : 

« Lois, à l'usage de ceux qui liront des livres reçus à titre de prêt 
de notre bibliothèque . 

Selon les auspices pris, Licteur, au nom de la Loi, poursuis le 
violateur de la Loi. Que tu sois homme ou femme, voici quelle sera 
ta loi, mais je ne t'interdis point l'usage de ce livre. 

I. Tu ne le considéreras pas comme un bien aliénable. 
C'est un livre; ne le marque point d'une note, marque de 
l'esclavage. 

IL Tu ne le frapperas ni d'estoc, ni de taille : ce n'est pas 
un ennemi. 

III. Tu n'y traceras pas de petits traits, ni au dedans ni au 
dehors, ni d'aucun côté. 

IV. Tu ne maltraiteras aucun feuillet, tu ne le plisseras pas, 
tu ne le corneras pas. 

V. Tu ne maculeras pas les marges. 

VI. Avant tout, pas de taches d'encre : plutôt la mort 
qu'une souillure. 

VIL Tu interfolieras le Livre de feuillets blancs. 
VIII. Tu ne le prêteras pas à un tiers, ni en cachette, ni 
ouvertement. 



BIBLIOTHÈQ.UE DES VARGAS MACCIUCCA léy 

IX. Tu le tiendras à l'écart des rats, des vers, des mites ou 
mouches et des petits larrons. 

X. Tu repousseras très loin l'eau, l'huile, le feu, la moisis- 
sure et les choses salissantes. 

XL Uses-en sans en abuser, 

XII. Tu pourras y glaner et y faire des emprunts à ta 
guise. 

XIII. Après l'avoir lu, tu ne te permettras pas de le garder 
éternellement chez toi. 

XIV. Tu le rendras en bon état et couvert comme tu 
l'emportes. 

XV. Quiconque agira ainsi, fût-il même un inconnu, sera 
inscrit au tableau des amis, quiconque ne le fera pas, même 
connu de moi, en sera rayé. 

Telles sont les lois qu'à lui-même et aux autres a prescrit sur 
son bien le duc Thomas Vargas Macciucca, Chevalier de 
l'ordre de Jérusalem. Si cela t'agrée, approuve, sinon, à quoi 
bon toucher ce livre. Va-t-en. » 

Le duc Thomas Vargas Macciucca ne manquera pas d'être 
hautement apprécié par les lettrés comme par les biblio- 
philes pour la délicatesse avec laquelle il sut exprimer en 
termes tantôt graves, tantôt frivoles, des vérités essentielles. 
Ces quinze commandements sont, à n'en point douter, imités 
de l'antique et calqués sur les fragments qui nous sont restés 
de la loi des Douze Tables. Mais, en dépit de leur feinte gra- 
vité, on éprouve en lisant ces lois, embaumées d'archaïsme, 
je ne sais quelle joie secrète pour leur charme malicieux. 
Voulût-on être sérieux, que l'on est forcé de sourire, tant le 
badinage est évident, tant la copie sent l'épigramme et la 
satire. Comme en un déguisement, la formule peut à peine 
donner le change et modifier le visage souriant de l'aristo- 
' crate du xvii* siècle qui se dérobe sous la tunique d'un 
Appius Claudius. Loin donc ces formules sanguinaires de la 



l68 ALFRED PÉREIRE 

loi du talion, loin ces ordres tyranniqucs que Cicéron cepen- 
dant considérait comme « un sommaire de philosophie pra- 
tique ». Ce n'est plus cette terrible maxime : « Oui memhruvi 
rnpsit ni cum co pascit, talio esio. » Mais, au contraire, usant 
aussi de l'impératif en « to », ce conseil aimable : « Légère et 
qnxvis excerpere, fas esto. » Et, poussant le désir d'archaïsme 
jusqu'à buriner un commandement d'une concision sybilline, 
rappelant cette formule à deux termes, si harmonieusement 
balancée : « Incantessit, pellexerit », nous avons : « Eodeiu utitor, 
non abntitor. » 

Parfois aussi le duc Vargas se plaît à faire de l'esprit et à 
jouer sur les mots, comme dans les commandements premier 
et onzième, l'un avec « liber », l'autre avec « légère ». Mais 
le plus souvent, ces lois sont d'un ami qui traite ses livres 
comme des hôtes avec lesquels il importe de nourrir d'exquises 
relations. Et il insiste : « Hostis non est ». Et de faire mille 
recommandations, d'éloigner les petits larrons et de tenir les 
feuillets h. l'abri des huiles et des choses salissantes. Car les 
pages sont comme des hermines : plutôt la mort qu'une 
souillure. Sous cette forme gracieuse, les recommandations 
ne sauraient froisser. Et même à relire ces lois de près, en 
tâchant de pénétrer le sens qu'a voulu y mettre le duc Thomas, 
on se trouve en présence d'un bel aristocrate qui philosophe 
avec finesse. Il ne faut point le celer, le fait de légiférer, ne 
fût-ce que pour soi-même, est la marque d'un bel esprit, 
épris de mesure et d'ordonnance. Vauvenargues ne disait-il 
point que la beauté de l'ordre est plus aimable que toutes les 
beautés sensibles? Altruisme bien compris, santé morale aussi 
bien que physique, habitudes d'ordre et de propreté, façons 
civiles et révérentes, philosophie aimable : on trouve tout cela 
dans les lois du duc Thomas Vargas Macciucca. 

Son fils, le cavalier François, marquis de Vatolla, pouvait 
donc trouver dans l'héritage de son père maintes raisons de 
tirer vanité de ces quinze lois dont il se plut aussi à orner la 
garde de ses livres. Il remplaça toutefois le nom de feu le duc 



BIBLIOTHÈaUE DES VARGAS MACCIUCCA 169 

son père par le sien. A défaut d'être connu comme légis- 
lateur, il sera considéré comme le gardien zélé des lois pater- 
nelles. 

Est-ce à ces commandements indulgents qu'il doit la faveur 
dont il fut entouré ? Nous l'ignorons. Nous ne lui faisons pas 
l'injure de le penser, car si on en croit les historiens, il fut 
prisé et recherché par les esprits les plus distingués de son 
époque. Ses amis sont à sa mesure : mieux, il est à leur hau- 
teur. Et l'on serait tenté d'étudier la vie de ses illustres amis, 
pour rechercher en eux le reflet des traits qui nous manquent 
pour pousser plus avant le portrait du marquis de Vatolla. 

Voici cependant quelques anecdotes. On rapporte qu'il se 
lia d'amitié avec les deux papes Benoît XIII et Benoît XIV. 
Ces deux pontifes, sans avoir atteint la gloire des Jules II ni 
des Léon X, font figure dans l'histoire générale des papes 
comme des modèles de bienfaisance et de charité. La chro- 
nique nous fournit sur eux des traits qui nous les peignent. 
Benoît XIV disait de son prédécesseur : « Nous aimons avec 
respect ce pontife qui fit reculer son carrosse pour n'avoir point 
de disputes avec un charretier. » Ce Benoît XIV, au demeu- 
rant, prisait davantage que son prédécesseur dont il louait l'ex- 
trême mansuétude, les choses d'art et les vieux parchemins. 
On doit en effet à Prosper Lambertini (car tel est son nom) 
des mesures temporelles aussi vénérables que ses spirituelles. 
Il passe pour avoir encouragé les Académies romaines et avoir 
augmenté de précieux manuscrits la librairie du Vatican. 

En de telles compagnies, le cavalier Francesco Vargas 
Macciucca ne laisse pas que de se plaire. Il aimait les érudits, 
les artistes, les antiquaires en toutes matières. On comprend 
l'amitié qu'il prodigua au jurisconsulte hellénisant Jean Lami 
qui méritait aussi des Belles-Lettres et des Beaux-Arts. Et si 
Lami disait du cavalier Vargas qu'il était un « vir insignis, ad 
miraculum usque eruditus » nous pouvons faire créance à l'un 
sur l'autre. 

Un autre de ses fiuniliers, le marquis Tannucci, ne s'expri- 



lyO ALFRED PEREIRE 

mait pas autrement en surnommant Vargas : « bibliotheca 
ambulante ». Mais l'opinion de Galanti est peut-être plus 
séduisante encore. Galanti, qui nous est connu par ses éloges 
de Voltaire et de d'Alembert, disait du Mécène bibliophile 
qu'il était un « magazzino di dottrina ». Opinion flatteuse s'il 
en fût et vraie jusqu'à la précision. 

Depuis l'enfance, le chevalier Vargas montrait de séduisantes 
qualités. Né dans les Abruzzes, dans le petit village de Teramo, 
il fit ses études à Naples, dans le collège des nobles que diri- 
geaient les Jésuites. Il vint bientôt à Rome où il montra 
bientôt d'étonnantes dispositions pour le dessin et la sculp- 
ture. Il fit en tout preuve d'une telle maîtrise qu'il méritait 
l'opinion de Galanti. On lui doit à la fois une traduction du 
Système intellectuel de la Nature de Cudworth, et un Traité 
de Contrepoint. Il fut poète, jurisconsulte, physicien, précur- 
seur de l'aérostation. Minervi raconte qu'un jour, quelqu'un 
lui lisant un article sur l'invention des Montgolfières, il indiqua 
dans sa bibliothèque un livre paru à Brescia, en 1670, où l'on 
décrivait un navire volant. Il mourut à Naples, où il passa la 
plus grande partie de sa vie, le 17 juillet 1785. 

Prodigieux esprit que le sien. Il mérite aussi bien que son 
père le duc, que son nom voltige sur les lèvres des hommes et 
que sa mémoire soit vénérée par les bibliophiles et par les let- 
trés. Les deux visages affrontés du duc et du chevalier Vargas 
Macciucca émergeraient avec quelque élégance du plat de la 
médaille qu'il conviendrait de leur consacrer comme les auteurs 
et les gardiens de ces quinze curieuses lois transcrites par 
nous, en lesquelles demeure un délicat parfum d'humanisme 
que n'eussent dédaigné ni Pétrarque, ni Montaigne. 

Alfred Pekeire. 



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SCIPION SARDINI ET SA FAMILLE 



Parmi les banquiers italiens de haut rang qui ont vécu à 
Paris au temps où la famille des Médicis y régnait toute- 
puissante, on cite volontiers Scipion Sardini, dont une voie de 
la capitale rappelle le nom. Dans cette rue du quartier Saint- 
Marcel (rue Scipion), une vieille demeure se distingue encore 
partiellement par une décoration originale et unique qui date 
de l'époque de sa construction, c'est-à-dire du règne de 
Henri III ; on la connaît communément sous le nom d'hôtel 
Scipion, aujourd'hui occupé par la Boulangerie centrale des 
hôpitaux après avoir été un hôpital ', et elle passe pour avoir 
servi de logis, peut-être de maison de campagne, au richissime 
banquier. Anatole de Montaiglon a signalé aux curieux l'inté- 
rêt des médaillons sculptés avec goût de cette façade inté- 
rieure ^ ; puis, le premier, M. Emile Picot a tenté de réunir ' 
toutes les mentions qu'il a pu recueillir, son érudition aidant, 
sur le personnage étranger dont la faveur fut considérable à 
la cour de France pendant plus d'un quart de siècle •^. 

1. Un document relatif à l'élargissement de la ruelle qui allait en 1781 
de la barrière Saint-Victor à la « maison de Scipion » se trouve dans 
Brièle, Collection de documents pour servir à V histoire des hôpitaux de Paris, 
11(1873), p. 115- 

2. Bulletin de la Société impériale des Antiquaires de France, 1857, pp. 99- 
loi ; — cet article a été développé ensuite par son auteur dans Les Beaux- 
Arts, revue nouvelle, I (1860), pp. 161-166 et 197-202. 

3. Les Italiens en France au XV I^ siècle, i^e série (Bordeaux, Feret et fils, 
1902; extr. du Bulletin italien de 1901-1902), pp. 134-137. 

4. Peut-être le père de Scipion était-il ce Louis Sardini qui lit, avant 
1567, par testament, donation de 1371 livres à l'Hôtel-Dieu de Paris (Briéle, 
op. cit., III, p. 329). — Sur Davino Sardini, dont nous ignorons l'exact lien 
de parenté avec Scipion, voir Registres du Bureau de la Ville de Paris, VI, 
p. 474, et VII, p. 153 ; et Archives nationales, P 2318, p. 237. 



172 HENRI STEIN 

Grâce à ces précieuses recherches, nous savons que Scipion 
Sardini fut l'âme damnée de Catherine de Médicis, qui eut 
sans cesse besoin de ses services et lui fit obtenir une foule de 
privilèges et de concessions ; nous le suivons à partir de 
1548, où on le trouve établi à Lyon ', jusqu'en 1589; nous 
le voyons prêter au roi, au clergé, aux princes du sang ^, des 
sommes considérables à des intérêts fort élevés, négocier des 
emprunts et même faire imprimer de son autorité privée un 
édit qui augmentait les impôts ; nous lisons les satires et les 
épigrammes volontiers distribuées ou affichées contre lui et 
ses semblables dans les rues et les carrefours, mais qui 
n'étaient point faites pour l'émouvoir 5. 

1. Il était lucquois, comme les Cenami, les Spifame, les Balbani, les 
Zamet, et autres qui vinrent s'établir à Lyon ou à Paris . 

2. Cf. Archives nationales, E ii^, fo 54, P 2321, p. 597-611, P 2330, 
p. 729, et KK 116, fo5 840 et S47 vo (remboursements à lui faits, pendant 
la seule année 1585, d'une somme de 80196 écus 58 sous, et d'une autre 
somme de 4833 écus 20 sous, intérêts compris, sur les fonds de la trésore- 
rie royale); — Bibliothèque nationale, nouv. acquisit. françaises, n°6830 
(contrat de 1588 avec le clergé pour recouvrement d'une somme de 5000C0 
écus accordés au roi par ledit clergé) ; — ■ Brièle, Collection de âociivients pour 
servir à l'histoire des hôpitaux de Paris, IV (1887), p. 197; — Registres du 
Bureau de la ville de Paris, IX, p. 587 ; — Procès-verbaux des Assemblées du 
Clergé, I, pp. 591-595. 

3. Voici un sonnet qu'on peut ajouter à ces pièces satiriques (ms. fr. 
22563, fol. 162 vo) : 

L'Espaigne a triomphé à l'encombre des Gotz 
Qui la tenoient soubz eulx d'une brave arrogance. 
Et vous Parisiens soubz un muet silence 
Tresfins avez deceu les plus grands huguenotz. 

Puisque vous retenez ces inventeurs d'imposts 
Poltrons italiens le malheur de la France 
Pour immortalizer vostre grande vaillance 
Que ne les grillez vous de gros boys et fagotz. 

Les faicts que leurs ayeux aprirent a Sodome 
Et qu'au sceu de chacun exercent dedans Rome 
Vous debvroicnt inciter a œuvre si sacré. 

Sus donc la commencez dessus ce grand Camille, 
Sus Sardin le songeart, bref sus tous à la file 
Le plus petit l'rancois vous en saura bon gré. 



SCIPION SARDINI ET SA FAMILLE I73 

Cet homme, parvenu à rassembler une grosse tortune, 
jouissait d'une influence qui lui permettait d'agir à sa guise 
et de dominer les cris de la foule. Comme avec les puissants 
financiers de toutes les époques, le gouvernement devait 
compter avec lui. On peut ainsi se faire une idée au moins 
vague de sa situation morale ; mais ne serait-il pas possible de 
chercher à le mieux connaître encore ? Quand mourut-il ? 
Quelle postérité laissa-t-il ? Et que devinrent après lui les pro- 
priétés qu'il avait acquises, les trésors qu'il avait accumulés ? 
Ces questions n'ont jamais été posées, ou, si elles ont pu 
l'être, elles n'ont pas trouvé de solutions. Comment le mys- 
tère s'est-il donc fait si grand, jusqu'à ce jour, sur la person- 
nalité et l'entourage de Scipion Sardini ? 

Quelques documents notariés, conservés aux Archives 
nationales, vont nous permettre de soulever un coin du voile. 
Sans être aussi précis et aussi détaillés que nous l'aurions 
souhaité, puisque l'on n'y trouvera pas le moindre renseigne- 
ment sur l'état de la fortune du fameux banquier, puisque 
l'on n'y découvrira rien qui en facilite l'évaluation, du moins 
pourront-ils servir de point de départ pour des recherches 
nouvelles à qui voudra les entreprendre. 

Seigneur de Chaumont-sur-Loire \ de cette magnifique 
demeure féodale qui avait antérieurement appartenu aux 
comtes de Blois, à Diane de Poitiers et à Catherine de Médi- 
cis elle-même, Scipion Sardini paraît avoir possédé des biens 
en Brie, puisque l'une de ses filles décédée a été provisoire- 
ment inhumée en l'égUse de Roissy -; il acquiert en 1605 les 
droits du duc de Bouillon sur le domaine de Beaufort ^ ; sa 

1. Voir Alex. Dupré, Le château et les seigneurs de Chaiiniont-sur-Loire 
(Blois, 1855, i""8 de 58 p.). Le château fut possédé de 1600 à 1668 par les 
Sardini, Scipion l'ayant obtenu par retrait lignager du chef de sa femme, 
cousine de la précédente propriétaire, Charlotte de La Marck ; ensuite les 
Roffignac le conservèrent jusqu'en 1699. 

2. C°n de Tournan (Seine-et-Marne) ; Roissy est peu éloigné de Fer- 
rières et d'Armainvilliers. 

3. Archives nationales, £9», fo239. 



174 HENRI STEIN 

femme Isabeau de la Tour % appartenant à la grande famille des 
La Tour d'Auvergne ^, est qualifiée parfois vicomtesse de 
Buzancy, et transmettra cette seigneurie ardennaise, voisine 
de Sedan, à l'un de ses fils; enfin Scipion avait eu des pro- 
priétés à Lyon, à Blois, ailleurs encore, sans oublier les 
domaines patrimoniaux de Lucques qu'il avait pieusement 
conservés et peut-être accrus. 

Lorsqu'il rédige son testament, le 27 juillet 1596, Scipion 
Sardini n'est plus jeune, mais il est encore sain de corps et 
d'esprit, et ce n'est pas une vaine formule, puisqu'il ne mourra 
que longtemps après. Il habite à Paris rue Hautefeuille ', 
paroisse Saint-Séverin ; et n'est-il pas surprenant d'apprendre 
qu'il ne demeure pas dans l'hôtel qu'il a fait construire au 
faubourg Saint-Marcel ? L'a-t-il déjà aliéné ? Ne l'aurai t-il fait 
construire que comme habitation de campagne ? Cette dernière 
hypothèse paraît plus vraisemblable. A cette même date, il'a 
bien marié déjà deux filles : l'une, Madeleine, est veuve 
de Jacques de Roffignac, sieur de Marzac ^ ; l'autre, Isabelle, a 

1. On l'appelle plutôt Isabelle de Limeuil, et on sait qu'elle avait été 
avant son mariage la maîtresse d'un Condé. En vérité les Limeuil et les La 
Tour ne sont qu'une seule et même famille, ou tout au moins une branche 
de la famille des La Tour d'Auvergne ; on trouve François de La Tour sei- 
gneur de Limeuil au début du xvi^ siècle (Archives nationales, R* 46) et vers 
1530 fut plaidé un procès entre plusieurs frères au sujet de la donation de la 
terre de Limeuil à Gilles de La Tour (Idem, R^ 48) ; le titre de seigneur de 
Limeuil fut porté entre autres par Gilles de La Tour, quitesta en i$66(Idem^ 
R^ 29, et par son fils Galiot de La Tour, qui testa à son tour en i588(Wcw, 
R^ 49) : Isabelle, fille de Gilles, est mentionnée dans le testament de 1566. 
Elle fut célèbre par sa beauté. On a deux portraits d'elle, l'un au musée du 
Louvre (Reiset, Catalogue des dessins, n" 1360), l'autre, que nous croyons un 
peu plus ancien, dans le volume 1206 de la collection Clairambault, f" 16 
(Bibhothèque nationale). 

2. Sur le scandale que causa sa grossesse en 1564, voir Brantôme (éd. 
Lalanne), IX, p. 87, et X, p. 511. 

3. Aucune mention de lui n'est faite par E. Baillière dans sa monogra- 
phie de La me Hautefeuille, qu'a publiée le Bulletin de la Société du VI^ arron- 
dissement de Paris. 

4. La généalogie des Roffignac, seigneurs de Marzac, se trouve dans le 
Nobiliaire du Limousin de l'abbé Nadaud. — On a un portrait d'elle au 



SCIPION SARDINI ET SA FAMILLE I75 

épousé un compatriote et un voisin des bords de la Loire, 
F. Salviati, sieur de Talcy ^ Mais il a en outre deux fils, 
plus jeunes sans doute, auxquels il a donné les prénoms 
d'Alexandre et de Paul, et qui lui survivront. Nos documents 
signalent l'existence d'un sien frère, décédé en 1596, mais dont 
les fils Jean-Baptiste et Bernard Sardini ne sont pas oubliés 
par leur oncle lorsque celui-ci prend soin de dicter ses der- 
nières volontés : sans doute ces neveux ont-ils d'ailleurs con- 
tinué de résider en Italie, car c'est à eux que sont réservés les 
immeubles de Lucques. La famille se complète par un cousin 
du même nom patron3^mique, Marc-Antoine Sardini ^, et par 
un autre neveu nommé Orazio Nieri. Ce dernier est en toute 
certitude un immigré à Paris : à sa qualité de neveu, il joint 
celle de commis du banquier Scipion ', et comme tel se trouve 
exposé à des poursuites dans lesquelles est impliqué son 
patron 4. 



Cabinet des Estampes de la Bibliothèque nationale, qui portait le no 264 au 
catalogue de l'Exposition des Portraits de 1907. 

1. Qie de Cour-Cheverny (Loir-et-Cher). — Sur les Salviati, consulter 
le travail ci-dessus mentionné de M. Emile Picot, pp. 86-87 ; — ^- d'Aubigné, 
Histoire universelle, édon A. de Ruble, VI, pp. 285 et 317 ; — A. Storelli, 
Notice historique et chronologique sur les châteaux de Blaisois ; le château de 
Talcy (Paris, 1884, in-4); — P. Dufay, Autour de Cassandre : les Salviati 
(Paris, 1909, in-8, extr. du t. X des Annales Fléchoises"). C'est en effet à 
cette famille qu'appartenait la Cassandre de Ronsard, comme l'a démontré 
M. Henri Longnon (Revue des Questions historiques, janvier 1902, et Pierre 
de Ronsard, essai de biogi-aphie (Pans, 1912, iu-i6), pp. 320-358). 

2. Mentionné maintes fois comme fondé de pouvoirs de Scipion, et dés 
1574 (Registres du Bureau de la ville de Paris, VII, p. 153). Cf. Archives 
nationales, P 2330, p. 809; et N. Valois, Inventaire des arrêts du Conseil 
d'Etat, passim. 

3. m'était en 1595 et encore en 1606. 

4. Un document, cité seulement par M. Emile Picot, fournit quelques 
détails sur cette affaire (Biblioth. nationale, coll. Dupuy, vol. 857, f" 180) : 
« Arrêt du quartier d'octobre 1606 donné à mon rapport au Conseil privé 
du roy. Entre m^ Nicollas Lescalopier, conseiller notaire et secrétaire du 
roy, demandeur et requérant l'enthérinement d'une requeste par luy présen- 
tée au roy le dernier mars 1606 à fin de reiglement de juges pour la con- 
tention de jurisdiction d'entre la Court du Parlement de Paris, prévost 



176 HENRI STEIN 

Dans son testament, où Scipion Sardini prend ses disposi- 
tions pour le partage de sa fortune, il demande à avoir sa 
sépulture « en l'église des Augustins » ; il ne peut s'agir que 
du couvent des Grands-Augustins, où aucun archéologue n'a 

dudit lieu, et le Grand Conseil, d'une part, et Horace Niery, soy disant 
commis du sieur Scipion Sardiny, deffendeur, d'autre ; Veu par le roy en 
son Conseil ladite requeste, arrest dudit Conseil sur icelle du dernier mars 
1606, exploict de signiffication d'icelluy audit de Niery au domicilie du dit 
Sardiny, et assignation donnée à icelluy de Niery à six sepmaines, du 6 avril 
audit an, lettres d'anticipation obtenues par ledit de Niery du le^ may audit 
an, exploict de signiffication d'icelles audit sieur Lescalopier du 6 desdits 
mois et an, procédures faictes par devant le prévost de Paris à la requeste 
dudit Lescalopier allencontre de Allexandre Fanouche [Fanucci], couratier, 
pour raison d'une saisye sur la somme des 6000 livres qu'il doibt par pro- 
messe en blanc audit Fanouche, pour seureté des sommes de 6000 livres 
d'une part et 7500 livres d'autre, qui luy sont deues par promesses signées 
Grandeau et contresignées Baudouyn, qu'icelluy Fanouche luy auroit bail- 
lées et que ledit Baudouyn prétend faulces, acte d'opposition formée à ladite 
saisye et délivrance à ladite somme de 6187 livres par m^ Jehan Garnier et 
Jacques Deschamps comme créanciers dudit Fanouche, du 21 juing 1605, 
sentence dudit prévost deParis ou son lieutenant audit an, etc. 

...Autre arrest du Grand Conseil du 17 mars [1606] donné par deffaut, 
par lequel la cause d'entre ledit Lescalopier à ladite Court de Parlement 
aux fins que lesdits Fanouche et Niery y feussent appelles, sur laquelle 
auroit esté ordonné que la partie seroit appellée, du 30 mars audit an, 
exploict de signiffication de ladite ordonnance auxdits Niery et Fanouche 
desdits jour et an, autres listes dudit Sardiny des années 1595, 1597, 1598, 
par lesquelles ledit de Niery seroit compris, lettres d'évocation audit Grand 
Conseil des feuz rois Charles et Henry derniers décédés, de tous les pro- 
cès et dififérendz que ledit Sardiny, sa femme, leurs faicteurs, serviteurs et 
entremetteurs auroient des 21 aoust 1572 et 26 septembre 1576, certificat 
dudit Sardiny comme ledit de Niery est son nepveu et employé en ses 
affaires, du 26 juing 1606, appointement en droit pris entre les dites parties 
du 8 juing audit an, et ouy le rapport du commissaire sur ce depputé, le 
Roy en son Conseil, faisant droit sur ladite instance de rciglement de 
juges, a renvoyé et renvoyé lesdites parties en la Chambre de l'édit du Par- 
lement de Paris suivant ledit arrest du 18 septembre, à laquelle Sa Majesté, 
en tant que besoin seroit, en a attribué toute court, jurisdiction et cognois- 
sance, et icelle interdite à tous autres juges, despens réservez de ladite ins- 
tance, etc. » — Au fo 62 v° du même registre, on trouve trace d'une affaire 
à laquelle se trouve mêlé Jacques Ernault, autre commis du lucquois Sar- 
dini ; cf. encore, pour un autre procès antérieur, un document des Archives 
nationales, V^ i, no 22. 



SCIPION SARDINI ET SA FAMILLE I77 

songé à relever son épitaphe, depuis longtemps disparue. On 
ne sera pas surpris du choix qu'il avait fait, si l'on veut bien 
se souvenir qu'en l'église des Grands-Augustins ' furent inhu- 
més un grand nombre de riches Italiens habitant Paris : il 
suffira dénommer Am. Capponi, AlbizzoDel Bene, Leonardo 
Canigiani, J.-B. de Gondi, Raniero Rinaldo, Agostino Ysbarre, 
et quatre membres delà famille Spifame. 

En août 1599, Scipion Sardini fait venir de nouveau son 
notaire; il rédige un codicille qui confirme son testament en 
réglant plus spécialement les détails de son exécution. Il le 
rappelle encore moins d'un mois après : se défiant peut-être 
de ses gendres, ou craignant de voir s'émietter sa fortune, il 
déclare vouloir conserver entre les mains de ses fils la part de 
l'héritage revenant à ses filles pendant un espace de quinze 
ans à dater du jour de son décès. Il est à supposer que ce décès 
survint peu de temps après. On ne pourra pas nier que le 
banquier avait pris toutes les précautions nécessaires pour voir 
exécuter sa volonté. 

Dix ans plus tard, Isabeau de La Tour mourut à son tour, 
très peu de temps après avoir rédigé un testament le 24 mars 
1609. Le 29 mai suivant, les deux fils Alexandre et Paul - 
déclarent se contenter des dispositions prises par la défunte 
en leur faveur et renoncer au surplus des biens qu'elle possé- 
dait; ils habitaient conjointement avec leur mère un hôtel sis 
en la rue Sainte-Croix delaBretonnerie. Ils demeurent encore 
ensemble le 16 avril léio, mais rue de Braque, lorsqu'ils 
signent une nouvelle pièce notariée par laquelle ils se font 
donation mutuelle et irrévocable de tous leurs biens meubles 
et immeubles : touchante union de deux frères alors insépa- 
rables, qui pouvaient avoir alors trente-cinq ans, mais dont 

1. Voir Raunié, Epitaphier du Vieux-Paris, I (1890), pp. 151-229. 

2. Scipion Sardini paraît avoir eu de grosses difficultés avec le gouverne- 
ment de la Ligue ; une saisie de ses meubles eut lieu en 1590 (Registres du 
Bureau de la ville de Paris, IX (1902), p. 578 et 588) ; ses fils, sans doute 
retenus comme otages, réussirent à s'échapper, et l'affaire se termina par 
des poursuites dont nous ignorons la solution (Idem, X, p. 260 et 271). 

Mélanges. H. 12 



lyS HENRI STEIN 

la destinée ne nous est pas connue. Dans ce dernier acte, 
Alexandre Sardini, l'aîné, porte à son tour le titre de seigneur 
de Chaumont-sur-Loire ; il est également vicomte de Buzancy 
et c'est lui qu'on trouve parfois cité avec le titre de vicomte 
de Sardini '. 

Telles sont les indications que peuvent fournir les docu- 
ments nouveaux dont le texte suit. 

Les traits du financier Scipion nous ont été conservés par un 
dessin, probablement de la main de Benjamin Foulon, qui 
appartient aux collections du Musée de l'Ermitage, à Saint- 
Pétersbourg, et que l'on trouvera reproduit ici pour la pre- 
mière fois. 

Henri Stein, 

I . Archives nationales, E 24b, 1° 203 (arrêt du Conseil du 26 novembre 
1609). 



DOCUMENTS 



I 

Testament et codicilles de Scipion Sardini. 

A tous ceuzqui ces présentes lettres verront, Jacques d'Aumont, 
chevallier, conseiller du roi et gentilhomme ordinaire de sa 
Chambre, et garde de la prévosté de Paris, salut. Savoir faisons que 
par devant Léonor de Saint Leu et Nicolas Le Camus, notaires du 
ro}' en son Chastelet de Paris, soubzsignez, fut présent en sa per- 
sonne noble homme Scipion Sardiny, gentilhomme lucquois, 
demeurant à Paris, rue de Haultefeille, paroisse Saint Séverin, 
lequel estant en pleine santé et disposition de sa personne, admo- 
nesté par les saintes Lettres de la briefveté et incertitude de nostre 
vye, par son aage et indisposition du temps, comme Dieu le peust 
révocquer à soy d'heure à autre, désirant disposer de ce qu'il a 
pieu [à la] divine Majesté luy bailler, après l'avoir très humble- 
ment suplyé luy voulloir faire la grâce par la mort et passion de 
nostre Seigneur Jésus Christ son filz, et par bonté et miséricorde 
luy voulloir donner part entre ses bienheureux, a fait et ordonné 
son testament et disposition de dernière volonté ainsy qu'il s'ens- 
suit : 

Premièrement il prie dame Isabel de la Tour, sa femme et 
espouze, et aussy leurs enfans et exécuteurs du présent testament, 
voulloir faire inhumer son corps en l'église des Augustins à Paris 
sans aucune cérémonye avecq les cendres de feue Margueritte, sa 
fille, de présentz en dépostz en l'église de Roissy en Brie ; 

Item il veult et ordonne que sur les plus clairs de ses biens il 
soit baillé et délivré à ladite dame son espouze tout ce qui luy 
appartient et appartiendra par le moien de ses conventions matri- 
monialles, prye et commande à tous ses enfants de l'honnorer, ser- 
vir et révérer selon que Dieu leur commande, et ledit sieur testa- 
teur comme leur père, et mesmes de l'assister de leurs moiens sy 
elle en a besoing, et ne luy donner aucune occasion de mesconten- 
tement ; 

Item il veult et entend que, sy au jour de son decedz il demeure 



l80 HENRI STEIN 

debbiteur et reddevable envers quelques personnes que ce soient, 
que du plus clair de ses biens ilz soient entièrement paiez avant 
que ses héritiers puissent de rien disposer, et mesmes que sur 
toutes choses ses serviteurs et servantes soient paiez de ce qu'il 
leur sera ou pourra estre deub de reste de leurs gaiges, et qu'en 
oultre ilz soient récompensez selon leurs mérites, de quoy il charge 
les consciences de ses dits enfans et héritiers ; 

Item ledit sieur testateur veult et ordonne que, estant toutes les 
debtes paiées, mesmes les conventions de ladite son espouze satis- 
faittes, toutes et chacunes les rentes, arréraiges et toutes les autres 
debtes à luy deues tant par le roy, Messieurs du Clergé, héritiers 
du feu sieur de Richelieu, que aultres, ensemble les proffictz 
d'iceulx qui en sont et seront deubz lors de son decedz, avec tous 
les meubles, soient unis en ung bloc général duquel seront vingt 
partz et lotz contenant chacun d'iceulx à proportion toutes lesdites 
rentes, arréraiges, debtes, proffictz et meubles, et que desdites vingt 
partz il en soit baillé et délivré lors à Alexandre Sardiny, son filz 
aisné, les unze parts et portions pour tous ses droicts oultre et par- 
dessus ce qu'il se trouvera qu'il aura receu et despencé ; item les 
sept partz et demye à Paul Sardiny son second filz ; et quand au 
surplus desdits lotz et partz qui sont un lot et demy, il veult et 
ordonne en estre baillé à damoiselles Magdeleine et Ysabel Sar- 
diny, ses filles, à présent femmes de deftunt Jacques de Roffignac, 
sieur de Marzac et du Plessis, et de Forest Salviati, sieur de Talcy, 
la moictié dudict lot et demy, oultre et par dessus ce qu'elles et 
leurs ditz mariz ont eu et receu lors de leurs mariages et en faveur 
d'iceulx que depuis, à la charge qu'elles se contenteront, sans que 
leurs dits maris ny elles puissent plus rien demander ny prétendre 
en la succession du dit sieur leur père ; et quand au reste que de 
l'autre moictyé dudit lot et demy, icelluy sieur testateur le donne 
et laisse, assçavoir ung tiers à noble Marc Anthoyne Sardiny, son 
cousin, ung autre tiers à noble Horatio Nyery, son nepveu, et 
l'autre tiers à Jean Baptiste et Bernardin Sardiny ses nepveuz, à 
chascun par moytié ; et oultre il donne et laisse à ses dits deulx 
nepveux Baptiste et Bernardin Sardiny aussy par moytié tous et cha- 
cuns les héritaiges et biens immeubles que ledit sieur testateur a à 
luy appartenant en la ville et territoire de Lucques et es environs, 
tant de son propre par les successions de ses feuz père, mère, et 
frère, que de son acquest et conquest sans aucune exception, et 
sans que ses dits enfans et héritiers leur en puissent rien deman- 
der ne prétendre, et si au jour du décedz dudit sieur testateur les- 



SCIPION SARDINI ET SA PAMILLE lîSI 

dictes debtes, arréraiges et proffictz n'avoient este emploiez en 
héritaiges et fondz de terres, il veult et ordonne qu'à mesure qu'ilz 
seront receuz et touchez, employ en soit faict pour ses dictz filz et 
filles, chacun à son égard, le plus tost commodément que faire le 
pourront, à la charge expresse que sy sondict filsaisné decedde sans 
enfans nez en loyal mariage, lesdicts biens retourneront et appar- 
tiendrontà son dict fils puisné, et aussy sy ledictpuisné prédecedde 
sondict aisné sans enfans, lesdicts biens retourneront à sondict 
aisné et à sesdicts enfans, ainsy de l'un à l'autre et leurs dicta 
enfans successifvement et deflaillant ladite ligne masculine, il veult 
et ordonne que le tout retourne à ses dictes deux filles et à leurs 
enfans malles, et s'il n'y a malles, aux femmelles également, en 
portant avec leurs conjoins celluy de la maison du dit sieur testa- 
teur. 

Et pour exécuter et entièrement accomplir sondit présent testa- 
ment de poinct en poinct selon sa forme et teneur, le dit sieur tes- 
tateur nomme eteslit ladite dame son espouze, ledit Alexandre son 
filz esné, et lesdits sieurs Marcq Anthoine Sardiny et Horatio Niery, 
ausquelz et à deux d'entre eulx en l'absence des aultres, avecq l'in- 
tervention de ladite dame son espouze, icelluy sieur testateur a 
donné et donne plein pouvoir et puissance d'icellui sondit présent 
testament exécuter et accomplir, et à ceste fin il se desmect et des- 
saisit en leurs mains de tous ses biens, voullant qu'ilz en soient 
saisiz et vestus jusques à la concurence d'icelle exécution testamen- 
taire, en révocquant par luy tous autres testamens et codicilles 
précédans, sy aucuns y a et s'en trouve, ensembles toutes donna- 
tions qu'il a faicte à ses dits enfans pour cause de mort ou autre- 
ment, parce qu'il veult et entend cestuy seul son dict testament 
avoir lieu et sortir effect selon sa forme et teneur, soubzmettant 
l'audition et examen de compte d'icelluy à la jurisdiction et con- 
traincte de ladicte prévosté de Paris et à toutes autres quelconques. 
En tesnioing de ce, nous, à la rellation des dicts notaires, avons 
fait mettre le scel de ladite prévosté de Paris à ces dites présentes, 
lesquelles ont esté faictes, passées, dittes et nommées par ledit sieur 
testateur en l'hostel desdictz notaires soubsignez, avant midy, l'an 
mil cinq cens quatre vingtz seize, le samedy vingt septiesme jour 
de juillet. Et a ledit sieur Sardiny signé la minute de sondit présent 
testament avecq lesdits notaires soubzsignez, lesquelz luy ont levé 
et relevé, suivant l'ordonnance, et est demeurée par devers ledit 
Le Camus, l'un des notaires. Signé : de Saint Leu et Le Camus; et, 
plus bas, est escript ce qui s'ensuict : 



l82 HENRI STEIN 

Et le mardy vingt troisiesme jour d'aoust l'an mil cinq cens 
quatre vingtz dix neuf, avant midy, est comparu en l'hostel des- 
dicts notaires soubsignez ledit sieur Sardiny, lequel estant aussy 
en bonne santé et dispos de sa personne, a par forme de codicille 
voullu et ordonné que sy au jour de son decedz sesdits deux filz 
dénommez en sondit testament estoient aagez chacun de vingt cinq 
ans, l'un d'iceulx ou les deux ensemble soient exécuteurs avecq les 
trois autres personnes y dénommez de sondit testament et disposi- 
tion de dernière volonté, ausquelz et à ses dits enfants il donne 
pouvoir del'acomplir et exécuter, ores que les autres n'y consen- 
tissent, sans l'intervention desdits deux filz ou de l'un d'eulx, sinon 
il n'entend ne veult qu'il puisse estre rien résolu ne délibéré pen- 
dant l'année de ladite exécution, laquelle estant passée et expirée, 
chacun desdits héritiers pourra lors disposer à sa volonté de ce qui 
leur appartiendra par sondit testament, lequel au surplus il veult 
et entend avoir lieu, et à ceste fin le ratiffie, confirme et approuve 
après l'avoir veu et receu et entendu. Ce fut faict, dicté et nommé 
par ledîct sieur testateur les an et jour derniers dictz, et a aussy 
ledit sieur Sardiny signé la minutte escripte au pied de celle de 
son dict testament, ensemble les dictz notaires. Signé : de Saint- 
Leu et Le Camus. Et plus bas est escript ce qui ensuict : 

Et le tiers jour de septembre ensuivant, est derechef comparu en 
l'hostel desdicts notaires, avant midy, ledit sieur Scipion Sardiny 
dessus nommé, lequel estant en bonne santé et disposition, a 
derechef ratiffie et approuvé son dict testament et codicille, et par 
forme de second codicille ou autrement il a voullu et veult que ce 
qui appartiendra par sondit testament à ses dites deux filles 
demeure après son trespas es mains de ses filz, lesquelz l'assemble- 
ront et garderont à leurs dictes soeurs pour les en survenir en leurs 
urgentes nécessitez, sans que leurs mariz en puissent aucunement 
disposer, soit en principal, fruictz ou proffictz en quelque manière 
que ce soit ; desquelz fruictz et proffictz sesdites filles jouiront et 
s'en accommoderont durant le temps et espace de quinze ans à 
mesure et ainsy que bon leur semblera, et d'eulx passez elles pour- 
ront aussy jouir et disposer tant du principal que desdictz fruictz. 
Ce fut faict, dicté et nommé par ledict sieur testateur, et à luy leu 
et receu suivant l'ordonnance les an et jour derniers dictz; et a 
ledit sieur Sardiny aussy signé ladicte minutte escripte au bas du 
codicille susdit. Signé : de Saint-Leu et Le Camus, et plus bas a 
été mise l'insinuation (le vendredy 3^ jour de juin iéo8). 
(Archives nationales, Y 147, f' 182.) 



SCIPION SARDINI ET SA FAMILLE 183 

II 

Arrangement conclu entre les deux dis de Scîpîon Sardini 

à la mite de la mort dé leur mère, sumvit les dispositions 

testamentaires de celle-ci. 

Aujourd'huysont comparus par devant les notaires du Roy nostre 
Sire en son Chastelet de Paris soubzsignez messire Alexandre de 
Sardini, escuier, viconte de Buzancy, et Paul de Sardini, aussy 
escuier, sieur de Jouy, demeurante en ceste ville de Paris, rue 
Saincte Croix de la Bretonnerye, parroisse Saint Paul, enfans de 
deffunctz noble sieur Scipion Sardini, vivant seigneur de Chaul- 
mont sur Loire, et haulte et puissante dame Ysabeau de la Tour, 
dame et vicomtesse de Buzancy, leurs père et mère, donnataires par 
bénéfice d'inventaire de ladite deft'uncte dame Ysabeau de la Tour 
leur mère, par son testament passé par devant de Monhenault et 
Le Voyer, l'un des notaires soubzignez, le vingt quatriesme jour du 
moys de mars dernier passé ', desquelles dispositions et donnations 
ilz se contentent, ilz ont renoncé et renoncent par ces présentes au 
surplus des biens de ladicte deffuncte leur mère, par protestation 
où ils seroient évincez desdites donnations et dispositions de eulx 
dire et porter héritiers de laditte deffuncte leur mère par bénéfice 
d'inventaire ou autrement, comme ilz verront estre à faire par rai- 
son et pour icelle déclaration faire en justice, soit audit Chastelet, 
Court de Parlement, Requestes du Palais et partout ailleurs où il 
appartiendra, icelle faire enregistrer au Chastelet et insinuer, 
mesmes la faire signiffier à leurs sœurs et beau frères, ad ce qu'ils 
n'en prétendent cause d'ignorance, lesdits sieurs de Sardini ont 
faict et institué leur procureur audit Chastelet de Paris M« Ysaacq 
Fremin, procureur audit Chastelet, auquel ilz ont donné pouvoir 
de ce faire et tout ce que au cas sur ce requis et nécessaire, dont et 
de ce que iceulx sieurs de Sardin}' ont requis acte ausdicts notaires 
qui leur ont octroyé la présente pour leur servir et valloir en temps 
et lieu ce que de raison. Ce fut faict, requis et octroyé en l'hostel 
desdits Sardini l'an mil six cens neuf, le vingt neufviesme jour de 
may ; et ont lesdicts sieurs Sardini signé la minutte du présent acte 
qui est demeuré chez ledit Le Voyer, l'un des notaires soubzsignez. 

(Archives nationales, Y 148, f° 282 v°.) 

I. Son testament, rédigé en son hôtel de la rue Sainte-Croix de la Bre- 
tonnerie, est transcrit au feuillet précédent du même registre. 



184 HEMRI STEIN 

III 
Donaiion entre vifs signée par les deux fils de Scipion Sardini. 

Par devant Charles Richer et Hilaire Lybault, nottaires et garde- 
nottes du roy nostre Sire en son Chastelet de Paris soubzsignez, 
furent présens en leurs personnes messire Alexandre de Sardini, 
chevallier, viconte de Buzancy, seigneur de Chaulmont sur Loire, 
gentilhomme ordinaire de la Chambre du Roy, et messire Paul de 
Sardini, seigneur de Jouy, aussy gentilhomme ordinaire de la 
Chambre du Roy, demeurans à Paris rue de Bracque, parroisse 
Saint Nicolas des Champs, lesquelz, pour tesmoignaige de leur 
singulière affection et amityé qu'ilz ont l'un envers l'autre et bons 
offices qu'ilz ont receuz l'un de l'autre, et qu'ils espèrent conti- 
nuer à l'advenir, ilz ont volontairement et sans aucune force ne 
contrainte, ains de leur propre mouvement et d'ung mutuel con- 
sentement, donné et donnent par donnation entre vifz irrévocable 
et mutuelle au survivant d'eulx deulx l'un à l'autre, acceptant réci- 
proquement tous et chacuns leurs biens meubles et immeubles 
propres, acquestz, droictz, noms, raisons et actions qu'ilz ont de 
présent et auront lors de leur décedz, en cas que le premier decedde 
sans enfans, en quelques lieux et endroictz que lesdits biens se 
trouverront et soient scituez et assis, et à quelque pris et valleur 
qu'ilz se puissent et pourront monter, disans aucune chose en 
excepter ne réserver, pour jouir par le survivant des biens donnez, 
ses hoirs et ayant causes, et disposer d'iceulx comme bon luy sem- 
blera, et à luy appartenans, desquelz ils se sont dessaisiz et deves- 
tuz dès maintenant par ces présentes au proffict l'un de l'autre et 
du survivant d'eulx deux, et en ont saisy et saisissent l'un l'autre, 
et ledict survivant se constituant précaires possesseurs l'un au prof- 
fict de l'autre, consentant et accordant que des biens présentement 
donnez soit prise possession et saisine au proffict dudit survivant 
des biens de celuy d'eulx deulx qui premier deceddera sans enfans, 
et se sont réservez et réservent respectivement l'usufruict des choses 
données et pouvoir de disposer entre vifz, par testament ou autre- 
ment, au proffict de qui bon leur semblera, jusques à la somme 
de dix huict mil livres, laquelle demeurera au survivant en cas que 
le prédéceddé n'ayt disposé d'icelle ou de partie ; promettant res- 
pectivement entretenir la présente donnation sans y contrevenir, et 
à la garantie et entretenement d'icelle ont obleigé et obleigent tous 
et chacuns les dits biens présens et advenir, et pour consentir 
ladite prinse de possession, saisine et dessaisine, insinuer ladite 



SCIPION SARDINI ET SA FAMILLE 185 

donnation par tout où il appartiendra et besoing sera suivant l'or- 
donnance, et faire tous actes requis et nécessaires pour la validité 
de la dite présente donnation, ont Icsdits sieurs Alexandre et Paul 
Sardini faict et constitué leur procureur spécial et irrévocable le 
porteur des présentes, auquel ilz donnent pouvoir de ce faire ; pro- 
mettans, obligeans chacun en droit soy, renonceans, etc. Faict et 
passé double pour lesdits sieurs de Sardini, en l'hostel des dits 
sieurs de Sardini devant déclairé, l'an mil six cens dix, le ven- 
dredy après midy seiziesme jour d'april ; et ont lesdits sieurs Sar- 
dini signé en la minutte de ces présentes avecq lesdits notaires 
gardenottes soubsignez, suivant l'ordonnance, qui est demeurée en 
la possession dudit Libault, l'un d'iceulx notaires. Signé : Richer 
et Libault. 

(Archives nationales, Y 149, f° 349 v".) 



NOTES SUR UN RECUEIL 
FORMÉ PAR PHILIBERT DE PINGON 



Nous avons eu l'occasion d'examiner un recueil de pièces 
formé entre les années 1540 et 1542 par le géographe et his- 
torien de la Savoie Philibert de Pingon % comprenant les 
opuscules suivants : 

G. BUD^I VIRI CLARISS,. \\ VITA || PER LUDOVICUM REGIUM, |[ AD 
GULIELMUM POIETUM MAGNUM j] FRANCLE CA.NCELLARIUM |( .Pûri- 

siis ; Il apud loannem Roigiiy, via ad D. lacohnm, || siib Basilico 
& quatuor Elementis.\\ 1540. || cum privilegio. in-4° de 50 p. — 
DOCTORUM HOMiNUM [j epigraiiimata in laudeni || Bndœi p. 49-79 
— a HORATiiFLACCi DEJIArte Poctica liber, || ad Pisones. || Pari- 
siis, Il Apud loanncm TiJetanwn, ex || adverso collegii Remensis. \\ 
1540. in-4° de 19 p. — pomponii mel^ de |[situ orbis libri III. 

summa fide & diligentia recogniti jj cum Indice copiosissimo. || 
Parisiis, || Apud loannem Lodoicuui Tiletanum, ex \\ adverso col- 
legii Re)iiensis 1541. 9 ff. non chiffrés pour l'Index et 71 p. — 
MAR. TUL. ciCERONis PA-||radoxa, ad M Brutum cum adnotatio- 
nibus Barth. Latomi. Parisiis apud Fran. Gryphiuni, M. D. XLI. 
(1541), 10 p. et v°. — ORATio LATO-||mi, XXV. die octobris 
in auditorio dicta. Pfl!r/.f//V^T/)//(/ Fran. Gryphiuni, M. D, XLI. 
(1541), 8 ft. non chiff. 

Philibert de Pingon était né à Chambéry, le 18 janvier 
1525. Conseiller d'État du duc Charles Emmanuel, il fut 
chargé officiellement d'éclaircir les origines de la maison de 

I. La preuve matérielle se rencontre dans les nombreuses signatures, 
monogrammes, dessins des armes etc. Les dates extrêmes nous sont four- 
nies de la main même de Pingon (1540-1541). 



l88 EDOUARD CHAMPION 

Savoie : de là ses ouvrages de généalogie et d'histoire locale, 
VAugusta Taurinorum (Turin i^jy) et VInclytorum Sabaiidix 
Saxoniœqiie principiim arhor gentilitia (Turin 1581)'. Notre 
recueil est donc de la jeunesse de Pingon, alors étudiant à 
Paris. Il est couvert de notes, d'une belle écriture huma- 
niste : certaines ont paru avoir suffisamment d'intérêt pour 
être signalées ici. 

La vie de Budé par Louis le Roy de Coutances^ est un 
témoignage d'une importance considérable : à notre connais- 
sance, jusqu'au beau livre de M. Louis DdàvuQlle (^Etudes sur 
V Humanisme français. Guillaume Budé, les origines, les débuts, 
les idées maîtresses, 1907), elle a été plus souvent traduite que 
citée. On l'a représentée parfois comme une oraison funèbre, 
un morceau d'éloquence qui fit à son auteur une réputation 
bruyante de latiniste : on oublie trop facilement que c'est 
le seul document un peu étendu, qui nous fournisse autant 
de détails intimes, de traits particuliers et charmants sur la 
vie privée du grand érudit, que Le Roy nous présente comme 
un ascète fiévreux, un martyr deTérudition '. 

I. Nous avons encore de cet auteur un curieux recueil de poésies latines 
mystiques sur le célèbre linceul du Christ : Philiberti || Pixgonii || Sa- 
BAUDi II Cusiacen. Baronis. Sindon. || Evange || -lica. Accessertint hyvini ali- 
quot, Il insignis huila \\pofittficia. elegans epist. Franc. Adorni || les. de pere- 
grinalione II memorabili. Aiigusta Taurinoniiii apiicl hceredes Nicolai Bevi- 
laqiia 1581. cum privilcgio decenanli in-4 (fig.). 

2. Sur ce personnage voir: Un humaniste du XVI^sicdc Loys le Roy(Liido- 
vicus Regius) de Coutanus par A. Henry Becker, Paris, 1896, in-8. 

3. Cf. par exemple le témoignage d'un voisin de Budé, conseiller au 
Parlement : « Biidxiis e reglone xdium mearum (ait) plus deceni annis jam 
hàbilavit : tamen quoad possum tolius ejus spalii memoriain recordari, hune nun- 
quamvidi, nediehus quidem feslis in liinine domus (ut assolet) ociantem, tmn- 
quam Ijoris ponieridianis circulantem, aut prxlereuntes circunspicientem , nullum 
denique tempus vacuum laboris sihi dantem aniniadverti, aut unaui dieculam 
remittentem relaxandi animi causa... » Vita, p. 15. Les jours de fête il 
n'abandonnait pas ses travaux : « Non alex, non pilx (quemadmodum magna 
pars hominuni) sed recolendis suis studiis vnperticbatur . » Vita, p. 16. « Nup- 
tiarum etiam die, qui est Ixtitix & hilaritati dicatus, mitiimuni très tioras 
studuisse commémorant. » Vita, p. 16. — La vie de Du Cangc nous fournit 
un trait tout semblable. 



NOTES SUR UN RECUEIL 189 

Cest en raison du caractère de ces témoignages de la Vita 
que notre exemplaire reçut l'addition du trait suivant que le 
jeune étudiant nous a pieusement conservé : le maître avait 
coutume de puiser fréquemment l'eau du puits de son petit 
jardin et cet honnête exercice lui ouvrait l'appétit : 

Hoc a domino Cœnoiiiaiio aiidivi : Solehat Biidciis olii fugicndi 
gralia aqiiam putei in hortido jrequentius haurire alque hoc Jabore 
honesto apetitum sibi parabat '. 

A la suite de la Vita Biidœi, Louis Le Roy nous a conservé 
sous le titre de Doctorum viroriiui cpigrammaia un choix de 
pièces^ parmi les innombrables poésies françaises, latines, 
grecques, pompeux morceaux de genre qui célébraient la 
gloire de celui qui voulut être porté de nuit, très humble- 
ment, de la rue Sainte-Avoye à Saint-Nicolas, « sans semonce, à 
une torche ou deux seulement ». Si ces pièces ne sont pas 
exemptes de banalité et rappellent souvent des lectures trop 
fraîches, elles témoignent de la piété, de la passion même, 
que le vieux maître sut inspirer. Nous transcrirons parmi les 
pièces manuscrites copiées par le jeune écolier les suivantes 
épitaphes : 

Epitaphion. 

Annosam terris pepulit qui munere noctem 
Palladio moriens hac requiescit hurao. 

G. Budxi Epitaphion. 

Phœbeos hic solus equos qui flectere dignus, 

Emicuit duplici lucifer igné polo, 
Et Latium et Graios amplexus, luce corusca 3, 

Tersa dédit genti verba legenda suae : 

1 . Cette anecdote, transcrite sur le titre des Doctorum vironim epigram- 
mata, Philibert de Pingon la tenait probablement de Richard du Mans, 
nommé dans le Catalogue des livres publié dans la présente notice. 

2. Lectori. Innumerabilia Epigrammata in laudem Biidxi post ejus ohitum 
scripta sunt qux annectere ontnia non fuit consiliiim. Ex tanta turha selecta 
qiixdam ad ejus vitam attexuimus, ut uno in consp^ctu viderentur. Tu fruere 
tector, & Biidtei manihus beneprecare. Vale. (E° du titre des Doctorum Viro- 
rum Epigrammata). 

5. Ms. Cor usai t. 



190 EDOUARD CHAMPION 

Nunc procul a cœtu Musarum numine divum 
Distractus, jacet hoc mollitcr in tumulo. 

In Imwrandissimi & dé liîeris hene meriti GuiUierrui Budaei ohitum 
elegia. 

Heu, heu, quam céleri labuntur tempora passu, 

Q.uam levis in stabiU Qis. : instabiH) volvitur orbe rota! 
Quid, deus indomitos animo mihi subdidit ignés 

Pulsavitque meas sors inimica fores ! 
O crudele nephas nostri decus abstuht asvi 

Accelerans rapido mors inopina gradu. 
Ecce dies venit nigro signanda lapilo. 

Quam sunt fatah stagmina ' fracta manu, 
lam jani larga meos humectent flumina vuhus, 

lam fluat in lachrimas Pegasis unda meas. 
Ecce chori Aonidum lugent, passimque vagantur, 

Crinibus albenteis, dillacerantque gênas. 
En sua ferali mutant serta cupresso, 

Cypris & in madidam lumina vertit humum. 
Purpureos lucubri 2 habitus Tritonia veste 

Mutavit, nostri signa doloris habens. 
Vix Phoebus radiis lustrât solaribus orbem, 

Nec movet aurabe« 3 fila canora lyras. 
En, positis erat + Mavors inglorius armis, 

Serus &: obmissa lege vagatur Amor; 
Interpres divum necnon moderator Olimpi, 

Et luno assiduis fletibus ora rigant. 
Sed tamen est nostro medicina petenda dolori : 

Corpus abest, verum fama superstes erit. 
Vivet honor, Budœe, tui, dum sydera cœlum 

Pascet & auratas dum vehet Eurus 5 aquas. 
Astra prius freto ^ labentur in cethera cœlo 

Quam tua lœtheisfacta notentur aquis. 
Siste pedem, lector, noli vexare : quiescit 

Cui rhedum 7, adsuperos mens pia fecit iter. 

1 . Pour Oua. . .slaiiiina. 

2. Pour liiguhri. 

3. Sans doute pour aiiralx. 

4. Sans doute pour errât. 

5. Sans doute Evrus pour Hebrus. 

6. Peut-être faut-il lire fracto. 

7. Erreur de copie pour r(/?)cdî»H. 



NOTES SUR UN RECUEIL I9I 

In Eundem Epitaphum. 

Hic situs eloquii parens utriusque Minerva) est 

Budceus, jacet hic conditus hoc tumulo : 
Non obiit tandiu sed enim victurus in a^vuni, 

Sequanadum istius urbis ad ora riget. 
Mens pia Budivi superorum scandit in astra : 

Corporis at terras vile reUquit onus. 
Gallica terra tenet Musarum semper alumnum 

Budasum e medio ' quem impia Parca ferit. 
Vos igitur, quos Musa fovet charitesque sorores, 

BudcBum hue hichrimis excipitote tenus. 

Sur les marges de l'Art poétique d'Horace, de Pomponius 
Mêla, desParadoxa ad Brutiiiii, Philibert de Pingon a recueilli les 
explications minutieuses d'Adrien Turnèbe ^ et dessiné plu- 
sieurs cartes où s'essaye le talent du futur géographe. 

A la suite de Pomponius Mêla restaient quelques feuillets 
blancs : le jeune Savoyard n'a pas manqué de les utiliser. Il a 
dressé un catalogue intéressant de sa petite bibliothèque d'é- 
tudiant. Ce sont des livres de scolastique, avec des notes 
prises à la Sorbonne, des livres de théologie avec les commen- 
taires des écoles franciscaines et dominicaines, certains 
ouvrages grecs, et quelques chroniques locales : 

In moralihus. Aristotelis Ethica, Politica, Œconomica vitulo nigro 
tecta. Aristotelis ethica grece. In Phisicis. Introductio in Phisicam. 
Aristotelis Phisica, Methaphisica. //; Medicis. Alexandri Aphrodisiei 
Problemata medica men[bra]neo cortice compacta, parva forma, 
grece et latine. ///. Mathematicis. Arithmetica speculativa Boetii. 
Gemme Phrisii 3. Arithmetica. Sphera de sacro Busto 4, ejusdem 
Computus ecclesiasticus. 

1. Ms. vicdo. 

2. Si nous nous reportons aux œuvres de Turnèbe : Viri clariss. Adriani 
Turmhii... opéra (Argentorati, 16 10) nous trouvons, t. I, p. 5^6-541, le 
commentaire d'Horace sous une forme assez différente et beaucoup moins 
abondante ; t. II, p. 171 on rencontre des Paradoxa un simple commentaire 
en grec; le commentaire de Pomponius Mêla manque. 

3. Gemma Frisius (Renierus). Arithmeticx practicx methodtis facilis. 
Anvers, 1540, in-40, réimprimé très souvent au xvie siècle et notamment 
à Lyon, chez J. de Tournes, 1556. 

4. Sacro Busco ou Busto (Joh. Halifax). De spbcra iniiiidi. [Ferrare], 1472, 
in -40, 



192 EDOUARD CHAMPION 

Procli sp[h]era grece et latine. Justini liber admonitoriusgentium 
grece & latine. Oratio ad pastores. Parasnesis ad pœnitentiam. De 
origine Cartusianorum carmen. Vita Gervasii et Prothasii carminé '. 
Vita divi Nicolai. Isocratis Nicocles. Luciani laus Musc^ ; ejus- 
dem Somnium sive gallus ; ejusdem Caucasus grece; ejusdem de 
non facile credendis [ajdulationibus latine. Dialogus de piscibus. 
Literarum italicaruni ratio : omnia simul tegmine rubeo connexa. 
In sacris Literis. Novum testamentum versione Erasmi, parva 
forma, corio vitulino rubeo eoque deaurato compactum. Procli 
sp[h]era. Genesis cum illius interpretatione quam in scolis sorbo 
nicis excepimus divi Thoniie Aqui. De potentiis anime christiani- 
hominis institutum (sic). Sententie aliquot selectiores, membrana. 
Magister sententiarum vitulo rubro deaurato. Cbristiani aliquot 
poetîe. Methodus confessionis. Divi Aureliani Augustini de cura 
pro mortuis gerenda que sequitur. Epistola; aliquot Basilii. Pet. 
Rosseti Christus. Liber papiraceus in quo continetur explicatio 
primi capitis evangelii Johannis, tum epistolœ ad Romanos, ad 
Galatas, ad Ephesios, ad Hebreos & alia quœdam que tum Domini- 
canorum tum Franciscanorum scolis excepimus, rubro tegmine 
compactus. Item, alius paulo majuscula forma, rubro tegmine, in 
quo interpretatio Epistol^e ad Philippenses, Colossienses, Thessa- 
lonicenses etc. continetur, quam in Franciscanorum scolis doctore 
Richardo Cœnomano, excepimus. Item, alius membrana nigra, in 
quo varias conciones continentur quas, ut fieri potuit, excepimus . 
Eusebius de Preparatione evangelica. Theophilactus in Evangelia. 
Theophilactus in epistolas Pauli et in prophetas, minori forma, 
vitulo nigro. Magni Anastasii opusculum in psalmos. 

U Oratio Latoini, qui termine notre recueil, n'est pas sans 
intérêt. Latomus, ou plus exactement Barthélémy Masson % 
né à Arlon en 1485, après avoir mené une vie nomade, tantôt 
à Cologne, à Trêves, 3. Louvain, fut nommé professeur de latin 
au Collège de France en 1534 '.Il devait y rester jusqu'en 1545 

1. Le martyre des saints Gervais et Protais est célèbre dans toute la 
région Milanaise et la Savoie. 

2. Cf. Abel Lefranc. Histoire du Collège de France depuis ses origines Jus- 
qu'à la fin du premier empire. Pâus, 1893, in-8, p. 183-184. Voir également 
sur ce personnage le Mémoire historique et littéraire sur le Collège des Trois 
Langues à rUniversité de Louvain^^r Félix Nève. Bruxelles, 1856, in-4. 

3. Cette date est donnée par M. Abel Lefranc. Voici ce que nous dit 
Masson en 1539 : » oblata est tamen aliquando Jacultas, postquain octo jam 



NOTES SUR UN RECUEIL I93 

OÙ Pierre Galland ' lui succéda. En 1539 François l" l'avait 
envoyé en Italie. A son retour il prononça, le 25 octobre 1 540, 
la leçon d'ouverture que nous nous proposons d'analyser ^. 

VOratio Latomi est à la fois un rapport fidèle de ce voyage ; 
un tableau, par un curieux et un érudit, des villes les plus cé- 
lèbres de l'Italie, de leurs Universités, de renseignement quiy 
était donné; un portrait exact des professeurs les plus célèbres. 
Par analogie VOralio peut nous faire comprendre les relations, 
l'existence de François Rabelais, qui se trouvait alors en Pié- 
mont 5. 

A Milan, Masson fut frappé de la grandeur de la ville : à 
Padoue, il vante l'érudition d'Alexander Socinus et de Lazare 
Bonamici. Venise lui parut Athènes renaissante : il célèbre à 
la fois son luxe et sa force. A Ferrare, où il fut reçu par Renée de 
France, le professeur rend un touchant témoignage à sa douceur 
et à sa générosité. Dans la studieuse Bologne Masson passa 
l'hiver: il dit l'activité de l'antique université de droit et de 
médecine. Le printemps le trouva à Florence où il sut goûter 
tout le charme des collines et des villas. Mais c'est à Rome 
qu'une grande stupeur devait le saisir. Il demeure angoissé 
devant l'absolue tristesse de ses grandes ruines où la philoso- 
phie et l'évangile lui montraient la brièveté des entreprises 
humaines. Masson entre ensuite dans un curieux exposé des 
mœurs des Allemands et des Italiens. Sa conclusion est toute 

annos in hoc Gymnasio [le Collège de France] pubîice privatiiiique stiùendia 
fecissein». Oratio, aij ro. 

1. Pierre Gallaud l'avait déjà suppléé pendant son voyage en Italie. 
Oratio, aij. 

2. Nous ne l'avons pas sous sa forme primitive ainsi que nous l'apprend 
la note suivante : 

Typographies lectori. Impressa est hxc oratio non ut habeatur in hibiiothecis, 
sed ut legant ii qui voîunt, quique eain flagitarunt ab authore dictain in audi~ 
torio. Quod si cui displicet hoc genus orationumedi, ne emat : inihi liberum sit 
vel lucrari operam in hoc quoque génère, vel una cum officina chartam perdere. 
Vole. (Ro du titre de VOratio.) 

3. Cf. Heulard. Rabelais, ses voyages en Italie, son exil à Mel~. Paris, 1891, 
in-4. 

Mélanges. II. 13 



194 EDOUARD CHAMPION 

pratique : il exhorte les étudiants à cultiver les Lettres, qui 
mènent aux plus hautes fonctions, et termine son discours par 
un éloge délicat de François I"qui a permis un tel état de chose : 
il célèbre Guillaume Budé, le promoteur et l'initiateur de cette 
renaissance des Lettres, qu'il convient de perpétuellement 
honorer. 

Mieux que cette analyse, quelques extraits de YOratio mon- 
treront toute l'importance de ce petit document : 

Superatis Alpibus priinuiii in Tanrinos, deinde Mediolanum 
veni : quœ urbes magna & copiosa in agro fertilissimo siia est. 
Arcem habet inexpugnabileui, illam quant sœpe memorari aiidistis, 
qux opposita est urbi in planicie, ad Lxvam, nhi hinc accesseris, 
modico intervallo, agroqiie onuii circum niidato ne quid fallere 
possit. Hanc qui tenet, urbe potitur capite ditionis opulentissimœ, 
de qua tôt annis inter maximos exercitus nostros dimicatuni est. 
Pctivi hinc Venetias, quo in itinere post Brixiain, Veronam, Vin- 
cent iani, Pataviuni vidi nobilem illam atqiie veiustam urbeni, in 
eu jus Gymnasio Alexander Socimis est jnrisperitus celebris, & 
La^arus Bonamicus humanarum literarum professer : quem, cum 
salutasseni, cumque una esscnius apud amicum quendam, eruditionem 
ejus qua ante mihi notus erat, ex niulto et vario sernione libenter 
recognovi. Venetixomnium mihi quas vidi pulcherrimx videntur, 
cum xdificiorum elegantia, tuni cœli serenitale. Urbs magna & 
opuknta, porrecta in longum, & quod mirum est, in ipsis aquis 
Adriatici maris fiindata. Nihil œque admiratus sum, quant 
primas condi tores ausos fuisse urbem fluctibus contmittere : sed 
coégit nécessitas infesta a barbaris Italia, et paulalint inceptum 
opus in tantani magnittidinem excrevit. Templa, fora, basilicœ 
magnifiée ornatœ, cunt aes, marntor, manus artificum, visantur 
etiatn in privatis xdificiis. Forte aderant legati a Cœsare & rege 
nostro, qui ma^no cunt apparatu communem legationem obibant. In 
horum comitatu cum essem, vidi armaria piiblica refertissima 
ontni armorum génère, sive terra sive mari pugnanduni sit. Ele- 
gantia certabat cum varietate : ut non arma te, sed thesauruiit 



NOTES SUR UN RECUEIL 195 

pulchcrriinuiii spcctare piitares. lam navale hiiius civilatis {Arse- 
nale vacant) qiiani egregia & quam digna spectalu tes est, officma 
omnium quas exlare piiio, & niaxima & otnni navali apparaiu 
longe instructissima. Oppidi magnitudinem obtinet, si ta in parte 
urbis, murisque cincta, ut ipsà per se, si qua vis ingruat, teneriac 
defcndi possit . Quatuor milia operarum alit quotidie : quorum alii 
naves œdificant varii usus ac magnitudinis, alii vêla, anchoras, 
bombardas, cœteraque armamenta expediunt. Puto similes quondam 
in re navali fuisse Athenas . . . Docet in hac urbe juventutem 
Baptista Egnatius, jaiii senex, sed doctus et sanctus vir, cujus 
eruditione & eloquentia conjiincta cum sunima hilaritate in docendo 
valde dclectatus suin. Relictis Venctiis Ferrariam, atque inde 
Bononiam perrexi, ut in Bononiensi Gymnasio hyemarem. Ferraria 
munitissima est inter urbes totius Italiœ, & Gallico nomini pera- 
mica. Ibi Renata est jœmina nobilissima, orta exregio Francorum 
sanguine, ac duci Ferrarix in matriiiionio conjuncta : qnx millier 
decns ac spécimen matronalis sexus, in maxima famé Italiœ aluit 
cives suos: nec quenquam egere passa est, nisi qui curam ejus dili- 
gentissimam fcfelUsset. Ea cum intelligeret me in regio stipendia 
esse, invitavitper dactas viras, domesticossuos, aique etiani disceden- 
tem hospitali munere prasecuta est. Gymnasium in hac urbe ornai 
Cœlius Calcagninus, vir doctus, & philasaphix literis clarus, quem 
dacentem audivi, cum locum Ciceronis de animorum immartalitate 
in prima Tusculana explicaret. Bononia amplior est, & celcbritale 
Gymnasii illustrior, cui neque scholasticorum frequentia, neque 
nobilitas professarum deest. Itaque hic hybernavi. Professorem habet 
in jure civili doctissimnm clarissimumque hominem, Andream 
Alciatum, quem magna cum dignitate & eloquentia dacentem audivi 
quotidie. Audivi & Curtimn mcdicum insignem, & Romulum 
Ammusœum bonarum lit er arum professorem, cum libros Ciceronis 
de Oratore interprelaretur . Doctus hic vir, & in congressu perhnnia- 
nus est : sed puri & casti sernwnis prœter cxteras, ut parem ejus 
curam & in scribendo &in loquendo agnoscas. Multos transeo dactas 
& excellentes homines... Exacta hyeme Florentiam, atque inde 
paucis diebus Romam profcctus siim. Florentiam amœnitate agri 



196 EDOUARD CHAMPION 

merito pulcherrimam dici puto. Eam Arnus mterluit, collibus 
undique assiirgentibus, média valle in planiciem deducta. Crehra 
circum prxdia, eaque cultissima usque in summos colles, quantum 
in omnem partent ah urbe prospici potest. Arx œdificatur ad 
dextram, qiia hinc acceditur, opiis ampium atque munitum, quod 
jam bona parte perfectum tenetur Hispànorum prxsidio, ad coercen- 
dam urbem, cuius potentia paulo ante vicinis infesta erat. Venio 
nunc Romain, cujus gratia imprimis hœc peregrinaiio mihi suscepta 
fuit. NamSenain prœtereo, qiix et si Gymnasiiim babet, tanien nihil 
est in ea prxter templum unum, & veterum sedificiorum altitudinem 
visendum. Ad Romœ conspectum primum obstupui, volvens animo 
quanta fuisset quondam illa inclyta impcrii orbis terrarum sedes, 
quam dispar prœsens fortuna. Urbs ingenti ambitn septem amplec- 
titur colles, declivis in planiciem qua ad nos spectat. Montes a lœva 
procul ex Apennini jugis, dextra Janiculus cum Vaticano, magna 
parte uterque mœnibus inclusus. Parte ima allabitur Tyberis, 
angusto sed prœalto alveo, descendens ex montibus per patentent 
regionem : obliquus qua primum accedit, inde flectens sensim inter- 
luit infima urbis, qux inter Aventinum montem & Janiculum sunt, 
donec egressus longo tandem intervallo in mare, quod inferum 
vocafit, cvolvitur. Veterem urbem vocant qux tota in ruinis est, 
cujus aniplitudo septem fere collibus universis continetur : novam, 
quse vergit ad Tyberim, nunc crebra œdificiis, ac sola pêne Roma, 
cumrarior quondam, & in camposfere divisa fuerit . Operse pretium 
est videre ingentes ruinas, publicorum privatorumque operum, ex 
quibus solis patet quanta Roma fuerit. Templa, porticus, theatra, 
fora, arcus, aquœductus, alla rescissa pendent ab ruptis molibus : 
alla collapsa montes œquasse diceres : aliorum vestigia nusquam 
nisi in fundamentis apparent. JSIihil integrum est ex tanta magni- 
tudine, nihil forma sua prœdituin, sed obruta vastaque omnia, cre- 
vitque solum ruinis, in quo jacet quxcunque Roma quondam appel- 
latafuit. Miseram conditionem rerum mortalium, in quibus nihil 
perpetuum esse tant illustria exempla docent. Fateor auditores, ex 
hoc spectaculo me magnum fructum cepisse peregrinationis meae... 
Vidi jacentem atque oppressant clade sua urbem illam, qux quon- 



NOTES SUR UN RECUEIL I97 

dam vidrix & domina rerum humanarum sola pêne casus hiima- 
nos contemnere potnit. Ouid nos? etc. 

Nous avons plaisir à transcrire ce vieux discours latin puis- 
qu'il nous parle de l'Italie et de l'humanisme, deux sujets que 
nous devons surtout à M. Emile Picot de mieux connaître. 

Edouard Champion. 



MANUSCRIT DE « LA MORT DE SOCRATE » 
DE LAMARTINE 



ESQUISSES ET VARIANTES 

M. le comte de Montherot conserve au château de Saint- 
Point, parmi beaucoup de papiers et de lettres qui pro- 
viennent de Lamartine, un manuscrit de la Mort de Socraie 
(34 pages de papier assez épais de grand format, 35 X 22 cm. 
environ). 

On sait que les carnets de la Bibliothèque Nationale ne 
nous ont rendu que quelques ébauches des 36 premiers vers 
de ce poème*. D'où l'intérêt du manuscrit de Saint-Point. 
Il contient une mise au net dont je préciserai tout à l'heure 
le caractère, et diverses ébauches, plans et notes pour le même 
poème. 

Le texte est complet sauf en un point : les vers 621-644 
manquent; ils ont été ajoutés ultérieurement, mais une note 
marginale indique le développement à faire. 

Le texte est en général identique à celui qu'on lit aujour- 
d'hui, et qu'on peut appeler la Vulgate de Lamartine, celui 
de l'édition Hachette in-i6. Cependant l'édition princeps % 
d'accord avec le manuscrit, nous donne quelques variantes ; et 
sur un plus grand nombre de leçons, le manuscrit diffère à 
la fois de l'édition princeps et de la Vulgate. 

Dans bien des endroits, ce n'est qu'après avoir essayé une 
ou plusieurs expressions et les avoir raturées 'que Lamartine 
a trouvé l'expression qui est passée dans l'édition princeps. 

Il est probable que Lamartine s'est mis à recopier son 

1. No 3,f. 57-39. 

2. Paris, Ladvocat, 1823, in-8. 



200 GUSTAVE LANSON 

poème avant de l'avoir achevé : c'est l'impression qui ressort 
de l'examen du manuscrit. 

La première page contient le titre : la Mort de Socrate, et 
toute sorte d'additions de nombres de 3, 4 et 5 chiffres. 
Lamartine dresse son bilan, d'où il résulte que « le 27 fé- 
vrier » (1823, je suppose)^ il a touché 51.000 fr. et dépensé 
15.000 fr. : d'où un reste de 36.000 fr. 

Les pages 3-15 contiennent les vers 1-5 12 du poème. Les 
premières pages ne présentent pas beaucoup de ratures : à 
partir de la page 10 et du vers 300, le travail devient plus 
difficile. Les carnets devaient dès lors présenter des ébauches 
insuffisamment avancées. 

Peut-être même n'y avait-il qu'une centaine de vers qui 
fussent bien établis quand Lamartine a constitué le cahier 
de gros papier où il a mis son titre et commencé d'écrire; 
car les pages 28-29 offrent des études pour les vers 97-116 : 
la forme du passage n'était donc pas arrêtée, et Lamartine 
devait refaire, et non simplement recopier. 

De place en place, des notes marginales attirent notre 
attention : la première (en face des vers 178-180) est bien 
une note, une réflexion du poète sur sa propre idée. Mais les 
cinq autres (cf. vers 229, 271, 330, 404, 472) sont des 
espèces de sommaires qui indiquent le développement à faire, 
et le mouvement. On ne peut faire là-dessus, semble-t-il, que 
deux hypothèses. 

Ou bien le poète, interrompant sa composition pour une 
raison quelconque — si vous voulez, pour aller dîner ou se 
promener — amorce le travail de la séance prochaine par 
quelques notes, pour assurer la continuité de l'œuvre. 

Ou bien il amorce les développements à faire dont il éta- 
blira les ébauches sur quelque carnet, et qu'il mettra ensuite 
en place. 

Dans les deux cas, il faut que la préparation de l'ouvrage 
ne soit pas très poussée. 

Les pages 25-27 fournissent les vers 511-652, et les pages 



LE MANUSCRIT DE « LA MORT DE SOCRATE » 201 

19-23, les vers 654-838. L'esquisse du premier morceau 
semble avoir été assez avancée avant la mise au net; 
quant au dernier morceau, dont la rédaction est indiquée 
comme une reprise, il n'a pas subi dans cette reprise de 
grands remaniements, mais il s'est enrichi des vers 810-838, 
qui sont une addition faite à la copie déjà terminée. 

A la page 30, la dernière qui porte de l'écriture, Lamar- 
tine avait écrit, sans doute dès le début de son travail, une 
sorte de table analytique de son poème (à partir du vers 97), 
c'était peut-être de la partie qui était demeurée informe dans 
ses carnets. 

5« couplet — Les amis s'assoient autour de Socrate dans des atti- 
tudes 
et regardent sa figure qui rayonne &c 
ils contemplent les traits où la sagesse &c 
comme on regarde le soleil couchant 
ou un ami qui va partir 
ou les dernières lueurs d'un flambeau &c 
6e coup. — Socrate commence à parler — Du bonheur de 

mourir ! 
7e — de même 

8« — de même 

9^ — de même 

10^ — Cebès fait son objection 

ii« — Socrate passe la main dans les cheveux de Phédon 

SlC, son silence 
I2« — il répond 

13^ — -il raconte le ciel 

14e — idem 

15e — idem 

i6e — le soleil se couche 

17e — on apporte le poison 

i8e — il recommence à parler 

19e — il parle 

20* — il parle 

2i« — il se couche et le froid gagne ses jambes 

22^ — il fait un soupir et rend grâce aux dieux 

23e — description 

—fin 



202 GUSTAVE LANSON 

Le compte des couplets ne correspond pas à l'état définitif: 
le 5^ de cette table est aujourd'hui le 7^; le 11^ est aujour- 
d'hui le i6% etc. 

Un autre canevas se trouve à la page 24; il se rapporte 
aux vers 330-808 : rien n'y vise l'épisode de Psyché, qui, 
sans doute, n'était pas encore prévu par le poète. Le voici ' : 

(Note) 
Milieu fin 

et déjà le soleil &c 
les dieux, le Paradis — l'homme purifié^ remonté — sens & corps 

perfectionnés, multipliés, &c 

la nuit tombe, on allume les torches dans des trépieds d'airain ! 

l'esclave apporte la coupe, description — Socrate boit 

il se couche & parle encore du paradis pendant 20 vers — puis 
le froid gagne, il délire 
n^ strophe Pleurez, cyprès d'Academus ! 

2 Fuyez, vaines clartés de la sagesse antique, livrez la 

place à la vérité, fuyez, dieux mortels & infâmes, &c — 
(addition : heureux ceux) 

3 Mais qui estois tu donc, mon génie? Approche que je 

te voye (mot barré : dieux [?]) 
es-tu Mercure ou l'amour ou Bacchus ? Approche. Non ! 
Dieux, que vois-je? le verbe incréé! 

4 heureux ceux qui naîtront sur les bords de la mer — ! 

ils verront la première aurore de la Vérité qui éclai- 
rera le monde 

5 Mais déjà je la vois moi-môme &c Trinité !! Verbe, 

Esprit, Puissance &&c 

il parloit, nous n'entendions plus 
Enfin il meurt &c description 

qu'on sacrifie 
Je suis guéri ! de quoi ? dit Cebès — de la vie ! 
puis un léger soupir de ses lèvres coula ! 

(il y a, là oii fai laissé un blanc, deux ou trois mots 
qarrès illisibles; le dernier est le mot long.) 

I. Je mets la ponctuation indispensable, et je rectifie les fautes d'ortho- 
graphe. Dans les variantes, je respecte celles de ces fautes où l'on peut voir 
une hésitation, un tâtonnement de l'invention. Je conserve les caractères 
généraux de l'orthographe du temps. 



LE MANUSCRIT DE « LA MORT DE SOCRATE » 20 3 

Lamartine, toujours préoccupé du nombre des vers à four- 
nir pour composer un poème de juste étendue, a compté ceux 
de la Mort de Socrate en marge du manuscrit. Mais son 
compte est très inexact. Il marque, par exemple, du nombre 
300 le vers 304, et du nombre 326 le vers 344. Mais ici sou- 
dain la numérotation change, et le vers 354 au lieu d'être 
coté 336, est coté 650, et ainsi de suite jusqu'à la fin de la 
page 15 : le nombre 800 est en face des vers 505-506. Cela se 
rapportait-il à quelque projet d'agrandissement du poème ? En 
revanche, le vers 804, à la fin, est coté 600. 

Voici maintenant la collection des variantes. Je crois devoir 
joindre à celles du manuscrit de Saint-Point, les ébauches 
du carnet n° 3 : on aura ainsi sous les yeux tout ce qui peut 
actuellement nous apparaître du travail de Lamartine pour cet 
ouvrage. 

Je marque des lettres B. N. les leçons prises pour les vers 
1-36 dans le carnet n° 3 de la Bibliothèque Nationale, et des 
lettres S. P. les leçons du manuscrit de Saint-Point pour le 
même passage. Aucune indication n'accompagne plus les 
leçons du manuscrit de Saint-Point, à partir du vers 37. 

Les passages en italiques sont les leçons raturées ou biffées 
par le poète. Beaucoup de passages raturés du manuscrit de 
Saint-Point sont totalement ou partiellement illisibles. 

J'indique l'accord du manuscrit et de l'édition princeps 
contre la Vulgate de l'édition Hachette in- 16 par la mention : 
Ms. et éd. pr. '. 

V. I . B. N. et S. P. au sommet 

V. 3. B. N. frappoit d'un reflet d'or 

V. 4. B. N. ^ travers les barreaux 

Comme un furtif adieu 

V. 5. B. N. poupe sacrée 

V. 7. B. N. le {corrigé eti) ce 

V. 8. B. N. A Socrate Aux condamnés marquait 

I. La transcription des variantes a été faite par M. J. Madeleine : j'ai 
collationné sa copie et l'édition princeps sur le manuscrit. 



204 GUSTAVE LANSON 

V. lo. B. N. leur patrie la patrie. 

S. P. leur patrie l'Ionie 
V. II. B. N. {esquisse incomplète) : 

De peur que tes rayons 
Ne fusse(nt) profanés par 
V. 12. B. N. (^rédaction complète). S. P. Dans le sang des humains 
V. 14. B. N. regrettât à la fois 

B. N. et S. P. ne regrettât deux fois 
V. 15 . B. N. (vers incomplet) l'homme en quittant des bords chers 
à ses yeux 

S. P. exilé des bords chers à ses yeux 
V. lé. B. N. ^» part avant que Vomhre l'aurore. 
V. 17-20 B. N. (i) Quelques amis en deuil épars sous le portique 
Attendaient le réveil du fils de Sophonisque 
Et sa femme tenant son fils sur ses genoux 
Ses tendres mains jouaient avec les verroux 
de ses cris gémissements 
(2) Quelques amis en deuil groupes sous le portique 
Attendoieni le réveil du fils de Sophonisque 
Et sa femme tenant son fils sur ses genoux 
son fils dont les 
(")) Et sa femme tenant son fils sur ses genoux 

Tendre enfant dont la main joue avec les verroux 
Tendre enfant dont la 

(4) Quelques amis en deuil errant sous le portique 
Attendaient le réveil du fils de Sophonisque 
Et sa femme tenant son fils sur ses genoux 

(5) (rédaction définitive sauf): \Qxs 17, Sophonisque; 

vers 19, tenant 
V. 17. S. P. Sophonisque 
V. 21. S. P. Accusant par ses cris les 

B. N. et S. P. insensibles (changé par une sur- 

charge en) : inflexibles 
V. 22. B. N. et S. P. portes insensibles 

V. 23. B. N. (après une z""^ rédaction biffée) : La foule cependant 
V. 25 . B. N. Quel crime avait commis 

Puis reprenant 
V. 2é. B. N. et S. P. Et sous les longs 
V. 27. B. N. ces bruits légers (et un mot illisible au lieu 

de) : recueillait 
V. 28. B. N. et des dieux 



LE MANUSCRIT DE « LA MORT DE SOCRATE » 205 

V. 29. s. p. Culte (est en surcharge sur) rite (?) 

V. 30. B. N. Et de ce Dieu sans (autel) nom, inconnu dans la Grèce 

S. P. inconnu 
V. 30. (Après le vers )o, Lainarline écrit et hijfe les vers }i-}2, quHl 
fait suivre d'une indication de mouvement): 
Et c'étoit 

mourais pour la justice et pour la vérité 
V. 33. B. N. La céleste justice. S. P. La divine 
V. 34. B. N. La terre alloit offrir. S. P. au ciel offroit 
V. 35-36. (Après le vers ^4, le poète s'acharne sur les vers jj-j6 qui 
ne viennent pas.) 
(i) Et cétoit 

mourais pour la justice et pour la vérité 

(2) Et c'étoit 

Qui pour la vérité ce soir alloit mourir. 

(3) Socrate ! et c'était toi qui dans 
Mourais pour la justice et pour la vérité ! 

S. P. (Dans une leçon barrée je ne distingue que ces mots) : 

Hélas ! c'était Socrate. martyr 

Qui pour la vérité allait mourir. 

V. 37 les lourds battants roulèrent 

V. 38 ses amis (biffé : les disciples entrèrent) 

V. 50 (barré : serre point sa voile, déjà en surcharge sur une autre 
leçon). 

V. 57 prête à quitter 

V. 60 Voit percer 

V. éi Et dans la sainte extase où son regard se noie 

V. 62 il (en surcharge sur : elle) exhale 

puis 

V. 64 je vais chanter (le vers 6} a été ajouté entre 

les lignes pour remplacer un vers barré illisible après 64.) 

V. 70 Leur pleurs en ces moments 

V. 72 dans ce monde 

de ma fin j' pas à 

V. 80 Depuis que mon destin m'approche du /r^pas 

V. 81 m'enseigne, me console, 

V. 82 Je reconnois plutôt Vaccent de sa parole 
V. 83 Colique l'homme par Tfl^e affranchi de ses sens (m surcharge 
sur une v^ leçon où la fin du premier hémistiche restait en 
blanc). 
V. 86 sa céleste harmonie ! 



206 GUSTAVE LANSON 

V. 87 son sort qui va finir, 

V. 89 Distingue mieux la voix 

V. 90 la nuit, voguant sur l'onde, 

V. 94 Toujours de ses accents (j""^ leçon barrée où je nai déchiffré 
que les deux rimes : 
. . . .âme .... m'enflamme.) 
V. 95 (ri^s leçon barrée) : sa voix mystérieuse est plus jorte (J) aujour- 
d'hui. 

V. 96 ce n'est pas moi 

V . 97- 116. (Les pages 28-2^ du manuscrit contiennent diverses esquisses 
des vers ^'j-116'). 
Assis autour du lit 
Socrate 
{Toute la suite est bij^ée d'un trait transversal) . 

(a) Le front calme et serein, l'œil rayonnant d'es- 

[poir, 
Socrate aux bords du lit à ses amis fit signe de 

[s'asseoir 
et lui-même sur le bord de sa couche 

(b) Le front calme et serein, l'œil rayonnant d'es- 

[poir, 
Socrate à ses amis fit signe de s'asseoir. 
A ce signe muet (deux mots barrés illisibles) 

[soudain obèiren- 
Et près des bords du lit à ses pies en silence ils 

s'assirent 
Cebès entre les s 

L'un tenoit son manteaux abaissé sur ses yeux ! 
L autre d'un front (en blanc) pour accuser les 

[dieux 
Celui Cebès (en blanc) baissoit un front 

[mélancolique 
Et Symias riant d'un rire sardonique 

(c) Le front calme et serein, l'œil rayonnant d'es- 

[poir 
Socrate'^à ses amis fit signe de s'asseoir ! 
A ce signe muet les saiyes obéirent. 
Et près des bords du lit en silence s'assirent ! 
Symmias abaissoit son manteau sur ses yeux ! 
Criton d'un/ro/// œil /'/î/^/crmg interrogeoit les 

[dieux 



LE MANUSCRIT DE « LA MORT DE SOCRATE » 207 

Xantippe hélas penchoil un front mélancolique 
Cebès baissoit à terre 

sous 
Et Symmias riait d'un rire sardonique 
Ou entendit ati loin sous 

Sembloit de son maître enviant l'heureux sort 
rire de la fortune {en surcharge sur quelques 

[mots illisibles) 
et défier la mort ! 
Et le dos appuyé sur la porte de Bronze, 
les doigts entrelacés, le serviteur des onze 
(deux mots effacés) 

et 
que lui sert la vertu ? 
Regardait sans comprendre, et 

malgré (?) lui combattu 
Murmuroit en son cœur : que lui sert sa vertu? 

Mais Phèdon le jeune Phédon 
Et cependant Phèdon 

Mais Phédon qui plenroit l'ami plus que le sage 
Sous ses cheveux épars voilant son beau visage, 
Plus près du lit funèbre aux pieds du maître 

[assis 
Sur ses genoux (01 blanc) se penchoit comme 

[un fils 
Levoit ses yeux voilés sur 
Et soulevant {quelques mots illisibles) l'ami qu'il 

[adore 
Rougissoit de pleurer et repleuroit encore ! 
pensif 
V. 102 Criton d'un œ'û plus ferme interrogeoit les dieux, 

V. 103 Cebès baissoit à terre 

de son grand maître du philosophe 
V. 105 Sembloit en sage antique, enviant l'heureux sort, 

Se moquer des humains, 
V. 106 Rire de la fortune, et défier la mort ; 

V. 107 sur les portes 

Sous cheveux épars voilant 
V. 112 Sur ses genoux chéris penchoit son beau visage 

V. 114 Sur ses genoux tremblants se penchoit 

V. 115 {Deux mots barrés au début du vers) 

osoit er 
V. 118 Wavoit point altéra 



208 GUSTAVE LANSON 

loin nous 
V. 119 Son regard élevé (au de) ' dans de lui sembloit lire 

Sa bouche où rayonnait reposoit son 
V. 120 Ses lèvres où planait le gracieux sourire, 
V. 123 Ses cheveux argentés du souffle de l'automne 

Dessinoient sur sa tête rare pâle 

V. 124 Jetaient sur son front chauve une blanche couronne 

V. 125 Et d'un souffle de l'air 

V. 126 ses reflets 

r étoit 

V, 127 ou toute ame est tracée 

V. 130 La lampe dans la nuit 

V. 132 De reflets lumineux 

V. 133 Comme un ami des yeux suit son ami qui part 
solennel ant 

V. 134 Ses amis sur ce front attacho/t';// 

V. 139 Comme la vague 

du ciel sur eux 

V. 141 Enfin sur ses enfants 

V. 142 Et lui comme autrefois Çen surcharge sur des mots barrés). 

V. 146 Va monter vers les dieux 

V. 148 Trouver la vérité, l'aimer et la connoitre ? 

une 
V. 151 Pourquoi dans cette mort qu'on appelle la vie 
V. 155 C'est le prix des combats, l'immortelle couronne 
V. 15e Qu'aux bornes de la vie un saint juge nous donne ! 

Que la vertu mérite et que le ciel {correction remplaçant un 

mot illisible) lui donne 
Je pouvois de la vie arrachant {en surcharge sur) : disputant 
quelque reste 
je pouvais 
V. 159 Peut être j'aurais pu, par un retour funeste 
V. léi M'en préservent les dieux de prolonger mes jours ! 

V. 164 les parfums 

couvrei, couvrei de fleurs les murs de laprison 
V. 165 Suspendez une offrande aux murs de la prison 
V. i6é Et le front couronné d'olive et de citron (vers barré et réta- 
bli, en substituant les mots: de rose, à la leçon : d'olive) 

V. 167 que la foule 

V. 168 Jonchant de pâles fleurs 

'un à la tombe 
V, 173 Du vil poids de ses sens 

1. Je complète par conjecture la leçon première : au dedans de lui. 



LE MANUSCRIT DE « LA MORT DE SOCRATE » 209 

V. 178 (En face de ce vers, une note biffée) : 1 . (Note) C'est un enfan- 
tement, c'est peut-être une volupté. (Les rimes arrêté, 
vérité paraissent avoir été ajoutées après coup). 

V. 180 Voit du jour éternel briller déjà l'aurore, 

V. 181 (Vers barré commençant ainsi) : De ce jour sans mélange. . . 

V. 182 révolte au sein des dieux, 

V. 184 De l'essence immortelle 

(qui l'ennyvre) 

V. 186 Mais Et 

V. 188 Pour le corps 

V. 189 N'est-ce point par le mal 

V. 191 La vertu du combat, le plaisir de la peine ! 

V. 195 Est notre 
sa 

V. 197 sur leur lèvre. (Tout le vers, sauf le dernier mot, remplace 
une leçon barrée illisible.) 
qui vis encor 

V. 199 Pour moi, je Vavouerai, je ne sais 

V. 200 (Leçon barrée, et remplacée par) : au fond de ce mystère 

la sévère 
V. 201 Véternellc bonté 

un plaisir des 
V. 204 L'amour cache souvent le bonheur sous les larmes ! 

(Lamartine avait d'abord placé ici la fin du couplet. Il a 
ajouté ensuite les vers 20 j- 206). 
V. 209 Le doux son de la flûte au théorbe mêlé 

V. 210 du narcisse exhalé 

V. 219 Mais il ne suffit pas de mourir 

V. 220 II faut que de nos corps 

Soumettre 
V, 221 Combattre nos penchants, les vaincre avec effort! 

comme 
V. 222 Que notre vie enfin soit une longue mort 
V. 223 Mérite en combattant le prix de la victoire ! 

V. 224 La terre est en un mot l'autel 

V. 226 son ce son 

au dieu pur l'aussi pur 
V. 228 De sa mort même à Dieu l'auguste sacrifice ! 
V. 230 /rjoindre (en face du vers 22^, Lamartine a jeté à la marge 
quelques mots de sommaire : « Celui qui etc. Mais l'âme 
non dépouillée (?) ». 

aimé 
V. 237 Souffert pour la justice et pourlA vérité 

Mhl.AN'GIlS. II. 14 



2IO GUSTAVE LANSON 

du Ciel 

V. 238 Et des enfants des dieux conquis 

V. 241-242 Et comme lo livrée à de honteux transports 
Prostitué cette âme aux vils baisers du corps ! 

V. 245 qu'eux même ont resserrés 

Leurs mânes imparfaits 

V, 246 Ces morts semi vivants 

V. 249 ces tissus flétrissants 

V. 2)2 La ramènent sans fin à ces lieux qu'elle abhorre 

Et comme nu air épais qui ne peut s'exhaler 
y. 2)3 Et comme l'air pesant qui dort sur les marais 
y. 253 Leur poids au sein des dieux l'empêche de voler ! 

V. 256 poussent des cris 

V. 2)8 traînant les vils lambeaux 

V. 263 Imitent pour tromper le réveil 

V. 264 Font courir sur les flots 

V. 265 assiègent 

V. 266 jettent 

V. 270 {Lamartine a jeté à la marge ce sommaire) : « Q.uand leflam- 
b(eau) est consum(é), où est la lumière ? — Quand la lyre 
est brisée, où est le son ? — si l'âme est l'harmonie des 
sens, que devient l'harmonie quand les sens sont brisés? — 
Réponse — L'âme n'est pas la lumière lueur et pas le son (?) 
de Cebès — Elle est l'œil qui la voit et l'oreille qui entend 
le son. 

d'offenser 

V. 272 d'outrager 

semblable à l'amour 
V. 273 Cette divinité qui dans notre chemin 

Un bandeau sur les yeux nous conduit par la main ! 
V. 274 Nous conduit en aveugle au céleste séjour! 

Hélas ! et que voilà 

V. 276 Et que nous recevons 

consumé 

V. 283 sala épuisé 

V. 288 L'accord harmonieux (/« vers 28^-288 sont répétés une seconde 
fois sur le manuscrit, et conformes cette fois au texte 
imprimé.) 
V. 289 Quand le temps ou les pleurs en ont usé la voix 
nerfs brisés 

V. 291 Et que les vains débris 

V. 293 Réponds! qu'est devenu l'harmonieux accord ? 
\\ 295 sondant ce grand mystère 



LE MANUSCRIT DE « LA MORT DE SOCRATE » 211 

V. 298 ils répétaient 

V. 302 De l'autre il découvroit le beau front de Phcdon 

V. 503 Et sur son col d'ivoire 

V. 304 Caressoit mollement 

V. 308 Ou rouloit dans ses doigts leurs tresses vagabondes 

V. 310 aux doux jeux d'un festin. 

{Les vers ^oj-^io ont donné beaucoup de peine au poète. Huit 
vers sont barrés et illisibles; en marge avec une accolade 
devant les cinq derniers qui représentent sans doute déjà une 
seconde version., la note : à changer, qui a été biffée ensuite. 
Dans le texte définitif écrit en marge, avant la variante indi- 
quée pour le vers ^08, il y a une rédaction barrée qui est 
illisible.') 
Non, non, 

V. 311 Amis, l'âme n'est pas 

V. 314 Naître, briller, baisser 

hors de soi 

V. 515 Et qui sent à la fin 

V. 316 ce \e flambeau de sa vie 

V. 314 {Première leçon barrée) : Comme l'œil qui... dans l'obscu- 
rité. 

V. 323 L'esprit silencieux 

y. 324 établit l'harmonie, 

qui des sons discords 

V. 325 El forme avec les sons 

dit-il, grâce aux cieux 

V. 329 Es tu content, Cebès ? — Oui, j'en rends grâce aux dieux 

Mon âme après sa mort t'entendra dans les cieux (Lecture 
douteuse) 

V. 330 Mais parle nous des dieux ! 

V. 331 Mais El. . . . {Ici en sommaire marginal): Note. Description 
de la coupe. Psyché ou l'âme — il boit, puis il reprend. 
— Dialogue entre Socrate et ses amis en mourant : 
Socrate, que sens-tu ? etc . 

V. 333 serabloit {mot illisible), faisant à (jnot illisible) un noble 
adieu . 

V. 336 L'ombre couvroit déjà les flancs noirs de l'Hymète 

\'. 337 Delos nageoit au loin dans une vapeur d'or ! 

V. 358 Le pêcheur fatigué 

V. 342 sur les soufles des airs 

venoient se mêler 
V. 343 Et se mêloient, hélas, 



212 GUSTAVE LANSON 

se fond dans les 
V. 344 Comme un rayon du jour qui se mêle aux ténèbres. 
V. 345 (En marge les deux vers) : 

La vérité n'est pas sur la terre où nous sommes ; 
Ce n'est pas l'aliment, c'est un appas des hommes, 
le vase 
V. 346 dans cette urne d'airain 

urne 

V. 348 dans Yonde qui murmure 

V. 350 ... dans sa main 

en 

V. 352 //fit ruisseler l'onde 

V. 359 Ni de Vénus sourtout 

V. 362 Qui nous donne les jours ou qui lance l'éclair ! 
Non! 

êtres 

V. 365 Ce nombre Tous ces dieux dieux 

V. 367-368 (a) A ce titre divin mon esprit les adore 
Comme on voit le soleil sous une pâle aurore 
Comme un soleil caché sous une pâle aurore 
Du vrai jour qui doit naître ils sont la pâle aurore 
(b) A ce titre divin ma raison les adore 
Comme avant le soleil nous saluons V aurore. 
semés le vaste 
^- 373 Qui 'Igs êtres ^nww dans V énorme univers 
V. 374 Sépare & réunit tous les ordres divers ! 
se meut 

V. 376 Dans tout ce qui s'agite 

V. 381 sous un ciel pur 

flottant 

V, 382 Est un esprit nageant 

V. 383 d'où jaillit 

V. 384 qui voile... voilé par la 

V. 386 (Deux premières leçons barrées et illisibles pour le premier 
hémistiche). 

V. 391 Dont la nécessité démontre l'existence, 

V. 392 Et que voit seulement l'œil de l'intelligence ! 

V. 394-596 (^Lamartine a jeté en haut de la page 12, avant la leçon 
définitive du vers j6y, Vesquisse des vers 394-^96^ précédée 
de l'indication : Note. Il a repris sans variante les vers 394 
et 396, et remplacé par le vers 395 l'ébauche que voici) : 
Du poids de son son être nous accable 

c' 

V. 396 Son premier attribut est 



LE MANUSCRIT DE « LA MORT DE SOCRATE » 21 3 

V. 399 Tout ce que nous voyons mortels est sa puissance ! 
V. 400 Tout ce que nous pensons est encor son essence ! 

Force, Amour, 
V. 401 Justice vérité ! pur auteur de tout bien 
V. 403 (Sommaire marginal) : Mais le mal ? Je ne le comprends pas. 
— Ou il n'existe pas ou il vient de nous. Peut-être sommes 
nous déchus. — Le jugement, le paradis. Corps glorifiés ; 
le ciel. Nourriture de ces corps par des actions et des 
pensées divines. Fin. — On allume les trépieds; l'esclave 
entre. Fin. 
V. 403 sur ce monde 
V. 408 Ait attiré jadis de loin 

V. 410 Jit (la première leçon du premier hémistiche est barrée et illi- 
sible). 
Les enchaîne un moment 
V. 411 Ou les ait enchaînés d'un amour adultère 

V. 416 Sur ces vils éléments 

Dit Cebès, — à ton œil donc 

V. 420 A toute heure, A tout être (?) est il donc accessible ? 
V. 421 Non, dit-il pas encore. . . — et pour le découvrir 

être pur, 
vivre, amis, 
V. 422 Que faut-il dit Cebès? — être pur, et mourir ! 
V. 423 Par delà nos soleils, au dessus de la sphère 
Ou Saturne roulant sur son char solitaire 
Borne les deux connus et se cache à nos yeux 
Dans l'espace infini s'étendent d'autres deux 
Du dieu qui les forma premier dernier ouvrage 

V. 433 et ces riants berceaux 

vie 
V. 440 Ou la paix et l'amour sont l'air qu'on y respire ! 

(Lamartine avait placé d'abord ici la fin du couplet, puis il a 
ajouté les vers 441-444). 
V. 444 Oui des corps immortels que l'âme glorifie (mot biffé et 
rétabli). 

ces 
V. 445 Pour former le tissu de ses purs vêtements 
V. 446 L'âme cueille en tous lieux la fleur des éléments ! 

blanche 
V. 448 Les rayons transparents de la douce lumière 

V. 454 sous un ciel pur 

V. 45e Et les vagues lueurs des tremblantes étoiles 
V. 458 Ornent son diadème 



214 GUSTAVE LANSON 

joue avec 
V. 464 Et leur donne les corps, la matière et la vie ! 
V. 466 Elle parfume aime à parfumer 
V. 467 D'un rayon de l'Iris les revêt, les colore 
V. 468 Et du nord au midi 

errante 

V, 469 Comme une abeille d'or 

V. 470 Adorer et baiser 

V. 472 {En marge celte note biffée) : redescendant à ce qu'elle a aimé, 

elle le poursuit et le lâche pour le poursuivre encore. 

V. 474 Cherchant les grands esprits 

V. 477 suit les profonds détours 

V. 479 (^Au haut de la page, en marge, ces deux mots de sommaire 

« la vertu », ensuite biffés). 

V. 480 point sa noble nourriture 

V. 482 par les vents dérobé 

la libation 

V. 483 Ni l'odeur de Vencens 

V. 484 de pensée / 

V. 484 (La phrase s'arrêtait d'abord sur le mot pensée. Et une autre 

phrase commençait par deux mots barrés qui sont illisibles.) 
V. 48) d'actes, de sentiments 

grâce à 

V. 487 Et de ces fruits divins 

nourrit (après une première leçon illisible) 
V. 488 Elle entretient, accroît, renouvelle sa vie 

V. 494 Multiplié cent fois 

V. 495 la flamme (et en surcharge la leçon définitive): l'éphémère 

V. 500 D'un éternel baiser s'embrassent 

V. 501 Et peuplant de l'esprit, les vastes régions 

V. 502 Prolongent dans les cieux 

saints transports, chaste flamme 
V. 503 O célestes amours ! voluptés créatrices 
V. 504 Ineffable union, immortelles délices, 
y. 505 Où l'éternel désir de l'immense beauté (En trouvant la 

leçon définitive du vers joj, Lamartine a oublié de changer 

de en et). 
V. 506 Puise un attrait nouveau dans chaque volupté ! (A la suite de 

ce vers, un vers barré illisible). 

V. 507 un cri retentit 

V. 508 se tait, se penche, écoute, 

élevons les 
V. 509 nous tournâmes nos yeux 



LE MANUSCRIT DE « LA MORT DE SOCRATE » 21 5 

V. 5 1 1-5 1 2. (Les vers J11-J12 étaient déjà dans leur texte définitif au 
bas de la page ij du nis., terminant le couplet). 

V. 512 Lui tendit le poison 

V. 514 Et comme un vin sacré la tenant 

V. 516 Avant de la vuider achevoit 

V. 517 de la coupe au long bord 

fondu un soufle de flamme 

Y. 519 L'artiste avoit ^mt'^' sous son ciseau Targile 

emblème 

V. 520 triste image de l'âme 

V. 522 Un papillon immense 

Plongeant avide 

V. 523 Sembloit baigner sa trompe en ces ondes mortelles 

V. 526 Quittoit 

V. 532 Comme un désir sacré 

soufles 

V. 53e aux doux baisers d'uole 

V. 539 de sa divine haleine 

V. 540 Et jaloux, à l'amour la livrer avec peine ! 

V. 541 sur les roses couché 

V. 542 l'amoureuse Psyché 

V. 544 mais n'osoit les lui rendre ! 

V. 546 avant le jour. 

du voile nocturne 
V. 548 Et de ses vêtements 

V. 549 La lampe 

risquant contre 

V. 550 Fsyché perdoit V amour, hélas /)oz/r un regard! 

jettoit un cri 

V. 553 et son trouble soudain 

Et l'on voyoit pencher 

V. 554 Faisoit trembler sur lui 

V. 555 Mais de l'huile enflammée une goutte brûlante 

V. 55e par hasard de la lampe tremblante 

V. 557 sur le sein nud de l'époux endormi 

tour à tour 

V. 559 Contemploit sa Psyché 

désirs 
V. 561 Terrible châtiment des r^orflrrfi indiscrets 

plus 
V. 564 Pleuroit son jeune époux et non pas . ... 

V. 566 Pardonnoit à l'amour 

V. 567 Par son céleste amant 



2l6 GUSTAVE LANSON 

ant 
V. 568 havoit 

s'avançoit 

V. 569 Et marchant 

Et Ton voyoit Vénus sourire à 
V. 570 Vctms d'un œil jaloux contemploit sa beauté ! 

que par la mort 
V. 571 Ainsi j)flr /a wr/z^ l'âme divinisée 
Meurt et semblable règne 

V. 572 Revient, égale aux dieux régner dans l'élysée ! 

Et 

V. 579 Puis de sa bouche 

11 le but à longs traits 

V. 580 Le vida lentement 

d'or 
V. 582 Qui dans sa coupe encor verse un reste du vin (la i^^ édi- 
tion comme le ms. donne : du), 
dernier jus 

V. 583 le doux nectar qu'il goûte 

la 

V. 584 elle boit 

V. 585 mollement étendu 

V. 594 les victimes 

V. 599 à ce festin suprême 

V. 604 N'importe. . . . jetter ma cendre? 

V. 609 Ce corps, vil composé 

V. 6 10 que la vague des mers ? 

V. 611 Que la feuille 

V. éi2 Qu'un argile pétri sous une forme humaine? (Ms. et éd 
pr.). 

V. 614 , dans les chemins, foulé? (Éd. pr.) 

dans vos chemins 
plus noble 
V. éi6 Un débris plus réel de ce qui fut Socrate 

(E«. face des vers 6i6-6iy, à la marge, Lamartine écrit cette 
note : Les enfants de Myrto, indication du développement : 
à faire pour compléter cette rédaction du manuscrit où 
manquent les vers 621-644). 

V. 645 II dit et recevant ses enfants 

V. 646 Trop jeunes pour pleurer ce sublime trépas 

V. 648 briller sous 

V. 649 les présentant aux dieux 

les quittant 

V. 651 Que pourrai je en mourant craindre pour leur eniancc ? 



LE MANUSCRIT DE « LA MOlfT DE SOCRATE » 21'] 

V. 652 Je les lègue, ô dieux saints ! à votre Providence ? 

(Le ms. donne ici cette note') : Passer à la page précédente 
pour trouver la suite. 
V. 653 {En tête de la page) : Reprise du dernier morceau. 
V. 654 Enchainoit dans son sein le cours du sang glacé 

V. 6éi sous ses doigts 

palpiter son cœur saint vague 
V. 666 La fait palpiter d'un doux étonnement, 
V. 671 (Première leçon : un mot illisible à la place de rayonnant) 

de 
V. 672 Brilloit comme une aurore au sommet du didyme ! 

V. 674 en croyant voir un dieu 

V. 677 Tel qu'un homme enivré 

oti errant 

V. 679 Comme Orphée i'^rtre dans les royaumes sombres 
V. 680 (A ce vers le manuscrit marque la fin d'un couplet.) 
V. 682 me le 

V. 687 Voilà Cebès, Platon, 

V. 690 Pleurer sur son (?) cercueil aux passants dérobé 
V, 691 Et penchés wri 

V. 692 Que ma voix de si loin se fasse encore entendre ? 
V. 694 Quand penchés vers mon lit vous respiriez ma voix 

V. 697 Vous qui cherchez en vain 

Une première rédaction de ce vers a été barrée et est illisible, 
sauf le premier mot : venez, et le dernier : trépas. 

V. 698 Retournez vous ! voyez ! 

ce deuil 

V. 699 Pourquoi ces pleurs 

V. 701 Lève au ciel tes beaux yeux 

(Une première rédaction, après le mot lève est illisible.) 

V. 702 Myrto, Cebès, Platon 

& auguste 

V. 719 votre céleste foule 

V. 723 quelle sainte harmonie. 

V. 727 comme un ami fidèle 

l'heureux 
V. 731 Tiens tu la lyre d'or Pou le saint caducée ? 

V. 732 qu'une sainte pensée? (Ms et éd. pr.) 

V. 735 Laisse moi contempler 

V. 736 Cet ami qui m'aimoit 

V- 737-338 Première rédaction barrée et illisible. — 2" rédaction : 
en entrant au séjour... (un ou deux mots illisibles) 



2l8 GUSTAVE LANSON 

V. 739 Lève ce voile d'or 

Reçois ! o Prodige ! 

V. 740 Approche !,.. Mais que vois-je ? 

V. 758 L'univers égaré 

V. 760 Quoi ? J'avois deviné 

profonde 

V. 761 céleste trinité 

V. 765 Les (jin mot illisible), les saisons, les formes, les cou- 
leurs 

V. 764 Tout nous 

V. 765 Mais tes voiles 

Y. 766 nous ne comprenions plus! 

déjà 
parfois 
V. 769 sur ses lèvres entrouverte paraissait s'arrêter 
toucher 

V. 771 Comme près de sabhattre 

V. 773 il sembloit i'endormir 

par 

V. 779 dans des ombres funèbres ? 

V, 780 Non je vois un jour doux 

V. 781 N'entends-tu pas rouler les flots du Phlegeton ? 
V. 782 J'entends les chants du ciel où se mêle mon nom. 

nuit son 
V. 784 Quand laissant à la terre une enveloppe aride 
V. 785 Aux rayons de l'aurore à peine (^remplaçant une première 

les 
leçon barrée et illisible') ouvrant 5es yeux 

la roule 
V. 78e Le soufle du matin Venlève dans les cieux. 
V. 787 Ne regrettes tu rien en fermant tes paupières ? 
V. 788 Comment regretter l'ombre au sein de la lumière ? 

V. 787 Ne nous trompois tu point ? 

V. 789 Et pourquoi de ton sein tarde-t-elle à sortir ? 

la nef 
V. 790 Elle attend comme au un souffle pour partir. 

V. 791 D'où viendra-t-il ? — Des dieux 

laissez l'âme en paix 

V. 792 Non, ne lui parlei plus ! 

V. 795 hélas par intervalle 

V. 779 Ainsi dans un beau soir de l'ardente saison 

V. 801 il sembla 

V. 804 . . . : De quoi ? dit Phédon 

y. 806 que le vol des abeilles d'Hvbla 



LE MANUSCRIT DE <* LA MORT DE SOCRATE » 219 

V. 807 El nous comme (?) (un mot illisible) d'un céleste dyctamc. 
(^Après le vers 808, Lamartiiie ajoutait d'abord ces deux 
vers) : 

debout, 
Et sans pleurs ses amis au retour du soleil 
Sembloient comme autrefois attendre son réveil. 
(Le poème devait se terminer ainsi. La suite est dans le manu- 
scrit u)!c addition qui a rempli, après coup, le bas de la page.) 
V. 809 Comme un Ivs sur les eaux que le zéphir incline 

penchoit 

V. 810 Sa tête mollement tomboit 

ce 
V. 817 Son sourire surpris dans son dernier essor 
W 818 Sur ses traits embellis semblait errer encor 
vie 

V. 819 . . . .mort a perdu tout empire (Ms. et Ed. pr.). 

V. 822 sembloit montrer le ciel 

V. 826 Vint dorer ses traits morts 

V. 827 de son long deuil suivie < 

V. 830 le corps d'Endymion 

V. 831 Ou que du haut des cieux 

V. 835 Comme un cygne planant sur l'onde transparante 

aile 
V. 856 Aime à voir dans les flots briller son ombre errante ! 

V. 837 On n'entendit de nous 

V. 838 Si c'étoit là mourir. 

Amis, si c'est 
(En marge, cette dernière rédaction) : 
C'est ainsi qu'il mourut. Oui si c'est là mourir ? 
(Et au-dessous, le mot) : fin 



Sans vouloir en exagérer l'importance, je crois que les 
tâtonnements et les premières rédactions du manuscrit de 
Saint-Point apportent une petite contribution à l'étude psycho- 
logique et littéraire de l'invention poétique de Lamartine. On 
le voit, comme dans les brouillons étudiés par MM. Jean des 
Cognets et Pierre-Maurice Masson, chercher l'expression qui 
le satisfasse ; arrêté parfois par l'embarras de remplir exacte- 
ment le moule de l'alexandrin, il recommence, et recom- 



220 GUSTAVE LANSON 

mence jusqu'à ce qu'il ait franchi l'obstacle. On le voit même 
souvent hésiter, chercher, retoucher le détail, un mot, une 
épithète. Dans ce travail, l'intelligence, la réflexion, la cri- 
tique ont leur part : mais il est curieux d'y voir clairement 
combien Lamartine a conscience de la nature de la faculté 
créatrice et de ses conditions d'exercice. Sa méthode consiste à 
se servir du jugement pour bien voir où il en est, où est la 
difficulté, et, cela fait, à se remettre le plus possible dans les 
conditions de l'activité spontanée, à laisser agir les réflexes, 
l'instinct, l'intuition, le « génie », quitte à en condamner 
encore une fois les résultats, et à recommencer une fois de 
plus, 

Gustave Lakson. 



^ 

UN PERSONNAGE DE CHANSON DE GESTE 
NON IDENTIFIÉ JUSQU'ICI 



On sait combien d'efforts ingénieux les érudits ont dépensés 
pour identifier les héros de nos romans de chevalerie à des 
personnages historiques de l'époque carolingienne. Ils ont 
tellement moissonné ce champ que nous n'y avons plus rien 
trouvé à glaner, nous qui avons pourtant consacré plusieurs 
années à l'étude de ces romans ; et si nous avons rejeté comme 
chimériques maintes des identifications proposées avant nous, 
nous n'avons pas su en découvrir de nouvelles. En voici une 
pourtant, qui a échappé à nos devanciers. Le héros de roman 
de qui nous croyons avoir retrouvé le prototype n'est, hélas ! 
ni le ducNayme de Bavière, ni Vivien, ni Olivier, ni Aymeri : 
c'est un personnage de bien moindre envergure. Par com- 
pensation, son prototype historique fut l'un des hommes les 
plus marquants de l'entourage de Charlemagne, et plus 
illustre en son vivant que Guillaume lui-même, voire que 
Roland. 

Il s'agit d'un personnage ài'Anseïs de Cartage, chanson de 
geste de la fin du xii'' siècle. Dans ce roman, Charlemagne, 
ayant conquis l'Espagne, en a remis la garde à l'un de ses 
barons, Anseïs, et rentre en France. Mais, comme Anseïs est 
très jeune et très imprudent, Charlemagne a pris la précau- 
tion de le mettre sous la tutelle d'un sage conseiller, d'un 
autre Turpin (car, selon les données du roman, Turpin est 
déjà mort). Le Mentor d'Anseïs est donc, comme Turpin, un 



222 JOSEPH BEDIER 

« rice clerc letré ' », « de grant sience- », très « cortois ' », 
et, qui, lui aussi, se plaît mieux en la compagnie des cheva- 
liers qu'en celle des gens d'église '^. Bref, il serait de tous 
points semblable à Turpin, n'était une certaine peur natu- 
relle des coups : 

Prestres estoit, u'ot cure de meslee 5. 
Or le poète l'appelle, au vers 8471, 

Danz Englebeis, ki fu de Saint Richier ; 
au vers 3062, 

Danz Englebers, ki de Saint Richier fu ; 

et, au vers 6893, Englebert, ayant à baptiser un Sarrasin de 
marque, lui choisit le nom de son propre patron, Richier. 

Il est évident que ce n'est pas un personnage de fantaisie : 
« Dant Englebert de Saint Richier » ne saurait être autre 
qu'Angilbert, abbé de Saint-Riquier, né vers 740, mort en 
814^. Et nous avions bien droit de dire qu'il fut en son 
temps plus illustre que Roland lui-même, lui, l'un des amis 
les plus intimes de Charlemagne, lui, le diplomate que Char- 
lemagne chargea de plusieurs missions auprès du pape, 
l'homme d'État qui fut le ministre en Italie du jeune roi 
Pépin, le bon poète que ses émules de l'Académie du palais 
avaient surnommé Homère, que Charlemagne lui-même, en 
l'une de ses lettres, appelle (( Homeriane puer? », et qui sut 

1. Anseïs de Cartagc, édition J. Alton, Tùbingen (BibJiothek des Jiie- 
rarischen Vereiiis in Stuttgart), 1892, v. 153, 9182, etc. 

2. Ihid., V. 1227. 
5. V. 784. 

4. V. 8867-89. 

5. V. 8574. Comparez les vers 8669 et suiv., 8687 et suiv., 87i7etsuiv., 
8797 et suiv. 

6. Voyez la notice biographique que lui a consacrée Dumnilcr, au tome I 
des Poetae latini aevi carolini. 

7. On trouvera cette lettre dans les Monumenla Germaniae historica, 
Epistolae carolini aevi, t. II, p. 135: « Vade cum prosperitate, proficiens in 
veritatc, reversurus in gaudio, Homeriane puer. » 



ENGLEBERl DE SAINT RICHIER 22 3 

chanter en vers élégants la fille de Charlemagne, la belle 
Berthe: 

Virginis egregiae Bertac nunc dicite laudes, 
Piérides, mecum, placeant cui carmina nostra'... 

Il eut deux fils de Berthe, et Charlemagne lui donna à régir la 
riche abbaye de Saint-Riquier. Il fut un très bon abbé, mais 
qui garda le costume laïque et ses habitudes de vie mondaine 
au point d'inquiéter Alcuin par son goût des spectacles, des 
« histriones » et de leurs « diabolica fiiimenta ^ ». 



Voilà donc une identification toute neuve, et, croyons- 
nous, incontestable. Interprétons-la selon la méthode con- 
sacrée et comme officielle, selon la méthode familière aux 
partisans de la théorie des origines anciennes des chansons 
de geste. Nous ne serons pas en peine de trouver entre 
l'histoire et la légende d'Angilbert des concordances frap- 
pantes, et nous en induirons, s'il nous plaît ainsi, qu'An- 
gilbert dut être célébré de son vivant même en des chants 
lyrico-épiques ou en des poèmes épiques. Par exemple, en un 
certain passage du roman d'Anseis, Englebert déplore que les 
ménestrels ne soient plus guère admis dans les cours des 
princes (v. 8886) : 

Nus menestreus, tant sace bien parler, 
Puet mais a painesen haute cort entrer. 

Or, nous savons par des textes historiques que Charle- 
magne prit des mesures contre les « histriones » et qu'An- 
gilbert s'en affligea ' : nous induirons de cette concordance, 

1. Poetae latini aevi carolini , t. I, p. 360. 

2. Voyez les lettres d'Alcuin, citées par Dûmmler, /. laud. 

5. Voyez la lettre 116 d'Alcuin, citée par Du nimler, /. laud.: « Vereorne 
Homerus irascatur contra cartaai prohibentem spectacula et diabolica 
figmcnta. » 



224 JOSEPH 15EDIER 

s'il nous plaît ainsi, qu'il a dû exister au temps de Charle- 
magne des « cantilènes » en l'honneur d'Angilbert, défen- 
seur des poètes d'alors. — Dans le roman, Charlemagne 
confie à son favori Englebert le jeune roi d'Espagne Anseïs : 
de même, dans l'histoire, Charlemagne confie à son favori 
Angilbert le jeune roi d'Italie Pépin : nous induirons de 
cette concordance, s'il nous plaît ainsi, que cette scène du 
roman doit être un renouvellement d'une épopée du temps 
de Charlemagne : si Anseïs a remplacé Pépin, quoi d'éton- 
nant ? C'est un « transfert épique » ; et si l'Espagne a rem- 
placé l'Italie, quoi d'étonnant ? C'est « l'altération fatale de 
l'histoire par la légende ». S'il nous plaît de supposer l'exis- 
tence de tels poèmeij sur Angilbert, comme il plaît à tant de 
critiques de supposer l'existence d'antiques poèmes sur Roland, 
ou sur Ogier, ou sur Guillaume, nous ne ferons que rentrer 
dans l'orthodoxie et que recourir avec autant de vraisemblance 
qu'eux aux procédés qui sont les leurs. 



Mais nous ne recourrons pas à leurs procédés. Pour expli- 
quer que des poètes du xii* siècle aient introduit dans leurs 
romans Ogier, Roland ou Angilbert, il n'est pas nécessaire 
qu'ils aient exploité des poèmes du viii^. L'auteur d' Anseïs, 
appelant son personnage Englebert de Saint-Richier, nous a 
par là même indiqué d'où lui venait son savoir historique : 
c'était de l'illustre abbaye de Saint-Riquier, l'ancienne Centule, 
au diocèse d'Amiens. Nous montrerons ailleurs que les chan- 
teurs de geste du xi^ et du xii'= siècle ont bien connu et fré- 
quenté cette abbaye et que la légende de Gormond et Isem- 
bard, notamment, s'est formée là. Or, au xii" siècle comme 
aujourd'hui, quiconque entrait dans l'église de Saint-Riquier, 
comme il y trouvait Gormond et Isembard, y trouvait Charle- 



ENGLEBERT DE SAINT RICHIER 225 

magne et Angilbert '. Au xii'^ siècle, la tombe d'Angilbert se 
voyait à l'entrée du chœur : l'emplacement en était marqué 
par les mots rex. lex. lvx. pax., restes de cette ancienne 
inscription : 

Rex, requiem Aagilberto da, Pater atque pius Rex. 
Lex leguni, vitam aeternam illi da, quia tu Lex. 
Lux, lucem semper concède illi, bona quia es Lux, 
Pax, pacem illi perpetuam doua, es quoniam Pax =. 

Angilbert avait composé, pour divers édifices par lui cons- 
truits, des inscriptions où il avait pris soin d'introduire son 
nom 5, et telle ou telle de ces inscriptions devait subsister 
encore au temps des chansons de geste, celle-ci, par exemple, 
qu'il avait fait graver sur une dalle de marbre magnifique, 
devant l'autel de saint Riquier : 

Hoc pavimentum humilis abbas componere feci 

Angilbertus ego, ductus amore Dei, 
Ut mihi post obitum sanctam donare quietem 
Dignetur Christus, vita salusque mea ■♦. 

De plus, la reconnaissance des moines entretenait au 
XII' siècle la mémoire de saint Angilbert. Il leur avait donné 
des reliques, des évangéliaires, deux cents manuscrits ; il était 
vénéré par eux comme leur second fondateur. Il faisait pour 
eux des miracles insignes >. Tout visiteur de l'abbaye entendait 
parler de ces miracles. Si donc il est devenu le Turpin de la 

1. Aujourd'hui le chef de saint Angilbert est placé dans un reliquaire de 
verre sur le maître-autel, où il fait pendant au chef de saint Riquier. 

2. Voyez la Vita S. Angilberti auctore Hariuljo (fin du xi^^ siècle), dans la 
Chronique de Saint-Riquier, édition F. Lot, p. 78. 

5. Voyez les Poclae latini aevi carolint,t.l, p. Î65-6. 

4. Chronique de Saint-Riquier, éd. Lot, p. 55 : « Videtur usquehodiein 
pavimento chori tara pulchra et tam distincta marmoris operatio, ut qui- 
cumque illud inspicit, incomparabile opus asseveret. Sane coram altari 
sancti Richarii fecit pingere in ipso pavimento quosdam versiculos, quo s 
nos hic quoque necessario mittere curamus : Hoc pavimentum, etc. » 

5. Anscher en a raconté un grand nombre (cf. F. Lot, ouvr. cité, 
p. lui). 

Mélanges. II. ij 



22é JOSEPH BÉDIER 

chanson à'Anseïs, c'est simplement, croyons-nous, parce que 
l'auteur de ce roman, ou quelqu'un de ses confrères, avait 
visité son abbaye. 

Les deux biographes de saint Angilbert, Hariulf et Anscher, 
rapportent de lui cette légende. Chàrlemagne l'avait nommé 
gouverneur d'une partie de la France maritime, en un temps 
où nul lien ne l'attachait encore au monastère de Saint-Riquier. 
Or, les Normands ayant envahi les vallées de la Somme et de 
la Seine, Chàrlemagne lui confia une forte armée. Avant de 
combattre, il vint s'agenouiller au tombeau de saint Riquier, 
le suppliant avec des larmes de défendre sa terre. A peine 
avait-il regagné son camp, une tempête merveilleuse éclata. 
Des voix surnaturelles retentissent dans les airs ; les éclairs, la 
grêle chassent les Normands jusqu'à leurs vaisseaux. Ils s'en- 
fuient, décimés : « ainsi le Christ, à la requête de son ancien 
chevalier, saint Riquier, porta secours à son futur chevalier, 
Angilbert; par reconnaissance, Angilbert quitta le siècle et entra 
à l'abbaye ' . » Nous surprenons ici la légende carolingienne 
sous sa forme rudimentaire, et c'est, si l'on peut dire, une 
chanson de geste restée à l'état de chrysalide. Que l'on enri- 
chisse cette histoire, selon les formules connues, de quelques 
épisodes belliqueux et romanesques : comme on a un Moniage 
Guillaume, on aura un Moniage Englehert. Les vies de saints, 
les chroniques d'abbayes nous offrent ainsi de nombreuses 
légendes auxquelles il n'a manqué, pour se transformer en 
chansons de geste, qu'un peu de chance. Mais les jongleurs 
qui fréquentaient les foires de Saint-Riquier pouvaient négli- 
ger Angilbert : ils avaient un autre héros à chanter, Isembard 
le renégat. 

Joseph BÉDIER. 

I. Cf., sur les fabrications d" Anscher, Lot, ouvr. cité, p. li et suiv. 



LA DIATRIBE DE JEAN D'ANNEUX 



Le théologien Jean d'Anneux, qui vivait dans la première 
moitié du xiv^ siècle, est un auteur presque totalement 
inconnu. Ses ouvrages n'ont jamais été imprimés; ils 
paraissent d'ailleurs avoir été peu nombreux et les manu- 
scrits en sont rarçs. C'est à peine si, en passant. Du Cange ' 
et Fabricius ^ le mentionnent d'après Sanderus. Ce dernier 
est lui-même extrêmement bref. Dans son inventaire des 
manuscrits de la bibliothèque des chanoines réguliers de 
Saint- Martin de Louvain, il se contente de noter : Joannis 
de Annosis sermones ^ . 

Casimir Oudin a poussé un peu plus loin les recherches. 
Il signale deux traités qui doivent être attribués à notre théo- 
logien : c'est d'abord un De ohedicntia exhibenda pastoribiis a 
Jùicis, puis un Tractàtiis contra Fratrcs dirigé contre les régu- 
liers qui se mêlent d'administrer les sacrements. Après avoir 
décrit sommairement les deux œuvres qu'il restitue à leur 
auteur, Casimir Oudin constate, avec une certaine satisfoction, 
que personne avant lui, si ce n'est Du Cange et Sanderus, 
n'avait parlé de Jean d'Anneux '^. 

1. « Joanaes de Annosis. Vide Sander. part. 2, p. 218 ». Glossarium ad 
scriptores mediae et infimae latinitatis, édit. de 1681, t. I, p. 118 (Index seu 
iioiiieiiclalor scriptorum mediae et infimae latinitatis). 

2. « Joannis de Annosis sermones mss. memorat Sanderus ». Bihl. lat. 
ined. et infini, latinitatis, t. IV (1754), p. 513. 

3 . Index codicuni mss. adhuc existentium in hibliotheca canonicornm regula- 
liiim S. Augustini in Valle S. Martini Lovanii, dans Bibl. helgica manus- 
cripta, pars 2» (1643), P- 218. 

4. « Joannes de Annosis, doctor theologus parisiensis, et magistri Joan- 
« nis de Poliaco socius, scripsit anno 1327 Tractatuui de ohedientia e.xhi- 
« benda pastoribtis a laicis, queni ms. asservat bibliotlieca CollegiiCholetani 



228 HKNRY MARTIN 

Pendant longtemps on ne connut de cet écrivain que les 
trois ouvrages qui viennent d'être indiqués; mais, en 1886, 
je pus augmenter d'une unité son bagage littéraire. A cette 
époque^ en effet, je donnai une notice un peu détaillée d'un 
opuscule du même auteur, adressé, en guise de lettre, à 
Guillaume, comte de Hainaut, sous le titre de Tractatus de 
rcgimine principum\ Quelques années plus tard, M. Tabbé 
P. Féret consacrait un court article à Jean d'Anneux et ne 
manquait pas à'y réserver une place au nouvel ouvrage que 
j'avais signalé^. 

Ce traité du Gouvernement des princes mérite peut-être mieux 
qu'une sèche mention : non pas que la lecture en soit 
attrayante en toutes ses parties, mais il est écrit d'une plume 
parfois assez alerte, et, malgré son titre latin, il est tout 
entier en français. L'ouvrage est encore remarquable par l'ex- 
traordinaire liberté avec laquelle l'auteur parle au comte de 
Hainaut. 

C'est dans le manuscrit n° 2059 de la Bibliothèque de l'Ar- 
senal que se trouve le traité dont il s'agit ; il y occupe les 
feuillets 211 à 223 v° et porte pour titre : 

« parisiensis, Cod. 2, ubi inscribitur : Tractatus de ohedientia exhibendà pas- 
« toribus a laicts, compilatus anno Domini M. CCC. XXVII. a inagistro 
« Joanne de Ainwsis, doctore theologo régente et consocio Joannis de Poliaco. 
« Incipit : Ohedite praeposUis vestris et suhjacete cis, ipsienim vigilant rationem 
« redditnri pro animahits veslris. Ista verha scripla sunt in Epistola ad 
« Hehraeos, cap. i^, ubi praecipiliir subditi ad praelatiim obedientia, etc. — 
« Idem anno 1328, Avenione constitutus, cotnposuit tractatum inscriptum 
« Tractatus magistri Johannis de Annosis contra Fratres, compilatus Avenione 
« 1^28, y septembris, qui extat ms. in bibliotheca Bodlejana, codice 1969, 
« in mss. codicibus Thomae Bodleji litera B 2, codice 4, iium. 16. Agit 
« hoc in libro contra regulares et sacramentis administrandis sese immis- 
« centes. Ego nuUum vidi qui de hoc scriptore loqueretur, nisi Carolum 
« Dufrenium du Cange in Indice aiUhonim quem praemisit suo Glossario 
« mediae et infunae latinitaiis, columna 118, ubi citât Antonium Sanderum 
« in Bibliotheca manuscriptorum belgicoruni, parte 2, p. 218.» 

(Casimir Oudin, Conitncnlarins de scriploribits Ecclesiae anliquis, III (1722), 
802.) 

1. Catalogue des manuscrits de la Bibliothèque de V Arsenal, t. II (1886), 
p. 592. 

2. La FacuUc de théologie de Paris, t. III (1896), p. 231-252. 



LA DIATRIHK DE JEAN D ANNEUX 229 

Incipit quidam troctatiis de regimine principiim, qneni conipiJà- 
vit magister Johannes de Annosis, docior sacre théologie, ctiratns 
Sancti Amandi in Fabula, missus pro epistola domino comiti 
Hanonie GuiUermo, bone meniorie, quorum animabus omnipotens 
Deus parcat. 

A la fin (fol. 223 v°) se lit la souscription latine suivante 
en vers léonins, qui, sous une forme assez ambiguë, nous 
donnent : d'abord le nom de l'auteur, puis le nom et le 
surnom du scribe, et enfin la date de la copie. 

In multis annis hic vivat fama Johannis. 
Nec valeat mergi cuidoaas, aime Georgi, 
Nobile cognomen, vel Thudiniuni sibi nomen ; 
Et careat pena per quem sit scripta camena. 
In celi cena post mortem pascat amena, 
Est ubi solamen eternum. Fine sit. Amen. 
L, C ter, I, D bis, hanc factam nempe videbis. 

Par le premier vers nous voyons, ce que nous savions déjà, 
que l'auteur se nommait Jean. Les noms du copiste nous 
sont donnés par le deuxième et le troisième vers. Quant 
au septième vers, les indications qu'il nous fournit doivent 
être lues ainsi : D bis = DD ; — C ter = CGC ; — 
L; — I; soit : DDCCCLI, c'est-à-dire 13 51. C'est bien là, en 
effet, la date de la transcription du traité de Jean d'Anneux. 
D'ailleurs, plusieurs autres pièces du manuscrit, qui n'en 
contient pas moins de quatorze, sontégalement datés de 1351, 
et l'une d'elles nous apprend que le volume fut écrit à Valen- 
ciennes. 

Tout aussi bien que la souscription, le titre contient 
quelques indications utiles. Il nous livre le nom complet de 
l'auteur : « Maître Jean d'Anneux », et nous dévoile ses 
qualités : « docteur en théologie, curé de Saint-Amand-en- 
Pevèle ». Par le titre nous savons encore que la lettre est 
adressée à un comte de Hainaut, nommé Guillaume, qui 
n'était plus vivant au moment où fut copié le manuscrit, 
comme le prouve la formule « bone memorie » accolée à 



230 HENRY MARTIN 

son nom. Mais le scribe ne nous laisse pas ignorer non plus 
qu'à la date de 135 1 Jean d'Anneux était mort également, 
puisqu'après avoir mentionné l'auteur et le destinataire de 
la lettre, il ajoute : « Quorum animabus omnipotens Deus 
parcat. » 

Ce ne sont pas là sans doute des renseignements d'une 
grande précision. On aurait tort néanmoins de les négliger en 
un sujet aussi obscur: car ce que l'on sait de Jean d'Anneux se 
réduit à fort peu de chose. A vrai dire, le rôle qu'il a joué n'eut 
pas assez d'éclat pour que personne ait jamais songé à écrire 
sa biographie. Je n'essaierai pas non plus de la dresser ici, 
remettant même à plus tard l'analyse des manuscrits qui con- 
tiennent ses divers traités. Mon dessein ne va seulement qu'à 
donner quelques notes très brèves permettant de fixer à peu 
près l'époque à laquelle cet auteur a écrit et d'apprécier celui 
de ses ouvrages qui me paraît offrir un certain intérêt. 

Jean d'Anneux prenait vraisemblablement son nom de la 
petite ville d'Anneux, dans le département du Nord, arron- 
dissement de Cambrai, canton de Marcoing. En 1326, nous 
le trouvons curé de Saint- Amand-en-Pevèle, ou Saint-Amand- 
les-Eaux, alors diocèse de Tournai, faisant aujourd'hui partie 
de l'arrondissement de Valenciennes. Bien que pourvu d'une 
charge ecclésiastique qui l'obligeait à la résidence, il se rendit 
à Avignon cette même année 1326 et y demeura depuis le 
14 avril jusqu'au mois de novembre. Le jour même de la 
Toussaint, i" novembre, il obtenait du pape Jean XXII 
l'autorisation de percevoir les fruits, rentes et revenus de sa 
cure de Saint-Amand, non seulement pour le temps qu'il en 
avait été absent, mais encore pour une période de trois années 
qu'il se proposait de passer à Paris comme lecteur en théolo- 
gie'. Il est certain toutefois qu'il ne résida pas trois ans 

I. « Dilecto filio magistro Johanni de Anneus, rectori parrochialisecclesie 
« Sancti Amandi in Pabula Tornacensis dioccsis, sacre théologie doctori, 
« salutem. Litterarum scientia... Tuis itaque supplicationibus inclinati ut 
« a tcmpore que in Romana curia te asseris resedisse, videlicet a xv kaJ. 



LA DIATRIBE DE JEAN D ANNEUX 23I 

entiers dans cette dernière ville, puisqu'au mois de septembre 
1328 nous constatons de nouveau sa présence à Avignon, où 
il achève le traité Contra Fralres '. C'est sans doute vers la fin 
de l'année 1328 qu'il retourna à Saint-Amand, le délai de 
l'autorisation de non-résidence octroyée par le pape étant 
expiré. 

Telles sont les indications, bien sommaires à coup sûr, 
qu'il m'a été possible de recueillir sur l'auteur de la lettre au 
comte de Hainaut. La date de sa naissance, ainsi que celle de 
sa mort, me sont inconnues. Tout ce qu'on peut affirmer, 
c'est qu'il n'était plus vivant en 135 1. Le titre du manuscrit 
de l'Arsenal ne laisse, semble-t-il, aucun doute à cet égard. 

Quant au copiste, Georges de Thun, il serait difficile de 
dire avec certitude quelle est la ville qui lui a donné son 
nom : car on compte au moins trois localités portant ce nom 
de Thun dans le département du Nord -. Cependant, si l'on 
considère que le volume a été écrit à Valenciennes, que 
d'autre part le traité de Jean d'Anneux, qui résidait à Saint- 
Amand, a dû être transcrit peu de temps après sa mort, il 
paraîtra assez vraisemblable que le scribe tirait son nom du 
village de Thun, situé dans le canton de Saint-Amand. C'est 
là, du reste, une question tout à fiiit secondaire. 



« Maii proximo preteritis usque ad festum Omnium Sanctorum immédiate 
0. sequens, et usque ad triennium post Parisius sacram theologiam legendo 
« fructus, redditus et proventus parrochialis ecclesie Sancti Amandi in 
« Pabula Tornacensis diocesis, cujus rector existis, libère percipere valeas, 
« et ad residendum intérim in eadem minime tenearis... auctoritate tibi 
« presentiumindulgemus... Nulli ergo, etc., nostre concessionis infringere, 
« etc. Dat. Avinione kal. Novembris, anno undecimo. 

« Reg. Vat. Comm. Johannis XXII, an. 11, p. i,ep. 144, fol. 6"]^. » 
(H. Denifle et E. Châtelain, CJiartiilariuvi Universitatis Parisiensis, 
t. II (1891), p. 294). 

1. « Tractatus magistri Johannis de Anuosis contra Fratres compilatus 
Avenione 1328, 7 septembris. » 

2. 1° Thun, canton (rive gauche) de Saint-Amand ; 2° Thun-l'Évêque ; 
30 Thun-Saint-Martin : ces deux derniers font partie du canton est de 
Cambrai. 



232 HENRY MARTIN 

Il serait plus intéressant de savoir exactement quel est le 
comte de Hainaut à qui Jean d'Anneux crut devoir adresser 
sa diatribe. Le titre du traité nous apprend qu'il se nommait 
Guillaume ; mais au temps de notre auteur trois comtes de 
ce nom gouvernèrent le Hainaut. 

Il en est un qu'on doit tout d'abord écarter : c'est Guil- 
laume III, dit l'Insensé. Le copiste indique clairement, nous 
l'avons vu, que le destinataire était mort en 13 51. Or, Guil- 
laume III, dépossédé de ses États en 1357 pour cause de folie 
dûment constatée, ne mourut qu'en 1389. 

L'âpreté des critiques, d'autre part, ne permet guère de 
croire qu'elles s'adressaient à Guillaume l", mort le 7 juin 
1337. Ce prince, dans l'histoire, a été surnommé le Bon. 
Certes, la raison serait insuffisante pour affirmer qu'il ne com- 
mit aucun des excès que stigmatise notre théologien ; mais, 
s'il se montra souvent impitoyable dans ses guerres contre les 
Flamands, on ne voit pas qu'il ait pressuré exceptionnelle- 
ment ses sujets du Hainaut, ni « adamagié les abbeys » de 
cette province, dont le sort intéresse avant tout Jean d'An- 
neux. 

Quant à Guillaume II, fils et successeur de Guillaume le 
Bon, il paraît n'avoir rien négligé pour justifier les dures 
leçons que lui donne le curé de Saint-Amand. Porté au pou- 
voir à la mort de son père, il périt en 1343 dans une bataille 
contre les Frisons. Durant les six années qu'il gouverna la 
Hollande et le Hainaut, Guillaume II se montra toujours vio- 
lent, irascible et vindicatif, ne respectant souvent pas plus les 
personnes que les biens des étrangers et de ses propres sujets. 
Froissart, qui, originaire du Hainaut, avait des raisons de n'en 
point médire, Froissart lui-même ne peut se défendre de cons- 
tater qu'il était « moult entreprendans et hardis chevaliers 
durement ' ». Il est, en outre, resté d'indéniables traces des 
rapports fâcheux qu'il entretenait avec les lombards et les 

I. Chroniques de }. Froissart, édit. Simcon Lucc, t. III (1872), p. 106. 



LA DIATRIBE DE JEAN D ANNEUX 233 

usuriers, ainsi que de ses disputes intéressées avec lesévêques, 
notamment celui de Cambrai, et autres gens d'église ' . Mais 
c'est au Hainaut qu'il fit sentir surtout le poids de sa colère, et 
aucune ville peut-être n'eut tant à souffrirque Saint-Amand, 
siège paroissial de Jean d'Anneux. Froissart nous a laissé un 
récit assez détaillé du désastre que cette ville eut à subir en 
1340 ^. S'étant rendu maître de la place presque sans coup 
férir, le comte Guillaume détruisit en partie l'abbaye, mal- 
traita la ville, rançonna et massacra les habitants. C'est là sans 
doute dans toute l'histoire de Saint-Amand l'événement le plus 
considérable. Jean d'Anneux toutefois n y fait aucune allusion : 
d'où il est permis de conclure que l'événement ne s'était pas 
encore produit quand la lettre fut écrite. 

Pour ces diverses raisons on peut logiquement admettre, 
d'abord que le traité De regimine principum a bien été adressé 
à Guillaume II, et en second lieu qu'il a dû être composé 
entre 1337, époque de l'avènement de ce prince, et 1340, 
date du sac de Saint-Amand. 

En lisant l'opuscule de Jean d'Anneux on est frappé de la 
liberté de langage dont il use envers un seigneur aussi puis- 
sant que le comte de Hainaut, dont il était le sujet et dont le 
caractère violent nous est connu. Si c'était là le texte d'un 
sermon prononcé même en face d'un prince, la virulence des 
paroles ne serait pas pour nous étonner, les prédicateurs ayant 
toujours eu leurs coudées franches aussi bien pendant le 
moyen âge qu'aux époques plus modernes. Mais il s'agit ici 
d'objurgations privées, d'une lettre de remontrances person- 
nelles et faites sans ménagement. A ne considérer que les pre- 
mières lignes du traité, on pourrait croire, à vrai dire, que 
l'auteur s'est placé à un point de vue très général. C'est à tous 
les conducteurs d'hommes qu'il semble s'adresser : « A tous 

1. Voir : Cartuîaire des comtes de Hainaut, de V avènement de Guillaume II 
d la mort de Jacqueline de Bavière, publié par Léopold Devillers, t. 1er 
(Bruxelles, 1881, in-40), passim. 

2. Chroniques de J. Froissart, édit. Siméon Luce, t. II (1870), p. 65-69. 



234 HENRY MARTIN 

prinches poissans en tierre, Jehansd'Anneus, entre les mestres 
de divinté li menres, désire vo salut ou chiel et sagement vo 
peule gouvrener en tierre, ensi que li rois Salemons pour lui 
le pria, et Dieus boinnement li ottria \ » Cette sorte de dédi- 
cace n'est qu'une fiction destinée peut-être à amortir le pre- 
mier choc; mais, sans souci des périphrases, c'est clairement 
et pour ainsi dire à découvert qu'en terminant notre théolo- 
gien porte les coups à son redoutable adversaire. 

« Chier singneur, écrit-il à la fin de son traité -, or vien-ge 
« à vous espesciaument, car vous vos destruissiéschiertainne- 
« ment s'il est ensi c'on dist. 

« Car on dist : — Quant vous avés oy vos boins conseilleurs, 
« vous les laissiés et créés les deceveurs. 

« Item, on dist que vous fourmenés vos sougis : si que il 
« vuident vos pays. 

« Item, on dist que pour argent soustenés les useriers, les 
« lombars ' et les juis. Et ensi estes à yauls tenus et liiés. 

« Item, on dist que vous donnés auctorité de maletotes 
« maisement tolir. Et ensi vous et elles lestes tenus dou rendre 
« et de restaulir. 

« Item, on dist que vous adamagiés les abbcys trop sou- 
« vent en mariages, em prières que on n'ose refuser, et em 
(( pluiseurs manières autrement : si qu'il ne puéent leur 
« églises amender qui boin besoing en auroient, ne rechevoir 
« tant de personnes qu'il soloient, ne donner as povres ensi 
« qu'il deveroient. » 

1. Ms. Ars. 2059, fol- 211- 

2. Fol. 223 v°. 

3. Les lombards auxquels fait allusion Jean d'Anneux étaient les quatre 
frères : Bernard Royer, Baudrekin Royer, Pierre Rojer et Raphaël Royer; 
ils habitaient Ath. C'est, semble-t-il, avant son avènement que Guil- 
laume II s'était engagé vis-à-vis d'eux. Dès le commencement du mois 
d'août 1337 — son père était mort au mois de juin ■ — il négocie avec eux 
et prend des décisions en leur faveur. Carlnhiiie des comtes de Hainaut, 
de l'avènement de Guillaume II à la mort de Jacqueline de Bavière, publié par 
Léopold Dcvillers, t. W (Bruxelles, 1881, in-40), p. 4-6. 



LA DIATRIBE DE JEAN D ANNEUX 235 

Si c'est seulement à la fin de sa lettre que Jean d'Anneux, 
oubliant toute prudence, ose braver aussi directement le 
prince coupable, il ne cesse point, dans le cours du traité, de 
lui lancer les plus sévères avertissements, sur le sens desquels 
le comte Guillaume ne pouvait se méprendre. Quand il parle 
des princes qui ruinent les abbayes, au lieu d'en fonder de 
nouvelles, l'allusion est trop claire pour n'avoir pas été com- 
prise. S'il met en parallèle avec les seigneurs de son temps 
Charlemagne et le roi Dagobert, les anciens comtes de Hai- 
naut et de Flandres, la comparaison n'est point en faveur des 
princes ses contemporains. Or, quel est, parmi ces derniers, 
celui qu'il connaît bien sinon le maître de la province dans 
laquelle il vit ? C'est bien à Guillaume de Hainaut, le doute 
n'est guère permis, que s'adressent les reproches suivants : 

« Li prinche cha en arrière, dit Jean d'Anneux ', soloient 
« fonder églises, abbeyes, hospitaus et maladries, si que li rois 
« David fonda xliii priestres pour faire le siervice de Dieu; 
« li rois Salemons, le temple de Jherusalem pour Dieu sier- 
« vir ; li empereres Constantin, les églises de Romme ; li 
« rois de Franche Karlemainne, Dangobier et li autre fon- 
ce dèrent Saint-Denis, Saint-Amand, Saint- Vaast et pluiseurs 
« autres en leur vies; li conte de Haynnau, pluiseurs en 
« Haynnau ; li contes de Flandres, pluiseurs en Flandres ; et 
« ensi des autres. 

« Mes maintenant est au contraire : car il les desfont et 
« amenuisent et destruisent ; car il prendent, tollent et 
« lièvent tant par iaus, par leur gens, par force, par priières 
« armées, par dissimes, par subjections, par empruntemens 
« et autres cuvriemens que on ne leur ose refuser; si que il 
« ne puéent recevoir tant de piersonnes qu'il soloient. Et 
« ensi par iaus est li siervices amenuisiés, ne ne poéent au- 
« mousnes donner tant qu'il soloient. Et ensi ont les povres 
« entrelaissiés. 

I. Ms. Ars. 2059, fol. 219. 



236 HENRY MARTIN 

« On se poet esmierveillier que tel prinche pensent; com- 
« ment il osent vivre, ne comment il osent morrir. » 

Si la véhémence de l'adresse à Guillaume de Hainaut 
témoigne chez l'auteur d'une réelle indépendance de carac- 
tère, l'énergie de l'expression me semble aussi par endroits 
t rès remarquable. N'est-elle pas vraiment saisissante la conclu- 
sion du passage que je viens de citer? Après avoir fait le 
procès des chefs d'Etat contemporains qui foulent aux pieds 
toutes les lois divines et naturelles : « On peut se demander, 
s'écrie Jean d'Anneux, ce que de tels princes pensent! On 
s'étonne comment ils osent vivre et comment ils osent mou- 
rir ! » Peut-être n'eût-il pas été facile d'exprimer avec plus de 
force la réprobation qu'inspire au curé de Saint-Amand le 
mauvais gouvernement de son « chier singneur ». 
• Il ne faudrait pas croire, sans doute, que tout le traité soit 
écrit de ce style : s'il en était ainsi, l'auteur mériterait d'être 
plus connu. Celui-ci, en beaucoup d'endroits, se contente de 
paraphraser, sans grande originalité, tel ou tel passage des 
livres saints. Mais souvent aussi, lorsqu'il exprime des idées 
qui lui sont propres, le discours offre une incontestable éner- 
gie. Quels mo3^ens, selon lui, quels procédés sommaires em- 
ploient les princes pour extorquer l'argent des religieux et du 
peuple ? Ce sont les dîmes, les emprunts qu'on n'ose refuser; 
ce sont aussi, ajoute- t-il, les « prières armées ». Je ne saurais 
dire si ces « prières armées » sont une trouvaille de Jean 
d'Anneux; mais le terme, en tout cas, est singulièrement 
expressif. 

Peut-être estimera-t-on, après avoir lu ces notes succinctes 
sur un écrivain jusqu'ici presque entièrement ignoré, qu'il 
serait digne de se voir réserver, certes je ne dis pas une place 
d'honneur, mais une toute petite place dans l'histoire litté- 
raire de la France au xiv^ siècle. Si j'avais à plaider sa cause, 
je revendiquerais pour lui, à défaut d'autres titres, le mérite 
d'avoir, l'un des premiers, rédigé en français, non sans verve, 
l'historiette du Renard confesseur, dont notre La Fontaine a 
tiré l'admirable fable des Animaux malades de la peste. 



LA DIATRIBE DE JEAN D ANNEUX 237 

Les origines de cet apologue sont fort obscures. Dans son 
édition des Œuvres dej. de La Fontaine {Les Grands Ecrivains 
de la France), M. Henri Régnier a réuni tous les documents 
relatifs à la question '. Au dire de l'éditeur, c'est en Alle- 
magne, au xiii" siècle, qu'aurait été « pour la première fois 
écrite la tradition qui a inspiré à La Fontaine un de ses 
chefs-d'œuvre, son chef-d'œuvre, disent Chamfort et Saint- 
Marc Girardin » . La plus ancienne rédaction de cette fable 
qu'on ait citée jusqu'à présent est celle de Hugo de Trim- 
berg. L'auteur, maître d'école à Nuremberg, composa, de 1280 
à 1300, un recueil de vers allemands, der Renner, « le Cou- 
reur », dans lequel figure la Confession, « die Beichte », 
imprimée pour la première fois par Grimm en 1833 dans son 
Reinhart Fuchs "■. M. Régnier, toutefois, paraît accorder la 
priorité au Fœnitmtionarius hipi, vulpis et asini, qui ne nous 
est connu que par l'édition qu'en a donnée Flacius lUyricus 
dans son ouvrage : Doctonim piorumqne virorum varia poemata 
de corrupto Ecchsiac statu "> (Bâle, 1557, in-8°). Mais Matthias 
Vlacich ne dit nulle part que la pièce ait été composée au 
xiii^ siècle; il a soin, au contraire, de transcrire l'explicit tel 
qu'il l'a lu dans le manuscrit : « Explicit pœnitentiarius lupi, 
vulpis et asini, completus anno Domini 1343 ^. » Si l'on ne 
possède pas d'autres renseignements, rien ne permet de dater 
du xiii^ siècle la poésie dont il s'agit; il faudrait même admettre 
qu'elle a été écrite seulement vers le milieu du xiv^ siècle, 
c'est-à-dire à peu près à la même époque que la rédaction 
française de Jean d'Anneux. Ce dernier, d'ailleurs, différent en 
cela de l'anonyme cité par Flacius Illyricus, n'a pas conté l'his- 
toire dans le but de composer un morceau littéraire. S'il rap- 
porte la légende du Renard confesseur, c'est pour mettre en 
défiance le comte de Hainaut et lui montrer qu'il se glisse 

1 . Tome II (1882), p. 88-94 et p. 484-495. 

2. Pages 392-396. 

3. Pages 199-214. 

4. Page 214. 



238 HENRY MARTIN 

auprès des princes non seulement des donneurs de conseils 
pernicieux, mais même de mauvais prêtres toujours disposés 
à excuser et à absoudre les actions les plus condamnables 
quand ils espèrent tirer honneur et profit de leur criminelle 
condescendance. Le récit, comme on va le voir, ne manque 
ni d'entrain, ni de malice ' . 

« Item encore, écrit Jean d'Anneux, se doivent aviser no 
« prinche qu'il sont aucun confiesseur qui voellent iestre 
« confiesseur des riques et n'ont cure des povres : pour çou 
« qu'il en ont bouche à court, les dons et les honneurs qu'il 
« n'aroient nient autrement. 

« Ensi c'on conte de Renart qui vaut iestre confiessères 
« pour avoir riquèces et honneurs et devient moinnes ; et les 
« autres biestes, pour chou qu'il quidoient iestre saint, 
« vinrent à lui cà confiesse. 

« Et vint premiers li Lyons et se confiessa de çou qu'il par 
« sa force et par sa segnourie avoit moût tolut as autres 
« biestes. Et li Regnars s'apensa qu'il poroit partir au gaaing 
« si l'asoloit ; et l'escusa par douces parolles et dist : — 
« « Sire, vous iestes rois des autres biestes, se poés faire par 
« vo signourie moult de choses que li autre ne puéent ne 
« doivent mie faire. Et pour çou je vous assauc : dittes vo 
« patrenostre. » 

« Or vint li Leus à confiesse et dist qu'il avoit estranlé 
« moult des brebis, plus qu'il n'en peuist mengier. Et 
« Regnars s'avisa que là poroit-il avoir aucunne gratuité ; et 
« en flatant l'escusa et dist : — « Sire Leus, vous l'avés de 
« nature. On ne le vous poet mie boinnementoster. Je vous 
« asauc : dittes vo patrenostre . » 

« Apriès vint li Asnes à confiesse et dist : — « Je porte 
« les sas au moulin et n'ai à mengier que. j. pau de 
« fain. Et par faminne je pris avant-ier. j. pau d'avainne no 
« voisin et le mangai. » — Et Regnars s'apensa : — « Chius- 

I. Ms. Ars. 2059, ^^^- --' vû-222. 



LA DIATRIBE DE JEAN d'aNNEUX 239 

« chi ne me poroit emplir ma pance. Je ne voel nient porter 
« les sas au moulin. » — Et dist à l'Asne : — « Va-t'ent : 
« tu ies lerres. Je ne te rassorrai point. » 

« Ensi déçoivent li faus confiesseur nos princhcs, les pois- 
« sans et les rikes; et pour avoir bouche à court taisent ' 
« vérité. » 

Il serait, à coup sûr, téméraire d'attribuer à tel ou tel écri- 
vain l'honneur d'avoir imaginé ce conte moral, où les puis- 
sants sont absous et l'humble, l'inoffensif, impitoyablement 
châtié. C'est là sans doute un lieu commun aussi vieux que 
les sociétés humaines. En France même, Jean d'Anneux n'est 
pas le premier qui l'ait noté. Avant lui, l'auteur du livre 
appelé Ci nous dit ou Composition de la Sainte Ecriture avait 
mentionné la condamnation de l'âne par le hon pour avoir 
mangé quelques brins de persil. Paulin Paris, qui en 1841 
donnait le texte de cet apologue d'après un manuscrit ayant 
appartenu à Jacques d'Armagnac, duc de Nemours, exprimait 
le regret que les commentateurs de La Fontaine n'eussent pas 
encore utilisé le Ci nous dit -. Dans le volume même où est 
transcrite la diatribe de Jean d'Anneux, on trouve une copie 
de cette singulière compilation, qui, comme le manuscrit 
étudié par Paulin Paris, renferme, mais sous une forme plus 
abrégée, la fable du hon pardonnant à tous les animaux, sauf 
à l'âne. La moralité, d'ailleurs, n'est pas identique dans les 
deux transcriptions. Voici cette fable d'après le manuscrit de 
l'Arsenal : 

« Chi devise de Dan noble h Lion qui reprenoit les bestes qui 

« vivaient de proie '. 

« Dan nobles li Lyons, li rois des biestes, reprenoit les 

« biestes qui vivoient de proie de leur defautes. Et se n'en y 

« ot nulles pugnies, mais que li povres Anes qui avoit mengié 

« une plante de pietrecil. 

1. Ms. iaisant. 

2. Les manuscrits français de la Bibliothèque du roi, t. IV, p. 85. 

3. Ms. Ars. 2059, fo'- 28 vo. 



240 HENRY MARTIN' 

« Les grans larronz sont auchunne fois espargniés de leur 
« mefFait ; et les povres cheitis si sont pugnis empresent pour 
« ce que il n'ont que il puissent donner. » 

Il ne me semble pas douteux que cet apologue doive se 
rencontrer beaucoup plus anciennement encore; mais je n'ai 
pas connaissance jusqu'à présent qu'un autre auteur français 
ait, antérieurement à Jean d'Anneux, traité le sujet en lui 
donnant cette forme vive de dialogue pittoresque, réaliste et 
plaisant : « Je vous absous : dites vos patenôtres. » 

Henry Martin. 



ORIGINES ET CARACTÈRES GÉNÉRAUX DE 
LA SIGNORIA 



La Signoria, tyrannie, est la forme caractéristique de 
l'état italien, tel que l'a réalisé l'époque de la Renaissance, 
entre le premier tiers du xiv^ siècle, moment où disparaît l'au- 
torité impériale et pontificale en Italie, et le milieu du xvi^ 
siècle, où Charles-Quint restaure l'empire. Epoque riche en 
contrastes et en anachronismes, semée de ruines et de germes, 
de traditions qui s'effondrent et de paradoxes qui prospèrent, 
de mille ambitions qui s'attirent, s'entredétruisent et s'amal- 
gament dans un incessant conflit. Époque d'autant moins 
aisée à définir que ce n'est pas un seul siècle, ni une seule 
histoire, mais plusieurs, qui se déroulent synchroniquement 
en Italie, car le quattrocento de Florence n'est pas celui de 
Venise, ni celui de Mantoue ne se peut confondre avec celui 
de Milan ou de Naples. Dans chaque centre la Renaissance 
garde une physionomie distincte, éclôt à une heure différente 
et représente un degré de culture particulier: tels contem- 
porains semblent séparés par un intervalle de plusieurs géné- 
rations, tant ils sont disparates, et il est presque choquant de 
rencontrer Savonarole, ce fanatique odieux, au chevet de mort 
de Messer Lorenzo, ce représentant magnifique de l'esprit nou- 
veau. Et parfois même l'âme des individus semble multiple, 
tant elle subit de contacts et d'influences contradictoires, tant 
il est malaisé d'en saisir l'unité : tel ce Gilles de Viterbe à 
la fois scolastique et hébraïsant, helléniste et astrologue, et 
célébrant en Christophe Colomb un Chrislns rcdivivus. Ainsi 
tout ici est divers, fuyant et muable, et cette mêlée d'idées 
en puissance et de volontés en conflit est précisément la Kenais- 

MÉLANGliS. II. l6 



242 L.-G. PELISSIER 

sance. Quoi de surprenant, dès lors, que la Signoria, expres- 
sion politique de ce temps, ait, elle aussi, revêtu bien des 
aspects différents en apparence ? On peut cependant essayer 
de les ramener à deux tA'pes généraux. 

I. La lyranuieahéritéde la commuiu. La commune italienne, 
qui est le grand fait politique et social du Diiooilo et du 
Tnrento, a eu un grand rôle historique : elle s'est dégagée de 
l'empereur, et. à un degré moindre, du pape. Elle a été le 
premier novau d"une unité publique vraiment nationale ; elle 
a créé le citoyen, l'esprit civique, conquis l'égalité du travail, 
l'impôt sur le revenu, inauguré une âme collective et frater- 
nelle, quoique sanguinaire. Florence en est le type le plus 
accompli, Florence qui 

Fiorenza] dentro dalla cerchia antica 

Si stava in pace sobriae pudica. Pur., XV, 92. 

et dont les chroniqueurs, comme Giovanni Villani, ontopposé 
la probité austère aux mœurs plus somptueuses de l'âge sui- 
vant; Florence qui, en 1289, délivra le pa3'san de toute ser- 
vitude temporaire ou à vie, « parce que la liberté est un droit 
imprescriptible » ; qui, en 1293. promulgue ses Ordinamenti 
di giustizia et exclut les nobles des fonctions publiques, comme 
Venise devait plus tard en exclure le clergé et qui, en 1298, 
se disait « très grande, parce qu'elle était composée de l'àme 
des citoyens, unis ensemble en un seul vouloir ». Cette vie 
municipale, que le Cacciaguida du poète regrettait presque 
dans les délices du paradis, songeant 

A cosi riposato, a cosi bello 
Viver di cittadini, a cosi fida 
Cittadinanza 

ne dura guère pourtant, ni à Florence, ni ailleurs. — La com- 
mune ne reste pas une unité organique : elle devient un con- 
glomérat de corporations et de métiers, de clientèles et de par- 
tis, où l'égoïsme de la caste triomphe souvent du bien pubHc. 
Les classes supérieures en arrivent à s'éliminer presque automa- 



ORIGINES ET CARACTERES GENERAUX DE LA SIGNORIA 2^3 

tiquement, et exclues du pouvoir, parfois de la cité, en devien- 
nent les ennemies. A la noblesse féodale succède une aristo- 
cratie d'argent et aux dépens du peuple civique s'agglomère 
une nouvelle plèbe. La commune, qui a accueilli des habitants 
nombreux, ne les a point assimilés ; les ruraux, délivrés du 
servage, n'arrivent point à la vie civile. Dans chaque commune 
se constitue une masse sociale, dépendante, étrangère, inerte : 
Florence, sur loo.ooo habitants, n'a que 3000 citoyens. La com- 
mune est à la merci du moindre coup demain. — La commune 
s'isole : l'esprit municipal, germe de sa grandeur, le devient 
de sa décadence. Il limite son amour de la patrie à l'enceinte 
de son rempart et ne cherche sa prospérité qu'à l'ombre de son 
campanile. Séparatistes ou plutôt individualistes, les communes 
lombardes n'ont su faire qu'une fois la Ligue lombarde ; leurs 
discordes et leurs révolutions intérieures n'intéressent qu'elles 
seules. — La commune perd son idéal civique. Formée pour 
l'indépendance, née de la lutte, elle se corrompt après 
l'indépendance conquise et la liberté assurée. L'art militaire 
décrié est abandonné à des professionnels mercenaires et 
subalternes. La guerre devient une industrie dont la bour- 
geoisie se désintéresse . Le commerce règne : c'est pour leurs 
intérêts mercantiles que les communes ont des débats : révo- 
lutions, guerres, alliances, sont l'œuvre, en Italie comme en 
Flandre, de marchands citoyens pour qui se confondent la 
Bourse et la patrie: les longs duels de Florence avec Sienne et 
avec Pise s'expliquent surtout par des causes économiques. 
Sienne fermant à Florence la route de Rome, Pise celle de la 
la mer. De même pour les rivalités de Gènes et de Pise de 
Venise et de Gènes. On lutte pour acquérir, on lutte pour 
répartir le bien acquis, et les divisions internes des communes 
sont causées par des intérêts économiques. L'argent tend à 
devenir la seule mesure de la politique. Danscette ploutocratie 
en puissance apparaît le maître futur : marchand, banquier, 
drapier, armateur, qui remplit l'Italie et le monde de son 
industrie, de ses comptoirs, qui va commercer en Champagne, 



244 ^•■^- P^LISSIER 

en Flandre, en Angleterre, parfois jusqu'à Samarcande, jus- 
qu'à Pékin, qui revient après une longue absence, fondateur 
de comptoirs lointains, chargé de richesses fabuleuses, l'esprit 
élargi par la pratique des mœurs étrangères, et qui rapporte 
dans la cité natale, austère et médiocre, l'habitude de l'auto- 
rité, des habitudes corruptrices, des désirs sans frein, et le 
moyen de les satisfaire. Ainsi naîtra le tyran. Dans cette 
commune isolée qu'encercle un mur jaloux, marchande aveu- 
glée par le désir du gain, oublieuse des vertus ancestrales, où 
la bourgeoisie dirigeante est submergée par une démocratie qui 
ne la subit qu'en la détestant, si l'un de ces riches, descendant 
d'une famille ancienne ou nouveau venu, bourgeois mécon- 
tent ou métèque ambitieux, se plaît aux affaires publiques, 
il devient vite l'âme d'un parti; son ambition est soutenue, 
avant d'être formulée, par une faction très nombreuse, par la 
foule toujours nombreuse des opposants, par la masse des 
non-citoyens, heureux d'avance et résignés à la servitude, si 
elle atteint avec eux leurs maîtres d'hier. Ou bien quelque 
condottiere, rompu aux turpitudes et aux aventures, seul armé 
parmi ce peuple de marchands qui lui ont aveuglément remis 
le soin de leur indépendance ou de leur ambition, rêvera de 
confisquer à son profit ce pouvoir qu'il protège. Mais, soldat ou 
citoyen, dans la commune qui s'émietteen partis, — les corpo- 
rations changées en factions rivales, le conseil de ville déchiré 
par les passions ou déserté par les rancunes, les ennemis du 
dehors parfois menaçants — , est-ce son ambition personnelle 
qu'il sert, ou si c'est le bien de sa patrie, sa liberté, qu'il 
défend ? Il semble qu'il n'ait qu'à vouloir, cet individu ambi- 
tieux, plus vigoureux, plus hardi, plus politique que la com- 
mune; il veut en effet, et un matin d'émeute ou de scrutin, le 
voici capitaine du peuple, gonfalonier, podestat, defensor 
libertatis, — tyran. 

IL La tyrannie a hérité du vicariat. Tandis que l'Italie 
communale se transforme ainsi, ce qu'elle avait laissé subsis- 
ter chez elle et à côté d'elle de l'autorité impériale et ponti- 



ORIGINES ET CARACTERES GENERAUX DE LA SIGNORIA 245 

ficale n'évolue pas moins. L'Italie des empereurs et des papes 
s'est éparpillée en mille centres autonomes. Déjà Frédéric II 
avait dû substituer à ses vicaires temporaires, souvent étran-- 
gers, qui représentaient l'empereur dans tout le royaume, 
des vicaires permanents, italiens, locaux ; après la mort 
d'Henri VII ils se multiplièrent prodigieusement ; comme le 
morcellement du pouvoir politique impérial en avait rendu 
l'exercice impossible cà un seul vicaire général, l'affaiblissement 
de ce pouvoir rendit impossible la désignation par l'empe- 
reur de vicaires de son choix. L'éloignement du pouvoir pon- 
tifical, l'anarchie des états de l'Eglise, produisirent le même 
phénomène quant aux vicaires pontificaux. Alors on vit appa- 
raître dans les derniers fiefs de l'empire et du Saint-Siège, des 
tyranneaux locaux, fils de vieilles familles, condottieri habiles, 
qui semblèrent supprimer complètement tout Hen avec le 
Saint-Siège ou l'Empire. Le désir de ces anciens pouvoirs de con- 
server au moins une apparence de domination, la nécessité des 
pouvoirs nouveaux de se donner une apparence de légalité, 
se rencontrèrent dans uneingénieusecombinaison. Les usurpa- 
teurs acceptèrent le vicariat, qui devint un compromis entre 
leur prépotence, et l'impuissance du pape et de l'empereui, 
une emphythéose à terme ou perpétuelle, dont le bénéficiaire 
est, à l'origine, tenu à l'accomplissement de certaines obliga- 
tions féodales, prestation d'un serment de fidélité, service 
militaire, tribut. Mais tandis que les empereurs, rêvant encore 
d'une puissance qui ne devait plus renaître, tentent de trans- 
former lessignori en simples vicaires en les détachant du peuple, 
l'esprit démocratique pénètre dans le vicariato, le modifie, 
en fait une charge civique, et tend à rendre le tyran de plus 
en plus indépendant de l'empire. D'ailleurs le tyran oppose à 
ces tendances adverses une parfaite indifférence, un esprit pni- 
tique dénué de scrupules. Uniquement soucieux de consolider 
son pouvoir, il en demande la confirmation aussi bien au pape 
qu'à l'empereur et ne se soucie guère que le pape accorde le 
vicariat pour des terres impériales et réciproquement. Guichar- 



24e L.-G. PÉLISSIER 

din l'a dit: « Accadde talvoltache secondo la varietà délie cose 
i vicari di Romagna e di altre terre ecclesiastiche, allontana- 
tisi apertamente dal nome délia chiesa, riconoscevano in feudo 
quelle città dall'Imperator, corne qualche volta riconoscevano 
in feudo dei Pontifici quegli che occupavano in Lombardia a 
Milano, Mantova, ece. » C'est ainsi que le vicariat sanctionne 
le fait accompli, légitime tous ces petits seigneurs que la force 
des factions a créés ou qu'elle soutient. Qiiand Passerino 
Bonacolsi est fait vicaire de Mantoue par Henri VII, sa maison 
y dominait depuis un demi-siècle ; en 1328 Ludovico Gon- 
zaga tue Passerino et son fils Franceschino, usurpe leur prin- 
cipat sur le vœu du conseil général, et, Tannée suivante, le 
diplôme de vicaire que lui vend Louis de Bavière efface toute 
trace d'illégitimité. En 13 11, quand les frères Alboino et Cane 
délia Scala obtiennent l'investiture impériale pour la cité de 
Vérone, leur famille possédait la ville depuis 43 ans, Martin 
l'ayant acquise en 1268 ; quand Matteo Visconti obtient le titre 
de vicaire d'Adolphe de Nassau en 1294, son oncle Ottone et 
lui-même dominaient à Milan depuis près de vingt ans. On sait 
quel était, au milieu du xiv^ siècle, le morcellement des Roma- 
gnes pontificales. Quelques princes y feignaient de temps à autre 
des actes d'une soumission incertaine, dérisoire, inacceptable. 
Il fallut le haut esprit et la dure main d'Albornoz pour les 
déposséder, soumettre leurs villes ou réduire à des traités 
ceux qu'il ne put réussir à éliminer, les Este, les Alidosi, les 
Malatesta, les Da Polenta et autres. En somme ce fut la vio- 
lence des signori et le désir de sauver quelques lambeaux de 
souveraineté qui réduisirent les papes, et encore plus les empe- 
reurs, à accorder ces diplômes de vicariats. Est-ce à dire que 
ces concessions aient été sans valeur, et, comme le prétend 
Burckardt, que malgré elles le fondement delà Signoria reste 
illégitime, que le peuple se soucie peu du parchemin acheté 
en pays étranger ou à l'étranger qui passe ? Peut-être y a-t-il 
là quelque exagération. Il ne faut pas prêter à toute la popula- 
tion italienne les idées de la démocratie suelfe de Florence. 



ORIGINES ET CARACTERES GENERAUX DE LA SIGNORIA 247 

Au xiii% au xiv= siècle la puissance impériale, ruinée en fait, 
subsistait encore comme un prestige et un souvenir, l'Italie 
acceptait cette suprématie, la ligue lombarde avait lutté pour 
l'autonomie, non pour l'indépendance, et Constance Barbe- 
rousse ne lui avait accordé que l'autonomie. L'empereur res- 
tait théoriquement la source unique et éternelle de tout droit 
et de toute juridiction. Dans la croyance populaire, le gouver- 
nement de la république était passé successivement des comtes 
auxévêques, aux communes aristocratiques, puis démocratiques, 
mais toujours par délégation ou concession impériale, et la 
ville qui vit son chef décoré du titre de vicario le tint pour 
légitime représentant des Césars. _ D'ailleurs si ce titre de 
vicaire n'avait été qu'un objet de moquerie ou de dérision, 
on ne voit pas pourquoi les signori l'auraient tant ambitionné. 
On pourrait à certains égards appliquer au vicariat ce que 
dit Fazio degli Uberti. 

Di questo grazioso e dolcepome 
Sorsero piante per lequali ancora 
Di qua l'Aquila vive in pregio e in nome 

(Dittaniondo, II, 30) 

et le peuple raconta que l'empereur Henri VII avait légué la 
puissance impériale à Cangrande « Costituens vicarium, fide- 
lem commissarium Canem de Verona. » 

III. Ainsi, tantôt héritant son pouvoir de l'empereur ou 
du pape, tantôt le tirant d'une révolution communale, appa- 
raît le tyran : dans la commune, il masque son pouvoir per- 
sonnel d'un nom constitutionnel; dans le vicariat, il lui donne 
un autre caractère, moins auguste, plus fécond en pouvoir et 
en indépendance. Sous le nom de Capitaine du peuple ou de 
Signor, il s'efforce de représenter la libre bourgeoisie munici- 
pale, l'élément social qui, au congrès de Venise, avait revendi- 
qué le droit d'entrer dans la vie publique, de prendre place 
à côté des hiérarchies féodale et ecclésiastique, Bartole lui- 
même admet que la cité a autant d'autorité sur son territoire 



248 L.-G. PÉLISSIER 

que l'empereur en a dans l'empire : les chefs des cités, réunis- 
sant en leurs mains tous les pouvoirs publics, devaient résu- 
mer et personnifier l'importance politique des communes. 
Les empereurs s'en avisèrent et s'ingénièrent à transformer 
en autorité impériale cette nouve.le et puissante autorité 
civique. Tentative infructeuse. 

En somme, même dans son origine démocratique, le pou- 
voir des tyrans eut une légitimité, et, pour reprendre le mot 
de Romagnosi, une légitimité de bonne foi et de libre con- 
trat. Légitimité grossière, primitive, imposée par l'astuce et 
la force, mais la meilleure en somme que pût produire la 
société italienne de ce temps, hors de laquelle, sans laquelle 
il n'y avait qu'anarchie. 

C'est ainsi que le trecento voit se fonder et s'affermir vingt 
signorie, nées de fiefs usurpés, communes confisquées, conso- 
lidées par un travestissement en vicariats. Florence, la commune 
par excellence, connaît les Médicis, Milan les Visconti ; Pérouse 
a Baglione et Pesaro Sforza : il y a à Mantoue les Gonzague, 
à Bologne les Bentivoglio, à Ferrare les Este, à Urbin les Monte- 
feltre. Là-même où elle ne peut s'implanter, son esprit essaye 
de pénétrer : à Venise, où sans succès Baiamonte Tiepolo 
essaye une révolution analogue; à Gênes, où, faute d'un indi- 
gène, on l'offre à un prince étranger; à Rome même, où il 
semble que le Saint-Siège se réduise à une seigneurie locale. 

Le tyran, le fondateur d'une signoria, ne ressemble ni au 
seigneur féodal, ni au souverain italien du siècle suivant. — Il est 
seul. Le plus souvent il n'est le « fils de personne » ; derrière lui, 
point d'aïeux, point de tradition historique ou familiale, point de 
« morts qui parlent », qui conseillent et qui entravent. Matteo 
Visconti sort de la bourgeoisie milanaise, les premiers Médicis 
son marchands, Attendolo Sforza vient de boucherie, d'autres 
sont des soldats de fortune ; combien sont des bâtards ? c Ce 
n'est pas la naissance qui fait le roi, c'est l'élévation d'esprit, la 
culture », disait Pie II, quelque peu parvenu lui-même. Son 
pouvoir est né de la force : usurpation, coup d'état, conquête. 



ORIGINES ET CARACTERES GENERAUX DE LA SIGNORIA 249 

« Tutti li stati,(Jit Guichardin,chi ben considéra la loro origine, 
sono violenti. Ne ve potesta che sia legittima, neanche quella 
del' imperatore ». Aussinese maintient-il que parlaforce, obligé 
de conquérir chaque jour sa signoria : d'où une lutte inces- 
sante, une tension perpétuelle de ses facultés qui, presque tou- 
jours, l'emporte en pleine vigueur. Bernardino da Siena le 
montre, non sans éloquence, en proie à la peur: « S'il mange, 
il a peur du poison et se fait faire la creden^ia. Il ne se fie à 
créature au monde ; s'il se lève ou se couche, s'il s'apprête à 
monter h cheval, s'il attache ses éperons, toujours la cre- 
denzia. » Contre lui la conspiration classique, le complot imité 
de l'antiquité semble le remède spécifique : à quoi bon citer 
des exemples aussi nombreux que célèbres, dont celui d'Olgiati 
et Lampugnano est le plus pur de style et le plus noble d'ins- 
piration ? Cette hypertension de la volonté détermine chez le 
tyran un besoin irrésistible de sensations violentes, un excès 
maladif de passions; férocité, haine, amour, volupté, sadisme 
sont hyperestésiés chez lui . On accuse Galeazzo Maria Sforza 
d'avoir empoisonné sa mère, enterré vivantes ses victimes, 
d'exposer in postribolo les femmes qu'il a séduites. Un jour 
il surprend un paysan qui lui a braconné un lièvre, il l'oblige 
à manger le lièvre cru avec le poil et la peau, et le paysan 
en meurt. Everso d'Anguillara déchaîne dans les castelli 
romani le meurtre, l'inceste, le viol et le sacrilège. Et je ne 
puis ici que renvoyer au portrait que Pie II a tracé de Sigis- 
mondo Malatesta, pillard et sacrilège, ennemi des prêtres, bâtis- 
seur de temples païens, assassin de ses femmes, « libidinis ita 
impatiens, » continue le pontife dans son beau latin d'huma- 
niste, « ut filiabus ac generi vim intulerit... virgines sacras 
incestaverit, et — comble d'horreur sans doute à ses yeux — , 
judeas violaverit ». Ce ne sont pas des fous ni des criminels- 
nés. Le tyran joint à ce déchaînement d'animalité des goûts 
d'artiste et de philosophe. Ce Malatesta est orateur et histo- 
rien, d'une rare aptitude d'assimilation. Le sauvage qui déchi- 
rait de morsures le bras d'une princesse allemande, consacre 



250 L.-G. PELISSIER 

des vers aux charmes du printemps et trousse des rondeaux 
pour les jeunes filles. Il tait sculpter en marbre une tête de 
mort pour avoir sans cesse devant les yeux la pensée de la 
mort et du salut. Presque tous se sauvent par un goût sincère 
de la culture littéraire et artistique, sont humanistes et raf- 
finés. Presque tous se créent des existences somptueuses dans 
des cadres magnifiques : un Gonzague se vanta d'avoir dépensé 
200.000 ducats pour ses plaisirs; les plus petites cours, Mantoue, 
Urbin, étalent un luxe effréné. Les plus obtus en matière 
d'art se plaisent encore à la beauté des armes, des meutes, des 
chevaux. Ludovic le More fait ciseler des cuirasses en Alle- 
magne, emprunte ses musiciens à François de Gonzague. La 
plupart sont grands bâtisseurs et, pour détendre leurs nerfs, 
se donnent des maisonschampêtres aux noms significatifs, Schi- 
fanoia, Quisisana. — Le tyran est magnanime; il met sa vanité 
à donner et à savoir donner; l'un ôte ses bagues pour se 
laver les mains, les distribue à ses familiers et les oublie volon- 
tairement à leurs doigts; tel autre, dégénéré mystique et 
tiqueur, est aussi un séducteur qui subjugue par sa politesse 
exquise tous ceux qui l'approchent. Les plus extrêmes sont 
encore préoccupés d'être virtuosi, de composer leur vie comme 
une œuvre d'art. Pourquoi, d'ailleurs, crime et vertu, vice et 
philosophie, art et sadisme eussent-ils été incompatibles ? Le 
tyran est le produit et la figure d'une période de pleine anar- 
chie intellectuelle. Fils d'une époque dégagée de tout scrupule 
moral et religieux, qui trouve dans la culture individuelle 
d'un moi intensif, dans la soumission à l'instinct naturel, sa 
suprême philosophie, il trouve légitime de vivre pleinement 
sa vie. Conforme d'ailleurs en cela au génie même de la 
Renaissance. 

Ainsi seul par ses origines, par l'usage égoïste de son pou- 
voir, superposé à son état, isolé dans son palais, presque 
étranger aux préoccupations matérielles et aux soucis écono- 
miques de son peuple, le tyran ne s'attache guère, en matière 
politique, qu'aux moyens de conserver son pouvoir : la guerre 
et la diplomatie. 



ORIGINES F.T CARACTERES GENERAUX DE LA SIGNORIA 25 1 

La guerre est un état presque normal pour les Italiens du 
Trecento et du Quattrocento, mais bien différent de ce qu'elle a 
été à l'époque communale. Des campagnes comme celle de 
Montaperti sont devenues impossibles au xiV-" siècle : la 
guerre n'est plus un acte politique vital de la commune, c'est 
souvent une fantaisie de prince ; la guerre de nécessité est rem- 
placée par ce que Louis XIV appellera la guerre de magnificence 
et, comme Louis XIV, le tyran voit dans le droit de guerre un 
privilège et une marque de son pouvoir. Il dépend de lui seul 
de donner à ses peuples le bienfait de la paix : « Ite et bono 
animo estote, disait Sigismond iMalatesta à ses sujets, nun- 
quam me vivo pacem habebitis. » Et les chevauchées de ces 
rudes meneurs d'hommes ébranlèrent pendant deux siècles 
toutes les routes d'Italie. Œuvre personnelle au prince, le prince 
la fait par ses moyens propres, différence essentielle avec les 
campagnes communales. Ici, plus de milices bourgeoises, des 
condotte mercenaires, aventuriers d'Angleterre et de Gas- 
cogne, de Picardie et de Suisse, Grisons et Dalmates, appelés 
pour renforcer les troupes urbaines, et qui les supplantent ; 
aventuriers toujours à vendre, dont Alberico de Barbiano 
compose sa compagnie de Saint Georges, les encadrant d'élé- 
ments italiens. De son école sortent les grands chefs militaires 
du temps: Biancardo, Dal Verme, Cane, Broglia, Braccio da 
Montone, les uns devenus tyrans, d'autres loués au service des 
tyrans et des répubhques. Aucun esprit patriotique chez les 
hommes, chefs ou soldats ; aucun sentiment de clocher ; le 
métier de la guerre est sa fin en soi, le contrat avec le prince 
la seule règle. La bassesse de leur origine, leur anonymat, 
la rudesse de leur milieu, dont le biographe d'Attendolo donne 
un si vigoureuxtableau,garantissent leur détachement de qui 
n'est pas leur maître. De là vient le caractère atroce que prend 
la guerre : nul amour du pays, nul ménagement pour l'ad- 
versaire, nulle crainte de représailles ; tragédiens de passage, 
que leur importe le public ? Mais leurs poignards ne sont pas 
de théâtre : on sait les férocités d'Attendolo, de Braccio da 



252 L.-G. PELISSIER 

Montone pour les habitants ; Cornazzano a dépeint avant Cal- 
lot la misère des soldats. De là, aussi, la courtoisie chevale- 
resque qu'ils affichent et pratiquent entre eux : simple dépla- 
cement d'égards diplomatiques, leurs bandes étaient leurs 
patries et leurs capitaux. Le prince ne veut point qu'elles se 
détériorent ; le métier militaire devient une industrie, une 
science. On limite le théâtre de la guerre, on restreint l'enjeu; 
on donne à la prise de tel château, Cascine, Montepulciano, 
une valeur symbolique. Les condottieri adversaires se consi- 
dèrent comme des collègues momentanément séparés, sou- 
vent comme des amis. Il s'agit non plus d'écraser l'ennemi, 
mais de le lasser, de l'épuiser, la condotta n'est qu'une pièce 
sur l'échiquier où le prince fait manœuvrer aussi ses fous ou 
ses diplomates. La guerre devient un jeu minuscule autour 
des citadelles; tandis que l'esprit militaire achève de s'y avilir, 
les lois de la tactique sont découvertes. C'est quand elle n'a 
plus de soldats que l'Italie trouve ses meilleurs généraux. — 
Enfin, par un juste retour, la guerre, moyen d'action ou plai- 
sir du tyran, crée elle aussi le tyran, à moins qu'elle ne fasse 
supprimer le candidat trop ambitieux à la tyrannie. 

La guerre n'est qu'un moyen accessoire de gouvernement. Le 
procédé essentiel, c'est la diplomatie. Elle appartient en propre 
et plus directement encore au prince. Diplomatie petite par 
son théâtre, par son objet, analogue à ce qu'est devenue la 
guerre. Aucun principe d'intérêt général, aucune notion d'une 
unité italienne, une incapacité parfaite à combiner une idée 
générale. Chaque seigneur raisonne et combine pour soi des 
accroissements de domaine particulier, des avantages person- 
nels ou familiaux: leur seule idée commune est le souci du 
maintien de l'équilibre. Les papes eux-mêmes sont atteints par 
cet esprit, se restreignent au souci de leur territoire, de leur 
ambition népotique. Florence ne dépasse plus les collines de 
Toscane et ces monts détestés « per cui Pisan'veder Lucia non 
ponnor. » Seule Venise, sauvée de la Signoria, conservera le goût 
et le sens de la grande politique; mais c'est sur mer, contre les 



ORIGINES ET CARACTERES GENl-RAUX DE LA SIGNORIA 25 3 

Turcs qu'elle poursuivra, languissante et superbe, le rêve orien- 
tal qu'elle n'a pas achevé. Le champ de la diplomatie est donc 
limité et en même temps fragmenté, multiplié, compliqué. 
Les intérêts plus restreints sont plus âpres, leurs négociations 
plus minutieuses. Mais, si l'on suppose l'importance de ces qnes- 
tioni, quelle ingéniosité, quelle souplesse, quel sens précis des 
événements et des hommes, quelle vision sagace de Tunivers 
politique et social, quelle somme d'intelligence, de savoir et 
d'énergie dépensée dans chaque négociation. Ce n'est pas à 
l'ampleur des affaires qu'il faut mesurer la valeur de ceux qui 
les traitent. Jamais l'esprit humain n'a été fouillé, compris 
avec plus de clairvoyance, avec une logique plus implacable. 
Le prince, le tyran, est le premier de ses diplomates encore 
plus que le premier de ses condottieri. Dénué de préjugés, il ne 
croit qu'cà lui-même, à son observation des choses, à ce livre de 
la discrétion dont parle Guichardin. Le mécanisme des faits a 
remplacé le règne des idées. Du terrain mouvant qu'est deve- 
nue l'Italie, du spectacle toujours renouvelé qu'offre son cadre 
politique, où nulle institution ne demeure, où nul royaume 
ne dure, ou ligues et contreligues se nouent et se dénouent 
sans raison apparente, le prince tire cette leçon, que cela seul 
compte, être intelligent, fort et ppportun dans le monde 
devenu un théâtre d'intérêts et de passions humaines. Ainsi, 
comme la guerre, la diplomatie devient une science person- 
nelle et une science expérimentale. 

Cette science, le tyran la possède, il la pratique en artiste 
Vespasiano di Bisticci dit que Comte de Medicis « era discreto 
in ogni cosa e conosceva gU uomini a guardarsi in viso ». Fil. 
Visconti savait sonder les cœurs les plus fermés et forçait les 
gens « ad bollum evomere »• Le prince, reste pour sa part, impé- 
nétrable, « remarquable ouvrier, comme le dira Pie II de 
Malatesta, de simulation et de dissimulation ». Le prince doit 
être informé ; il entretient partout des agents, parfois plusieurs 
dans la même cour, qui se complètent, se suppléent et s'es- 
pionnent : il se renseigne sur la politique, les affaires de femille. 



2)^ L.-G. PÉLISSIER 

les intrigues, les intérêts dynastiques des autres princes. Les 
agents suivent le prince à la guerre comme au Conseil, assistent 
àses audiences diplomatiques, le voientà table, à sa toilette, au 
lit, surveillent le lit du moribond et la chambre de l'accouchée. 
Et le prince ainsi informé sait jour par jour d'où le vent se lève 
et où il devra s'orienter, toujours disposé à se tourner, selon 
la variation du vent et de la chance, comme la statue de la 
Fortune sur le globe doré de la Sainte. Ainsi la signoria déve- 
loppe, si elle ne la crée pas, la conscience politique indivi- 
duelle, par elle la politique, et, à la fin de cette période, le livre 
de Machiavel sera, non une théorie préconçue de gouverne- 
ment, mais le résultat de son analyse perspicace et aiguë. 

Ainsi la virtù, la guerre, la diplomatie, tels sont les arts 
de governo qui établissent la signoria du tyran. Ce n'est plus 
l'état féodal, pas encore l'état moderne. Si le vicariat lui a 
fourni un berceau, elle s'en est vite libérée ; elle ne présuppose 
aucun droite elle est son droit à elle-même, le tyran règne 
sur une cité asservie, non plus constitutionnelle. 11 réussit à 
faire admettre par l'opinion, par les humanistes, que le peuple 
est politiquement incapable. Le florentin Palmieri, oublieux 
du bon sonneur de cloches Antonio Pucci « chi soleva consigliare 
ilcomune percierte cose », oublieux du cardeur de laine Michèle 
di Lando, l'illettré qui gouverna trois ans Florence, Palmieri 
écrit que c'est une sottise qu'un cordonnier conseille comment 
il faut faire les lois, et Guichardin dira: « chi disse un popolo 
disse veramente un pazzo, perche c un mostro pieno di con- 
fusion! et di errori ! « Ainsi le prince absorbe toute vie publique, 
toute conscience nationale. Le peuple n'est plus rien que la col- 
lection des sujets du prince, maltraitée souvent, parfois oppri- 
mée, toujours avilie. 

Le nouveau tyran, maître du pouvoir à titre civique, ponti- 
fical ou impérial ou à tous ces titres, ce qui est le plus fré- 
quent, maître de son état par la virtù, la guerre et la diplo- 
matie, s'efforce de le conserver, de le transmettre, de fonder 
l'hérédité. Cette évolution se réalisa malaisément. A la fin du 



ORIGINES ET CARACTÈRES GENERAUX DE LA SIGNORIA 255 

XIV* siècle on trouve des familles de princes, assurées contre 
l'inconstance populaire, contre les dédains des empereurs et 
des papes, contre les prétentions de leurs rivaux et les ambi- 
tions de leurs propres membres, s'étantcréé un droit à la sei- 
gneurie, transmissible dans leur sein avec un ordre de succession 
bien défini. Cette évolution fut aidée plutôt que combattue 
par le peuple. Si le seigneur régnant le contentait, son intérêt 
n'était pas de changer. La tyrannie était-elle trop lourde^ il en 
craignait une nouvelle, qui ne paraissait moins scélérate que 
parce qu'elle était moins éprouvée. Le mot de Matteo Visconti 
à Torriani est le plus spirituel jugement de ce temps: « Quand 
les Visconti comptent-ils rentrer à Milan ? — Quand les crimes 
desTorriani auront dépassé les leurs », et l'événement lui donna 
raison. A l'origine, l'élection des seigneurs et des capitaines 
parle peuple entraînait rarement le droit de succession dans la 
famille : plusieurs exemples montrent des villes (Parme, Comac- 
chio) revenant à de plus anciennes maisons seigneuriales. Mais 
elle est le plus souvent faite à vie, et si elle est « à temps », 
l'élu, par le moyen de confirmations faciles à obtenir, rend sa 
charge durable. Aucun exemple d'élection à temps à Fer- 
rare ou à Vérone; nombreux cas d'élection perpétuelle à Milan, 
à Padoue. L'élu, à temps ou à vie, essayait naturellement 
d'assurer le pouvoir à ses héritiers en les associant à son gou- 
vernement, et il serait impossible d'énumérer tous les arti- 
fices employés par le tyran pour éviter que le pouvoir sortit 
de sa famille et pour obtenir du peuple la reconnaissance des 
héritiers déjà désignés. Un procédé assez fréquent était la dissi- 
mulation de la mort du prince : on cacha celle de Matteo Vis- 
conti pendant quatorze jours. Puis le peuple proclama lui-même 
la seigneurie héréditaire, par exemple à Padoue, à Mantoue ; 
ailleurs ce fut le tyran qui l'institua, supprimant audacieuse- 
ment les derniers restes des libertés publiques. Galèas Visconti 
réclama de Milan un serment de fidélité comme étant son vrai 
souverain, indépendant à la fois de la République et de l'Em- 
pire, il l'obtint, et à sa mort il ne fut pas question de conférer 



2)6 L.-G. PtLISSIER 

au nouveau tyran aucune autorité, mais de lui prêter serment. 
Ainsi disparut le vote populaire, réduit d'une élection véri- 
table à une acclamatim purement formelle, qui servit parfois 
à légitimer des usurpations, et finalement à un pur et simple 
serment de fidélité. L'hérédité de la signoria se trouva ainsi 
assurée à l'égard du peuple par le droit de la force ; à l'égard 
des empereurs et des papes, elle le fut par le pouvoir de l'ar- 
gent. 

Les suzerains faisaient un commerce lucratif d'investi- 
tures, concédées pour de courtes durées et payées cher ; ce 
ne fut qu'après l'affermissement des si'f^norie que les suzerains 
se résignèrent à donner des investitures perpétuelles et hérédi- 
taires, mais toujours à prix d'argent. Restait à définir l'héré- 
dité, le droit de la branche ainée, et de la représentation de la 
branche aînée; son établissement se heurta longtemps à deux 
obstacles, le caractère de bien patrimonial que prit le princi- 
pat, et l'ambition déréglée de parents éloignés. Ajoutez l'usage 
du partage territorial ou de la c(r,ouveraincté. il ne pouvait 
guère en être autrement dans un temps où les règles du droit 
privé et de la morale avaient perdu leur force. L'ordre de pri- 
mogéniturc et la continuité d'une même branche ne s'établissent 
qu'à grand' peine, combattus par les partages patrimoniaux, 
les revendications des cadets, les conspirations et violences de 
tout genre. Une des complicaticms de ce temps est le rôle des 
parents illégitimes et des bâtards, que l'époque, loin qu'elle en 
ait lu;nte, comble d'honneurs et souvent préfère aux légitimes. 
Ainsi, .sous le manteau de l'hérédité, les droits du sang res- 
tèrent mal définis, et ledroit de succession incertain et ondoyant, 
souvent en conflit ouvert avec les exigences de l'unité de l'état. 
Souvent l'unité de l'état i)ri'.ée ne put se reconstituer que 
par la violence sanglante et sans scrupules. liiiliii dans les der- 
nières années du xiv'= siècle, les empereurs et les jjapes, obli- 
gés de reconnaître décidément un principat héréditaire, 
et ccjmprenant que leur intérêt était de diminuer les raisons 
d'anarchie, intrfjduisireiil dans leurs dijjK'jiiie', un (jrdre de 



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ivcc soin. ùAas <oti propre ùicàr^èt, aux besotas «ini pea^rfe, i 



258 L.-G. PÉLISSIER 

sécurité. On voit, sous Laurent le Magnifique, Florence 
travailler, en paix et en joie, produire des chefs-d'œuvre et 
s'enrichir, imposer ses volontés et ses caprices, et, dit l'inscrip- 
tion gravée à Santa Maria Novella dans le chœur, sous les 
fresques de Ghirlandajo, «pulcherrima civitas, opibus, victoriis, 
artibus ^dificiisque nobilis, copia, salubritate, pace perfrueba- 
tur ». La Romagnc, conquise par les Borgiapar la fraude, l'assas- 
sinat, l'incendie et la perfidie, est gouvernée avec sagesse, dans 
un esprit d'union et d'apaisement. Le Valentinois y protègeles 
pauvres, y fait régner la justice, massacre de sa main un de ses 
fiivoris, Ramiro di Orco, comme magistrat prévaricateur. Milan 
prospère sous les Sforza, et le conquérant français n'aura qu'à 
débaptiser leurs institutions qu'il respectera. A Mantoue, à 
Ferrare, à Urbin, la tyrannie apporte la prospérité, la richesse, 
la paix et les arts. La signoria enfin, étant établie, au moins 
autant que pouvait l'assurer la volonté du tyran, garantit la 
stabilité de l'Italie. Pendant tout ce siècle, morcelée et tra- 
vaillée par les conspirations et les guerres, son aspect poli- 
tique ne s'est pas essentiellement modifié : les influences se 
balancent, les états se tiennent en respect, un équilibre poli- 
tique, dont je n'ai pas aujourd'hui à définir les caractères, se 
crée et persiste. Aussi Machiavel, au cardinal d'Amboise lui 
disant que les Italiens n'entendaient rien à la guerre, pouvait 
répondre à bon droit, qu'en comparaison d'eux, les Français 
non s'intendevano dello stato. C'est la tyrannie, la signoria, qui 
a achevé l'éducation politique de l'Italie et des Italiens C'est 
elle qui, en assurant à la péninsule le minimum de révolutions 
et le maximum de paix publique dont elle était capable, 
a fourni à l'Humanisme et à la Renaissance artistique un ter- 
rain solide et fertile. 

Mais la tyrannie ne s'est fondée que dans l'anarchie et sur 
des ruines : ruines de l'esprit public, de la conscience civique, 
des constitutions locales, anarchie intellectuelle et morale du 
Trecento finissant. Avec elle, si l'esprit s'affine, le caractère 
s'émousse ; le courage est remplacé par l'adresse du bravo, et 



ORIGINES ET CARACTERES GÉNÉRAUX DE LA SIGNORIA 2)9 

dans l'épée rouillée du grand-père Cellini, Benvenuto ne saura 
plus aiguiser qu'une dague. Une seule chose reste incomparable^ 
Tintelligence politique et l'habileté personnelle, la floraison 
du génie individuel: pendant un siècle, l'individualisme fait 
vivre laSignoria et la Renaissance. Mais, dès la fin du xv= 
siècle, l'Italie fait l'expérience douloureuse que l'intelligence 
personnelle et l'habileté poUtique ne suffisent point contre 
le nombre et la brutalité des barbares. De cette rencontre avec 
ces ennemis moins civilisés, contre qui ses armes élégantes 
sont impuissantes, la tyrannie ne pourra sortir au xvi^ siècle 
que profondément transformée. L'Italie en restera plus asservie 
et moins italienne, et la Renaissance, mère de la signoria 
que la signoria ne pourra plus protéger, la Renaissance 
mutilée finira quand les tyrans seront redevenus les vassaux 
de Charles-Quint et les serviteurs zélés du Concile de 
Trente. 

L.-G. PÉLISSIER. 



LE « ZIBALDONE » DE BACCIO TINGHI 



Il arrive souvent qu'un mauvais sort pèse sur un auteur ou 
sur un ouvrage parti de sa plume. Mais que la maie chance 
s'exerce à la fois sur l'écrivain et sur l'œuvre, la chose est 
heureusement assez rare. C'est cependant ce qui s'est produit 
dans le cas singulier que nous allons brièvement étudier. 

I 

Le manuscrit n° 998 du fonds italien de la Bibliothèque 
nationale s'ouvre par ce titre familier, et même quelque peu 
grossier : « Zibaldone di conti et di cose scritte alla carlona, 
ma vere bene, per esserci dentro scritte tutte le mie coglio- 
nerie, et pressochè io non dissi ancora le cacherie. » L'aveu 
contenu dans ces quelques lignes est — hâtons-nous de le 
dire — plutôt une preuve de la modestie que de l'effronte- 
rie de l'auteur. Sans doute, en ces « mémoires » rapidement 
écrits, celui-ci n'a point, de ci de là, épargné les expressions 
ni même les réflexions osées ; mais, d'une manière générale, 
on peut dire que, s'il a parfois dépassé les bornes de la 
décence, les circonstances mêmes qu'il a traversées lui pro- 
curent une sorte d'excuse. Dès qu'on a lu son « improvisa- 
tion », on se sent plein d'indulgence pour un homme d'af- 
faires, sérieux et pressé, qui voit tous ses efforts paralysés par 
de médiocres intrigues de cour. La verve littéraire qui lui était 
naturelle s'est surexcitée dans un milieu si peu propice à la 
prompte expédition des contrats commerciaux. Ceci soit dit 
pour expliquer la verdeur insolite d'une pareille entrée en 
matière. 



2^2 LÉON DOREZ 

Le D' Antonio Marsand, dans son Catalogue de 1835, a 
inauguré en ces termes les malheurs de l'auteur et ceux du 
« Zibaldone »: « 8132. — 175. Notizie e Memorie diverse, 
scritteda Giovanni Battista Giraldi. — Cartaceo, in-4°, carat- 
teri corsivi, autografo, secoloxvi°, di buona conservazione ' ». 
Selon lui, c'est là un manuscrit très précieux, tout entier de 
la main du célèbre G. B. Giraldi et entièrement inédit, de 
contenu très mêlé, il est vrai, « un verissimo :^ibaldone, — ma 
scrilto dal Giraldi ». Ce serait un voyage fait par le célèbre 
professeur à travers la France, en 1563, en compagnie de 
Guido Cavalcanti ^ Et Marsand conclut avec enthousiasme : 
« Non saprei dire a bastanza con quanto piacere io abbia letto 
pressochè tutto questo codice benchè di oltre a seicento pagine. 
Desidero que qualche mio concittadino voglia farne un dono 
alla nostrâ letteratura chiedendone copia, e mettendone in luce 
le cose più importanti o riguardo alla storià, o aile scienze, o 
alla letteratura medesima, che vi si contengono 'k » 

Il eût mieux valu que Marsand conservât son sang-froid et 
lût tranquillement les pages amusantes sur lesquelles il n'a 
jeté — en dépit de ses effusions — qu'une assez distraite 
« occhiata ». Le Zibaldone n'est pas si décousu qu'il veut bien 
le dire ; il ne contient pas la description d'« un viaggio ch'ei 
[Giraldi] fece l'anno 1563 per la Francia avendo per compagno 
Guido Cavalcanti », et, chose plus grave encore peut-être, en 
dépit de l'emphatique affirmation : via scriilo dal Giraldi, il n'a 
aucunement pour père l'auteur des Hecatonwiiti . 



1. A ce signalement, d'ailleurs exact, ajoutons que le volume mesure 
210 X 14s mm., compte 259 feuillets et est revêtu d'une reliure en plein 
maroquin rouge aux armes et au chiffre de Louis XV. 

2. Un Cavalcanti est nommé à différentes reprises dans le Zibaldone; 
mais la fatalité veut qu'il soit prénommé Stratta, et non point Guido, comme 
l'a rêvé l'honnête Marsand (cf. par exemple fol. 10 a). Un Gîiido Caval- 
canti apparaît cependant, une seule fois, dans le récit (fol. 12 a). 

3. I manoscritti italiani délia Regia Biblioteca Parigina descritti ed illiis- 
trati dal Dottore Antonio Marsand (Parigi, Dalla Stamperia Reale autorizza- 
tane dal Re, mdcccxxxv, in-4), pp. 188-189. 



LE « ZIBALDONE » DE BACCIO TlNGHl 263 

En 1886, Giuseppe Mazzatinti reprenait en mains le manu- 
scrit, s'apercevait de la légèreté avec laquelle Marsand 
l'avait attribué à Giraldi, et rédigeait la courte notice sui- 
vante : « 998 (8132; sec. XVI ; Mazarino). « Zibaldone di 
conti et di cose scritte alla carlona »; memorie di viaggi, 
minute di lettere, ecc. del Rustichi '. » A son tour, Mazzatini 
n'avait pas su distinguer le véritable caractère de l'ouvrage, et 
tout en enlevant la paternité à Giraldi, il la donnait à un 
vague personnage, qui n'y est pour rien. 

Il était cependant bien facile de découvrir l'auteur du Zibal- 
done. Celui-ci parle souvent de son frère, qui est établi à Lyon, 
par exemple au fol. 15 v°, sous la date du 22 février 1564 : 

Andai detto di 22 a masser Antonio Farina, et fecimi pagare 
V<i' 20 d'oro d'Italia d'ordine di messer Cesare suo fratello, de' 
quali ne debbo far creditore mio fratello, et detti danari gli pagai 
subito a messer Agostino Mestiati a buon conto de' panni per ves- 
tirmi levati da lui. 

Pour trouver le nom de ce frère, il suffit de se reporter aux 
comptes de voyage, très précis,, qui figurent aux feuillets 1-12 
verso et 41-43 ^, et où nous lisons la mention suivante (fol. 
42O: 

Addi 22 di febbraio 1563. 
Messer Filippo Tinghi mio fratello dee havere v^' 20 d'oro 
d'Italia havuti da messer Antonio Farina d'ordine di messer Cesare 
suo fratello di Lione et per lui da detto mio fratello... 

L'auteur du manuscrit est donc Bartolommeo ou Baccio 
Tinghi, frère du libraire Filippo Tinghi, établi à Lyon, où il 
avait été amené fort jeune par son cousin Jacopo Giunta K Si 

1. Giuseppe Mazzatinti, Invcntario dei manoscritti italiani deîle bihlio- 
teche di Francia. Vol. I (Roma, 1886, in-8), p. 175. Le nis. vient bien du 
cardinal Mazarin ; cf. le Catalogue de la Bibliothèque du Roi par Nicolas 
Clément, dans Omont, Anciens inventaires et catalogues de la Bibliothèque 
nationale, t. IV (Paris, 191 1, in-8), p. 72. 

2. Nous comptons publier prochainement ces comptes, très intéressants 
par leur extrême précision. 

3. Baudrier, Bibliographie lyonnaise, 6^ série (1904), p. 224 et suiv., et 



264 LÉON DOREZ 

l'on en pouvait douter encore, on n'aurait qu'à ouvrir le 
volume aux feuillets 54 et suivants, où l'on « découvrira « sans 
peine, en même temps que la source de l'erreur de Marsand, 
le nom du « mystérieux » écrivain, dans les quatre lettres de 
recommandation à lui remises par Giovanni Battista Giraldi. 
Voici la fin d'une lettre de Giraldi au comte Francesco de 
Camerano : 

...Baccius Tinghius, civis Florentinus, vir plane probus et ad 
magna negotia maxime idoneus, amplissimum Principem nostrum 
de re (ut ipse ait) non parvi negotii alloqui cupit. Is hac in re ope 
tua uti optât, quod se, te duce, Principi magis futurum putet. 
Eum tibi vehementer commendo, pergratumque mihi erit com- 
mendationem apud te magnum pondus habuisse cognoscet (sic). 
Vale, et ut amplissimis Principibus nostris manum exosculeris 
meque illis plurimum commandes te etiam atque etiam rogo. XII 
kal. Martii 1564. Ex Monte regali '. 

Et voici le commencement d'une autre lettre à Girolamo 
Délia Rovere, évêque de Toulon, qui était alors sur le point 
d'être nommé archevêque de Turin (12 mai) : 

Cynthius Jo. Baptista Giraldus R.mo Hyeronimo (.wV) Ruverio 
Tol[on]ensi episcopo S. P. D. 

Cum hinc Baccius Tinghius, civis Florentinus et maçrnorum 
negotiorum homo, Taurinum discedat, volui ut tibi meo nomine 
manum exosculetur. Quod ego multo libentius facerem, si mihi 
istuc per adversam valetudinem nunc proficisci liceret. At podagrœ, 
ne dicam artritidos dolores, qui me diu vexant, votum meum impe- 
diunt, quominus te adeam, et coram quantum te colam ac vénérer, 
verbis declarem et re ostendam... Vale. XII calendas Martii 
M.D.LXIIII. Ex Monte regali ^. 

Et enfin — pour achever une démonstration qui devient 
surabondante — Baccio Tinghi a inséré, entre les feuillets 

surtout p. 437-447. — Au fol. 52, Baccio parle de « Giovanni Bocier [Bou- 
cher ?] nostro vicino in Rua Merciera [la rue Mercière, la rue des libraires, 
à Lyon] ». 

1. Fol. 65-65 verso. 

2. Fol. 53 verso-54. 



LE « ZIBALDONE » DE BACCIO TINGIII 265 

236 et 237 de son ZibaJdone, un passeport à lui délivré par le 
gouverneur de Lyon, René de Birague : 

Gardes des chaynes, laissez passer Baçio [irahord Bacco] Tind 
(sic), fleurentin, avec un sien compaignon, et leurs baigaige et 
bardes, lesquelz s'en vont à Valence. Pour ce ne leur donnez aucun 
empeschement, pourveu qu'ilz ne portent chose prohibée par l'or- 
donnance. 

Fait à Lyon le xxi« jour d'aoust 1564 {sic). 
Renato da Birago '. 

Que le manuscrit italien 998 de la Bibliothèque nationale 
soit l'œuvre de Baccio Tinghi, c'est donc maintenant un fait 
certain. Mais nous n'en avons pas fini avec les aventures litté- 
raires et bibliographiques de Baccio. Marsand et Mazzatinti lui 
avaient enlevé son Zibaldone pour le donner l'un à Giraldi et 
l'autre à un certain Rustichi -. Et voici que, par un autre 
malentendu, dans un des meilleurs ouvrages qui existent sur 
l'histoire de l'imprimerie et de la librairie françaises, la per- 
sonnalité du jeune Tinghi se trouve dédoublée. Son livre avait 
deux auteurs, deux pères aussi hasardeux l'un que l'autre, 
— et lui-même se trouve avoir, sinon deux âmes et deux 
corps, du moins deux a biographies ». Le Président Baudrier, 
en effet, trompé sans doute par la double forme, française et 
florentine, du prénom de Barthélémy, a consacré à notre 
pauvre héros deux notices. L'un raconte la vie de « Tinghi, 
Baccio... 1561 — 1572 ou 1573... ■ », et l'autre celle de « Tin- 
ghi, Barthélémy... 1560-1569... » 4. Et le consciencieux histo- 
rien s'attache à les distinguer de son mieux et à distribuer 
entre eux, avec une difficile justice, les actes où ils sont 
mentionnés... Il serait mal gracieux d'insister sur un de ces 

1. Fol. 236 hn. Original. 

2. Giovanni Battista Rustichi, un autre Florentin établi en France, 
voyage en eflfet avec Baccio Tinghi jusqu'à Momigliano le 16 février 1565 
[1564] (fol. I b), et il est nommé à plusieurs reprises dans le Zibaldone 
(fol. 2 a, 2 b, 14, 16 verso, etc.). Il s'en allait en Italie. 

3. Bibliographie lyonnaise, 6^ série, p. 435-436. 

4. //;/,/., p. 4)6-437- 



266 LÉOK DOREZ 

accidents qui nous menacent tous, à chaque pas, dans nos 
minutieuses recherches. 

II 

Après avoir rendu à Baccio Tinghi son œuvre et son unité, 
nous aurions voulu, par une fidèle analyse et de copieux 
extraits, donner une idée de son élucubration à laquelle ne 
font défaut ni le mérite Httéraire ni l'intérêt historique. Mais 
l'espace nous manque pour entrer ici dans un tel détail. Nous 
nous contenterons de dire qu'avec un entrain soutenu et par- 
fois même fatigant, il nous raconte, sous une forme humo- 
ristique, avec des alternatives de gaieté et de fureur, son 
voyage de Lyon à Turin et ses négociations avec la cour de 
Savoie, du 13 février 1564, date de son départ de Lyon, jus- 
qu'au II juin suivant, où il s'arrête brusquement \ L'affaire 
qui le mettait aux prises avec les lenteurs interminables et les 
incessantes cupidités des corps administratifs du duc Emma- 
nuel-Philibert ^ était d'une certaine importance. Il était, en 
cette occasion, le délégué de son riche compatriote Luigi Cap- 
poni, alors chef de la maison lyonnaise de ce nom, qui vou- 
lait soumettre au duc une « invention » nouvelle relative à la 
fabrication du sel et traiter avec lui pour la fourniture exclu- 
sive de cette indispensable denrée dans toute l'étendue de ses 
États : Piémont, Savoie et Nice. Négociation difficile, tant à 
cause de son objet même que des déplacements du duc, de la 
mauvaise volonté et des convoitises de ses conseillers, mais 
que l'ingéniosité et la ténacité de Baccio Tinghi paraissent 
avoir réussi à conclure heureusement. 

1. Les comptes s'arrêtent au 30 mai 1564 (fol. 43 /'). 

2. Il écrit, le 19 mai 1564 (fol. 183) : « Questo andar d'hoggi in 
domani mi fà corne dire allungare il collo di tal sorte clie quando tornerô a 
Lione, dubito di non parère una cigogna. Horsù, io mi vo' dar pacie, 
dapoi chè non son solo a questo giuoco, perché ho pur ancor io con le mie 
miserie da ricrearmi co' tribolati, perché in questa Corte per ogn'uno est 
fletus et stridor dentitwi . Parmi pure, la Dio gratia, esscr al fine de' miei 
affanni. » 



LE « ZIBALDONR » DE BACCIO TINGHI 267 

Rien n'est plus amusant que les incidents que, parfois avec 
désespoir, mais presque toujours avec une intarissable malice, 
Tinghi confie à son cher Zibaldone penàznt les loisirs qui lui 
sont faits par les contretemps et les atermoiements. Seul à seul 
avec son manuscrit dans sa chambre de l'« albergo di San Gior- 
gio » ' , il trace les peintures les plus satiriques des grands per- 
sonnages en face desquels le met sa mission. Sauf le duc 
Emmanuel-Philibert, la duchesse Marguerite de Valois, et 
quelques personnages, comme l'évêque Girolamo Délia 
Rovere, qu'il a gagnés à sa cause, il n'épargne personne. Mais, 
entre tous « questi satrapi » et « questi giganti », c'est au 
grand-chancelier, Thomas Langusco, comte de Stroppiana, 
qu'il réserve ses traits les plus acérés : « Questo conte stor- 
piato, — quello storpiato diabolico del gran cancillieri » ! 
« Questo conte hacosiviso d'un trafurello quanto huomo che 
io habbi visto, perché è piccino di persona, un viso rincagnato 
nero, certi occhi vitiati ; mai o poco ti guarda in viso, et 
finalmente l'ho io per un pezzo di cattivo huomo ^. » D'ail- 
leurs, M. de Montfort, président de la Chambre des Comptes, 
et Giovanni Matteo Cocconatto, président du Conseil d'État 
(arpia .'), n'y perdent rien. Les épithètes toscanes les plus 
piquantes, les proverbes du cru, les réminiscences littéraires, 
tout ce que le vocabulaire national peut fournir de vivacités 
à un Florentin spirituel et mécontent, s'abattent comme grêle 
sur les épaules de ces « Raminagrobis » qui auraient été bien 
surpris de tout ce qu'écrivait d'eux, après leurs entrevues, ce 
« courtaud de boutique » . Seules, les femmes — ou plutôt le 
sexe féminin — sont aussi mal traitées par Baccio, qui se sent 
quelquefois attiré vers elles, mais qui en a toujours une 
peur effroyable. 



1. L'un des plus anciens hôtels et l'un des plus renommes de Turin. Cf. 
Gaudenzio Claretta, Degîi alberghi antichi di Torino e délie impressioiii 
avutene da viaggiatori illustri, éd. accresciuta (Pinerolo, 1891, in-8), p. 14. 

2. Fol. 33 verso. 



208 LÉON DOREZ 



III 



Je ne puis m'attarder davantage à une analyse qui m'en- 
traînerait beaucoup trop loin. Je préfère insister ici sur l'édu- 
cation littéraire de notre auteur, telle qu'elle nous est révé- 
lée par le Zibaldone, et sur les passages de son œuvre où il 
mentionne ses confrères en librairie. Cette petite étude ajou- 
tera peut-être quelque chose à ce que nous savons déjà du 
monde des livres au xvi^ siècle, et elle sera particulièrement 
bien placée dans un recueil publié en l'honneur d'un de nos 
plus éminents bibliographes. 

Pour estimer à leur juste valeur les renseignements qui vont 
suivre, il est bon de se rappeler que Baccio Tinghi n'occupa 
jamais dans sa profession qu'une situation plutôt secondaire. 
« Facteur » de son frère Filippo, courtier des Capponi à l'oc- 
casion, jamais il ne dirigea en maître une grande maison. 
Son exemple peut donc, dans une certaine mesure, nous révé- 
ler la psychologie de ces modestes collaborateurs qui aidèrent à 
fonder la réputation et la richesse des grands ateliers et des 
grandes « boutiques » de librairie au xvi^ siècle. 

A ce que nous avons dit de ses dispositions satiriques, on 
pouvait déjà soupçonner qu'il lisait les sceptiques « roman- 
ciers » et les poètes comiques de son pays natal. Tout 
d'abord, il connaissait fort bien Boccace; le 14 avril 1564, 
après maintes courses inutiles, il écrit : « Dopo desinare, 
pur al solito [andai] a casa Montfort, et in questo di feci la 
peregrinatione di fra Cipolla '. » Francesco Berni lui est éga- 

I. Fol. 71. — Voy. Decamerone, giorn. VI, nov. x ; cf. Manni, Istoria 
ciel Decamerone di Giovanni Boccacio (Firenzc, 1742, in-4), p. 453 et suiv. 
— Je n'ai fait aucune recherche au sujet d'un autre conte toscan rappelé 
par Baccio Tinghi, sous la date du 20 avril, pendant une longue attente 
chez l'évêque de Toulon, Girolamo Délia Rovere (fol. 88) : « Et postomi 
a pivuolo in una caméra, aspettai tre hore che lui uscissi dello studio dove 
era con certi frati, che per avventura disputavano se suor Criofè havessi 
scorticato una anguillaper niangiarsene un rocchio senza che suor Grima 
badessa sene accorgessi. ». — A propos de G. Délia Rovere, il dit (fol. 98) 
qu'il entra dans son « studio abbondantissinio di libri ». 



LE « ZIBALDONE » DE BACCIO TINGHI 269 

lement familier; le 1 6 avril, il cite les cinq premiers vers du 
Capitolo deir Orinale : 

Chi non ha molto ben dcl naturale 
Et un gran pezzo di conoscimento 
Non puo saper che cosa é orinale 

Ne quante cose vi si faccin dentro '. 

Il termine l'une de ses plus violentes sorties contre le beau 
sexe par trois otiave qu'il cite évidemment de mémoire : 

Vedi Hanibal ch'in tutte l'altre imprese 
Non sol mostrossi intrepido et invitto, 
Ma aperse l'Alpi altère ove contcse 
Con la Naturaet fegli alto despitto. 
Una femmina poi in Puglia il prese 
E'I fe' di vincitor prigione et vitto, 
Et si puo dir che fussi Capua allui 
Quel che fu Canne agli adversarii sui. 

Vedi Sanson robusto che gli Hebrei 
Non pur difende dall'hostil procella, 
Ma un grosso stuol d'armati Filistei 
Rompe col fulminar d'una mascella. 
Poi vedi corne i tradimenti rei 
D'una vil' et sfacciata femminella 
Menan un' huom si glorioso et forte 
Prigion et cieco a volontaria morte. 

Ve' come il senso a quello ch' in due parti 
Diviso ha il mondo Cleopatra invola, 
Com' el terzo de' suoi lascia tra parti 
Ucciso mentre a rivederla vola. 
Obblia se stesso, l'aima patria et Parti 
Ch' imparo già di Cesare alla squola. 
Ond' al fin vinto in sen d'una bagascia 
L'honor, la vita e'I grand' imperio lascia -. 

1. Fol. i8i. — Éd. d'Amsterdam, 1770, in-8, p. 57. 

2. Fol. 165-166 verso : « Oh ! in su questo proposito, mcsser Luigi mio 
caro, vi voglio racconiare una bellastanza tra di moite che io so che dicono 
mal délie donne, tra le quali è questa, perché si vede la razza che le sono et 
quello che cagionono di maie a chi si avviluppa con loro, perché in vero (che) 



270 LÉON DOREZ 

Au beau milieu d'un article de compte, une scène de 
taverne lui rappelle un passage de l'Arioste : 

Addi detto [13 di febbraio 1564] arrivai a Borgo [Bourg] et mi 
fermai aU'hosteria, taverna o biscazza che sia, d'Antonio le Bas- 
tard, dove arrivato su trovai una ciurma chi a tavela chi gi[o]- 
cava et chi cantava et chi bestemmiava, tantochè mi ricordai di 
quelle gente d'Alcina '. 

D'ailleurs, comme on devait s'y attendre de la part d'un 
bon Florentin, il sait son Dante par cœur... Dans une de ses 
plus longues lamentations philosophiques au sujet du péril 
féminin, il s'écrie : 

Tu l'ai carpate che elle facessin mai cosa che bene stessi, perché 
la botte non puô dare se non del vin che l'ha, perché se tu vuoi 
bere di lor bevanda, quanti pericoli, quanti affanni, quanti tor- 
menti et quante tribolationi ti vengono a ritrovare ! O, qui comin- 
ciono i dolori ! Hinc iU[a]e lacrimac. Et se ti abbatti a voler entrare 
et penetrare i segreti délia natura col tuo cervello, puoi sicura- 
mente dire : 

Lasciate ogni speranza, voi ch'entrate, 
et aggiugnervi quegli altri : 

Per me si va nella Città dolente, 

Per me si va nell' eterno dolore, 

Per me si va tra la perduta gente. 
Considéra hora, Baccio mio, di che sorte vino tengono queste 
pessime nelle lor botte *. 

Mais il y a mieux encore. Tout cela n'est que littérature 
« vulgaire », et Baccio Tinghi connaît ses classiques. A un 
certain moment, il revient en arrière pour raconter avec com- 
plaisance comment il a cité Virgile (ou le pseudo-Virgile), 

è un esemplo bcllissimo et chiaro. Hor uditc, vi prcgo : Vcdi Hannibal... » 
— J'ai vainement recherché ces trois stances dans VOrlando fnrioso de 
l'Arioste et dans VOrlando innaniorato de Boiardo « rifatto dal Berui », où 
je croyais les trouver. Le temps m'a manqué pour en poursuivre et peut- 
être en assurer l'identification. Elles doivent provenir d'un poème très lu 
au xvic siècle. 

1. Fol. 42 h. 

2. Fol. 120 verso. 



LE « ZIBALDONE » DE BACCIO TINGHI 27 1 

fort à propos, devant le nouvel archevêque de Turin, Giro- 
lamo Délia Rovere : 

Quando io raccoiitai el convito et le nozze dell' arcivcscovado 
di Monsigiior di Tolone, mi dimenticai di dire corne io non mi 
potetti tenere di non dire una bella sentenza, anzi certi versi di Ver- 
gilio che egli fece a Cesare che haveva ordinato certi spettacoli da 
celebrarsiun tal giorno. Venne il tempo, et lanotte innanzi piovve 
tutta la notte, dalla quai piova si dubitô da molti che detti spetta- 
coli non si finissero et non si celebrassero. La mattina, vegnente il 
giorno, appari un bcUissimo tempo. II medesimo fu de Tolone. 
Onde in ultimo de' loro ragionamenti si venne a dire come tutta 
la notte era piovuto et che di poi havevono si bel giorno per la 
festa di Monsignore. AU' hora io, voltomi quivi a un gentil'huomo, 
dissi : « Questa è maggior gloria di Monsignore » ; il quale sen- 
tendomi, perché dissi forte, si voltô inverso di me quasimente 
dicendo : « Et perché ? » AU' hora io gli spiccai questi versi di 
Vergilio che dicono : 

Nocte pluit tota, redeunt spectacula mane. 
Divisum imperium cum Jove Cœsarhabet. 

Monsignor con grata ciera guardatomi, come colui che era alle- 
gro di quella sua gloria, mostro di haverlo caro. In questo ogn'uno 
si levô da tavola '. 

Et non content de citer Virgile % il tient à se montrer 
« utriusque litteraturae peritus » en mettant en avant quelque 

1. Fol. 132 verso. — Déjà, au feuillet 87, en voyant Stroppiana dans sa 
gloire toute fraîche de grand-chancelier, il s'écrie : « Quando io veddi 
questo miracolo dinatura, 

Obstiipiii steterunlqiie come et vox faucibus besit. 
« Pure non mi potei tenere che non dicessi da me medesimo : Makdictns 
qui venit in noinine Ainbitionis, dapoi chè dal grado che egli ha ricevuto, 
gli pare essere coa quelle scettro rex regum et doniinus dominantium, et 
se egli valessi o si potessi dire et svaporare i suoi capricci, harei comin- 
ciato a gridare a testa all'appressarsi et all'entrare che fecie in chiesa : Attei- 
nte portas, principes veslras.... et introihit Rex glorix... » 

2. Du reste, il avait pris uue devise latine (fol. 146 verso) : «Mené tornai 
a casa, et cominciatomi a venir un poco di sonuo, mi gittai cosi un poco 
sul letto cl dormi un pochetto ; et svegliato che io fui, mi ricordai del 
motto che è alla mia impresa, che dice : Ex asperitate siiavitas. » 

Dans le court intervalle de temps qui s'est écoulé entre la rédaction de 
la préscute notice et la correction des épreuves, j'ai pu recueillir à Londres 



272 LÉON DOREZ 

théorie d'Aristote ; il va même jusqu'à discuter telles doctrines 
d'Anaxagore et de Démocrite '. 

Cette large instruction, acquise à l'Université de Pise, 
explique les relations qu'au grand profit de sa mission Tinghi 
entretient avec les professeurs de l'Université de Mondovî fon- 
dée quelques années auparavant, par acte du 8 décembre 
1560^. On l'a vu plus haut en excellents termes avec Giraldi, 
qui d'ailleurs pouvait lui être directement utile, puisqu'avant 
de se consacrer tout entier aux belles-lettres, il avait exercé la 

l'intéressante lettre suivante, adressée par Baccio Tinghi au prince des phi- 
lologues toscans du xvie siècle, Piero Vettori : « Molto magnifico et mio 
honorando. Non ho mai scritto a V. S. da poi chè mi parti di cotesti paesi 
per non mi esser occorso. Et perché pure havevo qualche servitù et amici- 
tia con lei per le moite cortesie usatemi, che mi ha dalo ardire di richie- 
derja di un servitio, et questo è che noi siamo insieme col Grifo per stam- 
pare le opère di Cicérone in piccola forma, et di già sono stampate l'Ora- 
tioniet l'Epistole; et hora vorremo stampare la fisolofia, sopra la quale se 
havessi qualche correttione, ci faria gran piacere a mandarmele, acciochè 
nulla mancassi, dico quanto alla diligenza et dalla parte nostra ; et noi et il 
Bruto, che le correggie, giene resteremo molto obbligati. Et volendole man- 
dare, V. S. le potrà dare a Jacopo Giunti, che le mandera fidatamente. Che 
Dio la salvi et guardi. Di Lione, addi 7 di Luglio 1567. Di V. S. servitore 
Baccio Tinghi. — Al Molto magnifico messer Piero Vettori suoosser.mo. 
In Firenze. » Musée Britannique, Add. Ms. 10273, fol. 341, autogr. — 
Cette lettre est intéressante à divers points de vue. Elle trancherait, s'il en 
était besoin, dans le sens de l'affirmative, la question de l'autographic du 
ms. de Paris. Elle montre Baccio en relations avec un des plus grands 
savants florentins du temps et explique le rôle littéraire qu'il jouait dans la 
maison de son frère. Elle nous apprend enfin que Giovanni Michèle Bruto 
exerçait le métier de correcteur chez les Tinghi, les Giunta et les Gryphes, 
et fait comprendre que Baccio soit le dédicataire de deux intéressantes 
lettres latines de Bruto mises, la première, à la fin des Historix Florentinx 
libriocto de cet auteur (reproduite dans la belle édition de Venise, 1764, in-4, 
p. 423-426, et datée de Lyon, i^r août 1562), la seconde, en tête des édi- 
tions des Lettres de Cicéron publiées à Lyon, chez Antoine Gryphe, en 
1567 et 1571, in-i6 (Baudrier, ouvr. cité, 8e série, p. 551 et 358). — 
Je rappellerai ici que Baccio Tinglii mourut intestat et célibataire avant 
le 4 juin 1573 {ibid., 6e série, p. 447), exactement le 12 mars, à Florence. 

1. Fol. 215. — Dans une autre occasion, il se plaît à entendre discuter 
les causes de la grandeur de César et de la puissance de Venise, sur laquelle 
il raisonne longuement (fol. 125 verso et suiv.). 

2. Vâllauri, Sloria délie Università degïi siudi del Piemonte (Torino, 
1846, in-8) , t. I, p.151. 



LE « ZIBALDONE » DE BACCIO TINGHI 2J$ 

médecine à Ferrare '. Il fait très bien sa cour au gouverneur de 
Mondovi, Carlo di Lucerna, celui-là même qui s'était distin- 
gué, peu de temps avant, dans la défense de Cuneo assiégée 
par le maréchal deBrissac, et qui, depuis le mois d'avril 1561, 
faisait partie, avec le comte de Stroppiana, du Conseil des 
réformateurs de l'éphémère Université ^. Deux autres profes- 
seurs encore sont l'objet de ses attentions : Giovanni Argen- 
terio, docteur en médecine de l'Université de Turin, l'un des 
maîtres les plus nomades du xvi^ siècle ', et Domenico Bucci, 
également docteur en médecine, dont le fils Agostino fut l'ami 
du Tasse '^. Mais celui auquel il se confie avec le plus de con- 
stance et d'élan, c'est son compatriote Francesco Dell'Ottonaio, 
le célèbre mathématicien qui avait occupé avec éclat, quelque 
dix ans auparavant, la chaire illustrée plus tard par Galilée 5, 
et qui était le fils du poète et héraut florentine 

D'ailleurs, tout en préparant avec eux le succès de l'aflaire 
du sel, Tinghi n'oubhait pas sa profession de libraire. On en 
jugera par les extraits suivants du Zihaldone. 

Addi 23 detto [marzo 1364] parlai [a Mondovi] con messer 
Giambatista Giraldi, el quale mi pregô che io gli facessi stamparc 
i suoi Discorsi sopra le poésie et roinanii stampato {sic) altra volta 
in 4° dal Giolito nel 1554, et dettemi lettera di favore per intro- 
durmial Duca, a questi {sic), al vescovo di Tolone, a messer Gio- 
vanni Gattini, maestro di casa dimonsignor conte di CoUegno, al 
conte di Stroppiana, gran cancellieri di S. A., al conte di Colc- 
gno, al conte di Camerano, col raccomandarmi et favorirmi 7. 

1. Giraldi avait été appelé à Mondovi, par lettres du 13 novembre 1562, 
comme lecteur ordinaire d'humanités (Vallauri, ouvr. cité, t. I, p. 187 et 
suiv.). 

2. Fol. 23 verso, 245. — Cf. Vallauri, ouvr. cité, t. I, p. 181 et 182. 

3. Fol. 17 verso, 23 verso, 24 verso, etc. Ibid., t. I, p. 1 58-161. 

4. Fol. 194, 228 vo, etc. — Cf. Vallauri, ouvr. cité, t. I, p. 172-174 ; 
t. II, p. 63-64. 

5. Fabroni, Histor ia Academiae Pisaiiae (Pis'is, 1791, in-4), t. II, p. 386, 
470, etc.; — Vallauri, ouv. cité, t. I, p. 192. 

6. Fol. 17 verso, 23 verso, 59, 68,68 verso, 191, etc. — Parmi les autres 
personnages dont il recherche l'appui, il faut citer aussi le médecin du duc, 
Marcantonio Capra (fol. 72, 100, 106). 

7. Fol. 24-24 verso. 

Mélanges. II. i8 



274 LÉON DOREZ 

Le 19 mai 1564, il s'en va à l'hôtel de la Licorne afin de 
voir s'il trouvera quelqu'un sur le point de partir pour Mon- 
dovi et de le charger d'un livre qu'il veut envoyer à Francesco 
DeirOttonaio : 

Et avviatici là trovamo messer Giorgio Castrucci ' et mes- 
ser Domenico Buci che appunto erono a tavola, et cou un 
« Buona sera et pro facci a V. Signorie » mi voltai a mes- 
ser Giorgio che è reformator deilo Studio et gli dissi : « La 
Signoria V. dira che io sia un fastidioso et forse mi terra poco 
discreto a non gli dar mai altro che briga, ma per gli amici bisogna 
afiaticare et se et altri. Pero mi harà per scusato se la preghero 
che mi mandi al Mondevi questo libro a messer Francesco Dell' 
Ottonaio. — « Corne! diss'egli, non solo questo, ma altro faremo 
per conto vostro et suo, perche è persona da fargli ogni piacere. 
Pregovene adunque, perché gli sarà grato. Domattina si partira un 
amico nostro, et gliel dareno che ne fareno tenere buona sera. 
Voleté voi bere ?» — « Signor, no. » — « Baciovi le mascelle, ma 
tenetele ferme, senza masticare ^. » 

Le vendredi 2 juin 1564, après avoir écrit à Francesco Dell' 
Ottonaio ' : 

Parlai a messer Domenico Bucio, el quale voleva far stampare 
un trattatello di medicina che vuole che si aggiunga a un'altro che 
ha stampato in- 16 l'Honorati, intitolato : Ouatuor qxiesiia niediciiialia 
Dominici Bucii +, et quello che vuole aggiugnervi questi di sotto 
che saranno altrettanto, o poco vi sarà di differenza, cioè : Ouestio 
desanguînis missioiie in pueris et Traclaius de sanguinis missione in uni- 
versum. Et di questi dice che ne vuole un cento per lui 5. 

Mais, par-dessus tout, Tinghi semble noter attentivement 

1. C'était un docteur en droit. Cf. Vallauri, ouvr. et vol. cité, p. 181. 

2. Fol. 184 verso. 

3. Au moment où Stratta Cuvalcanti veut continuer son voyage, « gli 
feci comperare certi libri, cioè Erasto, Achille Tatio et gli Amori d'Isme- 
nio, per passarsi el tempo per barca. » (Fol. 206.) 

4. Une édition, postérieure à celle d'Onorati, parut à Lyon « apud 
A. Marsilium», 1577, ■i''"^- Cf. Catalogue général de la Bibliothèque natio- 
nale, t. XX, col. 1020, Td34 18(1). 

S- Fol. 228 verso. 



LE « ZIBAI.DONH » DE BACCIO TINGHI 275 

ses rencontres et ses conversations avec les libraires ses con- 
frères. Non seulement il indique toutes les lettres qu'il écrit à 
son frère Filippo, à ses cousins Jacopo et Filippo Giunta ', à 
Bartolommeo Alessandrini -, à Symphorien Béraud >, mais il 
n'oublie jamais de coucher par écrit ses visites chez le libraire 
turinois Antonio Farina, dont la boutique est pour lui, parmi 
ses ennuis et ses loisirs forcés, un refuge fiivori. Le 5 mai 
1564 : 

hitesa questa risolutione, non sapendo che altro farmi, mené 
andai in bottega di Antonio Farina, libraro, dove stetti un pezzo 
aleggere,etvenutomi aiinoia, mené andai alquanto tristeggioni per 
Turino et fuor dclla porta insino aile mulina 4,.. 

Et le 20 ou 21 avril précédent, après une visite chez une 
mauvaise débitrice de Luigi Capponi (Madama d'Armignac) : 

Et andatomene a bottega di masser Antonio Farina libraro, stessi 
a leocrere l'Ovidio deU'Anouillara tanto che vennono l'hore dedi- 
cate a quel sacchetto che ne mantiene in vita con l'armonia délie 
scodelle î... 

Un philologue connu, Arnoldus Arlenius, le « bras droit » 
de l'imprimeur flamand Lorenzo Torrentino qui en 1562 avait 
quitté Florence pour Mondovi ^, apparaît ensuite dans le 
ZibaIdorie,\Q 12 avril 1364: ' 

Andai a casa il Présidente [Montfort] et dimanda[i]gli se egli 
haveva fatto nulla ; nii disse di no per causa di questa entrata [del 
Duca di Sessa]. Torna[i]vi dopo desinare, et mi disse che gliera 
dietro, tuttavia quanto poteva. Et pure all'ordinario uscendo di 
casa, lo seguitai fino alla Corte, dove stato un pezzo per aspettarlo, 
et eccotelo fuora senza haver parlato al Duca. Accompagna[i]lo 

1. Par exemple fol. 154 verso. 

2. Cf. fol. 143 et 182. 

3. Le 25 avril 1564, (fol. 113), il écrit : « Mi ero scordato dire corne 
scrissi uaa lettera a Siniforiano Bcraud nostro di casa... » 

4. Fol. 140. 

5. Fol. 91. 

6. Domenico MoRENi, ^»«rt// (7^//rt tipografia fiorentina di Lorenzo Tor- 
rentino..., ediz. seconda... (Firenzc, 1819, in-8), p. LXii etsuiv. 



27e LÉON DOREZ 

insino a casa lo Storpiato, et di quivi mené tornai a casa a far 
governare il mio cavallo ; et detti la lettera a messer Arnoldo Arle- 
nio che havevo scritto à messer Francesco dell' Ottonaio, et cosi è 
passato questo giorno, et piaccia a Dio chc non passi domani senza 
far nulla ' ! 

Puis, le 28 mai 1564, c'est l'envoyé d'un fondeur de carac- 
tères de l'imprimerie de Torrentino : 

Scrissi di poi una lettera a mio fratello, et intanto ne venne 
l'hora délia cena, et per essersi quietato un poco il tempo, messer 
Stratta et io cène andamo a spasso mez' hora per Turino et giu- 
gnemo a casa Scaramuccia, maestro délie Poste, dove stemo a 
cicalar un pezzo, et essendo già sera ci ritiramo a casa et ogn'uno 
sene andô alla sua caméra. In questo io mi sento chiamare : 
« Che cosa é? » — « E uno che sene vuol andar al Mondevi ; 
perô se tu hai scritto, manda la lettera. » — « Non già io, ma se 
lui vuol aspettare, la scrivero hor hora. » Questo che venne era un 
mandato di un gittatore che sta al Mondevi (che sta) colTorentino. 
Et cosi io all'hora scrissi a messer Francesco dell' Ottonaio quanto 
havevo fiitto insino a quivi et quando io pensavo di partirmi ^ . . . 

Et voici, pour continuer la série, un autre nom célèbre, 
celui de Bernardo Torresani, le parent des Aides et leur con- 
current à Paris : 

Partitonii da Ici [Madonna Pocofila], me ne andai a casa ne 
troppo stetti che io mi senti chiamare dal scrvitore ; fommi al 
verone et io veggo Bernardo Torresan di Parigi, la venuta del quale 
mi fu gratissima. Cenamo insieme et ragionamo di moite cose, et 
portommi 2 lettere, una di mio fratello et l'altra di Filippo Giunti 
mio cugino. Mio fratello mi scriveva d'un negotio con Giulian 
Griti ; Filippo Giunti, che harebbe havuto caro di ritrovarmi et 
di parlarmi. Scrissi a detto Giuliano, et la mattina che fumo 

Alli 28 d'Aprile, Bernardo, non pensando d'csser a tempo di 
andarsene di buon'hora, sene viene allamia caméra di già stivalato, 
et non eran ancora ancor 6 hore. « Odi qua, diss'io, voi l'havete 



1. Fol. 68 verso; cf. fol. 39. Sur Arlenio, voy. Morexi, ouvr. cite, 
p. XLvni et suiv. 

2. Fol. 210. 



LE « ZIBALDONE » DE BACCIO TINGHI 277 

invitata giovane ; non vi diss'io hierscra che voi dormissi con gli 
occhi miei ? » « Egli è vero, diss'egli, ma quando io ho una fanta- 
sia in testa, non posso dormire. » Et cosi stato un pochetto et li 
accesi el lume, egli sene andô alla stalla intorno al suo cavallo, et 
io mi levai et scrissi sopra li capitoli che la mattina dovcvo dare 
allô Stroppiano questo poco di memoriale '... 

La mattina di buon'hora [28 d'Aprile 1564], havendo messo il 
mio pacchetto [per i Capponi] a ordine, presi licenza dal Torresano 
et mené andai a casa Io Stroppiana ^. 

...Et, questo fatto, mené andai un poco tristeggion per Turino et, 
appressandosi l'hora di cena, inverso casa, et di poi a riposarmi, 
perché ne havevo bisogno, perché la notte dinanzi non havevo dor- 
mito, bontà del Torresano '. 

Guillaume Roville ou Rouville ou Rouille ou Rouillé, le 
grand libraire lyonnais, n'était pas, comme on le pense bien, 
pour être absent du Zibaldone de Tinghi : 

Addi 26 d'Aprile [1564] mi levai aile 6 hore et scrissi una Jet- 
tera al Rouillio di certi miei aftari et stetti a scrivere fino aile 1 5 
hore, et dubitando di non esser a tempo a dar le lettere al segreta- 
rio che la sera dinanzi disse che voleva partire et andar dietro a 
Monfor suo padrone, usci[i] fuora senza che havessi tempo di 
poter scrivere a' Capponi, m.a sarà col primo comodo, et cosi a 
mio fratello ; et andato là, Io trovai che acconciava la sua valigia. 
Datogli questa per il Rouiglio et raccomandatogliela, mené tornai 
a casa 4. . . 

Et enfin la liste se clôt sur le nom d'André Wechel, le fils 
de Chrestien, sous la date du 28 mai 1564 : 

Venuto il doppo desinare, mené andai a casa Io Stroppiana per 
farmi vedere et ricordargli la lettera. Et favellato che io hebbi, 
mené andai a casa il Présidente Monfort et gli dissi di questa 
lettera. Egli mi domandô délie scritture perché l'harebbe volute 

1. Fol. 121-121 verso. 

2. Fol. 122. 

3. Fol. 123. — Sur Bernardo Torresani, fils de Francesco d'Asola, voy. 
Domenico Bernoni, Dei Torresani, Blado e Raganotii. . . (Milano, 1890, 
petit in-4), p. 128 et suiv., et p. 322 et suiv. 

4. Fol. 113. 



278 LÉON DOREZ 

vedere. AU' hora io gli dissi che l'haveva il Segretario délia Caméra 
[dei Conti] et egli all'hora voltosegli disse : « Fa, ch'io le voglio 
vedere ancora stasera », et salito su in caméra, io mené andai a 
casa a trovare messer Stratta [Cavalcanti] che attendeva a leggere, 
et cosi cominciamo a ragionare. Et stato cosi un pezzetto, mené 
andai giù et veddi Andréa Vesel, al quale feci motto dimandando- 
gli donde veniva : « Da Roma », mi rispose egli, « et vo a Lione. » 
Ma perche egli pioveva bene, non si sapeva risolvere se si doveva 
partire, ma haveva voglia di andarsene a cena in Avigliana. All'hora 
parecchi che erano quivi Io consigliorono che dovessi restare per 
la sera, sendo massime cosi cattivo tempo. Io pensando che cosi 
dovessi fare, mené andai in caméra messer Stratta et gli dissi come 
costui se ne andava a Lione, perô se voleva scrivere, che poteva : 
« ma meglio sarà che io vi tolga la briga ; io scriverô a messer 
Luigi [Capponi] et voi tornandovi bene potrete aggiugnervi quattro 
versi. » Et cosi me ne andai alla mia caméra et scrissi et portai 
la lettera abbasso, et dimandando di Veselle, si era partito. « A 
buon viaggio », diss'io, et tornandomene su in caméra mia a rag- 
guagliare Io scartafaccio, et havendo presa la mattina una nota da 
messer Stratta su una cartuccia : « Meglio è, diss"io, che la si ponga 
su questo Zibaldone '. » 

Sans attribuera tous ces détails plus d'importance qu'ils n'en 
ont réellement, on conviendra qu'il valait la peine de feuil- 
leter attentivement le singulier mémorial de Baccio Tinghi -. 

Léon Dorez. 



1. Fol. 208-208 verso. — Sur André Wechel, voy. Ph. Renouard, 
Imprimeurs parisiens, libraires... (Paris, 1898, in-12), p. 373-374. 

2. Je me promets de revenir, dans une prochaine publication, sur ce 
curieux manuscrit. 



L'(( HÉLÈNE » DE LECONTE DE LISLE 



Elle garde, dans les Poèmes antiques, le charme, le mystère, 
l'humanité profonde dont l'a douée son premier poète '. On ne 
pense pas, tout d'abord, à l'atmosphère spéciale, au décor 
nouveau que lui crée l'évocateur par ses propres visions et ses 
propres rêves, par son adoration et son interprétation de l'an- 
tique. On dirait qu'il a cherché uniquement l'artistique jouis- 
sance de rivaliser avec Homère, en accentuant, en dégageant 
ce que renfermait de touchant, de féminin, d'humain, 
l'héroïne dolente de VIliade, la reine majestueuse de YOdyssée. 
On sait que souvent l'œuvre lislienne ne trahit chez l'artiste 
que cette seule ambition : d'égaler, de dépasser même la 
beauté des anciens. C'est dans ce seul but, par exemple, qu'il 
a raconté, après mille autres, l'aventure de Zeus et d'Européia, 
sujet ardu, tentant par ses difficultés mêmes, où il fallait 
qu'un taureau, métamorphose de Zeus, eût une majesté et 
une splendeur olympiennes et qu'une beauté éclatante au point 
d'amener le roi des dieux à se prosterner devant elle, s'alliât 
à l'ingénuité la plus enfantine ^ C'est aussi, surtout, pour 

1. Voir pour le mythe d'Hélène chez les anciens, W. H. Roscher, Lex. 
der Griech. tiiid rom. Mythol. ad vocem Helena. 

2. ]ose'ph.Wl^.^iiEY, Les sources de Leconte de Lisle (Tï,xvà\xy^ et mémoires de 
Montpellier, Série littéraire, I), Montpellier, 1907, page 341, indique dans 
Europe un symbole historique : « Dans cette jeune fille qui porte le nom 
de notre continent et que le ravisseur arrache à l'Asie, sa patrie, pour l'em- 
mener en Crète, où elle deviendra mère d'enfants héroïques, est-ce que le 
poète n'a pas symbolisé la civilisation transportée par les dieux d'Asie en 
Europe, c'est-à-dire en Grèce, comme dans un milieu plus favorable à son 
épanouissement ? » On ne peut pas accepter cette conjecture, étant évident 
que Leconte de Lisle a parfaitement oublié qu'Europeïa était une vierge 
tyrienne. Il en fait une grecque et c'est dans la Grèce qu'il place l'action : 



28o L. F, BENEDETTO 

complaire à ses curiosités d'artiste, pour se mesurer avec 
Eschyle, qu'il refit, plus passionnelle et plus sombre, la tragé- 
die des Atrides. 

Il est aisé pourtant de s'apercevoir, pour peu qu'on s'arrête 
sur quelque détail de la pièce, qu'il ne s'agit pas uniquement 
d'une étude d'art. Hélène est évidemment un symbole. Tous 
les commentateurs, tous les lecteurs peut-être, ont senti que 
le poème avait un sens caché et la critique est déjà en pos- 
session de quelques interprétations ingénieuses. Nous allons 
les discuter en détail. Mais comme comprendre Hélène, c'est 
comprendre ce qu'elle suppose et ce qu'elle résume du monde 
idéal que portait en lui le poète, il nous faut d'abord retracer, 
en raccourci, le fond splendide sur lequel sa figure se détache. 

* 

Hélène est une habitante de la patrie fantastique où le poète 
a vécu les instants les plus beaux de sa vie. Je ne parle pas, 
évidemment, de sa petite patrie, de l'île Bourbon, où ont 
rayonné son enfance et sa première jeunesse, et qui, toujours 
plus belle dans le double éloignement du temps et de l'espace, 
ne cessa jamais d'obséder son souvenir. Il eut une patrie beau- 
coup plus vaste, pays aux contours moins précis, que n'étrei- 
gnait pas de tous côtés l'océan et qu'enveloppait une vapeur 
mystérieuse : l'Orient. Tout en n'ayant plus pour lui la même 
indétermination que pour les premiers romantiques, l'Orient 
de Leconte de Lisle ne souffre pas encore d'être identifié avec 
précision dans l'espace ou dans le temps. On peut dire en 
général, qu'Orient signifie pour lui tout pays de soleil, tout 
pays où la nature, belle et robuste, déploie avec majesté ou 
avec grâce, ses jeunes énergies, que ce soit aux pieds du Piton 
des Neiges ou aux pieds de l'Himalaya, dans les vallons d'Hel- 

Cellc-ci voyant fuir le doux sol d'Hellcnie. 
Voir aussi l'invocation de Zeus : 

O fleur d'Hcllas que j'aime. 



l'« HÉLÈNE » DE LECOKTE DE LISLE 2l8l 

las OU dans les champs italiques, dans les forêts de l'Amérique 
ou dans les solitudes polynésiennes. C'est plus spécialement, 
l'île natale, immensément agrandie par l'imagination, augmen- 
tée de toute l'Inde et de toute la Grèce, et se confondant avec 
elles. 

Dans le prologue de son premier recueil, le Cœur et l'Ame, 
projet de jeunesse qui ne trouva point d'éditeur ', Leconte de 
Lisle s'annonçait comme un messager de l'Orient venant dire 
au pâle Occident les clartés de l'aurore. Ces pièces juvéniles, 
inspirées presque toutes de la patrie tant aimée, il faut les ran- 
ger, mentalement, parmi les Poèmes antiques, si l'on désire 
pénétrer l'âme secrète, saisir la vibration personnelle de son 
œuvre indo-grecque. L'auteur des Poèmes antiques considère 
désormais l'aveu public des angoisses du cœur comme une 
vanité et une profanation -. Il veut paraître désormais un pur 
historien, travaillant à la reconstitution de la vie ancienne, 
collaborant à la tâche du siècle qui est « de retrouver et de 
réunir les titres de famille de l'intelligence humaine ^ ». Le 
public devra donc ignorer que son Inde et sa Grèce ne sont, 
au fond, que le prolongement idéal de sa patrie insulindienne. 
La Fontaine aux lianes, une des plus touchantes évocations du 
pays natal, comprise d'abord parmi les Poèmes antiques dans 
la première édition, sera exclue des éditions successives. Dans 
la première édition, le poète a présenté un peu pêle-mêle les 
poèmes de sujet indien et ceux de sujet grec : cette apparence 
de désordre qui témoignait, elle aussi, de l'unité de son Orient, 
disparaîtra des autres éditions. 

Je ne nie pas qu'il ait été, à un certain moment, du moins 
d'intention, un véritable historien, lorsqu'il tâcha de saisir, à 
l'aide d'une érudition consciencieuse, et d'exprimer par son 
art concis et lumineux, le caractère spécial des peuples et des 

1. Du moins, du vivant du poète : Leconte de Lisle, Premières poésies 
et lettres intimes, Préface par B. Guinaudeau, Paris, 1902, p. 116. 

2. Derniers poèmes, p. 213-214. 
5. Ibiâ., p. 217. 



282 L. F. BENEDETTO 

âges OÙ son imagination l'emportait. Mais l'historien chez lui 
n'exclut jamais le rêveur, et ce n'est pas sans cause que son 
imagination l'emportait vers l'Inde et vers la Grèce, plutôt 
que vers d'autres pays. 

On s'explique aisément qu'il ait aimé l'Inde. Il se croyait 
hindou. Tel le croyaient ses amis parisiens. Bourbon, où il 
est né, quoiqu'elle soit plus proche de l'Afrique que de l'Asie, 
était pour lui une terre indienne. Conjecture légitime, d'ail- 
leurs, la mer qui sépare Madagascar des péninsules de l'Asie, 
n'ayant peut-être pas, d'après certains géologues, existé de 
tout temps '. 

On s'explique plus facilement encore son amour pour la 
Grèce. Attaché à l'Inde par sa naissance, il Tétait à la Grèce 
par ses origines artistiques. C'est elle qui lui avait donné, ou, 
tout au moins, révélé, le goût de la beauté plastique, de la 
construction ordonnée et rigoureuse, de la forme précise, par- 
faite, unique. 

Les raisons n'étaient pas moins profondes qui devaient pro- 
duire l'intime association de ces deux pays dans l'imagination 
du poète et leur fusion avec sa terre natale. 

On connaît son ardente adoration pour le paradis de sa jeu- 
nesse, et la nostalgie qu'il en garda toujours. Il lui arriva de 
constater que sa propre tragédie était la grande tragédie de l'his- 
toire. Voyez VlJîusion suprême et le Dies irae. Dans celle-là le 
regret de l'individu, revoyant pour la dernière fois, dans l'ima- 
gination, avant de mourir, les jours heureux de sa jeunesse, le 
doux pays natal, loin duquel, nouvel Adam chassé d'Éden, il a 
vécu misérable. Dans Dies irae, la plainte de l'humanité désor- 
mais vieille, se retournant vers sa jeunesse lointaine, revoyant 
les premiers jours du monde et Eden perdu pour toujours. 
Homme, et homme portant en lui l'âme de l'humanité. Leçon te 

I. Voir par ex. W. Stow, On the probable Existence of an ancient Southern 
Continent, dans le Qiiarterly Journal of Geological Society, XXVII, 187 1, 
p. 546-548, et H. F. Blanford, On ihe Age and Corrélations of the Planl- 
bearing Séries oj India and the former Existence of an Indo-Océanic Continent, 
ihid., XXXI, 1875, p, 519. 



l'« HÉLÈNE » DE LECONTE DE LISLE îS^ 

de Lisle sentit le poids de cette double douleur. Il confondit 
l'amertume de son exil avec la conscience douloureuse de l'uni- 
verselle déchéance. Aux heures d'accablement, lorsque, déses- 
pérant de retrouver Éden, d'arrêter dans leur fuite les fluides 
apparences, son âme n'avait plus d'autre refuge que le passé 
irrévocable, ce n'était pas seulement l'île lointaine que ses yeux 
contemplaient, aussi complète et aussi nette que la patrie 
réelle^ mais aussi le berceau primitif des races, l'Inde et la 
Grèce, les premiers théâtres de la civilisation humaine. 

Ajoutez tout ce qu'avaient de commun à ses yeux, comme 
nature et comme vie, les trois parties de son Orient fantastique. 
Rien de l'Orient brumeux et impénétrable qu'entrevoyait 
Hugo dans ses cauchemars \ Un rêve grandiose de lumière, 
de beauté, d'harmonie. La terre, aussi jeune et aussi fraîche 
qu'aux premiers jours de la création ou qu'à la cessation du 
déluge, semble comme saturée et enivrée de sève. Partout, 
dans les forêts sans bornes, aux fleurs splendides, aux fauves 
étranges, aux effluves enivrantes, sur les fleuves sacrés qui 
roulent éternellement, au milieu d'une végétation luxuriante, 
leurs eaux couvertes de nymphéas et de lotus, sur la mer 
divine que le soleil dore, sur les monts sublimes, partout 
quelque chose de surhumain et d'immense. L'édition défini- 
tive des Poèmes antiques s'ouvre par un hymne à Surya, le 
Soleil. Il se peut que ce poème n'ait été, tout d'abord, qu'une 
tentative savante de condenser en quelques vers l'essence 
même du Rig-Véda, les dieux védiques n'ayant dû être à l'ori- 
gine que des noms ou des aspects différents du même dieu 
solaire^. Mais je crois que le poète, en le plaçant tout au seuil 
des Poèmes antiques, a voulu élargir la signification de son 
hymne, en faire la synthèse de tout son Orient gréco-indien. 
Surya est la source même d'où jaillit, sous ses mille formes 
éclatantes, la vie orientale. L'hymne à Surya serait d'abord 

1. Je fais allusion à la XlIIe poésie des Rayons et les Ombres. Voir aussi 
Pierre Martino, L Orient dans la littérature française, Paris, 1906, p. 1-2. 

2. C'est là une interprétation de M. Vianey, ouvr. cit., p. 29. 



284 L. F. BENEDETTO 

une magnifique introduction aux poèmes de sujet indien, 
poèmes qui, dans l'ordre actuel, ne constituent pas, croyons- 
nous, des études historiques détachées, mais une vision 
ordonnée et graduée de toute l'Inde. Ce serait, en général, la 
gloire de la vie célébrée dans un cœur pacifique. 

Après l'activité confiante de la jeunesse et de la première 
virilité, après les efforts pour réaliser dans l'art et dans la vie, 
l'âme encore pleine du souffle vivifiant de l'île divine, ses 
visions de force et de sérénité primitives, survient pour le 
poète l'âge du désenchantement et du doute. Mais sa vision 
orientale ne se ternit ni ne s'efface ; elle passe au dernier 
plan du tableau et brille dans le lointain. Au premier plan 
l'Occident barbare. Auparavant les poèmes de la beauté, de la 
joie, de la force, de la liberté, de l'espérance, c'est-à-dire les 
Poèmes antiques; maintenant les poèmes de la laideur, de la tris- 
tesse, de la corruption, de la tyrannie, du désespoir, c'est-à- 
dire les Poèmes barbares et les Poèmes tragiques qui ne sont, au 
fond, que de nouveaux poèmes barbares \ Il ne s'agit pas 
d'une sorte de trilogie. Ceux qui ont cru trouver un sens 
spécial aux trois titres des recueils, n'ont pas compris entiè- 
rement la vie intérieure du poète. Celle-ci est dominée et 
puissamment unifiée par une pensée unique : celle que nous 
indiquions tout à l'heure, et que le poète a si bien condensée 
dans un beau vers qui pourrait servir d'épigraphe à ses oeuvres : 

Je revois les soleils des paradis perdus. 

La domination de cette seule pensée ne se révèle pas seule- 
ment lorsqu'il prodigue la lumière dans ses peintures d'Orient ; 
elle se manifeste aussi lorsqu'il assombrit tout ce qui n'est pas 
oriental. Rappelez-vous les plus beaux de ses poèmes non 
antiques. Ce sont des histoires lugubres se déroulant dans les 

I. C'est Kaïn, placé au seuil des Poèmes barbares, qui représente le poète 
dans sa nouvelle attitude : 

Que l'angoisse du monde emplisse mes oreilles 
Et hurle dans mon cœur comme un torrent sans fin. 



l'« HÉLÈNE » DE LECONTE DE LISLE 285 

ténèbres. La grande héroïne de ces drames est la nuit. Des 
ombres, çà et là, qu'éclaire la lune froide. Voici Hervor la fille 
des héros, qui court, ses cheveux noirs au vent, brandissant 
une épée, venger son père Angantyr. Plus loin, le chevalier 
qui n'a pas voulu danser sur les mousses fleuries de la forêt 
et que la reine des Elfes a touché au cœur de son doigt blanc, 
tombe mort en rencontrant le spectre de sa douce fiancée. Dans 
la même nuit bleue argentée par la lune, un autre fiancé passe, 
à minuit, enveloppé dans un étroit suaire, pour aller frapper 
à la porte de Christine qui veille en pensant à lui, et nous les 
voyons, avant la fin de la nuit, repasser tous deux lentement, 
sur les mousses humides, dans la direction du vieux cimetière, 
où elle aussi dormira, blanche, à ses côtés, sous la lune pâle. 
Qui ne se souvient de Hialmar, se dressant sombre et majes- 
tueux, les deux mains sur le tronçon de son épée, parmi les 
mille morts étendus sur la neige, dans la clarté lunaire ? C'est 
par une nuit affreuse que la dépouille livide de Tiphaine tombe 
du haut de la tour dans les flots hurlants de la mer. Ce sont 
les terreurs d'une nuit d'orage qui accompagnent les dernières 
réflexions de Magnus. Est-il nécessaire de multiplier les 
exemples ? Qu'on remarque aussi que ce n'était pas pour 
reproduire exactement ses modèles que Leconte de Lisle 
insistait sur le côté lugubre de ses histoires. M. Vianey, en 
comparant les poèmes de Leconte de Lisle à leurs sources, a pu 
souvent remarquer qu'elles prenaient dans l'imagination du 
poète une saveur plus barbare. Hialmar meurt moins triste- 
ment dans la cantilène islandaise; la mort de Sigurd est racon- 
tée dans l'Edda avec des détails moins dramatiques. 

Esprit unitaire et simpliste, voyant Thistoire de l'humanité 
à travers ses souvenirs de jeunesse, Leconte de Lisle a donc 
fortement opposé à un Orient splendide un Occident ténébreux. 
Il n'a pas opposé d'une manière moins tranchée les habitants 
de ces deux mondes. On retrouve aisément dans ce qu'il a 
rappelé de sa vie bourbonienne, dans ses tableaux de vie 
indienne ou hellénique, la persistance d'une même abstrac- 
tion : l'homme oriental. 



286 L. F. BENEDETTO 



* 
* * 



Il l'a conçu, le plus souvent, cet enfant d'un milieu privi- 
légié, comme un contemplateur extatique, goûtant le plus 
grand des bonheurs, celui d'être tout absorbé par la beauté des 
choses, de vivre non sa vie individuelle, mais la vie immense 
de la nature. 

Le poète se rappelle, dans ses jours de tristesse, qu'il a été, 
lui, cet heureux. Et il décrit le prodige. Ce n'est pas de la 
rêverie, ni de la langueur, mais une ivresse, un vertige qui 
augmentent démesurément l'être individuel et lui révèlent 
l'unité profonde du Tout et la grande âme cosmique. Que de 
fois il a connu cette jouissance ! C'est tantôt dans la nuit 
silencieuse, quand on entend la mer chanter au loin sur le 
sable et mêler son chant au gémissement des forêts ; c'est tan- 
tôt loin des hommes dans un creux de montagne, où l'on 
peut écouter la musique subtile que font les mille bruits flot- 
tant dans l'air sans jamais en troubler le repos : 

. . . .L'âme s'en pénètre ; elle se plonge, entière, 
Dans l'heureuse beauté de ce monde charmant ; 
Elle se sent oiseau, fleur, eau vive et lumière; 
Elle revêt ta robe, ô pureté première. 
Et se repose en Dieu silencieusement. 

Car, pour Leconte de Lisle, c'est dans les douces ivresses de 
ce poétique panthéisme que consista le bonheur édénique. 
L'homme ayant brisé, en perdant Eden, la continuité de cette 
fusion harmonieuse, la nature orientale peut seule, par ses 
splendeurs paradisiaques, rétablir l'ancienne harmonie. On 
peut oublier dans ses bras les tristesses de la nouvelle exis- 
tence. 

Et l'âme qui contemple et soi-même s'oublie 
Dans la splendidc paix du silence divin, 
Sans regrets, sans désirs, sachant que tout est vain, 
En un rêve éternel s'abîme ensevelie. 



l'« HÉLÈNE » DE LECONTE DE LISLE 287 

Ces heures extasiées, dont il se'souvient avec tant d'émo- 
tion, cadeaux spontanés de la terre heureuse, où il avait vécu 
en premier homme, le poète a souvent cherché à les évoquer 
aussi comme un baiser maternel sur ses souffrances. Il en a 
fait dans la Fontaine aux lianes l'aveu tragique. Il a demandé 
aux bois natals, un jour de sa jeunesse, de le réconcilier avec 
la vie. Ce fut probablement pendant son dernier séjour à 
Bourbon, à l'époque de sa vie qu'on a si bien appelée du 
recueillement, époque de solitude, de méditation* intense et 
farouche, de défiance et de désespoir. La splendeur édénique 
de la vie immense et paisible que réveillent dans les forêts 
tropicales les premiers rayons du soleil, avait suffi pour l'ar- 
racher à sa sombre inquiétude. 

O fraîcheur des forêts, sérénité première, 
O vents qui caressiez les feuillages chanteurs, 
Fontaine aux flots heureux, où jouait la lumière, 
Eden épanoui sur les vertes hauteurs ! 

Salut ! ô douce paix, et vous pures haleines, 
Et vous qui descendiez du ciel et des rameaux 
Repos du cœur, oubli de la joie et des peines. 
Salut ! ô sanctuaire interdit à nos maux ! 

Il n'est donc pas nécessaire, pour trouver le repos, de se 
réfugier dans la mort. Ceux-là seuls sont à excuser, qu'op- 
prime un ciel mélancolique et que n'a jamais bercés le 
charme d'un pays oriental '. 

Leconte de Lisle cherchera toute sa vie sa plus complète 
félicité dans la contemplation extatique de l'île natale, même 
quand celle-ci se sera depuis longtemps perdue dans le loin- 
tain. Il remplacera l'extase de la contemplation directe par 
l'extase du souvenir. Car le paysage, devant lequel ses yeux 
se sont ouverts, a gardé, en se changeant en paysage intérieur, 
la splendeur de ses couleurs, la douceur de ses parfums, la 



I. Le poète sera tenté de nouveau, plus tard, par l'idée du suicide. Voir 

a Mort, d'un lion. 



288 L. F. BENEDETTO 

netteté de ses rumeurs et de ses lignes. Le souvenir du temps 
heureux n'est jamais pour lui un moyen de se ménager de 
vagues et délicieux frissonnements ni de changer en mélanco- 
lie sa tristesse ; il ne lui apporte jamais, comme à la Francesca 
de Dante, une augmentation de souffrance. C'est toujours 
une douce chose, car c'est une véritable résurrection du passé. 
Le poète n'a qu'à contempler. Son âme vibre, devant le rêve, 
des mêmes vibrations que devant le réel. Il voit et il voit 
tout. 

Rien du passé perdu qui soudain ne renaisse. 

Le tableau tant aimé réapparaît, paré de clartés aurorales. 
Toujours, à quelques détails près, le même dessin minutieux 
et précis. Les abeilles bruissent toujours près de leurs ruches 
naturelles, parmi les tamarins et les manguiers aux fruits ver- 
meils. On voit toujours les bambous, grêles et géants, les 
cannes et le maïs en fleur onduler lentement ; on entend l'eau 
vive filtrer sous les mousses profondes et tinter dans les bas- 
sins bleus, et la mer saluer d'un murmure amoureux le soleil. 
Tout en n'oubliant pas les autres oiseaux de son île — le car- 
dinal à la plume écarlate, le colibri, le martin au bec jaune, la 
verte perruche — , son imagination lui rappelle de préférence 
l'oiseau bleu de la vierge, les ramiers chanteurs, les blondes 
tourterelles ployant leurs beaux cols sur l'eau bleue des fon- 
taines. Les bœufs de Tamatava et les roses sauterelles 
manquent rarement au tableau. A l'horizon le profil dentelé 
des montagnes. 

Il ne jouit pas que par la vue. Les anciens sons aussi 
arrivent, inaltérés, à son oreille; il s'enivre aussi de l'arôme 
des bois, de l'odeur des sucreries, des effluves s'exhalant du 
sol comme d'un encensoir. 

Et tandis que le passé revit, tout le présent disparait. Qui 
pourrait deviner que V Illusion suprême, évocation lumineuse, a 
été écrite sous l'étreinte d'une pauvreté désolante, au fond 
d'une cour sombre, dans un bouge misérable ? 



L « HÉLÈNE » DE LECONTE DE LISLE 289 

Après ce que nous venons de noter il est facile de prévoir 
quelle conception il a dû se faire de l'Inde. Son Inde sera sur- 
tout brahmanique. Il n'a pas soupçonné combien de vie pro- 
fondément humaine ou noblement héroïque se cachait sous la 
sombre couleur brahmanique dont est revêtue la majeure par- 
tie de la littérature sanscrite : il ne s'est pas douté de l'œuvre 
habile des brahmanes s'emparant des héroïques traditions de 
la race pour y accentuer, au détriment de la fierté et de la joie 
antiques, la tristesse et la sévérité sacerdotales, changeant en 
pénitent du Ramayana le guerrier du Rig-Véda. Il s'arrêta, 
frappé de respect, devant les contemplateurs pieux qu'on ren- 
contre si souvent dans les anciens livres de l'Inde, figures 
immondes et épiquement niaises dont il confondit l'immobi- 
lité séculaire avec son ravissement enthousiaste. 

Il pressent mal l'essentielle réalité de cette vie de pénitence 
et de prière. Incidemment, il peint un Richi en méditation, à 
l'ombre d'un figuier, immobile et muet, sa blanche mousse- 
line nouée autour des reins, l'œil clos, les deux pieds croisés 
sous sa cuisse, tandis q:ie 

Sa temme à pas légers, vient poser sur sa natte 
Le riz, le lait caillé, la banane et la datte. 

Son attention est toute aux vrais ascètes, à ceux qui ne se 
soucient guère de dattes ni de bananes et qui restent mille et 
mille ans immobiles, s'élevant de plus en plus en valeur et en 
gloire, jusqu'à dépasser la puissance même des dieux. Mais il 
oubhe complètement leur principal caractère : la pénitence. 

On connaît un épisode curieux du Maha-Bharata, celui du 
pénitent Tchyavana qui devint, au bout de longues années 
d'immobilité, une vivante fourmilière. « Le sage ainsi caché 
était de tous les côtés semblable à une boule de terre, et, 
enterré dans cette fourmilière, il souffrait une épouvantable 
pénitence. » Ainsi dit le vieux poète, et l'on voit que pour 
lui cette étonnante aventure est surtout une belle preuve de 
constance héroïque. L'ascète qui s'est proposé de rester immo- 

Mélanges. II. 19 



290 L. F. BENEDETTO 

bile comme un pieu pendant quelques centaines d'années, les 
yeux sur le même point de l'horizon, n'a pas le droit de 
bouger pour chasser les insectes. 

Leconte de Lisle qui s'est inspiré de cet épisode dans sa 
figuration de Viçvamitra et de Valmiki, s'est servi de la 
même situation comme d'un signe éclatant de la concentration 
la plus complète. Plus de constance et d'héroïsme, plus 
d'épouvantable pénitence, mais cessation complète de toute 
sensibiUté, oubli total du monde et de la vie. 

Certes Valmiki, sage anachorète lui aussi d'après le Riunayana 
même, fait songer à son confrère Tchj'avana, lorsque, debout 
sur l'Himavat, tout plongé dans la profondeur de son rêve, 
il laisse les fourmis ailées s'amasser sur lui comme une écume 
marine, entrer dans sa chair, dans ses yeux, sous son crâne 
et faire de son corps un squelette. Mais pourquoi le poète 
indien, ce vieillard de cent ans, est-il monté jusqu'au faîte 
de l'Himavat ? Pour contempler encore une fois avant de mou- 
rir 

Les fleuves, les cités et les lacs et les bois. 
Les monts, piliers du ciel et l'océan sonore, 

pour communier encore, dans une vision extasiée, avec l'âme 
glorieuse de sa terre. 

Relisez Bhagavat. C'est la forme indienne et épique de la 
Fontaine aux lianes. Tout nous rappelle le jeune homme errant, 
le cœur plein d'hymnes, par un matin superbe sous les larges 
ramures des bois natals, ressaisi soudain par ses souvenirs et 
versant ses plaintes au sein de la nature consolatrice. Une 
vie plus auguste palpite dans la forêt agrandie; le Gange 
majestueux a remplacé la source solitaire ; mais le drame est 
le même : Maitreya, Narada, Angira, les trois sages assis dans 
les roseaux du fleuve, ne sont tous ensemble, que le mort 
mystérieux à qui le poète demandait : 

Pourquoi jusqu'au touibeau cette tristesse amère ? 
Ce cœur s'est-il brisé pour avoir trop aimé ? 
La blanche illusion, l'espérance éphémère. 
En s'envolant au ciel, l'ont-clles vu fermé ? 



L« HELENE » DE LECONTE DE LISLE 29 1 

C'est en effet la vision ineffaçable de l'Apsara rapide, le 
regret des plus chères affections que la mort a brisées, l'an- 
goisse de ne pouvoir éclairer la nuit humaine et embrasser 
l'infini, c'est, en somme, la douleur de l'homme, qui trouble 
le repos des trois brahmanes et qui leur fait implorer, dans la 
nuit merveilleuse, l'oubli absolu, la triple libération du désir, 
du souvenir et du doute, l'ensevelissement dans Bhagavat, 
l'âme universelle. Leur cri désespéré ne reste pas. ici non 
plus, sans réponse. Ganga, la belle déesse, la rivière sainte, 
réussit à les fixer de nouveau dans l'extase en leur indiquant 
le chemin de Kailaça, le mont sacré où ils contempleront 
Bhagavat. 

Si nous passons des bords du Gange aux vallons de la Grèce, 
la nature, aussi belle, y a des amants aussi passionnés. Il suffi- 
rait de noter que c'est par Khirôn le centaure que le poète a 
symbolisé l'âme hellène. Khirôn évoque, il est vrai, comme 
un lointain souvenir de sa jeune saison, les ivresses qu'il a 
goûtées lorsqu'il vivait sur le sein de Kibèle et étreignait entre 
ses bras l'univers. Mais l'irrésistible séduction de la terre n'a 
pas cessé avec la jeunesse du centaure. Voyez le berger Kly- 
tios qui vit aux pieds de l'Etna, en face de la mer silencieuse. 
Il ne veut d'autre maîtresse que Kibèle. En vain Glaucé, déesse 
marine, tâche de le fléchir par ses aveux ardents. La seule 
volupté qu'il cherche c'est, oubliant et la mort et la vie, de se 
sentir enveloppé, pénétré par les doux chants et le calme pur 
de ses bois mystérieux : 

[QuaudJ la terre s'éveille et rit et que les flots 

Prolongent dans les bois d'harmonieux sanglots, 

O nymphe de la mer, déesse au sein d'albâtre, 

Des pleurs voilent mes yeux et je sens mon cœur battre 

Et des vents inconnus viennent me caresser 

Et je voudrais saisir le monde et l'embrasser. 

Dans la calme immobilité du midi, le ravissement du pas- 
teur sicilien devient l'inertie délicieuse que goûtent les brah- 
manes: 



292 L. F. BENEbETTd 

De la rumeur humaine et du monde oublieux, 
Il regarde la mer, les bois et les collines, 
Laissant couler sa vie et les heures divines, 
Ht savourant en paix la lumière des cieux. 

C'étaient donc, tout à la fois, des souvenirs de ses « belles 
années » et des visions de l'Inde et de la Grèce antiques, que 
Leconte de Lisle évoquait, en évoquant cet Orient imaginaire 
de l'extase. 

Altéré d'oubli, désireux d'échapper au mal de vivre_, il finit 
par regretter surtout, dans cette communion antique avec la 
nature, l'heureuse inconscience. Les douces illusions s'éva- 
nouissant toutes après les amèrês expériences^ son esprit se 
remplissant de plus en plus de la doctrine indienne du néant, 
le jour vint où il ne crut plus la nature compatissante, où il 
ne l'entendit plus lui parler dans ses joies ou ses tristesses. En 
racontant sa tragédie juvénile de la Fontaine aux lianes il laisse 
tomber un sourire triste sur sa crédulité d'autrefois. Mais 
qu'importait cela ? La nature se riait-elle de ses souffrances, 
était-elle vide et insensible, elle pouvait toujours le plonger 
dans le néant divin. 

Il était donc naturel que sa conception finît par trouver 
dans l'ascète indien et, en général, dans l'Inde, telle qu'il la 
concevait, sa formule la plus expressive, et que le vrai bonheur, 
ce qu'il appelait /^ bonheur impassible, finît par s'identifier pour 
lui avec l'absorption ascétique. Il s'écriait dans la Ravine de 
Saint-Gilles : 



Heureux qui porte en soi, d'indifterence empli, 
Un impassible cœur, sourd aux rumeurs humaines, 
Un gouffre inviolé de silence et d'oubli! 

La vie a beau frémir autour de ce cœur morne 
Muet comme un ascète absorbé par son dieu ; 
Tout roule sans écho dans son ombre sans borne. 



Et dans Ultra caelos, lui le poète à qui on a reproché d'avoir 



L « HELENE » DE LECONTE DE LISLE 293 

immolé en lui l'émotion personnelle, vaincu la passion, 
anéanti la sensation, étouffé le sentiment ', il laissait s'échap- 
per l'invocation fameuse, si vibrante de lyrisme : 

O nuits du ciel natal, parfums des vertes cimes, 
Noirs feuillages emplis d'un vague et long soupir, 
Et vous, mondes brûlant dans vos steppes sublimes, 
Et vous, flots qui chantiez, près de vous assoupir ! 

Ravissement des sens, vertiges magnétiques 

Où l'on roule sans peur, sans pensée et sans voix ! 

Inertes voluptés des ascètes antiques 

Assis les yeux ouverts, cent ans, au fond des bois ! 

Nature ! Immensité si tranquille et si belle, 
Majestueux abîme où dort l'oubli sacré 
Que ne me piongeais-tu dans ta paix immortelle ? 
Quand je n'avais encore ni souffert ni pleuré ? 

Nous n'en sommes plus à découvrir que l'auteur des vers, 
que nous venons de citer, a aimé la vie, d'un amour ardent, 
exalté. Portant en lui le souvenir ineffaçable d'une humanité 
jeune et belle, il a aimé la vie tant qu'il a cru que cette huma- 
nité renaîtrait, et il n'a désiré la mort que lorsqu'il s'est 
aperçu qu'elle avait disparu pour toujours. Son Orient chimé- 
rique est, pour le regard qui l'embrasse tout entier, un spec- 
tacle glorieux d'immensité et d'énergie. Non seulement des 
ascètes inertes, mais une foule d'êtres beaux, jeunes et vail- 
lants. Songez au déroulement splendide de l'histoire grecque. 
La forêt aux sentiers fleuris, à la voûte immobile, où rêvent 

I. On l'appelle aussi d'habitude le poète dts Montreurs. On a, à notre 
sens, un peu faussé la signification de cette pièce. Ce sonnet, que l'auteur a 
placé au milieu de ses poèmes les plus personnels, n'est pas un manifeste 
de l'impersonnalité dans l'art tel qu'on le conçoit généralement. C'est, au 
fond, une reprise de la Source. Ce n'est pas que le poète ne veuille pas cher- 
cher dans l'art le confident de ses souffrances intimes. Il ne veut pas prendre 
pour confident le public. Isolé de la foule, il demandera à l'art seul de ber- 
cer et d'apaiser sa douleur. Les larmes de Tours nous montrent aussi sa foi 
en la vertu consolatrice de l'art : le roi des Runes, le Skalde immortel réus- 
sit par sa harpe sonore à charmer et à faire pleurer l'ours triste et sinistre. 



294 L. V. BENEDETTO 

éternellement les ascètes, ne couvre pas non plus tout le beau 
soi de l'Inde. Valmiki, du sommet de l'Himavat, embrasse de 
son regard un spectacle plus étendu et plus varié. Il voit jail- 
lir du sol de la patrie et s'élancer vers le ciel une troupe 
radieuse : tous ceux qu'il a chantés dans son Ramayana ; avec 
le peuple pâle des anachorètes, les guerriers, les vierges, les 
dieux. La vision s'élargit aussi, si vous traversez, avec le poète^ 
sur le char de guerre de Laksmana, les cités, les vallons, les 
montagnes et les plaines de l'Inde primitive. Outre les ascètes 
qui rêvent, les 3'eux fermés, vous rencontrez des laboureurs 
courbés sur leur sillon, des jeunes filles nageant dans l'eau 
des fleuves, des chasseurs poursuivant leur proie : il vous est 
donné d'admirer, dans une pose achilléenne, le grand Daça- 
rathide terrassant un Raxsas, et d'entendre, dans la ville de 
Mytila aux cent pagodes crénelées, les clameurs du peuple 
saluant le retour du guerrier tueur de démons. Dans les bois 
sacrés même, autour des solitaires immobiles, vous pouvez 
écouter le tourbillonnement et l'enivrement de la jeunesse et 
de l'amour. 

Partout, dans la vie des hommes, le même éclat de forces 
généreuses et fécondes, le même bouillonnement de sève que 
dans la nature. 

Le poète s'est même plu à marquer poétiquement le con- 
traste entre l'anéantissement ascétique et l'essor franc et 
magnifique de la vie. Il a montré, par un beau symbole, qu'il 
ne sert à rien d'être convaincu du néant, que la longue expia- 
tion est inutile : sur le seuil même de l'au-delà on n'échappe 
pas encore au charme de la Maya, on sent encore la beauté 
de ce monde illusoire. L'histoire de Çanta et de Çunacepa 
n'est plus, dans les Poèmes antiques, ce qu'elle est dans le 
Ramayana : une glorification de l'ascétisme. En effet, dans le 
Ramayana, en racontant l'histoire singulière de Çunacepa, que 
son père a vendu à un roi pour être sacrifié et .jue réussit à 
sauver un vieux pénitent, l'auteur n'a eu d'autre but que de 
faire admirer la toute-puissance du saint vieillard, de montrer 



I. « IIlil.HNE » DK LF.CONTE DE LISLK 295 

que lui seul savait les prières capables d'arracher la victime au 
couteau du sacrifice et de rompre ses chaînes à l'instant même 
de la mort. L'épisode du Rauiayana est devenu un hymne à 
l'amour. Habitué aux généralisations et aux symboles, Leconte 
de Lisle a dégagé du récit la donnée la plus générale — un 
ascète décrépit s'attendriss.int sur un jeune homme qui ne veut 
pas mourir — et, aya:it fait de celui-ci un amoureux, il a pu 
opposer à Viçvamitra, le plus pétrifié des ascètes, Çanta et 
Çunacepa, le couple le plus ravissant de fraîcheur originale. 
Devant l'ascète qui peut les sauver, Çanta et Çunacepa n'ont 
qu'une arme pour combattre ses raisons, qu'un charme pour 
attendrir son cœur : leur amour. lia beau dire : 

Va ! le monde est un songe et l'homme n'a qu'un jour, 
Et le néant divin ne connaît pas l'amour ! 

en écoutant la voix, les sanglots de Çanta, il sent, peu à peu, 
sa rigueur fléchir ; l'épaisseur des forêts murmure comme aux 
jours de sa jeunesse, son sang brûle, son corps frémit. Viçva- 
mitra sauvant Çunacepa c'est la sagesse brahmanique qui se 
renie et reconnaît la légitimité des passions juvéniles. 

Gardons-notis de donner à cette opposition une portée plus 
considérable qu'elle n'a eue dans la pensée de l'auteur. Si nous 
ne considérons dans l'ascète que l'aspect qui a excité le pre- 
mier son intérêt et sa sympathie, c'est-à-dire la fiiculté de saisir 
cà travers les apparences l'âme intime des choses, le prétendu 
contraste entre le bonheur iiiipàssiblc et celui que donne la vie 
éclatante et multiple, devient tout à fait illusoire. C'est juste- 
ment cette antique faculté, maintenant perdue pour les masses, 
qui explique le vrai caractère et la vraie grandeur de cette 
vie. 

Qu'était-ce, en efiet, que cette àme cosmique qui se révé- 
lait au contemplateur dans le ravissement mystique dont nous 
avons parlé jusqu'ici ? 

C'était la Beauté. 

La Beauté est l'être principe même ; elle est la forme harmo- 
nieuse qui gouverne les mondes. 



2^6 L. F. BENEDETTO 

Elle seule survit, immuable, éternelle, 

La mort peut disperser les univers tremblants, 

Mais la beauté flamboie et tout renaît en elle 

Et les mondes encor roulent sous ses pieds blancs. 

Le contemplateur était l'inspiré. Il percevait l'Idéal, Il voyait 
Viçnou siéger sur le lotus d'azur '. Il pouvait, en sculptant 
Vénus, faire passer dans le marbre la pureté harmonieuse, la 
sérénité inaltérable, la force irrésistible de la grande mère, la 
Nature, et créer, au lieu d'une Vénus quelconque, la Beauté 
même. Toute forme d'activité, rêve, désir, pensée, art et 
action, était chez lui une réfraction de la lumière divine dont 
la nature l'inondait. 

Tout à la fin des Poèmes antiques, rongé de regret pour la 
route infructueuse qu'a parcourue l'humanité loin d'Éden, le 
poète s'écrie : 

Oui, le mal éternel est dans sa plénitude, 
L'air du siècle est mauvais aux esprits ulcérés. 
Salut, oubli du monde et delà multitude ! 
Reprends-nous, ô Nature, entre tes bras sacrés ! 

Ce n'est pas là l'expression d'un désenchantement sans 
remède. C'est le souhait que l'homme renoue encore, à l'aide 
de la nature, ses traditions idéales, qu'il retrouve le chemin de 
Paros, et fasse revivre encore l'âge glorieux où l'on entrait 
dans l'action baigné de lumière et plein d'infini et la vie était 
toute une éclosion de beauté. 



I. Leconte de Lisle reconnaît à Viçnou les mêmes qualités qu'à la Beauté 
pure : 

Oh ! qu'il était aimable à voir l'Etre parfait, 
Le Dieu jeune, embelli d'inexprimables charmes ! 



Comme deux océans, troubles pour les profanes, 
Mais, pour les cœurs pieux, miroirs de pureté, 
Abîmes de repos et de sérénité. 
Que ses yeux étaient doux, qu'ils étaient diaphanes! 



L « HELENE » DR I.ECONTE DE LISLE l^J 



* 
* * 



Le poète a dit lui-même l'impatience fiévreuse de l'âme se 
sentant riche et belle, tendant à révéler ses forces et à réaliser 
ses jeunes rêves. « La contemplation constante de la beauté 
visible et invisible dans la nature — cette seconde ouïe de 
l'âme qui prête des chants mélodieux ou sublimes aux 
diverses formes organiques, cette étincelle qui vivifie le bois 
et l'argile — développe dans l'âme d'immenses désirs irréali- 
sables, des aspirations généreuses, mais vaines, vers un but à 
peine entrevu, un vague besoin d'irrésistible tendresse... » 

L'amour unifie le premier les élans confus. Le but flottant 
se précise. Tandis qu'il repose, songeur, sous les grands pins 
de l'Ida, Paris voit se composer devant lui, dans la vapeur 
douce du matin, la Forme divine qui accomplira ses vœux. 
Le berger de l'Hybla reconnaît dans la Sicilienne au doux rire, 
aux longs yeux, qui s'en vient par les blés dans le rose brouil- 
lard, l'incarnation de ses désirs. La femme est le premier 
idéal. 

Première manifestation d'un sentiment inné de la nature, 
première expansion d'une vitalité somptueuse, l'amour orien- 
tal éclôt spontanément, joyeusement, sous le baiser du soleil : 

qui sait, ô lumière, ô beauté, 

Si vous ne tombez pas du même astre enchanté 
Par qui tout s'aime et s'illumine ? 

Il est à la fois débordant et chaste. Chaste, parce que 
spontanément éclos, parce que libre, impétueux : une force 
naturelle. Il a la beauté vierge du milieu où il fleurit. Ne 
confondons pas sa chasteté avec l'accord réfléchi de l'instinct 
individuel et de la civilisation ambiante. C'est la naïveté 
des premiers hommes avant la faute. 

Telle avait été l'amour chez l'homme primitif: 



298 L. F. BENEDETTO 

L'éclair qui fait aimer et qui nous illumine 
Le brûlait sans faiblir un siècle comme un jour ; 
Et la foi confiante et la candeur divine 
Veillaient au sanctuaire où ravonnait l'amour. 

Telle avait été aussi la première passion du poète. Rien 
d'aussi doux et d'aussi frais que la jeune beauté qu'il avait 
vue, un jour de sa jeunesse, descendre, dans son beau 
manchy, de la colline natale, vision éphémère de jeunesse 
et de grâce, dans la gloire d'un matin tropical. La grâce riante 
dont le Léopardi français a entouré l'Eve antique est sans 
doute aussi un souvenir de sa Nérina à lui: de celle qui 
n'avait parfumé qu'un jour l'ombre calme de ses bois et qui 
dormait là-bas, dans le sable des grèves, sous les chiendents, 
au bruit des flots. 

L'ardeur la plus passionnée dans l'âme la plus pure, voilà 
l'amour dont il a illuminé son Orient. 

Cette conception n'avait rien de paradoxal à ses yeux. Ado- 
lescent, quand le premier rêve faisait vibrer son cœur et son 
âme vierge, il avait connu, avec les désirs vagues et les timi- 
dités délicieuses, les transports les plus brûlants. Il a dit dans 
une confidence précieuse: « La solitude d'une jeunesse privée 
de sympathies intellectuelles, l'immensité et la plainte inces- 
sante de la mer, le calme splendide de mes nuits, les rêves 
d'un cœur gonflé de tendresses, forcément silencieuses, ont 
fiiit croire longtemps que j'étais indiff"érent, même aux émo- 
tions que tous ont plus ou moins ressenties, quand, au con- 
traire, j'étouffais du besoin de me répandre en larmes passion- 
nées. » 

Il a épanché dans ses figures orientales sa sensibilité débor- 
dante. Çanta et Çunacepa, couple ardent et pur, se dressant 
dans un décor enchanté, qui rappelle à tout instant l'île du 
poète, ne résument pas seulement l'Inde amoureuse. Vous 
pouvez retrouver, chez beaucoup de ses pasteurs grecs, le même 
éclat doux et viril de la passion que chez Çunacepa; ses 
vierges helléniques ont la tendresse voluptueuse de Çanta. 



L « HKLHNI- » DE I.HC.OXTH DH I.ISLK 299 

Il faut voir dans Hylas le regret de l'ancien amour dévo- 
rant et indomptable, strophe du chant immense de la nature. 
Hylas n'a pas plus tôt vu Monis et Nichéa, dont les douces 
voix l'ont attiré au fond de la fontaine, qu'il a oublié toute 
chose : 

Adieu le toit natal et la verte prairie, 
Où, paissant les grands bœufs, jeune et déjà pasteur, 
Pieux, il suspendait la couronne fleurie 
A l'autel des dieux protecteurs ! 

Adieu la mère en pleurs dont l'œil le suit sur l'onde, 
Et de qui le Destin à son sort est lié, 
Et le grand Héraklès et Kolchos et le monde ! 
Il aime et tout est oublié '. 

L'amant de Klytie n'est pas moins puissamment dominé 
par la passion qui le conduit au tombeau : 

J'oublie eu la voyant la Patrie et les Dieux ! 

Faut-il rappeler Glaucé lascive et provoquante et l'exquise 
Thestylis dont la pudeur farouche se détend et s'efface à la 
tombée de la nuit, lorsque, tout étant calme autour d'elle, 
assise sur le bord de la fontaine, sur la pente du mont, l'im- 
mense horizon devant les yeux, elle laisse échapper la plainte 
harmonieuse de son cœur blessé et appelle le jeune immortel, 
l'amant inconnu ? Faut-il rappeler la franche sensualité des 
adorateurs de Thioné et de Péristéris ? 

Je n'ai jamais bien compris le jugement qu'on a porté géné- 
ralement sur l'Hellas de Leconte de Lisle. D'après M, Ricard, 
Leconte de Lisle, « barbare ébloui, chaste et chagrin », « âme 
orgueilleuse et triste », n'a pas compris cette joyeuse antiquité, 
« à travers laquelle il se promenait un peu comme un visi- 

I. Je ne crois pas qu'on puisse adhérer à la conjecture de M. Vianey 
ouvr. cit., p. 328 : « A travers cette histoire on en peut lire, si l'on veut, 
une autre : celle de l'attrait irrésistible des eaux et des bois, celle de 
l'homme s'absorbant, s'ensevelissant dans la nature, jusqu'à oublier tout le 
reste. « 



300 L. r, BENEDETTO 

teur dans un musée « ; il aurait connu la Grèce « en puri- 
tain ' ». On lit dans le remarquable ouvrage de M. Leblond : 
« La vertu essentielle de l'Hellas que créa Leconte de Lisle, 
c'est la chasteté^. » Suivant Jean Dornis, Leconte de Lisle, 
« qui sentait les beautés, les profusions, les troubles de la 
nature tropicale comme un prolongement de sa sensibilité 
personnelle, aima et honora surtout dans la Grèce, la divinité 
supérieure qui l'arrachait aux songes du Nirvana, à ce qui ris- 
quait de demeurer pure volupté dans sa compréhension de la 
création » ; il aurait aimé l'Lide par un élan de passion ins- 
tinctive et irréfléchie, tandis que son culte de la Grèce aurait 
été plutôt chez lui un acte de qualité intellectuelle K 

L'hellénisme de Leconte de Lisle est, à notre sens, un phé- 
nomène plus complexe, où il faut distinguer plusieurs phases. 
Nous allons bientôt voir qu'en possession d'une culture assez 
étendue et comme guidé par les qualités de sa propre nature 
et par les événements de sa vie, notre poète n'en est pas 
demeuré au paganisme superficiel dont s'accommodent volon- 
tiers, dans leur vision de la Grèce, tant d'esprits frivoles et 
ignorants; qu'il n'a pas fait païen synonyme d'épicurien, ni 
beauté synonyme de volupté. Commençons, maintenant, par 
reconnaître qu'il n'a pas méconnu, dans sa conception de 
l'âme grecque, l'ardeur, la volupté, la passion ; qu'il a cons- 
taté chez les jeunes enfants de son Hellas, sous un ciel aussi 
étincelant, sur une terre aussi chaude et enivrante, la même 
force et la même joie de vivre que dans le cœur de Çanta et 
de Çunacepa aux bords du Gange. 

Il y a plus. 11 ne s'est pas contenté d'embrasser la Grèce 
dans une vision générale d'Orient erotique. Il a fait sienne 
aussi l'idée courante de joyeuse antiquité qu'a vulgarisée le 

1. Cité par Jean Dornis, Essai sur Leconte de Lisle. Paris, 1909, p. 97- 
98. 

2. Marius-Ary Leblond, Leconte de Lisle d'après des documents nouveanxi 
Paris, 1906, p. 288. 

3. Jean Dornis, ouvr. cit., p. 97. 



l'« HÉLÈNE » DE LHCONTE DE LISLE 301 

bon Horace. Compare/ ses Eludes lalincs qui sont presque 
toutes des traductions de poèmes horatiens, à leurs sources. 
Vous constaterez facilement un procédé curieux, une sorte 
de féminisation. Tous les titres masculins disparaissent et 
le traducteur remplace les Quinctius Hirpinus et les Tele- 
phus par des Lydie et des Glycère. Chaque poème se réduit à 
un portrait de femme et à l'éternelle leçon d'Horace que 
Saturne emporte nos jours et qu'il faut jouir et boire quand il 
en est encore temps. Allusions politiques, détails curieux ins- 
pirés du milieu romain, tout est supprimé. En lisant Lycimnie 
on ne se doute plus guère qu'il ne s'agit pas d'une maîtresse 
du poète, mais de la maîtresse de son protecteur. On recon- 
naît, par contre, aux changements qu'il apporte, que le poète 
s'arrête avec plaisir devant les tableaux d'amour : 

Les entretiens sont doux sous le portique ami. 
Dans les bois où Phoebé glisse ses lueurs pures, 
Il est doux d'effleurer les flottantes ceintures 
Et de baiser des mains rebelles à demi. 

Le final fameux de l'ode à Taliarque est ici paraphrasé, non 
traduit. Portique, bois, lune, robes flottantes (la robe d'une 
vierge antique, si elle en a une, doit être naturellement tou- 
jours flottante), tout cela est sorti de l'imagination du traduc- 
teur. Or il est important de constater qu'il y a des Etudes 
latines à côté des Odes anacréoiitiques, des Médailles antiques et 
des imitations de Théocrite, qu'un auteur latin a été enclavé 
dans un monde tout à fait hellénique. Leconte de Lisle a, évi- 
demment, relevé ce qui, à son sens, était hellénique dans les 
poèmes d'Horace. Et à travers sa manière le gréciser on 
aperçoit son idée de la Grèce : riante, jeune, enjouée, spiri- 
tuelle, désireuse de vivre et de jouir \ 

1. E. Stemplinger. Die « Eludes latines » von Lccontc de Liste, dans le 
P lu loîog us, LXXI, 1912, pp. 500-306 prête, peut-être, à notre poète trop de 
savantes intentions: « Leconte's Versuch das Rômische aus den Oden auszu- 
scheiden und das spezifisch Griechische hervorzuheben, ist immerhin 
eine intéressante Kunstùbune. Aber mit dcni blossen Gcfùhle mit dem der 



302 I.. F. BENEDETTO 

11 est d'ailleurs tel de ses Poèmes antiques qui ne devrait plus 
laisser subsister aucun doute. Je fais allusion à son Chant 
alterné, développement précieux d'un motif qui fut familier 
pendant quelque temps à son imagination. Le poète a eu soin, 
en opposant l'une à l'autre l'âme païenne et l'âme chrétienne, 
d'}' synthétiser lui-même, vigoureusement, sa conception de 
l'antiquité. Or, que Eiit-il dire à la créature divine qui symbo- 
lise le monde antique ? 

Sur mou front plein d'ivresse éclate uu divin rire. . 
Un trouble rayonnant s'épanche de mes yeux. 
Ton miel, ô volupté, sur mes lèvres respire, 
Et ta flamme a doré mon corps harmonieux. 

Son sein jaillit libre et blanc hors de la tunique ; son cœur 
palpite de désirs amoureux ; elle danse, les pieds nus, sur les 
monts Phrygiens, en chantant Evohé; partout où elle passe, 
la beauté, fleur féconde, s'épanouit sous ses pieds. 

C'est encore la Volupté qu'elle invoque dans son dernier 
chant : 

O coupe aux flots de miel où s'abreuvait la Terre, 
Volupté ! Monde heureux plein de chants immortels ! 
Ta fille bien-aimée, errante et solitaire 
Voit l'herbe de l'oubli croître sur tes autels. 

On voit que, tout en sentant plus profondément et plus 
complètement le charme des amours nobles et harmonieux où 
la force s'allie à la chasteté, Leconte de Lisle est séduit, en 
général, par tous spectacles d'énergie et d'enthousiasme. C'est 
la sève inépuisable de la nature primitive qu'il aime contem- 
pler dans son activité prodigieuse. L'amour en est la première 
manifestation et la plus insigne, mais il n'en est pas la seule. 
Une fouled'autres rêves, grâce à elle, se définissent et se concré- 

Dichter die Entscheidung trifft, wird nicht viel crreicht. Aber vielleicht 
konnte der Lecontesche Versuch zu einer zusammentassenden Untersuchung 
reizen, wie Horaz die Grieclien nachgeahnit bat. » 



L « HELENE » DE LECONTE DE LISLE 



)":> 



tii>ent. Le poète s'arrête ébloui devant les mille figures idéales 
qui écloscnt, floraison merveilleuse, dans le monde primitif. 

Il vénère dans l'honmie antique le créateur des dieux. On 
sait quel culte fidèle et enthousiaste il voua aux divinités des 
anciens. Nous le voyons souvent concentrer sur elles toute son 
adoration du passé et résumer l'antiquité tout entière par les 
figures de son Olympe. En fait, l'antiquité mourut avec ses 
dieux. L'homme, quand ils eurent disparu, ne sentit plus battre 
dans son cœur le cœur du monde et perdit le secret des formes 
parfaites et des symboles impérissables. Le poète se reporte par 
l'imagination au moment où les dieux d'Hellas, trappes et 
maudits par le « vil Galiléen » s'endormaient dans leur tombe 
et une pitié profonde l'envahit pour les vaincus, pour les 
morts, pour les temples abandonnés tombant en ruine. Il a 
placé au seuil de ses Poèmes grecs et, dans la première édition, 
au seuil de tous ses Poèmes antiques, la figure d'Hypatie, la 
vierge héroïque qui défendit contre les destructeurs les dieux 
foudroyés. Le poète ne l'a pas mise à cette place pour faire une 
déclaration de principes et symboliser en elle l'alliance 
de la religion et de la science — ainsi que Brunetière l'a 
interprétée — mais parce qu'il allait évoquer lui aussi, prêtre 
harmonieux, au milieu des blanches ruines, les divinités d'au- 
trefois. C'est en ce sens que, sculptant la noble figure d'Hypa- 
tie, il sculptait sa propre figure. 

Il vénère dans l'homme antique le créateur des héros, des 
types moraux les plus partaits et les plus vivants. N'oublions 
pas que son Orient primitif est épique et que c'est sous cet 
aspect qu'il hanta le plus puissamment son imagination et qu'il 
contribua le plus à lui rendre le présent insupportable. On 
devine facilement ce que c'est pour Leconte de Lisle qu'un âge 
épique. C'est un âge où tout le peuple est poète. Certes, il 
admire Valmiki, le poète immortel 

Dont l'âme harmonieuse emplit l'onibic où nous sommes 
Et ne tarira plus sur la lèvre des hommes. 

Certes, il admire Homère et ses deux grands continuateurs 



304 L. V. BENÈt>ETTO 

Eschyle et Sophocle, qui « représentent la Poésie dans sa vita- 
lité, dans sa plénitude et dans son unité harmonique » ; mais 
les grands poètes ne font que recueillir ce que le peuple a pro- 
duit, et la foule, en les écoutant évoquer les héroïques souve- 
nirs et raconter les grandes visions, écoute toujours parler son 
cœur et sa conscience. De là la fusion, la correspondance 
intime, l'intelligence réciproque du poète proprement dit et de 
la foule, cest-à-dire l'existence d'une poésie vraiment natio- 
nale ; delà aussi la généralité puissante et l'intarissable vitalité 
de ses figures. Dans son amour pour la poésie épique, Leconte 
de Lisle n'a pas mis moins d'outrance que dans ses autres 
amours. La décadence de l'épopée signifie pour lui la déca- 
dence générale de la poésie. Il croira avoir prouvé que les 
modernes sont inférieurs aux anciens, au point de vue litté- 
raire, lorsqu'il aura dit, ô ingénuité épique ! que la Divine 
comédie, le Paradis perdu et le Faust ne sont point des épo- 
pées ' . 

Nous venons donc de voir ce que l'Hellas de Leconte de 
Lisle avait en commun avec le reste de son Orient : la proxi- 
mité de la nature, l'adoration de la beauté humaine, la florai- 
son des visions idéales. Mais tandis que l'Inde devenait de 
plus en plus pour lui la terre de la contemplation et du rêve, 
la Grèce brillait de plus en plus, dans son imagination, de joie, 
de lumière, de vie. 

Ni sanglants autels, ni rites barbares, 
Des hvmnes jovcux, des rires, des fleurs ! 



Ni foudre ni vent dont l'àme s'effraie. 
Dans le bleu du ciel volent les chansons. 



La joie libre, éclatante, partout, sur la terre, dans les 
cieux : 

I. Derniers poèmes, pp. 226-227. Leconte de Lisle ne connaissait que très 
superficiellement la Divine comédie, qu'il a imitée, d'une manière assez 
banale, dans sa Vision de Snorr. 



l'« HÉLÈNE » bÈ LECONTË DE LISLE 3Ô5 

Où sont les bienheureux, Princes de l'Harmonie, 
Chers à la sainte Hellas, toujours riants et beaux, 
Dont les yeux nous versaient la lumière bénie 
Qui semble errer encor sur leurs sacrés tombeaux ? 



* 

* * 



Il est un petit poème de Leconte de Lisle, paru, en 1845, 
dans le recueil phalanstérien la Phalange \ qu'il n'a pas cru 
digne de figurer dans l'édition officielle de ses œuvres et dont 
on n'a reproduit jusqu'ici que de courts fragments - : je veux 
parler de sa première Hélène. C'est un témoignage précieux 
des idées du poète sur la Grèce non seulement pour les don- 
nées directes qu'il nous fournit, mais aussi, et surtout, pour 
ce que nous laisse deviner l'oubli auquel il fut condamné. Il 
est utile de l'avoir sous les yeux tout entier K 

Hélène. 
O vous qui saisissez la vivante harmonie 
De la forme parfaite alliée au génie, 
Apôtre épris d'amour pour l'antique beauté, 
Venez 1 — Allons revoir l'archipel enchanté. 

Le paradis païen, la contrée immortelle 

Oîi rayonne Aphrodite au cœur de Praxitèle ; 

Où les dieux helléniens, Paros immaculé 

De qui le sol attique a seul été foulé, 

Jaillissent, lumineux, sous la main qui les crée 

Dans leur nudité chaste et leur pose sacrée. 

Venez ! — Soit que pour eux nous quittions le séjour 

Où nos yeux tout d'abord se sont ouverts au jour : — 

1. La Phalange, Reznte Je la Science sociale, XI V"^ année, F^ série, t. II, 
deuxième semestre, juillet 1845. 

2. Voir M.-A. Leblond, ouvr.cit., pp. 172-173 et J. Dornis, ouvr. cit., 
pp. 83-84. 

3. D'autant que la Phalange n'est pas partout facile à trouver. M. Léon 
Dorez a bien voulu me procurer une copie du poème en question d'après 
l'exemplaire de la Phalange possédé par la Bibliothèque Nationale. 

Mélanges. II. 20 



306 L. p. BENEDETDO 

L'île aux blondes moissons qui, de Cérès aimée, 

Enclôt l'Etna fumant dans sa plaine embaumée ; 

Soit la chaude Lybie, ou Crète aux cent cités, 

La riante Ausonie, habile aux voluptés, 

Où Ton voit Parthénope, ardente et faible reine 

Sommeiller demi-nue aux^bras de la syreine ! 

Soit que notre trirème, au cours aventureux, 

Ait quitté de Milet les rivages heureux ; — 

Q.u'Eole soit propice au doux pèlerinage ! 

Que Thétys aux yeux bleus, nous guidant à la nage, 

Avec ses bras d'albâtre, entr'ouvre dans les flots 

Un chemin de cristal d'Ionie à Délos ; 

Puis, de l'île divine aux bords sacrés d'Athènes ; 

Et là, d'un bras pieux abaissons les antennes. 

Comme deux étrangers, d'humbles aïeux issus, 
Ami, baignons nos pieds aux eaux de l'Ilyssus, 
Par un soir qui permette à l'oreille flattée 
D'ouïr chanter l'abeille aux ruches d'Aristée, 
Et le troupeau, docile à la voix des bouviers, 
Revenir à pas lents parles bois d'oliviers. 
Ecoutez, écoutez ! — la vague du Pirée 
Murmure doucement une plainte inspirée. 
Qui roule dans nos cœurs, profond, mélodieux, 
Le poème éternel des héros et des dieux ! — 
Voyez ! — comme des plis d'une royale robe, 
L'ombre, tombant des cieux, à demi nous dérobe 
Les blocs marmoréens sous qui dort abrité 
L'Olympe descendu du ciel inhabité ; 
Et la ville si belle et le saint promontoire 
Où Platon a dressé son sublime oratoire! 
O fille de Minerve, assise aux îlots chanteurs, 
Qu'il est doux de rêver à tes pieds enchanteurs ! 
Qu'il est doux, contemplant ta merveilleuse enceinte 
De s'abreuver longtemps d'une volupté sainte; 
Tandis qu'un fier rayon qu'Hélios a dardé 
De l'horizon lointain par sa flamme inondé. 
Du temple impérissable où le regard s'attache. 
Couronne avec respect la majesté sans tache. 

Inaltérable azur, ô terre ! ù doux berceau 

Dont Saturne jamais n'eff"acera le sceau ! 

Radieux firmament dont la subtile haleine 

Sculpte en contours divins les beaux membres d'Hélène! 

Où Faust, eu vieillissant, par l'amour altéré, 



L « HELENE » DE LECONTE DE LISLE 307 

Vers l'idéal qui sauve ardemment attiré, 
Sentira quelque jour la blanche Tyndaride 
Mettre un souffle céleste en sa poitrine aride, 
Puis comme un cher fantôme exhalé du tombeau, 
Ne laisser en ses mains qu'un fragile flambeau ! 
Terre et cieux! c'est à vous que la fille du Cygne 
De sa race divine a révélé le signe : 
Victorieuse et nue en sa vivace ardeur 
Vous avez la beauté que revêt la pudeur! 
De votre sein fécond Hélène révélée 
Pour un aveugle monde enfin s'est envolée 
Et ce monde la voit et ne la connaît pas. 
Dans l'inflexible cercle où cheminent ses pas 
Il gémit sous le poids de son ombre première, 
Ne sachant point qu'Hélène est la toute lumière. 

Ah ! brisons ce vain rêve où notre cœur blessé 
D'un regret inutile, ami, s'est trop bercé. 
Nous n'avons point aux flots que l'aviron argenté 
Poussé notre vaisseau des sables d'Agrigente ; 
Nous n'avons point quitté le golfe de cristal 
Où Parthénope rit de son gardien fatal, 
Ni le bord lybien, ni la molle lonie. 
Nous ne sommes point nés à l'époque finie 
Où la mère des dieux, l'ardente antiquité 
Voulut vivre et mourir de sa propre beauté ! 
Non, non! — sur la limite où notre âge chancelle 
Oh! cherchons en avant l'Hélène universelle! 

Non le marbre vivant, mais l'astre au feu si beau 

Qui reluit dans nos cœurs comme un sacré flambeau 

La multiple beauté, dont l'attraction lie 

D'un lien d'amour le ciel à la terre embellie. 

Et qui fera tout homme, au moment de l'adieu, 

Plus digne de ce monde et plus digne de Dieu ! 

Et disons : — forme, idée ! ô beauté, sois bénie ! 

Subhme identité d'où jaillit l'harmonie, 

Sois bénie à jamais, sainte langue des cieux. 

Toujours inépuisable en flots mélodieux! 

Où l'astre inaperçu, l'oiseau dans la ramure 

Confondent leurs concerts — où l'infini murmure ! 

Sois bénie à jamais, sur terre comme au ciel, 

Toi par qui l'amphion du culte essentiel 

Bâtira de ses chants la Thèbes éternelle ; 

Toi qui faisant vibrer ta corde maternelle. 

Toujours une et multiple, et sept fois palpitant. 



^OS L. V. BENHDETTO 

Pleine d'accords divins, verseras en cluiutant, 
Comme en deux cœurs touchés par ta voix inspirée 
Entre l'iiomme et la terre une amitié sacrée ! 

Peut-être n'est-il pas tout à fait exact de dire que Lecomte 
de Lisle a sacrifié ce poème. S'il a sacrifié le brouillon, la 
rêverie confuse, il a publié dans les Poèmes antiques l'œuvre 
d'art, claire et organique, qui s'en était dégagée : Venus de 
Milo '. On saisit aisément le rapport des deux poèmes. 
Quoique le poète, le souvenir de l'Hélène de Goethe s'ajou- 
tant à l'imprécision du symbole, ait vite dépassé son premier 
but, Hélène était sans doute dans son intention ce que sera la 
Vénus de Milo : un symbole de la beauté que les Grecs ont 
réalisée dans le marbre. On voit que le poème a été fait pour 
opposer à l'Hélène antique, idéal splendide, mais borné, ne 
dépassant pas les confins de l'art, simple « marbre vivant », 
l'Hélène moderne, idéal complet embrassant toutes les formes 
du Beau. L' « apôtre épris d'amour pour l'antique beauté », 
que le poète invite à s'embarquer avec lui pour le saint Archi- 
pel, était à coup sûr un sculpteur. C'est la terre des dieux mar- 
moréens qui les convie. C'est une statue aux contours divins, 
c'est déjà une Vénus de Milo, que l'Hélène que sculpte à leurs 
yeux l'air radieux de la Grèce. 

Terre et Cieux! c'est à vous que la fille du Cvgne 
De sa race divine a révélé le signe : 
Victorieuse et nue en sa vivace ardeur, 
Vous avez la beauté que revêt la pudeur! 

C'est pour la même raison que le poète va proclamer la 
divinité de l'immortelle Vénus, de la déesse irrésistible, au 
port victorieux, qui marche fière et nue et fait palpiter l'uni- 
vers, et qui n'est pas Aphrodite, ni Kythérèe, ni la Muse, ni 
Astarté, mais la Beauté pure. 

Pour fitire à'Hclciie le poème plus ordonné et plus compact 
qu'est Vénus de Milo, le poète a élagué tout ce qui n'était pas 

I . Venus de Milo est de 1846. 



L « HELENE » DE LECONTE DE I.ISLE 309 

évocation ou regret de l'art ancien. La strophe célèbre, à 
laquelle on serait tenté de donner une signification si vaste : 

Iles, séjour des Dieux ! Hellas, mère sacrée ! 
Oh ! que ne suis-Je né dans le saint Archipel, 
Aux siècles glorieux où la Terre inspirée 
Voyait le ciel descendre à son premier appel ! 

n'est pas une variation du beau thème qu'on rencontre si 
souvent dans son œuvre, dans Nox, par exemple : 

Montez, saintes rumeurs, paroles surhumaines, 
Entretien lent et doux de !a terre et du ciel ! 

OU dans le Dies ivne : 

L'esprit ne descend plus sur la race clioisie 



OU dans la fin même de cette "prernibre. Hélène; il s'agit tou- 
jours de l'art, du grand art grec, créateur de tous les dieux 
dont le sol d'Hellas est jonché. 

Cette unité faisait défaut dans Hélène. L'artiste v était 
doublé d'un sociologue. Il voulait par son Hélène encourager 
les efforts vers l'idéal nouveau. Il ne fallait pas trop se bercer 
dans le vain regret de la beauté ancienne. Elle n'avait été, en 
définitive, qu'une partie de la beauté, la beauté artistique et 
la Grèce, dont la mission dans le monde avait été de la révéler, 
avait fini pour toujours sa carrière, une fois sa tâche accom- 
plie. Une tâche plus glorieuse restait aux modernes : de révé- 
ler la beauté entière, celle qui est l'universelle harmonie. 

Il ftut ajouter ceci à ce que nous avons dit tout à l'heure 
sur sa vision d'une Grèce riante et joyeuse. Remarquons qu'il 
y eut un moment où le poète a vu un contraste entre cette 
Grèce et sa conception personnelle, noble et sérieuse, de la 
vie. Le reproche qu'il lui fait d'avoir voulu vivre et mourir de 
sa propre beauté laisse percer tant soit peu le mépris. 

Mais déjà une conception bien diverse se formait dans son 
esprit et inspire même déjà quelques-uns des plus beaux vers 



310 L. F. BENEDETTO 

d'Hélène. En efFet, est-ce qu'il n'élargissait pas et n'ennoblissait 
pas l'idéal grec, lorsqu'il ajoutait, après avoir déploré que l'Hé- 
lène révélée par la Grèce se fût envolée pour un monde 
aveugle qui la voit sans la connaître : 

Il gémit sous le poids de son ombre première 
Ne sachant point qu'Hélène est la toute-lumière} 

De même qu'il avait projeté dans son Orient imaginaire tous 
les autres aspects regrettés de sa jeunesse, il va y projeter aussi 
les nobles préoccupations et les rêves héroïques de ses années 
de lutte. 



* 
* * 



Tout le monde sait de quels espoirs incroyables, de quel 
optimisme prodigieusement enfantin s'enivrèrent, vers la moi- 
tié du siècle dernier tous les esprits, même les plus clairvoyants. 
Ce fut une contagion, une véritable folie. On cro3^ait la régé- 
nération de l'humanité un fait non seulement indubitable, mais 
imminent. L'idéaliste ardent que fut toujours Leconte de 
Lisle ne pouvait pas ne pas partager le fanatisme des temps . 
D'autant qu'il s'y ajoutait l'impétuosité combative d'une jeu- 
nesse mâle et vertueuse. C'était l'époque où il écrivait : « Que 
faire? Que devenir? Où est la nuée lumineuse? Il faut mar- 
cher au bonheur... par le libre essor des passions virtuelles. 
Il faut oublier les cultes menteurs et l'aveuglement fanatique 
et tout le filtras mystique des soi-disant révélations particu- 
lières! que les démons catholiques aillent grincer des dents où 
bon leur semblera, tandis que les génies heureux de l'Eden 
berceront entre leurs bras l'humanité outragée depuis long- 
temps, mais qui renaîtra jeune et belle au soleil de l'amour et 
de la liberté '. » Il avait rêvé tout le temps de la félicité infi- 
nie qu'aura l'homme un jour. Gagné par la ferveur révolu- 

I. Voir M. -A. Lkblond, oiivr. cit., p. 170. 



L« HELENE » DE LECONTE DE LISLE 3 II 

tionnaire, aux approches de 1848, il crut que la réalisation de 
son rêve serait le prix certain de l'action : 

Cesse ta morne plainte et songe, Humanité, 
Que les temps sont prochains où de l'iniquité, 
Dans ton cœur douloureux et dans l'univers sombre, 
Les rayons du bonheur s'en vont dissoudre l'ombre 



O roi prédestiné d'un monde harmonieux, 
Marche ! les yeux tendus vers le but radieux ! 
Marche à travers la nuit et la rude tempête, 
Et le soleil demain luira sur ta conquête '. 

De quel enthousiasme confiant ne salue-t-il pas la nouvelle 
aurore qu'il lui semble déjà voir poindre h l'horizon! 

Des siècles de l'erreur déjà la nuit s'achève, 
Aux clartés du matin le ciel sourit encore, 
Et les premiers rayons de l'aube qui se lève 
Eclairent devant nous un nouvel âge d'or -. 

Le futur auteur de Ka'ni reconnaît déjà que la création est 
mauvaise et que seuls les lâches peuvent se résigner au mal 
sous le prétexte qu'un dieu en est l'auteur. Un dieu qui crée 
le mal est méchant. Il faut corriger son œuvre, enrayer son 
activité pernicieuse. Pour qu'une aurore de paix rayonne un 
jour sur le monde, il faut que l'homme règne, lui seul possé- 
dant le fondement de la grandeur divine : la justice. 

Dans Kaïn il chantera Hénokia 

Hénokia ! cité monstrueuse des mâles, 
Antre des violents, citadelle des forts, 

et il rassemblera, par l'imagination, dans la ville mythique de 
l'angoisse, qu'a bâtie le premier révolté et où il dort, non 
vaincu, la face vers le ciel, toutes les âmes généreuses que 
l'iniquité divine révolte ! 

1. Ibid., p. 160. 

2. Ihiâ., p. 186. 



312 L. F. BENEDETTO 

Maintenant c'est dans Prométhée qu'il voit son ancêtre 
idéal. Il reprend, avec une émotion sincère, ce magnifique 
lieu commun de toute littérature philanthropique et le grand 
insurgé réapparaît dans son poème Niobé, tel que Shelley l'a 
conçu, comme le dieu futur de l'humanité délivrée : 

L'illustre Prométhée aux yeux perçants, celui 

Pour qui seul entre tous l'avenir avait lui, 

Le Ravisseur du feu cher aux mortels sublimes, 

Qui, longtemps enchaîné sur de sauvages cimes, 

Bâtissait un grand rêve aux serres de vautour : 

Sur qui, durant la nuit, pleuraient pleines d'amour, 

Les filles d'Océan aux invisibles ailes; 

Qui sera délivré par des mains immortelles, 

Et qui fera jaillir de son sein indompté 

Le jour de la justice et de la liberté. 

Tous les autres Titans aussi — c'est-à-dire tous les héros, 
tous les penseurs courageux — régneront avec lui 

... les dieux humains, apaisant nos sanglots, 
Réuniront la terre à l'antique Ouranos. 

Car ils ont déjà régné, ces fils de la terre et du ciel; ils sont 
les génies de VÉdeu dont le poète parle ailleurs et les mortels 
ont vécu, guidés par eux, dans la paix, le bonheur, la sagesse. 

Dépossédés par Zeus, ils ne se sont pas effacés de l'histoire 
hellène; ils sont devenus comme les génies tutélaires de la 
race : 

Leur culte au fond des cœurs survit au cours des âges. 

Les esprits sublimes capables d'interroger le passé ont conti- 
nué de voir briller, au centre de leur conscience, Tidéal 
qu'avaient révélé les Titans et d'en tirer une haute leçon de 
bonté et d'énergie. 

Leconte de Lisle s'est plu dans Khirôn à nous présenter la 
vie grecque sous cet aspect titanique. 

Khirôn, symbole de la conscience grecque, est l'éducateur 
des héros : 

. . .Durant le cours des âges j'ai nourri 



L« HELENE » DE LECONTE DR LISLE ^1^ 

De sagesse et d'amour tout un peuple cliéri, 
Peuple d'adolescents sacrés, race immortelle. 



Il est l'inspirateur des poètes : c'est après l'avoir entendu 
qu'Orphée, semblable à un Dieu, le front serein tourné vers 
l'Olympe, passe au milieu des beaux pasteurs et des vierges au 
doux rire et laisse tomber dans leur âme la parole inoubliable 
de la vertu '. 

D'un côté donc l'Hellas pastorale, coulant des jours paisibles 
et vertueux, réalisant l'utopie vaporeuse que le jeune poète 
socialiste caresse de sa foi la plus sûre '; d'un autre côté l'Hel- 
las héroïque continuant la guerre des Titans contre un Olympe 
immoral et ridicule. 

En effet, qu'est-ce que leur dit Khirôn, que voient-ils en 
tournant leur regard vers le passé? Ce sont les images des 
dieux tour à tour adorés qui jalonnent le chemin parcouru. 
L'histoire se présente à leurs yeux comme une émancipation 
graduelle de la raison, ayant pour terme la compréhension du 
Beau divin dans sa pureté absolue; comme une élévation et 
une explication continues de la personne humaine vers le type 
humain complet. 

Les héros aussi, tout en ayant senti directement le fort ensei- 
gnement de l'histoire, aiment la présence du poète, qui, par 
son évocation et son interprétation puissante du passé, les aide 
de plus en plus à prendre conscience de leur destin et à persé- 
vérer dans la lutte. Les chefs myniens qui vont conquérir la 



1. Le barde de Temrhah est décrit de même : 

Les hommes et les bœufs entourent à la lois 

Le chariot roulant dans sa lenteur égale, 

Et les mugissements se taisent et les voix 

Et tous s'en vont, les yeux dardés par intervalle, 

Ayant cru voir flotter comme un ravonnement 

Autour de l'Etranger mystérieux et pale. 

2. Je ne sais pas pourquoi M. -A. Leblond, ouvr. cit., p. 187, méconnaît 
la valeur sociale de Khirôn. 



314 L. F- BENEDETTO 

Toison d'or entourent le noble Orphée et le prient d'aller 
chercher pour eux leur vieux maître, le sage Centaure : 

Va donc, clier compagnon, harmonieux Orphée 



Va, qu'il cède à nos vœux et qu'il règne sur nous ! 
Ses disciples anciens embrassent ses genoux : 
Aux luttes des héros il forma leur jeunesse, 
Et leur âge viril implore sa sagesse. 

Il est naturel que, au moment d'entreprendre leur expédi- 
tion audacieuse, ils se souviennent de Khirôn, le sage que les 
dieux olympiens ont privé de l'immortalité parce qu'il leur a 
préféré les dieux inconnus. N'oublions pas que les héros 
myniens 

Las d'un lâche repos et d'une obscure vie. 

Vont chercher la Toison qu'un Dieu {leur'] a ravie, 

Niohé, Kljîrôu, une foule d'allusions dispersées çà et là dans 
son œuvre, nous font voir assez clairement quelle a été, pour 
notre poète, à un certain moment de sa vie, la vertu essen- 
tielle de la Grèce, celle qui la sépare des autres terres orientales 
et l'élève au-dessus d'elles. C'est précisément celle que ne lui 
reconnaissait pas le poème paru dans la Phalange : le culte de 
l'Hélène complète. 

Douée d'une pensée subtile et profonde que n'étouffe pas le 
débordement libre et sauvage des forces primitives ni n'éblouit 
la splendeur d'un anthropomorphisme riant, la Grèce seule 
sut atteindre, à travers la sensation inconsciente et l'intuition 
purement poétique, à la conscience pleine et précise de ce 
qu'elle était et de ce qu'elle pourrait devenir, et par là à la plus 
magnifique des visions : celle d'une vie se déployant libre et 
fiera vers un but lummeux. Ayant reconnu que les Forces de 
l'univers et les Vertus intérieures, que les dieux, en somme, 
dont on sentait immédiatement la beauté et la puissance, 
étaient souvent des ennemis du bonheur et de la justice et ne 
pouvaient être, par conséquent les vrais dieux, elle conçut, au- 



l'« HÉLÈNE » DR LECONTE DE LISLE 315 

dessus d'eux, le dieu ou les dieux inconnus, source d'une féli- 
cité et d'une harmonie plus complètes; elle fit ses dieux des 
valeurs morales les plus hautes, la paix, la bonté, l'amour, la 
vertu; elle devint la terre des Titans. 



VHélène des Poèmes antiques a pour sujet un épisode, le 
plus fameux, de l'héroïque conflit. Les dépositaires de la 
flamme sacrée, les successeurs des Titans, ont ici contre eux 
un puissant adversaire : Aphrodite. Artisans d'une civilisation 
plus parfaite, fondée sur l'amour du Beau moral et sur l'idée 
du devoir, ils se heurtent au penchant le plus fort de la race, 
celui qui se satisfait par la beauté extérieure et qui conduit au 
plaisir. Comment s'était-il fait que la Grèce, ce pays ardent et 
voluptueux que le poète avait pu croire un instant révélateur 
de la seule beauté qui se perçoit par les sens, fût aussi la terre 
des législateurs, des penseurs et des poètes, la terre de Promé- 
thée et de Khirôn ? La splendide civilisation péricléenne ne 
s'était certes pas accomplie sans contraste. La Grèce ne s'était 
pas sans peine arrachée à l'empire de ses premiers dieux pour 
embrasser la religion de sagesse et d'amour prêchée par les 
Titans. Une lutte s'était engagée, sans doute, entre les deux 
tendances que nous avons tâché de bien définir dans les pages 
qui précèdent. 

Le poème à' Hélène est le récit symbolique de cette lutte. 

D'une part Hélène et Paris, l'Hellas jeune et splendide, à 
qui l'idéal nouveau a déjà été révélé mais sur qui pèse encore 
la fatalité des passions primitives. D'autre part Démodoce 
l'aède et les guerriers qui combattront sous les murs d'Ilios, 
c'est-à-dire l'Hellas mâle et vaillante, à qui sera l'avenir. 

Hélène aux pieds d'argent, au corps sans égal, Hélène qu'Eros 
consume de sa flamme implacable, c'est bien l'Hellas volup- 
tueuse que la nature entière convie irrésistiblement aux ivresses 
du plaisir. Ce n'est pas sans raison que Démodoce, en en célé- 
brant la naissance, mêle à son chant le beau refrain : 



3 I 6 L. F. BENEDETTO 

Terre au sein verdoj-ant, mère antique des choses, 
Toi qu'embrasse Océan de ses flots amoureux, 
Agite sur ton front tes épis et tes roses ! 
O fils d'Hvperion, éclaire un jour heureux ! 

Elle est, dès sa naissance, la victime d'Aphrodite. Lorsqu'elle 
apparaît la première fois devant nous, Paris n'est pas encore 
arrivé, elle est au milieu de ses compagnes joyeuses et entend 
couler des hymnes flatteurs de la bouche de l'aède. Et pour- 
tant elle est triste. Elle sent déjà dans ses veines le feu dévo- 
rant et pâlir devant sa raison, qu'envahit le délire, les choses 
les plus sacrées, la famille, la patrie, la vertu. Elle parle du 
mari absent, des adieux dont son âme est encore pleine, de 
son regret de l'avoir laissé partir seul; mais on voit dans l'ar- 
deur même avec laquelle elle s'attache à ses vertueux souvenirs 
quelque chose de désespéré et on s'aperçoit qu'elle commence 
à craindre la possibilité d'une trahison. Elle dit aux femmes 
qui l'entourent : 

Filles de Sparte et vous, compagnes de mes jours. 
De vos bras caressants entourez-moi toujours, 

et l'on voit que l'idée de les quitter a déjà traversé son esprit. 
La colère des dieux éclate. Paris arrive. Hélène lutte de 
toutes ses forces pour échapper à son charme fatal et ne pas 
renier ses devoirs, mais le destin s'accomplit malgré elle. Sa 
parole et son geste gardent pendant quelque temps leur majesté 
auguste et calme ; son cœur trouve d'abord des élans de révolte 
et de menace; mais bientôt on le voit fléchir sous reff"ort, 
mêler aux pleurs des supplications désespérées et de brûlantes 
invectives : 

O Zeus, ô mou époux, ô ma fille, 6 vertu. 

Sans relâche parlez à mon cœur abattu : 

Calmez ce teu secret qui sans cesse m'irrite! 

Je hais ce Phr3'gien, ce prêtre d'Aphrodite, 

Cet hôte au cœur perfide, aux discours odieux. . . 

Je le hais ! mais qu'il parte, et pour jamais. . . Grands Dieux ! 

Je l'aime ! C'est en vain que ma bouche le nie ! 

Je l'aime et me complais dans mon ignominie ! 



L*« HÉLÈNE » DlL LËCONTE DE LISLE 3I7 

Les compagnes de l'aède contemplent avec pitié et avec ter- 
reur ce spectacle tragique. Ils savent qu'Hélène n'est pas cou- 
pable, que des dieux plus forts s'acharnent sur elle. Ils par- 
tagent, respectueusement, ses douleurs et ses plaintes. 

Paris n'est qu'un double, le double indispensable d'Hélène. 
Aphrodite lui est apparue aux cimes de l'Ida, dans l'air éblouis- 
sant et embaumé du matin ; c'est-à-dire la beauté superbe de la 
nature, la vie tumultueuse qui frémit et bondit dans l'univers 
ont allumé aussi dans son cœur la flamme qui fait tout oublier, 
qui fiiit abandonner les parents, la patrie, et fouler aux pieds 
les plus saintes vertus. Il est lui aussi une victime d'Aphro- 
dite. C'est elle qui tourne vers Sparte la proue de sa trirème. 
C'est elle qu'il accuse lorsque touché du désespoir d'Hélène il 
lui promet de partir : 

Noble Hélène, reviens à la vie ! et plains-moi. 

J'ai causé ta colère et ton cruel effroi, 

Et, troublant de ces lieux la paix chaste et sereine. 

Offensé ton cœur fier et mérité ta haine. 

Mais la seule Aphrodite a dirigé mes pas; 

Plains-moi, fille de Zeus, et ne me punis pas. 



Rebelle aux Immortels, je pars et t'obéis. 

Le couple fatal de Leconte de Lisle exprime une seule idée : 
la Grèce jeune. Belle, adorant la beauté et foncièrement géné- 
reuse, elle est en même temps soumise à la violence irraison- 
née des instincts. 

N'ajoutons pas une importance spéciale au fait que Paris est 
un Phrygien. L'enlèvement d'Hélène et la guerre qui s'ensui- 
vit, ne symbolisent point, à notre avis, dans le poème lislien, 
« la lutte de deux civilisations qui se sont disputé l'âme du 
monde », la lutte de l'Asie et de la Grèce. Ilios représente ce 
que la Grèce eût été si le courant hédoniste eût remporté la 
victoire. A part le résultat divers, ce qui se passe sous les rem- 
parts de Troie s'est d'abord passé dans le cœur d'Hélène. Le 



3l8 L. F. BENEDETTO 

destin sous lequel celle-ci se débat, ne peut pas être ramené, 
ainsi qu'on a tâché de le faire, à l'influence du climat asia- 
tique s'exerçant indirectement par les idées et les croyances 
qu'il a suscitées. « Sur le sol amollissant de l'Asie, écrit 
M. Vianey, avaient foisonné les fables voluptueuses qui divi- 
nisaient la passion et autorisaient l'adultère par l'exemple des 
immortels. Ces fables, les Hellènes les avaient apportées 
d'Asie avec eux en venant coloniser la Grèce. La femme de 
Ménélas a été élevée dans ces fables; on lui en nourrit encore 
l'esprit : ainsi, au moment même où son poète et ses com- 
pagnes essaient, pour la retenir dans le devoir, de calmer ses 
nerfs par la musique, ils n'ont à lui chanter que des fables de 
ce genre ; comment résisterait-elle à tous ces conseils de volupté? 
Mais déjà sur le sol plus froid de l'Hellas des légendes nou- 
velles ont été conçues, un nouvel idéal s'est formé, et l'enlè- 
vement d'Hélène a beau marquer pour un instant le triomphe 
des idées asiatiques, ce sont les idées grecques qui définitive- 
ment triompheront et illumineront le monde \ » Cette inter- 
prétation ne nous semble pas correspondre à la vraie pensée du 
poète. Les fables voluptueuses, auxquelles fait allusion le cri- 
tique, sont indubitablement et uniquement dans le poème qui 
nous occupe, des fables grecques. La première, qui a pour but 
de célébrer l'origine divine d'Hélène, raconte les amours de 
Léda et du Cygne et le tableau qu'elle présente à notre ima- 
gination, a, au milieu, l'Eurotas, baisant de ses eaux frémis- 
santes les corps nus des vierges Spartiates et, au fond, les monts 
d'Hellas. La seconde raconte l'aventure tragique d'Aristée et 
son vrai but est uniquement de faire voir la cruauté des dieux. 
Ils sont tous deux indéniablement sensuels, ces deux chants 
avec lesquels Démodoce et le chœur des femmes tâchent 
d'apaiser Hélène tourmentée par l'amour; mais ce n'est pas 
l'Asie qui prolonge par ce moyen son action énervante; c'est 

I. Vianey, oî^tv. c//., p. 375. 



L« HELENE » DE LECONTE DE LISLE 3I9 

l'âme erotique de la Grèce, ù nous désormais bien connue, qui 
le manifeste '. 

Le sage Démodoce qui reconnaît la toute-puissance uni- 
verselle d'Eros et qui exhorte les compagnes d'Hélène à respec- 
ter la tristesse d'un cœur on les Dieux ont passé, n'est pas sim- 
plement, comme on l'a cru % le prêcheur austère de la chas- 
teté. La divinité qui symbolise le mieux sa conception est Pal- 
las. C'est Pallas qu'Hélène invoque dès le commencement de 
la pièce et qu'invoquent pour elle ses compagnes : 

Aphrodite et Pallas, ô combat abhorré, 
Se disputent Hélène et son cœur déchiré. 

Or Pallas est bien, il est vrai, la déesse sévère qui dédaigne 
Eros et qui punit le parjure ; mais elle est aussi la guerrière au 
casque étincelant; elle est surtout la déesse d'Athènes, le sym- 
bole de l'idéal athénien : épanouissement harmonieux de toutes 
les plus nobles énergies dans l'homme et dans la société. 

Abandonnées par leur reine, les femmes de Sparte ne voient 
pas seulement dans sa fuite une action impudique. 

Gloire, vertu, patrie, Hélène a tout quitté. 

Ces trois mots résument la morale dont Démodoce est le 
porte-voix et qu'Hélène a violée. 

Ayant pour but suprême, comme nous avons dit plus haut, 
la paix et l'harmonie, cette morale est fondée avant tout sur 
les vertus familiales et sociales qui sont à la fois les plus 
humbles et les plus sublimes : la chasteté, le respect des vieil- 
lards, l'amour du prochain. 

1. Il est d'ailleurs une preuve irréfragable que le monde hellénique de 
Leconte de Lisle comprenait aussi la Phrygie. Dans le Chant alterné, c'est la 
même personne qui dit : 

Ton peuple, ô blanche Hellas, me créa de ses mains 
et 

Sur les monts florissants de la sainte Phr^'gie 
J'ai bu les vins sacrés en chantant Evohé . 

2. Voir M. -A. Leblond, ouvr. cit., p. 292 et suiv. ; etj. Dornis, oî<T/r. 
cit., p. 157. 



320 L. f. BENEDETTO 

Qu'a-t-il dit aux pasteurs et aux vierges, le premier poète, 
Orphée ? Qu'était-ce que la « Sublime voix » dont le souvenir 
ineffaçable suffira pour faire descendre la paix dans leur cœur ? 

Enfants, soyez heureux ! 

Pasteurs adolescents, vierges chastes et belles. 
Salut! Puissent vos cœurs être forts et fidèles! 
Bienheureux vos parents ! Honneur de leurs vieux jours, 
Entourez-les, enfants, de pieuses amours ! 

Cette vision calme et chaste de la famille réapparaît dans 
Hélène. On y oppose aux transports passagers des plaisirs, que 
suit l'amertume, le bonheur durable de l'homme paisible et 
fort, de l'épouse riante et pudique. C'est le chœur des femmes 
surtout qui chante cette forme rudimentaire de sagesse. 

Mais Démodoce oppose à ceux qui font de la joie le seul 
but de la vie et qui voudraient chanter à Aphrodite un hymne 
sans fin, un programme plus noble et plus vaste. La chasteté 
n'y est qu'un moyen de sérénité et d'énergie : le but c'est la 
lutte âpre et utile, c'est la gloire que donne au lutteur la vie 
fièrement et sagement employée, c'est surtout — et il était 
juste qu'on le remarquât de la Grèce — la dignité et la gran- 
deur de la patrie. 

Il faut bien relever cette pensée constante et émue de la 
patrie chez tous les personnages de la pièce que n'aveugle pas 
complètement Aphrodite. 

Hélène que la passion va emporter loin de Sparte, s'étonne 
que Paris ait pu quitter les lieux où il naquit et où ses pères 
sont morts. C'est elle qui s'écrie : 



et ailleurs 



Heureuse qui peut vivre et peut mourir aux lieux 
Où l'aurore première a réjoui ses yeux ! 



Heureux qui sans remords et d'une âme attendrie 
Revoit les cieux connus et la douce patrie ! 



Lorsque les forces l'abandonnent et qu'elle se voit obligée 



L« HÉLÈNE » DE LECOi^TE DE LISLE 32 1 

de renoncer à la lutte, son regret le plus cuisant est pour la 
ville natale, pour son fleuve, pour la chère contrée où elle a 
vu la lumière . Elle n'ignore pas que le déshonneur de sa faute 
va rejaillir sur toute l'Hellas. Elle dit en effet cà Paris pour le 
décider de s'éloigner : 

Déjà sur l'onde Aigée 

Au mâle appel d'Hellas et d'Hélène outragée 
Le courageux Atride excite ses rameurs. 



Le chœur de ses compagnes ne parle pas moins tendrement 
de son « ciel si doux ». Il chante aussi : 

Heureux le sage assis sous le toit de ses pères, 

et, lorsque la noble douleur d'Hélène dicte enfin au faible 
Paris un mouvement de bonté et qu'il paraît prêt à partir, le 
chœur se réjouit pour la Grèce entière de la courte victoire : 

O charme du vaste Univers, 
O Terre de Pallas, l'invincible déesse, 

Exhale un hymne d'allégresse, 
Emeus l'Olympe au bruit de tes sacrés concerts ! 
Hellas ! ô belle Hellas, terre auguste et chérie, 
Mes yeux ont vu pâlir ta gloire, ô ma patrie! 
Mais Zeus a dissipé l'ombre vaine d'un jour 

Et de Pallas les mains paisibles 
Brisent les traits d'Eros, si longtemps invincibles : 

La sagesse a vaincu l'amour ! 

Démodoce s'exprime parfois comme elle : 

Jeune homme, ils sont aimés des justes Immortels 
Ceux qui vivent en paix sur les bords paternels. 

Mais son patriotisme atteint à une expression héroïque dans 
son mâle appel aux enfants d'Hellas, appel où il faut voir, à 
notre avis, le vrai dénouement de la pièce : 

O fiers enfants d'Hellas, ô races courageuses. 
Emplissez et troublez de clameurs belliqueuses 
Mélanges. II. 21 



322 L. F. BENEDETTO 

La hauteur de l'Olympe et l'écho spacieux 
Des plaines et des monts où dorment vos aïeux, 
De l'Épire sauvage aux flots profpnds d'Aigée, 
Levez-vous pour venger la patrie outragée ! 
Saisissez, ô guerriers, d'une robuste main, 
Et le glaive homicide et la pique d'airain ! 
Pousse des cris, puissante Argos ! Divine Athènes, 
Couvre la vaste mer d'innombrables antennes... 

Il tst une scène importante d' Hélène qu'il faut rapprocher de 
ce que nous venons de constater, si l'on ne veut pas se 
méprendre sur sa valeur symbolique. M. Vianey y voit une 
preuve de ce qu'il avance sur le sens général du poème, c'est- 
à-dire qu Hélène serait d'abord un poème historique symboli- 
sant la lutte entre la Grèce et l'Asie. « Ce sens éclate — ajoute- 
t-il — avec une clarté parfaite dans la scène lyrique où les 
compagnons de Paris ayant reproché à la Grèce la froideur de 
son ciel, l'aède reproche à l'Asie son génie infertile. » Il flui- 
drait plutôt dire la scène où les compagnons de Paris tâchent 
en vain d'étouffer l'amour du pays natal dans le cœur des 
Lacédémoniennes et de les décider à suivre Hélène. Ils épuisent 
naturellement tous leurs moyens de séduction : 

Le souffle de Borée a refroidi vos cieux. 

Oh! combien notre Troie est plus brillante aux yeux! 

Vierges! suivez Hélène aux rives de Phrygie, 

Où le jeune Iakkhos mène la sainte Orgie, 

Où la grande Kibèle au front majestueux 

Sur le dos de lions, fauves tueurs de boeufs, 

Du Pactole aux flots d'or vénérable habitante, 

Couvre plaines et monts de sa robe éclatante ! 

La riposte des femmes suffirait à elle seule pour nous faire 
saibir la vraie portée de ces vers. C'est une douce évocation du 
beau paysage laconien. C'est l'expression d'un attachement 
ingénu, spontané, invincible. 

Le même sentiment se révèle chez Démodoce, mais élargi, 
renforcé, dirigé par la raison. Il ne se propose pas de parer 
l'accusation de froideur — il ne voit dans ce reproche qu'un 
artifice oratoire — mais d'opposer encore une fois aux prin- 



L « HELENE » DE LECONTE DE LISLE 323 

cipes débilitants des voluptueux la morale magnifique des 
sages. 

Etrangers, c'est en vain qu'en mots harmonieux 

Vous caressez l'oreille et l'esprit curieux. 

C'est assez. Grâce aux Dieux qui font la destinée 

Au sol de notre Hellas notre âme est enchaînée, 

Et la terre immortelle où dorment nos aïeux 

Est trop douce à nos cœurs et trop belle à nos yeux. 

Les vents emporteront ta poussière inféconde 

Ilios! Mais Hellas illumine le monde. 

L'amour du sol natal est pour Démodoce un des facteurs 
essentiels de la vraie civilisation. Il n'y a donc rien d'étonnant 
à ce qu'il magnifie, après avoir déclaré l'amour des Hellènes 
pour leur patrie, l'effet qui en découle naturellement : leur 
grandeur immortelle. 

L'origine première et le but fondamental de la pièce paraissent 
bien avoir été ceux que nous indiquons puisqu'il suffit d'ad- 
mettre notre interprétation générale pour trouver immédiate- 
ment les sources qui ont inspiré au poète son symbole. 

M. Vianey, dont les études sur les sources des poèmes lis- 
liens sont en général si heureuses et si pénétrantes, s'est ici, 
nous semble-t-il, fourvoyé. Il est d'avis que le drame de 
Leconte de Lisle n'a pas eu d'autre source principale que 
VEnUvcDient d^HéJcuc de Kolouthos '. Or, les deux poèmes 
ont entre eux une seule ressemblance : ils nous font assister, 
l'un et l'autre, à l'enlèvement et nous introduisent dans le 
palais des Atrides à l'arrivée de Paris. Mais il n'était pas diffi- 
cile d'imaginer, sans une source spéciale, la première ren- 
contre de Paris et d'Hélène. Sans nier absolument que 

I. Vianey, oiiv. cit., pp. 368-372. Il faut lirel"Ap::ay7] xf;<; 'EÀî'vtj; dans 
l'édition critique de G. Weikberger, Tryphioâcri et CoUuihi caniihia, Lip- 
siae, 1896 ; mais on peut aussi consulter avec profit, pour une oiientation 
générale, l'édition d'Eug. Abel, CoUulhi LycopoUtani catmen deraptii Helenae, 
Berlin, 1880. S'il a lu le poème de Koluthos, Leconte de Liflel'a lu, vrai- 
semblablement, dans le texte de Lehrs, Paris, Didot, 1840. Le succès de 
ce petit poème n'a pas été en France moins étonnant qu'ailleurs : voir, au 
nom ÇoLUTHUS, La France lit là-aire de Quérard. 



324 L. F. BENEDETTO 

Leconte de Lisle ait connu Kolouthos, on peut affirmer avec 
certitude qu'il ne lui a rien emprunté. 

Ce n'est pas le poème on ne peut plus mesquin et ridicule 
du v^ siècle qui a excité ou guidé sa création. L'idée de sym- 
boliser dans Hélène l'opposition des deux Grèces, la volup- 
tueuse et la prométhéenne, lui est venue directement des deux 
poèmes homériques. 

L'Hélène de VOdyssée est le développement logique et néces- 
saire de celle de l'Iliade : tout œil un peu pénétrant saisit sans 
peine l'identité de leurs traits essentiels. Et pourtant, lors- 
qu'on a devant soi la noble hôtesse de Télémaque, si royale- 
ment sereine, si tendrement maternelle, on ne peut s'empê- 
cher de se demander si c'est bien là encore la pleureuse de 
Vlliade succombant sous un destin inexorable. Il n'est pas de 
lecteur, je crois, qui n'ait noté ce contraste. Leconte de Lisle 
était, pour les raisons qu'on connaît, exceptionnellement pré- 
paré à en sentir toute la force. C'est de cette impression de 
contraste qu'ont produite sur lui les deux figures et de la cons- 
cience de leur réelle identité, que son poème est sorti. 

Le sujet d'Hélène est tout entier dans Vlliade. Quoiqu'il se 
déroule dans Ilios et à l'époque de la guerre, le drame qu'on 
lit dans Homère est exactement le même qui a eu pour théâtre 
le palais de Sparte, à l'époque de l'enlèvement. L'état d'iîme de 
l'héroïne est le même. Son cœur est de nouveau plein d'amour 
pour son mari et pour sa terre natale. La situation est telle- 
ment identique que, lorsque la déesse implacable réapparaît 
devant elle pour l'entraîner de nouveau dans les bras de 
l'amant, elle lui demande, dans sa plainte indignée, si on l'a 
destinée à quelque autre Paris. Leconte de Lisle n'eut rien à 
changer au tableau exquis d'Homère, lorsqu'il fit d'Hélène 
une figure douloureuse, entourée de pitié et de sympathie, 
arrachée à ses devoirs par une fatalité impitoyable. 

II s'arrêta à rêver sur ce que la plus belle des femmes dit en 
pleurant au vieux roi : que mieux eût valu mourir de la mort 
la plus cruelle que de quitter son mari, ses frères, sa chère 



L« HELENE » DE LECONTE DE LISLE 325 

enfant, ses douces compagnes. Il tâcha de préciser la vision 
que suggèrent ces regrets et d'imaginer le milieu tranquille où 
s'écoula sa vie chaste. 

VOdyssà pouvait seule l'y aider, le tableau de ce qu'Hélène 
fut, une fois rentrée dans la maison de Ménélas et restituée à 
ses premiers devoirs, laissant deviner ce qu'elle avait été avant 
que l'orage de la passion éclatât. 

Leconte de Lisle utilisa VOdyssée, largement. Il y trouvait un 
tableau complet de la civiHsation vertueuse et calme qu'il per- 
sonnifia en Démodoce, qui, du reste, est un personnage de 
VOdyssée. Il trouvait un des reflets les plus brillants de cette 
civilisation dans la belle scène, qu'il a si magistralement adap- 
tée à sa nouvelle conception : la cour de Sparte, où trône, 
bonne et hospitalière, la reine divine. 

La différence générale, si facile à saisir, qui fait de VOdyssée 
la contrepartie, bien plus que la continuation de VIliade, 
s'ajoutait à l'opposition spéciale des deux Hélène pour l'enga- 
ger à voir dans son sujet le symbole d'un progrès décisif 
accompli par le peuple grec. 

On a remarqué que, par moments, il semble que le poème 
de Leconte de Lisle prenne plus de généralité et que l'héroïne 
représente, non plus l'âme du monde à un moment de l'his- 
toire de la civilisation, mais l'âme humaine de tous les temps. 
« Par moments, dit M. Vianey, Leconte de Lisle semble nous 
donner dans son personnage le portrait de l'humanité entière, 
et nous la représenter comme assujettie au plus intolérable des 
supplices : celui de se sentir en proie à des passions irrésistibles 
dont elle n'est point responsable et d'entendre en même temps 
une voix non moins impérieuse qui les condamne. Par 
moments, Leconte de Lisle semble déclarer que la vie est mau- 
vaise et qu'elle nous oblige à faire ce que nous désapprouvons, 
notre raison nous prescrivant, sous peine d'une honte irré- 
médiable, d'accomplir le devoir, et nos passions nous con- 
traignant à le violer. Telle est du moins la force des invectives 
d'Hélène qu'on se demande si dans le sort de son héroïne le 



326 L. F. BENEDETTO 

poète n'a pas voulu nous faire reconnaître toute destinée 
humaine '. » 

Ce que nous avons dit jusqu'ici résout le problème. 

Certes, l'idée des destinées planant, implacables, sur les 
efforts des mortels, l'idée de la souffrance humaine, est impli- 
cite dans l'histoire que le poète nous raconte, le progrès qu'ac- 
complissent les Hellènes étant présenté par lui comme une vic- 
toire remportée sur des dieux puissants et cruels. Mais le poète 
ne s'est pas proposé de représenter, en général, l'éternel con- 
flit de l'homme et du destin. Il y a plusieurs fatalités, ou, tout 
au moins, plusieurs incarnations différentes de la Moire invin- 
cible. Leconte de Lisle a représenté dans Niobé et dans Kaïtiy 
l'Ananké jalouse qui pèse sur l'humanité tout entière et qui 
l'empêche, après l'avoir privée d'Eden, de reconquérir la liberté 
et le bonheur primitifs. Il a montré dans les Erynnies le des- 
tin qui poursuit toute une famille et ailleurs celui qui écrase 
l'individu. Dans Hélèjie il a représenté le destin qui domine la 
vie et entrave l'évolution glorieuse d'un peuple. 

Il est vrai qu'Hélène se joint facilement, dans l'imagination 
du lecteur, à tous les autres types, dans lesquels le poète a per- 
sonnifié la conscience du mal et de l'irresponsabilité humaine. 
On pense à Niobé et à Kaïn lorsqu'elle gémit dans l'abatte- 
ment : 

Ne cesserez-vous point, Destins inexorables 
D'incliner vers le mal les mortels misérables? 

et surtout lorsqu'elle hurle dans la fureur : 

. . . toi, fille de Zeus, ô gardienne infidèle 
Pallas, qui m'as trahie ; et vous, funestes Dieux 
Qui me livrez en proie à mon sort odieux 
Qui me poussez aux bras de l'impur adultère... 
Par le fleuve livide et l'Hadés solitaire, 
Par Niobé, Tantale, Atrée et le Festin 
Sanglant! par Perséphone et par le noir Destin, 

I. ViANEY, oui: cit., p. 375. 



l'« HÉLÈNE » DE LECONTE DE LISLE 327 

Par les fouets acharnés de la pâle Erynnie, 

O Dieux cruels, Dieux sourds! ô Dieux, je vous renie ! 

On se souvient de Kaïn reprochant à Jahveh le meurtre 
d'Abel, et de Magnus rejetant sur Dieu la faute de son impiété 
irréductible, lorsqu'elle répond fièrement à ses compagnes : 

Ah ! sans doute il est lourd le poids que mon cœur porte ! 
Ils sont amers les pleurs qui tombent de mes yeux! 
Mais les Dieux l'ont voulu, je m'en remets aux Dieux ! 
Ils ont troublé ma vie... Eh bien! quoiqu'il m'en coûte 
J'irai jusques au bout de ma funeste route; 
Gloire, honneur et vertu, je foulerai du pié 
Ce que l'homme et le ciel révèrent, sans pitié. 
Sans honte ! et quand viendra le terme de mon âge, 
Voilà, dirai-je aux Dieux, votre exécrable ouvrage ! 

Parfois sa plainte retentit comme un fragment d'Orcslie : 

ô douleur ! ô race fatidique 

D'Atrée ! ô noir Destin et déplorable jour ! 

Mais ces rapprochements sont inévitables, les aspects divers 
du mal humain ne pouvant pas se séparer trop rigoureusement 
l'un de l'autre et Hélène ne cessant pas d'être un individu 
déterminé malgré sa signification symbolique. La vraie fata- 
lité qu'on voit agir dans Hélène n'en est pas moins, à notre 
avis, la fatalité ethnique, celle que font à un peuple ses plus 
puissants instincts. 

Il faut d'ailleurs se souvenir que ce n'est pas dans la peinture 
d'une vie malheureuse et flttale que gît l'intérêt principal de 
la pièce. Hélène n'est point du tout un poème pessimiste. La 
conscience du mal n'y exclut pas l'optimisme vigoureux de 
Niobé et de Kaïn, la foi à un meilleur avenir, le courage de 
tout entreprendre pour en hâter l'avènement. Les vrais héros 
du poème ce sont les forts enfants d'Hellas que Démodoce 
appelle aux armes. Il y a parmi eux un Achille et nous savons 
ce que c'est que d'être élevé par Khirôn ' . 

I. J. Lemaitre, Les contemporains, deuxième série, Paris, 1889, p. 30, a 
écrit : « Il nous montre, en deux drames dont la forme imite d'assez près 



328 L. F. BENEDETTO 



* 

* * 



L'idéal pour lequel ils combattent n'est pas une chimère 
insaisissable ; c'est, pour Leconte de Lisle, une splendide réalité 
de l'histoire. Le dernier tableau de VApollonide fait voir quel 
était, suivant le poète, le prodige éclatant auquel aboutiraient 
les efforts : l'Athènes de Périklès. 

Dans l'aurore et l'azur 

Emplissant l'horizon de sa splendeur soudaine 
Monte aux cicux élargis la Cité surhumaine, 
Et la grande Pallas, le front ceint d'un éclair 
Dresse sa lance d'or sur les monts et la mer! 

Athènes, c'est l'harmonie parfaite de toutes les vertus de la 
race, sous les auspices de Pallas, déesse de la pensée et de l'ac- 
tion. Le changement de la passion aveugle en amour chaste — 
qui fait le sujet principal d'Hélène — est le premier pas néces- 
saire vers cette fusion féconde. Un progrès plus considérable 
sera accomph, lorsque Pallas s'adjoindra, en le disciphnant, 
Ion, l'Apollondide. Celui-ci n'est pas, comme on le répète 
communément, le génie grec ' ; il en est la vertu principale, 
l'instinct de la multiple beauté. Ion à Pytho, dans la demeure 
de l'oracle, adorant son père Apollon, causant avec les oréades 
sous les feuillages des forêts, c'est la poésie au berceau, hymne 
intérieur à l'âme poétique du monde, bien plus que réalisation 
concrète en formes artistiques. Ion passant du rocher pythique 
à Athènes, le poète d'Apollon devenant prince athénien, c'est 

les tragédies d'Eschyle, l'aventure fatale d'Hélène, amante de Paris, et 
d'Oreste vengeur de son père et meurtrier de sa mère. Mais aussitôt sur- 
gissent les rebelles, chers au poète de Kaïn; c'est Khirôn puni pour avoir 
rêvé des dieux meilleurs que ceux de l'Olympe; c'est Niobé fidèle aux titans 
vaincus. » Cette opposition, à notre avis, n'a pas le droit d'exister. Les 
rebelles surgissent déjà dans Hélène. 
I. ViANEY, oiivr. cit., p. 298 et suiv. 



L« HELENE » DE LECONTE DE LISLE 329 

la poésie pénétrant, transformant, sublimant toute la vie; c'est 
la naissance de la vraie civilisation athénienne, où toute espèce 
d'activité s'enveloppe de beauté et où tout se reflète dans l'art, 
miroir éternel. C'est alors que Ion a la pleine révélation des 
Muses 

A travers la nue infinie 

Et la fuite sans fui du temps 

Le chœur des astres éclatants 

Se soumet à notre harmonie. 

Tout n'est qu'un écho de nos voix : 

L'oiseau qui chante dans les bois, 

La mer qui gémit et qui gronde, 

Le long murmure des vivants, 

Et la foudre immense et les vents, 

Car nous sommes l'âme du monde '. 

C'est alors que la grande Athènes devient possible. Une des 
Muses la lui montre au loin telle qu'elle sera dans l'avenir : 

Enfant ! tu vois la fleur magnifique des âges 
Qui s'épanouira sur le monde enchanté, 
La ville des héros, des chanteurs et des sages, 
Le temple éblouissant de la sainte Beauté. 
Tu donneras ton nom à ces races nouvelles ; 
Et dans un chant divin qui ne doit plus finir, 
Apollonide Ion ! nos lèvres immortelles 
Diront ta jeune gloire aux siècles à venir! 

I. On comprend mal, sans notre interprétation, une contradiction assez 
visible entre la fin du drame et les premières scènes. A la fin du drame, Ion 
ne connaît pas les Muses . Il leur demande lorsqu'elles se présentent à ses 
yeux : 

Qu'êtes-vous, ô formes sublimes. 

Spectres ou déesses, parlez ! 

Montez- vous des sombres abîmes ? 

Venez-vous des cieux étoiles ? 
Or, il a déjà dit, tout au commencement de la pièce, son invocation au 
laurier sacré, invocation qui renferme toute une poétique. 

O Laurier qui verdis dans les Jardins célestes. 

Que l'Aube ambroisienne arrose de ses pleurs ! 

Laurier, désir illustre, oubli des jours funestes. 

Qui d'un songe immortel sait charmer nos douleurs ! 

Permets que, par mes mains pieuses, ô bel Arbre, 

Ton feuillage mistique effleure le parvis. 



330 L. F. BENEDETTO 

Je ne sais si l'on a remarqué combien souvent Leconte de 
Lisle a sculpté ses héros dans la même attitude : tous absorbés 
par la dernière évocation du passé. Que de fois ce mot Salut! 
cri à la fois de ravissement et d'angoisse qu'arrache au mou- 
rant la dernière vision des jours heureux! Adam meurt, les 
souvenirs d'Eden dans les yeux. Debout sur son lit granitique, 
les bras croisés sur son sein, dans la nuit, Kaïn évoque l'âge 
du bonheur à l'instant même où les cataractes du ciel vont 
s'ouvrir pour noyer toute sa race. Si Khirôn le Centaure rap- 
pelle sa vie avec tant d'émotion, c'est parce qu'il sait que la 
mort est proche. Nous avons déjà vu'Valmiki revivant, avant 
de mourir, tout son poème. Sous un ciel noir, à la lueur 
sinistre des torches, le barde de Mona chante la première his- 
toire de sa race et son chnnt n'est pas plutôt fini que Mur- 
doch le destructeur apparaît. Un autre barde, le barde de Tem- 
rhah nous apparaît, lui aussi, dans la nuit morne, les bras croi- 
sés, les yeux caves et grands ouverts, évoquant la gloire des 
anciens Finns, les combats, les vertus, les fêtes de la sainte 
Erinn, et enfonçant ensuite l'épée dans son cœur. Le dernier 
des Maourys, dernier survivant d'une race de cannibales que 
les blancs ont détruite, redit toute l'histoire tragique de son 
peuple, et, son récit achevé, disparaît dans les ténèbres. Chez 
Mouça-Al-Kébyr le souvenir devient hallucination : l'heure de 
l'outrage et de la mort se transforme pour le guerrier en une 
heure lumineuse de triomphe. La résurrection des ans écoulés, 
des aventures d'autrefois, est pour Magnus aussi l'agonie de 
l'âme à l'approche de la mort : une fois que toute sa vie s'est 
étalée, vision claire et puissante, à ses yeux, le vieillard dispa- 
raît dans les flammes infernales et le donjon s'écroule. Dans 
les quelques instants que Komor lui accorde pour conjurer le 
Sauveur avant de mourir, Tiphaine s'oublie dans un beau rêve 

Afin que la blaacheur vénérable du marbre 
Eblouisse les yeux ravis 
C'est Leconte de Lisle, bien plus que Ion qui exprime ses idées dans ces 
vers. 



l'« HÉLÈNE » DE LECONTE DE LISLE 33I 

et c'est sa jeunesse fraîche et joyeuse, c'est l'aurore divine de 
son premier amour, c'est l'enivrement de la faute après l'union 
funeste, c'est tout le passé inoubliable qui lui revient en 
mémoire. 

V Apollon i de :i été le rêve enchanté où le poète s'oublia à son 
couchant. 

Li nuit l'enveloppait. Son regard ne discernait plus dans le 
passé, autrefois si splendide, qu'un cortège lugubre de morts, 
de même que la nature ne lui laissait plus percevoir que ses 
aspects les plus sinistres. Il sentait un lourd destin peser sur 
les hommes, sur les animaux, sur les plantes, et entraîner tout 
ce monde triste au néant. Et lui, l'ancien Kaïnite, le chan- 
teur d'Enokia, n'avait plus qu'une crainte désormais : que la 
mort ne fût pas complète, que la paix ne fût pas irrévocable. 
Il disait de mille manières son désir du silence, de l'oubli éter- 
nels. 

La patrie idéale reparut devant lui. Jamais sa vision n'avait 
été si lumineuse, si pure, si entière. C'étaient, dans une syn- 
thèse magnifique, tous ses souvenirs, tous ses rêves. C'était 
l'épanouissement complet et radieux de la beauté : l'apothéose 
d'Hélène'. 

Luii^i Foscolo Benedetto. 



I. J. Lemaitre, Iiiipn'ssioits de théâtre, neuvième série, Paris, 1896, p. i, 
parle de V Apollonide comme d'une simple adaptation de VIon d'Euripide et 
montre par là qu'il n'a rien compris à ce poème admirable. Voir plutôt les 
belles pages qu'a consacrées à V Apollonide Jean Psichari, Autour de la 
Grèce, Paris, 1897, p. 161-171 . 



LA BIBLIOTHÈQUE 

DE 

CLAUDE BELLIÈVRE 

(1530) 



Claude Bellièvre a pu être considéré à juste titre comme un 
précurseur de nos modernes archéologues et épigraphistes. 
C'est à lui que la ville de Lyon dut l'acquisition des fameuses 
Tables de Claude; ses jardins du quartier du Gourguillon, à 
Lyon, où il avait rassemblé quantité d'inscriptions et de 
monuments antiques, sont demeurés longtemps célèbres, et 
son Liigdumun priscimi aurait suffi à sauver son nom de l'oubli. 
Mais ce que ne disent pas les auteurs qui se sont occupés de 
lui, c'est que cet amateur passionné des vieilles choses avait 
formé une collection de livres vraiment importante pour 
l'époque. Seul, à ma connaissance, Léopold Niepce ' parle de 
sa « librairie » ; encore, bien qu'il souligne le mot, est-ce 
tout à fait en passant ; et s'il la qualifie de « belle », il semble 
bien que ce soit de confiance. Cependant, le catalogue de la 
bibliothèque de Bellièvre existe, écrit de sa main ; il occupe 
dix à onze pages de l'un de ces gros recueils où l'érudit 
lyonnais se plaisait à accumuler les notes sur les sujets les 
plus variés-. 

1. Léopold Niepce, Archéologie lyoïiintise ; les chambres de iiierveilles et 
cabinets d'antiquités de Lyon depuis la Renaissance jusqu'en i/Sç, p. 57. — 
Je ne trouve aucune mention de la bibliothèque de Claude Bellièvre dans 
l'ouvrage du même auteur, Les Bibliothèques anciennes et modernes de Lyon 
(Lyon, 1876). 

2. Bibl. Nat., ms. fr. 17526, fol. 82-87 ^^^ ''^ P^^^^ récente numérotation. 



334 LUCIEN AUVRAY 

Ce catalogue comprend i68 articles. Trois parties, au point 
de vue de la rédaction, sont à distinguer. Une première par- 
tie, qui couvre les feuillets 82 à 85 du manuscrit, paraît s'ar- 
rêter h notre numéro 136. Elle a été écrite, à une date indé- 
terminée ', toute d'une teneur et d'une même encre assez 
noire, d'une main d'abord assez posée, puis, dès la seconde 
page, très rapide. Après quoi, la diversité des encres et des 
plumes indique clairement que Bellièvre a eu, à plusieurs 
reprises, la préoccupation de tenir à jour ce premier inventaire. 
Ces additions successives vont du numéro 137 au numéro 165 
du catalogue. Elles ne doivent pas dépasser, comme date, 
l'année 1530. En effet, la date 1530, qui se lit en tête du 
catalogue, est une addition postérieure à la rédaction de la 
première partie, et doit s'appliquer à la totalité de ce cata- 
logue, jusqu'au numéro 165 inclus-. 

Enfin, un dernier et court supplément (fol. 86 v°-87 r°) 
date de 1555; on y trouvera mentionnés uniquement des 
recueils de la main de Bellièvre lui-même (n. 166 à 168). 

Un certain ordre a présidé au classement de cette biblio- 
thèque, qui, formée à l'usage d'un magistrat \ est, pour une 

Bellièvre avait intitulé ce recueil Varia parinnu, par opposition à un autre, 
dénommé Varia vtaginnii, qui semble perdu. 

1. Mais cette date ne saurait être antérieure à 1524; c'est en cette année, 
en effet, que parut la première édition des Mémoires de Philippe de Com- 
mines (cf. no 71 du catalogue). 

2. Les mots : « j'avoys en l'an 1550 » sont, en effet, d'une encre beau- 
coup plus pâle que les mots : « Primo, in Jure canonico », qui précédent 
immédiatement. Il est à noter que cette même date « 1530 » résulte d'une 
correction; Bellièvre avait d'abord écrit « 1523 », mais par pure inadver- 
tance , semble-t-il, et aucune partie du catalogue ne remonte à cette date. 
Outre que ces deux dates sont, dans le texte, exactement de la même encre, 
on a vu, dans la note précédente, que la partie la plus ancienne du catalogue 
ne peut être antérieure à 1524. 

3. Ou, plus exactement, d'un futur magistrat. De 1522 à 1528, Bel- 
lièvre fut échevin de Lyon. C'est en 1552 qu'il fut pourvu de l'office d'avo- 
cat du roi en la sénéchaussée de Lyon et bailliage de Mâcon. Cf. Catalogue 
des actes de François /er, t. II, n" 4380. — Pour le curriciduin vilae de 
Claude Bellièvre, on pourra consulter Fleury Vindry, Les Parktnenlaires 
français au XVI^siîcle, t. I, p. 69 (Parlement de Grenoble). Cf. Inventaire 



LA BIBLIOTHEQUE DE CLAUDE BELLIEVKE 335 

bonne partie, mais non certes exclusivement, une biblio- 
thèque juridique'. — En tête figurent, avec un sous-titre 
spécial, les livres de droit canon, au nombre de 10; vient 
ensuite, avec un autre sous-titre, une plus longue et plus 
importante série d'ouvrages sur le droit civil, textes et com- 
mentaires (n. II à 63). Puis, après une ligne en blanc, indi- 
quant le commencement d'une nouvelle section, sont mention- 
nés, un peu pêle-mêle, les ouvrages qui, sauf quelques 
exceptions (le n° 107 en est une), ne rentrent dans aucune 
des deux catégories précédentes (n. 64 à 136). Cette dernière 
division n'est pas celle qui présente à nos 3'eux le moins 
d'intérêt ; c'est elle qui constitue la portion non profession- 
nelle de la bibliothèque de Bellièvre, et peut le mieux nous 
renseigner sur ses goûts d'humaniste. — Parmi les additions 
postérieures à la première rédaction, nous retrouvons, mêlés 
à des ouvrages de toute nature, une assez forte proportion de 
livres de droit. 

On raconte que Barthélémy I Bellièvre, grand-père de 
Claude, qui, sans doute avant de devenir intendant de la mai- 
son du cardinal de Bourbon, archevêque de Lyon, avait été 
notaire, occupait un clerc de son étude uniquement « à copier 
les bons auteurs latins et les anciennes chroniques de notre 
histoire^ ». On ne s'étonnera pas de rencontrer, dans la 

ioiiniuiirc des Ai cbivcs dcpartemeii Iules aiiU'rieures à i'j(^o..., Isài',l. 11(1884), 
pp. II et 59. 

1 . Parmi les nombreuses bibliothèques privées de la première moitié du 
XYi»: siècle, dont le catalogue a été publié, je me bornerai à citer, comme 
se rapprochant plus particulièiement, par leur ccmpositicn, de la biblio- 
thèque de Claude Bellièvre, celle de Gilles Perrin, officiai de l'archidiacre 
de Josas (1528 ; 189 articles, divisés en deux séries; catalogue publié par 
M. Ernest Coyecque, dans le BuUeiin hisloriqtie et philologique du Comité 
des Travaux historiques et scientifiques, année 1896 [1897], pp. 777-785 ; 
tirage à part de 10 pages), et celle de Georgius Sabinus.gendrede Mélanch- 
thon (1533; 8) articles; bibliothèque exclusivement juridique; catalogue 
publié par M. Fritz Schillmann, dans le Zeiiiralblali Ji'ir Bibliothehîvesev, 
t. XXVIII, novembre 191 1, pp. 487-495). Notamment, les n. 12, 30, 39, 
45, 138 du catalogue de Bellièvre se retrouvent dans celui de Sabinus. 

2. Pernetti, Recherches pour servir à llnstoire de Lyon, les Lyoniiois dignes 
de mémoire, t. I (1757), p. 306, reproduit à peu près textuellement par 



336 LUCIEN AUVRAY 

bibliothèque de son petit-fils, héritier de ses goûts et peut- 
être aussi d'une partie de ses livres, un certain nombre d'au- 
teurs classiques '; et parmi ceux des volumes de sa collection, 
auxquels Claude Bellièvre semble avoir attaché le plus de 
prix, figuraient des exemplaires manuscrits, sur parchemin et 
«fort beaux », de Térence (n. ii6) et de Quinte Curce 
(n. 115) ; l'un de ses six volumes de Cicéron était une « rhé- 
torique... à la meyn, fort belle » (n. 117); et des Commen- 
taires de César, il possédait, outre un exemplaire « en lettre 
coursive », sans doute sur papier (n. 153), une copie « à la 
meyn », sur parchemin (n. 14e)-. 

Les ouvrages des contemporains, ou d'auteurs peu anté- 
rieurs à sa génération, trouvaient également place sur les 
rayons de son cabinet ; les Mémoires de Philippe de Com- 
mines, par exemple, alors dans toute leur nouveauté (n. 71), 
ou encore la Farce de Maistre Pathelin (n. 162) ; 1' « Histoire 
de la défaite des Luthériens en Lorraine » (n. 142) représen- 
tait dans sa collection l'événement d'actualité. 

Les auteurs italiens, et cette constatation ne saurait sur- 
prendre, sont en assez forte proportion dans la bibliothèque de 
Claude Bellièvre 5; on sait les longs séjourgde l'antiquaire lyon- 
nais à Rome, à Florence et dans l'Italie du Nord ; toutefois, s'il 
est vraisemblable qu'il les ait rapportés d'au-delà des monts, 
il a pu se procurer tout aussi bien chez les grands imprimeurs- 
libraires de sa ville natale ses exemplaires de Pétrarque (n. 69 
et 156), de Politien (n. 72), de Sannazar (n, 100), d'Anto- 
nio Fregoso (Conten'^ione di Plttto ed Iro, n. 96), de Laurent 
Valla (n. 68 et 98), comme aussi les « Regole grammaticali 

l'auteur anonyme des Essais sur la ville de Lyon, dans Archives historiques et 
slatistiques du département du Rhône, t. VIII (1828), pp. 82-83. 

1. Cf. les numéros 64, 66, 67, 70, 81, 105, 109, m à 117, 137, 138, 
146, 153. 

2. Je signalerai encore, parmi les manuscrits appartenant à Bellièvre, le 
n. 73. 

3. Il en était de même dans la bibliothèque de Gilles Perrin, dont il a 
été fait mention plus haut, et certainement dans beaucoup d'autres. 



LA BIBLIOTHEaUE DE CLAUDE BELLIHVRE 337 

de la volgar lingua », de Giovanni FrancescoFortunio(n. 80), 
la plus ancienne grammaire italienne qui ait été imprimée. 

Non moins remarquable, et non moins significative peut- 
être, que l'absence à peu près complète, dans la bibliothèque 
de notre érudit, de tout ouvrage de théologie catholique (je 
ne trouve à citer qu'un exemplaire des Epîtres de saint 
Jérôme, un peu perdu au milieu de traités de droit civil, 
n. 33), est la présence de quelques œuvres de deux des plus 
grands réformateurs de son temps ; en effet, Luther est repré- 
senté ici par son de Votis moiiasticis (n. 103), et Mélanchthon 
par ses Loci communes reriim théologien mm (n. 78), et par son 
Oratio in fmiere Frederici, Saxonie ducis (n. 160). Quant à 
Érasme, dont il eût été plutôt étonnant de ne pas rencontrer 
ici au moins une fois le nom, Bellièvre possédait de lui son 
de Libéra arbitrio, joint à son Caton (n. 70), et deux exem- 
plaires de ses Colloquia (n. 151 et 159), dont l'un lui avait 
été offert en cadeau par son compatriote Claude Rousselet. 

Enfin, il est toute une série d'articles de ce catalogue qui 
mérite tout particulièrement de ne pas passer inaperçue ; je 
veux parler des nombreux recueils et répertoires écrits de sa 
main, que Bellièvre a relevés dans son inventaire, et dont 
plusieurs sont parvenus jusqu'à nous ' ; il y faut joindre la 
mention de deux livres annotés par lui (n. 124 et 126), et 
surtout celle d'un précieux recueil de pièces formé, ou tout 
au moins copié, par son père Barthélémy (n. 158), et dont la 
paternité a été faussement attribuée, par tous les auteurs qui 
en ont parlé, à Claude lui-même. 

Le catalogue publié plus loin n'est pas sans intérêt pour la 
biographie même de son auteur. Bellièvre nous y apprend 
qu'en 1555, il avait 67 ans. C'est là une donnée qui vient 
s'ajouter à celles, trop rares, que nous possédions déjà par 
ailleurs. En 1557, un monument lui fut érigé par les soins de 



I. Numéros 53 à 56, 37 (?), 119, 121 à 123, 125, 127, 130 à 134, 144 
(en partie), 147 et 166 à 168. 

Mélanges. IL 22 



338 LUCIEN AUVRAY 

ses fils Jean et Pompone. D'après l'épitaphe gravée sur ce 
monument, épitaphe bien des fois imprimée et réimprimée, 
Claude Bellièvre a vécu 70 ans, 7 mois et 7 jours. Deux au 
moins de ses biographes fixent la date de sa mort au 
2 octobre de cette même année 1557 '; ce qui, d'après le 
compte des années, mois et jours fourni par l'épitaphe, repor- 
terait la date de la naissance de Claude Bellièvre non au mois 
de mars, comme on Ta souvent répété, mais au 25 février 
1487. Cette dernière date est acceptable, mais à la condition 
que la note de 1555 ne soit pas postérieure au 25 mars de 
cette année ; passé cette date, il faudrait admettre que Bel- 
lièvre se serait trompé, en se disant âgé de 67 ans, au lieu 
de 68, qu'il aurait eus. 

S'il paraît avéré que Bellièvre a étudié le droit à l'Univer- 
sité de Toulouse -, on ignorait qu'il eût poursuivi ses études, 
comme tant d'autres jeunes Français de son temps, en Italie; 
il y eut deux maîtres réputés, qui tous deux ont enseigné à 
Pavie, leur pays natal, Francesco ou Franceschino Corti le 
Jeune ' et Paolo Pico-^. C'est ce qui ressort clairement des 

1. Breghot du Lut et Péricaud aîné, Biographie lyonnaise, Catalogue des 
Lyonnais dignes de mémoire (1839), P- 3*^' ^^ Léopold Niepce, Les Biblio- 
thèques anciennes et modernes de Lyon, p. 52 et p. 608. 

2. Germain de La Faille, Annales de la ville de Toulouse, 2^ partie (Tou- 
louse, 1701), p. 130, et Pernetti, Recherches pour servira Vhistoire de Lyon, 
les Lyonnais dignes de mémoire, t. I, p. 508. 

3. Mort en 1533. Voir sur lui G. Panziroli, De clarislegum inlerprelibus, 
(Leipzig, 1 721), p. 264, et Marco Mantova, Epitonie virornm ilîustriitm qui vel 
scripserunt vel jurisprudentiam docuerunt in scholis, imprimé à la suite du De 
Claris legum interpretibus, de Panziroli (édition précitée), p. 458, notice 77. 
Mantova, ou Marco Mantuano, de son vrai nom Benavidio, avait person- 
nellement bien connu Franceschino Corti. Voir encore Savigny, Geschichle 
des rômischen Redits im Mittelalter, 2^ édit., t. VI (1850), p. 486, et trad. 
Charles Guenoux, t. IV (1839), p. 272. 

4. Sur Paolo Pico, élève du célèbre Jason Maino, voir Marco Mantova, 
Opus cit., p. 485, notice 201. On sait peu de chose de lui, et je ne vois pas 
que Panziroli le mentionne. Mantova dit de lui : « floruit anno 1493 » ; il 
faut supposer que son enseignement dura bien au delà de cette date; autre- 
ment Bellièvre, né, comme on l'a vu, en 1487, n'aurait pu être son auditeur. 
Lipenius, Bibliotheca realis juridîca (Leipzig, 1736), cite plusieurs ouvrages 



LA BIBLIOTHEaUE DE CLAUDE BELLIEVRE 339 

articles 53 à 56 de notre catalogue : Rccollccle vice... sub 
domino Francisco Ciirtio, Rccollccle mec. .. siib domino Paiilo Pico. 

Notre jeune Lyonnais n'aurait-il pas également suivi, non 
plus à Pavie, mais à Turin, les leçons d'un professeur qui eut 
aussi une certaine célébrité, Tommaso Parpaglia ' ? L'ar- 
ticle 57 de l'inventaire, ainsi libellé : Recollecfe sub domino 
Thoma Parpallia super secunda Codicis, cum nonnullis aliis, 
pourrait nous porter à le croire. Il importe toutefois de 
remarquer que, tandis que dans les quatre articles précédents, 
Bellièvre emploie constamment l'expression Rccollccle mec, il 
écrit ici seulement Recollecte, sans l'adjectif possessif ///ff. Il est 
donc vraisemblable qu'il faut voir dans cet article 57, plutôt 
que de notes prises par Bellièvre en personne, un cours qu'il 
aurait eu l'occasion de se procurer, ainsi que plusieurs autres, 
— « cum nonnullis aliis », dit-il. — Il n'est, d'ailleurs, pas 
douteux que Bellièvre connut Turin -, sans qu'on puisse 
affirmer qu'il y ait fait un séjour prolongé. 

Les 168 numéros du catalogue imprimé ci-après ne nous 
donnent certainement qu'une idée assez imparfaite de l'en- 
semble de la bibliothèque de Claude Bellièvre, telle qu'elle 
devait être lors de sa mort, en 1557. Nous savons par lui- 
même que, de 1530, date de notre catalogue, à 1555, sa col- 
lection s'était accrue d'une quantité considérable de livres et 
d'opuscules (« infiniti libri et libelli »), que malheureusement 
il n'a pas pris la peine d'énumérer et encore moins de dé- 
crire. 

Les nombreuses références bibliographiques, malheureuse- 
ment bien vagues pour la plupart, de son Lugdununi priscum, 



de Piiolo Pico. Voir encore Savigny, Ibid., p. 492, et trad. Charles Gue- 
noux, IMcL, p. 278. 

1. Sur Parpaglia, de Turin, voir Marco Mantova, Opus cit., p. 492, 
notice 226. « Floruit anno 15 10, dit cet auteur, et docuit in patria tan- 
tum. » Lipenius, Opus cit., mentionne également plusieurs ouvrages de 
Parpaglia. 

2. Lugdiinuin priscinii (Lyon, 1S46), p. 121. 



340 LUCIEN aùvraV 

ouvrage auquel Bellièvre travaillait encore en 1356 ', c'est-à- 
dire peu de mois avant sa mort, pourraient-elles du moins 
suppléer à son silence sur les acquisitions faites par 
lui pendant les 25 dernières années de son existence ? 
Dans une très faible mesure, assurément, bien que ces réfé- 
rences témoignent d'une assez ample information, puisée 
vraisemblablement, pour la plus grande partie, dans la biblio- 
thèque même de l'érudit collectionneur \ Parmi les auteurs 
qui figurent dans le catalogue de 1530, il en est bien peu que 
nous retrouvions dans les notes du Lugdiitiiim prisciivi 5 . Par 
contre, bon nombre d'autres sont cités, dans cette curieuse 
compilation, dont on chercherait vainement la mention dans 
le catalogue, ou qui n'y sont pas représentés par les mêmes 
ouvrages. En voici quelques-uns, — abstraction faite des clas- 
siques latins et grecs, qui formeraient à eux seuls une assez 
longue liste^ — dont il m'a paru intéressant de relever ici les 
noms : Alciat (divers traités), Alessandro Alessandri, Pyrrhus 
d'Angleberme, Nicolas Bertrand ou Bertrandi (De gestis Tho- 
losanonnn), Flavio Biondo, Budé (traités non mentionnés 
dans le catalogue), Fabio Calvo, François de Connan, Pietro 
Riccio Crinito, Guillaume Du Breuil ÇSfyle du Parlement, édité 
par Charles Dumoulin), Charles Dumoulin (^Coi)imentarii in 
Coiisiietudiuein Parisiensevi), Giovanni Battista Egnazio, Erasme 
(Proœiniiim ad diviiui AiiibrosiiiDi), Robert Gaguin, Pompo- 

1. Liigdiiniiiii priscKiii, p. 119. 

2. C'est seulement dans quelques cas, tout à fait exceptionnels, que l'on 
peut conclure, de sa manière de citer, que Bellièvre se sert d'exemplaires 
lui appartenant personnellement. Voici les citations de ce genre que j'ai 
notées : « Gaguinus, fol. mihi vi » (p. 72) ; « Livius, f° mihi lu » 
(p. 82, note); « Paulus .Emilius, fol. 151, mihi 38 » (p. 140) ; « Paul. 
iEmil., 1. VI, fol. mihi 174 » (p. 141). 

3. Voici les seuls noms, en dehors des classiques latins et grecs, que je 
rencontre à la fois dans le catalogue et dans le Liigdunum priscum : Annius 
(^Antiquitatiim variarum vohun'uui), Budé (ih Asse), Aymar Du Rivail, 
saint Jérôme (Lt'«r«), Gui Pape, Ange Politien et Marc' Antonio Sabcllico 
(Exeinpîa). Il convient d'y joindre le propre recueil de Bellièvre intitulé 
Varia paivum et le Tractatus de hellis de son père Barthélémy. 



LA BIBLIOTHEQUE DE CLAUDE BELLIEVRE 34I 

nius LiTstus {De Romanorum via^istratihiis), Christophe MiUeu 
ou Myla:us Helveticus {De priuiordiis clarissimx nrbis Lug- 
dnni commenlarins), Sébastien Munster (traduction française 
de VOrganiun Uranicum?), Paradin {De antiqm statu Bnr- 
giindiœ), Paul Emile, Niccolô Perotti, Pétrarque {Lettres) ', 
Raphaël de Volterre, Beatus Bild, dit Beatus Rhenanus, Lo- 
dovico Riccieri, dit Celio Rodigino, Claude de Seyssel {de Val- 
densibns) -. 

Enfin, je rappelerai que notre antiquaire ne faisait aucune- 
ment fi des poètes français de son temps, — de ceux du moins 
que Lyon avait vu naître, ou qui avaient des attaches lyon- 
naises, — et qu'il a reproduit, dans son Litgduniini priscmu, 
pour cette unique raison, il est vrai, qu'ils étaient à la gloire 
de sa ville natale, ii vers de Marot ' et 37 vers de la Délie 
de son compatriote Maurice Scève'*. 

La bibhothèque de Claude Bellièvre a dû être dispersée de 
bonne heure^ longtemps avant ses collections d'antiquités, 
dont des débris importants ont subsisté à Lyon pendant plus 
de deux siècles 'k Bien rares, aujourd'hui, en sont les épaves; 



1. Dans le catalogue, il n'est fait mention que de ses poésies (n. 69 et 
156). 

2. Ce serait une entreprise assez vaine, et dans la plupart des cas 
impossible, que de rechercher de quelles éditions s'est servi Bellièvre. Je 
noterai seulement que toutes ses citations du De antiqno statu Biirgtindiae, de 
Paradin, se rapportent à l'édition de Lvon, 1542, sauf une (Ltigdtiuuiii pris- 
ciim, p. 158), qui vise peut-être un manuscrit. Bellièvre paraît n'avoir fait 
aucun usage de l'édition de Bâle. — Une ou deux fois seulement, dans 
tout son livre, il indique la date des éditions dont il se sert. 

3. Lugdununi priscum, p. 65. — Ce sont les vers 53 à 63 de VEpître an 
cardinal de Totirnon ; édition Pierre Jannet, t. I, p. 236; édition Georges 
Guiffrey, t. III, p. 549-550. 

4. Ibid., p. 63-64. — Ces vers sont empruntés aux dizains 26 (4 vers), 
208 (4 vers), 385 (2 vers), 395 (entier), 396 (4 vers), 412 (entier) et 417 
(3 vers). 

5. Au témoignage du P. de Colonia, on voyait encore, en 1738, 
22 inscriptions dans les anciens jardins de Bellièvre, qui appartenaient 
alors aux Trinitaires. Mais il n'en restait plus trace au temps de Millin. Cf. 
L. Niepce, Arcliéotogie lyonnaise ; les chambres de nierveiUes, etc., p. 64. 



342 LUCIEN AUVRAY 

et je ne pourrais signaler, en dehors de ses propres recueils, 
que trois manuscrits portant son ex-lihris ; ce sont les manus- 
crits suivants de la Bibliothèque nationale : 
Latin 5187. — Registre original du secrétariat de l'arche- 
vêque de Lyon Charles d'Alençon, entièrement de la main 
de Barthélémy II Bellièvre, père de Claude. 
Latin 14195. — Recueil de pièces, manuscrites et imprimées, 

parmi lesquelles de précieux incunables. 
Français 19087. — Corgolo de Corne, etc. (avec des notes 
de Claude Bellièvre au commencement et à la fin du 
volume) '. 

En revanche, une notable partie des papiers de Bellièvre % 
recueils plus ou moins volumineux, ou notes éparses, est par- 
venue jusqu'à nous. Je ne crois pas inutile de donner ici la 
liste de ceux dont j'ai connaissance K 
Montpellier, Bibliothèque de la faculté de Médecine, ms. 

257. — Lugdunum priscuin (= Catalogue, n° 167). 
Paris, Bibliothèque nationale : 

Latin 10033. — Recueil intitulé i^^^/j (= Catalogue, n°i68). 
Latin 13 122. — Répertoire, en partie alphabétique, principa- 
lement sur des matières de droit, commencé en 1534. 
Latin 13 123. — Recueil intitulé Noctes Romanae (= Cata- 
logue, n° 119). 

1. Il y aurait lieu d'ajouter à ces trois manuscrits, quelques pièces insé- 
rées dans divers recueils ; viennent ainsi de Bellièvre les feuillets 199-221 du 
ms. français 16626 (sont de sa main partie du feuillet 201 ro, tout le feuil- 
let 201 vo et les premières lignes du feuillet 215 r»), les feuillets 471 à 525 
du ms. français 16661 (son ex lihris se lit au feuillet 511 ro), peut-être les 
feuillets 532 a 547 du même volume, et sans doute aussi les feuillets 422 
à 435 du ms. français 16871 (je crois reconnaître sa main dans la note 
du feuillet 435 vo). 

2. Je me propose de revenir plus en détail sur les papiers laissés par 
Cl. Bellièvre. 

5. L'existence de deux autres grands recueils, qui paraissent aujourd'hui 
perdus, nous est révélée par Bellièvre lui-même ; ce sont ses Varia ma- 
gnum et le registre qu'il désigne ainsi : « liber cui pro titulo est signum >^ » 
(ms. français 17526, fol. 581 ro et 382 vo). 



LA BIBLIOTHEQUE DE CLAUDE BELLIEVRE 343 

Latin 13 124. — Recueil intitulé Noctes Florentinae (= Cata- 
logue, n° 130). 

Latin 13 125. — Manuscrit intitule L/7v////j /// inateria laiide- 
niioruui (en partie seulement de la main de Bellièvre). 

Latin 13 126. — Répertoire de droit et d'institutions. 

Latin 13 127. — Mélanges; recueil d'inscriptions, etc.; 
manuscrit de format agenda (= Catalogue, n" 125). 

Latin 13 128. — Recueil de matières canoniques (cf. Cata- 
logue, n° 131). 

Français 155 14, fol. 372 à 410. — Taxaehciicficioritiii coiisislo- 
rialium Franciae. (= Catalogue, n° 121). 

Français 17526. — Recueil intitulé Varia parviim Q= Cata- 
logue, n° 166). 

Français 18414. — Recueil concernant le Parlement de Gre- 
noble. 

Baluze 135, fol. 215 à 219. — NoiinnJla de pal n'a Delphinatiis. 

Lucien Auvray. 



344 LUCIEN AUVRAY 

S'ensuyt l'inventayre des livres de moy Claude Bellièvre*. 
Primo in Jure canonico j'avoys en l'an 1530. 

1 . Le Corps du droict canon, en grand volume. 

2 . Les Lectures de Panorme, cum Judiciario ordinc seu practica, 

allegationibus et glosis super CIe[mentinis] ejusdem ; item 
et cum répertorie Cors[eti]. 

3 . Lectura domini Innoc[entii] super Decretalibus. 

4. Sextus et Clémentine, en petit volume. 

5 . Gemynianus super Sexto. 

6. Petrus de Anchar[ano] super Sexto. 

7. Summa Hostiensis. 

8. Jo[hannes]de Ymol[a] super Clementinis. 

9-10. Repertorium Nicolai de Milis, scriptum manu, en grand 
volume, et ung autre, imprimé, en petit volume. 

* Bellièvre avait d'abord écrit : « S'ensuyt l'inventayre de mes livres. » 

— En outre, sans doute à l'époque où il a révisé son catalogue, il a écrit, 
d'une encre plus pâle, son nom, « Cl. Bellièvre », en haut et à gauche de 
la page. 

2. Sur les Lecture de Niccolô Tedeschi, archevêque de Palerme (Panor- 
mitanus), voir Schulte, Die Geschichte der OneUen nnâ Literattir des Caiio- 
nischen Rechts, t. 11(1877), p. 313. — Pour les éditions de son Jtidiciariiis 
ordo seu practica, cf. Hain, Repertorium bihliogriipbicuvi, n. 12360 et suiv. 

— Pour les Alleerationes et les Glosae super Clementinis, voir Schulte, Ihid. 

— Sur le Repertorium d'Antonio Corsetti in opéra Nicolai Pauormitaui, voir 
Schulte, Ihid., p. 349; pour les éditions, cf. Hain, 5771 et 5772. 

3. Il s'agit sans doute des Commentaires d'Innocent IV sur les Décré- 
tales; cf. Schulte, Ihid., p. 92-93. 

5. Domenico da San Gimignano ; cf. Schulte, Ihid., p. 295, n^ 2; 
Hain, 7528 et suiv. 

6. Pietro da Ancarano ; cf. Schulte, Ihid., p. 281, n" 2. 

7. Enrico de' Bartolomei, Henri de Suse, évéque d'Ostie ; Summa 
super titulis Décrétai ium ; cf. Schulte, Ihid., p. 125, n" 2. — Cl. Bellièvre 
a inséré une note sur lui dans ses Noctes Romanac (ms. lat. 13 123, 
fol. 214 r°). 

8. Giovanni da Imola; cf. Schulte, Ihid., p. 298, n" 3. 

9-10. Sans doute le « Nicolaus Milius, auditor rotae », mentionné, 
d'après Diplovatazio, par Schulte, t. II, p. 299, note *, et qui ne fait peut- 
être qu'un même personnage avec le canoniste Giovanni Milis, de Vérone, 
dont le Repertorium huis est bien connu ; cf. Schulte, Ihid., p. 299-300. 



LA RIBLlOTHEdUE DE CLAUDE BELLIEVRE 345 

In Jure civili. 

11. Le Corps du droict civil. 

12. Lecture Bartholi, cum consiliis, tractatibus, question ibus et 

répertorie. 

1 3 . Spéculum, en troys volumes. 

14. Bal[dus] super toto Codice. 

15. Salic[etus] super toto C[odice]. 

16. Septem libri Consiliorum Alix[andri], en troys volumes. 

17. Consilia Baldi. 

18. Consilia Pauli de Castro. 

19. Consilia Ludovici Romani. 

20. Repertorium Bertachini. 

21. Ung livre couvert de peaul tanée, intitulé : Disputationes 

diversorum. 

22. Ung livre couvert de rosin, ubi est Repctitio rub[rice] et 

c[apituli] Per vestras, De dona[tionibus] inter virum et 
ux[orem], per Palacios Ruyvos ; item Commentum super 

15. Sans doute le Spéculum jadiciaU de Guillaume Durand. L'édition de 
Rome, 1474, est précisément en trois volumes in-folio. Cf. Brunet, Manuel 
du libraire, t. II, col. 906. 

16. Les Consilia d'AIessandro Tartagni, d'Imola ; cf. Haiu, 15255 et 
suiv. 

17. Consiliorum partes V ; cf. Hain, 2528 et suiv. 

18. Cf. Hain, 465961 suiv., 614644. 

19. Lodovico Pontano, jurisconsulte à Rome (Romanus); Consilia et 
allegationes ; cf. Hain, 15274 et suiv. 

20. Giovanni Bertachini ; cf. Schulte, t. II, p. 549. 

21. Je ne trouve pas, dans les bibliographies que j'ai consultées, men- 
tion d'un recueil correspondant à ce titre. — Sur \qs Disputationes, vov. 
Savigny, Geschichte dcsrômischen Rechts ivi Mittelalter, 2^ édit. , t. III, p. 570 
et t. VI, p. 18. 

22. A. Repetitio rubricae et capiluli Per vestras. De donationilms inter 
virum et uxorem, ouvrage, sans doute fort peu commun, de Juan Lopcz de 
Palacios Rubios, dont le titre est donné par Nicolas Antonio, Bibliotheca 
hispanica nova, t. I (1785), p. 720 ; cf. encore Schulte, t. II, p. 5 58. ^ Le 
chapitre Per vestras {litteras'] est le 7e du titre xx (De donationibus inter virum 
et uxorem) du livre IV des Décrétales de Grégoire IX. — B. Giovanni 
Antonio da Sangiorgo ; cf. Hain, 7590 et suiv. — C. So^^y, corrigé en 
5ocj. Mariano Soccini, ou Socin, Tractatus de tnstantia ; cf. Hain, 14855 
et 14856. — D. Martino Garrati, de Lodi (Martinus de Caraziis, ou Car- 
ractus, ou Caretus) ; il s'agit vraisemblablement ici de sa Disputai io in 
materia legitimationum; cf. Schulte, t. II, p. 396. — E. Stefano Costa, 
Tractatus de ludo ; cf. Schulte, Ibid., p. 405, no i. 



34^ LUCIEN AUVRAY 

usibus teudorum, per d[ominum] Anto[nium] de Sancto 
Georgio ; item Tract[atus] instantiarum, per d[ominum] 
Marianum Socy ; item Tract[atus] de legitimatione, per 
d[ominum] Mart[inum] Caretum Laudensem ; de Ludo, per 
Step[hanum] Costam. 

25 . Ung livre in quo sunt Consilia Fede[rici] de Senis, et Barba- 
[tia], de prestan[tia] card[inalium]. 

24. Angélus super Institutionibus, couvert de peaul noyre. 

25-26. Jo[hannes] Fabri super Institutionibus, et Jas[on] super 
ti[tul]o De actio[iubus], dupliquez, l'un en cartons, l'autre 
en aiz. 

27. Hyppolitus de Marsiliis, de questionibus. 

28. Angélus, de maleficiis. 

29 . Summa Azonis . 

30. Ung volume couvert de cartons, in quo continetur : Ph[ilip-- 

23. Federico Petrucci, de Sienne ; cf. Schulte, IbU., p. 238. — Andréa 
Barbazza, de Messine ; cf. Schulte, Ibid., p. 310. 

24. Angélus de Gambilionibus, Angelo Gambilione ou Gambilioni, 
d'Arezzo; Leciiira super Institutlonuw lihn's quatuor; cf. Hain, 1597 et 
suiv. 

25. Jean Faure, deRoussines (Runcinus) ; Opus super Institutionibus ; cf. 
Hain, 6840 et suiv. — Cf. le catalogue de Gilles Perrin, publié par M. E. 
Coyecque, n» 55. 

26. Jasone ou Jason Maino, de Pesaro ; Lectura super tituJo Institutio- 
num « De actionibus » ; cf. Hain, 10965 et suiv. — Le titulus De actionibits 
est le vie du livre IV des Institutes. 

27. Hippolytus Marsilius, Ippolito Marsigli ; cf. Panzer, Annales typo- 
graphie!, t. VII, p. 335, no 487. 

28. Angélus de Gambilionibus (cf. supra, n° 24) ; Tractatus in practica 
maleficioruin ; cf. Schulte, t. II, p. 365. 

29. Cf. Hain, 2231 et suiv., etc. 

30. A. Filippo Decio ; Super ti. « De constitu. » D. Philippi Decii com- 
mentaria amplissima, Pavie, 1506; cf. Catalos^ue général des livres imprimés 
delà Bibliothèque nationale, t. XXXVI, col. 787. — B. La loi Ut vim se 
trouve dès le début du Digeste (Livre I, tit. i, 1. 3) ; l'ouvrage ou opuscule 
de Claude de Seyssel mentionné parBellièvre est inconnu de Ch. Dufa3'ard, 
De Claudii Seissellii vita et operibus, Paris, 1892 (index bibliographicus, 
pp. vii-viii). — C. Autre ouvrage ou opuscule de Claude de Seyssel? 
La loi Si pascenda se trouve dans le Digeste, liv. I, tit. i, 1. 9. Dans l'introu- 
vable recueil intitulé Variarum repetitionum s. comment, juris civil is VIII 
volumina (Lyon, 1553, in-folio), auraient été insérées Aliquot repetitionesde 
Claude de Seyssel ; cf. Lipcn'ius, Bibliotheca realis furidica,p. 5 14, col. i. — 
D. Rocco Corti, de Pavie ; cf.. Catalogue général des livres imprimés de la 
Biblioth. nationale, t. XXXII, col. 819-820, et Hain, 5870. — E. Lan- 



LA BIBLlOTIIliaUE Dl- CLAUDK BELLIEVRE 347 

pus] Dec[iusj, de constitutio[nibus] ; Cl[audius] de Seys- 
s[el], super L[ege] Ut vim ; Repetitio L[egis] Si pascenda, 
cfapituli] Depacl[is]; Tract[atus] de jure pa[tronatus], per 
Roch[um] Curt[ium] ; Tract[atus] de arbitris, per La[n]- 
fr[ancuni] de Oriano ; Decem et septem tract[atus] Mar- 
t[ini] Laud[ensis]. 

31. Ung autre volume de traictiers, commensant : Tractatus de 

arbitris d[omini] La[n]fr[anci] de Oriano. 

32. Ung autre volume de traictiers, commensant : Tractatus de 

jure pa[tronatus]. 

33. Epistole Hieronimi, en grand volume. 

34. Jac[obus] de Sancto Georgio super feudis. 

35. Singularia Romani, Francisci de Cre[ma], Mathes[i]ll[ani], 

Corset[i] et de Petra Sancta, en ung volume. 

36. Consilia 01dr[adi], en moyen volume, couvert de parche- 

myn. 

37. Ung petit volume : Lecture Lanc[elotti] Decii super p[rima] 

C[odicis]. 

franco da Oriano ; cf. Hain, 9888 et suiv., et Schulte, t. II, p. 392, n" 251, 
§2. — F. Peut-être le Tractatus de principibus, consiliariis, légat is, etc., 
de Martino Garrati, de Lodi ; Hain, 4500, et Schulte, Ihid., p. 396; et. 
supra, n° 22, D. 

31, Cf. supra, n° 30, E. 

34. Jacopo ou Jacopino da Sangiorgo ; Hain, 7581, cite une édition de 
Bologne, 1499. 

55. A. Singularia in causis criminalilms, de Lodovico Pontano(Romanus ; 
cf. supra, no 19); cf. Hain, 15262 et suiv. — B. Singularia et solemnia 
dicta, de Francesco da Crema;cf. Hain, 5818 et suiv. — C Singularia dicta 
et etiam notabilia, de Matteo Mattesillani ; cf. Hain, 10897 et suiv. — D. 
Singularia et notahilia, d'Antonio Corsetti; cf. Schulte, t. II, p. 348, 
cap. 152, § II, I. — E. Dans la liste des Singularia juris qu'il a dressée 
dans le premier volume de sa Bibliotheca realis jtiridica (Leipzig, 1736), 
Lipenius mentionne, p. 552 : Petr. Gerh. de Petra Sancta singularia juris. 
Par. 1^12. Cf. Ibid., Supplementum (1743), p. 377, col. i. Des Singula- 
ria seu notabilia ingeniosa ex ut roque jure collecta, de ce Petrus Gerardus ou 
Petrus de Gerardis de Petra Sancta, occupent les feuillets 236 vo à 270 v° 
des Singulares tractatus clarissimorum doctorum, recueil imprimé à Paris, en 
15 16, par Jacques Pouchin (in-40), et dont la Bibliothèque nationale 
possède un exemplaire (Rés. E. 2371). — Dans ses Noctes Ronianae(B. N., 
nis. lat. 15 123), Bellièvre reproduit (fol. 209) des inscriptions conservées 
« in domo auditoris de Petrasancta ». 

36. Oldrado da Ponte, de Lodi ; cf. Schulte, t. II, p. 223, § 2. 

37. Lancelotto Decio ; cf. Hain, 6055. 



34^ LUCIEN AUVRAY 

38. Practica Pétri de Ferra[riis], en petit volume. 

39. Practica Pétri Jac[obi], en moyen volume. 

40. Exceptiones Uberti de Bonacurso. 

41. Institutiones, in parvo volumine. 

42. Pragmatica sanctio. 

43 . Dynus, de reg[ulis] ju[ris], in parvo volumine. 

44. Stilus Parlamenti et requestarum. 

45. Tractatus Bartholomei Cepol[lc], en movcn volume, couvert 

de rosin. 

46. Directorium juris Johannis Berberii, en petit volume. 

47. Allegationes Lapi, en petit volume. 

58. Giovanni Pietro Ferrari, Practica nova judiciaïis, ou Practica aiirea ; 
cf. Schulte, t. II, p. 294, art. 113, § 11. 

39. Pierre Jacobi, d'Aurillac, Aurea practica lihellorum; cf. Hain, 2128, 
et M. A. von Bethmann-Hollweg, Der gerviauisch-rovmnische Civilproiess, 
t. VI (1874), pp. 227 et suiv. 

40. Uberto Buonaccorsi ou di Buonaccorso, Tractatus de exceptionihus . 
Cet ouvrage est sans doute celui que Savigny, Geschichte des rômischeti, 
Rechts..., 2eédit., t. V (1850), p. 150, mentionne sous le titre : « Aureum 
et solenne opus quod praeludia et exceptiones appellavit », Lyon, 1522, 
in-40. 'Panzer, Atiimles typographici, t. VII, p. 358, n" 707, et t. X, p. 182, 
indique une édition de ces mêmes Praeludia et exceptiones, Lyon, 1553, 
in-40. Cf. Mazzuchelli, Gli scrittori d'ItaJta, II, iv, 2300. 

42. Sur les éditions de la Pragmatica sanctio Caroli Vif, voir Brunet, 
Manuel du libraire, t. IV, col. 855-856. 

43. Dino de' Rossoni da Mugcllo ; cf. Hain, 6171 et suiv. 

44. Le Stylus curiae Parlamenti Franciae, de Guillaume Du Breuil, sans 
doute l'édition de Descousu, Paris et Lvon, 1526 (cf. Calai, général des 
livres imprimés de la Bibliothcque nationale, t. XLII, col. 907), et non une 
des éditions parues antérieurement à Lyon (cf. l'édition de M. Félix 
Aubert, 1909, introduction, pp. lvi et suivantes). L'édition de 1526 est la 
seule dont le titre : « Stillus superincliti Parlamenti ac requestarum » cor- 
responde avec celui que Bellièvre donne en abrégé. Plus tard, dans son 
Lugdmium priscian, Bellièvre citera (pp. 34-35) le Stilus Parlamenti Pari- 
siensis d'après une édition de Dumoulin, sans doute d'après la première. 

45. Bartolomeo Cepolla, de Vérone; il ne semble pas possible de pré- 
ciser le ou les Tractatus dont il est question ici ; cf. Hain, 4855 et suiv., et 
Caial. gcnér. des livres imprimés de la Bihlioth. nationale, t. XXV, col. 701- 
704. 

46. Jean Barbier, d'Yssingeaux, Viatorium seu directorium juris ; la 
Bibliothèque nationale possède une édition de Lyon, 15 16, in-80 (Calai, 
général des livres imprimés de la Bihlioth. nationale, t. VII, col. 433). 

47. Jacopo Lapo da Castiglionchio; cf. Hain, 4578 ; on le trouve appelé 
aussi « Johannes Lapus » et non « Jacobus » (cf. Schulte, t. II, p. 270). 



La BIBLlOTHEaUE DE CLAUDE BELLIEVRE 349 

48. Parvus liber divcrsorum tractatuum, quorum primus est 

Comprchensorium feudalc d[oniini] Jo[hannis] Reynaudi. 

49. Liber feudorum, en petit volume, en parchemyn. 

50. Institutioncs, en moyen volume, la couverte ouvrée. 
51-52. Les Ordonnances royaulx, en moyen et en petit volume. 

53. Recollecte mee super p[rim]a C[odicis], sub d[omino] Fr[an- 

cisco] Curt[io]. 

54. Recollecte mee super secunda C[odicis], sub d[oaiino] Paulo 

Pico. 

55. Recollecte mee super p[rim]a Digest[i] vet[eris], sub 

d[omino] Fr[ancisco] Curt[io]. 

56. Recollecte mee super secunda Digest[i] vet[eris], sub d[o- 

mino] Fr[ancisco] Curt[io]. 

57. Recollecte sub domino Thoma Parpallia, super secunda 

C[odicis], cum nonnuUis aliis. 

58. Casus arbitrarii, couverts de rouge, cum tractatu regularum 

domini Dominici de Sancto Germano. 

59. Casus arbitrarii, couvertz de parchemyn. 

60. Decisiones Guillelmi Horborchi, collecte ex decisionibus 

dominorum de rota. 

61 . Ung livre à la meyn, en moyen volume, in quo contineLnltur 

tractatus super act[io]ne L[egis] ALq[iiiriiiir ?] et collecte 
super p[rim]a Infort[iati]. 

48. Jean Raynaud, jurisconsulte à Avignon ; Brunet, t. IV, col. 1127, 
cite une édition de Lyon, 1516, in-40. 

49. Il est douteux qu'il faille voir sous ce titre un e.xcmplaire des Coii- 
snetndines (puLibri) Feudorum d'Oberto dair Orio. 

51-52. Sur les éditions, cf. Brunet, t. IV, coL 212-213. 

53, 55 ei 56. Étant donné l'âge de Claude Bellicvre, qui, d'après son 
propre témoignage, avait 67 ans en 1555, il s'agit ici non de Francesco 
Corti, qui enseigna à Pavie, et mourut en 1495, mais de son neveu, 
Francesco, dit Franceschino Corti, le Jeune, mort eu 1533. Sur ce dernier, 
voir ci-dessus. 

54. Sur Paolo Pico, voir ci-dessus. 

57. Sur Tommaso Parpalia ou Parpaglia, qui professa à Turin, voir ci- 
dessus. 

58. Dominici Je Saiicto Germano est sans doute ici pour Dominici de 
Sancto Geminiano (cL supra, n° 5); toutefois, je ne rencontre, sous ce 
nom, ni d'ouvrage intitulé Casus arbitrarii, ni d'ouvrage intitulé Tractatus 
regularum, dans les bibliographies que j'ai consultées. 

60. Guillaume Horborch, chanoine de Magdebourg; cf. Hain, 6042 et 
suiv. 

61. La loi Acquiritur est la dixième du titre i du livre XLI du Digeste. 



3 50 LUCIEN AUVRAY 

62. Practica Pétri Jacobi, à la meyn. 

63 . La Somme rural, en françoys. 

64. Cato, Varr[o] et Columella, de re rustica. 

65. Grecorum sapientium dicta. 

66. Gellius. 

67. Epistole TuUii familiarcs, 

68. Valla. 

69. Petrarcha vulgaris. 

70. Libri rhetoricorum Ciceronis. 

71. Histoyre d'Argenton. 

72. Politiani miscellanee vetj^eres]. 

73 . Liber manu scriptus, in cujus principio est Garini Veronen- 

sis pro ill[ustri] marchione Leonello oratio funebris, cum 
pluribus aliis nota dignis. 

74. Johannes Pomeranus in librum Psalmorum. 

75. Marius Grapaldus, de partibus edium. 

76. Libellus in epistolas Pauli. 

62. Cf. supra, no 39. 

63. La Somme rurale de Jean Boutillier. 

64. Cf. Brunet, t. V, col. 245-246 : Rei rusticae scriptores. 

65. Peut-être \qs Septein sapientium... dicta, consilia et praecepta ; toute- 
fois, Brunet, t. V, col. 298, ne cite pas d'édition antérieure à 1 551-1553. 
Cf. encore Panzer, t. IX, p. 334, no 1083b. 

69. Petrarcha, Le cose volgari ; cf. Brunet, t. IV, col. 543-544. 

71. Il s'agit ici, non pas d'une problématique histoire de la ville d'Ar- 
genton, dans le Berry, à laquelle Bellièvre n'avait aucune raison de s'inté- 
resser, mais bien d'une édition de la Chronique et hystoire de Philippe de 
Commines, sieur d'Argenton ; la plus ancienne est de 1524. 

73. Leonello d'Esté, seigneur de Ferrare, mort en 1450. Je ne trouve 
aucune mention d'édition de l'opuscule manuscrit de Guarino de Vérone 
indiqué ici. 

74. Peut-être s'agit-il de ce Jean de Poméranic, que Du Boulay, Historia 
Universitutis Purisiensis, t. IV, p. 968, mentionne comme ayant été élu 
procureur de la nation anglaise en 1356 (cf. encore Denifle et Châtelain, 
Chartularium Universitutis Parisiensis, t. II, p. 665, col. a, et p. 671, où 
figure un Johannes de Pruscia, qui est peut-être le même personnage) ; 
aucun auteur de ce nom n'est indiqué dans le Nomenclator literarius, recen- 
tioris theologicae catholicae theoJogos exhihens, du Père H. Hurter. 

75. Francesco Mario Grapaldi, de Parme; cf. Brunet, t. II, col. 1710, 
etc. 

76. Peut-être la Parapbrasis in duas epistolas Pauli ad Coriiitbios, 
(ÏÈrasmQ (ci. Catalogue général des livres imprimés de la Bibliothèque natio- 



LA BIBLIOTHÈCIUE DE CLAUDE BELLIEVRE 3)1 

77. De libero arbitrio libcllus per Erasmum, cum Caione per 

cundem Erasmum auctorem . 

78. Loci communes rerum theologicarum, per Ph[ilippum] 

Melancto[nem] . 

79. Epistole Diogenis, Bruti, Hypocratis et Democriti. 

80. Regole grammatical! de la volgar lingua. 

81 . Libri novem rhetoricorum Cice[ronis], en petit volume. 

82. Petrus Martir, de nuper repertis insulis. 

83 . Liber rubeo coopertus, et inscriptus : Diversa. 

84. Le roy Modus, de la chasse. 

85 . Les menuz propouz, en petit volume, couvert de rousin. 

86. Correctioncs lxx injure civili. 

87. Liber inscriptus : Refugium advocatorum. 

88. La nef des dames vertueuses, par Simphorien Champier. 

89. Francisci Scauri de Jacobo Trivultio. 

90. Innoc[entius] Calvinus, de eucrasiconservanda. 

91. Sabellici exemplorum libri . 

nale, t. XLVII, col. 834, n. 705 tt 706). Quant aux Paraphrases in omues 
cpistoldsPauîi, elles formaient un bien gros volume pourêtre appelées libeUiis. 

77. Ces deux ouvrages sont représentés dans le Catalogue général des 
livres imprimés de la Bibliothèque nationale, t. XLVII, le premier par deux 
éditions, le second par un bien plus grand nombre (n. 518-519 et 852 et 
suiv. de l'article Erasme). 

78. Cf. Panzer, Annales typographici, t. X, p. 509-510. 

79. Cf. Brunet, t. II, col. 718 : Diogenis, Bruti, Yppocratis medici epi- 
stole, Florence, 1487; il est à noter que Démocrite ne figure pas dans le 
titre du recueil cité par Brunet. 

80. Ouvrage de Giovanni Francesco Fortunio, dont la première édition 
parut à Ancône, en 15 16 ; cf. Brunet, t. II, col. 1352. 

81. Ms. : noni. — Peut-être faut-il lire novi ; il s'agirait alors de la 
Rhelorica nova, c'est-à-dire de la Rhetorica ad Herenniuni. 

82. Petrus Martyr Anglerius, Pietro Martire d'Anghiera, d'Arona, De 
nuper sub D. Carolo repertis insulis; Brunet, t. I, col. 294, cite une édition 
de Bàle, 1521; opuscule joint, dans une édition de 1532, au De insulis 
nuper invcntis, de Fernand Cortès ; cf. Catal. génér. des livres imprimes de 
la Biblioth. nationale, t. III, col. 305, et t. XXXII, col. 791. 

84. Cf. Brunet, t. III, col. 1785-1786. 

85. Cf. Brunet, t. III, col. 1638-1639. 
88. Ct. Brunet, t. I, col, 1 770-1 771. 

90. La Bibliothèque nationale possède une édition de Pavie, 15 14, in- 
40; cf. Catal. génér. des livres imprimés de la Bddioth. nationale, t. XXII, 
col. 897. 

91. Marc' Antonio Sabellico, Exemplorum libri X; cl. Panzer, t. XI, 



3)2 LUCIEN AUVRAY 

92. \'ocabularium gallicuni, latinum et theutonicuii) . 

93. Orpheus Quintiani. 

94. Phalaridis epistole. 

95. De formandislitteris majusculis, per Fr. Torniellum, 

96. Pluto et Irus Antonii Fregosi. 

97. Blason d'armes, non relié. 

98. Valla, de donatione Constantini. 

99. Cornazanus, de interprctatione certorum proverbiorum. 

1 00 . Archadia de Jacobo Sanazaro liber pastoralis . 

101 . Tibaldeo, in parvo volumine. 

102 . Horos Appollo, de lilteris egiptiacis . 

103. Martinus Lutherus, de votis monasticis. 

104. Summa (?) Andrée Guarne. 

105 . Polidorus, de proverbiis, cuni Cornelio Nepote, de viris 

illustribus. 

p. 97. — Cet ouvrage a été utilisé par Bellièvre daus son Lugdunum pris- 
cu»i. 

92. Cf. Brunet, t. V, col. 1341, n" 10883 (Lyon, 1514). 

93. Quiatianus Stoa, Giovanni Francesco Conti, dit Quinziano Stoa, 
Orpheos libri ires; cf. Panzer, t. XI, p. 74. 

94. Cf. Brunet, t. IV, col. 591 et suiv. 

95. Cet ouvrage, peut-être manuscrit, n'est cité ni par D. E. Baring, 
dans sa Clavis diplomatica, ni par P. Namur, dans sa Bibliographie palèogra- 
phico-diphmatico-biUîologique. 

96. Conteniione di Pîuto ed Iro, poème moral en 41 octaves. Il en a paru 
une édition à Milan, en 1507. 

97. Cf. Brunet, t. I, col. 966 et suiv. 

98. De Dotiatione Constantini imperatoris. Brunet, t. V, col. 1057, 
no 22977, cite une édition de 1520, in-40. 

99. On ne trouve pas cet ouvrage, au moins sous ce titre, à l'article Cor- 
nazzano (Antonio) du Catalogne général des livres itnpriniés de la Biblio- 
thèque nationale. 

100. Ms. : Archadio. — La forme latine donnée au titre par Bellièvre ne 
doit pas nous étonner. Ne cite-t-il pas, dans son Lugduiiutn priscuvi, la 
Délia, non la Délie, de Maurice Scève ? 

loi. Antonio Tibaldeo, de Ferrare ; cf. Brunet, t. V, col. 775-776. 

102. Ce sont les Hieroglyphica d'Horapollon ; sur les éditions, dans les- 
quelles ce petit traité porte divers titres, cf. Brunet, t. III, col. 345-544. 

103. De Votis monasticis judicium; cf. Panzer, t. X, p. 480. 

104. Ms. : Guarna. — Andréa Guarna, de Salerne. Les bibliographies 
consultées ne citent d'Andréa Guarna que son Gramtnatices opus, seu gram- 
maticale belliini nominis et verbi, dont les éditions sont nombreuses. 

105. Polydore Vergile, Proverbiorum libellus; cf. Brunet, t. V, col. 11 36. 



LA BlBLlOTHEaUE DE CLAUDE BELLIEVRE 353 

loé. ApiciusCelius, de re coquinaria. 

107. Aymarus Rivallius, de historia Juris civilis. 

108. Ung livre de phisionomye, non relie. 

109. Saluste, en volgar italien . 

iio. Dialogus Julii secundi et beati Pétri. 

111. Ausonius, non relié. 

112. Juvénal, de la plus petite impression. 

113. Officia Ciceronis, ejusdem impress[ionisJ . 

114. Alia Officia Cice[ronis], ejusdem impressionis. 

115. Quintus Curt[ius], de gestis Alexandri, en parchcmyn et à la 

meyn, fort beau, 
né. Terentius, en parchemyn et à la meyn, fort beau. 

117. La rhétorique de Cicero, à la meyn, fort belle. 

118. Meditationes, à la meyn, en parchemyn, fort belles. 

119. Item, ung livre escript de ma meyn, couvert de peaul tan- 

née, inscriptus : Noctes Romane mei Claudii Bell[evrii]. 

106. Ms. : Appius Celius. — Sur les éditions, cf. Hain, 1282 etsuiv., et 
Brunet, t. I, p. 342-543. 

107. Aymar Du Rival ou Du Rivail, Libii de historia juris civilis et poiili- 
ficii\d. Brunet, t. IV, col. 1318,6! Fleury Vindry, Les Parlementaires 
français au XVh siècle, t. I, p. 106 et suivantes. — Bellièvre était en 
relations personnelles avec lui ; voy. Liigdumim priscuni , p. 22. 

108. Peut-être le Liber cornpilationis phisiononiiae, de Pietro d'Abano, 
publié àPadoue, en 1474, 50 feuilles in-40. Cf. Brunet, 1. 1, col. 6, et M. Pel- 
lechet, Catal. général des incunables des bibliothèques de France, t. I (1897), 
p. 4, no 13. — Mazzuchelli, Gli scriltori d'Ilalia, 1. 1, parte l, p. 9, cite une 
édition de même date, portant un titre en français : La Ftsionomie du Con- 
ciliator Pierre de Apono (8°). 

109. Sans doute la traduction d'Agostino Ortica délia Porta, de Gênes; 
cf. Fabricius, 5/Z;//o//;t'm latina, éd. Ernesti, t. I, p. 247, et Brunet, t. V, 
col. 91. 

II G. Sans doutt le Julius, dialogus viri aijuspiam eruditissimi..., quomodo 
Julius LL, P. M., post mortem cœli fores pulsando, ab janitore illo D. Petro 
intromitti nequiverit; cf. Brunet, t. III, col. 390, art. Ulricus ab Hutten. 

119. Aujourd'hui B . N., ms. latin 13 123. — Au verso delà garde collée 
sur la couverture, on lit, sur le coin supérieur de gauche : Noctes Ronianç 
ynei Claudii Bellièvre Lugdunensis. — Au feuillet i ï°, se lit cet autre titre : 
Collecta a me supra aitnuni ab hinc quadragesimuni, inter quç îevia tnulta, et a 
me panitn apte notata, que colligebam et notabam tyro, laceraremque, nisi ali- 
quid inesset, cujus lectio, si non proderit, non oberit tanien. — Idem dico de aliis 
meis coUectis et fiotatis, ea mea adhuc riuU ejate. Bellièvre. — La partie la 
plus importante et la plus connue du volume est la dernière, intitulée : 
Secluuntur Urbis anticluitates Q.UASC0LLEG1 (fol. 185-254). 

Mélanges. IL 23 



354 LUCIEN AUVRAY 

120. Item, ung autre livre escript à la meyn, couvert de peaul 

blanche, inscriptus : Dominus Benedictus Adam, auditor 
rote . 

121. Alius liber manu mea, couvert de rousin, scriptus et in- 

scriptus: Taxe beneficiorum consistorialium. 

122. Alius libellus etiam mea manu scriptus, couvert de rouge, 

cum inscriptione : Supplicationes notabiles in curia apo- 
stolica. 
123 . Alius libellus etiam mea manu scriptus, couvert de vert, cum 
inscriptione : Taxe beneficiorum. 

124. Régule cancellarie apostolice, couvertes de verd, cum multis 

per me ibi notatis. 

125. Ung autre livre long et estroict, couvert de rouge, in quo 

continentur : Dictionarium juris, ex interpretationc juris- 
consulti, menses, vetera epitaphia et alla multa. 

126. Concordata, cum multis per me ibi notatis. 

127. Ung autre livre, couvert de carton, escript de ma meyn, 

inscriptus per me : Ro[ma??]. 

128. Ung vieulx formulayre de Rome, couvert de rouge, que me 

donna le prothonotère Lorideau. 

129. Ung autre formulayre de Rome, qu'estoit à Frouard. 

120. Cf. B. N., ms. latin 13123, fol. 243 vu (les Nocks Romanae dont il 
vient d'être question) : « Reperi in une libro D. Benedicti Adam, auditoris 
palatii apostolici, Galli, ita sua manu scriptuni ... » Il s'agit d'une recette 
contre les maux de dents. 

121. Aujourd'hui B. N., ms. français 15514, fol. 372-^10, 38 feuillets 
(plus exactement 39), cotés de la main de Claude Bcllièvrc. — Les mots 
« couvert de rousin » sont ajoutes en interligne. ' 

122. Les mots v in curia apostolica » ont été ajoutés après coup. 

124. Baudrier, Bibliographie lyonnaise, t. IV(i899), pp. 23-25, décrit des 
Régule cancellarie publiées, à Lyon, par Guillaume Boullé ; mais l'ouvrage 
est de 1531 seulement. Peut-être s'agit-il ici des Rcgulae cancellariae de 
Paul III (vers 1468), ou de celles de Sixte IV (1471); cf. Brunet, t. IV, 
col. 450, et t. V, col. 404. 

125. Aujourd'hui B. N., ms. latin 13127. Ce volume a conservé la belle 
reliure que lui avait donnée Belliévre ; le Diclionariuni juris occupe les 
feuillets 1 5 à 34, les Menses, les feuillets 49 à 60, et les Vetera epitaphia 
(avec d'autres inscriptions), les feuillets 96 et suivants, jusqu'au feuillet 
164. 

126. Concordata intcr papam Leoiieni ilecinnnn et regeni Franciscuvi I. Sur 
les éditions, cf. Brunet, t. II, col. 214. 



LA BIBLIOTHEQ.UE DE CLAUDE BELLIEVRE 355 

150. Ung autre livre de ma meyn, couvert de rouge, inscriptus : 
Noctes Florentine mei Claudii Bell[evrii], cum nonnuUis 
per me notatis, dum navigarem per Adriaticum mare. 

131. Ung répertoyre de droyt escript de ma meyn, couvert de 

peaul tannée, contenant comniuniter jVlatières ecclésias- 
tiques et clericorum . 

132. Ung autre répertoyre, court et groz, couvert de peaul tannée, 

escript la moytié devant de ma meyn, contenant commu- 
niter Matières civiles etprophanes. 

135. Item, ung quinterne de ma meyn, inscriptus : Rationes. 

154. Item^ung quinterne in quo redigo multa vetera que ex pâtre 
audio, hic alligatus, hault de quatre ou cinq doys, de 
papiers enfilés entre deux cartons, cum inscriptione : 
Diversa aut varia, oi^i il y a plusieurs choses notables. 

135. Tractatus de unio[ni]bus Pétri de Perusio, en petit volume, 
couvert de peau tannée. 

156. Unum volumen Decretorum, similiter couvert de tanné. 

137. Epistole Plinii nepotis, en petit volume, couvertes de peaul 

tannée . 

138. Suetonius Tranquillus, de vita Cesarum, couvert de rouge. 

139. Decisiones rote, impriméez, en moyen volume. 

140. Decisiones capelle Tholosane et Guidonis Pape, en ung vo- 

lume. 

150. Aujourd'hui B. N., ms. latin 13124. 

131. Peut-être B. N., ms. latin 15128, recueil de matières canoniques 
relié en demi-parchemin; dans ce cas, le répertoire de Bellièvre aurait perdu 
sa couverture de « peaul tannée ». 

1 52. Un répertoire analogue, mais commencé seulement en 1 5 34, forme 
le ms. latin 13 122 de la Bibliothèque nationale. 

134. Les mots «< aut varia » ont été ajoutés par Belliévre, d'une autre 
encre, en interligue. — Comparer les feuillets 89 à 105 et 1 35 à 141 du ms. 
français 17526, bien que par les dimensions ils ne correspondent pas à 
l'article 134 de notre catalogue. 

135. Sans doute le CoiiipeiiJiiiiii anrc.um de unione heiieficioniiit, de Pierre de 
Pérouse, dont Panzer, Annales typognxphici, t. VIII, p. 19, n" 756, cite une 
édition de Paris, 1514, et dont la Bibliothèque nationale possède un exem- 
plaire. 

136. Les mots « couvert de tanné « ont été ajoutés, d'une autre encre, 
par Bellièvre. 

139. Cf. Brunet, t. III, col. ^"^4, Decisiones rotae ronianae (à l'article Hor- 
borch). 

140. A. Cf. Brunet, t. II, col. 556. — i). Cf. Brunet. t. II, col. 181 1 et 
1812. 



356 LUCIEN AUVKAY 

141 . Compendium de asse, lingua vernacula, per Budcum, couvert 

de tanné. 

142. L'histoyre de la deffaicte des Luthériens en Lorreyne, cou- 

verte de rouzin . 

143. Le ProthocoUe de chancellerye, ensemble le guidon des 

segretères et vestige des finances . 

144. Ung livret couvert de tanné, où sont les Ordonnances 

royaulx plus nécessaires, avec du papier en blanc pour y 
rédiger choses notables, pour porter en ma manche et me 
servir de mémoyre . 

145 . Les Felinz complectz, avec leur table, en deulx gros volumes 

couvertz de verd. 

146. Les Commentayres de César, à la meyn, en parchemyn . 

147. Ung livre longuet et estroit, escript de ma meyn, contenant 

Répertoyre injure cujusdam Antonii. 

148. Ung livre intitulé : le Grand Coustumier de France. 

149. Le ProthocoUe des notères et segretères. 

150. Masueri. 

141 . C'est le Smiimaire on epitoiiieJii livre (h' Asse fait, par le conninuide- 
iiienl du roy, par viaisire Guillaume Binle, dont la Bibliothèque nationale 
possède plusieurs éditions ; cf. Catal. genér. des livres imprimés de la 
Biblioth. nationale, t. XX, col. 1247- 1249. — Bellièvre l'a utilisé dans son 
Lugduuum priscuvi. 

142. Les mots « en Lorreyne » ont été ajoutés, en interligne, d'une autre 
encre. — Malgré la différence des titres, il me paraît très vraisemblable qu'il 
s'agit ici de V Histoire et Recueil de la... victoire obtenue contre les... Luthé- 
riens... du pays Daulsays [c'est-à-dire, d'Alsace], [en 1525], par Anthoine... 
duc de Lorraine (par ]>i\cole Vokyr ou Volcvre de Serouville), s. 1. n. d. 
(Paris, 1526), in-folio, opuscule dont la Bibliothèque nationale possède deux 
exemplaires. 

145. Le Grand Stille et prothocoUe de la chancellerie de France. . ., avec le 
guidon des secrétaires, vestiges et instruction des finances ; cf. Brunet, t. V, 
col. 539. 

145. Les Lecturacou Coii/nientaria,dc FelinoMaria Sandco ou Sandei, de 
Felina ; sur les éditions, cf. Hain, t. IV, n. 14280 et suiv.; les « deux gros 
volumes » de la bibliothèque de Bellièvre pourraient bien être ceux de 
l'édition de Lyon, 1505 et 1506, indiqués par Panzer, t. VII, p. 282, n° 58, 
et p. 285, no 76. 

147. Bellièvre avait d'abord écrit : « à la meyn ». 

148. De Jacques d'Ableiges. — Sur les plus anciennes éditions, cf. Bru- 
net, t. II, col. 345-346. 

150. La Practicaforensis, de Jean Masuer ou Masuyer, de Riom ; cf. Paul 
Viollet, Précis de Vhistoire du droit français (1886), p. 165-166. 



LA BIBLIOTHEaUE DE CLAUDE BELLIEVRE 357 

151. Colloquia Erasmi . 

152. Pauli Eginete precepta salubria, Guillelmo Copo interprète. 

153 . Commentarii Ccsaris, en lettre coursive, reliez de tanné. 

154. Guillelmi Benedicti super c[apitulo] Raynutins De testa[men- 

tis]. 

155. Epistole Guillelmi Budei. 

15e. Soneti et capitoli del Petrarcha, en petit volume. 

157. Stile et manière de procéder et poursuyvre plusieurs ma- 

tières en Parlement et aux requestes, couvert de verd . 

158. Ung livre des dissensions et guerres entre le clergé de Lion 

et [le] peuple, extraict d'un vieulx livre par mon père, 
couvert de tanné doré. 



151. Cf. Catalogue général des livres imprimés de la Bibliothèque nationale, 
t. XLVII, pp. 787 et suivantes. 

152. Paul d'Égine, Praecepta salubria, Guillehno Copo, Basil iensi, inter- 
prète ;BrunQt, t. I, col. 60, cite des éditions de 1510, 1512, 1527; la pre- 
mière est à la Bibliothèque nationale ; cf. Catal. géncr. des livres imprimés 
de la Biblioth. nationale, t. XXXI, col. 1047. 

154. Guillaume Benoît, conseiller au Parlement de Toulouse, Solennisac 
perutilis repetit io c. Raynutius, Extra, de testamcntis .. .; cf. Catal. gêner. 
des livres imprimés delà Biblioth. nationale, t. X, col. j'^o-'j4i. Le chapitre 
Raynutins est le i6e du titre xxvi (De testamentis et ultimis voluntatibus) du 
livre m des Décrétales de Grégoire IX. 

156. Bellièvre avait commencé par écrire : « P. » (Pétrarque), puis : 
(' Les sonnetz et chapitres »; il s'est repris pour transcrire le titre italien. 

157. Erunet, t. V, col. 538, n'indique pas de Styles portant un titre exac- 
tement conforme à celui-ci . 

158. C'est le recueil de pièces intitulé Tractatus de hellis et induciis que 
fuerunt inter canonicos Sancti Johannis Lugduni et canonicos Sancti Justi, ex 
una parte, et cives Lugdunenses, ex altéra, extrait par Barthélémy II Bel- 
lièvre, père de Claude, d'un manuscrit de l'abbaye d'Ainay ; il a été publié 
par le P. Cl. Fr. Menestrier, Histoire civile ou consulaire de la ville de Lyon, 
Lyon, 1696, Preuves, pp. 1-53. J'ignore le sort du manuscrit original de 
Barthélémy Bellièvre ; il en subsiste, à ma connaissance, deux copies ; l'une, 
de la seconde moitié du w\<^ siècle, forme la première partie du XXI^ vo- 
lume du Recueil de Guichenon, conservé à la bibliothèque de la Faculté 
de médecine de Montpellier, sous le no 97 ; l'autre est le manuscrit des 
Archives du Vatican Miscellanea, Arm. XV, t. 57 ; ce dernier exemplaire 
est une copie calligraphique de la fin du xvi^ siècle ou du commencement 
du xviie, comme j'ai pu m'en rendre compte, grâce à des photographies que 
mon jeune confrère de l'École des chartes, M. Albert Guigue, a eu l'obli- 
geance de me communiquer. 



358 LUCIEN AUVRAY 

159. Colloquia Erasmi, et en minime volume, que me donna 

monseigneur de la Part-Dieu, monsieur Claude Rosselet. 

160. Ung petit volume couvert de tanne ; le commancement est : 

Oratio dicta in funere Frederici, Saxonie ducis, Phil[ippo] 
MeI[anchthone] auct[ore]. 

161 . Ung moyen volume, couvert de tanné ; le commancement est : 

Opéra jucundissima novamente retrovata, etc., cum variis 
opusculis. 

162. Ung autre petit livre, qui commance : Patelin, cum aliis 

variis et jucundis. 

163. Antiquitatum liber, a Jo[hanne] Annio, couvert de tanné. 

164. Tractatus de peste, domini de Ripa. 

165. Tractatus doctorum . 

159. Cf. supra, 130 151. Les bonnes relations de Claude Bellièvre avec 
Claude Rousselet sont attestées d'autre part. Dans les Epigiwiiinata de 
Rousselet, se trouve une petite pièce de onze vers, adressée Claudio BelUeu- 
rio, et dans laquelle on lit, entre autres : 

« ...omnium unus 

Omnem rem studio pari procuras. 

Hic ubi in Rhodanum Sagona fertur. 

Nam par nemo tibi, nec (ut loquamur 

Multorum venia) secundus ulli es. » 
Claudii Rosseletti... Epigrammala (Lyon, Séb. Gryphius, 1537), pp. 107- 
108. Sur Claude Rousselet, voir C. Breghot du Lut, Nouveaux Mélanges bio- 
graphiques et littéraires pour servir à Vhistoire de la ville de Lyon (Lyon, 1829- 
183 1), pp. 349-563, et Baudrier, Bibliographie lyonnaise, 8e série (19 10), 
pp. 102-103. 

160. Panzer, t. VII, p. 94, n" 220, cite une édition de 1525, in-80. — 
Le personnage dont il s'agit ici est Frédéric III, dit le Sage, mort le 
5 mai 1525. 

162. Sur les éditions de Maistre Pierre Pathelin, voy. Brunet, t. IV, 
col. 431 et suivantes; plus particulièrement, sur les éditions de Pathelin 
publiées depuis l'origine de l'imprimerie jusque vers 15 15, voy. Emile Picot, 
Maistre Pierre Pathelin hystorié, reproduction en fac-similé de Védition impri- 
mée vers isoo par Marion de Malannoy, veuve de Pierre Le Caron (Paris, 
1904), pp. 3-1 1 (Société des Anciens Textes français). 

163. Giovanni Nanni, de Viterbe. — Sur ses Antiquitatumvariarum vohi- 
mina XVIl, cf. Brunet, t. I, col. 300, et Graesse, Trésor des livres rares, 
1. 1, p. 137. — Bellièvre avait d'abord écrit : « Antiquitatum volumina 
17. » Il cite au moins deux fois cet ouvrage dans son Lugdununi priscum. 

164. Cf. Brunet, t. V, col. 119 : Do. Jo. Fraacisci de Sancto Nazario, 
alias de Ripa. . ., De peste libri très (1522). — Entre les mots « de peste » 
et « domini », les deux mots « de Sancto », biffés. 

165. Entre les mots « Tractatus » et« doctorum », les mots «et repeti- 



LA BIBLIOTHÈaUE DR CLAUDE BELLIEVRE 359 

Etabhoc anno 1530, alii infiniti libri et libclli, usque ad 
annum hune 1555, que je me suis retire pour me repouser, 
quia sexaginta septem habeo annos. 
ié6. Volo expresse addere que ce présent volume est ainsi inti- 
tulé : VARL\. 

167. Autre livre j'ay ainsi intitulé : Lugdunum, ubi de hujus 

urbis antiquitate multa ; et multa etiam alia ibi sunt, que 
sunt lectionis antique ; le toutescript de ma mayn . 

168. Autre livre j'ay ainsi intitulé: Régis, ubi de compositioni- 

bus multis inter arc[hiepisco]puni, capitulum et cives Lug- 
duni super jurisdictione Lugd[unensi], et de arrestis con- 
cernentibus materiam, et pluribus litteris super hoc domini 
Philippi régis. 

tiones », biffés. — Sans doute le recueil intitulé Tractattis plurivwrum doc- 
torum, dont une édition de Lyon, 1519, in-folio, est citée par Savigny, 
Geschichte des romischen Redits im Mittelalter, 2e édit., t. VII (185 1), p. 345, 
et à l'article Dino, dans le Cntal. gêner . des livres iinprivics de la Bibliothèque 
nationale, t. XL, col. 844. 

167. Il s'agit évidemment ici du recueil do Claude Bellièvre, bien connu 
sous le nom de Liigdunuvi priscuvi, et qui porte actuellement, dans la 
bibliothèque de la Faculté de médecine de Montpellier, le numéro 257. Il 
semble bien que ce soit là le recueil de matériaux sur l'histoire de Lyon, 
qui, passé, après la mort de Bellièvre, entre les mains de son neveu Nico- 
las de Langes, lieutenant-général en la sénéchaussée de Lyon, a été com- 
muniqué par ce dernier à Guillaume Paradin, lequel l'aurait utilisé, sans 
nommer l'auteur, dans ses Mémoires deVhistoirede Lyon, parus en i)73. Cf. 
le P. Cl. Fr. Menestrier, Les divers caractères des ouvrages historiques .. . 
(Lyon, 1694), pp. 175-177, et l'Épître dédicatoire aux échevins de Lyon, 
imprimée par Paradin, en tête de ses Mémoires de Vhisloire de Lyon. — Le 
Lugdunum priscum a été imprimé, en 1846, par J. B. M. (Monfalcon), dans 
la Collection des Bibliophiles Lyonnais, d'après une copie de Breghot du Lut. 
Sur le recueil de Bellièvre, voir notamment Otto Hirschfeld, dans le Cor- 
pus inscriptionum latinaruni, t. XIII, i^e partie (1899), pp. 258-259. 

168. B. N., ms. lat. 10053. Ou lirait plutôt Reges que Régis. — Voici ce 
que dit Claude Bellièvre de ce recueil et du précédent, aux feuillets 584 vo- 
385 ro de ses Varia parviim, manuscrit d'où est tiré le présent catalogue : 
« Ultra predicta. . ., habes duos libros alios meos, quorum alteri pro titulo 
est hoc nomen LVGDVNVM PRISCVM, alteri vero nomen hoc REGIS, 
cum suis indicibus. Tu vide ibi, si voles, quia ubique de Lugduno multa. » 
En tête de ce même manuscrit (fol. 11 ro), je relève la référence suivante 
au second de ces registres : « Composition (5/c) inter dominum archiepisco- 
pum et cives Lugdunenses, vide in libro meo cui pro titulo Régis, in fine. » 



36q 



LUCIEN AUVRAY 



TABLE 



Ableiges (Jacques d'), 148. 

Adam (Benedictus), 120. 

Alixander, Alessandro Tartagni, 16. 

Ancarano (Pietro da), 6. 

Angélus, Angelo Gambilione ou 
Gambilioni, 24, 28. 

Anghiera (Pietro Martire d'), Petrus 
Martir, 82. 

Annius (Johannes), Nanni (Gio- 
vanni), 165. 

Antonius quidam, 147. 

Apicius Caelius, 106. 

Aulu-Gelle, 66. 

Ausone, m. 

Aymar Du Rivail, 107. 

Azon, Azzon, 29. 

Balde, Baldo degli Uhaldi, 14, 17. 

Barbazza (Andréa), 25. 

Barbier (Jean), 46. 

Bartole, Bartolo, 12. 

Bartolomei (Enrico de'), ou Hos- 
tiensis, 7. 

Bellièvre (Barthélémy), 158. 

Bellièvre (Claude), 53, 54, 55, 56, 
57 (?), 119, 121, 122, 123, 125, 
127, 130, 131, 132, 133, 134, 
144 (en partie), 147, 166, 167, 
168. — Livres annotés par lui 
124, 126. 

Benedicti (Guillelmus), 154. 

Benedictus Adam, 120. 

Benoît (Guillaume), 154. 

Berberii (Johannes), Barbier (Jean), 
46. 

Bertachini (Giovanni), 20. 

Blason d'armes, 97. 



Boutillier (Jean), 63. 

Brutus, 79. 

Budé (Guillaume), 141, 155. 

Buonaccorsi ou di Buonaccorso 

(Uberto), 40. 
Calvinus (Innocentius), 90. 
Caretus (Martinus), Laudensis, 

Garrati (Martino), 22; cf. 30. 
Castiglionchio (Jacopo Lapo da), 

47. 
Castro (Paul de), 18. 

Casiis arhitrarii, 58, 59. 

Caton (Denys), 77 . 

Caton (Marcus Porcins), 64. 

Cepolla (Bartolomeo), 45. 

César, 146, 153. 

Champier (Symphorien), 88. 

Cicéron, 67, 70, 81, 113,114,117. 

Clémentines, 4. 

Colhctae super prima Infortiati,6\. 

Columelle, 64. 

Commines (Philippe de), 71. 

Concordata, 126. 

Conti (Giov. Franc). — Voy. Stoa. 

Comazzano (Antonio), 99. 

Cornélius Nepos, 105. 

Corps àii droit cation, 1. 

Corps du droit civil, 1 1 . 

Correctiones LXX in Jure civili, 86. 

Corsetti (Antonio), 2, 35. 

Corti (Francesco, dit Franceschino), 

le Jeune, 53, 53, 56. 
Corti (Rocco), 30. 
Costa (Stefano), 22. 
Coutumier (Le Grand) de France, 

148. 



LA BIBLIOTHHQUE DE CLAUDE BELLIEVRE 



3éi 



Crema (Francesco da), 35. 
Decio (Filippo), 30. 
Decio (Lancelotto), 37. 
Decisioiies capellae Tholosanae, 140. 
Decisiones rotae, 139, 
Decrelormn vohinien, 136. 
Démocritc, 79. 

Dialogus Juin seciindi et heali Pétri, 
IIO. 

Dino de' Rossoni da Mugello, 43. 

Diogène, 79. 

Disputationes diversoruui, 21 . 

Diversa, 83. 

Domenico da San Gimignano, 5, 

S8(?), S9(?)- 
Dominicus de Sancto Germano, 58. 

— Cf. Domenico da San Gimi- 
gnano. 
Durand (Guillaume), 1 3 . 
Du Rivail (Aymar), 107. 
Dynus, Dino de' Rossoni da Mu- 

gello, 43. 
Égine (Paul d'), 152. 
Enrico de' Bartolomei, 7. 
Érasme, 76 (?), 77, 151, 159. 
Fabri (Johannes), Faure (Jean), 25. 
Federico Petrucci, Federicus de 

Senis, 23. 
Felinz (Les), Felino Maria Sandeo 

ou Sandei, 145 . 
Ferrari (Giovanni Pietro), Ferrariis 

(Petrus de), 38. 
Feudorum (Liber), 49. 
Formulaires de Rome, 128, 129. 
Fortunio (Giovanni Francesco), 80, 
Francesco da Crema, 55. 
Fregoso (Antonio), 96. 
Gambilione ou Gambilioni (Ange- 

lo), 24, 28. 
Garrati (Martino), 22 ; cf. 30. 
Gemynianus, Domenico da San 

Gimignano, s, 58(?), 59(?). 
Giovanni da Imola, 8. 
Graecorum sapientitim dicta, 65. 
Grand (Le) Cotitutnier de France, 

148. 



Graml (Le) Style et protocole de la 
chancellerie de France, 143. 

Grapaldi (Francesco Mario), 75. 

Guarino da Verona, 73. 

Guarna (Andréa), 104, 

Gui Pape, 140. 

Guillaume Durand, 15. 

Guillelmus Benedicti , Guillaume 
Benoît, 154. 

Henri de Suse, 7. 

Hippocrate, 79. 

Histoire (U) de la défaite des Luthé- 
riens en Lorraine, 142. 

Horapollon, Horos Appollo, 102. 

Horborch (Guillaume), 60. 

Hostiensis [Henri de Suse], 7. 

Hyppolitus de Marsiliis, Ippolito 
Marsigli, 27. 

Imola (Giovanni da), 8. 

Innocent IV, 3. 

Institiites, 41, 50. 

Jacobi (Petrus, Pierre), 39, 62. 

Jacques d'Ableiges, 148. 

Jason,Jasone Maino, 26. 

Jérôme (saint), 33. 

Johannes Berberii, Jean Barbier, 46. 

Johannes Fabri, Jean Faure, 25. 

Johannes Pomeranus, 74. 

Johannes Revnaudi, Jean Raynaud, 

48. 
Juin secundi (Dialogus), iio. 
Jure patronat us (Tractatus de), 32. 

Juvénal, 112. 

Lanfranco da Oriano, 30, 31. 

Lapo da Castiglionchio (Jacopo), .| 7 

Libellus in epistolas Pauli, 76. 

Liber feudorum, 49. 

Lopez (Juan) de Palacios Rubios, 

22. 
Ludovicus Romanus, Lodovico 

Pontano, 19, 35. 
Luther, 105. 

Maino (Jason, Jasone), 26. 
Manuscrits, 9, 53 à 57, 61, 62, 73, 
95(?), IIS, 116, 117, 118, 119, 
120, 121, 122, 123, 125, 127, 130, 



362 



LUCIEN AUVRAY 



131, 132 (en partie), 133, 134, 

146, 147, 153, 158, 166, 167, 

168. 
Marsigli (Ippolito), Marsiliis (Hyp- 

politus de), 27. 
Martinus Laudensis [Martinus Ca- 

retus ?], 30; cf. 22. 
Martir, Martyr (Petrus), Martirc 

(Pietro) d'Anghiera, 82. 
Masuer ou Masuyer (Jean), 150. 
Mathesillanus, Mattesillani (Mat- 

teo), 35. 
Meditaliones [intae Jcs. Chr. ?], 118. 
Mélanchthon, 78, 160. 
Menus pivpoiii {Les), 85. 
Milis (Nicolaus de), 9, 10. 
Modus {Le roi), 84. 
Nanni (Giovanni), Annius (Jo- 

liannes), 163. 
Nicolaus de Milis, 9, 10. 
Oldrado da Ponte, 36. 
Opéra jucundissima novaniente retro- 

vata, 161. 
Ordo7inances royaux, 51, 52, 144. 
Oriano (Lanfranco da), 30, 31. 
Ortica délia Porta, 109. 
Palacios Rubios (Juan Lopez de), 

22. 
Panorme, 2. 
Pape (Gui), 140. 
Parpaglia ou Parpalia (Tommaso), 

57- 
Pathelin (Maislre Pierre), 162. 
Paul (saint), 76. 
Paul de Castro, 18. 
Paul d'Égine, 152. 
Pérouse (Pierre de), 135. 
Pétrarque, 69, 156. 
Petra Sancta (Petrus Gerardus de), 

35- 
Petrucci (Federico), 25. 
Petrus de Ferrariis, Giovanni Pietro 

Ferrari, 38. 
Petrus Jacobi, 39, 62. 
Petrus Martir, 82. 
Phalaris, 94. 



Physionomie (Un livre de), 108. 
Pico (Paolo), 54. 
Pierre de Pérouse, 135. 
Pietro da Ancarano, 6. 
Pline le Jeune, 137. 
Politien, 72. 
Polydore Vergile, 105. 
Pomeranus (Johannes), 74, 
Pontano (Lodovico), 19, 35. 
Ponte (Oldrado da), 36. 
Pragmatique sanction, 42. 
Protocole (Le) des notaires et secrétai- 
res, 149. — Cf. Style. 
Quinte-Curce, 115. 
Quintianus, Quinziano Stoa, 93. 
Raynaud, Reynaud (Jean), 48. 
Recollectae, 53 à 57. 
Refugium advocatorum, 87. 
Regoïe grammaticali de lavolgar lin- 

gua, 80. — Cf. Fortunio. 
Regulae cancellariae aposiolicae, 124. 
Ripa (Jo. Franciscus de Sancto Na- 

zario, alias de), 164. 
Roi Modus (Le), 84. 
Romanus (Ludovicus), Lodovico 

Pontano, 19, 35. 
Sabellico (Marc' Antonio), 9 1 . 
Saliceti (Bartolomeo), 1 5 . 
Salluste, 109. 
Sancto Germano (Dominicus de), 

58. — Cf. San Gimignano (Dome- 

nico da). 
Sancto Nazario (Jo. Franciscus de), 

alias de Ripa, 164. 
Sandeo ou Sandei (Felino Maria), 

145. 
San Gimignano (Donienico da), 5, 

58 (?), 59 (?)• 
Sangiorgio (Giovanni Antonio da), 

22. 
Sangiorgio (Jacopo ou Jacopino da), 

34- 
Sannazar, 100. 
Scaurus (Franciscus), 89. 
Septem sapientium dicta, 6$ (?). 
Sexte, 4. 



LA BIBLIOTHEQUE DE CLAUDE BELLIEVRE 



"'fi-' 



Seyssel (Claude de), 30. 

Socy (Marianus), Soccini (Mariano), 
22. 

Sûiiinie rurale, 63. — Cf. Boiitillicr. 

Spéculum, 13. 

Stilus Parhunenti et requeslaruiii, 44. 

Stoa (Quintianus, Quinziano), 93. 

Style et manière de procéder et pour- 
suivre plusieurs matières en Parle- 
ment, 157, 

Style (Le Grand) et protocole de la 
chancellerie de France, 143. 

Suétone, 138. 

Suppliques en cour de Rome, 122. 

Tartagni (Alessandro), 16. 

Tedeschi (Niccolô), ou Panormc, 2. 



Térence, 1 16. 

Tibaldeo (Antonio), ici. 

Tornielli (Fr.), 95. 

Tractatus de jure patronalus, 32. 

Tractatus [pluriniorum] doctorum, 

165. 
Tractatus super act[ione^^ legis Acqui- 

riinr, 61. 
Ubaldi (Baldo degli), 14, 17. 
Valla (Laurent), 68, 98. 
Varron, 64. 

Vergile (Polydore), 105. 
Vocahularium gallicum, latiimm et 

theutonicum, 92. 
Vokyr ou Volcyre (Nicole), 142. 



UNE LETTRE INÉDITE DE LOPE DE VEGA 



Parmi les manuscrits précieux exposés dans la salle Ami 
Lullin de la Bibliothèque publique et universitaire de Genève 
figure depuis quelque temps une lettre autographe de Lope de 
Vega, tirée de la belle collection de documents espagnols dont 
la générosité de M. Edouard Favre a récemment enrichi ce 
dépôt. Ces documents, acquis de l'hoirie d'un Genevois 
longtemps établi en Espagne, proviennent des archives des 
comtes d'Altamira, ducs de Sesa'. Les personnes familières 
avec l'histoire de la littérature castillane savent que le sixième 
duc de Sesa, protecteur et ami de Lope, se plaisait à recueiUir 
ses manuscrits et que la plupart des lettres publiées du grand 
dramaturge ont la môme origine que l'autographe conservé à 
Genève. J'ai tout lieu de croire que cette lettre est encore iné- 
dite et j'ai pensé qu'on la lirait avec plaisir dans ce volume 
dédié à un maître qui s'est occupé avec prédilection de l'his- 
toire du théâtre et qui est, par surcroît, docteur honoris causa 
de l'Université de Genève. 

Il paraît qu'on avait pressé Lope de Vega et d'autres beaux 
esprits de s'essayer à composer des inscriptions funéraires à la 
mémoire du roi Philippe IIL Tout en se déclarant inférieur à 
la tâche, Lope envoie à son correspondant deux séries de huit 
inscriptions latines, destinées à glorifier les vertus de ce 
médiocre souverain que Guzman d'Alfarache, dans la conti- 
nuation de Jean Marti, qualifie de« phénix unique du monde ». 
Ces seize inscriptions, ainsi que la lettre qui les précède, sont 
écrites ou transcrites au courant de la plume, sans aucune 

I. Voyez, dans les tomes XI, XII, XIII et XIV du Bulletin Hispanique, 
l'inventaire de la collection Edouard Favre, dressé par le regretté Léopold 
Micheli. 



366 ERNEST MURET 

rature. Mais, à la quatrième page, au lieu de l'adresse indis- 
pensable à une lettre missive, nous lisons le brouillon très 
raturé d'une épitaphe de Philippe III. Le latin n'en est pas 
très correct : l'Espagnol y montre le bout de l'oreille dans 
les graphies especuliim et rexc (pour rege) '. La meilleure lati- 
nité des seize inscriptions n'est guère déparée que par l'em- 
ploi de fidis au lieu de fidelihiis; mais les yeux avertis 
y découvriront le geai paré des plumes du paon. Dans 
quelques-unes on reconnaît des fragments d'hexamètres, des 
réminiscences d'auteurs romains, païens ou chrétiens, La 
deuxième est empruntée à Ovide, la septième à Martial. Dans 
la treizième et la quinzième mon savant collègue et ami, 
M. Paul Oltramare, a retrouvé des vers de Claudien. Il a été 
impossible d'identifier les autres, quoique j'aie recouru aux 
lumières de plusieurs excellents latinistes. Les auteurs latins 
modernes tenaient dans les lectures du dix-septième siècle 
une plus grande place que dans les nôtres, et la mémoire de 
Lope a pu lui fournir des traits dont les véritables inventeurs 
nous demeurent ignorés. 

A défaut de suscription, la signature de la lettre peut nous 
guider dans la recherche du destinataire. La formule Capellan 
de Vm. se retrouve au bas de deux autres lettres -, dont la 
plus ancienne, datée de 1628 par une allusion à la sortie de 
presse du premier recueil des Comédies d'Alarcon, était adres- 
sée par Lope à son ami et compatriote de la Montagne, le 
poète Antoine de Mendoza, chevalier de Calatrava et l'un des 
secrétaires du roi Philippe IV. Le destinataire anonyme de la 
plus récente, écrite à la nouvelle de la mort de Gustave- 
Adolphe, en 1632, a été bien à tort identifié avec le duc de 
Sesa et pourrait être également Mendoza. Une troisième 
lettre % adressée au même et signée Su capellan, date de l'année 

1. Ailleurs encore, dans les fautes vénielles inocentissima et Iranquiliias. 

2. Publiées au tome I de l'édition académique des Obras de Lope de Vega, 
pp. 652-654. 

5. Publiée en juin 1899, dans la Revisla de archivas, bibliolecas y inuseo: 
(terccra época, ano III, p. 365). 



UNE LETTRE DE LOPE DE VEGA 367 

durant laquelle Lope eut la dignité de chapelain principal de 
la Congrégation des prêtres natifs de Madrid, qu'il avait obte- 
nue le 4 juillet 1628 '. Si l'autographe de Genève est contem- 
porain des trois autres, il s'ensuit que les inscriptions sollicitées 
de Lope n'étaient pas destinées à rehausser l'éclat éphémère de 
quelque cérémonie funèbre à la mémoire de Philippe III, mais 
à être gravées sur le tombeau même de ce roi, dans le Pan- 
théon de l'Escurial. Ce Panthéon n'a été achevé qu'en 1645; 
mais, bien auparavant, Philippe II, Philippe III, Philippe IV 
étaient préoccupés du projet d'élever des tombeaux à leurs pré- 
décesseurs sur le trône d'Espagne. Fort bien en cour, Mendoza 
peut, de sa propre initiative ou en qualité d'intermédiaire offi- 
cieux, avoir engagé le plus célèbre poète du temps à exercer ses 
talents présumés de latiniste à la louange du feu roi Philippe III. 
La lettre que je publie ci-après est malheureusement endom- 
magée par une déchirure qui a enlevé la plupart des fins de 
lignes de la première page. J'ai reproduit aussi exactement 
que possible la disposition du manuscrit et ses abréviations 
et gardé la ponctuation suffisamment claire de l'auteur ^. 
M. Delarue, conservateur des manuscrits de la Bibliothèque 
de Genève, a bien voulu m'aider à déchiffrer quelques mots 
d'une lecture difficile, et M. Morel-Fatio a eu la bonté de Hre 
cet article en épreuves. Je remercie MM. Morel-Fatio, Oltra- 
mare et Delarue de leur aimable collaboration '. 

Ernest Muret. 

1. Voyez Renncrt, Life of Lope de Vega, pp. 330 et 351 et l'art. Antonio 
de Mendoza de l'Index. Il m'a été, malheureusement, impossible de consul- 
ter les lettres publiées par D. Francisco Asenjo Barbieri, sous le pseudo- 
nyme de José Ibero Ribas y Canfranc et le titre de Ultimes Atnorcs de Lope 
de Vega Carpio (Madrid, 1876). 

2. On remarquera, notamment dans le brouillon d'épitaphe, que Lope fait 
usage de la virgule aussi bien comme signe d'abréviation que comme signe 
de ponctuation. Dans l'inscription Al hoiior, ce signe représente peut-être à 
la fois Vin de vulttim et le point qui manque dans ma transcription. 

3. La part de collaboration de M. OItramare est marquée, dans les 
notes, par les lettres P. O. entre crochets. 



368 ERNEST MURET 

Ya dixe a Vm, La dificultad de las [f° i, r°] 

inçcripçiones .0. dedicaçiones a tumulos y 
difuntos, y mas pa tan gran monarca, 
y que no me atreuia entre taies ingénies, 
5 : porqîfg no hallo cosa de mayor consider[a-] 
çion en quantas se escriuen, y lie ten[ido] 
opinion siempre (bien que ignorante) que [mien-] ' 
tras mas claras son mexores, pues de [las] 
antiguas se conoze, de quien se toma mexor 
10 exenplo. Los Padres de la compariia [, que] 

en todo guardan el decoro y propiedad deui[dos,] 
pusieron en el Tumulo de la senora Im- 
peratriz este breue, claro, y susta[n-] 
çial Elogio, o sea dedicaçion o inçcripçio[n] 
15 funèbre, 

Maria Augusta Maximiliani II Vxor, 
Caroli V. filia, Rodolphi II mater Auggg. 
Catholice fidei in Germania columen. 
heri^jticorum terror, humanissima, Piissi[ma,] 
20 inocentissima, humilitatis spéculum, p[au-] 
perum mater, obiit Matriti. anno ié[o2,] 
4 Kal. Mart. 

A esta traza me holgara yo que [ ] 

V con esta claridad, y no menos ^ [. • . hu-] 
25 biera llebado a la compania, que [,como le] 
digo, son açertadissimos e[n to]d[o. P' no de-] 
xar (au[n]q;/t' con verguença y recato) de [f" i, v°J 

obedezcr en algo, hize esos titulos 
a las virtudes, por el mexor camino que 
30 me pareçio, pues en razon de aplicar 
a su Magestad sus exçelençias ya 
esta dicho en hauerlas colocado en su 
Tumulo. Vm las vea, que no van a ser 
puestas, sino a rendir obediençia y 
35 a que conozca \'m que le amo y desseo 
seruir a quicn nro s'' g'^'^ muchos anos 

Capellan de Vm. 
Lope de Vega Carpio. 

1. Au bord de la déchirure on lit encore une n ou les deux premiers jambages 
d'une m. 

2. Au bord de la déchirure on distingue encore, un peu au-dessous de la ligne, 



ONE LETTRE DE LOPE DE VEGA 369 

1 A la gloria [f° 2, r°] 
Mortalis Aura nominis'. 

2 A la fama 
Nullis delebilis annis ^. 

3 A la Fee 
gloria Fidis finis. 

4 A la Prudençia 
Moderatrix 5 virtutum. 

5 A la continençia 

Angélus et pudicus fœlicitate differunt. 

6 A la Manscdunbre 
Modesti animi tranquilitas. 

7 A la liberalidad 
Ad premia velox +. 

8 ■ A la Religion. 

Erga deum pietas 5. 



9 A la Benignidad 

Lex démentie in lingua eius. 

10 A la piedad 
Verus dei cultus >. 

11 A la Just[iciJ'' 
Vinculum Societatis humanae (>. 

un trait en crochet, qui peut être une cédille on avoir appartenu à Vnnc des 
lettres h, J, 1, q, {on v. Le (\ne abrégé a un tracé différent . 

1. Cf. Sénèque, Epistolae Morales, 123, 16: « gloria vanum et volucre 
quiddam est auraque mobilius » [P. O.]. 

2. Martial, Epigrammata, VII, 84, 7. 

3. Ce mot se trouve à plusieurs reprises, dans des emplois semblables, 
chez Cicéron. Vovez le Haudlexikon :{u Cicero de Merguct. 

4. Ovide, Epistolae ex Ponto, I, 2, 121, en parlant de l'empereur Auguste. 

5. « Des définitions plus ou moins semblables pullulent, « m'écrit 
M. Oltramare, qui en cite les exemples suivants : « iustitia erga deos reli- 
gio dicitur, erga parentes pietas » (Cicéron, Partitiones Oratoriac, § 78) ; 
« rcligio veri cultus est ^) (Lactance, Divinae Institutiones, 4, 28, 11); 
« iustitia est veri dei cultus « (Lactance, Epitome, 51, i). Le Vie livre des 
Institutions de Lactance est intitulé De vero ciiltu. 

6. Cf. Cicéron, De Repuhlica, I, 49 ; « cum lex sit civilis societatis 
vinculum. » M. Oltramare attire mon attention sur le passage suivant du 

Mélanges. II. 24 



370 


ERNEST MURET 


12 


A la Paz 




ordinata Tranquilitas 


13 


Al honor 




Mentiq//t' parem componere vultu/// 


14 


A la verdad 




Rara inter mortales veritas. 


15 


a la clementia 




sola Deos ivquat clementia nobis-^. 


i6 


a la Victoria 




Meritos ex orbe triumphos. 



6 



D O M [f° 2, vo| 

Philip, III {Hispan, Rex CatJwlicus)^ Cognomcnto 
bonus, philipi II filias Caroliq»f Roman, imp. Nepos 
Augustus Maximus, Plus, hasreticorum terror vidue 
( continentie especulum, Hdei prçsidium, Religionis 
( [tidei pr. au-dessus des mots hijfés Fidei columen et defensor fidei] 
5 columen, humanitatis et mansuetudinis exemplum, 
{ fœliçisimas {fclicitery^ 

l post {lot hclla et)i victorias exercitis suisÇparias)^ parlas 
\ et nouo [rature] nouas 

i [rature] terrarum orbe (et indiarum') 3 inuentas, Mauror, 
que a Roderico gothor, rexe in Hisp, (vuicus)^ relictorum (î;- 
expulsor vnicus imperium dupliçis mundi philipo [nicus) > 
lo [4] reliquit et ad premium tante virtutis euolauit matriti 
Anno {dnï)^^ 1621 (P(?) > 

Patriœ sua3 masrore [ratuve]:\icct.\: et lachriniis amoris et grati 
animi monumentum. 



même auteur (De Finibus, V, 65) : « quae animi affectio suum cuique tri- 
buens atque hanc quam dico societatem coniunctionis humanae... tuens 
iustitia dicitur, cui sunt adiunctae pietas, bonitas, llberalitas, benignitas... » 

1. Claudien, Dt' coiinitiilii Slilictmiis, II, 36, dans la caractéristique de 
la fides [P. O.J. 

2. Claudicn, De IV. amsulalu Hoiiorii, 277[P. O.]: 

Sis pius in primis : nam, quum vincamur in omni 
Munere, sola deos aequat clementia nobis. 

3. Biffé. 

4. Lettre biffée. 




Œl\RHS D1-: PJ.UTARQUE 

Aux armes de Nicolas Moreau s'' d'Auteuil. 
Collection de M. H. Yates Thompson. 



UN BIBLIOPHILE DU XVIe SIÈCLE 

NICOLAS MOREAU, 
S-^ D'AUTEUIL ■ 



Nicolas Moreau, s' d'Auteuil, a inscrit son nom et sa 
devise-anagramme : A r ami son cœur, sur quelques manuscrits, 
incunables et livres imprimés au xvi*" siècle dispersés aujour- 
d'hui dans diverses bibliothèques publiques et privées. Le 
nombre des volumes portant cet ex-libris qui ont été décou- 
verts jusqu'à ce jour est assez considérable pour qu'on en 
dresse une liste et qu'on cherche à préciser un peu la person- 
nalité de ce bibliophile. 

Nicolas Moreau, fils de Raoul Moreau sieur de Grosbois, 
trésorier de France, et de Jacqueline Fournier, naquit vers 
1544. Son père, qui possédait de grands biens dans le comté 
de Montfort-l'Amaury, acquit pour lui dans cette région la 
seigneurie d'Auteuil ; dans la succession paternelle, qui s'ou- 
vrit en 1583, Nicolas Moreau recueillit encore la terre de 
Thoiry avec le château du Tronchet, aujourd'hui château de 
Thoiry, et un hôtel à Paris, rue Michel-le-Comte ; de la suc- 
cession d'un oncle maternel, il eut la terre de Marc, également 

I. Les recherches que nous avons entreprises sur ce personnage, en vue 
de nous associer à l'hommage qui est rendu à M. Emile Picot, ont donné 
des résultats qui dépassaient nos prévisions. La place dont nous pouvons 
disposer dans le présent volume étant limitée, nous devons nous borner à 
une notice sommaire. Un mémoire plus étendu et contenant la justification 
des renseignements donnés ici paraîtra dans les publications de la Société 
de l'histoire de Paris et de l'Ile-de-France . 



3^2 A. VIDIER 

sise dans le canton actuel de Montfort-l'Amaury. Par sa femme 
Marthe Potier, fille de Jacques Potier, conseiller au Parle- 
ment, il devint encore seigneur de Courbevoie près Paris. 

Nicolas Moreau débuta dans la vie publique par l'office de 
trésorier du duc d'Anjou, le futur Henri III, qu'il accompa- 
gna en Pologne pendant l'éphémère royauté de ce prince. 
Ayant obtenu la survivance, Moreau occupa la charge de tré- 
sorier de France, concurremment avec son père, depuis 1571 ; 
il s'en démit en 1586. On le trouve dès lors pourvu de l'em- 
ploi infiniment plus modeste de maître d'hôtel ordinaire du 
roi, capitaine du château et bois de Boulogne et varenne du 
Louvre. 

Lorsqu'il mourut en 16 19, tous ses biens, ainsi que ceux de 
sa femme, avaient été vendus successivement par autorité de 
justice: Courbevoie, à un bourgeois de Rouen, Eustache 
Le Bossu ; Auteuil, à François Briçonnet, maître des comptes ; 
des fiefs dépendant d' Auteuil à Guillaume de Marescot, maître 
des requêtes au Parlement. Ce dernier racheta la terre de Marc 
en 1617, et, de 1629 à 1631, la part qui était revenue aux 
enfants de Nicolas Moreau dans la succession paternelle, Thoiry, 
dernier lambeau du vaste patrimoine constitué par Raoul 
Moreau. Le château de Thoiry n'est, depuis, jamais sorti des 
mains des descendants de M. de Marescot; des alliances l'ont 
porté successivement dans les familles de Baussan, Machaut 
d'Arnouville, de Vogué et de La Panouse. 

Quelques pièces insérées dans les œuvres des principaux 
poètes de la Pléiade : Ronsard, Dorât, Jean-Antoine de Baïf, 
sont adressées soit à Raoul Moreau, soit à son fils Nicolas, 
s' d'Auteuil. Elles attestent les relations d'amitié existant entre 
ce dernier et le cénacle qui se réunissait chez Dorât, rue des 
Fossés- Saint-Victor et formait ce qu'on a appelé l'Académie 
des Valois. 

Quelques C.V dotw inscrits sur les volumes de Nicolas Moreau 
témoignent de l'empressement que mettaient ses parents et 
ses amis à flatter son goût pour les livres : Baïf lui donna un 



MOREAU, S'' d'aUTEUIL 373 

Cicéron ; M"'^ Harlay de Sancy, sa sœur, un Roman de la 
Rose ; Jean Nicot, une Chronique de Charles VII, par Gilles 
le Bouvier; le président Nicolas Potier de Blancmesnil, son 
beau-frère, une Légende dorée ; le trésorier de France Claude 
de Troyes^ sieur de Boisregnault, une Consolation de Boèce. 

Les volumes réunis par Moreau dans sa Bibliothèque, soit 
pardons, soit par suite d'achats, sont remarquables, les manu- 
scrits, par leur ancienneté et par l'illustration dont ils sont 
ornés ; les imprimés, par leur antiquité aussi, et par l'abon- 
dance des figures sur bois ou même des miniatures. La plupart 
de ces volumes sont en outre reliés aux armes de leur pro- 
priétaire : chevron à trois tètes de mores, armes qui, lorsqu'elles 
sont peintes cà l'intérieur, sont d'or au chevron d'azur. La col- 
lection de Moreau offrait, à considérer sa composition, une 
assez grande variété : ouvrages de piété, de morale et de phi- 
losophie, livres d'histoire, et surtout vieux romans français, 
comme se plaisaient encore à en lire bien des gens du monde 
au xvi^ siècle, en dépit des efforts des rhétoriqueurs pour tout 
latiniser et italianiser. 

Des dates inscrites sur les volumes par leur propriétaire, ou 
des titres et qualités qu'il s'attribue dans son ex-libris, il 
ressort que Moreau commença de collectionner en 1566 et 
qu'il enrichit sa bibliothèque jusqu'en 1586, époque où com- 
mença l'embarras de ses affaires. Un seul manuscrit paraît 
avoir été acquis par lui après cette date. 

Aucun indice ne nous est parvenu touchant l'époque ou 
les circonstances dans lesquelles furent dispersés les volumes 
dont on trouvera ci-dessous l'énumération ; M. Léopold 
Delisle a fait observer que quelques livres ayant appartenu à 
Nicolas Moreau, mais pas tous, ont passé par la biblio- 
thèque de Charles-Maurice Le Tellier, archevêque de Reims. 



374 A- VIDIER 

LISTE DES LIVRES 

AYANT APPARTENU A NiCOLAS MOREAU. 

Manuscrits. 

1 . Contes tirés de la vie des Pères. Chronologie des rois de France . 
Conte du Manteau mal taillé. — xui^ siècle, parch. Bibl. nat., 
ms. fr. 2187. 

2. Romans de Florimont, par Aimon de Varenne, et du Court 
Mantel. — xiii« siècle, parch. Bibl. nat., ms. fr. 353. 

3. Psautier et cantiques en français. — xiv<= siècle, parch. Notes de 
famille sur un feuillet de garde. Coll. Strœhlin (vendue en 
19 12). — Cf. H. Michelant, Sur un psautier français manuscrit 
du XIV^ siècle, dans le Bibliographe musical, 1872, p. 5-11. 

4. Légende dorée de Jacques de Voragine, traduite par Jean de 
Vignay. — xiv^ siècle, parch. Bibl. nat,, ms. fr. 184, 

5. Lancelot du Lac. — ■ xiv^ siècle, parch. Bibl. nat., ms. fr. 341 . 

6. Consolation philosophique de Boèce, traduite par Jean de 
Meung. Sept articles de foi de Jean de Meung. École de foi et 
Trésor de Notre-Dame de Jean Brisebarre. Rendus de MoUien. 
— Écrit en 1383, parch. Bibl. nat., ms. fr. 576, 

7. Roman de la Rose. — xiv<= siècle, parch. Bibl. de Copenhague 
n. f. roy. 63. 

8. Psautier et cantiques en français. Vie de sainte Marguerite. 
Prières, etc. — xiv^ siècle, parch. Bibl. nat. ms. fr. n. acq. 10044. 

9. La Cité des dames de Christine de Pisan. — xv« siècle, parch. 
Bibl. nat., ms. fr. 24293. 

10. Livre de Sidrac. — xv= siècle, papier. Bibl. nat., ms. fr. 1156. 

11. Le Château périlleux de frère Robert. — xv^ siècle, parch. 
Bibl. nat. ms. fr. 1162. 

12. Roman du Samt-Graal. — xv^ siècle, parch. Bibl. de Dijon 
ms. 527. 

13. Extraits du Livre de la Chasse de Gaston Phœbus. — xv^ siècle, 
parch. Bibl. de l'Arsenal, ms. 3252. 

14. Traité d'arithmétique de Jean Adam. — xv-' siècle, parch. 
Bibl. Sainte-Geneviève, ms. 3143. V. f. in-8°. 

15. Histoire de Simon de Mont fort, par Pierre de Vaux-de-Cernay, 
traduction française anonyme. — xv^ siècle, papier. Bibl. nat., 
ms. fr. 17810. 

16. Chronique de Charles VII, par Gilles le Bouvier, dit Berry. 
xv^ siècle, papier. Bibl. nat., ms. fr. 19562. 

17. États généraux de Paris(i455) et deTours(i484). — xv siècle, 
papier. Bibl. de Rouen, ms. 3196. 



MOREAU, S'' D AUTEUIL 375 

i8. Roman de Thésée de Cologne et de Gadifer. — xv«-xvi« siècle, 
parch. Bibl. nat., ms. fr. 1473. 

Imprimés. 

19. Cicéron, De officiis, Paradoxa, Versus xii Sapientum. Horace, 
Oda de brevitate humanae vitœ... — Mayence, Jean Fiist et Pierre 
Schœffer, 1466, in-4°, Bibl. nat., Vélin, 1838. 

20. Valére Maxime, Faits et paroles mémorables — {S. 1. n. d. 
[avant 1477]), in-fol. Bibl. Sainte-Geneviève, Œ 454. 

21. Les Quatre fils Aymon — (5". /. //. cl. [I^you, vers 1485]). In- 
fol. Coll. Fairfax Murray. 

22. La Mer des Histoires. — Paris, P. Le Roiioc, 1488, 2 vol. 
in-fol. Coll. Pierpont Morgan. 

23. Matheolus, Le livre contre le mariage. — (5. /. ;/. d. [^Lyou, 
C. Dayiie], in-fol.) Bibl. Mazarine, incun. 673. 

24. Valère Maxime, Faits et paroles mémorables. — Paris, A. Vè- 
rard (s. d. [vers 1 500-1 503]), in-fol. Bibl. de Besançon, incun. 

935- 

25. Térence en français. — Paris, A. Verard (s. d.), in-tol. Bibl. 

Sainte-Geneviève, Œ fol. 710 Rés. 

26. Les Neuf Preux. — Paris, M. Le Noir, 1507, in-4". Musée 
de la Ville de Paris (coll. Dutuit). 

27. Chronique Martinienne. — Paris, A. Vérard, s. d. [1510?]). 
2 vol. in-fol. Ce volume a fait partie de la collection de 
M. H. Y. Thompson, mais ne s'y trouve plus. 

28. Bernard de Parentis, Lilium missas. — Paris, Ph. Pigoiichet, 
1510, in-8°. Bibl. Sainte-Geneviève, BB in-12. 385, Rés. 

29. Corneille Agrippa, De incertitudine et vanitate scientiarum et 
artium. — Autverpiae. J. Graphcus, 1530, in-4°. Bibl. de la 
Sorbonne, Rés. 856. 

30. Dante. — Veiielia, G. B. Marchio Sessa et fratelli, 1564, in-fol. 
Bibl. de M. G, Hanotaux. 

31. Plutarque, Œuvres morales, traduites par Jacques Amyot. 
— Paris, M. Vascosan, 1572, 2 vol. in-fol. Rel. dorée et mosaï- 
quée. Bibl. de M. H. Y. Thompson. 

32. Jérôme le Jeune, Oraison funèbre du duc d'Anjou. — Paris, 
Gilles de Saint-Gilles (s. d. [1584]), pet. in-8°. L'exemplaire de 
Nicolas Moreau n'a pas été signalé, mais cette pièce lui est dédiée. 
Un exemplaire est conservé à la Bibl. nat., Rés. Ye. 4307. 

A. ViDIER. 



JACQUES DE CAMPRONT 
ET SON PSALTERIUM 



Au maître que nous fêtons qui pourrait prétendre révéler 
un auteur nouveau en ce xv!"" siècle où il a tant fréquenté ? 
Jacques de Campront lui est bien connu sans doute, mais le 
livre très rare qui nous a conservé ce nom pourrait bien n'être 
point passé sous ses yeux. Voilà mon excuse. 

Le drôle de bonhomme Jacobus de Cainp-rmt', presb. a brin - 
censis, curé de Vergoncey, au pays avranchin, eut à soutenir 
sans doute plus d'un procès, notamment un grave, très grave, 
où il allait de son honneur, de sa Hberté, de sa vie. même, 

1. Vergoncey, près Avranches. La famille de Campront ou Camprond 
est bien connue en Avranchin ; Le Héricher, avec exagération, la dit illustre 
(^Avranchin momimental, t. I, p. 392). On trouve des branches établies 
notamment à Marcilly, Saint-Senier, Pontorson, La Godefroy, Gorges et 
autres paroisses des arrondiss. d'Avranches et Coutances. Elle porte d'ar- 
gent à la quintefeuille de gueules (Recherche de la noblesse de Guy Cliamillart, 
Caen, Delesques, 1887, p. 56-59). 

1611. Pierre de G., esc, s"" de la Transportière, par. de La Godefroy, 
ler avocat du roi en la vicomte d'Avranches. — 161 1, 1615. Mathurin de 
G., sr du Mes, par. de Marcilly. — 161 1. Jean de G., s^ du Bourg. — 
161 3, 1649. Nicolas de G., chanoine. — 161 5. Juhen de G., esc, licencié 
aux droits, avocat au bailliage et vicomte de Mortain. — 1627. Mathieu de 
G., $>■ d'Auberoche, vicomte de Mortain, cède son office. — 1643. Elisa- 
beth, fille de feu Isaac de G., esc, s"" de la Bretaiche, et de Susanne Tar- 
dif. — 1647. Michel de G., esc, s^ de la Porte, marié à Scholastique La 
Noë. — 1649. Nicolas de G., esc, s»" de la Porte. — 1659. François de G., 
esc, sf de His (?), fils d'Antoine et de Louise Arondcl. — 1669, 1671. 
Pierre de G., esc, s^ de S» Loup, fils aîné de feu Jean de G., s>' du Bourg, 
conseiller du roi aux juridictions d'Avranches. — 1669. Jean de G., s^ de 
la Transportière, demeure à S' Senier. (Extrait des notes mss. recueillies au> 
tabelUonage d'Avranches par Ch. de Baurepaire'). — 1653. François de G. 
s^ et patron de Gorges, etc. (Bibl. Nat., 4° Fm. 5123.) 



378 p. LE VERDIER 

qu'il gagna avec le secours de Dieu autant qu'avec celui des 
hommes, du moins le crut-il. 

Pour éviter à ses pareils d'aussi cruelles infortunes, et, pour 
les inviter à se ménager comme lui la protection céleste, il 
composa et leur offrit le bizarre ouvrage : 

Psalterivm |1 iustè Litigantium. 1] Quo ex libro |f Consola- 
tio peti ab iis potest, quibus res [j est s^epe & pugna grauis 
cum Aduersa -|| riis tum visibilibus, tum inuisibilibus, || in 
hoc seculo. Il Ad || Amplissimos & Ornatissimos viros, in 
supremo Normanias || Senatu, Rotomagi, considentes. || Pari- 
siis, Il Apud lametium Mettayer. |1 Regias Majestatis Typogra- 
phum. Il M. D. XCVII. Avec cette épigraphe : Aperiam in Psal- 
TERiopropositionem meam. Psal. 48. 

C'est en effet un psautier, mais un psautier bien artificiel, 
dont les psaumes sont constitués de multiples versets emprun- 
tés à David, glanés dans toute l'œuvre du Roi-prophète, et rap- 
prochés pour en former un office approprié à la malheureuse 
condition du plaideur. 

Avant de passer au texte, il convient d'achever la bibliogra- 
phie du volume. C'est un in-12, à signatures assez irrégu- 
lières, de 7 feuillets non chiffrés et de GG feuillets paginés au 
recto seulement. Au dos du titre se trouve V Approhatio des 
docteurs, datée des ides de juin 1597, signée notamment de 
Robert Liot, Thesaurariorum collegii Provisor et decarms, un 
normand par conséquent, piiisque le collège des Trésoriers, 
ou mieux du Trésorier, ne recevait guère que des Cauchois. 
Après la dédicace aux conseillers du Parlement de Rouen et 
l'avis Adlectorem, viennent quelques pièces liminaires: d'abord 
un poema en cinq distiques donne tout le plan de l'ouvrage, 
on pourrait dire la table ; j'y reviendrai. Suivent quelques 
pièces adressées à l'auteur : la première, en vers peut-être 
(je n'en sais rien !) est écrite en hébreu et signée Pet. Vignal ' 



1. Pierre Vignal, professeur royal en hébreu au Collège de France, et 
doyen, 1 592-1640. (Cf. AbelLefranc, Hist. du Collège de France.') 



JACaUES DE CAMI'ROXT ET SON' PSALTERIUM 379 

Profess. Reg. ; la seconde, en distiques grecs, douze vers, est 
signée N. ruXu)visu ' ; une autre, de même longueur, en vers 
latins, est l'œuvre de Jean de Rouen % puis on trouve une 
épigramme par Bertaut', un sonnet par Du Nesme, et un 
quatrain par Robert Le Fèvre S'' de la Feverye-*. Enfin une 
assez jolie figure, un cuivre, montre David à qui apparaît un 
ange. Suit le psautier. 

Le livre se termine enfin par un mémoire à pagination et 
signatures distinctes (26 pages), excnsiim Littetiœ VI Mus 
///rt/7 (1597), dans lequel l'auteur expose sa plainte aux magis- 
trats et se confie à eux, après eux à Dieu : 

Explicatiû litis enucleande oc âisccptauâe ah xquissiDiis 
Magni ambiilaton'ique^ CoinUiiludicihiis, oric inter M. Jacobuni 

I. Nicolas Goulu, professeur royal en grec, 1 568-1601. (Ibid., Biogr. 
Didot.) Dorât lui adressa une de ses épigrammes, Ad D. Guloninm Qoannis 
Aurati epigrammatum lihriiu, Parisiis, 1586, p. 19). Lui-même, helléniste 
obligé, offrait volontiers ses hommages en vers grecs : Eî; 'Aop'.avôv 
TûfvrjjBov, pièce liminaire signée N. FuXwvto;, dans Adriani Turnehi Adver- 
san'orum (Paris., apud Martinum Juvenem, 1580); à Odet Turnèbe, dans 
le Tumuîus dédié à celui-ci (Paris., Mamert Pâtisson, 1582); dans les 
Hymnes ecclésiastiques, etc., de Guy Le Fèvre de la Boderie, dans les Larmes 
et soiispirs sur Je trcspas très regretté de M. Antoine Fiancé, Bi:yOntin, par 
Jean-Aimé de Chavigny (Paris, 1582). 

2. Jean de Rouen, théologien et orateur, né à Rouen, fut aumônier du 
Roi et proviseur du collège du Trésorier. Voy. des notes biographiques 
par Charles de Beaurepaire (Rech.'rches sur V instruction publique dans le dio- 
ccse de Rouen, t. I, p. 212), — le V«e d'Estaintot, dans son Introduction à 
Tanniversaire de messire Adrian de Bréautê et Oratio Joannis Roënni (Rouen, 
1882, Société des Bibliophiles Normands); — et le Manuel du Bibliographe 
Xormand de E. Frère. 

3. Jean Bertaut, l'abbé d'Aunay et le futur évêque de Séez. Né à Caen, 
1552. Cette pièce n'a pas été recueillie par son dernier éditeur, M. Chenne- 
xière (Les œuvres poétiques de M. Bertaut, évesque de Si-ei- Collection El/.é- 
vir, 1891.) A plus forte raison ne se trouve-t-elle pas dans les éditions 
anciennes. 

4. Un seigneur de la Févrerie a composé un traité de l'origine de la poésie 
et a écrit un éloge « assez bien tourné » de P. Corneille. Si ce n'est pas ce 
Robert Le Fèvre, ce pourrait être un fils, héritier de son talent poétique. 
(Goujet, III, p. 15 et XVIII, p. 158.) 

Du Nesme m'échappe; je n'ai rien su trouver sur lui. 

5 . II va longtemps que Louis XII avait h\\. succéder le Parlement per- 



380 p. LE VERDIER 

de Camp-ront, Presbyteru et Parochiiin Vergonceiiim, et Jnlianuiu 
Rogerone, cognomine de Prateolis ; illuin sese defendentem contra 
huius querelas, et agentem de restituenda sibi fama atque existi- 
matione, aduersiis calumnias falsasque ohiectiones ipsius Rogeronis. 

On trouve dans ce factum quelques renseignements biogra- 
phiques sur l'auteur, et, comme je n'en connais guère, je m'y 
arrête un instant. 

Il y avait inimitié capitale entre les Campront et un certain 
Julien Rogeron, S' de Préaux. Ravence ' de Campront, le père 
de notre plaideur, avait eu avec ce Rogeron tant de procès, de 
luttes, de batailles qu'une haine s'était élevée entre eux qui ne 
pouvait finir nisi alter ab altero coucideret. Campront fut tué ; 
on ne connut jamais bien ses assassins. Mais voilà qu'un jour 
le château de Rogeron fut, pendant les troubles civils, pris 
d'assaut et pillé, et Rogeron voulut que le coup ait été fait à 
l'instigation du curé de Vergoncey. Il en donnait pour preuves 
que celui-ci avait des opinions espagnoles^, qu'au temps de 
la Ligue il avait émigré en Italie et en Espagne, qu'il avait 
d'ailleurs résidé à Fougères lorsque cette ville était au pouvoir 
des rebelles ; qu'un oncle de Campront, Boislabbé (Boeslabus), 
et un frère bâtard de sa mère. Boutoir, (Butoërius), étaient 
au courant des êtres du château. 

Pauvres arguments, semble-t-il, mais nous sommes un peu 
loin pour apprécier. Sur quoi Rogeron s'était pourvu au Par- 
lement, réclamant une prise de corps. C'est contre ces accusa- 
tions que Jacques de Campront avait dû se défendre; la Cour 
l'avait laissé en liberté, et il achevait de se justifier, de récla- 
mer vengeance du calomniateur. En même temps qu'il pré- 
sentait aux Pères conscrits de Rouen un mémoire de défense, 
appuyé de solides arguments, il leur offrit son Psalterium. On 

pétuel à l'échiquier ambulant. Mais la Cour, fuyant Rouen pris par les 
Ligueurs, s'était réfugiée à Caen en 1589 : est-ce pour cela que Campront 
lui donne cette épithète ? 

1 . Au texte Ravctii : Ravence ou Raveneau, Ravenet ? 

2. Le duc de Guise avait fait alliance avec le roi d'Espagne. 



JACaÛES DE CAMPRONT ET SON PSALTËRIUM 38 1 

ne sait pas quel accueil fut fait au Psautier, mais à l'auteur les 
juges conservèrent son honneur et sa bonne renommée en pro- 
clamant son innocence. 

Revenons au psautier. L'office composé par Jacques de 
Campront est divisé en fériés suivant les sept jours de la 
semaine.- Chacune comprend, à la façon du bréviaire, une in- 
vocation, une hymne, une antienne, quatre psaumes, suivis 
d'un cinquième, que l'auteur intitule Gratianim aclio, en 
façon de remerciement au Seigneur, puis les versets et l'orai- 
son. 

Les quatre psaumes du premier jour ont pour thèmes la 
prière, Oralio: Deus in nomine tiio salvimimefac..., cxandi oràtio- 
nem meam ÇPs. 53). Auribus percipe orationemiueam...(Ps. 16), 
etc. L'ennemi, Inhnicns: Eripenie dein'wiicîs meis... (Ps. 58). 
Eripe me de manu iniiiiicoruiii... (Ps. 30), etc. La plainte de 
l'opprimé, Clainor : Domine.., in die clamavi... (Ps. 87). Cla- 
mavi ad te... (Ps. 142), etc. Le secours divin, Auxiliiiiii : Deus 
in adjiitorimn meiim.... (Ps. 69), etc. Et de cette façon chaque 
psaume est composé de nombreux versets, conformes à son 
sujet, tirés du psautier tout entier, de manière à former des 
collections de textes davidiques construites successivement sur 
les quatre sujets du jour, Oratio, Inimiciis, Clainor, Aitxiliiiiii. 
Quant au psaume qualifié Gratiarum actio, il est, lui aussi, 
formé de versets qui rappellent les quatre mêmes inspirations. 
Mais, devançant le temps, ils ne sont plus la prière d'un plai- 
deur suppliant, mais celle d'un plaideur exaucé, comme si 
celui-ci voulait s'accorder d'avance la joie du succès ou bien 
témoigner à Dieu une reconnaissance anticipée du triomphe 
espéré : Ououiain lu, Deus meus, exaudisti orationem... (Ps. 60), 
etc. Exaltaho te, Domine, nec delectasti inimicos mcos super nu\.. 
(Ps. 29), etc., etc. C'est du reste, ce qu'annonce l'auteur dans 
sa préface : Gratiarum ad Deuui actionem continet et preces exaii- 
ditas ah eo quas juste litigans fundebat in singulis superioribus 
psalmis. Même quadruple programme dans l'oraison finale. 

Au second jour les thèmes des prétendus psaumes sont : 



382 p. LE VKRDIER 

Causa, Lcx, Testes, Dolns. Au troisième : Cahimnia, Veritas, 
Testimonia, Justijîcatw. Au quatrième : Jnjiistus, Jiistiis, Injnsti- 
tia, Jnstitia. Au cinquième: Timor, lunocentia, Tribulatio, Spcs. 
Au sixième : Misericordia, Liberator, Jiidex, Jtidiciiim. Au sep- 
tième : Sains, Benedictio, Laiis, Gloria et honor. L'auteur résume 
tout ce défilé, dans la pièce liminaire déjà citée, en ces termes : 

Ter dcnos quinos miro ordine dat tibi Psalmos 

Hic liber, et Psalmo est cuique suustitulus : 
Primo etenim, juste contendens incipit Orans. 

Huic Initnicus adest. Clamor et Atixilhwi. 
C«»5i7que. Lex. Testes. Dolns atque Calmiinia. Venini, 

Teslificata nocent. Justifcata juvant. 
Injustus. Jiisliis . Jiistiitn. Iiijnsiniiiqiie. Timorque. 

InnocHuni Tribiilat. Spes. Miseicuisque: fovet. 
Libérât hune Jitiiex. Sic Judiciumque Salîisque. 

Et Benedictio. Lins. Gloria HonorquQ venit. 

Admirable matière, vraiment, à mettre en vers latins. 

Du reste, les thèmes sont inscrits en manchette et rappelés 
partout où besoin est, ainsi que, et c'est plus utile, les réfé- 
rences au psautier véritable. 

On devine combien de versets peuvent être collectionnés, 
en nombre presque infini, sur chacun de ces sujets; l'œuvre 
pouvait s'allonger autant que le caprice ou la piété de l'auteur 
l'eût décrété. Campront cependant s'est borné; l'amplitude des 
pièces, des psaumes, si psaumes il y a, est très variable, depuis 
quinze jusqu'à trente et quarante versets pour chacun ; l'of- 
fice de chaque jour se limite à quinze ou dix-huit pages de ce 
petit in- 12. 

Tel est le véritable jeu de patience ou d'assemblage, le piiî^le, 
que le bon prêtre avranchais a très sérieusement composé 
comme un livre d'heures spécial et utile au plaideur, au plai- 
deur juste et honnête, comme une œuvre pie et agréable à 
Dieu, capable de le toucher et de l'induire à s'intéresser à sa 
créature opprimée : qiio circa hiijus siiit friicltis Psalterii taies, 
ut qiiisqiiis juste liligat eos H lis suœ ex i tus exspectet et tam optatos. 



JACQUES DE CAMPRONT ET SON PSALTERIUM 383 

quam qui singulari Dei iiiuin're ac bénéficia niihi perccpli siint vere 
justeqiie litiganli '. 

On était avisé en Normandie. Pays de procès, c'est entendu, 
mais aussi pa3-s de patience et de prudence. Donc on savait 
penser à tout. Se mettre bien avec le bon Dieu, lui offrir, 
avant d'aller au Palais, des prières, j'allais dire des épices, 
n'était pas la précaution inutile; du moins Jacques de Campront 
en voulut mettre à la disposition du plaideur. Mais, tout de 
même, singulier livre, naïve et singulière piété ! - 

P. Le Verdier. 

1. Ad leclorein, fin. 

2. Je dois un remerciement particulier à MM. Paul Lacombe et René 
Sturel qui ont bien voulu nie fournir d'utiles indications sur les amis de 
Jacques de Campront, et à M. Charles de Beaurepaire qui m'a communiqué 
avec un aimable empressement les notes de son véncré père. 



PIERRE GRINGORE ET L'ENTRÉE DE 
LA REINE ANNE EN 1504 

(D'après un document inédit). 



Si je regrette pour mon livre sur Pierre Gringorc ' de 
n'avoir pas connu, au moment où je l'ai fait paraître après dix 
années de recherches patientes, la mention dont je vais par- 
ler, je suis heureux par contre d'offrir cette petite trouvaille à 
celui qui est à coup sûr le plus à même de s'en réjouir et de 
m'en savoir gré. M. Emile Picot connaît à merveille l'œuvre 
de Gringore, et il a fait sur tel ou tel de ses poèmes d'inté- 
ressantes découvertes ; je n'ai pas à parler ici de ce dont j'ai 
longuement entretenu le lecteur dans un gros volume, mais 
en vérité, il m'est loisible de reconnaître une fois de plus que 
si l'on a trop souvent contesté, même depuis mon travail, la 
valeur et l'intérêt des poésies de Gringore, M. Picot ne s'est 
jamais lassé de se pencher avec une curieuse, une touchante 
persévérance sur les productions de Mère Sotte : c'est qu'il en 
devinait, à côté du fatras et du prosaïsme souvent verbeux, la 
« substantifique moelle » et la très grande originalité, faite 
de simpUcitè dans un temps où la complication était à la mode, 
de précision alors que les poètes s'acharnaient à masquer leur 
pensée et à la revêtir d'oripaux trop pompeux, de verve gau- 
loise, par quoi l'œuvre de Gringore se rattache au moyen-âge 
plus qu'au xvi'^ siècle précieux et renaissant. 

Sauvai, et après lui tous ceux qui ont cité les principales 

1 . La poésie morale, politique et dramatique à la veille de la Rotaissance. 
Pierre Gringore, par Ch. Oulmont, docteur es lettres (Champion, 191 1). 
2 vol. in-80. Bill, du XV^ siècle. 

Mélanges. II. 25 



386 CHARLES OULMONT 

dates de la carrière dramatique de Pierre Gringore, note que 
Mère Sotte participa comme fatiste à l'Entrée de la Reine 
Anne de Bretagne à Paris en 1504; c'est la quatrième des 
Entrées solennelles pour laquelle Gringore est mis à contribu- 
tion depuis le 25 novembre 1501. Toujours il a pour associé 
Jehan Marchand, le charpentier de la Grande Cognée, dans 
ces organisations de mystères mimés, très différents des 
mystères parlés. 

Si le lecteur a quelque désir de savoir quel pouvait être le 
« scénario » de l'un de ces mystères, série de tableaux vivants, 
d'allégories par personnages, je le renvoie au n° XVIII démon 
chapitre II : « Le coroneiiient . sacre et entrée de la Royue a Paris, 
le 5? mai ijiy ». (d'après le ms. inédit de la bibl. de Nantes, 
n° 1337, fr. 1176). Cette relation a d'autant plus d'impor- 
tance qu'elle est une des très rares qui nous soient parve- 
nues. 

En vérité cela s'explique : de môme que dans le théâtre 
joyeux des Sots il y avait à côté des soties littéraires, pleines 
de psychologie, de satire sociale, politique ou mondaine, des 
soties qui n'étaient à vrai dire que des jeux de clowns — sui- 
vant le mot de M. Picot — et que l'on improvisait presque, 
de même dans le théâtre sérieux, l'on ne se donnait pas tou- 
jours la peine de conserver le livret de tel ou tel mystère 
mimé. Une fois l'Entrée achevée, le mystère qui n'avait 
eu qu'un attrait d'actualité n'était plus bon à rien, et le 
manuscrit, s'il n'était pas déchiré, s'égarait, faute de soins. 

Dans le compte relaté par Sauvai et les bibliographes 
modernes, il est fait mention du payement des deux associés ; 
c'est le compte de la prévôté de Paris. Dans le compte que 
l'on va lire, Gringore est cité non plus avec Jehan Marchand, 
mais avec d'autres fatistes qui collaborèrent aux diilérents 
mystères représentés ce jour- là. Les noms de ces humbles 
auteurs nous sont tout à fait inconnus, mais ils sont à joindre 
désormais à ceux de Jehan de l'Espinc, d'André de la Vigne, 
de Maistre Mitou, de Maistre Cruche et de leur illustre con- 



PIERRE GRINGORE ET LA REINE ANNE DE BRETAGNE 387 

irère Pierre Gringore : « a M. Régné de Collerie, Jehan Vesse- 
ris, Claude Lebrest, Jehan le Secrétaire, Mère Sotte, et autres 
tous facteurs et inventifs d'iceulx mistaires et esbatemens, la 
somme de 2 livres 6 sols a eux payée et distribuée par le dit 
présent receveur pour leurs peines et sallaires d'avoir vacqué 
par plusieurs journées avant la dite entrée, de diriger les mis- 
taires et mis en ryme les dictz que ont esté jouez es dits 
lieux, en ce comprins 6 sols parisis pour despence de bouche 
faicte par le dict procureur en communiquant avec eulx pour 

ce. » 

Cette mention se trouve au toi. 87 v" de la série KK 4 16, aux 
Archives Nationales ; elle fait partie de copies de comptes faites 
au xviii^ s. par les soins du procureur du Roi, Moriau 
(Comptes des subsides accordées à la Ville de Paris par le Roi, 

cf. Invent, somiii. des Archives, 1871, p. 283). 

Et cette mention qui a déjà par soi-même de quoi satisfaire 
les historiens des origines de notre théâtre si mal connues, 
prend tout son relief quand on la replace dans ce qui la pré- 
cède et la suit. 

En effet, tandis que pour les mystères récités et joués, nous 
possédons quelques relations qui nous permettent de savoir la 
mise en train, la dépense et l'exécution de ces pièces, au con- 
traire nous ignorions à peu près tout de ces mystères mimés 
avant la publication que j'ai faite du ms. de Nantes, avant le 
long compte que j'ai transcrit ci-dessous. Petit xlc Julleville 
(dans ses volumes sur les Mystères, Paris, 1880, I, 196-200) 
signale l'apparition des mystères mimés en 13 13, et reproduit 
(II, i8i-2ié) les mentions de Sauvai; il indique pour des 
mystères mimés à Béthune, assez tardivement (1549) les corps 
de métiers qui y prirent part, et le nombre de personnages 
utilisés. (Entrée à Jérusalem, par exemple, 16 personnes). 

Le compte que le lecteur a ici sous les yeux est, toutes 
proportions gardées, si l'on compare la longueur et la valeur 
d'un mystère récité à celles d'un mystère mimé, aussi consi- 
dérable que celui du mystère des 3 Doms. Nous sommes ren- 



388 CHARLEé OULMONT 

seignéssur le moindre accessoire, et tous les à-côtés de la fête 

sont passés en revue. 

[fol. 85 recto J. 

Autre despense faite par ordonnance des Prévost des marchands et 
eschevins de la ville de Paris tant a cause de la venue et nou- 
velle entrée de la Royne notre souveraine dame faite en celle 
dite ville en l'année de ce présent compte comme pour la trans- 
lacion du corps de feu M. le duc d'Orléans, père du Roy notre 
Sire du lieu de Bloys aux Celestins de cette ville faite au dit 
temps comme aussi pour la messe solemnelle de la réduction 
d'icelle ville de Paris ainsi qu'il s'ensuit. 
[D'abord, ce sont les dépenses pour l'entrée de la Reine payées 

par Jehan Hesselin, Receveur de la ville, 20 nov. 1504]. 

Et premièrement a cause des préparatifs et mistaires faits 
pour le jour de lad. entrée. 

A Jehan Perrin chevaucheur d'escurie du Roy lequel a apporté 
lettres dudit $•■ touchant la venue, Entrée de lad. dame et du 
recueil qu'il entendoit et vouloit luy estre fait de par la ville, a 
esté donné par ordonnances et en présence desd. prevost des 
marchands et eschevins [etc.] 

A Loys Lesecq sergent de la ville, la somme de cent douze sols 
parisis a luy ordonnée pour les peines et sallaires d'avoir ete de 
l'ordonnance que dessus de cette ville a Melun, Fontainebleau et 
ailleurs au dit quartier ou le dit s'' alloit et venoit pour s'enqué- 
rir et scavoir au vray le jour que seroit la venue et entrée de la 
d. dame en cette dite ville, a ce que on feust pourvu, au dit jour 
a la recevoir, en quoy faisant ledit Lesecq a vacque l'espace de 
huit jours entiers, pourcecy 112 s. p. 

A Simon Agneiton marchand de merrien la somme de 18 1. 12 s. 
8 d. paris, pour le bois de merrien par luy livré, tant à la porte 
Saint-Denis, au Ponceau, à la Porte aux Paintres au bout du 
pont, que au marché Fallu ont été faits et assis esd. portes les 
eschaffaulx sur lesquels ont esté jouez plusieurs mistaires et esba- 
temens, et les d. lieux du Ponceau, bout dudit pont et marché 
Fallu plusieurs barrières pour obvier a la foulle du peuple le jour 
de lad. entrée duquel merrien les parties s'ensuivent... [suit le 
détail qui est pour nous sans intérêt]. 

A Mathurin Thevenart charpentier la sonuue de 17 1. 14 s. 8 d. 
pour avoir par luy, ses gens, et allouez, fait ce qui s'ensuit, cest 
assavoir lesd. eschaffaulx... et assis des barrières au bout de la 
rue Guerain Boineau pour y tendre tapisserie a l'endroit des 



PIERRE GRINGORE ET LA REINE ANNE DE BRETAGNE 389 

immondices et aigoux {sic) qui y sont faits, aussi d'autres bar- 
rières au bout de la rue Marché Fallu qui vient du Petit Pont a 
Notre Dame au bout de la rue de la Juifrie et au bout du pont 
près l'orlogc du palais pour clore les passaiges et obvier a la 
foule du peuple le jour de lad. entrée. Item fait en l'hostel de la 
ville 3 barrières a l'entour de la porte et fait une cloison a 
esquierre et ung feste dessus en la cour dudit hostel pour la 
couvrir de bannes et servir de cuisine le jour que la Royne y a 
disné 

A Gilles Morise serrurier, la somme de 42 s. 6 d. pour les parties et 
ouvraigesde son mestier par lui faits pour lad. entrée, ainsi que 
s'ensuit c'est assavoir a la Porte S. Denis 106 crampons servans 
a tenir lesecussons aux armes du Roy et de la Roine au dessus 
des eschaffaulx faits a la porte pour les mistaires [suit l'énuméra- 
tion d'un certain nombre de serrures fournies]. 

A M. Jacques, procureur de lad. ville, lequel a eu charge desd. 
prevost et eschevins d'ordonner et faire les frais des mistaires 
qui ont esté faits et jouez a la porte Saint-Denis, fontaine 
du Ponceau et porte aux Paintres, la somme de huit vingt-neuf 
livres, 16 s, par... 

Et premièrement 

A. M. Règne de CoUerie, Jehan Versoris, Claude Lebrest, Jehan le 
secrétaire. Mère Sote et autres tous facteurs et inventifs diceulx 
mistaires et esbatemens la somme de 11 livres 5 sols a eulx 
payée et distribuée par le dit présent receveur pour leurs peines 
et sallaires d'avoir vacqué par plusieurs journées avant lad. entrée 
de diviser les mistaires et mis en Ryme les dictz qui ont esté 
jouez esd. lieux, en ce comprins 6 s. par jour despence de 
bouche faicte par le dit procureur en communiquant avec eulx 
pour ce. 

A Pierre de la Croix, Pasquier, Vrille, Jehan Emery, Jehan Lingre 
et Jehan Gallant paintres, pour eulx et leurs gens, tant pour 
estoffes et paintreries comme or, azuré, argent, vermillion, fine 
lacque, vernis, vert de gris, mauve, ocre, blanc d'Espagne, brun 
d'Auxerre, vieils drappeaulx, grantpappier, colle, huille, coton, 
painceaulx et autres choses de leur mestier qu'ils ont livrez et 
employez a faire ce qui s'ensuit, c'est assavoir a estofîer cinq grans 
Ecus aux hermes du roy et de la Royne avec les couronnes et 
ordres du Roy pertinant ; item 28 autres petits escus auxsd. armes 
environnées de rinceaux... item livré et paint un petit dieu, plus 
paint de fin or 4 grans bastons qui ont servy a porter le ciel sur 



390 CHARLES OULMONT 

lad. dame le jour de sad. entrée; item livré les paintures qu'il a 
convenu a paindre, un grant arbre ou perron qui a esté fiché et 
assis en l'hostel de Nesle ouquel ont esté faites les lettres et joustes 
pour y attacher les armes du Roy et de lad. dame... et plusieurs 
autres menues choses de leur mestier, que pour leurs peines, par 
le temps et espace de 4 vingt trois journées d'hommes au prix 

de 6 s. p. par jour 60 1. 8 s. 

A Bellanger Imbert tailleur d'ymaiges, pour les 5 couronnes des- 
susd... plus fait un S^ Michel servant a l'un des cinq escus 

116 s. 

Item mis et frayé par led. procureur, en chandelle, charbon, bûches 

et bourrées tant pour lesd. paintreset bimbellotiers durant qu'ils 

ont faits les choses dessusd. de leur mestier, que pour chauffer 

les joueurs desd. mistaires esd. portes, durant le jour d'icelle 

entrée, la somme de 38 s. par. 
Item en l'achapt de 4 poulies et 2 grans perches de bois en corde 

qui ont servy a tendre les custodes sur les eschaffaulx devant les 

mistaires, la somme de lé s. par. 
Item en l'achapt de 3 peaulx de cuir vert, une aulne toille rouge, 

deux colliers d'etain, 3 chesnes de cuivre en façon d'or, les papil- 

lottes et petits mirouers pour equipper les personnages desd. 

mistaires, en doux, deux feuilles de fer blanc et autres petites 

drogues de mercerie, la somme de 37 s. p. 
A Jehan Labbé menuisier, pour avoir fait et entaillé un grant cueur 

et austres menues choses de son mestier 70 s. p. 

A Jehan Mestier chasublier la somme de 26 1, 8 s. p. tant pour 

louaige que pour le déchet de 43 aulnes de drap de dames de 

plusieurs coulleurs dont ont esté faits 6 habits. 
A DenisetteThunier la somme de 72 s. p, pour 12 aulnes de toille 

dont ont esté faits 5 rochets pour 2 filles et 3 bergers. 
A Pierre Rousselet cousturier la somme de 13 1. 6 s. p. pour la 

façon d'avoir fait du damas dessusd. 6 robbes, 5 a usaige de 

femme et une a usaige d'homme. 
Item en l'achapt de 3 chappeaux defeustre 33 s. p., et six paires de 

gans 8 s. p., en chappeaulx de fleurs 8 s. p. 
A Nicolas Evrard frepier, pour le louaige de 3 cottes simples, deux 

de damas et une d'escarlatte et une robbe d'esc.irhitte a usaige 

d'homme, la somme de 44 s. p. 
A la femme Jehan Plan atourneresse pour avoir livré 6 crespines et 

habillé six filles desd. mistaires, la somme de 56 s. p. 



PIERRE GRINGORE ET LA REINE ANNE DE BRETAGNE 391 

Auxd. 6 filles et a ung homme qui a fait avec elles un personnage 
pour leur sallaireet vacation la somme de 100 1. 12 s. p. 

A 8 chantres qui estoient chanteurs ledit jour de l'entrée... et para- 
vantle jour de lad. entrée en recordant leurs chansons la somme 
de 68 s. p. 

A M. Jehan Perrier lequel dit et exposa par plusieurs fois aux pas- 
sans le mistere a la porte aux peintres, pour sa vacation, la somme 
de 16 s. p, 

Item en depence faite auxd. porte Saint-Denis et porte aux Paintres 
pour les joueurs des mistaires led. jour d'entrée... la somme 
de 43 s. p. 

A Jacques de Lange frepier et Jehan Logre gueisnier maitres et 
gouverneurs de la confrairie de la Passion et Ressurection fondée 
en l'église de la Trinité a Paris, la somme de 10 1. p. a eulx 
ordonnée pour subvenir aux frais du mistere de la Transfigura- 
tion de la Passion Nostre S'' J. Chr. par eulx fait au devant de la 
d. Eglise le jour de la d. entrée. 

A Guillaume Langlois, Pierre Huet, Pierre Gauchier et Jacques 
Drouet tous frepiers et jurez dud. mestier, la somme de 6 1. p. a 
eulx ordonnée pour subvenir aux frais du jeu et mistaire qu'ils 
ont fait aucoingde la fontaine Saint-Innocent de l'apparicion des 
3 Roys le jour de lad. entrée. 

A Jehan Maulevault demourant a Paris pour les parties d'un disner 
par lui fait de l'ordre que dessus pour led. prevost et eschevins 
et aucuns quarteniers et bourgeois assemble/; en l'hostel de lad. 
ville le vendredy 8 nov. 1 504, lequel jour ils ont esté après le 
diner au bois de Vincennes faire la reverance a la Royne qui y 
estoit nouvellement arrivée la somme de 6 1. 16 s. 4 d. 

[Suit le payement aux paveurs, aux balayeurs, à ceux qui sont 
commis à la garde des quais, rivières, fossés, égouts, à ceux 
qui fournirent les chandelles pour éclairer les rues sur le pas- 
sage de la reine. Plus rien, ensuite, dans les comptes, ne con- 
cerne le mystère] . 

Je n'insisterai pas sur l'ensemble du compte ; mais il est 
certaines rubriques curieuses dont je voudrais dire un mot et 
je voudrais aussi rendre le lecteur attentif à la disproportion 
des salaires, disproportion que Chevalier et Serrigny ont noté 
déjà par ailleurs à propos des mystères récités. N'est-il pas 



392 CHARLES OULMONT 

intéressant de noter que l'on avait souci des peintres et des 
bimbelotiers durant qu'ils travaillaient, des joueurs cependant 
qu'ils étaient sur l'estrade, et qu'on dépensa une certaine 
somme en bûches, en charbon pour les chauffer : c'était le 
20 novembre, et ils eussent pu se refroidir. N'est-il pas inté- 
ressant de même pour l'histoire du costume, comme ce qui pré- 
cède pour l'histoire sociale, de savoir que la femme de notable 
Jehan Plan, atourneresse — l'habilleuse — toucha 56 sols 
parisis pour avoir livré 6 « crespines » (résilles) et habillé six 
filles ; pour l'histoire du théâtre, voyez ces filles qui miment 
le tableau vivant et touchent avec l'homme qui a fait avec elles 
un personnage 100 livres, tandis que le pauvre récitant Jehan 
Perrier qui expose plusieurs fois le mystère ne reçoit que 
16 sols. Enfin rien n'est oublié, puisque les chanteurs — pour 
être bien maîtres de leur chanson et ne pas détoner — ont dû 
« recorder », répéter le 19 novembre leurs rôles. 

En vérité, un compte comme celui-là ne nous rapproche-t-il 
pas du passé de manière plus sûre, plus probante et aussi variée 
que des anecdotes, des mémoires ou des récits toujours sujets 
à caution ? 

Charles Oulmont. 



LE THÈME DE L'AVEUGLE ET DU 
PARALYTIQUE 

DANS LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 



Nous avons tous appris par cœur, étant enfants, la Fable 
de l'Aveugle et du Paralytique. Qu'elle fût de Florian ', peu nous 
importait. Plusieurs d'entre nous la croyaient même de 
La Fontaine : 

Aidons-nous mutuellement 
La charge des malheurs en sera plus légère ; 

Le bien que l'on fait à son frère 
Pour le mal que l'on souffre est un soulagement. 
Confucius l'a dit; suivons toussa doctrine: 
Pour la persuader aux peuples de la Chine 
Il leur contait le trait suivant. 

On chercherait en vain, je crois, le trait en question dans 
Confucius, mais celui-ci, à la fin du xviir siècle, était fort à 
la mode^ et il n'est pas étonnant que Florian lui attribuât une 
fable que le Folklore du Céleste Empire enregistre encore ' et 
que Levesque, dans VHomnie moral +, avait citée comme chi- 
noise. Pourtant ce n'est ni dans cet ouvrage ni dans le Jour- 
nal Encyclopédique^ qui le reproduit, mais bien plutôt dans les 

1. Fable XX du Livre I, p. 6i dans l'édition de Montaiglon. Paris, Rou- 
quette, 1882. 

2. Cf. La morale de Confucius, philosophe delà Chine. Amsterdam, chez 
Pierre Savouret, 1688, et nombreuses éditions postérieures. Le Choit- 
King, traduit par le P. Gaubil. Paris, Tilliard, 1770, in-40. 

3. Dennys, The Folklore of China. London, 1876, in-80. 

4 . Paris, Debure, 1 784 . On sait que les Fables de Florian n'ont paru pour 
la première fois qu'en 1792. 

5. 1784, t. VI, p. 381. Je dois cette référence ainsi que la connaissance 



394 GUSTAVE COHEN 

Apologues orientaux de S^wvïgny ' que Florian a dû cueillir son 
sujet. Il y a ici une phrase de l'aveugle au sultan : « Vous 
verrez pour moi ; je marcherai pour vous », qu'avec peu 
d'effort le poète a muée en un alexandrin : 

Je marcherai pour vous, vous y verrez pour moi. 

Ce n'est donc pas non plus dans Gellert% dans Desbillons' 
ou dans d'Ardène '^, qui tous ont traité le même thème, que 
notre Florian a puisé et ce n'est pas davantage, quoi qu'en 
pense Fournier >, dans la curieuse lettre où Boursault ^ raconte 
à l'évêque de Langres l'histoire du paralytique porté par 
l'aveugle et fuyant avec lui, en cet équipage, la procession des 
reliques de Saint-Martin. Leurs infirmités guéries, c'en serait 
fini des aumônes, mais le miracle les atteint malgré leurs 
dents. 

Boursault termine en désignant son répondant : « L'homme 
dont je parle à votre grandeur m'a engagé sa foy qu'il avoit 
lu ce qu'il me dit dans une Légende de Saint-Martin que l'on 
chantoit le jour de sa fête. » 

Quelle peut être cette légende? Ne serait-ce pas un mystère 

des articles de Basset, Lévi, Wiese et Liebrecht à la précieuse Bibliographie 
des ouvrages arabes ou relatifs aux Arabes... de M. Chauvin. Liège, Vaillant- 
Carmanne. On la consultera aux t. II, p. 221 ; III, p. 52-53 ; VI, p. 10. 
Je n'ai pu lire qu'après l'achèvement de cet article : Gûuther, Die Ouclien 
der Fabeln Florians. Programm des Kgl. Gymnasiums zu Plauën i. V. 
Osten, 1900.11 ne nous apprend d'ailleurs rien sur notre thème. 

1. Paris, Duchesne, 1764, in-12. L. II, Apol. XIV, p. 107. (Cf. Chauvin, 
op. ci t.) 

2. Traduit par [Boulenger de Rivery], Fables et Contes. Paris, 1754, in-i6, 
p. 95. Référence due à M. Charlier. 

3. Falmlae ieaopiae. Paris, 1778, in-12. 

4. Recueil de fables nouvelles. Paris, 1747, fable 25. Ces deux ouvrages 
sont cités par M. R. Basset: Le Mythe d'Orion et une fable de Florian. Revue 
des Traditions Populaires, t. IV (1889), p. 616-621; t. V(i89o), p. 234- 

235 et 558-559- 

5. Le théâtre français avant la Renaissance. Paris, 2^ éd., s. d., p. 156. 

6. Lettres nouvelles, 2* édition. Paris, Gosselin, 1700, in-12, t. II, p. 156- 
159. 



LE THÈME DE i/aVEUGLE ET DU PARALYTiaUE 395 

dramatique ? Ni le mot ni la chose n'étaient bien connus au 
xvii^ siècle. Je serais assez tenté de répondre affirmativement, 
mais je ne dirais pas avec Fournier que c'est à la Moralité de 
r Aveugle et du Boiteux d'Andrieu de la Vigne ', que l'érudit 
dont parle Boursault faisait allusion. 

Le thème qui nous intéresse a, en effet, été porté deux fois 
à la scène au xv^ siècle et toujours en relation avec la vie du 
fameux évêque de Tours, d'abord par l'auteur inconnu du 
Mystère de Saint-Martin ^ conservé à la Bibliothèque de 
Chartres et, postérieurement sans doute, par Andrieu de la 
Vigne pour faire suite ci son Mystère de Saint-Martin, joué à 
Seurre en 1496. 

La Moralité de l'aveugle et du boiteux qui y est intimement 
reliée a été composée pour un public bourguignon. L'aveugle 
« enluminé » malgré lui, s'écrie : 

Bourgoigne voy, France, Savoye 

tandis qu'au contraire la farce de l'aveugle et du paralytique, 
qui figure à la fin de l'autre de Mystère de Saint-Martin est 
chargée d'une toponymie locale accessible aux seuls habitants 
de Tours '. C'est donc à ce mystère et non à celui de de la 
Vigne qu'il faut rapporter les mentions de représentations à 
Tours en 1441 4, en 1503, en 1509 ^ et la comparaison de 
Menot dans ses sermons ^. 

Mais où ce mystère et Andrieu de la Vigne ont pu prendre 

1. Publiée d'abord par Fr. Michel, puis par le bibliophile Jacob dans son 
Recueil de farces (1859, in-i2)et enfin par Fournier, op. cit. 

2. Réimprimé dans la Collection Silvestre, 1841. Cf. Petit de Julleville. 
Les Mystères, t. II, p. S'iS ^^ suiv. 

3. Voyez G. Cohen, Rabelais et la Légende de Saint-Martin (Rez'ue des 
Etudes Rabelaisiennes, 1910) et une note qui paraîtra prochainement dans 
la Romania. 

4. H. Lambron de Lignim : Recherches sur l'origine du théâtre en Touraine. 
Tours, 1848, in-80, p. 9. 

5. Lecoy de la Marche, Saint Martin, 2^ édition. Tours, Marne, 1890, 
in-4<>, p. 590. 

6. Fournier, op. cit., p. 157. 



396 GUSTAVE COHEN 

ce thème de l'Aveugle et du Paralytique, c'est ce qu'il serai t 
intéressant de rechercher maintenant. 

En général, Andrieu de la Vigne a suivi fidèlement et pas à 
pas Sulpice Sévère ', qu'au contraire l'anonyme tourangeau 
n'a guère connu ; mais, pour sa Moralité, l'auteur du Vergier 
d'honneur a pu s'émanciper un peu et semble avoir recouru à 
d'autres sources auxquelles son prédécesseur aurait déjà puisé, 
sans que toutefois les deux versions se ressemblent autrement 
que par le fond. 

La scène de l'aveugle et du paralytique ou du boiteux guéris 
malgré eux, telle qu'elle nous apparaît au xv^ siècle chez ces 
deux écrivains indépendants l'un de l'autre, résulte de la con- 
tamination de deux éléments, l'un hagiographique, l'autre 
folklorique. 

L'élément hagiographique, nous le trouverons à la fin du 
xi^ ou au commencement du xii^ siècle dans le De Reversioiie 
heali Martini a Bnrgnndia Traclattis % où le pseudo-Odon 
raconte la translation des cendres du saint en Bourgogne et 
leur retour au siège épiscopal de Martin avec les innombrables 
miracles qui jalonnèrent la route suivie par les reliques, sur- 
tout à l'arrivée dans le diocèse de Tours. C'est là que se place 
l'aventure des deux mendiants boiteux cherchant en vain à échap- 
per à une guérison miraculeuse qui les privera de leurs profi- 
tables infirmités : 

Per Martinum vero etiam non petentibus, etiam non accurrcntibus et 
quod majoris clemcntiae est, etiam nolentibus subvenicbat. Dum enim talia 
tantaque virtutum insignia agerentur, quac etsi invideret occultare fama 
non potuit,ea praecurrcnte, duo paralyt ici qui in villa cui nomen de Hcdera 
[var. Edera] est, a practereuntibus eleemosynam petentes, victitabant 
dixerunt alter adalterum : « Ecce frater, sub molli otio vivimus. Nemo nos 
inquiétât, omnes misercntur, solus nobis labor est petere quod optamus ; 

1 . David (Cari), Die Drei Mysterien des lo. Martin von Tours. Flir Ver- 
liiillnis iind Il]re Quelle. Dissertation de Greifswald, 1899, in-S", p. 27. Cette 
dissertation est muette sur le petit problème qui nous occupe. 

2. Publié par André Salmon. Suppténieut aux Oironiques de Tourainc . 
Tours, 1857, in-8o; v. p. 31-32. Cf. aussi BibliotJjeca hagiographia latina . 



LE THEME DE L AVEUGLE ET DU PARALYTIQUE 39^ 

licct cum libuerit somiio indulgerc, quicti vero jugiter, et, ut brevitcrdicani, 
ducinius in bonis dies nostros. Hoc autcm totum nobis vindicat infirmitas 
haec qua jacemus ; quae si curata fuerit, quod absit, necessario nobis 
incumbet labor manuuni insolitus, quippc jam mendicare inutile erit. Et 
QCCQ audivimus de Martino isto in cujus dioecesi degimus,quod revertens ab 
exsilio in toto suo episcopatu neminem decumbentem praeterit non sana- 
tuni. Nunc ergo, frater, acquiesce consiliis meis, et dicto citius fugiamus 
Martinum, ab ejus dioecesi exeuntes ne forte nos sanitatum ejus copia coni- 
prendat. » Novum sane consilium, vota prorsus eatenus inaudita tanto 
nolle carereincommodo, sesibireddieffugere ! «Qiiid moror ?» Placet utrique 
consultum et aptatis baculis sub utraque ascella reptando potius quam gra- 
diendo fugam arripiunt ; sed Martini pernix potentia prosequitur fugicntes, 
conipreliendit refugas, compreliensos et inventes invitos réparât sanitati. 
Quod illi in sese experientes, nec dissimulare poterant nec audebant silere ; 
nimirum non nescii illum potentem perdere ingrates, qui et nolentibus 
subvenisset, exclamant igitur praedicantes miraculum ; et homines loci 
illius, quo id contigerat, ad laudem invitant Martini. Nec sibi integruni 
fore arbitrati donec baculos, sui languoris indices, ad Martini matriceni 
ecclesiam detulerunt, palam omnibus exponentes et suae perfîdiae fugam 
et Martini etiam circa invitos clementiam. Porro incolae mansionis in qua 
signum hoc sanitatis celebratum est in nomine signipotentis Martini eccle- 
siam condidere, quas usque hodie Capella alba nominatur. 

Le récit du pseudo-Odon ne manque pas de pittoresque. Il 
est même dramatisé au point qu'on serait tenté de croire qu'il 
est déjà emprunté à une farce ou à un dialogue préexistant. 
Que le récit soit tourangeau, c'est ce que prouve le don des 
béquilles à la collégiale de Tours et l'insistance du chroni- 
queur au sujet de l'action des reliques dans le diocèse du saint. 

Péan Gatineau, au xir' siècle, reprend en vers ce récit 
sans y changer grand'chose : (v. 8101 à 8148) '. 

A Derre ^ duicontret estoient 
Qui la novele oïe avoieni 
Que li saint chccun garrissoit 

I . Dits aUfniiiiôsische Marlinslcbi'ii i/r,s- Fciiii Giiliiiidti aus 'l'ours, neue 
nach der hds. revid. Ausgabevon Werner Sôderhielni. Helsingfors, Hagels- 
tam, 1899, in-8". 

2. Un document de 1040 donne la forme « Dedera », probablement con 
tractée de « de hedera j). Hedera ayant donné « iei're » et plus tard, par agglu- 
tination de l'article," lierre», il n'est pas étonnant que, par un procédé sem- 
blable, « de hedera » ait donné « Dierre ». Des chartes de 123 1 et 1291 



398 GUSTAVE COHEN 

Nis en quelque leu que il soit 
Mes qu'il le trovast en Toraigne. 
Si distrent que en maie painne 
Seraient si il garissoient, 
Car chose fere ne savoient 
Dom pëussent avoir gaaing, 
Si venoit mielz avoir mehaing 
Que il ainsi tuit garissunt . 
Ce distrent entr'os, quar il sunt 
Molt a aise, quar tuit lor donent 
Tant du lor qu'assez en rebonent, 
Si qu'il en ont puis prou viande. 
Ne nesuns riens ne lor demande. 
Et si dorment quant il se veolent, 
Ne de nule riens ne se deolent. 
Qu'assez ont viande et drapeaus 
Et des bons vins en henapeaus, 
Des meillors qu'il troissent a vendre. 
N'a riens ne les convient entendre 
Fors a déduire solement. 
Si pristrent si lor parlement 
Qu'ambedui tantost s'enfuireint 
Ne que le saint pas n'atendreient ; 
Lors s'en fuient, que plus n'atendent 
Et au fôir d'air entendent ; 
Soz lor braz potences avoient, 
G quoi toz jorz se sostenoient, 
Si corurent si com il porent, 
Mes onc si tost fôir ne sorent 
Que li sainz nés aconsëust : 
Biau lor fust ou mau lor sëust 
Si que maugré lor redrecerent 
Le miracle taire n'osèrent ; 
Dom lor pesot, s'il pcussunt 
A la geut qu'ilec venu sunt, 
A qui le miracle contèrent. 

ont Derra, Dierra, Décria, qui expliquent les formes françaises que four- 
nissent nos textes. (Cf. Carré de BusseroUe [J. de Chàteau-ChalonsJ, 
Dictionnaire géographique... d'Indre-et-Loire. Tours, 1878, 7 vol. in-8".) 
Quelques auteurs, à cause de la « Capella alba », bâtie selon le Pseudo- 
Odon, en mémoire de ce fait, ont prétendu que le miracle s'était passé à la 
Chapelle blanche (Cf. Carré de BusseroUe : canton de Ligueil, arr. de 
Loches), où ily eut, en effet, au xn^ siècle, une «Ecclesia S. Martini de villa 
quaedicitur capella». 



LH THÈME DE L AVEUGLE ET DU PARALYTIQUE 399 

Et les genz illequcs fondèrent 
De saint Martin une chapele 
Que l'an encores hui apele 
Ce m'est vis, la chapele blanche. 
Li dui a qui li saiuz la hanche 
Ot malaigrélur redrecee 
Ont vers Tors lor voie adrecee, 
Ou al'iglise au saint portèrent 
Lor bâtons, et tôt lor contèrent. 

Par une filière à Laquelle les chansons de geste nous ont 
habitués, ce récit se retrouve délayé en prose à la fin du xv= 
siècle dans La Vie cl Miracles de Mgr Saint Martin '. 

Nous donnerons ici un extrait de ce texte assez rare qui ser- 
vira presque de traduction au fragment reproduit plus haut, 
mais le récit est certainement moins dramatique et moins 
pittoresque. Il manque, par exemple, le « reptando potius 
quam gradendo», rampant plutôt que marchant, qui était fort 
ingénieux. Il est à peu près sûr que l'auteur anonyme de la 
vie n'a pas recouru à l'original latin et les expressions souli- 
gnées par l'emploi de l'italique portent assez la trace de l'in- 
fluence de Péan Gatineau : 

Et aussi tost que le corps entra en Tourainne en son dyocese, les con- 
traictz redressèrent, les avaugles enluminèrent, les muetz eurent parolles, les 
sourtz ouvrent, les ladres et les meseaulx furent guariz, les dyables yssoient 
hors des demoniacles. . . A Deree avoit deux contrefaictz qui ouyrent la 
nouvelle que le beuoist saint guarissoit tous malades qui estoient en Tou- 
raine, si dirent entr'eulx deux qu'ilz seroient en malle peine entrez, s'il les 
guarissoit, car ilz ne sçavoient rien faire dont ilz peussent gaigner leur vie. 
Si valloit mieulx a leur advis qu'ilz fussent tousjours contrefaictz, car on 
leur donnoit assez pour leur vie et estoient biens aises et ne liiir dénia mloit 
on riens et dorvioienl quant ili voidoient el avaient assez à boire et à menger. 
Si prindrent leur parlement que entre eulx deux s'enfuyroient ne qu'ilz n'at- 
tendroyent pas la venue du corps sainct. Si s'enfuyrent sans plus attendre 
et de haste qu'ilz avoient portèrent sur leurs bras leurs potences a quoy ilz 
s'apuyoient quant humblement requeroient l'aumosne. Mais oncques ne 
sceurent si fort fuyr que le benoist corps ne fist sur eulx le miracle tout 
entier. 

I. J'ai consulté l'édition imprimée à Paris par Michel Lenoir en 1516. 
Bibl. Nat. Ln=7 13600 (Réserve). 



40U GUSTAVE COHEK 

Car ilz redressèrent et furent sains de tous leurs membres. Le beau 
miracle ne purent celer, si le comptèrent a tous ceulx qui encontrerent. 

Et en celle place fondèrent depuys les bonnes gens du pays une chappelle 
en l'honneur de monseigneur sainct Martin qui encores a ce jour est appel- 
lee la chappelle blanche. Les deux povres contrefaictz qui estoient garys et 
sains comme vous avez ouy tournèrent leur voye a Tours : et en l'église du 
benoist corps sainct comptèrent la manière du miracle qui par le benoist 
saint avoit esté fait. Et en remenbrance de ce laissèrent leurs potences et 
basions. 

Ces trois récits, pseudo-Odon (xii'' s.), Pean Gatineau (xiii^ 
siècle) « \'ie et Miracles » (xV^ siècle) n'en font qu'un à la 
vérité ou plutôt ne forment qu'une même lignée que dis- 
tinguent deux traits caractéristiques : le miracle forcé s'impose 
à deux « conirets », à deux contrefaits, et il se passe à « de 
Hedera », « Derré » ou «Derée». Pour nous, il ne fait aucun 
doute que cette localité ne doive être identifiée avec Dierre, 
canton de Blérè, arrondissement de Tours, qui est, en effet, 
sur la route que dut parcourir le corps dans sa translation de 
Auxerre à Tours ' . 

Mais, dès le xiii'' siècle, le même récit de la guérison imposée 
apparaît aussi enjolivé de l'élément d'ordre folklorique dont 
nous avons parlé : L'un des deux miraculés malgré lui est 
aveugle et, pour fuir plus vite, se fait guider par le paraly- 
tique, qu'en revanche il portera sur son dos. 

Telle est la forme qu'a prise la relation du Pseudo-Odon 
dans les Sermons de Jacques de Vitry - (i i8i ?-i24o). Le pas- 
sage n'est pas long; il est peut-être utile de le citer: 

De ccco et eoutracio qui itiviti curati suiit . Exeiiiplutii. 

Legimus quod quaudo corpus beati Martini processionaliter ferebatur, 

sanabat omncs infîrmos qui occurrebant. Erant autem juxta ecclesiam duo 

trutanni nK'[nJdicantes quorum unus erat cecus, alter contractus. Qui cepe- 

runt loqui ad inviccm et dicere : « Eccc corpus sancti Martini. Jam defer(e) 

1. Vide supra, p. 5, u. 2. 

2. N'^ CXII de l'Edition Crâne. Londres, 1890, <So. Publications de la 
Folklore Society, t. XXVL Voyez p. 52 et la note p. 182. M. Crâne 
suit le Ms. Harl. 463, f. 9. Mon texte est pris sur le manuscrit latin 17509 
(et non 17506 comme imprime Lecoy de la Marche) parce que le volume 
de M. Cranc que possède la Bibliothèque Nationale était communiqué. 



Le thème de l'aveugle et du paralytiq.ue 401 

tur ad processioncm et si nos invcncrit statiiii sanabimuret ncmo de cetero 
nobis elemosiaas dabit et oportebit nos propriis manibus operari et labo- 
rare. » Cecusautem contracto : « Ascende super humeros meos quod fortis 
sum et tu qui bene vides mihi praestabis duc(a)tum '. » Quo facto cum 
fugere vellent, apprehendit eos processio et cum prae turba fugere non pos- 
sent, sanati sunt contra voluutatem suam. Patet igitur quod multi mali pau- 
peris sunt et multi in tribulationibus efficiuntur détériores... 

Le récit de Jacques de Voragine dans la Légende dorée ^ 
(1298) est un peu moins intéressant et un peu moins drama- 
tisé: 

Refert Odo abbas Cluniacensis, quod tune omnes campanae in omni- 
bus ecclesiis nullo tangente, pulsabantur... Fertur quoque, quod tune duo 
socii erant quorum unus erat caecus et alter contractus. Ca^cus autem con- 
tractum ferebat et contractus cxco viam demonstrabat sicque taliter mcndi- 
cantes multam pecuniam acquirebant. Audientes vero, quod ad corpus 
S' Martini multi sanabantur infirmi, cum in translatione ejus corpus circa 
ecclesiam processionaliter duceretur, timere cœperunt, nepraedictum corpus 
juxta domum, ubi manebat, duceretur et sic ipsi forsitan curarentur. Nole- 
bant cnimsanitatem consequinedcperiret materia quaestus sui. Quapropter 
de illa strata fugientes se ad aliam transferebant per quam corpus nequa- 
quani duci putabant. Dum ergo fugerent corpori ejus de improviso protinus 
obviaverunt et quia Deus multa praestat invitis, ambo contra eorum volun- 
tatem continue sunt curati, licet de hoc plurimum tristarentur. 

Il se peut que Jacques de Vitry et Jacques de Voragine aient 
eu sous les yeux une version en prose ou en vers du Pseudo- 
Odon comportant déjà cette transformation d'un des deux 
« contrets » en aveugle, mais il est possible aussi que, moins 
scrupuleux que Péan Gatineau, ils aient enjolivé leur modèle 
à l'aide d'une fable très répandue et que des recueils ultérieurs 
comme les Gesta Romanonnu ' (antérieur à 1342) et plus tard 



1. 11 faut lire naturellement « ductum ». L'erreur du scribe, que par- 
tage M. Crâne, est même assez plaisante. 

2. Jacobi a Voragine Legenda aurea recensuit D^ Th. Graesse. Ed. ter- 
tia. Vratislaviae, Kœbner, 1890, in-8. Cap. CLXVI (161). De 5° Martino 
epo, p. 750. 

3. Edition Oesterley, ch. LXXI, p. 385. Cf. R. Basset, article cite, Rev. 
(les Trad. Pop., 1889, p. 620. 

Mélanges. IL 26 



402 GUSTAVE COHEN 

sa version française. Le Violier des Histoires romaines ' , ont 
enregistrée. 

Il est indispensable de reproduire cette fable, au moins dans 
la traduction très écourtée du Violier, pour faire sentir com- 
bien son caractère est différent : 

De la Reniuncration irètcnieUe vie 

Il y avoit ung roy qui fist ung grant bancquet et convy. Il tist publier 
et a son de trompe cryer que tous ceulx de son royaulme vinssent au disner 
et feste destinée. Chascun y fut invité... Comme on cryoit la feste, deux 
estoient en une cité qui convindrent ensemble de aller à icelle. L'ung 
d'iceulx estoit aveugle, fort et puissant, et l'autre foible, mais bien voyoit; 
le foible estoit boiteux, par quoy ne pouvoit trotter. L'aveugle le fist mon- 
ter sur ses espaulles et le porta, tellement qu'ilz vindrent a la feste royalle où 
entre les autres grandes richesses, ilz repeurent et beurent dedans comme 
les autres en ensuvvant l'édict royal. 

... Moralisai ion sus le propos 

Ce ro\' est Jcsuchrist qui nous prépare le royaulme de paradis. L'aveugle 
qui alla a la feste du roy est chascun riche de ce monde, qui point ne voit 
les joyes de paradis pour les ténèbres des vanitez séculières, son salut ne 
congnoist ; les choses temporelles et terriennes assez voyent comme les 
lampes, mais es choses spirituelles sont obfusquees. Le boiteux est le bon 
religieux qui est des deux pieds claudicant, c'est assavoir qu'il n'a chose qui 
soit en commun ou en propre, toutteffois il voit es cieulx le convy et point 
n'est aveugle. Si donc les riches aveuglez des biens de ce monde veulent 
lassus monter a la feste céleste, nécessaire leur est avec les pauvres faire 
convenance, c'est assavoir qu'il convient que les riches portent les povres 
sur leurs espaulles par la donaison de leurs biens et subventions et lespovres 
comme religieux et autres les conduvront, leur montrant par bonnes 
exemples, prédications et rcmonstrances la voie des cieulx. 

L'intention moralisatrice et symbolique est évidente et mal- 
gré la prudence que nous impose désormais la vigoureuse cri- 
tique de M. Bédier, il est impossible de ne pas reconnaître dans 
ce symbolisme l'esprit des conteurs hébreux du Talmud ou des 
conteurs arabes des Mille et une Nuits. 

La fable grecque, qu'attestent de bonne heure une épi- 
gramme descriptive de Platon le Jeune (iV siècle avant J.-C.) 
et de Léonidas deTarente(iii*= siècle avant J.-C), imitées plus 

I . Ed. G. Brunet. Paris, 1858, ch. LXIX, p. 175-7. 



LE THEME DE L AVEUGLE ET DU PARALYTiaUE 4O3 

tard par Ausone (iV siècle après J.-C.) ', n'était qu'une leçon 
d'humanité ou plutôt de solidarité humaine. Que les docteurs 
juifs l'aient empruntée aux Hellènes ou qu'ils l'aient trouvée 
en Orient, ils n'en ont pas moins fait, obéissant à l'esprit de 
leur race, un symbole de l'âme et du corps au Jugement Der- 
nier. 

Rabbi Juda, le Saint-Patriarche de Palestine (Talmud de 
Babylone, m" siècle après J.-C.) enseigne en effet : Un roi 
avait un beau verger. Il y place deux gardiens, l'un boiteux, 
l'autre aveugle. Il s'aperçoit qu'on a volé ses fruits et, comme 
les deux infirmes protestent de leur innocence et de l'impossi- 
bilité où ils étaient de perpétrer ce méfait, le roi fait monter le 
boiteux sur les épaules de l'aveugle, dévoile leur perfidie et 
les juge de la sorte. 

« Ainsi Dieu amènera l'âme, la jettera dans le corps, et les 
jugera l'un et l'autre ainsi unis... ^ » 

Le conteur arabe du cycle de Gal'ad et Chimas ne parle pas 
autrement : « Le corps et l'âme sont associés dans les actes 
comme dans les récompenses et les châtiments. Ils ressemblent 
à l'aveugle et au cul-de-jatte qu'avait recueillis le propriétaire 
d'un verger... ' » 

Il appartenait aux frères prêcheurs du moyen âge de modi- 
fier un peu la parabole et de montrer, sans doute pour s'atti- 
rer des offrandes, dans l'aveugle le symbole du riche, à qui les 
richesses mettent un bandeau sur les yeux, et dans le paraly- 
tique le pauvre moine qui les guide vers le banquet de l'éter- 
nel salut. 

Le vieux thème, dont il est vain de vouloir chercher l'ori- 
gine, a donc eu chez nous une fortune bien diverse : 



1. R. Basset, loc. laud. 

2. I. Lévi, L'Aveugle et le Cul-de-jatle. Revue des Etudes juives, 1891, 
t. 23, p. 199-205. 

3. Dans le récit de Kessaï, c'est Jésus enfant qui met le maître sur la 
trace des deux voleurs. Cf. Félix Liebrecht dans Geimaiiia,i. XXV, 1880, 
p. 298-299. 



404 GUSTAVE COHElsI 

Au xviii'^ siècle Florian l'emprunte à l'Orient. Il eût pu, en 
touillant un peu, le trouver sur le sol natal car Andrieu de la 
Vigne, de même que son prédécesseur tourangeau, avait mis 
ce conte à la scène et le public du xv^ siècle s'éj ouïssait beau- 
coup à voir les deux truands fuir le saint corps qui va les gué- 
rir malgré eux ' : simple enrichissement d'une vieille légende 
de saint Martin (récit du Pseudo-Odon) à l'aide d'une fable 
bien connue. 

Ils n'eurent même pas le mérite d'imaginer cet embellisse- 
ment, puisque Jacques de Vitry et Jacques de Voragine au 
moins, et d'autres sans doute, l'avaient fait avant eux, mais ils 
surent éluder l'interprétation moralisatrice des Gesla, qui eût 
nui à la gaîté de la farce et à la légèreté du dialogue. 

J'ai un peu honte d'offrir à notre éminent jubilaire ces 
quelques pages où j'ai tâché de retrouver les sources d'une 
farce du xv siècle, car n'est-il pas dangereux d'essayer d'ap- 
porter une découverte, si modeste soit-clle, à celui à qui rien 
dans notre ancien théâtre n'est inconnu ? 

Gustave Cohen. 



I. C'est volontairement qu'ils vont à la guérison dans le Mystère de Saint 
Guénolé, Acte II de la première journée. Revue Celtique, t. XV, 1894, p. 257- 
271. Il se peut que ce mystère remonte au xvi^ siècle. Comme toujours, 
l'original doit être cherché dans le théâtre français, mais le ton est bien bre- 
ton. Cf. G. Cohen. La Renaissance du théâtre hreton. Mercure de France, 
décembre 191 1. 



POLYEUCTE ENTRE LES MAINS 
DE VOLTAIRE, BARETTI ET PARADISI 



En 1747 parut à Venise le premier volume de la traduction 
complète en italien des tragédies de Corneille par G. Baretti. 
Il contenait, entre autres, le PoUiitte (Polyeucte). En 1764, 
année même où fut publié le Couuuenîairc de Voltaire, parut 
à Liège la traduction italienne de Polyeucte par Ag. Para- 
dis i. 

La traduction de Baretti a été faite très à la hâte, nirrciili 
calanio, puisque les quatre volumes furent prêts dans l'es- 
pace de moins de deux ans. Celle de Paradisi fut beaucoup 
plus méditée '. D'abord il ne s'agissait que d'une seule 
pièce. Et puis le comte Paradisi, appartenant à ce groupe de 
petits poètes du duché estense qui s'étaient proposé Horace 
comme modèle de poésie lyrique, ne pouvait pas se soustraire 
à une préoccupation toute spéciale du liiim lahor. 

Mais pour ce qui est de Polyeucte, les deux traducteurs 
s'accordent admirablement à y reconnaître ce je ne sais quoi 
de trop familier et de trop bourgeois qui lui fut toujours 
plus ou moins reproché aussi en France, du prince de Conti 
à Voltaire. 

« In alcuni luoghi di questa mia traduzione, écrit Baretti 
dans sa première préface, io mi son presa la libertà di non mi 
stare servilissimamente attaccato aile parole dell' autore 
quando per una e quando per altra ragione, ed ho alterato 

I. Cf. là-dessus G. Meregazzi, Le tragédie di Pierre Corneille, nelle 
tradu^ioni e iinitaiioni italiane del secolo XV III, Bergamo, Fagnani, 1906, 
pp. 72 svv. 



406 CESARE DE LOLLIS 

qualche po' poco alcun verso, corne sarebbe a dire nell' atto 
primo, scena terza, del Poliutte, in quei versi di Paulina a 
Stratonica : 

Tu vois, ma Stratonice, en quel siècle nous sommes... 

Questo luogo mi è parso troppo più comico che non con- 
verrebbe alla maestà d'una tragedia, e d'una tragedia sacra ; e 
perciôio ne ho bene conservato il senso quanto più ho potuto, 
ma l'ho fraseggiato il più nobilmente che mi è stato pos- 
sibile. » 

Un peu plus loin, il ne manque pas de proclamer de la 
façon la plus tranchante son effort pour éviter les gallicismes : 
« ché ferro e piombo in mezzo all'oro, per mio giudizio, diven- 
tano i vocaboli e le frasi dell' umile lingua francese in 
mezzo ai vocaboli ed aile frasi délia nobile toscana. » 

Et Paradisi, de son côté, dans la première de ses notes(« Osser- 
vazioni », comme il dit) : « Se in questa tragedia si scorge- 
ranno alcuni picciole variazioni, non se ne condanni il tra- 
duttore. Egli ha dovuto servire al genio d'un secolo, che non 
puô soffrir manière tenui e popolari. La Religione, quando 
parla, non deve tener soltanto il piano e semplice linguaggio 
che si converrebbe al catechismo ; ma fa bisogno che si levi a 
stile en£itico, ed imiti, quanio puô, le gravi manière délia 
profetica elocuzione. Gl' infimi personaggi debbono essere 
anch' essi nobili nel favellare, giacché usano coi Grandi. II 
Cornelio nella nascente eleganza francese molto potea fare, 
ma non tutto. Noi nel meriggio dell eloquenza e lindura 
toscana nulla possiamo omettere senza biasimo. »" 

La religion qui ne doit pas parler le même langage que le 
catéchisme, la « nascente eloquenza francese » de l'époque de 
Corneille, en d'autres termes la naïveté cornélienne, tout 
cela est du Voltaire pur ' ; et le comte Paradisi, qui fut en 

I. A propos du vers // est toujours tout juste, etc. (I, i), Voltaire com- 
mente : « Tous ces vers sont trop rampans, trop négligés, trop du style 
familier des livres de dévotion... » 



POLYEUCTE ENTRE LES MAINS DE VOLTAIRE 4O7 

correspondance avec Voltaire ', connaissait déjà le fameux 
commentaire du Patriarche de Ferney^. Même le « midi de 
l'éloquence de la politesse toscane » nous ramène à l'esthé- 
tique de Voltaire qui ne connaît en France que la politesse 
racinienne purifiée à travers l'appauvrissement de la langue 
du XVIII* siècle. 

Mais il n'y a rien de plus intéressant que de comparer à 
l'original français les deux traductions italiennes dans les 
passages auxquels Voltaire reproche un défaut plus ou moins 
sensible de noblesse. 

I, I. Néarque dit : 

Quoi ! vous vous arrêtez aux songes d'une femme ? 

Voltaire note : « Il était aisé de commencer avec plus 
d'exactitude et d'éloquence. » 

Et Baretti, tout en traduisant presque littéralement, avait 
cherché dans l'inversion un commencement d'ennoblisse- 
ment : 

Corne ? e tu credi d'una donna ai sogni ? ' 

Paradisi, avec un véritable alourdissement : 

Duuque potranno d'una donna i sogni 
Ingombrarti d'orror ? . . . 

Néarque dit aussi : 

Et ce cœur tant de fois dans la guerre éprouvé 
S'alarme d'un péril qu'une femme a rêvé ? 

Et Voltaire : « Le mot de rêver est devenu trop familier, 
peut-être ne Tétait-il pas du tems de Corneille. » 

1. Cf. Carducci dans sa Préface aux Poésie del conte Agostino Paradisi. 

2. Voy. la note de Paradisi au commencement de la scène 2^2 de 
l'acte IV : « Qui si sono fedelmente seguite le stanze dell' originale : 
stanze (corne osserva il signor di Voltaire ne' commenti sul teatro di Pie- 
tro Cornelio) che furono imitate da Rotrou nella sua tragedia cristiana, 
intitolata S. Ginnesio. » 



408 CES A RE DE LOLLIS 

Baretti ne paraît pas avoir soupçonné cet excès de familia- 
rité ; et, en abrégeant et en affaiblissant, puisqu'il omet d'in- 
diquer qu'il s'agit d'un rêve fait par une femme, il tra- 
duit : 

Quel tuo cor gid si forte in tante guerre 
Un sognato periglio oggi paventa ? 

Mais Paradisi, se jetant dans les broussailles d'une péri- 
phrase : 

E un core usato ad aflfrontar le guerre 
Teme un periglio immaginato e vano, 
Che al femminil terrore ofTerse il sonno ? 

Polyeucte : 

Mais vous ne savez pas ce que c'est qu'une femme ; 
Vous ignorez quels droits elle a sur toute l'âme, 
Quand après un long tems qu'elle a su nous charmer, 
Les flambeaux de l'hymen viennent de s'allumer. 

Sauf le quatrième, ce sont là des vers d'une intimité déli- 
cieuse, dont quelque chose surnage dans la traduction passa- 
blement coulante de Baretti : 

Ma tu non sai ancor quai sopra un core 
Abbia potere una leggiadra donna 
Gran tempo amàta, e finalmente sposa. 

Mais pour le premier. Voltaire annote inexorablement : 
« [il] est du style bourgeois de la comédie » ; dans le deuxième 
il s'attache à critiquer ce « toute l'âme », qui est d'une 
grande profondeur sentimentale et qui peut nous faire penser 
au « totz lo cors mi dol » de Rudel. Et Paradisi est fier de 
lui donner raison, en étouffant tout ce qu'il y a là de sincé- 
rité de cœur dans un insupportable enchevêtrement de 
phrases nobles : 

Ma tu non sai quanto d'amabil donna 
Vaglia il poter sull' alvia vinla e dotua, 
Quando il tarda imcneo con sue catene 
Fu meta al lungo sospirar... 



POLYEUCTE ENTRE LES MAINS DE VOLTAIRE 409 

Néarque : 

Il est toujours tout juste et tout bon ; mais sa grâce 
Ne descend pas toujours avec même efficace ; 
Après certains momens que perdent nos longueurs 
Elle quitte ces traits qui pénètrent les coeurs. 

Voltaire : « Tous ces vers sont trop rampans, trop négligés, 
trop du style familier des livres de dévotion », et quant à la 
phrase : Après certains momens : « Cela sent plus le style 
comique que le tragique. » 

Baretti : 

Quel Dio, che il cor, che la tua vita ha in pugno, 
Giusto e buono egli è sempre, ma sua Grazia 
Sempre cosî efficace a noi non scende, 
E quando lento in darle entro il tuo core 
Ricetto sei, ella ti lascia. . . 

Et ce sont des vers assez fidèles à l'original, quoique plutôt 
plats que du style familier. Mais voilà Paradisi qui, venant 
après Voltaire, nous dédommage de cette platitude : 

Iddio, 

Nella cui mano i giorni tuoi si stanno, 

Non men che l'aima, a te promette forse 

L'assistenza superna al di venturo ? 

Ei sempre è giusto, e sempre ugual si regge 

Neir infinita sua bontà ; ma sempre 

La grazia ch' è de! ciel libero dono 

Col medesimo ardore in noi non piove. 

Se del pigro voler la rea dimora 

Non arresta per via l'util momento, 

Illanguidisce quel superno acume, 

Che gli adiii del cor pénétra e vince. 

Et l'ensemble est ici tellement changé et, si l'on veut, 
brouillé, que le traducteur éprouve le besoin d'ajouter cette 
note-ci : « Nella traduzione i luoghi teologici sono, egli è 
vero, espressi con nuovo giro di parole : ma nondimeno 
rimangono nella sostanza gli stessi. » 



410 CESARE DE LOLLIS 

Néarque : 

Ainsi du genre humain l'ennemi vous abuse. 

Voltaire note : « Ce langage familier de la dévotion parut 
d'abord extraordinaire. » Et déjà chez Baretti l'on a un com- 
mencement d'ennoblissement, car « l'ennemi du genre 
humain » avec ce qu'il y a de trop technique dans une telle 
expression s'y change en « comun nimico » (Cosi il comun 
nimico ne delude). Mais Paradisi va un peu plus loin en tra- 
duisant : 

Cosi l'inganna deir umane genti 
llgran nimico... 

Car le pluriel « umane genti » a déjà l'air bien plus fin 
que le « genre humain » et l'épithète de « grand » qui 
vient flanquer le nom du diable fait le reste. 

Polyeucte : 

Sur mes pareils, Néarque, un bel œil est bien fort. 
Tel craint de le fâcher, qui ne craint pas la mort. 

Une note de Voltaire dit : « On ne dirait plus ^aujourd'hui 
sur mes pareils ni un bel œil. Ce terme de pareil, dont Rotrou 
et Corneille se sont toujours servis, et que Racine n'em- 
ploya jamais, semble caractériser une petite vanité bourgeoise. 
Un bel œil est toujours ridicule, et beaucoup plus dans un 
mari que dans un amant. » 

Si la phrase incriminée se retrouve dans Baretti, elle y est 
toutefois enveloppée dans une intrigue d'expressions nobles 
(« possanza «, « avvi », « incontro a ») et de constructions 
éloignées elles aussi du langage commun : 



*&' 



Nearco, due begli occhi 
Troppa sopra i miei pari hanno possanza, 
Ed avvi alcun che incontro a morte è ardito, 
E teme quelli. 



POLYEUCTE ENTRE LES MAINS DE VOLTAIRE 4II 

Ce sera l'affaire de Paradisi de la supprimer tout à fait : 

« 

In cor gentil forte è d'amor l'impero 
E più che morte assai temer si suole 
Di duo begli occhi la minaccia e l'ira. 

Le tour « assai temer si suole », substitué à la phrase « mes 
pareils », ennoblit par la généralisation, qui est aussi de l'affai- 
blissement, le tout. 

I, 2. Polyeucte : 

Ne craignez rien de mal pour une heure d'absence. 

Et Voltaire : « Nd - mal est encore du style comique. » Il 
l'est tellement que Baretti avait traduit : 

Ah non temer se brève ora lontano 
Da te ne vado... 

et l'on a là un tour encore plus noble que celui de Para- 
disi : 

Brève è l'assenza. 

Di che temer non hai soggetto 

I, 3. Pauline : 

Mais après l'hyménée ils [les hommes] sont rois à leur tour. 

Note de Voltaire : « Ce vers a passé en proverbe. Il n'est 
pas à la vérité de la haute tragédie, mais cette naïveté ne peut 
déplaire. » 

Baretti avait déjà traduit : 

... Ma quando diventiam lor spose, 
Misère noi 1 lor diventiamo schiave ! 

Paradisi traduira : 

Appena 

Di sacro nodo l'imeneo ne stringe 
Spezzan con man superba il nostro giogo. 



412 CESARE DE LOLLIS 

Et je ne sais si la dureté inouïe de la construction em- 
ployée par Baretti ne s'écarte pas du naturel plus encore que 
la nomenclature gréco-latine employée par Paradisi. 

Stratonice : 

S'il part malgré vos pleurs, c'est un trait de prudence, 

Sans vous en affliger, présumez avec moi 

Qu'il est plus à propos qu'il vous cèle pourquoi. 

Tout cela est, selon Voltaire, « de la haute comédie », 

« tout cela tient trop du bourgeois » ! Suivent les deux 

vers : 

Assurez-vous sur lui qu'il en a juste cause. 

Il est bon qu'un mari nous cache quelque chose, 

et Voltaire note à propos du dernier : « Ce vers est absolu- 
ment comique et même burlesque. » 
Or voilà la traduction de Baretti : 

E se parte malgrado i pianti tuoi, 
Prudentemente il fa : più non dolerti ; 
E credi anzi, com'io, che la ragione 
Del suo partir uopo è ch'e' te la celi 
E che il dovere e' fa, se te l'asconde. 
Non debbe a noi un saggio sposo tutti 
I suoi peusieri aprir... 

Tout cela, on ne sait pas bien comment, est plat sans être 
familier, sansaspirer même à l'être. 
Paradisi, de son côté, traduira : 

Se malgrado i tuoi pianti a te s'invola, 

Forse prudenza a cié lo move e guida. 

Deh meco il credi ; pel tuo meglio ei cela 

Di sua partenza la cagion, che giusta ^ 

E saggia fia... 

Mais à cet endroit, où se trouve le vers // est bon etc.. que 
Voltaire avait noté de burlesque, Paradisi se tire d'affaire 
avec une note : « Aggiungeva l'originale : Il est bon — ses 



POLYEUCTE ENTRE LES MAINS DE VOLiAIRE 41^ 

pas... io lîo traUisciato dcl tutto questo sentimento poco 
dicevole alla gravita délia tragedia, e niente necessario al 1' 
interesse délia macchina »! ! ! Pourvu, en somme, que l'on 
ne donne pas dans le bourgeois ! 

Stratonice : 

La digne occasion d'une rare constance ! 
Baretti traduit presque littéralement : 

Oh belia occasion d'alta costanza 

et il n'y a que la diérèse dans le mot « occasion » qui relève 
un peu la dignité de l'expression. Mais Voltaire ayant remar- 
qué que « ce vers est trop d'une soubrette », Paradisi ne 
manque pas de dénicher un tour qui ne puisse en rien rap- 
peler le ton de la soubrette : 

O di nobil costanza illustre campo ! 

Pauline : 

Hélas ! c'est de tout point ce qui me désespère. 

« De tout point », voilà des termes qui doivent être bannis 
du tragique, selon Voltaire. Et Paradisi est si résolument de son 
opinion, que, pour les éviter, il supprime le vers tout entier. 
Mais, ce qui est encore plus curieux, Baretti déjà avait fait 
justice de ce malheureux vers en ne traduisant que « hélas » 
(Oh Dio !). C'est que le vers tout entier de Corneille, dans 
sa forme de parenthèse, avait en lui quelque chose de faible. 
Les parenthèses peuvent convenir au style brisé de Calderon, 
mais non pas au style, toujours si ferme, de Corneille. 

Stratonice^ ayant entendu le récit du rêve de Pauline, 
commence par s'écrier : 

... Il est vrai qu'il est triste, 

exclamation dont la naïveté a toujours fait rire le parterre, 
selon le témoignage de Voltaire. Mais Voltaire lui-mêmt 



414 CESARE DE LOLLIS 

trouve que « ces expressions (c.-à-d. d'une confidente) ici ne 
sont point comiques ». 

Et Baretti qui, évidemment, était d'avance de l'opinion de 
Voltaire, traduit tout simplement : 

Certo e' fu tristo. . . 

Paradisi, lui, partageait l'opinion du parterre, car il tâche 
d'arrondir ce maigre hémistiche en un vers d'une sonorité 
passablement héroïque : 

Orribil sogno è questo, io uol contcndo. 

I, 4. Félix veut déterminer sa fille à revoir Sévère, son 
ancien soupirant : et Pauline répond par un vers d'une déli- 
cate franchise féminine : 

II est toujours aimable, et je suis toujours femme. 

« Je suis toujours femme, est une expression bourgeoise », 
observe Voltaire à notre grande surprise. Et Baretti, en effet, 
ne s'en était pas aperçu, car il avait traduit, en délayant, 
d'un côté, et en mutilant, de l'autre, l'original : 

Ma i' sonsempre donna, e debil sempre... 

Tandis que le comte Paradisi trouve ici encore le moyen 
de garder son allure aristocratique : 

Amabil sempre e degno 

Egli è dei miei sospiri, e fraie io sono ! 

« Fragile », dans sa valeur métaphorique, serait déjà bien 
plus du goût classique que l'expression directe : « femme »_ 
Mais combien cet adjectif gagne encore en distinction, en 
se présentant dans la forme retroussée : « fraie » ! 



* 
* * 



Je pourrais continuer jusqu'au bout de la tragédie 



POLYEUCTE ENTRE LES MAINS DE VOLTAIRE 415 

cette comparaison, mais les résultats seraient, toute pro- 
portion gardée, les mêmes, et ne changeraient rien à la con- 
clusion que nous en pouvons tirer. 

L'un des deux traducteurs, Baretti, fut, au nom de l'actua- 
lité et de la réalité, hostile et rebelle à toute friperie de la tra- 
dition. 

L'autre, Paradisi, par la complexité de son activité, est un 
représentant considérable de l'esprit italien du xviir' siècle, 
qui n'étant plus satisfait de la littérature purement formelle, 
se tourne de tous les côtés à la recherche du nouveau et du 
substantiel. Studieux de Dante, philosophe, économiste de 
premier ordre, opiniâtre, mais intelligent adversaire des 
théories de Rousseau, se mêlant même d'observations de 
microscopie, et, en tant qu'homme de lettres, traducteur 
d'auteurs grecs et latins, en même temps que d'écrivains 
français et anglais ' ; en somme, le savant à part, quelque 
chose comme l'abbé Delille, pour la littérature française. 

Et pourtant ces deux esprits passablement modernes 
éprouvèrent devant tout ce qu'il y a de simplement humain 
dans Polyeiicte la même préoccupation, le même besoin de 
l'ennoblissement. 

Beaucoup moins noble, il est vrai, est la langue poétique 
du traducteur Baretti ; mais pour la très simple raison que la 
hâte avec laquelle il fit sa traduction ne lui permit pas de pour- 
suivre de bien près son idéal d'une forme rigoureusement 
classique. L'intransigeance d'un tel idéal paraît à l'évidence 
dans ses Préfaces à la traduction des œuvres de Corneille -. 
Là, il dit même en toute franchise qu'il aurait bien voulu 
traduire ces tragédies en huitains, c'est-à-dire dans le mètre 
extrêmement difficile d'Arioste et du Tasse, i,'il avait été à 
même de le faire. 

1. Cf. Concari, // Setlecento, pp. 331 svv., et Carducci, Poésie del coule 
Agolino Paradisi. 

2. Elles ont été tout récemment rééditées par L. PicciONi dans le volume 
de la Collection des Scrittori d'Italia : G. Baretti, Prefaiioni e Pokviiche, 
Bari, Laterza, 191 1, pp. 33 suiv. 



41 6 Cesàre de lollïs 

« Non sono stato da tanto » avoue-t-il avec sa franchise 
habituelle. Et il aurait peut-être pu ajouter : « et si j'en avais 
eu le temps et la patience ». 

Ah oui ! Baretti et Paradisi savaient bien, et le premier des 
deux le proclame d'une voix bien haute, que nous n'avions 
ni un Corneille, ni un Molière, ni un Racine, Mais l'un et 
l'autre étaient fiers de la vieille noblesse de la langue italienne. 
La « linguanobile toscana », « l'eloquenza e lindura toscana » 
étincelante dans la plénitude de son midi, étaient pour eux 
quelque chose de tellement parfait que non seulement elles 
ne pouvaient s'adapter à ce qu'il y a de gothique et de naïf 
dans la langue poétique de Corneille, mais laissaient aussi 
en arrière la perfection classique de Racine. 

L'honneur de cette langue, pur comme la peau d'une her- 
mine, était comme le seul refuge de ce qu'il pouvait y avoir 
de nationalisme dans l'Italie de ce temps-là : et pour le sau- 
vegarder on recourait à toutes les subtilités, on faisait tous les 
efforts et tous les sacrifices dont sont capables les héros de 
Calderon pour éviter même la tache d'un soupçon à leur hon- 
neur castillan. 

Subtilités, efforts, sacrifices qui n'excluaient pas, cela se com- 
prend, le malentendu. Car c'en est bien un que d'endom- 
mager dans son essence un chef-d'œuvre tel que le Polyencte 
de Corneille. 

Cesare de Lollïs. 
Rome, lévrier 191 2. 



NOTES SUR MAITRE 
JACQUES MATHIEU LE BAZOCHIEN 



Nous possédons fort peu de renseignements sur les auteurs 
de farces et de moralités de la fin du xv^ et du début du 
xvi^ siècles. S'ils eurent parfois de leur vivant assez d'in- 
fluence, et si certains jouirent même de quelque réputation, 
ils n'ont guère laissé après eux, à de rares exceptions près, 
que le vague souvenir d'un nom souvent incertain. C'est ce 
qui justifiera, j'espère, la publication de ces très modestes 
notes relatives à l'un d'entre eux, dans un volume dédié au 
maître éminent qui connaît mieux que personne l'histoire du 
théâtre profane à cette époque, et auquel je dois d'ailleurs, 
pour cet article même, de précieuses indications. 

Maistre Jacques, barochien, 

De bien composer n'en craint rien. 

Ainsi s'exprime, vers 1533, Pierre Grognet dans une pièce 
intitulée : De la louange et excellence des bons facteurs qui bien ont 
composé e?î rime tant deçà que delà les mont^ '. Montaiglon, qui 
a publié ces vers, propose de lire ba::ochicn au lieu de barochien, 
et il ajoute : « Je ne sais quel est ce maître Jacques, sans 
doute un composeur de farces ^. » 

C'est évidemment le même personnage, acteur en même 
temps que fatiste, qui est désigné sous le nom de Jacques h 
Ba::^ocbi)i dans le passage suivant du Journal d'un bourgeois de 
Paris 5 : 

1. A la suite des Mofidoreidu (jrand et sage Cathou, 1533. — Il n'est pas 
certain, d'ailleurs, que cette pièce de vers n'ait pas été publiée avant cette 
date. (Cf. La Croix du Maine, du Verdier et Goujet.) 

2. Recueil de poésies Jraiiçaises, t. VII, p. 16. 

3. Ed. Bourrilly, pp. 39-40, cité par Petit de Julleville, Les Comédiens en 

Mélanges. II. 27 



41 8 RENÉ STUREL 

« Audict an (151 6) en décembre furent menez prisonniers 
devers le Ro}^, à Amboyse, troys prisonniers de Paris joueurs 
de forces, c'est a sçavoyr Jacques le Bazochin, Jehan Seroc et 
maistre Jehan de Pontalez, lesquelz estoient liez et enferrez 
et furent ainsy menez a Amboyse. Et ce fut a cause qu'ils 
avoient joué des farces à Paris, de seigneurs ; entre autres 
choses, que mère Sotte gouvernoit en cour et qu'elle tailloit, 
pilloit et desrobboit tout : dont le Roy et Madame la Régente 
advertiz furent fort couroucez. Parquoy furent envoyez quérir 
par douze archers du prevost de l'hostel du roy, enferrez et 
liez et menez a Bloys prisonniers, où furent jusques a caresme 
prenant ensuyvant et eschapperent de nuict, et sen allèrent 
en franchise dedans l'église des Cordeliers de Bloys. Et envi- 
ron un moys devant l'entrée de la Royne qui fut faicte a 
Paris \ furent délivrez a pur et a plain. » 

On a identifié avec assez de vraisemblance Jehan Seroc 
avec le comédien Jehan Serre dont Marot a composé l'épi- 
taphe ^. Quant à Jehan du Pontalez c'est un des noms, et 
l'on pourrait dire un des types les plus populaires de cette 
corporation de Bazochiens et d'Enfants sans Souci K 

Au milieu de ces deux personnages, maître Jacques Baro- 
chien ou Bazochin ferait une bien pâle figure, si un recueil 
manuscrit de la Bibliothèque de Soissons ^ ne nous permettait 
d'ajouter quelques détails à ces brèves mentions. Ce volume 
contient des pièces en prose et en vers, qui datent du second 
tiers du xvi^ siècle environ ; lui-même semble avoir été écrit 
vers cette date. Au folio }6 on lit le quatrain suivant : 



France au Moyen Age, p. 114; A. Fabre, Les Clercs de la Basoche, 2= éd., 
p. 146, et Montaiglon, op. cit., t. XI, p. 250. 

1. Le 12 mai 1517. 

2. Ed. Jannet, t. II, p. 215. Cf. Petit de JuUeville, op. cit., p. 181, 
note I. Une erreur de lecture peut fort bien expliquer la leçon Seroc pour 
Serre. 

3. Cf. Petit de Jullevillc, op. cit., p. 179, note 3. 

4. Ms. 189 B. 



NOTES SUR MAITRE JACaUES MATHIEU 4I9 

Jacques Mathieu dict le barochien 
Abille fut a gente rethorique ' 
La terre fait le corps d'icelluy sien 
Dieu mccte l'amc en sa gloire celique. 

Ce quatrain est précédé (fol. 35) d'une complainte de 90 vers 
sur la mort du même personnage. La littérature de cette époque 
nous fournit un certain nombre de pièces de ce genre relatives 
à des Bazochiens. Pour ne point parler des épitaphes, comme 
celles de Jean Serre ou du comte de Salle, je rappellerai seule- 
ment la Complainte de Dame Ba:(pche sur la mort de ce dernier, 
qui fut publiée dans certaines éditions de Marot % mais que 
celui-ci a désavouée ', et les Complaintes et Epitaphes du R^oy 
de la Basoche dont l'auteur est André de la Vigne -*. Il n'est 
pas impossible que le rimeur qui a composé en l'honneur de 
Jacques Mathieu les vers qu'on va lire ait connu tout au moins 
la dernière de ces pièces, mais les analogies qu'on peut rele- 
ver sont trop vagues, et d'ailleurs trop naturelles, pour qu'il 
soit permis de conclure aune imitation 5. 

1. Rhétorique slgnïûe ici (cf. plus loin Complainte, v. 47-48) œuvre litté- 
raire comme dans le fragment publié plus haut, par M. A. Thomas, t. I, 
p. 485 (v. 44-45). 

i> Or escoutés pourquoy j'ay ceste auctorité 
Formée en rétorique dont li vers sont rimé », 
ou dans ce titre d'une pièce de vers que contient le ms. 919 de la Biblio- 
thèque d'Amiens : « Rlietorique pour le feu de meschief advenu au clocher 
de l'église N. D. d'Amyens et pour les guerres regnans en ce temps qui 
estoit l'an 1527 et 28. » 

2. P. ex. dans l'édition de Bonnemère, Paris, 1 5 56 qui la donne au milieu 
de pièces « qui ne sont pas de la façon dudict Marot ». Bibl. Nat. Res. Ye 
1 540 fol. cxx vo. 

3. Cf. l'Épître-préface de Marot à Estienne Dolet en tête de la première 
édition complète du poète (Lyon 1538). Ed. Jannet, t. IV, p. 195. 

4. Dans celte pièce de plus de 600 vers assez inintelligibles la Bazoche 
de Paris et les principales Bazoches de province viennent successivement 
déplorer le trépas du roi de la Bazoche de Paris, Pierre de Bauge, mort en 
1501. Cette oeuvre fut publiée à Paris, par Jehan Trepperel, s. d., in-4, 
goth. Elle a été réimprimée par Montaiglon, op. cit., t. XIII, p. 385. 

5. On peut ainsi rapprocher du début de notre Complainte les premiers 
vers de ta Ba{oc}}e contre la mort (v. 49 de la pièce d'André de la Vigne) : 

O Atropos pluthonique, scabreuse... 



420 RENE STUREL 

La Complaincte que faict la Baioche pour la mort de maistre 
Jacques Mathieu alias Barochien, enferme de champ\s\c\ royal. "^ 

Je me complaincs toute triste et doulente 
A toy Clotho cruelle et violante, 
Car tu m(e) as mis en terrible[s] debatz ; 
Querelle fais d'une voix véhémente 
5 Vociférant comme folle et amante 

En tant que voy toutes mes joies et - bas, 
Seur Lacheusis qui m(e) hoste mes esbatz 
Marrie suis, o atropos l(a) inicque, 
Acerbe, faulse et plus que tirannique 
10 Tu m(e) as touUu ma joye et ma plaisance : 
Hastivement corps humain la mort picque, 
Il est certain ; mais par dard ou par picque 
La mort n'a pas dessus vertu puissance. 

De même le (fan/ de la mort (v. i2 de notre complainte) est mentionné 
par André de la Vigne : 

Par ung seul coup d'un dart mortel... (v. 377) 
ou 

Par son faulx dart qui trop picque subtil... (v. 513). 
Enfin le quatrain cité plus haut rappelle ces deux passages en l'honneur 
de Pierre de Baugé. 

Duquel le corps en ce lieu reçoit lame [= tombeau] 
Je prie a Dieu qu'en vray repos soit l'âme (v. 505-506) 
et 

Esprit parfait, dont en terre tenu 
Accreusement, pour entier retenu 
Est, comme on voit essencieux, 

Dieu doint que l'âme ait repos es saintz cieulx (v. 5 14-517) 
mais, encore une fois, aucun de ces rapprochements ne prouve une imitation. 
On retrouverait à peu près les mêmes analogies dans la complainte sur 
le trépas du comte de Salle, par exemple : 

O Sort inerte de lubrique repos 
O fil coupé par la dire Atropos 
Que LacJiesis encommencoit filler. 
et plus loin : 

Point ne falloit si soubdain affiler 

Poiftcte a la mort pour chose si très tendre. 

1. Nous reproduisons le texte du manuscrit en le corrigeant le moins 
possible. Nous indiquons seulement par une parenthèse les élisions que la 
versification réclame. Pour la ponctuation, qui n'existe pour ainsi dire pas 
dans le manuscrit, nous avons cru préférable de la rétablir. 

2. Il faut sans doute lire en ou a au lieu de et. 



NOTES SUR MAITRE JACQUES MATHIEU 42 1 

En ceste ville illustre et refulgente ' 
15 Vivions jadis par joye et belle et gente, 

Tousjours prenant passe temps et soûlas, 

Resjouyssant prince duc et régente ^ 

En tous plaisirs hastive et dilligente, 

Souvent n'estions ne moy ne les myens las 
20 Suyvans ce train ; mais maintenant helas 

Autrement va nostre cas et praticque 

J'avons 5 perdu une perle autenticque, 

Grant clerc ayant de tout art abondance 

Et de vertu bien garny sans replicque. 
25 Raison veult dont que je dye et replicque : 

La mort n'a pas dessus vertu puissance. 

Helas mon cueur incessamment lamente, 
Ennuict l'abat, grief tourment le tourmente, 
Toutes les foys que je marche ung seul pas, 

30 Or 4 que je sois james ne me contante 
Remémorant que selon mon entente 
Il composoit par raison et compas. 
Crainte m(e) assault, douleur me laisse pas ; 
Jacques Mathieu homme tant catholicque 

35 En droyt chemin alloit non en oblicque, 
Noble de cueur, humain en congnoissance; 
Ergo je dois ta vertu magnificque 
Tousjours priser, sachant que sans traficque 
La mort n'a pas dessus vertu puissance. 

40 Cent regretz ont en moy assis leur tante, 
Horreur me point et desespoir me tante, 
Oultraige est cause de ce terrible cas 5, 

1. La « ville illustre et refulgente » où la Bazoche réjouissait « prince 
duc et régente » doit être Paris, puisqu'aussi bien nous savons qu'en 15 16 
Jacques Mathieu faisait partie de la Bazoche parisienne. 

2. En novembre 1533 Louise de Savoie était morte depuis deux ans; 
mais cela n'empêche pas le poète de rappeler que pendant presque toute 
sa carrière Jacques Mathieu avait « réjoui » la régente. Et d'ailleurs cette 
fin de vers « prince, duc et régente » ressemble fort à une suite de chevilles. 

5. Forme fréquente à cette époque, même en poésie. 

4. Or est probablement une erreur pour oii . 

5. On sait que jusqu'à Marot il arrive souvent que la syllabe muette à 
l'hémistiche ne compte pas. Cf. plus loin v. 48. 



422 RENE STUREL 

Rigueur de mort qui son heur[e] a latente 

Veint naguieres sa fin faire patente 
45 Sonnant la cloche : où sont ses advocatz 

Ces conseilliers et cent mille ducatz 

A rachepter l'honneur de rethoricque ? 

N'est-il possible par quelque rethoricque 

Trouver moyen d'en avoir recouvrance? 
50 Bien tost yras en chacun lieu publicque 

A tous noncer que pour toute duplicque 

La mort n'a pas dessus vertu puissance. 

Zèle d'honneur et grâce equivallente 

Ont eu en luy demeure equipolente 
55 Conju[n]ctement le tenant en leurs las. 

Il besongnoit d'affection fervente 

En reprenant la vie négligente 

Notoirement régnant en tous estatz ; 

Vérité feust en luy sans nulz restatz ; 
60 James ne feist ung propos hereticque. 

Vertu n'est pas sans vie probaticque, 

Reste au surplus que rendre obéissance 

A la raison qui vérité explicque : 

Sur quoi je diz qu(e)a vérité j(e) applicque 
65 La mort n'a pas dessus vertu puissance. 

Au puissant Dieu requiers qu(e) en tous climatz 
Nostre dueil soit complainct par grès ' amas, 
Si que le nom soit tenu pour re(p)licque. 
Finablement que, l'ame en lieu celicque, 
70 II puisse avoir de gloire jouissance. 
N'oblions dont ce mot evangelicque : 
La mort n'a pas dessus vertu puissance. 

Si vous qui estes clercs et maistres 
Rassembles les premières lettres 
75 Escriptes en ce champ royal, 

Vous verrez en nombre total 

I . Grî's est sans doute ici le pluriel de grief, quant à amats il doit signifier 
afflictions (cf. ainater, amatir). On pourrait aussi peut-être prendre ai)ias 
dans le sens défoules et donner à grès (griefs) le sens, assez hypothétique, 
de tristes. 



NOTES SUR MAITRE JACaUES MATHIEU 423 

Ce qu'elles ■ veullent entendre et dire, 

Si vous ne failles a bien lire. 

Et si bien justement en nombre 
80 Les lectres rouges portant nombre, 

Congnoistre on pourra par effet 

L'an que ce champ royal fut fait. 

Oultre plus, si bien on deciffre 

Les lettres cottées de ciffres 
85 On aura le mois sans séjour ; 

Et puis par les cinq v le jour 

Que deceda maistre Mathieu : 

Chacun veuille prier a Dieu 

Que de sa gloire il soit asseur, 
90 Et aussi (a) ^ Girard le Vasseur. 

Ce dernier vers nous indique, sans doute, l'auteur de la Com- 
plainte. Girard le Vasseur était, je crois, complètement inconnu 
jusqu'ici, et je n'ai pu recueillir sur lui aucun renseignement '. 
Peut-être un dépouillement attentif des pièces d'archives, ainsi 
que des œuvres des rhétoriqueurs contemporains nous four- 
nirait-il quelques indications sur lui, comme aussi bien sur 
Jacques Mathieu. Faute d'avoir pu faire cette recherche, force 
nous est de nous contenter pour ce dernier de ce que nous 
apprend le texte même de notre complainte. Cette pièce, 
comme on a vu, est composée d'un chant royal en vers de 
dix syllabes, et d'une suite de dix-huit vers octosyllabiques, 
destinée à nous livrer le secret des acrostiches que l'auteur 
s'est plu à multiplier. 

Des indications assez vagues que fournit le chant royal, 

1. Pour rétablir le vers il faut lire eVvenlent ou supprimer le premier mot 
du vers : Qu'elles veullent entendre et dire ; à moins que la deuxième syl- 
labe de veuillent ne s'élide comme muette à l'hémistiche (cf. v. 42 et 48). 

2. ^ est contraire au sens et à la prosodie. 

3. Je mentionnerai seulement une pièce datée du 19 janvier 1466 qui 
atteste que Girard Le Vasseur demeurant à Dompmart en Ponthieu a 
remis une certaine quantité de sel au grenier à sel de Compiègne (Bibl. 
Nat. Pièces orig. 2935. Série 65238, no 4). Peut-être ce personnage 
était-il le grand-père de notre versificateur. 



424 RENE STUREL 

on ne saurait assurément tirer un portrait du personnage ; 
je me contenterai de présenter quelques remarques à ce propos. 
Lorsque l'on compare cette complainte à telle autre pièce 
analogue, à l'épitaphe de Jean Serre, par exemple, on est 
frappé du ton sérieux qui y règne d'un bout à l'autre. Sans 
doute la Bazoche évoque (v. 15-20) le souvenir de la vie 
joyeuse et pleine d'entrain qu'elle menait du temps où vivait 
Maître Jacques ; mais lorsqu'elle parle de celui-ci, c'est toujours 
d'une façon plus grave, que sa mort récente et le caractère 
même de Girard le Vasseur ne suffiraient pas, je crois, à 
expliquer, s'il se fût agi d'un simple amuseur. Certains vers, 
en particulier, me paraissent assez significatifs à cet égard. 

Il besongnoit d'affection fervente 
En reprenant la vie négligente 
Notoirement régnant en tous estatz. 

(v. 56-58). 

Ces expressions s'appliqueraient assez mal à un simple joueur 
et composeur de farces, mais elles conviennent fort bien à un 
auteur de sotties morales. On se rappelle pourtant que c'est 
pour avoir joué des farces politiques que notre Bai^ochin avait 
été emprisonné en 15 16. Mais il avait pu s'assagir depuis, et 
regagner ainsi la faveur du roi et de la régente. 

Il ne devait pas les effrayer non plus par des hardiesses de 
doctrine, car, si l'on en croit la Bazoche, l'orthodoxie de ses 
convictions religieuses ne le cédait en rien à la valeur morale 
de son œuvre. Mais ici, il est vrai, le doute est permis. 
Lorsque notre rimeur nous dit que 

Jacques Mathieu homme tant catholicque 
En droyt chemin alloit non en oblicque, 

(v. 34-33)- 

lorsqu'il déclare plus loin avec insistance (v. 60) que 



NOTES SUR MAITRE JACQUES MATHIEU 425 

James ne feist ung propos hereticquc, 

je me demande s'il rapporte des éloges reconnus de tous, ou 
si cette apologie ne nous cache pas au contraire quelque 
accusation d'hérésie, à laquelle Jacques Mathieu, comme cer- 
tains de ses confrères, aurait été en butte. On pourrait à ce 
propos discuter encore sur l'orthodoxie de certaines expres- 
sions dont se sert l'interprète de la Bazoche, telles que 

Zèle d'honneur et grâce equivallente 
Ont eu en luy demeure equipolente 

(v. $3-54) 
OU 

Vertu n'est pas sans vie probaticque, 
Reste au surplus que rendre obéissance 
A la raison qui vérité explicque ' . 

(v. 61-63). 

Mais l'emploi de ces termes théologiques ou philosophiques 
est moins, je crois, chez notre versificateur, un indice de ses 
opinions religieuses qu'une preuve, entre beaucoup d'autres, 
de son goût pour le style pompeux et ampoulé, et aussi du peu 
de scrupule avec lequel il recourt sans cesse aux chevilles. 

Les dix-huit vers qui font suite à ce chant royal nous four- 
nissent heureusement des indications plus précises et d'une 
interprétation plus sûre. Si, en efîet, nous négligeons le 
refrain, nous trouvons comme acrostiche du chant royal : 
Jacques Mathieu tressnige rheloricien el choruscant ha:^ocien vivra 
sans fin. Cet acrostiche — notons-le en passant — s'ajoute aux 
textes cités plus haut pour nous montrer que maître Jacques 
est indistinctement surnommé BaT^ochien ou Barochien. Ce fait 
st rattache au phénomène phonétique bien connu auquel 

I. Si le terme de raison peut faire songer à la doctrine des novateurs, il 
n'en est pas de même des vers précédents, car comme dit Jean Bouchet 
(Epistres fmiiilières, éd. 1545, fol. lxxv yo) : 

Les hereticz cuident que par seul croire 

Sans bien ouvrer avoir divine gloire. 



426 RENÉ STUREL 

nous devons le mot clmise pour chaire, ou plutôt au phéno- 
mène de réaction qui se manifesta au xvi^ siècle et qui abou- 
tit à des formes telles que fraire (= fraise), courin (= cou- 
sin) attestées par les contemporains '. 

Pour l'année de la mort de maître Jacques ou de la compo- 
sition de la complainte, — car il me semble, d'après le con- 
texte, que la complainte fut composée l'année même de sa 
mort — , il peut paraître, au premier abord, assez malaisé de la 
déterminer, le manuscrit de Soissons ne portant aucune lettre 
de couleur. Mais le rapprochement avec d'autres « rébus " 
du même genre va nous permettre, je crois, de trouver sans 
trop de peine ce millésime. Dans un manuscrit de la Biblio- 
thèque nationale qui date du xvi^ siècle (Nouv. acq. fr. 477) 
nous lisons au fol. loi. 

« En ceste ligne suyvant prenez les lectres qui servent en nombre 
de chiffre, et trouverez l'an de la journée de Montlehery, 

A cheval a cheval geusdarmes a cheval. 

Les lettres servant en nombre de chiffre sont dans cette 
ligne I M ; 3 C ; 3 L ; 3 V ; car le D n'était guère usité, à cette 
époque pour désigner 500. Le total nous donne donc bien 
l'année de Montlhery 1465 \ 

Nous pouvons procéder d'une façon analogue avec notre 
chant royal. L'auteur nous dit en effet : 

1. Cf. G. Tory, Champfleury, fol. LV ; H. Estienne, Hypomneses, p. 67, 
et VEpistre du biau fi de Pa^y. Cf. aussi Bourciez, Phouétiqxie française, 
p. 189. 

2. De même dans une édition de la Nancèide de Pierre de Blarru (Pétri 
de Blarrorivo Parhisiani insigne Nanceidos opiis, 15 18, fol. 38 v", cf. Cat. 
Rothschild, IV, p. 67) nous trouvons l'épitaphe suivante : 

[Epitaphium] cujus prior versus, ab ipso Petro editus, natalem ejus 
diem, mensem atque annum per numérales litteras insinuât, secundus ver- 
sus, a Je. Basino diem, mensem atque annum obitus ejusdem Pétri per 
numérales quoque litteras explicat : 

NatVs In aprILI LVX tcrCIa CVM fVIt ILLI ; 

CLeMentls festo hIC petre InCIpIs esse sepVLChro. 



NOTES SUR MAITRE JACQUES MATHIEU 427 

que si bien justement en nombre 
Les lectres rouges portant nombre, 
Congnoistre on pourra par effet 
L'an que ce champ royal fut fait. 

Les « lettres portant nombre » ne sont pas celles qui sont 
accompagnées d'un chiffre, mais celles qui représentent un 
nombre dans la numération romaine. Faisons abstraction, 
comme pour le grand acrostiche, du refrain, qui commence 
par une L, et nous trouverons au total : 

I M; 5 C ; s V ; 8 I, autrement dit 1533. 

Le mois au contraire, nous dit-on, est désigné par les 
« lettres cottées de ciffres », que contient en effet le manus- 
crit, à savoir : 

1 en face de N (v. 36), 

2 en face de O (v. 43), 

3 en face de V (v. 44), 

4 en face de N (v. 59), 

5 ou un signe T, qui ressemble à un 5, en face de A 

(v. 9), 

6 en face de B (v. 50), 

7 en face de R (v. 43), 

8 en face de E (v. 37), 

c'est-à-dire, sauf une erreur du copiste qui a interverti le 
4 et le 5 , le mois de novanhre. 

Enfin les 5 V que renferme l'acrostiche nous donnent le 
quantième 25, et nous obtenons ainsi pour la mort de Jacques 
Mathieu la date du 25 novembre 1533. 

Comme il semble, d'après cette pièce, qu'il faisait encore 
partie des clercs de la Bazoche, on en peut conclure qu'il 
n'avait guère dépassé la quarantaine lorsque la mort « hasti- 
vement le piqua ». D'autre part il ne devait pas être beau- 
coup plus jeune, puisque en 15 16 il était déjà bazochien et 
jouait des farces et sotties avecPontalais. Il est donc permis de 
fixer très approximativement sa naissance vers 1490 ou 1495. 



428 RENÉ STUREL 



Ces dates s'accorderaient assez bien avec la mention d'un 
écrivain du nom de Jacques, comme auteur d'une farce à 
quatre personnages, dont la Bibliothèque nationale possède 
quelques fragments en manuscrit '. Mais cette identification 
reste très douteuse. 

Plus douteux encore est le rapprochement de notre maître 
Jacques avec un maître Jacquet écrivain dont un autre manu- 
scrit nous a conservé l'épitaphe \ Voici, à titre de curiosité, 
cette pièce, dont la valeur littéraire est, on le verra, plus que 
médiocre : 

Épitaphe de maistre Jacquet escripvain. 

Soubz se tumbeau gist feu maistre Jacquet 

Noble escripvain jadis et au cacquet 

Trop plus expert qu'ung jeusne perroquet : 

Trésor mundain n'estima ung nicquet ; 
5 Craignant que l'or fust ung trop lourd pacquet 

Jamais deulx jours n'en tint en son sacquet, 

Car en tripotz si Thibault ou Marquet 

Vouloit jouer, il vuidoit le bacquet ; 

Tout y alloit et gipon et roccquet 
10 Quand il perdoit : contre ung foible nacquet 

Grand menasseur bruyant comme ung clicquet, 

Mays hardy gars autant que feu Flocquet ; 

Prompt a tous jeux feust au billebocquet ; 

Pour gringotter ung harriboricquet 5 
15 Sur cornemuse ou [sur^] fluste ung chicquet 

Il n'en perdoit ; toujours dehait fricquet, 

Sus le bonnet le petit afhcquet, 

1. Nouv. acq. fr. 10667, fo^- 25 vo. M. A. Thomas a étudié ce manu- 
scrit dans un article de la Roniania, 1909, p. 192. 

2. Ms. fr. 20025, fol- 130 ^'°- ^^ recueil manuscrit paraît, pour le con- 
tenu et pour la date de composition, assez analogue au manuscrit de Sois- 
sons qui nous a fourni le texte de la Complainte. 

5. Chanson très populaire au xv= siècle et au début du xvi^ siècle. 
4. Cette addition est exigée par la versification . 



NOTES SUR MAITRE JACQUES MATHIEU 429 

Plaisanta tous fcust en festc ou bancquet. 

Il est bien vray que plus fol que cocquet 
20 On l'appella, mais c'est ung saubricquet ; 

Plus vieil que saige il fust, si le hocquet 

De mort ne l'eust surprist près se bocquet. 

Vous qui voyez se petit noir parquet 

Vous y debvez tous planter ung boucquet 
25 Car oncq ne feust, je dis sequin sequet, 

Qu'ung seul Phœnix et ung M^ Jacquet. 

La nécessité de la rime a pu sans doute déterminer l'auteur 
de cette pièce à remplacer le nom de Jacques par le diminu- 
tif Jacquet, et par suite l'identification de cet « écrivain » ' avec 
notre Jacques Mathieu n'est pas inadmissible. Mais elle est au 
moins fort hypothétique, et il faut avouer que le portrait de 
cet assidu des tripots ne concorde guère avec celui que nous 
traçait tout à l'heure en teriTies si graves la Complainte de la 



Basoche ^. 



René Sturel. 



1. Il me paraît évident, en effet, que écrivain signifie ici non pas 
copiste, mais auteur. 

2. Comme les pièces relatives à la Bazoche ne sont pas très communes, 
j'ajouterai à ces quelques notes sur maistre Jacques une poésie que nous 
donne le manuscrit de Soissons 189 C. (fol. 74 vo) sous ce titre : Diiain 
adressant an Roy faict par la Basoche en l'an mil V^ quarente : 

Seigneur illustre en vertu relluisant, 
Voycy le temps qu'en monstre marcher fault ; 
Mais ung des poinctz qui est le plus duysaut, 
Ce qui nous meyne a ce coup nous deffault : 
Ce n'est le cueur ne la main qui nous fault, 
Car jour et nuict pour vous cela traveille. 
Ung autre poinct plus nous blesse et traveille ; 
Mais vous pouvez y estre secourant 
Par ces escuz qui font rayge et merveille : 
Voyla le poinct de notre restaurant. 



DE L'ESPRIT SATIRIQUE 

DANS UN RECUEIL DE « DICTS MORAUX » ACCOMPAGNÉS DE 
DESSINS DU XVI^ SIÈCLE 



On sait quelle place occupent au moyen âge dans les 
sculptures grotesques de nos églises les sujets satiriques. Plu- 
sieurs font allusion aux proverbes les plus populaires et 
paraissent cacher un sens profond. Mais le clergé fit preuve 
d'une grande tolérance envers des artistes, qui au lieu de scul- 
pter des sujets religieux, préféraient choisir des scènes de la 
vie de tous les jours ' où ils mettaient en posture ridicule 
les prêtres, les femmes et les personnages idéalisés par la 
chevalerie. Il s'accommodait de ces œuvres malicieuses 
dépourvues d'intentions symboliques où éclataient seulement 
la bonhomie et la gaîté, et les accueillait volontiers, se disant 
qu'elles ne pouvaient diminuer la foi, mais renfermaient un 
enseignement moral ^ • . ^ 

Cette tendance apparaît encore au xv^ siècle, non seulement 
dans les figures de pierre des églises, mais dans les sujets amu- 
sants qui décorent les vitraux et les tapisseries. Des artistes 
au début du xvi*" siècle s'employèrent à dessiner des cartons 
qui devaient servir de modèles aux artisans. On connaît 
trois intéressants recueils de ce genre présentant des des- 
sins identiques destinés sans doute à une manufacture de 
tapisseries. Ils sont accompagnés de formules proverbiales des- 
tinées à compléter l'instruction morale donnée par l'image. 

1. Maeterlinck, Le genre satirique dans la peinture flamande et wallonne, 
Paris, 1910. Cf. Enlart La satire des mœurs dans V iconographie du moyen âge. 
Mercure de France, décembre 1909, et janvier 1910. 

2. Mâle, Lart religieux de la fin du moyen âge, Paris, 1908. Witkowski, 
Larl profane à V église (France), Paris, 1908. 



432 ANDRÉ BLUM 

L'un est à la Bibliothèque nationale ', un autre se trouve à 
la bibliothèque de l'Arsenal ^, un troisième au musée Condé 
à Chantilly 5, Ce qui paraît indiquer que ce sont des modèles 
de tapisseries, c'est qu'au folio 137 du manuscrit de la Biblio- 
thèque Nationale un ouvrier est représenté devant son cheva- 
let de tapisserie. Ce dernier manuscrit très curieux, que 
Leroux de Lincy a mentionné dans un appendice à un 
inventaire des biens du château de Moulins ■^, aurait appar- 
tenu au connétable de Bourbon. Au folio 141 du même 
manuscrit, Charles de Bourbon est représenté tel qu'il était à 
la bataille d'Agnadel. Leroux de Lincy, sans avoir trouvé ce 
livre dans le catalogue de la bibliothèque du connétable, croit 
qu'il en faisait partie. Au verso du folio 140 se trouvent les 
armes de la maison de Bourbon, avec les devises que les 
princes ont portées. Champfleury '>, qui le premier a reproduit 
certaines planches de ce recueil, ayant appartenu, d'après son 
opinion, à Catherine de Médicis, a été frappé du caractère 
satirique des dessins et des vers qui les accompagnent. Il a 
signalé leur portée politique, en remarquant qu'au lieu d'être 
des œuvres de fantaisie, ces esquisses cherchaient à attaquer 
le clergé, la noblesse, la justice, la faveur, l'autorité. « L'ar- 
tiste dit-il, se préoccupe de questions sociales de son temps. 
Catherine de Médicis (?) en feuilletant ce recueil, put s'aperce- 
voir que le poète n'était pas respectueux des grands. On y trouve 
de brèves affirmations qui sentent la révolte des esprits. » 

En réaUté la plupart de ces sentences morales sont bien 
connues. Beaucoup sont empruntées aux Proverbes communs ^, 

1. Omont, Catalogue des manuscrits français de la Bibliothèque nationale, 
Paris, 1902, no 24.461, t. 2, p. 390. 

2. Martin, Catalogue des manuscrits de la bibliothèque de l'Arsenal. Paris, 
1889, t. V, page 33, no 5066. 

3. Catalogue des manuscrits du Musée Condc. Paris, 1900, t. II, p. 107. 

4. Leroux de Lincy,Z,a bibliothèque des ducs de Bourbon, Paris, 1850, p. 88. 

5. Champfleury, Un recueil de facéties ayant appartenu à Catherine de 
Médicis. Galette des Beaux- Arts, 1872, t. II, p. 145. Cf. du même, Histoire 
de la caricature au moyen âge. Paris, 1871. 

6. Proverbes communs, édition Silvestre. Paris, 1839. 



DE l'esprit satirique 433 

d'autres au poète Baude ', protégé de François Robertet, le 
secrétaire de la duchesse de Bourbon, dont les armes se 
trouvent au folio 1 1 5 (d'azur à la bande d'or, chargé d'un 
demi vol de sable, accompagné d'une étoile d'or en chef et 
deux en pointe). Baudé a été tiré de l'oubli autrefois par 
Quicherat qui a publié plusieurs de ses poésies. Leur tendance 
satirique n'a pas attiré son attention. Il n'y a vu que des 
devises pleines de sel gaulois analogues aux vers de Villon, 

Sans s'attarder à parcourir entièrement les trois manuscrits 
qui ont été signalés, il convient de se borner à étudier les 58 
devises qu'ils renferment et qui servent à expliquer les dessins. 
Est-ce un esprit satirique ou moralisateur qui préside à leur exé- 
cution ? On peut se demander si le poète et l'artiste ont voulu 
tourner en ridicule les classes puissantes de la société et les 
institutions établies, ou, plus simplement, si les sujets du des- 
sinateur représentant des scènes de deux à trois personnages 
ou de deux à trois groupes, ne sont pas conçus de sorte que 
l'on puisse faire comme a dit Quicherat % la moralité, à la 
manière du chœur antique. Une description du manuscrit de la 
Bibliothèque nationale permettra de répondre à cette question. 
Les proverbes et les images se succèdent dans l'ordre suivant. 

Fol. 37. Une allégorie de la jeunesse. Montée sur un che- 
val appelé Voulente, une femme se jette sur un roc : 

Sur ce cheval, qui Voulente se nomme. 
Sans bride va jeunesse l'importune 
Contre le roch périlleux de fortune 
Où iadis c'est précipité maint homme. 

•Fol. 38. Un personnage ayant les yeux bandés fend avec 
une hache l'arbre sur lequel il repose : 

Aveugle suis aiant les yeulx ouvers 
D'ingratitude gisant dessus la branche 

1. Quicherat. Baiide(Bih\. de l'École des Chartes, 2'™ série, t. V, année 
1848-49, p. 95. 

Vallet de Viriville, Nouvelles recherches sur Baude. Paris, 1855. 

2. Quicherat, Les vers de niailre Henri Baude. Paris, 1856. (Note en tète 
des 16 dits moraux pour mettre en tapisserie, p. 94.) 

Mélanges. II. 28 



434 ANDPÉ BLUM 

Merveille n'est si ie tumbe à l'envers 

Oiiand sans raison mon apuy coupe et tranche. 

Fol. 39. Un moine dans une grotte attend la lin de l'orage : 

En atendent mon mal enduré 
Car qui bien n'atend bien peu dure 
Qui dure vaint ainsi lentens 

Fol. 40. Un cheval voulant sortir d'un parc où il est 
enfermé, s'empale à un pieu. L'âne, hors du parc, qui ne 
mange que des chardons dit : 

J'ayme trop mieulx menger chardons 
Qu'être lardé de tels lardons. 

Fol. 41. Un homme monte l'escaUer d'une maison, le com- 
pas à la main, un autre est tombé : 
Le I" dit : 



A y entrer ne fauldray pas 
Car ie me règle de compas. 



Le 2"'" dit : 

Ce sont dangereux ésbas 
De tomber de si hault en bas. 

Fol. 42. Un cheval enfermé dans une cour de château rue 
contre son ombre et se frappe contre un mur : 

Et d'aventure ataint l'ung des murs de la rue 
Ainsi est-il de cil qui la guerre commance 
Quand batu il demeure et nul n'a desplaisance. 

Fol. 43. Conversation d'un mondain et d'un religieux. 
Le mondain dit : 

Mais je maintiens sans pouvoir èstre repris 
Qu'il n'est angoisse que celle de la court. 



Le religieux répond 



En tous terroers croissent poires d'angoisse 
En cloître n'a rien que mérencolie 
Mais qui du cuer avec Dieu se ralie 
Prenant vertu pour sa guide et conduite 
Cil vaint soy-mêmes délices met en fuite. 
Quant de plaisirs mondains il se deslye. 



DE L ESPRIT SATIRiaUE 435 

Fol. 44. Repas frugal d'un berger avec sa bergère ; 

J'ayme mieulx cstre franc berger 
Véstu de toille et peu menger 
Avec ma doulce amye hélaine 
Que porter drap de fine laine 
Et vivre en aultruy danger. 

Fol. 45. Un âne à une fenêtre donne des ordres à des che- 
vaux, à des brebis, à des bœufs, pendant qu'un renard s'em- 
pare d'un oison. 

Moralité : 

Puisque âsnes sont gouverneurs 

Et bêtes allèguent raison • 

Regnard mengera maint oyson 

Soubs ombre des dissimuUeurs. 

Fol. 46. Une araignée a tendu sa toile. Les petites mouches 
y restent fixées, les grosses mouches peuvent en sortir. Un 
laboureur agenouillé regarde deux seigneurs. 

Le laboureur pense : 

Grosses mousclies en tous endrois 
Passent. Les petites sont prises. 

Ou encore : 

Les petits sont subjects aux lois. 
Et les grands en font à leur guise. 

Fol. 47. Des papillons sont attirés par la lumière d'une 
chandelle et s'y brûlent. Deux personnages, un seigneur et 
un laboureur, à la fenêtre de la cour les regardent. 

Le seigneur dit : 

Maint homme monte sans éschelle 
Jusques au feu pour ce qu'il luit. 

Le laboureur : 



On prant du riciic la querelle 
On flate celuy qui a bruit ; 
On fait ainsi que se conduit 
Le papillon à la chandelle. 



43 6 ANDRÉ BLUM 

Fol. 48. Une toupie tourne. Dans le haut on aperçoit la 
main qui l'a fait tourner. 
Moralité : 

Je qui tourne soubs autruy main 
N'a seureté ne soir ne main. 

Fol. 49. Les trois états viennent réclamer justice à cinq per- 
sonnages dont le chapeau couvre les yeux jusqu'à les aveugler 
et qui répondent : 

Justice et rayson demandez 
Mais ne point vous y atendez 
Car nous sommes si fort bendéz 
Par Dieu que nous ny voyons goûte. 

Fol. 50 (recto). L'arbre de fortune. Un monstre y est atta- 
ché. Deux couples s'approchent de l'arbre ; la main de l'acteur 
écrit la moralité : 

A fortune vous convient asservir 

Qui n'entretient que bien peu ses amys. 

(verso). Narcisse se mire dans une fontaine. Une femme 
tenant une fleur le regarde : 

Beaulté sans bonté, honneur sans valleur 
Espoir sans exploit, cuider sans savoir. 
Confort en souhait sont pareils abus 
Comme en la fontaine trouva Narcisus 

Fol. 51. Un berger porte des rats dans sa botte et voit dans 
ce procédé le moyen de faire fortune : 

Et si ne metz les seigneurs en souci 
Pour ratz porter en court discrètement 
Que m'en chault il puis que i'ay leur argent. 

Fol. 52. Des navigateurs sont attirés par la voix des Sirènes 
et leurs barques se brisent sur des rochers . 

Par la traiance et doulx chant des seraines 
Voit l'on souvent périr et entamer. 

Fol. 53. Un homme saisit une anguille et cherche à la briser 
sur son genou. Il veut suivant le proverbe : 

Rompre l'anguille au genou (c'est-à-dire se risquer dans 
une entreprise qui ne peut réussir) : 



DE L ESPRIT SATIRIQUE 437 

A rompre anguilles si prétens 

Fol. 54. Un cheval et un bœuf vantent chacun leurs quali- 
tés mais leurs discussions servent à indiquer qu'on ne connait 
pas ses défauts : 

De deux bêtes de diverse figure 
Jugez qui a raison plus apparante. 

Fol. 55. La Fortune les yeux bandés, vêtue d'un seul côté, 
de l'autre nue, tient d'une main une couronne, de l'autre des 
plumes. A ses pieds un coffret : 

Fortune suis qui les choses humaines 
Sans ordre nul comme aveuglée régente 

Fol. 56. Un mâtin et un lévrier se vantent mal à propos. 
Un chat les observe : 

Chacun veut avoir l'avantaige 
Mais loz n'aurez nul sans domaige 
Car tous deux rongez à ung os. 

Fol. 57. Un ours monté sur un arbre cueille des fruits pour 
des jeunes oursons qui les ramassent et leur dit : 

Malle fin fait qui autruy mal procure. 

Fol. 58. Un cheval attaché à un arbre est étrillé par un 
palefrenier : 

Je suis Fauveau qui désire à tout heure 
Estre éstrillé et devant et darrière. 

Fol. 59. Un arbalétrier dans une charrette traînée par 
deux bœufs tire sur un lièvre : 

Tout homme et toute femme que ne ty vault fouyr 
Devant la mort hélas, car tous nous faut mourir. 

Fol. 60. Un laboureur est chassé par deux personnages, un 
autre se tient hors d'une haie et écoute lever l'avoine : 

Qu'on ne me boute comme Gaultier 
Feignant que n'entens ne voys goûte 
Et lavovne à lever écoute. 



438 ANDRÉ BLUM 

Fol. 61 . Un roi, la tête ornée d'un diadème, souffle dans une 
trompe d'où sort un âne portant la mitre et la crosse d'un 
évêque. Deux autres ânes s'envolent dont l'un est revêtu d'un 
capuchon de moine et l'autre tient un chapelet. Le dessin est 
accompagné de trois pièces de vers. Les plus curieux sont les 
suivants : 



Ailleurs 



Je suis faveur qui au son de la trompe 
Souffle et produitz des choses non pareilles. 



Je suis ung âne que faveur fait voler 
Comme voyez ainsi pesant et lourt. 



Fol. 62. Des porcs regardent un panier plein de fleurs. 

Belles raisons qui sont mal entendues 
Ressemblent fleurs à pourceaux estendues. 

Fol. 63. Un homme frappe avec un bâton un chien qui dort. 
L'acteur chargé de faire connaître la moralité, dit qu'il a 
tort de réveiller le chien qui dort : 

Qiaand il dort, il ne peult mal faire, 
Et quand il ne dort pas il mort. 

Fol. 64. Un forgeron avec deux ouvriers, forge sur une 
enclume. La devise est : 

Je gaigneray si ie ne faulx 

Plus qu'à faire droit forger faulx. 

Fol. 65. Un meunier transporte des sacs sur une barque. 
Dans le haut à droite, un âne chargé d'un sac se plaint d'être 
maltraité et le regarde : 

Follie est grant de corrompre nature 
Quand pour bien faire tel loyer est rendu 

Fol. dG. Deux hommes portent sur leurs épaules un person- 
nage qui tient un faucon et une femme. Le proverbe dit : 

Les ungs sont en hault élevés, 
En grans dignitéz et esbatz. 
Et les autres comme voyez 
Sont dcfférrez et mis aux bas. 



DE L ESPRIT SATIRiaUE 439 

Fol. 67. La licorne enfonce sa corne dans une fontaine 
dont elle purifie l'eau. Les bêtes boivent l'eau de la source : 

En ce désert et mauvais territoire 

Boire y pouvons plus sûrement quen loire. 

Fol. 68. 1° Un pêcheur jette un filet dans l'eau. 
Car il n'est péscher qu'en eau trouble 

2° Un pêcheur saisit une anguille par l'extrémité et elle lui 
glisse entre les mains. 

Par trop sarrer on pert l'anguille. 

Fol. 69. La fortune fait tourner une roue. Au-dessus est assis 
un jeune homme. A terre est étendue une femme. Cette 
image paraît être l'explication de l'ancien proverbe des Pro- 
verbes communs : Fortune ne vient seule. 

Fortune a tant torné sa roue 
Qu'au dessus suis de poureté. 

Au-dessous, le dessin représente un homme percé d'une 
flèche, accompagné de deux hallebardiers. 

Tant plus i'ay quis de biens avoir. 
Au malheureux le vireton 

Fol. 70. 1° Un danseur de corde. Allusion à un proverbe 
bien connu comme : 

Trop tendre fait briser ou fendre. 
Trop tirer rompt la corde. 

La légende est la suivante : 

De tout feray ma soupe grâce 
C'est ioue par dessus la corde. 

2" Une femme près d'un puits retire un pot brisé. Un 
homme la regarde : 

Il n'est si fort fer qui se use 
Tant va le pot à l'eau qu'il brise. 



440 ANDRE BLUM 

Fol. 71. 1° Un homme est dans un jardin entouré de 
murailles : 

A cuer vaillant rien impossible. 

2° Des oiseaux se sont posés sur un arbre, tandis qu'un 
homme est caché au dessous. 

Nullv de ma pipée n'aproche 
S'il n'est en amours bien apris. 
Car les plus rouges y sont pris. 

Fol. 72. 1° Un homme porte un paquet de bûches et en 
fait tomber plusieurs. 

Qui trop embrasse peu éstraint. 

2° Un personnage agenouillé tient une anguille sur un 
genou et dit en se tournant vers une autre anguille sur la rive : 

Mais ie ne sceu onc en ma vie, 
Rompre les anguilles au genou. 

Fol. 73. 1° Un grand seigneur en haut d'un escalier dit : 

Le bien après moy sans fin court 
A souhait i'ay le vent à gré. 

2° Une femme nourrit un petit enfant dans un berceau : 
Espérance paist les petits 

Fol. 74. 1° Un homme est debout sur deux ânes, voulant 
dire qu'il est au-dessus de ses ennemis : 

Je suis dessus mes asnes mys. 

2° Un guerrier tombe du haut d'une tour. 
Moralité : 

Trop hault monter n'est pas grand sens. 

Fol. 75. i°Un arquebusier tire une (lèche, voulant dire qu'il 
risque tout d'un seul coup : 

A tout perdre ung cop périlleux. 



DE l'esprit satirique 44 1 

2° Un berger joue de la cornemuse : 
Tel refuse qui après muse. 

Fol. 76. 1° Un chasseur vient de tuer un lièvre. Derrière 
le buisson, un autre chasseur s'empare du lièvre qu'il a tiré. 

J'ay chassé, les autres ont pris. 

2° Un chasseur accompagné de son chien dit : 

Il n'est chace que de vieil chien. 

Fol. 77. 1° Un fou tenant une marotte, escorté d'autres 
fous : 

Tousiours au plus fol la massue, 

2° Un plaideur est debout, devant un juge assis, vêtu d'un 
costume de fou : 

De fol iuge briefve sentance. 

Fol. 78. 1° Un cavalier frappe d'un coup d'éperon son che- 
val rétif pour le faire reculer : 

Tousiours au rety l'esperon. 

2° Un laboureur conduit deux bœufs avec un aiguillon : 

Car c'est une bien dure chose 
Reculler contre l'esguillon. 

Fol. 79. 1° Un cavalier dit après être tombé entre deux selles : 

Je suis, pour vouloir hault monter 
Tombe le cul entre deux celles. 

2° La scène représente une forêt avec un oiseau. Le pro- 
verbe est : 

Sans vouloir par trop entreprendre. 
Il faut voiler bas pour les branches. 

Fol. 80. 1° Un alchimiste se dit en frappant avec un mar- 
teau un morceau de fer posé sur une pierre : 

Je crois ou le sens me séduit 
Finablement que argent fait tout 



442 ANDRÉ BLUM 

2° Un guerrier pense devant une haie : 
Chacun n'a pas argent qui veult. 

Fol. 8r. 1° Un liomme sur une montagne regarde la lune 
comme s'il voulait 

Prendre la lune avec les dentz. 

2° Un ouvrier monte avec un treuil une pierre sur une 
tour : 

C'est assez une sotte entreprise, 

A qui contre rayson se efforce 

Car trop mieulx vault engin que force. 

Fol. 82. 1° Un renard est endormi : 

A regnard endormy 

Ne chet rien en la bouche 

2° Un barbier, portant un sac, rase un fou assis : 

Car à barbe de fol 
Aprent barbier à raire. 

Fol. 83. 1° Un requin avale des poissons. Moralité : 

Car les gros mengent les menus. 
2° Deux chats mangent deux rats. Proverbe : 

Il est dit : A mau chat mau rat. 

Fol. 84. 1° Un homme est assis entouré de quatre person- 
nages symbolisant les maux de l'humanité, la Mort, la Guerre, 
la Pauvreté, la Discorde : 

Poureté me va par tout quérre 
Et mal sur mal n'est pas santé. 

2° Le Christ se présente sous l'aspect d'un laboureur con- 
duisant des bœufs : 

Car eu peu deure, Dieu lahcure 



DE L ESPRIT SATIRIQUE 443 

Fol. 85. 1° Un corroyeur coupe des peaux : 

Fais d'aultruy cuir large courroye. 

2° Un vilain découpe un veau qu'il saisit par la queue : 

Mais pour mettre l'ouvrage a point 
Geste queue n'est pas de ce veau . 

Fol. S6. 1° Un homme tombé dans une forêt, dit : 

Autant vault cheoir que trébucher. 

2° Un bûcheron frappe un arbre à coups de hache : 

Au premier cop ne chet pas l'arbre. 

Fol. 87. 1° Une femme armée d'un bâton saisit un homme 
par les cheveux. Moralité : 

Contre fortune nul ne peust. 

2° Une femme file de la laine : 

Commencement n'est pas fusée. 

Fol. 88. 1° Deux orgueilleux montés sur un âne ne 
peuvent s'y tenir : 

Ung arrogant ne peult l'autre souffrir. 

2° Un mercier debout tenant devant lui un panier suspendu 
à son cou : 

Car à petit mercier petit panier. 

Fol. 89. 1° Un homme frappe un chien devant un lion : 

Batre le chien devant le lion. 

2° Un homme se cache la tête dans un buisson, mais laisse 
voir son derrière et ses jambes : 

Voire mais il y a dangier 
D'avoir à faire à homme expert. 
Mal ce musse a qui le cul pert 

Fol. 90. 1° Une truie mange dans une auge entourée de 
fleurs : 

Car mieulx ayme truye bran que rose. 



444 ANDRÉ BLUM 

2° Un mâtin et un lévrier, avec cette légende : 

On ne chasce plus l'argent 
Oncques matin n'ayma lévrier. 

Fol. 91. i°Deux forgerons battent le fer sur une enclume : 

Car en forgent on devient feure. 
2° Un ouvrier bat le fer, par allusion au proverbe : 

Battre le fer, quant il est chault. 

Fol. 92. 1° Un personnage caricatural vêtu d'une robe de 
moine, à tête et queue de renard, joue au dévot. Il tient de la 
main droite un chapelet, sous son bras gauche un livre. 

La légende est : 

Mais l'abit ne fait pas le moine. 

2° Deux loups dévorent une brebis : 

Deux loups mengent bien la brebis. 

Fol. 93. 1° Un médecin donne une saignée à un person- 
nage assis : 

C'est scelon la bras la seignée. 

2° Deux bœufs sont attelés à une charrette, la tête tournée 
vers la charrette : 

Quoiqu'il en peult advenir mectre 
La charrette devant les bœufs. 

Fol. 94. 1° Un fou parle à un philosophe : 

Souvent ung fol consille bien ung sage. 

2° Un chien se glisse sous le ventre d'un âne pour rentrer 
au moulin. 
Moralité : 

Soubs ombre d'âsne entre chien au moulin. 
Fol. 95. 1° Une chèvre gratte la terre avec sa patte ; 

Tant gratc chicvrc que mau git. 



DE l'esprit SATIRIdUE 44^ 

2° Un homme est couché, un ami assis le veille : 

On ne peult personne blâmer 

Quant lung amy pour l'autre veille ' ■ 

Fol. 96. 1° Un homme avec un pilon et un mortier : 

Tousiours le mortier sent les aulx. 
2° Un homme veut à la fois courir et sonner du cor : 

On ne peult courir et corner. 

Fol. 97. Trois fous sont assis à table, mangeant du pain : 

Le pain aux folz est le premier mangé. 

Ces dessins à la plume et à l'encre de Chine se trouvent 
répétés complètement dans le manuscrit de la bibliothèque de 
l'Arsenal et partiellement dans celui du musée Condé à Chan- 
tilly, avec les mêmes poésies. Ces sentences morales ont dû 
être très populaires et peuvent être rapprochées des vieux pro- 
verbes français dont elles procèdent. Dans les ouvrages qui les 
ont publiées ' figurent beaucoup de ces anciens dictons men- 
tionnés par le livre de dessins de la Bibliothèque nationale. 
Cette tradition du moyen âge qui n'a pas cessé au début de la 
Renaissance, s'est maintenue jusqu'au xvii^ siècle. Quelques- 
uns de ces dessins du xvi^ siècle ont été imités au xvii^ siècle 
dans le fameux Recueil des plus illustres proverbes de Jacques 
Lagniet, publié à Paris, de 1657 a 1663 et comprenant trois 
livres, les Proverbes moraux, les Proverbes joyeux, la Fie des 
gueux et des estampes relatives cà la Vie de Tiel Wlespiègle. 

On ne peut voir dans les croquis du xvi^ siècle les mani- 
festations d'un esprit d'opposition contre le clergé et la 
noblesse, comme le pensait Champfleury. Certaines images 

I. Duplessis, Bibliographie parêmiologique, Paris, 1847. — Leroux de 
Lincy, Livre des proverbes français , Paris, 1842. — Méry, Histoire des pro- 
verbes, Paris, 1828. — Crapelet, Remarques philologiques critiques et litté- 
raires sur quelques proverbes, Paris, 183 1. — Qvi.hzrà, Etudes sur les pro- 
verbes français, Paris, 1860. — Langlois, Anciens proverbes françois (fiihVio- 
•thèque de l'École des Chartes, 1899). 



44^ ANDRÉ BLUM 

comme les Ungs, la toile d'araignée, les moines, les récrimi- 
nations des trois états, la trompette de la faveur ont pu l'ame- 
ner à cette intéressante hypothèse. Mais il semble que les 
vilains ne sont pas épargnés. Ils sont représentés avec toutes 
sortes de défauts, avares, égoïstes, ignorants. Ce n'est pas à 
dire que les vilains soient plus maltraités que les seigneurs et 
les prêtres. En réalité, la portée satirique de ces dessins se 
limite à des manifestations d'une imagination fantaisiste. Quant 
aux formules proverbiales qui forment les légendes, elles n'ont 
pas le tour agressif des Adages d'Erasme dont une édition 
venait d'être publiée à Paris en 1500. Il ne faudrait pas y 
chercher un sens caché et il convient de se méfier des inter- 
prétations d'une sorte de symbolisme révolutionnaire qui 
chercherait dans ces images des caricatures contre la société. 
La verve du dessinateur se joue en images railleuses mais elles 
ne cherchent à attaquer ni les dogmes ni les institutions. On 
peut comparer leur esprit à celui des soties ou ' des fabliaux, 
dont M. Bédier disait- : « Le vrai, c'est qu'ils daubent indif- 
féremment sur les uns et sur les autres, chevaliers, bourgeois 
ou vilains, évêques ou modestes provoires. » 

André Blum. 



1 . Emile Picot. La sotie eu France, Paris, 1878, cl Recueil général de soties, 
Paris, 1902, 

2. Bédier, Les fabliaux, Paris, 1895, p. 326. 



LES FEUILLETS PERDUS DU MANUSCRIT 

DE LÉONARD DE VINCI SUR LE 

VOL DES OISEAUX 



A la suite de donations diverses, la Bibliothèque ambroi- 
sienne de Milan était parvenue, au xv!!!*" siècle, à réunir 
treize volumes de manuscrits de Léonard de Vinci. En 1797, 
la France s'empara de ces trésors qui furent transportés à la 
Bibliothèque nationale. En 181 5, quand il fallut rendre aux 
alliés tous les objets précieux que l'on avait transférés à Paris, 
on restitua bien aux Milanais le Codex Atlantkiis, demeuré 
au dépôt de la rue Richelieu, mais on ne put retrouver les 
douze autres volumes qui avaient été placés à la Bibliothèque 
de l'Institut dont ils forment encore le plus bel ornement. 
Malheureusement, vers 1840, deux de ces volumes, ceux 
que l'on désigne sous le nom de manuscrits A et B, furent 
l'objet de mutilations criminelles dont l'effet n'est pas encore 
entièrement réparé. 

L'auteur de VHistoîre des sciences viathêmatiques en Italie 
(1835) "^ pouvait manquer de consulter d'aussi précieux 
documents ; aussi les cite-t-il à plusieurs reprises. Mais Libri 
apporta tant d'ardeur à l'étude de ces volumes que nous le 
trouvons bientôt en possession de près de cent feuillets arra- 
chés aux manuscrits A et B. 

Il résulte en effet des minutieuses vérifications faites vers 
1848 par Bordier, Lalanne et Bourquelot ' que le manuscrit 
A avait perdu depuis peu le feuillet 54, les feuillets 65 à 114, 

I. Diclioniiaire de pièces autographes volées..., pp. 264-266. 



448 SEYMOUR DE RICCI 

soit en tout 51 feuillets, et que le ms. B avait perdu les 
feuillets 1-2, 84-87 et 91-100, plus 5 feuillets non paginés 
après le folio 49, soit en tout 21 feuillets. 

Les soixante-douze feuillets sont en grande partie rentrés 
au bercail. Dès 1845, Libri eut l'impudence de faire figurer 
dans une de ses ventes d'autographes un feuillet arraché au 
manuscrit 5 '. Il fut adjugé 200 francs et acquis par le baron 
de Trémont. Il reparut en 1852 à la vente de ce dernier 
(n° 1441), mais il ne subit pas le feu des enchères : l'Institut, 
averti par Lalanne et Bordier, revendiqua son bien . 

En 1847, Libri vendit à Lord Ashburnham sa collection 
d'environ deux mille manuscrits : il y plaça (n° 1875) deux 
cahiers de feuillets léonardesques comprenant en tout cin- 
quante feuillets. Ces deux cahiers, reconquis il y a vingt-cinq 
ans, on sait à la suite de quels efforts et au prix de quel 
sacrifice, par Léopold Delisle % furent remis en place, peu 
après, par les soins du grand savant. Mais il manque tou- 
jours vingt et un feuillets aux manuscrits A et 5 de l'Ins- 
titut. 

Là ne se bornèrent pas d'ailleurs les déprédations de Libri ; 
une note rédigée entre 1834 et 1836 par Fallot, sous-biblio- 
thécaire à l'Institut, nous apprend qu'il se trouvait, cà la fin du 
manuscrit B, un petit cahier isolé de dix-huit feuillets for- 
mant pour ainsi dire « un volume distinct ». C'est précisé- 
ment sur ce cahier que Léonard avait consigné ses observa- 
tions célèbres sur le vol des oiseaux. Pour le redoutable ban- 
dit qu'était Libri une pareille proie était bien tentante ! Après 
son passage en France, le précieux cahier avait disparu. 
J'ignore pour quelle raison il ne fut point compris dans le lot 
de manuscrits vendus à Lord Ashburnham. Peut-être Libri 
voulut-il le conserver toute sa vie comme la perle de sa col- 
lection. Il ne le fit figurer dans aucune des nombreuses 
ventes qu'il organisa à Londres de 1859 à 1864 et c'est scu- 

1. Vente du 8 décembre 1845,0" 295. 

2. Bibliothèque nationale, mss. italiens 2037 et 2038. 



LES FEUILLETS DU MANUSCRIT DE LEONARD DE VINCI 449 

lement un an avant sa mort que, talonné par la misère, et 
après une année de marchandages, il consentit enfin à le 
vendre en 1868 à un bibliophile italien, le comte Giacomo 
Manzoni. Il y a une vingtaine d'années, le cahier fut acquis 
par un érudit russe, M. Théodore Sabachnikoffqui en publia 
un merveilleux fac-similé et qui donna, vers 1895, le manu- 
scrit lui-même au roi d'Italie. 

Nous avons vu que vers 1835 le cahier comptait dix-huit 
feuillets, sans parler de sa couverture originale en carton 
jaunâtre. En 1868, quand Libri le vendit au comte Manzoni, 
il ne renfermait plus que treize feuillets. Qu'étaient devenus, 
dans l'intervalle, les cinq feuillets manquants ? Libri seul 
aurait pu le dire et M. Sabachnikoff ne paraît pas avoir cher- 
ché à le savoir. A la fin de son édition du Cahier sur le vol 
des oiseaux, il se borne à dire qu'après l'impression de son 
volume, on a réussi à retrouver en Angleterre dans des cir- 
constances qu'il n'a pu connaître avec précision, un des feuil- 
lets manquants. C'est l'histoire de ce feuillet et des quatre 
autres qu'un heureux hasard m'a mis à même de reconstituer 
en partie. 

Dans plusieurs des ventes faites à Londres par Libri, figu- 
rèrent des feuillets isolés de manuscrits de Léonard de Vinci. 
La série la plus importante est celle de dix dessins qu'il fit 
figurer dans un même lot, en 1862, dans la vente de la 
Reserved portion de sa bibliothèque. A en croire le catalogue, 
un de ces feuillets aurait été acquis dans une vente à Dublin 
et les neuf autres, après avoir passé dans les collections de 
Crozat et de Sir Thomas Laurence, auraient été achetés par 
Libri en juin 1860 à la vente de Woodburn. Le lot, à la 
vente Libri, fut payé no livres sterling par le marquis de 
Breadalbane et passa ensuite, croyons-nous, dans la possession 
de M. Baihe Hamilton, chez qui, vers 1880, Jean-Paul 
Richter chercha vainement à le retrouver. 

On pourrait croire, au premier abord, que ces feuillets 
n'avaient rien à faire avec les manuscrits de l'Institut : Libri 



Mélanges. II. 



29 



450 SEYMOUR DE RICCI 

n'est-il pas, en effet, et contrairement à ses habitudes, fort 
explicite sur leur provenance ? C'est pourtant dans ce lot que 
se trouvait le feuillet additionnel acquis par M. Sabachnikoff 
et dont il a été fait mention plus haut. Vers 1890, on vendit 
à Londres les dessins anciens de la collection du marquis de 
Breadalbane. J'ai vainement cherché à retrouver le catalogue 
de cette vente ; mais j'ai pu savoir qu'on y trouvait décrit 
un feuillet isolé du cahier sur le vol des oiseaux. Il fut adjugé 
à un marchand anglais, M. Thibaudeau, qui le vendit à un 
éminent amateur de Londres, M. Fairfax Murray. Ce der- 
nier, connaissant tout l'intérêt que portait M. Sabachnikoff 
au cahier en question, lui rétrocéda le feuillet et c'est ainsi 
qu'aux treize feuillets du comte Manzoni, vint se joindre le 
quatorzième. 

Ce sont encore les catalogues des ventes Libri qui vont 
nous renseigner sur le sort des feuillets manquants : dans 
celui de sa dernière vente, qui eut lieu à Londres le i"^"" juin 
1864, nous voyons en effet figurer sous les numéros 142 à 
145 quatre séries de dessins originaux ; dans chacun apparaît 
un feuillet léonardesque : 

N° 142. — 4° : « A leaf with Designs and Writing (from 
right to left) by Leonardo da Vinci, very rare. » 

N° 143. • — 9° : « A Sketch by Leonardo da Vinci, with 
writing in his autograph. » 

N° 144. — 2° : « Sketches and handwriting of Leonardo 
da Vinci. » 

N° 145. — 6° : « A Leaf with Sketches by Leonardo da 
Vinci. » 

Je possède trois exemplaires du catalogue de cette vente, 
mais aucun n'indique le prix de l'adjudication ni le nom de 
l'acheteur. Du reste, ce détail est sans importance puisqu'il 
paraît certain que ces quatre lots furent rachetés par Libri. 

Après trente ans, nous les voyons en effet reparaître, le 
7 février 1895 à Londres, chez Christie, dans une dernière 
vente de Libri que je n'ai trouvée citée nulle part — Léopold 



LES FEUILLETS DU MANUSCRIT DE LEONARD DE VINCI 45 I 

Delisle lui-même ne paraît pas l'avoir connue — et dont je viens 
de me procurer le curieux catalogue ; je l'ai acheté, avec plus 
de deux mille catalogues anglais, à la vente après décès de 
l'antiquaire Charles Wertheimer. 

Dans ce catalogue, les quatre collections de dessins sont 
portées sous les numéros 40 à 43 . Un de ces lots fut acquis 
par M. Quaritch pour un client américain, les trois autres 
furent adjugés à MM. P. et D. Colnaghi pour le compte de 
ce même amateur anglais, M. Fairfax Murray, que nous avons 
cité plus haut et qui eut la bonne fortune, peu après, de faire 
revenir des États-Unis le feuillet de Léonard qu'il n'avait pu 
acquérir à la vente. 

M. Fairfax Murray m'a fait savoir que sur ces quatre feuillets, 
il n'en possède plus aujourd'hui que trois : le quatrième fut 
cédé par lui à M. Sabachnikoff qui, croyons-nous, put le 
joindre à son tour au cahier du comte Manzoni auquel il ne 
manquerait donc plus que trois feuillets. Ce quinzième feuil- 
let du cahier en question n'a pas été publié et il serait bien 
désirable qu'il le fût. Il ne resterait donc plus que trois feuil- 
lets à retrouver. 

N'est-il pas permis de supposer que ce sont précisément 
ces trois feuillets que possède M. Fairfax Murray ? 

Au cas où mon hypothèse ne se vérifierait pas, je puis 
signaler en Angleterre un autre feuillet isolé des manuscrits 
de Léonard : il appartient à Lady Morrison et fait partie de 
l'incomparable collection d'autographes formée par Alfred 
Morrison et qu'il a léguée à sa veuve. On en trouvera, au 
catalogue Morrison, une excellente reproduction photogra- 
phique. 

Seymour DE Ricci . 



NOTE SUR LES SENS DU MOT PICOT 



Picot est un diminutif en -ot de pic < Pîcc- (cf. piquet, 
picon, etc.). Le sens premier est « petit piquant », d'où avec 
perte de la valeur diminutive : « piquant, pointe, épine, 
aiguillon». On peut lire dans Godefroy à picot: «chandeliers 
de laiton à grand picot » (ex. de 1383), « basions ferrés à pic- 
quot » (Froissart). Picot veut dire « pointe qui reste sur le bois 
après qu'on a arraché une branche » {Dict. de Trévoux, ij'ji), 
« pointe d'un marteau de carrier » ou encore « pointe de 
dentelle » (voir Littré à picot et noter l'angl. picot dans le New 
Engl. Dict . avec divers exemples depuis 1882). Dans le sens 
« piquant, pointe, etc. », picot est très répandu dans les dia- 
lectes \ 

De « pointe d'un objet » on a passé à « objet en pointe, 
objet pointu ». C'est ainsi que picot « marteau de carrier » 
est très ancien, attesté apparemment depuis le xii^ siècle 
d'après le premier exemple du mot cité par le Dict. Général. 
Godefroy donne des exemples de 1370 et de 1381 de picot 
« arme pointue » (un glaive appelé piquât). En français 
moderne on appelle picot un coin de bois dur employé dans 
le boisage des puits de mine. Pour les dialectes je citerai : 
Suisse Romande, picot « grosse épingle » (Godefroy) et Flandre, 
piquot « longue épingle de dentellière » d'après Vermesse 
(cf. piquet « grosse épingle de dessinateur dans le Dict. de 
Trévoux, éd. 1771) ; Brabant, picot « bâton ferré » (Godefroy), 
et Berry, picot (ou picoii) « bois avec une pointe au bout pour 



I . En Anjou piquot « saillie de la peau » (quand on la chair de poule), 
dans Verrier et Onillon, Glossaire. 



454 PA.UL BARBIER 

piquer les ânes » (H. Lapaire, Le patois berrichon, 1903); 
Côtes-du-Nord, picot « bec » (Godefroy); Bas-Maine, pikô 
« instrument servant souvent à enlever les mauvaises herbes 
une à une » (Dottin) '. 

Ficot revient souvent dans la momenclature des plantes. 
Dans le Dictionnaire Général de Raymond (1832) on lit pico 
(f variété de l'oreille d'ours, plante à courtes étamines ». Le 
Dict. de Trévoux dit que les « oreilles d'ours ont le picot quand 
les étamines, étant courtes, ne remplissent pas la fleur et 
qu'on voit un trou au milieu du disque ». 

P/^o veut dire « épine, ortie, chardon, toute sorte de plante 
piquante » à la Grand'Combe (Doubs) d'après Boillot. Picot, 
à Lons-le-Saunier, est un nom du fruit de la bardane (Beau- 
quier, Faune et Flore Pop. de la Fr. -Comté, ii. 134) ; à S*-Amour 
picot-grand se dit d'un cépage à grosse grappe conique (pp. cit. 
ii. 335). On appelle pico, aux environs de Rennes, Vulex eiiro- 
paeus L ou genêt épineux (Rolland, Flore Pop. iv. 84) ; en 
Anjou picotin indique l'arum vulgaire ou gouet (Verrier et 
Onillon, Glossaire des Patois de V Anjou) peut-être à cause des 
feuilles en forme de flèches de cette plante; à Guernesey/)/^o/ 
est le nom de l'agripaume cardiaque (Godefroy). 

Enfin picot est un nom des renoncules. Jaubert le cite pour 
le Centre (=^ « renoncule rampante »). Rolland (Flore Pop., 
ii, 42, 60) donne pico « bouton d'or » aux environs d'Amboise 
et picot = ranuiiculus parviflorus L. en Anjou. Enfin Verrier et 
Onillon, dans leur Gloss. des Pat. de l'Anjou, ont inséré picot 
« renoncule, pied de coq ». Etant donné que la même plante 
se dit piécot, piécoq (^=pied de coq), en Anjou on serait d'abord 
tenté de voir dans picot une altération de piécot. Je ne crois 
pas qu'il en soit ainsi ; d'abord on trouve en Anjou et en Poi- 
tou piquerau et à l'île d'Elle (Vendée) piquwas = ranunculus 
arvensis L. ; et ensuite, ces noms de renoncules et beaucoup 
d'autres encore peuvent s'expliquer par les piquants des fruits 
de ces plantes. 

I. Pour ce dernier sens, cf. pica^a en Murcie. 



NOTE SUR LES SENS DU MOT PICOT 455 

Pour les animaux, il y a d'abord picot, nom en Normandie 
du genre pholas L. (Travers, Moisy). Il faut entendre ici par 
picot le marteau du carrier ; les mollusques du genre pholas L. 
se creusent dans la vase, le bois ou même la pierre des trous 
où ils restent confinés; cf. l'angl. peckstone ^= pholas dans 
Kolhnd, Faune Pop., iii. 221, et noter l'ital. picca-pietre = 
« tailleur de pierres » (Duez), le prov, pico-peiro de même 
signification (Mistral), l'esp. picapedrero, etc. 

Puis picot est un nom de deux poissons. Il indique, en 
Maine-et-Loire et dans le Calvados, le pleuronecles flesus L. (cf. 
pécô, même sens à l'île de Ré dans Rolland, Faune Pop., xj. 
208), ce qui s'explique par le fliit que ce poisson porte touf 
le long de sa dorsale et de son anale un petit bouton âpre sur 
la base de chaque rayon et que sa ligne latérale a aussi des 
écailles hérissées. C est \e pleuronectes flesus h. <:\\iev\se \e Dict. 
de Trévoux (éd. 177 1) quand il explique picot par « espèce de 
limande », indication qu'on retrouve dansLittré (1873). Enfin 
Cuvier, Règne animal, ii (1829). 339 s'est servi de la graphie 
picaud que depuis on retrouve par-ci par-là dans les diction- 
naires. 

C'est naturellement picot « piquant » qui explique picot, 
nom des épinoches dans le Jura. D'après le glossaire de Labou- 
rasse, piquant = genre gasterosiens L. dans la Meuse ; cf. dans 
le Lauvâguais peis piquant d'après Rolland, Faune Pop., iii. 173. 
Ce qui est intéressant, c'est de rapprocher picotin, sobriquet en 
Anjou des cordonniers (Verrier et Onillon), de cordonmer, 
savetier dont on se sert comme noms du genre gaslerosteus L. 

Picot est encore un nom normand de dindon d'après Dumé- 
ril, Moisy, etc. (cf. picot-dindon « imbécile, niais »). Il n'a 
rien à voir avec l'angl. peàcock « paon ». Rolland ne le men- 
tionne pas, mais il cite comme cri pour appeler les dindons 
picot ! picot ! à Guernesey, pico ! pico ! ti ! ti ! ti ! et picouti ! 
piçouti ! piou ! piou ! dans le Bas-Quercy {Faune Pop., vi, 143) 
ce qui fait croire que picot « dindon » pourrait exister ailleurs 
qu'en Normandie. Picaud, dit Littré, est un nom, en Nor- 



45 6 PAUL BARBIER 

mandie des dindonneaux ; cette graphie est sans doute fau- 
tive, puisque Moisy donne picotte « dinde ». Littré croit qu'on 
a donné ce nom au dindon à cause qu'il pique du bec pour 
prendre sa nourriture (cf. argot pique-en-terre « dindon » dans 
Rolland, Faune Pop., vi, 140), ce qui ferait de picot « dindon », 
un déverbal de picoter. Je crois qu'il ne faut pas y voir autre 
chose que picot, diminutif de pic « piquant », sans pouvoir 
expliquer sûrement le changement de signification. Cepen- 
dant, à titre d'hypothèse, si l'on songe que l'une des caracté- 
ristiques les plus frappantes du dindon, ce sont les papilles 
épaisses et rougeâtres autour de la tête et du cou, que le norm. 
piotte « dinde » (Moisy qui le dit de formation onomato- 
péique) doit être rapproché du prov. piot « dindon », pioto 
« dinde » qui à leur tour ne se séparent pas du prov. piot 
« rougeole », que picot veut dire dialectalement « tache, saillie 
de la peau, etc. » (cf. picot « tache » au Poitou d'après Lalanne, 
norm. piqueroUe, piquereulle « rougeole », pikrol « rougeole », 
dans le Bas-Maine d'après Dottin, picotte « vérole », etc.), on 
pourrait peut-être avancer que ce sont les « picots » rouges 
du dindon qui lui ont valu le nom de picot en Normandie '. 

Reste à dire un mot de deux significations de picot. Je ne 
m'explique pas, faute de renseignements suffisants, la genèse 
de picot « filet » dont Littré donne un exemple d'août 1681. 
C'est, d'après le Dict. de Trévoux (éd. 1771), «un filet des côtes 
de Normandie, plus petit que la drège et qui sert à prendre les 
poissons plats », Moisy, dans son Dict. du Pal. Nonn. (1887) 
dit que c'est « une espèce de filet qu'on charge de plomb ou 
de pierres pour prendre les poissons plats », Pourquoi picot} 

Enfin il faudrait traiter le v. fr. picot « espèce de mesure ». 
Mais, dans une courte note, cela nous mènerait trop loin. 

I. Le catal. picot (à côté de pigot) ■== genre picus L. (oiseau) dérive de 
Piccus (à côté du class. picus), qu'il faut postuler pour l'ital. picco (à côté 
de /)iVo),sans doute le fr. pic (à côté du v, fr. pi), V^sp. pico (et pon.picanço) 
et de nombreuses formes dialectales. — Four picot « dindon » on peutaussi 
admettre que ce nom vient de la caroncule érectile, située à la base du bec 
de l'oiseau . 



NOTE SUR LES SE\S DU MOT PICOT 457 

Suffit de dire que picot, en ce sens, n'est pas seulement le pri- 
mitif du fr. mod. picotin (voir le Dict.génér. qui le croit d'ori- 
gine inconnue) mais il dérive le pic (cf. « pic de f^irine » 
dans Cotgrave) tout comme picot dans les sens divers que 
nous venons de passer rapidement en revue. 

UNIVERSITÉ DE LEEDS Paul BaRBIER, fils. 

20 août 191 1. 



CORRESPONDANCE INÉDITE ENTRE 
DOM MABILLON ET DOM MONTFAUCON 

(1699-1701) 



Rien de plus intéressant et de plus « documentaire » que 
cette correspondance des deux bénédictins de la Congrégation 
de Saint-Maur dont nous préparons l'édition si désirée. Il est 
touchant de voir cette intimité entre ces plus grands moines 
du xvii^ siècle, j'allais dire des quatorze siècles que l'Ordre a 
déjà vécu. Dix-sept lettres seulement ont échappé aux 
flammes et aux voleurs . C'est bien peu pour cinquante ans 
de vie commune, encore n'ont-elles trait qu'aux missions 
scientifiques dont ils furent chargés. On sent plus dans ces 
lettres que dans toutes les autres le côté intellectuel. C'est 
non seulement le récit de leur « iter italicum » mais leur 
préoccupation constante à défendre l'honneur de la congréga- 
tion bénédictine, attaqué surtout par les Jésuites, qui fait le 
fonds de ces lettres. Toutefois le voile monastique nous est 
assez levé pour comprendre que ces religieux sont de cette race 
de moines forte et nombreuse dont parle saint Benoît au cha- 
pitre second de sa règle. Ces quelques lignes suffisent pour 
présenter la correspondance presque toute inédite de ces deux 
célèbres membres de l'Académie des inscriptions. 

Nous avons réservé les notes pour notre édition, sans vou- 
loir retarder davantage la transcription des lettres suivantes. 

1699 23 juin. 

1700 19 et 27 avril, 2 mai ; 8 et 22 juin, 7 et 20 juillet ; 
10 (deux lettres), 17, 31 août; 14 septembre; 
30 novembre; 28 décembre. 

1701 4 et II janvier. 



460 A. J. CORBIERRE 

— I — 

Fr. 17680, f. 271. D. Montfaucon à D. Mabillon. 

P. C. + à Rome ce 23 juin 1699 

Mon Révérend Père, 

Il semble que notre départ de Rome n'ait été différé de 
quelques jours que pour assister à la mort du R. P. D. Claude 
Estrennot qui est allé à Dieu le 20 de ce mois à cinq heures après 
midi; une attaque d'apoplexie l'a emporté en 34 heures, il tomba 
d'abord en syncope et perdit la connaissance qui lui revint peu de 
temps après, il la conserva depuis jusques à son dernier soupir. 
Nous avons été extrêmement touchés de cette mort et la congré- 
gation a fait une perte qu'elle aura bien de la peine à réparer, on 
l'a fort regretté à Rome, son humeur bienfaisante, sa droiture, sa 
capacité et son attache pour la religion luy avoient attiré l'amour 
et l'estime de tout le monde. Il a paru fort résigné à la mort, sa 
faiblesse extrême et le mal qu'il souffrait ne luy ont rien ôté de sa 
tranquillité ordinaire. Il est certain que l'écrit de l'Abbé Allemand 
a paru icy en latin, il n'en est venu qu'un exemplaire à Rome, qui 
a été envoyé au Pape qui l'a donné à lire a son Eminence 
Casanatta et à plusieurs autres Cardinaux. C'est par une grâce 
particulière que le P. Maître du sacré Palais a examiné lui-même 
la réponse latine et qu'il a donné permission de l'imprimer à Rome, 

on n'en donne jamais icy pour ces sortes de livres. Les ont 

été fort mortifiés de voir que sous les yeux du Pape et du Sacré 
Collège, on imprime un ouvrage qui traite le jansénisme de phantome 
et de chimère. Ils ont pris le party de dire que ce libelle ne vient 
pas de leur corps et que si c'est quelqu'un des leurs qui l'a fait ils 
le désavouent. Il est bon que vous sachiez que le P. du Bue Thé- 
atin est un de ceux qui ont le plus déclamé contre notre Édition de 
Saint- Augusiin, il étoit piqué contre le P. Estiennot parce quepren- 
nant la liberté de venir manger souvent « a casa » sans être invité, 
il luy avoit battu un peu froid, vous connoissez le caractère de ce 
religieux, on le connoit aussi à Rome, tout ce qu'il a peu faire ne 
nous a pas beaucoup nui ; on examine au Saint-Office la lettre de 
l'Abbé Allemand. Le premier examinateur a qui on l'a donnée est 
un homme fort intègre, amateur de la vérité et qui nous fera jus- 
tice. Les autres feront de même, ils ne sont pas encore nommez 
que je sache, on parle de deux qui sont fort gens de bien et enne- 
mys des perturbateurs du repos public. Je ne doute pas que ce ne 



MABILLON ET MONTFAUCON 461 

soient ceux-là. Le P. Etiennot jugea à propos de faire imprimer 
l'écrit latin, une réponse manuscrite auroit coûté quatre fois plus 
si on en avoit fait copier beaucoup d'exemplaires. Les bons 
copistes sont fort chers icy ; il y auroit encore eu danger qu'elle 
n'eut été altérées par nos adversaires qui sont fort capables défaire 
ces sortes de tours-là ; d'ailleurs l'approbation du Maître du Sacré 
Palais est d'un grand poids. M. le Gard. Casanata a qui je parlay 
mercredi passé de la thèse de Caen me dit qu'il seroit fort à 
propos d'en faire venir des exemplaires à Rome pour les dénoncer 
au Saint-Office, que cette multitude d'écrits imprimez et dénoncez 
au Saint-Office feroient voir la grande envie que ces gens-là ont 
de susciter de nouveaux troubles et de réveiller les anciennes 
querelles. Si vous en pouvez trouver quelqu'une je vous prie de 
nous l'envoyer pour la donner à cette Eminence, cela fera un 
fort bon effet ; je vis il y a quelques jours le Gard. Goloredo qui me 
chargea de vous saluer de sa part. Il ne parle plus en faveur de 
nos éditions. Je le mis là-dessus tout exprez pour savoir ses senti- 
mens, je n'en peu tirer une parole. Il me revient de bonne part 
que c'est le plus zélé partisan des ... qui soient dans le sacré 
Gollège. J'ai creu vous devoir écrire cecy afin que vous voyiés 
quelles mesures il y a à garder avec luy. Nous nous portons assez 
bien icy. D. Guillaume et D. Pau vous saluent très humble- 
ment. Je suis avec respect. 

Mon Révérend Père. 
Votre très humble et très affectionné Confrère, 
fr. Bernard de Montfaucon m. b. 

Vous scavez sans doute que le problème contre M. l'Arch. de 
Paris est aussi dénoncé au Saint-Office. 



Fr. 17680, f. 272. D. Montfaucon à D. Mabillou. 

P. G. -j- à Rome ce 19 avril 1700 

Mon Révérend Père 

Vous scavez sans doute que je suis retourné à Rome par ordre 
du R'' Père Général. J'ay resté cinq semaines à Florence occupé 
tous les jours à transcrire des manuscrits depuis treize heures du 
matin jusques à 23 heures du soir. Je n'ay point manqué de faire 
vos baisemains au grand prince qui m'a témoigné avoir une 
estime singulière pour Votre Révérence, à M. Maghabecchi, à 



462 A. J. CORBIERRE 

M. Salvini et à tous les autres que V. R. marquait dans sa lettre. 
Je n'ay veu M. le Baron de Ricasoli qu'un moment je luy rendis 
la lettre de V. R. et celle de M. l'Abbé Renaudot, il est venu plu- 
sieurs fois à l'Abbaye pour me voir et m'ofFrir son carrosse quand 
j'en aurois besoin mais il ne me trouva jamais a case. M. Magha- 
becchi m'a rendu tous les services possibles, je crois qu'à mon 
départ vous m'avez fait la grâce de me donner une lettre pour luy 
mais je ne l'ay jamais peu trouver. M. Salvini fort habile dans la 
langue grecque ne m'a presque jamais quitté. Il restoit tous les 
jours avec moy à la Bibliothèque ou l'on nous envoyait à manger 
de l'Abbaye, nous nous dictions alternativement. On ne peut rien 
ajouter à la bonté que le R'^ P. Abbé et nos confrères de l'Abbaye 
ont eu pour moy. Les P. Camaldules nous firent un festin magni- 
fique. M. Magliabecchi s'y trouva avec son équipage de philo- 
sophe. On remarqua pourtant qu'il avait pris un collet blanc ce 
jour là et des manchettes neuves au travers desquelles ! on voyait 
son bras tout nud car il n'avait point de chemise. J'avais dessein 
d'aller à Camaldoli et à Vallombreuse mais il a fait si grand froid 
tout le tems que j'ay resté à Florence que les chemins étaient 
impraticables. Retournant à Rome j'ay trouvé les eaux glacées à 
Aquapendente comme en plein hy ver, ce qui est assez extraordinaire 
en Italie hors de la montagne, où l'on ne voit guère de glace au mois 
d'Avril. Le mauvais tems empescha encore que nous n'allassions 
M. Maghabecchi et moi a Fiesole ou il voulait venir pour la seconde 
fois. Tout cela est réservé pour le retour, si toutefois il m'est per- 
mis de retourner en France. Il semble que la Providence m'ait 
barré les chemins. J'avais pris en partant une lettre de recomman- 
dation pour le Prieur de Lerins. C'était le Procureur général qui 
écrivait ainsi je ne doutais point qu'ils ne me laissassent copier la 
lettre que V. R. demandoit. M. de Lamoignon m'a chargé deux 
fois de vous présenter ses respects. Je salue D. Thierry et suis 
avec toute l'estime et la reconnaissance possible 

Mon Révérend Père 
Votre très humble et très obéissant serviteur 
f. B. de Montfaucon, m. b. 

M. Mignatteli chanoine de Sienne me chargea, lorsque je passaylà 
de vous faire ses baisemains. 



MABILLON ET MONTFAUCON 463 

— 3 - 
Fr. 17680, p. 273. D. Montfaucon à D. Mabillon. 

P. C. -\- à Rome ce 27 avril 1700 

Mon Révérend Père 

Je vous donne avis qu'on imprime icy avec l'approbation du 
Maître du Sacré Palais et de M. Pastrizzi une réponse à votre 
lettre, de cultu Sandonim ignotoriim en ayant été informé de bonne 
part i'allay avec D. Guillaume voir le Maître du Sacré Palais et ne 
l'ayant point trouvé chez luy nous parlâmes à son compagnon et luy 
dîmes de prier le P. Maître de notre part de surseoir l'impression 
de ce livre jusques a ce qu'on luy eût parlé. De là nous allâmes 
voir le P. Général de la Minerve et le P, massoulié qui a beaucoup 
de pouvoir sur l'esprit du P. Maître du Sacré Palais. Le P. 
Général nous dit qu'il croyoit que le Maître du Sacré Palais faisoit 
fort mal de donner une telle permission, que pour luy il étoit entiè- 
rement de votre opinion touchant le culte des Reliques et que tout 
ce qu'on pourroit dire contre votre écrit ne serviroit que pour don- 
ner prise aux hérétiques sur la cour de Rome et qu'il en parleroit 
fortement au P. Maître du Sacré Palais. Le P. Massoulié me parut 
un peu prévenu contre votre lettre. Il me dit qu'il n'étoit point du 
tout de votre sentiment et qu'on pouvoit fort bien répondre à 
votre lettre. Je le priay de me dire ce qu'il y avoit dans votre lettre 
qui lui faisoit de la peine. Il me dit que vous rendiez incertaines 
la plus part des reliques de Rome en disant que le pro christo qu'on 
trouve en plusieurs tombeaux n'étoit pas une marque certaine de 
martyre ; je lui répondis que le monogramme ^ ne vouloit pas 
dire pro Cbrislo mais que c'étoit deux lettres grecques y et p 
qu'on entrelaçoit ensemble pour signifier simplement y.p'tiTo; à la 
manière des grecs, que ce monogramme se trouvoit en divers 
endroits d'Italie sur des tombeaux dont l'inscription faisoit foy 
que ceux qui étaient enterrez là n'étoient ny saints ny martirs, que 
j'en avois veu de cette sorte. Il ne sceut que dire à cela et me 
promit de parler au maître du Sacré Palais pour empêscher l'im- 
pression du livre. Le Maître du Sacré Palais répondit au P. Général 
et au P. Massoulié qui lui parlèrent le même jour qu'il y avoit 
déjà quelque tems qu'on méditoit en cette cour de foire faire une 
réponse à votre lettre qu'on en avoit chargé le chanoine Fabretti 
lequel étant mort, un autreavoit pris sa place et qu'ainsi il ne pou- 
voit empêscher l'impression de cet écrit, qu'il avoit ôté tous les 



464 A. J. CORBIERRE 

termes durs que l'autheur avoit mis et l'avoit obligé de parler avec 
grande modération. M. Pastrizzi a donné à ce qu'on m'a dit une 
approbation d'une page. Cette approbation ne donnera pas grand 
crédit à l'ouvrage car il passe à Rome pour un homme qui scait 
beaucoup à la vérité, mais qui a des idées fort confuses et très 
mauvais goût. L'autheur de cette réponse est un certain M. Plu- 
vier qui étant sorty de l'Oratoire cherche fortune. Comme on ne 
le croit pas capable de cela, son estime qu'il aura prêté son nom 

a quelque j ; en effet on le voit aller et venir chez eux et appa- 

ramment il n'a consenti que Touvrage se fasse en son nom dans 
l'espérance de trouver quelque établissement parleur moyen, car 
il est à la rue. Dez que l'ouvrage paroitra nous vous l'enverrons 
par la poste. Voilà ce que j'ay à vous mander pour le présent. 
Je suis avec toute l'estime possible. 

Mon Révérend Père, 
Votre très humble et très affectionné confrère 
fr. Bernard de Montfaucon, mb. 



1700, 2 May. 

D. Mabillon à Dom Montfiiucon, 

D'après la lettre suivante du 22 juin 1700. 

— 5 — 

Fr. 17701, fol. 104. D Montfaucon à D. Mabillon. 

-|- à Rome ce 8 juin 1700. 
P. C. 
Mon Révérend Père 

Le décret contre l'abbé Allemand et les autres libelles vient 
d'être publié, nous en envoyons des exemplaires par cet ordinaire. Je 
ne scay si sur la lettre que j'écrivis il y a trois semmaines au très 
Révérend Père General, où je lui apprenois que les libelles étoient 
condamnez et le priois de faire changer la disposition de la dicte, 
supposé qu'on m'eut nommé Procureur Général, il n'aura pas fait 
élire un autre en ma place, cet employ dérangera beaucoup mes 
études, on perd beaucoup de tems en visites, actives et pas- 
sives. 

M. Pluvier fait grand bruit avec son livre, il dit partout qu'il 
est universellement estimé. Cependant il n'y a guères que luy qui 
en parle en ces termes, il se peut pourtant faire qu'il trouve des 



MABILLON ET MONTFAUCON 465 

approbateurs. Je crois que vous y devez répondre en adoucissant 
les choses autant qu'il se pourra sans changer de sentiment. Il y 
a bien des gens dans cette cour à qui votre lettre a dépieu il est 
difficile de les guérir de la prévention où ils sont touchant leurs 
reliques ; je dis à ceux qui m'en parlent que la congrégation faisant 
actuellement des recherches pour s'assurer des véritables reliques, 
et n'en point donner de fausses, elle ne doit pas trouver mauvais 
qu'une personne expérimentée en ces choses dise son sentiment 
d'une manière aussi modeste que vous l'avez fait. Il y a bien des 
Italiens que l'air de ce pays n'a pas gatéz, qui sont de votre sen- 
timent ; j'ay creu vous devoir dire tout cecy afin que vous en fassiez 
l'usage que vous jugerez à propos. La maladie du Cardinal de Noris 
m'a empêsché de le voir pour scavoir certainement où s'est trouvé 
l'inscription dans les catacombes qui commence par Dis manibus 
tout au long. 

J'auray soin d'acheter pour M. Bulteau tous les livres qu'il 
demande pour M. le Marquis du Refuge. Ce sont des livres pour 
la pluspart que l'on ne trouve plus que par rencontre, ainsi il faut 
qu'il se donne un peu de patience, je crois que vous aurez receu 
l'histoire de Padolirone, D. Guillaume l'a envoyée pendant mon 
absence et le ballot est arrivé à Paris. Je suis avec respect 

Mon Révérend Père, 
Votre très humble et très affectionné confrère, 
fr. Bernard de Montfaucon. m. b. 
P. S. de D. Guillaume, 

au R. P. Jean Mabillon à Saint-Germain des Prez à Paris, 
(f Sigillum procuratoris cong. S. Mauri in curia romana » le 
sceau représentes. Benoit : « S. Benedictus » est écrit devant lui. 

— 6 — 

Fr. 16680, fol. 174. D. Montfaucon à D. Mabillon. 

-f- à Rome ce 22 juin 1700 
Mon Révérend Père 

J'ai receu votre lettre du 2 May avec une incluse pour le 
P. Alexandre a Perugia que j'ai envoj'ée en droiture. Avant que 
cette lettre cy n'arrive à Paris vous aurez appris que Mgr. l'Arche- 
vêque de Paris fut hier nommé Cardinal avec l'évéque de Passau 
pour l'Empire et Borgia pour l'Espagne. Nous en fîmes des réjouis- 
sances, la nuit passée notre petite maison étoit pleine d'illumina- 
Mélanges. II. 30 



466 A. J. CORBIERRE 

tions. Le Pape a pour ce prélat une estime singulière. Nous aurons 
apparamment l'avantage de le voir ici l'automne prochain, bien des 
gens le souhaitent fort. M. Pluvier qui a écrit contre votre lettre 
de cullu sanciorum ignotorutn, dit qu'il veut faire une apologie du 
bréviaire Romain et faire voir la vérité de l'histoire du batème de 
Constantin, des vies de saint Eustache, de sainte Catherine d'Alexan- 
drie &c. Il me semble qu'il est fort méprisé ici et n'étoit qu'il y 
aura peut-être quelque chose à craindre du côté de l'Indice, je 
serois d'avis que vous laissassiez tomber ce petit méchant livre 
quoiqu'il y ait bien des gens en cette cour qui sont de même sen- 
timent que vous touchant les reliques des catacombes ; ils im- 
prouvent pourtant que vous les ayiez troublés dans la distribu- 
tion de leurs reliques qui attirent tant de gens à Rome, je cherche 
toujours les livres que M. Bulteau demande, il sera difficile de les 
trouver. Je suis avec respect 

Mon Révérend Père, 
Votre très humble et très affectionné confrère 
fr. Bernard de Montfaucon m. b. 

P. S. de D. Guillaume, 

au Révérend Père Jean Mabillon à Saint-Germain des Prez 
à Paris (ntéme sceau). 



Fr. 17701, f. 106. D. Montfaucon à D. Mabillon. 

-f à Rome ce 7 juillet 1700 
Mon Révérend Père 

J'ai receu votre lettre écrite delà main de D. Thierry; j'y ay 
appris avec bien du déplaisir que vous avez eu quelque accez de 
fièvre, je souhaite que cela n'ait point de suite, votre lettre me donne 
lieu de l'espérer. Nous aurons l'ordinaire prochain des nouvelles du 
décret du Saint-Office contre les libelles de l'abbè Allemand et de 
toute la suite. Je ne doute pas que Votre R'^'^ et tous les gens de 
bien n'en ayent eu bien du plaisir. Les Pères disent que ces 
libelles ne viennent pas de leur corps et qu'ils n'y ont aucune 
part. On n'a point encore veu dans ce pnys-ci la lettre imprimée 
des M'''^^ jes Missions étrangères touchant Tafiairc de la Chine, je 
l'ai leue manuscrite, elle est très forte et parfaitement bien écrite, 
j'ai encore leu en manuscritla lettre de M. Brisacier où il révoque 
l'approbation donnée au livre du F. Tellier. Ce sont de terribles 



MABILLON ET MONTFAUCON 467 

coups pour les bons pures. Nous avons envoyé à Votre R^"" dans le 
dernier ballot que le P. Doé a receu le livre d'Inscriptions de 
M. Fabretti, il faut le luy demander, je luy mande de vous le 
remettre ; nous avons aussi envoyé cy-devant pour Votre R'^'^ l'his- 
toire de Padolirone, je ne scay dans quel ballot elle doit être 
arrivée. Le P. Doé ou le P. Beaugendre vous en donneront des 
nouvelles ; nous avons aussi envoyé deux autres exemplaires de la 
même histoire, l'un pour M. Baluze, l'autre pour M. l'Abbé de 
Longuerue, mais ceux-cy sont en blanc et celuy que nous avons 
envoyé pour vous étoit relié. 

J'eux avant-hier audiance d'une grosse heure du Cardinal 
Ferrari, Il est très bien intentionné pour la Congrégation. Il attend 
avec impatience le dernier volume de saint Augustin. M. Notre, 
ambassadeur fit avant-hier au soir sa comparsa en termes de ce 
pays cy, elle etoit des plus magnifiques qu'on ait jamais veu à 
Rome. 

Je salue très aftectueusement D. Thierry, et suis avec respect 

Mon Révérend Père 
Votre très humble et affectionné confrère 
D. Bernard de Montfaucon. 

Je ne scay rien de M. Pluvier, sinon que son livre est fort 
méprisé des gens d'esprit, tout le monde dit ici qu"il ne faut 
point répondre à son livre. 

P. S. de D. Guillaume, 

Au Réved. Père Jean Mabillon à Paris 
(même cachet) 

— 8 - 

1700. 20 Juillet, Rome. 

D. Montfaucon à D. Mabillon. 

N'ayant pu retrouver cette lettre de la collection Laperlier vendue 
le 16 mai 1908, je reproduis le catalogue : «Belle lettre où il le 
dissuade de répondre aux histoires de M. Pluvier concernant le 
baptême de Constantin, saint Eustache et sainte Catherine 
d'Alexandrie. Il lui demande aussi de proposer un sujet destiné à 
remplacer M. du Bois auprès du Cardinal d'Estrées. « Le poste qui 
est de soy fort honorable est encore meilleur chez S. E. d'Estrées 
qui est un seigneur fort généreux et bienfaisant. » 



468 A. J. CORBIERRE 

— 9 — 

Fr. 17680, f. 275. — Fr. 19658, f. 243. D. Monfaucou à D. Mabillon. 
P. C. + à Rome ce 10 août 1700 
Mon Révérend Père 

Je crois plus que jamais que V. R. ne doit point répondre au 
livre de M. Pluvier. Il est si méprisé icy qu'il fait grand tort à son 
auteur. Il n'y a pas jusqu'à M. Pluvier luy même qui ne témoigne 
en être dégoûté. Il se plaint qu'il ne peut se rembourser des frais 
qu'il a fait pour l'impression. Il eut dernièrement l'imprudence de 
dire eu bonne compagnie qu'il étoit du même sentiment que vous 
touchant les reliques des Catacombes, mais que certains intérêts 
l'avoient porté à faire ce livre ; c'est un esprit inquiet qui cherche 
fortune, ce ne sera pas son livre qui la lui fera trouver; je ne crois 
point que la lettre de cultu sanctorum soit dénoncée ny qu'on 
pense à la dénoncer ; depuis un certain temps on est plus circons- 
pect ici et on ne met pas si facilement les livres à l'index. 

Je présenteray mes respects aux Eminences que vous me mar- 
quez la première fois que je les verray ; je n'ay jamais été voir le 
Cardinal Phamphile. 

Je n'ay aucun papier à M. de Cocherel. Il est vray qu'il me prêta 
une fois la description d'un ancien tombeau trouvé auprès de son 
pays que je lui rendis peu après, apparamment ce n'est pas cela 
que l'on cherche. Le bon homme m'ècrivoit assez souvent et il 
n'auroit pas manqué de me redemander son papier dont je n'avois 
point à faire en ce pays cy. 

Le Pape se porte mieux, il est arrivé deux courriers extraordi- 
naires qui avaient été dépéchés pour l'afLiire du Card. de Bouillon 
On ne scait pas ce qu'ils apportent, on soupçonne seulement que 
ce n'est rien de bon pour cette Eminence. 

On attend de jour en jour le P. le Comte, les Jésuites publient 
qu'il a obtenu son congé du Roy et qu'il gardera toujours sa qua- 
lité de confesseur de Madame la Duchesse de Bourgogne et sa pen- 
sion ordinaire. Je suis avec toute l'estime possible 

Mon Révérend père, 
Votre très humble et très affectionné serviteur 
fr. Bernard de Montfaucon. M. b. 

D. Guillaume vous salue très humblement. 
+ au Rév^' Père Jean Mabillon â Saint-Germain des Prez, à Paris. 

Même cachet. 



MABILLON ET MONTFAUCON 469 

— 10 — 

1700, 10 août. 

D. Mabillon à D. Montfaucon. 

D'après la lettre du 31 août 1700, f. 17701, p. 109. 

— II — 

Fr. 17701, f. 108. D. Monfaucon à D. Mabillon. 

P. C. + à Rome ce 17 août 1700 
Mon Révérend Père 

D. Guillelmo Leslé vieux ecclésiastique Ecossais que V. R. a veu 
à Rome et dont elle fait mention dans son Iter m'a prie de vous 
remercier de sa part des amitiés que vous avez faites à un Ecossais 
de ses amis, vous scaurez bien qui c'est. Je suis bien aise que vous 
aye? enfin receu les livres, j'avois envoyé encore une histoire de 
Padolirone pour M. Baluze, et une autre pour M. l'Abbé de Lon- 
guerue qui ne se trouve point . 11 en sera peut être arrive comme 
de vos livres. A cette heure même arrive fr. J. Moreau, il viendra 
loger céans vendredy et nous le ferons partir le plutôt qu'il se 
pourra. Ce bon religieux pèche plus par simplicité que par 

malice. Le P. le Comte est arrivé ici. Les font courir le bruit 

qu'il a eu peine d'en obtenir la permission du Roy et que S. M. 
lui donne deux cents écus de pension. 

Le Pape est mal, on ne croid pas qu'il en relève. Il y a lé jours 
qu'il a la fièvre et ledevoyement, c'est merveille qu'un vieillard de 
86 ans puisse résister à une si longue maladie. Q.uelqu'efFort 
qu'on ait fait ici jusqu'à présent pour l'obliger à faire une promo- 
tion on n'a jamais peu l'y résoudre. Il y en a qui croyent qu'il la 
fera avant de mourir. Je ne manqueray pas de faire vos compli- 
ments à ceux que vous marquez. Je suis avec respect 

Mon Révérend Père 

Votre très humble et très affectionné confrère 
fr. Bernard de Montfaucon m. b. 

Voilà une lettre que D. Guillaume Leslé envoyé à M. Adamson 
Ecossais . 

au R^ P. Jean Mabillon en l'abbaye de 
Saint-Germain des Prez à Paris. Même sceau. 



470 A. J. CORBIERRE 

12 

Fr. 17701, f. 109. D. Montfaucouà D. Mabillon. 

P. C. + à Rome ce 31 août 1700 

Mon Révérend Père 

J'ay leu à M. le Gard. d'Estrées votre lettre du 10 d'Août il 
vous est fort obligé des diligences que vous faites pour luy trou- 
ver un théologien. Je luy representay les difficultés qu'il y a d'en 
trouver qui soient propres pour luy et qui ne soient point placés. 
Il médit que si on ne pouvoit point trouver un homme formé qui 
eut tout l'acquit nécessaire, il se contenteroit d'un ecclésiastique 
qui sceut déjà quelque chose qui eut bon sens et des dispositions 
pour se rendre capable. Il vous prie de luy continuer vos soins 
conjointement avec D. Claude Guenier. Il vint chez nous ven- 
dredy passé et y resta une heure et demy, et le lendemain il y 
passa toute la journée et nous traita à dîner avee le P. François 
Latenay assistant des Garnies. Nous passâmes ensemble tout le 
jour à examiner les statuts qu'il a dressez pour son abbaye de 
Saint-Glaude. Le livre de M. Pluvier est tout à fait tombé icy, 
on n'en parle plus et on n'y pense plus. 

Je suis tâché que le P. Martianay s'attire tant d'ennemys et sur- 
tout qu'il ait déclaré la guerre au P. Sequien qui est un des meil- 
leurs et des plus honnêtes religieux de France, mais on connoit 
le naturel de ce père, il ne faut pas espérer qu'il change. 

Le Pape est tantôt mieux, tantôt plus mal, son flux de ventre 
avoit cessé depuis mercredy passé, il l'a repris, dit-on, cette nuit, 
ce sera merveille s'il en relève. Je fais mes complimens à 
D. Thierry. Nous avons reçeu et distribué les livres de D. Edmond 
Materne, de Rilihus Eccl. ; vous nous obligerez de nous envoyer 
encore des exemplaires de ses anecdotes. Je suis avec respect 

Mon Révérend Père 
Votre très humble et très affectionné confrère 
fr. Bernard de Montfaucon. 

fr. Guillaume vous présente ses très humbles respects. 
Au Révérend Père J. Mabillon à Saint-Germain des Prez. 

(Même cachet.) 



MABILLON ET MONTFAUCON 47 1 

— 13 — 

Fr. 19655, f. 222 bis. D. Montfaucon à D. J. Mabillon. 

P. C. -)- à Rome ce 14 septembre 1700 

Mon Révérend Père 

J'ay recours à V. R'=« pour la prier instamment de faire copier 
par quelqu'un de nos confrères qui le puisse bien faire la vie de 
saint Cassien qui est dans nos manuscris, citée par Dom. Thierry 
Ruynard dans son Saint-Grégoire de Tours, col. 95e. C'est M. 
l'Assesseur du Saint-Office qui la demande même avec empresse- 
ment. Ce Prélat qui est fort recommandable par sa dignité et par 
son mérite et qui sera infailliblement Cardinal, nous a si bien servi 
dans l'affaire de l'Abbé Allemand que nous sommes obligés de lui 
donner cette satisfaction par un motif de reconnoissance. La 
note de D. Thierry p. 95e, commence ainsi : Habemus in vetus- 
tis mss. codd. vitamS. Cassiani soluta et stricta oratione descrip- 
tarn &c. C'est cette vie que demande l'assesseur, tant celle en vers 
que celle en prose. Il souhaite aussi qu'on lui envoyé la vie de 
saint Cassien martyr différent de l'autre si elle se trouve dans nos 
manuscrits. Il voudroit bien qu'on nous envoyât ces vies feuille à 
feuille par les ordinaires, ce qui est fort facile et de peu de frais, 
je supplie Votre R'^'-' de faire faire diligence pour donner à ce 
prélat toute la satisfaction possible. Je suis avec respect 

Votre très humble et très obéissant serviteur et confrère, 
fr, Bernard de Montfaucon, mb. 
Au R'^ Père Jean Mabillon à Paris. Même sceau. 

— 14 — 

Fr. 17701, f. 112. D. Montfaucon à D. Mabillon. 

-\- à Rome ce 30 novembre 1700 

Mon Révérend Père 

M. l'assesseur a reçu à présenties deux vies de saint Cassien, en 
vers et en prose ; il en a témoigné bien de la reconnaissance ; j'ac- 
tends votre réponse touchant les autres mémoires que M. l'Asse- 
seur demande, je cherche aussi de mon côté et j'ay écrit au R. P. 
prieur d'Autun d'où saint Cassien a été êvêque pour luy demander 
des notices. J'ai rendu vos lettres à M<=^^. les Abbés de Louvois et 
Renaudot qui nous témoignent toujours de l'amitié à leur ordinaire. 
j'ay aussi fait vos baisemains aux autres MM. les Abbés de votre 



472 A. J. CORBIERRE 

connaissance. Je crois que le R. P. Général vous priera de prendre 
soin de l'impression du livre de saint Bernard deconsideiatione pour 
notre S. Pèrele Pape et d'en faire l'épître dédicatoire a Sa Sainteté. 
C'est un grand amy du Pape qui est aussi le mien qui nous donne 
cet avis après avoir parlé à Sa S. Le plus grand mérite de l'ou- 
vrage consistera dans la p'romtitude, on demande un caractère un 
peu gros, le gros Romain suffira, de peur que si on le mettoit 
d'un caractère plus haut, le volume ne fût moins portatif ; il faudra 
le mettre en petit in-octave afin que Sa Sainteté le puisse porter 
dans sa poche, et le donner à M. l'Arch de Rheims pour nous l'en- 
voyer par la poste. On fit l'adoration du Pape mardy passé, on l'a 
consacré aujourd'huy, on le couronnera à Saint-Jean de Latran 
dimanche ou le jour de la conception. 

Dom. Thierry trouvera icy mes baisemains, il me pardonnera 
si je ne luy écris point, je le remercie de ses soins pour M. l'As- 
sesseur. Il y a près de douze heures que j'écris avec peu d'inter- 
ruption, et il me reste encore bien des lettres à faire. Je suis avec 
respect 

Mon Révérend Père 
Votre très humble et très affectionné confrère 
fr. Bernard, de Montfaucon, mb. 

M. Neocomis m'aurait épargné plusieurs courses au Vatican, s'il 
m'avait envoyé les endroits où les passages à conférer se trouvent, 
cela étoit facile dans un lexicon ; j'ai plus de peine à trouver les 
éditions que les manuscrits, il n'a fait autre que marquer les 
pages d'une édition que je ne scay si je trouveray. 

— 15 — 

Fr. 17701, f. 113. 

D. Montfaucon au Révérend Père D. J. Mabillon, 
P. C. + à Rome ce 28 décembre 1700 

Mon Révérend Père 

On ne peut mieux s'y prendre que fait notre S. P. le Pape 
Si la suite répond a ces beaux commencemens, ce sera un des 
plus saints Papes que nous ayons eu depuis longtemps. Il ne fait 
aucun bien à ses parenset ne veut pas qu'ils changent le moins du 
monde de condition ; comme il a beaucoup d'esprit, je ne doute 
pas qu'il ne se soutienne dans ses bons sentimens. Certaines gens 



MABILLON ET MONTFAUCON 473 

ont chanté le triomphe, publiant par tout qu'il étoit tout à eux et 
qu'il feroit tout ce qu'ils voudroient, mais nous venons de voir 
une preuve du contraire par la publication d'une feuille de l'In- 
dex qui étoient arrêtée depuis long temps par leurs machines 
souterraines à cause que la défense des nouveaux missionnaires du 
P. leTellieret Daniel Papebrok se trouve parmy les livres défendus ; 
on n'a jamais peu gagner sur le Pape défunt qu'elle fût mise au jour 
et celui-cy la fait publier dés son avènement. Il en pourroit bien 
arriver de même pour l'affaire de la Chine. J'ay entièrement gagné 
M. le Cardinal de Noailles pour mon retour, je serais même parti 
dans le cœur de l'hyver, si je n'avois craint pour mes manuscris, 
une autre raison plus forte m'a fait encore différer mon départ 
jusques au mois de mars, c'est que j'ay commencé quelque chose que 
je ne puis finir qu'ici et il me faut encore deux mois pour l'ache- 
ver. Bien des gens m'exhortent de rester à Rome, mais gens sans 
authorité, M. l'Archer de Paris est convaincu qu'il faut que je 
m'en aille. Nous attendons avec impatience l'édition in-8° des 
livres de saint Bernard de coiisidemtio}ie ad Eiigcninm, j'espère que 
vous nous l'envoirez, dès qu'il sera imprimé M. l'Arch. de Reims 
le mettra volontiers dans le paquet qui viendra par la poste. Il 
n'est pas nécessaire de le relier à Paris, nous avons icy un bon 
relieur français, et les feuilles se reposeront par le chemin et ne 
maculeront point quand on les battra. J'ai leu votre lettre sur 
la S'^ Larme et l'insolente réponse de M. Thiers, on ne peut 
rien voir de plus outré ny de plus injurieux. Bien que je croye 
qu'on peut raisonnablement douter de la vérité de la S. Larme 
de Vendôme, il me semble que M. Thiers a tort de prétendre 
qu'elle n'est point venue de Grèce, mais je ne sçay si en prouvant 
que les Grecs nous l'ont donné, nous levons toute sorte de doute. 
J'ay fait une partie de vos baisemains, je feray le reste. Le courrier 
est arrivé si tard que je n'ay peu tout faire et rendre vos lettres. Je 
souhaite à V. R. une heureuse année, et à D. Thierry et 
D. Eustache et suis avec respect 

Mon Révérend Père 
Votre très humble et très affectionné confrère 
fr. Bernard de Montfaucon, m. b. 

au Révérend Père Jean Mabillon, relig'' de Saint-Germain des 
Prez à Paris. 



474 A. J. CORBIERRE 

— lé — 

Fr. 17680, f. 277. D. Montfaucon il D. Mabillon. 

-+ à Rome ce 4 janvier 1701 
Mon Révérend Père 

Les statuts de l'Abbaye de Saint-Claude sont finis et signez de 
M. le Cardinal, on y a donné au Prieur toute l'autorité qu'il peut 
souhaiter. Comme la vie des religieux de ce monastère telle qu'elle 
est portée par les statuts mêmes est extrêmement large, il a mis sur 
certains articles et en particulier sur la propriété qu'il ne les 
approuvoit pas mais qu'il les toléroit seulement. On auroit sou- 
haité d'y rétablir entièrement la discipline régulière, mais vous 
savez mieux que moy la difficulté qu'il y a de réduire un nombre 
de religieux de tout âge à un genre de vie tout à fait nouveau. Je 
connais particulièrement M. d'Angeville, c'est un parfait honnête 
homme, je le plains beaucoup quoique la vie qu'on établit dans 
les statuts soit la plus mitigée qu'on voye dans l'église de Dieu, je 
prévois que des Religieux aussi peu réglez que ceux de Saint- 
Claude, auront bien de la peine à s'y soumettre. 

M. Pouderouxabbé de Saint-Martin de Canigou veut aussi mettre 
la réforme dans son monastère ; il m'écrivit il n'y a pas long-tems 
pour cela et me disoit que chacun de ses religieux avoit sa ser- 
vante, ce qui disoit-il est défendu par la règle de saint Benoit, je 
ne crois pas que saint Benoît se soit jamais avisé de défendre à ses 
religieux d'avoir des servantes. J'espère d'avoir l'honneur de vous 
embrasser au printems, je partiray au commencement de mars pour 
le plus tard, M. le Cardinal de Noailles est party ce matin, S. E. 
d'Estrées partira après-demain pour aller négocier auprès des princes 
d'Italie, il commencera par la République de Venise ; après qu'il 
aura fait sa tournée, il reviendra à Rome où il restera un mois et 
ensuite il s'en retournera à Paris. Le Cardinal de Coislin avec M . 
Fromentin, son grand vicaire, partiront au mois prochain. L'abbé 
Renaudot reste à Rome encore quelque tems. Le Pape luy a fait 
beaucoup d'honnêtetés, il veut travailler, dit-il, sur les manuscrits ; 
je doute qu'il puisse s'assujettir à un travail assidu tel qu'il le faut 
pour les ouvrages qu'il médite, il s'est acquis beaucoup de répu- 
tation en cette cour et M. Fromentin aussi. Je suis avec respect 

^ Mon Révérend Père 

Votre très humble et affectionné serviteur 
fr. Bernard de Montfaucon, m. b. 



MABILLON ET MONTFAUCON 475 

Mes baisemains à D, Thierry et D. Eustache. 

au R. P. Jean Mabillon à Sains-Germain des Prez. 
(Même cachet) 

— 17 — 
Fol. 17701, f.114. D. Montfaucon à D. Mabillon. 

P. C. + à Rome ce 11 janvier 1701 

Mon Révérend Père 

Nous attendons avec impatience la nouvelle édition des livres 
di'CoHs'uîeralioiie ad Eugcinum. Nous la présenterons à sa Sainteté 
nous luy présentâmes vendredi passé S' Athanase, on ne peut 
être plus porté pour la congrégation qu'il nous témoigna l'être. 
Il me dit plusieurs fois que je visse en quoy il pourroit la favoriser 
et comme l'heure de dîner étoit passée et que le P. du Bue avec 
un autre se trouvèrent presens, il me renvoya à une ou il veut me 
parler des moyens de rétablir l'imprimerie et les belles lettres à 
Rome. Il témoigne avoir cela fort à cœur, M. le Gard, de 
Noailles partit d'icymardy passé. Il y a laissé l'Abbé Renandot qui 
veut voir Rome à loisir, en compagnie de M. l'Abbé de Louvois, 
je seray de la partie après quoy au premier beau tems, je me 
mettray en chemin. M. le Gardinal d'Estrées partit vendredy passé 
pour Venise où il va négocier et de là dans les autres cours des 
Princes d'Italie. Je ne doute pas que Sa Sainteté ne reçoive les 
livres de consideratione avec plaisir, il en fait sa lecture ordinaire. 
Je crois que l'affaire de la Ghine va recommencer dans peu de 
jours. Les Pères verront alors si le Pape est à leur mode. Ils en ont 
déjà quelques preuves par la publication de la feuille de l'Indice. 
Je suis avec respect 

Mon Révérend Père 
Votre très humble et très affectionné confrère, 
fr. Bernard de Montfaucon mb. 

au R. P. Jean Mabillon à Saint-Germain des Prez, à Paris. 

(Même sceau.) 

En réalité, il n'y a pas que la mention des lettres de Dom Mabil- 
lon; nous finissons en espérant que cet article les fera découvrir 
et imprimer ou au moins signaler. Nous n'admettrons jamais que 
Dom de Montfaucon ne les ait pas gardées précieusement, vu 
qu'il y a une numération qui le prouve dans les volumes conser- 
vés à la Bibliothèque nationale de Paris. 

A. J. GORBIERKE. 



RABELAIS ET CORNELIUS AGRIPPA 



Les commentateurs de Rabelais se sont accordés pour iden- 
tifier le personnage appelé Her Trippa qui, au chapitre XXV 
du Tiers Livre, nous est présenté comme prédisant toutes 
choses futures « par art d'astrologie, geomantie, chiromantie, 
metopomantie et aultres de pareille farine », avec Henri Cor- 
nélius Agrippa de Nettesheim, médecin originaire de Cologne, 
l'auteur bien connu du De incertitudine et vanitate Scientiariim 
et Artiiun. Toutefois, on n'a peut-être pas essayé de justifier 
par tous les arguments désirables cette identification piquante, 
bien faite assurément pour exciter la curiosité des rabelaisants, 
puisqu'elle met en cause, au cours d'un épisode célèbre du 
Pantagruel, l'une des plus singulières figures de l'époque de 
la Renaissance. 

Pour quels motifs Rabelais a-t-il fait intervenir ainsi cet 
étrange personnage dans l'enquête poursuivie par Panurge sur 
les femmes et le mariage; existe-t-il entre le rôle joué par Her 
Trippa dans le Tiers Livre et le caractère et les doctrines de 
Corneille Agrippa une concordance manifeste ; enfin, est-il 
possible de relever entre la vie de Rabelais et celle de l'écri- 
vain allemand des points de contact, sinon certains, du moins 
vraisemblables, et peut-on croire qu'ils se sont connus au 
cours de leur existence quelque peu vagabonde? Voilà autant 
de questions auxquelles il serait utile de répondre et dont la 
solution, en justifiant et en expliquant l'évocation faite par 
Rabelais de son énigmatique confrère allemand, conférerait à 
celle-ci une signification toute nouvelle. Nous allons tenter, 
par un exposé des fiiits aussi succinct que possible, d'éclaircir 
ces divers problèmes. 



478 ABEL LEFRANC 

I 

Si Rabelais a fliit intervenir Cornélius Agrippa dans la 
longue et divertissante enquête qui remplit la plus grande 
partie du Tiers Livre, c'est que, précisément, l'écrivain d'outre- 
Rhin avait pris une part bruyante à la « querelle des femmes » 
qui se déroula pendant la première moitié du xvi^ siècle et 
dont nous avons raconté ailleurs l'histoire mouvementée '. 
On sait que l'apparition du Tiers Livre lui-même se rattache à 
cette mémorable controverse. Agrippa publia, en effet, en 
1529, à Anvers, son traité De nohilitate et prœceUentia fœminei 
sexus, composé dès 1509 à Dôle, et qui constitue le panégy- 
rique le plus enthousiaste, et sans doute le moins nuancé, que 
le xvi^ siècle ait vu paraître en faveur du sexe féminin. L'au- 
teur prête à celui-ci toutes lès qualités et toutes les vertus. 
Quelques intitulés de chapitres suffiront à donner une idée du 
ton adopté par le champion des femmes dans son ouvrage : 
« Qu'il y a des preuves certaines de l'excellence de la femme 
au-dessus de l'homme. — Que le nom d'Eve prouve la supé- 
riorité de la femme au-dessus de l'homme. — Que la femme 
est le chef-d'œuvre des ouvrages de Dieu. — Que la femme 
fait le bonheur de l'homme. — Que tout le mal vient des 
hommes et le bien des femmes. — Que les mauvais maris 
font seuls les mauvaises femmes. — Les femmes savent toutes 
choses naturellement. — Les femmes sont capables de tout: 
l'histoire en fait foi. — L'état où est la femme aujourd'hui 
résulte d'une usurpation de ses droits. — La femme n'est 
point faite pour obéir à l'homme. » Comme on le voit. 
Agrippa ne se contente pas de soutenir la thèse de l'égalité 
absolue des deux sexes; il prétend encore démontrer la supé- 
riorité du sexe féminin sur l'autre. L'ouvrage trouva forcé- 
ment, du côté des féministes, alors nombreux, une vogue 
marquée ; il fut traduit de très bonne heure et, chose digne de 
remarque, parut en français en 1537 à Lyon, chez François 

1. Revue des Etudes rabelaisieiiues, 1904, p. i-io et 78-109. 



RABELAIS ET CORNELIUS AGRIPPA 479 

Juste, l'éditeur même de Rabelais. Celui-ci, on le devine, dut 
lire avec une ironie peu bienveillante cette apologie outrée et 
indiscrète, si éloignée de ses propres idées, et c'est avec une 
satisfaction assez naturelle qu'il songea, au moment de la pré- 
paration de son Tiers Livre, à mettre en scène le trop ardent 
panégyriste, heureux sans doute de saisir une occasion favo- 
rable de le rendre ridicule. Entre ces deux confrères, le pre- 
mier d'un jugement si alerte et si juste, le second, — malgré 
certaines conceptions intéressantes et parfois remarquables for- 
mulées dans ses ouvrages, — d'un esprit si peu équilibré et, 
semble-t-il, d'une sincérité sujette à caution, aucune sympa- 
thie intellectuelle ne pouvait exister. Certes, Rabelais connais- 
sait fort bien, comme médecin et comme habitant de Lyon, — 
nous reviendrons plus bas sur ce point, — la psychologie du 
personnage, ses œuvres principales, notamment le De vanitate 
Scientiarum, ses doctrines quelque peu retentissantes dans le 
domaine de l'astrologie, de la divinitation et des sciences 
occultes, ses aventures singulières, son genre de vie et ses occu- 
pations favorites. Il savait que la profession médicale, prati- 
quée par Agrippa avec un sérieux fort discutable, ne cons- 
tituait qu'un des aspects de son activité multiple. « Pour le 
populaire, c'était une espèce de sorcier, (nous dit l'un de 
ses meilleurs biographes '). Agrippa était en correspondance 
avec des gens qui lui parlaient de chiromancie et d'astrologie. 
Il faisait lui-même de l'alchimie ; il donnait des horoscopes. » 
C'est exactement le genre de consultation que Panurge vient 
demander à Her Trippa sur le conseil d'Epistémon. 

Entre le rôle de Her Trippa, tel qu'il apparaît au 
chapitre XXV du Tiers Livre, et celui des moyens d'existence 
de Cornélius Agrippa qui avait dû retenir davantage la curio- 
sité de ses contemporains, tout en représentant par ailleurs le 
côté original de son labeur pseudo-scientifique, la concordance 
était complète. Nombre de lecteurs du Pantagruel pouvaient 

I. Les sciences et les arts occultes au XVI^ siècle. Corneille Agrippa, sa vie et 
ses œuvres, par Aug. Prost. Paris, H. Cliampion, 1882. 2 vol. in-8, t. II, 
p. 217. 



480 ABEL LEFRANC 

ainsi reconnaître sans peine notre personnage, d'autant mieux 
que le Her de l'appellation forgée par Rabelais suffisait à dési- 
gner un Allemand, pendant que le nom Trippa, probablement 
choisi avec une intention satirique, évoquait par sa désinence 
le nom même du prétendu philosophe. Que si maintenant, 
nous ouvrons soit le traité De occulta pbilosophia^, soit le De 
vanitate Scientiaruni d' Agrippa ^, nous y découvrons aisément 
les genres de divination conjecturale ou magique (il y en a 
trente-sept) proposés par Her Trippa, étudiés et décrits avec 
tout le détail désirable. On sait en effet que la magie dont 
Agrippa était un fervent adepte, et dont son De occulta philoso- 
phia forme un véritable traité, comprenait, avec la sorcellerie et 
les arts magiques proprement dits, la divination soit conjectu- 
rale, procédant de l'observation des signes, soit plus spéciale- 
ment magique, fondée sur des pratiques mystérieuses ^ . A la 
divination magique se rapportaient l'astrologie, l'art de tirer 
des probabilités de l'examen des corps, des aspects divers de la 
figure de l'homme ou de ses membres, de l'explication des 
songes, de l'étude des sorts (chiromancie, metoposcopie, alec- 
tryomancie, onomancie, stoicheomancie, etc.). A la divina- 

1 . Henrici Cornelii Agrippx ah Nettesheym a consiliis et archivis Indiciarii 
sacrx Cesareœ Majestatis De occulta philosophia lihri très. Citm gratta et pri- 
vilégia Cxsarex Majestatis ad triennium. — A la fin : Occultée philosophiîe 
Henricii Cornelii Agrippa; finis. Anno MDXXXIII, mcnse Julio (s. 1. n. d. 
chez Jean Soter, à Cologne). — Bibl. Nat. Z 1983 A. (Voy. Prost, II, 
p. 531). Cet ouvrage, commencé dès 1 509 et complété à diverses reprises par 
des additions, contient probablement les résultats des plus anciens travaux 
d'Agrippa, c'est-à-dire de ceux qui remontaient au temps de sa jeunesse. Le 
traité de l'incertitude et de la vanité des sciences appartient à son âge mûr. 
L'ensemble des oeuvres d'Agrippa est dominé par ces deux ouvrages. 

2. J'utilise l'édition publiée à Anvers sous ce titre : Splendidx nobilitatis 
viri et armatx militix Eqintis aurati ac iitriiisque Juris Doctoris Sacrx Cxsa- 
rex Majestatis a consiliis et archivis Jnditiarii Henrici Cornelii Agrippx ah 
Nettesheym De Incertitudine et Vanitate Scientiaruni et Artium atque exccllen- 
tia Verhi Dei Declaniatio. — Johannes Graphcus excudchat anno a Christo nato 
M.D.XXX. Meuse septemb. Antverpix. Le dernier feuillet est occupé par la 
très belle marque qui représente la Charité. 

3. Cf. Prost, op. cit., t. I, p. XXXIX et suiv. 



RABELAIS ET CORNELIUS AGRIPPA 48 1 

tioii magique appartenaient les révélations obtenues du démon 
par divers procédés (géomancie, aeromancie, pyromancie, 
nécromancie, gastromancie, catoptromancie, axinomancie, 
cephahtonomancie, etc.), et enfin les oracles (augures, 
auspices, aruspices, etc.). Les consultations qu'offre le 
personnage de Rabelais à ses visiteurs ont leur correspon- 
dance et leur explication dans les publications d' Agrippa. Il 
suffit de parcourir la table initiale qui donne les titres des cha- 
pitres du de Vanitate pour y retrouver les appellations mêmes 
des sciences qui sont spécialement professées par Her Trippa 
et dont l'indication est présentée au début du chapitre XXV 
du Tiers Livre : De astrologia, de geomantia, de metaposcopia ', 
et ainsi de suite. Le parallélisme est donc complet ; il apparaît, 
par ailleurs, comme si évident, qu'il n'est pas besoin d'y insis- 
ter davantage^. 

n 

Maintenant que le rapport entre les deux personnages est 
établi d'une manière sûre, il est à propos de répondre à l'autre 

1 . « Icy, près l'Isle Bouchart, demeure Her Trippa, (dit Epistemon) ; vous 
sçavez comment par art d'astrologie, geomantie, chiromantie, metopoman- 
tie et aultres de pareille farine, il prîedict toutes choses futures ; conférons 
de vostre affaire avecques luy ». 

2. On lira peut-être avec intérêt cette appréciation de Prost (I, 86) sur la 
partie du De Occulta philosophia dont nous parlons ici : « La description des' 
pratiques mystérieuses à l'aide desquelles on obtient ces merveilleux résul- 
tats et d'autres du même genre, n'est pas oubliée dans le traité d'Agrippa. 
L'art des fascinations, celui des enchantements et des évocations et, avec 
eux, les procédés de la divination, l'astrologie enfin y font l'objet d'exposi- 
tions détaillées auxquelles l'auteur donne pour fondement les doctrines de 
métaphysique et de physique dont nous venons de présenter la succincte 
analyse. Cette portion de son oeuvre, conçue dans un esprit tout pratique, 
en est de beaucoup la plus étendue et elle frappait plus que le reste proba- 
blement les hommes de son temps. Il n'en serait pas de même pour ceux 
d'aujourd'hui... » Remarquons qu'un quatrième livre fut ajouté de bonne 
heure à l'ouvrage d'Agrippa, livre qui contient une énumération classique 
des procédés de la magie qu'il est intéressant de rapprocher de celle du 
Tiers Livre. On la trouvera, par ex. dans une éd. de l'ouvrage d'Agrippa 
datée de 1565, Lyon. (Bibl. Mazarine, 28.458.) 

Mélanges. II. ji 



482 ABEL LEFRANC 

question : Rabelais et Agrippa ont-ils été à même de se ren- 
contrer ? Certes, l'auteur du De Fâtn/to/^ avait beaucoup séjourné 
en France, à Paris, à Avignon, à Autun, à Chalon-sur-Saône, 
à Metz, mais surtout à Lyon. Il arriva dans cette dernière ville 
dans les premiers mois de l'année 1524 et y demeura quatre 
années (probablement le plus long séjour qu'il ait fait dans une 
ville). Il y devint conseiller et médecin du roi de France, et fut 
attaché à la personne de la reine-mère Louise de Savoie. Dans 
une lettre qui porte la date du 27 mai 1525, il se félicite de 
cette fortune inespérée. Celle-ci, toutefois, ne dura pas long- 
temps. Après le départ de sa royale maîtresse, il ne put obte- 
nir le payement de ses gages et tomba dans une complète dis- 
grâce en même temps que dans une situation très précaire. 
Aigri, désenchanté, il écrivit le traité de « l'incertitude et de la 
vanité des sciences », qui porte la trace continue de ses mélan- 
coliques dispositions d'esprit, « satire emportée, a-t-on dit jus- 
tement, des mœurs, des lois, des usages et du régime entier 
de la société de son temps. » Il laissa donc à Lyon des souvenirs 
nombreux et précis, à la suite de ce séjour qui marque l'une 
des crises les plus graves de sa vie. Quand Rabelais y arriva 
quelques années plus tard, en 1532, il n'eut pas de peine à les 
recueillir. En 1535, du reste. Agrippa se rendit de nouveau 
à Lyon, venant de Bonn. Nous sommes renseignés avec cer- 
titude sur cette période finale de son existence par le plus 
fidèle de ses disciples, Jean Wier. Ce changement ne lui fut 
pas favorable. Revenu à Lyon, il se vit jeter en prison par 
ordre du roi; cette incarcération fut motivée, croit-on, par la 
hardiesse avec laquelle il aurait écrit antérieurement contre la 
reine-mère. Ses amis intervinrent, et il fut relâché. Il se retira 
alors à Grenoble, où il mourut peu de temps après au cours 
de l'année 1535, âgé de 49 ans, sans qu'on puisse préciser le 
mois de son décès. Sa fin arriva non pas à l'hôpital, dans la 
maison de Saint-Antoine de la rue de la Perrière, comme on 
l'a prétendu, mais, selon toute vraisemblance, au logis même 
de François de Vachon, président au parlement du Dauphinc, 



RABELAIS ET CORNELIUS AGRIPPA 483 

qui l'avait recueilli chez lui, et par les soins de qui il fut inhumé 
honorablement dans l'église des Frères Prêcheurs, suivant le 
témoignage de l'érudit dauphinois Guy Allard. Un compa- 
triote et contemporain de celui-ci, Chorier, confirme tous ces 
renseignements mais place le trépas du savant allemand dans le 
logis du conseiller au Parlement Ferrand, où était mort le 
jurisconsulte Guy Pape vers le milieu du xv^ siècle ^ Le fait 
de la mort d'Agrippa survenue en 1535, à Grenoble, est, en 
tout cas, hors de doute. 

Or, personne n'a jamais remarqué que, précisément au cours 
de cette même année 1535, Rabelais avait effectué un voyage 
semblable à celui qui marqua la fin de l'existence d'Agrippa. 
Inquiet, se trouvant sous la menace de poursuites, il quitta 
brusquement Lyon le samedi 13 février pour aller se réfugier à 
Grenoble -, où il trouva un asile dans la maison du président 
François de Vachon, le même chez lequel Guy Allard sup- 
pose que s'éteignit Agrippa. En outre, Guy Allard remarque 
à l'article Vachon de sa Bibliothèque de Daiiphiné (1680) que 
ce personnage « président à mortier en ce Parlement soubs 
Henri III, ne passoit point agréablement les heures de son loi- 
sir s'il n'estudioit pas, et ses plus charmantes conversations 
estoient avec les gens de lettres ; aussi recueillit-il Rabelais et 
Agrippa dans sa maison ' ». 

Il semble donc_, d'après ce texte, rédigé, il est vrai, au 
XVII'' siècle, que Rabelais et Agrippa, qui tous deux séjour- 
nèrent à Grenoble en 1535, aient pu se retrouver dans la 

1. Chorier, La jurisprudence du célèbre conseiller et jurisconsulte Guy Pape, 
etc., Lyon, 1692, dans la vie de Guy Pape qui figure en tête de cet 
ouvrage (cité par Prost, II, p. 405). 

2. Voy. V. de Valous, Rabelais à Lyon, Lyon, 188 1, p. 8 ; notre article de 
la Revue des Etudes rabelaisiennes, 1908, p. 148 et suiv. ; et Le séjour de Rabe- 
lais à Grenoble, par Albert Ravanat, Grenoble, 1891. 

3. La Bihliotèque de Dauphiné, contenant les noms de ceux qui se sont dis- 
tinguei par leur sçavoir dans cette province et le dénombrement de leurs ouvrages 
depuis XII siècles. Dressée par M. Guy Allard. A Grenoble, chez Laurent 
Gilibcrt, 1680. V>5 Rabelais, Agrippa et Vachon. 



484 ABEL LEFRANC 

demeure hospitalière du président de Vachon. Et même il ne 
serait pas impossible qu'ils se fussent rencontrés déjà à Lyon, 
si l'arrivée d'Agrippa dans cette ville avait été antérieure à la 
mi-février. Quoi qu'il en soit, il est intéressant de constater 
que les circonstances ont imposé à chacun d'eux, vers la même 
époque, un déplacement et une retraite absolument sem- 
blables, conseillés par la prudence. Une telle constatation nous 
amène à nous demander s'il n'existerait point une relation 
entre le départ de l'un et celui de l'autre, et si le même rapport 
ne se manifesterait pas en ce qui touche le choix du lieu du 
refuge. Quand Rabelais s'enfuit précipitamment de Lyon, c'est 
que, nouvellement censuré par la Sorbonne \ il a lieu de 
craindre pour sa sûreté, eu égard à la situation générale et aux 
dispositions des pouvoirs locaux ; or, il me paraît vraisemblable 
que si Agrippa fut incarcéré dans la même ville, cette mesure 
dut être prise beaucoup plus en raison de ses idées réputées 
téméraires et dangereuses qu'en punition d'un écrit plus ou 
moins oublié, dirigé contre la reine-mère, morte depuis 
quatre ans. A diverses reprises, son orthodoxie donna lieu à 
de graves soupçons ^. Mais ce qui mérite de retenir davan- 
tage notre attention, c'est cette circonstance que le De Vanitate 
et son auteur furent condamnés par la Sorbonne le 2 mars 

1. J'incline à croire que la censure portée contre le Gargantua fut pro- 
noncée par la Faculté de théologie vers le mois de février 1555 et qu'elle 
fut la cause déterminante du départ soudain de Rabelais. 

2. Son biographe remarque (t. II, App. X, p. 463 et suiv.) « que les 
tendances d'Agrippa pour la Réforme sont incontestables et permettent de 
douter de la sincérité de ses paroles dans les témoignages qu'il donne par- 
fois d'opinions qui seraient contraires aux novateurs. Les chroniques mes- 
sines parlent du renom qu'il avait à Metz, en 1519, d'être à ce moment un 
des adhérents notoires des doctrines religieuses nouvelles... Agrippa pro- 
fessait une véritable admiration pour Luther, l'hérétique invaincu comme il 
l'appelle ; et il avait adopté des opinions analogues aux siennes en bien des 
points... La communauté d'idées entre Agrippa et les hérésiarques du 
xvie siècle s'accuse dans maint passage de ses écrits, mais tout particulière- 
ment dans son traité de l'incertitude et de la vanité des sciences. Tels sont 
les passages qui concernent le célibat des prêtres, le culte des saints, le 
purgatoire, etc. » 



RABELAIS ET CORNELIUS AGRIPPA 485 

1535. L'ouvrage, censuré comme entaché des doctrines luthé- 
riennes (attaques contre le culte des images, des temples, des 
fêtes et des cérémonies de l'Eglise ; blasphème contre les écri- 
vains du saint canon), fut condamné à être brûlé publique- 
ment '.Voilà, selon nous, la véritable cause de l'emprison- 
nement de l'ardent sectateur des sciences magiques. Les mêmes 
censures qui frappèrent Rabelais, aussi bien du côté catholique 
que du côté protestant, l'atteignirent pareillement. Cela est si 
vrai que Calvin, un peu plus tard, rapprocha le nom de Rabe- 
lais de celui d' Agrippa, en les présentant l'un et l'autre comme 
deux libres-penseurs « frappez d'un mesme aveuglement ^ ». 
De toute manière, l'auteur du Pantagruel dut souvent entendre 
parler d'Agrippa. S'il l'a connu personnellement, comme bien 
des indices permettent de le croire, il n'a sans doute éprouvé, 
malgré quelques idées communes et la similitude des dangers 
courus vers le même temps, aucune sympathie pour son con- 
frère; ce champion des sciences occultes ne pouvait séduire en 
nulle manière son esprit si clair et tout épris des réalités. 

Quelques mots, en terminant, sur l'allusion du début du 
chapitre XXV du Tiers Livre relative aux infortunes conju- 
gales de Her Trippa; il n'y a rien d'impossible à ce qu'elle 
évoque un bruit plus ou moins fondé répandu par la malignité 
publique. Her Trippa y apparaît comme fréquentant la cour 
pendant son premier séjour à Lyon, détail qui est parfaitement 
exact en ce qui touche Agrippa. On sait qu'il fut marié trois 
fois. L'une des femmes qu'il épousa passait pour très belle. 
Quant aux cadeaux faits à Her Trippa, en dehors des « cin- 
quante beaux angelotz » qu'il reçoit, leur énumération ne pré- 
sente rien que de vraisemblable. Les imprécations que Panurge 
adresse à Her Trippa, en quittant sa « tanière » (fin du cha- 

1. D'Argentré, Collectio judicionnn de novis erroribus, Paris, 1728, fo 
t. II, p. 85. Le De occulta philosophia fut condamné également à Cologne, 
en 1533. 

2. Calvin, Traité des Scandales (1550), éd. de 1566, p. 1182, dans le 
Recueil des Opuscules de Calvin donné à cette date, par Th. de Bézc. 



486 AÉEL LEFRANC 

pitre), ne sont pas non plus pour surprendre : « A trente diables 
soit le coqu, cornu, marrane_, sorcier au diable, enchanteur de 
l'Antichrist. Retournons vers nostre roy. Je suis asceuré que 
de nous content ne sera, s'il entend une fo5''s que soyons icy 
venuz en la tesniere de ce diable engiponné. Je me repens d'y 
estre venu... Vray Dieu ! comment il m'a pertumé de fasche- 
rie et diablerie, de charme et de sorcellerie ! Le diable le puisse 
emporter ! » Ce sont là autant d'allusions qui s'expliquent 
fort bien de la part d'un contempteur de la magie en général 
et spécialement des théories d'Agrippa. L'allusion faite aux 
sentiments du roi à l'égard de celui-ci concorde avec les péri- 
péties de son premier séjour à Lyon, je veux dire avec sa dis- 
grâce, autant qu'avec l'aventure fâcheuse du second séjour, 
même si l'on admet que son incarcération put être en partie 
causée par un pamphlet contre la mère du souverain. En 
résumé, aucun trait de l'épisode du Pantagruel qui ne convienne 
exactement à la personnalité d'Agrippa '. Il ya donc identité 
entre le célèbre médecin et la figure introduite par Rabelais 
dans son roman. Une fois encore, tous les traits de la satire 
rabelaisienne s'expliquent et se justifient de la manière la plus 
complète et, si j'ose dire, la plus naturelle. Après Hippotha- 
dée (Lefèvre d'Etaples), Raminagrobis (Lemaire de Belges), 
Trinquamelle (Tiraqueau), pour ne parler que du Tiers Livre, 
Her Trippa nous apparaît, lui aussi, comme un personnage 
emprunté à la réalité la plus concrète. 

Abel Lefranc. 

I. Le seul trait — avons-nous besoin de le dire? — qui ne conviennepas 
à Agrippa, c'est celui de sa résidence à l'Ile-Bouchard. Comtne les faits du 
Tiers Livre se déroulent en Touraine, cette supposition était nécessaire. Il 
est possible d'ailleurs qu'une explication permette un jour de préciser la 
raison du choix fait par Rabelais de cette localité de son pa3'S chinonais. 



RECHERCHE SUR LES PLUS VIEUX LIVRES 
DES CONDÉ 



Quelle que soit la richesse du « Cabinet des livres » du 
Musée Condé, à Chantilly, il est loin de posséder tous les 
volumes amassés, depuis le xvi^ siècle jusqu'à la Révolution, 
par le connétable Anne de Montmorency et les divers princes 
de Condé. L'histoire des péripéties auxquelles a été exposée 
cette remarquable collection a été esquissée, à grands traits, par 
le duc d'Aumale lui-même ' et par Léopold Delisle ^ 

En publiant un document tiré des Archives des Dépôts 
littéraires conservées à la Bibliothèque de l'Arsenal, je me pro- 
pose de montrer l'abondance des incunables et des livres de la 
première moitié du xvi^ siècle dont pouvait s'enorgueillir la 
bibliothèque des Condé avant la Révolution. 

On sait que les livres des Condé (tant ceux de Chantilly 
que ceux de Paris) versés, comme toutes les collections des 
émigrés, au Dépôt littéraire de la rue de Lille, furent attribués, 
après les prélèvements opérés par Van Praet pour la Biblio- 
thèque nationale, à divers établissements, tels que l'Institut, 
l'Arsenal, la Mazarine et surtout l'Institut des boursiers du 
Collège Égalité, autrement dit le Prytanée ou Collège Louis- 
le-Grand '. 

Le bibliothécaire de ce Collège, Antoine Sérieys, avait été 

1. Chantilly, Le Cabinet des livres. Manuscrits. T. I (Paris, Pion, 1900). 
Introd., p. i-xxiv. 

2. Id. Impritnés antérieurs au milieu du XVI'^ siècle (Paris, Pion, 1905). 
Introd., p. i-xxii. 

3. Ihid., p. XVIII. 



488 EMILE CHATELAIN 

conservateur du dépôt en question ', il en connaissait les res- 
sources et se fit autoriser à y puiser pour compenser les pertes 
qu'avait subies lé Collège entre l'époque du versement et celle 
de la reddition. Il en tira plus de 2.000 volumes, dont les titres, 
très négligemment transcrits, occupent de nombreux feuillets 
du manuscrit 6512 de l'Arsenal -. J"ai extrait de cette longue 
énumération qui mériterait peut-être d'être publiée in-extenso 
la liste des livres les plus anciens, en indiquant, quand c'était 
possible, la cote qu'ils portent aujourd'hui à la Bibliothèque 
de l'Université. 

Sans doute, le Catalogue de nos Incunables et le Catalogue 
des livres de 1 501-1540, publié récemment par M. Charles 
Beaulieux, ont signalé déjà, avec la provenance Condé, un 
bon nombre de livres précieux. Mais l'Université de Paris est 
loin de posséder tout ce que Sérieys avait choisi, non pour 
elle, mais pour son Collège dont les collections, après de 
longues disputes, demeurèrent la propriété de l'Université. 
Les ouvrages qui manquent sont passés, soit dans la biblio- 
thèque du premier Consul, soit à l'Ecole de Saint-Cyr, soit à 
l'École Normale supérieures 

Quoi qu'il en soit, la Bibliothèque de l'Université de Paris 
possède encore aujourd'hui plus de 500 volumes provenant 
des Condé. Léopold Delisle a fait connaître quelques-uns des 
plus intéressants 4 ; je regrette de ne pas lui avoir communi- 
qué, entre autres, l'existence d'un précieux volume qui ne 
porte pas les armes des Condé, il est vrai, mais qui provient de 
celui qu'on regarde comme le fondateur de la collection Condé : 

Alexandri Tralliani medici libri XII. Rhazne de pestilentia libel- 
las ex Syrorum lingua in Graccam translatus. Jacobi Goupyli in 

1. Em. Châtelain, Manuscrits de la Bibliothèque de TUniversitè tirés des 
dépôts littéraires (Imprimé pour le mariage Paris-Talbot, 20 juillet 1885), 
p. 13 sq. 

2. Fol. 174-191. 

3. A. Franklin, Anciennes bibliothèques de Paris, t. III, p. 311, d'après 
des renseignements communiqués par Léon Renier. 

4. Chanlllly, Le Cabinet des Livres, Imprimes, p. lxxix-lxxxi. 



RECHERCHES SUR LES PLUS VIEUX LIVRES DES CONDÉ 489 

eosdem castigationes. Lutetiae, Rob. Stephanus, 1548, in-fol. 
(Relié en maroquin vert sur ais de bois, aux armes du connétable 
de Montmorency, avec la devise APLANOS. Clous aux huit coins.) 

R. r. 63 (4° 

Dans la liste suivante, j'ai corrigé tacitement une foule 
d'erreurs de l'employé du Dépôt chargé de la dresser. J'ai 
essayé de reconnaître à la Sorbonne les livres conservés, mais 
on comprendra que le résultat est souvent incertain. Outre 
les fautes ordinaires des copistes, on voit le scribe confondre 
l'année de la composition ou une note inscrite par un posses- 
seur avec la date de la publication '. 

Elat des livres choisis dans h dépôt littéraire de la nie de Lille, 
pour la Bibliothèque de TInstilut des boursiers, en vertu de l'autori- 
sation du ministre, en date du ip ventôse de l'an V. 

CoNDÉ ÉMIGRÉ. 

Commentaria Ciçsaris. Lugd., Huyon, 15 19, in-12. [R. xvi, 

1032.] 
Lingua per Des. Erasmum Rotterod. Lugd., Gryphius, 1538, in-8°. 

[R. XVI, 1285.] 
Helii Eobani Hessi Sylvarum libri. 1533 [1535] in-80, parch. [R. 

XVI, II 57.] 
Ausonius. Aldus, in-8°. 
La Narquoise Justine. Paris, Sommaville, 1555 [leg. 1635], in-8''. 

[LE. e. p. 2. G^, in-12.] 
[Budé]. Livre de l'Institution du Prince. Paris, Foucher, 1547, 

in-8°. [R. ra. 243, in-120.] 
Plauti Comœdiœ. Giunte Florentinus, i5i9,in-8''. [R. xvi, 1017.J 
De rébus gestis Ludovici II. Parisiis, Wechel, 1545, in-8°, parch. 
[Hesiodi] Ascrcei opéra. Basileie, Oporinus, in-8°. 
Cornazano, De re militari, in Venetia, 1515, in-8", parch. [R. 

XVI, 1020.] 



î. Par exemple pour Laurent Valla, de voluptate [R. xvi. 772], de l'an 
15 19, mentionné comme publié en 1522, parce qu'on lit sur le titre la note 
manuscrite du propriétaire « 1522. Papilio ». La rectification est possible 
seulement quand le volume est conservé. 



490 EMILE CHATELAIN 

Discorsi diNicolo Machiavelli, etc., in Venegia, 1534. in-8°, parch. 

[R. XVI, 1148.] 
Aurelius Augurellus. Venetiis, Aldus, 1505, in-12. 
Opère Toscane di Alamanni, etc. Firenze, 1552, in-8°. 
Francisci Vergane, etc. Parisiis, Morelius, 1550, in-8". [R. ra. 

59e, in-i2°.] 
Histoire du Tems ou Relation du Royaume, etc., in-12, parch. 
Filostrato Lemnio, etc. Fiorenza, Lorenzo, 1549, in-8°. 
Sophoclis Tragœdia;, etc. Haganoe, Secerius, 1534, in-S", 
M. F. Quintiliani Oratoris, etc. Lugd., 1531, in-8°. 
Nie, Leonici Dialogi, etc. Lugd., Gryphius, 1532, in-8", parch. 

[R. XVI, 1127.] 
De recta latini grsecique, etc. Des. Erasmi, etc. 1538 [leg. 1528], 

in-8°, parch. [R. xvi, 1079.] 
Herodoti Halicarnassei, etc. Lugd., Gryphius, 1542, in-8°, parch. 

[LG. h. I, in-i2°.J 
Nicolai Leonici Thomi\;i, etc. [de varia historia] Lugd., Gryphius, 

1532, in-8°, parch. [R. xvi, 11 22.] 
La Zueca del Doni in Venezia, Marcolini, 1550, in-8". [R. ra. 184, 

in-i2°.] 
G. Plinii Secundi, etc. [de viris illustribus] Lutetiiv, Stephanus, 

1544, in-80, parch. [LL. h. 151, in-i2°.] 
Compendium Guaguini super Francorum gestis. 15 14, in-8°, 

parch. [R. xvi, 745.] 
Rime di Alessandro Lionardi. In Venetia, Griffius, 1547, in-8°, 

parch. [R. ra. 148, in-120.] 
Aristotelis, De arte dicendi. Parisiis, Vascosanus, 1549, in-S^. 
Lexicon juridicum, hoc est... Coloni;\; Allobrogum, Steer, 15 15, 

in-80. 
Autores qui hoc etc. Sueton, etc. in-8°. 
Gnrcas literaturaj dragmata Jo. [Oeco]lampadio, Lutetia:, 1522, 

in-8°. [R. XVI, 104 T.] 
Chronicon de regibus Francorum, etc. Parisiis, Vascosanus, 1548, 

in-8°, parch. [R. ra. 634, in-120.] 
Jac. Sadoleti épis. etc. Lugd., Gryphius, 1550, in-8", parch. [LL'. 

pr. 81, in-12".] 
Aeneas Sylvius [Piccolomini]. De Bohemorum origine. Salingiaci, 

Soter, 1538, in-8°. [R. xvi, 1188.] 
Trebellius PoUio et alii. Parisiis, Steph., 1544, in-80. [^ll, j-, igj^ 

in-12".] 
Epitome thesauri lingua; sanctas autore Pagnino. Plantin, 1496 

[159e. ?], in-8°. 



RECHERCHES SUR LES PLUS VIEUX LIVRES DES CONDE 49 1 

Theodori Gaziu Grammatica hebraïca. Parisiis, Wechelius, 1536, 

in-8°. [R. XVI, 1167.] 
Astutie militari di Frontino, in Venetia, Comin de Trino, 1541, 

in-80. [R. ra. 68, in-12".] 
Huberi Chronicorum libri très. Basileiv, Platterus 1 106 [i 506], in-8'^. 
Marsilio Ficino, Sopra lo amore, overo convito di Platone. Firenze, 

Neri Dortelata, 1544, in-8°. 
Brucherius, In septem sapientum Grœciœ apophtegmata. Parisiis, 

Colini\;us, 1534, in-8". [R. xvi, 1145.] 
Gervasii Sepini Salmurei Erotopa;gnion lib. très ad Apollinem. 

Parisiis, Wechelius, 1553, in-8°. [LL'. p. 187, in-i2°.] 
Ragionamenti di M. Pietro Aretino. In-8°. 
Ptolemiti inerrantiuni stellarum significationes. — Ibid. Ovidii 

Fast. Aldus, in-8°. 
Magdalena evangelica, auth. Pat. Philicino. Antverp, Stelsius, 

1546, in-8°. [LL'. m. 25, in-120.] 
P. Rosseti, poetie laureati, Paulus, sub prelo Ascensiano, 1527, 

in-8°. fR. XVI, 1072.] 
I cantici e ragionamenti del Britonio. Venegia, Constantini, 1550, 

in-8°. [R, ra, 149, in-i2°.J 
[Britonio] Gelosia del sole. Venetia, Sessa, 153 1, in-8°. [R. xvi, 

1109.] 
[Porcins] Pugna porcorum '. Wittembergi^?, 1525, in-8''. [R. xvi, 

1054.] 
De re vestiaria libellus ex Bayfio excerptus. Parisiis, Rob. Steph., 

1541, in-8°. 
Paulus iEmilius, De rébus gestis Francorum. Parisiis, Aud. Parvus, 

1548, in-80. [R. ra. 631, in-i20.] 
Salmonii Macrini Hymnorum libri sex. Parisiis, Rob. Steph., 1537, 

in-8°. [R. XVI, 1289.] 
Epigrammata Grasca. Friburgi Brisgoia;, Gravius, 1541, in-8°. 
Frossardi opus. Parisiis, Colinasus, 1537, in-8°. [R. xvi, 1184,] 
Prose di Bembo. hi Venetia, 1540, in-S'^. [R. xvi, 1211.] 
Imperatorum et Cassarum vita. Lugd., Arnoletus, 1550, in-80. 
Aesopi vita et fabuKv. Lutetiit, Rob. Steph., 1545, in-8°. [LG. d. i, 

in-i2°.] 
[Varennius], Syntaxis grasca. Parisii>j, Wechelius, 1546, in-8^. [R. 

ra. 595, in-i20.] 
Grammatica hebr^ea. Parisiis, 1540, in-8°. 

I. La plaquette est de 1530, mais elle est reliée avec une grammaire 
hébraïque de 1525. 



492 EMILE CHATELAIN 

Cclii Sedulii opéra. Basilex-, 1341, in-8°. [LL. p. 443, iii-i2°.J 

Aristophanis Comedi^e. Venetiis, Zanet. 1538, in-8°. 

Décoration d'humaine nature, par Le Fournier, Paris, Longis 

[Leber] 1503 (leg. 1530). [R. xvi, 1097.] 
Biblisch Historien. Figùrlich. [Nuremberg]. 1533, in-8° [R. xvi, 

1134.] 
Galeatio Capella. De rébus nuper in Italia gestis, 1533, in-8°. [R. 

XVI, II 17.] 
I sonetti del Burchiello Fiorentino stampati di nuovo et ricorrecti, 

15 14, in-8°. 
latrionices medicamentorum simplicium liber secundus, in-8°. [R. 

XVI, 1275.] 
Hist. de Josephe en italien, Venise, Ravano, 1535, in-8°. [R. xvi, 

iiéi.] 
Bonadi Monodiœ. -Parisiis, Colinîeus, 1538, in-i2°. [R. xvi, 1194-] 
Nimphce Fiesolanse di Boccacio. Firenze, Giuntus, 15 18, in-8°. 
Arcadia da Sannazaro. Aldus, 1539, in-8°. 

Victoris Massiliensis poemata. Lugd., Portunarius, 1536, in-8°. 
D. Jasonis Pratensis Zyricei med. De cerebri morbis lib. Basileas, 

Henr. Petrus, 1549, in-12, demi-rel. [S. M. m. 43, in-12.] 
M. Gatenaria, De curis fegritudinum, Practica uberrima. Parisiis, 

Guill. Richard, 1540, in-12, demi-rel. [R. xvi, 1216.] 
Cl. Galeni, De curatione per sanguinis missionem libellus. Lugd., 

Frellonius, 1546, in-12, demi-rel. [SM. cp. 29, in-i2°.] 
Cl. Galeni, Methodi medendilibri 14. Parisiis, Chevallonius, 1538, 

in-12. [R. XVI, 1198.] 
^gidii carmina de urinarum judiciis édita. Basileœ, Wolfius, 1529, 

in-12, parch. [R. xvi, 1089.] 
De Vasculis libellus. Sebast. Gryphius, 1539, in-12, parch. [R. 

XVI, 1203.] 
Carcel de Amor del complimiento de Nicolas Nunez, et fut 

impresso in Envers, etc., in-ié. 
latrion medicamentorum simplicium, etc., per Othonem Brunfel- 

sium, in-8°, parch. [Strasbourg, 1533. R. xvi, 1274.] 
D. Michaelis Ritii compendiosi, etc., de regibus christianis fere 

[très] libelli, etc. Parisiis, 1507, in-8° [R. xvi, 1005.] 
De l'administration du Saint-Bois, par Alfonse Ferrier, Poictiers, 

1546, in- 16, parch. 
Œuvres de Franc. Villon. Paris, Janot, sans datte, in- 16, parch. 
J. A. Comenii Pansophiie dyatiposis ichnographica et orthogra- 

phica delineatione. Amsterodami, Elzevirius 1545 [1645], in-12. 

[SD. e. 1 16, in-i2°.] 



RECHERCHES SUR LES PLUS VIEUX LIVRES DES CONDE 49^ 

D. Honorii Augustudunensis presbiteri lib, 7. Basileœ, 1544, in-8°. 

[SP. g. I, in-i20.] 
L'antichita di Roma, di Bartolomeo Marliano, in Roma, fig. 
[Habert], Voyage de l'homme riche, etc. Troyes, Nicole, Paris, 

1543, in-80. [R. ra. 238, in-i2°.] 
II lettres d'un docteur de l'ord. Saint-Dominique, sur les cérémo- 
nies de la Chine, du Père Dez, principal des Jésuites. Sans datte 

et nom d'imprimeur, in- 12 br. 
Alexandri Aphroditici problemata grœcé et lat. Parisiis, 1541, 

in-80. 
Aloisii Mundella^ Brixiensis med. epistolœ médicinales ex Brixia. 

[Basileae], 1548, in-8°, parch. [SM. m. 117, in-12.] 
De morbis mulierum curandis, auth. Rocheo. Parisiis, Janotius, 

1542, in-12, parch. [R. ra. 679, in-12.] 
Sidonii Apollinaris poema aureum, etc. 1498, in-8°, parch. [I, 

115.] 
Rhetorices elementa per Philip. Melanchtonem, Lugd., 1541, 

in-12, [R. ra. 50, in-12.] 
Ex scriptis Herodiani excerpta, etc. Basileae, Wechel, 1542, in-12. 
Dictionarium hebraïcum a Sebastiano Munstero. Basileit-, Froben, 

1535, in-8". [R. XVI, 1162.] 
Arnoldi Ferroni, De rébus gestis Gallorum lib. 9. Parisiis, Vasco- 

sanus, 1550, in-8° [R. ra. 633, in-12.] 
Joannis Vultei Remensis epigrammata. Lugduni, Gryphius, 1536, 

in-12. [R. XVI, 1269.] 
Historia del duca di Floria, in Venegia al signo del pozzo, 1542, 

in-12. 
Apulei Madaurensis philosophi platonici Metamorphoseos. Parisiis, 

Colina^i, 1536, in-12. 
Œuvres de Ronsard. Paris, Buon, 1504 [1604], in-12. [R. ra. 287, 

in-12.] 
[Thomas Morus]. Description de l'île d'Eutopie, 1550, in-12. [R. 

ra. 245, in-12.] 
Commentaire de Marsille Ficin, sur le Banquet des Amours de 

Platon, par Simon Silvius. Poitiers, 1546, in-12. [R. ra. 455, 

in-12.] 
Augustin! Niphi niedici lib. 3. Lugduni, Beringos, 1549, in-12. 

[R. r. 31, in-12.] 
Berosi sacerdotis Chaldaïci antiquitatum lib. quinque, Antverpias, 

Stelsius, 1545, in-12. [LL. h. 261, in-12.] 
Theophrastus, De historia et causis plantarum, Parisiis, 1529, 

in-12. [R. XVI, 1084.] 



494 EMILE CHATELAIN 

Idem. De liistoria plantanmi, Lui;duni, Pagnnus, 1352, in-12. 
\'ertu et propriété de la quintessance de toutes choses. Lyon, 

Détournes, 1549, in-8°. [R. ra. 242, in-12.] 
Hieronymi Cardani Mediolani med. opéra. Lugduni, Paganus, 

1535 (?), in-80. 
Paracelsi Chirurgia Minor, quam alias Bertlieoneam intitulavit. 

Basileas, Pernam, in-8°. [S<1>. /. 9, in-12.] 
TabelL-e de vita et morte, francicc et laiine. Paris, Hulpeau (?), 

1524 (?), in-8°. 
Polidori Vergilii Urbinatis. Dererum inventoribus lib. 8, Lugduni, 

Gryphius, 1546, in-8°. 
Henrici Cornelii Agrippiv lib., Parisiis, Wechel, 1531, in-12. [R. 

XVI, 1 112.] 
Almanach nova plurimis, etc. Venetiis, Liechtenstein, 1521, in-4". 

[R. XVI, 811.] 
Lucii AnuLvi Seneca^. De Morte, etc. In ;vdibus Ascensianis, 

15 14, in-4°. [R. XVI, 153.] 
Michaelis Ritii Neapolitani. De regibus l"rancorum. Mediolani, 

1505, in-4^\ [R. XVI, 769 provient de Condé, mais c'est une éd. 

de Bàle, 15 17.] 
De magistratibus et republica \'enetorum, Parisiis, Vascosanus, 

1543, in-4°. 
De rébus Turcarum, ad Franciscum Gallorum rcgem. Parisiis, 

Stephanus, 1540, in-4''. 
Di Ovidii Metamorphosi, 1538, in-4". 
Aristophanis facetissimi Comediit, grasce, 1545, in-4". 
Passionarius Galeni, etc., in-4°, Lugd., 1526. [R. xvi. 836.] 
Ant. Musa^ De herba vctonica Apula.n. BasilccU, 1537, in-4°. [R. 

XVI, 944.] 
Cornélius Nepos qui contra etc. Taurini, 1515, in-4°, parch. [R. 

XVI, 747.] 
Rudimenta grammatices Linacri. Parisiis, Stephanus, 1533, in-4°. 

[R. XVI, 880.] 
Métamorphose d'Ovide, fig. in-4°, oblong. 
Antiquarum statuarum urbis Rom;v de Cavalleriis. 
Pseaumes de David, en hébreu. 
Livre de broderie, fleur de la science de portraiture, etc. Paris, 

1530, in-40. 
[Demetrii] Phaleraei graece, Maugius (?), 151.1, in-4°, parch. 
Il Decameronedi Boccaccio, etc., in Venegia, Giolito, 1548, in-4°, 
Jurisconsultorum vit:u, etc. Basile;e, 1537, in-4°. [R. xvi, 908. J 



RECHERCHES SUR LES PLUS VIEUX LIVRES DES CONDE 495 

Leoniceni. De serpentibus. Bononix-, Junior, 15 18, in-4''. 

Constantin! Lascaris Institutiones, etc. 15 10, in-4''. 

Mythologie, avecfig., in-4'', parch. verd. [I. 141.] 

Sententiola poetarum vet. opéra. Graece, lat. in-4'', p. 

Ovidii Metamorphoseos libri moralizati. Lugd., Huguetan, 15 10, 

in-4'', parch. 
Diodori Siculi Historiarum libri aliquot, Basilea.-, 1539, in-4''. [R- 

XVI, 91e.] 
La Mer des Chroniques, par Rob. Gaguin. Paris, 1525, in-fol., 

parch. [R. xvi, 642.] 
[J, Lemaire de Belges]. Singularités de Troye, 1509, in-4'', P- 
Orationes Beroaldi, in-4°. [R. xvi, 92e.] 
Salmonii Macrini Odarum libri sex, Lugd., Gryphius, 1337, 

in-4°, [R. XVI, 1x8 5.] 
Libellus verè aureus seu Utopia Thoma Mori. Antverpiae, 151e, 

in-4°. [R. XVI, 755.] 
Les vingt-et-une epistres d'Ovide, translatées de latin en français, 

par l'évéque d'Angoulême. Paris, Trepperet, 1525. 
Guidonis Juvenalis Opéra. Parisiis, 1490, in-4°. [I. 188]. 
Theodori Gazse Grammatica. Parisiis, 1521, in-4°. [R. xvi, 809.] 
Urbani Bellunensis Institutionum in linguam graecam grammatica- 

rum libri 2 en i vol. in-4°, parch. 
Jul. Caesaris Scaligeri. De causis lingua; latina lib. 13, Lugd., 

Gryphius, 1540, in-4°, parch. [R. xvi, 969.] 
Délia istitutione di tutta la vita del huomo nato nobile e in citta 

libéra del Alessander Piccolomini. Venise, Scot. 1542, in-4°, 

demi-rel. [SG. e. i, in-4''.] 
Hermolai Barbari Patritii Veneti in C. Plinii Xaturalis historiée 

libros castigationes. Basileae, Valderus, 1334, in-4<', [R. xvi, 

89e.] 
Laurentii Valla;. De voluptate et vero bono lib. très, 1522 [1519], 

in-4<'. [R. XVI, 772.] 
C. SoUii Sidonii Apollinaris opéra cum commentariis j. Bapt. Pii. 

Basileae, Petrus, 1342, 4°, parch, 
L. Domitii Brusonii Contursini Lucani facetiarum exemplorumque 

lib. 7. Basileas, Br}'lingerus, 4°. 
Orlando Inamorato del signor Mateo Maria Boyardo. \'inegia, 

Scotto, 1548, in-4''. 
De magistratibus Atheniensium lib. auth. Guillelmo Postello Baren- 

tono. Parisiis, Vascosan, 1541, in-4°. 
Jacobi Silvii Ambiani in linguam Gallicam isagogx. Parisiis, Rob. 

Stephan., 15 31, in-40. [R. xvi, 870.] 



49^ EMILE CHATELAIN 

Eusebii Chronicon. Parisiis. Henr. Stephanus, 13 12, in-12. [R. 

XVI, 738.] 
Pétri Corbelini Adagiales flosculi. Parisiis, Chevallon, 1520, 111-4°, 

parch. [R. xvi, 802.] 
Aristotelis Propositiones. Venetiis, Joannot, 1493, in-4°- [I- I93-] 
Le iMaitre d'arme ou l'exercice de l'épée seule, par Liancourt, ûg. 

Paris, in-4°. 
Assemblée des trois états. Caratter. goth., 1483, in-4°. 
Appiani Alexandrini. De civilibus Romanorum bellis historiarum 

lib. 5. Parisiis, Vascosan, 1538, in-40, parch. [R. xvi, 41e.] 
Réthorique tant prosaïque que rithmétique de Pierre Fabri. Rouen, 

1521, Rayer, in-40. [R. xvi, 810.] 
Gesta Alexandri Magni a D. Galthero versibus conscripta. 

Goth. in-4°. 
Theophilacti arch. Bulgarias institutio regia. Parisiis, in-40. 
Tullius. De officiis, cum commentariis P. Marsi, in-4°. [I. 165.] 
Mirabilia Romas Francisci Albertini, sans datte, ni nom d'impri- 
meur, in-4°. 
De accentibus et orthographia linguœ hebraica; J. Reuchlin. 

Hagenoie, Badensis, 15 18, in-4°, parch. [R. xvi, 632.] 
Epiphanii ep. Cypri. De prophetarum vita et interitu commenta- 

rius griece et lat. Basileie, Cratander, 1529, in-4°. [R. xvi, 

853.] 
Pindari poetîe vetustissimi, etc. Basileas, Cratander, 1535, in-4°. 

[R. XVI, 899.] 
De la Rep. des Turcs, etc., par Postel, cosmopolite. Poitiers, 

Demarnef, in-4°, sans datte. [1560. R. r. 6, in-80.] 
Sigeberti Gemblacensis cenobitie Chronicon ab anno 331 ad 1113. 

Henri Steph., in-4° [15 13]. [R. xvi, 744.] 
Laurentii Valhe. De latin^e linguœ eloquentia, etc. Parisiis, Rob. 

Steph., 1541, in-40. [LP. 1. 26, in-40.] 
Manuelis Moschopuli. De ratione examinandie orationis liber grasce. 

Lutetia;, Rob. Steph., in-4°, parch. 
Trattato utilissimo circa lo regimento e conservatione delà sani- 

tade, per Meser Volgo [Ugo Benzo], sans datte, in-40. cart. [1508. 

R. xvi, 725.] 
Veterinaria; médicinal lib. 2 a J. Ruellio, grrece. Basileie, Valde- 

rus, in-40, parch. [1537]. [R. xvi, 906.] 
Musaei antiquissimi poetie de Leandri, etc., grx'ce. Lutetia;, Gour- 

montus, 1509, in-40. 
Practica J. Serapionis, etc. 1525, in-40, parch. [R. xvi, 641.] 



RECHERCHES SUR LES PLUS VIEUX LIVRES DES CONDE 497 

Commento di Hicronymo [Benivieni] sopra a piu sue canzone 

et sonetti dello aniore, etc. Firenze, Tubini, 1500, in-4°. [I. 
". tél.] 

Recueil d'histoire romaine, in-4°, sans datte ni lieu d'impr. 
Policratici opéra, etc. Parisiis, Rembolt, 15 13, in-4°. 
Philippi Galeni opusculum, in-4°. 

Arbor ScientiiV Raymundi LuUi, 1515, in-40. [R. xvi, 752.] 
Joannis Argentarii varia opéra. Florentiœ, Torrentinus, 1550, 

in-40. 
Opusculum de mirabilibus Romœ a Francisco Albertino. Lugduni, 

1520, in-4''. [R. XVI, 800.] 
P. Ovidii Nasonis opéra. 4 vol. in-4°. 
Veterinarix^ niedicin;\i lib. 2. interprète Joh. Ruellio. Parisiis, 

Colinieus, 1530, in-fol. [R. xvi, 28.] 
Dion. Des faits et gestes des Romains. Paris, les Angeliers, 1542, 

in-fol., parch. 
Persius cum commentariis. Venetiis, de Tridino, 1499, in-fol. 

parch. [I. 219.] 
Ex recognitione Erasmi varii autores, Basil., Frobenius, 15 18, 

in-fol. [R. XVI, 204.] 
Eustathius in Homerum. RoniiV, Bladus, 1550, 2 vol. in-fol. 
Le ricchezze délia lingua volgare di Francesco Alcuino. Vinegia, 

Aldus, 1543, in-fol. 
Joh. Bap. Egnatius in Dioscoridem. Romie [Venet.] 15 16, in-fol. 

[R. XVI, 179.] 
Julii Pollucis vocabularium. Florentiie, Junta, 1521, in-fol. 
Domitii Calderini commentarii, 1475, in-fol., parch. 
Methodus medendi certa, auth. Albucase. Basileie, Henr. Petrus, 

1541, in-fol. 
De omnibus agriculture partibus, etc. ; et à la suite : Liber Pétri 

Crescentio de Bononia de agricultura, mss. sans date. — Basilea;, 

Henric Petrus, 1548, in-fol., parch. 
Chronologia ab initio mundi usque ad resurrectionem Christi, auth. 

J. Funatio, Basle, 1545, in-fol. 
Philocolo in lingua volgare... di J. Becontio [Boccacio] de Cer- 

taldo. Venetia, 15 14, in-fol. [R. xvi, 157.] 
Dictionarium Varini Phavorini Camertis ex auth. coUectum linguîc 

gn^Cc^. Basileag, 1538, in-fol. [R. xvi, 361.] 
M. Tullii Ciceronis epistol^e familiares, sans date, in-fol. 
Valerii Maximi dictorum et factorum memorabilium, etc. Parisiis, 

Parvus, 1535, in-fol. [R. xvi, 343.] 

Mélanges. II. j2 



498 EMILE CHATELAIN 

Croniche di Messer Giovanni \'illani Fiorentino, etc. In Venetia, 

Zanetti Casterza[gense], 1537, in-fol. [R. xvi, 374.] 
7 livres des histoires de Diodore Sicilien, traduit du grec en franc., 

Paris, Vascosan, 1554, in-fol. 
Compendium historial des polices des empires, etc. Paris, Dupré, 

1528, in-fol. 
Pomponii epistola, Crispi Salusti lib. de conjuratione, cum com- 
mentariis, Laurentii Philelphi epistoUi^ lib. 16. Venetiis, de Pip- 
cius, 1492, in-fol. [I. 79.] 
J. Stobœisententite, Cyri Theod. dialogus de exilio amicitiae, griece 

et lat., in-fol., sans date. 
Lepistole vulgari di Nicolo Franco. Venetia, Gardano, 1539, in- 
fol. 
J. Fernelii Ambianatis Cosmotheoria. Parisiis, Colinivus, 1528, 

in-fol. [R. XVI, 274.] 
Xenophontis pphi opéra omnia grœce et latine. Basilece, Brylin- 

gerus, 1545, in-fol. 
Isocratis, Herodoti Halicaruassei lib. 9 in latinuni trad. Venetiis, 

1494, in-fol. [I. 91.] 
Templo militante, flos sanctorum y triumphos, etc., par Barth. Cay- 
rasco. Lisboa, Crasboeeck, 15 15 [1615], in-fol. [R. ra. 147, in-4°.] 
Chronicorum multiplicis historiit utriusque testamenti. Maffa^us., 

lib. 20. Antverpias, Crinitus, 1540, in-fol. 
Auli Gellii Noctium Atticarum lib. 19, etc. Paris, Vascosan, 1536, 

in-fol. [R. XVI, 341.] 
G. Julii Hygini Augusti liberti fabularum lib.; ejusd. Poeticon 

astronomicon, etc. Basileœ, Hervagius, 1549. 
Alex. Tralliani med. et Rhazae De pestilentia lib. Jac. Goupyli 

Castigationes. Lutetia;, Rob. Steph. 1548. [R. r. 63, 4°.] 
Polybii Megapolitani Historiarum lib. Nie. Perotto interprète. 

Basilese, Hervagius, 1549, in-fol. 
Thucydides cum scoliis antiquis. Basilec'e, Hervagius, gra.'cè, 1540, 

in-fol. 
Historia de todas las guerras civiles que wo (sic) entre los Roma- 

nos, etc., trad. de latin in lingua castellana, 1536, in-fol. 
De l'Institution du Prince, par Guill. Budé, etc. Paris, 1547, in-fol. 

[R. ra. 18, 4°.] 
Gl. Glaudiani Proserpina; raptus, Silii Italici Vita, etc. Parisiis, 

Regnault, 15 12, in-fol. 
Terentii Gomedia^ 6. Parisiis, Hcnr. Steph., 1529, in-fol. 
Justiniani Novella^ constitutiones. Parisiis, H. Steph., 1538, in-fol- 



RECHERCHES SUR LES PLUS VIEUX LIVRES DES CONDE 499 

Pauli iî!milii Veronensis. De rébus gestis Francorum lib. 10. Pari- 

siis, Vascosan, 1550, in-fol. 
Albert! Magtii Methaurorum lib. 4. Renalius de Novimagio, etc. 

1498, in-fol. [I. 84.] 
Planta vitis seu Thésaurus synonymicus hebraïco-chaldaïco, rabi- 

nicus. Plantavitius ep. Lodovîe, Colomerius, 1544 [1644], in-fol, 

[Rel. mar. r. aux armes de Plantevit. R. r. 17, fol.] 
Inscriptiones antiquœ totius orbis Romani Grotii, Scaligeri et Vet- 

teri card. fig. ex off. Comeliano, in-fol. 
Ludovici Cœlii Rodigini lectionum antiquarum lib. 30. Basikct, 

Frobenius, 1542, 2 vol. in-fol. 
Lectiones Dni Al. Siculi archiep. Panormitani super 2 decretalium 

lib. Basile^, 1481, in-fol. [I. 41.] 
Miroir historial de France. Paris, Dupré, 15 16, in-fol. 
Opéra omnia Divi Joannis Mesue. Venetiis, 1502, in-fol. [R. xvi 

102.] 
Francisci Patricii Senensis pontificis Cajetani, Enneas de Regno, 

etc. Parisiis, Dupré, 1520, in-fol. [R. \vi, 213.] 
Les dix premiers livres de l'Iliade d'Homère. Paris, Sertenas, 1545, 

in-fol. 
Infînita naturce sécréta quibuslibet hominibus contingentia, etc., 

per Bern. de Baraldis, 15 15, in-fol. 
Julii Firmici Materni junioris Siculi ad Mavortium, etc. Basile^, 

Hervagius, 1533, in-fol. 
Omnia divini Platonis opéra. Basileac, Froben, 1546, in-fol. 
Opéra Virgiliana cum decem commentis, etc. Lugduni, Crispinus, 

1529, in-fol. [R. XVI, 277.] 
Calendarium magnum Romanum, aut. StoefUero Alemano, 15 18, 

in-fol. [R. XVI, 194.] 
Joannis Fagaultii de chirurgiaj institutionibus lib. 5. Parisiis, 

Wechel, 1548, in-fol. 
Jani Damasceni decapolitani summ^e inter Arabes auctoritatis 

medici, etc. Basileas, Petrus, 1543, in-fol. 
Compendium sive Breviarium primi voluminis sive historiarum de 

origine regum, etc. 151 5, in-fol. 
Chronica de Joanne Maccalezo (?), in-fol. 
Methodus sex librorum Galeni. Parisiis, Wechel, 1550, 2 vol., 

in-fol. 
[Johannes de Sacrobosco]. Sphera mundi novi[ter] recognita. Vene- 
tiis, 15 18, in-fol. [R. XVI, 200.] 
Joannis Math^ei de Gradi[bus] opéra. Mediolani, Jacobus, etc. delà 

Rippa, 1493, in-fol. [I, 75-] 



500 EMILE CHATELAIN 

Epigrammata antiquse RomEc. Mazoche, 1521, in-fol. [R. xvi, 

3 34 '^] 
Eusebii Pamphilii Evangelicse pr^eparationis lib. 15. Lutetiit, Ste- 

phaiius, 1544, in-fol. 
Opéra J. Franc. Pici. Mantua;, 150e, 2 vol. in-fol. 
Ant. Musi^ Brasavoli medici commentaria. Basikit, Froben, 1541, 

in-fol. 
Commentarii linguce gr^c^e a G'"'^ Budito. Parisiis, Robert. Ste- 

phanus, 1548, in-fol. 
Généalogie Joannis Boccatii. Mediolani, 1505, in-fol. 
Laurentii Vallœ opéra. Basilea^, H. Petrus, 1543, in-fol. 
Auctores historiœ ecclesiasticœ. Basileas, Froben, 1523, in-fol. [R. 

XVI, 238.] 
Glarica musica. Basileœ, H. Petrus, 1547, in-fol. 
Les illustrations de Gaule et singularité de Troye, par Jean Le 

Maire de Belges. Lyon, Détournes, 1549, in-fol. [R. ra. 25, fol.] 

JossE Saint-Laurent chez Condé émigré '. 

Le bon mesnaiger, par Pierre des Crescens. Paris, Sertenas, 1540, 
in-fol. [R. XVI, 658.] 

I. Ce titre doit être probablement restitué : « Condé émigré, chez Josse 
Saint-Laurent. » En 1790, le prince de Condé donna des ordres pour que 
ses livres les plus précieux fussent mis à l'abri de la confiscation dont ils 
étaient menacés. Le Musée Condé possède une liste sommaire de 141 articles, 
publiée par Léopold Delisle (p. lxxiii sq.), des éditions princeps et autres 
raretés que le prince voulait sauver. Or, en comparant cette liste avec les 
livres mentionnés ici, ou constate que Sérieys y a pris 54 articles très impor- 
tants. Van Praet avait sans doute enlevé les autres, surtout les vieilles 
impressions de textes français. Voir les n°s 5, 7, 13, 22, 25, 26, 36, 41, 50, 
53, 55, 56 de la liste des livres des Condé, conservés à la Bibliothèque 
nationale (Ibid., p. lxxvi). 

D'après un mémoire anonyme de 1850, publié parL. Delisle (/. c, p. xvi) 
les livres et manuscrits des princes de Condé avaient été transportés par 
leurs ordres, une partie chez un sieur Laurent, demeurant à Paris, rue 
Saint-Pierre-Pont-aux-Choux, et l'autre partie à l'hôtel d'Aiguillon, rue de 
Grenelle-Saint-Germain. La cachette de l'hôtel d'Aiguillon ne fut décou- 
verte que plus tard, et, attribuée en bloc à la Bibliothèque nationale, elle fut 
restituée en 181 5 aux représentants du prince; mais la première avait été 
dispersée dès l'an V. Le sieur Laurent doit être le même que notre docu- 
ment nomme Josse Saint-Laurent. — Il semble qu'il y ait eu encore une 
autre cachette d'après les mentions mises en marge de certains volumes, 



RECHERCHES SUR LES PLUS VIEUX LIVRES DES CONDE 5OI 

Valerii Martialis opus. Venetiis, 1480, in-fol. '. 

Juvenalis Aquinatis satirographi opus. Venetiis, de Lindon, 1539, 

in-fol. ^ 
Juniani Maii Parthenopei liber de priscorum proprietatc verborum. 

Venetiis, 1485, in-fol. [I. 60.] 3. 
Reuchlin Phorcensis de verbo mirifico, 1494, in-fol. [I. 88.] 4. 
Bartholomeus Brixiensis Concordia discordantium canonum, 

in-fol. 5. 
Testamentum novum gr^ecè et latine. In-fol. ^. 
Biblia hebraïca. In-fol. [R. r. 40, fol,] 7. 
Januensis Joannis ordinis Fratrum Pr^edicatorum sumnia quas 

vocatur Catholicon. Lugduni, Zathani, 1494, in-fol. 
Jacobi Januensis Legenda Aurea. Parisiis, Friburger, 1495 [:47)], 

in-fol. [I. 28.] 8. 
Abbatis Nicolai Siculi Super decretalium de vita clericorum, etc. 

Basilese, de Amerbach, 1488, in-fol. [I. 63.] 9. 
Galieni Turisani monaci Cartusiensis comnientum. Bononiœ, Ruge- 

rius, 1489, in-fol. [I, 71.]'°. 
Lucanus cum commento. Venetiis, de Portesio, 1492, in-fol.". 
Statii commentarii. Venetiis, de Portesio, 1494, in-fol. '-. 
Propertius, Tibullus, Catullus, cum commento. Venetiis, 1493, 

in-fol. '5. 
Petrarchîe opéra. Venetiis, 1503, in-fol. [R. xvi, 105.] h. 

dans le même ms. de l'Arsenal, fol. 246 v» : Livres de che^ Conâé trouvés 
chei Lafayctte et fol. 247 : Livres de divers particuliers rapportés de che:^ Coudé 
che^ Lafavette. 

1. Correspond au n" 154 de la liste publiée par Delisie, p. Lxxiii sq. 
C'est l'édition de Calderinus. 

2. Peut-être le no 93 de la même liste. 

3. No 108 décrit ainsi : Priscus de verborum proprietate, 1485. 

4. No 103. 

5. No 91. 

6. Peut-être n" 29. 

7. Certainement n° 54 : Bible hébraïque d'Arias Montanus (1662). 
8; No 34. La date est exacte dans la liste de Chantilly. 

9. No 100. Probablement no 100 : [Panormitanus] de vita clericorum, 
1498 (à tort). 

10. No 106 : Microtechi Galieni commentum. 1489. 

11. No 112. • 

12. No 104. 

15. Peut-être n" 1 10. 
14. No 130. 



502 EMILE CHATELAIN 

Ordinis Minorum deRoberti Litio. Romœ, Arnoldus, 1472, in-fol. 
Imola (Alexandri [Tartagni] de) doct. utriusque juris. Lecturœ de 

jure civili. Venetiis, 1494, in-fol. [I. 18.] '. 
Chronique de France. Paris, Regnault, in-fol. [R. xvi, 154 ] 2. 
Pelagii Alvari. De planctu ecclesiae, 1535, in-fol. [R. xvi, 188.] 3. 
Joannis Andréas Novella super primo libro decretalium. Venetiis, 

Jean de Forlivio, 1439 [1489], in-fol. [I. 13.] 4. 
Ferrarius. Commentaria. Pavi«, Aloizius Comensi, 1497, in-fol. 5, 
Epistola; Marsilii Ficini, 1495, in-fol. ^. 
Capell^ de mystica [nuptiis] etc. Vicentiîe, 1499, in-fol. 7. 
Antiquitates judaïc^e a Josepho liist. In-fol. ^. 
Titi Livii Décades. Romae, 1472, in-fol. 
Chroniques de Martin. Paris, Verardi, 1454 (jic.^, in-fol. 9. 
Stœftler. Calendarium Romanum magnum. Oppenheym, Kohel, 

1518, in-fol. [R. XVI, 194.] '°. 
De ordine Fratrum Minorum. Nuremberg, Koburger, 1492, in-fol. 
De Voragine, Aurea Legenda sanctorum quae lombardica historia 

nominatur. Lugd., Huyon, 15 17, in-4°. [R. xvi, 629.]". 
Guido de Columnis, de Casu Troja^, 1480, in-4°. '2. 
Catho moralizatus, alias Spéculum regiminis, quoad utriusque 

hominis, etc. Lugd., De Vingle, 1497, in-4° [I. 153.]". 
Chronique de Louis de Valois, depuis 1455 jusqu'en 1483, in-40. h. 
Consilia medica Baverii. Bononiœ, Plato, 1489, in-4°. [I. 67.] '5. 
Fasciculus temporum omnes antiquorum chronicas complectcns, 

1481, in-4°. [L 147, s. d.] ^6. 

1. Cf. no 25 : hiiola in rubricam. Deux vol. in-fol. 1494. Un seul vol. 
est conservé. 

2. Peut-être n" 37. 

3. Peut-être no 10, quoique daté de 1517. 

4. No 96 : Novella Andréas super Decretales. 1489. 

5. Peut-être n" 52. Pratice Ferrarii. Deux vol. in-fol. 

6. No 102. 

7. No 77 : Capella de nuptis, 1499. 

8. Peut-être no 46. 

9. Cf. no n 5 : Chronique mariinienne, Verard. 

10. Peut-être n" 92. 

11. No 39. 

12. No 81. 
15. No 131. 

14. No 109. 

15. No III. 

16. No 83. 



RECHERCHES SUR LES PLUS VIEUX LIVRES DES CONDE 503 

Nouveau Testament. Lyon, Ikiyer, in-4". 

Marii Philelphi artium jurisque doctoris opéra, 1489. — Ibid. 

Francisci Nigri epistoUe, etc. [I. 186.] '. 
Ludolphi Cartusiensis Vita Jesu Christi. In-4°. ^. 
Guilli Tardivi, Eloquenti:v compendium, 1490, in-4". [I. 187.] î. 
Vita sancti Thonix martyris. Parisiis, Alamanus, 1495, in-4°. 4. 
Flavii Josephi Judivi collectio. Jehan Petit, 1520, in-4". 5. 
La Chirurgie de Salicet, dit de Piacentia. Lyon, Husz, 1492, in-4°. 

[L 19].] 6. 
Theologias veritatis compendium. In-4°. 7. 
EusebiiEsurientishistoria ecclesiastica. Parisiis, Levet, 1495 [1497]. 

in-40. [L 152.] 8. 
Jardin de pLaisance et fleurs de rhétorique, Paris, in-4°. 9. 
Practica Bernardi de Gordonio dicta Lihum mcdicina?. Lugduni, 

Lambilionis, 1491, in-4°. [L 138.]'°. 
Variae oblectationis opuscula et tractatus, Hemmerlin, Basile^e, 

1497, in-4°. [L 151-] "• 
Gregorii Turonensis historia. J. Petit, 1522, in-4°. [R. xvi, 235. j'^. 
Légende dorée. Paris, Aubri, 152e, in-4°. [R. xvi, 255.]'3. 
Les Triomphes de Pétrarque. Paris, Petit, in-4°. [R. xvi, éoi.]'4. 
Le Vergier d'honneur, par Saint-Gelais. Paris, Trepperel, in-4°. '5. 
La Vie de saint François, par Simon Vostre. Paris, in-4°. [L 

163.] '^ 
Liber creaturas. Sabunde Raym. Tholosce, 1436, in-4°. [I, 133, s. 

d.]'7. 

1. No 74. 

2. Peut-être no 97. 

3 . No 2 1 . 

4. No 158. 

5. Peut-être no 46. 

6. No 5. 

7. No 73. 

8. No 18. 

9. No 120 [de Fabri]. « en rimes françaises ». 

10. No 22. 

11. No 114, avec la date fausse de 1493. 

12. No 135. 

13. No 23, 

14. No 119. 

15. No 122. 

16. No 2. 

17. No 124. La date de 1436, qui est celle de la préface et non de l'im- 
pression, est aussi donnée par la liste de Chantilly. 



504 EMILE CHATELAIN 

Jordani Nemorarii arithmetica, 1495, in-4°. [I. 149.] '. 

Oldradi de Laude. Consilia, 148 1, in-40 [I. 127.] 2. 

Illustrium virorum epistolae, 1499, in-4°. 

Job. de Tornamira. Clarificatorium super nono Almansoris, etc. 

Lugduni, Trechsel, 1490, in-4°. [I. 137.] 5. 
De regimine ecclesias primitivje historia de Cassiodoro. Parisiis, 

Regnault, in-80. [R. xvi, 1222.] 4. 
[Dorlandus.] Viola aninic-e per modum dialogi inter Raimondum 

Sebundium, etc. de natura hominis. Colonias, Q.uentell, 1501. 

[R. XVI, 701.] 5. 
Heures gothiques à l'usage de Bourges. Paris, in-S". ^ . 
Beroaldi. De regimine corporis humani. Lugduni, 1504, in-8°. 7, 
Reprobatio sententi^ Pilati, a Lodovico Montalto. Parisiis, 1493, 

in-80. [I. 192.]». 
L'aiguillon de l'amour divin de saint Bonaventure. Paris, Sergent, 

1541, in-8° [R. r. 34, in-i2.]9. 
Métamorphoses d'Ovide, trad. par l'Abbé Bunières 'o. 
Décréta Basiliensia et Bituricensia. Guymier. Lugduni, 1488, in-8°. 

[I-_i34.]"-_ 
Stultifera navis et narragonica profectio per Seb. Brant. Parisiis 

Gaufer [Gaufridus de Marnef], 1498, in-8°. [L 211.] '2. 
MaximiTyriiphilosophiPlatonici sermones. Parisiis, Henr. Steph., 

15 19, in-fol. [R. XVI, 211.] 
Libri Epidemiarum Hippocratis. Parisiis, 1546, in-fol. 
Etymologicum magnum graîce, in-fol. [1499 (?)]. 
Bernardini historia. Mediolani, Minutianus, 1503, in-fol. 
De Roma triumphante lib. 10. Basileas, Froben, 1531, in-fol. 
Flavii Josephi opéra grttce. Basilea;, 1544, in-fol. 
Dictionarium trilingue Munstericongestum latine, graece, hebraïcc. 

Basileae, Henr. Petrus, 1535, in-4°, parch. [R. xvi, iiéa.J 

Emile Châtelain. 

1. N° 139. 

2. No 133, avec la date fausse 1480. 

3. Peut-être no 123. 

4. Peut-être no 43. 

5. No 8. 

6. N" 7. 

7. No 12. 

8. No 140. 

9. N" 19: L'F.^uillon d'amour, par Gcrson, 1541. 

10. Peui-ètre ii" 65. 

11. N" II. 

12. No 16. 



SIGNATURES DE PRIMITIFS 



LE BANQUIER ET SA FEMME 
DE aUINTEN MATSYS 



L'identification cfune œuvre d'art par un mandat de paye- 
ment, est, quoiqu'on en dise, bien problématique. 

Tous ceux qui connaissent l'organisation corporative du 
moyen âge — et toutes les pages de cette époque que nous 
appelons aujourd'hui œuvres d'art ne sont en réalité que des 
travaux industriels — , n'ignorent pas qu'autour de chaque 
maître, chef d'atelier, vivait tout un petit monde de compa- 
gnons, de valets, d'apprentis, de fatnulae mêmes, qui pour 
n'avoir jamais figuré dans un compte, n'en menèrent pas 
moins à bien, souvent avec beaucoup de talent, les com- 
mandes de la boutique. C'est ainsi qu'au début du xv^ siècle, 
à un moment où il y avait dans l'Ile-de-France au plus 
cent cinquante maîtres peintres, scribes et enlumineurs, Guil- 
lebert de Metz qui était du métier, pouvait écrire que dans 
Paris, il se trouvait soixante mille écrivains et miniaturistes. 
On voit la difficulté. 

Plus dangereuse encore est la critique purement sentimen- 
tale, qui croit possible de trancher par une simple apprécia- 
tion de facture, de couleur, les problèmes les plus délicats. On 
a vu, en effet, les meilleurs confondre Botticelli et Jérôme 
Bosch, se tromper sur le sexe des personnages qu'ils exami- 
naient, décrire dans leur lyrisme littéraire d'admirables choses 
qui n'existaient pas. 

Alors comment décider ? 



506 F. DE MÉLY 

Quand on sait au contraire, par les ordonnances, par des 
jugements, que loin de voir se dresser devant eux l'interdic- 
tion de signer leurs œuvres, les artistes étaient obligés d'y 
apposer leurs marques, que loin d'être des ignorants ou des 
méprisés, certains parlaient six langues et recevaient des 
princes les distinctions les pins flatteuses, qu'au moyen âge 
enfin aucun détail ne doit être regardé comme indifférent, il 
faut se demander si ce n'est pas dans ces hiéroglyphes qu'on 
prétend simplement décoratifs, dans ces lettres majuscules 
qu'on assure destinées uniquement à imiter l'antique, dans ces 
inscriptions qu'on croit au premier abord indéchiffrables, qu'il 
faut chercher les documents réellement indiscutables. 

Mais de ce côté, les découvertes sont forcément très lentes, 
beaucoup plus lentes qu'on ne pourrait le soupçonner. Les ins- 
criptions sont souvent cryptographiques, parfois en langues 
très diverses, tracées par des artistes fort ignorants des règles 
de la paléographie, qu'on aurait ainsi grand tort d'invoquer 
contre ces fantaisies invraisemblables. 

Il y a là en effet des abréviations extraordinaires, des jeux 
de mots fantastiques^ des rébus fort inconvenants, des gau- 
loiseries très grasses, auxquelles les milieux sérieux de nos 
jours et les mentalités savantes actuelles ne sont pas habitués; 
ce sont plaisanteries d'ateliers. Si bien que la réunion d'inscrip- 
tions à conserver, leur classement, leur déchiffrement, peuvent 
demander bien des mois, des années mêmes : la solution, 
quand on l'obtient, n'en est que la mieux venue. Aussi suis-je 
très heureux d'apporter aujourd'hui en hommage à un des 
maîtres les plus éminents de la science du moyen âge, une 
modeste étude, le troisième chapitre d'un travail commencé 
dans la Ga:{ette des Beaux- Arts en 1908, continué dans les 
Moniunents Piot en 19 10, qui va peut-être trouver ainsi sa 
conclusion en 19 13, après six ans de recherches par consé- 
quent. 



LE BANQUIER ET SA FEMME 507 



L'un des tableaux primitifs les plus justement célèbres est 
certainement le délicieux petit panneau du Musée du Louvre, 
le Banquier et sa femme (fig. i), l'œuvre peut-être la plus 
exquise de Quinten Matsys, Mais alors qu'on le croyait exé- 
cuté en 15 19, deux lignes qu'on n'avait pas lues, inscrites au 
dos d'un volume, placé sur une planchette du fond, nous 
donnent au contraire : Quinten Matsys, ScJnldcrt 1)14 (fig. 2). 
C'est par exemple la seule inscription de ce tableau qui a joui 
pendant le xvi'' et le xvii^ siècles d'une telle vogue, que quan- 
tité de reproductions s'en trouvent dans de nombreuses col- 
lections d'Europe. 

On doit rappeler ici celles que j'ai étudiées naguère à la 
suite de la page du Louvre : les tableaux de la collection délia 
F;:,ille (15 19), du Musée de S. A. R. le prince de Hohenzol- 
lern, à Sigmaringen (1534), du Prado de Madrid, de Valen- 
ciennes, de Munich, toutes trois datées de 1538, de Copen- 
hague (1540), de Dresde (1545), de Florence, de Nantes, 
d'Anvers, de King John's House (Farham, Dorset) : ces der- 
nières sans dates, par exemple. 

Les inscriptions, que j'ai pu photographier et lire, donnent 
non seulement des dates qui s'échelonnent ainsi de 15 14 à 
1545, mais les parchemins couverts de caractères, pendus 
dans ces tableaux, les registres de comptes ouverts, nous font 
connaître le nom des peintres qui les ont exécutés, Matsys, 
Corneille de la Chapelle ou de Lyon, Marinus de Roymers- 
wall et aussi les personnages qui y sont représentés, leurs 
fonctions et leurs résidences. Le tableau du Prince de Hohen- 
zoUern (fig, 3) nous fournit : 

Rekenigbc van lan Ohrechts 
Van ^iiti ha If iaer de 
Anno vierendertich von d' 
Cleene ontfanck. 



508 F. DE MÉLY 

Ce qui veut dire : 

« Compte de Jean Obrecht de son semestre de l'an 1534, 
de la petite recette. » 

Puis : 

Ende concliiderende mitsdien die :^ejfde lucester Cornelis van 
der Capella aJshi hoven intdoen van desen gheconcludeert heeft 
ghehadt onder huer... ijjj. C. Morsel sign. 

Ce qui signifie. 

« D'où il faut conclure, par conséquent, que le même maître 
Corneille de la Chapelle, comme il [est dit] plus haut, en exé- 
cutant ceci, avait pris en sous-location en 1533. C. Morsel 
sign. » 

Enfin, dans le registre ouvert sous la main de la femme 

(fig-4): 

Ander ontfanck van de Waternwe\ï\. In dem eersten van Michiel 
de Wale achtervo]ge[nde] donde vord[rag] omme die maetit I. 

C'est-à-dire : 

« Autre recette de Watermael. D'abord de Michel de Wale, 
suivant l'ancien contrat pour le mois de I. » 

Ce tableau nous donne ainsi la date de 1534, les noms de 
Jean Obrechts, de maître Corneille de la Chapelle, de Mor- 
sel, de Michel de Wale, enfin un nom de pays : Watermael '. 

Le tableau de Munich porte (fig. 6) : 

Roymerswall, Marinus mefecit a° )8. 
Puis une adresse sur une lettre : 

Aeûd eersaTûê en zvise myïïe discrète Waut. Basselaer, tbollene 
tôt Ts.. !.. meleun. 

Ce qui signifie : 

« A l'honorable et sage Monsieur discret Gaut[hicr] Basse- 
laer, collecteur d'impôts à Ts..l.. meleun. 

Quant au registre on lit : 



I. Petite localité du Brabanl. 



p. so8 





1 










• • ■ '■ -■ 




Fiu. I. 



Hk. =. 




LE BANQUIER et SA FEMME 



Fig. I. — Par Quentin Matsys 
(Musée du Louvre) 



Fig. 2. — Signature de Matsys. 
(Musée du Louvre) 

Fig. 3. — Par Corneille de Lvon. 

tCollection de S. A. R. Mgr. le Prince de HohcnzoUern) 

(Muiée de Signiaringen) 




Fig. 4. 




Fig. 5. 




5.^ 



Fig. 6. 

LE BANQUIER et SA FEMME 



Fig. 5. — Par Marinus. 
(Musée de Madrid) 



Fig. 4. — Registre du tableau 

de Corneille de Lyon. 

(Musée de Signiariiiireii) 

Fig. 6. — Signature de Marinus de Roymerswall. 1538 




Fig. 7. 




Fi". 8. 



LE BANQUIER et SA FEMME 



Fig. 7. — • Copie du xvii° siècle. 
(Musée d'Anvers) 



Fig. 8. — Copie du xvii° siècle. 
(Collection Mejer de Calmar), 




•'.; 9- 




LE BANQUIER et SA FEMME 



Fig. 9. — Une des feuilles du registre du 
tableau de la Collection xMeyerde Colmar, 
signée Q_. M. avec la date de 15 14. 



l'ig. 10. — Autre feuille du registre ( 
tableau de la Collection Mever. 



Jmi de Driivc cid Jan Onde. 

renlcn 

.... Van der Vrye ad sy.. 
Somma same. . . 



Ce qui veut dire : 

« Jan de Druwe et Jan Onde xxx se 
... renten xiiii tt 
...Van de Vrye ' et son... c 
somme totale c 



•R ET SA 


FEMME 509 


XXX se. 


Jan de Wrye ad sn resien 


xiiij il 


. . .sâmc 


c 
.c 


ÎVilm Rail.... ix. 



Jan de Wrye et son solde 
. . .total 

Wilhem Rail..., ix » 



Le tableau de Madrid (fig. 5) porte dans le fond sur un 
livre ouvert : 

Roymersiuall Marinas me fecit a° ij)S 
et le registre : 



Reyken vam lyjf renten. 
lan de Druve âd sn onde rester x 
Adrix S files cofnt. taeclich 
Lysbet vander Bire en hare rcsten 
Clare en Kathrine va d Breecht. 
S- LXXVll. III se. III gl. 

Ce qui signifie : 

« Compte des rentes viagères. 
Jean de Druve sur son vieux solde x 
Adrien Stiles quatre vingt 
Elisabeth van der Bire et son solde 
Claire et Catherine van der Breecht 
Total Lxxv il. III se. III orl. 



A m deMeyer, etc. x^y resta 
xviij iid 

....X ff 

PVilm Pie ter s. 



A de Meyer, etc. son 
solde XVIII iid 

....X ff. 

Guillaume Pieters. 



Nous sommes ainsi fixés : chaque réplique porte dans ses 
inscriptions ses papiers d'identité. On ne peut plus dire que 



I. D'après le baron Van Zuvlen, ce serait le « Franc de Bruges », 
ancienne fondation flamande. 



5IO F. DE MELY 

ce sont des hiéroglyphes inutiles et intraduisibles ; nous devons 
compter avec eux et ne pas les regarder comme insignifiants. 

Ne nous permettent-elles pas en effet d'attribuer, sans hési- 
tation possible, le tableau du Louvre à Quinten Matsys en 
15 14, celui de S. A. R. le Prince de Hohenzollern, à Cor- 
neille de Lyon en 1534, les autres à Marinus de Roymerswall 
qui les peignit de 1538 à 1545. Quant au tableau de King 
John's House, qui est beaucoup plus tardif, il me semble voir 
sur la photographie que je dois à l'amabilité de M. Salomon 
Reinach quelques lignes tracées; malheureusement je ne puis 
les déchiffrer sur l'épreuve. 

Mais si on a jusqu'ici rattaché tous ces panneaux au tableau 
du Louvre, aussitôt qu'on les rapproche, on s'aperçoit que s'ils 
reproduisent bien le même thème, ils appartiennent cepen- 
dant à quatre types très différents dans leurs détails extrême- 
ment personnels. 

Le Matsys du Louvre, le premier en date (15 14), est unique 
dans son exécution ; celui de Corneille de L3^on, le premier 
d'une série nouvelle qui suit (1534), est jusqu'ici seul, avec 
celui d'Anvers, qui paraît être une copie du xvii* siècle (fig. 7). 
C'est au sujet de ce dernier que l'érudit et aimable secrétaire 
perpétuel de l'Académie royale d'archéologie de Belgique, 
M. F. Donnet, qui malgré le plus sérieux des examens n'a rien 
pu tirer des inscriptions, m'écrivait : 

« On voit parfaitement que le peintre a copié soit des 
papiers véritables, soit une œuvre dans laquelle l'écriture était 
lisible; mais il s'est borné à reproduire des apparences maté- 
rielles, sans se préoccuper en quoi que ce soit de l'exactitude. 
De loin l'exécution est parfaitement simulée ; de près pas une 
lettre n'est formée, ni un mot lisible. Avec beaucoup de peine 
sur un coin, je crois déchiffrer : Van den Ferrien. » 

Nous n'avons donc rien à demander à cette copie. 

Nous venons de voir ce que les répliques de Marinus (fig. 5) 
pouvaient nous donner. Leur différence avec l'œuvre de Cor- 
neille de Lyon consiste surtout dans le costume des person- 



LE BANQUIER ET SA FEMME 5 I I 

nages et dans l'absence du petit personnage à droite qui 
apporte une lettre derrière la femme (fig. 3). 

Mais comme le tableau de Corneille de Lyon de 1534 est 
de quatre années plus ancien que le premier connu de Marinus, 
1538, que les costumes sont d'ailleurs beaucoup plus sobres, 
beaucoup moins tourmentés, il semble que le tableau de Sig- 
maringen est, quoique inspiré certainement de celui de Quin- 
ten Matsys, en quelque sorte un original. 

Cependant, après mon article de la Galette des Beaux-Arts 
sur les Marinus de 1538 à 1545, M. Robert de la Sizeranne, 
dont la critique est toujours si fine et si précise, ne pouvait 
s'empêcher de m'écrire : « Quoique considérablement éclairci, 
il plane encore sur le problème un troublant mystère. » Je 
ne pouvais vraiment dire le contraire. 

Mon étude des Monuments Piot serrait déjà de plus près la 
question, puisqu'elle nous faisait connaître la page exécutée en 
1534, par Corneille de Lyon; mais il demeurait encore une 
lacune. Puisqu'on croyait fermement à un original de Quinten 
Matsys, comment le tableau du Louvre de 15 14, avait-il pu 
ainsi se transformer, pour devenir la formule nouvelle de Cor- 
neille de Lyon, si rapprochée et cependant si différente ? 

Un document que me signalait M. F. Donnet venait encore 
augmenter les incertitudes. Car alors qu'on connaissait l'his- 
toire du tableau du Louvre, vers 1630 à Anvers dans le Cabi- 
net Stevens où il était si admiré que Fornenberg le signalait, 
un procès-verbal de la Gilde de Saint-Luc d'Anvers, du 
30 novembre 1681, nous révélait l'expertise d'un tableau pré- 
senté aux doyens par un nommé Daniel Garreys comme une 
œuvre de Quinten Massys (par deux w). Il représentait deux 
personnages qui comptent de l'argent — t-we parsoonne die gelt 
tellen — . Les doyens déclarent que ce n'est pas une œuvre 
authentique, mais une copie d'après le maître, — // een copye 
naer Quinten Matsys. Pour que Daniel Garreys ait cru pou- 
voir présenter aux doyens de la Gilde d'Anvers un tableau du 
Banquier et sa femme, comme un original de Matsys, dans la 



512 F. DE MELY 

ville même où se trouvait le célèbre tableau aujourd'hui au 
Louvre, il faut vraiment admettre qu'il était quelque peu diffé- 
rent de l'autre. Et lorsque les doyens déclarent que c'est une 
copie d'après le maître, ils affirment ainsi qu'il exista