Skip to main content

Full text of "Mémoires"

See other formats


Google 



This is a digital copy of a book thaï was prcscrvod for générations on library shelves before it was carefully scanned by Google as part of a project 

to make the world's bocks discoverablc online. 

It has survived long enough for the copyright to expire and the book to enter the public domain. A public domain book is one that was never subject 

to copyright or whose légal copyright term has expired. Whether a book is in the public domain may vary country to country. Public domain books 

are our gateways to the past, representing a wealth of history, culture and knowledge that's often difficult to discover. 

Marks, notations and other maiginalia présent in the original volume will appear in this file - a reminder of this book's long journcy from the 

publisher to a library and finally to you. 

Usage guidelines 

Google is proud to partner with libraries to digitize public domain materials and make them widely accessible. Public domain books belong to the 
public and we are merely their custodians. Nevertheless, this work is expensive, so in order to keep providing this resource, we hâve taken steps to 
prcvcnt abuse by commercial parties, including placing lechnical restrictions on automated querying. 
We also ask that you: 

+ Make non-commercial use of the files We designed Google Book Search for use by individuals, and we request that you use thèse files for 
Personal, non-commercial purposes. 

+ Refrain fivm automated querying Do nol send automated queries of any sort to Google's System: If you are conducting research on machine 
translation, optical character récognition or other areas where access to a laige amount of text is helpful, please contact us. We encourage the 
use of public domain materials for thèse purposes and may be able to help. 

+ Maintain attributionTht GoogX'S "watermark" you see on each file is essential for informingpcoplcabout this project and helping them find 
additional materials through Google Book Search. Please do not remove it. 

+ Keep it légal Whatever your use, remember that you are lesponsible for ensuring that what you are doing is légal. Do not assume that just 
because we believe a book is in the public domain for users in the United States, that the work is also in the public domain for users in other 
countiies. Whether a book is still in copyright varies from country to country, and we can'l offer guidance on whether any spécifie use of 
any spécifie book is allowed. Please do not assume that a book's appearance in Google Book Search means it can be used in any manner 
anywhere in the world. Copyright infringement liabili^ can be quite severe. 

About Google Book Search 

Google's mission is to organize the world's information and to make it universally accessible and useful. Google Book Search helps rcaders 
discover the world's books while helping authors and publishers reach new audiences. You can search through the full icxi of ihis book on the web 

at |http: //books. google .com/l 



Google 



A propos de ce livre 

Ceci est une copie numérique d'un ouvrage conservé depuis des générations dans les rayonnages d'une bibliothèque avant d'être numérisé avec 

précaution par Google dans le cadre d'un projet visant à permettre aux internautes de découvrir l'ensemble du patrimoine littéraire mondial en 

ligne. 

Ce livre étant relativement ancien, il n'est plus protégé par la loi sur les droits d'auteur et appartient à présent au domaine public. L'expression 

"appartenir au domaine public" signifie que le livre en question n'a jamais été soumis aux droits d'auteur ou que ses droits légaux sont arrivés à 

expiration. Les conditions requises pour qu'un livre tombe dans le domaine public peuvent varier d'un pays à l'autre. Les livres libres de droit sont 

autant de liens avec le passé. Ils sont les témoins de la richesse de notre histoire, de notre patrimoine culturel et de la connaissance humaine et sont 

trop souvent difficilement accessibles au public. 

Les notes de bas de page et autres annotations en maige du texte présentes dans le volume original sont reprises dans ce fichier, comme un souvenir 

du long chemin parcouru par l'ouvrage depuis la maison d'édition en passant par la bibliothèque pour finalement se retrouver entre vos mains. 

Consignes d'utilisation 

Google est fier de travailler en partenariat avec des bibliothèques à la numérisation des ouvrages apparienani au domaine public et de les rendre 
ainsi accessibles à tous. Ces livres sont en effet la propriété de tous et de toutes et nous sommes tout simplement les gardiens de ce patrimoine. 
Il s'agit toutefois d'un projet coûteux. Par conséquent et en vue de poursuivre la diffusion de ces ressources inépuisables, nous avons pris les 
dispositions nécessaires afin de prévenir les éventuels abus auxquels pourraient se livrer des sites marchands tiers, notamment en instaurant des 
contraintes techniques relatives aux requêtes automatisées. 
Nous vous demandons également de: 

+ Ne pas utiliser les fichiers à des fins commerciales Nous avons conçu le programme Google Recherche de Livres à l'usage des particuliers. 
Nous vous demandons donc d'utiliser uniquement ces fichiers à des fins personnelles. Ils ne sauraient en effet être employés dans un 
quelconque but commercial. 

+ Ne pas procéder à des requêtes automatisées N'envoyez aucune requête automatisée quelle qu'elle soit au système Google. Si vous effectuez 
des recherches concernant les logiciels de traduction, la reconnaissance optique de caractères ou tout autre domaine nécessitant de disposer 
d'importantes quantités de texte, n'hésitez pas à nous contacter Nous encourageons pour la réalisation de ce type de travaux l'utilisation des 
ouvrages et documents appartenant au domaine public et serions heureux de vous être utile. 

+ Ne pas supprimer l'attribution Le filigrane Google contenu dans chaque fichier est indispensable pour informer les internautes de notre projet 
et leur permettre d'accéder à davantage de documents par l'intermédiaire du Programme Google Recherche de Livres. Ne le supprimez en 
aucun cas. 

+ Rester dans la légalité Quelle que soit l'utilisation que vous comptez faire des fichiers, n'oubliez pas qu'il est de votre responsabilité de 
veiller à respecter la loi. Si un ouvrage appartient au domaine public américain, n'en déduisez pas pour autant qu'il en va de même dans 
les autres pays. La durée légale des droits d'auteur d'un livre varie d'un pays à l'autre. Nous ne sommes donc pas en mesure de répertorier 
les ouvrages dont l'utilisation est autorisée et ceux dont elle ne l'est pas. Ne croyez pas que le simple fait d'afficher un livre sur Google 
Recherche de Livres signifie que celui-ci peut être utilisé de quelque façon que ce soit dans le monde entier. La condamnation à laquelle vous 
vous exposeriez en cas de violation des droits d'auteur peut être sévère. 

A propos du service Google Recherche de Livres 

En favorisant la recherche et l'accès à un nombre croissant de livres disponibles dans de nombreuses langues, dont le français, Google souhaite 
contribuer à promouvoir la diversité culturelle grâce à Google Recherche de Livres. En effet, le Programme Google Recherche de Livres permet 
aux internautes de découvrir le patrimoine littéraire mondial, tout en aidant les auteurs et les éditeurs à élargir leur public. Vous pouvez effectuer 
des recherches en ligne dans le texte intégral de cet ouvrage à l'adresse fhttp: //book s .google . coïrïl 



MÉMOIRES 



L)K LA 



SOCIÉTÉ ACADÉMIQUE 



DE L'OISE. 



te (S. 



MEMOroE S 



DE LA 



m w 



SOCIETE ACADEHIOII 

d'Archéologie , Sciences & Arts 



DU 



DÉPARTIRENT DE L'OISÇ. (fcft<sJUu^H^uc^ 



•3é4««te. 



TOME VIII. 




Wv»J 



BEAUVAIS, 

Imprimerie de D. PERE, rue Saint-Jean 

1871. 



l& 




1^^ 






LISTE 



DES 



MEMBRKS m L4 SOCIÉTÉ AGAUÉHIOUK DE L'OISE 



au 1*^ janvier 1871. 



MEMBRES HONORAIRES. 

M. le Préfet du déparlement de TOise. 

Mg"* TKvÉQUK de Beauvaîs, Noyon et Senlis. 

S. K. Mk' le Cardinal Mathiku, Archevêque de Besançon. 
MM.Ek^hoff ^, Membre correspondant de rinstitut, Inspecteur 
honoraire de l'Académie de Paris. 

CosTE^, Membre de rinstitut, Professeur d'embriogénie 
comparée au collège de France. 

le vicomte de Caumont *, Directeur de rinstitut des pro- 
vinces de France et de la Société française d'Archéologie 
pour la conservation des monuments historiques, à Caen. 

MiLNR KmvARDS C. ^ , Membre de iinstitut, etc., à Paris. 

VriLLKPROY C. ^, Membre du Conseil général de roise. 



LISTE DES MEMBRES. 



MEMBRES TITULAIRES. 



MM. ANSELiN (Jules) #, Docteur en médecine , à Songeons. 
AUTRUiL (le comte <10, à Auteuil. 
Auxcousteàux ((.éon), Architecte à Beauvais. 
AvoNDE, Notaire à Beauvais. 
Baillière (Jean-Baptiste) ^f^^ Libraire de l'Acadt'^mie de mt'- 

decine, me Hautefeuille, 19, à Paris. 
Baldy, ancien Principal, Officier de l'Instruction publique, 

à Beauvais. 
Harraud (VAbbé), Chanoine de la cathédrale de Beauvais , 

Correspondant du ministère de l'instruction publique 

pour les travaux historiques , à Beauvais. 
Barré, ancien Greffier de justice de paix, à lieauvais. 
Baudon, Docteur en médecine à Mouy. > 
BiLLA (l'Abbé), Supérieur du petit-séminaire de Noyon. 
BORDiER (Henri), Archiviste paléograpbe, rue Jouberl, 'i\, 

à Paris. 
BOULLANGER, Fabricant de carreaux mosaïques si Beauvais. 
BouRÉ, Avocat, Juge suppléant à Beauvais. 
Brispot (Eugène;, à Beauvais. 
Buée (l'Abbé), Curé-Doyen de Crèvecœur. 
Caffet (l'Abbé), Aumônier du Sacré-Cœur, à Beauvais. 
Caron, principal Clerc de Notaire, àNotre-l)ame-du-Tbil. 
Caron (Charles), Propriétaire. Membre du Conseil municipal 

de Beauvais. 
Caron (Ferdinand), à Beauvais. 
Caron (Henri), Propriétaire à Bulles. 
Carpentier (l'Abbé) ^, Officier de l'instruction publique, 

ancien Bégeut de philosophie, à Beauvais. 
Cavrel-Bourgeois, Manufacturier à Beauvais. 
Chartier Duraincy, Propriétaire à Cauvigny. 
Charvet (Krnesl), à Beauvais. 
COLSON, Docteur en médecine à Beauvais, Médecin en chef 

des Hospices. 
CONDÉ (le baron de. 0. *, Membre du Conseil général, à 

Montataire. 
CoiiCET (l'Abbé), Curé de Millv. 



LISTE D8S MEMBRES. 7 

MH.GoRBEROif (Charles) (le vicomte ûe)^, à Troissereux. 

Courtois, Juge suppléant à Beauvais. 

CousTURE , Propriétaire à Beauvais. 

DAMiEr^s (Charles), Officier de rinstruction publique , Secré- 
taire honoraire d'Acactémie, à Beauvais. 

Danjou 0. #, Officier de l'instruction publique, Président 
honoraire du tribunal de Beauvais, Membre du Conseil 
général. 

Danse (Charles), Chef d'escadron en retraite, à Beauvais. 

Delagovr (Charles) ^, Juge honoraire & Béarnais. 

Deladreue (l'Abbé), Curé de saint'Paul. 

Delaherghe (Alexandre), Négociant à Beauvais, Membre du 
Conseil municipal. Correspondant du ministère de rins- 
truction publique. 

f)EM.4RTHE, Bcceveur du timbre & Beauvais. 

De Sàiin't-Gèrmain , Juge de paix à Beauvais. 

Des Cloizeaux ^Alfred) ^, Membre de l'Académie des 
sciences, Minéralogiste, rue Oudinol, à Paris. 

Desjardins (Arthur), premier Avocat général & Aix. 

Dësjardins (Albert, l»rofesseur agrégé â la Faculté de droit 
de Paris. 

Desmaretz, Avocat à Paris, rue de Coudé, "îH. 

Devimelx , Avoué à Beauvais. 

Detrolles, Professeur de dessin à Beauvais. 

DuLAC, Juge suppléant à Compiègne. 

Di'MONT, Tablelier à Abbecourt. 

DupoRCQ U'Abljé;, Directeur au grand-séminaire, à Beau- 
vais. 

Dt'puis, Docteur eu médecine à Beauvais. 

Du VAL, ancien Pharmacien à Beauvais. 

DuviviER ^ , Maire de Clermont. 

Fenet, Artiste à la Manufacture de tapisseries de Beauvais. 

Ferdinand , Phdrinacien à Méru. 

Fleury, Notaire à Beauvais. 

Flocrt (Auguste), Greffier du tribunal civil de Beauvais. 

Frion ^ , ancien Juge de paix , Maire de Chaumont. 

Gaudecharî (Albéric) (le comte dé), à l'Épine. 

GouiLLARDON, Conductéur des ponts-et-chaussées , à Chau- 
mont. 



8 LISTE ims MKMBRK8. 

MM.Cromard (lilugène), Banquier à Beauvais, Membre du Conseil 
municipal. 

(lAGUËT, Notaire à Beauvais. 

Hamel, Juge honoraire à Beauvais. 

IUrdivillers (le vicomte d*), à Monceaux. 

IIÉRiCART DE Thury (Io vicomle), à Thury-en- Valois. 

Laffineur (Jules), Agent-Voyer, à Beauvais. 

Lafpineijr-Houssël, ancien Négociant à Beauvais. 

Lagaghe (Célestin) * , Membre du Conseil général , à Cour- 
celles-Epay elles. 

Le Canu ii^, Chimiste, Membre de l'Académie de médecine, 
rue Charles V, à Paris. 

Le Caron de Trousslres (Ludovic), à Troussures. 

Le Chevallier , Notaire à Beauvais. 

Leclerg, Agent d'assurances à Beauvais. 

Lefèvre irAbbé}, Aumônier des Sœurs de Saint-Joseph , à 
Beauvais. 

Legoix (l'Abbé), Secrétaire de Tévèché, à Beauvais. 

LEHEC (Alfred), à Beauvais. 

Le Maresghal (Alexandre), Propriétaire et Maire à Warluis. 

L'Epine, Juge honoraire à Beauvais. 

Leroy ij^. Docteur en médecine à Beauvais. 

Lethel'X , Greffier à Beauvais. 

Levasseur, Juge à Beauvais, Membre du Conseil muni- 
cipal. 

LuçAY (vicomte de) *ftj. Maître des requêtes, au chi\teau de 
Saint-Aignan (Ilondainvillc). 

LhL'ILLIER (Victor), Architecte-Voyer de la ville de Beauvais. 

Marette (l'Abbé), Curé-Doyen de Songeons. 

Maksy (Arthur de). Archiviste paléographe, à Paris. 

MAS.S0N, Percepteur au Meux. 

Mathon, ancien Pharmacien, Correspondant du ministre de 
l'Instruction publique pour les travaux historiques, Offi- 
cier d'Académie, à Beauvais. 

Meneust (Georges), à Beauvais, Officier d'infanterie. 

Mergier , Avoué à Beauvais. 

Merlemont (le comte de) ^, au château de Merlemont. 

MiGHEL CLéon), Propriétaire à Clermont. 

MiLLiÈRE 'l'Abbé), Curé de la cathédrale de Beauvais. 



LKSTR DRS MEMBHES. {) 

MM.MiLLON DE MONTHERLANT (Camille , rue de Champagny. 0, 
à Paris. 

MoiSAND (Constant) #, Imprimeur à Beauvais. 

MORiN (Théodore), au clu\(eau de Marguerle. 

MORNAY (le marquis de), Député à l'Assemblée nationale. 
Membre du Conseil général, au château deMonrhevreull. 

Paillard, Etudiant h Heauvais. 

Peigné- Delacourt ^, au château de Ribécourl. 
' PERE ^, Imprimeur à Beauvais. 

Plessier, Receveur de Tenregislrement à Tillé. 

PoNTHiEU, Fabricant de carreaux mosaïques :ï Beauvais. 

Potier (l'Abbé), Curé de Saint-Etienne de Beauvais. 

Ql'esnot, Juge de paix à Beauvais. 

QuESTE(rAbbé), Curé de RueSaint-Pierre. 

Ui'ESTiER (rAbbé), Curé de Thury-en-ValoIs. 

BENET (PAbbé), Directeur au grand-séminaire de Beauvais. 

BiCHARD rPAbbé\ à Beauvais. 

BiCHARD (Achille), ancien Entrepreneur à Beauvais. 

BODiN (Hippolyte), MaUre de pension à Beauvais. 

Salis (le comte dey#, Membre du Conseil général, à Beauvais. 

SoREL (Alexandre), Avocat à Paris, rue des r.rands-Augus- 
tins, 19. 

Tartigny (de) 0. ^, Membre du Conseil général . au chAleau 
de Tartigny. 

VÉRITÉ ^, Horloger-Mécanicien si Beauvais. 

Yi'ATRiN (Auguste), Propriétaire à Beauvais. 

Weil, Architecte à Beauvais. 

Yanville (le comte Cousiant d'), Chef d'escadron au 3* régi- 
ment de lanciers, au château du Tillet(Cires-lesMello\ 

YvART, Suppléant de la justice de paix, à Formerie. 

MEMBRES CORRESPONDANTS. 

Badin 0. ^, Administrateur des Manufactures des Gobelins 

et de Beauvais. 
Baecker (de) #, Inspecteur des monuments historiques, à 

Xorpeen (Nord). 
Bosc, Intendant militaire. 
Cochet (rAbbé^ ili^. Inspecteur des monuments historiques 

de la Seine- Inférieure. 



10 LISTE DES MEMBRES. 

MM. Constantin, Professeur d'Iiisloire au lycée de Salnt-Omer. 
Drouet, Naturaliste à Troyes. 
DusuzEAU, Directeur de la ferme-école du Mesnil-Saint- 

Firmin. 
GÉRiN (rAbbé), à Paris. 

(lOMART, Correspondant du ministère de l'instruction pu- 
blique, Directeur du comice agricole de Saint-Quentin. 
Hersan, ancien Instituteur communal de Bourj, à Gisors. 
Hette, Directeur de la sucrerie de Bresles. 
JoRRY (rAbbé), Curé de TAbbaye-sous-Plancy (Aube\ Membre 

de plusieurs Sociétés savantes. 
Laboissière , Avocat à Paris. 

Lecot (l'Abbé), Vicaire à Noyon, Directeur de la Foi picarde. 
Lemoine (Gustave), Homme de lettres, à Paris. 
UBMONNiËR (Céran), Docteur en médecine, Inspecteur des 

eaux thermales de Bagnères. 
Maindreville (Gaston de). Officier de la marine militaire. 
Malhéné (Jules), Conseiller à la Cour d'appel de Bouen. 
Moreau (François), Professeur de mathémathiques et de 

sciences naturelles au collège d'Avallon. 
Peaugblle , Employé à la conservation des hypothèques de 

Beauvais , à Voisinlieu. 
POQUET (l'Abbé), Secrétaire de la Société Académique de 

Soissons, Directeur de l'établissement de Saint-Médard. 
Rebouleau, Docteur en médecine. Médecin en chef des 

établissements hospitaliers de Constantine. 
Rey (Jules), Conservateur du musée , à Troyes. 
Sachot (Octave), Avocat, Rédacteur de VAihénéiun français 

et de la Revue britannique ^ à Paris, rue du Dragon, i(». 
SoLAND (le comte Aimé de). Directeur de la Société Linnéenne 

de Maine-et-Loire , à Angers. 
Véret, ancien Chirurgien militaire, à Péronne. 



■ 
t 




SECTION D'ARCHÉOLOGIE ET D'HISTOIRE. 



NOTICE 



SIR 



L'ABBAYE DE FROIDMÔNT 



ORUHE DE CITEAUX) 



REVRNIS BT PROPRIfiTfiS DU MONASTÈRE. 



Après avoir étudié la vie intérieure de cette communauté cis- 
tercienne y énuméré les ac^tes principaux de Tadministration de 
ses abl)és, il nous parait convenable de dire un mot de ses 
revenus et des propriétés territoriales qui en ont été la source. 

Les revenus du monastère de Froidmont, quoique moins ex- 
posés auK variations que ceux des particuliers, ont cependant 
subi bien des fluctuations suivant les temps ou les circonstances. 
Leur destination ne les a pas toujours rois à l'abri des événe- 
ments, ni des déprédations, et plus d'une fois on les a vus 
passer subitement de l'état le plus florissant à la situation la 
plus précaire. En laissant de côté les années exceptionnelles , 
citons, pour établir une position normale et ordinaire, un 
compte de cellerier de 1501. Ce compte portait les rexîettes à 



12 NOTICE 

l,88i livres 10 sois 11 deniers, 2,836 mines de blé, 1,67() mines 
d'avoine , 32 mines de pois, 27 porcs et GO chapons. 

Lors du partage des biens de 1617, l'évaluation qui lui servit 
de base donnait à Tabbaye un revenu total de 13,n0() livres, 
a,60i mines de blé, 870 mines d'avoine, "ii mines de pois, 
715 livres de cire, 44 chapons, 1,200 de fourrage, 200 botles 
de chaume et 100 cordeS de bois. 

^ Un état des revenus de la mense conventuelle , remis en 1716 
aux syndics du clergé du diocèse de Beauvais, les évaluait à 
13,096 livres 19 sols 4 deniers; comme celte mense n'avait 
que le tiers du revenu total des biens du monastère , celui-ci 
devait s'élever à près de 40,000 livres. 

L'état dressé par les officiers municipaux de Hermès, en 171H), 
des revenus de cette même mense conventuelle, montait à 
1i,338 livres 6 sols 8 deniers, ce qui donnait pour le revenu 
total plus de 43,000 livres. 

Ces chiffres suffisent pour nous donner une idée de la situation 
financière de l'abbaye. Voyons maintenant d'où provenait ce 
revenu, et examinons les divers éléments qui le composaient. 
Le monastère étant situé à l'extrémité septentrionale du terri- 
toire de Hermès, et au point de jonction pour ainsi dire des 
trois territoires de Hernies, de Bailleul-sur-ïhérain et Bresles, 
son domaine rayonnait autour de lui sur chacun d'eux. 

Kermès. — D'abord sur Hermès, H possédait l'enclos sur 
lequel s'élevaient le logis abbatial et les bâtiments claustraux 
avec leurs dépendances, les vergers et les jardins à l'usage 
personnel de Tabbé et des religieux, le tout entouré de murs; — 
"ip la ferme de la basse cour qui était attenante. Celle-ci fut vendue 
par la nation , le 28 mai 17;H , avec 251 mines de terre , pré et 
herbage en dépendant, à M. Jean-Marie-Ktienne-Edme HivauU 
de Champfleury , ancien conseiller à la Cour des Aides de Paris, 
pour la somme de 56,400 livres; elle appartient aujourd'hui à 
M. Devimeux, avoué à Beauvais; — 3* la ferme du Mont de 
Hermès, donnée en 1136, par Adélaïde de Dammartin, dame de 
Bulles, et vendue par la nation, avec 272 mines de terre, à 
M. Marguerite-Adrien Auxcousleaux de Marguerie , pour 18,875 
livres; — 4* 188 mines de terre et pré, vendues à divers parli- 
cuHers pour 56,210 Uvres; — 5' le moulin à blé acquis , en 1205. 
de ^Vallon de Grandville et Renaud de Balagny, et le moulin à 



svn l'abbayk dk fuoiumom. 13 

riiuilo cousli'uit par les religioux , vendus, le î) murs ITiil , avec 
7 mines et demie de pré y attenant , à M. Nicolas Jloroy . qui en 
était fermier, pour 18,300 livres; —O* le bois de Froidmont jadis 
dpnné par la dame de Balles, Raoul, comte de Clermont, et le 
roi Philippe- Auguste, contenant i88 arpents. L'administration 
ilu district ne Taliéna pas, mais le conserva pour faire partie du 
domaine de TEtat, du groupe forestier de Hez; — 7* les droits 
de justice et de seigneurie sur la plus grande partie du terri- 
toire, par donation de la dame de Huiles en 1136. d'Evrard de 
Saint-Mard en 1330, et de Louis de Bourbon, comte de Clermont, 
en 1t04 (1). 



1; La seigneurie de Hermès, (|ui relevait à foi et hommage da coiiit<^ 
de Clermont pour la plus grande partie , et du comté de Beauvais pour 
une portion moindre, était divisée en plusieurs grands Ilefs, qui en avaient 
d'autres moins grands dans leur mouvance. L'un d'eux appartenait à la 
maison seigneuriale de Bulles, et Adélaïde de Dammartin, dame de Bulles, 
le donna à l'abbaye de Froidmont lors de sa fondation, en 1136. Un autre 
ôtait en la possession de la maison de Saint-Mard ou Saint-Médard , et l'un 
de ses membres , Evrard de Saint-Mard , le céda par échange, en l;)50, au 
même monastère. Un autre vint en la maison de Barbancon. Jean de Bar- 
bancon et Yolande de Gavre, sa femme, le donnèrent en dot, au xiv* siècle, 
à Eustacbe de Barbanron, leur seconde fille, en la mariant avec Jean II, 
baron de Ligne, seigneur de Montreuil-sur-Aisne. Ceux-ci le vendirent, 
vers 1390. à Louis, duc de Bourbonnais, comte de Forest et de Clermont, 
qui le donna , en li02 , à l'abbaye de Froidmont. De la sorte , cette ab- 
baye avait la seigneurie de presque tout le territoire de Hermès. 

Le fief de Granville , qui eut pour possesseurs Drogon de Granville, 
chevalier, en 1100, Adam de Granville (l^lO}, Robert et Jean de Granville 
J^HO), vint à la maison de Trie, seigneur de Mouchy, et déjà possesseur 
des liefs de Friencourt, Nainval et Carvlile. Enguerran de Trie fd'or, à la 
baiiâe à^azur) devint possesseur de ces fiefs, au xii* siècle, en épousant 
Odévie de Mouchy, veuve de Nivelon de Pierrefonds et fille de Drogon 
(!e Mouchy. Il les donna à Jean I*' de Trie , son fils aîné , seigneur de 
Trie et Mouchy; puis ils passèrent successivement, et de père en fils, à 
Jean II de Trie, qui fut tué à la bataille de Bonvines, en l^li ; à Mathieu 
de Trié, comte de Dammartin (1234); à Jean III de Trie, marié, en 1277, à 
Yolande , dont il eut Renaud , Charles, Mathieu , Jean , Yolande et Léonore. 
Jean de Trie transigea avec Renaud de Trie, seigneur du Plessis-Bilbaut, 
son neveu , et lai abandonna ses fiefs de Friencourt et de Granville, tout 



14 NOTICE 

Bailleul-sur-T/iérain. — L'abbaye possédail sur son terri- 
toire, en 1791 : — i" la ferme de la Vieille-Abbaye provenant des 
donations de la dame de Bulles et de ses fils , de Pierre , Haoul 
et Grégoire de Bailleul, et de Raoul, maire de Bresles, en 1136, 
11R4, liaG; elle fut vendue par la nation , le l»** mars 1791 , avec 
iH mines de terre et pré en dépendant, 30,000 livres, à Pierre- 
André Salle, négociant à Beauvais; — â' la ferme de la Maison- 
Bouge , sise à Bailleul , donnée par Grégoire de Campremy et 
Alix de Bailleul , sa femme, enl!23i, vendue avec 0ii8 mines 
de terre et pré, 175,045 livres, à divers particuliers, et no- 



en les conservant dans la moavance de sa seignearie de Moucliy. Renaud 
de Trie servit dans les guerres de Flandre de 1296-1-2^. Il épousa Mar- 
guerite de Courtenay, dame de Gloyes , dont il eut Renaud et Philippe. 

Renaud II de Trie , seigneur du Plessis-Billebaut , de Friencourt et de 
GranvUle , marécbal de France , épousa Isabelle de Heilly , qui lui donna : 
1* PhUippe , seigneur de Hareuil ; 2^ Jean , seigneur du Plessis-Billebaut ; 
3* Renaud \ dit Billebaut , seigneur de Fresnes , Quévremont et du Ques- 
nel ; !• Alix , qui épousa Thomas de Coucy ; 5* Jeanne , qui s'allia à Phi- 
lippe de Cbambly, seigneur de Uvry. 

Jean de Trie, dit BUlebaut, seigneur du Plessis, de Friencourt et de 
GranviHe , confirma , en 1345 , les donations faites par ses prédécesseurs 
à l'abbaye de Proidmont. Il laissa ses terres et seigneivies k son fils 
unique Renaud , dit Patrouillart , issu de son mariage avec Clémence de 
Joigoy. 

Renaud lU de Trie , dit Patrouillart , seigneur du Plessis et de Moucby , 
par donation, en 1362, de Jean de Trie, archidincre de Ch^ons, son 
cousin , épousa Jeanne de Fosseuse , dont il eut Renaud IV de Trie , dit 
aussi Patrouillart , qui fut tué à l'attaque du château d'HarUort , eu I40H. 
Ce chevalier laissa trois enfants de son mariage avec Marie de Nesle, Jean. 
Pierre et Jeanne , qui aliénèrent les fiefs de Friencourt et de Granville an 
profit de Colard de Groisettes. 

Golard de Groisettes (4'azur, à la fasce d'argent, chargée de trois mer' 
kUes de sable, l'écu semé de croisette^ d'arj vivait , en 1420, avec Mar- 
guerite Mauchevalier, sa femme , et laissa ses fiefs de Granville , Frien- 
court , Nainvai et Carvilie à Jean , son ftls unique. 

Jean P' de Groisettes , seigneur de Granville , Friencourt , Nainvai et 
Carvilie, puis de Saint^Rimault , par donation, en 1464, d'IsabeUe d'Aî- 
rioo , épousa Colette Saiiguin , dont il eut Jean et Jacques. 

Jean il de Groisettes , avocat du roi au gouvernement de Pêrolme. 



StjR l'abbaye de FROlDMOTtT. 15 

tarament à MM. Ticquet (172 mines), Rivault de Champfleury 
(127 mines), Auxcoqsleaux de Marguerie (100 mines); — 3* le 
moulin de Bailleul acquis , en 1526 , de Jean de Bailleul , écuyer , 
seigneur de Bailleul, Saint-Léger, le Mont-Saint-A^rien, etc., et 
vendu, le 18 février 1791 , à Antoine Fasquelle , meunier , avec 
3 arpents de pré , pour la somme de U,72o livres ; — i* le Vieux- 



Montdidier et Roye, époasa, en lun, Jeanne Malet, dont II eut Antoine 
et Claude. 

Antoine de Croisettes, seigneur de Granville, etc., avocat au bailliage 
de Montdidier, épousa Isabeau Ctiariet , dont François et Marie. 

François de Croisettes , seigneur de Granville, etc.; homme d armes 
des ordonnances du roi en 1.582 , mourut en 1.587. laissant de Marie Col- 
lesson de Béronne , sa femme , Florent et Gabriel. 

Florent de Croisettes , seigneur de GranviUe , Friencourt , etc. , liomme 
d'armes des ordonnances du roi , mourut en 1616, laissant de Nicole de 
Piennes , qu'il avait épousée en 1608, René , Louise et Charlotte. 

René de Croisettes , seigneur de Granville , etc. , homme d'armes de la 
compagnie du cardinal de Richelieu , fut maintenu dans la noblesse par 
arrêt du Conseil , le 3 août 1668. Il avait épousé , en 1634 , Madeleine de 
La Motte , dont il n'eut qu'un fils nommé Pierre. 

Pierre de Croisettes, seigneur de Granville, etc., mourut en I78â. H 
épousa en premières noces Geneviève Maurin de Pardaillan , dont il n'eut 
pas d'enfants; en secondes nocs Françoise de Vuitasse, dont il eut 
Claude-Hubert , qui fut chanoine régulier, Marie et Madeleine. 

Marie de Croisettes, dame de GranviUe, Friencourt, etc., épousa, le 
3n août 1709, Louis Ladvocat , seigneur de Sauveterî'e , conseiller au Par- 
lement, et laissa ses Qefs de Granville et Friencourt à N. Ladvocat, son 
fils , qui fut en même temps seigneur de Sanveterre et conseiller au Par- 
lement , comme son père . 

Les autres flefs , de moins grande importance , qui étaient au territoire 
de Hermès , et qui relevaient , pour la plupart au xvv siècle , de la sei- 
gneurie appartenant à l'abbaye de Froidmont , étaient : V le fief de Fon- 
taines, à Méhécourt. U appartenait, en 1180, à Regnault de Fontaines, et 
vhit ensuite à Marie de Fontaines , femme de Pierre d'Kanvoiles . qui le 
vendit, vers 1191, à Pierre Ponlain. Celui-ci le donna à Jean de Bresche. 
chanoine de Beauvals , son neveu , vers 1.590, avec le fief de Marguerie, 
dont il suivit le sort; — 3* le Aef Le Maire, tenu, en 1450, par Antoine Le 
Maire , et en 1.521 par Jean ie Maire , écuyer, seigneur de Parisifbntaine : 
— 8* le tlef d'Abeocourt , tenu , en liôo, par Jean Bacouel ; — 4* le Uef 
AUard Chaudron, réuni, en 1150, à la seigneurie de Hermès, et donné de 



1(> NOTICE 

Château, sis à Froidinont, en la rue (|ui conduit au Mont-César, 
avec une chapelle du xvt* siècle, donné, en M6;{, par Pierre et 
Sigaude de Railleul , et vendu , le 23 mars 1791, avec 3 arpents 
de pré, à Louis Vuillemin, ancien boulanger, pour 1(),()7:i livres; — 
o« les bois de la Vieille- Abbaye , contenant 2i arpents, donnés , 
en I18(), par Grégoire de Baillcul; - O" le bois de la lloussiére , 
contenant 2G arpents, donné par Raoul, comte de Clermont, 
Nivelon du Plessier (1490), Robert de la Tournelle (1223} et Simon 



nouveau en tenure à Jean Bacouel ; — ô" le llef Saint-Vincent , sis k Krian- 
court , que tint de tout temps IVglise de Hermès ; — h* le flef Bellin, tenu, 
en 140;), par Jean de Bellin, écuyer ; en 1510, par Antoine de Bellin, dit de 
Lignières, seigneur de Câtillon ; en 1520, par Charles et Marie de Lignièrcs. 
ses enfants , qui le vendirent en 15*20 et Vrl:i, à l'abbaye de Froidmont : — 
7« le nef Bouchon, tenu, en 1150, par Calinot Bouchon , et en l'rZi par 
Pierre Bouchon; — 8* le flef de Wabecourl, tenu, en 1521, par Colin Lhoier; 
en l(>Oî, par Nicolas de Saint-Omer; en 1095, par Pierre Bizet; en mm, 
par Antoine Bizet ; en 1700, par Bertin Brisot et Madeleine Brlsot, ^a (llle; 
en 170G, par Nicolas Dubus ; en 17ll, par Renii Pupille ; en 1718, par Louis- 
Antoine Clabault et Marie-Anne Dubus , sa femme ; — i)« le (ief André 
Dirson, tenu, en 1450, par André Dirson ; — 10» le flef lïennequin, vendu, 
en 150(), par Louis de Hélencourt et Marie de Fontaine, sa femme, à Jean 
Louvet, et retiré féodalement par l'abbaye ; — il» le flef de Quévremont, 
tenu par l'abbaye elle-même en 1450 ; — 12* le flef Balastre, tenu, en 1350, 
par Pierre Malponne ; en 1360, par Jeanne Malponne, sa flile, (épouse de 
Guillaume de Saint-Remy; leurs enfants, Pierre, Jeanne et Geneviève de 
Saint-Remy, le vendirent, en 1395, à Raoul de Balastre, écuyer, qui le 
donna à Catherine de Balastre, sa fl Ile ; elle le tenait, en 1150, avec Golard 
Denoyelle, son mari ; leur flls, Pierre Denoyelle, écuyer, le tenait, en l nw, 
et Livoire Denoyelle et Jeanne Raonlquln le vendirent à l'abbaye en 1 183; 
— 13* le flef Jean Roussel, donné par Robert Le Boucher à Jean Roussel, 
qui le vendit k l'abbaye en 1520 ; — ll« les flefs Saînt-Len et Yignemont, 
sis à Caillouel, et mouvants de la seigneurie de Mouy, saisis . pour les 
deux tiers, en 15 lo, sur les héritiers de Jean de La Marre, et adjugés par 
décret à l'abbaye ; elle avait acquis l'autre tiers, en 1511, de Jean de Henu, 
marchand et bourgeois de Beauvais ; — 15" le flef Francastel, tenu, en 1380, 
par Golard de Francastel-, en 1450, par Sicard de La Ganel, et en 14(>9 par 
Jean Thiebault, son héritier; — 10« le flef Dubus, si%à Caillouel, tenu, 
en 1348, par Henri de Paris , et en 1353 par Pierre Dubus , écuyer ; — 
17« le flef de la prévôté de Hermès, qui fut possédé, en 111 1, par Raoul 



SUR l'aBBAYK de FROlDMOiNT. 17 

de Clermont, seigneur d'Ailly(i237); - 7* le bois de la Brochette, 
contenant 4 arpents; — 8* ie bois d'Elincourt ou de Mélicourt, 
contenant 7 arpents , donné par Jean , fils de Sigaude de Bailleui , 
en 1170; — 9' le bois d*Auneau, contenant 20 arpents; — iO* le 
quart des dîmes de Bailleui, donné par Odon de Mouchy, Pierre 
et Marguerite de Bailleui, Hugues de la Chaussée, le Chapitre de 
Mouchy , celui de Saint-Michel de Beauvais et le prieuré de 
Villers-Saint-Sépulcro; — iV la seigneurie du Petit-Froidmont, 
par donation de la dame de Bulles , de Pierre et Grégoire de 



de Hermès ; en 1136, par ses Dis Adam , Gamier et Jean de Hermès ; 
en 1165, par Guillaume de Hermcs ; en 1200, par Odon de Hermès, père 
d'Odon II de Hermès et de Jean de Hermès , cbevalier ; en 1282, par 
Pierre de Hermès , chevalier ; en 1335, par Nicolas de Hermès ; — 18* le 
Qef de Hargaerie, que possédait, en 1400, Philippe d'Abbecourt, fut vendu, 
en 1459, par Richard d'Abbecourt à Pierre Bacouel, qui le laissa à Nicolas 
Bacouel (1482). Louis Poulain le possédait en 1500, et le donna à Jean de 
Bresche, son neveu, qui le laissa à Antoine Papin, son cousin (1533). Il 
était, en 1584, à Jean Le Comte, seigneur de Yoislnlieu, comme héritier de 
Jean Le Comte, son père. Il le laissa à François Le Comte, son Ûls, qui le 
possédait en 1002. Jeanne de Venise, dame de Marguerie et veuve de Jean 
de Berthelemy, donna ce flef à Charles de Berthelemy, son fils, en 1614. 
Ce dernier étant mort sans enfants, Louise de Berthelemy, sa sœur, mariée 
à Jean dé Roissin, écuyer, en hérita (1632). Charles du Frest, seigneur de 
Bresson, le possédait en 1660. François Vigneron fttargerU, à la fasce de 
sable frettée d^or, accofnpagnée de trois merleUes de sable rangées en chef), 
président au Présidial et maire de Beauvais de 1693-1703, Tacquit en 1681 
de Charles de Ligniôres et d'Isabelle de Just, sa femme. Il mourut en 1714, 
laissant de Marie Dollet, dame d'Hucqueville, sa femme : l* Marie, dame 
d'Hucqueville , morte en 1748 ; 2* Françoise, dame de Marguerie, morte 
en 1742 ; 3* Anne, religieuse à Saint-Paul; 4* Thérèse, religieuse de Saint- 
François ; 5* N., dame de Breteuil; 6* François, seigneur d'Hucqueville; 
7« Claude, seigneur de Breteuil; 8* N. Vigneron de La Tour, officier. 

Claude Vigneron, seigneur de Breteuil et Marguerie, capitaine d'infan- 
terie, n'eut qu'un ûls, Claude-François, de Marie-Antoinette de LaVacquerie, 
sa première femme ; N. Baurio, sa seconde femme, et Marie-Anne Behagle, 
sa troisième, moururent sans enfants. 

Claude-François Vigneron était seigneur de Breteuil et de Marguerie, 
en 1745, quand il transigea avec l'abbaye de Froidmont pour le cantonne- 
ment des chasses. 

T. vni. i 



18 .NOTICK 

Bailleul , et celle de la plus grande partie du territoire par di- 
verses acquisitions .1). 

Aynetz. — L'abbaye avait, au xvi« siècle, une rente de six 



vi) Le territoire de Bailleul était aassi divisé en un certain nombre de 
liefs. Le plus important était celai que tenait Pierre de Bailleul^ en 1136. 
Ce chevaUer en donna une partie à l'abbaye de Froidmont, et la dame de 
Bulles en fit autant de son llef du Mont-César et de Froldmonl (Uho). 
Grégoire setnar de BaiUeul , Gautier et Marguerite , ses frère et sœur , 
donnèrent une autre portion de cette seigneurie , en 1186 , et Grégoire de 
Gampremy, du consentement d'Alix de BaiUeul, sa femme, les imita 
en 13S2. 

Grégoire de BaUleul , chevaUer, eut d'Eméline , sa femme , plusieurs 
enfants , entre autres Aymeric, Raoul, Gautier, Hugues î*' et Hugues II. 
Aymeric de Bailleul, donna un muid de blé de rente à l'abbaye de Froid- 
mont, en 1186. 

Raoul de Bailleul, cbevaUer, eut d'Isabelle, entre autres enfants. 
Aimée, Henri, Hersende, Beatrix, Marguerite, Alix, qui épousa Grégoire 
de Gampremy , Agnès et Isabelle. 

Une fiUe de cette maison de BaiUeul, Marguerite de BaiUeul, apporta 
une partie de la seigneurie de ce lieu dans la famUle de Mercastel , en 
épousant, en 1305, Robin de Mercastel {d argent, à s croissants de 
gueules), chevalier, seigneur dudit lieu, qui périt à la bataille de 
Bngenais. 

Robert, baron de Mercastel, leur Ûls, qui fut blessé k la bataille 
d'Azincourt (U15) , épousa , en 1404 , N. de Milly , dont vint : 

Jean l*' , baron de Mercastel , seigneur de Yillers-Vermont , Bailleul en 
partie, qui épousa, en 1449, Marie de Belleval, dame de Bonviilers, dont: 

Jean II, baron de Mercastel, capitaine d'hommes d'armes des ordon- 
nances du roi. Il épousa, en 1474, Jeanne d'Abancourt. dont il eut 
Etienne , Adrien et André , chevaUers de Malte , Blanche et Isabeau qui 
épousa GuiUaume de Morienne, et vendit, en 1484, le flef , qui lui était 
échu à Bailleul , k Jean Aubert , seigneur de Gondé. 

Blanche de Mercastel , dame de Bailleul , épousa , vers 1497, Jean du 
Mesnil {d'azur à trois cygnes d'argent , couronnés et colletés d'or posés 
S et 4) , seigneur du Mesnil , en Normandie , donna , en 1534 , à l'abbaye 
de Froidmont deux fiefs , sis à Bailleul et Froidmont , et lui vendit , en 
1537, le fief de la Sablonoière tenu en plein ûef de celui de la Motelette. 
De leur mariage naquirent Jacques et Charles du Mesnil , écuyers , sei- 
gneurs en partie de BaiUeul et Montreuil-sur-Thérahi. 

Guillaume du Mesnil, leur héritier, se disait seigneur de BaiUeul, en 15H7. 



SUR l'abbaye ])E froidmont. \9 

deniers parisis sur cinq verges de vignes, sises près de l'église , 
et Jean de Brie en passa titre nouvel en 1550. 



et eut deux fils Charles et Claude qui fut archer des ordonnances du roi. 

Charles du Hesnil , écuyer , seigneur du Hesnil, Bailieul et la Motelette , 
épousa Isabeau Courtin , dont il eut un fils nommé Jacques. 

Jacques du Mesnil , écuyer , seigneur de Bailieul en partie , épousa 
Jacqueline de La Rue, dont il eut Philippe, David et Charles. 

Philippe du Mesnil , écuyer , seigneur de Bailieul et de Montrenil-sur- 
Thérain , épousa Charlotte-Gabrielle de Yendeuil , dont il eut : l* Jean ; 
i* Claude , chevalier , seigneur de Montreuil , capitaine de dragons , qui 
épousa en premières noces (1670) Marthe de Boufflers , dont II n*eut qu'une 
fllle , Marie-Anne du Mesnil , morte jeune , et en secondes noces (1680) 
Anne-Marguerite de Templeux, morte sans enfants } 3* Claude, qui épousa 
en premières noces Félix de Rieux , dont elle eut Mai*ie de Rieux , mariée 
à François de Pasté , seigneur du Taillis , et en secondes noces Thimoléon 
de Lespinay , seigneur de Bracheux. 

Jean du Mesnil, écuyer, seignem* de Bailieul, fut père de René du 
Mesnil , écuyer , seigneur de Bailieul et Montreuil , qui épousa Jeanne Du 
Verger, dont il eut: 

Charles-François du Mesnil, chevalier, seigneur de Bailieul. Celui-ci 
épousa, en 169*2, Madeleine de Catheux , dont il eut : 

François-René-Michel du Mesnil , seigneur de Bailieul « Montreuil , Cai- 
gneux, la Motelette, qui épousa en premières noces (I72i) Anne-Gabrielle 
Fombert , morte sans enfants , et en secondes noces (Vii) Thérèse de 
Gaudechart. Après lui la terre de Bailieul vint à René-François de Gaude- 
chart , seigneur de Mattencourt , L'Epine , neveu de sa seconde femme. 

René-François de Gaudechart (d'argent , h 9 merUttes de gueules en 
orle; 4, 2, % et 4) , épousa , vers 1786 , Anne-Louise-Marie de Trie de 
Pillavohie , dont il eut : l* René-Ferdinand ; ^» René-Auguste ; s* Jules 
4* Anne-Aspasie. 

Le flef de Sains , sis à Froidmont ,. fut apporté en dot à Girard de Sains , 
par une fllle de Raoul de Bailieul , vers 123C , et resta dans cette famille 
jusqu'à ce que saisi sur Enguerran de Sains , il fut vendu , le 23 juin 1429, 
à l'abbaye de Froidmont. 

Le fief de Heilly , mouvant de la châtellenie de Bulles , qui fut à la 
maison de Heilly , vint en la possession d'un bâtard de cette maison , de 
Pierre de Bailieul» qui se qualillait, en 1460 , seigneur de Saint-Léger, en 
Normandie , du Mont-Saint-Adrien et de Bailieul. Ce chevalier épousa 
Marie d'Uyancourt, veuve de Jean de Conti , et en eut Jean et Marie, 
dame du Mont-Sahit-Adrien , qui épousa Pierre de Pimont. 

Jean de Bailieul, écuyer, seigneur de Bailieul en partie, Saint-Léger, 



20 NOTICB 



Anyirillers. — Neuf mines de blé de rente sur la terre et 
seigneurie de ce lieu, et le lief de la Sengle qui en fait partie. Six 
mines avaient été données, en 1231 , par Jean deCampdavoine, 



Becquerel, etc., vendit, en 1526, le moulin de BaiUeoi à i abbaye de 
Froidmont. Après lui , son flef vint à Adrien de Pisseleu , chevalier, sei- 
gneur de Fontaine-Lavaganne et Heilly , qui en fit les foi et hommage en 
1540. Adrien de Pisseleu, mourut en 1558, laissant de Charlotte d'Ailly, 
sa femme : l° Jean ; î* Jeanne , mariée à Louis de Coësmes ; S* Jossine, 
qui épousa en premières noces (1543) Robert de Lénoncourt, et en 
secondes noces Nicolas Des Lions , seigneur d'Epaux. 

Jean de Pisseleu , chevalier , seigneur d'Heilly , Fontabie-Lavaganne , 
Pisseleu , Oudeuil , Bailleul en partie , épousa en premières noces Fran- 
çoise de Scepeaux qui mourut sans enfants , et en secondes noces Fran- 
çoise de Pellevé, dont il eut : l* Léonor, seigneur de Fontaine-Lavaganne ; 
2» Charlotte qui épousa Jean Maillard , seigneur de La Bolsslère ; 3* Fran- 
çoise , mariée à Samson de Gourlay. 

Jean de Pisseleu vendit son fief de Heilly. sis à BaiUeul, le 8 août 1580, 
à Guillaume de Damplerre, marchand drapier à Beauvaia, et à Yves de 
Dampierre , son frère , orfèvre au même Heu. 

En 1609 , le dénombrement de ce fief fut donné , pour une moitié , par 
Suzanne Binet , veuve d'Yves de Damplerre , seigneur d'Heilly , comme 
tutrice de Claude , Pierre , Françoise , Marie , Marguerite et Suzanne de 
Dampierre , ses enfants , et , pour l'autre moitié , par les enfants de Guil- 
laume de Damplerre , seigneur d'Heilly , mort le 13 août 1587 , et de 
CoUechon Mallet , sa femme , c'est-à-dire par Marie de Dampierre , femme 
de Jean Paumart , au nom de Jean , Pierre , Nicolas , Guillaume et Anne 
Paumart , ses enfants ; par Pierre de Damplerre , qui fut mahre de Beauvais 
de 16:26-1628 ; Anne de Dampierre , femme de Mathieu Brocard ; et Agnès 
de Dampierre , femme de Nicolas Carclreux. 

Les Damplerre vendirent ce fief , vers 1640 , à Jacques du Mesnll , sei- 
gneur de Bailleul , qui en donna la moitié , en 1660, à Philippe du Mesnll, 
son fils aîné , et l'autre moitié à Hélène d'Hédouvllle , jadis femme et 
veuve de David du Mesnll , son second fils , et alors mariée en secondes 
noces à Pierre Caron. 

Philippe du Mesnil céda sa part à Louis de Vendeull, son beau-frère , 
en môme temps que le fief de la Motelettn , et ce dernier l'échangea contre 
une partie de la seigneurie de Cormeilles avec l'abbaye, le 31 oâars 1656. 

Jean Caron , fils de Pierre et d'Hélène d'Hédouvllle , possédait l'autre 
moitié en 16K0 , et la laissa à Rolln-Pierre Caron , son fils , qui la céda 
par échange, en 17-iO, à Madeleine de Catheux , veuve de Charles-François 



SUR l'abbate de froidnont. 21 

chevalier, pour avoir sa sépulture dans ra))1)aye, et les trois 
autres mines par ses successeurs (l.\ 



da Mesnil , seigneur de Baiileal. Cette portion du llef de Helliy resta dans 
cette maison , et suivit le sort de la seigneurie de Bailleul. 

Le nef de la Motelette, que tenait Jean d'Agombert en 1536, Arthus 
d'Agombert en I5i0, Louis d'Agombert en 1559, vint à Charles du 
Mesnil t seigneur de Bailleul , sur la lin du xvp siècle , qui le donna à 
Jacques du Mesnil , son tUs. Philippe et David du Mesnil , enfants de 
Jacques , le vendirent à Nicolas et Antoine Gallopin , bourgeois de Beau- 
vais , qui le cédèrent , en 169:^ , à Charles-François du Mesnil , seigneur de 
Bailleul. Il resta depuis dans cette famille. 

La maison de Mello possédait flef à Bailleul , au xir siècle ; Guillaume 
de Mello , confirmait , en 1190 , les donations et les fï'ancbises accordées 
par ses prédécesseurs à l'abbaye de Froidmont , dans l'étendue de son 
flef, et Benaud de Mello y Ut élever une forteresse, en 1303, dont Tévéque 
de Beauvais, Philippe de Dreux , s'empara en 1313. 

Le manoir seigneurial de l'abbaye de Froidmont était au Gravier ; c'est 
là que résidaient jadis les seigneurs de Bailleul. 

(1) Les divers procès et transactions auxquels cette rente donna lieu, 
nous font connaître les possessions de cette seigneurie. 

Bernard et Odon d'Angivlllers , étaient qualifiés chevaliers en 1150. 
Bemier d'Angivillers donna la dîme de Breuil à l'abbaye de Saint-Germer 
en 1194. Odon et Rorigon d'Angivillers étaient seigneurs d'Angivillers 
en 1301. Florent d'Angivillers vivait en 1319. Jean, dit Campdavoine, tenait 
flef à Angivillers , en 1300 , et il le donna à Jean et Raoul ses enfants. 

En 1353 , Aubry d'Angivillers, dit Paris , tenait la maison du flef de la 
Sengle sur laquelle était constituée une partie de la rente de neuf mines 
de blé donnée à l'abbaye de Froidmont , et en passa titre nouvel. 

Jean, dit Campdavoine, écuyer, passe titre nouvel pour une autre partie 
en 1S56. 

En 1463 , Audry Sausson vend son flef d'Angivillers à Jean Le Toillier, 
dit Guillebon (d'azur , à une bande d'or , acœmjyagnée de S besants de 
même, i en chef et 4 en pointe)^ qui en obtint saisine de Gilles d'Amerval, 
seigneur dudit lieu , et le laissa à Jean Le Toillier , son flls atné. 

Philippe Le Toillier, dit Guillebon, docteur en théologie et ecclésias- 
tique , son autre flls, acquit , en 149A , la seigneurie d'Angivillers de Gilles 
d'Amerval , et ki laissa en mourant (U97) à Jean , son frère aîné. 

Jean 11 Le Toillier, dit Guillebon, écuyer, seigneur d'Angivillers , épousa 
en premières noces Marie Guien<irt, dont il eut Philippe, Antoine ; Isabeau, 
mariée à Jean Gayant ; Antoinette , qui épousa Jean Pajot , seigneur de 



22 NOTICE 

Angy. — Trente sols parisis de surcens donnés, en i47r), par 
Pierre Lemattre, à prendre sur une maison sise à Angy, en la 
rue Margot-rAnglaise. 

Avrechij. — Deux muids de blé et un muid d'avoine de renie 
à prendre sur les grosses dîmes d'Âvrechy, par donation du 
chevalier Odon d'Argenlieu, en 1202. 

Balagnij. — Deux muids de vin de rente à prendre sur le 
vignoble du seigneur de Balagny, par donation de Haoul de 
Balagny , chevalier, seigneur dudil lieu , en iiOi. 

Beaupuits (Grandrillers-aux-Bois). — Quarante sols de rente 
sur l'Avouerie de Beaupuits, donnés, en 1210, par Manassès de 
Mello , frère de Guillaume , seigneur de Mello. 

Heauvaù. — Unemaison, appelée Thôtel de Froidmont, sise 
en la rue Saint- Jean , joignant d'un bout à cette rue , d'autre bout 
au cimetière de Saint-Etienne, et par le côté du midi à la rue 



l'Equipée , le Plouy-Louvel ; Jeanne , femme de Pierre Hierosme ; autre 
Jeanne . femme d'Adam d'Encre ; et Catherine , qai épousa Simon Le Plat, 
bourgeois de Compiègne. Jean Le ToiUier mourut en 1520 , sans laisser 
d'enfants de Marguerite de Piennes, sa seconde femme. 

Philippe Le ToilUep , dit Gulllebon , écuyer , seigneur d'Angivillers , 
Ravenel et la Rue-Saint-Pierre en partie , épousa Gabrielle de Ghasserate, 
dont il eut François , Jean. Nicolas , Hargaerite et Marie. 

François Le Tollller, dit de Guillebon , écuyer, seigneur d'Angivillers , 
épousa en 1541, Gabrielle de Gomer, dont il eut Sébastien, Charles, 
Hector, Jeanne, Suzanne, Marie. Adrlenne et Charlotte. 

Sébastien Le ToUlier, dit de Gulllebon, écuyer, seigneur d'Angivillers, 
épousa Jeanne de Garges , dame de Tiverny , dont il eut Nicolas , mort 
jeune, et Jeanne. 

Jeanne Le ToiUier, dite de Gulllebon , dame d'Angivillers et Tiverny, 
épousa en premières noces (1603) Antoine de Corble, dont vinrent Antoine, 
mort sans alliance , Charles , François et Marie de Corble , et en secondes 
noces aeii^ Antoine de Monchy, chevalier, seigneur de Saint-Martin, 
dont elle eut Robert de Monchy , seigneur en partie d'Angivillers. 

Charles de Corbie , seigneur d'Angivillers , épousa Marie de Baudreuil , 
dont il eut Denise et Marie. 

Denise de Côrbie , dame d'Angi\1liers, apporta cette terre dans la maison 
de Bruck , en épousant René de Brock , marquis de Montplaisir , en 1655. 
Leur flite , Henriette-Jeanne-Rosalie de Bruck , la porta en dot à^Louls de 



SUR L*ABBAYE DE PROIDMONT. 23 

qui est en face le grand portail de cette église. Klle avait été 
donnée , au \ii« siècle , par Girard Mahommes. Aliénée en i507, 
elle fut rachetée par Tabbaye , qui la donna dans la suite à bail 
à cens perpétuel. Cet hôtel , d'abord habitation peu considérable, 
avait été agrandi par l'adjonction d'une maison voisine donnée 
par Geneviève de Gerberoy , vers 4210 , et d'une masure et de 
divers bâtiments , qui furent convertis en cour et écuries, acquis, 
en 1i?38, des frères Jean , Guy et Joscelin Le Roux , bourgeois de 
Beauvais , et de Jean, Renaud et Eméline de Bourgulllemont, 
enfants du chevalier Philippe Baudoin de Bourguillemonl. 

L'ne maison, en la rue Saint-André, avec deux chambres y 
attenant, donnée, en 122â , par Vivien Le Tanneur, à la condi* 
tion que Targentqui proviendrait de sa location serait employé 
k augmenter l'ordinaire des religieux le samedi-saint. 

quatre ciiambres au faubourg Saint-Jean, données, en lâ3:{, 
par Nicolas de Chambly, chanoine de Beauvais. 



Cœuret , marquis de Nesle. De ce mariage naquit une fille , OdUe-Thérèse 
Cœuret de Nesle, qui épousa César-Charles de Flahaut, seigneur de la 
Billarderie. 

Jérôme-François de Flabaut, comte de la Billarderie, leur flls et sei- 
gneur d'Angivillers, était grand-bailU et goavemear de Ctermonten 1751. 

Auguste-Ctiarles-César de Fiabaut, marquis de la Billarderie, son flls, 
se qualiQait, en 1782 , maréchal des camps et armées du roi , gouverneur 
de Saint-Quentin , grand-bailli et gouverneur de Glermont , seigneur d'An- 
givillers, Saint-Remi-en-l'Eau , le Quesnel, la Gioriette, Id Malleborgne, 
HoUbéqaet, etc. 

Le flef do la Mairie et la moitié de celui de Blancfossé . sis à Angivillers, 
furent donnés par Jean II Le Toillier , à Antoine Le Toilller , son second flls. 

Antoine I'' Le Toillier , dit Gulllebon , seigneur de Blancfossé et de la 
Mairie d' Angivillers , épousa Jeanne Tristan de la Rue-Prévost, dont il 
eût : 1* Antoine ; 2* Marie, qui épousa Jean Le Page , seigneur de Douy ; 
3* Marguerite , mariée à Eloi Secoulx . avocat ; 4* Jeanne , femme de 
Claude Wyon. 

Antoine II Le Toilller, dit Guillebon , écuyer, seigneur d'Angivillers , 
Blancfossé et Beauvoir, mort k la bataille de Dreux, avait épousé Marie 
Auxcousteaux de Vendeuil, dont il eut Claude, seigneur de Beauvoir, 
Aaron, Marie qui épousa Pierre Le Clercq, seigneur des Toumelles ; 
Antoinette , femme de Claude Boileau et Philippe , morte jeune. 

Lors (lu partage des biens de son père, qui eut lieu en 1585, Aaron Le 



24 NOTICE 

Une maison et une pièce de pré , en la paroisse Saint-Gilles , 
au Chaudfour (apiêd Caftdnm furnum)^ auprès du Thérain et du 
fossé de la ville, acquises, en 1:243, de Nicolas de Luzarches. 

Une maison , sise en la rue de Lannoy (in vico de Alneto), 
donnée, vers 12o6, par Jean de Longvillers et Agnès d'Auvillers. 

Treize livres douze sols deux deniers parisis de rente sur les 
étaux à poisson du marché, et sur diverses habitations. 

Une pièce de vigne à Voisinlieu. 

Becquerel {Fitz- James), — Le moulin, par donation de Re- 
naud de Bérone, partant pour la croisade, en 120i. 

Bernes {Seine et-Oise). — La ferme de la Maison-Blanche, sise 
à Bernes, et cinquante-neuf arpents et demi de terres et prés 
en dépendant , assis aux territoires de Bernes , Bruyères et le 
Mesnil*Saint-Denis. La maison et les terres provenaient de la 
donation d'Adam de Bernes, prêtre, en 1209 , de celles de Simon 
de Gouvieux ce arpents) en 1220. de Pierre de Blaincourl et Gillette 



ToiiUer, dit Guillebon, écuyer, eut les ûefs de la Mairie et de Biancfossé. 
Il avait épousé, en 1582, Marie Dupais, dont il eut Claude, Louise, Antoine. 
Cattierine et Barbe. 

Claude Le Toillier, dit Guillebon , seigneur de la Mairie, Biancfossé et 
du lier de Bethencourt . sis au même lieu , épousa en premières noces 
(1610) Françoise de Cbesnu, dont il n'eût pas d'enfants , et en secondes 
noces (1624) Louise de Morel, dont il n'eut qu'une fille , nommée Louise. 

Louise Le Toillier, dite de Guillebon, dame de la Mairie, de Biancfossé, 
Belhencourt, Blzancourt (Berneuil), épousa en premières noces (1650^ 
Antoine de Monchy, seigneur de Noroy, Haraville, dont Antoine, et en 
secondes noces (166^^ Laurent de la Cbaussée-d'Eu 

Antoine II de Moncby, seigneur de Noroy, la Mairie, Biancfossé , épousa 
Renée-Louise du Boullet de la Broue , dont il eut Gabriel-Louis-Aynard , 
Jean-Thomas , Loul.se-Antoinelte et Anloine-René de Monchy, qui ven- 
dirent , en i73d . leurs flefs de la Mairie , de Biancfossé et d'Auvergne . à 
No^l-Françols Blerye , officier de la maison du roi. 

L'autre moiUé du fief de Biancfossé, qui relevait dans son entier de la 
seigneurie de Léglantier . était possédée , en loW , ainsi que le fief d'Au- 
vergne , sis au même lieu , par Jean d'Auvergne , marchand bourgeois de 
Beauvais , qui la laissa, en l')28, à Jean . François, Philippe et Catherine 
d'Auvergne . s^s enfants. Ceux-ci se la partagèrent et la transmirent î\ 
leurs descendants. 



Sl'R l'abbaye de PROIDMONT. 25 

(le Berne, sa femme (1428) , de Pierre de Triaignel, seigneur de 
Bruyères :i237), de Robert de Triaignel, chevalier (1231 , de 
Kenold de Bernes (1249; et autres; de diverses acquisitions et 
d'échanges. Ainsi Philippe de Bruyères, chevalier, et Renaud, 
son frère, avaient vendu plusieurs pièces de terre à l'abbaje en 
1237, 1238, 1239; Pierre de la Masure, de Bernes (1238) , Jean de 
Boran (1239), Noël Puians, de Bernes (1242), Adamde la Masure 
(12tô), Jean Berger (12.%), Bouchard de Bernes (12r)7), Thiard 
de Chambly (12o7), Joubert Berger (125S) , Renaud de Luzarches 
(1258), en firent autant. 

Rérone [Fitz- James). - Neuf mines de blé, autant d*avoine, 
et 20 sols parisis de rente sur la seigneurie de Bérone , donnés, 
en 1295, par Renaud de Bérone, chevalier, seigneur dudit lieu. 
Titre nouvel en fut passé, en 1332, par Guillaume de Bérone, 
chevalier, seigneur dudit lieu et de Yalescourt , et en 1338 par 
Jean de Bérone , son fils. 

Berthecourt. — Vingt-deux mines de blé de rente sur le 
moulin et sur divers autres immeubles, provenant tant de la 
donation d'Isabelle du Fayel (1230) que de plusieurs accense- 
ments. 

Quelques pièces de pré. 

Bresles, — Une maison et quarante-quatre mines de terre , 
prés et bois , provenant tant des donations de Richelde de Hermès 
(1136) que de celles de Jean r.eCaron (4162), de Nicolas Gueullard 
(1538). 

Rreuil-Sec. — Deux pièces de pré données, en 1248, par 
Hugues de Creil. 

Rreta'l-Vert, — Dix mines de terre de même provenance. 

Rrunvillers, — La ferme d'ivry , maison et dépendances, se 
composant de 150 journaux de terre qui furent vendus, en 1791 , 
8.^>,100 livres à Jean-Baptiste Denizart. Cette ferme doit son origine 
au défrichement des bois d'Ivry et de Légnivilers , que Raoul , 
Mathieu , Âscelin et Hescie de la Gengle , seigneurs de Gannes , 
les chevaliers Simon et Osmond de Gannes, Pierre et Raoul 
d'AnseauviHers , et AsceHn de Plainval, donnèrent, en 1179, 
1182 , 1187 , 1190 , 1193 , aux religieux de Froidmont. Ceux-ci se 
mirent aussitôt à les défricher et y fondèrent une grange qui fût 
dans la suite donnée à ferme. 



26 NOTICE 

Les (limes de Brunvillers . par donation de Valon de Brun- 
vHlers en 11,%. 

Bulles, — Vingt sols de rente donnés , en 1201 , par Gertrude, 
veuve de Ilenaud de Mello, sur ses cens de Bulles, pour Tentre- 
tien d'une iampe ardente durant la nuit devant le tombeau de 
son mari , inbumé dans Téglise de Tabbaye. Cette rente n'était 
plus servie en 15:21. 

Quarante sols parisis de rente sur Tessart de Houssoy, donnés, 
en 1202, par Robert de Conti , châtelain de Bulles , pour rentre- 
tien du luminaire de l'église. 

Trois muids de blé de rente sur le moulin de Bulles, donnés, 
deux muids, en 1222 , par Guillaume de Mello, et un muid , en 
1266, par Beatrix de Saint-Rimault. 

Cambronne-les-Clermont, — Le droit de reâlme sur les 
grosses dîmes de Cambronne, à raison d'une mine par muid ou 
d'une mine sur douze du pix)duit des dîmes. 

Canettecourt (Breuil-Vtri), — Une maison et deux mines de 
terre. 

Cardonnoia [Le), — Deux muids de blé de rente sur la sei- 
gneurie du Cardonnois, donnés, en 1181), par Jean, dit Rage, 
seigneur du lieu. 

Carrière {Saint-Félix,) — Un muid de vin de rente sur le 
tief de Carrière, donné, en 1221 , par Guillaume de Mello. 

Carville (flermes), — Les fiefs Philippe et Richepeyne, et 
quatre mines de terre, provenant d'acquisitions faites en 1516 
et 1520, de Jean Roussel , Jean Regnault et Tassin Falluel. 

Cernoy, — Deux muids de blé de rente sur la terre et sei- 
gneurie de Cernoy . donnés, en 1222, par Albert et Bernard de 
Cernoy (1). 



(1) La seigneurie de Cernoy (canton de Saint-iust-en-Cbaussée) était 
possédée , en 1200 , par Godefroi de Cernoy , chevalier ; en 13^2 , par 
Albert et Bernard de Cernoy , ses (lis. Hs avalent pour swars Ada de 
Cernoy, mariée à Jean d'Estrées, et Agnès, mariée à Jean de Monliers. 
Jean de Cernoy, écayer , vivait en 1325 , et Simon de Cernoy . chevalier , 
seigneur dudit lieu , en 1395. Thomas de Cernoy passa titre nouvel à 
l'abbaye de Froidmont <le la rente de deux muids de bl<^ sur sa seigneurie 



SUR l'abbaye de fROIDMONT. 2? 

Clennont, — Une maison dile de la Sirène et portant plus 
tard renseigne du Grand-Cerf, en la rue Saint-André, à côté de 
la maison des Trinitaires, donnée, en 1201, par Catherine, 
comtesse de Clermont. 

Une autre maison à côté de la précédente, acquise , en 1192, 
de THÔtel-Dieu de Clermont. 

Une maison donnée , en 1210, par Raoul de Henu. 

Une maison donnée, en 1214, par Renaud et Régnier Vil- 
lain. 

Une autre maison située près du pont dormant du château, 
donnée, en 1236, par Anselme Morpan , prévôt de Clermont. 

Dix arpents et demi de vignes et vingt-une mines de terre 
labourable, provenant de diverses donations et acquisitions, et 
notamment des donations de Girard, clerc de Clermont (1189), 
Eméline Morvilain (120-i), Raoul de Henu (1210), Renaud et 
Régnier Villain (1211), Gorrède, chapelain de Saint-André (12IG), 
Jean Buler (1216), Quentin Alutarius (1221), Jean Le Changier 
(1246), Clément de Clermont (1268), Pierre de Saint-Just (1251), 
Jean de Fay (1251), Jean des Maisons (1209), Laurent de Saint- 
Lazare (1274), Pierre Floris (1275), Jean Leroy f1289). 

Un canonicat dans la collégiale de Saint-André de Clermont , 
donné, versi:r)0, par Louis, duc de Bourbonnais, comle de 
Clermont. 



de Cemoy, en IdOO-, et Mathieu de Cernoy, seigneur de Cernoy et Erquin- 
vllters , et Gérard d'Àthies , coseigneur de Cemoy et sire de Hoyencourt, 
en 1457. Foalqnes de Paille et Gaillaume Petit, coseigneurs de Cemoy, en 
firent autant en 1467. Cette seigneurie vint peu à près à Henri Lefèvre , 
qui la vendit , vers 1477, à Anlolne Dysome , secrétaire du roi. EUe Ait 
possédée plus tard par la famille Doria, et Pierre Doria, seigneur de Cemoy, 
la légua , en 1631, à son neveu François Des Friches , flts cadet d^Arthus 
Des Friches , chevalier, seigneur de Brassease , et de Catherine Doria , 
à la condition , pour lui et ses descendants , de porter son nom et ses 
armes. 

François Des Frîches-Doria, chevalier, seigneur de Cemoy, Noei- 
Saint-Nartin, Cayeax-en-Santerre, épousa, en 1646, Anne deNoreuil, 
dont il eut François II Des Friches-Doria , écuyer, seigneur do Cayeux et 
Cemoy. En 1780, cette terre était possédée par Ifarie-Margaerite-Franeois- 
Flrmln Des Friches , comte Doria. 



28 NOTICE 

Comlé, — Cinq mines (1) de blé de rente sur la seigneurie 
de Condé , données^ vers 1230, par Renaud de Condé (i\ 

Contoire (Somme), — Trois muids de blé de rente sur la terre 
et seigneurie de Contoire et Héronval, donnés, au xnp siècle, 
par Adam du Cardonnois. 

Conneille, — Le Crocq, — Malanme. — La ferme de 
Cormeille et celle de Malassise , maisons et terres de la conte- 
nance de sept cent vingt-six arpents , sis aux territoires de 
Cormeille et du Crocq, et cent quatre-vingts arpents de bois au 
même lieu. Telle était, en ifiSI, retendue des possessions de 
rabbaye en cet endroit. 



(1) Ces cinq mines, mesure de Beauvais, faisaient trois mines trois, 
quartiers à la mesure de Clermont , ce qui explique les différences que l'on 
remarque dans les registres de comptes des cellerlers qui inscrivaient 
tantôt à une mesure , tantôt à l'autre. 

(2) La seigneurie de Condé était possédée , en liTO , par Bède de Condé ; 
en l?20, par Pierre de Condé, qui donna à l'abbaye de Froldmont Unit 
mines de blé de rente sur ses terres de Coquesale ; Renaud de Condé , son 
frère , qui donna semblabiement cinq mines de blé de rente sur sa terre 
de Condé, et Hugues de Condé. Henri de Condé , llls de Pierre ,lratifla ces 
donations en li44 , et vendit sa terre de Condé à Jean de la Fromenterie, 
bourgeois de Beauvais , qui passa litre nouvel de la rente de cinq mines 
de blé en 1254 ; mais Jean . Robert et Pierre de Condé , Ûls d'Henri et de 
Jeanne de Galonnel , flrent le retrait lignager de cette terre et rentrèrent 
en possession de sa seigneurie. Jean de Condé est qualifié chevalier , sei- 
gneur de Condé , en 1^78, et Robert, de même en 1315. Renaud de Condé, 
éeuyer, seigneur dudit lieu , vivait en 1448 et 1459 , quand Marguerite de 
Côndé , sa sœur , épouse sans enfants de Guy Boulate , éeuyer, partagea 
ses.biens entre lui et Gilles de Gaudecbart , éeuyer , seigneur de Bacbi- 
villers, Villotran. Il donna sa terre de Condé, vers U75, à Nicole de 
Condé , sa fllle unique , qui la vendit , en 1484 , avec l'assenUment de Guy 
de Micault, son mari, à Jean III Aubert, éeuyer, seigneur de Bury, 
Fresnoy, Hincourt, Grocourt, Doudeauville , Boulavent et Molagnies, 
bailli de Beauvais , et Guiliemette de Passeliers , sa femme. 

Jean III Auberl mourut le 8 mai I50i, laissant deux enfants : Jean et 
Péronne , dame de Boutavent , qui épousa en premières noces Jean de 
la Place , avocat à Senlis , et en secondes noces No^l Le Bel , éeuyer, 
seigneur de Fresnoy-en-Thelle. 

Jean IV Aubert, éeuyer, seigneur de Condé, Hincourt, Renicourt, 



SUR l'abbaye de froidmont. 29 

En 1^00, Catlierine, comtesse de Clermont, et Louis de Cham- 
pagne, comte de Blois, son mari, avaient donné ]a forêt de 
Cormeille , terre et seigneurie , qui s'étendait entre Gormeille et 
Le Grocq. Hugues d'OUancourt , Jean et Albin de Cormeille , 
Hanassès de Bulles , Thibault , comte de Clermont , Âmicie de 



Molagnies , etc. , servit aa siège de Thérouanne , fit les gaerres da Mila- 
nais , sous François I*' , et moarut le 21 février 1531 , après avoir eu sept 
enfants de Jeanne de Caulatncoart , ^qa'il avait époasée en 1501 : Pierre ; 
Guillaume, écuyer» seigneur de Choqueuse, Gremévillers, Polbay, Goulan- 
court; Jean ; Marie , morte Jeune ; autre Marie y morte aussi jeune -, Marie , 
dame de Molagnies , Saint-Mannevieux , mariée en premières noces (1538} 
à Antoine Mauquet, écuyer , seigneur d'Auteuil et du Melz , et en secondes 
noces (1546) à Jean de la Roquette; N., mort jeune. 

Pierre l" Aubert , écuyer , seigneur de Gondé , Hincourt et de Rocby , 
par acquisiUon en 1567, fut maire de Beauvais. Il épousa en premières 
noces (1531) Adrienne Boileau , morte sans enfants en 1535 ; en secondes 
noces (1536) Marguerite de Feuquières, qui mourut le 2^ août 1557, 
après avoir eu quinze enfants : Claude , David , Marguerite , Marie , Fran- 
çois, Pierre , Jérôme , Eustache, Marie, N., Nicolas, Marie, Françoise, 
Marie et Antoinette ; et en troisièmes noces (1560) Jeanne Le Page , dont 
il eut Pierre ; autre Pierre , seigneur de Rocby ; Anne , mariée à Toussaint 
Poy ; et Jeanne qui épousa Jean de BiUery , seigneur de Monvault. 

Claude Aubert , écuyer , seigneur de Gondé , mourut le ^ août 1592 , 
après avoir eu vingt enfants de Geneviève Le Bel , qu'il avait épousée 
en 1565. Douze moururent jeunes, et ceux qui survécurent furent Pierre , 
Philippe, qui fut chanoine de Saint- Jean de la Rochelle ; Claude, religieux 
à Froidmont; Jean, qui épousa (1616) Agnès de Mazille, dame de Rochy; 
Daniel ; Louise, religieuse de Saint-François, à Beauvais ; Elisabeth, mariée 
d*abord (1596) à François de ITsIe , puis (1611) à Antoine des Mulots ; 
Geneviève, mariée (1608) à François deYendeuil, chevalier, seigneur 
d'Aubigny, du Grocq et de Ronquerolles. 

Pierre II Aubert, écuyer, seigneur de Gondé, Rochy, épousa, le 
30 octobre I60d , Claude de Mailly. 

Pierre II Aubert, écuyer, seigneur de Rochy, fils de Pierre I*' Aubert 
et oncle du précédent, épousa en premières noces (1590) Antoinette 
LeulUer, qui ne lui donna qu'un fils mort en naissant , et en secondes 
noces (1^03) Blanche Auxcousteaux , dont il eut: Pierre, Charles, Elisa- 
beth , mariée à Toussaint LeulUer , Anne , Pierre , Antoine , Claude , 
François , Catherine, et deux autres enfanls morts en naissant 

Pierre III Aubert , écuyer , seigneur de Rochy, lieutenant^générai de 



30 Notice 

Breleuil, Godefroi du Chàlei, augmenlèrent considérablement ce 
domaine par leurs donations, en 1206 , 1208 , 1218 , 1221 , 1227. 
Hugues de Dargies vendit à Tabbaye, en 1237, le bois dit de 
Tessart Chrétien {essartum Christiani)^ sis entre le bois du 
Gantel et la baie anglaise, vers Blancfossé, et, en 1239, le bois 



Ger^eroy, moarat le 10 septembre 1663 , marié (1621) à Marie Ricard , 
dont il eat: Pierre, chanoine de Gerberoy, de Beauvai$, pais religieux 
bénédictin et enûn trappiste ; Madeleine , Raoul , François , Raoul , Jean- 
yarie , tous morts en bas âge ; Louis , avocat , mort en 1663 ; Henri , 
chanoine, mort en odeur de sainteté; Marie, qui épousa (1656) Louis 
Fomberl ; Marie-Anne ; Elisabeth. 

Pierre II Aubert , seigneur de Condé , étant mort en 1631 , sans enfants 
de Claude de Mailly ; Philippe Aubert , son frère , hérita de la seigneurie 
de Condé et la donna , en I6iî , à Charles de Vendeuil , son neveu , issu 
du mariage de Geneviève Aubert avec François de Vendeuil , seigneur du 
Crocq. 

Charles de Vendeuil , écuyer, seigneur du Crocq et de Coi\dé , épousa 
Marie de Carvoisin et la laissa veuve avec deux garçons , Thimoléon et 
Alexandre, qui fut seigneur de Torcy et lieutenant de cavalerie. Elle se re- 
maria avec François du Mesnil-Jourdain , écuyer. seigneur de Bercagny; 
qui fut condamné , avec sa femme , à passer titre nouvel à l'abbaye de 
Froidmont de ia rente de cinq mines de t>lé de rente , en 166^. 

Thimoléon de Vendeuil, seigneur de Gondé, en passa titre nouvel en 
166.5 ; il venait d'atteindre sa majorité. Il vendit sa terre de Condé , vers 
1680, à Louis de Béchameil, seigneur de Nolntel. 

Louis de Béchameil , seigneur de Nolntel et Condé , mourut en 1703 , 
laissant quatre enfants de Marguerite Colbert, sa femme : Louis, Adrien, 
Madeleine et Marie-Louise. 

Louis II de Béchameil, marquis de Nolntel, seigneur de Condé, conseiller 
d'Etat, mourut en 1758, après avoir épousé , en 1679, Madeleine-Hyacinthe 
Le Ragois de Bretonvillers , dont il eut : l* Louis-Claude ; s* Hyacinthe- 
Louis , seigneur de NoyeUes , mort en 1748 -, 3« Hyacinthe-Sophie, mariée, 
en 1708, à Charles-Auguste d'AUonvilte ; 4* Anne-Julie, mariée, en 1718, 
à Louis-Joseph , comte de Madaiilan ; 5* Rose-Elisabeth ; 6* Françoise- 
Martine ; 7» Thérèse-Emilie ; 8» Claire-Eugénie , toutes quatre reli- 
gieuses. 

Louis-Claude de Béchameil, marquis de Nointel, seigneur de Condé. 
NoyeUes, intendant de Clermont, puis de Soissons, épousa, en 1710, 
Angélique-Elisabeth Rouillé , d«nt : Louis-Claude , capitaine au régiment , 
colonet-général-cavalerie , Catherme, Marguerite et Louise-Elisabelb. 



SUR l'abbaye de ^roidmont. 31 

de laKoselière (Rosière) et trenle-un journaux de Cerre. Albin de 
Gormelile lui vendit aussi , en 1^6 , 1237, 1212 , plusieurs pièces 
de terre, sises au puit des Loges du Val beauvolsin , au champ 
Saint-Martin et au vallon du Ply , et Godefroi de la Gliapello 
vingt-six journaux au même territoire. 

Le 21 mars 1656, Tabbaye céda, par échange, contre diverses 
portions de la seigneurie de Bailleul-sur-Thérain , la majeure 
partie de sa terre et seigneurie de Gormeiiles , à Louis de Ven- 
deuil , seigneur en partie de Heiily et la Motelette (Bailleul-sur- 
Thérain), et en 4660, elle vendit la ferme de Malassise au prési- 
dent de Barentin , seigneur dliardivillers. Ge dernier échangea 
aussitôt (4 juillet 1660) cette ferme avec M. de Vendeuil, à la 
réserve de 38 journaux de terre. 

Louis de Vendeuil, qui venait encore d'acquérir la ferme de la 
Quennotaye de Tabbaye de Breteuil, construisit un chÀteau dans 
le village du Grocq, qui n'était alors qu'un hameau de la pa- 
roisse de Gormeille, y fit édifier une chapelle et obtint, en 1661, 
son érection en cure. Louis de Vendeuil, maréchal de (^amp 
et lieutenant pour le roi à Doullens, seigneur de Gormeille et du 
Grocq, laissa ces terres à Thimoléon de Vendeuil, seigneur de 
Condé, son neveu, qui les vendit à Philippe-Antoine de Gueuluy 
de Rumigny. 

M. de Rumigny, seigneur ainsi de Gormeille et du Grocq, donna 
ses terres aux trois fils issus de son mariage avec Marie-Made- 
leine de Bragelongne : Philippe-Maximilien de Gueuluy de Ru- 
migny, qui fut qualité seigneur du Crocq et de Gormeille; Louis 
de Gueuluy de Malassise , lieutenant au régiment de Poitou , et 
Philippe de Gueuluy de La Quennotaye, lieutenant au corps royal 
d'artillerie; mais M^^** de Lussan , abbé commendataire de Froid- 
mont, racheta, en 1765, les deux tiers de la seigneurie de Gor- 
meille avec les bois de la Roselière, de Malassise, du Gantel et 
du Planton. 

Quand la nation vendit, en 1701, les biens ecclésiastiques, 
l'abbaye de Froidmont possédait à Gormeille un moulin à vent, 
un pressoir et 256 journaux de terre. 

Cyoudun, — Douze livres parisis de rente sur les cens ûe 
Goudun, données, en 1233, par Jean, chevalier, seigneur de 
Goudun. Gette rente n'existait plus en 1521. 

Dom front, — Un muid de blé de rente sur la terre de Dom- 



32 NOTICE 

front, donné, en Jââ4, par Mathieu, chevalier, seigneur de 
Morisel et Domfront (J). 

Ebeillaux ei m\tu\ Béliaux [Breteuil), — La terre et sei- 
gneurie d'Ëbeillaux se composait d'un corps de logis et dépen- 
dances de 70 arpents de terre labourable et 40 arpents de bois , 
et de divers cens. 

En 1210, Amicie, dame de Breteuil, avait donné à Fabbayede 
Froidmont la terre d'Ëbeillaux et son bois de la Commune. 
Renaud de Dargies lui donna 20 arpents de bois en 1246 ; Simon 
de Dargies , son père (1246), arpents de terre au même lieu, et 
Guillaume de Beausault, seigneur de Breteuil, 20 journaux de 
bois, en 1247. Ce domaine, accru par diverses acquisitions, fut 
vendu par Tabbaye, en 1660, avec la ferme de Malassise, à 
Jacques-Honoré de Barentin , seigneur d'Hardivillers. 

Erquinvillers. = — Un muid de blé de rente sur la terre d'Er- 
quinvillers, donné, en 1244, par Jean de Valescourt , cheva- 
lier. 

Fay-sous-Bois (Saint-Félix), — Deux maisons, dont une 
acquise, en 1243, d'Odon de Buisencourt, et l'autre, en 1306, de 
l'Hôtel-Dieu de Beauvais. — Douze arpents de terre et bois, pro- 
venant entre autres des donations de Pierre de Milly (1200) , de 
Jean de Villers (1229), d'Alelme, maire de Saint-Félix (1231), de 



(1) Les possessears de la seigneurie de Donirront qui servirent cette 
rente furent, en 1441, Guillaume de Lignières , marié à Jeanne de Lameth ; 
en 1501 , Antoine de Lignières , puis Pierre de Lignières , chanoine de 
Noyon , qui donna sa seigneurie de Domfronl à François de W^alon , son 
neveu. Celui-ci étant mort sans enfant la légua à Marguerite de Walon , 
sa sœur, qui avait épousé , en 1512, Claude d'Ainval (d'argent , au chef 
emmanché de gueules , à la bande d'azur accompagnée de deux coHces 
de même brochant si^r le tout). Elle eut de son mariage Pierre , Jérôme 
et Adrien. — Pierre d'Ain val , seigneur de Domfront , Langle et Filescamp, 
épousa, en 1537, Jeanne Le Forestier, dont il eut Robert, Gilles, Isabeau, 
Marguerite , Marie et autre Marguerite , et en secondes noces , Madeleine 
d'Amerval , dont il eut Barbe d'Ainval. — Robert d'Ainval , seigneur de 
Domfront , épousa , en 1570 , Anne de Hangest , dont il eut Lazare, Gilles , 
Françoise , Marthe , Jacqueline et Isabeau d'Ainval. — Une autre partie de 
la seigneurie de Domfront était possédée par la maison de Hangest , 
seigneur de Dompierre. 



iiUR L ABBAYE DE FROIDMOM. 55 

Bealrix de Buisencourt (J239;, de Pierre Floris HiiO) , de Marie 
de Warty (1280), et de diverses acquisitions. — La seigneurie 
d'une partie du territoire de Fay, par donation de Pierre et 
Gervais de Milly (ifOO, 1230;, de Guy et Jean d'A tain ville (1213, 
12i3, (I). ~ Le tief de Buisencourt, acquis, en 12i3, d'Odon de 
Buisencourt. — Le fief de la Mairie, auquis par échange, en 1519, 
de Jean de Maricourl , seigneur de Mouchy-le-Chàtel. — Des 
cens. 

Filer val i^Tàury- soius-Clermont, — Un muid de vin de rente 
sur la terre et seigneurie de Filerval , donné par le seigneur 
dudlt lieu. Guillaume deCramoisy, seigneur deFilerval^ en passa 



(i) La seigneurie de Fay-sous-Bois appartenait , aa commencement du 
xiir siècle, à Pierre de Miliy et Guy d'Atainville , qui en donnèrent une 
partie à l'abbaye de Froidmont , tout en s'en réservant une portion. Guy 
d'ACainville eut pour successeur Jean d'Atainville , son flls. — Pierre de 
Milly eut pour flls et successeur Gervais de Milly, qui céda , en 1935 , à 
l'abbaye de Froidmont la seigneurie des terres qu'elle avait acquises 
d'Ansold et V^Targnier de Mellain , d'Ernault Mainfroid et d'Eremburge la 
Bouchère. Le flls de Gervais , Pierre II de Milly, conflrma, en 1269, avec 
Catherine, sa femme , les terres acquises par l'abbaye dans retendue de 
son Uef de Fay-sous-Bois. Adrien de Milly, chevalier, seigneur du Fay, 
mourut avant 1906 , époque à laquelle Marie de V^arty , se disant sa 
veuve , avec Jean et Guillaume de Milly , ses enfants , donna à l'abbaye 
deux mines de vignes , sises à Fay-sous-Bois. 

En 1(178 , N. Le Bossu de BrunvlUers et Gilles de Fay, seigneur de 
Fercourt et Châteaurouge , donnèrent saisine à Tabbaye de Froidmont, 
comme possesseurs d'une partie de la seigneurie de Fay-sous-Bois. 

Gilles Luillier et Jean du Mesnil en faisaient autant en 1464 et 1500. 
Jeanne Luillier, lllle de Gilles et de Catherine de Brathecourt, sa première 
femme , apporta sa portion de la seigneurie de Fay à Guillaume Danvet , 
seigneur de Clagny , son époux. Leur fllle , Geneviève Dauvet , Teut en 
dot eh épousant , en 1516 , Jean III de Monceaux . seigneur d'Hodenc-en- 
Bray. Jean de Monceaux la donna à François de Monceaux , son troisième 
flls , chevalier , seigneur d'Hanvoiles et de Saint-Samson. Guy de Mon- 
ceaux , flls de ce dernier , la laissa à Gabriel de Monceaux , son chiquième 
flls , qui épousa Adrienne de Yillepoix , fllle d'Anne , seigneur de Saint- 
FéUx. En 1637, Gabriel de Monceaux partagea sa terre de Fay entre Louis 
et Henri, ses deux premiers enfants ; mais Louis étant mort en 1673, sans 
laisser de postérité, Henri, son frère, hérita de lui et devint seul pos- 
T. VIII. 3 



34 NOTICE 

titre nouvel en i30;i; HegnauU de Corbie, en 1468; Jean de 
Noyon, en 1508 ; Jean de Durand , en 1558 (1). 

FitZ'James. — Dix-sept arpents de pré, donnés par les 
seigneurs de Warty et par Jean Desviers. La nation les vendit, 
en 1790, 8,350 livres. 

FournivaL — Trois muids de grains de rente sur la terre et 



sesseur de ce aom de leur seigneorie de Fay. Il la vendit , en 1688 , à 
Adrien Fromentin , receveur du grenier à sel de Beauvais , et celui-ci la 
céda, vers I7i5, à David de Seton. Louis de Seton , son fils, la laissa en 
héritage à Simon Chaperon de Saint-André de Femanville , son neveu , 
vers 1750. 

Indépendamment de ces fiefs, il en existait encore plusieurs autres 
possédés par divers seigneurs ; puisque nous trouvons des saisines 
données à l'abbaye, en 1519 , par Guillaume du Mast ; en 1530, par Robert 
de Mailly, seigneur de Siliy, Auxmarais ; en 1530 , par Jean de Gouy, 
seigneur de Ponceaux , Nonlreuil-sur-Brôche , qui se qualifient seigneurs 
de Fay-sous-Bois dans ces actes. 

(1) La seigneurie de FUerval était possédée , en 136H , par Guillaume de 
Cramoisy. et celle de Thury, en 1380 , par Barthélémy de Tbury ; en 1316, 
par GuiUaume de Thury ; en 1363 , par Gosset de Thury. Arnaud de Gorbie, 
chancelier de France en 1388 , et seigneur de Joigny, acquit les terres 
de Thury , Filerval , Auneuil et du Becquet-Saint-Paul , sur la fin du 
XIV* siècle , et les donna en mourant a4l3) à Jean et Arnaud de Corbie , 
ses neveux , fils de Thomas de Gorbie et de Marguerite de Grésecques. 
Arnaud II de Gorbie eut Auneuil , Thury et Filerval. Il fut grand panetier 
du roi Charles YI etn'eut pas d'enfants de N. de Groy, qu il épousa en 1409. 
Il eut cependant un fils naturel, Regnault de Gorbie, à qui il laissa toutes 
ses terres , et que Jean de Corbie , évéque d'Auxerre , son frère , insUtua 
son héritier. Regnault I*' de Gorbie, seigneur de Filerval , GourceUes , le 
Becqnet, donna ces seigneuries à Regnault II de Corbie, son fils, en 1461. 
Celui-ci épousa Jeanne de Saint-Gler , dont il eut trois filles : Jeanne , 
qui épousa Louis du Plessis , seigneur de Foines ; autre Jeanne , mariée 
à Jean de L'Esptaïay, et Marguerite, femme de Jean de Noyon. Elles firent 
toutes trois les fol et hommage pour le fief de Filerval , au comte de 
Glermont , le 8 décembre 1483 ; mais Marguerite et Jean de Noyon , son 
mari , en restèrent seuls possesseurs et le vendirent , vers 1530 , à Claude 
de Durand , chevalier , favori du roi François I*', auprès duquel il fut fait 
prisonnier à la bataille de Pavie. 

Claude de Durand (de sable, à s chevrons (targent, à la fasce de mimei, 



SUR L'aBBAYB DB FROIDMONT. 35 

seigneurie de FourDival, donnés, en 118», par Barthélémy de 
Fournival, sénéchal de Bulles, et ratifiés, en 1190, par Drogon 
de Bulles , fils du donateur. 

Francastel. — Quatorze mines de blé de rente sur 42 jour- 
naux de terre , sis au terroir de Francastel , données , en 1246 , 
par Pierre , chevalier, seigneur de Jumelles. 

Gieticourt {BrevÂl-le-Vert. — Deux muids de vin de rente 
sur les fiefs de Fouquerolles et de Garbonnel , sis à Giencourt. 



seigneur de Filervai et Thury , avait épousé, en 1521, Anne de la Fontaine, 
dont il eut Jean de Durand , qui épousa, en 1567 , Charlotte de Meaune , 
et mourut en 1580 , après avoir eu quatre enfants : Odet , Isaac, seigneur 
de Dury-Saint-Ciaude , Anne et Marie. 

Odet de Durand , seigneur de Thury et Filervai , capitaine d*hommes 
d'armes sous les ordres du prince de Condé , épousa , en 1589 , Marie 
Le Père, dont il eut . François , Claude, seigneur de Dury»Saint*Glaude , 
Marie, Espérance , Louise et Marthe. • 

François de Durand, seigneur de Thury, Filervai, lieutenant de la 
compagnie des gardes du prince de Condé et capitaine de ses véneries , 
épousa, vers 1621 , Madeleine de Vignole, dont U eut : Henri, Louis , 
autre Louis , Louise, Marie, Madeleine. 

Henri de Durand , maréchal-général de la cavalerie légère de l'armée de 
Catalogne , épousa , en 1661 , Françoise Le Rouge et mourut en 1680 , ne 
laissant qu'un flls, Joseph de Durand , qui fut capitaine au régiment de 
Champagne. Françoise Le Rouge vendit la terre de Thury , pendant la 
minorité de son flls , en 1681, à Jacques Delhommeau. 

Le fils du nouveau soigneur de Thury , François Delhommeau, qui était 
avocat général des eaux et forêts de France , vendit sa seigneurie de 
Thury et Filervai à Jean-Dominique Gassini , astronome célèbre , appelé 
en France par Louis XIV. Il avait épousé , en 1673 , Geneviève DeUttre 
qui lui donna un fils , Jacques Cassini , astronome non moins distingué 
que son père. Jacques Gassini , seigneur de Thury et Filervai , mourut le 
15 avril 1756 , laissant ses seigneuries à César-François Cassini de Thury, 
son flls , membre de l'académie des Sciences, qui commença les premiers 
travaux de hi carte de France dite de Gassini, et mourut en 1784. Jacques- 
Dominique , comte de Cassini , directeur générai de l'Observatoire de 
Paris , membre de 1 Académie des Sciences , son fils, termina la carte de 
France , commencée par son père , et mourut en 1845. Il avait eu pour 
flls Henri GassUdi , botaniste distingué , membre aussi de l'Académie des 
Sciences , mort du choléra en 1832. 



56 NOTIGB 

Kegnauld de Soisy en passa titre nouvel en 135a, et sa veuve, 
Jeanne de RonqueroUes . dame de Sailleville, en 1364. 

Godenvillers. — Un muid de blé de rente sur les dîmes du 
lieu , donné par Raoul de Ferrières en 1200. 

Gouy {NoyerS'Saint-Martin). — Une ferme, avec chapelle et 
5^2 journaux de terre. La nation la vendit , en 1790 , 292,100 
livres, à Pierre de Fiers et Pierre Pillon. Cette ferme doit son 
origine à la donation du territoire de Gouy par Baudoin de 
Fournival (1134) ; Ugerius de Noyers et Payen, son frère (lir)6); 
Ascelin de la Cengle (1180). Bérenger de Noyers y ajouta 12 mines 
devant la porte de la ferme, en 1189; Pierre de Montataire, une 
autre pièce, en 1202; Jean de la Cengle, chevalier, seigneur de 
Thieux, les 60 mines du Champ- André, en 1208. Diverses acqui- 
sitions raugmentèrent encore; ainsi l'abbaye acquit, en 1238, 
de Guillaume, maire de Quèvremont, trois mines et demie de 
terre; quatre mines sous le bois de Parmont, de Robert, Gautier 
et Eremburge de Quëvremont; cinq mines, sous le bois Rohard, 
de Garnier de Quèvremont ; cinq mines , au même lieu , de 
Pierre Caigne; cinq mines, au même lieu, d'Houdiard de Què- 
vremont; trois mines, au même lieu, d'Odeline de Quèvremont 
et Pierre , son fils ; neuf mines , au même lieu , de Pierre Brunel, 
de t^uèvremont ; en 1239 , quatre mines et demie, de Raoul de 
Brunvillers et Odeline de Quèvremont, sa femme; le bois Rohard 
contenant 20 arpents et demi, et vingt-quatre mines de la terre 
des Landes, de Pierre de Quèvremont , écuyer; trois arpents de 
bois contigus au bois Rohard et vingt-quatre mines de la terre 
des Landes ; de Mathieu et Eustache de la Motte, neveux de 
Werre de Quèvremont, et d'Isabelle de Quèvremont, leur mère; 
quatre mines ; lieudit la vallée Corneloie , de Jean Brunel , de 
Noyers ; — en 1242, le bois de Parmout, contenant 32 arpents , 
de Mathieu et Eustache de la Motte; — en 1264, 40 arpents du 
bois dit du Champ au Puit {campus ad puteum), sis entre Gouy 
et Quèvremont, d'Ada de Quèvremont, veuve d'Arnoult du 
Quesnel. 

iirand vallée {Not/ers-Saint- Martin}. — Une ferme, conte- 
nant 381 mines de terre labourable. Cette ferme, située entre 
celle de Gouy et celle de la Borde-Mauregard , fut formée à 
leurs dépens. Elle doit son origine aux mêmes donations ou 
acquisitions qu'elles. 



SUR L ABBAYE DE FBOtDMONT. 37 

En outre de ces deux grandes fermes, Tabbaye de Froldmont 
possédait, au territoire de Noyers, le bois des Landes, sis au 
sud de Gouy et contenant 43 arpents ; le bois de la Vallée Cor- 
nette, contenant 18 arpents , et le bois des Cailloux , contenant 
28 arpents , tous deux situés au midi de la ferme de Grand vallée ; 
le bois du Grand-Perreux, contenant 27 arpents et le bois du Petit- 
Ferreux, contenant 22 arpents, sis entre Grandvallée et Gouy. 

De plus elle avait la seigneurie de la plupart de ses terres , 
donnée par Baudouin de Fournival en 113i; Robert et Jean de 
Conti , seigneurs de Bulles, en 1208 et 1229 ; Pierre de Quèvre- 
mont, Mathieu de la Motte, Baudoin de Fleuil et Guillaume de 
Valescourt, en 1238, 1239, 1242; Raoul de Gaudechart pour 
Helvide , sa femme , en 126i. 

Grandmesnil autrefois Grosmesnil (Campremy). — Une 
ferme, qui fut vendue, par la nation en 1790, avec 700 journaux 
de terre en dépendant , à Charles Meurine, pour 503,600 livres. 

Les religieux de Froidmont fondèrent celte Grange^ en 1142, 
aussitôt que le chevalier Odon de Gromesnil leur eut donné toute 
sa terre de ce lieu. Aymond Faget ajouta une autre partie du 
territoire , et Oger de Wavignies , Pierre de la Tournelle, Raoul 
de Bucamp et ses frères, et Arnoult de Campremy abandonnèrent 
tous les droits de seigneurie et autres qu'ils pouvaient avoir sur 
ce territoire , en 12.')<>. Ce domaine déjà considérable s'accrut 
encore par la donation du bois de Yesomesnil , en 1179, par 
Gautier le jeune , seigneur de Mouy ; d'un demi-muid de terre 
par Goscion et Contran de Gromesnil (1181); de quatre muids de 
terre par Foulques du Quesnel (1186); des bois de Grosselve et 
du Cornillet par Hugues de Wavignies et Aubry, seigneur du 
Quesnel (1191); de la terre de Beaufay par Ermengarde de Bre- 
teuil (1193); des terres sises entre Grandmesnil et la vallée, vers 
Wavignies , par Odon Faget (1193) ; de quatre mines de terre par 
Hugues de Gournay (1197) ; des bois de Beaufay , de Bus Mesnart, 
et Grosselve en partie, par Baudoin, chevalier, seigneur de 
VVavignies (1202); de 26 mines déterre, lieudit Vesomesnil, par 
Hugues, clerc de Sauqueuses (1203) ; de la vallée de Saint-Nicolas 
par Raoul de Campremy (1205); des droits seigneuriaux du terri- 
toire de Vesomesnil par Drogon de Mouy, et Ansold, seigneur de 
Ronquerolles (1208); des terres du Bois dame Ermain, du Bois 
Nicholet et du Bois Richard, dans la vallée Saint- Nicolas, par 



38 IfOTIGB 

Thoma» de Wavignies, Odon de Bury Houdiarde, sa femme, et 
Werric de Wavignies, soq fils , (i227, 1230, 1235 . ; du bois Bouvète 
et des terres adjacentes par Pierre de Brunvillers, TliibauUFaget 
et Werric, seigneur de Wavignies (1214-1235); des terres du 
Mont-Tiilo)' par Pierre Sorel de Paillart , Erard de Campremy 
(1232-1236) ; de plusieurs terres par Jean , Grégoire et Golard de 
Campremy (1232, 1243, 1251). Tous les seigneurs du voisinage 
rivalisaient de générosité pour doter la grange de Grand- 
mesnil 

Haudivillers, — Quarante-six mines de terre, faisant partie 
de la ferme de Mauregard, étaient sur le territoire d'Haudi- 
villers. 

Hondainville. — Quatre mines de blé de rente sur le moulin 
d'Hondainville. — Deux muidsde vin sur des vignes à Hondain- 
ville, donnés, en 12i8, par Eustache de Hez, partant pour la 
croisade. 

La Borde-Hérelle (Sains-MorainviUers), — Une ferme, cons- 
truite sur un enclos de deux arpents, faisait valoir 2i6 journaux 
de terre labourable et 10 journaux de bois en 1521. La nation 
la vendit, en 1790, pour 30i journaux de terre et bois, la somme 
de 58,200 livres, à Henri-Charles-Antoine Rousselin, receveur 
de l'enregistrement à Breteuil. 

En 1189 et 1190, Ascelin de la Cengle, chevalier, seigneur de 
Gannes, et Arnoult, chevalier, seigneur deMontigny, donnèrent 
à Tabbaye de Froidmont leur bois d'Alovller, sis entre Longbus, 
Morainvillers et Laliérelle, pour le défricher {ad dirumpendmn). 
Les religieux se mirent à Tœuvre et y fondèrent un établissement 
agricole, une grange. Hugues de Longbus, Jean , avoué d'Haris- 
sart, et Raoul de Montigny, tous chevaliers , renoncèrent à tous 
leurs droits de seigneurie sur les terres de cette grange par actes 
de 1229, 1251 et 1253. Arnoult de Longbus, fils de Hugues, donna 
à son tour, en 1248, tout le bois Fourrais, sis entre les terres de 
la grange de La Borde et le bols Borrel , et ses sœurs Marie et 
Gila de Longbus, 108 mines de terre entre Longbus et Gannes, 
en 1250 , pour augmenter le domaine de cette ferme. Ce devait 
être une belle exploitation. 

La Borde-Manregard {ReuH -sur- Brèche). — Une ferme con- 
tenant, en 1521, 480 mines de terre et vendue par la nation, 
enITîM), pour la même contenance, 102,300 livres, à Pierre- 



SDB l'abbatk de froidmont. 39 

Claude Plllon , laboureur à Rémérangles. Elle doit son origine à 
la donation de la terre du Mesnil par Mathieu de Thérines (1157), 
Garnier, Hugues et Henri de Braichoil (Bracheux) (4193), et Adé- 
laïde, Marguerite et Mathilde, filles de Barthélémy de Fournival 
(1200). 

En outre l'abbaye possédait , au même Heu , le bois du Puit- 
du-Festel , contenant 62 arpents; le bols de la Corne , contenant 
106 arpents; le bois de la Chaussée, contenant 47 arpents; le 
bols du Souillard ou du chemin d'Habert, contenant 32 arpents 
et demi, et le bois du Mesnil, contenant 36 arpents 22 verges. 

Mauregard (RmU-sur- Brèche), — La terre et seigneurie de 
Mauregard consistant, en 11521, en une maison, chapelle et bâ- 
timentè d'exploitation , assis sur 14 arpents d'herbage, 600 ar- 
pents de terre labourable et larris , 80 arpents de bois taillis et 
24 arpents de haute futaie du bois de la Forestelle ou de la Petite 
Forêt. Quand la nation Taliéna, en 1790, elle fut vendue pour 
600 mines de terre labourable et 300 mines de friches, avec un 
moulin k vent bâti dessus, 150,600 livres. 

C'était jadis une des plus belles granges du monastère. Elle 
doit son origine à la donation du territoire de Mauregard , 
en 1147, par Sagalon de Gerberoy et Simon de Sailly. Mathieu 
de la Cengle y ajouta , en 1151 , la terre de la Péreuse ; Galeran 
de Breteuil , en 1153 , la terre du Champ-Saint-Martin; Haimeric 
de Reuil (1159) tout ce qui lui appartenait en terre et bois entre 
Gouy, Mauregard et La Borde, et le bois situé de l'autre côté de 
la Brèche; Baudoin de Saint- Just (1150) sa part dans les mêmes 
terres; Gautier de Noirémont (1173) trente-deux mines de terre; 
Renaud Waignart de Noyers et Mabilie, sa sœur (1234) 20 mines ; 
Henri Tricherie de Ponceaux (1239) 24 mines entre Mauregard et 
Gouy. En 1265, Pétronille de Songeons, du consentement de 
Pierre , dit Kanivet de Fouquerolles , écuyer , son mari , et de 
Gautier de Songeons, son frère, vendit au monastère son bois 
de Klemui , contenant 55 arpents , sis auprès du Haut-Bois de 
Mauregard ; Guillaume Boivin, de Reuil, et Pierre DoHer vendirent 
aussi plusieurs pièces de terre au même lieu en 1268. 

Cette grande ferme fut amoindrie, en 4497 , par la distraction 
de 102 mines de terre labourable , 42 arpents de bois et 3 mines 
de pré. L'abbaye les céda avec une masure tenant au corps de 
ferme de Mauregard , sur laquelle elle lit édifier une maison et 



40 NOTICE 

des bâtiments d'exploitation, à Jean du Mesnil et Blanche de 
Mercastel, sa femme, seigneurs de Bailleul-sur-Thérain , en 
échange du fief de la Motte , sis audit Bailleul. 

Dès 1458, celte ferme paraissant trop vaste à exploiter, les re- 
ligieux l'avaient divisée en deux parties. Tune dite ferme deMau- 
regard , l'autre dite du Camp-Coutant. Cette dernière eut d'abord 
ses bâtiments d'exploitation à Mauregard même, dans la ferme 
dudit lieu; mais ce voisinage suscitant souvent des difficultés , 
les religieux firent construire la ferme du Camp-Coutant entre 
F*a Borde et Mauregard, au commencement du xvi« siècle. Un 
incendie la détruisit le 16 mai 1682 et le fermier résida depuis, 
comme autrefois, à Mauregard. 

Il est intéressant de remarquer comme les propriétés des mo- 
nastères étaient réunies pour former de grands groupes agricoles, 
de surveillance facile et favorables à la bonne administration. 
Ainsi l'abbaye de Froidmont possédait entre Reuil, Montreuil- 
sur-Brèche, Noyers et Noirémont les fermes de Mauregard , du 
Camp-Coutant, de La Borde, de Grandvallée, de Gouy et de 
Moimont. Toutes se touchaient et formaient une immense exploi- 
tation , divisée jadis en deux vastes granges, la grange de Gouy 
et la grange de Mauregard, où séjournaient les religieux et les 
convers, et plus récemment subdivisée en six fermes , quand 
l'abbaye ne pût plus la faire valoir par elle-même. 

Un autre groupe se composant des fermes d'Ivry, de LaBorde- 
Hérelle et de La Fosse-Thibault, était situé entre Morainvillers, 
Cannes , Brunvillers et Plainval. 

La Fosse- Thibault p/ainval), — L'ne ferme consistant, en 
iri21 , en une maison, chapelle et bâtiments, assis sur 18 jour- 
naux d'enclos et 918 journaux de terre, bois et friches. 

Celle ferme doit son origine h la donation par Ascelin de la 
Cengle, seigneur deGannes, delà terre d'Hombleneuse en 11 iO. 
Elle prit un accroissement considérable par les donations d'Odon, 
dit Gauche de Leu, de Montigny (1i84); d'Odon de Brunvillers , 
chevalier (1186); d'Ascelin de Plainval (1187); de Renaud, Pierre 
et Ebroïn d'Ansauvillers (1186); d'Holdeburge de Catillon, sœur 
d'Ascelin de Plainval, et Renaud Hinart , son fils (1192) ; d'Yves 
de Brunvillers (1200); de Robert de Sains (1220); de Claire de 
Ouinquempoix (1228); de Raoul, Guy et Énguerran de Brun- 
villers (1237), et par une foule d'acquisitions. 



SUR l'aRBAVR de PROIDMOM. 41 

Les seigneurs de Cannes ,i), de Brunvillers râ), de Plainval f3) 



(1) La seigneurie de Cannes était possédée, en 1130, par Hugues de la 
Cengle, qui fut père d'Ascelin, Raoul, Mathieu, Odon, Habert, Hugues 
et Hescie. 

Ascelin de la Cengle , chevalier, seigneur de Gannes , flt de nombreuses 
donations à l'abbaye de Froidmont , et fut père de Jean , Simon , Hugues , 
Pierre, Osmond, Hubert, Odon, Marie, Em^line et Agnès. 

Raoul de la Cengle , qui donna , à l'abbaye de Beaupré , sa terre et son 
bols de Marseille en 1168, eut pour enfants MHon, Baudoin, Yerric , 
Marie, qui épousa Robert de Gernoy, Agnès , mariée à Jean de Fontaines. 
Helvide et Alix. * 

Odon de la Cengle fut père de Hugues et Godefroi. 

Hubert fut père de Mathieu, qui donna à l'abbaye de Froidmont la tprre 
de la Pereuse et la justice de Mauregard , et d'Ada. 

Odon de la Cengle de Gannes , fils d'Ascelin, fut père de Simon , Guil- 
laume .. Hervée et Odon. 

Jean de la Cengle, nis aîné d'Ascelin, se quaiiflait seigneur de Gannes 
en Iîa7. 

Jean, dit Hervils, est aussi quallflé seigneur de Gannes en i2^l, ainsi 
que Dreux et Oudard de Gannes en 1320. Peu après, en 1140, la sei- 
gneurie de Gannes appartenait a Surian d'Esquennes , troisième (Ils de 
Mathieu d'Esquennes. Il épousa Peronne de Prestes , dont il n'eut pas 
d'enfants, et donna sa terre de Gannes à Pierre d'Esquennes , son neveu, 
fils de Robert et de Marie de Sains. Pierre d'Esquennes, seigneur de Gannes, 
était frère de Robert d'Esquennes, abbé de Saint-Lucien. Il épousa 
Marie de Qninquempoix, dont il n'eut pas d'enfants, et vivait avec elle 
en 1411. 

Leur château était situé près de Blin, et dans la suite leurs successeurs 
prirent la qualincation de seigneur de Blln. 

(2) Les seigneurs de Brunvillers furent, en IPO, Haimard de Brun- 
villers , qui fut père de Pierre , Odon , Walon , Jean , Raoul et Yves. 

Pierre de Brunvillers , chevalier , seigneur dudit lieu , qui flt plusieurs 
donations à l'abbaye de Froidmont, fut père d'Enguerran de Brunvillers 
qui vendit deux pièces de terre, en 1344, à la même abbaye. Il était 
mort , en lM9 , quand ses flls Pierre et Raoul donnèrent à cette abbaye 
leur terre, sise auprès du bois de Gonastre. Ses autres flls étaient Jean, 
Guy et Enguerran. 

(3) Les seigneurs de Plainval , à cette môme époque , étaient : Godefroi 
de Plainval, vivant en 1119; Haimeric de Plainval, chevalier, en 1156. 
qui fut père d'Ascelin. Gautier, Odon, Baudoin, Raoul, seigneur de Sains-, 



42 NOTICE 

et de Sains (1) firent l'abandon de leura droits seigneuriaux sur 
ces terres , et l'abbaye en eut ainsi la justice et la seigneurie. 

La Fraye, — La seigneurie du lieu et iâO arpents de terre , 
faisant partie de la ferme de Mauregard , par donation de Sagalon 
de Gerberoy et des vidâmes Pierre et Hélye. 

La Neuville-en-Hez. — En outre de la partie de la forêt de 
Hez, que Raoul , comte de Clermont, et le roi Pbiiippe-Auguste 
avaient donnée, et dont nous avons parlé èi Hermès, l'abbaye 
de Froidmont possédait jadis à La Neuville-en-Hez quelques 
cens et droits féodaux que lui avait donnés Baudoin de Fournival 
en t22i , et une maison donnée, en 4457 , par Gautier, chapelain 
dudit lieu. Cette maison était déjà aliénée en ^lOi. 

/.a Rue-Saint-Pierre, — La moitié de la dîme des fiefs 
Courlieu et Niquet, donnée, en 122i, par Baudoin de Fournival 
et Jean d'Aux Marais, de qui ces fiefs étaient tenus en mouvance, 
et douze mines de terre , acquises par échange , en i533 , de 
Pierre de la Brelonnière , chevalier, seigneur de Warty. 

La Verrière {Saint-Félix), — L-ne ferme, jadis grange, ayant 



et Holdeburge, qui épousa Ursion de CatUion, dont Renaud, ditHtnart, 
Mathieu e^ Matbiide. 

Ascelin de Plainval, cDevalier, donna une parUe du bois de Légniviler 
à l'abbaye de Froidmont en 1187. 

Gautier de Plainval, chevalier, se croisa en 1236. Il avait épousé 
Elvide , dont il eut Jacques , seigneur de Plainval , qui se cfoisa en 1U8 
et mourut en Terre-Sainte ; Raoul , religieux à Froidmont ; Nivelon , sei- 
gneur de Quini|uempoix et Saint-Reml-en-l'Eau, qui épousa Eméllne, dont 
il eut Raoul , Pierre , Jean et Marguerite , et Walon, qui se croisa aussi. 

Odon de Plainval était mort en 1200. 

Baudoin de Plainval {domicellus) fut père de Barthélémy, GauUer et 
Jacques. 

(I) La seigneurie de Sains (^tait posst^iiée, en 1183, par Osmond de 
Sains, qui donna deux muids de blé de rente sur sa grange de Sains à 
l'abbaye de Froidmont. Il eut de Cécile , sa femme, entre autres enfants, 
Raoul, seigneur de Sains, en 1283; Guillaume, qui se croisa en 1^04 ; 
Girard , Jean et Robert , qui donna quatre mines de terre à Froidmont 
en 1226. 

Raoul , chevalier , seigneur de Sains , fut père de Raoul et de Girard . 
vivant en 1295. 



SUR l'abbatb bb froidmont. 43 

chapelle, maison et b&timents d'exploitation, avec 91 arpents 
de terre et bois, et la seigneurie du lieu. Cette ferme, dont 
les b&timents furent démolis en 1760, par ordre de l'abbé de 
Lussan, était située sur remplacement d'une ancienne verrerie, 
ainsi que son nom l'indique, et à l'extrémité septentrionale du 
territoire de Saint-Félix, dans lé vallon qui passe entre Filerval 
et Fay-sous-Bois. Elle dut son origine à la donation de la vallée 
de La Verrière, en 1151, par Alelme, seigneur de Balagny, et par 
Hersende de Cressonsacq. Elle s'accrut successivement par les 
libéralités d'Odevie de Mouchy et de Basilie de Mello , sa sœur 
(1 177), de Baudoin et Pierre de Montiers (1191 , 1237), et de Pierre, 
maire de Thury (1191). 

L'abbaye la vendit, en 156i, à Louis de Vauldray, chevalier, 
seigneur de Mouy. Isaac de Vauldray, son fils, la vendit à son 
tour, en 1585, à François de Fransures, seigneur de Villers. 
Anne de Chypre , veuve de Gabriel de Fransures , la céda à Louis 
Le Clerc, président à la cour des monnaies, de qui l'abbaye en 
fit le rachat en 1647. M. de-Lussan en fit démolir les bâtiments 
d'exploitation et planter toutes les terres en bois en 1760. C'est 
aujourd'hui un canton de la forêt de Hez. 

Laversines. — Vingt-quatre arpents de terre donnés par 
Sigaude de Baîlleul et Jean, son fils, (1153); Pierre de Laver- 
sines (1228); Grégoire de Campremy (lâi'i); Barthélémy Testard, 
bourgeois de Clermont (1^248), et Isaac de la Chaussée (1476). — 
Ciuatre mines de blé de rente sur le champart de Laversines, 
données, en 1245, par Hersende, dame de Ballleul-sur-Thérain. 

IJEpine (irartuis). — Une mine de Lié de rente sur la terre 
de l'Epine, donnée, en 12i8, par Pierre de l'Epine, partant 
pour la croisade. Reconnaissance en fut faite par Alix de l'Epine 
en 12G3, Jacques Davesnes en 1462, Antoine de la Place en 
1501 (1). 



;i) La terre de L'Epine , qae possédait Pierre de L'Bpine en 1248 , Alix 
de l'Epine en 1364, était, en 1390, à Guillaume de Tbère et Margaerite 
d'Hanvoiie , sa femme, qui la vendirent, en 1402, à Jean Davesnes. Ce 
dernier épousa d'abord Jeanne Le Goix , dont il eut Jacques , Jean et 
Nlcaise, et en secondes noees Colaye de Gancourt, qui lui donna Jean, 
Marie et Margaerite. 

Jacques Davesnes était seigneur de l'Epine en 1463 ; après lui , cette 



t 



44 NOTICE 

].e Plessier-sur-Saint'JitsL — rne partie de la dîme du lieu, 
donnée, en iâ3S, par Jean de la Tournelle. 

Le Plessùs-Billebaut [Ansac^). — Une ferme avec chapelle 
dédiée à Saint Nicaise, â^6 mines de (erre, ii arpents de bois et 
la seigneurie de ces terres. 

En 1263, Jean de Hez avait vendu à Tabbaye une maison au 
Plessis , 30 arpents de bois et 37 mines de terre; ce fut le com- 
mencement de cette ferme. Jean et Thomas d'Hondainville cé- 
dèrent à leur tour, en i26i, 38 arpents de bois au même lieu , 
et , en i265, Jean de Hez vendit de nouveau 19 arpents de bois et 
neuf mines de terre, et Robert Faillolet deux pièces. Cette culture 



terre vint à Antoine de la Place et Nicole de Condé , sa femme , qui la 
possédaient en 1501 , et la laissèrent à Polixène de la Place , leur fllle, 
qui époQsa Antoine de Micault. De ce mariage naquirent Jean , François , 
Antoinette « Françoise et Annette. 

Jean de Blicault, seigneur de TEpine, étant mort en 1.57*2, sans enfants, 
ses terres de l'Epine et d'Eury furent partagées entre ses nièces. Claude de 
Micault , fille de François , et Françoise de Wignacourt , qui était alors 
mariée à Claude Le Scellier , seigneur de Saint-Amand. 

Claude de Micault , dame en partie de l'Epine , épousa Yves de Mailly , 
dont elle eut douze garçons et douze filles , entre autres Nicolas de 
Mailly, vicomte d'Hannaches et Louis-Henri de Mailly, dit le marquis de 
Mailly, seigneur de Warluis, l'Epine et Mattencourt, qui vendit, en I6îl. 
tous ces flefs à Nicolas de Gaudecbart, seigneur déjà de l'autre moitié de 
l'Epine. 

Françoise de Wignacourt, dame de l'autre partie de L'Epine, Eury. 
donna toutes ces terres à Françoise Le Scellier, sa ûlle, qui épousa, en 
1581 , Robert de Gaudechart, seigneur du Fayel. De ce mariage naquirent 
Nicolas , René et Marie. Après la mort de Françoise Le Scellier , Robert 
de Gaudechart se remaria, en 1596 , avec Gabrielle de Saveuse , dame de 
Querrleu et en eut Charles , Gaspard , François , Georges et Claude de 
Gaudechart. 

Nicolas de Gaudechart , chevalier , seigneur de Bachivillers , le Fayel , 
Courcelles , l'Epine , Eury, qui acquit en 1621 , de Louis-Henri de Mailly, 
le reste de la seigneurie de l'Epine et de Mattencourt , épousa , en 1C18 , 
Anne des Landes, et en 1648 Marie de Monceaux d'Auxy, et mourut 
en 1651 , sans en avoir d'enfants. 

René I" de Gaudechart , son frère , hérita de toutes ses seigneuries. Il 
avait épousé, en 1631, Elisabeth d'Hangest, dont il eut René, Louis, 



SUR l'abbaye de FROIDMONT. 45 

prit ainsi de Textenfion. De son côté, Guillaume d'Uoudainville 
renonçait à tous ses droits seigneuriaux sur ces diverses pro- 
priétés et en abandonnait la seigneurie à Tabbaye, ainsi que 
Jean de Trie, dit Billebaut , seigneur du lieu. 

Le Quesnel'Auhry, — Dix-huit mines de blé de rente sur la 
seigneurie du Quesnel, données, en iââO et iâ59 , par Arnoult 
du Quesnel et Baudoin , son ûis , et douze mines sur le moulin 
Taperel, données, en i29i, par le même Baudoin du Quesnel. 
Reconnaissance en furent faites par les divers seigneurs du 
lieu (1). 



seigneur du Fayel et de Bactiivillers , Anne, Louise , Marie et Madeleine 
de Gaudechart. 

René II de Gaudechart , chevalier , seignear de Mattencourt , Eary, 
l'Epine, Coorcelles, Fresnoy , la Yieuville, Roye , époasa, en 1675 , Marie 
de Yion d'Hérouval^ dont il eut René-Antoine, François, Louis dit l'abbé 
de Mattencourt , Antohie-Loais , Alexandre , Robert-Jean-Baptiste , Marie- 
Louise, nrtariée, en 1707, à Gédéon-René de Sailly de Pommereail, Claude, 
Elisabeth , Tbècle et Angélique-Henriette. 

René-Antoine de Gaudechart , seigneur de Mattencourt , l'Epine, épousa, 
en 1702, Madeleine de Ligniëres , dont vinrent Louis-René , Jean, Pierre- 
Bernard , Pierre-Antoine , Marie-Madeleine et Thérèse. 

Louis-René de Gaudechart, seigneur de l'Epine, etc , épousa, en 1743 , 
Elisabeth-Françoise-Renée de Yion de Tessancourt , qui lui donna René- 
François, Alexandre-Louis, Marie-Marguerite et Adolphe-Renée-Françoise. 

René-François de Gaudechart , seigneur de VEpïne , épousa , vers 1786, 
Anne-Louise- Marie de Trie-Piilavoine , dont il eut René-Ferdinand , René- 
Auguste , Jules , tous les trois morts sans postérité , et Anne-Aspasie. 
René-Ferdinand a laissé la terre de l'Epine à Albéric , comte de Gaude- 
chart, son cousin. 

(1) Les seigneurs du Quesnel furent Robert du Quesnel , chevalier , en 
1165, Aubry du Quesnel et Baudoin , ses iils, en 1194; en 1214, Robert 
du Quesnel , flls d' Aubry, et Arnoult , fils de Baudoin. 

Robert du Quesnel eut d'Alix , sa femme , Renaud et Pierre du Quesnei. 

Arnoult du Quesnel , qui donna douze mines de blé de rente sur sa 
seigneurie du Quesnel , en 1229 , à l'abbaye de Froidmont, fut père de 
Baudoin II du Quesnel , qui fit aussi plusieurs donations à la même abbaye 
en 1259 et J294. Ce dernier fut père de Manassès du Quesnel qui vivait 
en \3^\* , en même temps qu' Aubry et Mathieu du Quesnel. 

En 1351 , la seigneurie du Quesnel appartenait à Renaud III de Trie , dit 



46 NOTICE 

VHéraule, — Une partie delà dlme, par donation d'Ascelin 
de La Cengle, seigneur de Cannes et de L'Héraule, vers 1150. 

Ueuvillers. — Vingt et une mines de blé de rente sur la terre 
de Lieuvillers. Reconnaissance en fut faite par André de Lieu- 
villers en 1270, par Bertrand de Lieuvillers en 1294, et par Jean 
de Wignacourt, seigneur d'Avrigny et Lieuvillers, en 151'3. 

Longbus {Sains-Morainvillers). — Un muld de blé et 40 sols 



Billebaat, troisième Ûls de Renaad II de Trie , seigneur du Plessis-Bille- 
baut , Friencoort-les-Hermes , et maréclial de France. Le seigneur du 
Quesnel épousa Isabelle La Gourlée , dame de Fressins ou de Fresnes , 
veuve de Jean Foumier, et il n'en eut qu'une fllle, Isabean de Trie, qui 
fut mariée d'abord à Jean de Cbastilion , seigneur de Bonneuil et de 
Loisy-sur-Marne , et en secondes noces (1386) à Jean de Ploisy. Elle eut 
de son premier mariage Charles de ChastUlon , seigneur de Bonneuil , 
Guillaume qui fut d'église, et Marie, dame de Loisy. 

Jean de Trie, dit Billebaut , frère de Renaud, seigneur du Plessis-BiUe- 
baut, se quaUûait aussi seigneur du Quesnel, et confirma, en 1345, les 
donations que ses prédécesseurs avalent faites à Tabbaye de Froidmont. 
Nous avons donné ci-dessus sa généalogie à Hermès. 

Pierre Du Bois, dit Morelet , seigneur de Ralncheval , acquit, vers 1420, 
la seigneurie du Quesnel , et , en 1446 , celle de Saint-Remy-en-l'Eau. Il 
avait épousé Isabeau de Férancourt , dont il eut Pbilippe , Marguerite , 
dame de Maurepas , mariée à Louis de la Yief ville, seigneur de Sains, et 
Cbarlotte , dame de Valescourt , qui épousa Gilles d'Amerval , seigneur 
d'AngivUlers. 

PhiUppe Du Bois {d'argent , au lion de sable) , seigneur de Raincheval , 
le Quesnel, Sa'mt-Remy-en-rEau , Valescourt, mourut en 1481, après 
avoir épousé Isabeau de la VlefviUe , dont il eut : 

GUlejt Du Bois , seigneur du Quesnel , etc. , qui fut père de Guy, Pbilippe, 
seigneur de Villers-sur-Àulbie , et Louise, mariée à N. de Garlache, 
seigneur de Berlancourt, MaimbeviUe ; 

Guy Du Bois, seigneur du Quesnel, etc , épousa, en I5d0, Anne de 
Borselle , dont il eut Louise et Michelle , et en secondes noces , vers 1547, 
Suzanne de Llgny, dont il n'eut pas d'enfants ; 

Louise Du Bols, dame du Quesnel, etc., n'ayant pas eu d'enfants de 
son mariage avec Hector de Moyencourt , légua toutes ses terres à Michelle 
Du Bois, sa sœur, qai épousa, en 1557, Antoine Damiette, seigneur de 
Betbencourt-Rivière , dont elle n'eut qu'un flls , Pierre Damiette. EUe 
n'eut pas d'enfants de Claude de Launay, son second mari ; mais elle eut 



SUA l'aBBAYB DB FBOIDMOI^T. 47 

parisis de rente sur la terre de Longbus , donnés en 1232 par 
Jean de Ferrières, seigneur de Morainviliers. 

Longvillers (NoaHlea), — Deux mines de blé de rente sur le 
champart de Longvillers, données en 1230 par Julienne du Fayel, 
veuve de Mauassès de L'Epine. 

MarisseL — Un arpent et demi de terre. 

Marquéglise. — Huit mines de blé de rente sur la dlme du 
lieu, données, en 1271, par Marie de Gampremy. Pierre de Gam- 



une flUe de Denis de Faassart, son troisième mari. Amie de Faussart , 
qui épousa Antoine de Remets , seigneur du Bout>du-Bois. 

Pierre Damiette {df argent, à une épie de gueules, surmontée d"u/n 
chevron de même) , seigneur du Quesnel , Bethencourt-Rivière , Saint- 
Remy-en^l'Eau , fat père de Claude et Marguerite, qui épousa Charles 
Cbarlet. Ces deux enfants passèrent titre nouvel , en ie58 , de la rente de 
trente mines de blé due à l'abbaye de Froidmont, et Marguerite vendU 
peu après sa part de cette seigneurie à César de Flabaut de la Riliarderie, 
seigneur d'Angivillers. 

Claude Damiette , seigneur de SainURemy-en-l'Eau et du Quesnel , en 
partie , épousa Suzanne du Mesnil , dont il.eut Antoine Damiette . seigneur 
de Saint-Remy et du Quesnel , mort sans enfants , et Suzanne Damiette , 
qui épousa Louis TIercelin, seigneur de Biencourt. Etienne Tierceiin . leur 
fils , hérita de son oncle , et vendit ses terres du Quesnel et de Saint- 
Remy en 1731. 

En 1691 , Jean-Baptiste Pocholle , seigneur d'Andebus , acquit par^décret 
une partie de la seigneurie du Quesnel. Il était alors marié à Catherine 
Derebergues, dont ileutMarie-Catherine-Elisabeth, morte sans postérité 
en 1704, et Jeanne-Agnès-Thérèse Pocholle, qui hérita des terres du 
Quesnel , Bucamps et Malvoisine à la mort de son père , arrivée en 1714. 
Elle était alors mariée à Louis du Bouchet , comte de Montsoreau. De 
leur mariage naquit Louis II du Bouchet, comte de Montsoreau, seigneur 
en partie du Quesnel , qui épousa , en I7â0 , Charlotte-Antonhie de Gon- 
taut-Biron, dont il eut Lonise-Antonine , mariée, en 1745,' à Philippe- 
Alexandre Le Quieu de Guerneval, marquis d'EsquelbeciL ; Armande- Ursule, 
mariée, en 17.59 , à Louis-François-René , comte de Yirieu; Judith, mariée 
(1755) à Anne-Joachim-Annibai , comte de Rocbemore ; GabrieUe-Louise- 
Geneviève et Marie-Louise-Victoire. De son second mariage (1741) avec 
Marguerite-Henriette Des Maretsde MaUlebois, il eut Louis-Emmanuel , 
dit le marquis de Tourzei , Louis-François , Yves-Marie , Jeanne-Made- 
leine et Marie-Louise-Henriette. 



E*i. 



48 NOTICE 

premy, seigneur de Fournival, en passa titre nouvel en 13.^7. 

Mello, — Une maison avec un arpent et demi de terre, lieudit 
le Clos-Ferrand , donnée, en 1216, par Manassès, seigneur de 
lielio. 

Quatorze muids de blé sur les moulins de Mello, donnés, 
eu 1:^0], par Renaud de Mello, chevalier, seigneur dudit lieu, et 
réduits à quatre par suite d'une transaction passée avec Guy de 
Nesle, seigneur d'Offémont et de Mello, en 4468. Titre nouvel en 
avait été passé, en 1344 , par Jean de Nesle, seigneur d'Offémont 
et de Mello (1). 

Moimont [Sainte-Eu^oye], — Une ferme avec soixante mines 
de terre y attenant. Cette ferme doit son origine à la donation 
du bois de Moimont par Mathieu de Thérines, Frédelinde, sa 
femme, Girard, Àrooult et Meissende, ses enfants, en 1157. 

Montdidier, — 60 sols parisis de rente sur la ville de Mont- 
didieretsur plusieurs maisons audit lieu, donnés par Adam 



(1] La terre de Mello était possédée, en llOO, par Drogon oa Dreux I" 
de Mello, dont le frère, Martin de Mello, chanoine de Paris, fonda, en 1103, 
la collégiale de Notre-Dame de'Mello. Drogon de Mello épousa N. de Beau- 
mont , dont il eut Drogon , Yves et Gaillaome. 

Drogon II de Mello , mort après 1136, avait eu de Richelde de Clermont . 
Drogon, Renaud, Raoul, tué à Tripoli, et Guillaume, abbé de Vezelay. 

Drogon III de Mello, qui vivait encore en 1153, fat père de Galllaume, 
Hugues, chanoine de Saint -Quentin de Beauvais, Renaud II, religieux de 
Vezelay, qui fonda le prieuré de Sainte«Madeleine de Mello, Drogon, 
Basilic et Odévie. 

Guillaume de Melio se croisa avec Philippe- Auguste , et épousa Ermen- 
trude de Bulles, dont il eut Renaud, Pierre, Manassès, Guillaume, cha- 
noine de Beauvais. 

Renaud de Mello , qui donna quatorze maids de blé de rente à l'abbaye 
de Froidmont en 1201, eut une fille, Isabeau de Mello, qui épousa Simon 
de Dargies. A sa mort , Manassès prit le titre de seigneur de Mello , et 
donna la vigne du Clos-Ferrand , en 1^16, à l'abbaye de Froidmont. 

Guillaume de Mello , fils de Pierre , lui succéda ; il épousa Ade , dont il 
eut Marguerite de Mello , qui apporta la terre de Mello , en 13^6, dans la 
maison de Clermont de Nesle par son mariage avec Jean de Clermont de 
Nesle, seigneur d'Offémont. De leur mariage naquirent Guy, Guillaume, 
Âmaury, Isabeau , dame du Piessis-Cacheleu , et Jean. 

Guy II de Nesle, seigneur d'Offémont et de Mello, maréchal de France 



SI H l'akbaye dk froiumo.m 19 

Aspec en 1 188, et Jean Rage, chevalier, seigneur du CardonnoLs^ 
en 1246 et \tii. 

Montreuil-sur-Hréche. — Les fiefs, terres et seigneuries de 
Ouévremonl et de La Motte, avec quatre-vingt-dix mines de terre 
et bois en dépendant, acquis en 1301 de Bernard de La Motte 
de Uuévremont. 

La mouvance du fief de Bois-Liebaut, qui relevait à foi et 
hommage de la seigneurie de Mauregard. Ce lief était tenu, 
en 1347, par Eméline de Pouceaux , femme de Thomas de Ver- 
berie; elle le vendit à Pierre de Brunvillers. Uoger Haynel le 
tenait en 154o, Joachim Le Paige en 1700, Philippe Le Paige 
en 1747. 

Moiœhy. — 12 livres 7 sols parisis et trois muids de vin de 
rente sur la terre de Mouchy, donnés par Odévie de Moucliy (1207), 
Mathieu de Trie (123 &), et Jean de Trie, comte de Dammartin et 



en 1:U5. avait épousé, en 131-2, Jeanne de Bruyères-ie-Chûtel , dont il 
eut Jean , Robert, Marie et Yolande , et en secondes noces (13)1), Isabeau 
de Tbouars , dont il n'eut pas d'enfants. Il fat tué à la bataiHe de Moron, 
en 135-2. 

Jean II de Nesie , qui mourut en 1388 , eut d'Ade de Mailly, dame d A- 
cheu , sa femme : Guy, Louis , Blanche et Marie. 

Guy m de Nesie , conseiller et chambellan du roi , tué à la bataille 
d'Aziocourt, en 1115, avait épousé, en 1389, Marguerite de Goucy, dont 
il eut Jean, seigneur d'Offémont , Guy, seigneur de Mello, N., Blanche et 
Jeanne. 

Guy IV de Nesle , seigneur de Mello , puis d'Offémont après ia mort de 
son rrère , mourut , lui aussi en 1473, laissant de Jeanne de Saluées , qu'il 
avait épousé en 14*29, Jean , Jeanne , Jacqueline et Blanche. 

Jean III de Nesle épousa (1463) Jacqueluie de Croy, dont il n'eut que 
deux enfants : Guy et Louise. Guy mourut jeime, et Louise de Nesle , sa 
sœur, hérita des terres de Mello et d'Offémont N'ayant pas d'enfants de 
Jean de Bruges , seigneur de La Gruthuse , qu'elle avait épousé , elle 
donna ses terres de Mello et d'Offémont, en 1524, à François de Mont- 
morency, seigneur de La Rochepot et gouverneur de l'Ile de France, en 
faveur de son mariage avec Charlotte d'Humlères. François de Montmo- 
rency Diourut en 1551, sans laisser de postérité, et Anne de Montmorency, 
son frère, hérita de ses terres de Mello et d'Offémont Elles restèrent dans 
cette famille Jusqu'en 1769. 

T. VIII. 4 



50 NOTICE 

seigaeur de Mouchy (12«J . Cette rente fut réduite, vers U72, en 
faveur de Philippe de Trie (i). 

Sept mines ou environ de terre données, en iâ60, par Gautier 
Lescot. 

yiouy, — Cinq muids de vin blanc sur les dîmes des vignes 



(!) Odérie de Moactiy, dame de Moucby, apporta cette terre de Moactiy 
dans la maison de Trie en épousant» vers 1167, Enguerran de Trie; elle 
était fille de Drogon de Mouchy et veuve alors de Nivelon de Pierrefonds. 
Elle eut de son second mariage Jean, Enguerran , Pierre, Guillaume, cha- 
noine de Rouen , et Elisabeth de Trie , qui épousa Guy de Sentis, seigneur 
de Chantilly et ErmenonviUe. 

Jean I« de Trie , chevalier, seigneur de Trie et de Mouchy, eut d'Alix, 
Jean et Elisabeth. 

Jean II de Trie , qui (ut à iabataUle de Bouvines , en 1214 , épousa Alix 
de Dammartin, qui lui donna Mathieu, Enguerran, Renaud, auteur des 
seigneurs de Fontenay, Bernard, Catherine, mariée k Guillaume Le 
Jeune , seigneur de Garenton , et Jeaime, mariée à Robert Bertrand, baron 
de Bricquebec. 

Mathieu I*' de Trie, comte de Dammartin , seigneur de Trie et de Mouchy, 
transigea, en 1^4, avec L'abbaye de Froidmont. Il épousa MarsiUe de 
Montmorency, dont il eut Philippe , Jean , seigneur de Mouchy, Thibault, 
seigneur de Sérilontaine-, et Simon , seigneur de Gouvieux. 

Jean III de Trie , qui donna 7 Uvres parisis de rente sur sa terre de 
Mouchy à l'abbaye de Froidmont , en li28l, épousa d'abord Ermengarde, 
puis Yolande de Dreqx , dont il eut Renaud, Philippe , trésorier de l'église 
de Bayeux, Jean , seigneur de Mouchy, et Mahaud. qui épousa (1296^ Henri 
de Vergy. 

Jean IV de Trie , seigneur de Mouchy par l'acquisition qu'il fit de la part 
de ses frères, en lâio, mourut en 1327, après avoir épousé N. de Chambly. 
dont il eut Mathieu , Renaud , Jean , Yolande et Eléonore. 

Mathieu II de Trie , seigneur de Mouchy, étant moit en 1360, sans laisser 
de postérité , Renaud étant mort aussi en 1350 sans postérité , Jean V de 
Trie , chanohie de Mouchy, puis archidiacre de Châlons , leur frère, hérita 
de la terre de Mouchy, et la donna, en 1360, à Renaud de Trie, dit Pa- 
trouillart , seigneur du Plessls-BlUebaut , son cousin , à condition que, si 
lui ou ses descendants venaient à décéder sans enfants , cette terre pas- 
serait aux Trie , seigneurs de Sérifontaine. 

Renaud l" de Trie, dit Pairouiliart, épousa Jeanne de Fosseuse, dont 
Ueut: 

Renaud II de Trie, dit Patrouillart , capitaine de Beauvais , qui épousa 



SUR L*ABBÀY1£ DE FROIDMONT. 51 

de Mouy, donnée par Gautier et Jean , seigneurs de Mouy, en 1100 
et i:U9, et par Guillaume d'Allonnète, chevalier, en 1220. Cette 
rente fut rachetée, en 1482, par Jacques de Vaux, écuyer, sei- 
gneur des dîmes de Mouy, par la cession des fiefs Picotiq ^t 
Dubus, àCaiilouel. 

ISogent-les- Vierge;;. — une masure et trois arpents de terre. 

Noyers, — Soixante-treize mines de terre, données par Pierre 



Marie de Nesle de Mello , dont il eat Jean , Pierre et Jeanne. A sa mort. 
Charles VU confisqua la ch&teUenie de Moachy et la donna, en 1430, à 
Jean de Brosse , maréchal de France ; mais en USi elle était déjà rendue 
à Pierre de Trie, second iUs de Renaud. Pierre mourut en USB, sans 
laisser de postérité de Jeanne Des Crosnes. Ce défaut d'héritier fit passer 
la terre de Mouchy dans la famille des Trie de Sérifontaine. Jacques de 
Trie, seigneur de Sérifontaine , RoUebolse, etc., en hérita; mais U n'en 
jouit pas longtemps, puisqu'il mourut la même année, le 5 octobre 14^, 
laissant neuf enfants de Catherine de Fleurigny, sa femme : Jean, Philippe, 
Catherine , mariée à Gérard Raoulin , seigneur de La Grange ; Jeanne, 
mariée à Martin de Trie , dit Pillavoine ; Marguerite, mariée à Pierre, sei- 
gneur de Nouyers -, Mahiette , mariée à Jean Le Clerc ; Jeanne , dame de 
Montreuil, mariée à Charles de Momay; Robine, mariée à Thibault de 
Maricourt, et Marie, qui épousa Vincent de La Roche-sous-Yitry. 

Jean YI de Trie , seigneur de Sérifontaine et Mouchy, mourut en 1441, 
sans postérité , en laissant ses terres à Philippe de Trie , son frère , sei- 
gneur de RoUeboise , qui mourut aussi sans enfants de Jeanne de Havart, 
sa femme , en 1487. Alors la terre de Mouchy fut dévolue à Robine de 
Trie, Tune de leurs sœurs, et par elle à la maison de Maricourt, dont 
était son mari , Thibault de Maricourt , alors défunt. 

Jean de Maricourt, leur Uls, fut donc seigneur de Mouchy et de Sérifon- 
taine. C'était un vaUlant capitaine d'arbalétriers. Il épousa , en 1498, Jac- 
queline 4'Àunoy, dont il eut Louis et Jean. 

Louis de Maricourt étant mort, en 1531, sans enfants de son mariage 
avec Antomette de MaiUy, Jean de Maricourt , son frère, lui succéda dans 
tous SAS biens ; U épousa (1533) Renée du Quesnel, et mourut en 1583. * 

François de Maricourt , son fils , baron de Mouchy, seigneur de Séri- 
fontaine et gouverneur de Pont-de-l'Arche , épousa , en 1559 , MicbeUe 
Robertet, dont il eut René et Jacqueline , mariée à Nicolas de Presteval. 

René de Maricourt, seigneur de Mouchy, mourant sans enfants de Louise 
de Combault, légua sa seigneurie de Mouchy à Jacqueline de Presteval, 
sa nièce, qui épousa, en 1623, Jean de Boutillac, baron d'Arson, et en 
secondes noces (1639; Robert Aubéry, président à U Chambre des Comptes. 



52 NÛTIGB 

de Montataire (de Mo-me Thane) et Jean, Guillaume, Yves, Marie, 
Alix, Helvide, ses frères et sœurs, en 1202. 

Parfondeval ou Saint- Arnouli [n arluis). — Une ferme 
avec 162 arpents de terre, pré et bois. 

Cette exploitation agricole, qui fut jadis une grange, doit son 
origine à la donation d'une vigne appelée le Clos de Merlemont, 



Elle eut de son second mariage Claude, Françoise, Dorothée, Henriette 
et Luce , mariée a Gaston de Lancy, marquis de Raray. 

Claude Aabery, baron de Moucby et marquis de Va tan, vendit Mouchy 
à Anne, duc de Noailles. 

Anne, duc de Noailles, premier capUaine des gardes-du-corps, mourut 
en 1678, après avoir eu de Louise Boyer : Anne-Jules , Louis-Antoine, 
archevêque de Paris ; Jacques , chevalier de Halte et lieutenant-général 
des galères du roi ; Jean-François , Jean-Gaston , évoque de Chalons , et 
Louise-Anne, mariée à Henri de Beaumanolr, marquis de Lavardin. 

Anne-Jules, duc de Noailles, maréchal de France, épousa, en 1671, 
Marie-Françoise de Boumonville , ('.ont il eut vingt et un enfants , entre 
autres Adrien-^Maurice , Jean-Anne , Emmanuel- Jules, Jules-Adrien, Jean- 
Emmanuel^ Marie- Christine, Marie- Charlotte , Anne-Louise, Julie-Fran- 
çoise, Lucie-Félicité. Marie-Thérèse, Marie-Françoise, Marie-Victoire, 
Marie-Emilie , Marie- Uranie et Anne-Louise. 

Adrien-Maurice , duc de Noailles , maréchal de France, épousa,' en 169(^, 
Françolse-Charlotte-Amable d'Aubigné, dont il eut : Louis, Philippe, Fran- 
çoise-Adélaïde, mariée à Charles de Lorraine, comte d'Armagnac ; Amabie- 
Gabrielle. mariée (1721) à Honoré-Armand de Villars ; Marie-Louise, mariée 
(1730) à Jacques-Nompar de Caumont-La-Force , et Marie- Anne , mariée 
(I7d4^ à Louis-Angilbert de La Marck. 

Philippe de NoaiUes. marquis, puis duc de Moucby, maréchal de France, 
épousa, en 1741, Anne-Claudine-Louise d'Arpajon, dont il eut N., dit le 
prince de Poix, mort en 1717; Daniel-François, mort en 1751, Philippe- 
Louls-Marc- Antoine, Louis-Marc- Antoine, Louis-Marie, Louise-Henriette. 

Philippe-Louis-Marc-Antoine de Noailles, duc de Mouchy, prince de Poix, 
épousa . en 1767, Anne-Louise-Marie de Beauvan , dont II eut Charies- 
Arthor-Jean-Tristan, Athalie-Luce-Léontine et Rosalie-Chariotle-Antoinette- 
Léontine , duchesse de Mouchy, qui épousa , en 1809, Aifred-Louis-Domi- 
nique-Vlncent-de-Paule de Noailles, son cousin, tué à la bataille de la 
Moskowa. De ce mariage naquit Anne-Marie-Céclle de Noailles, qui épousa 
Charles-Philippe-Henri de Noailles , son cousin germain , duc de Mouchy. 
député de l'Oise en 1849, sénateur en 1852, mort en 1854, dont deux flis : 
François et Antoine , duc de Mouchy, qui a épousé Anna Murât. 



SUR l'abbatb db froidmont. 53 

par Drogon de Merlemont» Foulques, Drogon, Inga, Eméline 
et Valorie, ses enfants, en 115o, et à celle des terres voisines et 
de la seigneurie , par Hugues de Bracheux , chevalier, seigneur 
du lieu, en la même année. Elle s'accrut, en 1197, par Tacqui- 
sition du clos Kaalon, sis à Hez, vendu par Thôpital de Saint- 
Lazare, et de divers champs, prés et bois, sis aux lieudits Orbe- 
fontaine, Belinchamp et le Clos-Kaalon, qui portent encore ce 
nom, donnés ou vendus, de i20â à 1^08, par Gérard Boschet, 
Girard de Reuil, Garin de La Rue, Girard de Kobelot, Pierre de 
La Rue, Girard du Val, Hervée de La Rue , Adam de Hez et Simon 
de Hez dit le Prévôl. A son retour de la croisade (4200), Pierre 
de Bracheux donna son bois de La Chaîne, avec le droit de pâ- 
turage dans les marais communs dépendants de sa seigneurie ; 
Henri, seigneur de Condé, donn^ les mêmes droits dans ceux 
deCondé (1209). En 4217, les religieux achetèrent diverses pièces 
de terre de Mathilde de Mattencourt, un bois d'Hervée de Mer- 
lemont, et un autre bois, vers li2r>, de Renold de Merlemont. 
En 1230, Hugues de BoisAubert et Marie, sa femme, cédèrent 
le droit de pâturage sur le quart de leur fief de Merlemont, et 
Odon de Therdonne un bois voisin du bois Hervée et du chemin 
de Moyen-Aunoi. En 1239, Jean de Chypre vendit à la grange de 
Parfondeval vingt-huit arpents de bois au lieudit Orbefontaine, 
et six masures à Merlemont, que Pierre de Bracheux, seigneur 
de Merlemont, lui avait légués en mourant pour le récompenser 
de ses longs et fidèles services comme écuyer. Quelques dona- 
tions et un grand nombre de ventes vinrent encore dans la suite 
augmenter cette propriété. Ainsi, Marie de Merlemont , veuve 
du chevalier Pierre de Bracheux, pour avoir sa sépulture à 
Froidmont, donna la moitié de tout ce qu'elle possédait à Mer- 
lemont, en 124!2, et Roger Drouart une maison sise aussi à Mer- 
lemont, en 12 iO. 

Le monastère avait droit de justice et de seigneurie sur la plu- 
part de ses terres et sur une partie du territoire, par donation 
des seigneurs de Mattencourt e( de Merlemont. en 1209 et 1218. 

m 

Le reste relevait des seigneurs de Mattencourt et de Merlemont (1). 



(I) La seigneurie de MaUencourt (Âbbecourt) était possédée, au xii* siècle, 
par nne ramille de ce nom , et Matbllde de Mattencourt nt plusieurs ventes 



54 NOTICE 

Il y avait une chapelle desservie par les religieux. A rintérîeur 
est la tombe de saint Arnoult, ermite et martyr. Cette tombe, 
recouverte d'une pierre élevée de trois pieds et soutenue par 
quatre piliers, porte cette inscription, entourant Teffigie du 
saint : 

Hic jacet Sanctus Àrnulphus Martyr et Eremita 
fundator hujus capellœ. 

m 

D'après celte inscription, la chapelle aurait été fondée par ce 
saint martyr Nous ne le contestons pas. C'est un édifice à 



à rabbayé de Froidinoht , vers l'an 1200. En B18, elle était partagée entre 
Odon, lean , Guillaume et Pétronflle de Tourly, et Pierre de Goincoarl. 
cheralier. En 1375, elle était à Henri de Lihus, comme époux de N. de 
Goincourt , et en 1353 à Henri de Lihus , son fils. Elle fut pea après réunie 
à celle de L'Epine, dont elle suivit le sort. 

La seigneurie de Merlemont était possédée, en llîO, en partie, par 
Guillaume de Braciieux, et, en 1155, par Hugues et Henri, ses fils. Hugues 
de Bracbeux, chevalier, seigneur de Bracbeux, Merlemont, Oudeull, 
qui eut plusieurs démêlés avec l'abbaye de Froidmont en 1180, au sujet 
de ses terres de Parfondeval, fut père de Pierre, Hugues, Alix, mariée 
à Pierre de Laversines , Isabelle et Marguerite. 

Pierre de Bracbeux se croisa, en KOi, avec Guillaume de Bracbeux ; 
il se distingua dans cette expédition (Vilbardouin), et à son retour fit 
plusieurs donations à l'abbaye de Froidmont. Après lui, son neveu, 
Pierre U de Bracbeux, (Ils de Hugues, fut seigneur de Merlemont et 
conllrma , en cette qualité , plusieurs ventes faites à Froidmont en l'233. 
Il mourut en 12:^9 , et Marie de Merlemont , sa veuve , Ht plusieurs dona- 
tions k Froidmont en 1212. 

Ë'n 1360, le second jour d'octobre , Jehan de Cb:\tillon , seigneur de 
Damplerre , l'était aussi de Merlemont , et Marie , dame de Rollaincoiirt, 
en Artois , était sa femme. Il transigea avec dom Jehan de Villiers, maître 
de Parfondeval. 

En 1880, Antoinette de Ch&tillon , suivant tonte apparence fille de Jehan, 
ci-dessus , avait recueilli partie de la terre de Merlemont dans la succes- 
sion de son père, et avait épouse Guy Malet, seigneur de Graville, qui, 
cette même année . donna , tant en son nom qu'en celui de sa femme, 
dame de Merlemont , l'aveu et dénombrement de ladite partie de la terre 
et seigneurie à Guy de Nesle , seigneur d'OlTémont et de Mello. à cause 
de sa chAtetlenie de Mello. 

Sur la On du xv« siècle , celte seigneurie était en la possession de la 



SUR l'abbaye de FKOIDMOIVT. 55 

rhreur polygone, qui paraît être du xi« siècle, 'à\ec. ses longues 
fenêtres à pielncintre, dépourvues d'ornements extérieurs, et 
celle du chevet garnie de deux colonnettes à petits chapiteaux 
romans. 11 résulterait de là que ce solitaire aurait vécu au 
XF siècle. Son existence, à celle époque, nous parait du reste 
peu contestable. Il est certain, en eflFet, qu'il y avait des er- 
mites vivant , enll'.U, au Mont-César, quand le monastère de 
Froidmont fut provisoirement fondé dans le local qu'ils habi- 
taient, dans ce lieu qu'on appelle encore aujourd'hui Vieille- 
Abbaye. Ces ermites cédèrent la place aux moines de Citeaux 
pour aller se flxer à Parfondeval, auprès du tombeau de saint 



famille de Turgis. Arnaud de Turgis, vivait en I49i. Pierre de Turgis, 
son (ils, seigneur de Merlemont , FouqueroUes , Laversines , Crécy , Fra- 
niiconrt , eut deux tilles de Marie de Marigny • Catherine, dame en partie 
lie Merteinont , qui ôpoiisa, en 151*2, Louis Des Courtits, cbMelaln de 
Gerberoy et seigneur de Gréméviliers -, Anne , dame de l'autre partie de 
Merlemont , qui épousa d'abord Pierre de Cauliëres, dont elle eut Antoine, 
et en secondes noces , Adrien de la Motte , dont elle eut Roland, François 
et Madeleine. 

Antohie de Caullères céda , en 1560 , sa part de la terre de Merlemont à 
Jean Des Courtils , son cousin. 

François de la Motte , qui était marié à N. de la Brelonnière , dite de 
Warty , et Madeleine de la Motte , sa sœur , qui avait épousé Christophe 
Le Caron , seigneur de Bemieulles, vendirent aussi leur part, en 1586 , à 
Louis n Des Courtils , qui se trouva ainsi possesseur de toute la seigneurie 
de Merlemont. 

Louis Des Courtils , seigneur de Gréméviliers et Merlemont , eut de son 
mariage avec Catherine de Turgis, Jean, Beaugeois, Adam, François, 
autre François , Guillaume , autre François , Marie , Françoise et Jeanne. 

Jean 1" Des Courtils , seigneur de Merlemont , embrassa la religion 
réformée et ût de son château le rendez-vous des huguenots du Beau- 
vaisis. Il épousa , en 1548 , Françoise Des Champs , dit More! , dont il eut 
Louis, Isaïe , Jeanne , Françoise , Adrienne et Hélène. 

Louis Dés Courtils , seigneur de Merlemont , Framiconrt , Frétoy , Gré- 
méviliers , épousa , en 1575 , Anne de Boulainvllliers Saint-Saire , dont 
il eut Jean , Judith , Suzanne et Marie. 

Jean II Des Courtils, seigneur de Merlemont, Therdonne, Àllonne , 
Frainlcourt, Roye, Houssoy , qui mourut en 1649, épousa, en 1618, 
Catherine de lluyart . dont il eut treize enfants, entre autres Philippe, 



56 NOTICE 

ArnouU. Peut-être les plus vieux d'entre eux avaient-ils connu 
ce solitaire et pratiqué la vertu sous sa direction. Peut-être aussi 
ce motif influa-t-il sur le choix qu'ils firent de la localité pour 
s'y retirer. Ne serait-ce pas eux qui auraient fait graver Tinscrip- 
tion qui est sur son tombeau? Mais ce saint solitaire, qui élait- 
il ? Tous les documents manquent à ce sujet, et nous ne saurions 
donner une réponse satisfaisante à cette question. Des hagio- 
graphes, même sérieux, ont essayé de nous en donner une Vie; 
mais les détails par eux relatés nous semblent appuyés sur des 



Anne , Madeleine , Françoise , Jeanne , Augustin , Suzanne , Marie , Jean , 
Suzanne, religieuse à Saint-Paul. 

Philippe et Augustin Des CourUls étant morts à la guerre, en lOlo. sans 
être mariés , Jean III Des CourUls , leur frère , hérita des terres et sei- 
gneuries de Herlemont , Therdonne , Allonne . Bruneval , Framicourt. 

Jean m Des CourUls épousa, en 1660, Louise Des Champs, dit Morel, 
dont il eut Cbarles , Jean-Cbarles , René , Louis , Elisabeth , mariée à 
René de Boufllers , Marie-Madeleine et trois Qlles mortes religieuses. 

Charles I**^ Des Courtils , seigneur de Merlemont, etc., capitaine dt' 
dragons , épousa , en 1702 , Catherine Macaire , qui lai donna Charles et 
René-Louis. 

Charles II Des Courtils , seigneur de Merlemont , Allonne , Bruneval , 
le Val et Saint-Auhin-le-Guichard , épousa, en 1736, Catherine-Charlotte 
de Mahiel , dont il eut Charles-Louis , Augustin et François. 

Charles-Louis Des Courtils , chevalier, seigneur de Merlemont, etc., né 
en 17,39, épousa, en 1771, Adolphe-Françoise de Gaudechart, dont il eut 
Charles-René et Adolphe. 

Charles-René Des Courtils, comte de Merlemont , né en 1777, épousa, 
en 1705 , Vlctorine-Lucie de Mahiel , dont il eut Alfred-Charies , mort 
jeune , René-Adolphe , Charles- Gustave , René-Louis Léon , comte Des 
Courtil.<ï , au Ply-Thérines. 

René-Adolphe Des Courtils, comte de Merlemont, ancien capitaine de 
cuirassiers . épousa en premières noces (1831), Louise-Marie-Edmée de la 
Houssaye , dont il eut Lucie-Marie-Marthe . qui épousa , en 1853 , René- 
Marie- François, comte de Grasse; Victorine-Stéphanie-Mathilde , mariée, 
en 1853 , à Félix-Edmond-Hyacinlhe Lambrecht , ministre du commerce 
et dcp:Ué du Nord en 1871 II épousa en secondes noces (ia38) Alexan- 
drine- Louise- Françoise de Paule de Virieu, dont il eut Louis, qui épousa, 
en juillet 1868, Louise de BoutbUlier-Chavigny ; Françoise-Alexandrine- 
Jeanne,'marlée à Paul , comte de Muyssart ; Ferdinande-Charlotte , mariée 
à Charges, comte de Moucheron , et Charlotte-Léonie-Suzanne. 



SUR L*ABBAYK OB PROIDMONT. 57 

documents si peu authentiques, que, sans les rejeter complète- 
ment, nous pensons qu'il faut se tenir fortement en garde contre 
eux. Tout ce que Fon peut en dire, c'est qu'il a vécu en cet en- 
droit, au xr siècle, un saint ermite nommé Arnoull. l/éclat de 
ses vertus lui attirait la vénération de tous les environs; ses 
avis et ses conseils étaient partout recherchés. Un jour on Taura 
trouvé massacré auprès de la chapelle qu'il avait édifiée pour 
y prier le Seigneur et y instruire les gens qui venaient le consul- 
ter, et les peuples, remplis d'admiration pour ses vertus, ses 
exemples et la sainteté de sa vie, l'auront inhumé dans son 
humble chapelle et auront continué de venir prier à son tom- 
beau celui qu'ils consultaient avec tant de vénération. Ainsi aura 
commencé son culte, que des miracles auront probablement 
rendu plus célèbre encore. Ce qu'il y a de certain , c'est que 
pendant tout le moyen âge, et jusqu'à nos jours, on y vint en 
pèlerinage de toutes parts pour obtenir la guérison de la fièvre. 
Le jour où Taffluence était plus grande était le 24 octobre, jour 
où les religieux de Froidmont célébraient la fête de saint Ar- 
noult, et portaient solennellement la statue du saint jusqu'à la 
fontaine dite de Saint-Arnoult , éloignée de cinq cents pas, sur 
le chemin de Merlemont. Cette statue était en cuivre doré du 
milieu du xiv« siècle, et M. le comte de Merlemont la conserve 
avec un religieux respect dans l'oratoire du château de Merle- 
mont. Quoique la chapelle soit aujourd'hui affectée à des usages 
profanes , la pierre tumulaire de saint Arnoult est restée dans 
le sanctuaire, et quelques pèlerins ne laissent pas que de la vi 
siter encore. 

De graves historiens ont dit que cette chapelle avait été érigée 
en l'honneur du saint ermite et dédiée sous son nom. Nous 
pensons qu'ils se sont trompés, et nous soutenons d'autant plus 
notre assertion que la bulle du pape Alexandre IV, donnée à 
Viterbe, le xvi d'avant les calendes de mai de l'an i258, dit 
positivement que cette chapelle était dédiée à la Vierge Marie, 
et que les cent jours d'indulgence qu'elle accorde à ceux qui 
visiteront cette chapelle, elle les accorde à deux fêtes de la Sainte- 
Vierge : à son Assomption et à sa Nativité. Voici, du reste, le 
texte même de la bulle : « Cum igiiur, sicut iecia nobis, vestra 
petitio continebat : ad capellam béate Marie de Profondavalle, ad 
resirum monasterium periinentem , Befracensis diocesis , fidelium 



58 NOTIGB 

ilia pûrtium muititvdo coricurrat. Nos cupienies ut iidem fidffes 
capellam ipsam eo libentius adeant , quo ex Inde potioribus donis 
senserint se refecios , oynnibus vere penitentibus et confessis^ qui 
eamdem cape l tant , in Àssumptione et in Natiritate , gloriose fir- 
ginis Marie festivitatibus , cujus est insignita vocabulo^ nec mm 
et infra ocfaras festivHatiun ipsarum annuatim venerabiliter visi- 
ta rini , de Ontnipotentis Dei misericordia et beatorum Pétri et 
Pauii apostolorum ejus auctoritate cmifisi, centum dies de injuncta 
sibi pénitent ia misericorditer relaxamus, Datum Viterbii^ xvi Acf- 
iendas maii, pontiflcatxis nostri anno quarto. 

Comme od venait invoquer saint Aruoult dans cette chapelle, 
les populations auront peu à peu substitué le vocable de saint 
Aruoult au vocable véritable dans Tappellation commune , et 
c'est ce qui aura induit ces historiens en erreur. 

Paris, — Une maison, rue Saint-Jacques, près de Saint- 
Benoit et une autre au bout de la rue du clos Brunot, données , 
en 126i , par Guillaume Le Barbier. 

Deux maisons , sur le mont de Sainte-Geneviève, données, 
en 1250, par Pierre Lombard. 

Pierrepont. — Deux muids de blé de rente sur la terre de 
Pierrepont , donnés, en i207, par Knguerran du Cardonnois. 

PlainvaL — Une partie des dîmes, donnée par Payen Gambon 
(lji3), les chanoines de Saint-Amand de Noyon (lâriO), Pierre 
d'Haudivillers, chevalier (1205), et Gautier de Plainval , chevalier 
(1221). 

Rantiyny. — Une maison assise sur un arpent de terre, en 
la me de Greil, donnée, en 1200, par Gautier de Vlllers-Sainl- 
Paul, chevalier , et Marie de Plainval, sa femme. 
La dlme du lieu , par donation de Simon Liziard , en 12:^0. 

Heuil'Sur-Hréche. — Une maison et ses dépendances, sise 
auprès du cimetière, données, en USM , par Miquelol Le 
Boucher (1). 



(I) L'abbaye de Froidmont avait en oatre à Reuil , ses trois grandes 
fermes de Mauregard , du Camp-Coutant et de la Borde-Mauregard , et 
une grande partie de la seigneurie du territoire , à coté de la seigneurie 
laïque de Reuil. Celle (iernière était possédée par la famille de Reuil . 



SUR L ABBAYE i)fi FROIDMONT. f>9 

Rochy-Condé. — Deux mines de blé de rente sur le presby- 
tère du lieu. 

Saim, — Deux muids de blé de rente sur la terre de Sains, 
donnés , en 119i , par Osmond de Sains , chevalier. 

Saint-Denis. — Une maison , avec masure et vigne, donnée, 
en 1207 , par Alelme de Poix. 

Saint- Jus t'des-Marais. — Quatre mines de terre , lieudil la 



qui donna le jour à Oadard de Reuil, vivant en 1145 (Tit. de l'abbaye de 
SaiDt-Paal) ; Pierre de Reail, en 1164 (Tit Lannoy) ; Hugues et Thibault de 
Reuil, eh 1187 (tit. Chaalisi. Bernard de Reuil, chevalier, abandonna à 
l'abbaye de Froidmont , en U90, deux muids de blé qu'elle lui devait sur 
sa grange de Mauregard, du consentement de Pétronille, sa femme, Marie, 
Alix, Martine et Leudgarde, ses filles, Gautier et Yermond, ses frères, 
et Jean , fils de Gautier, son neveu. 

En 12*25, Simon de Reuil, chevalier, transige avec Froidmont. Il eut 
entre autres enfants d'Aveline, sa femhie , Baudoin , Giton , Jean , Aveline, 
mariée à Sinlon de Nolntel , Euphémie , Prieure. 

Baudoin de Reuil, chevalier, seigneur dudit lieu, transige avec Froid- 
mont , en L2tô , 1230. Il était alors marié à Ermengarde , dont il eut Jean 
de Reuil, chevalier, seigneur de Reuil, en 1350 (Tit. de l'HôleUDieu de 
Beauvais). Le flts de ce dernier , Baudoin de Reuil, écuyer , et Jeanne , sa 
femme . transigèrent, en 1302, avec l'abbaye de Froidmont. il avait pour 
frère Guillaume de Reuil , écuyer. 

En liOO , la seigneurie de Reuil était à Jean de Gouy, qui épousa Rôbine 
de Bacquencourt , dont 11 eut Guillaume de Gouy, seighenr de ReuiUsur- 
Brêche, vivant en 1425; Louis de Goùy, dis de ce dernier, seigneuh de 
ReuU, après la mort de son père (1471), moiirut sans enfants, H Jean l"* 
de Gouy, son frère, hérita de la terre de Reuil, vers 14^2. Jean II de 
Gouy, son Uls , vivant en 1518 , fut père d'Antoine I*' de Gouy, seigneur 
de Reuil. Celui-ci eut pour flls Antoine II de Gouy , seigneur de Montreuil- 
sar-Brécbe et Ponceaux. 

Cette terre de Reuil alors vendue , fut partagée entre la famille de 
Formé et celle de Torcy. Raoul Formé était encore dit seigneur en partie 
de tieuil en 1551 . Antoine de Torcy, seigneur en partie de Renll , fut 
père de Charles , David , chanoine de Beauvais , Robert , seigneur de 
Bosroconrt. 

Charles dé Torcy, chevalier, seigneur en partie de Renll, épousa Louise 
Formé, rillé de Raoul, dame de l'autre partie de Reuil, et en eut : 

Robert de Torcy , seigneur de Reuil . Vendeuil , Noyers , qui épousa 



CO NOTICE 

Trupioière , données , vers 1 ^Or», par Jean de Caigneux , seigneur 
dudit lieu. 

Saint-Just-en-Chamsoe. — Quatorze sols, six deniers de 
cens sur une maison et une masure. 

Saint-Remy-en-rEan. — La dîme de la partie du territoire, 
sise entre Erquinvillers, Cuignicres et Argenlieu, donnée, au 
xiii« siècle, par Guy, curé de Saint-Remy, qui l'avait achetée, 
en 1«35, des héritiers de Baudoin Morel. 

Savigny, Aulnay-les-Bondy {Setne-et-Oùe . — In muid de blé 
de rente sur la terre de Savigny, donné, en 1191 , par Adéline, 
dame d' Aulnay-les-Bondy. 

Seneeourt {Baiifeva/'. — Deux muids de vin de renie sur 



Françoise de Sainte-Beuve, dont 11 eut Louise , mariée ix Tbomas d'Anglos, 
seigneur en partie de Vendeuil et de Froissy , Antoine et Jeanne* marit^e 
à Robert de Crény. 

Antoine de Torcy, seigneur de Reuil, Vendeuil , Rouvroy- les- Merles . 
épousa en premières noces Françoise Cbuperel , veuve de Raoul Formé , 
et en secondes noces Catherine d'Istres , dont II eut Louis et Françoise. 

Louis de Torcy , chevalier , seigneur de Reuil , Bonneval , Montigny, 
Hardivillers , capitaine de cent hommes d'armes , mourut en 1661 , après 
avoir épousé Susanne de BoulalnvtUers-Saint-Salre , sœur d'Anne de Bon- 
iainviliers , dame de Merlemont , dont il eut Charles, Philippe , gouver- 
neur d'Arras , qui fit les seigneurs de la Tour (Monligny), Louis , seigneur 
de Bonneval , tué au siège de Hontauban (1G21), Cbarlotte , religieuse à 
Pentbemont, Marie, Elisabetb, Madeleine et Claude. ' 

Cbarles de Torcy , seigneur de Reuil , mourut en 1642 , laissant de ^ 

Françoise de Rouvroy , Susanne , François , Louis , seigneur du Qef ^ 

Viveret , qui épousa Marie-Oertrude Fouquet . dont il eut Charles , i 

seigneur du Viveret et Marie- Françoise. i 

François de Torcy, chevalier, seigneur de Reuil, Rouvroy, épousa, ,{ 

en 1663 , Ursule d'Amfrevltle , dont il eut Jacques-Honoré , Marie-Catbe- , 

rine et Cbarles. ^ 

Jacques-Honoré de Torcy , chevalier , capitaine de cavalerie , fut tué 
devant Barcelone en 1714. Il avait épousé Anne Laleau , dont il eut Jean- 
Clément-Victor de Torcy. ' 

Kn 1674 , la terre de Reuil saisie sur François de Torcy , fut adjugée à i 

Kiisabeth de Sermoise, veuve de Philippe Ghesnel, marquis du Meux ; 1 

eile avait eu de son mariage Hiérôme-Pbilippe Chesnel , seigneur de ^ 

Reuil et Charles, seigneur de Ponceaux. 



SUR L abbaye; de froiumont 61 

le clos de Senecourt, donnés, en 1201, par Basilie, sœur de 
Guillaume de Mello. Celte rente fut convertie en une rente de 
vingt-cinq livres tournois, à la demande de François, duc de 
La Rochefoucauld , prince de Marcillac , seigneur de Liancourt 
et Senecourt, en 1687. 

Therdonne. — Le flef de Goumal, à Bourguillemont , que le 
monastère possédait déjà en i2U. 

Tromsencourt. — six mines de blé de rente sur la ferme 
de Troussencourt , données , en 1218 , par Raoul de Granville , 
chevalier. 

rily-Saint-Georges, — Ln muid de blé de rente sur la 
seigneurie du Bols-Morel. 

Valescourt, — Trois mines de blé et trois mines d'avoine 
sur la terre de Valescourt, données, en 1248, par (Guillaume de 
Valescourt, chevalier, seigneur de Berone, à son départ pour 
la croisade. » 

VillerS'Sur-Thère (Allanne.) — Une maison et quarante mines 
de terre, données, en 1414, par Agnès Moinette, sœur de Robert 
d'Hardivillers. 

Villotran. — Les grosses et menues dîmes de Mesanguy, et 
d'une partie de Villotran. 

On a pu remarquer, dans cette longue énumération , que 
presque toutes les propriétés du monastère devaient leur origine 
à la pieuse muniUcence de nobles chevaliers ou de riches pro- 
priétaires fonciers. Presque toujours ces biens étaient venus j)ar 
des donations, et les acquisitions n'apparaissent guère avant la 
moitié du xiii« siècle. C'est qu'aussi les constitutions primitives 
de l'ordre, qui permettaient d'accepter les donations, défen- 
daient d'acheter aucun immeuble à titre onéreux. Les chapitres 
généraux de 1191 et de 1205 renouvelèrent cette interdiction, et 
si celui de 1216 la leva, celui de 1240 la confirma. Dans la suite 
des âges, quand la générosité des grands seigneurs prit un autre 
cours, l'usage contraire prévalut. Ainsi, en fut-il aussi de cet 
article de la Charte de Charité, qui interdisait aux religieux cis- 
terciens la collation des églises, la possession des villages, des 
serfs, des fours et moulins banaux. Le relâchement introduisit 
des modifications que les temps firent juger utiles, et même 



62 >OTIC|i: SUR l^bbàyk uk froiumont. 

nécessaires; mais ils ne furent pas toujours à l'avantage de la 
vie régulière. 

On a pu dire que la vaste étendue de ces propriétés , en cons- 
tit^ant une immeqse richesse territoriale, fut un al}us qui causa 
un grave préjudice aux ordres religieux. Ce ne flit pas vrai tant 
que ces communautés cultivèirent leurs biens par elles-mêmes; 
mais quand elles les firent exploiter par des merccMaires ou des 
fermiers, quand elles se furent soustraites au rude labeur des 
champs, pour mener une vie moins durement occupée, le relâ- 
chement s'introduisit dans la pratique des observances reli- 
gieuses, et alors leur richesse devint un danger pour elles. L'ab- 
baye de Froidmont n'échappa pas plus que les autres à ce fâcheux 
résultat, et sa large bienfaisance ne fut pas toujours un dérivatif 
suffisant. Elle devint une riche proie que la noblesse convoita, 
et sur laquelle s'abattirent ses enfants, sous le titre d'abbés 
commendataires / pour sucer la plus belle partie de ses revenus, 
en attendant que les envieux et les déshérités du tiers vinssent 
la mettre en lambeaux. Les idées de iTM> et leurs adeptes brisè- 
rent cette fortune et en jetèrent les morceaux épars aux mains 
avides de gens qui ne remplacèrent pas, pour les pauvres, ses 
anciens et légitimes possesseurs. On avait bien pu, avec ses dé- 
pouilles, enrichir des prolétaires ; mais on ne sut pas leur donner 
en même temps des sentiments généreux. 

On pariait alors beaucoup trop des droits de l'homme pour ne 
pas faire oublier ses devoirs. La morgue et l'égolsme du parvenu 
éteignirent la bonté et la délicatesse du cœur, et ces biens, qu'une 
bienveillante générosité avaient donnés, qu'une compatissante 
charité avait administrés, devinrent enfin la possession de gens 
qui , trop souvent, ne connurent ni l'une ni l'autre de ces qua- 
lités. 



L.-E. DELADKEUE. 



PIÈGES JUSTIFICATIVES. 



L ■ ' . ' JJ 



Clarté d'Odon il. éréque de Beaurais. coifirmant l'abaDdon. par le chapitre de Saint- 
Nichel de Beaurais, de sa part do dime sor les terres donoées par llix de Balles 
ponr la foidatieo de l'abbaye de Freidnont. 

Kn 1184. 

In nomine sancte et indJvidue Trinitatis. Ego Odo Dei gratia Belvacensis 
episcopas . notam volo fleri tam presentibas qaam fataris , quod domina 
Aelidis de Baglis et fllii ejas , Lancelinus videlicet et Manasses et eoram 
soror Beatrix , terram HIam , qaam in dominio possidebant m territorio 
Harmaram. ecclesie Béate Marie de Tria dedenint pro remedio animarnm 
suanim. Hojas siqaidem terre tertiam partem décime majoris, que est 
inter ecclesiam beati Micbaelis et ecelesiam sancti Sepalcbri de VHlari, 
dominas Ursio ejosdem ecclesie, videlicet sancti Micbaelis, decanus, 
nostro et quampioriam rogatu et totias capital! sai assensa , bi presentia 
nostra prefate ecclesie Béate Marie , sob dominicali censu quatuor mina- 
ram frumenti , bénigne concesslt. Minutam vero decimam totam , que ad 
altare pertinet , quod proprium est sancti HicbaeUs , censualiter pro sex 
minis avene eidem supradicte ecclesie perpetao jure , possidendam capi- 
tuli sui auctoritate flrmavit. Hic vero censas , videlicet quatuor minarum 
framenti et sex mbiarum avene persolvendus est in festivitate sancti 
Remigi ad grangiam suam apad Karmas. Ne vero casa aliqao impediente 
possit inflrmari, vel temporum diatamitate oblitterari , hoc cyrographum 
rogata ejas factum , sigUli nostri impressione dignam daxtmas conflrmari 
et testium suppositoram presentiali testlmonio corroborari. Signa cano- 
nicoram sancti Pétri : Sign. Rogeri decani. Sign. Yalerannl arcbidiaconi. 
Sign. ArnuiA canonici. Sign. Radulâ canonici. Sign. Ursionis decani sancti 
Micbaelis. Sign. Odonis thesaurarii. Sign. Erchangeri prepositi. Sign. Odonis 
canonici. Sign. Jobannis canonici. Signa laTcorum : Sign. Engerberti mo- 
netarii. Sign. Bemeri fllii Roberti. Sign. Engulgeri fllii Gamelini. Actam 



64 NOTICE SUH l'abbaye DE FHOtDMONT. 

Belvaco aiiiio ab incarnatione Doniini m <:xxiliv, indictione ii'. epacta iv, 
Ludovico rege Francorum régnante (l). 



Confirmation par Odon, évéquede Brauvais. des donations d'âdélaïde de Bulles, de Pierre 
el Baool de Bailleol, des maires Pierre et Warnier, el de Bickelde de Bresles. 

An 1136. 

lu nomine Patris et Filii et Spiritas sancll. Amen. Odo Dei volunUte 
Beivacensis episcopus, Trie monasterio et fratribus qui in eo sont tempore 
tam presenti quam futuro in etemum substîtaendis. Cbarilatis opus est 
fratres fratribas , religîosos religiosis condescendere votis. Ea propter 
fratris nostrt Galerani , abbatis de Ursicampo , piis precibus annueiites, 
Trie frâtibus presentibus et faturis, assensu et concessione tôt lus capituli 
nostri, quicqaid de feodo noslro in terris, in nemoribus, in pascuis, in 
pratis , in aqais , vel etiam in decimis acquisierunt vel acqairere poterunt 
et omnia usuaria in territorio de Braele, jore perpetao possidendam con- 
cedimus. 

Porro domina Adelidis de Buglis et tllii ejus Lancelinus videlicet, Ma- 
nasses et Rainaldus , sororqae eorum Beatrix et ejusdem Beatricis fllie 
Hildeburgis et Mathiidis , quicqaid in montana terra Harmarum in dominio 
possidebant , tam in planis qaam in fratetis usque ad magnum nemus, 
quod vocatur Heiz, et quamdam partem ipsias nemoris, quicqaid videiicet 
continetur inter assignatas metas in iongum , iu iatam vero qaicqaid con- 
linetur a supra dicta montana terra usque ad marescum , et de ipso ma- 
resco quicqaid babebant inter aquam et nemus de Heiz, a principio vide 
licet ipsias nemoris usque ad flnem ; et etiam quicquid in ipsa aqua babe- 
bant , in elemosinam iisdem supradictis fratribus per manum nostram in 
perpetuurn libère possidendum contradiderunt , et de feodo suo quicquid 
acquisierunt vei acqairere poterunt similiter concesserunt. Omnia vero 
usuaria nemorum suorum supradictorum videiicet Heiz et Hasoi et alio- 
rum tam in alendis pecoribus omnimodis , quam in lignis comburendis et 
ediflciis construendis , sine aliqua redditione sive pasnagii sive cujus- 
cumque alterius consuetudinis , saepedictis Trie fratribus contuierunt. . 

In biis omnibus supradictis Petrus et Wamerus majores quicquid ad 



(1) Celle cliarte est citée par Loovet, l< i, p. 575, et par le Oallia Ckristiana, édit. 
nova , t. z, Instrum. ecci. Bellov. n. xviii. 



PIÈCES JUSTIFICATIVES. 65 

ftuum Jus pertinebat, sine reclamatione alicajos consaetadinis , eisdem 
supradictis fratribus llberom concesserunt. Homines aatem Harmaram 
omnia usoaria qae in sapra nominata parte nemoris et etiam in montanis 
fratetts babebant , pro escambio quod a dominis de Baglis acceperunt 
nibli sibi retinentes sœpedictis fratribos libéra concesserunt. 

Prelerea omuem possessionein Heremitarum apud Fresmont commo- 
rantiuni, quam nobis reddiderunt, petitione ipsorum beremitarum et 
concessione Pétri de Balioco, in cajus elemosina commanebant, Thrien- 
sibus fratribus sine ulla contradictione etemaliter possidenduiu Iradi- 
dimus. 

Idem vero Petrus de Balioco terram , quam babebat prope domum be- 
remitarum, et dimidiam partem abieti, unde major de Braeie aliam dlmi- 
diam partem possidebat, et dimidiam partem pratorum in quibus idem 
major similiter dimidietatem babebat, et dimidietatem totius terre, que 
est inter fontem Alerici et terram Rogerîi ei a iatere moutis usque ad ma- 
rescum , cujus terre aiteram dimidietatem Radulpbus de Balioco possi- 
débat , prefatis fratribus dédit pro cambio quod a dominis de Buglis in 
monte super Baliocum accepit. 

Insuper et ipse Radulpbus de Balioco suam dimidietatem prefate terre 
eisdem fratribus censualiler contuiit pro novem denariis singulis annis in 
sanctl Remigil festivitate persolvendis. 

Uuia etiam uxor Odonis , Ricbeldis videlicet , terram quam pater suus 
Uerfridus major de Braeie dedit ei nubenti apud Glarummontem , jacen- 
tem inter marescum ex parte Braeie et montem de Fresmont, concessione 
patris sut et virl sut Odonis et beredum suorum , Tbriensibus fratribus tn 
elemosinam tradidit 

Quod vero totum ut ratum et omnino inconvulsum permaneat divina 
anctoritate precipimus et sigilli nostri impressione contirmamus. Âctum 
anno ab incamatione Domini miilesimo centesimo tric€simo sexto , indlc- 
tione décima quarta, epacta décima quinta. Hli testes interfuerunt Henricus 
arcbidiaconus , Joannes fliius castellani , magister Willelmus , Drogo de 
Merlo et fllii ejus Drogo et Rainaldus , Guido de Yaliibns. 

fAreh. de l'Oise. — Cartul de FfoidmoîU.J 

Uifirsalioi de l'abbaye de heidneot par lovis fi, dit le Grès. 

An 1187. 

Ludovicus Dei gratta Francorum rex , Trie monasterio et omnibus fra- 
tribus qui in eo sunt tempore tam presenti quam futuro in etemum subs- 
Ulnendis. Honumentis ecclesiarum et religlosls maxime locis regia manus 

T. vm. 5 



66 NOTICE SUA l'abbaye DE FROIDMONT. 

apponi débet, sane eleiiiosinc et orationes lidelium redemptio nostra est 
et pereiines divitie. Siqaideni in pago et episcopata Belvacensi monaste- 
rium Trie . qaod a domino abbale Ursicampi Galeranno ad ordinem cif- 
tercii ediflcatum est , régie majestatis precepto monientes , locnm ipsam 
cam appenditiis suis ab omni potestate secalari deinceps emancipatum 
plena llbertate donamus et presentis pagine testimonio (^onfl^namus. 
Porro quicumqae ipsi loco et eisdem fratribus de feodo et possessione 
regni nostri et bonoris Jam collata , sive in posterom jaste conferanda 
sunt, nos laadamos, et yenerabilis regine Adeialdis nostriqne fllii Ludovic! 
juniorls régis assensu, perpétua et inconcussa llbertate tenenda concedi- 
mus. Acium publiée Parisiis, anno dominice incamalionis millesimo cen- 
tesimo tricesimo septimo. S. Rodolphi Viromandorum comitis et dapiferi 
nostri. S. Guillelmi cubicularii. S. Hugonis constabularii. S. Hugonis ca- 
merarii. Data per manum Stephani cancellarii. 

Confirmation de l'ibbaje de FroidBOit par le pape hgèBelll. 

Ao 1147. 

Eugenius servus servorum Dei, dilectis tiliis Manassi abbati ecciesie 
béate Marie de Fresmont ejusque fratribus tam presenlibus quam fuluris 
regularem vitam professis in perpetuum. Quociens iilud a nobis petltor 
qnod religioni et bonestati convenire dinoscitur, animo libenti nos decet 
concedere et potentiam desideriis congruum impertiri suffragium. Qua 
propter, dilecti in Domino ûlii , vestris justis postuiationibus clementer 
annuimus et prefatam ecclesiam in qua divino mancipati estis obsequio, 
sub beati Pétri et nostra protectione suscipimus et presentis scripti pri- 
vilegio communimus, statuentes ut quascumque possessiones, quecumque 
bona in presentiarum juste et canonice possidetis, aut in futurum con- 
cessione pontiflctim , largitione regum vel principum , oblatione lidelium 
seu aliis justis modis , Deo propitio , poteritis adipisci , ûrma vobis ves- 
trisque successoribus et illibata permaneant, in quibus bec propriis duxi- 
mus exprimenda : locum ipsum de Fresmont et circumadjacentia, que ad 
idem monasterium pertinent , videlicet terras , décimas , aquas , prata , 
nemora et vineas, Goi, Brinviller, Grossimainil et Malreward. et quicquid 
ad terri torium barum grangiarum pertinet, et décimas minutas et magnas 
territoril earumdem grangiarum. Sane laborum vestroriim quos propriis 
manibos aut snmptibus colitis , seu de nutrimentis vestrorum animalium 
nuHus omnino bominum decimam a vobis exigere présumât. Decernimus 
ergo ut nulii omnino bominum liceat prefatum locum temere pertnrbare 



PIÈCES JUSTIFICATIVES. 67 

aal ejus grangias infringere vel eVadere seu ejnsdem aaferre , vel ablatas 
retinere, minoere, aat aliquibus vexationibas fatigare, sed omnia intégra 
conserventar eoram pro'quoram gobernatione et sastentatione concessa 
sunt, asibus omnimodis profalura, salva sedis apostoiice auctoritate et 
diocesani episcopi canonica jasUtia. Si qua igitur m futarum ecclesiastica 
secularisve persona banc nostre constitationis paginam sciens contra 
eam temere venire temptaverit seconde, tertio commonita, sinon satis- 
factione congrua emendaveril, potestatis bonorisque sai dignitate careat, 
reamqne se divino judicio existere de perpetrata iniquitate cognoscat , et. 
a sacratissimo corpore ac sanguine Dei ac Domini nostri Jhesa Cbristi 
aliéna Ûat , atque in extremo examine districte ultioni sobjaceat. Gunctis 
autem eidem loco jasta servantibas sit pax Dombii nostri Jbesu Cbristi 
et bic fructam bone actionls percipiant et apud districtum jadicem premia 
eteme pacis inventant. Amen. Amen. 

Ego Eugenias catbolice eccl. episcopas. 

Ego Albericas Ostiensis episcopus. 

Ego Vinarus Tascalanensis episcopas. 

Ego Humbaldos presb. card. SS. Joannis et Paaii. 

Ego Jobannes Paparo , card. diac. S^ Adriani. 

Ego Hugo presb. card. S'' Laarentii in Lucinâ. 

Ego jQlias presb. card. ecclesie S"^ Marcelli. 

Ego Goido presb. card. ecclesie Pastoris. 

Ego Jobannes presb. card. ecclesie sancte Sasanne. 

Acta AUissiodori per manum Gaidonis sancte romane ecclesie diaconi 

eardlnalis et cancellarii, un kalendas Augusli , indictione décima , Incar- 

nationis dominice anno m* c xlvii% Pontiflcatus vero domini Eagenii 

pape lU, anno m*. 

. (Àrch. de VOise. — Cartul. de Froidmont.J 

Stalnta siogolaria pro Dooasterio Frigidinontis. 

DE SPECIALIBUS CONSUBTUDINIBUS. 

1* Ad vigilias albsB cacailse habeantar usque ad Primam in byeme , in 
sBstate asqae post Landes. 

3* Intervallam byemale flet xxx psalmorum maxime per Adventum : 
qoadragesiraale autem vu psalmorum. 

3* Exiena de majori missa et qui non interfuit repetltioni Introitus 
miss» etSabbato principio mandati et vigiliia pro defunctis, veniam inde 
peut 



68 NOTICE SUR l'abbaye DE KHOIUMONT. 

4* DomiDica reclpiens benedictionem faciat coqainam et légat ad men- 
sam , iicet alias Sabbato fuerit intitula tus. 

5" Missa pro uno nostro presenti defuncto ad citius post unam ordi- 
nem missarum celebratur. 

6* Gonversi intersint Yesperls vlgiliarum solemnium, exceptis adventus, 
S*^ Benedicti, sanctœ Trinitatis et Dedicationis. 

7* Cereus paschalis sit librarum xi vel xii. 

8* Ascendunt et implent per se Juniores alterius chori superiora stalia 
per dlem. 

9* Sacrista perdit orationes et benedictionem coUationis. 

10" Gantus horologii non mutetur. 

11" Pulsetur major campana modice ante Yigilias post casum horologii. 

12* Finnt hosti» inter Pascba et Pentecosten , et candeise inter S. Jo- 
hannem et Magdaienam. 

DORHITORIUH. 

13* Lectus non mutatur nisi per priorem et vestiarium, absente procul 
abbate. 

14* Meridiana vel post Gompletorium nullus ibi iegit , nisi sermocina- 
tores et aliqui spiritales rotolos et rudes psalteria. 

15* Jaceant cooperti usque ad cingulum , nec diu sint sine babitu dum 
se exuant. 

CAPITULUH. 

16* Nullus ibi loquetur nisi in v casibus in Usibus prseter quinque spe- 
cialiter assignatos. De guta aulem et remlssione nullus. In modico trans- 
gressor vapulet : in multo , ad minus vino careat. Inobediens quoque 
perlinaciter gravius puniatur et gradum intérim non ascendat. 

17* Fugitivus morans per vu dies recipitur ad gravem culpam. 

18* Hospiti defuncto redditur collecta vel vu psalmi. 

19* Gonstituti extra terminos intersint capituiis , nisi necessariis oc ïu- 
pati. 

20* Sententiœ in Ramis Palmarum intersint conversi , novitii et fami- 
iiares , nec dicttur in fine niât resipuerit. 

31* Gonfessores omnes quos crediderint aliquatenus excommunicatos, 
vel alium mendaciter diffamasse, vel mnltum gravasse, disseminatores 
discordise et mentitos publiée abbati ad Ipsum remittant , nisi in articuio 
mortis. Similiter frangentes silentium maxime ad mensam vel eis pœnam 
Usuum imponant. 

22* Nolentes detegere a quo audierent aliquld ponderosum ad grava- 
men alterius maxime , pro meudacibus et ad inventoribus habeantur et 
confltentes non absolvantur. 



PIEGBS JUSTIFICATIVES. 69 

^* Offlciales aotem excedentes sammam sibi ab abbate concessam ultra 
VI denarios, prior etiam non absolvat, alii vero confessores ultra triam 
âenariorom. 

^* CriniiDosi occnlti a grada altaris prius consHio, postea prœcepto 
abbatis arceantar. 

CLAUSTRUM. 

95* Syllabicantes scribentes creta, carbonibas , vel bujosmodi aliis, nisl 
occasione sui offlcii , ponentes manum saper alios per apertam iram vel 
dfssolatam ludam , proclanientur, et acriter punlantur : qui postqnam 
potuit httjusmodi proclamare et scienter non proclamaverit , altaris gra- 
dum non ascendat, donec proclamaverit. Simillter syllabicans, scribens 
et ponens per dissolutum iudnm super allum abstineat donec recognoscat. 

26* Signiflcans in ecclesia , dormitorio , refectorio , ad collationem 
absque util! taie, etjuniores, oratiouem propter colloquium perdentes, 
fere omnes vapulent. 

RBFEGTORIUH. 

â7<> Perdit versum qui non interest nisi pro ludere necessario vei pro 
gravissima inârmitate, ille etiam qui non est anteJusUtiam suam occa- 
sione ministrandi. 

d8* Festis transpositia et solemnibus , sextœ feriae quadragesimse con- 
sueta pitantia flat cnm altero pulmentorum tantnm, qnod subtrahitnr sem* 
per cum ait pitantia generalis et solemnis ; mixtantibus ex consuetudbie 
nibil datur, neque mutatur pitantia ei , qui allquando ex ea , aliqnando 
non , quando mittitur pitantia a Priore ex parte abbatis prœsentis flat 
signum : quo absente , Prior ultra très pitantias non faciat fleri. Qui cum 
fuerlt coquinarius poterit dare conventui aiiqoid prseter pisces. Quod 
nuUus alius fleri faciat » neque propter pitantias aliquis capiatur, Hostias 
tamen Tacientibus aliquid detur diebus quibns nlhil datur conventui. 

29* In visitatione, mane ultra duo fercula piscium abbatibus non detur, 
nec monachis bospitibus ultra nnum , neque ultra dnas justitlas vini, 
prœter primam singulis abbatibus apponitur, excepte visitatore. In cœna 
autem unum solum ferculum piscium soiis abbatibus apponitur, unum 
posait bospitibus et quibusdam provlderl. 

INFIRMITORIUH. 

36* Ibl nullus legit prœter divinum offlcium providendum et qui assidue 
inflrmatur. 

SI» Sabbato tanlummodo post mandatum , conventus iavet pedes , qui 
voluerit et potiierit breviter et in publico. 



70 NOTICE SUR L'ABBATE DE PROIDMOIIT. 

82* In coqaina prsesente inflrmario cœteri sflent. excepto converso co- 
qoinario. Sirolliter prœ^ente subinfirinario. Utroque ab'^ente , cœteri se- 
condum prioralus soos cum coqainario vel silenter loquuntor. 

dd* Eôdem modo cum inflrmario breviter, ubi et quando pitantiœ divi- 
dantar, et in dispensaria vel loco ad hoc specialiter assignato. SubinQr- 
marias autem ciim inflrmo non loqiiitar présente mini»lro ejus. Carnes 
anserinœ et anaticœ et bovinœ non edantar et siive^tres non emantur. 

34* Assidui ministri non dormiant super culcitras, msi jacueriut circa 
infirmum super terram. 

35* In cameriSf exceplis grayibus inflrmis , nallus sit, nisi cum abbate : 
quo absente , nec minister cum ministro , nec minister cum inflrmo , nec 
inflrmus cum alio loquatur. 

36* Ante signum Tertlœ non comedont tempore byemis. 

37* Hedici non nisi pro valde necessariis personis adducantnr. 

38* Prior non det licentiam utendi electuariis et cseteris speciebas ma- 
xime odoriferis , exceptis etintibere et liquerieia. De seminibas autem 
fenicuU , petrosilis , seieris montani et hujusmodi potus , licentiam gene- 
ralem non det : nec equitandi , nisi urgente utilitate evidenti , et ex con- 
silio eorum per quos domus regitur. Eorumdemque consilio potest dare 
usque ad valorem v solidorum eadem de causa. Aliàs vero potest dare 
usque ad valorem xii denariorum , sed sœcularibus , absente dumtaxat 
ceiierario et medio cellerario. Nec ingrediatur inflrmitorium , nec de la- 
bore remaneat pro soiatio hospitis , nisi aoctentici. 

39* Subprior nullo modo prsesomat exceptis donis modicis et de majo- 
ribus cum prsedicto consilio, et qui in claustro et alibi conventui studeat 
interesse. 

40. Ceilerarius non mutuet ultra xx solidos, nec mutuo accipiat ultra 
c soiidos , nisi personis et a personis ordinis ssBcularis et auctenticis. Do- 
nare potest secundum quod sibi constitutum fuerit ab abbate. Circa quem 
et alios sic abbas dispenset , ne ejus vUescat auctoritas. Omnes bestias 
etiam sllvestres et nostras ter in anno adminus per se vel per alium faciat 
computari. 

4L" Sutcelierarius sotaiares , corrigias et bujusmodi non dat , nec de 
bis quœ custodit nisi conventui et famitiariis et hospitibas in abbatia, 
extra vero non mittit nisi de iicenlia speciaii. 

42* Hercator cellerario sobjectus sit. Dare tamen poterit usque ad va- 
lorem xti demariorum , ubi necesse fuerit. Pênes se tamen pecuniam non 
servet, nisi viaticum modicum ad vivendum. 

43* Yestlarius pannos spéciales ad acceptionem personarum non faciat, 
nec alicui très cucullas sive vandiquet sustineat. Caputia conversorum 
cum dantur sœcularibus deformentur. Studeat autem ut vestfmenta, cal- 
ceamenta . corriglse et cntelli et alla sint absque superfluitate et curiosi- 
tate et maxime de cappis et vestibus conversorum. Botae , calig», quam 



PIECES JUSTIPItÀTlVES. 71 

rarias poterit, dentur sœcularibus : cappœ vero et Thabar nonquam. Vestes 
novitioram in receptam cellerarii convertaDtar. 

44* Portarius societatem cuni sœcularibus in animalibus et aliis liabeat. 
Mappas et alia necessaria ibi comedentibus et jacentibus Inventât et oon- 
servet. Nibil emat , ut carius vendat. Porcos per curiam non habeat, sicat 
neclnArmariaspauperum altro xx solidos Paristenses pênes se non servet : 
nec uitra duos famnlos ad portam habeat ; nec ultra xx ribaldos ho^pites, 
nec eosdem infra quindenain scienter. Mulieres lascivas et connptas re- 
pellat. Fugitivis nibil det , vel dari faciat antequam ab abbale licentiam 
babeant expectandi , nec postea nisi de reliqaiis pauperum , si tamen se 
tenuennt in loco ab abbate constitnto. 

4ô* Leprosos prœbendarios solus abbas augmentet. Panes etiam inte- 
gros in parasceve recipiat et partem vint concessam. 

46* Hagister conversoruni infirroos et officinas visitet singuUs sept!- 
manis uno vel pluribus diebus. 

GRANGIA. 

47* Ibi vitra urinatia non habeantur et botœ. Magister potest dare ali- 
qaando nsque ad vi denarios. Ad valorem aotem xii denariorum raris- 
sime , et boc quasi compaliente necessitate. Non equitet extra territonum 
grangise suœ , nisi m issus a superiore vel absque pernecessaria causa ali- 
<{Uibus de sociis intimata. Aliis vero equitandi licentiam non concédât. 

-iH* Conversus abbatis et hospitalis soli abbati in refectorio loquatur. 

(Extrait du Voyage littéraire de deux religieux bihnédic^ 
tins de la congrégation de Sain^Maur.J 

Bille d'AlexaiJre III csBlirinait Tabbaje de Fnidmil et tes petiesiisii/ 

An 1164. 

Alexander episcopus servus servorum Dei dilectis ûlils Manassl abbati 
sancte Marie de Fresmont, ejasque fratribns tam presentibus quam faturis 
regularem vitam professis In perpetnum. Quotiens illad a nobis petitur 
qnod religioni et bonestati noscitur convenire , animo nos decet libenti 
concedere et potentium desiderifs congruum soffragium impertiri ea- 
propter, dilecti in Domino filii , vestris justis postulationibus clementer 
annuimus et prefatum monasteriium, in quo divino mancipati estls obse- 
quio, sub beati Pétri et nostra protectione suscipimus, et presentis scripti 
privilegio communimus. In flrmis siquidem statnentes ut ordo monas- 



72 NOTICE SUR L*ABBAYE DE FROIMONT. 

ticus, qui secondam Del timorem et beati Benedicti regalam, atqae Gis- 
terciensiam fratram institotionem , in ipso manasterio insUtatos esse 
dinoscitar, perpetais ibidem temporibas inviolabiliter obseryetur ; sta- 
taentes nt quoscamqae possessiones, qaecQmqae bona idem monasteriom 
in presentiarom joste et canonice possidet aat in futaram concessione 
pontincam, largitione regam vel prineipam, oblatione lldeliaro , seu aliis 
jastis modis, permittente Domino, poterit adipisci, firma yobis vestrisque 
successoribos et illibata perroaneant , in qaibas bec propriis daximus 
exprimenda vocabulls Qoicquid babetis in Hontiniaco (MorUigny, canton 
de MaignelayJ, in Friencart (Friancourt, hameau de HermesJ, in Fai 
(Fay-souS'Bois, hameau dAgnetzJ, in Vilera fYiUers-Saint'Sépulcre), in 
Mesiemont fMerlemont, hameau de Warluis), in Deiimont, HeudU près de 
Laversmes, apad Sanctam Felicem {Saint-Félix) et in Armas (Hermès), in 
Mosteroi (Montreuil-sur-Thérain) , in Fresmont fFroidmont) et qnic- 
qoid a monacbis Sancti Luciani Belvacensis (Abbaye de Saint- Lucien-tèS' 
Béarnais) ralionabiliter recepistis. Grangiam de Goy (Gouy, hameau de 
NayerS'Saini'Martin) corn omnibas ad eam pertinentibus ; grangiam de 
Malrewart (Mauregard, hameau de ReuH-sur-Brêche) cam omnibas per- 
tinentiis suis ; grangiam de Grosmenii (Grandmesnil, hameau de Cam- 
premy) cum omnibus perlinentiis ; grangiam de Brunviier (BrtmvUlers) 
cum omnibus pertinentiis suis » decimam de Plena valie (Plainvalj 
quantum ad vos pertinet; decimam de Levresmont {levremont, ha^ 
meau de Plainval) , deciman de Brunviier; medietatem nemoris de 
Fomisvai (Foumival) ; grangiam de Verreria (La Verrière -Saint - 
Féiix) cum omnibus pertinentiis suis ; grangiam Yeteris Abbatie , cum 
omnibus pertinentiis suis ; grangiam de Profunda vaile (Parfondeval, 
hameau de Warluis) cum omnibus pertinentiis suis. Sane laborum 
vestrorum quos propriis manibus aut sumptibus coiitis , sive de nutri- 
mentis vestrorum animaiium, décimas a vobis nullus présumât exigere. 
Si qua vero iib^ra et absoluta persona, pro redemplione anime sue, vestro 
monasterio se conferre voluerit, suscipiendi eam facuitatem iiberam ba- 
beatis. Adjicientes etiam auctoritate apostolica, interdicimus nequis 
fratres vestros clericos sive laïcos, post factam in vestro monasterio pro- 
fessionem, absque vestra iiceniia , suscipere audeat , vet retinere. Paci 
quoque et tranquiiiitaii vesire paterna soiiicitudine providentes , aucto- 
ritate apostoiica probibemus ut infra clausturam locorum sive grangiarum 
vestrarum nuilus violentiam, vei rapinam, sive furtum facere, vel bomi- 
nem capere audeat. Decernimns ergo ut nuiii omnino bominum iiceat prefa- 
tum monasterium temere perturbare , aut ejus possessiones auTerre , vei 
abiatas retinere , mlnuere aut aliquibus vexationibus fatigare, sed omnla 
intégra conserventur eorum pro quorum gubernatione et sustentatione 
ronccssa sunt, iisibus omnioiodis profutura , salva sedis apostolice auc- 
inrice. Si qin igiliir pcrlesiasllca ««ecnlarlsve persona banc nostre cona- 



PIRGBS JUSTIFICATIVES. 73 

tltutlonls paginam sclens contra eam temere venire tentaverit, secundo 
tertlove commonita, si non satisfactione congraa emendavit, potestatis, 
honorisqae sai dignitate careat , reamque se divino judicio existere de 
perpetrata iniqaitate cognoscat , et a sacratissimo corpore ac sangnine 
Del et Domini Redemptoris nostri Jeso Christi aliéna flat , atque in ex- 
Iremo examine dlstricte ollloni subjaceat. Ganctis autem eidem ioco sua 
jara servantibus sit pax Domini Nostri Jesn Christi quatinus et hic fructum 
booe actionis perciplat , et apud districtnm judlcem premia eteme pacis 
inveniat. Amen. Amen. 

LOGVS siçilli. Ego Alexatcdeh catbolice ecclesie episcopus SS. 

t Ego Hubaidus, Hostiensis episcopus SS. 

t Ego fiemardns, Portuensis et sancte Ruilne episcopus SS. 

t Ego Guaiterus, Albanensis episcopus SS. 

-^ Ego Hnbaldus presbiter cardin. tit. S** Cruels in Jérusalem SS. 

t Ego Henricns, presb. cardin. tIt. SS. Nerei et Achille SS. 

t Ego Aibertus, presb. cardin. tit. S*^ Laurentii in Lucina SS. 

t Ego Guiiielmus, tit S" Pétri ad vincula presb. cardinalis SS. 

t Ego Jacintus, diae. card. S*" Marie in Cosmedin SS. 

t Ego Oddo, diac card. S*^ Nicolai SS. 

t Ego Eustachins, diac. card. S^ Adriani SS. 

t Ego Manfridus, diac. card. S^ Georgii ad vélum aureum SS. 

Datum Senonis per manum Hermantii s*' romane ecclesie subdiaconi et 
notarii XIIII Icalendas novembris. indictione XIIls Incarnationis dominice 
anno H* G* LXIII», Pontiflcatus vero Domini Alexandri pape HI anno VI. 

(Arch. de VOise. — Cart. de Froidmont.) 

m* r. 

PriTiléfe de Philippe-Aogii»le. 

An 1190 (jain). 

Philippns Del gratia Francorum rex, preposltis et bail! vis suis omnibus 
ad quos présentes litteras pervenerint salutem. Universos qui de Gyster- 
tiensi ordlne snnt quodam speciail privilegio amoris preceterls, qui reli- 
glonis habitum assumpserunt, fovere intendimus. Inter eos tamen quos- 
dam familiarius diligentes preciptmus vobis universis et singulis quatinus 
abbates monachos et fratres Yallls Sancte Marie , Curie Dei , Lorreis, 
Sacre cellfe , Sancti Portus , Karoli loci, Longipontis, Oardi, Ursi campi, 
Valences, Alneti, Belli Prati, Fresmont, cum universis rébus ad jam dicta 
monasterfa perlinentibus in nostra custodia et protectione susceptis, ii> 



74 NOTICE SUR L* ABBAYE DE FROIBMOIfT. 

pace et quiète liberatos ab incarea malignantiam manere laciatis; hoc 
autem dicimas de rébus que in nostro dominfo constitute sunt. Si qnis 
vero de rébus fratrum predictoram monasterium in potestatibns restris 
aliquid sine clamore ceperit, tantum de rébus malefactoris capiatis, ex 
precepto nostro, quod res eisdem sine mora restitnantur, et foris factum 
emendetur. Si quis antem de baronibns nostris, vel aiiqnis de servis eorum 
aliquid injurie jamdictis fratribus , vel rébus eorum inrerre presumpserit, 
voiumus ut ipsi vei eorum justiciarii, super emendacione injurie, vel fore- 
facti, quantocius conveniantur, ut eis res que ablale fuerint restiiuantur et 
forefactum emendetur, attendentes quod si quis vestrum. quod non cre- 
dimus, precepli nostri transgressor extiterit, tociens nobis cenlum solidos 
parisienses pro emendatione dabit, qnociens ab bujus precepli nostri exe- 
cutione, ab abbatibns vel fratribus predictis requisitus, defecerit. Quod ut 
perpetuum robur obtineat sigilio nostro conflrmamus. Actum Parisiis, 
anno Yerbi incarnati H* G* XC Hense Jnnio. 

Saint Louis, par lettres données à Paris , au mois de septembre 1^258, 
confirma ces lettres de sauvegarde, à la prière de l'abbé et du couvent 

de Beaupré. . . . precipientes universis baliivis et prepositis nostris 

ut abbatem et monacbos ac fratres ejusdem monasterii ab incursu maii- 
gnantium liberatos faciant in pace ac quiète manere et eosdem ae bona 
ipsorum in suis potestatibus constituta custodiant et défendant , prout in 
predictis avi nostri litteris continetur, non permittentes Ipsos super 
bonis suis ab aiiquibus sîbi subditis indebite moiestari. 

fCartui de Beaupré.) 

Bulle do pape lacini III coDfirmant la jonation par Gérard de Beauvais 

d'nne maison siu à Beaavais. 

(Sans date, de 1181-1186.) 

Luclus episcopus servns servorum Dei dilectis fiiiis abbati et fratribus 
de Fresmont salntem et apostolicam benediclionem. Justis petentium de- 
siderlis facilem nos convenit prebere consensum et ea que a rationift 
tramite non discordant , eftectu prosequente complere. Ba propter, di- 
iecti in Domino fllii , vestris justis postulationibns grato concurrentes 
assensu, domum qnam Gerardus Belvacensis in elemosinam monasterio 
vestro, in ipsa Belvacensl civitate, concessit, nos vobis et monasterio 
vestro, sicut eam juste et paciftce possidetis, auctoritate aposlolica con- 
flrmamus et presentis scripti patrocinio communimus. Nulli ergo omnino 
bominum liceat banc paginain noslre conflrmationis infringere vel ei 



PIBGBS JUSTIFICATIVES. 75 

aasa temerario contraire. SI quis autem hoc attentare presampserit, in- 
dignationem Omnipotentis Dei et Beatoram Pétri et Paoli apostoiorum 
ejas $e noveritincarsuram. Datum Anagnie IIII Kalendis novembris. 
(Scellé en plomb.) 

(Arch. de VOise. — Cariul. de FroidmonLJ 

IV », 

Bille d'iBBoeeit III presait les religieex de Froidnont sens sa proleetion . 
et coailnBaRt leor abbaye et ses possessiois. 

An 1203. 

Innocentias episcopus servua servoram Dei, Dilectis filiis Salicio abbati 
de Fresmont ejasque fratribus tam presentibos quam fotaris religiosam 
yitam professis in perpetaam. Religiosam vitam eligentibus apoatolicum 
convenu dare presidiam ne forte cujus libet temeritatls motus aut eos a 
proposito revocet aat robur, qnod absit , sancte religionis infringatur. 
Ea propter, dilecti in Domino fllii, vestris jastis postulationibus clementer 
annuimus et prefatum monasterium sancte Dei Genitricis et Virginis 
Marie de Fresmont , in quo divino mancipati estis obsequio , sub beati 
Petrl et nostra protectione accipimos, et presentis scripti privilegio com- 
manimus. Imprimis siquidem stataentes ut ordo manasticus , qui secun- 
dum Deum et beati Benedicti regalam atque institutionèm Clsterciensium 
fratrum , in eodem monasterio constitutus esse dignoscitur, perpetuis 
ibidem temporibus inviolablliler observetur. Preterea quascumque pos- 
sessiones , quecumque bona , que idem monasterium in presentlaram 
juste et canonice possidet, aut in futurum concessione pontiflcum , lar- 
gitione regum vel principum , oblatione fidelium seu aliis justis modis, 
prestante Domino poterit adipisci ; firma vobis vestrisque successoribus 
et iilibata permaneant. In quibus bec propriis duximus exprimi voca- 
balis, locum Ipsum in quo prefatum monasterium situm est cum omnibus 
pertinences suis. Partem in foresta de Hez in dominio possidendum, et in 
tota foresta usuaria , et quidquid habetis in bosco , piano , pascuis , que 
domini de Bulis et de Clermont vobis in elemoslnam contulerunt. Gran- 
giam de Malregard cum omnibus pertinences suis. Boscum et terram de 
Mesnil de Malle Regard. Vivarium , piscariam et cursum aqne llberum de 
Brèches àd molendinum vestrum. Grangiam de Goy, cum omnibus perti- 
nenciis suis. Boscum de Ferreux. Grangiam de Mesnil, cum omnibus per- 
tinentiis suis. Grangiam de Fossa Theobaldi, cam omnibus suis pertinenciis. 
Grangiam de Cormeilles , cum omnibus pertinenciis suis. Grangiam de 
Verreria, de Profunda valle et de Veteri abbatia. ciim omnibus petinenciis 



76 NOTICE SUR l'aBBAYK DE PROIDMONT. 

sois. Qaidquid habetU in montibas Armaram et de Fresmont et quidquid 
babetls in boscls de Husiere et Ailincoart Quidquid babetis in villis de 
Fresmont, de Breia, de Balllol , de Harmes, de Sançto Felice, de Goldreio, 
de Calioe, de Farnival, de Mestemont, de duobus Honsterol, de Yilers, de 
Hodiviters, de Noiers, de Lits, de Campo Remigll, de Hontigny, de Ya- 
Yenies, de Plena Yalle, de BrunYiler, de Galnis , de Montiniaco et in ter- 
ritorio earumdem. Quidquid habetis in ciYitate Belvacensi et in castris de 
Glaromonte, de Beliomonte, de Honte Desiderii et in territoriis eoramdem 
et quidquid etiam in supra dictis babetis, sive in Yineis , in decimis, viis, 
semltis, pascuis, usuagiis et omnibus aliis libertatibus et immunitaiibus 
vestris. Sane laborum veslrorum quos propriis manibus aut sumptibus 
colitls tam de terris cultis quam Incultls, sive de ortis et virgultis et pis- 
cationibus vestris, vei de nutrimentis animalium vestrorum nullus a Yobis 
décimas exigere vel extorquere présumât. Liceat quoque YObis clericos, 
yel lat^os liberos et absolulos, a seculo fugientes, ad conversionem reci- 
pere, et eos absque contradictione aliqua retinere. Probibentes insuper 
ut nulii fratrum Yestrorum post factam in monasterio Yestro profes- 
sionem fas sit sine abbatis licenlia de eodem loco discedere, discedentem 
vero , absque communium iitterarum vestrarum cautione , nutlus audeat 
relinere. Quod si quis retinere lorle presumpserit , licitum sit Yobis in 
ipsos monacbos vel conversos regularem sententiam promulgare. Illud 
districtius inbibentes ne terras seu quodlibet beneflcium ecclesie vestre 
coliatum liceat alicui personaliter dare seu alio modo alienare absque 
consensu totius capituli vel majoris aut sanloris partis ipsius. Si que 
vero donationes vel aliénation es aliter quam dictum est facte fuerint. 
eas Irritas esse censemus. Ad bec etiam probibemus ne aliquis monacbuà 
sive con versus sub professione vestre domus , sine consensu et iicentia 
abbatis et majoris partis capituli vestri , pro aliquo ûde jubeat , vel ab 
aliquo pecuniam mutuo accipiat ultra pretium capituli vestri providentia 
constitutum , nisi propter manifestam domus vesire utiiitatem. Quod si 
fecerit vel receperit, non teneatur conventus pro biis aliquatenus respon- 
dere. Licitum preterea sit vobis in causis propriis , sive civilem sive cri- 
minalem contineant questionem , fratrum vestroram testimoniis uti , ne 
pro defectu testimonii , jus vestrum in aliquo valeat deperire. Insuper 
auctoritate apostoiica inbibemus ne uUus episcopus vel alta quelibet per- 
sona ad siuodos vel conventus foreuses vos ire , vel judicio secuiari de 
propria substantia vel possesslonibus vestris subjacere compellat, nec ad 
domos vestras , causa ordines celebrandi vel conventus aliquos publicos 
convocandi , venire présumât , nec regularem abbatis vestri electionem 
impediat , aut de instituendo vel removendo eo qui pro tempore fuerit 
contra statuta Cysterciensis ordinis , se aliquatenus intromitlat. Si vero 
episcopus in cujus parocbia domus vestra fundataest, cum bumiiitate 
ac devotione qua convenit requisilus , substitutum abbatem benedicere. 



PIECES JUSTIFICATIVES. 77 

et alia que ad offlciam episcopale pertinent , vobis conferre reuuerit, 11- 
cituni sit abbati , si tamen sacerdos faerit , proprios novitios benedicere 
et alia que ad offlcium ejus pertinent exercera , et vobis omnia ab alio 
episcopo percipere, que a vestro fuerint indebite denegata, illad adji- 
cientes ut in recipiendis professionibus, que a benedictis vel benedicendis 
abbatibus exhibentur, ea sint episcopl forma et expressione contenu, que 
ab origine or Jinis noscitur instituta , ut scilicet abbates ipsi salvo ordine 
suo profiter! debeaiit et conti*a statnta ordinis sui nullatenus prores- 
slonem facere compellantur. Pro consecratione vera altarium vel eccle- 
siarum , sive pro oleo sanoto , voi quolibet alio ecclesiastico sacramento, 
nallos a vobis sub obtentu consuetudinis , vel alio quolibet modo quid- 
quam audeat extorquere, sed bec omnia gratis vobis episcopus diocesanus 
impendat. Alioquin llceat vobis quemcumque malueritls catbolicnm adiré 
antlstitem gratiam et communionem apostolice sedis babentem, qui nostra 
fretus auctorltate vobis quod postulatis impendat. Quod si sedes diocesani 
episcopi forte vacaverit, intérim omnia ecclesiastica sacramenta a vicinis 
episcopis accipere libère et absque contradictione possitis » sic tamen ut 
ex bis in posterum propriis episcopis nullum prejudicium generetur. Quia 
yero interdum propriorum episcoporum copiam non babetis , si quem 
episcopum Romane sedis , ut dixlmus , communionem babentem et de 
quo pienam noticiara habeatis, per vos transire contigerit, ab eo bene- 
dictionem vasomm et vestium, consecrationes altarium, ordinationes mo- 
nacborum , anctoritate apostolice sedis , recipere valeatis. Porro si epis- 
copi vel alii ecclesiarum redores, in monasterium vestrnm vel personas 
in ibi constitutas, suspenslonis, excommunicationis vel interdicti senten- 
tiam promulgaverint, sive etiam in mercenarios vestros, pro eo quod dé- 
cimas non soivitis, sive aliqua occasione eorum, que ab apostoiica beni- 
gnitate vobis indulta sunt , sive benefactores vestros, pro eo quod aliqua 
vobis bénéficia vel obsequia ex caritate presUterint , vel ad laborandum 
adjuverint in iilis diebus, in quibus vos laboratis, et alii ferlantur, eamdem 
sententian protulerint , ipsam tanquam contra sedis apostolice indulta 
prolatam duximns irritandam. Nec iittere iste flrmitatem habeant , quos 
tacito nomine Cisterciensis ordinis et contra tenorem apostoiicorum pri- 
viiegiorum constiterit impertiri. Paci quoque et tranquilitati vestre pa- 
tenta soUicitudine providere voientes, auctoritate apostoiica, probibemus, 
at infra clausnras locorum seu grangiarum vestrarum nulius rapinam 
seu furtum facere, ignem apponere, sangninem fundere, bominem tenere, 
capere vel interficere , seu violenliam audeat exercere. Preterea omnes 
libertates et immunitates a predecessoribus nostris Romanis pontiflcibus 
ordini vestro concessas , nec non et libertates et exemptiones secularium 
exactlonum a regibus et principibns vel aliis fldelibus rationabiliter vobis 
indulta^, auctoritate apostoiica confirmamus, et presentls scripti privilégie 
communimus. Decernimus ergo ut nnlli omnino bominum liceat prefatum 



78 NOTICE SUR l'abbaye de froidmont. 

iiianasteriain temere perturbare aut ejus possessiones auferre vel ablatas 
retinere , minu6re seu quibusiibet vexationibus fatigare , sed orania in- 
tégra conserventur pro quorum gobernatione et sustentatione concassa 
sunt usibus omnimodis profutura , salva sedis apostolice aucloritate. Si 
qu8B igitur ecclesiastica secularisve persona , banc nostre constitutionis 
paginam sciens, contra eam temere venire lemptaverit, secundo terciove 
commonita, nisi reatum suum congrua satisfactione correxerit, potestatis 
bonorisque sui dignitate careat , reamque se divino judicio existere de 
perpetrata iniquitate cognoscat et a sacratissimo corpore et sanguine Dei 
et Domini Redemptoris nostri Jesu CbrisU aliéna fiat, atque in extremo 
examine districte ultioni subjaceat. Gunctis aulem eidem ioco sua jura 
servantlbus sit pax Domini nostri Jesu Cbristi et bic fructum bone ac- 
tionis percipiat et apud districtum judicem premia eterne pacis inveniat. 

Amen. 

Locus sigilli. 

Ego iNNOCBNTius , ecclesie catbolice episcopus SS. 
Ego Joannes Albanensis, episcopus SS. , etc. 

Datum AnagniaB per manum Joannis sancte romane ecclesie subdia- 

coni Indictione VII. Incamationis anno M*. CC». III. Pontiflcatus vero 

Domini Innocenlii pape III anno qulnto. 

(Àrch. de fOise. — Cart. de Froidmont.) 



LES 



POÉSIES DE BEAUMANOIR 



Le maouscrit (fr. 76(>9.') où sont réunies toutes les œuvres 
poétiques de Philippe de Rémi, sire de Beaumanoir^ et qui seul 
nous les a conservées , avec un texte également unique du roman 
de Han par Sarrasin, entra, en l'année 1715, dans la biblio- 
thèque du roi (Louis XIV) par un don relaté en ces termes au 
bas du deuxième feuillet : 

Donné â la bibliothèque du Roy par M. JVatcanSj chanoine de 
Tourna y, le 26 janvier 1715. 

On ignore comment l'honorable chanoine avait lui-même ac- 
quis l'ouvrage; mais on sait où se trouvait ce dernier vers le 
commencement du xvi'* siècle, car une inscription de cette 
époque , placée un peu au-dessus de celle qui vient d'être rap- 
portée, le dit en ces termes : 

C'est le romant de Hen appartenant à Monseigneur Charles de 
Croy^ prince de Chimay, seigneur WAvesnes^ H^aurin, Ulliers, 

Cette mention de Charles de Croy, prince de Chimay et sire 
d'Avesnes, s'éclaircit à merveille lorsqu'on la rapproche des 
renseignements fournis sur ce personnage et sa famille par 
le père Anselme, au tome v (p. 631-H61 et surtout p. G53) de son 
histoire généalogique de la Maison de France. Croy, dit-il, est une 



80 LES POÉSIE» DE BEAUMAMOIR. 

terre située sous Picquigny, ao bord de la Somme, et la famille 
qui tenait cette seigneurie depuis le xiii* siècle au moins , était re- 
présentée au milieu du xv^" par Philippe de Croy, comte de Ghi- 
may, baron de Quiévrain, qui mourut à Bruges en 1481. Son fils 
aîné, Charles de Croy, avait été armé chevalier en 1479, à la 
bataille de Guinegate; il fut créé prince de Chimay par l'empe- 
reur Maximilien en i486, et désigné par l'archiduc Philippe pour 
tenir sur les fonts baptismaux l'enfant qui devait être Charles- 
Uuint; il mourut en 1527, couvert d'honneurs et de richesses. 
; De Philippe de Waurain , son oncle, il avait acheté les terres de 

j ff^aurain^ Lillers et Saint-Venant; enfin il avait épousé, en d495, 

I Louise d'Âlbret, sœur du roi de Navarre, vicomtesse de Limoges, 

dame ù.\4vesiieB et de iMndrecies. 

Lorsqu'on se rappelle ce qui a été dit ci-dessus (t. vu, p. 64) de 
Girard de Rémi, lorsqu'on songe que ce frère aîné de Beaumanoir * 
tenait par sa femme, Béatrice d'Ypres, à la proche parenté de 
Baudoin d'Avesnes (1 Si 3 1289), fils de Marguerite, comtesse de 
Flandres et de Hainaut (i), et lorsqu'on retrouve plus tard un 
riche manuscrit des œuvres littéraires de Beaumanoir entre les 
mains d'un autre descendant de ces grandes familles picardes 
et flamandes, lequel était aussi, par sa femme, seigneur d'A- 
vesnes, il est superflu de développer l'idée qui surgit et d'insister 
sui* la supposition qui naît d'elle-même : à savoir que ce manus- 
crit était un héritage de famille tombé de manière ou d'autre, 
par succession, en la possession de Charles de Croy . La remarque 
est importante non seulement pour la curiosité du fait , mais 
parce qu'il en résulte nécessairement pour ce volume, généreu- 
sement donné par le chanoine Watcans, un droit de plus à l'at- 
tention et au respect. Il a été exécuté sinon sous les yeux de 
l'auteur, du moins par les ordres de quelqu'un qui lui était atta- 
ché de fort près. 

Il est, en effet, décoré avec un assez grand luxe et contient, 
outre la miniature, plus grande que les autres, placée en tête, 
trente autres miniatures plus petites, savoir quinze disséminées 
dans le texte de la Manekine, six dans le texte de Jean et Blonde, 



(1) Sur la chronique écrite par Baudoin d'Avesnes ou plutôt par son 
ordre et sous son nom, voy. ÏHist. UUér de la France, t. xxi, p. 753-764. 



LK8 POÉSIES» DE BEAUMAMOIU. 81 

et le reste de façon à ce que les petites pièces aient chacune au 
moins une image. Le roman du Han , au contraire, n'en a $iu- 
cune. Ces petites peintures, tracées rapidement au pinceau, et 
reprises à Tcncre par-dessus la couleur au moyen d'une plume 
extrêmement fine, étaient de pur gothique, maigre et grima- 
çant, agréable toutefois par les gestes, les costumes et par les 
intentions marquées de l'artiste ; mais elles ont beaucoup souf- 
fert du temps, et leur état de détérioration, souvent même d'ef- 
facement , annonce à lui seul que le volume a été beaucoup 
feuilleté par des amateurs de vers et beaucoup lu. D'autres in- 
dices l'annoncent aussi : principalement certaines corrections 
ajoutées entre les ligues, des annotations mises sur les marges 
et au f> 96 v", une copie de quelques vers du roman de Renart. 
Le tout atteste un grand nombre de lecteurs vivement intéressés. 
On y trouve aussi ces deux notes, la première tout à fait en tête 
du volume : 

i:e le Manekine l'un des boins c*on sache. 

Et la seconde tout à la fin : 

Euxplicit le roumant du flan (1), a sauoir un des estoires achi 
en cest roumant. Il i est.proumiers H romans de le Mankineet don 
œnte de Damartin, 

Le scribe, auquel est dû notre manuscrit, était picard, comme 
le prouvent les formes de son dialecte, principalement la per- 
mutation de la en le^ et de ce ou que en che; il avait la main belle, 
facile et claire, quoi qu'il se soit un peu trop hâté par endroits; 
mais il était ignorant ou léger, il écrivait trop vite et il a fait 
beaucoup de fautes. Ainsi , pour en donner quelques exemples 
recueillis dans un intervalle de très-peu de pages ^ il écrit pra- 
nieistes pour prameistes (v. 563), ce qu'ils ne voudront faire faire 
pour ce qu'ils me (v. 604), riquete pour riquece (v. 619), son point 
destre au lieu de point senestre (v. 722), etc. Ce n'est ainsi qu'un 
copiste, et peu attentif, à qui nous devons cette transcription; 
il ne faut donc pas en imputer les défectuosités à l'auteur. 



(1) Sar le roman du Han, voyez V Histoire littéraire de la France, 

IXIII, 4^9. 

T. VIU. 6 



' 2, 


r. 


au^56. 


57, 


r. 


au ^96. 


97, 


r. 




103, 


V. 




107, 


r. 




109, 


V. 




110, 


V. 




112, 


V. 




113, 


V. 




lli, 


V. 




113, 


r. 1 


aiuM43etdern. 



82 LBS POÉSIES DE BEAUMANOIB 

Voici commeQt le texte est dislribué : 

1 . La Manekine du f' 

â. Jehan et Blonde 

:i. Salut d'amour 

i. Complainte d'amour 

:>. Le dit de folle largesse 

G. En grand éveil suis (Fatrasie). 

7. Nul ne peut sans bonne amour 

8. Âve Maria glosé 

9. Le chant d'une raine (Fatrasie) 

10. Autre Salut d'amour (non ter- 

miné) 

11. Le roman de Han 

Du dernier Salut d'amour on n'a que les premiers vers , et la 
fin de l'œuvre poétique de Beaumanoir nous échappe ainsi mal- 
heureusement, parce qu'entre les feuillets 11 i et 115 existe une 
lacune qui nous a privés également du début de l'œuvre de 
Sarrasin, le roman de Han. 

En revanche, le premier feuillet de garde du volume, coté ^ 1, 
est couvert d'une fine écriture du xiii« siècle, plus ancienne par 
conséquent que celle du manuscrit lui-même, et contenant deux 
pièces de vers, dont la première et la plus longue, intitulée La 
riuhote OU ruihote^ c'est-à-dire la La Hôte (ou querelle) delmonde^ 
est une complainte sur la difficulté de satisfaire aux exigences 
du monde et aux embarras ou Rixes (1) qu'il nous suscite à 
chaque instant de la vie. H. Francisque Michel a publié cette 
pelite moralité dans la préface de son édition de la Manekine. 11 
a omis et dédaigné la seconde pièce de vers inscrite sur la garde 
du manuscrit 7609.% non sans raison, car c'est un insipide 
assemblage de jeux de mots sur les tristes idées de chair morte, 
d'ossements et de charnier. Mais pourquoi négliger l'occasion 
de la recueillir quand elle a si bien son caractère ? C'est de la 
poésie chrétienne du moyen-âge, toute pure, et d'ailleurs il est 
probable que l'auteur pouvait invoquer une circonstance atté- 



;l) Rixa et rixaiio; rioUa. 



LES POESIES DE BEAUMAMOIR 83 

nuante : c'est qu'il n'avait pas agencé ces pauvres rimes pour 
l'amour seul de l'art, mais pour une inscription qu'il fallait 
graver à rentrée de quelque cimetière. Voici la pièce : 

Chios qui le mieus se char enchame (1) 
Mire soi, con mors char descharne ! 
Si con, darriens, sunt deschamé 
Tout chil qoi forent de char né : 
Que mors si a fait descbarna[tz] 
Que su les os cuir ne char n'a. 
Che voit ou entrant maint charniers. 
Hée! Hors de descharne char n'i ers (9)? 
Ja iase ! S'aoras décharnée 
Toute riens d'umaine char née ! 
Trop nous despis et eschamis, 
Tous et tontes de coi char nis , 
Char de i'an en l'autre rencharnes 
Pour descharner, et tout descharnes : 
Et de si vix descharneare 
Qui n'est si bêle charnenre 
D'onme ne de fenme charnel 
K'après ton cors si encharne el 
Que li ver qoi de le char naissent 
De chil je n..is p(ar) descharnaissent 
Autre ver n'entraissent eschars 
Ne des larges ne des es chars 
Qui vaorroit contre mort chamins 
Ne encontre les vers chamins 
En escapii hons de char nus 
Nennil voir maigres ne charnus 
Ne femme maigre ne charnue 
Que mors tant ne morge : char nue 
Qui trestout descharne de char 
Ne mesroient cent mille char. 
Le char que mors a deschamée 
Contre mort n'est chars si chamée 



(1) Cdui dont U chair est le mieoi façooDéc, qu'il se reiiaitle (ici) et qu'il foye combien 
la Bort déflfore. Comme \ la fin sont décharnés tons ceax qoi sont nés de la chair. 

(S) Hé Bort! squelette toi-même, que n'est-to aussi Ans le tombeau? 



84 LES rOËSIKS DK BKAUMANOIR. 

Uue riens i vaillent chamement 
Se chias qui flst ne hait ne ment. 

it choD qui est dit 

a Ridel 

S'il rien n'en ra ne bien ne bel 
S'il ne preste che roumant chi 

A Willaome qal escrissi 
Les vers devant qui snnt nonmé. 
Dix doint Ridel boinne santé 
Et du bon vin boire a plenté. 
dives , dives non omni tenore — 
Fac bene dum vivis post moriem 



Il me semble avoir complètement décrit le manuscrit français 
de Paris 7609.^ J'ai encore à expliquer ce que j'en ai fait comme 
éditeur. 

Pour ce qui concerne le texte, j'ai tenu à reproduire intégra- 
lement toutes les petites pièces de vers de Beaumanoir dont on 
a parlé souvent, dont on a cité divers fragments, mais dont on 
n'a jamais fait connaître, je crois , une seule en entier. Quant à 
ses deux grands poèmes , la Manekine et Jehan de Dammartin, 
ils ont au contraire été complètement et bien publiés en Angle- 
terre, par M. Fr. Michel et M. Thomas Wright , mais dans les 
conditions de cette publicité restreinte qui fait d'un livre une 
sorte de délassement aristocratique réservé à un petit nombre 
de souscripteurs, en même temps que peu accessible au gros 
des lecteurs. Aussi , j'eusse voulu les reproduire à mon tour sans 
y rien retrancher; mais comme ils forment plus de quinze mille 
vers, et qu'ils remplissent chacun un volume in-4<' dans l'im- 
pression anglaise, je n'ai pas cru pouvoir user jusqu'à un tel 
excès du bienveillant patronage que m'accorde la Société Acadé- 
mique de roise. Il m'a semblé qu'en supprimant les monologues, 
les redites, et çà ou là quelques inutilités, je pourrais donner 
trés-sufûsamment l'ensemble des deux longs romans composés 
par Beaumanoir. Dans mes extraits, qui sont fort étendus, j'ai 
pris à tâche de réunir tout ce que ces deux récits contiennent 
de notions sur la géographie, les institutions et les mœurs. Il 
n'est personne qui ne puisse les lire et même les goûter par 
le moyen de l'analyse continue que j'ai placée dans le haut 
des pages pour escorter les vers, et aussi par les notes pla- 



LES POrisiES DE BEAUMAMOIR. 85 

cées au-dessous des vers pour en expliquer les mots obscurs. 
A l'adresse des lecteurs difficiles, c'est-à-dire de mes confrères 
les amateurs ou éditeurs de poésies du moyen âge, je dois faire 
cette confession que mes notes philologiques sont parfois un peu 
hasardées. J'ai lieu de craindre que ce ne soit le résultat d'une 
idée systématique. Etant donnée une langue , sortie presqu'en 
entier d'éléments défigurés et corrompus dont la substance pri- 
mitive était du latin , c'est une séduction à laquelle je me suis 
abandonné avec contentement que de chercher à distinguer, à 
reconnaître et à pénétrer la raison d'être de toute forme bizarre 
qui se présente dans le vieux français, quand même les exemples 
manquent et par conséquent la pure certitude. C'est un chemin 
glissant, mais une promenade charmante où l'on peut rencontrer 
par hasard quelques varfétés encore inobservées des botanistes. 



INTRODUCTION A LA MANEKINE 



On a dit plus haut , en deux mots ,-ce que c'est que la Mane- 
kine (1) : une jeune fille, aussi belle que pure, injustement per- 
sécutée. Pour échapper aux poursuites du roi de Hongrie, son 
père , qui veut Tépouser à cause de sa ressemblance avec sa 
mère qui n'est plus, elle se tranche à elle-même la main gauche. 
Le père veut la faire brûler pour la punir; mais on se contente 
de l'abandonner à la mer sur un batelet. Elle aborde en Ecosse (2). 
Le roi de ce pays la voit, l'aime et l'épouse malgré la reine-mère, 
qui, bientôt en haine de sa bru, fait croire au roi , par le moyen 
de fausses lettres, que sa jeune femme est accouchée d'un 
monstre. Ce complot a pour résultat de faire abandonner de 
nouveau la Manekine à la merci des flots, seule avec son (ils. La 
grftce divine la conduit à Rome où y après sept années d'attente, 
elle retrouve et son père et son mari , pardonne à tous deux, 
et jouit enfin du bonheur qu'elle a mérité par sa douce résigna- 
tion dans la souffrance. 

J'ai montré Beaumanoir chantant sur cette donnée les tradi- 
tions généalogiques de quelques seigneurs picards ainsi que les 
exploits qui s'accomplissaient dans les tournois à Creil, Sentis, 
Ressons et autres lieux de son pays. Le poète l'avait donc accom- 
modée à TusÂge de ses compatriotes; mais Tavait-il inventée? 
Nullement. 



(1) Mém. de la Soc, Àcad. de l'Oise, t. vu , p. 77. 

(3; Par inadvertance on a mis ci-dessus « en Angleterre. > 



I2«TR0DUGT10N A LA MANEKIIVB. 87 

Peu de fables ont été aussi populaires, aussi universellement 
accueillies que celle des ciniautés exercées contre une innocente 
beauté par ses proches et ceux qui semblaient devoir le plus la 
défendre. Le nom de la victime change suivant les pays : c'est 
Geneviève de Brabant, c'est Gendrillon , c'est Sainte-Olive, c'est 
Crescenzia; mais c'est toujours la jeune et belle infortunée haïe 
par sa famille. La scène, les événements, les lieux, les com- 
parses, changent de même à l'infini; mais il n'y a presque pas 
de contrée qui n'ait ce mythe. Et il est inutile d'en chercher 
l'origine, d'en vouloir déterminer l'antiquité, car il n'est autre 
chose que l'expression de la douleur arrachée aux âmes tendres 
et poétiques par le souvenir, et encore un peu par le spectacle , 
de l'oppression barbare où vit femme dans les sociétés peu civi- 
lisées. 

Suivant Tune des versions italiennes de cette légende,, le persé- 
cuteur est un empereur de Rome (i ) Iqui tourmente sa fllle, Uliva; 
la pousse à se faire trancher, par désespoir, les deux mains, et 
outré de sa rébellion , ordonne qu'elle soit conduite dans le 
royaume.de Bretagne pour y recevoir la mort. Les serviteurs se 
bornent à l'abandonner dans une forêt , où le roi du pays la 
rencontre un jour en chassant. 11 l'emmène et en fait la gouver- 
nante de son fils; mais un seigneur breton, amoureux d'elle et 
dépité de ses refus, la calomnie, l'accuse d'avoir fait à l'enfant 
un mal qu'il a fait lui-même, et obtient qu'on la reconduise au 
fond des bois. Là elle trouve la Vierge Marie, accompagnée de 
deux anges , qui lui rend ses mains et la mène dans un monas- 
tère du voisinage. Par malheur, dans ce monastère de religieuses 
était un prêtre qui agit exactement comme le baron breton, si 
ce n'est qu'il finit par faire lancer Uliva sur la mer dans un 
batelet. Deux marchands la retirent et la conduisent au roi de 
Castille auquel ils font présent de cette belle personne. Le roi ne 
tarde pas à l'aimer et à l'épouser. La reine-mère, courroucée d'a- 
voir une telle bru, fait croire au roi par de fausses lettres, pendant 
qu'il guerroyait en Navarre, que sa jeune femme est accouchée 
d'un monstre, et fait croire ensuite aux officiers royaux que son 
fils ordonne de brûler Uliva et l'enfant. Le bourreau se contente 



I^ L empereur Octavien, suivant on ms. de Tarin. 



88 LRS POESIES DE BBATMANOIR. 

de rabandonner encore une fois en bateau sur TOcéan , et la 
Providence la fait aborder à Rome, où plus tard elle retrouve 
son époux venu pour implorer son pardon d'avoir fait brûler sa 
propre mère lorsqu'il eut découvert la trahison qu'elle avait 
commise. Uliva , le roi de Bretagne , leur jeune fils et l'empereur 
lui-même s'unissent en un commun embrassement. 

(Jne autre version Italienne remplace l'empereur de Rome par 
Imbert, roi de Dacie. Sa femme est la reine Bellandia, sa fille la 
belle Ëilisa, la duègne qui garde celle-ci , Bellotta, et le prince 
qui s'éprend d'amour pour la manchotte est le duc d'Autriche, 
Apardo. Dans ce texte, en prose, tous les traits durs sont 
émousséset comme corrompus par la plume, onctueusement 
et niaisement dévote de l'auteur, probablement un prêtre atta- 
ché au Vatican, lequel termine son récit en le disant tiré « des 
antiques histoires de Rome. » 

La forme germanique de la légende est dans le recueil des 
frères Grimm (1). Un pauvre meunier, traversant les bois, ren- 
contre un inconnu qui promet de le rendre à jamais richissime 
pourvu que le meunier lui donne ce qui se trouve , à l'heure 
même, derrière son moulin. Le bonhomme, sachant bien qu'il 
n'y avait derrière son moulin qu'un pommier, le donne sans 
peine ; mais seus le pommier passait en ce moment sa tille. 
L'Inconnu était le diable , et dans trois ans juste il devait venir 
chercher son dû. Le terme fatal arrivé, la jeune fille prévenue, 
et préparée par la prière et le jeûne, se lava avec un soin 
extrême et traça un cercle à la craie autour d'elle. En la voyant 
si propre et limpide, le diable commanda au père de lui reti- 
rer l'eau, dissolvant du pouvoir infernal. Alors la fillette com- 
mence à se lamenter et à verser un flot de larmes dont elle se 
frotte avec ses mains. Le diable oblige le père à lui couper les 
mains ; les larmes n'en coulent que plus fort et ne cessent d'i- 
nonder la victime. Enfin le diable ne pouvant venir à bout de 
l'avoir, sinon toute mouillée, abandonne la partie. Mais la jeune 
fille s'enfuit du moulin , quoique son père lui puisse dire pour 
faire briller à ses yeux l'avantage d'avoir attrapé le diable et de 
rester riche. Elle arrive la nuit, mourant de faim, devant un 



r Au n» ;U : Das Mnedchen ohne Haendc 



INTRODUCTION A LA MANERINB 89 

jardin royal défendu par un fossé plein d'eau. Un ange vient à 
8on aide pour lui faire traverser le fossé et manger une poire 
prise à un poirier du jardin qui avait tous ses fruits numérotés. 
Le jardinier aperçoit les deux pillards, mais n'ose approcher, et 
revient la nuit suivante avec le roi qu'il avait informé du fait 
et un prêtre, parce qu'il se doutait d'avoir affaire à des esprits. 
A la première vue de la jeune fille, le roi, transporté d'admira- 
tion, l'emmène à la cour, lui fait fabriquer des mains d'argent 
et l'épouse. C'est alors qu'intervient la reine-mère avec sa haine, 
ses ruses, ses fausses lettres, et qu'elle obtient l'expulsion de la 
jeune mère, qui vit pendant sept ans au fond d'une forêt, où 
son ange vient lui rendre les mains et la servir, tandis que le 
roi son mari, après avoir reconnu son innocence, la cherche 
de son côté sept ans 'durant, jusqu'à ce qu'une rencontre for- 
tuite, dans les bois où elle est cachée, les réunisse à jamais. 

11 y a aussi la légende russe (1). Un roi avait un fils et une 
fille. Lorsqu'il eut cessé de vivre, le frère se mit à poursuivre 
sa sœur en la pressant de se marier, et elle, sagement, répon- 
dait en le priant de commencer par se marier lui-même. Il le 
fit, mais il n'en continua pas moins de l'aimer, ce qui alluma 
chez son épouse une jalousie brûlante. Pendant une absence 
qu'il fit, sa femme imagina de couper les pieds d'un de ses che- 
vaux, le meilleur qu'il eût, celui qu'on couvrait, à l'écurie, d'un 
caparaçon d'or. A son retour, le mari voit sa femme en pleurs. 
« Pourquoi pleures- tu, » dit-il. Elle lui conte le malheur du 
cheval en accusant la sœur de l'avoir fait. Il lui répond seule- 
ment : « Laisse aux loups le soin de manger la carogne ! » Un 
autre jour ce fut le faucon du Russe que la mauvaise femme fit 
périr ; et n'ayant pas mieux réussi qu'avec le cheval , elle osa 
porter atteinte aux jours de son propre fils pour charger du 
crime son innocente rivale. Cette fois, le frère, exaspéré, em- 
mena sa sœur dans les bois avec le dessein de lui couper la 
tête; mais, ému par ses prières, il se contenta de lui trancher 



(1} CollecUon des contes populaires russes , par Afanassieff. Je Ure toa» 
ces détails d'une exceiienle préface insérée par M. Alessandro Wesse- 
lofsky en l»He de sa NweUa deUa figUa Mredi Dada. Pisa, Nlslrl, IftfiC. 
In-ftr 



90 LBS POESIES DE BEAUMAlfOIR. 

les deux mains et de l'abandonner. Elle s'était réfugiée dans le 
creux d'un arbre, quand un prince l'aperçoit en passant et la 
trouve si belle qu'il la fait venir à la cour. Pendant la nuit le 
prince entendit une voix secrète qui lui persuadait d'épouser 
cette jeune fille, qui lui donnerait « un fils dont les bras seraient 
d'argent jusqu'au coude et les jambes d'argent jusqu'au genou, 
avec un soleil sur le front et une étoile sur la nuque (1). » Le 
songe revient jusqu'à trois fois, et le prince épouse, malgré les 
conseils de sa mère, la femme qui devait lui donner ce miracu- 
leux fils (â). Mais l'accouchement ayant eu lieu pendant qu'il 
était en voyage, la belle- sœur eut l'aride soustraire la lettre 
annonçant l'heureuse nouvelle et d'y substituer un avis portant 
que le nouveau né était un chien. Le prince, furieux , r'écrit 
aussitôt qu'on chasse sa femme du pays, et que s'il la retrouve 
à la maison il lui fera couper les pieds. On expulse donc la jeune 
mère , qui s'en va au hasard après qu'on lui eût lié son bambin 
sur les épaules. Chemin faisant, pressée par la soif, elle s'ap- 
proche d'une citerne, et comme elle se penchait pour boire , 
son enfant glisse malheureusement dans l'eau. Voilà cette pauvre 
femme au désespoir. « Pourquoi cries-tu, lui dit un vieux qui 
passait? —Ah , papa! j'ai laissé tomber mon fils dans la citerne! 
— Tire le dehors. — Je le ferais , mais je n'ai pas de mains. ^ 
Baisse-toi toujours et tends tes bras. » Elle le fit, et aussitôt ses 
mains lui revenant elle rattrapa l'enfant. « Vas au nom de Dieu, 
reprit le vieillard, et fuis. » Le soir même on la recevait par 
charité dans une maison où elle racontait ses malheurs sans 



(1) Je reproduis textueUement ici la note de M. Wesselofsky sur cette 
curieuse supersUtion : c E questa una noUssima espressîone epica dei 
raconU popolari russi. Vedasia proposito : vuk karadzig, srhskepripo- 
vijedke (Il bambino dalle braccia ed 1 capelli d'oro ; — La fanciuUa colla 
Stella sut ginoccbio destro.); Grimm, Deutsche Mythol. i 364 et Kinder 
und Bausmaerchen i , 56. (La flglia colla Stella.); Schott, Valach. Maei\ 
n» 16, 23; — ScHLBiCHKR, LUt. M. p. 10; — T. w. WOLF raccolsc moltissîme 
notizie ai fanciulli d'oro del raconlo popolare nei Beitrag. Deutsche Mythol. ^ 
Goettingen 1857, p. 127. » 

f2) Encore aujourd'hui, à ce qu'on m'assure, la mèrp nis.se caresse 
son enfant en lui disant : « Mayo zoeloto » (mon or ! . 



INTRODUCTION A Lk MANBKINB. 91 

nommer personne; mais elle fut bientôt reconnue, car c'était la 
maison de son frère et son mari s'y trouvait. Son innocence 
éclata pleinement et sa méchante belle-soeur fut mise à mort, 
attachée à la queue d'un cheval. « Là où tomba sa tète il vint 
une colline, et là où était son dos une vallée profonde. » 

On peut citer encore la légende Serbe, où c'est une marâtre 
qui amène son mari à ordonner le supplice d'une fille du pre- 
mier lit. On l'entraîne dans un bois pour lui amputer les mains 
et lui arracher le cœur; mais les esclaves chargés de l'exécution 
n'en accomplissent que la première partie et s'excusent auprès 
de la marâtre en disant qu'ils ont perdu le cœur en chemin. Le 
père est averti par un songe de la scélératesse de sa femme et 
en même temps d'un moyen de réparer le mal fait à sa illle. Il 
s'agit de prendre un étalon noir sans tache qui n'ait pas encore 
porté la selle et une cavale pleine qui soit blanche, également 
sans tache, puis de leur enlever à chacun trois crins de la queue, 
de les faire brûler et d'appliquer la cendre sur les blessures. 
Cette prescription ayant été fidèlement suivie, l'heureuse jeune 
fille se voit instantanément pourvue de deux mains d'or. 

Il existe, enfin, une légende grecque dont le texte a été conservé 
par un moine du mont Athos, nommé Agapios, lequel vivait au 
xvi« ou xvii« «iècle, et dont un docte professeur de Paris, 
M. Gidel, donne (i; l'analyse que voici : 

« Un roLde France était demeuré veuf avec une fille. Il se re- 
maria, et prit pour épouse une princesse d'une beauté accomplie, 
mais d'un cœur aussi pervers que son visage était aimable. Elle 
avait surtout la vanité de se croire la plus belle personne qui 
fut au monde , et elle ne pouvait souffrir la pensée qu'elle put 
jamais avoir une rivale. Quand elle vit la princesse qui devenait 
sa belle- fille, elle conçut une si vive jalousie de sa beauté, qu'elle 
résolut de se débarrasser de cette vue Importune. Profitant d'une 
absence que le roi avait faite, elle séduisit un officier de sa cour, 
et, à force de promesses , elle l'amena à vouloir servir sa haine. 
11 devait enlever, en secret, la princesse, la conduire en quelque 



(1) Dans l'ouvrage intitulé : Etudes sur la littérature grecque moderne. 
Imilalioti en grec de nos romans de chevalerie depuis le xii* siècle , par 
A.-Ch. Gidel. — Paris. I86fi. In-8r p. 290. 



92 LES POESIES DE BEAUMANOIR. 

endroit éloigné et désert, et là lui donner la mort. Gomme preuve 
du crime accompli, il devait rapporter à la reine les deux mains 
de la victime. L'officier conduisit en effet la jeune fille dans 
une solitude lointaine; il allait la mettre à mort, mais ses 
plaintes le touchèrent, et il se contenta de lui couper les deux 
mains. 

« Grâce à la protection de la sainte Vierge , la princesse ne 
souffrit presque pas de cette cruelle mutilation. Bientôt le fils 
d'un duc la rencontra pendant qu'il était à la chasse, et la ra- 
mena avec lui dans la demeure de son père. La grâce de la 
princesse, sa piété, ses vertus, remplirent d'amour le cœur du 
jeune homme , qui ne craignit pas de l'épouser malgré son in- 
firmité, ^n vain son père lui représentait qu'on ignorait et la 
naissance et la vie passée de l'étrangère. Il ne voulut pas chan- 
ger de volonté, et bientôt elle devint son épouse. 

« Gependaut le roi , à qui la méchante reine avait expliqué 
par un mensonge la disparition de sa fille , passait ses jours 
dans la douleur. Pour dissiper son ennui, il fit convoquer à un 
tournoi tous les seigneurs et les chevaliers de son royaume. La 
nouvelle en vint chez le duc. Le vieillard voulait d'abord se 
rendre à Tinvitation de son roi; mais il renonça à sou projet, 
sur les conseils de son fils , qui se chargea d'aller y soutenir lui- 
même la gloire du nom paternel. Il quitta donc sa jeune femme 
en la recommandant à son père. Il le pria de lui annoncer sa 
délivrance aussitôt qu'elle aurait eu lieu : la duchesse était sur 
le point d'accoucher. 

« Au tournoi, le jeune homme se fit remarquer par sa vail- 
lance et ses succès. La méchante reine se sentait prise d'intérêt 
pour lui; elle l'appela près d'elle, le questionna sur sa patrie, 
sa famille, et apprenant qu'il avait pour épouse une femme dont 
les deux mains avaient été coupées, elle reconnut la belle-fille 
qu'elle avait donné ordre de tuer. Sa haine se réveilla aussi 
forte qu'au premier jour, et elle résolut de se venger d'une ma- 
nière terrible. Le chevalier, cependant, reçut une lettre de son 
père. Il lui annonçait la naissance de deux enfants à qui sa 
femme avait donné le jour. A la réponse que faisait le jeune 
époux la reine en substitua une autre. Il y était dit : a Sachez, 
mou père, que ma femme est la fille d'un criminel; qu'on lui a 
coupé les deux mains pour la punir elle-même de ses crimes; 



INTRODUCTION A LA MANBKINK. 93 

sachez aussi que ces enfants ne sont pas les miens ; faites-les 
mourir avec leur mère , que cet ordre soit accompli avant que 
je retourne chez moi. » Le vieux duc obéit à cet ordre prétendu 
de son ûls. La jeune femme et les enfants furent menés dans 
une forêt pour y recevoir la mort. Les ministres de cet ordre se 
disposaient à l'exécuter quand , touchés des larmes de la mal- 
heureuse duchesse , ils convinrent de la laisser à l'endroit même 
où son mari l'avait jadis rencontrée. 

« La pauvre abandonnée s'en remit encore à la protection de 
la sainte vierge, et, prenant un sentier qui s'offrait à elle, elle 
arriva bientôt dans la cellule d'un solitaire qui lui donna asile 
auprès de lui. Une nuit la jeune femme vit en songe la sainte 
Vierge : elle lui rendait ses deux mains. La princesse se réveille; 
ô surprise , ce n'était pas une vaine illusion : elle avait retrouvé 
ses mains! Quand le jour fut venu, elle entendit des voix 
d'hommes qui s'entretenaient au dehors; elle sortit et reconnut 
son époux. En la voyant, le jeune duc pleura de joie. Il apprit 
d'elle ce qui s'était passé, et tous les deux rendirent grâces au 
Seigneur. La Manekine fit connaître sa naissance, qu'elle avait 
tenue cachée jusque-là. On écrivit à son père. Cinq jours après, 
les époux se rendirent à la cour du roi. La méchante reine s'é- 
tait enfuie et se tenait cachée. On la chercha, on finit par la 
saisir, et elle fut jetée dans un grand bûcher, qui la consuma. 
Le lendemain, le roi fit couronner son gendre. Le couple royal 
vécut désormais dans la joie et dans la reconnaissance pour les 
bontés de la reine du ciel. » 

J'ai reproduis cette longue analyse sans en omettre un mot, 
parce que son auteur, M. Gidel, la présente comme preuve de 
son opinion, à savoir que notre Manekine aurait servi de modèle 
au roman grec. Je crois que cette citation prouve précisément 
le contraire, et que de toutes les diverses légendes ci-dessus 
mentionnées , il n'en est pas qui soit plus loin de la picarde 
que n'est la grecque (i). Mais M. Gidel s'est laissé emporter au- 
delà de la vérité par cette pensée, très-française d'ailleurs» que 
la littérature de notre France du moyen-âge a été la nourrice et 



(1) Voyez d'aiiiears les antres argamcnts fournis contre cette idée de 
l'auteur dans la Revue critique, décembre 1866, p. 393. 



94 LES POESIES DE BEAUMÀNOIR. 

le modèle initiateur de toute l'Europe littéraire , laquelle n'au- 
rait fait, à l'origine, que copier et traduire nos trouvères et 
nos troubadour». C'est une exagération dont il y a beaucoup à 
rabattre. On oublie trop qu'avant de voir paraître la littérature 
française à l'horizon , l'Occident avait vécu pendant mille ans 
du résidu des littératures antiques, et qu'il y avait là un fonds 
commun à l'usage de tous. Les textes français sont en plus 
grand nombre que les autres, et plus anciens il est vrai; mais 
cela provient-il de ce que l'esprit français a devancé toute l'Eu- 
rope? Qu'il ait devancé les populations germaniques à puiser 
aux sources latines, cela est bien naturel; mais aurait-il été 
plus vif, plus inventif, plus avancé que le Provençal ou l'Italien? 
C'est chose peu vraisemblable , et cette prépondérance du Fran- 
çais dans la littérature du moyen-àge, est plutôt le résultat 
d'une situation matérielle et indépendante de toute qualité 
d'esprit. En effet, pour se récréer aux légendes latines, le lec- 
teur italien, provençal, espagnol, n'avaient pas besoin de tra- 
duction ; c'est pour cela qu'ils n'en ont point fait. Mais le public 
frank ou français a fait ou fait faire des traductions et des imi- 
tations par la raison qu'étant beaucoup moins proche du latin 
il en avait besoin pour comprendre. Et l'on peut ajouter qu'une 
fois constitué imitateur il était plus apte à devenir créateur. 
C'est par ce motif accidentel que les textes français abondent, 
et non parce qu'il y aurait eu chez les habitants de la Gaule 
quelque don particulièrement divin, comme on le croirait, si 
l'on en croyait nos auteurs. 

Quoiqu'il en soit, Beaumanoir n'a donc pas du tout inventé sa 
Manekine; mais autant ces développements divers d'une donnée 
unique ont tous leur physionomie distincte, leur aspect natignal, 
autant le poème picard porte aussi dans le détail son cachet de 
terroir qui est la discipline féodale, l'assujettissement aux règles 
hiérarchiques et la recherche du flonflon guerrier, des tournois et 
des bagarres. Y a-t-11 du moins quelque talent dans les broderies 
ajoutées par sa main au sujet ? Il me le semble, et le lecteur va 
pouvoir en juger. Il l'a semblé aussi à ses contemporains, puisque 
l'un d'eux tenait ce roman de la Manekine pour un des beaux 
que Ton connût. Enfin , ce contemporain n'était pas seul de son 
opinion , puisqu'un poète du xiv« siècle a tiré de ce roman un 
drame en vers conservé dans le ms. fr. (gr. biblioth. de Paris), 



INTRODUCTION A LA MA^EKINE 95 

n» 7208. i B, f» 8i (1), sous cette rubrique : « Cy coramence 
« un miracle deNostre Dame, comment la fille duroy de Hongrie 
« se copa la main pour ce que son père la vouloit espouser et un 
« esturgon la garda vij ans en sa mulette. » M. Francisque Michel 
a publié ce drame dans son Théâtre français au vioyen-dge^ et 
il a aussi donné, du premier roman de Beaumanoir, Tédition 
suivante : Roman de la Manekine, par Philippe de Reimes, trou- 
vère du xïw siècle. Imprimé à Paris pour le Bannatyne Club 
de Londres; 1840, in-4<', xx et 294 pages. 

11 est presque superflu d'ajouter que, dans les textes qui sui- 
vent, réditeur s'est efforcé de reproduire le manuscrit original 
avec la plus grande exactitude. 



H.-L. BORDIER. 



(1) N« 8i0 du numérotage administratif de la bibliottièque. 



LA MANEKINE 



Phelippes de \\\m (lisez de Hemi) veut dicter uu roman où se 
pourront délecter tous ceux qui l'entendront, et qui doivent 
savoir qu'ils auront à y entendre et prendre assez de bonnes 
choses s'ils sont disposés à le comprendre. Mais quelqu'un ici 



Phelippes 4e Rim (1) ditier 
Veut un roumans , ù delilier 
Se porront tuit cil qui rorront; 
El bien sacent qu'il i porront 
Assés de bien oïr et prendre 
Se il , a chou . voelent entendre ; 
Mais s'aucuns est ci qui se dueille 
De bien oïr, pour Dieu ! ne voelle 
Ci demorer, anchois (2) volst s'en. 

10. Ce n'est courtoizie ne sen (3) 
De nul conteur destourber. 
Autant ameroie tourber 
En I mares, comme riens dire 
Devant aucune gent qui d'ire . 
D'envie , d'orgueU sont si plain 
Que tenu en sont pour vilain. 
Par tel gent sont tuit révélé 
Lï mal qui amont sont levé , 
Car du bien qu'il sevent se taisent, 

'20. Et pour çou que il poi me plaisent, 
Leur voel, ançois que je (4) commans 
La matere de mon roumans , 



30. 



Priier de ci que il s'en voisent 

On qu'il ne tencent ne ne noisent ; 

Car biaus contes si est perdus 

Quant il n'est de cuer entendus, 

Meismement a chiaus qui loent : 

Pour çou leur requier-jou qu'il oent 

Ce conte que je met en rime. 

Et se je ne sui léonime (5), 

MerveilUer ne s'en doit mie ; 

Car molt peUt sal de clergie 

Ne onques mais rime ne fis ((>; ; 

Mais ore m'en sui entremis 

Pour çou que vraie est la matère 

Dont je voel ceste rime fère , 

N'il n'est mie drois c'on se taise 

De ramembrer cose qui plaise. 

Des or voel-jou a Dieu priier 

Que il me doiust bien deflner 40. 

Ce conte que j'ai ci empris 

Et par moi est en rime mis , 

Et a trestous chiaus grans biens doignc 

Qui loeront ceste besoigne. 



(l) La mesure, autant que la géographie, eut voulu Jl^mt. — (2) àntea. — (8) Ni sens 
* (4) Le copiste a mis : que le. — (5) Si je ne sais écrire en vers léonins. — (6) Ce 
roman est donc le premier ouvrage en vers composé par Deaumanoir. 



L\ mânbkink. 97 

s'eiinuie-l-H d'écouler? pour Dieu qu'il ne demeure, et plutôt 
qu'il s'en aille. Ce n'est ni courtoisie ni bon sens que de trou- 
bler un conteur. 11 aimerait mieux travailler à extraire la tourbe 
dans un marais que rien dire devant telles gens. Donc il corn- 



Dès or mais voas commencerai, 
Que ja de mot n'en mentirai , 
Se n'est par ma rime alongier 
Si droit com je porrai lignier. 
Jadis avint qa'il ert 1 rois 

50. Qui molt fa sages et coartois ; 
Toate Hongrie ot en demaine. 
Feme avoit qui n'ert pas vilaine : 
Fille estoit au roi d'Ermenie. 
De grant biaalé iert si garnie 
Bt de bonté , si com j'entens , 
Que on errast avant , lonc tans , 
Que sa parelle fust trouvée. 
A li deviser, demeurée 
Ne voel faire : trop demourroie 

60. Aller m'en voeil la droite voie « 
Ainsi comme je truis ou conte , 
Qui ainsi me retrait et conte 
Qu'il furent ensanle x ans, 
Qu'avoir ne purent nus enfans 
Fors une fltle seulement: 
Mais celé , au mien ensclent 
Fu la plus bêle qui ains fust 
Qui d'homme conceue fust. 
La damoisiele ot nom Joïe, 

70. Por mainte gent qui esjoïe 
Fu , ou pals , pour sa naissance. 
Bt diex qui tous les biens avance 
Mlst en 11 quanque (1) mettre 1 dut. 
Nature , qui pas n'ere crut (3), 



Ançois l mit tout a devise : 
Biauté, bonté, sens et francisée. 
Onques feme de son eage 
Ne fu tenue pour si sage. 
Dont vint la mors, qui jà n'ert lasse 

De muer haute cose en basse 80. 

Devant li est , partir n'en puet ; 99. 
De pleurer tenir ne se puet 
Quant ne troeve fusiciien 
Qui sace du garir rien. 

Vous pri que me donés un don 119. 

De tous mes biens en gherredon (3). 
— « Certes, dame, Il rois respont 
Il n'est nule riens en cest mont 
Que nus hom puist faire pour femme 
Que je ne face pour vous , dame. 
Mais dites vostre volenté : 
Du faire , sut en volenté. 
Sur ma loialté le vous jur. >» 



Enfoïe fu noblement , 161. 

Sa tombe fu faite d'argent 

D'or et de pieres précieuses , 

Boines , cieres et précieuses. 

Li duc, li prélat, sans mentir, 

Qui furent a li enfoïr 

I furent d'yvoire entaillet 

Merveilleusement soutiiliet (4} ; 

Deus et ij. ensanle parolent 

Et sanle que de doel s'affolent (5). 170. 



(1) Chose quelconque, qnantumeumgue. — (2) Qai n'avait pas éiô rade : eruda^ crudita, 
^ (8) En récompense; aiiàs werredon, ^ider-donum. —(4) Ciselés, dirions-nons. Ici 
c'est taillés ou lissés fiHblcxtitiati, barbar. pour texiij. — (5) Cette bière royale, du 
xfii* siècle , aurait donc été ornée d'or, de pierreries et d'intaiiles en ivoire représentant 
deux k deux les prélats qui avaient assisté k la cérémonie funéraire. Aucun souvenir sem- 
blable de cette époque ne nous a été conservé } mais l'auteur avait pu le voir en reliquaire. 

T. VIII. 7 



98 



LA MANBKINE. 



menée, priant Dieu de lui donner de bien finir. — In roi, sage 
et courtois, qui avait toute la Hongrie pour domaine, avait épousé 
la fille au roi d'Arménie, qui, après dix ans de mariage, ne lui 
avait donné qu'une fille. On avait nommé celle-ci Joie, à cause de 
lajoiequesa naissance répapditdans le pays; mais la mort, qui 



Quant on ot canté le service 
Retorné s'en sont del Egllze. 
De teus i ot qui s'en alerent; 
Mais li grant slgneor demourerent 
Pour reconforter lor signour 
Qui le caer a platn de doloor. 

Tontes mors oublier convient. 
Li rois le convenent bien tient 
Que il avolt a la roine. 

180. Apres sa mort fa, lonc termine , 
Àvoeqaes sa fille Joie , 
Qu'il a moult amée et cierie 
Pour l'amor qu'il ot a sa mère ; 
Ne li monstra pas vie amère 
Et moit rama de grant amour. 
La damoisiele cascun Jour 
Crut en sens et en grant biauté 
En valour et en loialté. 
XVI ans ot; molt fu bêle et gente. 

190. En la virge Marie entente 
Mist de servir et d'onnourer. 
Tous les jours l'aloit aourer, 
D'orisons que ele savoit , 
A une ymage qu'ele avolt, 
Qui en sa sanlance ert pourtraite (1). 
Ensi se deduist et affaite. 

Le conte de li vous lairrai : 
Des barons du païs dirai , 
Qui ensanle ont pris pallement. 
Moult rassanla de grant gent 



De celé feme n'a nul boir 319. 

Fors une fllle , an dire voir, 
Qui est molt bone et moit courtoise ; 
Et nonpourquant en briquetoize ()) 
Ert li roialmes de Hongrie ; 

Se feme l'avoit en bailUie 

A un Noël troevent le roy 279. 

Et tous ses barons avoec soi 
Ou 11 tenoit grant court plenière. 
Gent i ot de mainte manière , 
Dames et mainte damoisiele 
Qui cuidoit estre la plus bêle. 
Au disner vinrent II message ; 
S'ont an roi conté leur musage (3) 
Et 11 baron quant il i'oïrent 
De çou mie ne s'esjoïrent. 
Mais 11 message n'i ont coupes (4). 
Ne furent pas paie d'estoupes : 290. 
Blanc argent orent et rouge or. 
Dont cascuns pnet faire trésor. 
D'ans vous tairai. Dirai du roy 
Et des barons qui sont od soy : 
Od li furent maint arcbevesque 
Et maint abbé et maint evesque. 
Laiens estoit bêle JoYe ; 
Mainte dame en sa compaignie. 
Al mengier séoit la dansele ; 
Vn des barons, de l'escuele 300. 

Le servi , cui Dieus destourbier 
Doinst! qu'il avint grant encombrier 



(l) La seconde fois, en trente vers, qa'apparatt l'idée, neavelle alors, du portrait renda 
par la scolptore. Voy. encore v. 1370. — (2) Raptnre de ligne : brecbendes-erbe, on plut6t 
(toujours de brechen) : britchiata (Cangii Gloss.) - œtas. — (3) Temps perdn , mé-usagc, 
muter, que d'ordinaire on tire péniblement de l'idée d'oisiveté fdie Mu$ie}. — (4) Faute, 
culpa$. 



Là MANEKINB. 



99 



ne prend rançon d'aucun qu'elle ail en prison, vint visiter cette 
famille, et la reine, dont elle n'a pas attendu la vieillesse, devient 
pâle d'abord, puis ne peut plus quitter le lit. Son époux pleure (99) 
et se désole. C'est la malade qui le reconforte en faisant appel à 
l'obéissance due aux volontés de Dieu. Elle requiert seulement de 



A la damoisele par lai 
Ainsi comme voas orrés ancui. 
A ce barun forment pesoit 
De çoa que ii rois fil n'avoit. 
Les messages avolt oïs 
Dont il n'estoit mie esjoïs. 
La damoisele a regardée 

310. Qui ert biance et encoalourée : 
Avis li est ce soit sa mère 
Fors qae de tant que plus jone ère. 
Quant par laiens ont tait mengié. 
A conseil se sont luit rengié 
Tout li baron de la contrée ; 
Et li quens qui avoit portée 
L'escueie bêle Joïe 
Lor dist : « Si Diex me béneie , 
Signeur, li rois jamais n'aura 

3-20. Femme , n'on ne le trouvera 
Telô comme il le veut avoir 
S'oD ne fait tant , an dire voir, 
Que il puist sa fille espouser. 
Ou monde n'a fors U son per; 
Mais se ii prélat qui ci sont 
Qui en grant orfenté (1) seront 
Si maivais sires vient sor aus 
Voioient faire que loiaus 
Fust li mariages d'auls deus , 

330. Je crois que ce seroit ii preus {i) 
A tous chiaus de ceste contrée. » 
A tant a sa raison finée , 
De tex i a qui s'i acordent 
Et de tex qui molt s'en descordent. 



Longuement entr'ens disputèrent. 

En la fin li clerc s'acorderent 

Que il le roy en prieroient 

Et sur aus le pecié penroient : 

A l'apostole monterront 

Le grand pourfit pour quoi fait l'ont 340. 

A tant en sont au roi venu 
Se Font a un consei tenu , 
Et li dient : « Biaus sire ciers , 
Pour çou que vous nous tenés ciers, 
Vaudriiens nous de vous avoir 
Hoir qui ce règne doie avoir. 
Mais vous avés fait serement : 
Feme n'aurés, fors d'un sanlant 
A celé qu'ôustes première : 
Bien véés qu'en nule manière 350. 

N'en poet on nisune (â) trouver ; 
Fors une que devés amer : 
Çou est vostre ûlie la sage. 
Ci vous prions qu'en mariage 
Le prendés ; nous le vous loons (4) 
Et sur nous l'affaire prendons. 
Prions vous, ne vous en soit grief 
Car .on doit bien faire un mescbief 
Petit , pour plus grant remanoir. » 

— « Signeur, ce dist li rois, pour voir, 360. 
Saciés pour riens ne le feroie ; 

Trop durement me mefferoie. > 

— « Si ferés , Sire : vos clergies 
Velt que ensl vous le faciès ; 

Et &e vous ne le volés faire 

Yo bomme vous seront contraire. » 



(1) Orfanitas. bartrar. de orpkantu, orphelin. — (2) Profecltu, profit; cf. 840. — 
(8) Aoevne, n$$$%nA iUl.» (4) Approavons, louons* 



lUO 



LA MAMEKlNt:. 



lui un dou avant de mourir (119), savoir qu'il lui promelte de ue 
se remarier, s'il se remarie, qu'avec une femme qui lui rappelle 
parfaitement par sa ressemblance les traits de la première. Le roi 
le promet; elle demande « ses droitures » (c'est-à-dire les sacre- 
ments, V. 149), et bientôt Ton fait ses funérailles (161). — Cepen- 



Qaant li rois voit que si baron 
Yoelent qu'il face dusqa'en son (1) 
Tout lor bon et lor volenté , 

370. Si leur a respit demandé , 
Sans plus dasc'a la Candelier. 
Âdonc , si reviegnent arrier 
Si lor dira qu'il voira faire 
U de l'escondire ou du faire. 
Il li otroient tout ensi -, 
Du consel se sont départi , 
A l'endemain se départirent 
Vont sent et au roi congié prirent. 
Li rois od sa ilUe demeure; 

380. Holt le oierist et molt l'ouneure. 
Vn jor vint li rois en sa cambre, 
Qui estoit pavée de iambre (2) -, 
La damoisiele se pinoit (3), 
Ele se regarde , si voit 
Son père qui est d'alès 11 ; 
De la honte que ele a , rougi : 
« Sire, dist-ele, bien vigniés. > 
— « Fille , fait-il , boin jour ailés. >^ 
Li pères a sa fille prise 

390. Par le main et lès lui assise ; 
Holt le regarde ententievement 
Et voit c onques plus soutilment 
Nature feme ne fourma 
- Fors Joie , qu'ele aouma 
De plus grant biauté que Elayne 
Dont as Troiiens crut tel paine 
Qu'il en furent tout periUié 
Mort et vaincu et escillié : 



Dont ce fu tristeur et dolors. 

Mais avenu est as pluisours 400. 

Que par feme ont esté destruit ! 

Li plus sage et li miex estruit. 

Et tel qui coupes (i) n'i avoient. 

Les femmes pour qui i'emprenoient 

Les folles et les outrages 

S'en tournoi! sur euls li damages 

Et sur eles tout ensement ; 

Car on retrait et dist souvent : 

« Souvent compère (5) autrui pecié 

Teuls qui n'i a de riens pecié. » 410. 

Ausi âst Joïe la bêle ; 

Car ses pères de l'estincele 

Dont Amors seit si les siens batre 

Les fait en son cemin embatre 

Si soutilment qu'il ne s'en garde 

Fors que de tant que il l'esgarde 

Plus volenUers c'ainc mais ne fist. 

Raisons , qui d'autre part se mist 

Li dist que il d'iloec s'en voise 

Qu'il ne chiée en briquetoise. 420. 

Issi a fait , congié demande ; 

Et ele a Jhesu le commande. 

Atant, de sa fille se part; 

Mais od lui emporte le dart 

D'Amours , qui grant anui li fait ; 

Car si soutilment li a trait 

Parmi les iex que dusc'al cuer 

Le feri ; mais ains puis a nul fuer 

N'en pot trouver la garison , 

S'en eut mainte grant marison (6). 430. 



(1) /» êttum, en ce qui le regarde le plus comme sien. — (2) Lambris, planche; par- 
queiee, — (8) Se peignait. — (4) Voy. p. 98 , note 4. >- (5) Compartilur; il faudrait 
comperre. — (6) Tristesse. 



LA iHANEKINE 



101 



dant les barons du pays s'assemblent et déclarent entre eux que 
pour le bien du royaume de Hongrie, il ne faut pas qu'il tombe en 
quenouille ;2I 9) quoique la fille du roi soit bien bonne et courtoise. 
Ils se rendent donc, trois jours après, vers le roi qui leur fait 
connaître son serment et sa ferme volonté d'y obéir. Les barons 



510. « Bêle fille, or ne voas desplace, 
Fait U rois, çou que vous voeil dire 
Ne ja n'en aies au caer ire. n 

— « Certes, Sire, de vo voloir 
OYr ne me doi pas doloir ; 
Dites moi ce que boin vous ert. 
Car ma volentés me requiert 
De tout qnanque fllie doit faire 
Pour père ne soie contraire. » 

— « Ma nile, VOUS respondés bien, 
5^. Et je ne vous dirai ja rien 

Que ne doiês faire pour moi ; 
Car par le gré et par l'otroi 
De mes barons, baron vous doing 
Qui n'est mie de vous trop loing. 
J'euch a vostre mère en convant 
Que jamais jour de mon vivant 
Femme après li n'espouseroie 
Se jou son parel ne trouvoie ; 
Mais el ne pnet estre trovée 

530. Fors vous. N'i a mesUer celée. 
Et mi baron ne voelent mie 
Que ii roialmes de Hongrie 
Demeart sans hoir malle après moi. 
Por ce ai du clergié l'otroi 
Que de moi sciés espousée. 
Roloe serés couronnée. 
Au Noël ne rvauch otroier, 
Ains ior dis que a la Candeiier (1) 
Qui vient, ior en responderoie 

640. Selonc ce que consel aroie. 



fit J'ai or bien consel du faire 
Mais que il, a vous, voeiile plaire. » 

La dimoiziele ot et entant 
Çou que ses pères va contant ; 
Mais en Dieu a mise s'eatente : 
Se ne li plaist ne atalente 
çou dont ses pèrs ii parole, 
Ains i dist : « Pères , tel parole , 
S'il vous plaist, poés bien laissier; 
Car ce ne me porroit plaisier 550. 

Nus ; que ce me sanlast droiture 
Que nus tiom péust sen gereure (2) 
Espouser, selont|no8tre loy 
Et tout cil sont plain de derroy (3) 
Qui contre Dieu consel vous dounent 
Et de tel cose vous semounent. 
Pour riens ne m'i acorderoie ; 
La mort avant en soufferroie : 
Ne sui mie tenue à faire 
Ce qu'a m'ame seroit contraire. 560. 
Miex vous vaut prendre penitance 
Du convent et de la fiance 
Que vous a ma dame féistes , 
Car fol convent li praméistes. 
Se prenès feme a vostre los. 
U monde n'a bome si os 
Se vous volés sa fille avoir 
Qui n'en soit liés (4), an dire voir : 
Si vous pri qu'en pais me iaissiés. 
Mes cuers n'ert ja a çou Iaissiés 570. 
Pour nului que prenge mon père ; 
Car qui s'ame pert, trop compère. » 



(1) I.a Chandeleur. — (2) Genifuram, generaturam. — (3) Derogatio f derogilio ? 
PfuMire detrhnentum ; v. 2068 rfi* pour df. Trouble. — (4) Lœttix. 



103 



LA MANEKINB. 



choisissent alors douze messagers, courtois et sages, qu'ils en- 
voyent en recherche par toute la terre. Recherche vaine. Au bout 
d'un an, ceux-ci reviennent sans avoir rencontré aucune femme 
ressemblant à la feue reine; et les barons commençaient à s'as- 



Qaant li rois ot qae riens n'esploite 
De la riens que il plus convoite, 
Plus engrans en est que devant ; * 
Se U respont iréeraent : 
4c Certes, û Ile, je le ferai. 
Puisque je le congié en ai. 
Folemeut respondu m'avés ; 

580. Mais bien sai que miex ne savés. 
Se mon voloir ne volés faire 
Tost vous tournera à contraire ; 
Ne vous em prierai jamais. 
La Gandelier est assés près 
Que tuit mi baron revenront 
Et bien sai qu'il me prieront : 
A donques vous espouserai 
Devant la plus ne vous dirai. > 
Ains qu'ele plus li respondist 

590. Li rois hors de la cambre en ist; 
Onques congié n'i demanda. 
La damoisiele demoura 
En sa cambre , plaine de duel ; 
Morte voldroit estre son voel : 
« Lasse ! dist ele , mar fui née , 
Quant je sui ore a ce menée 
Que mes pères m'espousera. 
Ja pour raison ne le laira , 
Puisque il l'a si en gros pris 

600. Et que si homme l'ont empris. 
Mais miex ameroie morte estre , 
Car c'est contre le Roy celestre 
Ne par raison nus ne puet faire 
Ce qu'il me voldront faire faire. 
Bien pens' faire le me feront ; 
Ja pour mon dit ne le lairont , 



S'aucune chose en moi ne voient 
Par quoi de ce voloir recroient. > 
En tels voiob*8, ex tex pensers, 
Est li tans si avant passés 610. 

Que venue est la Candelier. 
Si baron et si chevalier 
Et 11 prélat de la contrée 
Sans plus faire de demourée 
Sont très tout à court revenu ; 
A joie furent retenu 
Du roi, qui grant gent assambla 
Et tant que il a tous sambla 
Qu'ainques mais ne tint si grant court. 
Tous biens , toute riquece i sourt. 690. 
Gascuns taht comme il veut en a. 
Li rois ainsi le commanda, 
Qui bien quide lues acomplir 
Le volenté de son désir. 
Del escondit ne li calolt (3) 
Que sa mie faitliavoit, 
Car U metoit en son pourpens 
Que pensés de feme c'est vens. 
Bien 11 cuide oster son courage 
A la requeste du barnage 630. 

Et des prelas qu'ilueques sont 
Qui au roi sont venu; si l'ont 
Requis que il Joïe pregrie 
Et que leur consel ne desdaigne 
Li rois leur respont : volentiers 
Le fera, puisqu'il est mestiers 
Et que communalment li loent. 
Molt en sont lié tout cU que Toent 
Que li rois est entalentés 
De faire les lor volontés, 640. 



(1) Cballait; ne lof importait. 



LÀ MANBKINI. 



103 



sorobrir quand l'un d'eux conçut une horrible pensée, celle de 
marier le roi avec sa propre fille (270). Il allègue la nécessité po- 
litique. Convaincu de cette nécessité, le clergé y donne les mains 
et prend le péché sur lui. r.e roi repousse d'abord cette idée bien 



Si li dient qu'il iront querre 
Joie : Ne nul respit querre 
Ne volons de ces espousailles, 
Que eles ne tournent à failles. > 
Or qutdent bien tenir ou poing 
Tel eose dont il sontmolt loing; 
Joïe ot illoeques tramis 
Une espie qui embramis 
Fu de tout lor conseil aprendre ; 

(>50. Et si tost com il pot entendre 
Le conseil qu'il orent eu , 
Es-le vous ariere venu 
A Joïe; si li reconte 
Ainsi com li rois et li conte 
Le vienent querre pour le roy. 
Quant ele l'ot, en tel eflTroi 
Est qu'ele ne set qu'ele (ace; 
En petit d'eure fu sa faice 
Des larmes de ses iex couverte. 

660. Or est-ele séure et certe , 
Se ele ne troeve occolson. 
Petit U vaurra sa raison ; 
Mais ele ne s'atendra mie : 
El n'a soig de leur compaignie. 
De ses puceies se départ , 
Nule d'eles n'en prist regart, 
Et ele s'est d'eles emblée , 
De cambre en cambre en est alée ; 
Ains ne flna dus [qu'ele] vint 

670. En une quisine qui tint 

D'une part au mur de le sale , 
Et del autre partie avale 
Lis eaus en une rivière 
Qui ert rade de grant manière ; 



De la mer estoit assés près. 

Tuit li quisinier ou paies 

Estoient aie , pour véir 

Leur signeur sa illle plevir, 

Si que toute seule estoit Joie, 

Deseur tous triste et esbahle. 680. 

Un grant coutel a qutsinier, 

Qui sert de la car despicter (l), 

A sour le dreceoir trouvé ; 

Par maintes fois l'ont esprouvé 

Ses maistres pour bon et taillant : 

D'un cisne merveilious et grant 

En colpast à .1. colp l'esquine. 

En sa main le prent la meschine , 

Et pense que elle colpera 

Son puing, et caoir le laira 690. 

Et l'iawe qui est apelée 

Yse la parfonde et la lée (î). 

Dont se commence à dementer : 

« Lasse ! or me puis-je bien vanter 

C'a malvais port sui arrivée ; 

Car se ]ou ai ma main colpée , 

De moi nule pitié n'aura 

Li rois, car vraiement saura 

Que colpée Tarai pour lui 

Escondire. Lasse t mar fui ! 700. 

Bien sal qu'il me fera ardoir ; 

Antre trezor n'en aurai , voir. 

Bien sui foie, qui moi ocirre 

Yoei a dolor et k martire ; 

Et se me puis bien respiter 

De ceste dolour escbiever. 

Comment? par espouser mon père. 

Mon père ! lasse ! vie amere 



(l) A dépccrr la eliair. — (9) Oise la profonde et la large (aux jreox d'un Pic^rri}. 



104 



LA MANBKINR. 



loin ; puis en réfléchissant et en regardant sa fllle, il laisse TA- 
mour lui enfoncer son dard, par les yeux, jusqu'au cœur. Raison 
lui fait bien honte d'une passion aussi vilaine; mais Amour lui 
met bientôt Raison et Sens à néant. Il se rend de nouveau en la 



Avoir, pour peur de m'ame ! 
710. Yirge Marie , douce dame , 

Gonsea vous demant et requier; 

Voelliés-ent vostre fil proier. 

Puisque de cuer requier aïe, 

Bien sai que je n'i faurrai mie. > 

En si se demaine et tourmente 

Joïe la bêle jouvente ; 

En cel pensé a atendu 

Tant qa'ele a oï le hu 

De chiaus qui en sa cambre estoient, 
7î0. Qui au roy mener la voloient : 

Or voit bien n'i a plus caloigne (2) ; 

Son puing senestre tant alongne 

Qu'ele le met seur la fenestre, 

Le coutel tint en sa main destre -. 

Onques mais feme ce ne flst; 

Car le coutel bien amont mist ; 

S'en flert si son senestre puing 

Qu'ele l'a fait voler bien loing 

En la rivière là aval. 
730. De la grant dolor et du mal 

Que ele senti s'est pasmée. 

Ains que ele se fust relevée , 

Englouti sa main .j. poissons 

Qui est apelés esturjons ; 

Molt en estoit liés par saniant. 

Aval l'ewe s'en va Jouant. 

Del esturjon ci vous lairai , 

Et a Joie revenrai, 

Qui de pasmisons releva. 
740 Son moignon , qui molt li greva, 

Entortillie d'un coevre-cblef 

A l'autre main à grant mescblef. 



Sa coulor, qui estoit vermeille, 

Pâli : ce ne fu pas merveille. 

De la quisine en est issue , 

En sa cambre en est revenue , 

Où .iiij. conte l'atendoient; 

Molt en sont lié quant il le voient, 

Si ii dient : « Ma damoisele, 

Une nouvele boine et bêle 75o. 

Vous aportons ; mais soies Ile : 

Rolne serés de Hongrie. 

Li rois ou palais vous atent ; 

Par nous vous mande qu'errammenl 

Yenés à lui , n'i demorés. 

Bien doi de vous estre honnourés 

Li rois et tout cil du pals, 

Que tant ont pourcacié et quis 

Que d'or aurés u cief couronne : 

Qui ce vous fait, biau don vous donne ; 760. 

Or en venés, car tnit vous mandent 

Li prélat qui là vous atendent 

Ce lignage départiront , 

Vous et le roy marieront. » 

La pucele respont briement 

Qa'ele ira olr le talent 

Du roy, puis que il l'a mandée. 

Pale, tainte, descoaloorée, 

Od les .iiij. contes s'en va 

Dusqnes là où le roy trouva ; 770. 

Avoeques 11 ala puceles 

Et assés de graits damoisleles. 

Li conte Joie adestrerent, 

Ens u grant palais le menèrent 

U estoient tuit U baron 

Et maint chevalier environ, 



(l) Qa'il n'y a pins b plaider : ealnmnia. 



LA MANRKINE. 



105 



chambre de sa fille et lui explique ce qui se passe (510). Bref, 
il est le roi; il ordonne. C'est alors que Joie mérite son nom 
héroïque ixi ManeMne, Elle court à une fenêtre, et d'un coup de 
couperet, appliqué de sa main droite, elle fait voler bien loin, 
dans la rivière qui coule au pied du chi\teau , sa main gauche, 



Qai la pucele molt amoient 
Pour le grant bien qu'il i savoient. 
Tout furent lié de sa venue ; 

780. Li rois boinement le salue. 
La puce le respont à point 
Qae dame Diex boin jor lor doinst. 
Li rois Joie par la main prent , 
Pais si racole boinement 
Et garde si coisi son moignon ; 
Pais nomma Joie par non : 
<c Fille, fait-il, que n'avès trait 
Gel mal qui si grief vous fait ? i> 
Ce c'on li a dit et conté 

790. Li a trestoat dist et monstre ; 
Mais petit U plaist li parole , 
Et de quanques il l'aparole 
Li a à bries mos respondu : 
« Sire, bien vous ai entendu , 
Mais roine ne doi pas estre , 
Car Je n'ai point de main senestre. 
Et rois ne doit pas penre famé 
Qui n'ait tous ses membres.par m'ame !» 
Donques a trait hors s(3n moignon 

800. Loié (1; d'an coevrechief en son (2). 
Quant li rois et cil qai la farent 
Virent le bras et apercburent 
Que la mains en estoit ostée , 
En petit d'eare fa troublée 
La Joie en ire et en tristour. 
Onqaes mais en si peu de jour 
Joie en tel dolour ne tourna 
Car en ce point les atouma 



Pitiés, qu'il leurcaoit de lermes 

Tant qu'il n'en ert ne fins ne termes. 810. 

LI rois qui molt bien set et voit 

Qu'ele tout da gré fet l'avoit 

Pour escbiever sa volenté , 

N'esgardoit pas saloialté. 

Pour qui ele s'ert mebaignie ; 

Ains est en si grant feionnie 

Pour çou qu'il perdoit son désir 

Qu'a les bediaus l'a fait saisir 

Et mettre en une cartre dure ci;. 

En maint lia estoit obscare 8^0. 

Et jure Dieu c'arse sera 



1168. 



Au noeme (4) coisist (5/ une tere 

Qui est par devers Engleterre, 

Escoce, ce est U siens nons. 1170. 

Trestoat droit le jour des brandons 

Les gens de Bervicb estoient 

Sur la mer, ou il se Jouoient. 

Li un trèpent, li autre salent (6), 

Trestoat déjouer se travaillent. 

Ainsi l'avoient maintenu; 

Maint an i estoient veoa. 

Avoec auls estoit U prevos 

Por çoa que il ne fuissent tant os 

Qae il entr'aas éust meliée. 

Devers la mer a retournée 

Sa cbiere (7), et voit la nef venir. 

D'esgarder ne se puet tenir 

Por çoa qae si tost vient vers lui 

Et si ne volt dedens nului 



1180. 



(1) Uifatuê. — (a) Poorpre, tidoninn f oa en soie, seta serica, tetonent f — (3) Careere 
Uhro. — (4) Neuvième (jour). — ,6) Quœxivit. gagesi? ou aperçut (mol gurm.) — 
(6) Trfpittanf, mtiiHnt. — (7) Le prévoit retourne m rhaise. 



106 



LA NAPTBKINE. 



qu'un esturgeon engloutit aussitôt ; puis elle s'écrie, en mon- 
trant aux barons son moignon sanglant : « Je ne puis plus être 
reine, car roi ne peut prendre femme dilTorme. » Le roi son 
père, indigné de l'outrage fait à ses volontés, ordonne sans 
pitié qu'on l'emprisonne et que dans trois jours on la brûle sur 



Qui la conduie ne ne maine 

Les gens qai iloec sont açainé 

SI lor a le batel monstre 

Qui si vient sans voile et sans tré a). 
1190. Ill'esgardent tait volentiers. 

Ll batiaus vient endementiers 

Dnsc'al rivage n'arresta. 

Li prevos et cii qui sont la 

S'en sont dusc'al batel venu 

A la terre sont retenu. 

En la nef ont celi coisie 

Qui venue ert sans compaignie. 
Li prevos molt bel le salue 

Qui moût avoit lange esmolue 
1*200. A palier bel et sagement : 

« Pucele, cil Diex qui ne ment 

Vous doinst boin aventure et Joie ! » 

— « Sire, fail-ele, cil vous oie 
Que vous en avés apelé ! » 

— < Pucele, or ne nous soit celé 
Dont vous estes ; et vostre non , 
Se il vous plalst savoir volon. % 

— « Sire , je sui une caitive 
Ici endroit venue a rive. 

1210. S'il vous plaist si me sauverés ; 
Saciés» par moi plus n'en sarés. » 

— K Certes bêle, bien m'i acort. 
Je crol c'aucuns vous a fait tort, 
C'a boin port estes arrivée , 

C'a mon signeur serés menée , 
Qui rois est de tout cest paYs , 
Bacelers jounes et jolis. 



Avoec sa mère serés bien , 

Là ne vous faurra-il jà rien. * 

— « Grans mercis, sire, » ele responl. 12S0. 

A joie retenue l'ont 

Et dedens la cité menée. 

Assés fu le jour esgardée 

La bêle faiture [i] de li , 

S'avoit-ele le vis pâli 

Du grant duel qu'eie avoit en. 

Es-vous à son hostel venu 

Le prevost et avoec lui celé 

Qui du tout son convine (3) ceie : 

Assés tout le jour l'en enquist -, 1*230. 

Mais ele onques riens ne l'en dist : 

Se le laisse ester par anul . 

Assés de bien pensa en lui. 

Celé nuit moût bien Taiesa 

Avoec deus dlles que il a. 

L'en demain, quant il vit le jour, 

N'i vaut faire plus lonc séjour ; 

Deseure un palefroi ambiant 

Fist monter Joïe erramment ; 

Droit à Dondieu au roi i'emmaine, 1340. 

Où II tient son bostel demaine, 

Et sa mère o ses damoiseles , 

Dont II i a assés de bêles, 

Es-les-vous à la court venus. 

Droit au perron sont descendus. 

Au disner se séoit li rois , 
lui grans signeurs xxiij. 
Li prevos devant lui s'en vient. 
Qui la bêle par le main tient. 



(l) Trabe», ni<t. -^ (2) Forme, traits. — (3) Son eut, ceqn'i la regarde; conrenienm^f 
Voy. V. 1J«9. 



LA MANBKINI 



107 



un bûcher. Le sénéchal, à qui la charge incombe d'exécuter 
cet ordre cruel, sait qu'il sera brûlé lui-même s'il n'obéit pas; 
mais il sait aussi qu'il perd son &me s'il obéit. Il s'arrête à un 
moyen terme et décide, de concert avec le cartrier (geûlier), 



1350. Premiers a salué le roy, 

Pals les barons qui sont o soy : 
€ Sire, dist^ii, un biau gaatng 
A rostre court bui vous amaing. 
Je et vos gens estiiens bier 
Soor la mer pour esbanoiier; 
Lues arrivoit une nacele , 
U n'avoit fors ceste pucele. 
Je croi k'ele est de hau parage, 
Car ele est mont courtoise et sage ; 

1960. Mais eie a une main colpée , 
Dont ele est bêlement fanée. 
De son couvine (l) plus ne sai ; 
Ne pour quant demandé l'en ai , 
Nule riens dire ne m'en veut ; 
Mais je sai bien qu'ele se deut 
De s'aventure et de son grief. 
S'ele n'éust eu meschlef , 
Je cuic (3) que si bêle ne fust 
Faite de piere ne de fust. 

1370. Or est vostre, s'en poés faire 

Du tout vostre bon sans contraire, 
Qu'elo est d'Espaigne cbi venues 
Se vous plaist, si soit recéue; 
Av(o}ec ma dame bien sera , 
Et , se Dieu plaist , ele fera 
Tant , c'amée sera de ii. •» 
Au roi durement embell 
Çoa que ses prevos a conté, 
Car moût est plains de grant bonté. 

1380. Joie a lés li apariée 

El courtoisement apelée. 

c Bêle, falt^U, de vostre terre 
Vous vaudroie-ge moût enquerre, 



Se ii vous venoit à talent , 

Dont vous estes et de quel gent; 

Dites-le-moi, et saciés bien 

Ce ne vous grèvera jà rien , 

Car vous aurés k vo talent 

Quanques vous verra à talent. » 

La damoisele U respont : 1390. 

c Sire, tout cil que bien me font 

I pueent grant aumosne avoir: 

Car povre sui , sans nul avoir, 

Venue d'estrange contrée 

Toute seule par mer salée , 

Gomme une dolente caitive 

Et la plus iasse riens qui vive , 

Gomme celé qui ne voidroit estre , 

Se U plaisoit au Roy celestre ; 

Ne jà plus nus hom ne m'enquire : ISOO. 

J'ameroie mix estre en bière 

Que je mon anui racontasse, 

Je morroie ains que le contaisse. » 

En çou que ele ensi parioit , 

Li rois le regarde , si voit 

Les larmes des ix qui li ciéent : 

Por çou que eles li dessiéent. 

L'a à la rolne en voile; 

Si U mande qu'el ne laist mie 

Qu'il ne U face son voloir, isio. 

Ne son cuer ne face doloir 

D'enquerre cose qui 11 nuise , 

Duskes à tant que ele truise 

Plus lie qu'el n'est maintenant. 

La rolne te mandement 

Son fll flst , mie ne'i laissa, 

Et ses damoiseles plaissa (S) 



(l) Voy. eÎHiestos vers 1229. — (2) Jf pensais, cofitari et même eofilwic. — 
(a) Forma, plutMêwU; iiXaovfiv. 



108 



LA MANEKINE. 



de la conduire à la mer, qui n'est pas loin (dusqu'à la mer n'a pas 
gramment), et de Tabandonner seule sur un batelet, avec des 
vivres pour huit jours , à la grâce de Dieu. Joïe est ballottée sur 
les flots pendant toute une terrible semaine, et le neuvièmejour 



A çoa qae eles ronourerent 
Et conjoïrent et amerent. 

1S20. Li provos treslout celi jor 
Avoec son signour assejor 
Fu, et al demain s'en parti 
Et revint là dont il parti. 

Joïe est à court demouréo 
Moût joïe et moût amée , 
Mais il ne la sevent nommer 
N'a ce ne la pueent donter 
Qu'ele voelle dire son non, 
Son pals et sa région. 

1330. Un jour l'estoit aies veoir 
Li rois pour oïr et savoir 
Son coavine, se 11 péast : 
Molt volontiers apris réust; 
Mes à çou mètre ne la puet. 
Dont dist U rois : « Il nous estuet (l), 
Puis que vostre non ne savons, 
Que nous aucun non vous metons. 
Or soit ensi. je vous destine 
Que vous ailés non : Menekine. » 

1340. Ce non ot puis assés Ion tans. 
Si com vous orrés ou rommans. 
Ele nommer ne se voloit 
Pour çou que li cuers li doloit 
De la vilenie son père, 
Qu'ele en mainte guise compère. 

Or est la Manequlne à aise, 
Selonc ranui et le mesaise 
Que ele avoit devant eue ; 
En peu de tans s'est maintenue 

1350. Si courtoisement et si bel 
Que il estoit à cascun bel 



De li veoir et esgarder ; 

Et ele se seut bien garder 

De ciaus qui servent de mesdire : 

Car de li ne péust nus dire , 

Fors bien, s'il ne ^olsist mentir. 

L'aisse que on li fait sentir 

Li flst revenir sa biautë, 

Car 11 rois a sa volenté 

Li flst avoir à son plaisir 1360. 

Puceles pour son cors servir, 

Et quanques il li fu mestier 

Et sans dangier et volentiers. 

Ele se fait a tons amer, 

Gai' en son cuer n'a point d'amer ; 

Tout cil qui de li parler oent 

Moût le prisent et moût le loent. 

Dient que de bon cuer U vient 

Que si sagement se maintient 

En autre païs que ou sien : 3170. 

Tuit li atournent à grant bien. 

Tant en est la parole alée, 

Que nets cil de la contrée, 

Qui aine véne ne l'avoient , 

L'aimment et bon gré li savoient 

Des biens que disoient de li 

eu et celés qui sont o li. 

Nls li rois durement l'amoit ; 

Toutes les fois qu'il sejornolt 

A Dondeu , ù il ert manans , 1880. 

Vers la Manequlne ert tornans ; 

A U jonoit courtoisement : 

Des eskès savoUele tant 

Que nus mater ne l'en péust 

Jà tant de ce jeu ne sénst. 



(1) a/alnii nobir. 



LA MANEKlMi: 



mu 



s;il<>8; aborde en Ecosse; où elle gagne, sans tarder beaucouj), 
la faveur du roi, puis sa tendre affection. Au bout d'une année, 
c'était un grand amour, et partagé. Mais la reine, mère du coi, 
ne tarda pas à connaître leur cœur, et elle fit à Joïe de terribles 
menaces 3^01). Le jeune roi n'en devient que plus épris et dé- 



Des eskès savoit et des tables (i;, 
D'assés d'autres jeas delitables , 
Dont ele se joaoit aa roy 
Sans felonnie et sant desroi. 

13U0. Tant 1 ala li rois et vint 

Qae maint joor puis por fol se tint; 
Car qaant sajete est descochie , 
Ne puet estre arrière sachie 
Devant qa'ele a fait sa volée. 
Anlsint qaant Amours est volée 
Par mi les ex duskes au cuer, 
N'en puet issir à nesun fuer 
Devant que ele a fait s'empainte (2i. 
S'en a souvent, et mainte et mainte. 

1801 Mais la roïne s'en perçut, 

La mère au roi leur cuer connut : 
Diex maldie son cors et s'àme ! 
U monde n'ot si maie dame 
Ne de mal si escienteuse ; 
Moût fu en son cuer engigneuse 
De çou que mie ne la het 
Ses flx , et certainement set 
Qu'il s'entraiment plus que riens née; 
Mais par lui sera destornée 

1810. Geste amour, se ele puet onques. 
La Manekine mande donques. 
Ele vient a 11 sans demeure 
Car ele le crient et tionneure. 
La roïne erramment 11 dist : 
< Manekine , se Dix m'aït 
Il me samble que volentiers 
Se met mes Ûx en vos sentiers 



Et que il vous aime de cuer. 
Si , vous defenc que a nul fuer (3; 
Ne tenés plus sa compaignie 1820. 

Se plus amés le vostre vie. 
Mauvaise garce ! A vous que monte? 
Ne quels voloirs a ce vous donte 
Que volés corapaignier mon 111 ? 
Vous en serés mise en escil. 
S'il vous avient mais a nul jour 
Vous en serés arse en un four. 
Or, gardés plus ne vous aviegne 
Se ne volés quemaus vous viengne.7/ 

La damoisele li respont : 1830. 

c Dame , par le signeur du mont , 
Onques me sires ne me quist 
Dont vilenie me venist. 
Pecbié faites qui me blasmés 
Et kl malvaise me clamés 
Car, voir, desservi ne l'ai mie. 
Se me sires, par courtoisie, 
Quequanquesmestiers m'est me donne, 
De jouer a li m'arraisonne? 
Ne li ai pas bel, escondire. v 1840. 

Adont fu la roïne en ire, 
Si li dist : c Vous vous en tenrés ( i) 
U a mort prochaine venrés. » 
— c Dame, ce seroit cruex mes. 
Je m'en tenral donc dès or mes. » 
A dont s'en part tout en plourant. 

Atendi duskes au tierc jour 1870. 

Que li rois revint en sa cambre 
Qui estoit pavée de lambre. 



(1) Le jeu de dames. — (3) Substaut. barb. de impinyere, lancer radement, impinctioP 
— (3) A aucun prix; forium, foragium^ estimation. — (4) Abstiendrez. 



110 



Lk MANEKINE 



clare à la jeune étrangère qu'il Taime et qu'elle sera reine d'E- 
cosse. Il fait aussitôt venir son chapelain, et avant même que 
sa inère pût en être informée, il fait bénir le mariage (2040). Il 
ordonne ensuite pour la Pentecôte, qui devait arriver dans 



Les autres dames li fon(l) voie , 
Et la Manekine bontoie 
Plus que ne sont, pour la deffense 
Dont ele a au caer grant pesance. 
De la paoar qu'ele ot trambla. 
Li rois la volt, si U sambla 
QQ'ele n'avoit pas le cuer a aisse. 
1880. Or ne cuidiés pas qu'il li plaise. 
Il 11 a dit : € Ma douce amie , 
Pour quoy estes vous si rougie? 
Par celé foi que me devés 
Vous pri que ne le me celés. » 

— « Sire , TOUS m'avés conjurée : 
Se ne vous sera plus celée 

La raisons pour quoi j'ai paour. 
Ma dame me dist qu'en un four 
Fera mon cors ardolr en cendre, 
1890. Se ele puet jamais entendre 
Que vous me tenés compaignie : 
C'est çou dont sui espeuerie. » 

— « Voire, amie, a ele ce dit? > 

— « OU, sire, se Dix m'alst. » 

— <c Amie , or ne vous esmaiiés (1), 
Et le vostre coer apaiiés; 

Car bien de li voas garderai 
Ne dès or ne vous cèlerai 
Ce que vous ai lonc tans celé. 
1900. Bien voi, mi samblent révélé 
Sont a ma dame et a aatrui , 
N'ainc mais ne le vous dis fors hui ; 
Bien voi tant atendre poroie 
Que le désir que j'ai perdroie : 



Si vous pri que vous m'escoutés 
Et en mon dit vo cuer bontés. > 

« Saclés de voir, ma douce amie, 
Que vous estes mes cuers, ma vie. 
Mes biens, ma santés et ma joie 
Gelé a qui mes cuers s'otroie ; 1910. 
Tous les jours mais que je vivrai. 
Gelé a qui je sul et serai ; 
Geie, s'il il plaist a délivre, 
Pour qui je voel morlr et vivre ; 
Gelé estes pour qui je voel faire 
Quanques 11 plaira, sans contraire ; 
Gelé qui j'ame (2) an bone foy 
Autant ou plus que je facb moi ; 
Gelé a qui je pense tous jours 
Dont j'ai eu maintes dolours , 1920. 

Gelé dont je pleur et souspir: 
Gelé dont ne me laist dormir 
Le desiers ne II pensers ; 
Dont mes cuers n'ert ja jor tensés (3^ 
Se par vous n'est. Vous êtes celé 
Dont m'est venue l'estincele 
Qui me fait penser et frémir, 
Bien espérer, et puis cremir. 
En tel voloir m'a mis amors 
Que dedens mon cuer fait son cors 1930. 
Dous desirierspour vous me point. 
Lonc tans ai esté en tel point. 
Pour désirer vo compaignie 
Demaine mes cœurs aspre vie , 
Riens ne convoite fors que vous; 
Et saciés bien tout a estrous (4) 



(1) Ne perdez pas courage« Go dérive le sobsU esmêi de riUlîen smagare, par le pro- 
vençal etmaiar. Toos viennent plutôt de la forme barb. ex^maclare, comme esmoi, émoi, 
de exmovere, — (9) Le copiste a mis : qui tainc, — (3) Blâmé. — (4) Ad evlrusum^ 
tout en dehors, c'est-k-dire loal franchement^ 



LA MANEKINB. 



!ll 



quinze jours, la célél)ration des noces et du couronnement par 
de grandes fêtes f2153]. Sa mère seule, retirée à Perth, n'y 
prend aucune part, et comme la haine de la vieille dame ne 
s'apaisait pas, il lui propose de choisir ou de pardonner à Joie 



Ce que jo vous reqaier et prie ; 
çou e«t sans penser yilonnie : 
Je vous aim de bonne amour vraie. 

1940. Se il vous plaist que je vous aie 
De cuer bonement vous otroi 
Que vous serés dame de moi. 
S'aurés en vostre cief couronne. 
Tous U pals qui environne, 
Sscoce, Yrlande, Comouaille 
Sera vostre sans nuie faille. 
Sires en serai et vous dame 
Si n'aurés garde de ma dame , 
Ne de nului qui mal vous face : 

19Ô0. Âins vous donne Amours ma grâce ; 
Mais or ne le refusés mie 
Car vous fériés grant folie. » 
La damoiseie entent et ot 
Ce dont forment sescuerss'esgot (1). 

1976. « De grant orgner seroit tenus 
Mes cners se de vous s'escusoit 
Et si grant honeur refusott ; 
Mais s*il vous plaist que me prenés 

1980. Sn ioialté me maintenés. > 

— « En non Din, bêle, ensi ert il 
Si gart Dix men cors de péril ; 
Trestous les jours que je vivrai 
De loial cuer vous amerai. » 

Adont l'a par le menton prise 
Gomme cil qui moult l'aime et prise; 
SI Ta plus de vingt fols baisie 
Et dist : « Ne vous esmaués mie , 
Douce amie , de nule riens : 

1990. Desor vous vient bonenrs et biens. 



A baisier n'estes pas vilaine 

Car mont avés souef (S) alaine. 

Or serai-Je liés (3) soir et main. 

Or en venés : je vous enmain 

Ou palais . la ù mes gens sont 

Qui par maintes fois requis m*ont 

Que J'envoiaisse en Engleterre 

Vne des Ûlles le roi querre. 

Mats saciés bien tout a estrons 

Qae mes cuers se tient si a vous sooo. 

Que je ne vols puis autre avoir 

Que j'aperçin vostre savoir. 

VoQs êtes celé ù je m'atens 

De joie avoir à tout mon tens. » 

A dont l'a prise par le main 

SI i'enmaine o lui, main à main. 

Tautost fu la messe cantée. )040. 

Ce fn fait si privéement, 

Fors sa maisnle seulement 

N'avoit Mais si menant 1 erent 

Qui durement se merviliierent 

De ce que li rois avoil fait 

Tost fu à sa mère retrait; 

Se l'en prist une teie envie 

Que ainques puis jor de sa vie 

Ne Ûst fors que s'entente mètre 

A la Manequine demetre 9050. 

De toute boneur, s'ele séust 

Et qu'ele faire le péust. 

Li rois le manda an disner ; 

Mais seur son lit s'ala ciiner 

Et dist qu'ele n'ira ja. 

< Bonis soit il quant prise l'a , 



(1) Bxgauditt s'esjoait. ^ (3) SuavU* — (3) Lœius, jojeuz soir et matin. 



\V1 



LA MANKkIxNK. 



OU (Je prendre 8ou douaire, c'esl-à-dire de se retirer 'de la cour 
en recevant en propriété le cbàteau d'Evoline. Dès le lendemain, 
elle s'établissait à Evoline. Plus tranquille désormais sur le sort 
de Joîe, qui devait lui donner un héritier dans peu de mois, le 
roi cède à Tenvie qu'il avait depuis longtemps d'aller se mêler 



Ne qui le tenra mats pour roi ! 
Or a- il fait trop grant desroy 
Qui a ci prise ane esgarée , 

•20(i0. Une chaitive , une avolée (1} 
Une femme o tout une main. 
Car fust il orc u flun Jourdain ! » 
Li chevalier qui ce entendirent 
Errant de li se départirent. 
Si revindrent an roi arrière 
Et redirent en tel manière 
Qu'ele leur respondi, briement. 
Hais 11 rois n*en fit nul samblant : 
« S'ele veut , fait il , si i viegne ; 

-2070. Et s'ele ne veut, si remaingne 

2153. Ce fu en la douce saison 
Que li roussignol ont raison 
De chanter pour le tans joli , 
Que U pré sont vert et flouri 
Et 11 vergié cargié de fruit ; 
Que la bêle rose est enbruit (2) 
Dont les dames font les capiaus 

-2i(K). Dont li amant font leur aviaus (3) ; 
Que l'herbe vert est revenue 
Qui par la froidure ert perdue : 
Gascuns oisiaus en son latin 
Gante doucement au mathi 
Pour la ssdson qui est novele. 
Toute riens adont se révèle ; 
Que la joie maintenir doivent. 
Li canel les iauwes reçoivent , 



Qui en yver erent esparses. 

Où keurent karoler (4) ces garces ? 2170. 

Beatris, Harot, Margueçon? 

Avoec eies ont Robeçon 

Et Collnet et Jehanet ; 

Puis s'en vont au bois au niuget , 

Capiaus font de mainte manière 

Ançois que reviegnent arrière. 

Bêles sont les nuits et li jour 

A ciaus qui mainUenent amor. 

En itel tans corn je devise 

Est celé pentecouste assise 2130. 

Dont toutes gens demainent feste 

Droit la veille de celé feste 

Assambia a Dondeu la cours. 

Maintbuef, maint pourcel et maint ours 

I eut tué pour car avoir 

Tant que n'en puis nombre savoir. 

Qui dont véist dames venir, 
Chevaliers par les mains tenir ; 
De dus , de contes , de barons 
Emplirent tous les pavillons. 2MK). 

Le soir quant li eurent soupe 
Trestuit s'atinerent u pré 
Gomme s'il fust en plain midi ; 
Car tout certainement vous di 
Qu'il i avoit tnertins (5) ardans, 
Onques nus hom ne vit plus grans. 
Ne vin, ne viande, ne cire 
Ne vaurrent nului escondire : 



(1) Àdvolata, une coareose. — (2) EpaDoaie, tmbricataf Les pétales étages Tnii sur 
l'autre; mais j'avoue celte pensée bien élégante pour le moyen 4ge. Peut-être y a-t-11 : 
en bruit, in bruilHeio (brolium , broletum , bruiUiuiii : Cang. gioss.)» « La rose est 
aux buissons. » — (8) Adjuvaminaf II faudrait adjuvalia. Peut-être doit-on lire apiaus, 
appeaux. — (4) Danser au son des iostruments ; ckoraulet? — (5) Torches. 



LA MANEKINE 



115 



aux brillants tournois de la France et d'y conquérir la gloire. 11 
s'embarque à Berwick, après avoir secrètement confléàson sé- 
néchal et à deux autres chevaliers, ses hommes de confiance, le 
soin de veiller sur sa femme. Débarqué le jour suivant sur le? 



Tant en ol cascuns comme il veut 

-2200. Ainsi bel cascuns les akeat. 
Quant il orent toute la nuit 
Démené karoles et brait 
Et M jours devoit ajourner. 
Vn petit se vont reposer 
Pour estre plus froit l'endemain. 
La rolne se leva main 
Bien acesmée (i) et bien parée : 
D'un gros ûl d'or ert galonée , 
A cascun plain doit ij rubis ; ' 

3210. Ja n'iert il tans si anublis (9) 
Que on assés cler n'i véist 
De la grant clarté qui en ist 
D'une cotele d'or tissue 
Toutes par mi pelés (3) cousue 
Avoit le sien biau cors vestu. 
A paines porai le tissu 
Deviser dont ele estoit çainte : 
D'or i avolt platine mainte 
Qui s'entre tienent a carnieres 

'iiW. D'esmeraudes bonnes et cleres : 
Vn saflr avoit u morgant (i) 
Qui valolt bien c mars d'2û*gant. 
En son pis avoit une aflque 
D'or et de mainte piere riche ; 
De drap d'or ot a col mantel 
Âinqaes nus hom ne vit si bel ; 
Entour son col l'eut acolé. 
Ne fu mie de vair pelé 
La fouréure, ains fu de sable (n) 

2^30. Qui moult fait la gent delitable. 



A son çaint a une omosniere ; 

Ou monde n'a nule pins ciere ; 

Sour son clef eut une couronne 

TaQt com li siècles avironne 

Ne fust trouvée sa pareille : 

De Tesgarder ert grant merveUle 

Des bonnes pierres ki i sont 

Et des vertus que eles ont. 

Esmeraudes, saflrs luisans, 

Rubis , j«gonces (6), dyamans , 2240. 

De çou erent li carnel fait ; 

Àinc plus bel ne furent pourtret. 

La couronne de sous ert d'or ; 

Mais si kavel (T erent encor 

Plus cler, plus bel et plus luisant 

Que 11 ors (8) n'ert, mien essiant. 

Bêle ert et s'eut si bel atour, 

Aine femme n'eut plus bel nul Jor. 

En tel atour, en tel couroy 
Fu celui jour U femme al roy. -ZibO. 

Li parement le roy refurent 
Si bel, si gent comme estre durent ; 
Des siens ne voel faire devise. 
Quant eurent oi le servise 
Es pavillons sont retomés 
Ou li disners ert aprestés. 
Biaus fu 11 apparillemens : 
Tables i eut plus de v cens 
Pour grans signeurs et pour barons 
Dont je ne sai mie les nons, 2260. 

Ne du savoir n*est nus mestiers. 
Qui dont véist ces escuiers 



(l) Parée, ûdseemari, ax?i|xoc. Vers qoe le copiste avait passé et qu'il a reporté 
au bas de la colonne. — f2) Nnageuz. — (3) Perles. — (4) Oa mordait* agrafe. — 
(S) Sêbelum, tabeUna peiiis , libeiine. — (6) Agathes. — > (7) CavUia, chevilles, vis 
d*acier. — (8) Non pas «ttr«w, mais aureut (clavicnlus). 

T. VIII. 8 



il4 



LA manekim:. 



terres de Flandre a\\,\.^ il se livre aussilOt à sa passion pour 
les combats, remporte te prix au tournois de Bassons, près 
Compiègne, puis va chercher, à Epernay et ailleurs, d'autres 
occasions de rompre des lances. — Pendant ce temps , la jeune 
reine d'Ecosse séjournait, assez tristement, à Dundee. Un beau 



Pour biau servir apparillier : 
Li uns leqr coatiaos aguisier 
Pour taillier devant lear signeurs. 
Et il aatre a mestier pluisears 
Ainsi com devisé estoit 
A quel rené cascuns serviroit; 
Portent pain et vin a plenté 

2270. Cascuns en eut sa volenté : 
Gel jour ne fu riens espargnlé. 
Li pavillon erent joncbié 
De mnget et de violetes 
Et de maintes autres floaretes. 
Qaant 11 seijant le commandèrent, 
Li trompéar i'iawe cornèrent (1). 
Li rois est assis premerains, 
Rt pais li autre qui ains ains ; 
De table en table a leur talent 

3980. S'assisent toit commanalment 
Dames et chevaliers ensamble, 
Si qu'avoec aus vilains n'assamble. 
Se je devisoie leur mes 
Ici n'arresteroie bui mes (3) 
Tant ne si bons ne autres tex 
Ne donna mais nus hom mortex ; 
Cascuns en eut a son voloir 
Et de tex com il volt avoir : 
Cars et volilles , venisons, 

'2290. Ou en maintes guises poisons. 

Quant mengié eurent, si lavèrent. 
Li ménestrel dont en alerent 
Cascuns a son mestier servir 
Pour leur soudées (S) desservir. 



Nus ne querrolt la mélodie 

Qui fu loeques (4) en droit oïe : 

Vielles, estives, fretiaus, 

Muses , barpes et moyniaus , 

Cytoles et psalterions , 

Trompes , buisines environ. 3300. 

Tait cil i font tant de mervelles 

Que ne furent mais leur pareilles. 

Quant un poi escouté les eurent , 

Esroment (5) au caroler keurent. 

Tel carole ne fu véue ; 

Près du quart dure d'une lieue. 

Par les caroles s'en aloient 

Chevaliers , dames qui cantoient , 

Parés de dras d'or et de sole. 

Gascons et cascunes fait joie 2310. 

Fors que sans plus la maie dame 

(Dix maudie son cors et s'ame !) 

Car ele n'i volt onqnes estre. 

Si dolante est, plus ne puet estre. 

A vij lieues d'illuec estoit, 

A une cité c'on clamolt 

Pert , ensi com j'oï retraire ; 

Hais de lui me voel ore taire 

Et a la feste revenir 

Ou tuit se sevent blau tenir 2330. 

Les dames et li chevalier 

Alerent maintes fols changier 

Ce jour leur apparillement ; 

Puis s'en revenoient cantant , 

Et prenoient a la carole. 

Cascuns samble que ses cuers vole. 



(l; La trompette annonce le repas, qai coniuience par l'raa poar les uaius. ~ (2) Je iic 
m'^hrèterais plus d'aujourd'hui , hodié magis. — (3) Soldait^, solidos ; pour gagner 
jpur argent» — (4) tlluc, — (&) Pour « erRimraent, > é rapida mente. 



LA MANEKINE. 



115 



jour, le seneschal, sou protecteur, « qui savoit romans et latin, 
fait un parchemin » pour envoyer au roi la nouvelle qu'elle 
venait de mettre au monde un fils le plus beau du monde. Mal- 
heureusement, le messager chargé de porter la lettre eu France 
(3169) pensa bien faire en s'arrêtant, tant à Taller qu'au retour, 
à Evolîne pour saluer la reine-mère. La veille dame, dont il 
ignorait les haines, Thébergea chaque fois, le charma de pa- 



Se ne fust, sans plus, le mehain 
Que la rolne a de sa main, 
Autre cose en li ne set dire 

2330. Nus hom qui sa bianté ne mire ; 
Mais de ce durement anoie 
Tous cians qui de s'oneur ont joie. 
MoQt fu celui jour etigardée 
La bêle , la bien acesmée ; 
Quant plus l'esgardent, plus leur plest; 
De L'esgarder cascuns se paist. 
Sa biauté et sa conlenaDce 
Les a tous mis en tel balance 
K'entr*au8 dient : « Li rois fait bien, 

2340. Plus ne l*ea demanderons riens. » 
Bnsi dIent et cil et celés , 
Chevalier, dames, damolseles; 
Mais quant il mix connisteront 
Sa manière , mix l'ameront. 
La feste, ainsi com je devis 
Dura trois jours tous acompUs , 
Aussi grant et aussi pleniere 
Con je vous ai retrait arrière ; 
Et quant il s'en vaurrent partir 

'2350. Li rois flst cascun départir 

Hanas d'or, de madré et d'argent 
Selonc çoa qu'estoient la gent. 
Tout ensement la Manequine 
En qui toute bontés affine. 
Par le commandement le roy 
Donne as dames moût biau conroi, 
Mainte cainture et maint anel 
Et maint fremal d'or bon et bel , 
Dont tousjour fa puis molt amée. 

3360. A tant est la cours deflnée. 



Est tout drois arrivés au Dam. ^18. 

Ses cevax des nés ou rivage 

Fist mettre, qu'il n'i eut damage ; 96?0. 

Puis est en la vile venus 

Ou ses ostex fu retenus. 

Du conte de Flandres enquiert, 

Où sera trovés s'on le quiert. 

On li a dit quil est a Gant , 

Où fait son apparillement 

D'aler au tomol a Ressons ; 

Mou plaist au roi ceste ressons. 

L'endemain quant il vit le jour 

N'i vaut faire plus lonc sejor, 3630. 

Vers Gant a sa voie accueille. 

Li quens de Flandres ot oXe 

La novele du roi d'Escoche : 

D'aler encontre lui s'esforce, 

Se le salue et le conjoie 

Et li dist : « Sire, j'ai grant joie 

Quant il vos pleut ci a venir; 

Bien poés a vostre plaisir. 

Faire de moi et de ma gent 

Quanques vous venra a talent. > 3640. 

Li rois grans mercis li respont. 

EnsI tout parlant venu sont 

A Gant, et furent celé nuit 

Avoeques le conte a déduit ; 

Et li rois si li a enqnis 

Du tournoi, ù il est empris : 

Li quens li a dit a Ressons. 

Dont dist li rois : « Nous i irons; 

Et d'une cose vous requier 

Que vous me voelliés otroiier 3650. 



116 



LA MA.NRKirXË. 



rôles et de présents, Tenivra de Lon vîd, et pendant la nuit fit 
substituer d'autres lettres à celles dont il était porteur. Ces 
fausses lettres disaient au roi sa femme accouchée d'un monstre 
à quatre pieds, tout velu. Dans sa douleur, il avait répondu 
avec prudence qu'on eut soin de la mère et de l'enfant, quel 
qu'il fût, jusqu'à son retour. Mais la vieille dame avait de nou- 



Qae vous soiiés de ma menie (l). » 
Li quens bonnement il otrie. 

Celé naît furent molt a aise 
Gose ne leur faut qui leur plaise ; 
A lendemain bien très matin 
Se sont très tous mis au cemin. 
Geie nuit vinrent dusk'a Lille ; 
A aïe i furent , car la vile 
Lt iert au conte ; mais Tendemain 

2660. Se metent au cemin bien main. 
À destre laissierent Artois , 
Puis sont entré en Vermandois, 
Par Roie ont leur cemin tenu 
Tant qu'il son(t) a Ressons v^nu. 
Ou castel descend! li roys ; 
lui Fiamens et Escotois. 
Dont commencent gens a venir 
Et les hostex penre et saisir. 
Boulenisien et Artisien , 

2670. Brebençon et Vermendisien, 

Fiamenc et Normant et Pouhier (-2), 
Alemant , Tbiois et Baivier, 
Tout cil a Ressons descendirent 
Et par les fenestres hors mirent 
Maint escii et mainte baniere 
De mainte diverse manière. 
De l'autre part devers Gornay 
Vinrent Biauvoisin , bien le say, 
Berruier. Breton et François 

2680. Et Poitevin et Hurepols 

Et Champenois tout ensement ; 
Cist vinrent au tournoiement. 



A Goniay sont cist descendu 

Ainsi ont le jour atendu 

Que devoit estre li tournois ; 

Et quant il vindrent de manois 

La messe cirent; si s'armereiit, 

Et dessus leur destriers montèrent ; 

As cans vinrent pour tournoiier ; 

Ce puet as couars anoiier. 2690 

Li rois d'Escoche issi premiers, 
En sa route mit chevaliers 
Qu'il a tous retenus o 11. 
Avoir par avoit si joli 
Ne fn mais véus ses paraus. 
Ses chevaus, qui est grans et haus 
Ert couvert d*un drap d'or batu ; 
Onques mais si rices ne fu ; 
Et il qui ert et biaus et grans 
Ert deseure moût bien parans , 2700. 
Si bien armés comme adevise. 
En ce j or n'ot autre devise 
En ses armes, fors que d'or furent 
Si bien faites comme estre durent : 
Ce flst il en seneflance 
Qu'acomplie ert sa desirance. 
Car ses droites armes si erent 
A trois lyonciaus d'or qui erent 
Rampans et coulourés de noir (3). 
Teles armes déust avoir; 2710 

Mais les lyonciaus en osta , 
Toutes pures d'or les porta. 
Li quens de Flandres ert lès lui , 
Qui celjour molt bien le servi. 



(l) Maison , compagnie. — (2) Us gens du Ponihieu. — (3) Il ne dît point de sable. 



LA MANRKINE. 



117 



veau changé le message et feint un ordre du roi qui comman- 
dait au sénéchal de brûler immédiatement le monstre et celle 
qui lui avait donné le jour, sous peine d'être lui-même livré au 
supplice. Désespoir de la Manekine. Le sénéchal et ses assistants, 
émus de pitié, firent le complot de ne la brûler, avec son fils, 



3735. . . .A dont prist cascans son conroy(l}, 
Son escu prist cascans lès soy 
Et si mist son hiaume en sa teste. 
Li rois a sa gent manifeste 
Qae il li baUient son esca : 

2740. Uns chevaliers li a tendu; 
Puis 11 fn li hiaumes iachiés 
Qui n*estoit mie enruiUiés 
Ains estoit d'or clers et lyisans 
Et, à regarder, deduisans. 
Quant il U fu laciés u chief 
De tout se met el premier cief ; 
D'amours et d'armes bien apris 
A près de lui son escu mis, 
En son puing une grosse lance 

2750. Son cbeval point (2; et il li lance ; 
Alns ne ûna d*esperoner 
Desst k'jl vint as cols (3) donner. 
Un chevalier de France ataint 
Qui au partir de lui se plaint 
Car si radement l'a fera 
Que duske a tere a abatu 
Le chevalier et le cheval. 

3855. Ensi cei Jour se démenèrent, 
Duskes a la nuit ne flnerent; 
Mais la nuit viens, kl les départ. 
Vont s'ent Si font autre regart 
Non ainsi comme erent venu : 

2860. N'i eut tel noise ne tel hu. 

Li plulsour eurent les cors pers (4) 
Des grans cox qu'Us orent souffers. 



Tant vont a cev^l et aplé 

C'a leur ostex sont repairié. 

Li rois est venus a Ressens 

Et avoec lui ses compaignons : 

Tout droit ert venus au castel. 

Quant illifuce Ufubel; 

Car moût durement fu lassés 

Des cox don ot eu assés. $870 

Desarmés est isnelement ; 

Li quens de Flandres ensement, 

Qui ce jour la avoit molt fait. 

Encore ne l'aie jou retrait ; 

Se jou de cascun devisoie 

Çou que il flst, trop demourroie 

A revenir a ma matere. 

Autre mention convient querre 

Fors que de tant que bien le flst; 

Et li rois commandement flst 3880. 

Que tuit soupaissent avoec lui. 

Si firent il. Il n'eut nulul, 

De chevaliers, part a Ressens 

Qui lui ne fuissent semons. 

Assés orent viandes, vins; 

Quant soupe orent, li matins 

Parut : A dont se vont couchier, 

Qu'il en avoient bien mestier. 

Duskes a tierce se dormirent 

Puis se levurent et vestlrent, 3890. 

Se râlèrent trestout a court, 

LI rois ne leur flst pas le sourt ; 

Moût les honeure , molt les aimme. 

Amis et compagnons les claime ; 



(I) Rang, rangi^e, éonredtum. — (a) Rperonne, pungii. — (8) Cop»? conps. — 
(4) Bleus. 



118 



LA MANBKI^'E. 



qu'en effigie; et de fait la ramenant à Berwick, ils l'abandon- 
nèrent, comme elle était venue, dans un batelet qu'on livra à 
la mer. Cependant le roi, plein d'inquiétude, laisse les tournois 
pour ne plus aspirer qu'à l'Ecosse (4034), et bientôt il débarque 
à Berwick. Le sénéchal l'y attendait. Son épouvante lorsque le 
roi lui demande où est sa femme. Désespoir du roi non moindre 



Leurs pertes rendi a pluiseurs 
Et lui retint les milieurs. 
Âssés leur donna de biaus dons ; 
Tant ilst , et ce fa bien raisons , 
Qu'il eut ie pris de ce tournoy. 
3900. Cascuns li olrie endroit soy. 
Àssés i eut de bien faisans 
D'une part et d'autre perdans ; 
A peine puet on assener 
Quel pals s'en doit miex loer. 
Lî rois ains que d'illuec partist 
Un antre tournoiement prist 
Par i'assens de ciaus de Gournay 
A quinze jours , a Esparnay. 

3169. En une nef a marceans 

3170. Qui doit aler vers les Flamans 
Entra, et ii eurent bon vant, 
Par m\ la mer vont tant siglant 
Qu'a Gravelighes sont venu. 

Le messagler n'ont retenu ; 
D'aus a pris congié , si s'en tome 
busk'a Sainl-Omer ne sejorne ; 
Demande ou li tournois est pris ? 
Droit entre Creel et Saint Lis :i), 
Doit estre a joedi ki vient. 
3180. Quant il Tentent, plus ne se tient; 
Ains oirre tant parmi Artois 
Et après parmi Vermandois , 
Qu'il est en Biauvlsis venus. 
Dusk'a Clermont ne s'est tenus. 



Lueques demanda et enquist 
Ou li rois est ; et on li dist 
Que il séjourne a Creel 
Ou fait laire bel appareil 
Pour tournoiier. Quant ce entent 
Lueques ne se va alentant ; 3190. 

Tout droit au cemin se ravoie. 
N'i a que. trois lieues de voie : 
Tost les ala, a Greeil vint ; 
Dusk'al cajtel ne se retint 
Ou a hostel estoit li rois, 
lui Flamens et chiaus d'Artois; 
Assés ot lui de barons. 
Qui il ot donné de biaus dons. 
A tant estes vous le message. 
Le roi salue en son langage : 3300. 

« Sire , dist il , li senesca(u)x 
Qui moût est preudons et loians 
Vous tramet par moi ceste lettre ; 
Faites garder qu'il i fist mètre. > 
Puis si li lent. Li rois les prent , 
La cire brise , et puis estent 
Le parkemin qui ert dedens 
Il savoit bien lire rommans ; 
En sa joenece l'eut apris ; 
Car son maistre ot o lui tous dis (2) 3310. 
Qui tant Taprist qu'il seut escrire 
Et le romans et latin lire. 
.... Or n'a talent que plus sejorne 4084. 
Li quens de Flandres ie convoie 
Car aussi estoit cou savoie. 



1) Sfiilis — (2) Il avait un maîlre too« les jours. 



LA MANBKINE 



119 



que celui dont Joie avait été frappée quelques jours auparavant. 
On fait venir le messager; le crime se découvre, et le roi, dans 
sa juste colère, fait construire exprès une tour (4463) où 11 or- 
donne que sa mère soit mise, pour le reste de sa vie, au pain 
et à l'eau. Quant à lui-même, il fait appareiller un navire et se 



Parmi Vermendois g'aceminent 
Et par lear jornées cheminent 
Tant qae il ont Artois passé, 

4040. Ne se tinrent a si lassé. 

Contre ne voisent sans demour. 
En Flandres vinrent au tierc jor 
De Créel dont erent méu. 
Aa roi a durement pieu 
Li samblans que ii [qaens] (1) li iisl : 
Moat voientiers le retenist 
En Flandres xv jours ou viij 
Pour estre en joie et en déduit ; 
Mais il n'en puet venir a cief, 

1050. Car encore estoit ii moût grier 
Au lOi de cou que tant demeure, 
Il ne quide ja véir l'eure 
Que il ia Manekine voie : 
Et se s'est voirs dont il s'esfroie 
Las ! a'est pas ainsi comme il coide. 
Fait 11 a sa mère une wide (2> 
Dont il garde ne se donnoit. 
Quant li quens de Flandres perçoit 
Que riens ne li vaut sa prooiere 

lOAO. Trois jours li flst moût bêle ciere 
Tant que sa nés fu aprestée : 
A Dan lueques ert aancrée. 
Dosques la fa il convoités 
Du conte, qui n'ert mie liés 
De ce ke si tost se départ. 
Offert li a et tost et tart 
Son pooir et sa signerie. 
Li rois boinement l'en mercie ; 
Quatre destriers donner ii flst : 



N'en ni eut nul qui ne vausist 4070. 
Cent livres d'estrelins u plus. 
Li quens n'en flst mie refus. 
Ains li redonna des oisiaus , 
Faucons et ostoirs , girfaus 
Bien afaitiés ou vij ou viij. 
Mais ii en eut pau de déduit : 
Autre besoigne a l'uel li peut 

Dont encor garde ne se prent 

Erramment (3) a maçons mandés ; 44as. 

Bien v cens en a assemblés. 

Si ies maine en une faioise 

Vers ia mer, ou vile n'adoise (4). 

Adont le plus maistre apela , 

Tex paroles ii redist là : 

« Maistres , fait il , je vous requier 

Que de piere et de bon mortier 4470. 

Me faites ci une grant tour 

Qui soit reonde tout entour ; 

Les murs faites bons et espès 

De XV pies ou plus d'espès ; 

Faites la moi et haute et lée. 

En bas ne faites nule entrée ; 

Bien haut faites une fenestre 

Par où on verra dedens l'estre 

Et si gardés qu'en xxx jours 

Soit toute parfaite ia tours. y> 4480. 

Li maistres respondi briement 

Que la tours ert faite erroment. 

Qui donques- véist macbonner : 

Les uns les pieres tronçonner 

Les autres taillier au martel 

Et les autres tost et isnel 



l> r« mpiisle a mis ti roh. — (2) Une paye. — (3) V«y. p. 114, n. 5, — (4) Afitit. 



120 



LA xMANRKINE. 



met à la recherche de la pauvre ahandonnée. — La Manekine, 
u qui de pleurer ne fine, » après neuf jours passés en mer, 
seule avec son enfant, mais gardée par la Vierge Marie, sa seule 
espérance, arrive en vue d'une côte, au pays de Rommenie (4763). 
Trois pauvres pêcheurs, qui, au point du jour, naviguaient 
pour aller tendre leurs rels, la recueillirent non par un esprit 



» 



Faire le bon mortier de caucli 
Les autres drecier escafaos 
Pour le mortier faire millor 

4490. Les antres conimenchier là tour, 
Le fondement pour la tour faire. 
Et ces mâchons crier et braire : 
« Ça de la pierre ! Or ça morUer 
Il deist bien : Sans espargnier 
Pensent de celé tour parfaire ! 
Tant se bastercnt tuit du faire 
Et tant firent qu'en xxx jours 
Fu toute parfaite la tours. 
Dont s'en vint li maistres au roi . 

4500. Si ii a dit : « Sire , par foy, 

Faite est la tour que vous déistes ; 
De son grant (l) plusfort ne véistes.» 
Respont 11 rois : « Çou est bien fait. » 
De son argent paiier a fait 
Le maistre, tant qu'il enfn rices; 
Ne li convint puis estre niches. 
Après çou que ta tour fu faite 
Se mère qui pas ne s'en gatte 
A mandée privéement. 

4510. Ghe fu fait si celéement 

Qu'ele nule riens n'en savoit, 

Duskes a tant que ele voit 

Le senescal qui la vient querre ; 

ii , les barons de la tere : 

« Montés, font 11, 11 rois vous mande. » 

Et eie pour coi leur demande ; 

Mais ii ne li ont mie dit , 

Ains le font monter sans respit. 



A l'eure que leur dist li rois 
Vinrent a la tor demanois. 45^. 

Li rois iiluecques les atant ; 
Estes-les-vous venus bâtant. 

Quant 11 rois sa mère a véue , 
Moût en a grant pitié eue ; 
Mais tant 11 nuist sa tratsons 
G'ore est venue la saisons 
Que ele en aura son loiier. 
Mal vais fait son cuer apoiier 
A traïson, qu'en la parfln 
N'en aura-on ja bone fin 4630. 

E Ira.ljteur et traïsoa 
Het Dix plus qu'autre mesproison ; 
Et puisque Dix traUeur het , 
Qui quanques on fat volt et set , 
Moût est cis fax qui s'i embat ; 
De son tor méismes s'abat. 
Lonc tans en puet on bien autrui 
Grever et faire moût d'anui ; 
Mais quant plus en fait on des mans, 
Plus crnelment torne sour ciaus 4540. 
Qui ont pourcacié le malisce. 
I fait bon eschiver tel vlsce ; 
Gelé mte ne l'eschiva , 
Dont a malvais port arriva ; 
Car li rois l'a fait emmurer 
Dedens la tour ù endurer 
L'en convint lonc tans maie vie ; 
Gar onques puis Jour de sa vie 
N'issi hors de celé tourele ; 
Ne n'eut viande qui fust bêle 4550. 



(1) i*laff forte pour m grandcar. 



LA MANEKINE. 



121 



de générosité pure, mais pour faire une bonne prise (4791). 
Après l'avoir vainement interrogée, le plus sage d'entre eux la 
reconnaissant à ses liabits de soie pour une grande dame, lui 
proposa de la mettre à Rome, chez sa femme, et de vendre les 
beaux habits et la nacelle pour fournir à sa subsistance jusqu'à 



Fors, sans plus, de Viauwd et du pain 
Que OD ii portoit cascun main 
Et avaloit par la fenestre. 
niueques le flst li rois estre , 
Ou bel li soit ou ii desplaise. 
N'aura mie seule mesaise 
La Manekine ne ses Ax 
Qui sont en mer en grant perlx ; 
Ains en a tout son col cargié 

4560. Celé qui ii a pourcacbié. 

Quant il rois Teut mise en la (or 
Et eut devisé quel atour 
Il voioit que on li portast 
Et par une corde avalast 
Et il eut fait commandement 
A ciaus qui ii vint a talent 
Que ii icele tour gardaissent 
Et dessour leur vies gardassent 
Que nus ne l'ostast de laiens 

4570. Qui ne calsl en mais liions , 
Il ne volt dont plus demorer ; 
Jours n'ajourne que de pleurer 
Ne soit saous ij fois u lij 
Pour celé dont il est destrois. 
Pour aier le querre et cerkier 
Fist une uef apparilller, 
La plus isiiele et la plus fort 
Conques mais Tust véue a port ; 
Et dist qu'avoeques lui iront 

4580. Ses senescax et cil qui l'ont 

Mise en la mer pour ce|qu'il crurent 
Les lettres dont decéa furent. 
Se veut qu'il en aient anni : 
Pour çou les merra avoec lui. 



Mais de lui qui son oirre alorne 
Se taist mes contes, et retorne 
A parler de la Manekine 
Qui en mer de pleurer ne fine. 

Droit en une;.riviere vint 4763. 

Qui par mi Romme son cours tint : 

Le Far le doit on apeler ; 

De Romme va droit à la mer. 

Ou Far droit a sa nef tournée 

Par nuit, et quant vint la jornée, 

III povres pécheurs de Romme 

Qui n'avoit mie grant somme 4770. 

D'or, ne d'argent ne de vilaille 

Se levèrent malin sans faille : 

Leur hostieus prenent et leur rois 

SI entrent ou Far (i) de manois. . . . 

. . . . LI uns ses compaignons apele : 4791 . 

« Signeur, fait il, gaaigne bêle 

Nous a hul cest jour Dix tramise : 

Pesclé avons en ceste prise : 

Une nef gaaignié avons 

Et çou que nous dedans véons. 

Il m'est avis que femme i voi : 

Or l alons veolr tout trol ; 

Se , saisissons ceste gaaingne ; 

NI a mestier autre bargaigne. » 4«00. 

— Il respondent : « Ce nous est bel. * 

Autant ont tourné le batel 

Et tant nagent qu'il sont venu 

Et à crox pris et retenu 

Le batel ou la Maneqnine 

Estoit, qui de pleurer ne flne 

Durement mervlllé se sont 

Quant en son giron véu ont 



(i) u Far, (leove. L'fxpjicalion, un peu longue, sera donnée anx ÀëttUiont, 



122 



LA MANBKINE. 



ce qu'elle trouvât comment « son pain guerre. » — « Biau si- 
gneur, » dit-elle au l)ateller, « grant mercis vous rent; n et elle 
se laisse conduire. Tous ignoraient la bonne fortune qu'ils al- 
laient rencontrer. Un riche et puissant sénateur de Rome, homme 
veuf vivant avec ses deux filles, aperçut, comme il se promenait 
à cheval sur la rive du Far, les deux bateaux qui portaient les 



L'enfant qa'ele porté aroit 
4810. Qai encor pas ij mois n*avoit , 
Et doit oa giron sa mère 
Qui ponr ii avoit vie amère. 

5309 Li sénateurs (l) les pescéours 

5910. Apele; si leurdist: « Signears, 
Pour combien, se il vous est bel, 
Aurai la dame et son anei {i) 
Et L'enfant qui est avoec lui ? 
Or ne me faites ionc anui. 7> 

— « Sire, vous l'avérés pour c. mars, 
Que nous meterons en iij pars ; 

SI en aura cascuns le tierc. 
Et sachiés que li desirlers 
Ne fust de lui mètre a bonour, 
bno. Pour cou c'on vous tient au millour 
De toute la vile de Romme 
Disons nous si petite somme ; 
Mais bien savons qui erl a eise 
Se de son cuer n a la mesaise 
Et de cou sommes nous tuit lié ^S). % 

— « Voir ; ja n'i aura bargignié , 
Dist li sénateurs, longuement. 
Venés en maison pour l'argent 
Et se me délivrés l'avoir 

r\'iiO. Que je doi pour l'argent avoir. -» 
A donques , sans plus estriver, 
S'en vont droit vers lui arriver. 
Si ont mise celui a tere 
A qui li quers de dolour sere; 



Encor ii est bien avenu 
Selonc le mal qu'ele ot eu. 

De son ce val est descendus 
Et dusques a la nef venus ; 
Entre ses bras celi requeut 
Ki d'errer par la mer se deut (4\ 5î40. 
Pitiés tant le sien cuer donta 
Que sour son cheval de monta 
Et ii prist le sen escuier ; 
Si est sus montés par l'est rier. 
Tant fu courtois qu'en son devant 
Porla il méismes l'enfant. 
Le peut pas ensi l'enmaine 
Par mi Homme , ki estoit plaine 
De bourgois, si comme estre doit 
Romme , qui si grant vile estoit. 5250. 
Avant qu'a son ostel venist 
Fu d'aucuns priié qu'il déist 
Cul li enfës est et la dame , 
Et il respont : « Ne sai par m'ame ! 
Ne sai dont vient ne dont est née. 
Par aventure l'ai trouvée- » 
Ainsi respont as demandans 
Tant qu'a l'ostei esl descendans : 
A son hostel vient , si desceiil. 
Assés fu qui rechut l'enfant. 5^60. 

Li senators la Manekine 
Mena en la sale perrine (5; : 
Ses filles vinrent contre liii 
A qui durement abeli 



(I) Li seniitear«, li senator«, l'est pas le membre da sénat, mais l'homme de famille 
si'n.itoridic , le senalorinn — (2) Une bagae d'or qui, avec sa robe de soie et le prix de sa 
narelle. ilonnait à Va Msinekine une valeur. — (3^ ivti. — (4) Dolei. — (5^ De pierre 



LA MANBK1NE. 



123 



pêcheurs et la princesse. Etonné de ce mélange, il entre en 
pourparlers et finit par emmener la Manekine à son hôtel , non 
pas qu'il substitue simplement son hospitalité somptueuse à 
celle des pêcheurs, mais il achète à ceux-ci leur prise par un 
contrat en forme (5209). Tandis qu'elle savoure le repos en ce doux 



La venae la Manequine ; 
Et cascans Tonnear U destine 
Et H pères se leur sermone 
Et de teas mos les arraisonne : 
« Bêles filles, je vous reqaier 

5970. Ainsi comme vous m'avez obier 
Que vous ceste dame bonnerés 
Et H faites ses voalentés ; 
Faites il de tout son voloir 
Se vous volés mon gré avoir. > 
Eles repondent bonement : 
« sire, vostre commandement 
Volons faire de cbief en cbief; 
Du faire ne nous sera grief. 
Que bien puist eie eslre venue ! >^ 

5280. A grant joie l'on recbéue 
De leur père; si, l'ont menée 
En une chambre arecbelée : 
Illuec la servent et confortent, 
Et son este voir (i) U aportent. 
Mengier la font ; mais petit fn. 
Ses lis apparilliés ii fa ; 
Se, la firent aler dormb*, 
Dont ele avoit moût grant désir ; 
Et si li ont, pour son enfant, 

'»i9ù. Mandé tost et isnelement 
Une nourice , et ele vient 

5.399. Li rois a Beruic s'entome 
5400. Moût ii poise que tant sejome. 
Sa nef a faite appariUier, 
De becuit et de vin cargier, 



Tuit 11 baron d'Escocbe sont 

Avoec lai, qal moat dolant sont 

De çoa que il ainsi se part : 

De pilé eurent bien leur part 

Qae pour leur dame, que pour lai, 

Qui par traïson ont anai ; 

Et li rois si leur devisa 

Et ciaus qae il vaut avisa 5ilo. 

A garder ses gens et sa tere 

Que nas ne les grieve de gaerre ; 

Si fait laissier par ses castias 

Serjans , arbalestes , qaariaus 

Et chevaliers a grant plenté , 

Tant com lui vint a volenté. 

Quant il ot sa cose atornée 

Et sa nef fu coume (2) atornée 

De pain , de vin et de viande 

Tele comme la mer demande , 54i0. 

A ses barons a congié près 

Comme courtois et bien apris. 

Mainte tanne i ot dont plorée 

Et mainte robe descirée. 

Moat sont dolant de lear signeur 

Qui faite leur eut mainte honnour. 

Jamais ne caident qo'il reviegne : 

Poar cbe ni a nul qui se tiegne 

De plourer et de grant duel faire 

Et li rois , qui vit leur contraire, 54S0. 

Lui disime de compaignons 

Entre ou batel as avirons 

Dusk'a tant qa'il vint a la nef 

Oa il ne faut (3) voille ne tref. 



(1) Sttoverium, le vivre, le manger: dérivé d'pn radieil latin compagnon des forme» 
fdere, efum on eslum, entur, ^strir. — (2) Tourne? ou rourne? Penl-flre coroni. 
foiil aiitrtor. — (3) Ne manque , fatiit. 



124 



LA MANEKINR 



Séjour, la Manekine voit bientôt les années s'écouler et son flls 
Jehanuet grandir. Cependant le roi son époux s'était embarqué 
pour la chercher. Il la chercha sur toutes les mers du monde 
(5399), depuis la Frise jusqu'aux grandes Indes, « Tlnde major, » 
et au bout de sept années de navigation et d'investigations en 



Son senescal mena o lai 
Et X cbevallers , qai anui 
Maint dael, mainte paine, maint grief 
Auront alns que vient a cief 
De la queste qu'il ont aqiTise. 

5140. Mais de CDU durement les prise 
Qu'il portèrent or et argent 
Tant c'onqnes mais si peu de gent 
N'enporterent itant d'avoir : 
Ce leur peut grant mestler avoir. 
Li maronnier tost s'adrecierent ; 
Leur voiles croisies au vent misent 
Et li vens dedens se feri 
Qui les maine tost et sert (1\ 
Li baron furent au rivage 

5550. Et regardent leur signerage 
Qui s'en va aventures querre ; 
Maint en i a qui ii cuers serre 
De cou qn'ensi aler l'en voient. 
Âu plus qu'il pueent le convoient 
Des ix et au viser s'aerdent. 
Tant que de lui le véoir perdent ; 
Car eslongiés fu en peu deure. 
A dont s'en revont sans demeure , 
Plain de courons, en leur ostex. 



Quant il seul que à Homme fu ■ 
5800. Selonc son anui liés en fu. 
Son senescal a apelé , 
.Son voloir lui a révélé : 
« Senescans , dist il , blaus amis , 
Puisque Dlex ici nous a mis 



Un petit i sejorneron. 

La semaine passer lairon 

Que Dix reçut pour nous la mort. 

(î) ' 

S'irons le Joedi absolu 

De nos pécbiés estre absolu 5810. 

La ou l'apostoile sera 

Car moult très bon estre i fera. 

Aies tost et isnelement 

Querre ostel ou nous bêlement 

Puissons estre contre cel jour. » 

— « Sire, volontiers, sans séjour. » 

A tant sans faire plus lonc conte 

Son cheval fait traire, si monte 

Et cbevauce par la cyté, 

Ou il vit mainte riceté. ismo. 

Hout li avint bêle aventure : 

Tant a chevauchié Tambléure 

Que U vint devant la maison 

Ou cele ert que longue saison 

A voit li rois cerkié et quise. 

Li senescaus Fostel avise 

Et voit le sanatour séant 

À une fenestre devant 

Par où en la vile regarde ; 

Et li senescans le regarde. riS )0. 

Moût ressamble bien preudom 

Pour ce si l'a mis a raison. 

« Sire, dist il, li rois des cix 

Qui est en tere apelés Dix 

Vous doinst joie , par tel couvent 

Com je vous metral en couvent , 



(1) Serià, 9erié, activenifnl et sérieaiteincnt ; non pas seren^, nfreniU^, dooceiucn'.. 
— (^) Un ven passé. 



LA MANEKINË. 



125 



tout pa>s, H ne l'avait pas encore trouvée, lorsqu'un vent favo- 
rable le conduisit à Temboucliure du Far. H est donc à Rome 
(:hiK)) où, à peine arrivé, le hasard ramène à prendre logis 
dans riiôlel même du sénateur. Jo!e apprend que son mari e.«t 
sous le même toit qu'elle, et sa première impression est la ter- 



Uae vous cel ostel que je vol 
Prestes a mon signeor le roy, 
Qui rois est d'Escoce et d'IUande : 

5840. Fors que l'ostel ne vous demande 
Àssés aura son esta voir (l) 
Mais que la maison puist avoir. 

Li senatoors a respondu : 
« Sire y bien vous ai entendu. 
Saciés ce ne sont mi parant 
Ou mi voisin ou mi amant 
Ou povre genl qui ont besoigne 
QaejepourDieudnmien leurdoigne; 
Autre gent cet ostel ne prendent , 

5850. Mais icele gent du mien prendent. 
Et nepourquant , quant il est rois 
Ne seroie mie courtois 
Se l'ostel U escondissoie ; 
Si m'ait Dix mix ameroie 
Que ma maison fust arsse en cendre. 
A vostre voloir poés prendre 
Sales et chambres et estavles, 
Vins, viandes et bans et tavles : 
Quanques il il sera mesUers 

5860. Li ferai avoir voienliers. » 
Li senescaus mercbi l'en rent, 
Arrière est retornés errant 
A son signeur qui au rivage 
L'atent ; si li dist son message 
Que il li a pris tel hostel 
Qu'en toute Romme n'ot autel. 
« Moût me samble de bone vie 
Cil qui l'ostel a en baillle 
On nous nous devons berbegier. » 



5880. 



Li rois est montés sans targier 5870. 

Quant il sot ses hostex lu pris ; 

D'aler là ont lonr conseil pris. 

Li sanatours qui otria 

L'ostel au roi, ne detria ; 

Ançois apela sa menle 

Qui ert bêle et bien ensignie ; 

Si leur fait les maisons niier 

Deseure et desous netlier. 

Puis va vestir sa bêle robe 

En une cambre beie et noble 

U la Manequine a trouvée 

Et ses filles qui ont ouvrée 

Une omosniere bêle et riche; 

Tele n'eut li dus d'Oterriche. 

Et 11 sénateurs les salue; 

Puis leur dit que plus ne delue : 

«c Mes belles filles , erroment 

Soient pris vostre parement, 

Car Dix un boste nous envoie 

A qui je voel faire grant joie ; 5890. 

Car bien doit on cex honerer 

Cui Dius vent de tant honerer 

Que il soient roi apelé 

Com cil ert , ne vous soit celé , 

Qui ma maison veut et demande : 

Il est rois d'Escoche et d'D'lande. » 

Quant la Manequine l'entent 
A peu que II cuers ne H fent ; 
Tel doleur la destraint et sere 
Que chéue est pasmée a tere. 5900. 
Et li sénateurs le regarde 
Qui de cou ne se donnoit garde. 



(1) Voyez ri-dessas, p. 123, vers 5984. 



1^20 



LA MANEKINli:. 



reur : elle se souvient qu'il avait donné Tordre de la faire mou- 
rir, et supplie son hôte de ne pas la trahir. Mais c'est son fils qui 
la trahit. A la vue de cet enfant, le roi se sent ému, troublé, en- 
traîné, sans en comprendre la raison; il croit reconnaître une 
bague avec laquelle cet enfant joue; enfin, dans cette scène 



Si le relieve et l'a tenae 
Tant que ele fa revenae. 
Et si tost comme ele revint 
De dolour faire ne se tint; 
Qa'iluec la deust devourer 
Ne 86 tenist pas de ploarer. 
Li sénateurs, qui se mervelle 
5910. Durement de ceste mervelle , 
Le conforte et si 11 requiert 
Qu'ele li die çou qui l ert, 
Pourquoi souspire. pour col pleure, 
Pour coi de tel duel se deveure. 
Quant parler puet, si li dist : « Sire 
Or me convient il a vous dire 
Une parUe de Tanui 
Que onques mais ne dis nului. 
Sachiés , se cis rois qui ci vient 
5990. Me puet véoir et il me tient 
Et il en a lieu ne pooir 
Je croi qu'il me fera ardoir, 
Non mie certes pour meffet 
Que je H aie onques jour fait -, 
Mais il avient souvent a court 
Que tex ne pèche qui encort. 
Une fois en sa court manui (1) 
Et moût de bien trouvai en lui; 
Mais par mesdisans fui grevée 
5030. Et si très durement mellée 
Qu'il me commanda k ardoir. 
Mais Diex flst tel pitié avoir 
Gelai cul il le commanda 
Que de cest tourment me jeta 
Et me mist par nuit en la mer 
Dont Dix me laissa escaper 



Et venir en vostre maison 

U j'ai esté longue saison. 

Or vous ai dit une partie 

De ma grieté qui m'est partie 5940. 

Et encor tant vous en dirai 

Que ja de mot n'en menUrai : 

Je l'aim plus que ne fas riens née 

Car moût grant amour m'ot mostrée 

Avant qu'il onques tenist conte 

De moi faire torment ne honte ; 

Mais , se il vous plaist que ma vie 

Soit dès ore mais alongie , 

Je vous pri que il ne me voie 

Car, se il me voit , je morroie. » 5950. 

Li senators. a que qu'il monte 
S'esmervelle moût de ce conte. 
Se li respont : « Or vous taisiés . 
Bêle , et vostre cuer apaisiés : 
Pais que vous estes en ma garde, 
Vous n'avés çaiens de lui garde. 
Si je cuidaisse cest a faire 
N'eust pas çaiens son repaire , 
Mais puis que je l'ai en convent 
J'en aquiterai mon convent 5960. 

Et vous ne vous mouvrés de chi. 
Mes ij filles que je voi chi 
Cl en droit vous compaigneront 
Et a Yostre talent feront 
Se volés faire mon voloir 
Confortés vous de ce doloir 
Qu'en duel ne puet on gaaignier 
Fors son cors de mal aengnier. » 
— « Sire, volentiers m'i tenrai ; 
A vostre conseil ml tenrai. 5970* 



(1) Je demeurai. 



LA MANEKINK 



127 



touchante, il adjure si passionnément son liù(e île lui dire la 
vérité, que la vérité se découvre et met les deux époux aux bras 
l'un de l'autre. La joie emplit la maison du bon sénateur; mais 
intervient resj)rit religieux, Tesprit de l'école de saint Louis, 
qui parle aux deux époux par la voix du vieux sénéchal d'Ecosse, 



se je lai véoir ne cremisse 
Riens plus volentiers ne véisse ; 
Mais assés m'en vient mieus tenir 
Qae a grignear torment venir. » 

À tant le sénateur esconte 
Et et le roi , lui et sa route 
Qai ja dedens sa court desceot ; 
A tant de sa chambre descent, 
On il laissa la Manekine 

5080. Et ala tant que il ne fine 
Devant que il conat le roy. 
Si le salue sans derroy ; 
Et 11 rois son sala li rent. 
En la sale entrent a itant 
Ou les tavles estoient mises 
Et deseur les bestaux assises. 
Si tost com 11 rois i entra , 
Jebanet son Ql encontra, 
Qui en la sale se jouoit 

5990. Gomme cil qui y\] ans avoit. 
MoQt ert biaus enfés et apris. 
Vers son père le cours a pris , 
Se li dist : « Sire , bien viegniés ! » 
Ensi comme il fa ensigniés. 
« Dous enrés, ce respont li rois, 
Li sires qui est rois des rois 
Vous doinst vie et amendement, 
Car moût a en vons bel enfant. > 
Li rois moit durement Tesgarde 

6000. Et quant il plas s'en donne garde 
Plus l'aime et plus 11 embelist. 
Son hoste apeie, si U dist: 
'< Or me dites voir, biaus doas osles, 
Se cis enfès icbi est vostres ? t» 
— « Oil , sire , voir il est miens ; 
Je l'aim plas que je ne Tas riens. » 
Adont ne seut li rois que dire ; 
De sa grieté ses cuers sospire. 



Li senatoars bien s'en perçoit, 

Qui parmi ses ex issir voit (5010. 

Les larmes chéoir sur sa face 

Plas cleres assés que n'est glace. 

Si U a dit : « G'avés voas , sire ? 

Vostres cuers me samble plains dire > 

— «i Biaus ostes, je le vous dirai 
Pour coi a mon cuer tele ire ai : 
Quant je regardai cest enfant 
D'an mien fit m'alai a pensant 
Que j'euc , bien a passé vij ans. 

Ja péast bien estre aussi grans 60^. 

Gomme est cis cbi, se il fast vis ; 

Mais si jouenes me fu ravis 

Par traïson, c'onques ne l'vi. 

L'enfant et sa mère perdl : 

Dont j'ai au cuer duel et anui. 

Or ains , quant j'esgardai cestat , 

Se me sovint de celé perte , 

Dont la vérité ai ouverte : 

C'est la raison pour coi plourai 

Quant jou cest enfant esgardai. > 6030. 

— <L Sire , dist il , ce croi je bien, 
Je ne vous en mescroi de rien. 
Avenu est a maint prodome 

Que d'ire et d'anui ontgrant somme : 
Ainsi esprueve Dix sa gent 
Tant comme il li vient a talent. » 

Entre tex paroles fu près 
Li disners , et li premiers mes 
Estoit ja sur les estaviies 
Et les escueles drecies : 6040. 

Se lievent et puis vont séir. 
Li rois le sénateur séir 
Fist de iès lui et a sa table. 
Maint mes de poison delitable 
Eurent , dont je ne fac devise 
Gar aillours ai m'ent«nte mise. 



128 



LA MANfiKINE 



el leur défend l'amour jusqu'à ce que la semaine sainte soit 
passée (66H). ils restent donc à Rome pour obtenir la bénédic- 
tion du Pape au jour de Pâques. — Pendant ce long temps qui 
s'était écoulé depuis les premiers malheurs de la Jo!e, qu'é- 
tait devenu le roi de Hongrie, son père? Dévoré de remords et 



Li enfës de laiens s'en tourne , 
Dusk'a sa mère ne séjourne : 
Trislre la Irueve , et esplourée ; 
6050. Mais a l'enfant mie n'agrée. 
De cel sens comme il en lui a 
Erroment demandé II a. 
«. Ma dame, pour col plçares tu? 
Vien véoir le roi qu'est venu ; 
Il a bêle gent la aval. 
Vous plourés, si faites trop mal. > 
La mère ne 11 respont mie ; 
Si durement est courechie 
Que les filles le sénateur 
6060. Qui l'amoient de grant amonr 
Ne li paeent donner confort. 
Ele pleure et pense si fort 
Que ele a nuli n'enlendoit. 
Li enfès , qui petitf pensoit 
A son anui n'a son tourment ; 
Begarde l'anelet luisant 
Ou li dyamans ert assis 
Qu'ele avoit en son doit assis. 
Cel anel li rois II donna 
6070. Le jour que il le couronna ; 
Et quant li enfès le coisi (1] 
Convoitiél'a, si le saisi 
Par la main et l'anelet prent ; 
Ne l'donnast pour c mars d'argent. 
La Manekine nul regart 
N'en prist , et Jehanet s'en part. 
De la cbambre errant (2) s*en avale ; 
Ne flna , se vint en la sale 
Ou 11 sénateurs et 11 rois 
6080. Se séoient al plus baut dois (â). 



La sale ert nete et baloie , 
De qnariaus de tieule entaillie 

Bien ouvrée par escekiers ; 

Et li enfès qui fu legiers 

Jeté deseur le pavement 

L'anel , et pais si le reprent. 

Une eure avant et autre arrière 

S'en va jouant en tel manière ; 

Tant le jeta de toi en moi 

Qu'il est venus devant le roy 6030 

Que seur la nape le jeta ; 

Et 11 rois la main i geta. 

Si le prent et si le regarde 

Et moût ententievment l'esgarde. 

Tant l'esgarde es le vous cheu 

En ceu ki l'ait ailleurs véa. 

Li senatours s'en aperçoit 

Que il tout son meugler laissoit 

Pour l'anelet et pour l'enfant. 

Si a dit a l'enfant : « Va t'ant. y> 6100. 

Mais li rois li requiert et prie 

Que U enfès ne s'en voist mie 

Ains le laist iltuec de lès lai , 

Car il ne li fait nul anui. 

Tant li pria qu'il fu lalssiés 

Et li enfès en fu moût liés ; 

De l'anel plas ne li souvint 

Que 11 rois dedens sa main tint ; 

AIns ne le flna d'esgarder 

Dnskes a tant q'il dut laver; 6110. 

Et pour un peu qu'il ne l'avise 

Bien pense qae d'autele guise 

El 11 aniaus que il donna 

Celi qu'a bonear couronna ; 



(i) Le désira, çuœsivit, — (2) Rapide : voyez ci-dessus, p. 114. — (3) Dais. 



LA MANEKINB 



129 



détesté de ses sujets, il s'était décidé à faire pénitence, et il 
était parti à la tète de trente compagnons, riches hommes de 
son domaine, pour aller à Rome demander le pardon du Pape, 
« Tapostoiles Urbains » (v. 0875, 6947). Donc, tous les person- 
nages du roman étaient, le jour des Pâques, au Vatican, que 



Hais d'autre part le fet mescroire 
Çou qu'il ne puet caidier ne croire (1) 
Que il ftist iltueques venus. 
Tant fa de ce penser tenus 
Que de sa bouce n'ist parole. 

6130. À chief de pièce la parole 
Li sénateurs , ki s'esmervelle 
Et de son grant penser resveille. 
Si li dist : <ic Sire, s'il vous plest, 
Yolenliers sauroie que c'est 
Que vous si très ententivement 
Regardés i'anel a l'enfant 
Que vous le mengier en laissiés; 
Et vis (2) m'est, vous vous abaissiés. 
Moût volontiers savoir voldroie 

6130. Dontcevientquisi vous asproie (3).» 
— «Biaus ostes, je n'en puis nolant, 
Se vous ne m'aies avoiant 
De cest anel que je voi cbi 
Ne quant ne comment il vint chl, 
Je ne serai mais hui (i^ a aise 
Ne n'aurai cose qui me plaise ; 
Et de l'enfant vaurroie oïr 
Se vous me volés esjoïr 
Se il est fin: de vostre famé. » 

6li0. Li sénateurs respont : « Par m'ame ! 
Ma feme en ses flans le porta 
Et 11 aniaus qu'il aporta 
Est sa mère, n'en doutés mie ; 
Le voir (5; ne vous en çoile mie. » 



Pour femme et pour fit les tenoit 
Pour çou c'achetés les avolt (6). 

Or ne set mais U rois que dire ; 
De bien parfont ses cuers sonspire. 
Les tavles furent ja ostées 
Et si eurent ses mains lavées ; 6150. 
Hais son boste ancor enquerra 
À tant mie ne le laira; 
Car li aniaus si U ensegne 
De s'amie la vraie ensegne. 
L'anel ne set comment mescroire 
Ne la veiite comment croire , 
Se ses bostes ne l'en avoie, 
Ja n'en enterra 7) en la voie. 
Pour çou l'apele et si li dist : 
« Biaus bostes, de par Jesu Crist 6160. 
Qui est sires de paradis, 
Et de par tous les siens amis 
Et de par sa très douce mère 
Qui n'est escarse (8) ne avère 
De sa pité ne de sa grasce 
Vous requier jon que il vous place 
A moi dire sans couverture 
La vérité et l'aventure 
De l'enfant et de cest anel 
Que je regart , luisant et bel. 6170. 

Il m'est tout vraiement avis 
Que li aniaus fu miens jadis 
Et que je le donnai m'amie 
Dont j'ai trait, lonc tans, maie vie : 



(l) Cogitare neque credere. — (2) Avis?— (3) Exaspère, asperilat, — (4) Voyez 
ci-dessos, pag. 114, o. 2. — (5) Verum. — (6) Réflexion qui suppose l'auteur et le 
lecteur quelque peu versés dans le droit romain. — (7) Entrera. — (8) Parcimonieuse; 
eicarpsus^ excarpere , excerpere (Maratori et Diei). 

T. VIII. « 



15(1 LA MAXEKINB. 

rauteur appelle seulement cf le moustier, qui moult estoil graus 
et pléniers, »> quand le roi de Hongrie se lève et, pour s'humi- 
lier davantage, fait à haute voix sa confession devant la foule. 
LaBfanekine, Ten tendant, court se jeteir dans ses bras , le roi 
d'Ecosse la suit; tous tombent dans des transports d'allégresse; 



Pour cou vous conjur que le voir 
Me diiés , car je quic savoir 
Que de mon duel ou de ma joie 
Savés le sentier et la voie. » 
Li senators ot et entant 

6180. Ghe dont il se va mervillant; 
Car la Maneqnine se deut 
Et tant se crient qu'ele ne veut 
Que 11 rois le sace en Tostel , 
Qu'ele n'éust pleur (i; hostel ; 
Carele quide qu'il le bée 
Plus que nuie riens qui soit née , 
Et pour çou li sénateurs n'ose 
Dire le voir de ceste cose. 
D'autre part entent que li rois 

6190. Est de sa demande destrois {%. 
Si ne set que ce senetle ; 
Ne seit se U le voir en die , 
ne ne le set comment celer ; 
Pour cou que il s'ot conjurer, 
Une grant pièce a çou pensa, 
Tant que en le lin s'apensa 
Que tout le voir en jehiroit ;ji) ; 
Laiens (i) bien le garandiroit 
Se il li voloit nul mal faire. 

6d00. A dont li a pris a rctraire : 
« Sire vous m'avez conjuré 
D'oïr noveies ; mes juré 
M'aurés avant que je vous conte, 
Que anui ne tourment ne bonté. 
Duel f ne tourment ne vilonnie 



Ne ferés , pour riens que je die , 

Nului et tel don me donrés , 

Que vous vostre ire pardonrés 

Celui dont je vous conterai ; 

Autrement , riens ne vous dirai. » 6210. 

Et U rois errant (5 li fiance , 

Gom cil qui est en desirance 

De savoir dont vient li aniaus 

Et U enfès, qui est tant biaus. 

Le sénateur asséura 

Et tout quanqu'il vaut li jura ; 

Et quant li rois juré li ot 

Du dire nul detri n'i ot. 

<c Sire , dist il , en cest quaresme 

A vij ans , ensi com je l'eesme (6 6220. 

Qui je m'aloie esbanoiier (7) 

Et deseur le Far rivoiier ; 

Si vi amont l'iauwe venir 

iij povres bommes et tenir 

Lès leur batel une nacele 

Et dedens une femme bêle ; 

Bel atour et biau vestement 

Avoit, et soi un enfant, 

C'est cls enfès que vous veés. 

Quant li rois ceste aventure ot, 6331 

De la très grant joie qu'il ot 
Et de la pitié de s'amie 
Qui cuide que il l'ait baie , 
A si le cuer estroit liié , 
Qu'ançois que il l'ait desliié 
En manière qu'il puist parler, 



il) Pejor, — (i) Destrictus, destruclui, disirit us ? diSch'iré , délruil , broy^. — (3) Ja- 
vularef.^ (1) Cf. y. C445. — (5) C'est-à-dire « erramment, » aussitôt; xuy. p. 119, n. 3. 
^ (6) Comme j'eslimc. — (7) ? On trouve aussi ambanoner. 



Là MAMfiKlNE. 



131 



la joie gagne jusqu'aux Romains, « qui la merveille regardoient. » 
La fête n'eut pas été complète, ni pour le poète ni pour ses au- 
diteurs, sans un miracle. 4)eux clercs de Téglise où officiait le 
Pape, chargés d'aller à une fontaine voisine remplir d'eau pure 
un seau d'argent pour les fonts baptismaux, ne peuvent empè- 



Péast j tiom a piet aler 
De tere vj arbaletrées. 

6340. Du cuer li sont amont montées 
Les larmes , si pleure de joie 
Et de la piUé ki l'asproie (1) ; 
Hais au plus tost qu'il peut parla 
Et le sanatour apela. 
Avant que il s'en fast gaitiés '2) 
S'est devant lui ajenoilliés : 
Dont li senators ot grant honte 
Oui ne set encor que ce monte. 
K Sire , dist il , pour Dieu merchi ! 

6350. Que faites vous? Levés de chi. 
Il n'avint onqaes mais a roy 
Que il féist si grant derroi (3) 
Ne que il de tant s'avillast 
Que devant moi s'agenoillast. y> 
Au plus tost qall pot l'a levé. 
« Hostes , or ne vous ait grevé , 
Dist li rois , içou que j'ai fait ; 
Car tel service m'avés fait ; 
Que ne l'auroie desservi 

6360. S(e; je vous avoie servi 
Un an de vos sollers oster ; 
Car Dix me veut par vous oster 
Le grignour duel, lagrignourpaine 
Qui onqaes fust en car humaine, 



Conmient et par quel traïson 

Ele eut eu tel desraison , 6370. 

Comment il Tavoit espousée 

Et comment ele fu trouvée ; 

L'ama tant qu'il en Ast rolne 

Et che fu de bonne amor fine ; 

Comment il s'en ala en France 

Pour enquerre los et vaillance ; 

Comment elle li fu ravie 

Par sa mère qui l'ot haïe ; 

Comment il l'a quise vij ans. 

Dont U a eu tant d'ahans (4). 6380. 

Trestout U a dit et conté 

Et sa valeur et sa bonté 

Et comment de vrai cuer i'amoit; 

Et se ne set qui ele estoit 

Ne comment eut la main perdue ; 

Qui fille ert, ne dont ert venue, 

De cou la vérité ne set. 

Trestout a dit quan qu'U en set 

A sénateur qui se mervelle 

Durement de ceste mervefie. 6390. 

Se li dist : « Se de veoir séusse , 

Sire , que je roïne eusse 

Et fil de roi en mon manoir, 

De quanques je péusse avoir 

Les eusse fais honnerer 



Sans mort.»—* Sire, dist il, comment?» Si me voefie Dix bien doner ; 
— «: Je Tvoas dirai, faitil briement. » Hais ele onqaes riens ne m'en dist; 

Dont li commence a raconter De tant , durement me mesflst. 
Çou que m'avés oï conter, Se jou ceste cose séusse 



(l) Voy. V. 6180. — (2) Gaeltc, gardé. — (3) Voy. p. 179, n. 3. — (4) Ital. affanno, 
pdne; gaeliqoe : fainne, fann^ fatigue; kyinr. gwan (Dift)? Goof. ptntôt êHheians, 
•nkelUt. 



132 



LA MANfiKINE. 



Cher, malgré tous leurs efforls , une main fraîchement coupée 
d'entrer d'elle-même dans le seau. C'était la main de Joie que le 
Pape rajuste à son bras, et le ciel, qui ne peut manquer de jouer 
un r61e direct en cette affaire (v. 7587), avertit l'assemblée d'aller 
à la fontaine, de prendre un esturgeon qu'on y verra, et qui était 



ôiOO. Meut a envis sousfert eusse 
Qu'ele ne fust de çaiens dame ; 
Et neporquant saciés, par m'ame ! 
Tout a son voloir a esté 
Et en yver et en esté : 
Mais puisqu'ainsl va la besoingne 
Dire 11 irai sans aloigne 
Çou qui h plaira durement. 
A vous l'amenrai maintenant ; 
Et se vous avoec moi veniés 

6110. Tout maintenant le verriés 

Pasmer, quant ele vous verroiti 
Pour çou qu'ele vous douteroit. 
Se convient c'en avant 11 die 
Comment ele vous fu ravie 
Et comment vous i'avés lonc tens 
Quise a dolour et a tourmens. » 
Li roîs à son dit bien s'acorde 
Ne riens son oste oe descorde. 
Si demeure dedens la sale 

6120. ses compaignons , qui ot pale 
La couleur des mans c*ot soiîert ; 
Mais par tans seront aouverl 
Leur cuer de çou qui leur plaira 
Car leur sires les apela 
Si leur dist qu il ot achevé 
Çou qui tant les aura pené. 
Adont leur conta tout ainsi 
Com vous avés devant o\ : 
Dont cascuns a si liés se tint 

643). Que de leur maus ne leur souvint. 
Moût désirent que il la voient, 
Car lonc tans tendu i avoient ; 



Tant la désirent que il croire 
Ne pueent que soit cose voire , 
Dient ke ja ne le kerront 
Dusk'a tant que il le verront : 
Entre tex paroles Tatendent 
Et au roy escouter entendent. 
Li bons senators ne demeure 
Ains vient liés a celé qui pleure. 6140. 
Se , li dist : « Dame Manequlne 
Ne Savoie mot que rolne 
Eust vij ans mes clés portées. 
Tant sont les noveles alées 
Que li rois vous set bien çaiens (l) : 
Des ore est du celer noiens : 
Mais son maltalent vous pardone 
Et bonnement congié vous donc 
Que vous venés parler a lui : 
Je croi peu vous feroit d'anui. » 6450. 
Adont li commence k conter 
Si com m'avés oï conter 
Ainsi com II rois s'aperçut 
Par l'anelet que il connut 
Que II enfès porté Uot; 
Encor ne savoit ele mot 
Que il li fust ostés du doit. 
Sa main regarde et si voit 
Que 11 aniaus mie ni fu : 
Merveile soi comment II fu 6460. 

Ostés ; mais ele n'en tient conte 
Alns escoute çou que li conte 
Li sénateurs , de son signeur. 
Bien H aconta la doleur 
Qu'il eut eue de 11 querre 



(1) Ccans. Voy. v. 6198 et 6401. 



LA MANBKINE. 



133 



le poisson par qui la main avait été conservée pendant neuf ans, 
de tuer ranimai et de le faire manger par tout le peuple dans 
une grande fête publique. Après la célébration de cette fête , les 
deux rois, la Hanekine et leur suite, parmi laquelle figurent les 
filles du sénateur, que Jo!e fait « comtesses et dames de deux 



En tante mer, en tante terre , 
Et couiment il l'avoit perdae , 
Tout li conta, qa'ii n'i delae, 
Comment sa dame la traï 

6470. Et si cruelment le baï. 
Tout 11 a dit et révélé ; 
Qae il ne li a riens celé 
De quanques li rois li aprist 
Trestout il a conté et dist ; 
« £t tex noveies vos aport 
Bien vous doivent doner confort. » 

Quant ele ol ceste novele , 
De joie U caers li sauteie ! 
Qaant ele a oï qae ses sires 

5480. A pour 11 souiTert tantes ires. 
Et que par cruel tralâon 
Ot eue tel desraison 
Dont Diex l'a ore assouagle (l) , 
Ne quidiés que plus soit irle. 
Sa doleurs fuit ; joie li \ lent 
Erroment que plus ne s'en tient. 
S'est mis en un plus bel alour ; 
Car les filles au senatour 
Orent robes de mainte guise ; 

6i$K). Se l'ont en la plus beie mise. 
El eles pour la sieue amour 
Se misent en plus bel atour 
Car moût sont lies de sonneur. 
A tant es vous le sénateur 
La Manequine par la main 
Emmaine lès lui main a main , 
Et ses ij filles de leur grés 
S'en vont après tous les degrés : 



Tant sont avalé que il vienent 

Là ou d'aus la parole tienent 0500. 

Quant li rois voit venir s'amie 

Dont il eut souffert aspre vie, 

Et ele revoit son signeur, 

Qui faite li eut mainte boneur, 

Mont en fust li departirs gries ; 

Li rois keurt vers fi eslaissiés , 

Se Ta plus de cent fois baisie 

Ançois k'il 11 puist dire : « Amie ! » 

Et ele lui tout ensement. 

Bras a bras forent longuement 6510. 

Avant que il parier péussent. 

Li senescax s'en vint au roy 6611. 

Qui s'amie avoit delès soi 

Et entre ses bras son enfant 

Qu'il baisse menu et souvent. 

Ambedeus les arraisonna 

Et un (el conseil leur donna 

Qui leur atourna à grant bien : 

Moût se fait bon tenir au bien. 

Or escoutés du bon preudom 

De quoy il les mist a raison : 60S0. 

« Rois d'Escoce , grant gré savoir 

De\*és Dieu qui joie ravoir 

Vous fait à vostre volenté 

De grant grieté en grant santé : 

Dous amis si en devés faire 

Tel cose qui li moelle plaire. 

Yés icbi la sainte semaine 

Que il hOuBtï pour nous tel pabie 

Et de fer en v lleus percblés 

Et si fu en la crois flcblës. ' 6630. 



(t) Barb. assH/leiatam ; Cangii Gloss. t*> inffleientie. 



134 



LA MANEKINK. 



duchés, « prennent, par mer, le chemin de la Hongrie (v. 7017). 
Le pays tout entier se met en liesse pour les recevoir (7061); 
bientôt appelés par TArménie , où Joie avait hérité de sa mère, 
ils vont aussi chez les Arméniens recevoir, en grande fête, les 



S'il voas a fait vostre talent 
Voas ne devés mie avoir lent 
Le caer, de faire pénitance ; 
Car c'est une riens qui avance 
Ceiai qui le fait. De rameur 
Dont nus ne puet faire clameur, 
Tenu vous estes ambedoi , 
Maugré vostre, si corn je croi, 
Que vous ensamble ne jéustes 

6610. Mais c'ert pour çou jiue ne péustes. 
Mais dès or i poés jesir 
Se ii vous en vient a plaisir ; 
Hais par mon los la consirèce (l) 
En ferés , tant que soit passée 
La Passions Nostre Signeur 
Pour çou qu'ii voustiegne en boneur. 
Vés chi le joedi absolu 
Que de leur maus sont absolu 
Tuit cil qui sont vrai repentant 

6650. Et de leur pechiés jeblssant (2), 
En ceste vile icelui jour 
lert l'apostolies ;a) a séjour 
Et fera la benéicon. 
S'il vous plest, ce jour i eron , 
De nos pecbiés serons confès. 
Car trop par est cruex tes fès , 



Si se fait moût bon descargier 
De çou que lame puet cargier. » 

La où li roi venir dévoient 7961. 

Les caucbiés encortinoient 

De dras d'or et de soie d'Inde : 

Li un sont blanc et li autre inde. 

Li pavement erent jonkié. 

Ne vous poroit estre noncié 

La joie , la feste , Teneur 

Que il font leur novel signeur 

Et leur dame la retrouvée 

Qui Dius leur avoit retornée 7970. 

Dont il erent tuit si joiant 

Et a fester si manoiant 

Qu'en cascune vile en c lieus 

Véissiés manières de jeus 

Biaus et plaisans et bonerabies 

Et a regarder delitables 

Tous maltalens s'entrepardonnent 8155. 
Et d'aus gouverner pooir donnent 
Le roi d'Escocbe ; et sans outrage 
Li firent de leur fiés bornage. 
Là fu la roïne Joïe 

Durement amée et joie 8160. 

Et il bien amer la dévoient 
Car en li bonne dame avoient ; 



(1) Conseerationtm. -^ (2) Gemiicentâtt -^ (3) En plusieurs antres endroits, l'au- 
teur appelle Tapostoiles par son nom; il le nomme « pape Urbain. » Oit pourrait croire 
que e'est le pape régnant du temps qu'il écrivait, c'est-à-dire Urbain IV, qui gouverna 
l'Eglise d'août 1961 à octobre 1264, Urbain III étant mort en 1187 et Urbain V n'ayant 
pris h tiare qu'en 1362. Mais outre qu'il y a une petite difficulté en ce que Beaumanoir 
n'avait que dix-sept ans en 1264, je pense qu'il ne s'agii d'aucun autre Urbain que de 
Urbain II, qui régna de 1088 à 1099, et dont le souvenir était encore populaire, à ce 
qu'il paraît, dans le Beauvaisis parce que c'était un pape beauvaisin. C'était un Eudes 
de Gbastillon, de la maison de Gaucher de Chaslillon, gendre du comte deClermont; 
par conséquent une gloire de la famille et du pays. 



LA MANBKINE. 



1S5 



aveux et hommages de Leurs villes et cMteaux (8ir>S); puis, après 
une année passée à réjouir les populatigns par leur présence, ils 
songent à passer en Ecosse. Ils prennent la mer; ils arrivent à 
Berwick (8347) ; barons, dames et peuple les accueillent avec 



Et il si font. Tant l'aiment tait 
Que par les viles a tel brait 
De la feste que chascons fait 
Que ne poroit estre retrait. 
Les rues sont encortinées 
Et daskes vers terre clinées 
Les courtines d'ambedeas pars. 

8170. Se la fuissiés, de toutes pars 
Véissiés dras d'or estendas 
Et as fenestres poartendus 
De soie, de vair et de gris ; 
Riens n'i pert fors cou que devis. 
Tant divers jus i véissiés 
Qae moût vous esmervillissiés. 
Par tous les liex ù li roi vont 
Tex jus et tex apparaus font : 
Tout i'iver en tel joie farent 

8180. Dask'aa quaresme ne recrurent {l). 
Demi an furent en Hongrie 
Et demi an en Hermenie ; 
Mais des or mais vient en corage 
Au roi de véoir le bamage 
Que dedens Escoctie laissa. 

84.37. Dask'en la vile ensi s'en vont, 
Où tant d'apparaas véa ont. 
Tante grant courtine de lin , 

8410. Tant drap de sole alixandrin , 
Tant couvertoir et tant drap d'or, 
Tant vair, tant gris et tant trésor, 
Tante douce herbe par les rues 
Sour les chaucies estendues. 
Ll rois de Hongrie qui voit 
Comment sa fille amée estoit 



A paine pooit nului croire ; 

Mais or voit que la cose est voire ; 

Si se merveUe moult comment 

Li sires de tel tenement 8150. 

Le volt prendre et si ne savoit 

Qui ele ert ne dont ele estoit. 

Mont durement Dieu mercia 

De 1 onnear que faite il a 

Quant II roi eurent le païs 8505. 

Véu et a leur voloir mis , 
Séjourner vinrent à Dondieu , 
Car c'estoit d'Escoce le lieu 
U Joie amoil miex manoir. 
Pour ce i vaurrent souvent manoir, 8510. 
Et quant il voelient ailleurs vont 
Comme cil qui maint manoir ont. 
Cesle vie lonc tans menèrent 
Et ensamble lour vie usèrent. 
Li roi et la roïne ensamble, 
Et U senescax , ce me sambie , 
Et les filles au senatour. 
Toit cil s'entramèrent d'amor. 
Et la roïne eut puis enfans 
Pluiseurs, si com je sui lisans : 8530. 
ij ailes eurent et iij flx 
Envers qui Dix fu moût bontix : 
Car les filles furent romes 
Et tous jours vers Dieu entérines (3), 
Et li troi malle furent roy ; 
Puis essaucierent bien la loy ; 
Ensi com j'ai dit se condinrent (8) 
En bien, tant c'a bonne fin vinrent. 
Par ce rommans poés savoir. 



(l) necreaveruHt, ne prirent de répit, ne s'arrêtèrent. — (2) Peat-être « antennes >, 
antêriofif , anierinœ. Peut-Ctre inlegerrimœ, — (3) Continrent ? ..j 



136 



LA MANEKINE. 



entliousiasme ; ils vivent paisiblement désormais dans leur châ- 
teau préféré , celui de Dundee , et le poète achève en adressant 
une admonestation pieuse aux affligés qui doutent trop aisément 
de la compassion divine. 



8530. Vous ki le sens devés avoir, 
Que cascune nécessité 
G'on a en sa carnalité 
Ne se doit on pas desperer 
Mais toas jours en bien espérer 
Que de çou qai griefmenl nous point 
Nous remetra Dix en bon point. 
Anemi sont niout engi^^neus 
Et de nous avoir convoiteus ; 
Si fait sen pooir de nous mettre 

85d0. En desespoir, pour nous demetre 
Hors de priiere et d'espérance 
Que Dius nous ost nostre grevance. 
Se vous tenlaUon avés 
Ou aucun grief en vous savés , 
Prendés garde h la Manequine 
Qui en tant d anuis fu si fine 
Que par deus fois fu si tentée 
N'onques puis n'eut cuer ne pensée 
De cbéoir en nui desespoir. 

8550. Ains ert tous jors en Dieu espoir 
Et en sa benéoite mère 
Qui de piUé n'est mie avère. 
Tant se tint en bien, tant pria 
Qu'assés plus qu'ele ne pria 
Li rendi Dix en petit d'eure. 
Pour cou lo que cbascun iabeure 
A soi tous jors en bien tenir ; 
Car si grans biens en puet venir 
Qu'il n'est nus qui le séust dire 

a560. Ne clers qui le séust descrire. 



N'il n'est riens que Dix bée tant 

Comme le fol désespérant : 

Car icil qui se desespoire 

Il samble qu'il ne voelle croire 

Que Diex n'ait pas tant de pooir. 

Moût est fox qui en a redout 

Qu'il puist alégier son doioir 

Car Dix puet bien restorer tout, 

Toutes pertes et tous tormens, 

Et tous pechiés petis et grans 8570. 

Puet bien Dix et veut pardonner ; 

Mais que on li voelle donner 

Le cuer et c'on se lie en lui 

Et que on croie que sans lui 

Ne puet venir biens en ce monde : 

Nus biens n'esl se Dix ne l'abondé. 

Il fait bon tel maître servir 

El sa volenté poursivir. 

Se li prions que tex nous face 

Qu'il nous voelle doner sa grasce, 

Et que de desespoir nous gart 85H0. 

Que nous n'aillons a maie part. 

Et vous , priiés Dieu qui tout voit 

Que il celui grant joie otroit 

Qui de penser se vaut limer 

Pour la Manequine rimer. 

Dix li doinst joie et bone vie -, 

Àm^n cascuns de vous en die. 

Ici en droit Pbelippes flne 

Le rommant de la Manekine. 



ExplicU le romani de lo Manekine, 



JEHAN DE DAMMÀRTIN ET BLONDE D'OXFORD 



Le second roman versifié par Beaumanoir ne contient pas, 
comme le premier, une histoire merveilleuse répandue en d'au- 
tres contrées de l'Europe et qu'il faille tâcher de dégager^ pour 
le lecteur, de sa généralité. C'est seulement l'histoire banale, 
mise au mode beauvaisin , d'un jeune gentilhomme qui va courir 
les aventuresi et ramène au pays une jeune lady qu'il a enlevée 
d'Angleterre à force d'adresse, de séductions et de violences. Il 
l'épouse dans son manoir patrimonial situé à Dammartin, et le 
roi de France lui-même, s'associant à la joie grossière qu'exci- 
tent chez les parents, amis et voisins du ravisseur ses exploits 
de pirate, gratiûe le jeune couple de toutes ses faveurs. Il fait 
présent à Jehan de la terre et comté de Dammartin. On est 
affligé d'entendre faire un tel récit par un grand bailli de 
France, un austère contemporain du saint roi Louis. A ses pre- 
miers pas sur le sol anglais, le jeune écuyer avait eu la fortune 
de rencontrer un très-grand seigneur, le comte d'Oxford, et 
d'être accueilli par lui comme un llls, sans autre garant que son 
joli langage et sa bonne mine. Le comte l'attache sur l'heure à 
son service, l'emmène h son château, le présente à sa femme, 
en fait Técuyer servant de sa fille, et le Français, au bout de 
quelques mois , avait trompé les débonnaires parents, bafoué 
tous les naïfs Anglais et enlevé la belle personne dont il était le 
serviteur, sans que l'auteur voie autre chose, dans cette série 



138 JEHAN DB DAMMARTIN ET BLONDE D'OXFORU. 

(le mauvaises actions, qu'un intarissable sujet d'éloges. Kt c'est 
le même écrivain qui ne peut ni prendre ni poser la plume 
qu'abîmé à deux genoux et à mains jointes dans les excès de 
la dévotion la plus précieuse. Il est bien de son temps. Ce n'est 
qu'un exemple de plus de cette observation qu'on a souvent faite 
et dans la prose et dans les vers des temps les plus chrétiens 
du moyen-àge, à savoir qu'un mauvais entendement de la vie 
s'allie très-bien avec les plus religieuses pratiques. 

Le prénom Jehan s'est trouvé porté par le comte de Dammartin 
qui régna depuis l'an 127i jusqu'à la fin du xm« siècle (l); sauf 
ce détail, rien dans le roman n'est d'accord avec l'histoire et 
ne lui apporte le bénéfice d'aucun renseignement sérieux. 

Quant à l'œuvre littéraire, aux vers mêmes de Reaumanoir, 
le lecteur se joindra peut-être à ceux qui en ont jugé assez favo- 
rablement pour les imprimer ou réimprimer. On peut s'assurer, 
en tout cas, dans le grand Dictiminaire de la langue française 
par M. Littré, que les deux romans en vers de Beaumanoir ont 
fourni de nombreux et bons exemples de notre vieux langage à 
ce juge éminent qui les a su mettre à profit. 



(1) Voy. la Notice sur les comtes de DammarUn par M. Léop. Delisle. 
dans les Mémoires de la Société des Antiquaires de France, t. xxxi. 



JEHAN DE DAMMARTIN ET BLONDE D'OXFORD 



Philippe de Rémi gourmande ceux de ses contemporains qui 
viveut confinés dans leurs terres, et homme de progrès, du 
moins à cet égard, il veut que la jeunesse aille voir du pays et 
chercher fortune au loin. C'est ce qu'avait fait Jehan de Dam- 



Je retral (l) qa'U avient à maint : 
Qui honear cace , bonear ataint ; 
Et qui à peu bée (H) à peu vient. 
De ce retraire me souvient 
Pour aucune gens si pereceuse 
Qu'au mont ne sevent fors d'oiseuse, 
Ne ne béent a monter point 
N'aus a lever de povre point. 
Tex bom demeure à son bostel 
10. Qui à grant paines a du sel, 
Qui, s'U aloit en autre tère, 
Il sauroit assés pour aquerre 
Honneur et amis et richece ; 
Et kl ce pert , par sa perece , 
n en doit estre mains pristés 
Et des preudommes desprisiés. 
Vous avez maint homme véu , 
S il ne se fuissent esméu 



Hors de leur lieu, que jà ne fuissent 

Si honeré , ne tant n'eussent 30. 

De sens, de richesse, d'avoh*; 

Car cascuns monstre son savoir 

Miex en autre païs qu'el sien , 

Et plus tost en vient à grant bien. 

Quant povres jentiex bom demeure 

En son pals une seule heure. 

On li devroit les iex crever ; 

Car il ne fait fors que grever 

Lui et tous ses parens, qui l'aiment ; 

Et U autre caitif le claiment, 30. 

Et eskievent sa compaignle. 

Li bomm , qui demeure en tel vie. 

Est d'oneur aquerre pricheus 

Et chaitis et inaleureus ; 

Ou pour s'ame sauver se rende , 

Ou à boneur conquerre entende. 



(1) Je réfléchis , retraetavi, — (2) On * pen abée : » abtyer, ad-haubêti. 



140 



JEHAN DE DAMMARTIN 



martin, le héros de ce roman. Jeune gars de vingt ans, fils aine 
d'un honnête gentilhomme, Jehan part un jour pour TAngleterre 
avec Robin, son valet. Il traverse de Boulogne à Douvre, et en 



S'il dist : «E Je ne sai ù aler. » 
De çou le doil-on mont blasmer, 
Car cascun jor ot-on retraire 

40. G'on a de bone gens afaire 
Outre mer ou en le Môurée , 
Ou en mainte e^ange contrée. 
Et cist dont je ce conte fas 
Si preceas estre ne vost pas . 
Ains ala en estrange terre 
Pour preu et pourhonnoar conquerre, 
Honeor cacha , à tioneur vint ; 
Or vous dirai comlnent c'avint. 
li ot un cbevalier en France , 

50. Qui ot esté de grànt vaillance 
Tant comme il les armes maintint; 
Mais par aage kl U vint 
Fu à son tiostel demourés , 
De ses voisins fu lionerés 
Por le bon ostel qu'il tenoit. 
Moût bonne dame à famé avoit , 
Dont 11 eût enfans dusk'à .vl., 
.ij. ailes et .iiij. flz vis. 
Tere avoit bien cinq cens livrées , 

00. Se toutes fuissent délivrées 
De detes et d'assenemens. 
En sa jonèche a fait despous 
Pour les tournois k'il malntenoit, 
Dont or volenliers s'aquitoK. 
Sa tere estoit à Dant Martin ; 
Illuec estoit soir et matin. 
Ses ainsnés flex ot non Jebans , 
Sages , courtois et blaus et grans, 
Son éage à .xx. ans puis prendre. 

70. Cil Jeiians vaut à bonour tendre : 



Sa mère que envillir voit 

Et son père qui moot devoit; 

Ses sereurs , ses frères aussi , 

Voit que tuit sont avoeques li. 

Un jour pensa que son tans pert : 

Assés ert ki son père sert 

Sans lui; si li vint en talent, 

Gom cil qui n'eut pas le cuer lent, 

Qu'il s'en iroit en Engletere. 

Ne veut pas despendre la 1ère , 80. 

Que ses pères tient, folement, 

Ains conquerra, s'il puet, plus grant. 

Ainsi comme il pensa le fist. 
A son père et a sa mère dist 
L'emprise que il voloit faire. 
Onques ne l'en porent retraire 
Pour riens qu'il II seussent dire , 
Dont il eurent al cuer grant iré. 
Jebans à tant son oirre (1) atome 
Il li samblc que trop sejome ; 00. 

Un cheval , sans plus , bien portant 
El XX (sous) pri tant seulement , 
Et .j. garçon qui le sivra 
Tant , sans plus , mener en voira. 
S'il volsisl plus, éust assés ; 
Mais il dist que trop est d'assés. 
Puis a parlé à ses amis 
Et a à aus tous congië pris ; 
Ses frères, ses sereurs baissa, 
Que il pour lui plourant laissa. 100. 
Atant s'en part o son varlet , 
Que on apelolt Robinet. 
Sa mère et son père a laisslés 
Plourant et de courous plaissiés (i); 



(1) Son erre, soo voyage, errare; ou plutôt, ici, ilare (ilUerare), ittuerem barb. 
pour f>f . — (9) Pticati, plies, abattoi; iiXéxb), et le < plaissœ. > Manek. : v. 1317. 



ET BLONDE D'OXFORD. 



141 



cheminant vers Londres il fait rencontre d'un seigneur anglais, 
le comte d'Oxfort, qui, sur sa bonne mine, rengage à son 
service comme écuyer. Arrivé à son château , le comte le pré- 
sente à sa femme, et, voyant ce jeune homme intelligent et bien 



Et il de son pals s'eslonge , 
Com cil qui le repos ne songe. 
Ne flna ains vint à Bonloigne ; 
Illaec poorcacha sa besolgne 
Tant que il eat quis .j. valssel 

110. Sar coi il passa le missel. 
En tme nef as marceans 
Arriva au Doavre. Jehans 
Cane nuit n'i vaut sejomer, 
Ains fa montés à l'ajoamer. 
Vers Londres son chemin alceat (l) 
Car c*est la vile ù aler veat. 

Un joar, si comme il cemiDoit, 
Ataint un conte ki venoit 
De besoigner devers la mer 

liO. Et devoit à Londres aier, 
Ou ert d'EDgles H parlemens. 
A sa maisnie enqoist Jehans 
Qai il ert, et il U contèrent : 
La vérité n'i oublièrent , 
Que c'ert li quens du Senefort, 
D'an riche «pastel bel et fort 
Et quant Jehans l'a entendu , 
A lui vient, plus n'a atendu : 
En son françois l'a salué , 

130. Et li qaens n'i a delué , 

Qui le françois seut bien entendre -, 
En France eut esté pour aprendre. 
Ains le bienvlegne et il enquiert 
Quant il de France partis si ert, 
Et quel besolgne est venus querre, 
Por coi il parti de sa terre. 
Jehans 11 dist : « Sires , pour voir, 



c De mol vous conterai le voir : 

X Je sui uns povre Jentlex hom 

« Qui n'a nul maistre se Dlu non. 140. 

« Si passai la mer pour savoir 

« se je poroie un maistre avoir 

c Qai le mien service apréist , 

ce Et ki selonc cou me félst 

«c Qae il verrolt en mon servlse. » 

« — Par fol ce vous vient de franchise, 

« Fait 11 quens, que maistre querés I 

« Se 11 vous plaist à mol serés , 

« Mes esculers de mon hostel. 

« — Gransmercis,slre,nevoelel(2). 150. 

« Moût me faites grant courtoisie 

«: Qui me retenés de maisnie. 

« — Gomment avés non, blans amis? 

« — Sire, Jehans me fu nons mis. 

« — Jehan, dist U quens, amis ciers, 

c Je vous retleng roout volentiers 

c Des maintenant comme escuier. » 

Jehans l'en prist à merciier. 

Ensi fu Jehans retenus. 
Et il s'est si blau maintenus 160. 

Qu'ançois que à Londres venlssent 
Tait si compaignoD le chlerissent. 
A Londres vinrent .j. mardi ; 
.]. hostel bel et bien garni 
Eurent, ù 11 quens sejoma 
Tant que 11 Parlemens dura. 
LI quens menga avoec le roi , 
Et Jehans servi devant sol , 
Qui moût bel acohitier (3) se sot , 
Ne se flst pas tenir pour sot. 170 



(1) Aceolligit, prend ( v. 2764. — (8) Aliudf — (3) irf-çowi/ifln H»arb. (comem esse, 
comiter utij; cf. cuens. On le dérive conmonément de l'iUlien eonto, ami feognitusjf 



142 



JUIIAN DK DAMMARTIN 



fait, il croit tout naturel de rattacher spécialement au service 
de sa lille, charmante personne appelée Dlonde. Jehan est d'a- 
bord un écuyer parfait. Ce n'était pas difficile. Sa grande besogne 
était de servir sa demoiselle à table et de découper pour elle. 



De servir devant grant segnour 
Ne troavast on servant miilor, 
Plus courtois ne plus avenant , 
N*en toutes coses plus servant. 
Quant li parlemens départis 
Fa, si s'en est li quens partis 
Pour aler vers Osenefort , 
A grant joie et à grant déport. 
Cevaucierent tant qu'il i vinrsnt , 
180. Duskes là petit sejor Unrent. 
La contesse bel les reçut, 
Qui son segnour ama et crut. 
Et li quens si U a conté 
Li sens , la valour, la bonté 
De Jeban , son servant nouvel. 
La dame Tôt , moût l'en est bel , 
Et dist : « Sire , se il est tex 
«Que Yout dites, si m'aït Dex, 
« Requerre et priier vous vaurroie 
100. «c Qa'à votre ûlle et la mole 
« Le méissiés pour li servir, 
« Se il li venoit à plaisir. 
« Car nous dui n'avons plus d'enfans 
c Et s'est desore mais bien tans 
c Qu'ele ait o li un escuier 
<c Qui sacbe devant li trenchier. 
« — Certes, dame, respont 11 quens, 
c Cis consax me sanle moût boens, 
<c Se il H plaist qu'il i voelle estre 
300. r Miex m'en embelira son estre , 
« Et je le saurai en peu d'eure. » 
Dont apèle , sans demeure, 
Jehan, qui n'estoit mie loing, 
Car il n'avoit pensé ne soing 



Fors à son signor près sivir 

Pour sa volenté poursievir. 

Quant il lot celé part ala. 

Et li quens adonl l'aparla 

De çou qu'il orent devisé. 

c Jehan , dist-il , entr'avisé 210. 

«: Nous sommes, la contesse et moi, 

a Que, s'il vous plaist, priier vous doi 

« Que vous à ma Ulle soilés. 

« Et sachiés , se vous empioiiés 

«: Vostre sens en li bien servir 

c Mon gré en poriés desservir, 

c Ensement la gré la contesse. 

« Mais or n'aiiés al cuer destrèce 

« De faire çou que je vous di , 

« Car pour vostre preu le vous pri. 220. 

«c — Sire, Jehans a respondu , 
« Vostre gré ai bien entendu ; 
« De faire vostre volenté 
« Ves-mol prest et entalenté ; 
« Et moût me plaist, et bien me balte (i) 
« Que moût grant boneur m'avés faite 
(C Sans plus de la requeste faire. 
« Or me dolnst Dix service faire 
<c De coi je puisse avoir vos grés. » 
Dist la dame : « Bien dit avés. » 2ao. 
Et II quens forment l'en mercie , 
Et de 11 bien servir li prie. 
Puis l'ont mené devant leur fille , 
Qui nature mie n'a ville , 
Et h dlent qu'à escuier 
Li voelent ce francois baillier. 
La damoisele bien l'ottroie 
El moût en a au cuer grant joie. 



(1) Me fait aise. Voir Addilions. 



ET BLONDE D OXFORD. 



143 



Mais bientôt il devient rêveur, distrait; il s'oublie à regarder la 
jeune fille; 11 ne voit plus qu'elle, et en découpant un rôti il 
s'entaille deux doigls. L'émotion, non la douleur, le met hors 
de lui; il court s'enfermer dans sa chambre, exhale ses dou- 



Or a Jehans en itel guise 

340. GaDgié son premerain servise 
 tant forent les tables mises 
Et dessus les hestols assises ; 
Si s'assist li quens premerains 
Et puis li autre qui ains ains. 
Et Jehans servi de trencier 
Sa damolsele au cors legier. 

La damoisele ot à non Blonde , 
Ce fu bien drois qu'en tout le monde 
Ne porta famé si bel chief. 

250. Or ne vous soit d'escouter grief 
Se je de li un poi paroU. 
Il samble que tout si chevoil 
Soient de fin or reluisant , 
Et si lonc sont, qu'en déduisant, 
Li vont .ii. tours entor la teste. 
Bien devrolent mener grant feste 
Les oreilles qui ce soustienent ! 
Si font-eles , qu'eles se tienent 
De U servir apparillies , 

d60. Belles et blances et délies. 

Après de son front vous renonce 
Qu'il est blans, onnis (1) et sans fronce. 
Desous le front sont si sorcil 
Brunet et estroit et soutii. 
D'entre les sorcix, à compas. 
Muet ses nés, trop haut ne trop bas. 
N'est pas camuse ne bekue 
De che l'a ses nés desfendue ; 
Par entre ses biaus ex descent 

£70. Du^k'à son droit avenanment. 
Et de ses iex que vous dlroie ? 
Trop de mon tans i meteroie 



Se tout voloie deviser 

çou que on i puet aviser. 

Il sont vair et cler et luisant 

Et plain d'un regart atraiant, 

SI souUi et si englgneus 

Qu'il n'est nus, tant fust malineus, 

Santés ne li fust revenue 

S'il apercevoit sa véue. S80. 

A près tex ex avûit la factie , 

Qui sa biauté mie n'esface , 

Plus vermelle que nule rose ; 

Et en sa vermill^e close 

Avoit une couleur plus blance 

Que n'est la noif deseur la brance, 

Quant eie est nouvele chéue. 

Si soutilment entr*abatue 

S'est l'une couleurs dedens l'autre 

Que on ne set de Tune à l'autre ^90. 

La quele à la millonr parUe. 

Aingalment a Dix deparUe, 

La face al blanc et al vermeil. 

De sa bouce me resmerveil. 

Se Dix meismes ne la flst , 

Comment nature s'entremist 

De nule tel coso pourlralre. 

Mont fu sages qui la sot faire , 

Car ele est peUte à compas. 

Ses deux levretes ne sont pas 300. 

Tenuenes, mais par raison grossètes 

Et plus que graine vermilletes. 

Quant ele les oevre .j. petit 

Au mengië, u quant ele rit, 

U quant il li plaist à parler, 

Si puet on par mi esgardre 



(1) Uuiius, DJii. 



144 



JEHAN DE DAMHARTIN 



leurs dans un long monologue et finit par tomber dangereu- 
sement malade. On vient le voir (578), on le soigne, on le 
cajole; mais Blonde seule le guérit en lui laissant concevoir 



Uns peUs dens qai s'enlretienent 
Et 8i d'an acort s'entremènent . 
Que li uns l'autre point ne passe, 

310. Et la coalors d'aus argent passe. 
Quant ele dist aucune cose 
Par quoi sa bouchèle est desclose, 
De s'alaine ist si douce odeur 
Que de bosme ne vient grigneur. 
Jamais nul courous cil n'auroit 
Qui une fois le baiseroit. 
Desous sa bouce a un menton , 
Onques si bel ne vit nus bom , 
Un peu fourcié et est plus blans 

320. Que li solaus en esté tans. 
Gorge ot bêle et bien agensie , 
Que Dix meismes lot taillie , 
Tenre et blance. longue, classëte (l), 
Ains mais ne Tu tel gorge faite. 
Ne quidiés que vaine ne os 
I perent (-2) ; jà n'erent si os (3). 
Qui de bien près Tesgarderoit , 
Quant ele vin rouge buvroit 
On il verroit bien avaler, 

330. Et par mi la gorge couler. 
Le coi dusk'à chevex derrière 
A tout d'aussi faite manière 
Comme sa gorge par devant. 
De son cors mie ne me vaut 
Que tout le puisse deviser ; 
Mais cou que J*en puis aviser 



Vous retrairai-ge volenUers ; 
Car uns. ne doit estre ianiers (l) 
De loer bone femme et bêle. 
Li bras de celé damoisele 
Estoient lonc et bien assis ; 
Si beles mains comme à devis 
Avoit , et mervelles biaus dois 
Longues et déliés et drois. 
Graille (5) ertpar costes et par flans; 
Vous l'enclosissiés en .ij. gans. 
Plus largete ert parmi le pis (6), 
N'en vatoit pas sa biauté pis. 
Des mameletes qui U poignent 
La cote un peUt li aioignent, 
Dont ele li est miex séans ; 
Duretés furent de printans. 
Longue fa et droite et greslete 
De pies et de gambe bien faite. 
Ne fu trop crasse ne trop magre , 
Ne de folemenl parler aigre ; 
Que .xviij. ans n'avoit d'âge. 
Un peu parroit à son langage 
Que ne fu pas née à Pontoise (7). 
Si fu sage simple et courtoise , 
Que nus qui au main la véist 
Le jour puis ne U meskéist (8) 
Se ne (9) fust sans plus par pensée. 
Tel vertu li ot Dix donée. 
A tel maistre est JebaQs remés (10). 
Or se gart qu'il n'en ait griettés (U) 



3i0 



350. 



300. 



(1) Probablement pour crassète , diminut. de crassa , grasse. — (2) Appareant* — 
(3) Àun, osés.. — M) Paresseux, languidw , ianguidiorf — (5) Graeilis, gr£le* — 
(6) Poitrine, ptctui, — (7) Ces deux vers semblent faire allusion k une chanson célèbre 
de Qoesnes de Déthnne. — (8) Mescûdistet, mal (^chût. — (9) Il faot, je crois, S'ele 
fust» Celui qui la voyait le matin avait du bonheur pour tout le jour, rien qa*en pensant 
k elle. — (10) Remanens, ou plutôt un participe passé formé de remanere : manant, serf. 
— (11) Chagrins, gravitâtes. 



£T BLONDE D'OXFORD. 



145 



quelque vague espérance. Jehan, bientôt remis sur pied, s'aper- 
çoit que c'est par pure bonté qu'on l'a flatté d'une illusion, et sa 
demoiselle ne lui cache pas que donner à lui son amour serait, 
pour elle, trop s'abaisser. Le pauvre Jehan retombe tiussitôt plus 



Certes je caic que non fera ; 
Jà si bien ne si gardera 
Qu'il n'en ait assés à souffrir 

370. Tant com ses cuers pora souffrir. 
Tant et plus beie que ne conte 
Fu Blonde , la fille le conte. 
Au mengier siet : Jehans la sert , 
Qui le cors a gent et apert. 
Moût se paine de biau servir 
Pour le gré de tous desse[r]vir. 
Ne sert pas sa dame sans plus , 
Mais chà et là et sus et jus , 
Chevalier, dames , escuiers , 

380. Vallès , garçons et messagiers , 
Et cascnn veut faire son gré -, 
Ainsi conquiert de tons le gré. 
Il set moût bien espiier l'eure 
Qu'il chascun serve et honeure ; 
En tel point que jà pis servie 
N'en ert Blonde la bien tailiie. 
Après manger lavent leur mains , 
Puis s'en vont juer, qui ains ains, 
Ou en forés ou en rivières , 

390. On en déduis d'autres manières. 
Jehans au quel que il veut va 
Et quant il revent souvent va 
Jouer es chambres la contesse, 
les dames , qui en destrèce 
Le tienent d'aprendre françois. 
Et il fait et dist com courtois 
Quanqu'eles 11 voelent priler, 
Com cil qui bien s'en seut aiJier. 
De jus de cambres seut assés , 



D'esches, de tables et de dés (1), 400. 
Dont il sa damoisele esbat, 
Souvent li dist eschek et mat. 
De maint jeu à juer laprist, 
Et en miUeur françois le mist 
Qu'ele n'estoit quant à li vint , 
Par quoi ele moût chier le tint 
Car il met son pooir de faire 
Quanqu'il cuide qu'il li puist plaire. 
.L peu de tans fn moût à aise . 
Qu'avis H est c'a chascun plaise 410. 
çou qu'il fait, qu'il dist et qu'il veut. 
Mais pour çou pas en lui ne kent 
Desdaing , orguel , il n'en a cure ; 
Mais en mix servir met sa cure. 
Si néis (2) as [tous?] en viens , 
Qui sont félon et anieus , 
Tolt-il par son sens le parler, 
Que il ne le puissent blasmer. 
Se lontans tel vie menast 
Ses afaires moût bien alast ; 420. 

Mais amours li mua son siège , 
Plus court le tmt que leu à piège. 
Onques n'en souffrit tant Tristans 
Comme il flst en un peu de tans. 

Un jour séoit Blonde an mengier, 
Jehans dut devant li trenchier 
Gomme il avoit eu a coustnme. 
Mais tex cuide salir qui tume (3} : 
Par aventure sa véue 
Jeté à celi qu'il ot véue 430. 

Passé ot .xviij. semaines ; 
Mais onques mais à si grant paines 



(1) V07. La Manekine, v. 1366. — (2) Nequitivusf barb. formé sur nequitia : mali- 
cieux, rosé. — (3) Tumer on Ihumer pour tomber; voy. DocaDge, ▼" tombare, 

T. VllI. iO 



U6 



JKliAIS DK UAMMARTIN 



malade que jamais, eu sorte que Blonde, touchée et le voyant 
prêt à mourir, consent à lui promettre sa foi. Le poète introduit 
auprès d'elle plusieurs personnes fort à la mode alors et depuië : 



Ses ex arrière ne saca , 

C'a (1) par force à li les saclia i2) 

La grant biauté sa damoisele. 

Tant entend! à tel qaerele 

Que le trencbier en oublia 

Si longuement qa'ele 11 a 

Dit: « Jeban trenchiés,voas pensés. » 

440. A dont s'est Jehans repensés ; 
Si trence , et fu moat abaabis 
Des mos qa'ele li avoit dis ; 
Car onques mais de servement 
Tfe li convint faire commant. 
Si se mervelie dont ce vint 
G'orendroit ensi li avint. 
Ses ex pais ce mot reposa , 
Que plus regai'der ne l'osa 
Tant comme dura cis niengieis. 

4^. Si i'esgardast il volentiers 
Plus que il ne flst onques mais , 
Car il est de Tare d'amours trais 
Gaus (3) est en tel désirier 
Dont il eut maint grant encombrier. 

Cel jour puis ne la regarda , 
Dusk'à l'en demain s'en garda 
Qu'ele fu au disner assise. 
Àdonc r'a Jebaiis paine mise 
À U servir si comme il seut 

460. Mais U désirs, dont U se deut» 
Li fait jeter les ex à celé 
Dont il esprent de l'estinceLe. 
Si ententivmenl le regarde 
Que de riens ne se donne garde 



Fors sans plus de li esgarder. 

Là seat-il son sens mal garder, 

Car par cel fol regardement 

Dut morir sans recouvrement. 

Du regart en tel penser vint 

Que de trencier ne li souvint. 470. 

Blonde , qui si le voit penser, 

De (c)el penser le veut tenser ; 

Si li dist que il pense test , 

Mais il ne l'entent pas si tost. 

Puis li redist : « Jeban, trenchiés ! 

« Dormés-vouscbijOuvoussongiés? 

« S'il vous plaist, donésm'àmengier; 

«c Ne ve welliés or plus songier. » 

A cel mot Jehans l'entendi ; 

S'est tressalis tout autressi 480. 

Com cil qui en soursaut s'esveille. 

De s'aventure s'esmerveille. 

Tous abaubis tint son coûte! , 

Et quida trencbier bien et bel ; 

Mais de penser est si destrois (4) 

Que il s'est trenciés en .ij. dois ; 

Li sans en saut et i! se liève. 

Blonde le voit forment li griève. 

Jebans , à un autre escuier, 

Fist devant sa dame trencbier, 490. 

Puis s'en est en la cbambre aies 

De son premier sens tresalés (5). 

D'un cuevrecief ses dois lia 

Une damoisele qui a 

Gourous de çou qu'il est bleciés, 

A tant s'est sur un lit coudés 



(1) u faudrait Que, — (2) Saccare est passer au saccus, filtrer; en lias latiu : mettre 
en sac. Le mot roman si commun : sacqnier, sacliier (tirer, lancer), n'y a aucun rapport ; 
il est le prodoit de sagittare. Je n'ose croire que l'auteur, en mettant saca et sacha, ait 
voulu dire saccavit et sagiitovii : il semblerait. — (3) Calidus, — f4) Distraetus» — 
(5) TraHS' êtiiltUf santé bars de sens ; ajout* v. 480. 



BT BLONOK D OXPORD. 



147 



Pitiés, Franchise, Raisons, Monstrance, Amours, dont les 
conseils la décident. Elle finit par aller consoler son jeune écuyer, 
et de jour et de nuit, sans consentir pourtant à se déshonorer 
par Toubli total de ses devoirs. Derechef, Jehan se porte mieux 



R'aler n'ose là où on sert. 
Blonde , pour che qa'ii ainsi pert 
Toat son seos et sa contenance , 

500. Mont a le cuer en grant balance. 
Or a Jchans d'amours j. saing, 
Ce fa son premerain gaaing. 
Sur .j. lit se prent à complaindre 
D'amours qui H fait coulear taindre. 
— Quant on eut mengié par léans, 
Et il eurent lour mains lavées , 

580. SI se sont les dames levées, 
Puis vont en leur cambres seoir. 
Hais Blonde va Jeban veoir ; 
Ele le trouva sur .j. lit. 
Mais si tost com Jebans le vit 
En peu d*eure se fa dréciés : 
« Jehan , estes-vous moût bléciés, 
« Fait-ele, comment vous est- il? 
« — Certes » dame , fait-il , oil. 
« Ne sai comment fui atrapés , 

590. « Je me sut dusk'à l'os colpés. 
« Mais ne me caut de eele plaie , 
« Je croi c'autre maladie aie , 
4c Car Irestous descoragiés sui , 
« Ne pauc mengier ne hier ne hui. 
« Si senc, à mon cuer, grant contraire 
« Que ne sai que je doie faire. 
« — Certes Jehan de çou me poise, 
c Fait Blonde, qui moût fu cortoise-, 
« De viandes bien vous gardés 

600. « Et vostre voloir demandés 
« Tant que vous serés bien garis. 
t — Dame, dist Jebans, grant mercis. » 



Puis dist entre ses dens, souef : 
« Dame vous enportês le clef 
c De ma vie et de ma santé 
« Dont je sui en tel orfenté (l;i » 
Mais Blonde n'oY pas ces mos , 
Car entre ses dens les tint clos. 

Atant a pris congié à lui 
Gelé pour qui il a anui, 610. 

Puis s'est issue de la chambre. 
Mais cil à cui doelent ii membre, 
La convoie de sa véue 
Tapt qu'ele est de la cambre issue. 
Et quant la parois les départ 
Et dessoivre (i) de son esgart, 
Pasmés est cbéus sur le Ht, 
Si ke ses garçons qui le vit 
Guide qu'il se doive morir. 
Mais, à chief de pièce, un souspir 620. 
Jeta du cuer, de mult parfont 
A tant dames venues sont , 
Que Blonde ot à li envoiiés , 
De lui servir apparilliés. 
D'un capon atorné moût bel 
De chières herbes au caudei (3), 
Li cuidiërent faire mengier ; 
Mais ains ne s'en peut aengier (4), 
Dont as dames pesa forment. 
Blonde le disent erroment 6â0. 

Que Jehans ne puet mengier mes : 
« Certes, fait-ele, n'ea puis mes, 
« Moult m'anuie sa maladie , 
€ Garmervelles bien m'a servie (5).» 
Et Jehans , qui amours demainne. 



(1) Pag. 99, 0. 1. — (S) Disseporot, barb. — (3) A l'étovée , par an diminit. de coh 
4arium. — (4) àd-éngere; adingerere couTiendrait mieni an sent* — (6) Le copiste a 
mis tervite. 



148 



JEHAN DE DAMMARTiN 



que jamais. — Ils vivaient ainsi lorsqu'arrive ua jour, pendant le 
diner, un message de France (1631) pour annoncer à Jehan que 
son père est à Tarticle de la mort, et qu'il faut à l'instant re- 
tourner. Douleur des deux amants; adieux pleins de promesses; 



Fu et ]or et nuit en tel paine 
Que sur pies mais ester ne paet ; 
Du tout à cboaeier U esluet , 
Tant est ses caers en grant malaise 

640. Qu'il ne voit cose qui \i plaise. 
Amours si crnelment l'assaut 
Que ore à froit et ore à chaut ; 
Une heure pense, autre se plaint. 
Amers il fait faire tor maint : 
PeUtmengue, petit dort, 
Peut espolre de confort , 
Petit mais son afaire prise, 
Petit cuide avoir de s'emprise , 
Petit prise mais son afaire , 

(>'>0. Petit cuide mais son bon faire. 
Ne puet mengier vin ne viande , 
Fors quant sa dame U commande. 
Tant comme ele lés lui se tient , 
Tant un peu de joie il vient ; 
Et quant ele s'en est tournée 
S'est sa joie en dolor tournée. 
Li qnens et o li la contesse 
Oïrent conter sa destrèce , 
Dont 11 ne furent mie Ué. 

060. Veoir le vout moût courecié , 
Se li demandent qae il a , 
Mais il mie dit ne leur a 
Tout le voir de sa maladie. 
Sans plus U dlst que son cuer lie 
Ne sai quel goûte que U sent 
Qui moût le destralnt durement. 
Li qnens son fùsessien mande : 
Si 11 prie et si li commande 



Que il de li garde prélat 

Et en garison le méist. 670. 

Li maistres dist que bonement 

Fera le sien commandement ; 

Puis U taste , qu'il n'i arreste , 

An pous du bras , puis U arreste , 

Puis a regardée s'orine (i); 

Mais il ne set , s'il n'adevine , 

Nule riens de sa maladie ; 

Ains dist qu'il ne s'i connoist mie. 

A tant se partirent de lui 

Cil qui de son mal ont anul , 680. 

Et il demeura en son lit 

U il avoit peu de délit. 

En tel paine fa .v. semaines , 

Tant eut de torment et de paines {%, 

Qu'il n'eût fors le cuir et les os ; 

A paine fourme mais ses mos. 

Il n'atent mais fors que la mort, 

Dont jà ne quide avoir confort. 

Blonde , qui en tel point le voit, 
Se mervelle moût que ce doit (8), 690. 
Qu'ele ne voit fisiciien 
Qui sace de son garir rien. 
Un jour li souvint du regart 
Dont ele le tint à musart (i), 
Le jour que il ses dois trencha 
Quant de son penier l'estança. 
Après çou s'est apercéue 
Que, quant devant li est venue , 
Si volentiers vers li esgarde 
Que d'autre rien ne se prent garde. 700. 
Pour che, se d'amours riens séust, 



(I) Son urine. — (2) Le scribe a mis : de paine et de tormeul. -^ (3) Quid hoc ducat. 
— (4) Voy. p. 98, n. 3. 



ET BLONDE D OXFORD. 



149 



bonté du comte qui assure Jehan, s'il veut revenir, qu'il le 
prendra pour sénéchal d'Oxfort. Les deux amants se font leurs 
adieux pendant la nuit, sous un arbre, probablement le plus 
touffu qu'il y eut autour du château , mais qui n'était qu'un 



Sa maladie connéost; 
Ne poQrqaant on petit s'avise 
Qu'il ait en lai s'enteote mise ; 
Mais ne quide pas qae d'amors 
Puist nas soailirlr si grans doiors, 
Si est en malt grant de savoir 
Qael maladie il puet avoir. 
Un jour le vint seule véoir, 

710. Et dessar s'esponde vD seoir, 
Et il, dapooir que lia, 
Moat dorement la bien viegna. 
« Jeban, fait-ele. biaus amis, 
« Car me dites qai vous a mis 
« En tel point com je clii voas vol? 
« Savoir le voel , dites-le moi. 
« Pour celé foi qae me devés 
<c Vous pri qae ne le me celés, 
c Dites-le moi hardiemenl ; 

7-20. « Car je vous créant Loial ment, 
« Se garison qoerre vons pais, 
c Jà malades ne serés pals. r> 

Qaant Jebans oï la raison 
Qa'ele il qaerroit garison 
Se ele en avoit le pooir, 
Un peu il revint d'espooir, 
Car il set bien, s'il 11 plaisoit, 
Encor garison ii qaerroit. 
Mais si grant doute a de fallr 

l:iO. Dask an dire n'ose salir, 

Ains dist : « Grant mercis, dame doace, 
« Moat est vostre parole douce. 
« Mais sacbiés qae je ne voi voie 
« Par coi de cest mal garir doie ; 
« Ne tant n'ai bardement ne sens 



« Que j'osaisse dire, en nul sens, 

« Qaele seroit la médecine 

4c Qui m'osteroit ceste gesine. 

« Non pourqaant médecine i a; 

« se il plaisoit à tele jà 740. 

« Qu'ele me volsist racheter, 

<c Bien me poroit de mal jeter ; 

« Mais jà dire ne l'oserai , 

« Par fol sens mort' en recevrai. 

« — Jehan, biaos amis, non ferés, 
c Vostre afaire me jéhirés (2). 
« 'Ains mais ne voas priai de rien, 
c Or voas pri de çoa pour vo bien : 
K Dites- moi vostre maladie 
« Et je voas jar, dessur ma vie , 750. 
« Que je métrai au garir paine , 
«( Sejesaiquexmaxvoasdemaine. 
c — Ferés, dame?— Oil vraiement; 
« Mais or dites délivrement. 
« -^ Dame, je n'os. - - Si ferés, voir; 
« En toutes Ans le voel savoir, 
c — Yoiés, dame? et voas le sarés : 
« G'estpourvoasquejesainavrés.» 

Aussitost comme il ot çoa dit 
Se pasme , sans plus lonc respit. 76a. 
Grant pièce fu en pamissons. 
Or set Blonde les occoisons 
De son mal et de son méhaing. 
Bien voit, se le tient en desdaing 
Par parole che qu'il il dist , 
Qu'il en morra sans nui respit ; 
SI commence à penser comment 
Il aura de mort saovement. 
Entre ses bêles mains le tint 



(1) Sponda, ho\ê de lit. — (9) Géhfr, avoufr ptr foreê, gêkennari fCêngii gi,j. 



150 



JEHAN DE DAMMARTIN 



poirier, • sous le plus bel périer du monde ^JSOi;, »» et convien- 
nent que dans un an , jour pour jour, Jehan viendra frapper à 
la petite porte du parc, qu'elle lui ouvrira et qu'elle s'en ira 
avec lui, n'importe où. Bref, il part. Il arrive à temps pour en- 



770. Tant que de pamisons revint. 

Dont commença à soaspirer ; 

Vers mort le convenist tirer 

S'on petit éu8t atenda 

Qa'ele riens n'éast responda. 

Maisele 11 a dit: « Amis! 

c Puis que pour moi vous estes mis 

« En si grant péril com de mort, 

« Je vous en voel donner conrort. 

< Mais or soiiés bien apensés , 
780. « Et tost de revenir pensés ; 

« Car si tosl com garis serés 

« Sacbiés mes bons amis serés. 

« — Serai ! Dame dites- vous voir ? 

« — Oii, amis, sacbiés de vob:. 

« — Certes, dame, don garrai-gie (l), 

« Autre max ne m*avoil toucbie. 

« — Or menglés dont, biaus dous amis ! 

« Ensi soit vos cners en pais mis. 

« — Dame vostre plaisir ferai , 
790. '*. Quant il VOUS piaistjemengerai.» 

Adont s'en est Blonde tornée ; 

Mais assés tost fu retournée. 

A mengier aporter li Ûst , 

Et Jebans au mengier se prist. 
Quant Jebans oï le confort 

Par coi il a respit de mort , 

En peu de tans fu tous garis. 

N'en fu mie li qnens maris ; 

La contesse et l'antre maisnie 
800. En fu mult très durement lie. 

Et Blonde biau sanblant li ûst 

Par coi tost en santé le mlst. 

Devens les .viij. jors fu levés, 



Si ot-U mult esté grevés. 

Mais il espoirs d'amie avoir 

Li fist tost sa santé ravoir. 

Si tost comme il se pot aidier 

Prist devant sa dame à trencier ; 

Et ele tant le conforta , 

Sans cbou que plus il n'en porla , 810. 

Que ele en santé le remist. 

Blonde , la beie , tout cbe Ûst 

Pour çou qu'ele ne voloit mie 

Que il perdist pour çou la vie ; 

Mais quant ele en santé le vit 

Ele se taist , riens ne li dist. 

Mis le cnide avoir en tel point 

Que de soi mais se tiegne à point : 

S'en laissa ester la parole. 

Ne veut pas c'en la tiegne à foie. 820. 

Encor n'iert par d'amours toucie. 

Quant Jebans l'ot un mois servie, 

Et il voit qufe) ele se taist, 

Ne d'amours parler ne li piaist, 

Si ne set que çou est à dire ; 

Des ex pleure , du cuer souspire. 

Ne set que dirt ne que faire , 

N'en quel point tenir son afaire : 

« Las ! fait-il , met en oubliance 

« Las ! ma dame , la convenance 830. 

« Qu'ele meut en ma maladie. 

« En ne me dist-ele qu'amie 

«c Me seroit, se je garissoie? 

<!c 011 voir, et de ceste joie 

« Me r'est venue garison. 

« Ne sai se ce f u tratson , 

« Car mal me tient men convenant. 



(1) Ponr iùni garirai ge. 



ET BLONDE D OXFORD. 



151 



tendre les dernières paroles de son père, lui rend les derniers 
devoirs, donne quelques soins à ses jeunes frères et sœurs, 
s'acquitte aussi de ce qu'il doit faire comme vassal envers le roi 
de France, et se prépare à reprendre le chemin de l'Angleterre. 



c Espoir qa(e) ele se repent, 
c Oq espoir ele le me dist 

840. « Ponr çou que santé me venist. * 
« Si qui de c'atant soie en pais , 
« Ce ne vaut rieas ; tant sui puis près 
« Qu'il me convient en fin savoir 
« Se je s'amour porai avoir, 
c N'est mie drois qu'elle m'en prit. 
« Espoir qu'elle m'a en despit, 
c Pour çou que je n'en os parler. 
« Maintenant voel à lui aler 
« Por demander ma convenance. » 

850. Adont de la chambre s'avance , 
De la ie vit en .j. prael 
U ele falsoit un capiel. 
Jebans est venus dusk'à lui , 
Puis lui dist que bon jour ait hui ; 
Et ele li respont à point 
Dix bonne aventure li doint. 
Atant se turent abedoi (1); 
Si est abaubis devant sol 
Jebans qu'il n'ose tentir mot. 

860. Nepourquant il se tint à sot 
Pense maintenant lidira (f 
Se son convenant li dira : 
Sa bouce pour Je jébir oevre 
Puis le reclot , car de celé beure 
Sont tout li fin amant couart. 
Nepourquant en la fin li part, 
Parmi la bouce , une parole 
Plaine de sonspirs , hors 11 vole : 
« Dame , dist-il , d'un convenant 

870, « Vousalés-vouspointramembrant. 
« Que vous en grieté me felstes, 



c Dont ec santé me remeistes? 
« — OU, Jehan, certes mult bien, 
« Mais ce fis jou pour vostre bien ; 
« Vous vous mortes par folie. 
« Or ne vous i rembatés mie , 
« De VOUS garlr eus volenté . 
« Par çou vous remis en santé , 
«c Car vous estiiés hors du sens. 
« Or vous tenés miex en vo sens PrM). 
« Se de moi servir vous penés \ 
« Bien en poriés estre assenés 
« En tel lieu, dont vous venra biens. 
« Mais or ne p^sés plus, pour riens, 
« Quejem'amour donner vous doie. 
« Trop durement m'abaisseroie. » 
Or ot (3) Jebans çou qui 11 grieve 
A peu que li cuers ne li crieve 
De la grant grieté qu'il en prist, 
Et en plorant itant li dist : 890. 

« Dame , ce savoie je bien , 
« C'a vous n'aferoie (4) de rien ; 
« Et pour çou se par vous ne fust 
« Parole jehie n'en fust ; 
« Ains eusse mort recéue , 
« Si fust m'emprise à fin venue, 
« Dont or sui au recommencier. 
« Ne voel or mie à vous tencier 
« Et de doners et d'escondis, 
« Detoutievonsrentgransmercis. 900. 
c Voir,j'aimmixavoirpourvou8mort 
c Que de nule autre avoir confort 
c Je ne vous ore [voel] plus dire 
c Fors tant qu'en plus grevensmartire 
c serai, ains que passent jour .viij. 



(1) Tous deux. — (2) ÎJKderet, (3) Audit, — (4) Afferebam. 



152 



JEHAN DE DAHMARTIN 



•--Blonde, durant ce temps, était tombée dans les chagrins. 
Après le départ de Jehan , elle a perdu sa mère, et son père veut 
la marier : le comte de Glocester a demandé sa main. A grand'- 
peine obtient elle, en alléguant la récente mort de la comtesse, 



« Qae devant n'ére en .xxviij. 
c Car plus est griés il rencheis 
« Que n'est 11 premiers encheis (1). » 
Après cex mox plorant s'en part, 

910. Et Blonde s'en va d'autre part. 
Et Jehans s'en vint en sa chambre ; 
Si fort li tramblent tout 11 membre 
Que maintenant coucier l'estuet (d). 
Ne boire ne mengier ne poet , 
Ains se démente et se complaint. 
Tous jours, quant nus ne l'ot, se plaint 
Et dist : « Las ! pourquoi mè garl 
« Cele qui si me r'a mari (3) ? 
« Ne comment la vols onques croire 

9^. « Qu'ele me déist cose voire? 
« S'ele s'en consillasl à moi 
c Ne li loaisse pas, je croi, 
« Que ele de tant s'avillast 
« Que en tel lieu s'amour donnast. 
X Mort! or vien tost et si te haste, 
« Car je vol bien que mon tans gaste. 
4c Quant la poarmesse m'est rompue 
c Dont santés m'estoit revenue ! 
« Ele me pramist sans donner, 

930. « Ensi puet on fui conforter. 
« Or n'i a plus , fors que je voei 
« Morir, car de vivre me duel ; 
« Car du tout sui en désespoir, 
« Je n'ai mais de nul bon espoir. 
« Amie , oel vous m'avés tral 
c Et en tel amour envaï 



« Dont mort me convenra sentir, 
c A ! Amour quant vous consentir 
<!c Volés la mort de vostre amant 
« Mains en valés, par saint Amant ! » 940. 

Ainsi est Jebans renchéus , 
Si par est ses cuers esméus 
Que de riens nule ne li chaut ; 
Ne puet mengier comment qu'il aut (4). 
Si le set amours estourmir (5) 
Que nuit ne jour ne puet dormir. 
Li quens en oï les noveles , 
Sine li furent mie bêles ; 
Mais il ne le puet amender. 
Et la contesse commander 950. 

Fist que on le servist si bien 
Que il ne li fausist jà rien*; 
Hais il est à servirs légiers 
Car moût est petis ses mengiers. 
Tant l'a ses grans courons mené, 
Tant la destruit , tant l'a pené . 
Qu'il a la parole perdue. 
Par laiens est tost espandue 
La noveles que Jehans muert. 
Ses vallès ses puins en détuer t (6), 960. 
Et cil de l'ostel ensement , 
Qui moût l'amoient durement. 
En ce point ert Blonde couchie ; 
Le garçon Jehan ot qui crie , 
Forment regretoit son signeur, 
Nus hom ne mena duel grigneur. 
Blonde une pucele apela : 



(1) tncasus cl reincanu» {ratiHus) ? formés comme reincessus, incmutt. mais de eadere, 
cheoir. — (2) Pag. 108, n. 1. — (3) Pag 100, n. 6. — (4^ Habeat. — (6) On invoqne 
ponr étymologie ritalien siormo, Tallemand stuermen, faire tempête , combattre. Qooi de 
plas nécessaire cependant qne de voir ici exturbaref tronbler. — (B) Voy. 969. 



ET BLONDE D OXFORD 



153 



un délai de quatre mois, pas un jour de plus. Ce jour fixé était 
précisément celui où Jehan lui avait promis de revenir. Le terme 
approchait, et de Jehan point de nouvelle. Il ne restait que huit 
jours avant le délai fatal. Cependant Jehan était parti, avait 



« Qu'est-ce, fait aie, que j'oi là? 
« —Dame c'est Robins qui déluert (l) 
970. « Ses puins pour Jehan qui se muert; 
« Jà a la parole perdue. ^ 
Blonde l'ot ; s'en est esperdae. 
Qa'ele set bien , en son requoy 
De quel mal il muert et pour coi. 

1131 Ainsi demaine Blonde amours. 

Bien a trouvé le tans rebours 
De tel comme ele avoit hier main, 
Plourant, souspirant à cuer vain. 
L'a tant amours ou li grevée 
Qa'ele s'est coïement levée ; 
Vest soi d'un peliçon d'ermlne 
Laiens n'ot dame ne mescine 
Qui ne dormlst à icele heure. 

1140. Et Blonde, sans plus de demeure. 
De la cambre , où ses lis ert , ist 
Et entre en celé où Jebans gist. 
Une lampe en une verrière 
Li rendoit un peu de lumière ; 
Fors que Robin léans n'avoit. 
Quant il sa dame venir voit , 
Lieve soi et si le saiue. 
Bien ot Robins apercéue 
L'amour as complaintes Jehan ; 

1150. Bien sol que tout son grant ahan ^2) 
Ne li venoit se d'amours non. 
Blonde l'apiele par son non , 
Se li demande de son estre , 



Quel mal il a et que puet estre? 

« Dame . dist-il , bien le savés ; 

« Pour noiant enquis le m'avés , 

« Bien savés la mort kl le touce ; 

«c Je criem Dix ne le vous reproche. 

« Ne pourquant ce vous puis bien dire, 

«i Onques ne me disl son martyre. 1160. 

c Mais j'entent bien à ses souspirs 

<c Pour vostre amour sera martlrs, 

« Car il est jà si engressés (3) 

<c Que près de mort est apressés (4}.» 

Adont pleure et ele s'entoume , 

Dusk'al lit Jehan ne séjome. 

Deseur l'esponde s'est assise , 

S'a desur son front sa main mise, 

Et puis au pous , si sent ses vaines 

Qui se remuevent mais à paines. 1170. 

Les iex ot clox et le cors roide 

Et en pluiseurs leus la car froide. 

Un peu de chaut eut sur sen cuer, 

Qui en vie li tient le cuer. 

Quant ele le sent en cest point , 

Si grant doleur au cuer l'en point 

C'a paines U dist-ele : « Amis ! 

« Je sui celé qui vous a mis 

4c En tel point par mon grant orguel; 

<c Mats pour cou c'amender vous voel 1180. 

<c Le grant outrage et le mesfait 

« Que je , sans raison, vous ai fait, 

« Vous viengchiveoir à ceste heure; 



(1/ Dixiorquet, tord. — (2) Anhel9tionem'i essonflleinent , peine. — (3) Ingravatnn 
serait probiiblemenl engrieiés, Qubiqu'on ait yn ci-dessos (v. 046) grocilis faire graille. 
Cet engressts est sans doute ingracililus, barb. de gracUeseo : • \\ est jli si amaigri. » 
Ce serait donc juste le contraire de * engraissé »; mais il n'y a pas loin ncn pins 
entre cra*»iludo et grocUUudo. — (4) Approrimatus. 



154 



JEHAN DE DAMMARTIN 



touché Douvres (âi3i) avec le fidèle Robin, et après avoir engagé 
un batelier à son service pour l'attendre huit jours pleins , il 
gagne Londres , où il se rencontre avec la suite du comte de 
Glocester qui , comme lui , faisait hàle pour arriver à Oxfort. il 



« Mais parlés à moi sans demeure. y> 
Jehans a s'amie entendae, 
Mais la parole avoil perdue ; 
Si l'eut sa garant grieté fait fondre 
Que si tost ne li pot respondre. 
Quant Blonde voit qu'il ne parole 

1190. Si grant courous au cner 11 vole. 
Tant fu tristre et abosmée (1) 
Que deseur le lit chiet pasmée, 
Sa teste sur le pis Jehan, 
Dont ele li âst grant ahan ; 
Car son afaire bien entent 
Et si n'a pas de pooir tant 
Qu'il die .j. seul mot de sa bouce. 
Dont grant doleur au cuer li toace. 
Car volentiers, se il péust, 

1200. A s'amie parlé éust; 

Mais 11 ne puet encor» n'encore (2), 
Par quoi le cuer s'amie acore (.s^ ; 
Car quant ele fu revenue 
Plus de .V". fois s'est tenue 
Pour maleurese caitive, 
Pour la plus lasse riens qui vive. 

1249 De la dolour qu'ele demaine 

1250. Perdi .iij. fois pous et alaine, 
Si ke se Robinés ne fnst , 
Je croi k'ilueques morte fust. 
Il l'esventolt d un cuevrecbier. 
Et se 11 soustenoit le chief 
Quant ele se cllnoit vers terre ; 



Puis en ot Robins bonne terre. 

Jebans entend! bien s'amie, 

Qui de plaindre ne se falnt mie; 

Si entendi à sa complainte 

Qu'ele n'est pas fausse ne fainte. 1260. 

Encor par fust-il si atains , 

Ses cuers en est un peu plus sains ; 

Un souspir jeté et les ex oevre. 

Blonde , qui aperçut ceste oevre , 

Se taist et près de li se trait 

Si li donna .j. tel entrait 

Que la parole 11 rendi : 

Sa garison pas n'atendi 

A lui baisier, mais tout malade 

Le baisa de sa bonce sade (4). 1270. 

Dont tel douceur au cuer l'en vint 

Que la parole l'en revint. 

Cil baislers fu de si grant force, 

Qui le cuer Jehan tant efforce 

Qu'il dist : « Grans mercis, douce dame, 

« El cors m'avés remise l'ame, 

4c Qui pour vous est si très atains ; 

<c Mervelle est quant il n'est estains. 

« — Biausdous amis, ce respont Blonde, 

« Pores vous mains, por riens du 1280. 

« Revenir en vostre santé ; [monde,] 

« Par tel couvent que volenté 

« Aurai , tons les jours de ma vie, 

« D'estre vostre loiai amie ? 

« >- Douce dame ! voir je ne sal ; 



0) Ne peut venir ni A^abyssus, ni û'obominosus, Pent-être esUce un verbe fait sur 
obosatio {vid. Cangii gtoss.J, qni signifie < destruction, rupture, > et semble venir 
directCMent de abusus, — (2) Non ineurrit, ne quidguam agit, — (3) Abeordei ou 
excordet, barb. : écœure, dans le sens de « percer le cœur. > — (4) Sapida, ayant 
(douce) saveur; cr v. 1326; opposé de maussade. 



ET BLONDB D OXFORD. 



155 



se mêle à la cavalcade, pousse jusqu'au comte et entame avec 
lui une conversation piquante où le comte de Glocester prête à 
rire, à ce qu'il paraît, en parlant le français avec un accent et 
des idiotismes britanniques ^2611). Jehan contrefait le niais pour 



« Tant m'avés mis en grief essai 
« Que moat est ou retoamer fort. 
«c Et nepoarqnant tant tieng à fort 
« Vostre pooir, que s'il vous plaist, 

1290. « Encor croi que ois max me laist. 
« Mais pour pitié , se garir puis, 
4c A mort ne me remeiés puis. 
« Non poorqaant à vostre voioir 
« Me voel esjoïr ou doloir. 
« — Mais, dous amis, de la doleur 
« N'aies desore mais crémeor ; 
« Pitié ai de vostre besoing, 
« Dès maintenant à vous me doing. 
« Par ce baisier qae je vous fas 

1300. « A tous Jours de moi don vous fas. 
« En tel manière, comme orrés, 
c Que jà de mon cors ne jorrés, 
« Fors d'acoler et de baisier. 
« De tant vous voei bien aaisier ; 
c Mais n'en aurés autre avantage 
« Devant que nous, par mariage, 
« Nous porons ensamble acorder ; 
« Bien vous 1 devés acorder. a 
De tex*mos n'est mie noircis 

1310. Jehans.ainsrespont: «Grantmercis! 
« Dame, grant mercis vous en rant; 
c Trop avoire cuer m'es errant 
c Se je plus vous en demandoie ; 
c Mais c'autres avoir ne vous doie. 
« Bien devrai atendre le point 
« Que ceste cose viegne à point. 
« — Biausdousamisnenaijésdonte; 
c Car si me doing à vous trestoute, 
« Que Jamais autres, à nul fuer, 

18^. c N'aura ne mon cors ne mon cuer. 
c Mais metés vostre cuer à aise. » 
A ce mot doucement le baise. 
Ce n'a mie grevé Jehan, 



Ains oste moût de son aban. 
S'alaine , qui tant est très douce, 
Jehan si sadement adouce , 
Qu'il en a cachié désespoir 
Et conforté de doue espoir. 
Du cuer toute grieté 11 oste ; 
Près du cuer li herberge .j. oste 1330. 
Que on apèie vrai confort. 
Icii dous estes desconfort, 
Gries penser et desespérance 
Tout hors du cuer Jehan balance : 
Vrais confors s'est en son iiu mis. 
Après çou li dist Blonde : « Amis ! 
c Prendre vous convient al mengier, 
c< Pour vostre santé raengier. 
« — Dame à vostre commandement. » 
A tant estendent erroment 1.H40. 

fiobins et sa dame une nape : 
Au vert Jus de nouvèle grape 
Li donna Blonde un froit poulet. 
Ne à Robin touchier n'i iet ; 
Mais Blonde à ses très bêles mains 
Le sert, dont il fu plus tost sains. 
Et Jehans , qui il fu mestiers, 
Se prist au mengier volentlers. 
Quant il du poulet mengié eut 
Tant comme il à s'amie pleut, 1350. 
S'osta la nape et dusk'au Jour 
Flst Blonde avoeques lui séjour 
Pour lui tost remetre en santé. 
Fu ilnec , par sa volenté 
Duskes à tant que li Jors vint , 
Mais adont partir l'en convint. 
SI dist : « Jehan I Biaus dous amis, 
« Pour le jour qui çaiens s'est mis, 
« Convient que Je de vous me part; 
« Car se nus venoit ceste part, 1360. 
c Qui apercéast nostre afalre. 



156 



JEHAN DE DAMMARTIN 



mieux tromper ses compagnons de voyage ; mais comme on 
approchait du château d'Oxfort, il les abandonne pour se jeter 
dans des chemins de traverse qu'il connaissait parfaitement, et 
au jour dit, ou plutôt à la nuit qui lui avait été marquée à Ta- 



« Avoir en porions contraire. 
« En nostre amoar celer asens, 
c Car en bien celer a grant sens, 
c Et nous aurons bel avantage 
« De bien celer nostre corage ; 
« Car, si tost que levés serés, 
« Assés souvent o moi serés , 
c Par l'occoison qu'estes à moi ; 

1370. « Pores souvent estre avoec mol, 
« Si porons , à nostre plaisir, 
« L'on de nous .ij. l'autre saisir 
« De çou que faire nous plaira ; 
« Ne jk nus vivans n'el sara. 
« Et quant nous verrons nostre point, 
« Bien métrons le surplus à point 
« DeiçoQ que encourent vous ai. 
c Onqnes n'en soiiés en esmai ; 
« Mais or pensés d'estre garis, 

1380. t Ne ne soiiés plus esmaris. 
« Souvent véoir vous revenrai 
c Au mains que porai remanrai. 
c — Dame, dist Jebans, vostre gré 
« Et vos dis recuel en bon gré. » 

A tant Blonde de lai se part. 
Doucement le baise au départ, 
Puis s'est levée de lès lui. 
Mont le laisse en meneur anoi 
Qu'èie , au venir, ne le trova. 

1890. Tant ala qu'ele retrouva 
Le Ht dont ele estoit lev<^e, 
Par amours, qui tant l'ont grevée. 
Toute nue se fest couchie 
Et de joie plaine endormie. 
Et Jebans, qui fn confortés, 



Se r'est de joie déportés. 

Viij. jours ot que dormi n'avoit , 

Dont il disète(s) en avoit ; 

Ma*s or s'ert-il pris au repos, 

Car 11 confors , qui ert repos, 1400. 

En lui sa garison 11 haste 

Et qnanqu'il puet ses max 1i baste. 

Quant à tierce fu esviUiés 

Ses mangiers fa apparllliés. 

Ij. damoisèles le servirent. 

Qui de ce mont grant joie firent. 

Qui voient que il menjut bien 

Et qu'il se tient assés plus bien 

Qu'a ne soloit ; qa'eles cuidoient, 

Quant lueques venues estoient, 1410. 

Que êtes le trouvaissent mort. 

Or le truevent de biau confort 

Et leur samble qu'il est haitlés (P. 

Fors tant qu'il est afebioiiés. 

Mult en sont lies durement 

Et moût le servent bonement. 

Et novele pas n'alendi, 

Mais tost par l'ostel s'espandi 

Que Jebans estoit terminés ; 

Dont s'est 11 quens acheminés 1490. 

Et la contesse et ses puceles, 

Dont ele avoit assés de bêles. 

Mais toutes les binutés du monde 

Ne valent riens envers la blonde, 

Qui avoec sa mère s'aroute 

Ne n'enlaidi mie la route. 

Icll vont tout Jehan véoir 

Et leur mainie , pour savoir 

Se c'erl voirs qu'il fust terminés. 



(1) Voy. ci-des8D8, y. 220. 



BT BLONDE D'OXFORD 157 

vance, Jehan frappe à la poterne. Son amanle avait presque 
perdu tout espoir, mais Adèle, se tenait sous le poirier, son 
coffret de bijoux à la main, prête à partir. A peine entré, Jehan 



lidO. Qui d'aus tooB estoit meut amés. 
Bn son lit séant le trovèrent, 
Goartoisement à lui parlèrent; 
Jetians et la contess' eosamble. 
« Jeban,font-ii,qaeyoa8en8ainble, 
« Gaidiés-YOQS que cis max vous laist? 
«c ~ Sire, oil , dist-il, se Diu plaist, 
c Li max s'est de moi destomôs, 
« Je sai en santé retomér. » 
Toit cil qal l'aiment malt lie sont 

1410. Be sa response qae il ont (1) ; 
Car ier soir nas bom ne qaidast 
Que il jamais .j. mot sonnast. 
Blonde, qai le vit en tel point, 
N'en eut au cuer de dolonr point. 
Quant il eurent lueqnes esté, 
Tont com leur vint à volenté, 
A Jehan conglé demandèrent 
El de la chambre s'entomërent 
Et Jehans remest (3) en son lit 

1450. Où désormais sera petit 

Hout monstra bien soir et matin 
Amours Jehan de Dant Martin 
De quel jeu ele sert as siens. 
Moût en ot de max et de biens : 
Les max pour doute de falir, 
Les biens pour espoir de saisir 
Ce k'amours 11 fait désirer, 
Si k'il ne s'en puet consirer (3) 
Après le confort de s'amle. 

1460. Santés ne 11 demoura mie, 
Ains 11 revint grant aléure ; 
Car Blonde souvent i'asséure 
De çou qu'ele 11 eut convent, 



Revéoir le venoit souvent 

Seule et par nuit (pour mesdisans 

Qui de tous max sont atisans), 

Venoit Jehan reconforter 

Et soulacier et déporter. 

Tant 1 ala et tant i vint 

Que Jehans en santé revint , 1470. 

En plus grant qu'il ne fu aine mais. 

Liève soi, jéhir ne veut mais, 

Revenus est à son mesiier, 

Pour riens ne le volsist cangier. 

Al mengier sert devant s'amle ; 

Tex mestiers ne U desplait mie. 

Li quens et tout cil de l'ostel 

Sont lie quant il le voient tel 

Et il à son pooir les sert. 

Par quoi le gré de tous dessert. 1480. 

Et il est si biaus et si gens. 

Si gratieus à toutes gens, 

Que chascuns l'oneure et conjoie. 

Moût en a s'amle grant ]oie, 

Qui voit c'amer se fait de tous. 

De déboinaires et d'eslous (4). 

Moût l'encrnt d'amour en son cuer, 

Tant l'ama que puis , à nul fuer. 

Ne se vaut d'amours repentir, 

Ains volt bonement consentir 1490. 

De son ami la volenlé. 

Moût sont tenu de grant sauté (5) 

Quant il se pueent dessambler 

B'autres gens et entrassambler. 

Nus ne querroit (6) leur douce vie : 

Quant par laiens est endormie 

La gent dont il gaitier se voelent, 



(l) Àudiunt» — (3) Bemansit, — (8) Consislere, se tenir. ^ (4) ExloUitus^ superbe, 
participe barb. de extoliere. — (5) SubtilUas, — (6) Imparf. de caider, cogUaret* 



158 



JEHAN DE DAMMAHTl^i 



lui donne un seul baiser eu disant : « Mon doux cœur, soyez la 
bien trouvée, » puis l'assied sur un palefroi que Robin tenait en 
laisse, et les voilà tous trois à travers champs. Grands furent, 



De leur dormir petit se daelent ; 
Car lors ont il et ilea et tans 

1500. De maintenir iear joli tans. 

1631 Un joar séoient ai niengier, 

Atant es-Yous .j. messagier 
Qai est venus devant le conte, 
Et commence en françois son conte : 
« SirCi dist-il , j'ai tant cerkié 
« Un varlet , que on m'a nonchié 
« Qu'à vostre ûlle est remanans ; 
« Cil valiës est nommés Jehans. 
« Une noaveles li aport 

1640. c Pour ce arrivai de mer au port. 
« S'il vout plaist, faites-le mander, 
« Si ke je paisse à lui parler. » 
Li qaens respondi : «c Yolentiers. » 
Aies i est uns esquiers. 
Trouvé l'a séant devant Blonde, 
Qui est la plus bêle du monde : 
« Jeban, dist-il, je vous vlengqaerre. 
c .j. messagiers de vostre terre 
c Vous demande devant le conte ; 

1650. « Or i venés , s'orrés sop conte. > 
jebans l'entent , forment se crient 
De Blonde perdre ; au conte vient. 
Quant 11 messagiers l'a véu 
Assés tost l'a reconnéu : 
« Jehan , dist-il , à vous m'envoie 
« Vostre pères , qui Dix doinst joie 
« Plus grant qu'il n'avolt au départ. 
4c Quant mai (l) pour venir ceste part 
« Malades ert , ce vous di bien . 

1660. « Et disoient si fussiien 

« Qa'il estoit en péril de mort. 



c Hout laissai en grant desconfort 

« Vosdeuxsereursetvos.iij. frères; 

« Car unes noaveles amères, 

« Dont il me polse , vous aporte 

c De vostre mère , qui est morte. 

« Si vous mandent vostre parant 

c Que vous en venés errant {-2), 

€ Ou vous i ares grant damage. 

c Au roi vous convientfaire hommage 1670 

c De la tère de Dant Martin : 

c Moavoir vous convidot le matin. » 

Or entent Jehans les novëles. 
Qui ne li furent gaires bèies ; 
En plourant d'Uluec se départ. 
Il fa assés qui prist regart 
Du message qui fu de France. 
Tout contreval l'ostel se lance 
La novèle qa'a aportée ; 
Li uns l'a à l'autre contée : 1680. 

Tant ala que Blonde le seat . 
Qui pour sen ami duel en eut 
Li Quens en fu mont coureciés 
Et la contesse , ce sachiés , 
Et tuit 11 aatre par léans ; 
Cor voient bien que c'est noians 
Désormais de son demeurer. 
Et Jehans , pour soi dolouser. 
S'en est venus denens sa chambre. 
De couroas li daelent li membre ; 1690. 
Si s'est séur son lit acoutés (3), 
De sol complaindre est acoutés (4). 
Grant duel a de la mort sa mère 
Et de l'enfermeté son père ; 
Mais ne li est fors que rousée 



(1) Mutavû — (2) Pour erramment; voy. La Manekine, v. 4463. <— (3) Coacfaé, aa-u- 
bitattu. — (4) Entendu, otucultotus. 



KT BLONDI d'oxford. 



159 



comme on pense, Tétonnement et la colère des deux comtes 
lorsqu'on s'aperçut que la flancée s'était enfuie au moment où 
sou père donnait l'ordre de la faire venir pour être présentée à 



Yers le duel de la dessevrée 
Qa'il fera de sa douce amie. 
Li deus de cbe ne il est mie 
A nul des aatres deos samblans ; 

1700. Car unes peurs si tremblans 
Le prendent de perdre s'amie 
Que conforter ne s'en set mie, 
Et dist : « Las ! las ! que porai faire? 
« Or m'est joie en tous sens contraire 
c Quant de ceii partir m'estuet 
« Sans qui mes cners estre ne poet. 
« Départir! las! est-cou acertes? 

1969 Li jours apert, U solaus Uève. 

1070. Jehans, comment que il ii griève, 
Se vest et hnese et appareille; 
Robins, ki pour lui servir veille, 
Li avoit jà sa sèle mise. 
Bt li quens, qui mult Taime et prise, 
Se leva ; car bien set sa voie , 
Dont mult durement li anoie ; 
Bien set priiëre n'i vaut rien. 
Si a fait d'une cose bien 
Car .y. palefrois biaus et grans, 

1980. A fait chargier d'estrelins blans, 
Si les fist à Jehan donner. 
Bt puis le vint arraisoner 
E( abandonner sa poissance. 
c Jehan, dist-ii, se vous, de France, 
c Retomés plus en Bngletère 
c senescax serés de ma tère, 
c Btde mon ho^tel trestous maistres; 
« Car durement me plaist vos estres. 
« Del tout le mien vous abandoing 

1990. c Et del prendre poolr vous doing. 
« ~ Sire, dist Jehans, grans mercis. 



c En bon gré rechois itex dis. 
c Se Diu plaist, partans revenrai 
c Et encor du vostre penrai. 
c —Certes, dist liQuens,multme plaît!» 
N'entent mie bien que chou est 
Que Jehans dist que il penra, 
Mais ça avant miex l'apenra. 

A tant a pris congié au conte 
Puis est venus, ançois qu'il monte, 3000. 
A la contesse congié prendre. 
Se je voloie à tout entendre 
Comment à chacun prist congié, 
Je ne l'aroie hul mais nunchié. 
Ne voel pas de cascnn reiraire, 
Mais de celui ne voel taire 
Qui est dolente de sa voie : 
Si sagement son cuer navole (l) 
Que on ne puist apercevoir 
Que dolente est de son mouvoh*. 3010. 
Mais cascuns quide que ce soit 
Pour çou que il à lui estoit ; 
Et à lui estoit il , sans faille. 
Et ert encore , où que il aille. 
Blonde li a donné joiax, 
Gahitures, fremax, et aniaus, 
Que il donra à ses amis ; 
Puis a en plourant congiet pris. 
Ses chevax as degrés ratent, 
Puis i va et si monte à tant. 3030. 
Si s'en va mais ses cuers remaint, 
Qui de cest oirre (3) moût se plaint. 
Robins enmena .j. sommier 
Et .j. autre li messagiers, 
Qui U eut dites les novèles 
Qui ne li furent mie bêles. 



(1) Nûpigatf « (3) Iter, ilinerare; voy. cj-<l068as, p. 140, n. 1. 



160 



JEHAN UE DAMMARTIN 



son futur époux. Le comte deGlocester commence à comprendre 
qu'il a été dupe de son compagnon de voyage (308o\ et le comte 
d'Oxiort lui donnant Tassurance qu'on l'a en effet bafoué, sa 



À tant leur cemin acaellirent 
Tant que dou Senefort issirent; 
Blonde est à l'ostel demourée, 

S030. Pour son hoste (l) mont abosmée (2). 
Àins aura doate|de lai perdre 
Que ele le paist mais aerdre (3). 
Et Jebans doute de faillir 
Ayant qu'il la puist mais saisir. 
A tant de Blonde vous lairons 
.1. peu , et de Jehan dirons. 

Puis que Jebans du Senefort 
Se fu partis, tant erra fort 
Par montaignes et par valées , 

2040 Et par forés longues et lées , 
Que il est à Douvre venus. 
A son hostel est descendus , 
Mais ni flst mie lonc séjour. 
Lendemain , droit au point du jor, 
En une nef en mer montèrent . 
Àins nonne (4) à Huissant arrivèrent. 
D'iluecques demeurer n'ont cure , 
Tant cbevaucërent l'ambléure 
Qu'à Dant Martin vinrent j. soir. 

S050. Jebans descend! ou manoir 
Où ses pères encore gist. 
Tost fu qai les novèles dist 
Que Jebans estoit descendus, 
si frères « qui ont entendus 
Tex mox , encontre H alèrent 
pt durement le bien viegnèrent, 
Ensement les .vij. (5) damoiseles 
Ses sereurs , qui erent moût bêles, 
Fisent grant joie de leur frère. 



Mais Jebans pleure de son père 2060. 

Qui gist malades durement. 

N'i eut point de recouvrement, 

Mais encor parlant le trouva 

Jebans , qui vers lui se prouva (fi;, 

Car il 11 flst faire tex lais 

Dont s'âme fu en vraie pais. 

Mais ençols k' la mort traisist {7) 

Son fll de son afaire enquist, 

Et il l'en dist une partie. 

Bien H a dist que grant partie 2070. 

Qulde de son vololr aquerre, 

outre la mer, en Engleterre. 

Quant ses pères cou entendl 
Le vrai Dieu grasces en rendi ; 
Puis mist sur lui son testament, 
Dont Jebans ouvra lolalment 
A la partie de ses frères. 
Après cou vesqul pau 11 pères, 
Du mortel siècle trespassa, 
Ll dex (1) de lui Jehan laasa. 2080. 

Ses deus sereurs et si troi frère 
Démenèrent duel pour leur père 
Enfoïs fu, sans demeurée, 
Quant la grant messe fu cantée. 
Ll enfant arrler retournèrent, 
Tuit le voisin les confortèrent 
Et leur parens , qui i estoient ; 
Car le plus grant lingage avolent 
Que on séust en la contrée. 
Tant on leur dolour démenée 2090. 
Qu'il leur convint à el entendre. 
En dael ne peut on noient prendre 



(1) Le scribe a mis hostêU — (2) Voy. ci-dessDs, v. 1191. — (3) Adhœrere. — (4) Avant 
neaf heures. — (&) Les deux, d'après les vers 2061, 2195. — (6) Pronavit ^ proximavit, 
— (7) Transisset. — (8) Pour c debts » peut-être. Voy. v. 2141. 



IT BLONDE DOXFOID. 



161 



douleur fait explosion , toujours en son mauvais français (3340). 
Le lendemain , au point du jour, il part à la tète d'une nom- 
breuse troupe de cavaliers pour rejoindre les fugitifs. Il cherche 



Fors dolour et maie aventure. 
Del inonde est tele Taventare 
Que tuit morront , et un et autre, 
Li nos n'en doit jà gaber l'autre. 
Pièça, dist-on, ce m'est avis, 
Les mors as mors , les vis as vis , 
Tant comme cascuns porra vivre 

2100. Àa mix qu'il pora se délivre, 
Et en tel loiallé se tiengne 
Que pour s'âme à bone tin viegne. 
Quant Jebans voit son père mors 
Il convint que il s'en déport, 
Par le conseil de ses amis 
S'en aia an roy, à Paris, 
Pour l'ommage qu'il li dut faire. 
Li rois enquist de son afaire, 
Tant en aprist que moût l'ama ; 

3110. Son relief (1) quite 11 clama. 
Si Jebans servir le vausist 
Hout volontiers le retenist ; 
Hais à autre besoigne entant, 
Nepourqnant il besongna tant 
Qn'U mist ses .1^. frères au roy, 
Qui furent bel et sans derroy. 
Tant le servirent volentiers 
Qu'il les fist puis chevaliers, 
Et leur donna femmes et terre -, 

'^190. Ainsi doit cascuns son bon querre. 
Quant Jebans eut çon besoignié 
Del roi se part, par son congié. 
Et de la roine ensement, 
Qui moût retenist bonement 
Ses .ij. sereurs, se il volslst, 
Mais il ne U pleut ne ne flst ; 



Âvoec lui les vaut retenir. 

Mais il pense , s'il peut tenir 

À Dant Martin sa douce amie, 

Que lès li tenront compaignie. 3130 

Jebans à Dant Martin s'en vint. 

Mais mont petit séjour i tint; 

Àins cbevauçoit par le pals 

Par tout va véoir ses amis. 

Pour aus connoistre et acointier, 

Va les mUlors acompaignier. 

lui à Dant Martin les maine 

Et d'aus moût bonerer se paine. 

Deniers ot aporté assés, 

Mais U les eut tost desmassés. 3110. 

Les dettes son père paia, 

Ses detteurs trestous apaia. 

Ses sereurs tienent son boslel, 

Si bel qo'ens u pals n'ot el (3). 

Et il se paine , à son pooir, 

Del amour del païs avoir! 

Tant ûst par manière et par sens 

Que , de la mer duskes à Sens, 

N'eût nul escuier miex amé, 

Ne de bonté plus reclamé. 3150. 

Mais quelque vie que il maint (3) 

Amours tous jors u cuer U maint (4) ; 

Ne cuidiés pas que il oublie 

Le jour qu'il eut mis à s'amie. 

En celé anée n'eut jours trois 

Qu'il ne li samblaissent .j. mois. 

Onques mais ne vit si lonc an, 

De li atendre out grant ahan, 

Mais toutes voies, à grant p&ines, 

Laissa passer tant de semaines 3160. 



(1) Les droits de mntation. — (2) Ponr « n'ot /el. > — (8) Mimt, de minâre, oondilrt* 
— (i) Maneut, 

T. Vin. li 



1G2 



JËHA>' DE DAMMARTIK 



déjà (laus son eâ])rit de quelle mort il fera mourir Jehan si on 
ralleinl. Au lieu de fouiller les environs d*Oxfort, il court 
droit à la mer et place quatre hommes à lui, bien armés, la 



Que par tans ert (ans del errer. 
A dont llst Jehans aprester 
Un palefroi si bien ambiant 
Qu'en tout le mont n'ot son samblant, 
Une sambae, a cours (l) pesans, 
Emplie de coton dedans, 
Fist venir de Paris un main. 
Et de soie un rice lorain (3). 
Ne nus ne set qu'il en veut faire, 

3170. Fors Robins qui set son afaire. 
Mais son maistre si bien cela 
Qu'à nulni ne le révéla. 
Quant Jehans eut tous ses ators 
Si n'atent fors tant que li jors 
Yiegne que de mouvoir ert tans ; 
Il set bien en combien de tans 
Il pora venir duskes à lui. 
Mais atant vous lairons de lui. 

24dd Duskes au Douvre n'arrestèrenl. 

Dont parla à son maronnier : 
« Amis, volés -vous gaaignier? 
« — ou voir, Sire, volontiers. 
« — Vous anrés, fait-il, tant deniers 
« Comme vous de moi vaurrés prendre, 

2440. « Mais que vous me voelliésatendre 
« A ceste rive , nuit et jour. 
€ Ne ferai pas trop Ion séjour : 
« Dedens .viij. jours revenrai chi. 
« Tenés .:c. Ib. que j'ai chi, 
« Pour le damage de i'atente. 
Clens les prent, cui il atalente, 
Et puis son voloir li flan ce. 
Or en est Jehans en ilance ; 
Del maronler se part atant. 



Et cbfevauça , jour et nuit , tant 2450. 
Que il est a Londres venus. 
En un hostel est descendus , 
Qui estoit aaisiés et biaus. 
Robins , qui est preus et isniaus (8), 
En i'estable ses chevaus mist, 
Et Jehans del ostel s'en ist. 
Devant lui , d'autre part la rue, 
Voi^ une grani gent descendue, 
Escuiers , sergans , chevaliers, 
Clers, prestres, garçons et somiers. !^60. 
Jehans veut savoir qui il sont. 
Qu'il quièrent, qu'il voelent, où vont? 
Devant un escuier s'avance. 
Qui seut del langage de France : 
(a Quipueent, dist-il, ces gens estre? 
« — C'est, dist-cil, li quens de Clocestre 
« - Qui à Londres vient besoignier, 
« Et demain . sans plus alongier, 
<c S'en tournera pour plevir feme, 
« La plus bêle de cest roiame. 2^X70. 
ce Jà en a esté jours pièça, 
<£ Mais ses pères le dépêcha ; 
«: Manda ii que il atendist 
« Quatre mois , et adont venist 
<ic En sa maison , si Teumenroit, 
« Et sa tere li partiroit : 
« Ore cbiet à joesdi 11 jours 
« Si n'i vaut mais nus Ions sejors. 
«: Il n'a que demain entredeus, 
' Bien poroit estre si preceus 2480 

« Qu'il perdroit la biauté du monde. 
« —Comment a non?— Eleanon Blonde.» 
Quant Jehans ot Blonde nomer 



(1) Une litière à marche pesante, c'est-4i-dire douce. — (2) Loramentum, rênes, har^ 
nais. — {,1) Ajout, v. 2G14. Voir aux Additions. 



ET BLONDE D OXFORD. 



163 



hache au poiug, dans chaque port ou crique du sud, et lui- 
même, avec un gros de chevaliers, se tient à Douvre prêt à se 
porter où ii faudra. Précisément, Jehan était arrivé à une lieue 



En peu d'eure prist alarmer. 
De l'escuier où il vint liés 
S'est départis moat coureclés; 
Moût dolans à son hostei va 
Où Robin , son varlet, trouva. 
En pldurant li a dit : « Robin, 

2490. c Perdu avons nostre cbemin. 
c Cbéas sai de si baut si bas : 
« Je soi li plus très cbétis , las 
« Qui puisse ne morir ne vivre. 

3611 Multfudesagentgrantiaroute: 

Et Jehans entr'ax tost se boute ; 
Ne ponrquant s'amoar n'ont ii pas. 
Tant chevaucent, isnel le pas, 
Que bors de Londres sont venu. 
Li quens de Clocestre a véu 
Jeban ; mais pas ne V connoissoit, 
Conques mais véu ne Tavoit. 
Si a talent qu'il li demant 

2620. Où il va, dont vient , et commant. 
Pour sa robe qu'U vit françoise, 
Li sambla nés devers Ponloise. 
Si vaut à lui parler françois, 
Hais sa langue tome en englois. 
Jebans premiers le salua 
Et Jebans tost respondu a. 
c Amis, bien fustes vous vené, 
c Cornent fu vostre non pelé? 
« — Sire , dist-il , j'ai non Gautier ; 

^6i0. « Je sois nés devers Mondidier. 
« — Gautier I diable ! ce fu non sot. 
« Et ou vole vous aler tôt? 
« Cil varlet fou il vostre gent. 
« Coi fù munté seul cbeval gent? 
c — OU voir, Sire, il est à moi, 



« Il me garde ce palefroy. 

« — Voel le vous vendre ? Je cater, 

« Si vous vol à raison donner. 

« Il fout moût b*l pien de deniers. 

« — Sire je '1 vendrai volentiers, 3640. 

« Fait Jehans , car marcheans sui. 

« Se vous volés avoir cestnl 

« Prendre voirai de vostre avoir 

« Itant com J'en vaurrai avobr : 

« Autrement point n'en venderai. 

c — Nai, par la goisse bin, nai, nai ! 

« Qao deble? ce sera trop cbère; 

« En vous a bone fote entère (i). 

« N'en voelle plus, tiene-vous pès. 

« — Sire, dist-il ne n'en puis mais. » 3650. 

Assés rist li quens et gaba 

De l'avoir qu'il 11 demanda ; 

Nepourquant s'il 11 déUvrast 

Et tout quanque avoit U donast, 

N'eust-ll pas le palefroi. 

Car Jehans l'aime autant com soi. 

Car il bée sur lui à mettre 

Blonde pour santé en lui mètre. 

A tant le laissièrent ester, 

Si entendirent al errer. 3660. 

Vers prime chai une pluie 

Qui au conte forment anuie, 

Car vestus ert, sur son ceval. 

D'une robe de vert cendal. 

SI fu moût durement moillie 

Ains que la pluie fust faillie. 

Ne onques , pour lui garandir. 

Ne séat riens desenre vestir. 

Ne il ne fu qui li tendlst 

Jehans l'esgarde , si s'en rist ; S670. 



(1) Bon fon enUer. 



164 



JEHAN DE DAMMARTIN 



de Douvre, dans une épaisse forêt, où prévoyant bien le dan- 
ger, il se cache avec Blonde, et tous deux achèvent de manger 
les pâtés qu'Us avaient en provision, taudis que Robin se glisse 



El li quens, qui bien le vit rire, 
U prie qa'il li voelle dire, 
Par de foi qu'il doit tous franchis, 
€ Por quel cos fate ]eté ris. » 
Jehans dist : « Je le vous dirai, 
« De mot 06 vous en mentirai : 
« Se j'estoie aussi rices hom 
€ Corn vous esteb, une maissn 
« Tous jours moi emporteroie, 

ÎG80. « En quoi mon cors e8Con8erole(l). 
c Si ne seroie pas soiiliés, 
« N'aussi com vous estes, moilliés. » 
De ceste parole se rist 
Li quens, et ses compaignons dist : 
« Gompainons, avas vous oïs 
« Toute le melor sot francis 
« Que vous péussiés mai'sgarder? 
« Qui me vola pour moi conser 
« Fëre moi porter mon meson ? 

2690. « Avas vous tendu bon briçon (2) ? 
« — Sire, cbascuns d*aus li respont, 
« saciés-vous, tout voir francis sunt 
« Plus sole c'un nice brebis. » 
Jehans entendi bien leur dis , 
Hais il n'en ûst onques sanlant. 
Tuit li Englës le vont moquant, 
Dient moût a en lui bon sot ; 
Jehans se talst , ne respont mot. 
Entre lex gabois chevauchèrent 

2700. Tant c'une rivière aprochlerent, 
Où il convint passer à gué. 
Et 11 quens , cui il vint à gré , 
S'embati el gué tout premiers. 
Mais ne seul pas les droits sentiers ; 



Dou droit cemln se fourvoia 

Si que par peu qu'il ne noia. . 

En une fosse s'embati 

Si que del cheval Tabatl 

LI auwe, qui le sousprist par force ; 

Si but, de çou ne fai ge force. 2710. 

Illuec eust esté noiiés , 

Se tost ne s'i fust avoiiés 

Uns peschlères en .j. batel 

Que ses jens hukiërent Isnel ; 

Car lui secourre aler n'osèrent 

Pour U auwe que forment doutèrent; 

Mais li peschlères . à esploit. 

S'en vint au conte qui buvoit 

Mais mie ne s'eny verra, 

Plus d'iauwe que de vin i a. 2720. 

Li peschières en son batel 

Le mlst, dont il li fu moût bel. 

Puis s'en vont querre le cheval. 

Qui aloit noant (3) contreval; 

Du croc le prendent par les règnes, 

Puis nagent tant qu'à quelque palnes 

Issent de l'autre part à terre. 

Et les jens si alèrent querre 

Le gué , tant que il le trouvèrent ; 

Tout souavet (4} outre passèrent. 27 JO. 

Jehans et Robins ensement 
Passèrent le gué sagement , 
De l'autre part vienent au conte , 
Qui assés ol eu de honte , 
Car sa cainlure et sa chemise 
Et sa cote est en tel point mise, 
Jamais ne li aura mestier. 
Derrière estoient si sonunier 



(l) Àbseonderem. — (2) liai, briccone, bas-lalin brkosut, allem. ver-hrecher : fripoDi 
(S) NatâHi, — (4) Salvi/icûtû 



BT BLONDE D'oX^ORD. 



165 



à la découverte du marinier, qui attendait , et de son iiateau. 
Jehan avait préalablement frotté le visage de son valet avec 
« rherbe qui pâlit, » en sorte que le pauvre Robin, devenu tout 



Où ses antres robes estoient ; 

3740. De si loing après ans venoient 
Que se il les vansist atendre , 
Sans autre robe sèche prendre, 
li pèast bien de froit trembler. 
Si a tost fait desafabler 
Un de ses chevaliers Englès 
De chemise et de cote après, 
Pals s'en vesti isnelemant. 
Et chil va la robe tordant 
Qui entor le conte ot esté ; 

2750. Pais la vest, n'i a arresté, 
Ne devra pas avoir trop caat, 
Car froide robe ne II faut* 
A tant remontent , si en vont 
Loar voie errant acaeillle o[n]t. 
Li qaens n'a pas lonc plaît tenu 
De çoQ qui il fu avenu : 
Pour oublier sa meseslance 
 Jehan moquier recomence, 
Pour la maison dont il parla ; 

2760. Mais partans plus le moquera, 
Car Jehans maintenans li dist 
Tel cose , dont rire le flst : 
« sire, dist- il, encor voel gie , 
« Se vous m'en donds ie congle, 
« A vous aprendre un de mes sens? 
« — 011, respont li quens tous tens, 
« Disa vous çou que vous vola. » 
Jehans adont ainsi parla : 
« Sire, dist-il, sachiés sans doute, 

2770. « Se mener pooie tel route , 

c Com vous faites, par vostre avoir, 
« Jà périlleuse iauwe, pour voir, 
<c Sans pont, pour riens ne passeroie; 



« Mon pont avoeqaes mof merroie, 

« Que j'auroie bon et séur, 

€ Adont passeroie asséor. » 

Tult li Englès , qui l'on ol, 

Durement s'en sunt esjoL 

Mais 11 quens en a mult grant joie, 

Qui cuide que Jehans foloie , 2780. 

Moût le tienent toit a bon sot ; 

Et Jehans, qui lui moquier ot, 

Se taist , ne nui mot ne respont. 

En lui gabant chevaucié ont 

Tant c'au Senefort aprocièrent ; 

Car d'aler forment se coiUèrent. 

Moût avoient fait grant Jomée, 

Car n'erent fait point d'arrestée 

Pour disner ne pour autre cose. 

Car li quens Tenre passer n'ose, S7^. 

Car il cuidoit avoir s'amie. 

Pour ce ne vot arrester mie. 

Alns erra toute jour si fort 

Qu'ains la nuit vint Osenefort , 

Où li pères Blonte (i) l'atant. 

Auqoes (2) aioit ]à anultant 

Jehans, qui les sentiers savoit. 

Quant du Senefort se dont (?) 

Au conte erramment congié prent 

Et H quens forment l'en reprent, 2800 

Et dist, s'il veut/ qu'il ert à lui ; 

Jehans dist que ce n'ert mais hui. 

Car ailleurs le convient aler. 

« Et où vola vous dont tourner? 

« Puisse veoir qu'il fu jà nuit, 

c Viene vous haubergier mais huit. 

« Où vous me conta vo l>esoing, 

« Ou nul tourner vous Je ne doing. 



•v^ 



(1) Cf. Y, 3M. — (2) AliqnêlenU, «n pea { Yoy. 8611, 



166 



jbhàn de dammartin 



pâle comme s'il avait la fièvre, même ridé, et se courbant comme 
un vieillard sur un bâton de pommier, passe sans être reconnu 
parmi les gardes du comte de Glocester; il en reçoit même de 



« — Sire, dist-11, ains que demour 
S810. « Ycasdiraipoor coi jem'ento[ajr, 
« Antan (l) et auqaes près de chi 
« .j. trop bel espervier coisi (3), 
« Del avoir soi en tel bretesce 
« Que je i tendi ma proueche (3). 
« Or vois véoir se je Tai pris. » 
Toit li Englès , qui l'entendirent, 
Moût l'en moquièrentp malt en rirent. 
En li qaens 11 dist : « Amis doai, 
«c Vous seras fol, par saint Badoul ! 
^M « Yostre tendre fa toat pour! ; 
« Ne paisse durer daskes chi, 
« Ne bretescbe ne oiselète. 
« Laisse vous pès, viene voas fête 
« Garder de le plus bel porcel (4) 
« Dont puisse bomnebaisier mosel. 
« Demain la pues veoir bouser (5), 
4c A moi se ta voeles aler. 
« — Sire, dist'il, sans autre atente, 
« Avant irai veoir ma tente. 
9830. c Se Dieu plaist, bien venrai a point 
« Asnoecbes, ains c'on la voasdolnt. » 
Dist li quens : « Alé-vous dont to^t 
« De mouser {6} plas je ne vous ost. » 
Adont ist Jebans de la route (7), 
Qui de lui mokier fa estoute (8). 



Mais tex gabe à le fols (9) autrui 

Qui 11 gabois (10) revient sour lui. 

Ainsi Ûst-il deseur le conte , 

Car aussi com le tmis el conte 

Le sens de lui de tant widoit 2840* 

Que si tost Blonde avoir caidoit. 

Ele n'avoit c'un cuer en lui ; 

Si i'ot donné autrui que lui 

Bien i parut car à grant paine 

Fa de penser mainte semaine. 

Blonde la vraie « l'amoareuse, 

Moût fadoutans, moût fu soingneuse 

Que ne la perdist ses amis 

En qui ele avoit son cuer mis. 

Hais quant ce vint au parestroit, 3850. 

Qu'ele seut que li quens venoit, 

Et que ses pères ot mandés 

Tous ses parens et assamblés, 

Adont ert ses cuers en balance -, 

Mais un petit a d'espérance 

De cou qu'ele voit qu il ert tans 

Que ses amis viegne. Partans 

Por çou s'est des dames emblée (il), 

Dont laiens est grant l'assamblée. 

.j. forgler empli de joiaus (13), 3860. 

N'en vaut porter autres torsiaus (13). 

Le forgier (U; prent, seule s'entome. 



(l) Àntequàm. — (9) Quœtii, — (3) Il fiaut lire : Ii'n tel proueche^ que je y tendis ma 
bretesche (engin de guerre ou de cbasse). — (4) La plus belle pucclle. Après avoir fait 
dire il son Anglais « pourceau » pour pucelle , il joue encore sur le sens sale de « bouse. » 
— (6) Epouser. Voyez encore les vers 3161 et 3346. — (6) Muser, perdre le temps. — 
(7) Compagnie de routiers. Cangii giosi. ▼• routa, — (8) Erslulta. insensée. — (9) Ad 
illam vieem, parfois. — (10) Gaber, gabois, gabeis, se moquer ; du Scandinave gabba, 
ditoni Je suppose un radical latin perdu d'où venait aussi gavittu, — (11) Eloignée, 
ambttiata ou involala — (IS) II devait y avoir au moins deux vers avant celui-ci expli- 
quant que Blonde se dirigeait vers ce forgier, et que le copiste aura santés. — (13) Trons- 
seau. — (U) Forgier on forrier, coffre ferré ou onffre-fort. 



ET BLONDB D OXFORD. 



167 



larges aumônes. Le comte lui donne douze esterlins, ses chevaliers 
six deniers chacun, et il gagna bien quarante sols. Le marinier, 
auquel il renouvelle la promesse qui lui avait été faite par Jehan, 



Basques au périer ne «ejome 
Où leur coDgiés eat esté pris, 
Et li jours del revenir mis. 
Hais encor ni ert pas Jehans, 
Dont Blonde eut au caergransabans. 
Le postis est alée oavrir 
Par où Jehans devoit venir ; 

3870. S'escoute et oreille , et regarde 
S'ele l'orroit, car moût li tarde. 
Mais encor pas Jelians ne vient 

3085 Si se siéent en dementlers (i) 

Li dui conte , et chii de Glocestre 
LI commence à conter de l'estre 
Jelian , que il avoit véu , 
Hais ne l'avoit pas connéu. 

S090. Dont li conte et dist : « Sire quens, 
« Onques mes ne ta sot si boens 
« Comme .j. francis qui bul vena 
« mol j et mervelles disa. 
« Il plouvina bien par matin 
« SI que bien fui moulllié en fin 
« Hon cote , que j'ava vestu. 
« Pour çou me disa , se il fu 
4c SI riche , que fera porter 
« Une maison pour soi conser. 

3100. « Et plus me disa il encor : 
« Je vols cbater (-2) palefroi sor, 
« Qui fu par devers lui mené, 
« Bêle lorain , bêle selé. 
« Quant il fu demandé pour vendre 
« Si me disa qu'il voira prendre 
« Son volonté d'avoir que j'ai ; 



4c Hais je li fis respondu nai. 

c Assés fa ganes (3) de tex mox ; 

« Hais par la golsse bien plus sox 

« Sera pais d'un autre busoiog silO. 

« Que jechevauchai, pour grantsoing 

« Que j'ava de celui prochier. 

« Se cevauça devant premier, 

« Tant qu'en un rivier me bati ; 

« Hais en .j. grant fossé flati. 

« Hon cheval , si sera chéu, 

« Par peu je n'ara trop béa. 

« Une pécheurs me rivela 

« Tout outre le rivier de la , 

« Et mon palefroi griolé ; 3130. 

« Dont vinrent mon gent tôt dolé 

« Pour çou k'ii me sera venu. 

« Tout mon drap fu tost devestu, 

« Pris plus seces d'un cbevalier 

« Qui commença les miens saler, 

« Puis fui monté, sans plos demoar; 

« Dont parla le bon sot françor 

« A moi , et disa tel merveii : 

« SI sera d'avoir ml pareil , 

« Tous tens, quant voira ceminer, 3180. 

« Fera , pour son cors, pont mener 

« Puis sera passés sans redout. 

« Âdont le ganames trestout 

« Et moût en eusmes bon feste, 

« Dont m'en va Tamblée sans areste. 

« Tout ria de cest sot francis, 

« Hais partans aura je plus pris. 

€ Quant près ceste vile vena 



(1) Pendant ce temps. On troave aassi endementre», detnentre; ital. mentré. C'est 
in^dûm-ittterea, comme le lendemain, qui devrait être et avait été d'abord l'endemain 
est in^e-manè {proximo). On trouve encore « entrementiers , » interdum infère». — 
(2) Acheter; voy. v. 2637. — (3) Trompé? Voy, v. 3133. 



168 



JBHATV DE MMMABTIN 



de Tenrichir pour toute sa vie s'il pouvait le passer en France, 
se montre tout dévoué. 11 promet une chaude assistance, fournit 
Robin de bonnes armes, enivre les espions du comte avec un 



« Partement de moi demanda ; 

3140. « Mais je ne li vola donner 
« S'il ne me disa son aler. 
« Dont me disa on bon sotie : 
« Qa'ii fa an an toate compile 
« Qa'ava tendu en un vergier, 
« U bel brechesse k un pervier, 
« S'ira veoir s'il sera pris. 
« Sacés-vouft bien que dont fui ris ; 
« Et se ii disa: bel ami, 
« Ton tendre fu Irestoat pouri. 

3150. « Hais vlene vous o moi jouer 
€ Si verras bel pourcel pouser. 
« Onques ne se vola venir, 
« Àins se fu partis grant air ; 
« Ne sara plos que il devint, 
« Or savas comment tout avint. » 

3340 ... .Or entent 11 quens de Ciocestre 
Que ii ne paet autrement estre. 
Si U fait ire le cuer fondre 
Qu'en grant piecenepuetrespondre; 
Mais en la fin a respondu : 
« Lasse ! dolant, j'a tout perdu, 
« Mon douce amie, bel pourcel (l) ! 
« Mais je le siurrai si isnel 
« Que je la prendrai en la mer. 
« Toutes les pors fera garder, 

33^. c Ainsi porront estre trapés. 



« Puis fera pendre sur .1j. pés 

« La mauvaise laron franchis , 

« Qui si dolent a men cuer mis. 

« Puis fera Blonde repentir 

« De mal que me faisa sentir. 

€ Convient faire grant pénitance 

« Pour mon dolor, pour mon pesance 

« Avant que moi se puist corder 

c Convient qu'ele voist fermer 

€ La bart entor cor son ami , 3360. 

« Don sera bien venglé de li. 

« Pois en fort prison le metra , 

« Tant que bien comparé ara 

« Son grant soti et son méfiait ; 

« Bien saurai moi vengier du fait » 

Blonde, qui ne l'ose desdire, 3976. 

Ses armeures U atire (2). 

Primes vest unes espaulières 

De boure de soie mult chières. 

En son cbief mist un bacinet 3980. 

Fort et tenant , et bel et net. 

Après a vestu .j. hauberc , 

Il n'ot .j. milleur dusk'à Merc (3). 

Bien le cbaint Bionte d'un tissu 

Qu'ele meismes ot tissu. 

En son chief une galandescbe (4), 

Qui estoit de l'uevre galesce (5;, 

Li lâcha sa très douce amie. 



(1) On voit bien ici qot* la {.Uisanlerie consiste 2i (aire confondre par l'anglais pucelie 
et pourcel. ~~- (2) Arrange; atiramentum, attirail; tirare, dans le sens de trahere, 
est très-nsilé en bas latin. Atire et attire sont donc le même mot dont la Torce a aug- 
■enté avec le temps. — (3) Maroc? ~ (4) Diminoiif de gallanda, garlanda, ital. 
^At'r/antfa, guirlande, qoe les anciens étymologisles tiraient simplement et naturellement 
du latin et bas latin gyrus, gyrare, girulare. Diez s*y oppose parce que l'accent ne repose 
pas sur la même syllablc dans les deux ordres de mots , et propose l'ancien haut germain 
yfiûru, eoaronne! Littré le suit, toalen acceptant gyrare pour girandole, girouette , et 
en le méconnaissant dans giron. — (5) De Galice. 



ET BLONDE D OXFORD. 



169 



baril de vin du Rhin pour qu'ils ne Tarrèfent point au passage, 
et garnit sa barque de vingt jeunes bacheliers résolus à la bien 
défendre. En apprenant les nouvelles que son valet lui apporte, 



Ses bêles mains n'espargne mie 
S990. À lai servir. Tant bêlement 
Le sert que se tout son vivant 
Bust usé de tel mestier 
Si s'en seat ele bien aidier. 
Ne doit estre de cuer faillis 
Qui de tel servant est servis. 
Seor son haubert vest .j. pnuî'polnt 
De nul mineur, ne deiranc point. 
Par deseure a cbairle s'espée, 
Qui fu trencans et amourée (i). 
i"it9 ftcole s'am'e et baise , 
Et dist : X Or jioiiés tout aaise, 
« Amie y et ne doutés rien ; 
« Car de tant vous asséur bien 



AfiOfi 



Si qu'entour aus assés clere voient. 1020. 
La grant ambléure s'avoient (5) 
Duskes adont que au port vinrent. 
Blonde et Robin joignant se tinrent 
DeJeban, qui estoit entr'aus. 
Tant ont erré quil virent ciaus, 
Qui pour bien mie ne's atendent. 
Quant les espies les entendent, 
Il salent (6) sus isnelement. 
Li uns des .iiij. Blonde prent 
Par le lorain, et U dist : « Dame, 4030 
« Vous arresterés chi , par m'amel 
« Fols fu qui vous prist en conduit, 
« De maie mort morra anuit (7). » 
Jehans 11 a dit : « Vous mentes. 



« Se nous trouvons qui mal nous voelie,« Se vous m*espée ne sentes 
« Se m'espée u cors ne U moelle (2) « Jamais ne me pris (8) . j denier. » 
« Jamais ne quier, à nesun jour. Atant l'a traist sans atargier ; 
« Avoir joie de vostre amour. S'en flert celui parmi la teste 

« — Mesdousamis,cberespontBlonde,sl grant cop que 11 bras n'arreste 
« Or nous consaut (3) li rois du monde.» Devant quHl 11 vient au menton. 



4040. 



4010. A tant se fu armés Robins 

D'un pourpoint, qui fu doubientins ; 
De fer eut ou cief capelier, 
Et à son cbaint coutel d'acbier. 
Puis a les chevax effrénés 
Et devant Jeban amenés. 

Jebans a s'amie montée , 
Puis est montés sans demonrée. 
A tant acuellent à esploit 
Leur oirre (4) . La lune luisoit 



Puis li a dit : « Outre , glouton, 
« Trop paréus le cuer vilain 
« Quant à m'amie méis main. » 
Quant li autre troi celui virent 
Froit mort, Jehan fort assalirent. 
Et Jehans pour leur cox guencist (9) 
Si ke les .ij. falir en flst, 
Et 11 tiers a tel cop féru 
Que dei hauberc mailllé menu 
Li a .j. pan desons osté. 



4050. 



(1) Aiguisée. L'amure est le tranehani et par extension la lame. Le baron empoignant 
son épée « contre le fiel valt l'amare tarnant » (ch. de Roland, str. 89). C'est ampu 
Utiorum. — (2} Verbe paraissant formé sor nn diminutif de mopere, — (8) Cùniiliet 
poor eomilietur. — (4) Se adcolligunt ad explicilum fefflciendumj illorum ilerare. — 
(6) Barb. adviaticant. — (6) Voy. Manek,, v. 1174. — (T) Ad noctem, tantAt, avant 
demain. — (8) Qu'on ne me prise. — (9) Voir aux Addition». 



170 



JEHAN DS DAMMARTIN 



Jehan , malgré le tendre efhroi de son amie, s'apprête au combat 
et commence par fondre sur les quatre sentinelles du comte; 
aidé de Robin, puis du marinier, il les met toutes quatre à mort; 



Lé jenoail li east colpé 
Se il n'éust banque (l) de fer, 
Ensi coin deables d'enfer. 
Aia la hace jusqu'en terre ; 
Jehans le voit , li cuers li sëre. 
Par si grant maitalent le fiert 
De Tespée , qui trencans ert , 
Ke le bras , o (2) toute la bâche , 
Li abati emmi le place. 

4060. Quant li ribaus ainsi se voit , 
Que l'un des bras perdu avoit , 
Fuis s'en est de la mellée, 
Et prent son cor, sans demort^e ; 
Si corne de si grant aïr 
Qu'il se ûst à i'ostôl oïr, 
Où li quens ert , qui ne dort mie. 
Quant il entendi la bondie (3) 
Bien set que Jehans est au port, 
Si a crié as armes, fort. 

4070. A dont s'arment sans longue alente, 
Et Jehans a au port entente. 
Des .ij. qui encore erent sain 
Robins, le coutel en sa mam, 
En vient à l'un, si le feri 
Si k'il l'abat mort si seri (4) 
C'après le cop ne se plaint , 
Car del coutel au cuer le point, 
A tant li maroniers oï 
Le cor, dont pas ne s'esjoï. 



Bien set Jehans est assalis ; 40A0. 

Hors de sa nef est tost salis , 

Au corneur le cours (5) en vient, 

De la gise arme que il tient 

Li a fait la teste voler : 

« Ribaus, dist-ii, or pues corner ; 

« Coment que Jehans en avlegne 

« Necroimaisquenusbienteviegne. » 

Quant li quart, qui encor fu vis. 
Vit tous ses compaignons ocis, 
Enfuianl, ou qu'il puet randonne (6), 4090. 
Et en fuiant, .j. court mot sonne 
Del cor que 11 avoit au col. 
Hais or se tient Jehans à fol 
S'il ne li vent bien son corner. 
Dont commence à esperonner, 
Quanqu'il puet courre après lui, 
En peu d'eure Ta consivi *. 
Si le flert si el haterel (7) 
Que par le milieu del cervel 
Li mist s'espée dusk'as dens , 4100. 

Et il est mort chéus as dens ; 
Puis est acourus vers s amie. 
Et li maroniers ne detrie (8), 
Ains vieut à aos , si les salue. 
Puis dist : « Jehan, en vostre ajuwe 
« Sui ci venus pour vous aidier. 
« Bien l'avés fait au commencier, 
« Mais ore en venés sans demeure, 



(8) La hanche , anca, ancha, hancha, ayxoç. — (2) Le scribe a mis ot, » (3) Reten- 
tissement; de bombus, bombitare, dit-on. — (4) Ci-desKas , p. 124, n. 1. — (5) Cursus, 
il court i lai. — (6) Verbe formé snr l'expression « randonée, randonnée, conrir k ran- 
don. » C'est : ad redditionem on ad renitionem (barb. de renuer^f, renutare, renitil), 
courir jusqu'à ce qu'on n'en puisse ou n'en veuille plus. — (7) La nuque , le cou. On ne 
sait d'où vient ce hasterrl; toutefois on peut lui supposer une parenté avec hanstus, 
et y voir l'appareil servant ii puiser ce qni est nécessaire à la vie — (8) De-trirat, 
tricatur. 



BT BLONDS D'OXFORP. 



171 



mais Tune d'elles a eu le temps de sonner du cor pour avertir 
le comte de Glocester, et celui-ci accourt avec tous ses cheva- 
liers (3976). Gr&ce a son excellent cheval anglais, Morel, le comte 



€ Ça vous ne garderés jà l'eare 

4110. « Que li qaens et sa gent venrront, 
« Car leor cornés bien oïs ont. » 
El Jehans moat le mercia 
De l'aide que de 11 a. 
Aassi flst Blonde dorement, 
Puis 8*arroatent isnelement, 
Hais ains qu'à la nef paissent estre 
Vint poignant (l) li qaens de Clocestre 
Sur Morel son poignant (2) destrier, 
El pals n'ot millour coursier 

4458. Hout fu li quens plains de grant ire, 
Si grant nus ne le poroit dire, 

4460. Quant voit qu'il a Bionde perdue, 
Et se jeut morte et confondue, 
Bt lui aussi navré el cors. 
As vis (3) a fait cargier les mors 
Et dedens le moustier porter, 
Pour aus a fait messe canter, 
Après les a fait enfouir. 
Pour lui et les navrés garir 
Manda mires , sans nule faute (4). 
La plaie qii'il ot en i'espanle 

4470. Fist tenter et apparillier, 
Car il en avoit grant mestier. 
Puis s'en llst porter en iilière 
Duskes en son pals arrière -, 
Car il n'eut qui li consillast 
C'après Jehan en France alast : 
« Quant tant avons perdu de chà 
« Assés tost perdrions de là. 
« Ce sont debles et anemis 
« En combatre de par Francis. 

4480. « Deble puissent vers aus aier ! 



« Lesse vous vo pourcei pouser 

« Vous trouvera pourcei plenté ; 

c N'as plus vers ceste volenté. 

« Vous disa bien, dist U quens, nai ; 

« Mauvais sont et que faire n'ai. » 

Aussi n'eut des meures Renars 

Quant failli eut de toutes pars 

Et U vit nule n'en auroit , 

Dont dist que cure n'en avoit 

Aussi flst li quens de Clocestre, UM. 

Quant vU qu' autrement ne poet estre, 

Il dist que il n'en aroit cure. 

Tant ot à ester mise cure, 

Dolans et mas et esbabis , 

Qu'il revinrent en leur pals ; 

Ensi li quens Blonde perdi. 

De lui desor mais plus ne di , 

Ains vous conterai des amans 

Qui en la nef furent joians 

De çou k'il sont escapé vis 4500. 

Des assaus de leur anemis. 

Or dist li contes : sans targier 
Vinrent de Bouloige el gravier. 
Li dui amant issirent fors , 
En la vile en entrèrent lors 
El mineur ostei qu'il séussent. 
Or ne cuidiés pas qu'il n'eussent 
Avoec aus le bon maronier, 
Qui leur eut en tel mestier. 
Si eurent , et tant le mercient 4510. 
Que plus de V" fois li dient 
Que moût très bien U meriront (5;. 
Mais pour leur plaies mandé ont 
Un mire , qui en Boloigne ert. 



(1) Pungens. — (2) Pugnans. — (3) Aax vivaots. — (4) Sans d^lai, (alla est latii. 
mais avec le sons de fausseté, — (6) UN mernerunt, mertnt. 



173 



JEHAN DB DAMMARTIN 



était fort en avant de sa troupe. Jehan profite habilement de 
celte chance, attaque son adversaire, le renverse, le démonte, 
et quand les autres arrivent il caracolait déjà sur Morel. Mais 



Jcil iear plaies cerice et quiert 
Puis dist que nul péril ni a, 
Tex emplastres dessus lia 
Qu'en .ili]. jours qae Jehans fa 
A Bouloigne , tous garis fa. 

4Î30. Si qae il peut bien chevaucier 
Dont n'i eut point del atargier. 
A son yoloir paia le mire, 
Et au maronnier prist à dire 
Qa'll li renvoleroit deniers 
Procbainement , .ilij. sestiers; 
Li maroniers moat Ten Diercie. 
Un matin, à l'aube esclarcie, 
Se fu Jebans apparilliés , 
N'ot mie vestu robe vies , 

4530. Car )l l'avoit noeve achetée, 
Blonde r'est erroment montée. 
Tuit troi montent, Iear voie acuellent, 
Or n'est-ii riens dont ii se duellent. 
Li maroniers demeure arriers 
Et avoec lai ses batilllers. 
Li doi amant la nuit coitierent (i) 
Que droit à Hedin herbegierent, 
C'est ans biaus castiaus en Artois. 
Jehans qui tondis fu courtois, 

4540. Servi 8*amie bel et bien, 
Celé nuit ne leur failli rien 
Lendemain, quant le Jor parçurent, 
Errèrent tant que la nuit jurent 
A Corbie , un noble castel. 
Et lendemain , tost et isnel , 
Le droit chemin racueilll ont 
Tant qu'au soir vinrent à Glermont. 
Là furent à aise la nuit. 
Tant avolent joie et déduit 



Li un de l'autre compaignier 4550. 

D'entr'acoler et de baisier 

Que la disme n'en conteroie 

Quant lonc tans pensé j'aroie. 

Car et poisson eurent plenté 

Et bon vin à leur volenté. 

Si tost com la nuis fu passée 

Et U parçurent la journée , 

Jehans commanda à Robin 

Que lost s'en volst à Dant Martin 

Pour dire ses sereurs noveles 4560. 

Et pour faire les maisons bêles. 

A tex paroles sont monté 
A saniour; a Jehans douté (2} 
Son oste pour lui bien palier. 
De Clermont issent sans targier 
Et Robins d'aus à tant se part. 
Bien fu montés deseur Liart , 
Et Jehans sist deseur Morel. 
Tant se pena d'aler innel 
Robins, qu'à Dant Martin s'en vint, 4570. 
Ne d'esplditier ne se retint 
Devant qu'il trova les .ij. suers (3), 
Qui grant joie eurent à leur cuers, 
Quant Robins leur eut aconté 
Le sens , le blauté , le bonté 
De Blonde qu'amaine Jehans. 
Tant sont les puceles jolans 
De ces noveles c'ont oies , 
Onques mais ne furent si lies. 
Les maisons Usent baloijer, 4580 

Deseure et desous netoijer, 
Pois mandent parens et coushis, 
Ensement leur prochains voisins, 
Ensi l'eut Jehans commandé. 



(l) Quietarunt, — (2) Doié. — ^3) Le copiste a mis : Iw deox sues. 



ET BLONDE D OXFORD. 



17S 



ses deux compagnons et lui sont bientôt accablés par le nombre; 
peu s*en faut que Blonde ne soit prise, et ce n'est que criblés 
de blessures, grâce encore à l'assistance des mariniers, qu'ils 



Ses .iij. frères ot toas mandé, 
Qai à Paris o le roi sont; 
Demain ains qu'il soitjors venront. 
Robins ne fa lens ne escars (i) , 
Ains use venir poissons et cars 
4590. Et Tins d'Ançoirre et d'Orlenois, 
Qui sont bon à boire en tous mois. 
Après revolt à el entendre. 



(2) 



Bien se sent de tout entremettre : 
Sur les hestous {$) list taules mettre, 
Pain flst venir ou boulengier, 
Panetier flst et boutillier. 
Ainsi comme il vit faire à court 
Après à la quisine court 

4600. U il avoit à planté keus , 
Qui avoient aguisié alLeus (4) 
Leur couliaus, pour faire hastiers (5). 
Et gens vinrent endementiers, 
Selonc çou que il près manoient, 
Et à Robin tuit demandoient 
Des noveles. l\ leur en dist 
Tant qu'en moût grantjoie les mist, 
Car del bien Jehan moût lie sont 
Et les .ij. suers Jehan, que font? 

4610. Leur cors appareillent et vestent; 
Au plus tost que pueent s'aprestent 
Pour recuellir Blonde à honeur. 
Et feurent mandé , sans demeur, 
A un mercier .xxx. cendaus , 
Et les tailleurs avoec aus , 
Robes font faire sans délai. 



Ensl tout joiant , k cuer gai, 

Atendent Jehan et s'amle , 

Qui trop ne se coitièrent (6) mie 

D'errer, pour çou que il voloient 4620. 

Trouver tout prest quant il venroient. 

Si feront il, tout est jà prest. 

Contre ie vespre , sans arrest 

Issirent hors, cil de la vile, 

Mien essient , plus de troi mile 

Pour aus veoir et bien vegnitr. 

Cil à cheval , sans atargler, 

Jehan et s'amle encontrerent ; 

Hout hautement les bien vignierent. 

Cascnns disoit : « Li rois del monde 4630. 

« Doinst à Jehan joie et à Blonde ! 

« Bien devons amer et chierir 

« Qui en cest paï4 fait venir 

« Damoisele à si grant biauté ; 

« Miex en vaurra la roialté. » 

Ainsi disoient tuit et toutes. 

Et Blonde respondoit as routes (7) 

Que Dix leur doinst bone aventure. 

Ensl la petite ambléure 

Vont tant saluant et parlant 4640. 

C'a rostel vinrent à itant 

Plus de vint chevalier vont tendre 

Lour bras pour la bêle descendre. 

Au descendre n'eut nul ahan. 

Es vous les .y. sereurs Jehan 

Qui le bien viegnent^ans arreste. 

Moutsontlor cuerpUdn de grant feste, 

Si bêle fu leur acointance 



(1) Avare; Yoy. Uanek,^ t, 6164. Noos aTons plus loin , v. 4910, 4 etcêri, k l'éconoasie» 
— (S) Un vers passé. — (3) Extoltû, barb. de extollere; on pou les tables sar lears pieds 
mobiles. .Ce n*est pas ettâus. » (4) ÀcuUt. — (5) Ponr mettre à la broehe. — (6) Le 
sens iei serait att contraire c tnqaietaTeront i> Yoyes v. 4536. — (7) Anx fonles. 



174 



JEHAIS* DE DA MM ART IN 



parvieDneni à s'embarquer. Ils laissent le comte gisant sur la 
grève, blessé, furieux et désolé, tandis qu'ils gagnent la côte 
française (4 i58), Boulogne, puisHesdin, Corbie, Clermont, et 



Qae bien doit estre en ramenbrance. 

d^50. ' Atant entrèrent en la sale, 
Qui n'estoit mie orde ne sale ; 
Hais bêle et nete et balolé. 
Mainte taule i avoit drecié. 
Les .ij. seroursBlonde emmenèrent, 
Qui de li servir se penerent 
Es cbambres, pour cangier sa robe. 
Une en resti , qui mont fu noble, 
D'une escarlate tainte en grainne (i). 
Puis revint en la sale plaine 

4660. Des chevaliers et des serjans. 
Entr'aus ert la parole grans 
De la biauté dont virent Blonde ; 
Tuit dient n'a pareil u monde. 
Atant s'assisent au souper : 
Qui vaurroit lor mes acouter 
Il feroit trop longbe demeure. 
Jehans les sert tous et boneure, 
Qui bel entre mettre se sot, 
Car tontes boneurs apris ot. 

4670. Tant vbi leur donna et tant mes 
Que de tant n'eut servi ains mes. 
Quant soupe orent si fu nuis ; 
Toute nuit carolèrent puis 
Dusk'à tant qu'il dut ajourner. 
Adont s'aierent reposer 
Dnskes à tant qu'il fu grans jors, 
Or n'i eut mais plus lonc sejor 
Jebans , que s'amie ne pregne. 
Si frère, dont la joie engraigne (2), 

4680. Vinrent bien matin de Paris. 
Ne furent pas leur cuer maris 
Quant il ot Blonde saluée 



Et il ot si beie esgardée; 

Hout en furent joiant et lie. 

A tant eut l'on apparillie 

L'autel pour la messe canter 

Je ne sai qui ala conter 

As menestreus celé feste ; 

Car plus de trente , sans arreste, 

En i vinrent, mien escient. 4690 

Chevaliers i eut plus de cent. 

Et bien .ij''. de dames bêles 

Que puceles que damoiseles; 

Et encor plus en i eust 

Se la feste atargié fust, 

Jebans ne l'osa plus targier, 

Tous jors se doutoit d'encombrier. 

A tant fu Blonde apparillie 
Cote de drap d'or bien taillie 
Avoit, et à son col mantel 4700. 

Bien en vaioient 11 tassel (3) , 
Mien escient, .xiiij. mars. 
Si biau cevel erent espars 
Lascement mis à une trece. 
Ne fu mie plains de perece 
Qui teus les iist -, car dusk'au çaint (4) 
S'estoient jà tout entrataint (5), 
Plus biaus que je ne devisai 
Au premier quant de li pariai (6) r 
Autre devise n'en voel faire , 4710. 

Fors tant que sa biautés esclaire 
Treslous les Ueus où ele vient. 
Uns capeles ses cbevex tient 
Qui ert de fin or reluisant. 
Un frumal eut el pis devant 
De chiaus qu'el aporté avoit. 



(1) Cramoisi , grenat. — (2) tn^grandescif. — (3) Les franges. — (i) Ceintare. — 
(5j InterattinetU barb. pour âttacti. — (6) A« vers 252. 



BT BLONDE d'OXFORD. 



175 



bieutôt Dammartin. Les sœurs de Jehan, foule la parenté, toul le 
voisinage les reçoivent pompeusement, et quelques jours après 
les marient de même. Félicité des deux jeunes époux. Cependant 



Li rois nul plas rice n'avoit. 
Ele eat aumosniere et çaintore, 
Entant comme li siècles dure 

4730. Ne fost sa pareille trouvée. 
D'or et de pieres ert ouvrée 
Et de pelles gros comme pois ; 
Qui la flst plus i mist d'un mois, 
C. livres mien essient vaut 
À tant es vous venu en haut 
Le prestre dedens la capele. 
Par non Jehan et Blonde apele , 
Puis demanda, chascun par soi, 
S'il voellent estre ensamble , à loy. 

4730. S'ainsi dire ne convenist, 
Gascuns d'eus .y. à sot tenist 
Le prestre de cel demant faire , 
Qu'il n'est riens qui tant leur pust plaire, 
Ne dont aient tel desirier ; 
Si ont respondu , sans targier, 
Que de cuer bonnement le voellent, 
De ce dire point ne se duelent. 
Âlant a prise la fiance 
Gascuns d'aus de ceste aliance (1). 

4740. Bspousé sunt, au moustierVont, 
Et le service escoutô ont 
Après la messe s'en retornént, 
Rt pour disner leur cors atoment. 
Li chevalier Blonde arresterent, 
Pour mengier seoir la menèrent. 
Lour mes ne vous vol deviser 
Fors tant qu'il orent biau disner. 
Après disner 1 eut vieles , 
Muses et harpes et freteles , 

4750. Qui font si douces mélodies , 



Plus douces ne furent oïes. 

Après coururent as caroles 

Où eut canté mainte paroles ; 

Selonc çou que Jehans eut gent 

Se contint cel jor bel et gent 

Par tans s'il puet plus en aura, 

Gar chevaliers estre voira 

De la main au roi Loéis , 

Qui n'estoit mie loéis (2). 

Noeces ki furent si hastées 4760. 

Ne furent ains miex devisées ; 

Qui i fu il eut son voloir 

Ne ne fist riens son cuer doloir. 

Joie eut toute jour démenée , 

Mainte canchon i eut cantée. 

Quant il ta vespres si souperent , 

Après souper recarolerent 

Tant qu'il fu de nuit une pièce. 

A tant la carole depiece ; 

Si burent et puis vont jeslr, 4770. 

Dont Jehans avoit grant désir. 

Le jour ont bêle compaignie 4876. 

Et les nuis r'ont si douce vie 
Qu'il n'est nus qui le séust dire. 
Ne clers qui le séust descrire. 
Il n'est nus ki leur nuise mes , 4880. 
Fors, sans plus, con voilier la pès 
Dou bon conte de Senefort , 
Mais moût s'en vaurront pener fort; 
D'autre part d'estre chevaliers 
K'avoit Jehans grant desiriers. 
Quant il eut séjourné .viij. jours 
Avoec celé où sont ses amours, 
Si dist Jehans qu'il veut aier, 



(1) Ce fers est écrit deux fols. — (2) Minime laudatus oa laudabilis, non appronvé, 
c'est-Mire qni n^arait pas k demander la permission d'on soserain pour passer nn aete. 



176 



JEHAN DE DAMMARTIN 



Jehan part au bout de huit jours (4870) ; il veut aller trouver le 
roliLois pour implorer sa médiation auprès du comte d'Oxfort, 
et aussi pour Tinviter à venir honorer de sa présence une fête 



Se il li plest , au roi parler : 

4890. « Car je le voel de cuer requerra 
« Que il envoit en Engleterre, 
« À vostre père , et qu'il li mant 
<c Pour Diu k'il face acordement 
« À vous et ensement à moi. 
« Se li rois l'em prie , je croi , 
« Il est si bons et si preudom , 
4c Que tost auron de lui pardom. 
« Apres, combien que il me couste, 
« Li prierai c'a pentecouste 

4900. « Me viegne faire honour et feste. 
« Ce jour vaurrâi faire grant feste, 
« Car il me fera chevalier 
« Et mes frères que j'ai tant cbier. » 
Blonde l'entent, moût bien l'otroie; 
À tant aqueut (D Jehans sa voie. 
Congié prent . à Paris s'en va , 
Où le roi Loeis trouva ; 
A son ostel est descendus 
Puis s'en est à la court venus. 

4910. Ne vint pas si à escari (2) , 
X. chevaliers'nôust o lui, 
Et ses frères que moût amoit. 
Dusques au Roi en vint tôt droit , 
Si le salua erroment, 
Et li rois deboinairement 
Li a dit : « Jehan , bien viegnies, 
« De vostre aventure sui lies. 
« La novele m'a l'en contée ; 
« Vostre amie avés espousée 

4930. « Qui au premier fu vostre dame. 
« —Sire, on vous dist voir par m'arae; 
« Par sa grant deboinaireté 
« M'a geté hors de la durté 



« Qui en moi éust la mort mise 

« Se pilé n'éust pour moi prise. 

« Hais à vous vieng, comme à signeur 

« A qui je doi foi et honneur ; 

« Si vous pri que vous envoies 

« A Oseneforl, et proiiés 

« Mon signeur, se mal cuer nous porte, 4930. 

« Pour pitié, que il s'en déporte; 

«c Se fait li ai desavenant 

« Je l'ai fait sur moi desfendant. 

.... « Or vous pri que vous 11 priiés 4950. 

« Que s'il en est vers moi iriés, 

« Que son maltalent nous pardoinst 

c Et sa grasce et s'amour nous doinst. 

« Après vous pri c'a pentecouste, 

« Où mainte grant feste s'ajouste, 

« Voeillés à Dant Martin venir. 

« Cel jour vaurrai fesle tenir, 

« Se il vous plaist, itant vous quier 

€ Que vous me faites chevalier 

« Et mes trois frères, qui ci sont, 4960. 

« Qui moût grant convoitise en ont. 

c Se il vous plaist, rois deboinaires, 

« Voelle vous plaire cis afaires. » 

Li Rois respont : « Jehan , amis, 

€ Tant a Dix en vous de bien mis 

« Que de vostre honour ne (3} me duel. 

« Vostre requeste faire voel, 

« Et encor, pour vostre avantage, 

« Vous doing à tous jors en hommage 

« La vile dont portés le non 4970. 

c Dammartin aurés de mon don. 

« Or voel que vous en soilés quens 

« Pailli aurés, qui vous ert buens, 

« Et Monmeliant de desus ; 



(1) Voj. V, 116. ~ (â) Voy. V. 4688. — (3) Lisex Je me diel. 



BT BLONDI D OXFORD. 



177 



qu'il veut donner, le jour de la Pentecôte > à Dammartin. Il re- 
quiert aussi le roi de l'armer chevalier, ainsi que ses trois frères. 
Le bon roi Louis, comme le poète l'appelle, c'est-à-dire saint 



« Vj. mile livres vaut et plas, 

€ La tere que J'ai chi nommée 

€ En la lettre sera dltée 

« Ki en Engleterre en ira. 

« Mes séaos U tiemoignera 
4980. « Que de Dammartin estes sires. 

« Jà puis ne devra avoir ires 

c Se voas avés sa flUe prise , 

c Car ele s'est en bon lien mise. » 
Jehans Tentent, tant en est liés 

Qa'à Jenous H va dusk'as pies ; 

Le soller li east baisié , 

Hais U rois Ta amont drecié. 

Errant son homage pris a 

De la tere qu'il devisa; 
4990. Et en après l'en a saisi 

D'an gant, dont il se dessaisi; 

Folie Jeban demenast 

Se il le roi n'en merciast. 

Li sens que Dieos ent en li mis 

Li ûst avoir des bons amis. 

Li rois a apelé isnel 

Celai qui portoi son seel , 

Si U dist iL'il seelera 

Tex leUres com Jehans voira ; 
5000. Une chartre de la conté, 

Dont il li a faite bonté ; 

Et une lettres de priiere 

Vers le père à s'amle cbiere. 

Fait fa puis ke li rois lot dit, 

Tost fil seelé et escrit ; 

Pais apela .ij. chevaliers , 



Qal erent de ses consllliers , 

SI leur a dit qu'il s'en iront 

Vers Engletere , et porteront 

Ses lettres à Osenefort; 5010. 

Le conte dient c'àjbon port 

Est sa ûlle en France venae , 

Car des bons ert plas chier tenaa; 

Et s'est de Dammartin contesse. 

c Dites li bien qu'U s'esleeche (1), 

c Que sa fille est bien assenée. » 

Li chevaliers qui il agrée 

Dient que deboinalremeot 

Feront le sien commandement, 

Car de l'onoor Jehan sont lie. 5090. 

Or VOUS seront U non noncle 

De chiaus qui i forent tramis : 

Li uns ot non mesire Gois , 

LI secons mesire Guillaames ; 

N'en avoit pas trois el roiaume 

Qui un message miex féissent 

Pour paine que 11 i méissent. 

Leur oirre (2) apparellent le soir, 

Car au matin vaurront mouvoir. 

A tant ala soaper 11 rois, 5030. 

Qui mont fa sages et cortois. 
Jehans, qui ot le cors metable (3) 
Servi devant lui à le table ; 
Et si frères , qui au roi sont , 
Reservent aval et amont. 
Âssés eurent à grant faison 
Bons vins, bone chars, bons poissons. 
Après soaper dusk'à la nuit 



(1) Se exuUet. Ao lit. I des Rois (I , eh. 2) on a : < Mis qners est nlêexciis et 
mis Hz en des eshaieUz » pour : SxuUavU cor mevm in domino et exaltatum est 
coma meam in deo meo. — (2) Itinerem, — (8) On pevt hardiment proposer le 
haibarisme metabilis, mesuré , proportionné. 

T. VIII. 12 



178 



JEHAN DE DAMMARTIN 



Louis, exauce toutes ces prières et les outrepasse même de beau- 
coup, car sur les bons rapports qu'on lui a faits de Jeban, dit-il, 
il commence par lui donner la ville et seigneurie de Dammartin 



Alerent sur Saine en déduit. 

5040. En Jeban n'eat qae ensîgnier, 

Mont seut la nuit bel compaignier 
Les chevaliers Guillaume et Gui , 
Qui en message iront pour lui. 
Quant il fu tans couchier alerent ; 
Au matin plus ne sejomerent 
Guillaume et Gais, ançois s'esvellent, 
Si se hachent (l) et appareillent. 
Leur garçon et lear escuiers 
Sans arrest troussent lor sommiers; 

5050. Et Jehans et ses compaignons 
Furent Jk montés es arçons (2). 
Car aler veut un peu leur voie 
Pour faire compaignie et joie. 
À tant acuellent leur cemin : 
De Paris issirent matin , 
Parmi Saint Denis chevaucerent 
Dusk'à Luisarces ne finerent , 
Où leur disners estoit jà quis (3). 
Car .j. !eur keu, qui en ert duis (4), 

5060. Avoicnt devant envoiié , 
Qui leur eut tout apparillié. 
Disner eurent à leur talent 
Après disner ne furent lent , 
Ançois acueiUirent leur voie. 
Et Jehans encor le\ir convoie 
Tant que de Luisarces issirent, 
Tantost com furenthors, dont dirent 
A Jehan, U dui chevaUer, 
Par anours, qu'U s'en voist arrier. 

5070. Jehans leur dist : quant U leur plest 
D'ans se partira sans arrest. 
Atant a Robin apelé , 



Qui eut cheval bien enselé , 

Si li dist que sans arrester 

Voist avoec ans doslc'a la mer. 

Et die au maronier loial 

Que il les passe outre sans mal, 

Et râpasse à leur revenir, 

Et puis voelie avoec aus venir 

A Dant Martin à pentecouste, 5080. 

Et ne le laist, pour riens qu'il couste. 

Robins respont bien li dira , 

Volontiers avoec aus ira. 

Atant prist Jehans le congié. 

Mais ançois lour ot mont priié 

Son signour dient de par lui , 

Que il U prie, pour Dieu, merci; 

Il dient que bien li diront. 

Atant départent , si s'en vont 

Li dui chevalier vers la mer, 5090. 

Et Jehans où il doit amer. 

De Dant Martin prendent la voie. 

Mais ses frères devant envoie 

Pour apparUlier le doignon 

Dont 11 rois li avoit fait don. 

De chevaucer se bastent tant 

C'a Blonde sont venu bâtant. 

Si li ont tout dit et conté 

L'amour, l'onnour et la bonté 

Que li rois ot faite Jehan. 5ioo. 

Ne li firent par grant ahan 

Quant il li dient que contesse 

Ert de Dammartin , sans promesse, 

Et que li rois en Engleterre 

A envoiiet pour sa pais querre , 

Et qu'à pentecouste venroit 



(1) S'appellent, hûc vocare, -« (2) Diruinulif de arc, courbure de la selle. — (3) Com- 
mandé, quo'titum. •- (4) Ductus, qui était de Lusarclias. 



ET BLONDE D OXFORD. 



179 



avec le titre de comte. Puis il envoyé deux de ses chevaliers en 
Angleterre (5196). Voyant dans Jeban, qui était devenu malgré 
lui son gendre, un seigneur si avant dans la faveur du roi de 



Et tous chevaliers les feroit. 
Qaant Blonde entendi ces noveles, 
Saciés que moat H furent bêles : 

5110. Hout doucement Dieu en mercie, 
Car bien set qu'il U fait aïe. 
Ele a si grant joie à son cuer 
Que tous anuis a jeté fuer, 
Et U frère Jeban alerent 
El chastel , et si saloerent 
Celui qui 1 ert pour le roy ; 
Courtoisement et sans desroi 
Ll ot de par le roi baUlie 
Une lettre ; et cil l'a saisie, 

5120. Et voit dedens que H rois mande 
Qu'à Jehan de Dammartin rende 
Toute la vile et le castel , 
Et il si flst qu'il l'en est bel. 
Tost fu la nouvele espandue 
Et parmi la vile séue 
Que la vile est Jehan donnée , 
Moût leur plaist à tous et agrée , 
Car il estoit de tous amés» 
Partans sera sb-es clamés. 

5130. A tant vbit el chastel Jehans, 
Qui estoit biaus et nës (1) et grans. 
S'amie à rencontre U court 
Quant le vit venir en la court. 
Et Jehans de ses bras le lie , 
Plus de .XXX. fois l'a baisie. 

5196 Li contes dist que la journée 

Que Jehans flst d'aus dessevrée 
Dusques à Clermont cevauchièrent 
Et celé nuit i herbegierent. 

5200. Lendemain jurent à Gorbie, 



Une vile bien aaisle. 

À Heding jurent au Uers jour, 

Mais n'i Usent pas lonc séjour ; 

Tant esploilierent leur besoingne 

Au quart jour vinrent à Bouloingne: 

En l'ostel Jehan descendirent 

Pour çou que nul miUeur n'i virent 

Et Robins à la mer ala, 

Tant a quis , dechà et de là , 

Qu'il a le maronier véu , 5310. 

Qui grant mestier leur ot eu. 

Moût fu lies quant il le perçut, 

Li maroniers tost le connut ; 

Li uns de l'autre a joie eue. 

De par son maistre le salue 

Robins , et puis 11 a retrait 

La requeste que il li fait , 

Qu'il soit a sa chevalerie , 

Et que U past, à sa navie , 

Les .ij. messages chevaUers. 5220. 

Atantes-vousles.ij. messages: 5289. 

Mesire GuiUaumes fu sages , 

SI prist la parole sur lui : 

« Sire , dist il , de par celui 

c Qui est sires poesteis (-2) 

« Vous mande salus Loeys , 

« Qui de France est sires clamés ; 

c Et cil dont vous estes amés : 

c Tostre genrens et vostre Ûlle 

« Qui nostre pals pas n'a vUle 

« Pour çou se dedens est entrée, 

« Car au tesmoing de la contrée 5â00. 

« Ele a tant biauté et bonté 

« Que ne poroit estre conté , 



(1) On regarde avec raison net comme Tenant de nilidus; mais ici nés est peut-être 
la tradacUon de nexut, serré dans ses babits. — (2) Foieslativus, Dieo. 



180 



JEHAN DE DAHMAHTIN 



France, et d'ailleurs un si vaillant personnage qu'il avait tué dix- 
huit hommes de sa main pendant la fameuse nuit où il s'était 



« Et Jebans par est si courtois 
€ Qa'il n'i a son per en Artois. 
« Tant set 11 rois en aos de bien 
« Que il ne veut souffrir pour rien 
« Que vous aiiés vers aus descort. 
« Se Jehaus a sans vostre acort 
« Prise celé dont est amés 

5310. « Par droit n*en doit estreblasmés; 
« Ce leur a fait force d'amour 
c Dont ont éae grant ardour. 
€ Or vous mandent, par amistié , 
c Que vous aiiés d'aus deus pitié. 
« Et li rois de France vous mande 
« Que il a fait à aus offrande 
« De la conlé de Dant Martin. 
« Foi que doi Dieu et saint Martin, 
« Saisir l'en vi et faire bommage 

5320. « Et encor de tant vous fas sage, 
c Tant a li bons rois Jeban cbier 
« Que il le fera cbevaUer 
« A pentecouste , ù U n'a gueres , 
c Et avoecques lui ses .iij. frères. 
« Or vous mandent il et li rois 
« Que vous aiiés cuer si courtois 
« Que vous ne portés maltalent 
« Giaus qui de bien faire ont talent 
« Et pour vous faire plus certain 

Ô330. « Yés ci les lettres en ma main 
« Que mesires à vous envoie. » 
Li quens les prent , si les desploie 
Lire set bien , les a léues. 
Toutes teles les a véues 
Com li chevalier ont conté , 
Es-ie vous en joie monté. 

Or ot li quens cou VA ii piest, 
Si a respondu sans arrest : 
« Sfgnour moût avés courtois Roi ; 

5340. « Ne me mande mie desroi , 



« Mais moût grant deboinaireté 

c Et je ferai sa volenté. 

« Puisque ma fille est esponsée 

«c Gruex seroit la dessevrée. 

« Grant amour lour a ce fait fabre. 

« En grant péril lour convint trabre 

« Hors du païs , si com j'entans, 

« A la mer en ot grant abans. 

« Si si prouva, col conter 

« Que lui tierc en ûst .c. douter, 5350. 

« Ses cors tous sens , en une nuit, 

« En tua plus de .xviij. 

€ Bien li doit valoir, ce me samble, 

« Ses sens et sa prouece ensamble. 

Entre tex mox tant nagié ont £47e. 

Que à Bouloigne arrivé sont. 

De la mer issent au rivage 

Sans encombrier et sans damage ; 

Firent bors trave leur cbevaus 

Et l'autre hamas avoec aus. 

Li keu, sans plus lonc respit prendre, 

Vont en la vUe l'ostel prendre ; 

Pris l'ont si bel, il ni ot el 5480. 

Qu'après celui n'i ot autel. 

Li quens i vint et sa gent toute , 

Dont moût estoit bêle la route ; 

Mains bom en laissa sa besoigne 

Pour aus véoir parmi Bouloigne, 

Et li quens à l'ostel descent : 

A son descendre plus de cent , 

Les .ij. chevaliers avoec lui, 

Mesire Guillaume , o U Gui. 

IcU dui près le compaignoient , 5490. 

Car du conte moût bien estoient, 

Que pour Jehan , que pour le roi , 

Les honeroit autant con soi. 

Quant leur hueses (i) furent hostées, 

Leur tables furent aprestées , 



(1) Bottes. 



ET BLONDE d'OXFORD. 



181 



échappé du port de Douvre, le comte d'Oxfort accorde son par- 
don (5290), et de plus se met en route, avec une suite nombreuse, 
pour assister, lui aussi, aux fêtes qu'on doit célébrer à Dammar- 



Si souperent à grant délit (1), 
Après CDU furent fait leur lit , 
Endementiers qu'il escoulerent 
Henesterex, qui vlelerent, 

5500. Car sans tel jent mie n'estoient. 
Demie doosaine en avoient, 
Qui moût leur firent de déduis , 
Tant se déduisent qu'il fu nuls. 
Dont vont coucher dnsqu'ai demain 
Que il se levèrent bien matin. 

Cele nuit moût à aise furent, 
Mais au matin ne se recrurent (2) ; 
Âinçois au cemin se remirent, 
Et le maronier monter firent 

5510. Sur .j. palefroi que li quens 

Li eut donné, qui moût ert bons. 
Là u volt il avoit jà mis 
L'argent qui en mer fu pramis. 
Âins puis ce jour ne fu fors rlces, 
Ne li convient puis estre ciliches. 
Nainques puis ne fu maroniers 
Fors quant ses signeurs droituriers, 
Li quens u Jehans vaut passer ; 
Si bien seut leur amour brasser 

5520. Que pais tous les jours de sa vie 
Fu , en lour ostel , de maisnle. 
Son avoir mist en bonnes mains. 
Si s'en parti qu'il ne pot ains. 
Ains disner le conte rataint , 
Qui de cevauchier ne se faint. 
A Honsterael cel jour disnerent 
Et puis dusk'à Heding aierent; 
A lendemain , au point du jour 



Remontèrent tout sans séjour. 

Adont vinrent li dui message 5530. 

Au conte et de çou li font sage : 

€ Sire, distmesire Gnillaumes, 

€ Tous estes entrés ou roiame 

« Dont vous ferés mainte gent lies ; 

€ Dusqu'à Clermont n'a , ce savés , 

« Que deus journées bien aisieues , 

« Et se n'a de là que .x. lieues 

« Dq^ques là ou sera la feste. 

€ Venredi venrés.sans arreste 

« A Clermont tout droit à la nuit, 5540. 

« Ejt lendemain , si ert la nuit 

« De pentecouste , et tant vous di 

« Que che jour, ains de miedi, 

c Porrés veoir Jehan et Blonde , 

AT Qui seront li plus lie del monde 

€ Quant li sauront vostre venue. 

« Ne puet trop tost estre séue 

« Novele dont puet venir joie. 

« Si vous prions que ceste voie 

« Nous laissiés devant vous coitier (3) 5.S50. 

« Pour vostre fille rehaiUer(4) 

« Et Jehan ; car grant joie aront 

« Quant vostre venue saront. » ' 

Li quens respont que moût li plest. 

Dont prendent congié sans arrest 

Li dui chevalier maintenant, 

Puis s'en partent esperonnant 

Avoec aus va 11 maroniers , 

A envis demonrast arrier ; 

Escuiers pour aus servir mainent. 5560. 

Cele journée tant se painent 



(1) Deliciœ. — (2) Beerearunt, — (3) Semble être ici EquUare (Voy. encore t. 5667, 
5571); mais est le pins sooveDt eoaetare : « Car sa natore k ce le eoite, que pins a et 
il plDS cODTOite • fCangii Glost.J. — (4) Voy. ci-dessas hûU et dehait. 



182 



JEHAN DB OAMMARTIN 



tin pour la Pentecôte. Les deux messagers font leur retour dans le 
même ordre que Tallée; le comte d'Oxfort les accompagne (5472), 
etarrivéàDammartin il accueille paternellementlesjeunesépoux, 



Et tant alerent mens et vaus, 
N'espargnièrent par loar cevax , 
Qae de deus journées font une. 
Ains qu'à la nuit levast la lune 
Vinrent à Tostel à Clermont , 
Dont li chasUaus siet en .j. mont. 
Cele nuit illuec reposèrent 
Et len demain matin levèrent. 

5570. Si chevaucent grant aléure ; 
Tant ont coitié l'ambléure 
Qu'il sont venu, ains bonne pieche 
A Dant Mai tin , que il fnst Uerce. 
El castel au perron descendent 
Et à aler amont attendent. 

5686 Quant il eut le roi conjoï 

Si ot de la roïne oï 

Qn'ele venoit à mult grant route; 

A itant del roi se desroute 

5690. Jehans et Blonde , et vont à cele 
Qui 11 ot mainte pucele ; 
En sa route ot cars plus de .xx. 
Atant es-vous Blonde qui vint. 
La roïne le voit venir, 
Son careton fait coi tenir; 
Blonde flst avoec li entrer. 
Je ne vous saro&e conter 
Des femmes la beie acointance , 
Moût furent tost d*une voeliance; 

5700, Et Jebans de chà et de la , 
De route en route s'en ala. 
Dames et chevaliers salue , 
Et cil qui avoient tenue 
La route au conte [i), en Engleterre, 
Vinrent au roi sans respit querre ; 
Si U contèrent , sans délai , 



Tout ainsi com je conté l'ai , 

La response qu'il respondi 

Et que il venroit ains midi. 

Li rois en fu lies durement; 5710. 

Jehan apela erramment 

Et dist qu'il Ira contre lui 

Et tous les autres avoec lui ; 

Jehans durement l'emmercie. 

Adont ont la vile laissie , 

Et la Roïne qui le seut 

Du père Blonde grant joie eut. 

Ses cars a fait tous retomer, 

Car contre lui vaurra aler. 

Qui dont véist par les conrois 57^0. 

Tourner chevax et palefrois 

Où chevalier ert séant , 

Il deist bien, ce vous créant, 

Que de chevaliers sont .ij. mile, 

Estre (2) les bourgois de la vile , 

Qui tuit estoient issu hors. 

Par le congié sa dame lors 

Blonde sur son palefroi monte ; 

Plus de .XXX. dames , par conte , 

Pour sa compaignie montèrent ; 5730. 

En cevaucant cancons canterent 

Et li chevalier respondoient ; 

Ainsi le petit pas aloient 

Contre celui qui ne demeure. 

Car jà ne cuide veolr l'eure 

Qu'il soit venus à Dant Martin. 

De Clermont fu mus au matin ; 

Si chevaucha la matin(^e. 

Un pau devant tierce passée 

A preceues les grans routes 5740. 

Qui contre lui vendent toutes. 



(1) Par errear, le scribe a mis « la roote aa roi. » — (8) Bxtra^ outre. 



BT BLONDE D OXFORD. 



183 



qui courent se jeter à ses pieds. Le roi arrive de son côté, suivi 
de la reine; Jelian et Blonde s'empressent au devant d'eux (5686); 
les gens de Dammartin et de tous les environs se mettent de la 



De la joie qu'il demenoient 
Trestait li plain (1) retenUssoient ; 
Li quens les voit, à ses jens dit 
Qn'alDc mais si bêle gent ne vit. 
Ses gens mie ne sen descordent : 
Hais à son dit moat bien s'acordent. 
Bien set li quens qa'en ceste voie 
Vienent tait pour lui faire joie. 

5820 Atant les chevaus remontèrent 

Ne de chevaachier ne finèrent 
Devant qu'il entrent en la vile 
Ou ii avoit plus de .x. miie 
De bourgoises bien acesmées 
Qui les routes ont saluées 
Le roi , leur signeur, la roîne. 
Là oissiez mainte buissine 
Maint moinei et maint tabour 
Et maint grant cor sarrazinour, 

5830. Mainte cytole et mainte muse ; 
N'est mervelle se on i muse. 

5865 Li rois Ûst le conle mengier 

A sa table, et Blonde lès lui. 
Et la roYne , sans anui , 
Rapela chiaus qui mix ii sirent; 
Après communalment s'assirent. 

5870. Adont aporta on les mes , 
A un disner tant n'en vi mes. 
Plus en i eut de .xij. paire , 
Autre mention n'en voel faire. 
JeUans et si frère servirent; 
Partout servent, partout porvirent 
Qo'U ne fausist riens à nului, 
Avant leur tourna à anui 
Que les napes fuissent ostées, 
Ne qu'eussent leur mains lavées; 



Mais quant ii lavées les eurent 5880. 
Li ménestrel vieier keorent. 
Et Jebans pour chevaliers estre 
S'ala en un peu d'euwe mètre ; 
Et ses frères et autres vint, 
Et ki vaut chevaliers devint. 
Ensi pleut au roi et au conte , 
.xxiiij. furent par conte, 

Quant un petit lavé se sont , 
D'unes cotes vestn se sont. 
Après les robes linges blanques, 5890.^ 
Li quens cousi Jehan ses mances. 
Pois mist à son col un mantel, 
Bt Blonde s'entremist moût bel , 
De ses frères apparUlier. 
A la nuit alèrent villier, 
Si corn drois fù. à sainte églize , 
Où il eut en parement mise 
Mainte courtine bonne et bêle. 
Devant tous les nouviaus viele 
Uns menestereus toute nuit 5900. 

Pour çon que ii ne leur Bxafii. 
Li rois et toute l'autre gent 
A qui ii estoit bel et gent, 
BU biaus lis bien fais se coudèrent; 
Et cil qui vandrent compaignierent 
La nuit les nouviaus chevaliers. 
Moût fn li luminaires chiers , 
Qui toute nuit art devant aus. 
Li quens ne se mut d'avoec aus , 
Ne sa fille. Duskes au jour 5910. 

Firent avoec Jehan séjour; 
Et Jehans Dieu moût mercia 
De ronnour que faite li a. 
De tant corn croist sa signourie, 



(1) Les pliines. 



184 



JEHAN DE DAMMARTIN 



fête par Vaccueil qu'ils font à leur nouveau seigneur et à tant 
de grands personnages. Les cérémonies de la chevalerie de Jehan 
(5865), de ses trois frères et de vingt autres, augmentèrent la 



De tant Jehans plas s'omelie. 
Si tost com la nais fu passée , 
Et il perçurent la joarnée, 
Une messe firent canter. 
Pais se vont tantost reposer, 

5920. Poar ce k'il soient mains grevés. 
Tant dormirent qae fa levés 
Li solaas , qai maine le jour, 
Dont se levèrent , sans demoor 
Li rois et tuit li ctievalier ; 
Se relevèrent sans targier. 
Jà fa tans de la messe olr : 
Et Blonde , qui fait esjoïr 
Ciaus qui en U metent leur ex , 
Quant il ne pueent avoir mex . 

5930. S'est celui jour si bel parée , 
Et de si grant biauté pueplée ^1), 
Que tout aussi com li solax 
Quant il lieve au matin vermax 
Et il esclarcist Tair ombrage , 
Tout aussi la beie , la sage 
Esclarcist les lix entour li. 
Tant sauroie dire de li , 
De sa biauté , de sa bonté 
Que jamais n'aroie conté. 

5940. Ne doit mais estre nnlai grief 
Se ma matère maine à cief : 
Tuit et toutes vont al servuise 
G*on fait cel jour en sainte egllze. 
Quant on eut la messe cantée 
A Jehan a cbainte l'espée 
Li rois , qui chevalier le flst ; 
Et après el col li asslst 
Une colée ; et ensement 
Fist à ses frères erramment. 



Onques mais ne vous dis ior nons? 5950. 

Or les dirai car c'est raisons. 

Li premiers après Jehan nés 

Fu tous jours sages et sénés , 

Et fors , et legiers , et apers , 

Et 8*eut non me sire Robers. 

LI autres ne fu pas si grans , 

Qui eut non me sire Tristans. 

Li mainsnés fu et fors et fiers 

S'eut non me sire Manessiers. 

Ciaus a fait chevaliers li rois , 5960. 

Qui moût fu sages et courtois ; 

Et pour leur amour plus de .xx. 

Tout leur donna qaanqu'il convint. 

Puis retournent es pavillons , 

Car de disner estoit saisons. 

Si s'assisent , après laver : 

Nus ne tint celui à aver 

Qui tel disner leur ot fait faire. 

De char i avoit tante paire 

Que je n'en sai dire le nombre ; 5970. 

La muUitude m'en encombre 

De pors t de bues , de venoisons , 

De voleilles, de poissons, 

Et voient mes à grant plenté 

Et bons vins à leur volenté. 

Me sire Jehan lès le roi 
Sist cel jour et si frère o soi. 
Et o la rolne sist Blonde , 
Qui ert la plus bêle du monde. 
Li servant par laiens randonnent, 5960. 
A chascun mes les trompes sonnent. 
Dames i avoit , qui servolent ; 
De dras d'or parées estoient, 
Devant cascun mes vont cantant. 



(1) Papulatà, papiflata* eouTerte, comme une fleiy se coovre de bontoos. 



TT BLONBE D OXFORD. 



185 



pompe de cette assemblée, et l'allégresse fut universelle. Le roi 
Louis passe quatre jours àDammartin et s'en retourne à Corbeil. 
Le sire d'Oxfort quitte, à son tour, sa fille et son gendre, mais 



Partout ayoit de joie tant, 
Qu'il estoit à cascan avis 
Tel joie ne vit mais tiom vis. 
Hais ce fa encore noiens, 
Quant on eut m6ngiô par laiens 

5990. Si commença tel mélodie 
Que plus bêle ne fa oïe : 
Li paviUon retenUssoient 
D38 estrumens qui i estoient 
Quant un peu escouté les eurent 
Les dames à caroler quenrent : 
Là eut mainte dame parée , 
Là eut mainte cançon cantée , 
Là eut, à grans remuemens , 
Gangié mains apparillemens. 

6000. Plus bêle carole ne fu. 
Quant ele flna vespres fu , 
Si les alërent escouter. 
Après vespres revont souper, 
Après souper dusk'à la nuit 
Remenèrent joie et déduit. 
Qui dont véist les tors de cire 
Par les pavillon tire à tire (l), 
Ne quidast mie par samblance 
C'en pesast la cire à balance , 

6010. Ains sambioit que pour noent fUst ; 
Comment que la nois orbe fnst 
Entour au (2) véoient bien cler. 
Avant fu près de l'ajourner 
Que les caroles derompissent , 
Mais en la fin se départissent 
Ne peurent pas durer tous jours , 
Tuit vont jesir tant qu'il fu jors. 

Celé nuit flst Jehans de celé 
Dame, qui estoit damoisele; 



De tous déduis sont à la voie, 6030. 

Tous jors plus et plus sont en joie. 

Comment qu'il leur déust grever 

Les conviot au matin lever 

Pour chiaus qui volrent conglé prendre; 

Mesire Jehans volt moût tendre 

A aus priier, mais ne poet estre ; 

Cbascuns volt r'aler en son estre. 

A grant paine retint le roy 

Et la roine avoeques soi. 

Et U quens à ciaus qui s'en vont , 6030. 

Selonc chou qui valent et sont, 

Donne joiaus de mainte guise , 

Dont cascuns l'aime moût et prise. 

Le roi retinrent .iiîj. jors : 

Hout fu dednisans leur sejors , 

Es rivières vont as faucons 

Et es forés as venoisons. 

Au bon conte de Senefort 

Pria il rois qu'il se déport 

En ses forés , en ses castiaus ; 6040. 

De tout veut qu'il soit damoisiaus. 

Li quens durement l'en mercie , 

Et dist que jamais en sa vie 

De son genre ne parth^ ; 

D'aaige est, avoec lui sera 

Quant il vaurra en ceste tere , 

Quant il vaurra en Engleterre ; 

Moût fu lies mesire Jehans 

Quant il de çou fu entendans. 

Et Dieus! que Biondeen otgrantjole, 6050. 

Qui voit que ses pères s'otroie 

A tout quanques il vaurront faire, 

Riens ne li péust autant plaire. 

Au chiunquime jour, au matin. 



(1) L'OD après Tantre. — (9) Aui, «ntoor d'en. 



186 



JBHAN DB DAMMARTIN. 



assuré de leur affection tendre et comptant sur les prochaines 
visites de ceux qui doivent être un jour comte et comtesse 



Se départi de Dant Martin 
Li rois Loeys el sa gent 
Ce ne fa mie bel ne gent 
Â8 .ij. contes, car s'il peïssent 
Moat voientiers le retenissent. 

6060. Trois neuves loing le convoiièrent ; 
Li novel chevalier, qui erent 
Frère la conte , o lui s'en vont , 
Car de sa menie esté ont 
Tant comme il furent escuier; 
Aussi furent il, chevalier, 
Tant que bien leur gaerredonna; 
Femmes et terc leur donna , 
Dont il furent riche et manant . 
Et tous jours à leur frère aidant. 

6070. Li âlii conte et avoec aus Blonde 
Au miUeur roi k\ fusl u monde 
Prendent congié, et il ieur done, 
En son pooir leur abandonne. 
A tant départent , si s'en vont , 
A Dant Martin revenu sont , 
Et li rois s'en va à Corbuel. 
Mais de lui parler plus ne voei , 
As .ij. amans voel retorner, 
Qui ont loisir de séjorner 

6080. En feste , en déduit et en joie ; 
Nus ne les bet ne ne gerroie. 

A Dant Martin sunt li dui comte , 
D'un ostel sont et d'un seul conte, 
Ce que l'un plaist et atalente 
Li autres tantost li présente. 
Bonne vie et honeste mainent , 
Et de Diu honerer se painent. 
Meismement la bêle Blonde 
Fu de tous mauvais visces monde. 

6090. Ains de mauvaistié n'eut envie ; 
Tours jors se tient en bonne vie 
Avoeques son ami loial , 
Plain de tous biens et voit de mal. 
An chief de l'an ses ij. sereurs 



Maria à ij. grans slgneurs -, 

L'ains née au conte de Saint Foi, 

Que on ne tenolt mie à fol; 

Uns siens frères prist la mainsnée. 

Qui ricement fu mariée. 

Robin et son bon maronnier 6100. 

Se vaut ensement marier. 

A Dant Martin eut .ij. bourgoises, 

Qui furent rices et courtoises; 

N'estoient pas de cuer vilaines , 

Disnes sont d'estre castelaines ; 

Suers germaines andeus esloient, 

Multgranttereetgrantmuebleavoient 

De ces .ij. ûst le mariage, 

De rainée à Robin le sage , 

Et la maint^e au maronnier, 6U0. 

Du sien leur donna maint denier ; 

Et maistre de son ostei furent , 

Qu'ains de servir ne se recrurent. 

Puis ot li quens de bêle Blonde 

Quatre enfans les plus biaus du monde. 

Dont il vint puis grant avantage 

Et grant honour à leur lignage. 

Quant il eurent à Dant Martin 

Esté .ij. ans soir et matin , 

SI râlèrent veoir leur tere 6130. 

D'Osenefort en Engleterre; 

A joie i furent requeUi. 

Li quens d'Osenefort vesqui 

Avoec sa fille bien .x. ans, 

Com preudom et de cuer joians. 

Et bien .xxx. ans, après sa mort, 

Fu Jehans quens du Senefort 

Et de Dant Martin en Gouele. 

.ij. contés out et femme bêle ; 

Moût de bien furent entr'aus deas, 6130. 

Onques ne seurent estre sens. 

Tons jours eurent bêle maisnie , 

Et selon Diu bien ensignie. 

Les povres nonains relevèrent . 



ET BLONDE D OXFORD 



187 



d'Oxfort et Dammartin. Le poète indique en quelque mots ce 
que l'avenir réserve à chacune de ses figurines, les subalternes 



Les povres femes marièrent ; 
As bons kl vaarrent honour quere 
Donèrent et deniers et tere ; 
HoQt honourèrent sainte eglize. 
Ne feissent en une guise 

6140. Vilenie n*outrecaidance , 

Tous jors farent d'une acordance. 
Tant ieur otria Dix de biens , 
Que leur amours , poar nule riens, 
N'amenuisa ne ne descrut , 
Âinçois mouteplia et crut. 
Tant s'entramerent de bon cuer 
Quainques li uns l'autre à nul fuer 
Ne flst l'autre que li grevast ; 
Et s'uns anuis lour alevast 

6150. Li autres si le confortoit 
Que soaef son anui portoit. 
Bien furent des rots dont il tinrent, 
Loialment vers ans se maintinrent. 
De tout le commun amé furent , 
Vers aus firent ce que il durent ; 
Pitex farent vers povre gent , 
Del leur donèrent larguement. 
Quant en France manoir venoient 
Tout le pals lie en faisoient , 

Aieo. Et Engletere ensement. 

En ce point farent longuement, 
Tant que Dix , qoi sera sans fin , 
Les flst venir à bone fin. 

Par ce romans poront entendre 
Toit cil qui lor cuer vaurront tendre 
A honeur, et honte iaissier, 
Que cascuns se devrait plaissier (1) 
Et travillier et cors et cuer 
A cou que il vigne en haut faer (S). 



Entendes bien en quel manière , 6170. 

J'entens que cascuns honeur quiere : 

Je n'entens pas par usurer, 

Hais par son sens à mesurer 

Et servir deboinairement , 

Et à soi tenir loialment , 

Et à estre courtois et dons , 

Et à savoir estre avoec tous , 

Et à porter bonne parole ; 

Car cil , à escient , s'afole , 

On li mauvaise corages tire 6180. 

Tant qu'il s'entremet de médire. 

Tant a mauvaise compaignie 

En homme , qui est de tel vie , 

Qui tel langue a, li maas feus Tarde 

Que plus est poignans que laisarde (3); 

Après qui veut en haut monter, 

Son cors et son cuer doit douter 

A estre atempres (4) de soi taire 

Duskes à tant qu'il doie plaire , 

Et si doit deboinaires estre. 6190. 

Et se il avient qu'il ait mestre, 

Il doit aprendre son corage , 

Car ensi le font tuit li sage. 

S'il voit son maistre bon et fin, 

Bien le sive dusk'en la fin ; 

Et s'il le voit trop mescréant, 

Saciés pour voir, le vous créant , 

Ke sagement s'en doit retraire 

Et sol garder de son afaire. 

Ne pour service ne laist nus 6300. 

Ice dont il est plus tenus : 

C'est à Dieu cremir et amer, 

Et à haïr le mal amer, 

Qui laisseroit Diu pour nului , 



(l) Voy. cl-de««08, y. 104. — (») Marché, taleur, estimation. — (9) Le léiard? — 
(4) Modéré, aâtemperattu. 



188 



JEHAN DE DAMMARTIN ET BLONDE D'OXFORD. 



aussi bien que les principales, et termine, comme il a com- 
mencé, par une petite morale à l'adresse de ses auditeurs. 



Trop fol serjant aroit en lai : 
Car nus ne poet venir pour rien 
Se Dix ne li consent à bien. 
Toutes amours fait bon tenir 
Dont on puet à bon cief venir ; 

6910. Et s'on aquiert aucune cose 
On doit avoir en son cuer close 
La volenté de bien despendre. 
CarcascunSp pour voir, doit entendre 
Que riens del mont n'est biretages. 
Bien le puet aquerre ii sages , 
Et après bien mètre le doit (1). 
Autrement ne mete le doit (2) 
 cose ki soit à cbe monde. 
Car ii en carroit (3) en tel monde 

62-20. Qu'en infer enseroit Jetés, 
Où ii aroit sans fin durtés. 
Jebans conquist par son savoir 
S'amie et grant plenté d'avoir, 
Hais en tere riens n'emportèrent 
Fors çou que pour Dieu en donnèrent (4) 



Il ouvrèrent si comme U durent 
Qu'aine de bien faire ne recrurent. 
Or sipregnent garde 11 sage, 
Car à bon port vient qui bien nage ; 
C'est pechiés d'estre trop oisseus. 6-230. 
Or soit donques cascuns viseus 
De bien despendre et bien aquerre, 
Qu'anemis ne nou8 mete en serre. 
Mal prie cii qui iui oublie. 
Pour çou n'oblicrai ge mie 
Que je ne vous pri et requler 
Que vous voelliés à Dieu priier 
Que Phelippe de Rémi gart 
El de paradis li doinst part. 
Car ce fu cil qui s'eniima 6240. 

Tant que ii ce conte trouva. 
Ci faut de Jeban et de Blonde. 
Âins Q'eut plus vrais amans el monde, 
Ne jà n'aura, si corn j'espoir. 
Je n'en sai plus, au dire voir. 



(1) Débet, — (2) Digitum, — (3) Caderel. — (4) Ils n'emportèrent hors de ce 
monde qoe ce dont ils avaient fait donation k l'Eglise. 



SECTION DES SCIENCES. 



MËMOIRE 



SUR 



m umm ou d^partemëi de l'oise. 



La famille des Limaciens a été généralement peu étudiée, [.es 
ouvrages de Mûller, Draparnaud, Fénissac, Moquin -Tandon 
donnent des descriptions souvent excellentes; mais ces auteurs 
ont été arrêtés par la difficulté de bien connaître toutes les es- 
pèces qu'ils ont signalées. Alors les diagnoses de plusieurs d'en- 
tr'elles sont incomplètes et laissent des doutes à l'esprit. Les 
planches, en général, manquent ou sont défectueuses. C'est ce- 
pendant un point capital, pour les mollusques nus principale- 
ment, d'avoir au moins des dessins exacts et aussi des couleurs 
vraies. En bien observant ceux qui vivent sous les yeux , il sera 
possible seulement d'apprécier la valeur réelle des espèces , et 
surtout en les reproduisant^ d'après nature, par de bonnes 
figures; car l'animal conservé dans l'alcool est déformé, déco- 
loré^ et l'individu devient méconnaissable. 

Si l'on poussait les investigations avec soin, l'on trouverait 
beaucoup de formes nouvelles. Le sol de notre pays est telle- 



190 MEMOIRE SUR LES LIMAGIENS 

ment varié qu'il est impossible de ne pas rencontrer des Lima- 
ciens entièrement inédits, et qui n'ont pas été remarqués parce 
que ces animaux sont trop peu recherchés. Mon ami, M. J. Ha- 
bille, dans ses Archives malacologiques, en publia un certain 
nombre qui vivent dans nos contrés, et qui m'étaient connus 
depuis fort longtemps. 

Ce Mémoire a pour but de donner des détails sur des espèces 
dont la description a toujours été simplement esquissée, et que 
Ton n'a jamais figurées dans aucun travail. J'y ajoute une 
limace nouvelle de la forêt de Hez. Je rappellerai les noms de 
tous les Limaciens du département, sur lesquels je n'aurai aucun 
détail à donner. 

FAMILLE DES ARIOrVID/E* 
G. ARION, FER. 

1<> ^. rufùs, LIN. 

Varietates : 

jo rubra {A, ntJber^ Fer.). 

'i« aurantia, Nob. (Cat. moll., Oise; 1862, p, 5). 

S** succinéa (Cat. moll., Oise; 1862, p. 5), non A.suc- 

cineus^ Mûll. 
4» rufula^ Nob. — Taille médiocre, stries du dos fines; 

brun roux très-pàle. — Coteaux de la forêt de 

Hez. 
5° nigrescens (Cat. moll., Oise; 1862). 
e»» atra (L. ater, Lin.), (Cat. moll., Oise; 186i). 



2o A. rubl^lnosus (pi. i, fig. 1-3). 
1867. Baadon in Drouet (Moll. terr. fluv de la Gôte-d'Or, p. 26). 

Animal subnitidum, flavum, succineo colore intento praeser- 
Um an te et posterius indutum; fascia angusta, violacescens, 



DU DEPARTEMENT DE L*OISE. 191 

pallida in utroque latere clypei et abdominis; solea albida; 
margine latissima in extremo. 

ywt* nigricans. — Rarior, fere typo similis; flava sed non 
succinea, nitida. Tentaculis et fasciis brunneis. 

Longit. . . 0.05 cent.; 0.05 i/2 in entensione maximâ. 

Lat 0.004 millim.; 0.004 1/2 millim. 

Animal paraissant gros, court, trapu, mais assez étroit et svelte 
quand il est en marcbe; luisant, d'un beau jaune rougeâtre suc- 
ciné, très-prononcé à la partie antérieure seulement, bande mince, 
à peine violacé de chaque cçté, &'un bout à l'autre du corps (1). 
— Tentacules supérieurs, peu longs, cylindriques, violets, rous- 
sÀtre pale, maculés de taches de même nuance plus marquées; 
bouton arrondi, non saillant; yeux gros et noirs. — Tenta- 
cules inférieurs très-courts, transparents, sans macules; cou 
brunâtre. — Cuirasse à granulations fines, coupées carrément en 
avant et en arrière. La région supérieure est plus foncée que les 
latérales. Les deux bandes se terminent en arrière sans se réunir : 
la droite passant au-dessus d'un orifice respiratoire rond, à peine 
ouvert et situé au tiers antérieur. — Corps arrondi , à rugosités 
de forme polygonale pendant la contraction, non saillantes, 
fines, à peine distinctes dans l'extension. La partie supérieure 
du dos présente une teinte semblable à celle de la cuirasse; elle 
s'efface insensiblement, et le reste du corps devient jaune pâle 
jusqu'à la marge, dont la coloration est analogue, sauf autour 
du pore muqueux où elle augmente d'intensité. — La marge^ 
arrivée au niveau de cet organe, s'élargit, prend une forme an- 
guleuse à ses bords terminaux , ce qui donne un aspect brus- 
quement tronqué à la queue lorsque l'animal s'étend. On y re- 
marque quelques raies irrégulières plus foncées. — Pore muqueux 
allongé, grisâtre. — Sole grise. Son pourtout est coloré en jaune 
par le mucus; celui de la sole proprement dite est blanchâtre, 
à peine coloré. Le mucus des autres parties du corps est épais, 
d'un jaune d'or foncé. — Mâchoire petite, flexible, à courbure 
prononcée. Une plaque médiane, trois latérales de chaque côté, 
suivies chacune de deux ou trois autres fort exiguës, étroites, 



(1) Trop prononcé sur la figure. 



192 MéMOIRB SUR LBS LIMAGIENS 

serrées. Toutes sont terminées par des pointes aiguës d'un beau 
jaune. Une bande brune les recouvre à leur naissance. Cette ma- 
ctioire représente une scie microscopique; elle a au plus i milli- 
mètre de large. 

Variété noirâtre. Elle diffère du type par une coloration brune 
des tentacules , des bandes et du milieu de la cuirasse. La con • 
vexité du dos, ses bandes latérales offrent la même distinction. 
Le jaune, au lieu d'être ambré, se rapproche de celui de la 
gomme gutte, ainsi que le mucus. Les dimensions sont les 
mêmes. Elle est plus rare. 

Gomme la plupart des arionsf celui-ci est lent, timide, lourd; 
il se montre principalement en octobre, sous les feuilles sèches, 
sur les petites plantes des collines de la forêt de Hez, sur les 
champignons. Drouet le rencontra aux environs de Dijon. 

Observations, Cette espèce semble se rapprocher de Limax 
dnctus^ Mûll. (Verm. lerr. fluv., etc., p. 9, n» 205, vol. ii); mais 
la diagnose de cet auteur est tellement succincte qu'il est im- 
possible de la rapporter à la forme dont je viens de parler plus 
qu'à toute autre. Il signale l'absence de toute macule supérieu- 
rement , tandis qu'ici la partie supérieure^ du bouclier et du 
corps est colorée par une teinte plus intense. Les dimensions 
diffèrent aussi. 

En présence des caractères à peine indiqués par Mûller, j'ai 
cru devoir faire connaître ce Limacien, dont je n'ai vu nulle part 
la description. 



30 A. hortensli». Fer. (Hist. moll., p. 65, fig. 4-6; 18i9). 

Varietates : 

1» fasciatus, Moquin-Tandon. — Gris foncé à bandes 

noires. 
2« limbatus, Moquln-Tandon. — Noir&tre, à bords 

orangés ou vermillon. 
3« lutetis. — Jaune pâle uniformément, avec bandes 

latérales peu prononcées. 



DU DiiPARTIilMENT DK LOISË. 195 

40 A. tenellu0,Millet(J/o//. Maine-el-Loire,p. i1;1859). 

(Pi.i, ng. 4-7.; 

1805. Draparnaud (Hist. nat moll. France, p. 127, n* IQ). 

1831. Michaud (Complément, p. 6, n* 7). 

1817. Paton (Ess. sur moll. des Vosges, p. 27, n* 8). 

1851. Ray et Drou6t (Cat. moll. Champagne mér., p. 15, n* 6) 

1851. P. de Cessac (Supplément au cat. moll. de la Creuse, p. 1). 

1855. Drouét (Enumér. moll. France cont, p. il, n* 9). 

1855. Grateloup et Raulin (Cat. moll. ylr. et foss. de France, p. 1, n* 13 

A. virescem^ Mill., et À. tenellus, MUIL). 
1855. Grateloup (Dlstrib. géogr. fam. des LImaciens , p. il). 
1855. Moquin-Tandon (Hist. nat moll. France, t 11, p. 32, n* lO). 
1858. Grateloup (Ess. sur dlstrib. géogr. moll. viv. de la Gironde). 

1862. Baudon (Nouveau cat. moll. dép. Oise, p. 7, n* 4). 

1863. Dubreuil (Cat moll. terr. fluv. Hérault, p. 4, n* 8). 

Tous les auteurs précités ont attribué au Limax tenellus de 
Mûller Tarion qui va être décrit. Voici la diagaose de Mûller, qui 
De coDcorde pas fort exactement avec notre arion, dont, au reste, 
la taille est bien inférieure : « Long. 10 une. Glypeus in luteum, 
« abdomen in virescentem colorem aliquantum vergif ; ille mar- 
« gine postico , hoc apice supra nigricat. » Ces deux derniers 
caractères surtout ne se retrouvent pas ici , et la description du 
naturaliste danois se borne à mentionner uniquement la colo- 
ration de son Limacien : « Ârion subpellucidum , tenue, vires- 
cens, capite tentaculis que nigris; utrinque fascia grisea, saepe 
pulviformiSi » 
Varietas : À. albida, — Vix griseola. 

Longit 0.030 millim 

Lat 0.003 — 

Animal assez transparent, mince, mou, délicat, paraissant 
quelquefois opalin, vert pMe. — Tentacules d'un noir violacé, 
coniques, assez gros à la base; boutons peu proéminents. — 
Points oculaires saillants, très-noirs — Cou court, violet clair, 
avec nombreuses taches foncées qui, à première vue, font pa- 
raître cette partie d'un noir pur. — Cuirasse comprenant au 
moins le tiers de la longueur totale, mince, bien arrondie en 
arrière, à granulations fines. — Orifice respiratoire petit, à 
T. vui. 13 



194 UKMOIRE SUR LiîS LlMAClENS 

droite, au tiers antérieur. Souvent la coloration est peu appa- 
rente. I^ cuirasse est à peine jaunâtre, le milieu gris pàfe. Des 
points pulviformes simulent une bande latérale. — Dos arrondi. 
RingoHtés sans fortes saillies. Quand l'animal s'élend, les inter- 
valles situés entre les anastomoses sont d'un jaune tendre, cou- 
leur de soufre, et les stries anastomotiques sont gris foncé, de 
sorte que la teinte générale du corps parait d'une nuance plus 
intense que celle du bouclier. On remarque à la loupe que la 
peau molle est couverte de petits points glaaduleux. Une bande 
grisâtre s'étend sur les côtés. Le reste du corps, jusqu'à la marge, 
est faiblement verdàti^e. — Marge d'un jaune citrin extrêmement 
p&le, ainsi que le pore muqueux dont la forme est triangulaire. 
— Sole jaune tendre au pourtour à cause du mucus sécrété par 
cette partie. Le milieu est blanchâtre, transparent, et laisse en- 
trevoir les viscères. Région postérieure du corps souvent entiè- 
rement transparente. — Mucm blanc, assez abondant. — Mâchoire 
mince, étroite, courbe trois quarts de millimètre à un d'étendue, 
composée de huit à dix plaques terminées par des pointes su- 
baiguês d'un brun clair. 

Quoique cette espèce ne varie guère, j'ai cependant rencontré 
quelques individus blancs sur lesquels on entrevoyait une teinte 
grise ou verdâtre peu appréciable. 

Un animal si mou, si délicat, ne peut vivre que dans les en- 
droits frais, humides et très-sombres. Au printemps, on ne le 
recueille qu'au matin, de bonne lieure, ou pendant les pluies 
douces. En automne, il ronge les gros champignons et loge à 
l'inférieur jusqu'à ce que le végétal soit tombé en décomposi- 
tion. Sa robe, à cette dernière saison, n'est pas aussi belle. Âu 
lieu du vert pomme qui le rend si attrayant , la nuance de son 
corps parait toujours grisâtre et fanée. Au printemps, il mange 
les mousses. £n été, c'est à peine s'il apparaît. J'ai trouvé des 
individus tout à fait décolorés, rares il est vrai, jusqu'en no- 
vembre, au milieu des tiges des oronges. Cet état d'albinisme 
est dû à l'absence totale de la lumière qui ne pouvait pénétrer 
jusqu'à eux ; mais je crois que la nature de l'aliment doit y 
contribuer pour une large part. 

Localités, — Forêt de Hez (Oise); environs de Mouy, dans les 
vallons très- boisés. 

Observations. — C'est à tort que M. M oquin-Tandon a rejeté cet 



DU DÉPARTEMENT DE l'OISË. 195 

arion parmi les espèces douteuses de limaces. D'abord, c'est bien 
nn arion parfaitement caractérisé, et ensuite c'est une espèce 
distincte, tellement même qu'elle sera toujours reconnue facile- 
ment. Probablement, ce savant n'a jamais été à même de l'exa- 
miner, car, sans doute aucun, il l'aurait appréciée & sa juste 
valeur. 



5» A. Bourg^ulgnatl (pi. m, fig.6-9) (1). 
Mabille (Archiv. malacoL, 3« fascicule, p. 24; Paris, 1*' mars 1868). 

Var» minor, — Grisea , Nob. 

rpi. iii,ng. 10 11.) 

Animal crassum, obtusum, pallide griseo-rufùlum , durum, 
tentaculîs fére nigris; in clypeo et abdomine fascia lateralis ni- 
gresceus, duplex in utroque latere; linea tennis, dorsualis, 
média, pallida, carenam simulans; in corpore toto, praesertim 
in clypeo, minimis glandulis; striis mediocris; margine griseola; 
solea largiter explicata et adhaerens. 

Longit 0.036 millim. 

Lat 0.006 - 

Varietas minor, — Grisea. 

Animal coriace, épais, obtus, déprimé, aplati principalement 
en arrière, d'un gris pâle à peine roussàtre; bande plus foncée 
de chaque côté de la cuirasse et du corps, double à la cuirasse. 
— Tête assez grosse. — Tentacules supérieurs gros ^ massifs, cy- 
lindriques, gris foncé légèrement ardoisé, brlllantii. — Points 
oculaires petits, situés au sommet un peu postérieurement; les 
inférieurs très-courts, pâles, transparents. — Cou court, gri- 
sâtre. — Cuirasse arrondie en arrière, gris jaunâtre, très-pMe, 
maculée de taches gris foncé plus prononcé en dessus. Vue à la 
loupe, elle parait recouverte d'éminences molles, au milieu des* 



(1) L'arion Boarguignati de notre contrée n'est pas jipsolament sem- 
blable au type de Habille. Les Individus que j'ai étudiés ont, en général, 
une plus forte taillé. -^ (La ligure est trop ombrée.) 



196 M^^IOIRE SUR LBS LIMACIENS 

quelles on aperçoit des myriades de points blanchâtres qui sont 
autant de glandules destinées à sécréter la viscosité. — Orifice 
respiratoire exigu, blanchâtre, antérieur. Deux bandes latérales. 
— Dos plus foncé supérieurement avec une teinte violâtre à peine 
appréciable, confondue dans la nuance générale; côtés de Tab- 
domen pâles. Une ligne très-line, blanchâtre, s'étend depuis le 
bord postérieur du bouclier jusqu'à l'extrémité. Cette raie, qui 
n'est pas toujours continue, simule une carène; mais c'est sur- 
tout une simple différence de couleur. La saillie est plus évidente 
dans le jeune âge. Les bandes latérales, simples de chaque c6té, 
sont plus ou moins foncées , suivant les individus. — Rtigosités 
assez saillantes ; anastomosées régulièrement. — G land\(^les plus 
grosses, moins circonscrites , plus diffuses que sur les autres 
régions. — Marge grisâtre , criblée d'émînences molles. — Pore 
muqueux cordiforme, pâle, à peine jaunâtre. — Sole bien plate, 
étalée, adhérent fortement, blanc sale, un peu jaune antérieu- 
rement et sur les bords. — Mucus blanc, presqu'incolore , pois- 
seux, brillant, pas fort abondant. — Mâchoire'^*\m millimètre 
environ, enchâssée dans une membrane très-dense, mince, 
étroite, légèrement courbée, souple, jaune terre de Sienne claire, 
brunisî>ant à l'air, composée de douze à quatorze pièces séparées 
par un sillon d'autant plus profond qu'il s'approche du bord 
libre, aiguës, mais pas extrêmement dures. Quelquefois les pièces 
latérales offrent, à leur milieu, des sillons secondaires (chez la 
variété petite, surtout) qui feraient croire tout d'abord à un plus 
grand nombre de dents. 

Cette espèce est assez commune sous les troncs d'arbres 
pourris, sous les feuilles tombées, dans la tige et le chapiteau 
des gros champignons. Je l'ai recueillie quelquefois, en hiver, 
sur les routes , par les temps humides. A la un de novembre 1864 
surtout elle était fort abondante dans nos environs, et elle se 
promenait en bande au milieu des chemins, en compagnie de 
Liinax agrestis et Arion hortensis. On la trouve ordinairement 
sous les pierres et les souches le long des haies, au printemps 
et en automne. C'est un Limacien trèsinactif, lent, se roulant 
en boule en étalant largement sa marge et restant comme plongé 
dans la torpeur; il se colle aux bois et aux pierres sans chercher 
à sortir de l'endroit où il s'est fixé. Souvent j'ai remarqué qu'il 
creusait en terre de petites galeries sous les vieux troncs, galeries 



DU DEPARTEMENT DE L*OI$E. 197 

qui lui servent de denneure quand la température est trop basse 
ou trop élevée. 11 m'est arrivé de prendre ainsi plusieurs indi- 
vidus à demi-enfouis dans la même cavité. Les œufs sont très- 
petits, sphériques, opalins, isolés , déposés sans ordre les uns 
près des autres. 

J'aurais à signaler toutes nos localités s'il me fallait spécifier 
les lieux d'habitation de cette espèce. 

On rencontre assez souvent la petite variété, qui diffère peu 
du type (pi. III, fig. lO-ii). 



G. OEOMALACUS, allman. 
i<» O. mabilli, Baudon. 

■PI. I, fig. 8-1-3). 1). 

1868 II concb., vol. XVI, p. 112. 

Variétales : 

A. paliida. 

B. cineresccns. 

C. rosea. 

Depuis bien des années, ce mollusque m'était connu. J'avais 
remarqué qu'il était pourvu d'une limacelle, caractère spécial 
aux Limacidae^ et d'un pore muqueux qui existe constamment 
chez rarion. Son aspect général, ses allures le rapprochaient 
des animaux de ce dernier genre. Aussi l'avais-je nommé provi- 
soirement Jrion pseudolimax^ me réservant de modifier cette 
épithète peu orthodoxe , et je l'avais adressé à quelques-uns de 
mes correspondants sous cette désignation. Lorsque J. Mabille 
publia son travail sur le genre Geomalacus^ je vis que mon es- 
pèce devait s'y rapporter. Drouêt, sur ces entrefaites, me com- 
muniqua, vivant, un Limacien que j'affirmai être une variété 
de mon Geomalacus psetidolimax. 11 le décrivit sous le nom de 



(1) La flgare 8 a les bandes latérales trop accentuées ; elles sont beau- 
coup plus pflles chez l'animal. 



198 MÉMOIRE SUR LES LIMACIENS 

Geomalacus hiemalis. Je n'hésitai pas, malgré tout, à faire 
connaître celui que j'avais observé depuis si longieipps, et qui, 
du reste, offre des différences que je constatai après l'examen 
de beaucoup d'exemplaires. 



2o G. blemalia, Drouêt. 

fPi.ii,ng.9-6.) 

1867. Mon. terr. et flav. de la Côte-d'Or, p. 27. 

Je cite cette espèce, qui ne diffère de la précédente que par 
l'absence des bandes et par une coloration jaunAlre extrêmement 
pâle. J'ai eu sous les yeux le type vivant de Tauleur, qui me 
radressa. Depuis, je l'ai recueilli dans nos environs, à Hury et 
à Morainval. 



FAMILLE DES LIMACIDAE. 

G. KRYNICHILLUS, kaleniezrnko. 
K. brunncus, Drap. 

(PI. II,fig.fi-10.) 

1805. Hist. moU. France, p. 128 (LimaxJ. 

1852. Normand ^Descript. de six limaces noav. observ. aux environs de 

Valenclennes , p. 8, n» 6 : Umax parvulusj. 
1855. Gratcloup et Raulin (Cat. moll. terr. fluv. de France conlin. et inf., 

p. 2 , n» 14 : Limax parvuhis). 

1855. Grateloap et Raulin (Bistrib. géogr. fam. Limaciens, p. 10). 

1856. DroQët (Enumér. moll. terr. fluv. viv. France contin., p. 12, n* 21 . 

Limax parvulusj. 
1855. Moqnin-Tandon (Hist. nat. moll. France, p. 32 , n* 13. Rangée parmi 

les espèces douteases : Limax parvulusj. 
1855. Limax brunneus, Drap., p. 31, n* 9. 

1858. Grateloap (Faune malac girondine, p. 70, n*8 : Limax parvuh^s?) . 
1868. Mabille (Arch. malac, p. 17 : Krynichillus bninneusj. 



DU DEPARTEMENT DE L'OISE. 199 

Animal elongatum, tenue , angustum, molle, glutinosum, lae- 
vigatum, subpellucidum , brunneo-violacescens; caput et col- 
lum maxime ex tend i possunt; caréna fere nulla. 

Longit 0.020 millim. 

Lat 0.002 - 0.003. 

Animal très-allongé, mince, grêle, étroit, mou, gluant, un 
peu transparent, brun, marron très-foncé même à la sole, qui 
est h peine plus pâle , grisâtre et lisse. — Tentacules supérieurs 
courts, massifs, cylindriques, noirs, terminés par un renfle- 
ment à peine appréciable. — Points oculaires très-noirs, situés 
un peu en arrière. — Tentacules inférieurs courts , transparents, 
brunâtres, bien cylindriques. — Tête et cou noirs, partagés par 
un sillon médian. Cou extrêmement allongé pendant la marche, 
à replis transversaux; son extensibilité est telle que l'animal 
présente de l'analogie avec la sangsue quand elle cherche à s'at- 
tacher. >- Cuirasse grande, longue, se relevant beaucoup à vo- 
lonté, arrondie en arrière, gihbeuse à la région delà limacellc, 
comprenant dans Tex tension un peu plus de la moitié de la lon- 
gueur totale, et constituant, au niveau de son extrémité posté- 
rieure, la partie la plus large du corps. — Orifice respiratoire 
exigu, presque jamais entièrement ouvert, situé à droite, en 
arrière, sur le bord de la cuirasse. — Linéoles rermicellées très- 
fines, à peine visibles, même à la loupe. — Fentre cylindroldei 
aigu à l'extrémité avec une carène presque nulle, à peine indi- 
quée, pourvue de stries longitudinales peu régulières, non sail- 
lantes. — Umacelle de trois millimètres et demi au plus de long 
sur deux à deux et demi de large , assez grande relativement à 
la taille, faiblement convexe en dessus, presque plane en-des- 
sous, ovalaire, subaigufi au sommet, mince, cristalline, assez 
transparente. Bords longitudinaux parallèles. — Mâchoire d*un 
millimètre de large, brun foncé , luisante, à rostre médian peu 
saillant; stries longitudinales si délicates qu'à peine si Ton peut 
les apercevoir avec un fort grossissement. 

Cette espèce n'offre aucune variation dans sa teinte ni dans sa 
forme; elle sécrète une viscosité extrêmement épaisse et collante 
qui Tenveloppe et l'isole. Cette consistance est indispensable à 
l'animal puisqu'il habite des endroits tres-Iiumioes, même sub' 
merges ia plupart du temps. Vivant constamment dans l'obscu- 



200 MÉMOIRE SUR LES LIMAGIENS 

rite, elle ne supporte pas la lumière, et elle cherche avec viva- 
cité, quand on l'y expose, à s'introduire dans les cavités qui 
puissent Ten mettre à Vabri. 

Localités. — Bois de Mérard, aux endroits fangeux, sous les 
écorces pourries gisant sur le sol, sous les copeaux d'abattage, 
les bois morts. Mois de mai. Espèce peu répandue. 

Observations, —Ne serait-ce pas le Limax laeris de Mûller? 
(Verra, lerr. et fluv. succinct, hist,, tome ii, p. 1-2, n« 199). Sa 
description et les notes qui suivent se rapportent assez à notre 
Limacien. 



Varietas : 



G. LIMAX, LIN. 

\^ ILi. clQereus, Drap. 

L. dnereoniger, Sturm. — Limax antiquorum ^ Fer. 
L. lineatus^ Dum. et Mort. 



Je cite seulement cette remarquable variété, décrite dans le 
Catalogue des mollusques de TOise, p. -9. n° 2 ; 1862. Les autres 
se rapprochent toujours du type sans n différer d'une façon 
très-sensible. 



2o Lt. criapatua, Nobis. 

(PI. III, flg. 1-5.) 

Animal subventricosum ; tentaculis elongatis, conicis, vinosis 
nigro puncticulalis ; clypeo rufo-violaceo absque maculis; striis 
parum conspicuis. Abdomine violaceo, rugoso, 4 fasciis fere 
aequatibus, subnigris; caréna prominula, crispata praeserlim 
in extremo. 

Longit 0.05 centim. 

lat 0.006 roillim. 

Varietas : obscura. — Fusca; fasciis brunneis lalis. 

Animal allongé, un peu ventru, brun rougeâtre, avec quatre 
bandes sur le dos et Tabdomen; carène, très-saillante , plissée. 



Mem delà Soc.Acad.de l'Oise. Tome VIE, 




r 



r 



^smt^ 



#— ■ 



âSffOXti, 




12 



11 



a 




8 



PL.I, 





11' 

' 




A.Banâon aduat. pinx. Txnp.B«c<|p&«t. 

1 _5. ArioTi Hubiqinosus , ^BaudoTi 

4 _ 7. A tenellus , Millet. 

8 _i2 . Geomalacus Matilli , Baudon . 



Dalahay* lith 



Mém. de la Soc. Acad. de l'Oise. Toiae Vil. 



PL . IL 



l - 




A.Ba.xidon ad-natpinx, 

1. 

6-10. 



inrp ■ £ ttconct . 

Limax ajrestis.var? L. Saxorum^Baudon 
Geomalacus hiemalis , Drou«t. 
Krvni'^iiiîliu: Bruimeus DraT>. 



Méro. de laSoc.Acad.de l'Oise 


T.m.VlI. 


PL IV 


A 


C^'^i^ 


< 




4 


3 




J 


7 


.■" 


\ 




8 




» 




12 






Û^ 




" 


i*^^^ -^ 




,4^^^W 


r^^fc'"^ 





', _ t. liraax flllvus , Normand. 

5-9- L arborum, Boucliard. 

io la. T. artorum var? Nemoroaa.Baudon. 



Mem deUSoc Acad de l'Oise. Tome VIL 




1_5. l.imax cnspalus , "BaudûTi 
6_9. Arion "Bourguiqnati , Mal). 
10 _u. k vat,^ miiior. 



Delihïvs lith. 



DU DEPARTEMENT DE L'OISE. 20i 

crépue à rextrémilé. — Tentacules supérieurs déliés, longs, co- 
niques, demi-transparents, vineux, couverts de petits points 
noirs. — Tentacules inférieurs courts, moins foncés, à peine 
piquetés. — Cou arrondi , assez long; une ligne brune médiane, 
deux latérales allant jusqu'au sommet des tentacules. — Yeux 
très>noirs. — Cuirasse arrondie eu avant, légèrement aiguë en 
arrière, brune lie de vin, plus pâle à la région de la limacelle, 
sans taches ni points. — Stries fines, demi-efifacées. — Orifice 
pulmonaire petit, aux deux tiers postérieurs du bord, plissé 
souvent à son ouverture. — Dos arrondi , à rugosités médiocre- 
ment saillantes, violet rougeâtre plus intense qu'à la cuirasse, 
orné de quatre bandes larges, foncées. — Carène pâle, peu 
sensible à l'origine, crépue à partir de la région moyenne, tran- 
chante, plissée, onduleuse, saillante d'autant plus qu'elle ap- 
proche de sa terminaison. — 5o/é' grisâtre. — Mucus poisseux, 
incolore. — Lj'moce//^ mince, substransparente, à peine convexe, 
ovalaire. Sommet à peine appréciable, au microscope, elle parait 
composée de petits grains calcaires transparents, d'inégale gros- 
seur, disséminés dans une substance presque friable, demi- 
opaque, formant des saillies qui afiTectent l'aspect de stries irré- 
gulières. Elle a quatre à cinq millimètres de long sur trois de 
large. — Mâchoire roussâtre, à rostre mousse, peu saillant. Vn 
millimètre et demi de long sur trois de large. 

Variété obscure. — D'un brun plus foncé, moins rougeâtre que 
le type, à fascies plus larges. Rare. 

Localité. — Je ne l'ai jamais recueillie ailleurs qu'aux endroits 
très-sombres de la forêt de Hez, vers octobre et novembre, sur 
la fausse oronge et sur les autres grosses espèces de champi- 
gnons. Elle n'est pas commune. 

Observations. — J'ai étudié cette limace pendant plusieurs an- 
nées, au moment de sa saison; mais tout d'abord, avec un 
examen superficiel, j'étais disposé à la prendre pour un jeune 
âge de Limax cinereus. Les individus que je recueillais avaient 
toujours la même taille, et la confusion est devenue impossible 
en analysant les caractères. Les tentacules piquetés de noir, l'ab- 
sence de taches sur la cuirasse, la conformation spéciale de la 
limacelle, la carène plissée et sa coloration particulière sont 
autant de différences que je n'ai vues sur aucune de ses congé- 
nères. 



^02 MÉMOIRE SUR LES LIMACIBNS 

3<> I^. af^restl», Lin. 

Varielates : 

io albidus (Picard, moll. delaSommej. — Blanc gri- 
sâtre ou jaunâtre, uniforme; bandes à peine 
appréciables 

2« obscurus. — • Roux avec taches brunes. 

3° saxoruniy Nob. (Moll. du département de TOise, 
p. 10; pi. II, fig. 1; 1862). — Fond roussàtre 
avec taches et ban4es nettes, parfaitement ré- 
gulières. 

Je cite les variétés principales que j'ai remarquées; mais il en 
existe beaucoup d'autres intermédiaires. 



é*" I^. variegatus, Drap. 

Très-peu variable dans nos contrées. Robe d'un jaune pâle 
roussàtre, plus ou moins intense, suivant le degré d'obscurité 
où vit l'animal. 



5<> I^. fulvus, Normand. 

(PI. IV, flg. 1-4.) 

1853. (Descrip. de six limaces nouvelles observées aux environs de Valen- 

ciennes , p. 7, n» 1). 
1855. Drouët (Enamér. des moll. terr. Oav. viv. de la France continent., 

p 12 , n» 17). 
1855. Grateloup et Raaiin (Gat. moll. terr. flav. de la France continent. 

et insul., p. 2, n* ]0). 
1855. Grateloup (Distrib. géogr. de la Tamille des Limaciens, p. 9). 
1855. Moqain-Tandon (Hist. nat. moll. terr. fluv. de France, p. 32, n* 11, 

pi. IV, ilg. 1-1). Rangé parmi les espèces incertaines. 

Animal fulvum, a latere vix rufo-violaceum vel oleaginum, 
molle, mucoâum, laevigatum , elongatulum, posterius subacu- 
tum; ultimacauda dcsinet in appendicem speclem cordis simu- 
lantem. 

Longit 0.06 centim. in extensione maxima^ 

Lat o.oor» — o.oof) millim. 



DU DÉPARTEMENT DE L*OISE. 203 

Animai allongé, un peu plus ventru à sa partie moyenne, su- 
baigu en arrière, extrêmement mou, lisse, subtransparent, 
gonflé par un mucus très-liquide, incolore; jaune gomme gutte 
et rouss&tre par places, teinté de roux violacé pâle ou oliv&tre 
latéralement. — Tête légèrement arrondie. — Tentacuiet^ supé- 
rieurs assez longs, brillants, finement rugueux, d'un brun vineux 
clair. — Tentacules inférieurs petits , moins fonças. — Points 
oculaires situés en arrière du bouton terminal. — Cou arrondi, 
brun roux supérieurement, à rugosités délicates. On y remarque 
une ligne brune médiane et les cordons rétracteurs âes tenta- 
cules. — Cmra««e ample, -mince, ovale en avant, pouvant se 
relever, recouvrant le cou sans y adhérer et s'avançant libre- 
ment sur lui, à linéoles très-tenues, arrondie en arrière. Elle 
est paie en dessous , jaune avec teinte légèrement violacée en 
avant. Deux bandes peu marquées plus accentuées de chaque 
côté de la limacelle. Un point brun&tre, à peine appréciable, 
existe juste au-dessus de cette concrétion, dont l'étendue semble 
circonscrire la région. La partie supérieure de la cuirasse est co- 
lorée par un beau jaune pâlissant et s'efïaçant latéralement. — 
Orifice respiratoire petit, ovale, situé au tiers postérieur du bord. 
— Abdomen arrondi, à rugosités superficielles, molles, plus ap- 
préciables en arrière, olivâtre ou roux violacé au dessus, gris 
p&le fondu doucement sur les côtés, jaunâtre antérieurement, 
vert tendre assez souvent quand l'animal vient de manger. — 
Carène jaune très-p&ie, à peine sensible à son origine, où elle 
n'est indiquée que par sa nuance, devenant plus aiguë vers sa 
terminaison. Le dessous du pied se compose d'un tissu fort dé- 
licat, à peine coloré, translucide au milieu. La transparence 
laisse apercevoir les viscères d'un violet rougeàtre. Il existe une 
ligne médiane fine et deux latérales qui entourent complètement 
cette partie et s'arrêtent à la naissance de Vappendice caxtdaL On 
en distingue d'autres qui sont transversales, bien visibles pen- 
dant la marche Y à peine appréciables au repos. Quand le mou- 
vement de progression a lieu, ces portions divisées du pied 
forment autant de segments qui s'agitent et se contractent suc- 
cessivement. Cette observation est facile à faire quand la limace 
rampe le long dos parois d'un bocal en verre. Les lignes latérales 
et médianes, dont j'ai parlé tout à l'heure, s'arrêtent, sans y 
pénétrer, à la naissance de Vapi»e7idfee caiulal^ organe entière- 



204 MEMOIRE SUR LES LIMACIBNS 

ment isolé du reste du corps (en dessous du moins), mais cor- 
respondant avec les bords latéraux. Cetappendice est cordiforme, 
un peu transparent, pâle jaunâtre, parsemé de points spongieux 
inégaux , gris. Un linéament brun accompagne quelquefois une 
parliez de son pourtour ; il a quelque analogie avec le pores mu- 
queux des arions. La viscosité du corps et du dessous du pied 
est à peine blanchâtre, assez gluante. Le mucus des parties su- 
périeures seulement est d'un beau jaune gomme gutte; il est 
déposé à leur surface comme chez beaucoup d'arions. Cette hu- 
meur s'écoule sur la cuirasse par une infînité de petits pores 
dont elle' est criblée. L'animal se décolore quand il la perd, et il 
la perd avec une grande facilité. C'est une couleur solide, car 
après ravoir laissée pendaot plus d'un an sur du papier, elle 
n'était nullement altérée. — Limacelle mince, fragile, ovale, 
presque plate , transparente étant fraîche. Rudiment de spire k 
peine apparent. Six millimètres de haut sur quatre de large. — 
Mâchoire cornée, bien arquée, à rostre aigu et à stries d'accrois- 
sement accentuées. Jaune pâle. Un millimètre au plus de large. 

Cette espèce n'est nullement craintive comme la plupart de ses 
congénères. On peut la toucher sans qu'elle se rétracte. On la 
renverse, on la change de place, et elle ne rentre même pas ses 
tentacules. Son allure est vive, sa marche rapide. Elle fuit le 
soleil et la chaleur, dont son corps mou ne s'accommode pas , 
car aussitôt que le mucus tend à se dessécher, elle diminue ra- 
pidement et succombe. 

M. Rétout l'a recueillie à Paris, au Luxembourg, dans une haie 
de ti'oêne. Il l'acclimata dans une caisse, sur une terrasse, pen- 
dant quatre années, et elle s'y reproduisit; mais les descendants 
devinrent entièrement blancs, l^eur abâtardissement avait eu 
lieu sous l'influence de la sécheresse et du grand air. Ses varia- 
tions en taille et en coloration sont nombreuses. J'ai vu des 
individus d'un jaune plus ou moins foncé. Il en est qui sont à 
peine teintés, d'autres sont vert pâle. Ces états sont dûs aux 
différences des milieux où vit momentanément l'animal. 

Localités, — J'ai trouvé la limace jaune , vers la mi-octobre , 
dans la forêt de Uez , sous plusieurs espèces de champignons 
vénéneux , principalement dans l'intérieur de la fausse oronge, 
où elle creuse des galeries en famille ; sous des feuilles tombées, 
mais plus rarement. M. Drouêt me l'adressa des environs de Dijon. 



DU DÉPARTEMENT DE L OISE 205 

Obaermtims. — Moquin-Tandon n'avait certainement jamais 
vu cette excellente espèce , qu'il relègue parmi les limaces dou- 
teuses. 



6^ Li. arborum, Bouch. 

(PI. IV, flg. 5-9.) 

Var» : nemorosa, — Nobis. 

(PI. IV, flg. 10-12.) 

1838. (Cat. moU. terr. et flav., observ. à Tétat vivant dans le département 

du Pas-de-Calais, p. l&l à 166, n* 6). 
1852. Normand (Descript de six limaces noaveUes des environs de Valen- 

ciennes , p. 6, n* 3 : I. scandensj. 
1852. Baudon (Cat. moU da département de l'Oise , p. 6, n* 5, et Descript 

dans Hém. Soc. Acad. de l'Oise, t. ii, 1852, l*'ball., p. 128, n*5 : 

I. marginaius, Drap.}. 

1854. P. de Cessac (Cat. esp. et princip. var. de mollusques terr. et d'eau 

douce du département de la Creuse ; Extr. du 4* bull. du t ii de 
la Soc. des Sciences nat. et arcb. de la Creuse ; Supp. au cat des 
moU viv., p. 2 : L. scandensj. 

1855. Grateloup et Rauiin (Catal moli. terr. fluv.-viv. foss. de ia France 

contin. et Int., p. 2, n* 18 : L. scandensj. 
1855 Grateloup (Distribution géogr. des LImaciens, p. lO: I. scandens; 

L. arboruim? affinis £. marginali, HOil.) 
1855. Drouët (Enumér. moli. terr. fluv. de France contin., p. li, nU2: 

I. arborumj, 
1855. Moquin-Tandon (Hist. nat. moli. terr. fluv. de France, etc., p. 24, 

n» 4 : I. arborumj. 
1862. Baudon (nouv. Cat. moU. du département de l'Oise, p. lO-ll, n* 10 : 

£. sylvaticus; varietas caeruUa. 

Animal plerumque crassum, compactum; elongatum, angus- 
tum per gressum, molle, subpellucidum , griseo subcaeruleum; 
tentaculis roseo vinosis; caréna pallida; abdomine macuiis 
albidis sparso. 

Longit 0.050 - 0.000 millim. 

Lat 0.007 — 0.008 - 

Varietas nemorosa. — Griseo rufa, perfasciata in clypeo et in 

utroque latere carenae. 
Animal très-allongé , mince , étroit pendant la marche; gros, 



206 MÛIOIHË SLU LKS LIMACll^.NS 

court, Irapu, ramassé à l'étal de repos; gluant, uii peu trans- 
parent, arrondi en avant, terminé en pointe aiguë, gris bleu&tre; 
tête et tentacules d'une teinte vineuse très claire. — Tentacules 
supérieurs délicats, longs, effilés, transparents, terminés par 
un petit bouton qui porte un œil noir postérieurement. — Ten- 
iacules inférieurs (^o\xx\&^ aplatis à Textrémité, translucides, à 
peine colorés. — Cou mince, lie de vin claire. Des taches brunes 
pulviformes le séparent en deux. — Rugosités délicates. — Cui- 
rasse arrondie antérieurement, aiguë en arrière , mince, humide, 
molle, se déchirant facilement, ornée de stries vermicellées fines, 
d'une teinte assez indécise, mais semblant être plutôt d'un 
bleu&tre légèrement violacé, mêlé au roux p&le. Deux bandes 
latérales foncées, fondues sur leur bord; souvent une médiane 
moins prononcée. Région de la limacelle gibbeuse et jaun&tre. 
La bande droite passe au-dessus du trou pulmonaire , qui s'en- 
tr'ouvre aux deux tiers postérieurs du bord de la cuirasse. Cet 
orifice est entouré par une bordure pâte, épaisse, au fond de 
laquelle on le distingue. — Corps gris bleu ardoisé, plus intense de 
chaque côté de la ligne médiane, coloration qui a l'apparence 
d'une bande mal déterminée, avec macules ou points blanc sale, 
grisâtres, disséminés çàet là, sans ordre, principalement sur les 
côtés du ventre. Une ligne pâle prend naissance à la pointe de la 
cuirasse, partage le corps en deux et diminue de largeur à l'extré- 
mité; elle semble être une carène; mais celle-ci n'est réellement 
bien prononcée qu'à la queue. — Stries fines, superficielles, 
marquées en violet foncé dans le creux des anastomoses. — Plan 
locomoteur transparent, pdle, jaunâtre en avant, laissant entre- 
voir les viscères. On remarque, à la loupe, des lignos transver- 
sales qui divisent la sole en segments. Elle sécrète une viscosité 
incolore, épaisse, très-adhérente. Le mucus aqueux, que laisse 
transsuder l'animal si abondamment quand on le touche, n'est 
pas de même nature, et a la plus grande analogie avec de l'eau 
faiblement gommée. Au plus léger contact, il se contracte, se 
met en boule et s'inonde de ce liquide que l'on voit couler de 
l'enveloppe tégumentaire. Plongé dans l'alcool, il laisse échapper 
presque tout son mucus et il diminue énormément de volume. 
Les bandes de la cuirasse apparaissent alors nettement. Lima- 
celle : quatre à cinq millimètres de long sur trois de large, ovale, 
aiguë, fragile, deml«opaque, légèrement convexe en dessus, 
concave à peine en dessous, dilatée en avant, aiguë en arrière 



DU DEPARTEMENT DE l'uISS 207 

munie parfois d'une apopliyse saillante, à stries d'accroissement 
.fines 9 assez mal limitée, dépassée par une pellicule diapliane 
qui se dessèche rapidement. J'ai rencontré, exceptionnellement, 
l'épaisseur signalée par Bouchard. •— Mâchoire de trois milli- 
mètres de large, mince, molle, souple, jaune, sauf au bord 
libre, qui est brun. Rostre à peine saillant, mousse. Stries rayon- 
nantes, obliques de chaque côté, à peine appréciables. Cette 
m&choire, fort remarquable, diffère complètement des autres, 
qui , dans le plus grand nombre des cas , sont solides, épaisses, 
fortement rostrées. 

Cette limace, lourde, inerte, timide, lente dans ses mouve- 
ments, le plus souvent repliée sur elle-même, ne montre guère 
d'activité qu'au moment des pluies ou du brouillard. La rapidité 
avec laquelle rampent les jeunes individus est singulière. C'est 
une espèce essentiellement hygrométrique. Quand l'air est chargé 
de vapeurs , son corps se gonfle et devient demi-transparent. 
C'est à ce moment qu'elle change de place , grimpe activement 
et s'élève quelquefois jusqu'à deux mètres et plus, ou bien elle 
reste immobile pendant de longues heures, et absorbe, en cet 
état, une telle quantité d'humidité que son volume augmente du 
double dans l'espace d'une journée. L'abdomen , distendu , de- 
vient opalin et permet de voir les viscères. Au contraire , pen- 
dant les sécheresses, elle perd considérablement par l'évapora- 
tion : elle se rapetisse, se rétracte, et alors le mucus prend une 
consistance poisseuse. 

Elle habite les bois très-ombragés et se tient au voisinage des 
ruisseaux, fossés ou rivières, sur les arbres, sous leurs vieilles 
écorces crevassées ou sous les feuilles de lierre qui s'y attachent. 
Ces animaux forment là de véritables familles, comprenant 
quelquefois une douzaine d'individus agglomérés , pressés les 
uns contre les autres. C'est le nid de la limace. Souvent c'est à 
cet endroit que Tceuf d'où elle est sortie s'est développé , car 
entre les fissures des trous, sous les rameaux entrelacés du lierre, 
existe un terreau léger dans lequel la ponte est déposée. Il est 
donc fort naturel de rencontrer au même endroit plusieurs 
groupes voisins. 

Le mode d'habitation est en rapport avec ses besoins. En effet, 
un liquide abondant lui étant indispensable pour entretenir la 
souplesse de la peau , elle serait rapidement épuisée si elle rece- 
vait l'impression d'un air trop vif. Aussi, on ne la trouve jamais 



208 MEMOIRE SUR LES LIMAGIENS DU DEPARTEMENT DE L*018Ë. 

que dans le voisinage de l'eau ou aux places ombragées. Je ne la 
rencontre pas pendant les saisons sèches, mais toujours au prin- 
temps , puis en septembre , octobre et novembre. Sa nourriture 
consiste principalement en détritus ligneux des vieux bols ra- 
mollis. Elle recherche également les petites mousses croissant à 
leur surface. La mâchoire esi si molle qu'il ne lui serait pas pos- 
sible d'entamer une substance un peu dure. La langue indique 
par sa faible consistance qu'elle n'est pas destinée à recevoir des 
molécules très-coriaces. Je crois que l'absorption de l'humidité 
contribue pour sa part à son alimentation. 

Localités, — Bois de Mérard, de Perelles, du Bury (Oise), le 
long de la rivière. 

Yarietis nemorosa, Nob. — Forme à peu près semblable à celle 
du type, quoique moins svelle. Gris roussàtre mêlé de brun, avec 
une teinte générale bleuâtre à peine indiquée. Bande bien mar- 
quée latéralement sur la cuirasse, deux de chaque côté du dos; 
celle qui suit la carène est d'un brun plus foncé; bande carini- 
forme café au lait jusqu'à l'extrémité de la queue; taches blan- 
châtres, surtout au ventre; ori.^ce pulmonaire entouré d'un 
cercle roux pâle; mâchoire molle, plus grande quecliez le type. 

Je l'ai trouvée en octobre et novembre, grimpant encore sur 
les arbres dans la forêt de Hez. En novembre, après une forte 
gelée, et avec une température très- basse, je l'ai recueillie dans 
le creux d'un gros hêtre àdemi-rempli d'eau. Plusieurs individus 
étaient enfoncés très-avant; d'autres, sortis à moitié du trou, se 
préparaient à hiverner. Au reste, au milieu de la forêt, le froid 
étant moins vif, l'hibernation a lieu plus tardivement. 

Observations. — Le Umax arborum serait-il \e Limax sa/icium^ 
Bouillet (Cat. des espèces et var. de moll. terr. fluv., etc., de la 
haute et basse Auvergne; 1836, p. 18, n« 10)? Le court aperçu 
donné par cet auteur est trop insufûsant pour qu'il soit permis 
de l'affirmer. Cependant l'on pourrait, jusqu'à un certain point, 
soupçonner son identité, surtout avec la var» nemorosa. Je 
crois qu'il serait utile de laisser complètement dans l'oubli, jus- 
qu'à nouvel ordre, une espèce aussi peu déterminée, puisqu'elle 
met sans cesse les malacologistes dans le doute. 

AUG. BAUDON. 
Mouy (Oise:. 1868 



NÉCROLOGIE. 



LE DOCTEUR DANIEL — LE PROFESSEUR Z0Ë6A. 



Daus le cours de l'année qui vient de s'écouler, et qui laisse 
dans tous les cœurs français de si douloureux souvenirs » la 
Société Académique a fait deux perles qu'elle ressentira long- 
temps. La mort de M. le docteur Daniel et celle de M. le profes- 
seur Zoéga ont fait dans nos rangs un vide considérable, et nous 
ne répondrions pas au sentiment public si nous ne rendions 
pas à la mémoire de nos regrettés confrères le juste tribut 
d'hommage auquel ils ont droit. Pour faire apprécier l'étendue 
de cette double perte et la légitimité de nos regrets, il nous 
suffira de rappeler avec simplicité le souvenir de ce qu'ils onè 
été et de ce qu'ils ont fait. Rappeler avec exactitude et sincérité 
ce dont nous avons tous été témoins, sera le plus bel éloge 
qu'on puisse faire de ces deux hommes de bien. 

Issu d'une ancienne famille beauvaisinej qui a fourni plu- 
sieurs de ses membres à l'autorité municipale et au tribunal de 
commerce, le docteur Daniel est né, en 1776, dans notre ville, 
pour laquelle il ne cessa d'avoir et de professer un attachement 
passionné. Il était petit-fils d'un médecin, et, Adèle aux tradi- 
tions qu'il trouvait dans sa famille, il embrassa avec ardeur 
cette noble profession. 

Il entra dans la carrière sous les auspices d'un grand méde- 
cin, M. Lenglet^ que son talent et son noble caractère rendirent 

T. VIII. 14 



210 NÉCROLOGIE. 

l'objet du respect universel pendant la sinistre année 1793, dont 
îl traversa la tourmente de la manière la plus honorable. 

Le jeune Daniel avait à peine commencé ses études prélimi- 
naires lorsqu'il fut appelé sous les drapeaux par les dangers 
de la patrie. H fît partie de l'armée de Sambre-et-Meuse, alors 
commandée par Jourdan, et à qui la France a dû tant d'illustres 
généraux. 11 y fut employé dans le service de santé pendant la 
campagne de 1794. 

Revenu à Paris pour y continuer ses études médicales, il fut, 
peu de temps après, renvoyé à Beauvais, à l'époque des troubles 
qui agitèrent l'année 1795, où il fut attaché à rbOpital militaire. 

C'est alors que, après un brillant examen , il obtint le titre 
d'aide-major, avec lequel il refourna à l'armée où il fit plusieurs 
campagnes. 

Après avoir ainsi payé sa dette à son pays , M. Daniel , alors 
âgé de vingt-cinq ans, revint pour toujours à Beauvais, où il 
se fixa définitivement en 1800, après avoir obtenu, d'une ma- 
nière très-honorable, le titre de docteur. 

Depuis cette époque jusqu'à un âge très- avancé, Il ne cessa 
de se livrer à l'exercice de la médecine avec un zèle et un dé- 
sintéressement qui ne se démentirent jamais , et la reconnais- 
sance des nombreux habitants de la ville et des environs, dans 
toutes les classes, auxquels il a toujours prodigué les soins les 
plus assidus, et quelquefois les plus généreux, atteste l'élévation 
du sentiment avec laquelle il comprenait les devoirs de sa noble 
profession. 

^Âu milieu d'une vie si laborieuse et si utilement employée , il 
savait trouver le moyen de cultiver la science, non seulement 
dans ses rapports avec l'art de guérir, mais même dans les 
branches étrangères à la médecine. La conchyliologie, la nu- 
mismatique, et surtout l'histoire locale, furent l'objet de ses 
études de prédilection. Souvent nous avons mis à contribution, 
dans l'Intérêt de nos travaux, l'expérience qu'il avait acquise 
dans ces différentes sciences. Hais ce qui doit surtout le recom- 
mander à nos yeux, c'est le sincère et profond attachement qu'il 
portait à sa ville natale et à la Société Académique, qu'il regar- 
dait comme le plus fidèle organe de notre patriotisme local. 
C'est sous l'influence de ce sentiment honorable qu'il s'était voué 
tout particulièrement à l'histoire de notre cité, et qu'il a consacré 



.NECROLOGIE. 211 I 

un travail important à la constatation de Tétat de notre ville 
en 1789, époque heureusement choisie pour recueillir les souve- 
nirs d'un contemporain sur un état de choses qui allait dispa- 
raître avec ses institutions et ses monuments. 

Vous avez encore présents à la mémoire les consciencieuses 
descriptions et les intéressants détails qu'il nous a donnés sur 
les uns et sur les autres, ainsi que sur plusieurs usages spéciaux 
à notre ville, qui nous ont fait connaître un des aspects les plus 
frappants de la société fraDçaise avant la grande révolution 
de 1789. Nous lui devons également une étude sur le^ souterrains 
dont la ville était sillonnée, et qui entraient dans le vaste sys- 
tème des fortifications de la place. 

La Société n'a pas oublié les utiles dissertations qu'il lut à ses 
séances ou qu'il inséra dans nos Mémoires sur différents points 
de l'histoire locale, sur les monuments et les anciens usages de 
notre ville, et sur les anciennes institutions qui y existaient 
autrefois, notamment celles sur remplacement si controversé 
de Bratuspantium , sur le temple de Bacchus, au mont Gapron, 
sur les tours de l'ancien évêché , sur le chapitre cathédral de 
Beauvais et sur la curieuse crypte de l'ancien cloître canonial, 
devenue depuis, malgré son insuffisance, l'asile nécessaire de 
notre musée. 

Nous nous rappelons encore que , ami de tous les progrès , le 
docteur Daniel ne bornait pas ses travaux aux recherches de 
l'histoire et aux investigations de l'archéologie , et que dans son 
zèle pour toutes les améliorations morales, et même matériellesi, 
il faisait d'utiles excursions sur le terrain de la physiologie , de 
l'hygiène et de la morale, qui ont entre elles tant d'affinités se- 
crètes, dont ne pouvait manquer d'être touché l'esprit philoso- 
phique et sagement pratique de notre excellent confrère. 

Ces travaux nombreux, qui étaient pour lui une source de no- 
bles jouissances, ne le détournèrent pas de l'exercice de sa pro- 
fession, et on pouvait, à bon droit, le citer comme un des plus 
zélés médecins de la contrée, et lors que, sur la proposition de 
M. Baudouin, alors préfet de l'Oise, il fût nommé chevalier de 
la Légion- d'Honneur en 1859 (i), ses confrères regardèrent cette 



(1) Décret da 13 décembre 1859. 



212 NÉCROLOGIE. 

nomjnarion comme un hommage pour ie corps médical tout 
entier, si bien représenté par le plus âgé de ses membres. 

La longue carrière du docteur Daniel , honorée par la science 
et le travail et par les services de tout genre rendus tant à la 
population qu'à la Société Académique, était entourée du respect 
qu'elle méritait. 

Aussi, n'est-ce pas sans un vif regret que nous avons vu, 
dans les dernières années, le docteur Daniel, vaincu par l'âge 
et les infirmités, renoncer à venir à nos séances. Nous aurions 
voulu posséder encore dans notre sein ce vieillard aimable et 
laborieux, dont la présence était pour nous un modèle et 
un encouragement. L'âge, qui avait épargné les lumières de 
son intelligence et la chaleur du cœur, avait altéré chez lui le 
sens de l'oule, et il ne pouvait plus prendre part à nos réunions 
tout en restant attaché d'affection à notre Société. Mais vous 
n'avez pas voulu que son nom disparût de nos registres de notre 
Société, et le titre de membre honoraire, que vous lui avez conféré 
à l'unanimité, atteste les liens d'amitié qui n'ont cessé de nous 
unir au vénérable doyen qui était un des fondateurs de notre 
association. 

Il est mort avec le calme du juste, soutenu jusqu'à la fin par 
une foi vive et pénétré du sentiment d'une profonde reconnais- 
sance pour les grâces dont la Providence l'avait comblé, en- 
touré d'une famille qui le vénérait et lui prodiguait les soins de 
la plus affectueuse tendresse , à laquelle il a légué le souvenir 
de ses travaux et de ses vertus. 

La Société Académique, à la fondation de laquelle il a pris 
une si grande part, conservera religieusement la mémoire de 
cet homme de bien qui avait pour notre réunion un attachement 
qui lui donne droit à tous nos regrets et à nos plus sympathiques 
souvenirs. 

Nous venons de vous rappeler les titres nombreux qu'avait, 
à vos justes regrets, un vénérable confrère, qu'on pouvait, à 
bon droit, considérer comme le type de cette fidélité au sol 
natal, qui lui avait permis de terminera Beauvais une existence 
de près d'un siècle, illustrée par d'honorables travaux. Nous 
avons maintenant à vous entretenir de la perte d'un savant dis- 
tingué , né loin de nous sur une terre qui n'était pas sa patrie, 



NECROLOGIE. 213 

et à qui son mérite personnel avait conquis le droit de cité en 
France, des fonctions honorables et de nombreuses amitiés dans 
sa patrie d'adoption, et que les malheurs de la France ont ré- 
duit à rendre le dernier soupir sur la terre étrangère pendant 
que la guerre désolait notre contrée. Destinées bien différentes 
de deux hommes dont la mémoire nous est également chère, 
et dont notre ville porte le deuil avec la même unanimité. 

M. Frédéric-Salvator Zoéga, qui était un des vice-présidents de 
la Société, était né à Rome en 1798. Son père, le chevalier Zoéga, 
antiquaire renommé , était alors consul général du Danemark à 
Rome, où il a fait de beaux travaux sur les monuments de l'an- 
tiquité, et spécialement sur les obélisques. Il était lié d'une 
amitié intime avec le célèbre sculpteur Thorroaldsen , qui tint 
son fils sur les fonts du baptême , et les liens de cette parenté 
spirituelle avaient établi entre Téminent artiste et notre confrère 
des relations d'affection réciproque qui ont subsisté jusqu'à la 
mort du premier, arrivée eu 1844. 

Après la mort de son père, M. Zoéga, qui se destinait à la 
carrière de renseignement , quitta Rome pour la Suisse , et il 
professa les mathématiques, pendant plusieurs années, dans 
l'institution de Hoffwille. Plus tard , ayant fait la connaissance 
de plusieurs Français de distinction, qui appréciaient son mérite, 
il entra, par leur conseil, à l'Université de France après avoir 
obtenu sa naturalisation. 

C'est alors qu'il fllt attaché au collège de Beauvals comme pro- 
fesseur de mathématiques et de sciences physiques. Il ne tarda 
pas à prouver une rare aptitude pour ses fonctions et à se conci- 
lier l'affection de ses élèves par l'intérêt qu'il prenait à leurs 
progrès, non moins que par l'afTectueuse douceur de ses procé- 
dés. Nous avons tous été témoins du tendre attachement qu'après 
vingt ans et plus ses élèves portaient à leur ancien professeur, 
et plus d'une fois la Société recueillit les heureux résultats de 
ces bons souvenirs dans d'utiles recrues fournies par les anciens 
élèves de M. Zoéga. 

Sans négliger les connaissances archéologiques , qui avaient, 
aux yeux de notre excellent confrère , la consécration du zèle 
avec lequel son père les avait cultivées, M. Zoéga répandait sur- 
tout les lumières de sa vaste science sur la science naturelle, et 
particulièrement sur les questions intéressant la physique et la 



214 NÉCROLOGIE. 

chimie . qui étaient devenues l'objet spécial de son enseignement. 
Il s'occupait aussi avec soin des questions soulevées dans le 
domaine des sciences naturelles, et notamment de l'astronomie. 
Tout le monde se rappelle, à Beauvais, les belles conférences 
qu'il institua en 1850, à l'imitation de M. Léon Foucault, pour 
constater le mouvement de la terre autour du soleil, au moyen 
du pendule suspendu dans la tour de l'église de Saint-£tienne. 
Il n'est pas une personne éclairée et s'intéressant à la science, à 
Beauvais , qui ne soit venue assister aux curieuses expériences 
et aux lumineuses démonstrations de M. Zoéga. M. Randouin, 
alors préfet de l'Oise, suivait ces séances avec un vif intérêt, et 
M. Iléricart de Thury, membre de l'Académie des sciences, alors 
dans notre ville, félicita chaleureusement l'habile professeur de 
la manière dont il avait popularisé la belle expérience de Léon 
Foucault à Beauvais, et rendit à l'Académie un compte très- 
honorable du talent que M. Zoéga avait montré dans redc cir- 
constance. 

Malheureusement, les occupations de M. Zoega, comme pro- 
fesseur, ne lui permirent pas de nous faire jouir de sa rare expé- 
rience comme nous l'aurions désiré ; mais il concourait toujours 
à élucider les questions qui s'élevaient sur des matières de sa 
compétence, notamment sur des questions astronomiques, et 
en particulier sur celles des étoiles filantes et des bolides, sur 
lesquelles il s'éleva plusieurs discussions dans la Société. 

Tant de titres marquaient la place de M. Zoéga à la tète de 
notre compagnie. Aussi , quand la vice-présidence de la section 
des sciences naturelles se trouva disponible, il n'y eut pas un 
instant d'hésitation, et M. Zoéga y fut promu à l'unanimité. 

L'assemblée savait qu'en élevant ce savant à sa tète, elle ho- 
norait en même temps un lettré distingué. M. Zoéga, déjA agrégé 
aux sciences mathématiques, avait également conquis le double 
titre d'agrégé pour les langues allemande et italienne. 

Il était officier de l'Instruction publique, et, sans doute, s'il 
eût vécu quelques années de plus, la décoration de la Légion- 
d'Honneur serait venue couronner sa brillante carrière scienti- 
fique. 

Nous touchions à une époque fatale qui donna à notre excel- 
lent confrère une dernière et suprême occasion de montrer com- 
bien son àme était ouverte aux sentiments les plus généreux et 



NECROLOGIE 215 

les plus patriotiques. Une guerre funeste, dont je n'ai ici à re- 
chercher ni les origines, ni les navrants détails, avait livré la 
France désarmée à un farouche vainqueur. Zoéga, fidèle à sa 
patrie d'adoption, que ses nialheui;^ ne lui rendaient que plus 
chère, ne pouvait supporter de voir son sol envahi et de penser 
que peut-être sa connaissance de la langue allemande pourrait 
l'exposer à servir d'interprète à nos vainqueurs. Peut-être le 
souvenir de son ancienne patrie et la manière inique dont les 
deux plus grandes nations allemandes avaient abusé de leur 
force pour accabler un héroïque petit peuple, ajoutait-il à l'hor- 
reur que lui inspirait leur insolent rriomphe. Il ne put consentir 
à les voir en France, et au moment où les armées allemandes 
approchaient de Beauvais il s'exila volontairement pour ne pas 
les voir et, dans la circonstance, subir l'humiliation de servir 
et faciliter leurs rapports avec les Français. 

De France il passa en Belgique, où sa fille aînée s'était mariée 
et où une autre de ses filles était retenue par un mal cruel qui 
avait résisté à tous les efforts de la science. Cl venait à peine d'y 
arriver, que la plus jeune de ses filles succomba à la maladie 
qui la minait depuis longtemps. Ce dernier coup acheva de briser 
les forces de Zoéga, déjà épuisées par tant d'épreuves, et il 
expira, peu de jours après sa fille chérie, loin des amis qu'il 
s'était faits en France et des compagnons de ses travaux. 

Ainsi mourut, sur la terre étrangère, cet homme de bien, ce 
savant distingué , qui , à défaut d'une patrie , trouva du moins , 
dans la catholique Belgique , les secours de sa religion , et les 
consolations de sa famille. 



DANJOU 




DE LA 



VÉGÉTATION DU DÉPARTEMENT DE L'OISE. 



DEUXIÈME PARTIE. 



STATISTIIIUE BOTÂMQl DU DJPÂRTn DE « 



ou 



CATALOGUE DES PLANTES 



OBSERVÉES DANS L'ÉTENDUE DU DÉPARTEMENT DE L'OISE, 



Par L. GRAVES, 



Révisé, ANNOTé BT AUGMENTÉ 



Par UFFOLTTE ROBUV, 



■SQ0IS8B DB LA vifiATATION D» DJPARTBMBNT DB L'OISB 217 



Soiiaote-diiième Famille. — OROBANGHiES, iassieo. 

{Nom tiré du genre OrobancHE.) 

f Fleurs munies inférieurement d'une 

bractée et en outre de 2 bractéoles 

latérales P/ielipcea^ G. A. Mey. 

^ I Meurs munies iuférieurement d'une 

bractée mais dépourvues de brac- 

\ téoles latérales 2 

Calice bilabié; stigmate profondé* 

ment bilobé Orobanehe^ Lin. 

^Calice campanule; stigmate entier ou 

à peine échancré tMthrcea , Lin. 



I. Fleurs munies inférieurement d'une bractée et en outre 

de 2 bractéoles latérales, 

Ptaellpœa, C. A. Mey. (in Ledeb. il. Alt. n, 459). — Pliéllpée. 

Btym. — Dédié k L. Phdipeaox de PoDlehartraio , marin fnnçaiii, en 17». 

Tige simple; corollelubuleuseàlobes 
aigus ; fleurs bleues Ph. cœrulea^ C. A. Mey. 

Tige rameuse ; corolle à tube plus ou 
^ moins dilaté dans sa partie supé- 
rieure , à lobes obtus ; fleurs jau- 
nâtres P/i. ramosa^ C. A. Mey. 

a. Tiges simples. 

874. PheUpœa cœrulea , c. A. Mey. — PAélipée bleue. 

Sur le Genista scoparia. — Forêt de Laigue. Bois de Taux , 
canton de Cbaumont. Noyon ! Bulles ! Gh&vres. 

Sur VAchillosa mille folium. — Beau vais; Clermont; Passel; 
Mondescourt; Bulles; Chaumont, bois de Labrosse; au mont 
Plaisant. 



218 BSQIHSSB DE LA VÉGliTATIOPr 

T. R. *¥» Juillet-août. — Bords des chemins, des prés , des bois. 
— Corolle bleu d'acier; stigmate blanc. 

b. Tiges rameuses, 

875. Phel. ramosa, c. A. Mey. — Pàélipée rameuse^ Tue- 
chanvre , Canada , Orobanche de chanvre. 

a. cannabicola, — Ctiaumont! Pouilly ! Sacy-le-Grand ! 
Béthisy ; Aiguisy ! Remy ! Clalroix ! Trosly- Breuil ! Plessis- 
Brion! Salency ! Trémonvillers; LaNeuville-en-Hez; Senlis; 
Senéfontaine; Mareuil-sur-Ourcq ; CoUinance; Nointel. 

b. simplex. — Béthisy ! Yerneuil-sur-Oise ! Montmacq ! 
Breuil-le-Vert ; CoUinance ! Liancourt. 

C. napicola. — CoUinance! mais dans un champ où Ton 
avait cultivé antérieurement du chanvre, 
d. apiicola, — Sur le céleri. Chaumont! 
A. R. ®. Eté. — Terrains calcaires , chenevières , jardins. 
Corolle d'un blanc-jaunâtre^ plus souvent lavée de violet, dans sa 
partie supérieure; stigmate blanchâtre. 

Nota. — Ses graines peuvent se conserver en terre plusieurs 
années sans germer, mais dès qu'elles viennent à se trouver en 
contact avec des racines du chanvre vivant, elles s'y attachent 
immédiatement et développent une radicule qui s'y enfonce. 
Cette plante arrête le développement des tiges du chanvre. On 
a remarqué dans notre département qu'elle pousse rarement sur 
le Chanvre de Tours ^ qui est plus vigoureux. 

II. Fleurs munies infërieurement d'une bractée ^ mais dépourvues 
de bractéoles latérales. Stigmate bilobé. 

Orotoancbe, Lfn. (geii. 779, part.). — Oroliaiiolie. 

Etym. — Da grec orobos, plante légamineose , anehô, étrangler; allosion au parasitisme 

de ces plantes sur plusieurs légnmineoses, 

/ Filets des étamines velus à leur 

l base 2 

i < Filets des étamines glabres à leur 
/ base; corolle à lobes obscuré- 
l ment dentés Orobanche rapum , Thuil. 



DU DéPARTBMBNT DE L'OISK. 219 

Corolle d'un rouge de sang inté- 

1 rieur ; stigmate jaune Oroh. crventa , Bert. 

Corolle non roug^ intérieur; 

stigmate pourpre ou violacé... 3 

Lèvre supérieure de la corolle 

j entière s 

I Lèvre supérieure de la corolle 

éciiancrée ou découpée A 

Filets des étamines très-velus... fi 

4 \ Filets des étamines chargés seu- 
lement de quelques poils épars. G 
Stigmate d'un rouge foncé; co- 
rolle à tube très- ample dans sa 

partie supérieure Orob, gafii , Duby. 

Stigmate Jaune Orob, rubens , Wallr. 

Etamines insérées à la base de la 

corolle Orob. epithymum , D. C. 

Etamines insérées vers le milieu 

de la corolle 7 

.'Corolle à tube coudé; bractées 

\ bien plus longues que la fleur. Orob.amethysten^lhM. 
^Corolle à tube arqué; bractées à 
^ peine aussi longues que la fleur. Orob, minor^ Suit. 
Etamines insérées près la base de 

la corolle Orob. feucrii, llol. et Sch. 

^Etamines insérées presque au 

milieu du tube de la corolle. 

Corolle arquée; étamines peu 

. velues à la base 10 

iCorollecampanulée, non arquée; 

étamines très-velues à la base. Orob, picridis , Schultz. 

( Etamines peu velues Orob, hederœ^ Vauch. 

( Etamines laineuses Orob. elatior^ Sutt. 

a. stigmate jaune. 

876. Orobanche rapum , Thuil. — Orobanehe rare. 
T. C. ^^. Eté. — Sur les racines du Genêt à balais. 

b. bracteosa , Reut. — Bractées plus longues et formant 
une houppe au sommet de Tépi. 



220 BSQUISSB DK LA VÉGÉTATION 

Avrechy ; Le Metz , près Argenlieu ; bois de Vellennes ; Bonge- 
nouU; Tremonvillers. 

c. trifoliicola. — Noyon sur le Trèfle des prés. — Stigmate 
Wun jaune citron et rougedtre à la base. 

877. Or oh. cruenla, Bert. — Orobanche sanglante. Oro- 
hanche du genêt , des Teinturiers, 

Forêt âe Chantilly, vers Montgrésin ! parc de Compiègne , sur 
une pelouse. 

T. R. ^. Eté. — Pelouses, coteaux herbeux , terrains calcaires, 
parasite sur les légumineuses herbacées. — Corolle à gorg^i rouge 
de sang; filets des étamines velues; stigmate d^un jaune citron, 
entouré d^une ligne pourprée. 

878. Oro6. ruhens,yf^\\r. {Orob.medicaginis^^\va\\i,.) 
T. B. ?. Mai-juin. — Medicago saliva et falcata des terrains 

calcaires; légère odeur de Muguet. — Corolle purpuresceiue , ou 
jaune violacé; stigmate jaune de cire. (Malgré Wallrolh et Duby 
qui le disent pourpre.) 

879. Orob. hederœ. Vauch. — Orobanche du lierre. 

T. R. ?. Eté. — Pied de lierre à Balagny-sur-Théraln. — Corolle 
faute , à stries pourpres ; stigmate d'un beau jaune. 

880. Oro6. elalior , Sutt. — Orolmnche élevée. 
Neuvillebosc ! butte d'Âumont , prés Senlis ! forêt de Halatte I 

Fleurines; LIancourt; Noyon. 

T. R. ?. Eté. — Parasite sur le Centaurea scabiosa et YHelian- 
themum vulgare. — Corolle d'un violet-ochracé ; stigmate faune ^ 
sur VEryngium. 

b. Stigmate purpurescent violacé ou amarante. 

881. Oro6. flfa/jï, Duby. — Orobanche du gaillet. 

Sur le Galium verum. — LIancourt ! Sacy-le-Grand ! Gauelon , 
vIs-à-vIs de Blenville ! Margny-les-Gomplègne ! 

Sur le Galium Bocconi. — Entre Plerrefonds et Batigny ! 

Sur le Galium mollugo. — Bois de Goudun ; Gompiègne; route 
de Hermès, à Friancourt. 



DU DÉPART KMBNT DK L'oISB. ^21 

K. 9^. Mai-juin. — Pelouses, odeur de girofle; stigmate presque 
foncé; étamines \elues comme VO. cruenta. Elle en dlifëre par sa 
corolle plus longue , mais non ventrue à la base et par sa cou- 
leur plus p&le. — Corolle violacée, 

882. Or oh. minor, Suir. -^ Orobanche mineure. 
BeauvaisI Giermont! Saint-Sauveur! bois Bateau, près Sené- 

fontaine; forêt du Parc, vers Goincourt , sur VHelianthemum 
vulgare, 

A. R. ®. Eté. — Ordinairement sur le Ttifolium pratense. La 
plus petite espèce (1-2 déc). ^ Corolle jaune violacée. 

883. Orob. picridiSj Schultz. — Orobanche de la picride. 
Forêt de Gompiègne ! Sur le Picris hieracioîdes. 

T. R. d). Eté. — Calcaires , coteaux pierreux. — Corolle blanc- 
Jatmâtre à veines purpurescentes; stigmate granuleux violacé. 

884. Orob. amethysiea, Thuil. — Orobanche améthyste. 
Mont-Ouin , près Trie-Gh&teau I entre Bulles et le bois de la 

Truie ! Heilles et Morainval. 

T. R. y- Eté. — Sur les racines ù'Eryngium campestre. — Fleurs 
blanches , à veines bleu-Hlas; stigmate d^un brun pourpré. 

885. Orob. epilhymum , DG. — Orobanche du thym. 

Beauvals ! Senéfontaine; Bracheux ; mont de Hermès; Fontaine- 
Saint- Lucien ; Uancourt; bois de La Grange; Angy ; Breteuil I 
Thury-sous-Glermont! Dury-Saint-Claude ! Fleurlnes! mont Sain t- 
Siméon, prèsNoyon! Glairoix! forêt de Gompiègne, au Rond 
royal ! La Ghapelle-aux-Pots ; Agnetz. Lisière de la forêt de Hez , 
vers Ronquerolles ; Gbaumont, bois du Vivray; Bulles, vers 
Monceaux; Bailleval, bois de la Montagne; Tillé; Giermont. 

A. G. ^. Eté. — Sur la craie : racines du Thymus serpyllum — 
pubescence visqueuse de ses parties. — Fleurs d'un rouge-pdle^ 
fleurs à odeur d'œillet; stigmate d'un pourpre foncé. 

886. Orob. teucrii, Hoi. et Sch. — Orobanche de la ger- 
mandrée. 

Sur le Teucriumchamcedrys. — Beauvals ! Auneuil! Pontpoint! 
Sur le Teuerium montanum. — Saint-Sauveur ! Vaumoise ! 



222 KSQUISSE DE LA VÉGÉTATION 

R. ?. Eté. — Collines, pelouses calcaires. — Corolle rouge- 
brun^ un peu violacé; stigmate d^un violet noirâtre. Plante à odeur 
de girofle. 

Les Orobanchées ont de l'analogie avec les Scrophulartacées dont 
elleô diffèrent par rovaireuniloculaire, la position deTembryon 
et le port des plantes. Elles sont parasites pendant une partie 
de leur vie et ont des racines à la fois libres et adhérentes. Il 
faut avoir soin de bien rechercher la plante nourricière de 
rorobanche et s'efforcer de poursuivre les fibres radicales qui 
rattachent l'espèce parasite à la plante qui lui fournit les 
sucs. 

Toumefort a réuni quelques belles espèces parmi les Oro- 
banches^ sous le nom de PheHpcea\ il en a fait un genre parti- 
culier, consacré à la mémoire de Phelipeaux de Pontchartrain , 
ministre de la marine sous Louis XIV , auquel Toumefort devait 
l'entreprise de son voyage dans le Levant. 

III. Fleurs munies inférieurement d'une bractée, mais dépourvue 

de bractéoles. Stigmate entier, 

lAllircea, Lîd. (gen. 745 , part.}. — I^aitarée. 

Ëtym. — Do grec iatkraios , caché ; allusion à la tigo souterraine. 

887. Laihrœa squammaria, Lin, — Lathrée ëcailleuse. 
Clandestine, 

Bois de Formerie., sur le chêne. Le bois est maintenant dé- 
friché. 

T. R. ?^. Printemps, — Parasite sur les racines de chêne, parmi 
les feuilles mortes. 



ou DÉPARTEMEM DE L'oISB. 223 

Soixante el ouièm' Famille. — LABIfiES, Jossien. 

{Nom tiré du latin Labium , lèvre; allusion à la forme de la corolle 
qui est divisée en deux lobes simulant deux lèvres,) 



4 Etamines munies d'anthères 3 

( 2 Etamines munies d'anthères 2 

i Corolle à lobes à peu près égaux. . . . Lycopus , Lin. 
( Corolle à 2 lèvres très-distinctes Salvia, Lin. 

i Corolle à 2 lèvres très-distinctes 6 

Corolle à divisions presque égales ou 
à lèvre supérieure très-courte 4 

C Corolle à 4 lobes presque égaux Mentàa^ Lin. 

( Corolle à lèvre inférieure prononcée. 5 

Lèvre supérieure très-courte, bilobée, 

\ lèvre inférieure 3-lobée 4Juga , Lin. 

Lèvre supérieure à 2 divisions reje- 
tées vers la lèvre inférieure Teucrium^ Lin. 

Calice surmonté d'une bosse com- 

g . primée, saillante Scutellaria, Lin. 

^Calice non surmonté d'une bosse 

saillante 7 

^ C Calice évidemment bilabié 8 

1 Calice à dents non dirigéesenî lèvres. 14 

i Fleurs verticillées à l'aisselle des 
feuilles 9 

Fleurs en tètes ou épis terminaux... H 

[ Calicelarge, veiné; fleurs très-grandos Melittis , Lin. 
9 j Calice sillonné ou anguleux; fleurs 

( petites ou moyennes iO 

Calice à 5 angles; anthères à con- 

nectif étroit ; fleurs blanches Melissa , Mœnch. 

iCaliceà stries nombreuses; anthères 
à lobes séparés par un connectif 
ovoïde ou presque triangulaire; 
fleurs roses ou bleuâtres Calamintha, Mœnch. 



224 fcSi^UlSSB UE LA viGiTATlOR 

Filets des étamines présentant une 

. . dent au sommet Brunella , Tournef. 

Vilets des étamines sans dent termi* 

nale 12 

i Fleurs en tètes terminales Thymus^ Lin. 

( Fleurs en corymbe ou en épi 13 

Epillets tétragones rapprochés en co- 

, rymbe ; fleurs roses Origanum , Un. 

1 Fleurs dirigées d'un même côté en 

long épi ; fleurs bleues ffyssopus, Lin. 

c Calice sillonné de stries nombreuses. 15 

( Calice non strié ou à côtes espacées. 18 

Ç Fleurs placées à Taisselle des feuilles. 16 

( Fleurs en épis ou en grappes i\ei)eta , Lin. 

( Fleurs en verlicilles fournis 17 

(Fleursl-3danslesaissellosde8 feuilles Giechoma^ Lin. 

( Calice à 10 dents Marrubium ^ Un. 

' ( Calice à 8 dents Bailota, Lin. 

/Feuillesdécoupéesen lobes profonds. Leonurus^ Lin. 
18 ] Feuilles non découpées en lobes pro- 

( fonds 19 

Tube de la corolle cylindrique, à 

. peine évasé au sommet Betonica , Lin. 

Tube de la corolle dilaté et évasé au 

sommet î20 

/Lèvre inférieure à 3 lobes; les laté- 

5 ^^^^ petits ou peu apparents Lamium , Lin. 

i Lèvre inférieure à 3 lobes très dis- 

( tincts 21 

Lèvre inférieure pourvue de 2 dents 

. ou plis à sa naissance Galeopsis , Lin. 

Lèvre inférieure sans dents ou plis 

saillants Stachys , Lin. 

Nota. — Dans cette famille les auteurs ont négligé Tétude des 
bractées. 



DU DÉPARTEMENT DE L*OISE. 225 



PREMIERE TRIBU. — MI^IVl*H4^IDl!)!^ 

(Noifi tiré dit genre llENTHA). 

Corolle presque régulière infundibuliforme , à 1-5 lobes presque 
égaux et non disposés en deux lèvres; étamines 4 , presque égales, 
écartées les unes des autres; anthères toutes à deux loges paral- 
lèles. 

Mentlia,1Lln. (gen. n" 713). — Mentlie. 



Etvn. ^ Be Minthé, nymphe , en grec , fille da Cocyte , que Proserpine, dtns 
DD moDvemeot de jalonsie , métamorphosa en plante. 



. Fleurs en épis ou en capitules ter- 

1 < mlnaux , non feuilles 2 

f Fleursenvertlcillesfeuillés, écartés G 

I Fleurs en épis pointus 3 

Fleurs en capitules arrondis-obtus; 
feuilles pétiolées Mentha aquatica , Lin. 

[ Feuilles glabres ou presque glabres. 5 

3 I Feuilles velues-blanchàtres surtout 

( en dessous 4 

( Feuilles lancéolées, pointues; brac- 

, tées linéairessubulées Ment, sylvestris, Lin. 

Feuilles ovales-ridéesobtuses; brac- 
tées ovales ou lancéolées Ment, rotundifolia , Lin. 

C Feuilles pétiolées Ment, piperita , lluds. 

\ Feuilles sessiles ou subsessiles. . . . Ment, viridis, Lin. 
[ Calice fructifère à gorge fermée par 

T) I un anneau de poils Ment, pulegium , Lin. 

\ Calice fructifère à gorge nue 7 

Calice campanulé-urcéolé ^ dents 

. triangulaires Ment, arvensis , Lin. 

Calice cylindracé à dents lancéo^ 
lées , acuroinées Ment, satii a , Lin. 

T. VIII. 15 



226 BSQDISSB DB LA VEGETATION 

PREMIÈRE SECTION. - ELMEiMIlA, GR. — MENTHASTRUM. 

a. Menthes en épis terminaux ou en glomérules simulant un épi 
conique, non surmontés d'un faisceau de feuilles; feuUiles 
sessiles ou subsessifes. 

Calice fructifère à gorge nue non fermée par des poils, 

888. lUeniha rolundifolia. Lin. — Menthe à feuilles 
rondes, Coq bâtard, Baume, Menthe sauvage ^ Baume sauvage^ 
Baume d'eau ridé, Baume sauvage blanc, Mentastre^ Menthe 
crépue. Herbe du mort, 

b. crispa, L. — Feuilles fortement dentées en scie-, éta- 
mines renfermées dans la corolle. — Therdonne; Ons-en- 
Bray; Saint-Uartin-le-Nœud ; marais de Savoie, près 
Beauvais; Néry ! Noyon; Montagny. — C'est cette variété 
qui est cultivée dans les jardins médicinaux. 

c. rosea, - Bresles; Montmille; Saint-Just-en-Ghaussée; 
prairie de Laillerie, près Glermont — Les bractées sont 
plus longues que dans l'espèce suivante, et presque lan- 
céolées; étamines exsertes ; feuilles plutôt crénelées que 
dentées en scie. 

G. ^, Juillet-septembre. -— Lieux frais, bord des eaux, champs 
pierreux. 
Sa présence dénote l'existence d'une nappe d'eau souterraine. 

889. Nieni. sylvestris^ Lin. — Menthe sauvage, Menthe 
des bois , Herbe aux pyramides. 

Plante diurétique et polymorphe. 

Saint-Jean, près Beauvais; Bainvillers; Saint-Léger-en-Bray; 
Gompiègne! étangs de Sain t- Pierre ; Noyon! Pont-Sainte- 
Maxence! Glermont; Thury-en-Valois 

a. vuigariSy Goss. — Feuilles opposées, d'un vert blan- 
châtre en dessus, blanches et cotonneuses en dessous; 
bractées subulées plus longues que le calice. 

b. nemorosa^ Willd. — Feuilles lancéolées, pointues, à 
dents égales ; étamines incluses. 



DU DÉPAHTEMBNT DE L'OISB. 227 

c. latifolia, — Feuilles larges , ovales , un peu ondulées 
sur les bords. 

Dans le type, les dents sont inégales et les élamines 
exsertes. — Thury -en Valois! 
c. forma spids gracilibus, 
Â. C. i* ?. Juillet-septembre. — Autour des habitations, prés 
humides, bords des eaux. 

890. Meni, viridis, Lin. — Menthe verte, Menthe de Notre- 
Dame, Menthe romaine. 

Noyon! mont Renaud; pré Martinet, à Beauvais; Goincourt; 
Liancourt! marais de Bresl es ! Senlis, àla porte Bellone 1 bos- 
quets près Margny les-Compiègne! murs à Betz et Cuvergnon! 
Maignelay. 

a. vulgarisy Goss. — Gette plante paratt être une variété 
de la précédente, répandue par la culture. Elle est verte et 
glabre ou presque glabre. Ses tiges, dressées, fermes^ 
sont rameuses au sommet , couvertes de feuilles sessiles 
plus étroites, lancéolées, inégalement dentées en scie, à 
dents plus saillantes et plus aiguës. Les fleurs, d'un rose 
pâle ou blanches, sont en glomérules disposés en épis 
terminaux. Odeur très-pénétrante. 

b. brevi folia. — Feuilles beaucoup plus courtes, ovales, 
lancéolées. 

c. genmna ou glabra. — Feuilles vertes et glabres, or- 
dinairement planes et simplement dentées, plus rarement 
onduleuses et Incisées aux bords. 

d. pubeêcens, — Feuilles vertes , mais finement pubes- 
centes sur les deux faces. 

A. R. ?. Juillet-août. — Bois et lieux frais. 

891. Meni. piperiia, Huds. — Menthe poivrée, Menthe 
d'Angleterre. 

Fréquemment cultivée. 

Tourbières de Goincourt ; Mortefontaine. Subspontanée. Odeur 
camphrée , aromatique. 

f. T. R. ^. Juillet-septembre. — Lieux aquatiques. -— Sert à 
aromatiser les bonbons et les liqueurs. 

Gette espèce diffère de la précédente, à laquelle elle ressemble 



2%8 ESQUISSE DE LA VEGETATION 

beaucoup par ses feuilles pétiolées plus allongées , ses épis jilus 
obtus, ses pédicelles et ses calices glabres, et V extrémité des dents 
du calice un peu hérissée, 

La Mentàa rotundifolio-sylvestris , Wirtg., à feuilles presque 
elliptiques, obtuses, à odeur de Mentha rotundifolia^ et la Mentha 
sylvestri-rotundifolia, Wirtg., foliis longe ellipticis acuie serra- 
tis , spicis longissimis , sont à rechercher dans l'Oise. Une étude 
attentive fera probablement découvrir ces deux hybrides. 

b. Menthes en têtes ou en glomérules terminava arrondis en sphère; 

feuilles assez longuement pétiolées, 

892. Ment, aquatica, Lin. — Menthe aguatique , Menthe 
d'eau ^ Menthe rouge. Baume d'eau à feuilles rondes^ Menthe à 
grenouilles. 

Stomachique, antispasmodique. 

a. hirsuta. — Tiges et feuilles couvertes de poils blancs 
laineux sur les pétioles et le haut des entre-nœuds; fleurs 
plus petites. T. C. 

b. glabrescens, — Hondainville ; Ons-en-Bray; Saint- 
Martin-le-Nœud ; Goincourt. A. B. 

c. alba, — Marais de Bresles. 

La longueur des feuilles ne dépasse pas deux fois leur largeur. 

T. C* ?. Eté. — Bord des eaux. 

Il serait intéressant et utile de rechercher la Mentha nepetoides, 
Lej., ou Mentha sylvestri-aquatica, Mey. Cette hybride a le feuil- 
lage de la Mentha aquatica , l'épi de la Mentha sylvestris, mais 
plus épais, ovoidéo -conique. Une variété de cette hybride a les 
feuilles ovales, un peu en cœur à la base (Mentha nemoroso-hir 
suta)\ une deuxième variété [Mentha nemorosa-aquatica) aie 
tube de la corolle glabre à Tintérieur, les fruits verruqueux, 
rinflorescence en épis serrés, les feuilles ovales, se rétrécissant 
vers le pétiole. 

c. Menthes verticillées en glomérules verticilliformes assez espacés, 

893. iM ettf . sativa, Lin. — Menthe cultivée, Menthe^Baume^ 
Baume des Jardins, 



DU DÉPARTEMENT DE L'OISE. 229 

a. ruhroy Smith. — Plante à odeur très-pénétrante, 
glabre ou ne présentant que quelques poils épars sur les 
nervures des feuilles. Tige raide , rougeàtre. Feuilles lui- 
santes y d'un vert foncé. Subspontanée. 

Forêt de Gompiègne, sur les routes de La Lande-Blin, 
de Morienval, de Crépy, prèsla Bréviaire, et au marais 
des Planchettes ! coteau de Verberie ! 

b. procumbens, Thuil. — Saint-Martin -le-Nœud ; Llan- 
court! Senlis! Mortefontaine. — Plante velue, hérissée, 
peu odorante ; pédicelles hérissés. 

A. R. ^. Eté. — Bords des eaux , forêts sombres ; elle a le feuil- 
lage de la Mentha aguatica. Elle sert à aromatiser les bonbons 
et les liqueurs. 

894. Mewti. arvemiSy Lin. — Menthe desckampSy Calament 
des champs^ Pouliot. — Thym, 

b. glaàrescens, — Tige rougeàtre : base du calice et pé- 
dicelles glabres ou pourvus de quelques poils épars. 
T. G. 9^. Juillet-septembre. — Champs humides : très-voisine 
de la précédente. On l'en distingue au tube calicinal en cloche 
avant et après Vanthèse. 

DEUXIÈME SECTION. — PULEGIUM, MILL. 

Calice à gorge fermée par un anneau de poils connivents, 

895. Ment, pulegium, Lin. — Menthe pouliot^ Pouliot 
commun , Herbe aux puces ^ Herbe de Saint- Laurent, 

b. flore albo, — Ghoisy au-Bac! 

c. villosa, Benth. —Plante velue, blanchâtre; corolle 
velue. — Villers-Saint^enest; Greil; Montagny. 

T. C. ?. Août. ~ Lieux souvent inondés Thiver. Odeur très- 
forte. Cette plante est employée contre Tasthme. 

Le genre Mentha donne naissance à des hybrides et varie par 
rapport à la pubescence, à l'odeur, à la couleur de la tige, à la 
forme des feuilles , à la position des étamines. 

Nota. — Dans les Menthes, la plante glabre est toujours plus 
odorante que la plante velue. Les feuilles crispées se rencontrent 
surtout dans les terrains cultivés. 



» _ ». 



250 ESQUISSE DE LA VEGETATION 

Ijycopa*» Lin. {ç;en, n« 15). — l^ycope. 
Etym. — Dd grec Lueos , lonp , pous , pied ; allasion k Ui forme des feuilles. 

896. ijycopum Europœus^ Lin. — Lycope d'Europe, Mar- 
Tvbe aquatique^ Pied de loup y Tjxnce du Christ ^ Chanvre d*eau. 
h, incanus. — Lieux moins humides. Un peu cotonneux. 

T. C. ?. Eté. — Bord des eaux , haies. 

Les Lycopes ne diffèrent des Menthes que parce qu'ils ont deux 
étamines qui avortent; ils sont privés de l'odeur aromatique 
des Menthes. 



DEUXIÈME TRIBU. — TKDCRIEKS. 

Corolle en apparence urdlabièe^ la lèvre supérieure étant très courte 
et peu distincte ou étant bipartite; étamines 4, parallèles, les 
inférieures plus longues, 

AjD8;a« Lin. (gen. d** 785). — Dogle. 

Rtym. — Altératiou (Vabigo, en latin, je cbasse; allusion ii do pr^lendaes propriétés 

•mménagogaes ? 

Feuilles caulinaires, tripartites, 
à divisions linéaires yijuga chamœpitys, Schrel). 

Feuilles caulinaires entières, si- 
nuées ou crénelées â 

l Tige munie, à sa base, de longs 

, rejets stériles ///it. reptans, Lin. 

Tige n'ayant point, à sa base, 
de rejets stériles ^ju. generensis^ Lin. 

897. AJuga reptans^ Lin. — Bv^le rampante, Bugule^ petite 
Consolide, Consoude moyenne, 

b. alba, — Saint-Martin le-Nœud; L'Italienne. 

c. rosea. - Beauvais; Allonne; bois montueux. 
Plante vulnéraire. Les feuilles, appliquées en cataplasmes. 



DU DÉPARTEMENT DE L*OISE. 231 

sont recommandées contre les cancers. Le^ feuilles sont rare- 
ment velues; les bractées de Tépi supérieur sont souvent colo- 
rées en bleu. 
T. G. ?. Mai-juillet. — Prés et bois flrais. 

898. Aju, genevensiSy Lin. — Bugle de Genève. 

Bois de Troissereux ! de Savignies ; lisières des bosquets dé- 
couverts du mont de Hermès; bois de Bailleval; bois d'Eper- 
mont; Laversines; Petit-Fercourt ; mont Saint-Siméon , près 
Noyon; Pâmes! Liancourt ! forêt de Chantilly! Orry-la- Ville! 
coteaux de Cuts; montagne de Clairoix; friches à Haudivillers ; 
forêt de Pontarmé! Hondainville! Mouchy-le-Chàtel ! Vemeuil- 
sur Oise! forêts de Hez, d'Ermenonville, deCompiègne, à la 
Faisanderie! Saint-Sauveur! bois du Parc-aux -Dames et du 
Tillet! Thury-en Valois! Saint-Maur, canton de Ressons! bois de 
Béhéricourt et de Courcelles ! Champlieu ! forêt de la Haute- 
Pommeraye; Bulles; Le Plessis-sur-Bulles; Airion; Etouy; 
Agnetz; Essuiles; Fournival; Le Mesnil-sur-Bulles; Haudivil- 
lers; bois de Mont. 

b. flore albo. — Bois des Brays , canton de Crépy ! 

c. rosea. — Troissereux. 

d. longibracteata {^jugapyramid7lU)^L, ^fe\x\\\tèfLO' 
raies, entières, ou sinuées, toutes une fois plus longues 
que les fleurs; tige dépassant peu la rosette de feuilles 
radicales; sans doute développement tardif. T. R. — Pâmes 
et llalincourt; forêt de Chantilly; Noyon. 

Cette espèce diffère de la précédente par Tabsence de rejets 
rampants, et de la variété d. par ses feuilles inférieures, qui 
ne dépassent point les autres en grandeur; elle est plus coton- 
neuse. 

A. R. '^. Mai-juillet. - Prés , bois et champs sablonneux des 
terrains calcaires. 



899, AJu. chamœpifys, Schreb. — Bugle petit-pin, Yvette, 
faux Pin. 

Craie à La MIauroy; Notre-Dame-du-Thil; forêt du Parc. Dans 
ces trois localités, il était déjà signalé comme très-abondant 
en 1780. Bois de la Ferme-Rouge, près Beauvais; Hermès; Bail- 
leul-sur-Thérain ; Mouchy-le-Châtel ; bois des Longues-Eaux, 



232 ESQUISSE DE LA ViIgÉTATION 

à Fontaine-Saint- Lucien! Novales d'Abbecourt! parc de Mor- 
tefontaine ! coteaux de Liancourt, sur le chemin de Villers ! 
Moncby-Humières ! Ganelon! Verueuil; Saint- Vaast-de-Long- 
mont ; Beaulieu I Chevincourt ; Yandelicourt ! forêt de La Hérelle 1 
Acy-en-Multieii ! Verberîe! Breuil-le-Sec! Vieuxmoulin, dans la 
forêt de Compiègne! Bulles; Agnelz; La Hérelle; mont César; 
montagnes deTarlefesse et de Larbroye; Gesvres; Le Metz, près 
Avrechy; Cuignières; Balagny-sur-Thérain; Ully-Saint-Georges. 
A. G. d). Eté. — Lieux cultivés sablonneux, terrains calcaires, 
champs après la moisson. 

Teacrlum, Lin. (gen. n"* 706). — Germandrée. 

Elym. — De Teueer, roi de Trofe , qoi , le premivr, en découvrit les propriiHés médirinates. 

Feuilles entières; fleurs en têtes 

terminales Tettcrium montanum. Lin. 

Feuilles dentées ou découpées; 

fleurs axillaires ou en grappes. 2 
Fleurs jaunâtres, en grappes al- 
longées Teuc. Scorodonia, Lin. 

Fleurs axillaires , purpurines ou 

blanches 3 

( Feuilles multifldes Teuc. Bofrys, Lin. 

3 I Feuilles simplement dentées ou 

f crénelées 4 

, C Feuilles sessiles Teuc. Scordium, Lin. 

( Feuilles pétiolées Teuc. Chamœdnjs, Lin. 

900. TeuetnuMn ScoiodonU, Lin. — Germandrée Scoro- 
doïne^ Sauge des bois^ faux Scordium, Cermaridrée saura ge, 
Sauge sauvage^ Sauge des montagnes , Germandrée à feuilles de 
sauge. 

T. C. ?. Eté. - Bois et coteaux pierreux. 

Feuilles sudoriflques , diurétiques, bonnes contre Thydropisie. 

901. Teuc Scordium, Lin. — Germandrée scordium^ Scor- 
dium ^ Chamarras^ Germandrée d'eau ^ Germandrée aquatique y 
Herbe à lait. 



DU DÉPARTBMBNT DB L OISE. 233 

Auxmarais; Villembray; Bresles et Sacy-le-Grand ; Valécourl 
et Parties ! Chevrîères ! Rosoy et Ginqueux ! Chevincourt et Vau- 
genlieuî forêt de Compiègne, au Vîvier-Corax, au pont des 
Planchettes, sur la route d'Aumont! ruisseau de la Bréviaire; 
Verneuil-sur-Oise ! Pont-Lévèque: Mortefontaine ! Noyon. 

R. '^, Août-septembre. — Marais humides et tourbeux. — 
Plante antiputride. 

902. Teue, Botrys, Lin. — Germandrée hotryde^ German- 
drée femelle, 

G. d). Juin-août. — Ghamps pierreux des terrains calcaires, 
b. flore albo, —Noyon: Tarlefesse; Ully-Saint-Georges; 
Bulles; Montplaîson , près le bois Guesnet (1849). 

903. Teue. Chamœdrys, Lin. — Germandrée petit-chêne , 
Chasse-Fièvre, Calamandrée, Chenette, petit Chêne^ Germandrée^ 
Germandrée officinale^ Sauge a mère , Thériaque d'Angleterre. 

b. flore albo, — R. Saint-Paul ; plateau du mont Gésar. 
G. ?. Eté. — Goteaux stériles et bois découverts des terrains 
calcaires , talus des routes. 

904. Teue. montanum. Lin. — Germandrée des montagnes^ 
Pouliot des montagnes. 

Monts Gésar et de Hermès; Troissereux; larris de Houssoye, 
de Warluis, de Fontaine-Saint-Lucien; la Gloriette, près Four- 
nival; Canneville, près Gliantilly; vallon de Montchavert; Ga- 
nelon; Dieudonné; Fulaisnes; Marolles; Verberie; Vaumoise; 
Russy; Verderonne; Mareuil-sur-Ourcq; forêt de Gomplègne; 
bois de Labrosse; Saint-Leu-d'Esserent entre La Morlaye e^ 
Gouvieux; Sentis; Gompiègne: Saint-Gervais ; Bulles, le long 
du bois de Blémont, côté de Wari ville, et au-dessous du bois 
de la bame, vers Monceaux; Ghaumont, bois du Vivray; marais 
de Bresles , sur une butte. 

a. supinum, — Porquéricourt ; mont Saint-Siméon. — 
Feuilles très-étroites, linéaires. 

b. foliis latioribus. 
A. G. ?. Eté. — Goteaux secs et pelouses des terrains calcaires 

exposés au soleil. > 



I 



234 ESQUISSE DE LA VÉGÉTATION 

TROISIÈME TRIBU. — LAMIEES OU BILABIÉE8* 

Elamines 2, parallèles et placées sous la lèvre supérieure 
de la corolle; corolle évidemment bilabiée, 

Salvla, LiD. (gen. n* 39). — Nau^e. 
Etym. — De aalvare, Movcr ; allasion aox propriétés médicinales de qoeiqoes espèces. 

Feuilles échancrées en cœur à la base. 2 

i { Feuilles non échancrées en cœur à la 

base Salvia verbenaca, Lin. 

Bractées vertes, plus courtes que les 

1 calices Sal, pratenHs, Lin. 

Bractées colorées, plus longues que 
les calices. 5a/. Sclarea, Lin. 

905. Salvia Sclarea, Lin — Sauge sclarée, Orvale^ Toute- 
Bonne ^ Sclarèe, 

Ponchon! Monlagny! Loconville! Hénonville! coteau de Lian- 
court! bois de Mermont, près Saint-Just-en-Chaussée ! Jaux! 
Varenval ! anciens remparts de Gerberoy I cbemin de Rebetz à 
Chaumont; Margnyles Compiègne! Précy-sur-Oise, chemin du 
moulin! carrières entre Gou vieux et Chantilly! Senlis! Mello; 
Balagny-surThérain; Cinqueux; Varenval! Rebetz; Montépilloy, 
près Senlis; pelouses du parc de Puiseux-le-IIautberger. 

R. V, Eté. — Coteaux secs, plutôt subspontanée qu'indigène, 
provenant alors des jardins et des grandes cultures du moyen 
&ge; voisinage des vieux châteaux; coteaux calcaires, carrières. 

Infusée à froid dans du vin blanc, cette plante lui commu- 
nique un goût de vin muscat. 

Plante estimée dans les maladies utérines. 

906. Sal. pratensis. Lin. — Sauge des prés. Sauge sauvage. 
Beauvais! Bongenoult et les Landes; Avrechy; cimetière de 

Nointel ; Grillon ; pré Martinet, près Beauvais ; marais de Choisy 
au-Bac; Mello; Erquery; Angy; Bury; Croissy; Chantoiseaux 
Le Metz, près Frocourt; Omécourt; Heilles et Mouchy-le-Châtel 
rJeuvillers; Liancourt; Compiègne! Le Ganelon ! Le Francport 
Cinqueux! Mogneville! Rieux! Boubiers! Agnelz; Montmille; 



DU DÉPARTSMKNT DB L'OISB. 235 

Noyon; Cannes; Glermont, près le Pont-de-Pierre; pelouses de 
Puiseux-le-Hautberger. 

b. foliis incisU. - Feuilles radicales, si nuées, ou presque 
pinnatifides. 

c. ro$ea, — Friches de Montmille ! 

d. alha. — Noyon! Ognon! 

e. rotundifolia. 

Â. G. ?. Eté. — Prés et bords des chemins des terrains calcaires. 

De La Fons a trouvé à Sempigny une tige de celte espèce, dont 
les feuilles caulinaires, au lieu d'être lancéolées-acuminécs , 
étaient orbiculaires et surmontées d'une longue pointe. 

907. Sal. verbenaca. Lin. - Sauge à feuilles de verveine, 

Guts; Hénonville. 

T. R. ?^. Eté. — Goteaux secs et herbeux des terrains calcaires. 

La Salvia verticillata^ Lin., a été trouvée sur la montagne de 
Lîancourl; elle était probablement semée. 

Le RosmariniLs offidnaUs^ Lin. {Romarin)^ originaire de l'Eu- 
rope méridionale, est universellement cultivé. 



QUATRIEME TRIBU. — STACllYDEŒ, BENTH. 

Corolle bilahiée; éiamines 4 , parallèles et rapprochées sous la lèvre 
supérieure de la corolle; les éiamines postérieures lesplus longues. 

SECTION A. 

CALICE NI ENFLé, NI BILABIÉ, OUVERT ET A DENTS ÉTALÉES 

A LA BIATURITé. 

i . Eiamines exsertes. 

■jamluin, Lin. (gen. ri*716). *— Ijamler. 

Btym. — De Lamium, ortie, en latin : ressemblance do feuillage et des tiges de certaines 
c^ipèces de ce genre avec ceux dos orties; ou bien i\c iamion, en grec, tKaen\e ouverte; 
Mllosion à la rormc de la fleur. 

/ Fleurs jaunes ramiumgaleoàdolon , Grantz. 

1 ) Fleurs purpurines ou blan- 
f ches 2 



236 B8QU1SSB DS LA V^GÉTATIGN 

[ Feuilles plus ou moins pétio- 

^ , lées • 3 

Teuilles supérieures sessîles 

et amplexicaules Lam, amplexicaulty Lin. 

/^Tube de la corolle courbé et 
V beaucoup plus long que le 

3 } calice Lam, album, Lin. 

/Tube de la corolle droit, dé- 
passant peu le calice 4 

/ Feuilles irrégulièrement inci- 

4 < sées iMm. incisum, Willd. 

Feuilles dentées ou crénelées, Lam. purpureum, Lin. 

908. Lawnium galeobdolon^ Grantz. — Lamier gaieob- 
doioriy Lamier jaune, Ortie jaune, 

T. G. ?. Printemps. — Bois et prés ombragés. 

909. Mjam. album. Lin. — Lamier blanc, Ortie blanche» 
Ortie morte, Lamier archangélique, 

T. G. ?. Mai-septembre. — Haies et lieux incultes. On la re- 
commande contre les hémorrhagies utérines, les fleurs blanches 
et les maladies des poumons, 
b. purpureum. 

910. Mjam. purpureum^ Lin. — Lamier pourpre. Ortie 
morte des champs, Ortie rouge, 

b. roseum. 
T. G. ® ou (§). Mai-juin. — Lieux cultivés. Gette plante exhale 
une odeur fétide. 

911. Lam. incisum, Willd. — Lamier découpé. 

Senlis ! bois de Liancourt! Ermenonville! Varenne! Beauvais 
même. 
R. d). Eté, quelquefois automne. — Lieux cultivés. 

912. JLatii amplexicaule, Lin. — Lamier amplexicaule^ 
Pas de poule. 

s. v. 6r«?</!oruiw. — Gorolle presque avortée, à tube 
plus court que le calice. 



DU DBFARTBMENT DE L'oISE. 237 

G. d). Mai-septembre. — Lieux cultivés. Nuisible aux vignobles. 

Les Ijimium sont remarquables par leurs feuilles supérieures, 
qui, dans la plupart des espèces, sont distinguées par deux pe- 
tites dépressions que Ton observe sous leur pétiole, dans le 
voisinage de leur insertion. 

Ils veulent des stations azotées. 

l^eonara*, Lîu. (geuc u* 722). — Jk^ripaiiBie. 

litym. — De Lion , lion, oura , queae, en grec : allusion k la forme de l'épi. 

913. JLeonurus eardiaca, Lin. — Agripaume cardiaque^ 
Queue de lion à cause des verticilles nombreux qui forment les 
épis de ce genre de plantes, dont plusieurs espèces sont cu- 
rieuses , Herbe avoB tonnelliers. Bonne dans les cas de douleurs 
cardiargiques (d'où cardiaca), 

Hanvoile; La Neuville-en-Hez ; haies entre Beauvais et Tillé! 
Narissel; marais de Rue-Saint-Pierre; Mouy; Goincourt; Le 
Béquet; Bruneval; Troissereux; forêt de Hez; Bemeuil; Notre- 
Dame-du-Thil ; Méru ; Beaurepaire ; Saint-Just-en- Ghaussée ! 
Noyon! GaufTry! Machemont! Le Plessis! Glermont! LeMeuxl 
Royalieu et Vieux-Moulin ! à la Faisanderie, forêt deGompiègnc; 
Borest! Gondreville! Macqueline! Tbury-en- Valois I Feigneux! 
Gilocourtl Néry! Ghàvres! Aulmont et la Victoire! Tracyle- 
Mont! Bailleul-sur-Thérain ; Merlemont; Saint-Germer. 

A. G. ?. Eté. — Haies , bords des chemins. 

OaleopslM* Lin. (gen. ri* 717. — €)aléop«ide. 

Etyiu. — De GûUû , casqoe en latin , et A'opsis, figure en grée : allusion ii la forme 

de la lèvre supérieure de la corolle. 

Tige renflée sur les nœuds, héris- 

sée de soies piquantes Galeopsis TetrahU, Lin. 

iTige peu ou point renflée, pubes- 

cente Galeop. Ladanum^ Lin. 

914. Oaleapmim Ladanum, Lin. — Gatéopside iadanum, 
Chatnbreule^ Cherbe^ Gueule de chat. Ortie rouge. 

Nuisible aux bestiaux. Geux qui en mangent le vomissent , au 
témoignage de plusieurs fermiers de nos environs. 



ti38 ESQUISSE DE LA V^GéTATlON 

a. tatifolia. — Feuilles oblongues-elliptiques , dentées 
en scie; corolle purpurine, rarement blanche, plus ou 
moins grande. 

b. alba, — Tillé; Hermès; Notre- Dame-du-Tliil; Ully- 
Saint-Georges ; Thury-en-Valois ; Le Mesnil-sur-BuUes ; 
Bulles; Âgnetz. 

c. rosea. — Hermès; Ully-Saint-Georges. 

d. flore rvJbro margine luteo, — Champs de Bulles (i8-49). 

e. angustifolia. — Feuilles oblongues, lancéolées, li- 
néaires; fleurs petites à tubes inclus. 

f. parviflora, — Troissereux! Liancourt! Compiègne. — 
FeuiHes plus larges, plus régulièrement dentées; verti- 
celles plus écartés; calices hérissés et non velus; corolles 
de moitié plus petites, à tube inclus. 

T. G. ®. Juillet-septembre. — Moissons. 

915. Galeop. Telrahil, Lin. - Gaieopside tetrahit, Ga- 
leopse chanvrin. Chanvre sauvage j Ortie royale, Cramois. 
Graines oléagineuses. 

b. alba.— Ons-en-Bray; Le Vivier-d'Angers; forêt de 
Hez; bosquets du mont César; Troissereux; marais de 
Belloy ; Auxmarais ; ferme de Penthemont. 

c. rosea. — Lieux humides et ombragés. 

d. nigricans. — Calices noirâtres, munis de très-longues 
dents. 

e. flore termina li guadrifido hypocrateri forma, — Fleur 
terminale, régulière, 4 lobes ouverts, A étamines égales. 

f. bifida. -— Lobe moyen de la lèvre inférieure échan- 
cré-biiide. 

T. C. ®. Eté. — Moissons , bois découverts. 

Le Galeopsis dubia^ Leers., a été trouvé par nous, en i855, à 
Saint-Paul; nous ne savons s'il s'y est maintenu. 

Les Galeopsis ont les bractées subulées presque sous chaque 
feuille. 

Stacby«, Lin. (gen. u* 719). — Bplaire. 

Etym. — De stackuSf épi , en grec : alIusioD à la disposition des plantes. 

. ( Fleurs roses ou purpurines â 

( Fleurs d'un blanc jaun&tre 6 



DU DEPARTEMENT DE L*OISE. 239 

Tiges et feuilles couvertes d'une 

laine épaisse et blanche Stacfnjs germanica^ Lin. 

2 ^ Tiges et feuilles plus ou moins ve- 
lues, non cotonneuses et blan- 
ches 3 

Plante vivaee; feuilles longues de 

o 1 plus de 3 centimètres 4 

Plante annuelle; feuilles longues 

de 2 centimètres au plus Stac, arvensis^ Lin. 

Feuilles sessiles ou à pétiole très- 
court Stac, palustris, Lin. 

I Feuilles pétiolées, surtout les infé- 
rieures 5 

IVerticilles accompagnés de feuilles, Stac, alpina, Lin. 
Verticilles rapprochés en épis non 
feuilles Stac, sylvatica, Lin. 

i Plante vivaee à feuilles velues. . . . StaAi. recta, Lin. 
Plante annuelle à feuilles à peu 
près glabres Stac, annua, Lin. 

A. Fleurs purpurines ou roses. 

a. FavM verticilles denses^ multi flores. 

916. Siaehym alpina. Lin. — Epiaire des Alpes. 

Forêt du Parc l Montmille; Goincourt; Saint-Jean , près Beau- 
vais; Savignies; bois de Méru, de Jaméricourt, de Pouilly, de 
la Maladrerie , à Liancourt, de Carlepont, de Lagny ! Les Horgnes, 
au bois Berger; bois de Pérelles, canton d'Auneuil; Wariville; 
Essuilles; Hontreuil sur-Thérain ; Gerberoy; LeMesnil-Théribus; 
Villepoix; Ghaumont; Rou ville; Betz; Goyolles; parc de Rebetz; 
Oudeuil; Saint'Sauveur;Bertichères; Beausseré; forêt de Thelle: 
forêt de Remy! bois de la Dame et prairies, à Bulles; bois du 
Plessier, à Roquencourt ! Roberval et bois de Saint- Vaast-de- 
Longmont, au-dessus de Gappy ! Saint-Nicolas de Gourson; Retz; 
Gandor; Saint-Âubin-en-Bray ; forêt de Gompiègne , aux Grands- 
Monts, autour du Four-d'en-Haut; bordures du bois de MontroUe; 
taillis d'Yvors; bois du Tillet; garenne Saint-André, à Autheuil- 
en-Valois ! parc de Gondreville ; garenne de Vaumoise ; Rocque- 



240 ESQUISSE DE LA VÉGÉTATION 

mont! Balagny-sur-Onettel Verberie! Les Forges, près Hilly; 
bois de Caumont; Bourmont; Ressons-sur-Malz ; Cuigy-en-Bray ; 
bois de Labrosse, près Liancourt-Saint-Pierre ; Saiut-(;eriner et 
Saint-Pierre ès-Champs ; Talmontiers ; Lalandelle; Senantes; 
Glaligny; Puiseux-le-Hautberger (bois). 

a. flore pallidissinio, — Bois de Uoussoy, à Bulles. 

A. C. ?. Eté. — Bois découverts : pays de Bray, terrain juras- 
sique. Plante calciphile. 

L'abbé IlaCiy, auteur du discours qui sert de préface à ht pre- 
mière édition de la Flore française de Lamark, avait remarqué, 
en 1770, cette plante aux carrières de la Montagne-Blanche, près 
Valescourt. Lamark fut étonné de cette anomalie apparente ! 

b. Faiix verticilles , 3-6 fleurs. 

917. Sîae. sylvatica, Lin. — Epiaire des bois , Epiaire 
piui7ite , Ortie puante j grande Epiaire des bois. 

Feuilles opposées, velues. Odeur félide. 

T. G. ^. Ëté. — Bois et lieux ombragés. Emménagogue. 

918. Siae. palvslris^ Lin. -- Epiaire des marais^ Bou- 
trouille^ Ortie morte, Ortie rouge, — Tige rougeâlre. 

b. latifolia. — Cavée-aux-Loiips , à Saint-Jacques, près 
Beauvais; pré Martinet, près Beauvais. 

c. agglonierata , Nobis. .\unaies de Marissel. 

s. V. purpurea. 
s. V. rosea. 

d. hirsuta, — Tige très-velue, petite, 2-'3 décimètres; 
feuilles d'un vert jaunâtre très-pàle ; épis fort courts, 
composés de 3-i verticilles tout au plus. — Lieux secs et 
montagneux. 

T. C. ?. Eté. — Bords des eaux et champs humides. Les jeunes 
pousses peuvent être mangées comme des asperges. 

919. Sîae, palustri-sylvaiicay Schied., Stachys ambigua^ 
Sm. — Epiaire hybride, (N'est pas dans le tableau.) 

Il se distingue du Stachys palustris par ses ît\i\\\Q% pétioiées^ 
acuminées, ses corolles d'un rouge plus foncé; du Stachys sylnja- 
tica par ses feuilles jamais ovales en cœur. 

T. G. Juillet-août. - Moisson, à Saint- Lucien et à Tillé. 



DU DÉPARTBMBNT DB L'OISB. 241 

Feuilles molles , couvertes d'un duvet brillant, surtout à la 
surface Inférieure, étroites, pétiolées, cordiformes à la base, 
fortement dentées, lancéolées-acuminées; les corolles sont d'un 
rose pâle, deux fois plus longues que le calice; la lèvre supé- 
rieure voûtée. 

Cette hybride, qui tient à la fois du Stachys palustris et du 
Stachy» sylvatica^ se rencontre principalement dans les champs. 

Plaine de Tillé, du côté de Marissel ! Saint- Lucien ! Chaumont; 
Trie-Chàteau. R. 

Nous n'avons pas fait entrer cette hybride dans le tableau 
synoptique, parce qu'elle n'a pas de fixité dans les stations. 

920. Siae. arvensis. Lin. — Epiaire des champs. 
T. G. d). Juin. — Dans les champs après la moisson. 

b. Tiges et feuilles très-laineuses^ tomenteuses et cotonneuses. 

921. Siac. germanica^ Lin. — Epiaire d'Allemagne^ Sauge 
des montagnes, Sauge molle, Epi fleuri. 

Bulles, près Lorteil, autour du calvaire de Bulles; Essuiles; 
Litz, vers le clos Fayel; La Miauroy ; Plouy-Saint-Lucien; Tillé; 
Saint-Lucien! Saint-Omer; Milly; Le Quesnel-Aubry; LePlessier- 
sur-Saint-Just ! Boulaine! Genvry! Compiègne! le Parc-aux- 
Dames et le lieudit le Ghftteau-à-Bouillancy 1 Balagny-sur-Onette, 
sur la chaussée Brunehaut; Houssoye; Noyon; Varinfroy; Rou- 
ville! Duvy! Saint-Ghristophe, en Halatte! Morancyl Fontaine- 
les-Gornu ! Borest ! Reilly ; Paillart ! 

Â. R. ?. Juin-août. — Bord des routes et des bois, terrains 
calcaires : exposition du midi. 

B. Corolle d'un blanc-Jaundtre, 

922. Siae. recla, Lin. — Epiaire droite. 

T. G. ?. Juin-août. — Lieux gramineux, arides, boisés ou 
rocailleux. 
Plante xérophile. Plante utile contre le carreau des enfants. 

923. Siae. annua, Lin. — - Epiaire annuelle, Crapaudine. 
Nuisible aux vignobles. 

T. viii. 16 



242 BSQUISSB DB LA V^G^TATIOff 

b. longibracteata. — Verticlllcs accompagnés de feuilles 
allongées entière». 
T. G. 0. Août-octobre. — Terrains calcaires , moissons; par 
hasard hors des champs , mais par Teifet de la diffusion des 
graines, car c'est une plante essentiellement arvicole. 

Betonlca* Lin. (:^eD. n"* 718). >- Bélolne. 

Etym. — DimioBtif do mot celUqne bouianot, pelu» , tabûe; allasioa aox propriétés 

(Te respèce principale. 

924. Beioniea officinalis, Lin. — BéMne officinale, Bel- 
lëte^ Bétoine (corrompue de Vétonica, du nom d'un peuple qui 
habitait la partie sud-ouest de l'Afrique, qvia Vetones eatn inoe- 
nerum (Pline, liV. 25, ch. 8). 

a. vulgaris. — Epi longuement interrompu à la base ; 
dents calicinales égalant le tiers de la longueur du tube, 
hitpides de poils étalés. 

b. alba. — Villers-Saint-Barthélemy ! Choisy-au-Bac I 
forêt de Compiègne ! Genvry ! bois de Quesmy» canton de 
Guiscard ; Chantoiseaux, près Beaumont-les-Nonains ; bois 
de Houssoye, à Bulles. 

c. stridOy Mérat. — Bois de l'Italienne. — Calice velu ; 
bractées ciliées ; corolle à tube plus court; corolle pubes- 
cente en dehors, même sur le limbe ; feuilles toutes plus 
larges et plus velues. 

d. rosea. •- Forêts de Hez et de Compiègne ! 

s. V. glabrescens. 
T. C. 9^. Eté. — Bois et landes. — Plante bonne contre les ma- 
ladies catarrhales. 

Ballota» Lio. (gen. u* 720). — Ballole. 
Etym. •» De Bûllô, en grec , jo rejette; k caoso de son odeqr repoussante. 

925. Ballola fœiida. Un.— Ballote fétide, Marrubenoir^ 
Marrube puant. 

Bractées étroites; fleurs sessiles ou pédonculées. Odeur fétide, 
a. alba. — Terrains vagues à la porte de Paris, à Beau- 
vais (R.); Bailleul-sur-Thérain. 
T. C. ?^Eté. — Haies, buissons, bords des sentiers. 



DU DÉPARTEMENT DB L'OISB. 243 

La plupart des auteurs l'appellent Ballotanigray Lin. Il parait 
que ce n'est point le Oallota nigra^ Lin., qui a les divisions du 
calice lancéolées , terminées par une arête aussi longue qu'elles. 

2. Etamines incluses, 

ilarralilaiii , Lin. (geo. n* 721). — Marrabe. 
Etym. — De Thébreu , mar rob , sac amer. 

926. Mairrubiutn vulgare. Lin. — Marrube commun, 
Herbe aux croix, Marrube blanc, Marrube (d'un mot hébreu qui 
signifie suc amer\ Mariclin, Mariochemin, 

Bractées linéaires, nombreuses. Employée comme emména- 
gogue. 

Â. C. ?. Juillet-septembre. — Bords des chemins, décombres, 
terrains calcaires. 

Les Lavandula vera, DC, Lavandula spica, DC, originaires 
de TEurope méridionale , sont cultivées dans tous les jardins et 
se trouvent quelquefois subspontanées. 

SECTION B. 

CALICB ENFLÉ , BILABIÉ , A 8-4 LOBES , OUVERT A LA MATURITÉ. 

BlellUl», LiD. (gei). li" 731). — fliélltto. 

Etym. — De melittu, abeille; c'est-îi-dire , plante attiraDt les abeilles. 

927. MeliUim melissophyllum^ Lin. — Meliête à feuillet de 
fnélisse, Mélisse des bois ^ Mélisse bâtarde, Mélinot^ Mélisse puante, 
Herbe sacrée. Mélisse sauvage, Herbe saine , Mélisse des montagnes. 

Pas de bractées. 

Bois au-dessus de la route de Notre Dame-du-Thil à Troisse- 
reux; bois de Moimont; bois de Labrosse, près Liancourt-Saint- 
Pierre; Tartigny; Rocquencourt ; forêts de La llérelle, de Uez, 
de Chantilly; parc d'Offémont; forêt de Laigue; forêt de Gom- 
piègne , au carrefour de Diane ; bois de Trémonvillers ; étangs 
de Comelle; bois de Puiseux-ie Hautberger. 

A. R. ?. Mai-juillet. — Bois des coteaux calcaires. — La plus 
belle de nos labiées. Bonne contre la suppression d'urine et les 
maladies de poitrine. 



244 BSQUI8SB DB LA VBGBTATlOIf 

SECTION C. 
CALICE BILABIÉ , A LÈVRES FERMÉES A LA MATURITÉ. 

Scafellarla* Lio. (gen. u» 734). — Scatellalre. 

Etym. ~~ Diminotir de tcuta, écaelie , oo de scuium, boaclier, de l« forme do calice. 

Feuilles dentées dans toute 

leur longueur Scutellariagalerieuiata^ Lin. 

I Feuilles seulement dentées h 

la base Scutel. minor^ Lin. 

928. Seuiellaria galericulaiaj Lin. — SctUellaire toque 
(de Scutum^ à cause de l'écuelie en forme de bouclier qui accom 
pagne le calice), Toque ^ Tertianaire, Toque bleue ^ Toque des 
marais. 

Odeur d'ail. Employée autrefois contre les fièvres tierces. 

b. simplex, — Noyon. 
T. C. 9^. Eté. — Lieux marécageux , fentes des murs baignés 
par les eaux, le long des rivières. 

929. <Seufel. minor^ Lin. — ScuUllaire mineure. 
Saint-Paul ! Villers-Saint-Barthéiemy ! étangs de la Rouge-Eau ; 

ritalienne; Champ du-Taillis; Saint-Germer ! Coye! Mortefon- 
taine! Thiers; forêt de Compiègne, au carrefour de l'Embras- 
sade ! Ognon ! molière de Serans ! Ermenonville. 

La lèvre inférieure de la corolle est d'une eouleur pâle et 
chargée communément de petits points bruns, 
b. simplex. — Noyon. 

A. R. ?. Eté. — Lieux marécageux et tourbeux. 

Rranella* Toarnef. (Inst. f. 84). — Bmnelleo 

Etyoï. — De raUemjDd Braune , esqaioancie; les propriétés Tiilnéiaires et astringentes 
de Tespèce principale l'avaient fait employer contre cette maladie. 

Epi muni à la base de deux feuilles 

1 allongées Brunella alba^ Pall. 

]Epi nu à la base ou muni de deux 

feuilles courtes 2 



DU DéPARTBMBNT DB L'OISK. 945 

Corolle à peine double du calice, 

lèvre supérieure droite Brun, rulgaris, Mœnch. 

ICorolle 3-4 fois plus longue que le 

calice, lèvre supérieure voûtée. Brun, grandi fiora,J9icq. 

930. Bmnella vulgarù, Ifœncli. — Brvnelle commune, 
Bonnette, Prunelle, Brunette, Charbonnière. 

s. V. integrifolia. — Feuilles entières, sinuées ou 
dentées. A. R. * 

b. longifolia. — Forêt de Gompiègne ! 

c. pinnatifida. — Feuilles pinnatifides ou pinnatipartites. 

d. interrupta. — Epis très-allongés, interrompus à la 
base, non accompagnés de feuilles. 

T. C. ?. Ëté. — Prés et pelouses. Employée contre les maladies 
de la gorge. 

931. Jirun. alba, Pall. — Brunelle blanche. 
BeauvaisIMortefontaine! Troissereux; Houssoye; mont César; 

bois de La Brosse-, coteaux de Lassigny ! La Morlaye ! Cuverguon ! 

b. integrifolia. -— Forêt de La Neuville-en-Hez , près 
d'Ansacq , route de Mouy à Clermont. 

c. pinnatifida. 

A. R. ^. Eté. — Pelouses sèches des terrains calcaires. Feuilles 
pinnatiJSdes. 

Corolle d'un blanc jaun&tre; appendice des filets des étamines 
ordinairement arqués. 

932. JSrun. grandiflora, Jacq. — Brunelle à grandes 
fleurs. 

Monfgrésin; Gompiègne; Grand viiliers; Boury ; Noyon; Thiers; 
usages de Guise et de La Ghenaye ! bois d'Anserville ! forêt de 
Chantilly, vers Gomelle ! la chaussée de Gouvieux ! Senlis ! Ver- 
berie I Thiers et Mortefontaine. 

l^es filaments des étamines sont terminés par deux dents, dont 
Tune nue, l'autre anthérifère. Stigmate bifide, rarement qua- 
drifide. 

b. minor. — Collines de Saint-Siméon , près Noyon , de 
Trosly-Breuil ! 

c. pinnatifida^ Pers. — Monts César et de Hermès; larris 
de Houssoye; bois de Bulles; Rieux; bois de Brûlet; bois 



246 ESQUISSE DE LA viG^TATION 

de Labrosse; forèl de La Hautc-Pommeraye ! Liancourt! 
colline de Saint-Siméon ! Le Ganelon ; bois du Clos-Fayel, 
près Wariville; Essuiles; forêts de Chantilly, du Parc, près 
Beauvais! forêt de Gompiègne , sur le chemin de Bergeron, 
vers Saint-Sauveur; à Genancourt, entre Saint- Jean et 
Saint-Nicolas de Gourson ! Roquencourt ! . 

d. rosea. — Thury-en- Valois. 

e. purpurea, — Troissereux. 

Â.R. ^. Juillet-septembre. — Pelouses et coteaux des terrains 
calcaires. 



CINQUIÈME TRIBU. — NEPETEŒ, BENTH. 

Corolle bilabiée; 4 étamines rapprochées^ les postérieures plus 
longues que les antérieures; étamines placées sous la lèvre 
supérieure de la corolle. 

IVepeta, Lia. gen. n* 710. •— IVépéta. 

Etym. — De Ifepet , nom d'one ville de Toscane, où l'espèce principale 

croît spontanément. 

933. I\fepeta cataria. Lin. — Népéia cataire, Herbe aux 
chats, Menthe de chat , Cataire, grande Cataire. 

Le Metz, canton d'Âuneuil; Anseauvillers; Morvillers; Saint- 
Martin -le-Nœud! Bailleul-sur-Thérain; Therdonnel Berlhecourt! 
Ponchon; bosquets de la ferme de l'HOtelDleu, à Tillé; Agni- 
court; Ghaumont; Méru! Mouchy-Saint-Eloi ! Estrées-Salnt- 
Denis! Gompiègne! La Groix-Saint-Ouen ! Jonquières! Noyon! 
Ermenonville! Glermont! Betz! Vaumoîse! Marolle; Autheuil- 
en- Valois ; Saint-Just-en-Ghaussée. 

A. G. ?^. Eté. — Lieux pierreux et arides. Odeur forte. Gonlre 
les coups et contusions. Antihystérique. Espèce des lieux azotés. 

Gleclioma,-Lin. (gen. h" 714). — Gléeliome. 

Etym. " Da grec Gléchon , nom grec d'ane sorte de Ponliot. 

934. QleehoMna hederacea, Lin. — Gléchome - Lierre 
terrestre, Terrette^ Viondotte , Herbe de Saint-Jean, fJerret, 



DU DiPARTKNBNT DB L'OISB. 247 

Lierrette^ Couronne de terre ^ Gondole, Courroie de Saint- Jean. 
Les anthères sont rapprochées par paire, en forme de croix 
double, avant rémission du pollen. Plante cordiaque etbéchique. 
a. major. 

h. minor. — Feuilles petites, un peu cordiformes; fleurs 
purpurines une fois plus longues que le calice. 

c. villom, Koch. — Tiges et feuilles velues-hérissées. 

d. foliis variegatis. — Pont du Berne, sur la route de 
Compiègne à Soissons ! 

T. G. ?. Mai-août. — Haies et bords des chemins. 



SIXIEME TRIBU. -- THYiHEŒ^ BENTH. 

Corolle bilabiée; étamines 4, droites, écartées les unes des autres ; 
les étamines antérieures plus longues, 

HjmmopwM. Lin. (gen. u* 709}. •— Hy^sope. 
Etym. — De Ustâpos, nom grée de la plante. 

935. Hymmopu9 officinalis, Lin. — Hyssope of/icinaL 

Hénonville! Margny-les-Compiègne ! bosquet à l'embranche- 
ment de la route nationale de Saint Quentin avec la route de 
Compiègne à Roye! Mortefontaine I 

Cette plante, originaire du Midi, est conservée des cultures du 
moyen &ge! Plante médicinale. 

f. A. R. ?. Eté. — Coteaux pierreux, bois. 

La Saturcia hortensis^ Lin. {Sarriète}^ est naturalisée dans tous 
les jardins. Ingrédient aromatique des boudins. 

Orlffanam • Mœoch (U^tb , 157). — Orlffan. 
Etym. ~~ Da giecorot, montagne, ganos; ornement de la montagne. 

956. Ofigwnuwn vulgare, Mœnch. — Origan commun^ 
Marjolaine bâtarde^ Marjolaine sauvage, Marjolaine d'Angleterre, 
grand Orégan, 

Rractées ovales, imbriquées, colorées. 



248 ESQUISSE DE LA VÉGliTATlOrf 

b. pallescens. — Bractées non colorées; fleurs d'un rose 
pâle ou blanches. A. C. 

Cette plante tient le milieu entre les C. officinalis et 
nepeta. 

c. Myiw^/ïorwwi, Reich. — Plante basse, très-rameuse, 
couverte de poils blancs. 

T. C. ?^. Juillet-octobre. — Lieux herbeux incultes , arides et 
pierreux. 

Vliyma», BeDtb. (lob. 340). -- Tliym. 

Etym. — Da grec thumoi^ coorage ; plante foniflante. 

Rameaux munis de 2-4 rangées 
de poils Thymus chatnœdrys, Fries. 

Rameaux pubescents, sans li- 
gnes marquées de poils Thym, serpyllum, Lin. 



1 



937. Thytnum serpyllum. Lin. — Thym serpolet, Pouilleu 
bâtard, Pouliot bâtard. Thym bâtard. Thym sauvage^ Serpolet y 
Pillolet. 

Thym signifie courage en grec. Cette plante aromatique, to- 
nique ^ cordiale, ranime les esprits vitaux. 

a. albus. — Compiègoe! carrefour Royal! plaine de la 
Justice ! Lévignen ! 

b. lanuginosuSf IJnl£. — Tiges hérissées; feuilles plus 
petites, plus arrondies, toutes hérissées sur leurs deux 
faces de poils blancs et laineux. — Forêt de Compiègne, 
route des nymphes! sommet du Canelon! Trie-Ch&teau ! 
Le Plessis-Brion ! Saint-Martin-aux-Bois! 

c. nervosus. — Tiges appliquées sur la terre , très-radi- 
cantes, présentant, sur toute leur périphérie , de petits poils 
réfiéch\s\ feuilles petites, atténuées à la base, à nervures 
très- saillantes; glomérules des fleurs rapprochées en têtes, 
globîileu^es ou ovoïdes j ordinairement compactes. 

A. C. — Pelouses sèches, sables arides. — Houssoye, 
près Troissereux ; Cuvergnon ! Mortefontaine. 

d. morbosusy Spenn.^ Capitules lanugineux très-velou- 
tés. Cette forme, assez commune, est une altération pro- 
duite par la pipûre d'un insecte. 



DU DÉPARTEMENT DE L*OtSE. 249 

e. citriodorus. - Feuilles à odeur de citron, ovales, 
ciliées vers la base ; tiges érigées ou ascendantes, longues 
de 3 à 4 décimètres. 

f. angustifoiius. — Feuilles oblongues, linéaires. 

C. ?. Juillet-septembre. - Pelouses , prés secs , lieux incultes. 

938. Thytn. chamœdrys, Fries. — Thym petit-chêne. 

Diffère de l'espèce précédente par ses tiges plus longues , re- 
dressées, couchées seulement à la base^ par ses rameaux munis 
de î à 4 rangées de poils blancs , par ses feuilles plus larges, 
ovales , atténuées en un pétiole assez long , et ponctuées en des- 
sous. — Forêt de Compiègne ! 

R. ^. Juillet-septembre. — Bois découverts. 

On cultive dans presque tous les jardins le Thymus vulgaris, Lin. 



SEPTIEME TRIBU. — MELISSEŒ, BENTH. 

Corolle bilcUfiée; étamines 4, arquées- ascendantes , convergentes 
au sommet; sous la lèvre su})érieure de la corolle les étamines 
antérieures plus languies, 

Calamlntlfta , Mœncb. (Metb., 408). -- Calament. 

Etym. — l)a grec Calé, belle, Mimké , Menthe. 

Plante annuelle : pédicelles sim- 
ples, uniflores et axillaires. . Calamintha acinos, Clair. 
IPIante vivace : pédicelles dicho- 
tomes et multiflores portés 
sur un pédoncule commun 

axillaires 2 

Fleurs accompagnées delongues 

\ brac(ées,8étacées,nombreuses Calam.clinopodium, Benth. 
^Bractées courtes, moins nom- 

( breuses que les fleurs 3 

Feuilles petites, grisâtres; dents 

du calice presque égales — Calam, nepeta, Link. 
Feuilles vertes, élargies; dents 
du calice très-inégales 4 



4 



250 BSQUISSB DB LÀ VÉGÉTATION 

Corolle grande; dents supérieu- 
res du calice courbées en de- 
hors Calam.officinalis,Mœncïi, 

IGorolle petite; dents supé- 
rieures du calice ascendautes, 
droites Calam. fn€nthœfolia,liost 

A. Fleurs à pédoncules rameux. 

939. Calawniniha clinopodium^ Benth. — Calament 
cHnopode, Clinopode, grand Origan ^ grand Basilic sauvage, 
Roulette, Pied de lit. 

Stigmate simple; bractées sétacées formant involucre. 

b. album. — Lisière de la forêt du Parc; Noyon; 
Pouilly ! 
T. C. ?. Eté. — Bois découverts et bords des chemins. 

940. Calait», officinalis^ Ifœnch. — Calament officinal, 
Calament des montagnes, Menthe des montagnes. 

Mont Renaud et Larbroye, près Noyon! Sentis! Attichy! 
forêt de Gompiègne , au carrefour des , Peupliers , à Saint- 
Jean, à Saint-Nicolas de Courson, au mont Saint-Marc! Creilt 
Crépy ! 

b. parviflora. — Odeur très-forte ; tige plus faible, moins 
droite; feuilies florales plus courtes que les pédoncules; 
les 5 dents du calice sensiblement égales entre elles ; les 
2 supérieures redressées; poils de Tintérieur du calice un 
peu saillants; corolle blanche, un peu tachetée de pourpre; 
anthères violettes. — Clairoix , près Gompiègne ! 

A. G. 9^. Juillet-septembre. — Goteaux arides, lieux secs 
pierreux. 

c. sylvatica, Benth. — Beaux-Monts et mont du Tremble, 
dans la forêt de Gompiègne! T. R. 

941 . Calam. menlhœfolia, Hort. — Calament à feuilles de 
menthe. 

Feuilles plus ou moins obtuses , à dents presque Muses^ les 
supérieures quelquefois entières (dans le type, les feuilles sont 
aiguës^ à dents aiguës) \ calice tubuleux-campanulé; corolle une 



DU DÉpIRTBMBNT IIB L*0I8K. 251 

fois plus longue que le calice ou en dépassant peu les dents in- 
férieures, à lobe moyen de la lèvre inférieure émarginé; pédon- 
cule commun portant des fascicules de Heurs plus courts que les 
pétioles^ presque nuls dans les verticiiles supérieurs. (C'est le 
Calamintha ascendens de Jordan.) 

T. R. ^. Juillet-septembre. — Talus arides et pierreux de la 
route , à Marissel. 

942. Calawn. nepela^ Llnk. — Calament népétUy Petit 
Calament. 

Noybn! forêt de Laigue, àOfiPémont! Liancourt! Saint-Firmin, 
près Chantilly! forêt de Compiègne! Senlis, à la porte Bellone! 

R. 9^. Juillet-septembre. — Lieux secs et pierreux des terrains 
calcaires. 

B. Fleurs asilaires portées sur des pédicelles simples, 

943. Calant, acinos, clair. — Calament acinos^ Thym 
basilic. 

T. C. 3). Juillet-septembre. — Lieux incultes, arides et pier- 
reux. Herbe d'un usage populaire comme tonique, stomachique, 
emménagogue. 

b. canescens, — Plante velue blanch&tre. — -Saint-Martin- 
aux-bois; Clairoix; Saint-Jean, près Beauvais; mamelons 
de Senéfontaine; Nointel; Rieux; Notre- Dame-du-Thil; 
Breteuii; Le Metz, près Frocourt; Liancourt. 

A. R. 0. Eté. — Lieux secs et incultes, champs pier- 
reux des terrains calcaires. Odeur de basilic. 

c. album. — Le Mesnilsur-BuUes (bois de la Truie); 
mont Saint-Siméon (Â. B.); La Neuville-en-Hez; Bulles, 
bois de Fourdraine. 

d. Thymiflorumy Reich. — Plante basse très-rameuse, 
couverte de poils blancs. — Bois de Houssoye. R. 

Le Calamintha alpiiui ^ Un. (Thymus)^ a été cueillie autrefois 
sur la montagne de Liancourt, du côté de Nointel. Il avait été 
semé. 

La Marjolaine {Marjorana vulgaris^ T.), originaire de l'Europe 
méridionale, est assez généralement cultivée dans tous les jar- 
dins. 



252 BSQUISSB DE LA véGÂTÂTlOfr 

MellSMit Lin. (gen. n*718). — MéllWM. 

Ktym. — De Méliae, abtille, en grec; pbiDte bviiaée par les abeilles. 

Etaminet 4, exserte» à filets arqués en dehors Jusqu'au milieu, 

944. Melimma officinalis. Lin. — Mélisse officinale^ Citro- 
nelle^ Herbe de citron^ Mélisse citronnée, Citronnade^ Poncirade^ 
Piment des ruches, Mélisse traie ^ Herbe aux mouches. 

Bulles, prairies (T. R.); forêt de Hez, près La Neuville- en-Hez! 
Wari ville, haies en face des fermes! Mont-Renaud, près Noyont 
Montplaisir! Crépy; Cuvergnon; Etavigny! LévignenI Ormoy- 
ie-Davien ! LIancourt ! Sentis ; Pont-Lévèque ; Attichy ; forêt de 
Compiègne , près Saint-Jean I 

f. A. B. ^. Eté. — Haies et bords des chemins. Cette espèce 
est adventice. Cultivée en grand au moyen-Âge , elle s'est ré- 
pandue à peu près partout et disparaît par suite de la variation 
du climat. Originaire de l'Europe méridionale, elle est cultivée 
dans la plupart des jardins. 



SoixaDte-douiième Famille. — VERBfiNACÊBS, Joss. 

{Nom tiré du genre Verbena). 

Verliena , Tournef. (Inst. t. 94 ) — Verveine* 

Ktym. — De ftffU%^ oom celtique de la Verfdne officinale. 

945. f^erfrtftia officinnHx^ Lin. — Verveine officinale^ 
Verveine^ Herbe sacrée, 

a. prostrata. — Tige étalée , couchée. 

T. C. (D ou ?. Juinroctohre. — Bords des chemins, fossés, 
villages , lieux incultes. 



DU DEPARTEMENT DE L*0I8B. 253 

SoiiaDtc-treizième Famille. — PLANTA6INÊES, Joss. 

{Noin tiré du genre PlamtaGO.) 

I Fleurs hermaphrodites en épis Planta go, Lin. 
Fleurs monoïques; pédoncule radical 
portant une fleur m&le solitaire Littorella , Lin. 

Plantayo, Lin. (geo. n* 89k >- Plantain* 

EtTm. — Plûntû agens, en latin? Plante efflaoeY 

ITige feuillée Plantago arenarto, Waldrt. 
Tige nue ; feuilles toutes radi- 
cales 2 

Feuilles ovales ou ovales^oblon- 

2 j gués 3 

^Feuilles lancéolées , linéaires 

ou pinnatifides 4 

Epi cylindrique allongé, à fleurs 
.un peu écartées dans le bas.. Plant, major ^ Lin. 
lEpi oblong, cylindrique, com- 
pact Plant, média , Lin. 

i Feuilles pinnatifides Plant, coranopus^ Lin. 
Feuilles lancéolées, non char- 
nues; épi ovoïde Plant, lanceolata^ Lin. 

PREMIÈRE SECTION. — EUPLANTAGO. 

Plantes aeaules; corolle à tube glabre; capsule à 2 loges. 

946. PUss/Uago major. Lin. — Plantain à larges feuilles, 
rond Plantain , Plintin, grand Plantain, Plantain rouge, Plan- 
tain ordinaire. 
G. ?. Eté. — Pâturages , bords des champs et des chemins, 
b. phyllantha (braeteis foliaeeis\ Lamk. — Les bractées 
se prolongent en folioles oblongues. — Goincourt; Le 
Béquet , marais de Belloy. 



254 ESQUISSE DE LA VÉGÉTATION 

c. maxima. — - Individus très-vigoureux, hauts de près 
d'un mètre. — Goîncourt. 

d. pedunculaia. — Au lieu d'épis simples, des panicules 
pyramidales formées de la réunion de petits épis nom- 
breux pédoncules. — L'Italienne ; Le Béquet. 

e. rrUnima^ DC. — Feuilles molles, trinerviées, étalées 
en rosettes; hampes complètement couchées dans leur 
jeunesse; plus tard elles sont ascendantes, et l'épi pauci- 
flore qui les termine dépasse à peine les feuilles; pédon- 
cules 1-3 décimètres. Plante naine. Ce n'est qu'une variété 
des lieux sablonneux et argileux, au bord des rivières, 
des étangs. Elle retourne au type primitif, dès la seconde 
année, dans un terrain plus gras. — Champs humides, 
allée des bois. 

Etavigny; Bargny; Brégies; Therdonne; fontaine Saint-Jean, 
dans la forêt de Compiègne! Foumival. 

947. Plant, média. Lin. — Plantain moyen. Plantain, 
Plantain bâtard, Langue d'agneau, 

T. C. ^. Eté. — Pelouses sèches, bords des chemins, terrains 
calcaires. Odeur douce et agréable. 

948. Plani, lanceolata^ Lin. — Plantain lancéolé, Plan- 
tain long. Herbe aux cinq coutures. 

T. C. ?^; Eté. — Prés. 

b. dentata, — Champs sablonneux à Thury-en- Valois. 

c. augustifolia ^ Poir. — Feuilles étroites, très-velues 
inférieurement; épis globuleux. — Beauvais, chemins 
arides. 

d. lanuginosa, Koch. — Feuilles couvertes de longs poils 
blancs soyeux, surtout sur les pétioles; feuilles étalées. 
— Lieux très- arides : Bulles; Compiègne. 

e. spica apice foliosa. — Collerette de feuilles au sommet 
de l'épi. 

f. ^4cis digitatis. — Epis bifides. 

g. sylvatica, 

h. polystachia. -— Epis surmonté d'un bouquet de feuilles, 
i. prolifer, — Plaine de Saint-Jean, près Beauvais (1853); 
porte de Paris, à Beauvais (1852). 



DU DEPARTEMENT DB L*OISB. 255 

DEUXIÈME SECTION. - CORONOPIS. 

Plantes acaules; corolle à tube velu; capsule à deux loges, 
subdivisées cliacune en deux loges secimdaires, 

949. Plani. coronopus^ Lin. — Plantain corne de cerf. 

T. G. ®. Mai-septembre. — Pelouses sèches et sablonneuses : 
Bongenoult; Le Béquet; L'Italienne; La Chapelle-aux-Pots; Sa- 
vignies; Lévignen; MaroUe; Macquelines;Ormoy-Villers; Chau- 
mont; Allonne; Rouville; sablonnière de Gondé; Le Bray en générai. 

b. brevifolia, Gouan. — Feuilles larges, courtes, garnies 
de découpures peu profondes. 

c. latifolia, Gouan. — Feuilles très-grandes, un peu 
difiPéremment découpées. Les feuilles sont glabres, velues 
ou ciliées. 

TROISIÈME SECTION. -~ PSYLLIUM. 

Plante caulescente , à tige feuillée; corolle à tube glabre; 

capsule à deux loges. 

950. Plani. arenaria, Waldst. — Plantain des sables. 
Herbe aux puces. 

Âmblainville ! Liancourt, sur le chemin de Mogneviile à Villers ! 
autour de LaGroix-Saint-Ouen et deGompiègne! Saint-Sauveur! 
forêt d'Ourscamps I forêt de Gompiègne, sur les routes du moulin 
et de Marigny! butte d'Aumont, près Greill Gouvieux; Le Lys; 
Goyel Thiers! Saint-Yaast-de-Longmont; forêt de Gompiègne, 
côté de Saint-Germain. 

A. G. ®. Eté. — Lieux arides et sablonneux. 

l4Utorella » Lin. (geD. n* 328). — Lltlorelle. 

Etym. — De LiUut , rifage. en latin ; allnsion k la station do la plante, 

951. EiiUof^eUa lacustris^ Lin. — LUtorelle des étangs. 
Sables de la vallée de Thève ! Mortefontaine ! désert d'Erme- 
nonville ! 

T. B. 9^. Eté. — Bords des étangs. 

(A continuer.) 



DE LA 

SOCIÉTÉ ACADÉKQDE D'ARCHÉOLOGIE. SCIUCES ET ARTS 

DU DÉPARTEMENT DE L'OISE, 

PeDdant l'amiée 1871. 



Président M. DANJOU (0. *). 

Fiée Président pour \9. section d'Archéologie M. HAMEL. 
Fice- Président pour la section des Sciences 

• naturelles M.Ch.DELACOUR *. 

Secrétaire perpétuel M. QUESNOT. 

Secrétaire pour la section d'Archéologie... M. AuG. FLOURY. 
Secrétaire pour la section des Sciences na- 
turelles M. HiP. RODIN. 

Trésorier M. Al. DELAHERCHE 

Bibliothécaire-. 4rchivUte M. DAMIENS. 

Bibliothécaire-adjoint M. AUG. FLOURY. 

Conservateur du Musée M. Al. DELAHERCHE 

^. ^ . (M. Alf. LEHEC. 

Conservateurs-adjoints \ ^,^^^, ^^^^^^^^^ 



MEMBRES ADMIS PENDANT L'ANNEE 1871. 

TITULAIRES : 

M. Gborgbs gaillard , Substitut. 
H. GOTBLLE ^ , Président du Tribunal civil de Beauvais. 
M. NEZ *^, Procarear de la Répabliqae , à Beaavais. 
M. l'abbé LAFFINEUR , Caré-Doyen de Mouy. 
M. A. RENDU , Archiviste de la Préfecture du département de l'Oise. 
M. DE MALHERBE ^ , Maire de Beauvais , Membre du Conseil général 
de l'Oise. 

HONORAIRE : 

M. l'abbé BARRAUD , Chanoine de la Cathédrale de Beauvais 



i 



^ 




VUE DE L'ABBAYE 

d'après un plan «xecuLé en 1673, pai 



;)E SAINT-LUCIEN 

;. -rdre de BossiieL, abbé commendataire 



SECTION D'AKGHÉOLOGIE ET D'HISTOIRE. 



HISTOIRE 



DE 



L'ABBAYE ROYALE DE SAINT-LUCIEN 



(pï(.DÏlE DE ^AïK^T-pEI^OIT). 



Le cloitrc fut, pendant toute la durée des 
âges chrétiens, l'école permanente des grands 
caractères. 

(Le9 Moines d'Occident, introd. p. xlvi). 

Aux portes de Beauvais, h quelques centaines de mèlres h 
peine au nord de ses murs, s'élevait encore, il n'y a pas un 
siècle, Tun des plus célèbres et des plus opulents monastères 
du Beauvaisis, Tabbaye royale de Saint-Lucien {Monosterium 
Sancli Luciani Bch'acenais]. Ses constructions régulières, majes- 
tueusement assises sur la déclivité occidentale du coteau du 
Tbil, dominaient toute la vallée. Le Tliérain coulait à ses pieds, 
et ses ondes paisibles, avec le rù de Calais, arrosaient ses prai- 
ries, alimentaient ses viviers et donnaient la fraîcheur à ses 
splerdides jardins. Bàlie dans un site charmant, cette abbaye 
offrait une des plus agréables résidences. Des fenêtres de ses 
monuments, de ses esplanades en terrasse, de ses ombreuses 
charmilles, Tœilse reposait délicieusement sur la douce verdure 
des prairies du vallon, s'étendait sur les hauteurs boisées de la 
forêt du Parc, ou s'égarait dans les horizons lointains du sud- 
T. Vlli. 17 



2^S HISTOIRB DE l'ABDAYK ROYALE DK SAINT-LUCIEN. 

ouest, à travers Téchancrure béante qui sépare les côtes de Saint- 
Jean du mont de La Trupinière. La beauté du paysage n'a guère 
changé; mais des riches constructions du monastère que reste- 
t-il? Bien peu de choses : une tour imposante encore, malgré 
son isolement, des murs arrachés ou remaniés et les restes 
d'une porte s'ouvrant vers le village. 

Pourtant ce monastère avait eu un rôle important dans l'his- 
toire du Beauvaisis, et ses destinées, sa grandeur et sa déca- 
dence plus d'une fois furent intimement liées à celles de la ville 
qu'il avoisinait. Son influence et sa gloire rejaillirent sur la cité; 
mais tout cela ne sut trouver grâce devant les vandales de 93. Il 
abritait des hommes inoffensifs, vertueux et charitables, et 
c'était un crime aux yeux de ceux qui gouvernaient alors. Il fut 
condamné à périr, et la sentence ne fut que trop bien exécutée. 

La grande abbaye de Saint-Lucien, qui jadis faisait l'honneur 
de nos contrées, a vécu, ses monuments sont détruits, tous 
ses membres ont disparu. L'herbe croit dans son enceinte, qu'une 
modeste ferme occupe en partie. Ses derniers restes seront bien- 
tôt dispersés. Encore quelques années , et les érudits seuls sau- 
ront que là fût une opulente abbaye. Le soc acéré de la charrue 
retournera bien encore quelquefois, en grinçant, les dernières 
assises de ses fondations, mais ce sera l'agonie suprême, après 
laquelle planera le silence de la mort et de l'oubli. Et personne 
ne se lëvera-t-il pour raconter les origines de cet établissement, 
pour retracer les diverses péripéties de son existence si acci- 
dentée, et pour redire aux contemporains ce qu'ont été ces 
moines qui l'ont habité? Nous oserons essayer de le faire, mal- 
gré notre faiblesse ; puissent d'autres conduire l'œuvre à meil- 
leure fin. 

Notre plan sera fort simple. Dans une première partie, nous 
parlerons des origines de ce monastère et de saint Lucien, sur 
le tombeau duquel il fut élevé. Dans une seconde partie , nous 
retracerons l'historique de son existence, en suivant l'adminis- 
tration de ses abbés. Dans une troisième, nous étudierons ses 
constitutions particulières, ses rites et ses coutumes. Entin, dans 
la quatrième, nous décrirons ses monuments et donnerons l'état 
de ses propriétés et de ses revenus. 

Nous indiquerons, chemin faisaut, les sources auxquelles 
nous avons puisé. 



PREMIÈRE PARTIE. 



LES ORIGINES DE L'ABBAYE DE SAINT-LUCIEN, 



L'abbaye de Saint-Lucien, suivant le sentiment le plus géné- 
ralement adopté, doit son origine à la libéralité du roi de 
France Chilpéric ^'^ Elle fut par lui fondée, vers Tan 583, sur 
le tombeau du glorieux martyr saint Lucien et sur remplacement 
d'une ancienne église dédiée à saint Pierre et saint Lucien, que 
les invasions des barbares avaient ruinée. Ceci ressort de la 
cliarle même de fondation donnée par Chilpéric la vingt-deuxième 
année de son règne. 

Avant d'entrer dans le détail des faits qui ont accompagné cet 
acte de munificence chrétienne de Tun de nos rois , nous de- 
mandons la permission de jeter un coup-d'œil rétrospectif sur 
les temps qui l'ont précédé, afin de mieux faire saisir les cir- 
constances qui l'ont amené. Nous dirons aussi un mot de l'apos- 
tolat du saint martyr qui donna son nom à ce monastère, 
destiné à conserver ses restes vénérés. L'exposé de ces faits pré- 
liminaires ne nous semble pas devoir être une digression intem- 
pestive; on en verra plus tard ressortir Tutilité, nous dirions 
presque la nécessité, quand nous aurons à raconter les divers 
événements qui ont marqué l'existence à travers les âges de ce 
grand établissement. 

Après les mémorables paroles du Sauveur : « Allez dans tout 
l'univers et prêchez l'Evangile à toutes les créatures » (1), les 
apôtres étaient partis pour exécuter l'ordre de leur divin maître. 



(1) Marc, XVI, 15. 



260 HISTOIRE 

Se partageant le monde connu, ils allèrent dans toutes les direc- 
tions, prêchant partout sur leur passage la religion de Jésus 
crucifié (1). Pierre, le chef de ce collège apostolique, vint à 
Rome, dans la capitale du vaste empire qui occupait alors la 
plus grande place dans Tunivers exploré. De ce centre partait 
la vie militaire, administrative, intellectuelle et civile, pour les 
diverses parties de ce corps gigantesque que l'on appelait empire 
romain. C'était là que Pierre prêchait en public et en secret, et 
se formait des disciples pour le seconder dans la diffusion de 
la doctrine qu'il avait mission d'enseigner. Eux aussi partirent 
dans toutes les directions, à la suite des armées, à la suite des 
colons et des commerçants, et portèrent l'Evangile sur tous les 
points de l'empire. Cette diffusion fut si rapide que Senèque 
lui-même nous dit u qu'une nouvelle religion, qui avait pris 
naissance sous Tibère, avait déjà gagné toutes les parties de l'em- 
pire sous Néron. » L'Espagne, la Germanie, la Grande-Bretagne 
furent évangélisées dès les premiers siècles de l'Eglise. 

La Gaule, qu'Auguste et ses successeurs immédiats dotèrent de 
tant de voies stratégiques, de tant d'institutions et d'écoles for- 
mées sur le modèle de celles de la mère-patrie, ne put évidem- 
ment rester en dehors de cette vaste irradiation de l'Evangile. 
Elle eut aussi ses missionnaires et ses apôtres du Christ dès les 
premiers siècles du christianisme, quoiqu'en dise une certaine 
école de critiques née au xvip siècle avec Jean de Launoy, et qui 
n'a pour tout appui que deux pauvres textes de Sulpice Sévère 
et de Grégoire de Tours, cent fois discutés et cent fois réfutés (2). 



(l) Marc, XVI, 20. 

{2} Nous n'entrerons pas dans la polémique engagée entre les historiens 
à propos de Tépoqae de révangélisation des Gaules. Nous déclarons ce- 
pendant qae nous adhérons complètement à l'opinion qui la maintient, 
conformément à toutes les tradiUons , aux deux premiers siècles de l'ère 
chrétienne Cette opinion , contraire à celle de Launoy, nous parait ap- 
puyée sur des documents et des raisons véritablement indiscutables et 
péremptoires Pour ceux qui voudraient s'en rendre compte , nous ren- 
voyons aux travaux tout à fait remarquables de MH. l'abbé Corblbt : 
Hagiographie du diocèse d'Amiens, t. ii, p. 55-1G2; A. Lepklletieh de 
LÀ Sarthe : Défense du christianisme; l'abbé Richard : Origines chré- 
tiennes de la Gaule; l'abbé Darras : Histoire générale de V Eglise, etc. 



DE l'abbaye BOVALE DE SAINT-LUCIEN. 261 

Dès le i**" siècle, vers Tan M de notre ère, c*est-à-dire quatorze 
ans après l'ascension île Jésus-Christ, saint Lazare, saint Maxi- 
min, sainte Marie-Madeleine, sainte Marthe, partis de la Judée, 
apportèrent en Provence les lumières de la foi (i). Vers la même 
époque, sept missionnaires, envoyés par saint Pierre, évangéll- 
sèrent plusieurs de nos provinces saint Trophime s'arrêta à 
Arles, saint Martial ù Limoges (!^), saint Ausiremoine àClermont, 
saint Paul Serge à Narbonne (3), saint Saturnin à Toulouse (4), 
saint Galien à Tours (5), saint Valère à Trêves. Plus tard, mais 
à peu de distance pourtant, le pape saint Clément envoya dans 
les Gaules une nouvelle colonie d'apôtres : saint Denis se fixa à 
Lutèce (6), saint Julien an Mans (7), saint Lucien alla à Beau- 
vais (8), saint Saintin à Meaux, saint Taurin à Evreux, saint 
Rieul à Senlis (9), et les autres ailleurs. 

Saint Lucien, qui évangélisa le Beauvaisis, naquit à Rome 
d'une famille consulaire. Il porta d'abord le même nom que le 
consul Lucius, son père, et prit celui de Lucien en recevant le 
baptême. Suivant la tradition la plus accréditée, il fut converti 
par saint Pierre, qui l'admit au nombre de ses disciples, et le 
chargea plusieurs fois d'aller catéchiser les fidèles et annoncer 
l'Evangile aux payens des environs de Rome. Lucien mit tant de 
dévouement et de zèle dans l'accomplissement des missions qui 



vl) L'abbé Faillon : Monuments inédits stir l'apostolat de sainte Marie- 
Madeleine en Provence j etc., deux volumes. 

(3) L'abbé Arbbllot : Dissertation sur l'apostolat de saint Martial, etc. 

(3) L'abbé Robitaille : Vie de saint Paul Serge, etc. 

[i) L'abbé Maxime Latou : Vie de saint Saturnin ^ disciple de saint 
Pierre. 

(')) L'iibbé Roland : Disserlalion sur l'apostolat de saint Gatien , et 
Jehan dk Saint-Clavirn : Saint Gatim et les origines de iVglise de 
Tours j etc. 

[iV] L'abbé Darras : Saint Denis, Varéopagite; Etudes sur les origines 
chrétiennes des Gaules. 

1) Doni PiOLiN : Histoire de l'église du Mans. 

8) L'abbé Richard : Origines chrétiennes de la Gaule. 

:9^ L'abbé Blo>'d : Recherches .sur la date de l'apostolat de saint Rieul. 



262 HISTOIRE 

lui étaient confiées que le pape saint Clément, l'un des succes- 
seurs de saint Pierre, le sacra évèque et l'envoya dans les Gaules 
avec saint Denis, saint Julien, saint Taurin, saint Rieul, saint 
Saintin et plusieurs autres généreux apôtres, pour y porter la 
lumière de la foi. 

Chemin faisant, Lucien et ses compagnons évangéjisaient 
les peuples, aux environs de Parme, il fut arrêté, comme il 
prêchait, et jeté dans une prison après avoir été accablé de mau- 
vais traitements. La nuit, des chrétiens le délivrèrent et lui per- 
mirent de continuer sa route. A Pavie, où nos courageux apôtres 
séjournèrent pendant quelque temps, ils convertirent un grand 
nombre de paysans, puis ils s'embarquèrent pour les Gaules. Us 
abordèrent à Arles, où les fidèles, convertis par saint Trophime, 
les reçurent avec joie. Ils choisirent même Tun d'eux , Kieul, 
pour remplacer saint Tjrophime, qui venait de mourir. Après 
quelque temps d'arrêt, nos apôtres poussèrent plus avant et se 
dirigèrent vers le nord des Gaules, où Rieul devait les rejoindre 
plus tard. Denis s'arrêta à Lutèce, Julien s'en fut chez les Céno- 
mans, Taurin chez les Ebroices, Saintin chez les Meldes, et 
Lucien chez les Beilovaques. 

Nos pères, les Beilovaques, étaient la peuplade belge la plus 
belliqueuse et la plus remuante. Comme ils essayaient sans 
cesse de secouer le joug de la domination romaine, les vain- 
queurs entretenaient dans Beauvaîs, sa capitale, une forte gar- 
nison destinée à comprimer les soulèvements, et une adminis- 
tration civile calquée sur celle de la mère-patrie pour travailler 
à romaniser le pays. Quand Lucien y pénétra, il se trouva en 
rapport avec des compatriotes, la plupart idolâtres, et avec un 
peuple qui détestait sa nation. De graves difficultés se dressaient 
ainsi devant lui pour entraver sa mission. Pour parler aux Ro- 
mains de la religion nouvelle, que les édits des empereurs 
prescrivaient, il fallait user d'une extrême circonspection. FI 
n'en fallait pas moins pour la faire embrasser par un peuple qui 
abhorrait tout ce qui venait du pays de ses vainqueurs. A force 
de patience, de douceur, d'abnégation, par la pratique de toutes 
les vertus et avec l'aide de Dieu, Lucien sut triompher de tous 
les obstacles. A ses exemples et à sa parole, des Romains et des 
Beilovaques se convertirent. 

Son action ne se borna pas à la ville ; elle produisit aussi ses 



DK L ABBAYE ROYALE DE 8AINT- LUCIEN. 263 

effets dans les campagnes, r/apôtre, quittant les murs de Beauvais, 
allait souvent cliercber les peuplades errantes au milieu de leurs 
forêts épaisses et reculées , où elles s'étaient réfugiées pour 
conserver leur indépendance et se soustraire à la domination 
étrangère. Quand il les avait rencontrées, assis à leur misé- 
rable foyer, il leur parlait avec tant de bonté de ce Jésus si 
doux, si bienfaisant, que les Juifs avaient crucifié, que les 
pauvres gens se jetaient à ses pieds pour le conjurer de conti- 
nuer à les instruire. 11 parcourut ainsi les forêts marécageuses 
du Bray jusqu'à Espaubourg, celles du Thérain jusqu'à Escames, 
les hauteurs qui couvrent !3eauvais, au nord, jusqu'à Ourcel- 
maison et Breteuil. Partout il faisait des prosélytes, les conver- 
sions se multipliaient, et de petites chrétientés se formaient. 

Pour l'aider dans les travaux de son apostolat, Lucien se 
choisit deux fidèles ministres, du milieu de ce peuple qu'il avait 
converti. Maxien et Julien étaient leurs noms. Il les forma à la 
grande œuvre de l'évangélisation, leur conféra les ordres sacrés 
et se fit suppléer par eux dans la diffusion de la parole sainte. 
Il vécut de longues années, et il avait la consolation de voir les 
rudes fatigues de son ministère récompensées par la multitude 
des fidèles qui avaient abandonné les faux dieux pour Jésus- 
Christ. 

Les prêtres des idoles s'émurent de cette désertion de leur 
culte; ils portèrent plainte au préfet Julien et appelèrent les 
sévérités des édîts impériaux sur la tête du novateur qui prêchait 
la destruction des dieux de l'empire. Julien détestait le christia- 
nisme et n'était pas sans ambition. Il savait que Fescennius 
avait su augmenter son crédit auprès de l'empereur en persé- 
cutant la religion du crucifié à Lutèce, et en faisant mettre à 
mort ses plus ardents propagateur^ : Denis, Bustique et Eleu- 
thère, et il était prêt à saisir l'occasion d'en faire autant. La 
dénonciation des prêtres des idoles lui en fournissait le prétexte. 
Il envoya donc de ses satellites à là recherche de Lucien, avec 
ordre de le faire apostasier et sacrifier aux dieux de l'empire, 
ou de le mettre à mort s'il refusait. 

Lucien, averti de ses desseins, fit ses adieux aux chrétiens 
de la ville, les exhorta à rester fermes dans leur foi et se retira 
avec ses deux compagnons sur une colline boisée appelée au- 
jourd'hui Monimille , à une heure de marche environ de Beau- 



264 HISTOIRE 

vais. Un grand nombre de fidèles ne tarda pas h Ty rejoindre 
pour entendre encore sa parole. Ce concours de peuple, et peut- 
être la perfidie d'un faux frère eurent bientôt mis les émissaires 
sur la trace de Tapôtre. Ils gravirent la côte de Montmille et y 
trouvèrent Lucien évangélisant la foule. 

Les soldats arrêtèrent d'abord ses deux fidèles compagnons, 
Maxien et Julien , et les menacèrent de la mort s'ils ne sacrifiaient 
incontinent aux idoles. Les deux généreux confesseurs refusè- 
rent énergiquement , et leurs têtes tombèrent sous le glaive de 
ces bourreaux. 

Cette inique exécution, loin d'intimider Lucien, ne fit que le 
fortifier dans sa résolution de souflrir le martyre plutôl que de 
renier son Dieu. Il répondit avec fermeté à toutes les sollicita- 
tions des sicaires de Julien. Les mauvais traitements, qu'on lui 
fit subir, le trouvèrent inébranlable dans sa foi. Las , enfin , de 
ne rien gagner auprès de lui, et irrités de sa constance à dé- 
fendre la religion du Christ, les soldats, pour en finir, lui tran- 
chèrent aussi la tête (1). 

Une pieuse légende rapporte qu'aussitôt après, le saint mar- 
tyr ramassa sa tète et, la tenant dans ses mains, se mit en 
marche vers la ville de Beauvais. Il traversa le Thérain à Miau- 
roy (2), et s'arrêta sur la colline opposée, à un quart de lieue 
environ de la ville. De charitables fidèles lui donnèrent, en cet 
endroit^ une honorable sépulture, tandis que les mêmes devoirs 



(1) Les trois martyrs eurent la tête Irancbée , croit-on , au milieu même 
du vfilage de Montmille, dans un endroit voisin de la mare actuelle et où 
Ton fit bâtir plus tard une chapelle dite de la Rosière. Cette cbapeile a 
été démolie lors de la Révolution. Elle portait la dénomination de la 
Rosière p^rce que, suivant une tradition locale, mentionnée par Louvet 
{Hist. et Antiq. de Beauvais, t. i , p. 387), des rosiers aux roses vermeilles 
poussèrent sur la terre qui reçut le sang de saint Lucien. 

1,2; La croyance locale assure que la fontaine de Hiauroy jaillit aussitôt 
que saint Lucien, traversant le Thérain , eut mis le pied sur la rive, et qu'il 
lai donna une vertu merveilleuse. Elle devint bientôt le but i)'"n piMé- 
rinage q:n s'est perpétué à travers les siècles. On bftlit, ft côté , i:ne cha- 
pelle dédiée a l:i Vierge 3Iarie ; elle existe encore aujourd'hui; mais, 
vendue par la nation en 1792 , elle est convertie en grange. 



DE L' ABBAYE ROYALE DE SAINT-LUCIEX. 265 

étaient rendus à ses glorieux compagnons sur la montagne 
même de Monlmille, à quelques pas du lieu du martyre (i). 

Nous n'entrerons dans aucvine discussion sur la valeur hiato- 
rique de celte légende. Le fait qu'elle raconte, tout extraordi- 
naire qu'il soit, n'est pas impossible à la toute-puissance de 
Dieu; mais a-t-il véritablement existé? C'est là la question. Plu- 
sieurs Vies du saint, imprimées dans les Bollandistes {die wwja- 
nuarii), le rapportent, le martyrologe du diacre Florus {w siècle) 
l'admet , et Lonvet {'/isfoire et antiquitfs du diocèse de Beaxivnis^ 
t. I, p. 3S()) le cite; pour nous, nous l'abandonnons à la légende. 
Seulement il est bon de le citer pour faire comprendre l'icono- 
graphie du saint pendant tout le moyen-ftge jusqu à nos jours, 
puisque la sculpture comme la peinture représentent générale- 
ment saint Lucien tenant sa tête coupée entre les mains. Quoi- 
qu'il en soit de ce fait extraordinaire et miraculeux , il est une 
chose certaine, c'est qu'après avoir été martyrisé à Monlmille le 
corps de saint Lucien fut Inhumé par les fidèles sur la colline 
du Thîl, à l'endroit où fut depuis bâtie l'abbaye de Saint- 
Lucien (2). 

Les chrétiens qu'il avait baptisés se faisaient un devoir de 



(l) Les corps do saint Haxien et de saint Julien ont été inbumés à quel- 
ques centaines de pas au midi de l'endroit où ils avaient été décapiti^s, 
dans une excavation qui est aujourd'tiui la crypte de l'église de MontmUle. 
Cette église fut construite plus tard sur leur tombeau, lors de la fonda- 
tion du prieuré de saint Haxien. 

[2\ Quelques historiens ^ après Louvet, ont prétendu que saint Lucien 
fut intiumé au lieu où fut depuis construite l'église de Notre-Dame-du- 
Thil. Cette asserUon nous parait trop peu fondée pour être admise. En' 
effet, il est de fait constant, d'après les plus anciennes chartes et les plus 
vieux pouMlés, que cette;,égiise a toujours porté le titre de Notre-Dame. 
Ceci indique qu'elle a été dédiée sous ce vocable. Or, il est certain 
qu'on n'eut pas manqué de la dédier sous le vocable de saint Lucien, si 
elle eut été construite sur son tombeau. D'ailleurs, la charte de Chil- 
péric l", relative à la fondation de labbaye. dit clairement que l'église 
bâtie sur le tombean de saint Lucien élail dédiée à saint Pierre et saint 
Lucien; ce n'était donc pas celle d^ Noire-Dame. Celle-ci, fort ancienne 
du reste, aura été construite pour le service de la paroisse formée auprès 
de ce tombeau. 



266 niSToiRB 

visiler son tombeau pour vénérer sa mémoire. Souvent ils ne 
pouvaient le faire qu'en secret; mais quand la persécution se 
fut ralentie, ils y érigèrent un oratoire pour y prier en commun. 
Le grand apôtre du Beauvaisis et son premier évèque eut dès 
lors un culte (i). 

Plus tard, quand les édils de Constantin eurent rendu la paix 
à l'Eglise, un édifice plus vaste fut construit en cet endroit et 
dédié à saint Pierre et à saint Lucien. Cette église était desservie 
par les prêtres et les diacres qui assistaient Tévèque de Beauvais 
dans l'exercice de son ministère. Ils y vivaient en communauté 
et se répandaient dans les campagnes pour y prêcher la parole 
de Dieu. C'était le prélude de la grande institution monastique 
qui devait se fonder en ces lieux. Leur existence fut bien des 
fois troublée par les continuelles commotions qui agitèrent la 
dernière période de la domination romaine dans les Gaules , et 
un jour ils virent fondre sur eux des hordes de barbares qui 
pillèrent leur église et la ruinèrent. On était alors au v« siècle. 
L'irruption des Vandales (406-416) avait commencé à leur causer 
les plus graves dommages en dévastant leur petit établissement, 
et l'invasion des Huns, sous la conduite d'Attila, y mit le comble 
en le détruisant complètement (451). 

Les ruines de cette église restèrent abandonnées pendant bien 
des années. On ne pouvait songer à les relever. Le pays était 



{V Consulter pour la vie de saint Lucien : les Bollandisles : Acta sanc- 
torum, die yiujanuarii, où sont citées, avec annotaUons, deux Vies du 
saint, l'une écrito par un moine de l'abbaye de Saint-Lucien, et t'autre 
par Odon, évéque de Beauvais de 802 à 881. —Vincent de Beauvais: 
Spéculum histor., lib. x, cap 25 et 26. — Louvet : Hist. et Antiq. du 
Beauvaisis, t. i, p. 372 etsuiv.; t. ii, p. 130 — Loisel : Mémoires des 
pays, villes, etc. du BeauvaUiSf p, 51 et suiv. — Hermant : Histoire de 
Beauvais, liv. il. — D. Percheron : Histoire de l'abbaye de Saint-Lucien, 
mss. c. 1". — Gallin Christ., t ix, col. 69J. — Deletlrc : Hist. du dioe. 
de Beauvais, t. i, p. 22, 111 et suiv — De La Fontaine : Hist. de Beauvais, 
t. 1 , p. 141. — A. Sabatier : Vie des saints du diocèse de Beauvais, p. 5. — 
Corblet : Hagiographie du diocèse d* Amiens — Baillet : Vie des saints. — 
Giry : Vie des saints, 8 janv. — Ch. Brainne : Les hommes illustres du dé- 
partement de l'Oise, t. m , p. 185. — La légende du bréviaire de Beauvais 
(VIII januarii}, etc. 



DE L*ABBATE ROYALE DE SAINT-LUCIEN. 267 

trop bouleversé» et la sécurité n'était pas asse7. grande en dehors 
des murs de la ville : ce n'était sans cesse que luttes à mains 
armées. Les Francs faisaient tous leurs efforts pour s'implanter 
dans le pays. Ghildéric I*"*, leur roi, s'emparait de Beauvais 
vers '477, et les Gallo-Romains résistaient. Clovis seul put se les 
attacher définitivement par sa conversion au catholicisme (496). 
La paix se fit alors , et l'on put espérer»des jours plus calmes. 

La tranquillité fut de courte durée : la mésintelligence qui 
s'établit entre les enfants de Clovis ensanglanta de nouveau le 
pays et le livra aux horreurs de la guerre civile. Au milieu de 
ces luttes fratricides, les évoques successeurs de saint Lucien 
songeaient à faire sortir de ses ruines l'église jadis construite à 
son tombeau, et les événements sans cesse les arrêtaient. Pour- 
tant l'un d'eux , Constantin , qui administra l'église de Beauvais 
de l'an 55î> à l'an 560 (1), résolut d'en finir. Il ne voulait pas se 
contenter d'une réédification plus ou moins belle d'un monu- 
ment; il avait des idées plus grandes et plus élevées. Il forma 
le projet d'attacher, à cette réédification, une institution destinée 
à continuer l'œuvre du grand apôtre par l'apostolat de l'exemple, 
par la vie régulière, mortifiée et véritablement chrétienne : il 
eut la pensée d'y fonder un monastère. 

La société de son diocèse, comme celle de toute la Gaule, était 
corrompue, pervertie, par suite de l'occupation romaine et des 
invasions des barbares; la férocité et la débauche se donnaient 
partout la imain, et Constantin voulait y remédier. La vie mo- 
nastique, introduite dans ce diocèse, lui paraissait devoir être 
le moyen le plus efficace pour obtenir le résultat qu'il déôirait. 
Il avait été témoin lui-même ailleurs des heureux effets de cette 
Institution, et il espérait que son influence pourrait contribuer 
à réformer les mœurs et à ranimer les quelques étincelles de 
probité, d'intelligence et de vertu qui se trouvaient encore dans 
ses diocésains. 11 voyait, du reste, des établissements de ce genre 
se multiplier de toutes parts (2). 



(1) Delettre : Hist. du dioc. de Beauvais, t. i , p. 195 et suiv. 

i% Les abbaye3 de Saint-Basle et Saint-Tbierry, au diocèse de Reims ; 
de Saint-Pierre-le-Vif, à Sens; de Saint-Ouen, à Rouen ; de Sainte-Gene- 
viève et de Saint-Germain-i'Auxerrois , à Paris , venaient d'être fondées, 
et Cbildebert faisait alors bAtir celle de SaInt-Germain-des-Prés. 



268 HISTOIRE 

Avant de mettre son projet k exécution, Constantin tint à s'as- 
surer l'agrément et le concours des fils de Clovis. Il fenta une 
démarche auprès de Childebert qui régnait à Paris, et de Clotaire 
qui était roi de Soissons. Ces princes, malgré l'étrange et odieux 
mélange de ruse et de férocité, d'incontinence outrée et de sau- 
vage orgueil, qui les caractérisait comme tous ceux de leur race, 
avaient parfois des sentiments de foi et de dévouement à TEglise 
si sincères qu'il fallait savoir en profiter. L'évêque de Beauvais 
sut se les rendre favorables. Childebert surtout, ce roi monas- 
tique par excellence, comme l'appelle un grand écrivain (i), qui 
se faisait un plaisir de fonder des monastères au retour de ses 
expéditions, accueillit Constantin avec la plus grande bienveil- 
lance. Il entra complètement dans ses vues, l'encouragea dans 
son projet et lui fit don, pour l'aider, de plusieurs terres en 
Beauvaisis, et notamment de celle de Bulles (2). 

Constantin put donc se mettre à l'œuvre. Il avait à peine com- 
mencé quand la mort l'enleva subitement. Childebert, son plus 
ferme appui, était lui-même décédé quelque temps auparavant. 
L'entreprise restait inachevée. Il est vrai qu'un successeur allait 
être donné à Constantin, et Hincbert aurait pu continuer l'oeuvre 
commencée. Ce n'étaient ni les fonds, ni l'emplacement qui 
manquaient; mais le nouvel évêque avait d'autres vues et d'au- 
tres projets que son prédécesseur, et la fondation du monastère 
fut abandonnée, au moins momentanément. Nous verrons plus 
lard le roi Chllpérîc blâmer sévèrement cette négligence (3). 

Quoique le premier projet n'eut pas eu alors son effet, les 
religieux de Saint-Lucien n'ont jamais manqué de considérer 
ses auteurs comme les premiers fondateurs de leur monastère. 
L'ancien obituaire de l'abbaye le disait formellement à l'égard 



;l) Montalemberl : Les moines d'Occident, t. ii, p. 295. 

(2) Simon : Svppl. à l'IIist. du Beauvaisis, p. îOl des fondaliuiis Dos 
hii^toriens ont aUhliiK^ à tort, pensons-nous, cetlo donation h Childe- 
bert Ilï, qui vivait du temps de Constantin H, Ovr'quc de Beauvais, 
vers ()0.">. 

(.l) Et ejusmodi negotii providentiam supra nominatœ ui^bis Episcopis 
committentes fgenilorcs noslrij crediderunt, sedilli alia cupientes corn- 
mvistkm hoc neglcctum reliquerunt. — (Cari. Cliilpér.) 



DE l'abbaye royale DE SAINT-LUCIEN 269 

de Childeberl : « KaL januarii obiit Childebertus rexy filins 
Clodovei régis, et primus fundator hujus cceiwàii (i). » S'il ne 
l'ait pas une mention spéciale de Constantin, c'est que Ton fai- 
sait ga mémoire avec celle des autres évêques do Beauvais. 

Les choses restèrent en cet état juique vers Tan 580. Dodon 
était alors sur le siège de Beauvais, et un saint religieux nommé 
Ëvrost, originaire de cette même ville, gouvernait le monastère 
de Saint-Fuscien , près d'Amiens. 

Ce pieux moine, qui déjà avait fondé une petite communauté 
régulière à peu de distance de Beauvais, à Oroêr, croit-on {t)y 
avait une grande dévotion envers saint Lucien , le protecteur de 
sa ville natale. Dans sa solitude de Saint-Fuscien, souvent il 
songeait à ces souvenirs légendaires, qui avaient si vivement 
impressionné son enfance, à ces promenades solitaires qu'il 
aimait tant à faire au tombeau désolé du glorieux martyr, à ces 
larmes versées, à ces prières si ardentes, au milieu de ces dé- 
combres, alors qu'il méditait sa retraite du monde, et ces rémi- 
niscences lui faisaient se demander s'il n'y aurait pas moyen de 
faire honorer plus dignement ce tombeau , qui lui était si cher. 
Pourquoi, se disait-il, ne pas reprendre l'œuvre tentée par 
Constantin ? Il avait l'estime et la confiance de Frédégonde, la 
femme du roi Chilpéric, puisque c'était-elle qui l'avait fait pla- 
cer à la tète de Saint-Fuscien (3), et il pouvait espérer son appui 
et son concours. Pourquoi ne pas en profiter ? 

Un soir, que ces pensées le préoccupaient plus que d'habitude 
et qu'il cherchait à prendre un peu de repos sur sa rude couche 
monacale, saint Lucien, nous dit l'auteur de sa vie, lui apparaît 
et lui ordonne d'aller rechercher les corps des compagnons de 
son martyre (4), qui reposent ignorés et sans respect sur la col- 



(1) Deletlre : Hist du dioc. de Beauvais, t. i, p. 196. 

{i) Ibidem, p. 212 , et Graves : Statisl. du canton de Nivillers. 

{'Y) Annal bénédicL, t. i , p. 189. 

(1) L'aatear de la légende insérée dans les BoUandisleâ fdie xw juliij 
ne parle que du corps de saint Maxien ; mais on doit supposer que le corps 
de saint Julien, qui se trouvait avec lui, a été transporté en même temps. 
Aucun document n'indique , du reste , une autre translation. 



270 HISTOIRE 

Hue de Montmille, pour les réunir au sien. Evrost obéit. 11 va 
trouver Tévèque de Beauvais et lui fait part de l'ordre miracu- 
leux qu'il a reçu. Dodon est d'avis de commencer aussitôt les 
recherches. Ils se mettent en prière et puis ils se rendent à 
Montmille. La tradition locale leur fournit des indications; ils 
font creuser la terre, et bientôt apparaissent au jour les corps 
des deux martyrs (1). Le cœur rempli de joie, ils bénissent le 
Seigneur, lèvent de terre les saintes reliques et les transportent 
solennellement au tombeau de saint Lucien. Les miracles qui 
s'opérèrent en cette circonstance ranimèrent tellement la piété 
des fldèles, que ce ne fut qu'un cri dans tout Beauvais pour de- 
mander la reconstruction d'une église destinée à protéger ces 
restes vénérés. 

L'évoque de Beauvais et l'abbé de Saint-Fuscien voient dans 
cet élan du peuple le moyen de conduire à bonne fin le projet 
depuis si longtemps en souffrance, ils vont trouver le roi Cliil- 
péric, lui rappellent ce que ses prédécesseurs ont déjà fait pour 
cette église et lui demandent de confirmer les actes émanés de 
leur autorité à ce sujet, et d'ordonner qu'il soit donné suite à 
l'entreprise. Chilpéric, qu'une grave maladie et la perte de deux 
de ses enfants venaient d^ rappeler à des sentiments plus chré- 
tiens que ceux qui ranimaient d'habitude, se montra favorable 
au projet et tinta honneur d'y attacher son nom. Pour que per- 
sonne ne pût douter de ses intentions, il fit ausssitôt délivrer 
un diplôme royal signé de sa main. Evrost et Dodon voyaient 
enfin leurs vœux près d'être réalisés. 

Cette pièce a été fort contestée, et nous en examinerons plus 
loin l'authenticité et la valeur. En voici la traduction (â) : 

u Chilpéric, roi des Francs, homme illustre. Comme nous de- 



(1; Les deux corps saints étaient inhumés on peu en avant et sous la 
pierre qui sert de palier à l'autel de la crypte de l'église de Montmille. Le 
carrelage exécuté en 1859 a permis de constater l'existence de l'excavation 
faite pour recevoir les corps. 

(2) Chilpericus Rex Francorum vir illuster. Cûm et in hoc vitâ brevi 
lempore maneamtis et ad mortem ineffugabiliter properemws, oportet ut 
volunlalem Domini faciamus, et Ecclesias vel sanctorum venerabilium 
loca devotè construt^nits , ut inperpetuvm cu/m ipsis gaudere valeamus : 



DB l'abbaye royale DE SAINT- LUCIEN. 271 

a meurons peu de temps en cette vie, et que nous avançons ra- 
a pidement vers la mort, sans pouvoir l'éviter, nous devons 
a faire la volonté du Seigneur et construire des églises aux lieux 
« où sont honorés les saints, pour mériter de partager avec eux 
a les joies de l'éternité. En remplissant ce devoir de piété, nous 
a ne pouvons douter que nous ne soyons agréables à Dieu et ne 
<c méritions de régner éternellement avec les saints. 

tt En conséquence, que tous présents et à venir, que tous 
« les agents de notre royaume sachent qu'autrefois, lors des 
« irruptions des païens sur les terres des Francs, des églises ont 
« été détruites, et un grand nombre de monastères dépeuplés et 
« ravagés. Notre intention bien arrêtée était de réparer ces 
« ruines, aussitôt que nous le pourrions, quand le vénérable 
« évèque de Beau vais, le seigneur Dodon, et notre bien-aimé 
« Evrost , abbé, ainsi qu'un grand nombre de nos fidèles sujets, 
« sont venus vers notre sérénité, et nous ont supplié, pour notre 
« salut et pour la conservation de notre royaume, d'user des 
a largesses de notre munificence royale pour faire réédifier une 
« église, qui avait été jadis construite près des murs de Beau- 
« vais, en l'honneur du bienheureux Pierre, prince des apôtres, 
a et de saint Lucien, martyr, que les païens avaient pillée et 
« détruite, et de la placer à perpétuité sous notre protection et 



hcBC enim facientes, Deo veto sint dubio placere poterimus, et cum sanctis 
inperpetuum regnare. Igitur notum fnt prœsentibus et futuriSt omnibtts 
sciliceLagentibtbS regni noslri, quod oUm paganis irruentibus in Fraii- 
corum terras, eccUsiœ' desiructœ nionasteria quamplurima depopulata 
atque vastata 8\Mt, ad quœ reœdificanda cum noster animuSf si facuUas 
assit, prompttbs omnino fuerit, domnus Dodo Bellovacensium venerabiUs 
episcopitSt atque carissimus noster Ebrulfus abbas, cum aliis quamplu- 
rimis fidelibus nostri regni, adierv/nt serenitatem noslram , obsecrantes 
ut quamdam eeclesiam, quœ ab antiquis in honore beati Pétri apostolo- 
rum principis et sancti Luciani martyris , prope muros Bellovacœ urbis 
fuerat constr'acta, sed postea quâdam paganorum irruptione vastata at- 
que destructa est, pro sainte nostrâ et totius regni nostri conservations , 
nostrû munificentia et largitate reosdi/icare juberemus, et eam nostrâ 
dUione nos et no$tri suceessores imperpetuum tueremw. Et ideo mnximèt 
quoniam hanc eamdem eccUsiani genitores nostri dalis quarumdam sua- 
rum possessionum reddUibus ad meliorem statum quondam reducere tfo- 



272 IIISTOIBE 

« SOUS celle de nos successeurs. Nous avons d'autant plus volon- 
« tiers accédé à cette requête, que déjà nos ancêtres avaient 
«' affecté les revenus de quelques-unes de leurs propriétés pour 
« remettre cette église en meilleur état. Ils avaient laissé le soin 
« d'exécuter leurs intentions aux évèques de ladite ville; mais 
« ceux-ci avaient d'autres désirs et d'autres vues, et négligèrent 
« l'œuvre dont ils étaient chargés. Ce qui nous excite le plus 
« vivement à exécuter cette restauration, c'est le récit qui nous 
« a été fait dernièrement que le glorieux martyr saint Lucien 
« est apparu à Evrost et l'a pressé de retirer de Montmille, où il 
« gisait ignoré, le corps de saint Maxien, qui avait partagé la 
« gloire de son martyre , et de le déposer à côté de lui dans la 
« même église; et que, depuis l'exécution tle cet ordre, beau- 
« coup de miracles éclatants se sont opérés par l'intercession 
« de ces saints martyrs. C'est pourquoi, vu la justice et l'utilité 
« de la requête qui nous a été présentée, en vertu de notre au- 
« torité royale, nous ordonnons, par la teneur de ces présentes, 
« que l'église, autrefois bâtie près des murs de Beauvais, en 
<• l'honneur du bienheureux Pierre, prince des apôtres, et du 
« martyr saint Lucien, dont le corps y repose, soit réédiflée par 
« la munificence de notre libéralité et appropriée au service du 
c( Dieu tout-puissant, et qu'une communauté de cénobites y soit 



lueruntf et hujusmodi negotii providentiam jam supra nominatœ urbis 
ejnscopis conimiltentes crediderunt, sed illi aWi cupientes cômmissum 
hoc neglectum reliquerunt. Nos itaque ad id peragendum invitât perma^ 
ûcimè quod hiis diebus noslris sanctus Lucia7ius martyr Domini gloriosus 
jam superius dicto Ebrutfo abbati per visionem apparuit, et ut sariclum 
Maxianum , qui adhuc in Monte Milio la,tebat , et illius conwrtio pro 
Christo cœsum de abdito sublevaret, et secum in eâdeni ecclesiâ conderetf 
rogavit; ubi ex eâ die quâjussio istaprracla est, multaet prœclara inira- 
cula per sanctos illos martyres inillo loco demonstrantur îgiiur quia 
petitio justa et utilis existit. nos nostram auctoriiatern prœHantes , per 
hanc decreti nostrx pagtnam dectrnimus atqve robommus, ut ecdesia in 
honore beati PetH apostolorum prinn^iis et sancli Luciard martyris, ubi 
ipse sanctus in corpore quiesàt. qvœ est propè mtiros Bellovacœ urbis, 
nostr-œ Uberalitatis munifiventiâ reœdificetur, et ut famulatibus omnipo- 
tenlis Domini aptetur, atque cœnobitœ Deo famulanles ibi congrtgenturt 
ita tamen ut in perpetuwn sub nostrâ noslrorumque successorum, regun 



DE L*ABBATE ROYALE DE SAINT-LUCIEN. 273 

« établie pour vaquer au service divin, de telle manière cepen- 
• dant que ce lieu et Téglise qui y sera construite soient et de- 
« meurent à toujours sous notre protection et sous celle des rois 
u des Francs nos successeurs, et qu'il ne soit permis à personne 
tt de jamais la confier ni la soumettre à aucune autre puissance 
« séculière. Si quelqu'un, ce que nous ne pouvons croire, osait 
« agir contrairement à ce présent décret, et violer ces disposi- 
« tions que nous avons édictées au nom et pour l'amour de Dieu, 
« qu'il encoure la colère du souverain juge, qu'il soit dépouillé 
tt de tous ses biens et banni du royaume. Et afin de donner plus 
a de force à ce décret de notre sérénité, nous l'avons faitmar- 
« quer du sceau de notre anneau royal et l'avons signé de notre 
« main. » 

Puis suivent les signatures de Chilpéric, glorieux roi, et d'Ellri- 
tus, écrivain du palais, et la date de l'an de l'incarnation dcvi, 
indiction ix, avec la mention la xxip année du règne de Chil- 
péric, à Rouen, en assemblée générale, le m des nones du mois 
de mai. 

Cette charte, l'une des plus importantes de celles concernant 
l'abbaye de Saint-Lucien, parce qu'elle constate sa fondation 
royale, a vivement exercé la sagacité des savants. Un certain 



videlicet Francorum^ ipse locus et ecelesia œnsistat jurisdictione ^ nec 
eam aliquis alicui aliquâ pole&taU seculari prœdUo credal vel subdat. 
Si quis autem^ quod minime credimtis, contra hoc noslrœ sanciionis 
decretum aliter, quàm à nobis dictatum est y agere voluerit et hoc prœ- 
cepium nostrum temerè attemptaveril ^ iram summi Juditis, pro cvjus 
nomine et amore nos ista roboravimus , incurrat, et quantamcumque 
possessiomm habere videtur, legibus amiltett et insuper exul et pro- 
fugus a potestate totius regni no$tri fugiens recédât, Quodquidem sereni- 
tatis nostrœ decretum, ut pleniorem vigorem obtineat^ annuH nostri im- 
pressione astipulari fedmus , alque manu propriâ subsignantes robora^ 
vimus. 

t Signum Chilperici gloriosi régis. 

Ego EUritus Palatinus scriptor recognovi 

Datum anno Dominicœ incamationis dcvi, indiclione ix, 
regni Chilperici régis xxn. 

Actum Rotomagi in generali conventu, m nonas mensis maU, 
T. VIII. iS 



274 HISTOIRE 

nombre d'entre eux, avec le P. Papebroch et God. Hermant (1), 
ont contesté son authenticité sur l'inspection de la mention in- 
diquant la date. Elle marque, disent-ils, les années à partir de 
rincarnation, et les rois mérovingiens n'employaient pas cette 
manière de supputer le temps, mais comptaient les dates par 
les années de leur règne. En outre, elle donne Tan G06, indiction 
neuvième , comme étant la vingt-deuxième année du règne de 
Ghilpéric. Or, Chilpéric ayant commencé à régner en r^l, la 
vingt-deuxième année de son règne concorde avec Tan 583, in- 
diction première, et non avec Tan G06; d'ailleurs, Chilpéric mou- 
rut en o8i, et ne pouvait délivrer de diplôme en 606. Ces objec- 
tions sont graves assurément et de nature à faire douter de l'au- 
thenticité de la pièce. Dom Mabillon et dom Ruinart ne dédai- 
gnèrent pas de venir à Tabbaye de Saint-Lucien pour examiner 
cette charte et se rendre bien compte de la difficulté (2). 

A la première inspection, les deux savants bénédictins recon- 
nurent que l'encre et récriture de la date dcvi indict, ix% étaient 
bien moins anciennes que celle du corps de l'acte, et leur opi- 
nion fut qu'il en était de cette charte comme de beaucoup d'au- 
tres qu'ils avaient eues à examiner, la date manquant, ou étant 
devenue illisible pour une cause quelconque, une main malavisée 
et plus récente l'avait datée ou avait essayé de restituer la date 
pour en faciliter le classement. Mais à leurs >eux, cette addition 
maladroite ne constituait pas un motif suffisant pour rejeter cette 
pièce comme fausse, attendu qu'elle présentait d'ailleurs tous 
les caractères d'authenticité les plus incontestables. Nous ne se- 
rons pas plus sévères qu'eux (3). 

Au surplus, cette charte futvidimée et confirmée, en 1283, par 
le roi Philippe le Hardi, qui en admit la véracité sans conteste. 

Forts de cette approbation publique du roi Chilpéric , Dodon 



(1) God. Hermant: Hist. deBeauvais, liv. ii, ch. 32*. 

(2) Cet examen eut lieu le 16 septembre 1707, en présence des chanoines 
Le Gat et Le Magnier, et de M. Le Sceilier, élu de Beau vais. 

(3) Voir sur cette question : D. Percheron : Histoire de l'abbaye de 
Saint-Lucien y ch. iv. — Annales benedict., l. i, p. 189. — Delellre : Hist. 
du diocèse de Beauvais, i , 220. — Simon : Correct , p. 2. — Le Cointe : 
Annales — BoUand. : Acta sanctorum, die xxv juUi, S. Ebrulfus. 



DE l'abbaye royale DE SAINT-LUCIEN. 275 

et Evrost n'avaient plus qu'à mettre la main à l'œuvre. Le peuple 
était excité par les nombreux miracles qui s'opéraient au tom- 
beau des saints martyrs, et l'on était certain d'avoir son concours. 
Il n'y avait plus à hésiter. Les travaux sont donc ordonnés, le 
peuple enthousiasmé les pousse avec activité; les ruines sont 
déblayées, les murs sortent de terre, et bientôt une église im- 
posante s'élève , tandis qu'autour d'elle se groupent les bâti- 
ments claustraux nécessaires à l'existence d'une communauté 
religieuse. Quand tout fut préparé, Evrost, choisissant les moines 
les plus fervents de Saint- Fuscien et de l'Oratoire, s'envient 
avec eux trouver l'évéque de Beauvais et le prie de les bénir. 
Dodon était au comble de la joie, ses vœux allaient être accom- 
plis. Il bénit avec effusion le saint abbé et son petit troupeau, 
et, l'accompagnant avec son clergé et tout le peuple qui le suit, 
il conduit la pieuse colonie jusqu'à l'établissement où elle va 
désormais se consacrer au service du Seigneur. Il fait solennel- 
lement la dédicace de l'église. Les tombeaux des saints martyrs, 
de saint Lucien et de ses compagnons, sont visités; leurs restes 
vénérés sont levés du lieu où ils reposaient et transportés, avec 
toute la pompe que l'enthousiasme d'un peuple peut déployer, 
jusque dans la nouvelle église, où l'évéque les dépose sous le 
maltre-autel. Puis Dodon bénit les autres édifices, où la vie mo- 
nastique va désormais s'écouler, et met les moines en possession 
de leurs cellules. Ceci se passait le xvii des calendes de novembre 
(16 octobre). Les annales de l'abbaye, ni l'ancien martyrologe 
de Beauvais, qui relatent le fait, ne nous indiquent l'année; 
mais ou pense que ce fut vers l'an 585; ce ne put pas être du 
moins à une date postérieure. 

Louvet {HUt, et Antiq, du BeauvaisU, 1. 1, p. 75) attribue le plan 
des constructions à un moine nommé Gautier, et l'exécution de 
l'œuvre à un maître maçon du nom de Yirembolde. Il cite à 
l'appui de son assertion le texte suivant des anciennes annales de 
l'abbaye : Hi reges eccleHam irruptione paganorum destructam, 
idest Hunnorum , sumptibus propriis repardrunt, Vuirmboldi ce- 
mentarii construotoris opère, et Galteri monachi professi edifica- 
toris. C'est une erreur; ces hommes ont été seulement les auteurs 
de la reconstruction faite en 1090 , comme nous le dirons plus 
tard. C'est un détail , d'ailleurs , auquel nous n'accordons pas 
une excessive importance. 



276 HISTOIRE 

Après des essais infructueux, le monastère était enfin fondé. 
Il prit le nom de Saint-Lucien, le nom du glorieux martyr en 
riionneur duquel il était élevé. 

Le nouvel institut fut soumis à la règle de saint Benoit, que 
saint Maur, l'un des disciples du grand patriarche de la vie mo- 
nastique, venait d'introduire dans les Gaules. Le fut-il dès le 
premier instant de son existence? Nous n'oserions l'affirmer, car 
un certain nombre de monastères de cette époque n'adoptèrent 
pas immédiatement celte règle. Les auteurs de la vie de saint 
Maur disent bien qu'il vit avant sa mort (^81) plus de cent vingt 
monastères embrasser la règle qu'il avait apportée. L'abbaye de 
Saint-Lucien pourrait être de ce nombre; c'est même très-pro- 
bable, quoique les documents positifs nous fassent défaut pour 
le prouver. Mais le fut-il véritablement? Nous n'oserions l'affir- 
mer absolument, quoique pourtant nous soyions assez porté à 
le croire. 11 est certain, en effet, que la règle bénédictine fut en 
vigueur à Saint-Lucien bien avant le xp siècle, et il n'est pas 
probable, d'ailleurs, que Dodon et Evrost, qui avaient vu défi 
monastères régis par cette règle, se fussent complètement sous- 
traits à l'enthousiasme qui portait vers elle. Aussitôt après son 
apparition à Glanfeuil, presque tous les monastères nouvelle- 
ment fondés l'adoptaient; pourquoi celui de Saint-Lucien ne 
l'aurait-il pas fait? 

Suivons maintenant, pas à pas, la vie de ce grand établisse- 
ment et racontons les divers événements qui ont émaillé sou 
existence pendant les douze siècles qui se sont écoulés depuis 
sa fondation jusqu'à sa ruine et à sa suppression. Nous savons 
à Tavance que bien des obscurités et des lacunes nous attendent; 
nous tâcherons d'cclaircir les unes et de suppléer aux autres le 
moins mal que nous pourrons. 



•z. 



DEUXIÈME PARTIE. 



ANNALES DU Ay^NASTÈRË DE SAINT-LUCIEN 

t=îo\iB l'Rclministration cln î=;e53 (\i>yyô^. 



Une communauté religieuse était fixée à Saiftt-Lucien; de pieux 
cénobites y consacraient, dans la retraite, leurs journées et leurs 
veilles au service de Dieu par la prière, et à rédificatlon de leurs 
frères par la pratique de la vertu. A la lète de ces hommes, il 
fallait un chef, il fallait un supérieur, qui eût la haute direction 
des exercices et des consciences, pour fermer tout accès à la fan- 
taisie et à Tarbitraire. Il y en eut un assurément, mais quel fut- 
il? Quel fut le premier abbé de Saint-Lucien? L'histoire reste 
muette. La plupart des documents concernant les premiers temps 
de cette abbaye ont disparu dès avant le w" siècle, par suite des 
invasions et des guerres, et il n'est pas facile aujourd'hui d'é- 
claircir l'obscurité qui en résulte. 

Des historiens recommandables (1) pensent que ce premier 
abbé fut Evrost. Il ne quitta pas pour cela, disent-ils, le gouver- 
nement de roratoire ni celui de Saint-Fusclen : l'activité de son 
xèle lui permettait de remplir, avec exactitude et succès, la triple 
charge qui lui était dévolue. Nous aimerions assez partager cette 
opinion, si elle était d'accord avec la tradition de l'abbaye de 



;l) Delettre : Hift. du dioc, de Beauvais, l. i, p. Ï2l. — Sabatier -. Vie 
dei saints du dioc. de Bcantais, p. '2.51. — L'abbé Corblet : Hagiographie 
du dioc. d'Amiens, t. i , p. 601. — Les aulears da Propre do Bréviaire de 
Beaavais, Imprimé en IR55. 



278 HISTOIRE 

Saint-Lucien. Le cumul des emplois ne nous arrêterait pas; il était 
ordinaire, à cette époque. Nous comprendrions aisément que l'in- 
térêt, la reconnaissance et une quasi-justice eussent appelé Evrost 
à la tête de cette maison, après tout ce qu'il avait fait pour sa 
fondation et pour la peupler de religieux. La considération dont 
il jouissait auprès de Frédégonde, la femme de Chilpéric, recom- 
mandait d'ailleurs ce choix. Mais pourquoi la tradition du mo- 
nastère ne ra-t-elle jamais mis au catalogue de ses abbés? On 
lui rendait un culte public, mais on ne le considérait pas comme 
le premier abbé. Cette abstention parut suffisante à l'historien de 
cette abbaye (1) pour rejeter son gouvernement, et aux auteurs 
du Gai fia Chrisiiana (t. ix, p. 780) pour ne pas l'admetlre au 
nombre des abbés. Pourtant, la tradition de l'église de Beauvais 
était, dit-on, que saint Evrost avait été le premier abbé de Saint- 
Lucien, et les savants membres de la commission chargée de 
l'élaboration du Propre du Bréviaire de Beauvais, imprimé en 185r> 
par ordre de Msi* Gignoux, n'ont pas hésité à lui donner celte 
qualification. On peut l'admettre certainement, mais nous avoue- 
rons que le doute est aussi permis. 

Il est incontestable que saint Evrost est le fondateur de la vie 
monastique dans le diocèse de Beauvais. Le premier, il avait 
réuni , à Oroër, un certain nombre de pieux cénobites et y avait 
fondé l'Oratoire, où ses restes reposèrent après sa mort. 11 con- 
tribua plus que personne à la fondation de Saint-Lucien, et, 
s'il n'eut pas en main l'administration supérieure du monastère, 
il a dû puissamment l'aider des conseils de son expérience. Les 
premiers progrès de cette communauté peuvent bien lui être 
attribués : il ne serait pas naturel que l'enfant de ses œuvres 
eût échappé à son influence; mais cela ne tranche pas la ques- 
tion, que nous laissons indécise. 

Après la mort de saint Evrost, qui arriva vers l'an 598, le 
25 juillet, M. Delettre (2) dit que la direction de l'abbaye de Saint- 
Lucien fut confiée à Marin ou Maurin. Cet historien appuie son 
assertion sur Louvet (3) , qui cite un passage de Pierre de Ve- 



(1) D. Percheron : EisL de l'abbaye de Saint-Lucien, mss., ch. 5 

(2) Delettre : Hist. du dioc. de Beauvais, t. i , p. 224. 

(3) Louvet : Hist. et Ànt. de Bea^wais, t. ii , p. 13-2. 



DB L'ABBAYB royale DE SAINT-LUCIEN. 279 

Dise (1), où il est fait mention d'un certain Marinus, abbasBoba» 
c€7}sis, Louvet, corrigeant le texte, suppose qu'il doit y avoir 
abbas Behacensis, La correction de ce texte est nécessaire, il est 
vrai ; mais l'auteur des Jntiguitês du pays de Beauvais n'a pas 
été heureux en la faisant, comme le remarque D. Porcheron (2), 
attendu qu'il n'existait pas d'abbaye de Beauvais, et que celle de 
Saint-Lucien n'a jamais eu cette dénomination. C'est abbas Bo- 
danensis, abbé de Bévon, au diocèse de Sisteron, qu'il faut lire-, 
le Gallia Christiana (3) le corrige ainsi. Ce Marinus^ d'ailleurs, 
vivait en Tan 509. et Louvet le reconnaît; mais alors il est im- 
possible qu'il ait pu être abbé de Saint- Lucien en 598; il eut été 
trop vieux. Nous ne parlons pas de lui pour Saint-Lucien en 
Tan 509, puisque le monastère n'existait pas encore à cette 
époque. Louvet aurait dû prévoir cette difficulté. En 598, il au- 
rait été beaucoup plus que centenaire, et M. Delettre aurait dû 
voir cela. L'existence de Marin, comme abbé de Saint-Lucien, 
nous parait ainsi plus incertaine encore que celle de saint Evrost. 
Le catalogue des abbés dressé dans ce monastère n'en fait du 
reste aucune mention. 

Mais qui donc alors a gouverné cette abbaye? Sont-ce lesévè- 
ques de Beauvais, comme l'a prétendu Louvet (4)? Nous savons 
que plusieurs historiens sérieux ont soulenu cette opinion (5); 
mais leur autorité ne nous paraît pas suffisante pour la faire 
admettre, quand des documents certains militent contre elle. 

M. Delettre, après avoir dit qu'originairement ce monastère 
avait été administré par des abbés, avait trouvé un moyen assez 
ingénieux pour passer à l'opinion qui le fait gouverner par les 
évèques. Il fait devenir son abbé Marin, évèque de Beauvais, 



m Pierre de Venise : Db naialibus Scmctar. 

(2) Hist. de l'abb. de Saint-Lucien^ mss., c. 5. 

(3) Gall. Christ, y l. i, col. 506. 

(4) T. I , p. 417. . 

i5) Voir : De La Fontaine : Hist. de Beauvais, t. i , p. 320. — Delettre : 
Hist. du dioc. de Beawj.y t. i, p. 326. — Le docteur Daniel : NoUee sur 
l'ancienne abbaye de Saint-Lucien (X, viii des Hémoires de la Société des 
Antiquaires de Picardie). 



280 HISTOIRE 

vers Tan GIO, après la mort de Dodon. Citons le textuellement : 
« Marin réunit le siège abbatial à la chaire épiscopale; il devint 
« évoque de Beauvaîs sans cesser d'être abbé de Saint-Lucien, 
« de sorte que Tabbaye ne s'aperçut point qu'elle eût ri«n perdu, 
« tandis que le diocèse se réjouissait d'être gouverné par un si 
tt digne évoque. Cette union, que la reconnaissance et Taffection 
avaient opérée, fut ensuite maintenue par les successeurs de 
« Marin, et l'abbaye de Saint-Lucien ne fut replacée sous Tau- 
« torité d'un abbé distinct de Tévêque que vers le milieu du 
« XI* siècle. Jusque là, nous verrons les évèques s'occuper direc- 
M tement des intérêts de ce monastère, n 

Ce raisonnement nous parait supposer des faits qui sont loin 
d'être prouvés. Quoiqu'il y ait eu, à celte époque, un évêque de 
Reauvais du nom de Marin, il ne s'en suit pas qu'il ait éfé au- 
paravant abbé de Saint-Lucien, surtout lorsqu'aucun document 
certain ne le démontre. Les évêques de Reauvais ont bien pu 
porter un très- vif intérêt à cet établissement, le protéger et user 
de leur influence pour améliorer sa situation temporelle; ils ont 
pu même parfois fixer leur résidence dans son enceinte, et nous 
admettons qu'il en a été ainsi; mais il n'en faut pas conclure 
qu'ils aient pris le gouvernement de la maison en leurs mains. 
Ce fait, ainsi que le font remarquer les auteurs du GalUa Chris 
tiana (i), eut été tout-à-fait contraire à la discipline de l'époque, 
et n'a pas eu lieu puisque l'on retrouve des noms d'abbés qui 
administraient alors le monastère. Nous rejetterons donc «ivec 
eux, comme avec D. Porcheron, l'opinion qui voudrait que 
Saint-Lucien ait été gouverné par les évoques de Reauvais pen- 
dant les six premiers siècles de son existence. 

Notre sentiment est que le monastère de Saint-Lucien, comme 
presque tous les autres établissements de ce genre, a été primi- 
tivement administré par des abbés. Les documents qui consta- 
taient les divers actes de leur administration ayant été détruits 
lors des invasions normandes, nous sommes dans l'impossibi- 
lité de retracer leur vie, même de citer leurs noms à tous et 
l'époque à laquelle ils ont vécu; mais le silence ne s'est pas fait 
pourtant tout-à-fait autour d'eux. D'anciens nécrologes ont sauvé 



(1) T. IX, col 779. 



DE l'àBBAYE royale DE SAINT-LUCIEN. 281 

de Toubli quelques-uns de ces noms. Ainsi, on voyait cité dans 
un très-ancien nécrologe de l'abbaye , au m des nones de jan- 
vier, un Warin, ai)bé; Antelme, au vu des ides du même mois; 
Waston, au xii des calendes de mars; Robert, au ix des calendes 
d'avril, et l'ancien nécrologe de Saint-Denis faisait aussi mention 
de lui comme abbé de Saint-Lucien; Ricard, au viii des ides de 
juin; Wernerus, au vu des ides du même mois; Guntbarius, au 
VI des ides de juillet; Bavon , au xiii des calendes d'août; Her- 
beronius, au iv des nones du même mois; et Wido, au ix des 
calendes de septembre. On ne sait pas au juste à quelle époque 
ils ont vécu, c'est regrettable; mais on peut affirmer qu'ils ont 
administré le monastère avant le xi« siècle, car depuis lors on 
a la liste exacte des abbés. Comment pourrait-on concilier main- 
tenant ces dix noms d'abbés qui ont régi Saint-Lucien avant le 
XF siècle, avec l'opinion qui soutient que Tadministration appar- 
tenait aux évoques? Ce n'est guère possible. 

Des faits qui se sont passés dans l'abbaye depuis sa fondation 
jusqu'au xi« siècle, nous ne dirons que bien peu de choses. Et, 
en efifet, si la nomenclature exacte des abbés de cette époque n'a 
pu nous parvenir, comment espérer rompre le silence qui s'est 
fait autour des événements. Nous essayerons de glaner, de côté 
et d'autre, quelques petits faits, pour ne pas rester muet complè- 
tement; mais nous tenons à dire à l'avance que la récolte ne 
sera guère abondante 

Depuis la construction du monastère, le concours des fidèles 
au tombeau de saint Lucien était devenu plus fréquent, et l'his- 
toire nous rapporte que sainte Angadresme, Tabbesse de TOra* 
foire, s'arrachait souvent aux occupations de sa charge pour 
venir prier auprès des restes du glorieux apôtre du Beauvaisis. 
Elle y passait des nuits entières, nous disent les auteurs qui ont 
écrit sa vie; mais le jour la retrouvait toujours à son poste, ré- 
confortée par la prière et prête ^ donner l'exemple des plus hé- 
roïques vertus. 

De nombreux miracles, racontent les légendaires, venaient 
souvent récompenser la foi des pieux pèlerins , et la reconnais- 
sance de ceux-ci se faisaient un devoir d'en témoigner au mo- 
nastère toute sa gratitude par des largesses considérables : c'é- 
taient des terres, c'étaient des bois et des prairies, tantôt des 
revenus, et quelquefois même des villages entiers que l'on don- 



282 HISTOIBE 

naît; et la fortune du monastère allait toujours en s'augmentant. 

Les évèques de Beauvais, les chanoines et les personnages de 
distinction tenaient à honneur de se faire inhumer dans l'église 
de Tabbaye. 

Les évèques aimaient à s*y retirer, dans la retraite, pour s'y 
retremper dans la pratique des vertus , quand les occupations 
de leur ministère leur laissaient quelques loisirs. Plusieurs même 
y fixèrent leur demeure. 

Un ancien abbé de Saint-Germer, saint Anségise, qui mourut 
abbé de Fontenelle, laissa, par son testament, 2 livres à l'abbaye 
de Saint-Lucien, en 83i. Les monastères de Saint-Germer, de 
Fontenay, de l'Ile et de l'Oratoire éprouvaient en même temps 
les effets de sa libéralité (1). Le legs parait bien minime, mais 
n'oublions pas qu'il représenterait plus de .500 francs aujour- 
d'hui. Saint Anségise avait choisi saint Hildeman, évèque de 
Beauvais, pour son exécuteur testamentaire. Ce pieux prélat 
mourut le 8 décembre de l'an 8ii, et reçut la sépulture, comme 
ses prédécesseurs, en l'abbaye de Saint-Lucien. Les religieux 
avaient inscrit son nom dans leur nécrologe et faisaient tous 
les ans son service anniversaire. Les miracles se multi|)Iièrent 
tellement à son tombeau qu'on ne tarda pas à lui rendre un 
culte public. Son nom, etfacé du nécrologe, fut dès lors inscrit 
au martyrologe du monastère (2). 

Les pèlerinages au tombeau de saint Lucien se faisaient sou- 
vent pour obtenir laguérlson des maladies. La tradition rapporte 
que l'on y venait surtout pour les possessions du démon, la folie 
et l'épilepsie. Une légende assez curieuse, que nous trouvons 
dans les Bollandistes (3), en la vie de saint Vaast d'Arras, vient 
confirmer ce fait. Nous la citons dans toute sa naïveté; on peut 
la voir dans Louvet (4), God. Hermant(5) et D. Porcheron fO). 



(1) Delettre: Hist. dudioc de Beauvais, t. i, p. 338. 

(2) D. Porcheron : Hist. de l'ahb. de Saint-Lucien, c. 8. 

(3) Àcta Sanctor. die xxii februarii. 

(4) Hist. et Ànt. de Beauvais, t. ii , p. 1.S9 et suivante.*. 

(5) Hist. de Beauvais, liv. m , c. 10. 

(6i Hist. de Vahb. de Saint-Lucien, n. 10. 



DE l'aBBATE royale DE SAINT-LUCIEN. 283 

C'était au ix« siècle, du temps de révoque Hermenfride (8 46-861). 
Le domestique d'un chanoine était devenu possédé du démon à 
la suite d'une punition publique qui lui avait été infligée à cause 
de sa vie scandaleuse. Ses parents y pour obtenir sa guérison, 
l'avaient conduit dans l'abbaye de Saint-Lucien. Ils avaient eu 
bien de la peine à le faire, et avaient été obligés de le garotter 
pour vaincre sa résistance. L'évoque s'y rendit avec son clergé 
et une grande affluence de monde pour y procéder aux prières 
et aux exorcismes en usage; mais rien n'y fit. Alors Hermenfride 
ordonna de remplir d'eau bénite les fonts baptismaux qui se trou- 
vaient à l'entrée de l'église pour le baptême des catéchumènes, 
et d'y plonger le malheureux possédé. « Quand on se mit en état 
d'exécuter cet ordre, dit God. Hermant, le possédé, posant les 
deux pieds sur les deux bords des fonts, y demeura si ferme et 
si immobile que non seulement il fut impossible de l'y plonger, 
mais même qu'avec de violents efforts on ne put le faire changer 
de place. Le démon ne se contenta pas de lui donner cette force, 
mais il se mit à rallier l'évèque et à l'insulter, en lui disant : 
« Pourquoi te donnes-tu tant de mal si inutilement. Ne sais-tu 
• pas quelle est notre puissance et notre force? Je suis celui 
« dont Jésus-Christ demandant le nom , répondit : Je m'appelle 
n légion, parce que nous sommes plusieurs. Ma puissance est si 
« grande qu'elle est universellement répandue par toutes les 
u nations. J'ai été aujourd'hui à Constantinople et j'y ai fait un 
u grand carnage. Mais tout fraîchement j'ai semé une si grande 
tt matière de querelle entre tes gens et ceux du comte, qu'ils 
« sont sur le point de s'entretuer dans la prairie, tu ferais bien 
« mieux d'aller les apaiser que de rester ici inutilement à vou- 
« loir me chasser. » 

L'évèque envoya sur le champ dans la prairie et l'on trouva 
effectivement ses gens sur le point d'en venir aux mains avec 
ceux du comte. Sa prompte intervention parvint à calmer le 
différend. 

Cependant le soir était venu, et l'évèque avait été forcé de 
regagner sa demeure sans avoir chassé le démon. Le possédé 
resta dans le monastère et fut confié à la garde des religieux en 
attendant sa délivrance. Elle ne tarda pas à s'effectuer. L'un des 
moines eut la révélation qu'il fallait le conduire auprès des re- 
liques de saint Vaast, si on voulait obtenir sa guérison. Elles 



284 HISTOIRE 

reposaient alors dans l'église de Sainf-Etienne de Beauvais , où 
les religieux de Saint-Vaast d'Arras les avaient apportées pour 
les soustraire à la fureur des Normands. On l'y conduisit donc, 
et il y obtint sa délivrance avec des circonstances extraordi- 
naires et horribles, que Ton trouve racontées tout au long dans 
les Bollandistes, dans Louvet et dans God. Hermaut. Une an- 
cienne tapisserie, qui ornait, avant la Révolution, le chœur de 
la collégiale de Saint-Vaast, reproduisait le fait. Nous ne le ju- 
geons pas; on en prendra ce que l'on voudra; nous le citons 
seulement à titre de légende concernant notre monastère. 

L'abbaye de Saint-Lucien avait été florissante, et de beaux 
jours avaient lui pour elle sous Gharlemagne et sous ses prédé- 
cesseurs. La prospérité et la régularité s'étaient maintenues pen- 
dant la vie de Louis-le-Débonnaire; mais après la mort de ce 
prince, au milieu des discordes qui éclatèrent entre ses fils, des 
maux de toutes sortes vinrent fondre sur elle. Ce fut d'abord la 
spoliation de ses biens par ceux qui devaient être ses protec- 
teurs. Les fils du roi, obligés de se procurer, à tout prix, des 
partisans et de se créer des ressources pour soutenir leurs lut(es 
fratricides, s'emparaient des domaines des églises pour les dis- 
tribuer h leurs créatures, se saisissaient des revenus pour les 
attribuer à leurs besoins personnels, el même parfois dispo- 
saient des abbayes elles-mêmes et les donnaient en gage ou en 
garantie. Sainf-Lucien vit ainsi ses plus belles propriélés saisies 
et données à des seigneurs dont on voulait avoir le concours. 
Bulles, entre autres, lui fut ravie. 

L'invasion normande vint encore ajouter ses déprédations. 
Une première fois, quand le monastère de Saint-Germer avait 
été pillé et incendie par ces hardis pirates, Saint- Lucien avait 
tremblé pour son existence; mais la retraite de ces envahisseurs 
l'avait laissé respirer. Ce ne fut pas pour longtemps. Une nouvelle 
irruption ravageait le Noyonnais en 8C1, se jetait ensuite sur le 
Reauvaisis et semait partout la dévastation. Les abbayes de Mon- 
tiers, de Rreteuil, d'ilardivillers, de l'Oratoire sont livrées aux 
flammes. Saint-Lucien voit tous ses bâtiments dévastés; Reauvais 
est pris et saccagé; Hermenfride, son évoque, est massacré. Les 
ruines étaient nombreuses. L'abbaye de Saint-Lucien pourtant, 
malgré ses désastres, n'était pas complètement détruite : son église 
et quelques bâtiments avaient échappé à l'incendie. Klle avait 



DE l'/LBBAYS royale DE SAIMT-LUGIEM. 285 

perdu tous ses troupeaux et presque tous ses biens, et se trouvait 
réduite à l'état le plus précaire. L'évèque Guy pourra dire d'elle, 
lorsqu'il s'agira de la restitution de la terre de Bulles, en 1075, 
et en faisant allusion à cette épouvantable dévastation : « Bar- 
barorum incursione et impiorum , idest Hastingorum , pervasione 
ctcneta perdiderat. » Un certain nombre de ses religieux cepen- 
dant parvint à se soustraire à la fureur des Normands, et re- 
vint, aussitôt après leur départ , demander un abri à ces 
murs que la violence leur avait fait quitter. Leur dénûment était 
complet; il n'y avait plus de vivres : les cultures, les jardins, 
tout était dévasté. Ils n'avaient même plus de quoi se procurer 
des vêtements de rechange, et l'église était sans ornements et 
sans vases sacrés. 

Heureusement pour eux qu'un religieux fût alors élevé sur le 
siège de Beauvais. Odon était abbé de Corbie quand l'élection du 
peuple et du clergé l'appela dans nos murs. Il portait intérêt 
tout naturellement aux institutions monastiques. L'abbaye de 
Saint-Lucien, par son voisinage de la ville épiscopale, s'attira 
la première les sympathies de l'évèque. Elle eut toute son affec- 
tion, et il s'en constitua le défenseur et le protecteur spécial 
{advocatus). C'était d'ailleurs un prélat fort distingué, ayant 
l'estime et la confiance du roi et des évêques, ses collègues, et 
qui fut plusieurs fois choisi pour remplir des missions impor- 
tantes auprès du Souverain-Pontife. Odon usa de son crédit à la 
cour pour réclamer du roi la restitution des biens des monas- 
tères de son diocèse, que les leudes détenaient injustement, au 
mépris des constitutions de l'église. Il fit valoir la pénurie dans 
laquelle ces établissements se trouvaient, et le conjura d'y mettre 
un terme. Gharles-le- Chauve était sensible à ses remontrances 
et voulait le satisfaire; mais pour cela il fallait dépouiller des 
vassaux dont il avait besoin et qu'il redoutait dans leur mécon- 
tentement. Il ne se sentit pas la force de les braver. Il attermoya, 
puis il fit quelques restitutions ou donna d'autres biens pour 
indemniser de la perte de ceux qu'il n'osait faire rendre; il tran- 
sigea tant qu'il put. Ainsi, il restitua les monastères de Saint-Ger- 
mer et de l'Oratoire, dont ses hommes s'étaient emparés, et il 
n'osa contraindre à la restitution le possesseur de celui de Fon- 
tenay. Quanta l'abbaye de Saint-Lucien , ne pouvant lui faire 
rendre sa terre de Bulles, ni les autres biens que ses puissants 



286 HISTOIRE 

vassaux détenaient, 11 lui donna, par compensation, la moitié 
de la terre de Luchy (1), qu'occupait précédemment Rodingue, 
son chapelain, et il alTecta tout particulièrement cette donation 
au vestiaire des religieux. 

L'indemnité ne parut pas suffisante à Tévêque; il demanda la 
terre de Luchy dans sa totalité. Le roi la lui promit et le pria 
d'attendre que Sigefroi, son vassal, qui tenait l'autre partie en 
bénéfice, fut mort. Odon patienta , et aussitôt après la mort de ce 
vassal le prince mit l'abbaye de Saint-Lucien en possession de 
cette seconde moitié de la terre de Luchy. Il y ajouta celle d'.Arcy, 
près de Bury (2), qu'un autre vassal, nommé Guy, venait de 
laisser vacante aussi par sa mort (3). 

Charles-le-Ghauve stipula toutefois quelques conditions : il 
demanda que Ton célébrât tous les ans, le 22 juin, dans le 
monastère, un service solennel d'anniversaire pour le repos de 
l'àme de Guy, son vassal bien-aimé, et que l'on fit mémoire de 
lui aux messes et aux prières publiques, comme on a Tusage de 
le faire pour les religieux de la raiuson. Il spécifia en outre que 
la moitié du revenu de cette terre serait employée à fournir la 
table des religieux^ le jour où l'on célébrerait cet anniversaire, 
et que l'autre moitié serait destinée à entretenir la communauté 
de vêtements. 

La charte qui confirme cette donation est datée du m des ca- 
lendes de juillet (29 juin) de l'an trentième du règne du roi 
Charles-le-Chauve. 

Elle est citée par Loisel et Louvet. 

L'avenir du monastère paraissait désormais moins sombre, et 



(1) Loisel : Mémoires des pays et vilU de BeauvaiSt p. 244. 

(2) D. Bouquet, t. VIII, p. 617. 

(3) Àlieram medUtatem suprafatœ villœ fLudatiJ, cum omniintegritate, 
cum ecclesiis, domibus, œdificiis; cum viis, curtiferis, viridariis, hortiSy 
vineis, in villa ÀrsiUo sitis, ad ipsam juste pertinentibus terris ^ sylvis^ 
pratis, pascuiSj aquarum decursibus perviis adjacentihus , exitibus et 
regressUms, mancipUs utriusque sexûs desuper commanentibus, velad 
eamdem villani juste legalUerque pertinentibus. 

(Loisel : Mém. du pays de Beauv. , p. 244). 



DE l'aBBATB royale DE SAINT* LUCIEN. 287 

avec le revenu de ces terres, on espérait pouvoir se procurer les 
choses les plus nécessaires à la vie. 

En 866, le prévôt ou prieur, nommé Hilmérade, demanda à 
révèque de Beauvais de venir détacher une portion du corps de 
saint Lucien pour la remettre à Odulphe, trésorier de Saint- 
Riquier. Cette faveur, disent les annales de ce monastère, res- 
serra l'amitié qui unissait déjà les deux communautés. 

La vie régulière avait repris son train accoutumé à Saint- 
Lucien, quand une nouvelle invasion la troubla. En 877, les 
Normands reparurent et vinrent assiéger Beauvais. Les religieux, 
contraints d'abandonner leur monastère, se réfugièrent dans la 
ville. La tourmente fut de courte durée. Les Normands, trou- 
vant de la résistance, passèrent outre et marchèrent sur Com- 
piègne, qu'ils brûlèrent avec une partie de l'abbaye de Saint- 
Corneille. Pour Saint-Lucien , les dégâts furent peu considéra- 
bles, et les religieux purent s'y réinstaller aussitôt que l'en- 
nemi fut parti. La tranquillité ne dura guère : en 883, les Nor- 
mands revinrent devant Beauvais, s'en emparèrent et en brû- 
lèrent une partie. Ils y établirent leur quartier d'hiver, et ne 
s'éloignèrent qu'après avoir pillé les environs. L'histoire ne dit 
pas que Saint-Lucien fut saccagé ; mais il est probable qu'H 
n'aura pas été sans souffrir du voisinage de ces pillards enva- 
hisseurs. 

La régularité se maintenait néanmoins dans le monastère , 
malgré tous ces troubles. Il produisit même des hommes assez 
remarquables pour attirer l'attention du clergé et du peuple, 
au point qu'après la mort de l'évèque Herluin on choisit Bovon, 
l'un deux, pour l'élever sur le siège de Beauvais (922). Le nou- 
veau prélat n'oublia pas son monastère; il se souvint de sa 
pauvreté, et lui Ht don de l'église de Saint-Just-des-Marais, du 
village de Fouquenies ainsi que deladtme du lieu. Le nécrologe 
de l'abbaye en fait mention en ces termes : Die xxiv maii obiit 
Bovo, episcopus Beltacensis, qui dédit Sancto Luciano ecclesiam 
Sancti Justi de Marisco , decimam et villam siib Sancto Maxiaiw^ 
Fu/gentias notnine. Une autre partie du territoire de Fouquenies 
fut donnée par une dame nommée Odéline ; l'obituaire en fait 
mention le 30 janvier. 

Le successeur .de Bovon , Hiidégaire , fut inhumé , comme ses 
prédécesseurs, dans l'église de l'abbaye, et M. Barraud, le père 



288 HISTOIRE 

du savant chanoine, trouva, en 1815, la plaque de plomb qui 
était sur son cercueil. Elle portait cette inscription : 

HIC REQUIESCIT HILDEGARIUS EPS. 

Sur la tin du x« siècle, vers Tan 981, les religieux de Sainl- 
Lucîen furent choisis pour réformer Tabbaye de Sainl-Valery, au 
diocèse d'Amiens. Ce monastère avait perdu son ancienne régu- 
larité, et n'était plus occupé que par des clercs qui menaient 
une vie fort dissolue. On avait tenté plusieurs fois de les réfor- 
mer sans y parvenir, quand le comte Hugues prit le parti de 
substituer une communauté fervente et animée de Tesprit de sa 
vocation , à celle qui s'y trouvait et qui n'avait plus rien des 
habitudes monastiques. Il s'adressa, à cet effet, à l'abbaye de 
Saint-Lucien , qui jouissait d'une juste renommée de régularité. 
L'abbé accueillit sa demande avec bienveillance. Il choisit un 
certain nombre de ses religieux , les plus distingués par la vertu 
et le talent, et les envoya sous la conduite de Tun d'entre eux, 
nommé Restold. Ils prirent possession du monastère de Saint- 
Valéry, et s'appliquèrent à y faire revivre, dans toute leur per- 
fection, les anciennes observances monastiques. Restold fut 
choisi par ses frères pour avoir la direction de la communauté, 
et il l'administra avec une grande sagesse. 

L'abbaye de Saint-Lucien avait plusieurs cures en sa posses- 
sion, et devait pourvoir à ce qu'elles fussent desservies par des 
prêtres chargés d'y remplir toutes les fonctions du ministère, 
si elle ne pouvait les faire desservir par ses moines. A chaque 
mutation de desservant, elle payait un droit à l'évéque pour 
obtenir leur institution canonique. Cette charge était assez 
lourde, et le monastère parfois s'en plaignait aux évèques. L'un 
d'eux, Hugues, qui gouvernait l'église de Beauvais en 998, crut 
devoir mettre un terme à cet usage, et un jour, qu'il était à l'ab- 
baye, il déclara solennellement qu'il renonçait à cette redevance 
pour lui et pour ses successeurs, et qu'il en affranchissait la 
communauté à toujours. Le nécrologe du monastère faisait men- 
tion de cette exemption en ces termes : xni oprilis obiit Hugo 
Belvacensis Episcopus, qui nostra altaria libéra fecit à personis. 
L'abbaye put dès lors présenter à l'approbation de l'évéque des 
titulaires pour ses cures sans être obligée de payer aucun droit. 

Jusqu'ici nous n'avons pu grouper les faits concernant notre 



DE L*ABBAYE ROYALE DE SAINT-LUCIEN. S89 

monastère sous le nom de ses abbés, parce que nous n'en avions 
pas la suite exacte, et que l'époque précise de l'existence de 
ceux que nous possédions nous faisait défaut. Nous nous sommes 
contentés de suivre chronologiquement l'ordre des faits, sans 
nous préoccuper d'eux. Maintenant, que nous croyons en pos- 
séder une suite assez complète, nous allons raconter les événe- 
ments en les coordonnant sous le nom de chacun d'eux. Aupa- 
ravant citons, sans date, les noms des quelques abbés antérieurs 
au xp siècle, que l'histoire a pu sauver de l'oubli. 

ABBÉS RÉGULIERS. 

I. — Warlix. 

II. — Aixtliolme. 

III. — WaHton. 

IV. — lioTl>ort. 

V. — nicar'd. 

VI. — WomoT'us. 

VIT. — Oiiiitliai:*iiis. 

VIII. — IJavon. 

IX. — IIorTl>or'oiiln.s. 

X. — Ouy OU Wldo. 

XI, — liognioz- (1002). 

Régnier (Haineritis) était abbé de Saint-Lucien, en l'an J002, 
quand on découvrit, cachés en terre, les vêlements du saint 
martyr. Voici comment un ancien manuscrit du monastère ra- 
conte le fait. La seconde année du xp siècle, sous le règne du 
roi Robert et durant l'épiscopat de Roger de Champagne, évèque 
T. vin. iî^ 



290 HISTOlkK 

de Beauvais, un religieux nommé Giraud était en prière dans 
l'église de l'abbaye de Saint-Lucien, la nuit du vendredi avant la 
Pentecôte. Pendant qu'il est absorbé par la ferveur de son orai- 
son, une vive lumière environne soudain le tombeau du glorieux 
apôtre, et un vieillard vénérable lui apparaît, et, lui montrant 
des vêtements cachés sous terre, à une certaine profondeur, lui 
ordonne d'aller dire à l'abbé de les tirer de cet endroit. L'humble 
religieux, s'eslimant indigne d'être favorisé d'une révélation, et 
craignant d'être le jouet d'une illusion, n'ose rien dire, et ne 
parle à personne de sa vision ni de l'ordre qu'il a reçu. 11 tombe 
tout-à-coup malade, et, sentant son état empirer, il fait part à 
son confesseur de ce qu'il a vu. Celui-ci lui conseille de patienter v 
encore avant de rien découvrir. Cependant sa santé s'étant amé- 
liorée, il se rendit de nouveau à l'église pour y prier. A peine y 
est-il que la même vision lui apparaît et lui recommande encore 
avec les plus vives instances d'aller dire à l'abbé ou à l'évêque 
de faire rechercher les vêtements de saint Lucien à l'endroit qu'il 
lui indique. Après quelques nouvelles hésitations, le pieux 
moine se décide à tout révéler à son abbé, et il lui donne des 
détails si clairs et si précis, que celui-ci croit devoir en référer à 
révêque. Hoger de Champagne se transporte aussitôt au monas- 
tère avec plusieurs ecclésiastiques, interroge Giraud, et ordonne 
que la terre soit creusée à l'endroit qu'il désigne. On se met à 
l'œuvre, en présence de la communauté anxieuse; ou creuse, 
on creuse encore; entin , au grand élonnement de tous, la pioche 
atteint un petit coffre en plomb; on l'exhume, il présente exac- 
tement la forme et les dimensions que le religieux avait dési- 
gnées. L'évêque le fit ouvrir et y trouve une partie des vêtements 
que saint Lucien portait au moment de son martyre : des san- 
dales et une aube teinte de sang. Ces objets avaient dû être enfer- 
més dans cette caisse et déposés en terre pour les soustraire à la 
profanation. Mais à quelle époque et par qui? M. Delettre (1) veut 
que ce soient les fidèles contemporains de la mort de saint Lucien 
qui les aient placés dans la même tombe que son corps, ou au 
moins tout à côté. Nous avons de la peine à le croire. D'abord 
parce qu'il n'est pas certain que ce soit précisément en cet en- 



(1) Hiêt. du dinc. de Beauvais, t. i , p. 431. 



DE l'abbaye royale DE SAINT -LUGIEÏ^. 291 

droit que le corps de saint Lucien ait été inhumé. Ëu outre, lors 
de l'élévation du corps du saint martyr, à l'époque de la consé- 
cration de réglise de Tabbaye, vers 385, on n'aurait pas manqué 
d'exhumer ces reliques vénérables avec le corps du martyr. Nous 
croyons plutôt qu'elles ont été cachées plus tard par quelque 
moine trésorier, peut-être lors des premières invasions nor- 
mandes, pour les soustraire à la profanation. La longue durée 
des troubles et la mort du moine auront fait perdre le souvenir 
de l'endroit où elles étaient déposées» et elles seront ainsi res- 
tées ignorées. 

quoiqu'il en soit, l'évèque les ilt lever avec respect, rendit de 
solennelles actions de grâces au Seigneur pour la découverte de 
ce trésor, et permit à l'abbé Régnier de les exposer à la vénéra- 
tion publique. La nouvelle de cette découverte se répandit au 
dehors : on y accourut de tous les environs , et de nombreux 
miracles s'y opérèrent, dit D^Porcheron. L'abbaye célébra chaque 
année, depuis cette époque, la fêle commémorative de l'inven- 
tion de ces reliques. Elles furent religieusement conservées dans 
une belle châsse en bois, et elles existaient encore, en 1628, 
' quand Augustin Potier en fit la reconnaissance (i). 

Le nécrologe de l'abbaye fait mémoire de l'abbé Régnier, le 
VI des calendes d'octobre. On suppose qu'il est mort le 26 sep- 
tembre 1003. 

i 

XLII. — Koixl^Tixes (1003). 

Le catalogue des abbés , qui était conservé dans l'abbaye de 
Suint-Lucien, donne pour successeur à Régnier le moine Foul- 
ques. Il n'aurait administré que quelques mois ce monastère 
|)0ur passer sur le siège épiscopal d'Orléans, où l'appelait la voix 
des fidèles. Le Gallia ChrisHana^ n'osant pas être aussi afilr- 
matlf , émet un doute sur l'existence de cet abbé au commence- 
ment du xp siècle, et pense que ce Foulques, cité dans le nécro- 
loge, pourrait bien être le même que Foulques de Chanac, qui 



[i) Louvet : Hisi. et AnUq. de Beauv., t. ii, p. 176. — D. Poreheron, 
cb. 13. — Delettre : Hist. du dioc. de Beaav., t. i, p. 4ao. 



292 HISTOIRE 

vécut au xiv« siècle, et dont nous parlerons plus tard. Nous ne 
partageons pas l'avis de ces savants auteurs, et nous croyons 
devoir le maintenir avec D. Porcheron, Du Caurroy et D. de 
Noroy, comme successeur de Régnier. 

Le nécrologe de Saint-Lucien fait mention de lui en ces termes : 
« Pridie kalendas maii, obiit D. Fulco, episcopus Aurelianensis , 
quondam abbas hujus ecciesiœ Sancti Luciani, prope Bellovacum, 
Fundavit anniversarium suum quolibet anno soletnniter bis celé- 
brandum, inprimd die maii et iv« die decembris, Quatridiù rixerit 
in /nimaniSj videlicet prima die maii de Sanctd Marid, et quartd 
die decembris de Sancto Spirilu missx fient; etpost decessum, qua- 
libet nominatarum dierum, fiât totum servUium de defunctis cum 
vigiliis et misais, etc. Ad qux prœmissa faclenda egoprior et con- 
vent us tenebimur in perpetmnn, Ktpropter hoc dédit nobis ce ntum 
libras parisienses ad utilitatem nosiram et dictx eccfesix nostrx 
convertendas, » 

Foulques fut promu k Tépiscopat et élevé sur le siège d'Orléans 
dans Tannée lOOi, après la mort d'ArnoulL II se souvint, dans 
sa nouvelle position, de son ancienne patrie, et le moine Hel- 
gaud rapporte, dans son histoire du roi Robert, que ce prélat 
ciioisit pour avoué ou protecteur de son église d'Orléans un 
puissant chevalier du Beauvaisis, nommé Hugues de Beauvais, 
dont il avait fait connaissance lorsqu'il était abbé de Saint- 
Lucien. 

Ce fait donne le motif pour lequel nous l'avons maintenu 
comme successeur de Régnier. 

XLIII. — Hul>ert (1004). 

Après le départ de Foulques , les religieux de Saint-Lucien 
choisirent le moine Hubert pour lui succéder. 

Cet abbé fut avec l'évèque de Beauvais, Guérin, à l'assem- 
blée des grands du royaume, convoquée par le roi Robert à 
Compiègne, en 1023, pour la réception de l'ambassade en- 
voyée par Henri, empereur de Germanie. Il prit part aux affaires 
qui y furent traitées, et signa, comme témoin, le \^^ mai, 
à racle de confraternité et d'association spirituelle entre l'ab- 
baye de Saint- Vaast d'Arras et l'église de Beauvais, que l'évèque 



DE l'abbaye royale DE SAINT-LUCIEN. 293 

conclut avec Vabbé Leduin, en présence de loute la cour (1). 

Peu après son retour, l'abbé Hubert obtint de Tévêque Taffran- 
chissement de son abbaye de toute avouerie, Sanctum Lucianum 
liberum fecit ab advocatoria, dit l'ancien nécrologe. Les évoques 
de Reauvais étaient les avoués ou protecteurs du monastère de- 
puis bien longtemps. Ils faisaient remplir à son acquit, parleurs 
vassaux, les fonctions militaires auxquelles ses terres pouvaient 
être tenues, et en récompense ils s'attribuaient une partie de ses 
revenus. L'avouerie était ainsi une charge assez lourde, et elle 
devenait bien inutile en temps de paix. En général , du reste, 
le service rendu par Tavoué coûtait beaucoup plus quil ne valait. 
Aussi , quand le C8lme se fut rétabli et que la tranquillité parut 
durable, l'abbé de Saint-Lucien ne tarda pas à demander d'être 
affranchi de cette charge. L'évêque y consentit de bonne grâce, 
par estime pour les hautes qualités de l'abbé et par affection 
pour son monastère; seulement il retint qu'on lui paierait tous 
les ans, à la Toussaint, en souvenir de cette exemption, une/jafre 
de bottes de Cordouen^ à doubles semelles, feustrées jusqu'aux ge- 
noux^ et une pelluce de fins agneaux. 

L'évêque Guérin étant mort le 8 novembre 1033, son corps fut 
inhumé dans l'abbaye de Saint-Lucien, et Godefroi Hermant 
rapporte (2) que de son temps on voyait, dans un passage au- 
dessous du dortoir, et encadrée dans la muraille où elle avait 
été transférée, la pierre tombale de cet évêque. Elle portait, 
gravée en grandes lettres romanes, l'inscription suivante : If^a- 
rinus episcopus Belvacensis, qui obiit vi idm notembris. 

Drogon, son successeur, que l'on peut appeler le restaurateur 
monastique, à cause des monastères qu'il fonda ou Jlt sortir de 
leurs ruines (3), fit d'importanles donations à notre abbaye. 11 
lui donna, vers 10X", l'église de Bonnîères et la seigneurie de 
Warluîs. Elle possédait déjà, depuis un certain temps, le village 
de Warluis; mais elle n'avait ni la justice ni la seigneurie, qui 



.1) Louvet, t. II, p. 186. — Deleltre, 1. 1, p. AU. 

(3) ïïist. de Beauv., mss., liv. iv, c. 8. 

(3) Drogon rétablit les abbayes de Bretenil et de Saint-Gfrmer, et fonda 
les abbayes de Salnt-Sympborien et de Saint-Paul. 



294 HISTQ]BI 

appartenaient à révêque-comte de Beauvais. Le^ officiers de ce 
dernier, en rendant la justice ou en percevant les droits seigneu- 
riaux, vexaient, autant qu'ils pouvaient, les tenanciers de Tab- 
baye par des exactions arbitraires. L'abbé s'en plaignit à plu- 
sieurs reprises, et Drogon, pour mettra fin à ces contestations, 
abandonna tous ses droits sur le village au monastère, et l'en 
coi)3titu^ seigneur et maître (1 ). 

Les roîB de France ne manquaient pas non plus de témoigner 
leur bienveillance à Tabbaye de Saint-Lucien toutes les fois qu'ils 
ep trouvaient l'occasion. Ainsi, plusieurs terres à Cinqueux, Ro- 
zoy et Verderonne lui avaient été données. Ces terres étaient d'un 
grand rapport; mais leur valeur était diminuée par certains 
droits coutumiers et féodaux, tels que droits de justice (bannum), 
de chasse (falconatium)^ de rouage {rotatium\ que les donateurs 
s'étaient, réservés. Le roi Robert les en affranchit par lettres pa- 
tentes (â;. Il exempta, en outre, le monastère de tout droit de 
travers sur l'Authie pour le passage de ses voitures ou de ses 
bêtes de somme , au bac de Nampont, quand ils allaient ou ve- 
naient de par Montreuil-sur-Mer. 

Le roi Philippe I«% par lettres données à Senlis, en 1060, réi- 
téra cette exemption et la confirma solennellement. Il frappa de 



;i) CorUulimus Sancto Ltieiano et monachis ejus comitatum et vicariam, 
quam tenebamw in viUd eorvm, quœ dicUur Vuarlosus, quia Bœpè que- 
rimoniam apud nos faciebant de miwistrU et vicariis nostria, quod ruslicoft 
eorum maU tractarent et injuslis exactùmibus et placiHs gravarent. 

(Louvet : Hi8t. et Ànt. de Beauvais, t ii, p. 190 } 

(3) Rotbertus gratiâ Dei amminiculante Francorum rex.... Quapropter 
notum volumus esse cunctis tam presentibus quàm futuris, quod ob re- 
medium animœ nostrœ, conjugis ac filiorum salutem , cedimus et jure 
perpétua condonamus cœnobio marlyris sancti Ludani et monachis inibi 
monasticè degentibus, omnes consuetudines j quœ in terris eorum sitis 
Senquaiio et Roseto et VerderonÂ, ab antecessoribus iwstris constilutœ 
sunt, ut deinceps non aliquis nostrûm, sive regnvm nostrum inhabUan- 
tium audeat ibi accipere latronem, neque bannum et falconaiium, neque 
rotatium, et quicquid ibi ad nos pertinere videtur^ loco prœdicti martyris 
Ludani in perpetv/um dimittimus. Concedimus autem eis Nempontis trans- 
curswni super Àtteiam fluvium^ ut carri et summarU eorum Uberam po- 
testatem habeant ev/ndi et redeundi, et transeant etredeant^ qvarhdocumque 



DE l'aBBATE royale DE SAINT-LUCIEN. 295 

100 livres d'or d'amende quiconque violerait ce privilège (1). 

Le comte Odon de Champagne, le frère de l'évéque Roger, 
avait aussi donné, quelque temps auparavant, la moitié d'une 
terre et d'une vigne sises au faubourg de Beauvals (2). 

L'abbaye de Saint-Lucien était florissante; elle avait de nom- 
breux religieux, et parmi eux on remarquait des hommes émi- 
nents Lu second abbé de Saint-Symphorien, Warin ou Warnier 
1036-f0f)0), avait été pris dans son sein, ainsi que Robert (1057), 
son quatrième abbé. 

on ne connaît pas l'année de la mort d'Hubert. 

XTV. — "Tliinault (10o0?-1077). 

On ne saurait dire à quelle époque précise cet abbé ftit élu; 
on pense qu'il le fut vers lOriO. La première fois qu'il est fait 
mention de lui dans l'histoire, c'est en 1072, quand il signe 
comme témoin à Tacte de fondation de la collégiale de Sainl- 
Vaast de Beau vais (3). 

Thibault jouissait d'une haute réputation de vertu : aussi, de 
toutes parts, recherchait-on son amitié. L'évéque de Beauvais 
ne dédaignait pas de prendre ses conseils, et l'emmenait avec 



voluefintj absque ullo débita et sine ullâ inquieludine et injuria; prcBciffi" 
mus et prœcfpto nostro imperamus et regiâ auctoritate nostrâ isla tnt;io- 
labilUer sancimu^, adjiàenles ut nemo extra et inira Monasteriolum cas- 
trum prœsumat aliquid ex carri^ aui summariis eorum 9uscipe^e vel 
qiwdcumque prœtium subripere. lia tamen hoc concedimus , ut monachi 
prœdicti loci Chrisli martyris semel in hebdomadâ, quartâ feriâ, omnes in 
nnum generaliter missam unam concélèbrent pro nostrâ, conjugis et filio- 
rt*/n nostrorum salule, et mut in vitâ, ita agant post nostri corporis dis- 
soluiionem. 

S. ROBERT!. 

Franco cancellariua palatii subscripsit. 

(Extrait de D. Grenier, 198. p. 125.) 

(1) La charte de Pliilippe I" se trouve dans la collection de D. Grenier, 

198. p. 126- 

(3; D. Percheron, ch. li. 
(3) Louvet , t. I , p. fi94. 



296 HISTOIRE 

lui quand il avait des afîaires épineuses à traiter. Un jour, que 
Guy était à Montdidier, et Tliibault avec lui, on apprit que Gos- 
celiii de Bulles, surnommé ri<:nfant, était dangereusement ma- 
lade en son Ch&teau de Bulles, et que Ton craignait pour ses 
jours. L'évêque portait beaucoup d'intérêt à cet illustre malade, 
qui avait toujours été comme Ascelinus, son père, un des plus 
fermes soutiens de Téglise de Beauvais. Il suspendit aussitôt ses 
affaires et partit avec Tabbé de Saint-Lucien pour aller lui offrir 
les secours et les consolations de la religion. Cette visite inat- 
tendue causa la plus grande joie au noble chevalier; la présence 
de l'abbé de Saint-Lucien, surtout, qu'il atrectionnait particuliè- 
rement, lui fit un sensible plaisir. Il s'entretint avec lui, puis, 
voulant lui témoigner sa reconnaissance pour sa visite, il Ht 
signe au prélat de s'approcher de son lit, cl lui dit : « Je remets 
entre les mains de Votre Sainteté, au proilt de l'oljbaye de Saint- 
Lucien , j'offre, livre et concède, h litre de donation, d'offrande 
et d'aumône, pour le soulagement de mon î\me et de celles de 
mes parents, la moitié du fief que je possède à Haucourt par 
droit de succession, avec ses hôtes, ses terres, ses bois, le droit 
de justice et autres privilèges qui y sont attachés, à la charge 
par les religieux de célébrer chaque année mon service anniver- 
saire et de se souvenir de moi dans leurs prières, après que mon 
corps aura reçu la sépulture en leur abbaye. »> L'évêque Guy, 
profondément touché de la dévotion et de la piété du malade., 
rédigea par écrit ses dernières volontés, en présence de Mathieu 
de Bulles et de Hugues de Dammartin, oncles du testateur; après 
quoi le testament, revêtu des formalités requises, et signé par 
Boger, archidiacre, Gautier, trésorier de la cathédrale, et par 
les membres de la famille, fut déposé entre les mains de Thi- 
bault, abbé de Saint-Lucien. Le malade exposa ensuite à ses 
oncles et à l'évêque les scrupules qu'il avait sur la licite de la 
possession de sa terre de Bulles. Il savait bien que le roi ChiN 
debert l'avait jadis donnée à l'abbaye de Saint-Lucien, e\ que ses 
ancêtres se l'étaient appropriée par usurpation. Il venait, par 
son testament, d'essayer d'indemniser l'abbaye, mais cela suf- 
fisait-il? f^a mort l'enleva avant qu'on eût pu donner une solution 
à ses doutes. Le jour de la sépulture de Goscelin dans l'église du 
monastère, Hugues de Dammartin, Mathieu et Payen de Bulles, 
ses oncles, déposèrent solennellement sur l'autel le testament 



DE l'abbaye royale DE SAINT-LUCIEN. 297 

du défunt, en présence de toute la communauté et d'une nom- 
breuse assistance, et ratifièrent ses dispositions (1). Celait 
vers 1075. 

Par la mort de Goscelin de Bulles, Hugues de Dammartin, qui 
avait épousé Raïde ou Roliarde de Bulles, sœur d'Ascelînus, de- 
vint possesseur de la terre de Bulles. Les scrupules qui avaient 
agité son neveu sur son lit de mort, au sujet de la légitimité de 
cette possession, Tagitèrent à son tour. Il en conféra plusieurs 
fois avec Tévèque, et le pressa de lui manifester clairement son 
sentiment. Guy lui répondit que les droifs de l'abbaye de Saint- 
Lucien sur les églises et sur une partie de la seigneurie de Bulles 
lui paraissaient incontestables, vu la donation que le roi avait 
faite. « Vous ne pouvez pas, lui dit-il, continuer à jouir de ces 
biens en sûreté de conscience, et l'emploi que vos prédécesseurs 
ont fait d'une partie de cette propriété, pour fonder un chapitre 
destiné au service des églises qui y sont situées, ne peut être un 
motif suffisant pour priver l'abbaye de Saint-Lucien de ses droits. 
Vous êtes obligé de réintégrer cette abbaye dans la jouissance de 
ce qui lui appartient légitimement. » Le comte de Dammartin, 
convaincu, s'en fut aussitôt trouver l'abbé de Saint-Lucien , lui 
remit les églises de Bulles avec leurs dépendances, et le pressa 
d'en aller prendre possession. L'abbé ne voulait point faire va- 
loir ses droits auprès des chanoines établis dans les églises res- 
tituées avant d'avoir obtenu un acte en bonne forme; il pria 
l'évèque, qui avait connaissance de toute l'affaire, de le faire 
rédiger. Guy, cependant, insistait. Alors Thibault, sur ces ins- 
tances réitérées, alla prendre possession des églises de Bulles 
avec plusieurs de ses religieux. L'évèque lui délivra ensuite l'acte 
authentique qu'il désirait; il est daté de l'an 1075 (2). 

Il y avait alors à Bulles un chapitre de prêtres séculiers. La 
piété des seigneurs du lieu l'avait fondé pour que le service re- 
ligieux y fCit fait avec plus de régularité, et pour donner plus 
d'éclat aux cérémonies du culte. L'institution était excellente et 
ne portait préjudice & aucune communauté monastique. Son 



(1) Diplomatie. r t. i, p. 586 — Deiettre, 1. 1, p. 503. 

(2) Lofsel, p. 260. 



298 HISTOIlJi 

existence ne poiivait être mise en péril par la restitution de» 
églises de Bulles à Tabbaye de Saint-Lucien. Aussi, les cha- 
noines étaient-ils persuadés q.ue les religieux les verraient de 
bon œil. Ils firent donc le plus cordial accueil à Tabbé Thibault 
et à ses moines, quand ils vinrent prendre possession de Bulles. 
L'abbjô ne manqua pas de les assurer de sa sympathie, et Ton 
se quitta convaincu que les rapports seraient toujours em- 
preints de la même bienveillance. Et pourtant cela ne devait 
guère durer. 

Hugues de Dammarlin s'était tout-à-coup épris d'un beau zèle 
pour les fondations pieuses, et surtout pour les institutions mo- 
nastiques. Ces dernières lui paraissaient préférables aux insti- 
tutions canoniales parce qu'elles offraient plus de garantie de 
stabilité. II résolut d'en établir une à Bulles, à la place du cha- 
pitre qui y existait. 11 communiqua son projet à Tabbé de Saint- 
r^ucien, et lui demanda de lui envoyer quelques religieux pour 
donner suite à ses intentions. 11 promettait, du reste, de leur 
assurer une bonne dotation. L'abbé était dans d'excellents termes 
avec les chanoines de Bulles, et ne voulait pas les froisser. 
Sachant que le projet du comte de Dammartin leur déplaisait, 
il traîna en longueur tant qu'il pût, donnant diverses raisons au 
comte pour pallier le retard qu'il mettait aie satisfaire. La situa- 
tion, dès lors, se tendit : le comte accusait Tabbé de négligence, 
et les chanoines, se persuadant qu'il était pour quelque chose 
dans le changement, se brouillèrent avec lui. Thibault, par trop 
de condescendance, ne réussit qu'à se mettre mal avec les deux 
partis. 

Le comte, à la fln, crut s'apercevoir des véritables motifs qui 
faisaient agir l'abbé; son caractère bouillant s'en irrita, et, sans 
plus lui en parler, sans môme consulter l'évèque de Beauvais, 
ni obtenir son agrément, il fit venir des moines deVezelay; 
expulsa les chanoines de leur église, sans autres forn^alltés; ins- 
talla les moines à leur place, et les mit en possession de la terre 
de pulles, leifr promettant de les protéger contre tout trouble et 
contre toute éviction. 

Le procédé était peu courtois, et le comte de Dammartin s'em- 
parait sans façon des droits de l'abbaye de Saint-Lucien pour les 
transférer à une autre communauté. C'était une injustice fla- 
grante, et elle n'était malheureusement que trpp commune à 



DE l'abbaye royale DE SAINT-LUCIEN. ^§ 

cette époque, où la féodalité et la force brutale étaient tqqtes 
puîssaotes. 
Thibault mourut sur ces entrefaites, le 18 juillet de l'an 1077. 

XV. — F^ierr^ I" (1077-1094). 

Le cartulaire de l'abbaye de Saint-Germer fait mention de Tabbé 
Pierre dans la charte de fondation du prieuré de Villers-Saint- 
Sépulcre (1). Comme cette charte est fort postérieure à la fonda- 
tion , et sans date , elle ne peut préciser Tépoque à laquelle cet 
abbé y souscrivit pour confirmer la donation faite par Lancelin 
de Beauvais, de la maison d'flémelin de Saint-Lucien. 

Pierre apparaît plus certainement le jour de Noël de Tan 1078, 
quand il signa comme témoin Tacte de fondation du prieuré de 
Bury, et la donation au chapitre de Beauvais de la collégiale de 
Saint-Nicolas (2). 

Devenu abbé de Sainl-Lucien , Pierre prit en mains les intérêts 
de son monastère et revendiqua énergiquement la terre de Bulles, 
dont il avait été si inopinément dépouillé. Ses réclamations de- 
meurant sans effet , il porta l'affaire pardevant le légat du pape 
et les évoques réunis au concile d'issoudun , en 1081 , et demanda 
justice. Les pères du cbncile ^ soit qu'ils ne fussent pas suffisam- 
ment renseignés, soit qu'ils eussent subi l'influence de l'abbé de 
Vezelay ou du comte de Dammartin , se prononcèrent provisoi- 
rement contre l'abbaye de Saint-Lucien. Ils donnaient gain de 
cause aux religieux de Vezelay, par la raison qu'ils étaient en 
possession, depuis plusieurs années, de l'église de Bulles et de 
ses dépendances. La sentence n'était pas définitive, il est vrai; 
mais telle qu'elle était, elle attribuait néanmoins la jouissance 
de la terre de Bulles à des religieux qui n'avaient pour eux que 
la simple occupation, et privait de ses biens un monastère qui 
avait des droits certains et légitimes. L'injustice paraissait si 
notoire qu'lves de Chartres (3) crut devoir en écrire au légat 



(1) LOQVet , t. I , p. 643. 

(3) Loavet, t. I, p. 689. 
(3) Bpist. 18L 



300 HISTOIRK 

Richard, évèque d'Albe, pour le prier de faire revenir sur cette 
décision. Il lui exposa clairement toute l'afTaire et fit valoir les 
droits incontestables de Saint-Lucien (i); mais quelques efforts 
qu'il fit, il ne parait pas qu'on ait rendu justice à notre abbaye. 
Les religieux de Vezelay restèrent en possession de l'église de 
Bulles. 

Nous avons à revenir maintenant sur la fondation de la collé- 
giale de Saint-Nicolas de Beauvais, que nous n'avons fait qu'in- 
diquer en passant afin de ne pas trop interrompre le récit du 
différend relatif à Bulles. 

Il y avait, dans Tintérieur de la ville, une ancienne chapelle 
en bois, bâtie dès les premiers temps du christianisme, auprès 
de la demeure que Ton disait avoir été habitée jadis par saint 
Lucien. Les évèques de Beauvais l'avaient donnée à Tabbaye de 
saint-Lucien, avec le fief sur lequel elle était construite. Klle tom- 
bait de vétusté quand un pieux sénéchal de Tévèque de Keauvais, 
nommé Raoul, entreprit de la rebâtir. C'était un des plus riches 
feudalalres du comté. Il sollicita et obtint de l'abbé de Saint- 
Lucien la propriété de l'emplacement où elle était située, et fit 
bâtir â sa place une vaste église en pierres, la dota de revenus 
assez considérables, et y établit un chapitre qui fut sous la juri- 
diction de l'abbaye. L'évêque dédia l'édifice sous l'invocation de 
saint Lucien et de saint Nicolas. Kn échange du terrain, Raoul 
avait donné à l'abbaye de Sainl-Lucien les églises de Méry et de 
Mortemer, et celle de Saint- Laurent, en Angleterre. L'obituaire 
du monastère en fait mention en ces termes : Obiit Radulphu^ 
miles j qui dédit nobis ecclesiom Maris et de Mortuo Mari cum his 
qux ad eam pertinent, in Jnglia, ecctesiam Sancti iMurentii, 
L'abbaye perdit ou échangea elle-même plus tard ces églises. 
Klle n'en était plus en possession au xiv*" siècle. 

Raoul, craignant que son établissement ne vint à éprouver 
des troubles ou des vexations après son décès, prit le parti de 
le céder au chapitre cathédral de Beauvais. M l'abbé de Saint- 
Lucien, ni l'évoque ne s'y opposèrent, et la donation eut lieu le 
jour de NoëH078. Pierre signa l'acte avec trois de ses religieux, 
Âdélulphe, Hugues et Thibault, et obtint qu'en souvenir de la 



(1) Loavet, 1. 1, p. 634. 



OB L*ABBAYE ROYALE DE SAINT-LUCIEN. 301 

juridiction qu'il abandonnait, la collégiale lui fournirait annuel- 
lement une livre d'encens (1). . 

L'abbé de Saint-Lucien , Pierre , accompagna l'évoque Ursion 
au concile de Compiègne, tenu en 1085, et fut entendu avec ses 
collègues de Breteuil et de Saint-Symphorien dans une question 
litigieuse entre l'abbaye de Saint-Corneille de Compiègne et Hil- 
got, évèque de Soissons. Leurs dires firent maintenir les privi- 
lèges de l'abbaye et son exemption de la juridiction épiscopale. 

Cette afiTaire décida Pierre à demander à son évèque la confir- 
mation de tous les biens et de tous les privilèges de son abba>-e. 
Ursion y consentit de bonne grâce et lui accorda aussitôt des 
lettres de confirmation (1085). Pierre en obtint de nouvelles 
quelques années plus tard (1090) de Foulques de Dammartin, 
son successeur (2). 

Cependant l'abbé de Saint-Lucien voyait partout, autour de 
lui, s'élever des constructions plus majestueuses que celles des 
siècles précédents. Jusque-là on n'avait guère bâti qu'en bois, 
et cette matière, outre qu'elle ne permettait pas de donner au- 
tant d'ampleur aux édifices, offrait sans cesse une proie facile 
aux incendies. Partout on cherchait à remplacer le bois par la 
pierre, depuis que les terreurs de Tan 1000 étaient passées; c'é- 
tait aussi plus solide et plus imposant. Pierre souffrait de voir 
l'église de son monastère dans un état de vétusté qui nécessitait 
de continuelles réparations , et il eut la pensée d'en construire 
une nouvelle, plus vaste et plus en rapport avec les besoins de la 
communauté. Il communiqua son projet à ses religieux, qui tous 
l'approuvèrent. L'un d'eux même, un nommé Qautier, qui avait 
certaines connaissances en cette matière , s'offrit d'en dresser 
les plans et d'en surveiller les travaux. L'offre fut acceptée; on 
fit appel à la libéralité des âmes généreuses et l'on se mit réso- 
lument h l'œuvre. Un maître maçon {C3smm(ariu8\ nommé Virem- 
bolde, entreprit la construction et la poussa avec activité, mais 
pas assez pourtant pour que Pierre pût voir la dédicace de son 
œuvre. Cette satisfaction devait être réservée àcirold, son se- 
cond successeur. Le cartulaire du monastère a conservé le sou- 



1) Louvet, r. I, p. 687. 
i2) Gallia Chmtiana, t. ix, col. 781. 



302 HISTOIRE 

venir d'un nommé Gautier, qui donna, avec Videla, sa femme, 
le quart d'une maison, d'un jardin, d'une vigne et d'un pré 
pour la construction de la nouvelle église. 

Une autre donation, beaucoup plus importante, eut lieu sur 
ces entrefaites I c'est celle de la terre de Grand villiers. Roricon, 
évèque d'Amiens, possédait la moitié de cet alleu, et Arenburge, 
mère de Saint-Hugues, moine de Cluny, l'autre moitié. Poussés 
par une pensée généreuse, ils firent, l'un et l'autre, abandon 
de cette propriété à Tabbaye de Saint-Lucien vers 1090, pour 
avoir part aux prières de ses religieux. Une lettre du moine 
Hugues, adressée à Gervin ou Godefroy, évèque d'Amiens, nous 
donne les détails de cette donation (1). 

Uueiques temps avant sa mort, Herre donna une dent de saint 
Lucien à Lancelin, le fondateur du prieuré de Villers- Saint- 
Sépulcre (2J. 

Pierre mourut en 1094. 

XLVI. — Olltoert (1094-1099). 

Un des actes les plus importants de l'administration de cet 
abbé est la fondation, sous la dépendance de l'abbaye de Saint- 



[Vl LBTrRB DE HUGOKS . MOINE DE CLUNY, CONCERNANT LA DONATION 

DE LA TERRE DE GRANDYILLIERS. 

Reverendo Pàtri et Domino G. episcopo et omnibus Àmbianen$i8 ecele- 
siw fiUis ftater Btigo Cluniaeensis uUimris, servus vester humiUimus in 
Domino salulem. Notum sit vestrœ eharitati quod alodium illud de Gran- 
vUer, quod prcedecessoris vestri domini Rorigonis episcopi et tnatris meœ 
atUiquitùs fuerat, ipse dominais Rorigo et mater mea beato Luciatw Belr 
vcLcensi, pro animabus suis et parentum suorum légitime concesserunl, 
Hà videlicet ut eis viventibus aliquantula annui censûs distributio ex 
eodem alodio solveretur. Decedenle ilaque domino Rorigone episcopo mé- 
dia pars ipsius alodii quitta et sine censu ecclesiœ sancti Luciani omninb 
Ubera remansit. Po$tquàm vero mater mea mundo mortua, pro t)omino 
se monacham fecerit, quicquid ad ipsum de prœdicto alodio pertinuit, 
possessioni beati Luciani martyris absque censu aUquo et penitus absolu^ 
twn devenu. Vestrœ Sanctitati veritatem scribere vohti. Valete. 

(D. Porcheron, cb. 17}. 
(9) Loovet, 1. 1, p. 643. 



DB L'aBBATE royale DE SAINT-LUCIEN. StiS 

Lucien, du prieuré de Saint-Martiu d'Âuchy, près d'Âumale, par 
Etienne, comte d'Aumale. 

Guérinfroid, premier comte d'Aumale, avait fondé, vers 
Tan iOOO, une collégiale dans la campagne appelée Auchy, au- 
près de la ville, et l'avait dédiée sous le vocable de Notre-Dame 
et de Saint-Martin. Le second nom seul prévalut. Un de ses suc- 
cesseurs, nommé Etienne, conçut le projet de la soumettre à 
là régularité et d'en faire un établissement monastique. El lit 
part de son dessein à Gilbert, abbé de Saint-Lucien , et lui de- 
manda ses conseils. L'abbé l'approuva et lui proposa même d'en 
prendre la direction, s'il le trouvait bon. C'était ce que désirait 

Etienne. 

Un jour donc, qu'une nombreuse assemblée se tenait à Rouen, 
sous la présidence de l'archevêque Guillaume, c'était le ii dés 
ides de juillet U4 juillet 1096), le comte d'Aumale s'y rendit avec 
plusieurs de ses barons, et déclara solennellement qu'il donnait 
à perpétuité l'église de Saint-Martin d'Auciiy, avec tous les biens 
qui en dépendaient, au monastère de Saint-Lucien , afin que les 
moines priassent toujours pour lui, pour la rémission de ses pé- 
chés et pour l'àme de Guillaume , roi d'Angleterre, son oncle; 
pour celle d'Adélise, sa mère, et pour celles de tous ses autres 
parents défunts. Il en fit aussitôt dresser acte (1), et il y spécifia 
que les chanoines , qui étaient actuellement en possession de la 
collégiale, conserveraient pendant leur vie la jouissance des 
biens de ladite collégiale , et que les ornements de régli»e et 
tout ce qui lui avait été donné resteraient exclusivement affectés 
au service de cette église , sans que rien pût en être distrait pour 
une autre destination. L'archevêque et toute l'illustre assemblée 
apposèrent leur seing au bas de cet acte. On y voyait les noms 
de Robert, comte de Normandie, de Gilbert, évêque d'Evreux, 
de Gilbert, évêque de Lisieux, de Serlon, évêque deSéez, d'Heî- 
got, abbé de Saint-Ouen, de Robert, comte de Flandre» d'Eus- 
tache, comte de Boulogne, de Manassès, comte de Gévrodie, 
d'Enguerrand , comte de Saint-Paul, de Mathieu, comte de 
Beaumont, et de bien d'autres (â). 



(1) GalUa Christiana, t. xi , Instrum , col. 19. 

{2) Semichon: Histoire de la tille d'Aumale, t. i, p. 300. 



304 HISTOIRE 

Cet établissement prospéra, et les comtes d'Aumale le dotèrent 
si richement qu'il ne tarda pas à être érigé en abbaye. Gilbert 
ne vit pas ce changement, la mort Tenlevale 4 novembre 1099. 



XVII. — Oirold (ilOO-H28). 

Girold, que Ton trouve aussi appelé Gérard, succéda immé- 
diatement à Gilbert. Il s'occupa activement de faire terminer les 
travaux entrepris par Pierre, Tun de ses prédécesseurs, pour la 
reconstruction de son église ^ et il eut la joie d'en voir faire la 
dédicace solennelle par Tévêque Godefroi de Pisseleu, en 1109. 
On avait levé les corps des abbés, des évèques et des autres 
personnages inhumés dans l'ancienne église, et on les avait 
transportés dans les caveaux creusés sous le nouvel édifice. Un 
plomb, trouvé en 1815 dans une tombe placée sous le côté droit 
du chœur, et possédé par M. le chanoine Barraud , fait ainsi 
mention de la translation du corps de l'évêque Honorât : » ii idus 

MAll, ANNO INCARNATI VERBI M® C° Vlllio, INDICTIONE II, ANNÔ 1« 
LUDOVICI REGIS, TEMPORE PAPE PASGHALIS 11 ET GALSFRIDI BEL- 
VACENSIS EPISCOPI. TRANSLATUM EST CORPUS HONORATI EPISCOPI, 
ET HIC REPOSITUM SUB GIROLDO ABBATE ; EODEM AP^NO FUIT ULTI- 
MUM PASGHA. » 

On tenait beaucoup, à cette époque, à être inhumé dans les 
cloîtres ou dans les églises des monastères, afin d'avoir part 
aux prières et aux bonnes œuvres des religieux, et pour obtenir 
cette faveur on s'empressait de faire des legs ou des donations 
aux communautés. Ainsi avait fait Goscelin de Bulles pour avoir 
sa sépulture dans l'église de Saint-Lucien. 

En 1109, Henri, comte d'Eu, confirme les donations faites par 
t\obert, son aïeul, et Guillaume, son père, et en ajoute lui-même 
de nouveHes, à la condition que les religieux prieront Dieu pour 
lui , pour le repos des âmes de ses ancêtres, de celle de sa femme, 
récemment décédée, et pour la sienne quand il aura cessé de 
Vivre. Robert avait donné cinq masures sises au Tréport, sur la 
grève (m ripd et arerul UlteriusPortûs)^ Guillaume avait exempté 
l'abbaye de tout droit de travers et de tonlleu, pour les vivres 
et les marchandises qu'elle pouvait faire venir de ce port. Henri 
ajouta deux nouvelles masures sur la grève, et eoncéda le tout 



DE l'abbaye royale DE SAINT-LllGlEN. 305 

franc et libre de fous droits et de toutes couiixmes {concéda vobis 
xeptem mansuras cum omnibus consuetudinibus suis, ita libéras 
sicuti Pntlelmxis pater meus et Rotbertus avus meus tenuerunl 
et ego ieneo (i). 

Un seigneur de ces parages, Raoul de Mortemer, effrayé des 
excommunications que les conciles et les papes fulminaient 
contre les détenteurs de biens ecclésiastiques, se dessaisissait, 
en cette même année 11U9, du droit qu'il s'était arrogé sur les 
oblations {altare) de l'église de Maisnières, au diocèse d'Amiens, 
et le remettait entre les mains de l'évèque Godefroi, pour être 
donné à l'abbaye de Saint-Lucien. L'évèque accepta le mandat et 
le remplit incontinent. Plus tard, Saint-Lucien céda ce droit à 
l'abbaye de Corbie (S). 

Kn iMi, l'abbé Girold traita avec le sire de Ciiemnel pour 
racheter la moitié du droit d'avouerie sur la terre de Itaulers, 
et, l'étole au cou, dit la cliarte qui rapporte ce traité, il pro- 
nonça l'anathème contre quiconque oserait le violer. H était ac- 
compagné de Thibault, prieur, et de Jean, trésorier de l'abbaye. 
Cette terre de Maulers avait été précédemment donnée par un 
comte nommé Thibault (Tetbofdus comes\ mais on ne sait pas 
en quelle année. Les renseignements concernant le donateur 
font aussi défaut. 

Cet abbé, qu'une étroite amitié liait avec l*ierre-le-Vénérab!e, 
jouissait d'une haute considération, et au synode de Beauvais, 
tenu en illi, il fut l'un des juges délégués, avec le légat Conon, 
pour prononcer dans le différend survenu entre l'abbaye de 
Saint-Paul et les chanoines de Milly, au sujet du droit de nomi- 
nation h la cure d'Hannaches (3). 

Si Girold avait pour lui l'expérience et la prudente sagacité 
qui sont tant recherchées dans l'expédition des affaires, il y joi- 
gnait aussi une bonté toujours juste, qui se fait aimer des infé- 
rieurs, et un zèle actif qui sait profiter des occasions pour en- 
treprendre des choses utiles. Aimé des siens, estimé par tous, il 



(1) Ctiarie originale dans le cabinet de M. Hathon , de Beau rais. 

;2) D. PorctieroD, cb. 23 

'3) Louvet» t. I, p. 620. 

T. viii. iO 



306 Histoire 

avait lasatisfaclion de se voira la (èle d'une coiuinuuauté uoin- 
breuse et des plus régulières. Il dcsirait répandre autour de lui 
cette exubérance de vie monastique qui était renfermée dans son 
abbaye. La fondation des prieurés lui souriait. Fonder, dans les 
localités où il possédait quelques biens, des établissements ha- 
bités par un certain nombre de moines, obligés de remplir tous 
les devoirs de la vie religieuse et chargés d'exploiter ces terres 
ou d'en surveiller Texploitation , lui paraissait devoir être une 
œuvre excellente. Ces prieurés, ou espèces de petits monastères, 
gouvernés par un prieur qui resterait soumis à la maison-mère 
et à son abbé, déchargeraient Tabbaye de son excédent de per- 
sonnel, en môme temps qu'ils assureraient la bonne adminis- 
tration des biens, et édifieraient les peuples par la vie simple, 
pieuse et mortifiée de ses membres. Il avait déjà un établisse- 
ment de ce genre dans le prieuré de Saint-Martin d'Auchyi près 
d'Aumale; mais cela ne lui sufflsait pas : il voulait en établir 
d'autres, et avec d'autant plus d'empressement que celui-ci 
était sur le point de lui échapper. 

En effet, le prieuré de Saint-Martin d'Auchy avait pris tant 
d'extension, son personnel était devenu si nombreux, que le 
comte d'Aumale, son fondateur, n'avait pas craint de demander 
à l'abbé Girold l'autorisation de l'ériger en monastère indépen- 
dant. C'était priver l'abbaye de Saint-Lucien d'un membre bien 
Important, et la séparation ne pouvait s'effectuer sans le consen- 
tement de son abbé, qui avait juridiction pleineet entière sur cette 
église depuis l'union faite en 1096.. Néanmoins, Girold ne crut pas 
devoir refuser ce consentement; il le donna publiquement en y 
mettant toutefois la condition que le nouvel établissement serait 
pourvu de revenus sufQsants pour que ses membres n'eussent 
pas à végéter misérablement (1). Etienne, comte d'Aumale, avait 
cette érection à cœur, et il fit tout ce qui dépeadaM de lui pour 
satisfaire aux conditions posées par Girold. Aux possessions d^à 
fort nombreuses du prieuré, il en ajouta de nouvelles (1115) : la 
dlme et les églises dePreston, d'Eschechilingua, deWiforhennic, 
de Unagla, de Frohingheham , d'Aldebourg, de Mapellona, de 



(1) L'acte de consenlement est cité on entier par le GalUa Chrvtliana, 
t. XI , col. 20. 



DE l'abbaye royale DE SAIiNT-LUGIËN. S07 

Doneslal, d'Erlisefona, de Rereslal, de Cliinlesaî, deCeingbebam, 
de Wifornesel. d'V'nlindesia, deCarlenton et deBaroie, au oomté 
d'Holderness , en Angleterre; la dlme et les églises de Villers, 
d'Haudricourt, de Saint-Valéry, deBeaufrêne, deSaiot-SaturniD, 
d'Ailecourt, de Flomlnès, de Hillais, de Vîller8-sous*Foucar- 
mont, au comté d'Aumale, en France; toutes les dîmes de sa sei- 
gneurie, un hôte près de la rivière d^£aulne , les foires des deux 
fèies de Saint-Martin , la dtme Oe ses moulins, la dlme des porcs 
h Bloaseville, la forêt de Mouflers, etc., etc. (i). Ualgré cea do- 
nations, le comte Etienne ne put voir Térection en abbaye du 
prieuré d'Auchy, Girold non plus : tous deux étaient morts quand 
cela eut lieu. 

En 1430, à la prière du comte (juiltaume, fila d'Etienne, el 
avec Tassentiment de Serlon, abbé de Saint- Lucien , Vérectio» 
en abbaye du prieuré de Saint-Martin d'Aucby fut faite en pré- 
sence d'Hugues, archevêque de Rouen, et de son chapitre catbé- 
dral. Il fut statué (2;^ toutefois que le premier abbé d'Aumale se- 
rait pris dans Tabbaye de Saint-Lucien, el que, pour l'avenir, 
on pourrait prendre Vabbé dans le sein du nouveau monastère. 



(1) Archives de la Seine-Inférieure : abbaye d'Aacby. 

{^) E{ koc or(b'na^Km est conditione quod primum abbaUnjL 

ail eccUda S.ancli luciani Relvacensis adducanl; omnes verb subseqttenUs 
ahbates in ecdesia Sancti Martini, si ibi idoneum invenire poterant. omm 
o/fensacnlo remoto, eligantur. Et si in ecdesia Sancti Martini aliquis 
iionetis invcniri non poterit, ab ecdesia Sancti Luciani reqmrat%»r, si 
veto nec in ilia idoneiim invenirent , a qualibet eccksia, assensu abbafi» 
Sancti Luciani, requiratur; et quoniam in eceksia Sancti Lueiofd exoT" 
(Hum sumpsiùj statulwn es^ eoram cmnibits svpradicHs personis oéi ipso 
cornu (WiUelinoJ prefatO' et ab omnibus hereé^uA stâà ptrsokfmikt» dstaê 
marcoê afgmUi ssqumUi die festi Sancài 9fim^ per singnl^fi «mum #d- 
desie Sanfili Ludani, pro animabus patris il mairi$ sue ac çj»jh9|9» an(^ 
tecessorwn et successorum suorum. El monachi Sancti Martini acdpient 
eas tt reddenl ecdesie SoTicti Ludani : quo(i si red'iite et solvte non fae- 
rint infra xv dies post festum Sancti Remigii, decanus Àlbemarle, sicut 
stat^tum et decretum est eoram archiepiscopum Rothomagensem, did- 
num offiduminparochia et in castello Albemarle fieri prohibeat, qnousque 
ecdesie Sandi Ludani pr édicté marce reddentwr. 

(Archiv. de l'Oise : abb. de^ Saial hnoïtm , Annale.) 



S08 UIStOIR£ 

si on y trouvait un sujet capable. Au cas contraire, ou devrait 
le choisir parmi les moines de Saint-Lucien , à moins que leur 
abbé ne voulût pas y consentir, ou que l'on n'y trouvât pas non 
plus de sujet capable, alors on pourrait le prendre ailleurs avec 
le consentement de Tabbé de Saint- Lucien. 

Le comte, pour témoigner sa reconnaissance à Tabbaye de 
Saint-Lucien, de ce qu'elle avait consenti à cette érection , et 
pour attester à travers les siècles la juridiction primitive de cette 
abbaye sur Saint-Martin d'Aucby, régla qu'à l'avenir les moines 
d'Auchy prendraient chaque année, à la Saint-Remy, sur le cens 
de la seigneurie d'Aumale, deux marcs d'argent et les donne- 
raient incontinent à l'abbayo. de Saint Lucien. Faute de paie- 
ment, après quinze jours de délai , le doyen d'Aumale devrait 
faire cesser le service divin dans la paroisse de Saint-Martin et 
dans le château jusqu'à ce que le paiement fût effectué. 

Cette somme fut, jusque dans ces derniers temps, payée au 
chantre de l'abbaye de Saint- Lucien (i). 

Le premier abbé d'Auchy fut pris dans l'abbaye de Saint-Lucien; 
il était prieur de cette abbaye et se nommait Noël. Il conserva 
ses relations d'amitié avec son ancienne maison , et les rapports 
des deux monastères se continuèrent dans les meilleurs termes 
pendant bien des siècles. En Tan 1âi!2, un abbé d'Aumale, nommé 
Martin, voulut encore resserrer, d'une manière plus étroite, l'u- 
nion déjà existante entre les deux établissements, et, d'un com- 
mun accord avec ses moines, il statua qu'à l'avenir son monas- 
tère serait intimement associé à celui de Saint-Lucien, tant au 
temporel qu'au spirituel , et que l'abbé de Saint-Lucien pourrait 
faire venir des moines de la communauté d'Aumale et les garder 
chez lui autant de temps que leur présence lui serait utile. « Fo- 
lumtu ac stcUuimus ut tnonasterium nostrum monasterio Sancii 
Ludani Belvacensts cohereat et in perpetuum uniatur tam in teni- 

poralibus guam in spiritualibus , ut abbas Sancfi Luciani 

de fratribus nostris et monachis aliquos, quos sibi necessarios et 
tcdfes, si l'ofuerit, per abbatis Ucentiam, ad se vocet in suo mo' 
nasteriOy quctmdiu voluerit vioraturos (2). 



(1: Semicbon : Hist. d'Aumale, t. i , cb. xvi. 
(-2) D. Porcberon , cb. 19. 



DE L*ABBAYE ROYALE DE SAINT-LUCIEN. 309 

Quoiqu'il en fût de cette uniou morale. Térection du prieuré 
de Saint-Martin d'Auchy en abbaye n'en séparait pas moins de 
Saint-Lucien un de ses membres les plus importants; mais Vabhé 
Gilbert Teut bientôt remplacé en fondant d'autres prieurés. 

Saint-Maxien fut le premier établi. Saint Lucien, saint Julien 
et saint Maxien avaient été martyrisés sur le coteau de Montmille, 
et les corps des deux compagnons du grand apôtre avaient été 
inbumés sur le bord de la colline, à quelques pas du lieu du 
martyre. Ces restes vénérables avaient été transportés et réunis, 
vers la fin du vi« siècle, k ceux de saint Lucien, ainsi que nous 
l'avons dit. Les fidèles, malgré cette translation, continuaient 
de se rendre à Montmille pour y prier sur cette terre arrosée du 
sang des martyrs. Alors Girold résolut d'y établir un prieuré. 
Sur le lieu où avaient été inhumés saint Julien et saint Maxien, 
il fit construire une église (1), y adjoignit des cloîtres et les bâ- 
timents nécessaires au logement d'une petite communauté et à 
l'exploitation des terres qu'il attacha à cet établissement. Quand 
tout fut prêt, il y envoya quatre religieux sous la conduite d'un 
prieur. Les premiers dont les noms nous soient parvenus sont 
cités dans une charte de donation de six mines de blé de rente 
faite par Adèle, femme d'Albert Tinel, sous l'épiscopat de Gode- 
froi de Pisseleu liiOi 11U), peu de temps par conséquent après 
la fondation du prieuré. Le prieur s'appelait Adéline, et les re- 
ligieux Manassès, Robert, Barthélémy et Rainai (â). L'église fût 
dédiée sous le vocable de saint Maxien, l'un des deux martyrs 
inhumés dans son enceinte, et le prieuré porta le nom de prieuré 
de Saint-Maxien. 

L'établissement de cette église offrait aux pèlerins plus de fa- 
cilité pour y faire leurs dévotions : aussi, le concours des fidèles 
devint-il plus nombreux de jour en jour, f.es aumônes faites au 
religieux augmentaient en proportion. Pour témoigner leur re- 
connaissance et pour donner plus d'extension encore à la pieuse 
affluenc^, les bons moines demandèrent à l'évèque de Beauvais 



(L) Celle qal existe encore aujourd'hui , et qal sert d'église paroissiale 
à Foaqaenies, étant du commencement da xii* siècle ou de la fln du xi% 
doit être l'église primitive du prieuré de Saint-Maxien. 

{2) LOQVet, t. I, p. CkW. 



310 H18T0IBIS 

de vouloir bien accorder à ceux qui visilcraient celle église quel- 
ques-unes des faveurs spirituelles qu'obtenaient ceux qui faisaient 
le voyage d'outre-mer pour visiter les saints lieux. Godefroi de 
Pisseleu, condescendant à leur pieuse requèle, leur accorda, 
en 1112, une indulgence remettant le quart de la pénitence ca- 
nonique aux fidèles qui, s'étant confessés, visiteraient Téglise 
de Sainl-Maxien le dimanche de ia micarême, où Ton chante 
rintroït Lœiare cl). L'évêque Odon renouvela cette indulgence 
en 1138, et Philippe de Dreux , en 1211, prolongea le temps pour 
la gagner jusqu'à Toctave de Pàquos. Nous en ])arlerons plus 
tard. 

L'abbé de Saint-Lucien ne se contenta pas de celle fondation, 
il établit encore un prieuré à Sénari)ont, au diocèse d'Amiens, 
et l'église fut dédiée à saint Denis. Les seigneurs du lieu, ainsi 
que ceux d'Aplaincourt et de Bernapré, le dotèrent largement. 

Au môme temps apparaissent les prieurés de Pernois, de Fil- 
tecourt, de Notre-Dame-sur-le-Mont, à Picquigny, au même 
diocèse , et celui de Lesseville. 

Il fallait que les entrées en religion fussent bien nombreuses 
pour que Girold pût effectuer toutes ces fondations sans dépeu- 
pler son monastère. C'était aussi la grande époque monastique; 
l'époque de saint Bernard et des croisades, et plus d'un grand 
seigneur alors se faisait une gloire de quitter la cuirctsse pour le 
froc. 

L'abbaye de Saint-Quentin florissait ù côté de celle de Saint- 
Lucien, et les rapports entre les deux communautés étaient 
excellents; pourtant une difficulté s'éleva entre elles. L'histoire 
ne nous dit pas quelle en fut la cause, mais l'objet du différend 
fut assez grave pour que l'affaire fut portée pardevant le concile 
de Reims, tenu en 1118. La sentence fi:t contraire à l'abbaye âe 
Saint-f^ucien. 

Girold était encore abbé de Saint-Lucien quand un riche che- 
valier du Beauvaisis, Girard d'Hanvoite, seigneur de Noirémont, 
étant tombé dangereusement malade, se fil transporter dans 
l'abbaye, espérant y trouver la guérison par Tintercession de 
saint Lucien. Il donna, dès son entrée, le quart de sa terre de 



1} Loavel, t i, p. 659. 



DB L'aBBAY£ ROTALB lik SAINT-LUCIEN. 311 

Noirémonten perpéluelle aumône, et promit de prendre Tliablt 
religieux si la santé lui était rendue. II guérit, mais îl ne tint pas 
si sa pdrole, et retourna dans le monde, à la sollicitation «le 
ses amis et de sa famille. La donation fut maintenue; nous di- 
rons comment il l'augmenta plus tard. 

Le dernier acte où nous voyons apparaître le nom de Girold 
est la donation d'une prébende en l'église cathédrale de Beau- 
vais, faite en 4i26 par l'évoque Pierre de Dammartin à Tabbaye 
de Saint-Quentin. 

Il mourut le â8 juillet; on ne sait pas au juste de quelle an- 
née; iious serions assez porté h croire que ce fut en i128. 



II ï. — Kex'loriL I" (fi28-4U7). 



Quelques chroniqueurs ont voulu donner pour successeur à 
r.Irold un abbé nommé Odon. Ils s'appuient, pour soutenir leur 
opinion, sur IjI suscription d'une lettre de Pierre-lè- Vénérable, 
abbé de Cluny, ainsi conçue : .</d rirum Dti Odonem ofim cbba- 
teni Delvacensem, et ils en concluent que ce texte doit s'entendre 
d'un abbé de Saint-Lucien, de Tabbé du principal monastère 
de Beailvals. Nous pensons que celle conclusion est plus qu« 
hasardée : il s'agit tout simplement d'ddon, abbé de Saint- 
Symphorien , qui se démît de sa charge pour se retirer dans 
Tabbaye de Saint-Germer. Nous ne Tadmeltrons donc pas dans 
la liste de nos abbés 

Le successeur de Girold futSerlon, un moine remarquable par 
sa science et sa vertu. Il avait à peine pris possession de sa charge 
que l'estime publique le faisait prendre de foutes parts comme 
témoin des transactions ou comme arbitre des différends. Dès 
1129, il apparaît comme témoin dans une charte du monastère 
de la Grande-Sauve, au diocèse de Bordeaux. 

Les intérêts de son abbaye lui étaient si chers, qu'il n'était pas 
de moyens qu'il n'employât, pour faire disparaître tout ce qui 
pouvait leur porter préjudice, et pour favoriser tout ce qui pou- 
vait leur être utile. Nous allons voir comme il savait s'y prendre. 

II existait depuis longtemps un usage qui devenait de jour en 
jour plus dispendieux pour l'abbaye. Le chapitre de Beauvals 
avait l'habitude de s\v rendre processîonnellement tous les ans 



312 HISTOIBE 

aux deux principales fêtes de Saint-Lucien el les lendemains de 
Noël et de Pâques, pour y célébrer solennellement Toffice avec 
les religieux. Là n'était pas le mal. Par reconnaissance et par 
amitié, la communauté offrit d'abord une collation, puis un dîner 
aux chanoines; rien de mieux tant que cela ne dégénéra pas en 
abus. Le monastère offrait librement et cordialement; mais le 
chapitre s'accoutuma insensiblement à considérer ce repas 
comme un privilège et comme un droit, il en vint même à l'exi- 
ger avec rigueur; il en prescrivit l'ordinaire, et y mit tant de 
recherche et de somptuosité que la communauté se lassa et pro- 
testa contre les folles dépenses que cela lui occasionnait. L*abbé 
Serlon, qui avait à cœur de défendre partout les intérêts de son 
monastère, ne manqua pas de faire des représentations au cha- 
pitre pour s'affranchir de cette servitude. Sa voix ne fut pas 
écoutée. Serlon prit alors le parti de porter plainte au Souverain- 
Pontife, qui était à Provins. 

Innocent II prit l'affaire en mains : il écrivit à l'évêque de Beau- 
vais(1} d'interposer sa médiation, pour empêcher les chanoines 
de son église d'inquiéter mal à propos les religieux de Saint- 
Lucien et de faire cesser les repas, en attendant que lui-même 
se rCndlt à Beauvais pour juger le différend. 

Pierre de Bammartln ne jugea pas à propos d'attendre l'arri- 
vée du pape, il manda*pardevantlui les deux parties intéressées, 
et, après maintes exhortations, les détermina à faire l'arrange- 
mont suivant : les chanoines continueront d'aller en procession 
comme parle passé; mais le banquet sera remplacé par une 



'1/ InnoceiUius episcopus servus Mrvorum Deivenerabili Petro 

Ea propter umcersitnli veMre precipitnus, qualenus tam prefatum Ser- 
lonem , ahbaicm. quam nwnaslerium sibi commUsum, donec ad partes 
veslras, procurante Domino, veniamm, in pace dimitteUis. Cum autem 
preseiiles fuerimus, anditis ulriusque partis rationibus^ quodjusium 
faerit inter vos, suffragante divina gratia, stalvemtis : ai xero fer opem 
quoties ab abbale et fratribui predicti monasterii adversus parochianos 
tuas queretam acceperis, postqiMm a te commonili ftierint et non ren- 
puerint, debit<im de eis justiliam fadas, neque occasione pastiUontm, 
quos ab eis exigiiis , usque dum in nostra termineiur presentia, ullam 
eis molestiatn rnferatis. Datum Provini vi , knl. Februarii. 



DE L*ABBAYB ROYALE DE SAINT-LUCIEN. 313 

somme de âO sols , monnaie beauvaisine, que Tabbaye paiera 
au chapitre huit jours avant chaque procession. En cas de re- 
lard de paiement, l'abbaye donnera 25 sols. L'accord fut signé 
de part et d'autre, à Beauvais, en 1i30 (i). La contesiation était 
éteinte. 

Serlon, dans son voyage à Provins, avait accompagné Inno- 
cent il à la dédicace solennelle de l'autel de Saint- Laurent, dans 
l'église de l'abbaye de Morigny, qui eut lieu le 20 janvier 1130. 
Douze cardinaux ou évoques s'y trouvaient, et notre abbé tenait 
place à côté de Pierre Abailard et du grand saint Bernard. Il y 
séjourna deux jours avec le pontife et fut avec lui h Provins. 

Il souscrivit, eu 1131, à la charte de fondation de Tabbaye de 
Sélincourt, au diocèse d'Amiens, et, en li3i, aux lettres de 
Garin deChatilion-Saint-Paul, évèque d'Amiens, pour le monas- 
tère de Marmoutiers. Il parait avoir eu de fréquents rapports 
avec cet évèque , car nous le voyons souvent signer comme té- 
moin dans les Chartres qu'il délivra. 

En 1132, il reçut la donation de l'église de Froissy. Cette église, 
par un abus qui avait pris naissance avec la féodalité, était dé- 
tenue par un seigneur laïc, par Wlbert de Guiencourt. Eustache 
de Heilly la lui avait donnée en fief; il en jouissait comme d'une 
propriété féodale, en percevait les revenus et la faisait adminis- 
trer par un ecclésiastique désigné par lui. Le service religieux, 
souvent interrompu, était en souffrance; c'était un abus contre 
lequel l'Eglise s'élevait sans cesse et qu'elle frappait de ses 
foudres. Wibert de Guiencourt , cédant aux remontrances de Té- 
véque de Beauvais, ne voulut pas rester plus longtemps dans 
cette situation anathématisée par l'Eglise, il s'en fut trouver 
l'archidiacre Henri et se démit entre ses mains de la possession 
de l'église de Froissy et des deux tiers des dîmes du lieu (2), 
pour qu'il les remit à l'abbaye de Saint-Lucien. L'archidiacre 
exécuta fidèlement la remise, et Eustache de Heilly la ratifia (3). 

La même année, Serlon assi8t<iit, avec les abbés de Saint- 



(1) LOQVet, t. I , p. 393. 

(2) L'autre tiers fat donné à Saint-Lucien par Nivelon de Rotangy. 
(8) Louvet, t. I, p. 139. 



314 HIStOlRE 

Quentin, de Hreteull et de Saint-Germer, à la solennelle transla- 
tion des reliques de saint iust et de saint Germer, que fit révêqtio 
de Beauvais pour les mettre dans des reliquaires nouveaux et 
plus riches (1). 

En 1i35, II siégeait au synode de Beauvais, et le cartulaire de 
Beaupré tious apprend qùll donna, en cette même année, à 
l'abbaye de Beaupré tout ce que son monastère possédait entre 
Acliy et ifarseille. L'état florissant des finances de Saltlt-Luclen 
permettait, dit la charte de donation, de faire cette jlbérallté h 
un monastère qui venait d'être fondé et qui ne jouissait encore 
que de revenus fort restreints. 

Saint-Lucien possédait alors une partie du territoire de Grez, 
que lui avait donné un certain ^(ivard, quand Godefroi de La 
Chapelle l'Inquiéta ej prétendit avoir des droits sur ce bien. Le 
moine Rihuin, qui s'occupait de faire valoir les terres de Grez 
(Rthutnus monachus procurator terra rinn heati Luriani, r/ue snnf 
circa villam de Gress in montants)^ fut trouver le remuant che- 
valier et l'amena à se désister de ses prétentions. Godefroi re- 
nonça donc à loules ses réclamations et abandonna en perpé- 
tuelle aumône, à l'abbaye, tous les droits qu'il pouvait avoir sur 
le quart de la (erre de Grez, en présence de Nicolas, fils de Hufeues 
Salet (le Cempuis [de Cnnctioppido), de Clair de Grez, de Gautier, 
fils de lingues Tlrel, et d'autres témoins. C'était en H36 ;2}. 

i:n 1137, Serlon était témoin de l'accord Intervenu dans un 
différend qui divîsaîtThîbault, prieur de Saint-Martin-d es-Champs, 
et Gautier, chanoine de Meaux (3). 

Vers Id même époque, Hugues, seigneur de la rehaussée, fils 
du vicomte Bobert d'Eu, donna à l'abbaye de Saint-Lucien urié 
ferre sise auprès de la Chaussée d'Eu, pour y édifier une église 
et établir un prieuré [terram jaxta Cntceiam de .4nga, ad cnns- 
truendam ecdesiam, ubi ipsi moiwchi Deojugiter desserrirenf , ei 
pro me et pro anteccssoribtcs meix Detim asàidue eccorar^ttty^ et 
pour assurer l'existence des religieux II y ajouta uh pré sis à 



(R/Wd , t. I, p. 50-2. 
(-2) ï). firenier, 171, p. :\. 
3) Gaim CfiriMiiiw, t. ix , col 781 , K. 



DE l'aBBATE BQHtk dE SAINT-LUCIEN. 3)5 

(îôlê, deiix pîéceé de terré et une mélaïrlfe [qmddam prctium, 
sciiieet quodprope eàmdem est etdesiani, qùamdam mlturam (nter 
viam transversam et aguosam terram positam, preierea terrant 
dimîdie carrure sufjftcientem et quamdam mansfonetn ad aîe^dd 
pecora sua et alia que sibi erani necessarta). L'acte fut dressé eit 
présence de Tabbé de Saint-Lucien, dfe PIferre, son priedr, et 
de^ moines Pierre, Gilbert et Anselme. 

Serlon se mit aussitôt àTceuvre, et Vannée 1138 n'était t)cis 
écoulée que des religieux habitaient le prieuré de la Tritiité, à 
Là Chaussée d'Eu. Henri I'% comte d'Ëu, raliflalt la donation et 
confirmait la fondation du prieuré. Les biehs de cet établisse- 
ment s'augmentèreiit rapidemeht, grftce à sa libéralité. Son suc- 
cesseur, Jean , comte d'Eu , y ajohf a la dltrie de ses bibulins de 
La Chaussée, le droit de pêche daris la rivière, et établit tttie 
foire à l'octave de là Pentecôte. Guillaume et Jean Straboti, flis 
de Hugues de La Chaussée, firent d'autres donations (et hbtàm- 
ment celle de la paroisse de La Chaussée, eh 1137) (1). 

Sur ces entrefaites, un seigneur, dont nous avons déjà parlé, 
Girard d'Hanvoile, qui avait donné le quart de sa terre de Noiré- 
mont, désirait faire 16 voyagé de la Terre-Sainte, que nos croisés 
venaient de conquérir. H vendit à Tabbaye de saint-Lucien 
le reste de sa terre de Noirémontëtla forêt qui en faisait partie, 
pour se procurer l'argent nécessaire à ce lointain pèlerinage, et 
partit. Espérait-il revenir, l'histoire n'en dit rien; mais il devait 
s'attendre, après cette vente, que s'il efTecluait hcuretisement 
son retour, il trouverait sa fortune coiisidérablemeht amoindrie. 
Le voyage se fit, et le sire d'Hanvoile revint èh son castel. L'aî- 
sance n'y était plus comme autrefois, et chacun sait que la gène 
est souvent mauvaise conseillère. Aussi , ndtrè sire d'Hanvoile 
ne tarda pas à chercher noise aux bons moines de Saitit-Luclen, 
et il espérait que ceux-ci, par amour de la paix, le laisseraient 
tranquillement rentrer en possession de sa terre de Noirémont. 
Il s'en empara même sans plus de façon. Les moines n'étaient 
pas guerriers , ni en état de repousser la violence par la force ; 
mais ils eurent recours aux armes de l'Eglise, et un jour le sire 
Girard s*entendU publiquement excommunier et retrancher de 



r L»'lîfidf : la rillè d'Eu, p. n, 70. 



316 HISTOIRE 

la communion chrétienne jusqu'à ce qu'il eût rétabli Tabbaye 
dans la ])leine jouissance de ses droits. Le fier chevalier s'en 
moqua et continua d'occuper Noirémont. Cependant il voyait 
que la sentence ecclésiastique lui (iésafTeclionnait ses vas.«aux 
et ses voisins. Son irritation lui fil tenir bon pendant trois 
ans; mais au bout de ce temps, vaincu par la déconsidération 
qui l'environnait, il céda, et pour obtenir la levée de l'excom- 
munication, il vint au monastère de Saint-Lucien et déclara, de- 
vant une nombreuse assistance, qu'il lui donnait en perpétuelle 
aumône la terre et la forêt de Noirémont, sans en rien retenir, 
et qu'il renonçait à tous les droits qu'il pouvait avoir sur elles 
{terram et siltam de Noiresmant, pro anime sue reniedio, patrisque 
8ui Girardi et truttrissiie JgneSy in elemosinam largitussit, totum 
quidem absoiufe quod in eadem terra rel siiva et in dowinio pos- 
sidebat et in feodo al H tendant ab eo, Sancto Luciano divtisit et 
concessity doniim proinde super altare posuit), Isabelle, sa femme, 
son fils Henri et Nicolas d'Iianvoile, son frère, ratifièrent tout 
ce qui avait été fait. Un acte public et authentique en fut dressé, 
et Girard le déposa sur l'autel de l'abbaye, en présence deSerlon, 
de toute sa communauté et d'un grand nombre de témoins (J\ 

Vers la même époque, Hélye, l'un des vidâmes de Gerberoy, 
vint à tomber malade, et si dangereusement que les médecins 
se déclarèrent impuissants à combattre le mal. Abandonné par 
la médecine, l'illustre malade vit bien qu'il ne pouvait plus 
avoir recours qu'en Dieu, le souverain médecin', comme il le dit 
lui-même dans une charte (2), et il se mit à faire d'abondantes 
aumônes aux pauvres et aux communautés religieuses, pour ob- 
tenir le secours de leurs prières. L'abbé de Saint Lucien fut le 
voir aussitôt qu'il apprit son état désespéré. Il n'avait pas tou- 
jours eu à se louer de ses agissemenis à l'égard de son monas- 
tère, puisqu'un jour, abusant de sa puissance, il l'avait contraint 



(1) D. Grenier, 174, p. :\. 

(3) In iilà quidem infirmilate graviter afflicttis, et omni spe medicorum 
destilutus, medicum ad supernum mente conversus est. Confidens igitur 
se citius elemosinarum largilione quam medicorum curationef prislinam 

recuperare posse sanitatem 

(PiUet : Hiitt. de Gerberoy, p. 95.; 



DE L*ABBAYE ROYALE DE SAINT LUCIEN. 317 

à lui engager, pour une modique somme d'argent, le quart de 
la voirie (vîcaria) de Pothofs et la moitié de celle de Courcelies; 
mais oubliant charitablement ces griefs, il lui lit plusieurs visites 
pour lui prodiguer les consolations les plus amicales et lui of- 
frir les secours de la religion , de ses prières et de celles de ses 
moines. Une aussi généreuse attention toucha vivement le ma- 
lade; il demanda pardon à Serlon des mauvais procédés dont 
il avait usé envers son abbaye, et lui rendit non seulement ce 
qu'il lui avait jadis fait engager [invadiaverat) à Rothois et à 
Courcelies, mais il y ajouta le reste de la voirie qui lui apparte- 
nait dans ces localités, et qu'il avait acquis d'Anselme, frère 
d'Henneric Cocus, et de la femme d'Arnoult Le Roy. Hélye re- 
couvra peu à peu la santé, et aussitôt qu'il se vit rétabli, il fut 
en pèlerinage à Saint-Lucien pour y remercier le Seigneur de sa 
guérison. Là, en présence de toute la commimauté assemblée 
dans la salle capitulaire, et de la noble assistance qui l'avait ac- 
compagné, de Rorigon, son frère, de Simon de Saint-Samson, 
du maire Gautier, d'Etienne, fils de Gautier Le Normand, d'Hu- 
bert Le Maréchal, d'Hugues Du Four, d'Henneric Cocus et d'Ysem- 
bard, il ratifia la restitution et la donation qu'il avait faites pen- 
dant sa maladie. Peu après, un jour que l'évoque Odon était à 
Gerberoy, avec Serlon et Godefroi, abbé de SainlQuenlin , la 
femme d'Hélye, Martine, et Guillaume, son fils aîné, sur les 
instances du vidame, ratifièrent aussi ce qu'il avait fait, et ju- 
rèrent dans les mains du prélat de ne jamais venir à rencontre. 
Pierre de Gerberoy, Godetroy de La Chapelle, Nicolas d'Hanvoile, 
Hugues de Troussures, Rorigon, frère du vidame, Sagalon, son 
neveu, Hugues de Cempuis, Gautier Wagan, Joscelin et Hubert, 
en furent témoins (1). 

En H40, le roi de France, Louis VII, traversant le Reauvaisis, 
reçut l'hospitalité dans l'une des terres de Tabbaje, à Warluis, et 
logea dans la métairie qu'elle avait en ce lieu. Le roi, fort satis- 
fait de la généreuse réception qui lui fut faite, en fit témoigner 
toute sa reconnaissance à Tabbé de Saint Lucien; mais ne vou- 
lant pas que cette réception toute bénévole pût porter préjudice 



(1) Pillet : Hisi. de Gerberoy, p. 95 et 96. 



s 18 WROIHB 

(lans la huile au ^loi^ustère , il lui oclro^a une ciiarle(l), \^\y 
laquelle il reconnais:$ail que , s'il é(a!t venu loge^ à Warluis, c'é- 
Isiit forluitementet non en verlu d'un droit, que l'abbaye ne lui 
devail aucune hospitalité sur ses terres, et il faisait défense^ à 
ses successeurs de se prévaloir de ce fait, pouv exiger (yeMe 
aucun droit de gUe. 

Serlon souscrivit, en 1144, une cbarte de Hugues, arclievc^^e 
de Rouen, pour l'abba>e du Bec, et assista, comme (éqpoiii, 
en 11 4a, à l^ foindation du mquastère de Saint-Martin-aux-iu- 
mei^ux , au diocèse ^'Amiens. 

Çç fut V^!^# Qç^e époque qu/Evrard de Breteuil restilua à Saint 
Lucien la terre de Bosdeseu, dont il s'était eoiparé. Il ne voulait 
pas le faire, mais l'excommunication fulminée contre lui le dé- 
cida à s'exécuter. U donna en outre la dlme d'Ansauvillers (â). 

Un démêlé surgit, sur ces entrefaites, entre Tabbaye de Saint- 
Luçien et cellç de Corbiç : chacune d'elles revendiquait Téglise 
de MaUuières, au diocèse d'Amiens, comm^. lui appartenant. On 
ne pouvait s'entendre, et Vaffaire fut portée pardevaut le çoncilç 
de Reims, tenu en ii47, pour être décidée arhitralcment. Un ac 
cQir4 lalervint : ^erlon, au aooi de son mouastère, abandonna 
à l's^t^bé de Corbie l'autel et le patronage de l'église de Malsnières 
et le tiecs lui appartenait dan^ les dîmes du village, et Nicolas 



{1} CHARTE DE LOUIS VII , A L^OCCASION DE SA RÉCEPTION A WARLCIS. 

Ego Iwioviciis mixericordia Dti Francorum reos et iux AquiUtmi%w^ 
pr^si^UÀJilus et fubêxia signi^ari volui, quod casu accedente, quibusdai/i 
Mgotiis nostris exigentibus , in quadam vUki beali Lucioni Belvacensis, 
nomine ÇarluiSt hospiUum semel habuimus, sed ne forte aliquis regum 
acprincipum, quasi usuale et consuetudinarium hofpUalionem hujusmodi 
in posterum usurpare sibi présumât, per présentes litteras certum fieri 
volumm, qiiod nulla prorsus consuetudine hoc a nobis factum est , nec 
in tota terra prefati martyris exactionem aliquam reclamamys; sed om- 
nia quieta et libéra, qnejuris ejus sunt, in perpetuum fore confirmamus. 
Factum est koc Ofino ad incarnaUonA Bomini ic* c xv, Jkaiooentio Bpr 
mane ecclesie presidçUe, Odone Delvacensi hir> ponti/icante. Data per 
manutti HaitUis. cancéUarii^ presenU Sugem bisati IHonisii abbcute, et 
Radulfo comité Viromandensi. (D. Grenier, 22^, p. 208.) 

'2) D. Porcheron , ch. 25. 



bB L*ABBAYE ROYAUX DB SAINT*LUC1KN. o|U 

(le Moreviil, abbé de Corbie, s'engagea de sou côté i\ pa^er an- 
{fucUcmenl et à perpétuité, à l'abbaye de Saint- Lucien , i marcs 
(l^rgent , ^u poids fort, et 30 sols amiennois de cens. {Stcà cetim 
quatuor marcarum ad magnum pondus et triginta solidorum 
^màianensis vionete) (1). 

^ pape Eugène 1^ estioi^U singulièrement Serlon ; il avait été 
^ même d'apprécier ses hautes qualités dans un voyage qu'il 
avait fait à Home, et il ne manquait pas de lui témoigner soq 
affection en toute occasion. Il l'employa même dans des missions 
assez difficiles. En 1147, il le délégua au synode d'Arras, pour y 
travailler à la réforme du monastère de Saint-Vaast, dont la ré- 
gularité laissait beaucoup à désirer. Ses conseils et ses remon- 
trances furent mal accueillis par Içs religieux, qui préféraient 
\e\xT vie licencieuse à un régime austère. Ils s'insurgèrent contre 
\}jii\ l'up d'eux même, portant la main sur lui, le renversa par 
terrç. ses compagnons le foulèrent aux pieds avec brutalité. 
Slerlon échappa néanmoins à la mort; mais il dut quitter bien 
yite, peurtri et contusionné, ce monastère inliospitaiier; il re- 
prit le chemin de sa paisible abbaye, sans avoir pu remplir sa 
mission. Les mauvais traitements qu'il avait reçus le contrai- 
gnirent à se mettre au lit aussitôt après son arrivée, et il ne s'en 
releva plus. Le â5 septembre 1147, il rendait son àme à Dieu (2). 

C'était un grand et saint abbé de moins, qui mourait victime 
du de\oir et de sou zèle. S'il n'avait pu réformer les désordres 
4e Saint- Vaast d'Arras, il emportait du moins dans la tombe la 
consolation de laisser dans sa propre abbaye des moines régu- 
liers et exemplaires , des moines dignes de leur vocation. 

Ses religieux Vaffectionnaient; ils le pleurèrent longtemps et 
lui firent de pompeuses funérailles , auxquelles assista l'évêque 
de Bea.uvais. 

::j{:ix. — movi'e ^i (1147-1^71). 

h'errç, secojç^^ ^u noQ;i, f^t immédiatement élu pour succéder 
à l'abbé Serlon. C'était un homme d'une haute piété et d'une 



U) Arcb. de la Somme : Abbaye de Corbie. 
{'2) GalUa Christiana, t. ix, col. 784. 



320 HISTOIRE 

capacité administrative tout-à-fait exceptionnelle. II avait pris 
rhabît religieux à Cluny, puis était venu à Saint-Lucien, où il 
avait rempli avec talent la charge de prieur. Les suffrages des 
religieux ne pouvaient manquer de se porter sur lui. 

Dès la première année de son avènement, au mois de décembre 
de Tan i 147, on voit apparaître Tabbé Pierre comme témoin dans 
un traité par lequel Hugues de Goumay engage pour dix ans l'un 
de ses fiefs à Tévêque de Beauvais (1). 

Il ne craignait pas les difficultés, et savait les tourner avec 
tant d'adresse qu'il parvenait presque toujours à les faire se 
terminer à l'avantage de son abbaye Son prédécesseur avait 
su, par un accord, exempter son monastère des repas qu'il 
donnait aux chanoines de Saint-Pierre, lorsqu'ils y venaient eu 
procession à certaines fêtes, Pierre voulut l'affranchir des dîners 
qu'il servait aussi <\ l'évèque aux deux fêtes de*saint Lucien. 11 
avait été tant de fois témoin des exigences abusives des servi- 
teurs des prélats dans ces occasions, lorsqu'il était prieur, qu'il 
résolut de se débarrasser de cette charge à tout prix. Il fut voir 
l'évèque Odon et lui exposa avec habilefé les excès auxquels ces 
dîners donnaient lieu, le préjudice qu'ils causaient à l'abbaye, 
le sacrilège en quelque sorte qu'ils occasionnaient, en faisant 
dépenser, en folles prodigalités, des biens qui n'avaient été don- 
nés que pour le service de Dieu et l'entretien des religieux. Odon, 
touché et ému à la vue d'un si grave abus, renonça aussitôt à 
ces dîners, et fit défense à qui que ce fut de les exiger, sous 
peine d'excommunication. La charte, fort explicite, qui fut 
dressée à ce sujet, est de l'an 4148 (2). 

Samson, archevêque de Reims, confirma cette renonciation et 
la rendit obligatoire pour tous les évêques de Beauvais qui suc- 
céderaient à Odon. En compensation, il chargea l'abbaye de 
faire célébrer tous les ans, après leur mort, un anniversaire 
pour Odon et ses successeurs, et de donner à dîner à treize 
pauvres le jour de cet anniversaire. 

Plus tard, le successeur d'Odon, Henri de France, ratifia cette 
décision et en prescrivit l'exécution. 



(1) D Porcheron, ch. ?6. 

(2) Louve t, t. I, p. 3»4. 



tum 



DE L* ABBAYE ROYALE DE SAINT-LUCIEN. 3il 

L'un des hauts dignitaires de Téglise de Beauvais, Tliibault de 
Bulles, arcliidiacre de Glermont, donna, vers cette époque, la 
terre et seigneurie du MontdeFesq, qu'il possédait au territoire 
de Verderel, avec les hôtes qui Thabitaient {terrant totam cjuam 
kabebat in monte Fisco, cum hospitibus). Il se réservait toutefois, 
si bon lui semblait, la moitié des revenus jusqu'à son décès, 
mais en s'interdisant le droit de lever aucune taille sur elle et 
de la grever d'aucun emprunt, sans le consentement de l'abbé 
(decretum etiam fuit qtu>d si domnus Teobaldtts in predicta terra 
tallam vel aliguid precarium favere voliterit, absque assensu ab- 
bâtis non fiet, ipso abbate tnedieiatein suam in omnibus /lis obti- 
nente). Il parait que les donateurs se permettaient quelquefois 
ces levées d'impôts pour so procurer des ressources au détriment 
des donataires. 

Thibault autorisa en même temps les habitants de Juvignies à 
bàlir une église dans leur village, afin de n'être pas obligés de 
parcourir la longue et mauvaise roule qui condui:sait à Verderel, 
leur paroisse, et il confia à l'abbé le soin de la faire desservir. 
En l'absence de l'évêque de Beauvais, qui était en Terre-t^ainïe, 
Thibault fit confirmer sa donation par les itères du concile pro- 
vincial de Reims, dans sa session de l'an 1 140 (H48 v. st.). L'acte 
d'approbation porte la signature de Samson , archevêque de 
Reims, deBeaudoin, évêque de Noyon , de Gérard, évèque de 
Tournai , de Milon , évèque de Thérouane, et d'un grand nombre 
d'autres personnages (1). 

L'abbé Pierre s'occupa activement de la construction de l'église 
de Juvignies. Le curé de Verderel , atteint dans ses droits curiaux, 
fit opposition et empêcha que cette église fût érigée en cure; elle 
lui resta soumise comme vicariat, et n'obtint son titre que bien 
plus tard. 

La terre du Mont de Fesq donna lieu à un procès quelques an- 
nées après. L'abbaye de Saint-Lucien en était entrée en posses- 
sion et en jouissait tranquillement quand le neveu du donateur, 
Guillaume deMello, chevalier, du reste, assez remuant, prétendit 
la revendiquer comme un bien lui appartenant par héritage. Le 



;l) Arch. de l'Oise : abbaye de Saint-Lucien — Louvet, t. i , p. 811. — 
Delettre, t. ii, p. 107 

T. VIII. âl 



522 histoIrë 

successeur de Pierre, Guillaume, flt valoir la charte de douaUon 
qui avait été remise à son prédécesseur pour constater ses droits. 
Le sire de Mello n'en tint compte et s'empara de la terre sans 
autre forme de procès. Il n'entendait pas la résistance et prati- 
quait trop bien celle maxime, que Ton voit reparaître de nos 
jours, la force pritne le droit; seulement il oubliait qu'il avait 
affaire à un homme tenace, qui n'était pas d'humeur à se laisser 
dépouiller. Guillaume, que l'arrogance du sire de Mello n'inti- 
midait pas, s'adressa à l'archevêque de Reims, puis au pape, et 
sollicita les censures de l'Eglise contre l'injuste spoliateur des 
biens de son monastère. Le pape Alexandre 111, faisant droit à 
sa demande, lança l'excommunication contre l'usurpateur, et 
Guillaume de Mello ne put en obtenir l'absolution qu'en 1178, 
après qu'il eut rendu pleine et entière satisfaction à l'abbaye de 
Saint- Lucien. 

En iiSO, Pierre avait déjà obtenu les m^.mes censures contre 
un autre gentilhomme, nommé Hugues Havot, qui s'était em- 
paré, au mépris de tout droit, des dîmes de Saint-Quentin, et 
le chevalier avait restitué. 

Il est de mode, dans certaine presse, de crier à l'abus contre 
ces sentences d'excommunication que l'Eglise fulminait à chaque 
instant; mais on oublie que c'était toujours contre les oppres- 
seurs des petits et du peuple, et pour faire rendre justice, qu'elle 
les lançait. 

Dans ces siècles de fer, la force brutale primait partout le droit, 
et la noblesse féodale abusait trop souvent de son autorité pour 
écraser le pauvre, se moquait de toute justice et ne craignait, 
comme elle le disait, que Dieu et le diable, il était heureux que 
l'Eglise ait pu avoir assez d'influence pour forcer, par ses c«n- 
sures, ces hardis chevaliers à réparer les torts qu'ils causaient. 
C'était, du reste, à peu près le seul moyen efficace de faire rendre 
justice, et c'était un moyen bien moins coûteux que ceux qui 
sont venus plus tard avec les procédures judiciaires. 

Ters celte même époque, c'est-à-dire de 1150 à 11(K), Wernier 
de La Verrière donna les dîmes de sa terre (1). Nivelon et Gé- 
rard de Rotangy la moitié de leur fief dudit lieu, du consente- 



■1) D. Porcheron, ch. 27. 



DE l'abbaye HOYALB OB SAINT-LUC) EN. 333 

menl de Pierre, vidame de Gerberoy (1 -, Hugues des Prés {de 
Pratelh), la seigneurie de Gaudecharl; Gautier Le Normand, les 
dîmes de Palllart; Jean , comte d'Ku, diverses terres à La Chaus- 
sée. Les lettres de confirmation des biens de Vabbaye, d'Henri 
de France, évêque de Beauvais, de Samson, archevêque de Reims« 
et de Thierri, évêque d'Amiens, vont nous faire connaître d'au- 
tres donations. 

I/abbaye de Saint-Lucien avait eu bien des fois à souffrir du 
mauvais vouloir des seigneurs ses voisins. Ses terres, mieux 
aménagées et mieux cultivées, excitaient leur convoitise. Plus 
d'un, après lui avoir donné des biens dont ils ne pouvaient tirer 
aucun parti, après lui avoir accensé des terres jncultes et des 
bois sans valeur, essayaient de les reprendre quand les travaux, 
les soins et la sage administration des religieux en avaient fait 
des propriétés de rapport. Pour y parvenir, les uns employaient 
la violence, d'autres la ruse, d'autres proQtaient de la dispari- 
tion des titres, et d'autres savaient les faire disparaître. Ces cau- 
teleux chevaliers n'étaient pas toujours très-scrupuleux sur les 
moyens. Le mal, du reste, était devenu si général dans toute 
l'Eglise que les conciles s'en émurent, et prescrivirent aux éta- 
bljssements ecclésiastiques et religieux d'avoir soin de mettre 
leurs titres de propriétés en règle, de les faire viser et confirmer 
par les évoques et par le pape. Ces formalités remplies, l'Eglise 
frappait d'excommunication les contrevenants et les spoliateurs, 
et les rois s'en portaient les garants. Par ce moyen, les établis- 
sements se trouvaient sauvegardés contre la violence et la ruse. 

L'abbé de Saint-Lucien ne négligea rien pour protéger les in- 
térêts qui lui étaient confiés. Il dressa l'état des propriétés de 
son monastère, y annexa les titres ou les témoignages à l'ap- 
pui, et se présenta d'abord devant l'évêque de Beauvais pour 
obtenir son visa et la confirmation de tous les biens, que soa 
abbaye possédait dans Pétendue de son diocèse. Henri de 
France, qui gouvernait alors l'église de Beauvais, fit exami- 
ner soigneusement les titres et la valeur des témoignages rem- 
plaçant les titres disparus. Il les raMfia et confirma ensuite so- 
lennellement toutes les propriétés du monastèrCj en l'an 1i57, 



(1) PiUet : Hi$L d$ Gerlmoy, p. US. 



324 HISTOIRE 

en présence d'Yves , doyen du chapitre , des archidiacres Thi- 
bault et Jean, d'Odon, chantre, de Simon, sous chantre, d'Eli 
nand , son chapelain , de Déodat , son chancelier, de Girard de 
Gerberoy, d'Odon, neveu de Foulque, de Gautier, abbé de 
Çaint-Symphorien, de Gilbert, abbé d'Ourscamp, de Manassès, 
abbé de Froidmont, et de Gautier, abbé de Breteuil. La lettre 
patente qu'il fit délivrer pour servir de témoignage authentique 
va nous éclairer sur le nombre, la nature et la situation de ces 
propriétés (1). D'après elle, l'abbaye de Saint-Lucien possédait 
alors : 



;i} L'original de celte cbarte est dans le cabinet de H. Uatbon. — D. Gre- 
nier, idl, p. 23, en donne une copie. En voici le texte : 

CONFIRMATION PAR HENRI DE FRANGE, RVÂQUE DE BBAUVAI8, 
URS BIENS DB LABBAYE DE SAINT-LUCIEN. 

Jn nomine Palris et Filii et Spirilus Sancli. Amen. Ego Benricus Dei 
miser atiinê Belvacensis episœpus dilectis filiis Petto abhati monasterii 
Saneti Lucianif omnique ejusdem loci conventui, eternam in Domino «o- 
lutem. Effectui justa postulantium acquiescere et vigor equitcUis et ordo 
exigit rationis, ffrestrlim quando pelenlium volunialem et jneUts adjuvai 
et Veritas non relinquit. Ea pr opter y dUecU in Domino fUU, veslris justis 
petitionibus benigno concurrentes assensu, prefatam ecclesiam, tn qua 
divino mancipati eslis offlcio, snb beati Pelri et nostra proteclione susd- 
piinus, et preseniis scripti patrocinio communimus, predpientes ut quas- 
cumque possessiones , quecumque bona infra diocesim nostram eadem 
eccUsia in presenliarum juste et canonice possidet, aut in futurum cances- 
sione episcoporum, largitione regum vel principum, oblatione fidelium, 
seu aliisjustis modis, prestanU Domino, poterit adipisâ, firma vobis, ves- 
trisque successoribus et iUibata permaneant, in quibvs hec que sequnlur 
propriis duximus vocabulis exprimenda. In primis vicum ipsttm in quo 
becUarum martyrum Luciani, Maxiani et Juliani corpora requiescunt, 
cum omni iivtegritate, ab uUima parte Malredi usque ad uUimam partem 
Villaris et bannum et infracturamt omnemque advocationem , atque om- 
nem omnino justiciam wque Taram fluvium. ViUam quoque que dicitur 
Luciacus, cum ecclesia et terra arabiU, nemoribus atque aliis sUn adja- 
cenJtibus. Mallare cum ecclesia et omnibus appendicOs suis, Terram de 
Noeroimont cum nemoribus. Usagium quod ab antiquo habetis tn silva 
que dicitur forest de Bray, ad ardendum et edificandwm. Fontanas cum 
ecclesia. Abbatis ViUam, oum capella et aUis sUn adgacentibus. Juvenioeoê 



DE l'aRBAYB royale DE SAINT-LUCIEN. 325 

Le territoire de Saint-Lucien, y compris Miauroy et Villers, 
avec tous les droits de haute, moyenne et basse justice sur les 
terres de cette localité situées sur la rive gauche du Thérain ; 



cum villa Gahenni et Salcosas cum capella et hospitibus de Fisco. Villam 
quê dieitur Odours Saneti iîartini, cum ecclesia et décima, Rotuirs cum 
ecclesia et décima et omnibus ad eam pertinentibus. Terram de Rotengio. 
Curcellas. Villare in Brayo. Medietatem ville que dieitur Fontenellas, tam 
in terris quam in nemoribus. Medietatem terrarum et nemorum que per- 
tinent ad Grès et Ruex, et très partes de Grandivillari. Bvxiacum cum 
parte décime et appendiciis suis. Montem Oberii. Bonerius cum ecclesia et 
décima et omnibus ad illam pertinentibus. Ecclesiam Sancte Marie de 
Miliaco, cum omnibus ad eam pertinentibus. Duas partes décime de Ha- 
naces. Tolam decimam de Walt et de Eulsoi et ecclesiam de CandavUla 
cum tota décima. Decimam de Colredo et de Moiemont Partem quandam 
deeime de Villa in Brayo et de Villari. Froissiacum cum ecclesia et dedma. 
Terram de Mortmesons cum nemoribus et duabus parlibvs décime. Très 
partes de Tilz cum duabus parlibus décime et Uni et canabi et waisdii, 
Ecclesiam de Freisneias cum décima. Duas partes décime bladii de Cham- 
premi, et Uni, et canabi et waisdii. Terram Hu^fonis de Escomechat. 
Villare super Tharam. Warluis cum ecclesia et décima. Rosetum cum 
ecclesia et décima et gislwm ejusdem ville, et Senquez, quem vobis per 
manum nostram remisit Radnlfus cornes Clarimontis. .ébbodicurtem cum 
ecclesia et décima. Decimam de clauso vestro de Buri. Quartam partem 
décime de Uevecourt. Jus quod habelif^ in ecclesia de Chaigni, et medieta- 
tem décime ijisius loci. Decimam de Villari llugonis de Fumo. Duas partes 
décime Ansoldi villaris. Decimam et altare de Maisnicurt, et decimam de 
Andelicurt. Ecclesiam Sancli Justi des Mares , cum tota décima agrorum 
etpratorum usque ad alveum veteris Thare, et decursum aque que vo* 
caiur Avelons in ipsum Tharam cadenlem, Ecclesiam Saneti Maxiard cum 
omnibus rébus et decimis ad eamdem pertinentibus. Ecclesiam de Hardis 
cum décima. A monachis de Alneto censum oclo modiorumy quatuor fru- 
menUf quatuor avene et dimvJium de pois, A canonicis Saneti JusU, qui 
tenent terram vestram de Thameisvilerf annuum censum sex modiorum 
très frumenli, très avene. Modium frumenti, qucm vobis annuaUm solvU 
ecclesia Saneti Symphoriani pro Warino Torel. Ecclesiam Saneti Quintini 
de Prato cum minuta décima. Ecclesiam de Leffreges cum décima. Ca- 
pellam de Modio Ordei cum décima. Decem solidos quos anniiatin debetis 
redpere a canonicis Saneti Quintini. Ecclesiam Saneti SupUdi cum dedma. 
Jus quod habetis in ecclesia de Marregni cum medietate dedme et çensu 
tam de vino quam de hospitibus. Quartam partem dedme de Sitli. Eccle- 



3136 R1ST0IRB 

Le village, l'église et la dlme de Luchy, avec plusieurs terres 
et bois; 
Maulers, son église et ses dépendances; 



8iam de Maisel cum decim€i. Medietatem décime de Marissel Omnia que 
ad comUatum seu vicariam atqtLe theloncum pertinent in burgo SancH 
iHdani, Malredo et Vilîari et amnibus terris ad ipsas perlinenlibHS. Ex 
dono Pétri de Milli duos servorum familias, Oisbertum scilicet de Boneriis 
cum uxore fltiis ac flliabus suis et uxorem Walteri de Yillari in Brayo, 
cum heredibxi>3 suis. Et ex dono Hugonis de Gomaco advocariam in eadem 
villa duorum resticorum per quinque minas avene et duodecim denariis 
quos a majore ipsius ville recipiebal. Sanclum Felicem cum eccleHa et 
dêdma, cum omnibus appendiciis suis. Eccîesiam de Thoiri cum décima. 
Quicquid habetis apud Balegni tam in hospitibus quam in pralis, apud 
Bellum puteum tam in terris quam in nemoribus, et apud Spinosns. 
Eccîesiam de Maimboldi villa cum tota décima. Terram de Gohout essart 
cum tola décima Eccîesiam de Sailli cum décima. Mont de Vais. Basin- 
curt. Eccîesiam de Sains cum décima. Decimam de Esoviler. Decimam 
vestram de Remerangle. (hiicquid habetis apud Senqualum et ad Bethen- 
curt, et ad Sadacum et ad Nogentellum. Terre vesire partem de Eschuz 
cum ntmore. Prbcurationes quas hujus sedis epi^copi in duabus sollenp- 
nitatibus Sancli Luciani, passionis videlicet et translationis et in earum 
vigilvis a^cipiebant, a pie memorie domno Odone episcopo predecessore 
nostro vobis karitatis intnitu remissas, 710s quoque remittimus, et ut 
amodo nec dentur nec accipiantur sub anathemate prohibemus. Sane in 
parrochialibus ecclesiis quas tenetis, presbitcri per vos eligantur et 
episcopo presententury quibus si idonei fiierint animarum curam corn- 
mittat, ut de plebis quidem cura ei respondeant, vobis autem pro rébus 
temporalibus ad ecclesias pertinentibus debilam suhjeciionem impendant. 
Porro canonici Sancti Pétri et casati nosiri cum senHrntibiis nostris de- 
functi, ut consuetudo est, ad eccîesiam vestram deferantur, et a conventu 
eommuni honorifice, ut decet. sepeliantur. Si quis autem hanc nostre 
confirmationis paginam sciens contra eam venire presumpserit et semel, 
secundo terciove commonitus emendare noluerit, anathemate perpetuo 
feriatur. Acta sunt hec his Belvacensi*i eccksie cxistentibus personis : 
Ivone decano, Teobaldo et Johanne archidiaconis, Odone precentore, Sy- 
mone succenlore, Elinando capellano, Deodato cancellario, Girardo de 
Gelberroi, Odone nepote magisiri Fulconis. Waliero abbate Sancti Sym- 
phoriani, Gisleberto abbate de Ursicampo, Manasse abbate de Fresmont, 
Waltero abbate de Britolio. Anno incarnationis domini nostriJhesu Christi 
«• c» L» VII*. Indictione v% non/) episcopatus nostri. Régnante Lodovico 
Lodovici filio. 



DE L'aBBAYK ROTâLB PB SAINT-LUCIEN. 937 

La terre de Noirémont avec la forêt adjacente; 

Le droit de faire couper, dans la forêt de Hray, le bois néces- 
saire au chauffage des moines et à la construction des édifices; 

Fontaine-Saint- Lucien et son église; 

Abbeviile-Saint- Lucien, sa chapelle et diverses dépendances ; 

Juvignies et le village deGuebengnies; 

Sauqueuse-Saint-Lucien, sa chapelle et les hôtes du Mont de 
Fesq ; 

Le village, l'église et la dîme d'Oudeufl; 

Rothois, régltse et la dlme; 

La terre de Rotangy ; 

Courcelles; 

Villera-sur-Auchy ; 

La moitié des terres et des bois de Fontenav; 

La moitié des terres et des bois de Grez et de Rieux ; 

Les trois quarts de Grandvilliers; 

Roissy, près Marseille, avec ses dépendances et une partie de 
la dfme; 

Montaubert, près Thérines; 

Ronnières, Téglise et les dîmes avec leurs dépendances; 

L'église de Noire-Dame de Milly avec ce qui lui appartient; 

Une partie de la dlme d'Hannaches; 

La dtme du Vault; 

La dîme de Houssoy-le-Farci; 

L'église de Campdeville et la dîme ; 

Iji dîme de Courroy et de Moimont; 

Une partie de la dîme de Villembray et de Yillers-sur-Bon- 
nières ; 

Proissy, l'église et les dîmes; 

La terre dcMorlmaison , près Gampremy, avec les bois y atte- 
nant, et une partie de la dlme; 

Les trois quarts de Thieux avec une partie de la dtme du lin, 
du chanvre et de la guède; 

L'église et la dlme de Fresneau, près Bucamp; 

Une partie des dîmes du blé, du lin, du chanvre et de la 
guède de Gampremy; 

La terre de Hugues d'Ecornechat; 

Villers-sur-Thère ; 

Warluis, l'église et la dtme; 



338 HISTOIRE 

Rozoy, l'église, la (lime el le droit de gîte; 

Cinqueux, que Raoul, comte de Clermont. venait de lui rendre; 

Abbecourt, Téglise el la dîme; 

La dîme d'un clos h Bu ri ; 

Le quart de la dime de Haucourt; 

La moitié de la dîme de Caigny (Grillon) avec certains droits 
sur l'église; 

La dîme de Villers de Hugues du Kour; 

La dîme d'Anseauvillers; 

La dîme el l'autel de Maisoncelle cl la dîme d'Àndelicurl; 

L'église de Sainl-Just-des-Marais, avec la dîme des champs et 
des prés situés entre l'ancien lit du Thérain et TAvelon; 

L'église de Saint-Maxien (Montmîlle) avec toutes ses apparte- 
nances; 

L'église de Herchîes et la dîme; 

Quatre muids de blé, autant d'avoine et un demi-muid de 
pois de cens annuel, dus par l'abbaye de Lannoy; 

Trois muids de blé et trois muids d'avoine de cens annuel, 
dûs par les chanoines régulii^rs de Saint-Just pour le fermage de 
la terre de Trémonvillers, appartenant à Saint-Lucien; 

Un muid de blé, payé annuellement par Fabbnye de Sainl- 
Symphorien, à la décharge de Warin Torel: 

L'église de Saînt-Quenlin-des-Prés el les menues dîmes; 

L'église de La Fraye el la dîme; 

La chapelle de Muidorge el la dlme; 

Dix sols payables annuellement par l'abbaye de Saint-Quenlin; 

L'église de Saint-Sulpice et la dîme ; 

L'église de Margny-les-Compiègnc, avec la moitié de la dlme 
el divers cens; 

Le quart de la dîme de Silly ; 

L'église de Maysel el la dîme; 

La moitié de la dlme de Marissel ; 

Le comté, la voirie et le tonlieu dans toute l'étendue du terri- 
toire de Saint-Lucien , de Miauroy et de Villers; 

Deux fiimilles de serfs données par Pierre de Milly, la famille 
d'Oisberl de Honnières el celle de Gautier de Villers-sur Auchy ; 

Gertains droits d'avoucrie dans la ville deGournav, consistant 
en cinq mines d'avoine el douze deniers d'argent, payables par 
le maire dudit lieu , donnés par Hugues de Gournay ; 



DE l'abbaye royale DE SAINT-LUfJEN. 329 

Saint Félix, l'église et la dlme; 

L'églide de Thury-sous-Clermont et la dtme; 

Des hô(es et des prés à Balagny-sur-Thérain ; 

Des terres et des bois à Beaupuits et k Epineuse; 

L'église de Maimbeville et la dîme; 

La terre de Gaudechart et la dtme; 

L'église de Sailli, près Fumechon, et la dtme; 

Mont de Vaux et Bazîcourt; 

L'église de Sains et la dlme; 

La dtme de Rémerangle et diverses propriétés à Cinqueux, 
Bélhancourt, Sacy, Noinlel et à La Chausse-du-Bois-d'Ecu. 

Henri de France, après avoir confirmé toutes ces possessions, 
renouvelle la défense faite par son prédécesseur de donner à 
dtner aux évèques de Beauvais , dans Tabbaye , à l'occasion des 
deux fêtes de saint Lucien. Il reconnaît à Tabbé le droit de nom- 
mer aux cures qui dépendent de son monastère et recommande 
de faire un bon choix; enfin il maintient Tusage, pour les cha- 
noines de la cathédrale, pour les grands vassaux de Tévèché et 
pour ses serviteurs, de recevoir la sépulture dans Tabbaye. 

Cette confirmation publique affirmait les droits de Saint- 
Lucien et devenait une garantie pour rétablissement. Pierre, 
son abbé, ne s'en contenta pas cependant; il sollicita une nou- 
velle confirmation du métropolitain pour donner plus d'autorité 
à la première : c'était un surcroît de précaution, et on n'en pre- 
nait jamais trop alors. D'ailleurs, plusieurs arlflCles avaient été 
oubliés dans la charte de Tévêque de Beauvais, et il était urgent 
qu'ils fussent compris dans une nouvelle confirmation. Samson 
de Mauvoisin , archevêque de Reims, se prêta volontiers à ce que 
Ton demandait de lui , et, par lettres-patentes de l'an H57, dé- 
clara confirmer à nouveau tous les biens de l'abbaye de Saint- 
Lucien. Cette charte , que nous ne reproduisons pas , parce 
qu'elle est publiée tout au long dans Louvet (I), énumère. en 
outre des propriétés contenues dans la charte d'Henri de France, 
plusieurs autres biens ou redevances qui n'y sont pas compris. 
Ainsi, elle confirme la redevance annuelle d'une livre de cire 
par le chapitre de Saint-Nicolas, la propriété de la moitié des 



(1) Hisi. et ÀnPiq de Beauvais, t. i , p. 438. 



530 HISTOIRB 

droits de voirie pour les biens de l'abbaye sis k Saint-Félix, que 
Jean Chotart lui avait donnée; une partie de la df me de Deuvilers 
{Duum villare), près f.uchy ; un muid de grains de redevance, dû 
par Grégoire de Gampremy sur sa terre de Vessommesnil ; la foire 
que Jean , comte d'Eu, leur a accordée pour avoir lieu le lundi 
de la Trinité, à La Ghaussée d'Eu; l'église de La Ghaussée d'Eu, 
avec le territoire de la nouvelle paroisse et celui de Tancienne; 
l'église de Senarpont et ses dépendances; l'église du Ifesnil- 
Eudin et la dlme; huit livres et demie à recevoir des chanoines 
de Selincourt; la dtme d'Eremcourt; quatre marcs d'argent à 
recevoir de l'abbaye de Séry ; la dlme et des terres à fieauchamp; 
l'autel, la dîme et des terres à Broutelle, Flexicourt et ses dé- 
pendances. 

L'ëvèque d'Amiens, Thierrj, sollicité à son tour de con Armer 
les biens de Tabbaye de Saint-Lucien, situés dans son diocèse; 
le fit par une lettre donnée à Amiens en 1359. Gette lettre, que 
l'on peut trouver dans D. Grenier (1), nous apprend que l'abbaye 
de Saint-Lucien possédait alors dans ce diocèse : l'église de Se- 
narpont, avec la dîme et des terres; des dîmes à Nesle ^Hôpital 
et Foucaucourt; une redevance sur l'abbaye de Séry ; l'église de 
Nesletfe, qu'elle donna peu après à l'abbaye de Séry ; l'église du 
Mesnil-Eudin; la dîme d'Eremcourt; des terres à Inval, à Waltier- 
Moulin; une redevance de huit livres sur l'abbaye de Selincourt; 
huit seliers de blé et huit setiers d'avoine, dûs par l'abbaye de 
Selincourt sur la dîme de Sainl-Léger-Ie-Pauvre; des dîmes h 
Krmericourt, à C/tarixnoi^ h, Bouttencourt, à Beauchamp, à Brou- 
telle, à Saint-Blimont; l'église et les dîmes de Mers; une redevance) 
sur l'abbaye de SaintRiquier; l'église de la Trinité d'Eu et le 
prieuré de La Ghaussée d'Eu ; le prieuré de Saint-Léger de Flixe- 
coqrt avec ses dépendances; des diases à Vlnacourt , à Béthen- 
court, à Saint-Accart, à Hornoy, à Pernois, à Oîssy, à Somme- 
reux ; l'église et la dtme de Gempuis, de Grand villiera , de U 
Verrière, de Sarnoy, d'Havernas, de Flesselles; diverses rede- 
vances àHargicourt, Yillers-sur-Authie, Saint-Remy, Mailly et 
Paillart. 

Après ces confirmations, l'abbaye de Saint-Lucien avait moins 



(1) D. Grenier, 192, p. lOp. 



DE l'abbaye ROTAUi DE SAINT-LUCIEN 3^1 

à craindre les contestations; ses droits étaient affirmés d'une 
manière indiscutable, et il n'y avait plus que la mauvaise foi la 
plus éhontée qui pût les attaquer. L'abbé pouvait être désormais 
tranquille sur ses vastes propriétés et laisser de côté toute inquié- 
tude, s'il avait pu en concevoir, sur l'avenir de son monastère. 
Les revenus ne devaient pas lui manquer avec des sources aussi 
nombreuses et aussi variées que celles données par les lettres 
confirmatives que nous venons de citer. Les largesses des bien- 
faiteurs lui avalent créé une situation financière des plus pros- 
père, et elles ne devaient pas encore s'arrêter là. 

En 1161, l'abbé Pierre fait un échange avec Thibault, prieur 
de Saint-Martin-des-Champs, et lui cède ce que son abbaye pos- 
sédait à Puiseux {apud Puteolos) et à Louvres, contre des terres 
à Saint-Omer, la dlmedu péage de Milly et le péage deConty/1). 

En 1165, un chanoine de Saint-Pierre. Henri d'Eu, lui donne 
une prébende dans l'église de la Trinité d'Eu (2). 

Un des actes les plus importants des dernières années de l'ad- 
ministration de Pierre est le traité qu'il fit avec le seigneur de 
Milly, pour remplacer les chanoines de Notre-Dame de Milly, par 
des religieux de sa maison, et transformer la collégiale en un 
prieuré conventuel. Depuis longtemps déjà, et dans beaucoup de 
localités, les évoques et les prolecteurs de ces chapitres parti- 
culiers tendaient à les supprimer, parce qu'ils n'offraient pas 
assez de garanties de stabilité, et substituaient à leur place des 
communautés régulières. C'est ce que nous avons déjà fait re- 
marquer-ailleurs. Or, il y avait à Milly une collégiale dédiée à 
Notre-Dame, et elle était desservie par huit chanoines et six cha- 
pelains. Elle avait été fondée en l'honneur de saint Dinault, 
martyrisé en ces lieux, dans le courant du v« siècle. Les pré- 
bendes étaient à la nomination du seigneur de Milly. 

En 11f>4, Hugues de Milly, chanoine de Beauvais, décida Sa- 
galon de Milly, son frère, à céder ce droit à l'abbaye de Saint- 
Lucien , et quelques années plus tard , en 1 1 67, ce même seigneur 
entra en pourparler avec l'abbé de Saint Lucien pour faire rem- 
placer par des religieux de son monastère, les chanoines de 



{V D. Grenier, 199, p. 27. 

(2) Gai. Christ., t. ix, CoL 788. 



352 HISTOIRE 

Milly, au fur et à mesure qu'ils mourraienL L'évèque, consulté, 
donna son acquiescement k cette transformation, et l'abbé de 
Saint-Lucien y consentit volontiers. Il se mit même aussitôt en 
mesure de remplir les prébendes vacantes, en > envoyant des re- 
ligieux sous la conduite d'un prieur. Ce fut d'abord une commu- 
nauté mixte composée de chanoines et de religieux ; mais les 
chanoines ne tardèrent pas à disparaître, les uns par décès, les 
autres en demandant des postes dans les rangs du clergé sécu- 
lier, et le prieuré devint exclusivement régulier, ayant douze re- 
ligieux dirigés par un prieur (1). 

Les hautes qualités de l'abbé Pierre était justement appréciées 
parle pape Alexandre IH; aussi le délégua-t-il, eu 1170, avec 
Henri de France, alors archevêque de Reims, pour dirimer les 
difAcultés soulevées pour le mariage d'un grand personnage 
nommé Âdelelme (3). 

Pierre mourut l'année suivante, en iili. 



— O^iilllairnxe I" (\il\-\\SO). 



Tous les historiens et chronologisles donnent, pour successeur 
immédiat à Pierre, le prieur du monastère, nommé Guillaume. 
Ainsi l'indiquent Louvet, D. Porcheron, D. de Noroy (3), Du 
Caurroy (4), les auteurs du Gal/ia C/tristiana, un ancien manus- 
crit cité par D. Grenier, et le pouillé du diocèse de tieauvais, 
de 1707 (5). Cependant une charte, provenant de l'abbaye de 
Saint- Lucien et conservée aux archives de l'Oise (6), fait mention, 
en 1173, d'un abbé nommé Gautier, qui avait Guillaume pour 
prieur. Cette charte contient un accord terminant un différend 
survenu entre Saint-Lucien et Renaud de Mello, au sujet d'un 



(1) Loavet , 1. 1 , p. 636. 

(2) Gall. Christ, t. ix» col. 182. 

(3) Mss. des bib. de M. Borel de Brétizel cl de M. le comte de Merlemont. 
(i) Mss. de la bibl. de H. Le Caron de Troussares. 

(5) Mss. de la bibl. de H. Matbon. 

^6) Arch. de TOise: abb. de Saint-Laden, Villers-sur-Thère 



DE L*ABBAYB ROYALE DE SAINT-LUGIKN. 333 

moulin sis à ViUers sur-Thère. Le sire de Hello permet aux reli- 
gieux de faire édifier toutes les constructions qu'ils jugeront 
utiles à leur moulin, soit sur le cours d'eau, soit même dans 
le courant, sans que, ni lui ni ses successeurs, à qui appartient 
la seigneurie de la rivière, puissent s'y opposer, et il termine en 
disant : Hanc itaque donationem feci coram tesfibus infra scriptis 
per manum domni Barthoiomei BelvacenHs episcopi, qui me pré- 
sente de ea statim domnum IValterum abbatem sancti Luciani 
investivit. Parmi les témoins, il cite : pyillelmus prior Sancti 
Luciani^ avec Robert, abbé de Saint- Symphorien, Drogon, abbé 
de Saint-Quentin, Jean, archidiacre, Joscelin, chantre, et d'au- 
tres, et il date de Tan de Tincarnation de Jésus-Christ 1173 

(M" C*> LXX" lll"). 

Cette charte, si elle est authentique, donnerait donc un nommé 
Gautier pour successeur immédiat à Pierre. Mais comment se 
fait-il que les écrivains que nous avons cités ci-dessus ne l'ont 
pas fait aussi? Il n'est pas possible que D. Porcheron, D. de No- 
roy et les bénédictins auteurs du Galtia Christiana^ n'aient pas 
eu connaissance de cette pièce; ils ont trop bien examiné toutes 
les chartes des archives de l'abbaye pour que celle-ci leur soit 
échappée. S'ils n'en ont pas tenu compte, c'est probablement 
parce que son authenticité leur a paru contestable, et, de fait, 
quoique l'écriture et les témoins paraissent bien être de cette 
époque, la construction des phrases ne le paratt pas autant et 
laisse à douter. Le sceau n'existe plus, et son absence enlève un 
moyen de contrôle. Le rédacteur de l'inventaire des titres du 
monastère, de 1G69, devait avoir aussi peu de confiance en Tau- 
thenticité de la date de cette pièce. Il la mentionne , il est vrai, 
à la page 307, cote 3; mais il l'indique sans date, contrairement 
à ce qu'il fait pour toutes les autres pièces. 

Conclure, d'après cette charte assez contestable, à l'existence 
d'un abbé du nom de Gautier, en H 73, nous parait un peu ha- 
sardé, d'autant plus qu'aucun autre document n'en fait mention. 
Cependant on ne peut pas le rejeter absolument, attendu qu'au- 
cun acte ne cite non plus Guillaume comme abbé, de il7i à la 
seconde moitié de 1173. Ce silence constitue une lacune de près 
de deux ans, et permettrait d'y placer la courte administration 
d'un abbé. Cet abbé, s'il a existé , pourrait bien être le Gautier 
de la charte de Renaud de Mello. Nous avons indiqué la diffl- 



334 HiSTOlDIfi 

culte, sans pouvoir la résoudfe; puissent d'autres être plus heu 
reux et parvenir à réclaircîr. 

Quoiqu'il en soit, il est liors de doute que Guillaume était abbé 
de Saint-Lucien sur la fin de 1173; plusieurs titres en font foi. 
Il était auparavant prieur du monastère, et il avait occupé celte 
charge avec distinction depuis que le moine Foulque Tavall 
qnittée pour devenir abbé de Saint-Martin d'Auchy-les Aumale. 
Ùéclal de ses vertus, la bonté et la fermeté de son caractère, 
jointes à une grande prudence, le désignèrent tout natul^lle- 
ment au choix de ses frères pour lui confier la première dignité 
de la communauté. 

En ï 175, il fait un échange, avec les religieux de Lannoy, d'un 
courtil et d'un pré sis à Villers-Saint-Lucien. Hugues de Gournay 
avait ta mouvance de ces immeubles, et il confirma l'échange 
en 1178 (1). 

En H77, Guillaume traite avec l'abbé de Froidmonl, et convient 
avec lui qu'ils partageront chacun par moitié les dîmes de Saint- 
Félix et du mont de Thury, ne voulant pas que la paix fut trou- 
blée entre leurs communautés pour d'aussi minimes intérêts. Il 
n'en fut pas de même avec Renaud de Mello. Ce turbulent sei- 
gneur inquiétait sans cesse le monastère. Fier de sa puissance 
et des hommes d'armes qu'il avait à son service, il prenait plaisir 
à se faire craindre, et ne se gênait pas pour vexer les pauvres 
religieux qui l'avoisinaient ou qui avaient des propriétés conti- 
gués aux siennes. Ainsi tourmentait-il les moines de Saint- Lucien 
pour leur moulin et leurs biens de Villers-sur-Thère et pour di- 
verses autres terres et redevances. Guillaume, las de ces vexa- 
tions , en référa à l'archevêque de Reims. L'évêque de Beauvafs, 
Philippe de Dreux, était alors en Palestine et ne pouvait lui faire 
rendre justice; mais Guillaume de Champagne, le métropolitain, 
cita pardevant lui le cauteleux sire de Mello, et le menaça des 
censures de l'Eglise, s'il ne cessait à l'instant ses mauvais procé* 
dés à l'égard des religieux, et s'il ne faisait réparation à l'abbaye 
de Saint-Luclen. Renaud céda et promit de donner pleine et en* 
tière satisfaction. Il le fit, du reste, de si bonne grâce qu'il ob* 
tint des religieux la permission de bâtir des moulins à fbuler te 



i*^ 



(1) Arcti. de l Oise : abb de Saint^Ltiofsn. 



DB l'abbaye ROVaLB dé SAINT LUCIEN 335 

drap auprès de leur moulin de Villers-sur-Thère ; ces dtofnes 
posèrent toutefois la condition que ces usines ne porteraient 
auctln préjudice à la leur. Le sire de Melto projetait cet établis- 
sement depuis longtemps, et la résistance des religieux, qui ne 
voulaient pas le laisser faire, par crainte d'inconvénient pour 
leur moulin, avait été pour beaucoup dans les vexations qu'il 
leur avait fait subir. tJn accord tei^mina tout, et Renaud, satis- 
fait, s^engagea de payer tous ies ans à Tabbaye une redevance 
de i3 deniers (1). 

En ii78, nous retrouvons ce même abbé traitant avec un sire 
de Cayeu, et lui cédant tout ce que son abbaye possédait à Brou- 
telle, contre cinq muids de blé de redevance annuelle sur Tabbaye 
de Sery ; et avec Simon de Bcaucamp , qui lui abandonne quatre 
muids et demi de rente sur la. grange de Mortemer, et iG sols de 
cens sur plusieurs maisons de Beauvais, contre tous les droits 
que le monastère avait sur la terre de Beaucamp , à rexceptîon 
de la dtmé qui reste réservée au prieuré de Sénarpont, et de la 
forêt que les templiers tenaient de Saint-Lucien, à â5 sols de 
rente perpétuelle (2). 

L'année suivante, le comte de Glermont, pour témoigner sa 
bienveillance à l'abbé Guillaume, renonçait, en faveur de son 
abbaye, à tous les droits qu'il pouvait avoir sur la terre de Mort- 
maison et sur Rozoy, et lui-même faisait un accord avec les reli- 
gieux du monastère de Saint-Victor en Caux, au sujet de la dlme 
de Mers. 

Guillaume mourut peu de temps après, le 13 juin, d'autres 
disent le 15 octobre 1180. 

x:XI. — flu^ue» de Oler*xiioiit (1180-1183). 

Les frères de Sainte Martbe donnent, pour successeur à Guil- 
laume, un nommé Thibault, qui fut abbé de Saint-Basie, puis de 
Gluny, et enfin cardinal et évêque d'Ostie. G'est une erreur que 



(1) Arch de l'Oise : abb. de Saint-Lucien. 
(S) Ilrid , invent, de 1669. 



336 HISTOIRE 

combattent D. Porcheron et les bénédictins auteurs du Gallia 
Christiana et du Monasficum benedictinum (i), et qui ne repose 
sur aucun fondement tiré des archives, ni des traditions du mo- 
nastère- Il faudrait d'ailleurs que ce Thibault eût été bien peu de 
temps à la tète de Tabbaye, puisque, Guillaume étant mort au 
plus tôt le 13 juin 1180, le charlrier contient des actes de la 
même année où Hugues y comparait comme abbé. Il n'aurait 
donc administré tout au plus que pendant quelques mois; mais 
encore cela parait invraisemblable, si l'on examine les docu- 
ments relatifs à son gouvernement dans les abbayes de Saint- 
Basle et de Cluny ; leurs dates sont trop précises pour permettre 
même celte supposition. 

Le successeur de Guillaume fut, d'après les documents les plus 
certains, Hugues deClermont. Ce religieux était issu de Tillustre 
famille des comtes de Clermout en Beauvaisis. H était fils de 
Renaud II, comte de Glermont, et de Clémence de Bar, sa se- 
conde femme, et frère du fameux comte Raoul » qui accompagna 
le roi Philippe-Auguste à la croisade en qualité de connétable 
de France, et fut tué au siège de Saint-Jean d'Acre, en liOl. De 
bonne heure, il avait embrassé la carrière ecclésiastique ; une 
prébende lui avait été donnée dans le chapitre cathédral de Metz, 
et il l'abandonna pour entrer dans Tordre de Grammont. Il quitta 
cet ordre peu après pour prendre la direction d'un monastère cis- 
tercien. Le continuateur de la clironique de Robert du Hont-Saint- 
Michel, qui nous apprend ce détail , n'indique pas quel était ce 
monastère. Il devint abbé de Saint Germer en 117â, et régit cette 
abbaye jusqu'en 1180. Puis, certaines diflicul tés s'étant élevées 
entre lui et sa communauté , il profita de l'estime et des bonnes 
dispositions que les religieux de Saint-Lucien manifestaient à son 
égard, pour se faire nommer leur abbé aussitôt après la mort de 
(;uillaume (â). 

Les seuls actes de son administration qui nous soient parvenus 
sont une cession qui lui fut faite par Guillaume de Mello des droits 
de voirie qu'il avait àBeaupuits, et des redevances en dépen- 



(1) M88. de la biblioth. nationale , l, n* 1023, t. iii , p. ^265-378. 
(3) GaU, Christ , t. ix, col. 782 et 792. 



DE l'abbaye royale DE SALNT-LUGIEN. 337 

dant (i), et la prise à ferme du moulin de Tolsac, que lui louaient 
Odon Haladrius et Guy d'Âchy (2). 

Hugues de Glermont, du reste, demeura peu de temps à la tête 
de l'abbaye de Saint-Lucien : ses vertus et ses hautes qualités ne 
tardèrent pas à le désigner au choix des religieux de Gluny, et il 
fut élu abbé de ce monastère en 11S3. Il quitta donc Saint-Lucien 
pour aller prendre la direction d« ce célèbre établissement. La 
sagesse qu'il déploya dans tous ses actes, pendant les cinq an- 
nées qu'il gouverna Gluny, le fit vivement regretter après sa mort 
arrivée le 8, d'autres disent le 29 avril 1188. On grava sur sa 
tombe l'inscription suivante : 

Sanguine regali benè tut tus et imperiali, 

De Claromonte clarissimus extitit iste, 

Abbas dam vixit Cluniacus in alta refuUit, 

Dam rexit plaustrutn^ mamit sine murmure clausirum (3). 



I. — Oaixtlox' (H 83-1 494). 



Gautier {fralterus, Gualterus, ^'albertus)é{eL\i prieur de Saint- 
Lucien quand Hugues de Glermont fut appelé à diriger Gluny. 
Ses frères le désignèrent aussitôt pour succéder à Hugues. 

Un des premiers actes de son administration fut de traiter avec 
le seigneur de Milly pour exempter les habitants de Kothois de 
l'obligation d'aller moudre leurs grains au moulin de Milly et d'y 
payer la redevance qui leur était imposée. Sagalon de Milly avait 
jadis donné cette terre à l'abbaye de Saint-Lucien et s'était ré- 
servé certains droits sur les habitants, et entre autres celui de 
mouture. L'abbé de Saint-Lucien portait intérêt à ses tenanciers, 
et il travaiUait tant qu'il pouvait à les affranchir des charges 
onéreuses, et surtout de celles exigées par les seigneurs laïques, 
parce qu'elles étaient trop souvent exactoires. Il délivra donc ses 



(1) invent, de 1669. 

(2) Pillet : Histoire de Gerberoy, p. dC7. 

(3) D. Percheron. — Monast. bénédict. 

T. Ylll 22 



388 H1ST018K 

vassaux de Rothois de l'obligation d'aller moudre à Milly, moyen- 
nant un muid de grain , dont il cbargea son monastère au proHt 
du sire de Milly, et il obtint d'Hélie, vidame de Gerberoy, la ces- 
sion des droits de voirie en ce lieu. Quelques années plus tard. 
en iiWJ, Robert de Conty lui abandonnait aussi ses droits de 
voirie à Beaupuits. De la sorte, la justice vo>ère appartenait au 
monastère dans la plupart des localités où elle avait des hôtes 
ou tenanciers; les efforts de son abbé tendaient du moins à cela. 
Les populations le préféraient aussi , car la justice monacale était 
infiniment plus douce dans ses agissements que celle des sei- 
gneurs laïques. 

Une difficulté s'éleva sur ces entrefaites entre Tabbave de 
Saint-Lucien et celle de Notre-Dame d'Eu. Il s'agissait de certains 
droits sur le village de La Chaussée d'Eu. Gautier défendait éner- 
giquement les droits du prieuré qu'il avait en ce lieu. Le débat 
s'irritait assez pour que Ton fdt obligé de s'en remettre à l'arbi- 
trage d'Etienne , abbé de Sainte-Geneviève, de Pierre, chantre 
de l'église de Paris, et du prieur de Foucarmonf. Un accord in- 
tervint pourtant en i185, et la paix fut rétablie. 

Cette même année, l'évêque Philippe de Dreux , étant en Tab- 
baye de Saint-Lucien , fit don de l'église d'Orvillers-Sorel , au 
prieuré de Lihons en Santerre. 

Une question passablement épineuse divisait alors Saint-Lucien 
et le chapitre de Beauvais. Elle avait pris naissance à propos 
d'une coutume qui avait commencé bénévolement et qui conti- 
nuait de même sans qu'on eût jamais eu l'intention d'en faire 
ni une obligation, ni un droit. Voici le fait. Jadis, à une époque 
bien ancienne et peut-être contemporaine des premières années 
du monastère, lesévêquesde Beauvais avaient sollicité pour eux, 
pour les membres de leur chapitre, pour les fieffés et pour les 
officiers de leur église, l'honneur d'être inhumés dans l'abbaye, 
auprès du tombeau de saint Lucien. Cette faveur leur avait été 
accordée avec empressement, et ils en usèrent paisiblement pen- 
dant des siècles. L'abbaye, du reste, n'avait qu'à y gagner : les 
évêques et les chanoines avaient toujours l'attention de témoi- 
gner leur reconnaissance par des donations ou des legs souvent 
fort considérables. Cette générosité toute spontanée excita la cu- 
pidité des moines, et, dans la crainte d'en être privés dans la 
suite des temps, ils tentèrent de la rendre obligatoire. Ils préten- 



DE L*ABBAYI£ AOYALK DE SAINT-LUCIEN 339 

dirent que les évèques et les chanoines étalent obligés, en toutes 
circonstances, de se faire inhumer dans Tabb^ye, et qu'il ne 
leur était pas loisible de choisir ailleurs leur sépulture. Ils trans* 
formaient ainsi en obligation stricte, ce qui n'avait jamais été 
qu'un pieux usage introduit, et continué uniquement par dévo- 
tion. Le chapitre de Beauvais s'éleva contre la prétention des 
moines, et en référa au pape en se plaignant fortement de leur 
manière d'agir, yrbain 111, qui occupait alors le siège de saint 
Pierre, chargea Hugues, doyen du chapitre de Paris, et l'abbé 
de Saint-Germain-des-Près de prendre connaissance de l'affaire. 
Comme les religieux n'avaient aucun titre à faire valoir, et ne 
pouvaient invoquer que l'usage librement suivi par les chanoines, 
les commissaires les condamnèrent à se désister de leurs préten- 
tions, lis ne suivaient en cela, du reste, que les instructions du 
pape. Urbain leur avait ordonné de suivre le droit commun et de 
prononcer contre les moines, s'ils ne pouvaient produii*e aucune 
convention authentique contraire. Le chapitre cessa, dès lors, 
de prendre sa sépulture dans l'abbaye de Saint-Lucien, et ainsi, 
pour vouloir trop avoir, les religieux se privèrent, par leur faute, 
d'une source de bien-être qui ne devait pas leur manquer de 
sitôt. La sentence est de l'an liS5 ou 1186 (1). 

Cet incident, désagréable pour l'abbé Gautier, fut quelque peu 
compensé les années suivantes par la générosité de divers sei- 
gneurs. Jean d'ilétomesnil lui fit don de la terre qu'il possédait 
entre Sarnois et Grand villiers. In autre chevalier, Sagalon , sire 
de Miily, renonça, à la réserve qu'il s'était faîte dans la donation 
des bois d'Oudeuil. Il avait spécifié que les religieux conserve- 
raient huit mines de ces bois sans les défricher, afin qu'il pût y 
trouver les matériaux nécessaires à la défense de son castel d'Ou- 
deuil {ad ^nnnUionem castri], et il leur permit, en 1183, de les 
mettre en culture (2). 

Bernard, seigneur deFrancières, ne montrait pas des disposi- 
tions moins favorables. Depuis longtemps, ce pieux gentilhomme 



(I) Loavet, t. I, p. 390. — D. Porciieron , cb. 30. — Delettre : Eist, du 
diocèse de Beauvais, t. ii, p. 168. 

{:i) Arch. de l'Oise : abb. de Saint-Lucien. 



340 uisiK^ias 

désirait embrasser la vie religieuse; mais^ retenu dans le monde, 
il sollicitait au. moins la faveur d'être admis à la participation 
des prières et des bonnes œuvres du couvent, et il mettait, en 
revanche, sa personne et ses biens au service du monastère. 
Gautier Taffilia avec plaisir et l'admit dans la communauté au 
titre de frère servant {concessit moruichatum ad sticcurrendtm). 
Comme il restait dans le siècle, on lui donna à fief tous les biens 
que l'abbaye possédait au Mesnil-Sagalon , 4 condition que, 
deux fois l'an, il accompagnerait les religieux de la communauté, 
qui iraient en Ponthleu et dans le Vimeu, pour les affaires de la 
maison, et qu'il leur donnerait aide et protection en toutes cir- 
constances (i). 

En 4189, Thomas de Marseille et son frère renonçaient, en fa- 
veur de Saint-Lucien, à tous leurs droits sur la terre de Noire- 
mont. 

L'année suivante, Robert de Marseille et Foulque de Feu- 
quières donnèrent la terre de Gourcelles , près Grandvilliers, 
avec les bois adjacents, et Pierre, vidame deGerberoy, les droits 
de voirie et la justice {viariam cum redditu etjusticia) lui appar- 
tenant, entre Plsseleu et Fontaine, Guehengnies et Lucby (â). 

L'abbé Gautier nous apparaît encore transigeant, en 1196, 
avec l'abbaye de Saint-Denis; c'est le dernier acte que l'on pos- 
sède de lui, et il est probable qu'il ne lui survécut guère. L'obi- 
tuaire de Saint-Lucien rapporte sa mort au xi des calendes de 
mars (19 février). Nous pensons que ce pourrait bien être de 
ran il97. 

XXLIII. — Jeajx l«^ (1197-1202). 

Jean, le successeur de Gautier, fut trouver l'évèque de Beauvais, 
à son retour de la captivité, et lui promit obéissance et fidélité, 
selon l'usage; cette attention lui valut les sympathies du pon- 
tife. Elles allaient lui être utiles et l'aider à supporter les contra- 
riétés qui le menaçaient à son tour. 



(1) D. Porcberon, cti. 30. — GaU, Christ,, t. ix. 
2) Arcb. de FOise : ilrid. 



DE L'aBBATE BOTAUC DE SAINT-LUCIEN. 34i 

(Guillaume de Mello venait de lui donner, en i2(M, les^ bois de 
Tilloy et de La Cuntiot, près Maysel , quand des difficultés assez 
sérieuses surgirent pour lui dans son monastère. L'histoire ne 
dit pas quel en fut le motif; mais toujours est-il qu'elles prirent 
les proportions d'une révolution intérieure. La voix de Tabbé 
ne flit plus écoutée, et ses religieux s'élevèrent contre lui, de- 
mandant sa démission. Le légat du pape, en France, Pierre de 
Gapoue , informé de la dissension et prié d'intervenir, délégua 
l'évèque de Beau vais, Philippe de Dreux, Eustache, abbé de 
Saint-Germer, et Richard de Gerberoy, doyen de l'église d'Amiens, 
pour rétablir la paix. Les commissaires, quelques efforts qu'ils 
firent, ne gagnèrent rien, et la discorde devint de plus en plus 
violente. L'évèque de Beauvais estimait Jean; voyant son auto- 
rité fortement compromise, et sa position devenue presque im- 
possible, il lui conseilla amicalement de donner sa démission. 
Eustache de Saint- Germer insistait aussi dans ce sens. Jean ob- 
tempéra aussitôt à leurs avis, ètie démit purement et simple- 
ment de sa charge, ôtant ainsi tout prétexte au désordre. C'était 
en 1202. 



TV. — RoiiaïKl (1202-1210). 



Les religieux voyaient ladiffloulté se terminer à leur avantage; 
ils triomphaient, et leur abbé avait succombé en donnant sa 
démisssion. Dans la crainte que leur succès ne fût compromis 
par une réaction ou par un revirement dans les idées de l'abbé 
ou des commissaires, ils n'eurent garde d'attendre pour se don- 
ner un nouveau supérieur, et se hâtèrent de procéder à une 
élection. Seulement, pour éviter de laisser croire à une joie trop 
Immodérée de leur part et ne pas paraître agir trop subreptice- 
ment, ils affectèrent de demander une autorisation à l'évèque 
de Beauvais; ils le prièrent même de vouloir les aider et les 
éclairer dans leur choix, afin de terminer promptement, di- 
saient-ils, une affaire qui ne pouvait souffrir aucun retard. De 
droit commun, ils n'avaient pas besoin de cette autorisation, 
puisque les élections monastiques ne relevaient que de la vo- 
lonté libre des religieux composant le monastère. Aussi, l'évèque 
consentit-il facilement à la donner et même k s'immiscer dans 



312 HïSToinE 

rélecllon. Mais aussitôt que le clioix fut fait, IVîleclfon validée 
et le nouvel abbé canoniquemenl institué et mis en charge, les 
religieux se ravisèrent et s*aperçurent que les évoques pourraient 
bien se prévaloir de ce précédent qui venait d*étre posé, pour 
revendiquer le droit de se mêler de Téleclion des abbés et obli- 
ger la communauté h demander son autorisation avant d'y pro- 
céder, fl fallait s*y opposer, et lis ne manquèrent pas de le faire; 
ils pressèrent révèque de reconnaître, par écrit, que ce qui venait 
d'avoir lieu ne pourrait tirer à conséquence pour Tavenîr. Phi- 
lippe de Dreux y consentit de bonne grâce, et il leur délivra à 
cet effet des lettres- païen tes où il affirmait que l'abbaye de Saint- 
Lucien avait toujours joui de la libre élection de ses abbés, et 
que le fait, auquel 11 venait de prendre part, ne pouvait porter 
aucun préjudice à ce droit : « Quia cum Ecclesia 5. Luciani ah 
antique semper habxœrit et axlhuc habeat liberam electionis facul- 
latent j prœsenti scripto testificamur; et ego ipse firœdictus Philip- 
pus Episcopus pontificali anihoritate confirmo quia vec Episcopus 
née Ecclesia Belvacensis quicquid juHs in posferum in sœpe dictd 
Ecclesid occasione hujus facti vel alid, quoad electiwiem^ sibi po- 
terunt vindirare, Sed ipsa Ecclesia suis omnîno dignitatibxts et ii- 
bertatibuSj et précipite suk electionis piend in perpetuum gaudeat 
lihertate (1). » 

Le nouvel élu laissa bien peu de traces dans l'histoire du mo- 
nastère et ne se distingua guère par la supériorité de son admi- 
nistration, puisque son nom même est à peu près inconnu. On 
ne le trouve mentionné dans aucun acte, et le silence s'est si 
bien fait autour de lui que Louvet, les frères de Sainte-Marthe, 
les auteurs de la seconde édition du Gallîa Cliristlana , D. de 
Noroy et D. Porcheron ne l'indiquent que par Tinitiale R. Ces 
derniers pourtant pensent, avec D. Mabiilon, qu'il a dû s'appeler 
Renaud, et que ce ne peut être que le Reginaldus abbas dont le 
nécrologe ordonne l'anniversaire au 10 juin; d'autant plus que 
cette mention du nécrologe ne peut s'appliquer à aucun autre 
abbé connu. Nous partageons ce sentiment, et c'est le motif 
qui nous a fait désigner, sous le nom de Renaud, Tabbé nommé 
après la démission de Jean. 



l) Loiivet, t I, p. 120. 



DE L*ABBAYR ROTALK DK SAINT-LUGIBN. S4S 

Les quelques arfes passés sous son administration, et qui nous 
sont parvenus, sont des transactions entre Tabbaye et Roux de 
La Cengle, seigneur de Thieux, au sujet de la délimitation des 
terres de Thieux, en i203, et une conflrmation par Philippe de 
Dreux , évèque de Beauvais, de la donation par Guy, dit Le Gomu 
d'Airion (de Àri(yne\ du droit d'usage et de pâturage dans son 
bois de Savignies , pour Tabbaye et le prieuré de Saint-Maxien 
(i207j (i). Ge gentiliomme tenait ces terres à fief de Tévèque- 
comte de Beauvais, et venait de lui en vendre trois cents arpents 
sis entre Savignies et Beauvais. 

On ne sait pas au juste à quelle époque finit Tabbatiat de Re- 
naud; on pense qu'il régit son abbaye jusqu'en 12i0. Il mourut 
le iO juin. 

:xx:v. — Kvi?ai?cl cle MonoUy (<2<0-1237). 

Evrard, qui succéda à Renaud, était frère de Baudoin de 
Moncby et issu de la noble famille qui tenait la terre de Mouchy, 
et dont un des membres, Drogon de Moncby, s'était distingué à 
ta croisade, en 1148. Son élection suivit immédiatement la mort 
de Renaud, et dès 1210 on le voit apparaître comme abbé dans 
la donation par Jean de La Cengle, seigneur de Thieux, de deux 
iierboges sis audit village de Tbieux, et attenant à la maison et 
aux terres que les religieux y possédaient déjà. 

L'année suivante, pour défendre les intérêts de son monas- 
tère, il intenta une action contre Gatherine de Blois, comtesse 
de Clermont , qui lui contestait la propriété du bois dit de Saint- 
Lucien, sis à Saint-Félix. L'affaire prit des proportions assez 
considérables et fut portée pardevant le pape, qui délégua le 
doyen de Téglise de Paris et deux chanoines du même lieu pour 
l'examiner. Leur décision, en adjugeant le bois à l'abbaye, ter- 
minale différend (2). Le roi Phiiipe-Auguste fixa en même temps, 
par lettres-patentes, la règle à suivre pour l'exploitation de ce 
bois (3). 



1) D. Grenier lW,p. 119. 
(?) D. Grenier, 175, p. 64. 
3} Ibidem, 17r>, p. 75. 



344 HISTOIRE 

Evrard prenait tous les moyens pour améliorer la situation 
de son monastère et celle de ses biens. Pour leur donner plus 
d'importance, il entreprenait même la création de bourgades 
destinées à les mettre en valeur. C'est ainsi qu'il fonda Grand- 
villiers. Depuis plus d'un siècle son abbaye possédait celle terre, 
où jadis avait existé un village assez consi'.lérable, comme in- 
dique son nom. Les invasions barbares l'avaient détruit. Evrard 
eut la pensée de le rétablir et de lui donner des proportions en 
rapport avec son appellation. L'œuvre, cependant, lui parais- 
sait assez difficile pour qu'il n'osât l'entreprendre tout seul. !l 
se concerta, à cet effet, avec l'évéque de Beauvais, quoique la 
terre ne fût pas dans l'étendue de son diocèse , mais fût dans 
celui d'Amiens, et lui demanda son concours. La valeur de Phi- 
lippe de Dreux, qui régissait alors le diocèse de Beauvais, son 
caractère audacieux et entreprenant, son autorité incontestable 
dans tout le Beauvaisis, et la force militaire dont il savait dis- 
poser pour protéger ses entreprises, avait inspiré ce choix. Les 
droits de l'évoque d'Amiens devaient être, du reste, en tout 
sauvegardés dans cet établissement. Philippe de Dreux fut visiter 
les lieux, en 1212, avec l'abbé Evrard , acquiesça complètement 
à ses projets, et se mit de commun avec lui dans les efforts et 
dans la dépense. Des ouvriers furent aussitôt envoyés, des habi- 
tations se construisirent, on accorda des franchises à ceux qui 
vinrent les occuper, on régla leurs droits et leurs devoirs, et le 
bourg de Grandvîlliers fut fondé. Le concordat, rédigé par ordre 
de l'évéque, au mois de mai de l'an 1212, et signé par Philippe 
de Dreux et Evrard, stipulait que pour indemniser Tévêque de 
ses dépenses et de sa protection, l'abbaye lui accordait, pendant 
toute sa vie, la jouissance de la moitié de la seigneurie du lieu 
et de tous les revenus qui pourraient en venir. Quant à la popu- 
lation du nouveau village, il fut statué (1) que quiconque vien- 



(I) Untisquisqiie hospes, qui venerit ad manendum, reddet antittatim de 
reddUu sex minas avenœ, et tex denarios, ad festum S. Rtmigii : et ad 
Natale Domim duos capoiies et duos panes. Hospites omnes ejusdem villœ 
erunt quitti et immunes à taillid, ab exercitUt eqnitatione et omnimodâ 
exactione. De emendis et forefaclis erunt ad consuetudinem de Angi 
Sciendum autem quod in prœdictâ villa non polerit recipi ad mnnendum 



DE l'abbaye ROTALB DE SAINT-LUCIEN. 345 

drait B'y établir serait exempt, à toujours, de la taille, du ser- 
vice militaire et de toute exaction féodale, et ne serait tenu de 
payer, ious les ans, que six mines d'avoine et six deniers d'argent, 
k la Saint-Remy, et deux chapons et deux pains h Noël. Défense, 
cependant, fut faite d'y admettre des vassaux du seigneur évêque- 
comle, des hommes lui devaut le service militaire et de ses 
cômmunicrs; défense pareillement fut faiie d'y recevoir des vas- 
saux ou des serviteurs de l'abbave de Saint-Lucien et des vassaux 
du chapitre de Saint Pierre de Beauvais. Les règles de la com- 
mune d'Angy devaient y être suivies pour les amendes et les 
forfaitures. Les religieux y conservèrent la jouissance exclusive 
de leur métairie appelée Le Ply, ainsi que celle des grosses et 
menues dîmes du lieu et lesoblations des églises qui pourraient 
y être fondées. On stipula, en outre, que pour la mouture des 
grains, les habitants du village iraient au moulin de Boissy, 
appartenant à Saint-Lucien , et que le tonlieu du marché, qu'on 
établissait dans la localité, serait à l'évéque sa vie durante. Au cas 
où l'entreprise échouerait, la terre redevenait propriété exclu- 
sive du monastère. Elle ne devait pas échouer. La bourgade prit 
même une telle importance, aussitôt après sa fondation, qu'on 
en fit le siège d'une juridiction royale considérable, connue 
sous le nom de prévôté royale du Beauvaisis. On lui subordonna 
la principauté de Poix. le vidamé de Gerberoy, les justices des 
abbayes de Saint- Lucien , Saint- Germer, Saint- Paul, Saint- 



ihi atiquis hospitûm nostrorum, et hominum quinobis debent exercUum^ 
née aliqtùs de communiU nostris, nec aliquis de hospUibus S. Lttciani 
aut servis, nec aliquis de hospitibus S. Pétri. Prœlerea Àbbas et monachi 
S. Luciani mansionem suam cum totâ clauswrâ et nemore parvo, quod 
Piœis antiquitus appellatum est, cum altaribtts et decimis magnis et mi- 
nutis tam prœsentibus quàm fuluris, si terra ibi de navo excoli coniigerit, 
de consensu nostro sibi intégré relinuerunt : hospites eliam et hamines 
ejusdem vitlœper bannum venient ad molendina monachorum de Duxiaco, 
Yerum sœpenominati abbas et monachi totum reddUum thelonei dictimer- 
eati apud Grandvillarc colligendum nobis ad vitam nostranh absque ullâ 
participatione ipsorum monachorum concesserunt ; ita quod ipsum the- 
loneum cum omni jure suo et villa cum appenditiis suis, post decessum 

nostrwm, ad scppediclam ecclesiam quietè et Uberè revertatur 

(Lonvet , t. II . p. 109.) 



346 HiSTOIBB 

Quentin, l^nnoy, Beanpré, et relies de ceni trenteneiif vil- 
lage» (i). 

Tout en s'occupant de ramélioratîon des propriétés de son 
monastère, Evrard ne négligeait rien de ce qui pouvait contri- 
buer au bien sj)irituel des religieux dont ii avait la charge. 
Il entrait en association de prières et de bonnes œuvres avec 
toutes les communautés qui voulaient bien accepter cette union 
réciproque de bons procédés. Ainsi fit-il, en 1ia;>, avec Tabbaje 
de Fécamp. Le texte de cette association, cité par D. Porche- 
ron (i), nous apprend que chacune des deux abbayes s'engageait 
à faire célébrer une messe conventuelle pour les religieux défunts 
de son associée, aussitôt qu'elle avait reçu nolification de leur 
mort. Pour Tabbé, on devait un tricenaire. Les religieux vivants 
étaient reçus comme frères de même communauté. En cas de 
difficultés dans son monastère, tout religieux pouvait se retirer 
dans l'autre abbaye, et y rester jusqu'à ce que les circonstances, 
étant changées, lut permissent de rentrer. Ainsi pouvait-il faire, 
s'il arrivait qu'il fût en mésintelligence avec son abbé. Les abbés 
agissaient l'un die/, l'autre comme dans Jeur propre commu- 
nauté, et pouvaient assister et présider aux chapitres conven- 
tuels. Enfin, tous les rapports devaient être empreints de la plus 
cordiale confraternité. 

En lîir», Pierre deCempuîs, chevalier, seigneur dudit lieu, don- 
nait h Saint-Lucien une maison i^ Cempuis cl la terre de Fayaux. 

En 1217, l'ahbii Evrard transigeait avec le chevalier Thibault 
de Cressonsacq , au sujet de certains droits que celui-ci préten- 
dait avoir sur les habitants d*Ilondainville, où il avait un fief. 
L'accord régla qu'à l'avenir les vassaux du chevalier, haiiilant 
Hondainvilie, paieraient G sols, pour tout droit de mutation, 
lorsqu'ils se marieraient (3). 

La môme année , Evrard recevait un magnifique évangéliaire 
doré cl l'un des plus beaux tapis du palais épiscopal, que Phi- 
lippe de Dreux lui laissait par testament. 



(1) Graves : Stalistique du canton de GrnndciHien , p. 45. 

(•2) D. Percheron, cliap. 3-2. 

:\^ ArrJi. do lOiso. Invenl. de ior.9. 



DE l'aBBATE ROYAtB DE SAINT-LUCIEN. 347 

Il assistait, peu après, j\ Tenlrée solennelle dans sa bonne ville 
(le neauvais, deMllon deNanfenil, évèque noiivellemenl élu, et 
siguait, avec les évèques de Laon et de Senlis, les abbés de Saînt- 
Syttiphorien et de Saint-Quentin , et ies dignitaires de Téglise de 
Beauvais, au procès verbal de sa prestation de sernoent (i). 

En 4218, il s'affranchissait des droits que Guérin de Lucby 
prétendait avoir dans ses bois de Lucliy, en lui payant une 
somme de 60 livres. 

Une lettre de confirmation du roi Philippe-Àugusfe nous le 
montre transigeant, en 4-220, avec ïlugues et Renaud, seigneurs 
de Juvignies. Ces chevaliers, paratt-il, avaient causé de graves 
dommages à l'abbaye, en s'eraparant d'une partie de ses biens 
et en les ravageant, et l'abbé les avait poursuivis en réparation, 
pardevant les officiers de la justice du comté et pardevant le roi. 
Les sires de Juvignies, malgré leur audace, demandèrent à tran- 
siger aussitôt qu'ils se virent sous la menace d'une sentence 
royale. Pour Indemniser l'abbaye , ils lui abandonnèrent tout ce 
qu'ils possédaient h Juvignies, à Lucby et aux environs, et s'en- 
gagèrent, sous peine de confiscation, à n'acquérir aucune terre 
dans le voisinage de celles de l'abbaye, h moins d'une lieue de 
distance. L'abbé, en revanche, leur donna h fief tenu de son 
monastère, 20 muids de terre sis au territoire de Fouquerolles, 
et la paix fut rétablie (2). 

L'année 422i fut marquée par diverses donations. Reaudoin 
Maire, donnait à l'abbaye tout ce qu'il possédait à Fontaine- 
Saint-Lucien; — Jean de Mouy et Agnès, sa femme, donnaient 
un hôte (3), nommé Robert Malépée, avec son hostise, ses dé- 
pendances et tout ce qu'il tenait d'eux , ainsi que tout ce qu'ils 
possédaient eux-mêmes, àAbbecourt {V. L'abbé acquérait on 



{1) LOQvet, t I, p. 353. 

(•?) D. Porcheron, ch. 39. — Arch. de l'Oise. Inv. de 1609, p. 2*»5. 

(3) L'hôte fhospesj était un colon ou métayer, entièrement lihrc de 
tout service arbitraire, qui caltivait les terres des cticvaiiers on antres, 
à la charge d'un cens annuel, d'où le nom de censé donm^. quelquefois à 
leur ferme , manage ou h >sUse. 

(4^ Arch. de l'Oise : Fonds de Tabhave de Sainl-Lnelen. 



348 HISTOIBB 

même temps , de Thomas de Marseille , toutes les dîmes et les 
droHs de terrage qu'il avait à Cempuis Tl acquit plus tard, 
en 1231, le reste de la dlme de ce lieu, d'un nommé Warnier. 

En 1225, Jean de La Cengle, seigneur de Thieux, donna divers 
droits de justice et de champart sur des terres sises à Thieux, et 
un muid de blé de redevance annuelle snr son moulin dudit lieu; 
— et le prévôt de l'évèque autorisa l'abbaye à posséder, dans 
Beauvais, une maison située près des étaux qui sont devant Saint- 
Laurent (1). 

L'année suivante, Evrard traite avec le seigneur de Flixecourt, 
et obtient de lui la cession de GO journaux de bois, à l'avoir du 
prieuré de Flixecourt, pour tenir lieu des droits de mort-bois et 
de bois mort que ce prieuré avait dans ses bois, et 30 sols de 
rente annuelle, en place du droit de pèche dans les eaux dépen- 
dant de la seigneurie, la veille et le jour de la fête de Saint-Léger, 
patron de la paroisse et du prieuré. 

Une difficulté, survenue avec l'abbesse de Bival, au diocèse 
de Rouen, au sujet du droit de nomination à la cure de Caigny, 
aujourd'hui Grillon (Oise), se termina, en 1229, par une transac- 
tion qui reconnut, à chacune des deux parties, le droit d'y 
nommer alternativement. L'abbé de Saint-Lucien présenta aus- 
sitôt un titulaire, et l'abbesse dut présenter ensuite, à son tour, 
un curé , quand le bénéfice devint vacant. 

La même année, l'abbé Evrard autorisait le prieur de Milly à 
céder au curé de Saint-Omer, nommé Lambert, les deux tiers 
des menues dtmes de sa paroisse et les deux tiers des tourteaux 
qui se donnaient le jour de Noël, afin d'augmenter son traite- 
ment, qui était par trop insuffisant. 

En môme temps, il traitait avec Guérin de r uchy, qui lui aban- 
donnait tout ce qu'il tenait de l'abbaye, au territoire de Muidorge, 
contre la terre de Fresneaux, qu'Evrard lui donnait à foi et hom- 
mage, à la réserve toutefois des grosses et menues dîmes; — ii 
acquérait, de Nicolas de Juvignies, 14 mines de terre audit Ju- 
vignies; — et de la veuve du seigneur de Frocourt, tous les droits 
qu'elle avait sur la mairie de ce lieu. 

L'année suivante, Guy Gotins lui donnait 2i mines de terre et 



(1) Arcti. de l'Oise : Fonds de l'abbaye de Saint-Lucien. 



DE l'abbaye BOYALB DE SAINT LUCIEN. 349 

des champarts à Oudeuil. U les tenait à fief de Drogon d'Aufay, 
et celui-ci les tenait de Jean de Bourguiiiemont, qui les tenait, 
à son tour, de Pierre de Monsures. Tous ces seigneurs renoncè- 
rent, en faveur de Tabbaye, à tous les droits seigneuriaux et 
autres qu'ils avaient sur ces terres (1). 

En 1^31, Evrard obtenait, pour le prieuré de La Chaussée d'Eu, 
les dtmes de Mers, de l'abbé de Saint-Victor-en-Caux, moyennant 
une rente de 60 sols, que son abbaye devait lui servir, et affran- 
chissait son prieuré de Saint-liaxien du droit d'usage que Pierre 
Maire de Fouquenies, avait dans son bois de Saint-Maxien. 

Cet abbé, comme on le voit, veillait avec le plus grand soin 
non seulement sur les intérêts de son monastère, mais aussi 
sur ceux des prieurés qui en dépendaient. En habile adminis- 
trateur, il s'occupait activement de tout ce qui pouvait améliorer 
la situation de la communauté qui lui était confiée. Aucun de 
ses membres ne lui était IndifTérent; il pourvoyait à tout, et sa- 
vait ne rien laisser en souffrance. 

L'histoire ne nous dit pas la part qu'il a prise dans le fameux 
conflit de juridiction qui eut lieu entre les évoques de fieauvais 
et saint Louis, roi de France, de 1233 à 1248, ni la conduite 
qu'il tint pendant l'interdit jeté sur le diocèse, à cette occasion, 
[l est probable qu'il n'y prit pas une part très-active, les inté- 
rêts de son monastère n'étant pas en jeu. Il fut pourtant inter- 
rogé par les commissaires délégués, en 1235, pour connaître 
de l'affaire; on ne dit pas de quel poids fut sa déposition. 

En i233, Hélie de Margny lui donna la moitié de la mairie de 
Margny;— et Drogon de Pierrefitte et Marguerite, sa femme, 
tout ce qu'ils possédaient audit Pierrefitte, pour l'usage du 
prieuré de Saint-Maxien, à condition qu'on leur servirait, du- 
rant toute leur vie, une pension de 6 muids de blé et 2 muids 
d'avoine. 

Evrard assistait, le jour de Noël 1234, à la consécration épis- 
copale de Godefroi de Clermont de Nesle , qui fut faite, en l'église 
de Beauvais, par Henri de Dreux, archevêque de Reims. 

Il acquit, en 1235, une pièce de pré, à Saint-Lucien, d'Odon 
de Goumay, et une mine et demie de terre, à Abbecourt, de 



(1) Arch. de l'Oise : abbaye de Salnt-Lacieo. 



350 UiSTOtRIi 

Marie, veuve cliiuguos, maire d'Oiiy, et l'anuce suivante deux 
courlils, sis à Saiiil-Yuiueval de Grei^. Ce sout les derniers acles 
qui nous soieut parvenus de lui. 
Il mourut le 2 février 1237. 



'I. — lioéçoi? (1237-1256). 



Uoger succéda immédiatement à Evrard, et prit soin de pour- 
voir à la célébration de Tanniversaire de son prédécesseur, ])our 
qui il avait une très-grande estime. Il affecta, à celte fm, deux 
muids de blé à prendre sur la terre de Grandvilliers. Les pre- 
miers actes de son administration, qui nous soient parvenus, 
sont une acquisition de quatre mines de (erre, àOudeuil, d'Adam 
Gains, moyennant 47 sols, en 1:^37, et une cession d'un demi- 
muid de bois, au même lieu , par Bernard de Coquerel 3). Pour 
affranchir son monastère des redevances qui grevaient ses biens, 
il racheta, en 1230, trois muids de blé de rente qu'Odon deMou- 
chy, de Longvillers, et Béatrix de Bonvillers i>ercevaient annuel- 
lement sur sa grange d'Abbecourt. Pendant ce temps, le sire de 
Tliieux , Jean de La Cengie et Guillaume de Gouy lui faisaient di- 
verses donations de rentes, tant en grains qu'en argent. 

En 1240, Jean, prévôt de Saint-Félix, lui donna 27 mines de 
blé de rente, à prendre dans la grange de Courroy, sise à Saint- 
Félix, et Gautier de Paillart un fief à Puits-la- Vallée, tandis qu'il 
achetait, de Michel La Loe et de Philippe de Neuville, le cham- 
part de la terre de Beauchamp, sise au territoire de Luchy. 

En 12i(, Evrard de Beaupuits lui cède la plus grande partie de 
ses biens, et, l'année suivante, l'aumônier de la comtesse de 
Clermont lui donne un lief à Avrechy. 

Quelques acquisitions de terre, à Reu il- su r-Brêche, à Saint- 
Lucien, à Oudeuil, marquent les années 1247, 1248 et 12^U 
En 12:54, le clievalier Simon de Poissy cède à l'abbaye, moyen- 
nant GO livres tournois, tous les serfs {/iomines de corporé) qui 
lui appartenaient au village d'Abbecourt. L'année suivante, Jean 
deGrosserve lui donnait, par échange, sa terre de Halloy contre 



(1) Arch. de lOise : abbaye de Saint^Luolen. 



DE l'âBBAYE R0Y4LB OE SAINT-LUGIEN. 351 

i(i muids de grains de rente annuelle sur la grange de Grand* 
vJlliers, — et Drogon de Juvignies renonçait, en sa faveur, à 
toutes les possessions qu'il avait au terroir de Saint-Lucien, 
moyennant i5 mines de blé de rente sur la. grange de Juvi- 
gnies (1). 

Roger, rempli de vénération pour les reliques des saints mar- 
tyrs Lucien , Maxien et Julien , eut la pensée de les placer en évi- 
dence et de les exposer dans des ch&sses plus en rapport avec 
le respect qu'on leur portait. Il demanda, à cet elTet, une auto- 
risation au Souverain-Pontife. Innocent IV la lui accorda aus- 
sitôt. Sa bulle est datée des nones d'octobre de la première année 
de son pontificat, ce qui revient au 7 octobre 1243. Que fit Roger 
pour donner suite à son dessein? Nous ne le saurions dire : les 
annales du monastère sont restées muettes i\ ce sujet. Peut-être 
des circonstances , indépendantes de sa volonté, l'ont- elles ar- 
rêté, ou bien Ta-t-il exécuté, mais d'une manière qui n'aurait 
pas paru suffisante à son successeur, car nous verrons , sous 
lui , une solennelle translation de ces reliques dans de nouvelles 
châsses; ou bien encore se serait-il contenté de les changer de 
place et de les mettre dans un lieu plus décent que celui ou elles 
reposaient. D. Porcheron partageait assez ce sentiment (2). 

Roger mourut le 31 juillet 1256. 

X.:X.VII. — Jean il d.e Tolrao ou do Tliiii-y 

(4256, VERS 1265]. 

Jean de Toirac, ou mieux de Toiry et de Thury, fut choisi pour 
succéder à Roger. Il était vraisemblablement de la noble famille 
des seigneurs de Thury-sous-Clermont, et peut-être le fils ou le 
frère du chevalier Barthélémy de Toiry (Thury); mentionné, 
en 1230, dans le cartulaire de Froidmont. Quelques donations 
de biens, sis à Saint-Lucien et à Poix, et l'acquisition d'un fief 
à Ginqueux et de diverses terres à Oudeuil (3) sont les seuls actes 



(1) Arcb. de 10130 : abbayç de Saint-Lucien. 

('2) D. Porcheron, cli. 33. 

(3) Arch. de l'Oise : abbaye de Saint-Lucien. 



352 HISTOIRE 

qui nous soient parvenus des premières années de son adminis- 
tration; mais deux faits plus importants Tont rendue assez re- 
marquable sans cela. 

Jean de Thury n'avait pas perdu, en entrant dans le cloître, 
le goût du luxe et de la magnificence, qu'il avait pris au manoir 
de ses pères. Il aimait le faste et les honneurs, et, sans recher- 
cher précisément Tostentation, il se plaisait dans les dignités et 
affectionnait les cérémonies pompeuses et les réceptions d'appa- 
rat. Fier d'être à la tète de l'une des plus célèbres et des plus 
riches abbayes du Beauvaisis , il voulut se distinguer en sollici- 
tant, pour lui et pour ses successeurs, l'usage de la mitre, de la 
crosse et de l'anneau, et le pouvoir de bénir les ornements sa- 
cerdotaux, et de conférer la tonsure et les ordres mineurs à ses 
religieux et aux clercs qui dépendaient de lui. C'était, du reste, 
un homme de grand mérite et parfaitement considéré en cour de 
Rome et pour ses talents et pour son dévouement bien connu à 
la cause du Saint-Siège ; le pape le dit lui-même dans le préam- 
bule de sa lettre de concession (4). Alexandre lY, pour lui témoi- 
gner sa bienveillance y lui accorda aussitôt ce qu'il demandait (â). 
La bulle pontificale fut donnée à Ânagni , le xu des calendes 
d'août (!2i juillet) 1260. Le pape Grégoire XI renouvela plus tard 
ce privilège, le 25 août i37i, à la prière de Godefroi de Billy, 
non pas qu'alors on le contestât, mais parce que les premières 
lettres tombaient de vétusté (3). 

Cette faveur spéciale ne pouvait donner qu'un plus grand 
crédit à l'abbé de Saint-Lucien et plus d'éclat à sa dignité. Une 
cérémonie imposante, qu'il ménagea l'année suivante, vint 



(0 Devotionis vestrœ nierita exigunt, et affeclwm, quem ad Nos et 
Romanam Ecclesiam habere nosdmini, promereturt ut votis vestris favo- 
ralnliter annuentes faciamns vobis grcUiam specialem. 

(Louvet, t I, p. 431.) 

(2) In perpeluum utendi milrâ et annulo et baculo pa4ttoraH, benedi- 
cendi quoque pallas aUaris et alia omanumta eccUsiastica , et dandi 
pHfnoân tomuram et quatitar minores ordines monachis vestris et ckricis 
sœcularibus voMs subjecUs planam concedimttë facuUatem. 

(Leavet» 1. 1, p. 421.) 

(3) Indpit vetustate cansumi. (Louvet , 1. 1 , p. 421.) 



I-TOMBEAU DE JEAN DE VILLERS SAINT PAUL DERNIER ABBE REGULIER 



IIJAS-RELIEFENCUIBE DORE REPRESENTANT S' LUCIEN ET SES COMPAGNONS MARTYRS 

''ragineiil provenant de la grande chasse exécutée en 126ljiâr ordre de LabbéJsandeThury 



DE L'ABUAYE royale DE SAlNT-LUCIEiN. 353 

encore ajouter à sa gloire et à celle de son monastère, par la 
grandeur des personnages qui y assistèrent. 

Nous avons vu l'abbé Roger demander au pape la permission 
de mettre en places plus convenables (in locis dignioribus coilo- 
tare) les reliques des saints martyrs, dont son église avait le 
dépôt. N'eût-il pas le temps ni les moyens de le faire-, ou ne 
Texécuta-t-il pas d'une manière qui parût convenable à son suc- 
cesseur, c'est probable , puisque celui-ci flt une semblable de- 
mande au pape Alexandre IV {ut in capsis pretiosîs argenteis ad 
hoc miro opère paratis honorificentius sanctorum corpora pone- 
ren(ur) (i) aussitôt qu'il eut pris le gouvernement de l'abbaye. 
11 fit confectionner trois magnifiques châsses, véritables chefs- 
d'œuvre d'art. Elles étaient, toutes trois, de cuivre doré et 
émaillé. Deux étaient plus petites; mais celle destinée à renfer- 
mer les restes vénérés de saint Lucien était beaucoup plus grande 
et plus riche. Sa forme était celle d'une église soutenue par des 
arcs-bûutants et surmontée d'une flèche pyramidale. Elle avait 
six pieds de long, deux de large et trois de haut; la pyramide 
s'élevait de trois pieds au dessus du faite de l'édifice. Cette flèche 
était évidée et ciselée avec une extrême délicatesse. Sur chacun 
des deux côtés du corps de la châsse étaient ménagées, entre 
les arcs- boutants, six niches, contenant chacune une statue 
d'apôtre; à chaque bout, une niche contenait, l'une une statue 
du Sauveur, et l'autre une statue de la Vierge Marie. Ces quatorze 
statues étaient en argent doré ("1). La toiture était recouverte de 
lames en bossage, et l'un de ces bas-reliefs représentait saint 
Lucien en habits pontificaux (3). Tout ce que l'art de l'orfèvrerie 
et de l'émaillerle pouvait faire de plus riche, s'y trouvait admi- 
rablement exécuté. 

Pour supporter ces châsses, Jean de Thury flt construire un 
splendide édicule. Douze colonnes, d'environ huit pieds de haut, 
soutenaient une plate-forme que surmontait un baldaquin ou 



(D Loavet, t. i, p. 121. 

(3) Ces statues n'existaient plus au xviii* siècle, et D. Porcheron dit 
qu'elles avaient dispara par suite d'un vol : il n'indique pas l'époque de 
ce môfait. 

(3) Simon, p.dbis— 0. Porcheron, cb. 31. — Delettre, t. ii, p. 815. 
T. VllI. 23 



354 HISTOIRE 

^oHu?/» porté sur huit colonnes taillées en losanges fleurdelisés. 
Le tout était eu pierre artistement travaillée. 

Ces chefs-d'œuvre avaient dû coûter des sommes considé- 
rables; mais pour que la dépense ne pesât pas uniquement sur 
F68 revenus de son monastère, Jean de Thury avait dû y inté- 
resser des âmes généreuses, qui , pour avoir part aux prières du 
glorieux ap6fre du Beauvaisis, s'empressèrent de lui témoigner 
leur munificence. Ainsi, Bernard, chanoine do Téglîse cathé- 
drale, donna, pour la confection des châsses, toute sa vaisselle 
d'argent et une lasse d'or; Agnès, femme du seigneur de Fari- 
viW«r», 100 sols; Jean, seigneur deWavignies, un muid de blé 
de rente à prendre sur ses terres, et d'autres autre chose. Le 
nécroîoge de l'abbaye parle de ces divers bienfaiteurs. 

Quand tout fut préparé, l'abbé invita l'évéque de Bcauvais à 
venir solennellement transférer dans les nouvelles châsses les 
corps des saints martyrs, et, pour donner plus d'éclat à cette 
(fi^anslatîon , il y convia le roi de France, plusieurs évèques et 
un grand nombre d'abbés et de hauts personnages. La solennité 
eut lieu le dimanche de Quasifnodo de l'an i26l . Guillaume de 
Grès, évèque de Beauvais, présidait, assisté de Robert de Cres 
sonsacq, évèque de Senlis, et de Bernard d'Abbeville , évèque 
d'Amiens. Saint Louis y assistait avec Thibault, roi de Navarre, 
Philippe, l'héritier présomptif de la couronne de France, Phi- 
lippe, fils aine de Beaudoin, empereur de Constantinople, Al- 
fouse, comte d'Eu, et Jean, son frère. Jean de Thury était accom- 
pagné de Pierre de Vessencourt, abbé de Saint-Germer, de Gilbert, 
abbé de Lannoy, d'Arnoult, abbé de Beaupré, d'Odon, abbé de 
Mortemer, de Robert, abbé de Royaumont, de Gautier, abbé de 
Beaubec, de Jean, abbé de Visigneul, de Jean, abbé de Saint- 
Acl\eal, et de Nicolas, abbé de Saint-Ouen de Rouen. La béné- 
dictton des châsses et la translation des reliques furent faites par 
l'évéque de Beauvais, en présence de cette auguste assemblée. Un 
acte authentique, constatant cette translation, fui rédigé en triple 
exemplaire et renfermé dans chacune des châsses (i). En mé- 



(1) L*aathentiqae trouvé, au xrii« siècle, dans la cbâsse de saint Julien, 
lorsqu'on la répara, était ainsi conçu : 

iAitno Domini h gc lxi , Damimca in octavis Pasche, reposilwn fuU in 



BB l'abbaye ROTALB DE SAINT-LUCIEN. 955 

moire de cette solennité, Fabbaye de Saint-Lncien a toujours 
célébré depuis lors la fête de la translation le premier jour de 
mai. 

La pompe déployée en cefte circonstance , et les miracles qui 
eurent lieu à cette occasion , disent les chroniqueurs, rativèrent 
singulièrement dans le peuple la dévotion aux saints martyrs. 
Un noble chevalier du voisinage, \ital du Vault, pour témoigner 
toute sa reconnaissance d'une faveur reçue, chargea sa terre du 
Vault de Tobligation perpétuelle de fournir, tous les ans, un 
cierge de cire pesant quatre livres. Ce cierge devait être apporté 
dans l'église du monastère le dernier dimanche d'avril, pour 
brûler continuellement, devant les corps des saints, la nuit et 
le jour de la fête de la translation , en mai (1). 

Le goût prononcé de Tabbé Jean de Thury pour la magniti- 
cence l'engagea à renouveler le mobilier et les ornements de son 
église; il fit exécuter de jolies boiseries et dota la sacristie de 
riches ornements en drap d'or. 

Le monastère de Saint-Lucien jouissait d'une telle renommée, 
que l'archevêque de Rouen, le célèbre Eudes Bigault, y vint 
passer quelques jours, pendant l'hiver (17 janvier) de 1260 pour 
s'y reposer d'un rhume violent qu'il avait contracté dans le cours 



presenti theca, per venerabiks Patres Guilklmum Belvacensem, Rober- 
tum SUvaiiectensem , Bernardum Amhianensem episcopos, corpus beati 
tiUirlyris Ckrisli Julianif et in aliis duabus thecis corpora beatorum mar- 
tynim Luciani et Maxiani, sociorum ey'usdem, presentHym iUwttri Rege 
Francorum LudovicOj et Tfieobaldo, ilhistri Rege Navarre, Campame 
ac Brie Comité palatino, ipsius Regù francorum genero, Philippo etiam 
primogenito filiorum svperstitum ejusdem Régis Francorum, ac Philippo 
Balduimillustris Imperatoris Constantinopolitani primogenito, et Àlfonso 
Comité Àugi camerario, ac Joanne fratre suo Francie buticulario, et 
Gilberto de Àlneto, Àrnulfo de Prato, Odone de Mortuo mari, Roberto de 
Regali monte, Waltera de Bello Becco, Cisterctensis ordùUs, Johanne de 
Viseignolio , Johanne de S*« Àcheolo , Ordinis ^ ÀugustM, Nicholao de 
^ Àudoeno Rothomageneip Petro de 9» Geremaro de FUaco, et Johanne 
de S** lucia/no Belvacensi, ordinis S^ Benedicti, abbalibus, ac phtrihus 
ams, 
Louvet (t. I, p. 415) cite celte pièce, mais d^one manière inexacte. 

(1) D. Porcheron , ch. 84. 



556 HISTOIRE 

de ses visites pastorales; c'est lui-même qui nous rapprend dans 
son registre des visites. 

Jean de Tlmry mourut vers iSOo; on ne sait pas au juste en 
quelle année, mais ce fut le 23 mars; Tobituaire du monastère 
l'indique ainsi. 



x:?iLVllI. — Ocloxi l«^ Oliolot <lo îVolixtol 

(4265-1288). 

Odon Cliolet de Nointel, que la voi^ des religieux de Saint- 
Lucien appela à succédera Jean de Thury, était issu d'une noble 
famille du Beauvaisis. Son père, Oudard Cliolet, originaire d'Ab- 
beville, en Picardie, était seigneur de Noinlel et qualifié cheva- 
lier (miles). Odon, jeune encore, avait embrassé la carrière ec- 
clésiastique, à l'exemple de Jean Cliolet, son frère aîné, qui 
devait briller plus ,tard sous la pourpre romaine et devenir le 
cardinal Cbolet; et puis il avait été demander à l'abbé de Saint- 
Lucien de le revêtir de l'habit de saint Benoît. Ses vertus et les 
talents qu'il déploya dans la gestion des divers offices monas- 
tiques dont il fut chargé, le désignèrent aussitôt au choix de 
ses frères, quand il fut question de donner un successeur à 
l'abbé Jean. L'histoire, cependant, ne nous a conservé que quel- 
ques faits saillants relatifs à son administration. 

En 1271 , il entre en association de prières et de bonnes œuvres 
ainsi que tout son couvent, avec l'abbaye de Saint-Germer (1). ' 

La même année, pour améliorer la position de ses vassaux de 
Grandvilliers, il rachète du maire du lieu certains droits que 
celui-ci percevait sur eux. Ainsi, il obtient qu'ils ne lui donne- 
ront plus, à l'avenir, trois gerbes de blé par chaque cheval em- 
ployé à la culture de leurs terres. Ce maire était lui-même vassal 
de l'abbaye, et tenait d'elle sa mairie en fief. 

En 1274, Michel de Saint-Quentin lui donne la terre et la 
mairie de Villers sur-Auchy. 

Un différend, qui menaçait d'avoir des suites graves, surgit, 



l) GaU. GhrisL, ix, col. 784. 



DE l'aBBAYK RuVALE DE SAINT-LUCIEN. 357 

h quelque temps de là, entre Tabbaye et les habitants de Grand- 
villiers. La justice du bourg appartenant à Saint-Lucien, les offi- 
ciers du monastère étaient dans Tusage de requérir les habitants, 
toutes les fois qu'ils en avaient besoin, pour arrêter les malfai- 
teurs, pour les conduire dans les prisons de l'abbaye, et même 
pour les escorter jusqu'au lieu du supplice, afin d'empêcher 
toute violence et tout désordre. Ils exigeaient quelquefois ce 
service avec des procédés qui irritaient la population. D'abord, 
on les nourrissait et on les défrayait convenablement de leur 
déplacement, et puis on le flt de mauvaise grâce, et on finit 
presque par exiger d'eux qu'ils s'entretinssent à leurs frais. Les 
habitants de Grand villiers, indisposés par ces vexations, se plai- 
gnirent hautement et refusèrent tout service. Tous les efforts 
faits pour les contraindre ne firent que rendre la position plus 
critique, et une révolte ouverte était imminente. Alors l'abbé 

m 

les cita pardevant les grandes assises des hauts fieffés do son 
monastère. Les chevaliers Richard de Breteuil , Raoul de Gaude- 
chart, Drogon de Sauqucuses et Pierre de Savignies y siégeaient; 
maison ne put s'entendre. Odon, inquiet de la tournure que 
prenaient les choses, consulta Jean Cholet de Nointel, son frère, 
qui était alors archidiacre de Caux, au diocèse de Rouen, et le 
pria de venir Tassister des lumières de son expérience. Jean 
Cholet se rendit à Saint-Lucien et réussit à déterminer les deux 
parh'es à s'en remettre à son arbitrage Un compromis fut signé 
dans ce sens, le vendredi après la Saint-Michel de l'an 1278, 
avec un dédit de 200 marcs d'argent pour la partie qui refuserait 
de se soumettre à son jugement. 

L'archidiacre, après avoir scrupuleusement pris toutes les in- 
formations nécessaires, et entendu les parties et leurs témoins, 
décida que l'abbaye était bien dans son droit en exigeant que 
les habitants de Grandvilliers , ses vassaux, conduisissent les 
malfaiteurs arrêtés sur leur territoire jusqu'aux prisons de l'ab- 
baye, et qu'ils les escortassent jusqu'au lieu du supplice : mais 
qu'en revanche celle-ci était tenue de les indemniser de leur dé- 
placement en leur donnant « autant de vin de sa panneterie, 
et de potage de sa cuisine qu'il faudrait, selon qu'il avait été 
pratiqué par le passé, » et de faire les exécutions sur les terres de 
l'ancien fief. Les parties se soumirent à cette décision et la paix 
fut rétablie. La sentence fut prononcée, le huitième jour d'or- 



856 HISTOIBB 

tobre 4278, en présence de Robert, abbé de Saint- Symphorien, 
des cbevallers Drogon , seigneur de MIHy, Eustache de Wavî- 
gnies, Pierre et Raoul de Léglantier, Jean de Caigny, Drogon le 
jeune de Milly, Etienne dellilly, et de Manassès, bailli de Beau- 
vais , qui tous scellèrent l'acte de leur sceau , avec l'arcbi- 
diacre (1). 

En 128i, Odon de Nointel nous apparaît traitant avec Robert, 
comte de Clermont, et faisant avec lui divers échanges. Par ce 
traité, le comte accordait que toutes les propriétés de l'abbaye 
de Saint-Lucien , situées dans l'étendue de son comté , ainsi que 
le village de Thieux et son territoire, ne relèveraient plus dé 
sonnais du comté de Clermont, mais ressortiraient directement 
du roi, k l'exception , pourtant, du bois du Val de [^Verrière, 
près Saint-Félix, qui était trop voisin de Clermont pour être dis- 
trait de la juridiction coratale. Puis il lui cédait , avec l'agré- 
ment du roi , son frère, cent vingt-sept arpents de bois et friches 
dans la forêt de liez. L'abbé, de son côté, lui abandonnait deux 
h6tes à Epineuse, tout ce que son abbaye possédait à Sacy-le- 
Grand, à l'exception du bois de Favière, et le bois dit de Saint- 
Lucien qu'elle avait en la forêt de Hez. Le roi Philippe-le-Hardi 
confirma ce traité par lettres-patentes du mois d'août 4^81 (2). 

Odon de Nointel siégeait, avec l'évêque de Beauvais, au par- 
lement de la Toussaint de l'an iâ83 , et il signa , comme membre 
de l'auguste assemblée, au traité qui adjugeait au roi de France 
les comtés d'Auvergne et de Poitou, malgré les revendications 
du roi de Sicile. A quel titre l'abbé de Saint-Lucien faisait-il 
partie de ce parlement? Nous ne le saurions dire (3). 

Le seigneur de La Chaussée d'Eu lui donnait , en cette même 
année , trois maisons sises à La Chaussée , et , l'année suivante, 
notre abbé transigeait avec le chapitre de Beauvais, au sujet du 
village d'Allonne, et achetait du chevalier Jean de Nouvion toutes 
les terres, champarts et droits seigneuriaux qu'il possédait à 
Poix. 



(1) 6. Hermant, 1. vu, eb. 16. 

(9) D. Grenier, S17. p. 5. 

(S) LoQvet, t. I, p. 429. — D. Porcheron, cti. 35. 



TOMBEAU DU CARDINAL CHOLET 
dans le chœur de l'église de l'abbaye de S Lucien. 



DB L'ABBAYB ROVAI^B DB SAINT LUCIBIf 3(9 

En 1i86, il transigeait avec Tabbaye de Séry, et terminait amia- 
blenient un différend survenu entre les ofQciers du comte de 
Clermont et les habitants de Saint-Félix, tenanciers de son mo* 
nastère, au sujet de l'exercice de la justice. L'accord intervenu 
portait que les officiers du comte ne pourraient exercer aucun 
droit de justice dans l'intérieur du village, mais qu'ils pourraient 
poursuivre et saisir les habitants qu'ils trouveraient commettant 
des délits dans les bois du comte. 

Pendant qu'Odon de Nointel administrait ainsi l'abbaye de 
Saint-Lucien, et sauvegardait ses intérêts, Jean Cholet, son 
frère, venait d'être promu au cardinalat. Cette haute dignité 
n'altéra en rien l'afTection qu'il avait toujours portée à noire 
monastère; tout au contraire, il lui fit don de plusieurs maisons 
aussitôt après sa promotion, et, en 1286, il lui donna toutes les 
propriétés qu'il avait à Maysel et à Foulangues. On nous per- 
mettra de dire un mot de cet illustre bienfaiteur. Son nom, sans 
doute, appartient à l'histoire de France par la part qu'il prit 
aux affaires publiques; mais nous ne saurions oublier que ses 
alTections les plus vives ont toujours été pour Saint-Lucien, qu'il 
a ciioisi, du reste, pour être le lieu de sa sépulture. 

Jean Cholet était né au cii&leau de Nointel, quelques années 
avant Odon. Ne se sentant aucun goût pour les armes, il allu 
étudier à l'Université de Paris et se fit d'église. Il fut d'abord 
chanoine de Notre-Dame-du-Chàtel, puis de Saint-Pierre de 
Beauvais. Le célèbre archevêque de Rouen, Eudes Rigault, qui 
avait apprécié ses talents, dans un de ses voyages à Beauvais, 
le fit venir près de lui et le nomma archidiacre de Caux , dans 
son église métropolitaine. Ce fut là qu'il se lia d'amitié avec un 
autre archidiacre de la même église, avec Simon de Brion , qui 
devait faire sa fortune. Simon de Brion étant devenu cardinal 
puis pape, le 22 février 1281, sous le nom de Martin IV, il éleva 
aussitôt (23 mars 1281) son ami au cardinalat, et lui donna le 
titre de Sainte-Cécile qu'il avait porté lui-même. Comptant sur 
les services que pouvait lui rendre sa haute capacité, il lui confia 
les difficiles emplois qui l'ont rendu l'un des hommes les plus 
célèbres de son siècle. 

Après les vêpres siciliennes, qui coûtèrent tant de sang à la 
France et dépouillèrent Charles d'Anjou de la Sicile (1282), le 
pape, indisposé contre Pierre d'Arragon, qui les avait conseil- 



360 HISTOIRE 

lées pour en profiter, chargea le cardinal «"bolet d'une mission 
auprès d'Edouard, roi d'Angleterre. L'année suivante (1283), il 
vint en France, comme légat du Saint-Siège, et prêcha la croi- 
sade contre Pierre d'Arragon. Au concile de Paris, tenu en 1284, 
il décida Philippe IH le Hardi fi prendre les armes pour venger 
le sang français, et l'accompagna dans son expédition. Il fut 
ensuite mêlé à toutes les négociations qui la suivirent, et les 
dirigea avec une rare habileté. La mort de Martin IV, son pro- 
tecteur, ne lui fit rien perdre de son crédit. Ilonorius IV et Ni- 
colas IV continuèrent de l'employer dans les missions les plus 
difficiles. Ce fut lui encore qui fut député pour amener un traité 
entre Philippe-le-Bel, roi de France, et Sancbe, roi de Castille, 
et il y réussît avec un véritable succès (^^ 

Cependant Odon deNoîntel, l'abbé de Saint-Lucien, son frère, 
venait de mourir (1288). Ce coup, le frappant dans ses affections 
les plus chères, l'avertit qu'il était temps de mettre ordre à ses 
affaires. Comme il possédait une très-grande fortune, et voulait 
répandre ses bienfaits autour de lui et surtout dans le pays qui 
l'avait vu naître et dans les établissements qu'il aimait le plus, 
il se hâta de faire son testament. Il le rédigea en l'abbaye de 
Moutier-la-Celle, près deTroyes, et le scella le premier dimanche 
de l'Avent de l'an 1280. Ce testament contenait plus de deux cents 
articles, et distribuait sa fortune en une foule de mains. Ainsi, 
il donnait à l'abbaye de .Saint-Lucien, où il choisissait sa sépul- 
ture, 2,i00 livres d'argent, sa grande bible glosée en huit vo- 
lumes, et tous ses autres livres glosés de théologie, à condition 
qu'on célébrerait, tous les mois, un service solennel pour le 
repos de son âme. et qu'on augmenterait, en ce jour, l'ordi- 
naire des repas du monastère ; à l'abbaye de Breteuîl , 200 livres 
parisis; à celle de Saint-Germer, 200 livres; à celle de Saint- 
Quentin deBeauvals, 60; à celle de Beaupré, 100; à celle de 
Lannoy, 30; à celle de Saint-Martîn-aux-Bois, 60; à celle de 
Saint-Just-en- Chaussée, tJO; h celle de Penthemont, 20; à celle 
de Saint -Paul, 50; à celle de Boyaumont, 300; à celle de Go- 
merfonlaine, 100 sous; à celle de Monchy-Humières , 10 livres; 



(l) G. Hermant : Hist. de B^mwais, liv. vif, ch. 15. 



DE l'abbaye royale DE SAINT-LUCIEN. 561 

à celle de Saint-Symphorien de Beauvais, 30; à celle du Paraclet 
d'Amiens, 300; à celle de Saînt-Vaast d'Arras, 100; à celle de 
Notre-Dame de Soissons, SO; à celle de Saint-Corneille de Com- 
piègne, 40; à celle de Morienval , 100; à celle de Saint-Vincent 
de Senlis, 100; à celle du Parc-aux-Dames, 30; à celle de Saint- 
Remi de Senlis, 20; à celle de Chaalis, 100; à celle de la Vic- 
toire, 20; à celle d'Ourscamps, 00; au prieuré de Variville, 30; 
à celui de Boran, iO; h celui de Breuille-Sec, 20; à l'église de 
Beauvais et à celle de Rouen, pour fonder deux chapelles, 
1,000 livres; à THÔtel-Dieu de Beauvais , 60 livres pour acheter 
de la nourriture aux pauvres malades; aux Frères Mineurs de 
Beauvais, iO livres; aux Frères Prêcheurs du même lieu, iO; à 
la collégiale de Notre-Dame du-Châtel , 00; k chacune des autres 
collégiales du même lieu, 100 sous; aux Béguines, iOO sous; à la 
maison de Saint-Thomas des Pauvres Clercs, 100 sous ; à l'église 
cathédrale, 100 livres; aux pauvres natifs de ladite ville de Beau- 
vais, 10 livres; à la léproserie de Saint-Lazare de Beauvais, 30; 
à la léproserie de Saint-Antoine de Marissel, 100 sous; au curé 
de Saint-Lucien, 40 sous, et aux pauvres de ce lieu, 10 livres; 
au curé de Maulers , iO sous, et aux pauvres de ce lieu, 10 livres; 
au curé et aux pauvres de Maysel , 40 livres; au curé de Nointel, 
40 sous , et aux pauvres de ce lieu, 20 livres le jour de ses obsè- 
ques, et GO livres pour son anniversaire; au curé et aux pauvres 
de Saint-Félix, 60 livres; au curé de Cempuis, 40 sous, et aux 
pauvres de ce lieu 10 livres; à l'hOpital de Beaumont-surOise, 
100 sous; àrilOtel-Dieu deClermout, 20 livres; à TIIÔtel-Dieu de 
Compiègne, 40; à rHôtel-DleudeSenlis, 10; aux Frères Mineurs 
de Senlis, 20; à chaque prêtre du diocèse de Beauvais, le jour 
de ses obsèques, 10 sous; à soixante églises pauvres du diocèse 
de Rouen et à quarante églises pauvres du diocèse de Beauvais, 
un calice d'argent doré, avec sa patène, du poids de deux marcs; 
à trente pauvres filles nobles du diocèse de Beauvais, 20 livres 
à chacune pour aider à les marier, et à trente pauvres filles du 
peuple du même diocèse, h chacune 10 livres ; à chacune des ma- 
ladreries du même diocèse, auxquelles il n'avait encore rien légué, 
20 sous; aux chanoines et aux pauvres de Mello, 60 livres; au 
curé de Calenoy, 40 sous, et aux pauvres du même lieu, 20 livres; 
àla cathédrale de Rouen, 100 livres; à chacun des couvents des 
Frères Mineurs et Prêcheurs de Rouen, ^0 livres; à chacun des 



34S HISTPIEK 

curés du diocèse de Rou^n, 10 sous; aux pauvres de son archî- 
dtaconé de Caux, 400 livres; à Tabbaye de Saint-Oueo de Rouen, 
100 livres et sa mitre à émaux; k celle de Saiat-Amand, lOû livres; 
A celle de Sainte-Catherine, 50; au prieuré de Saint-Lû, âO; apx 
sœurs de Saint-Matiiieu de Rouen, 10; aux Filles-Dieu, 100 sols; 
k l'hôpital de la Madeleine, SO livres; au prieuré du Mont-aux* 
Malades, SO; h l'abbaye de Saint-Georges de Bocherville, 20; à 
celle de Jumièges, 100; à celle de Saint-Vandrille, 00; à celle 
de Notre-Dame-duVœu, 30; à celle de Fécamp, 40; à celle da 
Montivilliers, 10; h celle de TIsle-Dieu, 20; à celle de Valmont, 10; 
à celle deCornéville, 10; à celle de Beaubec, 60; à celle de Fon- 
taine-Guérard, 100 sous; à chacun des couvenis des Frères Mi- 
neurs et Prêcheurs du diocèse de Rouen » 10 livres; à l'hôpital 
de Pontûise, 100 sols; à chacun des hôpitaux du diocèse de 
Rouen, iOsous; àchacune des autres maladreries ayant chapelle, 
40 sous; au prieuré deSaint-Laurent-en-Lyons, 20 livres; à celui 
du Bourg- Achard , 10; à celui de Longueville, 20; à celui de 
Beaulieu, 10; à l'église de Paris, 100; à rilôtelDieu de Par)B,r)0; 
aux Frères Mineurs, 200; aux Frères Prêcheurs, 200; à l'abbaye 
de Sainte-Geneviève, 60; à celle de Saint Victor, GO; à celle du 
Val-des- Ecoliers, 60; à celle de Saint-Germain-des-Prés, 300; à 
celle de Saint-Antoine, 60; à celle de Saint-Denis, 300; aux 
Bons-flufaDts, 60; aux écoliers de la Sorbonne, 100; aux écoliers 
de Saint-Thomas du Louvre, 20; aux Frères de Montrouge, 10; 
aux Frères Guillemins, 30; aux Frères Saccarions, 20; aux Ma- 
Ihurins, 40; aux Frères Barrés, 20; aux Chartreux de Paris, 20; 
& chacun des couvenis des Frères Mineurs et Prêcheurs des pro- 
vinces de Rouen, Reims et Sens, dont il n'avait pas encore été 
fait mention, 10 livres; à Thôpital de Saint-Jean-de-Jérusa- 
leni, 100; aux Templiers, 100; en subside pour la Terre-Sainte, 
1,000; au roi Charles, s'il fait la guerre contre l'Arragon, 6,000, 
et si l'expédition n'avait pas lieu, cette somme serait distribuée 
aux pauvres du diocèse de Beauvais; à l'église de Rome, 200 livres; 
aqx pauvres prêtres du diocèse de Narbonne, 1,C0i); d'Auch, MOO; 
de Bordeaux, 1,000; de la province do Tours, 1,f:00; de la pro- 
vince de Lyon, 1,000; de celle de Bourges, 1,000; à chacun de 
ses cinq exécuteurs testamentaires, 100 livres. Ces exécuteurs 
testamentaires étaient Jean de Bulles, archidiacre de Caux, Evrard 
de Nointel et Jean de Saint-Just, chanoines de Beauvais, Jean de 



DE L'ABBAYB ROTALB DB SAINT-LUCIEN. 363 

Nointe], chanoine de Thérouane, et Aubin de Cempuis, cha- 
noine d'Arras. 

Il partageait ensuite les livres eomposant sa bibliothèque : il 
donnait à Tabbaye de Saint Lucien sa grande Bible et ses livres 
de théologie; à Pierre de SouUons, son chapelain et son péni- 
tencier, ses livres de philosophie, de logique et de physique, 
pour retourner, après sa mort , aux Frères Mineurs de Paris ; aux 
Cordeliers de Paris, ses œuvres de saint Augustin et de saint 
Ifilaire; à Pierre dit Mulot, son médecin, son Avicenne; à Jean 
de Bulles, archidiacre de Caux, ses sermons de frère Guibert, sa 
Somme des Cas et son petit Papias; à Jean Vivien de Nointel, 
son clerc, ses Etymologies d'Isidore; à Evrard de Nointel, son 
Priscien. Il ordonnait de vendre ses autres livres, et surtout ceux 
de droit, pour le prix en être distribué aux pauvres écoliers stu- 
dieux de laSorbonne. Enfîn,il recommandait de restituer à leurs 
propriétaires les livres qu'il avait empruntés, c'est-à-dire : deux 
volumes de la FlierarMaf à Tabbaye de Saint-Denis; Senèque et 
d'autres livres, à Tabbaye de Saint-Germer; un Archiacemds^ au 
monastère de Mortemer, et les Epitres de saint Bernard^ à Tab- 
baye de Froidmont (i). 

Ce testament dénotait, chez son auteur, une fortune colossale 
et une bienfaisance dont on peut à peine se faire l'idée. Personnie 
n'est oublié , les pauvres et les malades y trouvent aussi bien 
leur place que les grands établissements; mais, plein de l'amour 
de son pays aussi bien que de celui de ses frères , il lègue la 
somme la plus considérable, 6,000 livres, pour la guerre d'Ar- 
ragon; c'est pour venger les Français, ses compatriotes, massa- 
crés en Sicile par les conseils du roi d'Arragon. Ce grand homme 
se souvenait de ses qualités de chrétien, de prêtre, de prince 
de l'Eglise et de Français, et il avait à cœur de se montrer bon 
et généreux partout et envers tous. 

Odon de Nointel, son noble frère, l'abbé de Saint-Lucien, au- 
rait tressailli d'aise s'il avait pu connaître la teneur de ce testa- 
ment, si la mort ne l'avait pas déjà couché dans la tombe depuis 
un an. Le cardinal Cholet vécut encore trois ans après avoir ainsi 
fait rédiger ses dernières volontés. 



(1) Arch. de l'Oise, chap. de Bpaov. G. 773. 



364 HISTOIRE 



ÏX. — Oulllaumo II (1288-1293). 



Guillaume, le succesHeur d'Odon de Nointel, tint à conserver 
les bonnes grâces du cardinal , et les avances quMl fit à ce sujet, 
en toutes occasions, valurent à son monastère la clause de son 
testament, que nous avons citée plus haut, et une protection 
généreuse qui lui fut plusieurs fois utile dans des difficultés sur- 
venues entre lui et des seigneurs mauvais voisins. Nous ne nous 
appesantirons pas sur ces querelles; elles offrent trop peu d'in- 
térêts; ce sont des difficultés au sujet de droits territoriaux ou 
de justice. J'en cite une au hasard. Le chevalier Renaud d'Au- 
teuil veut s'opposer à la jeconslruclion d'une écluse sur le Thé- 
rai n , au moulin de Villers-sur-Thère; il prétend, en outre, 
« fere trère son bastel hors de Tlaue du Thérain pardevers les 
a rives d'icèle iaue, et de le mellre de une iaue en autre par- 
tt dessus les rives dessus dites par la terre des devandis reli- 
a gieus, » et il a fait arrêter un homme dans l'étendue de la 
seigneurie de l'abbaye , sur les Patis de Villers, « vers SaintOien 
a de les le pont ou lieu où les gens se assanlent a festoier le jour 
A de feste de la Nativité saint Jehan-Baptiste. » Le procès prend 
de l'importance, enfin, un arbitrage est nommé: Colard de 
Morlaine, chevalier, tonloyer de Beauvais, et le clianoine Gué- 
rard de Saint-Just, sont désignés comme arbitres , et le sire 
d'Auteuil est débouté de ses prétentions (1). 

Si Guillaume était tourmenté par des voisins querelleurs, il 
rencontrait aus.si de bonnes iïmes : témoins Bernard de Gam- 
premy, qui lui donne, en 1290, cinq mines de terre h Thieux, 
pour avoir un anniversaire en l'église de l'abbaye; Marie de Mor- 
villers, qui cède un fief à Fumechon, en 1292, et Mabilie de Bove, 
fille du noble chevalier Enguerran de Bove, qui vend à Saint- 
Lucien, pour la somme de 1,G0Û livres, toute sa terre, manoir, 
biens, droits et rentes d'Héricourt, en 1292 (2). 

Cette année 1292 allait être marquée au monastère par une 



(1) Arcb. de l'Oise : abt). de Sainf.-Lucien. 
-2) Ibidem. 



DE l'aBBAYB royale DE SAINT-LUCIEN. 565 

triste solennité, l'ami et le protecteur de la maison, le cardinal 
Cholet, venait de mourir, le 2 août, et on rapportait son corps, 
suivant ses dernières volontés , pour être inhumé dans Téglise 
de Tabbaye. Guillaume lui fit rendre tous les honneurs dûs à son 
rang et à son immense bienfaisance. L'évèque de Beauvais , Thi- 
baud de Nanteuil , y assistait avec tous les ecclésiastiques de sa 
ville épiscopale, et un grand nombre d'abbés accourus de toutes 
parts pour rendre leurs derniers devoirs à ce généreux bienfai- 
teur. Le corps de Tillustre défunt ftit déposé en terre, au c6lé 
gauche du maltre-autel de Téglise du monastère, et Tabbé, de 
concert avec ses religieux, lui fit élever un splendide mausolée. 
Sous une gracieuse arcature ogivale , supportée par des colon- 
nettes, s'élevait une tombe en cuivre doré et émaillé, sur laquelle 
reposait une statue d'argent, de grandeur naturelle, à Teffigie 
du cardinal. Autour du tombeau et sur le bord supérieur, était 
inscrite l'épilaphe. Elle était en émail, à lettres d'or, sur fond 
rouge , ainsi disposée : 
Du côté de l'autel : 

Hic vir compoaUus, vir verax, vircfue peritus, 
Justus, muni ficus, regum specialis amicuSy 
Ergo necem plores, prceciari palris et ores 
Ut post lias flores (1) fructus copiai meiiores. 

Du côté opposé : 

tiac in copsella latet or bis fulgida Stella , 
Cujus fulgore regio fuit hec in honore, 
Francia Légat um suscipit cum sibi gratum, 
Firmam virtutum, Francorum nohile scutum. 

Au-dessous de Tinscription régnait, tout autour du monument, 
une bordure cloisonnée en losange, sur laquelle se répétaient, 
alternativement, les armoiries suivantes : d'a:iurj à quatre fleurs 
de lis d'or posées j^ 2 6/ 1, et d^ argent à la croix de gueules, can- 
tonnée de quatre clefs du même pesées en pal. Ce devait être celles 
du cardinal. 



(1) Le poète fait aUasion aux fleurs (}ae l'on plaçait sur la tombe dans 
des trous percés pour cet usage. 



366 BlSTOllUfi 

Ce mausolée perdit, dans la suite, ses plus beaux ornements 
et sa statue ; nous dirons à quelle occasion. 

Aussitôt après la mort du cardinal, chacun des légataires fut 
mis en possession de ce qui lui revenait, d'après le testament. 
Seulement, les 6,000 livres destinées à la guerre d'Arragon re- 
çurent un autre emploi. La paix était faite, et il n'y avait plus 
lieu de lui donner sa destination primitive. Cette somme devait 
être distribuée aux pauvres du diocèse de Beauvais , si l'on s'en 
tenait à la lettre du testament; mais les exécuteurs testamen- 
taires ne virent dans cette clause qu'un moyen comminatoire 
imaginé pour déterminer Charles à venger les Français massa- 
crés à Palerme, et ils crurent mieux répondre à l'intention du 
testateur en l'employant à fonder un collège, en l'Université de 
Paris , en faveur d'un nombre déterminé d'écoliers des diocèses 
de Beauvais et d'Amiens. Le cardinal avait maintes fois mani- 
festé l'intention de cette création; il avait même rédigé un projet 
de statuts pour en régler la vie intérieure et l'admini&tratton. 
En fondant, en iâ9j, cet utile établissement, ses exécuteurs 
testamentaires ne firent donc que réaliser l'œuvre qui avait été 
sa pensée de tous les temps. Cette institution porta le nom de 
collège des Cbolets, nom de celui qui l'avait doté. 

Indépendamment des bienfaits dont nous avons parlé, le car- 
dinal avait encore donné au monastère de Saint-Lucien des re- 
liques de sainte Cécile, qu'il avait rapportées de Rome, avec la 
châsse en cuivre doré qui les contenait. 

Guillaume survécut peu au cardinal Cholet. Il paraîtrait qu'il 
serait mort l'année suivante, le 3 août 1213. On pense que la tombe 
en marbre noir, qui était entre celle du cardinal et la chapelle de 
Sainte-Catherine, était la sienne. Le nom du défunt était effacé; 
mais, comme cette tombe portait la date du 3 août 1293, on a cru 
que ce devait être celle de Guillaume. On ne trouve, du reste, 
aucun document faisant mention de lui après cette époque. 

ycxysi, — Jean ïlï U^ Boulleusl^n 

(4293-4297). 

Le successeur de Guillaume, Jean Le Boullensien, a laissé peu 
de traces de son passage dans l'histoire de son monastère. On a 



DB l'abbaye royale DB SAINT-LUCIKN. 367 

de lui le serment de fidélité et d'obéissance qu'il prêta à Thibault 
deNanteuil, é\êque de Beauvais, aussitôt après sa promotion 
à l'abbatlat. Trois actes seulement nous sont parvenus comme 
ayant été passés sous son administration , Vxxn est une acqui- 
sition d'une Yigne à Rosoy, vendue par Jean d'Hondain ville, 
en 1295; le second, de la même année, est un échange par le- 
quel Jean cède à Févêque d'Amiens la dîme et 60 sols de rente 
à Pernois, contre la seigneurie de la terre dePissy; enfin, le 
troisième, de l'an i297, est une donation faite à l'ablmye d'ijine 
vigne à Margny, près Gompiègne. 

En cette année d297, Jean Le BouUensien eut une contestation 
assez vive avec Tofficial de l'évêque. Ce dernier lui avait intimé 
Tordre de se rendre, avec sa communauté, à la procession gé- 
nérale qui devait avoir lieu dans la ville, le dimanche suivant, 
pour rheureux succès des armes de Philippe-le- Bel , dans la 
campagne par lui entreprise contre le comte de Flandre et ses 
aillé». Jean, tronvant qne cet ordre portait atteinte aux privilèges 
de son monastère, refusa d'y obtempérer. Ce n'était pas défaut 
de patriotisme, il le prouva par les subsides qu'il fit passer au 
roi ; mais il ne voulait pas souffrir que les officiers de l'évêque 
empiétassent sur ses immunités. 11 fut donc trouver Thibault de 
Nanteull, à sa résidence de Bresles , et protesta énergiquement 
contre l'ordre qui lui avait été signifié. « Si on m'avait prié, dit- 
il, d'assjster h cette procession, nous y serions venus tous, et 
de grand cœur, parce que j'aime mon pays et mon roi; mais 
sur l'intimation d'un ordre, nous n'y viendrons pas. Nous ferons 
la procession dans l'intérieur de notre monastère. » L'histoire 
ne nous dit pas qu'elle fût l'issue du différend; il est probable 
que l'abbé ne céda pas. Quoiqu'il en soit, ce trait nous montre 
le soin avec lequel Jean Le BouUensien savait défendre les pri- 
vilèges de son monastère. 

Il mourut le 5 septembre suivant, laissant, par testament, à 
sa communauté, une terre à Fouquenies, pour subvenir aux frais 
d'un anniversaire pour le repos de son ftme. 

XXXI. — Jacques de CHamtoly (1297-1300). 

Jacques de Chambly, qui succéda immédiateihent à Jean Le 
BouUensien, a laissé moins de traces encore de son administra- 



308 HiSTOlKE 

(ion. Toul ce que Ton sait de lui c'est qu'il était llls de Pierre de 
Chambly, chambellan des rois Philippe-le-Uardi et Pliifippe-Ie- 
Bel, et d'Isabelle de Kosny. La faveur dont son père jouissait à 
la cour contribua pour beaucoup à sa nomination. On espérait 
que son crédit ne serait pas inutile auprès du roi, et de fait, il 
attira les bonnes grâces du roi sur son monastère. Son admi- 
nistration fut de courte durée : il mourut le ±À février i300. 

:x:xx:il. — JPlorro m do Samols 

(1300-1336). 

Après la mort de Jacques de Chambly, les suffrages des reli- 
gieux de Saint-Lucien se réunirent pour porter sur le siège ab- 
batial un autre gentilhomme nommé Pierre de Sarnois. Il était 
issu d'une noble famille de l'Amiennois, habitant la terre de 
Sarnois , près Grandvilliers. Ses talents et ses vertus avaient dicté 
ce choix ; mais le moment allait venir où les intrigues de toutes 
sortes ne manqueraient pas d'avoir part à ces élections. Les beaux 
temps de la régularité monastique étaient passés, et la décadence 
commençait. Sans doute, les sujets affluaient dans les cloîtres 
et la noblesse leur donnait encore, et plus que jamais, ses en- 
fants, et cela n'empêchait pas le relâchement de la discipline de 
se faire partout sentir; c'en était peut-être une cause. La ferveur 
n'était plus la même; ce n'était plus, comme autrefois, par 
amour de la pénitence et des vertus austères, que l'on entrait en 
religion; trop souvent alors, c'était avec l'espoir d'y trouver la 
tranquillité que l'on ne rencontrait plus dans le monde, et par- 
fois même c'était par ambition. La jeune noblesse, surtout, ne 
savait plus assez se soustraire à l'influence de l'esprit du siècle, 
qu'elle avait, pour ainsi dire, sucé avec le lait au manoir de ses 
pères, et elle l'apportait dans le cloître. A ces causes intérieures 
venaient s'en joindre d'autres produites par les guerres et les 
dissensions civiles et religieuses. La lutte engagée entre Philippe- 
leBel et Boniface VllI divisait les esprits et ne manquait pas 
d'avoir un retentissement fâcheux dans les communautés. Toutes 
ces causes tendaient évidemment à relâcher les liens des obser- 
vances monastiques, et les abbés allaient avoir beaucoup à faire 
pour conserver une régularité suffisante. Malheureusement, ils 



DE l'abbaye royale DE SAII^T-LUCIEN. 369 

ne surent pas tous réagir assez énergiquement contre le torrent 
qui entraînait à la dérive; plusieurs se laissèrent aller avec lui, 
et quelques-uns même le secondèrent par leur conduite trop 
mondaine. Nous le dirons plus loin. 

Au dehors non plus, Télat des esprits n'était plus le même que 
celui du commencement du xiip siècle. Les croisades avaient 
produit leur effet. Les idées avaient pris de Texlension et les es- 
prits de rindépendance. Une espèce d'effervescence libérale tra- 
vaillait les serfs et les hommes du peuple; elle les poussait à 
s'affranchir du servage et de cette étroite tutelle dans laquelle 
les détenaient les nobles et le clergé, et à conquérir cette liberté 
individuelle qui leur était refusée. Les communes défendaient 
énergiquement leurs privilèges et ne se montraient plus endu- 
rantes. Les tenanciers et vassaux contestaient les devoirs qu'on 
leur imposait et refusaient souvent de les remplir. Le tiers, enfin, 
tendait de tout son pouvoir à se faire une place au soleil. 

Telles étaient les dispositions des esjirils, fuand Pierre de 
Sarnois prit la direction de Tabbaye de Saint-Lucien. Sa com- 
munauté, convenablement régulière, ne lui créa cependant pas 
de difficulté. Ses moines aimaient Tétude et s'y livraient avec 
ardeur. Mais au dehors ce n'était pas le même calme. Une lutte 
acharnée divisait PhilIppe-le-Rel et le pape Boniface VIII. Il était 
difficile, pour l'abbaye de Saint-Lucien , de s'en tenir complè- 
tement en dehors, surtout lorsque l'évèque de Reauvais, Simon 
de Clermont de Nesle, y prenait une part si active. Pourtant, 
Pierre de Sarnois et ses moines ne se passionnèrent pas trop 
aux débals; ils adhérèrent à la lettre que les évèques de France 
adressèrent au pape pour le disposer à la conciliation, mais en 
même temps Ils firent parvenir au roi l'assurance de leur fidélité. 
Philippe-le-Bel se montra reconnaissant, et leur témoigna sa sa- 
tisfaction en leur accordant, en 130i, la remise de tous les droits 
qu'ils pouvaient lui devoir, à raison des acquisitions de biens 
qu'ils avaient faites, et cela, dit-il, à cause de leur fidélité à sa 
personne et en faveur des bons services qu'il avait reçus d'eux 
pendant la guerre de Flandre (i) lis lui avaient, en effet, été 
utiles en lui envoyant des vivres et de l'argent pour ses troupes, 



(1) D. PorcheroD, ch. 36. 

T. VUI. U 



370 

eC ils aTaient pre)^ deai rheraux et une Toiîure, eo i^•i. au bel- 
licfomi é%èque de Beauvai». qui conduirait iul-nii-iiie ^e^ %a»saai 
â la oiaJIieureiue journée de Coartrai I . 

fj&fe liODoes gràees du roi leorseirireot avanUgeus^^nenl dans 
tea conteitations qu'ils eurent à soutenir. b'at>ord ce f'jt un Lan- 
oelot de Sainl-Harc, seigneur, en partie. d'AJ>t>ecourt. qui leur 
déniait la baote et baMe justice de ce lieu : il fut déboâlé de ses 
prétentions. Ailleurs, dans le Tîllage même de Saint Ludeo, c'é- 
taient des faiêatti hosjniesi qui soutenaient que Tabbaye n'avait 
sur eui aucun droit réel ou personnel de capitage, de mainmorte, 
de fomariage e( de taille pour joyeux aTènenKnt d'abbé. Le roi 
nomma deoi commissaires . Robert de Fooilloy, chanoine d'A- 
miens, et Thibault de Cbepolx. cheTalier, pour juger l'alEure. 
Après avoir entendu les procureurs des parties, et, du côté de 
Tabtiaye. c'élaient deuz de ses religieux, Andiéde Saint-^nentin 
et Pierre deUbus, les commissaires jugèrent prudent, pour ôler 
toute cause de contestation àTavenir^ de décharger les hôlesou 
vassaux de ces droits, à condition qu'ils procureraient, à leurs 
frais, à Tabbaye , une rente de îîoo livres , assise sur des terres 
ou bois qui ne pourraient pas être éloignés de Beauvais de plus 
de dix-huit lieues. Les parties acceptèrent cette décision, et c'est 
de là que sont venus à Tabbaye les droits d'entrée sur les mar- 
chandises et denrées importées dans Ro>e, Péronne et Montai- 
dier (ij. La contestation avait duré trois ans ;i3oa-i306). 

Pendant que l'on s'accordait ainsi, des fûts plus graves se 
passaient aux portes du monastère et rejaillissaient sur lui, sans 
qu'il y eût eu la moindre part. Les bourgeois de Beauvais, obli- 
gés de se servir des moulins et des fours banaux de l'évoque, 
et fatigués des vexations que ses officiers leur faisaient subir à 
cette occasion , se révoltèrent et pillèrent le palais épiscopal. 
L'évéque, Simon de ClermontdeNesIe, fut contraint de s'enfiiir 
et de se retirer à Saini-Just-en-€haussée. Exaspéré de cette dé- 
faite, des dégâts commis dans ses propriétés, et surtout des 
railleries de ses vainqueurs, qui l'appelaient Simon le dévêtu, il 



(1) Areta. de l'Oise : inveni. de lees, p. ito. 
"À) D. Porcberon , cb. 37. 



t>B L*ABBAYK ROYAL! DS SAINT-LUCIEN. 571 

fit appel à ses hommes de fief et les envoya contre sa ville épis- 
copale, avec ordre d'Incendier les faubourgs et de passer parles 
armes tous les bourgeois qu'ils prendraient Ce fougueux prélat 
oubliait qu'il était évèque, pour ne se ressouvenir que des idées 
hautaines que sa noble extraction lui avait données, et il ne Ait 
que trop bien servi. Ses feudatalres, tous belliqueux chevaliers, 
exécutèrent à l'envi les ordres qu'ils avaient reçus ; ils pillèrent 
et saccagèrent tous les environs de Beauvais. Les propriétés de 
rabt)aye de Saint- Lucien ne furent pas plus respectées que les 
autres, quoique pourtant, ni ses moines, ni ses tenanciers 
n'eussent pris part à l'émeute. L'abbé Pierre de Samois ne jugea 
pas à propos de lutter par la force , mais il se plaignit vivement 
à l'évêque du préjudice dont son monastère était victime, et en 
demanda réparation. Simon de Nesle avait intérêt à le ménager, 
dans la crainte qu'il ne fit cause commune avec les habitants de 
Beauvais, et il s'empressa de lui faire tenir une lettre dans la- 
quelle il lui disait : « qu'en l'an 1305, vers les fêtes de la Pente- 
tt côte, à l'occasion de la dissension , qui était arrivée entre lui 
• et les maire et pairs, conseillers et toute la commune de Beau- 
« vais, ses officiers avaient commis des incendies et d'autres 
w excès dans la terre et juridiction de ses chers et religieux fils 
a en Jésus-Christ l'abbé et couvent du monastère de Saint-Lucien, 
a et avaient fait des actions, qui tenaient de l'injustice, et leur 
tt étaient fort préjudiciables, mais que sa volonté n'était pas que 
«* ces religieux en souffrissent à l'avenir aucun préjudice dans 
« leur droit et leur juridiction, ni que lui, ni ses successeurs 
tt évèques de Beauvais acquissent par là aucun droit (1). « Il 
s'agissait bien de compétition de juridiction et de droit à acqué- 
rir, il fallait réparer le dommage causé, et il n'en dit mot. L'abbé 
de Saint-Lucien s'en contenta cependant; il faut croire qu'il était 
de facile composition. 

L'évêque ne s'était pas contenté d'user de représailles à mains 
armées contre les communiers de sa ville; par une ordonnance, 
donnée à Saiut-Just- en-Chaussée, le 8 juillet 1305, il avait dé- 
claré excommuniés tous ceux qui avaient pillé son hôtel et sa 



'^ 1' I * 



(1) God. Hermant, 1. vu, c. 19, p. 878. — Louvet, t ii, p. 494, cite 
le texte mèm» de oette lettre. 



572 HISTOIRE 

chapelle, et cité les maire et pairs à comparaître devant lui, à 
Saint-Just, le samedi avant la Madeleine, 17 juillet de la même 
année, pour s'entendre condamner à réparer tous les dommages 
causés, avec menace d'excommunication s'ils ne se présentaient 
pas. Par suite de circonstances restées jusqu'à ce jour inexpli- 
quées, l'assignation à comparaître ne fut remise aux intéressés 
que le jour même où ils étaient cités. Force leur fut de ne pas 
se présenter; alors l'évéque excommunia tous les habitants de 
la ville et jette l'interdit sur elle. Il fit signifier la sentence aux 
abbés de Saint-Lucien, de Sain t-guen tin, de Sain t-Sympho rien, 
à l'abbesse de Penthemont et à tous les ecclésiastiques et reli- 
gieux de la ville, pour qu'ils eussent à s'y conformer et à la faire 
exécuter. 

Le maire et les pairs .s'attendaient à quelques mesures sem- 
blables; aussi, pour échapper aux suites delà sentence qui pou- 
vait les frapper, s'étaient-ils rendus à l'abbaye de Saint Lucien, 
avec les principaux habitants de la ville, pour prendre conseil. 
Ils savaient parfaitement que l'abbé Pierre de Sarnois n'était pas 
des plus chauds partisans de l'évéque , après les déprédations 
dont son monastère avait été victime, et que la haute considé- 
ration dont il jouissait le mettait à l'abri de ses entreprises. On 
avait tenu conseil dans l'église de Tabbaye , et, après une longue 
délibération, les maire et pairs avaient fait rédiger un ac(e 
d'appel au Saint-Siège de tout ce que l'évéque pourrait ordonner 
contre eux et contre les habitants de la ville. L'acte avait été 
signifié à Simon de Nesle, le 12 juillet, par Gerbaud de La Fon- 
taine. Cet appel avait tellement irrité le hautain prélat, qu'il 
avait lancé l'excommunication et l'interdit, nonobstant son 
existence, et avait fait défendre, sous les peines les plus graves, 
à tous les villages circonvoisins , d'apporter des provisions en 
la ville interdite. 

On commençait à se trouver mal à l'aise, quand le roi, Philippe- 
le-Bel , informé de ce qui se passait , délégua le bailli de Senlis 
pour calmer le différend et amener les parties à composition. 
Sa voix ne fut pas entendue ; au contraire , une nouvelle collision 
s'en suivit, et l'on en vint, de rechef, aux excès les plus regret- 
tables. Le commissaire du roi fit alors arrêter et mettre en pri- 
son le maire de la ville, et le bailli de l'évéque, saisit le temporel 
de l'évèché et prit en main l'administration de la justice. Pen- 



DB L'ABBAYB ROYALB DB 8AINT-LUCIBN. 373 

dant que le roi faisait fous ses efforts pour rétablir la paix, le 
pape Clément V, qui venait d'être élu, et qui avait reçu l'appel 
des communiers de Beauvais, avait délégué les abbés de Saint- 
Lucien, de Saint-Quentin et de Saint-Symphorien pour concilier 
les esprits. Leur intervention n'eut pas plus de succès que celle 
du bailli de Sentis. Â la lin, cependant, les parties se décidèrent 
à comparaître devant le pape lui-même, qui était alors h Lyon, 
et où se trouvait aussi le roi, et, après bien des pourparlers, 
un accord intervint le décembre i305, et la paix et la tran- 
quillité commencèrent à renaître (1). L'évêque fit alors cons- 
truire, à rentrée de son hôtel , les deux grosses tours que Ton 
y voit encore, pour se protéger contre de nouvelles émeutes. 
Les conclusions de raccord avaient été, du reste, complètement 
à son avantage. 

Le calme rétabli, Pierre de Sarnols ne discontinua pas de 
veiller à la sauvegarde des intérêts de son monastère et de ses 
tenanciers. Actif au possible, il saisissait toutes les occasions 
d'augmenter la valeur de ses biens et de favoriser les villages 
ou les établissements qui dépendaient de lui , en obtenant pour 
eux tous les avantages qui pouvaient leur être utiles. Ainsi, 
pour donner plus d'accroissement au marché de son bourg de 
GrandvilUers, il amène, en 130G, les religieux de Lannoy h lui 
accorder que tous les gens, qui s'y rendront, ne paieront aucun 
droit de travers en passant par leur seigneurie de Thieuloy. Il 
obtint aussi d'eux, pour son fermier de Viilers-sur-Âuchy, la 
permission de mener paître ses troupeaux dans les prés de leur 
grange d'Orsimont, après la première coupe récoltée. 

L'année suivante (1307), il achète de Guy de Beaumont, che- 
valier, seigneur de Neufchàlel et d'Onsen-Bray, moyennant 
2,3i2 livres 18 sols i deniers parisis, le bois des Calenge^-d'Ons, 
contenant cent cinq arpents, le bois des Domaines, contenant 
six cent soixante-quatre arpents, six muids de blé de rente à 
prendre sur la grange des religieux de Morlemer, sise au Ques- 
neger, paroisse du Vauroux, la justice de la terre du Quesneger 



(l) Louvet, t. II, p. i-^O-sao. — I-oisel, p. 301 et suiv. — G. Hermant. 
I. VII, ch. 19. — D. Porcheron. - Delellre. t. ii, p. :)8i-;»3. — Doyen, 
t. I. p. 4-15 



5*74 ttlSTOiRB 

et quarante mines d'avoine de rente annuelle sur les hommes 
et hôtes de Vhôpital de La Landelle, pour le droit d^isage dont 
Ils jouissent dans le bois des Domaines. Cette vente fut ratifiée par 
Jeanne de Saint-Cler, mère du vendeur, et par Guillaume, Pierre 
et Isabelle deBeaumont, ses frères et sœur, et confirmée, en 
1309, par Louis, comte de Glermont, petit-fils de saint Louis (1). 

En i309, il acquiert de Guillaume Des Marest une maison avec 
ses dépendances, à Villerssur-Thère. — Plus tard, en 1313, il 
défend les intérêts de son monastère contre les empiétements 
des chevaliers Jean de Sains et Guyart deMoimont. qui s'étaient 
permis d'exercer la justice en une terre relevant de lui , de 
hrîAer un bordel à Bonnières, « pour une combustion que il 
« avoient faite en un bordel séant au dehors de la ville de Bon- 
ce nières, ou grant quemin d'entre Milly et Gieberroy, au-dessus 
« du moustier, par manière de justiche , sans nous , ne nos gens 
tt appeler. » L'arbitrage de Guillaume de Morlaine , chanoine de 
Noyon, «t d'Adrien de Saint-Quentin, religieux de Saint-Lucien, 
termina le différend en sauvegardant les intérêts du monas- 
tère (2). — La même année, Pierre de Sarnois s'entend avec 
l'abbé de Saint-Germer pour séparer, par des bornes, les terres 
de Grez, dont ils jouissaient par indivis, afin de mettre une fin 
à toutes les discussions qui surgissaient sans cesse. 

En 1314, il paie 240 livres au seigneur de Breteuil, Evrard de 
Montmorency, pour le rachat d'une rente de dix-huit mines d'a- 
voine, de 20 deniers et d'une poule, sur la terre de Froissy, et 
obtient de ce seigneur la cession des droits de justice qu'il avait 
ou pouvait avoir sur cette terre de Froissy, et en même temps 
l'exemption, pour tous les habitants de ce lieu, de l'obligation 
d'aller faire moudre leurs grains aux moulins de Breteuil (3). 

En 1315» il transige avec l'abbaye de Saint-Quentin pour dé- 
terminer les limites de leurs justices respectives sur les terres 
et cours d'eau sis entre les deux établissements. La rivière du 
Thérain et le chemin entre cette rivière et l'abbaye de Saint- 



(1) Arch. de roise : Abbaye de Saint-Lucien. 

(9) im. 

(3) JMd., invent, de 1669, p. 347. 



DE l'abbaye ROYAtE ttB SAINT tUGIEN. S15 

Quentin sont en la Justice de Saint-Lucien; au-delà, le tout ap- 
partient à Saint-Quentin. En même temps, les religieux de Saint- 
Quentin cèdent h Saint-Lucien le vivier qui est au bout de leur 
jardin, contre un pré avoisinant l'abbaye. 

Pierre de Sarnois n'aimait décidément pas les situations am- 
biguës et litigieuses , et tenait à les faire disparaître à tout prix. 
En 1316, nous le voyons encore entrer en accommodement avec 
le curé de Foulangues; il lui concède la justice moyenne et basse 
dans toutes les maisons de son village , avec les corvées et autres 
droits d'usage, mais se réserve expressément la haute justice. — 
I^es années 1318 et 1320 sont marquées par de nouvelles transac- 
tions avec l'abbaye de Lannoy. — En 1322, il achète le fief de 
Bernapré, près de }{omescamps, de Jean de Lieurembronne et 
consorts. — En 1327, il donne à cens, moyennant 32 sols de 
rente et une corvée, à Guillaume de Luchy, une maison située 
en face la grande porte de Tabbaye , à côté de la rue de la Mai- 
resse. 

Pierre de Sarnois mourut le 4 octobre 1336. 



II. — Odon II do Ooxxvleux. 

(1336-1339). 



Odon de Gouvieux administra peu de temps Tabbaye, pourtant 
il y fut encore assez de temps pour lui faire beaucoup de bien 
et lui donner, entre autres choses, une vigne située en la pa- 
roisse de Notre-Dame-du-Thil, auprès du bois de Brulet. Après 
sa mort, qui arriva le 14 mars 1339, sa mémoire resta en véné- 
ration dans son monastère. Le nécrologe de Tabbaye faisait men- 
tion de lui en ces termes : Piœ mémorise D. Odo de Gouvieux, 
abhas hujusecciesim, qui obiit pHdie idus Martii, anno 1339; dédit 
nobii vineam unam sitamjuxia nemus de Bruleto et multa bona 
fecit. 

Un procès, dont nous avons retrouvé les pièces dans les pa- 
piers'de son administration, mais qu'il ne faut pas lui imputer, 
car il était trop pacifique pour cela, va nous faire voir à quels 
degrés d'exigence descendaient les seigneurs voyers. En 1338, le 
bailli de Sentis condamna à une amende très-forte un malheu- 
reux habitant de Saint-Félix, nommé Philippe Dubus, pour avoir 



376 HISTOIRE 

relevé des charreltes qu'il avait trouvées versées dans la voirie 
de Saint-Félix, sans en avoir été demander la permission au sei- 
gneur du lieu. C'était une exigence bien incommode, et les char- 
retiers devaient veiller à leurs voitures. Il n'est jamais agréable 
de verser; mais à celte époque, c'était encore [)lus désagréable, 
puisque Ton ne pouvait relever ni sa voiture ni son cheval, sans 
avoir obtenu, au préalable, Tassentiment du seigneur à qui 
appartenait la voirie. 



x:iv. — F^lorre IV do Oampclovlllo 

(1339-<340). 



Pierre de Gampdeville, issu d'une noble famille du Beauvaisis, 
qui possédait la (erre de Gampdeville, en la paroisse de Milly, 
était vraisemblablement le frère de €olarl de Gampdeville, sei- 
gneur de Gampdeville au commencement du \w siècle. Il ne 
gouverna guère l'abbaye de Saint-Lucien plus d'une année. Il 
mourut le 16 septembre 13i0. Nous n'avons pu trouver aucun 
acte passé sous sa courte administration. 

?CX:XV. — Jean IV do Boran (1340 1353). 

Les premiers actes de l'administration de Jean de Boran sont 
peu importants; ils font voir pourtant le soin qu'il prenait des 
affaires de son monastère. En 13 H, pour mettre fin à plusieurs 
procès occasionnés par des arreslalions d'hommes, des bois 
coupés et des droits sur des terres en litige, entre son abbaye 
et les chevaliers de Saint Jean de Jérusalem, résidant au Bois- 
d'Ecn, il transige avec Pierre de Franoasiel, leur commandeur, 
et fait déterminer, d'une manière précise, les limites de la justice 
de chaque maison 0). — En 13ii, le chevalier Guillaume d'Ho- 
denc lui fait don de tout ce qu'il possédait à Villers sur-Auchy. 



(1) Arcti. lie roise : abb. de Saint-Lucien. — L'accord porte encore pen< 
dant le sceau de Tahbaye de Saint-Lucien avec lo conlrescel de Jean de 
Boran. 



DE l'ABBATB ROYALR DE SAINT-LIIGIEM. 377 

— En 1315, Jean de Boran fait une transaction assez curieuse 
avec l'abbaye de Lannoy. 11 y est dit que le procureur de ce 
monastère sera tenu de venir tous les ans, au premier jour 
d'août ou dans la huitaine, à Tabbaye de Saint-Lucien pour de- 
mander permission aux religieux de relever les cbevaux et les 
voitures de son couvent qui viendraient à verser, pendant l'an- 
née, sur les terres dépendant de Saint-Lucien. L'année suivante, 
ledit procureur, avant de demander une nouvelle permission, 
devra afflrmer, même par serment sur les saints évangiles, le 
nombre de fois que l'accident sera arrivé, et payer 2 deniers 
pour chaque fois. 

L'année 1346 allait être marquée par des faits bien autrement 
tristes. Edouard III, roi d'Angleterre, venait de débarquer à 
Harfleur et de ravager la Normandie, en mettant tout à feu et 
à sang. Les ruines fumantes de Vernon , de Mantes, de Meulan 
annonçaient tout ce que l'on pouvait attendre d'un tel vainqueur. 
Arrêté dans sa marche sur Paris par les troupes du roi de France, 
il se jeta sur le Beauvaisis et se dirigea sur son chef-lieu. « Si 
« chevaucha le roi avant, dit Froissart, et entra au pays Beau- 
« voisin, ardant et exiliant le plat pays, ainsi qu'il avoit fait 
« en Normandie, et chevaucha tant en telle manière, qu'il s'en 
« vint loger en une moult belle et riche abbaye, que on appelle 
« Saint-Lucien, et sied assez près de la cité de Beauvais. Si y geul 
« le roi une nuit. • 

Edouard III choisit l'abbaye de Saint-Lucien pour y passer la 
nuit du 20 au 21 août. Le monastère dût se soumettre à toutes 
ses exigences. Le roi cependant voulait lui épargner bien des 
désastres; soit religion, soit politique, peut-être parce que Saint- 
Lucien possédait un riche prieuré en Angleterre, le prieuré de 
Wedon, ou parce qu'on y faisait tous les ans un service anniver- 
saire pour le roi Guillaume et la reine Mathilde, ses prédéces- 
seurs, il fit défense d'y commettre aucun dégât. 

Le lendemain , Edouard 111 quitta Saint-Lucien et s'en fut loger 
à Milly. Jean de Boran se réjouissait de ce départ, et s'apprêtait 
déjà à remercier le Seigneur d'avoir été ainsi préservé de l'in- 
cendie et de la ruine , quand il vit les flammes s'élever au-dessus 
des bâtiments. Les traînards de l'armée anglaise y avait mis le 
feu, au mépris de la parole royale, a Lendemain, sitôt qu'il 
« (Edouard 111) s'en fut parti , dit encore Froissart, il regarda 



37B HISTOIM 

a derrière lui et vit que i'abbaye était tout enflammée : de ce fbl- 
« il moult courroucé et s'arrêta sur les champs, et dit que ceux 
« qui avoieut fait cet outrage contre sa défense, le comparroient 
« ctièrement, car le roi avoit défendu sur la liart que nul ne 
A viol&t l'église, ne boutât feu en abbaye, ni en moutier. Si en 
H Qt prendre vingt de ceux qui le feu y avoient bouté , et les fit 
« tantôt et sans délai pendre, afin que les autres y prissent 
« exemple. » 

Le roi n'avait pas attaqué Ja ville, peut-être ne Tavait-il pas 
osé. Ses généraux, Godefroy d'Harcourt et le comte de Warwich, 
furent plus audacieux et en tentèrent inutilement Tassaut. -Les 
milices bourgeoises, commandées par Tévèque Jean de Marigny, 
les repoussèrent vaillamment, et leur firent subir de si grandes 
pertes qu'ils furent contraints de se retirer. Voici comment 
Froissart le raconte : « Après que le roi d'Angleterre se fut parti 
« de Saint- Lucien , il chevaucha avant au pays de Beauvoisin et 
« passa outre par de lez la cité de Deauvais, et n'y voulut point 
« assaillir, arrêter, ni assiéger; car il ne vouloit mie travailler 
a ses gens, ni allouer son artillerie sans raison, et s'en vint ce 
« jour loger de haute heure, en une ville qu'on appelle Mllly en 
« Beauvoisin. Les deux maréchaux de l'ost passèrent si près de 
« la cité de Beauvais, qu'ils ne se purent tenir qu'ils n'allassent 
•( assaillir et escarmouclier à ceux des barrières; et partirent 
« leurs gens en trois batailles, et assaillirent à trois portes, et 
« dura cet assaut jusqu'à remontée; mais petit y gagnèrent, car 
« la cité de Beauvais est forte et bien fermée, et étoit adonc 
« gardée de bonnes gens d'armes et de bons arbalétriers; et si 
tt y étoit révêque dont la besongne valoit mieux. Quand les An- 
tt glais aperçurent qu'ils n'y pouvoient rien conquester, ils s'en 
<c partirent; mais ils ardirent tous les faubourgs rez à rez des 
(c portes, et puis vinrent au soir là où le roi était logé. » 

De Milly, Edouard IIl et ses troupes se dirigèrent vers le Pon- 
thleu, parGrandvilliers, Dargîes et Poix, ravageant tous les pays 
qu'ils traversaient et allumant partout l'incendie. 

L'abbaye de Saiut-I^ucien avait éprouvé des pertes considé- 
rables : la plus grande partie de ses bâtiments était incendiée, 
plusieurs de ses fermes étaient ruinées, la plupart de ses tenan- 
ciers étaient dans l'impossibilité de payer les rentes ou les rens 
qu'ils devaient. La communauté se trouvait ainsi réduite! à la 



DB L'âBBAYB royale t)B SAIIf T-LUGIBlf . 379 

plus grande péhurie. Jean de Boran ne se laissait pas facilement 
abattre par Tadversité, et il se mit aussitôt à remédier au désastre. 
Le logement de ses moines étant le plus pressé, il déploya toute 
son activité pour faire rapidement réparer les bâtiments qui 
n'étaient pas complètement détruits, afin de trouver un abri en 
attendant que des constructions nouvelles pussent s'élever. Res- 
tait à trouver la nourriture de cbaque Jour, et ce n'était pas le 
plus facile dans un pays ravagé par la guerre. Alors Jean de 
Boran fut contraint de vendre plusieurs propriétés de son mo- 
nastère pour subvenir aux besoins les plus pressants. Il com- 
mença par aliéner le prieuré de Wédon, en Angleterre, puis il 
demanda Tautorisalion de diminuer le personnel de sa commu- 
nauté. Guillaume Bertrand, qui venait d'être promu au siège de 
Beauvais, lui permit, en 1347, de réduire à trente-six le nombre 
de ses religieux, et le pape Clément VI ratifia celte diminution 
deux ans plus tard. 

De bonnes âmes, cependant, venaient à son aide. L'évèque 
Jean de Marigny, avant de quitter son siège de Beauvais pour 
celui de Rouen, lui avait fait divers dons, tant en argent qu'en 
bois, pour l'aider à reconstruire son monastère. Le seigneur de 
Mouchy, Philippe de Trie, lui donna, en 1330, tout ce qu'il pos- 
sédait à Foulangues. 

Les préoccupations occasionnées par cette restauration n'em- 
pècbaient pas Jean de Boran de veiller à la sauvegarde des droits 
de son monastère , et nous le trouvons tran.sigeant , en 1249, 
avec Martin, abbé de Lannoy, pour conserver à ses hôtes de 
Montaubert le droit de mener pattro leurs troupeaux sur les 
friches qui sont entre Montaubert et l'abbaye de Lannoy (1). 

Jean de Boran travaillait encore à la reconstruction de son 
abbaye, quand la mort l'enleva le 21 mai 13!!l3. 

XXXVI. — Almei*y F'uloant (1353-1362). 

Le successeur de Jean de Boran, Aimery Fuloant, se fit bénir 
par l'évoque de Beauvais aussitôt après son élection , et prêta 



(1) Arch. de l'Oise : abb. de Saint-Lucien. 



380 HISTOIRE 

serment à l'église de Beauvais. Oa conservait encore, eu 1780, 
dans le chartrier du chapitre de Beauvais, la formule de son 
serment, signée de lui. 

Le premier acte passé sous son administration est une dona- 
tion de deux pièces de terre, sises entre Thieux et ^Vavignies, à 
lui faite, en 1353, pour Taider à réédifier son monastère. 

L'année i357 vit se renouveler le cérémonial usité lors de la 
prise de possession de leur siège par les évèques de Beauvais. 
Philippe d'Alençon venait d'être nommé à révèclié de Beauvais 
et devait se rendre en l'abbaye, suivant l'antique tradition, 
avant d'en aller prendre possession. C'était de là qu'il devait 
partir pour faire son entrée solennelle en sa ville épiscopale. Ce 
prélat aimait peu le faste et ne tenait pas à l'éclat. Au lieu d'ar- 
river la veille , comme le prescrivait l'usage , il fit savoir à l'abbé 
qu'il n'arriverait que le jour même de la cérémonie, afin, disait- 
il, d'Imiter rimmilité de Jésus-Christ et d'être le moins possible 
à charge à l'abbaye, qui était obligée de le défrayer pendant 
tout ce jour. C'était aimable, de sa part, pour le pauvre monas- 
tère si éprouvé. Mais comme on était alors d'une singulière dé- 
flance les uns contre les autres , et que les obligés ne manquaient 
pas de saisir toutes les occasions pour se soustraire à leurs obli- 
gations , Philippe d'Alençon fit signer par l'abbé de Saint-Lucien, 
par Godefroy de Billy, son prieur, Gervais de Fresnoy, son grand 
prévôt , Gautier de Sommerville, son trésorier, et Renaud de 
Senlis, chapelain de l'abbé, une déclaration portant que les re- 
ligieux ne pourraient arguer de son fait pour reftiser de recevoir 
ses successeurs, à l'avenir, la veille de leur entrée solennelle. 
Il ne vint donc au monastère que le 25 mars, au matin, mais de 
si bonne heure, dit l'annaliste de l'abbaye (i), « qu'il surprit 
« les religieux, qui ne purent être prêts pour le recevoir comme 
« ils devaient. Ce qui fut cause qu'il retourna jusques à la cha- 
« pelle qui est à l'exlrémilé du cimetière de Nolre-Dame-du-TItll, 
« d'où il vint à pied avec toute sa suite jusques à la porte du 
« monastère. Quand il eut baisé l'autel, l'abbé et sacommu- 
tt nauté se mirent à genoux et lui demandèrent pardon de ce 
« qu'ils ne s'étaient point trouvés prêts pour le recevoir, pro- 



(1) D. Porcberon , cb. 39. 



DE L'ABBAYK royale DE SAINT-LUCIEN. 381 

u testant que cela s'était fait sans dessein et par la seule faute 
« de ceux qui étaient obligés de les avertir de son approche. 
« L'évèque se contenta de cette satisfaction. Quand il fut sur le 
« point de partir, Tabbé et quelques-uns de ses religieux vinrent 
« le prier honnêtement de faire serinent, suivant la coutume, 
« de conserver et de défendre tes droits, libertés et biens du 
» monastère, autant qu'il serait en son possible. » Cette requête 
surprit le prélat, et il fit remarquer qu'on ne l'en avait pas 
averti auparavant, et qu'il n'avait jamais entendu parler de cette 
obligation. Pour ne froisser personne, il déclara consentir à 
faire ce serment, si on lui prouvait que ses prédécesseurs l'avait 
aussi fait, et l'abbé de demander acte aussitôt de cette réponse. 
On était méticuleux à cette époque, et notre abbé savait tirer 
parti de toutes les circonstances en faveur de son abbaye. I/in- 
cident, cependant, n'eut pas d'autre suite. 

De nouveaux malheurs attendaient ce monastère. La Jacquerie, 
celte sanglante insurrection du peuple des campagnes contre la 
noblesse et les riches propriétaires , semait le Beauvaisis de 
ruines et allait piller, sinon l'abbaye, du moins plusieurs de ses 
fermes. Ces dévastations, loin d'améliorer la situation de la 
communauté, ne firent que la rendre plus précaire, et bientôt 
les religieux manquèrent des choses les plus nécessaires à la vie. 
L'abbé était absent. Ses religieux lui écrivirent pour lui faire 
part de leur pénurie , et il les autorisa à vendre les ornements 
du tombeau du cardinal Cholet pour subvenir à leurs besoins (1). 
Ils vendirent alors la statue d'argent du cardinal. Il fallait vrai- 
ment que la nécessité fut grande pour en venir à cette extrémité. 
Avec l'argent qu'on en obtint, on put parer aux premiers besoins. 

Aimery Fulcant faisait tout ce qui dépendait de lui pour adou- 
cir les maux qui accablaient son monastère. En 1359, nous le 



(1) Aymericus miseralione diwna abbas monaslerU S. luciani . . . Cwn 
nobis scripseritis per vestras liUeras quod tmde slatwn vestrwn monas- 
terii nostri et convenlus ejusdtm, pr opter temdUUem reddUwum nostri 
monasteriiprcBdicli et devaslationes bonormn nostrorwn et eeckfiœnoi- 
trœ et pr opter guerras agere et gubemare non Kabetis de proBsenti nisi 
fiai vendUio cujusdam jocalis argentei in nostrâ eccluiâ sUwtti, et ad 
eamdem pertinenlU, quod vulgarUer nuncupatur tomba cairdinalis Cha» 



3S9 iii8TQiaB 

voyons suspendra les poursuites contre les religieux de Saint- 
Quentin, qui refusaient de lui payer une rente de iO sols pariais, 
parce qu'il craignait de n'avoir pas de quoi subvenir aux frais 
du procès, et il succomba avant d'avoir pu rétablir la prospérité 
dans sa maison. Le chagrin avait abrégé ses jours, et il mourut 
le 7 juillet i 362. 

XXXVII. — cmillaixme III Dix Bols 

(< 362- 1364). 

La succession d'Aimery Fulcant n'était pas agréable à recueil- 
lir; le monastère de Saint- Lucien sortait h peine de ses ruines, 
et ses fmances étaient dans le plus déplorable état. Ses fermes 
étaient dévastées, la plupart de ses rentes n'étaient plus payées, 
et presque partout ses droits étaient contestés. Un grand nombre 
de débiteurs et de tenanciers se réjouissaient de Tincendie qui 
avait détruit bien des titres , espérant être ainsi libérés de leurs 
redevances. Plusieurs parvinrent, grà^e à ce désastre, à se sous- 
traire aux recherches ; mais tous n'y réussirent pas. Guillaume 
Du Bois, en acceptant la charge d'abbé, était bien résolu à tout 
faire pour remettre son abbaye dans une situation plus prospère, 
et il commença par travailler à faire rentrer les redevances et à 
poursuivre les récalcitrants; en même temps, il fit respecter ses 
droits. 

Les religieux de Saint-Quentin , profitant du désarroi de l'ad- 
ministration de Saint-Lucien, avaient fait élever diverses cons- 
tructions sur le Thérain et creuser des réservoirs au préjudice 
de ses droits. Guillaume Du Bois fit démolir les unes et remplir 
les autres, aussitôt aprè9 sa prise de possession. 



ML Signifieamus vohU qtkod si hoc fieri conliingat, importuné tolerahimus: 
vervmkLinm arUequam vos «I alii fraêres et eonvmoïKichi nostri inctua^ 
Ubm indigeads, si vobis videatwr expedieM, et oUimAè pro viUuaUbm 
akumtikm poaiUii» habere, hoc est fUri eanonice pos^t vewManem e^us- 
modi, quankwh t» nolris est , m patwnUd tolerabmus et eidm conieii(i- 

«MM. In 4M^ rH JMtm mno Domm k* gcg" v viu iMma 41$ 

nmgiê éMêmkris^ ((fQHvet, 1. 1 , p. m») 



DB l'abbaye rovalb db saint«lucien. 388 

La même abbaye était tenue de payer iO sols parîsis de rente 
le jour de l'Epiphanie , avec un certain cérémonial , comme 
droit seigneurial pour la terre sur laquelle elle était construite. 
Le cérémonial lui déplaisait, et elle tenta de s'y soustraire, ainsi 
qu'à la redevance. Suivant l'usage établi , cette rente devait être 
portée, le jour de l'Epiphanie, par un religieux en habit de 
chœur, et 11 devait entrer pendant le Magnificat des vêpres, faire 
sa prière au milieu du chœur, aller déposer ses 10 sols sur le 
maltre-autel et se retirer dans une stalle basse du chœur jusqu'à 
la fin du Magnificat. Gela paraissait humiliant à ces chanoines 
réguliers, et ils firent tout ce qu'ils purent pour s'en exempter. 
Guillaume Du Bois leur résista de toutes ses forces , et déféra 
la cause pardevant la cour du roi , qui condamna les cha- 
noines de Saint-Quentin à continuer l'usage établi, sous peine 
de 40 livres d'amende. La sentence mécontenta la communauté 
de Saint-Quentin, mais il fallut s'y soumettre. Plus tard, ils 
essayèrent encore de se soustraire à cette obligation , sans être 
plus heureux. Les arrêts de la cour, de 1455, 1559, 157i, 1593, 
furent toujours aussi impitoyables. 

La sentence de la cour, de 1363, tranchait encore une autre 
question qui entretenait la zizanie entre ces deux grands établis- 
sements , c'était celle de la préséance dans les processions pu- 
bliques. Elle régla qu'à l'avenir, toutes les fois que les deux 
communautés assisteraient aune procession, les religieux de 
Saint Lucien conserveraient la droite et les chanoines de Saint- 
Quentin marcheraient au rang de gauche. L'avantage était encore 
à l'abbaye de Saint-Lucien, et ainsi en fut-il pour les diverses 
autres questions de moindre importance dont la cour fut saisie (1). 
Les malheurs de Saint-Lucien avaient intéressé en sa faveur; il 
ne faisait aussi que défendre son droit et ses prérogatives. 

Ailleurs, à Foulangues, Guillaume Du Bois transige avec les 
tuteurs de Jean de Saint-Gler, héritier d'Aliénor de Trie, au sujet 
de la seigneurie du lieu , et se libère de plusieurs redevances en 
même temps qu'il en fait reconnaître d'autres à son profit. 

La mort, qui le surprit en 1304, mit une borne à son acti- 
vité, et l'empêcha de réaliser les projets qu'il avait conçus. 



(1) D. Porcheron, eh. 40. — ircb. de l'Oise : abb. de Saint-LuaieD. 



384 HISTOIRE 

X:XXVIII. — Gotlofrol ao EJllly (1364-1371). 

Godefroi de Billy était prieur de l'abbaye, quand le choix de 
ses frères l'éleva à la première dignité. Comme ses prédéces- 
seurs, il s'employa tout entier à la restauration monumentale 
et flnancière de la maison qui lui était confiée. Aussi le voit-on, 
dès l'année même de sa promotion, faire passer titre nouvel à 
Golard de Brunvillers , dit Le brun, écuyer, d'une rente de treize 
mines de blé , sur son fief de Laverslnes ; obtenir de Pierre de 
Milly, chevalier, seigneur de Moimont, la reconnaissance de plu- 
sieurs rentes sur son fief et son moulin de Bonnières et sur sa 
terre de Moimont; traiter, l'année suivante, avec Golard de 
Mauchevalier, au sujet de deux fours banaux que leurs gens de 
Beaupuits avaient démolis dans un moment d'effervescence, et 
faire un échange avec le seigneur de Provinlieu, qui renonce à 
son droit de past sur la terre de Froissy, contre la dlme d'une 
vigne sise à Provinlieu, que lui cède l'abbé. Continuant toujours 
sa même œuvre, il fait reconnaître, au ministre de l'Hôtel-Dieu 
de Beauvais, une rente de 12 deniers et d'un chapon, assise sur 
une terre près de sa grange de Tillé, en i3GG, et obtient du sei- 
gneur de Balagny la cession de tous ses droits de justice sur la 
maison de Foulangues, appartenant à son abbaye (1). 

En i3G7, il transige avec l'évèque de Beauvais, à l'occasion du 
cours du Thérain, et poursuit pardevant Regnault Le Gharon, 
lieutenant général du bailli de Senlis, Jean de Sains, chevalier, 
seigneur de Galgny, qui refuse de servir la rente de dix-huit 
mines de blé, de 7 deniers obole d'argent et d'un gâteau de fine 
fleur de farine pour la fête des Rois , constituée sur son moulin 
de Bonnières. Il fait passer titre nouvel, au chevalier Regnault 
Poly, d'une rente d'un muid de blé, de 2 deniers, d'une demi- 
mine d'avoine et d'un chapoh , assise sur le moulin k eau de 
Gourcelles, prèsBlacourt, qu'il avait acheté de Guérard, cheva- 
lier, seigneur de Lonclieu (2). Jean Poly, chevalier, seigneur de 



(1) Arch. de l'Oise : abb. de Saint-Lucien. 
(9) Ibid. 



DE L ABBAYE ROYALE DE SAINT-LUGIEN. 385 

La Bosse, frère et héritier de Regnault, Ht une reconnaissaDce 
de cette rente en 1374. 

Le 10 février 1369, Jean d'Augérant, évèque de Chartres, venail 
demander Thospitalité à l'abhé de Saint-Lucien. Il quittait son 
église pour venir prendre possession de celle de Beauvais, laissée 
vacante par la démission du cardinal Jean de Dormans. La fa- 
veur du roi lui avait obtenu, d'Urbain V, ce siège plus important 
que le sien, et la veille de sa prise de possession il venait, sui- 
vant Tantique tradition, faire sa veillée d'armes, si Ton peut 
s'exprimer de la sorte , au tombeau de Tapôtre martyr, auquel 
il allait succéder. 

Godefroi de Billy profita des bonnes dispositions dans les- 
quelles il le vit, en cette circonstance, pour lui présenter une 
requête en faveur de ses vassaux de Villers-sur-Auchy. Le capi- 
taine du chàteau-fort de Goulancourt voulait les contraindre à 
monter la garde à sa forteresse, quoiqu'ils ne fussent pas vas- 
saux de révêque-, mais Jean d'Augérant les déclara exempts de 
ce service. Après cette faveur, on dut bien augurer, à Saint-Lu- 
cien, de l'épiscopat du nouvel évoque. 

Godefroi de Billy mourut le 8 décembre 1371 , il laissait tout 
ce qu'il avait acquis, en son nom personnel, de Pierre Aubry, 
à Villers-sur-Thèrc, pour la fondation de deux anniversaires. 



L.-E. DKLADHEUE et MATHON. 



{A continuer.) 



T. VIII. 25 



]-iES poéSIES DE pEAUMANOïR 



LES SALUTS D'AMOUR 



Plus heureux pour les poésies légères de notre auteur que 
pour ses longs romans , nous pourrons les donner en entier et 
sans en perdre un vers. 

Cette gentille locution, Salut d'amour, désigne une lettre ou 
requête en vers adressée par un amoureux à la dame de ses 
pensées, ou, suivant une définition plus stricte (1) : « C'était une 
pièce qui commençait par une salutation à la dame dont le poète 
faisait l'éloge. » On peut être assuré que partout où Ton a su et 
pu écrire, les dames ont reçu des saints d'amour; mais la galan- 
terie du moyen &ge a spécialement fait usage et de la chose et 
du mot. Cependant nous n'avons conservé qu'un nombre sin- 
gulièrement minime de ces petites poésies. Un critique très- 
compétent (!2) les a recherchées avec soin et il en a compté sept 
en langue provençale, douze en langue d'oïl. Disons qu'on en 
a vingt en tout, car Beaumanoir, auquel il n'attribue qu'un seul 
Salut, nous en a laissé deux. Mais vingt, c'est à peine la vingtième 
partie de ce que nous devrions posséder quand il s'agit d'un 
genre de composition qui fut très-goûté aux xii« et xiip siècles, 
et très-répandu. 



(1) Donnée par Raynouard , Choix des poésies des troubadours, ii, 358. 

(2) M. Panl Meyer : Le Salut d'amour dans les littératures proveiiçale 
et française, mémoire suivi de hait saints inédits. Paris , Franck , 1867. 
47 pages in-8* ; primitivement para dans la Bibliothèque de VEcole des 
Chartes, xxviii. 



LKS PO^BS Dtt BBAUMANOnt. 387 

En analysant les formes du genre, on a distingué jusqu'à huit 
formes différentes pour les douze saluts cl-desâus comptés : Tun 
est en vers octo-syllabiques à rimes plates ; l'autre ajoute une 
ritournelle au motet; un troisième les dîvJse en couplets; un 
quatrième en strophes de douze vers, etc. Autant vaut dire que 
chaque poète suivait son inspiration ou sa fentaisie, sans autre 
règle que de s'efiFofcer à composer des vers le plus agréablement 
possible, afin de toucher !e cœur de celle à qui s'adressait sa 
prière. 

Le premier et long poème d'amour adressé par Beaumanof r à 
une dame que nous pouvons supposer, suivant la vraisemblance, 
avoir été l'une des deux qu'il épousa , est le plus Important, par 
son étendue, de tous ceux que Ton connaisse jusqu'à ce jour. 
Commençons par en donner l'analyse : 

tt Beaumanoir dit et assure que beaux et sincères discours, 
messages d'amour, ont remis en bonne voie maint amant, l'ont 
ramené du mal au bien et du deuil à la joie. L'amour, qu'il a 
dans le cœur, lui conseille donc d'adresser un Salut à celle dont 
la beauté l'a si cruellement frappé. S'il ne l'a vue depuis long- 
temps, c'est qu'il a craint de laisser deviner sa pensée et c'est 
pour cela qu'il écrit. Ecoutez donc, dit-il, ma douce dame, le 
salut que je vous envoyé sans penser à mal. Lisez le, car amour 
m'y a fait mettre comment pour vous je me sens attiré en deux 
sens divers, par la crainte et le désir (vers 45). — En effet, belle 
très-douce aimée , cent mille fois douce acclamée, Désir me prit 
dès le premier moment où je vous aperçus. Il me sembla qu'autre 
ftfmme jamais ne fut si belle et que de ma peine je n'aurais gué* 
rison que par vous. Amour a pris mon ccrar en sa geôle et le 
mandat d'incarcération rédigé par Trahison pour me perdre, 
c'est vous qui le tenez. Il est en dix points que vous allez savoir 
(V. 95). 

« L'autre jour je m'en fus à la danse et là je me pris à vous. 
C'est alors qu'Amour me lança, frappant à travers l'œil, la flèche 
qni m'a blessé. Cette flèche, c'est vosire beauté blonde, au corps 
blanc, droit, longuet, et vostre visage en est le pennon. Amour 
se fait aider par Orgueil, Ruse et Trahison, qui me cria de me 
rendre puisque j'avais été si hardi que de prendre la dame par 
le doigt (V. i6îî). — M'étant rendu, je tùs mené devant dame 
Amour à qui je dis qu'un de ses dards m'avait si fort blessé que 
jamais ne serifs guéri k moines qu'elle n'eut eu stt eour un mé- 



588 LES POÉSIES DE BBAUMANOIR. 

decin. A ce mot elle se prit à rire et me dit que je serais jugé se- 
lon ce que j'avais méfait à la belle (v. â03). 

tt Donc, bonne Amour mande tous ses hommes pour composer 
sa cour. Ce sont Orgueil, folle Cointise, Envie, Félonie, puis 
Trahison qui salue tout le monde. Un messager se présente au 
nom de Loyauté qui sollicite un délai; Sens ou Sapience est le 
nom de ce messager. Amour lui propose un siège à sa cour (v. 306). 

tt Mais il s'excuse sur ce qu'il ne voit pas prendre part à la dé- 
libération les conseillers les plus nécessaires : Loyauté, Débon- 
naireté, Franchise, et il se retire. Trahison entame alors Taffaire 
en s'écrianl que les absents n'ont pas droit d'être entendus; à 
sa réclamation adhèrent Orgueil, Ruse, Envie, Félonie, Médi- 
sance ; et toutes s'en remettent à Trahison du soin d'obtenir 
prompt jugement avant que les adversaires n'ayent le temps de 
se présenter. En effet, à leur vue, dame Amour déclare que la 
cour est en nombre (v. 413). 

« Il n'y a plus de temps à perdre en paroles oiseuses, et d'ail- 
leurs Loyauté va venir. Trahison demande à se porter caution 
pour Philippe qu'il acceptera la sentence et se rend auprès de lui, 
dans sa prison. Sur ses protestations de dévouement et ses belles 
promesses, Philippe s'en remet entièrement à elle, et conduit de- 
vant Amour, qui lui demanda s'il acceptait d'avance le jugement, 
il répondit en pleurant : u Oïl, dame. » — a Commencez, dit alors 
Trahison, par livrer votre cœur. » — a Je ne l'ai plus, répond 
Philippe; c'est mon amie qui l'a pris, et vous seule, dame 
Amour, pouvez me le faire rendre. » — « C'est bien, reprit Tra- 
hison, je vais rédiger les conclusions. » Elle revient avec un 
parchemin au bas duquel elle exige que Philippe appose son ca- 
chet (sa bulle) en signe de la promesse qu'il a fait d'obéir, et elle 
commence sa lecture (v. 51 i) : 

« A Philippe je déclare qu'il doit à titre d'amende , pour le 
meffait d'avoir pris par le doigt de sa belle, à savoir dix peines : 
i» Il sera emprisonné dans la pensée de son amour, qui ne le 
quittera plus; S'' Chaque jour et chaque nuit il y pensera plus 
de cinq cent fois ; 3o Sans cesse il aura devant lui l'idée du doute 
et de la crainte; i» et S^* Chaque nuit, privé de sommeil, il veil- 
lera en se tordant et se tordra en veillant; 6» Il n'osera pas se 
trouver en la compagnie de sa dame ; 7"* Il portera sans cesse 
dans son cœur l'image de sa dame, formée par sa mémoire comme 
celle de la plus belle femme qu'on ait jamais sculptée; 8' Il sera 



LES POJSIBS DB BEAUMANOIR. 389 

jaloux ; 9« 11 tombera sans cesse de chaud en froid et de froid 
en chaud ; iO<> Sa dixième et dernière peine sera dans les cruelles 
pensées que lui suggérera sans cesse Désespoir. — Orgueil, Envie 
et Médisance font éclater leur joie (v. G36). 

a Philippe eut succombé à sa consternation, sans un aide que 
Dieu lui envoyé : c'est Loyauté suivie de Débonaireté , Fran- 
chise, Espérance et autres personnages. A cette vue, Amour 
s'incline et Trahison se dérobe, avec ses compagnons, sans 
prendre congé. Ils s'en vont à la cour de France où ils seront 
bien reçus. Philippe se jette aux pieds de ses patrons nouveau- 
venus» et le plus avisé d'entre eux, Sapience, adresse à dame 
Amour un discours en faveur de l'accusé, pour lui obtenir une 
diminution de peine (v. 729). 

« Sapience et ses amis concluent en s'agenouillant, les mains 
jointes. Dame Amour répond qu'on ne peut revenir sur la sen- 
tence puisqu'elle est prononcée, mais qu'elle veut bien entendre 
ce qu'on pourra dire pour en alléger Texécution. Loyauté , s'é- 
tant un moment retirée à part pour se consulter avec les siens, 
revient devant le tribunal et dit que comme il faut toujours prê- 
ter obéissance au droit, le condamné devra subir toutes les 
peines portées contre lui. Seulement elle demande qu'aux maux 
' qui le frappent un terme soit posé; et que ce terme, ce soit celui 
qu'indiquera sa bien-aimée lorsqu'elle voudra bien , au lieu de 
peines, lui donner les joies souveraines (v. 827). •» 

Et le poète, profitant avec adresse de ce que la parole est à 
Loyauté, Espérance et Débonaireté , leur met dans la bouche des 
conseils à l'adresse de sa dame pour la disposer à la clémence; 
Amour aussi s'engage à la prier pour lui, et lui permet, en at- 
tendant , de séjourner à sa cour pour y faire sa pénitence (v. 917). 
Pitié, Jolieté lui promettent aussi leurs bons offices; et Doux 
Espoir, par dessus tous , le reconforte. L'auteur reprend alors 
la parole pour exposer à la dame qu'il est donc tout à fait en 
son pouvoir (v. 1007) et pour lui adresser une instante prière 
qu'il termine ainsi : « Belle et bonne et sage, vous avez mon 
cœur et j'attendrai votre vouloir. » 

Beaumanoir écrivait au moment où la galanterie chevaleresque 
était en pleine floraison dans la France du Nord. C'était le règne 
de la recherche et de l'afféterie, dans la conception comme dans 
l'expression. Pour quelques tours heureux ou d'une airoanle vi- 
vacité, que de lourdeurs, de platitudes, que de pénibles scènes 



390 LB8 P0I81IS D« BKAUMAlfOlB, 

dand l'allégorie perpétuelle et la perBonnification de tous les 
seDliments; que dlnflupportables concetU, à Timitation de cette 
triste pièce de vers du même temps : « Qui le mieux sa chair 
encharne, admire comme mort décharné, » que nous avons citée 
plus iiaut (t. Yiii, p. 83). C'est dans le même esprit grossier, con- 
sistant h jouer avec les mots, que Beaumanoir ose, dès le début 
(V. 7i), dire à sa belle : « Qu'il n'a de penser nul loisir, — que 
tout ce qu'il perue et chaque jour veut penser^ — et en pensant 
veut appenser, — c'est comme il la pourra servir (l). » 

Du moins y a-t-il, À défaut d'esprit, un eiercice utile pour 
nous, comme il fut pour lui, dans le soin qu'il a souvent pris 
de former sa rime en employant justement le même mot deux 
fois de suite, mais chaque fois dans un sens différent (â). Mal- 
heureusement, il lui arrive plus aisément encore d'employer le 
môme mot pour deux rimes consécutives, exactement dans le 
même sens (3). 

Mais le caractère principal du grand Salut d'amour de Beau- 
manoir c'est d'être sorti du cercle d'idées de la Baxoche et d'en 
porter une forte empreinte. Ce poème est bien l'œuvre d'un clerc 
ou ancien clerc du Parlement, assez jeune pour être encore très- 
sensible aux émotions professionnelles, et n'imaginant rien de 
plus propre à se hausser aux yeux de sa dame que de lui raconter 
les gloires de son métier. H l'introduit dans les coulisses d'un 
tribunal, d'une vraie cour d'amour, et lui oflre une représenta- 
tion des cérémonies judiciaires. L'amour, avec la procédure pour 
mise en scène, tel est le point de vue de notre artiste (i); telles 
sont la grâce, la gaieté du xiii° siècle. Ce serait beaucoup dire que 
de faire valoir l'utilité de cette composition pour l'intelligence 
des formes judiciaires du temps. Les traits qui dominent et res- 
sortent dans ce badinage sérieux , ce sont un respect très-délicat 



(1) Voy. encore vers 566-574. 

(2) Voy. vers 1-2, 17-18, 21-22. 23-2 i, 67-58, 67*08, 87-^, elc. 

î3) Voy. vers 35-36, es 86, etc. 

(4) Non pas que ce point de vue lui soit particulier. Le plus populaire 
des romans du Moyen Age , Renart, est composé en partie do scènes de 
droit. Voy. dans le Romvart de Kcller, p. 188, la série : « Complainte de 
l'amant faite par Pitié , son advocat. » — « Les défen $s de Naiet)oucti6 et 



LES POESIES DE DEAUMANOIR. 391 

pour la femme, du moins pour la grande dame, une naïve et 
profonde admiration des préceptes et des formes du droit, enfm 
un détail particulier relatif à la vie de Beaumanoir. Lorsque son 
ennemie, Trahison, s'éloigne accompagnée d'Envie, Médisance 
et autres acolytes pareils, on a remarqué sans doute en quels 
lieux il les adresse : à la cour de France. Ce n'est pas une simple 
allusion, une boutade; c'est un petit plaidoyer en douze vers : 
« Et si l'on veut m'en croire, je saurai bien dire où ils sont allés, 
lis ne se sont point arrêtés qu'ils ne fussent à la cour de France. 
C'est là qu'il leur plaît séjourner, que tout le monde les aime, 
qu'on les nomme seigneur et cher ami: n'était ma crainte du 
Roi , j'en dirais bien d'autres sur celte matière! » Ce dépit nulle- 
ment déguisé contre la cour, soit dans les dernières années de 
la vie de saint Louis, soit au commencement du règne de Phi- 
lippe-le-Hardi, nous apprend que Beaumanoir avait éprouvé 
des mécomptes. 11 est probable que quand il accepta, vers 1278, 
le très-modeste bailliage de la seigneurie de NanteuiMe-Haudouin 
(voy. t. VII, p. 82 n. i et 88), ce n'était qu'après avoir vu sombrer 
les espérances plus hautes, qu'il avait conçues lorsqu'il suivait 
comme clerc ou à quelque autre titre les audiences du Parlement 
de Paris. 

Dans le manuscrit de Beaumanoir, son grand Salut d'amour 
est immédiatement suivi par une pièce du même genre qu'il a 
intitulée Confplainte d'amour. Ces deux titres, Complainte et 
Salut, se prenaient presque IndifTéremment l'un pour l'autre 
chez nos vieux poètes. Sur les huit Saints que M. Paul Meyer a 
publiés, ainsi que nous l'avons dit plus haut, il y en a cinq por- 
tant les deux titres à la fois. La Complainte de Beaumanoir se 
trouvera donc à sa place en venant ici, comme dans le manus- 
crit, après le Salut. Peut-être est-elle adressée à la même dame, 
et elle est la même aussi quant à Tintérêt qu'elle peut nous of- 
frir aujourd'hui. On y remarque seulement un style plus vif, 
parce qu'il est plus dialogué. 

Après le grand Salut et la Complainte, nous donnons un autre 
Salut d'amour qui se trouve tout au bout de la partie du manus- 



de Danger, proposées par Chagrin, leur advocat, » etc. La multiplicité des 
cours féodales et des jugements par jurés avaient rendu le Moyen Age beau- 
coup plus familier que nous ne le sommes avec les pratiques judiciaires. 



392 



LES POÉSIKS DE BRAUMANOIH. 



crit 7609* consacrée aux œuvres fie Beaumanoir. Peut-être est-il 
achevé, mais il ne nous sem!)le pas qu'il le soit. Le texte lui-même 
n'offre aucune garantie à ce sujet, et la dernière strophe de la 
pièce arrive à la fin de la page, au bas de la seconde colonne, sans 
être close, comme le sont les pièces qui précèdent, par le mot 
Explicit. Mnsi nous avons malheureusement perdu les dernières 
pages de la copie qu'on avait faite des œuvres du bailli de Cler- 
mont et nous n'avons pas même le dernier mot de son copiste. 
Nous terminons ce groupe par une dernière petite pièce ga- 
lante de notre auteur, que nous avons cru pouvoir intituler : 
Lai d* Amour, 



SALUT D'AMOUR. 



Phelippes de blaa manoir dit 
Et tiemoigne que biaa voir dit, 
Qui sont par amours envoiié . 
Ont maint vrai amant ravoiié 
De mal en bien , de duel en joie ; 
Et pour ce me semont et proie 
Amours qui m'est u cuer fremée (l) 
Sans estre jamais deffremée (2), 
Et ensengnc que saius mant (:|! 
A celé qui si duremant 
Me navra par son biau maintieng. 
He, las ! trop longuement me ticng 
De vous veoir, très douce dame ; 
Mais c'est pour çou (foi que doi m'âme) 
Qu'on ne perçoive mon pensé. 
Pour çou m'a mes cuers apensé 
Que je vous mant une partie 
De la grieté (4) qui m'est partie. 
19 A tant orrés , ma dame douce , 



Çou qui me destraint et atouce. 
Tant de salus, com ilns amis. 
Puet mander celé ou il a mis 
Son cuer, son cors et son penser. 
Vous mans salus sans mal penser, 
Et si vous pri que vous lisiés 
Mon salu ; ne le despisiés , 
Çou que vous verres en la lettre. 
Car fine amours m'i a fait mètre 
Comment je sui pour vous deslrains. 
Comment de toutes (5) sui eslrains, 
Comment de désir sui laciés. 
Pc CCS deux est entrelaciés 
Mes cucrs, et en trop grant contraire, 
Bien me peust mes désirs plaire 
Se doute me laissast en pais. 
Par doute ai mal par desu pais. 
Par ces deux (6) sui en tel bataille 
Qu'i jamais jour ne prendra faille. 
Se vous sur vous ne le prenés. 



39 



y\) Formata, — (i) Deformaia. — (:Vi Mandem. — (4) Cliagriii, gravitas. — (5) Sic; 
mais il faut : de doutes. Le doute (c'est-à-dire la crainte; et le désir sont les deux 
sentiments dont son cœur est « entrelnc*'». » -— (0) Lo copiste a écrit detat en double. 



SALUT D AMOUR. 



393 



Si . vous pri que vous aprcncs 
Du granl descort pour la pais faire ; 
Si ouverrés corn deboinaire 
Et comme plaine de bonté. 
Des or mais vous sera conté 
Comment doute et désir m'assalient 
46 Qui jour et nuit si me travaillent. 

A tant, bêle très douce amée, 
Cent mille fois douce clamée, 
Vous dirai dont vint 11 désirs 
Qui soutilment me vint saisir. 
Un jour, jetai vers vous mes iex , 
Si me sambla, si m'ait diex ! 
Et samble encore , que si bêle 
Ne fu ains dame ne pucele. 
Apres regardai vo maintien, 
Dont trop a deceu me tien 
Quant tous jours veoir ne le puis, 
Qu'en lui veoir troeve on le puis (l) 
Plain de très douce compaignie. 
Ce que g'i vi , je n'en dout mie , 
M'a mis mon cuer en tel désir 
Qu'il ne se puet dessaisir 
De désirer que vos acors 
Fast tex^ que de cuer et de cors 
Foissiés m'amie bonement ; 
Car je sui vostres bonement. 
Tex desiriers si fort me point 
Que de garison ni truis point 
Se par vous n'est. Vous estes celé 
Dont m'est venue l'estincele 
De doute, qui el cuer dedens 
M'est en touspoins caudeet ardans; 
En tel point m'a mis nuit et jour 
Que de penser n'ai nul séjour. 
75 Tous pe]is, tous jours voel penser 



Et en pensant moi apenser 
Comment je vous porai servir 
Pour vostre bon gré desservir. 
Mais ne puis trouver nule voie 
Par coi le bien fait avoir doie 
Que mes fols cuers aime et convoite. 
Par outrecuiderie esploite 
Hescuers, com d'amours desTOiiés. 
Comment seroit il ravoiiés 
Quant des le jour que je vous vi 
Amours , par ses ars , le ravi 
Et le mena dedens sa cartre (*2;? 
Là, li flst Tra'jsons la cartre (3) 
Où il a tant de dyvers poins. 
Douce dame , il m'est grant besoins 
Que vous, qui la cartre (4) gardes , 
Piteusement i regardés ; 
S'en ostés, pour moi alégier 
Dix poins qui ne sont pas léger (5). 
Trestous dix nommer les vous voel 
Car du plus petit trop me duel. 
Et si vous conterai comment 
Je fui assaillis cruelment 
D'Amours qui en flst grant effors ; 
Gomment je ne fui pas si fors 
Qui de pais faire court me tînt ; 
Et le meismes flst le lettre 
U tant de crualté vaut mettre 
Qu'il n'est nus qui le peust dire , 
Ne clers qui le séust descrire. 
Ma besolgne mis desseur lui ; 
Mais tant me flst que a nului 
Ne me lo de çou que le flst , 
Car a son plaisir me deflist. 
Tel lettre me flst créanter 
Dont je ne me puis pas vanter 
De bien , se je ne voel mentir, 



112 



{1} Podium; l's est pour la rime.— (i) in careere. — (3 et 4 charlula. — 
(5; Le copiste à qui est dû le manuscrit 7609» n'avait pas lu ce dernier mot et 
l'avait laissé en blanc; il est écrit après coup d'une autre main, presque contem- 
poraine, 



394 



SALUT D'AMOUB. 



Mes maintes gens dolear sentir. 
Et si sacbiés, dame , sans doute 
Tenir m'estaet la lettre toute 
Tele comme ele me fn escrite. 
Dame atant vous sera descrite 
La lettre et la dure bataille 
119 G'amours me flst sans deffiaille. 

Saciés , bêle très douce amée 
Cent mile fois douce clamée : 
L'autrier jouer aies estole 
Aussi com je faire soloie , 
A la carote entre la gent. 
A vous me pris, bêle au corps gentî 
Bien sal c'Amours en eut despit , 
Car bien trestout sans lonc respil 
M'élança , dont je trop me duel . 
D'une flece d'amours par l'uel. 
Li fers de celé flece ataint 
Mon cuer, dont durement se plaint. 
La flece si est comparée 
Yostre biauté blonde, acesmée (li, 
Car tout aussi comme la flece 
Est sans neu , sans groisse et sans teche 
De blanc bos o miu délié , 
Trestout aussi regardai go 
Vostrecors, bêle, tout adroit 
Longtiet et délié et droit ; 
Ll empenons (2) c'est voslrc cliief. 
Car par lui fu , bien le saciés , 
Ll cos en mon cueur avisés ; 
Or vous ressera devises. 
Li fers acérés et trencbans 
145 Me vint ferir en décevant. 



Yostres regars (mus je me vant 

Que mais tel n'esgardal, ni el (3) mil.) 

Enflambés estolt d'une ardour 

Qui m'esprit le cueur an férir 

Atant ne se vant plus tenir 

Amours ; ains m'envoia Orguel 

Et Cointise , dont trop me duel. 

Cil dui de toutes pars me prisent , 

Assés de cruex tors me flsent. 

A tant estes tous sur cbe fet 

Traïsons, qui trop set de gualt, 

N'en seut mot devant quel vint 

Quant cascuns de ces iij me tint 

Avoec le dur cop de la flèche 

Miex sai tenus que bues a treche. 

c Ren toi, tantost! » flst Traïsons 

De par Amours le te disons. 

Va 11 crier merci du tort 

Que fet il as, cruex et fort, 

Qui celé de la court presis 

Par le doit , n'ains ne 11 fesis 

Service dont ele se lot. 

Je cuit tu faisoies le sot. 

Ren toi a lui sans delaiier. 

Ne ne te caille d*esmalier (4) ; 

Vers lui feras legiere amende 

Nus ne s'I rent qu'il nen amende. » 172 

A tant bêle très douce amée 

Cent mile fois douce clamée , 

VI bien que la force n'ert pas 

Mole (f)). Si dis , isnel le pas : 

« Biau signeur, a Amours me rent. 

Trop arole cueur mesesrant (6} 178 



(1) Aiêtimata, cidexiêtimata. On trouve aetmer; en provençal adetmar, ageêmar. 
— (-3) Pcnon, penne, permis. — [li) Ni lui nul autre. — (4) Nec non te caleat exmar^ 
eeâcere, no te laisse pas lang\iir, ou exmaceseert, appauvrir. En Dorry, émeger (Dietz). 
C'est chercher loin que voir l'origine do ce verbe dans l'ancion-haut-allemand 
amàhjan l'schw.echcn , beunnihigon). Cf. elBrayer, exfrige»eere. Nous avons déjà parlé 
(le ce mot : Manekhw, v. laoo. — (j- is'nn erat mea. — (6) Minut errantem : hors de voie. 



SALUT D'AMOVI. 



3M 



e ne TOlois des ilenB estfB 
Paisqae on amende en son estre. 
SI craexment en sul espris. 
Je ne pais mix ; se me renc pris. » 
Dont fal menés devant Amora 
En an Jardin joncbié de floars 
Le trouvâmes faisant capel 
Dame veschi le damoisei , 
Fait Orgex, que noas pris avon. 
La raison que nous i avons 
Est 11) poar cou Icii prist par le doit 
^ Chele qui le los avoir doit 
De celés de vostre couvent. 
Quant J'entendi qn'Orguex me vent, 
Si dis a Amours : « Bele dame, 
Jen'i pensai nui ma (3), par m'ame. 
A vostre voioir me mes chi ; 
Si vous pri , jointes mains, merci 
Un de vos dars m'a si navré 
Que jamais garlson n'auré 
S'en vostre courtne trais .j. mire. » 
A ce mot prist Amours a rire 
Et me dist que se je voloie 
Jugement en sa court auroie; 
Seré (3/ juglés selonc le fait 
Que j'avoie a la bele fait. 
Tout maintenant sans nul reprendre 
M'otroiai au jugement prendre-, 
Moncuer (n'i peut mètre autre gage) 
Moi convint laissier en ostage , 
Que je penroie en sa court droit 
[Et ele pour tant (4) me tendroit] 
En sa plus fort prison jurée. 
Gelé prison a non : Pensée. 
Li chârtriers de celé prison 
A non : Espoirs ; ce vous dison. 
S'il ne fust, je parfuisse mors ; 
216 Car moût m'a doné de confors. 



A tant bele très douce amée 

Cent mile fois douce clamée 

Boiie amours tous ses bommes mande 

Nus des mauvais ne contremande 

Mais cil qui moût aidié m'eussent 

A men besoing se venu fuissent 

Et nepourquant H bon m'aidierent 

Mais .1. seul petit trop targierent 

A tant orrés qui vint premiers 

Qui seeons et ki derreniers 

Et si orrés , ma dame chière , 

Briement de cascun la manière. 

Premiers i est Orgex venus 

Qui si est enflés devenus 

Quant mescuers en amours s'cslieve 

Que par .1. petit quil ne crieve. 

Honis soit il car sa coustume 

Est trop vilaine et trop enfrune (5). 

Avoec U vint foie Cointise 

Qui en son malisce l'atise. 

Tant qaident entr'aus ij valoir 

Que d'autrui ne leur quiert caloir. 

Apres vint damoisele Envie 

Et sa cousine Félonie. 

Cil eurent les cuers très félons ; 

Pis valent ne ûst Guenelons (6). 

Pour peu ne se vont affronter 

Quant leur voisins voient monter 

En signourie n'en bautece. 

Eles béent sens et prouece 

Sur cascun aiment mescaance ; 

En des n'ait ja nus ilancc. 

Après revint a court mesdis ; 

Ne créés pas , dame , ses dis ; 

Car qui, souvent, les ot et croit 

Sans raison maint bomme me8ci*oit. 

Si est sa lange envenimée 253 



(l) Le manuscrit porte Bt. — (S) Nul mal? — (8) Seroio. — (4) Vers qui manque ; 
noua lo suppléons par conjecture. — (5) infrunUa , insenséo. ^ (0) Gancion , le 
traître dos chansons de geste. 



396 



SALUT D AMOUR. 



Qu'ele ocist tout a la volée; 
Par li devienent li ami 
Sans raison souvent anemi. 
On ne li flst mie le souri; 
Orgex et Envie li sourt (l). 
Cascuns d'aus forment (2) le conjoie 
L'un mauvais fait a l'autre joie. 
Après est Traïsons venue 
Qui l'un après l'autre salue 
A cascun fait si bel samblant 
Qu'eie va tous lour cuers enblant 
Par son samblant moût de bien mostre 
Mais de mal a le cuer avoustre (3). 
Mais nus connoistre ne le peut 
368 Devant que comparer- le sceut. 

A tant bêle très douce amée 
Cent mille fois douce clamée 
Estes vous venu .i. message 
Devant tout le félon bamage. 
Devant amours s'ajenoilla 
Et dist : « Dame , grand tovoili (4) a 
Loiautés, s'assés tost ne vient 
Une besoigne le détient 
Que il a pour bien faire emprise 
Si ne voiroit en nule gulso 
QUe de vous fust a droit blasmés. 
Se vous sa compaignie amés 
Atendés le ; tantost venra 
Et avoeques lui amenra 
Tex gens qui de vous leur flx tienent; 
Si sage sont que bien avienent 
En vostre court quant il î sont. 
Or vous nomerai qui il sont : 
Ce est Pitiés etLoialtés, 
Franchise et Deboinairetés 
289 Et Espérance la courtoise 



Qui en tous ses anuis s'envoise. 
Li droit qui sont fait par tel gent 
Sont a tenir et bel et gent. 



292 



A tant bêle très douce amée 

Gent mille fois douce clamée , 

Entendi Amours le message ; 

Moût le vit bel courtois et sage. 

Maintenant de jenous le liève 

Et li prie, s'il ne li griève, 

Son non il die. Et il respont : 

« Dame, cil qui bien le desponl (5) 

M'apelent Sens ou Sapiance 

En moi ont, mainte gent, (lance 

Loialtés m'est bien près cousine 

Je sai le plus de son couvine (6). » 

~« Certes, fait Amours, bien pensoie 

G'autrefois , veu vous avoie. 

Or demourés , car je vous prie 

Que vous soiiés de ma maisnie. » 

— « Dame, respont Sens, non ferai; 

Ja de vostre court ne serai 

Devant que mi ami venront 

Qui moût de bien apenront. 

Se vous créés le droit conseil 

D'endroit moi pour vous, vous conseil 

Que vous del tout le voelliés croire; 

Et cex que je cbi voi mescroire 

Je n'i voi fors mes anemis. 

Deable en i ont tant mis ! 

Je ne voi ame en vostre court 

Qui assés ne sage de hourt ; 

Envie bas Orguel ressoing ; 

De leur compaignie n'ai soing. 

A Diu ; ne voel plus demourer. 

Ne ûnerai de labourer 

Devant que venra Loialtés, 3?5 



(1) Surdum et iubridet. — (3) Forli mente, — (3) Avoultro? Advulnerattu. — 
(4) ? Turbor, turbula, turbella (capitul. Car. C); Tourbel. — (5) (/ui (k illo apon- 
dent, qui le cautionnent. — (6; Do son état. Convenientia? Voy. La Manekine, 
V 1?8», I26tî 



SALUT D'AMOUH. 



597 



Franchise , Deboinairetés 
Et tant de vos homes loiaus 
Car ci ne Roi fors desioiaas ; 
Ja par aas n'aurés bon jugié. 
Je m'en vois a vostre congié. 
Qae dirai-ge chiaus qui chi vienent 
Qui en vostre hommage se tienent? » 

— « Vous leur dires» che dist Amor 
Qu'il viegnent ; s'orront la clamor 
Que je voel sur Phelippe faire. 
Puis n^'aideront a lui droit faire. 
De haster les ne vous dolôs. 
Aies vous ens quand vous volés. 
Hout vous amaisse (i) a retenir 
Mais je n'en puis a chief venir 
De vous consieurre m'esteura 

342 Tant c'aut rement estre pora. » 

A tant bêle très douce amée 
Cent mille fois douce clamée, 
S'en parti ; que ains a Envie 
N'a Orguel n'a sa compaignie 
N'a Traïson congié ne prisl. 
A son cemin tost se roprist. 
Hais .i. petit de U vous lais; 
De chiaus dirai qui ou paies 
D'Amours ja assamblé estoient. 
Le contremant oï avoient 
Dont de duel furent aengié 
A conseil se sont arrengié ; 
Première parla Traïsons. 
« Segneur, dist-il, se ne faisons 
Que cil jugemens par nous voist 
Maintenant tant que il voua loist 
Et nous atendons Loialté 
N'ert pas a nostre volenté ! » 

— « Disons Amours que ceste cose 
, ;362 Doit bien par nous estre desclose. 



Dist Orgeuls , dont ainsi le voel. 
Tex jens atendre pas ne voel 
Dehais hait ki les atendra 
Et qui vengance n'en prendra. » 

— « De ce chetif malettrex 
Qui en tel lieu est amourex 
Dist Cointise , je m'i acors ; 

Du tout au dit d'Orguel m'acors. » 

— Et dist Envie : « Par mes ex ! 
Se j'en sul creue , ses deus 
Croistra ançois qu'il amenuise ; 
Pescier deust a la menuise 
Non pas a si grosse lamproie 
Certes se il est qui m'encroie. > 

— « U s'est en tel pièce embatus 
il sera griement batus, 

Dist Felonnie ; mais s'amende 
Soit tele que tantost le pende 
D'endroit moi; voel qu'il soit desfais 
Ou que de travail ait tel fais 
Que mais ne s'en voie délivre *. 
Pesée li soit a grant livre 
Mort ou grant paine si et le (S) lie 
Ne autrement nel voel je mie. » 

— c Avons m'acort, respontMesdis; 
Se vous volés croire mes dis, 
Paine ne li est pas cheûe ; 

Je sai toute sa convenue. 

Il est mauvais et surcuidiés rsj, 

De tous biens est ses cuers vuidiés ; 

Il est tex que 11 ne doit estre 

Vers Amours ne compains ne mestre. » 

— « Or m'ententés , fait Traïson ; 
Metés sur moi ceste raison 

Si le saurai dèsui corder 

Que je le ferai acorder 

A quanques je vaurrai traitier; 

Plus ne nous convenra gaitier 400 



(1) Àma$9em, — (d) Le mss. parait porter tiek lie* — > (3) Svrcvidiét, surfait : outre- 
cuidant. 






SALUT BAMOUft. 



De Loialtû no de Franoise 
Car je rendrai ançoU ma mise 
Qa'ii soient a court venu. » ^ 
A ce conseil se sont te&u; 
Sur Tralson ot mis l'affaire 
106 Qui moQt ot le cuer de malaire. 

 tant bêle très douce amée 
Cent mille fols douce clamée, 
Sont venu a Amours ensamble. 
« Dame, ditTralsons, mol samble 
Kt a ma compaignie tonte , 
Qui vous lioimenre et aime et doute, 
Que (1) pour rendre tel jugement 
« Ne convient atendre grannient » 

— « Pour faire le, sommes assés, » 
Respont Amours. cYous, vous lassés 
De dire boiseuse (2), car j'atant 
Loialté qui cbl vient bâtant. » 
Dame Traïsons li respont : 

« Et qui poroii faire le pont 
Vers Plielippe le prlsonier, 
Que 11 se vausist obligier 
Et mètre sur moi haut et bas , 
ia ne le desvolrés vous pas 
Se il le vent dessar moi meire ; 
De duel n'en devés pas remetre 
Car si le mettrai entrepiés (:)) 
Que del tout ert dessous vos plés. » 

— Amours respont : « Li grans a faites 
Est siens, ne ce ne me nuist gaires 
De tant comme a moi pnei monter 
He voel ie bien vers vous conter. » 

— Traïsons respont : c Et je vois 
434 Lui querre ; cl ert a me (4) vois. » 

A tant l[>ele ires douce amée 
Cent mille fols douce damée , 



vint a mol parler Tralson. 
Si me trouva en la prison. 
Tant jentilment me salua 
Et de tant biaus mox m'englua 
Et si me monstra biau sanlant 
Qu'avis me fut . a mon sanlant , 
Qn'ele m'amast plus que riens née (ô) . 
Mont, ce me dist, s'estoit penée 
Vers Amours pour ma pals cachier ; 
Car moût veut mont bien (6) pourcacier, 
Ce dlst. et mont est mes amis ; 
Mais que sur II me soie mis 
Et du jugement me déport. 
Tant me pramlst bien et de port 
Que mes espoirs qui me gardolt 
De son fel cuer ne se gardolt 
Andal famés si dur feos 
Que je 11 dis con durs feus : 
Sur vous me mes ; do moi pensés 
Comment soie de mort tensés 
Mais comment que je puis m'esjole. 
A ce mot eut Traïsons joie. 458 

A tant bêle très douce amée 
Cent mille fois douce clamée , 
Me flst mener devant Amours 
Qui de moi flst ses grans clameurs. 

— « Dame, dist Traïsons, merci 
Par çou qu'a mesfaict ; vés le chi 
Il est sur moi de ce mesfait 
Que vers vous et vers celé a fait 
Qui pooir a en vostre court. 

A mon voloir le tenrès court. » 

— c Phelippe en est cou vous acors 
Seur vostre cuer, sur vostre cors , 
De tenir çou que vaurrai dire. » — 
Il respondi , pleurant, sans ire : 

« OU , dame. De vo voloir 47a 



(1} Le mss. porte Et pour. — ('i) otioia. — (:3) irUerpeditut, empêché. — (4) Le 
ms8. porte anêooit. — (S) Fha qtnm re$ qwitntit09it, — (e^Caasser, poorehasser, 
obtenir. Mont pour mon bien; faute de copiste. 



SALUT D AMOUB. 



399 



Faire , moi ne quic pas doloir. » 

— « Amours respoûdi bonement : 
Et je le revoel enaemeot. » 

— « Phelippe je voel en ostage , 
Dlst Tralsons , sans autre gage 
Vostre coer, Amours le livrés ; 
Après si serés délivrés » ~ 

Je respondi : « Je ne l'ai mie ; 
Celé que convoite a amie 
Ja dès l'autre an que je la vi 
Par son donc regart le ravi; 
Ne dou ravoir noient ne sai 
Se par vostre dit ne le r'ai. » 

— « C'est assés , ce dist TraKsons 
Or est des ore mais saisons 

Que je voise la lettre escrire 
De tel dit com je voirai dire. » 
A tant de nous se départi. 
A peu li cuers ne me parti. 
La ou il est secres ala. 
Quant vi que consiiller sala 
A Orguel et a Feionnle 
Et a Hesdit et a Envie , 
Adont eut de moi grant peur. 
Tant atendl en tel (reOr 
Qu'ele revint et en sa main 
Un parkemin de leltre plain ; 
•Puis dist : « Vois ci mon dit escrlt. 
Phelippe , tout quant qu'il descrist 
Tendres. Ainsi vous rent mainisc 
Quant vostre bulle i sera mise 
Entendant vous (erai la lettre 
Que je pour mon dit i vols mettre. 
La bulle c'ert vostre obligance 
Que d'amors tenrés la voellance. 
Volés vous çou que je vous ruis ? » 
-- Je dis Oil, car el ne puis. 
Ha foi en prist , puis list la leltre 
512 restoutes qu'ele i (Ist mettre ; 



Ele commence et on se teut. 

Dame, or orrés qu'en la lettre eut. 514 

A tant bêle très douce amée 

Cent mille fois douce clamée, 

La lettre a lire commença 

Qui en main torment me lança. 

Ele fu du dire (i) manière. 

Si commence en ceste manière : 

« Phelippes de Biaumanoir mande 

Qu'il doit amours en non d'amende, 

Pour le meffait que il mefflst 

Quant la bêle par le doit prist, 

Dix paines. Chascune ert nommée : 

La première est qu'en (2) grant pensée 

Tenra prison et nuit et jour 

Sans avoir repos ne séjour ; 

Et la seconde pafne après 

Il souiTerra si près a près 

Qu'il ne passera jour ne nuit 

Qu'il n'en face v cens et viij. 

Après sera la tierce peine 

Que vij jours chascune semaine 

Aura devant lui une goûte 

Que on apele très grant doute ; 

Celé doute ert de meskaance 

Dont il aura tous jours dontance. 

La quarte paine ert de viilier, 

La cuinquisme d'estendililer : 

Ces ij paines , cascune nuit 

Aura, comment qu'il li anuit 

En soi estendant viliera 

Et en viilant s'eslendera. 

La siste paine sera grans 

Car en tous poins sera engrans 

D'estre en la compaignie a celé 

Pour cui cis maus li renouvelé. 

Et s'il 1 est par aventure 

Il esprendra de tel nature 550 



(1) De dure? — [*2) Le copiste a mis quant. 



400 



SALUT D AMOUR. 



Que riens n'estaint fors grès d'amie ; 
Qui tel mai a santé n'a inu\ 
La septime paine devis : 
C'est que la biauté que devis 
Et son maintien et sa manière 
Soit près de 11 u bien arrière 
Aura en soi en liu d'ymage 
D'ymagenier lors le fas sage 
Si ert en son cuer enformée 
Sa forme que ja defformée 
Ne sera ; ains en fourmera 
En son cuer celé k'i fourme a 
En soi de la plus bêle feme 
Qui onques fast fourmée en fourme. 
Har, vis sa fourme fourmiant (1), 
Souvent s'en ira fourmiant. 
Or redirai la paine witisme : 
Pour lui plus confondre en abisme, 
Yoel qu'il soit jalous si forment 
Que tous jours en soit en tourment. 
Tous jours quidera en son cuer 
Qu'el aint autrui (2), et lui get puer. 
Por çou ne saura il que dire 
Ce li courra jouer et rire 
Co le fera plourer et plaindre 
Ce le fera en dolour maindre. 
La noevime paine dirai : 
A ce cop le mal baillirai 
Car par froit kiera de chaut (8) 
Tantost après de chaut en caut 
Retrembtera par grand câline 
Ce ne li sera pas mecine 
De tost venir a garison 
Ains U sera grant marison 
Ce le fera taindre et oaiir 
Et de grant grieté tressalir. 
La disime , la derreniere 
588 Li ert de crueuse manière 



Car désespérance la maie 

Qui en maint cuer grieté enmafe 

Nuit et jor le desvoiera , 

Mainte fois le desvoiera 

En lui ramembrant sa folie 

Qu'il fist par sa mélancolie ; 

Quant tele amie convoita 

Par mélancolie esploita. 

Mais ceste delTera sen conte 

Celé dira a vous que monte 

De convoitier si haute cose 

Qui de tel douceur est enclose. 

Trop cangeroit son or en cendre 

S'ete voloil si bas descendre 

Qu'ele te daignast amer. 

A droit te pues caitif clamer 

Que ja ton desirier n'auras 

Pour lui con fox tant ce nauras -, 

Or laime bien , que ja desserte 

N'en prendras; mais mainte grant perte. 

A tant t'ai les pâmes nommées 

Que a tenir as créantées ; 

Mar l'acointas , mar la véis 

Et mar par la main le préis, 

Des or m'en tais ; or tien ta voie 

Paiié t'ai ce que te dévoie. 624 

A tant bêle très douce amée 

Cent mille fois douce clamée , 

S'est Tralsons du dit téue. 

Moût fu de grant joie esmeue 

Orgeus et Envie et Mesdis 

Quant il ont entendu ses dis. 

« Or prengne ! fait cascuns. Or pregue. 

Une autre fois une n'en prengne. 

Tel fais , Se de cestui escape , 

Bien U avons taillié cape; 

Car par nos consans tel cape a 635 



(1) Mas fculuij visa ejw forma formidante. sospius evadet formidatuio. — (3) Quod 
Ula amet alterum. — (3) Par la froideur de sa belle il tombera en fiè\Te chaude , 
puis après en défiance , ou il tremblera de nouveau. 



SALUT D AMOUR. 



401 



Dont , ce cuidons , nuà D'escapa. » 
En che point ne fai paè a aise 
Qoant je vi que de ma mesaise 
Rioient cele maie gent ; 
N'en eac pas le caer alegant 
Hais fui tristres et esbabis 
Car bien vi que je fui traïs ; 
Et a tous jours mais trais fuisse 
Se je secours eu n'eusse. 
Mais Dix, qui trop bet traïson, 
Ne vaut souffrir que sa reson 
Fust tenue de cbief en cbief 
Qu'alegies ne fuisse du grief; 
Si m'envoia pour mon secours 
Loiallé qui i vint , le cours. 
Avoec li , vint si beie route 
Que la cours en resclarci toute 
Lui sisime de son iinage. 
Trouvèrent Amors seur Terbage ; 
Si le saluèrent tout sis. 
Ce n'a mie a Amours delis ; 
Liement leur salu leur rant ; 
Lès li , les Ûst seoir esrant ; 
La grant joie qu'ele leur fait 
A mis Traison en debait. 
Orgex.et Mesdis et Envie 
N'ont de leur compaignie envie. 
Par le conseil de Traïson 
Qui au cuer eut grant marison 
S'estrent parti sans congié prendre, 
Et qui a moi vaurrolt entendre 
Je li diroie ou il alèrent : 
Sacent tnit que il ne ûnèrent 
Se vinrent en la court de France. 
Lueques ont fait lor arrestance , 
Iluec lor piaist a demourer, 
Iluec font lor bueus savourer. 
Li pins de la cort tant les aiment 
674 Signeur et compaignons les claiment, 



Et se il) jou le roi ne doutaisse 
De ceste matere parlaisse. 
Mais n'en dirai ceste fois plus , 
Mes cuers le me met en refus 
Et çou, que je ne voel mesdire; 
Ains revenrai a ma matire 
Pour l'amour cele a qui m'atens 
De joie avoir a tout mon tens. 



68$ 



A tant beie très douce amée 
Cent mille fois douce clamée, 
Quant j'en vi aler cele gent 
Il me fu moût bel et moût gent, 
Et si me remist en confort 
Qu'Amours les conjol si fort ; 
Si m'apensai que mon besoing 
Leur conteroie et mon ressoing. 
La ou j'esgardai Loialté 
Franchise et Deboinaireté, 
Sens (2) et pitié et espérance. 
M'ajenoiilai sans arrestance 
De plourer ne me peu tenir 
Exlermoians me pleut venir 
Le cuer de gries souspirs noirci 
Leur vois a tous crier merci 
Men grief leur conte et mon anui 
Trop vous conteroit a anui 
Se je recordoie les plaintes 
Dont je Ûs a aus les complaintes. 
Toute la cbartre leur dit ai 
Tele com cbl devant dite ai (3). 
Loialté moult s'esmervilla ; 
Deboinaireté consiila 
Que Traïsons m'avoit traï. 
— oc A! dist Franchise, ay! ay! 
Traïson ja ne seras lasse 
De muer haute cose en basse 
Pitiés qui de mon mebaing pleure 
Et dist honnie soit cele heure 7L2 



(1) Le copiste a ml» fe. — (-2) Je sentis. — (3; Le copiste a mis dit a, 

T» vin. 26 



402 



SALUT UAMOUM. 



Quo tex jena 8on( a court roial 
Oui tous tans sont si de$ioial. » 

— « T^isies vous, dist Sens a Pitié; 
S' Amours veut croire mon ditié 

Il metra en son mal mecine. » 
— « Cascuns max doit avoir termine, 
Dist Espérance ; ne s'esmaie (i), 
Car on garist bien de tel plaie 
Et s' Amours pleust, il en garra 
Et nostre aide il parra. » 

— « Prions Amors cel don iidoigne 
Qui assooage sa besoigne , 
Respont cascuns *, je m'I acort. » 
Adont par leur quemun acort 

Ont mise seur sens leur parole 
728 Que bel et sagemens parole. 

A tant bêle ires douce amée 
Cent mille fois douce clamée , 
Vint devant Amors Sapience. 
Moût bel sa parole commence. 
Au premier mot dist : « Douce dame 
Foi que doi Diu et Nostre Dame 
Je vous voel tiemoignier et dire : 
La pleur (2) gent de vostre empire 
Ont decea vostre honmie lige 
Dont , de par Loialté vous di-ge 
Et de par tous ses compaignons, 
Que de som mal tout nous plaingnons 
Et moût seroit grant courtoisie 
Se li estoik araenuisie 
La paine dont morir l'esluet 
S'ayde valoir ne Lui puet , 
Car en la grieté n'a nul terme 
Et ou poroit il tante larme 
Comme plourer li convenroit 
Nus en soi ne les compenroit. 
Bien savés qaex gens l'ont jugié. 
750 Tost s'en alereat sans conglé 



Quant çaieui) nous virent enlrer 

Car dedens aus ne puet entrer 

Plus de malisse qu'il i a. 

Bien pert a çou que cis chl a 

Qui pour vous servir et amer 

Se puet tante fois las clamer. 

Qui jugié l'eust par raison 

Il n'eust eu voslre maison 

Nului plus de vous honoré 

Car tout vostre bon savouré 

Sont en lui de tele atemprance 

Qu'il n'en peut avoir repentance. 

Si vous prions vostre merci 

G'ançois qu'il se parte de chi 

Li voeliiés donner tel déport 

Dont il plus legierement port 

La paine que li est cargie. 

Si ferés bien et courtoisie. 

Nous vous eu prions jointes mains. 

Puis s'agenoillent qui ains ains. 770 

A tant bêle très douce amée 

Cent mille fois douce clamée, 

Amours de genillons les iiève 

Et dist que durement li griève 

Ce qu'il ont a Jendus esté. 

« Hais çou c'avés manifesté, 

En moi priant a vous ensamble, 

Responderai çou qu'il m'en samble. 

Je croi bien selonc son mesfalt 

Ne li eust pas drois ce fait; 

Hais trop s'esprist d'ardant tison 

Quant il se mist sur Tralson. 

S'en est enpensés plus dyvers 

Que n'est a esté 11 yvers ; 

Carpour m'onneur comment qu'il aille 

Voel qu'il tiegne le dit sans f&iile (3). 

Hais sauve la mise tenue , 

Qui porroit sa discoArenae 788 



i w ^ wuim 



(I) voy. \u 3«4. 0, 4. — (i) P^or, — (8) Fallatia, 



SALUT D AMOUR. 



403 



Âlegier, biaus vous en seroit 
Et pour voslre bel me plairoit ; 
Et en vous tous» a assés sens 
Si me devises en quel sens 
Il pora avoir alegance 
Sans faire autrut tort ne grevance ; 
Sur LoiaUé du tout me met 
796 Car par li nus bien ne remet. » 

A tant bêle très douce amée 
Cent mille fols douce clamée. 
A cesie parole s'apondent. 
Tuit ensanle si 11 respondent : 
« Dame, de çou pas ne nous poise. 
Vous respondés oomme courtoise 
Et eoœme plaine de bonté ; 
Or vous sera briement conté 
Debomalremenl et sans ire 
Ce que Loialtés voira dire. » 
A conseit sont aie atant 
Puis s'en sont revenu bâtant. 
Tost fu Loialtés consillié 
Car ele est sage et ensignié 
Bt It sages tost se conseille 
De çou dont los (l) se despareille. 
Loiautéfl son dit commença 
A (2; nul des autres ne tencha. 
« Or m'entendes , dist il , Amour : 
J'ai entendue la clamour 
Que PheHppes II esbahis 
Noos fait de çou qu'il est traïs. 
Hais comment qu'il en ait contraire, 
Pour çouc'on doit tous Jors droit faire 
Il teora ledit Tralson , 
Ja son ce pour pau de raison. 
Mais en ces max métrai .j. terme 
Dont il plourera (3) mainte lerme 
825 Pour désirer l'eure et le jour 



Qu'il puist de paine estre assejour(4). 
Li termes ert quant plaira cete 
Pour qui li max 11 renouvelé 
Qu'ele il pulst en heu des pain es 
Donner des joies les souvraines 
Et abatre tous les dix poins (5) 
Qui sont ou dit Traïson polns (6) ; 
Car drols est quant pour li fu pris f7) 
Que seur li soit trestous li pris (8) 
De son mal et de sa santé ; 
SI en face sa volenté. 
Apres , pour li réconforter 
Je voel a pitié en orter 
Que plus tost qu'ele pora face 
Qu'il ait de sa dame la grâce, 
Et que souvent li amonneste 
La grant grieté que 11 a faite 
Se riens li puet avoir mestier 
Tant est pitié de doue mestier 
Que par le conseil de Franchise 
Saura par tens en quele guise 
On pora celé convertir 
Que son amant voelle vertir 
De s'amour que il tant convoite. 
Or i Dictent tout leur emploite 
Si que par defaute ne mulre ; 
Et en dedens pour lui déduire 
Yoel que ma cousine Espérance 
Le confort de sa mesestance ; 
Hout est s'aide douce et fort. 
Bien li saura donner confort ; 
Pour son bien avoec lui se tiegne 
Et en boin espoir le maintiegne. 
Hout est s'aide aventureuse 
Et vers mains amans éureuse. 
Après , pri Deboinaireté , 
Qui si est plaine d'onesté , 
Qu'ele soit tous jors en s'aide 



863 



(1) Le copiste a mis 8ot. — (S) Le copiste : À nul. — (3) Le copiste : ploura. — 
(4) Àssecuritut, cuiecurus? — (5) iHtncta. — (6) Ptmgentia. — (1) /»rcA«f^m» •— 
(8) Pretium. 



404 



SALUT d'amour. 



Car honnis est s'il n'a aide. 
Apres , je commans a Phelippe 
Ne face pas de courons iipe 
Se sa desirance il large. 
Ponr lai assonagier 11 cai:ge 
Qu'il soit envoisiés (l) et jolis , 
Mignos et cointes et polis , 
Sans vilenie et sans orguel ; 
De chiaus 11 defTens jou l'acuel 
Et il sour tous les doit haïr, 
Car il l'ont aidiet a traïr. 
Gart qu'en U n'ait nule tençons 
Ainçois truist ditiés et cançons; 
Et tele soit tondis sa trueye , 
Se la dame ses dis esprueve , 
Que par droit ne l'en puist reprendre 
Mais s'i alumer et esprendre. 
D*amours k'ele li soit amie. 
Le trouver ne li desfens mie. 
Avanciô se sont maint amant 
De biau trouver pour son amant ; 
Car ja soit çou que femme n'aimt 
Quant ete set c'on ne se faint 
Et c'on trueve ditiés pour li , 
Ne puet que ne pense a cell 
Qui pour li sueflfire si grant solng ; 
Et quant ele sait son besoing ; 
Plus tost a amer l'entreprent 
Pour les biaus dis dont ele esprent. 
Apres pour çou que je m'apens 
Que riens ne vaurroit ses apens , 
Ne que ja ne venroit a chief 
De son anui ne de son grief. 
Si celé ne savoit son estre 
Pour qui amour il Testuet estre, 
Je voel qu'il 11 envoit en rime 
Pour qui amours grletés le lime 
En li saluant li envoit ; 
90d Car s'ele son grief ne savoit 



Doner ne H sauroit santé , 

Mais s'ele savoit s'orfentô 

Plus grant poolr ara pitié 

De li priier que s'amitié 

Doinst celui qui est ses amis 

Et qui en lui amer a mis , 

Et cuer et cors sans repentir ; 

Quel grief qu'il l'en estuet sentir. 

A tant m'en tais. Dit ai comment 

Donné li ai alegeroent 

De son anui , de son mehaing. 

Or ne tiengne mie a desdaing 

Ce que j'ai dit, car ses malages 

Garlra par çou s'il e«t sages. 

Or voist la besoigne caehier. 

Fox est qui ne veut pourcachier 

A avoir grant repos pour laste 

Teus jens sont qui n'ont poing ne paste 

Qui fussent et aaisé et riche 

Ne fust folle qui les triche. 

Pour 11 le di maintenant a 

Par Traïson qui le tenta 

Par nous et soûlas et confors 

S'il lesqulert com preus et comfors. » 936 

A tant beie très douce amée 

Cent mille fois douce clamée. 

Quant Amours et sa compaignie 

Orent entendu et oie 

Le grant conseil de Lolaité, 

U leur vint moût a volenté ; 

Et mol ce vous puis je bien dire 

Fui plus sonés de mon martirè. 

Adonques , me dist bone amour : 

« Blaus dous amis, vostre clamour 

Mousterrës celé qui poissance 

A d'alegler vostre grevance. 

Je melsmes l'en prierai 

Et par maintes fols U dirai 940 



(1) invitabHfi9US?J, attrayant. 



SALUT D AMOUR. 



405 



Qa'aotrai de yoqs pour bien amer 
Ne devra son ami clamer. 
Or soiiés sages et serves 
Tant que son bon gré desserves. » 
Je respondi : « Il n'i ot el. 
Yolentiers dame et vostre ostel 
Vous requier, car ]'i voei manoir 
Tant avés delitex manoir. 
Se j'ai de vous ceste pitance 
MIx soufferrai ma penitance. » 
Amours tantost le m'otria ; 
Et Pitiés moût pour mol pria 
Jolieté et Esperancbe 
Que il me faisoient aïdance. 
Il respondirent : Yolentiers, 
Mais or en voist, qu'il est mestiers, 
A la bêle et savoir 11 face 
Quel grief le tient, quel mal le lace, 
Et puis prierons nuit et jour 
Sans estre a repos n'a séjour 
De gries max garisse celui 
Qui de cuer i'aime plus que lui 
Et endementlers si serons 
Avoec lui et si il ferons 
Par le conseil Joliete 
D'une grant part sa volenté. » 
Ainsi fui d'Amours simplement 
Retenus deboinairement 
Moi et ma compaignie toute. 
Mais dous Espoirs qui riens ne doute 
Dessus tous autres me conforte 
Par quoi plus legierement porte 
Mes cuers le dit de Traïson 
Ne pourquant grief m'est la prison 
Si est tans que garison quiere 
Et que je il face proiière 
Qu'ele piteusement regart 
078 Les max dont sui a son esgart. 



A tant bêle très douce amée 

Cent mille fois douce clamée. 

Empris a rimer ce salu 

Par qai tante fois vous salu. 

Tantes fleurs sont , seront et furent 

Et tantes goûtes d'yauwe plurent 

Puis que Dix vaut crier le monde, 

Tant poisson noant(D et tante onde 

Sont en douce iauwe et en mer, 

Tant sousplr sont fait pour amer, 

Tantes grietés d'amors souffertes 

Et tantes joies a ouliertes (2), 

Tant capiau fait, tantes paroles, 

Tantes cançons , tantes caroles, 

Tant ver, tant motet , tant ditlé 

Et t^mt dy vers cuer afaitlé , 

Tant soullas et tante plaisance 

.Peut estre quant amors s'élance 

Si , d'un point qu'ele soit onnie 

En cuer d'ami , en cuer d'amie. 

Tante fols je vous fais savoir 

Ce qu'il m'estuet pour vous avoir 

Et tante fols vous fas prilère 

Que vous voelliës, ma dame cière. 

Mon salut oXr et entendre 

Et la cbartre esgarder et prendre 

Qui pour moi laidir fu ditée. 

Et quant vous l'aurés récitée 

Recordée et prouvée a vraie , 

Rien saurés que vostre manaie; 

Fui et serai, de mort, de vie. 

Mais pour çou que n'allés envie 

Que je muire sans guerredon, 

Vous requier je d'amors le don 

Et pri cent mille fois merci 

De tout ce que vous vaurriés faire. 

Car, douce dame deboinaire , 

Se vous mes maus volés soufTrir 1016 



(1) Natanteê, — (3) A ouvertes? 



406 



SAtllT D AMOUR. 



Daskes a mort nie voel offrir (l) 
Et ne pour quant en seureté 
D'Espoir et de JoUeté 
De Lolalté et de Franchise 
Qui m'ont grant aïde pramise 
Et de Pitié qui m'asseure 
Tieng et tenrai m'envoiseure ; 
Si vous pri que les voelliés croire 
1035 Ne mes dis ne voeiiiés mescroire. 

A tant bêle très douce amée 
Cent mille fois douce clamée ; 
Courtoise et sage , pure et fine , 
Phelippes son salu deffine 
En vous priant c'a bonne fin 
Li traiiés ses tourmens à fin ; 
Par si que ja ne finera 
De vous servir; ains finera 
Qu'en son cuer puist i'amour finer 
1035 Qu'il a pour vous faite aflner. 



Or le tenéa a fin amant 

Si que dusque a sa un amant 

A fin sans un le poés mettre 

De joie. Atant defln la lettre 

Que jou a garder vous envoi ; 

Or gardés c'on ne die a voi 

D'outrage que vous me faobiés 

Et quant vous plaira s'effachiés 

Les X points qui si me destraignent 

Qui de moi laidir ne se faignent. 

Et i'atendral joliement 

Dus]('a vostre commandement, 

En chantant : « Beie et bone et sage. 

Mon cuer avés en yretage. 

Si j'atendrai vostre volotr 

De bien , de joie o de doloir. 

Quant TOUS plaira j'arai salu ; 

Atant vous defin mon salu. » 

Ci fine li sains d'amours 

Et de TraXson les clamours. 1055 



COMPLAINTE D'AMOUR 



Conter me plaist une mervelle, 
Ains mais nus n'oî sa pareille , 
Qui d'amours m'avint cruelment. 
Voir se cil qui bien set en veille 
Et pour le conter se iravellle , 
Amer l'en doivent toute gent ; 
A tout le mains li vrai amant , 
Qui d'amours ont paine et torment. 
1 metent volontiers l'orelile ; 
Car qui son preu ot et entent 
Il S'il est sages , mien essient , 



En icel point pas ne soumeille. 
Or pri amours que la malere , 
Que j'ai chl commencié a faire, 
Me laist faire que je ni faille; 
Car de li voel ma rime faire 
Que n'en poroie a nul chief traire 
S'ele pour mol ne se travaille. 
Des gries qu'ele m'a fait sans faille 
Yaurrai conter, comment qu'il aille 
De nia joie et de mon contraire , 
Car a son gré amours me taille 22 



(1) Le copiste a mis : me vœl pour offrir, et au vers suivant teurté. 



C0)ilPLAl5rTÉ b'AMt>Uft. 



40t 



Or en fel et or en haaille (t). 
Pour çon al-ge empris cest afaire : 
Des or mais vous commenceraf. 
Il ayint par arooars : amai. 
Et aim , et aimerai tons jours 
Celi on tant biauté trouvai 
Que quant de premiers Tesgardai 
Moût en eus paines et dolours. 
LoDC tans soufTri mon cuer en ploi's 
Comme Ans et vrais amourous, 
Mats toutes voies m'apensai 
Comme ctietis et doterons 
Que je diroie mes dolours 
36 Celui ou je peu conquestai. 

A II vlng et il dis : « Amie 
Pour Dieu je vous requier et prie 
Que vous allés de moi merchi ; 
Du tout sui en vostre baillie, 
Se volés je perdrai la vie, 
Se volés j'aurai joie aussi. 
Très le premier jour que vous vi , 
Pour voslre biauté m'assailli 
Amours , en qui je mont me fle. 
Bêle lenés moi a ami : 
Certes se pour vous muir (2) ainsi 
48 Jamais tel n'aurés en vo vie. 

« Douce dame en qui j'ai flance , 
Par vo bonté aiiés voellance 
De moi alegler le torment 
Que pour vous sueffre en atendant, 
Et ferai tous jors sans faillance ; 
Tant me plalst le max que je sent 
Dont amors pour vous si me prent 
Que je n'en voel avoir garant 
Par la force d'oulre quidance , 
Ains sui si mis en vo commant 



Qu'en moi poés mettre brîement 
Déduit, doleur, joie u pesance. 60 

« Dame, se cuers qui ne ment mie 

Peut , pour voir dire , avoir amie 

Li miens n'i devia pas faillir 

Se de parole a vous s'alle ; 

Sa voientés ne si oublie , 

Ains se paine del obéir 

El certes j'aime mîx morir, 

On atendre vostre plaisir, 

Que j'en face ja départie ; 

Et se il m'en estuet partir 

Que vous ne me voeiliés oir 

Ains que m'en part, perdrai la vie. 72 

« Dame , ne sambiés pas celi 
Qui jadis ocist son ami 
Par sa deffaute , a grant marlire. 
Trestout certainement vous di 
Puis que vrais cuers s'alie ainsi 
N'est pas legiers a desconflre. 
Se vous estiés del mont la pire 
A ce qu'il ne puet mix eslire , 
Si aime il mix languir ensl 
Que d'une autre juer et rire. 
J'ai grief plaie et si n'ai nul mire 
Fors vous a qui je prl merci. 84 

« Dame, en la mer sans rive prendre 
Ai tant noé que luit li membre 
Me duetent del doue noement. 
La mers si com je qult entendre 
M'a tant pené que plus atendre 
Ne puis se je n'en ai garant. 
En ce point m'alai regardant : 
Si ai véu une nef grant 
Au bort m'aiai maintenant prendre ; 



(I) Soit que la taille subsiste co.ijointe au flef. ou qu'elle en nit été disjointe pour 
être alTermêe. — (?) Morinr. 



408 



COMPLAINTE D AMOUR. 



Mais dedens vl an fler sériant 
Qui m'esbahi si daremant 
97 Qae de péar m'i laissai pendre. 

« Dame , la clause que j'ai dite 
Fu es secrès d'amors escrite ; 
Les mox vous ferai entendant : 
L'amers (l) qui ainsi me labite {%) 
Saciés ele n'est pas petite ; 
Ainçois est si douce et si granl 
Quant je plus i vois pensant 
Et je mains en sai que devant. 
C'est vos biautés, or vous al dite , 
La douce mer u vois noant ; 
Par la maistre onde irai noiant 
108 Se je n'ai de mes max mérite. 

« Dame , ia nef ou je me pris 
Quant je me senti entrepris . 
Pour avoir respit de ia mort, 
C'est bons Espoirs ou me sui mis ; 
Honeur et joie m'a pramis , 
Ne sai se il a droit ou tort. 
Por çou me pris devers le bort 
Car autre pensée me mort; 
Nepourquant este m'a amis 
Et moût m'a donné de confort. 
Mais se de vous ne vient déport 
130 Le sien a faire reltnquis. 

« Dame , saciés que li serjans 
Qui ert si Oers que tout dedans 
Espoir ne me laissa entrer 
çoa est Doutance la puans 
Qui me dist que par mon fol sens 
Vous entrepris jou a amer. 
Mais ele ment , par saint Orner ! 
Ce n'est pas folie d'amer, 
Ains est honeurs et joie grans 



Quant celé s'I veut acorder 
Qui eut priière , sans fausser. 
Vous i'oés, dame, ailleurs ne pens. 132 

« Dame , je sui on une mue 

Dont mes cuerspour vostreamourmue, 

Dont il est en paine et en piour. 

En ta mue n'a nule issue , 

Fors une qui m'est defîendue ; 

Et vostre biauté qui m'argtie. 

Vous avés ia clef de la tour 

Et ia mecine de l'ardour 

Dont mes cuers art , frit et tressue. 141 

« Douce dame de cuer amée , 

Je vous ai dite ma pensée. 

Parti vous ai , si prcnderés 

Se il vous plaist; mors m'ert privée 

On la plus grand joie doublée 

Qui onques fust ; c'est vérités. 

Lequel que volés me donnés 

Et je le prendrai en bon gré. 

Mais voir se la mors m'est donnée 

Pour vers vous faire lolautés , 

Apres moi sera fox clamés 

Par qui amie ert tant amée. ir>3 

« Dame, dites vostre plaisir; 

C'est martires de trop languir, 

Assés vaut miex morir briement, 

Je sui appariiliés d'oïr 

Ma dolour ou mon esjoïr. 

Mon bien, ma joie ou mon torment. 

Respondés moi vostre talent 

Se vostre cuers a mol s'assent 

Ou se del tout me veut guerpir, 

Del tout sui vostres ligement. 

C'est en vostre commandement 

De Joie avoir, de mort sentir. » 165 



(1) Àmaritoê. — (3) Ixtbefaeit, barb. lahesnl ? 



COMPLAINTE D AMOUR. 



409 



Signeqr. ce est ci la priière 
Qae je fls a ma mie chière , 
resgardés se par nai droit 
Devroit avoir tele manière 
Qae ele se fëist plas flere 
Pour moi mètre en grignour destroit ; 
Et certes cil qai çoa diroit 
Je croi que trop grant tort aoroit. 
li diroit ce devant derrière. 
Qai pour bien fait max me donrolt 
Amors bien fausser le devroit 
177 A qui ia quereie est entière. 

Sa response vous conterai : 
Dedens ie cuer escrite i'ai. 
Je ne ia porole oublier 
Quant d'aucune part vient esmai 
Ooblier ne ie puet , bien sai. 
Qui del contraire a desirier. 
Ele me dist : « Traiiés arrier ! 
Si ne me venés plus priier ; 
Car au caer que maintenant ai 
Vous n'i poriiés gaagnier 
En aulre iiu aies briliier ! 
D'amours cbierir que faire n'ai (1). 
Tous dites (ensl l'entend!) 
Que pour mol avés max senti? » 
~ « Certes dame , c'est vérités. 
Ains de tex max parler n'oi. 
Dout et amer (sont tout ainsi) 
Ont vers vous tornés mes pensés. » 
— « Or sai-ge bien, grant tort avés, 
Fist eie, qui si vous clamés 
De moi , si ne l'ai desservi ; 
AInques pills que vous fustes nés 
Ne fu tele ma volentés 
301 Que vous eussiés mal par mi. 



« Mal et ainsi me doinst Dix joie 

Que Je moult a envis vaurroie 

Que vous eussiés mal par moi ; 

Mais se vostre cuers se desroie 

Et il vous met en maie voie, 

De ce n'aflert noient a moi , 

Ne Je n'en preng noient sur moi. 

J'aim mix que soliés en effroi 

Que Je ; pour coi en mentirole ? 

Mal gré me sauriés , Je croi , 

Se vous disoie en maie foi : 

Je vous aim ; et puis en mentoie. %\S 

« Puisque mes cuers ne s*i assent, 
De l'otrolier n'ai nul talent; 
Si ne m'en devroit nus blasmer 
Ains .vous io. Tost aies vous ent 
Car je vous di certainement : 
Vous n'i poés riens conquester. 
Aussi tost auriés la mer 
Bspuisié , sans iauwe boster. 
Com vous me donriés talent 
D'amours servir ne bonerer. 
De IL me cuic moult bien garder-, 
ie ne la dons ne tant ne quant. 235 

« On dist pieça, tout en apert : 

Mal doit avoir qui le dessert. 

Se je laissoie mon usage 

Et Je me metoie ei dessert 

Dont on le cuer et le cors pert , 

Je ne seroie mie sage. 

Se vous avés el cuer tel rage, 

Ne voel pas partir ai malage ; 

Fax est qui mauvais mestre sert 

Bon fait lalssier le signorage 

Ou on ne conquiert fors damage. 

Qui plus l met et plus i pert. » 337 



. (I) Ce vers est écrit deux fois de suite. Il y avait d'abord : « D'amours ciérir; 
qu'en faire n'ai. » 



410 



GOMPIAINTB D AMOUB« 



« Gertds t dame , bien m'i acort. 
De ce dire n'avôs nal tort ; 
Autrement ne vous os' desdire , 
Mais n'ai pas desservie mort 
Et si morrai sans nul ressort 
Pais qae me volés escondire 
Las! caitis, dolerex, plains d'ire, 
De mon anai , de mon martire 
Caidai en vous trouver confort. 
Qaant vous plaira moi escondire, 
Ne sai que faire ne ke dire , 
249 Fors tant que je morrai a tort. » 

— « Morrés et vous? pour coi morrés? 
Se vostre dis est vérités 
Que vostre cuers soit en moi mis , 
Congié vous doint que l'en r'ostés 
Et en autre lieu le metés t 
La on il soit miex recueillis. 
Ainsi serés de mort garis. » — 
« Douce dame , par saint Denis I 
Amours , sans falndre, n'est pas tés. • 
Qui bien aime , il hait a envis ; 
Pour cou n'ert ja mes cuers eschls (1) 
361 De vous , a qui il s'est donnés. 

« Ne samble pas drois ne raison 
Puis que j'ai fait de mon cuer don 
Que Je le doie recuellir ; 
Je l'ai mis en vostre prison , 
Et si vous dirai l'occoison 
Pour coi je le vaus consentir. 
Je vei en vous si mon plaisir 
Que de biaaté , de bonté d'oir 
Que n'i puis se gaaignier non , 
Se mi oel ne me font mentir 
Qui , pour vous , vinrent assaillir 
273 Mon cuer et mis l'ont en prison. » 



— « Or avés dit trop grant folie 
Ains mais tele ne fu oie 
Ne si graot bourde controovée. 
Vostre oel sont en vostre bailiie ; 
Si dftes que dure assaillie 
Ont vostre cuer pour moi livrée ! » — 
« Dame c'est vérités prouvée. ~ 
Par foi , ains est bourde trouvée 
Qae par moi voir ne fu ce mie 
Bien croi que par vous ne fu mie > 

— 4c Dame , ma parole escoulée 
N'avés pas bien , ne recordée. 206 

Mais pour vous fu. »— Pour moi? Pour coi 

Sont dont vostre oel si dessous moi » 

Que pour moi ont le cuer navré?»— 

« OU, dame, foi que vous doi, 

Si vous dirai raison pour coi 

Mi oel sont consillier privé 

A mon cuer, or ont regardé 

Vostre gent cors piain de biauté , 

Dont 11 l'ont mis en tel effroi 

Que se par deboinaireté 

Ne me restorés me santé 

Je morrai par ma bone foi » ^ 297 

« Par vostre bone fol, comment? » — 

c Dame , je vous dirai briement 

Pour col j'ai en vous mon cuer mis : 

Vostre cuer non avés noient 

Dame , ma volentés autant 

Vaut com mes cuers, ce m'est avis; 

Mes caers et mes voloirs tous dis , 

De nulai n'en serai desdis 

Qui ait en lui entendement ; 

Et quant j'ai tout mon voloir pris 

Et mis l'ai en vostre devis , 

Ce m'est vis , loialtés est grant » 309 



(1) Bxihts. 



GOMPfcàllITB D AMOUR* 



4il 



« Vous vous faites moût iofans hom. 
Tex paroles bien entendom , 
Hais ]a par çoa ni ataindries. 
Se vous estes en ma prison 
Si i soiiés longue saison 
Tant comme vous estre 1 voldrots ; 
Quant assés esté i aurés , 
S'il ne TOUS siet vous en irés , 
Si pais6é-je avoir pardon , 
Que Je sace. Pius n'en aurés. 
Faites ie mix que porois 
321 Que ja de m'amour n'aarés don. 

« Aies vous ent. Sachiéssans doute. 
Ce est la eertaineté toute 
Que vous n'aurés point de m'aroor. » 
« Dame dont mestes vous la goûte 
Ou flsique; n'a mestier toute. 
De la mort n'a mais nul retour ; 
Or morrai-ge a grant dolour ! 
Certes çou ert grant deshonour 
A vous ; onques n'en aiiés doute 
De ma lionte ne de m'onour. 9 — 
« Mais aies vous ent sans demour; 
333 D'oir sui anuiô toute. 

« Ou vous de ci vous en irés 
Ou jon , lequel que vous vaurrés ; 
Mais que ctie sera maintenant. » — 
« Douce dame, quant c'est vos grés 
Je ne sui mie si osés. 
Je ne n'ai tant de hardement 
Que plus alaisse demourant. 
Ancois dame a Dieu vous commant; 
De vous me part moût esgarés ; 
Esgarés m'en vois volrement. 
Mes cuers cache et noient ne prent 
345 Fors que doleurs pour loialtés. » 



Atant de ma dame parti 
A peu 11 cuers ne me parti 
Quant de U me convint partir. 



Ja couars n'ara bêle amie (i). 

Apres ces mos je m'esvillai ; 

A mervelle me mervUlal 

De ce que je pitié oi. 

En mon cuer ses dis avisai 

Et mon voloir acertenai 

An conseil qu'ele m'eut basil. 

A tant del bols me départi 

Et d'espoir mon cuer garandi , 

Tant que vint l'issue de may. 

Quant passés fn plus n'atendi ; 

Douteus de faute, de merci, 

Vers ma dame m'en retomal. 361 

Je la trouvai en une place 

Qui ert clere comme une glace 

De la grant biauté que ele a; 

Avoec 11 n'ot qui noise face. 

Grant peur ot ne li desplae 

La venue que je fls la. 

Ainsi com mes cuers m*ensignai 

Qui grant pièce servie Fa, 

M'ajenoill^l devant sa face 

Mais ma bouce mot ne sonna. 

Bien sai pour coi : Ele n'osa ; 

Trop redoute sa maie grasce. 373 

Ainsi grant pièce fumes coi. 
Ma dame si regarda moi 
Et je 11 , peureusement. 
Mulaus (2) ressambliohs andoi 
Tant c'ains me fu que je doi 
Dire que quier, premièrement. 
Dont dis : « Dame, cuers qui ne ment, 



(1) Le vers précédent termine le feuillet 105, et celui-ci commence le feuillet 106. 
11 y a certainement entre les deux une liewie d'un ou plusieurs feuillets. -^ (3) Muets. 



412 



COMPLAINTE D AMOUR. 



Qai a vostre commandement 
Est , et sera en bonne foi , 
Vient de rechief merci priant 
Pour ce qae de mort ait garant , 
385 Car en vous gist; n'aiilours ne voi.' 

« Dame , toale Joie ai perdue 
Ores, dont qae me fa mal solae 
Li priiere qae je vous ûs : 
Dame , pour Dieu caers qui ne mue 
Et qui d'un point ne se remue 
Est moût ioiaus , ce m'est avis ; 
Mes cuers m'est si tous en vous mis 
Que jamais jour n'en ert esctiis ; 
Tout adies vous sieut et salue. 
Se le jour ai mai , la nuit pis ; 
El cors m'avés le tison mis 
397 Qui si m'estendeille et remue. » 

Puis que j'eu commencié a dire , 
Bien li racontai le martire 
Et le torment que j'en souffert. 
En racontant mes cuers souspire ; 
Mi oeil n'eurent talent de rire , 
De larmes furent tout (l) couvert. 
Je li dis trestout en apert 
Gomment la soie amours ne sert , 
Que or mi boute , or mi retire. 
« Ainsi ai trouvé tans dyvert, 
Dame; a moi, comme a vous couvert, 
409 Av(^s fait souffrir maint martire. » 

Madame a moi , bonement , 
Ne fist pas si cruel samblant 
Com je li vi autre fois faire ; 
Ançois quant j'euc dit mon talent, 
Respondi amiabiement : 
« Dous amis , je ne sai que faire. 



Tans vous ai veu de max traire 
Pour moi , que je plus débonnaire 
Serai vers vous d'ore en avant. 
Pitiés m'a moustré vostre afaire ; 
Bien sai, de voir, sans fainte faire, 
Amée m'avés loiaiment. 421 

« Amée m'avés, bien le sai, 
N'onques mais jor ne vous amai , 
Fors puis que cis mois fu entrés. 
Des grans toumens (%) que fais vous ai 
Tous bail amende , prenés lai 
Tele com vous deviserés ; 
Bien sai que cose ne fer<^s 
Dont vous doiiés estre biasmés , 
Puis que vous m'amés de cuer vrai. 
Ne pour quant vostre bon ferés, 
Car de moi estes si biasmés 
Que tout vostre plaisir ferai. » (:):) 

Quant j'euc entendu ces mos dous, 

Qui si me furent saverous. 

Si liés fui . nui nei doit cuidier ; 

Liés si . m'ait le dix de tous , 

Je fui si liés que nus courons 

Ne peust mie aprocbier 

L'amende que me vaut baillier. 

Plus mie refuser n'en quier 

Puis 11 rendl comme amourous 

Et dis : « Dame , pour i. baisier 

Vous quit trestout le destorbier 

Quej ai lonclans souffert pour vous, j» 445 

— « Pouri. baisier, biaus dous amis. 
Voir ja ne vous ert escondis , 
Ne cist ne des autres v. cens. » — 
A dont entre mes bras le pris 
Et ele entre les siens m'a mis ; 



(1) Il y a trettout. — (3) Sic, pour tormen$. 



COMPLAINTE D AMOUR. 



413 



De ce ne sui-ge pas dolens , 
Que je vi ses biaus iex rians 
Qui si près des miens sont joignans, 
Et bouce a boace et vis a vis ! 
Dont sui-ge liés, dont sui joians 
Joians si , me soit Dla aidans ! 
457 Ne volsisse estre en paradis. 

Et je , pour coi estre 1 volsisse 
Puis que en un me partesise 
De la grant joie qui me lace? 
Pour coi la joie garpeslsse 
Qui ma doleur si apetise 
Par sa valeur et par sa grasce? 
Joie m'a. Pour, si me manace, 
Jamais ne quic que mal me face : 
Car joie s'est en son lieu mise, 
Qui il a tolue sa place. 
Bien doit cascuns sivir la trace 
469 D'amours qui ensi rent service. 

J'ose bien tiemoignier par droit 
Que qui tout l'or del monde auroit, 
Si le meist a une part, 
D'autre part un baisier verroit 
De celé qui il ameroit 
Tant corn fas celé que Dix gart, 
Ja alor ne prendrolt regart 
Ançois courroit de celé part 
U amours 11 ensegneroit. 
Amours pas ingalment ne part ; 
L'un donne joie, l'autre bart; 
481 Un flate et les autres déçoit. 

Qui les max en sent bien doit croire 
Amors n'est mie miex adoire 
Ançois estûx et amertume 



Car aussi amé-jou espoire 
Entendant fait fable pour voire 
Les uns taint palist et alume 
Moût par a dy verse coustume 
A l'un est largue, a i autre enfrume 
Les autres fait mençoigne acroire 
Et les autres de leur cuers plume. 
Se ne fust la grant souatume 
D'espoir nus n'en eûst victoire. 493 

Comment c'aillent 11 autres afaire 

D'endroit moi ne voel plainte faire 

Vers amours, car j'auroie tort 

Quant pitiés a fait mon afàire 

De mes max me doi mais bien taire. 

SI ferai-ge , Je m'I acort , 

Fors tant que pour doner confort 

A ciaus qui les max ont a tort 

Je lo tant facent qu'il 1 paire 

Par lolalté et par aport 

De cuer ainsi atent confort 

Qui en veut a bonne fin traire. 505 

De sor voel Oner m'aventure. 
Ll rois de toute créature 
Gart cell pour qui je l'ai faite. 
Si com nostre amour lonc tans dure, 
Garder la doit bien par droiture 
Car quant ll l'eut a ses mains iaile, 
Et de si grant biauté pourtralte. 
En grant bonté l'a si parfaite. 
Que tous biens i est sans mesure. 
Mais s'ele me devoit de dete 
S'amour ; et je l'ai a mol trete, 
Ce n'est mie contre nature. 517 

BXPLIGIT. 



AUTRE 



SALUT D'AMOUR 



Doace amie , salus vous mande 
Cil qui de yoqs aient l'amande 
Des grans toarmens qu'il a soaffers. 
Yos hom a esté el vos e ers , 
Et sera toas jours bonnement , 
Car se loialté ne ment 
Espoir ai d'estre vos amis. 
8 Ea bone amour ai mon cuer mis. 

Voiremftnt l'ai mfcs en amour, 
Si boina i|ae ne passe jour 
Que je a'i pens' pbis de cent fois; 
Hout sui angoiseua et destrois 
De penser et de souspirer, 
Et de sa biauté ramembrer, 
Quar si m'a mis en graat elbroi 
Bien sai qu'ele morira 
17 Se amours ne la vaint pour moy. 

Se amours pour moi ne la vaint; 
Gellui ressamble qui se plainjt 
Tous jours, et noient n'assouage; 
Hais ele ne seroit pas sage 
Se son serjant faisoit morir. 
En ce cbarU que pores oïr 
▲i grant espérance tous jors : 
25 De deboinaireté vient amors. 

Amors en vient, certes c'est voira. 
Estre ne puet graindres avoirs 
A feçxe qui de lui avoir 
Et le croi bien de li savoir 
Que ele l'a et si set bien 
Que je l'aime sur toute rien. 
Tous jours m'est la dolour noveie ; 
Ci me point vive estincele 
34 Au cuer desous la mamele. 



Desous la mamele me point 

Li dous maus qui mon cuer s^oint 

A s'amour que je tant désir. 

Bêle , or vous viegne a plaisir 

De moi alogier ma dolour 

Que je sens pour vous nuit et jour, 

Tant que toug U miens cors en font 

Dix ! pour coi la regardai , 

Quant si vair oel tral m'ont? is 

Trail Si, m'aït Dix, je ment 
Délivrer les en voel briement 
Se mes voloirs a çou me maine 
Qu'avoir voelle doleur et paine , 
En cou n'ont si oel riens mesfait. 
Non voir ; mais ce dire me fait 
La grant amour que j'ai a U, 
Douce dame a qui je sui, 

Pour Dieu merci. 52 

Pour Dieu merci , pia douce amie ; 
Vous pri que vous n'ociés mie 
Geli qui est vos liges hom 
Et qui met en vostre abandon 
Son cuer, son cors, tant riens ae crient 
El, pour l'amour qui de vous vient, 
Demaine souvent joie et plours. 
Jolis sui, jolis ce me font amors. 60 

D'autre part r'ai une bataille. 
Jolis me font amors sans faille 
Qui moût me destraint durement . 
Car je sai bien certainement 
Qu'en trop haut lieu ai ma main mise(l}, 
Hais il a tant en li franchise 
Que, s'il li plait, merci aurai. 
Se pour bien amer doit nus avoir 
Joie, je Tarai. 69 



(1) C'était une trop grande dame pour lui. 



LAI D'AMOUR 



Nus, ue puet , sans boine amour, 

GraDt joie avoir. 
Ses grans sens me fait doloir» 

Et sa biauté. 
Plas bêle est d'un jor d'esté , 

Ce m'est avis. 
Las quant je regart le Ils 

Sous le vermeil, 
Yoi4 moût souvent men esvel 

Pour lui ovrer. 
Corne sait moût souspirer 

Que n'a une mie 
Qui voell ja estre ma mie (l) 

Se n'est un jour; 
Et, Dix dole, verroit la flerour 

Tout d'une bee. 
Ele m'a la mort donnée 

S'ele ne m'aime. 
Sa biauté dont mes cuers se claime 

Yoel deviser : 
Ele a le front aussi cler 

Gomme cristal , 
SI chevel sont de un métal 

D'or erdordé. 
Si sorcil ne sont pas pelé 

Ains sont brunet ; 
Si bien sont fait au lignoleit 

Comme a devise. 
Dix . com sont de bêle assises 

Ses oreilles ! 
Je me merveil a mervelles 
De son [gens] col; 
33 On me tenroit bien a fol 



Se l'oublloie : 
Ele l'a lono et si blancoie 

Comme argent, 
Et si rit si très doucement 

De ses biaus iex 
Que de ses deux mains les flst dix 

Pour moi grever ; 
Il sont vair et riant et clair 

Et blanc entour 
Et s'a aussi fresche colour 

Com rose en mai. 
Le cors joli et le cuer gai 

Tout par raison. 
Gomment deviseroit nus bon 

Les dens qu'ele a; 
Ains nature ne les fonrma 

Qu'ele ne seut. 
Mais Dix qui bien faire le seut 

Par son commant , 
Les i mist si sereement 

Qu il ne pot plus. 
Hont sont courtoisement repus 

De ses levrëtes , 
Qui sont grosses et vermlUëtes 

Sur la bouce ; 
La douceur dusk'au cuer m'entonce 

Nuit et jour, 
Et si ressont de tel coulour 

Comme d'argent. 

ri le a le nés si avenant 

Qu'il n'I faut rien. 
Il n'est trop cours , ce sage bien. 

N'il n'est trop Iojqs. 6^ 



(1) Le texte ici, et en d'autres endroits, n'est pas bien sûr. L'écriture étant ef- 
faeée, um plume moins ancienne, maiê enoore du xiv* siècle, l'a ropassée et 
peut-être a dénaturé tes v«C8. 



416 



LAI D AMOUB. 



Si, n'a mie trop cours talons 

Ce m'est avis. 
La gorge a plus blance que lis 

Sous le menton ; 
Et li dous plois , c'on dlst goitron , 

Li avient si , 
Que li jours en piain miedi 

N'est pas si blans. 
S'a les bras Ions, haingres les flans, 

S'est longue et droite. 
L'amour de li que je convoite 

M[e] a si pris , 
Que je ne puis escaper vis 

S'ele ne m'aime. 
S'a Ions les dois et douce aiaine 

Et bêles mains. 
S'est crassète, s'a bêles rains 

Et s'est courtoise 
Environ li , n'a une toise , 

N'a fors bonté. 
Ici m'a amours arresté ; 

Du sureplus 
Le doue trésor qui est reclus (l) 

Ne vi-je onques; 
Se l'eusse veu adonqnes , 

Sous les dras, 
Confortés fust de grant soûlas 

Mes dous mehains. 
Mais bien vol ne puis estre sains 

De ce malage 
Se ele ne m'oste la rage 

De mon cuer. 
Coment ? Le saurés , douce suer, 

Se jeu vous conte. 
Tous esbabis serai de honte 

Aucommencier; 
Ne pourquant irai vous priier ; 
104 Dix m'en doinst Joie. 



< Beie, Amours a vous m'envoie. 

Pour Dieu merci. 
Savës vous comment je ving ei 

Com prisonnier? 
Car vous m'avez pris tout entier 

Et cuér et cors , 
N'une riens n'en lais an dehors 

Qui me chierisse 
Car trestous sui en vo service 

Sans fausser 
Et si ne m'en voel destourner, 

Ne ne voldroie ; 
Que a tous jors vostres ne soie. 

Douce amie. 
Souvent me fait dure assaillie 

Yo biautés ; 
Car nule part n'est mes pensés, 

Se en vous non. 
Ne puis mengier car ne poisson 

N'autre viande, 
Nule riens mes cuers ne demande 

Fors que vous. 
Or vous ai dit, tout a estrous 

Çou que pensoie. 
Si me poès mettre en la voie 

De morir, 
Ou de grant joie recueillir 

A tous jors mes (2). 
Icist dui mes sont moul divers 

• 

Li un de l'autre ; 
Or me donnés u un ou l'autre : 
En vous en est. » 

< Qu'est ce, dont vient ore ce plet 

Que vous me dites 
Qne vous estes trestous miens quites, 

Cuer et cors? 140 



(1) Le copiste a mis rtpw. — (3) Par inadvertance, le copiste a répété deux fois 
ces SIX vers, en variant : Oe que pentoie À tout jour tnait. 



LAI OAMOUB. 



417 



Je ne vous lis onques effors 

De vo service. 
Tous me dites tout par faintise , 

Bien le sai ; 
Mais ja jour ne vous amerai 

Pour tel parole ; 
Ce n'est mie max qui m'affole 

Que d'amer. 
Je n'ai nis un talent d'amer, 

Vous ne autrui. 
Ja ne serai , n'onques ne fui 

En son dangier. 
Car trop i a grevex meslier, 

Ce m'a on dit. 
Si aurés de moi l'escondit ; 

Bien le sachois. 
Car vous dites tout par gabois , 

Pour essaiier 
Se vous me poriiés ploiier 

En tel manière. » 

— « Si m'ait Dix , amie ctiière , 

N'est pas gabois 
Ce que vous di, ains est tous voirs 

Bien le sachiés. 
Et s'il vous plaist , si essaiiés 

Se vostres sui. 
Vous m'avés mis en tel estai 

Que je ne puis . 
Ne par les jours ne par les nais , 

Mou cuers ravoir. 
Pour çou m'estuet par est a voir 

Priier merci ; 
Se je vous pri comme a celui 

Qui mon cuer a. 

— Je l'ai ! voire? Qui l'esraça 

De vostre cors? 

— Je le vous dirai : Il effors 

De vo biauté ; 
Vostre cors H bel acesmés 
Et vostre sens. 

— Mes sens qui a meffait? Mes sens 
l&i Ne mes savoirs 

T. VIII. 



Onques ni misent leur poolrs , 

Que je seusse ; 
Et se je vostre cuer eusse 

En mon pooir, 
Tantost le vous rendisse voir, 

Sans détenir; 
Car je ne vcel riens retenir 

Del vostre a tort. 

— « Douce dame n'est mie a tort, 

Ains est a droit r 
Car quant vostre amours l'enportoit, 

Ne'i savlés mie. 
Or le savés vous , douce amie ; 

Se'l me rendes. 
SI m'aurës de tous max jeté 

Par vo bonté. 

— Ice que jou ai emporté 

Vous renc je bien ; 
Sans nule riens mètre du mien 
Cors ne avoir. 

— Je ne le puis mie ravoir 

En tel manière 
Se ne m'amés , amie chièrc ; 

Nient autrement. 
Jamais n'aurai herbegement 

Se en vous non. 
Tous jors crt en vostre abandon, 

Com prlsoniers. 
Certes mie ravoir n'en quier 

Se n'est de prest ; 
Et puis que de servir prest est , 

Il ne pueteslre. 
S'il sert a deboinaire mestre , 

Que guerredon 
Ne lui dolnst, ou face aucun don 

Dont 11 s'esjoisse. 
Bien doit amender de service 

Qui bien sert ; 
Et se mes cuers son servir pert 

C'ert vostre honte. 

— Ma bonté? Voire! A moi que monte 

S'ilsedeut? 221 

il 



4i8 



IJ^i D AMOUR. 



36i 



S'il meismes la verge quelt 

Dont est l)aku8 ? 
Nus n'est a li garir tenus , 

Ce m'est avis. 
Se folemenl s'est en moi mis . 

Je n'en puis mes. 
Or m'en laissiés ester tiui mes 

Je vous en pri. » 

— « Digne, n'aûert pas a ami 

. Qu'il escondie 
Pe riens la yolonté s'amie 

Ne sa requeste. 
Respondés moi a une enqueste 

Que vous demant ; 
Et puis 3i me tairai a tant. 

Quant à ceste beure, 
Se vous savés que je labeure 

Loiai[e]ment , 
Ainsi com font li vrai amant , 

Et je vous serf, 
Si sougis que com de vo serf 

En poés faire ; 
Se vous yëés mon grant contraire 

Et mon mescief , 
Yerrai-ge ja nul jour a clef 

De vostre amour, 
Par priière ne par clamour? 

Dites le moi , 
Si me metés en grant effroi , 

Ou en espoir 
D'ataindre a mon très doue voloir? 

Il ne me chaut 
Combien j'en aie froit ne caut 

Ne duel ne ire ; 
Mais que j'en puisse en la un rire 

Et avoir joie , 
Se il vous plest que vostres soie. 

Ains mais tel vie 
Ne f4 entr'ami et an)le 

Yraiement; 



Respondés m'eut vostru talent 
De çou vous pri. » 

— < \ olentiers. Se vous m'amés si 

Com vous contés, 
Bien en pora estre doutés 

En aucun point, 
Mes cuers, se il voit qu'en tel point 

Comme vous dites 
Soit tous jors miens, liges et quites 

Sans fausser ; 
Mais bien le vaurrai esprouver. 

Sachies ançois 
Ne voel pas que vous me gabols 

De foie trueve, 
Ne que j'aie d'amour reprucvc 

S'ei n'est vraie. 
Car 11 avlent qu'en sa manaie 

N'i ait amours. 
Je voirai poursivir tous jors 

Sa volenté; 
Et pour cou sui-ge en volenté 

De bien savoir 
Le cuer de celi qui avoir 

Vourra m'amour. » 

— « Dame , ce n'est mie dolour ; 

Et grant mercis ! 
Car ou croi que n'est pas péris. 

Mes grans travax 
De sor enduerrai mes max, 

En bon espoir. 
Quant il vous plaira , mon doloir . 

Metés en joie. 
Or me gar que je ne recroie 

De vous amer; 
Car vous m'en porriés clamer 

A recréant. » 

— « Non ferai-je. Je vous créant ; 

N'en doutés ja. » 

— « J'atendrai tant merchi, dame, 

Qu'il vous plaira. » 304 



DIT, FÂTRÂSIES, ÂME MARIA. 



Nous arrivons aux moindres œuvres de notre auteur. 

Le Dit de Folle Largesse est une historiette bourgeoise dont 
rien ne rachète la trivialité. Le versificateur prêche contre les 
prodigues. Un pauvre homme gagnait sa vie en allant au bord 
de la mer chercher du sel qu'il rapportait à la ville. Il se marie, 
et sa femme, mauvaise économe, donnait le sel gratis aux voi- 
sines à langue flatteuse. Le saunier s'en aperçoit, et sous pré- 
texte que la promenade et Tair de la mer la feront joliette, il 
remiQène avec lui e( lui donne, ^n retour, une part d^ ^a 
charge à porter. La dame copaprend tout le mérite de son ba- 
ron, comme elle le nomme, lorsqu'à moitié chemin elle se sent 
près de succombera la fatigue; elle demande pardon et devient 
si bonne ménagère qu'au bout de deux ans elle a économisé 
l'argent nécessaire pour acheter un cheval qui épargne au sau- 
nier le plus gros de sa peine. 

Suivent deux Fatrasies de Beaumanoir. On appelle Fatras et 
Fatrasies ou encore Resveries, des pièces de vers qui présentent 
une contexture régulière, le nombre, la mesure et la ripie, mais 
auxquelles on ne voit pas de sens. Ce sont des mots juxtaposés 
métriquement de manière à former une musique pour l'oreille, 
sans offrir d'autre aliment à l'esprit que l'irritation causée par 
l'impossibilité de comprendre. Du moins on le croit ainsi. Les 
auteurs de « l'Histoire littéraire de la France » (xxiii , 506) disent 
à ce sujet : « C'est, dans une langue qui naît à peine, le parti 
pris de parler sans rien dire; c'est lorsqu'il y aurait tant d'hono- 
rables travaux à faire pour perfectionner cette langue , de hon- 
teux efforts pour la flétrir avant le temps par ce misérable abus 
de la parole qui ne semble plus que l'accent des brutes, du mo- 
ment où elle cesse d'être l'expression de la pensée. » 

Quelque bas qu'on veuille placer le niveau intellectuel du 
Moyen Âge, je me refuse à croire qu'il se soit amusé ^ux plates 
niaiseries dont on l'accuse. Ce qui est vraisemblable, c'est que 



420 LES POÉSIES DE BEAUMANOIR. 

les Fatrasies étaient ou des essais de versification dans lesquels 
on s'exerçait à des difficultés de rime ou de mémoire, ou bien 
c'étaient des jeux de société. Et, dans l'un et l'autre cas, le ca- 
ractère de ce genre d'ouvrage était l'improvisation. La seconde 
des deux Fatrasies de Beaumanoir est formée de couplets de 
onze vers à rimes entremêlées de manière à présenter quelque 
difficulté à celui qui aurait été chargé , sur la vue d'un de ces 
couplets, d'en composer immédiatement de pareils, même abs- 
traction faite de sens et de raison. Pour ce qui est de la Fatrasie 
n^* I, quand même nous n'aurions pas le titre dont elle est pré- 
cédée : tt En grant esveil sui d'un conseil que vous demant » et 
qui annonce un jeu de société analogue au jeu bien connu : 

Je vous vends mon corbillon , 
Qu'y met-on , 

quand même certaines strophes n'indiqueraient pas d'une ma- 
nière expressive, celle-ci par exemple *. 

Sire Robers , 
Faites vos vers , 
Qol pensés si 

que la pièce toute entière est une sorte de conversation par 
propos interrompus; quand même on ne serait pas frappé de 
ce mouvement général des 74 couplets dont elle se compose, 
chacun formant un sens achevé et renvoyant la parole, avec la 
rime, au couplet qui suit; quand même toutes ces observations 
échapperaient, le manuscrit de Beaumanoir nous fournirait une 
preuve que les Fatrasies ont bien le caractère que nous leur at- 
tribuons : c'est qu'au texte est jointe une miniature, dans laquelle 
on voit cinq personnages placés debout les uns en face des autres 
et parlant avec animation. C'est évidemment cette société de 
joueurs et versificateurs où chacun rime à son tour et renvoyé 
la rime à son voisin. 

Loin de mériter nos mépris, les gens qui se livraient à cet 
exercice prouvaient une agilité d'esprit que nous n'égalerions 
pas sans peine, et ceux qui ont pu nous conserver par écrit quel- 
ques-unes de ces pièces improvisées avaient certainement une 
excellente mémoire. 



LE DIT DE FOLLE LARGESSE 



De foie larguece casti 
Tous ciaos qai en tont aati (1) ; 
Car nus ne la puet maintenir 
Qui en puist a bon cief venir. 
Je ne blasme pas le donner, 
Ne les bontés guerredoner; 
Mais il convient manière et sens 
De soi tenir ou droit assens 
Par coi on paist le gré avoir 
Des bons , sans perdre son avoir. 
An fol large ne chaot de rien 
Ou ses avoirs voist mal ou bien 
Qui toutes gens mete a .1. fuer 
Par fol sens jele le sien poer 

Maint homme en est deceu 

Et tans si deceu 

Qui dans i avoient 

Gii le sien en avoient. 

Pour cou, dist on en un reclaim : 
« Tant as, tant vaus et je tant faim. » 
Li sages larges n'est pas tex 
Ançois regarde combien Deus 
Li a perte de son avoir 
Et puis si prent garde au savoir 
Et puis au povre que au rice 
Car je tieng a sot et a nice 
Qui avoir a, se larguement 
N'en départ a la povre gent. 
Mais au fol largue point ne caut 
S'il donne ou au bas u au baut ; 
Et une gent a , par le mont ; 
Qui souvent perdent ce kil ont 
Par ce ke il ne sevent mie 
La grant paine ne la hascbie 
35 Qu'il convient au povre homme avoir 



Ains qu'il puist avoir bon avoir. 
Nus ne sait que bons avoirs vaut 
S'il ne set qui sont 11 assaut 
Et li travail du pourcacier. 
En essample voel commencbier 
Un conte dont savoir pores 
Vous qui entendre le volrés 
Il sait mix puis conjoir l'aiso. 
Qui sueffre aucune fois mesaise 
Or oés mais que nus ne tence 
Phelippes son conte commence. 



40 



A iiij lleuwes de la mer. 
Que tous li mondes doit amer 
Pour ce que bien fait à mainte ame, 
Manoit un preudom et sa femme. 
Li preudom ne manouvroit el 
Lors que souvent aioit au sel 
Assés avoit fait sa journée 
Quant il raportoit sa colée (-2). 
Avant ke se femme eûst prise 
Se chevissoit bien en tel guise , 
Car il vendoit son sel si bien 
Que il n'i perdoit onques rien. 
Si estoit cras et bien peOs (3) 
Et bien cauchiés , et bien vestus, 
Tant qu'il ne seut l'aisse qu'il eut. 
Famé voit. SI flst tant qu'il l'eut. 
Quant les noces furent passées 
Si se reprist a ses j ornées. 
A la mer va , du sel aporte 
Et a sa femme bien enorte 
Qu'ele le vende et l'argent pregne 
Ele respont qu'il ne desdaingne 
Son sens, mais au sel s'en revoist 69 



(1) Ccutigo atlacti. J'instruis sur la folio largesse tous ceux qui en sont 

atteints. — ("2) Charge. — (3) Pasttu. 



422 



LE DIT DE POLLE LARGESSE. 



Car s'ele puet et il li loist 
Si sagement le venâera 
72 Qae le tiers i gaaignera. 

Li preadons en fa forment lies. 
Au sel s'en rera moût haitles 
Hui et demain et cascun jour 
Gomme chit qui n'a nul séjour. 
Le jour ovre pour sa besoigne 
Mais la nuit encor pins ressoigne 
Pour le grant anul c'on li fait ; 
Car sa feme lès lui se trait 
Qui demeure a Tostel a aise 
Et ki peu sent de sa mesaise. 
Si resvoille et si le tastonne 
Tant l'esmuet et tant le tisonne , 
Comment que au preudome anuit , 
Qu'il veille dusk'a mienuit 
Pour sa femme a son gré servir. 
Et vers le jour quant veut dormir 
Si 11 dist : « Or sus , nul ami , 
Souvent vous vol trop endormi. 
Foi que je doi au roi eelestre , 
Deus iieues loing deussiés estre 
Mais bui de jours ne venrés paâ 
94 Se vous n'aies plus que le pas. » 

Adont convient que tost se iieve. 
Au sel s'en va quoiqu'il li grieve 
Et sa femme a l'oslel s'en voise 
Qui de canter pas ne s'acoise ; 
Despent et cbante , il ni eut el ; 
Peu entent a vendre son sel. 
Ses voisines et ses commères , 
Qui virent tost a ses manières 
En son cuer la foie larguece , 
L'une après l'autre a 11 s'adrece, 
105 Et la vielle qui plus set bonté 



Si li atralt de loing son conte 
Et dist : « Dix vous gart, roa toisine 
c Ou est li sires? » ■— « Il chemine, 
Respont sa femme , vers la mer. » 

— c Certes, moût le devons amer, » 
Fait eele qui moût la losenge. 

« Ainqaes ne le trouvai eslrange. 
« Moût souvent quant il revenait 
« Dou sel volentiers me donnoit ; 
« Et vous qui estes bonne et belc 
« Vés ci ma petite foissele 
« Qui n'en tenroil mie denrée 
« Se ele estoil tonte comblée. 
« SI vous pri que vous m'en donnée; 
« Bien vous sera guerredoiinés. » 
Celé respont .- « Moult volentiers 
« Tant comme il vous sera mestiers. 
« A mes voisins et as voisines 
« Et as vevcs et as mescbines 
«c Dites qu'cles en vicgnent querre. 
« Ja ne sera en si fort serre 
« Que volentiers ne leur en doigne 
« Ne voel qu'il en aient besoingne. 
« Revenés quant cis chi faurra. » 

— c Dame, adieu; cismox vous vaurra.» 130 

Alant la vielle s'en relorne ; 

Toutes ses voisines aourne (1) ; 

Va acontant la bone chiere 

Que 11 flst la jone saunierc. 

Gelés qui mestler en avoient 

Furent lies quant elles oient 

Que la sanni^re est si courtoise (2). 

Dist Mehaus , Nicbaus et Hersens : 

« Mais ouvrer nous co vient par sens. 

« Ne seroit par bon ce me samble,» 

Font eles , « c'allssons ensamble. 

« L'une 1 voist demain sans sejor 142 



(1) Àdjomat. — (9) Ce vers termine la 9« colonne du f» loi, v» ; le copiste , en 
passant |d'un feuilleta l'autre, a fait une omission. 



LB DIT DB rOLLE LÀRGBSSE. 



423 



« Et l'antre après dusk'al tierc jor. » 
Ainsi l'ont fait comme dit l'eurent 
Au sel apetichier labenrent. 
Tant 11 dient plantés paroles , 
Peu de sages , assés de foies , 
Que ses avoirs apetiça. 
Une pièce après s'avisa 
Li bons bom qui au sel aloit 
Que son sel plus souvent faloit 
Et a mains d'argent qu'il ne seut ; 
Et de cou durement se deut 
Qu'il ne set d'ont 11 vint la perte 
Dusques a cel jor qu'il vit Berte 
Issir dedens sa maison. 
Ll preudons la mist a raison , 
Bemanda-li qu'ele avoit quis ; 
Et ele li dlst : « Dous amis , 
c N'i alai querre fors que tant 
« Que jeu alal vir Hermesent 
« Vostre femme que je moût aim. 
« Si m'a donné de son levain 
« Fait celé qui bien set mentir 
« Pour cou qui me convienlpestrir. » 
Li preudon l'ot, qui sel et pense 
Qu'eie li ment en sa deffense. 
Si il a son giron ouvert 
Et a veti tout en apert 
De son sel une platelée ; 
Or ne II a mestier celée. 
Bien set comment ses sex s'en va : 
Berte laist et ele s'en va 
Moût honteuse et moût esbanbie , 
Et li sauniers pas ne s'oublie 
Qui est de sa perte doiens. 
Si pense comment, n'en quel sens, 
II puist sa femme doner cargo 
Par coi ne soit mie si large. 
Tant pensa avant et arrière 
181 Qu'il devisa n'en fera cbiere 



A sa femme , mais a la mer 

Le fera avoec li aler 

Pour li castoiier soutilment. 

Li fera aporter briement 

Dou sel trestout cargié son col : 

Demain saura bien se je vol 

Quant j'ai ma carge sur ma teste. 

Atant. de son penser s'arreste ; 

Si est venus en sa maison 

Sa femme le mist a raison. 

« Sire , fait ele , nos sex faut 

Pau cargastes, se Dix me saut, 

Devant ter quant vous en venfstea : 

Mais or en soliés clamés quites 

Par si , quant demain 1 venrés 

Que vous plus en aporterés. » 

— • «Dame, dlst il, moût volentiers; 

Mais il nous seroit bien mestiers 

Que vous avoec moi venissiés 

E j. fais en aportissiés. 

Ce n'est fors uns esbatemans : 

Vous verres (1) verdoiier les chans 

Et s'orrës cbanter Taloete ; 

Si en serés plus jollete. » 

— « Sire , dlst ele , je l'otrol ; 

Plus aaise en serés , je crol ; 

Aussi m'anuie le sejors ; 

Demain mouvrai quant il ert jors. » 

Atant la parole laissierent ; 

Apres souper tost se coudèrent 

Et aussi tost com l'aube crieve 

Cascuns d'aus ij. errant se liere. 

Testa se sont ; a la mer vont ; 

Deu wuls paniers portés i ont. 

La famé a l'aler se renvoise 

De son cant tentist la faloise. 

Li preudom n'en fait nule cbiëre 

Bien pense quant venra arrière 

Qu'il sera bien vendes (2) 220 



(1) Le copiste «i mis venrés. — {i) Je souligne Ici les mots doutejix et omets les 
illisibles. 



424 



LE DIT DE FOLLE LARGESSE. 



Tant tienent leur charge andai 
Que il sont a la mer ver.u. 
Du sel ont pris et retenu 
Tant que res furent leur panier ; 
Puis si s'en relornenl arrier. 
Huimais orrés , corn ailement 
227 Se démena dame Ermesent (l). 

Quant 11 falssiaus 11 apefa 
De çou qu'ele vint, lipesa; 
Si se commence a souffacbier 
Et a demourer par derrier. 
Ses barons aloit par devant , 
Et bien s'en va garde prenant. 
Il la semont d'aler bon pas. 
Ele respont : « En es le pas ? 
* Sire , certainement vous di 
Il n'est mie encore miedi ; 
Un petitet nous reposons. » 
Ll preudom dist : « Âlons , alons ; 
De reposer Irop vous bastés ; 
Encor ne sommes pas aies 
Je cuit le quart de nostre voie. » 
La femme lot ; peu s'en e.«joie ; 
En son cuer petit le déporte 
De ce faisiél que ele porte. 
Se ses barons o li ne fust 
Hout tost délivrée s'en fust. 
Toute voies n'ose prier lui , 
Ançols 11 celle son anui 
Pour çou que blasmer le soloit 
Quant il disoit qu'il se doloit. 
SI suelTre au mix que ele puet ; 
Grant cose en faut , l'estuet. 
Tant sueffre celé penitance 
Qu'ele a recreandir commence. 
A un fossé s'est apoilé 
Tant qu'ele s'est descarglé. 
358 Ses barons le volt, si s'arresle, 



Son fais osle de sur &a teste. 

<c Dame, dict il, que vous en samble? 

Mainte fois m'avés ce me samble 

Pour petit faissel laidenglé 

Aurai ge désormais congié 

De cargicr si peu que voldrai 

Par tel covent que je prendrai 

Avoec mon sel dcl vostre un peu. 

Slrc , dist ele , je facb veu 

Je ne vous en blasmerat mais 

Car trop par sont grevex tel fais. 

A tant 11 preudom 11 descarge 

Bien le tiers ou plus de sa garge 

Si l'a desseur sa carge mise 

Et ne pourquant grant paine a mise 

Que d'ilueques s'en voisent tost 

Qu'il veut que petit se repost. 275 

Andui recargent, si s'en vont 
Mie une lieue aie ne sont 
Quant ele reprent a lasser 
Or m'estuet mon orguel quasser 
Pense celé qu'avoir solole 
Certes bien hors del sens estoie 
Quant je créole mes voisines 
Pleust a Dieu que leur eschincs 
Eussent autrelant d'anui 
Comme la mole aura ancui 
Pour le fais qu'il m'estuet porter 
Ne me vienent mais en orter 
Que je leur doigne folement 

El or que Dieu qui ne ment 

Eles souplieroienl en vain 
Lasse comme j'ai le cuer vain 
Quant mes barons -se demanloit 
De son travail peu se sentoit 
Mes cuers qui ert si orgileus. 
Miex s'est vengiés, se m'ait Dex, 
De moi que s'il m'eUst batue. 296 



(1} Le copiste a écrit KrmenKPt. 



LE DIT DE FOLLE LARGESSE. 



435 



Jamais ne serai decéOe. 
. Ne viegne mais nul a i'ostel 
Pour qaerre demie de sel , 
Se il ne m'aporte l'argent. 
Il est moQlt de chetive gent 
Qtti folement jelent l'avoir 
303 Qu'a lor oes devrolent avoir. 

Atant s'arreste; aler ne puet. 
Par force reposer l'estuet. 
Que vous iroie je aiongant 
Ne ses reposées contant. 
Anals del escouter seroit 
Qui toutes les vous conteroit. 
Par tante fois se reposèrent 
Que quant a leur maison entrèrent 
Il esloit près de mienuit. 
Ne quldiés pas que il anuit 
À Ermesent quant fu venue : 
Couchié s'est (1) trestoute nue , 
Qu'eic ne se pot soustenir, 
Ou preudome n'ot qu'esjoir. 
Il soupa, puis s'ala couchier. 
L'endemain quant vit esclairier 
Dist a sa feme : « Levés sus ! 
Li jours est pieça apparus ; 
Alons au sel ; mais de semaine , 
Bfcle suer, on doit avoir paine 
Pour avoir, en cesl siècle , avoir ; 
Car avoirs fait souvent avoir 
Ricesse , joie et signourie : 
Que povretés ne feroit mie. 
Povretés fait mainte ame honte. » 
A sa femme plaist peu tel conte ; 
Si li respont : « Sire , par fol 
. Aler n'I puis ; ce poise moi 
Mais pour Dieu laissles me a I'ostel 
El je vendrai mix vostre sel. 
334 Saciés que se je (2) fis ains mais 



N'avoie pas connus le fais 
Ne les grietés de Taporter. 
Se vous me volés déporter 
Que je plus a la mer ne voise, 
Tous jours mais Vous serai cortoise; 
De çou que g'i alai me duel. 
Si contrai mix que je ne suel 
Vostre paine et vostre grieté. 
Mais se Dieu plaist en cest esté 
Tendrai tant amont et aval 
Que nous achèterons cheval 
Qui aportera vostre fais. 
Dame dist et je m'en tais 
Puis que m'avés fait convenance 
J'esgarderai vostre cbevance. 



319 



Atant s'en part. Eie demeure. 

En son Ht fu dusk'a haute heure 

Quant asssés se fu reposée 

Si s'est vers miedi levée. 

En sa maison ja l'atendoient 

Tex quatre qui dou sel voloient. 

Ele leur dist : « Volés vous sel? » 

Eles dient : « Ne volons el. 

Bien savons vous i fustes 1er 

Or en aurons nous sans dangier ; 

Et la saunière leur respont : 

« Foi que je doi le roi du mont 

Jamais par vos paroles fausses 

Ne me serviront de lex sausses 

Gomme pieça m'avés servie. 

Poitevine ne demie. 

N'en ares se je n'ai l'argent. 

C'est mervelie d'entre vous gent ; 

Vous quldiés pour noient l'aions 

Quant a la mer querre Talons? 

Non avons hier. Bien m'i parut; 

Pluiseur fois reposer m'estut. 

On ne (8) l'a pas si comme on veut. 372 



(1) Le copiste a écrit feit, — (9) Le copiste : que je ne fis. -^ (.S) Le copiste 
a mis ne deux fois. 



436 



LB DIT DB PÔLLt LARGtSSB. 



ToQs li cors encore tn'en deut. 
Qai on denier aura , denrée 
L'en ert maintenant mesurée ; 
Qal denier n'aora , si laist gage 
Par Dien qnl me flst à s'ymage. 
Aatrement point n'en porterés ; 
De mol mais ne voas mokerés. » 
Qaant les voisines l'entendirent 
Teles 1 eut qui du sel prirent; 
Et qui argent ou gage n'a 
De son sel mie n'emporta. 
Atant s'en sont d'illuec alées. 
Àins que passaissent ij jomées. 
Fu de foie larguece hors ; 
Et au bien vendre se prist lors 
Quanques ses barons aportoit. 
Si 1res bien et si cier vendoit 
Qn'alns que passas ij estes 
Eurent ij kevax acatés. 
Si leva il preadom carete ; 
Desore estnet, qu'il s'entremêle 
De mener sel par le païs , 
Et il n'en fu mie esbahls. 
Ains flst tant qu'il mouteplia. 
Ainsi sa femme castoia 
Et mlst bors de foie largueche. 
Si flrent tant puis sans pereche 
Qu'il furent rice et aaisô 
401 Et entre leur voisins prislé. 



Par ce conte poés savoir 
Que fox larghes pert son avoir 
El, moût souvent, maint tel largece 
En cuer oiseus plain de perece. 
Car cuers percceus ne veut aquerre 
Et 11 pol visex le desserre. 
L'escriture dlsl ce me samble 
Que qui a oiseuse s'asamble 
De fourvoiier est en péril 
Mainte âme , et menée en escil. 
Aussi dist ele qu'a délivre 
Devons aquerre com pour vivre 
Et vivre com pour lues mourir ; 
Car on ne sait quant doit venir 
A cascun l'cure de la mort 
Pour çou a tout le mont enort 
Qu'il sacenl vivre sagement 
Et donner ordeneement. 
Or si pri