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MEMOIRES 

DE 

L'INSTITUT ROYAL 

DE FRANCE, 

ACADÉMIE 

DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES. 



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MÉMOIRES 



DE 



L'INSTITUT ROYAL 

DE FRANCE, 

ACADÉMIE 

DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES. 



TOME SIXIEME. 




DE L'IMPRIMERIE ROYALE. 

A PARIS, 

Chez "FiRMiN DiDOT, Libraire, Imprimeur de l'Institut, 
rue Jacob, n.° 24. 

1822. 









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TABLE DES MÉMOIRES 

Contenus dans le Tome VI. 



yVlÉMOIRE sur l'Optique de Ptoléméc, et sur le projet 
de faire imprimer cet ouvrasse d après les deux ma- 
nuscrits qui existent à la Bibliothèque du Roi. Par 
M. Caussin Paiie i. 

Recherches sur le principe, les hases et l'évaluation des 
diffi'rens systèmes métriques linéaires de l'antiquité. 
Par M. GossEi.i.iN 44. 

Appendice au Mémoire précédent \6o. 

Mémoire sur la population de l'Attiqae pendant l'in- 
tervalle de temps compris entre le commencement de 
la guerre du Péloponnèse et la bataille de Chéronée. 
Par M. Letronne k^j. 

Eclaircissemens sur les fonctions des magistrats appelés 
Mnémons, Hiéromnémons, Promnémons, et sur 
la composition de l'assemblée amphictyoniquc. Par 
le même 221. 

Mémoire sur cette question : Les anciens ont-ifs exé- 
cuté une mesure Je la terre postérieurement à 
l'établissement de l'école d'Alexandrie? Par le 
même 2(ji. 



^, lABLL. 

Aîemoire sur les origines des plus iincieniies villes de 
l'Espiigne. Par M. L, Petit-Radel. . . .". .Pag. 324- 

Aîemoire sur la situation des Raiidii Gain pi , on Alarius 
défit les Cinibres , et sur la route suivie par ces peuples 
pour se rendre en Italie. Par M. Walckenaer. . 361. 

iVfe'moire sur les c/ian^emens (jui se sont opérés dans le 
cours de la Loire entre Tours et Angers , et sur la 
position du lieu nommé Murus dans les actes de la 
vie de S. Florent. Par ie mcme 373. 

Mémoires sur les relations politirjues des princes chré- 
tiens . et particulièrement des rois de France , avec 
les empereurs Mongols. Par M. Abel-Rémusat. . 396. 

Premier Mémoire. Raj^ports dts princes c In i tiens 
avec le grand cnyire des Afun^uls, depuis sa fonda- 
tion sous Tchinggis-khan, jusqu'à sa division sous 
Khoubildt 19^- 

Mémoire sur une correspondance inédite de Tamerlau 
avec Charles VI. Par Al. le baron Silvestre 
DE Sacy 470- 

Mémoire sur les médailles de Afarinus frappées e\ 

Philippopoln. Par M. TÔCHON d'.Annec? 523. 

Notice sur une nicd,iillc de l'empereur Jotapianus. Par 

le mcme 552. 

Exiimen crititjue des historiens tjui ont parlé du différent 
survenu . l'an 11 ^1 , entre le roi Louis-le- Jeune et 
le pape Innocent II. Par M. Brial 560. 

Mémoire sur le procci de Guichard , évcijue de Troycs, 



TABLE. vi} 

en ijo^ et années suivantes. Par M. le comte 
BoissY d'Anglas 603. 

Essai historique et statistique sur les accroissemens et 
les pertes qu'a successivement éprouves la maison 
d Autriche, depuis l'avènement de Rodolphe de 
Habsbourg^ l'empire, jusques et y compris les traités 
<yePresbourgf//Aiisterlitz. Par M. Mentelle. 620. 



FIN DE LA TACI.E. 



MEMOIRES 



MEMOIRES 

DE 

L'INSTITUT ROYAL DE FRANCE, 

ACADÉMIE 
DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 

M É M O I RE 

SUR 

L'OPTIQUE DE PTOLÉMÉE, 

Et sur le Projet de faire imprimer cet Ouvrage d'après 
les deux Manuscrits qui existent à la Bibliothèque 
du Roi. 

Par m. CAUSSIN. 

U N ouvrage ancien et intéressant , portant un nom ce- Lu le 18 Sep. 
lèbre, cité à différentes époques et pendant plus de douze "^"^'"^ '*''"• 
siècles par les auteurs qui se sont occupés de l'objet dont 
il traite , oublié tout-à-coup, et regardé long-temps comme 
perdu, retrouvé enfin depuis quelques années, est im phé- 

TOME VI. , A 



2 MF.MOIRLS DE LACADF..MIE 

noniciie iittcraire dont les circonstances m'ont paru nic- 
riter d "être recherchées avec exactitude et dtveloppces avec 
une certaine ctendue. Je veux parler de {Optiijiie <\ii Ptoic- 
mce. Les auteurs les plus anciens dans lesquels cet ouvrage 
'r.'re.Bi^i.^:i. cst cîtc, scHt Hcliodore de Larisse et Simplicius*. Hclio- 
'T' ' ' dore, dont on ignore l'âge '', mais qui doit avoir vccu dans 
*'jj.ifu.t.i[, les premiers siècles de l'ère vulgaire, et long-temps après 
i^ ■'9^- ribère*^, dit, dans l'ouvrage intitule KÊipaLAxix t^^'OttIi- 

trn. »7. /..-yy. x,n4, que Ptoicmce, dans son 1 riiite doptn/iie [c/v m o-vrcv 
ôvrwxfî '^sfA.ffJLBLTiicL] , Il dcmontrc, au moyen d'un instru- 
ment [efj' ôpyciyv ] . que la vue se porte en ligne droite. 
Siniplicius, qui vivoit dans le M.' siècle (vers 5 50 de l'ère 
vulgaire), cite, dans le premier livre de son Commentaire 
fMc. nu. sur l'ouvrage d'Aristote intitule J^ Qilo , l'Opticjue de 

liim. f'JU.ntg. n , , , , , , 

6.V. rtoicmce, et uu autre ouvrage du mcme auteur sur les 

l'fohe, tfi'.. Voilà tout ce que les auteurs anciens nous fournissent 

ll-f.ll.'. Jol.j _ * 

ffr.e. iiftt r.-. sur l'Optique de Ptoicmce. 

Parmi les modernes (|ui ont écrit sur celie science, le 

premier qui paroisse avoir connu l'ouvrage de Ptolémée, 

invia. ,.> est Vitellon. Q.uoique cet auteur, (jui vivoit en 1252, ne 

""" *"*• '■ cite pas Ptolémée, il est évident qu'il en a fait usage, ainsi 
que d'Euclide et d'Alhazen, qu'il ne cite pas davantage. 
On a quelquefois fait un reproche de ce silence à Vitellon; 
mais il faut remarquer que, s'il ne nomme pas les auteurs 
que je viens de citer , il indique d'une manière générale 
les anciens et en particulier les Grecs et les Arabes qui ont 
(îcrit sur ropti<jue , et il fait la rriti(jue des uns et des autres. 
C'est dans la préface adressée à Guillaume de Morbeca, 
pénitencier du pape, (|ue se trouve ce passage, au(juel on 



jif. 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES. 3 

n'a pas fait assez d'attention : Lihros iuujue veteritm tihi super 
hoc negotio per^uirenti occurrit Uedium verhositûîis Arabica, 
iwplicûtioiiis Graca , paucitas (]iiO(jiie exarationis Latiiia . . . 
La critique que Vitellon fait ici des auteurs Arabes et Grecs 
dcisigne assez clairement Alhazen et Ptolcmce ; car on 
peut, à juste titre, reprocher au premier sa prolixité, et 
au second son obscurité (i). 



( I ) Dansun Mémoire %\.\x l'Optique 
de Ptolémée comparée à celle qui porte 
le nom d'Euclitle, et .; celles cT Alha- 
zen et de Vitellon, mémoire dont je 
parlerai bientôt,. on dit que Vitetlon, 
a après avoir assuré qu'il n'avoit eu 
» aucune coniioissancedu livre d'Al- 
»hazen, avoit enfin cédé au cri de 
» sa conscience , et s'étoit reconnu 
vfîisciple de l'auteur Arabe. ■>■> Le 
passage de Vitellon que j'ai rapporté, 
sur les auteurs Grecs et Arabes qui 
avoient traité avant lui de l'optique, 
prouve peut-être qu'il n'a pas rendu 
à ces auteurs, et à Alhazen en par- 
tîculrer, toute la justice qu'il leur 
Sevoit : mais autre chose est de dis- 
simuler les obligations qu'on peut 
avoir à un auteur , ou d'a\ancer 
(fu'on n'a aucune connoissance du 
livre^ de cet auteur. 

J'ai recherciié sur quel fondement 
pouvoit être appu\ée cette dénéga- 
tion formelle prêtée à Vitellon par 
l'auteur du Mémoire dont je parle. 
Voici l'origine de cette accusation. 
Risner, éditeur de l'Optique d'Alha- 
zen et de celle de Vitellon , après 
avoir mis , comme il étoit naturel, à 
la têtede3on recueil intitulé Thésau- 
rus vpiicœ , l'ouvrage d'Alhazen, et 



l'avoir offert à la reine Catherine de 
Médicis, fait suivre cet ouvrage de ce- 
lui de Vitelhm, dont il fait également 
hommage à la même reine. Cette 
circonstance a donné à Risner l'idée 
d'une espèce de tiction dramatique, 
d'après laquelle il représente dans sa 
dédicace Vitellon venant modeste- 
ment à la suite d'Alhazen , et offrant 
son ouvrage à Catherine. Vitellon, 
cette fois, ne fait pas diiîicuhé de 
suivre Alhazen et de marcher sur ses 
traces. Cette idée, développée d'une 



d'un style ampoulé, selon l'usage des 
dédicaces , a suggéré à Risner lei 
phrases suivantes, adressées à Cathe- 
rine : 

Allia zenus opticas suas ope;, Regina 
illustrissima, ni s tri s lal.'oribus vigiliis- 
que expUcatas, tihi nuncupavit, Vitello 
Alhazenum dacem , quamvis aiitea 
sibi pro ignoio tacitoque prœteritum , 
attamen veluti conscientiâ prœeuntis 
in eo virtritis pcrrnotus , consfquitur , 
seque Alluf^eni discipulum esse confi- 
tetiir. Etenini , ciim Opticorum longé 
maximum nobilissiniamque partem , 
quam ex Alha'^eno desuinpsisset , tibi 
devotam dicataiiique cerneret , quâ 
tandem coloris specie purpuram eam- 
Aij 



i€ini. mmh 
"e. 

Fehif. Di.-liùih 
mrj tt itf. Litiii 
Il/Il. Il', p. îjy. 



4 MÉMOICES Dn L- ACADEMIE 

Un auteur contemporain de Vitcllon, et c|ui a ccrif, 
comme lui, surl'optitjue, nous lournitia preuve qu'AIIiazen 
et Ptoicmc'e ctoient alors bien connus. Roger Bacon, moine 
Anglais, de i'orJre de Saint-François, qui mourut en i 2S.J, 
cite en plusieurs endroits ces àtxxx auteurs, et nous a con- 
•i' serve deux traits remarquables de l'Optique de Ptoicmce, 
doni j'aurai occasion de parler bientôt. 

Regiomontanus , vers le milieu du xv.*' siècle, avoit 
revu l'Optique de Ptoicmce, et se proposoitde la publier 
WtiJUr, Hitt. avec le traite sur la musique du même auteur. 

eitrvrt. p. }il. _ _ _ ' 

Frcdûic Risner , éditeur de l'ouvrage intitule Opticx 
hfri. Da,ic, Thesiiurus , cov\noisso\i aussi l'Optiiiue de Ptolémce: car, 
en parlant de l'ouvrage d'Alhaz^en, il dit que cet auteur 
paroît devoir peu de chose aux écrivains Grecs qui ont 
traité de l'optique , et il cite aussitôt Euclide et Ptolémée. 
Je vais rapporter ici le passage en entier de Risner , pour 
faire voir que l'Optique de Ptolémée étoit encore connue 
des savans en 1572, époque à laquelle parut l'ouvrage 
intitulé Opt'u/t Tlu'Siiurus : Diligcntiiun sdiic et doctiiiuini 
hi Arabe linmiiie mirûbilem dcprchciidi , nec âdiuodum , quoâ 
aiùmadvertcre poiuerim , à veter'ihus Gr<tà(t opticis ndjutam. 
Praffal.iy.' EucUdcum /ilc vei Ptolcnitûcum iiihil ferè est. Le même 
Risner, dans sa préface à la tête de l'ouvrage de Vitellon, 
cite encore Ptolémée, Euclide et Alhazen, comme étant. 



titm aiit ijiio aëris situ perw.utatam 
al'iis pro sua vindharet! ■ 

C'c5( ici, je crois, que l'-liifcur du 
Mémoire a piiin- le reproche qu'il 
fiit i Vitellon , en disant qtic cet 
auteur a cidi tiu cri de sa conscience, 
^u il s'est reconnu disciple de l'auteur 



Arahe ; ce snvant a pris trop à la 
lettre les expressions qu'on vient 
fl'cntendre, qui ne sont qu'une suite 
de la fiction de Risner : Attiimcn 
vcluti conscientià pr.reuntis in ro vir- 
tuiis permotus , consfquiiur, setjiif .41- 
lia^cni discipulum esse confiietur 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES LETTRES. 5 

<Ie tous les auteurs qui ont ccrit sur l'optique, ceux dont 
Vitellon a le plus profité. "^ 

Risner paroît être le dernier des auteurs modernes qui 
aient connu l'Optique de Ptolcmée. Le célèbre Kepler, au- 
teur de plusieurs ouvrages sur la même matière , qui pa- iWaliyemfmi 

' ^ . ad VitelLnem ; 

rurent sur la 'fin du xvj.^ siècle et au commencement fj„sAtmOftkuet 
du xvii.S ne parle pas de l'Optique de Ptolémée.Cet ou- ^'''^"■'"'• 
vrage n'étoit cependant pas encore entièrement tombé 
dans l'oubli. Un professeur au Collège de France , nommé 
Saint -Clair, citoit encore, en 1608, Ptolcmée dans les 
leçons sur l'optique qu'il dictoit à ses élèves ; j'en trouve 
'a preuve dans un manuscrit Latin de la Bibliothèque 
royale, n." 7377. qui renferme les leçons de ce profes- 
seur, recueillies par un de ses auditeurs. Bientôt après, 
l'ouvrage de Ptolémée, n'étant pas imprimé, fut regardé 
comme perdu, et proclamé tel par les bibliographes. 

Cette erreur dut sur-tout se répandre et se fortifier lors- 
qu'elle eut été adoptée par Fabricius, auteur en général 
assez exact , et qui sert de guide à ceux qui n'ont pas le 
temps de faire eux-mêmes des recherches sur la bibliogra- 
phie. De l'ouvrage de Fabricius, cette erreur a passé dans 
['Histoire des nuithémati^jues de Montucla ( i .''''édit. ), et <îe • 
là dans les ouvrages de MM. Bailiy et de Lalahde. Telle 
ctoit enfin l'opinion générale, lorsque j'eus le bonheur 
de retrouver une traduction Latine de l'Optique de Pto- 
lémée parmi les manuscrits de la Bibliothèque royale. La 
chose, il est vrai, n'étoit pas difficile, puisqu'il ne s'agis- 
soitque de parcourir le Catalogue imprimé des manuscrits 
Latins de celte bibliothèque, dans lequel l'Optique de Pto- 
lcmée est annoncée sous le n." 73 10 ; mais enfin l'ouvrage 



Nul. .'t T W. 

».' idit. ttix.l , 



6 MÉMOIRES UL LACADl.MiF. 

avoit t'chappc long-temps à tous les yeux. Son titre frappa 
heureusement les miens, et je dus m'npplaudir tle pouvoir 
annoncer aux savans l'existence d'un traite dont ils regret- 
toient la perte. J'en parlai dans le temps à plusieurs per- 
sonnes , particulièrement à notre illustre confrère Al. de 
Lalande, que cette nouvelle ne ponvoit mantjuer il'intc- 
resser(i): il l'apprit avec plaisir, et ne tarda pas à me 
demander la copie de deux passages qui intcressoient 
l'astronomie ; passages que Roger Bacon avoit dcjà tait 
connoître , et qui sont rclatils à la rctraciion asironc- 
mique , et à la grandeur apparente des astres prcs de 
l'horizon. 

Vers ce temps-la parut la secomle édition de {'Histoire' 
des miithénuitifjues. L'auteur, ayant fait de nouvelles re- 
cherches surrOptit|ue de Ptolémce, indique un manuscrit 
de cet ouvrage (jui se trouve parmi ceux de la bibliothccjue 
Bodievenne à Oxford. Mais, n'ayant point vu ce manuscrit. 
et craignant apparemment de se laisser tromper par un faux 
titre, comme cela est souvent arrive, l'auteur ne parle 
encore de l'Optique de Ptoicmce que d'une manicre dou- 
teuse , et comme d'un ouvrage dont l'existcnte n'e-^t pas 
bien certaine. Apres avoir rapporte, d'aprè^Rcgcr bacon, 
les deux traits de l'Optitiue de Ptoicmce dont j'ai dcjà 
parle, il ajoute : •■ Remarquons, enfin, que ce livre n'est 

de l'Optique de Ptolénu-c qtie l'on 
croyoit perdue. C'est une traduction 
Latine d'aprcs l'.Trahe. Il se propose 
de (aire connoitrc ce précieux ma- 
nuscrit. Nous avons vu avec plaisir, 
que Ptoleniëc connoissoit dcj.i la rc- 
fraciinn a^ironomiquc, et q»u l'.Ar.ibe 
Alhazen l'avoit prise dan» Ptolémée. 



(i) M. de Lalande crut même 
devnir consigner cette espèce do dé- 
couverte dans son Histoire aliréfri e 
(]e|*',.tr.^r.,..Mie pour 1799 (à la suite 
àc • ' rphif astronom'tijvf , Pa- 

ris , an XI 1 1803 ), in-4..' , pag. 8ia): 

AI. (;auj»in, dit-il, trouva .i la Bi- 
blioihcque du Roi un manuscrit 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES. 7 

«• probablement pas enlièrement perdu ; car on lit dans 
» le Catalogue de la bibliothèque Bodleyenne, parmi les r^g. ;oo. 
» titres des livres Latins, celui-ci : Ptoleniai Opttcorum ser- 
>■> moues j ex arahico latine versi. » M. de Montucla avoit 
dit plus haut, en parlant du mcme ouvrage : «Quoiqu'il 2.' jdk. an. j. 

Il '79^' '799' VS- 

» ne nous soit pas parvenu, quelques auteurs, dans le ^,2. 
" temps desquels il subsistoit, nous en ont transmis divers 
» traits fort remarquables.» On voit, par ces deux pas- 
sages, que M. de Montucla n'étoit pas encore bien certain 
de l'existence de l'Optique de Ptolémée,etconséquemment 
qu'il ne connoissoit pas le manuscrit de la Bibliothèque 
royale, qui étoit cependant plus près de lui que celui d'Ox- 
ford : s'il l'eût connu, il n'auroit pas manqué de le citer; 
il l'auroit même vraisemblablement consulté. Le plus léger 
examen eût alors dissipé ses doutes ; il eût puisé dans 
l'ouvrage et donné d'une manière plus étendue les deux 
passages qu'il cite d'après Bacon , et auroit évité des erreurs 
dans lesquelles on ne manque jamais de tomber quand 
on parle du contenu d'un ouvrage seulement par con- 
jecture. 

Non -seulement l'existence de l'Optique de Ptolémée 
n'est plus aujourd'hui un problème; mais on connoît main- 
tenant ce que cet ouvrage renferme de plus intéressant, 
du moins pour la science. M. Delambre a lu, sur la fin de 
l'année dernière, à la Classe des sciences physiques et ma- 
thématiques, un Mémoire sur l'Optique de Ptolémée , com- 
parée a celle qui porte le nom d'Euclide , et a celles d'Alliaien 
et de Vitellon. Le savant astronome , informé que je m'oc- 
cupois depuis long-temps d'un travail sur le même ouvrage, 
a bien voulu l'annoncer au public, et témoigner le dtsir 



8 MLMOIRIIS DE LACADÉMir. 

de le voir par()ître(i). La inanicre dont il parle de ce tra- 
vail et des didiciiites qu'il présente, montre un sa\ant plus 
en ctat que.personne de donner une bonne édition de lOp- 
tique de Ptoléiiice, et fait regretter que des occupations 
d'un autre genre ne lui permettent pas de se livrer à celle- 
ci : mais, s'il n'a pas manitestc l'intention de pul)lier en 
entier l'Optique de Ptoicmce, il a toujours le mérite de 
Kavoir tait connoître le premier. Je dois ajouter que son 
exemple, la lumière qu'il a répandue sur plusieurs endroits, 
ies éloges qu'il a donnés à quelques parties de l'ouvraoe, 
m'ont engage à reprendre un travail interrom|Hi depuis 
long-temps. J'avois lieu de craindre (]u'une simple notice 
ne devînt inutile après celle de M. Delambre : mais, si 
nous avons travaillé sur le même sujet, nous l'avons en- 
visagé d'une manière différente; et je crois que l'idée que 
je vais donner de j'Optique de Ptolémée, les recherches de 
divers genres que j'ai recueillies dans ce Mémoire, forment 
un tout qui pourra paroître neuf à ceux même qui auroieiu 
lu le mémoire dont je viens de parler. En effet, l'objet de 
ce mémoire n'est point de faire connoître l'ouvrage entier, 
mais seulement ce qu'il renferme de plus intéressant pour 
la science : l'extrait qu'il contient devoit être, par consé- 
quent, fort court, et il l'est en effet (î). La plupart des 
propositions, présentées toutes nues et sans développe- 

(i) l.'ol>ict de mon travail n'est 
pas prcciicmcnt, comme on l'a dit à 
Al. Dclanihrc , de donner tinc tra- 



duction de rOpiitjdc de Ptoiciuée, 
mais de publier le texte Latin qui 
nous reste, avec les notes nécessaires 
pour Tt-il.! fiir. 

^i) 1 r livre, qui renferme 



dans le manuscrit plus de soixante 
pages /(( -Jhlio (Jol. j -jj) , est ici 
rijscrrc en quatre ou cinq pages in-if.,' 
Les deux livres sulvans, qui occupent 
plut de cent pages in-folio (fol. j;- 
po } , n'en occupent guère que quatre 
»/i-^.' il.mt 1.1 NotiiC. 

ment, 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES. 9 

ment, sont presque inintelligibles. Notre confrère l'a senti 
liii-mtme. Il termine ainsi son extrait du premier des 
livres qui nous restent : " Nous en avons tiré ce qui nous a 
» paru le plus curieux et le plus clair, sans nous flatter pour- 
» tant d'entendre tout ce que nous avons extrait. » Cette 
notice ne peut donc tenir entièrement lieu de l'ouvrage, 
et les amateurs de l'antiquité doivent désirer de le voir 
paroître en entier. Regiomontanus , dans le xiii.'^ siècle, 
avoit conçu le projet de le publier. Il est malheureux 
qu'il ne l'ait pas exécuté : l'Optique de Ptolémée eût été 
alors accueillie avec transport. Les grands progrès que les 
sciences, et particulièrement l'optique, ont faits depuis 
cette époque, ont sans doute beaucoup diminué du mé- 
rite de cet ouvrage; cependant il est toujours également 
intéressant pour l'histoire de la science. Mais peut-être, 
en désirant de le voir paroître en entier, on croira qu'il 
ne peut être publié que par un géomètre. Q.uelques obser- 
vations sur la nature de l'ouvrage et sur l'état dans le- 
quel il se trouve , serviront à faire connoître ce qu'on doit 
penser de cette idée. 

I .° L'Optique de Ptolémée n'est point un ouvrage dont 
l'intelligence exige de grandes connoissancesen géométrie : 
les plus simples notions de cette science suffisent pour 
l'entendre. Je citerai, pour le prouver, le témoignage de 
M. Delambre lui-même. « Les démonstrations, dit-il, en 
" sont toutes élémentaires, et fondées uniquement sur la 
" trigonométrie rectiligne, et sur ce principe bien connu 
» de Ptolémée, que l'angle de réflexion est toujours égal 
» à l'angle d'incidence. » 

2." Les difficultés que la lecture de cet ouvrage pré- 
TOME VI. 3 



fo MÉMOIRES DL L'ACADtMlE 

seule, viennent le plus souvent des fautes des copistes: 
par conscijuent , c'est un texte à corriger, à rétablir; et 
dcs-Iors ce travail est enticrementdu ressort de la critique, 
et rentre dans les attributions de la Classe des langues et 
de la littérature anciennes. Une circonstance particulière 
vient encore ici à l'appui de cette raison. La traduction 
Latine de l'Optique de Ptolémée, faite sur une trailuctinn 
Arabe, renferme encore des tours particuliers à cette der- 
nière langue, qui ne peuvent être bien compris que par 
ceux qui en ont quelque connoissance. En voici quelques 

FA. j9 vtTM, exemples : Opus visil>i/is njJii , pour visUnlis ratlius ; le tra- 
ducteur, par le mot opus, a voulu rendre le mot Arabe 

f.v. ivmo. timr j»' , qui est souvent redondant. ly^HJ/Z'/Vù motus visas 
pour seiisiùilis actio visas ; motus . employé parle traducteur, 
est la traduction littérale du mot liarakii àS=»j:^ , qui si- 
gnifie communément mouvement , mais doit quelquefois 

'*'/?' se rendre par action. Quod est super caput visiis , pour ce 

ûui est lidns Ici direction de l'œil ; le traducteur a été ici, je 
crois , un peu induit en erreur par le mot mosamit ilhvoL.»-*, 
qui étoit vraisemblablement dans l'original, et (jiii a du 
rapport au mot scnit , dont on se sert pour exprimer le 
point qui est au-dessus de la tète, ou le zénith. Quod est 
in fine diiiphiinitiitis , pour ce <jui est extrcnicnient diaphane , 
rappelle l'expression Arabe ji nchayet '^^ vj *' "<ituralis 
creatio visi'u pour naturalis forma visas. 

3.° Pour entendre et pouvoir corriger plusieurs pas- 
sages de rOptitjue de Ptolémée, il faut les rapprocher, 
soit des citations de ces mêmes passages qui se trouvent 
dans des auteurs qui ont connu cette Ojitique, soit des 
passages d'autres auteurs, relatifs à cette science, qui se 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES. ii 
trouvent épars dans diffcrens écrivains : or la recherche 
de tous ces passages, et leur rapprochement, sont essen- 
tiellement du ressort de la critique et de la philologie. 

4.° Enfin l'ouvrage de Ptolcmce est de nature à inte'- 
resser un amateur de l'antiquité plus qu'un savant géomètre. 
L'homme profondément versé dans la science de l'optique, 
qui connoît toutes les découvertes faites parles modernes, 
ne trouvera rien à apprendre dans l'ouvrage de Ptolémée, 
rien qui l'excite à surmonter les difficultés qu'offi-e la lec- 
ture de l'ouvrage, et à percer l'obscurité qui enveloppe 
le plus souvent les pensées de l'auteur. Pour l'amateur de 
l'antiquité, au contraire, la restitution d'un ancien texte 
a toujours quelque chose de piquant , sur-tout quand 
l'ouvrage présente dans son ensemble un grand intérêt: 
or on ne peut nier que l'ouvrage de Ptolémée, malgré 
les imperfections et les défauts de la doctrine qu'il ren- 
ferme, ne soit très-précieux pour l'histoire de la science. 
Aux deux morceaux cités, d'après Bacon, par M. de Mon- 
tucla, morceaux que ce dernier appelle assez agréable- Tcm.i.pag.ij. 
ment deux traits de lumière écluippés de l'Optique de Ptolémée , 
vient se joindre aujourd'hui le témoignage avantageux 
de M. Delambre , qu'on ne soupçonnera pas d'une trop 
grande prévention en faveur des anciens. Voici ce qu'il 
dit en parlant du cinquième livre : « Ce dernier livre 
" est sans comparaison, le plus curieux de tous. On y 
» voit des expériences de physique bien faites; ce qui est 
» sans exemple chez les anciens. " 

J'en ai dit assez, je crois , pour faire connoître les rai- 
sons qui m'engagent à ne pas renoncer au projet que j'ai 
conçu depuis long-temps de publier l'Optique de Ptolémée. 

Bij 



7i 



«s Ali.MOlULS DL L'ACADEMIE 

Je vais maiiucnant donner une idcedu contenu de l'ouvraife, 
de mon travail pour corriger le texte, et des recherches 
que j'ai faites pour parvenir à entendre les endroits les 
plus difficiles et les plus corrompus. Pour ne pas répeter 
ce qu'a dit M. Delambre, je me bornerai à l'extrait ren- 
fermé dans la préface du traducteur; ce (]ui me conduira 
à rechercher quel étoit ce traducteur, et dans quel temps 
il a vécu : j'examinerai ensuite si l'ouvrage est de Piolé- 
mée l'astronome ; je parlerai de son authenticité, et, pour 
Cela, je le comparerai avec les citations qui se trouvent 
dans Bacon; je hnirai par un tableau des idées des anciens 
sur l'optique, et je m'attacherai sur-tout à développer celles 
qui ont été suivies par Ptolémée. 

L'Optique de Ptolémée est divisée en cinq livres , 
appelés dans la traduction sermones. Le mot Arabe, ainsi 
rendu par le traducteur Latin, étoit vraisemblablement le 
mot ttidCiihi 4)lft>» , qui répondoit au mot (iiZxiav de 
l'original Grec. C'est ainsi que l'Almageste, divisé dans 
le texte Grec en treize livres, /3iC\Icl, est divisé dans la 
traduction Arabe en treize mociihi , iermoiics , ou discours. 
Dans l'ancienne traduction Latine de l'Almageste, faite 
sur l'arabe , le mot nuicdlii est rendu par dictio. Le Quiidri- 
pdrtite attribué à Ptolémée, en grec Tti^tiCAo^, est pa- 
reillement appelé en arabe les cjuatre WtUtilii , ou' dis- 

Mxljrh ^!g, cours ( C>\Â> '*«*Jj^^ ). 

Des cin(j livres (|ue renferme rOpti(|ue de Ptolémée, 
on n'en trouve ici que quatre; le premier livre numcjuoit 
dans les deirx manuscrits Arabes que le traducteur Latin 
avoit sous les yeux. Le premier livre, d(Mit le contenu est 
rappelé sommairement au commencement du second. 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. ij 

traîtoit de la vue , de la lumière , et de leurs rapports 
mutuels : le second traite des objets et de la manière dont 
on les voit; le troisième, des choses qu'on voit par ré- 
flexion sur des surfaces planes et convexes; le quatrième, 
des miroirs concaves ; le cinquième, qui est imparfait, 
traite de la réfraction. On voit par ce court exposé que les 
deux premiers livres se rapportent à la lumière directe, ou 
à l'optique proprement dite ; les deux suivans, à la lumière 
réfléchie, ou à la cûtopîrique ; et le dernier, à la lumière 
réfractée , ou à la dioptrhjue. 

Mais écoutons le traducteur lui-même ; sa préface ren- 
ferme une analyse plus étendue de l'ouvrage, et servira à 
donner une idée de son style : 

Incipit liber Ptolemei de opticis sive aspectihus , trûnsJatus ab 
Avimiraco Eiigenio SicuJo de ambico in îatinum. 

Cùm consîderarem Optka Ptolemei necessaria utique fore scien- 

tiain diligcntibus et rerum perscrutantibus naturas illa in 

prœsenti libro latine intirpretari non recusavi, Verumtamen, quia 
untversa (ingunrum gênera pioprium habent idioma, et alterius in 
alterum translatio jideli maxime interpreti non est facilis , et prœ- 
sertim arabicam in latinam transferre volenti tanto diffcilius est 
quanti) major diversitas inter illas tam in verbis et nominibus quàni 
in litterali composltione reperitur , unde , quia in hoc opère quœ- 
dam forte non manifeste apparent , dignum duxi intentionem autoris 
ab arabica libro intellectam breviter exponerc , ut lectoribus via brcvior 
efficiatur. 

In primo quidem sermone , quamvis non sît inventus , tamcn , sicut 
in principio exprimitur , continetur quomodo visus et lumen communicant 
et ad invicem assimilantur , et quomodo differunt in virtutibus et mo- 
tibus , necnon differentiœ eorum et accidentia. 



%4 Ml.MOIRES DE LACADOUE 

In secundo autcm strmont contintntur qux sunt rts vulcndo tt qunVis 
àahitus sit in uniujuiique larum , et qu'od nih'il tx tis per visurn dignos- 
titur sine quolibet lucido et quolibet prohibente penetrationem , et qu'od 
tx ipsis rébus vidaidis , a lia videntur ver'e , et a/ia primo, et tilia 
sequenter. Et juin [\'i%{:z etiam i contindur qttod tactus tantùm com- 
munie a t visui in dignosceniis prccdictis rébus vidcndis , excepte colore, 
qui solo visu dignoscitur. Conlinentur et'iam cet qu/v vi lentur mugis et 
minus , et quàd res quce ver'e et quœ primo videntur , et apparent per 
a.tionem accidentium in visu, cujtis passionis alin est Colorado, alia 
fractio , et alia revolutio : quœ vero sequenttr videntur , quœ iuisum et 
q'iœ deorsum , quœ à dextris et quœ à sinistris , quœ propinqua et quœ 
remota. Cominetur etiam quomodo uno oculo viditur similitir, quo- 
modo in uno loco viJctur quod curn utrisque oculis aspicitur, dnm- 
modo simul aspiciant per radios ordinate consimiles , vide lice t hahentcs 
in unaquaque visibilium pyramidum similem positionem respectu pro- 
prii axis , quod Jic citm axes pyramidum suptr unam et eamdem rem 
ftàdtrint, sicut consuetum est aspicicnti : sed , si visus cogatur exce- 
dere consuctudinem suam quolibet modo et transfcratur peius aliam 
rem, et radii oculi insimul ceciderint super illam ordine dissimili, 
apparebit nrique res ipsa unain divcrsis locis , apparehunt etiam duœ 
in tribus locis et in quatuor, sicut os tenditur per régulant et cylindros 
quos docet fieri. Item continetur divcrsitas magnitudinum ex angulis 
tt distantia et positione , et qualitcr sumuntur lineœ rectœ et cir- 
tu laies, superficies etiam aspcra , plana, curva et concava. Etiam 
continent, ir species motùs et deceptionum quarum aliœ sint in visu, 
et aliœ in mente , et aliœ in ipsis rébus vidcndis , necnon fallacia 
tt errores qui accidunt visui in rébus vidcndis. 

In tertio scrmone conlinentur ea quœ apparent per reverberatio- 
nem eorum in jpeculis plants et curvis , prœtaxato prias per plantam 
ttream quâ prob.itur quàd omnes reverberatitnes in tribus specicbus 
speculorum, piano videlicet, curvo et concivo . ftunt ad œquales angit- 
los , et plsl expérimenta tabulœ tinctœ, per qu.im prubalur wam rem 
vidcri in divcrsis Iccis et du.u !" «•">. "<' 'juam etiam ipsa loca 
pafefiunt. 

In quarto sermont conlinentur ta quœ apparent in speculis cencavis. 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 15 

tt (a quœ apparent in speculis composais , et quœ viJcntur per duo aut 
plura spécula. 

In quinto sermone , quanquam sit impetfectus , loquitur Ptokmeus 
dt fiexione visilnlium radiorum, quœ s imper fit ad angulos aquales , 
tt de iis quœ inde apparent cîim duo corpora dissimilia cxistunt inter 
aspicientem et res videndas , quia alterum sit groisius altero ; et quod 
viJetur de subtiliori corpore in illo quod est grossius , semper apparet 
majus quàm ipsa res , videlicet id quod videtur ah aëre in aqua ; et 
quanta magis spissius cotpus fuerit profundius , res apparet major; 
et quod de grossiori videtur in subtiliori apparet minus , et quanta sub- 
ti/ius magis fuerit profundius, apparebit minus. Et bœc per diversa 
expérimenta, quorum alterum est vas quod vocatur foscyr, alterum 
verb, semicylindrus vitreus in ipsa planta fixus , et per cubum et 
tylindrum, et per cubo-concavum , ex vitro composita. In prœdictis 
autem rébus quœ per reflexionem videntur., quamvis Ptokmeus non 
exprimât, iis quà inventa sunt, de quinto sermone intclligendum est, 
quod debeat recte aspici, et non ex obliqua. Res quœ tota infra aquam 
stans ex obliqua ab aère aspicitur , non utique major, verum necessarib 
minor apparet, 

TRADUCTION. 

Considérant que FOptique de Ptolémée est un ouvrage 
nécessaire à ceux qui aiment ia science et désirent connoître 
à fond la nature des choses , j'ai entrepris , dans ce livre , de 
la traduire en latin. Mais , comme toutes les langues ont un 
idiome qui leur est propre, qu'il n'est pas facile, sur-tout à un 
traducteur fidèle, de rendre un idiome par un autre, et qu'il 
est d'autant plus difficile de traduire de l'arabe en latin qu'il 
y a plus de différence entre ces deux langues tant dans les 
mots que dans la syntaxe, ce qui fera peut-être que certaines 
choses , dans cet ouvrage , ne paroîtront pas bien claires , j'ai 
jugé convenable d'exposer ici brièvement l'intention de l'auteur 
d'après la traduction Arabe, pour rendre le chemin plus court 
au lecteur. 



,^ MEMOIRES DE L'ACADEMIE 

Le premier livre ne s'est pas trouvé; mais il contenoit, comme 
en le voit par le commencement du second , de quelle manière 
la vue et la lumière communiquent et sont assimilées l'une b. 
l'iiutre; comment elles diffèrent dans leurs propriétés et leurs 
inouvemens , leurs différences et leurs accidens. 

Le second livre traite des choses qu'on ]>eut voir, et de (a 
manière d'être de chacune. Rieri ne s'aperçoit sans un lucide 
et sans quelque chose qui empêche la pénétration. Parmi les 
choses qu'on peut voir, les unes sont vues vcritablement; 
d'autres sont vues d'abord , d'autres par suite. Le tact seul juge 
des mêmes choses que la vue, excepté des couleurs , qui ne sont 
perçues que par la vue. Le livre traite aussi des choses qu'on 
voit plus ou moins distinctement. Les choses qu'on voit véritable- 
ment ou d'abord , sont vues par l'effet d'une passion ou affection 
de la vue : cette passion est la coloration , ou la fraction , nu 
la révolution. 

On distingue par suite 1er, choses qui sont en haut, en bas, 
^ droite, h gauche ; celles qui sont près ou loin. Ce livre traite 
encore de la manière dont on voit avec un ail, et comment 
l'objet paroît dans un seul endroit quand on regarde avec les 
deux yeux , pourvu qu'ils regardent par des rayons disposés de 
même, c'est-à-dire, ayant dans chaque pyramide visuelle la même 
position par rapport à l'axe ; ce qui arrive quand les axes des 
pyramides toinbent sur un seul et même objet, selon la coutume 
de celui qui regarde : mais , si la vue est forcée de s'écarter de sa 
coutume, de quelque manière que ce soit, et de se porter sur 
un autre objet, et si les rayons ne sont pas dirigés d'une manifTc 
unif>rnie . un même objet sera vu en deux endroits diflerens, 
deux objets dans trois et dans quatre endroits , comme on le 
prouvera par le moyen d'une règle et de cylindres que l'auteur 
enseigne i» faire. Ce livre traite encore de la différence de gran- 
deur qui dépend des angles, de la distance et de la position, 
de la manière dont on perçoit les lignes droites et les lignes 
circulaires, les surfaces planes, convexes ou concaves. Il traite 
encore des diverses espèces de moavcmens et des erreurs de la 



vue 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 17 
vue, dont. les unes dcpendent de l'^-il , les autres de l'esprit, et 
les autres des objets eux-mêmes. 

Le troisième livre traite des objets qu'on voit par réflexion dans 
les miroirs planes et convexes. L'auteur prouve , par le moyen 
d'une lame de cuivre, que la réflexion dans les miroirs planes , 
convexes et concaves , se fait k angles égaux ; ensuite par l'ex- 
périence d'une table de diverses couleurs , par laquelle on prouve 
que l'objet est vu en differens endroits, et deux objets en un seul. 
Cette table sert encore à déterminer le lieu des images. 

Le quatrième livre traite des choses qu'on voit dans des miroirs 
concaves et composés , et de celles qu'on voit au moyen de deux 
ou plusieurs miroirs. 

Dans le cinquième livre, qui est imparfait, Ptolémée parie de 
la réfraction des rayons visuels , qui se fait toujours à angles 
égaux , et des choses qu'on voit lorsque deux corps differens 
existent entre l'œil et l'objet , et que l'un est plus dense que 
l'autre. Si l'œil est placé dans le milieu plus rare, et l'objet dans 
■le milieu plus dense, l'objet paroit plus grand qu'il n'est réelle- 
ment, comme il arrive quand on regarde de l'air dans l'eau. 
Plus le corps dense est profond , plus l'objet paroît grand ; au 
contraire, lorsque l'œil regarde d'un milieu plus dense dans un 
milieu plus rare, l'objet paroît plus petit, et d'autant plus petit 
que le milieu plus rare est plus profond. Tout cela est prouvé 
par diverses expériences. Dans l'une, on- se sert d'un vase appelé 
foicyr; et dans l'autre, on se sert d'un demi-cylindre de verre fixé 
sur la table; dans l'autre, d'un cube, d'un cylindre et d'un corps 
cubp-concave, aussi de verre. 

Avant d'aller plus loin, je dois avertir que j'ai été 
obligé de faire dans le texte de ce morceau plusieurs cor- 
rections. On sentira facilement que je ne pourrois les 
faire toutes connoître ici : un travail de cette nature ne 
peut être lu en public , et il faut avoir l'ouvrage sous 
les yeux pour le juger. Je parlerai seulement ici de celle 
Tome VI. C 



iR MKMOIHtS DE L'ACADKMIE 

que j'iii faite Jaiis la prcniicre phrase, qu'on lit ainsi dans 
le manuscrit : 

Cùm cons\d(rarem Opùca Ptolcmt'' ncccssnr'ia utique fort sc'tcnt'uim 
dlliin^tnùbus et rcrum perscrutantibtis naturas hum/mus subire , et illa 
in pnrsent'i llbro latine inlcrpretari non recusavi. 

On voit sans peine, et à la simple lecture, que les 
mots Immcinas sub'ire sont ici déplacés et qu'ils troublent 
le sens. Je proposerai donc , ou de les retrancher, comme 
j'ai fait dans la traduction , ou de lire à la place hoc otius 
subire. 

Le mot planta dont l'auteur se sert en faisant l'analyse 

du troisième livre , et qu'on lit aussi dans ce troisième 

VoytileSnp- livre, se trouve employé, dans les auteurs de la basse 

«•'"lî/w^ Ai latinité, dans le sens d<i phinclic : ainsi planta itrea ne peut 

mcyennt ti h^i>< sitMiifief Qii'une planche ou lame de cuivre , comme je l'ai' 

(.ilmilt de dit f^ i ' ' 

Catgt.parCir- traduit (l). 

Le mot prataxarc , dont l'auteur se sert dans le même 
endroit, et qui est employé plusieurs fois dans le cours 
de sa traduction , se trouve aussi , dans les auteurs du 
même temps, dans le sens à'assii(ner , déterminer. 

En faisant l'analyse du cinquième et dernier livre , 
l'autfMir parle d'un vase appelé ici Joscyr ; ce mot est cor- 



ftmitr. 



V't>yei It Dur 
dt du Cangi. 



(i) Le moi planta qni se trouve 
dan5 le livre it, paroît avoir cm- 
i>arra5sc l'auteur du Mémoire »ur 
l'Optique de Ptolcmcc , dont j'ai 
drjà parle. Ce savant, j'attachant , 
comme il lui convenoit , plus aux 
chose» qvi'aux mois, a rendu par un 
c'jiiivalent et d'une manière assez 
heureuse le mot qu'il n'cniendoii 



p.is hicn. Plolcmée suppose que l'on 
décrit sur la planchette ou tabieite 
de cuivre, dont il se sert dans ses 
expériences , un cercle divise en 
360 degré». M. Delaïuhre a rendu 
le mox planta par cercle, en ajoutant : 
L'duteur désigne, je ne sais pour(juoi , 
ce cercle par le met dt planta. 



y 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES- LETTRES. 19 
rompu : le même vase est appelé, dans le corps de l'ouvrage, 
baplisis , mot Grec que le traducteur Latin paroît employer tel. ^o vcno. 
pour désigner un grand vase à mettre de l'eau, lavacrum; 
peut-être aussi faut-il lire dans les deux endroits haptis- 
îerium, qui a le même sens , et qu'on trouve dans Pline le Voyez/. Tn- 

1 ^ ior de tu uinu^iir 

jeune et dans Vitruve. Greiq.de Henn 

A la fin de l'analyse du même livre , j'ai suppléé plu- 
sieurs mots qui sont en blanc dans les manuscrits ; je 
les ai rétablis à l'aide du texte même, et en recourant à 
l'endroit dont le traducteur a donné ici l'extrait. 

Après cette préface , commence le second livre , dont 
le titre, que je vais lire, renferme quelques particularités 
remarquables : 

Incip'U sermo secundus Ptolomci de opticis. " Sermo secunduj 
« Optïcorum Ptolomei, olim de Grœca lingua in Arabicam , nunc autem 
» de Arabica in Latinam translatus ab ammiralo Eugcnio Siculo , ex 
'^ duobus exemplaribus , quorum novissimum , unde prœsens transUiîia 
>' facta fuit , veracius est. Primus vero sermo non est invcntus. » 

On voit par-là que le traducteur Latin possédoit deux 
manuscrits de l'Optique de Ptolémée, traduite en arabe, 
et que l'un de ces manuscrits, auquel il s est principale- 
ment attaché , cloit plus exact que l'autre. Cette circons- 
tance donne une idée avantageuse de la critique et du 
travail de ce traducteur ; mais on regrette qu'il ne nous 
ait pas fait connoître l'auteur de la traduction Arabe. 
Qiiant à l'époque de cette traduction, il est vraisemblable 
qu'elle a été faite sous le règne d'Almamon , c'est-à-dire, '"/y-.'yy, /• '. 
vers le commencement du neuvième siècle de l'ère vul- 
gaire. Ce fut alors, et par une suite du goût d'Almamon 
pour les sciences , que parurent en arabe les ouvrages 

Cij 



30 MKMOIRES DE L'ACADKMIE 

J'EiicIi Je , de Piolcmce et d'autres auteurs Grecs. Ce qu'on 
peut assurer, c'est que la traduction Arabe de l'Optique 
de PtolcnK-c est antérieure à Alhazen , auteur Arabe , dont 
nous avons en latin un ouvrage célèbre sur I optique. 
Alhazen connoissoit l'Optique de Ptoicmce, comme je le 
ferai voir par la suite; ce n'est donc pas m'cloigner de 
mon sujet que de rechercher le temps où parut chez les 
Arabes l'Optitjue J'Alhazen. Risner, qui a public le pre- 
mier la traduction Latine de cet ouvrage , conjecture que 
l'auteur vivoit vers l'an i loo de notre cre, et qu'il ctoit 
contemporain d'Avicenne, d'Averroès et autres savans 
Vpu.Jtsàtni. Arabes. Selon X'ossius, l'cpoque où vivoit Alha/en est 

mjlh.fKlg. loç . , , ... 

incertaine ; quelques auteurs placent Alhazen avant i loo. 

S- j^j- M. de Lalande dit, dans un endroit, qu'il vivoit en Es- 

S. 3r64 pagne, vers l'an i loo; ailleurs il le fait vivre dans le 

/. jjt. dixième siècle; Snellius, cité par M. de Lalande, le croit 

plus ancien qu'Almamon. Les auteurs Arabes peuvent 

seuls dissiper ces incertitudes : en les consultant , on re- 

connoît facilement que l'auteur connu parmi nous sous le 

nom à'Al/iiiien est le même que Abou Afy Alhassan ebn 

Albassan ebn Alhaïthcm, surnommé Almohciuless Alhasry , 

Ci.m.nm , j; _Aâ^' ^^j.~)J>>^i' , le géomètre de Basra , sur letjuel on 

^^ '■* trouve des détails curieux dans l'Histoire des Dynasties 

r^r . d'AbuIpharage et dans le Catalogue des manuscrits .Arabes 

de la bibliothèque de l'Escurial. Parmi les ouvrages de cet 

auteur, dont la liste se trouve dans leCatalogueque je viens 

de citer, on en remarque un intitidé Je Pcrspcctivii. Si ce 

^,v„ titre étoit fidèlement traduit, l'identitéque je veux; établir ici 

seroii suffisamment prouvée; car on a souvent donné, dans 

ni ' 

■> .y.'..».. le moyen âge, le titre de /'fr.f/'ff//i'i' aux ouvrages d'optique. 



2 » 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 

Mais le titre Arabe peut faire naître quelques doutes; ce 
titre Ikhîïlaf ahnauatlnr . jAaui^ i^^'Xi^ , signifie litté- 
ralement différence des aspects : or IklitiLif almautJmr , ou 
diversité d'aspect , est le nom que les Arabes donnent à la 
parallaxe , comme on le voit par les titres des cha- 
pitres LX et LXlil de l'Astronomie d'Ibn lounis. Dans la ,'^'°y- '"^"/'f/ 

' , _ rff.t man. t. VU, 

liste des ouvrages d'Alhazen, rapportée par Casiri , on en y^s-9^- 
trouve un (c'est le dixième) intitulé Ikhtilaf manthar al- 
camar, qu'il faut traduire par de la parallaxe de la lune , 
et non de vario liina aspectu , avec Casiri. il seroit donc 
possible qu'il fût ici question , non d'un ouvrage d'optique , 
mais d'un traité sur la parallaxe de la lune et du soleil. Au 
reste, le traité d'optique que nous cherchons se trouve, je 
crois, clairement indiqué au commencement de la liste des 
ouvrages d'Alhassan, rapportée par Casiri : mais, comme 
ce bibliographe a mal rendu cet endroit, et que l'explica- 
tion que j'en donne pourroit ne pas paroître certaine à 
tout le monde, je renvoie cette preuve dans une note (i), 



(i) Casiri a rendu tout ce morceau 
d'une manière -=i peu exacte, que je 
suis obligé de reprendre le titre du 
premier ouvrage pour arriver à celui 
qui nous intéresse davantage. 

Le premier de ces ouvrages , intitulé 
Telii^îb alinagesti , i^ \ .... -rf il i_>JiNgJ', 
est, selon la traduction de Casici , un 
commentaire sur l'AImageste. Le mot 
Arabe rf/i^/^ signifie plutôt a/Wg^i? que 
cominentuire. C'est proprement une 
édition revue, corrigée avec soin , et 
dans laquelle on a retranché quelque 
choie d'inutile. Nassir-eddin , dans 
la préface de son édition d'Euclide, 
se sert de ce mot, auquel il joint celui 



i de tertib , <_>-y^', airaiigernent , dis- 
position, en parlant de l'édiiion des 
Elémens de géométrie, donnée par 
Euclide, édition dans laquelle, selon 
Nassir-eddin , Euclitle réduisit les 
quinze livres des Elémens à treize , 
en retranchant les deux derniers, qui 
furent ensuite ajoutés de nouveau par 
Hypsiclès. 

Le second ouvrage d'Alhazen men- 
tionné dans le Catalogue des ma- 
nuscrits Arabes de la bibliothèque de 
l'Escurial, est inliinn: Almanathir , 
jijLm ; c'est, selon moi, l'ouvrageque 
nous cherchons , l'Optique d'Alha- 
zen. Le titre Almanathir [asptclusj 



3! 



MÉMOIRES DE L'ACADF.MTE 



et je nrc'seiuerai ici un tL-moignage plus incontestable. 
Parmi les manuscrits de la bihiiotlicque de Leyde , on en 
A'.- '«•'/. /v.;. trouve un dont voici le titre : Comnienttiria in libros opticos 
HtiSiJiii beti Hiiiicm Hiisrcilsis, qui vu/t^ô Elhassan dicitur , cum 
Jtffg.eospnlanti/ms. La mcme bibliothccjue posscde plusieurs 
autres ouvrages du mOme auteur, dont le nom paroît tout 
entier à la tète d'un de ses ouvrages, et tel que je l'ai 
donné plus haut. Au reste, l'auteur Arabe, jusqu'ici mal 
connu, et que je cherche à faire mieux connoître , est 
appelé, à la ttte de la trinlucti<wi Latine de son Traité d'op- 
tique , Allhiien filius Alhiiiien : or. d'après ce que je viens 



4si- 



N.' 106^. 



est celui que les Ar.ihcs donnent or- 
dinairement aux traiiis d'optique. 
Celui d'Euclide e.<t appelé h'itab <;/- 
manaihir li Odides, j— i?^' <_jL.^^ 



j-ji-Jb,V (vp^t^Ahn\\i\\.p.^, Liit.). 
D'Herbelot , qui rapporte, .lu moi 
Kitab(r)-^) , le titre Arabe de \'0]> 
tiqucd'i'.uc!idc,n'a pas ("ait connoitre 
juffisamnient cet ouvrage eu disant 
en général que c'est un livre de 
géométrie. Casiri a cru vraisembla- 
blement que ce litre app^rtcnoit ex- 
cluMvcm. nt à l'Optique d'Euclide , 
00 bien il l'a joint au titre qui suit, 
dans lequel il s'agit d'Euclide , et 
il a cru qu'il étoit ici question d'un 
commentaire sur l'Optique de cet 
auteur. 

Les ouvrages suivans d'Albazrn 
sont étrangers à la discussion pré- 
sente; j'en donne ici les titres tra- 
duits plus exactement qu'd* ne l'ont 
été parCasiri ,cn taveurdes amateurs 
de la littérature Orientale. 

Le troisième ouvrage est intitulé: 



Uu)t oit jy^'j (j-'-vï^j' tjtj.>Lt.. 

Demandes ou suppositions d'Euclide, 
cC figures ( di-monstr^tions ) du mcme 
auuur. Les demandes ou suppositions 
dont il est ici question se trouvent 
à la tête des Élémens d'Euclide, et 
sont a])pelésen grec <ti'ii]iMt.T» , en latin 
p, iiuLita ou petiticnes. Casiri traduit 
Ccmnu-nttiriui in rjusdcm Euclidis 
EUmenta geomcrrica cum sclwliis- 

Le titre de l'ouvrage suivant, 
jUdtl fL&i\ ia,L-», doit se rendre 

par De diinensirnc sclidi piJr.il'plici , 
mesure du solide ou du conoïde 
parabolique; tr.iduction qui est bien 
éloignée de celle de Casiri : Di sol - 
dorum tr.piulium et similium ditninu- 
li ne. 

L'ouvr.ige d'Alhazen mentionné 
cnMiite e>t un traité drs lunules ou 
ligiiris'iuiont la ("ormed'un croissant, 

JX^' JLCii ; Casiri traduit De va- 

riit lun,r novtr figutis. 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTTES. 25 
de dire , il est impossible de ne pas reconnoître dans ces 
noms propres altères les noms iïAlhassdii ehn AJIiûssûii , 

ou ebn Alluuthem. Ce qui précède , me servira à corriger ' 

une autre erreur relative au même auteur, dont on a fait 
jusqu'à présent deux personnages. M. de Montucla, dans 
{'Histoire des mathématiciues , en parlant des auteurs Arabes ^ '''/"• ««• /, 
qui ont écrit sur i optique , nomme Ibii Haitem Syrien, 
qui écrivit sur la vision directe, réfléchie et rompue, et 
sur les miroirs ardens ; il ajoute ensuite : « Mais , de tous 
» ces opticiens, le plus célèbre est Alhazen. » Bailly dis- H,^i.dci\inr. 

r ' ■» •' iun\ t. Il , I. it, 

tingfue aussi Alhazen et Ibn Haïtem. Mais on voit par ce que i'"b'- <'''4- 
je viens de dire, que Ibn Haïtem et Alhazen ne sont qu'un 
seul et même auteur, dont le nom entier , un peu long, 
a donné lieu à l'erreur; car, pour abréger, on l'appelle 
souvent Abou Aly ehn Hdithem , comme Abulpharage et P^s-^-J- 
d'Herbelot. M. de Montucla, en disant qu'Ibn Haïtem a a^, pag.42/.' 
écrit sur la vision directe, réfléchie et rompue , a fait, sans 

s'en apercevoir, l'analyse de l'ouvrage d' Alhazen. Quant 1 

au second ouvrage d'Ebn Haïtem dont parle ici M. de ' 

Montucla, sur les miroirs ardens, il est cité dans le cata- 
logue des ouvrages d'Alhazen , ou Alhassan, qui se trouve j 
dans Casiri. Le titre Arabe est , Âi|^<^' bj i> , De speculis P^g- 4'j- 
comburentibus. Le même ouvrage se trouve dans la biblio- 
thèque de Leyde (n." 1074). L'identité d'Alhazen avec 
Alhassan ebn Alhassan ebn Haïtem étant bien prouvée, 
il ne peut plus y avoir de doute sur le temps où cet auteur 
vivoit. Abulpharage et l'auteur de la notice qui se trouve 
dans Casiri, nous apprennent qu'Alhasàan , né à Dasra , 
fut appelé en Egypte par Hakem , un des califes fathi- 
mites , qui régna depuis ^^6 jusqu'en 1021 , et qu'il y 



a4 Mi.MOIRES Cf. L'ACADEMIE 

mourut l'an 4^^ ^^ l'Iicgire, 1038 de l'ère vulgaire. Cet 
auteur ayant eu connoissance , comme je le ferai voir 
par la suite, de l'Optique de Plolcmée , il s'ensuit que la 
traduction Arabe de l'Optique doit ttre antérieure à 
l'an 1000. Qiiant àl'cpoque de la traduction Latine, je 
crois pouvoir la fixer avec plus d'exactitude. 

Les deux manuscrits de la Bibliothèque du Roi où elle 
se trouve, sont très- modernes : ils paroissent ctre du 
XVII.' siècle, et avoir ctc copies tous les deux en Italie, 
ou du moins par une main Italienne; mais il paroît évi- 
dent qu'ils ont été copiés sur un manuscrit beaucoup plus 
ancien, (jui vraisemblablement étoit très - dilïicile à lire 
et rentermoit beaucoup d'abréviations. C'est pour cela 
qu'il y a dans les deux manuscrits tant de fautes et de 
mots omis ou laissés en blanc. 

Le nom du traducteur Eugcnius Ammiriilus , inconnu à 
tous les bibliographes , donne lieu à quelques incertitudes. 
Il est écrit a la tcte de l'ouvrage, dans les deux manus- 
crits, Ammiracus EugeniusSicuIns. Au commencement du 
second livre, qui est le premier de ceux qui nous restent, 
ce nom est écrit dans un des manuscrits, Amiiiiratus Euge- 
niiis Siculus. Cette dernière leçon est, je crois, la meilleure. 
On connoît sous le nom de Sci/ùone A/iiiiiirtiio un savant 
Italien, auteur d'une Histoire de Florence qui parut sur 
la fin ilu XVI. "^ siècle , de plusieurs discours sur Tacite, et 

y .'.'t V,-. d'autres ouvrages. Ce savant étoit, à ce qu'il paroît, àum: 
I imille ancienne , à laquelle notre traducteur Eugcniiij 
Animinitus peut avoir appartenu. Une autre raison me 

''•" fait préférer la leçon Ammir,itus. Le Catalogue de la Biblio- 

thèque cfu Roi fait mention d'un ouvrage traduit du grec 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES. 25 

en latin, qui paroît être du mtme auteur, nomme ici 

Eugetiius regfii Sicil'ui: aminirûtus (i). Beaucoup de circons- AJnnusc. Lu. 

tances et de rapprochemens me portent a croire que ce fol. 04, i.' : 

dernier auteur n'est pas différent du traducteur de l'Optique "°7^^9'fi}- 9^' 

de Ptolémce. Les noms admiratus et ammiratus sont les r"g- }?■ 

mêmes , et désignent une dignité établie en Sicile par le tkmnahe 'de 'du 

roi Roger , fils de celui qui s'empara de cette île vers la ^"^è"'- 

fin du XI. ^ siècle , dignité empruntée, des Arabes, et qui , '^°^" "• "" 

'01 i le loi Roger. 

a vraisemblablement donné naissance à celle d'amiral en 
France. 

Si le rapprochement que je présente ici , et l'identité 
que je crois apercevoir entre Eugetiius aminirûtus ou 
ammiracus, traducteur de l'Optique de Ptolémée, et Euge- 
iiius admiratus regiii Sici/ia , auteur d'une autre traduc- 
tion du grec en latin, paroissent certains ou du moins 
fort probables, nous pouvons en déduire d'une manière 
assez précise l'époque à laquelle vivoit notre traducteur : 
car, i.° le titre à'admiratiis nous indique, comme on 
vient de le voir, le règne du roi Roger, ou de ses suc- ir;o-ii;2. 
cesseurs , c'est-à-dire, le commencement ou le milieu 
du XII.* siècle ; 2.° le 'titre de l'ouvrage traduit du grec 1, 
en latin par Eugcnius admiratus ou ammiratus fait men- 



{1)1 Cet ouvrage est une espèce de 
prophétie attribuée à la sibylle Éry- 
thréen ne ou Babylonienne, dont voici 
le titre : Extractuin de libro qui di- 



citur Vasilographia , id est imperialis 
scriprura , qiicd sibylla Eritliea ( iege 
Erythriea) Babiloiiica (alit. Enthea 
Batybnica), adpetitioiietn Gnrccriiin, 
teinpore'Priami régis edidit, quodque 
de Chaldeo sennone in Grœcum Daxo- 
^tïrr/(alit. Doxapater , Iege Doxapa- 

TOM E VI. D 



trius ) peritissiinus transtuUt ; tan- 
dem de œrario Eminamielis impera- 
toris ediictum Eugenius regni Siciliae 
admiratus de grœco tram tu lit in 
latimim. Liber Eritheœ sihilLv in- 
cipit (cod. 6^62)} 

JViliis arcliiinandrita Doxapatrius 
scribebat sub Rogerio in Sicilia ao di 
ii^j. ( Fabricius, Bibl. Gr. toin. V , 
de Nilis Diatriba, ^^(Vg'. jr/. ) 



;<; MEMOIRES DE L'ACADEMIE 

tion de l'empereur Manuel. D'après ce que j'ai dit jus- 
qu'ici, ce doit ctre Manuel Comnène , qui rcgna depuis 
''43 jiisquà iiSo , et fit la guerre à Rt)gfr roi de 
Sicile. On peut donc croire avec assez de vraisemblance 
au Eugciiitts (immiratus vivoit vers le milieu ou la lin 
114) 1180. du XII. "^ siccle. Les traductions Arabes étoient fort en 
vogue à celte époque. Jean de Sc'ville avoit achevé sa 
Vo) Ci /?/<«.. traduction d'Allragaji en 114^; et, moins d'un siccle 
Lknaman. apfcs , vers 1230, l empereur rrcdcric 11 ht traduire 
WtUler.Asîm- i'Almageste. Les ouvrages Grecs ou Arabes pouvoieiit 
ntm.fug.j^. j^Q^iy^.^ jç5 traducteurs parmi les habitans de la Sicile, 
d'autant plus facilement c|ue cette île étoil alors peuplée 
d'Arabes, de Grecs, d'Italiens, comme le remarque le 
r^.46. Novairi dans son Histoire de Sicile, que j'ai donnée au 

public. 

Revenons à l'Optique de Ptolcmée , et examinons 
d'abord deux questions qui se présentent ici naturelle- 
ment : la première est de savoir si cet ouvrage est de 
Ptolémée l'astronome; la seconde, si c'est celui que Roger 
Bacon cite en plusieurs endroits. 

Les raisons qui peuvent faire croire que l'Opticjue est 
de Ptolémée l'astronome, sont celles-ci: Les divers auteurs 
qui ont porté le nom de Ptolémée, sont ordinairement 
distingués par différcns prénoms ou surnoms. Le nom 
entier de l'auteur de l'Almageste est Chwdius Ptolenuius ; 
mais on omet souvent le prénom ChiuMus. Or les auteurs 
anciens dont nous avons parlé au commencement de ce 
Mémoire, en citant l'Optique de Ptolémée, ne donnent 
à l'auteur aucun surnom , et par-là semblent le confondre 
avec le célèbre astronome. Simplicius nicme, en ilonnant 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES- LETTRES. 27 
à l'auteur de l'Optique l'épithète d\idimrûhle [Sctt^/^oio^j, 
semble indiquer clairement l'auteur de l'ouvrage intitulé, 
Grande Collection mathématique ; ouvrage qui a excité l'ad- 
miration de tous les siècles, 

Ptolémée l'astronome réunlssoit d'ailleurs à l'astro- 
nomie beaucoup d'autres connoissances, comme le prouve 
son ouvrage sur la géographie. Suidas cite encore du 
- même Ptolémée un Traité de mécanique en trois livres, 
qui est mentionné par Pappus, Ptolémée avoit encore 
composé, selon les anciens, des Traités sur les dimen- 
sions [vnd^ f^eT^Y^ma:;] , sur les élémens [çvi-^eïci,], sur 
l'équilibre ["Tnei /'ottoi']. Le Traité du planisphère que lui 
attribue Suidas, et qui est généralement reconnu pour lui 
appartenir, tient à une branche de l'optique. Ce traité 
et l'ouvrage qui nous occupe, ont mcme une conformité 
singulière ; tous les deux ne sont connus que par une 
traduction faite sur l'arabe. L'original Grec est vraisem- 
blablement perdu pour toujours. 

La traduction Latine du Planisphère a été fiiite en Fah.itjd.t.iii, 

pjg. 449- 
II 44; c'est à peu près vers ce temps, d'après les re- 
cherches que j'ai exposées, que l'Optique auroit été tra- 
duite en latin. 

Voici les raisons qui pourrolent faire douter que l'Op- 
tique qui nous occupe fût de Ptolémée l'astronome. 

L'Almageste ne fait aucune mention de l'Optique ; 
aucun passage de ce dernier ouvrage ne renvoie à l'Al- 
mageste, ni aux autres ouvrages du même auteur. M. De- 
lambre, en réfutant cette objection , dit qu'aucun des ou- 
vrages de Ptolémée n'en rappelle un autre; cette assertion 
n'est pas exacte. L'Almageste fait mention de la G<;ogra- 

D.j 



28 ML.MOIULS DE I.ACADLAUE 

plue. Voici le passage, qui se trouve à la lui du second 

livre de l'Alniageste : 

" Après avoir terminé ce (]ui concerne les angles , il 
" me reste à considérer, pour ie calcul des pliénomènes, 
» la position, en longitude et en latitude, des villes les 
" plus remarquables dans chaque province. Nous traite- 
" rcns à part de cet objet , qui est séparé et appartient à la 
« géographie; nous suivrons les témoignages de ceux qui 
» ont traité particulièrement cette partie; nous marque- 
» rons de combien de degrés du méridien chaque ville 
» est éloignée de l'équateur, et de combien de degrés de 
» l'équateur le méridien de chaque ville est éloigné , à 
» l'orient ou à l'occident, de celui d'Alexandrie, pour 
» lequel nous avons calculé les temps. » 

Il est évident que Ptolémée, dans ce passage, veut 
parler de sa Géographie; et le CQ\chve Niisir EJJiii , dans 
son Commentaire sur l'Almageste, dit positivement que 
l'ouvrage que Ptolémée promet ici , est la Géographie. 

On ne peut donc pas dire, avec M. Delambre, qu'aucun 
des ouvrages de Ptolémée n'en rappelje \.in autre. Au 
reste , quoiqu'il soit question de la Géographie de Pto- 
lémée dans l'Almageste, ce n'est point une raison de ne 
pas reconnoître comme étant du même auteur les ou- 
vrages dont l'Almageste ne parle pas; car il faudroit , 
par la même raison , rayer de la liste des ouvrages de 
Ptolémée ses Traités sur la mécanique et sur le planis- 
phère , que Suidas reconnoit lui appartenir. Mais une 
considération plus importante vient ici fortiher les doutes. 
L'auteur de l'Optique a bien connu le phénomène de 
la réfraction astronomique. L'auteur de l'Almageste, au 



DES INSCRIPTIONS ET BELi-ES- LETTRES. 29 

contraire , ignoroit absolument l'effet de ce phénomène. 
M. Delambre, qui s'est fait cette objection , ne l'a pas , 
je crois , réfutée complètement. 

«•L'Optique, dit ce savant, est postérieure à l'Alma- 
» geste. En composant son Traité d'astronomie, Ptolémée 
» n'àvoit pas encore réfléchi sur la réfraction , il n'en avoit 
» encore aucune connoissance. » Cette raison explique 
fort bien pourquoi Ptolémée ne parle pas de la réfraction 
astronomique dans l'Almageste ; mais on demandera toit- 
jours pourquoi , dans son Optique, il n'a pas corrigé ce 
qu'il avoit dit dans l'Almageste , par l'effet de l'ignorance 
où il étoit alors du phénomène de la réfraction. Peut-on 
croire que l'auteur de l'Optique, s'il eût été aussi grand 
astronome qu'il étoit bon physicien , n'eût pas senti que 
l'effet nécessaire de ia réfraction étoit d'accélérer le lever 
et de retarder le coucher des astres! Peut-on croire qu'il 
n'ait pas cherché à déterminer la quantité de la réhac- 
tion astronomique, et qu'un astronome aussi habile que 
Ptolémée, connoissant l'effet de la réfraction, qui est, 
comme il le dit positivement , de rapprocher les astres 
du zénith, n'ait pas eu l'idée d'en conclure que toutes les Extmir dt M. 
hauteurs, prises du moins dans le voisinage de l'horizon, u\^"°' ' ' '"' 
demandoient une correction l Mais je laisse aux astro- \oyez AUnt. 
nomes l'examen de cette question. Les doutes qu'elle fait ,„m i mJ-l'i'i 
naître pourroient encore être fortifiés par le silence des 
auteurs qui donnent la liste des ouvrages de Ftolémée 
l'astronome ; mais ces listes paroissent faites avec peu 
d'exactitude, et cet argument négatif n'auroit pas une très- 
grande force. 

Qiioi qu'il en soit de l'auteur de l'Optique renfermée 



fOTi. ,u !•! rtrsp. 



50 iMJ.MOiRES DE L' ACADEMIE 

Jans les dfii\ iiiamiscrits de la Bibliothèque du Roi, on 
ne peiil douter de i'authenticitc de cet ouvrage : t'est ce 
que je vais faire voir, en montrant que tous les passages 
cites par Bacon , dans sa Perspective, sous le nom de Pto- 
k^mce, se trouvent dans l'ouvrage dont je donne ici la 
notice. 
Clip. tu. I" Sacon , avant d'expliquer ce qui concerne particulicre- 

Mri. ,tt sa Persp. , . . . , / - 1 1 • • 

ment la vision , traite des sens en gcncral , et distingue 
les choses sensibles [ sensibilia ] en choses sensibles com- 
munes et en choses sensibles propres à chaque sens [scn- 
sibiliii propriii sui.f sensi/iuij. Ces dernières choses sont au 
nombre de neuf. La saveur est propre et appartient au 
goût, les odeurs à l'odorat, le son à l'ouïe; le tact juge 
du chaud et du Iroid , du sec et de l'humide; enfin la 
vue juge de la lumière et des couleurs. Bacon fait ensuite 
l'cnumération de vingt choses principales visibles; comme, 
l'cloignement / remotio] , la situation [ situs ] . Peu après il 
dit que toutes ces choses sont e,\pli(juces par Piolcmce 
dans le premier livre de son Optique : Et hac omnia pa- 
tent l'A primo Ptolouuti de Optiez s . . . Bacon , par le premier 
livre de Ptoicmce, entend ici le premier de ceux qui nous 
restent, qui est réellement le second de l'ouvrage. On 
trouve efTectivement dans ce second livre plusieurs pas- 
sages qui ont rapport à cette doctrine : O'ti/euiffue sciistitim 
prnpriiim sensiliile eoiiveniens , ut speeies repellere niiinûs in 
Uietu , et hiimor (je crois qu'il faut lire humoris) i/i gi/.uu , 
et vocis in iiuditu , et odorum in odoratti. Bacon ajoute, quel- 
ques lignes plus bas : Scnsihili.i eommuniti non sic dieuntur 
quia sentiuntur à sensu comniuni , sed quia communltcr au 
omnibus sensibus partieularibus vel à pluribus detenninantur , 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES- LETTRES. ji 

et maxime à visu et tdctu , quïa Plolommis dicit in secundo Png. 6 a 7. 
Perspective qubd tactus et visus communicant in omnibus his 
viginti. Bacon , revenant ailleurs sur les mêmes principes, i\,g. 77. 
dit que , selon Ptolcmce dans le second livre de son 
ouvrage , le tact discerne tout ce qui est perçu par la 
vue, excepté la lumière et les couleurs. Nam Ptolomaus 
dicit in secundo libro : Omnia qua visus percipit, tactus discernit, 
pmter lucem et colorent. Le passage de Ptolcmce indiqué P''e 77- 
ici par Bacon se trouve immédiatement après celui que 
je viens de citer; mais il est évidemment altéré. Le voici 
tel qu'on le lit dans les deux manuscrits : //; omnibus vero M,inuicrits.f.' 
quœ, secunditm principium nervorum, communia sunt sensibus , 
et visus participât sibi , excepta in colore; color enim nuUo sen- 
suum dignoscitur , nisi secunditm visum : débet ergo color esse 
sensibile pro'prium visui. Il est évident , par le passage de 
Bacon que j'ai cité, qu'il faut lire dans Ptolémée : Tactus P'^g- f- 
et visus participant sibi , au lieu de et visus participât sibi. 
Cette correction est encore confirmée par ce passage de 
la préface du traducteur, qui dit, en faisant l'analyse du 
second livre : Eiiant continetur quod tactus tantitin coinmu- 
nicat visui in dignoscendis pradictis rébus videndis , cxcepto co- 
lore , qui solo visu dignoscitur. 

Bc^con , dans le second passage que j'ai cité, appelle 
le second livre de Ptolémée celui qu'il avoit plus haut 
appelé le premier : ainsi nulle difficulté à cet égard. Et 
de ce que Bacon a cité dans un endroit le premier livre 
de Ptolémée , on ne peut en conclure qu'il connoissoit 
ce premier livre, et que l'ouvrage qu'il cite est différent 
de celui que renferment les deux manuscrits de la Biblio- 
thèque du Roi , dans lesquels le premier livre manque.. 



31 .MI MOIRES DE L'ACADI.Mir 

L'extrait Je M. Dclambre ne fait aucune mention de 
la doctrine à laquelle se rapportent les deux passages que 
je viens de citer. On ne doit point en cHre étonne, puisque 
ces deux passages, tels qu'on les lit dans les manuscrits , 
ne prcseiUcnt aucun sens. Il en est de nitme liu passage 
suivant, que je rapporte ici à cause de sa liaison avec 
ce qui précède. Ptoléniée classe ainsi les choses que nous 
apercevons : Rcs ali<€ vidciitur vcrè , dlia primo , alitv se- 
quciHcr. Vcrc viiientur liicida spissa. Dans les deux manus- 
crits, vcrè est toujours écrit par un a; mais je crois qu'il 
faut l'écrire par un c simple. Les deux adverbes /t/'w/c et 
serjueitter qui suivent, prouvent qu'il faut ici un adverbe. 
Al. Delambre , faute d'avoir fait attention à cela , dit 
dans son extrait : «<Ptolémée distingue les choses qu'on 
» voit vraies ou non vraies. Les premières sont les corps 
• lumineux. » Cette traduction ne présente pas l'idée de 
Piolémée; elle est même, je crois, inintelligible. L'épi- 
thète spissa , jointe à lucida , omise par M. Delambre, 
étoit essentielle à rendre; etliiciJa ne peut signifier ici /es 
corps lumineux , comme on le voit par le passage <jui suit 
immédiateineiu : Rcs enim visiii subjecta ticbciil esse tjuo- 
cumtjiie modo lucida, aut ex se mit aîiunde , cùm hoc sit pro- 
prium visibili sensui , et spissa ( les manuscrits portent spissi/m ) 
/// sulisttintia , ad rctinendum visu m .... 

Le passage suivant renferme une application de la doc- 
trine de Ptolémée , et pourra servir à l'éclaircir : /4<t «c/'ù 
prnpin(]uus non videtur , scd a'cr conùmtus illi vidctur , tjuo- 
niam color , in mulla profunditate , factus adinvicem continu us , 
lit magis corporatus et cvidentior. la maniîye dont Bacon 
exprime la même doctrine, est curieuse, et fait voir «jue 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES LETTRES. 35 
cet auteur, en citant Ptolémée, s'attache quelquefois moins 
aux mots qu'aux choses : Sed tameii scieiidiini est quoi Pto- ^''S- ^■/■ 
loma:us dicit in secundo libro Perspectiva , quod nos vïdemus nërem 
vel pcrspicuutn cœleste à longé , et in superfiia distontia , quamvis 
non in propinqua. Multhm enim de perspicuo cimndatur in magna 
distantia , et se hahet ad visum sicut illiid quod est pcrfectè 
densum, in parva distantia. 

Le même auteur, voulant expliquer pourquoi l'on ne ^''g- f^' 
voit rien sans la présence de la lumière, rapporte les rai- 
sons proposées par ditFérens auteurs. Selon la première, les 
couleurs n'existeroient pas véa'itablement dans les ténèbres. 
Cette raison , selon Bacon, est détruite par Ptolémée, dans 
son second livre de la Perspective : Principiuni destruit 
Ptolomaus in secundo Perspective , dicens : Si cniin sic esset , 
etiani qualibet res duœ , hahentes situm eunidem rcspectu lucis 
et visûs , viderentur similis coloris : ci/Jus contrarium videmus in 
diversis rébus , quasi universaliter et in eadem re in diversis 
temporibus ; ut in chanmleone , qui mutât colorem secundum di- 
versitatem rerum qua appropinquant ei , et in eo qui rubescit ex 
verecundia et pallescit in timoré, quamvis eunidem situm habeat 
res semper respectu lucis. 

Le passage de Ptolémée dont parle ici Bacon , paroît Folio / i 
être celui-ci : Unde apparet quod res non ita se liabct sicut ^^ 
plures astimarunt , dicentes quod color sit res accidens visui et 
lumini , nec habeat propriam substantiam. Ptolémée parle dans 
le même endroit du caméléon , et du changement de cou- 
leur produit par les diverses affections de l'ame : Utpote in 
animali quod vocatur chamœleon , et veluti rubedo quœ quibus- 
dam accidit ex verecundia , et pallor qui aliis accidit ex pavore. 
Hoc autem accidit in iis sensibili mutatione , ex ipsis vel rchus 

T O JI E V I . E 



^i .MK.MOIRFS DE L'ACADÉMIE 

exteriorihiis apparente iiis'i (je lis visui) ex imitatione (oloris. 
Alan'ifestum est ergo , per ea qu(î d'ix'tmus , qubd color verè inest 
eis . . . . 

P(T,f.p.,g. Sf. Bacon dit que ceux qui onf les yeux enfonces voient 
mieux les objets éloignons que ceux qui les ont sailluns. 
Il cite à ce sujet l'autorité de Ptoicmce , dans le second 
livre de son Optique :<2"/ vcro liabent oculos profunJos , ne- 
cesse est ex hac causa , tjuoJ possitit vidcre ma^is remota , /jitani 

f'ig i'4- habentes oculos prominciites ; et quelques lignes plus bas: 

Et hoc dicit Ptolonuvus expresse in secundo Opticorum siih /lis 
verbis : lUi qui liabcnt concnvos oculos vident à rcnwtiori. 

Le passage de Ptoicmce cite ici par Bacon doit se lire 
ainsi : //// autem qui liabent oculos concavos , vident à majori 
distantia quant illi qui talcs oculos non liabcnt. 

Dans l'extrait de l'Optique de Ptoicmce lu à la pre- 
mière Classe, ce passage est ainsi rendu : « Ceux qui ont 
" les yeux concaves, voient d'une moindre distance que 

F»t.f. '> ceux qui n'ont pas de tels yeux. " L'auteur de cet extrait 

a lu ici , vident û minori distantia ; c'est effectivement la leçon 
du manuscrit 73 lo : mais l'autre manuscrit porte , à majori 
distantia ; et le passage de Bacon que j'ai cite, plusieurs 
autres que je pourrois y ajouter, prouvent que cette der- 
nière leçon est la véritable. M. Delambre ajoute, après 
avoir donné la traduction de ce passage : « J'ai souligné 
" concaves , pour qu'on ne m'attribue pas cette faute de 
" copie. " Concavos n'est point uwl' faute : le sens de ce mot 
su présente naturellement; et celui de profundos , que lui 
substitue Bacon , peut servir à l'expliquer. La raison que 
les deux auteurs donnent de cette particularité, ne laisse 
aucun doute sur le sens de ce mot. Voici cette raison. 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES- LETTRES. 35 

selon Bacon : Cujus causa est virtus visibilis qua fit proptcr 
cohabitatioiiem , id est , cotigregationem et aJu/iatio/iein , et 
pr opter loci aiigiistiam. Cnm enim processio Juerit ex atigustis 
lacis , protenditur visiis et elongatur. Ptolémée s'exprime prc- iMm.n.'yjw, 

^ . fol. 22, lin. ^. 

cisément dans les mêmes termes: Lujus causa est vu lus vi- 
sibilis qua ftpropter cohabitatioiiem. Cnm ciiiin processio fuerit 
ex a/igustis locis , protenditur visus et elongatur. 

Bacon, peu après, examine pourquoi les vieillards ^'^S-^i- 
éloignent d'eux les objets qu'ils veulent voir, et il en 
donne la raison d'après Ptolcmée : Et liujus causam duccl 
Ptolomaus fin secundo Persp.) ; nam niulta humiditas in oculis 
eorum est in causa : seues enim muhas humiditates accidentalcs 
superfluas liabent . . . . 

Le passage de Ptolémée cité ici par Bacon paroît être 
celui qui finit par ces inots : (2_iii volncrit indubitanter videre, ^''^- -'-'■ %'" 
necesse est ei aspicere a longe. Le commencement de ce pas- 
sage , dans Ptolémée, doit être fort altéré; car il ne paroît 
pas qu'il y soit question des vieillards. M. Delambre a 
donné à cet endroit un sens tout différent , et en tire 
cette proposition : « L'humidité rapproche en apparence 
» les objets. " 

L'autorité de Bacon, qui avoit sous les yeux des ma- 
nuscrits plus anciens et par conséquent plus exacts que 
les copies qui sont parvenues juscju'à nous, doit être d'un 
grand poids pour déterminer le sens de ce passag'e. Mais 
cette discussion est étrangère à l'objet que je me propose 
ici , qui est de rassembler quelques passages dont le rap- 
prochement ne peut donner lieu à aucun doute. 

Ceux que je viens de présenter prouvent l'authenticité 
de l'ouvrage dont ;e donne la notice. Je pourrois tlonc 

E.j 



3^ Mli.MOIRLS DE L'ACADEMIE 

ne pas pousser plus avant cette comparaison ; je crois ce- 
pendant devoir joindre ici les deux morceaux, si intcressans 
pour l'astronomie, dont j'ai déjà parlé au commencement 
de cette Notice, qui concernent la réfraction ei la gran- 
deur apparente des astres à l'horizon. Le passage de Bacon 
relatif à la réfraction astronomique se trouve dans l'ou- 
Ptg.jjJ. '■:-. vra^e de cet auteur intitulé, Spécula mothenitUicii : Nam si 
tjuis per iiistrumenhi <juihus expert mur ai^ua suiit in cœlestilnts . 
cujusmotii vocantur nrmilhe vel tiliti , iiccipint loaim olicujus 
stelliE circa aquinoctiitlem in ortu suo , cl JeinJc ciccipiat hcum 
ejusdem quando venitad lineam meridiei , invenictin loco meridiei 
distiire CiWi sensibililer plus a polo mundi septentrionali , quàm 
quando fuit in ortu; et quelques lignes plus bas: Sic autem 
/« Ith. V, de Ptolomaus docet, et Alliaiçn , et ego consideravi instrumenta 
Lit. vil. ^^^ ''^^'" ' '' certuni est. Le passage de Ptolémée cité ici est 
Làf.v.fol.çf ainsi conçu : Invenimus rcs qua oriuntur et occidunt nuigis 

dumaa.jjio. ... . ..... , . 

déclinantes ad septentnoncm cum Jucrint prope noriipntem 
et metita fuerint per iiistrumentuin quo mcnsurantiir sidcra , 
et cum fuerint orientes vel accidentés ; circuit utiquc aqui- 
distantes aquinoctiali qui describuntur super illas , propiii- 
quiores surit ad scptentrionem quàm circuli qui describuntur 
super illas cian fuerint in medio cœli. Bacon s'étend peu 
ici sur la réfraction. Son objet principal, en parlant de 
ce phénomène , est de faire voir que le monde n est pas 
un seul et même corps; il dit que la preuve qui résulte 
de la réfraction n'est pas connue des naturalistes , et 
n'est pas rapportée par Aristote et ses commentateurs. 
Ptolémée s'étend au contraire beaucoup sur ce phéno- 
mène; mais je ne rapporterai point tout ce qui est relatif 
à cet objet, pour ne pas répéter te que M. Delambre a 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES - LETTRES. j/ 
dit sur cela. li faut voir tout ce morceau dans son extrait ; 
c'est un des plus curieux. J'ajouterai seulement ici une 
remarque sur la réfraction astronomique. M. de Monlucla 
croyoit que Ptolt'mée étoit le seul auteur ancien qui en 
eût parlé. M. de Montucla ignoroit qu'il en est question 
dans Sextus Empiricus. M. Delambre cite cet auteur d'une 
manière générale. Je vais rapporter le passage même, que 
l'on ne sera pas fâché, je crois, de trouver ici ; il est 
tiré du Traité de Sextus Empiricus contre les mathéma- 
ticiens. «Un signe qui est encore sous l'horizon, dit-il, Pr.g. m de 
» paroît déjà au-dessus, par Tetîet de la réfraction. «Ktxlct """ ''^"'"'■■ 
d^dytXcLaw rri^ o-]^eci>c, lè vid yiiv en >t3cG£ç&)4 ^cûSXov ahxeî)/ 
vS\i vTrèf yijç Tvy^aL\eiv. 

Ce passage est clair , et l'on ne peut exprimer d'une 
manière plus juste l'effet de la réfraction astronomique. 

Voici le passage de Bacon relatif à la grandeur des astres 
à l'horizon : Quoci aiitem Stella ex causa perpétua videantur ma- 
jores in oriente et occidei.te quàm in medio cœli , dicit Ptoiowmis 
in tertio et quarto , et Alhaien in septimo. On trouve dans le 
troisième livre de l'Optique de Ptolémée le passage suivant : 
Videretur autem hac de causa , qiiod de rébus qua. sunt in cœlo , Fol. 46 mz», 
et subtendunt aquales angulos inter radios visibiles , i/Ia quapro- '^' *' 
pinqua sunt puncto quod supra caput nostrum est , apparent mi' 
nores; qua verà sunt prope horiipntem , videntur diverso modo 
et secundùm consuetudinem. Res autem sublimes videntur- parva 
extra consuetudinem , et cum difficultate actionis , secundùm id 
quod prataxavimus . . . .La raison de la grandeur des astres 
vus à l'horizon , donnée par Ptolémée dans le passage du 
troisième livre que j'ai rapporté , est bien différente de celle 
que lui attribue M. de Montucla d'après Bacon. tom"i,plg"p/. 



3 s MEMOIRES DE L'ACADEMIE 

Il faut remarcjiier que Bacon , en traitant cette ques- 
tion , et donnant pour raison la multitude des objets 
interposes, cite tout-à-la-fois Ptolt'mce et Alhazen. M. de 
Montucla a mieux aimé attribuer une explication ingé- 
nieuse à Ptolémée qu'à Alhazen. C'est une suite de sa 
prévention contre cet auteur , et de la persuasion dans 
laquelle il étoit qu'Alhazen avoit pris dans Ptolcmée ce 
qu'il y a de meilleur dans son Oj>tique. M. Delambre 
a déjà vengé l'auteur Arabe, cl lui a rendu la solution 
ilun prublème assez dilHcile. Il faut encore lui rendre la 
raison intrénieuse de la grandeur des astres vus à l'horizon , 
puisque celte explication ne se trouve pas dans l'Optique 
de Ptoliimée. 

Je ne vois rien dans le quatrième livre de Ptolémée, 
cité ici par Bacon, qui soit relatif à la grandeur des astres 
vus à l'horizon. On peut supposer, ou qu'il y u erreur 
dans la citation de Bacon, ou que les manuscrits de 
Ptolémée dont il i>e servoit, étoient plus complets que 
les copies (jui nous sont parvenues. Ce]iendant la con- 
formité exacte que nous avons trouvée jusqu'à présent 
entre les citations de Bacon et nos manuscrits de l'Op- 
tique de Ptolémée, me porte à croire qu'il y a ici une 
légère erreur dans la citation de Bacon , et qu'il faut lire 
les livres // et /// , au lieu de lire ;// et iv. On trouve en 

Fol. ,4,- effet dans ie second livre le passage suivant, que Bacon 
peut avoir eu en vue: Sol cutcm et liiiin putj/itur esse pro- 
piftijuii proptcr cluritiitem. Qjiioique ce passage ne soit pas 
précisément relatif à lu grandeur des astres à l'horizon , 

p„^ . il est cependant cité peu après par Bacon dans la dis- 

i-ussion relative au m<?me objet. 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES- LETTRES. 39 
Il meresteroit, pour rempiir le plan que j'ai tracé plus 
haut , à exposer les opinions des anciens sur diverses 
questions d'optique, et à faire voir combien la connois- 
sance de ces opinions , quelque fausses et même ridicules 
qu'elles puissent paroître aujourd'hui , peut jeter de jour 
sur les passages les plus obscurs de l'Optique de Pto- 
lémée ; mais ce tableau fera i'objet d'un Mémoire parti- 
culier , qui pourra faire suite à celui-ci. 



4o MEMOIRES DE L'ACVDKMIE 

NOTE 

DU 

MÉMOIRE SUR LOPTIQUE DE PTOLÉMEE. 



LjA trdiluction Latine Ht t' Alm<igcste, faite sur l'arabe, a donné lieu 
h une erreur sur la patrie de Ptolcmée, que je crois devoir réfuter 
ici. Cette traduction est ainsi intitulée ; Almagestum Cl. Plolemœi 
Phdwiientis AlexanJrini, astronomorum principii , &c. 

Le mol Pluluditnsis 3. ÎM croire que Ptolémée étoit originaire de 
Peiuse ; mais les divers noms ethniques dérivés de cette ville sont , 
PelusioUs, Pdusius et Pelus'iacus , comme on le voit par Etienne de 
Byzance. 

Indépendamment de la terminaison rnsis du mot Plicluilurtsis, 
terminaison qu'on ne voit pas dans les dérivés de Pelusiurn, le d 
de la troisième syllabe prouve que cet ethnique ne peut venir 
de Pelusiurn, d'où l'on dérive bien Pelusius, mais non Peludius 
ou Pheludiensis. On pourroit dire que les Arabes ont altéré le 
mot Grec, et l'ont rendu j)ar Plidudi, que le traducteur Latin 
pourroit avoir exprimé par Pheludiensis ; mais les Arabes ne 
changent pas ordinairement les consonnes dans les noms propres 
étrangers, et l'on ne voit pas pourquoi ils n'auroient pas écrit 
Pelusios par Phe!<msi. 

Thomas de Pinedo, dans ses notes sur Etienne de Byzance, 
Ttm.lll.fuf;. au mot n»i>.«(ni)c , et Eabricius , dans sa Bibliothèque Grecfjue, 
disent que Ptolémée est surnommé par les Arabes , Aljciusi, 
Ces sa vans ont corrigé, peut-être sans y penser, le surnom 
donné h Ptolémée par l'ancien traducteur Latin de l'Almageste, 
et ont présenté ce surnom tel qu'il devoit être pour désigner 
un homme natif ou originaire de Peiuse : mais la leçon admise 

par 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 4i 

par ces savans est sans autorité; et ce n'est pas ainsi, comme 
on le verra tout-à-I'heure, qu'il faut corriger le mot Phdudien- 
sis. Mais comme, avant de proposer une correction, il faut, 
selon les règles de la saine critique , en montrer la nécessité , 
je crois devoir m'attacher k faire voir de plus en plus que le 
mot Pheludiensïs ne peut signifier originaire de la ville de Péluse. 
Le mot Grec OhXbojoç , dérivé de otiAoî, qui signifie boue, a été, 
selon les Grecs , donné ;\ la ville de Péluse, à cause de sa situa- 
tion à l'une des embouchures du Nil, et parce qu'elle est en- 
tourée de marais ; le témoignage de Strabon sur cela est précis. Stmi.l.xvii, 
La vérité est que le mot nM^amof n'est que la traduction du mot P"S- ^^S- 
Oriental sin, po , qui signifie l>oue en syriaque et en chaldéen. 
C'est sous le nom de Sin que Péluse est désignée dans Ezéchiel, c\ijj. xxx. 
Et effundam iram meam super Sin , robur j£gypti , que la Vulgate a ''• '/• 
rendu par EJfunda/n indignationem meam super Pelusium , robur 
yEgypti ; et dans d'autres passages. Les Arabes ont donné à cette 
ville, par la même raison, le nom de Tineh, dérivé de tin, tj^ , 
boue; et c'est sous ce nom qu'elle est mentionnée dans la Géo- 
graphie d'Abulféda. Il suit de là que le traducteur Arabe de l'Ai- Dacriyt. /Eg. 
mageste, pour désigner un homme originaire de Péluse, se seroit ^%' f' (~ 
servi du mot Tini ou Tinioun , dérivé de Tineh, nom Arabe de gmphia sacra, 

la ville de Péluse. '"': '/// '^'''"'- 

ad Aljcyg. }\ig. 

Une dernière raison de rejeter le surnom de Pheludiensïs et /./<'., d'Anviiie, 
l'explication qu'on en adonnée, c'est qu'aucun auteur Grec ne ^)V"'f"S-9'>- 
dit que Ptolémée fût originaire de Péluse. Suidas , qui parle de 
cet auteur et de plusieurs autres qui ont porté le mêiue nom 
et sont distingués par le nom de leur patrie, dit seulement que 
notre' astronome étoit d'Alexandrie. 

Mais il est temps de découvrir la cause de l'erreur. Le mot 
Arabe qu'il a plu au traducteur de i'Almageste de lire Pheludi , 
et qu'il a rendu par Pheludiensis , devoit se lire Keludi ; et le mot 
ainsi lu n'est que le surnom de Claudius donné à Ptolémée par 
tous les auteurs Grecs et Latins , surnom que les Arabes ont dû 
lui conserver. 

On trouve effectivement ce surnom clairement énoncé dans 
Tome VI. F 



4î MÉMOIRES DE I.ACADLMIE 

ffii.JaPj-n. Abulpharage, RtttAfamious al-Kdudi, et dans la Notice sur Ptolé- 
Ar.p^ig. ui. ip^e , extraite de la Bibliothèque Arabe des philosophes et rnppor- 
Tom. I. f'.ig. tée par Casiri. Les lettres phe ei k aj sonx figurées, dans l'ccriiure 
i^ Arabe , de la même manière , et ne se distinguent (|ue parce que 

la première est surmontée d'un point, et que la seconde en porte 
deux. Le traducteur Latin peut avoir pris facilement l'une de ces 
lettres pour l'autre. Peut-être aussi ce surnom étciit-ii mal écrit 
dans le manuscrit dont il se servoit, ainsi qu'il l'est dans le ma- 
nuscrit Arabe de l'.Mmagcste delà Bibliothèque du Roi (n." i 107), 
^H- '9J- et dans la Bibliothèque Orientale de d'Ucrbeloi, où on lit Bnthal- 

mius {il-Feloudh'i. Au reste, les manuscrits Arabes méritent ici 
peu d'égard , puisqu'il s'agit d'un mot étranger à la langue 
Arabe , et qu'il n'est pas étonnant de voir dans un pareil mot 
une lettre substituée à une autre. Je n'en citerai qu'un exemple. 
La constellation à laquelle les Grecs ont donné le nom de Cq>li((, 
Kii?»ùï, est appelée en arabe K'uaous , ,j-j^ ; et l'o" ne peut 
douter que ce mot ne soit le mot Grec même Kh^iÙç , qui devroit 
être écrit en arabe Kiphnous et non Kicaous. 

L'identité du mot corrompu Alfdoud't avec le vrai surnom de 
Ptolémée , Ktloudï ou CLiudius , est si évidente , qu'il semble inu • 
tile de m'étendre ici davantage. Je dois cependant repousser 
encore une objection qu'on pourroit faire. L'auteur de la traduc- 
tion de l'Almageste Arabe a mis \ la tête de son ouvrage une 
notice sur Piolémée , dans laquelle on lit ce passage : Hic niiiem 
ortus et eduûitus fuit in A/fxandria, majori terra .■E^pti, cu'jus tamen 
propage de terra Sem et de provincia quœ dicilur Plieludia. L'auteur 
a voulu , dans ce passage , donner l'explication du surnom Phe- 
loudi ; mais celte province Plieludia est absolument inconnue, 
et ne ressemble guère à Pelusium. Ce passage s'explique f:icile- 
ment , si on lit Keloudia au lieu de Pheludia. Les mots de terra. 
Sem répondent évidemment aux mots Arabes min belad Elsham, 
*LJI >X yj» , que l'auteur eût dû traduire jiar de tirra Syria. Il 
s'agit donc de chercher en Syrie quelle est la ville que l'auteur 
Arabe a pu désigner par le mol de KelouJta : or cela ne iera 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES- LETTRES. 43 
pas difficife. L'ancienne géographie uous fait connoître une ville 
de Claudias ou Claudiopolis , située au couchant et sur la rive 
droite de i'Euphrate , au-dessus de Samosate ; c'est vraisemblable- 
ment de cette ville , appelée Cloudieh ])ar d'Anville , qu'il s'agit Gâgraph. axe. 
ici. Ibn Haukal, cité par Golius , étend la Syrie [hclad Elsham; """■Il,r-'S7- 
terra Sen? , selon le traducteur de l'Alningeste Arabe) jusqu'à 
Malathia [Mélitène] , et Abulféda comprend dans la Syrie la Tai. S_yria. 
petite Arménie ou le pays de ôts. •' " 

Ainsi , selon l'auteur Arabe suivi par le premier traducteur 
Latin de l'AImageste dans sa Notice sur Ptolémée, notre astro- 
nome étoit surnommé Keloudi, parce que ses ancêtres étoient 
originaires de la ville de KIoudieh ou Claudiopolis. D'autres 
auteurs Arabes, en confirmant la leçon Keloudi, donnent une 
autre raison de ce surnom , qu'ils rapportent à l'empereur Claude, 
en arabe Cloudious , et ils ont cru que Ptolémée descendoit de 
cet empereur. On trouve cette opinion dans l'ouvrage de Ma- Kotkesdesmt- 
soudi , dont M. de Sacy a donné une notice étendue et très- nuscrits.t.VJlI, 

I"'S- '('9- 
intéressante. 



Fij 



,, , MK.MOIRFS DF L'ACADEMIE 

RECHERCHES 

SUR I C PRINCIPE, LES BASES ET L'ÉVALUATION 

DES 

DIFFÉRENS SYSTÈMES MÉTRIQUES 

LINÉAIRES 

DE L'ANTIQ.U!TÉ, 
Par m. GOSSELLIN, 

LufejiOc- 0,L'AND j'ai public ma Mctiiode pour i'cvaliiation des 
tokrei8i7. mesures itîncraires employées par les Grecs et les Ro- 
mains (i), je me suis borne à ce qui concernoit la géo- 
graphie de ces peuples. J'aurois craint de trop compliquer 
une question déjà assez épineuse par elle-même, si je 
i'avois entremêlée de discussions qui auroient eu un rapport 
moins direct avec l'objet que je m'étois proposé : il nie 
sufiisoit de montrer que la diversité des mesures géodé- 
siques recueillies par les Grecs dérivoit de celle des 
modules dans lesquels , depuis un temps immémorial, 
étoit exprimée léiendue de la circonférence de la terre. 



(') K<'_>'f^ le Mémoire intitule £>€" 
l'évaluation €t Je l'emploi detAlesurcs 
itinéraires grecques et romaines , dan^ 
le tome IV de mes Recherches sur la 



Cérc^raphie systéwatiijue et positive 
des anciens, ou l'Extrait de ce Mé- 
moire dans l'Histoire de l'Acadé- 
mie, tcm. XLVIl , p'ig. 2/2- 22 f. 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES. 4j 
Aujourd'hui j'examinerai d'où provenoit la différence 
de ces modules , et je ferai voir comment il est possible 
de déduire d'un clément unique la valeur de toutes les 
mesures qui composent les divers systèmes métriques de 
l'antiquité. 

Je diviserai ces Recherches en trois parties : dans la 
première, je parlerai des systèmes métriques réguliers, c'est- 
à-dire de ceux dont toutes les subdivisions découlent d'un 
même élément; dans la seconde, je m'occuperai des sys- 
tèmes irréguliers, ou de ceux qui renferment des mesures 
étrangères les unes aux autres; dans la troisième, j'exami- 
nerai les systèmes métriques employés par les Arabes du 
moyen âge et par quelques autres peuples. 

Ces différens systèmes présentent la nomenclature cfes 
principales mesures usuelles , telles que le doigt, le palme, 
le pied, la coudée , le pas, l'orgyie, le stade, le mille, &c., 
avec leurs proportions relatives. Mais , parmi ces mesures, 
celles qui précèdent le stade, n'ayant pas de type constant 
dans la nature , ne peuvent être évaluées isolément : le 
stade , au contraire , étant donné, par les astronomes 
et les géographes de l'antiquité, pour une partie aliquote- 
de la circonférence de la terre , offre un moyen sûr de re- 
trouver la longueur qu'on lui attribuoit, en la déduisant 
de celle du degré terrestre. Alors le stade devient néces- 
sairement le module d'après lequel toutes les autres me- 
sures doivent se conclure; mais, ce module différant dans 
chaque système, il faut commencer par rechercher quelle 
peut être la cause de ces variations, et sur quelle base 
«lies se trouvent établies. 



4< 



MLMOIRrS DE L'ACADFMir 



PREMIERE PARTIE. 



SYSTÈMES MÉTRIQ.UES RÉGULIERS. 



Si l'on rassemble les diffl'rentes évaluations du pcri- 
mctie de la terre que les anciens nous ont transmises ou 
indiquées , on en trouvera neuf; et je les range dans 
l'ordre suivant : 

400000 stades (1). 240000 stades (4). 270000 stades .... (7). 



ÎCOOOO , 



(2)- 



180000 (5). 225000. 



(8). 



j6scoo (3). 216000 (6). 250000 ou 252000 (9). 

En voyant des évaluations si dissemblables , on peut 
demander si elles sont les résultais de plusieurs opéra- 
tions distinctes, ou si l'on doit croire qu'une première 



(1) Aristot. Dt Coilo , Ut. il, 
cap. 14, pjg.472. 

(2) Archimed. /rt>4r«ijr;o, j». 277 
et stijuent. 

{}) L'Edrisi, Geogr. Nubiens, in 
prolog. pjg. 2. — Le texte porte 
56000 milles. On verra bientôt que 
les milles itinéraires étoient compo- 
tes de 10 stades: ainsi la mesure attri- 
buée par l'Ldrisi à Hernies, c'cst-.i- 
dire aux Egyptiens , donnoit au péri- 
mètre de la terre 360000 stades. 

(4) Pojidon.a^uJ Cleomed./;/'. /, 
e,tp. 10 , pag. f2. 

{5) Posidon. api/d Strab. lil'. li , 



pjg.g^. — Ptolcm. Geogr.iph. lih.J, 
cjp.y, II. 

(6) C'est le stade olympique com- 
pris huit fois dans le mille romain , et 
dont parlent Polybe.Strabon.Colu- 
mcllc , Pline, Krontin , Ceniorin, 
Isidore de Séville, &c. 

(-) C'en le siadc italique de 10 
au mille romain. 

(8) C'est le stade du doliqnc sy- 
rien , dont la valeur sera établie dans 
le cours de ce .Mémoire. 

(9) Eratoith. <j^r/(/ CIcomed. //A. /, 
Clip. 10, pag. fj, — et apiid Hipparch. 
Gemin. Vitruv. Strab. Plin. Ccnso- 
rin. Macrob. Martian. Capcll. <5cc. 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES- LE I TRES. 47 
mesure de la terre, modifiée dans la suite, aura suffi pour 
produire les variations que je viens d'exposer. 

M. Bailly est le seul, je crois, qui ait cherché à ré- 
soudre une partie de ces questions. Trouvant , dans les 
systèmes métriques des anciens, deux coudées dont les lon- 
gueurs étoient entre elles comme 3 est à 4 , il en a conclu 
que ces coudées avoient servi jadis de modules pour 
former les stades de 4oocoo et de 300000 à la circonfé- 
rence de la terre. Il suppose ensuite que d'autres cou- 
dées, plus grandes de deux tiers que les précédentes, et 
différant aussi entre elles dans la proportion de } ^ 4 , 
avoient servi également à fixer la longueur des stades de 
z4oooo et de 180000 (i). 

Ainsi, dans l'hypothèse de cet astronome , il faudroit 
croire que quatre petites mesures, arbitrairement établies, 
se sont trouvées, par un hasard fort étrange, être des 
parties aliquotes les unes des autres, et, ce qui seroit 
plus étonnant encore, que les muhiples de chacune de 
ces mesures isolées auroient donné, en nombres ronds, 
la circonférence de la terre. 

Le concours de ces circonstances est sans doute bien 
difficile à admettre. De plus, dans l'hypothèse des 400000 
stades , il faudroit supposer que le degré terrestre auroit 
été reconnu pour être précisément de 444444> 444- • • . 
coudées; et, dans l'hypothèse des 300000 stades, dé 
3^33 33' 3!3' • • • coudées. Des séries semblables, toujours 
composées des mêmes chiffres, seroient encore un motif 



(1) Bailly, Histoire de l'Astrono- 
mie modi'rne, tom. I , liv.IV,pag, i^j 
ti iuivantes. Eclaircissenienf, liv. IIJ, 



pag. joj- et suiv. — Cet auteur n'a 
point parlé des stades de 360000, de 
216000, de 270000 et de 225000. 



4S MÉMOIRES DE L'ACADÉMIE 

puissant pour ne pas permettre de croire que le hasard 

eut produit de pareils résultats. 

L'application de ces stades à la mesure du degré ac- 
tuel otfriroit des dilluultés d'un autre genre : 400000 
ou 300000 stades, divisés par ^60, feroient croire que 
le degré auroit été trouvé de 1 i i i , 1 1 1 . . ou de 8 3 3 , ; -. ; • • 
stades; or, pour qu'on se crut obligé de tenir compte de 
la première fraction , il auroit fallu cju'on lut certain 
d'avoir la mesure du degré à un dix-millième près, c'est- 
à-dire à moins de six toises, et l'on sait qu une pareille 
certitude est presque impossible à obtenir. 

Tant d'invraisemblances me portent à penser que ces 
nombres bi/arres de i i 1 i, 1 1 1 et de 83 3, r. ; t que nous 
employons aujourd hui , ne sont plus ceux qui expri- 
moient, dans les stades dont il est question, l'étendue 
<jue les anciens donnoient originairement au degré ter- 
restre ; et que si, dans la suite, ces nombres ont repré- 
senté la valeur du degré, c'est parce qu'ils sont devenus 
les résultats de combinaisons nouvelles et différentes de 
celles pour lesquelles les stades de 400000 et de 300000 
avoient été créés. 

Mais comment ces nouvelles combinaisons ont -elles 
été amenées? et comment, en dernière analyse , les dil- 
férens stades (ju'cllcs ont produits se trouveni-ils com- 
posés de parties aliquotes les uns des autres! 

Celle circonstance très-remarquable, et à laquelle on 
n'a pas fait assez d'attention , laisse entrevoir «jue les 
neuf stades précédens sorioient d'une même source , et 
proveneient d'un même tvpe présenté sous divers aspects; 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES. 49 
et, quoique les anciens ne nous aient rien appris à ce 
sujet, il m'a paru que leur silence pouvoit être supple'c 
par les faits qui naissent de l'examen et de la compa- 
raison des mesures qu'ils nous ont transmises. En effet, 
si la théorie qui en résulte conserve les rapports que les 
différens stades doivent garder entre eux; si elle conduit 
à découvrir à-la-fois l'unité de mesure d'où ils découlent, 
et l'origine de leurs diverses longueurs; si elle sert à ex- 
pliquer comment toutes les mesures partielles se rat- 
tachent aux mesures générales, et celles-ci à une base 
unique; si enfin elle produit, par des moyens simples, 
les mêmes résultats que les anciens avoient obtenus, la 
question ne sera-t-elle pas à-peu-près décidée! 

Les moyens dont je parle consistent à reconnoître une 
première mesure de la terre , et à admettre des différences 
dans la méthode de graduer sa circonférence et d'en sub- 
diviser les degrés. 

Dès l'instant où les Grecs se sont occupés de géogra- 
phie astronomique, on les voit rapporter et comparer la 
valeur de toutes les distances itinéraires qu'ils recueil- 
loient, à l'étendue de la circonférence du globe; et cet 
usage atteste que , d'après une tradition constante , les 
modules des stades et ceux des milles étoient regardés 
comme des parties aliquotes de cette circonférence , et 
par conséquent comme des résultats positifs d'une me- 
sure de la terre. 

Ornant à la division du cercle en plusieurs parties, 
cette division étant arbitraire, on conçoit que l'on a pu 
varier sur le nombre des degrés dans lesquels sa circon- 
férence devoit être partagée. Si, dès l'origine, les cercles 
Tome VI. G 



5 MÉMOIRES DE L'ACADÉMIE 

de la sphcre avoient cté divisés en 360 degrés, serolt- 
il présiimable que les astronomes ei les géographes se 
iiissent réunis pour diviser l'étjiiateiir et les méridiens ter- 
restres en 400000 ou 300000 parties, et qu'ils eussent 
compliqué, par cet étrange moyen, toutes les opérations 
et les calculs qui dévoient soumettre la description de la 
(eire aux observations astronomiques? 

Je ne puis ie penser. Les nombres de 400000 , de 
300000 et de 360000 stades, donnés au périm-c'tre de 
la terre , me paroissent rappeler trois méthodes, ou plutôt 
trois essais, successivement appliqués à la division du 
cercle en 4oo , en 300 et en 360 degrés. C'est de là, en 
effet, et des différentes subdivisions de ces degré-s , qu'on 
verra sortir les divers stades, les milles itinéraires et les 
autres mesures dont j'ai à parler. 

DfS STADES ET DES MILLES ITINERilRES 
PR l M ITI FS. 

La im,us simple des divisions du globe de la terre , 
celle qui le partageoit en quatre par l'écjuateur et par un 
méridien, a dû être la première employée, de même que 
la division décimale de chacune de ces quatre parties 
en cent degrés, 'puis du degré en cent minutes, et de la 
minute en d\\ parties. Alors les centièmes de degré ter- 
restre furent pris, comme on le verra, pour former les 
milles itinéraires , et les millièmes de degré pour former 
les stades : de sorte que la circonférence de la terre se 
trouva partagée en 4oo degrés et en 400000 stades. 

Ce mode de division , (pii ne permettoit d'avoir en 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 51 
nombres ejitiers que la moitié , le quart du cercle , le 
cinquième, et leurs sous-multiples , fit imaginer ensuite 
de partager le cercle en 300 degrés, pour qu'il fût en 
outre divisible par tiers, sixièpies , douzièmes, &c. Ces 
degrés, d'un tiers plus grands que les premiers, furent 
divisés , comme eux , en cent et en mille parties ; et 
l'on ne compta plus , au périmètre du globe, que 300000 
staues. 

Enfin, le nombre 360 offrant vingt- quatre diviseurs, 
et par conséquent encore plus de facilité dans les opé- 
rations, on fut porté définitivement à partager le cercle 
en ^60 degrés; on les divisa comme on avoit fait jus- 
qu'alors , et la circonférence de l'équateur eut 360000 
stades. 

Telles durent être les origines successives des trois plus 
anciens systèmes métriques dont les élémens nous sont 
parvenus. Pour s'en assurer , il suffit de soumettre aux 
trois divisions précédentes les 4ooo myriamètres attri- 
bués par nos astronomes à la circonférence de la terre , 
et d'en extraire les différens résultats, sauf à justifier en- 
suite les valeurs qu'ils présenteront. 

Squs ces divers aspects, 

4000 myriamètres , divisés par 4^0, auroient donné," 

Mèlr. 

Pour chaque degré looooo, 000. 

Pour chaque centième de degré, on pour le mille itinéraire. 1000, 000. 
Pour chaque millième de degré, ou pour le stade lOO, 000. 

4000c milles. 

Gij - 



Pour la circonférence de la terre, 1 , , 

' 40C000 stades. 



5 2 Mt.MOIRES DE L'ACADÉMIE 

4000 myriamètres , divises par 300, auioiciu proiluit, 

M cet. 

Pour chaque degrt- '33353/ 3«- 

Pour chaque ccnticnic de dogrc, ou pour le mille itinér;iirc. '333i jH- 
Pour chaque millième de degré, ou pour le stade 133, jjj. 

Tj , . f. j , i 30000 niiilt-s. 

Four la circonférence de la terre, { ■' , 

( 300000 stades. 

4000 myriamètres, divises par 360, auroient fait 
compter, 

M.it. 

Pour chaque degré 1 1 1 1 1 1, 1 1 1. 

Pour chaque centième de degré ,ou pour le mille itinéraire. 1 1 11, 1 1 1. 
Pour chaque millième de di-gré, ou pour le stade 1 1 1, nr. 

P, ■ c' j I I 36000 milles. 

our la circonférence de la terre, l , , 

I 360000 stades. 

Les résultats de ces réductions en mètres vont conti- 
nuer de servir de bases pour l'évaluation des mesures, 
dans tous les systèmes métriques suivans. 



DES STADES ET DES MILLES SECONDAIRES. 

Lls longueurs des mesures précédentes restèrent fixes 
et indépendantes des trois ditfcrL'ntes divisions du cercle; 
et quand, par la suite, le partage du degré centésimal 
en soixante minutes eut prévalu sur .l'ancien partage en 
cent minutes, il ne dérangea rien à ces mesu/es dé')k 
consacrées par l'usage ; mais il en fit naître d'autres , de 
deux tiers plus grandes , que les écrivains de l'antiquité 
Suprà , jK:g. 46. nous ont aussi transmises. 

On vient de voir que le degré de 400 à la tirconfé- 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. jj 
rence de la terre dut être de looooo mètres; si l'on di- 
vise cette somme par 60, on aura, 

Pour chaque soixantième, ou pour le mille itinéraire. . . 1666"", 66y. 
Pour la dixième partie du mille, ou pour le stade i66 , 667. 

D I • r' j I ( 24000 milles. 

Pour la circonférence de la terre, { , 

( 240000 stades. 

De même le degré de 300 ou de i 33333'", jj; , divisé 
par 60 , donnera, 

Pour le mille itinéraire 2222"", m. 

Pour le stade 2.22 izi. 

n I ■ r' j I (1 8000 milles. 

Pour la circonférence de la terre, l „ 

( 1 00000 stades. 

Et le degré de 3 60 ou de 1 1 1 1 1 1 '", , , , , divisé par 60 , 
produira , 

Pour le mille itinéraire 185 i", 852. 

Pour le stade i8j , .S; 

DIT' J I J 21600 milles, 

rour la circonférence de la terre, i ^ ", ^ 

( 216000 stades. • 

Enfin , lorsque la division du cercle en 3 60 degrés de 
60 minutes chacun eut été généralement adoptée , il fallut 
proportionner le nombre des milles et des stades précé- 
dens à la division sexagésimale , sans rien changer à leur 
valeur; et c'est alors que l'on eut, pour chaque degré, 

1 1 1 milles r' 



iiii stades i 

83 milles f 

833 stades |. 

100 milles. . , 

Jooo stades. . . 

66 milles J. 

666 stades 4. 



du stade de 4000CO à la circonférence de la terre, 
du stade de 300000. 
du stade de 360000. 
du stade de 240000, 



j4 A'.É MOIRES DE L'ACADÉMIE 

50 milles ) j . 1 1 w I r- j 1 

. du Jt.iiie de iboooo a la circonfcrcnceaclaicrif. 
joo stades. ... j 



60 milles. 
600 5(adcs . 



du Jtadc tfc 2i^)000. 



On voit donc , comme je l'avois soupçonne, (jue les 
nombres rompus et les fractîojis qui expriment mainte- 
nant en milles et en stades la valeur du degré terrestre, 
proviennent des seules moJiiîcations d'une mesure pri- 
mitive donnée en nombres ronds, et transportée ensuite 
dans les différens modes employés pour la division du 
cercle et la subdivision de ses dei^rcs. 

DE LA CO.MPOSITION DIS SYSTEMES MLT1UQ,UES 

ANCIENS, 

Le plus ancien des systèmes métriques dont je viens 
de parler , avoit sans doute été précédé par des mesures 
de convention prises dans les proportions du corps hu- 
main , comme l'indiquent les noms de doigt , de palme, 
de pieil, de coudée, d'orgyic, qui se sont conservés jusqu'à 
nous. Mais le Tableau général qui termine ces Recherches, 
fait voir que les auteurs de la mesure de la terre, ceux 
qui en ont modilié les résultats, et ceux qui en ont com- 
posé des systèmes métriques , n'ont eu aucun égard à ces 
modules incertains et variables. Ils s'en inijuiétèrenl si peu, 
qu'ils les remplacèrent successivement par d'autres mo- 
dules auxquels ils donnèrent les mêmes noms, mais qui, 
devenus ou plus grands ou plus petits, n'oHrirent bieiiiôt 
que des rapports éloignés avec les objets (jii'ils avoicnt 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 55 

désignes auparavant. C'est ainsi que la coudée varia chez 
les anciens , depuis 250 millimètres jusqu'au-delà de 5 5 5 , 
et l'orgyie depuis i mètre jusqu'à 2"\ îî2,<|uoique l'orgyie 
semble avoir été calquée originairement sur la taille com- 
mune de l'homme. 

Les différens milles et les diflcrens stades dont il vient 
d'être question , paroissent avoir été long-temps les 
moindres mesures astronomiques employées par les an- 
ciens , pour exprimer l'étendue des pays , des continens , et 
celle du globe entier. Mais, ces mêmes mesures étant trop 
grandes pour les usages ordinaires de la vie, il fallut les 
subdiviser en différentes parties, pour les rendre appli- 
cables à l'aoriculture , aux arts et au commerce. Le inode 
suivi pour ces premières divisions a dû être analogue à 
celui qu'on avoit employé dans l'ancien partage du cercle, 
c'est-à-dire que le stade a dû commencer par être divisé 
en parties décimales ; et, autant qu'il est possible d'en 
juger d'après l'ensemble et la forme des systèmes mé- 
triques qui nous sont parvenus , on fit , 

De la dixième partie du stade, la mesure nommée amma; 
Et de la centième partie du stade, la mesure nommée or|yie. 

Ensuite , 

La moitié de l'orgyie donna la double coudée, que j'appellerai verge ; 
Le quart donna la coudée commune ou ordinaire ; 
Le huitième, la spithame ; 

Et, dans cette hypothèse, le dixièn^e de la spithame forma le doigt 
décimal. 

Alors , 

La spithame étant de 10 doigts décimaun,. 

La coudée ordinaire fut de 20 ; 

La verge , de 40 ; 



j6 MÉMOIRES DF. LACADÉ.MIE 

L'orgyic, de fc'o doigts décimaux ; 

L'amnu.de 800; 

Le stade, de 8000; 

Le mille, de 80000. 

Q,UAND, par l.'i suite, on \()iilut substituer à i;i<.ii\ isioii 
dcàmalc du stade une division diiodecinuilc , telle cju'elle 
nous est parvenue, sans toucher aux mesures dont l'u- 
sage s'ctoit établi , on ne fit que réduire d'un sixicme la 
longueur du doigt dccinidl , pour le transformer en doigt 
duodécinitil ; et les mesures précédentes, sans changer de 
valeur, se trouvèrent composées, savoir: 

La spithame , de 12 doigts duodécimaux ; 

L.?i coudée ordinaire, de z\; 

La verge, de ^'i; 

L'orgyie, de 96; 

L'anima, de 960; 

Le stade, de 9600; 

Le mille, de 96000. 

Cependant, en faisant disparoître les doigts décimaux, 
on ne renonça pas à suivre la progression décimale dans 
l'emploi du doigt duodécimal; mais, ses produits ne pou- 
vant s'appli(juer aux mesures précédentes, on en créa de 
nouvelles , et lOn lorma 

Le demi-pygon (1), de 10 doigts duodéciuutux ; 

Le pygon , de 20 ; 

Le pas simple, de )c; 

Le pat double, de...' bo, 

La calanie.de 160; 

Le pléthre , de 1 600, 

Ces dernières mesures , intercalées parmi les prccé- 

(1) Cette mesure manque aujour- 1 C'en peut-cire le dichas, quoiqu'on le 
d'hiil dan» la plupart de» auteur». 1 trouve plu» souvent ivalu( à 8 doigts. 



DES LVSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 57 

Jentes , donnent la plus grande partie de celles que les 
anciens nous ont transmises. Les autres mesures n'entrent 
point dans ces séries : le condyle, le palme, le dichas , 
représentent le sixième , le tiers et les deux tiers de la 
spithame; la pygme vaut une spithame et demie; et le 
xylon , six spithames. 

Néanmoins, pour compléter les mesures, il faut réta- 
blir, dans chaque système, le doïgi décimal , qu'on en a 
fait disparoître depuis que la division duodécimale a été 
généralement préférée. La proportion du doigt de'cimal 
au doigt duodécimal est de six à cinq; et l'on verra que le 
premier a servi aussi à composer des mesures dont je 
parlerai dans la suite. 

Je rétablis également une autre mesure nommée Grand DmcorUl De 
doigt par les Grecs, Once et Pouce par les Romains. Elle llf.'""!]/ ''''ct'p. 
devoit son origine au passage du doigt décimal , de la di- ^%-f%L~^^'y 
vision du cercle en 4oo parties, dans la division du cercle c-^C-.l.xxvn, 
en 3 60 degrés ; de sorte que le grand doigt excédoit le doigt 
décimal d'un neuvième, et le doigt ^///o<^m/;/<:7/ d'un tiers. 

La propriété du grand doigt, qui le faisoit admettre 
dans les systèmes métriques, étoit d'y offrir un point de 
comparaison , un élément commun , qui servoit à con- 
vertir réciproquement les mesures de l'un de ces sys- 
tèmes en mesures des deux autres ; parce que le grand 
doigt du stade de 400000, par exemple , se trouvoit être 
en même temps le doigt décimal du stade de 360000 
et le doigt duodécimal du stade de 300000. Le grand 
doigt offroit un pareil avantage pour comparer entre 



Mais Edouard Bernard ( De mensur. 
et ponderib. , pag. ipjj cite des ma- 



nuscrits où le dichas est fixé à 10 

doigts. 



Tome VJ, H 



jS MEMOIRES DE L'ACADEMIE 

eux les stades de i.joooo, de 216000 et de 180000. 

D'ailleurs, les multiples duodécimaux du grand doigt 
produisirent deux mesures très-usuelles, dont l'origine ne 
s'explicjueroit pas , si on ne la puisoit dans ce inodule : 

L'une est le pied , compose de douze grands doigts ou de 
douze pouces, qui répondent à seize doigts duodécimaux. 

L'autre est la grande coudée, de vingt-quatre grands 
doigts, valant trente-deux doigts duodécimaux. 

Toutes les mesures précédentes, et celles que fourni- 
ront les trois stades dont je vais parler , se trouvent réu- 
nies dans le Tableau général , ainsi que leurs valeurs dans 
chacun des systèmes qu'il renferme. 

DES STADES ET DES MILLES TF KTI ^I RES. 

Recherchons maintenant d'où provenoient les stades 

de 270000, de 225000, de 250000 ou 252000, à la 

circonférence de la terre, que je désignerai sous les noms 

de stade itnli^ue , de stade du doihjuc syrien , de stade dit 

CdtMTiH.DfAïc d'Erûtosthàic; et voyons si les élémens dont ils se com- 

"•"■'''^^•'r-x'"- posent, permettent de r^jttacher leur origine à celle des 

r/in. tif. Il, stades primitifs. 

OI/I. 21. 

f"' STADE ITALIQUE. 

)o. .'(" •ym. p. 

jj_'-^ m.Cv Parmi les anciens dont nous possédons les ouvrages , 
Coiymtii. Dt rc Ccpsorin est le seul qui ait nommé le stade italique , en 

msik.t, lit. V. ,. , • • • I I II 

iipi. p. ),'<•■ disant que ce stade contenoit 025 pieds, et le stadeoiym- 

f'><^ /A i>ique 600 pieds. Ce passage, r.ipprochéde ceux de Pline, 

xy.Mf.i;. de Frontin, de Columclle , d'Isidore de Séville, qui tous 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES- LETTRES. 59 

donnent 625 pieds ou 125 pas au stade de huit au mille 
romain, a fait croire à plusieurs critiques que Censorin 
ne s'est pas aperçu qu'il parloit d'un même stade dont 
la valeur lui ctoit donnée sous deux aspects, en pieds 
romains par les auteurs romains , en pieds grecs par les 
écrivains grecs ; et qu'il assignoit précisément la même 
longueur aux deux stades dont il fait mention. En effet, 
la différence du pied romain au pied grec étant de 24 
à 25, les 625 pieds romains valoient 600 pieds grecs 
ou un stade olympique. 

Cette opinion , toute plausible qu'elle ait paru , n'ex- 
plique point la difficulté que présente ce passage, et y 
laisse une autre erreur qui sert encore à prouver que 
Censorin ne s'étoit pas fait une idée nette de la valeur 
des stades dont il vouloit parler : c'est lorsque , donnant 
mille pieds de longueur au stade pythique , il semble le 
présenter comme le plus grand de tous ceux que les 
Grecs ont connus ; ce qui seroit notoirement faux. 

Les méprises de Censorin me paroissent venir de ce qu'il 
a appliqué aux stades les différences qui appartenoient aux 
pieds dont il les compose. Ainsi , au lieu de donner 

600 pieds au stade olympique, 
62') pieds au stade italique, 
, 1000 pieds au stade pythique, 

il me semble qu'il auroit dû s'exprimer de la manière 
suivante : Le stade. . . . employé par Pytliagore , pour indi- 
quer la distance de la terre à chacune des planètes . ... est 
celui qui confient 

600 pieds du stade olympique , 
62J pieds du stade italique , 
1000 pieds du stade pythique. ^ 

Hij 



6o MÉMOIRES DE L'ACADEMIE 

On voit en effet , J'aprcs mon Tableau gcncral, que 

600 picdsdti stadede 216000 donnent le stadeolynipique de iSj", lïr 

625 pifds du stade de 225000, mêmes pieds que ceux du 

lufra,pitr.ti, mille romain, qui est, comme on le verra, le mille 

Si,Sj,Sj. du stade ;7<j/;<^H^, ou de 270000, donnent également 185 ,185. 

1000 pieds du stade de 360000 produisent aussi 'i^J 1 '8;. 

Et il en rcbiilte, sans incertitude , que le stade employé 
par Pyiluigore t'toit le stade olympique. Aussi trouve- 
vin//- Cf//..\Wr t-on dans Aulu-Gelle que, selon Plutarque, le plus 
w •*,'}?''" ' grand des stades connus dans la Grèce, au temps de 
Pythagore , ctoit le stade olympicjue, et <jiie ce philo- 
sophe s'ctoit servi du pied de ce même stade pour éva- 
luer la taille d'Hercule. 

On reconnoitra, en mîme temps , que le stade py- 

thique , loin d'avoir été l'un des plus grands stades, comme 

Censorin paroît l'avoir cru, étoit au contraire l'un des plus 

petits, c'est-à-dire celui de 360000 a la circonférence de 

Païuat.Phwrii. la terre; et ce fait s'accorde avec le passage de Pausanias 

csp.vn.p.Si^. ^^^ jj ^.jj jj( ^^,^.^ d'après un décret des amphictyons, les 

enfans seuls pouvoient disputer à Delphes le prix de la 
course , soit du dolique, soit du diaule ou stade doublé. 

Au RESTE, ces méprises n'empcchent pas que Censorin 
n'ait eu au moins une idée confuse de l'existence d'un stade 
litfra.p^.it;. appelé itûliijue: et comme on trouve dans Héron un pied 
italiijue , il n'est guère possible de douter qu'il n'y ait eu, 
sous la dénomination de ce stade, un s)sttme métrique 
quelconque. 

Mais la difficulté est de savoir quel pouvoit être ce 
stade. Il me semble que le surnom qu'on lui donnoit , in- 
dique clairement qu'il étoit employé en Italie; et en effet, 



/«y 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 6i 

quoique les Romains eussent divisé leurs grands chemins 
en milles itinéraires , on trouve des exemples qui annon- 
cent que l'usage du stade s'est conserve' en Italie jusque 
sous le Bas-Empire. 

Strabon , qui avoit séjourné à Rome , donne , pour la Stmt. iik. v, 
distance de cette ville à celle âiAricia, \6q stades, tandis '"f"'^'. 

' Anlonmt Aii- 

que les Itinéraires la fixent à i 6 milles. g"^'- ii'ncrar. p. 

i-ii / \t A 1 \ T T I I "'^' hincrar. 

iLX. la traversée d/îtf/o// a Hydniiitiim est marquée, dans Hierosoijmiuw. 
l'Itinéraire de Jérusalem, à looo stades, nui font, dit l'au- ''"'?• "'' u- 

teur, 100 milles. îolymimn.p.éo^. 

Ainsi le stade dont parlent ces écrivains , étoit de dix 
au niijie romain. J'ai évalué ce mille, dans mon premier 
Mémoire, à 760 toises 7 pouces 8, i^o lignes, qui re- 
présentent 148 i'", 481 : le stade italique étoit donc de 
148'", ,48, ou de 750 au degré, ou de 270000 à la cir- 
conférence de la terre; et c'est sous cette dernière indi- 
cation qu'on le trouvera dans le Tableau général. 

Néanmoins, pour que l'exactitude de ce stade ne soit 
pas contestée, il faut qu'il puisse se rattacher par ses élé- 
mens à l'un des stades primitifs ; et il s'y rattache en effet, 
puisque, d'après le Tableau général, on voit que c'est en 
prenant le grand doigt du stade de 3(5oooo, pour en 
former le doigt duodécimal du stade de 270000, ou, ce / 

qui revient au même , en prenant la grande coudée de 
32 doigts du premier, pour en faire la coudée commune 
de 24 doigts du second, que l'on a composé ce dernier 
système. 

D'un autre côté , tous les anciens ayant comparé le 
mille romain à huit stades olympiques de 216000, il 
falloit que ces stades fussent plus longs d'un quart que le 



Vovf/ /. r I 



t i:i 



61 MIMOIRES DL L'ACADÉMIE 

statle italique: or, si aux 148'", ,4s prcccdens on ajout? 
un quart, ou aura juste 185'", ,?;, qui, dans le Tableau 
gcnc^ral, représentent la valeur du stade olympique. Ainsi 
tout concourt à prouver que le stade italique et le mille 
romain avoient aussi pour base ime partie ali({uoie de l.i 
circonférence de la terre. 

STADE DU DOL/QUE SYRIEy. 

Jlsql'À présent les modernes qui ont parie des doli- 
ques, les ont considères simplement comme désignant des 
carrières de difiérentes longueurs, qu'on avoit à parcourir 
dans les jeux publics de la Grèce; mais on verra dans la 
suite que les doliques étoient de véritables milles itiné- 
raires. 

Je ne parlerai ici que du dolique syrien donné par 
Saint Épiphane pour être de douze stades; et quand il 
sera question des systèmes métri([ues rapportés par cet 
auteur, je montrerai que le stade dont il compose le 
dolique, étoit le stade italique. Or je viens de dire que ce 
stade étoit de 148'", 148 : si on le multiplie par douze, 
on a 1777""! 778 pour le dolique syrien; et si on le divise 
par dix, comme tous les autres milles, pour en extraire 
la valeur du stade qui lui est propre, on aura 1 77'", 778 : ce 
stade sera contenu 625 fois dans le degré, ou 225000 lois 
dans la circonférence du globe. 

De plus, le doigt duodécimal, ou, si l'on \c'ui, la 
petite coudée de ce stade, ayant respectiveineni la même 
vîileur que le grand doigt ou la grande coudée de celui 
lie j 00000 , on voit que le stade du dolique syrien étoit 
une simple modification de cet -ancien système , et que 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 6t, 
tous ses élémens offroient des parties aliqiiotes du degré 
terrestre. 

Mais on demandera des preuves de i'existence de ce 
stade , qu'aucun auteur moderne ne paroît avoir aperçu ; 
elles se présenteront dans la suite : je me borne ici à un 
seul exemple tiré d'un passage de Strabon , qui n'a pas 
encore été bien expliqué. 

Ce géographe, en parlant de la \o\e Egtuitia, qui se 
prolongeoit dans la Macédoine et dans la Thrace , dit: 
«Cette route est mesurée par des pierres milliaires , et Strak/iki^//.. 
» comprend un espace de 5 3 5 milles. Si, comme on le ^ "' ^~^' 
» fait ordinairement, on évalue le mille à huit stades, 
» on aura 4^80 stades; mais, si l'on suit le calcul de 
" Polybe, qui ajoute deux plèthres ou un tiers de stade 
» pour chaque mille, il faudra compter 178 stades de 
" plus. " 

Le stade de huit au mille , dont parle Strabon , est le 
stade olympique ; et l'évaluation du mille à huit stades 
et un tiers, donnée par Polybe, est d'autant plus remar- 
quable, qu'en décrivant la route suivie par Annibal , 
depuis la Nouvelle-Carthage jusqu'au Rhône, l'historien 
grec observe que cette route est bordée de pierres mil- 
liaires p/acees de huit stades eu huit stades. Ainsi Polybe Polyi/ Histêr.. 
connoissoit la proportion du mille romain au stade olym- '"^'".i yy 
pique; il n'est donc pas possible de prendre son autre 
évaluation pour une méprise , et il faut reconnoître que 
le stade de huit au mille romain et celui de huit et un 
tiers étoient des stades difFérens. 

En effet, le mille romain étant de 148 i"", 481 , si on Suprà.pag.6,,. 
le divise par huit et un tiers, on aura, pour le stade "-"f"^-f^>- 



^4 MF.MOIRE5 DE L'ACADEMIE 

indiqué par Polybe, 177'", 778, et tcsi prcciscment celui 
du doliijue syrien. 

Je reviendrai d'ailleurs sur cet objet ; et je montrerai 
des traces multipliées de l'emploi de ce stade à des épo- 
ques ircs-difTcrentes , avant et après le siècle de cet his- 
torien. 

STADE DIT D ÉRATOS THÈSE. 

Il me reste à parler du stade qu'on attribue ordinai- 
rement à Ératosthène; et, sans m'arrcter à faire voir que 

CUomtJ. AU- l'opération décrite par Cléomède , et tiu'il semble prêter 
TJ-Mg. 2'ss' ^ ^^^ ancien, pour obtenir une mesure de la terre, n'of- 
friroit, dans ses bases, que des suppositions fausses, je 
me borne à chercher si ce stade de 250000 ou de 
152000 à la circonférence du globe peut se rattacher par 
quehju'une de ses parties à l'un des stades primitifs. 

Le stade de 252000 ne présente rien dans ses sub- 
divisions dont on puisse se servir pour le comparer à ces 
anciens stades. Mais, d'après le Tableau général, le doigt 
duodécimal de celui de 250000 se trouvant égal au doigt 
décimal du stade de 300000, on voit que c'est avec les 
multiples de ce dernier élément qu'on a lormé le nouveau 
stade de 160 mètres, ou de 694 "7 'i" d^g'é. II est pro- 
bable, d'ailleurs, que c'est pour éviter ce nombre fraction- 
naire qu'on a ensuite supposé ce stade de 700 au degré, 
ou de 252000 à la circonférence de l'équateur. 

En prenant le doigt décimal du stade de 300000 pour 
en faire un doigt duodécimal , et en le multipliant 5)600 

Sffri.fttg.jh. fois au lieu de 8000 fois, il en e^t résulté un stade plus 
grand d'un cinquième que celui de ^00000, et qui ne 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 65 
se trouvoit pins compris que 250000 fois dans le péri- 
mètre de la terre. Ce nouveau stade, employé isolément, 
pouvoit offrir des résultats exacts dans la réduction des 
mesures en degrés, ou des mesures prises avec d'autres 
stades, pourvu que l'on tînt compte de la différence des 
modules. Mais Ératosthène ne s'est point douté de l'iné- 
galité de ces stades; il les a confondus, et cette méprise 
est la cause des erreurs qu'il a commises dans la déter- 
mination de ses longitudes, en publiant son système géo- 
graphique. Il est facile de s'en assurer. 



Lorsque j'ai réuni les mesures employées par cet ancien, sous le 
trente-sixième parallèle, pour établir la longueur du continent, de- Voyez mes Rt- 
puis le cap Sacré de l'Ibérie jusqu'à Thivœ , j'ai fait voir qu'il évaluoit J "' '' ' 
cet intervalle à 7 1 600 stades de 700 au degré d'un grand cercle de 
la terre; qu'il en concluoit i 26° 25' 57" de différence en longitude, 
et qu'il se trompoit en plus d'environ vingt degrés. 

J'ai montré aussi que ces 71(^00 stades étoient de 300000 à la 
circonférence du globe , ou de 8 3 3 j au degré , et que , réduits au 
parallèle précédent, ils bornoient la distance de ces lieux, comme 
le font nos observations modernes , à 1 06° i 2' 6" 

En substituant au stade de 8 3 3 j celui de (î<;4 f > 
Eratosthène auroit augmenté cet intervalle d'un cin- 
quième ou, de 21. 1 4. 3 2. 

_ / 

et il auroit fixé Thince à 1 27. 26. 3 8. 

Mais , pour éviter la fraction et pour arrondir le 
nombre de ce dernier stade , il l'a porté à 700 , en 
raccourcissant de -~ : il faut donc soustraire de cette 
graduation i . o. 4 1 . 

II restera 126. 25. 57. 

Et c'est, comme je viens de le dire, la distance que cet ancien 
Tome Vi. I 



66 MEMOIRES DE L'ACADEMIE 

supposolt entre le méridien du c;iji Sjcn' et celui de T/iintp. D'où il 
suit que le stade employé parEratosihène n'étoit pas le résultat d'une 
nouvelle mesure de la terre, mais seulement une comliinaison par- 
ticulière aux Egyi)tiens, d'une portion du stade de 300CCO, dont il 
n'a j)as su distinguer la valeur ; ce qui montre encore que, chez ces 
peuj)lcs , l'usage du stade de 2 j 2000 avoit précédé ré})oque de la 
conquête des Macédoniens. 

Je place néanmoins le stade de 252000 avec celui 
de 250000 dans le Tableau général , parce qu'il est quel- 
quefois utile de les consulter I un et l'autre , pour se 
rendre cojnpte des mesures employées par les géographes 
de l'Lcule d Alexandrie. 

PREUVES DES ÉVALUATIONS PRÉCÉDENTES. 

Voilà donc neuf stades et neuf milles itinéraires qui 
ont incontestablement pour base un seul et nuine type 
primitif, combiné, modifié de différentes manières. Dcs- 
lors on conv'oit que, si l'on parvient à connoître exac- 
tement la valeur de l'un de ces stades ou de l'un de 
ces milles , ou seidcment de l'une des portions dans les- 
quelles ils se subdivisoient , on aura la valeur de tous 
les autres avec une égale précision ; et la recherche des 
mesures de longueur employées par les anciens se trou- 
vera considérablement simplifiée. 

Pour justifier les évaluations que j'ai données jusqu'à 
présent , et pour montrer que les inesures contenues dans 
mon Tableau sont conformes à celles que les anciens ont 
employées, je croîs jiouvoir rappeler avec confiance les 
résultats des travaux qu'ils ont exécutés bien avant lé- 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 67 

pDque de la fondation de l'Ecole d'Alexandrie, pour fixer, 
dans le sens des longitudes , la distance des principaux 
lieux de la terre : opération si difficile , que c'est depuis 
un siècle seulement que les nations les plus instruites de 
l'Eurc^e ont pu commencer à s'en assurer; encore est-il 
douteux que, pour certaines positions, elles aient mieux 
réussi que les anciens. Q.uoi qu'il en soit , pour épargner 
au lecteur la peine de recourir à mon premier Mémoire, 
je répéterai ici le tableau de ces distances. 



Principaux Points dont Us distances en Longitude 
ont été observées par les Anciens, 



DENOMINATION 



DES LIEUX. 



Du cap Sacré au détroit dcb Colonnes d'Hercule. 

Du cap Siicri au détroit de Sicile. . . . * 

Du détroit des Cohnnet à Hliodcs 

Du caj> ^afré à Ijjui 

Du cap Sacré aux Portes Caspienncs 

Du détroit des Colonnes aux sources de V Indus. . . 
Du cap Saeri à Thina 



DISTANCES 



STADES 

de 



Degré. 



2000 
16300 
22300 
30300 
41600 
52600 
71600 



DEGRES 
SOUS le 36.' 

parallèle. 



(/. m. 

ï- 57- 5!) 

24. 10. 37 

^■)■ t- )> 

61. 42. 13 

78. 1. 10 

106. 12. 6 



en 

DEGRÉS 

selon 

les 

Modernes. 



3. 10. 

33- '■>■ i-, 
44- 40. 
6.. î. 
77. 42. 
io6. 27. o 



DIFFERENCES 



O. 12 

— O. 26. 

O. 1 I 

•4-0. 16. 

+ °- 37 

+ o. 19 

— o. 14. 



5* 



Et l'on voit à quelle précision les anciens étoient par- 
venus , puisque la distance qu'ils avoient fixée entre le 
méridien du cap Sacré ou de Saint-Vincent du Portugal , et 



6^ MÉMOIRES DF, L'ACADEMIE 

le mL-ricIIen de Tliiiut ou Tana-scrim , dans le royaume de 
Sian , diffcre seiileiiiem de 14 minutes 54 secondes de 
nos observations modernes , c'est-à-dire de quatre lieues 
sur I J2 2 lieues marines prises en ligne droite; tandis qu'à 
des époques trcs-postcrieures Eratosthcne s'est trompe en 
plus de 327 lieues; Ptoicmce , de iipo lieues; et que 
toute l'Europe se trompoit encore, au commencement du 
siècle dernier, de plus de 400 lieues sur le même in- 
tervalle. 

Il me paroît donc impossible de nier l'exactitude du 
stade de S33 y au degré, ou de 300000 à la circonfé- 
rence du globe; et, par une conséquence nécessaire, 
l'exactitude des autres stades ne peut être contestée, puis- 
qu'ils reposent tous , comme celui-ci , sur une mcme base 
astronomique. 

Maintenant je dois montrer que les mesures usuelles 
des anciens dérivoientde la longueur des stades, et qu'elles 
en offroient des subdivisions plus ou moins grandes. Pour 
s'en assurer, il suffira d'examiner le petit nombre de mo- 
niimens authentiques qui présentent iminédiafement le 
module d'une mesure ancienne. 
XojnmfiKe J'ai dit (juc If milieu entre dix mesures 6u pied ro- 
main donnoit 131 lignes \^ de notre pied de roi, 

ou O*", ly'iSiijo. 

Si l'on multiplie ce nombre par 5000, on aura, pour 
le mille romain composé de 5000 pieds, i 48 1 ■", 4017,0 , 
et pour sa dixième partie ou le stade italique i4'^'". 'i^r; ; 
ce qui nt- ditrère de l'évaluation présentée dans mon 
Tableau général , pour le stade de 270000, que de 



(h/nka , t. I\ 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES- LETTRES. 69 

o"", 007573 , ou 3 lignes ~ , sur une longueur d'environ 
y 6 toises. 

J'ai dit aussi que le frontispice du Parthcnon d'Athènes, 
surnomme Hecatowpedon , parce que sa longueur étoit de 
cent pieds grecs, avoit été mesuré, et trouvé de c)^ pieds 
de roi juste, ou de ^o"^, 8^^743. 

Ce nombre multiplié par six pour compléter la va- 
leur du stade, toujours composé de 600 pieds, donne AuU-Gdl.Noa. 

8 , , , . , ^ attic.lih. l,c,:v.!, 

5™, 153458 pour le stade olympique, ou de 216000, et /«^'. ,/. 

diffère d'avec mon Tableau , seulement de o'", 016717 , ou 

de moins d'un pouce siy pj toises de longueur. 

Dans le même Tableau , le pied de ce stade est 
de o"", 308(142 : selon la mesure prise sur les lieux, il seroit 
de o™, 3o<îsr,7 , c'est-à-dire, plus court de o"", 000045 ou d'un 
cinquantième de ligne. 

Ces différences sont trop légères pour qu'elles puissent 
faire naître des difficultés , sur-tout si l'on se rappelle ce 
que j'ai dit sur les incertitudes que laissera toujours la Voye?. «vç /?.•- 
méthode de conclure de grandes mesures d'après l'agré- l'^V/<:s%/. ' 
gation d'une multitude de petits élémens problématiques. 

Mais une découverte qu'on doit à M. Girard , celle y 

de la coudée du nilomètre d'Eléphantine, dont il se sert 
pour composer des mesures qui ne s'accordent pas avec 
les miennes , demande que je m'y arrête un instant. 

Cet habile ingénieur a vu , sur les murs de ce monu- Gimrd. au 

j-li Jl' I ' • I •! "loire sur /e nilo- 

ment, les traces de plusieurs coudées anciennes, dont il mitredtVned'È- 
a déduit une coudée moyenne de 527 millimètres: il la ^'T^Minc , dans 

■^ ' I ' l.i Uescriytion de 

multiplie 4oo fois pour en former un stade de 210"", 7^3 , l'i gypte.nm.l, 
et il évalue d'après cette base toutes les mesures indiquées i^/';>4.'* 



70 .MrMOIRES DE L'ACADEMIII 

par Héron. Ce stade auroit ctc comcnu environ jiy fois 
dans le degré, et ib'c>';'5 5 fois dans la circonférence de 
la terre. 

Je ne trouve dans l'antiquité rien tjui rappelle un stade 
semblable; et comi.ieses élémens ne le rattachent àaucun 
des stades dont j'ai parlé, je soupçonne quelque méprise 
dans l'emploi qu'a fait M. Girard de la coudée d'tlé- 
plianiine. 

Lerreur consisieroit à avoir pris cette mesure pour lu 

coudée de vingt-quatre doigts d'un stade incoiuiu , tandis 

que la coudée d'tlépliantine oHroit celle de trente-deux 

doigts dn stade égyptien de 700 au degré ou de 252000 

au périmètre du globe ; et dès-lors les 527 millimètres 

dévoient être multipliés par 300 et non par 400» pour 

produire la valeur du stade. 

\'oseiJi*'lt Dans mon Tableau, la coudée de 32 doigts, ou de 

J0t!,7('' ^l'x',".-'. 3°° ^" stade dont je parle, est de o"", ii,.oi : elle diffère 

la gT,i«Jt nnJfç seulement de deu.\ millimètres de celle de M. Girard; 

di3i2Q0P. et cette différence, en la supposant réelle, ne produiroii 

(jue o"", t,o , ou un pied onze pouces trois lignes, de plus 

ou de moins, sur la longueur du stade. 

Une autre mesure fort importante confirme inon opi- 
nion sur la coudée d'Elépliantine. 

Pim.'xxxyi, Pline, d'après les renscignemens qu'il a\(>ii recueillis, 
donne à la base de la grande pyramide S8j pieds. 

Mrm. ,f( a; mm. Le Pcre et Coutelle ont retrouvé les mortaises 

Cirtrtif, , ,111 • I ■ I • 

creusées dans le rocher pour retenir les pierres angulaires 
du revêtement de celte pyramide : ils ont mesuré l'inter- 
valle des angles, et l'ont reconnu de 232'", ' -;. 



"P 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES- LETTRES. 71 

Dans mon Tableau général , le pied du stade de 
252000 est de o"", i«4;io ; si on le multiplie par 88j, on 
a 2^^*", 597«so , et c'est, à moins d'un mètre près, la me- 
sure précédente. Ainsi le pied indiqué par Pline est bien 
le pied de seize doigts ou la six-centième partie du stade 
de 2 5 2000 , et non une spithame de douze doigts, comme 
le veut M. Girard; et ce pied se trouvant être en mcme 
temps la demi-coudée d'Éléphantine , il s'ensuit que cette 
coudée est celle de 3 2 doigts. 

La mesure de Pline et Tévahiation que j'en déduis se 
trouvent encore fortifiées par le témoignage de Philon de riuio Bjz.mi. 
Byzauce, qui donne six stades de circonférence à cette rao?"'lJ,d""j 
pyramide. Cronov.UThe- 

oa base , comme on vient de le voir» étant de 2 î 2"", ccts , inùquitat. wm. 
si on la quadruple , on a ^30™, 67,2, pour la circonférence; 
et cette somme , divisée par six , porte le stade indiqué 
par Philon à i 5 5"", 1,19 : c'est, à trois mètres et demi près, 
le stade égyptien de 252000, tel qu'on le trouve dans le 
Tableau général. 

Je mets donc au nombre des preuves qui justifient mes 
évaluations la mesure prise par M. Girard, quoique nous 
en tirions chacun des résultats fort différens. Je dirai dans 
la suite pourquoi la coudée de 3 2 doigts a été employée 
dans le nilomètre d'Eléphantine; j'expliquerai l'usage des 
divisions que M. -Girard y a trouvées, et qui lui ont fait 
croire que les anciens avoient eu des coudées de sept 
palmes. 



VIII, l'ag. 2669^ 



72 MF.WOIRES DE L'ACADEMIE 

Je ne conn'ois pas d'auires mesures positives dont la 
comparaison puisse servir dans cet examen. Mais, comme 
on a vu tous les stades dont j'ai parle sortir d'un module 
commun , il sufîlsoit d'un seul exemple pour constater, 

I ." Q.u'il y eut une époque dans l'antiquité où l'étendue 
de la circonférence de la terre et la valeur de ses degrés 
ont été connues avec une trcs-grande précision ; 

2.° Que les différens systèmes métriques que les an- 
ciens nous ont transmis , ont eu pour base une des 
parties aliquotes de cette circonférence ; 

3." Q.ue le système de division du cercle en 4 o" de- 
grés , renouvelé par nos astronomes , et les opérations 
qu'ils ont faites pour déterminer la valeur du degré moyen 
de la terre, confirment l'exactitude des mesures anciennes, 
et achèvent de prouver qu'il est possible de les ramener 
à un tvpe primitif 



SECONDE 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES- LETTRES. 73 



SECONDE PARTIE. 



SYSTEMES MÉTRIQ.UES IRRÉGULIERS. 

Je viens de considérer les principaux systèmes mé- 
triques anciens dans leur ensemble et dans leur première ,] 
régularité ; je parlerai maintenant de ceux qui, d'après le 1 
mélange des mesures dont ils sont composés, annoncent 
une origine postérieure. C'est dans la. comparaison des 
milles itinéraires, des parasanges ou des schœnes , avec 
les stades , que l'irrégularité de ces nouveaux systèmes se 
fait sur-tout remarquer ; mais on reconnoît bientôt que 
ces mesures hétérogènes se rattachent toutes aux bases 
que j'ai indiquées. I 

On a vu les milles avoir une origine commune avec S„i<rà . p,:g, ■ 

celle des stades, et dériver, comme eux, des différentes '^' '^' ' 

modifications d'une seule mesure de la terre. Les milles 
contenoient toujours dix stades des systèmes auxquels ils y 

appartenoient; chaque stade étoit composé de cent or- 
gyies: ainsi mille orgyies formoient le mille itinéraire, 
et lui ont fait donner le nom qu'il a porté dans la suite. 
L'usage de cette mesure paroît aussi ancien que celui du 

J I I ' I 1 iT /i *K limer, cap. 

Stade : on la trouve employée chez les Hcbreux^ des le xxxv.,m./i. 
temps de Moyse ; on l'aperçoit chez les Grecs dès le '^' 

l'i I ' I N I M ' I I !• ^Hcrodo'.l. IV, 

temps d Hérodote" , quand il évalue les distances en f.4t,pag.:ipS; 
milliers d'orgyies , et principalement lorsqu'il compare ^;oo!'J''.' '"'"' 
Tome VI. K 



7/i .MEMOIRES DE I. ACADEMIE 

iccoro orgyics à icoo sindes , 

I I I r :'rr o'i;\ it's à i i loo siadcs , 

3 ", yici ù 3300 stades ; 

car il est facile de reconnoître que le mille ilincraiic de 
dix stades, ou de mille oigyies, se trou\e implicitement 
c^noncc dans ces mesures, puisque c'est comme si l'auteur 
avoit dit que 

La première étoit de ico milles ; 

La seconde, de 1 110 milles ; 

La troisicm».' , de 330 milles. 



Il a donc pu exister autant d'espèces de milles (jue de 
stades diffcrens ; et si les Grecs nous ont transmis moins 
de distances dans l'une de ces mesures que dans l'autre, 
c'est sans doute parce que le peu d'étendue de leur terri- 
toire leur avoit fait préférer , dès les premiers temps, 
l'usage des petites mesures à celui des plus grandes. 

Le blsoin d'exprimer les distances par le temps qu'on 
employoit à les parcourir, paroît avoir fait imaginer le 
schœne ou la parasange , qui me semblent être la même 
mesure énoncée quelquefois en stailes ou en milles de 
modules difFérens (1), comme on le verra bientôt. Cette 
mesure , selon toute apparence, indiquoit l'espace qu'un 
homme, dans une marche ordinaire, pouvoit franchir 



Vojrei Htn^i. 
lit. II. J". 6. 

Sirai. m. XI , 
pjg. !iS. /yo^ 
lit. Xt'll , p/ig. 

PIn.l.V.c il. 
lit. XII, (itp. fo. 

Pifiltm. Cffgr 
lit. I , tap. II. 



(1) On trouve le schœne évalue 

à }0 stades par Artémidore , 
Pline, l'tolém«fc et Héron; 

à 40 stade» par Eratosthcne , 
Théopliane et Strahon ; 

à 60 stades par Hérodote, Ar- 
témidore et Strabon. 



La parasange est également évaluée 

à 30 stades par Hérodote, Artémi- 
dore, Strabon et Héron; 
à 40 stades par Strabon ; 

à 60 stades par Strabon. 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 75 
pendant la durée d'une heure. La parasange fut coinposce 
originairement de 30 stades ou île trois milles itinéraires; 
et il est possible qu'il y ait eu autant de paa'asanges di- 
verses que d'espèces de stades et de milles. 

Tant que les systèmes métriques ne furent pas mé- 
langés, la réduction des stades en milles et des milles en 
stades, ou de ces mesures en parasanges, n'offrit aucune 
difficulté. Mais lorsque, par des émigrations successives, 
par des conquêtes , ou par d'autres événemens , les mesures 
d'une contrée furent transportées dans une autre; quand 
un peuple qui se servoit d'un stade quelconque , vint 
habiter un pays où les distances étoient comptées en 
milles composés d'un autre stade, l'emploi simultané de 
ces mesures hétérogènes obligea d'en déterminer les rap- 
ports , et de là sont venuesles distinctions, si embarras- 
santes aujourd'hui , de ces milles comparés., tantôt à sept 
stades , tantôt à sept stades et demi , à huit stades , à huit 
stades et un tiers, à dix stades , à douze stades , &c. (i) 

Pour reconnoître ces mesures et apprécier leurs valeurs, 



(i) On trouve le mille évalué 

à 7 stades dans Procope, Saint 
Epiphane, Moyse de Cho- 
rène,Hésychius,Suidas,&c. 
Le Scholiastede Lucien (ad 
lairomen. J. i , toin. Il , 
P'^ë' 75' ) > ''près avoir dit 
que le mille est de y stades , 
ajoute : quelqms auteurs plus 
anciens veulent qu'il soit de 
dix stades ; 

à 7 stades j dans Pluiarque, 
Dion-Cassius , Saint Epi- 



phane , Jtilien d'Ascalon , Hé- 
ron d'Alexandrie, Photius, Sui- 
das, le Périple du Pont-Euxin , 
le Scholiastede Lucien, &c.; 

à 8 stades dans Polybe , Strabon , 
Vitruve, Columelle, Frontin, 
Pline, Suidas, (Sec. ; 

à 8 stades j dans Polybe et Julien 
d'Ascalon ; 

à 10 stades dans Strabon, l'Itiné- 
raire de Jérusalem , le Scho- 
liaste de Lucien ( l. l.J ; 

à I 2 stades dans Saint Epiphane. 
Kij 



76 MÉMOIRES DE L'ACADEMIE 

il faut observer que les difFcrens milles dont il est question 

étoient composés de dix stades, comme tous les autres, 

et <|ue, s'ils paroisseiit en contenir iilus cm iiK.ins, cest 

qu'ils se trouvent compares à des stades ou plus petits 

ou plus grands que ceux des systèmes auxquels ils ap- 

partcnoient. 

Ainsi, par exemple, dan,^ le mille Je sept stades, la 
différence numérique des stades du mille aux stades indi- 
qués étant de lo à 7 , la différence des longueurs devient 
comme 7 à 10; et cette proportion étant celle du stade 
de 360000 au stade de 252000, il s'ensuit, d'après le 
Tableau général, que le mille composé de sept stades du 
second système doit être de i i i i'", .., , qui présentent 
exclusivement la valeur de dix stades du premier. 

Les dix stades contenus dans ce Tableau pourroient 
fournir quarante combinaisons de ce genre, sans les addi- 
tionner autrement que de demi-stade en demi-stade, et 
sans augmenter le nombre des Tnilles que présente le 
même Tableau. Mais, comme il est très-vraisemblable 
qu'on n'a pas fait usage de toutes ces variétés , je me 
bornerai à offrir celles qui se rapportent aux passages des 
auteurs que nous possédons. Ainsi , 



7 stades de.... 252000 valent un mille ou 10 stades de 360000. 
7 stades ; de. . 



300000 400000. 

270000 360000. 

225000 300000. 

I 80000 240000. 



! 240000 300000. 
216000 270000. 
1 80CCO 225000. 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES. -77 

300000 360000. 

. , 250000 300000. 

8 stades i de. . .( ^^^^^^ _ ,^0000. 

180000 216000. 

360000 300000 

12 stades de 



-,00000 2500C0. 



270000 225000. 

216000 180000. 

Ou , si l'on veut, 

Un mille du stade de... 360000 vaut 7 stades de.... 252000. 

! 400000 vaut 7 stades \ de. . . 300000. 

360C00 270000. 

300000 22)000. 

240000 1 80000. 

! 300000 vaut 8 stades de.... 240000. 
270000 2160C0. 
225000 I 80000. 

360000 vaut 8 stades -J- de ,. . 300000. 

,-, -Il j j j ] 300000 2^0000. 

Un mdle des stades de.. < -" •' . 

270000 225000. 

21 6000 1 80000. 

300000 vaut 12 stades de... 360000. 

,, Il J J J ) 250C00 ÎOOOOO. 

Un mille des stades de..< ' 3^^^^^^. 

225000 2700C0. 

I 80000 21 6000. 

D'après ces rapprochemens , les milles composés de 
7 stades 4-, de 8 stades, de 8 stades -f et de 12 stades, 
pouvant appartenir à difFcrens systèmes, laissent de l'in- 
certitude dans le choix de celui où l'on devra les placer; 
mais des circonstances accessoires , dont je produirai des 
exemples, aideront à lever ces incertitudes. 

J'ai annoncé que les dolicjues e'toient aussi des milles SuprA.f.'iz.. 



rS MEMOIRES DE L'ACADÉMIE 

itiiic'raires. Pour sVn convaincre, il sufTit de consiJcrer 
que les dilfcrens cloliques dont hi longueur nous est don- 
née par les anciens , sont tous composes d Un nombre 
fixe de stades, et que ce nombre est quelquefois pareil 
à celui des stades qui forment ies milles du tableau pré- 
cèdent; de sorte que le nom de dolique et celui ilc mille 
semblent avoir une signification identi(|ue. On trouve en 
effet le dolique évalue, par quelques auteurs, à 7 stades; 
par d'autres, à 12 stades, à 20» stades et même à 24 
stades (1). Les deux premiers doliques offrent visil)lement 
les mêmes valeurs que les milles de 7 et de i 2 stades 
dont il vient d'être question; et, en suivant l.i même 
méthode d'évaluation , je trouve que le dolique de 20 
stades devoitêtre composé de 20 stades de 360000, qu'il 
valoit 2222'", î;î, et qu'il représentoit le mille de dix 
\' oyez If T.,- stades de 180000. Quant au dolique de 24 stades, 
t.w gi»^,, . ^-Q,|,rne il surpasseroit en longueur tous les milles connus, 
il est vraisemblable qu'il contenoit 24 stades olympiques 
de 2 1 6000 ou 4444'"» 4'« » <^' ^^' " «Jésignoit la parasange 
Voyei UT.: de îo stades de 270000 ou trois milles romains. Cette 
mesure paroîtra dans plusieurs des systèmes suivans. 






Il faut attribuer encore au mélange îles mesures, causé 
par celui des peuples , l'évaluation de la parasange à 



(1) Le dolique est évalué 

à 7 stades dans le Scholiajtu 
d'Aristophane , dans un 
Scholiatie de Xénophon 
et dans Suidns; 

à 12 stadt-j dam Saint Epi- 
p'r.ine ; 



à xo srarics dans le Scholiaste 
d'Liiripide , dans celui de 
Lucien et dans le Lexique 
di* Zonaras; 

•^ 2.j siaJcs dans Suidas. 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES. 79 

quarante stades ou quatre milles , celle qui la porte à 
soixante stades ou six milles , et celle qui la compose de 
stades et de milles étrangers les uns aux autres. Chaque 
système métrique n'ayant eu d'abord qu'une seule pani- 
sange de 30 stades, la plupart des autres combinaisons 
ont eu pour objet d'indiquer une mesure au moyen de 
laquelle des systèmes difFérens pouvoient se comparer et 
s'assimiler, en permettant d'introduire dans l'un la para- 
sange de l'autre. Ces intercalations n'offrent souvent que 
la répétition d'une même mesure qui passe dans deux ou 
dans trois systèmes, sans changer de valeur, quoiqu'elle 
y paroisse composée d'un nombre de stades ou de milles 
plus considérable qu'auparavant. C'est ainsi 

Que les parasanges de 30 stades ou de 3 milles des Voy-t?. ir Ta^ 
systèmes de 300000, de 270000 et de 225000, furent ^^'''"' S""'"^- 
également celles de 4° stades ou de 4 milles des sys- 
tèmes de 4ooooo.de 360000 et de 300000; 

Que la parasange de 4o stades de i 80000 devint celle 
de 60 stades de 270000; 

Et que la parasange de 30 stades de j 80000 fut à-la- 
fois celle de 4o stades de 240000 et celle de 60 stades 
de 360000, 

En multipliant ainsi les parasanges ou les schœnes dans 
plusieurs systèmes, on paroît avoir été conduit à les mul- 
tiplier dans les autres , et à donner à chacun trois para- 
sanges régulièrement composées de 30, de 4o et de 
60 stades , ou de 3 , de 4 et de 6 milles itinéraires. 

Enfin c'est en voulant amalgamer ensemble des stades 
et des milles pris dans des systèmes difFérens , que la 
parasange s'est trouvée répondre quelquefois à 30 stades 



M/. jC. 



Po MEMOIRES on L'ACADÉMIE 

d'un système et à 4 niilles d'un autre; et aussi à 45 stades 
et à 6 milles , comme on en verra des exemples dans 
fa suite. 
Plin. lit. XII. On trouve dans Pline une combinaison dw nicme genre, 
qu'il importe d'cclaircir; c'est lorsqu'il tlit : " Le schocne, 
" selon Eratosthcne , est de quarante stades , c'est-à-dire 
>' de cinq milles : quelques-uns donnent à chaque schœne 
■ trente-deux stades, » 

J'observerai d'aboril que l'cvaluation du schœne à cinq 
milles itinéraires ne se rencontre nulle part ailleurs que 
dans ce passage de Pline, et que l'habitude où t^toit cet 
historien de prendre indistinctement tous les stades pour la 
huitième partie du mille romain, est la cause i]ui lui a fait 
croire que les quarante stades dont il est question dévoient 
représenter cinq milles. Aussi paroît-il penser que les deux 
évaluations de \o et de 32 stades se contrarioient , ou 
qu'elles se rapportoient à deux schanes dirfcrens. 

Mais il s'agit d'un même schocne , et il n'y a point de 
contradiction dans la valeur (jui lui est donnée. Seulement 
Pline ne s'est pas aperçu que cette valeur se trouvoit ex- 
primée en deux modules diffcrcns : d'abord en stades de 
270000, qui, dès le temps d'Ératosthène, paroissent avoir 
été en usage dans quelques cantons de la Basse- tgypte , 
et ensuite en stades f>lvmpi(jucs de 2 1 <5ooo , que les 
Grecs y avoient récemment apportés. (Quarante de ces 
premiers stades et trente-deux des seconds représentoient 
également 5925"", i»* , et répondoient juste àtiualre milles 
romains. Or on trouve, d.ins l'Itinéraire d'Antonin (i), 

(1) Anionini Aug. Itinrmr'iuin , pug. iji. — La disiance de clir 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 8i 

que quatre milles romains égaloient le schœne employé 

dans la Basse-Egypte. Ce schœne reparoîtra par la suite hfrâ.pag.i^;. 

sous le nom de parasange. 

Je dois encore ajouter que , selon Artémidore , le Ammidor.iipud 
schœne, entre Memp/iis et la 1 nebaide , ctoit de 120 png.So4. 
stades. Mais cette cvaluation , qui sembleroit porter le 
schœne au double de sa plus grande longueur, s'éloigne 
trop de l'opinion et de l'usage des anciens , pour ne pas 
autoriser à croire qu'il est ici question d'un stade de 
moitié moins long qu'Artémidore ne le pensoit. Il me 
paroît très-vraisemblable que les 120 stades dont on lui 
a parlé étoient de 360000 à la circonférence de la terre, 
et qu'ils représentoient 60 stades de 180000. Sous cet 
aspect , le grand schœne égyptien rentroit dans la série 
de tous les autres schœnes , et n'excédoit pas les propor- 
tions dont on étoit convenu. 

On voit donc que toutes ces mesures, si dissemblables 
en apparence, se rattachent les unes aux autres, et qu'elles 
n'ont point d'autres élémens que ceux que j'ai indiqués. 
C'est ce que va confirmer l'examen de quelques systèmes 
métriques anciens qui diffèrent de ceux du Tableau gé- 
néral par le mélange des stades, des milles et des para- 
sanges de diverses espèces , que l'on y a intercalés. 



schœnes entre le mont Casius et 
Péluse, indiquée, dans ce passage, 
par ia position intermédiaire de Pcn- 
tcschœnon , y est évaluée à 4° milles 
romains. Svir la grande carte d'E- 
gypte , levée par les Français , la 
distance des ruines de Péluse au Ras 



el-Kasarcun, l'ancien Casius, en sui- 
vant le tracé de la route, est d'un 
peu plus de 59OCO mètres, qui re- 
présentent 4° milles romains , ou 
10 schœnes de 40 stades de 270000, 
ou 10 schœnes de 52 stades de 
216000. 



Tome VI. L 



8î MEMOIRES DE L'AC.VDEMIE 



SYSTEME MÉTRIdU E DES ROMAINS. 

Je commence par le pins connu des systèmes anciens, 
celui des Romains ; et je le mets au nombre des systèmes 
mixtes ou mélanges, parce que le mille s'y trouve comparé 

Suprj.p.ig.ji à huit stades , au lieu Je dix (ui'il devroit avoir. J'ai 
rapporte des témoignages qui prouvent que 1 usage d un 

S»j>rà.p.6/. stade de dix au mille romain étoit connu en Italie; et 
ces autorités suffisent pour faire voir que le stade olym- 
pique, ou de 216000, contenu huit fois dans le mille 
dont je parle, étoit un stade d'emprunt, étranger au sys- 
tème auquel les Romains l'associèrent. 

Mais ce système présente une autre irrégularité. Le 

mille romain, reconnu aujourd'hui pour Cire de 75 au 

degré, est visiblement le mille du stade de 270000 ou de 

750 au degré : ses subdivisions devroient donc avoir les 

marnes valeurs que celles de ce stade. Cependant, d'après 

\ofei f'.Sj. le tableau joint à cet article, les valeurs de toutes les 

Comparw le subdivisions du mille romain se trouvent être les m<}mes 

mit In Vin.' que celles du stade de 225000. 

€»!. du Talltju 
gttérjl. 

Cette singularité annonce que les premières mesures 
employées parles Romains dérivoient de ce dernier stade , 
et que le mille de 14^ '"".•;''. qui nous est connu, étoit 
encore une mesure d'emprunt qu'ils ont substituée au 
mille ou dolique syrien de 1777'". 77». dont ils s'étoient 
servis jusqu'alors. 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. fij 

Ce changement t'toit d'autant plus facile à introduire, 
qu'il ne dcrangeoit rien aux mesures établies , ni par con- 
séquent aux habitudes du peuple ; parce que , le pas double 
du stade de 225000 se trouvant égal à l'orgyie du stade 
de 270000 , il suffisoit de convenir (jue dorénavant le 
mille seroit censé composé de Jooo pas doubles du premier 
de ces systèmes, au lieu de 1000 orgyies du second; et 
c'est pourquoi l'orgyie , si essentielle dans tous les sys- 
tèmes , ne paroît point parmi les mesures romaines. De 
])lus, comme le pas double étoit de cinq pieds, tandis 
que l'orgyie en avoit six,. la permutation de ces mesures 
fit qu'on ne compta plus, dans le nouveau mille, que 
5000 pieds au lieu de 6000, et 80000 doigts au lieu 
de 96000 que contenoient tous les milles réguliers. Suprà.pag.^e. 



I^fràipag. 1/j.o. 



Les raisons qui peuvent avoir engagé les Romains à 
changer leur premier mille, paroissent tenir à leurs rela- 
tions avec les Grecs. On sait que les Romains emprun- 
tèrent de ces peuples presque toutes leurs connoissances 
géographiques , et qu'ils se persuadèrent que toutes les 
distances indiquées par les écrivains grecs se trouvoient 
exprimées en stades olympiques ou de 216000. Il im- 
portoit donc de chercher un moyen simple pour convertir 
ces distances en mesures romaines : l'ancien mille de 
'y??'"» 773 contenoit p stades y olympiques; et c'est pro- 
bablement pour éviter les embarras qu'entraînoit cette 
fraction , que les Romains ont remplacé ce mille par celui 
du stade italique de 270000; c'est-à-dire, par le mille 
de l48 i*", 481 , qui se divisoit juste en huit stades olym- 
piques, et en 1000 pas doubles du stade de 225000. 

Li/ 



84 MEMOIRES DE EACADEMIE 

Mais le stade itali(]iie, n'offrant tjue les quatre cin- 
quicmesdu stade olympique, prcsentoit d'autres dillicuhcs 
dans la rcduclion des distances; c'est ce qui paroît avoir 
décide les Romains à rejeter aussi le stade de 270000, 
et à introduire le stade olympique dans la scrie de leurs 
mesures , quoiqu'il n'eût aucun rapport avec le reste de 
leur système nu'tricjue. 

L'époque de ces changemens me paroît répondre à- 
peu-prcs à la seconde guerre de Macédoine , puisqu'au 
Siipr,i,iMg.6j. temps de Polybe , qui écrivoit quelques années après, 
on comparoit encore le nouveau mille romain , tantôt 
à 8 stades j (de 22jOOO ou de l'iiiuien système) , comme 
il le fait lorsqu'il parle de la voie Egnatienne , et tantôt 
à 8 stades (olympi/jues ou de 216000) , quand il décrit la 
route qui traversoit la Gaule et une partie de l'Espagne. 

Qiioi qu'il en soit de ces rapprochemens, le mille ro- 
main, le même que celui du stade italique ou de 270000, 
est fixé, dans la \'II.* colonne du Tableau générai, 
à 148 1'", 48.; et, d'après les proportions données par 
F'CHim.E*p^- Frontin, je trouve pour les autres mesures romaines les 

sù.firmiir.p.jo, , 

CciUft. CkiH. valeurs suivantes : 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 



8J 



EVALUATION DES MESURES ROMAINES. 



Mcir. 

Doigt o. oi8;,8. 

Ctit le tloigt dvodécimaî du itadt de 22fOCO. 

Once ou Pouce , = i doigt j o, 01465, ,. 

c'est le grand doigt du stade de 22^00Q. 

Palme, ^=- 4 doigts, ou 3 onces o, o-Ao-7.1. 

C eit le ftlme du stade de 22^000. 

SexTANS ou DoDRANS, = 12 doigts, ou 9 onces o, ^iim. 

C'est la jptthame du stade de 22^000. 

Pied, = i6 doigts, ou i 2 onces O^ io6zy6. 

C'est le pied du sude de 22^000. 

Coudée, = 18 onces, ou 6 palmes, ou 2 sextans, ou i pied f o^ 444441. 

c'est la coudée de 2jf. do'igts du stade de 22JPP0. 

Gradus [ ou Pas simple ] , = 2 pieds '- , q 7A0-1 . 

C'est le pas simple du stade de 22$Q00. 

PaSSUS [ ou Pas double ] , = j pieds , xg ^ s , 

C'est le pas dêuHe du suide de 22)01)0; t'arg/ie du stade de 2JOOO(1. 

Decempeda ou Perche, = lo pieds 2, piîzpiîj 

C'est la calatnl ou atane du stade de 22)000. 

Stade, = 62^ pieds, ou nj pas doubles ^ Ju stade de 22jooo ) 185, '8i>8j. 

C est le stade de 216000, ou de 600 p'ieds cl/mpi^uts , el de S au mille roma'in. 

Mille, = 5000 pieds ou looo pas doubles (^^/a iW^ ^/ir .22/cco y l48l,4Si48i. 

C'est le mille de 6000 pieds , eu de JOOQ orgyiis , ou de 10 stades di j-pooet. 

(Stade du dolique syrien, ou de 22J000 , ou de S -, au initie romain i-y", 77777s- J 

(Stade italique, ou de 2/0000, ou de 10 au mille romain 14$ , ,aSi^3. ) 



U Ml-MOlRES DE LACAD1..M1E 

La VAi.tUR des mesures romaines, une fois clctennince, 
sert à faire reconnoître icb quatre suivantes. 

ff^gm.Dtllmi- On trouve Jaus Hygin cjuc (es Tongres, peuples de 

iit. ivnjtitufJtJ. 1/- . . ,. ., ■ r^ 

fiag,2io,CJ/fif. 1^ Cjermanie, se servoient d un pied nomme Urusieii , qui 
avoir une once et demie de plus que le pied romain. 

Le pied romain étant de o"', 1^^6196. 

L'once, de o , 01^1. 

La demi-once , de o , oni^d. 

Le pied drus'tcn dcvoit être de o , nnii- 

Cette mesure r<?pond juste à la coudée de 24 doigts 
yoyet/tTa- J^, ^tade de îooooo, et décèle une origine asiatique. 

Ht.y» gtntral.iii- •' o i 

kaacii. Les Romains, en l'appelant Pes drusianus , n'ont sûrement 

pas voulu dirp que Drusus en avoii introduit 1 usage chez 
les Tongres, mais seulement, qu'ayant trouve cette coudée 
ou ce pied établi parmi ces peuples, il en avoit ordonné 
l'emploi pour régler le partage des terres. Si Drusus avoit 
porté chez les Tongres une mesure nouvelle, c'eût été le 
pied romain : il ne devoit pas en connoître d'autre. 



Selon Hygin (i) , le pied ptoléma'i'que ilont on se 
servoit dans la Cyrénaïque, étoit d'un pied romain, plus 
une demi-once. 

Le pied romain étant de C", »96a96. 

La demi-once, de o , oiJi+«. 

Le pied ptolémaïquc des Cyréncens étoit de. . . o , jofc^.». 

(1) Hy%\n. Dtlimitib.comt'itufnd. \Ac% Cyrcnéeni cioit au pied ro- 
jag. ne, — Le pied ptolémaM|ue | main:: aj : ^4- ^" verra, dans la 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 87 

Dans mon Tableau , ce pied est celui du stade olym- 
pique de 2 I 6000, dont les Grecs avoient introduit l'usage 
à Cyrène, l'une de leurs plus anciennes colonies. 



Le mille romain sert aussi à faire connoître l'étendue 
de la lieue gauloise, fixée à quinze cents pas dans les 
Itinéraires , et dans les auteurs du moyen âge. Anmini Àug. 

hinertirium.pug. 
Le mille romain étant de 1481'", 4.81431. })6 , //^ 

Les 500 pas ou le demi-mille, de 740 , 7+07^1. Ammiau. Mar- 

tell. Rcriim ges- 

La lieue gauloise valoit 2222 , 222221. ''""• ■ ^^' ■ 

__________ "V- '->p- '-io. 

Joniandes, De 

Et le Tableau générai fait voir que cette lieue est pré- ^^''"^Ceiids, y. 
cisément le mille de dix stades de 500 au degré, ou 
de 180000 à la circonférence de la terre (i). 



On retrouve de même la valeur d'une mesure itinéraire 
que toute la Germanie, selon Saint Jérôme, employoit S. HùrDujm. 
autrefois. Cette mesure portoit le nom de Rûste: on sait, 2^"'!'Z'm.' in, 
par divers témoignages , qu'elle répondoit à trois milles ^"^^ '^"7- 
romains, ou a deux lieues gauloises. Ainsi, d après ce Ckisanum \,d 
qui précède, la raste valoit iWr, 444; c'est la parasange -jr-Ji,; 
de trente stades de 270000, et notre lieue commune ^"'^'>^'""'' 
de 2 5 au degré. 

suite, un autre pied ptoléniaïque em- 
ployé par les Alexandrins , et qui 
étoit au pied romain :: 24 : 20, 
ou : : 6:5. 

( I ) D'Anville,yi/«ur« itinéraires j 
pag./o2, cite la Vie de Saint Ré- 
macle, dans laquelle la lieue gauloise 



est aussi fixée, dit-il, « /jco pas, c'est- 
à-dire à 12 stades. J'observerai qu'il 
est ici question du itade olympique, 
et non du dolique, comme d'Anviile 
l'a cru. En effet, 12 stades de 600 au 
degré, = lo stadei de 500. 



88 



MEMOIRES DE L'ACADEMIE 



Motit CkoK 
mrniL Crfogr.i- 
pfiit , nj oili em 
Hiittria Arme- 
n:,iCiX . pag, jfS. 



.D'A-f.lU 
Traite dri mt- 
tarti ii/H/rjiiej, 
pag 6f, 66. 



SYSTEME METRIQUE DES ARMÉNIENS, 
o'ai'RÈs moyse de chorène. 

MoYSE DE Chorène nous a transmis un système mc- 
tri(]ue lire, en grande partie, des ouvrages de Pappus 
d'Alexandrie, et que l'on avoir adapte à (juelques usages 
arméniens. Le mclange des mesures, dans ce système , 
est assez remarquable; l'auteur dit : 

Le degré est de 500 asparez ; 
L'asparez, de 100 pas; 
Le pas , de 6 pieds ; 
Le pied , de 6 mates ou doigts ; 
L'asparez des asparez, de 143 pas; 
Le mille, de 7 asparez ou de 1000 pas; 
La parasangc, de 3 milles; 

Le degré , mesuré en ligne droite , est de joo asparez .... de soric 
que le degré contient 71 milles. 

Les erreurs qu'on a cru voir dans le rapprochement de 
ces mesures, viennent de ce qu'on n"a pas fait attention 
que l'auteur, pour présenter ses résultats en nombres ronds, 
s'est permis de négliger quelques petites fractions qu'il est 
facile de rétablir ; et , comme il dit que l'asparez est 
contenu 500 fois dans le degré, que d'ailleurs il fixe la 
latitude de Thule à 63 degrés de ceux qui sont contenus 
^6q fois dans la circonférence de la terre , et qu'il évalue ces 
6j degrés à jijoo asparei, il n'est pas possible de douter 
que l'asparez dont parle Moyse de Chorène, ne soit une 
mesure égale au stade de 500 au degré, ou de 180000 
au périmètre du globe, et qu'une grande partie du sys- 
tème (]ii il expose, ne doive se rapporter a la valeur de 
ce stade. Jinsisie sur ces évaluations, parce qu'on verra 

bientôt , 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES. 89 
bientôt, chez les Arméniens, l'emploi tl'iin degré et d'un 
asparez fort difFcrens de ceux-ci. 

11 n'y a donc que l'asparez des asparez, et le mille, 
donné par l'auteur pour ctre à-la-fois de y asparez, de 
1000 pas, et de 7 I au degré, qui présentent quelques 
difficultés. !'' ■ 

L'asparez des asparez , composé de i43 pas arméniens, 
chacun de 6 pieds du stade de 1 80000 , seroit de 3 1 7"\ 77s ; 
et , si l'on observe que cette somme excède seulement 
d'un millième celle de 317", i<^° , qui , dans le Tableau 
général, forme le diaule du stade de 252000, on re- 
connoîtra que ce diaule étoit le grand asparei des Armé- 
niens , et qu'il contenoit \/^z |- pas arméniens, au lieu, 
de I 43- ' 

Sept asparez des asparez valoient donc 2222'", ixz ; et 
c'est le mille que Moyse de Choi-ène dit être composé 
de 1000 pas arméniens, c'est-à-dire de 1000 orgyies 
du stade de i 80000. 

Mais ce mille seroit de 50 au degré, et non de 7 i , 
comine le dit cet auteur; il faut donc qu'il soit ici question 
d'un autre mille aussi en usage dans l'Arménie, et qu'il 
n'a point distingué , ou qu'il aura confondu avec ie 
premier. '; 

Le mille qui répondroit à sept asparez , vaudroit 
I 555'". !S5 , et seroit compris environ 71 fois -f dans le 
degré; mais il n'appartiendroit à aucun système connu. 
Je pense que, pour rendre au mille dont il est question 
sa valeur réelle, il faut le composer de 7 asparez -: alors 
il sera de 1587'", 30^; il représentera juste le mille de 
dix stades de 252000, et le degré en contiendra 70,- 
Tome VI. M 



90 MEMOIRLS DE L'ACADEMIE 

au lieu lie 7 i que la fraction ncgligce a fait trouver à 
l'auteur. 

Au moyen de ces icgcres corrections, le système armé- 
nien devient très-juste; il se trouve combine d'après les 
stades de 180000 et de 252000, et la valeur primitive 
des mesures cju'il renferme, se rétablit ainsi : 



EVALUATION DES MESL'FES ARMENIENNES. 



Mtir 

Mate, ou Doigt _ o,aC\yx-;. 

C'tit U daulle gratta da'tn ou U Jjkttt f^ytt Jm ilâJi dt iSoooc. 

Pied , =i 6 mates o, )7o j?». 

Crst U pitd du itdàt Jt tSoooo. 

PAS,= (> ptcdi ......'. 2, liiiii. 

Ctn [cr0ii du iiéJt di iSoeoe. 

AsPAREZ de joo au degr#, = loo pas, ou 6iio pitds 22i. miii. 

Ciit II itddt di tSoeoc 

AiPAREZ DES ASPAREZ, = 141 pas J 3I7.4*"'J'7- 

Cm tt dismie dm ttadr de i^iooc. 

Mille de 7 asparcz '-, ou de 70 au degré 15871 )»' 587. 

Cm U mûllt dt lû iitJti di ifioea. 

Mille de 7 asparez de* osparcz, ou de 1000 pu 2222, mm. 

Cm le mtlU dt 10 tudti di tSocoo. 

PahASANCE de )ooo pas 6666, 6f>(-C67. 

Cm h p^rjtjmft dt } millet, tu de ja ludei dt iSoooa. 



AUTRE SYSTÈME MÉTRIdlE DES ARMÉNIENS. 



Depitis qlf ces Recherches ont été communiquées à 
l'Académie, M. Saint-Martin a publié, à la suite de ses 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES- LETTRES. 91 

Mémoires historiques et géographiques sur l'Arménie , une 
traduction française de la Géographie attribuée à Moyse 
de Chorène. Parmi les notes qui accompagnent cet ou- 
vrage , M. Saint-Martin a inséré un système métrique Tom.ii,iuig. 
arménien qu'il a découvert dans un auteur anonyme qui ''79'}^"- 
lui paroît avoir vécu dans le xv.*^ siècle. Ce système me 
semble offrir des traces d'une haute antiquité : d'ailleurs 
il présente dans ses bases et dans ses subdivisions trop de 
différences d'avec celui de Moyse de Chorène , pour ne 
pas chercher à connoître les résultats qu'il peut offrir ; 
et quoique l'exposition que l'anonyme en a faite, soit un 
peu longue , comme elle n'est pas toujours très-claire, 
je crois devoir la transcrire en entier : 

L'année est de 12 mois et 5 jours ; de 52 semaines et un jour; 

Le mois est de 30 jours; la semaine , de 7 jours; 

Le jour, de 24 heures, pour le jour et la nuit; 

L'hieure est de 30 minutes; 

Dans le mois il y a 720 heures , et dans les 24 heures du jour, 
720 minutes; 

L'année comprend 8760 heures, ou 262800 minutes ; 

Une minute équi\aut à 500 asparez, et l'asparez à la longueur du 
védavan ; 

Une révolution du soleil est aussi de 500 asparez; 

Un asparez vaut joo nédadsik; 

Le nédadsik vaut 150 pas;- 

Le pas vaut 6 pieds; 

Le "pied, 16 doigts; 

Le mille vaut 5 asparez; 

En multipliant par 30 les heures du jour, on a un nombre qui égale 
une révolution du soleil; et en multipliant cette révolution par 500, 
on a le nombre d'asparez qu'il parcourt. 

Ainsi, quand le jour est de 12 heures, ce qui fait 360 révo- 
lutions, le soleil parcourt iSoooo asparez. 

Une heure vaut 30 minutes; 

Une minute est un degré; 



Un degré est de 500 asparez; 



Mi) 



92 MLMOIRES DL LACADli.MlE 

L'aiparcr csi de 500 coudccs; 

Un pas est de 14 poings; 

Une coudce est de ç poings; 

Un pas vaut j pieds; 

L . i icd vaut 16 grains d'orge; 

Uff iiille vaut 5 asparcz , ou 48 khcraskh ; 

Un khtfraskh éqaivaut à 22 pas, ou 44 coudées; 

Un mille est de 1050 pas, ou de 600 coudées; 

10 asparez valent 1500 pas; 20 asparcz, 3000 pas; 40 asparcz, 

6000 pas ; 
100 asparez valent 30000 coudées; 
joo asparez valent yj milles ; 
Un degré est de 82 milles; 
Le diamètre du soleil est de 500 aspnre/ , ou de 1 50 mille coudées. 

On voit que, dans ce système , on a cherché à com- 
biner la cnvision du temps et la division de l'espace, de 
manière à trouver dans l'une et dans l'autre un nombre 
égal de fractions; et que ces fractions , de diverses valeurs, 
y portent le nom de minutes. 

Pour le temps, l'heure est divisée en 30 minutes, et les 
2.j heures du jour et de la nuit en 720 minutes. Ainsi 
la minute arméiiienne ^f temps répond ici à deux de nos 
minutes Je temps. 

Pour l'espace , il est dit qu'une minute est un degré, 
que le degré vaut 500 asparez, et qu'en multipliant 
par 30 les heures du jour, on obtient un nombre égal à 
une révolution du soleil. On conçoit qu'il est ici question 
de la course journalière de cet astre : or le produit de 
24 multiplié par 30 , étant 720, fait connoître f|ue, dans 
ce système, le cercle se divise en 720 degrés (r), et la 



(1) .^l. Leironne pense que la divi- 
lion du cercle en 720 parties a éic 
employée par les Chaldéens, qu'elle 



fut adopti-e par les premiers astro- 
nomes de l'tcole d'Alexandrie, et 
que les Grecs ne paroissent pu avoir 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 93 
circonlérence de l'cquateur terrestre en 360000 asparez. 

Mais, quand l'auteur ajoute que le diamètre (apparent) 
du soleil est de 500 asparez, que cet astre fait 360 
r/vo/tf//o/.'^ dans la durce de 12 heures, il est visible qu'il 
ne peut plus ctre question de la révolution précédente ; et 
il iaut entendre que , dans sa marche progressive autour 
de la terre , ie diamètre entier du soleil se déplace 3 60 
fois en 12 heures, et 720 fois en 24 heures. Alors, 
chaque révolution, ou chaque déplacement, répondant 
sur l'équateur à 500 asparez, leur ensemble donne 
encore pour la circonférence de ce cercle 720 degrés, ou 
3(30000 asparez. 

lien résulte donc que la minute d'espace, ou le degré 
arménien, égal au diamètre du soleil, vaut ici 30 de nos 
minutes de degré'; que l'asparez y représente le stade de 
3(30000 , et que cette mesure itinéraire s'y trouve réduite 
à la moitié de l'asparez employé par Moyse de Chorène. Supr,',,}mg.FS, 

Les bases de ce système étant établies , je vais faire 
remarquer quelques méprises introduites par les copistes 
dans renonciation des mesures qui le composent. 

Ils disent que le degré est de 500 asparez; l'asparez, 
de 500 nédadsik; et ie nédadsik, de 150 pas: ce qui 
donneroit au degré arménien 37500000 pas, tandis que 
ce degré est fixé plus bas, et à plusieurs reprises, à 500 
asparez de i 50 pas chacun, et en tout à 75000 pas. Il y 
a donc évidemment erreur : le nédadsik paroît ici con- 
fondu avec l'asparez; s'il en étoit la 500.^^ partie, il seroit 
la spithamedu stade de 225000 ; et s'il étoit la 70.' partie 

fait usage de la division en 360 de- Savam , décembre i8iy, pag. 738 et! 
grés, avant Hipparque. Journal des suivantes. 



,J0. 



.l/if.Wf/n-j sur 
l'ArwuKÙ. t. Il, 



94 .MÉMOIRES DK L'ACADÉMIF. 

de l'asparez, comme le veut Ananias de Schirae; (i), il 
rcprcscnteroit l'orgyie du stade de 252000. Dans plusieurs 
itiiicraires armcnieiis, recueillis et publics par M. Saint- 
Martin , le nédadsik. est une grande mesure qui s'y trouve 
constamment évaluée à 4 rnilles , ou 20 asparez. 

Lt' pas est fixé , tantôt à 5 , tantôt à 6 pieds. J'ai 
prJléré la première de ces déterminations , parce qu'elle 
fait àv\ pied une partie aliquote du stade de 225000, dont 
les petites subdivisions dominent dans ,ce système. 

La lontjueurdu pied est donnée pour être de i 6 doigts, 
ou de \(i urains d'orge ; il ne paroit pas douteux qu il ne 
faille s'en tenir aux \6 doigts, puisqu'ils forment, dans 
tous les systèmes, la division commune des pieds. 

La coudée est estimée à 5 poings , et le pas à 1 4 poings. 
Cette proportion ne se trouve rigoureusement juste dans 
aucune combinaison : celle qui en approcheroit le plus, 
seroit le poing ou palme du stade de 252000, qui, mul- 
tiplié par 5 , donneroit , à très-peu près, la grande coudée 
du stade de 4^0000; et qui, multiplié par i 4 . pr"Juiroit 
juste le pas double tlu stade de 360000. 

F(nir le khéraskh, si l'on comptoit 22 pas simples du 
stade de 225000, <ni 44 grandes coudées du stade de 



( I ) Mamiic. armén. de la JBiHiot/i. 
du Roi , n.' ii4 .fol.^^C. — M.Sainl- 
Martin m'a anssi commun! [mc un 
autre pnsMge de cet Ananiai. auteur 
du VII.' siècle, qui explique d'une 
manière fort bi/arreTorif^îne du stade 
de 225000. Voici ce qn'il dit : 

« Quand le jour est de 12 heures, 
n\c «oieil parcourt 360 degrés, ou 
M iScooo asparez ; quand le i,our 



» est de ij heures, il parcourt 450 
"degrés ou 225000 asparez. C'est 
>i pour cela que plusieurs de ceux qui 
•> ont mesuré la terre , diient qu'elle a 
» en latitude et en longitude 1 8cooo 
» asparez , tandis que d'autres lui en 
>• donnent 225000. »> 

C'est une nouvelle autorité en 
favetir de l'existence du »tade de 
22\ooO. Vcyei ci-dessus, pag. 62. 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES. 9^ 
îéoooo, cette mesure seroit de 16'", lyc. Si l'on prennit 
22 pas simples du stade de 250000, ou 44 gr;nides cou- 
dées du stade de 400000, le khcraskh auroit i4'". '■^'-^ 

Par la première combinaison, le klicraskh se trouveroit 
compris un peu plus de 34 fois dans le mille de 5 asparcz; 
par la seconde , un peu moins de 3 8 fois , au lieu de 
4S fois que porte le texte. Peut-être y a-t-il erreur dans 
ce dernier nombre. Si on lisoit 38, le khcraskh de 
i4'", (^^j représenteroit , à très-peu près, l'amma du stade 
de 270000, 

Le mille de 5 asparez est évalué à 1050 pas, ou à ^00 
coudées. Je crois que les dénominations de ces dernières 
mesures se trouvent interverties, et qu'il faut lire 10^0 cou- 
dées (du stade de 2 5 2000 ) , ou 600 pas ( doubles du stade de 
3^0000); alors les proportions deviennent exactes. 

Après avoir dit que le mille est de 5 asparez , l'asparez , 
de 1 50 pas, le degré, de 500 asparez, et que 500 asparez 
valent 75 milles (pas), ce qui est juste, le texte ajoute: 
h degré est de 82 milles. Pour expliquer cette contra- 
diction , il faudroit admettre qu'il est ici question <Xv\\\ 
nouveau mille contenu 83 y fois, au lieu de 82 fois, dans 
le degré arménien; alors on auroit un mille de 66(5'", «-, 
qui seroit le demi-mille, ou 5 stades de 300000, comme 
le mille de 5 asparez est le demi-mille, ou 5 stades de 
3 60000. Je me borne à indiquer ce moyen de conciliation , 
sans en faire usage. 

On peut observer que ces différentes erreurs n'influent 
ni sur les bases ni sur l'ensemble du système dont je 
parie; que ce système est principalement établi sur le 
stade de 360000, et que les nombres inusités de i 50 pas 



ç6 .M1..M01RLS DL LACADÉMIL 

pour le stade, de 1050 coudées pour le mille itinéraire , de 
5 pieds pour le pas simple, de 5 palmes pour la coudée, 
sont les résultats des combinaisons que l'on a faites pour 
introduire (juelques mesures étrangères parmi celles qui 
dérivoient du stade de 3<!)OOO0. 

Au surplus, pour éviter toute incertitude dans les éva- 
luations suivantes, j'ai abandonné, comme inexactement 
transmises par les copistes, les mesures peu importantes, 
dont les élémens ne m'ont point paru rigoureusement 
cgauv à ceux (jue renferme mon Tableau général. 



AUTRE EVALUATION DES MESURES ARMENIENNES. 



M tu. 

DoK.T, de ICI au pied ^ a O. 

Cm II Jtml-iUift ^usJéthn»t Ju ttêit et 23^090. 

Poing ou Palme, de y à I» coudée Je l'asparci. o, 

C'ttt tt pélmt dm stéJi Jl ii^ooc 

Pied , de ; au pas de l'.isparcz O, 

Ctn U lU<ni-p>ié rrinjii, «• h iltktl im lUit et lifeot. 

CoL'OÉE, de }oo à l'asparci O, 

Ciii là granit tnéét */w r.adt et jiftooo. 

CouoiE , de I o;o au mille . : i'.. . , . . .r. ; o, 

C tu /d grjnJr t^kJtt du tude dt i$iooe. 
Pas, de I fo ik l'asparei O, 

c tu te p^i itmfU dm Êl^dt dt ajfcca. 

Pas, de £00 au mille . O. 

c ttt II féi JûmHi dm iu.ti dt j6eooù. 

AiiPAREZide (00 au degré /le 7^0 à U circonférence de la terre. 111, 
Ctit It ludt dt ^6cù9ç. 

Mille, de y asparci, de Cno pu, de lojo coudte 5^5, 

Ctit f itsJij . »» tt dtmi-milU dm mdi di y69coc. 

N£dad<IK des itincrairet, ou de 4 milles Z222. 

Cm II nillt dt I» atdti dt ittM» . «• It dtmth mlllt dm ludt db jfec»t. 



ooyl ; p. 

14814H. 

JX^lol. 
74»-4'- 

I I I I I I . 

n 11 , i. 



.sn I t.ME 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES. Ç)^ 



SYSTEME MÉTRICLUE DES SYRIENS, 

d'après saint épiphane. 

Parmi les frogmens tires des œuvres attribuées à Saint 
Epiphane, on trouve l'exposition des mesures e'tablies de 
son temps dans la Syrie. Cette exposition se divise en 
deux parties : dans l'une, le mille est évalué à sept stades; 
dans l'autre , à sept stades et demi. Occupons-nous d'abord 
de la première. 

Le mille de dix stades de 3(^0000 à la circonférence 
de la terre étant le seul ,- comme je l'ai dit, qui réponde 
}uste à sept stades d'un autre système, celui de 252000, 
il en résulfe que le mille dont parle ici Saint Epiphane, 
ne peut être que celui du stade de 360000 , et que les 
autres mesures comprises dans la première partie des ex- 
traits de cet auteur doivent être toutes évaluées comme 
celles du stade de 2 5 2000 , et de la manière suivante : 



Frdgm. ex Epi- 
phanio Cjprio c 
De quantiidt- 
mensur. huer Vu 
n'a sucra Sicph. 
Le Aloine , t. I , 
pag. 4'J9-S°}- 



Suprcï.pag. j^u 
77- 



EVALUATION DES AIESURES SYRIENNES. 



Mitr. 

Oo\CT ( du staJe de 2^2000, oude y 00 au degré ) 0,oi'î;;4. 

Palme, = 4 doigts ( du même stade ) O, a(>Ci]%. 

SpiTHAME,= 12 doigts, ou 3 palmes (du même stade j o, '9S413. 

Pied, =116 doigts, ou 4 Y^\mes ( du même stade ) o, î^4}jo. 

Coudée, = 24 doigts, ou 6 palmes, &c. (du même stade J . . . o, 39!!82;. 

Pas, = 40 doigts, ou 10 palmes, &c. ( di/ même stade J o,<i'!i37^. 

Oui,YlE,=96 doigts, 24 palmes. Sic. ( du même stade J ... . i, JS7302. 

AC/ENE, = 160 doigts , 10 pieds, &c. (du même stade J 2, 1545 j 03 ■ 

PlÈtHBE, = 10 acaenes, &c. (du même stade ) -. 26, 45jo2(). 

Stade, = 600 pieds, 400 coudées, 100 orgyies, &c I58.73oi;9- 

C'fSt le siûdf Jf 2^2000 , ou de yoo au degré. 

Mille, 4-00 pieds, léSo pas, 700 orgyies , 7 stades, &c.. . . 1111,111111. 

C'en le mille de lOoo i'r^yit! . eu Je lo iddei de ^60000. 

Tome VI. N 



\'oyez les co. 
III et IX , 2 , du 
Tahleau général. 



98 



MEMOIRES DE L'ACADEMIE 



Fragm. txEpi- 
fLia. ire. [Kig. 



AUTRE SYSTEME METRIQUE DES SYRIENS, 
d'après saint tl'IPHANE. 

ApiiÈs avoir donne les dctails du systcnie prcccdent , 
Saint tpipliane ajoute : 



Quelques personnes assurent que le mille contient sept stades et demi. 

Le diaule est de deux stades. 

Le doliqiie est de 12 stades. 

La parasange, qui est une mesure persique, est de 30 stades ou de 

4 milles. 
Les relais pour le service public sont estimés parmi nous à 6 milles, 

ou 45 stades. 

Ainsi, dans ces mesures, le mille se trouve évalue à 
Suprà.ptg y6. sept stades et demi. On a vu tjue cette sorte de mille 
''^' pouvoit cHre composée de quatre stades difFcrèns; inais , 

comme on vient de reconnoître le mille employé par Saint 
Épipliane dans celui du stade de 360000, il doit paroître 
certain que cet auteur veut maintenant parler du stade 
de 270000 , le seul qui soit contenu 7 fois ^ dans le mille 
précédent. Dès-lors , les mesures dont il est question 
doivent s'évaluer comme il suit : 



AUTRE FVAIVATION DES MESURES SYRIENNES. 

Mclr. 

Stade (Jt pjo au Aegri, ou de rjoooo à Ai circenfir. Je la tern), 148, 148148. 
DiAL'LE (ou JouHe itoAt ) 296. «yCiyÉ. 

.Mille , de 7 stjilc\ \ [ de 270000 ] 1 1 1 1 ■ < • ■ 1 ■ ■ . 

Ctll II m, Ut <U It nmJtl Jt jioet» 

DoLIQLE , de 1 1 stades [de lyoooo ] '777> 77777^- 

Cm U miUt d* 10 itédti il iii*0fi 

Parasange, de )o stjdcs, ou de 4 millet 44'ii' 441444- 

CtJt Urjr^té^gr et jo tuiti it iyoco0 , ta J4 ^ miUti du iltdt 
et }fc»O0. 

Relais, de 6 milles , ou de 4; sudes 6600, '•'<(>(-67. 

C'ttI u f^rtidnit et é mttirt, tm 60 ludti il f 60000 , f fti talinl ^f Itâitt 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 99 

DOUBLE SYSTÈME MÉTRJdUE DES SYRIENS, 
d'après julien d'ascalon. 

Quelques-unes des mesures données par Saint Épi- 
phane reparoissent , mais sous un autre aspect, dans les 
extraits de Julien d'Ascalon , qu'Harménopule nous a con- 
servés. En voici les détails tels qu'ils nous sont parycnus: Julian. Asafo- 

vit.apudHarme- 

Le pied est de 4 palmes i-6 doigts. ""/""'• f ''.''"'"P' 

Le palme, de 4 doigts 4. lit. 11 , tind. 4, 

La coudée , de 8 palmes 32. jkig. 144, /4,-. 

Le doigt est la première des mesures, comme l'unité 

est le premier des nombres; de sorte que 

Le palme est de 4 doigts 4- 

La coudée, d'un pied et demi, ou de 6 palmes..,. 24. 

Le pas, de 2 coudées , ou 3 pieds, ou 12 palmes 4^. 

L'orgyie, de 2 pas, ou 4 coudées, ou 6 pieds ( 96. 

ou de 9 spithames et 4 doigts ( 1 12. 

L'acJene, d'une orgyie et demie, ou 6 coudées, ou 

9 pieds , ou 36 palmes 1^4. 

Le pléthre, de 10 acanes, ou 15 orgyies, ou 30 pas, 

ou 60 coudées, ou 90 pieds i44o. 

Le stade , de 6 plèthres, ou 60 acaenes, ou 100 orgyies, j 8640. 

ou 240 pas, ou 400 coudées, ou 600 pieds I 9600. 

Le mille, selon Eratosthène et Strabon, contient 8 stades i, ou 

836 orgyies. 
Ma-is, selon l'usage actuel, le mille est de 7 stades^, ou de 750 orgyies, 

ou de 1500 pas, ou de 3000 coudées (1). 
II importe de bien savoir que le mille dont on se sert aujourd'hui, 

et qui est de 7 stades}, contient, comme nous l'avons dit, 

750 orgyies géométriques ou 840 orgyies simples. 
De sorte que 100 orgyies géométriques valent 112 orgyies simples. 

Ce système présente des particularités qu'on ne ren- 



(i) Nos éditions portent ^'^iç ç' 
[6 coudées J : c'est visiblement une 
faute. Dans le manuscrit du Roi, 



"•' W >fi^- 447 ^^^^0 ^ il y a ■^^'< ,r 
fjoQo coudées] , et c'est ainsi que 
l'on doit lire. 

Nij 



ICO MÉMOIRES DE L'ACADÉMIE 

contre dans aucun autre. Pour les faire mieux aperce- 
voir, jai cru devoir ajouter le nombre des doigts qui, 
d'après les indications du texte , entroient dans la com- 
position de chaque mesure. On y renKu\]ue deux orgyies, 
l'une de c)6 doigts, l'autre de 112; une aca?ne de i44 
doigts, au lieu de 160 qu'elle devroit avoir ; un picthre 
de 144° doigts, au lieu de 1600; un stade de 8640 
doigte, un autre de c)6oo doigts; deux milles itinéraires , 
l'un de 8 stades y, l'autre de 7 stades ^ '. ^t quelques irrcgu- 
laritcs apparentes ou rcelles, dont je parlerai dans la suite. 
Le TRADUCTEUR d'Harménopule , Jean Mercier, ne 
s'ctant pas aperçu que la plupart de ces évaluations inusitées 
pouvoient venir des divers élémens dont ce systcine se 
trouvoit composé , a cru le texte de Julien fort altéré : les 
corrections qu'il propose sont insullîsantes pour éclaircir 
les dinicultés qu'il entrevoyoit ; et d'ailleurs elles boule- 
verseroient le système dont il est question. 

L'auteur, pour mieux distinguer les deux milles dont 
il parle, donne au premier le nom de mille d'Ératosthène 
et de Strabon , en le faisant de 8 stades -f. Cette indica- 
tion rappelle le passage du seconti de ces géographes, 
Smfrù.ntg.t; quc j'ai cité plus haut. Seulement , il paroît que, dans 
le texte de Julien, le nom d'Ératosthène doit ctre rem- 
placé par celui de Polybe, puisque c'est cet historien 
qui avoit annoncé l'existence d'un stade contenu 8 fois y 
dans le mille romain (1); et son assertion, confirmée 
long - temps après l'époque où il vivoit , ne permet 

(1) Ccpemlam on vcrrn, pitg. 107, I stade de 2 2JOOO, ou de 8 -y au nulle 
qu'Hérodote et Lratoithcne •cnil>Ient J romain, 
avoir trouvé en ligyptc l'usage du j 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES. jo. 
plus de supposer une méprise dans le passage de Strabon. 

On a vu , dans le second extrait de Saint Epiphane , Suprà,p,ig.,^s. 
qu'en Palestine, sa patrie et celle de Julien , le dolique 
étoit compte au nombre des mesures itinéraires, et qu'il 
égaloit douze stades italiques, ou de 270000. C'étoit , 
comme je l'ai dit, un mille dont la longueur répondoit Suprà,pag.62, 
à l'j'j'j"^, 77S, et qui, divisé par dix, comme tous les autres ^' ^ ' 
milles, produisoit un stade de 177"", 77^. Or ce stade, 
multiplié par huit et un tiers, donjie i4Bi"\4Si: c'est 
précisément la longueur du mille romain ; et l'on ne peut 
douter que ce stade et ce mille ne soient ceux dont 
Polybe et Julien d'Ascalon connoissoient l'usage. 

De plus , ce même stade, multiplié sept fois et demie, 
donnera i 333"\ 333, ou le mille de dix stades de 300000, 
pour celui que Julien indique comme étant le plus usuel 
à l'époque et dans la contrée où il écrivoit. 

Voilà donc les deux milles itinéraires désignés par 
cet auteur, avec les proportions exactes qu'il leur donne. 
Il parle aussi de deux orgyies, l'une qu'il appelle orgyie 
simple, l'autre, orgyie geoiiietritjiie , et qui difFéroient entre 
elles comme les nombres 750 et 840, ou comme 100 
et I I 2 : l'emploi d'une seconde orgyie supposant celui d'un 
second stade , il faut chercher ce stade pour compléter 
les bases du système qui nous est transmis par Julien. 

En partant du stade de 177"' 778, dont l'auteur vient 
de composer les deux milles précédens , la proportion 
de 100 à 112 donne, pour le second stade, celui de 
15^""' 7}°, ou de 252000, que l'on a vu paroitre dans l'un 
des deux systèmes syriens rapportés par Saint Epiphane, et SrJ.png.^^. 
dont l'emploi ne pouvoit pas être oublié au temps de Julien. 



* 



!Oî Mf.MOinCS DF. L'ACADF.MIE 

La comparaison des mesures dcdiiites de ces deux 
systèmes ne pouvant se faire sans employer de ircs-petites 
fractions , l'auteur les a ncgiigces dans l'exposition de 
quelques-unes de ces mesures, afin d'exprimer en nombres 
ronds, et en parties aliquotes du stade do 225000, les 
valeurs approximatives de l'aca^ne, du picthre et du stade 
de 252000. C'est ainsi qu'au lieu de comparer l'acane de 
ce dernier stade à une orgyie -rr^ . ou à 35 palmes y du 
premier, il a porte cette acîcne à une orgyie et demie, 
ou à 3<) palmes ; et le picthrc, ainsi que le stade, ont été 
augmentés proportionnellement : de sorte cjue ces mesures, 
ainsi présentées, sembleroient appartenir plutôt au stade 
de 250000 qu'à celui de 252000. Mais, pour admettre 
cette hypothèse, il faudroit changer les proportions géné- 
rales données de 100 à 112, en celles de 100 à i i i -f , 
et compliquer toutes les opérations pour une diflércnce 

Supfi.p.ig.ç-. presque insensible dans les usages de la vie. On a vu 
d'ailleurs que c'est du stade de 252000 qu'on se servoit 
en S) rie ; et ce stade n'étant qu'une altération légère de 

J"*r;; ', celui de 250000, on croyoit sans doute qu'il imporloit 
peu d'employer les subdivisions de l'un ou de l'autre. 

Une des particularités de ce système, en le supposant 
complet , est de n'offiir (ju'une seule acxne et un seul 
plèthre, quoique les autres mesures fussent doubles. L'au- 
teur me semble mcme inili(|uer une troisième orgyie, qu'il 
dit être de neuf spith imes et quatre doigts , ou de 112 
doigts; et ce n'est pas une erreur, comme on l'a ima- 
giné. Cette orgyie reparoîtra dans les extraits d'Hérou 
d'Alexandrie. Je la distingue de l'orgyie simple cl de 
i'orgyie géométrique dont parle Julien , parce que ces 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES. 103 
deux dernières dirtcroient entre elles comme les nombres 
100 et 112, tandis que i'orgyie dont il est maintenant 
question , diffcroit de celle du stade de 252000 , dans 
la proportion de i i 2 à p6. La preuve en est, que, si on 
la compose de 112 doigts du stade précédent, on a 
juste I'orgyie du stade olympique de 216000, et un 
moyen très-simple de convertir les mesures syriennes et 
égyptiennes en mesures grecques. 

Les erreurs qu'on a cru apercevoir dans ces extraits 
de l'ouvrage de Julien , sont donc en petit nombre. 

Il faut rétablir dans son système la spithame, que les 
copistes paroissent avoir oubliée ; il en est question à 
l'article de I'orgyie. 

Je rétablis également le pas simple, que l'auteur dit 
être contenu i^o fois dans le stade; ce qui est exact. 

Qiiant au pas de deux coudées, c'est sans doute une 
transposition de nom occasionnée par l'omission du pas 
simple. Deux coudées ou 48 doigts forment la vertje ; 
et c'est ce mot qu'il faut substituer à celui du pas, dans 
les articles de I'orgyie , du plèthre, et du mille de sept 
stades et demi , où cette mesure est rappelée. 

D'après le texte , le mille de 8 stades j- paroîtroit com- 
posé de 836 orgyies ; c'est visiblement une faute de 
copiste. Le stade étant toujours de cent orgyies , les 
8 stades f font nécessairement 833 orgyies -f; et c'est 
ainsi qu'il faut lire. 

Je conserve dans le texte la coudée de huit palmes que 
l'auteur cite séparément de la coudée de six palmes. Je 
ne vois pas de raison pour changer la première indica- 
tion , comme le vouloit le traducteur. 



io4 MÉMOIRES DE L'ACADKMIE 

Au MOYEN de ces diverses observations, les mesures 
dont je viens de parier se rétablissent et s'évaluent de la 
manière suivante , dans le double système qu'elles em- 
brassent : 



EVATl .iTUW nu DOUBLE SYSTEME METRIQUE DES SYRIENS. 



DoiCT , 

I'almf-, = 4 doigts 

Spitha.me , = 1 1 doigts 

Pied, ^4 palmes 

Coudée , ^ 6 palmes ,0024 doigts 

Coudée , = S palmes ou j 2 doigts 

Pas simple, :^ 40 doigts 

Vl.Kc::, = I 2 palmes, ou 3 pieds, ou 1 coudées de 24 doigts. . . 
Orgvie SIMPLE, = 6 pieds, ou 96 doigts du stade de ijiooo.. 
OBGriECÉOMÉTRlQUE, = 6picds,ou96doigtsdu stade de 225000 
. . ( de 142 doigts f du stade de. .. . 225000 

'{ de i<>o doigts du stade de 252000 

P i HnvI ^^ '"1*^ doigts \ du 5tadc de 22JOD0 

( de I i^oo doigts du stade de 252000 

ç r I "^^ 8571 doigts ; du stade de.. . . 225000 

1 de 9600 doigts du stade de 252000 

Stade de 1 00 orgyics géom<tr.,ou de 9600 doigt<du sudc de 2 15000. 

Cm U ludt Jt If u ii/ifMM mllItQrin, n Jt I 'î <• nillt rfméh. 



STADE 

de 

225000. 



Mcit. 
O, o I K ( I S . 

O, ''r4'>74- 
o, 222122. 
o, 196196. 
o. 444444- 
O, 5?2i9J. 
O, 74''74'- 
O, 88S8«9. 



1.77-778. 



^n, 77777*- 



STADE 

de 
252COO. 



,N',clr. 

O, oi«j}4. 
O, ofiCt )8. 
O, '?S4ij. 
G, 2C4!|o. 
O, Js'-Si}. 
G, j 2 9 I o I . 

0, Éiîl J76. 
C,7'J^6■,^. 

1, i87J0i. 

2, '^lîl'M. 
26, 4, i«l«. 

"58,7)»'J?- 



MiLtE de Polybe, de 83 ) '- orgyies gioméiriqiies, ou de 8 stades '- de 125000. . . 

<■«< Il tiuil tit /» lléJri A i7C»et , If II -r.ilU remiih. 

Mille en usage au temp. de Julien , :^ -50 orj^yic* gcomctri<|ues, ou 7 stades 7 
de 225000. ou 840 orjjyic» «impie; du stade 'ic 251000 

C en u mtllt d* to luitt <ii joacte 

100 orgyic< géométriques de I", 77777* I _ ,-^0,^777-78. 

1 1 1 orgyics simples de I ,s*7>"*' 

[■ ;' r ' • , ij de 1 1 2 doigts, du stade de 251000, re- 

•jlympiqucde ii'joncctvaut i"",*;!»)!. 



M.i- 

I48i,4'i'4><'- 



Si srtMt. 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 105 

SYSTÈME MÉTRIQUE DES GRECS D' ALEXANDRIE, 
ANTÉRIEUR À l'ÉpOQUE D'hÉRON. 

Le SYSTEME métrique le plus complet de ceux que les 
Grecs nous ont transmis , est celui qui se trouve dans les 
fragmens d'Héron d'Alexandrie. Cet auteur y présente deux Excerptacx He- 
séries de mesures; l'une qu'il dit être en usage de son "'""^^"f "•'j' '^f 
temps , l'autre qu'il annonce avoir été employée auparavant, ^""lecta Gnu.i. 
Dans la première, il donne la valeur relative des mesures, jij. 
depuis le doigt jusqu'au pas double seulement ; dans la 
seconde, il prolonge ces détails jusqu'à la parasange. 

C'est dans cette dernière partie qu'Héron compare le 
mille à sept stades et demi , en ajoutant que ce mille 
contient 4500 pieds phileiéréens , ou 5400 pieds iùi/h/ucs : 
ainsi ces pieds étoient entre eux dans la proportion de 
6 à y 

Cette proportion se trouve quatre fois parmi les diffé- 
rens stades dont j'ai parlé; et pour reconnoître celui 
qu'Héron a voulu désigner, il faut déterminer ce qu'il a 
pu entendre par les dénominations de pied philétéréen et 
de pied italique , qu'on ne rencontre dans aucun autre 
écrivain. 

M. Girard, ayant trouvé la coudée du nilomètre d'Elé- 
phantine de 527 millimètres, en fait la coudée de 24 Suprà.pagj^, 
doigts de l'ancien système rapporté par Héron : il pense ^°' 
que ce système étoit celui des Égyptiens sous les Ptolé- 
mées ; que les deux tiers de cette coudée donnoient pour 
le pied philétéréen o"", 35,53, et pour le pied italique, 
d'après la proportion précédente , o"", 2927. De plus, comme 
ce dernier nombre approche de la valeur du pied du mille 
Tome VI. O 



ic6 MÉMOIRES DE LWCADEMIE 

romain,, Al Girard veut cjue, sous le nom de pied italique, 
Hcron ait indiqué le pied roniiiin ; il évalue d'après ces 
bases toutes les mesures dont paile cet ancien, et fixe le 
stade alexandrin, composé de 600 pieds philétéréens, ou 
de 400 coudées, à a 10'", r^*- 

Suprà.pag.jo. J'ai dit que les anciens n'avoient fait aucune mention 
d'un stade semWaMe , malgré les relations continuelles 
(jue les Grecs et les Romains entretenoicnt avec rf!,gypte; 
et d'ailleurs ce stade ne se rattacheroit à aucun des stades 
primitifs. J'ai montré aussi que la coudée d'Eléphantine 
étoit la grande coudée de 3 2 doigts du stade égyptien 

Syp.p. 70. -, de 2 5 2000 ; et l'on ne trouve nulle part que cette coudée, 
multipliée 4oo fois au lieu de 300 fois, ait été employée 
pour former une mesure itinéraire. Ces considérations 
peuvent donc faire douter que les évaluations données 
par M. Girard soient celles cju'il convient d'applicjuer au 
système dont je m'occupe; et si , parmi les mesures prises 
stir les monumens de l'F.gypte, on en trouve (jui peuvent 
^tre rapportées à un pied analogue à celui du mille ro- 
main , je pense qu'il faut chercher l'origine de ce pied 
ailleurs que dans les divisions du nilomètre d'Eléphantine. 

-^"r r-'S- »?• ^" ^ ^^' ' ^"^"^ '^^ systèmes transmis par Saint F.pi- 

V.', iti. 104. pfijpjç pt p^^r Julien d'Ascalon , <]ue le stade de 270000 

et celui de 225000 étoient employés dans la Syrie : la 

proximité de l'I^gypte , limitrophe de cette contrée , ne 

permet guère de croire que les mesures syriennes fussent 

étrangères aux Egyptiens , sur-tout après la concpicte des 

, Romains; d'autant mieux que, les subdivisions du stade 

/•'*' de 225000 ayant les mt'mes valeurs que celles du mille 

br\gf,"p. romain, le doigt, le palme, la spithame , le pied, la 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 107 
covjdce, le pas et la calame de ce stade, répondoient exac- 
tement au doigt, au palme, au dodrans , au pied, à la 
coudée , au gradus et au dcccmpeda de ce mille : de sorte 
que, sans rien dérangera leurs systèmes métriques, les 
Romains, les Syriens et les Égyptiens y trouvoient des 
points de comparaison auxquels toutes leurs autres me- 
sures pouvoient se rattacher; objet fort important pour 
la répartition des impôts chez les nations vaincues. 

Mais il y a plus ; un passage d'Hérodote semble an- Hcrodot.i.n. 
noncer que le stade de 225000 étoit connu en Egypte i^g'jf^^Jf''' 
bien avant l'arrivée des Romains. .Cet auteur dit avoir 
mesuré la base de la grande pyramide , et l'avoir trouvée 
de huit plèthres. Cette base étant de 2yz^,6(>jS, si on la Suprà.pag.yo. 
divise par huit , on a 29"", 08;; ; et c'est, à un demi-mètre Voyez k Tn- 
prç5, le plèthre du stade dont je parle. tkau^s-'ér. col. 

H- est. même fort vraisemblable qu'Eratosthène avait em- 
ployé, dans quelques circonstances, le stade de 225000, 
et que c'est à ce sujet qu'Hipparque aura dit qu'il falloit 
ajouter au nombre précédent environ 25000 stades pour 
compléter le périmètre de la terre en stades égyptiens 
de 250000 ou 252000. Pline paroît avoir mal compris /'//«. aa //, 

H, ,., ,. ... cap. 112. 

ipparque, lorsqu il dit que cet ancien ajoutoit un peu 

lîioins de 25000 stades aux 252000 qu'Eratosthène. don- 
noit à la circonférence du globe, puisqu'il en seroit résulté 
UHiStade d'environ iyyooo, dont il ne reste aucun sou- 
venir. Il est certain d'ailleurs <ju'Hipparque a toujours Voyez i\,yiicU 
employé, dans ses discussions géographiques, et sur-tout ,/„,„ /^ j^emiJy 
pour former sa Table des climats, le stade de 252000, [-'l^J/,1^ 
ou de 700 au degré, 

Q,uoi qu'il en soit, je me bornerai à observer que les 

Oij 



io8 MÉMOIRES DE L'ACADÉMIE 

deux staJcs prc'ccJens de 2yoooo et de 225000 difTcrent 
entre eux comme les nombres 5 ci Cs , et se trouvent dans 
les mOnies proportions que le pied italicjue et le pied philc- 
tcrcen dHcrtm. J'ai fait voir que le premier de ces stades 
Suprà.fkig. [S, ctoit appelé italique par Censorin ; et il n'y a aucune raison 
^' pour douter que le pied italique d'Hcron ne soit le pied 

du même stade. Sa longueur est fixée, dans la VII.* co- 
lonne du Tableau général, à o'",' liôgn ; le pied piiilé- 
tcréen, plus grand d'un cinquième, étoitdoncde o'", i./î,* , 
et c'est précisément le pied romain, celui du stade de 
.Skpra.p.i^.^;. 22 5000, coHtenu 6000 lois dans l'ancien mille romain, 
col. VII ti vm OU 5000 fois dans le nouveau, c'est-à-dire dans le mille 
la&J"^'''" '^' ^" stade italique de 270000, comme je l'ai expliqué 
ailleurs. 

On ne doit pas s'étonner de rencontrer en Syrie et en 
Égvpte les élémens des mêmes mesures dont on se servoit 
en Italie : seulement, il ne faut pas en conclure que les 
Romains eussent substitué leur système métricjue à ceux 
que les Syriens et les Kgvptiens employoient auparavant; 
il faut reconnoitre au contraire que ces mesures asiatiques 
furent portées en Italie par les anciennes colonies qui 
peuplèrent l'Étrurie, et que c'est de là que les Romains 
empruntèrent leurs mesures, comme ils en avoient em- 
prunté leurs arts. 

Ainsi je prends pour le pied philctcrecn celui du stade 
de 225000 ; pour le pied itiilitjue, celui du stade de 
270000 ; et ces bases me servent à rétablir la seconde 
série des mesures, ou l'ancien système présenté par Héron. 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 

ÉVALUATION DES MESURES EMPLOYEES PAR LES GRECS 
D'ALEXANDRIE, AVANT L'ÊpOQUE Z)'hÉRON. 



Aut,. 

Doigt o, » > " j > s. 

Ceit le tlot£t du lude de 32;ooo , et le doigt du mille romain. 

Palme, = 4 doigts o, '>74°74- 

C'eJt le pjlme du ttade de 22^000 , et le ffllme du mille romain. 

DlCHAs, = 8 doigts, OU 2 palmes O, 14S148. 

C'ejt le Jicliiij du stade de 2.2^000. 

SpithAME, = 12 doigts, ou 5 palmes O, 21^111. 

Cest la ipilliame du stade de 22J000 , et le sextans ou doJranj du mille romain. 

Pied italique, = i j doigts -, o, ^V'S'i- 

c'est le fied de 16 doigts du stade îtalique , ou de 2-/0000. 

Pied royal ou philêtékéen ,■=: \6 doigts, ou 4 palmes o, z<j(,iy6. 

C'est le pied du stade de 22^000, et le pied du mille romain. 

PvGON , = 20 doigts, OU y palmes O, 57057''. 

C'est le pygon du stade de 22jûûO. 

Coudée xylopristique, == 24 doigts, ou 6 palmes , o, 4.t4t44. 

Cest la petite coudée du stade de 22^000 , et lu coudée du mille romain. 

Pas, = 40 doigts, ou lo palmes O, 740-41. 

C'est le pas simple du st.ide de 22^000 , et le gradus du mille romain. 

XyloN, = 72 doigts, ou 18 palmes, ou 4 pieds '- philétéréens , ou 3 coudées j, îj;;;;. 

Cest le xylon du srade de 22f0(?û, et l'or^jie du stade de ^ooooo. 

OrCYIE, = 6 ^\eàs jihilétéréens , ou 7 pieds 7 italiques, ou 4 coudées I, 77777S. 

C'est l'orgyie du stade de 22JOOO. 

CalAME OU Ac.'ENE,= 160 doigts, ou 10 pieds ^)/;;7f'/t'm'w, ou i 2 Tp'jedi iia/iijiics. 2, s'îiji^J. 

C'est la calame du stade de zzjooo , et le decempeda ou la perche de lo pieds romains. 

AmmA, = 60 Y^eàs philétéréens , ou 72 pieds italiques, ou 40 coudées 17, 77777S. 

Cest t'atnma du stade de 22fOOO. 

PlÈTHRE,= 100 pieds ^'^//lYi'Hvni, ou 1 2 o pieds /wAV^wm , ou localamcs 2g,6ij(jjo. 

C'est le plètltre du stade de 22JOOO. 

Stade, = 600 pieds ^)^//t>ir., ou 720 pieds italiq,, ou 400 coudées, ou 100 orgyies; 177, 77777S. 

c'est le stade de 22^000 à la circonférence , ou de 62^ au degré ; c'est le stade du dohque syrien. 

DlAULE,= 1 200 pieds /jAZ/rt/r., ou 144° pieds ;W/i^., ou 800 coud. , ou 2 st,ides. 355,55;;j;. 

Mille, = 4JOO pieds /Ji^/Z/fcVirBi, ou f4"° P'^"^* italiques, ou 5000 coudées, ou 

1800 pas, ou 750 orgyies, ou 4J plèthres, ou 450 acœnes, ou 7 stades 7. . . Ij35i 535355. 

Cest le mille de 10 stades de ^OûOOû , ou de y stades - de 22^000. 

ScH(i;neouParASANGEPEBS]QUE,= 30 stades, ou 4 milles 5333» >J33i3• 
C>J; la parasange de jo stades de 22$ooo , ou de ^ milles du stade de jooooo. 



110 M1..MOIRLS DL L'ACAUtMIE 

SY^rÈME MÉri</(2L'E DES GRECS d'aLEXANDRIE, 
AU TEAtrs d'héron. 

Les mesures en usage à Alexandrie, nu temps d'Héron, 
Fxcerj^., ,M f f,- t'toient, selon cet auteur, 

■'mm. ./<■ 

yo.. , " Lt doigt; 

Le condyle, de 2 doigts; 

Le palme, de 4 doigts; 

Le diclias, de 8 doigts; 

La spiiliamc, do 12 doigts; 

Le pied , de 16 doigts ; 

La coudée lithiqce, de 24 doigts, semblable a la coudée xylopristique; 

La coudée, de 32 doigts; 

Le pas simple, de 4° doigts; 

Le pas double, de 80 doigts. 

L'orgyie, employée à la mesure de» terres labourables , ctoii de 
9 spithamcs royales ^. 

Cette nomenclature, comparée à celle du système pré- 
cédent, fait voir qu'on avoit intercalé, parmi ses autres 
subdivisions, le condyle, la coudée de 3 2 doigts, et le 
pas double ; en y supprimant le pied itiil'hjue, le pygon 
et le xylon. Mais, l'auteur ne donnant ni le mille, ni le 
stade, ni mc^me l'orgyie de ce nouveau système, il seroit 
impossible de fixer la valeur de ces mesures, s'il n'avoit 
ajouté que la coudée lilh'ique de 2^ doigts étoit seinhUible 
n la coude'e xylopristit/ue. Il parle de cette coudée dans l'ex- 
position de l'ancien système, en lui donnant aussi 24 doigts; 
et, de ce rapprochement, il résulte que la série des me- 
sures dont il est maintenant question, avoit les mêmes 
élémens et devoit avoir les mùnes valeurs que les me» 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES- LETTRES. . i i 
sures correspondantes de l'ancien système, l.e pas simple, 
par exemple, y étant de o'", 74"74' , le pas double de celui- 
ci devoit être de i"\ 48,481. 

Cependant, comme l'auteur distingue formellement ces 
deux systèmes, il n'est pas possible de douter qu'ils n'ol- 
frissent quelque différence essentielle ; et si on ne la dé- 
couvre pas au premier aspect, c'est qu'il faut la chercher 
dans les multiples de l'une des nouvelles mesures qu'il 
indique. Or, trouvant ici le pas double substituée l'orgyie, 
comme dans le système romain, tout annonce que son Suf.jhig.Si.^^j. 
usage devoit y être le même, et que, multiplié mille fois, 
il produisoit un mille itinéraire de 1481'", 4S1. Dès-lors 
on voit en quoi consistoit la différence des deux systèmes : 
dans l'ancien, le mille étoit composé de 45°° pieds /^//i- 
letereens ; dans le nouveau, le mille contenoit 5000 pieds 
semblables, c'est-à-dire que les Alexandrins avoient aban- 
donné le mille du stade de 300000, pour adopter celui 
du stade de 270000 dont se servoient les Romains, en 
conservant de même à ce dernier mille les subdivisions 
du stade de 225000, qu'ils employoient auparavant. 

Quan,t à i'orgyie citée par Héron, il est facile de re- 
connoître qu'elle n'appartient point au système des me- 
sures qui la précèdent, puisque l'auteur la compose de 
neuf spithames royales et un quart, tandis qu'elle n'au- 
roit pu être que de huit spithames, si elle avoit appar- 
tenu à la série de ces mesures : aussi prévient-il qu'elle 
servoit spécialement à mesurer les terres labourables. Cette 
orgyie isolée, que l'habitude des Égyptiens leur avoit fait 



iM MEMOIRES DF. L"ACAD£.\UE 

conserver, tualiirc le chançîeinciit de domination, a déjà 
paru isolément aussi parmi les mesures syriennes rappor- 
tées par Julien d'Ascal<Mi, cjui donne sa valeur plus exac- 
tement, en la lixant à neiil spiihames et un tiers ; et j'ai 
Sup. p.ig. lo.' dit tjue cette orgyie éloit celle du stade grec ou olym- 
pique de 216000, exprimée en spithames égyptiennes 
du stade de 2 5 2000, 

Le nom de royjl , donné par Héron au pied philété- 
» réen et à la spithame dont il est question, ainsi que la 

conversion de 9 y de ces spithames en une orgyie olym- 
pique, pourroient faire penser que le système métrique 
des Alexandrins se trouvoit établi sur la combinaison du 
stade de 216000 avec celui de 252000, dont l'usage 
Imfrà.pag.n-;. simultané a existé en Egypte, comme on le verra bientôt. 
Mais, pour le système décrit par Héron, et au temps de 
ce géomètre, cet arrangement ne pouvoit avoir lieu, 
puisque, indépendamment de ce qu'il faudroit prendre 
le pied ph'ilétcrccn pour celui du stade olympique de 
216000, et le pied ïlolique pour celui du stade égyp- 
tien de 252600, ces pieds se trouveroient entre eux 
dans la proportion de 7 à 6, tandis que la différence 
doit ctre de 6 à 5 , comme l'auteur le répèle jusqu'à huit 
fois. 

Je crois donc que les mesures employées à Alexan- 
drie, au temps d'Héron, doivent être évaluées comme 
on le voit dans le Tableau suivant : 



hVALV ATION 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES- LETTRES. 



1 1 



EVALUATION DES MESURES EMPLOYEES PAR LES GRECS 
d' ALEXANDRIE , AU TEMPS D'hÉRON. 



Mclr. 

Doigt o, oi8;iS. 

Ceit te doigt du stade dt Z2J0Û0 , et le doigt du mille romain. 

CONDYLE, = î doigts. O, o37o37- 

C'est le eondfle du stade de 22;ooo. 

Palme , = 4 doigts o, 074074. 

C'est le palme du stade de 22^000 , et celui du mille romain. 
DlCHAS,^ 8 doigts, ou 4 condyles, ou 2 palmes O, 14S14S. 

C'est le dichas du stade de 22fffûff. 

SpithAME,= 12 doigts, OU 6 condyfes, ou 3 palmes O, 122122. 

C'est la sjfilhame du stade de 22^000 , et le sextans ou àodrans du mille romain. 

Pied, = i6 doigts, ou 8 condyles, ou 4 palmes, ou i spithame |^ O, 2j(;25(;. 

C'est le pied du stade de 22^000 , ou le pied phUétérien , et le pied du mille romain. 

Coudée UTHIQUE, = 24 doigts &c. : la même que la coudée xylopristique. . o, 444444. 

C'est la petite <oudée du stade de 22^000 , et la coudée du mille romain. 

Coudée, = 32 doigts, ou \6 condyles, ou 8 palmes, ou 2 pieds O, jpijjj. 

Cest la grande coudée du stade de 22J000. 

Pas SI.MPLE, = 4o doigts, ou 10 palmes, ou 5 spithames j,ou 2 pieds ; o, 74074r. 

C'est le pas simple du stade de 22^000 , le graàus du mille romain. 

Pas double, = 80 doigts, ou 20 palmes, ou 6 spithamesy, ou 5 pieds i, 4814S1. 

C'est le pas double du stade de 22 j 000 , l'orgy'ie du stade de 2^0000 , et le pastutdu mille rom. 

( Mille, = looo pas doubles, ou 5000 pieds ) 1481.4S14S1. 

Cest le mille de lO stades , ou de 1000 orgyies du stade de 2yoooo: c'est le mille romain. 

L'ORGYlE, employée à la mesure des terres labourables, contient 9} spithames 
royales, ou 112 doigts du stade de 2J2000, et vaut 1'", 8;i8;2. 

C'est forg/ie du stade ol}mpique de 216000. 



Tome VL 



ii4 MÉMOIRES DE L'ACADÉMIE 

AUTRES MESURES EMPLOYÉES PAR LES GRECS 
D' ALEXANDRIE, SELOX DJDV.ME. 

ManKx.rrcc. Dans un maiiuscrit de ia Bibliothèque du Roi, on 
jj. trouve, parmi plusieurs traites d Héron, un petit ouvrage 

sur la mesure des pierres et des bois, attribue à Didyme 
d'Alexandrie, et qui offre les rapprochemens suivans: 

La couHée esc de 6 palmes , ou de 24 doigt» , ou de 1 \ pied 

pioltniaïque , ou de 1 * pied romain; 
Le pied ptoK'maïque est de 16 doigts, ou 4 palmes; 
Le pied romain est de 13 -j- doigts, ou de 3 palmes i \\ 
Le pied pcoléniaj'que est à la coudée royale dans la proportion 

de 2 à 3 ; 
Le pied romain est à la coudée royale dans la proportion de 5 à 9; 
Cent coudées valent 180 pieds romains. 

La différence du pied ptolémaique au pied romain étant 
Supr pag. loj. ici de 6 à 5 , et pareille à ia différence indiquée par Héron 
Cirad. Mtm. entre le pied p/iiU'teWen et le pied ildlit/ue , on a cru pou- 

ur 1rs mesures . , 1 • j i •! -. ' ' '. '^ 1 » 

tgrairef Jts an- voir cn conclurc que le pied phiiclcrccn etoit le mcine 
tu<u. E^ùtm, jjuç ^ pjpj ptoicmaïque, et le pied itali(jue le même que 
le pied romain. 

Mais je ne pense pas que cette espèce d'analogie , qui 
d'ailleurs se présente et se répète quatre fois parmi les 
stades dont j'ai parlé, puisse autoriser à croire que des 
auteurs qui écrivoient dans la même ville, et, selon toutes 
les apparences, à des époques peu éloignées, aient aflecté 
de donner à des mesures semblables des dénominations 
différentes. Ces sortes de suppositions n'ont de proba- 
bilité que quand la méprise des auteurs est évidente. Dans 
le manuscrit du Roi, le système des mesures d'Héron est 
donné immédiatement après celui de Didyme, sans qu'il 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 1 1 j 
soit dit que le pied philétcréen fût le même que le pied 
ptolémaïque, ni que le pied italique fût cgal au pied ro- 
main. N'est-ce pas une preuve que la différence des noms 
suffisoit pour indiquer la différence des longueurs ! et 
peut-on changer les dénominations techniques employées 
par les anciens, sans risquer de leur faire dire autre chose 
que ce qu'ils ont voulu exprimer ! On a vu Saint Épi- 
phane décrire deux systèmes métriques reçus de son temps 
dans la Syrie, et Julien d'Ascalon en présenter un troi- 
sième. Héron parle également de deux systèmes alexan- 
drins ; et celui de Didyme pouvoit différer de ceux d'Hé- 
ron, ou appartenir à quelque canton de la Basse-Egypte, 
sans que cette variété, dans un pays où l'abord fréquent 
des nations étrangères entremêloit tous les usages, doive 
paroître extraordinaire. 

Je crois donc qu'on ne peut se dispenser d avoir égard 
aux distinctions clairement énoncées par ces auteurs, dans 
les mesures qu'ils nous ont transmises. 

Or , selon Didyme, la proportion du pied romain au 
pied ptolémaïque est de 13 y à 16, ou de 5 à 6 ; et le 
pied romain étant, comme je l'ai dit, de o-", a/.,6 , le Sui^.yag.Ss. 
pied ptolémaïque de cet auteur devoit être de o'", jijjss (i). 

De plus, la différence du pied romain à la coudée 
royale étant de 5 à p, et la différence du pied ptolé- 
maïque à la même coudée, de 2 à 3 , il s'ensuit que 
cette coudée étoit de o'", ^jjj^. On peut voir, dans le 



( I ) Le pied ptolémaïque des 
Alexandrins ne doit pas être con- 
fondu avec le pied du même nom 
que les Cyréncens employoient de- 



puis long-temps. Ce dernier, selon 
Hygin , suprà, pag. 86, 87 , étoit au 
pied romain :: 25 : 24. Celui dont 
parle Didyme étoit : : 24 : 20. 
Pij 



11^ MÉiMOIRES DE L'ACADÉMIE 

Tableau gcncral, cjue cette grande coudée ctoit celle de 
32 doigts du stade égyptien de 250000 à la ciiconfé- 
reiice de la terre (1). 

Ici, la grande coudée se trouvant divisée en 24 doigts, 
ces doigts deviennent de grands doigts du stade précédent. 
Seize de ces doigts formoient le pied ptolémaïque ; et il 
ne paroît pas que cette combinaison particulière ait jamais 
été portée plus loin que la coudée. 

Voici donc la valeur de chacune de ces mesures: 



EVALUATION DES MESURES INDIQUEES 
PAR DIDYME d'aLEXANDRIE. 



Doigt o, onm 

Cm h gr^nd J.'igl du ttadt Jt Jfff^ûO. 

Palme, = 4 doigu o, ossissy 

Pied romain, = 1 j doigts 7, ou j palmes 7 o, îjÉiy* 

cm U pitJ du iiéJt dt iiscec, « // fiiJ dm m'ilU nmuhi. 

Pied ptolémaique, = i(5 doigts, ou 4 pjlmcj o, assiS 

Coudée roïale, = 14 doigB,ou 1 ^ pied romain, ou i ; pied 

ptuicmaïquc O, )))))} 

C«f fd grmmdt tçhdit df J3 dtifti du ttjdr de jfPOffff. 

Le pied piolémaique de o^, j ( ! I J 1 : ^ '* coudée royale de o",- j j H U : : » : J • 
Le pied romain.. . . de o , lyCiyC : à la coudée roy.ilc de o . j j ) ) ) J : •' 5 ^ 9- 

loo roudécj royales de o", JJ)))} 

iSo pieds romains., de o , iy6iy6 



= îî"". jnuj- 



(i) Scion M. Girard, pag. f^, 
la coudée moyenne conclue de la 
mesure des 8 coudées inférieures du 
niloniétredc Roudah.cstdco", i+ii;; 
et la coudée moyenne de» 8 coudées 
iupérieurc5,deo'",ij9)7. Il me semble 



qu'on doit rcconnoitrc, dans ces cou- 
dées inégales, des copies altérées de 
la coudée royale de.» Alexandrins , 
dont parle Uidymc, et que les Arabe» 
ont inconsidérément prolongée de 6 
à lO millimétrés. 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 117 
DE LA COUDÉE d'ÉLÉPHANTINE. 

J'ai annoncé que le système du stade de 252000 et SupYà.iui^. m. 
celui du stade de 216000 avoient été siinuitanément en 
usage dans i'Égypte ; les divisions de la coudée du nilo- 
mètre d'ÉIéphantine, construit sous les Ptoiémées , m'en 
offrent la preuve. 

M. Girard a mesuré six de ces coudées : il a évalué la 
longueur woy£'///;^ de chacune à 527 millimètres, etles trou- Girard, AUm. 
vantaivjsees en quatorze parties, qu il suppose des demi- de l'de d'Eli'- 
palmes égyptiens, il en a conclu que ces coudées se par- ^j'|,"j',%'^"'° ■^' 
tageoient en sept palmes. 

Mais l'antiquité n'a point connu de coudée de sept 
palmes. Les auteurs donnent six palmes ou 24 doigts à la 
petite coudée, et huit palmes ou 32 doigts à la grande. 
Ainsi les divisions inusitées des coudées d'EIéphantine 
doivent avoir eu un objet particulier : c'est, je crois, celui 
de faire connoître en même temps , lors des crues du Nil, 
la hauteur du fleuve en mesures égyptiennes prises du stade 
de 252000, et sa hauteur en mesures grecques prises du 
stade olympique de 216000. 

Dans mon Tableau général , la coudée de 3 2 doigts dn 
stade de 252000 est de 520^ millimètres, ou seulement 
de deux millimètres plus grande que celle d'ÉIéphantine, 
et cette différence est nulle pour l'objet dont il est question. 
Ainsi les coudées mesurées par M. Girard sont bien des 
coudées égyptiennes de huit palrnes (i); et il est visible 



(i) Siiprà,p.yo ,yi. — Cettecou- 
dée de 32 doigts du stade de 252000 
dilïeroit seulement de o"^, 00^.232 de 



la coudée de 32 doigts du stade de 
450000 dont il a été question dans 
l'aiticle de Didyme; et il paroît,, 



iiR MrMoiRLS DE i;ac.\dé.mie 

cjiic les c|iiatorzL- parues Juiis lesquelles elles se trouvent 
divisées, ne peuvent pas ttre des demi-palmes cVvptieiis : 
elles doivent, comme on va le voir, appartenir au stade 
de 2 16000, 

En effet, pour que ce nilomètre pût remplir le double 
objet que je viens d'indiquer, il a fallu , après avoir tracé 
dans toute sa longueur la grande coudée égyptienne de 
huit palmes, la diviser en palmes grecs. Mais, comme les 
six palmes de la coudée grecque ordinaire ne répondoient 
qu'aux sept huitièmes , c'est-à-dire à sept palmes de la 
coudée égyptienne, le surplus delà longueur de cette 
dernière coudée, à quatre ou cinq lignes près, égal à 
chacun des six palmes grecs précédens, est ce qu'on a pris 
par mégarde pour un septième palme de la coudée égyp- 
tienne , tandis qu'il en étoit juste le huitième ; et l'on voit 
comment la longueur de cette coudée a pu se prêter à ^tre 
divisée en quatorze condyles ou demi-palmes c)lympii|ues 
presque égaux. 

Ceci deviendra plus sensible et plus exact par l'exemple 
suivant, qui donnera d'ailleurs une méthode très-simple 
pour convertir les mesures égyptiennes en mesures grecques, 
et réciproquement celles-ci en mesures égyptiennes. 

D'après le Tableau géiu'ral , la coudée égyptienne de 

32 doigts ou de 8 palmes du stade de 252OCO, étant de.O", (>-iai. 
Si l'on ôtc un palme de la même coudée , ou O , o'^'SiiS. 

Il reste la coudée grecque de 24 doigt», on de 6 palmes 

du stade de 216000 o , ^x>6i. 



d'après ce que j'ai dit png. ro2 , que 
l'on cniployoit inditTcrcmmcnt , et 
que l'on coofoodoit mcmc, pour les 



petite» mesures usuelles, les subdi- 
visions de cet deux svstcme». 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 119 
Oa , si l'on veut , 

La coudée grecque de 24 doigts, ou de 6 palmes du 

stade de 216000, étant de C", ^ôipSj. 

Si l'on ajoute un palrfie égyptien du stade de 252000. . . o , 066118. 

On a la coudée égyptienne de 32 doigts, ou de 8 palmes 

du stade de 252000 o , 529101. 



Mais H faut observer qu'en ôtant un palme de la 
coudée égyptienne de huit palmes, ou en ajoutant un 
palme égyptien à la coudée grecque de six palmes , il n'en 
résulte pas une coudée de sept palmes proprement dite, 
mais toujours une coudée de six palmes , ou une coudée 
de huit palmes, d'un système différent de celui sur lequel 
on a opéré ; d'oij il résulte évidemment que les anciens 
n'ont pas eu de coudée de sept palmes pris dans le 
système métrique qu'ils adoptoient. 

DE LA COMPARAISON DES MESURES ÉGYPTIENNES 
AVEC LES MESURES BABYLONIENNES. 

Les observations précédentes me conduisent à 
l'examen d'un passage d'Ézéchiel , sur lequel on s'appuie Ginud.Aicm. 
pour dire que les Hébreux avoient aussi une coudée de 'd^ inI"'d'Eil 

Sept palmes. phamke, p.,z- 

C'est lorsque le prophète, en rapportant les mesures 
du Temple , ajoute qu'elles avoient été prises avec une 
cciiine longue de six coudées , dont chacune étoït d'une coudée EzeMd. cap. 
et un palme. V',;T'''"^' 

J'observerai, sur ce passage, que, la coudée ordinaire 
étant de six palmes, si la coudée augmentée d'un palme ,, 



I20 ME^\0!RES DE L'ACADÉMIE 

dont parle Ézc'chiel , avoit ctc composée de sept palmes 
(.•gaiix, le proplictc , pour éviter toute éc|uivo(jue, auroit 
dit simplement que la canne dont on s'étoit servi étoit 
longue iie sept couJt'cs, c'est-à-dire de 4 i palmes, au lieu 
de 3(î. S'il a cru devoir s'expliquer autrement, c'est quil 
a voulu faire entendre que les six palmes ajoutés aux ^6 
autres dévoient en être distingués, parce qu'iU n'avoient 
pas la même longueur, et qu'ils provenoient d'un système 
métrique difiérent de celui auquel apparteiioient les 3^ 
premiers palmes. 

Les interprètes conviennent que les expressions d'Ezé- 
chiel indiquent la différence qui existoit entre les mesures 
égyptiennes et les mesures babyloniennes; et comme ils 
pensent que les Juifs, dans la construction du Temple, 
s'étoient servis des mesures égyptiennes prises du stade de 
180000, ils ont conclu que les mesures babyloniennes, 
étant plus courtes d'un sixième, provenoient du stade de 
216000. Ce raisonnement est juste dans l'hypothèse qu'ils 
ont embrassée; en effet, 

La coudJe i-gypiit-nnc- Ae z\ doigts ou de 6 palmes du 

tiadc de 180000, étant de O", u •-• 

Si l'on Ole un palnu- de la même coudée, ou O , o.^aj^j. 

Il restera la coudée babylonienne de 24 doigts ou de 

6 palmes du stade dt 216000 o , ,': ,- . 

Ou . 

Si l'on prend la coudée !)aliylonienne du si.idc de 216000. O", ♦<i»«i. 
Et qu'on y ajoute un palme du stade de 180000 O , 09119a. 

On aura la coudée égyptienne du stade de iScooo... «^ , :. 

Ainsi rien ne s'oppose au mode de réduction que je 

viens 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES. 121 
viens de présenter, puisqu'il s'accorde dans des combi- 
naisons différentes ; et l'on voit qu'il n'est pas plus question 
ici d'une coudée de sept palmes égaux que dans l'exemple 
rapporté pag. 118, Jip. 

NÉANMOINS toutes les difficultés ne me paroissent pas 
résolues; et je me permettrai de demander s'il est bien 
sûr, comme le veulent les interprètes, qu'aux époques 
dont je parle , les Égyptiens et les Babyloniens se ser- 
vissent des mesures dont il vient d'ctre question, et s'il 
est certain aussi que les Hébreux, après leur sortie de 
l'Egypte , aient conservé l'usage des mesures de cette 
contrée. 

Ces doutes s'élèvent avec d'autant plus de force , que 
plusieurs des interprètes conviennent que les dimensions 
des édifices et des autres objets dont il est parlé dans la 
Bible, deviennent colossales, si on les évalue d'après les 
mesures données par les stades précédens. 

Il est donc très-probable que, dans ces temps reculés, 
les stades secondaires n'avoient encore été introduits, ni 
dans l'Egypte, ni dans laBabylonie, et qu'il faut employer 
ici des mesures prises parmi les stades primitifs que la 
tradition annonce avoir été en usage dans ces contrées. 

Chez les Egyptiens , Hermès passoit pour avoir divisé Suprà.pag.46, 
le périmètre de la terre en 360000 stades. 

Et l'on a vu que les opérations faites par les anciens, Sup. jug. oy. 

pour déterminer l'emplacement des principaux lieux de la 

terre, dans le sens des longitudes, sous le 36/ parallèle, 

opérations qu'on ne peut guère attribuer qu'aux Baby- 

Tome VI. Q 



lii MÉMOIRES DE L'ACADEMIE 

Ioniens ou plutôt aux Chaldcens leurs prddccesseurs, 

avoieiit cic combinées en stades de 300000. 

C'est donc dans les subdivisions de ces stades qu'il con- 
vient de chercher et qu'on peut espérer de trouver les 
mesures qui doivent ctre ap]iliquces aux objets dont je 
vais parler. 

Il faut observer d'abord que rien ne constate qu'après 
leur sortie de l'Egypte, les Juiib aient conserve l'usage 
exclusif des mesures employées dans ce pays. Au con- 
traire, des qu'ils eurent secoué le joug des Egyptiens, on 
voit Moyse rappeler, parmi les institutions qu'il donne 
aux Hébreux, les élémens d'un système métrique difTé- 
reiit de celui auquel la plus grande partie de ce peuple 
avoit pu s'accoutumer pendant la durée de son esclavage, 
mais que, selon toute apparence, les anciens, les chefs 
de la nation, n'avoient jamais adopté. C'est du moins le 
sens que me paroît présenter l'expression de PoiJs du 
Exoj.c.xxx, Saiictuiiirc , si souvent répétée dan^ l'Exode, le Lévitique, 
i.v. vcn. 1;: les INombres , puisque la distinction des pouls eut ctc 

i. XXVII, vers. • .1 -iiii -!•• !.• I > •. 

;, -V Nêimer. '"Utile, SI Ics Htbroux, a 1 cpoque dont je parle, n avoient 
up.111.vm.47. connu qu'un seul système métrique. On sait d'ailleurs 

;». cap. VII. 1 J 1 

"fn.i}, ip,2s , que, dans les métroloyies anciennes ou modernes, le 

Sf ,61,67,^}. système des poids, comme celui des mesures de capacité, 

fap.xvi'ii.vm. dérivent des mesures de longueur. 

'*■ Ces mesures du Siinclii{iire ne pouvoient ctre que des 

mesures consacrées par l'ancienneté de leur usage, et les 
premières dont les Juifs s'étoient servis. On voit, dans 
leurs livres, qu'avant de se fixer en Egypte, ils avoient 
erré pendant plus de quatre siècles dans la Mésopotamie, 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 123 

la Syrie, la Palestine , où les mesures babyloniennes 
ctoient nécessairement établies : ainsi ils les avoient em- 
ployées durant ce long intervalle de temps. Lorsqu'en- 
suite ils trouvèrent d'autres mesures en Egypte, elles 
durent leur paroître nouvelles ; celles de la Babylonie 
devinrent pour eux <!^ anciennes mesures : et c'est sous cette 
acception , je crois , qu'il faut entendre le passage des 
Paralipomènes où il est dit que les dimensions du Temple Paraiipom. u. 
avoient été données selon l'ancienne mesure. mp. ^ , vers . s- 

Il est donc aussi questioi de mesures babyloniennes 
dans le passage d'Ézéchiel, puisque ce prophète n'a fait 
que répéter celles de l'ancien Temple ; et comme ces 
mesures se trouvoient plus grandes d'un sixième que 
celles de l'Egypte, il s'ensuit qu'elles appartenoient au 
premier système babylonien, c'est-à-dire au stade de 
300000, et que c'est avec le petit stade égyptien de 
360000 qu'elles doivent être comparées. 

Alors, en employant la méthode que j'ai donnée, et en pre- 
nant, dans le Tableau général, la coudée de 24 doigts 
du stade de 3 60000 o", 2-7777S. 

Si l'on y ajoute un palme du stade de 300000 o , 05^5;-. 

On aura l'ancienne coudée babylonienne du stade de 

300000 n ,, 



qui sera en même temps la coudée du Sanctuaire, la coudée légale 
des Juifs. 

Cette évaluation me semble justffiée par les rappro- 
chemens suivans. 

Le mille hébraïque, ou le chemin Sabbatique, c'est- 
à-dire l'espace que l'usage permettoit aux Juifs de par- .^"''""^; ''"^'"- 

1 . , , , ' ti/t.tom.l Jii.iJ, 

courir les jours de sabbat, étoit, selon les -rabbins, de '''!•■ ''P^s-jp?. 



'il4 Mi,AlOIRES DE L'ACADEMIE 

deux mille coudces légales, et seroit, d'après l'cvaiiiation 
préccdente, de GG6 nictres -f. 
S. EphLin. Selon Saint Epipliane, né en Palestine, le chemin 

Ailvtn, ijro. c i i • / • i • i 

Lxyt. f. Sj, îïaubatKjiie ctoit de six stades. 

nn. l.p.yo;. £j^ parlant des mesures transmises par cet auteur, j'ai 

9S. faii voir que, de son temps, on ciiiployoit deux stades 

dillJrens en Syrie, celui de 252000 et celui de 270000; 
mais que le mille itinéraire de dix stades de 360000, 
ou de 111 i"\ .n, s'y étoit maintenu malgré les chan- 
gemens qu'avoient éprouvés les autres mesures. Il est 
donc très-vraiscinblahie que ce mille, ou le stade dont 
il se composoit, avoit continué d'ctre la mesure la plus 
habituelle du peuple, et que c'est avec le stade de 
I I 1'", ... que Saint Epiphane comp;ue.le chemin Sabba- 
tique. Or six de ces stades valent précisément 666 mètres 7, 
que donnent les deux mille coudées de 3 3 3 millimètres -f 
du stade de 300000 ; et cet espace, à très-peu près égal 
à la longueur du jardin des Tuileries, doit paroiire suf- 
fisant pour une promenade qui n'étoit que tolérée, puisque 

Exod.cap.xvi, la loi délendoit aux Juifs de sortir du lieu oiî ils se trou- 
voient le jour du Sabbat. 



Vfn. 



29, 



Prenons un autre exemple. 

Parmi les objets destinés au culte des iu\[->, il en est 

Ejod. cap. tiojjt la mesure est donnc-e. On trouve, dans l'Exode et dans 
xxxviii,v. i r i. I I r 

Eztch. 01p. EzéchicI , que l'autel des holocaustes et I autel des parfums 

xu.t-en.ii. avoient trois coudées de hauteur. Ces autels sont distin 
guc^ de ceux où l'on montoit par des degrés ; ainsi ils 
étoient placés immédiatement sur le pave du Temple. 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES- LETTRES. 125 
Or, s'il étoit question, comme on le croit communc- 
ment , de la coudée égyptienne du stade de 180000, 
ces autels auroient eu un mctre et deux tiers, ou cinq pieds 
un pouce et demi, de haut ; ils auroient égaie la taille 
ordinaire des hommes, et n'auroient pu servir. 

Si on les suppose de trois coudées babyloniennes du 
stade de 216000, ces autels auroient eu plus d'un mètre 
et un tiers, ou quatre pieds trois pouces et un quart, et 
se seroient encore trouvés trop élevés. 

Mais, si l'on y emploie l'ancienne coudée babylonienne 
du stade de 300000, celle de 333 millimètres ~, dont 
je viens de parler, on aura un mètre, ou trois pieds onze 
lignes ; et cette hauteur, qui est celle de nos autels mo- 
dernes, est la seule convenable. 

Je retrouve les proportions des deux anciennes coudées 
babylonienne et égyptienne dans Hérodote, lorsque, par- HtroJoi. m.i, 
iant de Baby lone , il dit : La coudée de roi est de trois doisrts plus ^ '^f- P- H' 

J O C l raductwn de 

grande que la coudée moyenne. J'observerai seulement qu'il est ^^- Lnrchcr,t. 1, 
ici question du grand doigt, dont j'ai fait connoître i'ori- s'uprà.pag.jy. 
gine, et que trois de ces doigts formoient le palme. 

Maintenant, si l'on prend pour la coudée royale celle 
du stiide babylonien de 300000, le plus grand des trois 
stades primitifs, et les doigts pour de grands doigts du 
même stade, on aura, 

Pour la coudée royale o™, îîjj-s- 

Otèz trois grands doigts ou un palme de cette coudée. . . o , 055555. 

II restera pour la coudée moyenne o ^77773. 

Et cette dernière coudée est encore celle du petit sUide 



12^ MÉMOIRES DE L'ACADÉMIE 

Sufrà.p-if. /. 7 éi^vPtien indique par Ezcchiel ; de sorte que les deux 
exemples, quoique pris en sens inverse, se confirment 
réciproquement. 

Si au contraire on vouloit chercher, parmi les stades 
secondaires, les proportions données par Hérodote, on 
seroil force de prendre. 

Pour la coudi'e moyennt , celle du stade de 2160CO O"', ^1961. 

D'y ajouter trois grands doigts du stade de 180000.... o , «x^itçi. 

Et l'on auroit pour la coudéi: royal< o , ,;ts>s- 



Mais, dans cette hypothèse, la coudt.'e royale de Baby- 
ione deviendroit la coudée du grand stade égyptien de 
180000; et ce résultat seroit hors de toute vraisem- 
blance, puisqu'il faudroit supposer gratuitement que les 
Babyloniens avoient abandonné leur système métrique 
pour prendre celui des Egyptiens. 

Il p.-vroît donc qu'au temps de Moyse , d'Ézéchiel , d'Hé- 
rodote, peut-être même à des époques moins reculées, le 
système métrique des Babyloniens étoit établi sur leur petit 
stade de 3 oooop , et non sur leur grand stade de 2 1 ^000. 

Voici d'autres rapprochemcns qui fortifient cette opi- 
nion. 
C/«*«i. cifui Selon Ctéslas et selon Hérodote, les murs de Babylone 
fô!^//'. s'^7, avoient cinquante orgyies, ou deux cents coudées royales, 
p.,g. /.«.. jç huuteur. En évaluant ces mesures d'après le grand stade 

S.i7i>,p.S4 babylonien, elles vaudroient plus de 92 mètres t. o" 
285 T ^'^- "OS pieds de roi. Mais, quoique la seule- idée 
d'admettre de^ murs de ville plus hauts de 80 pieds que 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 117 
les tours de la cathédrale de Paris n'ait pas effrayé le savant 
Fréret, il me semble que de pareilles murailles, du haut Fréra, Bsai 

,, , . , > • /^j! ^ sur les mcsiins 

desquelles les assiégeans eussent a peine cté apeiçus, et /o„gues des 



an- 



d'où il auroit été si difficile de les atteindre, sont de pures g^,^f;™-^^; 
illusions. Aussi Diodore de Sicile rapporte-t-il que des hscrif>th,:s,tom. 
écrivains postérieurs à Ctésias bornoient la hauteur de ^.^^^^_ ^,..^^_ 
ces murs à cinquante coudées, et c'est l'opinion suivie '• /, /. //, /■ 7. 
par Strabon. Or cinquante coudées du grand stade baby- StraLm.xvi. 
Ionien vaudroient environ 23 mètres, ou 7 1 de nos pieds; }'-'S-7}S. 
et cinquante coudées du petit stade égaleroient i 6 mètres f 
ou 5 I pieds 3 pouces. 

Mais, puisqu'il est impossible de ne pas reconnoître, 
dans la grande dissemblance des mesures précédentes et 
de celles qui ont été rapprochées ailleurs, au moins une Tmduc.fran- 

.^ I ^ • ^ J i çaise de Stmhn , 

méprise de nomenclature, on peut, sans crainte de se trom- tom. v.-pag.ibz, 

per, prendre pour des palmes les 200 coudées d'Hérodote, '""'■ 

ou les 200 pieds que Pline leur substitue ; et pour des ^l^'"':J'^' ^'' 

coudées, comme le disent Diodore et Strabon, les 50 or- 

gyies de Ctésias. Alors on trouvera que 200 palmes du 

grand stade babylonien représenteroient i 5 mètres ^; que 

50 coudées du petit stade vaudroient i 6 mètres y, comme 

je l'ai dit ; et toutes ces mesures, si disproportionnées au 

premier aspect, ne différeroient plus que d'environ un 

mètre, ou de trois pieds et demi. 

Quant à la hauteur à laquelle je réduis les murs de Ba- 
bylone, comme elle surpasse encore celle des remparts Le Blond, ku- 

, . . I . , , I "îf'" dcfonifica- 

de nos principales villes de guerre, en y comprenant tim.fdg. ^,,2. 
même la profondeur des fossés, elle paroîtra sans doute 
suffisante pour justifier la célébrité que ces murs ont eue 
chez les anciens. 



,2!! MKMOTRES DF L'ACADEMIE 



TROISIEME PARTIE. 



DES MESURES ARABES, PERSANES, 
INDIENNES, CHINOISES, &c. 

El s MESURES employces jxir les géographes aràbe$ 
dans la <Iescription Jun grand nombre de contrées qui 
nous sont encore peu connues, présentent trop d'intérêt 
pour qu'il ne soit pas utile de chercher à découvrir la 
valeur de ces mesures par des movens j>lus exacts que 
ceux dont on s'est servi jusqu'à présent. 

En trouvantchez ces peuples l'usage du doigj, du palme, 
de la coudée, du mille, de la parasojige, on ne |ieut douter 
que leurs systèmes métriques n'aient été puisés dans les 
mêmes sources que ceux des Grecs; et, sous cet aspect, 
les mesures des Arabes du moyen âge, c'est-à-dire des 
Écoles de Bagdad et de Samarkand, appartiennent encore 
à l'antiquité, et doivent se rattacher aux systèmes précé- 
dens. Mais quelques changemens introduits dans les sub- 
divisions de ces mesures ont fait méconnoître leur origine 
immédiate ; et une nouvelle évaluation du degré terrestre, 
proposée par des astroiiomes arabes, a contribué encore 
à jeter de l'obscurité sur la valeur des mesures dont ils 
parlent. 

On vojt, dans les auteurs arabes, que le khalife Al- 
Mamaun, qui rcgncjit à Bagdad au commencement du 



lU'Uv icnie 



ment, astronom. 
png.S'. 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES. 129 
neuvième siècle de l'ère chrétienne, ordonna de mesurer 
plusieurs degre's de la terre sous différens méridiens, et 
que ses astronomes se divisèrent en plusieurs bandes pour 
exécuter ses ordres. 

Les uns, selon Ebn lounis, se rendirent entre Wamia Bnlounis.No- 
et ladmor, ou, suivant Mcsoudi, entre Racca et Tadmor; duRoi.tom.vii. 
ils y mesurèrent séparément deux degrés, et trouvèrent 'J/f^,^/ \t 
à chacun 57 milles. Les autres se portèrent dans les plaines "'"" '^" '"a»"^'-- 

JC••^I r /r ' j /■ ..r du Roi, lom. 1, 

de binjar, ou le degré lut trouve de 56 milles :^ ; mais, yg-s', r^. 
selon Abulféda, on mesura, dans les plaines de Siniar, Atuifeda,Pr»- 

d' j , . i , ... kgomen. ad Cco- 

eux degrés contigus du nord au midi : on trouva l'un #w/.A. /« Bus- 

de 56 milles, l'autre de 56 f ; on adopta la plus forte Zm^iv.'ltijl' 
estimation, et la circonférence de la terre fut évaluée à Aifcrgmd.Ek- 
20400 milles. 

Voilà donc, d'après ces différens auteurs, quatre me- 
sures qui donnoient aij degré du méridien 56, 56-^, 
56 y, ou 57 milles, composés chacun de 4ooo coudées Ehnhunh,No- 

• j , k \ -KK i> '"-^^ des mattusc. 

nôtres adoptées par Al-Mamoun ; et 1 on ne peut juger du Roi, t. vu, 
quelle est ia mesure la plus exacte, qu'après avoir reconnu ^''tf' . r-, 
la valeur de la coudée dont ces milles se composoient. '"""■■ '""■"""'"• 
En cherchant cette valeur d'après la méthode que j'ai ^^^' '"' 
suivie dans mes deux Mémoires, je trouve que 

Le m'iUa de j6 au degré ) „ ,^ ( et sa iooo.' partie, ) 

■ Le mile de 56 ^ , de, . 1975 , 30S64» ., fU. .,,.,,....; o , ,538.7. 

Le mille de 56 4, de., i960 V.s^.* . .V.'.^!)V^. o , «o.,6. 

Le mille de 57 , de.. . . 1949 , 3.7739 .^iy^•p. .Q 0.0 i. ..... o , ^873.9. 

Quoique ces mesures, prises isolément, semblent ré- 
clamer la même confiance, si cependant l'une des quatre 
coudées qu'elles produisent se trou voi^- légale à une autre 
Tome Vi. K 



ijo .MFMOIRFS DE L'ACADÉMIE 

coiidce dc)à conmie pour être exacte, ne seroit-on pas 
autorise à considérer la coudée noire des Arabes comme 
une simple copie d'une coudée plus ancienne? 

Or, la coudée du mille de 56 ^ au degré étant de 

o"", 4vj3i7. et rigoureusement égale à la coudée de 32 doigts 

Voyei It T.i- du stade de 270000 , on doit en inférer que cette ancienne 

ho'ii Vil. coudce est celle qu Al-Mamoun avoit choisie pour établir 

le système métrique de ses états , et qu'il (ît employer en- 

sin'te dans la mesure de la terre. 

Il seroit sans doute difiicile de se persuader que les 
moyens employés par les astronomes arabes aient pu les 
amener à une semblable précision : mais on peut croire 
qu'ils auront arrangé les résultats de leurs opérations de 
manière à s'approcher le plus près possible du rapport 
qui étoit supposé exister entre la grande coudée du stade 
de 270000 et les degrés qu'ils avoient à mesurer ; et 
l'on ne doit attribuer le choix qu'ils ont fait du mille 
de 56 y au lieu de celui de 56 -^, qu'à l'incertitutie où 
ils étoicnt eux-mêmes sur la longueur positive de la cou- 
dée dont il est question. 

Les changemens qu'entraînoit cette méprise, produi- 
sirent le nouveau système adopté par Al-Mamoun. Les 
mesures correspondantes aux subdivisions du stade de 
270000, telles que le doigt, le palme, la grande cou- 
dée, y furent réduites d'un cent trente-sixième; et le mille 
ordinaire de 4ooo coudées de 24 doigts y fui remplacé 
par un mille composé île 4000 coudées de 3 2 des nou- 
veaux doigts. 

Un passage d'un auteur arabe cité par Gofius semble- 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES- LETTRES. 131 
roit donner aussi un moyen pour évaluer la coudée noire; 
et il fait connoître en même temps le système des mesures 
employées par les Perses, dans le septième siècle de l'ère 
chrétienne. Mais ce passage renferme une méprise qu'on 
ne paroit pas avoir aperçue, et cju'il importe de signaler, 
pour éviter à l'avenir les erreurs qu'elle a fait commettre. 
Après avoir dit que la coudée hachémique portoit aussi 
le nom de coudée royale, parce qu'elle avoit été établie 
d'abord par les rois de Perse, et adoptée ensuite par les 
khalifes hachémides, l'auteur ajoute: Amnym. npud 

Goliiim , Nota. 
La coudée hachémique vaut i ^i coudée commune. inAlprgan.pag. 

74 > 7S- 
La coudée commune contient 6 pahnies, et le palme 4 doigts: ainsi 
cette coudée est composée de 24 doigts. Le doigt vaut 6 grains 
d'orge, et le grain d'orge, 6 crins de cheval. 

E>e sorte que la coudée hachémique est de 8 palmes, ou de 32 doigts. 

Quant à la coudée noire dont on se sert à Bagdad pour mesurer 
les étoffes de lin et les autres marchandises précieuses, elle fut 
établie par Al-Manioun, d'après la coudée de l'un de ses esclaves 
nègres qui se trouvoit avoir l'avant-bras plus long que tous les 
autres ; elle contient 6 palmes et 3 doigts , c'est-à-dire 27 doigts. 

La canne ou perche, appelée Bah , est de 6 coudées hachémiques (i), 
qui valent 8 coudées communes , ou 7 coudées noires et f. 

La chaîne ou le cordeau , mesure dont on se servoit au temps des 
Perses, étoit de 60 coudées hachémiques. 

Sans s'arrêter à l'origine fabuleuse donnée à la coudée 
noire, on voit qu'au temps d'Al-Mamoun, et après lui, 
on a employé, dans ses états, trois coudées dont les lon- 
gueurs étoient entre elles comme les nombres 32, 27 
et 24. 



(1) Dans la traduction latine il 
y a vil coudées: c'est une faute 
d'impression ; le texte arabe porte 
SIX coudées. Fréret , ne s'ctant pas 



aperçu de cette faute, a créé une 
seconde coudée hachémique, qui n'a 
point existé. Mémoires de l'Académie 
des Inscriptiojis, tom. XXIV, p. }j^. 



i3i MF.MOIRES DE L'ACADEMIE 

Dans mon Tableau gcncral, la proportion de 32 à 27 
n'existe qu'entre la grande coiuice du stade de 270000 
et la petite coudée du stade de 2J0000 ; d'où il semble- 
roit que 

La coiidcc haclicniique devroii être celle de 32 doigts du 

stade de 270000, et valoir o"", «jSj?. 

La coudée commune, celle de 24 doigts du même stade, 

ou de O , )7037». 

Et la coudée noire, celle de 24 doigts du stade de 240000, 

qui valent 27 doigts du stade de 270000, ou o , 416647. 

Mais, dans cette hypothèse, la coudée noire, multi- 
pliée 4ooo fois, donneroit un mille itinérairetle 1666"^, 667, 
qui se trouveroit compris 66 fois y dans le degré, au lieu 
de 56 fois y, comme le vouloient les astronomes d'AI- 
Mamoun ; et une erreur d'environ \\n tiiKjuicme ne peut 
pas leur ctre imputée. 

Il est donc visible que l'auteur cité par Golius a con- 
fondu la coudée noire avec la petite coudée du stade de 
240000 (i). 



(i) Plusieurs écrivains arabes ont 
commis la même erreur. II y a plus: 
Ahulfcda, Mésoudi , E!)iial-Ounrdi , 
et autres, disent que Ptoléiuée, dans 
son Almagcste, a donné à la cir- 
conférence de la terre 24000 milles, 
ou 66 milles i au degré, quoiqu'on 
ne trouve rien de semblable dans 
les ouvrages de cet ancien , qui a 
constamment employé le stade de 
180000 au périniétredu globe, ou de 
500 au degré, et dont le mille itiné- 
raire ne pouvoit être que de jo au 
degré. 

Vcri le temps où les Arabes ont 



commencé à cultiver les sciences et 
à consulter les ouvrages des Grecs, 
les Syriens se servoicnt d'un mille 
composé de 7 stades 7 (siiprà , pag, 
^S, 104.) : cest probablement ce qui 
aura fait croire aux Arabes que, 
pour convertir en milles itinéraires 
les 1 80000 stades de Ptolémée , il 
sufTisoit de les diviser par 7 ~; et ils 
en ont concluque, dans son opinion, 
la circonférence de la terre dcvoit 
tire de 24000 milles, et chaque degré 
de 66 i. 

C'est la troisième fois qu'il est 
question , dans ce Mémoire, du mille 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES- LETTRES. 135 
Peut-être, de son temps, l'exacte proportion de la cou- 
dée hachcinique à la coudée noire n'étoit-elie plus connue 
à Bagdad.; peut-être encore, pour simplifier les opéra- 
tions , étoit-on convenu de négliger la fraction de -jj- 
dans le rapport de ces coudées (1), Je pense donc que, 
pour retrouver leur vraie longueur, il faut en fixer la pro- 
portion de 32 à 26 f, c'est-à-dire de 6 à 5 , qui est la 
différence du stade de 225000 au stade de 270000. 

Alors, la coudée hachémique sera celle de 32 doigts du 

stade de 225000, et vaudra O", jj^jg;. 

La coudée commune, celle de 24 doigts du même stade, 

ou de. o , +«M4. 

La coudée noire, celle de 32 doigts du stade de 270000, 

ou de 26 doigts j du stade de 225000, qui valent. . . . o , io^Siy. 

Et cette dernière coudée, multipliée 4000 fois, don- 
nera, comme on l'a vu pag. i2p , le mille de 1^75"^, 303^4^, 
contenu '^6 fois \ dans le degré d'un grand cercle de fa 
terre. 

On peut donc, d'après ces bases, rétablir de la manière 
suivante le système métrique dont les Perses se servoient 
immédiatement avant la domination des Arabes, et celui 
qu'Al-Mamoun y avoit substitué: 



de 7 stades ^. J'ai exposé à chaque 
article les raisons qui ont déterminé 
les différentes valeurs que j'attribue 
à ces milles et à ces stades. 

(i) Cette fraction négligée fait 



que la canne ou perche hachémique, 
appelée Bab , est fixée, par l'auteur 
anonyme , À7 f coudées noires , tan- 
dis qu'elle devoit en contenir 7 -5. 



ni 



MK.\lOirU.S DF. LACADK.Mir 



srsre^uE metiuque des perses et des arabes, 
d'aprks [.a coudée royale ou hachémique. 



ï 



M. Cl. 
Crin de la queue d'un cheval O. oooj 14. 

Grain d'orge, := 6crins o. 003086. 

Doigt , ^ 6 gntins d'orge O, o 1 8 s r s. 

Cm II itlp i» tudi il jj/otf». 

Palme, = 4 doigts o, «74°74- 

Cttl h fitme A jiiJe dt ijjo&e. 

Coupée COMMUNE, = 14 doij;t5, ou 6 plmei o. 444444- 

Cttl U pttiu (iudtl du Itidl dt 22foec. 

COL'DÉE ROYALE ou HACHÉMIQUE , ^ 31 doigts, OU 1 '- coudée 

cotnmuac o> ;9- S9)- 

Cttl II gnmdt tsmJét d» tiade <ft 2i;aaa. 

Canne ou Perche, =6 coudées hachémicpcs , ou 8 coudées 

communes, ou 7 J coudées noires 3< JlJil}- 

Cm U iriMiimt dt u (cnftUDT dt l'dtlU Jtl Kimiinl. 

Chaîne OU Cordeau, = 60 coudées hachémiqucs 35. ss'JSj- 

Cm II Inf*" dt rutu dfl Fimilni. 

f MiLLF, = jooo coudées hachémiqucs) \~T]>77777^- 

irti It mllli dt 10 tiidii di iifcce. 1- Il dclifui />'"•• 

i Pahasange , = 3 mille* ) 5333' J J " H- 

t,ti !.t rar.iimtf Je }c ttéiftt •'.t 22;oaa. 



VoK I inaiiitenant Icvaliiaiion des mesures attribuées 
à Al-Mamoun, et celle des mêmes mesures ramenées à 
leurs valeurs réelles: 



DES LNSCRIPTIONS ET BELLES- LETTr. ES. 



Î5 



SYSTÈME MÉTRIQUE ARABE» 


SYSTÈME MÉTRIQUE 


ARABE 


ÉTABLI SUR LE MILLE DE 56 7 AU DEGKÉ. 


KECTiFlà , 

ÉTABLI SUR LE MILLE DE 56 , 


AU DEGRÉ 


Mai. 
Crin de la queue d'un cheval 0, 000^25. 


Crin de la queue d'un cheval 


Mè.i. 
0, 000^29 


Ghain d'ohce, rz 6 crins 0,002553. 


Grain d'okce,=: 6 crins 


0, 002572. 


Doigt, := 6 grains d'orge 0,015318. 


Doigt, =: 6 grains d'orge, 

Cest ledoigt du smdede zyoooo. 


, 0,015452 






0, 06172s. 




Cest le palme duitadede lyoooo. 


Coudée noire, ~ 32 d«ist$ 0, 4.90196. 


Coudée jaôi doigts de 225000 
NOIRE, ""(32 doigts de 270000 


0, 493S27 


MiLLB de ^000 coudées noires, ou 

de lo^oo » la circonf de la lerrc. i960, 784.3 14.. 


Mille de 4000 coudies noires, ou 
de 20250 à la circonf. de la terre. 


1975. 308642. 


( PABASANCEdc^ mlIlcS ) ^882, 352912. 


(ParaSange de 3 milles ) 

C'est lii par^sange de ^0 siudes de 
zyoooo.ou de ^mit/es T0'ni:int. 
Voyez pû^es So , Si. 


S925,92592f. 



Xes réglemens d'AI-Mamoun ne paraissent pas avoir 
été long-temps exécutés. Les Arabes des divers cantons 
reprirent leurs anciennes mesures ou en adoptèrent de 
nouvelles : du moins les écrivains postérieurs qui parlent 
de la coudée noire, semblent-ils la citer isolément , comme 
une mesure qui ne se rattachoit plus à celles dont on se 
servoit de leur temps; et les milles itinéraires, ainsi que 
les parasanges dont ils établissent la valeur, n'ont plus 
aucun rapport avec le mille que les astronomes d'AI- 
Mamoun disoient avoir employé. 

Les auteurs arabes qui nous ont transmis des systèmes 
métriques, commencent ordinairement par une évalua- 
tion générale de la circonférence du globe ; et c'est 



ijtf .Ml.MOlRnS DL LACADtMIE 

Stfi.r-ig 4'}. encore une preuve de la tradition non interrompue qui 
rappeloii le inoJuie de toutes les mesures à la valeur du 
deL;rc terrestre. Ils donnent ensuite la série de celles qui, 
de leur temps, ctoient employées dans la contrée qu'ils 
habitoient ; et souvent ils s'inquiètent peu si ces dernières 
ineoures se trouvent composées des mêmes éiémens que 
les premières, ou si elles peuvent s'accorder entre elles: 
de sorte qu'il est quelquefois difficile de distinguer les 
mesures qui appartiennent au système qu'ils embrassent, 
de celles qui lui sont étrangères. En voici wn exemple; 

Mèuadi, A.'- Environ un siècle après Al-Mamoun, Mésoudi, dans 
<{u Roi , icm. I , un ouvrage historique et géographique trcs- estime des 
p^8-49Si- Orientaux, parle de la mesure de la terre entreprise sous 
ce kiialife : il dit que le mille est composé de 4ooo cou- 
Suprà, /•. ip, dées noires, et attribue à Ptoléinée l'évaluation de la cir- 
conférence du globe à 24000 milles; néanmoins il ajoute: 

La circontcrence de l'équatcur est de j6 degrés , ou de 9000 para- 
, santés ; 
Le fii'^ré, de ij parasanges; 
La para<ange, de raooo dliéraa ou coudées; 
La coudée, de ^3. doigis; 
Le doigt, de 7 grains i rangés à côté l'un de l'autre. 

Le texte de Mésoudi, consulté par M. de Guignes, est 
ioi;t altéré. Les jé degrés donnés au périmètre de la terre 
sont une erreur évidente de copiste. Les (?ooo parasanges 
divisées par ^5 font voir que Mésoudi avoit compté 
360 degrés à la circonférence de l'équateur. 

La coudée de 4^ doigts est inconnue. Il me paroît que 
l'ordre des chirires qui composent ce nombre aura été int«f- 
verii, et qu'au lipu dç 42 l'auteur avoit écrit 24» puisque 

2^ 



n»:. I. 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. i 37 

i4 doigts sont la valeur constante de la petite coudée. 

Il parle aussi d'une coudée de i 20 doigts, dont la lon- 
gueur seroit excessive, puisqu'elle approcheroit de six de 
nos pieds de roi. Peut-être faut-il lire 120 grains. On verra, 
dans l'article d'Ebn al-Ouardi, le grain d'orge valoir 
o'", 00308e ; si on le multiplie par 120, on aura o'", 37037". 
<jui est la coudée du système actuel de Mésoudi. II se 
pourroit encore qu'il y eût erreur dans le mot coudée , et 
que les 120 doigts fussent une mesure dont le copiste 
auroit dénaturé le nom : 120 doigts du système dont il 
est question, vaudroient 1'", 8;i3j2, et représenteroient 
juste l'orgyie du stade de 216000 (i). 

Dans le détail des mesures, le mille de la parasange 
paroît oublié; car il n'est pas possible de le confondre ni 
avec le mille de la coudée noire, dont la parasange seroit 
contenue 6800 fois dans la circonférence de la terre, ni 
avec le mille compris 24000 fois dans la même circonfé- 
rence, et dont la parasange ne s'y trouveroit encore que 
8000 fois, au lieu de pooo, comme le veut Mésoudi. 

De là il résulte que les deux premières mesures qu'il 
indique n'ont aucun rapport avec celles dont il parle dans 
la suite, et qu'il les rappelle simplement comme des me- 
sures particulières, étrangères au système qu'il adoptoit. 
Celui-ci avoit pour base la parasange de 25 au degré, 
c'est-à-dire le mille contenu 75 fois dans le même esjîace, 
etdontlaquatre-millième partie étoit la coudéede 24 doigts 
du stade de 270000. C'est donc précisément l'ancien 
mille régulier de ce stade, qu'Al-Mamoun avoit cherché 

(i) Voyez, aux pages 10^ et iij, cette mcme orgyie conservée djiis 
d'autres systèmes. 

Tome VI. S 



158 Mt.MOlHES DE L'ACADEMIE 

à remplacer par celui de 4ooo coudées de 32 doigts du 
nième stade ; et consâjuemmeiU les mesures présentées 
par l'auteur dont je m'occupe, doivent être évaluées de 
la manière suivante : 



SYSTL^UE METRIQUE DES ARAIIES 
d'après MÉSOUDI. 



Mtii. 

Grain d'orge o.oonji. 

Doigt, = 7 grains d'orge '- o, o i i4 ! j. 

C'rJt U dffilt du tudi dt ayOOOO. 

Coudée ou Dh£RAA,= 24 doigu o. j"»)?». 

Cm U fii'iit ciudtt du stade dt 3'^oooc. 

( Mille, =: 4000 coudées ) 1481, 4*" !*>'• 

Cttt u mille de to tiiidei de ijocco , eu te milte nirtalu. 

ParasANGE de ïj au degré, = 1 2000 coudées 4444' 444444- 

Cut h i^araunfe dejû Jtjdet de 3-^9»O0 ,eu dt J millet rcm^imt; t'tu U 
rjite dei Germains, le djul'le de U lieut laulaise , et notre lieue dt Jf 

*w drfre. 



LUr,i,,Cfo- On trouve dans l'Édrisi un système A très-peu près 

gr.ipA. NisHens. i ■ i i r ' i i -M I 

i» l'roUgo . p. ;. semblable au prcccdcnt, lorsqii il donne, 

A la circonférence de la terre, 360 degrés; 

Au degré, 25 lieues; 

A la licuc, 12000 coudées ; 

A la coudée , 24 doifiti ; 

Au doigt, 6 grain» d'orge; 

De sorte que la circonférence de la terre, ajoute ce géographe, 

est de 132 millions de coudées, on de iioco lieues, selon la 

supputation des Indiens. 
Hernies a aussi mesuré la circonférence de la terre ; il a donné k 

chaque degré 100 milles, et au périmètre du globe 36000 milles, 

ou 120CO iicuei. 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES- LETTRES. 139 
Ainsi les quatre premières mesures doivent s'évaluer, 
savoir : 



SYSTEME METRiqUE DES ARABES, 

d'après l'édrisi. 



Méir. 

Grain d'orge o, ooij7.. 

Doigt, :^ 6 grains d'orge o, o'MJ-- 

Cest le doi§t du itade de lyoooo. 

Coudée, = 24 doigu o, 570370. 

Ctit h pttitt ccudtt du Itadt di zyocoo. 

LlEUE de ij au degré, = 1 3000 coudées 4444> 444444- 

(Ten la parasangi de JO stades de zyoûoo , ou de J milles romains, ite. 



La^iiie différence de ce système , comparé à celui de 
Mésoudi, est dans la valeur du grain d'orge. On remar- 
quera d'ailleurs qu'au temps de l'Edrisi , qui écrivoit en 
Sicile vers l'an 1150, la parasange syrienne avoit pris , 
chez les peuples de l'Europe, le nom de lieue. 

Ce qu'il rapporte de l'opinion des Indiens n'étant pas 
très-clair, je me contenterai de dire que la coudée pré- 
cédente de G*", 370570, multipliée 132 millions de fois, et 
ensuite divisée par i 1000, donne également la lieue ou 
la parasange de 25 au degré. Mais 1 1000 lieues, divisées 
par 360, donneroient, pour chaque degré, 30 lieues y. 

Quant à la mesure attribuée à Hermès , c'est-à-dire 

Sij 






»kV. 



J- F-'S- '-•■ 



i4o MÉMOIRES DE L'ACADÉMIE 

Suprj.fKig. it: aux Ktryptiens, on voit une, Jaiis cette cvaluation , les 
milles ctoient de i i i i '",..., ou de dix stades de 3<^oooo; 
Jes lieues , de m}"^t^n\ et cjue ces lieues , comprises 
1 2000 fois dans le pcrlmttre de la terre, ttoient des pa- 
rasaiiges de trente de ces mêmes stades , ou de trois de 
ces mêmes milles. 



Dei'X siècles après l'Édrisi , le système métrique des 
Arabes de la Syrie se trouvoitctahlisurle stade de 240000; 
mais ils ne s'accordoient pas tous sur la coudée de ce stade 
qu'ils dévoient prclcrer. Les uns employoiciit la petite 
coudée de 24 doigts , les autres la grande coudée de j 2 
doigts ; et il paroît que l'emploi simultané de ces deux 
mesures jetoit (jueUjue embarras dans les opérations du 
commerce. Des auteurs s'attachèrent à faire voir que la 
différence existoit seulement dans l'expression de la va- 
leur des coudées, et que leurs élémens et leurs multiples 
ne cessoient pas d'être les mêmes. • 

Mut/Ui. m •' Chez les anciens, dit Abidféda, la coudée ctoit de 
Pro/rgumtn. .,,/ ^ doiiits , et le mille de îooo coudées; chez les mo- 
BuukingMaga- „ demcs , la coudée est de 24 doicts , et le mille de 4000 

zin. tom. iV, • i •- i 

/w/ i)(>, ij?. " coudées. Mais , quelle que soit la manière dont vous in- 

- terprétiez ces mesures , vous aurez toujours p(jooo 

« doigts dans le mille , puisque , si vous divisez cette 

»» somme par 32, vous aurez 3000 coudées, et si vous 
» la divisez par 24 . vous aurez 4000 coudées. La pa- 

" rasange, chez les anciens et chez les modernes, est de 

• trois milles: si vous la réduisez en coudées, elle sera, 

■• chez les premiers, de pooo coudées; chez les seconds, 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. i/n 
» (le 12000 coudées ; et c'est absolument la nicme 
» chose. " 

En effet, si l'on donne, comme Abulféda, 24000 
milles à la circonférence du globe, et qu'on établisse les 
mesures dont il parle, sur les deux coudées du stade de 
2,40000, on aura les évaluations suivantes : 



POUR LES ANCIENS. 



Le doigt e 

La coudée de 32 doigts. o 
Le mille de 3 000 coudées, 

ou de 9^000 doigts. . .. 1^66 
La PARASANGEde ; milles, 

ou de 9000 coudées.. . . jooo , 000000 



, 0:7361- 
. JÎ555!- 

, C66667. 



POUR LES MODERNES. 

Le doigt o™, 017)61. 

La coudée de 24 doigts. o , ^16667. 
Le MILLEde4ooo coudées, 

ou de 96000 doigts. .. . \666 , Cù066y. 
La PARASANGE de j milles, 

ou de 12000 coudées. , 5000 , 000000. 



Et l'on voit que les coudées seules changeoient de va- 
leur , tandis que les autres mesures n'en changeoient point. 

On reconnoît de plus que, sous le nom de modernes , 
Abulféda entend ceu.v qui se servoient de la petite coudée 
du stade de 240000 ; et comme il suivoit l'opinion des 
anciens, il a employé la coudée de 32 doigts. Cet usage 
paroît s'être conservé jusque dans le quinzième siècle, 
où l'on voit Ali-Koshgi présenter un système métrique au k'ushg;. 
conforme à celui d'Abulféda. fudln^^c^td 

Selon ces auteurs, la circonférence delà terre se par- '^"/^""'pms,.^!- 
tage en '300 degrés, et s'évalue à 24000 milles, ou à dameKtraditUme 
8000 parasanges. 



Shah Cholpi 
Pirsa , p.ig. ^^. 



Le degré vaut 66 milles | ; 

La parasange, 3 milles; 

Le mille, 5000 coudées; 

La coudée, 32 doigts; 

Le doigt, 6 grains d'orge; 

Le grain d'orge, 6 crins de la queue d'un chevaL 



i4i AU. MOIRES DL LACADh.MIE 

Et j'en ckMiiis les valeurs qui suivent": 



SYSTEME METRIQUE DES ARABES, 
d'après ABULFÉDA et Al.l-KOSMGl. 



Mci.. 
Crin de la tiucuc n un - ncvii O, ooo^Si. 

Grain d'okce, = 6 crins o, «»iSj>3. 

Doigt, ^ 6 grains d'orge o.aiy^Ci. 

Ctjt II itti^t Jm iladi àt i^ooit 

Coudée , selon les modernes,^ 24 doigts O, 416.07. 

Ctn U ftllte efutl/f Ju îtJdi Ji 2^ooùo. 

Coudée, selon les anciens, =^31 doigts O, j ji js ;. 

Ctit U grandi e^'Milt du iiêdi Ji i^eocc 

Mille, ^ 3000 coudées de ji doigts, ou 4000 cuudccs de 

14 doigts , lOiiO, '.',o6«-. 

Cm h mille dt 10 iitdti àt jfoot». 

PARASANCE, = 3 mille* JCXX). 000008. 

C/ït u pûtAUmgl df jO stidtt df Z^OOM. 



Ehmti-fluitrJi, Ie l'LUS IRRLGULIER (Jcs SYstcmes métriques arabes cjul 

Noiicti dfi ma- . , , ^. \ r\ I • 

nuicriti Ju Rti, me sont connus, est celui que présente Ll)n al-Uuardi. 
• r-'ess- Il j^jjg l'Almagesie de Ptoicmte pour ilire que , selon 
cet ancien, la circonfcrence tie la terre est de 180000 
Vo)ci/jH,w/, stades; l'auteur arabe les évalue à 240°° milles, ou à 
8000 parasanges , et il ajoute : 

La parasange vaut 3 milles; 
Le nulle, 3000 coudée» royales; 
La coudée, 3 asclihar [«^ithanics], 



F'S <)'■ 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES- LETTRES. i i3 

La spiihame (en arabe schibr, pluriel aschbnr), 12 doigts (i); 

Le doigt, 5 grains d'orge; 

Le grain d'orge, .6 poils de chameau. 

Le stade vaut I^oo coudées. 

Ce système offre des combinaisons qu'on ne trouve 
dans aucun autre : elles annoncent un mélange de me- 
sures hctérogènes , auxquelles il faut chercher un élément 
commun dont elles puissent toutes se composer. 

Cet. élément me paroît être la coudée que l'auteur 
nomme royale , qu'il forme de trois spithames , contre 
l'usage ordinaire , et sur laquelle on ne trouve d'ailleurs 
aucun renseignement. Mais si l'on observe, 

1.° Qu'après avoir parlé du stade de iSccoo, il lui donne 
400 coudées, ce qui fait reconnoitre la petite coudée 
de ce stade, de o"", îjjjjj, 

2.° Qu'après avoir cité le mille de 24000, il fait le mille 
itinéraire de jcoo coudées, ce qui montre qu'il 
désigne la grande coudée du stade de 24°°°° > égale- 
ment de. . i o ,;■,:■-.■}, 

3.° Que l'auteur compose sa coudée royale de trois ûJcA^tzr^ 
ou de 36 doigts, et que 36 doigts du stade de 270CCO 
valent aussi o , jjjsîj, 

on jugera sans doute que la coudée qui se prêtoit à ces 
trois combinaisons , et qui offroit un moyen simple de 
comparer entre eux trois systèmes différens , est celle que 
l'auteur aura distinguée par une épithète particulière. Je 
crois donc devoir employer cette coudée pour en tirer 
les valeurs suivantes , et les appliquer aux mesures in- 
diquées par Ebn al-Ouardi. 



(i) M. de Guignes traduit le mot 
aschbar par celui de palint^Sj mais le 



schibr, étant de 12 doigts, est la 
spithame des Grecs. 



144 



.MJ.MOlRrS DC L'ACADi;.\llF. 



SYSTEME METRIQUE DES AfiASES , 
d'après EBN AI-OUARDI. 



Mclr. 

Poil de chameau O, oooj 14. 

GkAIN d'orge, ^ <j poils de chameau O, 00 joSt. 

Doigt, ^ j grains d'orge O, <>';43»- 

SCHIBR OU SpITHAME , ^ i î doijJU 0,18(181. 

C'tn td ifitKdmt Jm ifûd* ù 370000. 

Coudée royale^ = 3 spithamcs o, jjjjj;. 

!3^ daigit du lude de tSoooO- 
J2 dtigil du jtddt de 340000. 
jâ d^lgtJ du jude de 3^0000. 

Stade, :=4oo coudies ;ii, :»j: ji 

CetX le lude 4t tSoooo « tt t'menftrtnte de U ttrrt. 

Mn.LE, = 5000 coudées royales 1666, ''.ocr. 

Ceit le mille de 10 jljdti de j^^^oo . eu de 7 tudeJ et demi de tStooo. 

PAPASANGt, = J milles. . 5000. 000000. 

Ceti td i^rsiêu^e de ^P /tadti de 340000 



SYSTÈMES MÉTRIQUES DES INDIENS. 

Dans une contrée aussi vaste que l'InJe, on conçoit 
que les mesures itinéraires ont dû varier selon les temps 
et selon les peuples qui dominoient ses diffcreiites par- 
ties. Je me bornerai à parler des mesures les plus gtnc- 
ralenuiit adoptées. 

Celles que les Grecs y trouvèrent établies lors des 
conqvKies d'Alexandre , étoient exprimées en stades de 

400c 00 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. i45 
4ooooo à. la circonférence Je la terre. C'est clans ce yoyez mes Re- 

^ _ clicrchcs, t. lu , 

module que les marches du conquérant macédonien , p.ig. 173- '7^- 
celles de sa flotte conduite par Néarque , et celles de 
Scleucus Nicator, nous ont été transmises par les histo- 
riens ; et c'est aussi d'après ce module que les premières 
descriptions de l'Inde et ses dimensions générales ont été 
apportées aux Grecs par Mégasthène et par Déimaque. 

C'est d'après le même stade que , dans le sixième siècle de Cosmas hS- 
1ère chrétienne, lesBrachmanes determmoient, a un degré Christian, pag. 
près , la vraie distance en longitude du méridien de Tana- '^f''^ ' „ 

■I D Voyez mes Rc- 

sérim à celui de Cadiz ; et le souvenir de ce stade se retrouve cherches, t. ///, 

l'i • I I !• ^ M J" I P- -74' ^7^- 

encore aujourd hui dans leurs livres, ou il est dit que la Code des lois des 
longueur ainsi que la largeur de la terre est de iooooo coss. Cemoux.rag.y. 

~ 10 \ oyez aussi mes 

L'emploi de cette antique mesure paroît avoir continué Recherches , pjg. 
dans l'Inde jusqu'à l'époque où les conquêtes des Mahomé- ^ ^ ' 
tans soumirent les Indiens à de nouvelles lois et à de nou- 
veaux usages. Alors les mesures employées dans laPerse, la 
Babylonie, la Syrie, l'Egypte, furent portées dans l'Inde, 
et substituées successivement aux mesures propres à cette 
contrée. 

Je crois apercevoir, dans les/«j//7«/.yd'Akbar, les vestiges 
des premiers essais que l'on fit pour amalgamer les mesures 
indiennes avec celles des Arabes, quand il est dit que les 
astronomes hindous donnent à la circonférence de la terre, 

5059 jowjuns , 2 coss et 11 54 dunds (i)j 

et au degré terrestre , 

14 jowjuns, 436 dunds, 2 dusts et 4 pouces. ^y"" AUeiy, 

tom. Il, p. j49- 



(i) AytenAkhery,roiii.I/,p.j^(<. 
■ J ccris les noms de ces mesvires, 



tels que les donne 'a traduction an- 
glaise de l'Ayeen Akbery. AJais, ces 



Tome VI. T 



.4y.vn Akhty , 
itm. Il, p. 1S7. 



i46 MEMOIRES DE L'ACADEMIE 

Les valeurs relatives de ces mesures sont présentées 
comme il suit : 

8 grains d'orge. .. . zi: i pouce; 

24 pouces =: I dust ou coudée; 

.j duits 1= I dund ; 

2000 dunds =: I crouh ou coss; 

4 coss = I jowjun. 

Pour trouver les valeurs réelles de ces mesures, il faut 
chercher quel peut tire le rapport de l'une d'elles avec 
une mesure analogue, prise dans l'un des anciens systèmes 
métriques dont j'ai parlé ; et le dust, ou la coudée, me 
paroît propre à servir de module commun. 

Or, d'après les proportions précédentes, 



50J9 jowjuns. 

2 coss 

1154 dunds., 



= 161888000 coudées; 
=: 1 6000 ; 

=r 4616; 



Circonfirence de la terre.... = 161908616 coudées; et cette 
somme, divisée par 360, donne pour chaque degré 44974^ coudées ^. 

Dans l'évaluation particulière du degré , 



14 jowjuns. 
436 dunds. 
2, dusis. . . . 
4 pouces. . . 



= I07Î20CX) pouces; 
= 41856; 

= 48; 

= 4- 



Total = 10793908 pouces, lesquels, divisés par 24, 

donnent aussi 44974^ coudées | pour le degré. 

Maintenant, si l'on divise les i i myriamètres j de la 



noms s'y trouvent tellement altérés, 
que je crois devoir rappeler ici leur 
véritable orthographe sanskrite : 
Dust , Uia. Huu. 



Dund , //ht Danda. 

Crouh (Cost) Krocha. 

Juwjun Vodjana. 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES, i47 
valeur connue du degré terrestre , par 44974^» on aura, 
pour la longueur du dust, ou de la coudée, o"", 247"53. et 
pour celle des autres mesures indiquées , les valeurs qui 
suivent : 



SYSTÈME METRIQUE DES INDIENS, 
APRÈS l'invasion DES MAHOMÉTANS. 



Mclr. 

Grain d'orge o, 001287 

Pouce, = 8 grains d'orge O, oioi;»^ 

Dl'st ou Coudée, = 24 pouces o, 247°! i 

DUND , =4dustS,. G, ->S8ii2 

COSS ou Crouh , = 2000 dunds I976, 4^34v' 

Cest, à un mètre prij , U mille iirabe de j6 un quart au degré. 

JowjuN , = 4 COSS 790î> (•^^'/'■> 

c'est , à 4 mètres et demi prit, ta parasan^e de ^ milles de ^6 un quart 
au degré. 



Ce tableau offrant un coss de 15)70 mètres, pareil, à 
un mètre près, au mille arabe de 56 -^ au degré, annonce 
que cette mesure itinéraire avoit été introduite dans l'Inde 
par les Mahométans, et que les astronomes de cette con- 
trée, chargés d'adapter ce mille au système métrique des 
Hindous sans trop contrarier leurs habitudes , avoient 
combiné les subdivisions de ce mille de manière à les 
faire correspondre le plus près possible à quelques-unes 
des subdivisions du stade de 400000 , dont les Indiens 
se servoient depuis si long-temps. Ils y parvinrent en 

Tij 



Suprà , p. izi), 
'3S- 



i48 MEMOIRES DE L'ACADEMIE 

siibstiliiaiit à la coudce noire d'AI-Mamoiin la coudce du 
stade de 400000, diniiiua'e d'un qiiatre-vingt-quatricme, 
c'est-à-dire, d'une quantité presque imperceptible dans 
les usages ordinaires de la vie. 

Il est donc trcs-vraisemblable que le coss le plus gc- 
ncralement employé dans l'Inde , à l'époque de l'arrivée 
des Mahométans , au treizième et au quatorzième sicde, 
étoit d'un quatre-vingt-quatrième plus grand que le mille 
de ^6 -^ au degré, c'est-à-dire cjuil étoit de 5 5 -^^ au 
degré ou de 2000 mètres , et que les mesures précé- 
dentes, réglées d'après ce module, offroient les valeurs 
suivantes : 



SrST£ME METRIQUE DES INDIENS AU X 1 1 1 .' SIECLE, 
AVANT l'invasion DES MAHOMÉTANS. 



Mcir. 

Grain d'orge aoorjoi. 

Pouce, ^ 8 grains d'orge O. •' o4>7- 

C'fit le ^fti.1 au luJe tff ^ffccoû. 

DUST ou CoL'DÉE, = 14 pouces O, ijoooo. 

Ctlt té fflitr nutîu JiÊ $t*iU de ^ffctoo. 

DUND,=4 tlu5U I. oooooo. 

Cm rtrfjfit i/ii iiJJt -'t ^cûetf. 

Coss OU CnoUH.= loooclunds .2000, 000000. 

Cm h démhlt milU Ja mit ilt ^otctir 

JOWJUN, = 4 COU 80:0, 000000. 

t ,/; U Jii.Hi pjrjln'ff Ji 4 millti . .-« Ji 4» luJii <<' 4<>ffOO' 



Le règne d'Akbar. vers le milieu du seizième siècle , 
devint célèbre dans l'Inde par les changemens que ce 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. i49 
souverain fît dans la division des provinces de son empire 
et dans toutes les parties de l'administration. H changea 
jusqu'aux mesures itinéraires; et le coss qu'il établit, est 
encore employé dans quelques parties du Penj-ab. Le 
capitaine Kirkpatrick a reconnu que ce coss est d'environ 
3 I -j^ au degré (i), et le major Renneli, dans ses cartes, 
le fixe à 3 I ^. Cette dernière détermination porte le même 
coss à 3 5 5 5"", 5jj. Akbar voulut qu'il fût divisé en 

jooo alaiy guz ; 

400 bambous, chacun de 12 guz ~; 

100 téiiabs, chacun de 50 guz. 

Dès-lors ces mesures s'évaluent ainsi : 



À}ce« ÀÂiery, 
tom. II, p. 1S6. 



SYSTEME METRIQUE DES INDIENS, 
ÉTABLI PAR AKBAR. 



I\lclr. 

Alaiy guz, = 7;^ du coss 0,71 ni t. 

Bambou, = 12 guz {, ou -^ du coss 8, 8S8S89. 

Cest 10 doubtts coudées de ^^^ doi^ti du stade de 22^000. 

TÉNAB, ^ jo guz, OU 4 bambous, ou ~ du coss 3î,;;>i;5- 

Cest ie doutle nmma du stade de Z2JO0O. 

COSS, = î, jaU degré . . 35^5, y,y,y,. 

C esc te dcubie mille au itcde de zi^ooo. 



Ces deux derniers systèmes montrent que les Indiens , 
après avoir abandonné l'usage du stade , ont remplacé 
cette mesure parcelle du double mille itinéraire, de même 
que d'autres peuples se sei-voient du diaule ou du double 



(1) Renneli, Descript. histeriq. 
et géograph. de l'Indostan, tom. Il, 
pag. 6 S. — Carte des pays situés 



entre la source du Gange et la mer 
Caspienne. 



15© MEMOIIÎLS DE L'ACADÉMIE 

Supri,p.ig. ^S. stiule. Et quoique les successeurs d'Akbar n'aient pas con- 
'"^' serve ilans toutes leurs fK)ssessions le coss dont il avoit 

ordonne l'emploi, les exemples suivans font voir qu'on 
n'a pas cesse jusqu'aujourd'hui de composer cette mesure 
de deux milles itinéraires, ou du double mille de l'un des 
systèmes compris dans mon Tableau général. 

R^HHtii, Des- Le major Rennell dit avoir reconnu sur les lieux , et 

cripiicit kisiar. a t, - i i i i i 

rÂgr.iph.iijui de *^ aprcs dc nombreux exemples , que les coss en usage dans 
J'^Ti"' ''' '^ ^î^lwa , le Carnate et l'Hindoustan, ctoient, les uns de 
3 5 au degré, les autres de 37-7» et d'autres de 40 à 4 2. 

Le co?s de 35 au degré est de 3 '74"! «o)'?*- 

C'eit pr/ch/ntnt le Jt>uHt mille du teaJe Je a^jocc. 

Le C05S du Carnate , de 3 7 -, a\i degré , vaut 2962 , v<>'9«). 

C'en nusii le JouHe mille du stade de tjoeoo. 

L'incertitude où l'on est encore sur la vraie valeur du 
coss de l'Hindoustan , estimé de 4o à 4^ au degré , permet 
de lui chercher une évaluation qui le place dans la m^me 
catégorie que les précédens. 

En fixant ce coss à 4' j a" degré, il sera de ^666", 6*7. 

C'eti le Joutli mille du stjde di jomoo. 

RtHHeU.fm.il. Un coss établi par Shah Jehan , et dont l'usage existe 
encore dans le haut Penj-ab, est évalué, par le capitaine 
Kirkpatrick, à 29 ,Vo , et, dans les cartes de Rennell, à 
2p ~ au dtgré : il seroii d'environ 3734 nictres. 

Si on le suppose légèrement altéré, et qu'on le porte à 30 

par degré, il vaudra 3703"'> 7»»- 

Cett le diuHi mdU du mêle de titat*. 

Ainsi les mesures itinéraires des Indiejis, du moins 
celles qui nous sont le mieux connues , se trouvent encore 
aujourd'hui établies sur les bases qui avoient réglé les 
mesures de toute l'antiquité. 



pelg. f>7. oS. 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES- LETTRES. 151 
Il en est de mcine chez les Chinois et les Japonois, quoi- 
que leurs mesures aient aussi varie à différentes époques. 

Selon le P. Martini et le P. Noël , la mesure itinéraire, Mmun. M.n- 

I r > ■ I / / I I ' I /^I • • tinii Novus Atlas 

OU le Li le plus gcnéraiement employé par les l^hmois, Sincn^h, Prafat. 
est contenu cjoooo fois dans la circonférence de la terre, ^"^^J^'qJ^^^^ 
ou 250 fois dans le degré. "'"wî m.uhimat. 

t , , ,> , j///m ^J'^ et }ih)sicœ in In- 

La longueur de ce ii est donc de 444 > 444; et , d après ,//„ „ c/ura 
mon Tableau générai, il représenteroit , ou le diaule du >'""" '"^^■""^■ 
stade de 180000 , ou trois stades de lyoooo. C'est 
dans les élémens qui composent ce li , qu'il faut chercher 
auquel de ces stades il doit être rapporté ; et l'on va voir 
que c'est à celui de 2yoooo. 

Les divisions et les multiples de ce II, donnés par ie 
P. Martini , sont les mesures suivantes ; j'y ajoute leurs 
valeurs : 



SYSTEME METRIQUE DES CHINOIS, 
ÉTABLI SUR LE LI DE ÇCOOO À LA CIRCONFÉRENCE DE LA TERRE 

Mctr. 

Lî , ou GuAlN de mil O, oooio6. 

FeN , = 10 lî O, ooiojS. 

Thsun ou Doigt, = 10 fèn o, 020; 76. 

C'til le gr^nd tl^igt du st^ide ilt 2yoooo. 

TcHHÏoiï Coudée, = 10 thsûn o, ^ojyCi. 

PÔU ou Pas, = 6 tchhï I, i345«8. 

C'tst le pat double du itade de 2yoooo. 

TcHANGou Perche, = 10 tchhï 2, 0)71513. 

Li,= 360 pou 444, 444444. 

C'ett J iledes de 3yoooo. 

PÔU , = 10 ii 4444, 444444- 

Cttt la parasange de ^0 itada de zyoooo. 

THSAN,=i 8 pou , ou 80 Ii 3S55505îi î5- 

C'est 2^0 itadei , uu S parasa-ngej de ^o stade: de zyoooo. 



,5î MÉMOIRES DE L'ACADÉMIE 

Ce système mltrique paroît avoir c'ic introJuit dans 
1.1 CIiiiK' par IcmpcTcur Wou-wang, de la dynastie des 
Tcheou. Ce souverain a commencé à régner l'an i 122 
avant l'ère chrétienne, et il est mort en i 1 1 5. Antérieu- 
rement à cette époque, les mesures chinoises étoicnt d'un 
(juart plus grandes; et il lailut ensuite 12^ li nouveaux 
pour représenter 100 li anciens (i). 

La différence des longueurs, étant de 4 à 5 , fait con- 
noitre que le 11 employé avant l'époque de Wou-wang 
répondoit à 555'". js;. et qu'il éloit contenu 72000 fois 
dans le périmètre de la le-rre, ou 200 fois dans le degré. 

Cette ancienne mesure itinéraire n'a pas cessé d'être 
connue dans la Chine et dans quelques contrées envi- 
ronnantes, quoique le li de 250 au degré y soit d'un 
usage plus habituel. 

Dans les détails d'un voyage fait en 17 12, p>n- un 

prince mongol, depuis Pékin jusqu'à Tobolsk, les tlis- 

CéuhLOhtr tances données en lî sont évaluées par le P, Gaubil 

mai.àrc.tom.l. à lo II pouT uiie liciie de 20 au dogrc, cest-a-dirt- en lj 

p.is ,{o-iif. jç _^QQ ^^ deuré ; tandis qu'en publiant le journal des 

tOfn II, r4ig. J7. t? 1 ' ' 

mandarins chinois qui ont été à Lassa , le même auteur 
Id. lom I . ,v.s. prévient que les lî y sont comptés à 250 au degré de 
"'*■ ré(]iiateur. 

Mais il y a plus, lorsque l'empereur Khang-hi fit lever par 



( I ) Le P. Noël (pag. 10^) Ah, au 
contraire, que 100 li modernes valent 
lif ri anciens, et il cite en preuve 
le grand Dictionnaire Tching tteu 
tlioiing. C'est \inc méprise: M. Abcl- 
Rémuiat, profc?$eur de cliinoi< au 
Colli-ge royal de France , a bien 
toulii , à nu prier*, coniulter le» 



deux éditions de ce dictionnaire qui 
existent à la Bii>lioilK'(|UL- du Roi, 
et il y a trouve que 100 li anciens 
Ti-fondoieni à i2j li modernes. Le 
texte porte : Kcii-tche ,pe l) t.ing kiit 
vc eul chi on li. La traduction litté- 
rale c«t : Veieres ctntum li conveniunf 
nunc <tntum viginti'tjiiinque H. 

Ici 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES. ijj 
les Jésuites , au commencement du siècle dernier, la carte 
de la Chine, il ordonna que toutes les distances seroient 
comptées en li de 200 au degré, chaque li composé de i 80 
toises ou cannes, et chaque canne de dix des pieds que l'on 
employoit pour les bâtimens et les ouvrages du palais. 
Au moyen de ces renseignemens donnés par le P. Régis (i), 
on trouve, pour ces mesures, les valeurs suivantes: 



SYSTEME METRIQUE DES CHINOIS, 
ÉTABLI SUR LE LI DE 72OOO X LA CIRCONFÉRENCE DE LA TERRE, 



Mctr. 

Pied du palais o, 308642. 

C'est h pied tfu judt dt iiSooo. 

Pas, = 6 pieds I, 8;i8ji. 

Ceit t'or^'it dit stade de 216000. 

Canne , = i o pieds 3, 086420. 

Ctit la e^hme du stade de ziôooo. 

Lr , = 180 cannes, ou 300 pas, ou i8oo pieds ÇS5».î;iï55* 

Ceit j siaJet eljmfiques , ou de 216000 



Le p. Gaubil nous apprend que , vers l'an 72 i de l'ère yii^i-delA^tra- 

hf- , ir , J ^ . , vomie chinuiit , 

retienne, un astronome nomme Y-hang ht faire des yg.77. 

observations dans plusieurs villes de la Chine , de la 

(1) Note du p. Régis, insérée par I l'Astronomie chinoise du P. Gaub.l, 
le P. du Halde dans la préface de sa pag. yy , et set Observations &c.. 
Description de la Chine, jjag. xliij , j pag. i^z. 
xliv. — Voyez aussi l'Histoire de | 

Tome VI. y 



154 MÉMOIRES DE L'ACADÉMIE 

Cochinchine , du Tonkin , &c. , et qu'iiprès avoir fait 
nu'surcr les disiiiiices de ces vilks , il coiuiiiL que 3 5 1 li 
et Ho pas rcpondoient sur la terre à un degré de la- 
titude. 

Pour apprécier cette évaluation, il faut se rappeler que 
les Chinois divisoient et divisent encore le cercle en 365 
degrés ■^: ainsi ce degré est à celui de 360 dans la pro- 
portion de 144^ à. 1461 ; et sa valeur, comparée à celle 
de notre degré moyen de i r i 1 1 1'", n.u., se trouve ré- 
duite à io(j5 1 4"\ ojiiSi. 

De plus, à l'époque d'Y-hang , le li étant de 3«jo pas, 
les 3 5 I li et 80 pas de cet astronome représentent 1 2644® 
pas; alors, divisant par cette somme la valeur du <legrc 
chinois, on a pour celle du pas o'", s^.^i j,, qui, multi- 
pliée par 360, donne, pour le li déterminé par Y-hang, 

311 , 8oSi(o. 

Maintenant, si l'on veut savoir quels peuvent être le 
mérite et l'authenticité de l'opération de cet astronome , 
il faut diviser la valeur du degré moyen par les i 26440 
pas qu'il assigne au degré chinois : on aura , pour la valeur 
du pas dans le degré moyen, o'", «787(15-^; et ce nombre , 
multiplié par 360 , formera un 11 de 316'", jujso, qui, 
Voyci /<• r«.V. à un mètre près , i>e trouve cire le Jiaule du stade de 

Ces rappn)i.lK-mens n'indiqueroient-ils pas qu'Y-liang, 
avant eu connoissance de cette ancienne mesure égyp- 
tienne, aura cherché à se l'approprier en l'adaptant au 
degré chinois par une opération inverse de celle que je 
viens de présenter ' 



DES INSCRIPTIONS ET BI'-LLFS- LETTRES. in 
Les Japonois ont adopte le li moderne des Chinois 
depooooà la circontcrencedelaterre(i), ou de 444"'. 444- 
Kœmpfer et d'autres voyageurs avoient déjà remarqué Kamyfcr.Hhi. 

, 'f , . j J ' /^ du Japon, wm.ll, 

que le mille itinéraire au Japon etoit de 2 5 au degré. *^e /,v y^ ,f,.ip. -, 
mille vaut donc 4444'", 444 : c'est la parasange de 30 stades fs- '^^■ 
de 270000 , et le pou dés Chinois, compose de dix des 

i\ ' 'j Suprà.pag. 111. 

Il precedens. /'•/«. ^ 

Les peuples de l'Asie ne sont pas les seuls qui , à travers 
les siècles et les révolutions , ont su conserver dans leur 
intégrité quelques-uns des types originaux qui avoient été 
puisés jadis dans la source commune à toutes les autres 
mesures. 

Si l'on passe chez les nations modernes de l'Europe, 
on trouve : 

En Norwège, la lieue de 10 au degré, ou de i 1 1 1 1'", m. X'pytzltTraiii 

-, , j 1: . j j n dci mesurts iiini- 

C est la partîsangi de 60 stcdes de 210000. . , ,> * 

raires de d An- 

viUe. 
En Suède, la lieue d'un peu plus de lo^au degré (lisez 

10-^),=. 10666 ,667. 

C'est Ja pnrasaîige de 60 stades de 22^000. 

En Pologne, en Lithuanie, la lieue commune de 20 au 

degré, =r 5555 , )(S- 

C'est la parasange de ^0 stai/es de 216000. 

En Prusse, en Ba\iére,en Saxe , en Silésie , en Souabe, 

en Scanie , la lieue de i j au degré . = 7407 , ^o-. 

C'est la partsange de 40 stades de 316010. 



(i) Wa Kan tsan tsai tsou ye . 
7cm. II , pag. I ; 011 De.-:cr'}pticn figurée 
de l'univers [du ciel , de la terre ei de 
l'homme J , en japonois et tn chinois. 



C'est une Encyclopédie en cent cinq 
volumes, outre les Tables, et ui> 
volume d introduction. 

Vij 



ij(? MEMOIRES DE L'ACADÉMIE 

En Alieniagne.la lieue germanique de 12 j au degré, = . SSS8", 8J9. 

C'ftt la par.ijjnjt •// 6j sl.iJis At 3^ccfv. 

Dans le Pitfniont, le millede 50 au degri-, = 2^22 , m 

Cut It millt il 10 stu.lts Jt iSoooa. 

Dans le Milanais ci les États de Venise, le mille de (6 

à 6y au degré ( lisez 66 4 ) , = 1 666 , ««7. 

C'ist II milli Ji to itjJit di 240000. 

En Espagne, la lieue commune de 177 au degré, ou 

de 4 milles, = 6349 , «6. 

Cm la parasangt dt 4 mil ht ou di 40 stajtt di ijioo». 

Autre lieue de 3 milles, = 4761 , ««). 

C'tsi la paratangt di / millit eu di jo iiadis di 3jjt>re. 

Le mille ordinaire, le quart de la lieue de 17 ', au 

degré, = 1587 , )"• 

c'est If mille de lo stades de 2^2000, 

En France, la lieue commune de 25 au degré, =r. . . 4444 > ♦+»• 

C'est la parasangt de jo stades de 3JO000. 

La lieue marine de 20 au degré, = 55J5 »iJ>- 

C'est la paratangt de jo stadts de 316000. 

Le mille marin , ou le mille géographique, de 60 

au degré, = 1851 , <|i. 

Cest le mille de iq stades chmpi^uts , ou de 316000. 



Il seroit facile de multiplier ces exemples ; mais je 
crois avoir réuni, dans mes deux Alcmoires , plus de témoi- 
gnages (ju'il n'en faut pour montrer que les hases de tous 
les systèmes métriques linéaires que j'ai pu découvrir, 
soit chez les Grecs et les Romains, soit chez les Ger- 
mains , les Gaulois , les Arméniens , les Syriens , les 
Hébreux, les Égyptiens, les Arabes, les Perses, les In- 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 157 
<iiens, les Chinois , ies Japonois, se rattachent à la mesure 
de la terre, à i\n seul type primitif diversement modifié, 
et toujours conserve avec exactitude dans les variations 
qu'il a éprouvées. Cette unité de module peut seule expli- 
quer la liaison , les rapports constans que présentent les 
différentes mesures anciennes , quand on cherche à les 
comparer , à les combiner entre elles ; et c'est en les rap- 
prochant toutes, que les développemens d'une théorie très- 
simple m'ont conduit à des résultats confirmés à- la-fois 
par les observations astronomiques , par des monumens 
qui existent encore, par de nombreuses applications des 
anciennes mesures itinéraires , enfin par l'emploi de ces 
mêmes mesures , continué jusqu'aujourd'hui chez différens 
peuples et dans de vastes contrées , depuis les confins 
occidentaux de l'Europe jusqu'aux extrémités orientales 
de l'Asie. 



Tableau général. 



( «5« ) 



TABLEAi' GÉNÉRAL DfS ANC 



D L N O MINAI ION 



IJL> »t!:9URti 



JuaJrc 


ifU 




) 


1 

I ' 
t [ 


1 


' ; 


1 
1 

1 

1 


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4 








1 








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12 


10 




1 


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1 


i6 






1^ 1 


i8 






1 
1 




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2 ■» 






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,lS 


40 


56 j 


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60 


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7-î 




Ko 




120 


«o 





800 


720 




tfoz 




1203 


/<x 




^OQO 


7200 


I ' c 




16OCC 


i4ioo 


/->:cj 




lOOOO 


-20X> 



Doigt duodccirnal 

Duigt décimal 

Cr.in<l do!j;l, (^ncc , P<i 

Coiidylc 

Palme 

Dichu 

f Demi-pygon ) 

Spiihamr, Svona stade. 
i'icd , bvi) an .'I Je 

Pygmc 

Pygon 



Coudée commune, 4oo au si.i.k 

Grande roudce, )oo ou n.vle. . . . 

Vu simple, i.f ''" "'''^ 

EX>uhtc coudcc commuoe ou \ crgc , ioo. 

Xylon 

Pas double , uo tju sMiit 

Org)'ie , 100 nu slaJt 

Calame ou Ara-ne , dottu tiade 

Amma, 10 au <Milt 

Plithre , t au u.ule 

Stade 



Diaule 

Mille , dt 10 tiadci 



■t- 



]o st'.det, ou ] milles . 
^(.hocnes ou Paritangc^ de, ... ^ 40 stadet, ou 4 mille; . 

I 6u sudcs, nu 6 niilles . 



STADES PRIMITrF 



< IRl ONFtRENCK 


nnCONFEUtNCK 


de !;. 


Terre, 


de la 


T cri . 


400000 


300000 


si: 


des. 


stado. 


IJogré 


1 1 1 1 ;■ 


Dcjjrc 


.>^'.3:- 


M,u, 




Mflr. 




0, 


01 041 - 


0, 


«1 jSs:^ 


0, 


01 i ;oo 


0, 


<,\6C(,- 


0, 


0.1 SSv 


o, 


018)18 


0, 


oaoS 1 j 


0, 


•177-8 


c, 


0.^1 <;■.- 


0, 


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0. 


««lin 


c. 


1 1 1 1 1 1 


c. 


I 04 r ''■- 


0, 


IjSfi'i.; 


0, 


1 : J 


0, 


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0, 


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c, 


1 11111 


0, 


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0, 


1 ; n 


0. 


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0, 


»7"-8 


0. 


J i i. i. 


0. 


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0. 


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c. 


414444 


c. 


41 Cf.- 


0. 


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0, 


f c 


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0, 


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1, 


1) (1 


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1. 


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1. 


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1. 


CL(.(,r,- 


2, 


1 1 1 ; 1 ■ 


10. 


ooc 00c 


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\\\))^ 


16. 


«11666- 


J '. 


11 1 tii 


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2Ô(J, 


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ICOO. 


«OOWOO 


i'^3. 


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;o:o. 


egooon 


liCOO, 


eouooo 


.|0œ. 




5333. 


nuii 


^>co-. 




8coc. 


• JDO.tO 



MES MÉTRIQUES RÉGULIERS. 



( M9 ) 



>E 


S SECOND 
V. 


A 1RES. 
VI. 


STADES TERTIAIRE^ 








Vil. 


VIII. 


i: 


<. 




:e 


flRCONFtRENCE 
(Je l.i Terre, 


CIKCONFÉRENCE 
de la Terre, 


CIRCONFÉRENCE 
de la Terre , 


CIRCONFÉRENCt 
de la Terre, 


1. 

ClUCONFÉBENCE 
de la Terre, 


2. 

Cirr ONFLKEN'CE 
de lii Terre, | 




I 80000 


21 6000 


270000 


225000 


250000 
stades. 


252 

s;.i 


000 




stade j. 


stades. 


st.ides. 


stades. 


des. 




Degré, 500. 


Degré, 6cO. 


Degré, 750. 


Dcgié, 625. 


De^ré, 694 V- 


«£!?'! 


, 7CO. 




Mctr. 


lN;ar. 


Mé.r. 


Mctr. 


M.lr. 


h\clT. 




, 


0, oiji^S 


0, 019-90 


0, o.;432 


0, . S ; 1 8 


0, 0.6667 


0, 


0.65)4 


\ 


0, 027778 


0, 023.48 


0, 1 S j . 8 


0, 022222 


0, 020000 


0, 


. 9 8 . j I 


s 


0, o3o8<;4 


0, 023720 


0. 020376 


0, 02469. 


0, 022222 


0, 


022046 


•_ 


0, 046296 


0, 058380 


0, 030S64 


C, j - ; 7 


0, 033353 


0, 


«530C9 


\ 


0, o?^i95 


0, o""l6u 


0, 06.72S 


0, 074074 


0, o6«««7 


0, 


066.58 


'j 


0, i3;iS; 


0, 154521 


0, 113437 


0, .4SI4S 


0, 133333 


0. 


'31^:; 


, 


0, i3r48i 


0, 192901 


0, 1345-' 


0, 1 8 i . 8 ; 


0, 166667 


0, 


,6;;44 


\ 


0, 177778 


0, 2314s, 


0, 183183 


0, 222222 


0, 200000 


0, 


.984.3 


8 


0, }7o37'> 


0, 308642 


0, 246914 


0, 296296 


0, 266667 


0, 


164530 





0, l^\(>(>(>- 


0, 34:^^- 


0, 277778 


0, 533333 


0, 500000 


c. 


2976 1 9 


I 


C, 462963 


C, 3S3802 


0, 308642 


0, 370370 


0. 335H3 


0, 


35068S 


- 


0, SSÎÎ5; 


0, 462963 


0, 37037» 


0, 444444 


0, 4°°°°® 


0, 


396823 


; 


0, 74"-4' 


0, 6172S4 


0, 4938^7 


0, !9i;?3 


0, ;J3333 


0, 


519.0. 


h4 


0, 92^926 


0, 77160; 


0, «17284 


0, 74074' 


0, C6666J 


0, 


661376 


> 


I, Il 1 1 ■ 1 


0, 92)926 


0, 740741 


0, S8S889 


0, 800000 


0, 


793651 


o 


I, £66667 


I, 5SSS89 


I, 1 1 I 1 1 r 


I. 33iîî5 


1 , 200000 


1, 


.90476 


'9 


I. 8i.Sj2 


1, 345-'° 


I, 2)4)68 


I, 48r.|S. 


1. 353333 


I, 


321751 


- 


2, 2 2222Z 


I, 83.832 


I, 481481 


I. 777778 


1 , 6uuoûo 


1. 


587302 


■s 


3. 7°57''4 


2, cS6^2.o 


2, 4691 }6 


2, yCzyCi 


2, Ù6C66- 


2, 


645 3°3 


'7 


22, 212222 


, 48, 3183.8 


14, 8. 4s. 3 


17' 777778 


I (), 000000 


1). 


8730,6 


-S 


5?. 0370Î- 


30, 864197 


24, 69.538 


29, 629630 


26, 66666-; 


a6, 


453026 


5" 


222, 222222 


l8î, .Sj.8; 


148, .4S148 


177. 777778 


160, 000000 


15S, 


73013? 


>î 


444- 4444+4 


370. 37037° 


296, 296:96 


355. ;j;555 


'?T.O, 000000 


3'7- 


460317 i 


1^- 


2222, 222222 


185I, 85.832 


1481, 4S'45" 


1777' 777778 


1 0OO# 000000 


1587. 


30.587 


00 


6666, «66667 


ÎSSS. Hi5!3 


4444. 444444 


5333' 333333 


4800, 000000 


.r6!. 


90476s 


«l? 


8888. 8S8889 


7407. 407407 


5925, 925926 


711 I, i 1.1 II 


6400, 000000 


6349. 


206349 


00 


13353. înHi 


IIIII, . 1111 > 


8888, 888SS9 


10666, «66667 


9600, 000000 


9)^3- 


809514 






160 MEMOIRES DE LACADI MIE 



APPENDICE AU MÉMOIRE PRÉCÉDENT. 

JL'iiri'iii I impression Je mon Mcmoire , qiielcjues per- 
sonnes m'ont témoigne tks demies sur l'un tks moyens 
que j'ai employés pour faire voir que les mesures itiné- 
raires et les mesures usuelles des peuples de l'antiquité 
offroient constamment des parties aliquotes de la circon- 
férence de la terre , et qu'elles se rattachoient toutes à 
une seule et même détermination de l'étendue de cette 
circonférence. 

Le moyen que l'on me conteste est celui de- la division 
du cercle en 300 degrés, parce que, dit-on, cette division 
n'est clairement énoncée nulle part. J'avois pensé que dans 
un sujet d'érudition , lorsqu'on ne trouve chez les anciens 
aucun guide, aucun renseignement qui puisse conduire 
à une découverte que l'on entrevoit, on pouvoit cliercher 
à suppléer au silence des auteurs par un moyen plausible; 
et quand ce moyen est semblable à ceux que l'on admet 
sans objection , je ne vois pas par quel motii on le re- 
jetteroit. 

Nos astronomes et nos géographes divisent aujourd'hui 
le cercle en ^do et en \oo degrés; et l'on ne doute plus 
que les anciens n'aient employé ces deux divisions : pour 
quoi n'en auroienl-ils pas imaginé d'autres , s'ils y avoient 
été conduits par cjuchjues usages, ou seulement par(jucl- 
ques idées pariii uiières? 

Ptolkmie. dans son Al inagestc, divise le cercle en 360 

et 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES- LETTRES. i<îi 
et en 720 parties; et par le soin qu'il prend très-souvent 
d'exprimer les résultats de ses combinaisons dans ces 
deux modes de graduation, n'annonce-t-il pas que, de son 
temps, tous deux étoient en usage, et qu'aucun des deux 
n'étoit généralement adopté! En effet, jusque vers cette 
époque , les astronomes d'Alexandrie avoient conservé 
l'ancienne habitude de diviser arbitrairement le cercle en 
parties plus ou moins grandes , selon le besoin qu'ils en 
avoient. 

Eratosthène disoit avoir observé que la distance des ÀpuJ Pukm. 
deux tropiques, ou la double obliquité de l'écliptique, ,1^"^T'' '''''' 
étoit de onie qUiitre-vin§t-troisièincs de la circonférence d'un 
méridien. 

Il disoit aussi que la différence en latitude , entre Syéné Âp. cuomed. 
et Alexandrie, étoit de la cinquantième partie du cerclç. i'^',.. '//"■'' ^' 

Posidonius vouloit que le parallèle de Rhodes fût éloigné "^P- Ctiomed. 
de celui d'Alexandrie de la quarante -huitième partie du ^''''^'' 
cercle. 

Strabon parle d'une division de l'équateur en soixante ULi.pag.,,,. 
parties. 

Et l'on rencontre, dans les ouvrages des anciens, des 
expressions qui annoncent clairement que, chez eux, la 
division du cercle varioit au gré des astronomes et des 
géomètres. 

Je crois donc ne m'être pas écarté des règles de la 
très-grande probabilité , en admettant chez les anciens 
les trois divisions du cercle en /|oo, en 360 et en 300 
degrés. Si cependant cette opinion paroissoit encore ha- 
sardée , je pourrois abandonner la dernière de ces gradua- 

T O M E V I. Jf 



i6i MEMOIRES DE L ACADEMIE 

lipiis , et, par un moyen simple et iinitjime , extraire 
tpys les stades , des deux seules divisions du cercle en 
400 et en 360 degrés. Voici comment: 

ê 

Sa^a.jsig.st. ■,)Lf\ évaluant à 4000 myriamètres la circonférence de 
la terre, j'ai dit que le degré de 4oo à cette circonlérence 
étoit de I 00000 mètres, et que la dixième partie de la 
minute centésimale, ou la millième partie de ce degré, 
donnoit 100 mètres pour la valeur ilu stade de 4oc)000. 

Si à cette valeur vous ajoutez un tiers , vous aurez 
^l'i"^^ ni I qui donnent le stade de 300000. 

Et si vous augmentez d'un tiers ce dernier stade , vous 
trouverez 177"", 773, ou le stade de 225000. 

Sfrj.pag.^2. Il en sera de même pour le degré de 360, dont la 
valeur est de i i i i 1 i'", n. ; sa millième partie est de 
I I 1*", -Il , et c'est le stade de 360000. 

Ajoutez-y un tiers, et vous aurez i4H'". '+3. ou le stade 
de 270000. 

Smprj,fAg. ..■ J'ai montré aussi que le changement de la minute 
centésimale des deux degrés précédens en minute sexa- 
gésimale avoit produit de nouveaux stades qui , au lieu 
d'être la'millicme partie du degré terrestre . en ont été 
la six-centième partie. 

Alors, la six -centième partie du degrc de 400, ou 
des 1 00000 mètres qu'il renferme, a produit un stade 
de i<$6'", 667, qui est celui de 240000. 

F.t si l'on y ajoute un tiers, on aura 222'", w. , ou le 
titude de 1 80000. 



DES INSCRIPTIONS ET BELL ES- LETTRES, tô^ 

Enfin , la six-centième partie du Jegré de 3 (jo , ou de 
I I I 1 I i*", iM , a compose le stade de 185'", .s; , ou de 
1 1 6000 ; et je ne trouve point que les anciens aient 
cherché à augmenter celui-ci. 

On demandera, sans doute, ce qui peut avoir conduit 
des peuples difFcrens à suivre, avec tant de régularité, 
une même méthode pour augmenter, toujours d'un tiers, 
les mesures qui leur avoient été transmises. Je crois qu'il 
faut en chercher la raison dans le choix qu'ils ont fait , 
parmi les types élémentaires qui leur étoient déjà connus , 
de celui dont les multiples dévoient composer dorénavant 
toutes leurs nouvelles mesures. 

Le doigt-, dit Julien d'Ascalon , est la premi'èrc des me- >*/""/ Harme- 

,, . , , , , SA • ■' I nopul. lii>. Il, 

sures , connue I uinîe est le premier des nombres. Mais j observe titul. 4. 

que les anciens ont connu et employé deux sortes de 

doigts, le doigt silapJe ou ordinaire, et ie' gfâtid dûîgt ou Dmcorid. i,t. 

\e pouce, auquel ils d'onnoient un tiers dé plus qu'au' pré- pih^^ut.^xy 

mier. Ils cnt aussi connb deux' coudées, ih coudée comtjtuiie-'^"/'' ^^^'>J'^- 

XX y II , c. 4^. 

de 24 doigts , et là grande coude'e de 24'pouc'és ou de ' 
ri doigtii, qtii avoit par' conséquent un tiers de plus que"' 
la précédente. ' 

Cette .proportion étant la mcme que celle qui vietff^ 
défaire sortir, des stades de 400000, de 240000 , de- 
360000, ceux de jooooo, de 180000, de .2/0000 , et du 
stade de 300000 celui de .2^:^000 montre que ces quatre 
nouveaux stades ont été formés en substituant un nombre 
cgal de pouces , ou de grands doigts, au nombre des doigts 
simples ^ui régloient la valeur de toutes les mesures dont 
les quatre autres stades plus anciens se composoient. 

Xi; 



i6i MÉMOIRES DE L'ACADÉMIE 

Deux exemples vont justifier cette assertion. 
S,pràp.,g. i[S. Dans mon Tableau gênerai, le doigt duotleciina!, ou 
le i/oi^t simple du stade de 400000, vaut o'", 0,0.1,7, et 
p6oo de ces doigts donnent au stade dont je parle, 
100 mètres. 

Prenez le grand doipt ou \q pouce du mt^me stade, qui 
est de o"", o,,3S9 . multipliez-le neuf mille six cents fois, 
et vous aurez 'jj"", ju. ou le stade de 300000, d'un 
tiers plus grand que celui de 400000. 

Si l'on veut employer les coud(:es, on verra que 24 doigts 
simples forment la coudée commune de o"", ijo, et 4oo de 
ces coudées, le stade de 100 mètres; comme 24 grands 
doigts donnent la grande coudée de o'", j,j, qui , niultiplids 
par 4oo, produisent également les 133*", m Ju stade de 
300000 ; et ainsi des autres. 

D'après ces aperçus, on pourroit peut-être classer les 
divers stades autrement cjue je ne l'ai -fait dans la première 
partie de mon Mémoire. Mais ces changemens n'en appor- 
tcroient aucun dans la valeur des mesures que j'ai déter- 
minées; ils ne feroient même que montrer, sous un aspect 
un peu différent, leur commune extraction d'un seul mo- 
dule primitif; et ces nouvelles combinaisons des élémens 
dont je m'étois servi , me semblent confirmer encore les 
résultats que j'avois obtenus. 



Pdg. Il iJt a ivlumt , ligne 10. irn Utu Ai . Le |>icd ruin-iin est ou de | pïliiie» i |, 
Ijut. \jc pied romain cM. . . .ou de \ palmci '-, 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. i(îj 

■ ■■ I . . . Il - ■■■ — ^■^— ^— — ^— ^ 

MÉMOIRE 

SUR 

LA POPULATION DE L'ATTIQUE, 

Pendant l'intervalle de temps compris entre le commen 
cément de la guerre du Péloponnèse et la bataille Ji 
Chéronée. 

Par m. LETRONNE. 



EXPOSÉ. 



iSiâ. 



1 L est indispensable Je connoître la population d'un pays , i.u fe 7 Jum 
quand on veut saisir complètement tous les détails de son '*' 
histoire, suivre le développement de son industrie et de 
son commerce , et découvrir , dans l'équilibre ou dans la 
disproportion de ses ressources et de ses efforts, quelques- 
unes des causes de sa prospérité ou de sa décadence. 
Privés de ces renseignemens précieux , nous ne pourrions 
avoir que des idées vagues sur une foule de faits im- 
portans; et quelques-uns de ceux qui intéressent le plus 
l'histoire de la société , resteroient sans explication satis- 
faisante. 

Malheureusement les historiens et les philosophes de 
fantiquité ne nous offrent, à cet égard, que des notions 
insuffisantes ou tout-à-fait suspectes. Les premiers, plus 



i6^ MEMOIPJ.S DE L'ACXDf.MIE 

occupes d intéresser que d'instruire, ont trop souvent minix 
aime peindredes tabicauxd'un efkt harmonieux ou brillant, 
que remonter péniblement, par des observations sur les 
ressources respectives des peuples, jus(ju'aux secrètes et 
véritables causes des cvcnemens. D'un autre côté, les phi- 
losophes et les moralistes anciens se sont moins attachés à 
nous transmettre fidèlement les observations qu'ils avoient 
laites et les renscignemens qu'ils avoient recueillis, qu'à 
choisir parmi ces renseignemcns ceux qui s'accordoient le 
mieux avec leurs idées sur l'existence et l'organisatioiî d'un 
état social purement imaginaire. 

11 se peut cependant que le petit nombre et l'insuf- 
fisance des notions de ce genre tiennent encore à une 
autre Ciiuse. La statistique, qui expose l'état des produc- 
tions, des consommations, des ressources d'un Etat, à 
une époque donnée, est une science toute nouvelle. Sans 
doute les gouvernemens anciens ont dû s'occuper de tous 
ces ( bjets, puisqu'il est impossible d'imaginer que les con- 
tributions et les levées d'hommes ne fussent pas réglées sur 
un cadastre et des recensemens faits avec quelque exacti- 
tude : mais les résultats de ces opérations imlispensables 
ont été assez constamment renfermés dans le secret de 
l'aiiministration et pour son usage particulier , excepté 
peut-être dans les états républicains de la Grèce, où 
le peuple assistoit et prenoit part aux délibérations pu- 
bliijues. C'est ainsi <]u'à Athènes, par exemple, on voit , 
.v./f. Mfm d'après l'entretien de Socrate et de Glaucon , (jue tous 
■' '■ !(.•!» citoyens pouvoient se procurer des renseignemens si r 

la popul.ition , les finances, le commerce, enfin sur 
lc»uc ce qui comlituoit la statistique du piys ; ce qui sup- 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 167 

pose, outre i;i laciiité de s'en instruire dans les discus- 
sions de Wii^oni , ia liberté de conjpuiser les registres 
publics. Mais il paroît que cette liberté, de même, que 
le droit d'assister à l'assemblée , n'étoit accordée qu'aux 
citoyens. On peut donc regarder comme un fait extrê- 
mement probable, qu'aucun peuple de l'antiquité n'a 
laissé pénétrer au-dehors le secret de ses forces et de ses 
ressources, avec cette noble confiance dont les gouver- 
nemens modernes font profession, et qui peut seule donner 
lieu à la multitude de comparaisons et de rapprochemens 
nécessaires pour préparer les élémens d'une science. 

Aussi, quand même les écrivains de l'antiquité auroiejit 
été moins spéculatifs et plus généralement doués de cet es- 
prit de recherche qui leur a souvent manqué, il est dou- 
teux qu'ils eussent pu parvenir à rassembler des données 
exactes sur la population des pays dont ils faisoient l'his- 
toire. On ne doit donc pas être surpris de ce que les no- 
tions qu'ils nous ont conservées sont rares, parfois peu 
vraisemblables, et presque toujours très-incertaines; car 
elles se bornent le plus souvent à quelques renseignemens 
vagues sur le nombre des combattans qui se sont trouvés 
à telle ou telle bataille. Encore ces renseignemens sont- 
ils d'autant plus suspects, que chaque peuple, vainqueur 
ou vaincu , exagéroit toujours le nombre de ses ennemis : 
vainqueur, pour relever l'éclat de sa victoire; vaincu, 
pour diminuer la honte de sa défaite. 

Dans une si grande incertitude , on ne sauroit donc 
s'étonner de voir les critiques modernes résoudre de deux 
manières opposées , mais également probables, la question 
de savoir si la terre étoit autrefois plus peuplée que de nos 



• 68 MEMOIRES DE L'ACADÉMIE 

• i>jw (I, ) jours. Isaac Vossius", dont tout le moiule connoît les ex- 

Oitfnat. Viir. p. i i « « I 

tr-ti\ UttJ. travagans calculs ; Jnoiitesquieu '' , duns l'Esprit Jes /ois , 

\ '.. r et sur- tout dans les Lettres Persanes : Wallace' , de la so- 

frit ,tt, Ion. li». cictc d'Edimbourt; , ont soutenu cette opinion. L'illustre 

XXIII, c. xvii I . . r\ • 1 u II 

fixxinUiirn iiistonen Uavid Hume , dans un de ses ini^cnicux Lsstùs 

lIu'i" ' " p<^lifi<]iies , a pris , avec un grand avantage , la défense des 

• Diyer,. /i,<i. temps modernes. Peut-être, à raison de l'incertitude d'une 

fi polit. ""''■/-,,,, 

pep jfi umps roule de données dont on est oblige de se servir, est-il 

tntirm , in-8.*, . -i I i i i ^ i i 

i-">ç.irjj.Fr luipossible de la traiter dans son ensemble. 

rr,athc^^'cii'"'tt ^^"^ prétendre soumettre la question en général à un 

wrT.,i su^jtas; nouvel examen, j'ai cru utile d'en examiner une partie; 

IX ••■ ti^ijf et cette partie, quoique circonscrite en apparence, n'en 
est pas une des moins importantes , parce qu'elle a 
pour objet un pays célèbre que la réunion des circons- 
tances les plus heureuses a placé presque seul hors de 
cette sphère d'incertitude dans laquelle tous les autres 
sont renfermés. Ce pays est l'Attique : son étendue, dé- 
terminée de tous cotés par la mer et par une chaîne de 
montagnes élevées, n'a varié dans aucun temps ; habité 
par le peuple le plus policé du monde ancien , il a 
produit les historiens les plus exacts et les orateurs les 
plus éloquens, dont les écrits fournissent uiu' multitude 
de détails précieux sur son gouvernement, sa population, 
son commerce et ses richesses. 

Une contrée placée si favorablement ne pouvoit tîtrc 
oubliée dans les recherches , soit générales, soit partielles, 
qu'on a faites sur la population des anciens temps ; mais 
une lecture attentive des auteurs Attiques m'a persuadé 
qu'on navoit pas tiré \\i\ assez grand parti des docu- 
mcns qu'ils contiennent , et que la population de cette 

contirc. 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES- LETTRES. 1(^9 

contrée, à l'époque de sa plus grande splendeur, n'avoit 
j>as été suffisamment établie. Je vais rappeler sommaire- 
ment les faits sur lesquels on s'est appuyé jusqu'ici. 

Les habitans de l'Attique se divisoient, comme on c. B.irihéicmy. 

. l 'ojdgc du jeune 

sait, en trois classes: Amich.c.vt. 

i.° Les Athéniens proprement dits, les seuls qui eussent 
le droit de prendre part au gouvernement; 

2.° Les méièques [/uéi^iiKci'^, ou étrangers domiciliés à Saimc-Créx, 

A 1 > I /• • 1 1 / • I / • / ^ I sur les me'tîques , 

Athènes avec leurs ramilles (us etoient protèges par le gou- Aaid. des imcr. 
vernement, sans y participer); tem.xniii. 

3.° Les esclaves, distingués en deux sortes, les uns 
Grecs d'origine, les autres étrangers. Les premiers étoient 
ceux que le sort des armes avoit privés de la liberté; les 
seconds étoient achetés dans la Thrace et dans les autres 
pays habités par les barbares. 

Le témoignage le plus circonstancié sur le nombre des- 
individus compris dans chacune de ces classes , est celui 
de Ctésiclès , auteur inconnu, cité par Athénée : il nous c.ie>icles, ap. 
apprend que, dans un dénombrement fait par ordre de yng"2-;2,'D.'' 
Démétrius de Phalère, on trouva vingt-un mille citoyens , 
dix mille métèques, et quatre cent mille esclaves. 

D'après ce témoignage, dont il ne suspecte en rien 
l'exactitude, Wallace , multipliant par 4 le nombre de U'allace.pag. 
3 1,000 hommes libres , établit que l'Attique contenoit^ 

I.* D'hommes libres 124,000. 

2." D'esclaves 4oo,ooo. 

Total 524,000. 

Mais , comme si cette population n'étoit pas déjà assez 
Tome VL Y 



6 



i7« MEMOIRES DE LACADÉMIE 

considcrable , il pense qu'on peut multiplier par 6 le 
nombre des citoyens et des nutccjues , et il en résulte, 

I ." Pour les hommes libres i 86,000. 

1." Pour les esclaves, toujours 400,000, 

Total 586,000. 

'V 44i Hume, dans son xi.' Essai , discute en deux pages ce qui 

a rapport à l'Atticjue, et se déclare contre le témoignage 
d'Athénée. Il retranche un zéro au nombre 400.000, et 
le réduit à 40,000 (1). Cette correction est tout-à-fait ar- 
bitraire; ce profond écrivain apporte quelques raisons qui 
font entrevoir que le nombre est exagéré , t-aus prouver 
que l'erreur soit telle qu'il le prétend. '• 

Ensuite il multiplie le nombre des citoyens métèques 
par 4. de mcme que Wallace, et il trouve que le nombre- 
des hommes libres s'élevoit à i 24,000. 

Supposant ensuite (contre les principes qu'il 
a lui-même posés) que ces esclaves formoient 
des familles, de mtmeque les hommes libres, 
il admet qu'il y avoit parmi eux autant de 
femmes et d'enfans; il muliii>lie le nombre 
de 40,000, que donne Athénée, également 
par 4. et fait monter les esclaves en tout à. . 1 60,000. 

Total de la population de l'Atlique. . . . 284,000. 
Mais il est (évident que ses calculs n'ont absolument 

( I ) Koliin, avanl Himio, avoil fait le mcnic rctranclicmciit. {/Jisr.anc. 
Irv. X, chap. I , art. 2 , S- X. ) 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES- LETTRES. 171 
rien de fondé, i." Hume s'est trompé, comme Wallace, 
en croyant qu'il faut multiplier par 4 '^ nombre des 
citoyens, pour avoir la population totale, ainsi que je 
le ferai voir bientôt. 2.° Tout s'oppose à l'idée que les 
esclaves étoient autant de chefs de famille: Hume a lui- 
même avancé, ce que je prouverai par la suite , que les 
femmes et les enfans dévoient être en très -petit nombre. 
Ainsi , d'une part , la correction qu'il fait au passage 
d'Athénée est arbitraire; et, de l'autre, la manière dont 
il conclut la totalité des esclaves, de ce nombre ainsi 
corrigé , n'est pas moins arbitraire que la correction elle- 
même. 

Cet ingénieux et profond écrivain est , je pense , le 
seul qui ait mis en doute le témoignage d'Athénée. Bo- 
namy, dans son Mémoire sur Démétrius de Phalère^; '^Academkdti 
Barthélémy'', dont l'ouvrage ne comportoit pas une dis- 'p!,T ,yo 
cussion à cet égard; de Pauw, dans ses Recherches sur ^Voygdujcmt 

A» I / f=- I Attnclt. ch. VI. 

les Grecs; M. Lcvesque*^, qui, dans ses Etudes sur la ' Tim. IV 
Grèce, s'est contenté de rappeler légèrement ce fait, &c. ^"''''"^' 
tous ont adopté ce témoignage. 

Avant ces trois derniers auteurs, M. de Sainte-Croix 
l'avoit également adopté , dans une dissertation spéciale 
sur ce sujet . Cette dissertation , beaucoup plus étendue ^Mem.Jei'Aïa- 

.1 . . , , , . . , dimw tics inscrip. 

que tout ce qui avoit ete écrit sur cette matière, repose ttm.XLViu 
entièrement, quant au nombre des esclaves, sur le passage 
d'Athénée. L'auteur, en s'attachant à cette autorité unique, 

a développé les idées de Wallace, contre celles de Hume, ^«'X-L^''^ 

que Wallace avoit déjà essayé de réfuter. ■ 1!' sUtTde u 

M. de Sainte-Croix, admettant que chacun des vingt-un 'ji^f'-'i' "''/- 

«iille citoyens étoit chef de famille, en multiplie le nombre suiv. 

Yij 



• 7^ Mt.MOrRES DE L' ACADÉMIE 

par 4 plus-^, selon uue règle qu'il se fait à lui inùne, et 

conclut que les AthcJiiens de tout âge et des deux sexes 

scit'voient à 5^4,500'"'"' 

Il f.iit la nicme supposition pour les mc- 
tiques, et il en trouve en 'conséquence | 5,000. 



Total des hommes libres i 3(^,500. 

ou cent quarante mille. 

Il admet cgaleinent<|ue le nombredesquatre 
cent mille esclaves ne comprend que les indi- 
vidus des deux sexes en état de travailler, et, 
ajoutant un cin(juième pour les enfans et les 
vieillards caducs, il en trouve en tout 500,000. 



Total de la population de l'Attique. . 639,500. 



ou six cent quarante mille âmes. 
SciHit-Crta, On doit remarquer que iusquici le nombre des indi- 

Acéid.det mur, . , . . -/r 

tom. XLV/if, vidus libres, admis par les dinérens critiques, ne diffère 
pas sensiblement : cest cent vingt -quatre mille, selon 
Wallace et Hume, et cent quarante mille, selon Al. de 
Sainte-Croix. Le nombre que je substituerai plus bas, n en 
sera pas non plus trts-«loigné. La dilTérencc importante, 
radicale , consiste dans celui des esclaves. 

D'après le passage d'Athénée , ce nombre devoit être 
beaucoirp plus fort que ne l'ont supposé Wallace et M. de 
Sainte-Croix, qui suivent sans restriction le témoignage 
de cet auteur. Or, du moment qu'on s'appuie de ce té- 
moignage , il faut en admettre toutes les conséquences 
immédiates. Athénée ne comprenil pas dans ce nombre 
tous les esclaves de l'.Aitique; il dit formellement, et c'est 



DIS INSCRIPTIOiNS ET BELLES -LETTRES. 173 

à quoi personne n'a fait attention , que ces quatre cent 
mille esclaves ctoient ceux qu'on occupoit au Innuiil des 
mines [i] ; et comme on sait que les travaux de l'agriculture 
et de l'industrie étoient exécutés par les esclaves, c'est 
accorder beaucoup si l'on admet que les mines aient em- 
ployé plus des deux tiers de tous les esclaves de l'Attique. 
Cette considération porteroit à six cent mille au moins le 
nombre de ceux qui étoient en état de travailler , dans 
le cas même où l'on supposeroit, ce qui est cependant 
bien peu probable , que les femmes fussent aussi occu- 
pées à l'exploitation des mines ; ajoutant donc un cin- 
quième pour les enfans et les vieillards , on auroit au 
moins sept cent vingt mille esclaves ; la population totale 
s éleveroit donc à huit cent cinquante - neuf mille cinq 
cents ou huit cent soixante mille âmes : voilà ce qu'il faut 
conclure du passage d'Athénée. 

L'Attique forme une presqu'île entourée par la mer , 
et séparée de la Béotie par la chaîne du Ciihéron. Sa 
superficie, selon les calculs de M. Barbie du Bocage, a^uJ s.i.u 
est de soixante-seize lieues carrées; et avec Salamine, de '^''''"•* - /*• '-^z - 
quatre-vingts lieues carrées à peu près. C'est seulement 
environ trois fois plus que le département de la Seine, 
qui n'a que vingt -quatre lieues carrées. Les huit cent 
soixante Inille âmes réparties sur cette surface donnent dix 
mille sept cent cinquante ou près de onze mille habitan;S 
par lieue carrée. 

Mais remarquons que l'Attique n'est pas une de ces 
contrées dont le sol , fertile dans toutes ses parties , se 

Mi-niN^a (p. 2.yz, E). 



i7i MÉMOIRF5 DE L'ACADÉMIE 

prf-te a\'antageiisemcnt à tous les genres de culture. C'est 
un pays sec comme la Provence , sablonneux et slcrile en 
beaucoup d'endroits , selon le témoignasse des anciens 
eux-îTicmes, et nulle part très - fertile. Il est traversé 
Xnopk. -nti en tout sens par plusieurs chaînes de montagnes : au 
^^' '/' nord, le Cilhcron le sépare de la Bcotie , et ses collines 
iU DÛÀtr. dfscendcnt bien avant dans la plaine : le Parnès et le 
Hrilessus sont au nord-est; leCorydalus, au nord-ouest: 
le Pentrlicjue , le mont Hymette, en occupent le centre; 
et le mont Laurium le termine au sud. Dans unç pareille 
contrée, il faut retrancher de la surface habitable et culti- 
vable environ un (juart : n'en retranchons cju'un sixième; 
les quatre-vingts lieues carrc-es seront réduites à soixante- 
six; et, comme la population est de huit cent soixante mille 
âmes, on a treize mille individus par lieue carrée, et c'est 
HfT^m. Siitr. treize fois la population moyenne de la France. 
franct.iom.i.", Au reste, ce rapprochement prouve seulement coml)ien 
f^''" est élevée la proportion de 1^,000 individus par lieue 

carrée : mais je ne prétends point t\u tout en conclurequ'elle 
soit d'une impossibilité physique. A considérer le fait en 
théorie, on ne peut lixerde limite à la popidation relative, 
parce qu'elle doit être toujours en raison des ressources: ainsi 
la({uestion revient, en dernière analyse, à savoir quels soct 
les moyens que possède un pays pour entretenir ses liabi- 
tans. Je n'ai donc voulu montrer autre chose, sinon que la 
population de l'Altique, telle qu'il faut la conclure du 
passage d'Athénée, s'éloigne de tous les exemples les plus 
favorables qui «roient à noire disposition, et faire voir par- 
là combien il importe de s'assurer de l'existence d'un phé- 
nomène dont rien n'approche dans l'Europe modenie. 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES- LETTRES. 17, 

avant de se livrer à des recherches, peut-être inutiles, sur 
les causes cjui en expliqueroicnt la possibilité. 

Voyons d'abord sur quelle garantie repose un tel fait: 
cette garantie est le témoignage d'un compilateur du troi- 
sième siècle , d'Athénée, qui cite un auteur inconnu. 

A la vérité, ce qui milite en faveur de son témoignage, 
c'est que le nombre des citoyens et des métèques cadre 
assez bien avec ce que nous apprennent d'autres écrivains; 
et l'on a pu voir, dans cet accord, un motif suffisant pour 
ajouter également foi à ce que le même auteur dit des 
esclaves. 

Cependant, lorsqu'on lit avec quelque attention la dé- 
clamation tout entière qu'Athénée met en cette occasion 
dans la bouche de ses interlocuteurs, on aperçoit des exa- 
gérations si extravagantes, qu'on ne peut se dispenser d'y 
reconnoître un parti pris d'augmenter à l'excès le nombre 
des esclaves. 

Il prétend, d'après Timée, qu'il y avoit, dans la seule 
ville de Corinthe, quatre cent soixante mille esclaves, 
ou un septième de plus que dans l'Attique. 

L'exagération est bien plus sensible dans ce qu'il rap- 
porte de la seconde révolte des esclaves en Sicile , qui 
eut lieu vers i 3 5 avant J. C. : il y périt, selon lui, plus 
d'un miliioti d'esclaves; ce qui est déjà fort difficile à croire. 
Mais on doit retrancher au moins les neuf dixièmes de 
ce nombre exorbitant ; car, selon Diodore de Sicile, les 
esclaves révoltés en cette circonstance ne s'élevèrent pas 
à plus de deux cent mille, et l'on ne sauroit supposer 
qu'il ait péri plus de la moitié des rebelles. Dioi.Sic.Echg. 

Al" I / I r> ''^- ^xxvi, », 

1 époque de cette révolte en Sicile, il y en eut une dans /-•>". '>'<^4- 



iVto" MFMOIRIS DE L'ACADI.MIF. 

PAttiquc. Allic'nce, en s'appuvant du tcmnignagc de Posr- 
donius, prétend que vingt mille esclaves, dans les mines,' 
c'gorgcrcnt leurs gardiens, s'emparcrcnt de la forteresse de 
Sunium, et ravagèrent pendant long-temps le pays. Le 
fait est vrai ; mais on ne risque rien de retrancher les dix- 
neuf vingtièmes des esclaves révoltés. Diodore de Sicile 
rapporte que le nombre ne fut pas de plus de /;;///(•; et 
cela est très-conforme à la vraisemblance , parce qu'à cette 
époque les mines ctoient presque entièrement épuisées, 
comme Je le dirai plus bas. Ainsi Athénée est à peu près 
convaincu davoir exagéré le nombre qu'il a trouvé dans 
Posidonius. 

Mais ce qvii passe toute croyance, c'est le fait relatif 
à l'Ile d'Fgine,.et pour lequel il ose s'appuyer de l'impo- 
sante autorité d'Aristotc. On } comptoit, dit-il, quatre 
cent soixante-dix mille esclaves , ou soixante-dix niilli- 
de plus que dans l'Attique ; ce qui suppose une popu- 
lation d'au moins sept cent mille âmes réparties sur le ter- 
rain montagneux, rocailleux et infertile (i) d'un état qui 
n"a pas plus de quatre lieues carrées de surface : c'est cent 
(juaire-vingt mille habitans par lieue carrée; c'est-à-dire 
(juc la population y auroit été aussi pressée que dans 
Paris. Voilà , pour cette fois, une absurdité palpable , qui 
ne peut être attribuée ni à Aristote ni à aucun homme 
de sens; mais, comme si ce nombre n'étoit pas déjà 
assez merveilleux , un des interlocuteurs reprend qu'à 
Rome il y avoit bien plus d'esclaves encore. " Clui/jue 



( I ) Voyez conimf- Démotthcne 
parle de cette ile : ÎXÙt j5? lix «jj^g^'r , 



fç^r«?r litùç n'r , «. 7. ^. (Dcniosth. f«/l- 
rra Aristoctjt. p. 6po , I. 2-r.) 

» Foma'm , 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES- LETTRES. 177 
» Romûiu , dit Lan reii tins, en possède autant: beaucoup 
» en ont dix mille, vingt mille et davantage; non pas, 
" comme le riche Nicias , pour s'en faire un revenu , 
•' mais , la plupart, pour avoir un nombreux cortège (i ). » 
Ailleurs, si l'on en croit un autre convive, Alcibiade, 
ayant remporté le prix du char aux jeux Olympiques, 
donna un repas à toute la Grèce assemblée pour la cé- 
lébration des jeux (2). On s'étonne peu de ces exagé- 
rations quand on connoît la manière d'Athénée : on sait 
qu'assez ordinairement un de ses interlocuteurs avance 
une proposition paradoxale qu'il soutient à tort ou à rai- 
son ; un autre l'attaque et renchérit encore , au moyen 
d'assertions les moins croyables ; et, dans ce cas, les cita- 
tions d'auteurs graves ne lui manquent jamais. 

Les rapprochemens que je viens de faire, en montrant 
combien Athénée a par-tout exagéré le nombre des esclaves , 
doivent nous tenir en défiance sur le témoignage quil 
allègue relativement à ceux de l'Attique : car, s'il n'a pas 
craint de citer évidemment à faux des auteurs tels qu'Aris- 
tote et Posidonius, on ne voit pas pourquoi il se seroit 
fait scrupule d'en user de même avec un auteur aussi peu 
connu que Ctésiclès. 

Il est étonnant qu'aucun de ceux qui ont parlé de la 
population de l'Attique n'ait fait ces rapprochemens , 
et ne se soit convaincu du peu de confiance que mérite 



( I ) Athen. VI , pas,, lyz , E. 

VufJUUU}/ iKCLÇdÇ TT^H'^^Ç IXI'éÇ X.txIl'/itl'Of 

'Ot>'"'<ft"f Si, atrTTip '^'' EMKKai' fa- 



/Mtiaiv avu'zt^i'iviai iy^nn Tiff îj^t/ruf. 
(2) Athen. 7, j , p. j , £. Af^iuCa- 

Suç Si OK<Jfj.7na. iimoTt; o-puA-n 'orpaitç 1^ 



Tome VI. Z 



1-3 MEMOIIÎES DE L'ACADEMIE 

Athcncfe sur cette matière. Ces rapprochemens nous in- 
diquent assez qu'il ne sufHt pas de cliaiiL,fer, de modifier 
ou mt^me de corriger le passage; il laut abandonner tout- 
à-fait un témoignage aussi suspect sur le nombre des es- 
claves, et recourir particulièrement aux auteurs Atticjues, 
dont l'autoritc' en cette occasion doit l'emporter bur celle 
de tous les autres. J'espère prouver que tous ces écrivains 
tournissent les argimiens les plus forts contre l'existence 
d'un nombre si prodigieux d'esclaves dans l'Attique ; en 
sorte (jue l'assertion du compilateur reste seule et sans 
appui, avec toute son invraisemblance. 

Dans une question du genre de celle-ci , où il s'agit 
d'un objet variable par sa nature et soumis à des (jscil- 
iations continuelles, je dois embrasser un intervalle assez 
grand. Je choisirai la période pendant laquelle la nation 
Athénienne s'est élevée au plus haut point de splendeur, 
et où, conséquemment , sa population a été le plus nom- 
breuse : je la renlermerai donc entre les premières années 
de la guerre du Péloponnèse et la bataille de Chéronée. 
Ce Mémoire comprendra deux parties : dans la première, 
j'établirai la population des hommes libres ; dans la se- 
conde, j'établirai celle th.s esclaves, et je ferai voir par 
les circonstances de l'histoire intérieure d'Athènes , que 
la population totale n'a jamais pu y ^tre beaucoup au- 
delà du terme (jue j'aurai fixé. 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES- LETTRES. 179 

PREMIÈRE PARTIE. 

NOMBRE DES INDIVIDUS LIBRES. 



S. I.'^ Athéniens. 

J'ai déjà eu occasion de remarquer que les résultats 
auxquels les diffcrens critiques soi^f arrivés , relative- 
ment à la population de la classe libre, ne diffèrent pas 
sensiblement entre eux, parce que les données sur les- 
quelles ils les ont établis sont peu nombreuses et assez 
claires. Celui que je présenterai ici , appuyé de quel- 
ques rapprochemens nouveaux , offrira cjuelques diffé- 
rences. 

Les Athéniens étoient enrôlés dans la milice à dix- 
huit ans ; ils servoient deux ans dans l'intérieur du pays: 
à vingt ans révolus, ils prêtoient serment dans la chapelle 
d'Aglaure, et ils commençoient dès-lors à jouir de tous 
les droits de citoyen. 

D'après cela, on conçoit que quand les auteurs Attiques 
évaluent le nombre des citoyens, il ne s'agit pas seule- 
ment des hommes en état de porter les armes, ou des 
chefs de famille , ainsi que l'ont supposé Wallace, Hume et 
AA.de Sainte-Croix: ce nombre comprend nécessairement 
tous les individus qui ont vingt ans ou plus. Pour avoir 
lu totalité des individus mâles, il faut recourir aux tables 

Zij 



iSo jMKMOlRES DE L'ACADI-MIE 

de population qui in(.Ii<|ucnt la proportion de la quantiiii 
d'individus entre un âge donné, pur rapport à la popu- 
lation totale. Si 1 on ohjectoit que la loi de population 
a |ni cire vn peu ditfc'rente dans l'Attique, on rcpondroit 
que cette différence , quand elle iroit à u\t dixième, ce qui 
est considcrahie, n'aftecteroit pas très-sensiblement le 
résultat, parce qu'on n'opère que sur un pciii nombre 
d'individus, et cjue d'ailleurs, dans des calculs de ce genre, 
on ne peut prétendre qu'à des approximations. On com- 
pensera facilement le dclicit présumé, en laissant toujours 
une certaine latitude en plus. ♦ 

La population mâle une fois connue, on en conclura 

aisément celle des personnes du sexe. Des observations 

r^pUir. Esi.>i faites en diverses parties de l'Europe ont prouve que le 

i«r lejprohUii- i i i i • i - i i 

ifs: iniruj. p.,g. nombre des hommes est par-tout plus considérable que 

^*'' celui des femmes, dans le rapport de 22 à 21. Pour ne 

pas risquer de se trouver au-delà, on n'a qu'à supposer 

égal le nombre des -personnes des deux sexes , et iloubler 

celui des mâles. 

Cela posé , cherchons le nombre des citoyens dans 
l'intervalle de temps que j'embrasse. 
Sieitio.ii rki Sous l'archontat de Léotvchide, en 44- avant J. C. , 
/ugit It? roi d t.gypte nt présent aux Athéniens de (juarante mille 

médimnesde blé. Lorsqu'il fut question d'en faire la répar- 
tition, léi Athéniens, qui ne man<juoient jamais de bonnes 
raisons pour se tourmenter les uns les autres, firent des 
recherches sur l'origine et la naissance d'un grand nombre 
d'entre eux, et trouvèrent le moyen de les exclure (i) du 



(1) Piiit. in Pericl. J. j;r. Au lieu 
de iT;^?n(Ttf,jc lis, avec deux manus- 



crits, i9a.rr.mj, ou , avec M. Coray, 



DFS INSCRIPTIONS ET BELLES- LETTRES. iSi 

partage, sous prctexte qu'ils n'avoient pas été inscrits lé- 
galement sur le rôle des citoyens. Selon- Plutarque, les 
Athéniens exclus furent moins de cinq mille ; les autres 
se trouvèrent au nombre de quatorze mille deux cent qua- 
rante (i) : la totalité montoit donc à environ dix-neuf mille. 
C'est ce qui résulte du témoignage précis de Philochorus. Piùlodi. np, 

dj, , , . . , I •■ '•! ScM. Ariiwph, 

ont 1 autorité est ici très-grande : il compte qu il y eut en Vcsp.v.yié. 

cette occasion quatre mille sept cent soixante Athéniens 
exclus, et quatorze mille deux cent quarante qui partici- 
pèrent à la distribution ; total, dix-neuf mille. 

Le mcme nombre se retrouve encore à une époque qui 
ne peut être fort éloignée de celle de la bataille de Ché- 
ronée. Au témoignage de l'auteur des Vies des Orateurs, 
attribuées à Plutarque, le démagogue Lycurgue fit confis- 
quer les biens de Diphilus, qui montoientàcent soixante ta- 
lens : répartition faite entre les citoyens, il revint cin- 
quante drachmes à chacun d'eux. Or, comme cinquante i\tu<i<-i'ii,t. lu 
drachmes sont comprises dix-neuf mille deux cents fois ^om'.Jx^. ^^" 
dans cent soixante talens, valant neuf cent soixante mille (V- Tuylor .•,{ 

j t -1 > • J A I ' • / ■ I Din;ostli.i!! Ap- 

drachmes , il s ensuit que les Athéniens etoient alors au parât, cm. 1. 1 . 
nombre d'environ dix- neuf mille. ^Kfùke.^^' 

Ce calcul est confirmé par Démosthène, contre Aris- 
togiton. Cet orateur dit que tous les Athéniens sont près de P^g-yS^ 
vingt mille : E/o-li/ OyU.S' S\crfx\içj.rii ol ■nrâ.v.e^ 'A^rwaÂoi (2). On 
sent que ces expressions, près de vingt mille, employées 



(i) Le texte porte, /xt/'/s/o/iau Tiifa- 
wjyXfo/ /yj Ttaiagjtiaii'la. Il faut lire, 
avec Meursius f Fort. An. p. 26 , A. 
0pp. t. I ) , /Mjtioi y^ "nifaKi^Kioi icj 
iftaxâojo; 4 Tiajtt^stxoi'la, comme dans 
Philochorus. 



(2) '0|U.oi/ signifie îyytjç, selon toiu 
les anciens grammairiens. Conf. Va- 
Ifs. ad HarpocT. voce 'O/uov,- Lamb. 
Bas. Ainrnadv. c. IV et Vlli ; Henu- 
tcrh. ad Ltician, t. I , p. 443 '■> ■iurrz , 
Lexic. Xenoph. 1, p. 286, &c- 



->• 



• ï^'2 MF.MÔIRIS DE l.'ACADf.Vill:: 

d;i!is un mouvement oratoire, reviennent aux liix-neuf 
mille que j'ai trouves plus haut. La même approxima- 
tion se retrouve encore au vers 7 1 G des Gucpcs d'Aristo- 
phane. 

Ainsi, dans rintcrvalle de temps écoule depuis Pcriclès 
juicju'a Dcmosthène, le nombre des citoyens avoit très- 
piii varié. 

Prenons donc la moyenne entre dix-neuf mille et vingt 
mille, c'est-à-dire dix-neut mille cinq cents, et appli- 
quons à cette moyenne les tables dressées par Al. Du- 
\ illard. Elles établissent ([ue les indi\idus au-dessous de 
\ ingt ans sont à ceux (jui oiu passé cet âge : : 2 : j , ou 
plus exactement : : 4° i 8 : 5^8 1 . Il s'ensuit qu'à Athènes 
les premiers étoient au nombre de douze mille luiii 
cents; ce qui, joint aux dix-ncii( mille deux cents , porte 
la population mâle de tout âge à trente- tieux mille si\ 
cents. 

Un rajiprochement tiré de I luicydide m'a paru conln- 
mer d'une manière satisfaisante ce calcul , dont les bases 
ne peuvent offrir (|u une incertitude assez légère. Dans la 
seconde année de la guerre du Péloponnèse, les Lacéilé- 
moniens et leurs alliés , sous la conduite d'Archidamus, 
firent leur première invasion dans l'Attique. Pcriclès, pour 
rassurer les Athéniens, leur expoce en détail toutes leurs 
ressources : il dit, entre autres choses, que les forces de la 
république montent à irei/x mille hoplites, douze cenis 
cavaliers, seize cenu archers ; en tout, quinze mille huit 
cents hommes, sans compter les vieillanls, les jeunes gens 
/ u.^rf. //, qui n'avoient p -int l'âge, et tous les métèques hoplites. 
.Mai»;, parmi ces quiiize mille huit centb hommes, il 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES- LETTRES. 1S3 
faut en retrancher un certain ncîmhre f|ul n'ctoient point 
Athéniens. 

i." Il faut retrancher six cents archers Scythes, que /Lidin.defa's. 
les Athéniens avolent dès-lors à leur solde. H^"'- f'S- //• 

2." Quelques chapitres pius.bas, Thucydide parle d'un rhu.jd. u . 
engagement de la cavalerie Thessalienne contre les Lacé- ''• 
démoniens ; et il observe, à cette occasion, qu'en consé- 
quence d'une alliance entre la Thessalie et Athènes , sept 
villes de la Thessalie avoient envoyé des troupes comman- 
dées en chef par Polymcde, Aristonoiis et Ménon, outre 
les commandans particuliers pour les troupes de chaque 
ville. En évaluant le total des troupes des sept villes à 
mille hommes, on est certain d'être en-deçà plutôt qu'au- 
delà de la vérité; c'est donc un total de seize cents hommes 
à retrancher de quinze mille huit cents : il reste quatorze 
mille deux cents hommes de troupes Athéniennes. 

On doit se rappeler maintenant que ces quatorze mille 
deux cents soldats ne comprenoient que les individus entre 
vingt et cinquante ans , puisque les plus âgés et les plus 
jeunes furent exclus. Or la loi de population établit que 
les hommes entre vingt et cinquante ans sont à la totalité 
des individus mâles, dans le rapport de 4^ à 100, ou \\\\ 
peu plus que les deux cinquièmes. Il en résulte que cette 
toialité Revoit être à Athènes de '4^°°" ■°° — ^ , goo ; et 
ce nombre est bien peu éloigné de cefui de 32,600 que 
j'ai trouvé ci -dessus par des moyens tout différens : on 
peut même dire que, comme la quantité variable des 
Thessaliens est sans doute trop foible à mille , les pro- 
babilités sont pour un résultat encore plus approché du 
nombre 3 2,600. 



.84 MÉ.MOIRLS DE LACADJ.MIE 

Cet accord, auquel j'ai ctc conduit par l'application des 
tables dressces en France, tend à montrer que la loi de 
population n'ctoit pas trcs-diffcrente dans l'Attique ; m.tis 
il clahlit sur-tout, a\ec une sorte de certitude, ijne les 
Athc'niens mâles de tout âge, pendant l'intorvalk' df temps 
que j'ai choisi, ont ctc au nombre de trente-deux a trente- 
trois mille. 

Ce résultat explique le passage des Conciciuitrucs 

y.i 2^ d'Arisiopliane, où la servante dit à son maître « qu'il 

•• est le plus heureux des hommes, puisque seul entre 

>' les TDAn-o», qui sont plus de trente mille, il n'a pus en- 

" core dinc. •> 

T/f )^ yiton' <u juûLMot ÔAf/ûrrtgjf, 
Ont, •nxiitÊ» ■nt.iîcr i\ Tififf/ut/CA'''» 
OtTUiy * ^.iï9of, » iflJliwrnKa.( /bùtof. 

1. -,- Dans /es Guêpes , le poète fait entendre que les citoyens, 

en se servant de la même expression ( -tdAitcu ) , sont 
au nombre d'environ vingt mille. 11 est donc évident que, 
dans le premier passage, les trente mille citoyens, et plus, 
sont les Athéniens de tout âge, que le poète a réunis pour 
rendre l'opposition plus frappante. 

iirrj. r,^7. la même explication convient à un passage d'Hérodote 
qu'on a cru altéré : c'est celui où l'historien rapporte «ju'Aris- 
tagoras de Milet parvint à persuader aux Athéniens de 
se déclarer contre les Perses. Il ajoute qu'Aristagoras, qui 
n'avoit pu entraîner qu'un seul honuue, savoir, Cléomcde 
roi de Sparte, vint a bout de trois myriades d'Athéniens. 
\ alckenaer trouvoit ce nombre exagéré. Al. Larcher dit: 

7\>'n.n',{<if. ,. Est-ce une faute de copiste, ou bien Athènes étoit-clle 
•• plus peuplée avant la guerre des Perses : Je le croiroii 

»> voioiuieri. >• 



I i- 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES. 185 
« volontiers.» M, de Sainte-Croix s'est approché davan- Scinu-Cr,!» . 
tage de la solution, selon moi, en disant: «Peut-être Hé- 
» rodote n'a-t-il ainsi multiplie les citoyens d'Athènes que 
" pour mieux mettre en opposition leur condescendance 
» avec la résistance du seul Cléomède , ressource oratoire 
» qui n'est pas sans exemple chez les anciens historiens. » 
Je me rangerai de ce sentiment, sauf une modification 
essentielle; c'est que le nombre 30,000 n'est point une 
exagération sans motif. Il y a ici, comme dans le vers 
d'Aristophane, une figure qui transporte à tous les indi- 
vidus mâles ce qui ne convient qu'aux seuls Athéniens 
investis du droit de voter. C'est par une figure semblable 
que nous disons tous les jours, en parlant de la France, 
le vœu de trente millions d'hommes. 

La place où se trouvent ces deux indications, et les 
circonstances qui les accompagnent, prouvent que l'his- 
torien et le poète n'ont voulu donner qu'une approxima- 
tion : ainsi ces textes n'empêchent pas de croire que la 
population ne soit restée la même entre l'époque d'Héro- 
dote et celle d'Aristophane, c'est-à-dire, pendant un siècle; 
et cela n'est pas plus étonnant que de la voir se soutenir 
pendant le siècle suivant, malgré la peste, le#guerres con- 
tinuelles et les nombreuses colonies fondées par les Athé- 
niens après la guerre des Perses. 

On ne peut expliquer que la population ait été station- 
naire au milieu de tant de causes de diminution , qu'en 
admettant qu'il y ait eu plusieurs fusions des métèques 
avec les citoyens , semblables à celle qui eut lieu sous 
(>aliias, la troisième année de la xciii.'' olympiade, vers 

, . . . L)iod. Su. liD. 

la fin de la guerre du Péloponnèse. C'est ce qui arrivoit xui.f.^y. 
Tome VI. A» 



i86 Mf.MOlRFS DF. LAC AOLNUF, 

principalement en temps Je guerre, où l'on avoit plus 
besoin tle ces étrangers; et l'on sait que le droit de cite 
cloii la plus grande récompense des services qu'en dételles 
circonstances ils rendoient à la républicjue. Mais ce qui 
est fort remarquable, c'est que, malgré ces fréquentes in- 
corporations, le nombre des citoyens suit resté constam- 
ment d'environ dix -neuf mille. Ceci n'a pu avoir lieu, 
ce me semble , que dans le cas où ce nombre auroii ùc 
fixé par une loi de l'Etat ; loi qui paroît , du reste, avoir 
tait la base des gouvernemens de la Grtce , et particu- 
lièrement des gouvernemens ripublicains. Il s'ensuivroit 
rirtt. Ftp !\' . que l'opinion émise par Platon et Aristote , sur la néces- 
Ariu.PtUt.vii. site de limiter le nombre des citoyens dans les répu- 
^' ' bliques , n'appartient pas à ces philosophes , mais qu'ils 

l'avoient puisée dans quelque règlement particulier, qui 

Dtrjiin: t. /, nous est inconnu. H est vraisemblable (lue ce règlement 
r 'S* , . , . . . 

lut établi par quelqu'un des anciens législateurs qui avoient 

bien réfléchi sur la nature et les inconvéniens des gou\er 
nemens démocraticjues , où il est d'autant plus dillicile de 
gouverner que le peuple est plus nombreux. Miis, conime 
la restriction qui paroissoit nécessaire au maintien de lu 
tranquillité ^d)lic]ue, auroit opposé des obstacles au dé- 
veloppement de l'industrie et du commerce, on y remé- 
dia en permettant ruix étrangers de venir s'établir dans 
l'Attique, avec la condition de participer aux avantages 



du pays, mais de rester étranger sau gouvernement. !< 
Dfmoiih..!'Htr est, selon moi , l'esprit de la mélêcie i\u\i\\ trouve établi 
ihoJSn.iik presque par- tout dans la Grèce, a Alhcnes , a Kgine, a 

'•:''• i " 1 htM>e5. en Crète . &c. 

//«./. Lorsqu'une guerre prolongée, une colonie, ou tout 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES- LETTRES. 187 

autre événement, avoit diminué le nombre des citoyens, 
c'ctoit dans les rangs des métèques qu'on choisissoit les 
individus qui dévoient remplir le vide ; et c'est ainsi que 
la population Athénienne dut se conserver long-temps 
au même i>iveau , jusqu'à ce que le règlement qu'on avoit 
exactement suivi, fût tombé en désuétude. 

C'est ce qui paroîtêtre arrivé pendant le règne d'Alexan- 
dre. Dans la seconde année de la cxiv.^ olympiade, un an 
après la mort d'Alexandre, quinze ans après la bataille de 
Chéronée, Antipater, pour mettre fin aux troubles con- 
tinuels causés par une populace inquiète et turbulente, 
exclut du droit de citoyen tous ceux qui ne possédoient pas 
au-dessus de deux mille drachmes. Selon Plutarque, /« photion. 
douze mille deux cents personnes en furent privées , et, t'"^-''^^- 
selon Diodore, neuf mille le conservèrent. Total des ci- DioJ. Sk. //.< 
toyens, vingt-un mille deux cents: c'est environ deux mille ^^"'' ■'• ''' 
de plus qu'avant la bataille de Chéronée. Ces douze mille 
deux cents personnes bannies d'Athènes se retirèrent en 
Macédoine; et cinq ans après elles revinrent à Athènes, 
sous la protection d'Alexandre fils de Polysp^rchon. Il Dhd. Sn.iik. 
n'y a donc rien que de très-vraisemblable dans le résultat du ^^'"•■^' 
dénombrement fait par Démétrius de Phalère, la première 
année de la cxviii.^ olympiade, où l'on trouva vingt-un 
mille citoyens, selon Ctésiclès. En partant de ce nombre, 
on obtient par le calcul trente-cinq mille individus mâles, 
ou deux à trois mille de plus qu'auparavant. 

Mais , pendant l'intervalle de temps que j'embrasse et 
qui finit à la bataille de Chéronée, le nombre des ci- 
toyens fut d'environ dix- neuf mille ; celui de tous les 
mâles, de trente-deux mille six cents à trente-trois mille; 

A-ij 



i^i! MKMOIRES DF. L'ACADEMIE 

ei l;i |iopiilation ioiAa Atlicnicnne , de soixante-sept nulle 
ou de soixante-dix mille âmes. 

S. il. Des Aie te,] lies. 

Il y a peu d'espoir d'arriver à connoître le nombre 
des métèques avec autant de certitude ijuc celui des ci- 
toyens ; car, à. l'exception du passage d'Athcnce, il n'existe 
aucun témoignage positif à cet égard. Voici toutefois un 
rapprochement qui doit nous conduire assez près de la 
vérité. 

On a vu que Thucydide évalue les forces de la république 
à quatorze mille deux cents hommes tire's d'entre les citoyens : 
il ajoute que les forts de l'Attique et les murailles d'Athènes 
ctoient gardés par un corps de seize mille personnes, 
composé des très-jeunes gens [tov vta)TO7Ci)V j , des hommes 
ThuçféJ. II. ^g^^ [tuv 'ZDféo^uTaT&v ] , et des hoplites métèques. 

J'ai dit (jue ces Athéniens dévoient être au-dessous de 
vingt ans et au-dessus de cinquante ; et comme le service 
qu'on ex-rgeoit d'eux étoii en grande partie île pure sur- 
veillance , il est très-probable que, dans une circonstance 
aussi critique, on avoit pris les hommes de quinze à vingt 
ans et de cin(juante-cinq à soixante-dix. Les jeunes gens de 
dix-huit a vingt, et ceux des métèques sur lesquels on pou- 
voit le plus compter, formoient la garnison des forteresses. 
Les jeunes gens de quinze à dix-huit, les vieillards les 
plus avancés en âge, et le reste des métèques, veilloient à 
la garde des murailles de la ville. Les individus compris 
dans les intervalles fixés sont les o.iôySdu tout , ou un peu 
plus du quart: les 0.2678 de 33, 000 équivalent à 884°: *' 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES. 189 

reste donc pour le nombre des hoplites métèques environ 
y 200. M. de Sainte-Croix a remarque , dans son Mémoire, p„g, ,^y_ 
que les métèques étoient enrôlés de préférence parmi les 
Iioplites. On peut donc admettre que la proportion entre 
le nombre des hoplites et la population mâle étoit lu 
même que pour les citoyens. Or, sur dix-neuf mille cinq 
cents Athéniens, on comptoit, selon Thucydide, treize 
mille hoplites ; et comme 13000: 15)5 00:: 7200: 10800, 
il s'ensuit que le nombre des métèques mâles entre vingt 
et soixante ans étoit de onze mille ; celui des individus 
mâles de tout âge, de vingt mille ; et la population to- 
tale des métèques, de quarante mille environ, au commen- 
cement de la guerre du Péloponnèse. 

Ce nombre paroît avoir diminué par la suite. J'ai déjà 
montré que, lors des changemens arrivés sous Anti- 
pater, on avoit compté vingt-un mille citoyens, nombre 
qui se retrouva sous Démétrius de Phalère , peu de temps 
après. Dans le recensement fait par ce dernier, on trouva 
dix mille métèques ; ce nombre existoit également dès le 
temps d'Antipater : c'est du moiiis ce que je conclus d'un 
passage de Diodore. 

Cet historien dit, en effet , que, lors de l'exclusion 
des personnes qui ne possédoient pas plus de deux mille 
drachmes', il s'en trouva vingt-deux mille dans ce cas, et 
seulement neuf mille riches au-delà de la somme fixée. 
Au lieu de vingt deux tiii/Ic , Plutarque dit douie mille ; ce 
qui est très-exact. 

Bonamy et Wesseling ont voulu lire également douie A,<r,i.Jes ms,r 
mille dans le texte de Uiodore. Je croîs que la leçon ;-„. 
vingt-deux mille doit rester, parce que, selon toute appa- 



190 MÉMOIRES DF. i; \c:Ani',\\ir. 

rcnce, c'est une erreur de l'historion lui iiicrne. Reniarqucz 
que lunit mille cl %ingt-deu\ niilk' Kuit prccisc'ment les 
trente-un mille, tant citoyens que métèques, qui se sont 
trouves dans le dc'noml)rement de Dcmétriusdc Phalcrc. 
Sous Antipater.on avoii c(Mnpté vingt-un mille citoyens : 
ainsi il reste également dix mille pour les métèques. Je pense 
donc que Diodore , sachant , d'une part, que le nombre 
lies Athéniens qui ne turent point exclus, étoit de neul 
mille, et, de l'autre, que le nombre total des hommes libres 
alioit a ti.-nie-iin mille, n'aura pas lait attention que dans 
ce dernier éfoient également compris les métèques : il 
n'aura tait (jue soustraire neut mille de trente un mille , et 
il aura trouvé vingt-deux mille pour celui des personnes 
exclues i\n gouvernement. 

Il résulte de là que du temps d'Antipater et de Dcmé- 
trius il y avoit également vingt- un mille citoyens et dix 
mille métèques. Mais, avant la bataille de Chéronée, nous 
avons trouvé dix-neut mille cinq cents Athéniens, et onze 
mille métèques ;conséquemment./'/wj de iliétèques et nioitis 
d'.Atbéniens. On ne doit donc pas négliger d'observer que 
les variations ou la stabilité de la population de ces deux 
classes paroissent se suivre et se correspondre assez cons- 
tamment. Si l'une est stationnaire, l'autre l'est également; 
quand l'une augmente, l'autre diminue: de manière qu'au 
milieu des oscillations dont chacune d'elles a dû être afîec 
ter, le nombre total des hommes libres semble être reste 
à peu près le même depuis la guerre des Perses juscju'à 
l'époijue do Démétrius de Phalèrc, au-delà de laquelle il 
n est plus possible d'en suivre l.i marche et les mouvemens. 

On voit d )nc que la population libre de rAtticfue entre 



DES INSCUIPTIONS ET BELLES- LE'Jl HES. 191 

les années 430 et 34° avant J. C. se composoit ainsi (i) : 

I .° Athéniens de tout âge et des deux sexes . 70,000. 

2." Métèques de tout âge et des deux sexes. 40'00Ci- 

Total 11 0,000. 



(1) Un critique anonyme qui a 
rendu compte, dans le A'iiiseiim cri- 
licum ( loni. I , p. 54-) i ^^ l'ouvrage 
de M. Douglas sur la Grèce nio- 
dernf , en relevant des erreurs pal- 
pables de cet atiteur relativement 
à la population de l'Aitique, tombe 
lui-même dans une erreur que je 
dois faire remarquer. 11 ajoute au 
nombre d'hommes qui résulte du 
texte précis de Thucycide, le nom- 
bre présumé nécessaire pour former 
l'équipage des 300 trirèmes en état 
de tenir la mer [3?iû)j^»f ] dont parle 
cet historien dans la même occa- 
sion. Toutefois, comme ce nombre 
de 300 trirèmes lui paroit trop con- 
sidérable, il le réduit à 130; et, cal- 
culant l'équipage sur le pied de i 50 
hommes, il en conclut 19,500 hom- 
mes pour les 130 galères, ce qui , 
joint au reste des troupes , forme m 
total de 5 1,300 hommes. Ce nombre, 
multiplié par 3 (pour avoir celui des 
femmes ei des vieillards), donne une 
population totale de 153,900 indivi- 
dus Athéniens de tout âge et des deux 
sexes. 

Ces calculs n'ont aucune base. 
Puisqu'on vouloit faire uVi tel usage du 
passage de Thucydide, pourquoi ré- 
duire arbitrairement à 130 le nombre 
de 300 galères! Dans l'hypothèse 
adoptée, l'équipage des 300 vaisseaux 



auroit été de 45>ooo hommes ; ce qui 
auroit porté la force militaire des 
Athéniens à 77,400 hommes. 

Mais 1 hucydide n'a voulu parler 
que des hÀnmens tout équipés , tout 
prêts à rece\oir les hoplites qu'on 
voudroit y faire monter. Combien 
il est peu probable qu'en énume- 
rant avec soin , comme il le fait, 
toutes les forces delà république, 
les hoplites , les jeunes gens, les 
vieillards, les archers , les cavaliers , 
cet historien n'eût pas parlé des 
troupes de mer, s'il les avoit comp- 
tées à parti Ces troupe;, en erilt, 
n'étoient autre chose que les troupes 
de terre elles-mêmes, réparties m 
très-petite quantité sur les vaisseaux 
Athéniens. La majeure partie de 
l'équipage ttoit formée par les alliés. 
En veut-on une preuve entre mille ! 
on la trouve un peu plus bas , au 
chap. XXIII, où Thucydide témoigne 
que les Athéniens, assiégés par les 
Lacédémoniens , envoyèrent cepen- 
dant une expédition navale sur les 
côies du Péloponnèse : elle se com- 
posoit de 100 trirèmes montées de 
1000 hoplites Athéniens et de 400 
a; chers; c'est 10 hoplites et 4 ar- 
chers par trirème, pris parmi les 
troupes dont l'historien a donné plui 
haut rénumération. 



Kjî MF.MOIRF.S DE LACAOrMIF 

SECONDE PAF^TIE. 

DES ESCLAVES. 



SECTION PREMITRE. 

Détcrrninaiion de leur nombrt. 

Me voici arrivé au point le plus difficile de I.i (jiicstion. 

On se rappelle que, d'après le passage d'Athcnce, les 
esclaves de tout âge et des deux sexes dévoient ()tre au 
nombre de plus de sept cent mille. Je laisserai de côté, 
d'après les motifs établis ci -dessus, le témoignage si sus- 
pect de ce compilateur, et je m'en rapporterai unic]nemfnt 
à celui des auteurs Attiques. 

Il existe, dans le Traité des revenus par Xcnophon , 
un passage qui me paroît d'un très-grand poids, (juoiqu'on 
n'en ait point encore fait usage dans la question qui m'oc- 
cupe. 

" Si l'on exécute le plan que je me propose, dit cet 
■• écrivain judicieux, le seul changement qui en résultera, 
» c'est qu'à l'exemple des particuliers qui, en achetant des 
•• esclaves, se procurent un revenu perpétuel. 1 1 tat en 
« achètera aussi pour son compte, juscpi'à ce qu il y en ait 
•• trois contre un Athénien. » Outbj xof rî -ttoA/^ x.to7b i\- 

""' Ce passage offre deux dillicullés, (ju'il faut lever avant 

de pouvoir en tirer un sens clair et positif. 

D'abord , 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 193 

D'abord, qu'est-ce que Xénophou entend ici par y4r//<f- 
«/r/;j/ comprend-il sous ce mot toute la population libre, 
ou bien n'entend-il parler que des Athéniens proprement 
dits, à l'exclusion des mctècjues! et, dans ce dernier cas, 
a-t-il eu en vue seulement les citoyens, ou comprend-il 
aussi les femmes et les enfans! 

M. de Sainte-Croix, dans son Mémoire sur les mé- Acad.des ixscr. 
teques, a remarque, d après un passage de Ineopnraste, j^g. iS^. 
que les auteurs Attiques ne les ont jamais appelés Atlié- De sign. pluf. 

^_ . . V vcntor. &c.fag. 

mens. Cette remarque trouve son application à chaque page 4i<j- 
de ces auteurs : cela est prouvé sur-tout par les expres- 
sions , tous les Athéniens [ i'vnxWgç 'A^\cl\oi\ , qui reviennent 
souvent dans leurs écrits, et qui ne signihent jamais que 
les Athéniens à l'exclusion des métèques. Tel est ce texte déjà 
cité de Démosthène : L/a-lv o/jxv Jicrfxvçjioi ol Ti^'vieç'A^- 
vauoi. On le voit encore dans ce passage d'Andocide, Avdodit. meÀ 
'Hpé^(r\/j S'li(jc m'é^èc, g^ dim.v'mv 'A^vctiav ^éaCeiç Tinp] "P^^- P--"^' "■ 
eipyi\iinç, oLVTDKfoLTtpeç,, et dans cette loi d'Aristide, citée par 
Plutarque, Koivvv €Îvctf Ttiv -rniAmiaiV kclj -touç cIWovtzkç g| Ap.S.tm.Pent, 
'A^voLim aL7râ,Ç]uv. Au Traité des revenus, Xénophon dit, 'f°' "f'^^\ 
TreMoi J\' Aâ^vaLioi tï !6, çê'vo/ , et par îjvoi il entend les ■^pùx, iv, u. 
métèques. La même observation peut s'appliquer à ce 
passage des Helléniques : Qç^ov^oç Si k^^ctjxtyàv 'kSpi- W- Hdten.i. 

VcLlk^i, KOLf TtVÇ à.}^OVii T«i; Q/J 1^ imXil HaCTDiKCVV77X.(; l tOUT- ' '' " 

mire qu'on retrouve dans ce décret de Lycurgue , f^riSin Apud r^mJ. 
tt,iivaui A^vcc/wv, i/.y\ài T o/yj)wm)v Ky\\y\(n. Au lieu du a,rg. wm. ix, 
mot ^êvo(, ou de la périphrase qu'offrent les deux textes P"ê'J^^- 
précédens, Thucydide, dans les mêmes circonstances, ne 
manque jamais d'indiquer nominativement les métèques 
comme n'étant point compris parmi les Athéniens. Ainsi, 
Tome VL B' 



Id. /y. çj 



194 MÉMOIRES DE L'\CADF.MIE 

Ti»çr,{/i,{, 'A^i%7ot TT^p^uti, clOtdJ yuLj{ 01 /ui-niMi èffiCai?sv kc, t>» 
M. III. ,„ Nîe^rtOi^cc : ailleurs, ' k^'îOLAoi — èaCai^TH, auv-ni t( »ca} oi 

/UiTTixoi : ou bien, 'O h 'iTTsm^fairn^, oi\aiçri<m.t; 'AS>iiaitVi 

t\u k. r. A. Philochorus, autre ccrivain Attique, donne 
le intime sens au mot 'X^vctToi, lorsqu'il dit , dans le texte 
rapporte plus haut, qu'il revint cinq nicdimnes à chatpie 
Athénien, é^ç-a 'A-^vct/cii, passage tout-à-fait semblable 
à celui de Xcnophon où nous lisons ins^q''^ 'A^va./«»; 
or, dans le passat^e de Philochorus, il n'est question que 
des citoyens . dont nous avons vu que le nombre ctoit de 
dix-neuf à vingt mille. 

Ces exemples, que je pourrois multiplier, suffisent 
pour démontrer non -seulement (jue par 'A-b^vctToi les 
auteurs Atliques n'entendoient point les métèques, mais 
encorequ'ils ne désignoient que les dix-neuf à vingt tniiio 
citoyens, c'est-à-dire, les individus au-dessus de vingt ans 
et inscrits sur les rôles, les seuls qui comptassent réelle- 
ment dans la réj)ublique (t). 

Il est donc certain que par le mot 'A'^va.îoi (dans 
le membre de phrase ivJ.c^Of 'A^nct/o») Xénophon n'a 
voulu parler, comme tous les autres auteurs, que des 
dix-neuf à vingt mille citoyens ; et (|u.uul il conseille a 
la république d'acheter des esclaves, jusquà ce qu'il y en 

prix di-Ia cagôdie, fit prcseniin-Aijy//* 
Athén'itn [titaVûi tû)» A9>ira«*r] d'une 
crache de vin de Chio ( pag. 3 , F), 
il ne vcul cvidi'ninicnt p.irlcrcuie de» 
citoyens. Il en est de iiunie d'Har- 
pocration, qui donne aux mots Wmr 
Apurait/ le mcnic sens que les aiiteuri 
Attiquei (.crr Wwtaumufjukti^iti). 



( I ) C'est par suite de cet usage des 
Attiqties , que les autres écrivains 
donnent au mot ' h%falti la même 
■ ccrptinn. Ainsi Lihani'is , dans ce 
texte, «■» 7»;n/r, nf «x ciJt», e#f A^t- 
><uc<r i)ifM)tiuf crTUt[£)filatnal. XVI , 
p. 444 1 ^ )• Lorsqu'Athi-nec dit que 
If pyete Ion , «pr(}$ avoir remporte le 



DES INSCRIPTIONS ET liELLLS- LETTRES. 195 
ait trois contre un Athénien, c'est comme s'il disoit, •< jusqu'à 
>< ce qu'il y en ait environ soixante mille. » 

La seconde difficulté consiste à savoir si Xénophon 
conseille d'acheter soixante mille esclaves en sus de ceux 
qui se trouvoient dejà'dans l'État, ce qui ne nous appren- 
droit rien sur le nombre de ces derniers, ou s'il veut dire 
que la quantité à acheter, jointe à celle qui existoit dans le 
pays, doit compléter le rapport de trois à un dont if 
parle. Dans ce dernier cas, il faudroit conclure que les 
esclaves de i'Attique étoient au nombre d'environ soixante 
mille, moins la quantité que Xénophon vouloit y ajouter. 

II me semble que l'auteur prend lui-même le soin de 
lever l'incertitude par ces paroles qu'on lit une page plus 
loin : " Que si l'État se procure d'abord douze cents es- 
>• claves , avec le produit qu'il en retirera il pourra, en 

» cinq ou six ans, en avoir plus de six mille Et 

» lorsque le nombre de dix mille sera complété, on se 
• sera procuré un revenu de cent talens. » 'OtA/j J^e y^ 
ijiVPJieL cu/oL'TrKvpcù')^, g»(5c;oy 7âP\gLvldU rî (Zij^avàùc, êçrt/. Ici Xen.-m^inf. 
Xénophon s'arrête, et il est évident que le nombre de '^■^^•-'^■ 
dix mille esclaves complète l'achat qu'il conseille à la 
république de faire. Or il vouloit qu'on en achetât jusqu'à 
ce qu'il y en eût soixante mille, ou trois contre un Athé- 
nien ; nous voyons que le nombre à acheter est de dix mille : 
donc , à l'époque où Xénophon a écrit le Traité des re- 
venus , les esclaves de I'Attique ne s'élevoient pas au-delà 
de cinquante mille. 

Mais il est clair que, dans ce nombre, Xénophon n'a 
voulu parler que des individus d'un âge fait, capables de 
supporter les travaux dont ils étoient chargés. Il est clair 



196 MÉMOIRES DF. L'ACADlMIt 

également qu'il ne parloit que des esclaves du sexe mas- 
culin, les seuls qui soient désignes toutes les fois qu'il est 
question d'en tirer profit. D'après ces données, cherchons 
quel peut avoir été le total de la population esclave; et 
pour y parvenir, il est nécessaire de H.ver les idées sur des 
faits peu connus. 

Les femmes et les enfans esclaves n'étoicnt point en 
grand nombre dans l'Attique , comme on le voit par les 
plaidoyers des orateurs et par les testamens <|ue nous a 
conservés Diogène de Laërte. 

En effet, il ne paroît pas qu'il y eût des femmes parmi 

les cinquante-deux esclaves employés dans lesMabriques 

' Pfm. rontr. de Déuiosthcne ". Timarque, au rapport d'Eschine , ne 

y'EuhiK contr possédoit qu'une femme sur douze esclaves''. Dans le 

rinuirch. pag. testament de Tliéonliraste , sur quatorze esclaves , on 

•4.1- J H- } r. . I • . I 

• Diog. Latri. ne trouve pas une femme '^. Parmi les seize esclaves dont 
.tittuq. j^ testament de Lycon fait mention, on ne voit que 
'Id. V. 731, deux femmes et un enfant'', et il semble certain que le 
service des femmes se bornoit à l'intérieur des maisons et 
particulièrement des gynécées ; elles étoient étrangères 
aux travaux de l'agriculture, des fabriques et sur -tout 
des mines : aussi Démosthtne considère- t-il comme une 
marque de richesse et de grande magnificence la pos- 
session de beaucouji d'esclaves femelles ( i ) ; et, vu le 
peu d'utilité dont elles étoient aux propriétaires , on a 
tout lieu de présumer que l'Etat en achetoit rarement , 
et que celles que possédoit l'Attique , étoient nées dans 



"V 



(1) Ou />( /<?&' 'Ziaùta iutçtn rtf^t 



n OErAnAINAÏ xnc7»(704 ■^MaV. . . . 
ctM V( X. T. X. Ucmosth. contra Mid. 
pag. 566,8- 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES. 197 
l'esclavage, ou avoient été privées de la liberté à la suite Thucyd. in, 
de quelques guerres, selon l'usage dont l'histoire offre \'', p, ,,b,pn. 
plusieurs exemples. 

Le petit nombre des femmes et des enfans esclaves 
une fois constaté par des rapprochemens qui ne laissent j 
ce me semble, aucun doute , nous trouverons l'expiica- 
tion d'un fait important qu'il convient de signaler ici. 11 
est certain que la population des esclaves étoit toujours 
rétrograde dans l'Attique, et probablement aussi dans plu- 
sieurs autres parties de la Grèce. Ce qui le prouve, c'est 
que, malgré l'accroissement de leur nombre, résultat né- 
cessaire des ventes d'hommes à la suite des batailles ou 
des prises de villes , on fut toujours obligé d'en faire 
venir des contrées barbares. Si les femmes avoient été à 
peu près aussi nombreuses que les hommes, la popula- 
tion esclave se seroit non-seulement soutenue, mais aug- 
mentée rapidement, à cause de l'exemption de service à la 
guerre; et les Athéniens, au lieu d'ctre dans la nécessité 
continuelle de recruter des esclaves par divers moyens , 
auroient été forcés souvent d'en former des espèces de 
colonies. 

Deux passages de Démosthène, dont l'un a été cité Comm Everg. 
et commenté par Samuel Petit , montrent que le mariage ^'p.'Ubi, ].%'." 
n'étoit permis aux esclaves qu'après leur affranchissement; ^'^ss- ^«"■ 

C I I n t. J).4/i^,ed.i6bj. 

et, quoique iolon leur eut permis d avoir commerce avec phtanh. Mo- 
des femmes, il est certain, d'après Xénophon , que les '''";/"■ /^'-f; 

A • I I V I ^ enoph. Œta- 

maîtres mettoient obstacle a la reunion des deux sexes, ou ««m. jx, {. 
du moins ne la toléroient qu'en faveur de ceux dont ils 
étoient contens ou dont l'affection leur étoit connue. 
Cet éloignement que les Athéniens montrèrent pour 



r9^ MEMOIRES DE LACADLMIL 

encourager la multiplication Jes esclaves, s'expli(jiie très- 

HymesEsuY^ facilement. Il n'est pas même besoin de recourir à cette 

Uilierftne's maxime, générale parmi les planteurs des colonies, ciu'un 

lit. of the sLit esclave coûte beaucoup plus quand il a ctc cle\é a la 

n^ù pag.nS. maison que si on l'achète tout élevé. 

En effet, dans les républiques Grecques, tout reposoit 
sur les citoyens et les métèques; seuls ils supportoient les 
charges de la guerre. Si parfois on enrôloit avec eux les es- 
claves , ce n'étoit que dans des occasions fort périlleuses; 
et la liberté devenolt aussitôt la récompense de leurs ser- 
vices : mais ces cas étoient d'autant plus rares, qu'ils poii- 
voient compromettre davantage la dignité de citoyen. 
Dès- lors on voit que la population libre étoit soumise à 
une foule de causes de dépérissement dont celle des es- 
claves se trouvoit exempte. Pour maintenir l'équilibre, il 
importoit d'empcVher leur trop grande multiplication. Sans 
cela, comme le nombre des hommes libres auroit diminué 
par l'effet des guerres, des expéditions marilimes, &c. , 
tandis que celui des esclaves auroit éprouvé un accrois- 
sement continuel , il est clair que ceux-ci, liés de plus en 
plus les uns aux autres, et portés par l'intért^t de famille 
a se protéger mutuellement, auroient formé des associa- 
tions d'abord partielles, bientôt plus étendues , et auroient 
fini immanquablement par renverser la constitution de 
l'F.tat. Ce résultat étoit tellement inévitable, qu'il n'est 
pas étonnant que les législateurs l'aient prévu. Pour s'en 
garantir, ils durent limiter le nombre des femmes es- 
claves, et en m<}me temps mettre des obstacles à l'union 
des deux sexes. Alors le ville <|ue la mortalité faisoit 
dans les rangs des esclaves, se remplissoit soit au moyen 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. i^^j 
des prisonniers de guerre, dont on étoit toujours maître 
d'arrêter ou de borner l'introduction , soit par les achats 
d'esclaves étrangers ; et l'on n'avoit pas à craindre que le 
nombre de ceux-ci s'élevât jamais de manière à compro- 
mettre la sûreté publique, puisqu'ils se trouvoient ainsi 
réduits à la condition d'une marchandise dont la demande 
est toujours proportionnée au besoin qui rend cette mar- 
chandise nécessaire. 

D'après celte observation , je pense qu'il faut bien 
se garder de considérer, comme l'a fait Hume , chaque 
esclave en âge de travailler comme un chef de famille , ayant 
une femme et deux enfans. Il est évident que, si l'on double 
le nombre 50,000 qui résulte du texte de Xénophon, pour 
avoir les femmes , enfans et vieillards , on atteindra le 
maximum de la population esclave. En admettant que le 
total des esclaves de tout âge et des deux sexes montoit 
à environ cent dix ou cent vingt mille, je me crois plutôt 
au-delà qu'en- deçà de la vérité. 

Ainsi , d'une part , les esclaves mâles en âge de tra- 
vailler étoient au nombre de cinquante à soixante mille , 
c'est-à-dire, trois contre un citoyen Athe'iiien , ou deux contre 
un individu libre, Athénien ou métèque; de l'autre, la 
population esclave de tout âge et des deux sexes étoit à 
peu près égale à la population totale des individus libres. 
11 y avoit donc dans l'Attique, proportionnellement, dix 
fois plus d'esclaves qu'il n'y a de domestiques dans nos 
grandes villes, où le rapport est à peu près de i à 10. 

Cette proportion répond , sans l'excéder , à l'idée que 
l'on pourroit se faire , d'après les seules probabilités , 
du nombre des esclaves. Avant d'administrer les preuves 



îo« MEMOIRES DF. i;AC.VDL\nE 

que ce nombre n'a jamais pu ctre plus considcrable , je 
dois examiner un passage de Xcnophon dont on pour- 
roit ctre tenté de tirer un résultat contraire. Cet auteur 
s'exprime ainsi dans le Traite des revenus : « Ce qui 

- niVtonne le plus dans l'ttat , c'est (juil voie un grand 
» nombre de particuliers s'enricliir , et (ju'il ne cherche 

- pas à les imiter. Parmi ceux qui jadis s'occupèrent 
» de cet objet , nous avons entendu parler de Nicias 

- fds de Niccratc, qui possédoit dans les mines d'argent 
■• mille esclaves qu'il louoit à Sosias le 1 hrace , avec la 

- condition qu'on lui paieroitune obole net pour chaque 

- homme par jour, et qu'on lui rendroit toujours le 
•• même nombre d'hommes. Hipponicus en posscdoii six 
» cents qu'il louoit aux mcmes conditions, et dont il tiroit 

" une mine par jour Mais pourquoi rappeler d'an- 

" ciens exemples, puisqu'à présent nous avons dans les 

-J>»«/.A<.«.»,ei >. mines beaucoup d'esclaves loues de la même manière?» 
fy. ,4 Un pourroit conclure de ce passage que, si des parti- 

culiers ont possédé mille, six cents, trois cents esclaves , 
il n'est pas étonnant qu'il y en ait eu cinq ou six cent mille 
dans tout le pays. 

Mais , quand on lit avec attention les auteurs Attiques , 
on s'aperçoit facilement que , dans le système écono- 
mique d'Athènes , et probablement de toute la Grèce, les 
esclaves n'étoient considérés que comme une marchan- 
dise sur laquelle on spéculoit de même que sur toute autre. 
On rmployoit des capitaux en esclaves, aussi bien qu'en 
terres, denrées, bestiaux ; et l'on tâchoit de tirer de cette 
marchandise le meilleur parti possible. Des particuliers 
n'avoient ni terres, ni fabriques , ni mines; mais ils pos- 

ï iidoicni 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 201 

séJoient beaucoup d'esclaves qu'ils louoient à tant par 

jour : d'autres avoient des fabriques , des terres , et peu 

d'esclaves ; ils trouvolent plus de profit à se faire louer 

pendant un temps ceux qui leur ctoient nécessaires. C'est 

ainsi que nous voyons des citoyens assez riches engager des 

esclaves à loyer, //.icOainl " ou owt/loctTra Jet ^a/oSc^ofôvTa ^, ^Theoph.Cha- 

seulement pour la moisson , ou pour des travaux agricoles'^. T'/' ' ^^"' 

' ' r o "Jsauj, p. 72, 

Il en étoit de même d'un grand nombre de propriétaires de ''■ '^"- -^'"Vf'- 

mines, soit mctèques , soit Athéniens : beaucoup d'entre 'hcmostLcintr: 

eux ne possédoient pas d'esclaves , comme le prouvent ^'"^"^""f- jP"ë- 

' ' ' ^'SS' '■ '4- 

le passage de Xénophon rapporté ci -dessus, et d'autres 

encore (i). II résulte de plusieurs plaidoyers d'Isée que des 

particuliers dans l'aisance n'en possédoient pas un seul. 

Cela est très-évident sur- tout par le plaidoyer pour la 

succession d'Agnias , riche de plus de huit talens. Dans ham.p. :i,j2, 

i'énumération de ses biens, on trouve une terre, soixante '^'' 

moutons, cent chèvres, un cheval, &c, ; mais il n'y est 

point question d'esclaves : ainsi Agnias n'avoit que des 

esclaves à loyer; tandis que, dans la succession beaucoup 

moins riche de Ciron , on trouve comptés des esclaves 

dont le maître tiroit profit, cw^xTrsJ^A /wjodrxpopivTZi, jj.^ 

On voit donc que, chez les Athéniens , les esclaves se '• '^''■ 
trouvoient répartis, non pas en raison de la fortune des 
particuliers , mais d'après la direction qu'il plaisoit à chacun 
de donner à ses capitaux. 

Ainsi l'on n'a pas lieu d'être surpris de ce que Nicias 
et Hipponicus possédoient., l'un mille, l'autre six cents 
esclaves. On sait que les richesses de Nicias étoient cé- 
lèbres dans toute la Grèce, et qu'Hipponicus est appelé 

(i) Aenoph. {-nzi -ofon^. iv, ^) : oi «uxIti^tK); «• -mç fAJc-mfAoïç cu/iS^â-mSti. 
TOAIE VI. Qi. 



îtaCTM.dt Big. 

S- /;. 

/"", lin. 16. 



P^mjviA. nntm 
Sfuâijm . fug. 
></foJ. IJ. 

U. i*atTii Ni- 
cottnii. p. it-ft, 



zot MEMOIRES DE LA.CADEA11E 

par Isocrate et par Aiidocide le plus riche des Grecs. J)e ces 
deux exemples on ne peut donc rien conclure , sinon cjue 
Niciaset Hipponicus s'cloienL {aws loueurs d' esclaves, commç 
on est ailleurs loueur de clicvnux (i). Ce métier, sans avoir 
à Athènes rien de déshonorant , étoil tort hicratit. il 
parort en effet que le prix des esclaves raanouvriers ctoit 
de deux cents ou deux cent cinquante drachmes : prenons 
ce dernier comme taux moyen, pour qu'on ne nous soup- 
çonne point d'abaisser le prix des esclaves; ajoutons-y l'in- 
térêt à dix pour cent, parce que le capital est viager: une 
tête d'esclave représentoit donc deux cent soixante-quinze 
drachmes , ou seize cent cinquante oboles. Les divers 
calculs de Xénophon prouvent que le locataire de 1 es- 
clave payoit également l'obole au propriétaire tt)us les 
jours de l'année indistinctement (2) : le produit net par 
an des seize cent cinquante oboles est donc de trois cent 
soixante oboles; c'est vingt-deux pour cent du capital. Ce 
profit est considérable : car l'intérêt moyen de l'argent 
n'étoit que d'environ douze pour c«nt ; celui de l'usure 



(1) D'après Arijiopliane {Nub. 
V. 24 et 1227), un chc\nl coutoit 
/2 mines. Je retrouve la même éva- 
luation co rappinchant deux textes 
de Déiii(jsihi.ni: ti de Lysias. Selon 
le premier (f<//Kr. Aphoh. pag. 816, 
9; 822, 4 I 'fj. ) , Me-riade .ivoit cm- 
'imintc ^ mines au père de Pcinos- 
vhinc, et lui avoit donné en n.inii»- 
«enu-nt vingt esclaves : c'est 2 mines 
par lèie. On voit dans Lpias ( pag. 
J06, tom. V, Orar. Gr.) qu'un che- 
val CM donné en g.igc pour 12 mines: 
c'est six îw plus, lien résulte qu'à 



Athènes un cheval vaioit générale- 
ment cinq on six homnies, 12 mines 
ou'jde talent, c'est-à-dire, 916 ft., 
qui représentent, dan» Je numéraire 
.ictiiil , 3600 francs. (~e prix considé- 
ralile prouve combien les cheva\ix 
éioient rares dans rAtti(|ue; ce qui 
explique pourquoi la cavalerie Athé- 
nienne étoif si peu noml'rcuse [conf. 
Larchcr sur Mrror/orr ,X. IV, p. 328). 
(2) il dit, en eSct, que six mille 
esclaves, loues a une obole p.ir jour, 
produisent par an 60 t.ilens (i v, 24) , 
et du mille CKlavcs , 100 talent: 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES. 20? 
montoit àseize, et, au plus haut, à vingt-deux pour cent. 
A raison de deux cent soixante-quinze drachmes par tête 
d'esclave, Nicias posscdoit donc un capital de deux cent 
soixante-quinze mille drachmes , ou de quarante-six talens , 
qui lui rapportoientplus de dix talens. Ce profit étoit d'au- 
tant mieux assuré, que le locataire, au témoignage de 
Xénophon , étoit tenu de rendre au propriétaire le même 
nombre d'esclaves qu'il en avoit reçu , en sorte que les 
morts et les maladies se trouvoient à sa charge. Cet ar- 
rangement étoit du moins un bien, dans cet horrible trafic 
de l'espèce humaine , parce que le locataire se trouvoit 
forcé de ne point accabler de travail ces malheureux es- 
claves , de les soigner autant que l'auroit fait ie proprié- 
taire , c'est-à-dire , de les bien nourrir , et d'appeler les Xenoph. Me- 
méJecins dans leurs maladies. ,0,',. 

Le passage de Xénophon s'explique donc parfaitement, 
ce me semble; et l'on n'en peut nullement conclure que 
le nombre des esclaves s'élevât au-dessus du terme que 
j'ai fixé. 



or 60 talens valent 2,160,000 oboles; 
ce nombre , divisé par les 360 jouis 
de l'année , donne 6000 , et de 
même lOO talens eu 



l^6oo.oe£ _ 10 000. Ainsi l'obole 
étoit payée pour tous les jours de 
l'année, sans distinction des jours 
de fête et de repos. 



C'ij 



2c4 AU.MOIRLS DE L'ACADEMIE 

SECTION SECONDE. 
Prcincs que le nombre des Esclaves n 'a pas excédé ioo,coo 

ou 120,000. 

Dans la section prcccdente , j'ai fixe le nombre des 
esclaves dans l'Attique, d'après un passage deXcnophon : 
je vais maintenant rapprocher ce résultat des divers points 
relatifs à l'Iiistoire intérieure de l'Attique , et montrer 
qu'ils sont inexplicables si l'on admet le texte d'Athénée, 
et qu'au contraire ils s'expliquent avec la plus grande fa- 
cilité d'après celui de Xénophon , dont l'autorité est d'ail- 
leurs d'un si grand poids dans cette question. 

S. I."" Invasions de l'Atti^juc par les Lace'Jémouiens , 
et Re'vohcs des Esclaves. 

D'après le système de l'esclavage admis en Grèce, il 
est assez difficile d'expliquer comment on empcthoit les 
désertions des esclaves. Ces désertions dévoient être d'au- 
tant plus fréquentes, qu'une grande partie des esclaves se 
composoit de Grecs pris à la guerre, et vendus selon un 
droit reconnu comme légitime , et même parmi les phi- 
losophes les plus éclairés (i): ces esclaves avoicnt diuic 
peu de chemin à faire et de dilhcultés à franchir, jniLir 
regagner leur patrie et recouvrer leur liberté. Il me paroît 
que, pour remédier à cet inconvénient commun à toute 



(i)X'<noph.,1/<'W.//, J, /. Soc rate 
/ rcconnoit qu'il e»t juste de réduire 
les ennan'u en esclavage, CUinf •»' o»- 



iiu7,TV( Ji «tM/MVt AIKAIUN, ¥71* 

«. T. A. 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 20 j 

la Grèce, les difFérens Etats s'engageoient mutuellemein, 
en temps de paix, à arrêter les esclaves déserteurs. C'est 
ce que je conclus, i .° d'un passage de Thucydide où 
les Athéniens représentent comme un des plus grands 
griefs qu'ils eussent contre les Mégariens, celui de donner 
asile à leurs esclaves fugitifs (i); z." d'un article du traité 
conclu entre les Lacédémoniens et les Athéniens, la neu- 
vième année de la guerre du Péloponnèse, par lequel les 
parties contractantes s'engagent à ne point recevoir les 
esclaves déserteurs, pendant toute la durée de la trêve (2). Il 
résulte de cette clause, que, hors le temps de trêve, cet 
article important cessoit d'être mis à exécution. Les es- 
claves , en tout considérés comme des bestiaux, étoient, 
pendant la guerre , recherchés par l'ennemi , pris et vendus , 
ainsi que le reste du butin : on encourageoit leur défec- 
tion par l'espérance de leur liberté , ou tout au moins Thuc)d,i,;s: 
d'une condition meilleure ; et il paroît en effet que les '^x!^!/,' ''hm. 
esclaves Grecs appartoiant à la nation qui faisoit la guerre , '/ ^: '^"' '"' 
étoient alors mis en liberté. t'.b.irc 

D'après cet état de choses, on conçoit que , lors d'une ^J'""-^''' ^'' 
invasion étrangère, les esclaves dévoient être renfermés 
avec soin dans l'intérieur des villes et des forteresses; 
sinon, une grande partie se seroit échappée à l'ennemi. 
Mais, en ce cas, comment contenir ces esclaves dans 
les forteresses , s'ils avoient été quinze ou seize contre 
un homme libre ! Appliquons à l'Attique les réflexions 
précédentes. 



(i) Thucyd. I, /jp : -tg} 'cuiSfaTm- 
{2) Thucyd. JV, 118: -rii Si oJti- 






20(5 MÉMomns OF i;acade.mie 

Pendant l'intervalle de temps que j'embrasse, et qui est 
le plus haut période de la grandeur Athénienne, il n'est 
fait mention d'aucune révolte parmi les esclaves. Or on 
sent que , si l'Attique avoir possédé cinq à six cent mille 
esclaves d'un âge fait, c'est-à-dire, vingt contre un homme 
libre (en ne comptant que les hommes libres en état de 
porter les armes), il y auroit eu parmi eux îles révoltes 
fréquentes et terribles , dont on ne peut concevoir com- 
ment les Athéniens auroient pu triompher, principalement 
lors de chacune îles six invasions que les Lacédcinoniens 
firent dans l'Attique. 
TkucyJ. III. ï-a seconde de ces invasions fut désastreuse, à cause de 
la longue durée du séjour de l'ennemi. Les Athéniens, 
décimés par un peste affreuse, laissoient les Lacédémoniens 
parcourir librement l'Attique, la ravager dans toutes ses 
parties, et pénétrer jusqu'au mont Ldurium , oli étoient 
U II. ,,. les mines. Qjie devinrent en celte circonstance les quatre 
cent mille esclaves (jui , selon Athénée, travailloienr aux 
mines! ils restèrent apparemment fort tranquilles, sup- 
portèrent tous feurs mauv avec patience , et restèrent de 
leur plein gré dans l'esclavage, malgré les sollicitations 
d'Archidamiis , empressé , dit Thucyditle , à favoriser la 
défection des eic/tJves [\), qui faisoient le fondement de la 



26. 



(1) Thiicyd. Vl, pi : Oi( -n jS 
w' ^îJt >LX-n«tv<xr<if , tÛ «wa •aç^f 
u^r, la fi, AD^Sinac, m /l' ai/-nna.vi 
iTçw. Dans cette phrase, tu /ai» ax^- 
9i''»a («Tit^Tii) désigne Ifs r//<W; m ^' 
autifjtaTa, les ftciives. Le verbe lutTa- 
euMO^m s'applique ici à-l.i-fcis .H'x 
effets ti aux «ci«\r». C'est ainsi <nic 
le niot Ka-mtK&jtt paroit comprendre 



ailleurs les frintnrs , les fnfiins cl Ici 
etclitvrs : tn^uifùltm éW '^fTeiyfr.'r wa7- 
J m xft yuuiK'K i) w AAAHN kclto- 
ffxA/H» ( 'riuic)il. JJ,i^). Et ailleurs: 

AmufM^et-n iajifk( tsfj yjieutuu 

X9J fil Tttt^inu lutiSfui/rV {/</. I , 89). 
Le mot iHfiiam. paroif synoiijme de 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 207 
richesse d'Athènes. J'en dois dire autant de ia quatrième in- ThucjJ. m, 
vasion , qui fut presque aussi désastreuse que la seconde. " ' 

On pourroit dire, à la vérité, que les esclaves furent 
renfermes dans la ville même d'Athènes, à J'époque de 
ces invasions. Cette objection pourroit être fondée sur 
les deux faits suivans : i ." lorsqu'Archidamus entra dans 
l'Attique , Thucydide nous peint les habitans delà cam- i.t. 11,14. 
pagne se retirant dans l'enceinte des murs, avec leurs 
femmes , leurs enfans et leurs effets ; 2." après la ba- 
taille de Chcronée , les habitans de la campagne se réfu- 
gièrent dans Athènes, emportant tout avec eux, en sorte, 
dit l'orateur Démade , que le pays fut enfermé dans la ville, 
et qu'elle ressemblait à une éiable (i). De ces deux faits on 
pourroit donc être tenté de conclure qu'une grande partie 
des esclaves fut renfermée dans la ville, lors de l'invasion. 
Mais, indépendamment de la difficulté de rassembler pen- 
dant si long-temps une population de cinq à six cent mille 
âmes dans une ville dont la surface totale , y compris 
toutes les dépendances, n'étoit que la septième partie de 
Paiis, il existe un texte formel qui prouve qu'en cas d'inva- 
sion les esclaves n'étoient point renfermés dans la ville. 
«Je prétends, dit Xénophon , que, pendant la guerre, Xawph. -^ti 
» il sera possible de ne point abandonner les mines. Nous J^'^'^'^"'>^'^r 
» avons près des mines la forteresse d'Anaphlyste , sur 
» la mer au midi, et celle de Thorique, sur la mer du 
* côté du nord ; elles ne sont éloignées l'une de l'autre 
» que d'environ soixante stades. Si , à égaie distance de 



(l) H ;^'ej£. Ka.TitQ.iifa «f 7>)V ■mMy. 
Ici le mot j^'ejc désigne, non toute 
l'Attique,niaislacam/'ûg/7f d'Athènes, 



ainsi qu'on l'a déjà remarqué pour une 
foule de passages analogues ( Demad, 
Frûgin. inter Otui. Cr.t. IV, p. 17 j. 



2g8 mkmoihls de lacadkmie 

» chacune d'elles , nous en construisons une troisième sur 
» la montagne la plus élevée , tous les travailleurs pour- 
•» font se réunir de toutes les forteresses dans une seule, 
>• tt , à la moindre attaque, chacun se retirera en lieu de 
» sûreté. » Ce passage prouve que , lors des invasions étran- 
gères, les esclaves des mines ne se retiroient point dans 
Athènes, mais dans les forteresses d'Anaphlyste et de Tho- 
rique. Xénophon propose d'en construire une troisième, 
où tous ces escla\ es pourroient être renfermés à-la-lois. Ce 
passage concourt donc, avec l'autre texte du mcnie auteur 
discuté plus haut , à prouver que les esclaves des mines 
ctoient peu nombreux. S'il y en eut eu quatre cent mille, 
comme le veut Athénée, concevra-t-on qu'ils aient pu être 
renfermés dans deux misérables fortins, tels que Thorique 
et Anaphlyste, et sur-tout dans [e fort unitjue où Xénophon 
propose de les réunir! Quelle puissance pouvoit les con- 
traindre à se renfermerdans ces forts? Quelles forces eussent 
été nécessaires pour les y maintenir, en présence d'armées 
ennemies qui les encourageoient a la révolte! 

On est conduit à un résultat semblable par Iç décret de 
Caltisthcne de Phalère, rendu après la bataille de Chéronée. 

nfn.i!k.4ifCo II y est dit que «< tous les Athéniens doivent promptement 
fflii. p.if. .-yy, . ,., , , 

/. /,. »» quitter la campagne, avec tout ce quifs possèdent: 

•» ceux qui demeurent près d'Athènes, à la distance de 
•• cent vingt stades , se retireront dans la ville ou au 
•» Pirée; les autres iront dans Eleusis, Phyïc , Apliidiui , 
" Rhiwitius et Suriiuiu.^' De ces cinq lieux , les quatre pre- 
miers sont tous au nord d'Athènes; il n'y a pour le midi 
que la seule forteresse île Suniuiii. Il falloil donc que tous les 
luihitttns de la partie méridionale pussent tenir, avec les 

rsilavfi 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES- LETTRES. 209 
esclaves et les bestiaux , dans cette forteresse unique : car 
il paroît bien que les forts de Thorique et d'Anaphlyste 
étoient alors ou en mauvais état ou démantelés ; autre- 
ment le décret en auroit fait mention. 

Il me semble que, sous peine de tomber dans des invrai- 
semblances tout-à-fait inexplicables, on ne peut admettre 
que les esclaves occupés aux mines du Laurium fussent 
plus de dix à douze mille , ou excédassent le cinquième 
de tous ceux de l'Attique , nombre qui suffit et au-delà pour 
expliquer la production des mines de l'Attique, comme je 
le dirai tout-à-l'heure. 

Aux cinq et six cent mille esclaves substituons le nombre 
conclu du texte de Xénophon , et tous ces faits vont s'ex- 
pliquer sans peine. 

I ." Sur les soixante mille esclaves , douze mille environ 
étoient employés aux mines. 

2.° Sur les quarante-huit mille restans , les trois quarts , 
ou trente-six mille environ, habitoient la ville , le Pirée, 
le pedion dans un rayon de cent vingt stades : à l'approche 
du danger, comme nous l'apprennent Thucydide, Démos- Thucyd. £>.- 
thène, Lysias , Démade , les habitans de la plaine, avec lociscimis. 
leurs esclaves , leurs bestiaux , et ce qu'ils avoient de plus , ■^'"'" ^""/ff 

... Leocrat.tom.n , 

précieux, se renfermoient dans la ville, qui sembloit alors , y^g. i.jt. 
selon l'expression de Démade, transformée en une étable. 

3 .° Il ne reste donc plus qu'environ douze mille esclaves, 
dispersés dans la partie septentrionale de l'Attique, et qui 
se renfermoient, avec leurs maîtres, dans Eleusis, Phylé , 
Aphidna et Rhamnus. 

Voilà comment on peut concevoir que l'Attique, dans 
les circonstances critiques d'une invasion , pouvoit con- 
TOME VI. D» 



X 



2 10 MEMOIRES DE L'ACADEMIE 

server ses esclaves, sur lesquels se fonJoit une partie de 

ThHçyd.ii.j~. SCS richesses; saut les dcsertioiis partielles, qu'il ctoit im- 
possible d'arrcter entièrement. 

Une dc^scrtion consiilcrable eut lieu lors delà sixième 
et dernière invasion des Lacédcmoniens, dans la dix- 
neuvième année de la guerre du Péloponnèse. A peine 

/,/. ►'//. /y. le printemps ctoit-il commencé, dit Thucydide, que les 
Lacédcmoniens entrèrent dans TAttique avec leurs alliés. 
Les expressions de l'historien font suflisamment entendre 
que l'invasion fut subite et imprévue. Aussi les Athéniens 

/•/. yii.i-. n'eurent pas le temps de faire rentrer leurs bestiaux, cjni 
tombèrent tons au pouvoir de l'ennemi ; en outre, vingt 
mille esclaves, ouvriers pour la plupart, désertèrent et 
furent perdus pour les Athéniens. Cette dernière perte 
fut immense : on en juge par ces paroles de Xénophon , 
écrites cin(juante-cinq ans après cet événement : «• Invo- 
» quons le témoignage de ceux qui se souviennent, si toii- 
>• tefois il en existe encore, du profit que la républic)ue 
(xoi'k ,nti » tiroitde ses esclaves avant la guerre de Decélie. >• El ici 
Xénophon fait évidemment allusion à la perte des vingt 
mille esclaves. 

Dans la supposition des cinq à six cent mille esclaves 
en état de travailler , ces vingt mille déserteurs en auroient 
été seulement la vingt-cinquième ou trentième partie. 
Etoit-ce donc là une perte si considérable, pour que 
Xénophon, cin(]uantc-cin(j ans après', regrettât encore la 
prospérité dont jouissoit la républi(jue avant cette foible 
désertion ! Mais souvenons-nous , au contraire, que , d'après 
les textes du même Xénophon , les esclaves en état de tra- 
vailler n'étoient qu'au nombre de cinquante à soixante 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES- LETTRES. 2.1 

mille; et nous concevrons alors comment la perte du tiers 
de ces esclaves, la plupart ouvriers, a pu faire à la répu- 
blique une blessure aussi profonde et aussi durable. 

L'examen des faits relatifs à l'histoire intà'ieure dei'At- 
tique prouve donc invinciblement que les esclaves n'ctoient 
pas plus nombreux que ne le donne à entendre Xcînophon. 
Si l'on s'attache à ce témoignage, tout s'explique, tout de- 
vient probable; des le moment qu'on s'en écarte, on tombe 
dans des invraisemblances souvent voisines de l'absurdité. 

J'en vais donner d'autres preuves en examinant le pro- 
duit des mines et la consommation du blé. 

S. II. Du Produit des Mines d argent. 

Pour se faire une idée des frais d'exploitation de ces 
mines et arriver à une évaluation probable de leur produit, 
on peut prendre comme terme de comparaison la spécula- 
tion du Thrace Sosias , auquel Nicias louoit mille esclaves. 
Nous supposerons que les charges ont dû. être les mêmes 
pour tous les autres entrepreneurs. 

i.° II pàyoit une obole par jour au pro- 
priétaire pendant toute l'année, sans distinc- 
tion des jours de fête et de repos; ci, pour aboies 
l'année , 360,000. 

X.- II s'engageok , ainsi que tous les lo- 
cataires d'esclaves , à représenter toujours 
le rnême nombre : les morts et les frais ^ç 
maladies étoient à son conipte. En évaluant 

A reporter 360,000. 

D» ij 



MÉMOIRES DE LACADKMIE 



Obolei. 



De l'autre part 360,000 

à 3 pour 0/0 du capital la perte causce par 

les maladies et les morts dans des lieux si 

^eiteph. Me- malsains, au dire de Xciiophon , on ne peut 

mot. m , 6, 12. , ' I 

être qu en-deçà de la perte réelle, qui est 
Humt'i Ess,iy, de 5 pour o/o daiis nos colonies : c'est pour 

/^- 4"/"- I • 

les mille esclaves environ 50,000. 

3." On ne peut compter moins d'une 
obole par jour , pour la nourriture d'un 
homme occupé à de si rudes travaux; il est 
même trcs-vraisemblable que Sosias n'en étoit 
pas quitte à si bon marche ; ci 3 60,000. 

4.° Enfin l'on ne peut compter moins 
de 25 pour 0/0 de toutes les dépenses, pour 
faire face à la redevance annuelle du 24.' 
du produit net , à l'achat des combustibles 
et des substances nécessaires pour l'affinage , 
à l'entretien des outils et ateliers ; ci environ 200,000. 

(^70,000, 

ou environ 162,000 drachmes. 

Voilà les dépenses de Sosias évaluées au plus bas. 
Maintenant quel peut avoir été son bénéfice? 

Dans les fabricjues de Dcmosthcne , trente-trois es- 
claves rapportoient de produit net 3000 drachmes par 
an ; c'est 90 drachmes par esclave : vingt autres esclaves 
du plus bas prix en rapportoient chacun 60 : terme 
moyen, 75 drachmes. Dans la fabriijue de Timar(jue , 
les uns rapportoient 3 oboles par jour, ou 150 drachmes 
par an (seulement de 300 jours de travail) ; d'autres. 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES. 213 

siin{51es corroyeurs , rapportoient 2 oboles par jour ou 
100 drachmes par an : terme moyen , 125 drachmes ; 
terme moyen entre les quatre produits, 100 drachmes. 
n n'est pas possibie de supposer que l'exploitation des 
mines rapportât à l'entrepreneur moins que ce terme 
moyen : en sorte qu'en mettant le produit net du travail 
de l'esclave mineur à 100 drachmes par an , on trouve 
qu'il faut ajouter 100,000 drachmes à la somme précé- 
dente pour avoir le produit brut d'une mine exploitée par 
mille esclaves; il montoit donc à 262,000 drachmes , ou 
1 147 kilogrammes, ce qui équivaut k/^666 marcs. Le tra- 
vail annuel d'un esclave devoit donc extraire de la mine, 
et amener à l'état de pureté nécessaire à la circulation , 
4 marcs y, et c'est le minimum de la production. Nos mines 
rapportent trois fois et demie davantage, puisque celle de 
Himmelsturst en Saxe, exploitée par sept cents ouvriers , D'Antitmon, 

uit 10,000 marcs, ou i 4 7 marcs par homme. Amsi (,.,^r 
je puis encore être certain d'être plutôt en-deçà qu'au-delà HumMdt, Es- 

. sai f'olit. sur la 

de la \enie. Nouv. Esp,ig>ic, 

Rappelons -nous que, selon Athénée, les mines oc- ''""' • P' "^' 
cupoient quatre cent mille esclaves : à 4 y marcs d'argent 
par esclave , ils dévoient tirer , par an , de la mine 
1,866,000 marcs. (Quelques rapprochemens prouveront 
l'extravagance d'un tel résultat. Selon M. de Humboldt , 
les fameuses mines d'argent du Potosi n'ont produit, 
année commune, entre 1779 et i 789, que 406,7 50 de nos 
marcs: ce seroit seulement le (juart du produit des mines HumtoUt.wn-. 
de l'Attique. Le produit total des mines du Mexique , '^'"^' ^" 
depuis le commencement du dix-huitième siècle, n'a été 
que de 600,000 marcs , tant d'or que d'argent. Toutes les u. p,g.4,^c,. 



2i4 ML.MC)IRES DE L'ACADEMIE 

mines du nouveau monde ne produisent annuellement, 
depuis le commencement du dix-neuvième siècle, que 
5,250,000 marcs; c'est moins que le double des mines de 
l'Atiique. Enhn , selon M. Héron de Villefosse, on ne tire 
annuellement de toutes les mines d'argent de l'Europe que 
Htrc» J{ \'iiL- 215,000 marcs, ou le huitième du produit des mines de 

hise, .ijK Hum- I I . • 11 r II 

Mdi.f.i la seule Attique. Il taut remarquer que ces calculs sont 

ciablis sur le minimum du travail de l'esclave : si les 
mines de l'Attique avoient rapporte si peu , il est fo^ 
douteux que les Athéniens eussent attaché tant de prix 
à cette exploitation, dont tous les auteurs Attiques s'ac- 
cordent à vanter les immenses profits. On peut admettre, 
sauh aucune exagération, que ces mines si riches rappor- 
toient au moins autant que rapportent de nos jours les 
mines d'Himmelsfurst en Saxe , lesquelles fournissent à 
raison de \\ marcs -^ par tête d'ouvrier : ainsi il faudroit 
multiplier tous les nombres précédens par 3 tt- 

Hâtons- nous de quitter cette région de merveilles, et 
laissons-nous guider encore une fois par l'analogie et par 
l'autorité de Xénophon. J'ai déjà dit que, sur les cinquante 
ou soixante mille esclaves de l'Attique, on ne pouvoii 
loutre en supposer plus de dix à douze mille occupés du 
travail des mines : à raison de 147 marcs par tète , on 
trouve que ces mines dévoient fournir 171,400 marcs 
tous les ans , ou environ les trois quarts de tout ce qu'on 
exploite maintenant dans les mines de l'Europe entière. 

S. III. De 1,1 Cousommaliou des Grains (Lins l' Attique. 
V.K dernière cpieuve a laquelle je dois soumettre le 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 215 

résultat que j'ai obtenu , sera celle de la consommation 
des grains. 

Le médimne ou boisseau Attique contenoit, à peu de 
chose près , 3 boisseaux -f de Paris : on le divisoit en 
48 chénices. 

Le blc du Pont, qui faisoit la majeure partie de la 
consommation d'Athènes, étoit fort Icger , selon Théo- 
phraste , puisque les athlètes , qui ne consommoient par 
jour que i chcnice ^ en Béotie , en consommoient 2 ~ Thcophrast. 
quand ils demeuroient à Athènes : on pourroit conclure vni,c.'4,'t.ff', 
de ce passage que le blé de l'Attique pesoit y de moins '(^f'^/^^j;. '^'^'' 
que celui de Béotie. Le maximum du poids du blé est de 
22 livres par boisseau : il s'ensuivroit qu'en prenant le 
blé de Béotie pour le plus lourd possible, le boisseau de 
blé dans l'Attique ne devoit peser que 1 3 livres ; et le 
médimne, 46 livres : mais portons-le à 50 livres, pour nous 
maintenir au taux le plus vraisemblable; le poids de la 
chénice sera de 16 onces y, que nous élèverons à 17 onces 
en nombre rond. 

Lors du siège de Sphactérie, les Lacédémoniens obtinrent 
de faire passer à leurs soldats deux chénices de farine par 
jour. On peut d'autant moins douter que ce fût la ration 
journalière du soldat , que les Athéniens veilloient à ce tanq^l iv, 
qu'on ne leur fît point passer d'autres 'vivres , pour empê- '''■ 
cher qu'ils ne pussent amasser des provisions. Um, iv ,26. 

Les prisonniers Athéniens , dans les carrières de Syra- 
cuse, mouroient de faim avec une demi-chénice par jour. /</. vm, Sj. 

D'après ces deux exemples , il paroît que la chénice Hcndot. vu. 
étoit regardée en Grèce comme la mesure journalière de '^''' 
la consommation par tête. Hérodote l'indique positive- 



ijtn. 



116 MEMOIRES DE LACADEMIE 

meut en parlant de l'armée de Xerxès : c'est pourquoi 
Con('."s»,J.'^,'. «He est appelée par Diogcne de Lacrte*, rwtp'jio; r^^r, 
nuT^yçn td j-e qui revient au mot tluoo.pqoIc, par lequel Alexar- 
.A,«j.mYX.- chus, dans Athénée*, désigne la chénice, et c'est ainsi 
'^'*"" qu'on explique l'adage de Pythagore"^ , 'Eth p^o/v<W4 jlcii 

AlntH. lit. /// , ^ I y , f ' • • . I • 

pjg.yS.E. vji-yiÇ,e'v, ne pas s en reposer sur une chenice , cest-a-dire, 
'Piturch.Sym- jQurrer ûu lendenidin. Dans une inscription très-fruste trou- 

poi. Iii. >/ Il , (^ • 

p.ig.-o4.Jclii. vée à Ilium, il est question d'une chénïce et de deux oboles 

fdtiL . p. i 2. 

Athcn. li^. X. données par jour, soit à des soldats, soit à des ouvriers. 
/•«/• ^<j.f- C'est pourquoi des soldats mangeant à la même table 
OJ^ss. p.iSj4. sont appelés éfxc^ohtxiç. 

PUtarch Sun ^" Comptant pour la nourriture une chenice par jour, 
fcs.p.bi}. on a par an 7 médimnes -f, lesquels pèsent 380 livres. 
En France , suivant M. Dupré de Saint-Maur, il faut 
compter 3 setiers environ ou yoo livres de grains par tête : 
il s'ensuivroit que la consommation du blé n'étoit chez 
les Grecs que les quatre septièmes de celle qui se fait 
chez nous. 

Quoi qu'il en soit, comme nous avons à comprendre 
dans le calcul qui nous occupe ici, les femmes et les en- 
fans, la chénice seroit une mesure trop forte : n'en prenons 
que les trois quarts, ou 12 onces environ. 

Ces préliminaires posés, voyons quelle est la quantité 
de grains consommée dans l'Altique. 

Aucune nation, dit Démosihène, ne consomme autant 
de blés étrangers que les Athéniens (1). Cet orateur nous 
apprend ensuite qu'ils en tiroient annuellement 4oo,oco 
médimnes du Bosphore : il ajoute que cette quantité est 



(i) Demoith. cent. Lfpiin. p. 46a, 
12 ■ 'ici J% yb Jtinu T»9' , in ■wfiiirùt 'fi,' 



égale 



DE5 INSCRIPTIONS ET BELLES- LETTRES. 217 
égale à celle que l'on tiroit de tous les autres marchés 
ensemble (i). Il s'ensuit que le blé importé montoit à 
800,000 médimnes, valant 38,400,000 chénices ; cette 
quantité, à 4- de chénice par jour, a dû fournir la nour- 
riture annuelle à cent quarante mille individus. 

Maintenant il faudroit y joindre la quantité de grains 
produite par le sol de l'Attique; mais comment parve- 
nir à la connoître ! Tout ce que nous en savons , c'est 
que l'Attique est un pays sablonneux et sec , peu propre 
à la culture des grains. Vers l'an 170 avant J. C, des 
députés Athéniens déclarèrent à Rome que l'Attique n'en 
produisoit pas assez pour nourrir les gens de la cam- 
pagne ; et cependant , à cette époque , la population devoit Tit.-Liv. lie. 

,,.,,. ,.., . •!' I . X LUI. cap. b. 

ctre déjà bien dimmuee. Avec son indépendance , cet 
état avoit perdu une grande partie de ses ressources. Ses 
mines , dont le produit diminuoit déjà au temps de Xéno- Xeupph.Mm. 
phon, dévoient, à l'époque dont parle Tite-Live, com- 
mencer à rapporter peu, et occupoient nécessairement un 
petit nombre d'esclaves, puisque, cent quarante ans après, 
elles étoient totalement épuisées. Ainsi, dans la révolte 
des esclaves des mines , qui eut lieu vers ce même temps, 
en I 3 5 avant J. C. , nous ne voyons figurer que mille 
esclaves environ. Suprà.p.176 

Plus tard, et quand Athènes, presque saiw ressource, 
sans mines d'argent , n'attiroit plus les regards que par 
les souvenirs de sa gloire passée et par les facilités qu'elle 



(l) Vl^t Tt.vxjT aTmt'oir i*. ^f' a.?>.ccr 

eir)i>.iat 6çjr(466, 24 ). Vialiacc ima- 
.^oe qu'il ne s'agit que. du blé ven,u 
par r,i.-r; mais le grec ne xlit point ^ 
Tome VL 



cela. IfiL-râcthr s'entend aussi bien d'un 
marche de terre;que d'un port;ainfi: 



Jéiliam.inUuJ, 



2.8 MFMOIRFS DE L-ACADF.MIE 

offroit à la culture des lettres , l'Atticjue ne cessa point 
d'avoir recours aux hit's étrangers pour entretenir sa popu- 
rMotr. lu. latio,, affoiblie. Selon Philostrate, elle en f'aisoit venir, 
entre autres contrées, de la Thessalie ; et telle ctoit, à 
cet égard, l'urgence de ses besoins , que Constantin , au 
témoignage de l'empereur Julien, ne crut pouvoir mieux 
rt •'. i^ reconnoitre le titre de stratège que les Athéniens venoient 

de lui conférer, qu'en leur envoyant par an un nombre 
considérable de médimnes de blé. Enfin , lorsque l'em- 
pereur Constance , se trouvant à Athènes , offrit à F^roé- 
résius de lui donner ce qu'il demanderoit , celui-ci de- 
manda des îles nombreuses et considérables , afin d'en tirer 
un tribut en blé pour Athènes (i) : nouvelle et forte preuve 
que l'Attique ne pouvoit produire assez de grains pour 
nourrir ses habitans , bien que le nombre en fiJt si diminué. 
A 'l'époque dont parle Tite-Live , et dans l'état de dé- 
gradation où étoit l'Attique, c'est ne rien hasarder que 
d'avancer que l'Attique avoit dû perdreau moins un tiers 
de sa population , et qu'il nedevoit lui rester que cent qua- 
rante mille habitans environ , dont au moins cinquante 
mille dans la ville : restent pour la campagne quatre-vingt- 
dix mille habitans, auxcjuels le sol ne pouvoit fournir une 
nourriture suffisante. 

Il est digne de remarque qu'on arrive à peu près à 

ce résultat par un rapprochement qui mérite (|uelque 

attention. 

Pag. 1040, l.t : Dans le plaidoyer de Démosthène contre l'hcnippe, 

il est fait mention il'ime terre qui avoit .\o stades de tour, 



^ i) l-.iin.i[i. ;n l'roirrrs . p. tîj,'Sive 
p. y« tJ. licissonilii. : »nn mn\i( a. 






DES INSCRIPTIONS ET BELLES- LETTRES. 219 
c'est-à-Jire , presque autant que la ville propre d'Athènes. 
En considérant cette terre comme un carré de 10 stades 
de côté , on auroit 100 stades de surface; mais la super- 
ficie peut avoir été moindre. Représentons cette terre par 
un parallélogramme de 15 stades dans un sens, et de 5 
dans l'autre ; la surface sera de 7 5 stades carrés : c'est, 
je crois , l'estimation la plus foible qu'on en puisse faire. 
La surface cultivable et habitable de l'Attique n'est que 
de 66 lieues carrées ou de 4iy°o° stades : ainsi la pro- 
priété de Phénippe en étoit la cinq cent quatre-vingt- 
sixième partie. Cette terre, cultivée avec soin, ne produi- 
soit que du blé et du vin; il n'y avoit point d'oliviers, les- 
quels formoient, comme on sait, la production principale 
dv l'Attique. La terre de Phénippe me semble donc dans 
la condition la plus favorable pour servir de point de com- 
paraison ; en sorte que, si, raisonnant par analogie, on 
juge de la production en grains de tout le pays par celle 
de cette propriété , on pourra être certain de ne point 
obtenir un résultat trop fort. 

Or cette propriété, nous dit Démosthène , produit P^'g- io4;,l.). 
1000 médimnes de grains : ce seroit donc sur le pied de 
58(5,000 médimnes ou environ 600,000 pour toute l'At- 
tique; et cette quantité, d'après l'évaluation ci-dessus pro- 
posée, suffisoit à nourrir cent mille âmes à peu près : ce 
qui s'cloigne bien peu des quatre-vingt-dix mille qui résul- 
teroient du passage de Tite-Live. Tel est donc le iiujxi- 
tnumde population que l'Attique pouvoit nourrir en grains. 
Joignant donc ces cent mille avec les cent quarante mille 
que pouvoit nourrir la quantité des blés importés, nous trou- 
vons , pour la population totale de l'Attique , deux cent 

E'.j 



iio .\\i MOIRLS DE L'ACADIMIE 

quarante mille habitans. C'est environ vingt mille «Je plus 
(jue nous n'avons imliquc plus haut ; mais il faut faire 
attention que nous n'avons pu comprendre les étrangers , 
attires par la curiosité, ou par des affaires, soit commer- 
ciales , soit litigieuses, dans une ville où se jugeoienl tous 
les procès des peuples alliés. Ces étrangers ont bien pu être 
au nombre de (juinze à vingt mille : ainsi le rapproche- 
ment tiré de la consommation des grains nous amène bien 
près du noml)re fixé par des moyens si différens. 

CONCLUSION. 

Les habitans du l'Aiticiue , de tout âge et de toute con- 
dition, depuis le commencement de la guerre du Pélopon- 
nèse jusqu'à la bataille de Chéronée, ont été au nombre 
de deux cent dix mille à deux cent vingt mille individus; 
ce qui fait trois mille habitans par lieue carrée. Ils étoient 
divisés ainsi qu'il suit : 

Athéniens proprement dits 70,000. 

Métèques 4°. 000. 

Esclaves i i 0,000. 

ToTAi 220,00c. 

Sans compter les étrangers non inscrits sur les rôles, et 
dont le nombre a pu s'élever à vingt mille et plus. 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 221 

ÉCLAIRCISSEMENS 

SUR 

LES FONCTIONS DES MAGISTRATS 

APPELÉS 

MNÉMONS, HIÉROMNÉMONS, PROMNÉMONS, 

ET SUR LA COMPOSITION DE L'ASSEMBLÉE AMPHICTYONIQUE. 

Par m. LETRONNE. 



1 L existe dans la langue Grecque un grand nombre de Lu le 8 No- 
mots dont il est maintenant très -difficile de de'terminer le 
sens : ce sont principalement ceux qui se rapportent, soit 
à des usages dont il ne reste plus de traces , soit à des 
fonctions civiles, religieuses ou militaires, dont la nature 
n'est pas clairement indiquée par les témoignages des au- 
teurs anciens. 

Cette difficulté est d'autant plus grande, qu'outre le 
défaut de renseignemens positifs, i'étymologie elle-même 
est d'un foible secours , parce que ces mots ont été pris 
souvent par excellence ou par extension, dans une accep- 
tion détournée de celle qu'indique leur formation gramma- 
ticale ; en sorte que, si l'on se contentoit du sens indiqué 



vembrc 1816. 



jor 



111 Ml.MDIIlLS Dl IACAD1..M1E 

par leur ciyinologie seule, on poiirroit avoir une idc'e irès- 
iiiexacte de leur signification vcTitahle. 

D'un aune côte, dans les diffcrens Etats de la Grèce, 

on ne se scrvoit pas toujours des mêmes noms pour tlcsi- 

gner des dignités civiles et religieuses de même nature: 

ainsi , par exemple . les magistratures supr()mes , dans la 

plupart des villes Greccpics autonomes, étoienr désignées 

sous des noms très-difFc-rens les uns des autres. Athènes, 

'('«riini. h.ui. Dèlos , Delphes"* , &c. avoient des dnliontcs ou gou veriians ; 

^T III p'^s Hcraclée d'Italie ^' , Laccdcmone, Messène*^ , des epliores ou 

./''-• surveillans ; les villes de Crète'', desfojwfjou ordonnateurs, 

^^uShitiJ '^"'" ''^ fonction, nous disent Aristoie *^ et Strabon*^ , ré- 

T.tt. Herjcl. i>. pondoit àcelle des cphores; Ephèse», Pergame'', et d'autres 

' PêM.iih.iv, villes de l'Asie mineure, avoient dus prytiines ; il y avoit à 

i- !■}'•- l\'os , à Amycles et en Cephallcnie, des asymnitcs^ : en 

urtat. IX, .'. ^lclle, ues/Tfl^/^i/orrf; en Acarname, dcs/iroitirwrnons ,i:i)iun\c 

' Ari..0r. Poli, ■ 1^ Jj^.,j 1^,5 j^^^ 

»Str»K 1. X. Il paroit ()u'une diversité a peu près semblable existoit 

«Vf. AS2 , ASA- i I II I • ■ 

J> L pour les noms des ministres de la rebyion ; on trouve (jue 

Anu.li. p,ig des dignitaires exerçant des fonctions du même genre, 

*'ld. II. l'.i^. dans le collège des prêtres de divinités différentes, por- 

^i^- toient des noms qui n'avoieiit entre eux qu'une trcs- 

>Ch„hyil.An,. , , n , i i , J 

Aiiit !■ ■/S. foible ressemblance, il en resuite un grand embarras dans 
l'explication des termes de ce genre ; car on est exposé, 
si l'on ne consulte que la grammaire, à chercher des diffé- 
rences entre des mots que l'usage avoit rendus s) nonymcs, 
ou à regarder comme synonymes d'autres mots entre les- 
quels l'usage avoit établi des nuances très-marquées. Ainsi, 
par exemple, qui ne scroit tenté de mettre une différence 
entre les mots /eço/lcTitJ-jyLAoi, J€ggyoV«/, (f^^t>Act>a<, ieç^- 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES- LETTRES. 22? 
(I>cunaj\ , kçy^rifxcvec, l et cependant il faut bien que ces 
mots fussent devenus à peu près synonymes , puisque 
Denys d'Halicarnasse les regarde comme presque égale- 
ment propres à rendre le pontifces des Latins (i). 

Ces considérations montrent combien il est difficile de 
connoître le vrai sens de ces mots : autant il est facile 
d'en donner une explication conjecturale qui ne s'applique 
à aucun cas particulier, autant il l'est peu d'en suivre les 
diverses significations à travers toutes les circonstances 
qui les accompagnent dans les textes anciens. 

Quand même l'explication de ces mots n'auroit pour 
résultat que d'en fixer précisément le sens , et d'éclaircir 
les passages où ils se trouvent, elle ne paroîtroit point 
sans utilité aux yeux du critique qui ne dédaigne pas de 
glaner, après la moisson , dans les champs de l'antiquité ; 
mais elle acquerra une certaine importance, si elle peut 
servir en outre à éclaircir des usages ou quelque point 
d'histoire. 

Il m'a paru que les noms de magistratures dont je vais 
m'occuper, sont en général dans ce cas ; et c'est même 
l'intérêt historique qui s'attache à l'un d'eux, qui m'a en- 
gagé à me livrer aux recherches que je soumets à l'Aca- 
démie. 

Les deux premiers de ces mots , savoir , mnémon et 
hie'romtiémon , se rencontrent dans plusieurs auteurs an- 
ciens : mais ils s'y trouvent environnés de circonstances si 
diiFérentes, et les explications qu'en ont données les scho- 



(1) Tliti^y 'riflipfU'V -mvSl, t'î-n fi\i- 



TiLi n aAnSïf. (Dion. Halic. A/i:. 
Rom. p. tj^ , l, y, éd. Sylb.) 



ni MÉMOIRES DE L'ACADEMIE 

liasies et les lexicographes , soiu en apparence si contra- 
dictoires , <jue l'abttndance même des reiiseignemt us est 
un obstacle à ce nu on puisse s'en laire une iilc'e nette et 
arrêtée. 

Le contraire a lieu pour le dernier nom, celui âe pro~ 
CnnMtnutu.1.1 tfi II àito II ; car . excepte' l'inscription d'Actiiiiii, rapportce par 

imuripi. A^ ii.it ,.T-» .Il 1' !•' \n 11 • 

ad cLtm co!!c.<. M. Poucqueville , et complctemcnt expliquée par iVl. iiois- 
'"'"■ sonade, aucun monument connu n'en o tire de trace. 

Avant de me livrer aux recherches qui doivent faire 
connoître le genre de magistratures désigne par ces mots, 
il convient d'en fixer l'étymologie, afin de déterminer exac- 
tement jusqu'à quel point l'usage en avoit conserve ou dt^ 
tourné le sens primitif et grammatical. 

Je diviserai donc cette dissertation en trois sections: 

I.a première aura pour objet l'étymologie de ces mots; 

La seconde traitera de la nature des lonciions qu'ils 
servoient à désigner; 

Dans la troisième, je réunirai tout ce que j'ai pu recueillir 
sur les hiéromnémons que les Ktats de la Grèce en- 
voyoient à l'assemblée des amphictyons , et en général 
8ur la composition de cette assemblée célèbre. Je n'ai 
pas besoin de pré^'enir qu'à cet égard je ne m'attacherai 
qu'aux points qui restent encore ou inconnus ou incer- 
tains. 



PRtMirRE 



DES INSCRIPTIONS ET HELLES- LETTRES. 225 
PREMIÈRE SECTION. 

De l'Etymo/ogie des mots Mncmons, Hicromnémons , 

Promnémons. 

Ces recherches étymologiques auront principalement 
pour objet de montrer que le radical /x^n'/^wv n'est en 
aucune manière dérivé de /W-^îj/x-ct , womauent , ofratide , et, 
conséquemment , qu'il n'a rien de commun en lui-même 
avec l'idée de gardien des mouumens dans les temples , ainsi 
que l'avoit pensé un membre de l'Académie : c'est ce qu'il 
importe de bien établir; sinon tous les textes n'offriroient 
qu'une discordance continuelle, et il seroit impossible d'y 
rien comprendre. 

On trouve dans ces trois termes les trois espèces de 
formation que présentent les .substantifs , ou adjectifs pris 
substantivement , qui indiquent en grec qu'une personne 
est chargée d'un emploi quelconque. En pareil cas, ou le 
mot est simple, comme mnémon , ou il est composé, soit 
avec une préposition , comme promnémons , soit sans pré- 
position, comme Iiic'romne'nions. 

Les mots simples sont toujours des adjectifs immédiate- 
ment dérivés du verbe qui exprime la nature de la fonc- 
tion : ainsi <^f>X'^^ ^^t formé de ^f%« ; ctp/M:<p)t;, de oip/M^œ ; 
dvTnc,de ')vco; 's^aLK.'mf , de 'Zif dosai; ?^ytqri'i, de Aoyt^u),8cc. 

II résulte de cette loi constante que /Lwn;M4)v est, de toute 
nécessité, un adjectif verbal dérivé immédiatement de 
fJ-vcLCà, dont le sens propre est celui de Jaire souvenir, 
en sorte que ce mot doit signifier, par son étymologie , 
celui <jui fait souvenir, cjui mentionne, (jui prend note, et, 
Tome VI. F' 



22<î MEMOIRES DE LACADIMIE 

par extension, <]iti fiiit ottention , (jui veille sur; et l'on va 
voir qu'en effet il présente le double sens de iiodirius . 
tdlmliiritu , scri/'J , et celui de curutor , i/ispcctor. 
ihm. Ojjsi. Homère emploie l'adjectif /^vn'/xwv tout seul , prcccdc 
• P' ' i- jç 5Q,^ ijgiiTie ou attribut, dans le vers de l'Odyssëe où il 
donne au commandant d'un navire l'cpitlicte de ÇopTzv 

Le pseudo-Didyme explique ces deux mots par ê-TOug- 

AK;U,gk04 T (popiici»! , « /M,v)i/xûVÉoa)V €)ijLçov , 7n>avv *iv et^iov , 

c'est-à-dire, "qui a soin de la cargaison, ou (|ui tient note 

» de la valeur de chacjue objet. >• 

Êuitath. ad Eubtalhe les interprète à peu près en ce sens : <I>op7Bu 

r KoLf à-'Mci)^ Aoytqr(;, é7n/ueAnTv<; , c'est-à-dire, " celui qui 

•» enregistre, qui indique par écrit ; autrement, l'énumé- 

" rateur, le curateur [de la. cargaison ]. ■> 

£/)W. magx. Le Grand Etvmolosiste et le Lexique de Zonaras les 

Zonjr. LtxU. expliquent par 'jn/'oeço/^ , >taf ÊTn/UÉAe/o» 7n)/V«i»oç ÇopTou, 

' '^ c'est-à-dire , « le préposé , celui qui a soin de la cargaison. >• 

On voit clairement par le texte mthne d'Homère, et 

par les explications de ses scholiastes, que le mot fivriawv 

est l'adjectit verbal de fcvoLo), et emporte, comme son éty- 

moiogie seule me l'avoit fait supposer, le double sens de 

Ao>«îii« ou y^a.fxfj.a.TiV'; et de gTn/OtArrti^ , cunitor : mais, 

sur-tout, qu'il n'a aucun rapport avec l'idée de monttiuciit 

ou ii'offr.in^c. Or cette observation est importante, parce 

qu'il s'ensuit qu'a moins que l'antécédent if£?v, ou quelque 

autre mot semblable, ne vienne y ajouter l'idée de sr/cre , 

ce mot pourra s'entendre aussi bien d'une dignité civile 

que d'une dignité religieuse ; et c'est précisément le «as 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES. 227 
du mnémon dont parie Aristote , dans un passage que je 
citerai tout- à-i'iieure , et du promnemon de l'inscription , 
d'Actium. 

Le sens du radical itme/non une fois déterminé, nous 
conduit directement à celui des deux autres. 

En effet, dans promnemon, on trouve ce radical précédé 
de la préposition 'zsfô, qui ne fait autre chose qu'y ajouter 
une idée de prééminence ou de supériorité : or , comme 
le radical présente le double sens de scriba et de curator , 
le composé sera naturellement susceptible de ceux de pra- 
scriba , de pracurator (qu'on me passe ces termes), et dé- 
signera une dignité assez considérable , qui pourra appar- 
tenir à l'ordre civil , puisque le composé promnemon n'a 
par lui-même aucun rapport avec la religion. On remar- 
quera que, de cette manière, il se trouve formé selon 
l'usage propre aux termes indiquant une dignité, et com- 
posé de deux mots, dont l'un est une préposition : or, 
dans ce cas, le radical est toujours un adjectif verbal. Tels 
sont, pour nous borner aux mots où se trouve la même pré- 
position, 'ZtTgcCi^Aoç, 'nr^SvKûc,, 'sr^e^oç, 'Z!!fooL'p^(;,^û- 
(xdLV.ic,, 6cc. dans lesquels le Ts-çj ajoute aux adjectifs ver- 
baux précisément la même nuance que dans 'SjfofA.vrifxuv. 

Le sens étymologique de hiéromne'nion ne paroîtra pas 
moins évident, puisque c'est tout simplement lidéede sacré 
jointe à l'adjectif verbal fx\7\ixcù\ : or c'est ainsi que, par 
une règle également constante, se forment tous les mots 
de ce genre : ils présentent toujours, dans l'un des deux 
termes, l'objet ; dans l'autre, l'exercice de la fonction. 
Tels sont, en nous bornant encore aux mots analogues à 
celui qui nous occupe, lio^ixS'cLa-nsL^o^ , c'est-à-dire 'aç^ 

F Mi 



22 3 MÉMOIRES DE LACADEXUE 

ixS'dia-xoi') ; le^y^a./ufA.aLTivç (i), c'est-à-dire /e,f^ ;)^et<^uv; 
iiç^xrpvç, ie^JvTtii, leçy^c-niti, l'eg^v/x-wç, /eg^7ro/o^, l'e^^j-xo- 
tnç, i€Q^<rvAù<; , le^^cpoov.ri^, itç^^oç^i, (e^vo/xo^, leçoxo/M)^: 
en sorte que (f£9«.v>iuov , pris uniquement dans la lorma- 
lion grammaticale, et indépendamment des autorités his- 
toriques qui seront rassemblées plus bas, doit cire décom- 
pose, comme le (popinv /hvyiixciiv d'Homère, en Upuy 'Wfa,- 
yfxâ.Tuv ix\ir\u.(fùv, et est susceptible de deux sens, savoir: 
I. de TOv lepwv -ar^yj-d-Ttùv Aoytçn^ ou •^-ça./ufj.ct'nv';, et, 
conséquemment , de kç^yça.fxfxA.'nxje, ; 2." de t l'epav êto- 
/uiXidrtç, c'est-à-dire sdcrorum curotor , ou , plus clairement, 
rel/gionis ciinmi gereris : or ces deux acceptions vont s'ap- 
pliquer à tous les exemples. 

Je dois, avant d'entrer dans les détails, montrer, par 
quelques rapprochemens , que le sens général du mot 
hiéromne'mon est tel que je viens de le dire. 

Denys d'Halicarnasse, qui écrivoit à une époque où les 
pratiques et la hiérarchie du paganisme n'avoient subi aucun 
changement essentiel, devoit bien connoître la significa- 
tion des mots Grecs relatifs à la relicion par lesquels il 
traduisoit les mots Latins corrcspondans ; or, en deux en- 
droits de ses Antiquius Romaines, il emploie le mot ifç^- 
jM.»»i,u/jve4, pour rendre le poiiiijiccs des Romains (2). 



(1) Ou simplement itçj( ^a^ufxa- 
tA< , ce qni revient au même ^ on 
le trouve ainsi décomposé dans Llicn 
( Histnr. an'nn. XI, lo } , Lucien 
( Atacrob. 4) , &c. 

(i) H juiriti â»Aii rJ^i i <fiue( a'-n 

■n ani9iF ta^lttôiiÔBJ yi 5»u /^ o» airrû 



-jUtTOif in/fnMaStirai , avatar ti 'S)C<jaj4- 
(004 /tiue-nMÎ. (Dionys. H.ilic. ,4nn./. 
Horn. VIII , p. ^2) , 12, sq. td. Syth.) 
— ETw'ct T J^Lut ixxLMmi jTi 7)rr Kt- 

çut , IL 'Tfi aM&'r itciuit ^a^iTur tju iB 

Jtar T»(C \c^-yiç TOf -Itl^Vf. ( Id. X , 
p. 6S1 , l. IJ.) 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES. 229 
II en est de nicme d'un passage de Strabon , que les 
textes de Denys d'Halicarnasse servent à expliquer. Au 
cinquième livre, cet auteur raconte que, chaque année , 
par l'ordre des hiéromuénioiis , on cclcbroit les sacrifices 
amburhium sur tous les points qui marquoient la limite 
du territoire romain (i). 11 est évident que ces hiéromne- 
mons par l'ordre desquels on 'célébroit des sacrifices , ne 
peuvent être que les pontifes : or on sait que la fonction 
des pontifes à Rome étoit , non de garder les temples 
et les offrandes qu'ils renfermoient , mais de veiller à tout 
ce qui concernoit le culte , à l'observance des rites , au 
maintien des usages religieux ; c'étoient les inspecteurs , 
les curateurs , les conservateurs de la religion, sacroruni 
cunitores {2) ; ce qui est précisément l'un des deux sens que 
présente le mot leç^fAvrifA-ccv. Le choix que Denys d'Hali- 
carnasse et Strabon ont fait de ce mot en cette occasion , 
confirme à-la-fois l'étymologie et l'explication gramma- 
ticale que j'en avois données. 



(l) Oj 9 ii^/j.yn'iucyiç Svaicu irrm- 
AÎnr ' Af^SofvaMa*. (Strab. Ceogr. V , 



p. 2J0.) Je donne à iTn'liMlr un sens 
transitif. 

(2) Sacrorum curator est dans Mu- 
ratori, CLXXVi , ^. 



230 MLMOIRLS DE L'ACADKMIE 

SECONDE SECTION. 

Dci Fonctions attribuées aux Aincmons , aux Promné 
nions et tins Hïéromnénions. 



S. I." Des Ai né mon s. 

L'antiquité ne m'a paru offrir que Jeux espèces Je 
mnémons , les uns civils, les autres religieux. 

Les premiers sont mentionnes par Aristote Jans ce 
passage Je la Politique 011, après avoir parle Je Jiffcrentes 
magistratures civiles, il continue en ces termes : 

" Il existe une autre espèce Je fonctionnaires près 
" Jesquels il faut aller faire enregistrer les contrats Jes 
•' particuliers et les sentences Jes tribunaux; ce sont eii- 
'» core eux qui se chargent Jes accusations, Jes citations 
'« par-Jevant les juges : quoique ces Jiverses attributions 
" n'en composent réellement (ju'une seule, cepciulant on 
" les jurjage quelquefois entre plusieurs oliicier;. , que 
» l'on Jésigne sous les noms Je liic'romnc'mons , cpist,ites , 
" wnémons ,*o\x sous J'autres semblables (ij. » 

Ce passage important nous montre les mots ntncnions et 
liiéromiiemoiis employcs pour Jcsigner Jes officiers Jont 
la fonction réponJ à celle Jes notaires , (ivoués , greffiers. 
Il sembleroit au premier abord que ces Jeux expressions 



f f «Sby Jki 73 71 léia cv/jiCi\aua (S i( Kfi- 
ttiç iK 'K' JlKOiçnciut • va^ j -mf au- 
7ii( TWToïc 1^ ràf y^afàc tH" Jtutt jm- 



■mr tîiMa inuaia cittyfvt. ( Ariji, 
Polir- y I , j, ^ , tJ. Si finiider. ) 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES- LETTRES, nj. 

ont ctc employées par Aristote comme synonymes ; et 
c'est probablement à une fausse interprétation de ce 
passage que nous devons un article d'Hésychius et une 
schoiie (i) où le sens des deux mots est confondu; mais 
la différence qui existe entre i'un et l'autre, est suiîîsam- 
ment indiquée par i'ensembie du texte d'Aristote. 

Comme ce philosophe dit que l'office public dont il 
parle se divisoit entre plusieurs fonctionnaires, on peut 
en conclure que chacun de ces fonctionnaires étoit chargé 
en particulier d'une des attributions de cet office. Il est 
donc très-probable , d'après l'étymologie et l'ensemble du 
texte, que les muémons étoient chargés des affaires entre 
les personnes de l'ordre civil; tandis que tout ce qui con- 
cernoit les procès relatifs à la religion ou à ses ministres, 
étoit du ressort des hiéromnémons. Je reviendrai sur ces 
derniers par la suite : quant à présent, pour m'en tenir 
aux mnémons d'Aristote, on voit clairement que c'étoient 
des espèces de greffiers , y^juLfj.a.TiK, ; et c'est, comme je 
l'ai dit, l'un des deux sens que présente l'étymologie de 
leur nom. 

Un article d'Hésychius nous apprend qu'on entendoit 
aussi par m/ic'mo/is, des femmes, probablement des prê- 
tresses, chargées de veillera l'entretien des victimes : c'est 
du moins ce qui résulte du texte rétabli ; car il est évidem- 



Siiprà p, -Jû. 



(i) Hesych. voce 'hUà/ucov. 'ijg^//!'»- 
/iii/, M ij.m/Mviç, « Stf Svnof â.7ivf/.vK- 
fMvêliovTiç. — SchoI.Aristoph.iii/7V(,7'. 
V. 62J : Iipoiu.ti]ucyiç — y^a/j-uaiitç — 
fniifiovat 3S TKTBf ÎKa.h>iy. Au reste, on 
peut encore expliquer ces deux scho- 
Ues, en disant que, selon l'usage des 



Grecs, qui eniployoient souvent le 
simple pour le composé, les hiéro- 
mnémons étoient quelquefois appelés 
mnémons. Cette explication est con- 
firmée par l'autre passage où Hcsy- 
chius désigne des prétresses sous le 
même nom. 



23; MÉMOIRES DE LACADf.MIE 

ment corrompu. Le voici : Mvr^ve^, dp-^n yj\cLi)ca'\ i-n-n- 
Aovu.é^uv -mTy iepeiu\i. Il me paroît impossible de donner 
à cette phrase un sens raisonnable, et mcme d'en trouver 
la syntaxe grammaticale. Saumaise l'avoit senti, puisque, 
dans les prolcgoinènes de son Commentaire sur Solin, 
Sa/Hi.u.Fjfnit il ajoute un mot , et lit : ct-^vri yjVettKcôv 'yvjiuv g7n.€- 

FliM.Prolfg.p.:. I r^ , , ... !• I !• • i r\ — 

Ax,vcevw» T lepeicûw Mais, outre (jue 1 addition de yvaxu)! est 
gratuite, il n'est pas fiicile de deviner le sens que Sau- 
maise donnoit à la phrase ainsi rétablie. M. Schneider, 
SihnfiJ. ni dans SCS notes sur la Po/iti/jue d'Ar'i^tole , se contente de 
./l'"" ""'' dire, ^ua Siiiiii non su/it. Il est singulier qu'on n'ait pas vu 
que, pour rendre à ce passage toute son intégrité, il Miftit 
de changer une seule lettre , et de lire i7aut\ovfÀ.ivu)\ , 
au lieu de è7nTtAoi»ju.gvov : le sens devient alors, femmes 
chiirs^ées de prendre soin des vieiimes ; et l'on doit se rappeler 
en effet que fxwjj.où't a précisément le sens deeTn^cÉAtfUÉi'cç, 
f-nu.fXy Yc, curdtor. 

S. II. Des Promncmons. 

J'ai dit (juc le nom de ces magistrats ne nous est 
connu que par ta seule inscription d'Actium. Ce n'est 
donc point par des rapprochemens tirés d'auteurs anciens, 
qu'on peut s'en former une iili'e juste; il faut recourir a 
une méthode différente. 
.v*/"j /- -jj. On a vu que les noms des magistrats e,\er(,-ant des fonc- 
tions analogues ou semblables dans les villes Grecques 
autonomes n'éloient point par-tout les mêmes, et j'en ai 
cite des exemples dont j'aurois pu facilement augmenter 
le nombre : il s'ensuit que, quoique le mot promnemon ne 
paroisse qu'une fois à nos yeux dans l'antiquité, il se peut 

que 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES- LETTRES. 133 
que la dignité qu'il représente soit tout-à-fait semblable 
à d'autres dont les noms et la nature nous sont connus ; 
et dcs-Iors on entrevoit la possibilité de parvenir à fixer 
le sens de ce mot, au moyen d'un parallèle entre le décret 
d'Actium et les autres monumens du même genre. 

J'ai donc recherché toutes les inscriptions analogues à 
celle d'Actium; j'ai examiné les formules qui sont en 
tcée , et je me suis assuré que toutes ces formules sont 
conçues de la même manière et offrent la même grada- 
tion dans les dignités des personnages qui y figurent: 
comme les noms de ces dignités nous sont connus par 
des textes d'auteurs anciens, on s'assure que, quoiqu'ils 
soient différens , leur sens est le même. 

Ce fait une fois constaté, j'ai comparé la formule du 
décret d'Actium avec celle des autres décrets , et ce pa- 
rallèle m'a mis en état de déterminer par analogie de quelle 
nature étoit la dignité du promnémon en Acarnanie. 

11 faut commencer par rappeler la formule de l'ins- 
cription d'Actium : 

'Evr ' /£,^7ra Ax rS 'K-m»^cù\i tS 'Aycrici $/Ar^vo4, 

1éVix'Z!fofJLVA.iMi\u\ S^è Nocooi/o'^K TV 'Ae/çDx-AgVç 'Açax-V, 

Tç^/j.fxa.'zioç, <^è Ta. GowAcc Ilgpiroo roî; Aiovai^eot; 
Msc/g^TroA/Ta .... 

"EJ^^e. ra. (iovXoL KeLJ TW xjna t 'A\^p\civcûv , k. t. A. 

C'est-à-dire : 

Philéinon étant hiérapole d'Apollon Actiique, 

Tome VL G» 



1J4 AIKMOIRLS DL L- ACADEMIE 

Agotarochus d'AKzie, fils de Nicias, étant proinncinon , 
Nausiinacjue d'Astacus , fils d Arisiocics , et Philoxèin.', fils 

d'Heraclite de Phœtia, étant sympromnémons, 
Pratus, fils de Diopiihe, étant grefiîer du sénat, 
Il a plu au sénat &c. 

Ce prc'ambule offre Jonc successivement, i." l'IiiciM- 
pole, 2,° le proinncinon , 3.° les sympromnémons , 4»" le 
grefiîer du sénat. 

J'ai peu de chose à dire de l'Iiiérapole , après les éclair- 
'BoUion.Cm- cissemens qu'a donnes à ce sujet M. lioissonade". Ce savant 

mfHt.p.ig. i2o. 1- < I • • • • C- l- I. 

^CtufW.Jjss. '1 reconnu, d après plusieurs inscnptiojis bicilienng> , ijue 
*DViiill Si- ^^ "°'" "^^'^'y"^ "" pontife dont la fonction éloit annuelfe. 
cia.p.jji. Je me contenterai donc de remarquer que la formule 

Cautlli , i/jjj. " I .... 

Ht, 2, commence, comme toutes les autres inscriptions de ce genre, 

DOnnli.Stcul. pj^ jg i^om du souveraiii pontife, du Siicwriim cuiiiivr ; t-t 
p-ig. j/>~. • » 

qucle titre de cette dignité varie de ville à ville, autant que 
'AhrmtrOio- celui du magistrat suprême : ainsi les décrets de Smvrne' 
'^7r„ et de Délos '^ commencent par êth iepéu^ i ceux de Maiiné- 

A.aJ. iiti im- sie', par Èth çi<pctv>'{po/)i^; ceux d'Ephcse , par èrn Àpyie- 

crtpi.Mtm.tcm. , ' , , , ' / I ri a 

.\/ 17/. p.j^r P^^^ o" ct-p^iepeu^ le^TiVovizn ; ceux de Isyzance», par 

' ALirmor. Ox^ £70 iepçuva.uùVOi ; ceux de Malte et d'A<>riL'cnte , par èyà 

* Cotsini .Fan. if^j^UTa ; cnfiu celui de Gela, par î^7^ 'ie^'Tr9\'t< , comme 

/,_ '* le décret dActium. 

iinfrà.p.jio. On nesauroit douter que ces divers titres, lepet/ç, "ii-f»- 

ne désignassent dans les différentes villes la mt?me dignité: 

c'ctoit incontestablement celle du souverain pontife, dont 

le nom paroissoit en tcte des décrets et des traités. Tous les 

(KLi.p.jij. critiques, et , entreautres, Prideaux, Van-Dalc, d'Orville, 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES- LETTRES. 235 
ont reconnu dans ces pontifes des magistrats épouymes (i). 
Je soupçonne quils ctoient choisis parmi les prêtres de la 
divinité principale adore'e dans chaque ville ; cette con- 
jecture, d'ailleurs naturelle, me semble confirme'e par l'ins- 
cription d'Actium, qui nous montre dans l'hiérapole le 
grand prêtre d'Apollon Actiaque, dont le culte acquit une 
nouvelle importance en Acarnanie après la bataille d'Ac- 
tium. 

Pour faire mieux sentir la justesse du parallèle qui va 
suivre, il ctoit utile d'établir l'identité de l'hiérapolat avec 
les autres dignités religieuses dont on trouve les noms eji 
tête des inscriptions du même genre. 

Immédiatement après l'hiérapole, cette inscription offre 
le titre du promnémon et des sympromnémous , puis celui du 
greffier du sénat. 

Or il faut remarquer que, dans toutes les inscriptions 
Grecques qui contiennent fies décrets, quand le nom du 
pontife est suivi de celui d'un autre magistrat, ce dernier 
est toujours le magistrat suprême, l'archonte de la ville; 
c'est une règle à laquelle je ne connois point d'exception. 
Or, dans celle d'Actium , le promnémon vient après l'hié- 
rapole : ainsi ce promnémon ne peut être également que le 
premier magistrat, l'archonte des Acarnanes. 

Je me. contenterai de rapporter trois décrets de trois 
villes différentes, Athènes, Malte et Agrigente ; les deux 
derniers m'ont paru d'autant plus propres à servir de 



(1) Il y a, sur ces prêtres éponymes, 
un passage curieux de' Platon : Xo- 
^ipicL 3, ira, KsLr' à/ntuiiv, T rsrçymy 



àiauTir, OTraçcu/ ji'^imt) f^iTfov a iS-f^v 
Tov ^ôrov, iû>ç ew «'/TOX/f oixÂiTa^. [ Plat. 
Legg. XII, p. 947, ^- ) 

G'ij 



i>,6 MEMOIRES DE L'ACADEMIE 

points de comparaison, qu'ils contiennent, comme celui 
d'Actium, la concession des titres de proxcnes et de bien- 
faiteurs. 

La première inscription est de Malte , et ainsi conçue : 

Crtier.cccc, 'Eth Iiç^'^vtV 'ixéro. 'Ix«ri<, 

•*-'. ire "E^^e -vi avyjQjnzj ij tS S^ixu t MeA/7a/ù)v , k. t. A. 

C'est-à-dire : 

Icétas, fils d'Icctas, étant hiéroihyte, 

Héréus et Cétès étant archontes, 

H a plu au sénat et au peuple des Mélitéens , &c. 

Ainsi la principale dignité civile, celle d'archonte, se 
prcsente , comme le promtic'mou dans le décret d'Actium , 
immédiatement après la première dignité religieuse. 

Le décret d'Athènes, rapporté par Josèphe, est dans 
le même cas : 

iifS.fiM Erra AytJnx^eV^ a^px^v-nr., 

EtJxA>ï« Mevâ*</)o5< 'AAf/*i<Jio4 i^a-f^^i^Tivin, k. t. A. 

Denys étant pryiane et grand prêtre, 

Agathocle étant archonte, 

Eudes d'Alimûs, fils de Ménandre , étant greffier, Ac. 

Ici, l'archonte, de mcme que le promnémon d'Actium, 
est placé entre le grand prêtre et le grcfïïer. 

Voici la troisième inscription, qui est d'Agrigente ; 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 237 

"Ej^^t Toi oùAiaL KOf Ta. {myyQs.i'm , x.. r. A, 
C'est-à-dire : 

Nyinphodore , fils de Philon , étant hiérothyte , 
Diodes, fils de Diodes, étant proagore, 
Adranion, fils d'Alexandre, étant greffier, 
II a plu &c. 

Cette formule, tout-à-fait analogue à celfe du décret 
d'Actium , nous ofîre après l'hiérothyte , ou pontife épo- 
nyme , le proagore, qui tient la même place que l'archonte 
dans l'inscription de Gela et d'Athènes, que le proninémon 
dans celle d'Actium ; et il est également placé entre le 
pontife et le greffier. 

Dès-lors il me paroit impossible de douter que le 
promnémon , en Acarnanie, ne fût ie magistrat dont la 
dignité correspondoit à celle de proagore à Agrigente, et 
que CQ proagore ne fût lui-même une espèce d'archonte. Ce 
que la simple analogie fait soupçonner, est confirmé par 
des textes précis de Ciccron , qui nous apprennent que le 
premier magistrat civil de plusieurs villes de Sicile, comme 
Catane et Tyndaris, portoit le nom de proagore (i). 

Or, cojnme il est constant que ïhie'rapole d'Actium es: 
ie souverain pontife éponyme , aussi bien que Vhiereus, 
ïarc/iiereus , ï hiérothyte , &c. des autres villes, le promné- 
mon, dont ie nom se montre ensuite, ne sauroit être que le 



Crtiler, CCCCI, 
I. 

Ccrsini, F. A. 
Jl,p.4£i. 

CmuH. ikiiS. 
VIII, t. 



(i) Catanam cùm venîsset( Verres), 
0ppiduTn Iccuplei j homstuin , ccpio- 
sumj-Dionj/siarcfwm ad seproagoram, 



hoc ast, summum magistratvm, vccari 
juket. (Cic. Verr. ly , f. zj. Conf, 
SS- SP f' ■#"• ) 



z^Z MÉMOIRES DE L'ACADEMIE 

premier magistrat civil des Acarnanes, ainsi que l'archonte 
et le proagore de ces mêmes villes ; et l'on a vu , par l'cty- 
niologie du mot proiunémon , cpie sa si^nilîcation propre 
ctoit celle de ainiteiir, inspecteur , lu/ministnjuur supicme, 

Quant aux syitipromticnions qui paroissent en troisième 
ligne dans le décret , on voit clairement que ce sont les 
collègues du promne'mon , qui ctoit en quelque sorte le 
premier archonte. Cette manière dedcsignerjes magistrats 
ilont les fonctions sont semblables , mais dont l'autorité 
est un peu inférieure à celle tl'un autre, n'est point sans 
exemple en grec ; on la retrouve dans cette inscription 
de Rhégium : 

' K. r. A. 

•Les symprytanes9,ow\.Q\Vi<.\.^w\tni , comme kssyniprflume'mons , 

les collègues du premier magistrat ; ce sont les "afvreiveut; 

7nt/!6</Joo/,, comme les autres sont les "Sfo/xvtL/juûvoç 7ivif)6c/]pci. 

On trouve de même dans-Eschine, et dans un décret des 

Ajchit. Fuit. Athéniens, rapporté par Josèphe , le moi cmixtifôe^oi , 

JoM I'à/iZ po^"" tli-'''g"c'' 'es collègues de celui qui étoit le premier 

Juj. xiy. t. jj(,s pro(Jris à Athènes, tov 'Zirfoécfpm i-xiçairni,. 

§. III. Des Hieromiihions. 

Jusqu'ici nous ne savons rien de ces magistrats, si ce 
n'est (jue leur fonction doit avoir un rapport quelconque 
avec la religion. On a seulement pu entrevoir qu'il y avoit 
en Grèce plusieurs espèces d'/iieromnenions : je vais main- 
tenant en donner la classification. Comme les lexicographes 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES. 239 
et les scholiastes ont tout confondu , selon leur habitude , 
je m'efforcerai de distinguer, dans les détails qu'ils nous 
ont transmis , les traits qui conviennent à chaque espèce 
en particulier. 

Je commencerai par les hiéromncmons d'Aristote. 

D'après le passage que jai rapporté plus haut, on a i'uvr.i.pug.^^o. 
vu que ce sont de simples grçfliers ou notaires, chargés 
d'enregistrer tous les actes qui avoient un rapport quel- 
conque avec la religion ou ses ministres. Si ces officiers 
€xistoient à Athènes , ce qu'Aristote ne dit point, ils dé- 
voient dépendre de l'archotite-roi, qui avoit sous sa direc- 
tion tout ce qui concernoit la i-eligion. 

Il y avoit à Mégare une autre espèce d'hiéi'omnémons, 
au témoignage de Plutarqae dans '-ses Questions sJynipo- 
siaques ; il fait ainsi parler un Mégarien ./.ài'.pcapos/ de 
l'usage dt: ne point mangende poisson : «Vous ne parlez 
« pas de mes concitoyens, et cependant vous m'avez 
« souvent entendu dire .que ceux d'entre les prêtres"' de 
"'Neptune que nous appelojis ./ii/ro/w/i/mo/zj, ne mangent ■ 
■• jamais de poisson (i). >> Voilà tout ce que Plutarqae en 
dit: mais l'observance particulière à laquelierfjes hiéro- 
ranéinons paroîtroient avoir été, seuls, astreints .entre les 
autres prêtres de Neptune, la divinité' princjj^lejià Mé- 
gare, anrtonce qu'ils étoient liés au sacerdoce par des 
obligations plus étroites; je- soupçonne en conséquence 
qu'ils étoient chargés de veillera tout ce qui concernoit la 
religion. Il est probable qu'ilsi.remplissQient à Mégareie 
iTiôrneoffice que les pontifesi à Rome, Selon toute, --ippar 

(') '^J" «'■ tS ncfff/J^Kjf kpCi; I tarch. Sympos. l>^ïii , S, t. VIIT, 

■iç iiptfXit(/Mtaf KCLhi/Mt, K.T. A. (Plu- 1;-. ^/^, éd. ReiskA.) 



ï4o MF.MOÎRF5 DE LACADKMIE 

reiice, ils ctoient les dépositaires des archives du temple , 
et des livres sacres : cette charge se retrouve encore sous 
la mcme dcsignatioii dans l'cgiise Grecque, dont la hié- 
rarchie a conservé pkisieurs titres empruntés au paga- 
nisme. L hicromnéiHon des Grecs modernes tient sous sa 
garde le contacium (c'est-à-dire , la légende abrégée de la vie 
du saint dans chaque église , et le registre des ordinations : 
CoJim.d'of- Jt^Tf/ -n KovTay.iov kolj liv kcJSxyjl t yHP^izMciv , selon 
lU^.fMf./. b. 1'^ ucrinition de Codmus Luropalatas. 

On a également lieu de présumer qu'ils étoient les /«- 

tcndiiHs ou administrateurs des Wens sacrés , izt/jLictf r kpuf 

yjr fjja.TU^ , fonction clairement indiquée dans une inscrip- 

Af. Chmril, tjon de Tliasos , où il est dit que les tlieores feront /sraver le 

P*f. 10; décret dans le temple de Minerve , et que l hie'romncmon Journira 

aux frais nécessaires. 

La dignité d'Iiiéromnémon étoit à Byzance une des pre- 
mières de l'État. 
DfmMth it Démosthtne nous a conservé un décret des Byzantins 
1. 10 , Rtiikt. 41J' c()mmence par la formule i7n iiç^ix\aL.iMi^t^ Bo<r7i»- 
f^X^- Cette même formule se retrouve dans un autre 
P»i/ivi.;2. décret rapporte par Polybe, tm K&3Ti/vo4 iv KctMiyemvo^ 
ie^u-^-Ajujoviiilot; <iA/ Bw^ix*7ia ; et lorsque l'on compare cette 
formule à celle des autres décrets qui commencent par 
£7rî iepéaç, eip-^iepéuç, Itfi^-rnMxj, leQ^Bviu. , &c. noms qui 
désignent tous le souverain pontife, on ne peut douter 
que ['hiéromnétnon ne fût à peu près chez les Byzantins 
ce qu'étoit l'archonte-roi à Athènes: c'est en leur qualité 
de pontifes (pie ces magistrats plaçoient leur nom en tcte 
de tous kà traités d'alliance et de paix, de tous les décrets 
du gouvernement. 

Une 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 241 

Une médaille de Byzance, moyen bronze , dont le 
savant P. Corsini a le premier fort bien lu la légende, S.iggi. diCo,- 
porte lEPOMNA AILI. CEOTIIPOC. BTZANTIOIC : elle '^"^.4"!' ^"' 
atteste que la dignité d'hiéromnémon subsistoit encore 
sous le règne de Lucius Veriis , puisque les Byzantins en 
avoient donné le titre à cet empereur. On peut voir à ce 
sujet Eckhel et Sestini. 

Enfin le marbre de Chalcédoine, expliqué par Belley Cnybs, Rccuâ 
et publié par Caylus, montre que dans cette ville il y avoit jt"'pul''"yT'' 
un liiéromnémon dont le nom, dans les décrets publics, 
suivoit immédiatement celui du roi ; et l'on ne sauroit 
douter que la fonction de ce magistrat ne fût la même 
qu'à Byzance. 

II résulte de ce paragraphe, que chez les Grecs le mot 
hiéromnémon a désigné , 

I .° Une sorte d'officiers ou notaires chargés d'enre- 
gistrer les actes relatifs à la religion ; 

2." Des prêtres gardiens des archives sacrées; 

3." L'intendant du temple; 

4." Le grand prêtre, dans certaines villes. 

II nous reste à rechercher quelles fiu-ent les attributions 
de ï/iieromnenio/i amphictyonique. 



Tome VI. Hi 



2ii MEMOIRES DE L'ACADEMIE 

TROISIÈME SECTION. 

De- i'Hicroninémon amph'ictyomque , et , en gctiéfûl , des 
Députes composant le Conseil des Ampliictyons. 

HuMPHRYD Prioeaux dans ses notes sur les Marbres 
de Paros , Van-Dale dans sa dissertation de Coiisilio <wipliie- 
tyovico , Charles de Valois dans les Mémoires de i'Aca- 
dcmie , M. de Sainte-Croix dans son excellent ouvrage 
sur les Gouvernemens icdcratifs, semblent avoir rcimi 
tout ce qu'il est possible de savoir sur [ hieroniticmoiiic tim- 
phietyonitjue : cependant leurs recherches sont loin d'avoir 
levé toutes les dillicullrc's relatives à la composition de 
l'assemblée des amphictyons, aux fonctions et aux préro- 
gatives de chacune des trois classes de députés qui y sic- 
geoieiit. Cela vit-nt de ce que les textes sont en très-petit 
nombre, et n'offrent que des renseignemens épars , dont 
il est difficile de retrouver la liaison ; quand on veut les 
rapprocher les uns des autres , ils paroissent contradic- 
toires , parce que lesdonnées intermcdiairesqui pourroient 
faire disparoitre la contradiction , semblent man<jiier. 
Aussi M. de Sainte-Croix avoue-t-il plusieurs fois l'em- 
barras que lui causent toutes ces difficultés ; il se contente, 
pour tout ce qui regarde les députés, de proposer des 
conjectures qui lui paroissent à lui-nume avoir peu de 
fondement. 

Je vais essayer de lever (juehjues-unes de ces contradic- 
tions , en me servant de plusieurs textes dont on n'.ivnit 
point saisi le sens, 

Quoicjue l'hiéromnémonie soit la seule magistrature 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES- LETTRE"^. 243 
dont j'aie à m'occupcr, elle est tellement liée aux autres 
classes des députes amphictyoniques , qu'il m'a fallu , pour 
établir les fonctions de la première, déterminer aussi celles 
des autres. • 

La manière dont étoit composée l'assemblée des ani- 
phictyons, n'est nulle part mieux exprimée que dans ce 
passage d'Eschine : 

'< Le lendemain, nous nous rendîmes, dès le lever de 
» l'aurore, au lieu prescrit; de là nous descendîmes dans 
» la plaine Cirrhéenne , et, après avoir détruit le port et 
» mis le feu aux maisons , nous nous retirâmes. Nous 
" n'avions point encore fini, que les Locriensd'Amphissa, 
" qui habitent à soixante stades de Delphes , s'avancèrent 
" contre nous en masse , les armes à la main ; et si nous 
« n'eussions en toute hâte regagné la ville de Delphes , 
» nous courions risque de périr. 

»Le jour suivant, Cottyphus, celui qui compte les suf- 
» frages , convoqua l'assemblée des amphictyons. Or on 
•• appelle assemblée la réunion non -seulement des py- 
» iagores et des hiéromnémons , mais encore de ceux 
» qui prennent part aux sacrifices et qui consultent l'o- 
'» racle (1). » 

■ L'assemblée, ètcy.^Yiaia, , se compose donc de la réunion 
des pylagores , des hiéromnémons, et d'une troisième classe 
de députés qu'Eschine ne désigne que par une périphrase, 
mais qui ne peuvent être que les théores , comme on le 
verra par la suite. 



raf v^y^ULhimunt , «Mot yjfj\ 7VÇ niv^vey- 



■jw; x.tti ^upjivuç Tû> 9it^>. ( yîlschin. 
contr. Ctesiph. p. yi , l. y sq. ) 

H'ij 



i44 .Ml MOIRES DE L'ACADEMIE 

Je m'attacherai principalement aux deux premières 

classes , parce qu'il y a peu de chose à dire de la troisicme. 

Le nombre des hicromncmonset des pylagorcs est assez 

facile à dcterminer. 

* .■Euhin.Ftili On sait par plusieurs passages d'Eschine" , par un Irag- 

4f:Ç!foJ.'~] ment des T/tcsnio/Ziories d'Aristophane^, et par le serment 

p. 71. /■ -'/■ Jes hc'liastes dans Dcmosthcne'^ , ciu'Athcncs nonnnoit 

^■ApuJBrunck. ^ ' ^ 

in ArUwph.t7,. au sort un seul hicromncmon. 

eJit. wm. m , r\ 1 i ■ 1 1 1 i / • 

p.2i0. (^uant aux pylagores, chaque ville, selon le tcmoi- 

•Demosth.coK- gnage de Strahon , n'en envovoit qu'un à l'assemblée : 

7,^7,/.;. cependant il résulte clairement d un passage d Lschine , 

Smit. m. IX. que le nombre des pylagores Athéniens montoit quel- 

png.if^o, txao< r • ' ^ • »•! III '-Il •. 1. J 

fT-_ ^ (lueiois a trois, et il est probable qu il devoit en être de 
AajpVjtr. même des autres peuples qui avoieiu le droit d'envoyer 

C^Jph'!'p^"c9. ^^s députes à l'assemblée des amphictyons. Cette contra- 
'• 4"- diction me semble s'expliquer d'une manière naturelle. 

On sait, à n en pouvoir douter, que chaque peuple am- 
phictyonique n'avoit que deux sufhagcs , dont un pour 
l'hiéromnémon , l'autre pour les pyl.igores : on C()n(,oit 
donc que, (juand Athènes ainsi que les autres villes en- 
voyoient A l'assemblée trois pylagores (sans doute dans 
les occasions où les affaires ctoient nombreuses ou impor- 
tantes) , il étoit impossible que chacun des pylagores eût 
un suffrage particulier ; il est certain au contraire qu'a- 
près avoir délibéré à égalité de droit , ils s'arrctoient à 
l'opinion qui avoit l'assentiment de deux il'entre eux, et 
la manifestoient j^ar un sulîrage collectif, (jui , avec celui 
de l'Iiiéromnémon , lormoit les deux suffrages accordés à 
chaque nation. Ainsi, quel que fût le nombre des pyla- 
gores , ils ne comptoient que pour un seul , et c'est pro- 



Aiiifl. insirifit. 
Aient, lom. III , 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 245 

jbablement là ce que Strabon a voulu dire ; mais il auroit 
dû s'exprimer plus clairement. 

Avant de rechercher quelles ctoient les fonctions par- 
ticulières à chacune de ces deux classes , J'essaierai d'é- 
ciaircir les textes relatifs au rang et aux prérogatives de 
chacune d'elles dans l'assemblée. 

Charles de Valois a fait voir, et tous les savans ont 
reconnu après lui , que l'assemblée ctoit présidée par un 
hiéromnénwii , qui comptoit les suffrages et qui convoquoit 
l'assemblée. 

Un texte d'Hésychiuset du Grand Étymologiste semble 
ici faire difficulté : 'sniAct-ppctf , oî 'wfoiqSnn'; tyic, tw^c/lUç , Heychms,vocc 
disent ces lexicographes. Ce sont deux témoignages qu'il ni>Aa5^/!a<.£y> 

01 c> o X. m, 'li'i^.magn. ca- 

ne faut pas mettre de côté, comme l'a fait Charles de 'à»i ,vce. 

Valois ; car ils sont d'accord avec celui d'Eschine, qui, 
ïiommant les députés ampiiictyoniques, place les pylagores 
en tête et les hiéromnémons à la suite. 

Une difficulté du même genre, mais plus grande en- 
core, est celle que présente le texte de deux décrets am- 
phictyoniques rapportés par Démosthène. Le premier est 
ainsi conçu : 'Eth lipéuiç, KAsiVit'pp'i^ , iac/pmc, Tn^Xcaion , '^"["g'^^'li^'' 

c'est-à-dire: " Sous la prêtrise de Clinagoras, l'assemblée 

>' étant celle du printemps, il a plu aux pylagores et aux 

» synèdres des amphictyons . ...» La teneur du second 

est à peu près la même , excepté qu'après les synèdres des '-i-^'". p- -7-'^. 

tutiphictyotis , on lit, Kctj to jouvw t ût/^'Cpix.Tt/ovwv (i). 



.^iiprii, y. 24 j. 



Dcnwsih. de 



. uli.Ct ZJ'j^l. I. 



(1) Reiske et Harles ont placé 
également ces mots dans le texte du 
premier décret; je pense qu'ils ont eu 



tort. J'explique plus bas (ydg. 2^8) 
d'où vient cette différence dans te 
protocole des deux décrets. 



2.i(i Mr.MOIRES DE L'ACADÉMIE 

Dans ces deux Jccreis , il n'est luillement question des 
///Vn)/«/;mo//^; or n'est-il pas tout-à fait extraordinaire tjiic 
l'une des deux principales classes ne paroisse point , tandis 
(ju'on y trouve nommée la troisième classe des dcpiitcs cjui 
n'avoient pas droit desurfrage, comme je le dirai liientôtî 
SaiHir- Croix. Les conjectures que tait ici M. de Sainte-Croix , ne me 

Cour./tJtr.tlih. . . • r • /-» i i • ' ' 

f>ag./f. paroissent point satisfaisantes : « Ou les nicromncmons, 

" dit-il , n'avoient point de voix, ou ils se retiroient après 
» avoir fait leur dénonciation , ou enfin ils n'ctoient plus 
" comptes que parmi les pylagores , lorsqu'on se trouvoit 
» aujuomenlde délibérer. >» Il seroit trop long de montrer 
toutes les raisons qui empêchent d'admettre aucune de ces 
conjectures: j'aime mieux exposer l'opinion qui m'a paru 
ressortir naturellement de la comparaison de tous les laits. 
Les deux difficultés à lever sont celles-ci : 
I ."• L'hiéromnémon présidoit l'assemblée, et cepen- 
dant les pylagores sont qualifiés de c/re/s de cette tissemblée, 

'Ofoiq^Tii T7)4 7rV/\ef.laLi. 

1 ** Les liiéromnémons ne paroissent pour rien dans les 
délibérations , et cependant c'étoit l'une des deux classes 
principales. 

La solution repose sur un seul fait (ju'il s'agit de bien 
établir : c'est que le corps des hiéromnémons, ainsi que 
l'hiéromnémon président, sont nommés dans le texte de 
ces décrets, mais sous un autre nom; ce (]ui a empcclié 
de les rec^nnnître. 

Je commence par la formule èvri tepéui<i KAgivct^/)». 

Humpliryd Frideaux croit que \*ar lepivç. il faut entendre 
le pontife de Delphes ; Van-Dale et Charles de Valois 
pensent que ce titre désigne l'hiéromnémon : ce dernier 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 247 

voudroit même corriger le texte, et lire leç^fA-VYi/uovot^aii lieu 
de kficoç, , correction bien difficile à admettre , parce 
qu'il faiidroit la faire subir à deux passages à-la-fois. Ces Acad. immpi. 

I . . . ^ j- , ■ '""■ /^/. V'S- 

deux opinions, quoique contradictoires en apparence, cofi- j,, 
duisent cependant par leur réunion à la solution de la 
difficulté. 

Celle de Van-Dale et de Charles de Valois est fondée 
sur d'autres passages, où le décret amphictyonique porte 
le nom de i'hiéromnéinon en charge; et, dans ce cas, on 
voit que gvn 'lepéa/; est synonyme <le éva h^fA-vri/ucvoi. 

L'opinion d'Humphryd Prideaux est appuyée sur ce que 
le mot lepeut; ne peut, dit- il, s'appliquer qu'au prêtre de 
Delphes. 

11 est singulier que Prideaux n'ait pas fait le dernier 
pas, qui l'auroit conduit à une explication complète : il 
suffisoit d'imaginer que le pontife de Delphes étoit alors 
hiéromnémon, et présldoit l'assemblée. 

En effet, selon les lexicographes Suidas , Photius et 
Zonaras, tout peuple amphictyonique envoyoit un hiéro- 
mnémon à rassemblée(i), et nous savons que cette assem- 
blée étoit présidée par v\n de ces hiéromnémons : il est 
donc naturel d'admettre que chaque peuple avoit à son tour 
l'honneur de la présidence ; aucun texte ne s'y oppose , et 
cela est entièrement de l'essence de l'assemblée amphic- 
tyonique , où, selon le témoignage d'Eschine , les droits de 
la plus foible nation étoient égaux à ceux de la plus puis- 
sante (2). C'est d'ailleurs ce qui résulte d'une inscription 
rapportée par Cyriaqued'Ancône et reproduite par Gruter , 



JlÀ.i-n^)STCilV. 



.UtyiÇlV Tû) i\aTovi. 



xà-Po 



24S MKMOIRES DE L'ACADÉMIE 

Reinesius, Van-Dale, Marsham, Muratori, Taylor, Corsini, 
n.'J»ill.Tour F.ckhel, Sestini, &c. , gravée sur un excJre à Delphes, et 
!«/./.;.. /y.v dont le commencement des deux premières lignes sub- 
siste encore. Au temps de Cyriaijue d'Ancône, elle ctoit 
entière ; voici comment il l'a donnée: 

J»scri}M. f. .V.-. ^ , , . -^ ' j J' ' / \ 

Actu.f*'vo$. 

C'est-à-dire: 

[Cet édifice a été construit] Aristngoras étant archonte à 
Delphes, l'assemblée étant celle du printemps , les Etoliens exer- 
çant l'hiéromnémonie; Alexamène, fils de Damon , étant polé- 
marque. 

M, de Sainte -Croix rapporte cette inscription à fa 
première année de la CLX,*^ olympiade, i4o ans avant 
SMutt-Crvix, J. C. ; et il en conclut que les Etoliens s'étoient arrogé 
riiiéromnémonie à Delphes : cette opinion me paroît 
fort vraisemblable. J ajoute que, par les mots A/twASv 
ieç^u.vrfjU)vvÇ]ci>v , les Etoliens ont probablement fait allu- 
sion à la formule consacrée parmi les nations amphic- 
tyoniques, et qui consistoit sans doute à indicjiier, dans les 
décrets de chaque'année , le nom du peuple dont l'hiéro- 
mnémon présidoit l'assemblée; de même (jue l'o» mettoit 
dans ces décrets, par exemple, Boio-rai , ou Aut^eav, vu 
'lûvciii l'e^M.vr^vw'y'îwy. Ainsi les Ktoliens , pendant le 
temps de leur usurpation , auront voulu, à l'exemple des 
autres Grecs, employer inie formule qui attestoit l'honneur 
dont ils jouissoient à leur tour. 

(i) Au lieude Am^c^'iv, M. Dodwcll a lu AM^iu/f^. 

Ainsi 



f>^.6f. 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 249 

Ainsi , dans l'annce à laquelle se rapportent les décrets 
cités par Démosthène, il a pu se faire que ce fût au tour 
des Deiphiens à jouir de l'hiéromnéinonie, et que le choix 
fût tombé sur le pontife du temple. ^ 

De cette manière s'expliqueroil naturellement la formule 
g7n /epéa>^ KAsii/ct^g^iii ; et l'on conçoit en effet que l'emploi , 
par excellence, d'une semblable formule, qui ne pouvoit 
s'appliquer qu'au pontife de Delphes, rendoit tout-à-fait 
inutiles les mots AeAcpwv jg^yM.vn^cis'V/wv, dont on seseroit 
probablement servi dans tout autre cas, comme on est en 
droit de le conclure de l'inscription rapportée plus haut. 

Cette explication de la formule èvr\ lepéac, fait déjàdis- 
paroîtreune des principales difficultés; car on voit qu'il est 
réellement question de \' hiéromnémon en tête du décret. 

II ne reste plus qu'à savoir pourquoi le corps des hié- 
romnémons n'y paroît point. 

Charles de Valois soupçonnoit que les hiéromnémons Aù-j. inuript. 
y étoient désignés par le mot de synèdres. La raison qu'il "l"^' ' '"'"' 
donne-de cette idée est si peu naturelle , qu'elle a empêché 
M. de Sainte-Croix de l'adopter : en mettant de côté l'ex- 
plication ,et en ne considérant que l'opinion en elle-même, 
je trouve qu'elle est très-fondée, et, à vrai dire, la seule 
capable de rendre compte de plusieurs difficultés à-la-fois. 

Pour s'en convaincre, il faut rapprocher le texte du 
décret d'un passage d'Eschine déjà cité. Selon cet auteur, 
l'assemblée [ o«.KA«cnct, ] des amphictyons se composoit, et 
remarquons bien l'ordre, i ."^ des pylagores ; z." des hié- 
romnémons ; 3.° des théores , qu'Eschine désigne ainsi : 
01 cn/v^vovTîi; tcct^ ■^ujULîvoi tS déco. 

Maintenant voici le décret : « Il a plu aux pylagores, 
Tome VI. I' 



25 o Ml, MOIRES Dr i:\CADi..\UE 

•» aiix"synctlres , et au commun Jes ainphictyons, Je &c. >> 

11 'faut observer, 

I.'' Q.iie le^ liiéroinncinnns iic soin point nK-iiti-'unc-s 
dans ce ^décret ; 

2." Que les syncdres du décret correspondent précisé- 
ment, dans l'ordre, aux hicromnémons du passage d'Es- 
cliine; 

j." Qiie les espressinns t£ jwivoï t eLixÇiit,xjovcù\ ré- 
pondent à la troisième classe de députés , savoir, aux 
tliéores, qu'Esciiine appelle «ruvSuov/eç , c'est-à-dire, co- 
sdcrifitins (et M. de Sainte-Croix lui-mcme reconnoît 
ailleurs les théores dans cette troisième classe); 

4." Qu'en conséquence, si l'on N'eut faire des synèdres 
une classe à part, il en résultera quatre classes de députés, ce 
qui met les deux textes en contradiction l'un avec l'autre; 

5." Que si, au contraire, on admet l'identité des hiéro- 
mnémons et des synèdres , tout s'explique: or il est à remar- 
quer que le mot syncdres. qui signifie ceux ijiii sic'i^cnt en- 
semble (avec égalité de droit], est entièrement propre à 
désigner les hiéromnémons , n. l'exclusion de la troisième 
classe, puisque seuls ils Jouissoient, avec les pylagores , 
ilii droit-de suffrage, et qu'en conséquence le mot £rvve</)oO( 
ne pouvoit convenir tju'à eux seuls, La seconde classe de 
députés étnit ilonc désignée par un double nom, hiéromné- 
mons et svnèdres . comme la troisième l'étoit par trois noms 
ditfércns,, jw/vov atatpix t^onoiv , dsu'çQi et coivCoovg^ ; et ce 
«ni .icliève de dissiper à cet é^artl tous les doutes, c'est 
T/ uti passage de I.ibanius, aucjuel on n'a point fait attention, 
f , ., et qui est ainsi con(,u : 'O le^uvruui i\i-)<'Tt ô •ntu.'7n[/.(\oc, 






DES INSCRIPTIONS ET BELLES- LET 1RES. 251 
On fait ainsi disparoître la seconde difficulté, qui con- 
sistoit en ce que les hiéromnémons sembloient n'avoir été 
pour rien dans les délibérations. 

Il s ensuit que , dans le décret, dansEschine, Hcsychius 
et le Grand Etymoiogiste , que par- tout enfin les hiéro- 
mnémons, comme je l'ai dit, ne passent qu'après les py- 
lagores , quoique ce fût un hiéromnémon qui présidât 
l'assemblée. Ce fait nous révèle une disposition remar- 
quable. 

D'une part, les pylagores avoient la prééminence sur 
les hiéromnémons. 

De l'autre, c'étoit parmi les hiéromnémons , placés au 
second rang, que l'on choisissoit le président de l'as- 
semblée. Ainsi les avantages ét'oient compensés : par ce 
moyen , on ne laissoit aux pylagores qu'une partie de leur 
prééminence, on empcchéS't l'influence trop grande qu'ils 
auroient pu prendre , et l'on rendoit en mcme temps 
hommage au ministère sacré dont les hiéromnémons 
étoient investis. 

Dès -lors il convient de changer la classification des 
députés donnée par M. de Sainte-Croix : au lieu des 
pylagores, des hiéromnémons et des synèclres, il faudra 
dire \es pylagores , les hiéromnémons ou synèdres , les théores 
ou cosûcrifiiVis , le commun des timphictyons. 

Je vais maintenant déterminer les attributions parti- 
culières à chacune de ces trois classes. Pour prouver que 
ce travail n'est point inutile, et qive la matière est encore 
for^t obscure, il me suffira de dire que M. Larcher, même /'"•'/' "-ad. 
après la publica-tion de I ouvrage de M. de Sainte-Croix, pag. 272. 
regardoit encore les fonctions. des;pylagores comme les 



2,2 MK.MOIRnS DE I.'ACADEMIE 

nitmes que celles des hitroinncinons, et cependant elles 
ctolent bien différentes. 

M. Je Sainte-Croix a distingue les deux attributions 
de l'assemblée am|iliiityonique : l'une étoit l'ailministration 
du temple et des trésors de Delphes; et l'autre, le maintien 
de tout ce (jm' concernoit le droit public de la Grèce. Elles 
sont en effet clairement indiquées toutes deux dans le 
serment (|ue faisoient les membres de l'assemblée. 

Or des autorités positives me paroissent établir que cette 
distinction peut s'appliquer aux fonctions des deux pre- 
mières classes de députés; c'est-à-dire, que l'une étoit char- 
gée des affaires politiques, l'autre des affaires religieuses. 
Ainsi les pylagores s'occiipoient exclusivement de toutes 
les questions de droit public ; ils récompensoient les ser- 
vices rendus, à la Grèce, condamnoient à des amendes 
les peuples qui violoient le droit des gens. Les auteurs 
distinguent assez rarement les opérations de chaque classe 
en particulier, et les reprébcntent en général comme celles 
de l'assemblée tout entière ; cependant la distinction cjuc 
j'établis ici ne dérive pas simplement, par voie d'exclusion, 
de ce que je dirai des hiéromnémons : il existe un passage 
d'Hérbdotc, qui me semble à cet égard décisil ; on le trouve 
à l'endroit où l'historien raconte les poursuites que les am- 
phictyons firent contre P.phialtès , qui avoii indiqué aux 
Perses le sentier de montagne par lequel ils tournèrent les 
Grecs î»iix Thermopyles. Hérodote dit que la tête du perfide 
Hrr»./ Il/, fut mise à prix par [gs pyLignres :KeLf oi (^u^vTj.ÛTre t 7rt/;\gt- 

CAov èTTiKupvydr^ : c'est-à-dire , " Les amphictyons s'étant for- 
» mes en assemblée générale, les pylagores mirent h prix 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 255 
>> la tète d'Éphialtès, qui s'étoit enfui. » Remarquons cette 
distinction entre les amphictyons et les pyla^ores : l'intention 
de l'historien est d'autant plus évidente, qu'il pouvoit se 
e mettre y-cuf 01 (pvp^Tl, utto t (XM.^/>ciwov«v £iç 
TJ)!/ TrvP^icvi av^e-p/uivciv, "^yvpiov è7nKnpv^9v. Dans un 
autre passage, au chapitre suivant, il s'exprime de la 
même manière : otî 0/ t 'EMvivwv 7W?\g.')3ç^[ i7nxripv^J\»j — f.,^^^j ^.,,_ 
"^yjpiov — Ê7n 'EthocAt); TO Tpp^/v/o). Ces passages prou- -'^■ 
vent que , quoiqu'en générai les opérations du conseil , 
quelle qu'en fût la nature , fussent censées émanées de 
l'assemblée entière, sans distinction de classes, cependant 
il arrivoit que, dans des circonstances fort importantes, 
on voyoit paroître isolément la classe , soit des pyla- 
gores , soit des hiéromnémons, qui avoit dû particulière- 
ment dénoncer , poursuivre l'affaire , et en presser la 
décision. 

C'est ce qui deviendra évident par les textes que je 
vais rassembler pour prouver que les hiéromnémons 
ctoient chargés spécialement des affaires religieuses. 

Lorsque les amphictyons décidèrent que l'on devoit 
s'emparer du territoire de Cirrha , regardé comme consacré 
à Apollon , et que les Locriens d'Amphissa avoient mis 
en culture, ce furent les hiéromnémons qui proposèrent le 
décret: Tot;^ leç^f^)iyi/j.o)ioiç Tnidei 'J^vcpiaztodtxj 7n.ç^U/\.^è7i AvnosM. rfir 

\ / Coioiia, V. -'77, 

En parlant d'un fait analogue, Diodore s'exprime 
comme Déniosthène. Les Phocéens , condamnés à une 
amende au profit du trésor de Delphes, ne consentoient 
pas à la payer. Les hiéromnémons , dit cet historien , accu- 
sèrent les Phocéens, dans l'assemblée des amphictyons, 



2;4 MEMOIRES DE L'ACADÉMIE 

el se dccidcrent à confisquer leur territoire au profit 
d'Apollon , si ce peuple persistoit à ne point payer 
l'amende qu'il devoit au temple (i). On peut citer encore, 

//ij.T/.f -I/.W à ce sujet , une inscription du temps des empereurs , où il 
/W...//././/. ' . ' ,., ■,,,.. ... 

pag.s'i. est question (autant qu il est possible d en jugtr dapics 

l'état de la pierre) d'un différend entre les Anticyréens et 

les Delpliiens, relatif à une fixation de limites. On v voit 

que la décision qui tend à fixer les droits respi-ctits des 

i\K:\.\\ peuples, 1 un avec l'autre, par rapport au terrain 

sacré, consecrata regio , est rendue par les liicromnémoiis. 

il résulte de ces passages que les hiéromnémons fai- 
soient, en ce qui concernoit la religion, ce que les pyla- 
gores Idisoient pour les affaires de droit public, c'est-à- 
dire, qu'ils dénonçoient les délits, et proposoient les dé- 
crets qui en ordonnoient la punition. 

il existe un passage d'Eschine fort curieux , et qui nous 
amène au même point , en ce qu'il fait \oir que , quand 
l'assemblée jugeoit un décret nécessaire sur une matière 
religieuse, elle arrctoit (juc les hiéromnémons seroient 
requis de le lui présenter. «> Les amphictyons, ilit cet 
» orateur, arrêtent que les hiéromnémons doivent se 
» rendre à la pvlée suivante, et au temps prescrit, en 
" apportant un décret qui déclare que les Amphissiens 
'■ doivent payer la peine des délits dont ils se sont rendus 
" coupables envers le dieu et les amphictyons {2)." 
• C'est enfin de cette manière qu'il faut interpréter un 



(l) 'Ou« ônmiit']û>t </l' ai/T&'r in 
i/^ior nÇiVr, i<u fjui m ^rfÀola V/f diâ< 



(ytM à-mçtfv/.ut T ^loc. ( Diod. Sic. 
■VI /, Jj^) 

Tn/fiaiajÇ c» ^»iT4» ^^*(f, t;>|«»'nw /«j^a, 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 255 -^ 
autre passage du même orateur, dont Charles de Valois 
me paroît avoir fait une fausse application. «Sous l'ar- â^sMu. de 
» chontat de Thcophraste, dit Eschine, Diognète d'Ana- /'^^' '^ '' '■'' 
» phiyste étant hicromnémon , vous choisîtes pour pyla- 

» gores Midias. . . . , Thrasiciès et moi. A peine 

» étions-nous arrivés à Delphes, que l'hiéromnémon tomba 
» malade de la fièvre .... ce qui n'empêcha pas les autres 
» amphictyons de s'assembler. Quelques-uns d'entre eux, 
» voulant témoigner leur affection pour Athènes , nous 
» apprirent que les Amphissiens , livrés alors et tout-à- 
» fait dévoués aux Thébains, avoient proposé un décret 
'» tendant à faire condamner notre ville à payer cinquante 
" talens , parce que nous avions appendu les boucliers 
» d'or dans le nouveau temple , avant qu'il eût été con- 

» sacré par les cérémonies d'usage L'hiéro- 

» mnémon me fit venir, et me dit qu'il jugeoit à propos 
» que j'entrasse dans le conseil pour prendre la défense 
» d'Athènes (i). '» Le sujet sur Jequel il convenoit de parler 
avoit trait à la religion ; conséquemment c'étoit Thiéro- 
mnémon qui devoit prendre la parole : mais la fièvre l'em- 
pêchoit de participer aux délibérations ; il fit venir l'un 
des pylagores, et lui donna l'autorisation de parler pour 
lui : sans cela, le pylagore n'iiuroit probablement pas osé 
empiéter , sur les prérogatives de l'hiéromnémonie en se 
mêlant d'une affaire religieuse qui n'étoit point dans ses 
attributions. 



«' iiç T Sitv, É Tvy ym rny kççiiv i. T6ç 
aupDiivovou; î^vi/juLp-nv . (/Eschin. </,• 
Fais. Leg. Tp. yi , l. 12.) 

(1) MnaTnfA.-l.a,ukyoç Si /uui o !i^- 



■TvKio'ç. (.-tschin. Fais. Leg. pag.yo , 
L 6, ,q. ) 



2^6 MEMOIRES DE L'ACADKMIE 

Cle passage, joint aux prcccJens, met hors de cloute la 
nature des fonctions des hicromnt'inons et des pylai^ores. 

On voit que les Iiicroninc'monsctoient proprement, dans 
le conseil, les Siicwruni cunitores ; et ce titre convient à 
toutes les attributions données à l'hicromncmon par les 
sclioliastes : chacun d'eux rappelle une de celles dont ce 
magistrat suprême rcunissoit la totalité. 

Ainsi c'est avec raison que le scholiaste d'Aristophane 
,Si!.oi ArUiopi,. dit qu'il examinoit les dépenses du temple de Delphes ; 
que le même scholiaste assure qu'il régloit le temps et 
l'ordre des sacrifices ( i ) "> ^t je ne doute point, quant à 
moi, qu'il ne fi.u chargé d'examiner, à chaque session, la 
gestion des intendans, de garder le temple de Delphes et 
les objets sacrés qu'il renfermoit : nous savons en effet, par 
Strabon, que c'étoit là un des devoirs de l'assemblée des 
amphictyons (2), 

Une qualification donnée à ces magistrats suprêmes par 
Hésvchius, le Lexique de Timée, Suidas, Zonaras, Photius, 
a beaucoup embarrassé les critiques: c'est celle de ')^a.fxua.- 
TÎ14 ou iiç^y^(Ltjiima.TCic,. M. de Sainte-Croix, qui eniciul 
par ces mots les greniers de l\isscmblée . trouve cette fonc- 
tion incompatible avec le caractère des hiéromnémons. 
Corid. Stpos , Mais il falloit remarquer que, chez les Grecs, le mot 

in Ekmm. i.j , , ' i- •.' c ■ 

yfa.fA.^Tivç sentendoit souvent dune dignité tort im- 
portante : on le trouve- sur des médailles; et une inscrip- 



nu ^tu' r uif.ùt ri .S». (Scliol. ArlJIoph. 

(2) Kdf Jn tjii 71 ajttit'vttitùr «v 
mua >» T»T* »vnTn;ç>i, inti n r ui- 



tùr livK&jnutnt , Ktu n itfi Wr 1 7f/u* - 
M/a* i^cr iir;ie»ca> ' a tx i. ^ruAtat 

Aamr Koi a><n«U JUfJUkfut f**yt>^r(. 
( Strab. IX ,. pa^. 420. ) 

tion 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 257 

tl.m rapportée par Miiratori nous offre un personnage 
qualifié de y^ct/ujucL'nvt; x.<xf daia-pyri. On conçoit, d'après Alur.vor.inscr. 
cette seule observation, que les lexicographes ont pu ne 
pas regarder ce titre comme au-dessous de ia dignité de 
l'hiéromnémonie ; mais on peut trouver à cette qualification 
une origine plus appropriée à l'opinion que noiis devons 
nous fiiire de l'hiéromnémonie amphictyonique. Je crois 
que ces lexicographes, ou du moins les auteurs où ils ont 
puisé, ont prétendu désigner par le mot leçyyi^/ufxciTiTç 
une haute dignité sacerdotale. Voici de quelle manière. 
Dès le troisième siècle avant J. C. , plusieurs expres- 
sions détournées à Alexandrie de leur sens naturel avoient 
passé dans la langue Grecque ; quelques-unes dévoient 
provenir sur-tout du mélange des usages et des religioiis; 
elles dévoient se rencontrer souvent sous la plume des 
grammairiens et des scholiastes, dont un si grand nombre 
écrivirent à Alexandrie. Or nous savons que les auteurs 
Alexandrins ont employé le mot /êg^^ct/x^ctTîuç ou 
■^oL/ujudLTivç pour désigner l'hiérophante, le grand-prêtre, 
parce qu'en effet ce titre appartenoit au premier rang 
dans la hiérarchie Égyptienne. Ainsi Manéthon s'inti- /i.'<vu-rh. uA 
tule ^}^iepevi Kctj y^a.fxjxa.^m)^ r y^r Kiyj'rr'u») lepav ap. Syncdi. pag. 
à,S\jitù^. Josèphe donne également le nom de leQ^-^ct/A,- '''''•^' 
fxaL.erjç à u'n grand-prctre; il en est de même d'Eusèbe de -''«'7'/'- '"«"'' 

C/ / \ 1 • ^ I I I ' Avion, l, cnp. 

esaree (i). La raison en est probablement que par a^- xxxii. 

yç.cLfj.jxa.'Wjc, les Egyptiens entendoient, jion-seulement le 

dcpositaire des écritures sacrées , comme on le voit dans CUmnit. Sm- 

Ciément d'Alexandrie , mais encore celui qui avoit fait 4;y\'up!,'tin%' 



(l) O oVouauSt/f /srap' eunc7ç (scil. 



-^c^x/juiLTcvc. ( Euseb. Prœpar. n-ang. 
p. ^i, C.) 



Tome VI. K' 



2}S MF.VIOIIŒS DE LACADKMIE 

une étude approfondie de tout ce (jue contenoicnt ces écri- 
tures ; et celte coiinoissance devojt être sur-tout le j>artage 
du grand -prêtre : c'est peut-être pour cette raison (jue 
Diodore de Sicile donne le titre de kçy^a.fÀ./A.x'nv^ à 
Hermès Trismégiste ( i ). 

Après avoir explicjuc la nature de l'hicromnémonie 
ainpiiictyonicjue , je passe à la troisième et tlernière classe 
des députes : la solution des diflîcultés que j'ai rencontrées 
jusqu'ici, me servira pour celles que je dois rencontrer 
encore. 

M. de Sainte-Croix pense qu'ils n'avoient point voix 
délibérative , et cpiils ne jouissoient point des mêmes 
droits que les autres. Cette opinion est vraie dans un sens ; 
mais elle a besoin d'être modifiée, comme on va le voir. 

li faut se rappeler la formule des deux décrets rapportés 
plus haut. 

Le premier porte : 

•• Il a plu aux pylagores et aux synèdres (c'est-à-dire, 
" aux hiéromnémons) de . . . » 

On lit dans le second : 
Supr., . ,, j.j ^ ■■ il a plu aux pylagores, aux synèdres, et au com- 
" mun des ampliictyons (c'est-ià-dire, aux //;/orrj), de. . . - 

Ces deux formules annoncent l'existence de tletix es- 
pèces d'assemblées : l'une composée des pylagores et des 
hiéromnémons seulement; l'autre composée en outre des 
théores , (jui prenoient part à la délibération, puisque la 
formule des arrêts rendus portoit, // </ plu <nix thcorcs. Ils 
avoient donc voix délibérative dans certains cas. 

(l) K«9ba« 3 T»f «le» WF 'On(A* I 'ounuaviiri'aaj , lu» fuiSK^a. p^^ th 
tÎtcf I>«r70< npvjft^jifxa\atiinu"amû \ T\n}i nfiÇtyia. {Uiod. OlC. /, J. i6.) 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES. 259 

Cette observation, qvii résulte de la comparaison des 
deux formules , se trouve appuyée par le passage d'Eschine .V^h />. 2j;- 
cité plus haut: " On dit qu'il y a nssemblée [fx-z^rtna] , 
» lorsque non -seulement les pylagores et les hiéromné- 
» mons, mais en outre les théores , sont réunis. » De ce 
passage on infère qu'il y avoit une réunion composée seu- 
lement des pylagores et des hiéromnémons. Icf s'applique 
une distinction ingénieuse, proposée par Adrien de Valois, 
et qui ressort tout naturellement des rapprochemens qui 
précèdent : ce savant distingue i'eccle'sie, formée de la réu- 
nion des trois classes, et le synedriuni , composé seulement 
des deux premières. Cette opinion s'appuie encore de la 
dénomination caractéristique de synèdres , donnée aux hié- 
romnémons , à l'exclusion des théores. 

Dès-lors on conçoit que le premier des décrets que je 
viens de citer, étoit émané d'un synedriuni, et que le se- 
cond avoit été rendu par une ecde'sie; il ne s'agit plus que 
de reconnoître en quoi consiste la différence des attribu- 
tions de ces deux espèces d'assemblées. 

Il est d'abord naturel de penser que tous les objets dont 
les amp/iictyons avoient à s'occuper, n'avoient pas la même 
importance ; il en étoit sans doute sur lesquels la délibéra- 
tion devoit être tenue plus secrète. Dans ce cas, on conçoit 
que les théores , dont le nombre non limité devoit être 
fort considérable , fussent exclus de l'assemblée ; les deux 
premières classes seules prenoient part à la délibération : 
il y avoit alors synedriuni. Dans les autres cas, les théores 
étoient appelés à délibérer comme les autres , c'est-à-dire 
que r///VVo/«/;//7/o/; président convoquoit ïccc/esie. Mais quels 
etoient ces cas! 

K' ij 



z6o MEMOIRES DL L ACADEMIE 

Piiitarqiie nous apprenJ (jut- les thcores qu'Athènes 
et probablement les autres villes envoyoient à Delphes et 
à Olympie, étoient charges de faire aux dieux des sacri- 
lîces pour leurs villes respectives : leur ministère c'toit 
donc purement religieux. Ce témoignage est conlirmc 
par les expressions qu'Eschine emploie pour les designer, 
crvvjûoyle^ ^ ■^ûfjLevoi TO Ôeî. Il s'ensuit (|ue les assem- 
blées où ils ctoient admis, dévoient avoir uniquement 
p. )ur objet des questions de police religieuse, pour les- 
quelles ils ctoient compctens, comme les hicromncmons; 
et nous voyons, en effet, que, dans la circonstance, où il 
y eut ecclcsic , selon Eschine , l'objet de la délibération 
étoit de prendre une détermination sur le compte des 
Amphissiens, qui n'avoient pas respecté le terrain consacré 
à Apollon. Cet exemple nous montre dans quels cas 17//V- 
romiicmon convoquoit i'eccle'sic ; car on a tout lieu de pré- 
sumer que c'étoit à lui qu'appartenoit le droit de décider 
laquelle des deux assemblées il étoit convenable de con- 
voquer, dans telle ou telle circonstance. 

Cet exanien des textes relatifs à la mission des thcores 
nous fait reconnoître une disposition remarquable dans 
l'assemblée des amphictyons, en même temps qu'il achève 
de déterminer les attributions de chacune des trois classes 
de députés, avec autant de précision que permet de le faire 
le petit nombre des renseignemens qui nous restent. 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES. -6x 

MÉMOIRE 

SUR CETTE QUESTION: 

Les Anciens ont -Us exécuté une Mesure de la 
Terre postérieurement à rétablissement de l'Ecole 
d'A lexandrie / 

Par m. LETRONNE. 

« J_y u moment où l'homme eut reconnu la sphéricité du i.u ic 50 Mai 

-^ globe, sa curiosité dut le porter à en mesurer les dimen- '^''^" 

» sions. Les rapports que plusieurs mesures de la plus 

» haute antiquité ont entre elles et avec la circonférence de 

» la terre, semblent indiquer non-seulement que, dans 

» des temps fort anciens , cette mesure a été exactement 

» connue, mais qu'elle a servi de base à un système 

» complet de mesures dont on retrouve des vestiges en 

" Egypte ^t dans l'Asie. » 

Ainsi s'exprime l'auteur de la Mécanique céleste, dans Tom. v, pag. 
ses Leçons à l'école normale. L'Académie a entendu ré- -"^''«'''^"'■''•^ 
cemmentja lecture du Mémoire où M. Gossellin s'est hn^n-mé ./,„» 
attaché à rassembler les preuves qui lui paroissent établir "'"'""" '^'•'^^• 
qu'en effet les systèmes métriques des principaux peuples 
de l'antiquité étoient fondés sur ces grandes mesures de 
la terre, lesquelles même, selon lui, doivent se rattacher 
a une mesure unique , dont elles ne sont que des modifi- 
cations diverses. 



202 MÉMOIRES DE L'ACADÉMIE 

Je ne viens point reprendre une question dont ce profond 
géographe a rattaclic les ramifications nombreuses à une 
tige commune : je ne me propose que de soumettre à un 
examen nouveau quelques-uns des faits positifs qui doivent 
en constituer les tlcmens ; et, par exemple , de reciiercher 
et de discuter toutes les circonstances du récit que les au- 
teurs anciens ont fait de certaines opérations, d'où il a paru 
résulter que les astronomes de l'école d'Alexandrie avoient, 
à plusieurs reprises, tenté une mesure d'un arc du méri- 
ilien pour en conclure la grandeur du globe. 

L'objet qui fixera principalement mon attention , est 
la mesure de la terre attribuée à Eratosthcne, parce que 
c'est celle qui nous est connue avec le plus de détails, et 
qui forme la base des systèmes géographiques d'Eratos- 
thène et dHipparque. Cette mesure a été bien souvent 
discutée par les modernes , depuis Riccioli jusqu à M. De- 
jamhre : ils se sont attachés presque tous à prouver qu'elle 
avoit dû être prodigieusement inexacte; et, à cet égard, 
ils ont eu pleinement raison. De la Nau/.c , le digne 
émule de Fréret , et d'Anville, entre autres, ont consi- 
déré celte mesure principalement dans son rapport avec 
la géographie de i'L.gyptc; mais , comme on ignoroit alors 
la position exacte de Syéné et d'Alexandrie , les deux 
points extrêmes de cette contrée, il étoit diliiciie (]ue les 
recherches de ces savans eussent, dès cette épn(|ue , une 
base bien solide. 

Mes observations sut cette matière seront entièrement 
dirtlrentes de celles qu'on a faites juscju'ici : car ce ne sont 
pas iti» résultats prol)ables de l'opération d'Ératosthène 
dont je prétends m'occuper; à cet égard, il reste trop peu 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES. 265 
de choses à dire : c'est l'opération en elle-même, ce sont 
les élémens dont elle se compose, que j'ai cru devoir sou- 
mettre à l'analyse d'une critique rigoureuse, pour tâcher 
de décider si elle a été réellement exécutée , ou si ce 
n'est qu'une ancienne mesure , dont Eratosthène et ses 
successeurs ont fait un usage plus ou moins judicieux. 
Je me permettrai de le dire ici : en cette question , comme 
en beaucoup d'autres, on a peut-être admis les faits trop 
sur parole ; le témoignage de Cléomède , le seul auteur 
qui nous fournisse les renseignemens dont nous puissions 
nous servir , a été adopté sans avoir été soumis à un 
examen suffisant; et l'on n'a point senti , autant qu'on 
l'auroit dû, combien il importoit de constater la pureté 
de la source unique où l'on devoit puiser. Dans l'état actuel 
de cette question délicate , c'est une discussion sévère de 
ce témoignage qui peut seule conduire à quelque résultat 
positif: car, s'il est démontré que Cléomède s'est trompé 
presque sur tous les points , si l'analyse même de son 
texte fait voir quelle a été l'origine de son erreur, enfin 
si la connoissance exacte que nous avons de la position 
des principaux points de l'Egypte, nous met en état de 
reconnoître que les philosophes de l'école d'Alexandrie , 
et, en particulier, Eratosthène, n'ont pu conclure des opé- 
rations qu'on leur prête, les mesures qu'on leur attribue, 
il faudra bien convenir, ou que ces opérations n'ont point 
été faites, ou que les résultats en ont été supposés; et, dans 
ies deux cas, que les mesures données comme en étant 
déduites, ou comme devant s'y rattacher, sont d'une époque 
antérieure à l'établissement de cette école fameuse. 



2<54 MKMOIRES DE L'ACADKMIE 

SECTION FREMII RE. 
De Cléomcde et de son Ouvrage. 

J Al Jit que Clcomcclc est le seul auteur tjui nous four- 
nisse des reiiseignemens précis et Jctaillts sur la mesure 
de la terre par Lratnsihcne : on lui doit encore tout ce 
qu'on sait d'une autre mesure attribuée à Posidonius , et 
d'une troisième, dont je parlerai plus bas. C'est donc sur 
son témoignage unique que reposent les principaux élé- 
mens de la (juestion que je vais discuter : il importe, 
en conséquence, de se faire une idée juste de lépoque à 
laquelle il a vécu, et du pays où il écrivoit. Il seroit 
difficile , autrement, de savoir quelles chances d'erreur 
peut offrir son tciiioignage. C'est ce dont je vais m'occu- 
per d'abord. 

Les biographes ont déjà beaucoup parlé de cet écrivain. 
M. Delambre est toutefois celui (jui a rassemblé a cet 
égard le plus de renseignemens , dans un très-bon article 
de la Biographie universelle et dans son Histoire de l'iistro- 
iioniie ancienne. Je ne répéterai point ce qu'il a dit : je 
dirai seidement ce que je n'ai trouvé nulle part, ailleurs 
i;, „„,""'" '.;^, que dans l'ouvrage même de Cléomètle ; et encore nie 



m. 11. 



/: ■ ■ 



III. .,. bornerai-je à ce qui va directement à mon but. Cléomède, 

auteur île l'ouvrage intitule KintAixw 0é«/)/oc ^mûpu\ , est 

un compilateur dont du a ignoré jusqu'ici le pjiyset l'é- 

fj.Hiri- poque. Les uns, comme Gaspar Peucer et.Vossius" , le 

'• Om.im.j;! lift, i- . ■ , I !•■ I ' • • •! 

lom.t.p -04. '""t descendre jusqu en 4^7 de I cre chrciienne ; majs ils 
./"^ ..',":',' ne disent point par quelle raison , et il n'est pas facile de 
r'f- le deviner: d'autre^ , tels (|ue Saxius'' et Sainte-Croix' , 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES- LETTRES. 265 

le placent au second siècle de J. C. ; j'ignore également sur 

quelle autorité. 

Selon l'opinion la plus généralement adoptée, l'époque naiily.Asnou. 

, , . . , . . , .^ / I) A mod.Lil. II , r. 

de cet écrivain doit remonter jusqu au siccle a Auguste. j,,-[M,:mhY, 

La raison sur laquelle on se fonde pour le placer avant [j'^^' ^,l._ ' f\ 

Ptolémée, c'est qu'il n'a point parlé de cet astronome. r"g- -'^, •/''"'''■ 

, ' * ^ _ CItomede, Bh- 

Cette raison est plus spécieuse que solide : en effet, dans gnifLunir.wm. 
le cas où Cléomcde n'auroit jamais été à Alexandrie, il ,^/ ,. »• •^'' 
se pourroit fort bien qu'il n'eût point eu connoissance de 
Ptolémée, quoiqu'il eût vécu long-temps après lui. C'est 
ainsi que l'auteur du Poëtico/i ûstrono/nicou, attribué kHy^in , 
parle beaucoup d'Eratosthène , et ne dit pas un motd'Hip- 
parque : en conclura- 1- on qu'il a vécu avant cet astro- 
nome? La conclusion seroit fausse. De mêmeProclus, qui 
a composé un commentaire sur le iv.^ livre d'Euclide, 
donne une liste des principaux mathématiciens ; il n'y a 
point compris Tliéon de Smyrne , le plus célèbre des 
commentateurs d'Euclide : dira-t-on aussi que Théon de %'/w/ s„r 

Sr» I , i-n / / I V l'LucUik de Pey- 

myrne vivoit avant Proclus • En gênerai, cette espèce rard, m thecU 

d'argument négatif a bien peu de force, sur-tout quand ';' "l'^f "^"' 
on l'applique à des époques antérieures à l'invention de 
l'imprimerie; car alors les noms et les écrits des hommes 
les plus distingués se transmettoient quelquefois avec beau- 
coup de Jenteur. II en est de Cléomède comme de tous 
ceux qui ont écrit des traités de cosmographie : on peut 
juger de leur antiquité par celle des faits astronomiques 
qu'ils rapportent ; on est alors sûr qu'ils sont d'une époque 
postérieure au plus récent de ces faits : voilà tout ce qu'on 
peut savoir. 

Un passage de Cléomède, auquel personne ne me paroît 
Tome VI. L = 



zC6 MI,MOIR.ES OL l.AC:\PÉMIi: 

avoir fait attention , prouve que cet auteur n'est pi>int aussi 
ancien qu'on 1';! cru. Dans un endroit où il veut prouver 
que la terre n'est qu'un point niathcmatique par r;ipport 
à la sphère des étoiles, Cicomcde dit; 

CLvmt.LI. j. Il y a deux astres seinhiables Aiio f/in\ à.<^pê^, fccLi twv 

W '?■ par la grandeur et la couleur, et ^^i^ Kiof ra ^ejt'Ôn -m^^- 

. diamctralement opposés Tun à ^^„,^ ^ Slct/ueT^Qvleç ctM>i- 

l'autrt : ils occupent le quinzicine ^ c - v ~ — 

, „ L . ,. A9{^' ù juiv yap, •nvZi-x.opTnov 

degré , I un du hcorpion , I autre , . ^ , •' ' 

du taureau, ou il tnit partie des • , , , ' _ , 

Uyades. «rE>(^'n)ve7rï;^ei^i^v,^e£54 

De ces deux astres, l'un tst Antcirès , place, selon le 
Pioi. Aim.,f. catalogue île Ptolciiice , à i 2" y du Scorpion ; le second 
ff.H.tlm.t. ^st cvideinment celui que les astronomes anciens appe- 
loient ?^tx^ùç tov 'TctiTav , /</ hrilliinte Jcs Hyiidcs , c'est- 
U. I. II. p. jo. à-dire, AUchtinm , situe , selon le même catalogue , à i 2° 5 o' 
du Taureau. CIcomcde en fixe la position au i 5.' degrc 
de ces constellations. Prenons le milieu entre 14 et i 5 de- 
grés, c'est-à-dire, i4° 30 ; nous aurons , pour la différence 
entre les positions, données par Cléomttle et Ptolémée, 
d'Antarès et tl'Aldébaran, 2° 10' ou seulement i°.|o'. Ce 
seul fait montre que cet écrivain est nécessairement posté- 
rieur à Ptolémée: mais de combien de temps, c'est ce 
qu'il faut chercher. 

Un fait de ce genre peut avoir été connu de i\e\\\ ma- 
nières, ou par une observation directe, ou par un calcul 
déduit i\\\ catalogue d'Hipparque. 

Dan'> le premier cas, il sulHroit de remonter jusqu'à 
l'cpoque où Aldébaran étoit à i 4" jo' du Taureau, en 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETIRLS. --6j 

partant de ia rctrogradation moyenne. En 1786, Aldc- 

baran e'toit à 6*^ 4 7' <ies Gémeaux, c'est-à-dire, à 22" 17' , Ahnvgnot. 

y-> I , ,1 T^. XI / • Etat des fixc^ , 

du point ou le place Cieomcde. D après la precession pag.,jo-ij^. 
annuelle, qui est de 50"! , l'étoile a dû employer environ 
1600 ans à rétrograder de celte quantité. Ce résultat n'est 
qu'approximatif, parce que je n'y fais point entrer le mou- 
vement propre d'Aldébaran ; mais un calcul plus rigou- 
reux seroit ici tout-à-fait inutile. Si l'on retranche donc 
1600 de 1786, on trouve qu'Aldébaran étoit à i4" 30' du 
Taureau en l'année 186 de l'ère chrétienne. 

Dans le second cas, l'époque seroit plus récente encore. 
Afin qu'on me comprenne bien , je rappellerai qu'Hip- 
parque , en comparant les observations de Timocharis Hijfnrch. np. 

^ ^ . . ' . , ■ , . , . l'ioiem. m Al- 

avec les siennes, avoit soupçonne que ia precession etoit mag. n , -, rom. 
d'un degré en 100 ans. Les astronomes anciens, mar- > l'^'ë- 'S- 
chant avec une entière confiance sur les pas de ce grand 
observateur, ne paroissent avoir fait pendant long-temps, 
pour déterminer la position des fixes en longitude, que 
diviser par 100 le nombre quelconque d'années qu'ils 
savoient s'être écoulées entre le temps d'Hipparque et 
le leur , et ajouter la quantité de degrés ou de portions 
de degré résultant de cette opération, à celle qui étoit 
marquée dans son catalogue. Ptolémée lui-même, quoi- 
qu'il prétende .avoir dressé ce catalogue d'après ses propres 
observations, n'a pas fait autre chose, d'après l'opinion 
très - formellement exprimée par M. Delambre , juge DeLmhe,As- 
compétent en toutes ces matières. Selon ce savant astro- 'ZlXùe'.'tom'.î. 
nome, Ptolémée n'a fait au catalogue d'Hipn'arque d'autre r'jg-^sS-'H'it. 

" 111 ([( l astron. anc. 

changement que d'ajouter uniformément, pour la longi- '-m. n. 
tude de toutes les étoiles , 2° ^o . Un illustre géomètre 

L- I, 



2(^8 AUMOIRES DE L'ACADÉMIE 

prend, à la vcriic, la dcfcnsc de Ptoicmée, et clierche à 
Pr,\h..'.rit,i- le jiistilier d'avoir altère les observations d'Hipnarque. 

tjirt lie l'.iura- /^ . ,., ■ f i • i 

nomif.p.ya.fj. V2.1IOI qii li en soit, on a tout lien de croire cjue les cosmo- 
graphes qni sont venus après l'astronome de Ptolcinaïs, 
ont tait à son égard ce qu'on lui reproclie d'avoir lait à 
l'égard d'Hipparque. Dans cette hypothèse, il faudroit nuil- 
liplier par loo la différence de i° 4o' entre les deux posi- 
tions d'Aldéharan : il en rcsulteroit 250 ans pour la diffé- 
rence des époques; c'est-à-dire que le lait d'où nous tirons 
cette différence, ne sauroit être antérieur à l'an 2cp6 de 
J. C. Cette dernière méthode est conforme aux habitudes 
du temps; et le résultat en est pciit-ctre plus voisin de la 
vérité. 

Si l'on songe que Cléomède, comme je vais le dire, est 
un compilateur ignorant , incapable d'avoir fait par lui- 
mcme aucune observation , et qui d'ailleurs , selon son 
propre aveu, a pris chez les autres tout ce que contient 
son livre, on sera convaincu que ce fait astronomique ne 
sauroit lui appartenir, ([u'il l'a tiré île quelque astronome, 
et conséquemment qu'il a vécu postérieurement à l'époque 
à laquelle ce fait appartient, c'est-à-dire, à l'an i 86, dans 
le premier cas , et à l'an 2p6 , dans le second. On ne sau- 
roit donc le porter plus haut que le commencement ou 
le milieu du troisième siècle ; et il nu' paroît difficile 
de le faire descendre plus bas que le commencement du 
quatrième. 

Il resteroit à découvrir dans quel pays il florissoit: mais 
comment y parvenir! J'ai dit combien il est diflicilede con- 
noitre l'époque de tous ces compilateurs. En effet, comme 
ils puisent dans des auteurs de siècles et de pays difîérens, 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. i6ç, 

il s'ensuit que les fiiirs qu'ils rassemblent n'appartiennent Ccmmus.f./,, 

ni au même temps, ni au mcme pays. C'est ainsi que ^î'u 'peraJ''"""^' 

Géminus semble avoir écrit, tantôt sous le parallèle de w. j.^, /...v. 

Rhodes, tantôt sous celui d'Athènes, tantôt enfin sous ,\,^V',, iJ-^' 

celui de l'Hellespont, quand il copie Aratus, qui écrivoit, •'"''/"• 

• < , I. A • II T Hilfauh. ad 

comme on sait, a la cour d Antigone. 11 en est de même Amc.y.j.fuig. 
de Clcomèdc. Une seule chose est certaine , c'est qu'il 
n'écrivoit point à Alexandrie, et qu'il n'avoit jamais visite- 
cette ville : autrement, comment concevoir qu'il n'auroJt 
eu nulle connoissance de Ptolémée, qui vivoit au moins 
deux siècles auparavant ? D'autres raisons viennent en- 
core à l'appui. Cléomède cite Ératosthène à l'occasion 
de la mesure de la terre, mais très- certainement d'après 
oui-dire : il n'a jamais eu sous les yeux les ouvrages de ce 
géographe. Ce qui le prouve, c'est qu'il prétend qu'Éra- 
tosthène a fait ses observations à Syéné et à Alexandrie h/m, 1^276. 
avec [e scaphé , instrument qui se composoit d'un gnomoii 
élevé au fond d'un hémisphère concave ; mais il est im- ^'"^'"/'•■'''"'"g- 
possible, comme l'a fait voir en plusieurs circonstances '•'>• 
M. Delambre, qu'Eratosthène, qui avoit à Alexandrie ses Ddamhe, As- 
grandes armilles, et qui d'ailleurs pouvoit se servir d'un y^^gJoT^!'/' 
gnomon d'une assez considérable dimension, se soit servi 
d'un instrument aussi petitque l'étoit le Jcv//?/'/, dont l'usage ld.it. eu. m. 
a toujours dû ctre borné à la gnomonique. Cette seule cir- ^iT^'àot'r!!^éie 
constance , répétée d'ailleurs par un autre compilateur du '"""• ""«•/'^'' 
cinquième siècle, Marcien Capella, prouve à-la-fois que AUn. c^hU. 
Cléomède étoit fort ignorant en astronomie ; qu'il a altéré, fj; ^'j/' '^'' ' 
par suite de cette ignorance , les faits qui lui ont été trans- 
mis, ou qu'il n'a pas su voir qu'ils étoient altérés; enfin, 
qu'il n'a point vu l'ouvrage oià Eratosthène avoit décrit son 



270 MIAIOIRILS DE L'ACADf.MIE 

opciation, puisque, l)ieii certainement, il n'y cloit pf)int 
question du sûjp/ie.J'en dirai autant à l'cgard d'Hipparque. 
Cicoincdene le cite qu'une seule fois; encore est-ce d'après 
C/amrJ. fi. ." ; le rapport de quelque auteur. « On prétend , dit-il , cju'Hip- 
" parque a montre que le soleil est 1050 lois plus gros 
» que la terre. »> Tô> <ît ''l'srTrccp-^ôv Çclci , kcu ^tÀioy^i- 
"TTiv 'YMVTzt'TrXxffioVA. T^ç ^îj'ç ôVct olÙtbv ÊTniEiK^iivcM. 11 est 
certain que, si Clcomèdeuvoit vécu ou nicme avoit voyagé 
à Alexandrie , il auroit pu consulter les ouvrages d'tra- 
losthèneet d'Hipp.irque, et sur-tout il n'auroit point ignore- 
le nom de Ptolcniée. Ow doit conclure de te silence, (ju il 
florissoit soit à Constantinople, soit plutôt dans quelque 
lieu obscur de la Grèce ou de l'Asie mineure , et qu'il 
n'avoir à sa disposition qu'ini très-petit nombre de livres. 
11 me reste à dire quelques mots des connoissances 
astronomiques de Cléomède, et des sources où il a puisé. 
^«. Cliomcd. M. Delambre prononce que son ouvrage n'est qu'un 
L\. pag. f4. traite élémentaire, compose par un ignorant pour le com- 
111.2. tr.. i^^^ij^ jp^ lecteurs. En effet, Cléomède copie d'autres écri- 
vains; mais le plus souvent il ne comprend pas un mot 
de ce qu'il leur emprunte. Il est d'ailleurs rempli de con- 
tradictions manjfestes, dont il ne s'aperçoit pas, selon l'u- 
sage ordinaire des compilateurs. Du reste , il ne donne 
que des à -peu- près, quelquefois très-grossiers : c'est ainsi 
<]u il lait par-tout le diamètre égal au tiers de la circon- 
férence , parce qu'il confond le diamètre dont la lon- 
gueur est rapportée à la circonférence , avec le diamètre 
considéré comme égal à deux fois le côté de l'hexagone 
régulier, dont chacini sous-tend le sixième du cercle. C'est 
encore ainsi qu'il suppose la révolution périodiijue de la 



Clcomcdt. 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 271 
lune (Je 27 jours y ; et la révolution synodique , de 30 jours 
en nombre rond. Les méprises qu'il fait ou qu'il copie sans cieomed.p.17, 
les apercevoir, sont des plus singulières, comme lorsqu'il - "' 
prend la mesure de l'arc du méridien compris entre Syéné 
et Lvsimachia, pour prouver la rondeur de la terre (j'en 
parlerai plus bas) , et lorsqu'il imagine que le zodiaque 
coupe l'équateur à angles droits. On ne peut donc que ix-i.imh,-. .m. 
souscrire au jugement que porte de Cléomède, Jean Pe- 
diasimus, son commentateur: « On reconnoît, dit-il, que 
" Cléomède débite, en beaucoup d'endroits de cet ouvrage, 
« des choses absurdes, fausses et inintelligibles.» ^Ev àl^on; 
fxev ttoMoiç necTti. T>)v OT^st<£/x^v '^/MTHv (ieupiciv , KAeo^Ti'<^n$ 
evp((nceTcti a.Tdrrou Xéycvv, -^^evS^i tî kolj (lS\è\vw,dL, (i) . 

Cet auteur, comme je l'ai déjà dit, paroît avoir eu fort 
peu de livres sous les yeux : les seuls écrivains dont il cite 
les noms, sont Aristote, Eratosthène, Hipparque, Épicure 
et Posidonius. 11 ne parie d'Aristote qu'une seule fois, 
pour réfuter son opinion et celle de la secte péripaté- 
ticienne sur le vide ; et tout permet de penser qu'une 
pareille citation n'est pas de la première main. J'en dirai 
autant d'Epicure, dont il critique amèrement et à plu- 
sieurs reprises quelques idées sur la physique, qui réelle- 
ment sont absurdes. Il est on ne peut plus vraisemblable 
queCléoipède, quiétoitun stoïcien outré, a pris toutes ces 
critiques dans des ouvrages de stoïciens : on sait que ces 
philosophes ne tarissoient pas quand il s'agissoitde tourner 
en ridicule l'épicurisme. Quant à Eratosthène et à Hip- 



( I ) Comment, ht Cleomed. cujus est 
tltulus , Tv (TrxpcovtTu ^aL^-n(fvhayuiç thc 



i:'ç -nva. t» KMo(A.K'S^iS( aucfmilax SiifjiAïa. 
(In Cod. n.' 2jS;, fol. 3^ r.\ t. y) 



z-2 MiMOiRES ni" i;AC\nr..Mir: 

pai\|iie, j'ai fait voir qu'il n'a point consulte leurs ouvrages. 
Reste donc PosiJonius. Pour ce Jernier, Clconicde a bien 
évidemment connu la plus grande partie de ses écrits; et 
même, selon toute apparence, les ouvrages de ce philo- 
sophe et de quelques- uns de ses disciples etoient à peu 
près les seuls livres qu il eut à sa disposition : ce qui me 
confirme dans l'opinion qu'il habitoit quelque lieu obscur 
et relire. Là , tout entier aux objets de son admiration 
exclusive, il laisoit encore, au troisième ou au quatrième 
siècle , sa lecture unique des ouvrages des stoïciens ; il 
dèdaignoit de s'instruire des vérités qui n'avoient point été 
découvertes par les philosophes de cette secte , ou tout 
au moins consignées dans leurs écrits, et proclamées dans 
leur enseignement. Long-temps après que l'épicurisnie eut 
perdu son crédit et son autorité, Cléomède copioit encore 
avec respect et soumission les longues diatribes, désormais 
sans intérêt et sans but, dans les(juelles la gravité sto'icienne 
s'efforçoit de descendre jusqu'à lu plaisanterie; et c'est ce 
que les sectes religieuses ou philosophiques ont rarement 
dédaigné de faire quand elles ont trouvé l'occasion de se 
moquer les unes des autres, il ne dissimule pas, il dit 
même formellement , qu'il a pris la plus grande partie de 
son livre dans les ouvrages de Posidonius : Tct TraMa. itiiy 
èlfT.fxiiuy, dit -il en finissant, êx. t XloatiS^viov eiM'Trla^. 
D'après le titre de KvxKiy.» Otapiet fj.e'ncôpuv i\ue porte sa 
compilation, je présume t|u*il en a puisé la majeure partie 
dans le traité de Posidonius. intitule Uip] ^fnupuv, dont 

Dhg.UtTi.iH parle Diogène de Lacrte, probablement le même traité 
^('Ti,'. tu'.'' que Diogène appelle ailleurs MeTta'e^Ao><x,« Z-nt^eiucn^; et 

Util. 1.1,^. remarquons bien ici le mot çï/p;^e/w<n^, f7fW//j. qui convient 

parfaitcmeiu 



'iS . '49 < ')} < 
'S4- 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES. 273 
paifaitement bien au plan de Cléomède. II a dû consulter s,mpi. in Arh- 

I . , . . • .r. ^ k ' .lot. Ph^'ska,pag. 

encore le traite qui avoit pour titre ^vcimç, A.o'pr, : ce qui o/jeticq.ed.Ald. 
ajoute encore beaucoup de force à cette présomption , iL pJstdon vl^r 
c'est un passage de Géminus , conservé par Simplicius S9"^'-'i- 

I • in/- i> A • y-' i^'"S- Liicrt. 

dans son commentaire sur les Physiques d Aristote. Ce vji , .f. ///; 

passage n'est lui-mcme qu'un fragment des Météorologiques 

de Posidonius, où ce philosophe donne la distinction qui 

existe entre la physique et l'astronomie : il dit quels sont 

les objets dont s'occupe cette dernière science ; et ces objets 

sont précisément tous ceux qu'on trouve traités, selon le 

même ordre , dans l'ouvrage de Cléomède. 

Il résulte principalement de cette première section les 
faits suivans, sur lesquels j'insiste de préférence, comme 
pouvant me servir dans la suite : 

1 .° Cléomède écrivoit au plus tôt dans le troisième 
siècle. 

2." Il n'a point été à Alexandrie ; il n'a cité Ératos- 
thène et Hipparque que sur parole, et ne paroît avoir 
connu aucun ouvrage sorti de l'école d'Alexandrie, 

3.° II ignoroit l'astronomie ; et la plupart des faits qu'il 
rapporte ont été altérés par lui , ou l'avoient été àé]k par 
les auteurs qu'il a copiés. 



Tome VI. ^, 



2-4 M. Lb DL LACADi„M.L 

SECTION SLCONDE. 



't^ 



'.■pci'jiii.n a £jri2X:'iLiunc f Un. de 
CUomede. 



I. f . . 



V-îîc? f» - ^n iîtt-frde du ya6fA^<t oà Cléomcde 

.e a Éraio^thcnc : 

Tus TI« XVT5* «i«3tt' ^"^ 

c^ Ipjifl^^P 

U£tdt pias.et cela e*t Tfai, ♦rci 7b/>'j», ic^ ip<e< wiw^, 

qne Syene e»t sîtoée %m% le tro- 7», 2.^jr,i-n vtr to ^ée>t»î 1Ç»- 

pîqoe «fêté- Aussi , lorsque le ^^^ xûe3aj tut^^jf 'Ont-rép 

ceaerjaieeu , -- if? «^t^? ^r*-'^ puai» ai tÎ< 

yMiM^-K-.. 

Ztn Tw (j ajout»- xvT^) 









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ém tahâce. 




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" . 






tau «emcak 



DES INSCRIPTIONS ET ULLL! S-LF:i TKLS. 275 

cr<j) xvKAca TTroAfoJV xfi/ui\!Coy, cercle, si nous dcciivons un nrc, 

a* 7npl(tyaLycùiu.ev 7npt<pép€laLV àpaninle IVxtrciiiilcck' l'onihie, 

À-jn tÔv a.Kf'ii TyiçVivyfUjuoH^ jusqu'h la hase méiiu' tin giio- 

crKiai';, ÊTn Tvv /SatVjv oLV-TViv rov ""^" du cadiaii Ji Alexandrie, cet 

'/V(J/M)\ioii -mi G^ 'AAe|^<V</)oÊ/ût ■'"■^' ■"•"-'''" ""^' P'^ni'^'i «lu plus 

ù^\oyiix, cLÙ-ryi n' vnpKpépeia. grand cercle du sc<ii>ln\ puiscjuc 

•).i\fr<ma.i rixias- tbC /utyiçov '^ -rtv/yy/;*' (ou la partie concave 

T ci/ T? o-><3t(pvi xJjtAa'V • ÎTn] ^^^ l'insiruineiu) correspond au 

/Uiyîq^Of kÔkÀco VTnxedoLi »î I*'"'' ë^-''^^ *-'*^''«^'<^ c»:'leste. 

]Li o'uv é^ri^ \iOY\(T7X.ifxev , eu- Dont , si nous imaginons des 

Oeiatç «fjoC T>)^ V»!^ CxCccMo- droites menées à pariirdecliacpie 

fJ^lcLc, cl<p' én^Tipav T ytu- gnomon h travers la terre, elles 

^tovct)V, rarÇ^c, TU x^vtÇci» ttjç se rencontreront au centre ; et , 

7?!^ avfxts'iamVTTX.i. EtteI oSf puisque le cadran , h Syénd', est 

Tti C/fT» SK«vnci5g^Ao5-«jûH(«,7a précisénieni au-dissous du so- 

VJ/iAèTTiV VTzixfUOJI TU «A/cd , O* '*^'' > ''' droite (|Uc nous sup])o- 

îynvrAmufxiv iv^uàjj rtTTO To'tj ''""'* menée du soli-il sur la 

»ÎA/ot> rtxûKiT^U èvr' ol'x^ov TDO i'"''ilt' du gnomon, ne fera 

Ù^Myilov -j'fcofxovoL, fA.ioiy<.- 'I"'"'ie même ligne avec celle 

V)n<n.eLf eOGeFct ri oL-rn t9 «A/v ^I"' '*'•''■•' ""-"«^^e du gnomon au 

vx^ovim.. 

'Ei^ oux) é'Tf.^v evdéîow vor- ^^^ P'"'* > ■su[)|)osons une autre 

atdf^ev oLTriTou Ôlxj>ov rUt; cDCioLii droite menée au soleil, h partir 

IV 7>'<i)'/x<JV04 , Èvri TOV îiAiov, derextrémitedel'omhredu gno- 

cu>xy>/xinv ocvrc tt?^ (M' 'AAé- mon, du .r<v//;//(' placé h Alexan- 

Ça.Vc/)o£l£t ayj,(py\e,^ oLini KolI rî drie : cette dr.iilc cl la |)récé- 

'BTCJgtpn^ÉVn ÊÛÔÊicc vra^ojt'A- dente seront ji:iiallèles, étant 

A)iAo» ;^4v»î<7Z)v';Ét^, À-m S\aL<pl- abaissées de diflérens joints du 

pmyi-n^r^Xiov^ipoiVi-mSXai- soleil sur divers points de f;. 

M • ,i 



a-6 MÉMOIRES DE L'ACADÉMIE 

surface terrestre. La droite qui, ipoP^ ^«pn -nJ^ y^'> cTlrjtoyaa/. 

partant du centre de la terre, £,'ç ■'(gjjTa.^ ocu) 7m(f^a-AA»i- 

vient aijoutir au gnomon à p^ç ytilc, èfULTn'Trlei êv^eût « 

Alexandrie , tombe sur ces pa- d-nô-nv «viÇou -njç yri'i èywnv 

ralicies ; il en résulte des angles (^^ '\AilAvcPf>etoL 7 yu/MVa, «tw- 

afternes internes égaux, formés, j^ , c«i<ft f^-; hai^A-t, yi/Vw 

l'un , au centre de la terre, par ][^a.ç -mièiv «v >î /U€V êçï 'TTçJi 

les deux lignes menées des deux ^ xfVlÇ'îi' T^4 VÎ!? >L«-7k o^,"-- 

gnomonsb ce centre, l'autre par r^iccctv revdnu)/, ai) ct-ru) TU'V 

l'interseciion de la pointe du ^ o <:,?s')û(jiV v\-^^v(T^ i^à "ni 

gnomon à Alexandrie avec la x-éviÇov T^^ y»i^ , ^ivo/Uevn • r 

Jigne menée au soleil , à pardr ^^ y^TÙ cnJiX'Triaxnv Xxfti Tiv 

de l'extrémité de l'ombre pro- |y '^;^g^a>»c/)o€/6t VM/x«vo4,>tA( 

jetée par ce même gnomon. .^^^^7^' ctX/:*5 aÛttiu TÎ)Ço-t«3t4 

L'arc de cercle compris entre >^ ^^ '^^^^^^ ^^ ^^ ^çj^ 

l'extrémité de l'ombre et la base ^^^^ \<i.(>(ncù^ à.sa,-xpi\<rr^<. 

du gnomon sera égal h l'arc in- ,^g^gy„y,g'y„. Kof' Ith /x.èv '^li- 

tercepté entre Syéné et Alexan- ^^ ^^-j-^^^ -^np^^épeict lî octt' 

drie. En effet, ces arcs doivent ^ ^^ ^^^^^ ^^ ;^*«>vû$ 

être semblables, puisqu'.ls de- ,^ ^^ ^^^^ ^^^5 mf/ot^- 

lermineni Fouverture d'angles ^^-^ • !,„ ^ ^, ^gi"^ "^ 

égaux. Donc l'arc de la partie ^ -^.y^c,, lî'^Tnl Si;r,Vç 

concave du .r«/.A^ sera au cercle ^^^^^ ^.^ 'AAef<i.^Éi<V^. 

de ce scavhî comme lare entre , , «• , ' 

Syéné et Alexandne est au me- , '^ 7 , . • >> •' , 

ridien qu. passe par ces deux ~ nf ' Ou ^'.«. 

villes. Or il est In cinquantième y*""* ^^ . V ~ -Z 

partie du cercle du jm/jA.- •• donc '^'^>'' *'<■ . ^ 

la distance de Sycne i Alexan- i* {:;/•» , , , . , 

drie est nécessairement la cm- ^X*^ r^ , ., 

quantième partie d'un grand vr, ,h 'AAÉ^a*</>Ê,<\. .xot..a. 

cerclede la terre. Mais celle dis- 'H At V^ C^.' -H» *rH<,c?»i mvPr- 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES. 277 

X.OÇVV fteg^4 èvcia-Kelcu tcC ol- tance est de cinq mille stades; 
xé;V icvkAqv ■ S^7 oux) ctvcty- donc le cercle entier est de vingt- 
XSiicdç Koùj -n ccTra ^vmrn; de, cinq myriades de stades. Telle 
'AAe^ctVc/]oe/4o iXdiqw/u^. TTtv- est la méthode d'Eratosthène. 

TTi yrtc, yjjttXw. Kof kç\ tS'td 

avf/.7W.e, vjJytXoc, yivelcLf fxv- 
pta.S^]/ eiKocn vrivTi. Kctf »î />i£v 
'E.ç^o<^)in^ eCpoi^^ Tî/cttJTT). 

Ainsi, d'après ces paroles de Cléomède, Ératosthène 
partoit de ces Jeux suppositions : 

î ."QiieSyénc et Alexandrie sont sous lemêineme'ridien ; 

2." Qiie Syéné est sous le tropique du Cancer. 

C'est à ces deuxfausses suppositions qu'il rapporte deux 
observations de latitude faites au moyen du scaplié. 11 en 
résulte, dit-il, que l'arc intercepté entre les deux villes 
s'est trouvé égal à la 50.'' partie du méridien, ou de 7° i 2': 
la distance itinéraire lui étoit donnée de 5000 stades; 
comme Eratosthène crut devoir multiplier 50 par 5000 , 
il eut 250,000 stades pour la circonférence du méridien. 

Cette opération se compose donc, 

I .° De deux observations astronomiques plus ou moins 
exactes, te qui ne nous importe pas ici; 

2." D'une supposition décidément fausse, car Alexan- 
drie et Syéné ne sont point sous le même méridien ; 

3.° D'une donnée incertaine, savoir, la distance itiné- 
raire de 5000 stades entre Alexandrie et Syéné : car nous 
ne voyons pasqu'Eratosthène ait pris aucune peine pour la 
vérifier, à nous en tenir mcme aux paroles de Cléomcde. 



278 MÉ MOIRES DE L'ACADKMIE 

Sans rapporter ici le résultat de toutes les discussions 
auxquelles a donne lieu ie récit de Clcomcde, et sans 
résumer les objections de Riccioli, de Biiilly, de d'An- 
ville, &c. ni les explications diverses qu'on a proposées, 
je me contenterai de dire que le plus léger examen des 
faits démontre sans réplique qu'il n'a pu résulter de l'opé- 
ration, telle que la ra|iporte Cléomcde, qu'une mesure 
extrêmement inexacte. 

En effet, Eratosihène s'est considérablement trompe 
en stippoSiUit Alexandrie et Syéné sous le même méridien, 
puisque la dilFéience en longitude est d'environ t, degrés. 
Cette erreur en a entraîné une autre ; on a \ u qu'il sup- 
pose 5000» stades de distance itinéraire entre les deux 
points : dès -lors cette distance répondoit réellement sur 
le terrain à un plus long intervalle qu'il ne le pensoit; 
car il Ta prise dans le sens du méridien, comme rcprc- 
sentajit un arc de 7" 12', tandis qu'en réalité c'est l'hy- 
poténuse d'un triangle rectangle spliériquc, dont l'un des 
côtésavoity" i 2' (en siqiposant juste l'observation gnomo- 
nique), et l'autre, 3°environ. Cet intervalle étoit donc de 
7''4i^'; savoir, de 3 6' ou de 4 de degré plus grand que l'arc 
intercepté entre les parallèles de Syéné et d'Alexandrie. 

Voilà l'erreur principale qui seroit résultée de l'opéra- 
tion : cette erreur e^t énorme, et telle, qu'Eralosthcne 
n'auroit pu se faire qu'une idée extrêmement inexacte de 
la grandeur de la terre. En voici la preuve. A nous en 
tenir au texte de Cléomède, il est clair (jue cette opération 
n'auroit produit d'autre résultat que de faire connoître le 
rapport qui existoit entre la circonférence du globe et le 
stade quelconque dans lequel étoit exprimée la distance ili- 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 2-9 
ncraire de 5 000 stades, qu'Eratosthène a prise pour hase de 
son calcul sans la vérifier il s'ensuit nécessairement que 
ce stade étoit une mesure tinéraire employée en Egypte ; 
c'est assez dire qu'on en connoissoit la longueur absolue : 
dans ce cas, il est évident que la justesse du rapport cher- 
ché de ce stade avec le degré dépendoit de l'exactitude des 
procédés de l'astronome. Or quels procédés ! D'une part, 
les 5000 stades répondoient, sur le terrain, à un arc de 
y° 48', et non de 7° i 2' : première erreur. De plus, comme 
les 5000 stades étoient la mesure d'une distance itiné- 
raire, il faut ajouter au moins-^ pour tous les détours de la 
vallée du Nil ; ainsi ils représentent 8° 3 5', et non 7° i 2', 
c'est-à-dire, une distance plus longue d'environ ~ : se- 
conde erreur. En admettant donc que cette distance de 
5 000 stades ait été mesurée exactement, on voit que le stade 
employé pour cette mesure auroit été de 582 -f au degré 

("F^ = 582 -Î-) , ou d'environ ipo """'", ,88, le degré 
moyen, en Egypte, étant de 110785 mètres, d'après les 
tables de M. Delambre. Mais Ératosthène, par suite de 
toutes ces erreurs , croyoit que ce stade étoit compris 
700 fois environ dans un degré; il se trompoit donc, sur 
la grandeur absolue du degré, de 22340 mètres, c'est-à- 
dire , d'un cinquième environ. En outre , on est forcé 
d'admettr'e qu'il n'auroit jamais existé de mesure contenue 
réellement 700 fois dans un degré, puisque ce rapport 
seroit entièrement fictif, et uniquement le produit des 
énormes méprises qu'auroit faites Ératosthène. 

Mais combien de telles conséquences sont opposées à 
plusieurs faits avérés! Non-seulement un stade assez exac- 
tement contenu 700 fois dans un degré terrestre existe avec 



2Ro MEMOIRES DE L'ACADEMIE 

tousses cicmens dans le système métrique de l'Egypte, fait 
sur lequel je ne peux pas insister ici (i); mais encore l'éva- 
luation d'un grand nombre de distances géographiques, 
données par les anciens , principalement dans la basse 
Ésïypie, se retrouve exactement exprimée dans ce stade: 
ce qui prouve qu'un stade de 700 au degré a été reconnu et 
employé comme mesure usuelle en Egypte , long-temps 
avant qu'Ératosthcne exécutât l'opération qui lui est attri- 
buée. Comment donc ne pas soupçonner dans le récit de 
cette opération quelque imposture ou quelque méprise, et 
ne se pas sentir disposé à croire, ou qu'Eratosthcne a cher- 
ché, mais bien maladroitement, à déguiser un plagiat, en 
se donnant pour avoir exécuté une mesure faite long-temps 
avant lui; ou plutôt, que Cléomcde , mêlant ensemble des 
ilonnées différentes, les aura confondues par ignorance et 
par défaut de jugement, et en aura tiré des conséquences 
entièrement fausses! 

Ce qui fait pencher pour cette dernière opinion, in- 
dépendamment des preuves qui tout- à- l'heure vont la 
mettre hors de doute, c'est, en premier lieu, que Cléo- 
mcde, (jui ajoute la circonstance de l'emploi Au sciiphé . 
laquelle est d'une fausseté évidente , a bien pu ajouter 
d'autres circonstances beaucoup moins importantes, dont 
la réunion suffit néanmoins pour dénaturer entièrement 
l'opération attribuée à Ératosthène ; en second lieu , et 
cet argument, quoique négatif, est cependant assez fort, 
c'est qu'aucun auteur ancien , entre ceux du moins qui , 
à n'en pouvoir douter, ont eu sous les yeux les ouvrages 

(1) 11 est développe dans un ou- I systruc métrique Et^'pticn , depuis les 
vrage inédit , intitulé : Histoire du \ Pharaons jusqu'aux Arabes. 

d'Eratosthènc, 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES. 28. 

d'Eratosthène , ne parle de cette opération. Strahon, qui 
avoit lu ces écrits, qui les avoit discutés, critiqués, ex- 
traits , qui parie en plusieurs occasions de ce stade de 
700 au degré, ne dit nulle part qu'il eût été conclu d'une 
opération faite par Ératosthène ; seulement, dans un en- 
droit, il dit : " Nous supposons, comme Hipparque, que Stmi: Hk n , 
" la grandeur de la terre est de 252,000 stades, mesure ''"' ''" 
» cju'Eratosthène donne aussi. » 'TTreGe^t-gi'o/ç, ' a-vrif éxi7\oc, 
("iTTTrct^yoç) , ehoui td fxiyi^c, -vrtc, yyji çxSiav eÏKOin tte^te 
fxvpia,S)i)v KûLf S\j-^iaIu>\i , de, KoLjj 'E^/oo3ïV)i$ 'Ano^'iAnsiN. 
Une telle manière de s'exprimer se concevroit-elle dans 
l'hypothèse où cette mesure auroit été trouvée par Erato- 
sthène lui-même, si Eratosthène eût réellement fait cette 
opération, dont le résultat, savoir, le stade de 700, a joué 
un si grand rôle dans toute la géographie ancienne! c'étoit 
bien là le cas d'en dire quelques mots. Ptolémée n'en fait 
mention ni dans ÏA/inageste , ni dans la Géographie ; et 
néanmoins, au chapitre Jli de ses prolégomènes, il traite ruLm. Gco^r. 
de la mesure de la terre. On n'en trouve non plus nul ves- '" ^' 
tige dans les écrits de Théon , son commentateur, de Pro- 
clus ni des autres mathématiciens qui ont vécu à Alexan- 
drie, ni dans le passage où Macrobe parle du stade de 
700 au degré; et cependant il cite l'ouvrage d'Ératosthène, 
Ilgp/ ojictfxi'xîrsinoùi,, où cet astronome avoit sans doute ex- 
pliquéce qui concernoit l'origine de ce stade. A tout prendre, 
ce ne sont là que des argumens négatifs, et je ne les donne 
pas pour autre chose : toutefois ce silence absolu est étrange; 
et les difficultés singulières que présente d'ailleurs le récit 
de Cléomède, laissent bien des doutes dans l'esprit. J'ar- 
rive maintenant à la discussion des faits positifs. 
Tome VL N« 



2;î2 AUIMOIRES DE LACADÉMIE 

SECTION TROISIEME. 
Eti ijiioi consiste i Opération dite d'Eratostluni'. 



S. l/"" Que /il distiuue tic cin<j mille stiides n'est point une 

mesure ge'odésique. 

Du milieu de ces difficultés de tous les genres, il sort 
nJaninoins un fait qu'on pourroit difficilement contester, 
f i qui doit par la suite acquérir plus de force : c'est qu'Èra- 
tosthciie, bien qu'il n'ait pu exécuter l'opération rapportée 
par Cléomcde , est certainement le premier d'entre les 
Grecs qui ait fait du stade de 700 au degré une appli- 
cation quelconque dans .la détermination d'un arc du 
méridien. 

J'ai dit plus haut qu'en dégageant le texte de Cléomcde 
des circonstances étrangères à l'objet principal, on en tire 
du moins ces deux données : i." une observation de lati- 
tude à Syéné et à Alexandrie auroit fait connoitre à Era- 
tosthcne la grandeur de l'arc du méridien entre ces Aqwx 
lieux; 2.° une distance itinéraire de 5000 stades auroit 
été censée exister entre les deux villes. De ces deux don- 
nées, la première semble appartenir à Eratosthcne ; la 
seconde, au contraire, ne seroit qu'un fait connu indépen- 
damment de son opération , et admis par lui comme exact: 
car, je le répète, on ne voit luilie part qu'Eratosthènc ait 
fait la moindre tentative pour le constater. 

Cette distance de 5000 stades, prise dans le sens du 
méridien, entra dans la distribution des latitudes laite par 
cet auteur : elle lut adoptée par Hipparque et par Sirabon , 



DES LNSCRIPTIONS ET BELLES- LETTRES. 283 
cu.i employoient le mcme stade qu'L.ratosthène , savoir, 
celui de 700 nu degré; elle fut considérée par eux comme 
érant l'expression de la différence en latitude de Syéné et 
Alexandrie. Dès-lors , pour savoir la mesure de l'arc du 
méridien qu'elle représentoit, dans leur opinion, il ne faut 
<jue diviser le nombre 5000 par 700, et l'on a 7° 8' 34 " : 
c'est évidemment l'intervalle qu'ils supposoient exister 
entre les deux points. 

Les observations des modernes mettent e]i état d'ap- 
précier l'exactitude de cette estimation, et de connoître 
la nature de cette prétendue mesure itinéraire. 

Selon M. Nouet, la latitude d'Alexandrie au Phare est 
de 3 1 ° 13' 5"; mais, comme les Alexandrins observoient 
sur la rive méridionale du grand port, où étoit la ville, 
et non pas au Phare (i), il faut retrancher i 500 mètres ou 

48", ce qui réduit la latitude à 31° 12' 17". 

Latitude de Syéné 24" 5' 23". 

Différence en latitude 7° 6' 54 • 

Selon les Alexandrins , cette différence 

étoit de 7° 8' 34". 

Ils ne se trompoient donc que de i 4° • 

Encore cptte erreur doit-elle être diminuée, parce que le 
nombre rond 5000 est un peu trop fort, comme on va 
le voir bientôt. 

Chose remarquable ! voilà donc cette mesure de 5000 
stades entre deux lieux situés sous des méridiens différens ; 

(1) Voyei mon article sur la traduction de l'Almageste, Journal des 
Savans , avril t8i8 , pag. 201. 

N' ij 



284 MF.MOIRLS DL LACADi-MIE 

cette mesure, qui , d'aprcs Clconicde, auroit ctc nppliqiice 
avec tant «Je maladresse et diiiexactiliide , et auroit «lu 
conduire si loin de la v«;ritc , la voilà, dis-je , «jui se 
trouve «}tre assez précisément l'expression de l'arc de lati- 
tude compris entre ces deux numes lieux. Une telle coïn- 
cidence , qui ne peut avoir été l'elfet du hasard , nous 
découvre tout-à-coup ce qu'est cette prétendue distance 
itifu'r.iire, prise gc'odésiejuement le long du Nil , comme on l'a 
cru d'après Cléomtde , et nous démontre que c'est tout 
simplement l'estimation de la dirtcrcnce en latitude des 
parallèles de Syéné et d'Alexandrie, faite par Éralosthèiie, 
dans un stade dont le rapport au degré étoit déjà connu 
auparavant. 

Ce fait positif vient confirmer toutes les présomptions 
qui s'étoient élevées jusqu'ici; il change l'état de la ques- 
tion , et jette un trait de lumière a travers tous les nuages 
dont noiib étions environnés. 

Avant de suivre ce fait dansses conséquences ultérieures, 
il convient de rechercher comment les philosophes dy 
l'école d'Alexandrie étoient parvenus à connoître une dif- 
férence de latitude à la précision de i' 7 ; car ceci est lié 
à la discussion de deux des points les plus délicats et cer- 
tainement les moins approfondis de l'astronomie pratique 
des anciens : je veux parler de la détermination des la- 
titudes de S\â\6 et d'Alexandrie, et de l'ohlitjuité de 
l'éclipiique. 

S- n. A- /./ LilituJc d'. Alexandrie. 

Un fait dont il est impossible de «louter, c'est «jue les 
Alexandrins n'ont jamais su prendre une latitude absolue 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 285 

avec exactitude, et cela , par la raison que les procèdes 
qu'ils employoient, indépendamment de plusieurs autres 
causes d'incertitude , ne leur permettoient point de tenir 
compte de la pénombre : ils ne se sont donc jamais aperçus 
que leurs instrumens leur donnoient, non pas la distance 
du centre du soleil au zénith, mais seulement celle du 
limbe boréal ; en sorte que toutes les latitudes observées 
par eux doivent être trop foibles de i4' à i 5'. Ce fait ré- 
sulte de l'examen des latitudes des trois points de l'Egypte 
dont ils se sont le plus fréquemment servis, et dont ils 
avoient dû déterminer la position par des observations 
qui leur étoient propres : ces points sont, Canope, Heroo- 
po/is et Alexandrie. 

Les tables de Ptolémée, selon le texte Grec, portent 
Canope à la latitude de 31° 5'. Selon M. Nouet, le 
rocher d'Aboukir est par 31° rcj' 44 • mais, pour at- 
teindre le milieu des ruines de Canope, il faut, d'après la 
carte à grand point, retrancher 900 mètres ou 7 minute; 
il reste donc pour la latitude de Canope , 31° 19' i^"- 
selon les anciens 31° c'. 

Différence £"« moins, 14' i4 • c'est, à environ l'près, 
le demi-diamètre du soleil. 

Jieroopqlis , située au fond du bras occidental de la mer 
Rouge, est une des positions les plus importantes dans la 
géographie des Alexandrins: les tables de Ptolémée, se- 
lon la version Latine et le manuscrit Coislin , la placent 
à 29° 50', position qui se retrouve en deux autres en- 
droits de ces tables où il est question du fond [f^^X''-'^] 
de la mer Rouge ; or ce fond et Heroopclis sont deux 



2B6 AU MOIRES DE L'ACADÉMIE 

points maiiueiiant reconnus pour iilcMitiques. II existe à 
2600 mètres au N. E. de Sue/, dans l'alignement de 
i'exircmitc Ju poHe , des ruines d'une ville, (|ui , il'aprcs 
sa position géographique , ne sauroient apjiartenir à au- 
cune autre qu'à Hcroopolis. La htitude de ces ruines est 

de 30° 4 30 • 

Celle d'/ytT()()/Jo//j. selon Ptoicmée, ctoit de 29" 50' 

DifFcrence tii nioi/is i4 50". 

Mùne {juantitc que ci-dessus. 

Alniag. I. y. Enini Alexandrie est mise par Ptoicmce à 3 1 " juste 
fa. dans sa uengnip/nc; mais ce n est qu une approximation: 

dans ['Aliiiiigeste , où il met plus de rigueur, il donne 

prcciscment 30" 58'. Or de 31" 12' 1-7". 

retranchez 50 ^S. 

il reste de diiïcrence en moins 14 17", 

c'est-à-dire, presque la même quantité que pour les deux 
autres positions, ou à peu près le ilemi - diamètre tlu 
soleil. 

Ces trois faits, rapproches ici pour la première fois, ce 
me semble, et auxquels j'en pourrois joindre d'autres, 
mettent hors de doute Terreur commise par les Alexan- 
drins dans leurs observations de latitude. 

Au reste, Ptoicmce, en portant la latitude d'Alexandrie 
331° en nombre rond dans sa Gcognipliie , n'a fait que 
suivre l'exemple d'fcralosthène et d'Hipparcjue, en ceci 
comme en bien d'autres choses. L.n etic(, selon ces deux 
astronomes, le tropique et Sycnc ètoient à 23" 51' 20, 
lis metioient de plus, en nombre rond, 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES. 2S7 

D'outre pan 23° 5 i' 20". 

5000 stades entre Syéné et Alexandrie", 

ou 7° 8' ^i". 

Latitude d'Alexandrie 30° 55?' 54 , 

ou 31°. 

Mais il est probable que ces deux astronomes avoient re- 
connu , ainsi que Ptolémée , que la latitude d'Alexandrie 
étoit exactement de ^0° s 8'; et M. Delambre en donne la Astronom.,wc. 

, . t. I , pag. bS. 

raison : « Comme Ptolémée , dit ce savant astronome, adopte 
" l'obliquité d'Eratosthène, il est naturel de supposer qu'il 
» a pris aussi la latitude qui se déduisoit de ses observa- 
» tions , et qui sans doute avoit servi à placer l'armille 
» équatoriale à la hauteur qu'on croyoit exacte. » 

Eratosthène et'Hipparque dévoient donc mettre égale- 
ment entre ces deux points 30° 58' — 23° 51' 20", 
c'est-à-dire, 7° 6' /{o" , valant ^c)'j'j,'j stades de 700 au 
degré. Ce nombre étoit si embarrassant dans la pratique, 
qu'ils ont dû le porter à 5000 , en négligeant -rrj dont 
ils n'avoient que faire. En omettant cette insignifiante 
fraction, ils avoient juste 21,700 stades pour l'intervalle 
de Téquateur à Alexandrie. 

On voit donc que toute l'école d'Alexandrie s'est accor- 
dée, depuis Eratosthène jusqu'à Ptolémée inclusivement, 
à compter entre Syéné et Alexandrie au moins 7° 6' ^o" , 
ou 4978 stades, puisque les 5000 stades ne sont qu'un 
jiombre rond; ou tout au plus 7" 8' 34", valeur de ces 
5000 stades. 

J'ai dit que les modernes comptent entre ces ï^lieiix mêmes 
lieux -j" 6' 54 ". 



2RS MF..MOIRES DE L'ACADKMIE 

D'autre pan 7" C 54". 

Les anciens coirifftoieni - ' 6' \o . 

Lerreiir n'est donc que de o' o' \\' . 

ou de-^de minute, au lieu Je l'z 5 qui icbulic des 7° 8' 34 '• 
Cette exactitude est sans doute fort grande : toutefois 
elle n'a rien d'étonnant, parce que la quantité dont il s'agit 
est !a moyenne entre deux erreurs qui se coinpensent; on 
le concevra facilement. Comme les astronomes se trom- 
' poient également dans toutes leurs latituties prises avec le 

gnomon , on sent qu'en observant aux deux extrémités d'un 
arc du méridien avec des instrumens semblalîles , et en 
répétant les observations un grand nombre de fois , la 
moyenne des observations en chacun dc^s deux lieux se 
trouvoit affectée, à peu de chose près, d| la mùiie erreur; 
tellement que, quoique chaque moyenne fût trop foible, 
et conséquemment inexacte, prise à part , cependant l'arc 
compris entre les deux points pou voit être connu avec 
iMie assez grande exactitude. 

S. m. De ÏObliquhé de l'Écliptique selon les Alexandrins. 

On sait qu'Ératosthcne supposoit cette obliquité égale 

rtoirm. .4imag. aux tV? ^" mériilien, (]ui \alent zj"" 51' 20'. Il se 

' V lUtlire fompoil de 6' environ ; car, au temps de cet astronome, 

T.ihUtJmoltil. vers le milieu du troisième siècle avant J. C, l'oldiquité, 

d'après la variation séculaire de 50 , ne devoit ttre (|ue 

de 2?" 45' 20 : mais, comme il croyoit Syéné sous le tro- 

pi(juf, il s'ensuit (|u'il plaçoit cette ville 20' 6 trop bas. 

Hipparque„ selon Ptolémée, s'est servi de cette mesure 
•^ans y rien changer ('# ^ P "l'TfmLfi-^oc, avnyjrartio), soit 

qu'il 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES- LETTRES. 289 

qu'il l'ait vérifiée et qu'il ait trouvé le même résultat, ce 
qui seroit bien singulier, soit plutôt qu'il l'ait adoptée sans 
examen ; et cela est d'autant plus probable, que, selon 
toute apparence, Hipparque n'a jamais mesuré la latitude 
d'Alexandrie , ainsi que je le ferai voir plus bas. Dans 
sa géographie , il admet que le tropique est juste à 24" ; 
mais c'est parce qu'il a voulu avoir un nombre rond , 
comme M. Gossellin l'a dit, et comme je l'ai moi-même Rcdenks, 
explique ailleurs plus en détail, en prouvant que la ditie- journal ds 
rence entre le nombre rond 24° et le nombre précis ''''■;"'''"■ - '""'/ 
23° 51 20 a produit celle qu'on remai-que dans les iati- ^y.-?. 
tudes d'Alexandrie selon Ératosthcne et selon Hipparque. 
Enfin Ptolémée prétend aussi avoir trouvé la même 
quantité par des observations de hauteurs solsticiales. 
De son temps, l'obliquité n'étoit plus que de 23° 4^' 7"" 
l'intervalle des deux tropiques étoit donc de ^'j° 22' 14". 
Selon lui, cet intervalle eût été de 47° 4-' 4°" • erreur, 
environ 20' ou y de degré. Mais en tout ceci que de choses 
suspectes I Et d'abord, n'est-il pas bien étrange, selon la 
remarque de M. Delambre , qu'environ quatre siècles après 
Eratosthène, Ptolémée trouve y wj-re ce qu'avoit trouvé cet 
astronome ! De telles coïncidence^ (et Ptolémée en offre 
bien d'autres exemples) ne sont-elles pas presque impos- 
sibles, et'conséquemment très-invraisemblables î II faut 
donc convenir, comme l'a déjà pensé M. Delambre, que Asmnomie 
l'obliquité de 23° 5,' 20" remonte, en dernière analyse, j^V/Ç.''/;;; 
à Eratosthène. lyS.a hote.sur 

Ptolém. tom. l , 

Voyons par quels moyens on y étoit arrivé. Ptolémée i'-'^' "■ '■• 
prétend l'avoir trouvée par des hauteurs solsticiales, plu- 
sieurs fois répétées : cela est bien difficile à croire. 
Tome VI. q. 



290 MKMOIRES DE L' ACADEMIE 

£11 effl't, au temps de Piolemce, le tropicjiie ctoit, 
toniine je l'ai dit, à 23° 4'' 7 ; la double obliquité foi- 
inoit un arc de .j-'^ 22' 14 : l'errein- de 20' seioii lout- 
à-lait inconcevable. On a vu que cet astronome et 
ceux qui l'ont prcccdé, ne se irompoient sur la hauteur 
solsticiale du soleil en été, à Alexandrie, que de i à 2', 
outre l'erreur du demi-diamètre, que nous ne devons point 
compter ici, puisqu'elle se compensoit par l'observation 
correspondante; il devoit se tromper de même sur la hau- 
teur solsticiale en hiver : ainsi la double oblicjuité ne pou- 
voit être en erreur que de i ou 2', et non pas de 20. il 
Y a plirs même, c'est qu'en admettant comme vrai tout 
ce que dit Ptolémée , il auroit dû se tromper en moins; 
et la raison est simple : au solstice d'été, le soleil, n'étant 
alors qu'à y" ji' 10" du zénith d'Alexandrie, n'éprou- 
voii par la réfraction aucun dérangement sensible ; au 
contraire, lors du solstice d'hiver, le soleil tioit à 7° 
3 l' 10 -H 47" 22' i4 = 54° 5 3 ^4 <J" zénith ; la 
réfraction le dérangeoit de 1' 22" à peu prés, et l'inter- 
valle des tropi([ues ne devoit plus paroître que de 47° 
20 52 , et non de 4?' 4^' 4° • 

Il est donc certain que Ptolémée n'a point trouvé l'obli- 
quité de réclipti(jue par des observations <]ui lui fussent 
projires, ainsi qu'il le prétend : il n'a pu la prendre que 
dans les écrits d'Hipparque , lecjuel la tenoit d'Lrato- 
sihcne. 

Ce que je viens de dire pour prouver (jue l'obliquité 
n'avoit pu être découverte par l'observation de hauteurs 
solsticiales au temps de Ptolémée, peut s*appli(juer en 
grande partie au temps d'traiosthcne ; car, bien (]u'alc)rs 



XXV , y. 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES- LETTRES. 29. 
la double obliquité fût de if 30' 3/1' . l'erreur de 12' 
est encore trop forte, eu égard à la précision avec laquelle 
on a vu qu'Éralosthène et les autres savoient prendre des 
différences en latitude. Cette donnée a dû être fournie par 
\\\\ autre moyen; et ce moyen, le voici : 

On sait qu'une opinion généralement répandue dans Plntarch.dcAcf. 

^ i ° I . oracul. lom. Il, 

l'antiquité plaçoit Syéné précisément sous le tropique, j^g, 4,,, A; 
c'est-à-dire, à 23° 5 1' 20" de l'équateur: et en ceci, toute ';>;";/ ^^''""^' 
l'antiquité se trompoit. ^ Pausa^. l. i,c. 

Au temps d'Ératosthcne, l'obliquité étant de 23° 45' .W;f'/". s^, 
19", et Syéné étant, selon Nouet , à 24° 5' 23" de '''^-.^.^ !,„iu. 
l'équateur, il s'ensuit que le tropique se trouvoit à 20' 
4" du zénith de cette ville ; si l'on retranche le demi- 
diamèlre 1 5' 45' (la réfraction et la parallaxe étant nulles 
au zénith) , il reste 4' ly pou^ la distance du limbe bo- 
réal au zénith. 

Sans parler du temps d'Hipparque, parce qu'il est trop 
rapproché de celui d'Ératosthène, nous passerons à Pto- 
iémée. En 130 de l'ère vulgaire, le limbe boréal étoit à 
24° 5 23 — 23° 41 7-4-15 45 =831 du zé- 
nith de Syéné ; alors l'ombre des gnomons devoit être 
déjà sensible, puisque, sur un gnomon de dix pieds en- 
viron, elle auroit été d'à peu près 3', 581, Si Ptolémée 
a contini^é de suivre- l'opinion vulgaire, et de dire expres- 
sément que les gnomons ne projetoient point d'ombre 
à Syéné , c'est qu'il n'a point fait d'observation à cet 
égard. 

Tous ces rapprochemens nous amènent à l'idée que, si 
l'obliquité de 23" 5 i' 20" remonte à Ératosthène , l'opi- 
nion qui plaçoit le tropique au zénith de Syéné, remonte 

0= \] 



292 MtMOlRLS DE L"ACAUI..\11£ 

encore plus haut; car il suffit de réfléchir à roiigiiie pro- 
bable d'une telle opinion, pour être sûr qu'elle est anté- 
rieure à Eratostiùne. J'ai dit que , de son temps, le limbe 
boréal du soleil étoit à 4' environ du /cniih de Syéné ; 
et, d'après la diminution séculaire de l'obliquité, on voit 
(ju'il atteignoit ce zénith vers 790 ans avant J. C. A cette 
épocjue, le pied des gnomons à Syéné se trouvoit encore 
' Arr!.!^. hâk. entièrement dans la lumière, et Syéné pouvoit être regar- 
XXV. 7. j^;^ comme placée verticalement sous le tropique. Mais, 

à plus forte raison, cette opinion étoit-elle fondée dans les 
siècles antérieurs, puisqu'en remontant au-delà de ypo on 
trouve que le centre du soleil n'a atteint le zénith de Syéné 
que vers 2600 ans avant J. C. , et qu'on devroit se repor- 
ter à 6000 ans, et peut-être plus loin encore, avant d'arriver 
à \\\\ç époque où les gnomons auroient fait sensiblement 
ombre de l'autre côté. H est donc évident que, depuis l'ori- 
gine probable de la société en Egypte jusqu'en 790 avant 
notre ère, Syéné n'a point cessé d'être sous le tropique, ou 
tout au moins au -dessous d'une portion quelconque du 
disque solaire. C'est pendant ce long intervalle que les gno- 
mons n'ont point fait ombre à Syéné le jour du solstice. A 
partir de cette époque, le soleil s'est éloigné insensible- 
ment du zénith; d'abord de i', en 630; puis de 2', en 520; 
puis de 3', en 4oo ; puis enfin de 4'. vers le temps d'Lrato- 
sihène. Mais, dans les quatre siècles qui précédèrent cet 
astronome, et même de son temps, d'aussi foibles dévia- 
ticnis pouvoient-elles suffire pour faire douterd'une opinion 
qui avoit pour elle la sanction du temps? Qiiand même les 
gnomons auroient été dans un plan bien vertical , on con- 
çoit que, pour peu que leur face eut eu d'inclinaison, elle 



.,•: 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 295 

auroit absorbé l'ombre ; car on trouve qu'un gnomon de 
cinquante pieds n'auroit fait qu'une ombre de 8' : ceux dont 
on pouvoit se servir à Syénc pour les usages ordinaires de 
la vie, en les supposant d'un pied de baut, n'auroient fait 
alors qu'une ombre de o', 1 67 ou de o'", 000 24- Si, au lieu 
de gnomons, on se servoit réellement de ce puits vertical 
dont Strabon , Pline et Arrien ont parle, il ne pouvoii SmiLl.xvn, 
non plus fournir une i-aison propre à ébranler l'opinion ^"^punJ ut. n, 
ancienne : supposons que ce puits eût cinquante pieds de "4„!;^,f' /';^,v 
profondeur, et que ses parois fussent bien verticales ; la vjrK. /. 7. 
paroi australe auroit projeté sur le fond une ombre de 
8 lignes seulement ; le reste eût été en pleine lumière, et 
Ja réverbération de la paroi boréale eût fait paroître éclai- 
rée toute la circonférence du puits. 

Il est donc évident qu'au temps même d'Eratosthène 
on n'avoit point de raison sufîîsante pour renoncer à l'an- 
tique opinion sur la position de Syéné. Comment uuroit- 
onpudouter d'un fait reconnu pendant un si grand nombre 
de siècles , consacré sans doute par la religion , et qu'on 
devoit croire immuable! 

Ainsi, bien loin que ce soit Ératosthène qui ait le pre- 
mier répandu cette opinion en Egypte , il n'a fait que 
s'y conformer en l'introduisant comme élément principal 
dans toutes les opérations qu'il a exécutées. Qiioi qu'en 
ait dit Bailly en s'appuyant sur des passages vagues ou 
mal interprétés, la variation de l'obliquité de l'écliptique 
a été inconnue aux anciens; ils ont toujours cru que Syéné 
étoit précisément sous le tropique. L'antiquité est formelle 
à cet égard. Il est vrai qu'un passage de Plutarque a paru 
à Casaubon indiquer, chez les anciens, l'opinion que le 



2i)i Mi,.UOJRLS DE L'ACADFMIE 

tropique avoii éprouve un dcplaceineiit d'où il icsultoit que 
les gnomons commençoicnt à faire ombre à Syc'nc lors du 
solstice: et ce passage, s'il prcsentoit un pareil sens, sernit 
d'une impjrtance extrcme : mais j'ai tait voir que ce grand 
Tr.,j.JtSt'it- critique, en s'arrctant à une phrase isoice, n'a pas vu que 
iMg4lb.M.;. 1 ensemble du te\tc de Plularque présente l'idée prccisc- 
inenl contraire. 

Je remarque (jue la latitude de Syénc selon les anciens 
est, comme celle d'Alexandrie et d'autres villes, la vraie 
latitude, moins le demi- diamètre du soleil, ou plutôt 
moins 14' environ, conformément à l'erreur que j'ai si- 
gnalée plus haut. 

Car Syéné est, selon Nouet, à 24° 5' 23'. 

Elle est, selon Eratosthène et les autres, 

à 23" 51' 20. 

Suyra.p. iSj La différence en moins est de o" i^ 3 . 

-• C'est la incme que j'ai remarquée pour les latitudes de 

Canope , d'Alexandrie et d'Hcroopolis ; et, comme l'obli- 
<juité de l'écliptique éloit supposée égale à la latitude de 
Syéné, selon l'antique préjugé, il s'ensuit que cette obli- 
quité doit se trouver de même c(juivalente à la vraie lati- 
tude de Syénc, moins le demi-diamètre. Comment tout 
cela est-il arrivé! ce qui vient d'être dit lexplique. 

Ératosthcne trouvoit qu'à Alexandrie, au moment du 
solstice d'été, le soleil étoit éloigné du zénith, d'un arc 
du méridien, qui répond à 7° 6' 4o , ou à 7° 8' 34 de 
notre graduation : mais cette observation n'étoit pas suffi- 
.sante pour déterminer la latitude tl'Alexandrie, ou la dis- 
lance de cette ville a l'équateur; il falloit connoître encore 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 29^ 
l'arc de la plus grande déclinaison du soleil, c'est-à-dire, 
l'obliquité de i'écliptique. Or il y avoit deux moyens à 
prendre pour y parvenir : le premier ctoit d'observer à 
Alexandrie les distances méridiennes du soleil au zénith 
dans les deux solstices , en prenant la moitié de la diffé- 
rence ; et ce moyen si simple a dû être employé : toutefois 
ce n'est pas celui dont on a jugé à propos de suivre le ré- 
sultat ; la preuve en est, qu'au lieu d'une erreur de 2 ou 3' 
en moins, dont il étoit susceptible, il en a été commis une 
de I 2' en plus. Le second étoit de prendre la latitude de 
Syéné; mais, pour avoir une ombre appréciable, il falloit 
choisir, soit l'un des deux équinoxes,soit le solstice d'hiver. 
Vitruve,quiditun mot de l'observation gnomoniqued'Era- 
tosthène, ne parle î]ue de l'équinoxe: Si autem animodverte- 
rint orbis term circuitionem per solis cursum et pwmoiiis aqui- 
noctialis umhras est inclinatione cœli &c. D'après ce passage , 
on a lieu de croirequedes deux momens de l'année ce fut 
l'équinoxe qu'on choisit pour l'opération. Comme Syéné 
passoit pour être sous le tropique, la distance méridienne 
du soleil au zénith de cette ville donnoit celle du tro- 
pique à l'équateur. Mais, en prenant la latitude de Syéné, 
on devoit se tromper comme pour toutes les autres lati- 
tudes ; c'est-à-dire qu'au lieu de trouver la hauteur mé- 
ridienne>de 24° 5', ou à peu près, on devoit la troLiver 
de 23° 50 à 5 i' : et en effet, telles étoient précisément, et 
l'obliquité de I'écliptique, et la latitude de Syéné, selon 
Ératosthène. Ajoutant donc 23° 5 1' 20" avec 7° 8' 34. 
distance méridienne du soleil à* Alexandrie, on eut 31" 
pour la latitude de cette ville. Ce résultat, obtenu par des 
observations gnomoniques , fut employé lorsqu'il s'agit de 



296 MF.MOIRtS DE I/ACADl NUF 

D<Limh^,Hoi,i placer les grandes armilies: elles se irouvnieiit, dit M. De- 
".' "'■'.• ^ lambre, alfectces, dès l'origine, de la mcme erreur, et ne 
purent plus servir à la rectifier; \o\\k pounjuoi, dans la 
suite, les astronomes, quoiqu'ils n'eniplo\assent plus le 
gnomon , ne s'aperçurent jamais qu'ils faisoient la hauteur 
^.\u pôle, à Alexandrie, de ^ de degré trop foible. 

Hipparque ne fit qu'adopter ces diverses quantités; 
car, outre qu'il seroit étrange cjuil eut trouvé précisé- 
ment les mêmes résultats en recommen(;ant l'opération, 
'in a tout lieu de ilouter qu'il ait été en position de le l.iire. 
M. Delambre a trcs-hien prouvé qu'Hipparque, observant 
à Rhodes, n'a jamais fait un long séjour à Alexandrie, et 
ji'a point eu le loisir de se livrer à des observations solsti- 
ciales répétées , comme cela eût été nt*tessaire pour obte- 
nir un résultat d une certaine précision ; et je ferai voir, 
plus bas, qu'il connoissoit la latitude d'Alexandrie de 3 i" 
avant d'avoir été en Egypte. Q^iiant à Piolémée, ce résultat, 
qu'il prétend avoir tiré de ses propres observations, étant 
identicjue avec la mesure de l'obliquité donnée par Kra- 
losthène, malgré toutes les causes qui dévoient nécessaire- 
ment en fournir une différente, il est hors de doute qu'il 
a simplement copié cet astronome. Tout ui plus pourroit- 
CnnoiMitccMi on tlire, avec M. Delambre , que Ptolémée aura essayé de 
'xv'i.^Ziil vérifier grossièrement la mesure, afin d'avoir quelque drf)it 
Aitr.n.mittkk de prétendre à la découverte d'une obliquité connue long- 

riJue . <Ti . t. III, I . 

yug. u^i temps avant lui. 

C'est ainsi que l'examen rigoureux des laits conduit à ex- 
pliquer pourquoi l'école H'Alexandrie a cru (jue l'obliquité 
étoit de 23" 51' 20' ; pourquoi elle l'a supposée égale a la 
latitude de Syéné ; d'où vient (|ue cette obliquité et cette 

latitude 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 297 
latitude ne sont autre chose cjuela vraie latitude de Syéiic, 
diminuée du demi-diamètre du soleil; enfin comment l'arc 
du méridien compris entre Syéné et Alexandrie a été me- 
suré si exactement, bien que la position absolue de chacun 
des deux points fût imparfaitement déterminée. 

Le tableau suivant présentera le fait dans toute son 
évidence : 





LATITUDE 

, ANCIENS, 


S SELON LES 
MODERNES. 


DIFFÉRENCE. 




Alexandrie 

Syéné 


30° jS'. 

25° 5 1' 20". 


31° 12' 17". 
z4° J' 25". 


— c" 14' 17". 

— 0" .4' 5". 




Arc intercepté . . . 

En stades de -00. 




-]" 6' 40". 


7° 6' 54". 

4<^So '-. 


— 0° 0' 14". 





§. Vf. Le Stade dont ÉratostJiène a fait usage, e'toit-il censé 
contenu 2^0,000 ou 2^2,000 fois dans la circonférence du 
me'ridien ! 

J'ai maintenant tous les élémens qui peuvent me mettre 
en état de décider cette question. Qiioique d'un intérêt 
secondaire en apparence, elle importe au fond du sujet 
plus qu'on ne le penseroit d'abord, en ce qu'elle se rattache 
à la mesure de l'arc du méridien compris , selon Érato- 
sthène, entre les parallèles de Syéné et d'Alexandrie. 

Il est certain que Cléomède est le seul auteur qui porte 
ie nombre des stades à 250,000. Toute l'antiquité s'accorde 
au contraire sur le nombre plus précis 252,000 : c'est 
l'opinion d'Hipparque dans le commentaire sur Aratus; de 
$trabon , qui avoit tant étudié les écrits d'Ératosthène : c'est 
Tome VI. P» 



i^S MKMOIRES DE L'ACADi-.MlE 

celle de Gcmimis, de VitriixT, de Pline, de Ceiisoriii, de 
Marcien Capella (i), d'Acliilles Tatiiis (2) : enfin, et cela 
est décisif , on a la certitude qii'Ératosthcne et Hippanjne 
n'ont emplovc que ce rapport dans l'usage qu'ils ont fait 
de ce stade pour l'estimation de toutes leurs latitudes. 

Voilà donc Cléomède tout seul en opposition avec le 
témoignage unanime des autres écrivains de l'antiquité, 
parmi lesquels on compte Ératosthéne et Hipparque eux- 
mêmes. 

Il paroissoit bien difficile de mettre en balance le té- 
moignage isolé de Cléomède avec de si graves autorités; 
cependant l'opinion où l'on étoit que Cléomède nous 
a conservé intacts les détails de l'opération d'Eratosthcne, 
faisoit penser que lui tout seul donnoit le vrai rapport du 
stade censé conclu de cette opération. Je ne vois même 
que M. Gosseflin qui, dans sa Géographie des Grecs aiui- 
lysée , se soit écarté de l'opinion commune, et n'ait point 
tenu compte du passage de Cléomède. 

Pour tout concilier, on supposoit, avec beaucoup de 
vraisemblance, que le résultat réellement trouvé par Éra- 
tosthène étoit le rapport de i à 250,000 entre le stade 
et le méridien , mais que cet astronome avoit légèrement 
altéré ce rapport primitif, et^porté le nombre à 252,000, 



(i) Voye:. les citations dans M. 
Gosscllii) , Cfo^aphit des Grecsana- 
lysée.yag.^. 

(2) Achill. Taiini, Jsagng. J.2pj 
pûg. Sp. La trace de cette mesure 
de 152,000 stades le trouve encore 
dans la prctcnduc lettre de Diony- 
siodorc, lequel donnoit 42,000 stades 
au rayon de la terre, et 84,000 au 



diamètre. Le texte de Pline ^/ib. Il , 
pag. rcg) est précis. Il est singulier 
que ni Riccioli ( Abnag. nnv. Ji , ^ , 
ichol.fij, ni Bailly (Astron. mod. l , 
2j-^, n'aient vu que CCS nombres prove- 
noientdu rapport de 6. i 1 (Geniinus, 
/. ij, pag. jo) entre le rayon et la 
circonférence, et qu'en multipliant 
42,000 par6 onavoit 2;2,ooo stades. 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 299 
afin de se procurer juste 700 stades pour un degré, au 
lieu que la 360.* partie de 250,000 est 6()4, nombre 
fort embarrassant dans la pratique. 

Quoique cette explication ait été adoptée générale- 
ment, je me permettrai de la combattre. D'abord, je crois 
avoir complètement prouvé que Cléomcde ne mérite point 
en tout ceci la confiance qu'on lui avoit accordée : on 
n'a donc plus les mêmes raisons pour opposer son témoi- 
gnage à celui d'Ératosthène lui-même. En second lieu, 
dire que cet astronome a voulu se procurer un nombre 
rond de stades pour chaque degré, c'est faire une hypo- 
thèse gratuite ; car j'ai prouvé, dans un Mémoire lu à 
l'Académie, que la division du cercle en 360 parties étoit, 
sinon inconnue des Grecs au temps d'Eratosthène, du 
moins très-rarement employée par eux , et que cet astro- 
nome , en particulier, ne s'en est jamais servi. Ce fait, 
établi sur des données positives, détruit l'explication pro- 
posée ; car ne seroit-il pas étrange de supposer qu'Era- 
tosthène eût altéré le rapport du stade à la circonférence, 
uniquement pour l'accommoder à ime division du cercle 
que peut-être il n'a pas connue, mais dont, bien certaine- 
ment, il n'a jamais fait usage! 

Ces considérations nous replacent dans le vrai point 
de vue pour juger le fait qui nous occupe :en le dégageant 
donc de toute hypothèse et de toute prévention , il se réduit 
en dernière analyse à ceci : Cleomede est , a cet égard, en 
opposition formelle avec tous les auteurs. 

Dès-lors, au lieu de persister à prendre le texte de Cléo- 
mède pour base unique, il est naturel de rechercher si ce 
texte n offriroit pas la preuve que Cléomède lui-même a 

PMI 



300 .MEMOIRES DE L'ACADÉMIE 

altcrc le rapport rcel , au moyen d'un de ces à-peu-prcs 

dont il se contente si souvent. 

Rappelons les paroles de Clc'omcde, déjà citées plus 
haut : <■ L'arc de la partie concave du saip/ie sera uu cercle 
» lie ce si(i/)/ie comme l'arc compris entre Syéné et Alexan- 
» drie sera au méridien qui passe par ces deux villes. Or 
» cet arc est la 50.'^ partie du cercle dix sciip/ie: donc la 
•> distance de Syéné à Alexandrie est nécessairement la 
» 50.*^ partie d'un grand cercle de la terre. Mais la dis- 
» tance itinéraire est de 5000 stades : donc le cercle 
» entier sera de 250,000 stades. " 

Dans ce raisonnement, la première proposition est in- 
contestablement vraie en théorie : la consécjuence repose 
sur cette proposition et sur deux autres données intermé- 
diaires, dont l'une est que l'arc intercepté égale la 50.*^ par- 
tie du méridien ; l'autre, que le nombre de 5000 stades 
exprime l'intervalle des deux villes : de ces deux données 
la dernière est sûre, puisqu'elle est fournie également par 
l'ensemble des systèmes géographi(]ues d'Ératosthène et 
d'Hipparque ; l'autre seule est douteuse, attendu qu'elle 
est appuyée sur le témoignage unique de Cléomède. Or 
on conçoit que si cet auteur n'avoit donné qu'une approxi- 
mation, au litii li'iin nombre exact, la conséquence qu'il 
en a tirée se sentiroit de cette approximation. C'est prcci- 
sément ce qui a lieu. 

Cléomède prétend qu'Eratosthène croyoit (|ue I arc in- 
tercepté étoit égal à la 50."^ partie du méridien; ce qui re- 
présente 7" 12'. Mais j'ai montré qu'Eratosthène, qui 
inettoit Alexandrie à 30" 58', ou a 3 r au plus, et Syénc 
à 23° 5 1' 20" de l'équateur , n'a jamais compté entre les 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 301 
deux villes plus de 7° 8' 34", valeur de 5000 stades, 
c'est-à-dire, au plus -jVî . et non j^, du méridien. 11 est 
donc évident que Cléomède , selon son usage , a légère- 
ment altéré une fraction très -compliquée, en donnant 
seulement -j^„-, et que les 250,000 stades qu'il a conclus 
en multipliant 5000 par 50, au lieu de multiplier 5000 
par 50*, ne sont également qu'une approximation, et non 
pas, comme on i'avoit cru , le rapport exact de la circon- 
férence du globe avec le stade dit d'Eratosthène. 

Ce résultat est d'une certitude telle, qu'il peut paroîire 
assez inutile de montrer qu'une circonstance tirée du texte 
même de Cléomède semble ie confirmer encore : je la 
rapporterai toutefois, parce qu'elle est curieuse. 

J'ai dit, et M. Delambre I'avoit observé avant moi, que 
Cléomède, comme la plupart des compilateurs, se con- 
tredit fréquemment. En voici un nouvel exemple, en 
attendant ceux que je rapporterai bientôt. 

Dans le cours de son livre, Cléomède a plusieurs fois cuomed. 1, 
occasion de rappeler cette mesure de 250,000 stades, ii,cap.i.piig. 
sans faire de nouveau mention d'Eratosthène. En un seul ^''' '-"'■ 
endroit, il rappelle le nom de cet astronome; et voici Id. 11 , p. f,j. 
comment il s'exprime , d'après toutes les éditions anté- 
rieures à celle de Balfour : 'ETrïl §v 11 yii tte'vtî ■h.ojj eÏMoi Paris, i/j^, 
f^veAdiSïûV y-aùf çaSicùv tessapa'konta k^to ryjv'E^iocdiv'iii 'bZ"l^}6'i!^^ ' 
gCpoi^v , K. T. A. « Donc , puisque la terre a vingt- cinq my- 
» riades de stades, et quarante , selon la méthode d'Éra- 
» tosthène , &c, » Balfour, ne sachant que faire du mot Cod.i/foj.fil. 

'^r ^11' i^i /!•■ , s 10 recto. Un. y,'. 

Tïcua^jwvict [quarante] , la retranche de son édition (i). 



(i) M. Bake, dans son excellente 
édition de Cléomède, publiée depuis 



peu , n'a fait aucune observation 
sur ce passage; il s'est contenté de 



302 Mt.MOIRLS DE L'ACADEMIE 

Il ne ma pas ctc difficile Je ileviner d'où pouvoir venir 
cette leçon, et j'ai consulte les manuscrits pour m'assiuer 
de ma conjecture. Ces deux mots manquent dans tous 
les manuscrits de la Bibliothèque du Roi , excepte dans 
un seul, qui est du xiii/ siècle, et le plus ancien de tous; 
at.mtJ.p.S'e, on y lit : 'EtteI îiv « yîî mvn ttctf eUaai fA.vpiaiS^v KoJj 
^''"' çaJi'av fx. Cette leçon fx [4o] ne signifie rien ; mais, 

quand on réfléchit que, dans les manuscrits antérieurs au 
XIV. ^ siècle , le ^^ et le /3 sont tellement semblables 
entre eux, que le sens seul peut décider le lecteur, on 
conçoit que, toutes les fois que cette lettre s'est présentée 
aux copistes isolément et dégagée de toute circonstance 
qui pouvoit déterminer leur choix, il n'y a pas eu de raison 
pour qu'ils lussent plutôt ft que 3, et réciproquement ; d'oii 
il rcsulte que ie ^t , dans notre manuscrit du xiii.* siècle, 
peut provenir tout aussi bien iSww /3 qui étoit dans le ma- 
nuscrit original , puisque le choix du copiste a dû être 
tout-afait arbitraire : il est facile de voir, d'après cela, que 
ie passage revient à tteW xa» titutox /xvptit^v ko» çztéiav /3 , 
c'esi-a-dire Si<ryjAiuv, ce (jui signifie vingt-cinq myriades 
et deux mille , ou 25 2,000 stades. Les copistes postérieurs 
ne comprenant pas le l3 , dont on avoit fait arbitraire- 
ment 'naja.(Çj«;)«>v1a, ont supprimé cette lettre; mais la leçon 
du plus ancien manuscrit et de toutes les anciennes édi- 
tions est d'autant moins à dédaigner, qu'elle n'est point de 
la nature de celles que ks copistes ajoutent au texte. Elle 
prouveroit que Cléomède n'ignoroit pas qu'Éraiosthène 
comptoit 252.000 stades à la circonférence du globe; 

reproduire la note et d'adopter la le- 1 crits qui portent ^ iicjrtisLufla (p. 99 
<jon de Balfour. Il cite deux manus- I dt son édition). 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES. 303 

et que, si , en décrivant sa prétendue opération , il s'est 
arrêté au nombre 250,000, c'est parce qu'ii l'a conclu 
de la fraction approchée -y^ et du nombre de 5000 
stades. 

Mais, quoi qu'il en soit de cette leçon et de l'induction 
qu'on est en droit d'en tirer, il n'est pas moins certain, 
par l'analyse même du texte de Cléomède, comparée à 
l'opinion bien connue d'Eratosthène , 

I." Que Cléomède est le seul auteur qui parle d'un 
stade contenu 250,000 fois dans le contour du méridien; 

2,° Que ce nombre est uniquement le produit de la 
multiplication que Cléomède a faite du nombre 5000 
par 50=1:7° 12' ; 

3.° Que le nombre 252,000, le seul cfont Ératosthène, 
Hipparque et Strabon ont fait exclusivement usage, n'a 
souffert aucune altération, et est bien le nombre primitif. 

Une conséquence naturelle des faits présentés dans cette 
dernière section, c'est que l'école d'Alexandrie n'a jamais 
possédé, à proprement parler, une mesure de l'obliquité 
de l'écliptique , puisque le nombre de 23° 51' 20', qui 
a toujours passé pour en être l'expression depuis Érato- 
sthène jusqu'à Ptolémée et plus tard encore , n'étoit que 
la latitude de Syéné , d'après la fausse supposition que 
cette ville étoit précisément sous le tropique. 

Pour trouver l'obliquité qui résulte de l'observation 
gnomonique d'Eratosthène , il ne faut donc partir ni de 
cette mesure de l'obliquité, ni de celle de l'arc de 7" i 2' 
donnée par Cléomède , entre Syéné et Alexandrie , parce 
qu'elle est fausse : on doit prendre les résultats de l'obser- 
vation , en les corrigeant des erreurs probables. 



3o4 MÉMOIRES DE L'ACADEMIE 

Ératosthcne avoit trouve à Alexandrie la distance mcri- 
dienne du soleil lors du solstice d'ctd, de. 7° 6' 4° • 

En la corrigeant du demi-diamctre et 
de la réfraction moins la parallaxe. ... 15 58 , 

il reste pour l'arc compris -" 22' 38". 

Cet arc, retranche de la vraie latitude 

d'Alexandrie . 31" 12' 17", 

donne pour i'ohliquitt- 23° 4p 39 J 

ce qui est , à ip" près, la quantité fournie par l'observa- 
tion de Pythéas cent ans auparavant , selon le calcul de 
C'n»A-s,ini< M. de la Place. Cette différence tient, sans doute, en 
iSii,/'. i,'^. partie a quelque erreur d observation sur la distance mé- 
ridienne du soleil; du moins est-il assez remarquable, 
d'après les recherches de l'illustre géomètre, que les obser- 
vations avant l'ère chrétienne donnent toujours' un excès 
quelconque sur les quantités déduites de la théorie. 

il n'est pas difficile maintenant de déterminer en quoi 
a consisté l'opération d'Eratosthène, et de s'assurer cjuelle 
ne constitue point une mesure de la terre, piiiscp.i'il au- 
roit fallu pour cela que cet astronome eût pris une mesure 
astronomique d'un arc du méridien et une mesure géo- 
désique de ce même arc, tandis que de ces deux choses 
il n en a fait qu'une : car, 

I ." Ilamesuréladistance méridienne du soleil à Alexan- 
drie lors du solstice, et l'a trouvée de 7" ^ 4° • 

2.° Il a mesuré lui-même . nu fait mesurer par d'autres, 
la distance méridienne du soleil à Syéné, le jourde l'équi- 
noxe : il en a conclu l'obliquité de l'écliptique d'après les 
idées reçues sur la position de Syéné ; il la trouvée égale 
aux ~/- du méridien =: 23° 5 r' -f. 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES- LETTRES. 305 
3.° li a donc obtenu, pour la latitude d'Alexandrie, 
environ 30° 58'. 

4.° Ensuite , traduisant cet arc de 7° 6' 4°' <Jans un 
nombre de stades censés contenus 700 fois dans un degré, 
il a obtenu pour la distance des deux zéniths, en nombre 
rond, 5000 stades; et voilà comment cette mesure se trouve 
être maintenant, à une demi -minute près, l'expression de 
l'arc du méridien compris entre les deux points : ce qui 
seroit de toute impossibilité , si l'opération eût été faite 
comme Cléomède l'a rapportée. Il s'ejisuit donc qu'Erato- 
sthène n'a point conclu le module du stade de 252,000 
à la circonférence , de la prétendue mesure itinéraire de 
5000 stades, mais qu'au contraire cette mesure est la con- 
séquence des données qu'il a mises en oeuvre : savoir, une 
différence en latitude observée, et un rapport connu entre 
un stade réel et la grandeur de la terre. 

Il a donc opéré, pour connoître l'intervalle de Syéné 
et d'Alexandrie, comme il l'a fait pour celui d'Alexandrie 
et de Rhodes. Strabon rapporte que cet astronome avoit 
trouvé, par des observations gnomoniques {Sid r axioBr- 
pijojiv yi/ccfMivuv ) , que l'arc compris entre Alexandrie et 
Rhodes étoit égal à 3750 stades (i), lesquels valent, à 700 
par degré, 5° 21' 24"; ce qui est à très-peu près l'arc de 
latitude compris réellement entre les lieux. Il est de toute 
évidence que l'observation gnomonique n'a pu lui donner 
autre chose, sinon le rapport de l'ombre à son gnomon : 
Eratosthène a dû ensuite, au moyen du calcul, ou, si l'on 
veut , d'une opération graphique faite avec soin , chercher 

(l) Au-nç éi iia w cyuo^eiK^r yvcii/uôvuv w^êjfiùv Tf /«•;^^^/i(f i-TnaKomvi -mt- 
■n-'(i>fivi.(Sir2.h.lib, Il ,pag. iz6,) 

Tome VI. Qt 



3o6 MIMOIRLS DL LACADKMIE 

quelle ttoit la grandeur d'un angle dont le sinus cioit au 
rayon dans le rapport (ju'il trouvoit entre l'ombre et le gno- 
mon ; et c'est après avoir connu la grandeur de cet angle 
qu'il l'a convertie en 3750 stades, eJi taisant cette propor- 
tion :La circonfcrenceest à l'angle trouvé comme 252,000 
est à X ; c'est-à-dire qu'il a fait nécessairement la nicme 
opération qui l'avoit conduit à évaluera 5000 stades les 
TïT ^" méridien , mesure de l'arc compris entre Syéné et 
Alexandrie. Dans les deux cas, il a procédé comme (juel- 
(ju'un (jui , trouvant la différence de latitude entre Paris et 
Alarseille de 5° i 2' 30' , la tratluiroit en i 30 lieues de 2 5 
au degré , selon l'usage ordinaire des géographes Français : 
opération qui suppose nécessairement l'existence anté- 
rieure de cette espèce de lieue. 

Sans pousser plus loin cette conséquence, f]ui peut, dts 
à présent, être regardée comme rigoureuse, je terminerai 
ici ce que j'avois à dire de la mesure d'Eratosthène. Je me 
contente d'avoir, par l'analyse des données qui s'y rat- 
tachent, déplacé le point de la question, en prouvant que 
ce qu'on avoit pris pour un principe n'est réellement qu une 
conséquence, et d'avoir montré qu'Eratosthène a fait seule- 
ment l'une des deux opérations nécessaires pour constituer 
une mesure d'un arc du méridien. 

Je vais poursuivre l'analyse de deux autres textes de 
Cléomède relatifs à la mesure de la terre, et qui méritent 
également un examen très-attentit. 



. DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 3C7 
SECTION QUATRIEME. 

De la Mesure de la Terre estimée à ^00,000 stades , 
et qu 'oTi a cru retrouver dans Cléomède. 

Il est assez remarquable que l'erreur faite par Cicomède , 
ou par celui qu'il a copie, en expliquant l'opération d'Éra- 
tosthène, se retrouve dans une autre opération , à laquelle, 
très-certainement , il n'a rien compris. 

Je dois commencer par rappeler que la mesure de 
300,000 stades, dont il va être question, est donnée par 
Archimède dans l'Arénaire : ainsi elle n'appartient ni à 
Eratosthène, ni à ceux qui l'ont suivi. J'ai fait voir aussi, 
dans un Mémoire lu à l'Académie, que cette mesure vient 
des Chaldéens, comme il résulte d'un passage d'Achiiles 
Tatius, et qu'Archimède en a dû prendre la connoissance 
dans un écrit d'Aristarque de Samos, qu'il a cité. Après 
ces renseignemens préliminaires, qui établissent déjà que 
cette mesure ne sauroit être attribuée à l'école d'Alexan- 
drie, je passe au texte de Cléomède, où il n'est nullement 
question d'une mesure delà terre, comme on s'est accordé 
à le croire. 

KcqVrv e/ 'TfKctrvii ^ci\ èvn- Si la terre étoit plate, dit-il, CkcmeJ. p,g. 

7riS^a>6x.é^v]oTSa-^v^i^Tl-r a s'ensuivroit que le diamètre ■^^"■î^> 

yr, SiK9^ fxvpiÂS^av V 'oAr av de tout l'univers nauroit que 

-mi y.ô(7fj.ov «ficcVeiÇoç yiv. 100,000 stades. En voici la rai- 

Toîtifxev yipzv Avin^xa.^iaç, son : la tête du Dragon est au 

yjLTO. jwpuîpyiv gçj r iw A^- zénith de Lysimachia ; le Cancer 

ja)i7î4 xe^ctAn • t i'e c^ ^vrw atteint celui de Syéné. On s'est 

Q ' i; 



3o8 MÉMOIRES DE L'ACADÉMIE 

assuré par des observations gno- tbtt&jv , VTrépxthaj o Kctpjcîvoç • 
inoniques, que Tare intercepte "nv ai S)a Avai/uayiaç ^"Lvr)- 
entre Syéné et Lysimachia est v*"^ riwv.oi; /A.ecrrfA,Ç,pt\« , ttev- 
égal à la I 5.* partie du méridien. TEX-Ofi^K^CTCV /xeg^ç éa-Tlv , rî 

ûvov Tnpt^épetau, a^ ye «floc t 

Or la I j.' partie du cercle <rKioâvçjiKCù)i hiKvvraji. To Si 

est ia 5.' du diamètre. Si donc, ""W oA« Xf'xAot; Tniienst-'Sî- 

en supposant la terre plate, KS^T^v, -Tré/x-Tr-niv rHi Sxct^t- 

nous abaissons deux verticales '^^^ ylvera^. 'Av TtnuvjTnTn- 

h partir de chacune des extré- ^^ VTndéfxevot ttv^ 7ÎÏV, yjc- 

mités de l'arc céleste, qui se ^^-^^^ évr' <lCt^i d;^y^fA.ev, 

terminent au Dragon et au Can- c^"^ ^i/ ciy«v t^ç Tnp.^Ê- 

,, . , . V c - ' . Pe/ct$,Tr$ CtTH) TLD A/OaxûVTB^ 

cer, elles tomberont a byene et ', , ' ^ ^ , <-^ , 

^ . . ,. T.- II j Ê"^ Kctp)t<VûV JÎxoi/trr;, e^et- 

à Lysimachia. L intervalle de , ^ ~ r - •> r. 

. , , -J/ovjûL) m; diAUÊifûti, n dicc- 

ces deux verticales sera de ' ~ ' rv v _ ■ 

/XÉTPet TDV dlot il/JIVr^ KOf At>- 

20,000 stades , parce que telle , ^ , ,. 

en L(jf.ytaci fA.etTinfA.'o^yo\i. Eçrt/ 
est la distance qui sépare Syené /?- , ►. ^ ^^ , 

de Lysimachia. Puisque cet in- ' (\ cv ' a ^ ' 

tervalie équivaut Ji la j.' partie ^^ ^^v j;,.»,'»).^ e,^ AtJJi/.(5C- 
du diamètre, le diamètre du mé- ^j^ ç^'/lo/. 'Em) .^lït; mé- 
ridien aura donc ( 20,000 x 5 ) ^^^ ^^ '^^^^ SloLutliV TiZ-n) 
100,000 stades; le monde ayant ^ SiÂçnuau, Sins^. fUje^tocJ^wv 
100,000 stades de diamètre, ^oArt viv fJierti/JiCpivôrJ J\a.ut- 
le plus grand cercle en aura ^^^ yev^TeTOf. Aéxji ii /xt/- 
300,000. p«x!/a>i' rriv Jidixe'T^ov 'i^uv 

ô ■/Mcrjj.'ic, , T))' fA.éyiçr)v e^ei 

)ci/'x.Aov /xvptciS^ctv 'rÇi<t>w>7a. 

Or la terre, qui n'est qu'un FI^; 0» " 7^ /"if Ç7>ft«(.(et, 

point relativement au monde, a ^ja, -yêVTE koh etKoa f/.vpia.- 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 309 

S'uv ça.Sici]/ Içf. 'O J^è 5iA(o$ 2 5 0,000 stades de circonférence; 

^vr^ 'jnÀ.V'Trkcunuv Içiv , et le soleil , beaucoup plus gros 

è?^yiçr)V fJié^i tou ov^vov qu'elle, n'occupe qu'une très-pe- 

C7m.f>YUV. nSç oux) »^J »tct< titepartiedu ciel; n'est-il pas évi- 

ctTTO 7t)t;7tyv tpstvgg^'v, oTi ft» dent, d'après cela: que la terre ne 

ofo';/ t' èTUTTiShv ùvcLj TTjv ^V; pgut être une surface plane '. 

On voit que, dans ce passage, les 500,000 stades; 
loin d'exprimer une mesure de la terre , ne sont que ia 
conséquence d'un raisonnement que fait Ciéomède (ou 
qu'il a trouvé quelque part), afin de pousser à l'absurde 
les gens qui soutenoient que la terre est plate ; et pour 
cela il pose des prémisses qu'il regarde comme prouvées: 
car voici son raisonnement, présenté sous une forme plus 
claire : « Syéné est placée sous le tropique , et Lysima- 
» chia sous le Dragon : si la terre étoit plate , les deux 
» verticales abaissées des deux zéniths seroient des paral- 
» lèles ; or , les deux villes étant éloignées l'une de l'autre 
» de 20,000 stades, et leurs zéniths étant séparés par un 
» arc de 24**» o** '^^ ^^ quinzième partie de la circonfé- 
» rence , il est clair que l'éloignement du Dragon et du 
» Cancer, dans le ciel, seroit également de 20,000 stades: 
» il en résulte que la circonférence du ciel seroit de 20,000 
» stades x 15 = 300,000 stades ; mais cela ne sauroit 
'» être, puisque la terre, qui n'est qu'un point dans le ciel, 
» a 250,000 stades de tour à elle seule.» 

D'après cela , il est certain que la seule mesure de la 
terre dont il soit ici question , est celle de 2 5 0,000 stades ; 
l'autre, celle de 300,000, n'exprime que la grandeur qu'il 
faudroit supposer au ciel , dans le cas où la terre seroit 



3IO MÉMOIRLS DE LACADÉMIE 

plate, les donntes indiijuces par Cicoinèdeciant d'ailleurs 
supposées exactes. C'est un nombre amène par le hasard : 
car de toutes ces données il n'en est qu'une seule de juste; 
encore en a-t-on fait un usage étrange. Ces données, les 
voici : 

I ." Lysimachiaet Syénésont situées soi» le mîme méri- 
dien; 2." la tîte du Dragon est au zénith de la première de 
ces deux villes; 3." le Cancer est au zénith de la deuxième; 
4.'' le Cancer et la tète du Dragon sont éloignes l'un de 
l'autre de la quinzième partie de la circonférence, ou de 
z4° ', y" Lysimachia et Syénésont à 20,000 stades l'une 
de l'autre. Examinons toutes ces données l'une après l'autre: 
nous verrons , 

I . Que Lysimachia et Syéné ne sont pas sous le même 
méridien ; l'écart de longitude est de plus de 6 degrés : 
mais cette erreur appartient encore à Eratosthène et à 
Hipparque, qui pla(,oient sous le même méridien Syéné, 
Ci^»///«, o.' Alexandrie et l'Hellespont. 
'!I°alj]<f! tM -'''' Qi'e 1^ i<^te du Dragon n'est pas au zénith de Ly- 
^''' simachia. Cléomède ne s'aperçoit pas qu'il ebt en contra- 

diction avec lui-même, puisqu'il a dit ailleurs, d'après 
Àrjii Phana Aratus , que , pour le climat de la Grèce, la tète du 
"""Î'M. ' "^ Dragon limite le cercle arcticjue (i) en touchant à l'ho- 
rizon, ce qui est très-juste; car, au temps d'Aratus, y 
du Dragon avoit 51° 48' ^o" de déclinaison boréale: 
cette étoile ne se couchoit donc point pour les lieux situés 
à 38° II' 20", ni même pour ceux dont la latitude n'ctoit 



(.'; 



(1) Ka< au TÎrer itr Tfn'ni a-ti fjJk- 
nuCi^aU T^( OfKTtt lctt,ù( li Evrn«r 



(Cleomcd. pag. 22.) 



Jiokg. 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 31. 
que de 3 7° 28', à cause de la réfraction ; et c'est sans doute 
pour cela qu'Hipparque ne l'a placc'e, dans son commen- 
taire sur Aratus , qu'à ^7° du pôle. Quand Cléomède Hippsnh. ad 
dit ensuite que y du Dragon passe au zénith de Lysima- p^?. 102 Vr 
chia, il tombe dans une e'vidente contradiction, et tait 
une lourde bcxiie; il faudroit pour cela que la latitude 
de Lysimachia fut de 51° environ. 

3.° L'inter\'alle entre y du Dragon et le Cancer, cest- 
à-dire, le tropique, n'est point de 24°, ou de la quinzième 
partie de la circonférence, comme il le prétend : cet in- 
tervalle est de 27° 57' 20', ou de 28", en partant de 
l'obliquité supposée de 23° 51' 20". 

4.° Enfin la distance de Syéné à Lysimachia est, non 
pas de 24°, mais de \6° 4°' environ. Elle n'est pas non 
plus de 20,000 stades ; Cléomède se contredit encore: 
dans un autre endroit, il met 10,000 stades entre IHel- 
lespont et Alexandrie (i) ; en ajoutant 5000 stades pour 
la distance de Syéné à Alexandrie, on a i 5,000 stades, et 
non pas 20,000, entre Syéné et l'Hellespont. 

Y a-t-il rien de plus étrange que l'assemblage de tant 
de données fausses et contradictoires! J'ai dit qu'une seule 
de ces données est exacte ; c'est la prétendue mesure iti- 
néraire de 20,000 stades entre Lvsimachia et Svéné, 
villes supposées placées, l'une sous le Cancer, l'autre sous 
la tête du Dragon. On voit encore ici une trace des idées 
d'Eratosthène. 

L'étoile y du Dragon avoit, comme je l'ai dit, 51° 48' 
40 de déclinaison boréale. Cette étoile s'élevoit donc au 

(l) i.-xfi Tn ■miaïu^taoi iinr ârnAti- ' lav^xici tîç 'E»,«Vaiî"a/. ( Cieomed. 



312 MEMOIRES DE L'ACADEMIE 

•Zenith d'un lieu situe vers 5 1''4^ 4o ^e latitude, consc- 
quemment situe à 28*^ environ de Syéné. Cet arc étoit 
évalué à 20,000 stades : or 20,000 stades de 700 au 
degré représentent 28° 34'; ou bien 28° valent ip,6oo 
de ces stades; en nombre rond, 20,000 stades. 

Jl resuite de ce rapprochement, que les 20,000 stades 
de Cléomède (ou plus exactement 19,600) ne sont autre 
chose que la traduction en stades de 700, de l'arc de 
latitude compris entre le tropique et le zénith de 5 i" 4^ 
de latitude. 

C'est cette traduction que Cléomède, ou plutôt le cos- 
mologue qu'il a copié, prend pour une distance itinéraire: 
erreur analogue à celle qu'il a faite en parlant de la me- 
sure d'Eratosthèiie. 

Au reste, les conclusions que je tire de l'examen du 
second passage de Cléomède, se réduisent à ceci : i." il 
n'y est nullement question d'une mesure de la terre, comme 
on l'avoit cru ; 2." le nombre de 300,000 stades, dont 
parle ici Cléomède, n'a rien de commun avec la mesure 
dont parle Archimède avant Ératosthène , que les Chal- 
déens connoissoient , qui a été employée par les anciens 
dans des évalutions de distances auxquelles Eratosthène 
lui-mcîme n'arien compris. Conséquemment, cette mesure, 
comme la précédente, n'est point le résultat d'opérations 
quelconques qui auroient été faites dans l'école d'Alexan- 
drie. 



SECTION 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES- LETTRES. 313 
SECTION CINQ,UIÈME. 
Des deux A'îeswes de la Terre attribuées à Pos'idimïus. 

Ces deux mesures nous sont connues , l'une par 
CIcomède , l'autre par Strabon. Voici comment s'exprime 
le premier : 

^y\a\^ (nooT/J^a'noç^ i^Tra Posiclonius dit que Rhodes et Ckomcd.p.si 

TU ctwTO fxi(nnfA.Ç,fii\Où xeTcÔa^ Alexandrie sont placées sous fe " '^' 

'PÔShv JCûtf 'AAe^co/jyeicu! .... même méridien. L'intervalle des 

KaJj Tt S)aiçy\/uoi to /^evaçù t deux villes passe pour être de 

TTOÀgav , 7nV7a.K-«ryiXiUV çw.- 5000 stades ; supposons que 

Sicùv elvctf J^oxfr KOf virvx.ei- cela soit ainsi. Les méridiens 

c3a »7W$ è'^Ê/V. E/jJ J^e :0) TTOV- sont de grands cercles , puisque, 

T^ç 01 fJiia-riiJiÇ,fii\o\ tS'v ixîyi- décrits par les pôles du monde, 

ç&iy cà' JcooyUû) jcu'x-Aav, ël<; Svo iis le coupent en deux parties 

iW Tî/;W0VTEç cLViiv, Koùf Sloi T égales, 

T»7Zi)V Tî/vDV ifTWç ê';)(^£Ji' Cela posé , Posidonius divise 

tjTTBJa/^VùJV, éçri^ ô XIofTElcf «'- ensuite le zodiaque en 4^ par- 

vioç JUOV 'oVTZt Tî'v ^ùJcTlctJWV TOi^ ties , dont 4 dans chaque signe : 

IJi,e(rTnfxQpivo7i, gTTEi x-o^ cttJTî^i; or le zodiaque est égal au mé- 

etç ^0 ïaa. Ti^fi Ti]/ Mojxov , ridien , puisqu'il partage aussi 

6/4 OX.TO' icoLf TiojiLcc/iyjiWcx. le monde en deux parts égales. 

"Av -ntvvv xa] SU 'Po J^y Si donc on divise le méridien 

)tûL( 'AM^cLvJ^sico; fXta-t\u.Ç,ÇJ-- qui passe par Syéné et Alexan- 

*04, tic, TO a.d'm. to («<fictx2; drie en 48 parties, comme le 

Tome VI. R» 



3'4 



MÉMOIRES DE L'ACADEMIE 



zodiaque , chacune sera égale h noJztç^MVTO. Kctf ox.Tto ^«pn 

celles qui divisent ce dernier cflst//)gc5f, îW y/vÊ.fiti «tûr» va 

cercle. T/jLr.pi^rcx. TDK fnrC^eipy^évoH 

TBU ^cùSioLy.'S TfÂ.ri/jjxciv. 

Posidonius continue. Il dit 'E^rç CpJioîv o HomS^uiioç 

que Canope est une étoile très- OTt Kct'vwCoç JtacAtf^uevo^ ctçitp 

f f y ^ 

brillante, située au midi , vers le .;\3tu.(i3TC97a'n)4 êçi 'ûTÇ^'i /aê- 

tiinon du vaisseau Argo ; que ce (pt /jlQçJloui , càc, èva to tttjJccA/Cij 

n'est qu'à Rhodes que l'on com- tw4 'i^p'îJç '^PX^^ "^^ 

mence à l'apercevoir: elle s'y of^crjzu iy'PoS'ùf ;\aii/xQa.v£l, 

montre h. l'horizon , et se couche ko^ o(p3eU êttï Ttv o'^i^oi'TOç, 

tout aussitôt, emportée par la evdéo)^ xjltk T)Jv ç-^(pnv Too 

révolution du monde. xSffjxov ){si7a.S\}el ctf (i)- 

Lorsqu'après avoir navigué , 'O-rroTa.}/ Si tbu^ ctTra 'PôSbv 

à partir de Rhodes, l'espace de dç' AAè^di\$fiiaui -Tavnx.y.ia-^i- 

5000 stades, on est arrivé à a/ok$ ça cTj ou<; /jcc 'TrXewo^'nç, 

Alexandrie,on trouve que l'étoile cvc 'AAe^c(.Vc/)oe/ût, ^vùJ//«^, 

de Canope, parvenue juste au mi- evcia-xPict^ olçti/' WT7)4 o^j/o^ 

lieu du ciel, s'élève au-dessus de eL7rÊ;^c«)V T? ôp/^cvTBç, ÊTrtiJ^àv 

l'horizon, du quart d'un signe ou ^x/^jf^^f^ /x,e<rf£5tv>;cnf, -nrct^- 



de la quarante-huitième partie du 
zodiaque. Nécessairement l'arc 
du méridien céleste, correspon- 
dant h la distance des deux villes, 
est aussi la quarante-huitième 
partie de ce même méridien ; car 
cet arc est la mesure de i'inter 



çcv oyShoy T'Ai ZfiùSXmiC^. 'Avct- 
•yx» TcAtiv KOf 7B v7npxf(/Jie)/ov 
Too cLiJTT/U /xecrrfxQpivov T/x-îï- 

TK^O 'PoJ^ot; >^ 'AAE^(^o<y)oe/*ç, 



valle qui existe entre l'horizon de -nora^xoçôv »ta^ iy^ov ixé- 
Rhodes et celui d'Alexandrie. d^^ «-«^"^«^ elvcq • /ict 7^, iw-n 



( I ) KiK Tir KcaoCer fxmwn ^eunSeii , 
â^yLT^ioM /* u-irip TU (Je/^cfTB •rzDtfm. 



/l' o» 'Véiu iraçfL^ùfm -nr o'et'^orw, 
Ka'ht-np >>«y( ncffinfaVicf. ( l'roclus, /« 
Tiiiuvum j p. 2/y' , cd liiisil.) 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES- LETTRES. 315 

KA( 7BV ÔPlloVm T 'PoJ^WV, TOI» 

'EtteI cSv T^roi Tixr.y.cL-n -ni Or, puisque l'arc correspou- 
tyTnJXÉ/Vevov t?^ >^$ y^ee^^, dant du méridien terrestre ;;<2jje 
mV7ay.<<r;:^iA/'a)v çrt«fi«v gTvct^ pour être de 5000 stades, le plus 

ibx^r K^^ «TO$ ^aeVç'^ ê"'^^ "'"'^^^ '^'^ '''' '^^''''^ '^'■''' "^^ 

KtiicAoç T^^ yîÏ4 gt5/)/<r3CÉr«^ }xm- ^40,000 stades , si toutefois la 

çj.lS^m rnaJvipo>v ko] ihcaiv, distance est bien de 5000 stades; 

lA^ Zaïv 0/ ctT^ 'Po>K TTiVTa- s'^o" J'-' circonférence sera pro- 

„,'i,., . ^,' A^ .,J ,^«oV portionnée à cette distance, 

^ ' _ '^ t\. ' auelle qu'elle soit. 

D'après ces détails, il seroit évident que le stade de 
240,000 à la circonférence a été conclu par Posidonius 
d'une combinaison dont il étoit l'auteur : dès -lors ce 
stade ne sauroit être plus ancien que cet auteur. Cepen- 
dant M. Gossellin a fait voir que trois des principales Recherches, 
mesures de l'Inde, selon Patrocie, sont exprimées dans ce ,^\_ 
module. 

Et, comme il est impossible qu'un stade employé deux GossflUn, Me- 
cent trente ans avant Posidonius soit de iinventionde ce j,_2i; -ctcùim 
philosophe, il est naturel de douter du récit de Cléomède. " ''"-f'^S- '• 

II est assez remarquable que parmi les faits rapportés 
par ce .compilateur on ne trouve qu'une notion juste, 
combinée avec plusieurs données que Posidonius savoit 
être fausses. 

Il suppose, d'après Cléomède, que la différence entre 
les parallèles de Rhodes et d'Alexandrie est de la quarante- 
huitième partie du méridien , ou de 7° 30'; tandis que la 
différence réelle n'est que de 5° 16', ou de la soixante- 



51(5 MK.MOlKLi) L)L L' ACADEMIE 

luiiticine p;irtie du cercle entier. Les latitudes de Rhodes 
et d'Alexandrie ttoient alors parfaitement connues parles 
travaux d'tratosthcne et d'Hipparque : il est donc im- 
possible (jue Posidonius , qui vivoit à Rhodes , ait cru 
l'intervalle en latitude des i.\uu\ lieux plus grand de 2" -j- 
qu'il ne l'est réellement. Sur quoi Posidonius établissoit- 
il cette opinion ! sur ce (juc l'ctoile de Canope parois- 
soit à Rhodes précisément dans l'horizon , et s'élevoit à 
Alexandrie de la quarante-huitième partie du méridien: 
or cette donnée est tort exacte. L'étoile de Canope avoit, 
du temps de Posidonius, 51° i 8' de déclinaison australe; 
elle ctoit donc visible jusqu'à 38° 4^' <Je latitude nord : 
ainsi sa hauteur vraie, au méridien d'Alexandrie, ctoit de 
( 3 8° 4- — 3 '° 12) 7"^ 30'; en y ajoutant la réfraction, on 
a, pour la hauteur apparente de Canope, 7° j6' 40 . Posi- 
donius la supposoitde 7" 30'; détermination assez juste, et 
d'autant plus remarquable, qu'elle donnoit la position de 
l'ctoile, corrii^ée de la rétraction : mais c'est sans doute un 
pur effet du hasard, puisque les anciens, avant Ptolcmée, 
ne paroissent jamais avoir soupçonné l'effet de la refrac- 
tion sur la hauteur des astres. Cette détermination est plus 
ancienne que Posidonius : non-seulement elle existe dans 

c<mix. y. z , Géminus,qui vivoit quelque temps auparavant, maison la 
trouve dans le commentaire d'Hipparque sur Aratus. Cet 

l'(i.u>. Uraiio- astronome dit«iue l'étoile de Canope est à 38" 30 ilu pôle 

teg. .mctar. Il, i i • « i ^ 

t.>p. II. p. yy, austral, et (|uelle ctoit trcs-visibie a Atncncs et sur-tout 
'"i/. . , à Rhodes. Or, si de î8° îo' vous retranchez la latitude 

Hifp. tu Ar/it. J ■> 

/, 1. -•'■• />. /;6 d'Alexandrie selon les anciens, savoir, 31", vous aurez, 
pour la hauteur de Canope au méridien de cette ville, juste 
•j" 30' : d'où l'on voit clairement que cette observation, 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 317 
dans le commentaire d'Hipparqiie , n'est autre chose que 
le résultat de l'addition de 3 i ° , latitude d'Alexandrie , avec 
7° 30', hauteur vraie de Canope au parallèle de cette 
ville. Mais, comme on s'accorde à dire que le commen- 
taire sur Aratus est de la jeunesse d'Hipparque, et qu'il fut 
rédige avant que cet astronome vînt s'établir à Rhodes 
et se rendît à Alexandrie , il s'ensuit que ces deux don- 
nées, savoir, la hauteur de Canope, de 7° 30', et la lati- 
tude d'Alexandrie, sont des déterminations plus anciennes 
qu'Hipparque, et remontent, soit à Ératosthène, soit à 
quelque autre astronome. Cette conséquence, à laquelle 
il paroît difficile de se soustraire, nous amène encore une 
fois, par une route différente, mais sûre, à l'idée qui a 
déjà résulté des faits rapportés précédemment, c'est-à-dire 
qu'Hipparque, qui a fait extrêmement peu d'observations 
à Alexandrie, n'a point observé la latitude de cette ville, 
et s'est conformé, siu- ce point comme sur la mesure de 
l'obliquité, à l'opinion reçue long-temps avant lui. 

Quoi qu'il en soit , on voit que des deux données sur les- 
quelles repose le calcul qu'on attribue à Posidonius, l'une 
est assez juste, savoir, la hauteur de Canope à Alexandrie; 
l'autre est fausse , savoir, la hauteur de la même étoile à 
Rliodes. En effet, la ville de Rhodes est à 36° 26' de lati- 
tude ; Canope s'élevoit donc à l'horizon de cette ville de 
2" 50 , ou d'environ 3", et elle devoit rester sur l'horizon 
plus de quatre heures. Mais à qui persuîidera-t-on que Po- 
sidonius , qui séjournoit et observoit à Rhodes , ait cru, 
comme le prétend Cléomède, que la hauteur de Canope y 
étoit nulle , et que cette étoile ne restoit sur l'horizon qu'un 
instant! c'est néanmoins cette donnée, dont le philosophe 



^i8 MKMOIRES DE L'ACADEMIE 

stoïcien devoit coniioître toute la fausseté, qui constitiie 
la base principale du calcul cjue lui attribue Clcomède. 
Faites-y le moindre chani:fement , et le rc'sultat ne sera 
plus le mcme : on ne trouvera plus, pour la circonfcrence 
du globe, 240'000 stades, c'est-à-dire le produit de 5000 
par 48. 

Dès- lors il n'y a plus qite trois suppositions à former 
sur l'origine de cette donnée, fondement unique du calcul: 
ou c'est une erreur, ou c'est un mensonge, ou c'est une 
hypothèse que Posidonius a faite sans prétendre tromper 
personne. 

i.° Ce n'est point une erreur, puisqu'il est de toute im- 
possibilité que Posidonius ait vu l'étoile de Canope juste 
à l'horizon de Rhodes, et qu'il ait cru que son apparition 
n'étoit qu'instantanée , comme le dit Cléomède , tandis 
que cette étoile s'élevoit réellement à une hauteur égale 
à cinq fois le diamètre du soleil, et restoit visible pendant 
quatre heures vingt minutes ou quatre heures et demie, 
à cause de la réfraction. 

2.° Ce seroit donc un mensonge, à l'aide ducjiul il au- 

roit arrangé les faits de manière à retrouver une ancienne 

mesure de la terre , dont il se seroit attribué faussement 

Oier. Tutcui. l'honneur : mais cette idée répugne au caractère de Posi- 

Quttitifn. III, , 

f.ùi. donius, stoïcien outre. 

3." Reste donc la troisième supposition : plusieurs faits 
vont établir que c'est la seule vraie. 

Il faut rappeler ici, i ." que, selon Ératosthène, cité 
par Strabon, on connoissoit trois estimations de la distance 
d'Alexandrie à Rhodes : deux nautiques, c'est-à-dire, re- 
posant sur l'estime des marins , et conséquemment fort 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 319 
incertaines ; l'une de 4000 , l'autre dei5a>:ob stades. Cette 
dernière est précisément celle dont s'est servi Posidonius; 
et, d'après les paroles de CJéoraède, ce philosophe savoit 
bien que c'étoit une évaluation donnée par les marins. La 
troisième, celle de 3750 stades, résultoit d'observations 
gnomoniques faites à Rhodes, et dont Ératosthène avoit 
conclu un arc de 5° 21' 17", traduit par lui dans un 
nombre de 3750 stades , de même qu'il avoit traduit en 
stades l'arc de latitude entre Alexandrie et Syéné. 

2.°' Que Posidonius, selon Strabon , supposoit à la 
circonférence du globe 180,000 stades ; ce qui est bien 
différent des 240,000 stades qui résultent de l'opération 
décrite par Ciéomède. M. Gossellin a fait voir que l'une et 
l'autre proviennent de la combinaison de la même donnée 
astronomique avec les deux mesures itinéraires de 5000 
et de 3750 stades : cette donnée est, comme on l'a vu, 
que l'arc intercepté entre Alexandi'ie et Rhodes est de ^p^- 
du méridien iir: 7" 30'. Si l'on prend les 5000 stades de 
distance itinéraire, la circonférence devient 5000 x 48, 
:=: 240,000 stades : si l'on pfend, au contraire, celle de 
3750 stades, on a, pour la circonférence, 3750 x 48::=: 
180,000 stades. 

En combinant donc Strabon avec Ciéomède, on voit 
que Posidonius, par le seul changement de la mesure de 
l'intervall» terrestre, étoit arrivé à deux déterminations 
de la grandeur de la terre, très-différentes l'une de l'autre. 
Mais ce seroit supposer Posidonius bien ignorant et bien 
mauvais raisonneur , que de croire qu'il ait pu faire le 
moindre fond sur deux résultats contradictoires, variables 
avec les mesures hypothétiques d'où ils étoient conclus , et 



3ïq MÉMOIRES DE LACADÉMIE 

fondes sur un fait nitronomicjue qu'il savoit ctre inexact. 
Ce qui contribue encore à le prouver, ce sont les ex- 
pressions mcines de Cltomède, qui annoncent par-tout le 
doute et l'incertitude. «L'intervalle des deux villes passe , 
n dit-il ► pour être de 5000'stades: supposons que cela soit 
•» ainsi. Alors &c. » Dans un autre endroit : « Puisque la 
" distance passe pour être de 5000 stades, » Enfin , en 
terminant, il dit: «Le grand cercle sera donc de 240.00° 
" stades, si toute/ois il y ii bien réellcmcut 5000 stades jusr 
" qu'à Rhodes; autrement la circonicrence du grand cercle 
» sera proportionnée à la distance quelconque qui sépare 
" Rhodes d'Alexandrie. » 

Si Cléomcde, qui n'avoit point d'idées à lui, et qui, 
dans toutes ces matières, ne voyoit que par les yeux des 
autres, a employé de semblables tournures, c'est que les 
résultats qu'il rapporte étoient présentés sous forme d'hy- 
pothèse par Posidonius. D'après les expressions dont il 
se sert, on voit clairement que Posidonius donnoit tout 
cela comme des suppositions, d'où résultoit une consé- 
quence hypothétique, variole selon la mesure itinéraire 
qu'on vouloit employer : choisissoit-on celle de 5000 stades, 
on avoit 240,000 stades pcnir la circonférence ; prenoit- 
on celle de 3750. on avoit 180,000 stades. 

En pesant donc bien ces trois faits, 1 ." Posidonius s*èst 
servi d'une donnée astronomique qu'il savoit fausse ; 2.' il 
a employé deux mesures itinéraires, qu'il donne pour in- 
certaines et hypothéti(jues ; 3.° il a trouvé par ce moyen 
deux mesures de la terre, dont l'une se retrouve dans des 
évaluations de distances données par des auteurs plus an- 
ciens que ce philosophe, et l'autre a été employée exclu- 



sivement 



DFS INSCRIPTIONS ET BELLIS-LETTRES. 311 
sivement par le géographe Marin de Tyr, comme une 
mesure gcncralement placée parmi les plus exactes ; et 
Marin en auroit jugé autrement, si elle ne lui avoit été 
connue que par la prétendue opération de Posidonius : 
en pesant, dis-je, ces trois faits, on est conduit à penser 
que Posidonius n'a point du tout prétendu donner deux 
mesures de la terre ; qu'il a voulu simplement expliquer 
le moyen de connoître la grandeur de la terre ; et qu'il 
a pris des exemples hypothétiques , afin de rendre son 
explication plus claire : de sorte qu'en conservant toutes 
les données que nous a transmises Cléomède , sans en 
saisir ni l'esprit ni l'ensemble , en y intercalant les idées 
intermédiaires qui servoient à les lier , d'après la nature 
même de ces données, on voit que Posidonius a dû pré- 
senter ainsi son explication : » Pour se faire une idée de 
» la grandeur de la terre, il faudroit mesurer un arc du 
» méridien, et multiplier cet arc autant de fois qu'il seroit 
» contenu dans le cercle entier; et c'est ainsi qu'on a trouvé 
»> deux mesures de la terre, dont il est souvent question: 
» l'une donne au globe 240,000 stades de tour ; l'autre 
>' lui en donne 180,000. Montrons comment on pourroit 
» arriver au même résultat par diverses hypothèses. L'étoile 
» de Canope s'élève de :^ de la circonférence à l'horizon 
» d'Alexandrie : supposons, ce qui n'est pas vrai, mais 
» PEU IMPORTE, qu'elle soit juste dans l'horizon à Rhodes; 
•■■> nous en conclurons qu'il y a ^ du méridien compris 
» entre les deux villes. Maintenant, la distance itinéraire 
» de ces villes est, selon les uns, de 5000 stades ; selon 
» d'autres, de 4ooo ; selon Eratosthène, de 3750 : pre- 
" NONS PAU HYPOTHÈSE la première et la dernière ; mul- 

TOME VI. S^ 



312 MEMOIRES DE L'ACADÉMIE 

»• tiplions l'une et l'autre par le incnie nombre 48 . et nous 
•» aurons 240,000 et i 80,000 stades : mais il est clair que 
■> ces nombres seroieiit dilfcrens, si nous changions les 
•> données hypothltiques que nous avons choisies. >» 
Telle est la manicre dont Posidonius a dû, selon nous, 
présenter ses idées. Si l'on se refusoit à admettre notre ex- 
plication, (jui présente l'avantage de rendre raison de tous 
les faits , sans compromettre le caractère de Posidonius, 
cela ne feroit rien au fond de la question : car on seroit 
alors contraint de revenir à la deuxième supposition , et 
de dire que ce philosoplie a exprès arrangé le fait astio- 
noniique pour s'attribuer l'honneur de la mesure ; et , 
dans l'un comme dans l'autre cas, il faudra bien admettre 
que les deux mesures de 240,000 et de 180,000 stades 
sont d'une époque antérieure à cet arrangement , quel 
qu'ait été le motif de Posidonius. 

Dans le cours du Mémoire , j ai présenté le résultat île 
chaque section en particidier : il ne me reste donc pluscju'à 
présenter les conclusions générales qui se tirent de l'en- 
semble. Les anciens nous ont conservé le souvenir de 
cinq estimations de la grandeur de la terre, explicitement 
intliquées : i." celle de 4oO|000 stades, transmise par 
Aristote; 2.° celle de 300,000 stades , dont parle Archi- 
>ncde , et que les Chaldéens connoissoient (ces deux pre- 
mières n'ont évidemment rien de commun avec l'école 
d'Alevandrie) ; 3.'' la mesure de 252,000 stades, attri- 
buée à Eratoslhène, mais (jui existoit avant lui ; 4-" celles 
de 240,000 et de i So.ooo stades attribuées à Posidonius, 
et dont il fiait porter le même jugement. 



"5 *> ■» 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES. 

D'une autre part, il est prouvé que, depuis l'établisse- 
ment de l'école d'Alexandrie, on n'a rien fait qui ressemble 
à une mesure d'un arc du méridien , laquelle se compose 
nécessairement de deux opérations, l'une astronomique, 
l'autre géodésique ; car Ératosthène n'a fait que l'une des 
deux , et Posidonius n'a fait ni l'une ni l'autre. 

Les diverses déterminations de la grandeur de la terre, 
justes ou non , ce qui n'importe en rien à la question 
que je traite, sont donc plus anciennes que cette école 
fameuse : elle en a adopté quelques-unes dans le dévelop- 
pement de divers systèmes géographiques , mais sans 
prendre aucun soin pour en vérifier l'exactitude. Or, 
comme une opinion quelconque sur la grandeur de la terre 
suppose nécessairement aussi une opération quelconque qui 
lui sert de fondement , il est clair qu'antérieurement à 
l'école d'Alexandrie il avoit été fait une ou plusieurs ten- 
tatives , plus ou moins heureuses , soit en Asie, soit en 
Egypte, pour connoître la grandeur du globe. 



SMj 



5 24 MÎ.MOIRrS DE L'ACADi.MIE 

MÉMOIRE 

SUR LLS ORIGINES 

PLUS ANCIENNES VILLES DE L'ESPAGNE: 
Par m.' L. PETIT-RADEL. 



Lu le »i Juin L, A domination des Carthaginois et des Romains a-t-elle 
'^'^' anéanti tout moyen de leconnoître distinctement les ori- 

gines des villes fondées par les Ibères ou par les Celtes , 
prédécesseurs des Carthaginois dans la possession de l'Es- 
pagne ! et cette contrée n'auroit-elle conservé d'autres 
traces de ces origines que les dénominations générales de 
Cclli<]iie , (Mhc'ric et de Ccltiln'rlc , dont la première ne se 
lit plus qu'à l'extrémité occidentale de cette contrée, dans 
/Î''t't5^!; "OS cartes de géographie ancienne ! 
'•;"r-' ^'- i' On nourroit croire, en effet, que toute autre marque 

;.; : / :p.ign,is. En ' ' l 1 1 < 

/. / •. //y/, distinctive des établissemens des Celtes et des ibcres seroit 

.'i^Tu/w- abolie sur ces cartes, quand on voit que, dans les recherches 

\„J'JZJ',ja, qui ont précédé ou suivi celles-ci, les savans n'ont tire de 

0-c. MiAfid. t,-i„t tl'anciens noms comparés que des inductions vagues 

/:,■''■.■,•, Dni- ou purcinent étymologiques, et qu'ils ont négligé tous de 

.,' relever les rapports historiques que ces noms, considérés 

f -, dhalut. séparément, doivent avoir eus avec les deux peuples (jui 

aiiiq. mtntiortt. ont été les auteurs d'une civilisation antérieure aux con- 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 325 
quêtes des Carthaginois et des Romains. On s'est égaré sur- 
tout en cherchant ce que pouvoient signifier les noms de 
lieux, quand il ne s'agissoit que de constater littéralement 
les homonymies , et de remonter par d'autres moyens à 
leur origine distincte. 

Je ne me suis pas dissimulé qu'une tentative en ce genre 
est difficile : car à quel caractère croira-t-on pouvc ir dis- 
tinguer les établissemens des Celtes en Espagne d'avec 
ceux des Ibères î et comment ces caractères peuvent -ils 
indiquer les contrées originaires de ces deux peuples ! On 
n'efi a point encore assigné qui ressortent de l'histoire, et 
j'ai cru en rencontrer quelques-uns de ce genre dans l'exa- 
men des dénominations locales, et particulièrement dans 
le rapport de leurs homonymies avec le petit nombre de 
témoignages historiques qui me paroissent devoir en diri- 
ger les conséquences. 

Strabon donne l'exemple de ce moyen de prouver les Strahjii.ix. 
origines , et justifie l'usage que les modernes peuvent en ^2y,'i/z,4s4: 
faire, parce que, de son temps comme du nôtre, il étoit '' ■^''''I'j?"- 
reconnu que les colonies avoient la coutume de transpor- 
ter sur les terres les plus éloignées les noms des régions , 
des fleuves , des peuples et des villes d'où elles étoient 
parties. N'avons-nous pas de même aussi couvert les côtes 
du nouveau monde de dénominations locales des diverses 
régions de la France, de l'Espagne et de l'Angleterre ! 

Appu}é de l'autorité de Strabon et des exemples les 
plus modernes , je vais commencer par l'examen des noms 
des villes Celtiques, et par discuter le caractère particulier 
qui dévoile leur origine Thrace ou lllyrienne. J'indiquerai 
ensuite les autres moyens de distingr.er l'origine Italique 



3 2^ MÉMOIRES DE L'ACADÉMIE 

ilim granJ nombre d'anciennes villes de l'Ibcrie propre- 
ment dite. Mais, avant de me livrera ces deux branchesde 
recherches, je dois les commencer chacune en rassemblant 
les vestiges interrompus des plus anciennes histoires, dont 
Aj</. Jisins- j*ai, je crois, assez justifie ailleurs l'authenticité, et tâcher 
^^'. I iTri '•">'■ ^'y découvrir les deux époques du passage des deux piiii- 
Ju •fouy,:m Rc- q\^^\ç^ colonics qui out apporté ces noms de lieux dans 
nos contrées. Tels sont l'objet et les deux divisions de ce 
Mémoire. 

PREMIÈRE SECTION. 

Origines Cciriijtics. 

La carte de l'ancienne Espagne, dégagée de tout ce qui 
ne paroît point appartenir aux premiers temps historiques 
de cette contrée, présente un grand nombre de dénomi- 
nations dans lesquelles tout lecteur attentif peut recon- 
noître, à des caractères plus ou moins apparens, quelles 
ont été les cités ou les villes fondées par les Celtes, et 
comment elles se distinguent de celles qui paroissent avoir 
eu pour auteurs d'autres peuples d'origine plus immédiate- 
ment Grecque. 

N'ayant jamais été cités parmi les navigateurs , les 

Celtes ne doivent être arrivés en Espagne que par terre. 

Strat. hi.iv. Strabon indique dans la Gaule Narbonnaise celui de leurs 

r^i". >7F. j^p^-jç^j chefs-lieux qu'il fait considérer comme l'origine 

du nom de Celt'ujue . que les Grecs étendirent sur toute 

A/./;.', yii, la Gaule. Il fait aussi remarquer d'autres Celtes dont le 

mélange avec les Thraces et les Illyriens nous explique 

comment la langue Celtique a dû garder un caractère de 



p^. foi 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 327 
conformité avec celle des Thraces, dans les dénomina- 
tions génériques de leurs villes. C'étoient là sans doute les 
Celtes de l'Adriatique , qui députèrent des ambassadeurs 
à Alexandre-Ie-Grand , et qui , probablement , n'étoient 'Smik m. iv, 
qu'une division des autres Celtes qui habitoient la Thés- P''^-^"-- 
protie sous le nom de Y^i?^iJoi , suivant Rhianus de Bénée, Ap. Stq>iuvi. 

I I TA ^ ^ ■ ■ j /^/ Bj'Z. hoc ueri. 

et auxquels auront aj^partenu les KgATOf voisnisues Lluioues, 
suivant Antoninus Liberalis. Pahl. iv. 

L'accord d'un des deux passages de Strabon que je 
viens de citer, et du fragment de généalogie que je rap- 
porterai bientôt, montre que la Thrace est la région 
originaire de toutes les divisions des Celtes, dont l'une 
parvint très-anciennement jusqu'au cap Domes-ness de 
la Courlande. Ce cap est d'autant plus judicieusement m. CosicUm, 

. T , , I r ' ( Ccosr. syst. a vu- 

considère, par un de nos savans confrères, comme le shivedaandais. 
promontoire Celtique dont parle Pline, qu'au commen- ':,!^' f',"f "/• 

I 1 r 1 i^i^, tabttl. XI. 

cernent du xvi/ siècle encore , un historien de ce pays AlmihiaàAU- 
y faisoit remarquer les usages païens d'une tribu barbare ^^^^' /.^/^^r»-! 
qui prenoit le nom de Celthini. J'ai cru devoir consigner rcr.^<ript. 1. 1, 
ici cette remarque importante , et cependant échappée 
dans les recherches nombreuses qui ont été faites sur les 
antiquités Celtiques. 

Quand on voit Hérodote assigner pour situation aux ut-. 11, cup. 
Celtes de son temps les environs du lac de Constance, 
alors nommé lacus Brii^aiitinus , et en même temps l'extré- w. w iv , 
mité des côtes occidentales de l'Europe , ce qui indique 
l'Espagne, on conçoit aussi comment une division de ces 
peuples partant de l'IUyrie aura pu fixer sa première de- 
meure en Italie, passer de là dans la Gaule Narbonnaise , 
et fonder ensuite, à l'entrée de l'Espagne supérieure, les 



528 MÉMOIRES DE L'ACADÉMIE 

colonies Celtiques (jiii se seront propai^tîes sur ses côtes 

septentrionales et occidentales. 

Fcstiis , en nous conservant l'origine Ilivricnne des Pe- 

SiTiit. lik I. liiTiii , Strabon , en parlant des mim-citions lointaines des 
jMg.fi: XIII. ™ . ,. , . ," ,. . , ,, 

p.!^'. /.»>. J rcri, nous disposent a concevoir la direction de celles qui 

auront fait arriver, sousdiffcrcns noms spéciaux, plusieurs 
peuples Thraces dans nos contrées, et peut-^tre en Italie 
idtm , h!: y. ces Treii moines, si l'on en jugeoit d'après le nom ilu fleuve 
Trcriis , qui se réunit au Liris après avoir reçu la rivière 
de la CflSii. Parmi les migrations ultérieures de ces peuples, 
on doit en remarquer une dont la date est assez positive- 
ment déterminée dans l'histoire. 

Les Ombriens , nation des plus anciennes et des plus 

Pim.Hi>i.n.ii. considérables, étoient un peuple Gaulois, c'est-à-dire, 
ta. III . p. iji , ^ , , . , , • ' \ I r^ 

rtiii. ihrjuw. Celtique, suivant la nomenclature nsitce chez les Orecs. 

Ayant passé en Italie à wnç époque inconnue, ce peuple 

étoit en guerre contre les Aborigènes ses voisins, dès l'ar- 

Dui)i..hUk. rivée de la seconde colonie Pélasgique, qui eut lieu vers la 

Aniui. Kom.m. ,,., ,,. 1 l'-r-lllil 

liki . p.fg.,i. huitième génération avant la guerre de 1 roie. il dut donc 

exister une liaison nécessaire de causes et d'effets entre la 

migration des Ombriens chassés de leur territoire par les Pé- 

lasges , et les progrès par lesquels ces mîmes Pélasges , après 

A/. /'<;/. /'.//. avoir pris toutes leurs bourgades et Cortoiui leur capitale, 

parvinrent aux rivages occidentaux de l'Ombrie d'alors, 

pour y fonder, entre autres , Sdturn'iii , dont les remparts 

primitifs subsistent encore, ainsi (pic ceux de Co.ui , sous 

les mêmes noms. Que sera donc devenu le peuple expulsé! 

Aucune autre migration d'un peuple Celte ne se trou- 

r/M. /.*. ;//, vant datée dans l'histoire, il doit paroitre que ceux qu'on 

^ '^'' n'avoit surnommés Onihricns que par épithète , furent aussi 

le 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES- LETTRES. 329 
le même peuple qui s'ctoit établi sur le territoire de Nar- 
bonne sous la dcnomination spéciale d'Uiiibranici , et le 
même, par conséquent, que les Grecs dont parle Strabon , 
désignèrent dans la suite sous le simple nom générique 
de Celtes, puisque deux traditions différentes ont fait coïn- 
cider au même territoire deux noms qui s'identifient par 
leur rapport. II est donc très -vraisemblable que les colo- 
nies de ces Celtes, parties de ce premier chef-lieu connu, 
et pénétrant dans les terres , auront laissé par toutes les 
Gaules, l'Espagne, l'Angleterre, ces témoignages plus ou 
moins uniformes de nomenclature locale, qui rappellent 
encore leur origine et leur langue Thrace, et qui nous 
sont restés , pour ainsi dire, comme les monumens de 
notre plus ancienne topographie. 

Dans rénumération des peuples qui entrèrent les pre- 
miers en Espagne, Varron nomme successivement les ApudPUn.dK 
Ibères, les Persa , les Phéniciens, les Celtes, les Cartha- "''P"S'J7- 
ginois. On ne sait si Varron a voulu observer l'ordre exact 
des temps dans cette énumération. L'origine des Ibères et 
des Pers^ est l'objet d'une opinion qu'il n'est pas en- 
core à propos de produire : les Phéniciens ont dû com- 
mercer de tout temps avec Gades; et leur origine est 
d'ailleurs si bien connue, que je dois ici me borner à dé- 
velopper, celle des Celtes, qu'Appien firt remonter à la myric.f.i. 
Thrace par le témoignage d'un fragment des généalogies 
royales de cette contrée , que cqX. auteur nous a conservé. 

L'Illyrie, dit-il, reçut son nom d'Illyrius , fils de Poly- 

phème , Cyclope , et de Galatée , qui avoient eu deux 

autres fils, Celta et Gala. Appien ajoute que ces trois 

conducteurs de colonies étoient partis d'une région qu'on 

Tome VI. X» 



3}o MÉMOIRES DE L'ACADÉMIE 

appelolt Sict'lie , et qu'ils clonncrent leurs noms aux Ilfy- 
Ut.x[^.p il. riens, aux Galates et aux Celtes. Ammien Marcellin con- 
lirme indirectement cette gcnculogie, en citant une tradition 
analogue à la prcccdeiite, et qu'on lisoit dans les Extraits 
de Timagcne, auteur estime pour avoir rassemble avec 
discernement beaucoup de traditions cparses dans les an- 
ciennes histoires. Ces laits sont d'accord avec d'autres 
exemples de la plus haute antiquité. 

La région appelée Sicéiic par Appien ne peut avoir été 
la Sicile île nos temps : car il faudroit alors comprendre 
les Celtes parmi les anciens peuples navigateurs; ce que 
ne permet pas le silence absolu de l'antiquité, qui ne leur 
attribue aucun trajet de mer. 11 laut donc que la région d'où 
partirent les trois conducteurs de colonies dont Appien 
Cl. PtoUm. parle , ait été cette partie de l'Illyrie où Ptolémée plaçoit 
fj AÏÀ^M. ''^' i"i peuple nommé Siculiota. C'est de là, suivant la judi- 
cieuse conjecture de Fréret , qu'étoient partis les Sicules 
Acéid.^t ins- qui se fixèrent d'abord en Italie , et (lui , s'étanl ensuite 

tnrl.t.XrjlI, ' 1 -T ■ 1 ■ • .1 

Hia.pag.p^. traifsportcs dans 1 île de jrt/huriû, lui imposèrent le nom 
de Sici/t' qu'elle a toujours gardé. 

Les Ombriens ayant été obligés de passer aussi d'Italie 
sur d'autres terres à l'époque de la huitième génération avant 
la guerre de Troie, s'il est probable qu'ils se soient fixés 
d'abord dans la Gaule Narbonnaise , et qu'ils aient étendu 
de là, comme je l'ai dit, leurs colonies sur toute la côte 
septentrionale de l'Espagne , leur origine Thrace étant 
prouvée par celle du conducteur des premiers Celtes cités, 
c'est donc dans leurs rapports avec la langue Thrace que 
l'on doit chercher à discerner quelles sont les dénomina- 
tions Celti(juesdes villes de l'Espagne. 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES- LETTRES. 331 
Il est d'abord très-vraisemblahle que l'uniformité qui 
rè^ne dans l'affixe terminal des noms de la plupart des 
villes des régions Celtiques de cette contrée, appartient à 
la période ancienne des colonies successives qu'elle a re- 
çues; car, à l'exception de Segobrigû , ville de la Celtibérie , PioUm.i'ag./i^. 
dont le nom paroît indiquer la réunion effectuée des Celtes 
et des Ibères , toutes les villes dont le nom est terminé par 
l'affixe hrigû , sont rangées suivant la direction naturelle 
du progrès des colonies Celtiques , et aucune autre que 
Segohriga ne se trouve dans la région maritime qui cons- 
titue ribérie proprement dite , d'après le témoignage des 
auteurs qui l'étendent depuis la pointe orientale des Py- 
rénées jusqu'à Gades. 

L'uniformité qui rè^ne dans ces affixes nominaux, est %'/./«. Hh 
nécessairement tres-ancienne en hspagne , puisque Nerto- j-. 4s. 
briga étoh citée par Appien comme une ville bien fortifiée, 
avant que les Romains en eussent fait le siège. Qiie pouvoit 
donc signifier l'affixe ùrigû, sinon ce que les Thraces, dont 
on a vu que les Celtes n'étoient qu'une division , avoient 
coutume d'exprimer par brici , affixe semblable qu'ils ajou- ^;W f/f;-,^. 

II .11 . . i> -NT- Bj^'z. vcrb. VLi- 

toient aux noms de leurs villes, ainsi que [attestent INi- ^fj^Q^a.. 
colas de Damas et Strabon ! Les Daces , suivant un même Sfat. i.vni, 
usage , terminoient leurs noms de ville en dava ; les p'Jem'lit.in, 
exemple^ en sont très-nombreux dans les Tables de Pto- '^'V- ^"'- -*"■ 
lémée , et il paroît que l'invasion de ce peuple a fait dis- 
paroître les dénominations terminées en brin, qui ne sont 
plus restées marquées, dans nos cartes , que sur les rivages 
du Pont-Euxin et de la Propontide. 

Il étoit bien reconnu des savans que brigti signifioit Am. Om. 

■ Il i r^i • / ■• £C • li!'- I, c.vil. 

ville , lorsque Cluvier prétendit que cet amxe ne pouvoit 



332 .Mj-.MOlKLS DE L'ACADEMIE 

signifier tju un poiu , parce cjue , disoit-il, les mots bridge 
et bnuk n'ont point d'autre sens dans les langues Anglaise 
et Germanique. C'est d'après cette opinion , adoptée par 
AntcH.m Au- Wesseling, que se fixent communément , mais à tort , les 

>iam, tJ. M'es, interprétations du mot briga dans les cas particuliers ou il 

'''^'"j/vi'"'' P^"f ^^^^ "^''^ d'avoir égard au sens de cet affixe en ma- 
tière d'antiquités topograpiiiques. On ne peut disconvenir 
que les mots comparés par Cluvier, lorsqu'il veut établir 
sa règle prétendue, n'aient entre eux une très-grande ana- 
logie; mais on auroit bien plutôt remarqué l'erreur de ce 
savant , si l'on avoit observé sur la carte de l'Espagne que 
la situation de plusieurs villes dont le nom est terminé par 
l'afî'ixe briga ,y\ç peut s'accorder avec la circonstance locale 
de l'existence d'une sorte d'édifice, d'ailleurs très-peu con- 
nue des plus anciens peuples. 

La fausseté du principe avancé par Cluvier se décèle 

hi<i.pj^. 4:i. d'abord dans l'examen du nom de la ville d'Hicniùrig^i. 
Il est évident qu'il s'agit ici d'une ville sacrée, et non pas 
d'un pont sacré ; car la situation d'Hicmbriga est marquée, 
dans la carte de d'Anville, à cinq lieues du Tage et de 

rtclem i>.ig.j(; toute autre rivière. La ville de Nertobriga fournit un autre 
exemple de l'incohérence du même système, puiscjue, 
dans ses rapports apparens avec la langue Grecque, ce 
nom n'auroit pu signifier autre chose que vïUc basse , et 
par conséquent n'exprimer qu'une circonstance relative 
de position : or, si l'affixe terminal n'avoit eu d'autre 
signification que celle de pont , quel sens raisonnable 
pourroit-on attribuer au composé d'un nom qui ne de- 
vroit £-tre traduit que par cette expression , le pont d en bas ! 
Pour opposer ces exemples à la règle tirée des étymo- 



■>-'• 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES- LETTRES. 333 
logies Germaniques , j'ai comparé les meilleurs rensei- 
gnemens ; mais , craignant d'ctre trompé par des cartes où 
toutes les rivières n'auroient pas été marquées, j'ai con- 
sulté des savans du pays , et il résulte de leur témoignage 
que plusieurs villes dont le nom appartient à la discus- 
sion actuelle, sont éloignées de toute rivière. Telles sont r10km.ihig.41. 
Lûcobrigû , aujourd'hui Lagos , en Algarve ; Co/iiinùrigd , Antvnhi.lnner. 
aujourd'hui Condeixa ; Cetobrigû, aujourd'hui Cesimbra'^; r"g--i-'- 
Abobriga^ , Villa de Conde ; Arcobriga^ , Val de l'Aula. dms! Auntjuir. 
es Villes sont situées, pour la plupart, dans les sables ^^ pj-^^ ^j^ ^^^ 
maritimes; et Nerlobnga, qu'on croit avoir été la Mertola r"S- --'■ 
actuelle, dominoit une hauteur tellement éloignée des eaux ner.'j''^"."4jy."' 
courantes , que les habitans n'ont que des puits pour toute 
ressource. Enfin Laiigobriga , dont Plutarque nommoit les pim.nch. in 
habitans Actypj'êeirotç , étoit tellement éloignée des ri- fj"'jlcùkf' '^' 
vières, que cet auteur ne parle que des ruisseaux des en- 
virons de cette ville. 

Ces exemples font voir combien Cluvier se hasardoit 
en avançant qu'il n'avoit embrassé cette opinion comme 
un principe, que parce que tous les lieux dont le nom se 
terminoit en br'iga , étoient situés sur les bords des fleuves. Clmur. a 
Cette opinion est encore d'autant plus mal fondée, qu'il 
n'existe en Espagne aucun pont antique dont la construc- 
tion puisse être réputée plus ancienne que les conquêtes des 
Romains; et cependant les noms terminés en briga datent, 
comme on l'a vu par l'exemple de Ncrtobriga , des temps 
antérieurs à ces conquêtes. Ajoutez sur-tout qu'aucune des 
villes Espagnoles où l'on remarque des ponts Romains , 
ne se trouve comprise dans la liste nombreuse des noms 
terminés par l'affixe brigd , et que la situation d'aucun.e 



rm. 
iint.l. l ,c. y II , 
r"ë- S'- 



5î4 M1.MOIRF.S DL LACADÉMIE 

des villes nctucllement dénommées }wnte ou puciitc n'oc- 
cupe l'emplacement non contesté des anciennes que l'af- 
fixe briga faisoit autrefois distinguer. 

Comment donc se pourroil-il faire que de tant de 
lieuv dont le nom se seroit complété par le mot potit , il 
ne s'en retrouve pas un seul qui ait retenu cette signifi- 
cation traduite en espagnol ou en portugais , et que l'élé- 
ment principal de l'aifixe hriga ait néanmoins subsisté, 
comme dans Cesimhra , &c. ? Le témoignage des faits doit 
donc ici l'emporter sur l'analogie apparente que l'afFixe 
comparé peut avoir avec les étymologies Germaniques, 
Ctnn.ant.i.i, et siir-tout lorsque Cluvier avoue, comme bien reconnu 
■ vii.p.tg.4.;. jg gQi^ temps, que briga et bria ne signifient (ni'uiie seule 
Ani. Lmit. lik et même chose. En parlant de Cctobrign , Resendius , an- 
iy.r->g.3op tiquaire Portugais, cité avec estime par Ortelius, s'e.xpri- 
moit ainsi : Cnusa nominis à cetis et briga ortn est; briga si- 
rjuiJ.cm vctcri Hispûnorum /ingit,i urbem sigiiifcat, ut Arabriga , 
hp ■ ' / Conimbriga, Cetobriga, Lacobriga , f/ w/h/^^t rt//^. C'étoit 
''• ■ aussi le sentiment de Jérôme Surita dans ses notes sur l'Iti- 

'bc-- néraire d'Antonin*, de Balthasar de Echave '', et de Fernao 

'Atn.BiH.Rrg. j Olivevra'', auteur d'une Histoire inédite du Portugal. 

n* loou.fel.ii. • ^ 

Les lexiques Portugais décident tous dans le même sens; 
Df .ignif.ftrt. et^ d^s la fin du iv.^ siècle de notre ère, Festus s'en ex- 

/. X . reri. U- . . . , , , . 

cobrigi. pliquoit ainsi : Lacobrigd , iionicn composituw o lacu et briga, 

HmpiVÙit opp'tdo. On sait qu'il faut lire liispniiicè oppidum, 

Antcnin.ltm^r. Conformément à la remarcjue judicieuse de W'esscling. 

'"^ty/r *, Strabon a donc fixe la seule règle à suivre pour toutes 

j'9- ' les interprétations de ce genre, en disant que les Thraces 

avoient coutume de terminer leurs noms de ville par l'af- 

fixe bri,i;et il en cite pour exemples , Sclymbrid , Mesendniû, 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES. 335 
Poltyohria, c'est-à-dire, ainsi que l'explique ce géographe, 
villes de Selym, de Mesem, de Poltys. 

On pourroit observer ici que le gamma n'entre pas dans 
l'orthographe des noms des villes Thraces que Strabon 
a citées; mais je remarquerois, à mon tour, que Nicolas Suph. Bjz. ,■. 
de Damas, auteur non moins ancien , suppnmoit aussi 
le gamma en parlant d'une ville de la Bétique , et qu'il 
nommoit Brutohria celle que les gens du pays auront 
appelée Brutobr'tga. Les exemples de suppressions sem- 
blables étoient communs dans le dialecte Ionien, où l'on 
éçrivoit ccTo, au lieu de ytïdu, pour dire terre; et même, 
pour l'euphonie seulement, on supprimoit le lambda, sui- 
vant la remarque d'Etienne de Byzance et l'exemple qu'il ''^- ">'^- ''"^^■ 
en rapporte. 11 est donc à croire que Ptolémée , à qui nous 
devons la connoissance du plus grand nombre des villes 
distinctement Celtiques de l'Espagne, n'aura conservé la 
lettre gutturale dans leur affixe terminal qu'à raison de 
ce qu'il aura copié ce mot tel qu'il se lisoit dans les cartes; 
et il résulte d'ailleurs de ses tables, comparées avec d'autres 
documens géographiques, que les deux terminaisons, di- 
verses en apparence, furent indifféremment employées par 
les anciens. 

Ptolémée cite en effet Flavia Lambris, ville de la Cal- P"£- 4o. 
laïcie, que Mêla nomme Lambriaca ; il cite encore LacO' Pompon. McL, 
^n^^7, ville des K^rc^/", que l'Itinéraire d'Antonin comprend 
sous le nom de Lacobria , suivant le manuscrit portant Ptoicm.pagj,i. 
cette leçon, qu'aura consulté Mercator, La ville d'Amiens u. p„g. /,;. 
est nommée Samarobriga dans l'Itinéraire cité par Orte- id.p.,g.4<). 
lius, Samarobriva dans les Tables de Ptolémée, et Samaro- Clm-cr. c-erm. 

^ ^ ant. 1. 1 , c. VII , 

bria dans un manuscrit de l'Itinéraire cité par Cluvier. r"g-J°- 



}}6 MJ.MOIkLS DE LACADL.MIL 

Lnfin ne supprimons-nous pas nous-mêmes \e i(<!mni,i.en 
P'<S- (h appelant Bri.i/iço/i la même ville que Plolcmce nomme 
Brii^iiiit'iii ! Il est donc évident que ces différences ne dé- 
pendent que de celles des dialectesf et que hri^.i . htiwi , 
briti. et même l>ric<i , signifioient constamment ville , cite, 
chjtcdu fort. La synonymie de ces quatre affixes avertit 
de plus qu'on peut soupçonner l'existence caciiée de beau- 
coup d'origines Tliraces dans les noms modernes de plu- 
sieurs lieux des Gaules et de la Grande-Bretasine. 

On a dû remarquer déjà que l'affixe hriga se trouve 

précédé assez souvent d'un mot Grec; et cela n'a rien de 

surprenant, vu le rapport de ces noms avec les idiomes 

de la Thrace , et d'après le fait même de l'origine éloignée 

des C"^///V/ d'Espagne. Je n'en citerai d'autres exemples que 

^hoU,n.r.,s.s'. les noms des Alïobrygcs\ d'A»u,lloirip<i ^ d'Anobrig.i^.de 

K4n,o„m.!,i„cr. Mo/ioùr/gii'^ , iï Hienibriga^ , Tiihibrig<i\ Tiirobriga^ , Nerto- 

' l\>!(m: p. 4^ , brigii^. L'élément même de brigj , fifi , est grec, et équi- 

^l„icrip,.,mu.f. valoir à /Betotg^; dans Hésiode cité par Strabon". 

:^^^Wotic^ Les origines Thraces de la plupart des villes de la 

Mwn. /tiacr. Celtique Espagnole se déduisent encore d'une tradition 

nnj p. 421. qu'Elien '' avoit trouvée dans un ouvrage d'Aristote, et 

*rim lit.iii. suivant laquelle les colonnes d'Hercule s'anpeloient co- 
p.fg. 140. • 'I 

"Pwlm.p.fô. loiincs tic Briarcc , avant qu'on eût substitué à ce nom celui 

*/.;>. vtti, p. d'Hercule après les exploits de ce héros. Eustathe ' ajoute , 

^jf-lui». liiii. suivant \\y\^ autre tradition , que ces mêmes colonnes 

^T.'.^'L'.'"' avoient porté plus anciennement encore le nom de Sa- 

' Ad L'i'^Hj/i. ^ ' ' _ 

PtTifg vert. b4. turnc. Celte tradition est appuyée d'ailleurs ; et d'abord, un 
fragment de Sanchoniaton nous apprend (ju'Uranus, père 

Ap.Euui.Prj I C • I • I !•• 

ptrM.tf.tng.i.i, tle >aturne, passoit pour le premier auteur dal invention 
'"''■' ' mécanique de ces énormes pierres posées en équilibre, et 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES- LETTRES. 337 
qui étoient coninies dans l'antiquité sons le nom debaty/es. 
Strabon confirme bien l'opinion de cette origine reculée, Uh.in.p.,jS. 
en disant qu'Artcmidore avoit observé au-delà du Bâtis 
des monumens de pierres tournantes, et du genre, sans 
doute, de ceux dont l'invention étoit attribuée au père de 
Saturne. On en connoît un semblable et qui existe encore j. Nor.k,,. 
en Angleterre, sous le nom de Pender-stone. 11 serojt donc 
difficile de taxer, avec justice, de mythologie purement 
imaginaire, des traditions auxquelles des monumens aussi cf. Strab. 
bien caractérisés , et éclaires peut-être ici pour la première lom.j.y^g.jS;. 
fois, rendent encore aujourd'hui témoignage. "'"■^■ 

L'origine Thrace des colonies qui durent donner le nom Pcmctrius d- 
de Briarée aux colonnes de Gades , est dévoilée dans les Sch"iThZ"m. 
traditions qui désignoient ce héros comme Cyclope de na- '"i'é'!-'- 
tien; et l'auteur De Mirahilibus ciio'ii , comme existant en j. ,j,, ej. 
Thrace , un peuple de Cyclopes que , dans un dialecte 
diflerent , d'autres auront nommé KvxfoTnc,. Us étoient cf. cjusd. ad- 

i> II . • i> -ni A net. pag. 26p. 

d excellens artistes, suivant 1 auteur , Lphore peut-être, 
que le scholiaste d'Euripide aura consulté touchant la inOnst.v.çùj. 
migration de ce peuple dans la Curétide. Le scholiaste 
rapporte que ce fut à la suite d'une guerre civile qui par- 
tagea cette nation en deux partis, dont l'un continua de 
demeurer dans la Thrace sous le nom qu'il tenoit de 
Cyclops, ancien roi de la contrée. On sait que lesPélasges 
tenoient aussi le leur de Pélasgus. Il n'y a donc rien d'in- 
croyable dans l'opinion qui feroit parvenir jusqu'au fond 
de l'Espagne un ancien conducteur de colonies Thraces, 
quand , sur-tout, nous lisons dans Strabon que cette con- Lib. vu, fmg. 
trée comprenoit un peuple à qui le nom de jondaîeur , ^^'' 
KTia-TMi, étoit donné par excellence. 

Tome VI. V' 



3j8 MÉMOIRES DE L'ACADEMIE 

On peut donc croire qu'à une époque bien plus ancienne 
que les exploits d'Hercule, des colonies de peuples Thraces 
seront parties des contrées voisines de la Macédoine, dont 
l'auteur De Mirah'tlïhus parle à l'endroit cité plus haut et 
dont un canton étoit nommé Z?rw«/w/7;; que de l'Ulyrie, dans 
Ai Arpn.m. laquelle le scholiaste d'Apollonius de Rhodes place des 
bnges, ces peuples seront parvenus sur les hords du lac 
Brigtiiitinus , où ils auront établi les cités de Brigiiiiliiini et 
de Brii^olmiiiie; qu'un de leurs détachemeiis se sera établi 
Polyh. e.L entre le Rhône et l'Isère sous le nom iX Allobroges , que 

Sehvfigh.l.tll, r> 1 I a }i î i • • i 

y. 4p. rolybe nomme Aiwbr)-gcs, et que ce peuple, ainsi que les 

UK ni . fMg. Umbrûiiici de la Gaule Narbonnaise , cités par Pline , aura 
pénétré en Espagne par les passages des Pyrénées. 

Les établissemens successifs de ces Briges nous seront 
alors marqués, le longde la côte septentrionalede l'Espagne, 
par toutes les villes dont la terminaison nominale est ana- 
logue à leur nom générique : en conséquence, ils auront 
fondé toutes celles dont la dénomination se termine par 
l'afiixe briga , et qui sont rangées sur toute la ligne qui 
contourne l'Espagne, à partir des sources de l'Ebre jus- 
qu'au cap Sacré. C'est ainsi, je crois, que, parvenus aux 
colonnes de Saturne , ils leur auront donné le Jiom de 
Briarc'c. Si l'on peut en juger d'après la dénomination du 
AvUni Ora mont SHiiri/s en Béticjue, c'est de là que seroient partis 

""ÀpUo/'iap cc^Silitri de l'Angleterre que Tacite tait considérer comme 

^' une colonie d'Ibères. Ce fait paroît du moins appuyé par 

ApuJ Strah. la conformité des monijmens de pierres mobiles qu'Artémi- 

, .iiL/ugif . jp^gj^yQJj observés dans la Bétique, et si près des colonnes 
de Saturne, fils de l'inventeur de ce genre étonnant de 
mécanique , et dont j'ai cité plus haut un exemple encore 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES. 339 
existant au comté de Cornouailles. Ajoutez à l'appui de ces 
rapprochemens , que le nom des Brigcwtes de l'Ajigleterre, 
est semblable à celui de Bngtuitiiim , promontoire qui re- Piol. pog.si. 
garde les îles Britanniques; que le nom de la capitale des 
Brii^diites , Eboramim , est le premier clément du nom d'Eùu- Amiq. inuripr. 

, , , ,^ ■ , r i> rr • . . X à l'ar.erio duir. 

rohritiitni de la betique; et qu enfin lathxequi se joint a ce 
dernier est le hriga des Celtes, ou le hria des Thraces. 

11 est vrai que toutes ces analogies seroient décréditées 
d'avance aux yeux de ceux qui demanderoient , comme Ckarr. Ccrm. 

^-,, . T-i 1 1. 1 i-Ti ^ IT' cint.lik. I, cil. 

Cluvier et Berkelius , ce que la Thrace et i hspagne pou- ^.^^^^ ^^^ ^^^ 
voient avoir eu de commun. Mais je crois que la proba- r'"^"- ^^J","'- 
bilitéde ces rapports se confirme encore assez clairement adnoi. jo. 
par l'identité du plus ancien nom de la Thrace et du plus 
ancien nom du fleuve Bâtis. 

Un passage d'Arrien apprend que cette contrée avoit Apud Eusuuh. 

_ , , ,., In. Dionys. Pe- 

eu pour premier nom Fcrke ; et dans un auteur qu 11 ne rU-g.vm.pj. 
nomme pas, Etienne de Byzance avoit lu que le plus an- rw. -Rai-Tiç. 
cien nom du Battis avoit été Perkes. L'Itinéraire d'Antonin Pcjg. 4p. 
confirme bien cette ancienne tradition, en indiquant entre 
le Bâtis et \'Ana une ville dont le nom étoit Percej-Aim; 
Velasquez en cite une médaille. Ces faits comparés nous Emayosohchi 
expliquent ce qu'étoient probablement les Persie que Var- Vàg'^ "Z' tahl. 
ron nomme parmi les plus anciens peuples Espagnols, et ^^''' "■' '■ 
que Salluste, sur la foi des ancieniTes traditions conservées Be//. .hgunh. 
dans les archives Carthaginoises', fait .passer en Afrique 
après ia mort d'Hercule, dont ils avoient partagé les ex- 
ploits en Espagne. ,t 
Il ne me reste plus qu'à exposer la partie de mes re- 
cherches qui concerne les Ibères , et qui prouvera , j'ose 
l'espérer, que les côtes méridionales de leur région ont été 

V'ij 



34o MÉMOIRES DE L' ACADEMIE 

très-anciennement occiipces par des peuples partis des plus 
ccicbrcs villes Pclasgiques et Tyrrhcnieniies de l'Italie. 

SECONDE SECTION. 

Origines Ib cric une s. 

L'examen le plus attentif des cartesdei'ancienneGaule 
ne fait remarquer dans son intérieur aucune ville homo- 
nyme de celles de la partie de l'Ibcrie que je vais compa- 
rer, li s'en trouve seulement quelques-unes aux frontières de 
l'Aquitaine et de l'Espagne; ce qu'expliquent aisément le 
mélange probablement très-ancien dequelques peuples limi- 
trophes , et la raison pour laquelle lesAf/itiicJiii du temps de 
Commeni.ir.t.i S. Jérôme sc vantoient d'avoir une origine Grecque. Si l'on 
(of. m . Pnlfg. conclut , avec moi , d aprcs ces observations , que les cotes 
de l'Ibcrie furent anciennement envahies par des peuples 
navigateurs, il doit s'ensuivre que, de tous les rivages de 
la Méditerranée, celui qui reprotluit des noms semblables à 
ceux de la côte de l'Ibérie, aura été peuplé par des colonies 
probablement de même origine que celles de cette partie de 
l'EspaL'ne. Il reste seulement à savoir de quel côté doivent 
se trouver les métropoles immédiates et le point de départ. 
La décision de ce doute appartient aux mêmes traditions 
anciennes cjui nous ont conservé l'époque de la fuite des 
Ombriens à l'arrivée des Pélasges sur leurs terres, et l'époque 
de la fuite de ces mêmes Pélasges lorsqu'ils lurent con- 
traints de se réfugier à leur tour sur d'autres terres. 11 faut 
donc examiner d'abord quelles furent, entre les peuples des 
deux rivages opposés , les relations plus anciennes (jue 
l'époque de cette dernière fuite. Cet examen est ici d'au- 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 341 

tant plus important, qu'il peut changer en conséquences 
historiques des résultats qui pourroient être d'avance taxés 
de rapports purement systématiques. 

La plupart des anciennes migrations ne sont considé- 
rées comme des courses vagabondes que par ceux qui 
n'ont pas étudié leurs causes, leur direction, et leurs rap- 
ports avec les autres parties de l'histoire ancienne. Or la 
fertilité des régions occidentales de l'jispagne , la richesse 
de ses anciennes mines , la facilité du trajet des mers qui 
la séparent de l'Italie, de la Grèce et de l'Asie, durent 
exciter de tout temps l'ambition et la rivalité des peuples 
navigateurs de toutes les côtes de la Méditerranée. 

Comment, en effet, pourroit-on supposer que des na- 
tions aussi célèbres , à raison de leurs expéditions loin- 
taines , que le furent les Pélasges et les Tyrrhéniens , n'au- 
roient pris aucune part à cette rivalité! Dans quel dessein des 
Pélasges Thessaliens auroient-ils traversé l'Epire, l'Adria- 
tique, et pris possession de l'Ombrie , pour venir fonder 
des villes fortifiées , et aujourd'hui bien reconnues pour 
telles, sur les bords de la Méditerranée, et à proximité du 
port encore appelé aujourd'hui du nom d'Hercule, Porto- Smé. iil y, 
Ercole! Pourquoi, deux siècles plus tard, les Tyrrhéniens , ^"^' '"^' 
qui avoient passé directement de l'Asie mineure en Italie, 
seroient-ils venus fonder Populonïum , la seule ville qu'ils /,/. ,v,v/. p^g. 
eussent bâtie sur le rivage , si de telles entreprises n'avoient ^^'" 
eu pour objet ultérieur les productions de l'Espagne? 

Ces questions ne peuvent être éclaircies que par la 
comparaison des faits que les débris de l'histoire ont con- 
servés, relativement aux alliances qu'un intérêt commun 
a dû former entre ces peuples. 



342 Mi.MOIRES DE L'ACADÉMIE 

AKtiiRm.l.i, Denys d'H.ilicarnasse rapporte, tlaprcs les anciennes 
^'^' '"■ histoires , qu'après avoir tliassc les Ombriens de leurs 

villes et de tout leur territoire maritime, les Pclasges y 
fondèrent , entre autres , Sdturiiin, et Aiiyllii nommée depuis 
Ciirc , et qu'après y avoir joui de beaucoup de prospérité 
pendant cinq générations , ces colonies éprouvèrent de 
grandes calamités territoriales , qui causèrent entre elles 

lJ.ii;.i.p. /y. des dissensions politiques. Alors, pour se délivrer d'une 
jeunesse inquiète et turbulente, ces colonies recoururent 

U.mJ.p.ao. à des migrations qui, sous le titre de jeunesse consacrée, 
transportoient sur d'autVes terres un excès de population 
que la stérilité accidentelle de ces côtes ne permetloit plus 
de nourrir. Cette stérilité hit telle, suivant les anciennes 
histoires analysées par Denys d'Halicarnasse , que les villes 
Pélasgiques, réduites à un très-petit nombre d'habitans, 

iJ.iHJ.p.ji. furent occupées par les Tyrrhéniens nouvellement arrivés 
des côtes de l'Asie mineure , et , ce qui est très-remar- 
quable, en ce qu'on voit coïncider à la même époque des 
faits de mime nature , les Tyrrhéniens étoient partis de 

Simt. m. y. ces côtes d'Asie à cause d'une stérilité semblable. 
r-'S-^'f- Il ^.^i Jit aussi Jans l'histoire qu'une partie des Pélasgcs 

émigrés de la côte d'Italie se dirigea vers la Grèce, où ils 
Axi.Rim.r- 22. bâtirent le mur Pélasgique d'Athènes, et que l'autre se di- 
rigea vers des contrées barbares. Les historiens ont fixé 
l'époque de la décadence de ces Pélasges en Italie à la 

ld.iiiJ.p.ic deuxième génération qui précéda la guerre de Troie. 

En indiquant ainsi généralement, et par opposition 
avec la Grèce, les régions barbares vers lesquelles les Pc- 
lasges de la côte de C'tre et de Cosa s'éloient réfugiés, 
de quelle autre contrée étrangère aux Hellènes les histo- 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES. 345 
riens ont-ils voulu parler, si ce n'est des côtes de i'Ibcrie 
et dans toute l'extension quEschyle" et Strabon'' leur don- \4puj.Pim.m. 

I . / I' I L XXXVI, p.lg. 

noient, c'est-à-dire, les terres situces entre 1 embouchure yoy. 
du Rhône et Gades! Philistus de Syracuse'' assignoit à la ^' Ut. m ,}'.,£. 
quatre-vingtieme année avant la guerre de 1 roie une emi- , ^^,,^^^ p.^,^ 
gration de Ligures, qui avoit été causée par l'invasion des /M"'"' --^«'V- 

o b ' i 1 _ Rom. lit. I, pdg. 

Ombriens et des Pélasges; et cette date coïncide parfaite- 'S, Un. „j. 
ment avec la deuxième génération avant la guerre de Troie, W. iti,/. p. 2,, , 
que Denys d'Halicarnasse assigne a la décadence et aux 
migrations de ces Pélasges vers les terres barbares. Or, en 
indiquant des Ligures chassés par des Pélasges et des Om- 
briens réunis, ce trait d'histoire ne marque-t-il pas le point 
de cette côte opposée d'où les Ligures avoient chassé an- 
térieurement les Sicaniens, et les régions barbares vers les- Tiu,rj:jid. l^i. 
quelles les Pélasges dirigèrent leur naigration! Leur alliance ^''■^■■'• 
avec les Ombriens, suivant le même Philistus de Syracuse, 
désigne assez clairement les Umbranici du territoire de Nar- 
bonne : car, il faut bien le remarquer, il n'existoit plus 
d'Ombriens voisins des Pélasges de Care en Italie; Pline Lr.ui,p.i;o. 
dit formellement qu'ils en avoient été chassés. Ainsi la 
direction de cette migration Pélasgique , que Denys d']-fali- 
carnasse n'avoit indiquée d'abord que vaguement, seroit 
positivement déterminée par la seule indication des Li- 
gures çt probablement du territoire mcme qu'ils avoient 
usurpé en Espagne sur les Sicaniens. 

li est d'ailleurs essentiel de remarquer aussi qu'à l'époque 
assignée à ces migrations les Tyrrhéniens s'étoient déjà 
incorporé les Pélasges déchus de leur.ancienne prospérité, 
qui étoient demeurés en Italie , et qu'ainsi réunis ces deux 
peuples étoient devenus maîtres de toute la côte qui va 



344 MÉMOIRES DE L'ACADÉMIE 

.r/r...<. m. V, fournir l'un des deux points de comparaison. Elle s'clendoit 
^V-''' depuis Pi s<i jusqu'à Afiirciiui, ville Tyrrhcnienne et voi- 

sine de Pttstiim , ville Pclasgique ; et comme il est formelle- 
U.,Hdp.24j. ment dit que iesTyrrhcniens occupèrent, avec les Pclasges, 
Pompcid, originairement fondée par les Osqucs, il devient 
par-là même très-vraisemblable que ces trois peuples con- 
tribuèrent aux colonies parties de la côte de l'Iialie pour 
aller se réunir aux Ombriens vers les côtes de la Ligurie, 
où les appeloient, sans doute, d'anciens rapports avec la 
colonie Pélasgiqued'Arcadiens qui avoit fondé, un siècle 
auparavant, une ville célèbre sur les côtes de l'Espagne. 

Pour saisir plus complètement ces rapports , il faut 
comparer ce qu'ont clii les auteurs relativement aux fon- 
dations des villes de Soturiud , de Cord , à'Anieii, de Sa- 
gonte, et l'on verra sous quel nouveau point de vue les 
migrations Pélasgiques et Tyrrhéniennes peuvent servir 
à recomposer quelques pages de l'Iiistoirc. 

L'auteur ancien de la Vie d'Homère, attribuée à Héro- 

C«p VII. dote, n'aura pas fait naviguer Mélésigène vers la Tyrrhé- 

nie et l'ibérie , sans qu'il ait été avoué de son temps qu'au 

siècle mcmc d'Homère les Grecs aient pratiqué les côtes 

' Ui.xiv.pag. d'Espagiie. Aussi étoit-il reconnu, suivant Strabon, que 

''^- l;i ville de R/ioiLi , aujourd'Iiiii Ro/es , avoit été fondée au 

^ ,. ,., pied des Pyrénées orientales bien auparavant l'institu- 

xxi.utp.yn. tion des olympiades ; mais la fondation Greccjue de oa- 

p.,g'7!p.'' '" ' gonte étoit encore plus ancienne, et d'une époque bien 

• riit. I. xri, mieux déterminée. 

'^'^s!L /miic Cette fondation est attestée par les historiens les plus 
/,.«. /. ym.^SS. célèbres; Tite-Live\ Strabon\ Bocchus et PlineS Silius 
^M.j 7. Italicus'*, Appien'. Les circonstances mêmes en ctoient 

marqucci; 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES- LETTRES. 3.15 
marquées ; car on savoit que les habitans d'Ardce ctoient rit.-Lh.hct 
partis de la côte d'Italie pour se joindre à la colonie nais- ''!",m.^'^'/"''' 
santé , et seconder les Zacynthiens qui l'avoient inaugurée. 
On connoissoit jusqu'à la généalogie du héros dont elle por- 
toit le nom. Corn. Bocchus , historien Latin cité par Pline , Uco hwdaio. 
avoit vu à Sagonte, dans un temple de Diane qu'Annibal 
avoit épargné par respect, une chapelle construite en bois 
de genièvre, qui subsistoit encore au temps de cet auteur, 
et qui avoit été apportée et construite par les Zacynthiens 
fondateurs, deux cents ans avant la guerre de Troie. Si- 
lius Italiens ajoute à toutes ces circonstances , que l'on con- 
servoit aussi dans ce temple les dieux pénates d'Ardée. 

Pausanias rapporte que Zacynthus , fils de Dardanus , An^d. lik 
partit de Psop/iis pour aller fonder , dans l'île appelée ^^'^'•P- '^■>- 
depuis Zacynthus, une ville homonyme de la métropole d'où 
il étoit arrivé. Appuyé sur le témoignage des monumens 
que les Arcadiens avoient conservés de la suite de leurs 
rois , Pausanias ajoute que le héros Psophis descendoit n/d.jmg. 644. 
de Nyctime, fils de Lycaon , à la septième génération : or 
ii résulte des tableaux de généalogies que j'ai discutés 
ailleurs pour coordonner les synchronismes de cette haute Mémoire /« à 
période de l'histoire, que , comme fils de Dardanus, fon- '^^^aarTU-J' 
dateur de la ville de Cora, celui de Zacynthe et peut être 
aussi de 'Sagonte, car c'est le même nom , devoit être an- 
térieur de six générations à la guerre de Troie; ce qui 
équivaut juste aux deux cents ans que Bocchus comptoit 
entre cette guerre et la fondation de Sagonte. Il résulte 
encore des généalogies comparées, que ce dut, être dans la 
génération qui précéda l'époque de la fondation de cette 
ville, que les Pélasges de la seconde expédition en Italie 
Tome VI. X* 



34<î MÉMOIRES DE L'ACADÉMIE 

fondèrent , sur la côte dont ils avoient chasse les Ombriens, 
les villes de Siituriiia , de Cttre et de Cos<i , sans doute, 
Att.Romj.i. suivant les textes confronttfs de Dcnys d'Huiicarnasse et 

In'luK y. Je Strabon. 

p. iijttizb II règne donc le plus grand accord dans le concours de 

tous ces faits ; et, quand le tcmoignage de Bocchus, et les 
calculs comparés des généalogies extraites des monumens 
que Pausanias dit avoir connus , présentent séparément 
des résultats parfaitement semblables, il devient bien cer- 
tain que la date assignée en années par Pline n'a pu être 
tirée que des documens les plus authentiques, et probable- 
ment des archives de Sagonte. 

En considérant des témoignages aussi complets d'au- 
thenticité, pourra-t-on encore hésiter sur la certitude des 
rapports continuels qui durent exister entre la colonie Ar- 
cadienne de cette ville Espagnole, les Arcadiens de Cora, 
et les Argiens fondateurs d'Ardée, ville maritime du terri- 
toire de Cora, qui avoient contribué aux premiers progrès 
de la colonie de Sagonte! La consanguinité de ces peuples 
avec les Thcssaliens, fondateurs de Citre , de Saiurma et 
de Cosa, sur la mtîme côte , et Arcadiens d'origine ulté- 
Afui Sn-.u': rieure, suivant les témoignages combinés d'I-phore et de 

m y. p. )2o f) d'Halicarnasse, auroit-elle pu exister sans des rap- 

Am.Rim.l.ii, / î a ii ' • i 

p.>g.,4.li^.,.- ports habituels avec Sagonte et les cotes Ibcricnnes de 
l'Espagne! et, indépendamment du fait et de l'époque à 
laquelle nous avons vu que les Pélasges chassèrent de là 
des Liguriens, ces Pélasges ne durent-ils pas préférer à 
toute autre, dans leur migration , cette côte d'Esp.igne où 
une colonie de mc^me origine et de m^me langue flnrissoit 
déjà depuis si long-temps à l'époque de leur départ ! 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES. 347 
L'importance que Sagonte avoit acquise dès sa nais- 
sance, se vérifie encore , de nos jours, au seul aspect de 
ses remparts primitifs. On y reconnoît un caractère de 
haute antiquité, en voyant leur construction massive et 
rude , surmontée des ouvrages réguliers des Romains. Ces 
remparts sont aujourd'hui bien caractérisés par les re- 
cherches nouvelles qui ont démontré leur parflUte con- 
formité avec la description que, par hasard, Tite-Live a Ui.xxt.t.n. 
donnée de leur construction inusitée de son temps. Il 
faisoit reconnoître dès-lors leur haute antiquité à cela seul 
que les blocs n'en étoient ni taillés , cameiitû, ni consolidés 
avec du ciment, tiec calce ditrata , et que les interstices des 
blocs étoient garnis d'argile , sed interlita luto structura an- 
riQUyE génère. Or la fidélité de cette description a été vé- 
rifiée tout récemment par nos soins. 

Les remparts de Tarragone ont présenté les mêmes dé- 
tails, avec des différences qu'il seroit superflu d'expliquer 
ici en termes techniques. Il résulte, d'après l'examen des 
portes terminées par des architraves rectilignes , comme 
celles de toutes les plus anciennes villes Grecques, et de la 
construction primitive, qui est surmontée par des ouvrages 
Romains, que les Scipions n'ont pas fondé primitivement /'/,„. m,, //;, 
Tarragone ,' comme l'ont avancé Pline et Solin ; mais qu'ils P"^' 'f'- 
ont seulement réduit à moitié et restauré cette partie de son Poly/iisr. ap. 
enceinte origmaire dont les ruines se prolongent beaucoup 
plus loin vers la mer. Ces monumens témoignent donc 
décidément en faveur de l'origine Tyrrhénienne qui leur 
est clairement attribuée par ce vers d'Ausone : 



Cœsareœ Auoustœque domûs Tyrrhenïca propter 
Tarraco, 



Atisou. L'ri, 
XII, vers. 6. 



X' 



348 MKMOIRES DE LACADI-MIE 

La incine origine n'ebielle pas encore confirmée dans ce 

vers d'une inscription Latine, 

Cnifr littcrimt Stagna sub Oicnni Tagus et Tyrrlicnicn Iberiis! 

fdg.VCXC.j. 

Enfin, lorsqu'une autre inscription réunit et soumet Tar- 
u.iiij. ragone aux Cosetiini , Tarraco vrbs Cositanorum, n'en 

CCCI.XCIX, 10. résulte-t-il pas une conséquence éloignée , mais favorable 
Ant.Rom.t.r, au témoignage rendu par Denys d'Halicarnasse à l'alliance 
^^ -'' originaire des Pclasges et des Tyrrhéniens, dans les mi- 

grations de ces peuples vers les contrées barbares? 

La région d'Italie que je dois comparer maintenant avec 

ribérie, comprend les côtes de l'Étrurie et de l'aïuien 

Latium, c'est-à-dire , les cantons habités autrefois par les 

Tyrrhéniens , les Pélasges, les Volsques, les Ausones, les 

Plin.l.xxxii'. Osques, ou, plus généralement, tout ce que Pline a com- 

r<g<'4! pfjg jQ^j la dénomination de Ldtiiii vctercs , Denys d'Hali- 

*Ant.Rom.i.i. carnasse^ sous celle de Fle/xai, Ennius et Varron'' sous celle 

''kf,'^^ , ,. de Cnsci , qui a la même siiinifîcation, et dont Suidas aura 

• Varro, de ling. 1 ° 

J^atin.lii. VI, parlé, d'après quelque ancien auteur^, sous la dénomina- 
' Suijjs viri ^'°" '^''-' ^^'^'''' > ^Ji'i paroît exprimer le nom des Latins 
Aavrei. habitaus de la ville de Sct'ui , forteresse Pélasgicjue et 

voisine de Norha, d'une égale antiquité. 

Après le peuple Ombri , on trouve, à plus oti moins de 

'Piw.u. tir. distance de cette cote, les Vcttoiieiiscs'' , [es Spo/elini^\ les 

'"bu'^i'j villes de Cortona'^ , ô'HispcI/tim'^ et de Tiider, ou Turdc, par 

'^Am.Rom.l.i, métallicse , selon les variantes des manuscrits de Ptolémée. 

^''^,' , Suivent les sources du fleuve /l/^/Jwrwj'^, et , au voisinage 

'PlmfMg.ijS. il'Antone, la ville d'/4w.v///////H '. Cette nomenclature, rnp- 

jPluMuh. in procbée du rccit de Denys d'Halicarnasse, indique bien 

les villes des Ombriens dont les Pclasges s emparèrent a\ ant 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES. 349 
d'avoir pris leur capitale Cortotni , et fonde les villes ma- 
ritimes dont l'origine leur est attribuée. 

Sur le rivage d'Étrurie , plus ou moins avant dans les 
terres, on trouve un fleuve qui porte encore actuellement 
le nom à'Osa, et que Ptolcmée nomme Ossa , comme il Pig. <». 
écrivoit Cossa pour Cosa , qui succède sur le mcme rivage, 
avec son annexe v^wZitojw ''. On trouve ensuite Visenûum , ^Fuiy.irsin.^x 
Tarquiiiiiim , Voh'mhm. Tite-Live'' attribuoit à ce territoire 'îl^ll'y"^^,^^ 
une ville nommée Coiitenebra. Immédiatement après, on 'Ptol.pag.6i. 
trouve Gravisca^, le fleuve Miuiui^ , dont le nom s'est /'^^^-^S!' 
conservé jusqu'à nous dans celui de Afignone; les C^rites ^rim.Ut. ///, 
et leur ville Care^ ; le fleuve Tiher'is. !'■'§■ 'J-'- 

Tout ce littoral étoit célèbre chez les anciens, parce 
qu'il réunissoit des monumens d'une origine Pélasgique 
bien reconnue. Strabon y nomme la villa deMalaeotus, Ltkv, p. 22;, 
roi Pélasge , et Virgile a chanté l'origine Pélasgique du .4:;;.,,/. » /, 
Castrum I/iui , consacré au dieu Pan sur ce rivage. Son ""■ ^7 • 
enceinte, ruinée au temps de Rutilius, conservoit encore hincr. m. i, 
intacte une porte sur laquelle on voyoit sculptée en relief '' '' 
l'image du dieu Pan , et dont ia description, donnée par le Mânoire^ lu à 

, . >r-i l'-LlA l'Acailiniie des 

poète navigateur, m a iourni les moyens d attribuer la mtme i„scr;j>i. u i^fi- 
antiquité au bas-relief représentant un Pan Ks^mxncoTnç, "nen.^ji. 

T) 'I • "Aiiiiij. Rom. 

qui subsiste encore sur un des blocs du mur relasgique m./ .j>,ig.;j. 
de ia porte d'Alatri , ville des Herniques. c^"''xxxix'.' 

Au-delà du Tibre , on citoit une forêt nommée îuciis ^pim. m. m, 
Jovis IiiJigetis'^.hes Fo/c^, plus éloignés de la mer, avoient ^"'U.'i\ui. 
les villes de Corbio, Norba, Setia ^ ; Antïum étoit leur port '^. ^ Tn.-Uv. l.ix, 

^ , cap. XXV. 

Succédoit le. territoire des /^«jowf'j, des y^Krawa, des Ojr/ , '■id.m. vm. 
qui comprenoit les villes ^ Ausona , Suessa, Vescia^ ; enfin "-''■,. '- 
le fleuve Clanius^ , nommé ensuite Liris. ii.v.zz;. 



3 5» MÉMOIRES DE L'ACADÉMIE 

Pour compléter ces moyens de comparaison , on rc- 

liK III , p.tg. marquera la ville des Tutienses , dont Pline disoit cju il 

'' ' ne restoit plus de vestiges, et d'autres anciennes et dé- 

AfuJ Dhnjs. truites, que Varron citoit sous les noms île Pcihttium ou 

f^l II . 11. ' Piilhintium , Biit/ii.i , Tribohi. Voilà les principales villes 

dont l'origine remonte incontestablement aux temps les 

plus recules de l'histoire d'Italie, et dont j'ai recf)nnu 

par moi-même la plupart des monumens. Aucun indice 

historique ne peut en faire attribuer la fondation aux 

Romains, puisque V'arron i'attribuoit aux Pclasges. 

On va retrouver tous ces noms légèrement modifiés 
quelquefois , suiNcinl la différence des idiomes. Dans les 
cartes de l'ancienne Espagne, ils sont groupés, pour ainsi 
dire , le long du cours de l'Ebre et de la chaîne des Pyré- 
nées; ce qui favorise l'idée du rapport immédiat de cette 
région avec la côte Tyrrhénienne de fltalie. Plusieurs de 
ces noms se retrouvent dans la Bétique ; mais, dans celle 
situation , ils ne sont point accompagnés du nom de peuple 
qu'on voit souvent réuni à celui de la ville, sur les bords 
de l'Ebre et au pied des Pyrénées. La raison de cette diffé- 
rence seroit-elle que les villes de la Bétique n'auroient 
été que les colonies des autres villes des bords de l'Ebre, 
et que celles-ci , comme chefs-lieux , auroient réuni à celui 
de la ville le nom générique du peuple î 

En gardant, pour les confronter avec ceux d'Italie, l'ordre 

que j'ai suivi dans la première énumération de ces noms , je 

• riw. m. III . trouve d'abord en Celtibérie les Corloncnscs^ . Les Vcttoncs^. 

'"ffLutt. n;. que partageoit le cours du Tage , reproduisent le nom du 

^'i":'' ^ peuple ItalifUic Vcttoncnses , commç Spolctimim" celui de 

*!</. au. Spolitium, et comme les TurAiluni'^ reproduisent le nom de 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 551 

Tor^/^, ville (J'Oinbrie. Les Ausetatii'^ d'Espagne , dont la ^pun.m, m ,. 

principale ville étoit Aus<i^ , rcnctent, à la différence près ''''"'; 'f' .^ 
ri I _ ' '' rioi.pti^.144. 

de la diphthongue, le nom du fleuve Osa, qui débouche 

sur le point de la côte anciennement nommé Télamou. Les 

Cusetani, limitrophes en Espagne des Aiisetani , portoient le Pwl. v'S-^^. 

même nom que les Pélasges fondateurs de Cosa<à\.\x la côte 

Pélasgique d'Italie. On retrouve dans le Visenùo des Pehn- lJ.p.4^ 

doues le Visentium des bords du lac de Bolsena ; et Vehica 

des mêmes Pelendones , dont le nom s'est conservé, sous 

celui de Vole a , dans les archives de la ville Espagnole 

qui correspond à la même situation , représente les Vuhi, 

voisinsdes Cosctûtiï de l'Italie. L'ancien nom de Tarragone, 

Taraco , retrace la Tûrcunia de la côte Tvrrhénienne. Nous Strai^. lih. m, 

avons vu qu il existoit sur son territoire une ville nommée 

Conteiiebrû par Tite-Live ; et Ptolémée nomme au voisinage Piokm. ;k ^^. 

de Tarragone le promontoire et la ville de Tenebrhmi , avec 

le portus Tcnebra. 

Les GraviscéE de la côte Tyrrhénienne de l'Italie se re- 
trouvent, sous le nom de Gravii , sur la côte occidentale FHh. lih.iv, 
d'Espagne, où Justin faisoit aborder Teucer, fils de Téla- i°i,xLjv,oip. 
mon, dont le port des Graviscœ d'Italie portoit le nom. '"• 
Ceux d'Espagne étoicnl voisins d'une Antiiim qui fut l'an- Hen'^z, Cata- 
cien nom de Falvatiera. Chez les Cûllaici co\\\o\i le fleuve "^f^_ v,'pj/."f;. 
MeUirm, qui rappelle le Metaiirus des Celtes Ombriens Ptol.jmg. ;^'. 
d'Italie. A la différence près de quelques lettres, les Carites ^^^'f^'^ /'/p*' 
d'Italie et leur ville Gare se retrouvent, sur le revers méri- 
dional des Pyrénées , dans le nom des Cerretani et de leur Strak m. m , 
ville Sierra , que d'Anville marque sur sa carte , et qui est , °' 
je crois, la Ceressus ou KAscerris de Ptolémée. Suivent les P«g. 41 
Occhani , dont la capitale Vicus étoit plus anciennement 



3 5^ MIMOIKES DF. L'ACADJ.MIE 

Jm». Af.irg,t- noniince Ausoiiiii ; ces noms retracent clairement les /4wjo- 

rw/ intrr flisp. . ■ t i /-^ • i mi a 

illuiir. Siripta- n" Ut la Campanic et leur ville Ausoiui. 

rf>,i.l.pag.ij. Y^^^ /fiJi<^e(es iic la côte du Latium , c'est-à-dire, les 

liabitans des environs du /liais Jovis Indigetis , semblent 

Ptolp. jp. reparoître, sous le nom simple iï Indi^ctcs , entre les Cerre- 

ttiiii et les Coscttini; euf\n les Castelltini paroissent avoir ctc 

les liabitans du Cdstrum dont Virgile et Rutiliusattribuoient 

la fondation aux Pclasges, les plus voisins sans doute, et 

par conséquent ceux de Cosn et de Care. Je confirmerai 

plus loin ce rapprochement par des raisons que je crois 

assez prc'pondcrantes pour obvier au doute que pourroit 

causer ici la trop grande gcncralitc de la synonymie de 

Cdsirum et de Castelhitii. 

Lit.'xxxix, Tite-Live indiquoit au revers méridional des Pyrénées 

"'''■ l'homonyme de cette Corbio des Volsques du Latium, qui 

fut le sujet d'un ancien triomphe inscrit aux fastes Ro- 

riolem.p.4,. mains. La Set'ui àçs mcmes Volsques se retrouvoit, avec 

U. p.ig.jF. i,ne Ciiscantum, chez les y<isioncs , comme leur Norba chez 

Ptol.p<ig.)6.^ les Liisitiiiii. Les /4//r////t-/de la Campanie se reconnoissent 

Srr.d. m. m, en Bétique snus le nom d'Arriuci , comme les Osci duus 

'"rim 'lit III. '^ "^'" ^'Osoj; comme la l^esiia Campanienne, dans le 

r-ig '4-- nom des Vescitani , voisins de Timbre; dans ceux de la 

Fiol pig.}6 Vescis des Turdiili . de la Vcsi'ui îles Turdet'vii ; \>e\it-ciïe 

encore, si cette leçon doit être préférée , dans la Vesci- 

riin.tJii.Rtm veai que la précieuse édition /irinceps de Vli\^e , qu'Har- 

"'''^' douin n'a pas connue, attribue aux ^j/z/r^J d'Espagne , 

nom qui retrace i'Astiirdes rivages du Latium. Tiitid , ville 

Fhr. tpiiom. disparue des marais Pontins, reparoît en Cellibérie, sui- 

lih.lll.i.KXII. j,, ^ ■ 1 • I- / N I I 

vaut riorus, avec Orcia, dont un petit lieu (ij de la 

(i) Santi, yiaggio di iMcntainiat.t , tom. 1", pag. 339, 

Toscane 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES- LETTRES. 353 
Toscane porte le nom. Ce dernier est d'ailleurs fortifie 
de murs antiques et d'une construction qui paroît avoir le 
caractère de celle des Etrusques. 

Au voisinacre de la Tutia Espagnole étoient Atixiiiia et r/cms. h^o 
Oscû , dont la première est homonyme de 1 Auximum a Ita- 
lie, et la seconde porte le nom des Osci. La ville actuelle 
de Sûiigiicssa, Siiessa dans les archives citées par Ortclius, LcxU-. ven» 
cest-a-dire, \ -^nciQWWQ Suestasium , se trouve jointe aux 
Suessitani , dont Tite-Live a fixé le territoire sur le revers lu. xxxix , 

. . ^-~, . . ain. XLl. 

méridional des Pyrénées. La 1 rebula L>ampanienne , ou plu- 
tôt la Tribola plus ancienne des aborigènes de la Sabine, 
est retracée par le nom de la ville de Tribola qu'Appien Hùpan.l.y/, 
assigne à la Turdétanie, et près de laquelle étoient les 
deux autres nommées Arnicci vêtus et Arrucci novum, mar- 
quées dans la carte de d'Anville, et qui rappellent les 
Aurunci. Suivant Vaière-Maxime, une ville située sur le Li^.iit,c.vii. 
fleuve Alla portoit le nom de Bathia : c'est le même que 
celui d'une des plus anciennes villes Pélasgiqucs de la 
Sabine. Enfin le nom de Païlantia, de la même origine Appian. His- 
et de la même antiquité, existoit chez les yaccai en y.jj. 
Espagne. 

En examinant les noms de tous ces peuples, on pourra 
observer, que dans cette contrée, la situation de plusieurs 
ctoit proche de ceux qu'ils avoient eus aussi pour voisins 
en Italie. C'est ce qu'on peut vérifier sur les noms des Aiise- 
taiii , des Cerretaiii , des Cosetani , placés au revers des Py- 
rénées, et plus haut, des Vescitani , (XOsca, dont les colo- 
nies détachées ne pouvoient être éloignées l'une de l'autre 
dans la Bctique. Les Gravii ', qui s'étoient établis chez les 
CaUdici , bien loin des peuples passés en Espagne et qu'ils 
Tome VI, V 



5î4 MÉMOIRES DE L'ACADÉMIE 

avoient eus pour voisins en Italie, ctoient au moins liml- 

'Ihn.ii. Cl- trophes d'une Antium* et d'un peuple Teihur'i^, qui sont 

t. ag. LKo j» . j 1^ noms du Latium. Ils avoient donne au fleuve d'Es- 

*f^- pagne sur les bords duquel ils s'ctoient lixés , le même 

Pui r<g- p- nom de Aiiiiius que portoit un fleuve de leur côte en 

Italie. Enfin un même aflîxe indiquoit, en Espagne comme 

L',yg.44. en Italie, une situation relative dans les noms de Cosa et 

de Succosa. 

J'ai annonce plus haut que j'expliquerois les raisons qui 
me font considérer les Castelhini de la pointe orientale des 
Pyrcnées comme le mcfme peuple qui, voisin des CerrcUini 
en Italie, habitoit le Costrum Jiiui consacre au dieu Pan. A 
défaut de l'autorité positive des anciens auteurs, j'ai con- 
sulté des cartes manuscrites et très-détaillées de cette fron- 
Ét^i du Rou^ tière, que Louis XVI fit lever dès la première année de son 
'RÔl'fnjtil règne; et voici les résultats que j'en ai recueillis. Sur le ter- 
%tin"' ^" '■'^oire qui correspond précisément à la situation des anciens 
peuples Cerretiini et Castelhini , le lieu appelé de nos jours 
Ciistiglionc n'est séparé cfe Kozcs , l'anrifMine RhoAa , que 
M^iTc.x il,,- par \\w étang situé au pied d'une colline qui porte le nom 
mîlumt"ciZ àe Pan. Il en est fait mention, sons le nom de A//;/^wr, 
<ien,mm . cap j^^g l'histoire modeme . où il est rapporté que Pierre 
S)8 tt uq. d'Aragon s'y retrancha en 1287. 

On ne peut guère supposer d'autre origine au nom de 
cette colline , que la pratique très-ancienne du culte de Pan 
sur le lieu même ; et comme on a déterré tout près , sur le 
terrain de Castiglione, une inscription Romaine portant le 
nom de OiUttlo, il est par-là bien prouvé que ce territoire 
étoit celui des CaUclliini , cites par Ptolémée, et il devient 
bien prob.nble que ce peuple, voisin des CerrcLini, que 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES- LETTRES. 355 

les autorités classiques attribuent à ce territoire , étoit le 
même que celui d'Italie qui tiroit son nom du Castriim Itiui, 
où le culte de Pan étoit exercé de toute antiquité. 

C'est probablement à dater des premiers temps de ce 
culte transporté en Espagne, que ce pays aura été connu 
des anciens sous le nom de Pa/iia , sulvinn la leçon reçue Àd_ Stq>ha». 
dans le texte d'Etienne de Byzance d après la remarque de 
BerJvelius. Sosthène de Cnide , dans son xiii." livre des/^/- '«'^'['"^f- 

Oj'cr.ltb.de rlu- 

riaues, en assiijnoit pour cause les exploits de Dionysus et mm. tom.X. y. 

de Pan , qu il étendoit jusqu en Iberie ; mais , a 1 appui des ^^ 

observations que j'ai précédemment confrontées, je crois 

devoir préférer l'indication comprise dans les deux leçons 

de ce vers de Silius Italiens: ^''•'' "■''h- 

Ultra Pyrenen Laurentia num'ina vexit. E^"' ''^''"'■ 

Ultra Pyrenen Laurentia nomina duxi. ESi. Romnn. 

1471 . et cd:t. 
rr > r I Eincsli. 

Ejii effet , quelque leçon qu on adopte , il ne peut rester 
que l'alternative de supposer, ou que le poète historien 
et scrutateur de l'antiquité a voulu faire allusion à la mi- 
gration en Espagne des dieux du Latium , ou qu'il avoit 
comparé les rapports des homonymies locales des deux 
contrées, ainsi que je les ai présentés dans ce Mémoire. 

Je ne dissimulerai point l'objection , en apparence bien 
fondée,, qu'on peut faire en prétendant que tous ces noms 
ne seroient passés en Espagne qu'à la suite des colonies 
Romaines ; mais les dates des faits et des auteurs qui ont 
cité ces villes, vont résoudre cette difficulté. 

Eratosthène , qui florissoit quarante-un ans avant la 
première entrée des Romains en Espagne , citoit la ville . ^^ . 
de Tarragone ; ce qui prouve de nouveau que les Scipions pag. i;f. 

Y-ij 



3 56 MÔIOIRES DE L'ACADKMIE 

ne l'ont pas fondcc. Qiiamf Polyhe écrivit l'histoire, les 
Romains ne faisoient encore la guerre que clans la partie 
mcridion;iJe de l'Espagne, et ils ctoient encore bien loin 
d'avoir acquis assez de consistance dans le pavs pour 
U.iii. .(.,•/. s'occuper à bâtir des villes : or Polybe citoit, au revers des 
Upiia.tjSç. lyrcnces, des ^//ir/j///, que Tite-Live cite aussi pour le 
\x'i''(^\x'ni "^'^■'"^ '''''^' ^^ Casaubon aura cic guide par cela dans la 
correction du texte où ce nom est altcrc. Le mcme savant 
auroit pu trouver dans l'autre nom , également corrompu , 
les Cerrettiiii , dont il n'a pas propose la leçon , non plus 
^ que le savant et dernier éditeur de Polybe. Je conjecture 

qu'il y faut lire Kct/peiavK^, au lieu d'A//>n'o€iK4 que porte le 
texte corrompu , et de Acc-pyrcnoi»; proposé par Gronovius. 
/.i/. /// . p.,v En parlant des Ccrrctdiii , Strabon les lait considérer 
comme un peuple Espagnol, et non comme une de ces 
colonies Romaines qu'il fait ailleurs soigneusement distin- 
guer. Qiiand il dit que les Romains ont employé deux cents 
ansàlaire la guerre , tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, il ne 
prétend pas donner à eiiieiidre qu'ik aient employé leurs 
troupes à fonder, <^7/>Wfl, suivant la langue des inscriptions, 
des murs de villes sur des lieux où il n'en existoit pas. Leur 
Ttstui.ittom première colonie établie en Espagne, Gracchur'is , avoit 
iTrfc iiiurcis. substitue ce noui a celui ailliircis que portoit une plus 
Lii.ii. f.tf. ancienne ville. On sait d'ailleurs, et Velleïus Paterculus 
l'atteste, que la première de toutes les colonies que les Ro- 
mains aient envoyées hors d'Italie , étoit celle de Carthage 
en A(ii(]ue , et qu'en Espagne les colonies Romaines ne se 
multiplicrent (jue vers le temps d'Auguste. 

Silius Ilalicus est reconnu trop exact pour qu'on piiisse 
supposer qu'il ail exagéré l'anticjuiié des peuples et des 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES. 357 
villes qu'il nomme , relativement à des faits antérieurs 
à rétablissement des Romains en Espagne. Il citoit les 
Gravit comme un des peuples qui existoient dans cette Sil.h.il.lit. i, 
contrée avant qu'Annibal eût passé i'Ebre. A l'époque '"-'■ 
à laquelle le poète suppose que les Pyrénées furent fran- 
chies par Hercule, il fait trouver les Cenetani sur son pas- 1,1. ui: m , , 
sage, et fait intervenir les Vectones k celui d'Annibal , qui ^^i^[^.^, ,,,,. 
ravagea le territoire des Volca , dont l'homonyme existoit l!-id.v.44;. 
en Italie. La guerre de Viriathe appartient à l'an 1 4^ avant 
notre ère, et la ville de Tribola est nommée dans la reh^ 
tion qu'Appien a faite de cette guerre. Pûllantia figure //«/mb. loa-> 
dans celle de Numance, qui eut lieu vers l'an 136 avant 
notre ère, et bien avant que la première colonie Romaine 
ait été envoyée hors d'Italie. Enfin ÏOsca Espagnole exis- 
toit vers la même époque, puisque Sertorius y avoit fondé l'iut.mh. ix 

r , , ^^ 1 . Sertor. wm. III , 

des études Grecques et Latines. yg-jjs- 

Ces exemples prouvent donc que la concordance des 
homonymies locales de l'ancien Latium et de l'Espagne 
ne doit pas son origine aux colonies Romaines, mais qu'il 
faut, pour l'expliquer, se reporter aux plus anciens temps 
de l'Italie, et particulièrement en ce qui concerne la côte 
Étrusque et Pélasgique. Autrement, comment seroit-il 
arrivé que l'ancien état de l'ibérie , dressé par M. Agrippa, 
copié par Pline, et les tables de Ptolémée, n'auroient 
répété sur la côte méridionale de l'Espagne que des 
villes nommées sur celle du plus ancien Latium ? Pour- 
quoi Pline auroit-il désigné dix-huit peuples sous la dé- LU. xxxiv, 
nommation de Laîiin veteres ! et a quelle cause ce titre 
remonteroit-il , si ce n'est à celle de la commune origine 
Arcadienue de Sagonte et de Rome \ C'est ce que Silius 



35^ MÉMOIRES DE L'ACADÉMIE 

entenJoit sans Joute , lorsqu'il disoit , en parlant des cl(5- 
putes de Sagonte : 

l.il. I , V. 6<>S. Hinc consangu'inea subeunt jam mctnia Borna. 

Les Ardcates , d'ailleurs , qui avoient concouru à la fon- 
dation de Sagonte , étoient compris de droit au noinbre 
de ces Liilini vcteres , à l'occasion desquels Tite-Live fait 

Tn.-Ui-.lih.i, parler Tarquin en ces termes : Passe <]ii'ulem se vetusto jure 
agere, quod, cîim omncs Latini ah Alhn oriutiiii sitit, in eo fœdere 
teneantur quo oh Tullo tes omiiis Albtiua cum colouis suis in 
Romatnim cessent impcrium. Ainsi, lorsque Sagonte avoit 
recours à Rome pour pacifier des troubles qui s'ctoient 
élevés dans son sein bien avant l'envoi des colonies Ro- 
maines , ce ne pouvoit ctre qu'en vertu du droit d'an- 
ciens Latins dont elle jouissoit dès-lors, et des principes 

Lit. III, f..'-. du traité rapporté par Polybe, où il est question , relati- 
vement à la date de cinq cent neuf ans avant notre ère , 
de Latins établis hors de la domination Romaine; ce qui 
ne pouvoit s'entendre, je crois, à cette époque, que de 
peuples anciennement passés en Espagne et dont l'ori- 
gine Latine étoit dès-lors reconnue. 

Je n ignore pas combien il peut paroître hasardeux 
de tenter, ainsi que je l'ai fait dans ce Mémoire, de 
restituer à l'histoire des rapports qu'elle n'a positivement 
établis nulle part; mais il faut cependant que quelque 
auteur ancien ait parlé de l'origine Italifjue des Ibères, 

(^M.r.i.onnlh puisque S. Jérôme , après avoir rapporté les noms de quel- 

hrtica in Crue- • i il- , . . . . 

sim fJit. V'm- ques anciens conducteurs de colonies, scxprimoit ainsi: 
//"j"^/ ' T' Thuhol Ihcri , qui et Hispani , licèt quidam Italos iiuspicentur. 
)i' H est très -probable qu'il aura voulu indiquer ici Servius, 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES. 359 
commentateur de Virgile , et dont on prétend qu'il avoit été 
disciple : Servius lisoit les Origines, aujourd'hui perdues, 
que Caton avoit écrites. 

(Quelques observations encore sur les homonymies to- 
pographiques indiqueront peut-être les traces de l'ancienne 
origine Grecque à laquelle les Aquitains prctendoient. Les 
noms Pélasgiques des Pyrénées Espagnoles se retrouvent 
en Aquitaine, soit littéralement, soit modifiés par une syl- 
labe initiale, dans les dénominations locales de Cosa ^, Cos- * T,é. Thtoda. 
sio° , Cocosa^, Losa, Scs,osa , Ausci^ , Oscinéium^. J'en in- ^^"•'''"■r-i''- 
duiroisque les Cosetaiii et les Ausetaiii d'Espagne auroient 24. 
envoyé des colonies en Aquitaine, et (]uOscd, Vescia , Es- „(r.pag.'4;6." 
cua, en Turdétanie , ne seroient , de même , que des noms '^PH"- m- '^, 
transportés par des colonies parties des sources de l'Ebre, ou ,";„„ Hierosol. 
se retrouvent ces mêmes noms , entre lesquels on distingue /"»■/'"'• 
celui à'Osca , synonyme des appellatifs Aiisci et Oscineium 
d'Aquitaine, que le nom local à' Es(juies représente. 

Les savans qui admettent difficilement les inductions 
tirées des indices couverts du voile de la plus haute anti- 
quité , réfléchiront , sans doute, sur les faits suivans que 
rapporte l'antiquaire Basque, Andres de Poça. On lit dans 
son ouvrage sur les Antiquités de la hvigue et des peuples de 
r Espagne, imprimé à Bilbao en 1587, que les seigneurs 
de Biscaye juroient encore alors de garder les coutumes et 
les privilèges du pays, un pied chaussé et l'autre nu; que 
le roi Ferdinand -le- Catholique, ainsi que ses prédéces- 
seurs, fit ce serment dans ce même costume, et que le nom 
de la ville où cet acte public avoit lieu , se nommoit Guer- 
nica, Andres de Poça n'hésite point de considérer l'origine 
de cette coutume comme Pélasgique , et de citer à l'appui 



3éJo MÉMOIRES DE L'ACADÉMIE 

de son opinion ces deux vers où Virgile s'exprime ainsi, 
en pariant des Herniqiies : 

AjieiJ. VI! , J'esrigia nuda sin'istri 

""■ ■ "■ Institue) ( pedis ; crudus tegit <i liera peio. 

On lit encore dans l'ouvrage de M. Herva/ , que le Giii- 

puscoa comprend une montagne appelée //r////^/, dont les 

habitans s'appellent Hcniicoa ; ei l'on sait que le mot licrna 

ffiit.1. rer/^' siguifioit moiitiigiie en langue Sabine. Je ne ferai aucune 

Hcmici. .'n • ..... 

Stnius ad ''^nexion sur ces rapports ; mais j ajouterai , pour terminer 
A'nrid.Uh.vii, ce Mémoire, quelques faits qui prouvent combien cer- 
taines coutumes anciennes sont ilurables chez les peuples 
modernes. 
Bcirnnj^rcy- ^^^ Hougrois , nation bien reconnue pour Scytbique 
rm, . Tnwe Jr> J'ori^ine, sont cites comme avant coutume d'attacher à leur 

marquti natio- o .' 

/tj/r. ,/> //. bonnet de guerre autant de lames d'or qu'ils tuent d'enne- 
mis dans les combats. Nous lisons dans les fragmens de 
Htnr. y:,k)ù Nicolasde Damas, que les J///<//, peuple Scythe et voisin des 

M.^'j>"j26. Palus Ma?otides, avoient l'usage d'inhumer avec leurs guer- 
riers autant de pois<;nn'i qu'ils avoient tué d'ennemis dans 
les guerres. Lors(ju'en 1436 Joseph Barbaro lut envoyé 
RmcoIio Ji R,:- en Perse, le fragment cité de Nicolas de Damas n'étoit pas 

i'«g fj. découvert: anisi l ambassadeur Vénitien a verilic, sans le 

savoir , le fait avancé jiar l'auteur Grec , lorsque , faisant 
fouiller un tomljeau de la région des J^fW/, il y trouva ren- 
fermés dans une urne de pierre beaucoup de squelettes 
de poissons dont il ne pouvoit s'expliijuer le rit funéraire. 
Henri de Valois n'a lait aucune remarque sur ces rapports. 

A'oM. Coimiltti l'mivragc érrit en allemand p,ir M. Guillaume HcHiimboldl, »oui 
le titre 6'[jtimcn Jts re^hinha faiui mr In firemirrs haHum dt l'Ejpiignt , &c. Bcrim , 
1811. 

MÉMOIRE 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 3^1 

MÉMOIRE 

SUR 

LA SITUATION DES RAUDII CAMPI, 

où MARIUS DÉFIT LES CIMBRES, 

ET SUR LA ROUTE 

suivie par ces peuples pour se rendre en italie. 

Par m. WALCKENAER. 



J_iA victoire que Marins remporta sur les Ciinbres en Luieijjan- 
Italie , est un des événeinens les plus importans de l'his- ^'*''''''7- 
toire ancienne. C'en ctoit fait de l'empire Romain, si ces 
barbares eussent été vainqueurs : la civilisation eût été 
retardée pendant neuf ou dix siècles, comme elle le fut 
quatre cents ans après par la même cause; et, ainsi que 
le dit Quintilien, le monde entier eût parlé cimbre au 
lieu de parler latin. 

On s'est divisé sur le lieu de cette célèbre bataille, et 
sur la route qu'ont tenue les Cimbres pour pénétrer en 
Italie. Personne, que je sache, n'a fait de cela l'objet 
d'une dissertation spéciale : celle-ci, qui sera courte, est 
destinée à éclaircir ce point d'histoire. 

Tome VL Z» 



3^2 MÉMOIRES DE L'ACADEMIE 

Panvini, Pighius , Sigonius, Maffei, veulent que cette 
bataille ait ctc livrée près Je Vérone ; d'Anville, près 
de Milan; Cluvier, et, d'après lui, Cellarius, entre \'er- 
ceil, Novare et Lomello; enfin un poète ancien, Chiu- 
dien,la place plus à l'ouest, sur les bords du Tanaro,dans 
les environs de PoIIeiit'ui : de sorte que l'incertitude, rela- 
tivement à la position de ce champ de carnage , s'étend 
presque sur toute la largeur de l'Italie septentrionale et 
dans la partie de l'Italie qui a le plus de largeur. 

Cependant je ne connois aucun auteur moderne qui 
se soit laissé induire en erreur par l'assertion de Clau- 
dien : elle étoit trop directement contraire à celle de tous 
les historiens, et l'on s'aperçoit facilement que le poète a 
choisi l'opinion la plus favorable au désir qu'il avoit de 
flatter Stilicon. Je dirai néanmoins ce qui pouvoit accré- 
diter cette erreur au temps de Claudien , et pourquoi quel- 
ques modernes se sont égarés dans l'examen d'un problème 
historique dont la solution paroissoit peu difhcile. 

Il ne reste rien de la partie des ouvrages de Tite-Live 
où il étoit question de cette bataille, et l'on n'en trouve 
le récit détaillé que dans Plutarque. Cet écrivain , dont 
la lecture a'*\ant d'attrait , a cependant mérité de grands 
reproches. Rarement il cherche à concilier entre eux 
les nombreux écrivains (ju'il met à contribution; il les 
copie alternativement , et souvent avec si peu d'atlcn- 
tion pour le fond des faits et l'exactitude des détails, 
qu'il contredit quelquefois d'après un auteur ce qu'il a 
avancé d'après un autre. Mais , pour le sujet qui nous 
occupe, Plutarque mérite toute confiance, parce qu'il 
ccrivoit , ainsi qu'il nous l'apprend lui-mOme, d'après 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 363 
les mémoires de Sylla, alors lieutenant clans l'armée de 
Marins , et présent à cette bataille. Pkitarqiie nous dit 
qu'elle fut livrée dans la plaine de Verceil , -are/JJ Bep- 

D'un autre côté, Velleïus Paterculus, Florus , Aure- 
lius Victor, disent que ce fut dans les dimpi Raudii: 
ces Campi Rmidii étoient donc près de Verceil, et il ne 
falloit pas les chercher ailleurs. 

Effectivement, à l'orient de Verceil, précisément du 
côté d'oii venoient les barbares , dans le district de Bian- 
drate, sont les champs et les prés qui portent encore au- 
jourd'hui les noms de Campi ou Prati di Ro ou di Rau; 
et, ce que personne, je crois, n'a encore remarqué, ces 
champs sont traversés par trois petites rivières qui se 
nomment toutes Rauggia ; savoir, Raugia Birago , Roggia 
Rillû , Rûugia Busca. C'est donc dans ces vastes plaines, 
en tirant vers le Pô, que s'est livrée cette célèbre bataille. 
Ces plaines sont très-unies : elles ont vingt milles de lon- 
gueur; ce qui répond bien à la description de Plutarque 
et au patenûssïmus campus de Florus. 

M. Durandi étoit trop instruit dans la topographie an- 
tique de son pays pour ne pas faire quelques-uns de ces 
rapprochemens qui avoient été déjà indiqués en partie 
par Clqvier ; mais ce sont ces indications mêmes qui 
ont fait tomber M. Durandi dans une erreur bien grave, 
et bien surprenante de la part d'un homme ordinairement 
si rempli de sagacité. Il veut que, hors le seul Plutarque, Dur.mdi. Alpi 
tous les anciens qui ont parlé de cet événement se soient ^''''''' 
trompés lorsqu'ils ont avancé que les Cimbres étoient 
descendus par les Alpes Tridentines , ou le col de Trente, 

Z'ij 



364 MÉMOIRES DE L'ACADÉMIE 

et avoiciil traverse i'AJige , parce que les Ctinipi Riiudii , 
dans le lieu où nous les pla<,()ns et où les plate aussi 
AI. DuranJi, sont loin Je ce fleuve et Je cette partie Jes 
Alpes. 

Florus dit que les Cimbres se laissèrent amollir par 
le climat et les délices de la Véiu'tie ; et comme, dans le 
système de M. Durand!, les Cimbres n'ont pas dû passer 
par la Vénetic , il trouve cette idée de Florus romanesque, 
et son récit contraire à l'bistoire. 11 veut que ÏAtiso de 
Plutarque ne soit pas le mcme que i'Al/icsis de Florus et 
des autres bistoriens ; et, au lieu de rapporter le nom de 
ce fleuve à [' Adige , il en fait l'application à une petite 
rivière obscure qui coule sur les bauts sommets des Alpes, 
et qui se rend, après un cours très-borné, dans le lac Ma- 
jeur : mais cette rivière se nomme, sur nos cartes, Toce , 
nom que M.Durandi cbajige, avec le secours d'un article, 
en celui de l'Atos , ou lAtoxo, ou l'Atoce, sans pouvoir, 
malgré toutes ces transmutations, le rendre encore bien 
semblable au nom anticjue Atiso. C'est d'après ces idées 
que M. Durandi conclut que les Ciml)res sont descendus 
par le Simplon et la vallée d'Ossola , voisins des Cnmpi 
Rnudii , et non par les Alpes Tr'uientincs , qui en sont, ù 
la vérité, fort éloignées. Il faut donc prouver que le récit 
de Plutarque s'accorde parfaitement avec celui ile Florus 
ei des autres bistoriens, et que M. Durandi a eu tort de 
les contredire. Pour cela, nous n'aurons qu'à citer les 
passages où se trouvent consignées les principales cir- 
constances de cette bataille, à en bien tléterminer le sens, 
et à montrer clairement la liaison qu'ils ont entre eux. 

<• Les barbares, dit Plutarque, se divisèrent en deux 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 365 

» armées pour passer en Italie : l'une, qui ctoit celle des 
» Cimbres, alla par le pays des Noriqucs, afin de forcer le 
» passage que dcfendoit Catulus ; et l'autre, qui ctoit 
» celle des Teutons et des Ambrons , passa par la Li- 
» gur'ie , le long de la mer, contre Marins. 

« Catulus, qui avoit ordre de faire tête aux Cimbres, 
» jugea qu'il ne falloit pas perdre de temps à garder les 
» passages des montagnes pour empêcher les barbares 
» de pénétrer. Il se retira donc en arrière des Alpes, dans 
» l'intérieur de l'Italie, et il se couvrit de la rivière Aîiso , 
» sur laquelle il bâtit un pont. » 

On voit déjà l'opinion de M. Durandi renversée dès 
les premiers mots : les Cimbres étant dans la Norique, 
leur plus court chemin étoit de descendre par les vallées 
de i'AJige ou les Alpes Tr'uîetitities. Dans l'impuissance de 
défendre les défilés des Alpes, Catulus voulut empêcher 
les barbares de passer ÏAdige : il se fortifia donc sur les 
bords de ce fleuve. Alors les Cimbres se répandirent dans 
la Vénétie, qu'il avoit abandonnée, et la dévastèrent. 
L'/4/iiode Plutarqueest donc la même rivière que XAîhesis 
des auteurs Latins . c'est-à-dire, ÏAdige. Si ïAiiso de Piu- 
tarque étoit la Toce et non pas ÏAdige, Catulus et son 
armée se seroient trouvés, non pas au-dedans de l'Italie; 
mais dans les Alpes ; non pas en arrière des Alpes , mais 
près de leurs sommets les plus élevés, près des cimes du 
Saint-Gothard. Enfin l'auteur n'auroit pas dit que Catulus 
ne voulut pas perdre le temps à garder les passages des 
Alpes ; car il est évident qu'il n'auroit fait gravir les som- 
mets des montagnes à son armée que pour en garder 
les passages. 



j^6 MÉMOIRES DE L'ACADÉMIE 

Catiiliis, après sVtre fortifie derrière ['AJi^e, reste Jans 
SCS positions. Les barbares e*itrepreiinent de le contraindre 
à les abandonner : pour y parvenir, ils obstruent le cours 
du lleuve, en abattant presque toute une foret. Cette des- 
cription, qui est la nicine dans Plutnrque et dans Florus, 
ne convient nullement à une rivière comme lu Toce , mais 
s'applique parfaitement à un grand fleuve comme ÏAJige. 

Les Romains s'effraient ; le fort sur ['Atiso est pris. 

«< Alors, dit Plutarque, les barbares, trouvant le pays 
»» ouvert et sans défense, se répandirent çà et là, et le 
» saccadèrent : c'est pourquoi l'on ordonna à Marins de 
»» se rendre à Rome pour leur faire tète.» 

Je ne sais par quelles raisons M. Durandi s'est imaginé 
que les Cimbres se rendirent en trois jours sur le champ 
de bataille, après avoir passé \' Atiso. Nous ne lisons rien 
de semblable dans Plutarque, ni dans aucun autre auteur; 
nous voyons au contraire l'armée Romaine battre en re- 
traite, et les barbares se répandre dans un pays où ils 
desiroient s'établir, sans qu'il y ait aucun temps spécifié: 
et même Plutarque nous dit ensuite qu'à cette occasion 
on rappela Marius à Rome ; que ce consul assembla le 
sénat et le peuple, et les harangua sur ce qu'il avoit à 
faire ; qu'enfin il donna des ordres pour le retour de son 

armée. 

.< Celte armée , dit Plutarque, étoit encore dans la Gaule, 
- au-delà des monts: aussitôt qu'elle fut arrivée, Marius 
» passa avec elle le Pô, pour empêcher les barbares d'en- 
» dommager l'Italie qui est en-de<,à du Pô. •» 

Mais, dira-t-on , si les barbares venoicnt de la V'éné- 
tie et avoient passé i'AJigc , pourquoi donc se dirigeoient- 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 36^ 
ils du côté de Verceil , au lieu de traverser le Pô, et d'aller, 
avant l'arrivce de Marins, droit à Rome en marchant sur 
Modène [Mutina] ! 

Plutarque a pris soin de nous en donner la raison. 

" Qjiiant aux barbares, dit-il, ils différoient toujours à 
» livrer bataille, parce qu'ils attendoient les Teutons; et 
» ils s'ctonnoient beaucoup de leur retard. » 

L'historien parle ici de l'autre armée , composée de 
Cimbres , d'Ambrons et de Teutons , qui avoit fait son 
irruption dans la Gaule Transalpine, et que Marius avoit 
défaite près d'Aix, Tous ces peuples barbares, tant ceux 
qui avoient fait leur irruption dans les Gaules, que ceux 
qui étoient descendus en Italie, se croyant certains de la 
victoire, étoient convenus entre eux qu'aussitôt après avoir 
triomphé des armées qu'on avoit envoyées pour s'opposer 
à leur passage, ils feroient leur jonction et s'avanceroient 
ensuite sur Rome avec leurs forces réunies. On ne peut 
disconvenir que ce plan ne ïui parfaitement bien conçu, 
puisque, par ce moyen , les barbares contraignoient les Ro- 
mains à diviser leurs forces ; qu'après avoir triomphé de 
chaque armée Romaine séparément, ils ne pouvoient plus 
être inquiétés sur leur arrière-garde , et qu'ils se trouvoient, 
malgré les combats sanglans qu'ils avoient livrés dans le 
cœur de d'Italie , avoir une armée plus forte qu'au mo- 
ment de leur irruption. Mais la première condition dans 
toutes les combinaisons de la guerre , c'est de vaincre. 
L'armée des Cimbres qui avoit fait son irruption dans la 
Gaule Transalpine, avoit été vaincue; et celle qui étoit 
descendue par les Alpes Tridentines et qui avoit passé 
ÏAdi^e, ignoroit cette défaite : c'est par cette raison qu'elle 



3^8 MEMOIRES DE L'ACADEMIE 

s'avançoit du côte Je Verceil, dans i'espdrance d'op<^rer 
sa jonction avec l'armée de ses compatriotes, qu'elle pré- 
sumoit devoir descendre par les Alpes Grecques ou les 
Alpes CottJe/i/ies.. 

Lorsque les Cimbres d'Italie surent que la puissante 
armée des Gaules avoit été détruite, ils suspendirent leur 
marche et devinrent moins menaçans : car les plus braves 
nn'me ne sont arrogans .que tant qu'ils croient ctre les 
plus forts. 

Les Cimbres envovèrent donc alors des ambassadeurs 
à Marius pour lui demander des terres à cultiver. Marius 
leur fit uneréponse insultante, et, pour qu'ils ne doutassent 
point du carnage de leurs compatriotes des Gaules, il 
montra à leurs ambassadeurs les rois des Teutons liés et 
enchaînés. 

«< Alors, dit Plutarque, Béorix, roi des Cimbres, en- 
•> voya défier Marius, et convenir du jour et du lieu de 
" la bataille , afin de décider (}ui resteroit le maître du 

- pays ([). 

» A quoi, continue Plutarcjue, Marius répondit que ce 
" n'étoit p;Ls l'usage des Romains de prendre conseil de 
•• leurs ennemis pour savoir (juand et dans cjuci lieu ils 
" dévoient livrer bataille, mais que néanmoins il vouloit 
» bieji donner aux Cimbres cette satisfaction. 

'» On convint donc mutuellement que ce seroit le 

- troisième jour suivant, dans la phiine de Verceil : cette 



(i) Remarquons, en passant, qne, 
plu» de cinq sircics après, Clovis, 
originaire de la même contrée que 
ces Cimbres, fit exactement le même 



dcfi et la même demande à Sya- 
grius, qui, dans les (vailles, con>- 
ninndoit , pour les Romains, aux 
tristes restes de la seconde Belgique. 

» plaine 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES. 3(^9 
» plaine convenoit aux Romains pour ieur cavalerie , et 
" aux barbares pouf déployer facilement leurs nombreux 
» bataillons. Les deux partis se montrèrent fidèles à la 
» convention, et parurent en bataille rangée. » 

On voit clairement que les trois jours dont il est ici 
question doivent être comptés depuis le jour de la con- 
vention entre les deux généraux, et non pas depuis le 
passage de ïAdige, comme le veut M. Durandi ; et, 
quoique j'aie été obligé d'abréger ce récit et de le donner 
par extrait, on s'aperçoit qu'il est clair, raisonné, et tel 
enfin qu'on devoit l'attendre d'un militaire aussi instruit 
que Sylla , dans les mémoires duquel Plutarque a puisé, 
et qu'il cite. 

M. Durandi prétend qu'il ne s'étoit pas écoulé assez 
de temps entre l'époque du passage des Alpes par les bar- 
bares et le jour de la bataille, pour qu'ils pussent s'amollir 
dans la Vénétie , ainsi que l'avance Florus. Je remar- 
querai d'abord qu'il n'en est pas d'une armée bien disci- 
plinée chez les peuples civilisés , comme de troupes de 
barbares tels qu'étoientles Cimbres: il ne faut que quelques 
jours de résidence dans un pays riche et abondant, pour 
que de tels hommes se livrent à la débauche et à une folle 
confiance ; alors on voit aussitôt la discipline se relâcher, 
et leur fureur guerrière s'amortir. D'ailleurs, ainsi que je 
l'ai déjà dit, Plutarque ne nous donne pas l'époque pré- 
cise du passage des Cimbres en Italie; et nous voyons, 
dans son récit, qu'il a dû s'écouler un temps assez long 
depuis le moment où Catulus se fortifia sur ÏAJige, jus- 
qu'à celui où Marins, pour le joindre, fit revenir son 
armée des Gaules. 

Tome VI. A' 



Til.- Uv S.^m- 
mjirc du lirrt 
LXVIII, t. 17, 

> 'tlleiui r.uer- 
I klki , lii. Il , c. 
XII , ».«/, (. /, 

^<f. ICÇ (t. II. 

P^S 7i-: <""(i)- 

Fhrut, lii. III, 
(ap. III, tom. II, 

r^g-449"4;i- 

Aureliui Victor, 
Pt viril illuslri- 
hi.cip.LXVIl, 
F''i- -/ i 

Orotiut, lit. y, 
c.ip.XVI. 

Euirop. lii. V. 



370 MÉMOIRES DE L'ACADEMIE 

Je crois avoir siifTisammeiit justilic Floriis du reproche 
d'écrivain romaiiesijue que lui tait M. Duraiuli ; je crois 
avoir prouve que Plutarque s'accorde avec tous les autres 
historiens : par conséquent , on peut regarder, suivant moi, 
comme un fait démontré, que les Cimbres descendirent 
en Italie par les Alpes Tridentines , ou le col de Trente; 
qu'ils s'avancèrent ensuite à l'ouest vers la Giiulc Trdiisdk 
pinc , pour tâcher de rejoindre l'armée de leurs compa- 
triotes, qui avoient fait une irruption dans cette dernière 
contrée, et qu'ils furent délaits dans la plaine dite dimpi 
di Ro ou de Riiudjii , entre Novare et Verceil , entre Bian- 
drate , au nord, et Kandia, près de Cozzo, au sud; enfin au 
nord du Pô, et à peu de distance des rives de ce fleuve. 

D'après ce que nous avons dit, il n'est pas difficile de 
découvrir la cause de l'erreur de ceux qui, avec Sigonius 
et Maffei , veulent que cette bataille se soit livrée dans 
les environs de Vérone et dans la Vctictie ; ils ne s'atta- 
choient qu'au seul récit de Florus, qui dit que les Cimbres 
descendirent en Italie par les Alpes TriJcntincs , et qu'ils 
se laissèrent amollir par les douceurs du cliinai de la 
Véiie'tie (i). D'après ce passage seul, et sans faire atten- 
tion au besoin (]u'avoient ces barbares de marcher à la 
rencontre de leurs compatriotes , ils vouloient trouver 
dans la Vénétie un lieu que le récit de Plutarque, la suite 
des événement et la marche des armées, démontroient 
devoir ctrc beaucoup plus ;\ l'ouest. 



( I ) Ciml'ri per hytmnn, quar altiùs 
Alpes levât, Tridentinis jiigis in ItJ- 
liiiinprovoliili ruina Jtscenderant. . . . 
tfii in YenetUi , quo fcri tract u Itaiia 



mollissima est , ipsâ soli caTujiie cle- 
im-ntiJ rol'Ur eltinguit. ( Florin, I. III, 
cap. III.) 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES- LETTRES. 571 
C'est par la même raison aussi , et parce qu'il n'a pas 
bien compris tous les mouvemens des armées pendant 
cette célèbre campagne, que M. Durandi, ne s'attachant 
qu'à une circonstance du récit de Plutarque, et ayant 
bien déterminé le lieu de la bataille, veut fliire descendre 
les Cimbres des sommets des Alpes qui sont au nord de 
la Vénétie : ce qui est contraire aux récits de tous les his- 
toriens, et particulièrement à celui de Plutarque. 

D'Anville trouva , sur ce point de géographie, les opi- 
nions des savans divisées : d'une part, considérant que la 
Vénétie étoit trop loin de la ville de Verceil , aux en- 
virons de laquelle Plutarque plaçoit cette bataille ; que, 
d'un autre côté , Verceil paroissoit bien loin des Alpes 
Tridentines , d'où Florus faisoit descendre les Cimbres, 
il crut devoir adopter une opinion mixte, et il plaça D'AmUk.C/v- 
les Cûiupi Raudii près de Milan. 11 a étayé son opinion ^'^f "'"■■ 
du nom d'un petit hameau nommé Rho , qui est près de 
cette ville. 

Une rencontre de nom semblable pouvoit avoir donné 
naissance à l'erreur ou à la supposition du poète Claudien. 
Un peu à l'est des ruines de l'ancienne PoUentia , ou du 
castel moderne de Polletiip , entre ce lieu et Alba , est 
le lieu nomme Rodi , qui est fort ancien : il est fait men- 
tion de ce lieu, sous le nom de Raudium , dans un di- 
plôme de l'an 10 i 4- Nous lisons dans la Chronique de 
Novalese , que cette terre fut donnée, dans le x.^ siècle, Ub. r, ay. 

XX X lll. 

à l'abbaye de Brème, avec celles de Serralu/igû , Verdunum , ciucv.ir Du- 
Grejam et Griinan. L'empereur Conrad, dans le diplôme ^'^'i' • J'""")»" 

^ *' ' ' Cisfhxdana an- 

dont nous venons de parler, confirme cette donation, et '"-".r^'g-ipy- 
s'exprime en ces termes : Celhim unamin honoremS. Stephani 

A ' ij 



57i Mr.MOIRES DE L'ACADKMir 

sacmum ciiin cjstro quod vocdtur RauJum, et /iliiul iiomine 

Verdiiiuim, &c. , tisijiie iui pmtuiti t/iioJ dicitiir Striixca. 

Ne peut-on pas conjecturer que ce lieu nomme Rdii- 
dum ou Riiudiitm, où fut livrée la bataille Je Stilicon contre 
les Gètes, aura, par l'identité Ju nom, causé l'erreur de 
Claudien ; ou que ce poète aura supposé, à dessein, que 
les Ruudii Ccimpi de Marins étoient les mêmes que les 
Riuuiii Campi de Stilicon, ailn de rattacher aux actions 
de celui qu'il vouloit célébrer, et un grand nom, et Je 
grands souvenirs! 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 575 



MÉMOIRE 

SUR LES CHANGE MENS 

QUI SE SONT OPÉRÉS 

DANS LE COURS DE LA LOIRE, 
ENTRE TOURS ET ANGERS, 

Et sur la Position du lieu nommé Murus dans 
les Actes de la vie de S. Florent. 

Par m. WALCKENAER. 

iVIénage, se promenant en Anjou, sur les bords de Lu le 17 No- 
la Loire, avec Hadrien de Valois, fit observer à ce savant '^" '^^ ' '-" 
(qui travaiiioit alors à sa Notice des Gaules) que la Vienne 
couloit autrefois jusqu'à Saumur, où elle se réunissoit à 
la Loire ; et il chercha à prouver historiquement ce point 
de géographie, en citant ces trois vers du poème de Guil- 
laume le Breton : 

Qu'iqui suos posuit muros prope Jlum'ma Salinur, 
Al'ixtus ubi L'iacrï fluvio résinante Vi^enna 
Amittit nomen ferrugineumque colorem, 

Valois, dans sa Notice, au mot CondateTuronum , n'oublie 
pas de rapporter les trois vers de Guillaume le Breton : 
il combat l'opinion q^u'ils semblent autoriser, et il soutient, 



374 MLMOIRES DE L'AC.ADÎMIE 

au contraire, que le confluent de la Loire et de la Vienne 
a toujours ctc où il est aujourd'hui, c'est-à-dire, à Candes, 
(jui est le Condate Turonum, ou le ConJuta viens de Sulpice- 
Scvcre, de Grégoire de Tours, et des autres auteurs du 
moyen âge. Valois rapporte, coinmo ilcci.^il à cet égard, 
un passage de Grégoire de Tours, que nous aurons occa- 
sion de citer et d'expliquer dans ce Mémoire, et il en tire 
une conséquence qu'il exprime en ces termes : Qitiire fal- 
luntuT hciuddubic <]ui , veterihus Uibulis iiescio ^uilmsfrcti, Vin- 
geinuz et Ligeris confiucntes ohm ad Scilmurum fuisse, et Sal- 
miirum ipsiim <id Vingeniia ripom exstitisse eontendunt. 

Ménage, qui, dans son Histoire de Sablé , nous a rap- 
porté la conversation qu'il avoit eue avec Valois sur ce 
sujet, fortifie dans cet ouvrage son opinion par de nou- 
velles preuves. Cette opinion a depuis été celle de La 
Sauvagcre, de Robin , de M. Bodin , cjui a publié en i 8 i 2 
des recherches intéressantes sur Saumur, et enfin de tous 
ceux qui ont écrit dans le pays et qui ont été à portée d'exa- 
miner l'aspect des lieux, quoique plusieurs aient ignoré 
les recherches de Ménage, ou ne les aient point citc^s: 
tandis qu'au contraire Delisle, d'Anville, et les autres géo- 
graphes qui les ont suivis, n'en ont tenu aucun compte; 
et, adoptant le sentiment de Valois, ils ont tracé sur 
leurs cartes de la Gaule les cours de la Loire et de la 
Vienne tels qu'ils existent aujourd'hui. Soumettons ceci 
à \\w nouvel examen : essayons de prouver que, si les 
géographes n'avoient pas entièrement tort de ne point 
céder aux raisons des anticjuairesdu pays, ceux-ci étoient 
encore mieux fondes à ne point se rendre aux tlécisions 
des géographes. 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES. 37$ 
En effet, les antiquaires du pays soutenoient que la 
Loire avoit changé son cours, sans expliquer comment 
ce changement avoit eu lieu , et il étolt bien difficile aux 
géographes d'admettre le changement de lit d'un grand 
fleuve sur une longueur de quarante mille toises. D'un 
autre côté, des débris d'amphithéâtres Romains trouves à 
Doué , le camp Romain découvert près de Chènehutte, 
ont égaré les antiquaires dans leurs recherches, et ils ont 
voulu placer au midi de la Loire, et bien loin de sa vé- 
ritable position, une station Romaine nommée /?o^r/V(7, 
qui se trouvoit au nord de la Loire, sur la route de 
Casarodunum [Tours] à Juliomûgus [Angers], route dont 
il reste encore des vestiges. Cette faute étoit d'autant plus 
grave, que les mesures des itinéraires Romains donnés 
par la Table, relativement à la station de Robricci, sont 
très-exactes , et que M. d'Anville avoit très-bien déter- 
miné cette position, quoiqu'il se fût égaré avec Valois, 
relativement au véritable cours de la Loire dans les temps 
antiques. 

Enfin les auteurs du pays, en adoptant la coïijecture 
de Valois, relativement à la position du lieu nommé Munis 
dans les Actes de la vie de S. Florent, se mettoient dans 
l'impossibilité d'expliquer d'une manière satisfaisante un 
passage de la Vie de ce saint; et ils fournissoient ainsi 
aux géographes une objection qu'il étoit impossible de 
résoudre. 

Je commencerai par tracer l'histoire des changemens 
qui se sont opérés relativement au cours de la Loire, et 
j'expliquerai aussi les causes qui les ont produits. Je pas- 
serai ensuite aux preuves détaillées des faits que j'aurai 



37^ MÉMOIRES DE L'ACADf.MIE 

avances; ce qui me donnera occasion d'cclaircir les points 

de gcograpliie ancienne et du moyen âge qui se rattachent 

le mieux à mon sujet, et dont quelques-uns jettent un 

nouveau jour sur certains cvénemens de notre histoire, 

et nous montrent l'origine de plusieurs lieux encore 

existans. 

Si l'on considère le cours des •rivières de l'Indre et du 
Cher, qui se jettent dans la Loire à l'ouest de Tours, 
on verra qu'elles ne s'y versent pas par une seule em- 
bouchure, mais qu'elles communiquent leurs eaux au 
fleuve principal par plusieurs bras, qu'elles s'enlacent en 
quelque sorte avec lui en lormant diverses îles : celles 
qu'entoure le Cher sont sur-tout très -considérables , et 
les deux plus grandes prennent les noms dlle de Bretlie- 
riioiit et dî/e Je Bcrlhcnay. Avant les travaux qui ont, à 
l'ouest de ces îles, restreint dans un seul lit les cours de 
la Loire et des rivières qui se joignent à ce fleuve , ce 
cours, depuis Saint-Patrice jusqu'à Candes , ctoit celui 
de l'Indre; la Loire passoit au pied du coteau où se 
trouvent Restignc et Bourgueil ; et la rivière qui depuis a 
pris le nom de Unie , marque aujourd'hui l'ancien thalweg 
ou le profond du fleuve. La \'ienne , après avoir reçu 
à Candes les eaux de l'Indre, de la Loire et du Cher 
réunis, en continuant son cours, avoit à Candes une 
première communication directe avec la Loire , et elle 
formoit une première grande île, où se trouvent actuelle- 
ment Varenne, Chouzé et Chapelle-Blanche. Cependant 
la Vienne, en continuant à couler vers l'ouest, recevoit le 
Thouet près de Saumyr; et la Vienne se joignoit aussi à la 
Loire par plusieurs bras dont des marais nous montrent 

encore 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES- LETTRES. 377 

encore aujourd'hui la trace. La Loire couloit alors dans le i 

lit actuel de l'Autliion, mot qui, dans le langage du pays, 1 

signifie nuirais; elle recevoit , près de Longue, la petite 

rivière de Latan. Ces îles ainsi formées par l'Indre et la 

Loire, et sur-tout par la Vienne et la Loire, étoient trop 

considérables pour n'être point cultivées ; elles faisoient 

partie d'un canton 'particulier fort célèbre, et dont il est 

souvent fait mention dans l'histoire du moyen âge , sous 

le nom de Vcillica ou Valhigia, qui, dans nos temps 

modernes , a conservé le nom de vallée d'Anjou. 

Mais, dans tous les temps, la Loire a été assujettie à 
des débordemens considérables. « La Loire, dit Coquille, j-ihtoircdc Ni- 
» fait grand dommage par son inconstance; car, étant ^'""'"'■ 
» sablonneuse , et ses rives étant de terre légère , elle 
» change souvent son. cours et son profond , jetant grande 
» quantité de sable es lieux où souloit être le profond, 
» et faisant profond les lieux où souloit être le sable. » ^ 

Nos annales ont souvent occasion de rappeler les désastres Ménage, Hh- 
^ euve a laits a dinerentes époques, et un capitu- ^ag.zp. 

laire de Louis-ie-Débonnaire nous apprend que dès-lors 
on s'occupoit de grands travaux pour les prévenir: il Cd^kuLu-m re- 

onnoit que 1 on lit choix , pour cet objet , d un homme eJ. Stepkw. Ba- 
habile et expérimenté, ut bonus tnissus de aggerihus juxta ''^^■^"""■'•i"'g- 
Ligerim facicndis eidem operi praponatur. 

Les habitans de la vallée furent donc obligés de cons- 
truire des digues et des levées pour se défendre contre 
les invasions des fleuves qui arrosoient leurs possessions; 
mais , à l'ouest de Bourgueil ou BurguUum , divers motifs 
portoient ces habitans à diriger principalement leurs efforts 
contre les cours d'eau qui entouroient au midi les grandes 
Tome VI. B » 



578 MIMOIRES DE L'ACADÉMIE 

îles qui formoiciit pour eux d'importantes possessions, 
depuis Candes jusqu'à Angers. En efff t , c'titoient l'Indre, 
la Vienne et le Thouet, réunis dans le cours mcridional, 
qui augmentoient le plus la masse des eaux et coniri- 
buoient le plus aux inondations; il ctoit donc nécessaire 
de les contenir. Du côte du nord, la Loire ne recevoit 
en quelque sorte que des ruisseaux* et pas une seule 
rivière considcrable. A cette raison physique s'en joignoit 
une toute politique : les comtes d'Anjou , possesseurs de 
/</ vdlléc , et souvent en guerre avec les comtes deSaumur 
et de Poitou, avoient un grand inicrct à fortifier le bras 
mcridional des rivières qui entouroient les îles de cette 
vallée, et qui formoieiit la limite de leurs possessions de 
ce côté. Ils construisirent des forts et des châteaux le long 
des rivages de la Vienne et de l'Indre ; ils donnoient de 
grands encouragemens à ceux qui s'établissoient sur les 
levées. Un d'eux, Henri II, roi d'Angleterre, en \ i6o , 
alla m<}me jusqu*à exempter d'impôts et du service mili- 
taire ceux qui résidoient sur les jetées , et il ordonna 
des travaux considérables pour contenir le fleuve. C'est 
de cette époque que datent les grands changemens qui se 
firent alors dans le cours de la Loire. 

Néanmoins, dans le Mv.*" siècle, depuis l'an 1328 jus- 
qu'à l'an 1350, il s'en lit encore de plus considérables, 
et ce sont ceux-là qui ont déterminé l'état actuel. A cette 
épo(}ue, Philippe de Valois réunit l'Anjou à la couronne. 
Ce roi fit abattre la foret de Bcaufort , et ordonna l'ouver- 
ture des tranchées nécessaires pour l'écoulement des eaux; 
les marais entre la levée nouvellement faite et l'Authion 
furent desséchés. Une maladie contagieuse ayant régné en 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 379 
même temps à Baiigé, à Mouiiherne, un peu au nord de 
Beaufort, et dans d'autres lieux voisins, beaucoup d'ha- 
bitans cmigrèrent dans la vallée, et s'en trouvèrent bien. 
Elle se couvrit d'habitations , et l'on n'épargna plus rien 
pour protéger des richesses agricoles qui s'augmentoient 
chaque jour. On bâlit deux rangs de pilotis réunis par 
de fortes pièces de charpente. Cette construction a duré 
près de quatre cents ans,, puisque ce n'est qu'à la fin du 
xvil.^ siècle que l'on a commencé à substituer à ces murs 
des empatemens en forme de glacis , auxquels on tra- 
vailloit encore en 1740 et en lyii- 

On voit, d'après cet exposé, ce qu'une longue suite de v<,ycz Endin, 
tmvaux, toujours diriges dans le mcme but, a du produire. „-^„„ sur Snu- 
Peu à peu l'Indre et la Vienne, contenus par de fortes '1'^^:^'; ""-' ' 
digues, n'ont plus versé leurs eaux dans la vallée; les 
bras par où ces rivières communiquoient avec la Loire, 
au nord, ont disparu; et le cours qui s'appeloit la Loire, 
ne recevant plus les eaux de l'Indre et de la Vienne réunis, 
s'est affoibli, jusqu'à ce qu'enfin la communication même 
de ce cours septentrional avec le cours méridional a été 
coupée près de Saint-Patrice : alors les rivières de Loire 
et de Latan ont continué de couler dans l'ancien lit de 
la Loire, et ont formé l'Authion; les eaux de la Loire 
se sont écpulées dans le lit formé par l'Indre et la Vienne , 
qui, se trouvant alors non-seulement le cours le plus con- 
sidérable , mais même le seul, a dû prendre le nom de 
Loire. La Vienne alors a perdu son nom à Candes, et s'est 
réunie dans cet endroit à la Loire, Ensuite, la levée , 
fortifiée d'un mur, étant devenue un chemin public, 
l'ancienne voie Romaine s'est détériorée entre Tours et 

B'ij 



3So .Ml.MOlRtS DE L'ACADÉMIE 

Angers; la mute qui tormoit la communication entre ces 
deux villes, fut transportée plus au midi, décrivit un plus 
grand circuit , et suivit l'ancien cours de hi Vienne, désor- 
mais nommée Loire. 

Ce résumé historique, lorsqu'on a devant les yeux un 
levé topographique de ce pays , suffit pour démontrer 
ce que nous avançons ici sur les changemens de cours et 
de dénominations qu'ont éprouvés la Loire et la Vienne : 
mais nous allons l'appuyer par des preuves encore plus 
positives. 

Candes [Conddte] , au confluent de la Vienne et de la 
Loire, s'étend davantage sur les rives de ce dernier fleuve, 
et cette ville est réputée située sur la Loire. A l;i lui cki 
iv.'= siècle, ce lieu passoit pour être situé sur la Vienne. En 
effet, nous lisons dans Grégoire de Tours que, S. Martin 
de Tours étant mort à Conddte [Candes], les Touran- 
geaux et les Poitevins [Turonici et PicUivi] se disputèrent 
son corps. Les Turonici, s'étant emparés de ConJûte , pla- 
cèrent le corps du saint dans un bateau , et descendirent 
la Vienne, dit l'historien; ils entrèrent ensuite dans 
la Loire , et remontèrent jusqu'à Tours. I^itur Turonici 
ddprchcnscvn corporis glcb<wi , posiUiniquc in udvi , ciini omni 
populo, per Vingemiiim jîuviuni descenJunt ; ingressicjue Lii^cris 
iiheum , ad urbeni Turonicam cum nugiiis Liudibus psallen- 
tioijuc dirigunt copioso (i). Il est évident que les Touran- 
1 Grrpon, geaux descendirent dans la Loire par le bras de la Vienne 
KZJ^Z- qui, vis-à-vis Candes, conduisoit dans ce fleuve, et qui, 
rxm.m.i. cap. aujourd'hui Considérablement affoibli , n'est plus qu'un 
Hm. df Fr. petit ruisseau nomme le Bict , qui communique avec un 

ttm. Il , p. I i-- 

*i ijj- (i) Li date de cet événement est de l'an 395. 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES- LETTRES. 581 

autre ruisseau nomme le Lane , foible reste du magnifiqu^ 
fleuve qu'il représente. Ce passage de Grégoire de Tours 
est celui-là même dont Hadrien de Valois s'autorise pour 
prononcer le jugement que nous avons rapporté plus haut. 
Il est bien difficile de comprendre quelque chose à son 
raisonnement; car ce passage démontre bien certainement 
que, dans le iv.^ siècle, la Vienne conservoit son nom à 
Candes. 

La Vienne conservoit encore son nom à Saumur vers 
le milieu de ce même siècle , puisqu'une histoire manuscrite 
de S. Florent, citée par La Sauvasère (i), d'accord en cela J-^ S.mvgire , 
avec la chronique du monastère et d'autres monumens nqms.irc. yg. 
de temps postérieurs, que nous citerons, fait mention du 
château de Saumur situé sur la Vienne. 

La Vienne , dans le x.* siècle , conservoit son nom à 
Saint- Martin de Saint -Maur, à cinq lieues ou dix mille 
toises à l'ouest de Saumur, puisqu'un titre de l'an 1090, 
rapporté par Ménage, nous apprend que Foulques comte 
d'Anjou restitua, en 950, aux moines du monastère de 
Saint-Maur, une île entre la Loire et la Vienne. Reddidit 
ipsis insulam iiiter Ligermi jiuvium et Vigeimam. Qudtenus 
monasterio ipsorum insulam non longé ab eodem loco inter 
Ligerini fuviuni et Vigennam existe/item redderem , ac proprio 
viutiere red^iitam corrohorarem. Ainsi donc Saint-Martin de 
Saint-Maur étoit situé sur la Vienne , et non sur la Loire, 
comme aujourd'hui. 

D'un autre côté, nous avons des preuves que, même 
encore dans le xi.^ siècle, la Loire couloit dans la direction 
de l'Authion. En effet, il existe un titre concernant la 

(1) licite \e folio j8 de la Vie manuscrite. 



'^ 



^Sî MEMOIRES DE L'ACADÉMIE 

M(mie(.lii< tomlafioM d'un prieuré, du temps de Geoffroi Martel, 
ru. ^;4. comte d'Anjou , de l'an 1040, où il est parle du bourg de 

1.1 j;/(.r,ij..-r, , yp/t^ie comme étant situé sur la Loire : Ilem ex nlterd ripa 

Re^hen-hti Aisti'- n n 

ri^ucs ei criii^. ejus jiuminis Ligeris ecclesiam Mtisidci in Iwiwrcm S. Pétri. 

fig. /<v. j^^ bourg de Mazc, situé sur les bords de l'Authion et à 

près de trois mille toises de la Loire actuelle, étoit donc 
sur les bords mêmes de la Loire, et à près de trois mille 
toises de la Vienne d'alors. 

Les détails de la guerre entre Foulques comte d'Anjou, 
et Geldiiin, commandant de Saumur, en 1025 , prouvent 
aussi invinciblement que la Loire coulnit alors dans le 
lit actuel de l'Authion ; et il est d'autant plus nécessaire 
de donner quelque développement à cette preuve, qu'elle 
n'a été aperçue par aucun de ceux qui, d'après l'aspect 
des lieux, ont su discerner quel étoit l'ancien cours de 
la Loire. 

Je tire le récit que je vais faire, de l'Histoire du mo- 
nastère de Saint-Florent près de Saumur, écrite dans 
le xii.' siècle par un moine anonyme, et insérée dans 
le tome V de la collection de D, Martène, col. i i i 3 , et 
dans le tome X, pag. 265, de |a collection des Historiens 
de France. 

Gelduin , jeune Danois, auquel Eudes II avoit confié 
le commandement du château de Saumur, s'étoit rendu re- 
doutable à Foulques comte d'Anjou par ses incursions répe- 
lées. Fouhjut'S lève une armée considérable, et marche sur 
Saumur. Gelduin envoie demander une trêve à. Foulques: 
celui-ci l'accorde ; mais, craignant que cette demande ne 
cachât quelque ruse, il fit construire, près de l'endroit 
nommé Clcmcntinum ,wn lieu nommé Trevas : i^Wt est l'ori- 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES- LETTRES. 383 
gine du lieu nommé Trêves , qui existe encore aujourd'hui 
sur Ja rive méridionale de la Loire actuelle , et vis-à-vis 
Saint- Clément , qui est le Clemetitiiiitm ou Cleineiitiniaaim 
hcumde l'historien du monastère de Saint-Florent (i). Cet 
historien a soin de nous instruire en même temps que, 
sous les anciens rois de France, la région Angevine et 
Neustrienne étoit limitrophe de la viguerie de Saumur. 
Nd/n, â priscis Fraiicia regum temporibus , Andegavam atqiie 
Neustriam rcgionem libéré tencntiurn à castro Salmuro , poli- 
tissimûm domitiationeTU vidgariter Vicariam dictam terminabat 
Gegitiû vicus. Par-là nous apprenons que le ruisseau ou 
le torrent assez large qui est près de Saint-Vétérin de 
Genne, le GeaÀim vicus de l'historien de Saint-Florent, 
formoit la limite du Saumurois et de l'Anjou. Ce torrent 
est tracé sur la carte de Cassini ; mais on a oublié d'écrire 
son nom : il ne se trouve ni dans le volumineux voca- 
bulaire de d'Expilly , ni dans celui de Prudhomme ; mais 
Guillaume Delisle ne l'a point oublié sur sa carte spé- 
ciale : il nous apprend que ce ruisseau se nomme Avor. 
Ceci justifie l'observation que nous avons faite ci-dessus , 
que, sous les rapports politiques et guerriers, la partie du 
fleuve qui entouroit la vallée au midi , avoit plus d'im- 



(i) Il est remarquable que Trêves 
et Saint-Clément ne sont qu'à mille 
toises au nord de Chènehutte, où les 
Romains avoient construit une sta- 
tion et un camp. ( Koytrj La Sauva- 
gère, Recherches sur un camp Ro- 
main, dans le Recueil de dissertations 
ou recherches historiques et critiques , 
de 87 à 126. Bodin, Recherches sur 
lu ville de Saumur, chap. VI , pag. 6 i , 



et pi. 2, et pag. 4--) On a trouvé 
aus#des vestiges de construction Ro- 
maine prés de l'église de Saint-Vété- 
rin (tom. I , pag. 4 ' )• ïï £5t question 
de Clioy.acum , de Sancti-A'Iartini et 
de Sancd- Lamberti-de- Platea dans 
les titres du XI.' siècle (La Sauva- 
gère, pag. 103). licite le cartulaire 
violet de l'église cathédrale d'An- 
gers, fol. 81)8. 



c 



3 84 MÉMOIRES DE LACADKMIE 

portancc que celle qui arrosoit sa parlie septentrionale. 
Mais continuons le rccit des expcdilions Je Foulques. 

Ce comte, cinq ans après la trêve dont il vient d'ctre 
question , avoit construit, du côté de Tours, un fort sur 
le sommet du Mont-Budel (i). Odo, comte de Tours , en 
fil If sicge. Foulques marcha contre lui. Odo appela à son 
secours les habitans de Saumur et de Chinon. Foulques, 
parvenu avec son armée </^ v'tlLwi Brcnoldem , qui eslBnii/i- 
sur-Alloiine , apprend que Saumur est dégarni de troupes; 
alors il se décide sur-le-champ à retourner sur ses pas, 
et, dit l'historien , traversant à gué la Loire et la Vienne, 
il assiège inopinément le château de Saumur, le livre aux 
tlainines, et enlève le corps de S. Florent. 
ColUcihn dt> Ciiinqtie Fitlco jam villam BrcnoUcm lUtigissct , obvium 
iv'm..\ .p^îb's'. qucmdam Inibitit <]ui Fniticos irtult'ipliciores et tuulto mimcro- 
siores iiumeravit, Tnm Fulco, Siilrriiiruin vûcuum esse solum 
cogitans , retrogressitm dirigit, Ligcriqiie oc Vigcimâ trans- 
vadaùs , cum gravi exenilu iiisperatè cdstcllum obsidens vi 
iiccepit , et à Ciislro ruiihim incendii fuiiditus perpcssuro reve- 
rendiim pntris Florentis glcbiim cxtnixit. 

Pour que Foulques, qui se trouvoit à Brain-sur-Allonne, 
et (]ui, ncisaiU aucun obstacle à redouter, marchoit droit 
sur Saumur, eût la Loire et la Vienne à traverser, il falloit. 



(i) Valois, dans sa Notic^Sdes 
Gaules , au mot Sierra , traduit 
Mont-Biidd par Mrmbtclco» Mont- 
brole ; mais Ménage, dans son Hit- 
tflire de Sul'lé , pag. i28 , réfute très- 
bien celte opinion. Mcn.ige dit que , 
dans une ancienne version Fran(;aisc 
des Gestes des comtes d'Anjou, 
AIoiis-BudtUi est traduit par Alont- 



Filtrai/. On ne sait pas où ëtoit ce 
lieu. Maan, dans la Vie de Hugues de 
Châteaudun, archevêque de Tours, 
l'a appelé liiirdluin. M. Carreau , dit 
Ménage, prétend que c'est Mont- 
Boyau , terre qui appartenoit aux cha- 
noines de Tours, et qui étoit située 
dans le lieu appelé Poni-dc-la-Moiif. 



ainii 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES- LETTRES. 385 

ainsi que nous l'avons démontré, que l'Aiithion fût la 
Loire, et que le bras de rivière qui se trouvoit devant 
Saumur, se nommât A; Vienne, et non lu Loire, comme 
aujourd'hui. 

Nous avons donné des preuves multipliées que hi Loire 
couloit autrefois dans le lit de l'Authion, et que Ja Loire 
actuelle, à l'ouest de Candes, portoit jusque près d'An- 
gers le nom de Vienne; il s'agit actuellement de suivre 
ces changemens de dénomination à travers les siècles. 

J'ai dit précédemment qu'après l'ordonnance rendue 
en 1160 {i) par Henri II, roi d'Angleterre et comte 
d'Anjou , les travaux pour contenir cette partie du cours 
du fleuve alors nommé Vienne et qui depuis a pris le nom 
de Loire, se multiplièrent : cependant les levées qui furent 
faites alors, n'étoient point par-tout.praticables vers la fin 
du XIII. *" siècle, puisque Guillaume Le Maire, nommé 
alors à l'évéché d'Angers , en allant faire confirmer son 
élection à Tours, passa parBrion etBourgueil, c'est-à-dire, 
par l'ancienne route, ou la voie Romaine, dont il reste 
encore des vestiges. Cependant , dès le xil.^ siècle , les 
vers de Guillaume le Breton que nous avons déjà cités, Ci-desm.iwg. 
démontrent que la Vienne perdoit son nom à Saumur: ^^'' 
par conséquent, toute la partie du cours de la Vienne qui 
se trouvoit à l'ouest de Saumur, étoit assez considérable CoUamn des 

c , , r j- • T • r R /( Hiit. dt France, 

pour prendre le nom aç^ Loire. Jean, moine de Marmou- wm.x.v. 24s. 

tier, qui a écrit une chronique des comtes d'Anjou [ex ^Afdcmraurl'm. 

gestis consulumA ndegavensium] xevs le milieu du xii.^ siècle, "/""'" ^^'' ^' 
dit, en parlant du Thouet, que cette rivière coule entre 

(i) Le texte de cette charte importante se trouve dans l'Histoire de 
Sablé, pag. 376. 

Tome VI. C? 



î86 MEMOIRES DE L'ACADEMIE 

le clià(t;ui de Saiimur et l'abbaye de Saint-Florent, et se 

dcchurge dans la Loire. Secundo jurtivit quod coiiiitiitus du- 

rabat ôh oc ci dente à jhivio Toëdo nomi/ie, qui in ter Siilmurum 

ctjstrum et idéatiani Snncti Florentii tiff/uil. et sic in Li^crim 

ûffluit. Nous voyons, par ce passage, que l'embouchiire du 

Bo.i,n. Reih. Thouet n'a c'prouvc aut. u II chanL'ement, et que M. Bodin 

l'tg. si,. th,ii>. a tort de supposer des sinuosités A ce neuve pour reprc- 

' senter son ctat ancien; il ne faut , pour expliquer cet ctat, 

que rendre le nom de Vienne à cette partie ^\y\ cours de la 

Loire où il se jette. 

Mais, si toute la partie du cours de ce fleuve qui est à 
l'ouest de Saumur, a, de bonne heure et dès lexii.' siècle, 
pris le nom de Z.o/>f qu'il porte aujourd'hui, l'autre partie 
qui, à l'est de Saumur, se nomme aujourd'hui Loin , 
a , pendant bien plus long-temps , conservé jusqu'à cette 
ville le nom de Vienne. Ainsi, au xili.'^ siècle, du temps 
de S. Louis, la Vienne conservoit encore son nom jus- 
qu'à Saumur, puisqu'un titre de l'abbaye de Saint-Florent 
Je Saumur fait mention d'un pré situé en Offiirt sur la 
\oyciUXiu- Vienne: or l'île qui porte le nom d'Cj^lirt, aboutit au bout 
'7'/"^) des ponts des faubourgs de Saumur. Enfin l'usage de 
l'V f/' ■ conserver à la Vienne son nom jusqu'à Saumur subsista 

uf .l.J.Vf /: 2J2. ' 1 

long-temps après que le bras nord de la Loire, où elle 
se réunissoit avec ce fleuve, eut disparu, et eut été dé- 
tourné et desséché. Un nommé Hourneiiu , dans un livre 
imprimé à Saumur en i 6 i S , intitulé le Deluxe de Sduniur, 
• Piig. fS. dit': » La Vienne entre en Loire à Candes, et ne perd 
'•flo,/»,, Rt,i,. ^ ^j,^ qu'au-dessous de Saumur''. » Ménage, dans son 

•<- Histoire de Stf/de, imprimée en 1683, nous dit que, de son 

temps, les mariniers de la Loire, en parlant du cours de 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES- LETTRES. 387 
ce fleuve entre Candes et Saunuir , l'appellent encore la 
rivière de Vienne. - a^-: .-■ ->■ 

Il semble que nous devrions terminer ici cette discus- 
sion , et qu'il n'y a plus aucun doute sur l'objet que nous 
nous sommes proposé d'cclaircir : cependant il reste en- 
core une grande difficulté à résoudre, et qui jusqu'ici est 
restée sans réponse. L'auteur de la Vie de S. Florent 
rapporte que ce pieux ermite reçut, vers l'an 370, d'un 
ange, l'ordre de se fixer dans la grotte de Mont-Glonne., où. 
l'on a depuis bâti Saint- F/ore/a- le- Vieil , au sud-ouest 
d'Angers. S. Florent avoit counime d'aller visiter tous les 
ans l'évcque de Tours, depuis si célèbre sous le nom de 
S. Alartin. Dans un de ces voyages, l'ermite Florent fit un 
miracle fameux en détruisant un serpent, la terreur de la 
ville de Murus , située sur la Loire, Florentins venit ad Vm s.Fioren^ 
locum (jui viilgo voaUiir murus, super pivium Ligens sitiim; viu , Hadriani 
tter auteni agens , vemt ad fiunien Vtgennani , ad locum rjui „,„_^,. ^^7. 
^/V//ttr Condata. Valois est, je crois, le premier qui ait 
avancé que ce lieu nommé Murus dans les Actes de la 
vie de S. Florent étoit Saunîur ou Salniurus ; et cette con- 
jecture a été adoptée universellement par les historiens 
d'Anjou, et de Saumur en particulier. Mais si, dans le 
IV. ^siècle, Murus étoit le ïï^èmçiïsu c[ue Sahnurus , puis- 
qu'il est dit, dans l'historien cité plus haut, que ce der- 
nier lieu etoit situé'sur la Loire (super fuvium Ligeris siru/nj-, 
il n'est donc pas vrai que, tout le cours actuel de la Loire, 
à l'ouest de Candes,. se nommât la Vienne, ainsi que j'ai 
prétendu le prouver par les monumens de siècle en siècle 
que j'ai rapportés' Ménage ne sait comment répondre à Ajénage . Hist. 
ce passage, et il s'embarrasse dans se&jaisonnemens pour "* ''y-^^"- 

C'ij 
/ 



388 Mh.MOIl^CS DE L'ACADLMIE 

licmoiitrer que Saiiimir pouvoit ctre à-ia-fois situe sur la 
\ ieiine et sur la Loire. 1! y avoit cepenJant une réponse 
facile et pcremptoire à faire à cette objection. La voici : 
L'identité du lieu nommé Murus et de la ville de Siilmurus 
est non-seulement une assertion dénuée de preuve, mais 
on peut démontrer qu elle est fausse. 

Les Actes mêmes de la vie de S. Florent nous font voir 
que Aiurus n'est point Salmuriis : et ils nous apprennent 
aussi que ce lieu , dès son origine, fut réputé situé sur la 
Vienne et non sur la Loire ; ce qui confirme tout ce que 
nous avons dit jusqu'ici. •*' 

Enfin le lieu nommé Murus se retrouve encore aujour- 
dluii , avec le nom qu'il portoii du temps du saint, dans 
celui qui est nommé Murs au midi d'Angers, et qui, 
dans tous les temps, a été situé sur la Loire, ainsi que 
i'indi(]ue la Vie du saint. Ce lieu est nommé A/rz/rj dans le 
grand Dictionnaire de la France ded'Expiily, et dans plu- 
sieurs ouvrages. En erfet, le lieu nommé Murus, étant 
mentionné dans les Actes de la vie de S. Florent, existoit 
au temps de ce saint, c'est-à-dire, au iv.*^ siècle, et il 
n'est question de Saumur dans aucun monument antc- 
rieur à la fin du vi.* siècle , ou même au commencement 
du vu.' siècle. Dans aucun monument Snlmurum aistruni 
ou Sdlmurus ne se trouve nommé Alurus , et l'on ne cite 
pas même une seule variante qui puisse autoriser cette 
dénomination (i). On sait, au contraire, que Saumur a 
dû sa première origine à l'abbaye de Saint-Florent, qui 
étoit à mille toises de cette ville à l'ouest, ainsi qu'au 

(i) Dan» un des titres de l'alibaye I Ménage : D.i .;,/ sacrosanctàm te 
de Saint- Florent j il est dit, suivant I c/fj/wm \i\ hononin beati Flonnrii 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 389 
château nommé Truncum , situé près de l'emplacement où 
se trouve Saumur. Ceux qui se sont occupés de l'histoire 
de Saumur, n'ont point ignoré ces faits; mais le désir de 
reculer autant que possible l'antiquité d'un lieu devenu le 
plus illustre et le plus remarquable de ce canton, et la 
manie des étymologies, leur ont fait adopter sans examen 
la conjecture de Valois, qui veut faire dériver le nom de 
Sahnurus de sahnts munis, et rattacher l'origine de cette 
ville à celle du lieu nommé Murus des Actes de la vie 
de S. Florent. II est assez étrange cependant qu'on ne 
se soit point aperçu que cette conjecture se trouvoit en 
contradiction non -seulement avec tous les monumens 
antérieurs au Xii.* siècle, mais même avec les Actes de 
la vie de S. Florent , le seul où l'on trouve qu'il soit 
fait mention du lieu nommé Murus. Il est dit dans ces 
actes qu'Absalon , moine de Saint-Florent-le-Vieil, chassé 
de son couvent, ainsi que ses compagnons, par les in- 
cursions des Normands, se mit en devoir de transporter 
ailleurs les reliques de S. Florent. Il s'arrêta dans un lieu 
qui appartenoit au monastère de Mont-Glonne ou de 
Saint- Florent. Ce lieu, qui est celui-là même où l'on 
a construit la nouvelle abbaye de Saint-Florent, avoit 
à l'est la Vienne, et à l'ouest le château nommé Trun- 
cum. Habebûl autem locus isîe ab occidente (i) castrum nomine Mrnngt , Hisi. 
Truncum';^/» oriente vero memoraWn Vigenn^jiuvium. Nous ' '' '■f'-^'- 
voyons dans ce passage que Saumur n'est pas encore désigné 



constructam prope imiruin, in loco qui 
nuriciipiitur Vadum , super Toarium 
fiumeii. Ceci prouve seulement que, 
dans l'endroit nommé Vadum, il y 
avoit un mur ou une digue construite 



pour retenir les eaux du Thouet dans 
les inondations. Voye^l^énage, His- 
toire de Sablé , liv. Vlll , pag. 286. 

(i) Plusieurs corrigent ici le texte, 
et lisent ab oriente Truncum : ils se 



399 MEMOIRES DE L'ACADEMIE 

sous son nom actuel, et que la partie du cours Ju fleuve 
qui est à l'est de l'abbaye de Saint -Florent , qu'occupe 
ia ville de Sauimir, ctoit nommce Vienne et non Loire: 
par conséquent, Sauniur ne peut ciïQ Murus , puisque le 
mcme auteur dit positivement que ce dernier lieu ctoit 
situe sur la Loire. Florentius venit ud locum <]ui viilgà voctitur 
Murus, super Jiuviiiiri Ligeris sitttm. Si, au contraire, nous pla- 
çons Alurus à Murs au midi d'Angers , dans tous les temps 
sur la Loire et sur le chemin du saint ermite Florent , cjui 
se rendoit , en suivant ia rive mcridionaîc du fleuve , à 
Conddtd [Candes], et que nous nous rappelions en même 
temps qu'à l't'poque où voyageoit ce saint, et mcme long- 
temps après , toute cette partie du fleuve dont il suivoit 
les rives, entre Angers et Candes, se nommoit Vienne et 
non Loire , comme aujourd'hui , alors nous comprendrons 
pourquoi l'auteur de la Vie du saint nous dit qu'après 
avoir passe Murus, le saint arriva sur les bords de la 
Vienne [iter autem eigens, venit ad Jhanen Vigenmwi]. J'ai 
dit que le lieu Murs, sur nos cartes actuelles, ctt)it aussi 
appelc Meurs àims plusieurs ouvrages et sur d'anciennes 
cartes; et ceci me donne lieu de penser que si l'identité 
du lieu Murus et Murs, au midi d'Angers, a ctc ignorée 
de Valois et des savans des xvii/ et xvui.'' siècles, elle 
étoit connue des moines de l'abbaye de Saint-Florent 
dans le xvi.' siècle. L'antic|ue église de cette abbaye, 
dont la construction fut terminée en io4ii et qui (ut 



Ibnilcnt sur ce que Truncum est l'.irc 
cicn nom de Saumur : cependant c't- 
loii d'aprcs ce passage que D. Hiiyncs, 
sans y rien changer, prciendoit que 



la tour nomniéc Truncum n'cioit 
pas dans le même cniplaccnunt que 
Saumur; il lapla^oit presdeGrosley, 
qui est à l'ouest de Saint- Florent. 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 591 

démolie en 1806, rentermoit une grande tenture en ta- 
pisserie où l'on avoit représenté S. Florent racontant à 
l'évêqne de Tours le miracle qu'il avoit opéré dans le 
lieu nommé Miiriis. Au bas de ce tableau on avoit brodé 
ces quatre vers : 

A Saint Martin , en la ville de Tours, 

Du vil serpent repairant près de Meur 

Fait le récit par parler doux et meur, 

Puis au retour Fe chasse en long détour- 
Cette tapisserie, qu'on a depuis transportée dans l'église 
paroissiale de Saint-Pierre à Saumur , où on la voit encore , vWez DoMn. 
a été achevée en 1524» comme ie prouvent les registres 
de l'abbaye : ainsi donc, à cette époque, les moines de 
Saint-Florent n'ignoroient pas que le lieu nommé Munis 
n'étoit point J'^wwwr, mais étoit Meurs ou Murs, au midi 
d'Angers, et à environ dix lieues à l'est de Mont-Glonne 
ou de Saint-Florent-le- Vieil. 

J'ai cru devoir ne rien négliger de tout ce qui pouvoit 
mettre dans son jour un sujet qui concerne un chaniie- 
ment important que les travaux des hommes ont produit 
dans la géographie naturelle de la France ; qui éclaircit 
plusieurs pages de nos annales, jusqu'ici restées inintelli- 
gibles; qui intéresse l'histoire de deux grandes provinces, 
et sur lequel repose celle d'une ville populeuse, d'un 
grand nombre de villages et de paroisses, ainsi que l'in- 
telligence des titres mêmes des propriétés de ceux qui les 
habitent aujourd'hui. Je serai beaucoup plus court sur 'ce 
qui concerne la voie Romaine ou l'ancienne route de 
Tours à Angers. 



3<>i .MEMOIRES DE L'ACADEMIE 

J';ii dit qu'elle s'cioit dctruite, et que ia levée construite 
le loni; des bords de la \'ienne l'avoit remplacée , mais 
que cependant elle existoit encore au xiii.*^ siècle : aussi 
il en reste des vestiges suflisans pour pouvoir en suivre ia 
trace. Elle filoit le long de la Loire d'alors, comme la 
route moderne file le lone de la Loire actuelle. On la con- 
noissoit du temps de Ménage, qui en fait mention, sous 
le nom <y ancienne levée ruinée : mais M, Bodin est celui 
qui s'en est occupé avec le plus de zèle et de succès; 
et c'est en partie d'après ses recherches et celles de La 
Sauvagère, que nous allons la décrire. 

Entre Tours et Saint -Patrice, elle étoit à peu près 

la même que la route actuelle, parce qu'en effet il ne 

s'est opéré aucun changement dans cette partie du cours 

de la Loire; seulement elle passoit par Luines, tandis que 

la route actuelle laisse Luines un peu au nord. La route 

ancienne passoit par Langeais , qui est ['Alingiiviensis vicus 

'Tfm.ilAx. de Grégoire de Tours". La route passoit ensuite par 

'wiL.v«» Rcstii^uiiicus [Restigné], dont il est fait mention dans une 

v.jgêrr. RuueU charte de Charles-le-Chauve , en 862. Cette route an- 

i-n rerhenha cH- cieune étoit après dirigée par un petit lieu nommé Lm 

plg. ic!fS- Spi Clinussee sur Allonne , dont il est fait mention, en lan 

yAchnj.u'n. 1000, dans un cartulaire de l'abbaye de Saint-Florent. 

f>i.2)2. On suit encore la trace de cette route par Pont de la 

p,ig. 1^"^'^' ' Tronne, au midi de Longue. Au-delà il en reste des 

n Bctiqur,. vestiges considérables, et l'on voit qu'elle se dirige du 

HwcinfHi lii Fr. o ,,,.., 

lom. tw.pog. Gué-d'Arcis sur Beaufort , qu'elle passe a la métairie de 
la Chesnaie , canton de Fourcelles , à la métairie de la 
Butte; elle traverse les marais de la Chappe, les ma- 
rais du bois du Long, la prairie des bois; elle se dirige 

dan» 



i7?i- 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES. 393 
dans la cour et dans les champs de la métairie de la 
Touche -Bruneaa , et de là elle conduit dans les com- 
munaux de Beaufort ; au-delà, on la perd vers l'endroit 
iiominé la Grande- Boire ,• à douze cents toises au midi 
de Beaufort. « C'est ainsi, dit M. Eodin, que je l'ai sui- 
>' vie, en faisant fouiller la terre en trente ou quarante 
» endroits. » Eu effet , cet auteur donne un détail très- 
exact des matériaux dont cette route se compose , et qui 
prouve indubitablement qu'elle étoit de construction Ro- 
maine. Cette voie, ajoute M. Bodin , ne se montre à 
la surface que vers les métairies de la Butte et de la 
Touche-Bruneau ; ailleurs elle est couverte de terre et de 
sable déposés par les inondations successives de la Loire 
et de l'Authion. Il faut creuser à vingt, à trente, à qua- 
rante centimètres [environ un pied], pour la trouver 
dans les marais et dans les prairies. On peut cepejidant en 
suivre la trace en été, en remarquant que l'herbe mûrit Boulin, Rakr- 

I ^ A ^ > . 1 1 II- ,11 i lus , sur SiiU~ 

plutôt qu ailleurs sur la hgne qu elle parcourt. mur, p. fi: 

Si l'on mesure l'ancienne voie Romaine en passant par 
tous les lieux dont nous venons de . faire mention , on 
trouve qu'entre Tours et Angers elle avoit cinquante- 
trois mille toises de long. La route Romaine tracée par la 
Table de Peutinger, entre Casaroilnmim [Tours] et Jitlio- 
wwif«j [Angers], compte quarante-six lieues Gauloises , 
qui valent soixante-neuf milles Romains, ou cinquante- 
deux mille quatre cent quarante-sept toises. La Table n'in- 
dique dans cet intervalle qu'une station nommée Robrkû , 
à vingt-neuf lieues Gauloises ou quarante-trois milles et 
demi Romains de Ctvsarodummi [Tours], et à dix-sept 
lieues Gauloises ou vingt-cinq milles et demi Romains 
Tome VI. j). 



3y4 .MÉMOIRES DE I/ACADÉMIE 

(Je Juliomiipis [Angers]. Ces distances placent Robricci 

au lieu nomme Poiil de Li Trotinc , au midi de Beaufoit; 

et il est connu cjut- la terminaison bricd , hriva , dans les 

noms de lieu des Gaules, indicjue soit une ville antique, 

soit un lieu habite , très-ancien , au passage d'une rivière. 

Un accord si parfait entre nos cartes modernes et les 

itinéraires anciens me dispense de toute discussion, et 

est une réfutation suffisante des erreurs que M. de la Sau- 

vagère, et d'autres auteurs peu familiarisés avec les monu- 

mens géograpliiques , ont commises relativement à cette 

station de Ro/irio;. J'ai déjà dit que d'Anville ne s'y 

étoit pas trompé : il place aussi Robrioi aux Ponts près de 

Longue; seulement il trouve dans la répartition des deux 

distances une erreur d'un mille, (jui n'existe pas. Par-là 

nous voyons que ia carte topographique qu'il avoit sous 

les yeux, étoit moins parfaite que celle que nous possédons 

aujourd'hui, et ne lui donnoit pas exactement la position 

des Ponts-Longué ; et , à ce sujet , nous rappellerons 

les réflexions que fait ce grand géographe dans son A/iti- 

lyse Je l'Iidlic . relativement à l'exactitude des itinéraires 

anciens : 

r-ii;. 9. « C'est ordinairement sans examen (qu'il me soit per- 

» mis de le dire), et uniquement sur la manière vague 

" et indéterminée dont nous estimons aujourd'hui les dis- 

» tances, que l'on juge des mesures itinéraires que l'anti- 

Pag.i^. >' quité nous fournit; mais il est constant que les anciens 

^'g- ■?)■ " y mettoient de l'exactitude. On ne peut se dispenser 

» d'observer en général qu'à proportion de ce que la géo- 

» graphie acquiert de perfection , sur-tout par rapport 

» à l'étendue des espaces, on remarque plus de justesse 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 395 
» dans les itinéraires anciens; et ce n'est point le désir 
" du géographe, ajoute-t-il , qui fait que les mesures qui 
» ont leur évaluation propre et spéciale, indépendante de 
» tout rapport avec la géographie actuelle, se trouvent 
» néanmoins en correspondance d'autant plus intime avec 
» les cartes, que celles-ci marquent plus de justesse et 
» de précision. « 

Dans les Mémoires que j'ai déjà lus , j'ai eu occasion 
de fournir de fréquens exemples de cette vérité; et, dans 
ceux qu'il me reste à vous lire , vous vous convaincrez , 
je l'espère , qu'elle est aussi féconde en résultats certains 
sur les bords de l'Indus et du Gange que sur ceux du Nil, 
du Tibre ou de la Loire. 



D' ij 



3!;^ MEMOIKLS DE L'ACADEMIE 



MEMOIRES 

SUR 
LES RELATIONS POLITIQUES 

DES PRINCES CHRÉTIENS, 

ET l'ARTlCULlÈREMENT 

DES ROIS DE FRANCE, 
AVEC LES EMPEREURS MONGOLS. 

Pak m. auel-rémusat. 



l.u le 1 j Sep Les relations politiques ciue les princes chrétiens, et 

tembrc i^iC. ,., , . i r- i i 

particulièrement les rois de rrance , ont eues dans le 
XIII,' siècle avec les successeurs de Tchinggis-khan, ne 
bont indiquées qu'en passant par nos historiens. Aucun 
d'eux ne s'est occupe d'en reciiercher les motifs , d'en mar- 
(juer les circonstances, ou d'en rassembler les monumens. 
Ceux-ci sont demeurés épars dans des collections peu ré- 
pandues ; plusieurs même, encore inédits, ont été oubliés 
dans les archives où on les avoit déposés d'abord. Je me 
propose de déterminer la série des faits qui mirent la 
plupart des princes de l'Asie occitleiitale , et mcme ceux 
de l'Europe, en rapport avec fes Mongols, et d'examiner. 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES- LETTRES. 397 
dans ce but, les pièces diplomatiques, en insistant davan- 
tage sur celles qui sont inédites et dont j'ai pu me procurer 
les originaux. C'est en étudiant ces matériaux authentiques 
qu'on peut espérer de jeter quelque jour sur des négocia- 
tions maintenant perdues de vue, et dont les effets bien 
rcels , quoique généralement peu appréciés , ont inHué 
d'une manière indirecte, mais très-puissante, sur les pro- 
grès de la civilisation Européenne. 

Je diviserai en deux mémoires le travail que j'ai en- 
trepris sur ce point d'histoire. Dans le premier , j'exami- 
nerai les rapports que les chrétiens ont eus avec le 
grand empire des Mongols , depuis sa fondation par 
Tchinggis-khan , jusqu'à sa division sous Khoubiiaï 
[ 1206- 1262]. Dans le second, je traiterai des ambas- 
sades que les rois Mongols de Perse et les rois de France 
se sont réciproquement envoyées, depuis le règne d'Hou- 
lagou , jusqu'au temps où ces négociations furent tout- 
à-fait interrompues paj* les troubles qui précédèrent et 
amenèrent le renversement de la puissance Mongole en 
Occident. 



598 Ml'.MOIRES DE L'ACADK.MIE 



PREMIER MÉMOIRE. 

Rapports des Princes chrcùcus avec le gnnul Empire 
(les Alojigols , depuis sa fondation sous Tchin^ts- 
kliun , jusqu 'à sa division sous Khoubilài. 

jLes cvciiemens qui rapprochèrent, au xiii.' siècle, des 
peuples jusque-là sépares par i'ctendue entière de notre 
continent, n'ont point d'exemple dans les annales du genre 
humain. La grandeur Mongole , qui faillit emhrasser le 
monde entier, tut créée en moins de temps qu'il n'en faut 
d'ordinaire pour fonder et peupler une seule cité. Jamais 
plus foihies commencemens ne furent munjs aussi rapide- 
inent d'une puissance aussi gigantesque. Le chef d'une 
tribu que les Jou-tchi (i) distinguoient à peine parmi leurs 
tributaires, résiste avec courage aux attaques de quelques 
voisins aussi foibles que lui. II s'essaie, en combattant 
contre eux , aux coups qu'il va bientôt porter à ses maîtres. 
Son ardeur infatigable fait de son orâe le rendez-vous de 
tout ce que la Tartarie contient d'esprits remuans et belli- 
queux. Il abaisse ses rivaux, et détruit ses ennemis. Les 



(i) Ou A/iu-tc/ii. La première syl- 
labe de ce nom s'écrit en chinois 
avec un ciracicre qui peut se pro- 
noncer indifféremment niu ou jou ,■ 
mais la prononciation en est fixée 
par la transcription qu'on en a laite 
en lettres Arabi-sel Mongoles : *^jj> 
fijcurdjé , et - '■ '-■r ,. - . r tchârlchog. 



Je remarque que M. Langlès, en 
chercliant, dans son Alphabet Man- 
tchou , à rapprocher ce nom de tchâr- 
tchog de celui des Mandchous, que le$ 
Knsses nomment Alandjours, l'a lu 
tclwuucliour , prenant le ^^, g final, 
pour un ^, r- 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES- LETTRES. 399 
sources de l'Onon , du Keroulen et de la Toula, sont le 
premier thcâtre de rcvolutions qui vont bientôt s'ctendre 
sur toute l'Asie et sur une partie de l'Europe. Enfin , 
l'an 1206, le prince des Mongols prend, en présence des 
chefs de cent tribus, le titre de Tchinggis-khakan, et il établit 
le centre de sa domination à Karîi-koroum, ancienne ville 
des Turks Hoéi-hou , située entre la Toula, l'Orgon et la 
Silinga, à peu près sous la même latitude que Paris. 

De cette époque date la série non interrompue des 
conquêtes des Mongols. Chaque année vit ajouter un 
royaume à leur empire. D'immenses armées, parties de la 
Mongolie, s'avancèrent en même temps à l'occident et 
au midi. Les Turks orientaux furent subjugués en 1208. 
Le Tangout se sçumit vers la même époque. Tout le 
nord de la Chine, qui formoit les états des Altoim-kluin , 
fut envahi, et Pe-king, ville des Joii-îchi dans le Liao- 
toiing, pris d'assaut en 1215. Des ambassadeurs Mongols 
ayant été massacrés dans le Kharisme, Tchinggis s'avança 
contre ce puissant royaume avec sept cent mille hommes. 
Tout l'Occident fut menacé. Après avoir ravagé les prin- 
cipales villes du Kharisme, Touli, fils de Tchinggis, 
pénétra dans le Khorasan. En i 22 i , deux généraux Tau- 
tares , Sabiidd-hdhadoiir tt Tchoupe-nouyan , reçurent ordre 
d'aller faire la conquête de la Médie. Prenant ensuite 
leur route par le Caucase , ib attaquèrent en passant les 
Géorgiens, sur lesquels ils ne remportèrent que des avan- 
tages peu décisifs. C'est dans cette circonstance que les 
chrétiens virent les Mongols pour la première fois , et 
combattirent contre eux. 

De toutes les contrées d'Orient qui étoient restées 



4oo MEMOIRES DE L'ACADEMIE 

soumises à des princes clirtlieiis, la Géorgie cloit alors la 
plus puissante. Détendue par sa situation au milieu des 
niontai^nes , elle n'avoit jamais vu interrompre la strie de 
ses rois. Les généraux des khalifes n'y avoient fait que des 
incursions momentanées, ou des établissemens précaires. 
Les Seidjoucides exercèrent sur la Géorgie un pouvoir plus 
direct et plus durable. Mais, à la lin tlu Xl.*^ siècle et au 
commencement du xii.' , David II, surnommé A' Réptira- 
tetir. sut proliter de la division qui régnoit entre les princes 
Turks, reprit Téflis, sa capitale, qu'ils avoient occupée, 
et les poursuivit jusqu'à l'Araxe. Ses successeurs accrurent 
encore sa puissance, et comptèrent aii nombre de leurs 
vassaux tous les princes Arméniens au nord de l'Araxe, 
qu'ils avoient délivrés du joug des musulmans. La famille 
d'Iwané ou Jean , connétable de Géorgie, qui possédoit la 
plus grande partie du pays situé entre le Kour et l'Araxe, 
les princes de Schamkor , de Khatchen , et beaucoup 
d'autres, reconnoissoient la suzeraineté des rois de Géor- 
gie , qui se trouvoient ainsi , au xiii."^ siècle , dominer 
depuis les bords de la mer Noire, entre Trébizonde et la 
Crimée, jusqu'aux passages de Derbend, et au confluent 
de l'Araxe et du Kour, c'est-à-dire, sur la Colchide, la 
Mingrélie, le pays des Abklias, la Géorgie proprement 
dite, et l'Arménie septentrionale, sans compter plusieurs 
autres petits cantons limitrT)|ihes. 

Une telle nation , aguerrie et enorgueillie par les avan- 
tages qu'elle avoit remportés sur les musulmans , n'avoit 
pu rester indifférente aux expéditions des Francs en Syrie; 
et si la distance des lieux l'avoit emptchée d'y prendre 
wnc part active . il ne s'en étoit pas moins établi , entre 

l.s 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES- LETTRES. 4oi 
les Gc'ortriens et les Francs, des relations d'amitié, fruit 
ordinaire de la communauté de croyance et d'intérêts. Au 
rapport de Saïuit, quand la nouvelle de la prise de Da- uv. m, vau. 
miette fut connue des Géorgiens, ils écrivirent aux vain- ^''P"ë-^<>9- 
queurs pour les féliciter , leur reprochant en même temps 
de n'avoir pas encore réduit Damas ou quelque autre place 
d'importance. Leurs dispositions étoient bien connues des 
papes, qui avoient appelé George Lascha, roi de Géorgie, 
à concourir avec les autres princes chrétiens à la déli- 
vrance de fâ Terre-sainte ; et ce prince se préparoit à se 
rendre à l'invitation du pontife, quand les Tartares , fon- 
dant sur ses états , l'obligèrent de songer à sa propre 
défense. Dans cette circonstance , la Géorgie se trouva 
former, si j'ose ainsi parler, les avant-postes de la chré- 
tienté. L'attaque dirigée contre elle, ses efforts pour y 
résister, les précautions qu'elle dut prendre pour s'en préser- 
ver à l'avenir , tout cela dut intéresser les Francs d'Orient 
et même les Occidentaux. Nous verrons par la suite que 
ce fut là, en effet, la première cause des négociations que 
les Tartares entamèrent avec les princes chrétiens. 

Roussoudan , devenue reine de Géorgie par la mort de 
son frère George, avoit vu, depuis quelques années, appro- 
cher et grossir l'orage : elle fut la première à en donner 
avis au pape Honorius III par une lettre qui iious a été 
conservée. D'après le récit d'un historien Arménien (i), Oder.Rayn.xhi 
les Mongols , par une ruse dont les Géorgiens avoient '"' """■ '''^' 
été dupes, s'étoient présentés comme chrétiens, menant 



(i) Les extraits des historiens 
Arméniens dont j'ai fait usage pour 
toute la première partie de ce Mé- 



moire, ont été tirés, à ma prière, de 
l'ouvrage de Michel Tchamtchcan , 
moine de Saint-Lazare, par M. Saint- 



TOME VI. E» 



4o2 MÉMOIRES DE L'ACADÉMIE 

avec eux des prcUres qu'ils avoient pris dans les pays où 
ils avoient passe, et portant devant leurs bataillons la 
croix pour étendard. Les historiens de Pologne rapportent 
aussi qu'à la bataille de Waldstadt les Mongols portoient 
un grand étendard sur lequel étoit la figure de la lettre X: 
nuiximum vexillum in quo dcpicta crat Gmca lïticra X. 11 est 
assez probable que les Tartares n'avoient sur leurs éten- 
dards ni la croix, ni la lettre X, mais peut-être quelque 
signe analogue , qui lut la soiuce de l'erreur des Géor- 
giens. Quoi qu'il en soit, trompés par ces a])parences, les 
Géorgiens s'étoient laissé surprendre, et avoient perdu 
six mille hommes. " Mais, dit la reine dans sa lettre 
» au pape , dès que nous nous sommes aper(,us qu'ils 
" n'étoient pas véritablement chrétiens, nous nous sommes 
>' levés contre eux, nous en avons tué vingt mille, nous 
» avons fait beaucoup de prisonniers et mis le reste en 
•> déroute. •> Roussoudan ajoute qu'elle vient d'apprendre 
que l'empereur doit, par ordre du pape , passer en Syrie. 
Elle s'en réjouit, et annonce qu'elle enverra à son se- 
cours le connétable Jean avec toutes ses troupes, et un 
grand nombre de personnages distingués de son royaume 
qui ont pris la croix et n'attendent que des ordres pour 
voler à la défense du saint- sépulcre. Cette lettre fut 



Martin. Plusieurs des faits qui y sont 
rapportés, ont trouve place, depuis la 
conipusitionde ce Mémoire, dans les 
notes sur Y Histoire d(s Orpélians , 
toni. II des Alémoires sur l'Annénif , 
pag. 260 et suiv. 

Les auteurs que le compilateur 
Arménien a suivis pour le M il.' et li' 
XIV.' siècle, sont, Vartan de Gan- 



dsak , mort vers 1280; Giragos et 
Malachia , écrivains de la même 
époque; et Valuam , historien du 
XIV.' siècle. Tout ce qui concerne 
les Orbélicns est pris de Stephaniis 
S)iiensis, c'est- à-dire , plus exac- 
tement, d'Ltienne archevêque de 
Siounie. 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LET 1 RES. 4o} 
apportée au pape par David , cvéque d'Ani. La mort du roi 
George, qui y est rappelée comme un événement récent, 
en fixe la date vers l'an 1224, au moment où les Mon- 
gols , traversant les défilés du Caucase , passoient dans 
le Kaptchak pour y attendre Touchi , fils de Tchinggis, 
qui étoit chargé d'en fiiire la conquête. 

Comme l'apparition des Tartares n'avoit été que pas- 
sagère en Géorgie, et que la reine annonçoit qu'on avoit 
repoussé leur attaque , on fit alors peu d'attention à une 
nou\elie qui ne sembloit pas être d'une grande impor- 
tance. D'ailleurs Tchinggis avoit tourné ses regards vers 
un autre point de ses immenses, conquêtes. Sa mort vint 
ensuite changer, pour un moment, la direction des événe- 
mens, et les chrétiens eurent encore quelque temps pour 
respirer. Cependant il semble que les Géorgiens se tinrent 
en garde contre une nouvelle invasion, dont ils se savoient 
menacés , puisque Roussoudan n'envoya pas en Syrie le 
secours qu'elle avoit promis au souverain pontife. 

Mais, quand Ogodaï , successeur de Tchinggis , eut 
achevé de soumettre les Jou-tc/ii , et réuni à l'empire Mon- 
gol toute la partie de la Chine qui s'étend jusqu'au grand 
fleuve Kiaiig , il leva une armée de quinze cent mille 
hommes, destinée à agir en même temps aux deux ex- 
trémités de l'Asie , en Corée , et au-delà de la mer Cas- 
pienne. Ainsi, comme l'observe Deguignes , la paix qui i Ha. Aa Hum, 
régnoit en apparence dans le fiDnd de l'Orient, devint 
funeste à l'Europe. Batou , fils de Touchi, fut nommé le 
principal chef de cette formidable expédition , pour la- 
quelle on lui associa plusieurs autres généraux et princes 
du sang de Tchinggis, L'armée des Mongols, après avoir 

E3ij 



hmi. JII , p. pj. 



4o4 MÉMOIRES DE LACADE.MIE 

soumis les Coiiniaiis et les Bulgares , entra dans le pays 
des Baschkirs, et pcnctra en Russie, où elle prit Aloscoii 
et les principales villes des gouvernemens actuels de 
Vladiinir et de Jeroslaw. Les grands ducs de Russie de- 
vinrent alors tributaires du grand khan. 

En même temps, une autre armée de Mongols, accom- 
pagnes de leurs lemmes et de leurs enfans, s'avança vers 
la Géorgie et l'Arménie , sous la conduite deTcliarmagan 
et de dix-sept autres généraux (i) , parmi lesquels on re- 
marque Batchou , depuis célèbre en Europe sous le nom 
de Bayotliiio'i , à cause de ses rapports avec le pape. D'après 
les lois établies par Fchwiggis , ils avoient ordre de bien 
traiter les princes et les peuples qui se soumettroient , 
qui livreroient leurs villes et consentiroient à payer le 
tribut. Les autres étoient abandonnés à la fureur du 
soldat; les habitans des villes étoient massacrés sans dis- 
tinction d'âge ni de sexe, et souvent les animaux mêmes 
ii'étoient pas épargnés. Dans ces premiers momens , au- 
cune négociation n'étoit possible avec les Tartares ; il 
falloir reconnoître leur empire ou mourir. Le danger de 
la résistance étoit attesté par les innombrables pyramides 
d'ossemens Iiumains qu'ils élevoient à la place des villes 
ruinées, et que, bien long-temps après, nos voyageurs con- 
temploient avec effroi, en parcourant les régions, devenues 
désertes, qui leur avoient servi de passage. 



(i) Les Arméniens nomment lei 
deux principaux , Paul-noi/yan et 
AlouUr-tiouydn. Les quinze autres 
»ont , Gadap^an , Tchiikhala , Toii- 
Ui.ita , Sotiit/ui , Dchola , Asouthou, 



Batchou, Tlionthou , KIwuttlwu, 
As,lr ou Arslan , Ohliota , Khoya , 
Khourj^oumdj'i , Khounan et Kara- 
botiga. 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 4c5 
C'est ainsi qu'en 1235 et i^S^^ ^es Mongols brûlèrent 
et ravagèrent beaucoup de villes de l'Albanie , de la 
Ge'orgie et de la grande Arménie. Les princes épouvantes 
et la plus grande partie des habitans se réfugièrent dans 
les montagnes. La reine Roussoudan se retira dans une 
forteresse inexpugnable ( i). Deux ans après, Dchola, frère 
de Tcharmagan, entra dans le pays d'Artsakh , et prit le 
fort de Khatchen. Dchalai , neveu de Jean, connétable 
de Géorgie , qui en étoit prince , se réfugia dans le fort 
de Khalakh , devant Kandsasar. Les Mongols lui en- 
voyèrent des messagers pour l'engager à se soumettre, 
Dchalai, voyant que la résistance étoit inutile, se rendit 
aux Mongols , leur prêta serment de fidélité, et s'engagea 
à leur payer un tribut et à les servir à la guerre. Pour 
cimenter cette alliance , le prince Géorgien donna sa fille 
Rhouian à Poughan , fils du générai Tartare. C'est là, si 
je ne me trompe , le premier traité qui ait été conclu 
entre les Tartares et les chrétiens. 

L'exemple de Dchalai ne tarda pas à être suivi par 
d'autres princes de ces contrées. Les Mongols ayant pé- 
nétré en Géorgie, pris Téfîis et beaucoup d'autres villes, 
Avag, fils du connétable Jean, s'enferma d'abord dans 
le fort de Gayen ; mais , quand il s'y vit assiégé par le 
général Mongol Toukhata, il se hâta de faire ses soumis- 
sions , et vint, avec Grégoire son neveu, trouver Tchar- 
magan. Vahram , prince de Schamkor, et Eligoum , de la 
famille des Orbéliens, se soumirent pareillement en 1239. 
La même année, Tcharmagan vint, accompagné de ses 
nouveaux auxiliaires , Avag et Vahram , mettre le siège 

(1) Cette forteresse se nommoit Ousaneth^ 



4o5 MEMOIRES DE LACADKMIE 

devant la ville d'Ani, qui fut prise, ei dont tous les habltans 
fureiil passes au iil de l'cpce : premicre et terrible con- 
dition de lalliance avec les Tartares, par laquelle leurs 
vassaux étoient contraints de contiiinier avec eux à la 
ruine de leurs concitoyens ; car le prince d'Ani , Schahan- 
scliah , cousin d'Avag , ctoit dans l'armée des Tartares. 
Ceux-ci revinrent ensuite passer l'hiver dans la |ilaine de 
Mouglian , lieu où ils avoient coutume de prendre leurs 

Hist. Armcn. Quaitiers. ils y mencrejit avec eux le prince Avag , et 
\«uu,.i. III. ?r . ,- , ■ . '\ , 

f.irt. X. c. IX. Kara-Douga lut nomme gouverneur des pays conquis. L an- 

F-v- ^"- njig suivante, Avag se rendit, avec sa sœur Thamtlia , à la 

^^courd'Ogoda'ï, qui les reçut fort bien , et leur donna m^me 
une lettre pour que Tcliarmagan leur rendît leurs états, et 
traitât de même les autres princes Arméniens. Cet exemple 
encouragea depuis beaucoup de princes de I Occident à 
faire le voyage de Kara-rkoroum , et à demander au khakan 
lui-mcme la réparation des injustices de ses généraux. Plu- 
sieurs obtinrent, en effet, par ce moyen, la restitution 
de leurs états; et l'orde impériale devint, comme Rome 
autrefois, le tribunal suprême où se jugeoient les récla- 
mations des rois. 

Le génie altier de Roussoudan ne lui avoit pas permis 
de suivre l'exemple de ses vassaux : au lieu de se rendre 
aux Tartares, elle ne cessoit d'écrire en Occident pour 
demander des secours. Une de ses lettres nous a été con- 
servée ; elle est adressée à Grégoire IX. La reine demande 
au pontife une armée clxrétienne pour repousser les attaques 
des Mongols , et, afin d'intéresser davantage le pape , elle 
fait profession d'une soumission entière à l'église Romaine. 
Mais cette démarche, dictée parla crainte, ne lui valut, de 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 407 
la part du pape , que de vains complimens sur son retour 
à la foi catholique. La lettre de Grégoire n'apporta que Latnjtc Cré- 
de foibles consolations à Roussoudan. La suite nt voir ,^„j^,„ , j„„, 
que cette princesse attachoit peu de prix aux secours spi- ^f^;Jf"^'^f; 
rituels de l'Église , et que l'espoir d'en obtenir de plus effi- 
caces avoit été le seul motif de sa soumission (i). 

Dans le Nord , les Mongols s'annonçoient d'une ma- 
nière encore plus alarmante pour les chrétiens. En 1240, 
Batou s'empara de Kiew, puis de Kaminieck, et envoya 
un de ses généraux faire une invasion en Pologne. L'armée 
de ce dernier, divisée elle-même en plusieurs corps, passa 
ia Vistule, s'avança jusqu'à Cracovie , prit et brûla cette 
ville célèbre, fit un butin immense, et jeta l'alarme dans 
tous les pays voisins. Par-tout les habitans fuyoient, aban- 
donnant les villes et brûlant les villages. Les troupes 
de la Pologne, de la Moravie et de la Silésie, placées à 
Waldstadt, à un mille en avant de Lignitz , perdirent J.«>/. n-n<m 
une grande bataille , a l issue de laquelle les 1 artares rejoi- /_^„^. ^^y. 
gnirent Batou en Hongrie. Ce prince , avec cinq cent 
mille hommes, avoit battu le comte palatin de Saxe , et , 
parcourant librement tout le pays, y avoit mis tout à feu 
et à sang (2). 

Le roi de Bohème , Venceslas , écrivit alors à tous les 
princes se^ voisins pour leur demander du secours , et le 
palatin de Saxe adressa à son beau-père, le duc de Bra- 
bant, une lettre dans laquelle il peint avec les plus vives 
couleurs les ravages exercés par les Tartares dans les pays 



(i) Elle renonçaau christianisme, 
et se fit musulmane. ( Aboulfaradje, 
Chron.-pag. 515.) 



(2) La bataille eut lieu le 9 avril 
1241. 



4o8 MÉMOIRES DE L'ACADÉMIE 

voisins de ses t'tats ; il prie avec instance son beau-pcre 
de lui envoyer promptement des troupes , parce qu'il a c^tc 
informe cju'aux prochaines fêtes de Pàcjues ( i 2.j ' ) '^s 
Tartares doivent entrer en Bohème : sa lettre lut fiivoyce 
par le duc de lîrabant à l'cvcque de Paris. 

Pour juger de l'importance cju'on dut attacher aux pre- 
mières négociations avec les Mongols , il est bon de recher- 
cher dans k'S histoires du temps les traces de l'effroi qu'ils 
inspiroient. Mathieu Paris rapporte qu'aux effrayantes nou- 
velles annoncées par le palatin de Saxe, la reine Blanche 
ne put cacher ses craintes à S. Louis. « Q,ue faut-il faire, 
'» dit-elle, dans de si tristes conjonctures! Quels bruits 
•• sinistres se sont répandus sur nos frontières ! Limpé- 
» tueuse irruption de ces Tartares semble nous menacer 
«» d'une ruine totale, nous et notre sainte église. » Le roi 
lui répondit d'une voix altérée par la douleur , et pourtant 
fortifiée par quelque chose de divin ; <• Ma mère, soyons 
» soutenus par cette consolation qui nous vient du ciel : 
>» s'ils arrivent, ces Tartares, ou nous les ferons rentrer 
» dans le Tartarc^olx ils sont sortis, ou bien ils nous en- 
•■ verront nous-mêmes jouir dans le ciel du bonheur 
» promis aux élus (i). » 

Le jeu de mots qu'on prête ici à S. Louis, se retrouve 
dans presque tous les écrits de cette époq'ue ; et c'est peut- 
être là, pour le dire en passant, la véritable cause de l'al- 
tération que les Occidentaux ont apportée au nom des 

( I ) Qiio auii'ito, rnt vnceflebili, std 
non sine divino spirainine , respondit : 
" Erii^at nos, maier,cielestt solatiuvi , 
•> iiuia, si yervrnianl ipsi, vil nos ipsos 
" quosvocamus Tartaros , ad suas tar- 



» tiireas scdfs uirde exierunt retrude- 
» mus , Vit ipsi nos nnines ad cœlum 
" subveheni. » ( Matth. Paris. Lon- 
dini, 1571 , pag. 747.) 



Tata 



rs. 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 4^9 
Tdtars. On trouve ces peuples nommés Tatari dans ies 
chroniques Russes, Tattari dans Christophorus Manlius , Chon.dtNi- 
et Tatari ou Tattari dans une lettre d Ives de JNarbonne ^^^j , seq. s.'- 
à Giraud , archevêque de Bordeaux : mais, en gencial, on ^/^^j,„\,,J„, 
les voit désignes sous le nom de Tartares des les premiers fj^^jX^^""^; 
momens de leur apparition; et Tartari , iiiio Tartarei , p. ^-S. 
comme les appeloit i empereur Frédéric, est une expies- ^,„g <;,„, 
sion qui prit faveur. En effet, l'opinion s'étoit assez gêné- /fisiM fn- 

1 ' I • J I ' airu. imper, ad 

ralement répandue, que les Mongols étoient des démons ngcm Edwar- 
envoyés pour châtier les hommes, ou, du moins, quils ^^^., 
avoient commerce avec les démons ; et ce dernier senti- 
ment s'étoit accrédité par les feux et les tourbillons de 
fumée qu'ils avoient, disoit-on , l'art d'exciter dans les ba- 
tailles (i). En conséquence, on chercha par-tout à éloigner 
<:e fléau par des prières solennelles , par des jeûnes gé- 
néraux. On déploya l'étendard de la croix, et tous les 
peuples furent appelés àse réunir pour la défense du nom 
chrétien. 

Cependant les envoyés des Tartares étoient venus par 
deux fois sommer le roi de Hongrie de se soumettre à leur 
merci. Du nombre de ces envoyés étoit un Anglais qui, 
banni à perfJétuité d'Angleterre , avoit voyagé en Asie, et 
y avoit été pris par les Tartares pour leur servir d'inter- 
prète. Cet homme annonça vainement à Bêla les malheurs /v;«'- ^""»" 

Il ' i\tnkinens!s, ap. 

Mntlh. pnrif.p. 

facile aux chrétiens de reconnoître •''-''• 
ia cause de ces incendies. II est plus 
probable qu'il s'agit là de pièces d'ar- 
tillerie et de poudres inflammables , 
dont il est certain, par l'histoire 
Chinoise , que les Mongols se ser- 
voient à cette époque. 



(i) On a coutume d'expliquer ce 
fait, généralement rapporté par les 
historiens, en supposant que les Tar- 
tares allumoient les herbes sèches et 
les broussailles des forêts, comme le 
font les habitans de la Nouvelle-Hol- 
lande. Mais, dans ce cas, il eut été 



Tome VI. F' 



4io MÉMOIRES DE LACADKMIE 

auxquels il s'exposoit par sa résistance. Ce prince s'obstina 
à vouloir arrêter le torrent sur ses frontières, et , pour 
comble de malheur, il ne prit i->fls, en refusant hommage 
aux Mongols, les précautions que cette contluiie rendoit 

Efiit. FrU(r nécessaires. Au milieu du mois de mars 1241 , les Tar- 
tares mirent en tuile le peu de troupes qu on avoit pu leur 
opposer. Sur le récit de leurs ravat^es, le pape s'empressa 
d'écrire à Bêla pour le consoler et l'encourager d combattre 

OJfr.RjymtJ. Vaillamment. En m(}me temps il ordonna une croisade, 
et accorda a ceux qui sarmeroient , les mêmes indulgences 
qu'obtenoient ceux qui entreprenoient le voyage de la 
Terre-sainte; genre de secours très-puissant alors à cause 
de l'esprit du temps, mais qui produisit peu d'effet en cette 
circonstance, tant étoit grande la terreur qu'imprimoit le 
^ nom des Tartares. Gréiroire IX écrivit encore aux autres 

rois chrétiens, aux princes, comtes, magistrats, aux ar- 
chevtVjues et aux évèques , ordonnant à ces derniers de 
prêcher la croisade, de donner des indulgences, de rele- 
ver des censures ecclésiastiques; en un mot, d'employer 
tous les moyens possibles pour animer les peuples à 
prendre les armes et à repousser les Tartares. 

Bcla, fuyant toujours devant les Mongols , s'étoit retire 
en Dalmatie, puis dans une île de la mer Adriatique, le 
seul lieu où il pût trouver un asile. C'est là que Grégoire 
lui adressa encore une lettre pour lui exprimer le désir 
qu'il avoit de le secourir : « desic tel , dit le pontife , que, 
" si l'empereur Frédéric consentoit à prendre un véritable 
»esprit de pénitence, ii le recevroitdans le sein de l'Eglise, 
*• «pour pouvoir donner à la Hongrie des secours plus efîi- 
"caces. " Malheureusement i^nur ce royaume, la mésintel- 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES- LETTRES, i^i 
ligence du pape et de l'empereur, loin de s'iipaiser, devint 
plus forte que jamais. Les partisans du premier repro- 
choient à Frédéric les calamités qui affligeoient les chré- 
tiens. Qj.ielques-uns alloient morne jusqu'à l'accuser d'avoif 
appelé les Tartares en Europe. D'autres , moins aveuglés 
par la haine, le blâmoient seulement de ce qu'au lieu de 
marcher en personne contre les Mongols, il se contentoit 
d'exhorter dans ses lettres les princes chrétiens à prendre 
les armes. II est vrai qu'il s'exprimoit, à ce sujet, en des 
termes si recherchés et avec une telle affectation d'élo- 
quence , qu'il justitîoit jusqu'à un certain point le re- 
proche que lui adressoit Grégoire : Juctath inaiiibus verborum 
lenocitiiis oratorem qucim rapto contra Tartaros exercitu chris- 
tianum imperatorem agere malebat. Cependant d'autres au- 
teurs veulent qu'il ait, en effet, levé une armée contre 
les Tartares, et que la Hongrie lui ait dû sa délivrance ; 
mais il est certain que la crainte seule de la lamine chassa ^^"'i'- ^'"'"• 
les 1 artares de ce royaume, qu ils avoient change en un 
vaste désert. 

Au reste , il ne paroît pas qu'à cette époque on ait enr 
tamé aucune négociation avec les Tartaies en Occident. 
Par-tout où ils portoient leurs armes, ils se faisoient pré- 
céder d'envoyés qui sommoient les princes et les peuples 
de se soumettre au grand khgn. Un refus attiroit infailli- 
blement une invasion et les désastres qui en étoient la suite. 
Si l'on prenoit le parti de la soumission, il falloit tjue le 
prince devenu tributaire se rendît à Kara-koroum , pour 
y faire hommage au khakan. Une proposition de cette 
espèce fut faite à l'empereur Frédéric, au nom du roi des 
Tartares. On lui demanda qu'il rendît hommage pour ses 

F3ij 



4i2 MKMOll^LS DE L'ACADEMIE 

ctats , lui offrant, en récompense, telle charge qu'il vou- 
droit choisir à la cour du khakan. C'cloit, dans les idées 
Chinoises, qui dominoient chez les Tartares, une offre ho- 
norable et proportionnée à ladignitédu premier des princes 
chrétiens. Frédéric la reçut en plaisantant, tt dit au\ en- 
voyés qu'en effet il se connoissoit assez bien en oiseaux 
de proie pour avoir l'office de fauconnier ( i ). La retraite 
spontanée des Mongols empêcha cette affaire d'avoir au- 
cune suite. 

En Orient, la trancjuillité qu'une prompte soumission 
avoit procurée aux chrétiens, fut troublée par la mort du 
grand général Tcharmagan ( 2 ). L'espcce d'anarchie dans 
lacjuelle tombèrent les armées Mongoles en l'absence d\\n 
chef suprême, causa des maux infinis aux contrées où elles 
se trouvoient. Les moindres commandans se croyoient 
tout permis. Un petit officier, nomme Dchodilihougd , étant 
allé visiter le prince Avag, trouva que celui-ci ne se hâ- 
toit pas assez en venant au-devant de lui , et s'oublia jusqu'à 
le frapper de son étrier. Les domestiques d'Avag, indignés, 
se jetèrent sur Dclwdihbougci , et le maltraitèrent, malgré 
les efforts que fit leur maître pour les en empêcher. Cette 
petite affaire pouvoit avoir de grandes conséquences. L'offi- 
cier Mongol rassembla un nombre considérable de ses com- 
patriotes, et revint sur ses pas pour se venger; mais Avag 
prit la fuite, et se retira près de Roussoudan, dans la place 
forte où cette reine se tenoit renfermée. Vainement les 



(1) litx Tiiriaroruin imperatorl 
Friderico tnanJavit vt sibi in ■ hoc 
comiiUrti, quiittnùs ojfuiiim all^ucd 
in sua ciiria rligerfl , et Je st ttrrivn 
tenrrrt. Adqtiod nspondint imperator 



Jî-rtur, qiiaJ sat'is scit de av'iius , et 
l/tne er'it faUonarius. {Chron. Albcric. 
in Scriptcr. hislor. Ccnn. tom. 11, 
pag. 56-. ) 

(i) tllc arriva en I2<10' 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES. 4' 3 
généraux Mongols , affliges de ce qui s'étoit passé, firent 
^unir Dchodchboiiga, et écrivirent au prince Géorgien pour 
l'inviter à revenir chez lui : celui-ci , se fiant peu à leurs 
promesses, aima mieux envoyer de nouveaux messagers 
au grand khan, pour lui faire connoître toute l'affaire. II 
vint alors un yarlik, ou ordre suprême, adressé aux gé- 
néraux Mongols , pour leur enjoindre de bien traiter Avag 
et les autres princes Arméniens et Géorgiens, de ne rien 
exiger d'eux par force , mais de recevoir seulement les tri- 
buts qui leur étoient imposés. 

Cet ordre procura un peu de repos, non-seulement à 
Avag , mais encore à la reine de Géorgie , qui , par l'en- 
tremise de ce dernier, avoit aussi fait la paix avec les Tar- 
tares , sans néanmoins sortir de son asile. Les chrétiens 
avoient pourtant beaucoup à souffrir des instigations des 
Persans musulmans , qui poussoient les Tartares à les per- 
sécuter ; les choses en vinrent mcme au point , que les 
Syriens , les Arméniens et les Albaniens avoient à peine 
la liberté de faire ouvertement leurs pratiques de religion. 
Ainsi les musulmans furent les premiers à donner l'idée de 
ces luttes sanglantes où les Tartares, instrumens aveugles 
et indifférens , tourmentoient un parti sans prendre intérêt 
à l'autre. Nous verrons par la suite que l'exemple des mu- 
sulmans fut plus d'une fois suivi par les chrétiens. 

Il y avoit alors à la cour du grand khan un docteur 
Syrien, x\omxx\é Siméon , homme instruit et zélé, qui étoit 
allé prêcher l'évangile aux extrémités de l'Asie. Son mé- 
rite lui avoit ouvert un accès près d'Ogodaï, qui le nom- 
moïi Aîa [père, en turc]; les autres le nommoient Rabban 
[nwître, en syrien]. Informé de tout ce que souffroient 



4i4 MEMOIRES DE LACAOEMIE 

les chrctiens d'Arnicnie,^'All)aiiie el Je Géorgie, il saisit 
ujie occasion favorable pour en parler au khakan , et lui 
reprcseiita que les persécutions exercées contre des sujets 
fiticles, (jui ne lui avoient jamais opposé de résistance, cjui 
le servoient avec ztle et payoient exactement les tributs, 
tournoient à la honte plutôt qu'à la gloire de son empire. 
Ces remontrances furent bien reçues du khakan , qui en- 
voya , en 1241, Siméon lui-même en Armciiie , comme 
administrateur chargé de tout ce qui concernoit les chré- 
tiens , avec des patentes pour le faire reconnoître des géné- 
raux qui occupoient ces contrées. Son arrivée mit hn aux 
souffrances des chrétiens : le libre exercice de la religion 
fut rétabli dans tous les pays soumis aux Mongols; beau- 
coup de ceux-ci se convertirent, et reçurent le bajncme. 
De là vint lopinion qui se répandit assez généralement 
dans le Levant , que les Tartares avoient embrassé le 
christianisme, et que leurs chefs étnient baptisés. 

D'après un ordre venu de Kara-koroum , les généraux 
Mongols s'assemblèrent, et choisirent, pour remplacer 
Tcharmagan , l'un d'entre eux, nommé Biitcliou-ttouyiW. 
Celui-ci réunit des troupes , y joignit , comme auxiliaires, 
des Arméniens, des Géorgic-ns et des Syriens, et marcha 
contre le sultan d'Iconium. Il le battit , prit Arzroum . 
Sébaste, Césarée , et plusieurs autres villes. La mère, la 
temme et la fille du sultan se réfugièrent près d'Hayton , 
roi de la petite Arménie. Celui-ci , qui voyoit les Mongols 
s'approcher de ses états, commença à craindre pour lui- 
même. H avoitsous les yeux l'exemple des princesses com- 
patriotes à qui leur soumission valoii tous les jours de 
nouvelles grâces. Thamtha, soeur d'Avag, vcnoit d'obte- 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 4>î 
nir, par la protection de l'impératrice des Mongols, t|u'ûa 
iui rendît la ville de Khelath , qui lui appartenoit , comme 
faisant partie de l'hcritage de Malek-Aschraf, son mari. 
D'autres veulent que le roi d'Arménie ait saisi cette occa- 
sion de se délivrer du joug du sultan d'Iconium ( i ). Quoi 
qu'il en soit, il résolut de se soumettre aux Mongols, et, 
au commencement du printemps de l'an 1244 » " ^^"'" 
envoya des ambassadeurs avec des présens, se reconnois- 
sant tributaire du grand khan. Ses envoyés allèrent d'a- 
bord trouver le prince Arménien Dchalal , et ce fut par 
son entremise qu'ils furent présentés à Batchou , à Eltina, 
veuve de Tcharmagan , et aux autres généraux Mongols. 
Mais la première chose qu'on exigea d'Hayton , fut qu'il 
livrât la mère et la femme de Ghayath-eddin , sultan d'Ico- 
nium. Les ambassadeurs revinrent donc près de leur maître, 
accompagnés d'envoyés Tartares pour recevoir les prin- 
cesses. Hayton, malgré sa répugnance, se vit forcé à les 
abandonner (2 ). Il fit de grands présens aux Tartares, 
leur en remit encore pour ceux qui les avoient envoyés, 
et députa de nouveaux ambassadeurs à Batchou. Ce prince 
les reçut avec joie, et conclut avec eux un ti'aité d al- 
liance. Il les garda près de lui pendant l'hiver, et les ren- 
voya au printemps à Hayton, 



(i) Le'roi d'Ermenie, pour li dé- 
livrer du servage au soudane du 
Coine , en ala au roi des Tartarins , 
et se mist en leur servage pour avoir 
leur aide, et amena si gram foison 
de gens d'armes, que il or pooir de 
combattre au soudane du Coyne. Et 
dura grant pièce la bataille, et li 
tuèrent les Tartarins tant de sa gent 



que l'en n'oy puis nouvelles de li. 
(Joinville, éd. du Louvre, pag. 31.) 
(2) Simili ac legaii venerunt , tra- 
dita est in maïuis Tatarorum, Quod 
quidem factum injustum odio et vitu- 
perio dignum visum est omnibus 
nobilibus et ignobilibus. (Bar-Hebr. 
Cliroiu pag. 521.) 



fliatih. Farit. 
P'S- 9>7- 



4 1(5 .MKMOIKLS DF. L'ACADl.MIE 

Let> Mongols, maîtres de la Géorgie, Je l'Albanie et 
de l'Armcnie, vouliifent y joindre la Syrie, où ils ctoient 
appelcs par les vœux des chrétiens, empresses de voir bri- 
ser le joug des nuisiilinans. Vers la lui lie I'cIl- ( 1244)» 
Batchoii envoya par deux fois diflcrens députes au prince 
d'Antioche , et le fit menacer de la plus terrible vengeance, 
s'il ne s'empressoit de remplir trois ordres qu'il lui sii^ni- 
fiolt : le premier ctoit d'abattre les murailles de ses villes 
et" de ses châteaux; le second, de lui faire ^passer la tota- 
lité des revenus de sa principauté en or et en argent; et 
le troisième, de faire choix de trois mille jeunes filles, 
et de les envoyer au camp des Tartares ( i ). A de si 
cruelles propositions , Boémond protesta d'abord cjii'il 
aimoit mieux mourir que de remplir une seule des condi- 
tions qu'on vouloit lui imposer (2). Les envoyés Tartares 
se retirèrent en fiiisant beaucoup de menaces. Mais, l'année 
suivante ( 1245). quand il eut appris la soumission du roi 
d'Arménie et la marche triomphante des Mongols dans 
la Mésopotamie, sa résolution fut ébranlée, et il se soumit 
au tribut, ainsi c]ue plusieurs autres princes chrétiens et 
musulmans. 



(i) EoAcmaimo, ctstatt dcclinan- 
U .praeàpuusrex Tartaronim signift- 
cavit bis per diverses nuncios principi 
Antlochiar , ut tria sibi compifret 
mandata; tin autem , solus gladiiis 
criitntalus iiltioncin exerceret : pri- 
mum , ut humiliartt muros civiiatum 
siiarum ac castrorum ; secundum , ut 
mitttrtt ri reddiluin totum auri tl ar- 
"inti ex principutu siio provenientmt ; 
irrtiuin , ut tria inillia vir^inum ii 



dfstinarft. ( Matth. Paris, pag. 876.) 
(-) Quod cùm princcps intellexissel, 
ab iino traitais suspiria , ait ; a Vixii 
« Dominus et vivunt sancti ejus ,quia 
» nunnuam alicui mandatorum suo- 
» rum conscntiam. Opto pnliùs ut res 
» iigafur pro capitihis, ttde vullu Do- 
» mini Jitdicium Iwrum prcdeat. » Et 
sic nuncii comminantts ad dominum 
suorum sunt reveni. ( Id. ibid. ) 

L'un 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 417 
L'un des premiers résultats de cette expédition de Ba- 
tchoii fut la prise de Khelath , que, d'après l'ordre du 
grand khan, on remit à la princesse Thamtha. Les Mon- 
gols se rendirent ensuite maîtres d'Amid , de Nisibe , d'E- 
desse , et de beaucoup d'autres places de la Mésopotamie. 
Un auteur du temps va jusqu'à dire qu'ils s'emparèrent 
de Jérusalem, et qu'ils remirent cette ville entre les mains 
des chrétiens , cjui s'étoient unis à eux par.i'entremise du 
roi d'Arménie (i). Je n'ai pas besoin de réfuter cette asser- 
tion évidemment erronée. L'expédition s'étant faite en 
été , les Tartares, peu accoutumés aux grandes chaleurs, 
perdirent beaucoup d'hommes et de chevaux, et se trou- 
vèrent tellement affoiblis , qu'ils furent forcés de se reti- 
rer. Mais ils avoient semé une grande terreur sur leur 
route ; les habitans s'enfuyoient à leur approche , et iais- 
soient leurs villes désertes. Au seul nom des Tartares , 
comme autrefois à la vue des Euménides d'Eschyle, les 
femmes enceintes avortoient de frayeur (2). Par-tout, sur 
leur passage , ils massacroient les habitans de tout âge 
et des deux sexes, n'épargnant que les chrétiens, à cause 
de leur alliance avec les princes d'Arménie (^). 

Ainsi cette expédition , qui , d'abord , avoit paru devoir 
ajouter aux maux des chrétiens , devint au contraire la 



(i) Tartres... occupèrent toute la 
Turquie à !a cité de Gazam , et pris- 
trent Iherusalem , et la rendirent aux 
chrétiens qui aus Tartars s'estoient 
alliez par procuracion du roi d'Erme- 
nie. ( Pereor'macion du frère Bieult j 
manusc.fr. n.° 8932, fol. 281 verso.) 

(2) Toutes les gens de Orient en 
eurent si grant paour et sigrant hide, 



que le seul nom des Tartres , et la 
hideur de les oyr nommer par les 
villes et les chasteaulx, faisoit les 
dames enchaintes abortir de peur et 
de hide. ( Peregrinacion , ubi siiprà.J 
(3) Tout meinent à l'espée , fors 
seulement les chrestiens qui avec eux 
s'estoient alliez, comme dessus est dit. 
f/d. ibid.) 



Tome VI. G» 



4i8 Mà.MOlRLS DE L'ACADl.MIE 

source des négociations qu'ils entamcrent avec les Tar- 
tares. A\ant d'arriver aux Francs , les Tartares avoient à 
combattre les restes des Seidjoucides d'iconiuui , les rois 
de la race de Saladin, et les autres princes musulmans, 
avec lesquels les Francs étoient aussi en guerre. Les Francs 
et les Mongols ctoient donc alliés naturels, et dévoient 
unir leurs efforts contre les musulmans. A cet intérêt 
commun dont. on se hâta de se prévaloir, les papes ten- 
tèrent d'en ajouter un autre , celui de la religion : ils dépu- 
tèrent vers les généraux Mongols, des missionnaires char- 
gés de leur faire connoitre la foi. L'entreprise étoit grande, 
et présentoit pourtant quelques chances de succès. Le bruit 
s'étoit répandu que les Tartares avoient parmi eux un 
grand nombre de chrétiens. La fable du Prêtre Jean , 
fondée sur les récits mal interprétés des Syriens qui voya- 
geoient dans la Tartarie , étoit alors en faveur en Europe. 
D'ailleurs, les Mongols ne reconnoissoient pas Mahomet, 
et poursuivoient avec acharnement les musulmans : c'en 
etoit assez, dans ces siècles peu éclairés , pour être regarde 
comme ayant lait un grand pas vers le christianisme. En- 
, fin les Tartares avoient d'abord été pris pour des magi- 
ciens ou des démons incarnés, quand ils avoient altaijué 
les chrétiens- de Pologne et de Hongrie ; peu s'en fallut 
tju'oii ne les crût toul-à-fait convertis, quand on vit qu'ils 
faisoient la guerre aux Turk.s et aux Sarrasins. 

Les iilées religieuses des Mongols ctoient telles, à cette 
époque, qu'on pouvoit les souhaiter pour favoriser leur 
conversion. On savoit qu'admettant un dieu uni(jue et 
tout-puissant, cju'ils nommoient Tcigri [ le ciel ] , ils n'ajou- 
toient à cette idée fondamentale aucune notion accessoire 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 4^9 
bien précise , et presque point de pratiques supersti- 
tieuses (i). Tchinggis, en leur donnant des lois, s'étoit , 
à dessein , contente d'établir dans leur esprit la base de 
toute législation , laissant an temps et aux localités à y 
ajouter ce que les circonstances rendroient nécessaire. Il 
semble qu'il craignît qu'une croyance exclusive n'apportât 
obstacle à ses conquêtes, qu'une croyance simple, et, pour 
ainsi dire , abstraite , pouvoit au contraire rendre plus 
faciles. En effet , les Mongols , indifférèns à toutes les reli- 
gions , étoient préparés à les adopter toutes également, 
et pou^'oient se faire de leur conversion un titre aux yeux 
des peuples qu'ils avoient soumis. Par-tout où les succes- 
seurs de Tchinggis ont établi des souverainetés, ils ont 
pris le culte dominant : ils sont devenus bouddhistes à la 
Chine , musulmans en Perse. En AHemagiie ou en Italie , 
ils eussent sans doute embrassé le christianisme, et, une 
seconde fois , l'Europe eût désarmé et policé par la reli- 
gion les barbares qu'elle n'eût pas su repousser par les 
armes. 

Innocent IV résolut donc d'envoyer à-la-fois vers Ba- 
tou , général de l'armée du nord, qui campoit alors sur les 
bords du Wolga , et vers Batchou , qui commandoit en 



(i) C'est ce que témoigne Pierre 
archevêquede Russie, chez Mathieu 
Paris, p. 875. — Tartarî uniiin Deuui 
colunt jfactorem omnium bonoruin, et 
pœnaruvi in hoc inundo\datoreni, (iVlar. 
Sanut. I.iii,part.Xlll,c.9,p. 240.) — 
En manière de vivre et de créance, 
different-il de toutes autres nations 
du monde ; car il ne se vantent point 
d'avoir loy baillie de Dieu, comme 



plusieursautres nations mentent, mais 
croient un Dieu, et ce bien tenu- 
ment et bien simplement, parne sçay 
quel mouvement de nature, que na- 
ture leur monstre, que, sur toutes 
choses du monde , est une chose sou- 
veraine qui est Dieu. [Peregrinacion 
de frère Bieult , fol. 2,76 verso. Voy. 
aussi Rubruquis, Plan-carpin,Marc- 
Pol, et autres.) 

G ' ij 



420 MÉMOIRES DE L'ACADÉMIE 

Perse et en Armciiie. Il choisit pour la premi«^re ambas- 
sade Laurent Je Portugal , Jean du Flan-carpin et Benoît, 
tous trois frères de l'ordre de Saint-François, et il leur re- 
commanda fortement tie prendre sur les coutumes des Tar- 
tares toutes les informations qu'il leur seroit possible (t). 
II envoya en Perse quatre religieux de l'ordre des frères 
prêcheurs, Ascelin , Simon de Saiiit-Q^iienlin , Alexandre 
et Albert, auxquels se joignirent en route Guichard de 
Cr<5mone et André de Lonjumel. Il chargea ces deux 
ambassadeurs de deux lettres écrites de Lyon , le 5 
mars 1245. 

Comme les circonstances de leur voyage nous sont 
bien connues par les relations que nous en ont laissées 
Jean ihi Pian-carpin et Simon de Saint-Q.uen(in , nous 
ji'en placerons ici qu'un résumé rapide , seulement pour 
ne pas laisser de lacune dans l'histoire de ces négociations, 
et pour qu'on puisse prendre une juste idée de l'esprit 
général dans lequel elles furent entreprises. Les deux- 
lettres i.\u pape n'ont rien de remarquable. La première 
Oder. n,iy„. ne contient guère que des exhortations aux Tartares 
"*■ "*'' ^' ' pour les engager à embrasser le christianisme , un expose 
de la foi , et ])articulièrement de la puissance du souve- 
rain pontife sur terre , et la recommandation des hommes 
prudens et éclairés (ju'il leur envoie (2). Dans l'autre, le 



(1) Lour enjonist, en remission de 
loiir pechics, que il enqucsissent cli- 
ligaument de l'estrc et dou cous- 
in mes des Tartaircs, selon leur pooir. 
[Cliron. de France , nian. de la BiM. 
roy. n.''939, fol. 384 reclo.) 

(2) Verùiit , >]iiia, humano! condi- 



fionis reni rente nûtiirâ, uiio eodemqut 
tanpore diversis loch pr.vsentialiier 
adcise i\e~]uiinus,ne ullatenùs negUgert 
videamur absentes , ad ecs viros pro- 
vidos et discrètes transm'ittimus vice 
nostrà, ifc. 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES- LETTRES. 4^« 

pape emploie tour-à-tour la prière , ie reproche, et nicme 
les menaces; il cherche à apaiser, à attendrir et en même 
temps à intimider les Tartares , et leur demande de lui 
faire savoir la cause qui les anime à détruire toutes les 
autres nations. 

Les dominicains arrivèrent, au mois d'août 1247, nu l'inantpcih,,. 

.Sf'CiUl. Iintor. l. 

campement de Biitilwa-nouyau, que, dans leur orthographe xxxii. c. xx. 
h-régulière, les écrivains du temps appellent, tantôt Ba- 
c/ion, et tantôt Bayothnoi. Par le récit naïf qu'ils nous ont 
laissé de la réception qui leur fut faite , on voit que 
cette première négociation offrit de grands dangers, et 
pensa mcme toûter la vie à ceux qui s'en étoient chargés. 
Les Tartares furent très-surpris quand Ascelîn leur dit 
qu'il étoit ambassadeur du pape, le plus grand de tous 
les hommes en dignité. Ils lui demandèrent s'il ne savoit 
pas que le khakan étoltfls du ciel , titre Chinois qui veut 
dire empereur , et que nos historiens ont rendu par fils 
de Dieu. Ils parurent très -choqués quand Ascelin répon- 
dit que le pape ne savoit ce que c' étoit que le khakan. 
Leur étonnement redoubla quand ils virent que, contre 
l'usage constant des ambassadeurs en Asie , ceux-ci n'ap- 
portoient aucun présent (i),, et, sur-tout, quand les reli- 



(i) Au sujet des présens que les 
JVlongols «jxigeoient des ambassa- 
deurs qui venoient à eux , on rapporte 
i'anecdote suivante : « Ung Franco) s 
» vint au grand caan des Tartres , 
i> et li empereur lui demanda quel 
« chose cilx lui avoit apportée. Ly 
«Françoys respondy, et dist: Sire, je 
» ne vous ai riens apporté , car je ne 
n Savoie mie vostre grant piiiiSiince. 



" Comment , dist l'empereur, lez oy- 
» seaulx qui veulent par les pai-^ ne te 
i> dirent-il riens de iiostre puissance , 
u quand tu entras en ce pays ! Ly 
» Françoys respondy: Sire, dit-il, 
ti peust bien estre que il tm dirent; 
jj mais je n'entendy point leur parole. 
» Et par ainsi fut l'empereur apaissé.» 
{ Peregrin. de Fr. Bieult , fol. 276 
recto. J 



i" 



ME.MOIRllS DL LACAU1..MIE 

gieux réinsèrent de se prosterner tlexant Batchoii , sorte 
d'homn.age cjiie ce général avoit droit d'exiger, comme 
lieutenant du fils du ciel. Mais ils entrèrent en turcnir , 
quand, après en avoir délibéré entre eux, les frères se 
furent offerts à rendre à Batchou les honneurs qu'on de- 
niandoit, sous la condition qu'il se leroit chrétien. On les 
accabla d'injures à cette proposition ; Batchou voulut les 
faire mettre à mort. Qiielques-uns de ses olliciers ouvrirent 
l'alfreux avis d'écorcher le chet de l'ambassade, de remplir 
sa peau de paille, et de la renvoyer au pape par ses compa- 
Wy. J'.-txi- gnons (i); mais la plus ancienne des lemmes de Batchou, 
.L-.ns ViHctnt Je ct 1 ollicier chargc des anaires des ambassades, soppo- 
" ' scrent à cet acte de barbarie, en représentant au prince 
qu'on pourroit exercer des représailles sur ses propres en- 
voyés , et que le khakan avoit déjà manifesté son mécon- 
tentement de ce que, dans une occasion semblable, on 
avoit arraché le coeur à un ambassadeur (2). Batchou con- 



Bedia'iiis 



( I ) Auchun i oc qui disent que il ne 
iooient pas que on les ochcsist fous , 
mais ly principaux messagers l'apos- 
tolle liist Cjchorchii-'s , et la piau lust 
cnipiic de paille ct envo)cc à l'apos- 
tolle par tes compaignons. ( Chron. 
man. frani,-. n.° 939, toi- 393 recto.) 
(z) Une des six fenies Bayonoy, ki 
«toit li plus anchyene dis autres , 
et uns ki avoit la cure des messages 
qui venoicnt à court, se tenoient 
contre ces scntenscs. L.i dame dist à 
Bayonoya|Cir tu fais ochirre cesinesui- 
giers , III amriis la haine dt tous cfiiaus 
qui orront Jirt ijtie tu avtr.is fait tel 
cruauté. Et par cbe ptrdras-tn les 



grans dons et les grans presens qut 
on te seul envoyer de diverses terres, et 
des tiens tnessiiç,ers le ftra au contre- 
tel. Et cil qui avoit la cure des mes- 
sagers , dist à Bayonoy : Te scuvieni-il 
comment Cliam fut iadis courechie^ 
i7 moi pour un message que tu mefesit 
ochirre que je li esrachai le cuer don 
ventre, et puis le pendi i mon poitral 
et portai par l'ost. Saiches , se lu me 
commandes ces messages à ochire , )e 
ne le ferai pas , ains m'en irai plus- 
tost que je porai à Cham et l'ancu- 
serai coume faus et desloial des œures 
lie tu veuls faire. Par ces parolles for 
Bayonoy ratrencs, &c.(/tid. verso.) 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES. 423 
sentit donc à'^es laisser vivre : mais il vouloit qu'ils se ren- 
dissent à la cour du grand khan; ce qu'Ascelin refusa ab- 
solument. 

Dans les pourparlers qui eurent lieu à cette occasion , 
les Tartares s'informèrent adroitement si les Francs avoient 
de nouveau passé en Syrie ; car ils les connoissoient déjà 
de réputation. Leur bravoure , la supériorité de leurs 
arm^s et de leur discipline , la continuité des guerres 
qu'ils faisoient aux Turks et aux Arabes, les avoient de- 
puis long-temps rendus redoutables en Turquie, en Egypte 
et en Syrie. Il se faisoit peu d'expéditions dans ces con- 
trées où les Francs ne se trouvassent comme auxiliaires. 
Ala-eddin , sultan d'Iconium , en avoit à sa solde, ainsi 
que son fils Ghayath-eddin. 

Il se trouva dans la ville d'Arzendjan , quand elle fut j,'^ 
prise par les Mongols, deux Francs qui augmentèrent, 
par une bravoure portée jusqu'à l'extravagance, la haute 
idée que les Tartares s'étoient formée des gens de leur 
pays(i), et Guillaume de Nangis fait remonter à ce siège 



(1) Contioii autem ut in ilLi civi- 
tate capti essent duo Franci christiani, 
Cuinque tenerentur captivi , quidam 
Tartararum, qui audierant quhd Fran- 
ci fortes tillatins essent, suggesserunt 
cœteris majoribus , ul illi duo pugna- 
rent inter se , quia modum pugnandi 
eoTum libenter aspicerent , congau- 
dentes urique eorum interficticni , sicut 
vutabanti manibus ipsvrumfaciendœ. 
Itaqiie, de coinmuni inajorum assensUj 
armaturis et eqiiis , proutjieri ineliùs 
potuit, cojnpetenttr prœparatîs , non 
tnseipsos, ut Tartari putabant , sed 
in Tarlaros illico irrudrunt. Prima 



Bar - H(^r. 
Chron. i>. jtj. 



quidem lanceis , posteà gladiis ecsper- 
cutientes , ex ipsis XV occiderunt, et 
alios XX X graviter vulneratos , ante- 
quam à Tartaris interfecti fuissent, 
reliquerunt. Propter quod extunc ti- 
muerunt Francos Tartari. ( Guill. de 
Nangiaco , Cfsta S. Ludovici , in 
collect. Andr. Duchesne, toni. V. 
pag. 340. ) 

Vincent de Beauvais nomme ces 
deux Francs, Guillerin de Brindes 
et Raymond de Gascogne. (Vincent. 
Bellovac. Specul. liistor. lib. XXXI, 
cap. CXLI.) 



424 MÉMOIRES DE L'ACAOrMTF 

la cause de la crainte cjue les Francs, suivunt lui, inspi- 
roicnt aux Mongols. Il est au moins certain cjuc ces der- 
niers défendirent à tous leurs tributaires de prendre à l'a- 
T/vm/ kùior. venir des Francs dans leurs armées. Il n'est donc pas sur- 

lii.XXX, (,w. ... . . /■ , ..,,,.,. 

Lxxxiu. prenant c[u ils se soient iniormcs avec curiosité, d jAscelin 

et de ses compagnons, de ce qui concernoit leurs com- 
patriotes. 

Après de longs délais, dont la principale cause tftoit, 
rt<yjgt,rÀsce- suivant l'aveu mt^me des reliiiieux, le mépris que les 
gen,n. J artares avoient pour eux, les lettres du pape ayant ctc 

traduites en persan par les interprètes Turks et Grecs , 
puis du persan en tartare par ceux de Batchou , on se 
prépara à les renvoyer. Ogoda, général Mongol, qui ve- 
noit prendre le commantlement de la Géorgie, arriva sur 
ces entrefaites , et remit à Batchou de nouveaux ordres 
du grand khan pour tous les lieux de sa domination. Les 
Tartares envoyèrent au pape une expcditio/ide ces ordres, 
quils nommoient, suivant les relations du temps, lettres 
de Dieu ; c'est l'expression Chinoise de lettres du ciel, par 
laquelle on désigne, en effet, tous les ordres émanés de 
l'empereur, La traduction de cette pièce, et celle delà 
lettre qu'y joignit Batchou , nous ont été conservées par 
Sitcul. hbioT. Vincent de Beauvais , et je ne désespère pas qu'on n'en 

I. XXXII . C.LI. . ... T ^ I' 

puisse un jour retrouver les originaux. Le ton d arrogance 
et de mépris qu'on y remarcpie, est le véritable cachet 
de leur authenticité. Le kliakan y parle en maître du 
monde, et traite de rebelles dignes de mort les princes 
qui méconnoitront ses ordres. Ces idées sont encore la base 
du droit public des Chinois , qui , ne reconnoissant d'autre 
souverain daps l'univers que le jds du ciel , qualifient de 

rcvolic 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. Az^ 
révolte toute tentative d'indépendance , et de brigands 
tous les peuples qui osent faire la guerre à l'empire. Les 
pièces dont il s'agit offrent encore d'autres particularités 
évidemment empruntées du style de la chancellerie Chi- 
noise , et qu'il est aisé de reconnoître à travers les alté- 
rations que les traducteurs leur ont fait subir. C'est là le 
moyen de critique dont j'ai fait usage , à défaut des ori- 
ginaux , pour rectifier les traductions que je donnerai, à la 
suite de ces Mémoires, dans le recueil des lettres adressées 
aux princes chrétiens par les Mongols. 

Il est un fait qui ne résulte pas bien clairement du récit 
de Simon de Saint - Q.uentin , tel que nous l'a transmis 
Vincent de Beauvais : c'est l'envoi d'ambassadeurs Tar- 
tares , qui accompagnèrent , à leur retour en Europe , 
Ascelinetses compagnons. Batchou avoit d'abord désigné 
des ambassadeurs pour aller avec les religieux : mais il 
changea d'avis en apprenant la prochaine arrivée d'Ogo- 
da, envoyé par le khakan. On fit pourtant ensuite prépa- 
rer les ambassadeurs pour être les porteurs des lettres de 
Batchou (i) , et, quelque temps après, les Tartares accor- 
dèrent enfin aux religieux la permission de s'en aller avec 
les leurs; Batchou lui-même, en terminant sa lettre, dit 
qu'il la remet à deux messagers nommés Ay-bek et Sargis. 
Mais, comme le récit du frère Simon est tronqué, et 
qu'il n'y a aucun détail sur le retour de ses compagnons, 
il faut recourir à d'autres sources pour y suppléer. Un his- Aiatth. l\im. 
torien nous apprend que, dans l'été de 1248 , époque du '"'»■■"""• 
retour d'Ascelin , deux envoyés des Tartares vinrent trou- 



(1) Adaerrains furent lettres faites 
pour porter à l'apostoile et message 



ordi^ne pour aler avec les frères , et leur 
dona ou congie de râler. 



Tome VI. Hs 



ii6 MÉMOIRES DE L'ACADÉMIE 

ver le pape, de la part de leur prince: il n'y a guère de 
doute que ces envoyés ne fussent ceux que Balchou avoit 
choisis pour porter sa réponse aux lettres du pape. La 
lettre qu'ils présentèrent avoit été traduite trois fois , de 
langages inconnus en d'autres plus connus, à mesure que 
les ambassadeurs approchoient de nos contrées occiden- 
tales. Le pape les reçut avec les marques de la plus haute 
distinction ; il leur donna des robes d'écarlate ornées de 
fourrures précieuses, et souvent il s'entretenoit avec eux 
par interprètes : mais le sujet de leur venue demeura un 
mystère , même pour les clercs , les notaires et les familiers 
les plus intimes. On remarqua seulement que, dans les 
fréquentes entrevues que le pontife avoit avec eux, il leur 
faisoit en secret des présens considérables en or et en ar- 
gent, et l'on imagina que la lettre dont ils étoient chargés 
avoit pour objet une expédition contre Vatace, empereur 
de Nicée, que le pape avoit en aversion, comme schisma- 
lique et allié de l'empereur Frédéric (i). Mais on ne sera 
guère satisfait d'une pareille conjecture, si l'on remarque 



( I ) Eàdem xstate ( 124^) vriierunt 
duo nuncii Tartarcrum , à principe 
eoriiin ad domintim papam destinati. 
Causa autem nuncii eorum adeo ciinc- 
tos latuii in curia , ut nec cUricis , 
notariis, nec aliis licit familiaribus , 
claruit patffictum. Chdrta autem eo- 
rum ijuitm pjpcc detuUrunt , ter (uii 
de idiomate ignoioad notius translata, 
prcut nuncii partitus occidentalihus 
ttpprcpinquaverunt. Suspicabatur au- 
tem à inullis, per quivdam argumtn- 
lorum indicia, quôd in c/iarta con- 
tineb.ttur proprsiium et ccnsilium 



Tartarorum fuisse movere bellum in 
proximo contra Uattacium generum 
Frederici, Grcecum schismaticum , et 
RomaniS curiœ inobedientem ; quod 
domino pap.v non crcdciatur displi- 
cuisse. Dédit eniin eis vestes pretio- 
sissimas quas robas vulgariter appel- 
lamus, de scaritto pra-electo , cum 
penulis ri furiiriis de peUihus variis 
citimcrum , it libenter confahulahatur 
ac favorabiliter et crebri) per interpretn 
cum eisdcm , et munera cnniulit in 
aura et argento clanculo pretiosa. 
(iMatth. Paris, pag. 1001.) 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES- LETTRES. 4^7 

qu'à cette c'poque les Tartares n'avoicnt rien à ddmcier 
avec le prince de Nicce , i'iin des plus éloignés et des moins 
redoutables de tous ceux qu'ils pouvoient avoir à com- 
battre en Asie , et que, s'ils avoient voulu l'attaquer, ils 
n'auroient pas eu besoin de venir si loin chercher des 
allies. Ce ne fut que plus tard que le secours des Planes 
leur parut nécessaire ; et la manière dont ils venoient 
tout récemment encore de traiter les envoyés d'Innocent, 
prouvoit qu'ils n'avoient pas besoin de ce secours , ou 
qu'ils ne croyoient pas le pape en état de le leur procu- 
rer. Il me paroît bien plus naturel d'imaginer que ces 
envoyés arrivés avec Ascelin, ou peu de temps après lui, 
venoient, conformément aux ordres du khakan , sommer 
le pape de se soumettre , et lui imposer un tribut. Le si- 
lence absolu qu'on garda sur leur mission , leurs fré- 
quentes entrevues avec Innocent , les présens qu'il leur 
fit en secret, me semblent autant de circonstances qui 
favorisent cette supposition ; et les lettres qu'ils appor- 
tèrent , si on les retrouvoit , la changeroient peut-être 
en démonstration. 

Nous devons maintenant revenir sur nos pas, et rappe- 
ler les principales circonstances de l'ambassade de Laurent 
de Portugal, en abrégeant, comme nous l'avons fait pour 
celle d'Ascelin , le récit qu'en a laissé l'un des ambassa- 
deurs. Ceux-ci trouvèrent Batou sur les bords du Wolga, 
et lui remirent les lettres du souverain pontife. Quand 
elles eurent été traduites en esclavon , en tartare et en 
arabe, et que le prince Mongol en eut pris connoissance , 
les envoyés eurent ordre de se rendre à la cour. Us par- 
tirent du campement de Batou le jour de Pâques 1246, 

HJij 



428 MÉMOIRES DE L'ACADKMIE 

et mirent quatre mois pour arriver à l'orde impériale, 
nommt-e par les Mongols Sir.i OrJou , ou la lente jaune. 
Ils assistèrent à l'inauguration de Gayouk , où se trou- 
voient aussi quatre mille ambassadeurs, deux rois de 
Géorgie, Jeroslaw , duc de Sousdal , et une foule dcmirs 
de la Perse, de la Transoxane, de l'Irak , &c. Après les 
cérémonies auxquelles cet événement donna lieu , les en- 
voyés du pape lurent admis avec les autres à l'audience 
de Gayouk. On les ût venir deux autres fois en présence 
du grand khan, et, au mois de novembre i 247 , on leur 
remit, pour le pape, des lettres dont on eut soin de leur 
dicter le contenu par la bouche des interprètes. Ils les 
rapportèrent en trois langues, en tartare, en latin, et en 
langue Sarrasine, c'est-à-dire en arabe ou en persan. 

Plan-carpin n'a point inséré les lettres de Gayouk dans 

la relation de son voyage ; mais, par la manière dont il 

parle de ce prince , on a lieu de croire que sa réponse ne 

lut pas conlorme aux vues d'Innocent. Suivant Aboul- 

Chron. B.ir taradje , Gayouk , à son avènement, s'étoit répandu en 

Heh. par. esc. . , i t^ • • » i r 

' " Violentes menaces contre les Géorgiens , contre les rrancs 

Epiit.const.ih. et contre le khalife. Selon d'autres, les envoyés du pape 

AnntH. ajrrsrm . , , 

Cypri. in à A- demandèrent au klian pourquoi ses armées ravageoient 
\-!urum^'',llLluot 'e monde , et il kur répondit que Dieu avoit ordonné A 
'cripi.iom.lll. j^j j ^ g g aïeux de punir les nations criminelles; et, 

p.ig. 6^4- ' 

Vinc. BMw. comme ils ajoutèrent que le pontife desiroit savoir si le 

lii.XXXll.oip. , , , , . , , . ., , i. TA- I 

xcii. khakan etoit chrétien, il leur dit que Uieu le savoit, et 

Dri?J!'r?^rJf qi'e, si le pape vouloit le savoir, il n'avoit qu'à venir 
S.Lfui,. iiuip. l'apprendre (1). On avoit, en effet, annoncé aux reli- 

(1) Super hoc qucd itiandavit utTÙm j scicl'tir,rtsi,(i.utiinus papavellel scire, 
et set christiatius, respondit quod Deus \ veniret, et vidtret et sciret. 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES. 4^9 
gieux que Gayouk avoit embrassé le christianisme ; le 
bruit de cette conversion s'étoit répandu , et Aboulfaradje Chion.y. /j;, 
la donne comme un lait positif. Tous nos auteurs s'ac- 
cordent à dire que la célèbre Tourakina, mère de Gayouk, 
qui étoit née chez les Kéraïtes , professoit la religion chré- 
tienne. Les ambassadeurs du pape étoient arrivés avec CuHi.de.Wtng. 
l'idée que le khakan protégeoit les chrétiens : mais ils ne 2j/. "' ' 
tardèrent pas , dit Plan-carpin , à s'apercevoir que cet em- ... Camipratais. 
pereur, avec tous ses vassaux, avoit levé son- étendard n.° i4- 
contre 1 église Romaine et contre tous les rois et princes Hh.xxxu.cap. 
chrétiens. Son dessein étoit , en effet , de porter ses armes ^'i^, odonis 
dans l'Occident, et la mort seule l'empêcha de le mettre à '^d '"""fntium, 

' m a Acliery jpi- 

exécution. On eût vu alors que l'attachement prétendu de cilfg.uHsNi-yù. 
Gayouk au christianisme n'auroit exercé aucune influence 
sur sa politique. Au reste, les successeurs de Tchinggis 
n'avoient point encore de système religieux bien arrêté. 
Ils n'en eurent point jusqu'au temps de Khoubilaï , qui 
adopta le bouddhisme , et le fit embrasser à ses sujets. 
Il n'y avoit donc pas lieu d'être surpris si les chrétiens 
étoient bien venus près de Gayouk. Ce prince, comme 
depuis Mangou son successeur faisoit sans doute le 
même accueil aux musulmans et aux lamas. C'est là un 
elTet ordinaire de l'indifférence absolue qu'on a, dans ces 
contrées, pour les dogmes de toute espèce. On voit encore 
tous les jours les empereurs Mandchous faire, comme pa- 
triarches de la secte des lettrés, les cérémonies civiles au 
ciel , à la terre et à Confucius, adresser des prières aux 
esprits qu'honorent les Tao-sse, et adorer Bouddha in- 
carné dans la personne des lamas supérieurs, sans trouver 
aucune opposition dans ces trois cultes contradictoires. 



■ijo MEMOIRES DE I.ACADKMIK 

I.e mauvais succès de ces premîcres ncgociations 
n'empi'cha point les musulmans d'en concevoir beau- 
coup d'ombrage. Il étoit d'un iiaut intérêt pour eux de 
prévenir une alliance qui eût pu leur devenir fatale , si 
les ennemis qu'ils avoient à l'Orient avoient combiné 
leurs efforts avec ceux qui les attaquoient en Occident : 
aussi commencèrent- ils de bonne heure à entraver la 
marche des ambassadeurs , sans trop chercher à cacher 
leurs motifs à ceux qui les envovoient (i). Le pape avoit 
adressé à dilfcrens princes mahométans des frères pr<^- 

o.<.R.:'n .tan. cheurs pour les engager à embrasser le christianisme. 
Ceux de ces missionnaires qui avoient ete a la cour de 
Malek.-el-Mansour-Ibrahiin , prince d'Emesse, deman- 
dèrent à passer de là chez les Tartares. Le prince s'y 
opposa pour plusieurs raisons, dont la jirincipale, dit-il , 
étoit la certitude que ces religieux ne vouloient aller 
trouver les Mongols que pour les animer contre les mu- 

/./. Lx\'. In sulmans. Il ajoute un fait dont il est permis de douter ; 
"^'c^r/r'''^' ^'^^^ ^V^^ ' ^^^ envoyés Tartares étant venus, cette année 
même {12^6), à la cour du grand sultan, c'est-à-dire, 
de Saieh l'Ayoubite, sultan d'Lgypte, pv)ur se soumettre 
à lui, et lui demander la paix, ce grand prince ne les 
avoit pas laissé approcher de sa porte, et ne leur avoit 
pas même accordé la grâce qu'ils demandoient, de pou- 
voir baiser la poussière de ses pieds. A travers cette jac- 
tance, on aperçoit trop à découvert l'intention d'Ibrahim, 



;/ trt-//. 



(1) Le gouverneur d'Arsanga , qui 
étoit musulman , disoit , selon Ru- 
b-uquis, avoir exprès coiiiiiutndement 
df ne donner aucuns vivres ni provi- 



sions à ceux qui venaient des parties 
de France, ny aux ambassadeurs du 
rpy S Arménie et de Vastac. (Ru- 
bruq. ch. XLIX.) 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 431 

qui ne représente les Tartares comme un ennemi mépri- 
sable que pour dégoûter les Francs de leur alliance : mais 
ceux-ci étoient trop bien instruits de l'état des choses 
pour se laisser tromper par un artifice aussi grossier. 

Vers cette époque, il s'étoit passé en Géorgie des évé* 
neinens qui nous font connoître toute l'étendue de l'in- 
fluence politique des Mongols en Occident, et que nous 
devons d'autant moins passer sous silence, que nous y 
trouverons les moyens d'expliquer et même de lectifier 
certaines parties du récit de Plan-carpin. Nous avons vu 
que la reine Roussoudan , réfugiée dans une des forte- 
resses de son royaume , s'obstinoit à n'en point sortir, et 
refusoit absolument de se livrer aux mains des Mongols. 
Vainement Batchou renouvela ses instances pour l'en- 
gager à venir le trouver , et lui envoya même des présens 
pour la disposer à l'obéissance. Dans le même temps , 
Batou , dont les conquêtes touchoient au nord de la 
Géorgie , comme celles de Batchou la bornoient au midi , 
lui fit, de son côté, faire des offres avantageuses. Rous- 
soudan , s'imaginant que le bruit de sa beauté étoit le 
véritable motif de l'empressement que lui témoignoient 
les généraux Tartares , persista dans ses refus , et ne 
voulut aller trouver ni Batchou ni Batou ; mais elle leur 
envoya des ambassadeurs, et consentit même, par l'en- 
tremise d'Avag, à remettre à Batou son fils David comme 
otarie. 

Batchou et les autres généraux de l'armée du midi, 
irrités de cette conduite, voulurent se venger de Roussou- 
dan en élisant un autre roi de Géorgie. Ils jetèrent les 
yeux sur un prince aussi nommé David , jicveu de la 



f XI' 



432 MKMOIRES DE LACADlr.MIE 

reine, fils naturel Je George Lascha, et Icgilime Iicritier 
de la couronne. Roussoudan avoit éloigne ce David , et 
lavoit nume livre au sultan d'Icoiiium , cjui le retenoit 
prisonnier à Césarce. Batchou chargea Vahrani , prince 
de Scliamkor, d'aller en Asie mineure chcrciur le jeune 
prince; et, quand celui-ci lut arrivé, le général Mongol 
l'envoya au khakan , en ayant soin Je laire valoir ses 
droits. Batou, l'ayant appris, fit partir pour Kara-koroum 
l'autre David , fils de Roussoudan , et écrivit à l'em- 
pereur pour que son protégé hit préfiJré à David his de 
George. Ces deux princes étoient en Tartarie au moment 
du couronnement de Gayouk, et Plan-carpin dit les y 
avoir vus. Mais ce voyageur se trompe en les faisant 
rLm-u,rpiH. tous deux fils du roi de Géorgie , l'un légitime et l'autre 
U f vit l'àtard. Aboulfaradje paroît avoir commis la même erreur, 
quoiqu'il s'énonce moins positivement (1). Il est certain que 
les deux princes David étoient cousins, et non pas (réres : 
mais cette méprise n'a rien d'étonnant , à de si grandes 
distances, et de la part de gens qui n'entendoient pas la 
langue des peuples au milieu desquels ils se trouvoient. 

David fils de George |L-tant arrive le premier avec les 
recommandations de Batchou , le khakan le nomma roi 
de Géorgie. Quand ensuite le fils de Roussoudan fit 
valoir près de l'emiiereur l'appui de Batou, Gayouk lui 
accorda aussi le titre de roi , mais en réglant qu'il demeu- 
reroit subordonné au premier, et qu'il régneroit dans la 
fi)rteresse d'Ousaneth. David fils de George fiu conduit 
à Medzkhila, sacré dans cette ville sacerdotale par les 

(1) Ex Iteria David major cum Davidt minori (Bar.-Hebr. Chron. 

pag. 045.) 

loint 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES- LETTRES. 43 3 

soins Je Valirain , et prit, par reconnoissance , le titre 
de Vd/im/noit/. La plupart des princes Arméniens et Géor- 
giens s'attachèrent à lui. Dans le même temps , Roiissou- 
dan , toujours en butte aux persécutions des Tartares , mit 
fin à leurs importunités en s'empoisonnant. Avant de 
mourir , elle laissa au prince Avag la tutèle de son fils 
David. Telles sont les circonstances qui placèrent , pour 
un demi-siècle , la Géorwie sous la domination de deux 
rois, au grand détriment des peuples, qui furent accablés 

de vexations et de tributs. Deguignes , qui a dit un mot Hist. des Huns, 

I > • I I' '■"'"■ ''/'• 4}7- 

de ce partage, n en a point connu les causes, et Ion ne 

trouve non plus rien de bien satisfiiisant à ce sujet dans 

les chroniques Géorgiennes extraites par Giildenstaedt et Ràsen.' dunh 

»* i-i I • I II I !• I • j • T- ' Riissland.iom.I, 

M. Klaproth , ni dans celles de l archimandrite Luge- jmg.^j^. 
nius(i). On vient de voir qu'on doit en rapporter l'origine rf^^'J J" f"^i 
aux intrigues et à la mésintelligence des généraux des ""ch Ccorgim, 
deux principaux corps d armée 1 artares qui pesoient en 
ce moment sur l'Occident. 

Deguignes nomme encore, parmi les princes chré- Hia.dLiHum, 
tiens qui assistèrent au couronnement de Gayouk, le 
connétable d'Arménie, et, en cela, ii a suivi Aboulfa- Chm./' j-24. 
radje, mais en le réfi^rmant : car cet auteur nomme , 
parmi ceux qui fiwent présens à cette cérémonie , Hay- 
ton , roi de Cilicie ; et il est certain que ce prince ne 
se rendit en Tartarie que sous le règne de Mangou , 
et après le retour de son fi-ère le connétable, qui lut 



(i) An Jer Theilung a ter war die 
Zarin ielbst scintld ; denn gan^ Gru- 
s'ien theiltesie in ^H-ey Fiirstentlniiner. 
Das fine er/iiell David Soslan i/ir 



Neffe , und das andere ihr Sohn Da» 
vid Narin. (Géorgien, oder histo- 
risches Gem.ïlde von Grusien, von 
Fr. Schmidt; Riga, iSo^; pag. 2^. ) 



Tome VI. 1> 



4j4 MKMOIULS DE L'ACADÉMIE 

11.1)1. HtMT. quatre ans entiers clans son voyage. L'auteur de \His- 

Or. c. XXIII. III • \ I ' ^ -111 

toire lies Huns aurojt plus complctcment encore rL-tahli la 
veritc historique , s'il eût fait attention à la lettre écrite 
au roi «Je Chypre par le connétable lui-même, de Saure- 
quant [Samarkand ], ville située, dit-il , à une égale dis- 
tance du lieu d'où il est parti , et de celui oii il doit 
aller trouver le grand khan (i). Si donc cette lettre, 
comme il n'est pas possible d'en douter, a été écrite 
par le connétable quand il se rendoit près de Gayouk , 
comme il y parle de la réception laite par le khan aux 
ambassadeurs du pape, il est certain qu'il ne s'étoit pas 
rencontré avec ces derniers. Le silence de Plan-carpin 
confirmeroit, s'il en étoit besoin , cette observation, qui 
s'accorde d'ailleurs très-bien avec les motifs connus du 
voyage de Sempad. 

A la mort d'Ogodaï , on avoit envoyé de Tartarie , 
pour percevoir les tributs de l'Armcnie et de la Géorgie, 
un homme fort dur, nommé Ar^oiai , qui avoit pour ad- 
joint Kara-bouga. Celui-ci persécuta cruellement les 
princes chrétiens, fît mettre en prison Dchalal , prince 
de Khatchen , ci dévasta la plus grande partie de ses 
possessions , parce que Dchalal ne pouvoit payer les 
sommes énormes qu'on exigeoit de lui. Kara-bouga vou- 
loit traiter de même Avag : mais celui-ci, d'après le 
conseil mcme des autres généraux Tartares , eut toujours 
soin de s'environner d'un corps considérable de troupes ; 
ce qui fit qu'on n'osa pas l'attaquer. Néanmoins ces 



(i) ...Cenjuxit me Jrsut-C/iristiis 
ad qua<i\datn villam qii.r voctiiur 
Siureirai et tnodà diciiur nebii 



qiiod sumus ad tnejhim arrryli itinerit 
umr Chiin , hoc tst innjorii domini 
Taitaroruin. 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 4;5 
vexations exercées sur les princes Arméniens, et la sou- 
mission presque entière des états des Scidjoiicides , déter- 
minèrent Hayton à envoyer son frère Sempad , connétable 
d'Arménie, à la cour du khakan. Sempad partit peu de 
temps après qu'on eut appris la nouvelle de l'inauguration 
de Gayouk. II étoit charge de demander à ce prince la 
restitution de quelques villes qui avoient été enlevées aux 
Arnj^'niens par le sultan d'Iconium. Après avoir obtenu 
un ordre de Gayouk, Sempad revint près de Batchou 
pour le faire mettre à exécution. Le général Mongol le 
reçut avec honneur, et s'empressa de le satisfaire. 

Nous arrivons au temps où les relations des Francs 
avec les Mongols devinrent plus fréquentes, et où ceux- 
ci commencèrent à entrer dans les vues des premiers. 
L'expédition de S. Louis en Egypte est l'époque et la 
cause de cette révolution dans les idées des Tartares. 
Dès le commencement de l'an i 247 . au moment où le 
roi de France tenoit une assemblée des grands du royaume 
et se préparoit à son départ , il étoit arrivé un ordre du 
roi des Tartares, qui lui enjoignoit de se feconnoître son 
sujet. Dans sa lettre, leTartare disoit insolemment que lui 
et les siens étoient ceux dont il est écrit, que le Seigneur 
a livre' hi terre à leur domination. S. Louis ne fit pas grande 
attention à cette affaire , et en abandonna les suites à la 
disposition divine (i). Je n'ai qu'un seul historien pour 



(1) Eodunanno fi247)j chxaqiia- 
dragesunam, doimnus rex Francontm, 
pariiamento magiw . . . acceperat quo- 
qiie , ut dicebiitiir , mandannn régis 
Tartarorum, ut ei foret subjictus , 



qui ore ternerario atque profana se in 
epistola sua asserit immortalem , et se 
suosque affirmât esse eos de quibus 
scriptvm est , quôd terram dédit Do- 
niinus filiis hominum; quod taineii 

13 ij 



BiH. Or. ,w 
mat E<ljni. 



436 MF. MOIRES DE L" ACADÉMIE 

garaiil Je te faii, qui , d'après les idées des Tartares , n'a 
rien d'iiivraisemhlable. Si on le troiivoit conlinné par quel- 
que auire écrivain contemporain , on pourroit attribuer ce 
message plein d'arrogance au général Batchou-nouyan , et 
il ne faudroit pas s'embarrasser di\ um si dificrent que nous 
remarquerons bientôt dans les lettres qui vinrent l'année 
suivante à S. Louis, de la part d'ilchi-khata'i, quand même 
on les attribueroit effectivement à ce général , qui , cette 
aiyiée même , rempla(,a Batchou dans le commandement 
des armées du midi. 

Suivant dHerbelot , les musulmans regardent l'année 
613 de l'hégire comme leur ayant été fatale, à cause de 
la prise de Damiette par les Francs, et de l'invasion de 
la Perse par les armées de Tchinggis-khan. C'en étoit 
lait de l'islamisme , disent-ils , si ces deux puissances 
ennemies eussent combiné leurs efforts. L'état de l'Asie, 
en 124H. <?iit été peut-être encore plus favorable aux 
chrétiens. La guerre cruelle que les Tartares faisoient 
depuis plusieurs années aux sultans d'Iconium, avoit telle- 
ment atfoibli ceux-ci, qu'on croyoitque, si le roi de 
France les eût attaqués directement , au lieu de s'exposer 
aux dangers que lui présentoit l'Egypte, le pays des 
Turks lui auroit offert une conquête facile (i). C'est l'opi- 
nion d'un contemporain. Mais, s'il est permis, après six 



dom'inus rtx Francorum dispositirni 
divin j' ulinijuens , ifc. ( Matih Paris, 
pag. 963.) 

( I ) Turci vero , poslquam h Tar- 
tans fiirrunt -jiutati eis./ue sulyecti , 
adfo tllorum jupo deprtssi suni ac dt- 
bilituli, ui, liai adhuc citent m nu- 



méro multi , tainen quasi nuHi fuerunt 
in vigore ; iiiiJe ,i iniiltis cnditiir qu'od, 
si rex Franàat Ludovicus, mare trans- 
iens , recto tramitt venisset in Tur- 
quiam , lihcri et absque ulla conira- 
diclione rfddidissent ri terrain : natn 
et y£f^pii terra, quam primo aggressus 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES - LETTRES. 437 

siècles, de hasarder une conjecture en pareille matière, 
je doute que les affaires des chrétiens en eussent tiré 
de solides avantages. Sans doute on peut croire que 
les Tartares auroient d'abord aidé S. Louis dans cette 
conquête : mais son succès même eût rapproché deux 
peuples belliqueux, que, suivant la remarque d'Hay- 
ton (1), une nation intermédiaire à combattre pouvoit 
seule rendre amis. Au lieu des relations amicales que 
leur éloignement fit naître entre les Francs et les Mon- 
gols , une prompte guerre eût infailliblement éclaté, 
dans un moment où ceux-ci , disposant des forces du 
monde entier , ne pouvoient encore éprouver nulle part 
une véritable résistance; et elle eût probablement attiré 
lei*rs armes en Europe. Les états des musulmans sem- 
blèrent donc comme une barrière opposée aux Tartares 
pour briser leurs premiers efforts; et peut-être est-il heu- 
reux qu'on n'ait pas réussi à lever, comme on le desi- 
roit , un obstacle dont on ne pouvoit alors apprécier 
l'utilité. 

Il n'y avoit pas long-temps que S. Louis étoit arrivé 
dans l'île de Chypre , quand il y vint des ambassadeurs 
qui se disoient envoyés par Ilchi-khataï , commandant 
Mongol de la Perse et de l'Arménie. Nous savons, par Ha^t. iihtor 
Aboulfar£^dje , que ce général fut chargé par Gayouk 
du gouvernement de la Turquie , de la Géorgie, de 
l'Irak, de la Syrie et de la Cilicie (2) : mais presque 



Or. c. II. 



est , est muliîim per'iculosa, ( Guill. de 
Nang. in collect. Andr. Duchesne, 
toni. V, pag. 340.) 

(1) Ititer Christlanos et Tartares 
concors amic'tt'ut per utrortnnqiic d':s- 



tantiam servarctur. (Hist. Or. c. LX.) 
(2) Rmnœam, Iberiam, Assy- 
riam , Syriam et Ciliciam coiiunisit 
duci ciiidarn riomine Ilcliichatai. 
( Chron. pag. 535.) 



n-. Jt rnura/iiui. 

Hit ri . ffistcr. 
Or. f II 



Ht II. ./<•/ Huns, 
um. III, p. 126. 



4j8 MÉMOIRES DE L'ACADÉMIE 

tous nos histnriciis se sont nicpris sur son titre, et liir 
joniilU: Emies. ont donne celui de roi des Tartares. La chronique de 
Sainl-Dcnis le nomme roi des Tarses, par wn^ corrup- 
tion c|ui peut venir tiu nom de Tarsa , qui désigne le 
pays des Ouïgours , mais à laquelle il ne laut peut être 
pas chercher d'autre cause que l'h.ibitude qu'on avoit , 
dans ce temps , d'altérer et de défigurer tous les noms 
étrangers. 

Quant aux ambassadeurs , Deguignes s'est fortement 
prononcé contre eux. Il les traite d'imposteurs qui ap- 
portèrent à S. Louis des lettres supposées. Moslicini 
en juge plus favorablement : il pense que ces ambassa- 
deurs racontèrent beaucoup de choses fabuleuses par 
rapport au grand khan ; mais il croit cjuils étoient en- 
voyés par Ilchi-khataï (i). Il est évident, sans qu'il en 
convienne, que Deguignes se fonde uniquement sur la 
lettre de Mangou-khan à S. Louis, où ce prince désa- 
voue la mission dont il s'agit ; témoignage imposant , 
mais susceptible, comme nous le verrons bientôt, d'une 
interprétation moins désavantageuse à lambassade. Pour 
Alobheim , il suii, en celte occasion, le système cjui l'a 
diri>ré dans tout son ouvrage , et qui consiste à accueillir 
avec empressement , et quelquefois même avec légèreté , 
tout ce qui semble indiquer chez les Tartares la moindre 
inclination au christianisme. Ce qu'il ajoute ici, que 
les personnes envoyées par S. Louis en Tarlarie confir- 
mèrent la vérité de la mission des Tartares, est avancé 



(1) AJulta eum Je mutine cliano 
fuisse eineiilitiiiit faciU cri'ilimiis ; sed 
legatum duc'is Lrchaliay rêvera fuisse, 



ivsi ijiios Luilcviciis in Tartariam 
misit , legati rettilêre. { Hist. 1 arlar. 
cccicsiatt. pag. 52.) 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES- LETTRES. 439 

sans preuve , et peu conforme à ce que nous appre- 
nons par leur récit mcnie. Nous ne pouvons donc nous 
en rapporter ici, ni à Deguignes , ni à Mosheim ; mais 
nous devons examiner les témoignages des contemporains, 
pour savoir à quoi nous en tenir sur l'ambassade dont 
il s'agit. 

Joinviile n'entre pas danj^ de grands détails sur les en- 
voyés Tartares ; mais il n'élève aucun doute sur leur 
mission. Il dit que ces ambassadeurs vinrent de la part 
du grand roi des Tartares, pour annoncer au roi de 
France que leur maître étoit prêt à l'aider dans la con- 
quête de la Terre- sainte et de Jérusalem, S. Louis, 
dit-il, reçut les ambassadeurs avec beaucoup de bonté, 
et fit partir les siens avec eux (1). 

Un autre témoin oculaire, Odon ou Eudes, évéque Epia, o.ion. 

ii-n I 1/ i. /-ii/i » '^'l- l'inocctii. 

de 1 usculum et légat apostolique , fixe le débarquement 
des ambassadeurs au icj décembre 1248. Suivant lui, 
ils arrivèrent à Nicosie le samedi avant Noël , et le len- 
demain ils présentèrent au roi des lettres écrites en 
langue Persane et en caractères Arabes. Le roi se les 
fit interpréter, et le légat en rapporte le contenu d'après 
la traduction qui en fijt fixité en cette occasion. 

Vincent de Beauvais et Guillaume de Nangis racontent Spec hhwr. 

, ^ I A I • • . lih. XXXII, ùip. 

a peu près ra même chose , mais en ajoutant une parti- xc. 
cularité digne de remarque: c'est que le principal ambassa- ^ **/ "'/"''' 
deur, qui se nommoit David, fiit reconnu par le fi-ère 



(i) En ce point que le roi se- 
fournoit en Cypre,envoia le grand 
roi des Tartarins ses messagers a li, 
et li manda que il estoit prest de 
IL aidiera conq^uerre la Terre sainte, 



et de délivrer Iherusalem de la main 
aus Sarrazins. Le roy reçut moult 
debonnairement ses messagers, et li 
rinvoia les siens. . . .&c. [Hist. de 
S. Louis, éd. du Louvre, pag. zg.). 



4io AU.MOIRF.S DL LACAOi.MIE 

Aiulrc Je Loiijiiniel , qui l'nvoit vu die/ les Tartarcs, 

ChrcM.ms.H: quand il accompagna Ascelin, Une iroisicme chronique 

iT.'r.,'." r ;'.■ <-i'i ^'<-' P'^'S tjue ce David etoit graiit sires entre les l\ir- 

"' tiiires ; et une quatricme , confornir , dans la plus grande 

partie de ce récit, à ^'incent de Beauvais , que ce fut 

le frère André lui-mcme qui traduisit d'arabe en latin 

les lettres que S. Louis fit oasser en France à la reine 

Blanche sa mère (i). 

Outre la lettre du roi des Tartares , qui se retrouve avec 
de légères ditlcrences dans la chronique de Saint -Denis 
et dans d'autres chroniques imprimées ou manuscrites , 
i'évcque Odon nous a conservé , sur i'entielien que 
S. Louis eut avec les envoyés, des détails curieux, et 
qui peuvent contribuer à fixer notre opinion. Le roi de- 
manda d'abord comment leur maître avoit eu connois- 
sance de son arrivée. Us répondirent que le sultan de 
Moussoul avoit fait passera llchi-khataï des lettres qu'il 
avoit reçues du sultan de Babylone, c'est-à-dire, du roi 
d'Egypte, par lesquelles ce prince annonçoit l'arrivée du 
roi des Francs, en ajoutant faussement que lui, sultan 
d'Egypte, avoit pris nu lui de France soixante vaisseaux, 
qu'il avoit emmenés dans son royaume. Mais Ilchi-khata'i, 
apprenant le prochain débarquement des Francs , avoit 
envoyé des ambassadeurs à leur prince, pour lui annon- 
cer que l'intention des Tartares étoit d'attaquer, l'été sui- 
vant , le khalife de Bagdad , et pour le prier d'agir dans 



(i) Le roy Loys quant il ot receu 
Ici lettres qui cstoicnt en arabic es- 
criptes, si Ici fit nuiirc en latin par 
frerc Andrieu , et les envoya en 



France, scelêes de son contrescri, k 
la roy ne Blanche sa merc. (Chroii. 
imn. n.» 9648 , fol. 20 verso. J 



l« 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 44 1 

le même temps contre les Égyptiens, afin de les empc- 
cher de fournir des secours au khalife. La lettre dont 
S. Louis avoit vu la traduction, présentoit le grand khan 
comme zélé converti , disposé à tout faire en faveur des 
chrétiens. Le roi s'informa des circonstances qui l'avoient 
déterminé à embrasser la foi : les envoyés répondirent 
que Gayouk étoit fils d'une mère chrétienne, et que c'é- 
toit d'après ses exhortations , et celles d'un saint évêque 
nommé Malassiûs , qu'il avoit reçu le baptême le jour 
de l'Epiphanie, avec dix-huit fils de rois et beaucoup 
d'autres seigneurs de sa cour. Ils convinrent pourtant 
que, parmi les Tartares , il y en avoit encore beaucoup 
qui n'étoient point baptisés : mais ils assurèrent qu'Ilchi- 
khataï l'étoit depuis plusieurs années, ajoutant qu'il avoit 
beaucoup de pouvoir, quoiqu'il ne ïixt pas du sang royal. 
S. Louis leur ayant demandé les motifs des mauvais trai- 
temens que Batchou avoit fait souffrir aux ambassadeurs 
du saint-siége , ils lui dirent que Batchou n'étoit point 
chrétien, mais païen, et entouré de conseillers musul- 
mans ; mais que sa puissance étoit beaucoup réduite , 
parce qu'il venoit d'être mis sous la dépendance d'ilchi- 
khata'i. Telle est la substance des réponses que firent 
les ambassadeurs : elles présentent un tissu singulier de 
faussetés insignes et de particularités dignes de confiance 
et dont il est bien difficile que des imposteurs aient eu 
connoissance. 

Maintenant il se présente plusieurs questions. L'am- 
bassade d'IIchi-khataï n'étoit-elle , comme l'avance De- 
guignes , qu'une entreprise hardie de quelques aventu- 
riers î ou venoit-elle réellement trouver le roi de France 
Tome VI. K» 



442 MÉMOIRES DE L'ACADÉMIE 

(Je la part di\ commandant Mongol de l'Armcnie î Dans 
cette dernière supposition, la lettre dont elle ctoit char- 
gce , peut-elle ctre regardée comme une pièce authen- 
tique? Doit-on enfin ajouter quelque foi à cette conver- 
sion du grand khan , des rois ses tributaires , d'ilchi- 
khataï lui-niL^me ! ou tout cela ne fut-il, de la part des 
ambassadeurs , qu'un amas de fables et d'exagérations, 
dans id vue d'obtenir d'un prince chrétien un accueil 
plus favorable! Voilà les principaux points sur lesquels 
nous avons à prononcer. 

Ceux qui veulent ne voir dans cette ambassade que la 
fraude de quelques imposteurs , peuvent alléguer la lettre 
même qu'elle avoit apportée. Le style , en effet, en est 
bien différent de l'orgueilleux laconisme qu'affectoient les 
Tartares. On y trouve des formules remplies de respect 
et d'humilité, et telles que le plus puissant roi de la terre 
ne les eût pas obtenues à cette époque du plus petit 
commandant Tartare. On peut encore objecter qu'elle ne 
contient presque rien de ce qui pouvoit intéresser les 
Mongols, tandis qu'elle insiste sur des objets dont à peine 
ils pouvoient avoir connoissance , tels que la distinction 
des sectes chrétiennes , des Latins, des Grecs, des Armé- 
niens, des Nestoriens et des Jacobites. L'invitation qu'on 
y fait au roi des Francs, de ne mettre aucune difîérence 
entre les catholicjues Romains et les hérétiques ou schis- 
maticjues Orientaux, a bien plutôt l'air de venir de ces 
schisftiatlques' eux-mêmes, que d'un général qui , en le 
supposant même converti , ne pouvoit ctre au fait des dis- 
sensions qui déchiroient l'Kglise.ou n'ydevoitpas prendre 
un grand intérêt. 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 44? 
Tout en défendant l'ambassade elle-même , et en 
soutenant qu'elle ctoit effectivement envoyée par un 
général Mongol , il est difficile de ne pas abandonner 
la lettre, qui porte, au moins dans la traduction que 
nous en avons , un caractère bien prononcé de fausseté 
et de supposition : a peine y trouve-t-on quelques ex- 
pressions Tartares et une imitation éloignée du style 
usité dans ces circonstances. Il faut néanmoins conve- 
nir de l'exactitude de quelques-uns des faits qui y sont 
rappelés, comme de ceux qui sont relatifs aux exemp- 
tions accordées aux chrétiens par les Mongols. D'un 
autre côté, le motif de l'ambassade, exprimé de vive 
voix à S. Louis , n'offre aucune invraisemblance , et. 
il s'accorde parfaitement bien avec le système politique 
que dévoient naturellement suivre les Mongols par 
rapport aux Francs et aux musulmans ; système que 
nous verrons bien manifestement embrassé par eux un 
peu plus tard. La diversion qu'ils desiroient de la, part 
du roi des Francs, entroit dans leurs vues et dans leurs 
intérêts. Q.uant au christianisme prétendu des princes 
Tartares , ce pouvoit être une fable imaginée par les 
envoyés pour se faire valoir ; et il ne paroît pas que 
S. Louis et son conseil en aient été pleinement dupes, 
puisque de roi mit, parmi les présens qu'il adressa au 
khan , une chapelle où étoient représentés les princi- 
paux mystères du christianisme, /?OHr veoir, dit Joinville , 
se il les pourroit attraire à nostre créance , et puisque les 
frères prêcheurs qui furent envoyés à la cour des princes 
Mongols, avoient mission pour eid.x vionstrer et enseigner 
comment ils dévoient croire. Enfin le chef de cette ambassade 

Kj ij 



444 MEMomr.s de l'académie 

ctoit lin iioiiime connu , qii'Aiulrc Je Lonjiimel avoit vu 
chez, le gcncral Tartare. Il n'est guère probable que cet 
hoiiiiiie, qui occupoit un certain rang, eût eu i'ellronterie 
de venir , sans aucune mission , en imposer aux princes 
des Francs, et risquer, si sa fraude ctoit Jccouverte, de 
ne plus trouver d'asile, ni chez les Francs, après les avoir 
insultes, ni chez les Mongols, après avoir abusé de leur 
nom. 

Ces contradictions apparentes peuvent se concilier 
par une supposition très -simple : on peut croire que 
David et ses compagnons ctoient en efîet envoyés par 
Ilchi-khataï , pour concerter avec les Francs des mesures 
contre les musulmans; mais on ne leur avoit remis au- 
cune pièce écrite , ou bien on s'étoit contenté de leur 
donner un de ces ordres fastueux que les lieutenans du 
grand khan dévoient faire passer à tous les princes avec 
qui ils étoient en relation. Une pareille pièce ne pro- 
mettoit pas un grand succès à leur négociation : les 
envoyés en forgèrent une autre , où ils glissèrent toutes 
les assurances qui convoient séduire les chrétiens et les 
prévenir en laveur des Tartares. Nous verrons bien- 
tôt le khakan lui-même autoriser formellement une 
infidélité de ce genre. Les envoyés n'osèrent pourtant 
pas mettre en écrit la conversion du grand khan , qu'ils 
se contentèrent de raconter de vive voix. Si les choses 
s'étoient passées de celte manière, nous ne verrions là 
qu'un premier exemple de la marche suivie depuis dans 
toutes les négociations avec les princes Mongols. Les 
lettres dont les ambassadeurs ctoient chargés ne leur pa- 
roissant i>ab propres à leur assurer la bienveillance de 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES - LETTRES. 44^ 
ceux à qui iis étoient adresses, ils les falsifioient, les éten- 
(Joient, les interprctoient à leur guise. De ià vient que 
les traductions de ces lettres ne sont jamais en rapport 
avec les originaux , et qu'elles ne contiennent souvent 
que la substance de ceux-ci, amplifiée, embellie, ornée 
de tout ce qui paroissoit capable de plaire aux princes 
Européens. M. de Sacy a déjà fait remarquer cette espèce 
d'inexactitude volontaire dans la traduction des lettres de 
Tamerlan à Charles VI. Nous trouverons sa remarque 
applicable à celles des pièces émanées de la cour Mon- 
gole dont on nous a conservé les originaux. Tmiaé des 
Quoi qu'il en soit, S. Louis voulut répondre à la cour- '^"'"'"^•'"-^°- 

^ P"?- 77- 

toisie réelle ou prétendue du prince Tartare. Ce fut l'objet Hht. Tarmr. 
de l'ambassade de frère André. Bergeron et Mosheim n'en ^'^'r?.'""' ^iJ'' 
ont dit qu'un mot en passant, et Deguignes a tout-à-fait tom. lll,p.,zo. 
négligé d'en parler, plaçant le voyage de Pxubruquis im- i. xx'xn ! aqi. 
inédiatement à la suite de l'affaire des envoyés d'ilchi- '^"^■ 

T I •• TVT r . . ^ ^Bern. GuiJ. 

kUatai. INous reparerons cette omission en réunissant les vu. înmcmiii. 
détails relatifs à la mission de frère André , tels qu'on '"^flu, 
les trouve épars dans différens ouvrages. Ce religieux fut ■"""""^- r""- }•■ 
établi chef de l'ambassade'", et on lui adjoignit Jean Am<iir. Auger. 
de Carcassonne, français de nation"; Odon en nomme r^g. 400. 
un troisième, Guillaume'^. Joinville ne fait mention '^/'"'■"^^«- 

r V I A nocent'wm , in 

que de deux frères prêcheurs"^: Thomas de Cantimpré d'Ackrj Spidi. 
parle de deux frères prêcheurs et de deux mineurs ^ et s^iJuhtr.^. 
Vincent de Beauvais*^, de trois frères prêcheurs, de deux 'Bomm um- 
clercs séculiers et de deux officiers du roi. J. Columna "nui, Tuv. 
s'accorde avec ce dernier, et ajoute qu'il a connu, dans "i'^f^.;^^-^ 
une extrême vieillesse, l'un de ces clercs, nommé Robert, ^-W- hhtor. 

■ r ■ 1 , rr^ . ... ai: XXXII.Cdv. 

qui avoit tait le voyage de Tartane, et qui etoit sous- xcn^. 



ni: suprj. 



^C MEMOIRES DE L'ACADÉMIE 

chantre cli^ l'Jglise de Chartres (i). Les prcsens que 
S. Louis envoyoit aux Tartares, se composoient , outre 
la chapelle J'ccarlate qu'on lui avoit dit devoir être très- 
agrcable au khakan , de tous les ornemens nécessaires 
au culte divin, d'un morceau de bois de la vraie croix 
pour le grand khan, et d'un autre pour lichi-kliataï. 
Le roi y joignit des lettres qui avoient pour objet, sui- 
\ant les uns (2), d'inviter le khan, jusque-là païen, à 
suivre l'exemple de sa mère et de son'aïeid , et à em- 
brasser la foi. Suivant d'autres , elles supposoient sa 
conversion ilcjà opérée , et l'exhortoient , ainsi qu'Ilchi- 
khata'ï , à persévérer dans leur amour pour celui qui, 
par sa grâce, les avoit appelés à la connoissance de son 
nom (3). Aux lettres du roi , le légat joignit les siennes : 
il ccrivii au kliakan , à sa belle-mère , à Ikhi-khataï, et 
aux évcques qui se trouvoient près d'eux, leur annon- 
çant que la sainte église Romaine les recevroit volontiers 
comme des fils bien-aimés, et apprendroit avec joie leur 



( I ) AJjiinct'i fueriitit duo cUrici 
SiVcuLires , quorum unvm adituc viveii- 
lem (go vHi , il'tùte valdc jam decre- 
j'ituin, qui erat suhcanicr in eccUiia 
Canwtensi, Hoberius noinine. (Mare 
historiarum , man. lat. n." 49' 5 > 'o'- 
max. /. 412.) 

( 2 ) A udi fit ( Lud^^vicus ) qu'vd rex 
TartJrorum matrem christidnam hii- 
trrei, et, lic'd filius gaiiilis esset, cliris- 
rian.f tamen fuUi diligtret scctiitores. . . 
Sptrans tri^o puis rex f'r,inci-r quôd 
regem TartJrorum , causa matris ,aut 
avi gr.itiJ, inovere posset itd clirislidrur 
Jîdei pietatcm , misii ad rum duos 



frdirts, Ù'c. (Thoni. Cantiprat. iilii 
suprà. ) — Afisir. . .ut invitiiret mm 
ad fidan Christi , quoniaut crcdtluuur 
quod diclus rex adjîdem iioslnim suuiii 
ànimum Imlinaluit. (Aiiialr. Augi-r. 
et Birn. Ciuid. apud Mnraior. uWi 
suprà. ) 

(3) Alisit tiim eidern rei^i qui'iin 
Ercluilthay ptr nuncios suas cum lit- 
tiris iid utrumquc directis , Iwrtantilnis 
ul fuiii qui , pcr ^rdliiiin suatn, ad cu- 
gnitionnn sui ncininis ros vocaverat , 
dibitù venerationt calèrent , et in tjus 
amore jugiter permanerent . ( Spcc. 
hist. ubi suprà.) 



Bcllov. 



Epis:. 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES. 44/ 
conversion à la foi catholique, pourvu qu'ils gardassent 
avec fermeté des sentimens orthodoxes , qu'ils reconnussent 
Rome pour la mère de toutes les églises, et le vicaire de 
Jésus -Christ pour son chef, à qui doivent obéir tous 
ceux qui font profession du christianisme. Munis de ces 
lettres , dont on ne peut se dissimuler que le contenu 
ne dût étonner beaucoup la cour de Kara-koroum , les 
frères partirent de Nicosie avec les envoyés Tartares , le 
27 janvier i 248. 

L'ambassade traversa fa Perse, apparemment pour s'en- fï»^. 
tendre avec Ilchi-khatai ; et ce lut sans doute après avoir (4«. 
vu ce général , que frère André écrivit à S. Louis une '"''""'"""• 
lettre dont le roi envoya la copie en France , avec la xxxv. 
traduction de celle d'iichi-khataï (i). Il est fâcheux que 
cette lettre ne se soit pas retrouvée; car son contenu 
leveroit tous les doutes qui peuvent nous rester sur la 
négociation de David. Du campement d'Ilchi-khataï , 
les frères se rendirent à la cour Mongole, où ils arrivèrent 
vers la fin de 1248 , ou au commencement de 124p. 
Gayouk, qui venoit de mourir , n'étoit pas encore rem- 
placé , et ce fut la régente, Ogoul-gannisch, qui reçut 
les envoyés. Cette princesse et son fils , ayant vu les 
présens du roi , reçurent les frères avec distinction , et 
leur reiT^irent d'autres présens , parmi lesquels se trou- 
voit , conformément aux usages Chinois, une pièce de 
drap de soie. La reine y joignit des lettres ; mais, peu Rx^ruquis , c. 



Ban. 

/oc. lit. 



LitiiJ. 



(i) Non muho -post ad eumdem 
regem Ihterjs misit (fr. Andréas), 
quanim transcripCi/rn d'tctus rex matri 
sux re^,htce Blanchx m FnmcL'.m. 



vnà cum transcripto litterarum Er- 
chalthay, transnûs'n. ( Vinc.Bellovac. 
lib. XXXI I, cap. xciv.) 



448 MI MOIRES DL LAC \DI.M1E 

nu fait cfe ce qui se passoit dans la partie occidentale 
/././.'/./. de l'empire qu'elle rcgissoit , elle ne put rien décider 
relativement à la paix ou à la guerre. Les envoyés turent 
ensuite congédiés avec honneur, mais sans avoir rien ob- 
tenu il'effectif par rapport au Init principal de leur voyage, 
c'est-à-dire , à la conversion des princes Mongols (i). 
Hhimi d< Suivant .li)in\ille, << quant le grant roy des Tariarins 
IV2 7 " ' •> ot receu les messages et les presens , il envola querrc par 
" asseuremcnt plusieurs roys qui n'estoient pas encore 
" venus à sa merci , et leur fist tendre la chapelle , et 
» leur dit en tel manière : Seigneurs, le roy de Fniiice est 
» vc/tu en notre sujestion , et veiçi le trcu que il nous envoie. 
» Et se vous ne venei en nostre merci , nous l'envoyerons querre 
» pour vous confondre. » L'historien de S. Louis ajoute que 
la peur du roi de France engagea effectivement plusieurs 
princes à se soumettre au roi des Tartares (2). il rapporte 
ensuite une lettre écrite à S. Louis, par laquelle le khan 
demande à ce monarque de lui envoyer un tribut annuel 
en or et en argent, le menaçant, en cas de relus, de 
le mettre n l'c'pcc , comme il a fait pour plusieurs autres 
rois, et de détruire luy et sa gent. « Et sachiez », dit en 
finissant Joinville, « que il (S. Louis) se repenti fort 
» quant il y envoya. » 

Joinville est le seul écrivain (jui raconte de cette ma- 



(1) Bern. Guid. ioc. cit. CùmytT- 
venissfnt d'uti fralrfs ctim multis la- 
ioriius ad capiit extrcltùs Tartaro- 
riim , invenerunt esse defunctum. Ve- 
rumtamen rfgina et filins fjusj visis 
et accq^lis exenniis eccles'usiicis , Iw- 
noravenint nuncios , et munera et 



exennia tribuerunt,- sicque reinissi re- 
i^TiSsi sunt Cl/m honore, nulle tawen 
ejffctu iilio siibsccuto, qui pr'incipalitrr 
iju.vrebaiur. 

(2) Assez en y ot de cculz qui 
pour la poour du roy de France te 
mistrent en la merci de celi roy. 



niere 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 449 

nière l'ambassade de frère André, et qui nous fasse 
connoître la réponse dont ce religieux fut chargé. II y 
a dans son récit une inexactitude et un anachronisme 
faciles à relever. Le roi des Tartares, Gayouk, mourut 
à la troisième lune de l'an 1248, c'est-à-dire, au mois 
d'avril. André ne partit de Chypre qu'à la fin de janvier 
de la même année , et demeura certainement plus de 
trois mois en route , sur-tout s'il s'arrêta , comme on a 
tout lieu de le penser, au campement d'Ilchi-khataï. 
Tous les auteurs s'arcorJent d'ailleurs à dire que les re- 
ligieux , à leur arrivée à l'orde , trouvèrent l'empereur 
mort. Mais on peut supposer qu Ogou/-g(û mise /i , ou le 
prince Clii-lici-meti [Schiramoun] , auquel , sous la régence, 
il ne manqua que le titre d'empereur , tinrent le langage 
que Joinville prête ici au roi des Tartares. A cela près, le 
récit de l'historien n'offre aucune invraisemblance , et 
s'accorde au contraire fort bien avec ce que nous voyons 
encore aujourd'hui chez les Chinois. S. Louis envoie 
un ambassadeur, donc il se reconnoît tributaire; ses pré- 
sens sont un treu , par lequel il témoigne sa soumission 
aux Tartares. Telle a toujours été , telle sera toujours 
ia manière de raisonner à la cour d'un fils du ciel , et les 
Mongols n'en avoient certainement pas d'autre. La lettre 
pleine de menaces que l'historien de S. Louis nous donne 
pour celle du khan, est en effet conçue dans le style ac- 
coutumé de l'orde de Kara-koroum , et elle contribue à 
donner au récit de Joinville un grand air de vérité. 

Les ambassadeurs revinrent, deux ans après leur dé- Jcint-nie, lu-u 
part , trouver le roi dans la ville d'Acre , où il étoit alors. 
Ce prince , malgré le déplaisir que lui avoit causé la 
Tome VI. L' 



450 MKMOJRIS DE L'ACADEMIE 

mauvaise imerprctaiion doiince par les Tartares à sa 
première Jciiiarciie, résolut de (aire une seconde tenta- 
tive. Il choisit un moine franciscain appelé Cuilhiunie 
Ruysbrotk, et plus connu sous le nom de Rubru/]uis.C,(:\\i[- 
ci partit de Constantinople le y mai 1253 , accompagne 
d'un autre moine nommé Bartheleuii de Crcmoite, et tie 
quelques autres personnes , avec de nouveaux présens 
Xuhu^ui's.c.t. pour les princes Tartares. Nous trouvons dans le récit 
de Joinville rapporté ci-dessus, l'explication de certaines 
particularités du voyage de Hubruquis , dont , sans ce 
secours, il seroit difliciie de' se rendre raison. Cet ambas- 
sadeur raconte (jue , prêchant à Constantinople dans l'é- 
glise de Sainte-Sophie, il avoit eu grand soin d'assurer 
qu'il n'étoit envoyé, ni par le roi de France , ni par au- 
cun autre souverain , mais qu'il alloit , selon les statuts de 
son ordre, prêcher l'évangile aux infidèles, et c'est-là l'idée 
que , dans tout son voyage, il s'efforça de donner de sa 
mission. Arrivé à Soldaya , il trouva que des marchands 
de Constantinople, qui s'y étoient rendus avant lui, avoient, 
malgré ses précautions, annoncé son arrivée avec sa qua- 
U. iHJ. lité d'ambassadeur. Il tâcha, par un langage ambigu, de 
faire prendre le change aux principaux de la ville sur 
l'objet de sa venue. En entrant sur les terres des Mon- 
gols , la première question qu'on lui adressa fut pour 
savoir s'il alloit trouver les princes Tartares de son propre 
mouvement, ou s'il y étoit envoyé par quelqu'un : sur 
quoi Rubruquis évita de s'expliquer catégorit|uement. 
"Je répondis », écrit-il à S. Louis, <• (jue personne ne 
» m'avoit contraint d'y aller , et que je n'y fusse pas venu 
•» si je n'eusse voulu ; tellement que c'étoit de moi-mêine, 



DFS INSCRIPTIONS ET BELLES- LETTRES. 451 

» et de ia volonté et permission Je nion supe'rieur : car 
» je me giirddi bien de dire que je fusse envoyé' par votre ma- 
» jesté. » Par ce passage et par quelques autres de la rela- id- <• ■*'/ 
tion de Rubruquis, il est clair que S. Louis ne vouloit pas 
avouer la nouvelle négociation qu'il faisoit entreprendre , 
de peur que les Tartares ne la prissent , comme celle de 
frère André, pour un témoignage de sa soumission au 
grand khan. On voit que la narration de Joinville et 
celle de Rubruquis «'expliquent ici l'une par l'autre , et 
que nous n'avons pas été mal fondés à admettre l'authen- 
ticité de la lettre rapportée par le premier. 

La relation du voyage de Rubruquis, que lui-même 
composa pour le roi de France, et qui a été publiée dans 
difFérens recueils , nous dispense d'entrer dans aucun dé- 
tail : seulement, pour ne pas interrompre la série des 
événemens, nous rappellerons en j)eu de mots la route que 
suivirent les envoyés , et le résultat de leurs négociations. 
De Soidaya ils passèrent dans les steppes qui séparent le 
Dnieper du Tariaïs : là ils trouvèrent un khan nommé 
Scacatay , peut-être Tchakhata'i , pour qui l'empereur de 
Constantinople leur avoit donné des lettres de recom- 
mandation, lis traversèrent ensuite le Tanaïs pour aller 
au campement de Sartak, fils de Batou , à trois journées 
en deçà ,du Wolga. Ils remirent à ce prince des lettres 
du roi de France , traduites en arabe et en syriac. Le 
bruit s'étoit répandu dans l'Occident que Sartak étoit chré- 
tien : les missionnaires s'assurèrent par eux-mêmes qu'il 
n'en étoit rien. Prenant le nom de chrétien pour celui A'*.'™?. ch,tp. 
d'un peuple , les Tartares répondirent avec chaleur à leurs 
questions que leur maître n'étoit pas Chrétien , mais 

L3 ij 



XV II. 



4j2 MÉMOIRES DE L'ACADÉMIE 

Mongol, et Jcfendirent aux envoyés de donner à Sartuk. 
cette qualification. Ce fait, dont Mosheim convient, ne 
l'einpcclie pas de croire à la conversion du fils de Batou : 
nous verrons bientôt que les raisons sur lesquelles il se 
fiiiide , ne sauroient satisfiiire une personne moins pré- 
venue que cet auteur, et moins disposée à trouver des 
chrétiens dans toute la Tartarie. 

Rubruquis et ses compagnons vinrent ensuite trouver 
Batou , dont Moulons ou le campem«it étoit alors sur les 
bords du Wolga. A l'audience où ils lui fi.irent présentés, 
Batou s'informa du nom du roi de France, et de la raison 
qui l'avoit fait sortir de ses états avec une armée. Du 
reste, il ne voulut pas prendre sur lui d'accorder la per- 
mission que demandoit S. Louis pour Rubruquis et ses 
compagnons , de demeurer en Tartarie pour y prêcher la 
foi. Rubruquis se vit donc obligé de faire le voyage de 
Kara-koroum , où il parvint, après mille fatigues, le 27 
décembre 1252. Il faut lire dans sa relation le détail des 
audiences qu'il eut de Mangou-khan (i). La lettre que 
ce prince écrivit à S. Louis , par le ton orgueilleux et 
menaçant dans lequel elle est écrite , ne dément point 
le caractère Mongol, C'est un ordre que Mangou envoie 
Ui.xLvni. à Louis, roi de France, à tous les seigneurs et peuples 
du pays des Francs. Le khakan y désavoue la mission 
de David, faite avant son règne, et à une distance qui 



U c. XXI. 



(1) Dans un endroit de sa rela- 
tion , Rubruquis racontequ'un inter- 
prète de Mangou s'informa avec 
soin de ce qui regardoii la France, 
et s'il y .ivoit beaucoup de bœufs, 
de moutons et de chevaux. Il sem- 



hloit , dit-il , qu'ils fussent tout prcti 
d'y venir, et d'emmener tout. Plu- 
sieurs fois je fus contraint de dissi- 
muler ma colère et mon indignation 
(Hubruq. chap. XXXI.) 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 453 
ne lui permettoit pas d'en apprécier les motifs. Il seml:)le 
même qu'il regrette la bonne réception faite par la régente 
Ogoul-gaïmisch à frère André. Il s'emporte en injures en 
parlant de cette princesse, contre laquelle il nourrissoit 
beaucoup de ressentiment , parce qu'elle s'étoit opposée 
à son avènement, et il annuUe tout ce qu'elle a pu faire 
et dire relativement aux affaires de l'Etat. 

Ainsi congédié, Rubruquis partit de la cour de Man- 
gou, et mit plus de deux mors à revenir au campement 
de Batou. Ce prince le fit venir en sa présence, et or- 
donna qu'on lui interprétât les ordres du khakan : car 
celui-ci lui avoit mandé d'y ajouter , d'y ôter ou d'y 
changer tout ce que bon lui sembleroit ; sorte de liberté 
que l'immensité des états Mongols rendoit nécessaire , 
et qu'on ne doit pas perdre de vue en examinant les 
pièces relatives à ces négociations. Rubruquis revint par 
le Caucase, l'Arménie, et la Syrie, où il croyoit trouver 
encore S. Louis , et ce fut de la ville d'Acre qu'il lui 
adressa la relation de son voyage, à laquelle il joignit 
sans doute la lettre de Mangou , écrite, suivant Rubruquis, id. 
en langue Mongole et en caractères Ouïtrours. Cette lettre 
importante ne s'est pas retrouvée dans les archives, où il 
étoit naturel de la croire déposée. 

Penda^nt son séjour à Kara-koroum , Rubruquis y vit 
les ambassadeurs de Valace , empereur de Nicée : il ne 
fait point connoître l'objet de leur voyage, et nous ne 
trouvons aucun éclaircissement à ce sujet chez les histo- 
riens de Constantinople. On. est surpris du silence que 
gardent ces écrivains au sujet des Tartares, qui ne lais- 
soient pourtant pas d'avoir de fréquens rapports avec les 



C. XKVIl. 



4;4 MK.MOIRLS Df, L'ACVDi.MlE 

princes J>)iit ils nous ont transmis la vie : à peine en 
trouve- t-on chez eux de loin à loin quelque mention, 
et le plus souvent pour ties faits moins importans que 
l'envoi d'ambassadeurs au fond de la Tartarie. 

Pendant que Rubruquis parcouroit ainsi toute l'Asie 
pour s'assurer par ses yeux de ce qu'on devoit penser de 
la conversion des princes Tartares , un prêtre nomme 
Juin , prenant le titre de chapelain du prince Sartak , 
vint trouver le pape, et lui annoncer que son maître ve- 
noit de se faire baptiser. Jean avoit clc pris en route 
par Conrad , et retenu prisonnier en Sicile jusqu'à la 
mort de ce prince, c'est à-dire, jus(ju'en 1254- " s'échappa 
alors de sa prison , et se rendit à Rome, où il fut accueilli 
avec joie par Innocent. Q.uoique l'on eût pu élever quel- 
ques doutes sur la qualité que prenoit cet envoyé, tout ce 
qu'il possédoit , et les lettres mêmes du général Tartare, 
lui ayant été enlevés pendant sa captivité, le pape n'ap- 
profondit pas cette affaire, et crut facilement ce qu'il 
desiroit avec ardeur. Il s'empressa de répondre à Sartak. 
par une lettre où il s'épuise en complimens et en exhor- 
tations. C'est par cette lettre seulement que nous avons 
connoissance de l'ambassade de Jean. Cela suffit à Mos- 
heim pour en reconnoître l'authenticité. Pour nous, qui 
ne trouvons pas ici les mêmes motifs de politique qui 
nous ont paru rendre raison de la négociation d'Ikhi- 
khataï, nous ne fermons pas les yeux sur les diflicultés 
<jue nous paroît présenter celle-ci. 

La lettre d'Innocent IV ipii répond a l'ambassade 
de Jean, est datée du 29 septembre 125.4. Quelque 
courte qu'ait pu être sa captivité, et quelque diligence 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES. 455 

qu'il ait faite dans son voyage , on ne peut guère supposer 
qu'il se soit écoulé moins de dix mois entre son départ du 
campement de Sartak, à trois journées du Wolga, et son 
arrivée à Rome. Il seroit donc parti au plus tard vers. la 
fin de I 2 5 j . Il n'y avoit pas alors cinq mois que Rubruquis 
avoit quitté Sartak, ce prince nouvellement converti, qui 
ne savoit pas même ce que signifioit le nom de chrétien , 
et qui le prenoit pour une insulte. Au mois d'août 1254 > 
à l'époque précise où Jean venoit à Rome , ou étoit sur 
lepoint d'y arriver, Rubruquis, revenant de Kara-koroum , 
rencontra Sartak qui s'y rendoit. II eut occasion de véri- 
fier de nouveau si ce prince avoit embrassé la foi ; il avoit 
commission expresse de faire cet examen. C'est pourtant 
ce voyageur véridique qui déclare, dans sa relation à 
S. Louis , qu'il ne sait si Sartak est chrétien ou non , mais 
qu'il lui semble bien plutôt que ce prince se moque des Ruhuq.i.xx. 
chrétiens et les méprise. Qii'on juge donc s'il est vraisem- 
blable que ce général ait eu un chapelain , qu'il l'ait en- 
voyé au pape , et qu'il ait reconnu la suprématie du vicaire 
de Jésus -Christ sur terre. Concluons que le chapelain 
Jean , arrivant à Rome sans aucune lettre de celui qui 
l'avoit député, n'ayant que lui-même pour garantir le fait 
extraordinaire qu'il annonçoit, auroit pu , à plus juste titre 
que le Syrien David, êti'e pris pour un imposteur, si l'on 
eût été mieux informé des affaires des Tartares , ou si, 
dès cette époque, on eût connu le résultat du long voyage 
de Rubruquis. 

On auroit peine à déterminer sur quel fondement re- 
posoit cette fable de la conversion de Sartak; mais il est 
certain qu'elle avoit cours chez les chrétiens Orientaux, 



^ 456 MÉMOIRES DE L'ACADEMIE 

qui pourroient bien, au reste, en avoir été les auteurs. 
Les Arincniens racontent que Sartak avoil été nourri par 
des Russes, qu'il étoit baplisé, et vivoit chrétiennement. 
Si^ivant ces auteurs, Batou ne s'opposa point à la con- 
duite de son fils, qui favorisa beaucoup le christianisme, 
et délendit même d'imposer des tributs sur les églises. Ce 
qui paroît certain, c'est qu'il accorda sa protection à 
Dchalal et aux autres princes Arméniens et Géorgiens, 
et qu'elle épargna beaucoup de vexations à ceux qui étoient 
~ restés soumis à Batchou. 

Le voyage de Sempad l'Orbélien à la cour de Mangoii 
n'est pas un événement d'une grande importance; mais, 
comme il se trouve indiqué dans l'extrait que nous a 
donné LaCrozede l'Histoire des Orùelic/is d'hlùenne arche- 
Tkfiaur. enist. vcque de Siounie (i) , il ne sera pas inutile d'en marquer 
pâg'T^. '' ' ici l'objet en peu de mots. Il y avoit un petit prince Ar- 
ménien , du pays même de Siounie, qui se nommoitZ)w»'/V/, 
c.i.S.'iniAJar- et qui habitoit dans un canton (2) non encore soumis 
sur fArménù. 3"^ Mongois. Batcliou lit pnsoniuer ce Uavid, qui vint a 
't"'ui' 'nftrs'7ii'r ^o"^> quelques jours après, de s'échapper avec plusieurs 
le ch.tp. vu des siens. Il se réfugia chez un seigneur, vassal tlu prince 

d'Etienne, pag. , ^ , ,,. / \ . / 

3yf>etsHiy. des Orbcliens (3), n ayant pour tout trésor qu une pierre 
précieuse d'une valeur inestimable et un morceau de bois 
de la vraie croix. Il vint à mourir peu de temps après, 
et Sempad réclama la pierre précieuse pour en faire un 
présent à Batchou : mais celui-ci chargea Sempad de la 
porter au khakan. Mangou combla de faveurs le prince 



(i) M. Klaproth n rcimprinié ce 
morceau dan» son Arcliiv. fur Asia- 
riscfie Litteratur , Gesc/iic/ite und 



Sprach/<uii,/e , pag. 114 et suiv. 
(2) Le canton d'Apnni. 
(}) Il se nonimoit Tungrfgoul. 

Orbiflicn, 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 457 

Orbélicn , lui accorda le titre d'entclioii, qu'on croit une 
corruption ilu mot edcluui , seigneur en mongol, et lui Thcsmir. qùst. 
donna à son retour \m yarlik , ou ordre par écrit, adressé '"j\iém.surl'Ar- 
au général Batchou , pour conférer à Sempad la souverai- '"'"""/,!!"'■ "' 
neté de quelques cantons du pays de Siounie. 

Q.uand Rubruquis avoit quitté la cour de Alangou , Ruhuq. cimp. 
on y annonçoit l'arrivée prochaine du roi d'Arménie. En 
effet, dès que ce prince avoit appris la mort de Gayouk 
et l'avènement de Mangou , il avoit formé le projet de 
se rendre à Kara-koroum. II s'étoit d'abord adressé à 
Batou pour lui demander sa médiation, et il avoit chargé 
un prêtre nommé Basile d'aller traiter cette affaire. Batou nj;. 
étoit d'avis qu'Hayton partît sans différer; mais celui-ci, 
également effrayé de la longueur du voyage et de l'état 
où il lui falloit laisser son royaume , avoit peine à se dé- 
cider. Sur ces entrefaites, Mangou ordonna qu'on fit la 1254. 
description générale de l'empire et le dénombrement des 
individus sujets au tribut : les femmes , les vieillards , les 
enfans au-dessous de dix ans, et les prêtres de toute reli- 
gion, en étoient exempts. Celui qui fut chargé de la partie 
de cette grande opération relative à l'Arménie, étoit ce 
même Argoun déjà célèbre par les vexations sans nombre 
qu'il avoit exercées sur les chrétiens d'Orient. Son approche 
décida Hayton à partir sans délai , pour essayer de faire 
affranchir ses états du tribut. Il laissa le pouvoir entre les 
mains de Constantin , son frère, et de ses fils Léon et 
Théodore , et traversa déguisé le pays du sultan d'Iconiuin. Ahuif.ir.jHjc , 
Les personnes de sa suite étoient parties séparément : elles 
le rejoignirent près de Batchou. Du campement de ce 
général, il se rendit à celui de Batou, qui le reçut fort 
Tome VI. M? 



r^g- )>->'■ 



45 8 MÉMOIRES DE L'ACADÉMIE 

bien, et lui iloiina une escorte pour l'accompagner à la 
cour (Ju grand roi. 

Si l'on s'en rapportoit au récit du moine Hayton , 
l'arrivce du roi son parent à la cour Mongole auroit cause 
la plus grande joie au khak.aii , et ce prince se seroit 
empressé d'acquiescer à sept demandes, dont la première 
étoit que l'empereur et toute sa nation se convertissent 
et se fissent baptiser (i). Les six autres, toutes faites dans 
l'intérct unique d'Hay ton, ne durent pas sembler moins in- 
discrètes aux Mongols, et une seide eût suffi pour attirer le 
plus terrible châtiment sur la tcte du tcmcraire qui auroit 
ose en faire la proposition au khakan. Toutes furent, au 
contraire , accueillies avec bonté et accordées sans diffi- 
culté, si l'on en croit le moine Arménien. C'est pourtant 
sur cette partie de sa narration , la moins digne de con- 
fiance , parce qu'elle porte l'empreinte la plus marquée de 
l'esprit d'exagération qui a guidé l'auteur , c'est sur cet 



(i) Rtx i laque septein pelitiones 
ctiin deliberalicne fonnavit. Primo 
énim rofijvic ut imperatcr cuin gtnle 
sua converterftur ad fiJun Christi , 
sect'is alïis omnibus dcrilictis , et se 
faccTtnt baptr^ari. Secundo petiir ijuod 
pax et amicitia perpétua inter chris- 
lianos et Tariaros firmaretur. Tertio 
re.julsivitquàd, in omnibus terris quas 
Tartari acquisiverant et quas acqui- 
rtrent, omnrs ecclesiœ christiancrum 
et clerici illarum, sive lai ci , sive reli- 
giosi, ab omni servitute d datia essent 
liheri et txempii. Quarto requisivit 
ut Terram • Sanctam et sanclum se- 
pulcrum Dhi de manibiis Siirracenv- 
r\nn auftrref et restituerei christiuiiis ; 



quintô , ut intenderet ad destructio- 
nem caliphi de Baldacli , quï'erat caput 
et doctor seciJr perfiJi Alalwmeti. 
Sexto requisivit ut sibi concederetur 
priviU'^ium spéciale , qiiôd , à quibus- 
cumque Ttirtaris , pr^cipuè regni 
Armeni<x propinquioribus , auxilium 
imploraret , sibi dare omni mcrà post- 
positâ tenerentur. Seprimô requisivit 
i/uod ntnnes tirr.r Jurisdlctionis regni 
Armcni jf quasSarraceni occupiivcrant, 
et in manus Tartarorum postmodum 
redierant, regiArmeni.r restiruerentur : 
illas omnes quijt rex acquirere possel 
contra Sarratenos illos, h.ibvret et 
teneret pacific'c et qiiictè. ( Hist. Orient, 
op. XXIII. ) 



Tar.ar. ji. j4'- 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES LETTRI S. 459 

unique témoignage si suspect c^ue se fonde Mosheim 
pour illire de Mantiou-khan un chrciien ze'ic. Il est vrai ff'st- «<■/«• 
qu'il augmente l'autorité du religieux , quand il en fait un 
témoin oculaire, auquel, dit-il, on ne peut sans injus- 
tice refuser d'ajouter foi (i). Mais c'est ici une nouvelle 
méprise de sa part, puisqu'Haylon déclare lui-même 
qu'il n'a vu les événemens qu'il raconte qu'à partir du 
règne d'Abaga , et qu'il doit la connoissance des faits 
antérieurs à son oncle, chargé de les écrire par le roi 
Hayton (2). 

Au reste , je ne prétends ici que réduire à une juste 
valeur l'idée exagérée qu'Hayton a voulu nous donner de 
l'influence de ses compatriotes à la cour des Mongols, et 
nullement révoquer en doute les avantages réels que le 
roi d'Arménie tira de son voyage. Il est certain que Man- 
gou lui accorda le titre de prince, sous la condition que 
lui et ses successeurs seroient fidèles sujets des Tartares. 
Il lui donna aussi une patente pour l'affranchissement des 
églises et la réduction des tributs qui pesoient sur les 
Arméniens orientaux. Les lettres du khakan dont il étoit 
porteur, lui valurent à son retour une réception très-hono 
rable de la part de Batchou, qui lui donna une escorte 



(1) Sed , qiium oçulato testi , nisi 
apertè malus aiit stultus sic, neino 
tonus fidem liabere reciiset , neqtie nos 
Haythoni teslbnonium in duhhirn vo- 
care audemus , qui Alan^u-cbani ad 
Christuin conversionein tanquam rem 
cerlissimam narrât, cui ipse interfiierit, 
(Mosh. pag. 55.) 

(2) A Mango-can verà usque ad 
mortem Haoloni, ea qux narrât et 



scribit , scivit et audivit per domina m 
avunculum suum , quod (leg. quein) 
dominum Haythonum regem { leg. d.""' 
Haythonus rex) Armenice rescribere 
fecit , qui prœsens fuit illis tempori- 
bus. . . .Ab initia quidem Abaga-can 
usque ad fincm tertiœ partis liujus 
librij vbi Jinem capiunt liistoriœ Tar- 
tarorum , scivit ipse tanquam ille qui 
prœsens fuit. (Hist. Orient. c.XLVI.J 
Mîij 



4^o MÉAiOIKES DE L'ACADLMIE 

pour l'accompagner dans ses états (i). Beaucoup Je princes 
et J'(.-vci|ues Arniciiiens vinrent lui faire leur cour, et le 
reconnurent pour leur souverain. Depuis ce temps, les 
Mongols n'eurent pas de vassaux plus fidèles, les Francs 
d'alliés plus zélés, et les musulmans d'ennemis plus achar- 
nés , ijue les rois d'Arménie. Ces princes ne cessèrent, 
pendant un demi-siècle, d'employer tous leurs efforts à 
ménager des alliances entre les Tartares et les Occiden- 
taux , à solliciter des secours près des papes et des autres 
souverains de l'Europe , à leur offrir la coopération des 
Mongols, à provocjuer enfin des croisades, qu'ils souhai- 
toicnt plus ardemment que les pontifes eux-mêmes : aussi 
les voit-on, à cette époque, prendre part à toutes les 
affaires du temps, et servir Jl' principal intermédiaire 
entre les Tartares et les chrétiens. 

Comme cet intermédiaire manquoit en Europe, il ne 
faut pas s'étonner si les relations qu'on y avoit avec les 
Mongols , conservoient le caractère d'hostilité cju'elles 
avoient eu d'abord : ceux mêmes d'entre les princes chré- 
tiens qui s'étoient vus forcés de se soumettre à eux, étoient 
enveloppés dans l'horreur qu'on avoit pour les Tartares ; 
et, pendant qu'on cherchoit à profiter des alliances que 
les princes du Midi avoient su se ménager avec les géné- 
raux Mongols, on considéroit comme déserteurs du nom 
chrétien ceux du Nord, qui n'avoient cerlainenunt pas 
eu , en contractant celles qui les lioient à 13aiou , d'autres 
vues que de sauver à leurs peuples les malheurs d'une 



(i) Hayton fut al)scnt pendant <in 
an et t|iiatrc mois, scion Giragos et 
Vartan ; pendant deux ans et demi , 



suivant l'Iiistoricn Haytnn ; pendant 
trois anset demi, selon Aboulfaradjc; 
et pendant quatre ans, selon Vahrani. 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 46 i 

lutte inégale et sans espoir. C'est que, dans le Nord, les 
corps de troupes auxiliaires que les Mongols exigeoient 
de leurs tributaires, ne trouvant point de musulmans à 
combattre , dévoient infailliblement tourner leurs armes 
contre leurs compatriotes. Ainsi, en 12^4 > ^^ Livonie, 
la Prusse et l'Esthonie ayant paru menacées , le pape 
voulut garantir d'une invasion ces contrées, où l'établisse- 
ment du christianisme avoit été si difficile et avoit coûté 
tant de sang. Pour cet objet, il écrivit aux évéques du 
pays , et leur enjoignit de prêcher une croisade contre les 
Tartares et leurs complices, et par ces mots il entendoit 
les Russes, dont les troupes faisoient partie de l'armée de 
Batou. 

L'éloignement des Occidentaux pour les alliances avec Odcr. R.iynM. 
les Tartares du Kaptchak se montre bien plus fortement 'xxv'w.' ' "' 
encore dans une lettre d'Alexandre IV à Bêla , roi de 
Hongrie , à l'occasion d'une proposition qui avoit été faite 
à ce dernier par Bereke, successeur de Batou. Des am- 
bassadeurs étoient venus de la part de ce khan , pour 
offrir à Bêla une alliance qui seroit scellée par le mariage 
de leurs enfans. Le fils du roi devoit, en conséquence de 
cette union , marcher avec le quart des Hongrois , comme 
auxiliaire des Mongols, et recevoir le cinquième de tout 
le butin qui seroit fait dans la guerre. A ces conditions, 
la Hongrie devoit être exempte de tout tribut, et les 
Tartares promettoient^de respecter ses frontières. Mais 
ces offres étoient accompagnées des menaces, en cas de 
refus, d'une guerre cruelle, et de la destruction entière 
de la Hongrie, Bêla, qui, à la première irruption des 
Mongols, n'avoit su faire que de trop foibles efforts pour 



4<îi MÔIOIRES DE L'ACADr.MIE 

leur résister, et qui depuis n'avoit tlii (jii'à leur retraite 
spontanée la possibilité de remonter sur son trône, eut re- 
cours, da!is ce nouvel ein[)arras, à son refuge ordinaire. Il 
écrivit à Rome pour demander des secours et des conseils, 
et n'oublia pas de rappeler que, dans une circonstance 
pareille, Grégoire IX l'avoit abandonné à. la fureur des 
Mongols. Alexandre I\' répondit par unv longue lettre 
à cette demande et à ces plaintes. Il cherche à justifier 
son prédécesseur, en attribuant à la guerre qu'il avoit eue 
à soutenir contre Frédéric , l'abandon forcé où il avoit 
laissé la Hongrie. Quant aux comlitions offertes par 
Bereke, un roi de Hongrie, un roi chrétien, devoit, sui- 
vant le pontife, avoir horreur de tenir, à des conditions 
aussi cruelles et aussi humiliantes, non-seulement tous les 
royaumes du monde, mais la vie même et celle de tous 
les siens. « A quelle infamie, s'écrie le pape, ne s'expose- 
» roit pas un prince qui romproit avec le corps des fidèles, 
» pour se lier à des nations païennes, et marcher avec 
" elles contre les souverains chrétiens et contre leurs 
» peuples! Quelle confiance, d'ailleurs, pourroit-il avoir 
» dans une alliance qui n'assureroit pas son salut, mais 
» pounoit tout au plus reculer sa perte! Ne sait-on pas 
•> que les Tartares ont séduit plusieurs nations sous l'ap- 
•• parence de traités insidieux, et que, n'ayant pas la 
» véritable foi, on ne peut tenir aucun compte de leurs 
>' sermens! L'union d'une princesse Hongroise avec le fils 
•• de Bereke, ou de la fille de ce dernier avec le prince 
•• de Hongrie , ne scroit point un mariage, mais un adul- 
'• tère infâme, puisque des personnes chrétiennes ne 
■• peuvent s'unir, dans le Seigneur, avec les païens. " Tel 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES. 463 
est le sommaire des raisons que le pape fait valoir avec 
beaucoup de force et d'étendue contre l'alliance proposée 
par les Mongols au roi Bêla. 

Mais , quand il en vient aux moyens de repousser les 
attaques qu'un refus ne sauroit manquer d'attirer sur la 
Hongrie, son éloquence foiblit , et ne lui fournit plus 
que de vaines exhortations, des promesses vagues, et les 
assurances multipliées d'un intérêt sincère, mais peu effi- 
cace. Il s'excuse même de lui envoyer mille archers [ba- 
listûrii] que le roi demandoit , sur les dépenses extraor- 
dinaires et tes soins de toute espèce dont le saint-siége est 
déjà surchargé. Heureusement pour la Hongrie , Bêla 
trouva des secours plus puissans dans l'alliance de la 
Bohème, qu'un même intérêt obligeoit de songer à sa 
défense; et, plus heureusement encore, Bereke, après avoir 
ravagé la Pologne, tourna ses armes du côté de la Perse. 
Le musulmanisme , que ce prince et une partie de ses 
peuples embrassèrent vers cette époque , en le rendant 
pour toujours l'ennemi des chrétiens , l'anima contre les 
princes de son sang qui commandoient dans le midi et 
qui suivoient l'ancienne croyance des Tartares, et le dis- 
posa, malgré l'éloignement des lieux, à faire avec le sultan 
d'Egypte uns alliance dont nous aurons occasion de parler 
dans la suite de ce Mémoire. 

Dans les sept demandes qu'Hayton avoit faites à Man- 
gou , ce prince n'avoit pas oublié d'engager le khakan à 
venir faire la conquête de la Terre -sainte et tirer Jéru- 
salem du pouvoir des musulmans pour les donner aux 
chrétiens. Mangou, n'ayant pu faire lui-même le voyage 
qu'on lur demandoit , chargea Houlagou de satisfaire en 



46i .MEMOIRES DE LACADKMIE 

cela le roi d'Armcnie. C'est de cette maiiicre que l'histo- 
rien Ha) ton prcscntc l'expL-dition de i 2 5 5 , txpcdition 
dont le résultat lut de (ondcr un empire pour l'un des 
petits-fils de Tchinggis, et d'ctablir en Perse un centre 
de goiiverjiement à peu près indépendant de celui du 
khakan. Houlagou il-khan arriva dans l'Occidenc avec 
soixante-dix mille cavaliers: dès son entrée en Médie, il 
e'ivoya à Batchou et aux autres généraux qui comman- 
doienten Arménie et en Géorgie, l'ordre de se porter plus 
loin avec leurs familles. Ce déplacement obligea Batchou 
à entrer sur les terres du sultan d'Iconium , qui fut forcé 
ALwh.Piiris. de se retirer dans une île avec ses enfans. Ce fut lors de cette 
/■<«r. /j/w expédition, pour ainsi dire, involontaire , qj.ie lesTartares 
proposèrent aux Templiers et aux Hospitaliers de se sou- 
mettre à ctix. Ceux-ci rejetèrent cette demande avec indi- 
gnation. Pour Hayton , effrayé de l'approche des Tartares, 
il se hâta d'envoyer des présens à Batchou pour l'empêcher 
d'entrer sur ses terres. Le général Mongol, pour lui en té- 
moigner sa rcconnoissance , écrivit au grand khan et à 
Houlagou en faveur du roi d'Arménie : démarche super- 
flue, si ce prince eût été dès-lors si bien dans les bonnes 
grâces de Mangou. 

Pour Houlagou , les premières années d« son séjour 
en Perse furent signalées par la destruction des Ismaéliens 
et de (juelques autres états musulmans de l'Irak et de la 
Perse méridionale. Les princes Géorgiens et Arméniens 
surent se ménager près de lui la même faveur dont ils 
avoient joui sous les généraux (jui l'avoient précédé. H 
combla tic distinctions Daviil Vahramoul et les autres 
chrétiens, en considération de sa femme Doghou/.-Kha- 

toun , 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 4^5 
toun, qui étoit, disoit-on , chrétienne Jiestorienne. II avoit 
même fait dresser dans son oulous de la plaine de Mou- 
ghan un oratoire, où les Arméniens , les Géorgiens et les 
Syriens faisoient leurs pratiques de religion. Les princes 
qui résidoient le plus habituellement près de lui, étoient 
Zacharie , fils de Schahan-schah ; Sempad l'Orbélien ,, 
fils d'Eligoum ; Sevad et Taliatin , de la famille des Pa- 
cratides. 

Enfin ce que tous les chrétiens d'Orient souhaitoient 
si ardemment, arriva en 1258. Houlagou prit Bagdad, et 
mit fin à la puissance des khalifes. Il entra ensuite dans 
la Mésopotamie , s'empara de Merdin, de Harran, passa 
l'Euphrate , et se rendit maître d'Alep et de Damas. 
Toutes les fois que les Tartares approchoient des états 
d'Hayton , ce roi , qui eût dû avoir tant de confiance 
dans les bonnes dispositions des princes Mongols à son 
égard , n'en prenoit pas moins de précautions pour les 
empêcher d'entrer en Cilicie. II s'empressa donc, ainsi 
que le patriarche Constantin , d'envoyer à Houlagou des 
députés chargés de lui offrir des présens considérables. 
Le prince les reçut avec bonté , et manda au rôi d'Armé- 
nie de venir avec une armée pour l'aider à conquérir la 
Terre-sainte. Effectivement, les Arméniens unis aux Mon- 
gols occupèrent momentanément le royaume de Syrie. La 
mort de Mangou-khan ayant obligé Houlagou de s'éloi- 
gner, il chargea de la conquête de Jérusalem un général 
nommé Koui-bouga , qui passoit pour avoir une grande 
affection pour les chrétiens : mais, le neveu de ce général 
ayant été tué dans une rixe par les habitans de Sidon, 
Koui-bouga se hâta de le venger, et il s'empara de la ville, 

Tome VI. N? 



466 MEMOIRES DE L'ACADÉMIE 

qu'il dcinaiitela. La bonne intelligence qui avoit subsiste 
jusque-là entre les chrctiens et les Mongols, fit place à 
une animositc et à une dchance réciproques (i). 

Les bonnes dispositions d'Houlagou en fa\eur de la 
religion, dispositions exagérées sans doute par les Armé- 
niens, comme tous les autres faits du même genre; lu 
résolution qu'on lui attribuoit de recevoir le baptême , 
furent annoncées à la cour de Rome par un Hongrois 

nur. Surit.!, nommé Jeati , qui se donna pour envoyé d'Houlagou. 11 
, /-./., . JeiimpjQij^ Je j^ p^rt de ce prince, un prêtre recomman- 
dable par sa science et la pureté de sa vie, cjui put venir 
en Perse mettre le sceau à la conversion du gouverneur 
d'Occident. Malgré la confiance que ces sortes de nou- 
velles hispiroient d'ordinaire > l'expérience avoit appris à 
ne pas trop compter sur la véracité de ceux qui les appor- 
toient; et, comme l'envoyé n'avoit point de lettres d'Hou- 
lagou , ni d'autre signe qui constatât sa mission , tout 
en écrivant au prince Tartare pour le complimenter , 

OMr. /?,y..f. Alexandre IV chargea le patriarche de Jérusalem de vé- 

l.x\:x ,i.'io. , Cl 1 

riher le fait sur lequel portoient ses félicitations. Dans sa 
lettre à HOulagou , le pape- recommande ce patriarche, 
comme étant l'un des personnages les plus recomman- 
dables de l'Église , et celui qu'il a choisi pour s'assurei' 
des véritables intentions du prince; et il prie ce dernier 
de les lui faire promptement connoître, afin de pouvoir 
agir en conséquence. 

11 étoit effectivement bien urgent de savoir à quoi s'en 
tenir sur les intentions des Tartares : la barrière qui les 



( I ) Niiiitjiiam tamen postea de 



christianis Syriar Tartari Jiduciam. sunt conjtsi. (Hajt. cap. X,\X.) 



liabtifTvnt , nfi/ue clirist'iani Turuir'u 



DES INSCRIPIIONS ET BELLES- LE'I TRES. i^Gj 

séparoit des croisés, venoit d'ctre rompue. Alep, Damas, 
la Syrie presque entière , leur étoient soumises. La prise 
de Sidoii , amenée par la querelle qu'on avoit eue avec 
Koul-bouga, étoit jusqu'alors le seul mal réel que les Mon- 
gols eussent fait aux Francs : mais elle sembloit annon- 
cer à ceux-ci qu'ils alloient avoir à repousser eux-mêmes 
les armes qu'ils avoient voulu diriger contre les Sarrasins; 
et le rapprochement que la destruction tant souhaitée des 
musulmans alloit opérer , ne paroissoit plus si désirable. 
Les habitans d'Acre se hâtèrent de couper tous les jar- 
dins autour de leur ville. De tous côtés on écrivit en Eu- 
rope , et on envoya des députés pour demander du secours 
aux rois d'Occident. Le bruit s'étoit répandu qu'Antioche 
et Tripoli étoient tombées entre les mains des Tartares. 
Un envoyé vint jusqu'en Angleterre, et y provoqua un 
concile où l'on engagea les peuples à faire des prières, 
à garder des jeûnes , et à mériter par leurs larmes l'éloi- 
gnement du fléau qui sembloit menacer de nouveau la 
chrétienté. D'après les nouvelles que le pape lui transmit, 
S. Louis tint à Paris une assemblée d'évêques et de sei- 
gneurs , pour aviser aux moyens de prévenir les malheurs 
qui paroissoient imminens. Il y fut décidé qu'on aug- 
menteroit le nombre des prières, qu'on fèroit des pro- 
cessions ,' que les blasphémateurs seroient punis , qu'on 
retrancheroit toute superfluité dans les repas, que pendant 
deux ans on ne donneroit point de tournois , et qu'il 
seroit défendu de s'exercer à aucun jeu , si ce n'est à tirer 
de l'arc et de l'arbalète. L'année suivante (1261), le 
pape renouvela ses exhortations, et tâcha de soidever 
tous les princes chrétiens , non-seulement contre les Tar- 

NJJj 



468 MK.MOIRES DE L'ACADÉMIE 

tares Je Perse et de Syrie, mais encore contre ceux cjiii 
menaçoient la Hongrie, en conséquence du refus de trai- 
ter que le saint -siège avoit suggère au roi Delà. Les pays 
les plus recules de l'Europe eurent à fournir un contingent 
en hommes et en argent. Des envoyés de l'archevêque 
de Drontheim vinrent, en 1162, annoncer au pape que 
celui de la Norvège étoit prêt. En les renvoyant, Urbain IV 
leur remit, pour l'archevêque et pour les évcques de Ber- 
gen , des Orcades et de Stavanger , une lettre où il les 
engage à ne rien relâcher des soins qu'ils ont pris jusque- 
là , les secours qu'on attend d'eux devenant de jour en 
jour plus nécessaires. 

Mais , pendant ces préparatifs , il se passoit des événe- 
mens qui alloient les rendre inutiles, ou, du moins, en 
changer l'objet. Les Tartares fuyoient à leur tour devant 
les Égyptiens. C'étoit, dans ces contrées, une chose inouie 
qu'une victoire remportée sur les Mongols : aussi celle 
que le sultan d'Egypte obtint contre Koui-bouga suliit- 
elle pour ranimer les espérances des musulmans. Elle eut 
des sm'tes fâcheuses pour les chrétiens de Syrie et (.l'Ar- 
ménie. Au reste, il n'étoit pas étonnant que les Tartares 
commençassent à s'alToiblir : leurs armées ne se recni- 
toient plus sur la face presque entière de l'ancien conti- 
nent. Le démembrement de l'empire étoit consommé: ses 
divisions formoient encore des états puissans, mais dé- 
sormais soumis aux chances ordinaires de la guerre et de 
la politique. Aussi verrons-nous bientôt ces mêmes Tar- 
tares (]ui daignoient à peine recevoir les ambassadeurs 
des autres peuples, et(]ui nelcur lais^^ient que l'alternative 
de la soumission ou de la destruction , descendre à faire 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 469 
eux-mêmes les premières avances aux princes clirctiens , 
et sur-tout à nos rois , qu'on ctoit accoutume, dans l'Orient, 
à regarder comme les plus puissans de tous. 

Des deux royaumes Mongols qui se formèrent vers cette 
époque dans des régions rapprochées de l'Eiu-ope , il n'y 
a que celui de Perse qui, à cause des croisades, ait con- 
servé quelque communauté d'intérêts avec la France. Le 
Kaptchak continua bien d'avoir avec les Russes , les Hon- 
grois et les Polonais, des rapports fréquens qui mérite- 
roient d'être étudiés séparément ; mais nous devons laisser 
le soin de tracer les détails de ces négociations particu- 
lières à des personnes plus à portée que nous d'en recher- 
cher les monumens originaux , et nous nous bornerons , 
dans un second Mémoire , à examiner les relations diplo- 
matiques des successeurs d'Houlagou sur le trône de Perse 
avec les papes , les rois de France , et les princes des 
autres états dont l'histoire a une connexion phis étroite 
avec celle de notre patrie. 



y 



470 .MKMOIRES DE L'ACADÉMIE 



■ 8i 



MEMOIRE 

SUR 

UNE CORRESPONDANCE INÉDITE 
DE TAAIERLAN AVEC CHARLES VI. 

Pah m. le baron SILVESTRE DE SACY. 

Lu le j Avril iVl. DE Fi.ASSAN , dans son Histoirc générale et raisonncc 
de Li diplonuitie Française, a donne une courte notice 
d'une correspondance qui eut lieu, en i 403 1 entre Timour, 
que nous nommons communément Ttimcrhin , et le roi de 
France Charles VI, M. de Flassan a fait connoître, autant 
qu'il ctoit nécessaire pour son objet, la lettre de l'empe- 
reur Mogol , écrite peu de temps après la victoire rempor- 
tée par ce conquérant sur Bajazet , ainsi que la réponse de 
Charles VI ; et il a eu soin d'avertir cjuc les originaux de 
cette correspondance existoient au Trésor des chartres. 
Ce^Ê indication ayant piqué ina curiosité, j'ai pris com- 
miti^ration de ces originaux, et ils m'fint paru mériter 
d'ctrel'objetd'un travail particulier. Qiioique les recherches 
auxquelles ces monumens historiques ont donné lieu, ne 
soient pas d'une grande importance , j'espère cependant 
qu'elles ne paroitront pas entièrement superflues. 

Je commencerai par décrire les j^ièces originales de 
cette correspondance. 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 471 

La première, écrite sur une feuille de papier longue et 
étroite, est en langue Persane ; elle ne contient que qua- 
torze lignes d'écriture. Du côté où commencent les lignes, 
on a laissé une marge d'un peu plus du quart de la largeur 
du papier. Le papier est assez épais et sans aucune marque 
de fabrique ; il n'est décoré d'aucun ornement. Les noms 
de Tamerlan qui forment la première ligne, et les mots 
qui désignent le roi de France et qui sont écrits sur la 
marge de la seconde ligne, paroissent avoir été tracés en 
encre rouge, et ensuite en encre d'or. A la fin de la se- 
conde ligne est un renvoi de la forme d'un v, aussi tracé 
en encre rouge et en or, qui indique que c'est là qu'il faut 
rapporter les noms de Tamerlan , qui occupent par hon- 
neur la première ligne. Ces détails peuvent sembler minu- 
tieux; mais ils sont essentiels, parce qu'ils montrent que 
l'empereur Mogol se formoit une très- petite idée du roi 
de France : autrement il auroit employé un papier plus 
grand et parsemé d'ornemens d'or ; il auroit laissé une 
marge plus large, et un grand espace vide au haut de la 
lettre; enfin il n'auroit pas mis son nom au haut de la 
lettre, au-dessus de celui du roi. Mirkhond , racontant 
la vie du khalife Mamoun , rapporte que, l'empereur Grec 
lui ayant demandé la paix , il n'acquiesça point à cette 
demande , et il ajoute : « On dit que son refus vint de ce 
» que l'empereur Grec, dans sa lettre, avoit écrit son 
" propre nom plus haut que celui du khalife. » A l'extré- 
mité de la dernière ligne de la lettre est le cachet de 
Tamerlan : il est de la grandeur d'une pièce d'un franc. 
Au dos , tout au bas du papier , est l'empreinte d'un autre 
cachet un peu plus petit. On lit sur le bord du papier, 



472 MEMOIRES DE L'ACADl MIE 

et au dds , ces mots en caractères gothiques, la Ire du 
Tiimhurhm , avec le chiffre romain vj , et cl une écriture 
moderne, ix , Turàco char. 

La seconde pièce, qui contient deux lettres, l'une de 
Tamerlan , l'autre de Mirzu Miranschah , l'un des fils de 
Tamerlan , toutes deux écrites en latin , est un parchemin 
carré, de onze pouces huit lignes de long sur une égale lar- 
geur. On lit en haut, sur la marge, et d'une écriture très-mo- 
derne , mai 1^0^ : mais cette pièce est ainsi cotée au dos , en 
caractères gothiques : v//. copia Ire Tlicmur hcy Kurancan 
Sosumus misse domino tiostro rcgi me/ise maji ariiio Domiiii ni." 
quadringcntcsimo tertio. 

La troisième pièce, écrite sur un parchemin haut seu- 
lement de sept pouces six lignes et large de dix pouces 
dix lignes , est intitulée sur la marge : ij juin /^oj. Co- 
pie de la lettre envoyée par le roi Charles VI à Themur hey , 
dit CamhuUant. Cet intitulé est très-moderne, et il y a 
une faute dans le dernier mot. Au dos, on lit en carac- 
tères gothiques : Copia Ire misse p dum nrum rcgc Thcmirbeo 
dco Tambullant , anno dni m." cccc." iij." VIII [i). 

Après cette description matérielle des pièces dont il 
s'agit, je vais les transcrire ici en entier , afin qu'on en- 
tende mieux' ce que je devrai en dire par la suite. Je 
joindrai à la lettre Persane de Tamerlan une traduction 
littérale. 

Je traduirai cette lettre en latin, afin de pouvoir être 
plus littéral , et pour que les lecteurs soient plus à portée 



(i) Ces trois lettres sorfl les seules 
pièces relatives à cette négociation, 
qu'indique l'invCntaire du Trésor des 



ciiartrcs , conserve à la Bi!)liothcqiie 
du Roi, et dont j'ai pris la commu- 
nication. 

de 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 47Î 
de comparer la lettre Persane avec la prctendue traduc- 
tion Latine présentée au roi Charles VI, 



J>\c ^^ ^ ''^'h'^' ?*■•^'^■' J •^-*'. j^:-*^ ^"^'Dj U^4^ r 

^u c^^_ >j 5^*^ J jjlSsLo o— >lSv«j ->^-^*^ ^r^ ^■■'^■ 

-j-ftj tl^voj;^ ^_£^ J^ «jIaavJ t2-^^,Xji2 ^JUaix»/ Ia,u«.^j\/« 
^j>i -v^ jM' (j' j' 7^^ 0_y^^^ ""^"^ ?^l? "^.^"-^ jJ«.£=sa 

A^=s» Job e^^^jSsJS Jjj (JvA^W jis\». ,J-M/ U JoU jl» J1AÊ=» 

^^mé5 (j^-i>»->J j^» Jâyjui fJjS*^ Sr*^ -^ /r*^*^- J^>_)^.«* ç^^ 
Tome VI. O» 



474 .Wf. MOIRES DF. LACADIMIF. 

Em'irus niagtitis Ternir Coaran-,- au^tatur vit/i rjus .' 
Centies mille salutationum et votoium au hoc suo amico acciperc 
vclit rex Hei>IFRaNSa , cum multis hujus mundi desideriis ( i. e. 
votis nd hujuscc mundi felicitntcm pertincntibus ) , Votis oblatis , notum 
fat menti excelsœ hujus magni emi'ri , qucd quo ttmpore fratcr Frjn- 
ciscus piadicator ( i.e. c fratrum prccdicatorum familia) ad has partes 
venlt, lîtterasque regias attulit , et exposuit iottam famàm , magnilu- 
diuem tt potentiam hujus magni emiri , vehtmenter gàvis'i sumus. Nolùs 
quoquc narravil quod ( hic cmirus ) cum magno exercitu profectns fuetit , 
adjuvante Creatort excelso , et hostes nostros vcJtrosque vicerit et pro- 
flig<iverit. Posiea frater Joanncs , MAR HASIA (i. e. cpiscopus) Sul- 
taniensis,-àd vos missus fuit : ifise vobis exponet qujicumque evenerunt. 
Nunc autcm ah illo magno emiro speramus , ipsum nobis indesinentcr 
litteras augustas inissurum , et de sua salute nos certiorcs facturuni , 
ut inde solatium nostrœ menti obveniat. Oportet prœterea mcrcatores 
vestfos^d'has' partes miiti ,Mt qutmadmodum il lis honorent haberi et 
rtverentiam curabimus , iia quoque mercatores nostri ad illas partes 
ccmifleenf, et illis honOr ac reverentia habeatur , ntc quisquam \im aui 
Augfnentufli j(^i, e. gravdmen ultra id quod solvcre tenentur ) eis facial , 
quia mundvS pef niercatores prospcratur. At quid juvat titteris me 
longioribuj u(i ,'' Cclsifuda ( vestra) pcr multos annos felUitate utatur'. 
VaU: 

Scripta elt ( hxc tplstoU) initia mtnsis moharram venerandi , anno 
octingentesimo qu/nlo hegirœ. 
-I — ;! r^ 
Il est nécessaire de faire qucKjiies observations sur divers 
endroits de cette k'ttrc. 

■- 1 ." Si le nom de Timour on Tainerlau v est écrit Ternir , 
cela ne doit point surprendre. £n effet, Ebn-Arabschali , 
dans son Histoire-de Tiinur/iin , après avoir dît que le nom 



/ 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 47 5 
de ce prince s'écrit et se prononce ordinairement Tïmour, 
observe que quelques-uns écrivent et prononcent Témour , 
et d'autres , Témir Icnk, sans qu'on puisse leur reprocher en 
cela aucune faute ; il ajoute qu'en langue Turque ternir 
veut dire du fer. On écrit, il est vrai , communément en 
turc j^/^'> , démir; mais on voit dans le Dictionnaire de 
Meninski , que quelques Tartares écrivent ce mot par un 
<— > , et prononcent_^,///7/«r. Ruy Gonçales de Clavijo, 
chambellan du roi Henri III, qui avoit été envoyé en am- 
bassade vers Tamerlan , et qui a écrit la relation de cette 
ambassade, publiée en 1582 par Gonçalo Argote de iMo- 
lina à Séville, dit positivement que Tûmur-bec est un nom 
composé de tamur, fer, et bec, seigneur; mais il en conclut 
mal-à-propos que Tamur-bec \ewt dire seigneur du fer (i). 
2 ." Au nom de Ternir est ajouté le mot courait , ^^V|^^= : 
c'est une faute de celui qui a mis cette lettre par écrit ; 
il devoit écrire <j\Sj^^=» , courcan. Dans les lettres La- 
tines, on lit effectivement curancan. Ebn-Arabschah, que 
j'ai déjà cité, dit : « Lorsque Timour se fut rendu maître 
•» du Mawaralnahr et eut pris le dessus sur ses égaux, 
« il épousa les filles des rois , et l'on ajouta à ses titres 



(i) E oircs'i el Tamiirbec es su 
rombre proprio este, e non Tamorlan, 
corne lo nos Uamamos , ca Tamurbec 
quiere df^ir en su propria lengua senor 
de fierro, ca por senor di-^en ellos 
bec, e por fierro tamur, e Tamerlan es 
bien contralto del su senor, ca es 
nombre que le llaman Endennesto ; 
porque Tamorlan quiere de^ir tollido , 
corne lo quai elloera tollldo de la ma- 
no dereclia , e de los dedos pequehos 



de la maho derecha , deheridas que le 
fueron dadas, robando caméras una 
noche. 

Voy. Historia del gran Tamorlan, 
e Itinerario y Enarracion del viage 
y Relacion de la embaxada que 
Ruy Gonçales de Clavijo le liizo, 
por mandado del muy poderoso se- 
nor rey Don Henriqueel tercero de 
Castilla. En Sevilla, i^Sz; fol. 27 
recto, 

O'ij 



47<5 MIMOIRES DE L'ACADÉMIE 

- celui de courain , mot qui, dans la langue des Mo- 
•' gols, signifie getiJre , parce qu'il avoit contracte des affi- 
» nitcs avec les rois, et avoit acquis le droit d'agir et de se 
»> reposer dans leurs maisons. >» 

3.° Charles VI n'est point nomme dans cette lettre; 
il est appelé RcJifniiisa , et ce mot est prcccdc du mot 
caJ^, ;•()/■; ce qui prouve que l'auteur de la lettre a pris 
les mots Rc'Jifrdiisa pour un nom propre. C'est ainsi que 
les liistoriens Orientaux qui ont écrit l'histoire des croi- 
sades, appellent S. Louis Reidafraiis , j*Jji'j-)» . Abou'l- 

féda , parlant de S. Louis, dit cpie le Reidafrans est \\w 
des plus grands rois des Francs ou Européens ; qu'en leur 
langue re'id signifie roi, et c^Afrans est le nom d'une 
grande nation des Francs , en sorte que Re'id Afrans est la 
Ainai.Moiiem. mcme chose que ,y^J^ <-^^ ^'i arabe. Abou'lfaradje , 
moins instruit sans doute , prend si bien Rcidafrtvis pour 
\\\\ nom propre, qu'il écrit : Rcidafraus , roi de Firûndja , 

liiit. <fyt,,tii. Ai. ,5 (JàLû , ^^^y . Dans sa Chroninuc Syrianue , il le 
^9-- nomme de m<}me. 

Bar-Hàr. 

Chnn.Sj/r.iixi. À /> Les mots tiiûr lidsya , que j'ai traduits par enrscopus , 

Sir.p.jg.sn. ^ c • • V j 

ne sont pas rersans; ils sont byriaques : aussi 1 auteur de 
la lettre, du moins celui qui l'a mise par écrit, et qui , 
en général , a omis tous les points diacritiques , ce qui 
* en rend la lecture assez difficile, n'a-t-il négligé aucun 
des signes propres à déterminer la valeur des lettres 
du mot fiasy^. Mar , jU , est un mot Syriaque qui si- 
gnifie proprement seigneur; c'est un titre qui se donne 
à toutes les personnes respectables. En syriaque, il s'écrit 



tom 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 477 



' ; il a passé dans le langage Arabe des chrétiens, 



quH'écrivent et le prononcent J^,viar. Qiiant à ^--^ , 
cest le mot Syriaque jLûxI , dont le sens propre est 
plus . sanctns, mais qui d'adjectif est devenu nom dans 
le langage ecclésiastique , et veut dire évêque, comme Mi- 
chaëlis l'a fort bien observé dans son édition du Diction- 
naire Syriaque de Castell. La langue Syriaque ayant 
toujours été la langue ecclésiastique des chrétiens Orien- 
taux de la Perse , de l'Inde et de la Chine, on ne doit 
point s'étonner de trouver ici une dénomination originai- 
rement Syriaque. Le siège catholique de Sultaniyèh étoit 
archiépiscopal , comme on le verra par la suite ; mais la 
dénomination Syriaque employée ici , ne désignant pas 
par elle-même un grade déterminé de la hiérarchie, n'en 
convient pas moins au prélat dont il s'agit. 

5 .*' La lettre est datée du i .^'" de moharram de l'an 
de l'hégire 805 , ce qui revient au i." août i4o3' 

6° II y a dans le style de cette lettre quelques négli- 
gences, et l'on y remarque plusieurs fautes d'orthographe, 



;^£= pour (j^ ^,^^=' » 



\--C — . nniir , .\ S.-C- — . cJ^ 'kA\S 



>our 



comme i^\)^=> pour jj^ ■'jy=' > v^-^ '^Jj P 

^j^j>j^^ ( I ) , ^>jl5v« pour cJw^lSU , 4jlSX« pour 
aÀ^^Lo , &c. D'ailleurs , il est peut-être sans exemple que 
le plus petit prince de l'Orient écrive une lettre d'un style 
aussi simple , pour ne rien dire de plus , et dénué de tout 
ornement. Nous connoissons quelques lettres de Tamerlan 
et de son fils Schahrokh , et leur style n'a assurément 

(i) Peut-être est-ce ^ti — i-?jf qu'on a voulu écrire; ce qui signifieroit 
gloriHj exisîbnatio , decus. 



478 MÉMOIRES DE LACADÉ.MIE 

aucun rapport avec celui de la lettre dont il s'agit. Mais j'aih 
ticipe ici sur des reflexions qui trouveront leur place dans 
la suite de ce Mémoire. Je passe maintenant aux lettres 
Latines, que je vais transcrire ici fidclcmcnt, et sans mcme 
en corriger la ponctuation. La première, qui est écrite au 
nom de Timour, porte l'intitule suivant: 

Hœc est copia sive stntentia littera magnifie! domini Thcmurbey , 
quant misic sercrùssimo régi Franciœ , translata de persico in la- 
tinum. 

Apres cet intitulé vient la traduction, ainsi conçue: 

J i,:niur Kurankan Sosumus. Screnissimo ac vietoriosissimo , et amico 
Allissimi , utilissimo mundo , vietoriosissimo bellorum magncrum , 
MELICH et SOLTHAN , Francorum régi ac multarum aliarum na- 
t'ionum , salutem et pacem dico, Optamus statum vestrum audire 
semper in honum , sicut de verts amicis ; sicut nomen vestrum diffusum 
est usque ad longintjuas parles , et famam intcr omnes reges , audi- 
vimus perfratrem Jchanneni , archiepiscopum totius Orientis , qui aliàs 
etiam mis sus ab aliquibus Francis ad me, et consimiliter perfratrem 
Franciscum Ssathru , de extensione dominii vestri in muftis parti bus, 
et specia/iter in hiis (sic) , ut nuper audivimus dum esscmus in Fur- 
cfiia, et plus, et de utilitate mercatorum et omnium aliorum , de magti- 
Jicentia, potcntia et ordine in curia vestra non modieîim lectati sumus , 
et quœ audivimus de inimicitin vestrorum cum Thurco Baa^ato, lieu 
in lege et in fide sit mecum , tamen quia non servavit pactum meum 
et cum meis amicis , ideo disposuimus destruere ipsum , et inducti per 
dictos fratres et per promissiones vestrorum subdilorum , contra ipsum 
inimicum vestrum et nostrum ad partes Thurckia accessimus , et, 
Deo juvante, ipsum Baa^itum et tofam patriam sujm in brevi anni- 
chilavimus ; et, ut consuetudo est magnorum principum et amicorum 
iniimare fact.i magna/ia ita , quare ad vestram mafrnificenflam dictum 
Johanncm archiepiscopum destinavimus , ut statum et ernditiontJ nostras 
et cetera qua gesta suni in partibus istis , et circa inimicum vestrum , 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES. 479 

et de amore et unitate tjuœ cïrca vcstros egimus ac causa multarum ut'ilï- 
tatum hiis ( sic ) diebusfuhnûs , et totum ad honorem et aniorcm vestruni 
et Vi'strorum hic latiùs informabit , et dicet, qucm tanquam vestrum 
et nostrum recommandamus , ac ipsum cudite tanquam Jide d'ignum , 
excepta in causisjidei. Cvpientes de bono statu vestro audire , et vestros 
ad nostras partes , et nostros ad vestras , sicut tempore bonorum prœ- 
decessorum amodo ire et redire , ut vestrœ et nostrœ magnijicentiœ cedat 
ubique ad nominis laudcm et patriœ mercatorum utilitatem. Sicut 
nunc prasentialiter cernitur securitas mercatorum vestrorum in partibus 
nostris. Cetera gesta et facta et dicenda dictus archiepiscopus dicet, 
quia magno tempore fuit in istis partibus , et novit mulia. Datum 
circa Sebastum , die prima mensis moharram, anno Machumeli octin- 
gentesimo quinto, 

La seconde lettre Latine , qui se trouve à la suite Je la 
précédente , est intitulée ainsi : 

Hœc est copia sive sententia litterœ demini Amir^a Miranxa, 
'translata de persico in latinum. 

Voici la teneur de cette seconde lettre : 

Miranxa Curancan Sosumus. Electis in fide Xpanorum , dilectis à 
Deo omnipotente , magnificis regibus , principibus , communitatibus et 
dominis Francorum , sive Xpanorum, salutem dico cum omni amore, 
et notum jacimus vobis quia sicut velletis ira et invenietis , et nmnia 
secundum vestra beneplacita erunt, quia ista scriptura in mense ^u- 
caman scripfa fuit in salutem et pacem et amorem amicorum , et 
omnia quœ à Deo procedunt in bonum. Et causa hujus fuit informatio 
Johannis archicpiscopi totius Orientis , quia ipsum priiis rnisi cum 
nostris litteris ad duas vestras civitates famosissimas Januam et 
Venetias , et inde portavit in multas et gratas informationes de vestris 
magnifcentiis. Intérim vero venit frater Franciscus Ssathru, et gra- 
tanter susceptus à vobis, et propter informationes ipsorum , magnificus 
ginitor noster et nos quasi inclinati ad amorem vestrum et vestrorum 



48o MEMOIRES DE L'ACADEMIE 

multa faceremus sicut tt ftclmus , quia p(r inJucttonem ipsorum poien- 
tissima pottnt'ui nostra fuit cxcitata contra inimicum nostrum tt ves- 
trum , et ipsum debellavimus et dcstruximui , et adhuc f.icicwus ut 
audictis, et de hoc gratins Dco agimus , et petimus ut amer in fer vos 
et nos augmcntetur. Et genitor noster , videns Jîde/itatcm dicti archie- 
piscopi ad nos et ad vos , ipsum ad vos destinavit, ut , tjU'isi pninia 
noscens , vos informa ùit tarn de potentia invictissima tjuàm de gestis et 
factis , et etiam de uti/itate istarum partium. De mcrcatoribus autcm 
volumus quàd secure transeant ad nos, sicut et nunc sunt securi , et 
quhd noitri apud vos et vestri apud nos sint securi ; et si inter nos est 
diffcrentia fdei , tamen in hoc mundo amorem salvarc debemus propter 
utilitatem multorum et specialiter mcrcatorum. Cetera gesta facta 
dicenda dicet dictus archiepiscopus, et ideo ipsum tanquamjide dignum 
txaudite , et propter labores suos multipliées ipsum honorate sicut et 
nos facimus. Datum prope Sebastum , mense ut suprà , anno Alacliu- 
rncti octingcntesimo quinto. 

Les deux lettres que I on vient de lire exigent diverses 
observations, que nous abrégerons autant qu'il sera possible. 

I.' Le mot ciirancûii qu'on lit dans l'une et dans l'autre 
après les noms de Timour et du mirza Miranschah , 
n'est autre que le mot courcan , dont nous avons dcjà 
donne l'interprctation. Nous ne croyons point qu'aucun 
écrivain Oriental donne ce titre ou surnom au mirza 
Miranschah , ou à aucun autre prince de la race de 
Timour. Comme nous n'avons pas l'original de la lettre 
de Miranschah, nous ne pouvons point vérifier la fidé- 
lité de la traduction. 

2." Le mot sosumus , qui suit lumnain dans l'une et 
l'autre lettre, seroit une énigme inexplicable, si nous n'en 
trouvions la solution dans le Voyage de Chardin. Nous 
aurions d'autant moins deviné ce que c'est que ce mot, 
qu'il ne se lit point dans l'original Persan de la lettre de 

Timour. 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES, i^i 
Timour. Chardin a publié la traduction figurée du passe- 
port ou patente qu'il avoit reçu du roi de Perse Abbas II. 
Dans cette pièce, au-dessous du sceau ou iiiscluin , ^^JJ^ , 

et à la suite du togra, j**» > ou paraphe du roi , se trouvent 

des mots que Chardin a rendus par ceux-ci : commande 

absolumciiî. Ce voyageur fait à cette occasion l'observation 

suivante : « Tout ce paraphe est en lettres de couleur, 

>' excepté les mots qui signifient seigneur du monde , et 

" ceux que j'ai traduits commande absolument , qui sont 

» en lettres d'or. Le terme que j'ai traduit seigneur du monde, 

» est Sakeb - Keranat [lisez Salieb , CyS^^ <_>sfc.Lo], qui 

" signifie littéralement seigneur des conjonctions favorables , 

" dans le même sens que nous dirions le maître de la for- 

" tune{\) : car Keranat signifie la conjonction de plusieurs pla- 

" netes en un des signes du lodiaque. . . Ces mots f commande 

» absolument) , qui sont lelsiiouioumis , sont de l'ancien 

»• turc , encore en usage en la petite Tartarie : ils signifient 

» proprement mes paroles ou je parle. C'est Tamerlan qui 

» commença de mettre ces mots en ses patentes, que 

» les rois de Perse ont retenus. " Les mots lelsijouipmnis, 

ou .comme on lit dans l'édition de 171 1 , en deux mots, ?^-^ '" ^''"''' 

... ^ idit. lie l'dn's , 

lels iiouioumis , sont extrêmement corrompus, comme la iSn . wm. 11, 
plupart des mots Arabes , Persans et Turcs insérés par ^'^' ^^ 
Chardin dans sa relation ; mais la traduction qu'il en donne 
peut aider à les rétablir. M. Langlès a substitué à ceux-ci 
seuiemi: ce qui n'est pas exact; car, pour dire mes paroles, on 



(j) Ebn-Arabschah semble don- 
ner une autre acception à l'expres- 
sion o[^ tj^L» . ( Vit. et Res gest. 

Tome VI. P3 



Tiin. arab. et lat, id. Mander, t. II , 
pag. 786. ) 



Eiiit. inS.' I. 



482 MÉMOIRES DE L'ACADÉMIE 

diroit en turc seiiileru/n , ^Jij^ , et poiiryV parle , fij^'y^ , 
U,paj.i7s- seujicrum : mais, si à mes paroles on substitue noire parole, 
on aura seuiuniiii. j^^ij^; ce (jui est précisément le so- 
sumus de nos lettres Latines. Criui qui les a traduites ou 
rcdigces savoit qu'il ctoit d'usage de mettre ce mot à la 
tcte des commandemens royaux (i). Soit qu'il en ait ignoré 
le sens ( ce qui peut ctre , ce mot n'étant point Persan, 
mais Turc), soit qu'il n'ait pas jugé à propos de le tra- 
duire , il l'a conservé en original (2). 

3.*^ Chacun a dû remarquer qu'il y a bien peu de rap- 
port entre l'original Persan de la lettre de Timour et la 
prétendue traduction Latine; que dans cette dernière, par 
exemple , le roi de France est traité avec beaucoup plus 
d'honneur, l'archevcque Jean recommandé d'une manière 
spéciale, la victoire sur Bajazet annoncée très-expressé- 
ment , toutes choses qui ne se trouvent pas dans l'original 
Persan : mais entre ces différences générales il y en a 
une qu'on pourroit ne pas remarquer, et qui est cepen- 
dant bien essentielle ; c'est que le roi de France est qualifié 
dans la traduction des titres de mclik , LiiX» , et solthan , 
^jJiLv, c'est à dire roi et sultan. Le premier de ces titres 



(1) Cette courume vient doDjcn- 
ghiz-klian; car Ehn- Arabscliah, d.ins 
son « . j^Ul». »LiL>- t-^ssAs <_)l*i 
.IjjJj! ( Man. Arab. de la Biblioth. 
duKoi, n.*" 1511, fo!f2r8 recto), Ah 
que Djçnghiz-khan avoit coutume, 
au commencement de ses lettres et 
de se» diplômes, d'écrire simplement 
son nom en cette manicre : ^^-^^Ij^ 

^f^U^ ^, c'est-à-dire, Djengliiz- 

Uun, ma parole, ou paroles de Dj'tn- ' 



ghii-khan. Puis il écrivoit à la ligne 
d'au-dessous, en commentant au 
milieu de la ligne: à un ul j (ju'il 
fasse telle ou telle chose. 

(2) Ce traducteur semble avoir 
cru que Couraitcan et Sosu mus étoient 
des noms conimuns à Tamcrian et 
aux princes de sa maison. Le mot 
x^//-i/w;/^ étant Turc, et non Persan, 
il est peu surprenant que le traduc- 
teur en ignorât la signification. 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES. 453 
ne fait aucune difficulté; il est donné au roi dans l'ori- 
ginal, au commencement de la lettre, quoique par-tout 
ailleurs ce monarque ne soit désigné que par la déno- 
mination de grand émir, jv^ jys^ : mais quant au second 
titre, celui de sultan, les musulmans ne l'accordent pas 
volontiers aux princes chrétiens, et j'ai beaucoup de peine 
à croire que Tamerlan s'en fût servi à l'égard d'un prince yoy.iiC/ues- 

-^ ^ , )M tom.itn. Ar. tom. 

Européen ; ce qu'il y a de certain , cest qu il ne se trouve ni.pag.p^. a 

• I i> • • r . SU il', 

pomt dans lorigmal. 

4.° La qualité d'archevêque de tout l'Orient, ûn/ii- 
episcopum toîius Orientis , donnée à l'archevêque de Sulta- 
niyèh , n'a aucun fondement dans l'original de la lettre , où 
ce prélat n'a ni la dénomination de cathoUciis , (J^JjW , ou 
U'^À* > ni même celle de viatran , {Jya>» , que portent 
beaucoup d'évêques des principaux sièges. Elle n'en a 
pas plus dans les bulles d'érection du siège archiépiscopal 
de Sultaniyèh , ni dans celles d'institution des prélats 
nommés à cet archevêché , comme on le verra par la 
suite (i). 

5.° Suivant la traduction , Tamerlan, en priant le roi 
de France d'ajouter foi à ce qui lui sera dit par l'arche- 
vêque Jean , ajoute cette exception , excepta in causisfc/ei. 
Cette restriction ridicule a bien pu venir dans l'esprit d'un 



(i) On peut conjecturer que les 
archevêques de Sultaniyèh se trou- 
voient autorisés à prendre ce titre 
pompeux, par l'importance de la ville 
où ils avoient leur résidence, et qui 
étoit alors le rendez-vous de tout le 
commerce de l'Asie, et une capitale 
très-florissante , comme on peut s'en 



convaincre par la description brillante 
qu'en fait Clavijo, témoin oculaire. 

Il est bien peu vraisemblable, 
pour le dire en passant , que Tamer- 
lan ait saccagé cette ville, comme 
l'ont avancé quelques écrivains. 
Voyez le Voyage de Chardin, édit. 
de Paris , 1 8 u , tom. II , pag. 3 80. 
Ps ij 



^i MK.MOIRES DE L'ACADEMIE 

moine; maisTamerlun ou son ministre ne rauroit jamais 



1 mai: m ce. 



6." La lettre de Miranschah n est point adressée particu- 
lièrement au roi de France; elle lest en général aux états 
chrétiens des Francs, tiiiigiiijuisrcgiln/s, principibiis, commutii- 
tiitilnts et dominis Frûiicoriim sive Xpaiiorum. C'est peut-être 
la raison pour laquelle nous n'en avons point l'original. 
L'archevècjue Jean , cjui devoit sans doute le présenter à 
divers princes ou républiques , a pu le garder par-devers 
lui. On voit par cette lettre que Jean avoitdéjà été envoyé 
à Venise et à Gènes par l'empereur Mogol. Charles VI 
ne répondit qu'à la seule lettre de Tamerlan. 

•j." Dans la traduction, la lettre de Tamerlan est datée 
des environs de Sébaste : l'original ne fait aucune mention 
du lieu oii elle a été écrite; et si elle est effectivement du 
premier jour de l'année 805 , il est bien difficile de croire 
qu'elle ait été écrite de Sébaste; car, à cette époque, 
Tamerlan devoit être près d'Ancyre , comme nous le ver- 
rons tout-à-l'heure. 

8.° La lettre de Tamerlan est datée dans la traduction , 
comme dans l'original, du i .'^ moharrani 805 , c'est-à- 
dire, neuf jours seulement après la victoire remportée 
sur Bajazet à Ancyre, ainsi que je l'établirai dans un ins- 
tant; mais, quant à celle de Miranschah , la ilate n'en est 
pas aussi certaine. On lit dans le cours de la lettre, <////'<; 
istii scriptuhj in m en se ^ii caïman scrifita/itit ;ct à la fin , d.nuni 
prope Scbiistuvi, vicnsc ut suprà , (iniin ALu/iuincfi octingcnte- 
simo tjtiinto. Le mot lUiOrnan est le nom défiguré d'un mois 
Arabe; ce ne peut cire que oJj»J5 j> , ipu-kandoh , ou, comme 
disent les Arabes , ïJJiij' ji, dhoii Ihuidiih ; car il n'y a aucun 



e 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES. 4«J 
autre mois dont le nom ait le moindre rapport avec le mot 
lucarnan. Le mois de dhou'lkaadah étant l'avant- dernier 
de l'année Arabe , il seroit naturel d'en conclure que la 
lettre de Miranschah a été écrite vers la fin de l'an 805, 
entre le 22 mai et le 2 i juin 1403. Mais c'est ce qu'on 
ne peut admettre, la réponse de Charles VI étant du i 5 
juin 1403. Il faut donc en conclure que le mois de dhou'l- 
kaadah dont il est question dans la lettre de Miranschah, 
appartient à l'an de l'hégire 8o4 , et répond au mois de 
juin 1402, et que si le traducteur a mis à la fin de la 
lettre mense ut supni , il a eu en vue la date de la lettre 
de Tamerlan, en sorte qu'on doit entendre par-là le mois 
de moharram 805 , août i4o2. 

Tant d'inexactitudes et de difficultés réunies pourroient 
inspirer des doutes sur l'authenticité de ces lettres. Pour 
nous mettre en état d'en porter un jugement , examinons 
dans quelles circonstances elles ont dû être écrites, et, 
pour cela , voyons quelle étoit la position de Tamerlan 
le premier jour de l'an 805 de l'hégire; ce qui pouvoit le 
porter à établir une correspondance amicale avec le roi 
de France ou d'autres princes Européens ; ce que c'est 
que Jean archevêque de Sultaniyèh ; enfin si les lettres 
de Tamerlan et de Miranschah ne présentent point quel- 
que anachifonisme qui puisse dévoiler une surprise fiiite à 
Charles VI et à sa cour : car il n'est pas possible de douter 
que les lettres dont il s'agit n'aient été présentées à ce 
prince , et , suivant toute apparence , au mois de mai 1403- 
Sa réponse , que je donnerai à la fin de ce Mémoire , est 
du I 5 juin 1403- 

Observons d'abord que plusieurs écrivains qui ont 



Aî6 MEMOIRES DE L'ACADEMIE 

parle (Je cette correspondance, l'ont fait tlunc manière 
tort peu exacte (i). 
Hisi.de Fr,tnct. ]\î, jg Villaret s'expriine ainsi , après avoir parle Je la 

/■m. Ml, i:iji. . . , , , in- -r 

s,-) dctaite, de la captivité et de la mort de uajazet : « 1 amer- 

»• laii put alors se regarder comme vainqueur des trois 
" parties connues de l'univers, et justifier, en quelque 
»• sorte, i'emblème des trois globes qu'il avoit pris pour 
» devise. Avant que de marcher contre Bajazet , il avoit 
•• écrit au roi de France. On conserve encore dans le 
» Trésor des chartres les lettres originales du conquérant 
» Tariare et du prince Miranxa, son fils. Il proposoit une 
» alliance offensive et défensive avec la France contre le 
» Turc, leur ennemi commun. Ces lettres contenoient 
» de plus un projet de commerce entre les sujets des 
»» deux empires ; ce qui prouve que ce prince étoit en 
» même temps politique et guerrier. Le roi ne répondit 
» que vers la fin de l'année i4o3» et les envoyés char- 
«• gés de porter cette réponse n'arrivèrent que peu de 
•• temps avant la mort de Tamerlan , arrivée en 14^5 "> 
•• ce qui empêcha la suite de ces négociations éloignées.» 
II y a ici presque autant d'erreurs que de mots. La date 
des lettres de Tamerlan est postérieure à la bataille d'An- 
cyre. Charles VI répondit le i 5 juin i4oy, il remit celte 
réponse à l'archevêque qui avoit apporté les lettres de 
l'empereur Mogol , comme on le voit par sa réponse, 
calquée , pour ainsi dire, sur la lettre de Tamerlan ; et il 
n'y eut ni ambassadeurs envoyés pour la présenter , ni 



(1) Je réserve pour la fin de ce 
Miimoirc un passage Je V/Iistoirc 
de Charles VI, traduite et publiée 



par Le Laboureur, pass.Tge dans le- 
quel il est question de cette corres- 
pondance. 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES- LETTRES. 487 

aucune négociation de politique et de commerce entamée 
à cette occasion. 

M. de Flassan, qui a vu et extrait les pièces Latines de 
cette correspondance , a cependant commis une erreur assez 
grave: il appelle l'archevêque de Sultaniyèh, qu'il qua- 
lifie d'ûrc/ievécjue de tout l'Orient, comme il l'a lu dans 
ces lettres, Joseph, tandis qu'il est constamment appelé 
Johamies. 

On n'aura pas de peine à croire -que Tamerlan avoit 
entendu parler de la bravoure des dix mille Français qui, 
sous la conduite du comte de Nevers , étoient allés grossir 
l'armée avec laquelle Sigismond, roi de Hongrie, s'oppo- 
soit aux progrès de Bajazet, et qui avoient vendu si chère- 
ment leur vie à la trop fameuse journée de Nicopolis , à 
la suite de laquelle le monarque Ottoman souilla , par le 
massacre des prisonniers, la gloire dont il venoit de se 
couvrir (i). Les missionnaires Européens qui habitoient 
ou fréquentoient diverses parties de ses états, n'auront pas 
manqué de lui vanter la puissance du roi de France, et ils 
peuvent s'ctre prévalus de l'inimitié commune des princes 
de l'Europe et des Mogols contre les Turcs, pour s'assu- 
rer quelque considération. C'est à cela que l'on peut rap- 
porter ces expressions de la lettre originale de Tamerlan : 
« Le même frère prêcheur nous a raconté comment ce 
'» grand émir s'est mis en marche avec une nombreuse 
» armée, assisté du secours du Créateur, et a vaincu et 
» défait nos ennemis et les vôtres »; quoique, dans, la 
vérité, ces prétendus avantages fussent une défaite san- 

(i) La Chronique de Froissart | intéressant de cette malheureuse ex- 
contient un récit trés-détaillé et très- | pédition et de ses suites. 



488 . MÉMOIRES DE L'ACADÉMIE 

plante, qui coûta à la France des sommes consiJcrables 
et dix mille hommes, au nombre desquels il y avoit, 
suivant les historiens, plus de mille chevaliers ou ccuyers. 
Qiie, dans ces circonstances et à l'instigation des mission- 
naires, Tamerlan, à qui les mêmes missionnaires avoient 
déjà présente des lettres du roi de France, se soit porte 
à charger l'un d'eux d'une lettre pour ce prince, soit avant, 
soit après la bataille d'Ancyre, cela n'a rien en soi que 
de très-vraisemblable. Voyons maintenant ^i les lettres 
dont il est question sont antérieures ou postérieures à la 
défaite de Bajazet, et commençons par fixer, s'il est 
possible, la date de ce fameux événement, 

M. Langics , qui a placé cà la tète de sa traduction Fran- 
çaise des Instituts politiques et militaires «le Tamerlan , 
une vie de ce prince, dit dans une note, page 88 : 
«•Timour étoit âgé de soixante-six ans lorsqu'il livra, près 
» d'Ancyre, cette fameuse bataille contre Bayazed , le 
"Vendredi i6 juin i/joide Jésus-Christ [ hégire, 19 
» de zoulcadé 804], selon Chérilfeddin , et le samedi 
•' 2p juillet i4o2 [27 zoulhajah So.j], selon Arabchah, 
•> qui se trompe certainement en mettant (jUtHricme jour 
» [ le mercredi], au lieu duyo//r</w sabhût [le samedi]. L'é- 
» diteur peut avoir \v\ youm erraha, au lieu de youm essaim. 
»> Les calculs certains d'après lesquels nous avons opéré, 
»> nous ont découvert cette erreur (i). » 

Suivant les tables de Greaves, l'an 805 de l'hégire a dû 



• 

(1) Tout ceci n'est conforme ni 
au texte de Sclicrcf-cddin, ni aux 
calcul) chronologiques. 

Le mercredi se nomme en arabe 



ydtitn cLirhiia , IjMjVI ^yi , et non pas 
ycum erraha; et le samedi s'appelle 
yaum clstibi , t>^— " f^ , et non pas 

)cum tssaba. 



commencer 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 4S9 
commencer le hindi 31 juillet 1402 , et, l'annc'e 804 étant 
bissextile , le mois de lou'lhiddjeh ou dliou'lhiddjali de cette 
année a dû être de trente jours. Ainsi le i .^'' de dhou'l- 
hiddjah 8o4 a concouru avec le samedi i.'^'' juillet 1402, 
et par conséquent le 27 du même mois Arabe a dû tomber 
au jeudi 27 de juillet. Dans la même hypothèse, le \^ de 
lou'lcadèh ou dhoulkaadah , mois de trente jours , coïncide 
avec le lundi ip juin 1402. Si l'on aime mieux suivre le 
calcul des auteurs de l'Art de vérifier les dates, l'année 805 
de l'hégire commençant le i/"" août \/[0^, le i.^"" de 
dhou'lhiddjah concourra avec le dimanche 2 juillet, et 
ie zj du même mois Arabe avec le vendredi 28 juillet. 
Suivant le même système , le i 9 de dhou'lkaadah coïncidera 
avec le mardi 20 juin. Je suppose ici qu'on doive suivre 
à la rigueur les calculs chronologiques , question que 
j'examinerai plus loin. 

Voyons maintenant ce que peuvent nous apprendre les 
historiens. Dans ['Histoire de Charles VI traduite et pu- 
bliée par Le Laboureur, on voit que, vers la fête delà ^"" a-a//, 
Toussaint i4o2 , l'empereur Manuel Paléologue, qui étoit 
pour lors à Paris, y apprit par quelques chrétiens délivrés 
de l'esclavage des Turcs la défaite et la prise de Bajazet 
par Tamerlan , que l'auteur original nomme Cambellan. 
Ces chrétiens revenus de Turquie furent ouïs au conseil du 
roi , après qu'on eut pris d'eux le serment qu'ils raconte- 
roient ces faits sans exagération. Ils dirent, entre autres Ch.ip.xvi. 
choses , qu'à la prise de la ville de Verouse , c'est-à-dire , 
de Brousse, Tamerlan avoit délivré tous les esclaves chré- 
tiens. Ce récit est précieux; mais il ne sauroit servir à fixer 
la date de la bataille d'Ancyre. 

Tome VI. Qs 



490 ;MK.M0IRES de L'ACADÉMIE 

Enguerrand de Monstrelet , dans sa chronique , raconle 
J'expc'diiion de Tamerlan contre Bajazct, qu'il nomme 
Basacq , ainsi que la défaite et la captivité de ce prince, 
l!nidtCh.frlei mais sans aucu ne date. Juvcnal des Ursins, qui d'ailleurs 
est beaucoup plus court , ne ilonne non plus aucune 
date. 

Ducas n'en donne pas davantage. Il dit seulement que, 
l\c.Hiu B_\- Baiazet étant prisonnier à Ancyre, le soleil étoit dans le 

Z.ltt. 

signe du lion , et demeuroit neuf heures sous la terre. 

Le protovestiaire Phrantzcs est bien plus précis : il dé- 
termine au 28 juillet de l'an du monde 6910 [1^02 de 
Jésus-Christ] la date de la bataille entre Bajazct et Ta- 
;.'/V. ;'..vr j.v. merlan, ainsi que l'a hien observé Bcnilliaud dans ses 
notes sur Ducas. Ce savant, qui croyoit que cet événement 
devoit être de l'année i^oi. "^ p^is oublié cependant 
de faire reinarquer que Léunclavius, en assignant un 
vendredi pour époque à cette bataille , scmbloit confirmer 
le récit de Phrantzcs. 

Démétrius Cantimir , dans son Histoire <ie rctiipire Otlo- 
man , hien loin de donner la date précise de la bataille 
d'Ancyre, se trompe même sur le lieu où elle se donna, 
qu'il place dans les environs de Brousse. 

M. Deguignes garde pareillement un silence absolu sur 

In-.xx.t.n: cette date dans son Histoire des Huns. On peut croire 

qui! n a agi ainsi que parce qu il a trouve trop dulicile 

de concilier les dates que lui fournissoient les écrivains 

Orientaux qu'il avoit consultés. 

/Vm. Mil, Les auteurs de \' Histoire universelle assignent pour date 

'\^\n'.p"44o. à cette bataille le 19 de dliou'Ikaadah 8o4 [ i /'' juillet 

i/fo2 ]. Ils ont suivi, comme on le verra lout-à l'heure , 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES. 49. 
Petis de fa Croix , qui , dans sa traduction de {'Histoire 
de Z/w/wr-Zi^f par Schéref-eddin, a indique cette date , date 
erronée sous tous les rapports. 

Fraser, dans (a Vie de Nadir- schah , a adopté pour 
date le 18 juillet, vraisemblablement d'après l'historien 
Arabe de Tamerlan , mal entendu , comme je le ferai 
voir. 

Benting, auteur des notes jointes à \ Histoire généalo- 
gique des Tartares d'Abou'lgazi , s'est déterminé, j'ignore 
d'après quelles autorités, pour le 28 juillet i4o2. 

Passons aux historiens Orientaux , Arabes , Persans 
et Turcs. 

Mirkhond , Khondémir son fils, en deux endroits, et 
Saad-eddin , historien Turc, dans le Tadj-ettawarikh , 
fixent la bataille d'Ancyre au vendredi ip de dhou'lhid- 
djah 804 (i). Dans les Tables chronologiques de Hadji- 
Khalf'a, on lit le ^ dlwii'lliiddjah ; mais il est vraisemblable 
que c'est une faute de copiste ou d'impression, et que 

Hadji-Khalfa avoit écrit ^-^ ^-^w, le ip. Schéref-eddin 

Ail Yezdi auroit assigné pour date à cet événement, si 
l'on s'en rapportoit à son traducteur Petis de la Croix, 
le vendredi /p de dhou'lkaûdah ; et ce jour répondroit, tou- 
jours suivant Petis de la Croix , au 1.'^'^ juillet 1412. 
Mais, d'abord, ce rapport est faux et renferme un ana- 
chronisme de dix ans; en second lieu, le texte de Schéref- 
eddin porte le vendredi /p de dhoii'lhiddjah, ainsi que je le 
vois dans un manuscrit de cet ouvrage qui m'appartient , 

(i) Bratutti, dans sa traduction ! même date ; Lcunclavius se contente 
abrégée de cet historien, porte la I dédire, die quçjam veneris. 

Qiij 



Al'/ , K.' yo : 
«une , n.' -I 
fl.}s6i>eriP. 



492 iMt.MOlRES DE L'ACADK.MIE 

et dans quelques autres. Je me persuade que c'est cet Iiis- 
torien qui a servi de guide à Mirkhond , Khondcmir, 
Saail-eddiii et Hadji-KIialfa. 

D'un autre côte, Ahmed-bcn- Aral)schah , historien 

Arabe de Tainerlan , dit que la bataille d'Ancyre se donna 

le mercredi 2y de dhou'lhïddjah 80^, qui répondoit au zS de 

Uimmoui ou juillet. Le traducteur, M. Manger, a traduit, il 

[it.etR(sgfsr. est vrai, luimnue enit decinius ocUivus thamim , quoique le 

7it:iiri,lom. I/, .. \^ l<^ Ni . 

'^'S-'Si- texte porte Jyi ^r^ (.>*w'^l5 AJi ; mais c'est qu'il n'a 

pas connu cette forme des numcratifs de dixaines depuis 
20, ^^ _I*x , jusqu'il 90, (jvA.»*o , (]ui , c'taiit mis en rap- 
port d'annexion, perdent, comme les pluriels masculins 
réguliers, leur (j final (i). La mcmc faute a été commise 
par le traducteur ou plutôt l'abréviateur Turc d'Ebn- 
Arabschah. II est bon de remarquer qu'on ne peut pas 
douter que le mois dont il s'agit ne soit celui de dhou'l- 

iiiddjah , <i^' j> , parce que, dans l'auteur Arabe, ce nom 
lime avec ^ — ^ . Les auteurs de / Arl de vérifier les dates 

se sont donc trompés en disant que cette bataille fut don- 
née, selon les historiens Arabes, le 2p de dhoulkaadah 
[30 juin 1402], et suivant les Grecs, le 28 juillet. 
Trois autres historiens Arabes d'Egypte, que j'ai encore 
'.v.m.Arde consuItcs , Makrizi % Abou'Imahasin ben-Tagri-birdi ■*, 

«.• 6/.j. 

(1) Voyez ma Grammaire Arabe , 
toni.l.n." 7.^4 ,pag. 3 13 .enom.II, 
"•" 447. P3g- 256. On CM trouve 
beaucoup d'exemples dans les écri- 
vains modernes. Ebn-Arabschah en 
fournit un autre exemple, toni. I, 
pig- 3'ii l'v- f> <!*"' t<^* mots, 



*" Afaa. Ar.ttt, 



j,L» , qui signifu-nt ncces- 
saircment If 22 Je ce mois , quoique 
M. Manger ait tr.iduit , ejusdiin men- 
sis duodecimo.ic doute que les écri- 
vains Arabes des prcniiers siéclei 
de l'hcgirc aient jamais admis cette 
forme. 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES. 4^3 

et le kadhi Bedr-ecldin Mahmoud Aïntabi , placent la Mon. Arah, 
bataille d'Ancyre au 5 de mohanam 805. Mais ces mêmes 
historiens commettent d'autres erreurs graves dans la suite 
et les dates des divers cvcnemens de cette expédition de 
Tamerlan ; ce qui semble prouver que les nouvelles par- 
venues en Egypte ctoient peu exactes. Il peut paroître 
étonnant que Makrizi , contemporain de ces événemens, 
ait été si mal informé. II dit que cette bataille eut lieu le 
dimanche 5 de moharram ;'n'a,uroit-il point confondu , par 
méprise, le jour où l'on reçut la nouvelle de la bataille 
au Caire, avec la date même de l'événement! C'est, selon 
toute apparence, d'après Makrizi qu'Abou'lmahasin assigne 
la même date à la bataille d'Ancyre; et cependant il avoit 
dit , un peu plus haut, en racontant l'histoire du règne du 
sultan Melic-el-naser Zém-eddin Abou'lsaadèh Faradje , 
fils de Barkouk: 

« Abou-Yézid [Bajazet] fut fait prisonnier à un mille 
■^ environ de la ville d'Ancyre, le mercredi 27 dhou'lhid- 
" djah 805 , après que la plus grande partie de son armée 
" eut péri de soif; car on étoit alors au vingt -huitième 
» jour du mois epiplii des Coptes, qui est le tûmmouide 
» l'année des Grecs (i). >» , 

Abou'lmahasin a évidemment copié ici Ebn-Arabschah ; 
mais il a commis une erreur grave en faisant concourir 
exactement le mois epiphi de l'année des Coptes avec le 
mois tainmoui ou juillet de l'année des Grecs, ou plutôt 



(l) L,i>3 (jLc.c ijj i>j;,j jj î o^L 






494 MrWOIRFS DE L' ACADEMIE 

des Syriens, tandis qu'fpip/ii commence le 25 juin et 

finit le 2 i juillet. 

De toutes les diverses opinions que je viens de rap- 
porter relativement à la date de la bataille d'Ancyre, 
tieux seulement me paroissent ùtre de qiickjue poids et 
mériter un examen scrieuk : celle de Schtret-eddin , (jui 
est le vendredi /y de dliou'lliiddjiih So^, et celle d Ahmed 
hen-Arabschah, le mercredi 2y de dliou'lliiddjii/t 80^, cor- 
respouddut nu 28 juillet. Pour la première de ces dates, il 
n'y a qu'un seul moyen de vérification ; c'est de voir si 
le l'p de dhou'Ihiddjah 804 repond à un vendredi. Pour 
la seconde, il y a Açux moyens de la vérifier : la coïnci- 
dence du 27 dhou'Ihiddjah avec le 28 juillet et avec un 
mercredi. 

Les chronologistes sont , comme on le sait , divisés 
d'opinion sur le commencement de I ère de l'hégire. Les 
uns font partir cette ère du jeudi 15 juillet 622 ; les 
autres, du vendredi \6 du mcme mois. Greaves a adopté 
la première opinion ; la seconde a été préférée par les 
auteurs de l'Art de vèrifer les dates. Suivant Greaves, l'an 
8o4 de l'hégire a dû commencer \\n mercredi , d'où il 
suit que le mois de dhou'IhitIdjah a commencé un samedi, 
et que le ip de ce mois étoit un mercredi, et le 27 un 
jeudi. Selon l'Art de vérifier les dates, l'an 8o4 a dû com- 
mencer un jeudi, et, par conséquent , le mois de dhou'I- 
hiddjah a commencé un dimanche; le ip a donc été un 
jeudi, et le 27 un vendredi. Sur ce pied, les deux dates 
sont également vicieuses. Dans le système de Greaves, le 
ipet le 27 de dhou'Ihiddjah 8o4 correspondent aux ip 
et 27 juillet r4o2 ; dans l'autre système, les mt}mes jours 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES LETTRES. 49î 
de dhou'lhiddjah répondent aux 20 et 28 juillet 1402. 
Ebu-Arabschah paroît avoir suivi effectivement ce der- 
nier calcul : car il fait concourir le 13 de inoharraut 80^ 
avec un mardi; ce qui semble prouver qu'il commence 
i'année 80 s par un mardi, comme l'Art de vérifier les dates , _!.'"" ^'" ^7/- 

/ I •' 1 im. wm. Il, 

et s'éloigne de Greaves , qui commence l'an 804 par iin }>ag.j66. 
mercredi et l'an 805 par un lundi. 

D'après cela, on pourroit se croire autorisera penser 
qu'Ebn-Arabschah ne s'est mépris que sur le jour de la 
semaine, qui étoit un vendredi, et non pas, comme il 
le dit, un mercredi; et qu'au contraire Schéref-eddin, 
qui se seroit trompé relativement au quantième du mois , 
nous auroit conservé la vraie tradition , quant au Jour de 
la semaine. 

On concluroit de tout cela , avec assez de vraisem- 
blance , que la vraie date de la bataille d'Ancyre est le 
vendredi 27 de dhou'lhiddjah 8o4, ou 28 juillet 1402.. 

Dans les calculs que je viens de faire pour vérifier cette 
date, j'ai supposé que , dans l'usage , les musulmans fai- 
soient exactement leurs mois alternativement de trente et 
de vingt-neuf jours, et qu'ils rendoient régulièrement in- 
tercalaires les années du cycle de trente ans auxquelles les 
calendriers perpétuels assignent i'ijjtercalation : ce sont, 
comme ou sait, les années ,2 ,\^ ,.7, ;io, 13, 16, 18,21, 
24 , 26 et 29. Mais je dois avouer que ces suppositions me 
semblent démenties par l'expérience- Les rapports que les 
historiens Orientaux établissent entre Les quantièmes des 
mois et les jours de la semaine , se trouvent si souvent en 
contradiction avec les tables ou calendriers-perpétuels, que 
je me crois autorisé à penser que les musulmans s'écartent 



ir)6 MEMOIRES DE LACADÉMIE 

très-frcquemmcnt de la rcgie pour les intercalationset pour 
la fixation des mois de vingl-neuf et de trente jours. Je 
pourrois confirnler cela par une multitude d'excMnpIes pris 
de divers auteurs, mais sur-tout de Makri/i , dans la der- 
nière partie de son Histoire (^es sultiins d'E^pte: car, dans 
cette portion de son ouvrage, où il rend compte, dans un 
dctail minutieux, de ce qui s'est passe de son temps, il in- 
dique presque toujours la ferrie par laquelle ont commencé 
chaque année et chaque mois, et il n'est point rare que ces 
indications ne s'accordent ni avec le système de Greaves, 
ni avec celui des auteurs de l'Art de vérifier les dotes. 

Ceci peut s'appliquer prcciscment à la date que nous 
cherchons. Le mois de dhou'Ihiddjah 8o4 auroit dû com- 
mencer, selon Greaves, un samedi, ^i st\ow ï Art de vc'ri- 
fcr les dates , \\x\ dimanche. Il y a beaucoup d'apparence 
cependant qu'il n"a coiumencc que le lundi. Cela résulte, 
I.'' d'un passage de Schéref-eddin , qui dit expressément 
qu'il naquit ini fils à Schahrokh le 2^ de ranwdluiii , jour 
du vendredi ; 2." du calcul de Makri/i , qui , à la vérité, a 
omis de marquer la fi.'rie par lacjuelle a commencé le mois 
de dhou'Ihiddjah, mais qui y supplée en disant que le mois 
précédent dhou'Ikaadah avoit commencé un samedi : car, 
en consultant les tables, on verra que, le 24 ramadhan 
étant un vendredi, et le x." dhou'Ikaadah un samedi, le 
I." de dhou'Ihiddjah a dû être un samedi, et le i <; un 
vendredi. Alors il faudroit rejeter tout-à-(ait la date don- 
née par Ebn-Arabschah; et je dois faire valoir ici une 
autre preuve qui vient à l'appui de la date donnée par 
Schéref-eddin. Oe même historien dit , (juelques pages plus 
loin , que le prince Miranschah se trouvoit devant Smyrne 

le 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 497 
h samedi (^ de djoumada z."" 80^, Le mois de djoumada i ."" 
avoit donc commencé par un lundi ; ce qui suppose que 
le commencement de l'année, ou le i.''"' moharram 805, 
avoit été un mardi. Cela est conforme à l'Art de ve'rijier 
les dates. Makrizi dit, il est vrai, que le i .'^'' jour de 805 
fut un mercredi; mais il se contredit en disant, peu de lignes 
après, que le icj du même mois fut un samedi. Il faut 
donc s'en rapporter à cette dernière coïncidence, et en 
conclure que l'année 805 commença le mardi i.^''août 
i4o2. Le ip de dhou'lhiddjah 804 ayant été un vendredi, 
il faut nécessairement admettre que l'année 804, qui, 
étant la vingt-quatrième du cycle de trente ans, auroit dû 
être intercalaire, ne le fut pas , et que dhou'lhiddjah 804 
n'eut que vingt-neuf jours. 

J'ai déjà observé que beaucoup d'exemples pareils 
portent à croire que l'on s'écarte souvent, dans l'usage, de 
la règle qui détermine les années intercalaires ; et il est 
presque impossible qu'il y ait, à cet égard, une règle bien 
fixe, l'observation du jeûne du ramadhan, dont le com- 
mencement et la fin se règlent par l'observation de la nou- 
velle lune distinctement aperçue, et non par le calcul , 
exigeant une certaine latitude, inconciliable avec la préci- 
sion des calculs. Il est fâcheux que cette matière n'ait 
point été l'objet des recherches de quelques-uns des voya- 
geurs qui ont parcouru les contrées musulmanes (i). 

D'après les motifs que je viens d'exposer, malgré l'au- 



(i) II y avoit long-temps que j'avois 
été frappé de cette discordance fré- 
quente entre les jours de la semaine 
et les quantièmes des mois, dans les 
dates que nous offrent les écrivains 



Orientaux. J'avois même communi- 
qué cette difficulté à quelques per- 
sonnes qui habitent le Levant, sans 
en avoir obtenu aucune réponse. Je 
hasardai, pour la première fois, ces 



Tome VL Rî 



498 MÉMOIRES DE L'ACADEMIE 

toritd de Pliranizts, qui, au surplus, ne parle que par ouï- 
dire , je crois devoir abandonner tout-à-fait Ebn-Arabschah, 
et fixer la date de la bataille d'Ancyre au vendredi 19 de 
dhou'lliiddjah 8o4 [21 juillet 1402], avec Scbcref-eddin, 
contemporain et témoin oculaire des cvcnemens qu'il nous 
a transmis. 

En admettant cette date, on a peine à concevoir que, dix 
ou douze jours seulement après cette bataille, Tamerlan 
se soit occupe d'e.xpc'dier l'archevêque Jean avec une lettre 
pour le roi de France. Mais ce qui est sur-tout inconce- 
vable , et qui ne peut être , à la vcritc , oppose qu'aux 
lettres Latines, c'est qu'il ait date ces lettres des environs de 
Scibaste, ville qu'il avoit dc'jà quittée plusieurs jours avant 
la bataille d'Ancyre. Mirkhond, d'accord en cela avec 
Schcref-eddin, nous apprend que Tamerlan employa six 
jours à se rendre de Scbaste à Ccsarce; qu'il passa quel- 
ques jours dans cette ville, et qu'il fit ensuite trois autres 
jours de marche, et arriva le quatrième jour à Kirschchir, 
ville située en avant d'Ancyre (i). Il avoit donc quitté 
Sébaste long-temps avant le i.*^"" de moharram 805. Il est 
certain aussi que Tamerlan , maître de la personne de 



doutes dans ce Mémoire. Je me 
trouve aujourd'hui éclairé sur cet 
objet par une savante dissertation de 
M. Navoni, insérée dans le tome IV 
des Alincs de l'Orient, et par un mé- 
moire de M. Ideler $ur le même 
sujet. (Voyez \c Journal des Savans , 
décembre 1816.) Toutefois je n'ai 
voulu rien changer à la manière dont 
je m'étois exprime ici. 

(1) jt Jj-- J^<^^ ^ 



J 



j o'j •>->>- 



crlr>- 






DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 499 
Bajazet, ne retourna pointa Sébaste : il vint d'abord à 
Ancyre, d'où il envoya des dctachemens à Brousse et en 
diverses parties de la Natolie. D'Ancyre , où , suivant 
l'historien Ducas , une tentative fut faite par un des fils 
de Bajazet pour tirer ce malheureux prince de sa capti- 
vité, Tamerlan se rendit, en six jours, à Sourihissar , et 
de là , en deux jours , à Kioutahièh, où il séjourna un 
mois entier. Smyrne enfin fut le terme de ses exploits f-f'^'-^Timur- 
dans la Natolie. Ainsi la marche de Tamerlan, après la /ï'. ->;. 
journée d'Ancyre, l'éloigna toujours de Sébaste; et, soit 
qu'on fixe la date de la bataille d'Ancyre, avecEbn-Arab- 
schah, au 28 juillet , soit qu'avec nous on l'avance au 
2j du même mois, on ne sauroit admettre qu'il se soit 
trouvé à Sébaste au i.^"^ août suivant, et qu'il ait écrit de 
là à Charles VI. 

Il faut donc absolument reconnoître que le traducteur 
ou plutôt le rédacteur de la lettre Latine de Tamerlan , 
et de celle de Miranschah , a été peu fidèle à la vérité 
en datant ces lettres des environs de Sébaste; car Mi- 
ranschah n'étoit pas plus auprès de Sébaste que Tamerlan 
au commencement de l'an 805. Ce mirza commandoit Hht.JeTimur- 
i'aile droite des Mogols à la bataille d'Ancyre; et nous "' '' ''^'" 
le retrouvons encore, le samedi 6 de djoumada i.'"" 805 , 
ou 2 décembre i4o2 , au siège de Smyrne. lUJ. yag. 4^. 

Il est hors de doute , au surplus, que l'auteur des lettres 
Latines ne les a écrites qu'après la bataille d'Ancyre, puis- 
qu'il y parle expressément de la grande victoire rempor- 
tée sur Bajazet. Poîetitia nostrafuit excitata contra ininiicuni 
nostrum et vestrum, et tpsum dehellavimiis et destruximus , est- 
il dit dans la lettre écrite au nom du mirza Miranschah; 

R 3 ij 



joo MÉMOIRES DE L'ACADEMIE 

et dans celle qui est censée écrite par Tamerlan , on lit: 
El iiiJucli pcr Aictosfriitrcs et pcr promissioncs vestroium siiù- 
ditorum , conlrvi ipsiim iiiimicum vestriim et nos t ru m ad partes 
Turchitt accessimus , et , Deo jiminte , ipsiim Bdaiitum et totiiin 
patriiim suam in brevi ûnnicliilavimus. Dans la lettre Persane, 
au contraire, il n'y a rien de précis ; on y trouve seule- 
ment ces mots : Ipse vobis exponct ^luveunujue evenerunt. Or 
il n'est pas vraisemblable que Tamt-rlan , aprcs une vic- 
toire aussi complète que celle qu'il remporta sur Bajazet, 
se soit exprimé d'une manière aussi succincte. Si l'on fait 
bien attention à cette circonstance , et si l'on rédéchit 
d'ailleurs que dans la lettre Persane on a omis de faire 
mention du lieu d'où elle a été écrite , on n'aura peut- 
être pas de répugnance à croire qu'elle a pu être anti- 
datée , si toutefois , comme je le pense , elle est au- 
thentique. 

J'ai déjà dit que Tamerlan pouvoit avoir un motil 
politique de rechercher l'amitié des puissances Euro- 
j^éennes , sur-tout avant que sa victoire sur Bajazet eût 
assuré le succès de son expédition. Gonçales de Clavijodit 
positivement que, les ambassades réciproques de Bajazet 
et de Tamerlan n'ayant eu aucun résultat , l'empereur 
Grec de Constantinople et les Génois de Péra envoyèrent 
dire à Tamerlan que, s'il en venoit à faire la guerre au 
prince Turc, ils pourroient l'aider beaucoup et d'hommes 
et de galères ; ce qui se feroit en celte manière : qu'ils ar- 
meroicnten peu de temps certaines galères pour empêcher 
que les Turcs qui étoient dans la Grèce, ne passassent 
dans la Turquie, afin que par-là il eût meilleur parti ilu 
Turc. Ils promettoient, çn outre, de l'aider d'une somme 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 501 
d'argent (i). Le même auteur ajoute, il est vrai , que l'em- 
pereur Grec ni les Ge'nois ne tinrent point leur parole, 
et qu'au contraire ils laissèrent passer les Turcs de Grèce 
dans la Natolie, et ensuite transportèrent sur leurs fustes, 
de la Natolie à l'autre rive , les fuyards que poursuivoient 
les armées victorieuses de Tamerlan : ce qui fut cause, 
dit-il, que Tamerlan conçut pour les chrétiens de la 
mauvaise volonté ; disposition dont les chrétiens de sa 
domination se trouvèrent mal (2). Mais ceci ne put avoir 
lieu que par la suite, et non avant la victoire d'Ancyre, 
ni même dans les premiers jours qui la suivirent. 

Ce fut précisément à la suite de cette victoire que 
Tamerlan , renvoyant à Henri III , roi d'Espagne , les 
ambassadeurs Payo de Soto-Mayor et Hernan Sanchez 
de Paraçuelos , qui avoient assisté à la bataille, ordonna, 
aussitôt, dit Gonçales de Clavijo , que la bataille eut été 
décidée à son avantage, d'envoyer au roi de Castille un 
ambassadeur et des lettres avec des présens (3). L'ambassa- 



(i) E en este mismo tiempo el ein- 
perador de la gran c'iudad de Constan- 
tinopla e los Cenoveses de Pera am- 
biaron de^ir al Tamurlec , que si el 
batàlla avia de aver con el Turco , que 
ellos le podïan muy bien servir e ayu- 
dar con rnucha gente e galeas , e séria 
en esta manerai que ellos armarian en 
brève tiempo ciertas galeas, para de- 
fender que los Turcos que estavan en 
la Grecia , que non passassen en la 
Torquia; por que el podiesse mejor 
Con el Turco. E etrosi que le darian 
en servicio cierta quantita de plata, 
( Histor. del gran Tamorlan, fol. 2.6 



(2) El emperador de Constantin cpla 
e los Cenoveses de la ciudad de Pera, 
en lugar de tener lo que con el Tamur- 
lec avian puesto , dexaron passar los 
Turcos de la Grecia en la Turquia , 
e desquefuera vencido aqueste Turco, 
passavan ellos mismos a les Turcos 
con sus fustas , de la Torquia en la 
Grecia, de los que venidn fuyendo ^ 
e por esta occasion ténia mala vchin- 
tad el Tamurbec a los christianos ,de 
que se fallaron mal los de su tierra. 
(Ibid.) 

(3) En la quai batalla se acaescie- 
ron Payo de Soto-Mayor e Hernan 
Sanche^ de Paraçuelos de los 



5 02 Mi.MOIRES D£ L'ACADEMIE 

deiir ctoit un seigneur Djagataï ou Mogol , nomme Aloluifii' 
med Hiidji. Ils ne tardèrent pas beaucoup à se rendre en 
Espagne, puisque l'ambassade Espagnole (jui accompagna 
à son retour Mohammed Hadji, et qui ctoit composce de 
frcre Alfon Paëz de Santa-Maria, Ruy Gonçales de Cla- 
vijo et Gomez de Salazar , partit de Cadix le 2 i mai 
1403. 

Q_uoique Tamerlan n'eût point ctc prévenu par une 
ambassade du roi de France, il paroît cependant, par la 
lettre Persane même que nous examinons, et où l'on 
n'auroit pas mis ce fait s'il n'eût cté constant, qu'il avoit 
reçu précédemment des lettres du roi ; car on y lit ceci: 
eo tempore quo fratcr Frandscus praJicûtor ad luis partes 
venit, littcrasque regias attulit. Peut-ctre les lettres dont il 
s'agit n'étoient-elles que des lettres de recommandation 
données aux missionnaires; mais c'en ctoit assez, dans les 
dispositions où étoit Tamerlan en entrant dans la Natolie , 
pour que ces mêmes missionnaires, profitant adroitement 
des circonstances, obtinssent de lui une lettre pour le roi 
de France. 

Nous devons maintenant examiner si l'histoire ecclé- 
siastique des églises de l'Orient réunies à l'église de Rome 
nous fait connoître, pour l'an 1^03 . i'" archevêque de 



qualcs dichos Payât Hcnwn Sanc/ir^ 
ovo not'uia el gran senor Tâmurtec 

y fffsque la baialla fut venc'uia, 

ordcno de le einbiar un cmbaxador , e 
sus letTas,y cierto présente , por poncr 
su amorio. Con el quai embaxadcr 
ftie un cavalUro Chacatay , que avia 
nombre Mahomat Aleagi , con el quai 
ernbio sus dones y présente, y sus le- 



irjs bcn solemnas. (Ibid.yô/. /, Tecto 
et verse. ) 

Je suppose que Cl.ivijo a écrit el 
quai embaxadcr fue , et non con el 
quai , &c. Aleagi, que j'ai changé en 
Alhadji [le pclirin], est peut-être le 
mot allchi, ^ , qui veut dire am- 
bassadeur. 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES. 503 
Sultaniyèh nommé Jean; si, antcneurement à celui-ci, 
nous pourrons découvrir \\n missionnaire de l'ordre des 
Dominicains, ou frères prêcheurs, nommé François , qui 
ait exercé son ministère dans ces mêmes contrées; enfin, 
si nous trouverons quelque trace de la mission de frère 
François Ssathru. 

Les recherches du P. Le Quien , par rapport à la suite 
des prélats qui ont occupé le siège catholique de Sulta- 
niyèh , nous ont été fort utiles , mais principalement en 
ce qu'elles nous ont indiqué les auteurs et les pièces ori- 
ginales que nous devions consulter : car , du reste , la chro- 
nologie des évêques de Sultaniyèh, pour l'époque qui nous 
occupe, y est tellement embarrassée de difficultés, qu'on 
nesauroit, avec ce seul guide, suivre une marche assurée. 
Je vais indiquer sommairement les titres qui établissent 
la véritable suite de ces prélats; je commencerai à l'époque 
où le siège de Sultaniyèh fut érigé en archevêché. 

Cette érection fut faite par une constitution du sou- 
verain pontife Jean XXII, du i.^"" mai 13 18; et, par 
cette même constitution, le pape nomma au siège de cette 
église Francus Perusinus [Franci de Penisino] , religieux de 
l'ordre des frères prêcheurs. Je vais citer les mots essen- 
tiels de cette constitution : Propter quod, y est-il dit , villam 

Soltaniensetjt i/i eisdem partihus coiisîitutam /// civitatem 

metropoUtanam duximus erigendani ; ac te , ordinis pra- 

dicatorutn professorem , ecclesia dicta civitatis in archiepiscopum 
pmjicimus et pastorem (i). Une autre constitution du même 



(i) Bullar. crd.fr, prcedlcat. aut, 
F. Th. Ripoll, edit, h P. F. Anto- 
n'mo Bremoiid, tom. II, pag. 137; 



Or, christ, tom. III , col. 1361. 

Fontana , dans son Sacrum Thea- 

trum Dominicanorurn, Rçiiiif , 1666, 



jo4 MKMOIRES DE L'ACADÉMIE 

pape, Ju i/' août de la mcnie annce 1318, détermine 

BulLr. b-c-T- les jours où le ircre Fniiicus , arcliev(}qiie de Sultaniych, 

et ses successeurs, pourront faire usage du pdlHum. Le frère 

;, I-nwais ne conserva pas long-temps le gouvernement de 

cette église; car nous trouvons une nouvelle constitution, 

donnée pareillement par Jean XXII, le 1.*^^ juin 1323 , 

qui autorise cet archevêque à porter les ornemens ponti- 

lhJ.fag.is6. finaux, à l'exception du pallium , quoique, y est-il dit, il 

ait donné sa démission de son archevêché. 
Or.ckrist.um. Le même jour, le pape promut à ce siège vacant un autre 
.cc-'iH. religieux du même ordre, nommé Guillclmtis AJ'V. 

Par une autre constitution du i 4 février 13 30, le même 
souverain pontife accorde le pdllium au frère Joluinncs de 
Core , qu'il avoit précédemment nommé archevê(jue de 
Sultaniyèh : Te , de fratrum nostrorum consilio , Sohiiiiieiisi 
ecc/esia in irnperio Persidis cotistiiuta, tu ne vûaviti, providimus, 

Or. christ, tom. pritjicientes te i/li in archiepiscopum et pastorcm prout in 

tiostris littcris iude coufectis pleniiis continetur. Je n'ai trouve 
nulle part ni la constitution rappelée dans celle-ci, ni 
sa date. 

La première constitution que nous trouvions, où il soit 
fait mention de l'archevêché de Sultaniyèh, après celle 
que nous venons de citer, est du 3 i juillet 134^' Cette 



Buthr. fc 



Bfl/ur. 



ire 



pag. 100, parle de i'i'rection tlu sic'ge 
de Sultaniych en archevêché, mais 
d'une manière peu exacte ; il écrit 
Soitdicniis , ou SoUinensis, au lieu de 
Solianifnsis , déclare n'avoir pu trou- 
ver le nom du frcrc prêcheur qui fm 
pourvu de ce siège par la constitu- 
tion de Jean XXII , et ajoute que le 
pape lui conféra \e pallium. Cepen- 



dant , un peu plus haut, il avoit, sans 
le saroir, fait mention de ce prélat 
sous le nom de Francisais Je Pctusio, 
SolJiirtnsis trchicpiscopiis. Enfin , 
plut loin, pag, 102, il parle encore 
delà nomination faite parJcan XXII, 
d'un frère prêcheur , dont il ignore le 
nom , à l'arciicvcché de Sultaniych, 
archirpisccpum Sultiwitnstin , is^c, 

constitution, 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES. 505 

constitution , adressée par Clément VI à {'archevêque de 
Suhaniyèh et à ses suffrûgniis, les commet j>our informer des 
erreurs du frère Pontius , archevêque de Séleucie, erreurs 
par lui consignées dans une postille sur i'Évangile de 
S. Jean, qu'il avoit composée et traduite en langue Ar- 
ménienne. L'archevêque qui occupoit alors le siège de 
Sultaniyèh, n'est point indiqué par son nom dans cette l^"lltr. à-c 
constitution. L'auteur du Bullaire des frères prêcheurs 'or.Mst.wm. 
observe, dans XAppendix au pontificat de Clément VI, que '" '•^<''- '>'>^- 
ce doit être le frère Antoine, auteur d'un livre contre les 
Mahométans, et dont parie Galanus dans l'ouvrage in- 
titulé ConciUûtio ecclesice Amena cum Romana. J^"^-^ \;^ '^'Z'- 

Le P. LeQuien place ensuite à l'an 1393 un archevêque T"S- s^^- 
de Sultaniyèh qu'il nomme 5o//i/i7c^, et il s'appuie de l'au- 
toritéde Wadding. Comme Wadding ne cite aucune pièce, 
et qu'il se contente de dire qu'en cette année Antonius Pétri 
de Malliûiio , frère mineur, fut nommé, le 3 juin 135)3, 
évêque de Verna [in sede Vernensi] , à ia place de Boniface , 
qui avoit été transféré au siège d'une église qu'il nomme 
ecclesia Soldanensis (i), on peut douter s'il s'agit effective- 
ment là de l'archevêché de Sultaniyèh, et si le Boniface 
dont il parle appartenoit à l'ordre des frères prêcheurs , 
auquel la métropole de Sultaniyèh, ainsi que les sièges 
épiscopaux qui en dépendoient, paroissent avoir été spé- 



( I ) J'ignore quelle est cette église. 
J'avois d'abord pensé que ce pouvoit 
être Varna , qu'on croit être la même 
tjue Divnysiopolis ou Tiberiopolis , 
ville de ia Mcesie inférieure; mais 
le P". Le Quien donne la suite des 
évêques de cette ville , à l'époque dont 

Tome VI. S» 



il s'agit, et leurs noms n'ont rien de 
commun avec ceuï de Boniface et 
di Antonius Pétri de Malliano ( Or. 
christ, tom. III, col. ii2i). Peut- 
être faut-il lire in sede Verisiensi. 
Vovez itid, col. I loi. 



îo6 MÉMOIRES DE L'ACADÉMIE 

cialement affectes par la constitution de Jean XXII , sui- 
RkiLir. m.!gn. vant OJcfic Ravnald. 

<m. M\ "J ^ . ,., . , 

.Mtkffj ipS. (J_iioi cjun en soit de cette question, qui est peu im- 
ihitns ckriu P*^''^^^"^'^ P""'' notre objet , passons à une cpo(jue plus 
i:m. m, ce/, rapprochée de celle qui nous occupe, au 26 a(nit 139^^^ 
A cette époque , le pape Boniface IX transféra , du siège 
cpiscopal de Nakhschiwan à l'archevêché de Sultaniych, 
le frère Jean , de l'ordre des frères prêcheurs. C'est ce 
Bu/t.,r. ord. qui résulte d'une constitution datée du i î des calendes 
lom. Il , p.,g. de novembre, de l'an xi du pontificat de Boniface IX 
.i.lft>Hnjiiai.D9- [ 20 octobre i4oo], par laquelle ce pape wommç S tep lui nu s 
Pétri de Se^lics , de l'ordre des frères mineurs, à l'évcchc 
de Nakhschiwan , vacant par la promotion, faite deux ans 
auparavant , de Jean , qui en étoit évcque , au siège métro- 
politain deSultaniyèh. Il faut rapporter les termes de cette 
constitution. 

DuJum s'iquidcm , Johannt episcopo Nachuanensc , regimini Na- 
chuantnsis tcclesia prœsidente ,nos cupitnus ipsi tcclts'iœ ,dum vacartt, 
ptr apostoliCiT std'is provi.lcntiam , utilem et idoncam prusidere per- 
sonam , provisionem ips'ius ccclfs'ur ordinationi et dispositioni nostnr 

câ vice duximus specialiter reservandum Postmodum vero , dicta 

Nachuanensi ecclesiâ ex eo pastoris solatio destitutn, quôd nos tune 
septem calend. scptem. , pt<ntijîcatùs nostri anno nono ( i ) , venerabilem 
jrntrein nostrum Johanncm Soltanicnsem , tune cp'tscopum Nachuancn- 
sem , à vinculo quo ipsi ecclesiœ Nachuanensi , cui tune prœerat , lene- 

hatur absol ventes , ipsum ad Soltanicnsem ecclesiâ m , tune 

pastore carentem,auctoritate nostrâ duximus transferen um , prtrfcirndo 
euni dicta: ecclesiâ Soltaniensi in episcopum et pastorem. 

Le pape ajoute qu'il avoit d'abord nommé à l'évéché 
(1) 26 août 1398. 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 507 

vacant de Nakhschiwan Francisais de Taurisio , de l'ordre 
des frères prêcheurs , qui s'étoit fait consacrer hors de la 
cour de Rome; mais que, ledit François n'ayant pas pris 
dans l'annce ses lettres de provision , comme il y ctoit 
tenu , sa nomination est devenue nulle, et qu'en consé- 
quence il nomme à ce siège vacant ledit Steplmtnis Pétri 
de Seghes. 

II est à remarquer que, dans cette constitution, en par- 
iant de la promotion de Jean à l'archevêché de Sulta- 
niyèh , le pape dit , prajicieudo eum dicta ecclesia in episco- 
pum, et non in archiepiscopum , comme il devoit le faire, 
et comme on le lit dans une autre constitution de 1402, 
que nous citerons tout-à-l'heure. Je soupçonne que c'est 
une faute de l'éditeur ; car il n'est guère possible de douter 
qu'il ne s'agisse effectivement ici de l'église de Sultaniych. 
Le même souverain pontife accorda à Jean archevêque 
de Sultaniyèh, dont il est ici question, le i i décembre 
1400 , un privilège, comme on le voit dans Fontana, cité Orins christ. 
par le P. Le Q^uien. 

Ce même Jean étoit encore archevêque de Sultaniyèh 
au mois de juillet i4o2, comme nous l'apprenons d'une 
autre constitution du même Boniface IX, du 26 de ce 
mois. 

Celle-ci a encore pour objet la nomination à l'évêché 
de Nakhschiwan, et il y a lieu de penser que Stephûuus 
Pétri de Seghes avoit refusé , ou avoit été empêché par 
quelque motif qui ne nous est pas connu , de prendre 
possession de ce siège. On peut encore supposer qu'il 
étoit mort avant d'avoir pu être sacré. Peut-être, le siège 
de Nakhschiwan étant ordinairement dévolu à des frères 

S'ij 



tom. III, col. 
ij66. 



joiJ MEMOIRES DE L'ACADEMIE 

rrntil. eal. prccliciirs , coiiiine le dit Galaïuis , lu nomination Je 
Steplhinus Pétri de Seglies , (jiii ctoit de l'ordre des frères 
mineurs, donna-t-eile lieu à quelques réclamations qui 
déterminèrent le souverain pontife à faire une nouvelle 
nomination. Cette conjecture me paroil d'autant plus 
vraisemblable , que l'on conçoit alors pourquoi , dans 
la constitution du z6 juillet i^oz, par laquelle Jean 
Lycencs de Bruges , de l'ordre des frères prtcbems , est 
promu à l'évcché de Nakhschiwan , le pape dit simple- 
ment que le siège de cette église étoit vacant par la pro- 
motion de Jean à l'archevcchc de Sultaniych , sans faire 
aucune mention des nominations faites depuis cette va- 
cance, de Fniiiciscus de Tciurisio et de Stcplhiiius Pelri de 
Seg/ies. Voici les termes de la dernière constitution dont 
Buii.,T. ird. il est ici question : 

fftur. fntiiic. 

icm.tl.p 4io. c ' , ■' nr , . . , f ., 

ôiinc eccUsid ISachuanensi tx eo vacante , quo,l nos nupcr vtnerabiUin 

fratrcm nostrum Johannem archupiscopum Sohnn'icnSini , tune episco- 

pum Nachuancnstm , à v'inculo quo ipsi ecclcs'iœ Nachuanensi , cui tune 

pracrat , ttntbatur, de fratrum nostrorum consilio et apostolicœ potes- 

tatis plcnitudine, absolventcs , ipsum ad ecclcsium Soltan'tenscm , tune 

pastore carentem , duximus auctoritate apostolieâ transj'erendum , prjji- 

ciendo ipsum eidein ecctcsice Soltaniensi in archiepiscopum et pastorctti , 

nos ad provisionem ipsius ecclesiœ Nachuanensis celèrent et fclicem .Ù'c. 

Datuni Romœ , apud Sanctum-Petrjum , Y H cal. aug.,pontiJîcatiisnostri 

anno tertio decimo. 

On pourroit <}tre étonné que le pape, en parlant de la 
nomination de Jean à l'arclievccbé de Sultaniyèh , dise, 

iiuper trivisfereiidum duximus , cette promotion étant 

de l'an '398, et la constitution dont il s'agit de i4o2 ; 
mais, outre que l'on ne peut rien conclure de bien positif 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 509 
de ce mot tiuper , on peut supposer que le même motif 
qui a fait supprimer la mention des nominations de Fran- 
ciscus de Tmrisio et de__Step/uU!US Pctri de Seghes , a aussi 
suggéré cette expression. 

Jean, frère prêcheur, transféré en 1398 de l'évéché de 
Nakhschiwan au siège métropolitain de Sultaniyèh, et 
dont il est fait mention, comme occupant actuellement 
ce siège , dans les constitutions que j'ai rapportées des 
20 octobre 1400 et 26 juillet i4o2 , est certainement 
celui qui apporta en France les lettres de Tamerlan. II 
paroît qu'il mourut archevêque de Sultaniyèh en l'année 
1423. C'est ce qui résulte d'une constitution de Martin V, 
du 12 décembre 14^3 , par laquelle Jea.n , de l'ordre des 
frères prêcheurs unis , déjà élu par lesdits frères prêcheui-s 
à l'archevêché de Sultaniyèh , à la place d'un autre Jean 
mort archevêque de la même ville , est nommé audit 
archevêché. Les frères prêcheurs unis dont il est parlé 
dans cette constitution , étoient des moines Arméniens de 
l'ordre de S. Basile, qui, étant rentrés en communion avec 
l'église Romaine, s'étoient affiliés à l'ordre des Irères prê- 
cheurs. On peut voir dans Galanus l'histoire de cette réu- Conciliât, cc- 
mon. Ces religieux pretendoient avoir le droit délire aux wm.i, p. ;i^ 
évêchés , à la charge que les sujets élus se rendroient à '"^' 
Rome pour y obtenir la confirmation de leur élection et 
s'y faire sacrer. Je vais rapporter les termes de cette cons- U'ui.png.j^s. 
titution : , ^'"''^'■- '"■ 

Jratr. prtxdicat 

Quum itaque , s'icut fide d'ignis percepimus rdat'ihus , eccUs'ia Sol ta- Orknl c/in's! 

n'iensis , citî bonce memoriœ Jehanncs archiepiscopus Soltaniensis , dum """-.^ ^ > '"•' 

viveret, prœsidebat, perejusdem obitum , &c. , .ad te , ordinis FF. prct- ' "' 
dlcatorum unitorum professorem , in sacerdotio constitutum , qucm , ut 



jto MÉMOIRES DE L'ACADEMIE 

asscris'^ nonnuili ex dictisfratrihus , asscnntes, juxta quadamprivlUgia 
apoitolicii dcsupcr conccssa , eis licere , pose hujusmodi obituin in archi- 

episcopurn SoUanienscm duxerunt e/igendum , direximus oculus 

mentis nostra , teque illi prafecimus in archiepiscopum. 

Observons, en passant, que le sic'ge de Nakhschiwan 
étoit devenu siiffragant de celui de Sultaniych par une 
constitution du 14 novembre i4'S>- 

Jean , nomme archevêque de Suitaniyèli le 1 2 décembre 
1423. étant mort, eut pour successeur, comme nous 
1 apprenons par une constitution de Martin V, du i4 dé- 
cembre i4-5 . Tltotruis de Abiinuicr , Arménien, de l'ordre 
des frères prcciieurs unis. 

Dans la suite que nous venons de donner des arche- 
vêques de Sultaniyéh , il ne se trouve que trois prélats 
du nom de Jean , savoir : Johannes de Corc , ou Jean I.", 
nommé en 1330; Jean II, nommé en 139B, venu en 
France en 1403; et son successeur immédiat, Jean III, 
Or.e.~.r„,.iom. nommé en 1423. Le P. Le Quien en compte cinq , parce 
'" '^ ^' qu'il tait deux personnages différensde Jean II, quia suc- 
cédé à Donitaceen 1398, et de Jean , successeur au même 
siège de Williiim Bclccts , nommé, dit-il , le 5 février 1403, 
par Boniface IX. En second lieu, il place, sous le nom 
IM. de Jean IF, et cela d'après l'autorité de Wadding, Jean 

Grenlaw, frère mineur, nommé le 12 des calendes d'oc- 
tobre [20 septembre i4oi ], après la mort de Boniface. 

Je me crois suffisamment autorisé à rejeter ces deux- 
noms , ir. Bcleels ou BcUts . et Jean Crenliiw , de la liste 
des archevêques de Sultani)th, et voici mes motifs: 
S.ur. Tktatr. Fontana fait mention de Will. Beleets . d'après les ma- 

LhmmiiAn. [Hig ' 

'97. 1" (fà. nuscrits de Bzovins , en ces termes: Willelmus Bêles, ordinis 



ter. 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES- LETTRES. 5 i i 
pradicûtorum de Anglia , episcopus Sohav'iciisis , nouis febr. 
à Boiiifdcio IX , an. 2^, qui fuît , ajoute Fontana, salutis 
nostra i^oj. Cette constitution de Boniface IX se trouve 
dans le Bullaire des frères prêcheurs. Le pape y dit que Buiu. orJ. 
le siège de 1 église de Sultaniyeh est vacant, parce que ■;„„,. fi^ ^^^_ 
Nicolas, évêque de Ferrare , qu'il avoit transféré à Sul- ■^-^'^• 
taniyèh, n'a pas pris ses bulles dans le temps requis, et 
qu'en conséquence , étant nécessaire de pourvoir au siège 
de cette ville, il y nomme pour évêque ledit Wiilelm 
Belets , Anglais , frère prêcheur : Tecjue i/Ii prafecimus in 
episcopum et pastorem. Ughelli , dans son Italia sacra, Tom. 11, col. 
fait mention de Nicolaus Roberîus , promu à l'évêché de ''^ ' ' "' '"" 
Ferrare en i 392 , et transféré en i4oi . p^r Boniface IX , 
ad ecclesiam BoUamiensem. 

La constitution rapportée par l'auteur du Bullaire des 
frères prêcheurs , étant de l'an xiv du pontificat de Boni- 
face IX, des nones de février, ce qui répond au 5 février 
1403 , il est de toute impossibilité de la concilier avec 
ce qui résuite des constitutions que nous avons citées, des 
26 août 1398, 20 octobre i4oo, 26 juillet i4o2 et 
12 décembre 14^3 » à moins qu'on ne suppose que Jean , 
nommé archevêque de Sultaniyèh en 1398 , désigné avec 
la même qualité dans les constitutions des io octobre 
i4oo et 26 juillet 1402, et dans les lettres de Tamerlan, 
du I .^'' moharram 805, ou 2 août. i4o2 , avoitdonné sa 
démission , à son arrivée en Europe, à la fin jde 1402, 
ou au commencement de 1403 ; que le pape avoit alors 
nommé à sa place Nicolas Robert, évêque de Ferrare,. 
et ensuite, le 5 février 1403 , Wilk/mns Belets ; qu'à, çeiui-ci 
avoit succédé, à une époque qui nous est inconnue, un frère 



5 12 MEMOIRES DE LACADE.MIE 

prêcheur uommc Jetiii , cjiii seroit, en ce cas, Jean III, et 
(ju'enlin , celui-ci étant mort , un autre religieux de l'ordre 
lies frères prêcheurs unis , qu'il faudroit désigner par le 
nom de Je^iii IV , auroit été pourvu de l'archevcché de 
Suhuniych par la constitution du 12 décembre i-iij. 

Pour admettre cette solution, Jl faut supposer «juc la 
démission de Jean II et la nomination de Nicolas Robert 
sont postérieures au i/"^ août 1402; ce qui n'est pas ce- 
pendant, si, comme l'assure Ughelli , Nicolas Robert a 
cté transféré de Ferrare à Sultaniych en i4oi : et il faut 
convenir que la vraisembl.mce est ici en laveur d'Ughelli; 
car, sans doute, Nicolas Robert avoit un an de délai pour 
prendre ses bulles, et, la nomination de WilUImns Belets 
étant du 5 février 1403 . o» <Jo't croire que celle de Ni- 
colas Robert étoit du commencement de 1.102, ou de la 
fin de 1^0 I. 

Il y a une autre observation essentielle à faire, quoique 
par elle seule elle ne soit pas décisive : c'est que dans la 
constitution par laquelle est nommé Willelmus Bclcis , on 
lit, teque illi privficimus in cpiscopum , et non pas /'/; arclii- 
episcopiim. L'éditeur du Bullairedes frères prêcheurs a bien 
mis dans le titre de cette constitution /.. Willelmus Bclels 
^rcliiepiscopus Sult<7iiieiisis crcatur, et il répète la même chose 
dans ['Appcndix au pontificat de Bonitace IX: mais cela 
n est d'aucune autorité. 

Si l'on pèse bien ces diflicultés , et si Ion fait attention 
qu'il y a peu d'accord entre les auteurs que j'ai cités, sur 
le nom du siège épiscopal où (ut transféré Nicolas Robert, 
cvêque de Ferrure , et duquel fut pourvu par la suite 
WilUlmus Bcteti , Ughelli ccrivaut Bo/intuie/uem , Fontana, 

Soltavifnsis , 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES. 5 1 5 

Soliaviensis , et i'cditeur Jii Buliaire des frères prêcheurs, 
Soltûtiiensi, on ne sera pas éloigne de croire qu'il y a ici une 
méprise, et qu'il s'agit, dans cette constitution, non du 
siège métropolitain de Sultaniyèh , mais du siège épiscopal 
de quelque autre église, peut-être de celui de Soldaya , 
dont on a déjà vu le nom confondu avec celui de Sulta- 
niyèh (i). Je j)ersiste donc à croire qu'il faut rayer Nicolas 
Robert et Willclmus Belets de la liste des archevêques de 
Sultaniyèh , et que Jean II , promu à cet archevêché en. 
I3p8, l'occupa jusqu'en i4-3- 

Qiiant à Jean Grenlaw, nommé, suivant Wadding, à 
l'archevêché de Sultaniyèh, le 12 des calendes d'octobre 
[20 septembre i4oi]. po"r remplacer Boniface, qui étoit 
mort, si on i'admettoit , il faudroit encore placer un 
Boniface et Jean de Grenlaw parmi les archevêques de 
Sultaniyèh , et cela à une époque où nous trouvons ce 
siège occupé par Jean II. L'église dont Wadding parle 
en disant Soltûiiiensein in Media episcopum , ne peut donc 
point être Sultaniyèh. Wadding ne rapportant aucun titre, 
il est difficile de juger en quoi consiste son erreur; mais 
il suffit d'observer que, Jean Grenlaw étant un frère mi- 
neur, et Wadding ne lui donnant que le titre d'évêque. 



( I ) Fontapa , dans XçSacrum Thea- 
trum Dominicanorwn , pag. 297 , tit. 
555, commet une erreur pareille , en 
parlant d'un frère prêcheur, nommé 
Augustin j que le pape Eugène IV 
promut, en 1432, à révêché de Sol- 
daya. 11 l'appelle SoUarensis ou Sol- 
danensis episcopus; et ce qui prouve 
qu'il s'agit efi'eciivement de Soldaya, 

Tome VI. 



c'est qu'il ajoute in provincîa Cein- 
baliensi , ce qui signifie certaine- 
ment dans la province de Ceinbalo. 
Or Cembalo étoit un établissement 
des Génois de Caffa, sur la nier 
Noire. Foyé'^ cette constitution d'Eu- 
gène IV dans VOriens christ, t. III, 
col. 1 107. 

T' 



ji.f MÉMOIRES DE L'ACADEMIE 

il n'a point t'tc en possession du siège ile Siiltaniycli , qui 
ctoit métropolitain , et occupe pur des frères prccheius. 

De toute cette discussion, que j'ai abrégée autant que 
je l'ai pu, mais qui étoit nécessaire, je conclus que Jcari 
archevêque de Sultani) tli , porteur de la lettre de Tamer- 
lan , est Jean II , promu à cet archevcchc en i 398 , et qui 
paroît l'avoir occupé jusqu'en i4-3' H ctoit de l'ordre des 
frères prccheurs , et cela est conforme à ce que dit l'au- 
teur de ['Histoire de Charles VI traduite et publiée par Le 
/". xxm , Laboureur, sous la date de 1^03 : •< Certain évcque ties 

ihiiy. XIII, I. f , , I i>/-v • I I" I I r ^ \ I 

f>.H' 4S0. " parties de 1 Orient , de 1 ordre des ircres prccheurs , vint 

" cette année devers le Roi, de la part de Tamerlan , roi 
» des Tartares, Sec. » 

Dans la lettre Persane, il est fait mention d'un frère 
prêcheur, nommé François, qui est venu dans l'Orient, 
et y a apporté, avec des lettres du roi de France, des 
nouvelles de la grandeur et delà puissance de ce monarque, 
ainsi que de l'expédition contre les Turcs, et des succès 
remportés par les Français. S il s'agit là , comme il est très- 
vraiscml)lal)le , des dix mille Français envoyés au secours 
de Siyismoiui , l'arrivée de ce religieux dans les états de 
Tamerlan doit être au plus tôt de 139^. La lettre ajoute 
qu'après cela a été envoyé le frère Jean , archevêque de 
Sultaniyèh. Jean ayant été nommé à ce siège en 1398, 
l'ordre des cvénemens paroît bien observé. 

Il est naturel de croire que le frère François Ssathru , 
nommé dans les deux lettres Latines , est le même que le re- 
ligieux nommé simplement /Vwwfoudans la lettre Persane. 
La chose néanmoins n'est pas sans diihculté ; car il semble, 
par les termes dans lesquels sont conçues les deux lettres 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES- LETTRES, jij 
Latines, et sur -tout celle de Miranschah , que les ren- 
seignemens transmis en Perse par le frère François Ssa- 
thru sont postérieurs à ceux qu'avoit procurés l'arrivée 
de l'archevêque Jean. Audiviimis , dit Tainerlan , perfratrem 
Johannem, archiepiscopum totius Orientis.qui aliàs etiammissus 
ahaliquibus Francis ad me, et consimilHer per fratrem Fraii- 
ciscum Ssathru. Dans la lettre de Miranschah , on lit : 
Causa hujusfuit informaîio Johatinis archiepiscopi totius Orie/i- 
tis , quia ipsum prias iiiisi cum nostris litteris ad duas vestras 
civitates faiiiosissimas Jaiiuam et Venetias, et itide portavit in 
multas et gratas iiiformationes de vestris magnificentiis. Intérim 
vero venitfraterFranciscusSsathru, et gratanter susceptus à vobis. 
On devroit, ce semble, conclure de là que Tamerlan 
avoit reçu les informations dont il s'agit , d'abord par 
l'archevêque Jean, et ensuite par le frère François Ssathru ; 
mais je pense que le traducteur ou plutôt l'auteur des 
lettres Latines n'est autre que l'archevêque Jean lui-même, 
et qu'ayant voulu se donner vis-à-vis du roi de France 
le jnérite d'avoir le premier vanté sa puissance auprès de 
Tamerlan , il a rédigé ces lettres de manière à faire entendre 
qu'avant même l'arrivée du frère François Ssathru , qui 
avoit apporté des lettres du roi , il avoit rendu compte à Ta- 
merlan de la puissance de ce prince , et cela au retour d'un 
voyage qu'il avoit fait à Venise et à Gènes. Il est même 
possibleque la chose fût vraie, et que Jean, antérieure- 
ment à l'année i'^()2 , où il fut nommé archevêque de 
Sultaniyèh , eût fait un voyage à Venise et à Gènes, et 
qu'au l'etour de ce voyage il eût appris à Tamerlan les 
secours donnés à Sigismond, et la soumission de Gènes, 
ville très-renommée dans l'Orient, àla couronne de France. 

TMj 



5i« MÉMOIRES DE LACADE.MIE 

La lettre Persane, au contraire, ne fait mention de l'arche- 
vtque cju'après la mission de François Ssatlirii , parce 
qu'elle ne parle que du voyage iait par Jean en Europe 
pour (^tre sacre à Rome, voyage qui doit être, au plus tôt, 
de 135)8. 

il paroît, et par la lettre Persane et par la lettre Latine 
de Miranschah , que François Ssathru avoit eu une mission 
de Tamerlan auprès de quelques puissances Européennes. 
Le traducteur fait dire à Miranschah, venit frater Frjiiciscus 
Ssdthrii , et griitiWtcr susceptus à vobis ; et Tamerlan dit posi- 
ti\ement, eo temporc quo frater Frauciscus priuluator ad hos 
partes ven'it , et litteras reg'uis tittu/it. Qjiioique Jean ait, 
comme je le conjecture, fait parler à sa fantaisie Tamer- 
lan et Miransciiah, il n'a pas du leur faire dire des choses 
cvidemment fausses , et dont la fausseté eût ctc facile à 
reconnoître. 

Au surplus, je n'ai trouve nulle part aucun renseigne- 
ment sur le frère François Ssathru. La manière dont son 
nom est écrit pourroit faire croire que c'éloit un étranger, 
peut-ctre quelque religieux Arménien. Le nom de Fni/içois 
n'étoit pas, je crois, usité parmi les Arméniens; mais il 
pouvoit l'avoir pris en entrant en religion. 

Il nous reste un point important à examiner : c'est le 
cachet apposé au bas de la lettre Persane, et qui doit être 
celui de Tamerlan. Ruy Gonçales de Clavijo , dans sa 
relation que nous avons déjà citée, dit : « Les armes de 
»' Tamerlan sont trois ronds en forme d'oeufs , faits en 
» cette manière, ^q'^ . Cela signifie qu'il étoit le maître des 
" trois parties du monde. Il faisoit mettre cet emblème 
" !>ur la monnoie et sur toutes les choses qu'il faisoit; il 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES. 517 

» avoit pareillement ces trois œufs ronds sur ses sceaux, 
" et il obligeoit aussi tous les princes ses tributaires à les 
" mettre sur la monnoie de leurs états (1). » 

Ebn-Arabschah , dans sa Vie de Tûmerlaii , confirme le 
rapport de Clavijo, et y ajoute quelque chose de fort im- 
portant. « La légende de son sceau , dit-il , étoit Rdsti resti, 
» c'est-à-dire, tu as e'te' ve'ridique , tu as été sauvé ; la marque 
" que portoient ses bêtes de service , et l'empreinte de son 
» coin sur ses monnoies d'or et d'argent , étoient trois 
» ronds en cette forme, o°o (^)- " -^^ seule différence entre 
ces deux écrivains, c'est que le triangle formé par les trois 
ronds est présenté par Clavijo la pointe en bas , et par 
Ebn-Arabschah , la pointe en haut. 

Le cachet apposé à la lettre Persane est conforme à 
ce qu'on vient de lire. Quoique l'empreinte en soit très- 



(i) E las (armas ) que el Tamur- 
bec îiene, son très redondos assi como 
ces hechas desta guisa, q'^q . E esta si- 
gnifica que era serior de lu très partes 
del mundo , e esta devisa mandava el 
fa-^er en la moneda, e en todas sus 

cosas que el fa-^ia Otrosi estas 

très como ces redondos ténia el seFior 
en sus sellos , e mandava otrosi que 
las que atrebutava los poseyessen en la 
monedade sus tierras. (Hist, del gran 
Tamori. yô(. 42 recto.) 

(2) i^'î-vj ijj^lj rt^ià» (jisij (jk^ 

( Vit. et Res gest. Tim. toni. II , 
p. 782.) M. Manger a eu tonde tra- 



duire ainsi la légende: Veritas salas. 
Ebn-Arabschah, en la traduisant lui- 
même du persan en arabe, ne permet 
pas de douter qu'il n'y donnât le sens 
que nous avons exprimé. Peut-être 
cependant, dans l'intention de Ta- 
merlan, le sens étoit-il veritas saliis. 
En effet, Schéref-eddin, dans YHis' 
toire de Tamerlan , dit : « La fourbc- 
» rie, a dit lepoète, peut avoir d'abord 
j) quelque éclat j mais, à la fin, elle 
33 fait rougir son maître: c'est pour- 
j> quoi Timour, qui étoit ennemi 
» de la ruse , avoit pris pour la de- 
3) vise de son cachet , ces mots : Le 
» salut consiste dans la droiture. " 
Le traducteur, Petis de la Croix, 
ajoute en note : « Cachet de Timur , 
» Rasti, rusti. " ( Hist. de Timur-bec , 
tom.III,pag. 153). 



5i8 MEMOIRES DE LAC-VDÉ.MIE 

imparfaite, on y reconnoît tout d'un coup les trois ronds 
poses en triangle, et deux mots Persans, qui, par eux- 
mêmes , scroient peu lisibles, à cause de l'imperfection de 
iempreinte , mais qu'on juge parfaitement avoir du ctre 
RASTI RESTI , d'après le témoignage d'Ebn-Arabschali. 11 
y a seulement une figure en forme de 3 , qui paroît ctre 
le tesclidid, ou signe de reduplication de l'écriture Arabe, 
et dont on ne sait trop que faire. Seroit-ce un simple 
ornemeni î La gravure de ce cachet paroît fort grossière, 
et ne donne pas une grande idce des talens des graveurs 
que Tamerlan avoit à son service pour graver sur le verre 
iit.fiResgfit. et sur les métaux, et dont Ebn-Arabschah nous a con- 

Tim. lom. Il, r I 

P'S-Sjb. serve les noms. 

L'interprétation donnée par Clavijo aux trois ronds 
disposés en triangle , qui formoient les arines de Tamer- 
lan , et qui, selon cet écrivain, signilioient qu'il étoit le 
seigneur des trois parties du monde, me paroît entière- 
ment dénuée de fomlement. Les Orientaux ne sont point 
dans l'usage de diviser la terre ou l'ancien monde en trois 
parties , comme nous le faisons; et si quelques géographes 
modernes de l'Orient ont adopté cette division , c'est 
une imitation récente de l'usage des Européens. Pour 
exprimer la totalité du monde habité, ils disent les sept 
climats, ou l'orient et le coucluint , ou enfin le rjuart habite , 
^jjv«JL' ^J> (et non, comme l'ont rendu quelques tra- 
Rus^Jiifg I M.i- ducteurs, les /juatre parties du moiulcluihitiiblc). Cette expres- 
iV»" ffî». fna S'O" ^^^ fondée, comme le dit Abou'lféda dans les prolé- 
Ct.>gT.tom.iv, gomènes de sa Géographie, sur ce que, la terre étant di- 
visée en quatre parties par l'intersection de l'équateur et 
du méridien , il n'y a qu'une de ces quatre parties qui soit 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES. 5.9 
habitée , ies trois autres étant inconnues , et, pour la plus 
grande partie, occupées par les eaux (1). 

J'ai déjà observé qu'on voit aussi l'empreinte d'un 
cachet au dos de la lettre , et que ce cachet doit être 
celui du premier ministre de Tamerlan; mais on n'en peut 
rien dire de plus , cette empreinte n'offrant aucun trait 
qu'on puisse saisir. 

De tous les détails dans lesquels je suis entré , on doit 
conclure , ce me semble , 

i.° Que la lettre Persane adressée par Tamerlan au 
roi de France est authentique, mais que, vraisemblable- 
ment, elle a été écrite moins du propre mouvement de 
ce prince Mogoi et dans des vues politiques qu'à la solli- 
citation des missionnaires, et pour se prêter à leur désir, 
et particulièrement à la demande de Jean archevêque 
de Sultaniyèh; 

z.° Que cettte lettre, quoique datée du i ." de moharram 
805 , et par conséquent d'une époque postérieure de quel- 
ques jours à la bataille d'Ancyre, paroît avoir été réellement 
écrite avant cette bataille, ou du moins en vertu d'un ordre 
donné par Tamerlan , avant qu'il quittât Sébaste ; 

3 .° Que Tamerlan mettoit très-peu d'importance à cette 
mission , et ne considéroit , sans doute , le roi de France 
que comme une puissance d'un ordre très-inférieur; 

4." Que la lettre Latine , qui n'est censée être que la tra- 
duction de l'original Persan , a été rédigée d'une manière 



(i) S'il falloit nécessairement don- 
ner une interprétation au symbole 
dont il s'agit, j'aimerois mieux croire 
qu'il seroit relatif au titre de Salieb 



kiran [Maître de la conjonction], 
et qu'il indiqueroit un aspect favo- 
rable de trois planètes. Le plus sûr est 
d'avouer notre ignorance à ce sujet. 



5 20 iMÉMOIRES DE LACADKMIE 

trcs-infidcle, et néanmoins par une personne bien au fait des 
usages Je la cour Mogole, et, selon toutes les apparences, 
par l'archevcque Jean, qui y a mis tout ce qui pouvoir 
flatter le roi de France, lui assurer personnellement à lui- 
même plus de considération , et relever l'importance de 
la mission dont il ctoit chargé; 

5." Que le lieu d'où cette lettre est àaice , propc Scbas- 
tuiii , ce qui est une addition du traducteur, est contraire 
à la vérité historique , ihi moins relativement à la date 
du \ ." de l'année 805; 

6." Qiie les mêmes reproches doivent vraisemblable- 
ment être faits à la traduction Latine de la lettre de Mirza 
Miranscliah, dont il esta croire cependant qu'il existoit 
un original entre les mains de l'archevêque Jean ; origi- 
nal qui ne sera point demeuré déposé avec celui de la 
lettre de Tamerlan , parce que , la lettre de Miranschah 
étant adressée, en général, aux souveraiils et aux répu- 
bliques de l'Europe, Jean l'aura gardée pour la présenter 
à quelques autres gouvernemens ; 

7,° Qii'en conséquence on ne doit point mettre une 
grande importance à cette correspondance, et que les his- 
toriens qui en ont parlé comme d-'une véritable ambassade 
et d'une négociation politique de la part de Tamerlan , 
ne l'ont point envisagée sous son vrai point de vue. 

Pour compléter ce que j'avois à dire sur ce sujet, il ne me 
reste qu'à (iùtl- connoitre de <juclle manière un auteur con- 
temporain parle de cet événement, et à transcrire la réponse 
que Charles VI fit à la lettre du conquérant Mogol. 

Voici comment s'expriment les auteurs de ['Histoire de 
Chnrlcs VI traduite par Le Laboureur à l'année 1403: 

«< Certain 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 521 

« Certain évêque , des parties Je l'Orient , de l'ordre 
» des frères prêcheurs, vint, cette année, devers le roi, 
'» de la part de Tamerlan , roi des Tartares, et lui pré- 
" senta ses lettres, dont la suscription et l'adresse étoient: 
» Au grand Roi de France , et aux plus pu'issans de la chré- 
» t'ienté. Elles contenoient qu'entre tous les princes d'Occi- 
» dent, il avoit particulièrement ouï faire récit du roi de 
« France , et que cela lui avoit donné la curiosité de se 
» faire informer de la magnificence de sa cour , et de la 
» puissance de son roi. Il n'oublioit pas aussi de se glo- 
" rifier de la conquête d'une grande partie de l'Orient , 
" et de la défaite et de la prise de Bajazet , qu'il croyoit 
» avoir été d'autant plus agréable à Sa Majesté, qu'en qua- 
>• lité de persécuteur du nom chrétien, il devoit être le 
>» plus grand ennemi du roi et de la couronne de France. 
" Pour conclusion , après l'avoir assuré de son amitié, avec 
» offre de ses services, il le prioit que, suivant l'exemple 
» de tout temps pratiqué par ses prédécesseurs, il traitât 
>• favorablement , en leur négoce, les marchands de son 
" pays qui viendroient trafiquer de toute sorte de mar- 
» chandises étrangères avec ses sujets. Cet évêque , pro- 
>• posant le même commerce devant le roi et son conseil , 
» remontra fort prudemment que le royaume tireroit de 
" grands avantages de cette correspondance, qui fut très- 
» volontiers accordée, et le député renvoyé avec de beaux 
" présens. » Observons que Tamerlan n'avoit point envoyé 
de présens à Charles VI; ce qui prouve combien peu il 
attachoit d'importance à cette démarche. 

La réponse de Charles VI est conçue en ces termes : 
Carolus , Dci giat'iâ, Francorum irx , sercn'issîmo ac rictor'iosissimo 
Tome VI, V 



j2; M1..MOIRES DE L'ACADEMIE 

prinàpi Thcmyrbeo , saliitern et paccm. Strcmss'ime ac victoriosissimc 
princi'ps , nec Icgi ncc fidei répugnât , dut est dissonum rationi , quin po- 
tiùs utile censendum est, reges ac dominos temporahs , etsi crcdulitatc 
sermoneque discrepent, civilitatis bencvolentiti et amicitiiv nexu invicem 
fadcrari , ubi per id mtiximè pax atque tranquillitas rcdundct ad sub- 
ditos. Et hinc est, sercnissime ac victi>riosissime princeps , qu'od, cùm 
ittteras yestrce celsitudinis per fratrem Johannem archiepiscopum totius 
Orientis recepimus , qui bus nobis salutis eulpgium irnpertiri voluistis, 
ac de nostri status continentia et regni commoditatibus pariter infor- 
mari , nichilominus intimare victoriam quant , Allissiino concedcnte, ob- 
tinuistis de Baa:Jito, nobis ad compLiccntiam hoc ccssisse novcritis non 
modicam , prcccipuè coadjuncto quàd inagnijîcentice vestrœ gratum erat 
mercatores nostros et ceteros Xpanos cum subditis vestris passe com- 
mcrcia de cetero simul contrahere , et mercantias suas sine impedi- 
mentj mutuô cxcrcere et agcre , nccnon ad terras et ditioncs vestras 
accessum amodo habere plenarium , veluti tempore bonorum prœdeces- 
sorum nostrorum, ut verbis vestris utarnur ,fuit factum ; de quo magnas 
vobis gratins rependimus atque grat es , animo libenti consimilitcr an- 
nutntes , ac vice vo lentes re'ciprocâ, ut vestri ad terras et dominia nos ira 
securè ventre ac ntercari, sicuti nostri in parti bus vestris, possint, quetn- 
admodum hœc et alia quant mu/ta quœ prcefatus archiepiscopus audivit 
cernereque potuit in hoc regno , si libeat , referct viva voce, cui in prit- 
inissis credere ac rccommissum habere , ob mérita sua fidelitatis precum- 
que nostrarum intervcntu magnijicentia vestra velir ■ qux nobis de suis 
successibus ad nostram consolationem rescribat , per quotquot de vestris 
ad istas regiones continget declinare. Dcmuni vestra magnijicentia re- 
graciantes de civilitatibus et amicitiis multis, plurimis Xpanis ptr 
ma'jestatem vcstram factis et tinpcnsif . nos afférentes vestrorum oppor- 
tunitatibus , ubi castis pcsceret, ad aqualia vel majora. Datum Parisiis . 
die junii quindecimo,anno Domini nostri Jhu Xpi mi lie s im» quadrin- 
^entesimo tertio. 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 523 



MÉMOIRE 



SUR 



LES MÉDAILLES DE MARINUS 

FRAPPÉES X PHILIPPOPOLIS. 



Par m. TOCHON D'ANNECL 

JL ORS QUE des médailles présentent i'effigie d'un prince Lui' '.i^\•^r^ 

r" loi "7. 

qui n'a laissé après lui que de foibles souvenirs , on ne 
peut se défendre de quelque hésitation sur le personnage 
auquel on doit les attribuer : l'analogie des noms induit 
souvent l'antiquaire en erreur; souvent le secours qu'il 
réclame de l'histoire, ne sert qu'à augmenter ses doutes. 
Obligé alors de recourir aux conjectures, il réunit les 
monumens, il les compare; il consulte les temps, les 
lieux, les circonstances, et la critique supplée aux faits : 
heureux si les conséquences qu'il en tire ne l'écartent pas 
du but qu'il s'est proposé d'atteindre! 

Les médailles sur lesquelles nous portons dans ce mo- 
ment nos recherches , appartiennent à un prince nommé 
Marïnus; elles ont été frappées à Philippopolis. En voici 
la description : 

I. eEQ. MAPiNn. Tête nue , k droite , au-dessous de laquelle Planche, n.' 2. 
un aig[e éployé ( i). 

(1) Séguin et d'autres auteurs ont 1 pas exact. Cette erreur venoit sans 
indiqué une tête chauve ; ce qui n'est j doute du peu de conservation de la 

V ! ij 



Pliiiclic, n.° I. 



r-i MIMOUILS DE L'ACADEMIE 

R. *lAinnonoAlTnN. KOAnNiAc. s, c. Rome assise, ayant 
dans /a main gauche une liasie , et tenant dans la droite 
un aigle sur lequel sont placées deux petites figures. 

2. .Même légende et même tête. 

U. «MAinnonOAlTON. KOAnNiAC. s. c. Pallas ou Rome de- 
bout, tenant de la main droite une patère , de la gauche 
la haste; h ses pieds un bouclier. 



Ces mcdailles prcsentent deux ililllcultcs : quel est le 
Mariniis dont elles nous ont conserve les traits! quelle 
est la province à laquelle elles appartiennent! 

Zonare et Zosime sont les seuls qui disent quelques 
mots de Marinus ; ils se bornent à indiquer qu'il fut re- 
vêtu de la pourpre par les soldats de la Mésie et de la 
Pannonie, sous le règne de Philippe, et qu'il périt bien- 
tôt après , par les mains de ceux mêmes qui lavoient 
élevé au trône. Les antiquaires, ne trouvant dans les 
auteurs anciens que cette mention d'un Marinus , lui ont 
attribué les deux médailles que nous venons de décrire ; 
ils ont ensuite imaginé que cet usurpateur s'étoit fuit 
reconnoître dans les provinces voisines, et que c'étoit la 
ville de Philippopolis de Thrace qui lui avoit décerné 
ces médailles. Si l'on se bornoit aux simples inductions 
que l'on peut tirer de la présence d'un tyran nommé 
A'iiiri/ius dans le voisinage de la Thrace , et du silence 
des historiens sur d'autres personnages du inême nom , 



médaille qu'il avoit fait graver; mais 
nous en avons soigneusement exa- 
miné plusieurs exemplaires, et ton(cs 
nous prcsentent la tête nue d'un vieil- 
lard, qii nulle part n'est chauve. La 



même erreur se trouve reproduite 
dans un ouvra.ge plus récent; voilà 
pourquoi nous croyons utile de le 
lairc remarquer. 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES LETTRES. 525 

cette opinion acquerroit un grand degré de vraisemblance: 
mais ne peut-il pas avoir existe d'autres Marinus ! Les 
écrivains, qui ne nous disent rien de tant de tyrans dont 
les médailles très-authentiques attestent l'élévation à l'em- 
pire, doivent-ils être nos seuls guides dans ce cas! N'avons- 
nous pas vu le P. Chamillart , donnant la description Dis,cn.mon du 
d'une médaille de l'empereur Pacatien , personnage abso- làn sur yiùsicur. 
lument inconnu dans l'histoire, conjecturer judicieuse- '"'-," j'"^"',! 



ment, d'après le style et le travail, qu'elle anpartenoit '"k'nei, Paru, 
. . , , '7'r ■ '"-4° 

au temps de Philippe! et cette conjecture ne s'est-elle pas 
pleinement confirmée par une nouvelle médaille du même 
Pacatien , sur laquelle nous lisons l'année de son règne 
(Ronue ateriia nu. mill. et primo) , qui coïncide parfaitement 
avec le règne de Philippe (1)! 

Il est assez remarquable que ce soit sur un tyran de 
la même époque que nous ayons à fixer nos incertitudes. 
A défaut des historiens , nous nous servirons des moyens 
qui ont aidé le P. Chamillart à indiquer le temps où 
avoit régné Pacatien. 

Nous ne reconnoissons point le tyran de la Mésie sur 
les médailles qui ont pour légende, 0EQ. MAPINO. ; et, 
quoique les autorités sur lesquelles on s'appuie pour les 
donner à Philippopolis de Thrace , paroissent être de 
quelque poids , nous nous proposons de combattre cette 
opinion , et nous nous empresserons de restituer à uii 
antiquaire Français le mérite d'avoir justement attribué 
ces médailles à la ville qui les a fait frapper. 



^i) M. Miilin nous a donné, sur 
cette médaille intéressante, une dis- 
sertation qu'il est utile de consulter. 



Voyez JVIonumens antiques inédits , 
par A. L. Miilin, Paris, 1802, t. 1 , 
pag. 49. 



5 2(> MI.MUIRLS DE L'ACADOllE 

Jac. Strada est le premier ijui nous ait lait comioitre 
ffirmf The- Jes iiicJailles de Mariniis. Apres lui, Goltzius en iiuliiiue 

.turi ttniiquiia- , i il i ' • / . i 

iKm.Lfvn.i;;;: deux SUT IcsqueUes cc tyraii est désigne par les noms de 

r^g',' /j Curviliits. Plusieurs antiquaires, croyant à l'existence 

lie ces monnoies , ont continue à le nommer ainsi, sans 
réfléchir que Goltzius a mêle à ses heureuses découvertes 
en numismatique beaucoup de monumens apocryphes 
qui empèclient d'ajouter une foi aveugle à son témoignage. 
Quoique Marinus soit nomme' Puhlius Ciirvi/ius dans tous 
les ouvrages numismatiques; quoique tous les antiquaires, 
mOme ceux qui regardent ses mc-dailles comme suspectes, 
s'obstinent à le dc'signer ainsi, nous n'avons aucune preuve 
qu'il ait jamais porté ces noms. 

Un autre Strada ( Octavius) publia ensuite une médaille 

iM.ii)fi.r Grecque de Marinus, semblable à celle que nous avons 

fait graver ici. 

On révoqua en doute l'authenticité de cette pièce (i); 

pi-mche, n.° :. et Séguin , qui en possédoit une autre, s'empressa de la 
faire graver pour donner plus de poids à celle qui avoit 
été décrite par Oc(. Strada. 

L'un et l'autre se bornèrent à attribuer leur médaille 
à ce chef des révoltés, proclamé Auguste par ses soldats. 
Après Séguin, ces médailles se sont répandues dans plu- 
sieurs cabinets, sans faire naître d'autres conjectures, et 
elles figurent jiar-tout comme nous offrant les traits de 
cet empereur éphémère (2). 



( I ) De viiis Iinpp. et C.riariim lio- 
manonim , cura Ociavii de Strada, 
Francfort, 1615, in fol. , pag. i JO. 
La ligende y est erronée, et cc fut 
san« doute par ce motif que la mé- 



daille parut luspcctcaux antiquaires. 
Alarinus y est nomme Alapinus. 
Str.ida a cru v voir des lettres La- 
tine» ; la légende est toute Grecque. 
(1) Ce sera particulièrement sur 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 527 

Pour mieux cclaircir la difficulté, examinons d'abord 
quelle est l'autorité qui a fait frapper la médaille : il est 
évident que ce n'est point Marinus, puisqu'il n'y est 
question que de son apothéose. Il faudroit qu'un fils du 
tyran, héritier de sa puissance, eût pu lui décerner les 
honneurs divins. On sait bien que le premier usage que 
faisoit de son autorité un prince à son avènement au 
trône, étoit de placer son effigie sur les monnoies : mais, 
du moment où il faut faire concourir à cet acte une 
ville éloignée de sa domination, la chose ne semble pas 
praticable, et l'on devroit commencer par établir, dans 
ce cas, que Marinus avoit étendu son usurpation dans 
la province de Thrace, où étoit située Philippopolis, et 
que son successeur, en lui rendant les honneurs divins, 
a voulu consacrer le souvenir _de ce prince, en plaçant 
son image sur la monnoie frappée en son nom. Nous 
avons, au contraire, la certitude qu'il fut mis à mort 
peu d'instans après qu'il eut été décoré de la pourpre, 
et nous ne connoissons aucun des siens qui ait hérité 
de son pouvoir. Cette hypothèse ne peut donc offi-ir nul 
degré de vraisemblance. 

Nous allons citer ici le texte des historiens qui nous ont 
conservé quelques mots sur Marinus. Ils suffiront pour 
justifier nos conjectures. 

Ch, XX. Les provinces de l'Orient, accah'ées sous le poids Zosimrjh'. i. 



celle qui a été publiée par Séguin 
que porteront toutes nos réflexions, 
parce que nous croyons qu'elle con- 
tribue beaucoup à éclaircir la diffi- 
culté, par l'analogie parfaite qu'elle 



a avec une médaille de l'empereur 
Philippe, comme nous le dirons plus 
bas. Voyez Selecta Numismata an- 
tiqua ex jnuseo Pétri Seguini , Paris, 
1684, in-^.° 



\'X. 



528 MÉMOIRES DE L'ACADEMIE 

des impôts, et ne pouvant souffrir fe commandement de Priscus, 
qu'on leur avoit envoyé , se révoltèrent , et élevèrent à In souve- 
raine puissance Jota]iinnus : de leur cùté , les légions de Mésie et 
Fannonie élurent Marinus. 

Ch. XXI. Philippe, troublé de ces événemens, pria le sénat, 
ou de venir à son aide dans les circonstances présentes , ou de 
le déposer , si son gouvernement déjilaisoit. Comme jiersonne 
ne prenoit la parole, Décius, personnage distingué par sa nais- 
sance, sa dignité, et par l'éclat de toutes les vertus, lui dit qu'il 
se tourmentoit en vain; que ces révoltes, ne pouvant recevoir 
d'appui de nulle part , se dissiperoient facilement d'elles-mêmes. 
Ces Conjectures, que Décius avoit puisées <Ians son exjiérience 
des affaires, se trouvèrent vérifiées par l'événement: car on 
parvint, sans beaucoup de peine, à réduire Jotapianus et Ma- 
rinus ( I ). 

Comme Philippe revenoit à Rome, après avoir terminé la 
guerre contre les Scythes, un certain Marinus, chef de cohorte, 
fut proclamé Auguste dans la Mésie par les soldats. Philippe , 
troublé et inquiet, fit part au sénat de celte sédition, et lui 
communiqua ses craintes. Décius fut le seul qui prit la parole 
pour rassurer l'etupereur, en lui disant qu'il ne devoil nullement 
s'en inquiéter, et que Marinus semit bientôt mis h mort par ses 
proj)rcs soldats, comme \\n homme incapable de régner; ce qui 
arriv.i ainsi que Décius l'nvoit jirédit '2K 



(1)... .Ta fJuki >Mtra rrii ioii» Tnif tu* 

•à nuT\çJ.^in T^-ntia , -rir Iwiamitcr 
Tfltfr'ytjji» t<( 7>îr Tjùr ixiar eif/^t • m Ji 
Mi/jâ'i' Tayuavi |L Tlcuttu't, Mo^ircr. 

TU airrv Juattftçciit itf^x, TBvTuf aj«/- 



AiKtcç,yj/j }i'*i 'OCit;^' 1 ». a^/6u« 77, •SJC»- 
«T» Ji i. TOJiuf J/aTct T&iv 7n;f àpim (, 
ftaTifr tAt^tr euinr tTn tvtiiç aytriit • 

■n (ht'auoï l^ii vJk^'ht ShrâfÀkya, • àn- 
Ceirnut /♦' ti( icyt, <i>r o ût'iuof JK TUf 
tii» ■s^ayua.TtÊiv ii\KfA.iîpaTt 7nif>ai , 7Î 

Yjt'Hjei^rTUt ( Zosinic, liv. I , 

ch. xx,pag. 29, édit. de Leipzig, 
in-S.', 1784.) 

(2) OfTur /* « aC-nupà-TUf i <tihnr- 

Ces 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES- LETTRES. 529 

Ces passages nous apprennent tout ce que nous savons 
de Marinus : nous y voyons qu'il fut clevé à l'empire 
par ses soldats, et bientôt après mis à mort par eux. II 
est à croire que les rebelles, apprenant l'arrivée de Trajan 
Dèce, que l'empereur Philippe, sur l'avis de cette re'- 
volte, envoyoit dans la Mésie, se hâtèrent, pour trouver 
grâce auprès de lui, de se débarrasser de leur idole d'un 
moment. Les mêmes soldats qui avoient revêtu de la 
pourpre l'usurpateur Marinus, en décorèrent Trajan Dèce, 
croyant par-là le rendre, pour ainsi dire, leur complice, 
et éviter la punition de leur crime. 

On a bien senti, en attribuant ces médailles à Marinus 
de la Mésie, que ce n'étoit pas lui qui les avoit fait 
frapper; mais on a supposé qu'aussitôt après sa mort les 
soldats repentans lui avoient décerné ces monumens, ou j-.Vk/», hc. ch. 
que Trajan Dèce, pour se faire des partisans parmi les 
rebelles, l'avoit mis au rang des dieux. On a aussi sup- 
posé, et c'est l'opinion de Vaillant, qu'elles avoient 
pu être frappées par ordre de Philippe lui-même, en 
reconnoissance des services rendus par Marinus, qui 
avoit chassé les Scythes de la Thrace. 

Voilà trois raisonnemens qui ne reposent que sur des 
hypothèses. N'ayant pas à combattre de preuves histo- 
riques, nous nous permettrons de proposer aussi nos con- 



•mç 'SjÇy? Sioi'^f cLfa/AJtyoç -mKifMy , i'iç 
'Pa/À.nv f:m.vyih3iv. Lv Si Mumiç Mufnvôç 
TiçTa^icip^çùiVj'^a.çs'- TT^i çfa-nuTwv (ia.- 
aiXiviiy H/Ji?». Y.c^ Slà. tÏts o <^iXfïï-mç 
■nJofiijCyfn , s^u tÎ cti/^xmi'tiI) Silihi^^^ 
■ne/- "mç çttotùjf • -my cc^mv /i muTmv- 

Tome VI. X? 



(Zonare, liv. xil, chap. xix,pag. 
624, Paris, 1686, in-fol.) 



5 30 MÉMOIRES DE IJACADÉMIE 

jectiires.et l'on jugera si elles nesuflisent pas pour clctrulre 

les allcgations contraires. 

En jetant un coiip-d'ccil sur liiistoire île ces temps, 
il est aise de se convaincre que jamais Philippe n'a pu 
avoir la pensée de décerner les lioiineurs divins à un 
traître qui vouloit s'emparer de sa puissance. Nous sa- 
vons, par Zonare et Zosime, que IcMsquc Phiii|ipe apprit 
'a révolte de Marinus, il en lut troublé, et qu'il demanda 
au sénat de l'aider à repousser ce rebelle. Trajan Dèce, 
alors sénateur , calma ses inquiétudes en lui annonçant 
que bientôt les mêmes soldats qui avoient élevé Marinus 
au trône, l'en feroient descendre. Cet avis rassura l'em- 
pereur , qui donna à Trajan Dèce le commandement 
des troupes de la Mésie et de la Pannonie. Comment 
penser que Philippe ait pu déifier l'usurpateur contre le- 
quel il envoyoit une armée ! Les historiens d'ailleurs 
annoncent (jue Marinus fut massacré avant mcme l'arri- 
vée de Trajan Dèce. Q.uels services rendus par lui depuis 
la nouvelle de sa rébellion jusqu'au moment de sa mort, 
auroient donc pu déterminer Philippe à lui décerner 
des médailles! Celles dont il est ici question, présen- 
tant les lettres S. C. , indicpient qu'elles ont été frap- 
pées après un sénatus-consulte , et il répugne de croire 
que Philippe, qui venoit de s'adresser au sénat pour lui 
demander des secours contre Marinus, ait sollicité un 
sénatus-consulte pour le déifier. Assez occupé du soin de 
défendre l'empire contre les tentatives d'un nouveau con- 
current, il songea bien plutôt à former une armée pour 
le faire rentrer dans le devoir. Ce n'ctoit plus Marinus 
(|u'il avoit à craindre, mais Trajan Dèce, (|ui venoit 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES- LETTRES. 531 
d'être proclamé Auguste par ces mêmes troupes révoltces. 

Considérons encore que Philippe étoit à Rome au 
moment de l'usurpation de Marinus; que, s'il avoit voulu 
lui dédier une médaille, il n'avoit pas besoin d'civoir re- 
cours à une ville Grecque. 11 périt lui-même , peu de 
temps après , dans la lutte qu'il eut à soutenir contre 
Trajan Dèce. A quelle époque veut-on qu'il ait pu faire 
fabriquer ces monumens î 

On ne peut pas supposer que ces médailles soient 
l'ouvrage de Trajan Dèce. Qui croira qu'ayant quitté 
Rome pour punir une rébellion, il ne se soit occupé, en 
arrivant, qu'à la consacrer! Ce n'étoit pas non plus pour 
se rendre les rebelles favorables, puisque ce ne fut qu'à 
regret qu'il accepta l'empire : il fallut, dit Zonare (i), 
tirer l'épée contre lui pour le forcer à y consentir, et il 
écrivit à Philippe de ne rien craindre; qu'il quitteroit 
les marques de la dignité impériale dès qu'il seroit de 
retour à Rome. 

Ce ne sont point les soldats repenlans qui ont pu 
décerner ces monumens à Marinus : c'eût été bien mal 
faire leur cour à Trajan Dèce , qu'ils venoient de pro- 



(l) 'O Ji mv aOTçuXiiV im-pw-ni-n , M- 

Ififlij oLu-ny Ôkh a,Tn\^iiy. O Ji $/a/t- 
■mç Kf in lYiKine. Kaiuiyoçx^ cLKai ttirnii , 
Kj a.7nh%yTa. âj'ivç auTjV 0/ çpcntôinwi lia- 
mKia &j(fy\lJ.vit!Wi. XS Si à.Tia.ta.iyouiv'i , m 
^;(pii camuctijucvoi, /t^cccQa^ olutÔv wuyxa- 

■7m.^mfÀa.. 

" Celui-ci (Décius) voulut refuser 



> la mission , disant qu'il importoit à 
3 lui-même et à celui qui lui donnoit 

cet ordre, qu'il ne se rendit point à 
l'armée. Philippe insista , et Décius 

> partit malgré lui. A peine étoit-il 
arrivé.que les soldats le déclarèrent 

'•> empereur. Comme il refusoit ce 
3 titre, lessoldats,répéeàla main, le 
forcèrent de l'accepter. Il écrivit du 
o camp à Pliilippede se tranquilliser, 
j-et lui ditqu'arrivé à Rome il dépo- 

> seroit les marques de la royauté. » 

X' i] 



5 32 MFMOIRFS DE L'ACADÉMIE 

clamer empereur, que de déifier à ses yeux fe chef qu'ils 
avoient eux-mêmes massacre. Au reste, le droit de battre 
monnoie n'appartenoit pas à iarinée , et nous avons déjà 
remarque que le S. C. qui se trouve sur le revers de la 
médaille , indique qu'elle a été frappée par l'autorité du 
sénat (l). 

Q_uant à Marinus , tyran de la Mésie, non-seulement 
elle ne lui aj^partient pas , mais il est douteux qu'il en 
existe aucune d'authentique de ce tyran. A-t-il nuine 
régné le temps nécessaire pour en faire frapper î Peut-être 
un jour sortira-t-il des marais du Danube quelques pièces 
qui donneront un démenti à nos conjectures; mais nous 
ne croyons , quant à présent , à l'existence d'aucun de ces 
monumens (2). 

Nous ne sommes pas non plus portés à accueillir le 



(1) Le comte Mczzabarba suppose 
qu'il seroit possible que Marinus, 
charge de diTendre Philippopolis 
contre l'invasion des Scythes, en cul 
Clé récompensé , après sa mort, par les 
hahitans.qui nuroicnt voulu recon- 
noître ce bienfait: supposition pure- 
ment gratuite, qui n'a pas plus de 
fondement que les autres. Les l'hi- 
lippopolitains s'ctoicntdonc révoltés 
contre Philippe, puisqu'ils déifioient 
un séditieux armé contre lui. Com- 
ment d'ailleurs expliquera- t-il les 
lettres S. C. qui se trouvent sur la 
médaille! ^^c/(^ Mezrabarba , Imp. 
Rom. Numismata, édition de Milan , 

Nous ne disons rien de» conjec- 
tures d'Hardouin , qui a imaginé r|«e 
Marinus avoit été chargé par Phi- 



lippe de fonder dans la Thrace la 
colonie de Philippopolis, <Scc. 

(2) Nous nousdispcn'onsde parler 
des médailles apocryphes de Mari- 
nus; lous les antiquaires les excluent 
avec raison de la série des monnoies 
impériales : mais il faut dire deux 
mois de celle qu'on trouve dans le 
.Muséum HeJervarium , Vienne, 
181.4, tom. II , tab. 30, n.» 666, et 
qui f;iit partie de la riche collection 
de M. le comte Wic/ay. 

Neumann l'avoit déjà fait graver 
dans SCS JVumi vctercs anecdoti , 
pan. II , tab. 7, n.° 9; mais il »'en 
est tenu là , et n'en a pas même 
donné la description. C'est urc mé- 
daille, comme on en trouve plusieurs, 
à ilcnii-barbare , dont la légende est 
entièrement cflaccc, sur laquelle on 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LXTTRES. 535 
rêve tl'Hnrdouin , qui forge une chronologie de Paca- [U-.iouh.Oj'c- 
tien, dont il décrit quelques médailles, et qu il croit tils 
de Marinus : il faudroit accorder à ces tyrans un plus 
long règne que ne permet de leur donner le silence de 
l'histoire. Qiielques écrivains ont prétendu que Pacatien 
étoit le même que Marinus, ou que ces deux personnages 
étoient au moins de la même fomille, et que les lettres 
de la légende Mar. Pacatianus , qu'on lit sur la médaille 
publiée par le P. Chamillart, dévoient s'expliquer ainsi : 
Mûritius Pacatianus. M. Millin , en adoptant cette inter- 
prétation , et en réfutant avec raison les étranges conjec- 
tures formées par Hardouin sur la famille de Pacatien , 
est néanmoins enclin à penser, comme lui, que la tête du 
vieillard déifié, avec la légende ©EO. MAPINO., pourroit 
bien être celle de Marinus père de Pacatien. 

Nous n'avons point de document assez précis pour rece- 
voir ou rejeter entièrement ces conjectures : elles feroient 
croire que Pacatien a régné en Thrace, en Mésie, en Pan- 
nonie et dans les Gaules : comment alors les historiens 
auroient-iis passé sous silence le règne glorieux d'un 
prince qui commandoit de la Thrace aux Pyrénées (i)! 

Bien que nous soyons d'avis que Philippe n'a point 



ne lit rien , mais où l'on peut lire 
tout ce qu'pn veut. 

( I ) C'est l'opinion de la plupart des 
antiquaires , que Pacatien a été pro- 
clamé Auguste dans les Gaules, parce 
que ses médailles se trouvent parti- 
culièrement dans nos provinces. La 
médaille décrite par Chamillart a 
été trouvée près des Pyrénées. On 
en a découvert, dans le comté de 



Foix, deux autres, que l'on conserve 
au cabinet de Toulouse. Celle que 
M. Millin a publiée avec la légende 
Roinx œternx au. inill. et primo , 
a été trouvée près de Langres en 
Champagne. Eckhel annonce bien, 
tom. VII ,pag.jjp , qu'on en compte 
plusieurs dans les cabinets d'Alle- 
magne ; mais il n'indique pas leur 



J34 ML-MOIRES DE LACADEMIE 

ilccenicà Marinus, tyran de la Mcsie, les mcdailles dont 
nous nous occupons , nous pensons néanmoins iju'elles 
n'ont pu être Irappces que par son autorité. Cherchons 
donc quel est le personnage auquel elles peuvent appar- 
tenir, et voyons si nous ne trouverons point, dans la 
famille de l'empereur Philippe, queUju un à qui elles 
conviennent mieux qu'à ce tyran obscur de la Mésie : ce 
qui nous porteroit à le croire, c'est que l'on connolt des 
monnoies de Philippe avec le même revers qui se trouve 
sur celles de Marinus, On y voit Rome assise sur im 
bouclier , tenant la haste d'une main , et de l'autre v\n 
aigle sur lequel sont placées deux figures. La parfaite 
analogie qui existe entre les deux revers, sous le rapport 
de l'art, sous celui du type , de la légende, de la forme des 
lettres, sous le rapport même du métal, sulhroit seule 
pour faire croire que les deux médailles ont été frappées 
dans la même occasion , à la même époque, dans le même 
pays, et par une ville qui a voulu honorer les deux princes 
par le même monument. Nous dirons plus ; elles sont si 
identiques et si ressemblantes, que nous les croyons gra- 
vées par le même artiste : c'est ce qui nous conduit à penser 
qu'elles n'appartiennent j^oint à une ville de Thrace, mal- 
gré l'opinion d'Eckhel. 

La ville de Philippopolis de Thrace fut fondée par 
Philippe fds d'Amyntas, roi de Macédoine: elle est riche 
en mcdailles; mais la série des impériales cesse depuis 
Éiagabale, C'est donc à tort qu'on donne à cette ville la 
médaille qui offre pour légende : iDIAIlIIlOlUUITnN. 
KOAHMAC:. s. c. (i), sans remarquer cpiil existe une 

(i) Des motifs que nous ignorons auront empêché cette ville d'en 



/'. Scgilhii 
Kiimisiiuiiti , nd 
noiiis ,p,ig. /fiy ; 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 535 

grande dilfcreiice entre la fiibrique des médailles de la 
Tlirace et celles -ci, que nous adjugeons à Philippopolis 
d'Arabie, ou plutôt de la Trachonite, sur les frontières » y.iilLint Nu- 
de l'Arabie, ville fondée près de Bostra par l'empereur mm , img. 2j/i. 
Philippe, lorsqu'il parvint à l'empire ( i ). 

•Nous croyons que Philippe, après avoir obtenu le con- 
sentement du sénat, fit encore rendre un sénatus-consulte 
pour former sa colonie, et l'on voit effectivement que la 
médaille en fait mention , quoique la légende soit Grecque. 
Le S, C. y est exprimé, la ville y est désignée comme 



frapper depuis cette époque; et l'ab- 
sence totale de ces monumens, depuis 
Elagabalc, semble être une raison 
pour les refuser à _la Thrace. Sur 
plus de quinze empereurs qui ont 
régné après lui , Philippe seroit donc 
le seul qui en auroit vu frapper dans 
cette ville , sous son règne. La chose 
est possible, mais elle n'est pas vrai- 
semblable ; et nous ne devons pas 
négliger les plus légères inductions 
qui peuvent justifier notre manière 
de voir. Vaillant cite bien une mé- 
daille de Salonine ( JVuiiii GriVci , 
pag. 187); mais on ne sait où elle 
est maintenant , et Eckhel semble 
douter de la médaille, qui pourroit 
bien avoir été mal lue. ( Voyez 
Eckhel, ton}. 1 1 , pag. 4 j. ) Quant au 
motif qui auroit suspendu la fabri- 
cation depuis Elagabale , est-ce que 
HarJouin auroit raison lorsqu'il attri- 
bue cette lacune aux incursions des 
Scythes, qui, depuis Alexandre Sé- 
vère, se sont répandus dans ces con- 
trées, et les ont ravagées ! ( Voye~ 
Hardouin , Opéra selecta , p. l8o. ) 



(i) Zonare le dit originaire de Bos- 
tra : Op/xiiTi d 'o'it Boçpwt , o'7r\s Y^'mxiv 
(iamh&Jozt; Î7mvv/uev iounù iifo/t/,H(7zt.-n, 
'^iKi-ïïTT'UTnihiv oio/jutiraf ai/TwV. ( Zonare, 
Paris, 1686, pag. 625.)" Il tiroit 
" son origine de Bostra , dans le terri- 
» toire de laquelle il bâtit une ville 
» de son nom, qu'il nomma Pliilip- 
>^ popolis, ^> Cédrène dit à peu près 
la même chose,/?. 2^7^ Paris, i6^y. 

Voici Ips termes dont se sert Au- 
rélius Victor, qui nous semble plus 
exact et plus correct, et qui, en peu 
de mots, nous apprend beaucoup de 
choses. Il nous prouve aussi que 
nous devons entendre, dans Zonare 
et dans Cédrène, que Piiilippe étoit 
originaire du territoire de Bostra plu- 
tôt que de la ville de ce nom. Igi- 
tiiT Marcus Jul'ius Phiirpptis , Arabs 
Trachonites , sumpto in consortium 
Philippo filio , relus ad Orienteni 
compost tis , conditoque apud Arabiam 
Philippopoli oppido , Romam vcnere. 
(Pag. 390, édition d'Amsterdam, 
'733-:) 



5 3^ MÉMOIRES DE L'ACADÉMIE 

colonie : c'ctnit sans cloute un hourg peu important où 
Philippe avoit pris naissance, cju'il a voulu agrandir en 
y appelant des hahitans et tii lui donnant son nom. H 
a consacre cet événement par la mcdaille dont nous par- 
lons, qui semble elle-même sufiïre pour cclaircir l'obscu- 
rité dont on a voulu couvrir ce point historique. Nous 
prttons peut-c^tre trop de crédit à cette mcdaille : mais 
il nous semble qu'elle atteste l'existence de la ville et 
sa fondation, l'existence delà colonie, le sénatus-consulte 
qui la constitue ; elle nous offre les traits de l'empereur 
qui lui a donné son nom. Sur le revers, nous voyons 
Rome, qui y figure comme la fondatrice- mère de la co- 
lonie, soutenant les deux hgures de l'empereur Philippe 
et de son fils, au moment où ils viennent d'entre élevés 
à l'empire. Nous croyons enfin voir, dans la médaille qui 
porte la légende ©EU. MAPINH., l'effigie du père de 
Philippe. 

C'est la seule manière de rendre raison d'un type com- 
mun à deux princes : ce qui se rencontre rarement; car 
chaque empereur étoit jaloux de retracer sur ses mon- 
nuics les événemens les plus importans de son règne. Ici 
nous remarquons une particularité qui ne peut convenir 
à deux persomiages étrangers l'un à l'autre. La déesse 
Rome, soutenant un aigle chargé de deux figures, se voit 
pour la première fois avec ces symboles ( i ). Ne semble- 
t-elle pas présenter au monde les efligies des empereurs? 
et trouverions-nous ce type également sur les médailles 



(i) Ordinairement elle porte I.1 
figure de la \'ictoire. Les exemples 



en 5ont trop commiini pour que nous 
.ivons besoin de les citer. 

de 



DES INSCRlPTiONS ET BELLES- LETTRES. 537 
de Philippe et de Mariniis, si celui-ci 11e devoit pas avoir 
part à la publication du monument (i)! 

Cette médaille semble avoir ctc frappée pour la famille 
de Philippe, et réunir tous les faits qui pouvoient con- 
courir à son illustration : cela est si vrai , qu'il existe au 
cabinet du Roi une médaille d'Otacilia Sévéra, femme 
de l'empereur Philippe , avec le même revers ; ce qui rianchc, n.- 
prouve jusqu'à l'évidence que l'histoire de Marinus est 
liée à celle de Philippe, qui a voulu faire participer son 
épouse aux honneurs qu'il rendoit à sa famille (2). 

Cette médaille pourroit aussi avoir été un monument 
de flatterie, de la part des Philippopolitains , pour la 
famille de Philippe. La légende du côté de la tête de 
Philippe est au nominatif, suivant l'usage, à l'égard de 
i'èmpereur au nom duquel se frappoit la monnoie ; il y 
est avec ses titres : ATTOKPATOP. KAICAP. CEBAC- 
TOC. Celle de Marinus, GEfi. MAPINO. , est au datif 
Celle d'Otacilia Sévéra. ept à l'accusatif, MAP. OTAKIAL 
CEOTHPAN. , en sous-entendnnt ^lAivr^n-o'sroXeTTui Ti/Moa, 
les PliiUppopolitaiiis honorent OtacUia Sévéra : ce qui sem- 
bleroit prouver que c'est une dédicace, et que ce type, 
commun à tous les personnages de la famille , a été placé 
au revers des portraits de chacun d'eux , suivant ce qui 
leur étoitdû, d'après le rang qu'ils occupoient auprès du 
prince. 



(i) Philippe a adopté la même 
idée dans quelques-unes de ses mé- 
dailles Romaines; il a toujours asso- 
cié son fils aux actes de son pouvoir 
et de sa bienfaisance. Ces deux 
princes y figurent ensemble, dis- 



tribuant au peuple des libéralités. 
( Koy*^ planche , n.° 8.) 

(2) Peut-être même avons- nous 
aussi des médailles de Philippe fils 
avec le même type. ( Voyez nos ob- 
servations à iâ tiiv du Mémoire.) 



Tome VI. Y ' 



jjS MÉMOIRES DE L'ACADÉMIE 

Il n'est pas sans exemple de voir les empereurs Ro- 
mains dédier des moniimens de ce genre à leurs parens , 
mfme lorsque ceux-ci n'avoiciU point régne. Vitellius 
jious a laissé des monnoies d'or sur lesquelles on trouve 
la tcte de son père. Trajan a divinisé le sien sur ses 
médailles. Nous en possédons une qui, jusqu'à présent, 
est unique : elle est dédiée par les habitans d'Abdère 
en Thrace à l'empereur Trajan, dont on voit la tcte au 
revers de celle de son père (i). Nous pourrions citer bien 
d'autres exemples de cette espèce (2). N'est-il pas naturel 
de penser qu'au moment où Philippe parvient à l'empire, 
au moment où il élève son pays natal au rang de ville 
et de colonie, où il donne à son fîls âgé de sept ans 
le titre de César, où il nomme son frère Priscus général 
des troupes de Syrie, et donne le commandement de la 
Macédoine à son beau-père Sévérianus (3), où enfin il 
comble d'honjieurs et de biens toute sa famille , il veuille 
en même temps décerner à son père les honneurs divins, 
les seuls qu'il pûc lui rendre , afin , sans doute, de faire 



(1) ATTO. TPAIANa. KAICAPI. 
rp.BACTa'. Tcte iaiircc tic Trajan. 

rEPMA. AAKIK. ABAMPEITAI- 
Tcte nue de Trajan père. 

(2) Qu on ne soit pas surpris si le 
père de Philippe porte ici le nom 
<lc Alarinus ; cfla vient de l'usage 
de ce» temps, où le fils ne portoit 
que rarement le nom du père. Nous 
a\on> parmi les empereurs Macri- 
nus c« Diadtimenianus son fils, Maxi- 
minus etMaximus, Trebonianns et 
V'olu^ianus, V.iJerianus et Gallie- 
nus. Sic. . .Philippe fils lui-même 



a porté le nom de Siittirninus , ainsi 
que nous l'apprend l'autre Victor, 
/■// EpUcme, pag. 545 , édit. d'Ams- 
terdam, in-^..' , 1733. 

(3) Kai nci^itt /t*V, âJi^fot ocra, 
lày icstTO lueJiAt 'OO*'^ ""■''* ç^aTïWA'f, 
1iCr,ç/MÙ Jt tÔp im/iî* TOf tr Mt/n'a i^ 
Maïu/ona Ji/tei^if fmç&jn. « Philippe 

» donna alors le commandement des 
» troupes de Syrie. i son frère Priscus, 
»et il confia le gouvernement de la 
» Métie et de la Macédoine à son 
» heau-pére Sévérianus. « Faut-il en- 
tendre que Sévéricn étoit gendre ou 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 539 

oublier la bassesse de son extraction (i), et pour éblouir 
Rome par ces prestiges qui en ont imposé de tout temps 
aux hommes , et qui suppléent souvent à la véritable 
grandeur ! 

Ce fut en Mésopotamie que Gordien perdit la vie ; 
ce fut dans ces contrées que Philippe fut reconnu empe- 
reur. Il n'avoit point encore paru à Rome avec la pourpre,' 
et ne voulut y arriver qu'après avoir montré qu'il savoit 
fonder des villes et faire des dieux. Il avoit probablement 
fait approuver par le sénat ces deux actes de son pouvoir : 
la déférence que les empereurs avoient pour ce corps, ne 
les empêchoit pas d'être les maîtres du monde (2). 

Voici une autre considération qui nous porte à croire 
que ces médailles ont été frappées dans le voisinage de la 
Syrie. Philippe , qui se trouvoit , lors de son élévation 
au trône, sur les frontières de cette province, a diî néces- 
sairement employer les artistes qui étoient le plus à sa 
portée. Nous prions les antiquaires d'examiner les médailles 
de ces temps, frappées dans les contrées voisines, celles 
d'Antioche, par exemple, celles de Laodicée de Syrie, et 
sur-tout celles de Cyrrhus : en les comparant avec celles 
de Philippopolis, non pas du côté du revers, qui est diffé- 



beau-père de Philippe! le mot kmÂç^ç 
s'applique à ,1'un et à l'autre. Le tra- 
ducteur Latin deZosime le rend par 
gêner. Il est cependant à croire que 
Sévérianus étoit père d'Otacilia Sé- 
véra , femme de Philippe. 

(l) Is Phil'ippus huinilissimo or/ us 
loco fuit , pâtre nobilissimo Idtronum 
diictore. (Aurel. Victor, Epitome 
pag. 546.) 



(2) Voye^ ce que dit Auréiius 
Victor : Surnpto in consortium Phi- 
lippo filio , rébus ad Orientem compo- 
sitis, condiloque apud Arabiam Plii- 
lippopoli oppido , Romain venere. On 
voit par ces mots que Philippe, avant 
de partir pour Rome, voulut mettre 
en ordre ses affaires particulières et 
celles de l'Empire. 

YJij 



jio .MEVIOIUES DE I.'ACADLMIE 

relit dans chacune, nwis du côte- de la tc^te de l'empereur, 
ils verront (jii'eiles se ressemblent tellement sous le rap- 
port du style, du mctal, et de la lorine des lettres, qu'on 
les croiroit , pour ainsi dire, sorties du même coin. 

Pourquoi donc Eckhel s'clève-t-il si fortement contre 
Vaillant, qui ne veut point attribuer ces médailles à la 
1 hr^ice (i)! Il lui reproche de donner injustement le titre 
de colonie à Philippopolis d'Arabie, tanilis qu'aucun 
géographe, dit -il, ne la désigne de cette manière; et il en 
conclut que ces médailles appartiennent à la Thrace. 

On croira sans doute qu'Eckhel n découvert que la 
Philippopolis de cette province étoit colonie; mais il se 
borne seulement à indiquer qu'il n'y avoit aucune raison 
pour qu'elle ne le fut pas. 

Philippopolis de Thrace étoit déjà métropole : elle est 
décorée de ce titre sur la plupart de ses monnoies. 
Nous ne voyons pas que l'usage d'ctre en même temps 
colonie et métropole, qui étoit assez établi dans les villes 
de Syrie, ait eu lieu en Thrace. Nous voyons en Syrie 
Antioche, Laodicée, Damas, F.mèse, Césarée, &c. , 
prendre à-la-fois, et du temps de Philippe, les deux qua- 
lités. Les exemples que cite Eckhel sont presque tous 
pris dans ces contrées. On sait parfaitement qu'une ville 
peut avoir été à-la-fois métropole, ensuite colonie, puis 
ttre redevenue métropole; les empereurs accordoicnt ces 
faveur'; à quehjues villes, et les en privoicnt au moindre 



( I ) Philipj'opolis vrbs est fjcinhia , 
dit Vaillant, (/»<{ TUrac'uv . . . .altéra 
in Arabia. ■ . ■ 7 /iracica ijuitlem me- 
tropolit dignitate in numm'-s insigni- 



iiir; Arabica ver'o coloniit tituluin tibi 
luhiimit ,qii,r Afarini ccnsccrationein 
vitlgavit, et non T/iracica. {V aiUant , 
tS'umismata colonianim, t. Il, p. 274.) 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES. 541 

mécontentement: mais toutes ces variations ne s'observent 
guère sur les mcJailles de la Thrace (i). 

Eckhel s'étaye particulièrement de lopiniond'Hardouin 
et de Spanheim, et dit : Hardu'mus et post etim ûlii Plii- 
lippopolin Tlinicite lioruni mimorum purentcin agnoscunt, in 
(jiiorum sciitentiam propcndet et'uim Spûnhemius. Et il finit 
par cette reflexion : Ceterùm compertuin non liahemus qiiœ 
causa fuerit Pliilippopolitis cudenda Marïni noniine monela , 
ejustjue etiani consecrand't. Si ciii exiles conjecture placent, 
adeat Seguin uni et Spanhemium. 

S'il appelle le sentiment de Spanheim des conjectures 
frivoles, pourquoi s'en sert-il pour appuyer son système? 
Pourquoi invoque-t-il le mcme suflrage d'Hardouin, après 



( I ) La conséquence que tire Eckhel 
que ces médailles appartiennent à 
Marinus, parce que celui-ci a été 
reconnu Auguste enMésie, n'est pas 
exacte. y4f vero , cùin consiet , dit-il, 
Alaririum i/i Alœsia adclainatum 
imperaioreuij inultô magis verisimile , 
ei post mcrtem ci vicinn ThrjcLv urhc 
signâtes niimos , qiihin à remotissimis 
Arabiœ Philippcpolilis , quos tantà 
minus credihile est favisse Alariiw , 
quoniam Pliilippinn , adversiis quein 
is conspiravit , urbis siiœ conditoretn 
agnovêre. (Eckhel, Doctrina num. 
v.t. 11,44.) 

• Sans doute il est constant que 
Marinus a été reconnu empereur par 
les troupes de Mésie; et si la mé- 
daille étoit Latine , le raisonnement 
d'Eckhel auroitun grand poids: mais 
le style de la médaille prouve in- 
contestablement qu'ellecst Syrienne. 
Voilà pourquoi il étoit essentii-l de 



EcUu-l, DOL- 

trliia nuinoruin 
vetcriim, lom . II, 
""S- ■/>■ 



déterminer, avant tout, quelle étoit 
la province où elle a été frappée: 
cela , une fois connu, doit écarter 
l'idée qu'elle a pu appartenir à un 
prince dont le nom n'est peut-être 
jamais parvenu dans des contrées 
aussi éloignées que l'Arabie. 

n est important de remarquer que 
les médailles dont nous nous occu- 
pons sont les seules qui aient été 
frappées à Philippopolis d'Arabie. 
Philippe, en fondant cette ville sous 
son nom, a bien pu, de son vivant, 
l'illustrer par des médailles; mais il 
n'a pas possédé l'empire assez long- 
temps pour soutenir son ouvrage. 
Ne voyant plus paroître depuis ce 
prince aucun monument de ce genre, 
nous pourrions aisément en conclure 
que tous ceux qui nous sont connus 
ont rapport à son régne et éclair- 
cissent son histoire. 



54: 



MEMOIRES DE L'ACADEMIE 



iti,i. lem.i. avoir dit (Je cet auteur, Eius ovcm tadium le>rentil>its prop- 

p.:g. CLVII. iti ' . . 

Pn^kgomems. tcr opiiiioiium Hceiitiiim adjerunt; et avoir cite avec com- 
j(m,ùiinscripi. puiisance un passage conçu en ces termes , « Les opinions 
^1 jtttts-lfims ,, j^j p Hardouin en fait de nicdailies coiunieiueiu à 

tâm, A A .\ 1 1 , 

F-'g *7-'. •> perdre le droit d'être r(;futces »? 

Nous sommes persuades que si Eckhel avoit examine 
ce point avec un peu plus de scvcrité, il auroit rendu 
justice à la sagacité de Vaillant; car il est plus naturel de 
croire que Philippe, en fondant une ville de son nom 
et en y appelant des habitaiis, ait nomme colonie ce 
qui ctoit réellement une colonie, que de penser qu'il ait 
donné ce titre à Philippopolis de Thrace, qui étoit déjà 
décorée du litre de métropole. 

Nous nous déterminons donc à conclure que les mé- 
dailles de Marinus et de Philippe appartiennent à l'Arabie 
ou à la Trachonite, et nous pensons qu'elles ont peut- 
être été frappées pendant le séjour de Philippe dans ces 
contrées. 

Si nous sommpi; forcés dans ce moment de nous en 
tenir à des conjectures sur le personnage qui y est repré- 
senté , nous conservons l'espoir que de nouvelles recherches 
et de nouveaux monumens contribueront un jouràéclair- 
cir ce point historique d'une manière plus précise et plus 
sûre (i). 

Ce n'est pas dans cette circonstance seule qu'ont été 
confondues les villes homonymes. L'embarras qu'on 



(i) AucuD historien , aucun mo- 
nument, ne nous fait connoitre le 
nom du père de Philippe ; nous ne 
sommes donc point en contradiction 



avec eux, on le nommant Marinui, 
d'après les médailles que nous lui 
attribuons. 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES- LETTRES. 543 

éprouve dans la classification de leurs médailles , force 
d'avoir recours à plusieurs moyens différens pour les dis- 
tinguer. La fabrique de la médaille, la manière dont se 
trouve écrit le nom de la ville, les magistratures, le nom 
des fleuves, des montagnes, qui s'y trouve exprimé, &c., 
sont les ressources qui nous guident et nous éclairent. 
Qiiant à Philippopolis, les historiens eux-mêmes sont 
tombés dans quelques erreurs qui déjà ont été rectifiées. 
Jornandès a confondu les deux villes de ce nom, en Jornundis , De 
disant que celle de Thrace avoit été fondée par l'em- j^rum' sumssh- 
pereur Philippe : Urhcmque nominïs sut in Thracia qua "^,l^^"^'^""j'(,4f 
dicebûtur Fuïpudena , Philippopolln recoiistruetis norninûvit. i"-'^' r-'"^- 

La Chronique d'Eusèbe dit la même chose dans la 
traduction de S. Jérôme : Philippus iirhem sui noiiiinis in 
Thracia constituit. On sait que cette ville existoit en Thrace 
sous un nom différemment rapporté par les auteurs; 
qu'elle fut agrandie par Philippe roi de Macédoine , qui 
lui donna le sien, qu'elle porte encore de nos jours (i). 
Si déjà, du temps de S. Jérôme et- de Jornandès, il y 
avoit des incertitudes sur l'établissement de cette cité, on 
ne doit pas s'étonner de la difficulté d'éclaircir les doutes 
qui s'élèvent aujourd'hui. 

Nous ignorons la position précise de cette ville. Étoit- 
elle située dans la Trachonite ou dans l'Arabie (2) ! Quel- 



(1) Oppidum subRhcdope Ponero- 
^oWi antea, inox à con^f/rort' Philippo- 
polis, nunc à situ Trimontium dicta. 
( Pline, liv. IV, ch. II, toni.I ,p.203 , 
édit. d'Hardouin.) 

Etienne de Byzance la place en 
Macédoine , et dit qu'elle fut <i>i\nr-7fi 



T? Kfjuùrre kti^u. Ammien-Marcel- 
lin la nomme Euinolpias , &c. 

(2) Aurélius Victor semble nous 
indiquer qu'on doit la placer dans 
la Trachonite ; il appelle Philippe 
Arabs Trciclionites, et les termes dont 
il se sert en parlant de la fondation 



5 44 MÉMOIRES DE LACADE.MII 

ijiies auteurs modernes ont prctendu que c cioit la ville 
de Bostra, à laquelle Philippe axoit donne son nom , sans 
en bâtir une nouvelle; mais la scrie des médailles im- 
périales de cette métropole de l'Arabie continue presque 
sans interruption jusqu'à Trajan Dcce. Nous en avons 
nu-me de Philippe pcre et de Philippe lils avec la lé- 
gende, COL. METROi'OLis BOSTRA; Ce qui nous donne 
occasion de faire remarquer qu'elle est appelée ici vié- 
tropolc, pour la première fois , sur ses monnoies : cela 
porte à croire qu'en même temps que Philippe décora sa 
ville natale du titre de colonie, il voulut accorder à Bostra, 
dans le territoire de laquelle se trouvoit Philippopolis, 
u\K faveur particulière ; et , comme elle jouissoit déjà des 
droits de colonie , il la fit métropole (i). Il est bien cer- 
tain que Bostra et Philippopolis étoient des villes diffé- 
rentes. La Notice d'Hiéroclès fait mention de l'une et de 
l'autre , et les actes du concile de Chalcédoine citent les 
évécjues de ces deux villes de la province d'Arabie. Les 
médailles que non^ nvnns décrites , viendroient à l'appui 



de la ville , sont «-gaiement tri-s- 
prccis : Condiioqiie apitd Ariibuiin 
PlùUpyopoli opp'tJo. Remarquons 
qu'il cfit apud Arubiam , ei non ii\ 
Ardhia. La Trachonite, située an 
pied du mont Liban, avoit des li- 
mites un peu \agucs : on appcloit 
souvent set habitans, Us Aruits de 
la Trachonitf- 

(i) Il paroit que c'est Philippe 
qui institua à Bostra les jeux Du- 
sariens, en l'honneur de Dusiirc\, 
qui avoit en Arabie le même culie 
que Bacchus. Unku'uiut ttiam pro- 



v'incix et civitaii siius est deus , ut 
Sjr'he Astarte , Arjb'hv Dusurts. 
( lerinll. Apologet. c. XXIV. ) 

Nous avons lait graver pour ce 
.Mcnioire une médaille de Philippe 
fils ,de la colonie de Bostra; elle fait 
mention des jeux Dusaricns. Cette 
pièce, qui est incontestablement de 
Philippe fils, qui n'y est nommé que 
César, sert encore a démontrer plus 
clairement que, quoique ce prince 
tut lurt jeune, on lui donnoit sur lei 
médailles les traits d'un hunimc plus 
âgé. 

de 



DES LNSCRIPTIONS ET BELLES ■ LET 1RES. j45 
de ces preuves , si nous en avions besoin pour fortifier le 
récit d'Aurciiiis Victor et des autres historiens qui attestent 
son origine. 

Ceilarius, au surplus, a très-bien cclairci ce point; il Cellarius.No- 

,,,. c-i> """ orbis atitiq. 

sétaye lui-même des médailles de Marinus. bi 1 ouvrage tam. u, y. o^c. 
d'Eckhel avoit paru avant ce philologue, il l'auroit peut- 
être induit en erreur; tant est grande la confiance qu'ins- 
pirent le mérite et le talent de ce savant antiquaire : car 
il est bon de savoir que les auteurs qui ont écrit immé- 
diatement après Vaillant, l'ojit pris pour guide et ont suivi 
sa manière de voir, jusqu'à la publication de l'ouvrage 
d'Eckhel, qui, à son tour, a entraîné dans ses opinions 
les écrivains qui ont paru après lui. M. Mionnet, à qui 
nous devons la description des médailles du cabinet du 
Roi, avoit aussi placé dans la Thrace les médailles de 
Marinus ; mais il n'a pas tardé à reconnoître qu'elles 
n'appartenoient point à cette province, et qu'elles étoient 
de fabrique Syrienne. 

Nous n'appauvrissons pas Philippopolis de Thrace en 
lui enlevant ces médailles; il lui en reste encore un assez 
grand nombre qui concourent à éclaircir son histoire. 
Cette restitution tend , au contraire , à enrichir une ville 
à laquelle, jusqu'ici, l'on ne donnoit aucune monnoie. 
C'est encore à Philippe qu'elle doit ce bienfait, et c'est 
par lui qu'elle figure dans la géographie numismatique. 
S'il est vrai que ce prince ait compté sur ces monumens 
pour transmettre à la postérité l'acte qui consacroit l'apo- 
théose de son père et l'espèce d'illustration qu'il vouloit 
donner à sa ville natale, il faut convenir qu'il s'est étran- 
gement mépris ; et l'on ne peut s'empêcher d'admirer 
Tome VL Zj 



) i6 MÉMOIRES DE L'ACADKMIE 

jusqu'à quel point les calculs ck- la vanitc luiinnîne se 
trouvent ilcjoucs , puisque, d'un cote', l'on a donne les 
mcdailles de Marinus à un t)'ran lic la Mcsic , et que, de 
l'autre, on a attribue à la Thrace des monnoies frappées 
en Arabie. 

Nous proposons donc de restituer à cette province les 
mcdailles suivantes : 

MARINUS. 



''rgu:M. I ,111 ' 

Uni, C^thintl du 



SirMiii , Tie- 
fvlo , Scstiiii / fx 
.Musfo ÂinslUJ. 
Ctitineii de 

M.\J. GoiStlIiH 

et TAthoH , à 
Purh. 



i. wUfl. MAPiNfl. Tête nue, h droite, au-dessous de laquelle 

un aigle éployc. 
R. (MAiniIOnOAimN. KOAnNIAC. s. c. Rome assise sur un 

bouclier, ayant dans la main droite un aigle sur lequel sont 

placées deux petites figures, et tenant de la gauche une 

haste. 

2. 0En. MAPINn. Tète d'un vieillard, au-dessous de laquelle un 

aigle éployé. 
R. «MAirinonOAlTnN. KOAnNiAC. s. c. Rome debout, tenant 

de fa main droite une patère, et de la gauche une haste; 

h ses pieds \\n bouclier (i). 



PlllLIPPUS (2). 



l'ailljnr. 1 
polo , CaUnel 
Roi à Paris , 

,i..„ r: A. 



-,>. AVTOK. K. M. lOVAI. 'MAinnoC. CEB, Tête de Philijipe lauree, 
''" i droite. 

rt 



(1) VailLint explique en peu de 
mots le type de ccitc seconde mé- 
daille de .Marinus : Roma, nonautein 
PdlLts , uti Srguiiws el MeHiolarliis 
volunl, pattram ad tuent Alarino fa- 
cienda gerii. ( Nuniismata colonia- 
mm, pag.i;r4.) 



(2) Toutes les midailii'i de Phi- 
lippe, de cette ville de Pliilippopolis, 
soit qu'elles appartiennent au fils on 
ail p^rc, offrent In même légende 
<l\i côté de la tête comme du cote 
du revers. On ne peut les dislinj^ucr 
que par la diflërcnce dani le» tfâlii. 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. ^47 

R. <i>iAinj;ionOAlTaN. KOAnNIAC. s. C. Rome assise sur un 
bouclier, ayant dans la main droite un aigle sur lequel 
sont placées deux petites figures, et tenant de la gauche 
une haste. 

OTACILIA. 

MAP. aTAKiAI. CEOYHPAN. CEB. Tête d'Otaciiia , à droite. Caimc, du Roi 

à Palis, 

P. *iAinnonOAiTnN. KOAnNlAC. s. c. Même type que gj- 
dessus. 

Nous avions termine ici notre Mémoire; mais le sujet 
que nous avons traite, nous engage à faire quelques ob- 
servations sur les médailles de Philippopolis qui appar- 
tiennent à l'empereur Philippe père, et à examiner s'il 
n'en existe pas qu'on doive attribuer à son fils. Il est 
quelquefois assez difficile de distinguer celles qui repré- 
sentent l'effigie de ces deux princes, et l'on pourroit bien 
Jes avoir confondues. Vaillant et l'éditeur du cabinet VmU.mt,Num, 

, , I ' 1 • 1 1 'M II-' coloniarum , rom. 

Tiepolo donnent les .médailles qu ils ont publiées au //, p^g, ..jg. 
père; mais, Vaillant n'ayant donné que le revers de la p^u"Y^rniI!Z] 
sienne, et l'autre s'étant borné à une simple description, ^"'"f» '7ss: 

, tom. I ,p.y4j- 

nous sommes obligés de nous en rapporter à leur témoi- 
gnage. M. Mionnet a cru devoir adopter le même sys- 
tème pour les médailles du cabinet du Roi qu'il décrit. 
Comme, nous en possédons nous-mêmes deux avec le 
même type, et que les unes •et les autres sont sous nos 
yeux , elles peuvent servir à nous éclairer. Nous y re- 
marquons les traits d'un jeune homme plutôt que ceux 
d'un homme dans la force de l'âge. Si nous consultons 
les nîédailles de Syrie, nous y trouvons deux figures 
bien dis,tjpct;f^, SH|;Jqs^,,unes^,, ^^5.,,^jiits„^pjit,.pli;^ j^ro- 

7.3 ij 



5Î8 MIMOIRES DE L'ACADÉMIE 

nonc(;s; le nez plus aquifin a quelque ressemblance avec 
celui clf Marinus. On remarque sur les autres une figure 
jeune et des traits délicats; les lèvres sont avancées, 
signe qui caractérise essentiellement l'effigie du jeune 
prince, que les historiens nous peignent sérieux et ne 
riant jamais (i). Il semble enfin qu'il existe plus de rap- 
port entre la figure de Philippe fils et celle d'Otacilia 
Sévéra sa mcre, qu'avec celle de son père. Nous conve- 
nons néanmoins que Philippe fils, étant mort à douze 
ans, paroît plus âgé sur plusieurs de ses monnoies : mais 
cela ne tiendroit-il point au système des empereurs, qui, 
en créant leurs fils Augustes, ne vouloient pas qu'on leur 
donnât les traits de l'enfance! Au surplus, les médailles 
Romaines, où l'on soignoit particulièrement la ressem- 
blance, sont en parfaite harmonie avec celles de Syrie. 

Nous en avons fait graver ici des unes et des autres : 
on y voit une différence remarquable dans les traits de 
chacun des princeâ. 

Voyez celles de Cyrrhus : attribuerons-nous au mc*me 
Philippe les médailles gravées aux n.°' 4 et ^. et celles 
qui sont au n.*^ 5 ! 

Nous avons fait voir dans notre Mémoire la parfaite 
analogie qui existe entre les médailles de cette province 



(1) AJeo sever'i et trislis animi , 
ut jivn tuin à ,juln>juenni ,rtate nuUo 
prorsus cujutijiiam coinineitto ad ri- 
Heniium solvi potiitrit , pairnnijue lu- 
<iis sfcularil us pctulantiùs cjchlnnan- 
tan , ijuanijuam adhuc tener , vuttu 
notavtr'tt avtrsato, (Aurei. Viçcor, 
Epitoine, pag. 54^-) ,• 

Poinponiu; Lxtus,' écrivain du 



XV.' siècle, l'appelle ageljstos : Ita- 
qut à milhtbus ipsf Vfrona' ctsut 
est , et Foinjt filius .; pr^torianis. h 
tniiUtur fuisse agelastos, et iudis st- 
cularihus riJenIcm p,itrein se\'ero vultu 
inspex isse, velul iUuin corn'geret.Amto 
Philippi v'iKerunt an. quinque , et iin- 
meririi inler divos relali. ( Edition de 
Jehan Duprc, Paris, ijoi.) 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES. 5 49 

et celles de Philippopolis d'Arabie. Si donc la médaille 
du n.° 6 est du même prince que celle du n." 4> "i^ 
conviendra que nous aurions raison de penser que l'une 
et l'autre appartiennent à Philippe fils plutôt qu'à son 
père ; nous croyons devoir appeler l'attention des anti- 
quaires sur ce point, et les engager à examiner soigneu- 
sement les mcdailies qu'ils possèdent, afin de pouvoir, 
par la comparaison de plusieurs monumens, établir une 
règle invariable à laquelle on puisse se rapporter. 



ÎJO 



MEMOIRES DE LACADLAUE 



EXPLICATION DE LA PLANCHE. 

N." I. Médaille de Marinus , frappée à Pliilippopolis. Le 

sujet du revers est, suivant ^ aillant, Rome qui sacri- 
fie aux mânes du personnage déifié. 

N." 2. Autre médaille de Marinus, frappée également îi Phi- 

lippopolis. C'est sur ce monument que nous appuyons 
nos conjectures, h cause de la conformité du type avec 
les suivantes de Pliili|ipe et d'Otacilia Sévéra , pour 
l'attribuer h. l'Arabie ou h la Trachonite plutôt qu'à 
la Thrace. 

N.* 3. Médaille d'Otacilia Sévéra, femme de l'empereur 

Philippe père , avec le même revers que la précédente. 

N." /\. Médaille de Philippe fils, qui présente encore le 

même revers. En comparant cette médaille avec celle 
du n.° 6 , on y reconnoîtra les mêmes traits dans la 
figure, le même travail, la même forme de lettres, 
quoiqu'elles soient ch;n.uiie ile deux villes différentes ; 
ce qui établit que l'une et l'autre ont été frappées dans 
la même contrée. 

M.* 5. Médailles de Philippe père, frappées à Cyrrhus en 

Syrie. Comme le revers est le même que celui du n." 6 , 
nous avons cru inutile de le répéter; nous avons fait 
graver ces pièces du cùté de la tête seulement, pour 
faire voir la différence qui existe entre Ivs traits du père 
et ceux du fils sur les médailles d'une même ville. 

N.* 6. Médaille de Philippe fils, frappée, comme la pré- 

cédente, en Syrie. La figure du prince est parfaitement 
semblable li celle du n." 4 : e"e est incontestablement 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES- LETTRES. 551 

de Philippe fils; ce qui fait présumer que celle du n."4 
lui aj)partient également ( 1}. 

N.* 7. Médaille Romaine de Philippe père, parfaitement 

en harmonie avec celles du n.° 5. Ce qui distingue par- 
ticulièrement les traits du père de ceux du fils, c'est la 
forme du nez, qui est plus prononcée; et l'on pourroit 
se servir avec avantage du rapport qui existe dans ce 
trait entre Marinus et Philippe père, pour établir entre 
eux une ressemblance de famille : on remarque aussi 
que les médailles du père ont constamment une figure 
plus âgée. 

N." 8. Médaille Romaine de Philippe fils. On y reconnoît 

une grande analogie, relativement aux traits qui carac- 
térisent la figure, avec les médailles n."" 4 et 6. 

N.° 9. MédailteRomained'Otacilia Sévéra. On voit par cette 

pièce que les traits de Philippe fils ont plus de rapport 
avec les traits de sa mère qu'avec ceux du père. 

N." 10. Médaille d'Antioche de Syrie, où se trouvent les têtes 

accolées du père et du fils , et où l'on voit plus exacte- 
ment la différence qui existe dans les traits des deux 
princes. 



(1) On lit sur cette médaille, 
AIOC KTEBATOr pour KATEBA- 
TOT. Cette altération existe bien 



réellement sur la médaille qui est 
dans notre cabinet, et n'est point une 
faute du graveur de la planche. 



n- MIMOIRLS DE L'ACADEMIE 



NOTICE 

SUR UNE MÉDAILLE 
DE L'EMPEREUR JOTAPIANUS. 

Par m. TOCHON D'ANNECI. 

Lulcj! Oc- IN OU S avons cru faire une chose agrc^ahle aux ami- 
quaires, en nous hâtant de puhlier une mcdaille impor- 
tante (jui offre les traits d'un tyran presque inconnu dans 
l'Iiistoire, et tout-à-fait nouveau dans la numismatique. 
Ce sujet a d'ailleurs quelque liaison avec celui que nous 
avons traite dans le Mémoire précédent. 

L'empereur Philippe , qui, de l'extraction la plus basse, 
parvint au trône par l'assassinat du jeune Gordien, donna 
plus qu'aucun autre l'exemple de l.i rcht-llion. Le succès 
dont son entreprise fut couronnée, enhardit d'autres chefs 
à tenter la mcme fortune; et c'est là que commence cette 
loule de tyrans qui désolèrent l'empire Romain depuis 
ces temps. Outre Marinus, les historiens ou les médailles 
nous font connoitre Jotapianus, Pacatianus, Priscus , 
Valens, Licinianus, et, après eux, plusieurs qui parurent 
du teiTips de Gallien, et qu'on désigne abusivement sous 
la dénomination des trente tyrons. C'est pour eux sur- 
tout que les médailles sont d'un grand secours, parce 
qu'elles fixent leurs véritables noms, rapportés diflérem- 

nicnt 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES- LETTRF S. 553 
ment par les auteurs, et qu'elles établissent quelquefois 
l'époque précise de leur règne. Parmi ceux que nous ve- 
nons de citer, Pacatianus étoit le seul dont nous eussions 
des monnoies authentiques : nous y ajoutons aujourd'hui 
Jotapianus, dont Aurélius Victor et Zosime nous ont con- 
servé le souvenir. 

Le premier de ces historiens nous apprend que, pen- 
dant le séjour que fit à Rome l'empereur Trajan Dèce 
avant de partir pour son expédition d'Illyrie, on lui ap- 
porta la tcte de Jotapianus , qui s'étoit révolté en Syrie. 
Et interea ad eum Jotapiaiii (qui , Alexandrï tumetis st'irpe , 
per Syrîam tenîans nova, miliîuni arbitrio occuhuerat) ora , 
uti mos est, inophiato feruutitr , &c. 

Zosime, en faisant mention de la révolte de Marinus 
dans la Mésie, nous dit aussi que, vers le même temps, 
les légions de la Syrie élevèrent à l'empire Papiamis. II 
a paru constant à la plupart des critiques qu'il falloit 
lire dans Zosime Jotapianus , leçon qui, d'ailleurs, se 
trouve dans quelques manuscrits (i). Nous avons cité, 

(i) Leunclavius est le premier qui 
ait publié l'Histoire de Zosime. Son 
édition, qui ne contient que la ver- 
sion Latine de cet auteur, parut à 
Bâie, in-fol, , sans date ; mais on sait 
qu'elle est de l'an IJ76. Son texte 
porte (pag. 6) * Tapianum , et, au 
chap. XXI , * Tapiano ; mais il met 
en marge, en forme de correction, 
* Papianum et* Papiano. Cette cor- 
rection, qui n'est qu'une nouvelle 
erreur bien plus grave, a été suivie 
dans les éditions postérieures, où l'on 
ne lit que Papianus. Mais Reite- 
meyer, dans la belle édition qu'il a 
Tome VI. 



Aur. Victor r 
de CasarO-us > 
caf. XIX. 



donnée à Leipzig, 1784, in -S.', 
grec-lat., avec quelques notes de 
Heyne, a rétabli dans le texte le 
mot Jotapianus , sur la foi de deux 
manuscrits , et appuyé du témoignage 
d'Isaac Casaubon. Voici les termes 
de Reitcmeyer, pag. 29 : ïlamaiièy 
vulg. Sed L. et P. Q.'lcc-m-maviv, et 
§. 3,TaOTai'?. Aiird. Victor Jotapia- 
tiinn sïtb Decio rebellasse ait. At Ca- 
saulono (ad Script. H. Aug. min. 
pag. 202) approbatain codicuin lec- 
tior.em restittii. 

Nous croyons aussi devoir citer 
les propres expressions de Casaubon : 

A4 



N'oy.o 



5 54 MÉMOIRES DE L'ACADÉMIE 

dans notre Mémoire sur Alarimis, le texte de Zosime; 
desiui. ]j t-st inutile de le répéter ici. 

On voit, par le peu de mots que nous ont conservés 
les anciens, cju'il n'est pas lacile d'établir riiistoire de 
Jotapianus. Zosime se borne à parler de sa rébellion et 
de sa délaite. Aurélius Victor nous dit quelque chose 
de plus : mais les termes mômes dont il se sert font 

naître unç obscurité nouvelle sur l'oritrine de cet usur- 
es 

pateur, lorsqu'il dit (ju'il se i^lorifioit d'être issu de la nice 
d Alcxtindre; ce qui peut s'entendre de plusieurs manières. 
On a généralement pensé jusqu'ici que cola signifioit 
que Jotapianus appartenoit à la famille d'Alexandre Sé- 
vère ; mais il ne paroît pas possible qu'Alexandre Sévère 
ait pu être considéré alors comme la souche d'une fa- 
mille illustre dont il fût glorieux de descendre. Les mots 
dont se sert Aurélius Victor, Alexdudri tumcns stirpe , sem- 
blent annoncer des prétentions plus élevées. L'empereur 
Alexandre est ordinaireinent désigné par le prénom de Sé- 
vère. Il étoit le premier ou tout au plus le second de 
sa race; il ne comptoit avant lui (ju ^.iagabale son cou- 
sin qui eût occupé le trône, à moins qu'on ne le com- 



Imp. CtsAR Jotapianus Aug. 
Hic Philippi temjjoribus imperhim in 
Oritiite occiipavit : ted, statiin pppres- 
sus , cuin iinperio vilain simiil ainisit : 
tuctor Zosiiitiis , apud qiiein scriben- 
dtiin ctim manu exaratis codicihiis , 
■ni IvTUrTJffrs» TOfUjajpr If ■nu Tair ihui 
a^;^r : et inox t¥ lu<-m-n<tti , non au- 
Uin Xlamatit et na^neui. Aurtliiis 
eniin Victor lectionein scripiam fir- 
inat. ( Isaaci Casaiiboni in /tliuiii 
Spartianuni , Jiilium Capicoiinum, 



&c. , Emendationes ac Notx, Paris. 
Drouart , i6oj, 111-4.°, pag. 447)- 
C'est donc Casaubon qui a , le pre- 
mier, rétabli dans Zosime le nom 
(le Joi.ipien , et notre médaille con- 
firme pleinement aujourd'hui celte 
heureuse conjecture. Le seul manus- 
crit qui existe à la Bibliothèque du 
Koi,etque nous avons sous les yeux, 
porte tffeciivemcnt luTatrutir , et, 
plus bas, au chap. XXI, Termati. 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES. 555 
prenne parmi les Antonins; et alors Jotapiaiuis auroit 
bien plutôt rattache son origine à ce nom si cher à l'ar- 
mée, comme l'avoient fiîit Caracalla, Élagabale et Dia- 
duménien. 

On pourroit donc conjecturer qu'Aurélius Victor a 
voulu dire que Jotapianus se prétendoit issu d'Alexandre 
roi de Macédoine; et, dans ce cas, il auroit eu quelque 
raison de s'enorgueillir. Son nom indique peut-être qu'il 
descendoit d'une de ces princesses appelées Jotapé , dont Dion amius. 
Josèphe, Dion Cassais et les médailles, nous ont con- dcRàmar.t.l, 
serve la mémoire. Elles étoient de la famille royale de ^'"5;5)i; , .^„,. 
Commaycne, qui prétendoit appartenir aux Séleucides; JuJ.ih.xvni, 

O A* '* _ c. VU. 

elles pouvoient donc tenir par quelque ancienne alliance H.iym, 7V- 
a la race d Alexandre-le-Urand. tom. i , p. loS 

Nous ne pousserons pas plus loin cette conjecture, qui '''^"^'i',/, /V/r. 
se trouve autorisée par l'ambiguité qu'on remarque dans "'"«■ "■'• '• ni' 
le texte d'Aurélius» Victor. Ceux qui voudroient plutôt 
reconnoître, dans le passage de cet auteur, qu'il est ques- 
tion de l'empereur Alexandre Sévère, pourroient s'ap- 
puyer aussi sur ce que , te prince étant né dans la ville 
d'Arce en Phénicie, il ne seroit pas impossible que Jota- 
pianus, originaire de ces contrées, comme l'indique assez 
son nom , descendît de la même famille , d'autant plus 
que Julia Masa , a'ieule d'Alexandre Sévère, Gessius Mar- 
ciû/ius son père , Julia Mammaa sa mère , sont d'origine 
Syrienne, et que leur famille a pu s'étendre jusqu'à Jota- 
pianus (i). 

Q,iioi qu'il en soit, il paroît certain que cet usurpa- 



(i) A ces conjectures on peut en 
ajouter une troisième, qui n'a de 



fondement que dans le nom de Jota- 
pianus que portoit ce tyran. Nous 
A* ij 



5 56 MEMOIRES DE L'ACADEMIE 

teiir se revêtit Je la pourpre en S\rie : mais se rcvolta- 
t-il sous Philippe ou sous Trajan Dèce î Zosime dit 
que cette rébellion eut lieu sous le premier de ces em- 
pereurs, puisqu'il la place à la inùne c'poque que celle 
de Marinus, et qu'il nous apprend, comme Zonare, que 
ce tyran fut mis à mort du vivant de Philippe, tandis 
qu'Aurclius Victor semble nous dire le contraire. Selon 
lui, ce lut à Trajan Dcce, successeur de Philippe, qu'on 
apporta à Rome la tcte du rebelle ; ce qui feroit supposer 
que Jotapianus se révolta vers la fin du règne de Phi- 
lippe, et qu'il fut mis à mort au commencement de 
celui de Trajan Dcce. Si cet Auguste régna trop peu de 
temps pour consolider sa puissance, il vécut assez pour 
la consacrer par des monumens numismatiques. C'étoit 
le premier soin dont s'occupoient les ambitieux qui par- 
venoient au trône, et qui croyoient sans doute donner 
par-là une sanction plus forte à leur^élévation. 

Cette médaille de Jotapianus est en billon, c'est-à- 
dire, en argent à bas litre, comme sont toutes les mé- 
dailles de ce temps; le caractère de la tcte est assez bon; 
\e style n'en est pas inférieur à celui des médailles de 
Philippe et de Trajan Dèce : on y reconnoît à peu 
près le même travail. Elle a pour légende, d'un côté: 

IMl'MFRIOTAPIANUSA [ IMP. M. F. U. lOTAPIANLS. A, ] : tcte 

de l'empereur radiée et barbue. 

Les trois lettres M r R sont sans Joute là pour les inr- 



trouvons un autre Alexandre, ar- 
rière -petit -fils d' Hé rode , roi de 
Judée, qui obtint de Vcspa^icn un 
petit royaume dans un canton de la 
Cilicie, qu'on appeloil Lesis ou 



Hcs'is. Cet Alexandre avoit ëpouié 
une fille du roi de Commagènc, 
qui se nomnioit Jotapé, (Joséphc, 
Ant. Jud. XVIII, 7.) 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES- LETTRES. 557 

tiales des prcnoms qu'avoit Jotapianiis , comme Marcus 
Fuhius Rufus, ou tout autre; car nous n'avons rien qui 
puisse nous guider dans cette explication. Nous remar- 
quons qu'après le mot jotapianus il n'y a qu'un A pour 
indiquer Augusîus , quoique ce mot soit ordinairement 
désiijné sur les monnoies par les lettres aug. Le revers est 
une Victoire tenant de la main droite une couronne 
et dans la gauche une palme , avec la légende Victoria 

AUG. 

Ce type indique une victoire remportée par l'usurpa- 
teur sur les troupes du prince légitime, plutôt que sur 
les ennemis de l'Empire. L'artiste qui a gravé la médaille 
n'étoit probablement pas Romain; car il s'y trouve une 
faute que n'auroit sûrement pas faite un graveur qui eût 
connu la langue Latine. La dernière lettre de la légende, 
qui devoit être un G, est un epsilon bien formé [G], et tel 
qu'il étoit en usage à cette époque (t). 

La légende Victoria aug. [Victoria Aiigiisti] annonce 



(i) Les personnes qui n'ont pas 
vu la médaille , pourroient croire que 
l'e n'est point une faute de l'artiste; 
que la k'gende est VICTORIA AV., 
et que !'€ est une lettre isolée^ ainsi 
qu'il s'en trouve sur certaines mé- 
dailles (particulièrement depuis Phi- 
lippe), ou Gomme lettre numérale, 
ou comme marque monétaire; mais 
il nous semble ici qu'elle fait par- 
tie de la légende. La manière dont 
elle est placée, ne nous permet pas 
de former d'autres conjectures. Ces 
fautes sont assez fréquentes sur les 
médailles Latines frappées dans les 
villes Grecques. Le coin de la mé- 



daille aura ppiit-être été gravé par 
un artiste Grec, qui, ne connoissant 
pas le G, se sera imaginé qu'il y avoit 
erreur dans la légende qu'on lui don- 
noità graver; erreur qu'il aura voulu 
corriger lui-même en remplaçant le 
G par la lettre Grecque qui a le plus 
de ressemblance avec lui {Vepsilon 
lunaire). Cela paroît au moins vrai- 
semblable : la précipitation avec la- 
quelle ces empereurs d'un moment 
se hâtoient de produire des mon- 
noies à leur effigie, ne leur laissoit 
pas le temps de donner de grands 
soins à leur fabrication. 



5 5fi MEMOIRES DE L'ACADEMIE 

qu'il vouloit rogner seul, et qu'il n'adinettoit pas nicme 
pour son collègue à l'empire le prince reconnu par le 
sénat, le prince en possession du troue; autrement il se 
seroit servi de la formule ordinaire : Victoria augg. 
/ VUiorui Auguste ru /Il ] . 

Cette médaille appartient à M. Rousseau, consul gciic- 
ral à Bagilad, qui, ayant forme en Syrie une assez riche 
collection, nous a rapporté l'image d'un tyran dont les 
monumens étoicnt entièrement inconnus (i). Elle est d'au- 
tant plus précieuse, qu'elle a été trouvée sur les lieux 
mêmes où Jotapianus, suivant Zosime et Aurélius Victor, 
s'est emparé du pouvoir. La médaille est belle , d'une con- 
servation parfaite, et d'une authenticité incontestable. Elle 
peut figurer avec honneur dans [' Iconogwphie Grccjue et 
Latine que l'on doit aux savantes recherches de notre 
confrère M. \'isconti (2). 

On a cru long-temps, et c'étoit l'avis de plusieurs anti- 
quaires, que Jotapianus étoit le même que Pacatianus, 
et que Pacatianus étoit le mcme que Marinus qui s'ctoit 
révolté dans la Mésie. On s'appuyolt sur ce qu'aucun 
historien ne parlant de Pacatianus, dont on avoit cepen- 
dant des médailles, on devoit croire que le nom àç Jotapia- 
nus étoit corrompu dans Aurélius Victor et dans Zosime, 
Sf>^nhfm.Dc et qu'il falloit lire Pacatianus. La ressemblance de ces 
TJi!11!umnn. Homs paroissolt donner quelque poids à ces conjectures, 
li^yorum.i. II. „ j „'o„t cependant pas été ai'néralcment accueillies 

i\ig. if.i et lài. 1 II'-' 

i:ckhel, D*c- (1) Outre la médaille de Jota 

Irina numariim _;. . - . 

rfUmm , t. l 'II. 



Voy. Cl Jtssu 



iriHu num»r„m pj^^u,^ [g collection qu'a formée 



M. Rousseau , contient plusieurs 
pièces importantes, parmi lesquelles 
on distingue une belle suite de mé- 



daillons des rois de Syrie, des mé- 
dailles inédiies des rois Parthes,des 
rois Sassanidcs, <5(c. 

(2) Cette médaille a été acquise 
depuis pour la collection du Roi. 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 559 

La médaille que nous publions détruit toutes celles que 
l'on a formées , et achève de prouver que ces trois usur- 
pateurs sont trois personnages différens; elle laisse espé- 
rer aussi qu'on pourra trouver un jour quelque monu- 
ment qui attestera le règne de Marinus de la Mcsie, 
comme nous en avons déjà qui attestent celui de Paca- 
tianus et de Jotapianus. 

On peut consulter ce qui a été écrit à ce sujet par 
Baudelot de Dairval, Galland, le P. Chamillart, Span- 
heim, Banduri, Eckhel, &:c. 



MlAUMmS HE L'ACADOIIE 



EXAMEN CRITIQUE 

DES HISTORIENS 

QUI ONT PARLÉ DU DIFFÉRENT SURVENU, l'A N I 141 , 

entre le roi lo u i s-l e- j e u n e et le pape innocent ii. 
Par m. BRIAI. 



Lu'ciiDé- \_)eux choses donnèrent lieu à ce Jîffcrent, qui dura 

' embre 1311. . i.i. . rr»- 11!^ 

pendant quatre ans: 1 ordination de Pierre de la Châtre, 
archevêque de Bourges, faite par Innocent, sans le con- 
sentement ou contre le grc du roi de France ; et l'excom- 
munication lancée contre Raoul comte de Vermandois, 
scnc'chalde France , pour avoir répudie sa première femme 
et avoir <5pousc une sœur de la reine. II ctoii difficile 
d'écrire sur ces deux événemens, pendant qu'ils se pas- 
soient, sans blesser ou le roi ou le pape : aussi, ou les 
auteurs contemporains n'en parlent pas du tout , ou ce 
qu'ils en disent est presque insignifiant. 

L'abbé Suger, qui a fait l'Histoire des premières an- 
nées du rcgnt- de Louis le Jeune, cl qui, initux que 
tout autre, pouvoit nous instruire des circonstances d'une 
affaire à laquelle il eut tant de part comme conseiller 
intime du souverain, connoissant parfaitement les droits 
du roi et les motifs qui le faisoient agir , ne dit pas un 

mot 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES. ^6\ 

mot de ce différent. C'est sa méthode de passer sous si- 
Jence tous les évcnemens dans lesquels les rois ont eu 
quelque tort , ou qui ont tourne à leur désavantage. 
C'est ainsi que, dans l'Histoire de Louis-le-Gros, il ne 
parle pas du tout des tentatives infructueuses que fît ce 
prince pour empêcher la dissolution du mariage de Guil- 
laume Cliton , fils de Robert duc de Normandie, avec 
une fille du comte d'Anjou , mariage qu'il étoit de la 
politique de la France de maintenir contre les préten- 
tions du roi d'Angleterre, et où il échoua, comme je 
l'ai expliqué dans un autre Mémoire. C'est par la même 
raison qu'il ne dit rien non plus du différent qu'eut Louis- 
le-Gros avec Etienne évêque de Paris et Henri arche- 
vêque de Sens, dans lequel ce monarque, séduit par les 
intrigues de son sénéchal Etienne de Garlande, eut peut- 
être quelques torts, et fut obligé de céder. 

Parmi les auteurs contemporains qui ont parlé du dif- Duchcsi.e,Sirip 
férent de Louis-le-Jeune avec le pape Innocent, il faut 'iv^nTlsl"" 
compter l'auteur anonyme de la chronique de Morigni 
près d'Etampes. Il n'en parle , et encore très-succincte- 
ment , que pour dire que Macaire , son abbé , neveu 
d'AlberJc, cardinal cvêque d'Ostie , fut envoyé à Rome 
pendant les débats , afin de travailler à un accommode- 
ment; qu'avec la protection des cardinaux il obtint plu- 
sieurs des demandes du roi , mais qu'il échoua dans la 
principale , qui étoit la destitution de l'archevêque de 
Bourges : car il ne parle pas du tout du mariage du 
comte Raoul avec une sœur de la reine. 

Hérimanne , abbé de Saint-Martin de Tournai , est V"'/ ''"/•''■ 

, tom. Il, iiHin. 

encore un auteur contemporain; mais celuj-ci n est amené n^. 
Tome VI. B + 



5^2 MEMOIRES DE [.ACADEMIE 

à parler de ce dilTcrent que pour dire que le cierge de 
Tournai , voulant se sou>^traire à la juridiction de l'cvcque 
de Novon , et faire rétablir dans sa ville le siège épis- 
copal , saisit cette occasion de renouveler sa demande à 
Rome , parce que l'evèque de Noyon avoit encouru la 
disgrâce du pape et avoit été frappé d'interdit pour avoir 
coopéré par son suflVage à la dissolution ilu premier 
mariage de son frère le comte de Vermandois ; circons- 
tance que le clergé de Tournai croyoit favorable pour ob- 
tenir la demande qu'il avoit déjà formée plusieurs fois. 

Nous avons ensuite la tourbe des cbroniqueurs , qui 
ne disent guère autre chose si ce n'est qu'en telle année 
il y eut un différent entre le roi et le pape , entre le 
comte de Champagne et le roi. Nous ne saurions donc 
rien ou presque rien sur cette affaire, si l'on ne nous 
eût conservé les lettres de S.Bernard, partisan déclaré du 
pape et du comte de Champagne; car on voit, par les 
lettres mêmes de S. Bernard , que l'abbé Suger , et 
Joslin , évèque de Soissons, écrivent pour la défense ifu 
roi : mais, comme dans ce temps-là on craignoit plus d'of- 
fenser le pape que le roi , leurs lettres n'ont pas été con- 
servées. Nous sommes donc réduits à ne connoître cette 
affaire que par le rapport d'une des parties. Il faut par 
conséquent nous borner à examiner et discuter les lettres 
de S. Bernard, pour savoir cjui du pape ou du roi étoit 
le mieux fondé dans ses prétentions. Mais auparavant 
il faut recueillir les faits et les classer dans l'ordre des 
temps. 

lliibaud comte de Champagne, surnommé If Griind 
ou ï Ancien , pour le distinguer de son fils, de incarne nom, 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES. 565 
n'étant encore que comte de Blois et de Chartres , s'ctoit 
toujours montre partisan des rois Normands d'Angleterre, 
desquels il descendoit par sa mère , et avoit favorisé de 
tout son pouvoir les projets d'envahissement de Henri \." 
sur la France; il avoit même joint ses armes à celles de 
son oncle contre son suzerain. Parvenu, l'an 1125 , au 
comté de Champagne par la cession que lui fit, en em- 
brassant la religion des Templiers, son oncle paternel le 
comte Hugues, au préjudice de son propre fils qu'il dé- 
savouoit , Thibaud étoit devenu en France une puis- Chrc. di F,- 

, C • • '■ Bouquet, t. Ail. 

sance prépondérante. Requis de rournu" son contingent a p„g.,,6. 
l'armée que le roi levoit , l'an ii4i, pour revendiquer .^j^lj'-^T"''''''' 
les droits de la reine Éléonore sur le comté de Tou- 
louse , Thibaud ne tint aucun compte de la semonce , 
et vraisemblablement fit manquer l'expédition , qui n'eut 
aucun résultat. C'est le premier grief du roi contre le 
comte. 

Dans le même temps arriva la brouillerie avec le pape, 
au sujet de l'élection d'un archevêque à Bourges; et, dans 
cette contestation, le comte de Champagne eut encore le 
tort de prendre parti contre son roi. A cette époque, Thibaud 
faisoit profession d'une piété exemplaire; on ne parloit 
que de ses bonnes œuvres, de ses aumônes, et du bien 
qu'il faisoit aux églises et aux monastères. Alanquant d'ins- 
truction i de l'aveu même de ses panégyristes, et se laissant 
conduire par des gens plus dévots que publicistes, jus- 
que-là, dit le P. Daniel, que ses ennemis àppeloient les 
moines et les convers ses soldats et son artillerie , il fut 
aisé de faire entendre à un prince aussi religieux, que se 
ranger du côté du pape , c'étoit servir la cause de Dieu 



j64 MEMOIRES DE L'ACADEMIE 

ei de son ciilise : mais, comme nous le verrons, il lut la 

victime de son zile inconsidcrc. 

Continuons l'examen des faits, et voyons ce qui se pas- 
soit à l'élection d'un archevêque de Bourges. Les suffrages 
furent partages entre le chancelier de Louis \\\ , nomme 
Ciulurquc , et Pierre de la Châtre , cousin du cardinal 
Haimeric , chancelier de l'église Romaine. Cadurque , 
selon la chronique de Morigni la plus ancienne auto- 
rité que nous ayons, eut l'agrément du roi. Elle ne dit 
pas que le roi l'eût désigné ou recommandé ; elle liit 
Svicit. iH-foL simplement que le roi avoit approuvé ce choix, tissciitie/ite 
''■*■ rege. Guillaume de Nangis ajoute que le roi avoit laissé 
une entière liberté aux électeurs, ne donnant d'exclusion 
qu'à Pierre de la Châtre. Cette circonstance n'est appuyée 
que sur le témoignage d'un auteur postérieur à l'événe- 
ment de plus de cent ans. Si on veut l'admettre , il faut 
la rapporter à une autre époque , c'est-à-dire , à l'année 
suivante, lorsqu'il fut question d'un accommodement, 
le roi consentant alors, comme je le dirai ci -après, 
qu'il fût fait une nouvelle élection , mais à l'exclusion de 
Pierre de la Châtre, qui , ayant méconnu la prérogative 
royale, méritoit cette exclusion : car, dans la première 
élection, le roi n'avoit sans doute pas prévu que les suf- 
frages se porteroicnt sur la Châtre, et rien ne prouve 
qu'il eût contre lui aucune animosité personnelle. 

La Châtre, se voyant rejeté par le roi , eut recours à 
Rome, où il avoit des protecteurs. Sa cause, appuyée du 
crédit du chancelier Haimeric , fut trouvée bonne. Le 
pape, de sa pleine autorité, le renvoya à Bourges après 
l'avoir sacré, et pronon^T contre Cadurque la privation 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 565 

de tout bcncfite ecclésiastique. C'est ainsi que raconte 
la chose i'anonyme de Morigni. Guillaume de Nangis 
ajoute que le pape accompagna sa décision d'un propos 
offensant pour le roi , disant que c'étoit un jeune prince 
qu'il falloit instruire , afin qu'il apprît de bonne heure 
à ne pas se mêler des affaires de l'église : Dicente régent 
puerum instrueuduni et cohibeniliim , ne îalïhus assuescat. Ce 
propos indiscret attribué au pape auroit besoin d'un 
meilleur garant qu'un auteur du xiii.'^ siècle ; ou du moins 
il laudroit le rapporter à un temps où la querelle fut 
plus envenimée. Nangis a rapporté sous une seule année 
tout ce qu'il savoit sur cette affaire , qui a duré quatre 
ans. 

Quoi qu'il en soit , ce n'étoit pas la première fois que 
le droit du roi, de confirmer les élections des évêques , 
étoit contesté à Rome. Conformément aux décrets des 
papes Grégoire VII , Urbain II et Paschal II , qui dé- 
fendoient de recevoir l'investiture des mains des laïcs , 
Raoul-le-Vert avoit été sacré archevêque de Reims, sans 
avoir rempli envers le roi les devoirs auxquels les arche- 
vêques ses prédécesseurs avoient été astreints. Louis-le- 
Gros s'opposa fortement à ce qu'il entrât en possession 
de son siège; et, quoique le pape Paschal eût mis l'in- 
terdit sur la ville , Raoul ne put être mis en possession 
qu'en faisant au roi l'hommage que les constitutions pa- 
pales avoient défendu. Il est bon de rappeler sur cela la 
lettre d'Ives de Chartres , dans laquelle il rend compte 
au pape de ce qui s'étoit passé : «Après bien des instances, honis q<. ,p,, 
>• dit-il, le roi consentit à remettre à son conseil la dé- 
" cision de cette affaire ; mais il n'a pas été possible de 



/.••'. / 



j66 MK.MOIRtS DL LACADliMIE 

» lien obtenir de la cour, à moins c|iie l'archevcque ne 
" prctâl entre les mains du roi I hommage cjiii iaisoit le 
" bujet de la contestation.» Sed, recLiiiuinte curiJ . plena- 
rmin piiceni impetrare nequivimus , tiisi pradutus ntctropoH- 
tiiiius per iiuiimm et sacriimciitum ctiiii fuiilitatem re^i jaceret 
quant pradcccssor'ibus suis rcgibus Fraiicorum lUiteu jecenint 
omiics Remeiises iircliicpiscopi et cetcri rcgni Francorum qiuwi- 
libct re/ii^iosi et Siiiieti episcopi. 

Ce droit, Loiiis-le-Jeune l'avoit trouve établi en mon- 
tant sur le trône. 11 avoit été reconnu même par S. Bernard, 
trois ans avant que le pape Innocent il élevât la contesta- 
■n ''mtr.<^ tlon relative à l'arcbevèque de Bourges. L'an i i 3S , un 
moine de Cliini avoit été élu canoniquement pour remplir 
le siège de Langres ; il avoit pour lui le vcvu du clergé et du 
peuple, l'assentiment ilu métropolitain, et il avoit été pré- 
senté par ses électeurs mêmes au roi , qui , approuvant tout 
ce qui avoit été lait à Langres, avoit investi le nouvel évéque 
des rc'gales , au milieu d'une cour solennelle qu'il tenoit 
au Puy en Vêlai , sans que personne formât la moindre 
opposition à un choix si unanime. L'abbé de Clairvaux 
ctoit alors en Italie , ou en chemin pour revenir en 
France. A son arrivée, il trouva que tout étoit prêt pour 
la consécration de l'évéque de Langres ; ce qui prouve 
qu'elle navoit pas précédé le consentement du roi , et 
qu'il n'y avoit pas encore de loi ecclésiastique qui pres- 
crivit l'usage contraire. S. Bernard n'approuvoit pas le 
choix qu'on avoit fait ; il réussit d'abord a suspendre le 
sacre, à l'aide d'une diri'amation qu'on se permit contre 
la personne de celui qui devoit ctre sacré. Ce moyen 
n'ayant point réussi au gré de quelques dissidens , et 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 567 
voyant qu'cm alloit consommer l'affaire , qui en effet fut 
consommée , il fit interjeter appel en cour de Rome , pré- 
tendant qu'on lui avoit promis, sous la garantie du pape 
et du chancelier Haimeric , qu'on ne lui donneroit pour 
évêque diocésain qu'une personne qui lui fût agréable ; 
faisant valoir d'ailleurs les services qu'il avoit rendus à 
l'église de Rome, et les fatigues qu'il venoit d'essuyer 
pour ramener au pape Innocent les partisans de l'anti- 
pape Anaclet : sur quoi l'on peut voir les lettres qu'il Bcm. <y-. 164, 
écrivit au pape, aux cardinaux, et a plusieurs membres ,^s 
du chapitre de Lyon. 

Il obtint facilement du pape ce qu'il desiroit ; l'évêque 
de Langres, élu, sacré, installé, fut destitué, et le prieur 
de Clairvaux , parent de S. Bernard, mis à sa place. Il 
ne restoit plus qu'à faire revenir le roi sur ses pas , et 
à lui faire approuver le nouveau choix. L'abbé de Clair- 
vaux se fit fort de vaincre cet obstacle ; il écrivit au mo- Bem. y. ijo. 
narque une lettre très-soumise, très-respectueuse: il se 
garda bien de lui contester son droit de confirmation et 
d'investiture ; il s'y prit plus adroitement. li n'avoit con- 
tribué en rien, disoit-il, à l'élection du prieur de son 
monastère ; il ne pouvoit que gémir de se voir privé de 
son bras droit , d'un homme qui lui étoit si nécessaire 
pour le gouvernement de sa maison : mais , résigné à la 
volonté de Dieu, qui s'étoit manifestée, il n'osoit s'y op- 
poser; il faisoit sans répugnance le sacrifice de tous les 
avantages qu'il perdoit. « Mais vous, ôroi , opposerez-vous 
>' votre volonté à celle duTout-puissant, qui est redoutable 
» même aux rois de la terre! Le commencement de votre 
» règne a été si heureux I il- nous a fait concevoir de si 



568 MÉMOIRES DE LACADl.MIE 

hautes espcrnnces ! Sera-t-il dit que nous aurons été 
frustres de tant de biens que nous avons recueillis de 
votre bon naturel et de la protection que jusqu'ici vous 
avez accordée aux églises! Si cela arrivoit , je inour- 
rois de douleur de voir un roi dont tout le monde dit 
du bien et qui en promet encore davantage, s'oppo- 
ser aux desseins de la Providence, provoquer la colère 
du souverain juge, auprès duquel ont tant de pouvoir 
les larmes des peuples prives de pasteurs, les cris des 
malheureux et les prières des saints. Non , il n'en 
sera pas ainsi : Dieu , dans sa miséricorde, ne permettra 
pas que celui qui juscju ici a causé tant de joie à son 
église , en devienne le fléau : il nous a donné un bon 
prince, il nous le conservera tel ; et, s'il manque en- 
core quelque chose à sa perfection , il comblera à son 
égard la mesure de ses dons. Ce sont , dit - il , les 
vœux et les prières que forment pour vous, nuit et 
jour, les moines de Clairvaux. Soyez-en bien persuadé, 
prince: leur conduite ne se démentira pas, et ils ne 
feront jamais rien qui porte atteinte à la dignité et au 
bien de votre royaume. » 
Après ce début, comme le roi avoit déjà fait espérer 
une réponse favorable au nouvel élu, s'il pouvoit la faire 
sans compromettre l'honneur et la dignité du trône, l'abbé 
de Clairvaux trouvant que cette réponse tardoit trop à 
venir : << Vous avez raison , dit -il en terminant sa lettre, 
" de craindre d'avilir la prérogative royale; mais le pays 
•» de Langres vous appartient, et c'est 1 avilir que de 
» le laisser sans défenseur. » Terra vcstra est , et in hoc 
plané cogfiosiimus et dolemtis Jedccus regiii vestri . ijuod vos 

jurt 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES. 569 

jure abliorrere mancîaslis , si .non fuerit qui defendaî, «' Car 
» enfin , ajoute-t-il , quel préjudice a-t-on porté à la ma- 
» jesté royale en procédant à une nouvelle élection? Elle 
» a été faite dans toutes les règles; le sujet élu est votre 
» fidèle et dévoué serviteur ; et il ne seroit pas tel , s'il pré- 
» tendoit jouir d'une chose qui est à vous, autrement que 
>' par vous. Il n'a pas encore touché à vos propriétés ; il n'a 
» pas mis le pied dans la ville qmi lui est destinée; il n'a 
" encore exercé aucune fonction, quoiqu'il ait été souvent 
» invité, pressé, sollicité, parle clergé et parle peuple, de 
» venir au secours des opprimés, et de satisfaire aux désirs 
» empressés des gens de bien. Cela étant, il est instant, 
» comme vous le voyez, de prendre sans retard une dé- 
» termination conforme à votre honneur et à nos be- 
» soins. Si vous tardez plus long -temps à satisfaire les 
» justes désirs d'un peuple qui est à vous, vous courrez 
» risque (ce qu'à Dieu ne plaise!) d'aliéner des coeurs 
» qui vous sont entièrement dévoués par principe de 
» religion , et de voir dépérir les régales de votre iéglise , 
» faute de surveillant. » 

C'étoit reconnoître bien formellement le droit qu'avoit 
le roi d'admettre la personne élue, s'il l'agréoit , ou de la 
rejeter, si elle lui étoit désagréable. Nous verrons bientôt 
le saint abbé tenir un langage tout différent , et traiter 
de serment digne d'Hérode celui que Louis-le-Jeune avoit 
fait de ne jamais souffrir que Pierre de la Châtre fût 
reconnu comme archevêque de Bourges, 

Pendant que S. Bernard supplioit le roi avec tant 
de modestie de consentir à l'élection faite par l'église 
de Langres dans la personne de Godefroi son prieur , 
Tome VI. C * 



5-0 Mi.MOiRLS DE i;acai3i:.\ih: 

Innocent II, de son côté, écrivoit au même prince sur 
un autre ton, et sur une autre atiaire qui n'est pas étran- 
gère au sujet que je traite , quoiqu'elle concerne l'église 
de Reims: car, dans la lettre précédente, S.Bernard s'in- 
téressoit aussi à l'état déplorable de cette église. Après avoir 
rappelé au roi qu'il étoit, pour ainsi dire, l'ouvrage de ses 
mains, parce qu'il l'avoit sacre du vivant du roi son père, 
le pape lui représente qu'en sa qualité de consécrateur 
il est autant afiligé de le voir commettre des choses ré- 
préhcnsibles, qu'il a de joie d'apprendre qu'il se conduit 
bien , et que la prospérité couronne son administration. 
Balkz.Miscell. Entrant aussitôt en matière : « C'est avilir, dit - il , la 
r^.f.f.^ro. ^^ dignité royale, de se livrer, comme vous faites, aux 
» emportemens de la colère , et de proférer dans cet état 
» des paroles malhonnêtes ou des juremens : vous feriez 
» mieux de retenir votre langue, et d'examiner sérieu- 
■> sèment, avant de parler ou d'agir, quel pourra être 
» le résultat de vos entreprises. Sachez qu'attaquer la 
» sflùite mère Église Romaine, ou «.hercher à rabaisser sa 
» dignité, c'est faire la guerre au ciel et s'attirer l'imli- 
». gnationdu Très-haut. Cependant, comme j'ai pour votre 
» personne une charité sincère et une affection pater- 
» nelle, j'accorde la demande que vous me fuites; et, par 
» compassion pour la célèbre église de Reims, je permets 
» qu'on procède à l'élection d'un archevêque , à condi- 
» tion qu'on choisira une personne honnête et qui ne soit 
« pas déjà pourvue d'un évêché, après toutefois avoir pris 
» l'avis de plusieurs évêques (qu'il nomme), et à condition 
'. (lue le roi dissipera les associations appelées comptt- 
» gnies , qui s'ctoient formées à Reims pendant la vacance 



DES INSCRIPTIONS ET BELLES- LETTRES. 571 
» Ju siège ; qu'ii rendra à l'église et à la cité les libertés 
» ou franchises dont elles jouissoient auparavant, et qu'il 
» obligera les habitans à réparer les dommages qu'ils 
» avoient causés aux églises et aux ecclésiastiques. » 

Cette lettre n'expliquant pas en quoi le roi avoit porté 
atteinte à la dignité de l'église Romaine, et les historiens 
ne nous apprenant rien sur ce qui s'étoit passé à Reims 
pendant la vacance du siège épiscopal , cette lettre, dis-je, 
pour être entendue , a besoin d'un commentaire. Elle 
est sans date; mais le pape, en parlant de l'archevêque 
Renaud , dit que ce prélat étoit mort tout récemment , 
nuper defitiicti. Or, Renaud de Martigné étant mort le 13 
ou I 4 janvier i i 3 8 , selon tous les chroniqueurs et selon 
l'épitaphe du prélat, il s'ensuit que la lettre du