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Full text of "Mémoires de Madame de Mornay : édition revue sur les manuscrits"

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MÉMOIRES 



DE 



MADAME DE MORNAY 



hMPRIMERIE GÉNÉRALE DE CH. LAHURE 
Rue (le Fleurus, 9, à Paris. 



MÉMOIRES 

DE 



MADAME DE MORNAY 



EDITION REVUE SUR LES MANUSCRITS, 



PUBLIEE 



AVEC LES VARIANTES ET ACCOMPAGNEE DE LETTRES INEDITES 

DE m" ET DE m"^ DU PLESSIS MORNAY 

ET DE LEURS ENFANTS ; 

POUR LA SOCIÉTÉ DE l'hISTOIRE DE FRANCE 

PAR MADAME DE WITT, 

NÉE GUIZOT 



TOME PREMIER. 




^e 



M 



A PARIS 

CHEZ M""^ V" JULES RENOUARD 

LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DE L'HISTOIRE DE FRANCE 

RUE DE TOURNON, N" 6 

M DCCC LXVII! 



*M • 






EXTRAIT DU REGLEMENT. 

Art. 14. Le Conseil désigne les ouvrages à publier, et choisit 
les personnes les plus capables d'en préparer et d'en suivre la 
publication. 

11 nomme, pour chaque ouvrage à publier, un Commissaire 
responsable chargé d'en surveiller l'exécution. 

Le nom de l'Editeur sera placé à la tête de chaque volume. 

Aucun volume ne pourra paraître sous le nom de la Société 
sans l'autorisation du Conseil, et s'il n'est accompagné d'une dé- 
claration du Commissaire responsable, portant que le travail lui 
a paru mériter d'être publié. 



Le Commissaire responsable soussigné déclare que le 
tome premier de VEdition des Mémoires de Madame de 
MoRNAY préparée par Madame de Witt, née Guizot, lui 
a paru digne d'être publié par la Société de l'Histoire 
de France. 



Fait à Paris ^ le 6 juin 1868. 



Signé GUIZOT. 



Certifié^ 

Le Secrétaire de la Société de l'Histoire de France, 
J. DESNOYERS. 



SOMMAIRES. 



Dédicace de Mme de Mornay à Philippe de Mornay son fils, 
page. 4. 

1549. 

Naissance de M. du Plessis Mornay; son baptême, p. 9. 

1556. 

Mort de messire Berlin de Mornay, grand doyen de Beau- 
vais, oncle de Philippe de Mornay, p. 14. 

1557. 
Philippe de Mornay est placé à Paris, au collège de Lisieux, 

p. 16. 

1559. 

Mort de M, de Buhy, père de Philippe de Mornay, p. 10. 

1560. 

Melle de Buhy, mère de Philippe de Mornay, fait profes- 
sion publique de la foi réformée avec toute sa maison, 
p. 12. 

1561. 

Philippe de Mornay est replacé à Paris au collège de Bon- 
court, p. 19. — Colloque de Poissy, p. 18. 

1562. 

Commencement des troubles de religion, p. 19. — On veut 
contraindre Philippe de Mornay dans sa conscience; sa 
mère le fait levenir chez elle, p. 19. 



MEMOIRES 



1563. 



Philippe de Mornay retourne à Paris après une grave mala- 
die, pour étudier avec Lazare Ramigny comme précep- 
teur, p. 21. — Ses discussions avec Tévêque de Nantes, 
son oncle, p. 22. 

1567. 

Philippe de Mornay, qu'on commence à appeler M. du 
PlessiSy retourne chez sa mère dans Tespoir d'aller à 
l'armée, et se casse la jambe, p. 24. — Mariage de 
Melle Charlotte Arbaleste de la Borde avec messire 
Jehan de Pas, seigneur de Feuquères, p. 50. 

1568. 

Voyages de M. duPlessis en Suisse et en Allemagne, p. 26. 

— Naissance de Susanne de Pas, fille de Mme de Feu- 
quères, à Sedan, en l'absence de son père engagé dans 
l'armée du prince d'Orange, p. 57. 

1569. 

Voyages de M. du Plessis en Italie, p. 27. — Mort de M. de 
Feuquères, devant la Charité-sur-Loire, p. 58. 

1570. 

Mort de M. de la Borde, président en la cour des comptes, 
père de Mme de Feuquères, p. 50. 

1571. 

Voyages de M. du Plessis en Italie, en Hongrie, en Autri- 
che. Il passe l'hiver à Cologne, p. 30-34. 

1572. 

Voyages de M. du Plessis dans les Pays-Bas et en Angle- 
terre, p. 36. — 11 arrive à Paris au commencement 
d'août, p. 37. — Massacre de la Saint-Barthélémy, p. 39. 

— Dangers que court M. du Plessis, p. 40-43. — 11 par- 
vient à s'échapper et à passer en Angleterre, p. 45. 

— Arrivée de Mme de Feuquères à Paris pour affaires, 



DE MADAME DE MORNAY. m 

p. 58. — Dangers qu'elle court pendant le massacre, 
p. 59-65. — Périls et difficultés du voyage, p. 66-70. 

— Elle arrive à Sedan, p. 7 1 . 

1573. 

Siège de la Rochelle, p. 73. — Incertitude de M. du Plcs- 
sis, p. 73. — La Rochelle est délivrée par le départ du 
duc d'Anjou devenu roi de Pologne, p. 73. — M. du 
Plessis rentre en France, p. 74. 

1574. 
Entreprise manquée de Saint-Germain, p. 74. — M. du Ples- 
sis se retire à Jametz chez le duc de Bouillon, p. 77. — 
M. du Plessis va trouver le comte Louis de Nassau devant 
Maëstricht, de la part du duc d'Alençon, p. 77. — Dan- 
gers de ce voyage, p. 78-80. — M. du Plessis fréquente 
la maison de Mme de Feuquères, p. 83. — Mort du duc 
de Bouillon, p. 85. 

1575. 
M. du Plessis demande la main de Mme de Feuquères, 
p. 87. — M. du Plessis se joint à l'expédition conduite 
par M. de Thoré au secours du duc d'Alençon ; promesse 
de mariage avant son départ, p. 90. — Echec de l'expé- 
dition, p. 94. — M. du Plessis est fait prisonnier, p. 95. 
— Il paye rançon sous le nom de M. de Boisville, cadet de 
Beauce, et rentre à Sedan, p. 100-101. 

1576. 

Mariage de M. du Plessis et de Mme de Feuquères, p. 102. 

— Départ de Sedan, p. 104. — M. du Plessis à l'armée 
du duc d'Alençon, p. 105, — Paix de Ghastenay en Gas- 
tinais,p. 107. — La Ligue commence à se former, p. 108. 

— M. du Plessis s'attache au roi de Navarre, p. 111 . — 
Naissance de Marthe de Mornay, p. 111. — Voyage pé- 
rilleux de M. du Plessis pour retrouver le roi de Navarre, 
p. 112. 



IV MEMOIRES 

1577. 
Voyage de M. du Plessis eii Angleterre pour le roi de Na- 
varre, p. 114. — Périls du voyage, p. 115-116. — Ma- 
dame du Plessis va le retrouver à Londres, p. 117. — • 
Prise de la Charité-sur-Loire par le duc d'Alençon récon- 
cilié avec le roi, p. 1 J 7. — Paix de Bergerac, p. 119. 

1578. 
M. du Plessis compose en Angleterre le Traité de V Eglise^ 
p. 119. — Naissance d'Elisabeth de Mornay, p. 118. — 
M. du Plessis part d'Angleterre, p. 121. — Il s'installe à 
Anvers avec sa famille, p. 123. 

1579. 

Naissance de Philippe de Mornay, marquis de Bauves, 
p. X24. — Maladie de M. du Plessis, restes d'empoison- 
nement, p. 125. — Séjour à, Gand, p. 127. 

1580. 
Guerre des amoureux, p. 128. — Voyage de M. du Plessis 
en Angleterre, p. 120. 

1581. 
Prétentions du duc d'Alençon sur les Pays-Bas, p. 131. — 
M. du Plessis achève le livre de la Férité de la Eeligion 
Chrétienne, p. 133. — Naissance et mort de Maurice de 
Mornay, p. 133. 

1582. 

Retour en France, p. 138. — M. du Plessis au synode de 
Vitré, p. 139. — Tentatives de Philippe II pour engager 
le roi de Navarre dans son parti, p. 141 . 

1583. 
M. du Plessis devient surintendant de la maison de Na- 
varre, p. 144. — Négociations à propos de la reine Mar- 
guerite de Valois, p. 145. — Naissance de deux fils morts 



DE MADAME DE iMORNAY. v 

de M. du Plessis, à Rouen; danger de Mme du Plessis, 
p. 146. 

1584. 
Avis secrets des menées des Guise donnés par le roi de 
Navarre à Henri III par l'entremise de M. du Plessis ; 
voyage à cet effet, p. 147. — M. du Plessis emmène sa 
femme et ses enfants à Montauban, p. 1.50. — Remise 
des remontrances des protestants au roi, p. 152. — 
M. du Plessis fait son testament, p. 154. 

1585. 

Début de la guerre de la Ligue, p. 156. — M. du Plessis 
fait une course aux environs de Toulouse, p. 158. 

1586. 
M. du Plessis fortifie Montauban, p. 159. — Il délivre l'Ile 
en Jourdain et défend Villemur, p. 160. — Naissance et 
mort d'une fille de Mme du Plessis, p. 162. 

1587. 
Mme du Plessis va retrouver son mari à Nérac, p. 161. 
— M. du Plessis rejoint le roi de Navarre à la Rochelle, 
p. 162. — Bataille de Coutras, p. 164. — Naissance et 
mort de Sara de Mornay, p. 165. 

1588. 
Mort du prince de Condé, p. 167. — Journée des Barri- 
cades, p. 168. — Édit d'union, p. 168. — Meurtre des 
Guise, p. 169. 

1589. 

Mort de Catherine de Médicis, p. 172. — Le roi de Navarre 
se décide, sur le conseil de M. du Plessis, à marcher 
contre le duc de Mayenne, p. 174. — Ouvertures du roi 
Henri III au roi de Navarre, p. 175. — M. du Plessis va 
trouver Henri III à Tours, et conclut la trêve, p. 175. — 
Saumur est remis à M. du Plessis, p. 177. — Entrevue 
des deux rois, p. 178. — Arrivée de Mme du Plessis à 



VI MEaiOIRES 

Saumur, p. 179. — Assassinat de Henri III, p. 180. — 
M. du Plessis, malade de la fièvre, met en lieu sur le 
cardinal de Bourbon, p. 183-186. — Siège du Mans, 
p. 187. 

1590. 
Bataille d'Ivry, p. 189-193. — Premières ouvertures de paix 
par M. de Villeroy, p. 194. — Premier siège de Paris, 
p. 195. — Le roi lève le siège, p. 198. — Efforts de M. du 
Plessis pour faire rendre un èdit favorable aux protes- 
tants, p. 199. — Lenteur du Parlement de Tours à l'en- 
registrer, p. 200. — Mort de Mme de la Borde, mère de 
Mme du Plessis, p. 205. 

1591. 

Séjour de M. du Plessis à Saumur; il fortifie la ville, 
p. 203. — Il va trouver le roi devant Rouen, p. 206. — 
Départ de M. du Plessis pour l'Angleterre, afin de de- 
mander des secours, p. 211. 

1592. 

Difficultés de la négociation; M. du Plessis obtient des 
forces, p. 212. — Échauffourée d'Aumale, p. 214. — 
Reprise des négociations avec M. de Villeroy, p. 220-230. 
— Le siège de Rouen est levé, p. 230. — Tentative de 
M. de Belesbat sur Quillebœuf, p. 237-241. — Retour à 
Saumur, p. 241. —Tentative sur Rochefort, p. 249-254. 

1593. 

Catherine de Bourbon, sœur de Henri IV, arrive à Saumur, 
p, 254. — Difficultés entre elle et le roi son frère, à propos 
du comte de Soissons, p. 255. — Conférences de Su- 
resnes, p« 259. — Henri IV prend le parti d'abjurer, 
p. 260. — Précautions pour convoquer l'assemblée des 
réformés, p. 264-266. — Abjuration du roi, p. 266. — 
Entrevue du roi et de M. du Plessis à Chartres, p. 267. 
— Conférence de Mantes avec les prolestants, p. 269-273. 



DE MADAME DE MORNAY. vu 

1594. 
Rupture de la trêve, p, 276. — La dissolution du mariage 
de Henri IV et de Marguerite de Valois est résolue, 
p. 278. — Retour de M. du Plessis à Saumur, p. 279. — 
Affaires diverses du roi auxquelles M. du Plessis est em- 
ployé, p. 281-290. — Attentat de Jean Chastel, p. 292. 

1595. 

M. du Plessis part pour la Bretagne pour négocier avec 
M. de Mercœur, p. 292. — Il va à Fontainebleau et pré- 
sente son fils au roi, p. 295. — Surprise du château de 
Tigny; M. du Plessis le reprend, p. 300-303. 

1596. 

Installation de M. du Plessis dans la citadelle de Saumur, 
p. 305. — Assemblée générale des Eglises réformées à 
Loudun, p. 307. — Mauvaise situation du roi, p. 309. — 
Conseils de M. du Plessis aux réformés, au sujet des se- 
cours qu'ils devraient donner au roi, p. 310. — M. du 
Plessis va trouver le roi à Rouen pendant l'assemblée des 
notables, p. 314. 

1597. 

Calomnies sur l'administration de M. du Plessis dans la 
maison de Navarre, p. 316. ^ — Mariage de Suzanne de 
Pas avec M. de la Verric, p. 317. — ■ Convocation de 
l'assemblée générale des réformés à Chàtellerault,p. 321 . 

— Prise d'Amiens par le roi, p. 322. — Réunion de 
MM. de Schomberg et de Brissac avec M. du Plessis à 
Angers, pour s'entendre sur les moyens de lutter contre 
M. de Mercœur, p. 323. — Tentative d'assassinat de 
M. de Saint-Phal sur M. du Plessis; effet de cet attentat, 
p. 324-333. 

1598. 

Mort de M. de Buhy, frère aîné de M. du Plessis, p. 334. 

— L'Edit de Nantes est signé par le roi, p. 335. ■ — Paci- 



VIII BIEMOIRES 

fication de la Bretagne, p. 338. — Procès de M. de Sain 
Pliai ; excuses solennelles à M. du Plessis, p. 339-350. — 
Publication du livre de M. du Plessis sur la sainte Eu- 
charistie, p. 350. — Colère du pape au sujet de ce livre, 

p. 351. 

1599. 

Mariage de Catherine de Bourbon avec le duc de Bar, 
p. 353. — Mariage de Marthe de Mornay avec M. de la 
Villarnoul, p. 355. — MortdeGabrielled'Estrées, p. 356. 
— Difficultés pour l'enregistrement de FEdit de Nantes, 
p. 357-363. — Voyage de M. du Plessis à Paris avec 
toute sa famille, p. 364-367. — Refroidissement de 
Henri IV à l'égard de M. du Plessis, p. 378. 

1600. 
Instances du pape auprès de Henri IV pour faire publier le 
concile de Trente. Mécontentement des Parlements, 
p. 371. — Conférence de Fontainebleau, p. 373-381. — 
Retour de M. du Plessis àSaumur, p. 381. — Continua- 
tion de disgrâce de M. du Plessis auprès du roi, p. 391 . 



MÉMOIRES 



DE 



MADAME DE MORNAY. 



A SON FILS 
PHILIPPE DE MORNAY. 



Mon Filz, Dieu m'est tesmoing que, mesme avant 
votre naissance, il m'a donné espoir que vous le ser- 
viriez; et ce vous doibt estre quelque arre de sa 
grâce, et une admonition ordinaire à vostre devoir. 
En ceste intention, nous avons mis pêne, votre père 
et moy, de vous nourrir soigneusement en sa craincte, 
que nous vous avons, en tant qu'en nous a esté, 
faict succer avec le laict; avons eu soin aussy, pour 
vous en rendre plus capable, de vous faire instruire 
en toutes bonnes lettres, et grâces à luy, avec quel- 
que succez, afin que vous peussiez, non seulement 
vivre, mais mesmes reluire en son Eglize. Mainte- 
nant, je vous voy prest à partir pour aller voir le 
monde, connoistre les mœurs des hommes et Testât 
des nations; ne vous pouvant suivre de l'œil, je vous 

I — 1 



2 MEMOIRES 

suivray de mesme soin, et prie Dieu que celte mesme 
instruction vous suive partout, que vous croissiez en 
craincte et en amour de Dieu, profitiez en sa con- 
noissance de toutes choses bonnes, vous fortifiiez en 
la vocation que vous avés de luy pour son service et 
rapportiez tout ce qu'il a mis en vous et qu'il y met- 
tra cy après à son honneur et gloire. Il vous a donné 
d'estre nay en son Eglize, ce qu'il a desnié à tant de 
nations et à tant de grands hommes. Adorés, mon 
Filz^ révéremment ce privilège d'estre nay Chrestien. 
Il vous a faict naistre en la lumière de l'Eglize, sé- 
questré du règne des ténèbres, de la tyrannie de 
l'antechrist qui nous avoit enveloppez es siècles pré- 
cédens. Cependant, les Grands du monde, les puis- 
sances de ce siècle , la plus part y croupissent enco- 
res. Adorez moy de rechef, ceste miséricorde, ce 
soin spécial que Dieu a eu de vous, de vous exemp- 
ter de cette ajDostasie universelle qui a usurpé et 
tant de nations et tant de lemjjs. Mais il vous a faict 
naistre d'mi Père duquel en ces jours il s'est voulu 
servir et servira encore pour sa gloire, qui vous a, 
dès votre enfance, dédié à son service, qui en cest 
espoir vous a faict eslever selon votre âage en piété 
et en doctrine, qui en somme n'a rien obmis par ar- 
dentes prières envers Dieu, par un soin exquis en 
votre instruction, pour vous rendre un jour capable 
de son œuvre. Pensez que par tels chemins. Dieu 
vous veut amener à grandes choses; pensés à estre 
instrument, en vostre temps, de la restauration, qui 
ne peut plus tarder, de son Eglize. Eslevez tout votre 
esprit à ce but là, et ne doutez, moiennant cela, mon 
Filz, que Dieu ne vous assiste, qu'en le cerchant vous 



DE MADAME DE MORNAY. 3 

ne le trouviés à la rencontre, qu'en poursuivant son 
honneur vous n'en trouviez pour vous_, plus que le 
monde ne vous en scaui^oit ny donner ny promettre. 
Mais appréhendés aussy ses jugemens, sy vous le né- 
gligés, sy vous possédés ses grâces en ingratitude, 
car miséricorde mesprizée retourne en condemna- 
tion, et plus les grâces sont spéciales, plus le mespris 
ou l'abus en seroit punissable. Vous estes jeune, mon 
Filz, et diverses fantaisies se présentent à la jeunesse; 
mais souvenez vous tous jours du dii^e du Psalmiste : 
a En quoy adressera le jeune homme sa voye? Cer- 
tes, en se conduisant selon ta parole. Seigneur. » Et 
n'aurés aussi faute de personnes qui vous en voudront 
destourner ou à gauche ou à droicte, mais dites en- 
core avec luy mesmes : « Je fréquenteray ceux seu- 
lement qui observent tes loix; tes loix, Seignem^, 
seront les gens de mon Conseil. » Mais, afin encor 
que vous n'y ayés point faute de guide, en voicy un 
que je vous baille par la main, et de ma propre main, 
pour vous accompagner, c'est l'exemple de votre 
père, que je vous adjure d'avoir tousjours devant vos 
yeux* [pour l'imiter, duquel j'ay pris la peine de 
vous discourir] ce que j'ai peu connoistre de sa vie, 
nonobstant que notre compagnie ait esté souvent in- 
terrompue par le malheur du temps, et en telle sorte 
touteffois que vous y en avés assez pour connoistre 
les grâces que Dieu luy a faites, de quel zèle et affec- 
tion il les a employés, pour espérer aussy pareille 

1. Cette phrase manque dans le manuscrit de la Bibliothèque Impé- 
riale, comme dans l'édition des Mémoires de Mme de Mornay, donnée par 
M. Auguls en tête des Mémoires et correspondance de du Plcssis-Mornar 
(12 volumes ln-8. Paris, 182'i). 



4 MEMOIRES DE MADAME DE MORNAY. 

assistance de sa bonté quand vous vous résouldrez 
de le servir de tout votre cœur. Je suis maladive 
et ce m'est de quoy penser que Dieu ne me veille 
laisser long- temps en ce monde; vous garderés cest 
escrit en mémoyre de moy; venant aussy, quand 
Dieu le voudra, à vous faillir, je désire que vous ache- 
viez ce que j'ai commencé à escrire du cours de nos- 
Ire vie. Mais surtout, mon Filz, je croiray que vous 
vous souviendrez de moy quand j'oiray dire, en 
quelque lieu que vous aillez, que vous servez Dieu, 
et ensuivez vostre Père; j'entreray contente au sépul- 
chre, à quelque heure que Dieu m'appelle, quand je 
vous verray sur les erres d'avancer son honneur, en 
un train assuré, soit de seconder vostre père en ses 
saints labeurs, tant que Dieu vous le conservera (et 
je le supplie que ce soit longues années pour servir 
à sa gloire, et à vous de guide par les sentiers du 
monde,) soit de le faire revivre en vous, quand, par 
sa grâce, il le vous fera survivre. Je vous recom- 
mande, au reste, vos sœurs; monstrez, en les bien 
aymant, que vous aymez et aurés aymé vostre mère. 
Pensés mesme, tout jeune que vous estes. Dieu nous 
retirant d'icy, que vous leur devés estre Père ; et je 
prie Dieu, mon Filz, qu'il vous doint à tous vivre en 
sa crainte, et en vraye amytié l'un envers l'autre, et 
en ceste assurance vous donne ma bénédiction, et le 
supplie de tout mon cœur qu'il la bénie en Jésus 
Christ son Filz et qui vous communique son Saint 
Esprit. Escrit à Saumur, ce 25 apvril 1595. 

Vostre bien bonne mère, 

Charlotte Arbaleste. 



MÉMOIRES 



DE 



MADAME DE MORNAY 



Ceux entre les anciens qui ont esté tenus les plus 
sages ont confessé ung seul Dieu, créateur du Ciel et 
de la Terre, et ils ont recognu que c'est luy qui con- 
duit et gouverne toutes choses par sa Providence; 
mais le peuple de Dieu passe plus oultre, assuré de 
l'amour que Dieu luy porte en Jésus-Christ son Filz, 
et non-seulement à son Eglize en général, laquelle il 
ayme comme son épouse, mais à ung chacun de ses 
membres en particulier. Car il reconnoist un Dieu 
tout-puissant, tout sage et tout bon, dont il apprend 
à se fier en sa puissante bonté et à dépendre de sa 
volonté très-sage. Ce qui nous donne aussy à un cha- 
cun tranquillité en noz consciences au milieu des 
vagues de ce monde, constance et magnanimité en 
la lutte ordinaire contre le diable, le monde et la 
chair en certitude de victoire, d'autant que Dieu est 
fid^lle, qui ne nous laisse jamais outrer à quelcon- 



6 MÉMOIRES 

ques tentations, bon, qui ne fait conséquemment 
rien que pour le bien des siens. Or, venans à con- 
sidérer chacun en son particulier, ce ne nous est pas 
une petite bénédiction d'estre naiz de parens chres- 
tiens qui nous ayent précédés en la crainte de Dieu, 
et en la personne desquels nous ayons comme receu 
les arres de ses miséricordes qui durent en mille gé- 
nérations. Car alors nous pouvons dire avec le pro- 
phète : « Nos pères ont eu fiance en toy, ils ont eu 
fiance et tu les as délivrés, » et de ceste miséricorde 
première s'en engendre une autre suivie aussy d'une 
conforme confiance : « C'est toy qui m'as retiré du 
ventre, qui m'as donné assurance dès que je sucey 
les mammelles, qui es mon Dieu dès les entrailles de 
ma mère, » mais qui vient bien à croistre et à mul- 
tiplier quand nous venons à considérer le siècle où 
Dieu nous a fait naître, ténébreux en ce qui est de 
son service, s'il en fut jamais, et auquel, touteffois, 
il a fait reluire son Evangile et nous a daigné illumi- 
ner, confus en ce qui est de l'estat du monde et 
plein de dangers et de traverses, et esquelz toutef- 
fois il nous fait traverser miraculeusement. Telle- 
ment qu'il n'y a aâge, année, jour presque ou mo- 
ment de nostre vie qui n'ait sa matière de louer 
Dieu, particulièrement à laquelle plusieurs vies en- 
semble ne pourroient pas fournir. Certes, une des 
plus belles louanges que nous en puissions donner à 
Dieu, c'est de méditer souvent le fil de nostre vie, le 
soin qu'il daigne prendre de nous, non comme du 
commun, sur qui il fait pleuvoir indifféremment, 
mais comme d'un enfant qu'il mène par la main, 
qu'il prend la })ène de reprendre et d'apprendre; sur 



DE MADAME DE MORNAY. 7 

lequel, par manière de dire, il fait dégoûter une par- 
ticulière et spéciale rousée de sa grâce et bénignité. 
Nous cheminons par le milieu des vices; il nous a 
détournés de leurs allèchemens, il nous en a mesmes 
violemment arrachés. C'est une marque qu'il nous 
ayme et qu'il se veut servir de nous; il nous a osté 
des biens qui nous ostoient sans doute à luy, des- 
tourné des honneurs mondains qui nous reculoient 
de luy; c'est signe qu'il ne nous veut pas perdre, 
signe qu'il nous veut garder au contraire pour lui. 
Il nous a mesmes envoyé du mal, mais dont nous 
avons receu du bien; des exilz où nous avons appris 
à rechercher nostre vraye patrie; des pertes, qui 
nous ont enseigné d'acquérir au Ciel; des dangers 
qui nous ont ramenteu nostre infirmité en les appré- 
hendant, sa bonté en nous en déUvrant; des néces- 
sités qui nous ont fait réclamer et esprouver ses 
abondances. Cette extraordinaire conversion des faux 
maux qu'on appelle en vrays biens nous fait appren- 
dre que rien ne nous peut faire mal quand nous 
sommes à Dieu. Réciproquement aussy, que toutes 
les bénédictions mondaines ne nous sont que malé- 
dictions si nous nous destournons de sa crainte. Mais 
surtout, si nous venons à songer à nostre élection, 
qu'il nous a choisis pour ses enfans, pour estre ses 
héritiers, cohéritiers de Christ, d'un si riche Père, 
en un si riche héritage, nous adorerons l'abysme de 
ses miséricordes, et abhorrerons l'horreur de nos mi- 
sères tout ensemble , et soustenus touteffois de ses 
justes bontés, dirons avec l'apostre : « Qui nous 
pourra jamais destourner du service de Dieu? Op- 
pression ou angoisse? Persécution ou faim? Nudité 



8 MÉMOIRES 

OU glaive? Certes rien, car ne mort ne vie, ny anges 
ny principautez, ny choses présentes, ny choses à 
venir, ny hauteur ny profondeur, ne nous pourra 
séparer de luy. » 

Or, particuhèrement nous sommes ingrats si nous 
ne reconnaissons cela en la conduite de nostre fa- 
mille, si nous ne l'avons assiduellement devant nos 
yeux, si mesmes, pour les obliger tant plus à la 
crainte de Dieu, nous n'en laissons la mémoire à nos 
enfans; outre que la souvenance du passé, quand 
nous nous le rendons présent par une assiduelle mé- 
ditation de la providence de Dieu sur nostre vie, 
nous ayde de beaucoup à surmonter les difficultés 
qui s'y peuvent présenter cy après, pour nous y 
donner repos et consolation à l'advenir, car de com- 
bien de dangers Dieu nous a il retirés, où il n'y avait 
selon les hommes aucun espoir de vie, et en quel 
opprobre nous sommes-nous veuz, et, au milieu de 
tout. Dieu nous a fait reluyre, et n'a point voulu 
qu'ayons été confus; et en quelles anxiétés, en 
quelles nécessités nous sommes -nous trouvés, es- 
quelles touteffois il nous a fait abonder contre toute 
raison? Et tout cela, loué en soit il, pour la confes- 
sion de la pure rehgion, en laquelle prions le de 
nous faire la grâce de persévérer, comme pour icelle 
il nous a fait cest honneur de souffi^ir. 

Or, avons-nous à espérer, comme il est Dieu de 
nous, qu'il le sera aussy de nos enfans, car sa pro- 
messe y est; mais comme il les saura bien conduire 
au but de leur élection par sa miséricorde, ne faut 
pas que, de nostre part, nous laissions de les ache- 
miner par e soin paternel de leur instruction, les 



DE MADAME DE MORNAY. 9 

rendant héritiers de la connoyssanee, et debteurs de 
la reconnoissance de tant de grâces que nous avons 
receu de luy, et par conséquent embrasez de son 
amour_, touchez de sa crainte, dépendans de sa pro- 
vidence, assurez en la fermeté de ses promesses; et 
ne pouvons mieux les en faire capables qu'en leur 
représentant devant les yeux ce que nous avons, par 
la grâce de Dieu, expérimenté en tout le cours de 
nostre vie en noz personnes, qui est ce que je leur 
veux icy descrire particulièrement, ne doutant point 
qu'ilz ne prennent plaisir un jour de se remémorer 
les bénédictions que Dieu a espandues sur nous, 
nommément sur la personne de monsieur du Plessis 
leur père, en laquelle il a fait de si notables déli- 
vrances, (et j'oze dire plus,) auquel chacun a re- 
connu de telles grâces que ce leur sera heur et hon- 
neur de les bien imiter; à Dieu en soit gloire que je 
prie les luy continuer et augmenter pour lui servir le 
reste de ses jours. 

Je commenceray donc à leur en faire le discours 
de sa naissance. Il naquit à Buhy, païs du Vexin le 
Françoys, mil cinq cens quarante neuf, le cinquiesme 
novembre, deux heures devant le jour, et fut bap- 
tizé le onziesme jour du dit moys; son père fut 
messire Jacques de Mornay, chevalier seigneur de 
Buhy, et cy sa mère dame Françoise du Bec Cres- 
pin, fille de messire Charles du Bec, vis admirai de 
France' [et de dame Madeleine de BeauviUier, fille 
du comte de Saint-Aignan et de Anthoinette de la 

1. Cette phrase mangue dans le manuscrit de la Bibliothèque impé- 
riale et dans l'édition de M. Auguls ; elle est écrite en note dans le ma- 
nuscrit de la Sorbonne, 



iO MEMOIRES 

Trémouille;] ses parrains messire Philippes de Ron- 
serolles^ baron de Heugueville, messire Berlin de 
Mornay, son oncle paternel, grand-doyen de Beau- 
vais, abbé de Saumer au Boz, près Bolongne, ses 
maraines, Mme Jehanne de Beauvillier, dame du 
Puysel et du Plessis-Marly_, sa grande tante du costé 
maternel, et dame de la* [Neuville], dame de Mor- 
villier; sa nourrice, que je ne veux oublier, Margue- 
rite Madon, du lieu mesme de Buhy, femme de 
doulce humeur. Feu M. de Buhy, son père, vescut 
jusqu'à l'aâge de quarante-huit ans sans reproche, 
n'ayant james perdu en son temps aucune occasion 
de se trouver aux guerres et y faire service de son 
Prince ; mais la guerre finie, il se retiroit en sa mai- 
son, où il mesprisoit la court et l'ambition, encor 
qu'il luy en fust offert beaucoup d'occasions. Il 
aymoit les chevaux, et, paix ou guerre, avoit tou- 
jours unz bel équipage, prenoit plaisir avec ses voy- 
sins et amys entre lesquelz il étoit estimé et tenu 
fort entier et de conscience, selon le temps qui estoit 
alors, fort adonné aux dévotions de l'Eglize Romaine, 
et avoit en recommandation que ses enfans fussent 
instruitz de mesme ; il aymoit les pauvres et leur 
estoit libéral, liayssoit extrêmement le mensonge et 
le blasphème, et vivoit d'une très-doulce et hon- 
neste conversation avec tous. Il mourut l'an 1559, 
le pénultième de novembre. Dieu luy faisant ceste 
grâce qu'à l'article de la mort, il se ressouvint de plu- 

1. Le manuscrit de la Bibliothèque de la Sorbonne porte « de la Neu- 
ville » en note, et en correction de « du Fr^toy » qui était dans le texte 
et a été barré. Le manuscrit de la Bibliothèque impériale et l'édition de 
M. Aiiguis portent dv ce du PVétoy ». 



i 



DE MADAME DE MORNAY. 11 

sieurs bons propos que journellement Mademoiselle 
de Buhy, sa femme, luy tenoit touchant les abus de 
l'Eglize Romaine dont elle avoit dès lors congnois- 
sance_, et ne voulut avoir aucun prebstre ny recevoir 
aucune cérémonie superstitieuse, s'assurant de son 
salut par le mérite et passion d'un seul, Jésus Christ. 
Il fut visité, assisté et admonesté en sa maladie de 
messieurs d'Ambleville et de Villerceaux père et fdz, 
ses proches parens de mesme nom, aussy de maistre 
Antlîoyne Quarré, médecin de Gisors, et de mademoi- 
selle de Buliy, sa femme, qui les envoya tous quérir, 
d'aultant qu'elle savoit qu'ilz avoient lors congnois- 
sance de la pure doctrine; et ainsy passa ceste vie 
pour aller avec les bienheureux la veille Saint- André 
sur le midy. Son corps fut enterré à Buhy, où il repoze 
jusqu'au dernier jour. Il ne voulut point tester, disant 
à mademoiselle de Buhy, sa femme, qu'il luy remet- 
toit ses enfans et sa maison soubs sa conduite, et 
s'en assuroit en elle. Ainssi, dame Françoise du Bec, 
sa femme, demeura veufve, aâgée de vingt-neuf ans, 
ayant esté mariée à seize, et dont elle avoit eu six 
filz et quattre filles; il en restoit lors de son décès 
quattre filz et deux filles, tous fort jeunes. Or, y 
avoit-il six ou sept ans qu'elle avoit congnoissance 
des abus de la Papauté, et désir de faire profession 
de la Religion réformée; mais les feus qui estoient 
lors encor allumés en France, et la crainte qu'elle 
avoit de la ruyne de sa maison la faisoit dissimuler, 
joint que feu monsieur de Buhy n'en monstroit aucun 
sentiment; elle ne laissoit toutefibis de lui en parler 
[)ar occasions, et quelquefois aussi il la trouvoit lisant 
en la Bible, aux Psalmes ou en quelque autre livre. 



n MÉMOIRES 

dont il ne s'ofFensoit point ; seulement il l'advertis- 
soit qu'elle ne le mist en paine vu la rigueur du 
temps. Or, estant veufve, elle ne voulut monstrer sy 
tost changement, ny se déclarer avant qu'elle eust 
fait faire l'enterrement, obsèques et funérailles de 
feu monsieur de Buhy ; et comme feu monsieur d'Am- 
bleville, père de monsieur de Villerceaux, puisné de la 
maison de Mornay, et madame de Villerceaux, sa belle- 
fille, lui remonstroient qu'elle faisoitmal, congnoissant 
les abus, d'y continuer, veu mesmes que le deffunct 
son mari les avoit à la mort mesprisez, elle répondit 
qu'elle ne désiroit commencer par là, et que quel- 
ques-uns pourroient interpréter que ce seroit pour 
espargner douze ou quinze cens escus , à quoy pour- 
roient monter les frais du dit enterrement; aussi elle 
observa le deuil et funérailles selon la coustume; 
depuis, peu à peu, elle s'abstint d'aller à la messe, 
tantost soubs prétexte de son deuil et tantost de 
quelque indisposition; touteffois, ses enfans conti- 
nuoient à y aller, et y envoyoit ordinairement les 
plus petits. Enfin admonestée de Dieu par une grefve 
maladie, où elle feit son testament et pensa mourir, 
elle se déclara ouvertement, l'an 1 560, avec tous ses 
enfans, et du depuis, en a tousjours fait, comme elle 
fait encorres aujourd'hui, profession ouverte, et 
nonobstant les guerres, persécutions et massacres, a 
continué et persévéré, et n'y a épargné chose qui ait 
esté en sa puissance; mesmement du temps de la 
Saint-Barthélémy, 1572, que l'Evangile se taisoit 
presque par toute la France, il continua tousjours 
en sa maison. 

Quant à sa famille et maison, elle l'a tousjours 



DE MADAME DE MORNAY. 13 

guouvernëe avec beaucoup d'honneur et de louange, 
et continuant en son veufVage a passé son temps à 
bastir et accommoder le bien de ses enfans^ où elle 
a prins ung singulier plaisir, et continue tous les 
jours de mesme; a mariée l'une de ses filles qui lui 
restoit, Françoise de Mornay, à Anthoyne le Sénéchal 
sieur Dauberville, issu d'une des plus anciennes mai- 
sons de Normandie, faisant profession de la vraye re- 
ligion, et dont sont issuz plusieurs enfans. Et luy 
reste encorres deux filz avec lesquelz elle est, à l'heure 
que j'escrips, empeschée pour faire leur partaige des 
biens de feu M. de Buhy et d'elle, s'estant eux deux 
ensemble accordés et l'ayant suppliée d'estre elle 
seuUe leur arbitre, affin que, quand il plaira à Dieu 
la retirer, ilz continuent en l'amityé qui a esté entre 
eux de son vivant , et puissent se retirer chacun 
d'eux en paix en leur maison. L'aisné est messire 
Pierre de Mornay, seigneur de Buhy, etc., marié avec 
dame Anne d'Enlezy, seule héritière d'une bonne mai- 
son de Bourbonnois, et duquel le père avoit beaucoup 
de bien en Normandie dont elle a hérité; son second 
filz est PhilijDpe de Mornay, seigneur du Plessis*, etc., 
mon très honoré seigneur et mary, celuy duquel je 
veux, aydant Dieu, escrire, pour servir après nous 
à nostre postérité à craindre Dieu et espérer en luy. 
Or, iceluy ayant été en la maison de ses père et 
mère soubs la garde de sa nourrisse eslevé jusqu'à 
cinq ans, luy fut baillé un Adrian, prebstre de Beau- 
vais , pour commencer à luy aj^rendre à lire et 



1. Le manuscrit de la Bibliodièque impériale et l'édition de M. Au- 
guis portent a du Plessis Marly *, 



U MÉMOIRES 

escrire, et ses commencemens de la langue latine, 
car ilz se délibérèrent de le faire d'Egiize ; d'autant 
que messire Bertin de Mornay , grand doyen de 
Beauvais et abbé de Saumer, près Boulongne, qui 
jouissoit de plus de vingt mil liv. en bénéfices, l'ay- 
moit fort et les luy vouloit résigner tous; mais 
comme Dieu ne vouloit qu'il feust plongé en l'idolâ- 
trie, luy osta tost telz alléchemens, par la mort de 
feu mon dit sieur le doyen son oncle, qui mourut en sa 
ditte abbaye de Saumer, le jour d'octobre i 556, et 
se sentant malade, envoya quérir monsieur de Buhy 
son frère qui l'alla trouver et assister ; mais made- 
moiselle de Buhy sa belle sœur, laquelle il désiroit 
voir, n'y peust aller, estant lors fort grosse; il lessa 
seul héritier son frère de tous ses biens patrimo- 
niaux et donna à son nepveu, Philippes de Mor- 
nay, tous ses meubles, acquetz et conquetz, et mons- 
troit n'avoir regret de mourir que pour n'avoir pas 
encorres fait pour son frère et ses nepveux ce qu'il 
avoit prétendu et désiré. Cependant, pour la fascherie 
que recevoit monsieur de Buhy de la perte de son 
frère qu'il aymoit fort, il ne voulut jamais que l'on luy 
parlast de résigner ses bénéfices, et le malade aussy 
ne s'en souvint et n'en parla aucunement, nonobstant 
la bonne volonté qu'il tesmoigna jusques à la fin leur 
porter, surtout au ^ dit Philippes de Mornay pour le- 
quel seul il testa. Luy estant mort, feu monsieur de 
Lizy, archevesque d'Arles (de la maison de Monjay), 
qui leur estoit parent et bon amy, lors en crédit à la 

1 . Le manuscrit de la Bibliothèque impériale et l'éditiou de M. Au- 
guis portent « surtout à M. du Plessis. » 



DE MADAME DE MORNAY. 15 

court, se employa si bien que ses bénéfices furent don- 
nés par le feu Roy Henry à feu monsieur Disgue, chan- 
celier de la Royne * Eléonor d'Austriche en lem^ fa- 
veur, lequel estoit lem^ oncle maternel, en espérance 
qu'ilz relomberoient es mains du dit Pliilippes; mais 
estant aâgé près de quatre vingts ans, à l'heure mes- 
mes le sieur d'Estrée, grand maistre de l'artillerie, en 
demanda la réserve au roy Henry 2, tellement que, 
venant à mourir deux ans après sans les résigner au 
proffit de ses petitz nepveux, ilz furent hors de leur 
maison, dont Dieu leur a fait évidemment miséri- 
corde, car estant depuis avenus à la congnoissance de 
la vraye religion, ce leur eust esté ung grand empes- 
chement pour s'en déclarer, et en faire profession ou- 
verte, comme ilz font, par la grâce de Dieu. A la mort 
de feu monsieur le Doyen, monsieur du Plessis avoit 
près de sept ans, et estoit lors entre les mains de ma- 
dame Gabriel Prestat de Sedane en Brye qui lui apre- 
n'oit, sans en faire semblant, les principes de la vraye 
religion dont il avoit congnoissance. Et ne luy en parloit 
toutefTois aucunement, tant pour son bas aâge que par 
la crainte de monsieur de Buhy qui ignoroit que son 
précepteur feust luthérien (comme on les nommoit 
lors); mais c'estoit mademoiselle de Buhy sa mère qui 
avoit mis paine par le moyen de monsiem^ Morel, 
homme docte et réputé de ce temps là, de le recouvrer, 
affin qu'il commenceast d'heure à instruyre ses enfans 
en la crainte de Dieu; il avoit sous sa charge, Pierre de 
Mornay et Phihppes de Mornay ses deux filz; les au- 

1. Éléonore d'Autriche, sœur de Charles-Quint, veu-ve de François l"; 
elle mourut à Talaveyra, près de Badajoz, en 1558- 



16 MÉMOIRES 

très estoient trop jeunes; il avoit aussy ung de ses 
nepveux Georges du Bec Crespin, à présent seigneur 
de Bourrv ; et affin que monsieur de Buhy ne s'aper- 
ceust point de la religion du dit Prestat et de l'instruc- 
tion qu'il leur donnoit^, quand ses escholliers avoient 
été à Buhy quelque temps, mademoiselle de Buhy les 
envoyoit chez son frère aisné;, monsieur de Bourry, 
qui le savoit bien, et trouvoit bon que son filz et 
ses nepveux fussent ainssyv instruitz; monsieur du 
Plessis y apprint ses premières lettres, et commencea 
on à espérer qu'il proffiteroit. A l'aâge de huit ans, 
vers la fin de 1 557, il fut mené par monsieur de 
Buhy son Père, à Paris, au Collège de Lizieux , 
sous la charge de maistre Paschal Diepart aujour- 
d'huy advocat à Rouen, qui estoit de la religion ro- 
maine et l'instruisoit en icelle ; il s'en alla quelque 
temps après estudier aux loix, et le lessa entre les 
mains de maistre Marin Liberge, natif du Mantz, 
aujourd'huy docteur régent à Angers, qui, oultre ce 
qu'il estoit fort adonné à la religion romaine , avoit 
en sa compaignie ung chanoine nommé la Chapelle 
qui ne passoit jour qu'il ne feist dire à monsieur du 
Plessis ses heures et vigiles; et l'avoit tellement 
nourry à cela que de luy mesme il s'en rendoit très 
songneux ; monsieur de Buhy, allant à Paris, le voyoit 
songneusement auquel il recommandoit sur tout d'es- 
tre homme de bien et d'aller tous les jours à la 
messe, en quoy sembloit alors consister toute reli- 
gion, et fut en ce collège environ deux ans; mais ses 
estudes furent interrompus par grandes maladies, 
tellement qu'il n'y parvint qu'à la quatrième classe. 
Après la mort de feu monsieur de Buhy, mademoy- 



DE MADAME DE MORNAY. 17 

selle sa mère l'envoya quérir au collège pour l'amener 
chez elle^ pour le faire assister au deuil et cérémonie 
de feu monsieur de Buhy son Père; pour l'amener elle 
envoya un Maistre Jehan de Lus, prebstre, depuis 
curé de Magny, lequel commenceoit à s'apercevoir 
que mademoyselle de Buhy n'affectionnoit point la 
religion romaine, de sorte que, par le chemin, il se 
mettoit à prescher et admonester monsieur du Plessis 
de continuer toujours d'estre bon catholique et vivre 
comme on l'avoit apprins, sans se guaster aux opi- 
nions luthériennes de sa mère. Cela le mettoit en 
pêne, et luy feit responce, selon son enfance, que quant 
à luy il v vouloit continuer; touteffois si on luy met- 
toit quelque double, il lyroit songneusement les Evan- 
giles et Actes des âpostres, et s'y conformeroit selon 
ce qu'il y trouverroit, et disoit cela de son instinct 
sans y rien penser plus outre. Alors le dit Maistre Je- 
han de Luz luy respondit que, s'il faisoit cela, il estoit 
perdu, et qu'il falloit qu'il se contentast de ce qu'on 
luy avoit enseigné et qu'il estoit trop dangereux de lire 
les livres. Arrivé qu'il fut à Buhy, avec madamoyselle 
sa mère, il y trouva ses autres frères et seurs. Son 
frère aisné, Pierre de Mornay, aujourd'liuy sieur de 
Buhy, revenant de page de chez le roy François se- 
cond peu auparavant décédé, avoit été avec mada- 
moyselle sa mère à quelques presches chez monsieur 
de Lizy, et avoit aussi apprins son catéchisme, duquel 
il voulut parler et le bailler à son père, mais il luy 
refusa de le prendre, ne voulant lire aucun livre sus- 
pect; seulement il recouvra ung Nouveau Testament 
de l'impression de Rouville, de Lyon, latin et fran- 
çoys, avec privilège du Roy et l'approbation de la 



— 2 



18 MÉMOIRES 

Sorbonne, où il estudia très diligemment, et le leut 
plusieurs foys, ayant désir de s'esclaircir et invo- 
quant Dieu pour estre adressé ; et comme il en réité- 
roit la lecture_, il remarquoit tantost que le purgatoire 
et prières des saincts n'y estoient pas mentionnées, 
tantost que l'idolâtrie y estoit expressément défen- 
due, etc. ; ce qui le fît entrer en doute du surplus et 
lire plus songneusement, mesmes quelques autres li- 
vres, tellement qu'il vint peu à peu jusques à s'es- 
claircir du Sacrement de la Cène. Et ainsy pièce à 
pièce, par la grâce de Dieu qui luy avoit donné la 
volonté de chercher la vérité, y fut adressé; et de 
l'heure qu'il l'eût congnue, combien que madamoy- 
selle sa mère allast encorres à la messe, se rézolut de 
la quitter; mais tost après, qui fut un peu devant le 
Colloque de Poissy*, 1561, Dieu leur fit à tous la 
grâce de renoncer à l'idolâtrie et faire profession ou- 
verte de la Religion en laquelle nous voulons tous, 
moyennant sa grâce, vivre et mourir. En ce temps, 
messire Philippe du Bec, évesques de Vannes et au- 
jourd'huy de Nantes, avoit quelque congnoissance 
des abus et en parloit à madamoyselle de Buliy sa 
seur assez librement. Dieu s'estant mesmes servy de 
luy pour l'instruyre, par quelques livres qu'il luy 
avoit autre ffois apportés d'Angleterre. Or monstroit 
il d'aymer monsieur du Plessis son nepveu, et espé- 



1. La date est ajoutée dans le manuscrit de la Sorbonne ; elle manque 
dans le manuscrit de la Bibliothèque impériale et dans l'édition de M. Au- 
guis. Ce célèbre colloque, tenu à la requête de la reine (Catherine de 
Médicis, dans le chimérique espoir d'amener une réconciliation entre les 
deux religions, ne servit à rien, en dépit du talent et de l'esprit du car- 
dinal de Lorraine et de Théodore de Bèze qui soutinrent la discussion. 



DE MADAME DE MOR.NAY. 49 

rer de luy, et désiroit luy résigner partie de ses bé- 
néfices, tellement qu'au commencement qu'il fut mis 
au collège, on l'habilloit comme ceux qui prétendent 
à l'Eglize. Mais depuis l'heure que Dieu luy eust tant 
soit peu manifesté les abuz, il ne prit plus plaisir à 
en ouyr pai'ler. Quelque temps après donc il fut ren- 
voyé à Paris chez mons'' Prebet qui logeoit derrière 
le collège de Boncourt, et fréquenloit lors les leçons 
de la seconde classe, avec apparent progrez et sans 
participer à l'idolâtrie. Plusieurs enfans d'honneste 
maison estoient nourris ensemble, entre autres les 
plus jeunes de Rambouillet et ceux de Bellenave. 
Mais derechef, par un malheur qui sembloit pour- 
suivre ses estudes, il ne peut continuer que deux 
mois, parce que les troubles qui commencèrent alors 
en France* (1562), furent cause qu'on le voulut con- 
traindre en sa conscience, comme de faict on con- 
traignit ses compagnons, qui fut occasion que promp- 
tement il en advertit madamoyselle sa mère qui l'en- 
voya quérir par Crespin Guaultrin, receveur de sa 
maison, et quelque aultre des siens. (Le dit Crespin 
fut affectionné à monsieur du Plessis, parce qu'il estoit 
esleu son curatem' du vivant de feu monsiem^ de Buhy 
son père, lors que feu monsieur le Doyen, son oncle, 
voulut acquérir la terre de Ouatimesnil en son nom et 
poui^ son proffit) . Et d'aultant qu'il y avoit une grand 



1. La date est ajoutée dans le manuscrit de la Sorbonne, elle manque 
dans le manuscrit de la Bibliothèque impériale et dans l'édition de M. Au- 
guis. Les troubles dont il est ici question suivirent le massacre des pro- 
testants à Vassy ; le Prince de Coudé reprit les armes, pour demander le 
renvoi des Guise et la liberté de conscience. Dans la bataille de Dreux, 
les protestants furent vaincus et le Prince de Condé fait prisonnier. 



20 MEMOIRES 

peste à Paris, et qu'en ceste maison là mesmes il y 
estoit mort de peste deux des esclioliers, le dit Prébet 
fit prendre médecine à monsieur du Plessis, qui l'a- 
voit fort affoibli, nonobstant laquelle il ne laissa de 
partir le lendemain, de Paris, où l'on gardoit, à cause 
des troubles, les portes. Il avoit serré un catéchisme 
grec entre son pourpoint et ses espaules. Estant à la 
porte Saint-Hohoré, comme on les interrogeoit, passa 
ce qu'ilz appellent le Corpus Domini, que l'on por- 
toit à un malade ; il s'en eschappa , passant oultre le 
plus habilement qu'il luy fut possible, et, sans que 
le dit Crespin qui estoit avec luy, estant papiste, se 
meit à l'adorer, il luy eust esté malaizé d'en sortir 
sans danger, car chacun sait combien lors il y fai- 
soit dangereux, et que pour moindre suspition, au 
cry du moindre d'une populace, on tuoit hommes 
et femmes à Paris. Ainsi il arriva à Buliy, où tost 
après il tomba malade extrêmement d'une pleurésie, 
au sortir de laquelle il fut menacé d'estre eticque, 
et étoit lors aâgé de treize ans. Les médecins qui le 
pansèrent jugeoient que cela procédoit du travail 
prins après ceste grande purgation, et qu'il s'estoit 
escliauflë le sang; cela luy dura environ troys mois, 
et durant icelle maladie, madamoyselle sa mère fut 
contraincte, à l'occasion des troubles, de s'en aller 
hors de sa maison, et se retira chez madamoyselle de 
Montagny, sa tante paternelle, à une lieue de là, avec 
ses six enfans qui vivoient encorres, dont les quattre 
estoient malades, et ses deux nepveux, enfans de 
monsieur de Bourry aussy. Elle les mena tous, pre- 
nant avec elle dans son chariot Philippes de Mornay 
et Anne de Mornay, sa sœur, qui estoient en plus 



DE MADAME DE IMORNAY. 21 

grande extrémité, et passa une partie des troubles à 
Montagny, où elle eut tous ses enfans et ses nepveux 
malades. La maladie de monsieur du Plessis et les trou- 
bles fut cause de luy interdire ses estudes, et oublia 
tout ce qu'il avoit auparavant apprins; ce que voyant 
madamoyselle sa mère, et considérant qu'il avoit 
treze ans passés, elle le voulut donner page; mais il 
la persuada et feit persuader de telle façon qu'elle 
rompit ce desseing, car il désiroit surtout de recom- 
mencer et continuer ses estudes; depuis, congnois- 
sant ce désir, elle délibéra de le mettre avec M. le 
chevalier d'Angoulesme , depuis grand prieur de 
France, qui estoit chez mons' Morel, où il estudioit, y 
espérant que là il apprendroit avec les lettres plus 
de civilité qu'ailleurs; mais enfin il la pressa telle- 
ment qu'elle le renvoya à Paris et luy donna pour 
précepteur monsieur Lazare Ramigny, natif de Linsle 
es Montagnes de Nice, de Provence, homme religieux 
et docte, mais véhément selon l'humeur de son pais, 
lequel luy avoit esté adressé par monsieur Mercier, 
professeur du Roy en la langue hébraïque. Lors il se 
meit à travailler beaucoup pour reguaigner le temps 
que les troubles et maladies luy avoient fait perdre; 
et combien qu'il feust presques à recommencer, et 
qu'il deust, selon sa capacité, aller aux collèges fer- 
més, où les leçons ne sont sy hautes, la honte qu'il 
avoit, se voyant grant, le faisoit aller aux leçons pu- 
bliques, tant y a qu'en troys ou quattre ans qu'il y 
fiit il travailla de telle façon qu'il attrapa et passa 
ceux de son aâge. Sur le milieu de ses quattre ans 
qu'il estoit à Paris, y arriva monsieur de Nantes, son 
oncle, lequel, après avoir sondé, par l'ouverture de 



22 MÉMOIRES 

divers livres, ce qu'il avoit proffité en la langue 
grecque, luy entra en propos de la religion, car de- 
puis les troubles, ayant esté au Concile de Trente 
avec le cardinal de Lorraine, il avoit cstoufFé cette 
congnoissance qu'auparavant il en avoit eue, et luy 
dit qu'il ne le vouloit point presser de changer de 
religion tant qu'il eust plus de jugement et que c'es- 
toit une opinion qui s'en iroit avec l'a âge; il lui ré- 
pondit : « Monsieur, sy c'est une opinion, il n'est que 
de l'oster et l'aracher d'heure; je suis tout prest 
d'estre instruict et de vous rendre raison de ma foy » 
et pour l'heure ne passa oultre. Le lendemain, il 
luy dit qu'il désiroit qu'il leust les doctes anciens et 
les lui feit bailler par ung libraire. Puis quelques 
jours après, luy parla de luy vouloir résigner son 
evesché, et en attendant l'aâge que présentement il 
luy résigneroit la prévosté de Verton, pour jouir de 
laquelle il ne luy faudroit point changer de reli- 
gion, et n'auroit besoin que de la simple tonsure 
qu'il avoit déjà. Monsieur du Plessis luy remercya, luy 
disant qu'il se fioit en Dieu qui ne le lerroit des- 
pourvu de ce qui luy seroit besoing, car il craingnoit 
que, en l'acceptant, ce ne luy feust ung achoppement 
et une obligation de suivre de là en avant ses con- 
seilz. Or, monsieur de Nantes s'estant retiré en Bre- 
taigne, tous les quinze jours monsieur du Plessis luy 
escrivoit, et luy remarquoit les passages qu'il avoit leus 
songneusement dans les anciens docteurs qu'il luy 
avoit commandé de lire, esquelz il se confirmoit déplus 
en plus en ce qui estoit de principal en la religion. Ce 
mesme temps, monsieur de Menneville, puisné de la 
maison d'Heugueville, estoit à Paris estudiant, et han- 



DE ÏMADAME DE IMORNAY. 23 

tant quelquefois chez monsieur de Longueville, il se 
vantoit, en la présence de madame la marquise de Ro- 
ihelin, sa mère _, qui faisoit profession de nostre reli- 
gion, de convaincre en dispute les plus savantz minis- 
tres. Cela la feit enquérir s'il ne se trouveroit point 
quelque escholier de cette qualité et aâge qui feist pro- 
fession de nostre religion, afiin de les faire entrer en 
conférence. L'on luy nomma monsieur du Plessis 
qu'elle envoya quérir, et luy feit entendre son affec- 
tion ; et comme il entendit que c'estoit pour disputer 
avec le dit sieur, il luy déclara qu'ilz estoient parens, 
mais puisque c'estoit pour la religion, qu'il n'y avoit 
parenté qui l'en détournast, veu mesmes que ce n'es- 
toit que pour conférer amiablement. Elle donc les 
feit assembler chez elle à l'hostel de Rothelin, près 
des Enfans rouges, et s'y trouva avec elle monsieur de 
Longueville, son fils le marquis de Rothelin, monsieur 
le comte de Rochefort, monsieur d'Entragues, et plu- 
sieurs autres; on commença sur le Purgatoire sur le- 
quel les jours précédens le propos s'estoit meu, et après 
quelques argumens de part et d'autre, monsieur le 
conte de Rochefort interrompit la dispute, ne prenant 
plaisir qu'elle tirast plus avant sur ce point. Mais bien 
qu'il falloit voir qui avoit le mieux estudié des deux, 
l'on feit aporter des livres en hébreu, en grec, puis es 
mathématiques, et confessa monsieur de Menneville 
n'y avoir pas estudié si avant que monsieur du Ples- 
sis. Puis l'on leur apporta le Timée de Platon sur 
lequel la nuit sépara la conférence, et depuy mon- 
sieur de Menneville luy porta toujours quelque ému- 
lation. 

L'an 1567, ung peu devant les troubles Saint-De- 



24 MÉMOIRES 

nis', et à cause d'iceux^ il se retira de Paris à Buhy, 
et désiroit lors aller à la guerre ^ et y accompagner 
messieurs de Bourry et de Ouardes^ ses oncles^ qui 
y estoient employés des premiers et meslés bien 
avant; mais madamoyselle de Buliy ne luy voulut 
permettre, se contentant d'y lesser aller monsieur de 
Buhy, son frère aisné, qui portoit la cornette de 
monsieur de Ouardes_, lequel chargea le premier à la 
bataille Saint-Denis, du costé d'Aubervillier, devant 
monsieur de Genlis ; mais comme mons"" de Gen- 
lis se fut retiré à Soissons et monsieur de Ouardes 
en Normandie, qui avoit ramené monsieur de Buhy, 
son nepveu, et vouloit essayer de ramener quelque 
chose pour le party de la religion en son païs, les 
choses ne leur estant succédées, ils cherchoient 
moyen de repasser la Seine pour aller trouver l'ar- 
mée qui estoit devant Chartres; et lors monsieur du 
Plessis, par importunité, obtint congé de mademoy- 
selle sa mère pour aller avec eux ; mais Dieu, qui en 
vouloit faire autre chose, ne permeit qu'il se des- 
bauchast sytost de ses estudes, car presque au sortir 
du logis, en ung village qui est de leurs subjectz, 
qui s'apelle Buschet, il eut une jambe rompue en 
deux endroitz, de la cheute d'un cheval turg qui 
tomba sur luy, dont fut contraint retourner au logis, 
et ne s'en peut ayder de troys mois, pour ce qu'il 
fut transporté en divers lieux, à cause de l'armée 
du Roy qui se vint loger es environs de Buhy. Pen- 
dant ce mal, il passa ses ennuys à faire une déplora- 

1. Cette nouvelle guerre de religion est aiusi appelée à cause de la ba- 
taille de Saint-Denis, où fut tué le connétable de Montmorency qui 
commandait les troupes du roi. La paix fut conclue le 23 mars 1568. 



DE MADAME DE MORNAY. 25 

tion des guerres civiles de France, en vers françoys, 
qu'il donna après la paix à monsieur le cardinal de 
Chastillon, avec quelques sonnetz à la louange des 
Iroys' frères de Colligny. Cest essay de sa jeunesse 
fut perdu quant la bibliothèque du dit Seigneur car- 
dinal fut pillée à Bresle, près Beauvais. La paix se 
feit devant Chartres, laquelle fut, comme l'on sait, 
plus fâcheuse que la guerre mesmes; et durant ce 
petit respit, il feit tant qu'il obtint congé de mada- 
moyselle sa mère pour aller voyager soubs la con- 
duite du susdit Lazare Raminy, et non touteffois sans 
ung extrême danger, pour les esmotions qu'il ren- 
controit par toutes les villes; nommément faillit à 
être assommé, sortant de Paris, par la porte Saint- 
Marceau, puis à Montargis, tant tout estoit plein 
alors de deffiance; puis à Nevers, estant reconnu de 
la religion par les gens de monsieur de Nevers*, le- 
quel estoit lors en la plus forte douleur de la bles- 
sure qu'il avoit receue es guerres précédentes par 
ceux de la religion ; puis eut grant pêne à sortir de 
Lyon, où monsieur de Birague', lors gouverneur de 
Lionnois, ne luy voulut donner passeport, et fut 
contrainct pour en sortir, d'observer l'heure que les 
gardes se changeoient pour couler entre deux, et 
enfin arriva à Genève vers la my aoust 1568, envi- 
ron le temps que monseigneur le Prince partit de 



1 . L'amiral de Coligny, le cardinal de Chàtillon et M. d'Andelot. 

2. Louis de Gonzague, duc de Nevers. 

3- René de Birague, issu d'une famille milanaise qui s'était déclarée 
pour la France du temps de Louis XIL II était de robe et devint garde 
des sceaux ; il faisait partie du petit conseil où se décida le massacre de 
la Saint-Barlhélemy, 



26 MEMOIRES 

Noyers* pour se retirer à la Rochelle. Il séjourna peu 
à Genève à cause de la peste, et passa par la Suisse, 
de là en Allemagne, jusques à Francfort. Il passa 
l'hyver à Heydelberg , chez mons*^ Emanuel Tre- 
melius, l'homme de clirestienté qui avoit connois- 
sance de plus de langues, mais particulièrement très 
excellent en l'hébraïque; et s'estudia fort aussy à la 
langue allemande qu'il apprint plus par artz que 
par uzaige pour éviter la compaignie des Allemands 
qu'il estoit difficile d'avoir sans quelquefois boire 
oultre mesure, et nonobstant y profita de telle sorte 
qu'au bout de six mois n'y avoit livre qu'il ne leust 
et entendist. Aussy commença ses études en droit et 
eust familiarité avec les plus doctes de l'université en 
toutes professions, desquelz touteffois il fréquentoit 
plus les devis que les leçons. 

L'an 69, il se trouva à Francfort, à la foire de 
septembre, on il eut congnoissance* de monsieur Hu- 

1. La reine Catherine de Médicis avait voulu s'emparer du prince de 
Condé par surprise, en dépit de la paix ; il en fut averti et se retira à la 
Rochelle. 

2. Huhert Languet était né en 1518 à Viteaux, près Dijon, dont son père 
était gouverneur. Devenu protestant fort jeune, il passa en Allemagne la 
plus grande partie de sa vie, au service de l'électeur de Saxe ; il fut deux 
fois envoyé par lui en ambassade auprès de Charles IX, d'abord pour 
le féliciter du rétablissement de la paix dans son royaume, ensuite pour 
le complimenter sur son mariage et l'engager à tenir aux protestants les 
promesses faites pour la liberté de conscience. Il se trouvait encore à 
Paris au moment de la Saint-Barthélémy, et se donna tant de soin pour 
protéger ses amis, entre autres M. du Plessis, qu'en dépit de sa qualité 
d'ambassadeur, il eût couru de grands dangers sans l'amitié de Jean de 
Morvilliers, évêque d'Orléans, qui le cacha. Il était fort savant et a écrit 
de nombreux ouvrages, hardis comme pensée et comme style, surtout 
son livre « De la puissance légitime du Prince sur le peuple. » Il était 
intimement lié avec Mélanchthon. Vers la fin de sa vie il s'attacha au 
prince d'Orange et mourut à Anvers en 1581. 



DE MADAME DE ÎVIORNAY. 27 

bert Languet, Bourguignon de nation, homme très 
congneu en nostre temps pour la piété, doctrine et 
vertu, et pour avoir esté employé en ambassades 
grandes et lionoraliles vers la plupart des Princes de 
la chrestienté ; il receut beaucoup de bonnes instruc- 
tions de luy, pour la conduite de ses voyages. Geste 
amityé commencée lors a continué entre eux deux 
jusques à l'heure dernière de feu monsieur Languet, 
lequel à sa fin parloit de luy de telle affection qu'ung 
bon Père peut parler d'ung enfant unique ; et les der- 
niers propos qu'il me tint furent qu'il n'y avoit 
homme au monde qu'il eust tant aymé et duquel il 
eust plus honoré la vertu que de monsieur du Pies- 
sis, et qu'il se sentiroit trop content sy je luy pro- 
mettois de le prier (car il estoit absent) en son nom, 
que le premier escrit qu'il mettroit en lumière, il 
feist mention qu'ilz eussent esté amys, et qu'il le 
tiendroit à honneur. C'est ce qui a incliné monsieur 
du Plessis d'adjouster une petite épistre à la transla- 
tion latine de son livre de la vérité de la religion 
chrestienne, où il fait digne mention du dit s"" Lan- 
guet. Ayant esté à ceste foire de Francfort , il 
partit et print son chemin par les Suisses et Grisons 
pour aller en Italie, oii pour l'adresse qu'il avoit 
du dit s'^ Languet, il connut mons' de Foix, am- 
bassadeur pour le Roy vers la Seigneurie de Venize, 
auquel quelque temps après succéda monsieur du 
Ferrier; les deux l'aymèrent fort, et dure encore 
ceste amytié ; et combien que la guerre fust en 
France pour la religion, et qu'il en feist ouverte 
profession, sy n'estoient ilz tant familiers à Françoys 
aucun que à luy. Son premier séjour fut à Padoue 



28 MÉMOIRES 

où il continua ses estudes de droit, plus en son es- 
tude quez leçons publicques, parce que les docteurs 
d'Italve luy sembloient lire plus tost pour se mons- 
trer que pour monstrer à leurs disciples. Outre ses 
estudes, il ne laissoit de s'exercer à tirer des armes 
et à autres exercices. Aussy continuoit-il ses autres 
estudes, et mesmes pour n'avoir aucune heure vide, 
prenoit grand plaisir les soirs en la congnoissance 
des simples. Or comme depuis la ligue faitte entre le 
Pape, le roy d'Espaigne et les Vénitiens contre le 
Turcq, la Seigneurie de Venize donnât plus d'aucto- 
rité au Pape et à ses ministres que de coutume, 
l'évesque de Padoue, de la maison des Pisani, com- 
mençoit à faire des recherches plus exactes, qui fut 
cause que, se sentant connu pour plusieurs disputes 
et conférences qu'il avoit eues avec plusieurs par 
diverses rencontres, il se retira à Venize où il passa 
six ou sept mois, hantant fort familièrement mon- 
sieur du Ferrier, ambassadeur, qui prenoit plaisir à 
conférer avec luy mêmement de la langue hébraïcque 
et de la religion, etc. Aussy avoit-il pour amy mon- 
sieur de Mézières*, autrement François Perrot Pari- 
sien, personnage de rare piété et doctrine, et qui 
avoit esté employé en plusieurs honorables charges 
pour le service des Roys. Geste amityé dure encorres 
entre eux jusques aujourd'huy. 

A Venize nonobstant ne lessa d'avoir quelques 
petites traverses pour la religion; entre autres, un 

1. C'est ce monsieur Perrot qui a traduit le livre De la vérité de la re- 
ligion chrétienne de M. du Plessis de françoys en italien et pareillement 
le Traicté de VEglize. (Noie tirée du manuscrit de la Bibliothèque de la 
Sorbonne.j 



DE MADAME DE ÎMORNAY. 29 

jour les Seigneurs de l'inquisition qui estoient quatre 
gentilzhommes députés de la Seigneurie pour avoir 
esgard à telles causes, envoyèrent pour luy faire faire 
ung serment sur certains articles; il leur répondit en 
italien que sa religion ne luy permettoit point. Le 
comissaire _, equivoquant sur ce mot de religion, luy 
demanda s'il estoit religieux, veu qu'il estoit sy 
jeune, voulant dire moyne. Il leur respondit qu'il y 
en a voit de plus jeunes que luy, et ainsy print acte 
de sa réponse, et n'en ouït depuis parler. Cependant 
son intention n'estoit point de dissimuler, mais leur 
faire entendre franchement sa profession et leur ren- 
dre raison de sa foy. 

Aussy ung matin de Pasques, étant allé pour quel- 
ques affaires avec le secrétaire de monsieur du Fer- 
rier au Palais, le duc estant en solemnité avec toute 
la Seigneurie au haut de la court souhz la Gallerie, 
près de la petite porte qui va à S* Marc, je luy 
ai plusieurs foys ouï conter que le Sacrement, qu'ils 
appellent, sortit de S' Marc accompagné de plu- 
sieurs personnes de toutes qualités, à la façon d'Italye. 
On le venoit de porter à Séhasti,en Zeni, général de 
l'armée vénitienne qui estoit comme prisonnier au 
Palais pour avoir peu honorablement versé en sa 
charge; le Duc, la Seigneurie et grand nombre de 
noblesse qui estoit là se jetta à genoux ; luy seul de- 
meura debout, la teste couverte, au milieu d'eux 
toUs, plusieurs le regardans et personne touteffois ne 
s'esmouvant contre luy. Plusieurs telles rencontres 
trouva il en Italie, esquelles Dieu luy feit la grâce 
de n'offenser point sa conscience. Aussy luy ay-je 
ouï souvent dire que jamais n'eut plus grand zelle, 



30 MEMOIRES 

et ne l'ut plus eslongné de toute espèce de desbauche 
pour ne scandalizer ses compagnons et amys qui le 
congnoissoient de la religion. Il eust amityé^ estant à 
Padoue, avec mons' Calignon*, lors encor envel- 
lopé es abuz de la papauté, encor qu'il en eut quel- 
que congnoissance. Leur conversation se passoit en 
discours de la religion pour l'y encourager et es- 
claircir, et depuis iceluy a beaucoup travaillé pour 
les Eglizes, noméement pour celles de Dauphiné, 
comme c'est à la vérité ung personnaige doué de 
plusieurs rares et bonnes qualitez*. Il fut prest à 
partir de Venize pour aller en Levant, mais il ne 
passa la côte d'Istrie et Dalmatie, estant survenu la 
guerre de Cypre qui ostoit la liberté aux chrestiens 
de hanter le Levant. 

L'an 71, il partit de Venize pour faire ung tour 
par toute l'Italie, costoyant la mer Adriatique, et re- 
tournât par la coste de Thoscane jusqu'à Gennes, et 
recherchant de lieu en lieu le dedans des terres affin 
que rien ne luy eschappast à voir en tout le païs. 
Pour s'en mieux esclaircir, il avoit recherché et leu, 
tandis qu'il estoit de séjour, les plus notables His- 
toires tant generalles que particulières de l'Italie et 
de tous les Estatz, Principautés et Républiques d'i- 
celle, remarquant non seulement, comme la plus part, 
les antiquités des lieux, mais surtout les mutations y 
survenues, les fondations, naissances, progrès, ac- 



1. Soffrey de Calignon, né en 1530 et devenu protestant, fut chance- 
lier de la maison de Navarre, et travailla avec M. de Thou à l'édit de 
Nantes. 

2. « M. du Plessis fut prest.... » (Manuscrit de la Bibliothèque im- 
périale et édition de M. Auguis.) 



DE MADAME DE MORNAY. 31 

croissemens et causes d'icelles, pareillement les lieux 
où s'estoient données les batailles, et par où avoient 
esté assaillies des places, dont il avoit fait un recueil 
fort ample en italien qui est à Colongne entre les 
mains de Jehan Metellus, Bourguignon de la Franche 
Conté, avec plusieurs autres siens papiers lesquelz je 
n'av encorres peu retirer. Et alloit conférant ses me- 
movres en faisant veue des lieuv pour former son 
jugement et proffiter d'aultant mieux. Geste mesme 
méthode suivit il en tous ses voyages d'Allemaigne, 
Hongrie, Païs Bas, Angleterre, etc., dont luy et moy 
taschons à retirer les memoyres espars en diverses 
mains, pour en soulager nos enfans. Ce voyaige 
mesmes, il fut à Ferrare qui trembloit encor, et s'y 
arresta quelques jours pour s'enquérir et observer les 
circonstances du tremblement qui dura sept ou huit 
moys et le plus mémorable qui fut onq. De là pom^- 
suivit jusqu'à Rome, et fut presques logé avec Corde- 
liers qui alloient à leur synode général à Rome. Ce 
ne feut sans entrer souvent en dangereux devis des 
affaires de France qui ne faisoit que sortir des trou- 
bles et guerres pour la religion * ; ce qui luy avint sy 
avant à Ancône, ville de la Marque^, subjette au 
Pape, avec ung abbé qui s'en alloit à Laurette, qu'il 
fut contraint de se soubstraire secrettement de sa 
compaignie pour éviter l'idolâtrie, prenant le vieux 
chemin de la poste qu'on ne fréquentoit plus à cause 
que c'estoit comme mig crime de ne saluer Lorète en 



1. Par la paix de Saint-Germain, signée le 8 août 1570, après la ba- 
taille de Jamac en 1569, où avait été tué le prince de Condé. 

2. La 3Iarche. 



32 MEMOIRES 

passant. A Spoleto, fut en danger par ce que, sur la 
fin d'ung tremblement de terre qui avoit duré deux 
mois, fut mis sur les rangz une Nostre Dame, fon- 
dée à imitation de celle de Laurete, es fauxbourgs 
de Spoleto, qu'on disoit faire miracles et avoir pleuré, 
et par ses pleurs sauvé la ville du tremblement; et 
accouroient à ceste idolâtrye les villes circonvoisines 
en bataillons soubs bannières de toutes partz, et mar- 
choient soubs crucifix comme soubs enseignes, non 
sans danger de ceux qui ne les saluoient, comme 
souvent luy en cuyda mésavenir sur les chemins. 
Dieu l'en sauva à temps, parce que, comme il pas- 
soit par Spoleto, se publioit ung édit du Pape Pie 
cinquiesme, lequel, pour certaines impostures des- 
couvertes, défendoit d'y aller en pèlerinage tant que 
ses miracles fussent deuement prouvés et approuvés 
par luy, sur pêne d'excommunication. Ce néantmoins, 
comme il passa devant l'oratoire, aucuns vindrent 
prendre son estrier pour le faire descendre, mais 
comme il refuza, ilz n'ozèrent contester à cause du 
dit édit. Le bruit de ceste idolâtrye avoit esté es- 
pandu par toute l'Italye, et disoit on merveilles de 
ceste idolle. Mais comme il entendoit qu'elle avoit 
guairy ung aveugle ou boyteux en certain village, il 
y alloit, et lors on luy disoit que c'estoit en ung 
autre, où il en trouvoit tout aussy peu, et sur les 
chemins les interrogeant tous, n'en trouva jamais 
ung seul qui s'en louast. Ce que depuis il testifia à 
monsieur de Savoye, estant à sa court, qui en estoit 
esmeu et auquel on en avoit conté merveilles. Ar- 
rivé que fut monsieur du Plessis à Rome, et logé à 
l'hostellerie de la Truye, soit qu'il eust esté che- 



DE MADAJME DE MORNAY. 33 

valë' de Venize ou Padoue où il avoit séjourné, soit 
qu'il eust esté deseouvert par les chemins par divers 
propos avec ses Cordeliers, dès la seconde nuit le 
Barigel ou capitaine du Guet vint en son logis, l'in- 
terrogua de son nom, pais, affaires, d'où il venoit, 
où il alloit, etc. Il respondit de tout à la vérité; seu- 
lement il s'appella Pliilippes de Mornay selon son 
vray nom, au lieu qu'il estoit plus congneu par le 
nom du Plessis. Ses gens couchoient en une garde- 
robe, et affin qu'ilz ne se coupassent et qu'ils se 
conformassent à ses responces, il respondit à haute 
voix, ce qu'ilz remarquèrent et s'y conformèrent, 
lorsqu'il les fut interroguer. Ainsi le Barigel s'en 
alla; mais deux heures après revint et recommencea 
ses interrogatoires, dont il luy redoubla l'alarme. 
Alors il fut sur le point de se jetter par la fenestre 
pour essayer à se sauver; mais enfin il se résolut de 
respondre avec assurance, comme grâces à Dieu 
bien luy en prit ; et se partirent d'auprès de luy pour 
la deuxième fois; le matin s'en alla sans bruit à Ti- 
voli et s'esgara quelques jours, et depuis revint à 
Rome, achever de voir ce qu'il n'avoit peu pour la 
haste du premier voyage. A Milan et Crémone, villes 
du Roi d'Hespaigne, courut presques semblable péril, 
où estant sondé par quelques Hespagnols importuns, 
ung d'eux luy dit que tous les Françoys estoient Lu- 
thériens, il respondit que c'estoit comme qui diroit 
que tous les Hespagnolz fussent Marans ^; de là s'our- 
dit question, l'aultre maintenant les Luthériens pires 
que les Juifs, et parce qu'au sortir de table l'Hespa- 

1 . Dénoncé. — 2. Maures. 

I — 3 



34 MÉMOIRES 

gnol alla trouver ung inquisiteur de Crémone, grand 
persécuteur, l'ayant descouvert par ung instinct de 
Dieu, il s'en alla à Plaisance et s'absenta prompte- 
ment. Il fut aussy en la court de monsieur de Sa- 
voye*, où il fut agréable à madame la duchesse et à 
plusieurs personnes d'honneur, sans touteffois se 
manifester beaucoup; et puis ayant fait ce tour, s'en 
revint à Venize. En tout ce voyage, il alloit saluer 
les gens doctes de ville en ville en toutes facultés et 
professions, et y avoit adresse; mais surtout essayoit 
de reconnoître ceux qui se sentoient aucunement de 
la vérité et se confortoit avec eux. 

De Venize prit son chemin par Trente, Ysbruck, 
Lintz, et arriva à Vienne oii furent faittes les nopces 
de l'archiduc Charles avec la fille de Bavière sa 
nièpce; de là avec lettres et passeportz nécessaires 
alla visiter la Hongrie, où il feut très bien receu de 
tous les gouverneurs, et suivoit tousjours la sus- 
ditte procédure pour recongnoistre les personnes et 
lieux notables. Puis continua par la Moravie, Boeme, 
Misne, Turinge, Hesse, Franconie, etc., tant qu'il re- 
vint à la foire de Francfort en septembre, l'an 71 , où 
il se résolut d'aller passer son hjrver à Coulongne. 
En cest hyver, il eut grand accointance avec Petrus 
Ximenès, grand théologien hespagnol*, homme mo- 
deste et sincère plus en son intention qu'en sa reli- 
gion, et s'accordoient nonobstant en beaucoup de 
points particuliers de la doctrine; mais il se retiroit 
tousjours comme en ung retranchement sur le point 

1. Emmanuel Philibert de Savoie avait épousé Marguerite de France, 
sœur de Henri II. 

2. Pierre Ximenès, né à Middlebourg en 151^, de parents portugais. 



DE MADAME DE MORNAY. 35 

de l'Eglize visible_, de laquelle il ne pensoit estre li- 
cite de se départir, pour quelque abus que ce fust; 
cela donna occasion à monsieur du Plessis de le 
prier de luy donner ses principaux fondemens par 
escrit_, lesquelz il réfuta par ung petit escrit latin qui 
fut appelé par ceux de Coulongne, Scriptum Tridua- 
nurn, et coula es mains de plusieurs^, et touteffois ne 
fut imprimé. Le dit Ximenès demanda temps pour y 
respondre, ce qu'il n'a fait depuis, encorres qu'il en 
ayt esté fort solicité par ses amys. Là aussy il cong- 
nut Charles de Boisot, depuis Guouverneur de Zee- 
lande, et son fi^ère, depuis Amiral du dit pais où ils 
ont esté tenus en bonne et notable réputation. Aussy 
les sieurs de Rliumen, de Mansard, d'Ohaim, etc., y 
réfugiés pour les persécutions et feus allumés contre 
ceux de la Religion es Païs Bas; il congnut aussy ung 
docte homme, Bourguignon de la Conté, nommé 
Metellus, chassé, non pour la religion dont il ne fait 
profession, mais pour la haine du cardinal de Gran- 
velle. La hantise de ses gens luy donna entrée aux 
affaires des Païs-Bas, qui peu après commencèrent à 
s'esmouvoir par la prise de la Briele, Flexingue, Cam- 
fer, et smlout par la perfidie commise par les Hes- 
pagnolz à Rotterdam *, sur laquelle monsieur du 
Plessis fit deux remontrances l'une après l'aultre, qui 
furent semées es deux lansues Flamande et Francovse 
partons les Pays bas; l'une pour les induyre à refuser 
guarnison, etc.; l'aultre, après leur refus, pour leur 
monstrer combien peu ilz se pouvoient fier aux Hes- 



1. Il s'agit ici des massacres commis en 1671 par les Espagnols à Rot- 
terdam qui s'était rendu. 



36 ' MÉIMOIRES 

pagnolz, veu leur perfidie; lesquelles ne furent sans 
fruit; elles furent envoyées à monsieur le prince d'O- 
range lors à Dillemboarg, lequel toutefFois il ne vit 
pas de huit ans après ; et dès lors de tout ce qui se 
négotioit pour les ditz pays, on se fioit tout en luy. 
Il passa cest hyver en la lecture du droit Canon et 
des anciens docteurs, en diverses conférences pour 
la Religion, et en divers discours par escrit, qui pour 
la pluspart sont entre les mains du dit Metel, dont 
je n'ay peu les retirer. Il avoit remarqué toutes les 
fausses allégations du dit Canon, ce qui se perdit à 
la St Barthélémy, à Paris. Aussy avoit fait ung co- 
mentaires sur les loix Saliques et Ripuaires qui se 
pourroit encorres recouvrer es mains de Métellus, 
auquel il expliquoit tous les motz estranges ou plus 
tost non Latins qui s'y trouvent. Au printemps de 
l'an 72, il s'achemina aux Païs Bas, où il rechercha 
fort curieusement Testât du pais, trouvant moyen 
d'entrer es châteaux et guarnisons, etc., parce qu'il 
sembloit que le Roy Charles se voulust embarquer 
en la guerre* contre le Roy d'Hespagne. De là passa 
(non sans grand danger), jusques en Angleterre au 
temps que Montz fut pris, duquel la prise avoit es- 
meu tout le pais, où peu après arrivèrent feu mon- 
sieur de Montmorency et monsieur de Foix pour ju- 
rer la ligue entre le feu Roy Charles et la Royne 
d'Angleterre. Il avoit fait ung poëme pour la ditte 

1. Celait le moment du retour de faveur de Coligny auprès du roi 
Charles IX, retour qui effraya si fort la reine mère et le duc d'Anjou 
qu'ils résolurent de se défaire de l'amiral, ce qu'ils tentèrent peu après 
sans succès. Cet échec les décida à la Saint-Barthélémy, afin de se débar- 
rasser à tout prix d'une influence redoutable auprès du roi. 



DE MADAME DE MORNAY. 37 

Royne dont quelques 60 vers furent perdus', [les- 
quelz il n'a depuis jamais peu refaire, et furent per- 
dus] parce qu'il les avoit déchirés en pièces et cachés 
en divers endroit/, d'aultant qu'ils estoient dange- 
reux et que les persécutions et recherches estoient 
grandes soubs le duc d'Albe. Il pouvoit estre de huit 
cents vers, et l'incitoit à la ruyne de l'antechrist et 
rétablissement de la vraye Eglize, etc. En Angleterre 
on luv voulut bailler une charge d'aller de la part du 
Roy visiter la Royne d'Escosse', ce qu'il refusa, crain- 
gnant qu'on ne le feist porteur de lettres préjudicia- 
bles à l'estat d'Angleterre et partant de la religion. 
Ainsy arriva vers la fin de Juillet en France, et ayant 
peu de jours séjourné à Buhy avec madamoy selle sa 
mère, alla trouver feu monsieur l'Amiral à Paris, au- 
quel il bailla l'estat de ce qu'il avoit observé es Pais 
Bas, qui fut communiqué au feu roy Charles; puis 
présenta une remontrance (depuis imprimée, mais 
incorrecte, au recueil des Mémoyres de la France), 
de la justice, utilité et facilité de ceste guerre là con- 
tre le Roy d'Hespagne; et sur ce, luy fut proposé par 
feu monsieur l'Amiral d'aller trouver le prince d'O- 
range qui lors s'acheminoit avec son armée, et de 
l'asseurer du secours du Roy, ce qui fut tost après 
changé sur la deffaicte de monsieur de Genlis allant 
à Montz. Monsieur du Plessis estoit rézolu de passer 
vers le Prince d'Orange, nonobstant les dangers, et 
se vouloit desguiser en paysant; et comme monsieur 

1. Ce passage manque dans le manuscrit de la Bibliothèque impériale 
et dans l'édition de M. Auguis. 

2. Le manuscrit de la Bibliothèque impériale et l'édition de M. Au- 
guis portent «. la Royne d'Escosse prisonnière, » 



38 MÉMOIRES 

l'Amiral luy en parla (par avis de monsieur Languet 
qui l'assura de sa suffisance, nonobstant son aâge, 
qui pouvoit estre de vingt-troys ans , ) il luy dit qu'il 
estoit tout prest, non pour avencement qu'il en at- 
tendist_, veu le hazard évident, miais parce qu'il 
s'assuroit que monsieur l'Amiral ne le voudroit pas 
employer en chose dont il ne vist ung apparent aven- 
cement de la gloire de Dieu, lequel le sauroit bien 
conduyre quand il s'employroit à son service. Le 
massacre, 24^ d'aoust, jour S* Barthélémy, rompit et 
ce desseing et plusieurs autres. Il y avoit troys seb- 
maines ou environ qu'il estoit de retour en France 
quand il fut fait, et luy ay souvent ouy dire qu'il se 
deffîoit tousjours d'une mauvaise yssue; mesmes, le 
jour des nopces du Roy de Navarre, il ne sortit guères, 
sy peu il prenoit de plaisir. Quelques avertissemens 
aussy s'en adressèrent à luy qu'il déclara mais sans 
fruict. Le vendredy précédent S* Barthélémy, il es- 
toit prest à s'en aller à Buhy avec madamoyselle sa 
mère (qui estoit venue à Paris), et avoit pris congé 
de feu monsieur l'Amiral pour troys jours. Avint 
qu'estant chez monsieur de Foix auquel il alloit dire 
à Dieu, ung sien serviteur alleman nommé Eberard 
Blanclz, luy vint dire que monsieur l'Amiral venoit 
d'estre blessé. Il y court, le rencontre et l'accom- 
pagne en son logis, et de ceste heure se redoubla en 
luy le soubcon du mal prochain, nonobstant lequel 
se résolut de laisser la botte et attendre l'yssue, telle 
que Dieu ordonnoit, quelques commandemens et 
prières que luy feist madamoyselle de Buhy, sa mère; 
combien que luy mesmes feust cause, en luy disant 
le danger qu'il prévoyoit debvoir avenir, de la faire 



DE MADAME DE MORNAY. 39 

partir promptement de Paris le sabmedy^ veille de 
ce mauvais jour^ sur les quattre heures du soir, dont 
elle alla coucher à PonthoizC;, moitié chemin de sa 
maison. Il luy sembloit ne pouvoir honnestement 
s'exempter du péril^ pendant que ces Princes*, mon- 
sieur l'Amiral et tant de Seigneurs de qualité y es- 
toient. Le sabmedy au soir, monsieur du Plessis re- 
vint fort tard de chez monsieur l'Amiral,, et fut 
averty que les armes se remuoient chez quelques 
bourgeois. Il estoit logé en la rue S' Jacques, au 
Compas d'Or, et s'estoit fait marquer le sabmedy, 
lendemain de la blessure de mons"" l'Amiral, ung 
logis en la rue de Bestizy, proche du dit s"" Amiral, 
pour y pouvoir aller plus commodément à toutes 
heures. Dieu voulut que ce logis ne pouvoit estre 
prest jusques au lundy. Le dimanche matin, à cinq 
heures, le susdit Alleman qu'il avoit envoyé vers le 
logis de feu mons*" l'Amiral, revenant tout estonné, 
l'avertit du fracaz qui se faisait. Il se lève prompte- 
ment et s'habille pour y aller, mais diverses rencon- 
tres le retinrent au logis. Son hôte s'appelloit Poret, 
qui vit encor. Catholique Romain, mais homme de 
conscience. Là on le vint cercher, et à pêne eut-il 
loisir de brusler ses papiers. Il se jetta entre deux 
toists, et n'en sortit qu'il ne sentist partir les recher- 
cheurs. Le reste du jour se passa en quelque pa- 
tience, et pendant iceluy il envoya chez monsieur 
de Foix, de l'amityé duquel il s'assuroit, pour estre 
aydé de luy à sortir du danger. Mais il s'estoit jà 
retiré au Louvre, ne se sentant pas luy mesmes assez 

1 . Le roi de Navarre et le prince de Condé. 



40 MÉMOIRES 

assuré chez luy. Le lundy matin^ la furie recommen- 
ceant, son hoste le vint prier de se retirer, disant 
qu'il ne le pourroit sauver et cependant qu'il seroit 
cause de sa ruyne, qu'il n'eust pas plaint sy elle 
l'eust peu guarantir; déjà les meurtriers estoient chez 
le plus proche voisin nommé Odet Petit, libraire, 
qu'ilz tuèrent et jettèrent mort par les fenestres. Il 
prend donc ung habillement noir fort simple et son 
espée, et sort tandis qu'ilz estoient occuppés au sac 
de la maison voisine, et de là passe jusques à la rue 
S* Martin, et entre en une petite ruelle dicte de 
Trousse vache, chés ung huissier nommé Girard qui 
faisoit les affaires de leur maison. Le chemin étoit 
long et ne passa sans plusieurs mauvaises rencontres. 
Il trouva l'huissier à sa porte qui fit bonne conte- 
nance et assez à propos, car le capitaine du guet 
passoit à cest instant, et luy promit le dit huissier de 
le mettre le lendemain dehors. Il se met à escrire 
come ses autres clercs; le mal fut que ses gens, que 
touteffois il n'avoit avertis du lieu de sa retraicte, s'en 
doubtèrent et l'y vinrent trouver l'ung après l'aultre, 
et furent remarqués entrer là dedans , qui fut cause 
que le capitaine du quartier manda la nuict l'huys- 
sier et luy commanda de mettre en ses mains celuy 
qu'il avoit chez luy. L'huyssier s'en estonna et, de 
grand matin, le vient prier d'en sortir, dont il se ré- 
solut, quelque danger qu'il vist, qui fut le mardy 
matin, laissant là le s'" Raminy qui avoit esté son 
précepteur, lequel fit doubte de sortir avec luy pour 
n'estre en danger l'ung poiu^ l'autre. Comme il des- 
cendoit tout seul, (car l'huyssier ne vouloit plus 
ouïr parler de le tirer en sa compaignie hors de la 



DE M4DA1\IE DE MORNAY. 41 

ville,) ung sien clerc se vint offrir à luy fort volon- 
tairement, disant avoir moyen de le faire sortir par 
la porte S' Martin, parce qu'il y estoit connu pour y 
avoir esté de garde ordinaire autrefois; il en fut bien 
ayse, et, comme il fut à bas, s'aperçut qu'il n'avoit que 
des pantoufles, et le pria prendre des souliers, ne luy 
semblant propre pour faire un voyage ; mais il n'en 
fit cas, et aussy ne l'en voulut il importuner. I.e 
malheur voulut que la porte S' Martin n'ouvroit point 
ce matin là, dont furent contrainctz d'aller à la porte 
S' Denis, où le dit clerc n'avoit point de congnois- 
sance; et après divers interrogatoires on les laissa 
aller, ayant respondu en somme qu'il estoit de 
Rouen, clerc d'ung procureur, et qu'il s'en alloit 
voir ses parens pendant les vacations. Mais quel- 
qu'un, s'estant advisé des pantoufles du clerc, jugea 
que ce n'estoit pas pour aller loing, et que c'estoit 
un catholique Romain qui donnoit voie à ung 
huguenot. Ainsi laschèrent quatre harquebusiers 
après eux qui les arrestèrent près de la Villette entre 
Paris et S' Denis. Soudain accoururent chartiers, 
carreyeurs et plastriers du fauxbourg et des plas- 
trières et carrières prochaines en grant furie. Dieu 
le sauva de leurs coups et de ce premier abord; 
mais comme il pense les adoucir de paroles, ilz le 
traînent vers la rivière. Le clerc commencea à s'es- 
tonner, et jureoit de fois à autre que monsieur du 
Plessis n'estoit point huguenot ( en ces mesmes 
motz) ; quelquefois l'appeloit monsieur de Buhy , ne 
se souvenant plus qu'il s'estoit dit clerc d'un procu- 
reur, comme ilz avoient arresté ensemble, et leur 
maison estoit prou connue es environs de Paris, 



42 MÉMOIRES 

Dieu leur bouscha les oreilles et n'y prirent point 
garde; il connut assez particulièrement qu'ilz ne le 
connoissoient point et leur dit qu'il s'assuroit qu'ilz 
seroient tous trop marris de tuer ung homme pour 
ung autre_, qu'il leur donneroit bonne congnoissance 
dans Paris, qu'ilz le menassent en quelque maison 
du fauxgbourg, l'y lessant telle garde qu'ilz voul- 
droient_, et cependant envoyassent aucuns d'eux aux 
lieux qu'il nommeroit. Enfin quelques ungz moins 
forcenés furent de cest avis. Ils le menèrent en ung 
cabaret du dit fauxbourg où il feit porter à déjeus- 
ner. Les plus gracieuses paroles, c'estoient menaces 
de le noyer. Il fust sur le point de se jetter par une 
fenestre; mais, tout considéré, se résolut de sortir 
de leur main par assurance, et leur offrit connois- 
sance chez messieurs de Rambouillet, mesmes chez 
mons*" le cardinal leur frère , pour les esblouyr et 
scachant bien que gens de ceste qualité n'avoient 
pas accès à sy lionnestes gens, comme de fait ils 
n'acceptèrent point ses offres. Cependant, ils l'exa- 
minèrent diversement; le chariot de Rouen passant, 
le firent arrester pour savoir s'il seroit congneu de 
quelques ungz de ceux qui y estoient, d'aultant qu'il 
leur avoit dit qu'il estoit de Rouen, et n'ayant esté 
congneu d'iceux le concluoient menteur, et conti- 
nuoyent à le vouloir noyer. Par ce aussy qu'il se 
disoit clerc, (comme les idiotz appellent les doctes 
en leur vulgaire), firent apporter ung Bréviaire pour 
voir s'il entendoit Latin, et voyans qu'ooy, disoient 
que c'estoient assés pour infecter toute la ville de 
Rouen et qu'il s'en falloit deffaire. Pour éviter toutes 
ces importunités, il leur dit qu'il ne respondroit plus 



DE MADAME DE MORIVAY. 43 

à chose qu'ilz demendassent , que s'il n'eust rien 
sceu, ilz eussent mal pensé de luy, et maintenant, le 
trouvant scavoir quelque chose, qu'ilz en faisoient 
pis, qu'il voyoit bien qu'ilz n'estoient gens de rai- 
son, et qu'ils fissent ce que bon leur sembleroit. 
Mais durant ce temps, ilz avoient envoyé deux 
des leurs vers l'huyssier susmentionné auquel mon- 
sieur du Plessis leur avoit donné adresse pour trou- 
ver tesmoignage, et luy avoit escrit en ces motz : 
« Monsieur, je suis retenu par ceux de la porte et 
du fauxbourg S' Denis qui ne veulent croire que 
je soye Philippes Mornay, vostre clerc, auquel 
vous ayés donné congé d'aller voir ses parens à 
Rouen pendant ces vacations; je vous prie de le 
leur certifier afin qu'ilz me laissent passer mon che- 
min, etc. Ilz le trouvèrent qui alloit au Palais, 
homme d'assez bonne apparence et bien vestu. Il 
les rabroua iing peu, puis testifia sur le dos de la 
lettre qu'il n'estoit rebelle, ny séditieux, (il n'oza 
dire Huguenot,) ce qu'il signa de sa main. Mais un 
petit guarson de la maison faillit à guaster tout, leur 
disant qu'il n'y estoit que du lundy. Au milieu de 
tant de difficultez, nous debvons congnoistre come 
la divine bonté et providence de Dieu veille sur 
nous et pour nous contre tout espoir humain; le 
billet leur estant rapporté, il fut trouvé par ces bar- 
bares fort authentique, et soudain luy changèrent 
de visage et de propos, et le reconduyrent jusques 
au lieu où ils l'avoient pris. Ainsy il se sépara 
d'eux seur les neuf heures du matin, et prit son 
chemin par S' Denis, à L'isle Adam, et delà à Chan- 
tilly, à pied, où il trouva monsieur de Montmo- 



U MEMOIRES 

rency \ mais irrésolu et froid au possible, et non 
sans subject. Il l'avoit retenu un jour, espérant que 
le Roy n'advoueroit le meurtre de mons"^ l'Amiral et 
rézolu en ce cas d'en poursuivre la vengeance. Mais 
sur la nouvelle qu'il eut du contraire, il se résolut 
de ployer du tout soubz la volonté du Roy. Pour- 
tant, il prend son chemin droit à Buliy, leur maison 
paternelle, sur ung petit cheval que mon dit Sei- 
gneur de Montmorency lui presta, et alla coucher à 
Yury le Temple où il arriva fort harassé et trempé. 
C'estoit le jeudy après le jour S' Barthélémy, que le 
temps vers le soir fut fort estrange, (et durant le- 
quel plusieurs s'eschapèrent de Paris). L'heure du 
soupper, aucuns qui estoient logez au mesme logis 
entrent en sa chambre, et disoient en blasphémant 
qu'il y avoit ung huguenot près d'eux qui devoit 
avoir belle peur, et l'entendoient de luy par soupçon ; 
mais ne leur tenant aucun propos, ou le détournant 
ailleurs, comme s'il n'y eut pris garde, cela se passa 
légèrement et se retirèrent de sa chambre. Le len- 
demain partit pour Buhy, et en chemin échappa à la 
rencontre du Borgne de Montafié et de sa troupe qui 
avoit couru tout le Vexin Françoys et mesmes en- 
mené prisonniers quelques gentilshommes voisins. Et 
ce par la rencontre que Dieu luy envoya d'une 
vieille damoyselle nommée Dessaux, qui avoit servy 
madamoyselle de Buhy, sa mère, qu'ung paysant de 
Buhy conduisoit, lequel il reconnut et le paysant 
luy. Il luy dit qu'il se donnast garde, et que non 



1. Le maréchal de Montmorency, fils aîné du Connétable et de Made- 
leine de Savoie de Tende. 



DE MADAME DE iAIORNAY. 4b 

loing de là (c'estoit près de Montjavou, à une lieue 
de Buhy), ils avoieiit esté arrestës par ceste trouppe. 
A Buhy, il trouva toute la famille dissippée et mada- 
movselle sa mère dehors^ retirée en la maison du 
s' du Lu, gentilhomme son a oisin, de petits moiens, 
dont il eut nouvelles à Buchet, petit hameau proche 
de Buhy, par ung nommé Saturny, vieux serviteur 
de la maison. Il la fut voir^, se consolèrent ensemble, 
et luy déclara son intention de sortir du Royaume, 
et après l'avoir conduicte chez monsieur de Viller- 
ceaux, où elle se retu-a. Peu de jours*, le Baron de 
Montenay, leur allié, gendre du dit sieur de Viller- 
ceaux, luy fit offre de luy faire avoir ung passeport 
de monsieur de Guyse, pour aller où il voudroit. Il 
le refusa, luy respondant qu'il ne vouloit devoir sa 
vie à personnes pour lesquelles il feroit trop de con- 
science pour s'employer, que Dieu lui ouvriroit les 
passages pour sortir de France, puisqu'il les luy avoit 
ouvertz pour sortir du massacre. Troys jours après, 
passa en Angleterre, s'embarquant en ung fauxbourg 
de Dieppe nommé le Polet, par le moyen de mon- 
sieur d'x4uberville, son beau frère, qui y employa le 
capitaine Montuit, auquel il s'en sentoit fort obligé. 
La tempeste fut sy grande que les mariniers parloient 
de relascher à Calais, qui leur eust esté alors plus 
mal à propos que d'aller au Pérou; mais Dieu l'ap- 
paisa et les conduit au port de la Rie, où il fut bien 
receu des Anglois; et sa consolation en ce bateau, 
c'estoit d'ouyr les cris de plusieurs femmes et en- 



1. Le manuscrit de la Bibliothèque impériale et l'édition de M. Au- 
guis portent « peu de jours après. ii 



46 IVIEMOIRES 

fans qui fuyoient le mesme naufrage au travers des 
ondes. Ce fut le 9^ jour après le massacre. J'adjou- 
teray qu'il m'a souvent dit qu'à ce propre moment 
qu'il entendit qu'on massacroit, ayant levé son es- 
prit à Dieu, il conceut une certaine assurance d'en 
sortir, et d'en voir ung jour la justice, et desjà qui 
l'aura bien observée en aura veu beaucoup. Au con- 
traire, le s'" Raminy ne peut se promettre que mort, 
comme de fait, il fut meurtry le mercredy, 2V d'aoust, 
pensant sortir par la porte S* Honoré pour le suivre. 
Ce mesme temps, j'estois à Paris, il y avoit deux 
ans, empesclîée avec feu madamoyselle de la Borde, 
ma mère, mes frères, ma sœur de Vaucelas, à faire 
partaige de la succession de feu mons"" de la Borde, 
mon père, qui estoit mort le 15^ d'aoust 1570, au 
mesme temps que la paix * fut faiste des derniers 
troubles qui précédèrent le massacre. Feu mon père 
en son jeune aâge avoit estudié, et depuis voyagé en 
Italie et Allemaigne. Je luy ay oûy dire qu'à Stras- 
bourg il avoit ouy quelques presches, et veu dispu- 
ter maitre Martin Luther et quelques autres docteurs. 
Là il avoit apris les abus de l'Eglize Romaine, mais 
non esté instruit en la vraye Religion. Il revint à 
Paris, trouver Dame Magdeleine Desfeugeraiz sa 
mère, et depuis ne pensa plus de s'instruyre en la 
religion, mais seulement luy fut parlé de se marier 
et avoir quelques ^ estatz. Peu de temps après, il fut 
marié à Dame Magdelaine Chevalier, ma mère, de 
laquelle il eut plusieurs enfans, et eut estât de Prési- 



1. La paix de Saint-Germain, dite la paix boiteuse. 

2. Quelque place. 



DE MADAME DE MORNAY. 47 

dent en la chambre des comptes de Paris, qu'il exerça 
avec beaucoup d'intégrité, fort aymé des contables 
qui avoient affaire à luy, hayssant les présans et re- 
fusant des parties jusqu'à du fruit et confitures. 

Ung peu devant les premiers troubles, feu mon- 
seigneur le Prince de Condé et madame la Princesse 
sa femme prièrent mon père de leur donner logis 
pour estre plus près du Louvre. Il estoit logé à la 
Chasse, rue des Bourdonnetz ; monseigneur le Prince 
estant là dedans y fit faire des presches, ce qui fut 
fort remarqué, tost après que les premiers troubles 
survinrent en France. Car ayant iceluy esté malade, 
et estant allé prendre l'air à Arcueil où il avoit quel- 
que maison, il y fut environné de troys ou quatre 
mil hommes qui estoient sortis de Paris pour le pren- 
dre, Quoy voyant, fit deffoncer quelques pièces de 
vin pour donner aux soldats, et demanda à parler à 
ceux qui y commandoient. Le sieur Marcel, lors Pré- 
vost des Marchands de Paris, y estoit qui professoit 
touteffois qu'il n'avoit pris ceste charge que pour 
luy sauver la vie, et le capitaine ausquels il bailla ce 
qu'il avoit de meilleur comme vaisselle d'argent et 
bagues pour les sauver du pillage de ceste commune 
qui estoit avec eux, qui s'étoit déjà saisie de la plus- 
part de ses serviteurs, les appellant prédicans et hu- 
guenots, gens touteffois qui alloient tous les jours à 
la messe et n'avoient la pluspart aucune congnois- 
sance de la vérité. Feu mon père pensant monter à 
cheval fut démonté, mené à pied, tantost luy pré- 
sentoit on un pistolet à la gorge et tantost une da- 
gue, et ainsy arriva au Fauxbourg S* Marceau où il 
demeura prisonnier. Mons"" le Mareschal de Brissac, 



48 MEMOIRES 

lors gouverneur de Paris, et qui aymoit fort mon père, 
l'en fit promptement délivrer, mais ce fut en faisant 
a])juration de la vérité, ce qui ne fut malaisé à luy 
faire faire parce qu'il n'avoit pas encores pensé à 
quitter la messe. Touteffois voyant qu'il ne pouvoit 
demeurer seurement à Paris, se délibéra de se reti- 
rer en sa maison de la Borde, où il passa tous les 
troubles. Mons'" de Guise voulut faire surprendre sa 
maison et luy dedans, le traversa fort en ses biens. 
La cause de ceste hayne particulière, tant de mons'' de 
Guise que du peuple de Paris, estoit des presches 
faitz en sa maison de Paris, et que, la première fois 
. que monseigneur le Prince avoit feit la cène, auroit 
esté aux champs en sa maison de la Borde, où l'a- 
près-dinée mons*^ de Guise traversant les bois pour 
aller à Fontainebleau, monseigneur le Prince et luy 
se cuidèrent battre. Plus, que feu mon père avoit 
preste et fait prester par ses responces somme nota- 
ble de deniers à monseigneur le Prince lequel ilz pré- 
tendoient estre sy nécessiteux que, s'il n'eust esté 
aidé de ses serviteurs, il n'eust eu moyen de se déffen- 
dre aux guerres qu'on lui commençoit, et l'eusl on 
plus aysément ruyné comme ilz prétendoient. 

Feu monsieur de la Borde, mon père, se voyant 
affligé pour la religion de laquelle touteffois il ne fai- 
soit profession, recongneut la bonté de Dieu qui se 
servoit de ce moyen-là, et print peine de s'instruire, 
conférant avec les ministres, mons"" Gaudet et mons"" 
de Miremont qui se tenoient chez madame la mar- 
quise de Rothelin, à Blandy, à une lieue près de sa 
maison. Estant instruit, il fit profession publique de 
la vraye religion, et Dieu luy a faict la grâce d'y per- 



DE aiADA:ME DE MORNVY. 49 

sévércr jusques au dernier soupir de sa vie. La paix 
estant faiete, le premier voyage qu'il fit à Paris, il 
alla en la compaignie où on luy avoit fait abjurer, et 
ne scavoit on point encor lors qu'il fist profession de 
la Religion. 11 leur demanda le livre où ilz luv avoient 
fait signer son abjuration; ayant le livre, il leur dé- 
clara ouvertement et publicquement le regret qu'il 
avoit d'avoir esté sy traistre à Dieu que pour sauver 
sa vie et sy négligent que, par ne s'estre bien enquis 
de son salut il avoit abjuré ce peu qu'il savoit de 
la vérité; et parlant ainsy à eux, il biflli son semg, 
disant que, pour le moins, ceux qui scauroient sa 
faute scauroient aussy par mesme moyen le regret 
qu'il en avoit eu. Les années de soixante neuf et 
septente, il fut quasy tousjours malade et ne bougea 
de sa maison, où il eust tous ses biens saisis, ses 
meubles inventoriés et garnison. Touteffois il estoit 
consolé par mons"" de Miremont, ministre de son 
Eglize, qui le venoit souvent visiter ; monsieur de 
Morvillier, lors premier conseiller d'estat, sachant sa 
maladie, et qu'il avoit envie de changer d'air, luv en- 
voya offrir son abbaie.de S' Père qui est lez Melung, 
où feu mon père se fit porter dans un brancard, et 
laissa mes troys frères en sa maison, tous troys ex- 
trêmement malades. Arrivé qu'il fut à Melung, luv 
print une syncope'. Le lendemain matin, comme il 
despeschoit ung des siens pour savoir des nouvelles 
de mes frères, luy reprint une autre syncope, et 



1. Le manuscrit de la Bibliothèque impériale et l'éclition de M. Au- 
guis portent et une syncope, que les médecins jugèrent luy venir d'urip 
chûîe qu'il avoit faicte par les chemins. » 

1 - i 



50 MÉMOIRES 

n'eut loisir de dire sinon : « Seigneur^ il y a cinquante 
et huit ans que tu m'as donné une âme; tu la m'as 
donnée nette et blanche; je te la rens impure et souil- 
lée; lave la au sang de Jésus Christ ton fils, » Ainsy 
rendit son âme à Dieu à Melung, duquel lieu il estoit 
Seigneur et Viconte, et fut porté son corps pour es- 
tre ensevely à Chastillon, paroisse de la Borde, et qui 
appartient à messire Guy Ai^baleste % [Seigneur de la 
Borde et de Chastillon et] mon frère aisné. 

Peu de temps après la mort de feu monsieur de la 
Borde, mon père, madamoyselle de la Borde, ma 
mère, mes frères et ma seur de Vaucelas, et moy al- 
lasmes à Paris où nos partaiges furent faitz. J'estoy 
alors veufve, ayant esté mariée à messire Jehan de 
Pas, Seigneur de Feuquères, aâgée de dix-sept ans et 
demy, l'an soixante sept, à la S* Michel, que le feu 
roy Charles* se retirant de Meaux entra à Paris et 
que les troubles S* Denis commencèrent. Or iceluv, 
(ce que je diray sommairement), avoit esté nourry 
page chez monseigneur^ d'Orléans, et depuis sa mort, 
le feu Roy* F'rancoys son père le print gentilhomme 
servant de sa maison, et après fut donné au Roy 
Françoys second, lors dauphin de France, qui estoit 
jeune enfant, qui le print en amityé, et le faisoit or- 
dinairement coucher à sa garde robe avec le maistre 
d'icelle; d'autant que monseigneur le Dauphin ne 
vouloit qu'il s'eslongnast, et ne le pouvant, pour son 

1. Ceci manque dans le manuscrit de la Bibliothèque luipériale et dans 
1 édition de M. Auguis. 

2. Charles IX. 

3. Charles, duc d'Orléans, lîls de François l"', mort en 1545. 
k. François I'^'". 



DE MADAME DE MORNAY. 51 

enfance^ appeller par son nom Feiiqiières_, l'appelloit 
Frigallet. Estant fort jeune, il eut une compaignie de 
chevaux-légers, et fut gouverneur de Roye, place fron- 
tière de Picardie. Madame du Peron, le voyant fort 
aymé de ses maistres et bien vouleu de tous à la 
court, le fit prier de donner sa cornette de chevaux- 
légers à son fdz, aujourd'lîuy duc de Retz et marés- 
chal de France. Monsieur de Feuquères fut quelque 
temps aux guerres de Picardie, près mons"" l'Amiral, 
et, nonobstant son jeune aâge, fut des lors un des 
mareschaux de camp. Là, il ouyt souvent un corde- 
lier qui soubs son habit preschoit la vérité, et dès 
lors y print guout, et commencea à congnoistre les 
abus de l'Eglise Romaine. Depuis, fut en Italie avec 
mons' de Guise, auquel voyage les sieurs François 
qui l'accompagnoient firent hommage au Pape et luy 
baisèrent la pantoufle. Remarqua aussy que, pour peu 
d'argent que l'on bailloit au Pape, on estoit libre de 
manger de la viande en Caresme et autres jours déf- 
fendus, et qu'ailleurs partout, par l'authorité du Pape, 
on brusloit ung homme pour avoir mangé ung œuf. 
Cela lui donna de grands débatz en sa conscience 
pour l'envie qu'il avoit de s'instruyre à cercher la 
vérité; et d'autre part, il se voïoit avancé en une 
court, et sur le point de recevoir des biens et hon- 
neurs lesquelz il ne pouvoit avoir ny espérer s'il fai- 
soit proffession de la vérité, mais, bien au contraire, 
estre banny de France où les feuz estoient allumez. 
Je luy ay ouy souvent dire que, sur ces difficultez et 
sur le choix qu'il devoit faire des deux, il en avoit 
esté malade : enfin avoit rézolu, sur la lecture du 
Pseaume deuxiesme, d'oublier toutes considérations, 



52 iMEMOIRES 

congnoissant par icelluy que c'estoit l'ordinaire que 
les Roys et Princes se bancleroient contre Dieu et 
contre Jésus Christ, son Roi bien aymé. Lors, il se 
rézolut de quitter la messe et les abus, et faire pro- 
fession de la vérité ; et n'abandonna pas toviteffois la 
court, et souvent luy et quelques autres zélés fai soient 
faire le presclie en la chambre de la Royne, mère du 
Rov, pendant son disner, estant aydés à ce faire par 
ses femmes de chambre qui estoient de la Religion. 
Durant ce temps, feu M. de Feuquères fut employé 
à l'entreprise d'Amboise*, touteffois sy secrètement 
et dextrement qu'il n'en fut que soupçonné et n'en 
peut estre appréhendé. Ung homme d'affaires estant 
prisonnier pour ce fait, la vie luy fut donnée par feu 
mons'" de Guise, à la charge que, habillé en prestre 
et entrant à la salle, chambre et antichambre du Roy 
et de la Royne, mère du Roy, il descouvriroit ceux 
qui estoient de la ditte entreprise; et de vray en ac- 
cusa plusieurs qui furent prins et en paine, et ne peut 
jamais nommer mons"" de Feuquères, encores qu'il 
le çongneust. Dieu luy en ostant tousjours le moyen, 
ce qu'il luy conta depuis plusieurs foys. 11 estoit à 
Orléans quand feu monseigneur le Prince* fut prins 
prisonnier, et recongneut que le Roy son maistre le 
regardoit de mauvais œuil, et fut aussy adverty par 
ses anges de se retirer. Lors il s'en alla trouver mons'" 
l'Amiral à Chastillon, qui estoit sur son parlement 
povu" venir à Orléans se justifier, luy présenta de luy 

1 . Contre MM. de Guise. 

2. Le Prince de Condé fut fait prisonnier aux Etats d'Orléans, ainsi 
que son frère le Roy de Navarre. Ils étaient accusés d'avoir pris part à 
l'entreprise d'Amboise contre MM. de Guise. 



DE MADAME DE MOIINAY. 53 

faire compaignie en ce voyage, ce que mons"" l'Ami- 
ral ne luv conseilla pas, et s'en alla à Paris, où il eut 
nou^ elles de la mort du feu Roy Francoys son mais- 
tre qui le délivra de beaucoup de peines, aussy bien 
que plusieurs autres. Comme les premiers troubles 
survinrent, il avoit esté envoyé par le feu Roy Char- 
les vers mons*^* de Lorraine et mons"^ de Savoye* qui 
tous deux luy faisoient parler d'estre leur domesti- 
que et prendre leur service; mesmement M. de Sa- 
voye qui luy faisoit de très grandes offres, d'autant 
qu'il le tenoit pour capitaine, soit pour déffendre ou 
pour assaillir, et pour s'entendre aux fortifications 
des places. Revenu qu'il fut en court vers le Roy et 
la Royne sa mère, il trouva que monseigneur le 
Prince s'estoit retiré et saisy d'Orléans, et après avoir 
rendu compte de son voyage fut commandé de la 
Royne mère du Roy d'aller trouver monseigneur le 
Prince, et l'asseurer de sa bonne volonté vers luy et 
ses affaires, le priant, durant la jeunesse de son fdz, 
d'estre protecteur de la mère et de l'enfant, à l'en- 
contre de messieurs de Guise. Il fut, suivant ce com- 
mandement, trouver monseigneur le Prince qui l'ho- 
nora de Testât de premier mareschal de camp en son 
armée, où il s'en acquitta avec beaucoup de louange. 
Il fut aussy durant le siège d'Orléans dans la ville, 
emploie tant aux fortifications qu'autres charges, et 
ceux qui y estoient recongnoissoient que sa dextérité 
et diligence avoit esté cause de la plus grand part de 
ce qui s'y estoit bien fait. Durant ces troubles et à la 

1. Charles de Lorraine, né en 1543, épousa la fille de Henri II, Claude 
de France; il mourut en 1608. 

2. Emmanuel Philibert, duc de S;ivoie, dit Tèlc de fer. 



54 MÉMOIRES 

fin^ fut recherché de mons'" le Prince de Portian* et 
accepta sa heutenance en sa compaignie de gens d'ar- 
mes, voyant d'une part qu'il ne pouvoit estre sy tost 
bien en court, et d'autre part que le dit feu Prince 
de Portian estoit tout plain de zèle et affection à la 
Religion, et qui promettoit beaucoup. Et de vray la 
paix ^ estant faicte et voyant tous les Huguenots ' gé- 
néralement disgraciez en la court, il se retira avec luy 
en Champaigne, et lui feit fortifier la terre de Lin- 
champ aux Ardennes qui appartenoit à dame Cate- 
rine de Clèves sa femme qui depuis espouza mons'' de 
Guise. Peu de temps devant les troubles St Denis, 
feu M. de Feuquères vint à Paris et eut envie de se 
marier, et en fit parler à feu mons*^ de la Borde mon 
père, et luy monstra quelques donations tant de ter- 
res que dons testamentaires que luy avoit fait le dit 
Prince de Portian qui estoit mort il y avoit Iroys 
moys. Nostre mariage fut concleu, et les annonces 
publiées le Jeudy, dont nous devions estre mariés le 
Dimanche, jour de S' Michel. Monsieur de Feuquères 
fut mandé de monseigneur le Prince pour l'entre- 
prize de Meaux *. Il partit le Vendredy matin, avec 
son équipage, et assez heureusement, des portes de Pa- 
ris; mais mons*" de la Borde, mon père, voulant partir 
l'après dinée et nous amener avec luy, courut beau- 



1. Henri de Croy, Prince de Portian. 

2. L'édit de pacification signé à Amboise le 19 mars 1563. 

3. Le manuscrit de la Bibliothèque impériale et l'édition de M. Au- 
guis portent « tous ceux de la Religion. » 

k. Au mois de septembre 1567, le Prince de Condé voulut enlever le 
jeune roi Charles IX et toute sa cour, pour s'emparer de l'autorité. La 
fidélité des Suisses fit échouer cette entreprise. 



DE MAD\ME DE MORNAY. 55 

coup de danger, et sans M. le Maiesehal de Yieilleville 
qiii arriva lors à Paris^ feu mon père et nous eussions 
été retenus. Nous partismes et allasmes à Brye Conte 
Robert. L'entreprize de monseigneur le Prince rom- 
pue, feu mons*^ de Feuquères nous y vint trouver et 
fûmes mariez le dit jour S' Michel que le Roy* entra 
dans Paris, qui fut, comme je disoy, le commencement 
des secondz troubles. Nous allasmes à la Borde, mai- 
son de mon père, d'où M. de Feuquères partit le 
Mardy suivant, et alla trouver monseigneur le Prince 
et mons^ l'amiral qui luy confirmèrent Testât de pre- 
mier marëschal de camp avec une compaignie de 
gens d'armes. Il exerça durant les troubles cest état 
là^ avec beaucoup d'honneur et de louange. Ce fut 
luy qui, le jour de la bataille S* Denis, après les char- 
ges, fut recongnoistre l'ennemy, et sur l'assurance 
qu'il donna à monseigneur le Prince et mons"^ l'Ami- 
ral qu'il s'estoit retiré dans Paris avec son canon, le 
logis de S' Denis et de nostre armée fut gardé. En 
tout le voyage de Lorraine, j'ay ouy remarquer à 
plusieurs que nostre armée avoit esté si bien logée 
que l'ennemy n'avoit seu enlever aucun logis, ny 
battre aucune trouppe; mais aussy faut il recongnois- 
tre. Dieu luy faisant la grâce de bénir évidemment 
son industrie en sa charge ; mesmes je luy ay ouy 
remarquer qu'à nostre Dame de l'Espine, il ne pen- 
soit plus qu'il y eust aucun moyen d'éviter le com- 
bat qui eust été au grand désavantage de monseigneur 

1. Le manuscrit de la Bibliothèque impériale et l'édition de M. Au- 
guis portent : œ le roy Charles. » 

2. Le manuscrit de la Bibliothèque impériale et l'édition de M, Au- 
guis portent : o cest estwst de maréchal de camp, j 



56 MEMOIRES 

le Prince et de toutes ses trouppes ; et comme mon- 
seigneur le Prince y fut logé, voicy qu'une forte ge- 
lée vint la nuit qui leur donna moïen de partir au 
point du jour et passer légèrement une lieue de mau- 
vais chemin qui se rencontroit en cest endroit; et ne 
furent pas presques sy tost partis que l'ennemy arriva 
au dit lieu; mais Dieu voulut qu'aussy tost il arriva 
ung verglas qui retint l'ennemy tout le jour au logis, 
et ne peut passer outre. Ainsy monseigneur le Prince 
évita le combat et joignit ses forces étrangères, et 
s'en revint devant Chartres où la paix* fut faitte. 
Durant ce voyage, j'estoy à Orléans où s'estoit retiré 
feu mon père pour passer les troubles, madamoyselle 
de la Borde ma mère, qui ne faisoit profession de la 
Reliaion, estoit à Paris et autres de ses maisons libres 
pour conserver les biens de feu mon père autant que 
le temps luy pouvoit permettre. Feu M. de Feuquè- 
res nous vint trouver à Orléans ; de là allasmes tous 
ensemble à la Borde où nous passâsmes tout nostre 
printemps. L'esté, nous prismes congé de feu mon 
père que je ne viz depuis; nous allasmes aux Arden- 
nes où nous eusmes plusieurs difficultez par les guou- 
verneurs du pais, qui congnoissoient mons'' de Feu- 
quères affectionné à la religion et homme de service. 
Et tous les jours taschoient par divers moiens de le 
faire assassiner. Le mois d'aoiist, il fut mandé de 
monseigneur le Prince qui estoit à Noyers, et sur son 
parlement pour se retirer à la Rochelle, mons'" de 
Feuquères n'eust pas sy tost assemblé ses amys et 
monté à cheval pour l'aller trouver qu'il sceut que 

1. La paix de Longiumeau, 57 mars 1568. 



DE MADAME DE IVIORNAY. 57 

monseigneur le Prince a\ oit esté contraint de s'avan- 
cer, et n'auroit eu moïen pour sa seureté d'attendre 
le jour du rendes vous qu'il leur avoit donné ; ainsy 
nions'" de Feuquères patienta quelques sepmaines, et 
envoya négotier avec M. de Genlis * et autres qui 
avoient trouvé le mesme empêchement que luV;, et 
tous ensemble envoyèrent vers monsieur le Prince 
d'Orange* pour savoir s'il auroit agréable qu'ilz le 
joingnissent, ce qu'il eust fort à gré, car ce secours 
luy vint fort à propos; et comme il s'enquéroit de 
Mons' de Malberg des Seigneurs francois qui particu- 
lièrement le venoient trouver, il luy parla affection- 
nément et avec beaucoup d'honneur de feu mons"^ de 
Feuquères, qui fut cause que, quand la trouppe fut 
jointe au dit Seigneur Prince, il le caressa fort et 
l'employa en toutes occasions de guerre. Monsieur le 
Prince d'Orange partit du Païs bas avec son armée 
composée d'Allemans et François, et passa par la Pi- 
cardie et Champaigne, puis vinrent joindre le duc 
des Deux-Pontz sur la frontière d'\llema2:ne. Et en 
ce temps. Dieu nous donna Susanne de Pas, nostre 
fille aisnée, et l'unicquç de feu Monsieur de Feuquè- 
res ; j'acouchay d'elle à Sedan, le 29" Décembre 68, 
et fut son parrain mons'" Doncher, et madamovselle 
sa femme fut sa maraine. Monsieur de Feuquères ne 
me peut voir en tout ce voyage, estant retenu en 
l'armée pour son estât de mareschal de camp qu'il 
exercea auprès de mons"^ le duc des Deux-Pontz, qui 



1. Gentilhomme protestant qui servit longtemps le Prince d'Orange. 

2. Guillaume le Taciturne était alors à la tête de l'iasurrection des 
Provinces Unies contre la tyrannie de Philip]>e H. 



58 MEMOIRES 

s'achemina vers la Charité, laquelle fut recongneue 
de monsieur de Feuquères, et ayant esté preste * à 
battre, ceux qui commandoient dedans se rendirent 
au moys de may 69, auquel lieu feu monsieur de 
Feuquères fut blessé à la jambe d'ung coup de pied 
de cheval, et luy en print la fièbvre continue, de la- 
quelle il rendit son âme à Dieu, au grand regret des 
gens de bien qui le congnoissoient, laissant après luy 
une très heureuse mémoire. Ce fut le 23* de may au 
dit an; j'avois alors 19 ans et passay tout ce temps 
à Sedan, fort affligée, hors de mon païs et de tous 
moïens, et avec un nombre infîny d'aftaires. J'y re- 
ceus là * la nouvelle de la mort de feu monsieur de 
la Borde, mon père, d'une mienne sœur qui estoit à 
marier, de feu monsieur de Feuquères mon beau 
père. Sy peu de bien que j'avois estoit saisy à cause 
des troubles; de celuy de feu mons*" de Feuquères je 
n'en touchay ung seul denier. Au milieu de tant d'af- 
flictions. Dieu me sussita des amys, et me retira de 
toutes ces difficultez. ToutefFois, depuis ce temps là, 
j'ay esté quasy tousjours travaillée de maladie, et la 
pluspart des médecins qui m'ont pensée ont jugé que 
s'avoit esté des mélancholies que j'avois eues. La 
paix estant faitte, je m'en vins, par le commandement 
de madamoyselle de la Borde, ma mère, à Paris, où 
après avoir fait noz partages de la succession de feu 
mon père, je demeuray pour tascher à nettoyer le 



1. Le manuscrit de la Bibliothèque impériale porte : « la batterie 
ayant esté preste » 

2. Le manuscrit de la Bibliothèque impériale et l'édition de M. Au- 
guis portent : c J'y receus la nouvelle, estant veufve et grandement affli- 
gée, de la mort, etc. » 



DE MADAME DE MORNAY. S9 

bien de ma fille;, et y estois encores lorsque le mas- 
sacre ' survint. 

Je faisois estât, pour me divertir d'affaires et pour 
ma santé, d'aller passer mon liyver chez madamoy- 
selle de Vaucelas ma sœur, et pour ce que je devois 
partir le lundy après S* Barthélémy, je voulois aller 
le dimanche au Louvre prendre congé de madame 
la Princesse de Conti, madame de Bouillon, madame 
la marquise de Rothelin et madame de Dampierre. 
Mais comme j 'estois encore au lit, une mienne ser- 
vante de cuisine, qui estoit de la religion et venoit 
de la ville, me vint trouver fort effrayée, me disant 
que l'on tuoit tout. Je ne m'estonnay pas soudaine- 
ment, mais ayant prins ma cotte et regardé par mes 
fenêtres, j'aperceu, à la grande rue S* .\nthoyne où 
j'estoy logée, tout le monde fort esmeu, plusieurs corps 
de garde et chacun à leur chapeau des croix blan- 
ches. Lors je vis que c'estoit à bon escient et envoyay 
chez ma mère, où estoient lors mes frères, scavoir 
que c'estoit. L'on les trouva fort empeschés à cause 
qu'allors mes frères faisoient profession de la religion. 
Messire Pierre Chevalier, Evesque de Senlis, mon on- 
cle maternel, me manda que je misse à part ce que 
j'avoy de meilleur et qu'il m'envoyeroit incontinent 
quérir; mais comme il y vouloit envoyer, il eut nou- 
velle que feu messire Charles Chevalier, seigneur d'Es- 
prunes son frère, qui estoit fort affectionné à la reli- 
gion, avoit esté tué à la rue de Bétisy où il s'estoit fait 
loger pour estre proche de mons' l'Amiral. Cela fut 

1. Le manuscrit de la Bibliothèque impériale et l'édition de M. Au- 
guis portent : « le massacre Saint-Barthélémy. » 



€0 TSIEMOIRES 

cause que mous* de Senlis m'oubliu, joint que luy 
voulant aller par la rue fut arresté^ et sans ung signe 
de croix que l'on luy vit foire, (car il n'avoit point 
congnoissance de la religion,) il eust esté en danger 
de sa vie. L'ayant attendu quelque demye heure et 
voyant que la sédition s'esmouvoit fort en la ditte 
rue S* Antlioyne, j'envoyay ma fille, qui lors avoit 
troys ans et demy, au cou d'une servante, chez mons'' 
de Perreuze qui estoit maistre des Requestes de l'hos- 
tel du Roy, et ung de mes meilleurs parens et amys, 
qui la fit entrer par une j)orle de derrière, la receul 
et me manda que sy j'y voulois aller, que je serois 
bien venue; j'acceptay son offre et m'v en allay, moy 
scptiesme. 11 ne savoit point eneores lors tout ce qui 
estoit arrivé; mais ayant envoyé ung des siens au 
Louvre, il luy rapporta la mort de mons' l'Amiral et 
de tant de seigneurs et gentilshommes, et que la sé- 
dition estoit^ par toute la ville. Il estoit lors huit 
heures du matin; je ne fus pas sy tost partie de mon 
logis que des domestiques du duc de Guise y entrè- 
rent, appelèrent mon hôste pour me trouver, et me 
cherchèrent partout; enfin, ne me pouvant trouver 
envoyèrent chez ma mère luy offrir que sy je leur 
vouloys apporter cent escus, ils me conserveroient et 
la vie et tous mes meubles. Ma mère m'en envoya 
donner avis chez M. de Perreuze; mais après y avoir 
ung peu pensé, je ne trouvay point bon qui seussent 
oîi j'estoy, ny que je les allasse trouver, mais bien 
suppliay ma mère de leur faire entendre qu'elle ne 



1. Le manuscrit de la Bibliollièque impériale et l'édition de M. Aii- 
guis portent : î la sédition estoit allumée par toute la ville. » 



DE MADAME DE IMORNAY. 61 

scavoit que j'estoy devenue, et leur faire ofTie loutef- 
fois de la somme qu'ils demandoient. N'ayant peu 
avoir de mes nouvelles, mon logis fut pillé. Chez 
monsieur de Perreuze se vinrent réfugier M. des Lan- 
dres et madame sa femme, mademoiselle du Plessis- 
Bourdelot, mademoiselle de Chaufreau, M. de Matho 
et toutes leurs familles; nous estions plus de qua- 
rante' (là dedans réfugiez) de sorte que M. de Per- 
reuze estoit contraint, pour oster tout soubçon de sa 
maison, d'envover quérir des vivres à ung autre bout 
de la ville, et aussy se tenir luy ou madame de Per- 
reuze sa femme à la porte de son logis pour dire 
quelque mot en passant à mons*" de Guise où à M. de 
Nevers et autres seigneurs qui passoient et repassoient 
par là, et aussy aux capitaines de Paris qui pilloient 
les maisons voisines-. Nous fumes là jusqu'au mardy 
et ne peut foire si bonne mine' qu'il ne fut soubp- 
conné, de sorte qu'il fut ordonné que sa maison se- 
roient visitée le mardy après disner. La plupart de 
ceux qui s'v estoient sauvés s'estoient retirez ailleurs, 
et n'v estoit demeuré que feu mademoiselle de Chau- 
freau et mov. Il fut contraint de nous cacher, elle 
avec sa damo\ selle dans un buscher dehors, moy 
avec une de mes femmes dans une voûte creuse; le 
reste de nos gens déguisez et cachez comme il avoit 
peu. Estant en cette voûte, au haut du grenier, j'oyois 



1 . Ces mots manquent dans le manuscrit de la Bibliothèque impériale 
et dans Tédition de M. Auguis. 

2. Le manuscrit de la Bibliothèque impériale et l'édition de M. Au- 
guis porlent : a les maisons voisines de ceux de la religion. » 

3. Le manuscrit de la Bibliothèque impériale et l'édition de M, Au- 
guis portent : « et ne peut M. de Perreuze faire si bonne mine. » 



62 MÉMOIRES 

de si estranges crys d'hommes, femmes et enfants 
qu'on massacroit par les rues, et ayant lessé ma fille 
en bas, j'entray en telle perplexité et quasi désespoir 
que, sans la crainte que j'avois d'offenser Dieu, j'eusse 
avmé plus tost me précipiter que de tomber vive en- 
tre les mains de ceste populace et de voir ma fdle 
massacrée que je craignois plus que ma mort. Une 
mienne servante la print et la traversa au milieu de 
tous ces dangers, et alla trouver feu dame Marie Guil- 
lard, dame d'Esprunes, ma grant mère maternelle 
qui vivoit encores, et la luy lésa, et a esté avec elle 
jusqu'à sa mort. Ceste après disnée du mardy fut tué 
en la mesme rue où M. de Perreuze se tenoit, vieille 
rue du Temple, feu d'heureuse mémoire mons'^ le 
Président de la Place \ feignant le mener au Roy pour 
luy conserver la vie. Mons*" de Perreuze se voyant 
menasse et assailly de sy près, pour nous conserver 
et sauver le sac de sa maison, employa monsieur de 
Thou^, avocat du Roy et à présent Président en sa 
cour du Parlement. Ceste furie estant passée plus lé- 
gèrement qu'il ne s'altendoit, il fut question de nous 
déguiser et nous faire délloger. D'aller chez ma mère, 
je ne pouvois, car on luy avoit mis garde en sa mai- 
son; je m'en allay chez ung mareschal qui avoit es- 
pousé une sienne femme de chambre, homme sédi- 
tieux et qui estoit capitaine de son quartier. Je me 

1. Pierre de la Place, premier président de la cour des aides. Il avait 
écrit un commentaire fort curieux « de Testât de la religion et de la ré- 
publique depuis 1556 jusqu'en 1561. » 

2. Le Président de Thou, auteur de la grande histoire de France de 
son temps, travailla plus tard à Tédit de Nantes et fut père de M. de Thon, 
exécuté avec M. de Cinq-Mars sous Louis XIIL 



DE MADAME DE MORNAY. 63 

promis qu'ayant receu du bienfait d'elle, il ne me 
feroit desplaisir. Ma mère vint me voir le soir là de- 
dans qui estoit plus morte que vive et plus transie 
que moy ; je passay ceste nuit chez ce capitaine ma- 
reschal; ce ne fut que à mesdire des huguenotz et 
voir apporter le butin que l'on pilloit dans des mai- 
sons de la religion ; il me parla fort qu'il failloit aller 
à la messe. Le mercredy matin, ma mère envoya 
chez monsieur le président Tambonneau et chez ma- 
damoyselle la Lieutenante Morin sa belle-mère qui 
vivoit encores, s'il n'y auroit point moyen de me 
sauver là dedans. Sur le midy, je m'y en allay toute 
seule, et pour ce que je ne savoy pas le chemin, je 
suivoy ung petit garçon qui alloit devant moy : ils 
estoient logez au cloistre Nostre Dame, et n'y avoit 
que mademoyselle la Lieutenante Morin, mère de 
madame la chancelière de l'Hospital, mons"* et ma- 
dame la Présidente Tambonneau, mons^ de Paray leur 
frère et ung de leurs serviteurs nommé Jacques Mi- 
nier qui seussent que je fusse là dedans. J'entray 
secrètement, et me logèrent dans l'estude de mons*" le 
président Tambonneau où je feus tout le mercredy 
jusques au jeudy la nuit; mais le jeudy au soir, ils 
eurent avis que l'on vouloit cercher là dedans mons"^ 
de Chaumont Barbezieux qui estoit leur alié, et ma- 
dame de Belesbat leur sœur, et craignant qu'en cer- 
chant ceux là ilz ne me trouvassent, furent d'avis 
que je délogeasse, ce que je fis sur le minuit entre le 
jeudy et le vendredy, et me firent conduire chez ung 
marchant de bled qui leur estoit serviteur et homme 
de bien; je fus là dedans cinq jours, assistée de 
mons' et madame la Présidente Tambonneau et de 



64 IMEMOIRES 

toute ceste maison de laquelle je receu tant d'amitvé 
et d'ayde en ce besoing que, outre la parenté qui est 
entre madame la Présidente Taml^onneau et moy, il 
ne sera jour de ma vie que je ne leur demeure très 
obligée. Le mardy suivant, madamoy selle de la Borde, 
ma mère, ayant ung peu rejH'ins alaine et trouvé 
moyen, pour sauver mes frères de ce naufrage, de les 
faire aller à la messe, pensa me sauver par ce mesme 
chemin, et m'en fît parler par M. de Paroy, nostre 
cousin, lequel, après plusieurs propos que nous eus- 
mes ensemble, m'en trouva, par la grâce de Dieu, 
très eslongnée. Le mercredy matin, après que ma 
mère eut uzé de quelques moyens pour m'y faire 
condescendre, n'ayant de moy telle response qu'elle 
vouloit, mais seulement une supplication pour me 
faire sortir de Paris, m'envoya dire qu'elle seroit con- 
trainte de me renvoïer ma fdle; je ne peu que res- 
pondre sy non que je la prendrois entre mes bras, et 
qu'en ce cas nous nous la irrions massacrer tous deux 
ensemble; mais à la mesme heure, je me résolus de 
partir de Paris quoy qu'il m'en deust avenir, et priay 
celui qui m'avoit fait ce message d'aller arrester une 
place pour moy* aux Corbillard, ou en quelque bateau 
montant sur la rivière de Sene. Le temps que je fus 
en ce logis du marchand de bled, ce ne fut sans pêne; 
j'estois logée en une chambre au dessus d'une que 
tenoit madame de Foissy qui empeschoit* de pouvoir 
marcher en la ditte chambre, et n'y ozoit on aussy 

1. Le manuscrit de la Bibliothèque impériale et l'édition de M. Au- 
guis portent : « au bateau du Corbillard, ou en quelque autre. t> 

2. Le manuscrit de la Bibliothèque impériale et l'édition de M. Au- 
guis portent : « qui empeschoit, craignant d'cstre descouverte. » 



DE MADAME DE MORNAY. 65 

alumer de la chandelle, tant à cause d'elle que des 
voisins; quand l'on me portoit à manger quelque 
morceau, c'estoit dans ung tablier, faignant venir 
quérir du linge pour madame de Foissy. Enfin, je 
partis de ce logis le mercredy, onzième jour après le 
massacre, sur les onze heures du matin, et entray 
dans img bateau qui alloit à Sens, et ne voulut ce- 
lui là m'arrester place dans le Corbillars, d'autant 
qu'il estoit tout public et qu'il craingnoit que quel- 
qu'un ne m'y recongneust. Comme j'entroy dans ce 
bateau qui alloit à Sens, j'y trouvay deux moines et 
ung prestre, deux marchans avec leurs femmes. 
Comme nous feusmes aux Tournelles où il y avoit 
garde, le bateau fut arresté et le passeport demandé; 
chacun montra le sien fors moy qui n'en avois point; 
ils commencèrent lors à me dire que j'estoy hugue- 
notte, et qu'il me falloit noyer, et me font descen- 
dre du bateau; je les priai de me mener chez 
mons'^ de Voysenon, auditeur des comptes qui estoit 
de mes amys et qui faisoit les affaires de feu mada- 
moyselle d'Esprunes, ma grant mère, lequel estoit 
fort catholique romain, leurs assurant qu'il respon- 
droit de moy. Deux solda tz de la compaignie me 
prinrent et me menèrent à la ditte maison. Dieu 
voulut qu'ilz demeurèrent à la porte, et me lais- 
sèrent monter; je trouvay le pauvre mons'" de Voy- 
senon fort estonné, et, encores que je fusse desguisée, 
m'appeloit madamoyselle et me contoit de quelques 
unes qui s'estoient sauvées là dedans. Je luy dis que 
je n'avois loysir de l'ouïr, car je pensois que les sol- 
da tz me suivissent, qu'il y avoit apparence que Dieu 
se vouloit servir de luy pour me sauver la vie, au- 



G 6 MEMOIRES 

trement que je pensois estre morte. Il dessent en bas 
et trouve ses soldatz auxquelz il assura de m'avoir 
vue chez mad"'' d'Esprunes qui avoit ung fdz ëves- 
que de Senlis, qu'ilz estoient bons catholiques et 
congneus de tous pour telz. Les soldats luy répli- 
quèrent fort bien qu'ilz ne demandoient pas de ceux 
là^ mais de moy. Il leur dit qu'il m'avoit veue autre- 
fois bonne catholique, mais qu'il ne pouvoit respon- 
dre sy je l'estois lors. A l'heure mesmes arriva une 
honneste femme qui leur demanda que c'est qu'ilz 
me vouloient faire; ilz luy dirent : « Pardieu, c'est une 
huguenolte qu'il faut noyer, car nous voyons comme 
elle est effrayée, » et à la vérité, je pensois qu'ilz m'al- 
lassent jetter dans la rivière; elle leur dit: «Vous me 
congnoissez, je ne suis point huguenotte, je vas tous 
les jours à la messe, mais je suis sy effrayée que de- 
puis huit jours, j'en ay la fièbvre; » l'ung des sol- 
datz respond : «Pardieu, et moy et tout, j'en ay le 
bec tout galeux. » Ainsy me remettent dans le ba- 
teau me disant que, sy j'estois ung homme, je 
n'en reschapperay pas à sy bon marché. Le mesme 
temps que j'estois arrestée au bateau, le logis où je 
venois de sortir estoit fouillé; sy j'eusse esté trouvée 
dedans, j'eusse coureu danger. Nous fismes nostre 
voyage et la nuit nous print en ung lieu qui s'appel- 
loit le petit Laborde. Toute l'après dinée ces moy nés 
et ces marchands ne faisoient que parler en réjouis- 
sance de ce qu'ilz avoient veu à Paris, et comme je 
disois ung mot, ilz me disoient que je parlois en hu- 
guenotte; je ne peu faire autre chose que faire la 
dormeuse pour n'avoir subject de leur respondre. 
Comme je feus dessendue, j'ajjperçeu le dit Minier 



DE MADAME DE MORNAY. 67 

qui estoit envoyé de par madame la Présidente Tam- 
bonneau pour savoir que je deviendrois, estant en 
peine de ce qu'elle a voit seu que j'avoy esté arrestée. 
Il me fit signe que je ne fisse semblant de le con- 
gnoistre; mais c'estoit luy qui m'avoit fait les mes- 
sages que ma mère m'avoit envoyés, et qui m'avoit 
aussy arresté place au bateau, qui fut cause qu'il fut 
recongneu par ces femmes avec qui j'estoy, et ayant 
trouvé moyen de luy dire sans qu'ilz s'en apperçus- 
sent, entra où nous estions et me dit que ma mai- 
tresse l'a voit envoyé pour faire vandanges. A soup- 
per, il s'assit à table, faisant bonne mine, m'appelant 
par mon nom Cliarlotte pour luy donner à boire; 
ainsy leur leva tout le soupçon -qu'ilz avoient eu de 
moy. Il n'y avoit qu'une chambre en ceste hostel- 
lerie là où il y avoit troys litz, où ces deux moynes 
et ce prestre couchèrent en l'ung, les deux mar- 
chants en l'autre, les deux femmes et moy au troi- 
siesme. Je ne fus pas sans pêne; j'avois une che- 
mise de toile de Hollande, accommodée de point 
couppé que m'avoit prestée madame la Présidente 
Tambonneau. Je craingnois fort qu'estant couchée 
entre ces deux femmes, elle ne me fist recongnoistre 
pour autre que je n'estois habillée. Le jeudy matin, 
comme nous entrasmes au bateau, le dit Minier n'y 
voulut entrer disant tout haut qu'il avoit accoutumé 
de s'y trouver mal. Mais il me dit tout bas que je me 
donnasse garde d'aller à Corbeil ny à Melung dont 
nous estions Seigneurs, craingnant que je n'y fusse 
congneue et que je courusse danger, mais que je me 
souvinsse de descendre au village d'Yuri à une pe- 
tite lieue de Corbeil. Comme je véy le village, je de- 



68 MÉMOIRES 

manda y au batellier à descendre , dont il me refusa; 
mais Dieu voulut que vis à vis du village le bateau 
a grava, ce qui le contraignit de nous faire tous des- 
cendre; l'ayant payé, nous allasmes, le dit Minier et 
moy, au dit village d'Yury, où estant, il prit résolu- 
tion de me mener au Bouscliet, à une lieue, près de 
la maison de monsieur le chancelier de l'Hospital, 
maison appartenante à mons"^ le Président Tambon- 
neau, et me mit chez son vigneron. Ainsy fismes cinq 
lieues à pied, et m'ayant lessée chez ce bon pauvre 
homme, il alla à Vallegrand, chez mons*" le Chance- 
lier, pour savoir s'il y avoit moyen que je m'y reti- 
rasse, avec madame la chancelière, sa femme; mais 
il les trouva tous fort estonnés*, ayant esté envoyé du 
Roy soubs ombre de le garder une forte garnison en 
sa maison , madame la chancelière avoit déjà esté 
contraincte d'aller à la messe. Monsieur le Chance- 
lier m'envoya offrir par le dit Minier sa maison; tou- 
teffois je n'y pouvois demeurer sans aller à la messe, 
ce qu'il ne pensoit pas que je voulusse faire, voyant la 
résolution que j'avois prise de sortir de Paris avec 
tous ces dangers. Je demeuray chez le dit vigneron 
quinze jours et le dit Minier s'en retourna à Paris. 
J'eus ung malheur qu'aussy tost que je feus arrivée 



1. Le chancelier de l'Hospital, retiré à Vignai, près d'Étampes, fut 
plusieurs fois menacé; sa famille et ses amis le conjuraient de se cacher; 
il refusa : « Ce sera, dit-il, ce qu'il plaira à Dieu, quand mon heure sera 
\enuë; » on \int lui dire le lendemain qu'on voyait des chevaux sur le 
chemin, s'il ne voulait pas qu'on leur fermât la porte : «Non, non, dit- 
il, si la petite porte n'est bastante pour les faire entrer, qu'on leur ouvre 
la grande. » On lui donnait avis que sa mort n'était pas conjurée, mais 
pardonnée; il répondit « qu'il ne pensait avoir mérité ni mort ni par- 
don. » (Brantôme.) 



DE MADAME DE MORNAY. 69 

au dit lieu du Bouschet, les suisses de la Royne Eli- 
sabeth* vinrent fourrager tout le village pour trouver 
quelque pauwe huguenot; mais Dieu voulut qu'ilz 
n'entrèrent en ceste maison où j'estoy à cause qu'il y 
avoit sauvegarde. Ces suisses me servirent d'excuse 
pour ne sortir du logis tandis que je fus là, et n'estre 
pressée d'aller à la messe , encores qu'ilz fissent leur 
procession générale. Le pauvre vigneron regrettoit 
fort des maisons de gentilzhommes ses voisins qui 
avoient esté tuez et massacrés, recongnoissant qu'au 
pais il n'y avoit point plus grans aumosniers, ny 
gens de bien qu'eux. Il me j)ermit tousjours de dire 
la bénédiction et l'action de grâces en françois, et me 
pensoit estre servante de madame la Présidente Tam- 
bonneau, comme le dit Minier luy avoit dit. Au bout 
du temps, j'avois envie de gaigner la Brye et aviser à 
ce que je pourrois devenir; j'empruntai du vigneron 
ung asne et le priay de me venir conduyre, ce qu'il 
fit et passâsmes la rivière de Seine entre Corbeil et 
Melung, en un lieu qui s'appelle S* Port, et m'en vins 
à Esprunes, maison appartenant à feu ma grand 'mère. 
Arrivée que je feus là, les servantes du logis me sau- 
toient au cou d'aise, me disant : « Madamoyselle, nous 
pensions que vous feussiez morte; » ce pauvre vigne- 
ron demeura fort estonné, me demandant sy j'estois 
damoyselle, et enfin partant d'avec moy m'offrit sa 
maison et qu'il me cacheroit et empescheroit que je 
n'allasse à la messe, s'excusant à moy de ce qu'il ne 
m'avoit fait coucher au grand lit; ainsy il s'en re- 



1. Isabelle d'Autriche, femme de Charles IX. Les deux noms d'Isa- 
belle et d'Elisabeth étaient souvent confondus à cette époque. 



70 MEMOIRES 

tourna et je demeuray à Esprunes deux sebmaines. Je 
ne veux oulDlier à remarquer que ung prestre ehapel- 
lain du dit lieu et qui se tenoit à Melun, me vint 
voir, et me consolant entre autres propos me dit : 
« Puisque les jugemens de Dieu commencent en sa 
maison, les meschans et iniques doibvent avoir grant 
peur. » Au bout de quinze jours, je remontai sur ung 
asne et m'en allé à quattre lieues de là, chez mons^ de 
la Borde, mon frère aisné, que je trouvay en une 
grande perplexité, tant pour avoir esté contraint pour 
se conserver d'aller à la messe, comme estant lors 
poursuivy pour faire d'estranges abjurations. Nos 
amys de Paris, sachantz que j'estois là et craingnant 
que je le destournasse défaire les dittes abjurations, 
luy donnèrent avis de sa ruyne s'il me retenoit là sans 
aller à la messe, de sorte que le dimanche, comme son 
prestre estoit en sa chapelle, me fait entrer avec luy 
dedans. Voyant le prestre, je luy tournay le dos et 
m'en allay assez esplorée ; mon frère eust voulu lors 
ne m'en avoir jamais parlé. Je prins résolution de n'y 
faire plus long séjour, et d'autant qu'au partir de Paris 
je n'avoy que quinze testons dans ma bourse, et rien 
de ce que j'estoy vestue à moy par qu'il avoit fallu 
me desguiser, j'emploïay la sebmaine à cercher un 
chartier pour me conduire à Sedan; et sur quinze 
cens frans qui m'estoient deubs là autour, j'en receus 
quarante escus, et durant le séjour que je fis à la 
Borde une mienne femme de chambre et ung de mes 
gens vinrent me trouver. Je fis entandre à mon frère 
ma résolution qu'il trouvoit hazardeuse; touteffois, il 
m'ayda de faire résouldre mon chartier à me conduire 
qui auparavant en faisoit difficulté; me priant toutef- 



DE Î\I\DAME DE MORNAY. 71 

fois que ma mère et noz autres amys ne sceussent pas 
que je feusse partie de son sceu, d'autant qu'il crain- 
gnoit qu'ilz n'en feussent offensés contre luy. L'adieu 
qu'il me fit fut qu'il s'assuroit qu'estant poussée de 
zèle et d'affection de servir à Dieu_, il béniroit et mon 
voyage et ma personne; comme, par la grâce de Dieu, 
il m'est ainsy avenu. J'arrivay à Sedan le jour de la 
Toussaint, premier de novembre, sans avoir receu 
aucun empescliement ny destourbier; et à mon arri- 
vée au dit Sedan, je trouvay beaucoup d'amys qui 
m'offrirent leurs moyens. Je ne feus pas une heure à 
Sedan que je ne feusse habillée en damoyselle, chacun 
m'aydant de ce qu'il avoit, et je receus beaucoup 
d'honneur et d'amityé de monsieur le duc* et ma- 
dame la duchesse de Bouillon , et feus au dit lieu de 
Sedan jusqu'à notre mariage de monsieur du Plessis 
et de moy, comme il sera dit cy après. 

Je reviens maintenant à monsieur du Plessis qui, 
après le massacre, passa en Angleterre, où il fut bien 
receu et embrassé de toutes personnes de qualité et 
doctrine, et y fit des amys qui, depuis lors^ luy ont 
servi beaucoup en diverses négociations. Les premiè- 
res consolations luy vinrent de la sincère amityé de 
deux amys qui se souvinrent de luy au besoing. 
L'ung fut Mons^ Hubert Languet, bourguignon du- 
quel a esté devant parlé, qui lors de la S* Barthélémy 
estoit à Paris, négotiant avec le roy Charles de la 
part du duc Auguste, Electeur de Saxe, et autres 
princes de l'empire protestans. Iceluy, soubs la con- 
fiance de son ambassade pendant la fureur du mas- 

1. Henri Robert, duc de Bouillon. 



72 MEMOIRES 

sacre, au danger de sa vie, l'alla chercher par Paris 
pour le sauver et hiy donner moyen de se retirer en 
Allemaigne; quoy faisant fut saisy du peuple par les 
rues, mené prisonnier à la Magdeleine, et de là re- 
tiré par Mons*^ de Morvillier, premier conseiller d'Es- 
tat, non sans grand peur. Comme il entendit que 
monsieur du Plessis estoit sorty de la ville, ne sa- 
chant quel chemin il auroit peu prendre, et toutef- 
fois qu'en quelque lieu que ce fust, ce ne pourroit 
estre sans besoing de ses amys, escrivit en Allemai- 
gne, Angleterre et ailleurs à ses amys es bonnes vil- 
les qu'on luy délivrast argent en son nom, telle som- 
me qu'il demanderoit, dont touteffois par la grâce de 
Dieu, il ne s'ayda point. L'autre fut messire François 
de Walsingham, lors ambassadeur pour la Royne 
d'Angleterre en France, et depuis lors secrétaire d'es- 
tat, lequel de son propre mouvement dépescha ung 
Courier exprès avec lettres à la Royne sa maîtresse et 
à tous les plus notables Seigneurs du conseil d'An- 
gleterre, par lesquelles il le recommandoit comme 
personne de laquelle ilz pouvoient prendre toute 
confiance, en quelque affaire que ce fust; recomman- 
dation non vulgaire alors pour la réputation de mau- 
vaise foy que le massacre avoit donné aux François; 
et mesmes vu son âage, n'estant lors Mons"" du Ples- 
sis âagé de vingt troys ans. De là en avant, il passa 
les misères communes en Angleterre sur les livres, et 
fit quelques remonstrances à la Royne tant en latin 
qu'en François, l'exortant à la manutention de l'E- 
glize, lesquelles se lisent encor en diverses mains, et 
quelques apologies des calomnies qu'on mettoit à sus 
à ceux de la Religion réformée de France; mesmes 



DE MADAME DE MORNAY. 73 

fut employé en quelques négotiations vers la Royne, 
tant par le Prince d'Orange et les Etats de Hollande 
et Zélande, qui touteffois ne l'avoient jamais veu, 
que par monseigneur* le Duc d'Alençon qui des lors 
projettoit diverses pratiques contre le Roy Charles, 
et se proposoit, en cas qu'icelles ne réussissent, de 
passer en Angleterre et relever le parti de ceux de 
la religion. 

La face de la France estoit sy horrible qu'il ne 
pouvoit penser à y retourner, qu'elle ne fust chan- 
gée, encor que ses parens l'y conviassent assiduelle- 
ment; et là dessus tenté de divers desseingz, tantost 
d'aller en Suède où estoit en crédit Charles de Mor- 
nay et de Varennes, grand maistre du Royaume, ys- 
su de sa maison, tantost en Irlande pour s'employer 
en la nouvelle conqueste' contre les sauvages, et 
tantost mesmes au Pérou ou en Canada, à laquelle 
entreprise il estoit induict par feu Charles de Boisot, 
son singulier amy, depuis guouverneur de Zéellande 
qui estoit presques en pareil désespoir des Pais bas que 
luv de la France. Dieu voulut espargner son Eglize ^ 
et délivra la Rochelle en appelant le Duc d'Anjou (qui 
règne à présent) à la couronne de Poulogne, avec 
lequel il fust sollicité de s'acheminer, parce qu'il re- 
cerchoit personnes qui eussent la congnoissance des 

1. Hercule François, duc d'Alençon, frère de Charles IX, né en iS'ik, 
resté catholique, mais souvent mêlé, par sou ambition, aux affaires des 
protestants, 

2. Les Irlandais, alors très-peu civilisés. 

3. Le duc d'Anjou faisait le siège de la Rochelle défendue héroïque- 
ment par les protestants, depuis le mois de février 1573, lorsqu'il fut élu 
roi de Pologne ; le 13 mai, le siège de la Rochelle fut levé et la paix con- 
clue. 



7i MÉMOIRES 

régions et langues étrangères; et luy ay plusieurs fois 
ouy dire qu'estant en une profonde méditation il eut 
un instinct de la prochaine et certaine délivrance de 
la Rochelle^ ne pouvant imaginer d'où elle pouvoit 
venir. Car qui eust peu alors penser aux Polonais 
qui eux mesmes n'y pensoient pas ? Mais monsieur le 
Duc d'Alençon continuant ses desseingz, sous l'aile 
duquel plusieurs Seigneurs de la Religion commen- 
ceoient à se réchauffer, il se résolut^ à l'instance par- 
ticulière de M. de la Noue*, de repasser en France. 
Tost après dong se brassa la reprise des armes pour 
laquelle il tracassa beaucoup, contestant touteffois 
tousjours par plusieurs raisons avec le dit sieur de la 
Noue qu'il ne falloit point mesler les affaires de la 
Religion avec celles de monseigneur le Duc d'Alen- 
çon, mais faire son cas à part et se contenter d'avoir 
bonne intelligence avec luy. Le contraire fut suivy, 
et ce qui s'en suivit ne luy fit repentir de son avis; 
de là par la précipitation de quelques ungz s'ourdit 
l'entreprise * de S* Germain, auquel lieu il estoit allé 
pour tirer de là messieurs de Thoré et de Turene, 
pour l'exécution de quelques notables entreprises en 
Normandie qu'ilz avoient résolu d'exploiter au dixiè- 
me Mars 1574, comme plusieurs autres en France. 
La conclusion en estant prise avec eux, arrive hom- 
me de la part de monsieur de Guitry, annonçant à 



1. François de la Noue, dit Bras de fer, né en 1531, ami et compa- 
gnon de Henri IV, illustre parmi les protestants, à beaucoup de titres 
divers, comme guerrier, comme politique et comme aussi modéré que 
vertueux, mourut en 1591, au siège de Lamballe. 

2. Projet du roi de Navarre, du duc d'Alençon et du prince de Condé, 
pour s'évader de la cour. 



DE MADAME DE MORNAY. 73 

monseigneur le Duc qu'il prenoit les armeS;, parce 
qu'elles estoient prises en Poitou^ et luy conseillant 
de se retirer à Mantes pour aussy les prendre. Geste 
nouvelle fut trouvée crue, d'autant qu'il sembloit 
que le dit sieur de Guitry eut bien peu attendre une 
responce de monseigneur le Duc, premier que pren- 
dre les armes. Sur ce touteffois fut prise résolution, 
telle qu'on peut en ceste précipitation, que monsei- 
gneur le Duc, le Roy de Navarre, monseigneur le 
Prince et autres Seigneurs prendroient leur chemin à 
Mantes, sortans de la court en un matin, une trompe 
au col en fasson de chasseurs, monsieur du Plessis 
les conduisant, lesquelz sans doute eussent trouvé la 
porte ouverte estant ville de l'apanage de mon dit 
seigneur le Duc, et y estant en guarnison la compai- 
gnie de feu monsieur le Duc de Montmorency, com- 
mandée par mons"^ de Buhy, frère de monsieur du 
Plessis. Mais comme il pensoit dormir deux heures 
pendant qu'ilz se prépareroient à partir, ceste réso- 
lution fust changée à son grant regret, et non sans 
protester, quand on luy en déclara le changement, 
que c'estoit l'emprisonnement ou arrest certain d'eux 
tous, comme il s'en suivit. Hz mandèrent dong par 
luy à mons' de Buhy son frère qu'il tînt la porte de 
Mantes ouverte au sieur de Guitry, et au dist sieur 
de Guistry qu'il s'y ascheminast avec ses troupes qu'il 
espéroit estre de troys cens gentilzhommes et quel- 
ques gens de pied, et que la ville prinse, ilz s'y en 
iroient, sans considérer qu'il ne pouvoit s'avancer 
avec trouppes sans que l'alarme en vinst à la court 
qui lors se retireroit à Paris et se saisiroit de leurs 
personnes pieça suspectes. Monsieur de Buhy dong 



76 MEMOIRES 

tint la porte du costé de Rhony ouverte, et monsieur 
du Plessis se trouva à celle du Pont entre cinq et six 
lieures du matin ; mais le sieur de Guitry ne peut ar- 
river qu'à huit heures, et n'avoit environ que qua- 
rente chevaux, plusieurs l'ayans quitté au rendez 
vous; quand ils virent que mon dit seigneur ne s'y 
trouvoit point, et ayant fait ung tour par la ville, la 
quitta et se retira en Normandie. Monsieur de Buhy 
s'y conduit sy prudemment que pour l'heure on ne 
s'apperceut de rien de sa part, de sorte qu'il en sor- 
tit le mesme jour assez doucement, soubs ombre de 
porter la nouvelle à la court de ce qui s'estoit passé, 
sans que le peuple se doutast de luy, car il faisoit en- 
tendre que mons*^ de Guitry avoit une vieille querelle 
à luy, comme de fait autreffois ilz en avoient eu en- 
semble. Monsieur du Plessis prit son chemin vers 
Chantilly, maison de monsieur de Montmorencv, où 
ilz se rencontrèrent; monsieur de Buhy ne vouloit 
aisément quitter sa maison, se fondant sur certaines 
lettres que le Roy et la Royne luy avoient escrit, 
louans le bon devoir qu'il avoit fait en la conserva- 
lion de la place de Mantes. Monsieur du Plessis luy 
remonstroit que ceste feincte ne pouvoit durer que 
quattre jours et que la vérité s'en descouvriroit sans 
doute, dont il se trouveroit en pêne; tellement qu'ilz 
prirent leur chemin vers Sedan, passans chez mons"" 
de Conflans, leur allié, père du Vicomte d'Auchy, 
lequel leur ouvrit volontairement sa bouette, en la- 
quelle ils prirent deux cens escus, n'ayant peu pas- 
ser chez eux pour prendre argent; mais arrivés à Se- 
dan, pour ne faire pêne à feu monsieur le Duc de 
Bouillon qui vouloit encor temporizer, ilz se retiré- 



DE MADAME DE IMORNAY. 77 

rent (changeant de nom); en sa terre de Jametz d'où 
ilz ne partirent qu'après la mort du Roy Charles qui 
fut en may 1574. Pendant ce jour, monseigneur d'A- 
lençon_, qui brassoit sortir de la court et désiroit d'es- 
tre recueilly de quelque force' raisonnable à son sor- 
tir, luy escrivit, le priant instamment de passer vers 
le Comte Ludovic * qui lors estoit devant Maëstricht, 
pour l'induire à amener ses trouppes en France. Il y 
avoit divers périlz à }xisser, et touteffois, il s'y réso- 
lut; il se fait donc raire* la barbe de fort près, prend 
ung des siens et ung guide qui ne le connoissoit 
point, et se délibère de jouer le page, et que son 
homme feindroit le mener en AUemaigne pour ap- 
prendre la langue chez le Comte de Newenaër, beau 
frère du Prince d'Orange; en ceste façon, passe les 
Ardennes et vient à Liège oii on luy fit divers inter- 
rogatoires ; puis, avec ung passeport de l'Evesque, tra- 
verse jusqu'à Aix, chemin lors battu ordinairement 
des trouppes Hespagnoles, à Aix prend langue, 
achepte des écharpes pour aller en l'armée du Conte 
Ludovic qui estoit logée à deux lieues de Mœstriclit 
en ung bourg nommé Gulpen. En chemin, trouve des 
reistres qu'il interrogue en Alleman, et lors son guide, 
qui n'entendoit qu'mig peu d'AUeman, fut fort es- 
tonné, l'oyant ainsy parler à eux, d'autant qu'il esti- 
moit mons*^ du Plessis page allant apprendre la langue, 
et avoit ignoré durant le voyage qu'il en sceust un seul 
mot; tellement qu'il commença à s'escrier qu'il estoit 
trahy ; mais après qu'il eust parlé à lui, il se rasseura 



1. Louis de Nassau, frère du Prince d'Orange, Guillaume le Taciturne. 

2. Raser. 



78 MEMOIRES 

et demeura avec luy. Ainsy monsieur du Plessis alla 
trouver le comte Ludovic*, et là traitta fort secrète- 
ment avec luy plusieurs jours, et enfin ne le peut 
induire à son intention, ne rapportant autre juge-' 
ment de ceste armée que une attente prochaine de 
sa ruyne pour le peu d'ordre qu'il y apercevoit, à 
cause qu'elle n'estoit, pour la plus part, composée 
que d'hommes empruntés de Contes et Princes ses 
parens et alliez. Ainsy n'ayant rien peu faire, revient 
à Aix, et reprend ses erres^ vers Liège. Mais à une 
lieue ou plus de la ville d'Aix, en un village nommé 
Heury Chapelle, tombe au sortir en une embuscade 
de deux centz harquebuziers sortis de Lembourg, de 
sy près qu'à peine peut-il ressortir du village par où 
il estoit entré que la barrière de l'entrée ne fust fer- 
mée. Au pied de la montagne, il s'apperçoit suivy de 
six chevaux et se met au galop. A vint que ses pis- 
toles luy tombent, la courroye s'estant rompue, et 
mit pied à terre pour les ramasser, par ce moyen gai- 
gnans ceux qui le suy voient toujours avantage sur 
luy. A peu de là, le cheval de son homme tomba 
qu'il eut pêne à faire relever, et lors le fit mettre 
devant luy. Il se vit alors attainct de près, et est à 
noter qu'il estoit monté sur ung cheval auquel il 
souloit faire porter une camare, laquelle il luy avoit 
coupée ce jour affm qu'au besoing il peust franchir 
un fossé. Comme il vient à enfoncer ce cheval, il 
prend à quartier pour se tirer de la fange, (c'estoit 
au commencement de mars et après de grandes 

1 . Le comte Louis de Nassau fut tué dans la bataille de Mooker-Heyde 
en 1574, où son armée fut détruite. 

2. Son chemin. 



' DE MADAME DE MORNAY. 79 

pluyeS;,) et l'emporte dedans une plouse hors du che- 
min, et ne le peut retenir quelques saccades de bride 
qu'il luy donnasl. Au bout de ceste plouse, il trouve 
un précipice, d'où le cheval se jette à bas, rompant 
selle, bride etc., puis le porte dans des saux le long 
du ruisseau, où il luy pensa plusieurs fois rompre les 
reins. Enfin se prend à une branche et le laisse passer 
dessoubs, laquelle lui faillant, tomba sur les reins et 
en fust assez longtemps mal, encores qu'à la chaude 
il n'en sentist presques rien. Le cheval se sentant dé- 
livré de luy s'arresta court, et eust moyen de le re- 
prendre, en se résolvant toutefFois à la mort, car il ne 
voyoit aucune yssue à cause du susdit ruisseau assez 
large, ny autre apparence que d'estre attrapé là par 
ceux qui le poursuivoient de sy près. En ceste extré- 
mité, il prie Dieu, puis se remet à renouer son har- 
nois, et enfin mène son cheval en lieu facile pour re- 
prendre son chemin, et voyant son chapeau en ce 
champ qui luy estoit tombé descend j^our le repren- 
dre, parce qu'il ne voyoit plus personne. Comme il 
remontoit, son guide sort d'un buisson et luy vient 
tenir l'estrier, et s'enquérant de ceux qui le pour- 
suivoient, lui dit qu'ils avoient tourné bride de 
l'heure qu'ilz l'avoient veu se destourner du chemin, 
(à scavoir que le cheval l'emportoit) comme de fait 
ilz prirent un homme de pied nommé la Roche, aul- 
trement Emery, depuis huissier du conseil du roy de 
Navarre à Paris, qui s'estoit adjoint à luy chez le 
conte Ludovic, et lui dirent qu'il les avoit voulu atti- 
rer en une embuscade, mais qu'ilz s'en estoient bien 
sceu garder. Dieu usant, comme il le fait souvent, des 
accidens qui nous semblent conduire à la mort pour 



80 MÉMOIRES 

nostre conservation et salut. Ainsi donq, il reprit son 
chemin vers Aix, là où il prit un guide pour passer 
le païs du Luxembourg, qui le perdit le premier ma- 
tin es grantz maretz de Limbourg, et oyoit par tout 
sonner le tabour des Hespagnolz dont les trouspes 
remplissoient tous les environs. De là, après plusieurs 
travaux, il sortit et apperceut un monastère de Pré- 
montrë, appelé Rennel^erg, où il sceut qu'il y avoit 
cinq moines, et par ce que ses chevaux n'en pou- 
voient plus, se résolut d'y aller. Hz firent au com- 
mencement difficulté d'ouvrir ; mais s'estant dit escho- 
lier venant de Couloigne, et leur ayant parlé latin et 
tenu plusieurs propos vraysemblables, ilz ouvrirent, 
luy donnèrent à disner, et luy firent repaistre les 
chevaux. Il les entretenoit de divers propos et en- 
trèrent en telle privante qu'ilz luy offrirent leurs che- 
vaux et beaucoup d'honnestetés; mais il leur de- 
manda seulement une lettre de recommandation à la 
prochaine frontière, qui fut cause qu'ils escri virent 
au maire de Muderscheid_, cestuy cy à celui de S* Yit, 
et ainsy conséquemment, tellement que de maire en 
maire et de place en place, il traversa le Luxem- 
bourg sans pêne et vint à sauveté à Givonne, près 
Sedan et de là à Jametz, et fut en mars 1 574 qu'il 
feit ce dit voyage. 

Arrivé qu'il fut à Jametz, il entendit la sortie de 
monseigneur le Prince* de Condé de la court, qui se 
retiroit en Allemaigne, lequel il alla rencontrer de 
nuit entre Sedan et Mouzon, et l'accompagna deux 



1 . Le Prince de Condé avait réussi à s'échapper de la cour où le roi 
de Navarre était encore retenu. 



DE MADAME DE ÏHORNAY. 81 

lieues au delà de Juvigny, duquel lieu, à la prière 
de toute sa trouppe, il s'en sépara pour sa seurté et 
fut conduit secrètement et par voyes obliques à 
Jametz, où il se tint caché quelque sebmaine, tant 
que l'alarme fut passée, sa trouppe néanmoins tirant 
tousjours son chemin par le pais messin vers l'Al- 
lemaigne, comme s'il y eust esté en personne. Là 
aussy, peu de jours après, passa monsieur de Méru 
de la maison de Monmorency, lequel monsieur de 
Buhy et luy récelèrent en leur logis à Jametz quinze 
jours ou environ, tant que l'esmeute en fust passée, 
d'où ilz le firent seûrement conduire en habit de 
fauconnier en Allemaigne par un messaiger de Mer- 
ville en Luxembourg qui ne le congnoissoit pas. Ilz 
furent à Jametz jusqu'à la mort du roy Charles qui 
fiit au mois de may ensuivant, et passoit son temps 
à fah^e quelques escritz, entre autres, il fit en Latin 
un livre intitulé : « De la puissance légitime d'un 
Prince sur son peuple, » lequel a esté depuis imprimé 
et mis en lumière sans touteffois que beaucoup en 
ayent seu l'autheur. Monsieur de Buhy, son père, et 
luy voyoient souvent feu madame de Morvillier et 
mad"^ de Franqueville, sa fille, aujourd'huy madame 
de Vallières, lesquelles estoient retirées à Jametz pour 
les troubles; aussy feu monsieur de Chelandre, capi- 
taine du lieu, homme jà fort vieil, et auquel son filz 
a succédé depuis. Incontinent après la mort du roy 
Charles, ils se retirèrent à Sedan pour estre plus pro- 
ches des affaires qu'elle amêneroit, et furent logés chez 
le capitaine de Sedan, appelé le sieur de la Mothe, 
très honneste gentilhomme et affectionné à la reli- 
gion, en une tour sur la porte de la ville. Or pour 

I — 6 



82 MEMOIRES ^ 

les troubles de France depuis le massacre s'estoient 
retirés à Sedan beaucoup d'honorables familles^ plu- 
sieurs gens d'honneur et de toutes professions^ telle- 
ment- qu'ilz y trouvèrent beaucoup de noblesse de 
leurs cartiers_, et entre autres monsieur de Bourry, 
naguères décédé, leur cousin germain. Monsieur du 
Plessis y voyoit souvent feu mons*" d'Heudreville avec 
lequel il avoit eu famiharité et amityé en son séjour 
d'Angleterre, lequel l'aymoit et l'honoroit fort; ice- 
liiy estoit un des premiers conseillers de la court de 
Parlement de Rouen, grandement estimé et honoré 
tant qu'il a vescu et tenu pour homme d'honneur, 
bon juge, sans passion, charitable et vray amy, et 
encore est il tousjours regretté de ceux qui l'ont 
congneu tant d'une que d'autre religion. Monsieur 
du Plessis estoit aussy visité journellement de plu- 
sieurs ministres et autres gens de lettres, et ne se 
passoit affaires, tant pour les troubles de France et la 
cause de la religion que pour l'estat particulier de 
feu monsieur de Bouillon, qui ne luy fust communi- 
qué. En ce séjour fit aussy plusieurs escritz selon que 
les affaires de France et les troubles luy en don- 
noient le subject, et pareillement les troubles du 
Pais bas, entre aultres une remonstrance après la 
mort du grand commandeur de Castille', qui avoit 
succédé au duc d'Alba es Païs bas, laquelle fut en- 
voyée à mons'' le Prince d'Orange et fut imprimée 
en langue flamande et françoyse, non sans quelque 
fruit et effect; et le subject estoit d'inciter les Estatz 
des Païs bas à se relever de dessoubs la tirannye par 

1 . Don Louis de Requesens. 



DE MADAME DE IMORNAY. 83 

ceste occasion, et se joindre en cause avec ceux de 
Hollande et de Zeelande_, puis qu'ilz estoient jointz 
en intérest, ce qui avint peu de temps après, ainsy 
qu'il se peut voir en l'histoire. 

En ce temps, j'estois à Sedan, et voyois quelque- 
fois monsieur de Buliy et monsieur du Plessis, pareil- 
lement mons*' des Baunes, leur jeune frère; j'estois 
logée chés le sieur de Verdavayne, médecin de feu 
monsieur de Bouillon, assez près d'eux. Au moys 
d'aoust ensuyvant, M. de Buhy feit quelque voyage 
secret en sa maison ; et pendant son absence, qui fut 
environ deux moys, monsieur du Plessis et monsieur 
des Baunes continuoient tous les jours à me venir 
voir, et prenois grand plaisir aux bons et lionnestes 
propos de M. du Plessis. ToutefTois, ayant vescu soli- 
taire depuis l'espace de plus de cinq ans que j'estois 
veufve, et ayant envye de continuer de mesmes, je 
voulus, de propos délibéré, sonder son desseing, luy 
disant comme je trouvois estrange d'aucuns suyvans 
la guerre qui pensoient à se marier en temps sy cala- 
miteux. Mais l'en ayant trouvé fort eslongné et con- 
gnoissant la bonne réputation en laquelle il estoit, je 
pensay que ceste hantise estoit à cause du voisinage; 
et puis j'avois pris plaisir, depuis que je m'estois re- 
tirée à Sedan, pour passer plus doulcement ma soli- 
tude, en l'arithmétique, en la painture et en autres 
estudes dont quelquefois nous devisions ensemble, 
de sorte que je feus bien ayse qu'il continuast à me 
venir voir, et en peu de temps, l'affectionnay autant 
que pas un de mes frères, combien que je ne pen- 
sasse point à mariage. Monsieur de Buhy estant de 
retour, il fit entendre à monsieur du Plessis comme 



8i MÉMOIRES 

il avoit résolu, avec madamoyselle sa mère et sa 
femme, d'aller passer le reste du mauvais temps en 
une terre qu'il avoit en Bourbonnois nommée Mon- 
verin. Monsieur du Plessis ayma mieux demeurer à 
Sedan, proche de l'AUemaigne où s'estoit retiré mon- 
seigneur le Prince de Condé, et d'où l'on attendoit 
une armée de reistres. Ainsy ilz se séparèrent, mais 
monsieur des Baunes, son jeune frère, ne voulut 
laisser monsiem^ du Plessis. 

Tout cest hyver feu monsieur de Bouillon ne feit 
que languir et traîner, et c'estoit tout commun qu'il 
ne pouvoit rescliapper, et qu'il avoit esté empoi- 
sonné au siège de la Rochelle. Cependant madame 
de Bouillon S sa mère, l'estoit venu voir et crain- 
gnoit on fort que survenant la mort de monsieur de 
Bouillon, son fils, elle se saisist du chasteau de Se- 
dan, attendu mesmes que plusieurs avoient mauvaise 
opinion du sieur des Avelles qui en estoit gouver- 
neur. L'Eglize de Sedan estoit belle pour le nombre 
des réfugiés; monsieur du Plessis qui en prévoyoit 
avec beaucoup de gens de bien la dissipation, après 
avoir tenté divers moyens, s'aviza d'en communi- 
quer avec le sieur de Verdavayne, mon hoste, mé- 
decin de mon dit Seigneur de Bouillon, homme fort 
religieux et zélé. Ils prinrent résolution que le sieur 
de Verdavayne déclareroit à madame de Bouillon, 
qui estoit lors en couche, l'extrême maladie de mon- 
sieur de Bouillon, son mary, et le danger qu'il y 
avoit, au cas qu'il pleust à Dieu de l'appeller, que 
madame sa belle mère qui estoit fort contraire à la 

1. Françoise de Brézé, comtesse de Maulevrier. 



DE MADAME DE MORNAY. 85 

Religion , par le moyen du Seigneur des Avelles ne 
se saisist de la place pour en faire selon la volonté 
du Roy. Elle après l'avoir ouy^ toute affligée qu'elle 
estoit^ se délibère d'en escrire à mons'' de Bouillon, 
qui estoit en une autre chambre, lequel, après avoir 
veu sa lettre, la voulut voir pour en communiquer 
avec elle. Elle se feit donc porter en sa chambre, et 
après résolution prise entr'eux, fut reportée en son 
lit. Le lendemain, feu mons*" de Bouillon envoyé 
quérir ses plus confidens, particulièrement fait prier 
M. du Plessis de s'y trouver, et avec eux esclarcit 
les moyens d'effectuer sa ditte résolution. Puis ap- 
pelle tous ceux de son conseil et les principaux de 
sa maison et leur déclare que, pour certaines causes, 
mons"^ des Avelles ne pouvoit plus exercer sa charge, 
et pour ce, sur l'heure mesmes luy ayant demandé 
les clefz , les mit es mains de messieurs du Plessis , 
de la Laube, d'Espan, d'Ai^son et de la Marcillière, 
conseiller au grand conseil, pour, appelles les offi- 
ciers et gardes du chasteau, leur déclarer l'intention 
du dit Seigneur duc de Bouillon et les remettre es 
mains du dit sieur de la Laube, lieutenant de sa 
compagnie. Ainsy ceste place fut assurée et le sieur 
des Avelles partit dans vingt quattre heures, et deux 
jours après mourut feu mons*" de Bouillon* fort 
chrestiennement, remettant madame sa femme, mes- 
sieurs ses enfans et son estât soubs la conduite de 



1. Henri Robert, duc de Bouillon, mourut le 2 décembre 1574. Son 
ûls aîné Guillaume Robert lui succéda; il mourut sans enfants en 1588, 
et institua légataire de tous ses biens sa sœur Charlotte de la Marck, qui, 
épousa en 1551 , Henri de la Tour d'Auvergne, vicomte de Turenne, qui 
devint ainsi duc de Bouillon. 



86 MÉIMOIRES 

Dieu; et y demeurasmes nonobstant sa mort, non 
moins paisiblement que auparavant. Quelque temps 
après la mort de M. de Bouillon, madame sa femme* 
eut besoin d'envoyer en quelques lieux pour les af- 
faires que la mort de monsieur son mary luy avoit 
apportées, entre aultres vers monsieur le Due de 
Clèves que feu M. de Bouillon avoit (comme parent 
et de mesme nom , ) avec feu monseigneur l'électeur 
Palatin Frédéric, lessé exécuteurs de son testament; 
elle pria M. du Plessis de faire ce voyage et luy 
bailla le testament en main pour porter au dit Sei- 
gneur Duc, lequel il pria d'accepter la tutelle des 
enfans et l'exécution du dit testament. Il y avoit à 
craindre pour ceste Princesse veufve de mettre le 
Rov en jalouzie, la voyant avoir recours aux estran- 
gers, et il estoit pénible de négotier avec le dit Sei- 
gneur Pue, à cause de sa maladie qui luy ostoit la 
parole et partie du sens, et à cause de ce que son 
conseil estoit composé de diverses humeurs, l'un ti- 
rant à l'Hespaigne et l'autre ailleurs, etc. Les choses 
touteffois se passèrent au contentement de la ditte et 
bien des jeunes Seigneurs, et au bout des troys seb- 
maines fut de rettour à Sedan, où peu après arri- 
vèrent les ambassadeurs du dit Seigneur Duc avec 
la responce promise, et charge d'aller vers le Roy 
pour luy recommander les affaires de la ditte Dame 
veufve et des pupilles. En ceste court, y fit amityé 
principalement avec M. de Wachtendouctz, maré- 
chal de Clèves et avec M. Jettell' et M. de Pallant 



1. Françoise de Bourbon, fille de Louis II de Bourbon, duc de Mont- 
pensier. 



DE MADAME DE MORNAY. 87 

de Bredebent^ gentilsliommes qualifiés et olTiciers 
principaux: tant de l'Estat que de la maison du dit 
Seigneur Duc, faisant profession de la religion réfor- 
mée; et depuis l'a entretenue souvent par lettres avec 
le dit sieur de Pallant de Bredebent qui a sa maison 
non loin de Hambacli et Juliers où il le reçeut. 
Mons* du Plessis de retour continuoit à me venir 
voir, et y avoit plus de huit moys qu'il ne se passoit 
jour que ne fussions deux ou troys heures ensemble; 
mesmes durant son vovase de Clèves il m'avoit es- 
crit. Je projettois lors de faire un voyage en France 
pour mes affaires, et le voulois avancer affm de nous 
ester cette familiarité, pour la craincte que j'avois 
que quelques ungz en fissent mal leur proffit. Comme 
j'estois sm" ce pensement, il me déclara l'envye qu'il 
avoit de m.'espouzer, ce que je receus à honneur; et 
touteffois luy déclaray qu'il ne pouvoit entendre ma 
volonté que premièrement je ne seusse par lettres la 
volonté de Mad'^^ de Buhy sa mère et de M. de Buhy 
son père, pour estre assurée par eux qu'ilz eussent 
nostre mariage pour agréable. Madamoy selle de Buhy 
estoit en Bourbonnois et M. de Buhy, qui avoit prins 
les armes pour les troubles qui continuoient en France, 
estoit guouverneur de S'^ Liénart en Limoshi. Mon- 
sieur du Plessis envoya un de ses gens exprès, et eut 
responce de Mad"^ sa mère et de mons"" de Buhy son 
père telle qu'il demandoit, avec lettres qu'ilz m'es- 
crivoient, m.'assm^ant que sy Dieu permettoit ce ma- 
riage, ilz l'auroient pour agréable et qu'ilz le dési- 
roient. Hz escrivirent aussy à monsieur de Lizi, 
Seigneur de qualité et autreffois fort favory du roi 
Henry IF leur proche parent et entier amy, le priant 



88 MÉMOIRES 

en leurs absences d'assister monsieur du Plessis en 
cest endroict comme Père. Monsieur de Lizi donq 
me bailla leurs lettres, et, me parlant afFectionnément 
de mons"^ du Plessis, me dit n'avoir qu'ung filz, mais 
qu'il eust voulu qu'il luy eust cousté la meilleure 
partie de son bien, et qu'il eust ressemblé à mons"^ du 
Plessis. Après luy avoir respondu comme je m'esti- 
merois heureuse sy Dieu permettoit que la chose se 
trouvast agréable à ceux desquelz je dépendois, je 
luy demanday temps, avant que luy déclarer ma ré- 
solution, d'en escrire à madamoyselle de la Borde 
ma mère, et à mes parens affin d'en savoir leur vo- 
lonté. Ainsy, je leur en escrivis à tous comme de 
chose que j'afFectionnois, et en laquelle toutefFois je 
ne passerois outre sans leur permission. Aussy en 
demanday-je conseil aux parens de feu monsieur de 
Feuquères, mon mary, et autres de mes amys; en 
quoy il se passa du temps assés, tellement qu'il es- 
toit le moys de jung 1 575 quand nous eusmes res- 
ponce de tous. Dieu nous montra tellement qu'il 
avoit ordonné notre mariage pour mon grand bien 
que nous eusmes un consentement réciproque de 
tous ceux à qui nous le demandasmes ; ceux qui 
congnoissoient M. du Plessis m'estimoient heureuse 
de ceste rencontre et me conseilloient de me dili- 
genter; les autres qui ne le congnoissoient pas s'en 
remettoient à moy. Ainsy ayans eu de part et d'autre 
ung consentement des nostres respectivement en 
nostre mariage, nous avisasmes ensemble de dresser 
quelques articles lesquelz nous communicquasmes à 
mons'' de Lizi qui les trouva bons, de sorte que nous 
n'y appelasmes aucun avocat, et luy aussy n'y chan- 



DE MADAME DE MORNAY. 89 

gea rien. T.esquelz articles furent ainsy envoyés à 
madamoyselle de Buhy, sa mère, pour les approuver 
et ratiffier, qui envoya à mons^ de Lizi une procura- 
tion, mot pour mot ratiffîant le tout, sur laquelle 
nostre contrat de mariage fut dressé et passé par les 
notaires de Donchery, ville assise sur la Meuze en 
France, à une lieue de Sedan. Or, durant ces allées 
et venues, il se passoit du temps, et plusieurs à Se- 
dan, voyant que M. du Plessis continuoit toujours à 
me venir voir, commenceoient à croire qu'il pensoit 
à m'espouzer; quelques ungs aussy luy parloient 
d'autres mariages de fdles riches et héritières, ,et 
eussent bien désiré le pouvoir destourner de moy 
pour le faire penser ailleurs, voyant, oultre les grâces 
qu'il avoit receues de Dieu et avec lesquelles il estoit 
né, qu'il estoit pour parvenir plus hault ; mais il ne 
voulut, depuis qu'il m'eut ouvert la bouche, jamais 
prester l'oreille à autre proposition qu'on lui fit. On 
lui offrit mesmes, pour sentir s'il pensoit à mov, au 
cas qu'il me voulust espouzer, de luy faire voir tout 
mon bien à la vérité, tant par mon con tract de ma- 
riage que celuy des partaiges de la succession de feu 
monsieur de la Borde, mon père; mais il fit res- 
ponce que, quand il voudroit en estre esclarcy, il ne 
s'en adresseroit que à moy mesmes, et que le bien 
estoit la dernière chose à quoy on devoit penser en 
mariage; la principale estoit les mœurs de ceux avec 
qui l'on avoit à passer sa vie, et surtout la craincte 
de Dieu et la bonne réputation. 

En ce temps aussy qui fut 1575, monsieur du 
Plessis, à ma requesle, fit le discours de la Vie et de 
la Mort, avec la traduction de quelques épistres de 



90 MÉMOIRES 

Senèque qui a esté depuis imprimée _, premièrement 
à Genève, puis à Paris et en plusieurs autres lieuX;, et 
traduit presques en toutes langues, et fort bien receu 
de tous tant d'une que d'autre religion. 

A la fin du mois d'aoust, on eut advertissement 
certain à Sedan d'une levée de Reistres conduite par 
mons'' de Thoré' pour entrer en France au secours 
de monseignem^ le Duc^; monsieur du Plessis, qui 
estoit demeuré exprès pour servir à la première oc- 
casion, se délibère d'y aller. Auparavant son parte- 
ment, nous nous promismes mariage en la présence 
de monsieur de Lizi, mons'' d'Heudreville, messieurs 
de Luynes, conseiller de Parlement, et du Pin, de- 
puis secrétaire d'Estat de Navarre, et aujourd'huy 
intendant des finances de France, et eux et nous 
signasmes le tout. 

Ainsy il partit de Sedan et firent leur premier logis 
au bourg de Buzancy où ilz se mirent pom^ recueillir 
leurs trouppes, et furent tousjours en ce voyage en- 
semble feu monsiem^ de Mouy et luy et ne faisans 
qu'un logis, car, oultre qu'ilz estoient proches parens 
et grans amys, ilz avoyent eu plusieurs entreprizes à 
communs fraiz, durant le dit séjour de Sedan, sur 
quelques places pour favoriser la venue de ceste ar- 
mée ; auxquelles entreprises ilz avoient beaucoup des- 
pendu ; et je luy ay souvent ouy dire qu'elles furent 
perdues par personnes qui ne vouloient qu'avoir la 
réputation d'entreprendre sans vouloir venir à l'effect. 

1. Guillaume de Montmorency, cinquième fils clu Connétable. 

2. Le duc d'ALnçon, brouillé avec son frère Henri III, se servait 
contre lui du parti protestant; il ne parvint à s'écbapper de la cour que 
le 13 septembre 1575. 



DE MADAME DE IMORNAY. 01 

Hz pouvoient. estre cinq cens harquebuzicrs et cin- 
quante gentilzhommes, et pour y tenir ordre fust 
nommé M. d'Espau pour chef^ et messieurs de Mouy 
et du Plessis pour luy assister. Hz tirèrent par le païs 
Messin et la Lorraine, et passèrent plusieurs rivières, 
toujours costoyans l'armée de monsieur de Guise à 
qualtre ou cinq lieues près, dont une partie de leurs 
gens de pied s'escartèrent, et fut proposé par quel- 
ques uns de se rompre et tirer arrière. Touteffois leur 
résolution fut suivye et vinrent jusqu'à l'entrée d'Al- 
lemaigne sans dommage, mais avec beaucoup d'alar- 
mes et de peur; où arrivez et ne trouvant nouvelles de 
mons^ de Thoré au lieu où ilz dévoient trouver, 
avoient pris résolution d'envoier vers le conte de îSas- 
sau pom^ estre receus en ses terres, vivans à leurs 
despens, payant celuy qui avoit de l'argent pour qui 
n'en auroit point; et estoit nommé M. du Plessis pour 
aller porter ceste parole au dit Seigneur conte lorsque 
luy parut partie de la trouppe de monsieur de Cler- 
vanl de laquelle il prit langue et sceut que l'armée 
estoit prochaine, qu'ilz joignirent le lendemain avec 
grant ioye; et n'est à oublier ce que je luy ay ouy 
souvent dire que, ce mesme soir qu'ilz eurent ceste 
nouvelle, se vit au ciel un combat comme de lances 
de feu qui dura plus de deux heures, auquel chacun 
avoit les yeux arrestés, et non sans en prendre mau- 
vois augure que monsieur du Plessis taschoit de des- 
tourner par causes naturelles. Estantz donq jointz 
avec M. de Thoré , ilz entrent en France et passent 
la Meuze, prenans leur chemin droit à Attigny, vil- 
lage assis sur la rivière d'Ayne, où ilz séjournèrent 
quelques jours tant qu'ilz donnèrent à mons"" de 



92 MÉMOIRES 

Guise moïen de les atteindre. En ce séjour, non loin 
de Sedan, M. de Thoré, se trouvant pressé de ses 
Reistres qui demandoient argent premier que d'ar- 
borer leurs cornettes , pria M. du Plessis d'aller jus- 
qu'à Sedan pour tascher de recouvrer argent des plus 
aysés et volontaires, lequel luy accorda, toutefFois 
après luy avoir fait entendre qu'il n'y avoit aucun 
espoir, et qu'il n'y avoit que personnes réfugiés qui 
n'avoient que leurs nécessitez. Quelques jours au- 
paravant, M. du Plessis, prévoyant ce malheur, luy 
avoit donné avis de se loger avec toutes ses trouppes 
plus serrés en exemptant et réservant les plus riches 
bourgs, leur envoyant signifier de journée en jour- 
née que, s'ilz ne se racheptoient de raisonnable 
somme , on leur envoyeroit les Reistres , ce que sans 
doute ilz eussent volontiers fait; et n'eust laissé l'ar- 
mée d'estre prou bien logée pour une passade; et 
moyennant ce il n'y a doute que M. de Thoré n'eust 
eu de quoy payer ses Reistres qui n'estoient que en- 
viron quinze cens, lesquelz à faute d'argent ne vou- 
loient faire serment. Mons*^ du Plessis donq arrivé à 
Sedan, voyant, comme il prévoyoit assez, qu'il n'y 
avoit aucun moïen de toucher argent, s'en retourna 
le lendemain, et mons^ d'Heudreville qui le conduit 
hors la ville, le pria en se séparant de luy dire son 
avis de ceste armée. M. du Plessis luy répondit : 
« Quand l'orgueil vient, l'ignominie le suit de près, » 
puis luy ajousta, (car il parloit à luy fort confidem- 
ment) que dans troys jours ilz seroient deffaictz par 
]a présomption de leur chef et le peu de conduite 
tout ensemble. Il revint donq à Attigny où estoit 
M. de Thoré, où il ne trouva rien qui luy donnast 



DE MADAME DE RIORNAY. 93 

espoir de mieux qu'il n'avoit laissé; et estoient logés 
M. de Mouy et luy ensemble dans un petit village 
prochain. L'armée s'avança tirant vers la Marne ^ et 
en trois logis parvint à trois lieues environ du bord, 
logée es environs de Fismes et Bazocliies entre la 
Marne et la rivière d'Aisne, et l'armée du Roy con- 
duitte par M. de Guise la suivoit à grandes journées. 
Le soir donq qu'elle arriva ausditz lieux, M. de Fer- 
vaques, mareschal de camp de l'armée du Roy, avec 
cinquante chevaux, la vint reconnoistre et remettre 
assez près du logis; et ayant passé la rivière d'Aisne 
à Pontaver en suivant l'armée contraire pas à pas, se 
fit une petite charge entre Roussy et Pontaver, en la 
prairie où M. du Plessis et M. de la Mothe Juran- 
ville combattirent et enmenèrent quelques prison- 
niers, desquelz ilz sceurent que M. de Guise estoit 
résolu de les combattre sur le passage de Marne. Le 
lendemain donq ils partirent de grand matin, et 
tirèrent pais, mais harassés de fois à autre de l'en- 
nemy qui leur jettoit des harquebuziers à cheval à 
gauche et à droicte dedans les foretz pour les rendre 
plus lentz en leur chemin, ou leur altaquoit de lé- 
gères escarmouches sur la queue pour les faire tour- 
ner visage; et en la plus part se trouva M. du Ples- 
sis; mesmes y eust une harquebuzade en sa cuirasse, 
mais qui ne faussa point. Il fut conseillé à M. de 
Thoré de se résoudre du tout ou à combattre ou à 
se retirer, et enclinoit plus à se retirer sans combat, 
ce qu'il pouvoit faire, à ce qu'ilz disoient, en renfor- 
çant ceux qui demeuroient à la retraicte, en sorte 
qu'ilz peussent soustenir les coureurs de l'ennemy 
sans que le gros de l'armée en arrestat son pas, et 



U MÉMOIRES 

cependant la faire acheminer et faire passer l'eau, 
premièrement aux bagages, puis à l'infanterie, en 
après aux reistres, et enfin à tout le reste; et le lieu 
y favorisoit parce que les trouppes qui eussent eu à 
passer les dernières eussent couronné le haut d'une 
colline à laquelle l'ennemy ne pouvoit venir que par 
des passaiges fort fâcheux, mesmes à ung seul cheval, 
sans qu'il peust percer de la veue, ny juger ce qui 
estoit derrière. Cest avis fut trouvé bon et l'armée 
disposée à le suivre; mais n'estant ledit s'' de Thoré 
pleinement rézolu de l'ung ou de l'autre, et tantost 
faisant ce qui appartenoit à la résolution de com- 
battre, tantost ce qui estoit propre à qui vouloit se 
retirer, et n'estant déterminé à toutes fins de com- 
battre plus tôt que se retirer en désordre, l'ennemy 
fit proffit de ses irrésolutions, continuant toujours 
son dessein, tant qu'à une demye lieue de la rivière 
de Marne, il se présenta* en bataille, en quattre 
compaignies de gens d'armes de front, flanquées de 
quelques harquebuziers à cheval qui tiroient de la 
forest prochaine à leur main droitte, et lors se fallut 
résoudre au combat, quelque désavantage qu'il y 
eust. M. de Thoré, donq, commanda au s"" de Pon- 
tillant, son enseigne, d'aller à la charge. Monsieur 
de Mouy et monsieur du Plessis y donnèrent en- 
semble, et à pêne se trouvèrent ils dix -huit à ceste 
charge, qui tous furent ou tués ou blessés, ou pri- 
sonniers; monsieur de Clervaut chargea, mais suivy 
de peu de rengs de ses Reistres, et y fut pris, 
mons"^ de Thoré se retira sans combattre, et tout le 

1. Le 10 octobre 1573 à Dormans. 



DE MADAME DE aiORNAY. 9S 

reste, les Reistres pareillement, qui fuirent jusques à 
Marigny sur Orbaiz, et dès le soir, envoyèrent par- 
lementer et se rendirent. M. de Guise fut blessé en 
poursuyvant la victoire, et les particuliarités en sont 
en l'histoire. En cesle charge, M. du Plessis, duquel 
j'escritz sans m'arrester aux autres fut pris de la 
compaignie de M. le vicomte de Ta venues*, renfor- 
cés de partie de celle de M. Tavanes, son frère 
aisné, mais celuy auquel il se rendit, gentilhomme 
Bourguignon, nommé la Borde, de la compaignie 
du dit s'" de Tavanes. Mons"" du Plessis estoit allé à 
la charge sur mi cheval fort harassé et avoit quitté 
son casque et ses brassarts et cassettes; Dieu le pré- 
serva et n'eut qu'un coup de lance qui n'estoit rien 
parce que l'ennemy ne vint à la charge qu'au trot. 
Estant pris, un de la ditte compaignie le voulut tuer, 
mais le dit de la Borde l'en empescha. Il lui de- 
manda sa bourse qu'il luy bailla, et y avoit envi- 
ron trente quattre doubles ducatz, et deux lettres de 
moy, l'une inscrite à M. du Plessis, l'autre à M. de 
Boinville, (qui est le nom d'une terre en Beausse,) et 
le pria de les garder, disant que c'estoient lettres d'une 
maîtresse. On le fait monter sur un cheval défferré, et 
marcher en bataille avec les autres, mais il se recon- 
noissoit prou pom^ prisonnier, car il estoit armé à cru. 
La blessure de M. de Guise en aigrissoit plusieurs, et 
courut danger de sa vie plusieurs fois en ceste occa- 
sion. La rivière passée, on fit halte sur une coline, près 



] . Jean de Saulx Tavannes, né en 1553, n'avait donc que vingt ans au 
combat de Dormans. Son frère aîné, Guillaume de Saulx Tavannes était 
né en 1538. Tous deux étaient fils du maréchal de Tavannes. 



96 MÉMOIRES 

Marigny sur Orbais; là vit on les trompettes des Reis- 
tres sortir du village;, et pensoit on qu'ilz revinssent 
à la charge^ mais c'estoit pour capituler. Cela pensa 
esbranler tout ce qui poursuivoit la victoire, parce 
que ceux qui avoient chargé n'estoient suivis de la 
bataille que de bien loing. Pendant ceste halte, on 
l'interrogea qui l'avoit meu de prendre les armes; 
respond : la Religion. On luy demande s'il ne vou- 
loit pas changer; respond qu'il quitteroit plustost sa 
vie; s'il n'estoit point de ces politiques; respond 
qu'il se voyoit prou, à son aage qu'il ne s'enquéroit 
pas de cela; sy donq il estoit de ces malcontens; se 
voyant pressé leur dit qu'à la vérité il estoit très- 
mal content de ce que chacun n'avoit pas ce qu'il 
devoit, mesmes les Reistres, et que peut estre les 
autres eussent esté en sa place très-malcontens aussy 
de ce que l'on les recevoit, après un tel acte, à com- 
position, qui dévoient estre renvoyés avec un baston 
blanc, leur parlant tousjours touteffois avec respect 
tel qu'aucuns mesmes monstroient y prendre plaisir. 
Et ces propos luy estoient tenus la pluspart par mes- 
sieurs les maréschaux de Biron* et de Rhetz' qui ne 
le congnoissoient point ny aucun d'eux. Pendant la 
capitulation avec les ditz Reistres, passa devant luy 
le fils du s*^ des Avelles duquel le père avoit esté 
gouverneur et depuis tiré hors du château de Sedan, 
(comme dessus), et depuis cestuy cy son fils avoit 
pris party avec M. de Guise. Il cognoissoit M. du 
Plessis, et l'avoit veu long-temps à Sedan, et luy 



1. Armand de Goûtant Biron, maréchal de Biron, né en 1524. 

2. Albert de Gondi, maréchal de Retz, né à Florence en 1522. 



DE MADAME DE MORNAY. 97 

eiist fait desplaisir, mais il ne le reconnut point. 
Passa aussi un espion qui avoit, le jour avant, des- 
jeuné avec luy, nommé Baron, lequel estoit venu 
advertir l'ennemy, et n'apperceut M. du Plessis. De 
là il prit confiance que Dieu le vouloit ayder. Le 
quartier de ceux qui le tenoient estoit à Damery sur 
Marne. En y allant, mons^ du Plessis estoit en fort 
grand pêne de se délivrer de papiers dangereux et 
de lettres de divers Princes et païs qu'il avoit sur 
luy, ce qu'il ne peut, estant tousjours fort esclairé 
d'eux; mais estant arrivé, il desbride promptement 
son cheval, et sortant les fourre dedans le chaume 
du logis en un toict bas. C'estoit le dixième d'octo- 
bre 1575. Or, en souppant il commençoit à s'appri- 
voiser avec eux; mais le lendemain matin, onziesme 
d'octobre, le mareschal de Rhetz commanda au s*^ de 
la Borde de fouiller son prisonnier, s'il n'avoit point 
de papiers, par cela qu'aucuns des prisonniers s'en 
estoient trouvés chargés. Le dit s'' de la Borde vient 
à mons'^ du Plessis avec préfaces qu'il luy dé- 
plaisoit bien de faire ce qui luy estoit commandé, 
mais que la chose luy avoit esté enjoincte sy expres- 
sément qu'il n'osoit faillir. M. du Plessis doutoit 
qu'il n'eust charge de le tuer, et luy respond qu'il 
estoit entre ses mains. Enfin il parla plus clayre- 
ment, et le pria de monstrer et vuyder ses poches 
devant luy; mais il le pria de les fouiller luy-mêmes, 
pour en respondre plus assurément, et luy vint à 
propos d'y avoir pourveu à ses papiers à temps. Le 
douzième, ils viennent à Ventueil où la dame du 
lieu estoit de la religion et amye de M. du Plessis; 
elle festoya M. le viconte de Ta vannes, auquel ce 

I — 7 



98 MÉMOIRES 

jour M. du Plessis fut présenté, lequel prenoit plaisir 
à deviser avec luy, et le vouloit mener à ce festin. 
Il s'excusa sur ce qu'il se trouvoit mal, et avoit l'és- 
paule froissée du coup de lance qu'il avoit eu à la 
charge, et le lendemain de mesmes. Enfin, il le pria 
de ne le mener en triomfe devant les Dames, etc.; 
c'estoit pour éviter d'estre reconnu d'elle, laquelle 
sans y penser luy eust faict congnoissance, à cause 
qu'il estoit lors fort recommandé pour quelques né- 
gociations desquelles il s'estoit meslé. De là viennent 
en ung village nommé Champagne, non loin de 
Chasteau-Thierry, où il fut présenté à M. de Tava- 
nes, l'aisné. Là pour le recongnoistre, fut avisé de le 
confronter avec les autres prisonniers; Dieu luy ayda 
de rechef, car mons^ de Mouy, grièvement blessé, 
fut mené chez M. de Liancourt, son cousin. M. de 
Pontillant mourut; le s*" de Longjumeau s'eschappa, 
et furent ainsy divertis qui ça, qui là. Ainsy s'estant 
enquis de luy qui il estoit et d'où, et leur ayant res- 
pondu qu'il s'appelloit Boinville, pauvre cadet de 
Beausse, d'environ troys cens livres de rente, etc. 
Le s"" de Beauvoisin, lieutenant de M. de Tavanes* 
l'aisné, eut charge de s'en enquérir des sieurs de 
Orgenis et Jaudray, gentilshommes de Beausse qui 
suivoient lors M. d'Aumalle, lesquels certifièrent 
le semblable, qu'ils le congnoissoient, que, s'il avoit 
les troys cens livres de rente, c'estoit tout, qu'il 
estoit de la religion, cadet, se raportant en tout 
à ce que M. du Plessis leur avoit dit, équivoquant 



1. Le nom est écrit tantôt Tavanes, tantôt Tavennes dans le manuscrit 
de la Sorbonne, 



DE I\IADA3IE DE MORNAY. 99 

s^ir Boin ville, auquel ces circonstances convenoient; 
et de là conceut le dit s*^ de Beauvoisin une grande 
opinion de son intégrité, et l'en loua fort à M. de 
Ta vannes et à eux tous; il fut mis à cent escus de 
rançon. Dès ce jour-là ISl. de Ta vannes luy mons- 
Iroit prendre plaisir à devizer avec luy, et ordi- 
nairement le faisoit manger en sa compaignie. M. 
du Plessis luy parloit aussy fort lilirement, sur- 
tout du différend de la religion. Tant qu'il luy fit 
parler de demeurer avec luy, et que là sa con- 
science et sa religion luy demeureroient libres, mes- 
mes que, durant les troubles, il demem'eroit en ses 
maisons sans porter les armes. M. du Plessis l'en 
remercya et s'en excusa. Ceux qui le tenoient pri- 
sonnier le goustoient aussy et se fioient fort en luy, 
et le laissoient aller promener seul. Bien est vray 
qu'au commencement ils y faisoient prendre garde; 
mais il leur dit que résoluement il vouloit savoir 
comment il estoit avec eux; s'il estoit sur sa foy, 
qu'il aymeroit mieux estre mort que de l'avoir rom- 
pue ; mais, s'ils le vouloient garder, qu'il se tiendroit 
pom- quitte de sa foy; et depuis ils le laissoyent aller 
tout le jour où il vouloit; non qu'il ne retournast 
tousjoiu's au giste, mais il estoit bien aise de ceste 
commodité de s'escarter pour éviter que quelqu'un 
survenant ne le cogneust; puis, il s'ennuyoit des 
blasphesmes et desbordements qui estoient au mi- 
lieu de quelques-uns d'eux, dont toutefois il les re- 
prenoit et leur remonstroit quand il s'y rencontroit, 
fort librement et de telle façon que nul d'eux ne le 
trouvoit mauvais. Deux inconvéniens l'affligèrent du 
rant le séjour de sa prison : l'un fut que le Roj 



100 MEMOIRES 

escrivit que tous prisonniers luy fussent envoyés, 
tellement que M. de Ta vannes qui luy avoit promis 
de le délivrer, et mesmes n'estoit pas esloingné de 
l'envoyer sur sa parole, s'en refroidit; tant que 
M. du Plessis le pria de le faire mourir plus tost 
que de l'envoyer consumer son peu de bien en une 
prison, sur quoy il luy promit qu'il ne sortiroit 
de ses mains en tant qu'il peust; l'autre fut que [le 
lendemain'], marchant par païs vers la Brye, à costé 
de M. de Tavannes qui le pouvoit ouyr, un laquetz 
de M. d'Espau le vient recongnoistre , l'appelle par 
son nom et l'acoste, puis va dire de ses nouvelles 
à tous ceux de la compaignie. Ce laquetz avoit laissé 
son maistre et avoit vu à Sedan M. du Plessis long- 
temps. 11 ne leur cela rien de ce qu'il savoit. Telle- 
ment qu'ils vinrent à le mienacer s'il ne leur payoit 
deux mil escus de rançon. Il se résolut à faire bonne 
mine, et à mespriser les propos d'un laquetz, et eust 
tousjours le susdit s"" de Beauvoisin pour luy qui main- 
tenoit la vérité de ce qu'il en avoit rapporté, et assu- 
roit (ce qui est à noter) qu'il estoit congneu au nom 
de Boesville, mais non du Plessis la part. Cette faute 
procédoit de ce qu'il avoit leu sur' les lettres (la part), 
sans regarder qu'après il y avoit (où il sera). En ces 
difficultés les sieurs de Vidart, Basque, et le sieur de 
Cormon, oncle, Bourguignon, luy présentèrent, cha- 
cun à part, et à divers jours, moien de se sauver, et 
l'y exhortent, veu les gens auxquels il avoit à faire, 
ce qu'il ne voulut, alléguant sa foy donnée, et connut 



1. Ces mots manquent dans le manuscrit de la Bibliothèque impériale 
et dans l'édition de M. Auguis. 



DE MADAME DE IMORNAY. 101 

depuis qu'ils y procédoient de bonne foy. Enfin on lui 
permet d'envoyer quérir sa rançon de cent escus, ce 
qu'il n'osa elles luy pour ne manifester sa maison; 
mais il envoya à Sedan et en escrivit à mons^ d'Heu- 
dreville qui feit si bien gouverner le porteur qu'il 
ne peut prendre langue. J'envoyay donq l'argent par 
un des miens ^ nommé Daleu, et un petit che- 
val avec un meschant manteau, et arriva sur le 
point qu'on avoit redoublé le commandement de le 
mener à M. du Maine*, à Montmirail. La Borde ne 
le vouloit laisser aller, mais le sieur de Vidart dit 
résolument qu'il partiroit puisqu'il avoit satisffait à 
sa foy, et le conduit quelques mille pas, plus contre 
le gré dudit la Borde qu'autrement. Lors en se dé- 
partant de luy ', il remercya le s*" de Vidart des bons 
offices qu'il avoit receus de luy et luy déclara secrè- 
tement entre eux deux qui il estoit, puis qu'il l'avoit 
tant obligé. Le s"" de Vidart le pressa fort de s'en aller 
promptement, craingnant qu'il ne lui avînt mal s'il 
estoit congneu. Ce fut le vingtième octobre 1 575 , 
au soir, qu'il sortit de prison. Il print son chemin 
vers Sedan accompagné de celui que je luy avois 
envoyé, et y entra secrettement, d'autant que ma- 
dame de Bouillon qui ne vouloit offenser le Roy ne 
recevoit ouvertement ceux qui portoient les armes. 
Il se logea chez le s"" de Verdavayne, mon hoste, en 
un corps de logis de derrière, et ne se pouvoit met- 
tre ailleurs qu'il n'eust esté descouverl en me ve- 

1. Leduc de Mayenne. Son nom est presque toujours écrit ainsi dans 
le manuscrit de la Sorbonne. 

2. Le manuscrit de la Bibliothèque impériale et l'édition de M. An- 
guis portent : c M. du Plessis remercya.... » 



102 MÉMOIRES 

nant voir; madame de Bouillon savoit bien qu'il y 
estoit, mais elle étoit bien ayse qu'il en uzast ainsy 
discrettement^ affin que les autres ne prinssent sub- 
jet sur luy d'en uzer aultrement, et que le Roy n'en 
feust offensé. Or, il y fut quelque temps sans que 
ses gens, qui avoient esté escartés à la déffaicte, seus- 
sent qu'il estoit devenu; puis ils le vinrent trouver les 
uns après les autres, et redressoit son équipage qu'il 
avoit tout perdu, attendant quelque occasion pour 
s'en pouvoir aller, soit pour joindre l'armée des Reis- 
tres que debvoit mener monseigneur le Prince*, soit 
pour passer et aller trouver monseigneur le Duc^ qui 
estoit vers le Berry et Auvergne. Cela fust cause que 
je ne pensois sy tost à nous marier, jusques à ce que 
ces troubles fussent assoupis; mais voyant que cela 
tardoit, monsieur du Plessis, M. de Lizy et autres de 
nos amys furent d'avis de parachever nostre mariage. 
Nostre contract fut dong passé par les notaires de 
Donchery, nos annonces faictes, et fusmes mariés le 
troisiesme de janvier 1 578. Mais comme nous eusmes 
pris jour pour nostre mariage, ils eurent nouvelles 
que l'armée des Reistres, conduitte par monseigneur 
le Duc, estoit levée, et s'acheminoit en Lorraine pour 
entrer en France, de sorte que la sebmaine mesmes 
que nous feusmes mariez, M. du Plessis partit deux 
heures devant le jour avec M. de Lizi, qui recueillit 
à Sedan et es environs tous ceux qui eurent envie de 
marcher; ilz estoient environ quattre-vingtz chevaux 
et peu de gens de pied, et prirent leur chemin par 
Jametz. De là vers le Diocèse de Verdun, et entrè- 

1. Le Prince de Condé. — 2. Le duc d'Alencon. 



DE MADAI\IE DE ÎMORNAY. 103 

rent en Vaiige*. Mais comme ils pensoient joindre 
l'armée,, au jour nommé^ vers Chaumont en Bassi- 
gny, ils eurent nouvelle qu'elle n'y avoit séjourné, 
ains passé outre, ce qu'on imputoit à aucuns qui 
lors gouvernoient monseigneur le Prince qui ne pre- 
noient pas plaisir que plus gens de bien qu'eux en 
approchassent. Ainsy ilz furent con train tz de se reti- 
•rer. Mais avant qu'ilz receussent ceste nouvelle, ilz 
eurent avertissement de deux cornettes de Reistres 
logées sur le chemin, qu'ilz se résolurent d'aller déf- 
faire en passant, en les enlevant de plain jour en 
leur village, et eux, et leurs gens de pied y alloient 
fort résoluement donner, après avoir tous fait la 
prière. La difficulté de la retraicte fit changer cest 
avis par les plus vieux, et à la vérité il succéda bien, 
veu la nouvelle qui vint après de l'eslongnement de 
monseigneur le Prince. Hz se rompirent donq à 
Louppy, et prindrent un chacun party chés les terres 
de madame de Bouillon, et M. de Lizi et la plus 
part de ceux qui estoient partis de Sedan se reti- 
rèrent à Francheval. Le jour mesmes j'en fus ad- 
vertie par un mot de lettre que m'escrivit M. du 
Plessis, et le feus trouver là. Le lendemain, M. de 
Lizi et les autres estoient d'avis d'entrer ouvertement 
à Sedan; mais mons'' du Plessis ne le trouvant bon, 
craingnant d'offenser madame de Bouillon , délibéra 
de se retirer pour quelques jours à Bazeilles, dont 
elle luy sceust gré et luy manda néanmoins d'y en- 
trer, mais secrettement. Nous fusmes donq de retour 
à Sedan et y séjournasmes jusques au 20^ de mars 

1. Les Vosges. 



i04 MEMOIRES 

que M. du Plessis et moy en partismes pour aller en 
France^ luy nommément en intention d'aller joindre 
l'armée de feu monseigneur le duc d'Alençon; et pour 
luy ayder à passer plus facillement, je montay à che- 
val avec une de mes femmes, lessant le reste à Se- 
dan qui me vindrent depuis trouver. Nostre premier 
couchée fut au Chesne le Pouilleux, près duquel lieu 
les Reistres du Roy estoient logés; touteffois nous 
passasmes toute la Champaigne heureusement, sans 
aucune mauvaise rencontre, et parvinsmes à la Borde 
au Viconte, près Melun, chez mon frère aisné, d'où 
le lendemain je partis pour aller à Paris essayer d'a- 
voir quelque passeport pour monsieur du Plessis 
soubs un iKitre nom que le sien, affin qu'il peust 
passer la rivière de Seine à Paris pour puis après 
aller trouver monseigneur le Duc qui estoit vers 
Moulins en Bourbonnois. Estant à Paris, par le 
moyen de noz amys, j'eus le passeport. Je présentay 
aussy à mons"^ Dareines, président en parlement et 
lors député* avec M. de Beauvais la Nocle pour noz 
Eglizes vers le Roy pour négotier la paix, une re- 
monslrance que M. du Plessis avoit faitte contenant 
que l'on ne se debvoit point contenter, pour l'assu- 
rance de ceux de la religion, de l'apanage qu'on pour- 
roit accorder à monseigneur le Duc, mais que l'on 
debvoit procurer d'avoir autres villes de seurlé et 
lieux assignés pour les Presches^, d'autant que mon- 



1. Deux Députés des Églises protestantes résidaient alors auprès du 
Roy, chargés de lui représenter les intérêts et de défendre les affaires 
des réformés dans la paix qu'on négociait. Cette institution fut con- 
firmée par Henri IV, et devint permanente. 

2. En dehors de l'apanage du duc d'Alençon. 



DE MADAME DE MORNAY. 103 

seigneur le Due venant à abandonner nostre parti, 
comme on delDvoit prévoir, nous serions frustrés de 
toute la seiu-té que nous prétendrions par son appa- 
nage. Mais messieurs de Beauvais et d'Arcines, aussy 
bien que beaucoup d'autres, ne pouvoient pas penser 
que monseigneur le Duc peust jamais quitter nostre 
party, dont ilz furent trompés* comme ilz le con- 
nurent tost après. Et puis tesmoigner que jamais 
mons'' du Plessis n'en peut concevoir ny attendre 
autre cliose. Ayant eu un passeport, je feus trouver 
M. du Plessis chés mon frère où je l'avois lessé, dont 
nous partismes incontinent pour passer à Paris, où 
l'on avoit adjousté grosse garde aut portes depuis 
que j'en estois partie. ToutefFois, ayant montré son 
passeport, nous entrasmes et séjournasmes deux jours 
en la ville, puis allasmes au Plessis et de là à Levain- 
ville chez mad"*" de Vaucelas, ma sœur, d'où, troys 
jours après, mons*^ du Plessis partit pour parachever 
son voyage et me laissa avec ma sœur à Levainville. 
Il alla coucher à la Briche , maison de M. de Cher- 
ville; puis prit son chemin par le Gastinois, par 
Montargis et trouva monseigneur le Duc non loing 
de S' Fargeau; et est à noter que passant par les 
villes, il feignoit aller négotier la paix de la part du 
Roy, entroit partout et y estoit bien receu, les ex- 
hortoit à composer avec l'armée des Reistres, plus 
tost que de s'exposer à l'extrémité , que le Roy l'ai- 
moit mieux ainsy, attendu qu'il n'avoit armée suffi- 
sante pour les garantir pour le présent, etc. Et par 



1. Quand le duc d'Alençon, devenu duc d'Anjou, signa la paix du 
Gastinais, il passa au parti de la cour (avril 1576). 



106 MEMOIRES 

ces propos, en induit plusieurs à envoyer au devant 
de l'armée, offrir vivres et argent, bonnes sommes 
qui pouvoient estre mieux mesnagées qu'elles ne 
furent. Passant aussy près Belesbat, non loing d'Es- 
tampes, il eut nouvelles que le Roy n'en estoit qu'à 
un quart de lieue, visitant quelques maisons qu'il 
vouloit achepter, fort seul et en estât qu'on le pou- 
voit att-aquer; et à peu de là, trouva un gentilhomme 
qui depuis luy a dit plusieurs fois que, s'il l'eust 
connu, il luy pouvoit faire prendre alors sans dan- 
ger les principaux Seigneurs de la court qui ne pen- 
soient à rien. Arrivé près de monseigneur, il luy 
proposa qu'il avoit moyen de luy mettre Verdun 
entre les mains, s'il y vouloit entendre, et l'ouyt 
volontiers. Mais après tout, le pria fort de n'en par- 
ler à personne, surtout au duc Casimir^, parce que, 
par la capitulation , on promettoit de lui bailler en 
ostage Metz, Thoul et Verdun, et qu'on espéroit la 
paix en laquelle on trouveroit moyen de les con- 
tenter sans cela; et pourtant, M. du Plessis s'en teut. 
Il y avoit lors un différend entre mons"" de Turenne^ 
et M. de Bussy en l'armée, qui y apportoit, pour la 
qualité des contendans, grande division; le s"" de 
Bussy estoit coronel général des trouppes de mondit 
Seigneur auquel appartenoit de porter l'enseigne' 
blanche. M. de Turenne avoit amené de belles troup- 
pes d'infanterie de Guienne que les Eglizes luy avoient 
mises en main avec une enseigne blanche que le 



1. Jean Casimir, de la maison de Deux-Ponts. 

2. M. delà Tour d'Auvergne, vicomte de Turenne, plus tard duc de 
Bouillon. 

3. En qualité de colonel général. 



DE MADAME DE MORNAY. 107 

S*" de Bussy prétendoit autre ne pouvoir porter que 
luy; M. de Turenne^ au contraire^ que l'enseigne 
qu'il avoit receue, comme toutes autres, estoit sa- 
crée, laquelle il estoit tenu de rendre telle qu'il l'a voit 
receue; et monseigneur inclinoit plus vers le s'" de 
Bussy. Mons* du Plessis fut employé à la composer 
et fut proposé un expédient, attendu que toutes en- 
seignes d'une seulle couleur sont colonelles, que 
M. de Turenne portast la sienne bleue ou vio- 
lette, et laissast la blanche au s"" de Bussy, chose 
pratiquée entre le colonel de l'infanterie françoise 
et celuy de Piedmont; mais la paix survint, laquelle 
faitte, les troupes de M. de Turenne se retirèrent mal 
contentes. 

La paix enfin fut faitte à Chastenoy* en Gastinois 
le 7^ may 1 576, où M. du Plessis assista en la plus- 
part des délibérations. Et lors prit congé de mon- 
seigneur pour pourvoir à ses affaires domestiques, 
prévoyant, par les humeurs de plusieurs, que ceste 
paix ne seroit de longue durée; mais comme il es- 
toit à soupper avec monsieur de Laval, duquel il 
estoit allé prendre congé, pensant partir le lende- 
main, monseigneur le manda, et luy donna le choix 
d'aller en Angleterre ou en Allemaigne pour porter 
les nouvelles de la paix et déclarer aux Princes es- 
trangers, qui avoient meu monseigneur le duc d'A- 
lençon à la faire, comme auparavant il les avoit 
advertis de la prise des armes. M. du Plessis préféra 



1. La paix était favorable au parti protestant, surtout à ses grands 
chefs; elle accordait des places de sûreté, et promettait la réunion des 
états généraux. 



108 MEMOIRES 

l'Angleterre parce que le voyage estoit plus court, et 
pour ce eust sa dépesche et alla à Sens trouver la 
Royne mère qui le receust assés bien, luy monstrant 
toutefFois à ses propos le bien cognoistre pour l'un 
de ceux qui avoient esté employés es entreprises de 
S* Germain et de Mantes. Et de là, alla trouver le 
Roy à Paris (où j'estois allée l'attendre). Nous y se- 
journasmes plus de deux moys à cause que le thré- 
sorier de monseigneur ne luy voulut bailler argent 
pour son voyage, ny faire faire les présens qu'il deb- 
voit porter à aucuns Seigneurs d'Angleterre; et la 
cause fut que depuis la Royne mère avoit trouvé 
moyen d'en dégouster monseigneur, craingnant que 
ce voyage ne servist de plus en plus à l'unir avec la 
Royne d'Angleterre; tellement que le thrésorier, fils 
de Marcel, eut un contre-mandement, et sur les 
plaintes que M. du Plessis en faisoit à monseigneur, 
il luy mandoit toujours qu'il vouloit qu'il y allast et 
l'en pressoit. Enfin après un long séjour à Paris et 
une grande despence, le voyage fut rompu, et nous 
nous retirâmes à Buliy. Mons'^ de Buhy, son fi^ère, 
aussy avoit eu promesse du gouvernement de Loches 
en l'apannage de Monseigneur, et n'y peut oncq 
estre receu pour mesmes occasions. De la rupture 
de son voyage d'Angleterre, plusieurs prirent mau- 
vais augure, mesmes voyant que celuy du sieur de 
la Vergne avoit continué en Allemaigne, lequel estoit 
catholique romain. 

Lors la Ligue prétendue saincte' commença à se 

1 . Le parti catholique était mécontent de la paix de Chastenay ; l'idée 
d'une Ligue entre les catholiques contre les influences et les armes pro- 
testantes était déjà ancienne. 



DE MADAME DE MORNAY. 109 

former en Picai^die^ dont il donna dès sa naissance 
plusieurs avis_, tant à Monsieur '_, qu'au Roy de Na- 
varre et particulièrement à M. de la Noue. Le but 
premier d'icelle fut de convertir l'assemblée des 
Estats obtenue par l'Edit à la confusion et condam- 
nation de ceux de la Religion et pour ce on alloit 
monopolant toutes les villes_, le clergé et la noblesse, 
à ce qu'es Estatz Provinciaux, ilz conclussent à une 
seule religion, et en chargeassent les mémoyres de 
leurs députés, afin que mesme résolution se prist es 
Estats généraux. A ce mal, il s'opposa en beaucoup 
de manières, premièrement dissuadant de presser 
l'assemblée des Estats% n'estimant que le peuple y 
fût encor préparé, sortant tout fraichement d'une 
guerre, etc.; que ceste médecine ne devoit se pren- 
dre qu'après divers apozèmes, etc., et qu'il falloit 
attendre qu'on se fût un peu rapprivoisé ensem- 
ble, etc. Et de ce eut diverses disputes, mesmes avec 
M. de la Noue; secondement traversant par mé- 
moires secretz es Estatz provinciaux les susdittes 
résolutions, et particulièrement au Bailliage de Sen- 
tis, d'où il dépendoit, fit prendre conclusion pour 
l'entretenement de l'Edit, et fut esleu des uns et des 
autres, mesmes du clergé, pour comparoitre aux 
Estats généraux, dont il s'excusa estant mandé de 
monseigneur pour affaires d'importance; tiercement, 
publiant des nullités des Estats tant provinciaux que 
généraux ; quartement, faisant ime remonstrance aux 



1. Le manuscrit de la Bibliothèque impériale et l'édition de M. Au- 
guis portent : « à feu monseigneur. » 

2. Les premiers états deBlois s'ouvrirent le 10 novembre 1576. 



110 MÉMOIRES 

Estatz par escrit qui fut imprimée et très-bien receue 
de la plus part_, par laquelle il prouvoit que toutes 
les belles ordonnances qui se pouvoient . faire aux 
Estats seroient en vain sans la paix, et que la paix dé- 
pendoit de l'entretenement de l'Edit, etc. Et fut 
icelle imprimée avec le consentement du feu chan- 
celier de Birague* s'estant endormy quand on la luy 
leut sur la première page qui estoit indifFérente_, etc., 
et estant assisté de quelques maistres des Requestes 
qui la leurent tout du long et prirent plaisir qu'elle 
fust imprimée parce qu'ilz désiroient la paix. Cepen- 
dant elle faillit à luy couster la vie entre Blois et 
Chasteaudun, par la rencontre d'aucuns de la Ligue, 
ses voisins , qui le pressoient de fort près , sans qu'il 
tira à l'escart vers Ougues, village et maison d'un gen- 
tilhomme de la religion, lors estant à Blois. 

Sur tous ses mouvemens , M. du Plessis fut mandé 
en diligence par monseigneur qui estoit à Tours qui 
le vouloit à bon escient alors envoyer en Angleterre; 
mais appercevant son intention d'aller en court et 
quitter le party, il s'en démesla, prit congé de luy, 
déclara franchement qu'il le voyoit prendre un che- 
min auquel il ne pensoit pas le pouvoir servir selon 
son honneur et conscience. Et dès lors se résolut d'al- 
ler trouver le Roy de Navarre* qui le luy avoit com- 
mandé par lettres, sur la recommendation spécialle 

1. René de Birague, né à Milan eu 1507, réfugié à la cour de Fran- 
çois I*"", et devenu chancelier en remplacement du chancelier de l'Hô- 
pital. 

2. Le Roi de Navarre avait réussi à s'échapper de la cour au com- 
mencement de 1576, sous prétexte d'une partie de chasse; il avait aus- 
sitôt abjuré la religion catholique que Charles IX l'avait forcé de pro- 
fesser. 



DE MADAME DE MORNAY. 111 

de messieurs de Foix et de la Noiie, divers de reli- 
gion^ et unis en ceste recommendation dont le Roy de 
Navarre s'esbahissoit. Mais M. de Foix luy respondit 
en riant qu'il n'estoit pas inconvénient qu'ilz s'accor- 
dassent en une vérité sy manifeste. Il alla donc trou- 
ver le Roy de Navarre, à Agen où il fut quelques 
jours, et le retint à son service, et voulut que dès lors 
il assistast à son conseil et à ses affaires. La résolution 
des armes se prit lors pour s'opposer à ce qui fut dé- 
libéré à Blois et signifié au Roy de Navarre de la part 
du Roy, qu'il estoit résolu de n'endurer qu'une reli- 
gion en France; mais le Roy de Navarre renvoya 
M. du Plessis pour traicter avec M. de Montmorency* 
pom* luy faire prendre les armes pour son party, dont 
il eust volonté et en feut sur le point, mais enfin 
s'excusa, voyant que le Roy se rendoit luy-mesmes 
chef de la Ligue, et considérant aussy l'indisposi- 
tion de sa personne pour les travaux de la guerre, et 
parla secrettement à Chantilly avec luy , les chefz de 
la Ligue de Picardie et de l'Isle de France y estans. 
A son retour de Guascongne, il me trouva accouchée 
de notre fille aisnée qui fut appellée Marthe, et fut 
baptisée au Plessis où j'avois fait ma couche, et fut 
son parain M. de Sauseuse, personnage de grande 
et insigne piété et doctrine. Et est à noter que le 
mesme jom^ que j'estois en travail et accouchée, M. du 
Plessis en chemin pour s'en venir, il eut au cœm* que 
j'estois en paine, et escrivit sm- ses tablettes le jour 
que cela luy estoit avenu, qui estoit le 17" décem- 
bre 1 576, de sorte qu'à son arrivée, sans avoir parlé 

1. Le maréchal de Montmorencv, fils aîné du connétable* 



112 MEMOIRES 

à personne, il nous dit le jour de mon accouchement 
qui se trouva estre le mesme. 

Le temps s'eschaufFant, il résolut de retourner 
trouver le Roy de Navarre_, au travers de la France 
et de la guerre, passa au Chastelier en Touraine, 
chez M. de la Noue qu'il trouva jà party ; mais bien 
y estoit encore madame de la Noiie, et s'y rencon- 
tra M. de Chassincoiu't, depuis agent vers le Roy 
pour les affaires de la Religion. De là, il escrivit une 
lettre à monseigneur qui estoit à Blois avec le Roy, 
luy remonstrant le tort qu'il se faisoit, se retranchant 
les espérances comme certaines qu'il avoit d'estre 
très-grand* en Angleterre, es Païs bas et Allemaigne. 
Et fiu-ent monstrées les dittes lettres à la Royne 
mère qui en fut fort offensée. Les effectz s'en sont 
veus depuis es difficultez que mon dit seigneur ren- 
contra es négociations estrangères qui lors luy es- 
toient faciles. Et parce que madame de la Noiie dé- 
siroit aller trouver son mary, ilz partirent ensemble 
du Chastelier. La première joiu*née vinrent à la Tri- 
cherie, en Chastellerault et Poictiers, où fiu'ent in- 
vestis de la compaignie du viconte de la Guierche 
qui estoit à Chastellerault, mais sachant que c'estoit 
madame de la Noiie, pour la révérence du mary, il 
la fit laisser. Quelques-uns de la compaignie, qui se 
descouvrirent par leurs propos estre de la Rochelle 
ou des environs, furent menés à Blois, dont ilz sorti- 
rent avec pêne. Luy fut relasché, encore qu'un pa- 
lefrenier (qu'il avoit eu bien de la pêne par les che- 



1. Le mariage du duc d'Alençon avec la reine Elisabeth avait été 
négocié à plusieurs reprises et presque convenu. 



DE MADAME DE MORNAY. 113 

mins à accoutusmer à le nommer aultrement), eust 
déclaré son nom par un soudain efïroy; mais ce que 
plusieurs ont ce mesme nom et sa contenance y fi- 
rent moins prendre garde. Poiu* éviter le danger de 
là en avant advisèrent d'escrire à M. de Saincte-So- 
lene, à Poictiers, amy de M. de la Noiie, de venir 
recevoir la ditte dame à Jaulnay, village entre Poic- 
tiers et la Tricherie^ avec vingt ou vingt-cinq che- 
vaux, et là-dessus partirent. 

A Jaulnay, au lieu du s' de Saincte-Solene, trouvè- 
rent la compaignie de Landreau logée, principal li- 
gueur en ce païs-là, ledit s"" de Saincte-Solene n'ayant 
peu sortir de Poitiers à cause d'un tumulte qui y 
estoit. Ilz passèrent oultre, et à cinq cens pas de là, 
tirant vers Monstreuil le Bonin, maison de M. de la 
Noiie, trouvèrent le dit s"" de Landreau luy-mesme 
avec feu M. de la Trimouille qui a voit environ deux 
cent lances. Là fut en grand danger pendant quel- 
ques heures d'estre reconnu; touteffois on les laissa 
passer et couchèrent au dit Monstreuil. Mais le len- 
demain, entre Monstreuil et Loué, s'estant un peu 
amusez à regarder les ruines de Lusignan, furent à 
peu de là chargés de partie de la compaignie du s*^ 
de Chemeraut qui estoient environ vingt cuirasses. 
Ils tournent et marchent en assurance vers eux, et 
après divers propos font encore sy bonne mine qu'on 
les laissa aller. Les troys dangers se passèrent en 
troys jours et en une saison très-fascheuse tant pour 
l'esmeute des ligues que pour la haine particulière 
de sa personne entre ceux qui le congnoissoient 
homme de service et affectionné à sa religion. Enfin 
parvinrent à S*^ Jehan d'Angely, d'où il alla trouver 



414 MÉMOIRES 

le Roy de Navarre à Agen. Et fut près de luy une 
partie de ceste guerre. Lors il escrivit la déclaration 
du dit seigneur Roy de Navarre, concernant les jus- 
tes causes qui l'avoient meu de prendre les armes, 
l'assista au siège de Marmande, et traicta en partie 
la tresve qui fut faitte pour un moys, pour en lever 
le siège, avec mons' le mareschal de Biron et M. de 
Foix, joint avec messieurs de Segur, Pardailhan et de 
Gratemx, chancelier de Navarre. Sur la fin de la tresve, 
fut dèpesclié vers la Royne d'Angleterre avec pouvoir 
absolu pour toutes les afîaires du dit seigneur Roy en 
Angleterre, Ecosse, Pays-Bas, AUemaigne, etc. , et 
mesmes avec nombre de commissions et lettres en 
blanc, avec un signet pour signer en son besoing 
toutes despesches, chose accordée à peu de personnes. 
Il passa par le travers de l'armée de M. de Maine en 
Xaintonge, estant touteffois adverty par M. de Foix, 
que M. l'amiral de Villars, lors lieutenant général en 
Guienne, avoit receu commandement du Roy de veil- 
ler à l'attraper par les chemins, parce que son voyage, 
ayant esté différé de temps à autre, avait donné loisir 
d'en estre averty. Il vint nonobstant, non sans grand 
danger, à la Rochelle, et après avoir esté retenu quel- 
ques jours de monseigneur le Prince qui désiroit 
pour certaines occasions (nommèement pour une 
prétention de rechercher la Royne d'Angleterre), que 
le capitaine Lisle y arrivast de sa part premier que 
luy, et par ce moyen luy fit perdre la commodité 
d'une flotte d'Angleterre. Il s'embarqua en l'isle de 
Rhé, au premier vaisseau qu'il trouva, qui estoit 
chargé de sel, ennuyé d'avoir perdu cette commo- 
dité. Estant en mer, par un instinct extraordinaire. 



DE MADAME DE MORNAY. H5 

dit au s' du Ronday de Loudun^ personnage notable 
qui estoit avec luy, que dans peu, ils seroient en ex- 
trême danger, mais qu'il s'asseuroit que Dieu les en 
déli\Teroit tous. Et le mesme soir, près de l'Isle Dieu, 
furent attaquez des vaisseaux du Roy et de ceux de 
la coste d'Aulonne qui les prirent, faillirent d'abor- 
dée à le tuer de coups d'espée, le mirent à nud et 
tous ses gens, en pendirent par les pieds aucuns, les 
plongeant en l'eau, attachés à une corde, faisans 
semblans de les noyer, et leur faisant diverses me- 
naces pour leur faire dire qui il estoit; mais, par la 
grâce de Dieu, ils tinrent tous serré*, se ressouvenans 
de ce qu'il leur avoit commandé de dire qu'ilz es- 
toient marchans. Et n'eut loisir, tant fuirent préve- 
nus, que de jeter ses commissions, instructions, lettres 
et blancz en la pompe. Il eschappa au dit s*" du Ron- 
day, qui estoit avec luy, pressé rigoureusement de 
dire qui il estoit, de respondre en ces mots : « Je 
suis à Monsieur, » parlant de mons'^ du Plessis, qu'ilz 
remai'quèrent bien et en fut en extrême danger. Un 
autre de ses gens, la dague sur la gorge, ne vouloit 
point bailler une ceinture qu'il avoit autour du 
corps, où y avoit huit cens escus; mais enfin mon- 
siem' du Plessis la lui fît bailler, craignant qu'on ne 
l'outrageast. 11 y avoit aussy quelques malles pleines 
d'habillements de soye qui témoignoient assez qu'il 
n'estoit pas marchant et ce qu'il pou voit estre, mais 
Dieu ne voulust qu'ilz y prissent garde. Pour l'attirer 
en leur retz, luy estant enfermé en un coing, au bas 
du navire, ilz faisoient mine de le vouloir mener à 

1. Ferme. 



M 6 MÉMOIRES 

la Rochelle ou en l'isle de Rhé, et en parloient tout 
haut. Et là-dessus, ses gens luy prioyent de se dé- 
clarer et de monstrer son passeport; mais il consi- 
déra, s'ilz estoient ennemys, que c'estoit sa mort, et sy 
amys, que ce pourroit estre tout de mesme quant ilz 
considéreroient la faute qu'ilz avoient faitte. Enfin 
le laissèrent, luy emportans tout, mesmes ses voiles, 
appareilz, ancre, sonde, etc., et il y a apparence 
qu'ilz ne le voulurent mener à terre pour ne rendre 
conte à Sandreau, amiral de la coste, de leur prise 
dont ilz eussent eu la moindre part. Et luy, au con- 
traire, faisoit bonne mine d'y vouloir estre mené, 
qui luy eust esté très-dangereux. Car oultre les com- 
mandemens du Roy qui avoient esté envoyés par- 
tout pour l'attraper, la coste étoit enragée pour ce 
qu'elle avoit esté traictée rudement par M. de Mouy, 
son cousin, et un de ses meilleurs amis, à la prise 
des Sables* où il estoit encor, avec toute l'infanterie 
de Poictou dont il estoit coronel; et de fait, les ha- 
l)itans s'estoient jettez en mer de désespoir. Il re- 
tourna donc en cest équipage à la Rochelle, où on 
luy fit ouverture d'estre payé ou récompensé par le 
beau-père de celuy qui l'avoit pris sur mer, au 
moins qui y commandoit., Mais il ne voulut point 
que l'innocent en portast la paine. Ce fut en avril 
1577. 

P^t est à notter que plus de six ou sept mois de- 
vant, M. du Plessis m'avoit dit qu'il avoit à passer 
par un très-grand danger, mais qu'il estoit assuré 
que Dieu l'en retireroit; ce mesme propos avoit- il 

1 . Les Sables d'Olonne. 



DE MADAME DE MORNAY. il 7 

tenu à madame de la Noiie; de sorte qu'elle s'en 
souvenant lorsqu'ilz furent arrestez à la Tricherie et 
eui-ent passé tant de dangers sur le chemin^ elle luy 
demanda à son avis sy c'estoit le danger dont il luv 
avoit parlé où il debvoit tomber. Il luy dit que non, 
mais que, dans peu de temps, il y tomberoit, très- 
assuré que Dieu l'en sauveroit. Huit jours après qu'il 
fut arrivé à la Rochelle, s'estant remis en équipage 
et emprunté argent pour parachever son voyage, qui 
luy fut volontiers preste par monsieur de Rohan*, 
il reprit un petit vaisseau et passa en Angleterre, où 
il m'avoit mandée. Je le vins donc trouver à Lon- 
dres où nous fusmes plus de dix-huit moys, avec 
plus de repos et non toutefFois sans plusieurs affai- 
res. Au commencement, il y fut fort bien receu, et 
sur ce qu'il demandoit cent mil escus, la Royne lui 
en accorda quattre-vingtz mil. Mais entre la pro- 
messe et l'effect, sa négociation fut traversée par la 
prise de la Charité^ et le changement de M. le ma- 
reschal de Montmorency, gouverneur de Languedoc, 
tellement que ses amys le conseilloyent de se retirer 
sans plus y rien prétendre. Il répondit que l'incon- 
stance de la mer aydoit ceux qui en scavoient user, 
qu'une vague abbaissoit et l'autre relevoit, enfin, 
qu'il vouloit user de patience. Et de fait, ramena 
par divers moyens la Royne à ceste première bonne 
volonté. Et fut la somme envoyée à Hambourg, en 
Allemaigne pour estre employée à un secom^s estran- 



1. René II, vicomte de Rohan, père du célèbre duc Henry de Rohan, 

2. Prise au mois d'avril 1577, par le duc d'Anjou (Alençon), à la 
tête de l'armée du Roi, sur les protestants. 



H 8 MEMOIRES 

ger. L'amityé privée qu'il avoit avec les principaux 
lui aidoit beaucoup; la confiance aussy que ceux 
qui gouvernoient prenoient de luy, jusques à luy de- 
mander conseil èz affaires de leur propre estât. 

Pendant ce séjour, les affaires des Pays-Bas, qui 
avoient esté aucunement composez par un Edit de 
paix, vinrent à se re troubler par les menées* descou- 
vertes «de don Jelian d'Austria, qui fut cause que 
les provinces mesmes catholiques appellèrent le 
Prince d'Orange à leur secours et s'unirent avec cel- 
les de Hollande et Zéelande. Puis, pour se maintenir 
contre la puissance du Roy d'Hespaigne, se voulurent 
appuier de l'alliance et secours de la Royne d'An- 
gleterre. En ceste négociation, se trouvant sur les 
lieux, il fut prié de- s'employer par le Prince d'O- 
range et les Estatz, et non moins par la Royne d'An- 
gleterre et son conseil, s'assurant les uns et les au- 
tres qu'il préféreroit le bien public de la vraie reli- 
gion à toutes autres choses. Ses plus confidens amys 
estoient messire Francoys Walsingham% secrétaire 
d'Estat, et sir Philippes Sidney' filz du Viceroy d'Ir- 
lande, nepveu du conte de Lecestre, et depuis 
gendre du dit s"" Walsingham, le plus accomply gen- 
tilhomme d'Angleterre, qui luy fit cest honneur, quel- 



1. Don Juan d'Autriche, fils naturel de Charles-Quint, avait suc- 
cédé au duc d'Albe et à Requesens dans le gouvernement des Pays-Bas. 

2. Sir Francis Walsingham, né en 1536, ami de lord Burleigh, 
conseiller intime de la reine Elisabeth et longtemps ambassadeur en 
France. 

3. Sir Philippe Sidney, né en ISS't, militaire, diplomate et écrivain, 
homme du monde et chrétien ; il fut le type des gentilshommes lettrés 
de l'Angleterre à cette époque. Il mourut en 1586, à la bataille de 
Zutphen . 



DE MADA^IE DE MORNAY. 419 

que temps après, de traduire en Anglois son œuvre 
de la vérité de la Religion chrestienne. Aussy mes- 
sieurs Polet, Izelligreu*, Davidson, Rogers et autres 
personnages lors employés aux plus notables am- 
bassades, et entre les François, les pasteurs de 
l'Eglize estrangère, Françoys L'oyselem* dit de Vil- 
liers qui depuis mania les affaires du feu Prince d'O- 
range, et Robert le Maçon dit de la Fontaine, tous 
deux très-excellens en leur profession. 

Alors le Roy de Navarre n'estoit pas connu es 
pays estrangers selon ses vertus. Mesmes l'artifice de 
quelques mauvais espritz avoient tant gagné qu'ilz 
l'avoient rendu suspect à la plus part, comme s'il 
n'eust pas procédé sincèrement en la défense de la 
Religion, ains retenu tousjours quelque intelligence 
avec les ennemis d'icelle; et cela luy traversoit fort 
ses affaires, d'autant plus que ces impressions pro- 
cédoient de personnes mesmes de la religion. 11 fit 
tant qu'il la déracina partout, et le mit en telle ré- 
putation entre tous que sur ce fondement, il fut 
plus aysé de bastir à ceux qui vinrent après. 

En septembre^ 1577 fut faicte la paix en France, 
dont il eut moins d'occupation en Angleterre; et no- 
nobstant ne trouvoit à propos de repasser sy tost en 
France que les ardeurs civiles ne fussent un peu re- 
froidies. Ce fut pendant ce loisir qu'il s'occupa à 
composer le traicté de l'Eglize, parce qu'il voyoit 
que ceux qui se débauschoient de la vérité ou qui 



1. Pawlet et Killigrew, conseillers ou agents de la reine Elisabeth. 

2. La paix de Bergerac , qui dissolvait la confédération protestante 
et prétendait dissoudre la Ligue. 



120 MEMOIRES 

croupissoient au mensonge s'aheurtoient principale- 
ment sur ce point-là. L'ayant fait^ il le bailla à exa- 
miner aux sieurs de la Fontaine et du Saulsay, mi- 
nistres très-doctes^ puis à dix ou douze autres, les 
priant d'y remarquer songneusement ce qu'ilz y ver- 
roient à reprendre; ce qu'ilz firent et en conférè- 
rent au bout d'un moys ensemble et tombèrent 
d'accord de toutes choses. Le traicté peu après fut 
traduit en toutes langues, et par la grâce de Dieu, 
fit du fruit, et n'y a esté jusques icy respondu par 
aucun qui soit venu en lumière. Un moine de Rouen, 
nommé Corneille, travaillant sur la réfutation par le 
commandement du Baron de Meneville, parent pro- 
che de M. du Plessis et docte gentilhomme, receut 
la connoissance de la vérité par iceluy en y contre- 
disant, quitta le froc, et s'en alla à Genève, où il 
fut receu ministre. Quelque temps après, il fut ap- 
prouvé et imprimé à Genève, receu avec applaudisse- 
ment au synode général de Vitray en France, et 
particulièrement servit en Angleterre pour empescher 
!a distraction de l'Eglize, pour cause des cérémonies 
qui sont encor retenues en Angleterre. 

En ce pays, et en l'an 1 578, le premier jour de 
juing, nous nasquit aussy notre fille Elizabeth, dont 
fiu-ent parains sir Philippes Sidney et le s"^ de Rilli- 
grew cy-dessus nommés; maraine, madame de Staf- 
ford, dame d'Honneur de la Royne d'Angleterre. 

La cause principale qui liasta monsieur du Plessis 
de partir d'Angleterre fut une négociation du ma- 
riage de monseigneur le duc d'Alençon avec la Royne 
d'Angleterre pour laquelle fut envoyé le s"" de Rames 
de la maison de Bagueville, parce qu'il n'approuvoit 



I 



DE MADAME DE MORN A Y. 121 

pas en son cœur ce mariage, ny selon la religion, ny 
selon l'Eslat; et ce nonobstant voioit la Royne s'y 
affectionner* peu à peu qui luy faisoit cest honneur 
(le luy en parler avec quelque confiance. Il jugea 
donq qu'il valoit mieux s'en eslongner et passer en 
Flandres où il se présenteroit occasion de faire plus 
pour le service de son maistre. Il prit donq congé 
de la Royne, en la ville de Norwich, soubz ombre 
d'aucuns affaires qu'il avoit pour les biens du dit s*" 
Roy, situez es Pays bas, et fust congédié de la Royne 
avec honnestes présens, mais surtout avec insignes té- 
moignages de confiance, lui donnant un chiffre pour 
entretenir communication des choses plus secrètes. 
Et cependant me laissa avec nos enfans à Londres, 
jusqu'à ce qu'il eust reconnu la seureté et commo- 
dité des lieux où il alloit. Dieu eut, comme plusieurs 
autres fois, un soin insigne de luy en ce voiage, car 
s'estant résolu de passer en un vaisseau où estoit son 
équippage, de Gravesande à Flessingue, il s'es- 
cheut que le vent estant contraire, il piqua jusques 
à Douvre, et à force de louier* traversa à Dun- 
kerke. Et le vaisseau au contraire où estoit son 
équipage, le maistre pour un petit gain ayant receu 
trente soldatz qui feignoient vouloir aller à Flessin- 
gliere, fut pillé par eux en pleine mer, l'ayant dé- 
tourné à autre route et saisy tant les passagers que 
l'équipage. En ce pillage, M. du Plessis fit naufrage 



1 . Tout porte à croire que la Reine Elisabeth ne songea jamais sé- 
rieusement à épouser le duc d'Alençon, pas plus qu'elle n'avait voulu 
épouser son frère le duc d'Anjou, depuis Henri III, ni aucun de ses 
nombreux prétendants. 

2. Louvoyer, 



122 MÉMOIRES 

de plusieurs labeurs : entre autres^ je luy ay souvent 
ouy regretter une histoire latine par luy encom- 
mencée des troubles de France, et deux remontran- 
ces pour la paix, lesquelz il tasclia par tous moïens 
de recouvrer du s"" Wilson, secrétaire d'Angleterre, 
parce que peu de temps après les ditz voleurs au- 
raient* esté pris et exécutez, et tous les papiers re- 
mis entre ses mains; mais il protesta toujours qu'il 
ne les avoit point. 

Monsieur du Plessis arriva en Flandre en l'an 78, 
vers la fin de jueillet, lorsque la grand'armée estran- 
gère estoit campée à Rimenem, de laquelle peu 
après se départit le duc Casimir, avec quelques cor- 
nettes de Reistres, appelé à Guand par la menée 
d'un factieux, nommé Embise, qui troubla estran- 
gement tout l'ordre du pays. Cest Embise manioit 
l'avancement de la Religion avec une extrême vio- 
lence contre la pacification de Guand, jurée entre* 
les Provinces, et fut cause enfin de la désunion d'i- 
celles. Or, M. du Plessis fut lors prié de monsei- 
gneur le Prince d'Orange et des Estatz de se pour- 
mener par la Province de Flandres, de ville en ville, 
où il avoit jà acquis des amys ; ce qu'il fit tout dou- 
cement, conférant avec les plus gens de bien et plus 
capables de raison, et leur remonstrant que ceste 
méthode n'estoit propre pour édifier, ains pour des- 
truire. Mesmes en fit un petit traicté qui encor se 
trouve en ses mémoyres, dont le sujet est que la Re- 

1. jiura'ient pour avaient ; cette forme du conditionnel au lieu de l'im- 
parfait se rencontre très-souvent. 

2. L'édition de M. Auguis porte « contre les provinces, » contre-sens 
qui n'existe dans aucun des deux manuscrits. 



[ 



DE MADAME DE MORNAY. 123 

ligion veut estre preschée et non forcée, l'idolâtrie 
combattue par la parole de Dieu, et non abjjatue 
par les marteaux des hommes. L'effect de ce voyage 
fut que trois membres de Flandres, Bruges, Ypres 
et le Franc, se séparèrent de la désunion de Guand 
et réunirent au corps de l'Estat, que Guand mesmes 
appela peu de jours après le Prince d'Orange, revint 
à l'union, plus obéyssante que devant, osta l'aucto- 
rité à Embise, et pria le duc Casimir de les laisser 
en paix. 

J'estoy lors avec M. du Plessis, m'estant embar- 
quée en la rivière de Londres pour venir à Anvers; 
et en ce voyage sentismes l'ire et la miséricorde de 
Dieu tout ensemble, car la peste se mit en nostre 
vaisseau qui en fit mourir quelques uns, non des 
nostres, mais qui beuvoient et mangeoient avec nous. 
Le lendemain de nostre arrivée à Anvers, la peste 
prend aux deux filles de la nourrice de notre fille 
Elizabeth, et dont l'une tettoit souvent avec elle, et 
en moins de 24 heures les emporta. Le mary effrayé 
nous en avertit qui estoit M. Trescat, homme docte, 
ministre de la parole de Dieu en l'Eglize de Bruxelles. 
Après beaucoup de pêne. Dieu nous en pourveut 
d'une autre, sans que d'icelle contagion notre famille 
reeeut aucun dommage. 

Alors le duc de Guise commençoit à vouloir brouil- 
ler la France et ne scavoit bonnement par quel bout 
s'y prendre. Aux catholicques romains, il parloit de 
l'Estat; pour y attirer ceux de la religion, il leur pro- 
mettoit plus ample liberté, et s'adressoit mesmes aux 
principaux de la religion. Le roi de Navarre envoya 
M. de Chassincourt exprès en Flandres pour en avoir 



124 MEMOIRES 

l'advis de messieurs de la Noiie et du Plessis, lequel 
se trouve encore par escrit. C'estoit^ que quelque 
mauvais traictement qu'on leur fist^ qu'une paix to- 
lérable valoit mieux qu'une guerre pour avantageuse 
qu'elle fust, que M. de Guise ne pouvoit rien pro- 
mettre à ceux de la Religion qu'en fraude; s'il avoit 
rien à traicter, qu'il devoit s'adresser à luy tout 
droict, et non à autres, qui ne pouvoit estre que 
pour les distraire. Et de fait, ces ménageries là furent 
rompues, ne voulant M. de Guise s'adresser à un 
chef qui vouloit estre le chef mesmes. 

Cecy estoit en l'an 79, auquel, nonobstant les af- 
faires auxquelles il estoit employé, il entreprint son 
œuvre de la vérité de la religion chrestienne, que de 
long temps il avoit en l'esprit, et auquel il s'estoil 
[)réparé dès ses premières estudes, ayant toujours eu 
ce but de servir à l'avancement du nom de Jésus- 
Christ ; mais il fust interrompu , environ le mois 
d'aoûst, d'une grosse et longue maladie, n'estant en- 
cor parvenu qu'au cinquiesme chapitre. Auquel temps 
aussy nous nasquit Philippes de Mornay, nostre filz 
aisné, le 20^ de juillet en la ville d'Anvers, en la 
Camaerstrate , au logis d'un nommé Landmeter, 
coronel de la jeunesse de la ville, et furent ses pa- 
rains messire Françoys de la Noiie et Artus de 
Vaudrey, Seigneur de Mouy, sa marraine damoiselle 
Marie de Nassau , fille aisnée de monseigneur le 
Prince d'Orange. Mons"" de la Noue et madamoiselle 
d'Orange eurent envie de luy donner le nom de mon 
dit Seigneur le Prince son père, mais je les feis prier 
de luy donner le nom de monsieur du Plessis, et 
d'autant plus j'afTectionnay cela que, quelques moys 



DE MADAME DE MORNAY. i2o 

devant que d'accoucher^ j'avoys eu en songe que 
j'estois grosse d'un filz, que mons»^ du Plessis et moy 
le donnerions à Dieu, et qu'il ne pouvoit avoir nom 
que Samuel* ou Philippes. Mons"^ de Mouy, les trou- 
vant sur la dispute du nom, les pria de ma part de 
ne luy en donner aucun autre que celui de mons"^ du 
Plessis son père. 

Sa maladie qui fut une fièvre, presques sans fièvre, 
accompagnée de plusieurs dangereux accidens, en- 
tre autres d'une veille presque perpétuelle et de 
signes fort extraordinaires, fut attribuée partie au 
travail d'esprit qu'il prenait, nommément sur son 
livre auquel il passoit les soirs, occupant les jours 
aux dépesches d'afl'aires, partie à restes d'un poison 
qui luy avoit esté donné l'an précédent par un Mar- 
seillais qui vint impudemment souper avec luy, s'in- 
sinuant soubz la compaignie de mons"" d'Avantigny 
le jeune , n'estant touteffois connu de l'un ny de 
l'autre, et chacun d'eux pensant qu'il fust à son 
compagnon. Dès le soir il en fut à l'extrémité, et en 
eut tous les accidens sans se douter de rien, et plu- 
sieurs jours après s'en alloit languissant, sans que 
les médecins y vissent cause. La jeunesse et la bonne 
nature et sur tout les grandz et continuelz vomisse- 
mens en vinrent à la fin à bout. Le Marseillais fut 
quelque temps après arresté à Anvers, venant pour 
empoisonner le Prince d'Orange, suborné par l'abbé 
de S. Gertruden, depuis qu'il eut quitté le party des 
Estatz. Et ce mesrae abbé luy avoit faict empoison- 



1. En souvenir de la consécration qu'Anne fit à Dieu de Samuel, 
son fils. 



120 ^ MÉMOIRES 

ner don Jouan d'Austria*, moiennant la somme de 
vingt mil florins avant sa révolte du dit party, dont 
touteffois ne luy avoit avancé que la moitié. Les 
preuves, comme en telles choses, furent défectueuses, 
bien que la chose très certaine. Le galant se vantoit 
de faire mourir un homme au seul toucher, et de 
faict un coronel d'Anvers nommé Adam van der 
Hulst en mourut phrénétiq trois jours après, l'ayant 
examiné avec M. du Plessis qui lors le reconnut. La 
part qu'avait M. du Plessis es affaires des Pays bas 
et l'amitié du Prince d'Orange en pouvoit estre 
cause. D'ailleurs, monseigneur d'Alençon estoit à 
Montz*, prétendant aux Pays bas, assisté de très 
mauvais conseil, et qui luy rendoit suspectz en ses 
prétentions ceux de la Religion, comme il parut 
mieux depuis, mesmes en son endroict. 

Cette maladie luy dura quattre mois, et ne laissoit 
de faire affaires, tant qu'il perdit mesmes l'usaige 
d'escrii^e. Durant icelle, le Roy de Navarre envoya vers 
luy pour avoir son advis de la responce qu'il avoit à 
faire aux instances très expresses que le roy Henry III 
de France luy faisoit pour remettre la messe' et cé- 
rémonies de l'Eglize Romaine en Béarn, matière per- 
plexe et espineuse de tous costez. Et cest avis, je 
trouve encor en ses mémoires, C'estoit, en somme, 
que pour satisfaire à S. M., il convoquast un synode, 
à l'exemple de plusieurs grandz Princes, en son pays 



1. Don Juan mourut le 7 octobre 1578, d'une lièvre maligne, disent 
les historiens. 

2. Le duc d'Alençon ou d'Anjou était arrivé à Mons au mois de juil- 
let 1578, après avoir renoué ses rapports avec les protestants. 

3. Le culte catholique était interdit en Béarn. 



DE MADAME DE MORNAY. 127 

souverain, y donnast seiu'eté à tous les Théologiens 
de l'Europe, tant d'une que d'autre confession, les 
deflrayast en leur voyage, en fist attacher les pro- 
clamatz, mesmes à Rome et en Espagne, etc., dont 
s'ensuivroit, s'ilz y venoient, que la vérité seroit con- 
nue de son peuple, par la méthode qu'il prétendoit 
enseigner au dit s^ Roy; s'ilz refusoient, qu'il auroit 
matière de s'excuser envers le Roy et son peuple de 
se déguouster du mensonge. Quelques confidences 
mondaines l'en destournèrent, alléguans aucuns qu'il 
estoit trop foible Prince pour embrasser cela; luy, 
au contraire, que le duc de Saxe, Jeans Frédéric', en 
la face d'un Emperem- et en un temps plus périlleux, 
avoit faict plus. 

Au milieu de sa maladie, partie la peste qui prit à 
son logis, partie le plaisir de changer d'air, le tira 
d'Anvers, d'où ceux de Guand le vinrent quérir pour 
le mener en leur ville, et nous meublèrent un très 
beau logis exprès. Là^, dès qu'il commença à estre 
mieux, il remit la main à la continuation de son 
livre , lequel quelque temps après , il acheva à An- 
vers. Or pendant tout ce temps je ne fus pas sans 
affliction, moy mal-saine, luy en danger, nostre fa- 
mille en pays estrange, nos affaires domestiques en 
France fort descousuz, pressés de debtes en Angle- 
terre et en Flandres, qu'il nous avoit convenu faire 
pour les affaires publiques. Touteffois, Dieu me 
donna toujours et patience et soulagement, et me 
suscita des moïens et des amys. Tellement que, sans 

1. Jean Frédéric de Saxe, en face de Charles-Quint. 

2. Le manuscrit de la Bibliothèque impériale et l'édition de M. Au-^ 
guis portent « aussy tost qu'il commencea.... » 



128 MEMOIRES 

luy en travailler l'esprit _, que au moins que je peux, 
je pourveu à tout cela. 

Pendant ce séjour de Gand', les armes furent re- 
prises en apuril 1580, et luy redespescha le roy de 
Navarre le feu s'^ d'Hagranville , depuis] maistre de 
camp, qu'il avoit envoyé vers luy. pour autres af- 
faires, avec commandement de passer en Angleterre 
pour justifier la prise des armes, et en conséquence 
demander secours. Et ceste commission luy déplai- 
soit parce qu'à la vérité, il ne jugeoit pas ses armes 
là justes, d'autant qu'il ne les connoissoit pas néces- 
saires. Il s'en va donc dire à Dieu à M. de la Noiie 
qui lors alloit exécuter une entreprise sur Lille en 
Flandres qu'ilz avoient projetée ensemble, et laissoit 
son infanterie au siège d'Inghelmonster , soubz la 
conduite du s*" de Marguettes, d'où avint qu'estant le 
dit s'^ de la Noiie averty que le viconte de Gand leur 
venoit lever le siège, quitta son entreprise pour ve- 
nir secourir les siens, où il fut deffait et prisonnier. 
Il me souvient que jamais M. du Plessis n'eust bonne 
opinion de ce siège pour l'inexpérience de celuy qui 
le conduisoit, et en dit son avis à M. de la Noiie. 
Aussy ne fut-il pas sy tost à Donkerke qu'il receut 
ceste mauvaise nouvelle, les Estatz du pays despes- 
clians vers luy deux des principaux d'entre eux, 
pour le prier de rebrousser chemin sur cest efïroy, 
ce qu'il varioit de faire, veu le commandement qu'il 
avoit du roy de Navarre. ToutefFois, le consentit 
pour quelques jours , et avec eux donna si bon or- 

1. Cette guerre fut appelée la guerre des amoureux, parce qu'elle eut 
pour prétexte les mauvais propos du roi Henri III sur sa sœur la reine 
de Navarre. 



DE MADAME DE MORNAY. 1;29 

dre, à rasseurer les places, rassembler les troiippes, 
faire recevoir garnison aux lieux nécessaires que le 
mal ne passa point plus outré. M. le Prince d'Orange 
l'en remercia, les Estatz généraux aussy, et envoyè- 
rent le s' de S'® Aldegonde^, premier conseiller d'Es- 
lat, grand personnage, pour conférer des affaires de 
la Flandres avec luy. Quant aux Estats de la conté 
de Flandres, ilz le prièrent en corps de prendre leur 
conduite en l'absence et pendant la prison de M. de 
la Noue, avec mesme autliorité et appointemens. 
Mais il s'excusa, préférant la nécessité des affaires 
de son maistre à sa commodité et considération 
particulière. Ses amys principaux à Gand estoient 
les sieurs d'Utenhoven, de Rioue, de Boucle, de 
Borluyt, de Mesnage; à Bruges, de Meetlzerlze, de 
Boursaut, de Groue, le Baillis de Nieuport, nommé 
Marchant, qui tenoient les premières charges. 

Les premiers mouvemens après la ditte desroute 
estant arrestez, il reprit son voyage en Angleterre, 
où il n'eut pas peu de difficulté à persuader la Royne, 
jà imbue que les armes n'avoient pas esté prises en 
ï'rance avec autant de meureté qu'il estoit nécessaire. 
Non que les ennemis n'en donnassent prou d'occa- 
sions par leurs contraventions ordinaires, mais non 
suffisantes, ce sembloit aux plus sages, de nous ame- 
ner à un trouble publiq. Ce nonobstant il obtint d'elle 
cinquante mil escus pour être employés en Allema- 
gne, et qu'elle assisterait de son auctliorité par am- 
bassades exprès la poursuite d'une levée. Mais sur 



1. Marnix de saint Aldegonde, ami intime et conseiller habituel du 
Prince d'Orange, Guillaume le Taciturne. 

I — 9 



130 MEMOIRES 

ces entrefaites arriva monseigneur le Prince en An- 
gleterre, sans que mons'^ du Plessis en fust préaverty, 
partie conduit de ses premières intentions*, et partie 
induit par le duc Casimir qui ne demandoit que de 
s'en descharger; lequel, contre l'avis de mons' du 
Plessis, demanda à la Royne trois cent mil escus, 
espérant, par l'aucthorité de sa personne, grossir l'ef- 
fet de sa libéralité, ce qui la rebuta tellement qu'elle 
s'en refroidit du tout, vint à lui disputer la justice 
des armes^ à blasmer le mauvais conseil de ses ser- 
viteurs, et l'en renvoya refusé tout à plat. Mons' du 
Plessis vouloit demeurer après luy pour y relever les 
affaires, et en estoit conseillé par ses amys; mais 
monseigneur le Prince luy commanda absolument 
de le suivre. Il luy déclara qu'il ne vouloit qu'au- 
cuns François y demeurast avec charge, et luy moins 
que tout autre, d'autant que la Royne se plaignoit 
pailiculièrement de ses déportemens. Qui fut cause 
qu'il suivit le dit seigneur Prince, et en se départant 
escrivit à la Royne, se plaignant de ce que dessus, 
laquelle lui despescha un gentilhomme exprès en 
poste, avec une lettre en partie de sa main, qui se 
trouve encor en ses papiers, par laquelle elle recon- 
noist n'y avoir jamais eu gentilhomme estranger en 
Angleterre duquel elle fist plus d'estime , n'avoir ja- 
mais tenu telz propos, ny mesmes songé, et ne les 
voulant attribuer à autre occasion, les impute à la 
surdité du dit Seigneur Prince. 

Le dit Seigneur Prince aborda à l'Escluse en Flan- 
dres, et de là fut conduit à Bruges et à Gand, où il 

1. D'épouser la reine Elisabeth. 



DE MADAME DE MORNAY. IM 

séjourna un jour_, très-bien receu partout. La nuit 
suivante, les ennemis sur le point du jour, conduits 
par le viconte de Gand et la Motte, gouverneur de 
Gravelines^ viennent présenter une escalade à la 
ville, à l'espaule d'un bastion où on travailloit, dont 
souvent M. du Plessis les avoit avertis avant son 
partement. Dieu les ayda de sorte qu'il en fut re- 
poussé et continuèrent le lendemain leur voyage en 
Anvers. Courant à ceste alarme, seul et presque tout 
nud, il me ressouvient qu'il n'eut loisir que de com- 
mander à un des Estatz de Flandres, nommé Bur- 
grave, député du Franc, qui lui vint rapporter nou- 
velle que l'ennemy avoit gaigné le bastion, ce qui 
toutefFois estoit faux, de mander les régimens fran- 
çois qui estoient logés à Audenarde, les Escossois à 
Menin, et aultres gens de guerre en divers lieux, et 
qu'il se falloit résoudre de donner bataille dans la 
ville, sy l'ennemy y estoit entré, plus tost que de la 
laisser perdre, aussy qu'il falloit rompre quelques 
pontz dedans la ville, pour avoir plus de loisir de 
la disputer, en attendant le secours qu'il mandoit; 
et puis me dit que je me retirasses vers la porte d'An- 
vers avec mes enfans, parce que ce seroit le dernier 
lieu où il se rallieroit si on estoit forcé, ce que je 
fiz, et que je sauvasse son livre qui estoit lors bien 
avancé. 

En ce temps, commença fort à s'eschaufFer la né- 
gociation de Monseigneur » , prétendant première- 
ment au secours, puis à la protection, et finalement 
à la Seigneurie des Pays bas. Et les fondemens d'i- 

1. Leduc d'Alencon. 



132 MEMOIRES 

celle estoient que le pays ne pouvoit se défendre 
tout seul, et que contre l'Hespagnol, il ne pouvoit 
estre secouru que des François. M. du Plessis, con- 
noissant partie le naturel de feu monseigneur d'A- 
lençon et partie la malice et imprudence de ses con- 
seillers, et surtout la haine contre la religion, jugeoit 
leurs conseils et intentions incompatibles, et souvent 
disoit à feu mons*" le Prince d'Orange, s'il s'en pou- 
voit passer, que c'estoit le meilleur; s'il ne pouvoit, 
qu'il l'eust pour ayde, plus tost que comme maistre; 
sy pour maistre, qu'au moins il l'obligeast à telles 
conditions qu'il ne luy fust pas possible de nuire 
quand il voudroit. Le dit Seigneur le Prince estoit 
las de pàtir*, battu tant de la longueur de la guerre 
ou de la rigueur de la calomnie, tellement qu'il s'y 
résolvoit du tout et le pria de l'assister à ceste in- 
tention. Après plusieurs protestations, le premier 
effet en parut à Gand, où il fut résolu de renoncer à 
l'obéyssance du Roy d'Hespagne, et procéder l'élec- 
tion d'un nouveau Prince, à quoy il s'employa avec 
ceste assurance qu'il seroit obligé à certaines condi- 
tions qui furent dressées, moiennant lesquelles il 
n'en pouvoit humainement arriver inconvénient, 
mais lesquelles on relascha aussytost, parceque l'on 
s'aydoit à estre trompé. Particulièrement, je le voiois 
fort scandalisé de ce qu'un sy grand affaire estoit 
manié sy nonchalamment; les députés qui allèrent 
Iraicter avec feu monseigneur se laissant conduire 
par des désertz jusqu'en Guascoigne, où on leur fai- 



1. L'édition rie M. Auguis porte : a las àe partir, u ce qui ne signifie 
rien; les deux manuscrits donnent : « las de pdtir, de souffrir. » 



DE MADAME DE MORNAY. 133 

soit festins partout_, au lieu de passer à Paris et pren- 
dre langue des amys qu'on leur adressoit pour sea- 
voir ce qu'ilz avoient à attendre de feu monsei- 
gneui\ 

De retour à Anvers^ où il estoit appelé par la cha- 
leur de ces affaires j il acheva le livre de la Religion 
chrestienne^ qui y fut imprimé par Plantain; et cela 
fait, parceque ses affaires domestiques et les publi- 
ques l'y appelloient instamment, fit un voyage eu 
France, auquel il fut chai^gé en passant, de la part de 
M. le Prince d'Orange et des Estatz, d'ouvrir à feu 
monseigneur les moïens de secourir Cambray, et de 
là passer triomphant jusqu'à Anvers. Ce qu'il fit pre- 
mièrement à la Ferté Gaucher (où il rencontra mon 
dit Seigneur) en secret, et depuis à Château-Thierry 
en plein conseil; mais il se contenta de délivrer Cam- 
bray sans passer outre, conseillé de tenir ses peuples 
en nécessité pour en cheuir plus à propos. De là 
passa en Guascoigne vers le Roy de Navarre, qui luy 
déclara qu'il vouloit qu'il se rapprochas! de luy, pour 
plus n'en partir, usant de ces motz que ce fust au 
plus vivant des deux. Sm' quoy luy donna congé 
d'aller requérir sa famille en Flandres qu'il ne trouva 
pas affligée à son retour. Dieu nous avoit donné un 
filz, qui fust nommé Maurice, duquel furent parains 
le conte Maurice, fils de monsieur le Prince d'Orange 
et M. Languet; maraine, mademoyselle de Perez, 
de la maison de Lopez Hespagnole, femme de grand 
piété, lequel troys moys après, et pendant ceste 
mesme absence, nous fust ravy, tous mes autres 
enfans malades en toute extrémité. M. Languet aussy, 
que nous tenions pour père, mourut en mesme temps, 



434 MEMOIRES 

[et" sont tous deux enterrés au dit Anvers], ne regret- 
tant rien plus M. Languet que de n'avoir veu mons"^ 
du Plessis premier que partir du inonde, et qui luy 
eust laissé son cœur s'il eust peu. 

Advinst environ ce temps que les François qui 
estoient soubz le régiment du colonel la Garde, en 
garnison à Berglies-sur-Zom, se mutinèrent, faute 
de payement, et y en avoit qui parlèrent jusques-là 
de la donner à l'Hespagnol. Non les capitaines qui 
retenoient tousjours leur fidélité, bien aises toutef- 
fois de faire profTit des rumeurs de leurs soldatz. 
Mons"" du Plessis est prié par les Estats d'y aller pour 
les ramener au devoir, ce qu'il fit. Le soir qu'il y 
arriva, y eut avis que l'ennemy estoit à cinq lieues 
de là. Et puis, ilz furent bien ayses de luy monstrer 
les gardes fortes afin qu'il en fist bon rapport aux 
supérieurs. Cela vint à propos, car le matin devant 
le jour, par un intelligence que les ennemys avoient 
avec deux charpentiers de la ville, les escluzes du 
Zom, qui passe en la ville soubs une Tour, furent le- 
vées, l'ennemy y passa à l'eau jusqu'au genou, et se 
vint emparer de la place au bled; M. du Plessis qui 
y estoit logé chez le s»" de Fouguerolles, l'un des ca- 
pitaines, y courut presque nud, et se rendit sur la 
place où il rallia ce qu'il peut, et Dieu voulust que, 
par la valeur de plusieurs capitaines, l'ennemy fut 
repoussé avec une notable perte des meilleurs hom- 
mes qu'il eust et en grant nombre. L'équivoque, hu- 



1. Ces mots sont une note en marge du manuscrit de la Sorbonne ; 
ils manquent dans le manuscrit de la Bibliothèque impériale et dans 
Tédition de M. Auguis. 



DE MADAME DE IMORNAY. 13^ 

mainement, les sauva, car ilz avoient rendez- vous à 
la porte du Havre qu'ilz dévoient ouvrir à la cava- 
lerie, porte aisée à enfoncer, et on les mena à celle 
du Vauve qui avoit pont leviz et herse, où ilz se trou- 
vèrent tout nouveauz et confuz; mais cela se lira 
plus au long en l'histoire. 

Monsieur du Plessis, partie pour la promesse qu'il 
avoit fait au Roy de Navarre, partie pour le peu de 
bien qu'il attendoit du traicté de monseigneur, ne 
pensoit qu'à s'en retourner en France, paye ses 
debtes, satisfait à tous, prend congé de monseigneur 
le Prince et de tous ses amys. Comme je suis au 
chariot sur le bord de l'eau, preste à passer la ri- 
vière de l'Escaut, mons. Junius, bourgmestre d'An- 
vers, accompagné de quelques eschevins, me vient 
arrester, disant qu'ilz avoient besoing de M. du 
Plessis et ne soufïinroient qu'il les laissast; je con- 
testay fort, et enfin ilz me ramenèrent et luy firent 
mesme harangue. Mons'' le Prince d'Orange, qui 
estoit lors à Gand, luy escrit de mesmes; madame la 
Princesse* est priée de nous en parler, et ce nous 
estoit une grande incommodité après avoir donné 
ordre à noz affaires; la conclusion fut qu'il ne pou- 
voit sans le congé du Roy son maistre. Et pour ce 
fut envoyé vers S. M. un courrier exprès, lequel le 
luy rapporta très honoralDle d'y demeurer six mois, 
attendu la prière des Estatz qui l'y jugeoient néces- 
saire, lequel est encore en noz papiers. Cela redou- 



1. Le manuscrit de la Bibliothèque impériale et l'édition de M. Au- 
guis portent : a Madame la Princesse d'Orange qui estoit à Anvers, 
est.... > 



136 MÉMOIRES 

bla le soupeçon de monseigneur, et la jalousie des 
siens contre luy, lorsqu'il fut receu aux Pays bas, 
quelque contenance qu'il fist du contraire, joinct ce 
qui fut dit et mandé au Prince d'Orange par la 
royne d'Angleterre et ses plus spéciaux serviteurs, 
que, selon que monseigneur le Duc se serviroit de 
mons'^ du Plessis, on jugeroit bien ou mal de ses 
intentions, qui fut cause qu'en apparence et devant 
le peuple, il luy faisoit très bon visage, mais luy 
céloit néantmoins ses conceptions. Il a voit esté con- 
venu que monseigneur auroit deux conseillers Fran- 
çois et admis au conseil d'Estat du pays, au choix 
des Estatz. Parce qu'il se doutoit que mons> du 
Plessis en seroit infailliblement l'un, il ayma mieux 
du tout n'en avoir point. Les quattre* membres de 
Flandres avoient besoing de personne qui y comman- 
dast; ilz requirent que M. du Plessis leur fust donné; 
il répond qu'il ne se pouvoit passer de luy. Le peuple 
pensoit de là qu'il y fist et peust toutes choses, et 
cependant, il s'y en faisoit de mauvaises et en pré- 
voioit de pires. Cela fust cause qu'il s'en descouvrist 
à aucuns de ses amys ; et pour n'estre instrument de 
tromperie au peuple, et à soy occasion de blasme, 
se résolut de s'en aller; mais monseigneur, craingnant 
que cela préjudiciast à ses affaires, luy embrassa une 
occasion non moins frauduleuse qu'honorable. Car 
estant proposé au conseil d'Estat d'envoier vers l'Em- 
pereur et l'Empire à la Diette d'Augsbourg une am- 
bassade solennelle pour y disputer les droitz et jus- 



1. Les quatre provinces de la province de Flandres, Ypres, Bruges, 
Gand et le Franc. 



DE MADAME DE MORNAY. 137 

lice des Estatz en la création d'un nouveau Prince, 
d'y offrir la foy et hommage de la duché de Brabant 
et autres Provinces de l'Empire^ mon dit seigneur 
nomma monsieur le duc de Bouillon et mons*^ du 
Plessis pour ce voyage, scachant bien qu'ilz seroient 
approuvés de tous. Il en dressa les instructions, pou- 
voii's et depesches, prépara mesmes ses harangues 
qui se trouvent encor, et nonobstant tousjours en 
opinion que ce A^oiage n'iroit point plus avant, et 
que ce n'estoit que pour le tirer honnestement des 
Pays bas; ce qu'il ne peut dissimuler à feu monsei- 
gneur mesmes; et particulièrement, je l'en voyoys 
quelquefois contester avec mons' de Buhy son aisné 
qui y estoit abuzé. Leurs logis furent faitz à Augs- 
bourg, son train dressé; mais estant à Paris où il fal- 
loit recevoir argent et prendre depesches du Roy 
favorables pour aucthorizer ceste ambassade, le thré- 
sorier, qui estoit lors Renaud et aujourd'huy thréso- 
rier de l'extraordinaire des guerres, luy déclara en 
l'oreille avoir contremandement de monseigneur, tant 
pour son estât que celuy de mons*" de Bouillon et 
pour les présens qu'il y convenoit porter. Tellement 
qu'il renvoya les originaux des depesches par un 
gentilhomme à Monseigneur et se dispensa de ce 
voyage. 

Or, pendant ce peu de' temps qu'il séjourna à An- 
vers, depuis que Monseigneur y fut, il se séquestra 
volontiers des affabes pour les raisons cy dessus, et 
lors traduit en latin luy mesmes son livre de la vé- 
rité, lequel fut imprimé de puis par Plantain à Leyden, 
et lequel nous avons tout escrit de sa main. Aussy, 
luv estant tombé en main certain volume im- 



138 . MÉMOIRES 

primé à Paris contenant les généalogies de Loraine, 
il trouva par la lecture qu'il n'étoit fait à autre but 
que pour monstrer que la couronne appartenoit à la 
maison de Loraine, qui fut cause qu'il en fit un ex- 
trait, lequel il envoya cotté page pour page au roy 
de France Henry 111% lequel l'en remercya, mit en 
son cabinet, et luy commanda de le réfuter, ce qu'il 
fit. L'autheur, nommé Rozières, archidiacre de Thoul, 
en fit amende honorable au conseil privé du Roy et 
on a veu ce qui s'est ensuivy' depuis. Advint aussy 
le premier assassinat de M. le Prince d'Orange', du- 
quel il fut en extrême danger, et auquel il l'assistoit 
assiduellement , mesmes pensant mourir, luy dit à 
Dieu, avec grande démonstration d'amityé et prière 
de continuer la mesme affection envers ses enfants. 
Je ne céleray point icy, quelques affaires que nous 
eussions eu en Flandres, que j'en partis touteffois 
avec grand regret , tant pour l'appréhension des mi- 
sères de la France, que particulièrement pour l'ima- 
gination qui ne m'a pas trompée que je seroy plus 
distraicte de la compaignie de monsieur du Plessis 
que paravant. 

C'estoit en l'an 82, au mois de juillet, et ne fiit 
sy tost de retour à Paris M. du Plessis qu'il receut 
un paquet du Roy de Navarre par exprès, par lequel 
il luy commandoit de se trouver à Vitray en Bre- 
tagne pour représenter sa personne au synode gé- 
néral très célèbre qui lors s'y tenoit, auquel présidoit 



1. Les prctenlions de Guise à la couronne. 

2. La tentative d'assassinat de 1582 fut faite par Jaureguy, jeune 
Espagnol. 



DE MADAME DE MORNAY. 139 

M. Merlin, personnage de rare piété, prudence et 
doctrine. Il y assista avec gi'and contentement de la 
compaignie, à toutes les sessions, et luy firent cest 
honneur sur tous pointz de vouloir avoir son avis, 
mesmes de luy dire que, s'il y fust venu sans charge 
aucune, ilz n'eussent laissé de le prier de les hono- 
rer de sa présence. Les Eglizes de Flandres, par mi- 
nistres envoyés à ceste fin, s'unirent là de confession 
avec celles de France. Particulièrement, il leur pro- 
posa certains moyens d'avancer le règne de Christ 
en ce royaume qui sont encore par escript, et qui 
furent rézolus en la compaignie, de laquelle aussy il 
fut prié de mettre la main à une œuvre nécessaire 
en ce temps, où il traitast de l'origine, progrez, et 
accroissement de chacun abus en l'Eglize auquel, par 
la malice des troubles et des affaires, il n'a peu en- 
cor mettre la main. 

La cliai^ge que le Roy de Navarre lui avoit donnée 
consistoit en deux pointz : l'un, qu'ilz procédassent 
en chacune province à l'élection de quelque person- 
nage qualifié pour l'assister de conseil en la con- 
duicte des affaires de l'Eglize, l'autre, qu'ilz fissent 
choix de quelques ministres doctes et modestes pour 
accompagner en Angleterre, Allemaigne, Suisse, etc., 
une ambassade que le dit Seigneur Roy y vouloit 
envoyer pour les exhorter à un synode général, au- 
quel les différens des confessions fussent décidez par 
la parole de Dieu, pour parvenir de là à une plus 
estroicte union de volonté et affaires; et furent es- 
crites lettres au nom du dit synode, au dit seigneur 
Roy, à son desceu, par lesquelles il estoit supplié de 
le destiner à ceste négociation. Ce que touteffois il 



140 MEMOIRES 

ne fit pas^ parce que M. de Ségur de Pardaillan^ qui 
pouvoit lors beaucoup vers le dit seigneur Roy*, 
eut envie de le faire. De là, il retourna trouver le 
dit seigneur Roy [de' Navarre] en Gascoigne pour 
luy en rendre conte; et en tout ce voyage, estoit avec 
luy le sieur de Buzenval, gentilhomme docte et de 
nues qualitez, fort son amy, qui depuis a manié les 
affaires du dit Seigneur Roy, premièrement de Na- 
varre, et puis de France, avec très bon succèz en 
Angleterre et es Pays bas. J'estoy grosse durant cela 
et accoucliay au Plessis d'une fille qui fut baptisée 
et nommée Anne, dont furent parrains M. de Buhy, 
son frère aisné, et marraine Anne d'Anlezy, dame 
de Buhy, ma belle sœur, et avoit eu congé M. du 
Plessis de venir à Paris pour peu de jours. Comme 
il estoit prest, à l'instance de plusieurs lettres du dit 
Seigneur Roy, de retourner en Gascoigne' [n'ayant 
eu congé de luy pour venir en France que pour peu 
de jours,] il luy fut proposé par le Roy de Navarre, 
très instamment, d'administrer les sceaux de Na- 
varre, mesmes avec condition de ne changer de 
robbe, ains les exercer comme en Angleterre, Es- 
cosse, Poulogne et autres grandz Estatz où les prin- 
cipaux seigneurs du pays les ont entre les mains. 
Dont il s'excusa au dit seigneur Roy, n'estimant à 
propos de bigarrer sa vie ny sa profession. Et alors 



1. Le manuscrit de la Bibliothèque impériale ot l'édition de M. Au- 
guis portent : « le Seigneur roy de Navarre. » 

2. Ces mois manquent dans le manuscrit de la Bibliothèque impé- 
riale et dans l'édition de M. Auguis. 

3. Cette phrase manque dans le manuscrit de la Bibliothèque impé- 
riale et dans l'édition de M. Auguis. 



DE MADAME DE MORNAY. 141 

pour quelque déguoustement qu'avoit le dit Roy de 
l'eu M. de GratemX;, son chancelier, luy mit en opi- 
nion de luy donner_, non pour successeur mais pour 
collègue, messire Arnoul du Ferrier, conseiller du 
Roy en son conseil d'Estat, revenant lors fraische- 
ment de l'ambassade de Venise, lequel accepta la 
charge, et en l'acceptant fit profession de la pure 
religion que de long temps il cachoit, mais non en 
la forme que M. du Plessis luy persuadoit, et qui 
estoit, comme nous en avons encore les lettres, que 
sa conversion devoit estre autre que d'un homme 
privé et pourtant que publiquement, en une églize 
célèbre, il devoit déclarer, en un certain jour nommé 
à cest effect, les causes pour lesquelles, à âge de 
quatre vingts ans, il se retiroit de l'Eglize romaine, 
et icelles envoler à tous les Princes et Estatz aux- 
quelz il avoit esté connu. La timidité naturelle l'em- 
pescha, combien que d'ailleurs il avoit du zèle 
beaucoup. En ce même temps aussy, sur le point 
qu'on prétendoit faire publier le Concile de Trente 
en France, M. du Plessis fit une remonstrance au 
contraire laquelle fut imprimée et bien receue de 
tous les bons François. 

En ce temps le viconte de Chaux Navarrois et Un- 
diano, son beau-frère, vim^ent en Béarn de la pai^t 
du roi d'Hespagne, et fust M. du Plessis envoyé par 
le dit s"^ Roy qui estoit lors à Nérac pour savoir ce 
qu'ilz vouloient dire. Leur proposition estoit en 
somme que, sy le Roy de Navai-re vouloit, le Roy 
d'Hespaigne* luy donneroit trois centz mil escus 

1 . Philippe II. 



Ii2 MEMOIRES 

contens et cent mil par mois pour faire la guerre 
au Roy de France^ sans s'enquérir au reste de sa re- 
ligion; l'avertissoit le dit Roy d'Hespagne que /«* 
résolution estoit prise de luy renouveller la guerre 
s'il ne rendoit les villes de seureté et de l'opprimer 
s'il les rendoitj qu'il y en avoit de ses gardes prati- 
quez pour le tuer, etc. Passoit plus oultre que, s'il 
vouloit changer sa religion, il luy donneroit sa fille 
en mariage, et espouseroit miadame sa sœur, et allé- 
guoient, pour causes de ces grandes offres, la ven- 
geance conceue au cœur du Roy d'Hespagne des 
mauvais offices receus des Fi'ançois en Flandres et le 
désir d'appuyer en sa vieillesse la jeunesse de son filz 
de quelque alliance certaine. Le Roy de Navarre ne 
voulut et ne fut conseillé d'y entendre, connoissant 
que tout cela ne tendoit qu'à la ruine de l'estat; et 
sur les mariages moiennant changement de religion, 
fut respondu que le Roy d'Hespagne estoit un Prince 
auquel il céderoit [tousjours^] en puissance, mais 
non jamais en conscience, ny en honneur. Et no- 
nobstant pour ne rompre, fut faicte offre au Roy 
d'Hespagne d'engager les biens ^ des Pays-bas, jus- 
ques à cinq cens mille escus, s'il les luy vouloit 
faire prester, à l'exemple du roy François au duc de 
Wirtemberg, mais sans s'obliger à une guerre, peut- 
être non nécessaire, encore que dès lors grandes ap- 



1. L'édition de M. Auguis, au contraire des deux manuscrits, porte 
c Sa résolution, b ce qui n'a aucun sens. La résolution était du roi de 
France et non du roi d'Espagne. 

2. Ce mot manque dans le maimscrit de la Bibliothèque impériale 
et l'édition de M. Auguis. 

3. Du roy de Navarre, 



DE MADAME DE MORNAY. 143 

parences se monstroient de temps très dangereux. 
Les susditz revinrent une seconde fois, et n'ayant 
peu obtenir que la guerre se fist au Roy, se dépar- 
tirent avec ces motz : « Vous ne scavez pas lîien ce 
que vous faictes, car noz marchans sont tout pretz, 
« voulant dire qu'au défaut du Roy de Navarre leur 
traicté estoit tout asseuré avec ceux de Guise. » 

Particulièrement luy* fut offert trente mil escus 
par le Roy d'Hespagne s'il vouloit entreprendre la 
réconciliation de ses subjetz des Pays-bas avec luy, 
et seureté d'aller recevoir et entendi^e ses intentions 
de sa propre bouche en Espagne ; mesmes ilz ne s'es- 
loignoient pas d'accorder quelque chose pour la Re- 
ligion, tant ilz avoient envie de tirer monseigneur 
d'Alençon^ de là; mais il ne se voulut ingérer à cela 
pour plusieurs raisons, et Monseigneur à cest instant 
mesmes se laissa emporter à ce mauvais conseil de 
se rendre maistre d'Anvers par force, qui ruina ses 
affaires là et sa réputation partout. Je luy ay souvent 
ouy dire, lorsqu'on parloit de la trahison d'Anvers, 
qu'il n'eut jamais joye plus profonde que quand il 
en sceust l'yssue vengeresse d'une telle perfidie, et 
monseigneur le Prince d'Orange avouoit ordinaire- 
ment qu'il luy avoit souvent prédit cela, et l'avoit 
trouvé véritable en toutes choses, sauf touteffois en 
la bonne opinion qu'il luy avoit laissée du conte de 



1. L'édition de M. Auguis, au contraire des deux manuscrits, porte 
a Leur fut offert, » ce qui change complètement le sens de la phrase, 
puisque les trente mille écus furent offerts à M. du Plessis. 

2. Le duc d'Alençon, duc d'Anjou, duc de Brabant, repoussé de- 
vant Anvers, fut obligé de quitter les Pays-Bas, et mourut en France 
en 153'i. 



lU MÉMOIRES 

Sainct Aignan^ son cousin qu'il avoit trouvé chargé 
des premiers de la ditte entreprise d'Anvers. 

En ce temps^ le Roy de Navarre dépescha M. de 
Ségur^ de la maison de Pardailhan, en Allemagne, 
pour traicter l'union de la Religion, et une associa- 
tion pour la défense d'icelle avec la Royne d'Angle- 
terre, Roy de Danemarc et princes d'Allemagne, dont 
les mémoires et instructions furent dressés par mon- 
sieur du Plessis. Et ce d'autant qu'il estoit tout évi- 
dent que ceux qui ont depuis remué la France y 
vouloient troubler la Religion pour dissiper l'Estat. 
Et avoit le dit s*" de Ségur la surintendance des mai- 
son, affaires et finances de Navarre, et partant faloit 
pourvoir à sa charge. Qui fut cause que le Roy de 
Navarre fit choix de messieurs de Clervant et du Ples- 
sis pour cest effect, dont M. du Plessis faisoit grand 
difficulté, alléguant qu'il estoit là comme estranger, 
nouveau à son service, peu pratique des finances, et 
surtout d'un naturel qui ne desplaisoit pas volontiers 
à personne, et qui seroit obligé, en une maison af- 
fairée, de desplaire pour son devoir à ses meilleurs 
amys. Enfin touteffoys il accepta avec M. de Clervant 
sans division, et luy ay souvent ouy dire que la com- 
paignie d'un personnage de telle qualit et preud'- 
lîomme, la luy avoit fait prendre plus que toute autre 
occasion. Il estoit fort homme d'honneur, de l'illus- 
tre maison de Vienne, plein d'intégrité, et vescurent 
tousjours en ceste charge comme frères. Hz avoient de 
grandz et beaux desseingz de remettre ceste maison 
en splendeur, accablée de mauvais mesnages que les 
troubles y avoient engendrez, mais qui ont esté jus- 
ques icy interrompus par la continuation des misères. 



DE MADAME DE MORNAY. 145 

La Royne^ de Navarre maidiandoit à revenir trou- 
ver le Roy son mary, et le Roy Henry lli% son frère 
ne prenoit pas plaisir à la voir en sa court, et avoit 
suspectes ses remises. Les choses passèrent enfin sy 
avant qu'il la congédia assés rudement, et à deux 
lieues de Paris fit visiter ses coches et prendre la 
Dame de Duraz et de ses damoyselles prisonnières 
qui furent depuis interrogées en l'abbaye de Fer- 
rières, mesmes contre sa réputation. Le Roy de Na- 
varre en seeut la nouvelle à Nérac, et luy estoit dur 
de recevoir sa femme, après un tel affi^ont receu en 
la face de tout le monde. Sur quoy, il se résolut 
d'envoyer vers le Roy, comme vers le chef de la fa- 
mille, qu'il s'assuroit qu'il ne l'auroit pas voulu dés- 
lionorer que pour une faute en l'honneur; sy elle 
l'avoit faicte, qu'il luy en fist justice, sy non, qu'il la 
luy fist des autheurs d'une telle injure. M. du Plessis 
fut pour cest efFect trouver le Roy à Lyon, et ceste 
ambassade estoit fort espineuse, y allant d'un frère 
et d'une seur, d'un mary et d'une femme en choses 
sy chatouilleuses. ToutefTois le Roy de Navarre en 
receu t contentement, et le Roy ne s'offensa de chose 
qu'il luy dist, encor qu'il luy piulast fort librement. 
Les discours en sont au long dans ses mémoires, et 
y eut plusieurs allées et venues sur ce subject. Le 
Roy prit opinion, après les propos de sa charge, de 
luy parler de sa Religion, dont il luy respondit avec 
beaucoup de franchise, que s'il eust creu sa chair, 
il eust aymé son plaisir et son repos, et s'il eust 
suivy son esprit, eust couru après l'honneur et les 

1. Marguerite de France, sœur de Henri III. 

I — 10 



1-46 MÉMOIRES 

biens, et peut-estre non inutilement, et n'ignoroit 
pas qu'au party qu'il tenoit le contraire de tout cela 
se rencontroit, mais qu'il avoit obéy à sa conscience 
qui luy avoit foit mespriser tout ce qu'humainement 
il eust recherché; et S. M. l'en loua et le prit en 
bonne part. 

Pendant ce voyage, le Roy de NavaiTe, averty 
qu'on luy vouloit faire un mauvais tour par les che- 
mins, eust soin de luy dépescher un courier [ex- 
près i], afin qu'il y prist garde; et de fait, il courut 
grand danger entre Paris et Lyon d'une entreprise 
faite sur luy par ceux qui aymoient la Royne de Na- 
varre, mais Dieu eut évidemment soin de luy. Je le 
vins trouver alors à Paris, où il ne séjourna qu'un 
jour, et bien que je fusse fort grosse, le conduis en 
mon coche jusques au delà d'Orléans, d'où il prit 
son chemin à Limoges. J'eus opinion que le travail 
de ce voyage sur le pavé avoit nuy à ma grossesse, 
comme de fait quelques temps après, avec un in- 
croyable danger de ma vie et regret extrême de l'ab- 
sence de M. du Plessis, je fus délivrée à Rouen de 
deux filz, que j'avois retenus quelques temps mortz' 
dedans mon ventre, de sorte que je fey mon testa- 
ment, et mon principal but estoit d'y insérer ma 
confession de foy, remettant le surplus à la volonté 
de monsieur du Plessis auquel aussy j'escripvis une 
lettre pour luy dire à Dieu, et luy recommander nos 
enfans, le tout escrit de ma main et qui est encores 

1. Ce mot manque dans l'édition de M. Auguis. 

2. a Us sont tous deux enterrez à Rouen. » Cette note maternelle, 
insérée dans le manuscrit de la Sorbonne, à la marge, manque dans le 
manuscrit de la Bibliothè(jue impériale et dans l'édition de M. Auguis. 



DE MADAME DE MORNAY. Î47 

en noz papiers; et ne pensoy pas jamais avoir ce 
bien de le revoir. J'y fus fort assistée de Dieu qui se 
servit de feu M. de l'Aigle, l'un des premiers hom- 
mes de ceste profession. 

Vers le commencement de l'an 84, s'offrit une au- 
tre occasion de ranvoyer M. du Plessis en France; 
car j'eus ce malheur tout ce temps de ne le voir 
que par occasions, et la plus part périlleuses pour 
luy, poui" la malice du temps et des affah^es. Le Roy 
de NavaiTc eut divers avis des remuemens du Roy 
d'Hespagne et du duc de Savoy e*, pai' le moïen de 
la maison de Lorraine en France. Un capitaine 
Beaiu-egai^d, dauphinois, le vint trouver qui lui des- 
couvrit toutes les entreprises esquelles le duc de Sa- 
voye l'avoit employé sur le Daupliiné et Provence, 
nomméement une grande sur Arles, conduite par le 
capitaine Espiard. Un autre luy déclara les menées 
sm- Orléans et sm* Cliaalons-sur Saône; d'Hespagne, 
il sceut les pensions qui se distribuoit à plusiem's; 
eust mesmes avis, de chés le viceroy de Valence, que 
la guerre estoit conclue contre la France. Et se ra- 
mentevoit là-dessus les propos de ceux qui avoient 
traicté pour le Roy d'Hespagne, que, s'il ne vouloit 
entendre à leur négotiation, leurs marchans estoient 
prestz. Il n'appella à ceste délibération quemons. de 
Chastillon^ et monsieiu' du Plessis, et fut résolu qu'il 
ne faloit pas laisser perdre la France, qu'il faloit 
vaincre le Roy de devoir, et qu'il iroit luy déclarer 

1. Charles-Emmanuel 1er. n avait succédé, en 1580, à Emmanuel- 
Philibert, son père; 11 épousa, en 1583, Catherine, fille de Philippe II, 
roi d'Espagne. 

2. François de Coligny, fils de l'amiral, né en 1557. 



148 MEMOIRES 

tout ce que dessus, afin qu'il y pourvust. Il s'y en 
alla en poste, et rencontra en chemin le S*" de Lan- 
sac, grand monopoleur* du Roy d'Hespagne en 
France, qui depuis a confessé à monsieur du Plessis 
avoir esté sur le point de luy faire un mauvais tour. 
Arrivé fut ouy du Roy patiemment et secrètement, 
et commencea par ceste préface qu'il scavoit bien 
que ce qui luy viendroit des Huguenotz luy seroit 
suspect, mais qu'il le supplioit de croire que ce n'es- 
toit pas chose incompatible d'estre bon Huguenot et 
bon François tout ensemble. Et est certain que le 
Roy fut esmeu de ces adviz, jusques à luy dire qu'il 
estoit le premier qui luy avoit donné lumière à ses 
affaires. De faict il commanda mille dépesches pour 
y remédier, fit attraper les engins qui estoient pré- 
parés pour celle d'Arles, changea le gouvernement 
de Briançon en Dauphiné, pensa avoir poiu-vu à Or- 
léans, etc. Mesmes luy fit cest honneur de luy de- 
mander quel ordre il pensoit pouvoir estre donné à 
un sy grand affaire; sur quoy, il eut la hardiesse 
de luy respondre qu'autreffois avoit on fait prendre 
des mareschaux de France qui ne pouvoient pas tant 
nuire et qui ne l'avoient pas sy bien mérité que 
ceux de Lorraine. Mais ce qui le fit peu espérer fut 
qu'il luy commenda de communiquer tout à la Royne, 
sa mère, et sur ce qu'il en fit difficulté, le mena luy 
mesmes parler à elle. Vint aussy Monseigneur' abrup- 
lemeni en court, auquel le Roy parla, et toutes ses 
dépesches estoient concertées avec le S'^ de Villeroy, 
secrétaire d'Estat. Aussy en vint la nouvelle bien 

]. Meneur fl'inirigucs. — 2. Leduc d'Alençon. 



DE MADAME DE MORNAY. 149 

tost aux oreilles de M. de Guise qui lors estoit en 
court_, lequel fit loger le capitaine Johannes, son as- 
sassin à gages, à l'Oyson bridé, rue de Bussy, de- 
vant le logis de mons»^ du Plessis, pour l'attraper; 
mais il en fut averty, et, avec passeport du Roy, 
prit son chemin et sa route vers Montargis, de là à 
Gien, et par eau jusques près de Tours, et par\int 
seurement en Gascoigne. Le Roy, en considération 
de ce bon service, luy fit offrir cent mille francz, 
qu'il refusa, encor qu'ilz se pouvoient prendre hon- 
nestement de son Prince; mais il craignoit la jalousie 
du temps. En contre eschange, il demanda au Roy 
qu'il en reconnust le Roy son maistre, auquel il ac- 
corda cinquante mil escus payables sui' le sel de Pe- 
caiz, sur lesquelz luy fit* don de cinq cens escus. 
S. M. taschoit fort de luy faire confesser que mons"" de 
Montmorency trempoit en ces entreprises, à quoy 
il contredit tousjours. Aussy, commencea dès lors 
S. M. d'avoir monsieur de Chastillon en quelque 
bonne odeur. Ce fut ce voyage qu'ilz firent leurs 
partages mons*" de Buliy, son frère et luy, avec un 
notable exemple de fraternité, s'en estans tous deux 
remis à ce qui en seroit dit par madamoyselle de 
Buhy, leur mère, encor qu'ilz ne fussent pas sans 
difficulté pom" plusieurs raisons, sans qu'ilz y entre- 
vinst autre que le notaire; et en ce mesmes temps, 
je commençay cest escrit. 

Les remuemens de ceux de Lorraine, le temps* 

1. Le manuscrit de la Bibliothèque impériale et l'édition de M. Au- 
guis portent : « Le roy de Navarre lui fit.... » 

2. Les villes de sûreté n'avaient été accordées aux protestants que 
pour un terme limité. 



loO MEMOIRES 

qui approchoit de la rendition des villes de seureté, 
l'esprit de monseigneur d'Alençon désireux de nou- 
veauté, et telles autres causes luy faisoyent croire 
que la France ne pouvoit demeurer longtemps en 
paix. Tellement qu'avec ce qu'il désiroit qu'autant 
que la misère du siècle le porteroit, nous passissions 
notre vie ensemble, il se résolut de me faire venir 
en Gascoigne , et disposasmes noz affaires au mieux 
que nous peusmes, pour le suivre au plus tost que 
je pourroy. Il voulut aussy que je menasse nommée- 
ment mon filz afin qu'il ne perdist son temps, et 
qu'il fut hors de la prise des ennemis, lequel je 
n'euz pas peu de pêne d'arracher des mains de ma- 
damoyselle de Buhy, sa grand mère. Je n'avoy ja- 
mais appréhendé de le suivre en Angleterre, en 
Flandres et partout ailleurs; mais la Gascogne me 
faisoit horreur, et eusses presque volontiers tiré ar- 
rière parce que une vision que j'avoy eu, il y avoit 
plus de dix ans, et plus de deux devant que fus- 
sions mariez, me revenoit tousjours au songe*, que 
le Royaume seroit divisé, et que pour me sauver de 
cest esclandre, je me retireroy en Gascoigne, chose 
à quoy je n'avoy jamais eu subject de penser. Je 
partis donq avec nostre petit train, et en chemin 
sceusmes la mort de feu monseigneur le duc d'Alen- 
çon*; et estant à S'^ Foy, monsieur du Plessis m'y 
vint recueillir et me mena à Montauban où il choi- 
sit ma résidence plus ordinaire; joinct qu'en ce 
mesme temps s'y devoit tenir une assemblée géné- 
rale des Eglizes de France avec le consentement du 

1. A IVsprit. — 2. Le 10 juin 1584, il n'arait que 30 ans. 



DE MADAME DE MORNAY. iSl 

Roy pour adviser à ce qui estoit de l'establissement 
de la paix, et à ce qui se de\Toit respondre au 
Roy, demandant les villes de seureté, (dont le terme 
estoit expiré) par la bouche de monsieur de Beliè- 
yre\ conseiller d'Estat de S. M. 

En ceste assemblée, où se trouvèrent le Roy de 
Navarre, monseigneur le Prince, M. de Laval*, 
M. de Turenne, M. de Chastillon, plusieurs Sei- 
gneurs et gentilzhommes et personnages qualifiez de 
toutes les Eglizes du Royaume, fut fait une remons- 
trance au Roy par laquelle il estoit très humblement 
supplié de pourvoir aux inexécutions et contraven- 
tions de ses éditz de pacification, en ce qui estoit de 
la religion, de la justice et des seuretez; et fut icelle 
dressée ptu* M. du Plessis esleu à ceste fin de tous, 
sur les mémoires des provinces. Fut aussy résolu de 
requérir S. M. de laisser encore les villes de seureté 
à ceux de la religion pour quelques années, attendu 
que les mesmes causes pour lesquelles elles avoient 
esté accordées duroient encor, à scavoir les animo- 
sitez et deffiances à l'occasion des interruptions de 
paix et inexécutions et contraventions susdittes. 
Pour porter ces remonstrances, cahyers et requestes 
à S. M. furent nommés unanimement de toute l'as- 
semblée monsieur le conte de Laval et monsieur du 
Plessis lequel s'en excusa sur ce que sa présence 



1. Pomponne de Bellièvre, né en 1529, diplomate célèbre, fort em- 
ployé par Henri III et Henri IV, dont il fut un instant chancelier. Il 
mourut en 1607. Son petit-fils, le président de Bellièvre, joua un rôle 
important dans la Fronde. 

2. Le manuscrit de la Bibliothèque impériale et l'édition de M. Au- 
guis portent : « M. le comte de Laval j 



1S2 MÉMOIRES 

estoit requize pour la conduicte de la maison de 
Navarre, et partie sur ce que sa famille ne faisoit 
que d'arriver en un pays où elle n'avoit aucune ha- 
bitude. Touteffois le Roy de Navarre de sa bouche 
le condemna à accepter ceste charge, joinct que 
M. de Laval protestoit de n'y aller point autrement. 
De faict, ce voyage m'estoit dur, estant venue de sy 
loin, en espoir de le voir plus commodément. Tou- 
teffois, il fakit céder au publiq, et Dieu leur fit aussy 
la grâce d'obtenir du Roy, après avoir conféré quel- 
ques jours avec messieurs le chancelier', de Ville- 
quier et J3ellièvre, la plus part des expéditions qu'ilz 
désiroient pour la religion, et de s'accorder, avec 
messieurs les présidens de la court, de certains rai- 
glemens pour les chambres de justice, après en avoir 
par deux fois conféré avec eux et messieurs les gens du 
Roy en la chambre S' Louys; mais surtout obtinrent 
du Roy particulièrement (aprè? un refus tout plat et 
absolu), les villes de seureté pour deux ans. Ce qui 
fut acquérir une justice à ceux de la religion quand 
tost après la guerre fut suscitée par la Ligue, car sans 
cela, ilz avoient un prétexte très apparent de la com- 
mencer, soubz ombre de la rétention des villes de 
seureté, en quoy nous eusmes à reconnoistre la Pro- 
vidence de Dieu, pour la condemnation de la cause 
de la Ligue. Tous ces mémoires sont encor entiers 
entre noz mains, et est à noter que M. du Plessis 
prenant congé du feu cardinal de Bourbon*, il s'en- 

1. L'édition de M. Auguis porte, au contraire clés diux manuscrits : 
a MM. le chancelier de Villequier et Bcllièvre » le chancelier était en- 
core M. de Birague. 

2. Charles de Bourhon, lils du duc de Vendôme et oncle du roi de 



DE MADAME DE MORNAY. 153 

quit fort de ce qu'il avoit fait avec le Roy, et comme 
il entendit qu'il avoit obtenu les places et qu'elles 
seroient entretenues aux dépens du Roy, demeura 
fort court, et luy donna piu' là un grand signe de sa 
mauvaise volonté, qui paraissoit en ses autres ac- 
tions, ce qu'il remarqua fort au Roy de Navarre à 
son retour, combien que peu de jours auparavant 
il luy eust commandé de l'asseurer qu'ayant cest 
honneur d'estre son oncle, il estoit touteffois son 
serviteur, et le reconnoissoit pour chef de sa mai- 
son. Le Roy aussy enqueroit souvent pendant tout 
ce voyage, qui dura près de cinq mois, monsieur 
du Plessis de ce qu'il entendoit de ceux de Guise, 
des menées desquelz il luy donna de grandz avertis- 
semens, et pour cest efFect fut introduict quelquefois 
tout seul vers S. M., dont il se faschoit, craingnant 
de donner jalousie à mons*^ de Laval*; cela n'em- 
pescha point qu'ilz ne contractassent une amityé 
très estroicte en ceste negotiation, telle que le Roy 
de Navarre la connoissant ne voulut point qu'on 
luy escrivit sa mort; et de faict comme il la sceut, 
je l'en vis presque demeurer malade, et aujourd'huy, 
il continue aux siens le service affectionné qu'il luy 
avoit voué. 

La mort de feu monseigneur le Duc engendroit 



Navarre, fut plus tard proclamé roi par la Ligue, sous le nom de Char- 
les X. Il mourut à Fontenay, en 1590, à l'âge de 67 ans. 

1. Paul de Coligny, fils de M. d'Andelot, père de l'amiral, avait suc- 
cédé à sa tante Guionie de Laval dans sa seigneurie; il prit le nom de 
Guy XIX. Il était né le 11 aoîil 1555, et mourut en 1586, en partie de 
chagrin de la mort de ses trois frères les sires de Tanlay, de Rieux et de 
Sailli ; les deux derniers avaient été tués en défendant Saintes. 



1S4 MEMOIRES 

nouvelles pensées au cœur de plusieurs, qui fut 
cause que le Roy de Navarre, se doutant que la 
Royne mère voudroit estre appuyée contre une mu- 
tation, donna charge à M. du Plessis en ce voyage 
de l'asseurer de son service; et la Royne de Navarre 
sa fille, lors réconciliée avec son mary, luy en es- 
crivoit, mais elle ne respondit sur ses offres que pa- 
roles et froides, tellement qu'approfondissant davan- 
tage, il s'apperceut qu'elle avoit jà pris partz avec 
la maison de Lorraine et feu M. le cardinal de 
Bourbon, à quoy il parut au moys de mars suyvant. 

Estant monsieur du Plessis à Paris sur la fin de 
l'an 84, à l'entrée de sa trente cinquiesme année, 
considérant la fragilité de la vie humaine et incer- 
titude particulière de la sienne, subjette à tant de 
dangers extraordinaires, outre les communs, il fit 
son testament tout escrit de sa main, qu'il fit signer 
à deux notaires, et plus toutefFois pour l'instruction 
de noz enfans que pour tout autre subject, car au 
surplus, pour la conduite de leurs personnes et ad- 
ministration des biens, il m'en remettoit toute la 
charge. De ce mesme temps aussy, sont ses médita- 
tions sur le Psaume sixiesme , trente quatriesme et 
trente deuxiesme; celle sur le vingt cinquiesme fut 
faicte puis après à Montauban, au commencement 
de la guerre de la Ligue. 

Sur le commencement de l'année 85, il fut de re- 
tour, vers le Roy de Navarre, de cette négociation, 
lequel il trouva à S'^ Foy, assisté de tous les princi- 
paux de la religion qui en attendoient l'yssue, et la 
leur exposa à tous publiquement et le succèz dont 
' ilz avoient tous grand contentement. Mons*" le conte 



DE MADAME DE MORNAY. 153 

de Laval s'estoit retiré en sa maison et s'en estoit 
remis sur luy; mais il lem- adjousta d'abondant' 
qu'il ne falloit point s'arrester à cela^ et qu'infailli- 
blement la guerre alloit recommencer par un auti'e 
bout, ceux de Lorraine estant près d'esclatter, et 
partant qu'ilz ne pouvoient trop tost penser à leurs 
affaires. Particulièrement exhorta fort S. M. à se dé- 
porter de l'acquisition de la Ferté au Vidame, qui 
luy estoit proposée par feu M. de Ségur, qu'il faloit 
envoyer ces deniers là en Allemagne pour un secours 
estranger, dont il ne feut point creu. Monsieur de 
Tm'cnne, qui estoit sorty fraischement de prison des 
Pays bas, estoit lors près du Roy de Navarre, vers 
lequel la malignité de quelques uns luy avoit faict 
de mauvais offices, au moïen desquelz on avoit tra- 
mé, durant son absence, de le leur donner, à M. de 
Clervant et à luy, pour supérieur en lem^s charges. Sa 
responce fut qu'il seroit trop marry qu'à son occa- 
sion le Roy de Navarre perdist un serviteur de telle 
qualité, ou le rendist moins content, et par tant 
qu'il estoit prest à la luy remettre, mais qu'il luy 
estoit plus aysé de n'avoir point de charge que de 
la posséder avec moins de dignité et d'aucthorité 
que paravant; sy on leur vouloit bailler plusieurs 
compagnons, que ce leur seroient autant de tesmoins 
de leur intégrité. Et là dessus Sa Majesté ne voulut 
passer plus outre; monsieur de Turenne reconnut 
fort depuis ce mauvais conseil, et fit depuis plus 
d'estat de l'amityé de M. du Plessis que de ceux qui 
luy en estoyent autheurs. 

1. Sur-le-champ et de lui-même. 



I oG MÉMOIRES 

Nous voicy maintenant entrez en la guerre de la 
Ligue qui fut sur la fin de mars 1 585 , et Dieu nous 
en donnera la fin quand il luy plaira; je ne le vis 
jamais esbranlé en ceste guerre, et tousjouis eust 
une opinion constante qu'elle réussiroit à l'honneur 
et réputation du Roy à présent régnant; et de faict 
luy en demandant son opinion sur la première nou- 
velle, il luy dit ces motz dont plusieurs fois il s'est 
ressouvenu, « vous avés à louer Dieu, Sire, que vos 
ennemis commencent ceste guerre , car tousjours la 
deviez vous avoir; elle est plus à propos soubs le 
règne du Roy qu'à l'avènement du vostre, et vous 
sera plus aysé de la porter jeune que vieil, et pour 
nous, si nous travaillons, au moins lairrons nous du 
repos à noz enfans. Hz abusent du nom de Dieu qui 
vengera sa gloire. Vous aurés, à la vérité, de grandz 
maux à passer, mais qui vous réussiront à bien, et 
ne sortit jamais Prince plus glorieux d'aucune guerre 
que je suis certain que vous sortirés de celle cy, sy 
vous continués à craindre Dieu. Pour mon particu- 
lier, je vous prometz que je ne trouveray rien chaud, 
ny froid lorsqu'il me sera commandé, » et luy a 
souvent rendu tesmoignage qu'il luy avoit tenu pro- 
messe. L'apparence estoit que le Roy se banderoit 
contre la Ligue qui l'attaquoit; mais il creut tous- 
jours que tout retomberoit sur la religion, seulement 
que ceste mutation ne se pouvoit faire en moins de 
quattre ou cinq mois, pendant lesquelz il se falloit 
unir et munir, le plus doucement qu'on pourroit, 
car de faict, toutes les places estoient sy dégarnies 
de bledz, par les traictés, qu'avant la moisson, on 
les pouvoit affamer sans difïicultez. 



DE MADAME DE MORNAY. 197 

Ceux de la Ligue a voient pris leur prétexte, partie 
sur le bien j)uhlicq et partie sur la Religion, et en 
a voient semé leurs escritz ; sur lesquelz prit subject 
M. du Plessis de faire une remonstrance aux Fran- 
çois qui ne fut sans fruict; mais comme il fut appa- 
rent que tout l'orage alloit fondre sur le Roy de Na- 
varre et ceux de la Religion, le dit seigneur Roy se 
résolut, par une déclaration*, de montrer à toute l'Eu- 
rope sa justice et le tort qui luy estoit faict, laquelle 
aussy il dressa. C'est celle où il faisoit offre au Roy, 
pour qu'il gardast les gages, de luy faire raison des 
insolences de ceux de Lorraine, ou plus tost pour 
espargner le pauvre peuple, de venir en duel avec 
eux, ou dix à dix, ou vingt à vingt, ainsy qu'il se- 
roit advisé, en tel lieu que S. M. ordonneroit. La- 
quelle desclaration fut leiie en plein conseil, escrite 
de la main du Roy de Navarre, et envoiée à tous les 
Princes Chrestiens au grant honnem- du dit seigneur 
Roy, et sans que par ceux de Lorraine et de Guise, 
il y ayt esté satisfFaict ny respondu. M. du Plessis, lors 
que l'offi-e de ce duel fut résolue, fut commandé de 
mettre la main à la dite déclaration, ce qu'il ne vou- 
lut qu'à condition que l'offre d'icelle estant accep- 
tée, quelque nombre qu'il fust convenu, qu'il seroit 
de la partie, et le Roy le luy accorda très-volontiers. 
Il seroit long à déduire les escritz qu'il fit durant 
ceste guerre, car il ne laissoit passer aucun subject 
de servir à la France, aux Eglizes et à son maistre ; 
et y en a plusieurs volumes entiers, et surtout la 



1. Cette déclaration fut publiée à la suite d'un grand conseil tenu 
par le roi de Navarre, le 10 juin 1585. 



158 MEMOIRES 

plus part des depesches estrangères et escriptz pu- 
blieq sortoient de sa main. Il y en a un dont il me 
souvient_, qui, faiet à propos de son jugement tou- 
chant ceste guerre, auquel il conclut, pour plusieurs 
raisons, quelques éditz de réunion qui se fissent en- 
tre le Roy et M. de Guise, qu'ilz ne seroient jamais 
unis de volontés, et par conséquent que leurs coups 
en seroient plus mal assurez et plus foibles, ce qui 
a paru en tout le fil de la guerre, et finalement en 
la mort du duc de Guise. Monsieur du Plessis avoit 
basty un dessein siu' Thoulouse, et premier qu'en 
rien ouvrir au Roy de Navarre, le voulut luy mes- 
mes aller reconnoistre, où il rencontra de grandes 
traverses. Arrivant un soir à une lieue de la ville 
avec dix chevaux, sans armes, une villete nommée 
S* Geniz où il passoit, comme il fut dedans, prend 
alarme de luy, se met en armes et eut pêne à gagner 
l'autre porte pour sortir. En la maison où il devoit 
repaistre se trouve arrivé le s'^ de Verdale, colonel 
de l'infanterie du mai^eschal de Joyeuse* et luy fal- 
lut passer outre. Le signal avoit esté donné de S* 
Geniz par une barique allumée au clocher, tellement 
que tout le pays estoit en feu, les cors sonnans de 
toutes partz, les chemins assiégez. Nonobstant, ne 
pouvant rien reconnoistre pour ceste nuit-là, il passa 
jusques en Foix, où il fust très-bien receu en la 
maison de M. de Benergue, fils du feu Président de 
Mansencal, qui ne le connoissoit point, mais à l'ad- 
veu d'un de ceux qui estoient avec luy. Le lende- 



1. Anne, duc de Joyeuse, l'un des favoris de Heni'i III, né en 1661 ; 
il fut tué à la bataille de Coutras. 



DE MADAME DE MORNAY. 159 

main, repassa la Garonne au-dessus de Thoulouse et 
s'en alla par dedans des isles, à cheval, jusques aux 
lieux qu'il vouloit voir, de sy près et au clair d'une 
si belle lune qu'il peut rapporter au Roy que c'es- 
toit chose très-faisable. Là-dessus, il en fit faire un 
plan qu'il luy présenta, et résolut S. M. plusieurs 
fois d'y donner, luy ayant promis qu'il commande- 
roit les premiers cinq cens qui y entreroient; mais 
l'infanterie estant occupée en la défence de tant de 
places et en sy divers lieux, fut cause que S. M. ne 
le peut effectuer. 

Sur le commencement de l'an 1586, le duc de 
Maine* entrant en la Guienne, avec une armée que 
le bruit rendoit fort redoutable, le Roy de Navarre, 
estant à Caumont sur Garonne, où il avoit mandé 
tous les principaux seigneurs et capitaines du pays, 
ordonna monsieur de Turenne pour défendre la ri- 
vière de Dordoigne, où il acquit beaucoup de répu- 
tation, de prudence et valeur. Mais parce qu'on es- 
toit incertain sy le dit duc de Maine passeroit point 
la Dordogne, vers Souillac, pour de là entrer en 
Quercy, le Roy de Navarre qui vouloit pourvoir en 
tout cas, depescha monsieur du Plessis à Montauban 
pour veiller à toutes occurences, et touteffois pres- 
que sans forces, par ce que les meilleures estoient 
occupées aux frontières qui sembloient devoir estre 
premières attaquées. Ce néantmoins, le dit duc de 
Maine passa à Souillac et vint au haut Quercy où 
l'on n'eut pas peu de peine à rapporter toutes pièces 
pour secourir Figeac et Caiarc et Cardillac qui sans 

1. De Mayenne. 



160 MEMOIRES 

doute eussent esté emjjortées sy l'ennemy en eust 
connu Pestât et les eust voulu tant soit peu opinias- 
trer. Une occasion tirant l'antre, il fut plus de quinze 
mois au dit lieu de Montauban, où j'estoy et notre 
famille, pendant lesquelz, pour ne citer les choses 
par le menu, furent achevées par sa sollicitation les 
fortifications de la nouAclle ville, la ville Bourbon 
mise en défense, édifiée de nouveau, et le fauxboiu'g 
de Tarn transporté dedans. Il mit plusieurs fois le 
canon dehors pour nettoyer les bicoques qui te- 
noient la ville subjette, toujours avec bon succez, et 
quelquefois avec des marques d'une spéciale grâce 
de Dieu. Il ravitailla la ville du Maz de Verdun de 
toutes sortes de vivres et munitions par trois fois. 
Il passa en Gascoigne et ayant esmeu M. de Fon- 
trailles qui commandoit en Armagnac, délivrèrent 
ensemble la ville de l'Isle en Jourdain, blocquée de 
neuf fortz, avec une incroiable diligence, qui n'avoit 
plus à manger que pour six jours; repassa soudai- 
nement à Montauban et s'alla jetter à temps dedans 
Villemur, où commandoit M. de Reniez, place au 
jugement de tous non défendable et nullement for- 
tifiée, où il fut assisté des sieurs de Savaillan et de 
Suz avec bon nombre de gentizhommes, et arresta le 
cours des prospéritez du feu Duc de Joyeuse qui ne 
le menaçoit pas de peu. Mesmes fit ce qu'il peut là 
dedans pour secourij' Salvaignac, comme chacun 
scait qu'il se pouvoit sy on l'eust secondé. Et diray 
une particularité là dessus que le Roy de NavaiTe, le 
trouvant estrange, luy manda qu'il louoit sa bonne 
afiéction, et toutefois ne pouvoit qu'il ne le bla- 
mast d'avoir choisy un sy mauvais vaisseau. Mais 



DE MADAME DE MORxNAY. 161 

sur* ce que tous ses amys l'en dissuadoient, il res- 
pliquoit que ceste place, toute mauvaise qu'elle es- 
toit, estoit la liaison de Languedoc et Guienne qui, 
icelle prise, demeureroient sans communication, et 
partant méritoit en ceste considération que quel- 
qu'un se perdist pour la sauver. Descouvrit au reste 
une entreprise pendant ce séjour sur Montauban, 
tramée par les s" du Claux et de Brésolles frères, 
nepveux de M. de Tarride, gouverneur de Montau- 
ban, qui avoient leur maison à une lieue de la ville, 
laquelle il vériffia par leui's propres lettres au duc 
de Maine, séneschal de Tlioulouze et autres, qui avoit 
grande apparence de réussir sy Dieu n'y eust pourvu 
par ce moien, parce que le s*" de Terride se fioit in- 
finiment de ses nepveux. Ces choses luy avoient donné 
une grande créance, mais aussy une grand envie, et 
d'autant plus que tout le peuple avoit recours à luy. 
Sortant de Villemiu', il passa en Gascoigne pour le 
secours de Leyrac, menacée de siège par le* maré- 
chal de Mastignon et y mena du secours dedans; 
puis, la crainte du siège passée, s'en vint à Nérac, ou 
je le vins trouver avec nostre famille, soubs un pas- 
seport de mon dit s'^ le mareschal, duquel je fus fort 
bien receue passant à Agen. Et ce fut sur le com- 
mencement de l'année 158T, environ lequel temps 
vint aussy M. de Turenne au mesme lieu, lequel il 



1. L'édition de M. Auguis porte, au contraire des deux manuscrits, 
a ne se pouvolt toutefois qu'il ne blàmast d'avoir un si mauvais vais- 
seau. Mais clioisy sur ce que tous ses amys » 

2. Charles Goyon de Matignon, né en 1525, avait servi sous Henri II 
et François II. Il épargna les protestants d'Alençon et de Saint- Lô lors 
de la Saint-BavtLélemy. Il mourut en 1597. 

I — 11 



162 MEMOIRES 

assista en plusieurs bons effectz; mais ilz furent ab- 
brégez par le malheur d'une harquebuzade qu'il ré- 
cent au fort de Nicole sur Garonne_, revenant la nuit 
de visiter les gardes^ et M. du Plessis à l'heure mes- 
me parloit avec luy. Pendant notre séjour à Mon- 
tauban^, Dieu nous donna une fille * qui ne vescut que 
troysmois. Nous avions prié M. de Chastillon d'en estre 
parrain _, mais estant retenu en Rouergue pour s'op- 
poser au feu duc de Joyeuse, il ne peut venir_, et la 
tint en son nom messire Antlioyne de Chaud ieu dit 
Sadeil, gentilhomme du Daupliiné, et très-excellent 
ministre de la Parole de Dieu, et pour maraine, Su- 
sanne de Pas, ma fille de mon premier mariage. 
Elle^ est enterrée à Montauban. 

Le Roy de Navarre commanda M. du Plessis de 
l'aller trouver à la Rochelle, à quoy il se résolut, 
d'autant plus qu'il voyoit nécessaire de le préparer 
à aller rencontrer son armée estrangère ; et pour ce 
pai'tit sur la fin de Juing, et en chemin eust heur 
d'ayder à faire lever le siège de la Linde sur Dor- 
doigne que la noblesse de Périgord avoit assiégée. Il 
arriva avec un petit nombre de ses amys près de 
S. M. et depuis n'en partit plus, et ne se passa acte 
ny exploit au reste de ceste guerre jusques à son 
avènement à la couronne où il ne participas t auprès 



1 . Le manuscrit de la Bibliothèque impériale et l'édition de M. Au- 
guis portent : c Pendant notre séjour à Montauban, 1586 , le dix- 
neufviesme de Juoug, Dieu nous donna.... » 

2. Cette note, en marge du manuscrit de la Sorbonne, manque dans 
le manuscrit de la Bibliothèque impériale et dans l'édition de M. Au- 
guis, comme la plupart des éclaircissements de famille et des souvenirs 
domestiques ajoutés en uoie dans le manuscrit de la Sorbonne. 



DE MADAME DE MORNAY. 103 

de luy; mesmes luy a fait cest honneur de dire plu- 
sieurs fois qu'il avoit délibéré ses principales entre- 
prises avec luy seul, et s'en estoit bien trouvé. Il 
trouva le dit Seigneur Roy bien a^ ant en la guerre 
contre le duc de Joyeuse lequel, depuis son retour 
en court de Rouergue et Albigeois, avoit esté envoyé 
avec une armée en Poictou, et mesmes avoit gagné 
de notables avantages siu' le Roy de Navarre par la 
prise de S' Maixant, Maillezay et autres places. L'or- 
gueil de ce Seigneur croissoit jusques là que, par let- 
tres de luy et à luy interceptées et déchiffrées par 
M. du Plessis mesme, il ne prétendoit pas moins 
que de se faire chef de la Ligue. Comme il fut prest 
à s'en aller en cornet, on préveut que, dès qu'il seroit 
paity, son armée se romproit, au moins se dissipe- 
roit fort, sur quoy S. M. se résolut de se mettre à 
sa queue, qui luy réussit sy bien (contre l'advis pres- 
que de tous, qui, n'osans blasmer le maistre, s'en 
prenoient au serviteur), qu'il deffit plusieurs trouppes 
de ceste armée, alla prendre au delà de Chinon la 
Cornette de M. de Joyeuse, blocqua son armée, con- 
duitte par le s'' de Laverdin, dedans la Haye en 
Tom^aine, vint dresser un passage sur Loire à Mon- 
soreau, pour recueillir mtonseigneiu* le conte de Sois- 
sons^ et les forces de Normandie et de Beausse, et 
tout cela avec deux centz chevaux et trois centz har- 
quebuziers au plus. Et est à noter que ceux qui ac- 
quirent de l'honneur en ceste cavalcade estoient 
ceux qui la condamnoient auparavant. Ce premier 

1 . Charles de Bourbon, comte de Soissons, trère du Prince de Condé, 
mais d'un second lit, et catholique, né en 1556 et mort en 1612. 



104 MÉMOIRES 

bonheur fut cause d'un second, car le duc de Joyeuse, 
pour s'en venger, se résolut de combattre le Roy de 
Navarre, à quelque prix que ce feust. Dont le 20" du 
mois d'octobre ensuivant se donna la bataille de 
Coutraz', dont le dit Seigneur Roy eut victoire très 
entière, et eut cest honneur M. du Plessis de com- 
battre près de S. M. Il remai^quoit cela de particu- 
lier que douze ans auparavant, à mesmes jour, tenant 
conte* des dix jours retranchez par le Pape, il avoit 
esté prisonnier en la deftaicte de Dormans. J'ay veu 
plusieurs lettres en ses papiers qu'il escrivoit partant 
de la Rochelle, à ses amis tant dedans que dehors 
le rovaume, que six jours après la bataille se don- 
neroit, dont Dieu leur donneroit la victoire; et luy 
ay souvent ouy dire que tout ce qu'il craignit fut 
que M. de Joyeuse ne la donnast point ce matin là, 
parce que le Roy de Navarre eust esté ruyné entre 
deux armées et deux rivières. S. M. escrivit au Roy 
par le sieur de la Burte, maistre des requestes, ten- 
dant à luy monstrer combien ce sang répandu luy 
desplaisoit, et à le requérir d'y apporter un restrain- 
tif pour le bien de son estât; mais les choses n'es- 
toient encor meures et n'y voulut entendre. Mon- 
sieur du Plessis eust commandement de faire un 
petit discours de la ditte bataille, qui fut envoyé par- 
tout; et pai'cc qu'un clerc de M. du Pin, secrétaire 
d'Estat qui en transcripvit une copie qui fut en- 



1. L'édition de M. Auguis, au contraire des deux manuscrits, porté 
cette singulière méprise « la bataille de Courtray, au lieu de « la ba- 
taille de Coutras. ï 

2. En vertu du changement du calendrier Julien au calendrier Gré- 
gorien, fait parle pape Grégoire XIII. 



DE MADAME DE ÎMORNAY. 16S 

voyée à la Rochelle^ en oublia deux lignes esquelles 
il se parloit de feu monseigneur le Prince de Condé' 
avec l'honneur et le rang qu'il se devoit^ le dit Sei- 
gneur Prince s'en offensa jusques à en faire plaincte 
au Roy de Navarre fort violente, lequel prist ceste 
cause en main fort asprement, et fut vérifié par la 
minute escrite de sa main qu'il n'avoit eu occasion 
de s'offenser. Il fut trouvé estrange que ceste victoire 
ne fut plus utilement poursuivie. La vérité est qu'il 
fut proposé par le Roy de Navarre d'aller au devant 
des estrangers qui estoit le plus beau fruict qui s'en 
peut recueillir; mais ses forces assemblées à la liaste 
voulurent avoir respit d'aller cliés elles, sauf à se re- 
trouver ensemble en Périgord dans un mois, pen- 
dant lequel le Roy de Navarre alla voir madame sa 
sœur en Béai-n, et au retour fut incommodé du ma- 
reschal de Matignon qui s'estoit avancé pour secou- 
rir Aire; qui fut cause qu'il manda M. du Plessis qui 
estoit demeuré à Nérac pour se reposer avec sa fa- 
mille. Dieu voulut que, sur l'heure qu'il vouloit mon- 
ter à cheval avec sa trouppe^, les douleurs me pri- 
rent et j'accouchay la mesme nuict d'une fille, et 
deux heures après il partit; elle fut baptisée et nom- 
mée Sara, mais elle ne vescul que trois mois, [elle 
est enterrée à Nérac'.] Son parrain fut messire de 



1. Le manuscrit de la Bibliothèque impériale et l'édition de M. Aa- 
guis portent : a feu monseigneur le Prince, a 

2. Le manuscrit de la Bibliothèque impériale et l'édition de M. Au- 
guis portent : t le septiesme de décembre 1567. » 

3. Cette phrase manque dans le manuscrit de la Bibliothèque impé- 
riale et dans l'édition de M. Auguis ; elle est en note à la marge dans le 
manuscrit de la Sorhonne, 



^66 MEÎMOIRES 

Bouquetot, Seigneur du Brueil de Normandie, pa- 
rent de M. du Plessis et descendu d'une fille de 
Mornay, gentilhomme de valeur, religion et preud- 
homie; sa marraine, dame Georgette de Montenay, 
sa parente aussy, veufve du feu s*" de S* Germain 
en Gascoigne, femme de grande vertu et qui mesmes 
a escrit quelques choses. 

Sur le retour de ce voyage qui approclioit de la 
fin de l'an 87, le Roy de Navarre eust nouvelles 
de la desroùtte' de son armée estrangère, dont 
plusieurs des siens furent esmeus, particulière- 
ment ceux qui Festoient venus trouver de delà 
Loire. Cela fut cause que, pour délibérer des re- 
mèdes, il s'achemina à Montauban, oi^i il pensoit 
voir monseigneur le Prince [de Condé^] et M. de 
Montmorency ", ce qui ne se peut faire. Et là par 
quelques députez fut requize une assemblée géné-- 
rale des Eglises pour consolider ceste playe, à la- 
quelle S. M. ne vouloit entendre; toutefFois y fut 
persuadé par monsieur du Plessis lui allégant que 
ce grand désastre requéroit ce remède pour retenir 
les hommes en devoir, qui autrement se cherche- 
roient des jjrovisions particulières; et nonobstant, 
par la négligence des provinces, elle ne peut estre 
tenue jusques sur la fin de l'année suy vante. Sa Ma- 
jesté retournée à Nérac après la prise de quelques 
places, tant deçà que delà Garonne, receut la nou- 



1. Par le duc de Guise. 

2. Ces mots manquent dans le manuscrit delà Bibliothèque impériale 
et dans l'édition de M. Auguls. 

3. Henri de Montmorency, devenu duc de Montmorency par la mort 
de son frère aîné en 1579. 



DE IMADAME DE MORNAY. 1G7 

velle de la mort de feu monseigneur le Prince^, 
venue par poison^ laquelle luy fut prononcée par 
monsieur du Plessis à part avec ces motz qu'il fai- 
soit une notable perte ^ qu'aucunes fois noz nerfz et 
noz bras nous sont douloureux, mais que néant- 
moins ce sont nerfz et bras, et qu'à la vérité ce 
Prince luy donnoit quelquefois des traverses, mais 
sy lui estoit il un bras, la perte duquel il ne pouvoit 
pas recouvrer. Ce que S. M. ouyt et receut avec 
larmes non croyables, et tost après fit venir en son 
cabinet monseigneur le comte de Soissons et pleu- 
rèrent ensemble longuement. Ce mesme jour se ré- 
solut d'aller à la Rochelle en diligence, et ny peut 
sy tost arriver, que Marans ne feust pris par le s"" de 
Laverdin, usant de l'ocasion. Mons*" du Plessis, avec 
une petite trouppe de ses amys le suivit un jour 
après; il trouva le procès jà remué contre dame 
de la Trémoille, veufve de monseigneur le Prince, 
comme coupable de sa mort, et sa personne prison- 
nière; affaire perplexe et du commencement mal 
enfournée, dont il eut beaucoup de pêne puis après. 
Ceste année se passa en diverses négociations et 
entreprises; Marans fut repris avec beaucoup d'in- 
dustrie et de valeur, et le Roy particulièrement se 
fia à M. du Plessis de tout ce qu'il falut reconnoistre 
et préparer pour l'exécution de ceste affaire. Le ré- 
giment de Gerzay fut deffaict par une grand caval- 
cade à trois lieues de Nantes; Beauvais sur Mer fut 



1. Il mourut à Saint-Jean-d'Angély le 3 mai 1588. On accusa, sans 
que cela ait pu ûtre prouvé, sa femme, Charlotte de la Trémoille, 
de l'avoir empoisonné. 



168 MÉMOIRES 

assiégé et emporté avec tout l'ordre et l'artifice qui 
se peut; mais l'entreprize estoit plus grande^ car 
M. du Plessis avoit faict trouver bon au Roy qu'il 
fit une descente à S* Nazare en Bretagne et s'y lo- 
geast pour maistriser la rivière de Loire ^ en inten- 
tion de le fortifier en peu de jours; et pour soutenir 
les premiers eflPortz du pays^ il portoit une fortifica- 
tion pour fermer la teste du lieu qui seule est acces- 
sible^ de courtines et de flânez à preuve de mous- 
quet qui se portoient en un bateau; outre ce qu'il 
avoit avec luy trois centz pionniers, quantité d'ou- 
tilz, toutes sortes de vivres et munitions pour trois 
mois; le Baron de Salignac avec son régiment le de- 
voit assister, et le Roy de Navarre donnoit le com- 
mandement du pays à mons*" du Plessis. Dieu, qui 
vouloit faire d'autres choses, se monstra contraire à 
ce dessein, car il repoussa trois fois les vaisseaux de 
la mer, et envoya de telles tourmentes qu'il n'y eut 
moyen de s'embarquer. Et survenoit là dessus l'ar- 
mée conduite par M. de Nevers , devant laquelle il 
faloit foire sa retraicte; mais les merveilles de Dieu 
furent bien plus grandes en un autre sens, car au 
temps que le Roy préparoit ses effortz pour faire 
profïit à noz dépens de la routte* des estrangers, le 
duc de Guise le chasse de Paris par la journée' des 
Barricades. Et comme ilz s'en furent réconciliés par 
le second Edict" d'union, ayans convoqué l'assem- 
blée de Blois, pour le faire passer en loy fondamen- 

1 . Déroute. 

2. La journée fies Barricades eut lieu le 13 mai 1588. 

3. Publié à Rouen le 21 juillet 1588, et qui livrait Henri III, pieds 
et poings liés, aux Guise. 



DE MADAi\[E DE MORNAY. 1G9 

talle, à l'heure que M. de Guise y minute ses lettres 
de connestable et la dégradation du Roy de Navarre 
contre le jugement d'un chacun^ le Roy le faict 
tuer en sa chambre. J'estoy peu auparavant venue à 
la Rochelle avec nostre famille, après avoir esté en 
Béarn, tant pour saluer Madame', sœur unique du 
Roy, que pour user des eaux chaudes; et me sou- 
vient qu'environ ce temps plusieurs des amys de 
M. du Plessis, les uns par lettres, les autres de 
bouche, l'exhortoient d'escrire contre l'assemblée de 
Blois et proposer nullitez contre icelle; aucuns 
mesmes s'offensoient de ce qu'il ne le faisoit pas, et 
les responces qu'il leur faisoit sont encor en ses 
mémoires; sy en l'assemblée se faisoit quelque chose 
de bon, l'ayant condemnée, il ne pouvoit estre à 
nostre profTit, et quelque chose de mal, ny estans 
ouys, ny appeliez, qu'il ne pouvoit estre à nostre 
dommage, que la première nullité estoit de n'y avoir 
point appelle le Roy de Navarre, et cela seroit les 
advertir de le faire, et le faisant qu'il n'y pouvoit sa- 
tisfFaire. Au reste , quoy qu'on vist qu'il attendoit 
quelque chose de ceste assemblée qui tourneroit à la 
gloire de Dieu et soulagement de son Eglize. 

Or peu devant la mort du duc de Guise, et pres- 
ques en mesme temps que l'assemblée de Blois, se 
tenoit celle des Eglizes à la Rochelle, en laquelle le 
Roy de Navarre ne fut pas peu assisté du service de 
M. du Plessis contre quelques nouveautez qui es- 



1 . Catherine de Bourbon , sœur de Henri IV , resta constamment 
fidèle à la religion réformée; elle était née en 1559, et mourut en 

1604. 



170 MÉÎMOIRES 

toient à craindre, procédans du mauvais succez qu'on 
avoit veu en quelques affaires, nomméement en l'ar- 
mée estrangère, sur lequel aucuns prenoient occasion 
d'accuser le dit seigneur* Roy de Navarre, et limiter 
son autliorité en la conduicte des affaires. Mons. du 
Plessis eut lors une fièvre quarte de peu d'accez et 
ne laissoit pas d'y travailler plus que jamais. Parti- 
culièrement, parce qu'il savoit que les charges ne 
pouvoient estre sans calomnies, mesmes celles des 
finances (car le dit seigneur Roy l'avoit constitué 
surintendant des finances publiques, dès le com- 
mencement de la guerre). Sy tost qu'en l'assemblée 
on commença à entrer sur le règlement des finances, 
il se leva au milieu d'icelle et adressant sa parole à 
S. M. le supplia très-humblement de trouver bon 
qu'il s'en déportast, et cependant qu'il luy fist cest 
honneur de commander à un chacun de proposer 
ce qu'il auroit à dire contre luy librement et aperte- 
hient, sauf à l'appeller après pour y respondre, et là 
dessus sortit; mais tant s'en falut qu'il fut instam- 
ment prié de tous de la continuer avec mesme au- 
tliorité. Et venans à la limitation de ses gages, au 
lieu de douze cents escus par an, dont il s'estoit con- 
tenté, luy en ordonnèrent zeze centz, et le consti- 
tuèrent premier du conseil qui fut estably pour la 
direction des affaires de l'Estat et de l'Eglize près du 
Roy de Navarre; non sans envie et regret de plu- 



1. (T Voici le temps où l'on veut rendre les rois serfs et esclaves, s 
disait un des serviteurs du roi de Navarre, en faisant allusion à la situa- 
tion de sou maître à la Rochelle, et à celle de Henri III aux États de 
Blois. 



DE MADA1\1E DE MORNAY. i7i 

sieurs qui vouloient abuzer de la ditte asseml3lëe 
contre luy; et sy puis-je dire avec vérité qu'il ne 
désiroit rien plus qu'en estre déchargé, comme il 
parut depuis; et de [vi^ai*] vérité, son naturel estant 
de faire plaisir à un chacun, ceste charge ne luy 
pouvoit qu'apporter de la fascherie, en un estât né- 
cessiteux. Et pour le regard de ses affaires, il est 
certain qu'en quatorze ans de service, il ne se trou- 
vera point qu'il ait mis un denier en sa bourse, ac- 
quité une dette, ny acquis un pied de terre. Au con- 
traire, on a admiré depuis comment il pouvoit faire, 
cai' il ne venoit rien au Roy de Navarre de Langue- 
doc et Dauphiné; toute la Guienne delà l'Isle estoit 
disposée par M. de Turenne; et quant au patrimoine 
de S. M., il estoit totalement saysy, tellement qu'il 
ne restoit autres finances que celles de Xaintonge et 
Poictou, dont on ne tenoit pas la moitié, et n'y le- 
voit on que les tailles seulles et quelques proffitz qui 
venoient de la mer; et touteffois la maison du Roy 
alla tousjours son train accoustumé, les officiers bien 
paies, grand nombre de gentilzliommes extraordi- 
nairement entretenuz, les garnisons ne perdoient un 
jour, quattre centz chevaux payés de mesme de- 
dans les gai^nisons qui estoient pretz à toutes occa- 
sions, et autant d'harquebuziers à cheval, qui estoit 
le fondement des heureuses cavalcades que faisoit le 
Roy de Navarre; l'artillerie au besoin ne demeuroit 
point, et se faisoit une infinité de voiages tant de- 



1 . Ce mot est à la marge dans le manuscrit de la Sorhonne, le ma- 
nuscrit de la Bibliothèque impériale porte, ainsi que l'édition de M. Au 
guis : « à la vérité, s 



172 MEMOIRES 

dans que dehors le Royaume pour diverses négotia- 
lions qui revenoient à grandes sommes. 

La prise de Nyort suivit tost après fort heureu- 
sement, en mesme semaine que la mort du duc de 
Guise, laquelle fut conclue par le Roy de Navarre au 
cabinet de M. du Plessis, et luy en commanda les 
eschelles. Puis le Roy s'en allant pour secourir la 
Ganache assiégée par monseigneur de Nevers, tomba 
malade en une maison champestre en Poictou, nom- 
mée la Motte Freslon, qui luy empescha d'en faire 
lever le siège comme apparemment il eust faict. 
Geste maladie fut une pleurésie qui surprit le Roy à 
cheval entre Marueil et le dit lieu de la Motte Fres- 
lon, et ne retint près de luy que m^ons'^ du Plessis, 
lequel en l'absence de mons»" d'Ortoman son médecin, 
très excellent, entreprit de le faire seigner, d'autant 
plus hardiment qu'estant jeune, il avoit esté trois 
fois atteinct de pareille maladie, et S. M. s'en trouva 
bien. Il n'avoit consolation que de faire chanter des 
psaumes et parler de saincts et bons propos, et ne 
fut pas sans doutes de sa vie, comme de faict le 
bruit courut de sa mort. Ce fut aussy pendant ceste 
maladie que la Royne* mère mourut à Blois, peu de 
jours après l'exécution du s'" de Guise. 

Or pensoient plusieurs que ces maux dussent es- 
teindre totalement la guerre en France, ce que M. du 
Plessis ne se pouvoit figurer, comme il appert par 
deux lettres qu'il escrivit de la Rochelle à S* Jehan, 
au Roy de Navarre, par le s*" de Frontenac, qui leur 



1. Catherine de Médicis mourut à Blois, le 5 janvier 1589 ; elle avait 
soixante-dix ans. 



DE MADAME DE MORlVAY. 173 

apporta la mort du dit duc de Guise. Sa lettre est 
en somme : qu'il a à louer Dieu_, non tant d'estre 
deffaict d'un tel ennemy^ que de l'estre sans en avoir 
souillé sa main_, ny son âme; qu'il ne faut que pour 
cela, il pense avoir la paix, pai'ce que sans doute 
l'horreur de ce coup animera le peuple, et armera 
le duc de Maine; que le Roy de quattre mois n'o- 
sera se servir de luy pour jie se monstrer moins ca- 
tholique, et que mesmes, il luy est à souhaiter que 
le duc de Maine ait du courage, afin que le Roy ait 
plus de matière et de nécessité de l'appeller à son 
service; ce que lisant le Roy de Navarre, sur ceste 
fraische joye prononcea ces motz : « C'est escrire 
trop de sens froid sur une telle nouvelle. » Aussy, 
sm' ce qu'on parloit à la Rochelle d'en faire feu de 
joye, n'en fut d'advis, et le rompit, disant qu'il y 
avoit de quoy adorer les jugemens de Dieu, mais 
non de quoy s'en esjouir, comme d'une victime hu- 
maine. Et regrettoit souvent que le feu Roy, contrainct 
de prévenir la conjuration pai^ ceste violence, n'avoit 
esté mieux servy en justifiant par un procès hien 
solennel, comme il pouvoit, à toute la chrestienté, 
la nécessité et justice d'un tel acte. 

Le duc de Maine donq continua à presser le Roy, 
et plusieurs villes se rendirent et furent amenées les 
choses à tout désespoir de négotiation entre eux. Le 
Roy de Navarre estoit allé à la Rochelle, et pour 
s'exempter d'affaires avoit laissé exprès M. du Plessis 
avec le conseil à Nyort où je l'estoy aller trouver. 
Ce mcsme jour, il le mande en diligence, tellement 
qu'il marcha toute la nuit, et arriva à son lever. Il 
le mène seul en une galerie, luy disant quil n'avoit 



174 MEMOIRES 

rien voulu conclurre sur le gros de ses affaires sans 
luy^ qu'on lui proposoit divers desseins^ les uns sur 
Broiiage^ les autres sur Xaintes, et luy en déduit les 
moïens^ que premier de passer outre, il avoit voulu 
avoir son advis. Il luy respont que Brouage et Xain- 
tes estoient desseings beaux et dignes de luy, mais 
que c'estoient ouvrages de deux mois, et que cepen- 
dant la France se perdoit sans ressources, qu'il fal- 
loit désormais penser à la sauver, et que s'il estoit 
creu, il marcheroit tout droict à la rivière de Loire 
avec le meilleur équipage de pièces et les plus belles 
forces qu'il pourroit; qu'il avoit une entreprise sur 
Saumur; si elle réussissoit, qu'il avoit le passage de 
Loire; synon, qu'il prendroit toutes les villes jus- 
ques là, que le Roy, se sentant entre deux forces et 
ne pouvant subsister, s'accorderoit avec le moins 
offensé, c'est-à-dire avec luy. Le dit Seigneur Roy y 
prit tel goust qu'il lui donna la main qu'il le feroit, 
et que nul ne lui déstourneroit, (car à la vérité, tous 
ceux de son conseil y estoient contraires et l'ont sou- 
vent confessé depuis,) et de ce pas, luy commanda 
de retourner à Nyort pour y tenir pretz quattre 
canons et l'équippage, ce qu'il fit sans argent et avec 
ung attellage ramassé de toutes pièces, et qu'il falloit 
changer à chaque journée; et puis dire ne l'avoir 
jamais veu en plus grant peine, mais il voioit qu'il fa- 
loit faire de nécessité vertu. Aussy succéda ce voyage 
sy heureusement que la France en reçoit encor au- 
jourd'huy les fruiclz, car scachant en chemin que l'en- 
treprise de Saumur estoit faillie, il ne laissa de suivre 
et se rendirent, sans voir le canon, Loudun, Chastel- 
lerault, Monstreuilbellay, l'Isle-Boucluu'd, Thouars , et 



DE ÎNFADAME DE MORNAY. 175 

le Roy de Naviu-re avec son armée vint jusqu'à trois 
lieues de Tours^ et abbreuvoient^ par un naturel res- 
sentiment de leur mutuel besoin, les forces du Roy 
et du Roy de Navarre en mesme ruisseau_, sans se rien 
demander, premier qu'on eust entré en aucun traicté. 
Entres^® Maure et Cliastellerault arriva monsrde Buliy, 
frère aisné de mons'" du Plessis, soubs ombre de voir 
son fi'ère, par permission du Roy; dont averty M. du 
Plessis dit au Roy de Navarre, sans touteffois qu'il 
en sceust que par jugement : « Sire, loués Dieu, vos 
affaires sont faictes; mon fi^ère ne vient pas pour me 
voir, il vient pour traicter avec vous de la part du 
Roy. » Le Roy de NavaiTC voioit que ce traicté pro- 
cédoit d'article en article avec quelque longueur, et 
monstra à M. du Plessis désirer qu'il vist le Roy 
pour l'abbréger, ce qui n'estoit pas sans difficultés 
veu les choses passées. Nonobstant, se confiant qu'il 
alloit pour le bien commun de la France et salut du 
Roy et du Royaume, sans passeport, il entre en un 
soir à Tours, en avertit le Roy (qui craignoit infini- 
ment qu'il ne fut descouvert pour ne scandalizer le 
nonce,) et est mandé de S. M. sur les di\ heures du 
soir. Il reconnut au Roy une facilité toute autre que 
celle dont il l'avoit autres fois veu négotier avec ceuv 
de la Religion, et en prit bon augure. Dont s'ensui- 
vit qu'à peu de jours de là, la tresve* fut conclue 
entre les deux Roys, et les articles en furent publiez, 
le quinziesme avril 89. Moiennant icelle, fut mise la 
ville de Saumur entre les mains du Roy de Navarre, 
et du consentement des deux Roys ruons'" du Plessis 

1. Le 3 avril 1589. 



176 MEMOIRES 

estably en icelle pour y commander en qualité et 
estât de Lieutenant du Roy, le feu Roy protestant 
souvent que la considération de sa personne et du 
bon traictement qu'en recevroient ses subjectz n'es- 
toit pas la moindre pour l'y faire condescendre. Les 
articles secretz de la tresve (car les autres sont con- 
nus,) furent que ceux de la Religion ne seroient plus 
inquiétez par toute la France; que, premier que la 
tresve expirast, S. M. leur rendroit la paix; qu'en 
attendant, ils auroient le presche en l'armée du Roy 
de Navarre, au lieu où seroit sa personne, et en la 
place ordonnée pour son passage; et parce qu'au 
commencement, il avoit été accordé que ce seroit le 
pont de Sée, et que le sr de Cossein, gouverneur, 
tergiversant, falut avoir recours à Saumur, fut dit 
qu'on ne prescheroit publiquement de quattre mois 
à Saumur, ce qui fut observé exactement par M. du 
Plessis, ne faisant prescher tout ce temps qu'en sa 
maison. Pour les autres provinces et villes fut dit 
qu'en chacun baillage le Roy de Navarre auroit une 
place pour l'exercise de la Religion, la réduisant à 
l'obéissance du Roy, pourvu qu'elle ne fust Evesché 
ou Chef de Bailliage. Pour les ministres des Provin- 
ces oii ceux de la Religion avoient esté armez, fit 
trouver bon au Roy que leur entretenement fust con- 
tinué à deux centz escus par an, chacun d'eux, et 
nomméement sur les décimes des généralitez d'icelles 
provinces, non sans grande opposition, et parce qu'il 
y avoit des rentes constituées là-dessus, fut ordonné 
que pour fournir à tous les deux effetz, on les lève- 
roit doubles. N'est croïable quelles traverses furent 
données de toutes partz à ceste négotiation, et elles 



DE MADAME DE MORXAY. 177 

se voient par les lettres que le Roy de Navarre luy 
eserivoit, et luy au Roy de Navarre, fort particulières 
sur ce subject; jusques là que* persuadant au Roy 
de Navarre qu'il estoit trompé et que c'estoit bayes 
de court, il traicta avec un capitaine Pol, lieute- 
nant du s"" de Lessart, gouverneur à Saumur, lequel 
moiennant huit mil escus luy devoit livrer la place, 
et prétendoit l'attraper et les siens soubs ombre de 
bonne Iby, ce que mons"^ du Plessis rompit à temps 
à Gonnor, arrivant comme on estoit prest de mar- 
cher pour l'exécution, remonstrant qu'il attireroit sur 
luy la malédiction de la France et qu'il perdoit ses 
affaires de gayeté de cœur, aymant mieux jouir par 
force de ceste ville de passage qu'avec la bonne grâ- 
ce du Roy qui l'appelloit et l'introduisoit dedans la 
France. Monsieur de Buhy servit infiniment de 
l'autre part à oster toute défTiance au Roy et à le 
faire entrer en confiance du secours du Roy de Na- 
vaiTe, alléguant tantost les uns qu'il estoit trop 
offensé pour le vouloir, tantost les autres qu'il estoit 
trop foible pour le pouvoir. Tant y a que le 1 5 ap- 
vril 1 589 , monsieur du Plessis entra à Saumur et y 
introduit la garnison prise du régiment du s*" de 
Préaux fort paisiblement, ayant baillé son obligation 
pour le Roy de Navarre aux s" de Lessart et de 
l'Estelle de la somme de huit mil escus qu'il leur a 
fait payer depuis, alléguans iceux qu'elle leur estoit 
mieux deue qu'à ce capitaine Pol auquel le Roy de 
Navarre l'avoit promise. Et fut l'eceu son serment à 



1. Le manuscrit de la Bibliothèque impériale et l'édition de M. Au- 
guis portent : a. Jusques-là que plusieurs persuadant au roi.... » 

1 — 12 



178 MEMOIRES 

la porte de la ville par M. de Beaiilieu Ruzé, secré- 
taire d'Estat;, qui luy en livra les clefz. Tous les gens 
de bien jugèrent cest efFect sy nécessaire qu'il se 
trouva nombre de volontaires à Tours qui;, au desceu 
du Roy, firent collecte entre eux, baillèrent dix mil 
escus au s^ de Lessart, gouverneur, en pur don, afin 
qu'il ne fist difïiculté de faire ouverture de Saumur. 
Et ce outre et par dessus la digne récompense que 
luy en fit le feu Roy tant en deniers qu'en terres de 
son domaine. Lors aussy fut publiée la déclaration 
du Roy de Navarre sur son passage de Loire, à la- 
quelle mons*" du Plessis mit la main par le comman- 
dement et au gré du feu Roy, devant lequel elle fut 
leue de mot à mot, premier que la faire imprimer. 
Le 17® le Roy de Navarre y fit son entrée et trois 
jours après fit une cavalcade vers Cliasteau du Loir, 
en espérance de donner sur quelques trouppes du^ 
duc de Maine. Mais il fut contremandé par le Roy 
qui eut avis que le duc de Maine marchoit avec 
toutes ses forces, et s'en vint à Maillé, De là, non 
sans grand contradiction des siens, ny mesmes sans 
perplexité en soy miesmes, il s'en vint baizer les 
mains au Roy à Plessis de Tours, conduit par le 
mareschal d'Aumont* et s'asseurant sur sa prud'hom- 
mie, et fut la rencontre de ces deux Roys très re- 
marquable, non seulement pour l'ouvertm^e de cœur 
qu'ilz se firent l'un à l'autre, après les choses passées. 



1. Jean d'Aumont, né en 1522, fidèle serviteur de François l^r, de 
Henri II, de François II, de Charles IX et de Henri III, fut des pre- 
miers à reconnaître Henri IV, et fut fait par lui gouverneur de Cham- 
pagne, puis de Bretagne. 11 mourut en 1595, d'une blessure reçue au 
siège de Camper, en Touraine. 



DE MADAME DE MORNAY. 173 

mais mesmes j)our la joye qui se lisoit au visage de 
tous les spectateurs^ jugeans tous naturellement que 
d'icelle dépendoit le salut de la France. Particulière- 
ment ilz avoient l'œil jeté sur le Roy de NavaiTe 
duquel la magnanimité estoit éprouvée ; et sortant de 
ceste entrevue, il escrivit de sa main à monsieur du 
Plessis ce qui s'y estoit passé et le contentement 
qu'il en avoit receu, lequel respondit par une lettre 
qui commence par ces motz : « Sire, vous avés faict 
ce que vous déviés faire et ce que nul nevousdevoit 
conseiller. » Peu de jours après, le Roy de Navarre 
estant avec ses trouppes vers Chinon, M. de Maine 
donna au fauxbourg S' Siphorian de Tours et le rava- 
gea fort, et se passa là une grand escarmouche, non 
sans estonnement de la ville qui réclamoit fort le Roy 
de Navarre, encor que le Roy fust présent. Lii faute 
de munitions se trouva telle que le Royv^nvoya toute 
la nuict à Saumur un courier à monsieur du Plessis 
qui luy envoya en diligence deux milliers de poudre. 
Le Roy l'avertissoit qu'il prist gai^de aux fauxbourgz 
de la Croix verte, où mons'" du Plessis fit loger 
quattre compaignies de gens de pied en le barriquant 
légèrement, et quelques jours après en commencea 
la fortification de terre, avec une extrême diligence, 
telle qu'elle est aujourd'huy. 

Environ ce temps, j'arrivay près de M. du Plessis 
à Saumur avec nostre famille, et faut que je confesse 
que souvent j'avoy désiré, puis qu'il faloit pour une 
sy bonne cause estre chassé de sa maison, que nous 
eussions quelque lieu aiTcsté pour retirer nostre fa- 
mille. Et avoit esté parlé des gouvernemens de Cas- 
ties et puis d'Albret a[)rès la mort du conte de Gurson 



180 MEMOIRES 

et autres dont le Roy de Navarre s'estoit dëparty pour 
n'eslongner le service de nions*" du Plessis d'auprès 
de sa personne. Mais Dieu, qui veut que nous nous 
remettions à luy, nous donna ceste retraicte à temps 
et en lieu plus commode pour servir à son Eglize et 
aux nostres. 

Or ne peut monsieur du Plessis accompagner le 
Roy au voyage qu'il fit vers Paris avec le feu Roy 
parce que les labeurs passés luy donnèrent une fièvre 
tierce fort violente qui luy dura quarante neuf accez. 
Mais aussy fut ce plus tost l'humeur du temps que 
la sienne, parce que les mutations qui survinrent 
pendant icelle avoient plus de puissance pour em- 
pirer son mal que le régime ou les médicamens pour 
l'amender. Je le conduisis à Tours malade en un 
bateau, tant pour quelques affaires concernant son 
gouvernement que pour consulter de sa maladie. A 
deux lieues de là, reposant en une petite liostellerie, 
il reçoit deux billetz coup sur coup, l'un de mons*" de 
S"^ Martin de Viliangluse, l'autre de monsieur de 
Montlouet qui estoit à Tours, et par personnes qui 
venoient à toute bride. Le premier disoit, en quel- 
que lieu qu'il fust, qu'il ne bougeast plus jusqu'à ce 
qu'il eust veu un gentilhomme qui l'alloit trouver, 
le second qu'en quelque lieu qu'il fust, il s'achemi- 
nast en toute diligence. Cela le rendoit perplex et 
d'autant plus qu'enquérant celuy de monsieur de i 
Montlouet, il sceust qu'il avoit entr'ouy que l'un des 
Rois estoit mort, dont il receut une fort violente 
douleur, et se jetta sur un lict. A l'heure entrent au 
logis les sieurs de Lambert, de Périgord, gentil- 
homme servant du Roy de Navarre, et Armagnac le 



DE MADAME DE IMORNAY. 181 

jeune, premier valet de chambre, dépeschés du Roy 
et du Roy de Navarre vers luy, qui luy contèrent 
toute l'histoire; le Roy luy escrivoit sa blessure, 
mais deux heures après il estoit mort*; le Roy de 
Navarre l'advertissoit de la mort du Roy par eux, 
luy recommandoit son service sans luy rien limiter, 
sy non qu'il se reposoit sur luy de tout ce qu'il ver- 
roit estre li faire de cà, en regrettant fort sa maladie, 
et toutefFois estimant estre venu à propos qu'elle 
l'eust retenu où il estoit; et particulièrement le char- 
geoit, à quelque prix que ce fust, d'adviser aux 
moïens de retirer M. le cardinal de Bourbon* de 
Chinon où il estoit entre les mains de M. de Cha- 
vigny, sans y rien espargner, fust ce tout son bien, 
parce qu'il se porteroit incontinent pour Roy s'il 
pouvoit estre délivré. Sur ceste nouvelle, il retourne 
toute la nuict à Saumur, sans passer plus outre, et 
la fiè\Te luy redoubla; mais en chemin, dans le ba- 
teau, prévoyant bien que pour contenir les villes, 
les serviteurs du Roy auroient besoin de forces, il 
fit plusieurs depesches, et à mesure qu'elles esloient 
fuictes, faisoit mettre à terre quelqu'un des siens 
pour prendre la poste au premier lieu; ce qui luy vint 
très à propos, car M. de Parabère, gouverneur de 
Nyort, marcha incontinent droict à Saumur, avec 
partie de son régiment, et les bons serviteurs du Roy à 



1 . Les deux rois étalent campés devant Paris et se préparaient à l'as- 
siéger lorsqu'un moine jacobin, Jacques Clément, frappa Henri II[ 
«l'im coup de couteau dans le ventre, le 2 août 1589. Le roi mourut 
quelques heures après. 

2. Le cardinal de Bourbon avait été arrêté au moment de l'assassinat 
des deux Gui e, comme ayant trempé avec eux dans la conjuration. 



182 MÉMOIRES 

Tours demandans secours à M. du Plessis, il pria 
M. de Parabère de s'y acheminer^ lequel y fut très 
bien receu. D'autres de ses amys aussy le vinrent 
assister^ par le moïen desquelz il secourut M. de 
Chavigny à Cliinon; et pour le regard de Saumur, 
quoy qu'il vist tous les gouverneurs et les voisins 
désarmer les habitans, il n'y voulut rien innover 
pour ne leur monstrer signe de crainte ou de foi- 
blesse. Et fut ceste pauvre ville, au milieu des ap- 
préhensions de toutes les voisines, la retraicte de 
toutes les princesses et dames de qualité qui estoient 
paravant à Tours. 

Durant ceste grande mutation, je puis dire avec 
vérité que je ne le vis presques un moment sans faire 
affaires, mesmes au milieu de ses accez. Aussy estoit 
il le secours de la plus part des bons serviteurs du 
Roy et de l'Estat, en ces pays, qui tous les jours luy 
escrivoient ou envoioient prendre advis de luy; 
mesmes ceux de la court de Parlement* à Tours, où 
présidoit feu M. d'Espesses, l'un des plus grandz 
personnages de ce temps, avec lequel il avoit com- 
munication à toute heure. Il se peut dire maintenant 
que les choses estoient un jour venues jnsques là, 
mesmes entre les meilleurs, qu'ilz se résolvoient de 
conseiller au Roy, à présent, de trouver bon que 
M. le cardinal de Rourbon et luy régnassent en- 
semble, l'un pour contenir les catholiques, et l'autre 
pour entretenir ceux de la religion, tous deux néant- 



1. La portion du Parlement de Paris fidèle au roi, qui s'était retirée à 
Tours lorsque la Ligue était devenue maîtresse de Paris, et qui s'appe- 
lait le Parlement du roi. 



DE MADAME DE MORNAY. 183 

moins par un commun accord et mesme conseil, 
alléguans quelques empereurs qui en avoient ainsy 
uzé; et un conseiller de la court de Parlement, des 
plus apparens, vint proposer cela à M. du Plessis de 
leur part, avec une protestation touteffois qu'ilz ne 
passeroient outre s'il ne l'approuvoit. Sa responce 
fut qu'ilz luy faisoient trop d'honneur, mais qu'ilz 
luy pardonnassent s'il disoit qu'ilz parloient comme 
personnes non accoutusmées à telles traverses, que le 
temps démesle beaucoup de choses ausquelles le con- 
seil des hommes ne semble pouvoir remédier, que 
Dieu abbrège en un moment ce que le temps ne peut 
produire qu'avec un long progrès; seulement qu'ilz 
eussent patience, et qu'ilz se verroient bien tost 
hors de ceste anxiété. Or, il négotioit de tirer M. le 
cardinal de Bourbon de Chinon, et se fit porter à 
Monsoreau où je fus avec luy, et traicta, (moiennant 
aussy la bonne entremise de madame la duchesse 
d'Angoulesme*) avec madame de Chavigny qu'il luy 
seroit remis entre les mains pour en faire ce que le 
Roy luy commandoit. Les conditions furent qu'il 
luy bailleroit présentement deux mil escus pour la 
nécessité de sa garnison de Chinon, lesquelz M. du 
Plessis emprunta aussy tost afin de n'y manquer; 
qu'en recevant M. le cardinal , il luy fourniroit six 
mil escus content et quatorze mil six mois après, 
dont il bailleroit sa parole pour caution. Quelques 
jours auparavant, le s' de Manou, frère de mons' 
d'O, estoit venu de la part du Roy à présent vers 
mons*" de Chavigny pour mesme effect qui n'avoit 

1. Diane, fille naturelle et légitimée de Henri II. 



iU MÉMOIRES 

rien voulu faire avec luy. Le jour donq fut pris que 
monsieur du Plessis le devoit aller recevoir; et pour 
faire tout plus seurement, il pria messieurs de la 
Boulaye, de Parabère, de Feuquères, nepveu de feu 
mon marv, et de Cliouppes de se rendre à point 
nommé sur le bord de la Vienne, à ce jour là, 
proche de Cliinon, ce qu'ilz firent très à propos et 
avec de belles forces. La matière n'estoit pas sans 
difficulté car M. de la Chastre avoit entreprise sur 
Chinon pour sa délivrance, et soubs main la négo- 
tioit par argent. Messeigneurs le cardinal' de Ven- 
dosme et conte de Soissons menaçoient vivement 
M. de Chavigny, et par lettres expresses, en cas qu'il 
le laissast aller de ses mains. Mesmes, sur le jour 
pris, se trouva monseigneur le conte de Soissons 
avec forces à Langest, et mons*^ le duc d'Espernon* 
avec les siennes à Noastre qui estoient bien sufTisans 
de rompre cest effect. Nonobstant il estima que le 
différer n'y pouvoit que nuire, et montant à cheval, 
tout malade qu'il estoit, l'alla recevoir avec un petit 
nombre de ses amys au chasteau de Chinon , où il 
fut très-bien recueilly de M. de Chavigny, et avec 
une extrême confiance. Puis luy fit passer Vienne, 
au^ delà de laquelle les s" de la Boulaye , de Para- 
bère et de Cliouppes estoient en bataille, et le con- 
duit jusqu'à Loudun. Les six mil escus furent livrés 
contant à M. de Chavigny; pour les quatorze mil 
escus, luy ont esté constituées depuis quatorze centz 



1 . Archevêque de Rouen. 

2. Jean-Louis de Nogaret, duc d'Épernon , l'un des favoris de 
Henri III, qtii le combla de faveurs. Il mourut en 1642, à l'âge de 
88 ans. 



DE ÎMADAME DE MORNAY. 185 

escus de rente sur les tailles de rélection de la Ro- 
chelle. 

Je luy ay ouy dire que monseigneur le cardinal 
vouloit fort différer, mais il luy couppa court qu'il 
faloit paitir dans demy heure; et comme il allégoit 
qu'il n'avoit pas sa littière, ses muletz, son carroze, 
se trouva qu'il luy avoit amené, pour coupper toutes 
excuses, tout ce dont il pouvoit dire avoir affaire; il 
craignoit d'estre mené à la Rochelle, mais il l'assura 
que non, et désiroit d'aller à Saumur, ce que le Roy 
avoit mis à la disposition de monsieur du Plessis; et 
plusieurs de ses amys, alléguans de grandz raisons, 
le luy conseilloient asprement, mais il ne vouloit 
point, en gardant un tel prisonnier, devenir prison- 
nier luy mesmes. Le mal fut que le soir il tomba 
malade, à Loudun , d'une grand diarrhée qui estoit 
estimée dangereuse, à cause de sa foiblesse, après 
quattre mois de fièvre tierce, qui fut cause qu'il ne 
peut conduire M. le cardinal plus outre, dont il fut 
extrêmement en pêne, parcequ'il se fioit fort entre 
ses mains; et fut conclu entr'eux tous de le mener 
en l'abbaye de Mailesaiz, et l'ordre qui seroit ob- 
servé en sa garde; M. de la Boulaye et M. de Para- 
bère en entreprirent la conduite, et M. de la Bou- 
laye la garde, et bailla sa promesse, sur sa foy et 
l'honneur signée de sa main à mons'' du Plessis, de 
le restablir entre les mains du Roy ou de tel que 
S. M. luy commanderoit toutes et quanteffois qu'il 
luy plairoit. M. du Plessis bailla particulièrement 
deux de ses Suisses qui couchoient tousjours à la 
porte de sa chambre. M. du Plessis, ayant fait ce 
coup , en advertit S. M. par l'un des siens , nommé 



18H MEMOIRES 

du Morier, lequel trouva le Roy à Diepe qui fust 
fort joyeux de ceste nouvelle; il s'enquit fort des 
particularitez ; ses mots furent : « Voilà un des plus 
grandz services que je pouvoy recevoir; M. du Pies- 
sis fait les affaires bien seurement. » A la vérité, cela 
fut faict aussy en un temps qu'il estoit comme as- 
siégé à Diepe, et ses plus affectionnez désespé- 
roient, non de ses affaires seulement, mais de sa per- 
sonne. 

Il se trouve encor en ses papiers plusieurs mé- 
moires des advis qu'il donnoit à S. M. sur son avè- 
nement à la couronne, des depesclies qu'il avoit à 
faire dedans et dehors le royaume, etc. Je me res- 
souviens de deux pointz : l'un, que pour évister une 
déclaration que sans doute on luy voudroit faire au 
préjudice de la religion, il protestast ne vouloir pen- 
ser à aucun affaire ny règlement que la mort du 
Roy ne fust vengée, et qu'il conviast à son exemple 
tous les bons Francoys de se croiser avec luy pour 
une sy juste vengeance ; l'autre, que, pour éviter les 
depesclies qui se feroient avec des termes mal con- 
venables à la Religion qu'il tenoit, qui le scandalise- 
roi ent vers ceux de mesme profession tant dedans 
que dehors, il fist choix de l'un de ses secrétaires 
d'Estat anciens ausquel il commanderoit celles aus- 
quelles il seroit question d'en parler; et de faict, à 
faute de cela, plusieurs à ce commencement furent 
offensés qu'on eut pêne à esclaircir. 

Estant à Loudun, messieurs de la cour de Parle- 
ment de Tours le firent averti)' par M. de Vallegran, 
conseiller, frère de M. de Belesbat, chancelier de 
Navarre, rapporteur en ce procès, qu'un certain cor- 



DE !\IADAME DE MORNAY. 187 

délier nommé père Marel^, exécuté à Tours, avoit 
déposé que deux autres estoient partis de Vendosrae 
avec luy, en habit déguisé et la couronne effacée, 
pour le tuer. A quoy ayant ordonné de prendre 
garde fut arresté à Loudun l'un d'iceux, nommé 
André Fouquet, par les marques que le dit Marel en 
avoit donnez, et interrogé par le juge de la Prévosté 
de Loudun, confessa son dessein, et ceux qui le luv 
avoient mis en l'opinion. Touteffois craingnant ù 
cause de la religion contraire, et que c'estoit son 
faict, que la procédure qui s'en feroit à Loudun fust 
imputée à animosité, il le fit conduire à Tours à 
messieurs de la court, qui depuis le condemnèrent ; 
l'autre, à la diligence de mes ditz sieurs de la court, 
fiit pris à Chastellerault; mais par la malice ou con- 
nivence du s'" de Rouet, gouverneur de la ville, fut 
délivré par une mutinerie de quelques-uns suscitée 
à ceste fin en la ville. 

Retourné à Saumur, et ayant recouvré ses forces, 
il nettoya quelques fortz dont la Ligue s'estoit saisie 
le long de la Rivière près de Saumur; puis fut mandé 
de S. M. à Tours, et la suivit au siège du Mans et 
autres exploitz qui se présentèrent lors. S. M., qu'il 
n'avoit point eu cest honneur de voir depuis son 
avènement à la couronne, luy monstra de grandz 
signes d'avoir son service agréable, et la première 
chose que M. du Plessis luy proposa, dont il acquit 
l'envie de plusieurs, fut le rétablissement de l'Eglize 
par un Edict publiq, luy remonstrant que, par voies 
particulières et obliques, il n'y parviendroit jamais, 
ains n'y rencontreroit que des oppositions à chaque 
bout de champ, ce que S. M. prit en très bonne 



188 MEMOIRES 

part; S. M. faisant prescher en l'abbaye de la Cous- 
ture au fauxbourg du Mans, l'appella au milieu de 
l'assemblée, et luy dit à l'oreille : « Qui vous eust 
dit il V a deux ans qu'on eust presehé l'Evangile au 
Mans? — Mais à vous, Sire, dit-il, qu'on l'eust pres- 
ehé en la sale du Roy de France? j) 

Aucuns lors pressoient fort S. M. de réunir son 
patrimoine au domaine de la couronne, ce qu'aussy 
il empescha, mesmes en considération de Madame, 
sa sœur unique. Il luy remonstra, faisant cela, que 
son patrimoine deviendroit inaliénable comme le 
domaine de France; s'il n'avoit point d'enfans, que 
Madame sa sœur en seroit frustrée; s'il n'avoit que 
des fdles, qu'elles n'auroient rien ny en l'un, ny en 
l'autre ; s'il avoit des puisnés , qu'il ne les pouvoit 
avantager que sur son patrimoine; s'il avoit besoin 
d'argent, que son patrimoine, demeurant en sa na- 
ture, se vendroit au denier 60, 80 et 100; passant 
en nature de domaine de France au denier 1 * ou 1 2 
seulement; au reste qu'il feroit tort à plusieurs aus- 
quelz il devoit, desquelz il cliangeroit les actions et 
droictz en changeant la nature de ses terres. Sur 
quoi Sa Majesté respondit qu'aussy ne le feroit il 
point quoi qu'on luy dist, et appellant M. le mares- 
chal de Biron lui dist : « J'avoy tousjours bien sceu 
que je ne devoy pas unir mon patrimoine, mais je 
ne scavoy pas les raisons qu'il m'a dites, que je vous 
prie d'entendre de luy. » Et mon dit s"^ le mares- 
chal fut tousjours depuis de ce mesme advis, ce que 
j'ay remarqué icy plus particidièrement pour un 

1. Comme estant le fond inaliénable. 



DE MADAME DE MORNAY. 189 

signalé service faict en cest endroiet à ma ditte 
dame. De là ensuivit une déclaration de non réu- 
nion^ non encor vérifiée en Parlement^ et je kiy av 
souvent ouy dire qu'il eust désiré qu'on se fust 
contenté de maintenir la possession sans poursuivre 
la vérification en la court qui a des raisons pour la 
refuser en ce temps. 

De là eut commandement du Roy de conduire, 
avec sa compaignie de gensdarmes, madame la du- 
chesse de Montmorency* jusques en Xaintonge, ce 
qu'il fit, laquelle s'en retournoit vers monseigneur 
son mary ^ en Languedoc , luy portant parole de la 
connestablerie de France; et son retour tomba sur 
la fin de l'année 89 qu'il acheva à Saumur jusques 
aux premiers jours de la suyvante, en achevant de 
nettoier assés heureusement tout ce qui restoit à 
l'ennemy, en la seneschaussée de la ditle ville et es- 
tendue de sa charge. 

L'an 90 se passa presques tout entier près du 
Roy; il partit mandé en diligence du Roy pour se 
trouver à la bataille'. De Chasteaudun il m'escrivit 
ces mots : « M'amye, je reçoy lettres de S. M. qui 
me haste, monsieur de Maine faict mine de passer 
l'eau. Dieu est pour nous qui abrégera leurs inso- 
lences et noz misères. En ce lieu le presche s'est 



1 . Antoinette de la Marck. 

2. Le duc de Montmorency, connu jusqu'à la mort de son frère aîné 
sous le nom de M. de Daraville, devint connétable en 1593. 

3. Par une erreur de ponctuation, M. Auguis est tombé ici dans une 
méprise étrange, il écrit ainsi : « Mandé en diligence du roy pour se 
trouver à la bataille de Chasteaudun ; il m'escrivit.... » Il s'agit ici de 
la bataille d'Ivry, et M. du Plessis écrivait de Châteaudun à sa femme. 



190 MEMOIRES 

faict piilDliquement;, plusieurs baptesmes^ grand con- 
solation à tous les gens de bien. C'est bon augure. 
Ce n'a pas esté sans murmure, ny sera peut estre 
sans plainte ; mais en l'armée du Roy, il est loysible, 
et je la présuppose où sont ses trouppes. J'escrips à 
monsieur d'Espina pour les prières publiques; je 
scay que les domestiques ne manquent pas. Repo- 
sons nous en Dieu qui dispose toutes choses. ISous 
sommes plus fortz de Dieu, de nature et de droict. 
Les moïens humains ne nous défaillent point; sy on 
en vient là, la victoire est certaine. Tu auras bien 
tost de nos nouvelles, mais ne t'afïlige point, car 
Dieu te donnera joye et noz prières se convertiront 
en actions de grâces. « De Chasteaudun, le 9^ mars 
1590, à neuf heures du soir. » Il arriva près de 
S. M. justement le treiziesme de mars et le quator- 
ziesme, 14, la bataille se donna à Ivry entre le Roy 
et le duc de Maine. Il menoit au Roy quattre vingtz 
maistres et autant d'harquebuziers à cheval, et qua- 
rante mil escus qui luy vinrent à propos pour con- 
tenter ses Suisses. S. M. voulut qu'il combatist en 
son esquadron, sur sa main gauche, laquelle sous- 
tint le plus grand effort de l'esquadron des Bour- 
guignons*, conduict par le conte d'Egmont qui estoit 
de 1500 chevaux, comme S. M. l'a tesmoigné plu- 
sieurs fois. Premier. que d'aller à la charge, il fit 
prier Dieu à la teste de sa trouppe, par M. de Fleury, 
ministre, qu'il avoit mené avec luy. Puis exhorta ses 
compagnons à leur devoir; il les mena au combat. 



1. On appelail ainsi les soldais levis i-n Flandre, parce que ce pays 
appartenait autrefois aux ducs de Bourgogne. 



DE MADAME DE MORNAY. 191 

cosloyé seulement de mons'" de Feuqiières^ nepveu 
de feu mon mary. Ayant percé fort avant dans ceste 
presse, un cheval d'Hespagne gris sur lequel il estoit 
monté, luy fut tué d'un coup de lance entrant par 
le flanc droict et ressortant par le fondement. Un des 
siens, nommé la Vignolle de Saumur, des plus va- 
leureux de ce temps, le reconnut à bas, et le re- 
monta sur son cheval, à quoy l'ayda un lansque- 
net de l'ennemy qu'ilz prirent parceque la pesanteur 
de ses armes et le patouilliz de la terre l'empes- 
choit. De là, il ayda à remonter le dit la Vignolle sur 
un cheval sans maistre qu'ilz rencontrèrent, et à dix 
pas de là, M. de Feuquères sur un autre, le rencon- 
trans pied à terre, un très bon cheval, que luy avoit 
preste M. du Plessis, luy ayant esté tué à la charge. 
iMais le dit s* de Feuquères, mon nepveu, voyant 
passer quelques Bourguignons qui se retiroient, et 
en voulant attaquer l'un, fut tué par luy d'un coup 
d'espée dans le visage qu'il avoit descouvert, et sa 
mort sur l'heure vengée par le dit la Vignolle. 
IMons"" du Plessis estoit en pêne de juger de la ba- 
taille parce qu'à la vérité, elle avoit esté fort es- 
branlée; touteffois le ralliement qu'il vit plus gros 
de nostre costé que de l'autre luy fit juger en bien. 
Et de là, passant par les gens de pied de M. de 
Vignolles, maistre de camp et proche des Lans- 
quenets de l'ennemy, s'alla rejoindre au Roy, le- 
quel il salua victorieux à la teste de ce qu'il avoit 
rallié, et depuis ne l'abandonna plus. Il estoit en 
grand pêne de sa cornette, qui estoit portée par le 
s' de Granvy, gentilhomme de Poictou, plein de va- 
leur, mais elle eut ce bonheur de passer outre et 



192 MEMOIRES 

d'estre la première qui rallia l'armée et qui se trouva 
à Ivry à la poursuite de la victoire. Monsieur du 
Plessis eut à louer Dieu ce jour, particulièrement 
qu'ayant eu à soustenir un tel effort, il ne perdit un 
seul des siens, sauf le pauvie M. de Feuquères (qu'il 
regretta fort); encor fut ce hors de l'effort du com- 
bat. Il y en eut mesmes peu de blessés, mais jusques 
à treize chevaux tués au combat et la plus part de 
coups de main. Poursuivant, il eut encor une joye 
de rencontrer M. de Buliy, son frère, qui s'enqué- 
roit de luy, lequel n'estoit arrivé en l'armée qu'au 
premier coup de canon. Le Roy arrivé à Rhosny se 
retira en son cabinet avec peu et loua Dieu de ceste 
victoire sy signalée, et demandant à M. du Plessis ce 
qui luy en sembloit : « Vous avés faict. Sire, luy 
dit il , la plus brave folie qui fut jamais faicte , car 
vous avés joué votre Royaume en un coup de dé; 
mais vous avés eu à connoistre que le sort est en la 
main de Dieu. Et faut à bon escient que les fruitz 
luy en soient consacrez. Au reste, nous vous faisons 
serment tous de combattre pour votre conservation; 
mais nous en requérons de vous un autre doresna- 
vant pour la nostre, c'est que vous nous promettiez 
de ne combattre point, » et plusieurs raisons à ce 
propos, que S. M. prit en bonne })art et promit de 
le faire ; mais à la veue de l'ennemy, ne souffre point 
qu'on le luy ramentoive*, et ne s'en souvient point. 
Il fit ce mesme soir de sa main toutes les dépesclies 
pour avertir de ceste victoire, parce qu'il n'y avoit 
point de secrétaire d'Estat près du Roy ; et le lende- 

1. Qu'on le lui rappelle. 



DE MAD V-ME DE MORN VY. 193 

main matin eiiL nouNelles que son bagage et de sa 
trouppe avoient esté pris par ceux de Veriion en 
son quartier qui estoit à trois lieues du combat , 
l'ayant laissé par commandement du Roy pour ne 
faillii" à l'heiu'e de la bataille. J'avoy pris grand pêne 
à le luy dresser^ et non sans grande despence, pré- 
voyant la longueur de son voyage, lequel nonobstant 
dura neuf mois, et à faute de cela, souffi^rent luy et 
les siens de grandes incommoditez. Monsieur de 
Buliy son frère et luy réduirent Vernon à l'obéis- 
sance du Roy , par la confiance que les liabitans 
prirent d'eux, ce qui servit fort à esbranler ceux de 
Mantes qui receurent le Roy deux jours après. Et à 
Mantes, le Roy commanda à mons"^ du Plessis d'en- 
trer en son conseil d'Estat, et à M. le mareschal de 
Biron* de l'y installer, ce qui fut au gré de tous, 
dont il fit le serment quelques jours après, ce qu'au- 
cun de la Religion n'avoit encores fait. Je ne veux 
obmettre icy que, du champ de bataille, il me dé- 
pescha son valet de chambre nommé Daulay, natif de 
Buhy, avec un enseigne qui estoit entre nous afin que je 
le creusse, et le soir m'escrivit sommairement tout le 
succez. J'envoyay l'original de ses lettres à M. le ma- 
réchal de Mastignon, lequel, sur iceluy reconnoissant 
sa main, en fit faire les réjouissances publiques à Bor- 
deaux, et lesquelles suivirent partout ailleurs. 

Peu de joules après la bataille, M. de Villeroy-, 



1. Armand de Gontaud, premier maréchal de Biron, né en 1524, fut 
des premiers à reconnaître Henri IV, retint les Suisses sous ses dra- 
peaux et lui rendit les plus signalés services. Il fut tué au siège d'Eper- 
nay en 1592. 

2. Nicolas de Neufville, scign-iir de Villeroy, né fn lbk2, conserva 

I — 16 



194 MÉaiOIRES 

secrétaire d'Eslat du feu Roy^ tenant le party de la 
Ligue;, fit supplier le Roy de trouver bon qu'il peust 
conférer avec M. du Plessis, en intention de faire 
quelques ouvertures de paix, ce que S. M. ne re- 
jetta point; et s'abouchèrent ensemble en une mai- 
son à une lieue de Mantes nommée Suindre, apjiar- 
tenante à un beau frère de M. de Rozières intendant 
des finances. Il parla assés franchement à M. du 
Plessis tant de la condition de son pai'ty que de la 
sienne propre, et assuroit que le duc de Maine dé- 
siroit la paix, s'il la pouvoit obtenir avec honneur. 
Il trouvoit la difficulté es seuretez, que touteffois il 
ne pouvoit avoir plus grandes qu'en la foy d'un 
prince qui l'avoit toujours tenue inviolable, et en 
son conseil, et en sa force, composez la pluspart de 
catliolicques Romains, lesquelz ne consentiroient ja- 
mais à la ruine de la Religion romaine, de la seurté 
de laquelle il s'agissoit, et cela confessoit il bien 
aussy. Mais c'estoit la moindre considération qui 
mouvoit ce party. Il se départit en somme, en réso- 
lution d'aller trouver le duc de Maine, luy faire en- 
tendre que S, M. ne désiroit plus grand fruict de sa 
victoire que le repos de son peuple, que particuliè- 
rement, ayant cest honneur de luy estre parent, il 
ne vouloit sa ruyne; et ces propos furent encore 
continuez et eschauftéz, le lendemain de la prise de 
Melun, où le dit s" de Villeroy, conduict par M. du 
Plessis, vit le Roy, et ouyt son intention de sa bouche 
propre, et ainsi qu'il disoit avec un extrême con- 



sii charge de secrétaire d'État depuis 1567 jusqu'à sa mort, en 1617. 
sous quatre rois qu'il servit toujours habileaient 



DE MADAME DE INIORNVY. 195 

tentement. Mais estant allé trouver M. de Maine 
à Soissons , il luy respondit qu'il ne pouvoit, ny 
vouloit rien faille sans ceux qui estoient conjoinctz 
en party a^ ec luy, et demanda temps de les en aver- 
tir, et cependant s'en alla es Pays bas traicter 'avec 
le duc de Parme, pour obtenir secours, et lia 
plus estroitement ses affaires avec le Roy d'Hespa- 
gne. M. de Villeroy avertit monsieur du Plessis du 
peu d'espoir qu'il y voyoit, et requit là dessus 
passeport et sauvegarde pour se retirer en sa m.ai- 
son, que S. M. ne luy accorda pas du premier 
coup, et ce fut la première interruption de ce bon 
œuvre. 

S. M., après avoir nettoyé le haut de la rivière de 
Sene entre Paris et Troye, se résolut assiéger Paris. 
Aucuns luy promettoient luy en ouvrir une porte, 
pour avec lesquelz résoudre fut dépesché M. du 
Plessis de Montereau, lequel conféra avec eux au- 
près de Paris, et la chose conduicte si proche de 
l'exécution que l'ordre de marcher en estoit tout 
dressé, et vint S. M. jusqu'à Chelles pour cest efï'ect ; 
mais au besoin le cœur lem^ faillit. Depuis plusieurs 
telles parties furent remises sus par diverses per- 
sonnes et par divers moïens, les uns à bonne foy, et 
les autres à fraude, pour entretenir le Roy en cest 
espoir, afin qu'il n'y employast pas la vive force, 
mais qui toutes réussirent en vain. Il fut remarqua- 
ble que le Roy n'ayant que douze centz chevaux et 
neuf mille hommes de pied se trouva en un mesme 
jour assiégeant Paris, S* Denis, et Dammartin, re- 
prenant Chasteaudun pai' le mareschal d'Aumont, et 
présentant la bataille, aux portes de Laon, au duc de 



196 MÉMOIRES 

Maine. Pendant tout ce siège, M, du Plessis n'aban- 
donna point la personne de S. M. qui luy faisoit 
cest honneur de luy parler privéement de tous ses 
affaires; mesmes s'il y avoit quelque entreprise ou 
pratique d'importance, ou négotiation estrangère, la 
commettoit volontiers à M. le mareschal de Biron et 
à lity, ce qui n'estoit pas sans envie des plus grandz. 
Surtout, ilz luy imputoient la persévérance de S. M. 
en la vraye Religion, jusques à la luy reprocher ou- 
vertement (qui estoit cause que S. M. s'ahstenoit de 
luy parler sy souvent,) et quelquefois le mauvais 
succez de ses affaires, parce qu'il n'avoit esté d'ad- 
vis que S. M. escripvist au Pape, disant qu'il ne le 
pouvoit faire utilement s'il ne luy attribuoit les ti- 
tres accoutumés, et ne les luy pouvoit attribuer en 
bonne conscience; comme de faict, l'advis qu'il en 
donna sur le lieu au Roy, et depuis luy envoya, 
(ceste question estant derechef remuée,) en est encor 
en ses mémoyres. La chose passa sy avant qu'un 
gentilhomme de la part du duc de Florence*, comme 
il est à présumer à leur suggestion, après plusieurs 
préfaces et remonstrances luy fît offre, de la part de 
son maistre, de vingt mil escus de rente, partie en 
fonds de terre et partie en bénéfices, s'il vouloit 
conseiller à S. M. de s'accommoder au Pape, en ce 
qui estoit de la Religion, afin que les Princes d'Italie 
peussent servir le Roy avec moins de scrupule et de 
reproche. Et c'estoit aussy une des causes princi- 



1. Ferdinand l*' de Médicls, cardinal depuis 1563, né en 1549, 
avait succédé au duc François, son frère ; il avait déposé la pourpre et 
s'était marié en 1589 à Christine de Lorraine. Il mourut en 1609. 



DE MADAME DE MORNAY. 497 

pales qui luy faisoit désirer de s'esloigner pour un 
temps de la court, afin que ce qui devoit estre im- 
puté à la magnanimité et piété du Roy ne le fust 
point à sa persuasion ny présence. Or estant de re- 
tour à Saumur il pleut à S. M. luy en demander 
encor son advis sur le retour de mons"" de Luxem- 
bourg*, auquel il persévéra, et a grandement eu à 
louer Dieu peu de temps après, quand il a veu le 
Pape prétendu déclaré schismatique * ennemy de 
l'Eglize et du Royaume, les Bulles bruslées par la 
main du bourreau et le prétendu nonce adjourné à 
trois briefz jours et prise de corps contre luy. Enfin 
après un long patir, le siège de Paris fut levé sur 
l'arrivée du duc de Parme, et luy ay souvent ouy 
dire que Paris avoit esté osté au Roy comme qui 
luy arracheroit , parce que toutes les raisons et ap- 
parences vouloient qu'il l'emportast, sauf les péchés 
des homme * non reconnoissans sa grâce, et les 
desservices des siens propres. Il avoit mesmes opi- 
nion qu'on pouvoit tenir Paiûs assiégé du costé de 
l'université avec trois mil hommes et faire teste de 
l'autre au due de Parme, en la plaine de Bondi, avec 
l'armée en lieu si avantageux qu'elle ne s'y pouvoit 



1. François de Bourbon, comte de Vendôme et de Ijuxemboiirg, par 
son mariage avec Marie, héritière de cette maison. 

2. Par les décrets des deux chambres du parlement de Paris siégeant 
à Châlons- sur-Marne et à Tours, le 10 juin et le 5 août. Le parlement, 
favorable au roi, et siégeant à Caen (au lieu de Rouen qui était aux 
mains des Ligueurs) rendit un arrêt analogue le 13 août. 

3. L'édition de M. Auguis, au contraire des deux manuscrits, porte : 
« Sauf les péchés des hommes, nous reconnaissons sa grâce, et les des- 
services des siens propres. » Ainsi altérée, cette phrase n'a point de 
sens. 



198 MEMOIRES 

forcer; sy le dit duc taschoit d'avitailler Paris, pre- 
nant son chemin vers la porte S' Antoine, le long 
de Marne et tirant au bois de Vincennes, que c'es- 
toit un pays estroict, où un tel carriage auroit de la 
peur, et qu'attaquant la queue ou le milieu de l'ar- 
mée ennemie, la teste ne pourroit retom'ner; ce que 
toutefFois Sa Majesté ne peut approuver, parce qu'on 
luy fit l'armée du duc de Parme plus puissante 
qu'elle n'estoit, et que les forces de M. de Turenne 
n'estoient encorres joinctes. La nuict particulière- 
ment que S. M. se leva de devant Paris en attente 
de donner la bataille, il luy répéta souvent que le 
malheur des gens de guerre estoit de ne combattre 
pas quand ilz vouloient, et que le duc de Parme ne 
combattroit point, ce qui estoit contre l'advis com- 
mun; et n'est à oublier que ceste mesme nuit, luy 
ayant donné charge d'aller tirer serment du régi- 
ment des Grisons* qu'il ne bougeroit du fort de 
Conflans quelque bruit de bataille qu'il ouyst, reve- 
nant à S* Denis, il trouva le Roy tout seul en son 
lict, qui l'entendant, se leva en robe de nuict, s'en- 
quit de ce qu'il avoit faict, puis luy demanda ses 
Psalmes, en leut quelques uns à propos de ce qui 
se présentoit, et luy commanda de faire la prière; 
et est certain que le Roy estoit en anxiété et mons- 
Iroit un cœm' douloureux de ses fautes et avoit un 
grand recours à la miséricorde de Dieu. 

L'histoire contera le surplus, et je ne m'arreste 
qu'à ce qui concerne particulièrement M. du Plessis. 
Depuis la bataille, tout ce temps qu'il fut près du 

1. L'un des régimens suisses. 



DE MADVIME DE MORN\Y. 199 

Koy, il n'avoit eu autre but que du rétablissement 
des Esglizes réformées et la révocation des Edictz 
contraires; ce qu'ayant souvent obtenu du Roy et 
persuadé aux plus sages et plus grandz de son con 
seil^ avoit esté interrompu^ tantost soubs crainte pré- 
tendue de rendre ceux de Paris plus opiniastres_, et 
tantost soubz espérance de le faire plus solennelle- 
ment après la prise^ luy disant au contraire à ses amys 
que, puisque nous remettions à servir Dieu après 
Paris, il remettroit à nous donner Paris quand nous 
l'aurions servy. Enfin, se voyant pressé de l'iiyver, 
et ne voulant partir d'auprès du Roy sans y avoir 
frappé coup, bien que les affiiires du Roy semblas- 
sent défavorisez par la faute de Paris et succez du 
duc de Parme*, qui rendoient ses intentions plus fai- 
bles, il remit l'affaire sus au Pont S* Pierre, et de 
sy bonne sorte que l'Edit fut conclu au conseil du 
Roy avec les officiers de la couronne et principaux 
de son conseil. Luy mesmes eut la charge de le dres- 
ser et le leur leut, et fut receut de tous; mesmes fut 
ordonné par S. M. que mons'" le * chancelier et luy 
iroient ensemble avec dépesches de S. M. pour le 
faire vérifier à la court de Parlement à Tours, qui 
estoit vers la mv novembre 1590; et de fait, se dé- 
partirent du Roy à Escouy et vinrent jusques à Anet 
ensemble, prenans leur chemin et leur escorte pour 
Tours; mais par l'artifice de quelques uns, M. le 



1. Alexandre Fariièse, né en 1544, il avait gouverné les Pays-Bas, 
depuis 1578; le roi d'Espagne, Philippe II, le prit là pour l'envoyer 
soutenir la Ligue en France; il mourut à Arras en 1592, des suites d'une 
blessure reçue au siège de Rouen. 

2. M. de Chivemy, 



200 ME^rOÏRES 

chancelier receut une lettre du Roy à Anet par la- 
quelle il estoit conlremanclé. Quoy voyant, M. du 
Plessis continua son chemin, accompagnant un régi- 
ment de Lansquenetz que le Roy envoyoit au secours 
de la Bretagne, jusques à ce qu'il l'eust tiré hors des 
campagnes et mis en lieu de seureté. Ne laissa néant- 
moins, arrivé qu'il fut à Saumur, de solliciter assi- 
duelment S. M., par lettres et envoy de personnes 
expresses, de la nécessité de cest Edict. Tousjours 
S. M. luy faisoit bonnes responces, et lequel mainte- 
nant, par la grâce de Dieu, est public du mois 
d'aoust * 1591, après beaucoup de contradictions, 
(et mesmes n'a pas esté du tout suivy en la mesme 
sorte que M. du Plessis l'avoit dressé, et qui avoit 
esté agréée) et Dieu veuille qu'il serve pour le soula- 
gement de son Eglize. 

Avoit esté aussy remis sus par M. de Villeroy le 
traicté de paix avec quelque espérance meilleure, 
et pensoit on que, pour avoir essayé les Espagnolz, 
ilz s'en rendroient plus capables. Monsieur du Ples- 
sis fut nommé par S. M., avec messieurs le maréchal 
de Biron et viconte de Turenne, pour ouyr M. de 
Villeroy, ce qui fut à Buhy, maison de son frère 
aisné; là fut trouvé bon des deux partys de traicter 
de paix; pour y parvenir, commencer par une tresve 
ou suspension d'armes qui addoucit les humeurs, et 
icelle générale afin que tous les subjectz du Roy s'en 
ressentissent. Et en furent dressés articles; mais de 
rechef le duc de Maine déclara à M. de Villeroy qu'il 



1. Cet acte remettait en vigueui IVdit de 1[)77 acordé par Henri III 
aux protestants, et le plus favoraMe qui eût été rendu. 



DE MADAME DE MORNAY. 201 

ne la pouvoit faire générale sans advis de ses asso- 
ciez, n'estimant pas ses reins assez forts pour la leur 
liiire agréer d'autliorité. Et pour ce requit des passe- 
port/ qui leur furent baillez; mais il se trouva par 
leurs dépesclies qu'ilz en abusoient malignement, 
convoquant leurs députez à une prétendue assemblée 
d'Estatz pour procéder à la nomination d'un Roy, 
sans faire mention aucune de paix, ce qui fut vérifié 
nomméement à Tours devant messeigneurs les car- 
dinaux de Bourbon et de Lenoncourt* et autres 
du conseil du Roy et de la court de Parlement; et 
cependant, parceque M. du Plessis y avoit esté 
employé, en haine de la Religion plusieurs luy en 
imputoient l'interruption. Or, depuis son parte- 
ment, elle fut continuée plus de quattre mois, et 
sans y avoir reconnu au fond que malignité et trom- 
perie. 

Quelques mois avant son parlement estoit arrivé 
près du Roy le seigneur Horatio Palavicini, de la 
part de la Royne d'Angleterre et des princes d'Alle- 
maigne protestans, apportant assurance au Roy d'es- 
tre secouru d'une puissante armée d'Allemagne dont 
ils fourniroient Vanrittgelt'^ et la première monstre, 
pourvu qu'elle fust négociée par personne qui leur 
fust aggi'éable. Et ces instructions demandoient 
mons*^ de Cliastillon, monsieur de la Noue, ou mon- 
sieur du Plessis. Le Roy et la plus part s'arrestoient 



1 . Philippe de Lenoncourt, archevêque de Reims, fait cardinal par 
Sixte-Quint en 1586; il mourut en 1591. 

2. Elntrittgeld : Gratification accordée aux troupes allemandes avant 
l'entrée en campagne. 



202 MÉMOIRES 

à luy, qui n'en avoit grande envie, partie appréhen- 
dant le fi\rdeau de ceste ambassade, et partie la Ion 
gue absence de son gouvernement et de sa famille. 
Mons"" de Turenne auquel il n'avoit pas esté pensé * 
par les Princes estrangers à cause de sa longue bles- 
sure, en eut désir et le luy fit connoistre, et estimant 
que ce seroit le bien du Roy et du Royaume, et par- 
ticulièrement de l'Eglize, il en parla à S. M. et le luy 
fit trouver bon, tellement que ses pouvoirs et instruc- 
tions furent dressez à son contentement, et l'assista 
de plusieurs lettres à ses amys, es courtz des Princes 
où il avoit à faire. S. M. voulut que M. du Plessis 
eust une commission pour l'aliénation de son do- 
maine de la couronne, jusques à la somme de deux 
eentz mil escus, tant en vente qu'en revente, pour 
estre les deniers qui en proviendroient employez à 
l'entre tenement de ceste armée. Bien est vi^ay que, 
pour la continuation des lettres et messages de S. M. 
allégans la nécessité de ses affaires, et nomméement 
la promesse faicte aux Suisses en les retranchant, il 
fut contrainct d'envoier une partie de ces deniers à 
S. M. pour la conséquence dont luy estoit le mes- 
contentement des ditz Suisses. 

Son retour à Saumur fut sur la fin de novembre, 
et six jours après s'en alla à Tours trouver M. le 
mareschal d'Aumont pour la résolution d'une entre- 
prise sur Poitiers, à l'exécution de laquelle il le de- 
voit assister, et luy mena cent bons chevaux, cent 



1. Ce fut au retour de cette ambassade, et en récompense du succès, 
que le roi lui fit épouser l'héritière de la maison de Bouillon et le lit 
duc de Bouillon eu 1591. 



DE MADAME DE MORNAY. 203 

liarquebuziers à cheval et cent à pied^ pour cest ef- 
fect qui fut sur le commencement de janvier 9 i ^ ; 
mais il descouvrit, par la conférence des advis qu'il 
avoit, par le moïen d'une autre menée qu'il condui- 
soit avec le viconte de la Guierche, que ce n'estoit 
qu'un moien d'attraper deniers s'ilz eussent peu, 
(car pour les personnes on y donnoit bon ordre,) 
qui fut cause que s'estant rendu au lieu d'où on de- 
voit marcher poiu' l'exécution, il fut conlremandé 
par M. le mareschal d'Aumont, et l'entreprise rom- 
pue. Mais le mesme soir, fut averty que quattre com- 
pagnies d'harquebuziers à cheval du Sr de la Roche- 
boisseau et sa compagnie de chevaux légers estoient 
logés à un quart de lieue de Mirebeau, dedans le 
village d'Amberre, et demanda congé à M. le mai^es- 
chal d'Aumont de les desfaire parce que c'estoit 
proche de son quartier, lequel, pour passer sa colère, 
voulut estre de la partie. Hz furent donq attaquez 
par les hai^quebuziers à cheval du s"" de Pangeaz et 
ceux de Saumur, tant de pied que de cheval, et le 
chemin de leur retraicte couppé par monsieur du 
Plessis avec sa troupe de cavalerie, tellement qu'ils 
furent entièrement dévalisés : le s"^ de la Rochebois- 
seau estoit en la ville qui se retira à Poictiers. 

Au retour de là, son soin fut de remettre sus les 
fortifications de Saumur qui avoient esté abandon- 
nées faute de moïens, pendant son absence; et alors 
entreprit tout en un coup les bastions hors du chas- 
teau, et le revestement de pierre de taille de ceux 



1, L'édition de M. Auguis porte, au mépris des deux manuscrits et 

de la chronologie, « janvier 92. » 



204 IMEMOIRES 

dedans^ y fit faire moulins à poudre et à farine, fon- 
dre canons, cuivre, salpestres, redressa la garnison, 
ordonna et accommoda une place pour assembler 
les gardes et faire la prière. Mesmes voulut mettre la 
main à la closture du fauxbourg de la Billange, et 
en avait faict la trace, sy le peuple se fust voulu 
tant soit peu ayder; le tout avec une extrême dili- 
gence, et par ouvriers payés, tant manoeuvres que 
massons, sans foule du peuple, dont chacun s'esba- 
hissoit, et aucuns pensoient qu'il y fust aydé des 
Eglizes de France, pour l'intérest commun. Mais la 
vérité est qu'il n'avoit autre moïen que d'un demy- 
escu pour pipe de vin que le Roy luy avoit accordé 
pour les dittes fortifications, que je luy avois donné 
advis de demander lorsqu'il estoit en court, lequel 
il mesnageoit mieux que son propre, au lieu que la 
plus part des gouverneurs qui le levoient sans com- 
mission l'employoient à leurs usages particuliers. Il 
fit establir à la recepte de ses deniers, avec commis- 
sion du Roy, un receveur comptable, afin qu'on vist, 
par les comptes qui en seroient rendus, comment ses 
deniers estoient employés au service et selon l'inten- 
tion de S. M., et ne voulut que un seul des siens 
eust le maniement de la recepte. 

Il avoit à Saumur M. de Pierrefite, gentilhomme 
très advisé, lequel il avoit demandé au Roy pour 
commander en son absence, et qui quitta le gouver- 
nement en chef de Saint Maixant où il estoit pour 
estre auprès de luy; au chasteau, M. de Bernapré, 
vieux gentilhomme et capitaine, aagé de 75 ans ou 
environ, qui avoit toute sa vie suivy les guerres de 
la Religion, et plusieurs autres personnes de bonne 



DE MADAME DE MORNAY. 20S 

marque; mesmes M. de Cugy, gentilhomme signalé 
de Dau})hiné qui avoit esté maistre de camp en noz 
gueiTes_, et depuis commandé deux mil Suisses pour 
le service du Roy (à présent régnant), ne désdaigna 
point de prendre une compaignie de gens de pied 
dedans ceste garnison. Sa Majesté luy accorda aussv 
partiint, en présence de mons' de Turenne et de M. de 
Révol, secrétaire d'Estat, la survivance de ce gou- 
vernement pour nostre û\z, lequel il afFectionnoit 
plus qu'un plus grand, pai^ce que c'estoit une mar- 
que de la tresve négotiée par luy qui avoit donné 
passage au Roy de Navarre pour secourir le Roy dé- 
funct, et peu après pour parvenir à la couronne de 
France, à la gloire de Dieu, comme nous espérons, 
et bien de son Eglize. 

Or siu" la fin de l'an 90, nous receusme une grande 
affliction, la mort de Dame Magdeleine Chevalier, 
dame de la Borde, ma mère, qui mourut le dernier 
de décembre au dit an, après avoir receu beaucoup 
d'affliction de la misère des temps, ayant esté pillée 
plusieurs fois en sa maison d'Esprunes, et quattre 
mois malade à Melun, dont elle se fit transporter en 
sa maison de Vignau, où elle rendit son âme à Dieu. 
Elle ne faisoit point profession de la Religion, mais 
elle congnoissoit en gros qu'il y avoit beaucoup 
d'abus en l'Eglise Romaine et en désiroit la réfor- 
mation. Elle ordonna exécuteur de son testament 
messire Guy Arbaleste, seigneur de la Borde, mon 
frère aisné, et messire Pierre Morin, seigneur de 
Paroy, beau-frère de feu M. le chancelier de l'Hos- 
pital. Elle donna à ma fille, Suzanne de Pas, en con- 
sidération qu'elle avoit esté quelque temps avec elle. 



206 MÉMOIRES 

six cens escus par son testament^ et ordonna que 
son corps seroit enterré en l'Egiize de Melun^ ce 
qui a esté exécuté. Quattre mois après, l'afriiction 
nous fut beaucoup redoublée par la mort de Dame 
Françoise du Bec, dame de Buliy, mère de M. du 
Plessis, qui affectionnait fort nous et nostre famille; 
jusques au dernier soupir, elle monstra beaucoup de 
zèle et d'affection à l'avènement de la religion. Elle 
fut assistée en sa mort par mons'" du Buisson, autre- 
ment Viau, ministre de la parole de Dieu, qui a 
tesmoigné n'avoir jamais veu personne quitter ce 
monde avec moins de regret et plus d'asseurance de 
son salut par Jésus-Christ. Et fut cause ceste mort 
que nous envoyasmes quérir à Mantes, non sans 
grand péril, notre fille Anne, la plus petite de toutes, 
qui avoit esté nourrie au sein de ma ditte Dame et 
belle mère, laquelle jusques à la fin tesmoigna l'ami- 
tié qu'elle nous portoit, et particulièrement en laissa 
marque en son testament, au proffit de notre filz et 
de notre fdle Anne. Elle laissa exécuteur de son tes- 
tament, m^essire Pierre du Bec, seigneur de Vuardes 
son nepveu; son corps fut porté à BuhV;. auprès de 
messire Jacques de Mornay, chevalier, seigneur de 
Buhy, son mai^y. Les larmes de ceste mort ne sont 
point encorres essuyées à l'heure que j'escritz, et 
prie Dieu qu'il espargne le reste de la maison en sa 
miséricorde. 

Sur la fin de l'an 1591, monsieur du Plessis se 
résolut d'aller trouver le Roy au siège de Rouen, en- 
viron le mois de novembre, ce qu'il avoit différé, 
craignant qu'arrivant près de S. M. avant la con- 
junction de l'armée estrangère conduite par M. de 



DE MADAiME DE ÎVIORNAY. 207 

Turenne, maintenant, par le mariage de l'héritière, 
duc de Bouillon_, les deniers qui estoient entre ses 
mains, provenans de la commission ^ sus mention- 
née et destinez à leur payement, fussent divertis à 
autres usages non sy nécessaires, partie pour la né- 
cessité ordinaire qui estoit près de S. M. qui faisoit 
tousjours courre au plus pressé, partie par la malice 
d'aucuns àssés reconnue qui, en dissipant ces de- 
niers, prétendoient dissiper l'iumée de laquelle ilz 
craignoient que le Roy ne se servist pour l'accrois- 
sement de la Religion, estant icelle commandée par 
le Prince d'Anhalt, prince religieux, fomentée du 
duc de Saxe^ et composée pour la plus part de per- 
sonnes de mesme profession. Il arriva donq à Der- 
netal, le 28® de novem])re, ayant pris son chemin 
par le Mans et la Normandie; le siège estant com- 
mencé y avoit environ huit jours, là où il trouva la 
ditte armée remise sur sa venue, et à trois jours 
près de se défl'aire, pour les longs délais où on l'a- 
voit entretenue, et enfin dégoustée, mais qui fut re- 
mise en volonté par l'arrivée de ces deniers et par 
le traicté que mionsieur du Plessis eut charge du 
Roy de faire avec le dit seigneur Prince d'Anhalt 
chef de la ditte armée. Il est certain que ses mal- 
veillans n'a voient rien ohmis pour faire trouver mau- 
vais au Roy qu'il ne se fust voulu désaisir des ditz 
deniers, quelques importuns mandemens qu'on luy 
eust envoyés; mais il ne laissa de trouver la face de 



1 . La vente d'une partie des biens de la maison de Navane. 

2. Le Prince Ciirisliau d'Anhalt Bernbourg. — Christian I^"', duc de 
Saxe. 



208 MEMOIRES 

Sa Majesté toujours une en son endroict. Luy fit 
connoistre combien il avoit esté à propos de les 
avoir réservés à leur droict usage, suyvant la teneur 
de la commission qu'il avoit eue, combien au con- 
traire il luy eust esté reprocliable, et à S. M. dom- 
mageable, de les avoir laissé convertir ailleurs; es- 
tant certain, comme il disoit quelquefois, que les 
Princes veulent le plus souvent estre plus tost obéis 
que servis, mais reconnoissent enfin, quand on pro- 
cède bien, que l'obéissance ne vaut pas tousjours 
tant que le service. 

Partant de Saumur, il avoit pris son cliemin par 
Tours, où il avoit veu ses amys, et communiqué 
particulièrement avec messieurs les présidents et 
principaux de la court de Parlement, lesquelz es- 
toient offensés et en pêne de ce que Sa Majesté, au 
préjudice de l'arrest' qu'elle avoit donné contre le 
Pape, et des déffences portées par iceluy d'aller à 
Rome, se résolvoit, sur les solicitations de messieurs 
du clergé portées par monseigneur le cardinal de 
Bourbon, de leur consentir d'envoyer quelques Eves- 
ques de leur part vers le Pape ; et de fait, il y trouva 
S. M. fort esbranlée, nonobstant les inconvéniens 
qui luy avoient esté remonstrés par ses lettres ; et 
sur les raisons qu'il alléga à S. M., elle se résolut au 
contraire, et remit à en faire responce à monsei- 
gneur le cardinal et à messieurs du clergé jus- 
ques à ce qu'elle en eust pris advis de ses courtz de 
Parlement, les premiers présidens desquelles furent 
mandés à ceste fin et assignez à Dernetal, où S. M. 

1. Le 5 août 1591. 



DE MADAME DE ;M0R.\AY. 209 

les ouvt et entendit _, tant sur ce point que sur plu- 
sieurs autres importans dont ilz s'en retournèrent 
satisfaictz. 

N'est à oublier aussy que monsieur de Clermont 
d'Amboyse et luy avec leurs compaignies de gens 
d'armes s'estantz joinctz ensemble pour ce voyage, 
estant près d'Alençon furent avertis que le baron de 
Meydavid, commandant pour la Ligue à Verneuil, 
estoit venu ravager la ville de Séez, lequel ils se ré- 
solurent d'enlever la nuict dedans laditte ville, et 
l'eussent faict commodément sy la trouppe de mon- 
sieur de Clermont eust esté aussy tost au rendes 
vous que celle de monsieur du Plessis. Nonobstant 
ne laissèrent de les aller attaquer en plein midy, 
n'estans pas plus fortz dehors que les ennemys de- 
dans, et n'ayans pour tout qu'environ 60 harquebu- 
ziers à cheval qu'ilz firent mettre pied à terre, fai- 
sant mine de mettre le feu aux portes de la ville; 
quoy voyans les ennemis se résolm^ent de quitter, et 
ne furent pas plus tost apperceus qu'ilz ne feussent 
tous à cheval, sortans par la porte opposite de la 
ville et tirans la route de Verneuil, au grand ga- 
lop. Mais les portes leur estant ouvertes, les ditz 
sieurs avec leurs trouppes traversèrent la ville, se 
mirent à leur queue et les suyvirent sy royde que 
le s'' du Buisson Fallu, lieutenant du s'^ de Meyda- 
vid, qui voulut faire la retraicte, et un capitaine Al- 
banois qui l'assistoit furent tués et plusieurs autres 
qui se voulm^ent opiniaslrer avec eux, partie qui 
n'estoient si bien montés que le s*^ de Meydavid, le- 
quel ilz poursuivirent plus de troys lieues. Monsieur 
des Hoziers, baillif d'Alençon, les accompagna, brave 

i — li 



210 . MEMOIRES 

gentilhomme, enseigne de la compaignie de mon- 
seigneur le Prince de Condé, qui fut cause en partie 
de ce bonheur pour la connoissance qu'il avoit des 
hommes du pais. 

Pendant ce siège de Rouen* qui fut long et tra- 
versé de plusieurs grandz açcidens_, sa compagnie fut 
logée en un grand bourg nommé Boulehart;, sur le 
chemin de Diepe, faisant fi'ont contre la garnison de 
Fescamp ; mais il eut commandement du Roy de 
loger près de sa personne à Dernetal, pour le servir 
à toutes occurences, et spécialement aux affaires plus 
importans. En ce temps vint le sieur de Grammont* 
trouver le Roy^, soubs ombre de voir le conte de 
Guiche, son nepveu, et luy porta parole du duc de 
Maine qu'il ne désiroit rien tant que la paix, qu'il 
ne seroit jamais subject d'autre que de luy, qu'il ne 
luy demanderoit chose qui déchirast l'Estat, ny pré- 
judiciast à son auctlioritè, et autres bons propos, 
mais qu'estant résolu d'y disposer les choses et les 
personnes à ceste fin, qui autrement pour l'heure 
estoient trop crues, il estoit nécessaire que cela fust 
secret, et pourtant' le supplioit de ne s'en ouvrir à 
personne, ce qui fut; et n'en communiqua Sa Ma- 
jesté qu'à monsieur le mareschal de Biron et à mon- 
sieur du Plessis, avec l'advis desquelz il fit de fort 
gracieuses responces au dit s* de Grammont qui es- 
toient pour produire quelque fruict, sans le voyage 
que fit monsieur du Plessis en Angleterre, (avec le- 



1. Le siège de Rouen dura de 1590 à mai 1592; le duc de Parme 
réussit enfin à le faire lever. 

2. Frère du cardinal de Grammont. — 3. Pourtant pour partant. 



DE MADA^fE DE ÏMORNAY. 211 

quel seul le dit s*" de Grammont avoit pris intelli- 
gence et communication premier que partir^ pour 
continuer les erremens,) joint la venue du Duc de 
Parme qui convertit toutes les pensées des deux 
partis aux actions plus pressées de la guerre^ l'un 
entreprenant le secours de Rouen, l'autre tout oc- 
cupé à l'empescher. 

L'occasion de ce voyage d'Angleterre fut telle; le 
Roy avoit tiré quattre mil hommes de pied d'Angle- 
terre, lesquelz s'estoient consommés de maladie, le 
siège de Rouen ayant été différé jusqu'à l'iiyver, à 
l'occasion du siège de Noyon et du voyage du Roy 
au devant de ses estrangers. Cependant Sa Majesté 
estoit avertie de la prochaine venue du duc de Parme 
et considéroit que, sans un renfort d'infanterie, il luy 
estoit impossible de faire teste à la campagne au dit 
duc et continuer le siège de la ville tout ensemble, 
outre qu'en tout cas il avoit besoing de gens de pied 
pour attaquer la \i\le, n'ayant jusques là entrepris 
que le fort S. Caterine, à faute de suffisante infan- 
terie. Il fut donq résolu d'envoyer prier la Royne 
d'Angleterre d'octroyer un nouveau secom's, et fut 
mons"^ du Plessis nommé pour ce voyage, lequel 
s'en vovUut excuser et n'oublia de remonstrer au Roy 
en partant qu'il ne devoit laisser perdre les voyes du 
traicté encommencé de paix, pour lequel entretenir il 
eust espéré luy pouvoir faù^e un bon service, en vain 
louteffois parce que le Roy avoit ce siège à cœur, et 
se proposoit son retour plus bref qu'il ne peut estre. 

Il partit donq le dernier décembre, s'embarqua à 
Diepc et arriva le jour de l'an 1 592 en Angleterre 
où il fut fort bien receu et eut grand plaisir de re- 



212 MÉiVlOlRES 

voir ses anciens amys. Mais en la négotiation des 
contrariétés non-pareilles^ confessans tous les Sei- 
gneui's qu'il demandoit choses raisonnables, néces- 
saires, non refusables, et reconnoissans, à faute 
d'icelles, une ruine sur les affaires du Roy et dom- 
mage sur les leurs; et ne pouvoient par aucunes rai- 
sons vaincre l'opinion de la Royne qui ne vouloit 
envoyer nouvelles forces en France, craingnant que 
ce ne fust ung subject au conte d'Essex* qui com- 
mandoit les Anglois en France, d'y demeurer, lequel 
au contraire elle vouloit faire revenir à quelque prix 
que ce fust, par persuasions, par menaces, par des- 
faveurs, comme la personne du monde qu'elle ay- 
moit le mieux, et duquel elle redoutoit le plus le 
danger. Cause seule vrayement tantost du refus, et 
tantost du délay de ce secours, encor qu'elle en al- 
léguoit d'autres, qu'elle appelloit mespriz de ses 
conseils et de ses forces parce qu'on n'avoit assiégé 
Rouen plustot. I^e remède en somme fust que mon- 
sieur du Plessis, connoissant le mal, respondoit aux 
prétendues raisons et cherchoit cependant le vray 
remède qui fut de persuader au Roy de donner ce 
contentement à la Royne que le conte d'Essex revint 
en Angleterre. Quoy faict, secours nouveau fut em- 
barqué, mais qui eust davantage servy , s'il fust ar- 
rivé un peu plus tost. Toutes les répliques et du- 
pliques de ceste négotiation se trouvent encor en ses 
papiers, et dura ce voyage six sepmaines dont les 
trois se passèrent à attendre le vent à Douvres. 



1. Robert Devercux, coiiile d'Essex, né in 1567, et dont la reine Éli- 
zabcth était alors éprise. 



DE MADAME DE MORNAY. 213 

N*est à oublier que le Roy de Portugal», don An- 
tonio, réfugié en Angleterre, désira parler à mon- 
sieur du Plessis, lequel le fut saluer et communiqua 
|)ar deux foys avec luy; son but estoit de faire une 
descente en Portugal, en certaines terres et portz 
dont il luy dressa mémoyres, et en espéroit un grand 
fruictz et progrès, moyennant une avance de deux 
centz mille escus pour une armée navale. Les par- 
ticularités en sont esditz mémoyres; mais mons' 
du Plessis luy remonstra que Sa Majesté n'y pou- 
voit entendre qu'avenant un bon succès du siège 
de Rouen, lequel il le supplia d'attendre en pa- 
tience. 

Pendant qu'il fut en Angleterre, estoit fort es- 
chauffée la dispute contre ceux qu'on appelle Puri- 
tains, (ce sont ceux qui abhorrent les cérémonies 
retenues en Angleterre), contre lesquelz on avoit tel- 
lement aigri la Royne qu'on avoit projetez une 
persécution contre eux. L'Evesque de Wincestre, 
nommé Thomas Cooper, grand aumosnier de la 
Pieyne, vit là dessus M. du Plessis pour communi- 
quer avec luy de ce différent, lequel l'addoucit fort 
luy remonstrant combien il falloit supporter de ses 
frères es choses indifférentes, et jusques à quoy la 
charité nous obligeoit sans préjudice de la foy. Es- 
tant mesmes de retour en France, ledit sieur Eves- 
que luy escrivit sur ce subject, luy envoya en zeze 



1. Don Antonio, prince de Crato, était fils naturel du grand-oncle de 
don Sébastien, dernier roi de Portugal, mort en Afrique, et dont le 
sort resta longtemps inconnu. Il aspirait au trône lorsque Philippe II 
s'empara du royaume. La reine Elisabeth lui avait accordé quelques se- 
cours. Il finit par s'établir à Paiis, où il mourut en 1695. 



214 ■ MÉMOIRES 

tables l'ordre* de l'Eglize d'Angleterre ;, les livres 
aussy qui avoient esté escritz de part et d'autre, luy 
demandant fort précisément son advis sur le tout. A 
quoy monsieur du Plessis luy fist responce; et se 
trouve encor en ses papiers une lettre en latin qu'il 
luy escrivit_, assés ample, s'excusant toutefïbis d'un 
plus long escrit par les armes qui le pressoient 
lors, et^ y a apparence, par le repos qui peu après 
fut laissé aux dits Puritains, qu'elle ne fut pas sans 
fi^uict. 

AiTivant à Diepe qui fut en février 1 592, il trouva 
le Duc de Parme jà bien avant en Picardie, et le len- 
demain eut la nouvelle de la blessure que le Roy 
avoit receue en la retraicte* d'Aumalle, qui y fut ap- 
portée avec un grand effroy. Mais Sa Majesté eut 
soin de luy escrire qu'il ne s'en mist en pêne, qu'il 
en assurast partout ses serviteurs, et en ces motz 
que ce n'estoit qu'une piquure de mouche, le coup 
estant toutefïbis tel que tant soit peu plus avant, il 
estoit mortel; les lettres qu'il escrivit à Sa Majesté 
se trouvent, où il liïy remontroit vivement le danger 
où, en sa personne, il mettoit son Estât et tous les 
gens de bien, qu'à la vérité il n'avoit esté mauvais 
que son peuple reconnust combien luy valoit sa vie. 



1. Les trente-neuf articles de la confession de foi de l'Église angli- 
cane, rédigés en 1562, par Parker, archevêque de Cantorbéry. 

2. En dépit d'une persécution assez vive, les puritains gagnaient du 
terrain en Angleterre ; le Parlement cessa de leur être hostile, et de 
1590 à 1603, ils y obtinrent une minorité considérable qui contri- 
bua, peut-être un jicu plus que la lettre de M. du Plessis, à ralentir 
les rigueurs à leur égard. 

3. L'échauffourée d'Aumale, comme le roi l'appelait lui-même, eut 
Heu le 5 février 1592. 



DE MADAME DE MORNAY. 213 

mais que c'estoit donq à luy, puisqu'il aymoil son 
peuple, d'en aymer la conservation. Or, Sa Majesté 
fut fort ayse de le revoir, et luy parla, selon sa pri- 
vante accoustumée, de plusieurs choses, mesmes de 
l'esbranlement qu'il avoit veu en plusieurs lors de 
sa blessure. 

Le mois se passa en factions ordinaires de guerre, 
parce que le Duc de Parme s'avancea, prit Neufchas- 
tel et se vint loger proche de Rouen pour en faciliter 
le secours, lequel toutes fois il ne tenta de vive force ; 
et tout ce temps fut monsieur du Plessis en son 
quartier avec sa trouppe, faisant lors la teste de l'ar- 
mée, non sans fatigue, et accompagnant Sa Majesté 
en toutes ses entreprises. Mesmes elle avoit retenu 
sa trouppe pom^ combattre près d'elle; enfin pour 
ce coup le duc de Parme se reth^a, dient les uns par 
ce qu'il fut averty par ceux de Rouen qu'ilz n'a- 
voient sy tost besoin de son secours, à l'occasion de 
l'heur que le sieur de Villars avoit eu en une sortie 
où il tailla en pièces les tranchées et prit partie du 
canon; dient les autres, p£u*ce aussy qu'il estoit bien 
ayse de se faire prier afin de tirer meilleures condi- 
tions de leur nécessité pour les alfaires du Roy d'Hes- 
pagne son maistre, et l'un et l'autre y pouvoit ser- 
vir. 

Ne laissa, durant ceste chalem^ des armes, monsieur 
du Plessis de remettre le Roy sur les propos tenus 
par le sieur de Grammont lesquelz il trouva comme 
taris en son absence, et là dessus de faire voir au 
Roy combien la paix lui estoit nécessaire, mesmes 
pour sortir de trois ou quattre espèces de gens qui 
le tenoient en tyrannie, de laquelle n'y avoit moyen 



216 MEMOIRES 

de se délivrer que cesluy là; les uns disans qu'ilz luy 
avoyent mis la couronne sur la teste, qu'il n'avoit 
point encore, et en voulans la récompense et le gré; 
les autres, qu'il ne pouvoit estre Roy s'il n'estoit 
catliolicque, qui seroient muelz quand ceux de la 
Ligue l'auroient reconnu; nombre d'autres, qui cha- 
cun estoient plus Rois que luy et à peine luy défe- 
roient le baisemain, qui ne le reconnoistroient jamais 
que par une paix, outre que tous ses voisins com- 
mencoient à traicter avec luy comme avec un Roy 
déppossédé, et sans plus avoir esgard à son degré, ny 
à la dignité de son Royaume. Il connut que ces pro- 
pos, qui touchoient à la vérité son intérest, l'avoient 
esmeu et qui luy feroit chose agréable d'en tenter 
les chemins; qui fut cause, le duc de Parme s'estant 
retiré, que, pour avoir plus de liberté, il fit trouver 
bon au Roy de renvoyer sa compagnie de gendarmes ; 
et luy demandèrent monsieur de Buhy son frère et 
luy congé d'aller faire leurs pai'tages, prenans sub- 
ject sur la mort de feu madamoyselle de Buhy leur 
mère, j)eu avant avenue; ce qui leur fut accordé 
pour peu de jours; et parce que la maison de mon- 
sieur de Villeroy, qui pouvoit beaucoup envers 
monsieur de Maine, estoit proche de Buhy, mon- 
sieur du Plessis partant demanda au Roy, sy on 
vouloit parler à luy, s'il trouveroit bon qu'il prestast 
l'oreille; à quoy le Roy lui respondit que pour luy il 
n'y avoit nul danger, se doutant bien monsieur du 
Plessis qu'il ne seroit sy losl à Mantes où ilz alloient 
parler de leurs partages que le sieur de Villeroy ne 
le fist visiter. Ce mot fut le commencement de la né- 
gociation de la pai\ que Dieu bénie, dont sera plus 



DE MA.DA:\IE de MORXVY. 217 

amplomcnt parlé, tous autres erremens en estant lors 
perclus, et n'y ayans presques personne qui en eust 
ou espoir ou soin. 

Le siège de Rouen continuoit mais lentement, qui 
fut cause qu'il remit sus de fortifier Quilleheuf, entre 
le Hà\Te et Rouen, place pour maistriser la rivière, 
ce qu'il avoit proposé dès son arrivée auprès du Roy, 
prévoyant que le duc de Parme s'efforceroit de lever 
ce siège et désirant, en cas qu'il s'en fallust retirer, 
que Sa Majesté laissast au moins Rouen les fers aux 
piedz, ce que Sa Majesté trouva très à propos; mais 
y eut de la lenteur à l'exécution, et reconnut lors 
Sa Majesté en plein conseil qu'en l'an 86, lorsque 
son armée de Reistres entra en France, monsieur du 
Plessis luy avoit demandé congé de faire une des- 
cente en la rivière de Seine avec douze centz hom- 
mes de guerre, pour fortifier ceste place de Quille- 
heuf, à la faveur de quattre vaisseaux de guerre qu'il 
auroit d'Ansfleterre ou des Pavs-Bas, en avant dès 
lors et long temps auparavant reconnu l'importance, 
comme de fait elle luy en avoit fait peindre le plan 
à la Rochelle. Proposa aussy à Sa Majesté, pour hri- 
der la rivière de Somme et les villes rehelles de Pi- 
cardie, de fortifier le Hourdel, petite islette sise au 
dessoubs de S. Valéry, à l'embouchure de la rivière, 
en lieu sy à propos qu'elle peut arrester tous les ba- 
teaux, dont, depuis la reprise de S^ Valéry, Sa Ma- 
jesté a donné la charge au filz de défunct monsieur 
de la Noiie, paravant promise au sieur des Reaux à 
la requeste de monsieur du Plessis. 

Pour les affaires de la Religion qu'il avoit tous- 
jours à cœur, il remonstra à Sa Majesté que l'édict 



218 MEMOIRES 

qu'Elle avoit prétendu en faveur de ceu?i de la Reli- 
gion n'esloit point encor vérifié en ses Parlemens, 
sauf en celui de Tours, où on l'avoit rendu inutile 
par une restriction par laquelle on prétendoit les ex- 
clure de toutes charges et dignités_, contre la teneur 
des Edictz précédens et l'intention manifeste de ce- 
luy cy qui n'estoit faict que pour les remettre sus. 
Sur quoy, il eust de grandes contestations au con- 
seil, monseigneur le cai^dinal de Bourbon prenant 
la parole contre luy et protestant qu'il ne seroit ja- 
mais souffert qu'ilz y participassent. Respondant au 
contraire monsieur du Plessis, avec le respect qu'il 
luy devoit, qu'estans chrestiens et bons François 
comme ilz estoient, ilz ne pouvoient estre rejettes 
comme juifs ou estrangers, et ne le pouvoient estre 
que pour la mesmc cause pour laquelle ceux de la 
Ligue vouloient exclurre le Roy de la couronne. En- 
fin Sa Majesté se résolut de déclarer de vive voix, 
aux premiers présidens de ses courtz souveraines de 
Paris et Rouen, les sieurs de Harlay et de la Court, 
et aux députés des dittes courtz qui les accompa- 
gnoient, sa volonté là dessus, à scavoir qu'ilz pas- 
sassent outre sans acception de religion; et pour le 
regard des inexécutions ou inobservations de l'édict, 
accorda qu'il seroit envoyé commissaires de qualité, 
à scavoir les sieurs d'Emery et du Fay, conseillers 
d'Estat, pour les Parlemens de Paris et Bordeaux et 
les sieurs de Montlouet et président de Villerez pour 
ceux de Rouen et de Rennes, ce qui fut intermis par 
le retour du Duc de Paime qui occupa un chacun 
en autres charges. 

Obtindrent aussv monsieur le Duc de Bouillon el 



DE MADAME DE MORNAY. 2i9 

luy de Sa Majesté l'entre tenement des ministres en 
France sur les deniers de l'espargne*, en conséquence 
et imitation de ce que monsieur du Plessis en avoil 
faict par la tresve pour les provinces de Guienne, 
Languedoc et Dauphiné; sur quoy furent l^aillés aux 
secrétaires d'Estat, chacun selon son département, 
rooUes des ministres de chacune Province, certifiés par 
monsieur du Plessis, et sur iceux rooles délivrées les 
ordonnances sur l'espargne, chose qui, pai^ tous les 
Editz précédens, n'avoit esté obtenue ny mesme 
tentée. 

Remonstra à Sa Majesté le scandale que chacun 
prenoit de voir le filz^ de feu monseigneur le Prince 
de Condé non encor baptisé, et qu'il estoit mal 
séant d'estre plus tost Prince que chrestien; s'il crai- 
gnoit que le baptesme qui s'en feroit par son com- 
mandement n'ofFensast les Princes de la maison de 
Bourbon, comme sy par là il le déclaroit légitime, et 
que cela nuist à ses affaires, qu'au moins en conten- 
tant les hommes il n'irritast point Dieu et ne scanda- 
lizast les peuples par un mespris du sacrement ; sur 
ce fut approuvé par Sa Majesté l'expédient qu'il pro- 
posa, à scavoir que madame la Princesse sa mère le iist 
baptiser doucement et sans cérémonie, comme estant 
malade et craignant qu'il n'en advint inconvénient. 
Ce que messieurs de Bouillon et de la Trimouille^ 



1. En dépit des deux manuscrits et du bon sens, l'édition de M. Au- 
guis fait entretenir les ministres protestans sur les deniers de VEspaigne 
au lieu de Yespargne, 

2. Henri II de Bourbon, né à St-Jeau-d'Angély, en 1588, six mois 
après la mort de son père. 

3. Monsieur de lu Trémoille était frère de lu princesse de Condé. 



220 MEIMOIRES 

ses parents trouvèrent à propos et fut effectué de- 
puis. Aussy fut dès lors par luy proposé de demander 
tuteurs à la court de Parlement pour le dit seigneur 
Prince en bas aâge, voie propre pour le faire recon- 
noistre sans engager le Roy en ceste querelle^ parce 
que, luy donnant tuteur, ilz le reconnoistroient pour 
Prince, et pour premier Prince, parce que son degré 
n'estoit en controverse, et s'il y présentoit opposi- 
tion, c'estoit ung subject pour la vuider. 

Revenant à son voyage de Mantes, monsieur de 
Buhy son frère et luy confirmèrent leurs partages 
faictz du vivant de feu madamoiselle de Buhy leur 
mère, et vuydèrent amicablement quelques petitz 
différentz procédans de son testament; mais à l'om- 
bre de cela, se mit sus un affaire de plus longue 
alêne, car tout incontinent monsieur de Fleury beau 
frère de monsieur de Villeroy, vint trouver monsieur 
du Plessis, l'exhortant de donner lieu audit sieur de 
Villeroy pour le venir voir et conférer ensemble des 
moïens d'une paix. Sa responce fut que la paix estoit 
chose tant désirée de tous les bons et de tant de 
peuple qui souffroit, que volontiers il ne s'ingéreroit 
pas d'en traicter s'il n'y voyoit clair, mesme veu les 
choses passées, qu'il n'y avoit aucun les voyant en- 
semble, quand ilz ne parleroient que de la chasse, 
qui ne les jugeast assemblés pour la paix. Cepen- 
dant, s'il n'en réussissoit rien, qu'ilz n'avoient faute 
de mésdisans pour leur en donner la coulpe, à luy 
singulièrement en haine de la Religion afin de le 
charger de la malédiction du peuple; au reste, qu'ilz 
ne pouvoient ny l'un, ny l'autre rien produire qui 
eust vie en cest affaire n'en parlans que de leur pro- 



DE MADAME DE MORNAY. 2^1 

pre chef; mais bien en pourroyent ilz estre propres 
inslrumens pour la bonne affection qu'ilz y apporte- 
roient, s'ilz estoient aucthorizés^ luy du Roy^, comme 
il garantissoit de l'estre à toutes heures, et mons"^ de 
Villeroy de mons"^ de Maine, l'adjurant par sa pru- 
dence de ne se jetter en ce traicté s'il n'y voyoit 
clair, au mauvais succez duquel il ne pouvoit acqué- 
rir que du blasme et du desplaisir. Le dit s"" de 
Villeroy trouva qu'il avoit raison et voulut estre es- 
clarcy en quelle façon il entendoit qu'il se fist auto- 
riser parce que la chose devoit estre tenue secrette. 
Respondit qu'il ne s'arrêtoit pas à grands formaUtez, 
qu'il considéroit bien que le party de monsieur de 
Maine, peut estre sa maison mesmes, estoit bigarrée, 
les uns désirant, les autres abhorrans la paix, selon 
que les uns retenoient encor du François, les autres 
s'estoient donnés à l'Hespagnol, ou avoient plus d'in- 
térest à la paix qu'à la guerre; qu'il ne demandoit 
donc ni sceau ni contresigne, mais que mons"" de 
Maine se pouvoit fier à soy mesmes, duquel il luy 
suffiroit de voir une lettre de sa main escrite au dit 
s' de Villeroy, par laquelle il le priast et chargeast 
de travailler avec luy, et ainsi conséquemment des 
autres Princes et gi-andz qui voudroient entrer en ce 
traicté. C'estoit pour ne s'aheurter du commence- 
ment à difficultez vaines, et se firent là dessus quel- 
ques allées et venues, dont réussit que le dit sieur 
Duc envoya la ditte lettre au s'^ de Villeroy qui se 
rapportoit à une plus ample du Président* Jeannin, 

1. Le président Jeannin (Pierre), né en 1540, diplomate habile, d'a- 
bord passionnément ligueur, puis plus tard fidèle serviteur de Henri IV. 
11 mourut en 1622. 



222 MEMOIRES 

son plus confident serviteur_, escrite en chiffre^ les- 
quelles de bonne foy luy furent communiquées. 
N'est à croire comme quelques uns auprès du Roy 
vouloient traverser ceste sienne entreprise^ faisant 
entendre au duc de Maine combien il seroit trouvé 
estrange que luy^ qui avoit pris la protection des ca- 
tholiques, traictast avec un huguenot, et mesmes avec 
un seul, adjoustans, s'ilz vouloient bien s'entendre à 
ce coup, qu'ilz méneroient le Roy à la messe. Tou- 
teffois il ne voulut jamais prendre autre train, et ses 
raisons estoient qu'ilz tenoient monsieur du Plessis 
pour personne qui ne les tromperoit pas à son es- 
cient, et davantage, qui connoissoit fort les inten- 
tions de son maistre, mesmes que ce qui concernoit 
la religion du Roy ne se pourroit mieux vuyder 
qu'avec luy qui scavoit ce qui se pouvoit sans bles- 
ser sa conscience, de laquelle aussy et de ce qui la 
tousclîoit difficilement se reposeroit Sa Majesté en 
autre qu'en luy. 

Or, fut ce aussy le premier poinct qu'ilz traictè- 
rent comme celuy qu'il connoissoit ouvrir ou fermer 
ce traicté, et pour ce ne s'abouchèrent point qu'ilz 
n'en fussent par conférences, parescrit, presques d'ac- 
cord. Qui fut en somme, que le Roy prendroit un 
temps préfix pour se faire instruire, avec désir et in- 
tention d'estre joinct et uny à l'Eglize catholique, et 
ce par moiens convenables à sa dignité et conscience. 
Et en outre, consentiroit, aux seigneurs catholiques 
qui l'assisteroyent, d'envoyer vers le Pape pour luy 
faire entendre le devoir auquel Sa Majesté se mettoit, 
et concerter avec luy les moïens de la susditte in- 
struction. Le premier point long temps disputé par 



DE MADAME DE MORNAY. 223 

ce qu'il faisoit esvanouir leur prétexte à l'avenir; 
mais on n'y avoit que tenir_, estant reconnu de toutes 
personnes raisonnables qu'il estoit irréligieux: de de- 
mander un changement de religion sans précédente 
instruction. Le second évincé avec mesme raison^ 
parce qu'il n'estoit raisonnable que la ditte instruc- 
tion fiist procurée par les catholiques de la Ligue^, ny 
accordée à leurs armes, mais à la très humble re- 
quête de ceux qui avoient assisté S. M., comme de 
fait ils receurent grant contentement de cest article. 
Et pour le troisiesme qu'en attendant cela, on ne 
lairroit de traicter de la paix et des articles requis 
pour icelle, tant généraux que particuliers, entre S. M. 
reconnue par eux et le duc de Mayenne * pour avoir 
iceux articles lieu, mesmes avant la ditte instruction. 
Ce fîirent les premiers traictz pour nouer la négotia- 
tion, et troys jours après, fit monsieur du Plessis ra- 
tifier ce que dessus au Roy, en présence de mes- 
sieurs les mareschaux de Biron, d'Aumont et de 
Bouillon. Comme fit aussy le dit sieur de Villeroy 
aggréer à M. de Maine, huit jours après, soy faisant 
fort, pour ce regard, des principaux chefs de son 
party. 

Conséquemment furent esbauchez entr'eux les 
principaux articles, concernant le général en la paix, 
à scavoir la justice^ de la mort du feu Roy; l'ou- 
bliance des choses passées, la seurté des partisans, 
leur restitution en leurs biens, charges et honneurs, 

1 . C'est en marge du manuscrit de la Sorbonne que le nom est écrit 
pour cette fois Mayenne, quoique dans le texte courant, il continue d'être 
écrit Maine. 

2. A tirer. 



224 MEMOIRES 

et plusieurs autres. Mesmes^ poui' le regard de ceux 
de la Religion, qu'ils vivroient selon les édictz précé- 
dens, seroient capables de toutes charges et digni- 
tez, dont ilz convinrent en termes assez tolérables. 
Mais monsieur du Plessis_, comme je luy ay ouy dire, 
n'entra point en opinion qu'ilz entrassent en propos 
de paix à bon escient, jusques à ce qu'ilz vinssent à 
s'ouvrir sur le contentement particulier des chefs, 
tout le reste n'estant qu'un accident esmeu d'ailleurs 
dont la substance résidoit en ce seul poinct. Et pour 
ce pressoit il tous jours là dessus, M. de Villeroy au 
contraire protestant n'en avoir encor charge, mais 
bien avoir tous jours ouy dire à M. de Maine que 
son particulier n'accroclieroit jamais le publiq. Tant 
qu'enfin après plusieurs adjurations de secret, en fu- 
rent produitz des articles en chiffre, par lesquelz en 
somme M. de Maine demandoit le gouvernement de 
Bourgoigne pour luy et pour ses hoirs, le domaine 
de Bourgoigne par engagement pour quelque notable 
somme, la disposition en icelle province de tous of- 
fices et bénéfices, quelque notable somme pour 
payer ses debtes et une dignité en France qui l'éle- 
vast par dessus les autres. En outre pour les sieurs 
ducz de Mercure *, de Nemours ', de Guise ', de 
Joyeuse*, leurs gouvernemens, avec nomination des 



1. Philippe Emmanuel de Lorraine, duc de Mcrcœur, né en 1558, 
mourut en 1602 gouverneur de Bretagne. 

2. Henri de Savoie, duc de Nemours, né en 1572, mourut en 1632, 
gouverneur du Dauphiné. 

3. Charles de Lorraine, duc de Guise, né en 1571, mourut en 1G60, 
gouverneur de Champagne. 

4. Henri de Joyeuse, tantôt moine, tantôt militaire, né en 1567, 
mourut en 1608, gouverneur de Languedoc. 



DE 1SIADA3IE DE MOR>AY. 223 

gouverneurs, et nombre de villes de seiireté pour 
la seureté de la Religion*. De ces articles, qu'à la 
vérité M. de Villeroy estoit honteux de proposer, 
monsieur du Plessis se montra fort offensé et tout 
prest à rompre, protestant que c'estoit contrarier 
à ses ordinaires propos, que M. de Maine ne de- 
mandoit point de deschirer l'Estat, qu'il s'estoit as- 
sés veu d'hommes qui perdoient un bras pour sau- 
ver le corps , nul pour le perdre , et qu'ainsy ne 
seroit il pas peut estre hors de raison de conseiller 
au Roy de perdre la Bourgoigne, sy par là il avoit 
caution de sauver son Estât, et qu'en ce cas, il ne 
seroit pas des derniers à le dire; mais que ce seroit 
tout évidemment le perdre sans resource, d'autant 
que ceste ouverture faicte, cinq ou six chefs qui es- 
toient de ce party et ne reconnoissoient que fort peu 
M. de Maine, voudroient avoir leurs gouvernemens 
avec mesme prérogative. Viendroient à plus forte 
raison les Princes du sang qui ne voudroient pas 
avoir moins acquis en bien servant que les autres en 
faisant au pis, dont s'ensu>'AToit enfin que l'Estat se- 
roit déchiré, et n'y auroit rien en PYance moins Roy 
que le Roy mesmes. Quant à ce qu'il vouloit estre 
eslevé au dessus des autres, qu'après la grandeur 
qu'il demandoit en toutes sortes, c'estoit encor pren- 
dre plaisir à acquérir l'envie, ne pouvant par ces 
mots entendre qu'une mairie du Palais ou une lieu- 
tenance générale, trop suspectes pour les exemples 
des règnes passés et présens. Nonobstant, il ne pensa 
pas avoir peu faict de leur avoir ouvert le cœur, ju- 

1 . Catholique. 

I — to 



226 MÉMOIRES 

géant, puisqu'ilz s'en faisoient entendre sur leur par- 
ticulier, qu'à la vérité, ilz en cerelioient le contente- 
ment. Et de faict quand monsieur du Plessis rendit 
conte de sa négotiation au Roy, qui fut à Buhy, mai- 
son de son frère aisné, et qu'il leur proposa ses arti- 
cles qu'ilz trouvoient tous durs et aspres infiniment, 
il dit à Sa Majesté que ce qu'il trouvoit de pis, c'es- 
toit ce qu'il en trouvoit de meilleur, par ce qu'ayant 
une fois dit leur prix, quelque excessif qu'il fust, 
ilz avoient témoigné avoir envie de vendre, et pour- 
tant qu'il n'estoit nullement d'advis de rompre là 
dessus. 

Ainsy donq fut continué le traicté, et le Roy, s'en 
allant en Picardie, manda au sieur de Villeroy que, 
sur tout ce que dessus, il avoit laissé son intention 
à monsieur du Plessis, auquel touteffois il n'en avoit 
parlé que fort sommairement; le Roy mandoit aussy 
à M. de Villeroy qu'il estoit d'advis et l'en prioit 
qu'il vist M. de Maine lors malade à Rouen, afin 
qu'à son retour, il se trouva plus esclarcy, veu les 
duretez des susditz articles. 

Or, à la réquisition de monsieur le mareschal de 
Biron, vint le sieur de Villeroy à Gisors, soubs om- 
bre de le voir, et eurent plusieurs bons propos en- 
semble, monsieur le mareschal de Bouillon aussy, 
l'un et l'autre touteffois non chargés de la négotia- 
tion mais désireux de s'avancer pour la sonder parti- 
culièrement en luy. Nonobstant, afin qu'il n'allast pas 
vuide trouver le duc de Maine, et qu'il peust porter 
quelques offi'es, monsieur du Plessis leur fit trouver 
Ijon qu'il luy fust dressé des articles raisonnables, 
lesquels il s'asseuroit que Sa Majesté ne desdiroit 



DE MADAME DE MORNAY. 227 

point. Et furent iceux mis par escrit par M. de Re- 
vel conseiller d'Estat et luy, dont le sommaire estoit, 
pour le particulier des chefz^ car il seroit trop long 
de les insérer icy, et en ses mémoires ilz se peuvent 
amplement voir : que Sa Majesté accorderoit à M. de 
Maine le gouvernement de Bourgoigne, la survivance 
à son fiz, luy donneroit cent mil escus par an de 
pension, disposeroit de quarante mil livi'es de béné- 
fices en Bourgoigne en sa faveur, et en outre, es oc- 
casions qui à l'avenir se présenteroient, l'honoreroit 
très volontiers. Aux autres chefs, maintiendroit leurs 
gouvernements, ainsy qu'ilz les avoient, et donneroit 
celuy de Champagne comme de nouveau à monsieur 
de Guise, en faveur de la parenté, attendu qu'il es- 
toit vacant, dont il feroit avec M. de Nevers; les au- 
tres articles estant couchés pour le surplus en telz 
termes qu'ilz restoient presque sans difficulté. Le 
sieur de Villeroy donq traicta quelques jours avec le 
dit s'" duc de Maine à Rouen, et la responce qu'il fit 
entendre à monsieur du Plessis, se venant abbou- 
cher à Buhy, fut en somme qu'il avoit laissé M. de 
Maine du tout résolu à la paix, qu'il se tenoit pour 
content des offices concernans son pailiculier, et les 
accepteroit peu plus, peu moins. Tant y a qu'elles 
n'accrocheroient point le publiq. Trouvoit aussy 
beaucoup de raison en tout ce qui luy avoit esté 
proposé et louoit Dieu de voir les choses en telz ter- 
mes; mais^ que le peu de secret qui avoit esté ob- 

1. M. de Villeroy, qui raconte cette négociation dans ses Mémoires, 
accuse M. du Plessis de n'y avoir pas apporté toute la discrétion né- 
cessaire. 



228 MEMOIRES 

serve en la négotiation Favoit brouillé et descrié en- 
vers plusieurs, et pourtant qu'il en falloit esteindre 
les bruitz en tant qu'il se pourroit, qu'il feroit as- 
sembler les principaux de son party, les plus sages 
et plus amateurs de la paix_, à Soissons, pour conférer 
avec eux, les y disposeroit avec discrétion, et espé- 
roit les en rendre tous capables. Pour l'ayder à un 
sy grand œu^Tc, qu'il estoit besoing de deux choses; 
l'une, que le Roy, par négotiations particulières, tas- 
chast à y disposer les principaux à scavoir messiem's 
les ducs de Lorraine ' , Nemours , Mercure , Guise , 
Joyeuse, leur faisant entendre et convenant avec 
eux du contentement particulier que chacun d'eux 
auroit de luy, afin qu'ilz apportassent ou envoyassent 
en la dite assemblée leurs intentions tendantes à la 
paix, quand ilz verroient que leur intérest particulier 
seroit satisffaict; l'autre, que pour contenter les scru- 
pules des villes, S. M. fit négotier le Pape directe- 
ment ou indirectement, par les seigneurs catholiques 
de son party et Princes estrangers ses alliez et amys, 
à ce qu'il se laschast à consentir à la reconnoissance 
du Roy et à la paix du royaume, veu mesmes que 
S. M. s'offroit à recevoir instruction, par toutes 
voyes deues et raisonnables, promettant le dit s"" duc 
de conjoindre ses pratiques par diverses voies à ce 
mesme but, tant envers lesditz Princes que vers le 
Pape, et mesmes d'y envoyer exprès, moyennant 
quoy il osoit asseurer le Roy que leur assemblée ne 
se départiroit ponit sans une paix. Sans ces voyes, 
qu'il y voioil des difficultés très grandes, pour esLre 

1. Charles II de LorraliiC, né en 1545, mourut en 1608. 



DE iNIADAME DE MORNAY. 229 

les peuples imbus du prétexte de la Religion, et soli- 
citez assiduellement par les menées, artifices et pré- 
sens d'Hespagne. Fut d'avis monsiem^ du Plessis que 
M. de Villeroy vist S. M. pour luy tenir les mesmes 
propos, ce qui fut faict une nuit à Gisors, présens 
seulement monsieur le duc de Bouillon et monsieur 
du Plessis, dont S. M. receut grand contentement; et 
luy protesta fort le dit sieur de Villeroy que, pour 
éviter les indiscrétions passées, il ne vouloit de là en 
avant, (et luy estoit ainsy commandé) traicter qu'a- 
vec monsieur du Plessis, ce que S. M. eut très agréa- 
ble; et d'abondant fut conclu, qu'attendant la tenue 
de l'assemblée, pour assoupir tous les bruitz de paix 
qui ne servoient qu'à aiguiser les i^tifices d'Hespa- 
gne, monsieur du Plessis et luy se sépareroient pour 
un temps chacun chés soy, dès que les dépesches 
qu'il falloit faire en divers lieux seroient résolues. 

Sa Majesté, ayant parlé à M. de VÎÎleroy, jugea bien 
de son affection et de l'intention du duc de Maine, 
et est à noter aussy qu'évidemment ilz n'estoient 
pas bien, ne le chef, ny l'instrument avec le duc de 
Parme; mais monsieur du Plessis fut bien ayse que 
S. M. parlast au s"- de Villeroy, pour estre assm^ée 
par son propre jugement et pour sa descharge, parce 
que les autres, pour les choses passées, jugeoient tout 
autrement du dit s"^ Villeroy et par conséquent de 
toute la négotiation. Ausquelz monsieur du Plessis 
respondoit ordinairement en deux motz qu'il voioit 
que chacun crioit après la paix, et ne pensoit point 
moïen d'y parvenir qu'en la traictant. 

Geste négotiation se fit durant les mois d'avril, 
may et juing, pendant lesquelz, en ces allées et ve- 



230 MÉMOIRES 

nues, monsieur du Plessis courut beaucoup de dan- 
ger ; mesmes faillit à estre pris partant de Buhy, après 
une conférence, par ceux de Beauvais et de Dreux 
qui s'estoient assemblés pour le surprendre, plus par 
hayne de la paix que de luy. Fut aussy interrompue 
par le retour du duc de Parme, dont s'ensuivit que 
le siège de Rouen* fut levé, mais aussy le duc de 
Parme réduit en telle difficulté qu'il luy convint 
faire une peu honorable retraicte; mesmes la paix 
ne fut pas peu déffavorisée par la desroutte avenue 
devant Craon ^ des forces de messeignem^s les Princes 
de Conty et d'Ombes par monsieur de Mercueur, 
suffisans empêchemens pour traverser un plus facile 
affaire. 

Mais tant y a que les choses furent amenées à ce 
poinct pour le service du Roy, qu'il faisoit connois- 
tre à son Royaume qu'il se mettoit en tous les de- 
voirs possibles pour avoir la paix, et que sy elle avoit 
à se rompre, ce n'estoit pas pour le différend de la 
Religion qui luy estoit particulier, mais pour les res- 
pectz de l'Estat qui leur estoient à tous communs, 
puisque tant estoit qu'il estoit d'accord avec eux en 
ce qui concernoit l'instruction de sa personne, en 
quoy, en tout cas, monsieur du Plessis ne pensoit 
pas avoir peu gaigné pour descharger S. M. d'envie 
et calomnie; et pour son regard particulier, il par- 
vint jusques là, par l'introduction, poursuite et ache- 
minement de ce traicté, que tous les plus grandz 
reconnurent que la France luy avoit de l'obligation, 
estant autheur, quoiqu'il en avînt, presque seul de 

1. Mai 1592. — 2. Le 23 mai 1592. 



DE MADAME DE MORNAY. 231 

ce traicté; aucuns mesmes se confessèrent à luy d'a- 
voir eu tout autre opinion auparavant^ comme sy la 
Religion dont il faisoit profession la luy eust moins 
faict désirer^ et furent tous ses envieux contrainctz 
de clorre la bouche, ou de l'ouvrir en autre langage 
qu'ilz ne souloyent *. Or, avoit il esté trouvé bon, 
pour disposer l'Italie et particulièrement Rome, que 
monsieur le cardinal de Gondi, et monsieur le mar- 
quis de Pisani s'y achemineroient : cestuy là soubs 
ombre de son obédience au nouveau Pape^, Aldo- 
brandini, Florentin de nation, cestuy cy sur le sub- 
ject d'aller voir sa femme qu'il avoit épousée à Rome, 
de la maison de Savelli. L'un et l'autre à mesmes 
fin, mais par diverses procédures, à scavoir cestuy 
là parlant comme de soy, et comme serviteur et 
membre du Pape, selon la connoissance qu'il avoit 
de l 'Estât du Royaume, et de ce qui estoit propre au 
siège de Rome; cestuy ci y allant de la part des sei- 
gneurs catholiques et en leur nom, remonslrant le 
devoir où se mettoit le Roy, le tort qui luy estoit 
fait et ce qui estoit pour le bien du Royaume. Il fut 
donc trouvé bon, pour l'esclaii^cissement des inten- 
tions de S. M., que monsieur du Plessis conférast 
avec eux, qui fut cause qu'il vit par deux fois M. le 
cardinal de Gondi, à Noisy, allant et revenant pour 
les partages de la succession de feu ma mère en Brie, 
où ilz communicquèrent fort privéement de toutes 
choses; le sommaire de ces propos fut qu'il avoit 



1. Qu'ils n'avoîent contume. 

2. Hippolyte Aldobrandini, fut Pape en 1592, sous le nom de Clé- 
ment VIII. 



232 MEIMOIRES 

à faire entendre au Pape que ceste guerre meue con- 
tre le Roy ne tenoit rien du faiet de la religion^, ains 
d'une ambition et convoitise de régner; que tous 
ceux qui s'en mesloient avoient voulu traicter avec 
le dit seigneur Roy, mesmes avant son avènement à 
la couronne, nonobstant la prétendue hérésie, et que 
le Roy d'Hespagne avoit négotié avec luy, par am- 
bassadeurs exprès, pour l'armer contre le feu Roy, 
premier que rien faire avec ceux de Guise, luy of- 
frant grantz avances de deniers et adjoustant qu'il 
ne l'abandonneroist point qu'il ne luy eust mis la 
couronne de France sur la teste; que M. de Maine, 
lors mesmes qu'il commandoit l'armée du feu Roy 
contre luy soubz ombre de l'extermination de la Re- 
ligion, en l'année 85, aux premiers remuemens de la 
Ligue, avoit voulu entrer en confédération avec luy, 
j usques à offrir de venir, soubz sa foy, parler à luy à 
la Rochelle, mesmes de luy bailler ses filz en hostage 
de sa fidélité; qu'à peine y avoit il aucun des plus 
signalez de la Ligue qui, au plus fort des armes 
civiles, n'eust eu pratique avec luy (et luy en nom- 
mant toutes les circonstances, parce que c'estoient 
choses qui avoient esté principalement traictées avec 
luy). Partant, que c'estoit mal procéder en la cure 
de la maladie de cest estât, d'y appliquer emplastres 
de religion, d'autant que le mal ne tenoit pas là, 
mais venoit de l'ambition de ceux qui de long temps 
prétendoient à l'Estat; le roy d'Hespagne, comme 
chef, pour le voir dissiper; les autres, comme ses sa- 
tellites, pour en arracher chacun sa pièce; que là gi- 
soit l'intérest de tous les Princes chrestiens et du 
Pape mesmes, n'y ayant estât autre que celuy de 



DE MADAME DE MORNAY. 233 

France qui peust tenir l'Hespagne en contrepoix, la- 
quelle, s'accroissant de la France^ emportoit infailli- 
blement tous les autres Estatz de sa pesanteur seule. 
Mesmes, la dissipant en petitz estatz , obtenoit le 
mesme efFect, parce que ceste couronne dispersée ne 
retiendroit plus son authorité, ny sa dignité, non 
plus qu'un diamant son prix et sa valeur, quand il 
est mis en pièces; que tous ces Princes donq devien- 
droient tributaires, le Pape chapellain, les cardinaux 
clerz de chapelle du Roy d'Hespagne. Seroit à crain- 
dre d'autre costé, le Roy et les Seigneurs francois se 
voyans désespérés par le Pape, qu'ilz ne prissent un 
train qui luy seroit très périlleux. Comme de faict 
que, par avoir violenté Luther, on auroit observé que 
ses prédécesseurs avoient perdu l'Allemaigne, et par 
s'estre aheurtéz contre le Roy Henry ^ avoient éclipsé 
l'Angleterre. Qu'ainsy par vouloir intempéramment 
user de leiu-s anathèmes contre les Françoys, ilz 
pourroient assez tost perdre la France, chose qu'on 
voyoit désjà en beau chemin, veu que les com^tz de 
Parlement avoient défendu d'envoier à Rome, et 
brullé les bulles du Pape, et dressé un* règlement 
par lequel on pouvoit pourvoir à tous bénéfices sans 
aller à Rome, dont on seroit tout esbaliy que le 
peuple ne tiendroit plus conte, quand il auroit veu 



1. Henri VIII, au sujet de son divorce avec Catherine d'Aragon. 

2. On avait proposé dans le parlement de Tours de créer un patriar- 
che. Henri IV s'y opposa. Les évêques dressèrent un règlement qui fut 
observéjusqu'àla paix, obligeant les métropolitains à sacrer les suffra- 
gants qu'où leur donnerait, et autorisant les évêques à expédier dans 
leurs diocèses les bulles des bénéfices comme à accorder les dispenses, 
jusqu'alors réservées à Ronie. 



234 MEMOIRES 

qu'il ne seroit pas difficile, ains expédient de s'en 
passer; au lieu que, facilitant le Pape la paix du 
royaume de France, conserveroit sa dignité et son 
autlîorité et ses moïens en France, obligeroit tous 
les estatz chrestiens par sa prudence, intéressés en la 
diminution de ce grand Estatz, et retiendroit par- 
ticulièrement son degré, contre l'ambition et inso- 
lence d'Hespagne. Pour la religion du Roy, qu'il 
avoit tousjours dit qu'il estoit prest d'estre instruit, 
qu'on luy en avoit donné peu de loisir depuis; no- 
nobstant, qu'il prendroit un terme préfix, et seroit 
bien ayse qu'on convinst des moïens plus convena- 
bles pour ce faire; que les maladies survenues en la 
chrestienté par tant de siècles nous en avoient appris 
les remèdes ; ou sy ceux là mesmes ne sembloient à 
propos, on en pouvoit convenir d'autres, et que 
pour cest effect. Sa Majesté consentoit que monsieur 
le marquis de Pisani fust envoyé par les seigneurs 
catholiques de son royaume à Rome. Toutes lesquelles 
raisons furent fort pesées par le dit seigneur cardinal 
qui luy pria de les luy bailler par escrit; mais sur 
les moïens de l'instruction, il ne luy cela point qu'il 
ne falloit pas parler au Pape d'un concile ny géné- 
ral ny national, qui ne vouloit gaster toutes les af- 
faires ; prestendans sans doute ces messieurs, quand 
ilz parlent de l'instruction du Roy, que ce soit seule- 
ment une formalité qu'on apporte à une résolution 
qu'ilz supposent au Roy toute formée de changer de 
religion, et non une conférence })our l'instruire réel- 
lement et de faict, à laquelle il apporte seulement la 
docilité et l'attention et l'intention de discerner la 
vérité du mensonge, et, l'ayant connue, de s'y atta- 



DE ÎSIADAME DE MORNAY. 235 

clier et de la suyM'e. Fut aussy entre eux parlé des 
moyens qui leur seroient administrés sous main pour 
leur voyage, allégant le dit seigneiu* Cardinal ses 
pertes, lesquelles n'estoient pas bien prises d'un cha- 
cun pour les grands biens qu'ilz tenoient de la 
France, et néantmoins en fut convenu, et mons*" de 
la Verrière son cousin prit la charge de les pour- 
sui\Te. Mesmes propos, ou à peu près, se passèrent 
avec monsieur le marquis de Pisani, et eut la charge 
monsieur du Plessis de dresser les mémoires pour 
l'instruction de ce que l'un et l'autre avoit à négotier 
et des procédures qu'ilz avoient à tenir, chacun en 
sa façon, mesmes des depesches qui seroient faictes 
à Venise, aux quantons catoliques romains de Suisse, 
aux ducs de Florence, Ferrare et Mantoue, aux car- 
dinaux Montalto*, Morosini et Salviati, etc. du conseil 
desquelz le Pape se servoit principalement, que sem- 
bloient pour leur extraction favoriser l'Hespagnol. 
Tous les quelz mémoires il bailla à M. Revel secré- 
taire d'Estat, escritz de sa main. Quant à escrire au 
Pape, Sa Majesté en fut fort pressée, et fut remise 
sus ceste proposition avec grande instance; mais 
persista tousjours monsieur du Plessis en ses pre- 
mières raisons, qu'en conscience le Roy ne luy pou- 
voit escrire selon la forme de ses prédécesseurs, et 
que luy escrire autrement seroit plustost domma- 
geable qu'utile. Or dévoient partir les susditz dix 
jours après, pour accélérer les moïens de paix, les- 
quelz ne le sont encor deux mois après que j'escrips 
cecy, soit que les deniers ordonnés pour leur voyage 

1. Tous ces cardinaux étaient Italiens. 



23B MEMOIRES 

n'ayent réiissy, soit que la sollicitation n'y ait esté 
sy vive depuis l'absence de monsieur du Plessis, soit 
que quelques uns le prolongent avec mauvais des- 
seins,' ainsy que la plus part escrivent. 

Comme donq les choses furent ainsy acheminées, 
monsieur du Plessis demanda son congé au Roy, 
après huit mois ou environ de séjour près sa per- 
sonne, pour faire un tour à son gouvernement 
de Saumur. Ce que Sa Majesté trouva raisonnable 
mesmes à l'occasion des grandes despenses qu'il luy 
avoit convenu faire, non-seulement pour sa maison, 
mais pour la trouppe qu'il y avoit menée et entrete- 
nue pendant tout le siège de Rouen. Mais la princi- 
pale raison fut qu'il sembla à Sa Majesté que le duc 
de Mercure, fortifié et eslevé du bon succès de 
Craon, où il avoit déffaict deux Princes et pris onze 
pièces, de batterie, estoit le premier et le principal 
qu'il devoit rendre capable de la paix, comme celuy 
qui avoit alors plus de moïens ou de l'avancer ou 
d'y nuire. A quoy Sa Majesté jugea que le voiage de 
monsieur du Plessis en Anjou pouvoit servir. Mes- 
mes fut advisé que Sa Majesté par son entremise né- 
gotieroit avec la Reine Louyse*, sœur du dit Duc 
pour l'y rendre plus ployable, laquelle monsieur du 
Plessis avoit charge de voir, et particulièrement pour 
prendre son avis de ce qui auroit à estre faict ou dit 
en paix faisant, pour la réparation de l'assassinat 
commis en la personne du feu Roy Henry III, son 
mary. Mais cela estant résolu, survint un accident 



1. Louise de Lorraine, veuTe de Henri III, s'était retirée au château 
de Chenonceaux. 



DE :\IADA1\IE DE MORNAY. 237 

qui luy fit changer tout soudain de chemin fort à 
son regi'et^ mais non sans la conduicte évidente de 
Dieu_, et le faict fut tel. 

Monsieur de Belesbat, chancelier de Navarre, avoit 
pris la commission de fortifier Quillebeuf, à condition 
de le mettre es mains de M. de Bellegarde, grand es- 
cuyer de France, toutes les fois qu'il se présenteroit, au- 
quel S. M. en avoit donné le Gouvernement. Le bourg 
assis sur Seine, entre Rouen et le Ha\Te, en lieu sy 
commode que tous les vaisseaux montans ou descen- 
dans sont obligés par la nature, non-seulement à l'ap- 
procher d'une harquebuzade, mais mesmes d'y esta- 
blir une marée, et d'y prendre conduite de ceux du 
lieu qui seulzs reconnoissent les changemens qui 
aviennent à toute heure dans le canal de la rivière, 
et poiu* ce ilz ont de long temps de notables privi- 
lèges. Or avoit-il jà bien avancé la fortification et 
luy faschoit d'en sortir, outre ce que de long temps 
il estoit convoiteux d'un gouvernement. Tellement 
que le grand escuyer se présentant, il luy en refusa 
l'entrée, luy envoya des pai^oles atroces, chassa deux 
capitaines de la Religion et leurs compaignies que le 
Roy y avoit mises, parceque lesditz capitaines es- 
toient allez saluer le dit seigneur grand escuyer, et 
sy establit soubs l'appuy de deux régimens de Lans- 
quenetz, comandés par les sieurs de Rebours et de 
Temple, des habitans de la Religion et des vaisseaux 
de guerre que les Estatz des Pays bas avoient en- 
voyés au secom^s du Roy pour tenir la rivière fermée 
a ceux de Rouen; chose à luy aysée parceque tous 
estimoient que le Roy luy eust dit quelque mot à 
l'oreille (et de faict, il allégoit partout son intention) . 



238 MEMOIRES 

Aiissy que d'ailleurs les Lansqueiietz avoient été mal 
traitez en leur payement (encor qu'il est certain que 
le s"" de Temple^ lors malade, n'y participoit point), 
et les liabitans de la religion opprimez des guerres 
passées estoient bien ayses d'avoir un abry, soubs 
une personne de mesme profession. Geste nouvelle 
faisoit croire aux personnes de peu de jugement 
qu'il y avoit du dessein du Roy, voulant establir 
ceux de la religion réformée par ces voies obliques, 
et donnoit subject à d'autres plus fins qui n'en 
croioient rien, mais qui désiroient choses nouvelles, 
de troubler les affaires de S. M. soubs ce prétexte. Tel- 
lement que les choses tendoient à un grand mal, les 
principaux du conseil ayans protesté au Roy que les 
catholiques n'auroient point de satisffaction s'il ne 
faisoit trancher la teste du s' de Belesbat, Sa Majesté 
aussy que, s'il luy donnoit la pêne d'y aller, il la 
luy cousteroit; et de ce pas, néantmoins, tournoit 
la teste de son armée qui estoit vers Gisors, droict 
au Pont de l'arche pour y prendre l'artillerie qui 
y estoit demeurée et marcher droict à luy. Mon- 
sieur du Plessis, le Roy se plaignant de cest acte, 
ne le trouvoit moins estrange, mais remonstroit 
à Sa Majesté que la présence* des souverains ne 
se devoit emploïer qu'aux cas extrêmes, qu'il avoit 
affaire à un homme de qui les actions n'avoient 
point de mesure, qu'il valoit partant mieux le faire 
sonder premièrement, afin qu'il ne fust dit qu'un 
serviteur sy privé de sa personne luy fîst un refus. 



1. L'édition de M. Auguis, au contraire des deux manuscrits, porte : 
« ha puissance des souverains, » ce qui n'u point de sens. 



DE MADAME DE IVIORNAY. 239 

Mais de là S. M., mené par le conseil de plusieurs, 
tira une conclusion qu'il n'altendoit pas, qu'il fal- 
loit donq qu'il y allast, et qu'autre que luy n'y 
pouvoit remédier; ce qu'il entendit à son très grand 
regret. Ses raisons estoient à la vérité qu'il estoit 
sur les depesches concernant la paix et sur son retour 
à Saumur dont le publiq et le particulier seroient 
incommodez ; mais la principale que, sy ce voyage ne 
luy succédoit, il seroit subject à sinistres interpré- 
tations, les uns disans que le Roy luy avoit faict 
autre commandement à part qu'à descouvert, les 
auctres qu'il avoit apporté quelque mauvaise vo- 
lonté à l'occasion de la religion; ce qu'il voulut re- 
présenter au Roy pour s'excuser, mais sans efFect. 
11 s'achemina ainsi par les chemins, où il fut aguetté 
diversement, et enfin arrivant à Quillebœuf, y trouva 
M. de Belesbat au huictiesme jour d'une fièvre con- 
tinue, plus procédante de douleur d'esprit que d'hu- 
meur du corps, tant pour la résolution qu'il voyoit 
en Sa Majesté de le tirer de là, que du remors de ce 
qu'il avoit faict, et de ce que, sortant de là, il avoit 
à devenir. Cela fut cause qu'il ne luy voulut point 
bailler les lettres de S. M. plenes d'aigreur, pour n'ai- 
grir sa maladie. Au contraire, pour l'addoucir, après 
l'avou' exhorté à obéir, l'asseura de sa dignité au ser- 
vice de Sa Majesté et de sa vie, contre ce qu'il eust 
peu craindre de l'inimitié de M. le Grand, comme 
de faict il en avoit tiré parole de S. M. et promesse 
de monsieur le Grand, premier que de se mettre en 
voiage. Puis traicta avec les colonelz des Lansque- 
netz, et convint qu'ilz sortiroient quand il voudroit, 
ausquelz il fit délivrer deux prestz en argent, eu es- 



240 MEMOIRES 

gard à leur nécessité, et finalement avec les six ca- 
pitaines du bourg, et autres habitans, la plus part de 
la religion, ausquelz de la part de Sa Majesté, il en 
asseura l'exercice. Comme de faict, premier que d'y 
introduire M. le Grand, il tira promesse de luy qu'il 
ne les troubleroit aucunement en iceluy, luy ayant 
vivement représenté que le mécontentement de ces 
gens estoit la ruine inévitable de la place; mais ce 
bon acheminement faillit à estre troublé par l'arrivée 
d'un que le s*" de Belesbat avoit envoyé négotier son 
secours, lequel luy apportoit certitude de 800 An- 
glois qui y devoyent entrer soubs Roger Wilhems, 
colonel anglois, plein de valeur et d'un esprit capa- 
ble de tel efFect, et lettres fort favorables, tant à luy 
qu'à ceux qui l'assistoyent de l'ambassadeur d'An- 
gleterre, plenes de promesses. Toutes lesquelles piè- 
ces tombèrent en ses mains parce que le porteur, 
trouvant le dit s^ malade, s'en vint confesser à luy, 
auquel remonstrant la faute qui se faisoit à l'Estat 
qu'on afïligeoit par ceste nouvelle playe, et à tant de 
pauvres églizes qu'on mettoit en proye, soubs ce zèle 
indiscret et mal prétendu de religion, luy fit pleurer 
son mauvais advis, lequel il lui promist de ne des- 
couvrir jamais à personne qui luy en peust ny vou- 
lut nuyre. Or mourut trois jours après le dit s'* de 
Belesbat, plein de douleur, de honte et de regret de 
ceste acte; et pour ne luy manquer d'office jusques 
à la fin, encor que certes il n'en avoit pas tousjours 
eu occasion, il dépescha le capitaine Picard exprès 
vers S. M. pour la supplier très-humblement de con- 
server à la veufve et enfans les bienfaictz que le dé- 
funct avoit de S. M,, et particulièrement l'abbaye des 



DE MADAME DE MORNAY. 241 

Mourelles en Poitou, sans avoir esgai'd à tout ce qui 
s'estoit passé; fit en somme, selon son désir, poser 
le corps sur le bastion qu'il avoit construict et 
nommé, et déli^Tcr argent pour conduire son train 
jusques en lieu de séjour et de seureté. 

Quant à monsieur le Grand, il l'installa au dit 
Quillebeuf à son contentement, selon l'intention du 
Roy, luy dressa l'ordre pour la conservation de la 
place, luy retint les vaisseaux flamands qui s'en vou- 
loient aller, appréhendans d'estre mal traitez de luy, 
y remit les deux compaignies de la religion que feu 
M. de Belesbat en avoit tirés, avec quattre autres 
compaignies qu'il fît toutes payer, afin qu'ilz n'eus- 
sent à molester [les habitans*]; et cela faict prist 
son chemin par la Normandie, avec escorte du s'" de 
Breteuille, enseigne de monsieur le conte de Tori- 
gny, jusques à. Argentan, tant qu'il aiTiva le 6® juil- 
let 1 592, grâces à Dieu en santé à Saumur. 

Est certain qu'il y eut de l'instinct de Dieu en ce 
faict, et je luy ai souvent ouy dire qu'il en sentit l'ad- 
monition évidemment par plusiem^s fois, car il estoit 
tenté d'aller retrouver S. M, et y achever plusieurs 
affaires, quand, comme pour le contraindre à autre 
résolution, il entendit d'une part que Sa Majesté pre- 
nait le chemin de Picardie, et d'autre, vit monsieur 
de Mayne qui se jettoit avec ses forces sur son che- 
min. De faict, deux jours après son partement de 
Pont Audemer, le sr de Hacqueville, gouverneur, 
père du baron de INeufbourg et son parent, li\Ta la 
ville es mains de M. de Mayne par une insigne tra- 

1. Ces mois manquent dans Tédliion de M. Auguis. 

I — IC 



242 RIEMOIRES 

hisoii_, et le premier qui fut demandé à l'entrée fut 
monsieur du Plessis. Là furent tués plusieurs gens 
de bien, jilusieurs prisonniers_, mesmes M. Marcel, 
intendant des finances, et M. Morlaz maistre des re- 
questes, que S. M. avoit envoyés avec luy. Le sus dit 
de Hacqueville prétendoit luy avoir esté faict tort en 
ce que le gouvernement de Quillebeuf avoit esté 
donné à un autre, estant en l'élection de Pont-Au- 
demer, ne considérant pas que d'un village on en 
faisoit une ville; mais en receut promptement, et en 
son honneur et en son âme, le cliastiment qu'il mé- 
ritoit. La dite ville de Quillebeuf changea lors de 
nom, et fut appel lée Henry quarville, c'est à dire la 
ville de Henry quatriesme, et peu de jours après fust 
attaquée par M. de Mayne mais très bien défendue 
par monsieur le Grand, conte de Torigny, et le siem' 
de Grillon*. 

N'est à oublier que monsieur du Plessis, premier 
que partir, fit une dépesche à S. M. par M. de Mor- 
laz, luy proposant de faire négotier le duc de Joyeuse, 
lequel prenoit une grande authorité en Languedoc 
pour le party contraire, afin qu'en l'assemblée qui 
se devoit faire de ceux de la Ligue, il se rendit traie- 
table pour la paix. Le moïen estoit d'y employer la 
prudence de M. le mareschal de Matignon, qu'il te- 
noit en lieu d'oncle, et la privante du conte de To- 
rigny son filz parce qu'ils avoient esté nourris en- 
semble, ce qu'il avoit fait consentir au dit conte, sy 
S. M. luy en envoyoit commandement ; et pouvoit 



1. Les deux manuscrits portent Grillon; l'édition de M. Auguis porte 

Ciillon ; ce qui n'est i)as impossible. 



DE MADAME DE MORNAY. 243 

s'aboucher commodément avec le dit duc, parce 
qu'il avoit subject d'aller jusqu'à S* Félix, maison du 
sieur de Bellegarde, grand escuyer, en Comminge, 
pour voir sa sœur qu'on vouloit marier et son jeune 
frère, et d'ailleurs estoit jà fort sollicité de monsieur 
le mareschal son père de l'aller voir en Guienne. 
Ainsy donq succéda le voiage de Quillebeuf, et fut 
connu depuis par les plus sages que ceste étincelle 
avoit besoin d'estre esteinte à temps, en danger au- 
trement d'allumer un feu qui eust peu avancer la 
ruine de ce Royaume par la division qui en alloit 
naistre entre les serviteurs du Roy. 

Au séjom^ de huit mois ou environ que monsieur 
du Plessis feit près de S. M., comme son principal 
but estoit l'avancement de la vraye religion et l'af- 
fermissement de l'Estat par voies deues et légitimes, 
il luy proposa quelques expédiens, lesquelz estans 
suyvis, comme S. M. sembloit les approuver, pou- 
voient donner un grand acheminement à l'un ou à 
l'autre. Il considéroit que l'instruction à laquelle 
S. M. se soumettoit pourroit amener, sy non un 
concile, au moins un colloque ou conférence, sur les 
différens de la Religion, auquel il conviendroit que 
les parties fussent ouyes, les uns devant les autres. 
Il fit donq trouver bon à S. M. qu'il assemblas! à 
Saumur jusques à une douzaine des plus doctes et 
excellens ministres ou docteurs de la religion ré- 
formée qui fussent en France, ausquelz il adminis- 
treroit moïens, logis et commoditez, et surtout des 
meilleurs livres pour se préparer de bonne heure à 
ceste conférence, de laquelle, premier que partir, il 
communiqua tant de bouche que par lettres avec 



244 MEMOIRES 

plusieurs d'iceux qui l'approuvoient extrêmement. 
Son intention estoit de leur faire rafraischir la lecture 
des anciens, mesmes des scholastiques, et que chacun 
en prist sa part à lire, qu'en les lisant chacun rap- 
portast, sur chaque point controversé, ce qu'il trou- 
veroit es autheurs qui venoient en sa part et en fist 
extraict, que puis après chacun d'eux se préparast 
principalement sur un certain poinct, et surtout y 
remarquast en iceluy, par ce qui résultoit du re- 
cueil et observation de tous, la pureté de la doctrine, 
jusques à quel âage elle avoit duré, par qui, quand 
et comment, l'abuz y avoit glissé, comment du de- 
puis il s'y seroit nourry, accreu, augmenté; les op- 
positions et interpellations qui avoient esté faictes, 
soit à sa naissance, soit à son accroissement ; et estant 
tout certain que la plus part des abuzés, principale- 
ment des grandz qui combattent la pureté de la reli- 
gion, vient d'une invétérée ignorance par laquelle 
ilz croient que l'Eglize a toujours esté telle qu'ilz la 
voyent en la Papauté, et partant qu'elle n'a besoin 
de réformation et ne doibt souffrir de changement. 
Avoit aussy observé que plusieurs conférences, tant 
en France qu'ailleurs, se seroient rendues innutiles 
parce qu'elles n'avoient point de modérateur, et que 
les docteurs sophistes extravaguent à faute de bride, 
sur les matières plus dangereuses et moins néces- 
saires, desquelles les profons secretz sont cachés aux 
hommes, non pour les amener au port de vérité, 
mais pour les jetter dans des vases et des escueilz ; 
comme on avoit veu que, pressés sur la cène, ilz se 
seroient esgarcz vers la toute puissance et du franc 
arbitre en la réprobation, et du mérite en la calom- 



DE MADAME DE MORNAY. 24 o 

nie des Ijoniies œuvres. A ces artifices indignes de la 
théologie, il pensoit avoir trouvé remède en la per- 
sonne du Roy lequel, ayant à estre instruict, clioisi- 
roit et nommeroit la manière dont il voudroit estre 
esclarcy, retiendroit les espritz entre les bornes, les 
y rameneroit s'ilz vouloient s'esgarer, et selon sa 
dextérité scauroit obvier par un seul mot à toutes 
ces illusions ; et surtout n'espéroit pas peu de fruict 
de ceste méthode, soit pour le Roy qui en seroit 
confirmé en sa vocation, soit pour l'afïluence des 
hommes dont plusieurs auroient moyen de recon- 
noistre la vérité, soit pour l'impression qui en de- 
meureroit aux plus malicieux ou ignorans que nostre 
doctrine n'estoit pas sans fondement, que ce n'es- 
toient pas différents joinctz ou faictz à plaisir, ains 
graves, pleins de subject et de raison, et pourtant 
qui se doivent supporter par toutes personnes de dé- 
votion et piété, et ne peuvent estre opprimez violem- 
ment que par impiété et injustice. 

Pour l'avancement de la vraye Religion, luy pro- 
posa que les grandz changemens ne se pouvoient 
faire que par une grand prudence, et qu'il se deb- 
voit représenter, estant né soubs ce grand schisme 
et monté au degré de très chrestien, que Dieu requé- 
roit de luy, comme d'un Josias ou d'un Constantin, 
la réunion de l'Eglize, à laquelle il estoit impossible 
de parvenir que par la réformation. Chose difficile, 
s'il n'y préparoit, comme à un grand bastiment, les 
instrumens et les matériaux et de qualité requise et 
de bonne heure. A ceste fin, qu'il auroit à se faire 
dresser une liste en toutes ses provinces des per- 
sonnes ecclésiastiques, douées de sincérité, modestie. 



246 ÎMÉMOIRES 

conscience et science, mais surtout d'un vray zèle 
de voir l'Eglize en sa première pureté, tant pour les 
mœurs que pour la doctrine ; pour iceux pourvoir 
des plus notables charges dans l'Eglize, avenant va- 
cation, afin que, lorsque l'occasion seroit de tenir un 
concile national en France pour cest efFect, il y 
trouvast la plus saine partie de l'Eglize gallicane dis- 
posée et avec peu de contradiction; que pour tenir 
la main forte à un sy bon œuvre, il devoit avoir une 
semblable liste des seigneurs et gentilzhommes non 
aliénés de la vraye religion, encor que pour n'en 
estre plainement instruictz, ilz n'en fissent ouverte 
profession, mais souspirans après la restauration de 
l'Eglize et capables de la recevoir, pour iceux pour- 
voir, es occasions, es meilleures charges du Royaume, 
leur en bailler les clefz afin que, soubs prétexte de 
défendre la superstition, on ne troublast la répurga- 
tion des abus tant nécessaire en la religion. Le 
mesme entre ceux du tiers-état, pour les charges de 
justice et de finances, afin que les Edictz et ordon- 
nances ne fussent point rebutées, lorsqu'il seroit be- 
soin de vérification, au contraire embrassées, favo- 
risées, autorisées. Moyennant cela et la grâce de 
Dieu principalement qui béniroit ce sainct propos, 
qu'il ne doutast qu'il n'en vinst à bout, avec la plus 
grand gloire que Prince depuis mille ans eust ac- 
quise au monde; ausquelz conseilz le Roy prestoit 
l'oreille et sembloit incliner son jugement; mais oc- 
cupé es affaires de la guerre, ou se deffiant de ses 
moyens, n'y mettoit la main si vivement qu'il luy 
sembloit besoin. 

Particulièrement, pour l'institution de la jeunesse 



DE MADAME DE MORNAY. 247 

et surtout de la noblesse de la Religion, mit en avant 
de dresser une Académie à Saumur, composée des 
gens doctes nécessaires et douée de revenu suffisant, 
dont il proposeroit les expédiens au Roy, à quoy, 
précipité pour le voyage de Quillebeuf, il n'auroit 
peu mettre à fin pour ce voyage. 

Mais pour l'affermissement de l'Estat, considérant 
qu'il flottoit tousjours, tandis que le Roy n'avoit 
point d'enfans et qu'outre sa vie, on ne voyoit que 
des ténèbres et des confusions, il sollicita fort Sa 
Majesté de penser à se marier ou plus tost à se des- 
marier, afin d'estre libre de venir à mariage; et par 
ce que beaucoup de difficultés s'y trouvoient, le di- 
vorce ne pouvant estre faict en l'Eglize Romaine sans 
blesser sa conscience, ny en la Réformée sans estre 
subject à dispute, ny en toutes les deux sans la tache 
infasme de l'adultère, il luy proposa l'unique expé- 
dient, qu'il approuva fort, de représenter à la Royne, 
sa prétendue femme, les tortz qu'elle luy avoit faict 
et la justice qu'il en pouvoit faire aux despens de sa 
vie et de son honneur, ce que touteffois par ceste 
seule considération qu'elle avoit esté nommée sa 
femme, il ne feroit qu'à l'extrémité. Pourtant que 
d'elle mesme, elle cercliast les voies de divorce, 
telles qu'elles pourroient luy estre ouvertes, et le 
procurast vers ceux qu'il appartiendroit, moyennant 
quoy, il luy laisseroit son apennages, l'asseureroit 
de sa vie, ne remueroit point son honneur, et la lais- 
seroit le reste de ses jours en paix. Il lui présenta le 
maistre des Requestes Erard, très habile homme, 
qui avoit manié les affaires de la dite Dame, pour né- 
gotier vers elle de cest affaire, et l'expédient estoit 



2i8 MEMOIRES 

qu'elle baillast sa procuration en blanc pour repré- 
senter qu'elle n'avoit jamais apporté son consente- 
ment au mariage, qu'elle en sentoit sa conscience 
chargée parcequ'il estoit ez degrés prohibez, et sans 
dispence aussy, pour la disparité de religion, re- 
quérans qu'il fust déclaré nul et non avenu; ce 
qui se pouvoit faire par un simple officiai; moyen- 
nant quoy, sans intervention de Sa Majesté et sans 
submission au Pape, il devenoit libre et en estât de 
se marier. Et néantmoins pour plus grand seureté 
de sa postérité, ne lairroit de faire approuver son 
mariage par les Estatz du royaume et courtz de Par- 
lement, et ceste négotiation mit il en bon train pre- 
mier que partir. 

Arrivé à Saumur, il eust grand contentement de 
voir le temple commencé et fort avancé en son ab- 
sence par la diligence que j'y mis, et sans qu'il en 
coustast un denier à l'Eglize, car il avoit esté con- 
trainct, pour les fortifications du chasteau, d'abattre 
un lieu où on souloit faire le presche, nommé la 
Fourrière, et de louer, à ung escu et demy pour 
presche, le jeu de Paume de la ville, pendant qu'on 
en bastiroit un en une place proche de la Porte du 
Bourg qu'il achepta exprès. Or le trouva il donq en 
tel estât que peu de jours après le presche y fut 
transporté, et est à noter que cela ne pleut pas à ses 
ennemis; car ilz s'estoient tousjours attendu qu'il se 
jetteroit en quelqu'un des lieux destinez au service 
de l'Eglize Romaine dont il aviendroit de la plaincte 
et du scandale, sans prendre la patience et entre- 
prendre les frais d'en bastir un tout neuf. Trouva 
aussy les fortifications de la place n'avoir eu moins 



DE M AD AIME DE MORNAY. 249 

de progrez qu'en sa présence^ selon le peu de moyen 
que l'on nous en donnoit^, et de là en avant y ap- 
jîorta un règlement plus certain. Mesmes fait com- 
mencer à fortifier le fauzbourg de la Billange qu'il 
avoit de long temps désigné, lequel depuis Sa Ma- 
jesté venant à Saumur ordonna estre continué, et en 
accreut, comme il sera dit, les moyens. 

Son premier soin fut de tenter par diverses voies 
le duc de Merceur, en luy proposant les conditions 
qu'il avoit jà touchées avec le duc de Maine, qui fit 
quelque miine de vouloir entendre à une paix, mesme 
d'estre en déffiance du secours que le Roy d'Hespa- 
gne luy envoyoit plus souvent et plus grand qu'il 
ne vouloit; mais il n'osa offenser l'ambassadeur 
d'Hespagne qui soudain luy pratiqua des prin- 
cipaux du clergé pour luy en faire remonstrance. 
Et d'ailleurs depuis le succèz de Craon, il voioit si 
peu d'opposition à sa prospérité, au contraire un si 
facile progrez qu'il tenoit pour facile l'usurpation de 
ce qui restoit de la Bretagne. Tellement que la fin 
fut qu'il envoieroit ses députés au duc de Maine, et 
en passeroit par ce qui seroit arresté en publiq. 

Or avoit esté monsieur le mareschal d'Aumont or- 
donné par S. M. pour le secours de Bretagne, lequel 
avoit ses forces sur la frontière d'icelle, avoit repris 
la ville et chasteau de Mayne et sembloit menacer 
Laval et Chasteau Gontier pour rendre plus aysée la 
communication des provinces voisines avec la Bre- 
tagne. Sur quoy fut monsieur du Plessis sollicité 
par les plus affectionnés de la ville d'Angers, per- 
suadés par le S»^ de la Proutière, maistre des Reques- 
tes et intendant de la justice au dit lieu, de prendre 



250 MEMOIRES 

ceste occasion pour attaquer Rochefort avec les for- 
ces du pays^ offrant iceux de fournir vingt mil es- 
cus pour les fraiz du siège. A ceste occasion donq il 
fut d'advis que M. de la Trémouille*, seigneur de 
Rochefort, M. de Puyclierie, gouverneur d'Angers et 
luy s'entremissent pour en conférer; ce qui fust 
faict à Beaufort oii les ditz d'Angers se trouvèrent 
aussy, et fut conclu entr'eux le dit siège, convenu 
des moyens de l'entreprendre, du temps de l'investir 
et de ce que chacun pour sa part y devoit fournir 
d'hommes, d'artillerie, de munitions. Le tout tou- 
tefFois soubs le bon plaisir de monseigneur le Prince 
de Conti * et de monsieur le mareschal sans le con- 
sentement et commandement desquelz ilz ne vou- 
vouloient rien commencer. Mais le mareschal qui ne 
voyoit rien de bien prest pour attaquer Laval et 
Chasteau Gontier, et pensoit au contraire voir plus 
clair en cestuy cy qu'il voyoit esbauché, envoya prier 
monsieur du Plessis de se trouver à Baugey où il 
vint du Mans pour conférer avec luy. Qui fut cause 
que monsieur du Plessis prévoyant bien le subject 
qui l'y menoit, pria mons»" de la Trémouille, du faict 
duquel en partie il s'agissoit, de s'y trouver. Et là 
leur fut proposé par monsieur le mareschal d'entre- 
prendre tous ensemble le siège de Rochefort. Gran- 
des contentions se passèrent en ceste entrevue. M. le 
mareschal y prétendoit plus de facilité, allégant que 
ce qui se pouvoit par les sieurs de la Trémouille, du 



1. M, de la Trémouille était l'un des plus grands seigneurs du parti 
protestant, et ami particulier de M. du Plessis. 

2. Prince du sang. 



DE MADAME DE MORNAY. 251 

Plessis et de Puychairie se feroit encore mieux quand 
ilz seroient tous ensemble, et ne consideroit pas que 
l'unique raison qui les enhardissoit à l'entreprendre 
estoit que luy, attaquant Laval ou Chasteau Gonthier, 
c'est-à-dire la frontière de Bretagne, appelleroit de ce 
costé là le duc de Merceur qui, par ce moien, ne 
pourroit secourir Rochefort. D'abordée aussy, à l'in- 
stigation du s»" de Puychairie, fut mis en avant par 
le dit s^ mareschal, sous le nom de ceux d'Angers, 
qu'ilz ne bailleroient point leur argent qu'à condi- 
tion que Rochefort, se prenant, seroit razé tout à 
l'heure, ce qui estoit dur au propriétaire et de con- 
séquence à tous ceux de la Religion en haine de la- 
quelle ceste démolition c'estoit poursuivie. Et M. de 
la Trémouille allégua là dessus que ceste mesme obs- 
tination avoit faict perdre son chasteau de Craon, 
parceque par la prise il y devoit rentrer et qu'on 
avoit mieux aymé y ruiner l'armée. Fut enfin con- 
venu que la place, venant à estre prise, seroit mise 
es mains du s"" de Puychairie qui la bailleroit en 
garde au s*" de la Bastide, gouverneur du Pont de 
Scé, jusques à ce que S. M. en eust ordonné. Cas 
que S. M. voulust qu'elle fust conservée, qu'aussitost 
elle seroit livrée à M. de la Trémouille. Cas que S. 
M. commandast qu'elle fust razée, qu'il seroit baillé 
1 5 000 1. à M. de la Trémouille pour le desdommager. 
Ainsy en se séparant fut conclu de l'investir, ce qui 
fut faict peu de jours après. Et dui^a ce siège près de 
deux mois, qui, au jugement de tous les gens de 
guerre, pouvoit estre heureusement finy en très peu 
de jours. Monsieur du Plessis, occupé en d'autres 
affaires pour le service de S. M., ne voulut pro- 



252 MEMOIRES 

mettre d'y aller. Toutesfois, il y fut des premiers^ y 
mena deux canons, soixante gentilzhommes, la plus- 
part catholiques Romains, partie de la garnison de 
Saumur, et y fournit dix milliers de poudre. 
Ceux qui avoient promis de grandz forces en ame- 
nèrent peu; qui dévoient y estre les premiers n'y 
furent qu'un mois après les autres. Cela rasseura les 
ennemys, leur donna loisir de se fortifier, consuma 
la vigueur des assiégeans, donna temps à M. de Mer- 
cœur de prendre Quintin et la Tour de Saissons, et 
puis s'en revenir avec toute son armée pour les se- 
courir, mesmes aux eaux de croistre et enfler les bras 
qui font les isles de Rochefort, de sorte que les tran- 
chées et corps de garde des assiégeans ne se pou- 
voient plus entresecourir. Mais ce qui fut le comble, 
il avoit esté résolu par M. le mareschal, après une 
connoissance et reconnoissance de la place, avec les 
sieurs du Plessis, de Montmartin, de Puychairie, de 
Pierrefite etc., de battre la place par le costé appelé 
de S' Simphorian en baterie et du haut du chasteau 
de Gueuzy en courtine, et y avoit onze pièces de 
baterie suffisantes pour faire l'un et l'autre. Or 
tout à coup mons' le mareschal changea cest advis 
avec les sieurs de S* Luc et de Laverdin, pour battre 
une tour assise sur un roc inaccessible, de 40 piedz 
de haut à pied droit, de laquelle la ruine ne pou voit 
faire chemin, où toutes les miunitions se consommè- 
rent comme de gayeté de cœur. Bien voulut on sur la 
tin revenir au premier conseil, mais lorsqu'il n'y 
avoit plus que 700 coups de canon à tirer (en ayant 
jà perdu 2500) , et connut on toutcffois, par l'efï'ect 
que 300 y firent, que qui eust faict son eflbrt par là. 



DE MADAME DE MORNAY. 2o3 

ilz ne pouvoient subsister, perdant S* Simpliorian 
dès le premier jour et ne pouvans, réduitz au clias- 
teau_, que moyenner une composition. Monsieur du 
Plessis en eut le principal contrecœur, lequel y com- 
mandoit l'artillerie et l'exëcutoit du tout contre son 
avis et des capitaines qui estoient avec luy. Le siège 
donq fut levé après avoir beaucoup coûté au pays, 
à monsieur du Plessis particulièrement, et dont il 
n'acquit que ce tesmoignage de tous que mondit s'^ 
le mareschal reconnut depuis, et les ennemys ont 
confirmé, que s'il eust esté creu, le douziesme jour 
il estoit emporté. Est certain que le doute où aucuns 
estoient que le Roy n'ordonnast que ceste place es- 
tant prise fust baillée à M. de la Trémouille, faisoit 
qu'on y alloit en retenant. N'est à oublier aussy 
que Heurtant, malade à Enceniz, frère de S* OfFange 
qui y commandoit, avoit escrit une lettre à son frère 
pour le faire bien espérer, qui fut déchiffrée, et de 
ce mesme chiffre luy en fust escrite une autre qui 
luy désesperoit toutes choses, laquelle luy fust dex- 
trement baillée la nuict par un laquais soy disant en- 
voyé de Heurtant. Le conseil tenu sur icelle, ilz fu- 
rent esbranléz à se rendre ; le lendemain le faisoient 
sans un laquais qui se glissa à travers des gardes qui 
leur apporta une lettre contraire, dont ilz reconnu- 
rent le stratagème. En ce siège, monsieur du Plessis 
me manda de luy envoyer son filz aagé de (treize 
ans, trois mois*), afin que de bonne heure, il y re- 



1. Les deux manuscrits portent : « treze ans trois mois, » vrai dé- 
tail de mère. On ne sait pourquoi M. Auguis a mis : « près de qua- 
torze ans. ^) 



254 MEMOIRES 

ceust les impressions nécessaires à la profession qu'il 
avoit à suiyvre. Monsieur le mareschal d'Aumont en 
retourna sy content de luy qu'il disoit partout qu'il 
aymoit mieux ses refus que les promesses des autres, 
se reconnaissant avoir esté plus assisté de luy, qui ne 
luy avoit rien promis, que de tous les autres. 

Peu après et sur l'entrée de l'an 1593, arriva Ma- 
dame, sœur unique du Roy à Saumur, à laquelle 
S. M. avoit ordonné la ville pour séjour, attendant 
qu'il l'y vint voir, ce qu'il fit peu après. Monsieur 
du Plessis luy fut au devant en Poictou, et pourveut 
qu'en ce petit lieu elle ftit aussy honorablement re- 
ceue qu'ez plus grandz ; mais Sa Majesté désirant le 
voir premier que d'y venir, luy commanda de l'aller 
trouver à Chartres, ce que Madame aussy désiroit 
fort, en confiance qu'il adouciroit entre eux ce que 
les choses* passées y avoient engendré d'aigreur. 
Et de faict, il partit avec quelques-uns de ses amys, 
en intention d'y estre peu de jours; mais, estant à 
Tours, receut commandement du Roy, par lettres et 
par la bouche de M. de Souvray, lieutenant de S. M. 
en Touraine, qui revenoit de la court, d'attendre 
S. M. à Tours ou luy aller seulement au devant à 
Amboyse. Quelques petites occasions dilay oient la 
venue de S. M. et rendoient le séjour de M. du 
Plessis plus long à Tours; et surtout ce que M. de 
Guise passa la Loire, prétendant secourir le Bourg 
Dieu en Berry, assiégé par M. de Montigny com- 
mandant pour le Roy en la province ; d'autant que 



1. A propos du mariage que Madame désirait contracter avec le 
comte de Soissons, contre le gré du Roi. 



DE MADAME DE MORNAY. 25S 

le Roy se jetta sur la queiie^ mais sur la nouvelle 
qu'il receut de la reddition_, il avoit jà pourveu à sa 
retraicte. 

M. du Plessis à Tours, pendant son séjour, ne 
servit pas peu à modérer une contention qui pensa 
troubler la ville, à l'occasion de monsieur de Sou- 
vray qui ne vouloit reconnoistre monseigneur le 
Prince de Conti *_, ains tenir son gouvernement en 
chef, par la mort du duc de Joyeuse, et en vertu de 
certaine promesse du feu Roy, confirmée par le Roy 
à présent; car au moins y apporta t'il une surséance, 
attendant l'arrivée de Sa Majesté, laquelle il alla par 
son commandement rencontrer à Amboise. Là il fut 
receu du Roy avec sa privauté accoutumée, et passa 
la plus part de la nuict avec luy, s'enquérant de di- 
vers choses. Mais surtout luy tenoit au cœur le faict 
de Madame, d'autant plus proche de son cœur 
qu'elle avoit tousjours esté de son affection. Le conte 
de Soissons avoit esté rechercher de mariage ma 
ditte Dame en Béarn, contre le gré du Roy. Le Par- 
lement du pays estoit entrevenu sur un bruict qu'il 
la vouloit clandestinement espouser, dont luy avoit 
convenu promptement sortir. Le Roy tenoit à entre- 
prise contre son autorité cest acte en personne sy 
proche ; Madame demandoit justice du Parlement; 
monsieur du Plessis la conseilloit, premier que d'en- 
trer là, de justifier clairement la sincérité de ses ac- 
tions devant le Roy, ne pouvant avoir meilleur juge 
que celuy qui avoit intérest qu'elle fust inculpable. 
Madame ne s'en ouvrit pas plus avant à luy, ce qui 

1. Gouverneur de Touraine. 



256 MEMOIRES 

peut estre eust aydé à ses affaires; au contraire, l'a 
voit chargé d'asseurer le Roy qu'elle n'estoit en rien 
engagée, et feroit tout sa volonté; seulement, comme 
elle protestoit de n'espouser personne contre le gré 
du Roy, que le Roy luy accordast de ne la marier à 
aucun contre le sien; ce qu'aussy elle avoit escript à 
M. du Plessis par plusieurs lettres, et à moy mesmes 
pour le luy faire entendre. Nonobstant, il ne laissa 
de dire au Roy, selon sa fidélité, qu'il oyoit des sous- 
pirs qui luy faisoient craindre quelque chose de plus 
que cela. Or, S. M. vint à Tours, de là à Saumur, et 
l'entreveue et le séjour se passèrent doucement, au 
milieu d'une grand noblesse, et sans approfondir 
ce propos. Mais comme il l'eut menée à Tours, il se 
changea à coup; car Madame, se voyant poursuivie 
de mariage par monseigneur de Montpensier * du gré 
du Roy, luy déclara (ce que monsieur du Plessis 
avoit tousjours craint et prédit au Roy,) qu'elle avoit 
donné une promesse à monseigneur le conte de Sois- 
sons qui luy bridoit la conscience. Ce que peu après 
ayant confessé au Roy, en entrèrent en durs propos 
et en sortit de chaudes larmes. Le Roy donq la 
mena avec soy à Mantes, suivy de monseigneur de 
Montpensier entretenu de cest espoir, pendant que 
S. M. travailloit à retirer la ditte promesse afin que 
toutes choses se fissent sans scrupule. Et sentismes 
la bénédiction de Dieu en ce qu'il luy plust nous 
faire partir de ceste entreveue au contentement du 
Roy et de Madame, meslés bien avant dans leurs af- 



1. François de Bourhoii, duc de Montpensier, né en 1539, mourut 
en 1592. Il avait été des premiers à reconnaître Henri IV. 



DE MADAME DE MORNAY. 257 

faires^ et touleffois sans participer à ses fascheries do- 
mestiques^ que Dieu par sa grâce, veuille finir par 
quelque sainct et heureux mariage. 

Sa Majesté, estant à Saumur, montra estre fort con- 
tent des fortifications, commanda de les poursuivre 
et en accreut les moïens, mesmes pour la closture 
du fauxbourg de la Billange; accorda aussy, en faveur 
de monsieur du Plessis aux habitans exemption de 
tailles pour neuf ans, desdommagement des maisons 
ruinées à l'occasion des fortifications et droict de 
cloaison, à l'instar de celuy d'Angers pour l'entrete- 
nement des murailles de la ville. Loua particuliè- 
rement le bastiment du Temple et octroya lettres 
d'érection pour un collège à Saumur, garny de pro- 
fesseurs es trois langues et es artz et sciences, pro- 
mettant de ponrveoii-, quand la nécessité de ses 
affaires le permettroit, au bastiment et entretenement 
d'iceluy. 

Mais à Tours, où je suivy monsieur du Plessis ac- 
compagnant Madame, furent les grandz coups à 
soutenir, tant pour l'entretenement du ministère de 
noz Eglizes sur les finances du Royaume que pour la 
réception de ceux de la Religion indifféremment aux 
charges et dignitez selon ses Edictz. Sur le premier 
poinct, le thrésorier de l'espargne ayant protesté à 
S. M., parlant par la bouche des plus grandz, de la 
ruyne de son Estât et désespoir de tous ses servi- 
teurs catoliques, s'il le consentoit; et nonobstant luy 
fut ordoinié de les assigner selon les roolles qui en 
seroient vérifiés par monsieur du Plessis, et ordonné 
fondz en chacune province pour les payer, à quoy 
touleffois n'y a doute que la passion des hommes 

ï — 17 



258 MEMOIRES 

n'apporte encor nouvelles difficiiltez. Sur le second, 
ayant déclaré S. M., par vertueux et fermes propos à 
ses procureurs et advocatz, qu'il vouloit qu'ilz con- 
clussent à les recevoir purement et simplement_, estant 
chose du tout nécessaire à la paix de son estât et 
concorde de ses subjectz. A quoy toutefFois les ditz 
prociu'eurs et advocat_, La Guesle et Séguyer, s'oppo- 
sèrent opiniastrement , contre l'opinion de la plus 
part des Présidens et Conseillers, tergiversans qu'en- 
cor qu'il fust licite il n'estoit encor expédient pour 
le service de S. M. Et estoit toute ceste poursuite im- 
putée à M. du Plessis, comme de faict il y exhortoit 
le Roy; dont ne demeura aux ennemis de la Religion 
que tant plus d'audace, au Roy du mespris de son 
auctorité, à M. du Plessis de la haine et de l'envie. 
Telle que plusieurs seignem^s allèrent offrir aux des- 
sus ditz de s'en prendre à luy et s'en attaquer à 
sa personne, ce que touteffois ilz ne trouvèrent à 
propos. Et ne laissa touteffois de séjourner quel- 
ques jours à Tours^ depuis mesmes le partement de 
S. M. 

Or n'avoit le Roy rien eu tant à cœur, jDcndant 
son séjour de Tours, que de négotier avec les com- 
paignies du Parlement, chambre des comptes, ay- 
des, mayson de ville, réfugiez notables, un j^i'^st 
d'une bonne somme pour payer les garnisons des 
fortz et places proches de Paris, pendant l'espace de 
neuf mois, qui autrement étoient assignés sur le 
commerce, afin que tout trafïic peust estre défendu 
et la ville de Paris réduicte par conséquent à une né- 
cessité inévitable, à quoy contribuoient aussy les 
principaux seigneurs de la court, et principalement 



DE MADAME DE MORNAY. 259 

les officiers des finances. Cela fut cause entr^autres 
que S. M., siu' la réquisition qui luy fust faicte par 
lesditz corps et communaultez, d'establir ez blocus 
qui se feroit personnes hors de soupecon et d'intelli- 
gence avec les ennemis ou d'avarice, leur promit 
d'en bailler l'un des principaux en garde à monsieur 
du Plessis, et luy commanda de l'y venir trouver au 
plus tost avec sa compagnie de gens d'armes. Mais 
ce dessein fut retardé par l'entrée de l'armée Espa- 
gnole en Picai^die sous Iêl conduite du comte Charles 
de Mansfeld* qui_, pendant ces séjours de Saumur et 
de Tours, assiégea et réduit à composition Noyon, 
qui donna occasion aussy à monsieur du Plessis de 
ne haster son partement, joinct que S. M. luy donna 
charge et commission pour vendre jusques à deux 
cens vingt et cinq mil escus du fondz de son do- 
maine de Navarre pom' le payement des trois vieux 
régimens des Suisses, à scavoir de Soleure, Glariz et 
des Grisons, dont le premier terme, qui montoit 
près de 50000 livres, devoit estre fourny avant son 
partement; vente à laquelle il contredit plus d'un 
an poiu" ne voir dissiper ceste maison en ses mains, 
mais à laquelle finalement S. M. luy commanda de 
céder pour la nécessité urgente de ses affaires. 

Advint en ce temps, sm^ la fin d'avril , que propos 
de paix se remirent en avant, dont l'occasion fut 
telle; le cardinal de Gondy, duquel a esté cy devant 
parlé, ne peut estre receu à Rome, le Pape s'estant 
obstiné à cela, prétendant qu'il avoit connivé avec 



1. Pierre Ernest, comte de Mansfeld, gTand seigneur et général alle- 
mand célèbre, né en 1517, mourut en 160Ji. 



260 MÉMOIRES 

les hérétiques. Le due de Maine mesmes, qui avoit 
promis de favoriser la légation pour parvenir du 
gré du Pape à une paix, avoit fait offices contraires, 
et l'Hespagnol n'y avoit espargné ny argent ny arti- 
fices. Le duc de Maine là dessus produit une décla- 
ration sur la fin de laquelle il convioit les Seigneurs 
catholiques qui estoient près du Roy de conférer 
ensemble de la seureté de la religion catholique. Le 
Roy est conseillé de le prendre au mot, par un es- 
cript envoyé par un trompfette, dont fut faict une 
introduction à une conférence près Paris*, pour la- 
quelle furent députées personnes notables de part et 
d'autre, non tant en espoir qu'une paix en sortist 
que parce que personne ne se vouloit charger du 
blasme d'avoir fuy les voies de la paix. Or estoit il 
dit qu'à ceste conférence nul de ceux qu'ilz blason- 
nent hérétiques n'y entreviendroit. ToutefFois Sa Ma- 
jesté, nonobstant les occupations qu'elle luy avoit 
laissées, pressa fort M. du Plessis de l'aller trouver, 
pour le servir en ceste occasion. Lequel ne vacilloit 
pas peu là dessus, craignant que ceste conférence ne 
conclust à offrir la paix au Roy, moiennant qu'il fust 
catholique Romain, au refus de quoy esclatteroient 
les monopoles^ de long temps brassez; et en tout 
cas on prendroit plaisir de luy charger dessus l'envie 



1. La conférence s'ouvrit à Suresnes, le 29 avril 1593; une trêve de 
dix jours fut accordée, ce qui permit aux habitants de Paris de sortir un 
instant de leurs murailles. L'archevêque de Bourges portait la parole au 
nom du roi; l'archevêque de Lyon, M. d'Espinac,au nom de la Ligue. 
La conférence resta sans résultat positif , mais on y sentit de toutes 
parts l'ardent désir de la paix. 

2. Les intrigues. 



DE MADAME DE MORNAY. 261 

et la haine du traieté de paix qui auroit esté rompu 
là dessus. 

De ce séjour est la méditation qu'il fit sur le 
Psalme cent et un, en laquelle il descript le devoir 
du bon Prince, tiré de l'exemple de David, et re- 
monstre en traictant ceste question plusieurs choses 
au Roy avec beaucoup de liberté et de zèle, laquelle 
aussy il dédia et donna à Sa Majesté. 

Or fut continuée la conférance que dessus par plu- 
sieurs sessions esquelles il faut dire avec vérité que 
la dignité de S. M. fut mal conservée par ses dépu- 
tez propres, endurans que la Ligue traitast de pair 
en toutes choses, jusques à disputer la séance et 
tirer les logis des Députés au sort; et n'en réussit 
enfin, après plusieurs tergiversations, que des renvoys 
à Rome, et à ce que le Pape ordonneroit; au lieu que 
lorsque l'on traitoit avec monsieur du Plessis, la pré- 
face estoit tousjours de reconnoistre le Roy, sans 
quoy il estimoit ne pouvoir entrer aux autres arti- 
cles; mais il en avint encore pis, caries plus appa- 
rens catholiques Romains d'auprès du Roy, ayant 
aleiné* de plus près ceux de la Ligue par ces entre- 
veues, prennent conclusion qu'il falloit que le Roy 
changeast de religion, résolus autrement, les uns de 
prendre les armes contre luy, les autres de l'aban- 
donner. Et de ce monopole monsieur du Plessis 
avoit averty plusieurs fois S. M., mais tout fraiselie- 
ment à Saumur et à Amboise, qui ne l'avoit voulu 
croire. Tellement que le Roy, se trouvant surpris et 



1. Les deux manuscrits portent « aleiné {^pressenti) de plus près, b 
M. Auguis met « aliéné de plus près. » Ce qui ne signifie rien. 



262 MEMOIRES 

comme opprimé de ce soudain et inopiné change- 
ment, voyant les visages et les cœurs des siens alié- 
nez de luy, adverty à toute heure des gouverneurs 
et des places ou que l'on pratiquoit, ou qui se di- 
vertissoient de luy, se résolut*, tant pom^ éviter ces 
remuemens que pour se rendre la voye plus facile à 
son establissement, de s'accommoder, comme il fit 
quelques jom^s après, à l'Egiize Romaine. Monsieur 
de Bouillon qui se trouva près de luy à l'hernie de 
ceste résolution, n'y fust pas peu empesché. On ne 
manqua de proposer au Roy des remèdes plus salu- 
taires, luy de bouche [avec beaucoup de vertu, mon- 
sieur du Plessis par escript]^ avec beaucoup de li- 
berté (comme les lettres et mémoires s'en trouvent 
encor), mais le Roy se voulut tenir à celle qui luy 
sembloit vuider humainement toutes les difficultez, 
et sembla à plusieurs, par la prompte conclusion qu'il 
en prit, qu'il ne falloit qu'une preignante occasion 
pour l'y jetter, et que piécea elle estoit délibérée. Ne 
pouvant donq mieux, M. de Bouillon luy remonstra 
enfin qu'il estoit à craindre que ceux de la Religion 
n'en prissent l'alarme; mesmes voyant que la paix 
se traitoit avec ceux de la Ligue qui proposoient 
plusieurs articles contr'eux, sans qu'ilz y fussent ap- 
peliez. Sur quoy é. M. moyenna une promesse, que 
les seigneurs catholiques Romains estans' près de 

1. Le parti du roi était pris avaul la conférence de Suresnes ; il avait 
écrit le 26 avril au grand-duc de Toscane, Frédéric I<^'', qu'il était ré- 
solu à se faire catholique, et il l'avait annoncé à l'archevêque de Bour- 
ges, avant le départ de celui-ci pour la conférence. 

2. Ces mots manquent dans le manuscrit de la Bibliothèque impé- 
riale et l'édition de M. Auguis. 

3. A Mantes, le 10 mai 1593. 



DE MADAME DE MORNAY. 263 

luy signèrent, qu'attendant l'assemblée que S. M. con- 
voquoit à deux mois de là, il ne seroit rien traicté, 
faict, ny souffert par eux à leur dommage ; et d'a- 
bondant ordonna S. M. que les principaux de la 
Religion en chacune province seroient mandez, pour 
se trouver vers elle, tant gentilzhommes que officiers 
de la justice et ministres, par lettres de S. M. particu- 
lières à chacun d'eux qu'elle scavoit bien nommer, 
pour les rendre et par leur moien, les peuples, ca- 
pables de son intention. 

Aucuns creurent qu'on les mandoit, nomméement 
les ministres, pour une conférence théologale, moyen- 
nant laquelle S. M. se voulust résoudre au faict de 
la religion. Mais la résolution en estoit j^rise sur les 
considérations humaines, sans consulter les Escritu- 
res divines, et les Evesques * n'y furent appelez que 
pour donner quelque forme et cérémonie à ceste 
prestendue conversion. Comme de faict, un des plus 
grandz, escrivant à l'Evesque de Chartres pour le con- 
vier à venir, lui mandoit qu'il ne se mist en pêne de 
théologie. Et le Roy mesmes, lorsqu'ilz vinrent à 
l'instruire, leur déclara qu'il n'avoit besoing de grand 
instruction, estant résolu de ce qu'il avoit à faire. 
ToutefFois, il ne laissa de leur mouvoir des questions 
sur lesquelles on le satisffaisoit peu, ne le payant que 
masque de l'Eglize romaine, tellement qu'il ne voulut 
signer une profession de foy en laquelle les abuz de 
la Papauté estoient spécifiez, mais une seulement en 
gros qui les enveloppoit soubs le nom d'ordonnances 
de l'Eglize. 

1. Convoqués pour le 15 juillet à Mantes. 



264 MEMOIRES 

Or pendant tout ce temps, qui fut depuis apvril 
jusques en aoust_, le Roy manda fort expressément 
et par plusieurs fois monsieur du Plessis, et jusques 
à s'offenser qu'il ne venoit point et s'en plaindre à 
plusieurs. Ses raisons estoient qu'il voyoit le Roy ré- 
solu à la cheute, et non demandant conseil à ses 
servitem^s pour s'appuyer contre icelle_, cependant 
que, vers plusieurs de ceux de la religion, il donne- 
roit subject de douter si ce seroit de son conseil ou 
non, et vers les catholiques romains se chargeroit 
d'envie et de haine inutilement, (car utilement il 
l'eust faict volontiers,) pour les difficultez qu'il auroit 
tasché d'y apporter. Bien escrivit il au Roy que sy 
sérieusement il vouloit faire conférer de la Religion, 
pour les éelarcissemens de luy et de son peuple, il y 
porteroit un front d'airain contre tous périlz, et y 
accompagneroit une douzaine de ministres capables 
de faire luire la vérité de Dieu devant le mensonge ; 
mais aussi supplioit il très humblement S. M., s'il es- 
toit résolu au changement et n'y recherchoit que la 
formalité par une telle conférence, qu'il ne surchar- 
geast point sa conscience d'un tel crime parce que, 
se rendant à l'idolâtrie après un tel combat où la 
vérité ne pouvoit estre vaincue, il seroit autheur d'un 
scandale à l'Eglize chrestienne, comme s'il avoit cédé 
ou succombé, d'autant qu'il auroit veu la religion 
dont il fiiisoit profession loyalement convaincue. 

Or furent envoyés les sieurs de Vicose, secrestaire 
d'Estat de Navarre, et de Beauchamp, escuyer de 
Madame sœur du Roy, pour faire venir les députez 
de la religion. Le premier en Poictou et Guienne, le 
second en Languedoc et Dauphiné, et passa le dit 



DE MADAME DE MORNAY. 26S 

s*^ de Vicose à Saumur avec charge du Roy de com- 
muniquer ses depesches à monsieur du Plessis et 
avec intention de s'y conduire principalement par 
son advis. Le Roy laissoit en doute dans ses depes- 
ches s'il changeroit sa profession ou non_, dont plu- 
sieurs pensèrent estre mandés pour une conférence, 
et poiu' ce estima monsieur du Plessis nécessaire de 
les en esclarcir. Sa Majesté mandoit aussy de chaque 
province certaines personnes par Elle choisies. Sur 
quoy, il fit connoistre au dit s' de Vicose que le 
moyen que tenoit S. M. en ceste affaire n'estoit pas 
pour parvenir à son intention, estant icelle de con- 
tenter en peu de personnes toutes les Eglizes réfor- 
mées de son royaume, et les assurer contre les scru- 
pules et déffiances que ce changement leur pourroit 
apporter. Au lieu que leur prescrivant ceux qu'ilz 
avoient à envoyer, il susciteroit contr'eux l'envie de 
ceux qu'il n'avoit point choisis, qui s'en sentiroient 
moins prisez, et rendroit ceux qu'il avoit nommés 
suspectz à tous, et leur rapport par conséquent sans 
foy ni efficace; qu'il valoit donq mieux laisser en la 
liberté des Eglizes le choix de leurs députez vers 
S. M., lesquelles s'assembleroient par colloques en as- 
semblées en chacune province, y entendroient sa 
charge, et sur icelle pourveoiroient à l'élection de 
personnes de qualité de tous ordres qu'ilz prièroyent 
d'aller recevoir les commandemens et entendre les 
intentions de S. M. ; ce que le dit sieur de Vicose 
trouva à propos et suivit de point en point, mesmes 
le fit agréer au Roy. Et en conséquence de ce, en- 
voya monsieur du Plessis mémoires à toutes les 
Eglizes de ce Royaume sur lesquelz ilz auroient à 



266 MÉMOIRES 

fonder les procurations et bastir les articles d'instruc- 
tion dont ilz auroient à charger leurs députez, et ce 
fut le fondement de l'assemblée qui depuis fut tenue 
à Mantes dont sera parlé cy-après. Et n'est cepen- 
dant à oublier que ceste besoigne ne fust pas peu 
traversée, car comme le Roy se fut rangé à l'Eglize 
romaine* par la cérémonie de S* Denis, on fit faire 
diverses depesçlies par lesquelles la convocation des 
ditz députez fut contremandée, et sans les lettres que 
receut à propos le s'^ de Vicose et les Eglizes de 
M. du Plessis, ilz ne venoient point; mesmes, M. de 
Bouillon, appréhendant que leur venue fust inutile, 
jusqu'à ce qu'on vist plus clair dans la négotiation 
de Rome, n'estoit d 'ad vis de les faire advancer; mais 
l'advis de M. du Plessis estoit, puisqu'ilz avoyent 
esté appeliez, qu'ilz dévoient venir, que Dieu en ti- 
reroit ou une meilleure condition ou une plus évi- 
dente justification, et en tout cas, une plus estroicte 
union et correspondance poiu* les Eglizes. 

Le Roy donq passa en la profession de l'Eglize ro- 
maine, ainsy que chacun scait, et les libres advis 
que monsieur du Plessis luy escrivit là dessus se 
trouvent en ses mémoyres. Nonobstant, se voyant 
tousjours pressé du Roy de l'aller trouver, mesmes, 
ainsy que ses lettres portoient, avant que les députez 
de la Religion arrivassent près de luy, il l'alla trou- 
ver environ le mois de septembre à Chartres. Là 



1. Le roi fit son abjuration à Saint-Denis, le 28 juillet 1593. Trois jours 
après, il signait avec Mayenne une trêve de trois mois. Les Etats géné- 
raux delà Ligue, tenus à Paiùs depuis cinq mois, menaient d'échouer dans 
leurs tentatives pour élire un roi. On résolut de traiter enfin sérieuse- 
ment de la paix. 



DE MADAIME DE MORNAY. 267 

poiu^ son regard*;, S. M. luy monstra le mesme vi- 
sage et luy donna le mesme aecez à ses afFaires_, mais 
particulièrement s'enferma trois heures avec luy 
seul en sa chambre pour luy discourir par le menu 
de ce qui s'estoit passé et des causes qui luy avoient 
meu. La somme estoit qu'il s'estoit trouvé sur le 
bord d'un tel précipice, par les monopoles des siens 
propres qu'il particularisoit , qu'il n'avoit peu s'en 
échapper par là; que d'ailleurs aussy, il n'avoit pas 
esté assisté de ceux de la religion comme il eust esté 
requis_, mais que son cœur demeuroit tousjours de 
mesme envers la Religion et ceux qui en faisoient pro- 
fession, et qu'il espéroit que Dieu luy feroit miséri- 
corde. Est certain aussy qu'il le trouva imbu d'une 
opinion qui luy sembloit alléger sa faute, que le dif- 
férend des religions n'estoit grand que par l'animo- 
sité des prescheui^s, et qu'un jour par son autorité, il 
le pourroit composer. Et le discom^s passa plus avant 
sur ce point, monsieur du Plessis luy faisant voir 
par plusieurs raisons qu'on ne pouvoit parvenir à 
la réunion des religions et extinction du schisme en 
France que deux choses ne précédassent, l'une que 
S. M. fust fort absolument establie en son Estât, 
l'autre que la puissance du Pape ne fust abolie en 
France et la liberté restituée à l'Eglize Gallicane. La 
première, parce que sy S. M., n'estant encor affermie, 
remuoit quelque chose en la doctrine, es mœurs, 
es biens du clergé, ce ne seroit que rengendrer aux 
brouillons nouveaux prétextes de troul^ler. La se- 
conde, parce que les Papes estoient ennemis des Con- 

1. Pour ce qui le regardait. 



268 MEMOIRES 

elles généraux, et ne soufFriroient jamais la tenue ny 
convocation d'un concile national en France, ains 
excommunieroient tous ceux qui s'en mesleroient , 
qui estoit touteffois la voie la plus certaine pour ve- 
nir, par la conférence des religions, à en accorder la 
différence. Aucuns luy avoient fait entendre que cela 
se pourroit fort bien faire soubz un Pape françois; 
mais il fît connoistre, en Testât des affaires de la 
Chrestienté et particulièrement de la Court de Rome, 
que difficilement y en pouvoit il avoir autre qu'Ita- 
lien, que les Cardinaux les plus disposés à la Réfor- 
mation en sont toujours devenuz ennemis venans à 
estre Papes, tesmoin Pie second, Hadrien sixième et 
autres; et qu'au reste, comne disoit le cardinal 
du Bellay, à ceste chaire du filz de perdition, il y 
avoit une peste attachée qui infectoit incontinent ceux 
qui en apparence sembloient les meilleurs hommes. 

Sa Majesté, de ce voyage, ne retint monsieur du 
Plessis que trois jours, parce qu'Elle entendit que les 
Députez de la Religion estoient jà annoncez à Sau- 
mur, lesquelz il désira qu'il vist premier qu'ilz se 
présentassent à luy; et son intention estoit qu'ilz en 
choisissent six d'entr'eux qui l'allasent trouver à 
Mantes, les autres demeurans en corps à Vendosme. 
Touteffois, Elle trouva bon depuis, pour leur donner 
plus de contentement, de les voir tous; monsieur de 
Bouillon arriva aussy à Chartres, presques en mesme 
jour, ainsy que par lettres il en avoit assuré mon- 
sieur du Plessis, et eurent moyen de communiquer 
des moïens de rendre fructueux le voyage des ditz 
députez pour l'avancement et manutention de la Re- 
ligion. 



DE MADAME DE MORNAY. 269 

En octobre donq, retourna monsieur du Plessis en 
courtz, pour ne manquer au commandement de 
S. M. et spécialement à la négotiation des Députez, 
et passa jusques à Dieppe, où S. M. s'estoit achemi- 
née, pour conserver le port de Fescamp, freschement 
réduit à son obéissance. El sembloit bien qu'Elle y 
séjournast davantage pour esloigner l'audience des 
Députez jusques à ce qu'il y eust nouvelles de Rome, 
allégans plusieurs de son conseil qu'il estoit dange- 
reux de donner nouveau prétexte à ceux de la Li- 
gue et subject au Pape de s'aigrir en faisant quelque 
chose pour ceux de la Religion. Les instances toutef- 
fois d'iceux Députez, venus à son mandement de sy 
loin, en tel nombre, au travers de tant de dangers, 
depuis tant de mois, le firent condescendre à les 
ouyr; ce qu'il fit à Mantes fort humainement en son 
cabinet, en plein conseil; et fit la harangue au nom 
de tous, M. Feydeau, peu auparavant conseiller en 
la court de Parlement de Bordeaux, très bien digé- 
rée, pleine d'une liberté attrempée de respect, et 
prononcée avec beaucoup de dignité, en lin de la- 
quelle il mit le cahyer de remonstrances de toutes 
les Eglizes du Royaume es mains de S. M. qui le dé- 
livra à monsieur le Chancelier*, lequel les députez 
avoient composé de tous les mémoires des Provinces 
en plusieurs sessions que pour cest effect ilz avoient 
tenues pendant leur séjour de Mantes. Fut mis en 
doute pendant plusieurs jours sy S. M. y devoit res- 
pondre ou non; délibéré mesmes de les renvoyer 
avec honnestes propos, en les assurant que, dans 

1. M. de Chevemy. 



270 MÉMOIRES 

trois mois, S. M. leur en donneroit contentement, 
ses affaires ne portans pour l'heure d'y toucher, et 
ceste partie estoit très forte. Touteffois fut remonstré 
que les renvoyer ainsy estoit mescontenter évidem- 
ment les Eglizes et faire contraire effect à ce que 
S. M. avoit prétendu en les convoquant, que Rome 
au reste ne de voit être mise en considération. Sy le 
Pape refusoit à plat monsieur de Nevers* qui estoit 
allé pour luy faire la soubzmission de la part du 
Roy, qu'on diroit qu'il faudroit craindre de le jetter 
hors des gondz; s'il accordoit, qu'il le faudroit en- 
tretenir en ceste bonne humeur; ou s'il suspendoit 
sa délibération, qu'il faudroit aussy différer tout ce 
qui le pourroit tant soit peu scandalizer, tellement 
que jamais il ne se trouveroit heure propre pour 
donner contentement à ceux de la Religion; qu'il 
falloit donq adviser sur leurs cahyers sans les re- 
mettre, et que pendant qu'on y vacqueroit, le temps 
apprendroit ce qu'on auroit à faire, sauf à différer 
pour quelques mois, sy besoin estoit, la publication; 
ce que S. M. en son conseil auroit trouvé bon. 

Sa Majesté donq, nomma pour voir, examiner et 
respondre le dit caliyer, messieurs le chancelier, de 
BeHèvre, d'O, de Schomberg, de Pontcarré, de 
Chandon, conseillers, et M. de Fresne, secrétaire 
d'Estat, tous catholiques Romains, prudemment afin 
de leur lever tout scrupule, lesquelz appellèrent plu- 
sieurs fois les ditz députez, sur les difficultez qu'ilz 



1 . Louis de Gonzague, duc de Nevers, fils du duc de Mantoue, avait 
été chargé de négocier pour Henri IV auprès du Pape. C'était un mili- 
taire distingué. Il était né en 1539 et mourut en 1595. 



DE MADAME DE MORNAY. 271 

rencoiîtroient en leurs demandes. Tant qu'ilz recon- 
nurent eux-mêmes qu'il leur estoit malayzé de rien 
faille avec eux sans l'entremise de ceux de la Reli- 
gion, et le déclarèrent eux mesmes à S. M. Lors 
donq le Roy commanda à M. de Bouillon et à M. du 
Plessis d'estre de ceste affaire avec les dessus ditz, 
pour faciliter les choses en ce qui se pomToit; et de là 
en avant traictèrent de commune main avec les ditz 
Députez; seulement pom^ esbaucher les articles furent 
nommez M. du Plessis et M. de Calignon, chancelier 
de Navarre d'une part et messieurs de Pontcarré et 
Chandon d'autre, lesquelz se trouvèrent chés monsieur 
du Plessis les après disnées pour convenir à peu près 
des expédiens sur les articles proposés, sauf à les rap- 
porter, pom^ en résoudre, à toute la compaignie,et fût 
presques tenu cest ordre jusques à la fin. Le som- 
maire fut que S. M. feroit valoir à ceux de la Reli- 
gion l'édict de 77, les conférences de Nérae etFlex* 
sm^ ensuivies, et les articles secretz qui pour cest 
effect seroient vérifiez de nouveau en toutes les courtz 
de Parlement sans restriction et modification, en 
cassant et annulant les édictz de 85 et 88, procurez 
par la violence de la Ligue. Mais parce qu'il y a voit 
plusieurs choses qui avoient receu ou dévoient re- 
cevons changement à l'occasion des troubles, fut ad- 
jousté un règlement provisionel contenant plusieurs 



1. L'Edit de 1577 accordait aux protestants l'exercice du culte dans 
une ville par bailliage, et dans un certain nombre de châteaux ; des con- 
seillers protestants dans les parlements de Bordeaux, Grenoble, Aix et 
Toulouse ; des places de sûreté pour six ans, et, par le traité secret, le 
droit de concourir à la nomination des juges de leur religion dans les 
parlements. 



272 MÉMOIRES 

articles particuliers, lequel demeuroit es mains de 
M. le Chancelier et des Secrétaires d'Estat pour se 
régler selon iceluy ez expéditions, et lequel aussy, 
selon qu'il en seroit besoin, S. M. feroit entendre à 
ses courtz de Parlement, Gouverneurs et lieutenans 
généraux es Provinces, et autres ses officiers qu'il ap- 
partiendroit ; lequel se pouvoit réduire à peu près 
aux articles suyvans, que l'exercice de la Religion 
romaine seroit remis es lieux dont par les troubles 
il avoit esté exclus, et néantmoins y demeiu-eroit ce- 
luy de la Religion réformée; qu'ez villes de l'obéis- 
sance du Roy (attendu que la campagne estoit inter- 
dite et non accessible), S. M. pourvoieroit que ceux 
de la Religion auroient leur exercice, en usant dis- 
crètement et à petit nombre, ce qui seroit diverse- 
ment tempéré selon la diversité des lieux, et que 
S. M. en déclareroit sa volonté à ses gouverneurs et 
officiers pour y tenir la main; que l'exercise de la 
Religion seroit en la court de S. M. avec toute li- 
berté par la présence de Madame, et par son ab- 
sence se continueroit discrètement en la maison des 
plus signalez de la Religion, sans chant de Psalmes. 
Entr'autres furent nommez monsieur le duc de Bouil- 
lon, monsieur de Rohan, monsieur du Plessis et 
M. de Sanxi; qu'es armées de S. M., tant comman- 
dées par Elle mesme que par ses lieutenans généraux, 
le mesme exercice pomToit se faire aux quartiers et 
logis des capitaines de gendarmes et maistres de 
camp, etc. ; que S. M., par aucun serment qu'EUe 
eust faict ou fist après, ne pourroit se tenir obligée 
à faire guerre ou persécution à ceux de la Religion, 
ce qui fut dit à l'occasion des sermens qui s'appro- 



DE MADAME DE MORNAY. 273 

choient du sacre et du S* Esprit portans clauze d'ex- 
terminer l'hérësie. Qu'il seroit faict fondz en l'espar- 
gne* d'une somme pour l'entretenement des minis- 
tres, dont le roole seroit baillé, deuement certifié 
par les Provinces, et pour en couvrir l'employ, se 
feroit soubz le nom de Madame, par tel qu'elle nom- 
meroit qui en compteroit par les quittances de ceux 
qui seroient commis pour leur payement par les di- 
tes Provinces. Que ceux delà Religion pourroient faire 
legz à leurs Eglises, pauvres, temples et autres usages 
d'icelle, lesquelz pourroient estre poursuivis en jus- 
tice par les procureurs que chacune d'icelles pour- 
roient nommer. Que les enfants de ceux de la Reli- 
gion seroient instituez selon la volonté des Pères s'ilz 
avoient testé, sinon, selon la profession dans laquelle 
ilz auroient vescu. Pour les collèges, qu'ilz en pour- 
roient bastir où ilz verroient à propos, pour l'insti- 
tution de leur jeunesse, et n'en seroient recherchez. 
Mais furent priez que cest article ne fut point escrit. 
Et pour la fin que plusieurs articles du dit Edict, 
contenant les validations ou invalidations des choses 
passées, seroient estenduz jusques au temps présent, 
sans qu'aucun peust estre recherché de ce qu'entre 
temps il auroit faict. Cependant, au traicté de ces 
articles, survinrent de fois à autres diverses conten- 
tions qui tesmoignoient assez que les animosités n'es- 
toient du tout esteintes, mais qu'ilz s'essayèrent de 
vaincre tousjours pour le bien de paix, par une vi- 
goureuse vertu meslée de patience et de douceur. 



1. Ici est reproduite la méprise '^ui a eu lieu plus haut. M. Auguis 
écrit « Et qu'il seroit fait fondz eu l'Espaigne. a 

I — 18 



274 MÉMOIRES 

Or ne furent contens les Députez de la Religion 
de ces articles, lesquelz espéroient meilleures condi- 
tions, soubz un Roy qui avoit esté leur protecteur 
que soubs leurs persécuteurs, mesmes après tant de 
services faictz à S. M., tant de tesmoignages renduz 
de leur fidélité à l'Estat, et en firent plusieurs ver- 
tueuses remonstrances tant à la compaignie qui traie- 
toit avec eux que particulièrement à S. M., avec la 
modestie et révérence requise. ToutefFois ilz n'obtin- 
rent sinon de bonnes et favorables paroles de S. M. 
les priant de se contenter de cela, avec protestations 
qu'il ne changeroit jamais de volonté envers eux, ce 
qui fut leur dernier acte au cabinet de S. M., luy 
baillant leurs remonstrances par escript sur les ditz 
articles, présent seulement mons'^ du Plessis auquel 
S. M. les bailla en garde. 

Les ditz députez donq se départirent sans accep- 
tation ny refus des articles sus mentionnez, pour ne 
faire préjudice à leurs provinces, et néantmoins avec 
un consentement donné l'un à l'autre que chacun 
s'en serviroit selon qu'il verroit à propos pour le sou- 
lagement de sa province ; et supplièrent S. M. d'avoir 
pour aggréable qu'ilz en fissent respectivement lem* 
rapport à ceux qui les avoient députez, et qu'à ceste 
fin, ilz se peussent assembler, comme il avoit esté 
faict pour leur députation, ce que S. M. leur permit. 
Mesmes, après les assemblées particulières, d'en te- 
nir un Synode national et une Assemblée générale 
des Eglizes, pour lesquelz dès lors le jour et le lieu 
fut résolu et pris. Ce qui est plus remarquable, re- 
nouvellèrent les ditz députez, à Mantes, en la face 
de la court, l'union ancienne entre ceux de la Reli- 



DE MADAME DE MORNAY. 275 

gion, ratifiée en diverses solemnelles assemblées et 
nomméemeiit à Nismes, Meilleau, Montauban, et la 
Rochelle,, de vivre et moui^ir uniz en leur confession 
de foy, présentée cy devant aux Rois prédécesseurs, 
soubz l'obéissance et protection du Roy, ce qu'ilz dé- 
clarèrent à S. M. vouloir faire, laquelle ne monstra 
le prendre en mauvaise part, seulement qu'il se fist 
discrètement et sans bruit. 

Sur la fin, à l'occasion de certains propos tenus 
par M. du Perron, désigné Evesque d'Evreux, déf- 
ilant tous les ministres, dont touteffois il leur fit 
excuse, fust instituée une conférence au logis de 
M. de Rosny*, gouverneur de Mantes, entre le dit 
s"^ du Perron, assisté de deux Théologiens, et M. Ro- 
tan, ministre et Doctem* à la Rochelle, assisté des 
sieurs Beraud, ministre à Montauban, et de Beau- 
lieu, à Mantes, mais qui se passa en subtilitez et es- 
pines inutiles à l'Esglise, parce que la question estoit 
sy l'Escriture Saincte estoit suffisante à salut, les mi- 
nistres l'affirmans et du Perron le niant, ce qu'il 
convint [prouver^] par passages de l'Ecriture, lesquelz 
le dit du Perron taschoit d'éluder par des pointillés 
de grammaire et distinctions des scholastiques, et fut 
ceste conférence finie par le départ du Roy, toutef- 
fois avec promesses réciproques d'y retourner amya- 
blement, toutesffois et quantes qu'ilz en seroient re- 
quis. 

1 . C'est la première fois que le nom de M. de Rosny se rencontre 
sous la plume de Mme de Mornay. La jalousie qui devait faire tant de 
mal à M. du Plessis avait déjà commencé; elle était plus vive, à ce qu'il 
semble, de la part de Sully que de celle de Mornay. 

2. Ce mot manque dans l'édition de M. Auguis. 



276 MÉMOIRES 

Or avoit esté faitte une tresve quelques jours au- 
paravant qui venoit à expirer avec l'année; M. de 
Maine avoit envoyé plusieurs fois pour la renouer, 
mesmes M. de Belin, gouverneur de Paris, par deux 
fois. Il y sentoit du proffit parce qu'il attendoit une 
armée Hespagnole, suspendoit les volontés des siens 
inclinans à traicter avec le Roy dès que la douceur 
de la tresve leur seroit ostée, et jouissoit cependant 
des deniers du Royaume par moitié. Fut donq re- 
monstré à S. M. d'autre part qu'EUe y avoit un trop 
notable dommage à la continuer, mais surtout parce 
qu'Elle n'y estoit reconnue que pour chef de part *, 
qui estoit accoutumer son peuple à vivre soubz au- 
tre Roy que luy et soubz autre loy que la sienne, et 
que tant de gens qui monstroient un désir de traic- 
ter avec luy, retenus de l'espérance d'un traicté gé- 
néral de paix par la continuation de la tresve, ne 
viendroient jamais à s'accommoder en particulier, 
tandis qu'ilz verroient une voie générale ouverte 
qu'ilz jugeroient plus honorable et plus seure. Ce 
poinct fut fort disputé, en un conseil très solennel, 
et non sans qu'il y parust de monopole faict au con- 
traire. ToutefFois, S. M. conclut sérieusement à la 
rupture de la tresve, et peut on dire que ce fut le 
commencement de l'heur du Roy. Car alors se dé- 
clara le s"^ de Vitry avec la ville de Meaux ouverte- 
ment, et commencèrent à traicter les sieurs de Ville- 
roy, de Halincourt, son filz, pour Pontlioise, de la 
Cliastre pour Orléans et Berry, de Villars pour 
Rouen; et Lyon aussy peu après fut réduict, chacun 

1 . De parti . 



DE MADAME DE MORNAY. 277 

voulant faire et asseurer particulièrement sa condi- 
tion contre les événemens de la guerre, puisqu'il 
se voioit l'espoir osté de le faire par la paix. 

En ce mesme temps eut le Roy nouvelles de M. de 
Nevers de Rome; comme le Pape luy avoit refusé 
l'absolution pour S. M. la demandant en son nom, 
à genouilz, avec toutes espèces de submission jus- 
ques à six fois, qu'il avoit voulu envover à l'Inqui- 
sition les Prélatz qui l'accompagnoient, puis à la 
congrégation des affaires de France, composée de 
cardinaux, la plus part Espagnolz de faction, à quoy 
il s'estoit vertueusement opposé; adjoustoit le dit 
Seigneur qu'il ne s'en falloit esbahir d'autant qu'il 
porteroit au Roy copie de la promesse qu'avoit faict 
le Pape au Roy d'Hespagne, pour parvenir au ponti- 
ficat, de ne jamais faire pour les affaires de France 
que ce qu'il voudroit, ce qui fut cause qu'il fut mis 
en délibération sy S. M. debvoit se faire sacrer ou 
non, parce qu'aucuns escrivans de Rome prioient 
que non, de peur de despiter davantage le Pape. Il 
fut touteffois conclu au contraire, afin qu'il ne sem- 
blast que le sacre ou couronnement d'un Roy de 
France dépendist de vouloir ou non vouloir du 
Pape. Sur l'heure en furent toutes les dépesches 
commandées. Monsiem' du Plessis, au précédent 
voyage, s'estoit avancé de dire à S. M. qu'il trouvoit 
estrange qu'on s'en attendist au Pape, et que c'es- 
toit comme compromettre sa couronne entre ses 
mains, présent messieurs le chancelier et de Bourges 
qui monstrèrent lors approuver ce qu'il en disoit. 

Fust aussy en ce mesme voyage prise une résolu- 
tion sur l'affaire cv devant touchée de la dissolution 



278 MÉMOIRES 

du mariage du Roy avec la Royne Marguerite de 
France, du consentement et à la réquisition d'icelle; 
monsieur du Plessis le négotiant par l'entremise de 
M. Erard;, maistre des Requestes du Roy de Navarre. 
Les conditions furent que le Roy luy laisseroit l'a- 
pennage qu'elle avoit de France, la nommination 
des bénéfices en iceluy restreincte aux quattre juge- 
ries, luy continueroit sa pension de cinquante mil 
livres, y comprins la Baronie d'Usson qu'elle retien- 
droit pour sa demeure qui en feroit partie, et lui 
bailleroit assignation de deux cens cinquante mil 
escus sur bonnes receptes, scavoir deux cens mil es- 
cus sur la couronne, et cinquante mil escus sur le 
domaine ancien de Navarre, pour acquitter ses deb- 
tes, desquelles cependant elle auroit surcéance pour 
un an; moyennant quoy aussy, elle remettroit au 
Roy les terres de Picardie qu'elle avoit de la maison 
de Navarre, et rapporteroit tous et chacun les dons à 
Elle faictz par les feus Rois, arrérages de pension, et 
montans à près de trois cens mil escus. Pour parve- 
nir au point principal, fut ad visé que la ditte Dame 
envoyeroit une procuration au Roy adressante à mes- 
sieurs du Puy et de Scarron, conseillers en la court 
de Parlement de Paris, personnages d'honneur , très 
bien choisis de S. M., et nomméement escriptz de 
la main de la ditte Dame, en la procuration, pour 
requérir en son nom, par devant tous juges qu'il 
appartiendroit, la dissolution de ce mariage, soy fon- 
dant sur deux nullitez principales, partie sur la force 
et craincte intervenue de la part du feu Roy Charles, 
son frère, dont il auroit prou apparu par ce qui 
seroit ensuivy depuis, partie sur le degrç prohibé 



DE MADAME DE MORNAY. 279 

dont la dispense n'auroit esté obtenue qu'après coup, 
outre la disparité de religion, les formalitez néces- 
saires non gardées, le long temps qu'ilz avoyent 
vescu ensemble sans lignée, etc. comme plus à plain 
est contenu en icelle procuration, laquelle fut concer- 
tée, par le commandement du Roy, avec messieurs 
le chancelier, de Bellièvre et Schomberg, et par les 
lettres qui s'en voyent es papiers de monsieur du 
Plessis. Il en eut beaucoup de gré, pour la sincérité 
qu'il y apporta de part et d'autre. 

Vint en ce mesme temps la Royne douairière. 
Louyse de Lorraine, à Mantes, pour requérir solen- 
nellement justice du Roy, de l'indigne assassinat 
commis par le Jacopin en la personne du feu Roy 
son mari; où M. du Plessis eusl l'honneur d'estre 
très bien receu d'icelle, et luy tint propos du désir 
qu'elle avoit, avec le bon plaisir du Roy, de voir 
M. de Mercœur son frère, pour essayer de le ramener 
à son devoir envers le Roy, encor qu'elle ne s'en 
osast beaucoup promettre. En quoy, il la fortifia des 
raisons qu'il peut et sy avant que le Roy l'aggréa et 
luy déclara en partant que, faisant ce voyage, elle en- 
tendroit tousjours son intention par monsieur du 
Plessis; en conséquence de quoy S. M. depuis estant 
de retour à Saumur luy escripvit au commencement 
de mars, très instamment, qu'il se tinst t)rest pour 
ce voyage, pour tenir la main que tout s'y passast 
selon son service. 

Or, le retoui' de monsieur du Plessis de la court 
fut vers la fin de février, dont je pensay avoir grande 
occasion de louer Dieu, pour les alarmes et justes 
crainctes que diverses raisons me proposoient. Tou- 



280 MÉMOIRES 

teflbis, il y sentit la bénédiction de Dieu, et publi- 
quement et particulièrement, en ce qu'il se partit 
avec la bonne grâce du Roy et la louange de tous 
les députez des Eglizes, à l'occasion desquelz princi- 
palement il avoit faict ce voyage; et néantmoins ne 
laissa pas d'y esbaucher pour ses affaires domesti- 
ques, avec le plaisir de Dieu, pour le repos et soula- 
gement de sa famille. 

Quelques mois après le retour de monsieur du 
Plessis passa la Royne douairière à Saumur, pour 
aller à Anceniz, lieu de neutralitez, entamer la né- 
gotiation avec M. de Mercœur, son frère, en la- 
quelle elle estoit assistée de monsieur du Plessis et 
de M. de Chasteauneuf, son chancelier, nommé par 
le Roy, pour la direction d'icelle. Mais par ce qu'elle 
n'avoit veu depuis six ou sept ans le dit s*^ duc, son 
frère, elle pria monsieur du Plessis de ne s'y ache- 
miner point pour le premier voyage, jusques à ce 
qu'elle eust sondé et apprivoisé son humeur; ce qu'il 
estima à propos, nonobstant le commandement qu'il 
avoit du Roy, pour s'accommoder à l'intention de la 
ditte Dame, à laquelle aussy il rendit à Saumur tout 
l'honneur qu'il peust, pour luy arracher les sinistres 
opinions qu'on luy pouvoit donner contre ceux de 
la Religion. Or fut la ditte Dame quelques mois sans 
pouvoir voir le dit s*" son frère, s'excusant iceluy tan- 
lost sur une affaire, tantost sur l'autre, dont elle ne 
se pouvoit tenir de se plaindre. Et finalement, lors- 
qu'il la vit, luy donna peu d'ouverture à la paix, se 
tenant sur ces pointz qu'il ne pouvoit sy le Pape 
n'avoit absous le Roy, aussy qu'il ne vouloit rien 
faire qu'en commun avec les Princes de l'union, et 



DE MADARIE DE MORNAY. 281 

par l'advis des Estatz de Bretagne; ce qui fut cause 
que la Royne ne manda point monsieur du Plessis 
ains se contenta de despescher mons"" de Chasteau- 
neuf vers le Roy^ pour scavoir ce qu'elle avoit à faire 
là dessus, lequel fut long temps retenu en court sans 
y rien avancer, et finalement se retira en sa maison. 
Ce fut un subject à quelques-uns de dire que M. de 
Mercœur n'avoit voulu traicter avec M. du Plessis à 
cause de la religion; comme de faict, il dit à la 
Royne qu'il en faisoit beaucoup de cas, et que pour 
son regard il n'en feroit difficulté, mais qu'il doutoit 
de scandalizer ceux de la Province. La Royne a dit 
plusieurs fois depuis à mons»" du Plessis qu'il s'estoit 
fort repenti, et le lui avoit dit, de n'avoir conféré 
avec luy ceste première fois. 

Or tost après que la Royne fut partie de Saumur, 
il receut commandement du Roy d'aller en diligence 
en Xaintonge. C'estoit sur un advis qui estoit venu 
à S. M. de l'extrême maladie de M. de S' Mesme, 
gouverneur de S' Johan, sur laquelle S. M. craignant 
nouveautez en la ville, luy mandoit de se transpor- 
ter près de là, et en cas de la mort du s»- de S. Mes- 
mes, se rendre en la ditte ville pour y contenir tou- 
tes choses en l'obéyssance de S. M. Mesmes d'autant 
plus que la personne de monseigneur le Prince de 
Condé y estoit, adjoustant S. M. qu'Elle avoit donné 
le gouvernement de la place à M. de Rohan*, son 
cousin, auquel il luy donnoit charge de le conserver. 



1. Henri de Rohan était né en 1579 ; il jouait déjà un certain rôle 
•OU8 le règne de Henri IV, et il devint sous Louis XIII le chef du parti 
protestant. Il mourut à l'étranger en 1638. 



282 MEMOIRES 

Mais il trouva que M. de S* Mesmes se portoit bien. 
Et pourtant ne s'en approcha point, ains alla à la 
Rochelle soubz autre prétexte, sans que jamais il fust 
bruict du subject de son voyage, lequel néantmoins 
engendra divers bruitz entre les hommes, entre les 
catholiques Romains particulièrement, qu'il alloit 
pratiquer avec ceux de la Religion pour leur faire 
prendre les armes. 

La vérité est néantmoins que les Eglizes de Poitou, 
Xaintonge et Auniz communiquèrent avec luy de ce 
qu'ilz auroient à faire à S'^ Foy, en l'assemblée à eux 
permise par S. M., ausquelz il donna les meilleurs 
advis qu'il peut, tant pour l'avancement de la reli- 
gion que pour le repos publiq. Mesmes de la Pro- 
vince d'Anjou, comparurent les Députez à S*^ Foy, 
intruictz de bons mémoyres, comme aussy au sy- 
node national tenu à Montauban. C'estoit environ 
les mois de Juin et Juillet. 

En ceste assemblée, furent députez les sieurs de 
Chouppes et Texier vers le Roy pour représenter les 
cahyers de Mantes à S. M. , et faire entendre les 
plaintes de ceux de la Religion, et à iceux ordonné 
de presser tellement leur responce qu'ilz se rendis- 
sent au premier Décembre à Saumur, pour en faire 
le rapport en une autre assemblée qui y fut assignée, 
pour en la compagnie' de vingt personnages notables, 
scavoir deux de chaque province, selon le règlement 
faict au dit S. Foy, résoudre de ce qui auroit à estre 
faict, sur iceluy. Et est à noter que le lieu avoit 



1 . Le manuscrit de la Bibliothèque impériale et l'édition de M. Au- 
guis portent : « 30 personnages. » 



DE MADAME DE MORNAY. 283 

esté choisV;, disoient-ilz, en partie pour y jouir plus 
commodément de la présence de monsieur du Ples- 
sis;, sans touteffois en avoir attendu son advis. Il 
jugea incontinent que S. M. en pourroit prendre ja- 
lousie et que les calomniateurs en tourneroient la 
haine sur luy; mesmes d'autant que ceste assemblée 
se convoquoit sans que S. M. en eust donné la per- 
mission; et pourtant qu'il y falloit obvier, tant pour 
le général que pour le particulier. 

Advint à propos qu'environ le temps que les ditz 
Députez s'en alloient en court, S. M. escripvit à mon- 
sieur du Plessis deux ou trois lettres, par lesquelles 
elle le pressoit fort de l'aller trouver, disant le vou- 
loir voir avant son voyage de Lyon, et ne le retenir 
que dix jom's. Les causes estoient diverses, car le 
Roy disoit vouloir mettre une fin au faict de son 
mariage; d'ailleurs, délibérer de la réformation de 
toutes les parties de son estât, et pour icelle, tenir une 
assemblée à Moulins. La troisiesme n'estoit la moin- 
dre; que S. M. vouloit avoir son advis sur les moyens 
de donner contentement à ceux de la religion, entre 
lesquelz il craignoit quelque nouveauté; et d'autant 
plus qu'on luy en avoit escript plusieurs choses, 
partie vrayes, partie fausses, qui le mettoient en 
alarme. 

Pour le premier, S. M. voulut que la procuration 
de la Royne Marguerite, dont a esté parlé cy-dessus, 
fust de rechef examinée; item, qu'après icelle ap- 
prouvée, on advisast aux moyens de dissoudre le 
mariage, qu'on délibérast, s'il se pouvoit, sans le 
Pape, ou non, par qui, et par quel ordre. Et pour 
ceste affaire, S. M. nomma messieurs de Nevers, 



284 MÉMOIRES 

cardinal de Gondy, de ChivernyS de Schomberg, de 
Villeroy, de Harlay et Séguier, premier et second 
présidentz, ses procureurs et avocatz généraux, la 
Guesie, Séguier et Servain. Non tous de l'advis de 
monsieur du Plessis, parce qu'il y en avoit en ce 
nombre qui auroient assés montré en ces actions 
autre but que le service du Roy. Les deux procu- 
reurs de la Royne y estoient aussy, scavoir messieurs 
^ Langlois*, prévost des marchans de Paris, et Mau- 
lay', conseiller en la court, employez par la Royne 
en sa procuration, et non ceux qui cy dessus ont 
esté nommés, parce qu'il avoit esté considéré, pour 
éviter tout soubcon d'intelligence et de collusion, 
qu'il falloit faire principaux entremetteurs de cest 
acte des serviteurs plus confidens de la ditte Dame, 
tels que ceux cy qui n'estoient mesmes réduictz au 
service du Roy qu'avec la ville de Paris. Là, mon- 
sieur du Plessis, assisté de M. Erard, qui avoit fort 
servy en ceste négotiation, leur déclara le désir du 
Roy et la nécessité du Royaume, la facilité qui s'y 
présentoit par ceste procuration, etc. Et fut débattu 
ceste affaire fort vivement et à plusieurs fois, plu- 
sieurs et les plus affectionnés inclinans à ce que 
M. l'Evesque de Paris, scavoir le cardinal de Gondy, 
jugeast la dissolution, sinon, le grand aumosnier 
comme Evesque de la court, scavoir, monsieur l'ar- 
chevesque de Bourges; et quelques-uns alléguoient 



1. Le manuscrit de la Bibliothèque impériale et l'édition de M. Au- 
guis portent : « de Chiverny, chancelier. » 

2. C'était alors Lhuillier qui avait cette charge; Langlois n'était 
qu'échevin. 

3. Mole? 



DE MADAME DE MORNAY. 285 

un passaige d'Yves, évesque de Chartres, que cela 
appartenoit de droict à l'archevesque de Rheims. 
ToutefFois, l'espérance, que par quelques dëpesches 
on donnoit, de l'adoucissement du Pape envers la 
France, l'apparence qu'il y en avoit en la nécessité 
de la chrestienté, pressée du progrès du Turc* en 
Hongrie, et les difficultez que faisoit naistre le cardi- 
nal de Gondy qui craignoit d'avoir à faire cest office, 
fut cause qu'on se résolut de faire encor une dépes- 
che à Rome pour sonder le Pape par quelques con- 
fidens serviteurs sur l'absolution, sans parler de la 
dissolution, avec résolution, s'il ne parloit François, 
de passer outre. Les Séguiers aussy, qui ont en autre 
chose assez montré leur venin, taschoient fort de 
guaster cest affaire par leurs subtilitez. 

Pour le second concernant une assemblée des no- 
tables du Royaume, comme le voyage de Lyon fut 
longtemps différé de mois en mois, aussy ne fut-il 
pas fort vivement poussé, parce qu'il estoit remis à 
Moulins au retour de ce voyage, et parce qu'il y 
avoit à doubter que quelques personnes artificieuses 
en fissent retomber l'effect contre ceux de la Reli- 
gion, comme cy devant on avoit accoutumé de tou- 
tes assemblées; mesmes qu'iceux, ne lem' estant point 
satisffait sur leurs requêtes, pouvoient en entrer en 
jalousie, fut trouvé bon par les plus sages de ter- 
miner les affaires qui les touchoient avant qu'entrer 
plus avant en ceste assemblée. 



1 . Rodolphe d'Autriche était alors roi de Hongrie; il avait subi plu- 
sieurs échecs de la part du pacha de Bosnie, lieutenant du sultan Amu- 
rat m. 



286 MEMOIRES 

Pour lequel point S. M. ayant convoqué les plus 
authorisés et modérés de son conseil à S* Germain, 
et les ayant préparés et faict prépai'er de son inten- 
tion, mesmes par la bouche de monsieur du Plessis, 
fut conclu et arresté, nonobstant les contradictions 
de quelques passionnés, après avoir ouy en ce con- 
seil, les sieurs de Chouppes, de Feugueray, ministre, 
et Texier, députez par l'assemblée de S*^ Foy, que 
S. M. devoit faire vérifier l'Edict de 77, les confé- 
rences de Nérac et de Flex, etc., et les articles sce- 
cretz en tous ses Parlemens, et en faire effectuelle- 
ment jouyr ceus de la religion , en outre des articles 
accordez à Mantes qui seroient enregistrez es greffes 
des Parlementz et notifiés aux Gouverneurs, pour 
y avoir recours et esgard; à ceste fin que S. M. man- 
deroit les principaux de ses courtz de Parlement et 
leur prononceroit absolument sa volonté, pour la- 
quelle leur confirmer par raisons tirées de la néces- 
sité du temps et de FEstat, seroient préparez mon- 
sieur de Nevers, monsieur le Chancelier et autres, 
ses principaux conseillers. En ce conseil estoit mon 
dit sr de Nevers, M. le Chancelier, M. le mai'cschal 
de Rhetz', messieurs^ de Schomberg, de Villeroy, 
de Fresne ; monsieur du Plessis y estoit seul de la 
Religion, duquel néantmoins les expédiens furent 
suyviz et approuvez de tous, qui autrement se trou- 
voient très empeschés à se développer de cest af- 
faire pour n'offenser les Catholiques Romains, et es- 
toient pour prendre des voies de longueur. Mais 
monstrans tous un esprit assés modéré en ceste oc- 
casion, furent bien ayses qu'on leur ouvrist des ex- 
pédiens. En conséquence de ce conseil, furent faites 



DE MADAME DE MORNAY. 287 

les poursuites de l'Edict, dont depuis ensuivit la vé- 
rification en Janvier 1595. 

Or avoit esté le Roy adverty de tout ce qui s'es- 
toit passé en l'assemblée de S*^ Foy, mesme de l'as- 
semblée qui y avoit esté ordonnée à Saumur, dont 
il estoit offensé et particulièrement luy demanda 
comment il l'eust pu souffrir sans son autorité; il 
respondit à S. M. qu'il estimoit que ceux qui es- 
toient assemblez à S*^ Foy avoient jugé que S. M. 
donneroit quelque consentement à leurs requestes, 
pour lequel faire entendre aux Provinces seroit be- 
soin qu'ilz en fissent leur rapport à quelques députez 
d'icelles, et qu'il estoit à croire, comme ilz envoye- 
roient leurs députez pour présenter leurs cahyers, 
qu'aussy leur auroient-ilz donné charge de demander 
à S. M. la permission de s'assembler : ce qui auroit 
esté teu à S. M. par ceux qui luy en avoient donné 
advis; mais puisque S. M. les vouloit contenter aucu- 
nement, et qu'ilz auroient à s'assembler, qu'il estoit 
plus à propos par son autorité qu'autrement, pour le 
service de S. M. et pour les contenir dedans les ter- 
mes, ce qu'elle eust aggréable et nommément que ce 
ftist à Saumui', lieu par eux désigné en la présence de 
monsieiu" du Plessis, et en fit expédier lettres portant 
sauf conduit aux députez soubs le grand seau. 

Lesdits députez craignoient de mesprendre en 
acquiesceant aux poursuittes qui se faisoient pour la 
vérification de l'Édict et conférences; mais il leur 
fut dist, qu'estans requérans et non contractans, ce 
qu'on leur accordoit moins ne pouvoit préjudicier 
au plus de leur requeste, à quoy Dieu scauroit bien 
donner ouverture en temps et lieu. Et pour le re- 



288 MEMOIRES 

gard des articles secretz accordez à Mantes que S. M. 
ne leur vouloit bailler, craignans qu'ilz fussent di- 
vulguez, fut dit du propre mouvement de S. M. 
qu'ilz seroient expédiez en bonne et deue forme, 
puis baillés en garde et comme en dépost à mon- 
sieur du Plessis, auquel les Eglizes avoient con- 
fiance, pour y avoir recours lorsque besoin seroit. 
Or, il loua grandement Dieu de ce qu'il avoit con- 
duit son voyage sy à propos qu'il avoit eu ce bon- 
heur d'acheminer les choses à quelque plus tolé- 
rable condition pour les Eglizes, et d'autant plus 
que par les maux passés, et par la distraction des 
espritz, il n'y voioit pas l'ordre et l'union telle pour 
encor qu'il eust esté à désirer. 

En ce mesme voyage, il eust ce bonheur de voir 
madame la Princesse d'Orange ^ venue en France 
pour quelques siens affaires, et de renouveller avec 
elle l'amitié que feu monsieur le Prince son mary 
luy avoit portée. Ce qu'il eust d'autant plus à gré 
qu'il délibéroit d'envoier en sa compagnie notre fîlz 
en Hollande pour commencer ses voyages et conti- 
nuer ses estudes. Aussy furent esleuz monsieur de 
Rambouillet et luy arbitres par monseigneur de 
Montpensier et monsieur de Turenne, duc de Bouil- 
lon, des différends où ilz estoient pour la succession 
des terres souveraines de la maison de Sedan, à 
cause de la contrariété de trois testaments, scavoir 
de feu Henry, Robert de la Marck père*, de feu Ro- 



1. Louise de Coligny, quatrième femme du Prince d'Orange, Guil- 
laume le Taciturne, assassiné par Baltbazar Girard, en 1584. 

2. Guillaume Robert. 



DE MADAME DE MORNAY. 289 

bert de la Marck fils^ et de feu Charlotte de la 
Marck^ fille de Henry Robert et sœur de Robert, es- 
pouse dudit sieur de Turenne, pour les diverses 
substitutions y contenues qui s'entredétruisoient. 
L'accord qui s'en ensuivit fut en somme que Jametz 
demeuroit à monseigneur de Montpensier* piire- 
ment, et qu'il délaissoit tout ce qu'il prétendoit sur 
Sedan et les autres terres souveraines au dit s*" de 
Turenne, duc de Bouillon, moyennant neuf mille 
livres de rente, en fondz de terre, qu'il lui bailleroit 
de son propre, et demeurèrent les ditz seigneurs 
très bons amys. Pendant ce voyage mourut mon- 
sieur d'O à Paris, superintendant des finances de 
France, et fut parlé d'employer monsieur du Plessis 
en ceste charge, ou en tout ou en partie; mais il 
pria ses amys de faire doucement entendre au Roy 
que c'estoit le plus grand desplaisir qu'il peut rece- 
voir, leur alléguant que les finances ne pouvoient 
s'amender que par retranchement des charges ou 
augmentation des subsides, l'un et l'autre sujet à 
trop d'envie pour personne faisant profession de la 
religion, et d'ailleurs eslongné de son naturel, comme 
de faict, sans la nécessité des affaires de la religion, 
je luy ay souvent ouy protester que jamais ne se 
fust meslé des finances, mais que l'affection qu'il y 
portoit l'avoit faict renoncer à sa propre inclination. 
Cependant S. M. voulut qu'il donnast son advis des 



1. La sœur de François de Bourbon, duc de Montpensier, était la 
mère du duc de Bouillon, Guillaume Robert, et de Charlotte de la 
Marck, qui avait apporté les biens de la maison de Bouillon au vicomte 
de Turenne. 

I — 19 



290 MEMOIRES 

règlements qui s'y pourroient mettre, ce qu'il fit avant 
que partir de la court en plusieurs conseilz tenuz sur 
ce faict, sans touteffois s'obliger à aucune charge. 

Vint en court en ce temps, de la part de la Royne 
douairière, le s*" de Migenne, son maistre d'hostel, 
qui asseura le Roy que mons*' de Mercœur estoit 
prest à traiter et envoyer à ceste fin ses députez où 
il plairoit à S. M. Laquelle fut d'advis, pour faire 
voir à son peuple le soin qu'Elle avoit de lui donner 
repos, que le dit traicté se fist sur les marches de 
Bretagne. Pour iceluy fut expédié un pouvoir et une 
instruction, adressées à messieurs le maréchal d'Au- 
mont, l'Evesque de Nantes depuis créé archevesque 
de Rheims, nostre oncle, les sieurs de S* Luc, de kr 
Rochepot, du Plessis, de Chasteauneuf, Herpin et de 
la Grée, présidents en Parlement et en la chambre 
des comptes; mais la principale charge et direction, 
par une* instruction secrète et particulière, en fut 
commise à monsieur du Plessis, lequel nommément 
fit instance vers S. M. qu'il n'y fust rien faict au 
préjudice des Éditz de la religion; ce que S. M. ap- 
prouva et y persista. Cela fut cause que, sur la fin de 
novembre, monsieur du Plessis revint à Saumur, et 
peu après s'achemina à Ancenis où le pourparler 
fust commencé avec les députez de monsieur de 
Mercœur, dont les principaux estoient l'Evesque de 
S* Malo, le Président de I^aunay, Tornabon, Floren- 
tin, etc., et y eut diverses contestations sur le faict 
de la Religion, et sur la sortie des Espagnolz, comme 



1. Au contraire des deux manuscrits, l'édition de M. Auguis porte 
a Par une simple instruction secrette et particulière. » 



DE MADAME DE MORNAY. 291 

il se voit es mémoires de monsieur du Plessis, où il 
ne leur laissoit rien passer, ny de l'honneur de 
Dieu, ny du service du Roy, sur lesquels, estant 
nécessaire de consulter la bouche du Roy, fut inter- 
rompue la négociation, sauf à la renouer en Janvier. 
Et furent messieurs de Rheims et de S' Luc trou- 
ver S. M. qui d'ailleurs y vouloient aller pour rece- 
voir l'ordre du S* Esprit; une principale difficulté 
estoit sur ce que M. de Mercœur ne vouloit point 
recevoir l'édit de 77 en Bretagne; sur quoy remons- 
troit monsiem" du Plessis au Roy combien cela luy 
seroit de conséquence pour les autres traictez à ve- 
nir, aussy pour la parole donnée à ceux de la Reli- 
gion de le leur entretenir; mais encore que les 
autres chefz de la Ligue qui auroient traicté aupara- 
vant ayant passé par ce chemin là, sy le duc de 
Mercœur seul en estoit excepté, ce seroit justifier 
son prétexte et luy remettre entre les mains la 
créance générale de la Ligue qui estoit déférée entre 
les mains du duc de Maine, à laquelle manifeste- 
ment il prétendoit. Qui fîit cause que S. M. déclara 
aus ditz s'' archevesque de Rheims et de S* Luc 
qu'il vouloit que le duc de Mercœur, en l'article de 
la Religion, passast par la loy générale du royaume ; 
et néanmoins afm que la rupture du traicté n'inter- 
vinst là dessus, envoya encor une déclaration parti- 
culière à monsieur du Plessis pour la direction de 
cest affaire. Fust aUssy de son advis que S. M., pour 
mettre le dit duc en son tort, offrist de renvoyer les 
Anglois*, rappeler les Suisses de Bretagne, et y don- 

1. Les secours anglais fournis à Henri IV, par la reine Elisabeth. 



202 31É1M0IRES 

lier une tresve pour six mois, pourvu que les Hes- 
pagnols sortissent par mesme moyen, afin que le 
peuple connust de quel eosté venoit la continuation 
de ces misères. Et repartit M. du Plessis pour ceste 
négociation le 27^ Janvier 1 595, nonobstant un flux 
de ventre dont il estoit travaillé, il y avoit plus de 
trois mois, et que les médecins jugeoient luy pro- 
céder d'une débilitation du foye et duquel il n'es- 
toit encor bien guéry. 

Fut attenté sur la personne de S. M., par un nom- 
mé Pierre ChasteP, qui le blessa au visage. S. M. dé- 
pesclia incontinent un courrier pour en advertir tous 
ses gouverneurs, et par ceste mesme voie en escripvit 
à M. du Plessis, mais particulièrement luy en de- 
pescha un second avec lettres de sa main, et un 
ample mémoyre de toutes les circonstances pour luy 
lever toute appréhension, par lesquelles Elle l'adju- 
roit de faire prier Dieu pour luy par toutes les Eglizes 
et luy faire rendre grâces de sa délivrance, monstrant 
un soin et souvenir spécial de luy en ceste insigne 
affliction, dont monsieur du Plessis se tenoit estran- 
gement obligé à S. M. De là il prit subject de luy 
escrire une lettre par laquelle il luy remonstroit le 
jugement de Dieu, et l'exhortoit à sentir sa main et 
à se convertir à luy, afin qu'elle ne s'appesantist 
point sur luy et sur son peuple, et icelle se trouva 
en ses papiers. 

Après quelques remises fut question de retourner 
à Ancenis pour la négotiation de Bretagne, de la- 



1. La plupart des historiens disent Jean Chastel. La tentative d'as- 
sassinat «'ut lieu le 2i novembre 1694. 



DE MADAME DE MORNAY. 293 

quelle tout le discours est amplement es mémoires 
de monsieur du Plessis. Le sommaire fut que M. de 
Mercœur tesmoigna par toutes ses procédures avoir 
intention ou de rompre sur la Religion ou d'allonger 
le traicté, en espérance que le temps luy produist 
quelque avantage; les longueurs furent mesnagées 
sur la délivrance de Heurtant, capitaine de Roche- 
fort, qu'il vouloit mettre pour un préallable, et luy 
fut promis d'en moyenner vers le Roy l'eschange 
avec autres prisonniers, qui depuis fut effectué à la 
diligence de M. de la Rochepot; mais l'artifice de 
rompre sur la Religion fut en ce qu'il demanda 
tousjours la seurté de la religion catholique Romaine 
avec exclusion de la Réformée. Sur quoy luy fut res- 
pondu qu'on estoit prest de le contenter sur la ditte 
semlé, pour le regard de toutes les places qu'il lenoit 
en Bretagne; mais il s'obstina de vouloir traicter 
pour toute la province; à quoy luy estant répliqué 
que ce seroit trop faire de tort à la plus saine partie 
qui avoit suivy son devoir et persisté avec beaucoup 
de raisons, fut le traicté séparé là dessus, sauf à se 
revoir au 1 5^ Apvril, après que le tout seroit rap- 
porté au Roy et au duc de Mercœur. Et par ainsy 
fut gaigné ce point de ne rompre point sur le faict 
odieux de la Religion, ains sur l'intérest favorable de 
la province de Bretagne et meilleure partie d'icelle. 
Durant ce séjour à Anceniz, monsieur du Plessis 
acheva sa méditation sur le Psaume li' qu'il fit par- 
ticulièrement et en contemplation du Roy. 



1 . Au contraire des deux manuscrits, l'édition de M. Auguls porte 
« le psaume \1. » 



294 MEMOIRES 

Or pendant que M. du Plessis fut à Anceniz, qui 
fut tout le Caresme, se tenoit à Saumur l'assemblée 
des députez des Eglizes réformées_, soubz l'autorité 
du Roy, pour laquelle diriger estoit esleu M. de la 
Noue, lequel luy donna advis, de fois à autre, de ce 
qui s'y passoit. Plusieurs choses y furent agitées, 
quelques unes avec juste douleur, des mauvais traic- 
temens que recevoient ceux de la Religion partout le 
Royaume, ausquelz S. M. n'apportoit aucun remède, 
au lieu que l'impunité des malfaisans et la contu- 
mace des magistrats en redoubloit d'heure à autre le 
mal. La cause de se plaindre estoit grande; le désir 
néantmoins de s'eslever n'y estoit point, ains de re- 
courir pour un dernier coup à S. M. Et cependant 
la douleur avoit peu pousser hors des paroles les- 
quelles, rapportées à S. M., l'avoient mise en quelque 
alarme des dictz de la religion. Or ne voulurent ilz 
rien conclure que mons'^ du Plessis ne fust de re- 
tour, et le prièrent de se haster, ce qu'il fit. Et après 
avoir conféré avec eux, raddoucit fort, non tant les 
choses qui estoient justes que les paroles et les pro- 
cédures qui eussent peu estre trouvées dures, inter- 
prétées contre leur intention, mais surtout asseura 
S. M. qu'il n'y avoit esté rien traicté au préjudice 
de l'Estat et repos publicq, rien que luy mesmes 
n'eust loué et approuvé, s'il l'eust ouy. Exhortant 
néantmoins à leur pourvoir à ce coup, de sorte qu'ilz 
trouvassent en luy remède à leurs maux, s'il ne vou- 
loit qu'à faute de l'y trouver ilz le cerchassent en 
eux mesmes, ce que peu après il luy répéta encor 
de vive voix, estant près de S. M. à Fontainebleau. 

Monsieur de la Noue toutefFois^ qui l'alla trouver 



DE MADAME DE MORNAY. 293 

à Lyon assisté du s'^ de la Primaudaye^ n'en rapporta 
que des promesses d'exécuter les edictz et confé- 
rences de la Religion, par l'envoy de commissaires 
par les provinces, à quoy on n'auroit pas pensé de- 
puis. Et pour le regard de ce qui avoit esté promis 
par S. M., de mettre ce qui avoit esté accordé 
aux Eglizes à Mantes entre les mains de M. du 
Plessis, les articles concernans la religion justice et 
police luy auroient bien esté envoyés, signez du Roy 
et contresignés d'un secrétaire d'Estat, pour les com- 
muniquer à l'assemblée, ce qu'il auroit faict, mais 
non celuy qui concernoit les seuretez, scavoir que 
toutes les villes tenues par ceux de la religion leur 
demeureroient pour seureté, avec les garnisons en- 
tretenues. Dont se plaignant le dit sieur de la Noiïe, 
luy fut dit qu'il seroit entretenu, mais ne pouvoit 
plus estre baillé par escrit, ce qui fut imputé à 
craincte d'offenser le Pape, duquel l'absolution estoit 
rézolue et attendue. 

Le voyage que fit mons'' du Plessis en court sur 
la fin d'Apwil fut fondé sur un très exprès comman- 
dement du Roy qui, après plusieurs délais, se réso- 
lut au voyage de Lyon, prenant son chemin par 
Troyes et Dijon, désira voir M. du Plessis pre- 
mier que s'eslongner; il trouva S. M. à Fontaine- 
bleau, où Elle le récent avec plus de démonstration 
de bonne volonté et de privante que jamais, tous 
les seigneurs de la court aussy. Mais de subject par- 
ticulier de l'avoir si précisément mandé, il n'en re- 
connut autre que pour luy ouvrir son cœur et le luy 
descharger de plusieurs mescontentements et maux 
cachez qui luy pezoient. Il pressa S. M. de se marier; 



296 MÉMOIRES 

mais il reconnut bien qu'on avoit gagné ce poinct 
sur luy de remettre les affaires dont un mariage dé- 
pendoit après qu'il auroit l'absolution du Pape, et 
peut estre quelque autre affection^ en amolissoit le 
désir. Luy parla du mariage de madame sa sœur; il 
se plaignoit qu'elle ne vouloit pas ceux qu'il vouloit, 
et luy commanda de luy parler de monseigneur de 
Montpensier, ou de M. le marquis du Pont_, mais 
elle luy dit certaines raisons pour lesquelles elle ne 
s'y pouvoit accommoder. Il se brouilla aussy en ce 
voyage quelques affaires dont Sa Majesté receut de 
grands mescontentemens contre quelques personnes 
qualifiées de la religion, vers lesquelz il addoucit 
S. M. autant qu'il peut. Nostre filz, quinze jours au- 
paravant s'estoit départy de nous, pour commencer 
ses voyages par la veue de Paris; le vint trouver à 
Fontainebleau, où il le présenta au Roy qui lui fit 
beaucoup de bon visage, et luy fit parler de le laisser 
près de luy, ce dont il s'excusa pour le vouloir ren- 
dre plus capable de luy faire service premier que 
rapprocher de sa personne. Luy fit saluer aussy tous 
les seigneurs de la court, desquelz il fut fort bien 
veu, et dès lors le fit recevoir à la capitainerie du 
chasteau de Saumur dont il fit le serment entre les 
mains de M. le conte de Chiverny, chancelier de 
France. 

Sa Majesté, ayant jà dit adieu à Paris pour com- 
mencer son voyage, eut advis que monseigneur le 
conte de Soissons se résolvoit de ne l'y accompa- 
gner point, ce qu'il interprétoit à mauvais sens, 

1 . Henri IV était alors épris de Gabrielle d'Estrées. 



DE MADAME DE MORNAY. 297 

parce qu'il luy avoit promis et avoit receu argent 
pour ce voyage. Quelques propos aussy s'estoient 
passez de luy avec S. M. à Fontainebleau, telz qu'ils 
n'estoient partis contens l'un de l'autre. Et là dessus, 
de mauvais espritz bastissoyent tellement que S. M. 
entra en quelque opinion qu'il voulust s'arrester à 
Paris pour y faire quelque nouveauté en son absence. 
S. M. donq commanda à M. du Plessis, estant à Mon- 
ceaux, d'aller en poste à Paris, parler à tous ses plus 
confidens serviteurs, sonder discrètement le bien ou 
le mal qui y estoit, pour lui donner advis, dès la nuict, 
de ce qu'il y avoit à faire, mais qu'il ne le fist point 
rebrousser s'il n'estoit besoin; monsieur du Plessis 
dès le soir lui depescha un courrier qu'après avoir 
pénétré ce qu'il avoit peu, il ne voioit point que ce 
mescontentement peust venir jusques à troubler 
Paris, parce que les parties nobles de la ville estoient 
saines et non susceptibles de mauvais conseil. Tou- 
tefFois pour avoir l'esprit plus net en son voiage, il 
estoit d'advis que S. M. donnast légèrement un tour 
à Paris, soubz ombre de voir encore une fois madame 
sa sœur, et que par occasion elle y trouveroit le moien 
de contenter et guairir l'esprit de monseigneur le 
conte de Soissons, mesme de l'amener avec luy. S. M. 
donq partit dès le lendemain matin et se rendit au 
soir à Paris, et manda à M. du Plessis de luy venir 
au devant pour s'informer mieux de bouche. Mon- 
seigneur le conte de Soissons se fist prier d'aller trou- 
ver le Roy. Enfin, ilz s'enfermèrent en une chambre 
seulz poui' s'entreesclarcir; il y eut divers propos et 
doux et aigres, dont la fin fut que le dit seigneur 
conte iroit avec S. M., partiroit dans tiois jours. 



298 MEMOIRES 

comme il fit^ et qu'il lui seroit délivré argent pour ce 
faire; M. de Schomberg et monsieur du Plessis 
avoient fort supplié S. M. de se vaincre en parlant à 
luy, ce qu'Elle fit; mais le grief du dit seigneur conte 
estoit que S. M. se defïïoit de luy_, et à ceste occasion 
ne l'avanceoit point aux charges. S. M. disoit en 
avoir subject qu'il luy feroit connoistre; le dit sei- 
gneur l'en supplia, et lui promit S. M. de luy pré- 
senter personnes qui parleroient devant luy en son 
premier séjour de Troyes. Le mal fut que M. le conte 
retardé par la fièvre n'arriva à Troyes que la veille 
que le Roy en partit pour aller secourir Dijon* et 
M. le mareschal de Biron avec son armée, qui y es- 
toit à trois heures près d'un extrême danger, telle- 
ment que S. M. ne luy peut donner ceste satisffaction; 
et ce fut soubz ce prétexte que le dit seigneur conte 
se reth'a et dit à Dieu à S. M. par lettres. 

Au mois de May, monsieur du Plessis fut de retour 
à Saumur, après avoir donné congé à nostre filz qu'il 
laissa à Paris, et peu de jours après je partiz pour luy 
aller dire à Dieu, premier qu'il passast la mer pour 
Angleterre et Escosse, où, outre ce contentement, 
j'euz celuy de voir partie de noz plus proches, aussy 
de voir madame la princesse d'Orange qui me pro- 
mit beaucoup d'amitié et de faveur pour nostre filz 
en son séjour en Hollande. De là pris mon chemin 
aux eaux de Pougues, en espérance d'y recevoir 
quelque allégement en mes maladies qui ne réussit 
pas à ce qu'on m'avoit faict espérer. Et enfin, vers le 



1. Don Fernand de Velasco, gouverneur du Milanais, s'avançait vers 
Dijon avec dix mille hommes; le roi y arriva le k juin 1595. 



DE MADAME DE MORNAY. 299 

mois de Septembre, me retrouvay à Saumur près de 
M. du Plessis, lequel aussy avoit usé quelques jours 
des eaux de Fougues que je luy avoy envoyés pour 
crainte de la gravelle. J'euz aussy ce contentement 
en ce voyage de voir plusieurs Esglizes que Dieu 
avoit réservées de tant de naufrages par sa miséri- 
corde, semences de plus grandes quand il luy plaira 
multiplier son peuple. 

Pendant mon voyage, s'exécuta près de la Ghastei- 
gneraye un cruel carnage sur ceux de la religion 
assemblez pour ouyr la Parole de Dieu en une maison 
du S"" de Vaudoré appellée la Bressardière. Les exé- 
cuteurs estoient les chevaux légers de Rochefort, as- 
sistez de quelques autres. Monsieur du Plessis prist 
ce faict à cœur, et bien qu'il jfiit en tresve, envoya le 
capitaine Bruneau, sergent major de Saumur, vers 
toutes les Eglizes et garnisons de Poictou pour exciter 
les gouverneurs et noblesse et leur ouvrir les moïens 
de s'en ressentir, affin que la punition qu'ils en fe- 
roient empeschast semblables attentatz à l'avenir. 
Offrit mesmes et argent et forces, et autres commodi- 
tez à ceste fm, et l'ay ouy souvent plaindre que ce 
faict ne fust pas embrassé de telle affection ny en jus- 
tice, car il leur fit obtenir lettres du Roy fort expres- 
ses, ny par la voye de faict qu'il jugeoit estre à pro- 
pos. 

Aussy durant mon absence, il commença un œu- 
vre de longue aleine, qu'il s'estoit proposé de longue 
main, pour monstrer le progrez tant de la rhapsodie 
de la messe Romaine que de sa doctrine, que Dieu 
bénira, s'il luy plaist, à Tinstruction de son peuple. 

Se traicta aussy aux Pontz de Scé, par M. de la Ro- 



300 MEMOIRES 

chepot et luy, la modération de subzides* de la rivière 
de Loire, avec les députez de M. de Mercœur, les- 
quelz ilz firent diminuer des deux tiers pour l'esta- 
blissement du commerce, à faute duquel le peuple 
d'Anjou s'en alloist ruiné, ce qui fust aggréé et rati- 
fié peu après par Sa Majesté. 

Mais quant à la négociation principale de Bretagne 
pour laquelle on avait deu se rassembler à Chenon- 
ceaux* et dont particulière instruction avait encor 
esté baillée à M. du Plessis à Fontainebleau, n'y fut 
procédé plus avant, parcequ'après plusieurs remi- 
ses M. de Mercœur fit entendre à la Royne qu'il ne 
pouvoit qu'il n'eust advis du roi d'Hespagne, aussy 
que voyant le Roy occupé sur la frontière de Picar- 
die, il estima pouvoir gagner temps selon son na- 
turel et coustume. 

La tresve avoit esté presques tout ce temps entre 
l'Anjou et Bretagne, laquelle finit au commence- 
ment d'Octobre, pour une opiniastreté de ceux de la 
Ligue qui vouloient estre payez de ce qu'ilz préten- 
doient estre deu à leurz garnisons, par M. de Bois- 
dauphin qui nouvellement s'estoit faict serviteur du 
Roy. A quoy on leur respondoit qu'ilz avoient clioisy 
sa foy pour estre payés par ses mains et que c'estoit 
à en conter entre eux. Cependant, le 13* Octobre, 
ilz surprirent le chasteau de Tigny au gouverne- 
ment de M. du Plessis, place d'importance, pom^ 
estre assise au milieu de cinq élections, forte d'elle 
mesme, et que d'abondant ilz fortifièrent en dili- 



1. La diminution des droits de péage. 

2. Chez la reine douairière Louise de Lorraine. 



DE MADAME DE MORNAY. 301 

gence; ilz en eurent aussy le loisir deux mois durant, 
parceque M. du Plessis n'avoit ni forces ny canons 
en nombre suffisant pour l'entreprendre seul, et que 
ce qui se faict par plusieurs est ordinairement sub- 
ject à longueur, ayant à s'entre attendre, et n'allant 
pas cbacun de mesme pas; mais la principale tra- 
verse fut que M. de Boisdauphin s'estant offert à les 
assister pour ceste entreprise, M. de la Rocbepot et 
luy, de mil harquebuziers qu'il avoit, il les bailla à 
commander à un nommé Perraudière, homme de 
peu de foy qu'il avoit particulièrement offensé et au- 
quel néantmoins il se fioit, contre l'advis de mons'' du 
Plessis, et mesme de M. de la Rocbepot, lesquelz ne 
prenoient point plaisir à se servir de ces forces 
commandées par cest homme, parcequ'il eust faict 
une bonne partie de leur armée, et que c'estoit plus 
tost se commettre à luy que se servir de luy; outre 
ce que la plus part de ses capitaines et soldatz es- 
toient frais revenuz de la Ligue, dont ilz n'avoient 
encor quitté les escharpes, et moins la volonté. Et 
avoit M. du Plessis advis, à toute heure et de di- 
vers endroictz, de s'abstenir de ce siège, à l'occasion 
duquel on luy feroit un mauvais tour, et sur sa per- 
sonne et sur sa place, dont j'estoy en une perplexité 
extrême. Enfin, comme il fust allé à Loudun pour 
rallier toutes les forces qui tenoient les champs de 
toutes partz, il eut advis, tant de M. de la Rocbepot 
que de M. de Boisdauphin, de la trahison descouverte 
de Perraudière lequel avoit promis de se saisir de 
l'artillerie, et tout au moins des personnes de M. de 
la Rocbepot et de M. du Plessis, pour les li^Ter à 
M. de Mercœur pour la somme de trente si\ mil es- 



302 MEMOIRES 

eus. Aucuns toutefFois dient que M. du Plessis^ pour 
la haine de la religion_, ne devoit estre mené sy loin. 
L'agent du dit Perraudière fut exécuté à Angers, 
nommé Ponderue, ayant esté arresté sm* une lettre 
qu'un laquais portoit de M. de Mercœur au dit Per- 
raudière, lequel en eut le vent, et se retira à Tigny, 
puis à Rochefort, et de là en Bretagne. Monsieur du 
Plessis ne laissa avec plus de confiance à poursuivre 
son dessein, et mit es mains de M. de Pierrefitte, en 
qualité de mareschal de camp, les trouppes qu'il 
avoit recueillies pour en faire corps autour de Ti- 
gny, pendant qu'il mettoit la noblesse aux champs 
avec l'artillerie; M. de la Rochepot avoit esté en- 
tretenu d'une capitulation par un nommé Malvoi- 
sine, jusqu'à estre icelle signée, par laquelle l'ennemy 
remettoit la place moyennant quelque argent, pour 
espargner le pays. Et quand il passa à Saumur, ne 
pensoit plus avoir besoin de siège ; ains en partoient 
en intention d'entrer par la ditte capitulation dans 
la place, et mener toute leur cavalerie avec une cou- 
leuvrine pour aller desfaires M. de Goulenes et les 
régimens François de M. de Mercœur qui estoient au 
pays de Mauges. Mais les dits ennemys s'en desdi- 
rent, et par ce moyen les obligèrent à ce siège par 
une façon inévitable; lequel dura environ douze 
jours; puis se rendirent à composition, à laquelle ilz 
furent receus, non tant qu'on craignist le secom^s de 
M. de Mercœur qu'à l'occasion de l'impatience des 
trouppes volontaires qui menaçoient à toute heure 
de retraicte. Il y avoit cinq pièces de baterie, et non- 
obstant à ce que chacun jugeoit, elle n'eust pas tant 
esté prise à coups de canon que pai' autre industrie; 



DE MADAME DE MORNAY. 303 

monsieur de la Rochepot et luy s'y accordèrent fort 
bien, faisans tous les actes de commandement tous 
deux ensemble, sauf que M. du Plessis, parceque 
c'estoit dans sa charge et qu'il le venoit assister, luy 
déféra le mot par courtoisie. Toutes les expéditions 
furent signéez des deux; M. de Pierrefitte et M. de 
Briacé y furent mareschaux de camp; M. de Cugy 
commandoit l'artillerie; M. du Plessis se louoit fort 
du bon devoir qu'avoyent faict messieurs de Pier- 
refitte et de Cugy, chacun en sa charge. Le faix du 
charroy et attelage des poudres, balles etc. tomba 
sm- M. du Plessis, et par conséquent la principale 
despence. Or, je n'euz pas faute de mes pênes, mais 
celle que j'avoy, après tant d'advertissemens, de sa 
personne engloutissoit toutes les autres. La noblesse 
du pays l'assista au nombre de 1 00 ou 1 20 gentilz- 
liommes; ilz furent aussy aidés des trouppes de 
M. d'Elbeuf, de Souvray, de S* Luc, et de celles de 
messieurs le conte de Monsoreau et de Puycherie 
qui vinrent en personne. La tresve de Poictou em- 
pescha le secours qu'on eust austrement deu attendre 
de ce costé là. 

Fut convenu, entre M. de la Rochepot et M. du 
Plessis, que la place seroit démantelée, sauf le don- 
jon qui seroit conservé pour la demeure du sei- 
gneur du lieu, pourvu que, dans la fin de l'an, il 
fomniist d'une neutralité de M. de Mercœur, ce qu'il 
fist, et fut laissé par M. du Plessis le capitaine Ba- 
bouet avec trente harquebuziers dedans pom- la 
rendre inutile; lequel, moyennant la ditte neutra- 
lité, remit la place en Janvier 1 596. Celuy qui l'avoit 
surprise estoit un nommé des Esues du Lude. 



304 MEMOIRES 

A pêne fut elle reprise qu'un nommé La Marque, 
dépendant du sieur de Goulenes, surprit le chasteau 
de la Grézille appartenant au conte de Crissay. Ceux 
de S' Offenge n'y prenoient plaisir parce qu'ilz es- 
toient mal avec le dit sieur de Goulènes auquel ilz 
ne vouloient déférer; M. du Plessis pensoit aux 
moiens de ne les y laisser longuement; mais les ditz 
de S* Offenge l'envoyèrent prier de ne les investir 
point, promettans, par l'autorité de M. de Mercœur, 
de les faire sortir, mesmes par la force, sy besoin 
estoit et en faire justice, pourvu qu'il leur donnast 
sécurité de ne rien entreprendre contr' eux, pendant 
qu'ilz en feroient leurz diligences, ce qu'il leur ac- 
corda pour un terme préfix, en dedans lequel ilz 
les mirent hors. Et en fut le négotiateur Launay, le 
maçon, leur parent. Geste voye luy pleut parce 
qu'elle sauvoit le pays d'une grande ruine, aussy 
que la ditte place tenoit en neutralité. 

Pendant le siège de Tigny s'estoit faicte la tresve 
de Bretagne, sans y comprendre l'Anjou et autres 
provinces circonvoisines, nonobstant le commande- 
ment du Roy; M. de S' Luc, comme il y a apparence, 
ayant esté pressé par la province, tellement que tout 
le faix de la guerre se deschargeoit sur l'Anjou. Pour 
à ce remédier fut mis en avant de tenir une confé- 
rence à Anceniz, pour traicter de la tresve, où parti- 
culièrement M. du Plessis envoya monsieur l'asses- 
seur de Saumur, assisté d'un des esleuz nommé des 
Plantes, avec instruction de ce qu'ilz auroient à 
traicter avec les députez de mons»' de Mercœur, con- 
formément avec ceux des autres provinces. 

Durant le siège de Tigny mourut M. de Bernapré, 



DE MADAME DE MORNAY. 305 

avec de grandz tesmoignages de la piété qu'il avoit 
monstrée en toute sa vie, ne signifiant autre regret 
que de n'avoir peu voir M. du Plessis, en l'absence 
duquel, après en avoir receu ses lettres, je mis le ca- 
pitaine Teil dedans le chasteau, lieutenant de la 
compagnie de mon filz, pour le luy garder, qui luy 
a esté continuée depuis. Ce ne fut sans nous apper- 
cevoir de quelque commencement de mauvaise 
trame qui fut aussy tost rompue. 

Mais peu après se résolut monsieur du Plessis de 
s'y retirer du tout et y faire notre principale de- 
meure, ayans esté averty d'une entreprise brassée 
par quelques liabitans et fomentée par mauvais voi- 
sins de se saisir de sa personne, pour au moyen d'i- 
celle faire rendre le chasteau. Et en estoit entre 
autres nommé pour instrument principal un Italien 
nommé le capitaine Pol; ce ne fut sans grand in- 
commodité et despenses du commencement, parce 
qu'il estoit tout en ruines. Là je commençay, quel- 
ques deux mois après, d'estre plus violentée de mon 
catharre, mesmes de craindre la perte de la vue, de 
laquelle je sentoy grand diminution, à quoy j'appor- 
tay comme jusqu'à présent, tout le soin que je 
peus sans y espargner aucun remède, non sans une 
continuelle appréhension d'estre privée de ma seule 
consolation que je prenoy en la lecture des Sainctes 
Escritures. Dieu me la rendra, s'il luy plaist en- 
tyère, et en tout cas me sera consolation luy mesmes 
par son S' Esprit. 

Un synode général fut tenu au printemps à Sau- 
mur en la sale de nostre logis de la maison de ville, 
que nous retenons tousjours pour loger noz amys, 

I — 20 



306 MÉMOIRES 

auquel présida monsieur de la Touche. Plusieurs per- 
sonnages de nom s'y trouvèrent, entr'autres mes- 
sieurs Merlin et de Serres; monsieur du Plessis n'en 
perdit pas une seule séance, tant en sa qualité de 
lieutenant du Roy qui luy donnoit entrée qu'à la 
prière de la compagnie qui prenoit plaisir de l'y 
voir, et s'il tardoit tant soit peu, l'en envoyoit prier. 
Il y fut traicté plusieurs matières de conséquence, 
confuté aussy quelques héréticques, nomméement 
un venu de Suisse introduisant une justification par 
les œuvres, après la régénération, un autre de Poic- 
tou, mal distinguant les deux natures et subtilisant 
sur une question scholastique, sy Christ, pendant les 
trois jours qu'il feut au sépulchre, estoit homme. Je 
receus aussy beaucoup de contentement des bons et 
familiers devis que j'euz avec ceux qui se trouvèrent 
en ce synode, et beaucoup de consolation qui m'es- 
toit donnée par aucuns d'eux sur l'appréhension et 
menace d'une paralysie de la moitié de moy, et de 
la perte de veiie, dont Dieu me soulagera s'il luy 
plaist, et leurs propos fondés sur la providence de 
Dieu qui nous ayme et en nous affligeant d'une 
main, nous relève et console de l'aultre. Monsieur 
du Plessis imputoit à une grande bénédiction sur 
Saumur d'avoir ceste bonne compagnie, et parce 
qu'en ce mesme temps estoit monsieur du Plessis 
proche d'achever l'œuvre par luy commencée de la 
messe qu'il fut prié de mettre au plus tost en lu- 
mière, il requit messieurs du synode de nommer 
quelques uns d'entr' eux ausquelz il eust à le com- 
muniquer, lesquelz nommèrent mons*" Merlin qui 
avoit choisy son séjour à Saumur pour quelques 



DE MADAME DE MORNAY. 307 

mois et messieurs de Macefer et Vincent, pasteurs 
du lieu, ausquelz il le mit en main, et ne fut toutef- 
fois sy tost imprimé pour quelques incommoditez 
qui s'y rencontrèrent. 

En Juing estoit assignée l'assemblée * générale des 
Eglizes à Loudun pour y ouyr le rapport de mes- 
sieurs de la Noue et de la Primaudaye qui estoient 
allez trouver le Roy à Lyon, laquelle fut peu satis- 
faicte et des responces à eux faictes et des efFectz 
depuis ensuiviz; comme ainsy fust que rien ne s'ef- 
fectuast à leur avantage, plusieurs choses au con- 
traire tous les jours à lem* préjudice, estant frustrez 
de tout espoir de la court, il y fut délibéré de se 
remettre en Testât de la tresve faicte en 89 ^, ce qui 
sembloit se pouvoir faire justement, attendu que le 
feu Roy avoit promis dans un an de contenter ceux 
de la Religion par une paix, attendu aussy que le 
Roy mesmes venant à la couronne auroit déclaré 
qu'il entendoit que la ditte tresve fut entretenue en 
tous ses articles pendant six mois, avant la fin des 
quelz il y pourvoiroit. ToutefFois, ilz furent persua- 
dez d'envoyer encor vers S. M. représenter leur re- 
queste pour une dernière fois, et fut clioisy à ceste 
fin M. Vulson conseiller au parlement de Grenoble, 
auquel fut respondu aussy maigrement que devant, 
mesmes par luy mandé aux sieurs de la ditte assem- 
blée de se départir, ce qui fut receu de sy mauvaise 
part d'eux tous, et non sans raison après tant de 



1. Les assemblées générales étalent des assemblées politiques; les 
synodes généraux étaient des assemblées religieuses. 

2. La trêve signée à Tours entre Henri III et le roi de Navarre. 



308 MEMOIRES 

poursuites et de patience, qu'ilz s'en retournoyent 
chacun en sa province en intention de cerclier les 
remèdes de leurs maux en eux mesmes, dont se fust 
infalliblement ensuivy un trouble pour achever la 
ruine de cest estât sy_, par l'industrie de monsieur 
du Plessis, le Roy n'eust esté averty à propos de ce 
danger éminent et par luy persuadé d'envoyer à bon 
escient traicter avec les sieurs de la ditte assemblée, 
et qu'il n'estoit plus question de les mener sur pa- 
roles, mais nécessaire de leur faire toucher les efFectz 
de sa bonne volonté. Et fut le sieur Hespérian, filz 
du ministre Hespérien de Béarn, instrument de ceste 
négotiation vers S. M. à laquelle quelques malveil- 
lans taschoient de faire croire que ce n'estoient que 
fausses alarmes qu'il luy donnoit pour le ployer aux 
demandes de ceux de la religion. Sur ce néantmoins, 
furent envoyés messieurs de Vie et de Calignon , 
conseillers d'estat, vers la ditte assemblée; puis, par- 
cequ'ilz n'avoient pas suffisant pouvoir pour la con- 
tenter, furent députez six du nombre d'icelle vers le 
Koy, et finalement n'ayant iceux peu o]3tenir du 
Roy le consentement requis, fut commis le traicté à 
messieurs de Scliomberg et président de Thou lors 
en la province pour le traicté de Bretagne, leur de- 
meurans pour adjointz les ditz sieurs de Vie et de 
Calignon. 

Ce traicté dura plus d'un an, pendant lequel n'y 
eut pas peu de pêne à tempérer les aigreurs sur in- 
finis griefs qui se représentoient tous les jours, ca- 
pables d'épuiser toute patience; et ne fut pas sans 
pêne monsieur du Plessis pour éviter les calomnies 
de toutes partz; ce que toutefïbis il obtint par la 



DE MADAME DE 1\I0RNAY. 300 

sincère intention qui fut reconnue en luy de ne re- 
chercher que la Hberté et seurté de la vraye reli- 
gion, en la paix et tranquillité de l'Estat. De toute 
ceste négociation il fit un bref discours. 

Et par ce qu'on n'aurait peu encor en convenir 
avec les ditz sieurs, ne s'entendans messieurs du 
conseil du Roy pour la Religion, justice et seuretez 
autant qu'il en estoit besoing et que les ditz sieurs 
mesmes jugeoient raisonnable, ilz s'en seroient re- 
tournez en court pour remonstrer le tout au Roy et 
en rendre plus capables messieurs de son conseil. 
Pendant lequel temps se seroyent aussy les députez 
transportez aux provinces pour leur rendre conte de 
toute ceste procédure, sauf à se retrouver ensemble 
au 15* Juing 97 à Chastellerault, fortifiez de per- 
sonnes de qualité de toutes les dittes provinces, 
mesme de la présence de monsieur de Bouillon, ma- 
reschal de France, ainsy qu'il leur avoit promis, et 
d'aultant que ceste longueur pouvoit estre calom- 
nieusement imputée à ceux de la Religion, parce- 
que, depuis leurs requestes présentées au Roy, se- 
roient arrivées plusieurs adversitez au royaume , 
scavoir la prise de Dourlan, Cambray % Calais, Amiens 
et autres, ausquelles il sembloit qu'ilz deussent tout 
céder, au lieu qu'icelles dévoient estre plus tost re- 
jettées sur ceux qui leur dévoient depuis sy long 
temps justice. Auroit été prié monsieur du Plessis 



1. Le comte de Fueiitès, commandant les troupes Espagnoles des 
Pays-Bas, prit Doullens le 24 juillet, Cambray le 2 octobre 1595; Calais 
tomba le 2^1 avril 1596, et Amiens fut surpris le 11 mars 1597. Ce fut 
alors que le Roi dit à Rosny : a C'est assez faire le roi de France, il est 
temps de faire le roi de Navarre, » et il monta à cheval. 



310 MEMOIRES 

par la ditte assemblée d'en faire un bref discours 
que j'ay touché cy-dessus_, qu'ilz aui^oient depuis 
publié avec ce tiltre : « Pour esclairer ung chacun 
des justes procédures de ceux de la Religion réfor- 
mée en ce royaume. » 

En mesme temps seroit venue en concurrence la 
négociation avec M. de Mercœur pour la pacification 
de Bretagne laquelle se seroit resveillée* sur l'espé- 
rance qu'auroit donnée la Royne douairière qu'il en 
réussiroit mieux que par le passé; et pour icelle au- 
roient esté envoyez messieurs de Schomberg^ conte 
de Nanteuil et de Thou_, président en Parlement, aus- 
quelz étoient joinctz au pouvoir messieurs de la Ro- 
chepot et du Plessis. Pour ce se seroient diverses fois 
abouchez avec le s*^ de la Ragotière, advocat à Nan- 
tes, serviteur confident de M. de Mercœur, en pré- 
sence de la Royne à Chenonceaux, et depuis à An- 
gers, et finalement ne s'en seroit ensuivy autre fruict 
que d'avoir descouvert la mauvaise foy de M. de 
Mercœur. Ce fut par la prise d'un Nicolas des Loges, 
nepveu de l'agent de M. de Mercœur près du car- 
dinal d'Austriclie, arresté à Saumur par monsieur 
du Plessis tost après la prise d'Amiens, par un 
instinct VTaym.ent de Dieu et sans aucun dessein hu- 
main, lequel se trouva chargé de lettres du dit car- 
dinal à M. de Mercœur et à Don Mendo, agent du 
Roy d'Hespagne près de luy, par lesquelles appai^ut 
de l'estroicte intelligence et obligation qu'il auroit à 
l'Hespagnol. Pareillement furent trouvées sur luy 
plusieurs lettres qui descouvroient nouveaux re- 

1. L'édition de M. Auguis porte « recueillie. » 



DE MADAME DE MORNAY. 311 

muemens par luy pratiquez es principales villes de 
ce Royaume, Paris, Rouen, Rheims et autres. Et fut 
iceluy mené à Paris et eondemné à la roue. En con- 
séquence de ce fut pris aussy un advocat nommé 
Carpentier, exécuté de mesmes, et les lettres que 
M. de Mercœur lui escrivoit pai' lesquelles il protes- 
toit n'avoir traicté paix ny tresve qu'en attendant 
l'atmée que le Roy d'Hespagne lui promettoit dans 
le mois de Juillet, déclaroit en termes propres n'a- 
voir rien tant à cœur que la ruine du Roy et du 
Royaume de France, et de testifier par tous services 
sa dévotion au Roy d'Hespagne et au dit cardinal. 
Plusieurs autres menées furent par mesme moyen 
descouvertes, lesquelles on ayma mieux estouffer 
que presser, par l'importance des personnes qu'elles 
enveloppoient ; et, escrivit M. Rapin, grand prévost 
de la connestablie à monsieur du Plessis que ce 
procès leur avoit donné beaucoup de connaissance 
mais encore laissé plus d'horreur, et qu'il n'avoit 
presques osé en descouvrir le fondz au Roy, pour la 
pesanteur tant des choses que des personnes qui y 
trempoient. Monsieur de Mercœur avoit demandé ce 
prisonnier à monsieur du Plessis avec paroles hau- 
taines, cas qu'il en mésadvint, et quelques uns s'en 
esmouvoient, il luy respondit simplement qu'il ne 
s'estoit point advoué de Luy et qu'il en avoit averty 
le Roy duquel il en attendoit la volonté. 

Et parceque, sur la rupture de la négociation de 
Bretagne, sy long temps démenée, la calomnie n'a- 
voit que trop d'argument de s'exercer, comme s'il 
n'eust tenu qu'au Roy ou aux siens que l'yssue n'en 
eust été meilleure, messieurs de Schomberg et de 



312 MÉMOIRES 

Thou, s'en retournans vers le Roy, auroient prié 
monsieur du Plessis de dresser un manifeste, par le- 
quel il apparust à un chacun la vérité de tout ce qui 
s'y seroit passé et par conséquent en fust donné le 
blasme à qui il appartenoit; ce qu'il fist et l'envoya 
en poste aux ditz sieurs en May 1 597, tellement que 
cest escrit arriva en court aussy tost qu^'eux, auquel 
il est mieux de renvoyer pour la déduction de tout 
cest affaire, outre ce que toutes les pièces de ceste 
négociation se trouvent es papiers de monsieur du 
Plessis, parce qu'il les minutoit toutes de sa main à 
la prière des ditz sieurs. Fut aussy pris ordre pour 
la guerre contre le dit s"* de Mercœur, qu'il fut ré- 
solu de commencer par la reprise de Mirebeau, 
traliy par Villebois que M"" de la Rochepot y avoit 
estably, prenant subjectz de ce que monseigneur de 
Montpensier, auquel ceste place appartenoit, y vou- 
loit rentrer. Le dessein concerté entre monsieur de 
Schomberg et monsieur du Plessis fut que mon 
dict seigneur de Montpensier auroit commandement 
du Roy de le venir assiéger, et pour lever toute def- 
fiance, mesme celle que ceux de la religion non en- 
cor satisffaictz pourroient prendre sy M. d'Espernon 
à sa prière s'y entremettoit, se contenteroit mon dit 
seigneur de Montpensier d'y venir avec sa maison, et 
moyennant ce, seroit servy et assisté de monsieur 
de la Trémouille, de tous les seigneurs et gouver- 
neurs de la Religion des provinces voisines, et des 
canons et munitions des places dont ilz auroient 
charge; seroient aussy levez des régimens par les 
seigneurs de Nesde et de Jonquerez, faisans profes- 
sion de la religion, et un tiers par le s'" de S' Geor- 



DE MADAME DE MORNAY. 313 

ges nepveu de M. de Schomberg, auxquelz seroient 
envoyées commissions du Roy à ceste fin; que M. de 
Clermont y auroit la charge de marescbal de camp, 
et ne laisseroient touteffois les seigneurs et gouver- 
neurs catholiques du pays d'y estre employez; et en 
outre que le dit siège expédié, mon dit seigneur de 
Montpensier retourneroit trouver S. M. pour la ser- 
vir en Picardie, et demeureroit lors l'armée entre les 
mains de M. de la Trémouille pour estre exploitée 
par luy contre les places que le duc de Mercœur 
tient en Poictou, et en Bretagne deçà Loire. 

A ce dessein, auroit tellement travaillé monsieur 
de Schomberg en court que le Roy s'y seroit con- 
descendu en tous poinctz, dont monsieiu' du Plessis 
prétendoit plusieurs utilitez, scavoir que par ce 
moven une trahison si exemplaire seroit punie, pour 
en prévenir plusieurs semblables, et apprendroit 
M. de Mercœur, par la guerre qu'on luy feroit re- 
naistre à bon escient, à se repentir d'avoir refusé la 
paix ; 2" que M. de la Trémouille se voyant digne- 
ment employé, et ceux de la religion avec luy, se- 
roient tant plus capables de tous conseilz paisibles, 
moïennant que d'ailleurs la cause publicque fust sa- 
tisfaicte sur ses justes et nécessaires requestes; 3" que 
ceux de la Religion, estans par ce moyen armez par 
l'authorité du Roy, seroient moins ouvertz aux en- 
treprises qu'on pourroit faire contr'eux et plus parez 
contre tous inconvenians. Ne laissoit monsieur du 
Plessis de craindre que ce bon dessein ne fust rompu 
par ceux qui avoient contraires intentions, et qu'au- 
cuns serviteurs mesmes du Roy ne persuadassent 
et à M. de Mercœur de se rendre plus facile à la 



314 MEMOIRES 

tresve, et à Villebois de composer plus tost que 
de servir de subject aus ditz de la religion d'estre 
armez. 

Diverses pratiques de monsieur du Plessis se ren- 
contrèrent en ceste année_, par lesquelles il taschoit 
d'avancer et la religion et le bien du service du Roy 
qu'il conjoignoit autant qu'il pouvoit ; mons^ de 
Pierrefitte fut trouver le Roy à Rouen de sa part 
pendant l'assemblée des convoquez* sur trois pro- 
positions; la première estoit d'un capitaine qui pro- 
mettoit, moïennant certaines conditions, d'enlever 
M. de Mercœur et l'amener prisonnier à Saumur; la 
seconde_, d'une entreprise sur PillemiP, fauxbourg 
de Nantes, que monsieur du Plessis avoit faict re- 
connoistre et offroit au Roy d'exécuter, et moïen- 
nant ce, oster la communication de Poictou et la 
plus part de l'utilité de la rivière de Loire à M. de 
Mercœur; la troisiesme, d'une entreprise à luy pro- 
posée par le capitaine Gentil sur la ville et cliasteau 
de Perpignan, qu'il rendoit fort aysée, moyennant 
quelques adresses qui dévoient procéder de l'autho- 
rité de S. M. Le dit s'^ de Pierrefitte s'y comporta 
très-bien, et pour la première rapporta les despes- 
ches nécessaires; mais la tresve, par plusieurs fois 
renouée, laquelle il ne désiroit forfaire pour quel- 
conque apparente utilité, en fit ou perdre ou différer 
les occasions. Pour la seconde, fut levé le régiment 
du s' de Nesde, composé de six cens hommes fort 
bien armez, soubz un prétexte général néantmoins 



1. L'assemblée des notables qui se tint à Rouen en 1596. 

2. L'édition de M. Auguis porte « Villemil. » 



DE MADAME DE MORNAY. 315 

de la guerre qu'on vouloit relever contre M. de Mer- 
cœur, et envoya S. M. à M. du Plessis le comman- 
dement de l'exécuter et une promesse du gouverne- 
ment de la place, pour tel qu'il y voudroit establir. 
Elle fut de rechef traversée par la continuation de la 
tresve, sur laquelle ceux qui s'ennuyoient de voir un 
régiment à sa dévotion dans le pays prirent subject 
à toute importunité de le faire licentier comme es- 
tant trop en chai'ge aux finances de S. M. Pom^ la 
troisiesme, obtint aussy le sieur de Pierrefitte les des- 
pesches nécessaires, et en fut peu après commise la 
charge et exécution au mareschal d'Ornano. C'estoit 
en l'an 1596, en hyver. 

Sur le commencement de 97, envoya vers luy 
monsieur de la Tremblaye, commandant à Montcon- 
tom' et au Havre de Paimpoul en Bretagne, luy dé- 
clarer que la connoissance qu'il avoit de la vraye 
religion ne pouvoit plus se retenir sans en faire pro- 
fession et effectuer en conséquence tout ce qu'elle 
requéroit, requérant de luy conseiller comment il 
avoit à s'y gouverner, à quoy il le conforta de 
tout son pouvoir, et s'employa aussy pour luy re- 
couvi^er un ministre, et remonstra au synode pro- 
vinsial la conséquence et le bien que l'Eglize fut es- 
tablie à Montcontour, en Bretagne, qui en estoit sy 
destituée. Pai' mesme moyen, M. de la Tremblaye 
luy fit proposer une entreprise sm' le CrœsiP, d'im- 
portance très grande pour le service du Roy, le 
priant de le secourir de 800 hommes de pied par 
la mer, ce qu'il luy promit, et donna ordre aussy 

1. Le Croisic? 



316 MEMOIRES 

tost_, qu'il ne liiy fust manqué en ceste bonne occa- 
sion. 

En mesme temps aussy fut recherché de M. le 
mareschal de Brissac pour faire entrer ceux de la 
Religion par son moyen en intelligence avec luy afin 
qu'ilz abutassent leurs desseingz ensemble pour atta- 
quer M. de Mercœur en Poictou, comme il feroit en 
Bretagne, à quoy il entendit volontiers et employa 
les moïens qu'il jugea propres pour le nourrir en ceste 
volonté, considérant qu'il n'en pouvoit réussir que 
de l'affermissement à la Religion et du service au 
Royaume, et particulièrement à la ditte province. 
Madame de Rohan, qui se trouvoit sur ceste occa- 
sion à Rennes, fomentoit ceste affaire par sa pru- 
dence, laquelle en fit plusieurs dépesches à mon- 
sieur du Plessis qui pourront produire leur fruict en 
leur temps. 

Ainsy tasclioit il de rendre son absence de la court 
la moins inutile qu'il pouvoit, voyant bien que sa 
présence ne pouvoit estre utile, ny au publicq ny à 
soy mesmes, pour la contrariété que sa profession 
de la Religion eust apportée à ses meilleurs conseilz. 
Ce n'estoit pas touteffois sans calomnie, car il y en 
eut qui le voidurent mettre mal avec Madame, sœur 
du Roy, luy imputant la ruine de la maison de Na- 
varre, de laquelle il n'avoit administré que la mi- 
sère, après que le mauvais mesnage de cinquante 
années précédentes et d'autant de mauvais mesna- 
gers y avoient passé, et encor que chacun scavoit 
assés (comme aussy, il ne paroissoit que trop en ses 
affaires), qu'il n'avoit tiré aucun avantage de ceste 
maison, qui luy estoit une défense trop suffisante 



DE MADAME DE MORNAY. 317 

contre telz langages. ToutefFois^ il ne la voulut né- 
gliger^ et fît apparoir au Roy par un certificat de la 
chambre des comptes de Pau^ par devant laquelle 
content tous les thrésoriers de la maison, qui luy fut 
présenté par monsieur de Pierrefite, qu'en vingt ans 
qu'il avoit servy le Roy en ses principaux affaires, 
dont il en avoit esté les quatorze surintendant de 
la maison de Navarre, il n'avoit eu aucun don. Peu 
auparavant, il avoit faict porter parole à S. M. par 
le jeune Hesperieu, s'il s'en trouvoit pour dix escus, 
il vendroit son bien pour en bailler dix mille à ma 
ditte Dame. Quoy entendant le Roy, s'en alla de ce 
pas à ma ditte Dame et luy mena celuy qui luy por- 
toit ceste pai'ole, qui fut depuis justifiée par le dit 
certificat, comme joyeux d'avoir en main de quoy 
évincer* l'innocence de son serviteur contre une 
telle calomnie, et depuis fut on contrainct de s'en 
taii'C. Ce fut lors qu'il fit se consolant en soy mes- 
mes, sa méditation sur ces motz du Genèse : « Ne 
crain point, Abraham, je suis ton bouclier et ton 
loyer très abondant, » etc. 

En 97, se présenta M. de la Vairie pour recher- 
cher notre fille de Martinsart*, gentilhomme du 
Mayne de bon lieu et de médiocres biens, avec lequel 
fut contracté en date du 6^ Juing. S'ouvrirent aussy 
quelques propos pour noz autres filles par monsieur 
de la Trémouille et madame de Rohan^ Le princi- 



1. Etablir. Le mot évincer a changé de sens. 

2, Mlle Suzanne du Pas, fille de M. de Feutjuières, le premier mar 
de Mme du Plessis. 

3. Le manuscrit de la Bibliothèque impériale et l'édition de M. Au- 
guis porte : « Que Dieu bénira s'il lui plait. » Cette phrase est barrée 



318 MEMOIRES 

pal esgard que nous y avons_, et Dieu le scait, a esté 
qu'elles soient mariées à personnes instruictes en sa 
craincte. Nous fut aussy faict ouverture par ma dicte 
dame de Rolian^ du mariage de notre filz avec la 
fille aisnée de feu monsieur de Chastillon, filz du 
feu amiral de Coligny, laquelle en escrivit à Ma- 
dame de Chaslillon sa mère comme d'elle mesme, et 
en eut favorable responce. 

Icy, je reprends la plume après une longue inter- 
ruption, tant à l'occasion de ma fasclieuse maladie 
qui me continue tousjours que de l'agitation et in- 
certitude des affaires^ tant domestiques que public- 
ques, esquelles monsieur du Plessis a esté employé. 
Et premier que d'entrer en matière de plus longue 
déduction_, je laisseray icy pour mémoire que le ca- 
pitaine qui avoit promis à monsieur du Plessis de 
se saisir de la personne de monsieur de Mercœur, 
ayant failly une fois son occasion^ perdit courage 
d'y retourner_, sur ce que le dit sieur en auroit faict 
prendre certain autre atteint de semblable entre- 
prise dont il se tenoit aussy mieux sur ses gardes. 
Tellement que les deniers que monsieur du Plessis 
luy avoit faict distribuer à plusieurs fois tournèrent 
à néant. Fut aussy conduicte avec peu de silence et 
tentée avec peu d'ordre l'entreprise de Perpignan 
qui avec un meilleur sembloit devoir réussir, et 
quant à celle du Croisil, M. de la Tremblaye le 
surprit, et aussy tost que monsieur du Plessis en 
eust advis par monsieui' de Scliomberg qui toutefFois 



dans le manuscrit de la Sorbonne, ce qui porte à croire que les mariages 
dont il avait été question n'aboutirent pas. 



DE MADAME DE MORNAY. 319 

n'estoit point de l'intelligence s'en alla à Chasteile- 
rault, d'où il pourveut à luy faille acheminer douze 
cens hommes de pied, pour trajetter* de Beauvais 
sur mer en la prochaine coste de Bretagne; mais 
advint inopinément que l'armée navale des Espa- 
gnol vint prendre terre en la coste du Croisil, dont 
le sieur de la Tremblaye prit l'alarme, non sans sub- 
ject, et se résolut à la retraicte, au lieu que le pre- 
mier dessein estoit d'y prendre pied ferme, ce qu'au- 
trement mons'" du Plessis ne luy eust jamais conseillé. 
Les troupes composées de pièces diverses, l'envie 
du pillage et le désir de quelques uns soy voulans 
retirer en leurs garnisons, fut cause qu'on n'y eut 
point la patience requise. En ce temps, environ le 
moys de May, receusmes une perte de monsieur de 
la Borde, mon frère aisné, emporté soudainement 
d'une violente apoplexie, au cinquante troisiesme 
an de son aage. 

N'est à oublier aussy qu'environ ce mesme temps, 
le s'^ de Vernay, lieutenant au chasteau de Chinon, 
poussé de mescontentement, s'en rendit maistre, et 
mit la dame de Chavigny dehors, laquelle le gouver- 
noit par l'incapacité du sieur de Chavigny son mary, 
aveugle de vieillesse. A quoy se résolvant, traicta 
avec M. de la Trémouille qu'il tiendroit la place 
soubz son authorité et recevroit l'exercice de la Re- 
ligion en la ville, moiennant l'assurance de son se- 
cours, dont le Roy fut offensé. Le dit Vernay d'ail- 
leurs, sur le reproche qu'on luy faisoit d'avoir eu 



1. L'édition de M, Auguis porte : « Pour traictcr, » ce qui n'a aucun 
sens. 



3-20 MÉMOIRES 

recours à ceux de la Religion^ s'en départit, et fut 
recherché à mesme fin de monsieur d'Épernon, du- 
quel mesme il prit quelque argent. Monsieur du 
Plessis, par commandement du Roy et pour la con- 
séquence de ceste place, le vit et tira promesse de luy 
de renoncer à tous ses traictez particuliers pour ne 
dépendre que du Roy seul, lequel le continua en la 
charge et estatz. Ne laissa iceluy Vernay d'estre solli- 
cité par grandes conditions de la part du duc de 
Mercœur par l'entremize de Bourcany, commandant 
pour son party à Enceniz, ce qu'il descouvrit de jour 
à autre à M. du Plessis, qui ne laissoit pas d'en estre 
en pêne. Tant que le Roy vint en personne au pays 
qui rompit toutes ses trames et mit enfui par provi- 
sion un exempt de ses gardes en la place. Ceste 
place, aussy de Chinon, donna subject à l'assassinat 
depuis attenté sur monsieur du Plessis par le s'' de 
S* Phal à Angers, parcequ'il conduisoit certaine 
entreprise pour y remettre la dame de Cliavigny, sa 
tante, et faisoit ses menées par un nommé Monceniz, 
lequel fut pris proche de Mirebeau par quelques sol- 
datz de Monstreuilbellay, et ses lettres envoyées à 
monsieur du Plessis, lequel en ouvrit partie pour 
juger sy le porteur estoit de bonne prise ou non, et 
manda qu'il fust laissé libre et ses lettres à luy ren- 
dues, aussy tost qu'il y reconnust la signature du dit 
de S* Phal, encor qu'il y avoit de quoy entrer en 
soupçon que l'entreprise alloit plus outre, dont tou- 
teffois pour n'y voir assés clair, il ne voulut donner 
advis au Roy. 

La convocation plus grande de ceux de la Reli- 
gion estant assignée pour la lin de juing, je m'ache- 



DE RIADAME DE MORNAY. 321 

minay aux eaux de Fougues au mesme jour que 
monsieur du Plessis à Chastellerault, là où il ne fut 
pas sans affaires, car plus il s'y trouvoit de gens, 
plus il y avoit d'humeurs à combatre; et le peu de de- 
voir qu'on faisoit au conseil du Roy de contenter 
ceux de la Religion sur les choses nécessaires don- 
noit subject de s'attacher aux non-nécessaires, mes- 
me de se vouloir prévaloir de l'affliction publique 
du Royaume, puisqu'ilz aymoient mieux s'opinias- 
trer contre leurs justes requestes que d'être servis 
d'eux en les leur accordant. L'opinion cependant de 
monsieur du Plessis estoit tousjours de conclurre ce 
traicté, plus tost à moins, pom^, iceluy conclu, se 
porter tous ensemble au secours du Roy devant 
Amiens qu'il jugeoit estre une crise de l'Estat et de 
leurs affaires, parceque ce qui leur seroit accordé 
seroit tant plus tost vérifié par le Parlement de 
Paris, attendant, en l'anxiété où il estoit, ce no- 
table secours d'eux; parcequ'ilz changeroient le re- 
proche qui leur estoit faict de troubler le Roy en 
l'affliction de ses affaires en une congratulation de 
leur service sy opportun ; parcequ'il y avoit appa- 
rence que l'exécution des choses promises s'en feroit 
plus gayement; parceque bref, sy Amiens se perdoit, 
la perte étoit irréparable pour tout le Royaume, la 
conséquence non mesurable, et à tout cela, ilz au- 
roient à participer; sy au contraire il se prenoit, le 
gré leur en seroit perdu, leurs conditions en empire- 
roient, et d'autant plus qu'il s'en ensuivroit une paix 
entre les deux Rois, qui rendroit le Roy plus redou- 
table, et relèveroit les catholiques de la nécessité de 
leur accorder ce qu'ilz demandoient. A quoi néant- 

I — 21 



322 MÉMOIRES 

moins s'opj30soit pour fortifier l'humeur contraire 
que nous avions à faire à gens qui ne s'obligeoient 
par aucuns devoirs; et revenoit là dessuz en mémoire 
que_, pom* estre accouruz à la nécessité du feu Roy et 
à la ruine publique^, renonceans à leurs intéretz par- 
ticuliers^ ilz n'en avoient pas été plus gratifiez. Ce 
donq qu'on put faire pour ce coup en ceste assem- 
blée fust que le mal n'esclatast pas plus avant, sans 
pouvoir venir à une conclusion; et en furent concer- 
tez avec messieurs les députez du Roy la plus part 
des articles concernans la Religion et la justice, par 
l'entremise de monsieur du Plessis, de ce requis par 
messieurs de l'assemblée, avec l'adjonction de quel- 
ques uns des députés des provinces; mais pour ce 
qui estoit des seuretez, qui gisoit en l'entretenement 
de garnisons es places par eux tenues pour quelques 
années, et en la nomination des gouverneurs et capi- 
taines qui viendroient à vaquer, n'osans d'une part 
les députez du Roy traicter ces articles où il alloit de 
Tauthorité de S. M., et ceux de la Religion de l'autre 
espérans en avoir meilleur conte les traictans avec 
Sa Majesté mesmes, fut envoyé monsieur de Clair- 
ville, ministre de la parole de Dieu, vers sa ditte 
Majesté pour la privauté et confiance qu'il prendroit 
de luy, avec mémoires qui luy furent dressés par 
monsieur du Plessis. En ces entrefaictes, fut le cardi- 
nal d'Austriche *, renvoyé avec sa honte et consé- 



1. Le cardinal Albert d'Autriche , alors gouverneur des Pays-Bas, 
vint avec dix-huit mille hommes pour faire lever le siège d'Amiens; 
mais il fut repoussé avec perte, contraint de se retirer, et Amiens fut 
rendu au roi le 25 septembre 1597. 



DE MADAME DE MORNAY. 323 

quemment Amiens rendu contre l'opinion de la plus 
part. Et néantmoins fut le s»" de Clairville fort humai- 
nement reeeu de S. M. et depesché non sans matière 
de quelque contentement; et touteffois, pour les cau- 
ses que cy dessus, ne s'y peut encor prendre une ré- 
solution finale. Et pendant son voyage, revinrent 
messieurs les députez du Roy à Saumur pour adviser 
aux affaires de Bretagne. 

C'estoit vers la fin d'Octobre 1 597, que M. le ma- 
reschal de Brissac*, estant venu en sa maison de Bris- 
sac, avec intention principale, comme il avoit escrit 
par plusieurs lettres à monsieur du Plessis, de com- 
muniquer avec luy des moyens de joindre les forces 
de Poictou et de Bretagne contre M. de Mercœur, 
lui envoya un gentilhomme, nommé la Fin, de ses 
plus confidens et avec lettres de créance, par laquelle 
il le prioit de le venir voir à Brissac, où il se prépa- 
roit à luy faire bonne chère; sy non, qu'il le viendroit 
voir jusques à Saumur, ou se rendroit en tel lieu 
qu'il jugeroit à propos pour leur entre veue. Mesmes 
propos tenoit le dit s' de la Fin à monsiem^ de Schom- 
berg; sur quoy, sans l'incommodité de la personne 
du dit sieur de Schomberg, ilz se résolvoient d'aller 
à Brissac; mais parce qu'il ne pouvoit aller qu'en 
carosse, non trop seurement pour avoir à approcher 
de sy près les places des ennemys, se donnèrent as- 
signation au 27* Octobre à Angers, auquel lieu furent 
logés ensemble messieurs de Schomberg et du Ples- 
sis en l'abbaye S' Aubin, comme compagnons de 



1. Charles II, de Cossé Brissac, avait remis Paris, dont il était gou- 
verneur, à Henri IV, en 159^; il mourut en 1621. 



324 MEMOIRES 

commission^ en ce nomméement qui regardoit le 
traicté de Bretagne et les affaires des provinces cir- 
con voisines. 

Dès ce soir donq virent ensemble ledit s' Mares- 
clial, et le lendemain 28* conférèrent tout le matin 
avec luy, et au sortir s'en allèrent disner ensemble 
chez M. de la Rochepot^ gouverneur de la province; 
les particuliaritez de l'attentat qui suit seroient lon- 
gues_, et parce que je les ay rédigées avec tous les 
actes en un escript à part, je n'en parleray que 
sommairement. M. du Plessis donq sortant sur deux 
heures après midy de chez M. de la Rochepot pour 
s'en retourner à son logis, peu accompagné, par ce 
que les siens s'en estoient allés qui deçà, qui delà, 
passer le temps, et aussy ne se doutoit il de rien, le 
s*" de S' Phal, qui l'attendoit au passage en la riie 
courte, luy faict dire qu'il avoit à parler à luy, ce 
qu'il consent aussy tost, et luy demande la raison des 
lettres ouvertes dont cy dessus a esté faict mention. 
C'estoit quelques cinq mois moys après; monsieur 
du Plessis luy dit comme la chose estoit passée à la 
vérité dont il sembla se vouloir contenter et y avoit 
de quoy. Touteffois (l'argument que l'attentat estoit 
résolu,) il le repressa de plus fort, tant que M. du 
Plessis luy dit par deux fois que, sy ceste raison ne 
le contentoit, il la luy feroit quand, où et en telle 
autre façon qu'il voudroit, luy mettant le marché à 
la main, par la voye accoustumée entre gens d'hon- 
neur, s'il en eust eu envie. Ce fut là dessus que le 
dit S' Phal, retournant ung pas en arrière, luy donna 
sur la teste neiie, (car ilz parloient ainsi l'un à l'au- 
tre,) à l'endroit de la temple, d'un bâton qu'il ca- 



DE MADAME DE IMORNAY. 323 

choit derrière, dont il tomba, chancellant comme il 
tiroit son espée, et aussy tost S* Pliai alla gaigner son 
cheval, le laissant à achever aux siens qui luy tirè- 
rent quelques estocades à terre, dont partie la cheùte, 
partie l'assistance d'un des siens le garantit; aussv 
qu'il se releva aussy tost, l'espée à la main; mais le 
dit S* Phal estoit évadé et avoit faict haye des siens 
à travers de la riie pour couvrir sa retraicte et aller 
gaigner son cheval qui l'attendoit. Il avoit dix ou 
douze hommes de main avec luy qui tous mirent 
l'espée au poing, attitrez * à cest acte, outre plusieurs 
autres cachez dans les boutiques qui parurent après 
le coup; et monsieur du Plessis n'avoit pour tout 
que Lugny son escuyer, qu'ilz prirent par derrière, 
au même instant, et le jettèrent par terre, Brouard 
son maistre d'hostel qui le para de quelques coups, 
lorsqu'il fut porté par terre, un commis d'un rece- 
veur de Saumur nommé Pilet, et ung autre jeune 
homme nommé Drugeon, qui s'y trouva fortuite- 
ment, lesquelz deux donnèrent à travers de ceux de 
S* Phal, et en remportèrent chacun un coup d'espée. 
Le bruit fut aussy [tost en la ville ^,] que monsieur 
du Plessis estoit tué. Mesmes en la Doutre, argument 
certain de l'intention du dit S* Phal ; mais, grâces à 
Dieu, la blessure fut petite pour le coup, et y parut 
que les hommes ne tuent pas quand ilz veulent et 
qu'ilz semblent le pouvoir faire. Dès ce soir, M. de 
Brissac, M. de la Rochepot et M. d'\vaugour, pa- 



1. L'édition de M. Auguis, au contraire des deux manuscrits, porte : 
a Qui tous avoient l'espée au poing, attirés à cet acte. » 

2. Manque dans l'édition de M. Augnis. 



326 MÉMOIRES 

rens de S* Phal, vinrent trouver monsieur du Plessis, 
détestans ce méchant et luy offrant de luy en faire 
telle raison que luy mesme arbitreroit. Il fît res- 
ponse que le fait estoit trop cru pour y penser, qu'il 
prendroit conseil avec ses amys de ce qu'il avoit à 
faire. Les officiers du Roy le vinrent aussy voir, aus- 
quelz il fit responce qu'ilz scavoient le devoir de 
leurs charges, n'ayant d'autre désir que de sortir de 
là, où il ne voyoit grande seurté; ce soir mesmes, il 
me depescha Lenteuille avec lettres de sa main, et 
Pilet, dès qu'il se vit hors de danger, lesquelz me 
trouvèrent à Gien extrêmement affoiblie du batte- 
ment de cœur qui m'avoit redoublé par l'usage des 
eaux et des baingz, ces mesmes jours, m'y estant 
venu rencontrer nostre filz, retournant de ces 
voyages; mais ceste joye fut destrempée de ceste 
douleur, par laquelle, nonobstant ma foiblesse, après 
avoir loué Dieu, je me résolus de venir en toute di- 
ligence trouver M. du Plessis à Saumur, et mon filz 
prit le devant en poste, et à ceste entreveiie, nous 
sembloit que nous renaissions l'un et l'autre, luy 
sortant contre toute apparence de cest assassinat, 
moy contre toute espérance du sépulclire. 

Entre Angers et Saumur fut par monsieur de 
Sclîomberg dépesché vers le Roy, mons"" de la Bas- 
tide, gouverneur des Pontz de Sée et maistre d'hos- 
tel ordinaire de S. M., qui luy portoit l'histoire de 
ce qui s'estoit passé en la personne de monsieur du 
Plessis, telle qu'elle est insérée en l'escript cy dessus 
mentionné; laquelle prist ce faict à cœur, et aussy 
tost le redespescha vers monsiem' du Plessis avec 
lettres escrites de sa propre main, en ces motz que 



DE MADAME DE MORNAY. 327 

l'injure estoit sienne, que comme son amy, il luy 
porteroit sa vie et son espëe aussy franchement 
qu'autre qu'il eust, mais que comme son Roy, il luy 
en feroit telle justice qu'il seroit content, etc. Mais à 
M. le maresclial de Brissac, lequel à la diligence de 
M. de Schomberg, s'estoit dès Angers chargé du s"" de 
S* Pliai, non tant pom- le mettre en justice que pour 
le couvrir, soubz cest ombre, de ce qui pourroit 
estre entrepris en vengeance de cest acte, Sa Majesté 
commandoit par exprès de le mettre es mains du 
capitaine Dauphin exempt de ses gardes, pour le 
mener au chasteau d'Angers, et à M. de Schonberg 
d'y tenir la main; dont ledit s'^ de Brissac s'exempta 
par diverses tergiversations, en respondant toutefFois 
à S. M. de son honneur et de sa teste; mais au lieu 
de le garder, il luy bailla sa maison de la Guerche 
pour prison, d'où il se retira peu après en Anjou, 
en son chasteau de Beaupréau, pays de Mauges. 

A l'occasion de cest attentat, reconnut M. du Pies- 
sis beaucoup de bons amys ; la plus part des grandz 
et des gens d'honneur qui se trouvoient près de 
S. M. furent esmeuz de l'indignité de cest acte; 
messieurs de la court de Parlement montrèrent 
aussy le désir que le criminel leur fust mis en main 
pour en faire un exemple, et furent les gens du Roy, 
nomméement les siem^s Servain et Marion, prestz de 
venir supplier S. M. d'avoir agréable qu'en son nom 
ilz en requissent la justice; messieurs de l'Assemblée 
de Chastellerault, tant en corps que chacun pour sa 
province, envoyèrent le sieur de Cases exprès pour 
s'en condouloir avec luy, et luy offinr tout ce qui 
dépendoit d'eux et de leurs provinces, mesme de 



328 MEMOIRES 

dépescher personnages notables cl'entr' eux vers le 
Roy pour en faire leur faiet propre; dont monsieur 
du Plessis se contenta de reconnoistre leur bonne 
volonté, pour éviter jalousie, sans les employer. Les 
principales villes et Eglizes de la Religion firent de 
mesme, particulièrement messieurs de la Rocbelle, 
faisans offre de faire sortir nombre de leurs bour- 
geois, avec artillerie et munitions, pour l'assister en 
ce qu'il voudroit entreprendre. Monsieur le duc de 
Bouillon, mareschal de France et monsieur de la 
Trémouille qui en parloit avec l'honneur de le tenir 
pour parent, l'obligèrent aussy fort par offre de leurs 
personnes et de leurs amys, mesme des forces qu'ilz 
avoient en campagne; monsieur de Chastillon pa- 
reillement, tout jeune que lors il estoit, dont l'obli- 
gation est deue aussy à madame sa mère; mais mes- 
sieurs de Rohan et de Soubise' non moins, jusqu'à 
vouloir monsieur de Rohan porter la parole vers le 
Roy, au nom de tous les parens, pour en requérir 
justice, reconnoissans monsieur du Plessis pour avoir 
cest honneur d'estre allié, de costé paternel et mater- 
nel, de leur maison, et à ces bons offices les incitoit 
d'autant plus la bonne affection que madame de Ro- 
han leur mère nous avoit tousjours portée. Madame 
la princesse d'Orange en fit de mesme, en souve- 
nance du service que monsieur du Plessis avoit voué 
à feu monsieur le Prince son mary et de l'amitié qu'il 
luy avoit portée, alléguant à S. M. que tous les gens 
de bien, mesme hors du Royaume, auroient l'œil à la 
justice que S. M. en feroit. Entre les Seigneurs et 

1. Frère de M. de Rohan. 



DE MADAME DE MORNAY. 329 

gentilzhommes de la Religion, luy firent particulière- 
ment apparoir de leur bonne volonté, messieurs le 
marquis de Galerande, Vidame de Chartres, de Fon- 
trailles, de la Force, de la Barbée de Moulinfrou, de 
Parabère, lieutenant général en Poictou, de Cai'groy, 
de la Rochegiffard, de Luzignan, de Chouppes, de 
S' Germain, de la Boucherie, de Montmartin, de 
Pangeaz, de Montglat; aussy les sieurs de Préaux, gou- 
verneur de Chastellerault, de Constant, gouverneur 
de Marans, de Nesde*, maistre de camp, capitaine 
conte de la Ferrière, gouverneur de Foix, capitaine 
de Vezins, et infinis autres. Et quant aux seigneurs 
catholiques, monseigneur de Montpensier luy fist cest 
honneur de s'offrir à luy, l'adressant pour parent; 
madame de Fontevrault, selon son sexe, luy en tes- 
moigna aussy beaucoup de ressentiment; monsei- 
gneur le connestable l'asseura par lettres de luy en 
procurer la justice, en parla vertueusement en 
toutes occasions et y tint la main jusques à la fin; 
monsieur le conte de Chiverny, chancelier de 
France, l'envoya visiter avec très affectionnées offres 
jusques à Saumur; monsieur d'Elbœuf, se ressouve- 
nant de quelques bons offices que monsieur du 
Plessis luy avoit foictz, en voulut prendre revenche 
avec toute l'affection qui se peut dire; monsieur de 
Villeroy, secrestaire d'Estat, particulièrement en fit 
son faict propre, et n'y obmit chose qui se deust at- 
tendre d'un amy; il se reconnoist aussy obligé à 
messieurs le mareschal de Boisdauphin, marquis de 

1. L'édition de M. Auguis porte : « Mestre de camp, capitaine, 
comte, gouverneur de Foix..., etc. » Ce qui n'a aucun sens. 



330 MÉMOIRES 

Noirmoutier;, de Malicorne, gouverneur de Poietou, 
de Souvray, gouverneur de Touraine^ de Sehomberg, 
conte de Nanteuil, des Cliastelliers , évesque de 
de Baveux^ à messieurs le conte de Crissay, de Mon- 
barot, gouverneur de Rennes, de la Rocheposay, 
gouverneur de la Marche, de Puyclierie, gouverneur 
du chasteau d'Angers, de Villegomblain, baillif de 
Blois, et plusieurs autres seigneurs et gentilzliommes 
catholiques qui tous luy offrirent tout ce qui seroit 
en eux. Particulièrement, monsieur de Malicorne, à 
l'aage de septante ans, s'offroit de le venir trouver 
avec cinq cens gentilzliommes ses amys; ce qui soit 
dit sans vanité afin que notre filz sache à qui nous 
avons l'obligation pour la mériter envers eux et les 
leurs. N'est mesmes à oublier icy madame d'Avau- 
gour, tante de S* Phal, qui envoya gentilhomme ex- 
près à monsieur du Plessis pour détester ce faict et 
luy protester qu'elle préféroit son amityé et sa pa- 
renté à la proximité de sa partie, et que, sy son sexe 
luv permettoit, elle en voudroit estre à la vengeance. 
Entre nos parents prirent le faict à cœur monsieur 
de Buhy, frère aisné de monsieur du Plessis, que 
Dieu nous osta en chemin de cest affaire, monsieur 
l'archevesque de Rheims, son oncle, monsieur l'E- 
vesque de S* Malo et mons"^ de Vardes, ses cousins 
germains, monsieur de Monloué, de la maison de 
Rambouillet, monsieur de Mouy, nonobstant que 
S* Phal fut chef de ses lu^mes, monsieur du Breuii • 
d'Auge, monsieur de Montalerre, lieutenant de la 



1, L'édition de M. Auguis porte « du Breuii è^Aiige. » C'est Le 
Breuii en Auge, dans le pays d'Auge. 



DE MADAME DE MORNAY. 331 

compagnie de gens d'armes de monseigneur le Prin- 
ce, monsieur de Villerceaux, mons'^ de Valançay en 
Berrv, mons. le Baron de Mortemer_, notre nepveu 
de Vaucelas etc. ; comme aussy, au regard de ce qui 
concernoit la justice, messieurs Forget de Blancmes- 
nil et de Thou , présidens de la court, monsieur du 
Bouchet, président en la chambre des comptes, mes- 
sieurs de Fresne et de Genre secrestaires d'Estat ; les 
ditz président Forget et de Fresne alliez de monsieur 
du Plessis, pour avoir le dit sieur de Fresnes es- 
pousé une fille du feu conte S* Aignan, veufve du s*" 
d'Huilly; madame la marescliale de Rhetz aussy sa 
parente, y promit l'affection de son mary et la per- 
sonne de son filz. 

Or estoit agité monsieur du Plessis diversement, 
et des divers conseils de ses amys, et entre l'hon- 
neur et la conscience, se résolvant néantmoins de 
ne faire rien pour l'un qui préjudiciast à l'autre. 
Pour donc ne rien faire que meurement et avoir 
l'advis de ses plus proches, il pria mons. de Pierre- 
fitte d'aller trouver S. M. pour la remercier très 
humblement de l'honneur qu'il luy avoit faict, et 
par mesmes moiens assembler ses parents pour 
prendre un commun advis de ce qui seroit à faire. 
Ceux qui faisoient profession des armes conseil- 
loient la voye des armes, non pour appel dont ilz 
étoient tous d'avis que S* Phal s'estoit rendu indi- 
gne, mais par quelque violence que ce fust qui dé- 
sormais luy estoit licite. Ceux qui faisoient profes- 
sion de la justice préféroient celle de la justice en 
un faict qui ne tenoit rien de l'honneur, assassinat 
et partant crime, à traicter par conséquent criminel- 



332 MÉMOIRES 

lement, et où sans double il y auroit plus d'exem- 
ple. Mais parce que la voye de justice ne se pouvoit 
poursuivre sans renoncer à l'autre, fut trouvé bon 
qu'elle fust poursuivie, le Roy s'y faisant partie, et 
qu'à ceste fin, S. M., au nom de tous les parens, 
sans que monsieur du Plessis y intervint, fust requis 
de justice, se réservant par ce moïen M. du Plessis 
l'autre voye toute entière à poursuivre de son chef, 
selon les occasions que Dieu luy présenteroit. Et es- 
toit son intention de tenter tous moiens de le faire 
prendre en sa maison ou ailleurs, et l'ayant en sa 
puissance sans en abuzer, le mettre entre les mains 
du Roy pour en ordonner ce qu'il luy plairoit, puis- 
qu'il luy avoit pieu faire l'injure sienne, se résolvant 
de se tenir content quand sa vie et son honneur se- 
roient en sa puissance sans luy mesfaire. Mais com- 
me ceste conclusion fut prise de présenter ceste 
requeste au Roy, par la bouche de monsieur de Ro- 
han, assisté de tous ses parenz susnommez, mes- 
sieurs de Rosny ' et de Fresne l'approuvèrent en 
sorte que néantmoins il en falloit premier scavoir la 
volonté du Roy auquel ilz se chargèrent d'en parler. 
Et ne fust S. M. de cest ad vis, disant que le faict et 
le mérite de la personne luy touchoient d'assez près 
pour n'avoir point besoin d'en estre requis, et qu'il 
luy en feroit telle justice que tous les parens seroient 
satisfaictz. 

Monsieur du Plessis avoit en main trois régimens 



1. M. de Rosny, comme l'appelaient Henri IV et Mme du Plessis, 
Sully comme l'a appelé l'histoire, avait épousé une nièce de Mme du 
Plessis. 



DE MADAME DE MORNAY. 333 

commandez piw les sieurs de Jonquères, de Nesde 
et de Boisguérin ses amys, et nombre de noblesse 
qui s'offrait à luy, messieurs les duez de Bouillon et 
de la Trémouille ne demandoient pas mieux que de 
luy assister. Artillerie et munitions ne luy man- 
quoient point, et le pouvoit investir en sa maison 
de Beaupreau, pour s'en faire telle justice que bon 
luy eust semblé. Une considération le retint, qu'il 
voyoit beaucoup d'humeurs esmeues entre ceux 
d'une et d'autre religion, à l'occasion particulière- 
ment de l'assemblée de Chastellerault, que, quand 
on le verroit en campagne, assisté de tous les princi- 
paux du mesme party, ceux de contraire religion 
croiroient ou feroient semblant de croire que ce se- 
roit un remuement général contre lequel ilz s'arme- 
roient, et dont l'estat à son occasion pourroit estre 
troublé et ne se rasseureroit pas quand il le vou- 
droit. Luy pesoit aussy d'avoir à miener et tenir des 
forces aux champs, qui mangeassent le peuple pour 
son subject; bien consentit il à notre filz d'entre- 
prendre par pétard ou escalade sur la maison de S* 
Phal, en tirant serment, de luy et des capitaines qui 
l'assistoient, de ne le tuer point, ains de le luy ame- 
ner prisonnier, en tant que faire se pourroit; mais 
le dit de S* Phal eut advis de Saumur à temps pour 
s'en retirer, parceque, pour cacher son dessein, il 
estoit contrainct de prendre un grand tour. Et n'eut 
pas beaucoup à deviner qui avoit donné ledit advis. 
Le bon succez du Roy devant Amiens avoit af- 
fermi l'Estat, évidemment incliné non tant à riiyne 
par les ennemys qu'à trouble par les espritz dési- 
reux de nouveautés, qui n'attendoient que ce nau- 



334 MEMOIRES 

frage pour se jetter chacun sur sa pièce; mais aussy 
tost les vist on remis^ tellement que d'où se crai- 
gnoit le malheur Dieu fit sortir le bonheur de cest 
Estât. Sa Majesté voulut que ceux de la Religion re- 
conneussent que ceste prospérité ne l'avoit point 
eslevé à Jeur dommage_, et demeura en mesmes ter- 
mes pour leur regard. Non toutefFois plusieurs au- 
tres, lesquelz taschoient de faire ou retrancher ou 
rendre de plus difficile exécution ce qui, accepté en 
temps et lieu, se fiist rendu plus facile. 

Environ ce temps, au mois de Janvier 98, mourut 
monsieur de Buhy, frère aisné de monsieur du Pies- 
sis, en sa maison, surpris d'une violente apoplexie, 
à la chasse, de laquelle il avoit jà eu deux autres ac- 
cez. Ceste playe nous fut sensible, mesme en l'estat 
où nous estions. Le Roy en escrivit des lettres de 
condoléance à monsieur du Plessis en ces mots qu'il 
n'y pensoit pas avoir moins perdu que luy; il avoit 
asseurance du gouvernement de Calais ou de Nan- 
tes, le premier qui seroit remis en l'obéissance du 
Roy; ce que S. M. conferma encor avec parole de 
grand regret à M. du Plessis, passant à Saumur. 
Mais il n'y eut moïen de conserver ny ses estatz, ny 
ses espérances à son filz unique, n'estant, lors de 
son décez, âagé que de douze ans. 

S'avancoit cependant aussy, en conséquence de ce 
grand et inopiné succez d'Amiens, le traicté avec le 
Roy d'Hespagne d'une part, conduit par messieurs 
de Belièvre et de Sillery, le voyage de Bretagne de 
l'autre, pour réduire M. de Mercœur par la force, 
qui abusant du malheur de la Picardie, n'avoit sceu 
prendre son temps pour traicter à telles conditions 



DE MADARIE DE IMORNAY. 335 

presque qu'il eust peu demander. Et des progrez de 
ces deux affhii^es advertissoit M. du Plessis à toute 
heure messieurs de l'assemblée de Chastellerault; 
l'un desquelz passoit par ses mains^ l'autre ne luy 
estoit caché par S. M. mesme, à ce qu'ilz prévins- 
sent;, par la conclusion de leurs affaires, la paix d'Hes- 
pagne et la réduction de Bretagne, lesquelles ne 
pouYoient tarder, et accomplies qu'elles seroient, les 
laisseroient du tout à la pure discrétion du Roy; et 
touteffois tousjours y en avoit il qui en voulurent 
douter et qui en faisoient douter les autres, pen- 
sant tousjours gaigner quelque poinct, tantost pour 
le publicq, tantost pom^ le particulier, tellement que 
le Roy fut à Angers, la négotiation de Vervins, (car 
là se traitoit elle,) * à la ratification près, premier que 
l'édit de la Religion fiist aiTcsté, ce qui fut finale- 
ment à Nantes. Et cependant, le Roy passant a. Tours, 
l'estoient venu trouver de Chastellerault messieurs 
le duc de Bouillon et de la Trémouille, non sans 
quelque diminution de la réputation et auctorité de 
l'assemblée désemparée de leurs personnes. Furent 
néantmoins enfin résolues toutes les difficultez de ce 
traicté, auquel monsieur du Plessis n'oublia rien 
pour les faciliter vers S. M. et son conseil^ Mais la 
vérification s'en rendit difficile, par la pacification 
générale de l'Estat, qui se fut rendue facile pendant 
qu'il estoit en incertitude; non au regai'd du Roy, 



1. L'Espagne restituait toutes ses conquêtes, et la France retrouvait 
l'intégrité de son territoire. La paix fut signée le 2 mai 1598, à Vervins. 

2. L'édit de Nantes ne fut enregistré au Parlement de Paris que le 
25 février 1599. 



336 MEMOIRES 

duquel la bonne volonté ne s'alliénnoit point, mais 
de ceux qui l'assistoient et de ses courtz qui ne me- 
suroient noz conditions à notre justice, mais à leur 
nécessité. Monsieur du Plessis estoit allé rencontrer 
S. M. près de Blois, où aussy tost Elle parla de l'ac- 
corder avec M. le Duc d'Espernon, procédant la que- 
relle de ce que, quelques années paravant, passant à 
Saumur avec trois mille hommes de pied et quattre 
ou cinq cens chevaux, il ne luy avoit accordé le 
passage qu'à telles conditions qu'il n'en pouvoit 
abuser; se plaignant le dit s*" d'Espernon qu'il avoit 
monstre se déffier de luy et en vouloit scavoir la 
raison. Le Roy, averty de ce, luy dit fîanchement que 
M. du Plessis avoit faict ce qu'il devoit, et estoit 
concerté que M. du Plessis l'iroit voir, et que sans 
parler du passé, il luy feroit bonne chère; ce que 
M. du Plessis ne voulut consentir, mais bien de 
l'aller voir quand ilz seroient amys; et, sur ce qu'on 
luy allégoit la qualité de Pair de France, respondit 
qu'il n'avoit tenu et ne tenoit qu'au Roy qu'il ne fist 
autant pour ses services que le feu Roy avoit faict 
par sa faveur; ainsy ne se peut faire cest accord à 
Tours, et d'ailleurs ne le voulut le dit s"" duc à Sau- 
mur, pour estre le lieu où il prétendoit avoir esté of- 
fensé. Ce fut donq à Angers où S. M., ayant déclaré 
que, le tout entendu, il n'y trouvoit rien qui les em- 
peschât d'estre amys, leur commanda de s'embras- 
ser. M. d'Espernon dit à M. du Plessis qu'il avoit 
esté fort amy de son frère et avoit désiré estre le 
sien; monsieur du Plessis luy respondit que l'hono- 
rant de son amityé, il luy feroit service; le dit 
s' d'Espernon répartit encore avec paroles fort gra- 



DE MADAME DE MORNAY. 337 

lieuses, eL lors le Roy se mit entr'eux deux, se pour- 
menant et leur parlant de ses affaires. 

Or à Angers, vers le mois d'Apvril, arriva milord 
Cecil' secrétaire d'Estat d'Angleterre, pour accrocher 
le traicté d'Hespagne. Aussy, messieurs de Nassau, 
admirai de Zëelande, et de Barneveld % advocat gé- 
néral de Hollande, de la part des Provinces Unies, à 
mesme fin. Et fut M. du Plessis de ceux qui furent 
commis par le Roy pour les ouyr et traicter avec eux. 
Mais les choses estoient trop avant pour les recul- 
1er; et le Roy, désireux avec beaucoup de raison de 
composer et réintégrer son estât, vouloit la paix, 
nonobstant qu'on luy proposast une révolte pro- 
chaine en Artois et Ilainault s'il poursuivoit sa 
pointe. Particulièrement messieurs les ambassadeurs 
des Estats vinrent exprès conférer à Saumur avec 
M. du Plessis sur l'ordre qu'ilz auroient à tenir 
parmy leurs peuples et en leurs affaires pour empes- 
cher que, se voyans par ce traité abandonnez de la 
France, ilz ne vinssent à s'esbouler en ruine, estans 
d'ailleurs très rézolus de n'entendre à aucune paix. 
Sur quoy monsieur du Plessis leur fit toutes les 
meilleures ouvertures qu'il peut, surtout qu'ilz ne 
rompissent aucunement avec la France, laquelle es- 

1. William Cécil, lord Burleigh, l'ami, le confident, le minisire delà 
reine d'Angleterre Elisabeth, auquel elle dut une si grande part de l'éclat 
de son règne, était né en 1520, et mourut cette même année 1598. 

2. Jean d'Olden, Barneveldt, grand pensionnaire île Hollande, né eu 
1549, savant magistrat, habile négociateur, politique profond, passion- 
nément dévoué à l'indépendance de son pays, devint le chef du parti 
républicain contre l'influence croissante et l'ambition des Nassau, moins 
désintéressés que leur illustre chef, Guillaume le Taciturne. Il paya cette 
opposition de sa tête, en 1617. 

1 — 22 



338 IMEMOIRES 

toit d'humeur de ne demeurer pas longtemps en un 
tel estât, que la mort du Roy d'Hespagne^ ne pou- 
voit tarder, qui leur donneroit le temps de respirer, 
et ouvrii'oit la porte à nouveaux affaires, que le mar- 
quisat de Saluées* estoit un levain de nouveaux dif- 
l'ërens, que le transport des Pays faict à l'archiduc 
aiFaibliroit les coups de leur ennemy sans doute, 
seulement qu'ilz fissent un effort qui peut durer 
jusques à l'hyver sans perte, et cependant qu'ilz for- 
tifiassent leurs frontières, et surtout consolidassent 
les cœurs et volontez de leurs peuples. 

Quant à M. de Mercœur, en avint ce que M. du 
Plessis avoit asseuré au Roy par plusieurs lettres qui 
se trouvent en ses mémoires, et qui ne furent pas 
la moindre cause de le faire résoudre à ce voyage; 
scavoir, qu'il ne sceut se rendre, ny se défendre, 
tous les principaux des siens se jettans à corps perdu 
entre les bras du Roy, dès qu'ilz le virent partir de 
Paris et tourner la teste vers eux. Mesme ayant avec 
précipitation envoyé Mad® de Mercœur^, sa femme, au 
devant du Roy pour accepter telles conditions qu'il 
luy plairoit, sans ozer disputer ny le gouvernement, 
ny aucune place en la province, bien heureux de 
pouvoir accorder pour toute ressource sa fille uni- 
que à M. de Vendosme*, filz naturel du Roy, avec 

1 . Philippe II était alors mourant ; il expira le 3 septembre 1 598. 

2. Le marquisat de Saluées avait été remis à l'arbitrage du Pape par le 
traité de Vervins. Les Pays-Bas et la Franche Comté venaient d'être cé- 
dés à l'archiduc Albert d'Autriche (récemment encore le cardinal Albert), 
à l'occasion de son mariage avec Claire Eugénie, fille de Philippe II. 

3. Marie de Luxembourg, fille et héritière du duc de Pentliièvre. 

k. César de Vendosme, fils naturel, mais légitimé de Henri IV et de 
Gabrielle d'Estrées que le roi avait fait duchesse de Beaufort. 



DE MADAIME DE MORNAY. 339 

tous les avantages requis. N'est icy à oulDlier que 
M. du Plessis avoit représenté au Roy par plusieurs 
raisons qu'avoir de M. de Mercœur la Bretagne, par 
traicté, aux conditions cy devant présentées, étoit la 
luy donner, parce que demeurant gouverneur et 
saisy des places, il y seroit toujours plus considéré 
que le Roy mesmes qui ne la voioit point ; qu'il n'y 
avoit donc moïen d'y reprendre son aucthorité que 
par l'en mettre hors, ce qui ne se pouvoit que par 
sa présence', et ses lettres se trouvent encor en ses 
mémoires. 

En mariage faisant donnoit le Roy à César, mon- 
sieur son filz naturel et de madame la duchesse de 
Beaufort, la duché de Vendosme, auquel il fit con- 
sentir Madame, sa sœur unique. Où est à noter 
qu'encore que ce duché fust un principal membre 
de la maison de Navarre, de laquelle monsieur du 
Plessis estoit sm^intendant, il ne luy en parla ja- 
mais, et n'y intervint aucunement; doustant S. M. 
qu'il ne luy fist, selon sa fidélité, quelque remons- 
trance au contrau^e. Seulement y fut appelé après 
qu'il eust esté dressé par M. le Président Jeannin 
et passé par devant notaires, avec ceux de son 
conseil d'Estat, lorsque lectm'e en fut faicte devant 
les parties, et particulièrement quand il fut pré- 
senté à Madame % pour prendre acte de son consen- 
tement. 

Le Roy estant à Angers, sur les refuz que faisoit 

1. L'édition de M. Auguis, au contraire des deux manuscrits porte : 
a Par sa puissance. » 

2. Le manuscrit de la Bibliothèque impériale et l'édition de M. Au- 
guis portent : « Madame, sa sœur unique. » 



340 MÉMOIRES 

S* Phal de se représenter, et sur les excuses que le 
mareschal de Brissae, son beau-frère, prétendoit de 
ce qu'il ne le mettoit point es mains du Roy com- 
me il s'y estoit obligé, fut décernée commission par 
S. M. à messieurs de la court de Parlement pour 
luy faire son procès, et manda aux procureurs et ad- 
vocatz généraux d'en requérir la justice en laquelle 
commission estoit le faict qualifié de guet à pans. 
Et en conséquence d'icelle adressèrent messieurs de 
la court leur commission au lieutenant général de 
Tours pour en informer. Cela fut cause que les pa- 
rens s'esmeurent, mons^ de Mouy particulièrement, 
parent commun, et au besoin plus amy de mon- 
sieur du Plessis, mais auquel il estoit dur de voir 
déshonorer ses armes et sa maison en la personne 
de S* Phal. Il sonda M. Duplessis donq par tous 
moïens, tant à Angers que depuis à Nantes, et en- 
fin, n'en trouvant point vers luy, fut cause que mes- 
sieurs les Mareschaux de France s'assemblèrent par 
commendement du Roy pour en adviser, dont 
sortist quelque concert de la réparation qui luy de- 
voit estre faicte. Quoy prévoyant M. du Plessis, 
avec le bon plaisir et congé de S. M., quitta tous 
ses affaires et s'en revint à Saumur, où depuis luy 
fut envoyé par M. le mareschal de Bouillon, comme 
amy particulier, le dit concert sy d'aventure il l'ag- 
gréeroit. Mais sur iceluy, il pria M. de Pierrefitte 
d'aller trouver le Roy à Rennes pour luy remons- 
trer les griefs qu'il y prétendoit, et les copies du 
dit concert et de sa dépesche sur iceluy sont en noz 
mémoires. Cependant le lieutenant général de Tours, 
sieur de Gardette, meu de l'indignité de l'acte, in- 



DE MADAME DE MORNAY. 341 

forma diligemment et ouyt plusieurs tesmoingz. 
En furent aussy ouys quelques-uns à Rennes, le 
tout envoyé au greffe de la court de Parlement à 
Paris, où il est à voir, et plus qu'il n'en falloit pour 
vérifier un assassinat et le mettre conséquemment 
sur un esehafaul. Le tout sans que monsieur du 
Plessis y intervinst aucunement; mais le Roy es- 
tant de retour vers Paris, sur ce que les parens 
luy donnèrent asseurance qu'il obéiroit et se ren- 
droit en sa justice, moiennant l'interruption des 
dittes procédures, furent icelles sursises, à condi- 
tion de les reprendre s'il n'obéyssoit dans un temps 
limité. 

Le 1 5* avril au dit an 1 598, sur les deux heures 
du soir, nasquit Philippe de la Verrie à Saumur, 
où ma fille, sa mère, estoit venue se retirer pour 
estre près de monsieur du Plessis et de moy*, pour 
en estre assistée en leurs affaires; monsieur du Ples- 
sis et moy le présentasmes au saint Baptesme. 

Monsieur du Plessis accompagna le Roy sur son 
retour, jusques à la Bourdaisière près Tours, auquel 
lieu le Roy le mena pour avec monsieur de Ville- 
roy, secrétaire d'Estat, voir le traicté d'Hespagne, 
luy en faire ensemble le rapport, et sur iceluy en 
faire la ratification ; ce qui fut faict, et du dit lieu se 
départit pour revenir à Saumur, avec promesse que 
le Roy tira de luy de se rendre près sa personne lors 
qu'il le manderoit. Mais il se passa grand temps de- 



1. Le manuscrit de la Bibliothèque impériale et réclltion de M. Au- 
guis portent : « Et plus aisément assistez de nostre faveur et ayde en 
leurs affaires, ii 



342 MEMOIRES 

puis, partie en ce que S* Pliai ne voulust point s'a- 
cheminer qu'il n'eust asseurance de n'estre point 
recherché par justice^, partie qu'abusant de ceste as- 
seurance, il se pourmena dans Paris dont, sur la 
plainte sérieuse de monsieur du Plessis, il fut en- 
voyé soubz la garde de deux exempts prisonnier as- 
sez estroittement en sa maison de S*^ Pliai en Cham- 
pagne; ayant remonstré M. du Plessis à S. M. par 
le sieur de la Chesnaye, l'un de ses ordinaires, en- 
voyé exprès vers luy pour le faire acheminer en 
court, qu'il ne pouvoit d'un tel commencement at- 
tendre bonne yssue, puisque sa partie s'osoit pour- 
mener le pistolet dans Paris, comme en despit de la 
justice, argument qu'il n'avoit pas à l'espérer en 
effect, puisque les apparences luy en estoient dé- 
niées. Ce que S. M. prist à cœur, et fut l'exempt qui 
le gardoit en danger d'estre cassé, et vint peu après 
une diette ordonnée à S. M. qui mena cest affaire 
jusques en l'hyver. 

Ces allées et venues continuèrent depuis le mois 
de juing jusques à la fin d'octobre. 

Monsieur du Plessis ne voulut point comparoir 
devant S. M. que S' Phal ne fust prisonnier en la 
Bastille. S. M. promettoit de l'y mettre, mais non 
que monsieur du Plessis ne fust en court, craingnanl 
qu'il ne l'y laissast long temps tremper; au quel cas 
les parens ne luy conseilleroient de venir. Enfin 
fut conseillé monsieur du Plessis de se rendre près 
du Roy, mandé pour les affaires de S. M. et non 
pour les siennes particulières, et nommeément pour 
la décision des difTicultez qui se présentoient ez 
affaires de la Religion, et pour la conclusion du 



DE MADAME DE MORNAY. 343 

traicté de mariage de Madame ' ; ce qu'il fit à S* Ger- 
main en Laye^ assisté de monsieur de Villarnoul, dès 
lors accordé avec nostre fille aisnée, et du sieur de 
Nesde^ maistre de camp, et du s*" de la Ferrière, 
guidon de sa compagnie de gendarmes et comman- 
dant à Vezins, sans plus, n'ayant voulu s'accompa- 
gner davantage contre un homme prisonnier de jus- 
tice. Et luy fist cest honneur S. M., comme il fut à 
Meulan, de luy envoyer le s* du Morier, l'un des se- 
crétaires de sa chambre avec lettres qui tesmoi- 
gnoient le contentement qu'il avoit de sa venue, et 
luy promettoit tout ce qu'il pouvoit désirer d'un 
bon maistre. Il vit donq S. M. à S* Germain le 20® 
Décembre de l'an 1 598, et en fiit très-bien receu, 
et de tous ses seigneurs et amys, et se passèrent 
plusieurs jours sans parler de cest affaire particu- 
lier, mais bien luy communiquoit il ses principaux 
affaires; nomméement fut employé avec monsieur le 
mareschal de Bouillon pour résoudre par expédiens 
les oppositions que fournirent ceux du Clergé contre 
l'Edit accordé à ceux de la Religion et les difficultez 
que faisoient les gens du Roy pour en requérir la 
vérification pure et simple^, et les modifications que 
la court de Parlement y vouloit faire ; nonobstant 
tous lesquelz obstacles, par la prudence et dextérité 
du Roy et moiennant les bons expédiens qui luy 
furent ouvertz, il fut purement et simplement vé- 

1. Avec le duc de Bar, fils aîné du duc de Lorraine ; le mariage s'ac- 
complit en 1599. 

2. L'édit de Nantes, scellé le 13 avril 1598, ne fut enregistré au Par- 
lement que l'année suivante, avec beaucoup de peine et avec quelques 
modifications. 



344 MÉMOIRES 

rifié, et sans y apporter l'aucthorité de sa présence, 
ce qui eust esté interprétée à violence; ayant eu S. 
M. ce particulier esgard qu'il valoit mieux gaigner 
pied à pied par raison que l'emporter par auctho- 
rité, procédure qui luy eust esté préjudicielle et 
eust rendu l'exécution de l'esdict moins favorable. 
Or est-il bien vray que cest Edict, tel qu'il a esté 
vérifié, est moins en quelques choses que celuy de 
Nantes, en peu touteffois et de peu d'importance. Il 
s'y en remarque deux principalement ; l'une, que les 
six conseillers de la Religion qui dévoient faire par- 
tie de la chambre de l'édict de Paris sont seulement 
distribuez par les chambres; et est à noter que pre- 
mier que M. du Plessis partist de Saumur, ceux qui 
estoienten court s'y estoientj à relâchés; l'autre, que 
les synodes nationaux ne pouvoient estre tenus que 
de permission de S. M. A quoy il a pieu à S. M. es- 
crire depuis à monsieur du Plessis, sur les remons- 
trances qu'il luy en faisoit, qu'Elle leur pourvoiroit à 
leur contentement. Et sy à Chastellerault il en eust 
esté creu, il n'en eust point esté faict de particulier 
article, parceque l'article général qui permettoit tout 
exercice de la Religion et de la discipline, sans autre 
expédition, luy sembloit suffire. 

Enfin fut amené S* Phal par l'exempt à Paris, et aus- 
sytost conduict prisonnier à la Bastille, le 1 2 Janvier 
1 599, auquel M. de la Force, capitaine des Gardes, 
fit oster l'espée. Et en mesme temps fut dépesché 
un courrier à monsieur du Plessis, lors à Buhy, avec 
lettres de S. M., par lesquelles il luy commandoit de 
venir. Cependant assembloit monsieur leConnestable, 
messieurs les marescliaux de France et les plus no- 



DE MADAME DE MORNAY. 345 

tables chevaliers pour ordonner de eesl afïaire; et 
^eilloit particulièrement monsieur de Vardes, notre 
cousin germain, qu'il ne s'y passast rien qu'à l'avan- 
tage de monsieur du Plessis, lequel aussy, comme il 
vit les choses en termes raisonnables, gentilhomme 
qu'il est d'humeur d'y regarder de fort près et pour 
soy et pour ses amys, luy escrivist qu'il pouvoit 
s'acheminer sans difficulté. Monsieur du Plessis donc, 
arrivé à Paris, prie de ses principaux parens et amys 
ceux qui se trouvèrent sur le lieu de se trouver en 
son logis, les requérans de luy donner leur advis, 
selon leur honneur et le sien, de la forme d'accord 
qui luy estoit proposée; laquelle tous ilz approuvè- 
rent, protestant qu'en pareil cas ilz n'en refiise- 
roient unq semblable, et que pour un Prince à pêne 
pourroit estre la satisfaction en autres termes; et es- 
toit la ditte Forme telle qu'il en suit : 

(c Monseigneur le Connestable et messieurs les Ma- 
reschaux de France s'en iront trouver le Roy, pour 
luy dire comme ilz ont entendu ce qui s'est passé 
entre messieurs du Plessis et de S' Pliai; qu'ilz ont 
trouvé que le dit s'^ de S' Phal a offensé grandement 
S. Majesté, dont il mérite punition, et qu'il ne peut 
venir en combat avec le dit s"^ du Plessis, pour la 
qualité de l'offense qui l'en a rendu incapable; et 
ayant cy devant les parens de S' Phal supplié S. M. 
de luy pardonner l'offense qu'il a commise, mons. 
le Connestable dira qu'ilz lui ont prié de nouveau, 
et que luy avec eux supplie S. M. de trouver bon 
qu'il luy présente le dit s'' de S' Phal pour se jetter 
à ses piedz et luy en demander pardon. 

« Lors le dit s»^ ^^de S' Phal se présentera devant 



346 MÉMOIRES 

S. M., mettant un genouil en terre, il le suppliera 
très humblement luy pardonner la faute qu'il a com- 
mise et trouver bon qu'en sa présence il satisface à 
monsieur du Plessis. 

« Puis il se lèvera et dira au dit sieur du Plessis : 
« Monsieur, ayant cru que vous aviés faict quelque 
rapport au Roy qui pouvoit révoquer en doubte la 
fidélité que je luy doibtz comme son très fidelle sub- 
ject, cela a esté occasion qu'estant à Angers, ayans 
disné ensemble au logis de M. de la Rochepot, vous 
voyant sortir du logis, accompagné de quattre hom- 
mes, je sorty un peu après vous, plus accompagné 
que vous, et en trouvay encorres qui se joignirent 
avec moy; vous ayant rattaint, je voulus m'esclarcir 
de ce doubte avec vous, sur quoy, vous me tinstes 
des langages honnestes, m'offrant de m'en faire rai- 
son telle qu'on a accoustumé entre gens d'honneur, 
chose suffisante pour me contenter ; mais la créance 
de cest offense avoit peu tellement sur moy qu'elle 
m'osta la raison et me fit passer à l'injure que j'avois 
délibéré vous faire, prenant un bâton que j'avois 
derrière mon doz, sans que le peussiez \o'w, et vous 
en donnay un coup qui vous porta par terre. Sou- 
dain j'allay à mon cheval quoyque les miens eus- 
sent l'espée à la main, et donnèrent quelques coups 
aux vôtres qui vous vouloient garentir des miens. 
Je reconnois vous avoir faict cest offense de propos 
délibéré, et avec tel adventage qu'il n'y a homme 
d'honneur à qui l'on n'en puisse faire le semblable ; 
ce qui me fÎLiict vous supplier me le pardonner, et 
me submetz de recevoir de votre main un pareil 
coup que vous receustes, vous suppliant intercéder 



DE MADAME DE MORNAY. 347 

pour moy vers le Roy, à ce qu'il face arrester le 
cours de la justice pour les punitions que j'ay méri- 
tées, d'avoir si indignement offensé un gentilhomme 
de votre qualité, conseiller d'Estat, et qui exerçoit 
une commission de sy grande importance; et je de- 
meureray en récompense votre amy et serviteur, 
vous assurant que, sy pareille chose m'estoit arrivée, 
je me contenterois d'une telle satisfaction. 

« Monsiem* du Plessis dira au Roy qu'il le supplie 
très humblement de pai'donner l'offense au dit s"" de 
S' Phal, et pour le regard de la sienne qu'il eust 
bien voulu en tirer sa raison par autre voye. 

« Le Roy fera lors cest honneur au dit sieur du 
Plessis de luy dire qu'il a toujours veu l'acte tel 
qu'il ne pouvoit et ne devoit estre recherché par la 
voye des armes, et qu'au reste il congnoissoit la 
submission du dit s*" de S* Phal suffisante pour répa- 
rer l'injure qu'il avoit reçeue, et qu'il s'en doibt 
contenter, mesme pom* ce qu'il y va de son service 
de voir assoupir les querelles entre ses serviteurs, et 
de telle qualité, et que pour le regard de l'offense de 
S. M. elle y pom^voira selon qu'elle verra estre à 
faire. 

ce Le sieur du Plessis dira lors au s*" de S' Phal que 
puis qu'il plaist à S. M. et que messieurs le connes- 
table et mareschaux de France trouvent qu'il y a 
occasion de satisfaction, qu'il luy pardonne par son 
commandement . 

« Le Roy fera lors cest honneur au dit s»^ de S' 
Phal de luy dire qu'il luy pardonne à la prière du 
sieur du Plessis, et luy remonstrera sa faute com- 
mandant de se garder à l'avenir de semblable, jj 



348 RIÉMOIRES 

Qiioy faiet^ fut le lendemain amené devant S. M. 
le s*^ de S' Phal, par le sieur de la Force, capitaine 
des Gardes, sans armes, lequel se jetta aux genoux 
de S. M. et présens tous les Princes et Seigneurs qui 
lors se trouvèrent en court, S' Phal prononcea de sa 
bouche à M. du Plessis la satisfaction cy-dessus men- 
tionnée. Estoient entre ceux ausquelz monsieui- du 
Plessis demanda leur avis, monsieur de Roban, mes- 
siem^s de Cbastillon, de Clermont, marquis de Gale- 
rande, vidame de Chartres, de la Force, de Montloué, 
de Montaterre, du Brueil d'Auge, de Parabère, de 
C-houppes, de S' Malo, conte de S' Aignan, de Vardes, 
et plusieurs autres personnages de qualité. Les pria 
touteffois M. du Plessis de ne l'accompagner point 
au Louvre, mais de s'y rendre chacun à part, parce 
qu'il ne vouloit pas se faire assister de ses amys 
contre un prisonnier, qui avoit les mains liées. Est 
à noter que sur la question sy le s'^ de S' Phal de- 
voit avoir l'épée ou non lorsqu'il prononceroit la sa- 
tisfaction, S. M. ordonna qu'il se présenteroit sans 
espée, mais qu'après luy avoir demandé pardon et 
permission de satisfaire à M. du Plessis, elle luy se- 
roit rendue. Et la raison de S. M. estoit qu'il seroit 
plus honorable pour mons'^ du Plessis d'estre satis- 
faict par un homme armé que désarmé; il sufTisoit 
que, par se présenter sans armes, il eust esté déclaré 
indigne, sy sa clémence ne l'en relevoit, de porter 
les armes. De ce aussy fut baillé par le commande- 
ment de S. M. acte authentique, signé de S. M. et 
contresigné de M. de Yilleroy son secrétaire d'Estat, 
qui porte exprès, « qu'au dit de S' Phal seront lettres 
de rémission expédiées, comme de guet à pens, « etc. 



DE MADAME DE MORNAY. 349 

Et ne tant oublier que le jugement cy dessus ayant 
esté exécuté de point en point, Sa Majesté fit la re- 
monstranee au dit S' Pliai en ces termes : 

« Qu'il devoit avoir eu honte de se prendre à un 
vieux chevalier, un jeune homme sans expérience à 
un gentilhomme qui s'estoit trouvé avec des marques 
signallées en plusieurs combatz et en quatre batailles, 
qui avoit bien mérité de son service et ayant des 
premiers commandemens en la province, qui luy 
avoit néantmoins présenté les voyes d'honneur, qu'il 
pardonnoit à sa jeunesse et à la supplication de 
monsieur du Plessis, et que, sy à luy ou à un autre 
avenoit un pareil cas, qu'il en feroit désormais pu- 
nition exemplaire. » 

Et par ce que cest attentat avoit esclaté loin, tant 
dedans que dehors le Royaume, envoya M. du Ples- 
sis copie de la satisfaction à tous ses amys, particu- 
lièrement à messieurs les députez de Chastellerault, 
Tous les ambassadeurs aussy la voulurent avoir, et 
en eut peu après congratulations de toutes partz. Et 
est à remarquer que ceste satisfaction est signée de 
monsieur le connestable et de tous les mareschaux 
de France qui y assistèrent, mais particulièrement 
du mareschal de Brissac, beau fi^ère du dit S' Pliai, 
qui depuis fit tout ce qu'il put pour raccoster mon- 
sieur du Plessis. En ce dernier acte, reconnoist 
M. du Plessis avoir receu beaucoup d'assistance de 
monsieur de la Force, se tient aussy fort obligé a 
M. le mareschal d'Ornano, lequel touteffois il avoit 
peu pratiqué, pour y avoir fort vertueusement parlé 
pour la justice de sa cause. Mais monseigneur le 
connestable et monsieur le mareschal de Bouillon y 



350 MEMOIRES 

tinrent coup, et le Roy y testifia tousjours sa bonne 
volonté_, recommandant l'affaire et la personne à 
ceux qu'il voioit estre besoin, sauf qu'il avoit donné 
sa parole de tirer S' Phal des voies de la justice qui 
portent ignominie. 

Monsieur du Plessis, vers le mois de Juillet de l'an 
98, avoit mis en lumière son livre de l'institution de 
la S'^ Eucharistie, et n'est à croire comme il remua 
tous les espritz, et surtout esmeut et troubla le 
clergé. Plusieurs de ses amys eussent désiré que 
c'eust esté sans y mettre son nom ; mais encore qu'il 
préveust assez quelle envie il attireroit sur luy, il 
considéra qu'il seroit plus leu et par conséquent ser- 
viroit plus à l'esclaircissement de la vérité portant 
ceste marque. Le cardinal de Médicis, lors légat en 
France, qui estoit sur son parlement, en emporta 
six exemplaires en Italie. Les Jésuites de Bordeaux 
requirent le Parlement de le faire défendre et brusler, 
ausquelz il fut respondu par monsieur Daffiz, pre- 
mier président, que ces chemins n'estoient plus te- 
nables, mais qu'ilz advisassent, puisqu'il prenoit à 
garend les Pères, d'y bien respondre, et là dessus, 
partirent entr'eux leurs ouvrages pour y travailler. 
Boulenger, aumônier du Roy, attaqua la préface avec 
autant de témérité que d'impudence, et pour luy 
oster le crédit, impugna la plus part des passages de 
faux, auquel, premier que partir de Saumur pour 
son voiage, fut satisfaict par monsieur du Plessis et 
la responce imprimée. Mais le grand bruit, c'estoit 
par toutes les chaires du Royaume, et nomméement 
à Paris, pendant le quaresme, où les Presclieurs 
n'oublioient rien de séditieux, et contre le livre et 



DE MADAME DE MORNAY. 331 

contre la personne, pour exciter le peuple contre luy ; 
et néantmoins, pendant tout ce temps, ne laissa de 
converser avec toute liberté par la ville, fréquentant 
toutes sortes de compagnies, pour faire voir à tous 
qu'il estoit prest de maintenir de vive voix ce qu'il 
avoit escrit. Offrit mesme, contre ce qu'ilz publiè- 
rent des passages allégués faux, que sy les profes- 
seurs et docteurs de Paris luy en vouloient bailler 
la liste signée de leurs mains, de les leur vérifier en 
deux fois vingt et quattre heures; mais ilz s'excusè- 
rent, se disans estre de ce empeschez par quelques 
rèfflementz et obédiences, et avoir nomméement dé- 
fense de l'Evesque de Paris au contraire. Hz firent 
plus, car à leur sollicitation vint une dépesche de 
Rome, en laquelle le Pape se plaignoit de ce livre 
dont l'autheur seroit des plus intimes serviteurs et 
conseillers du Roy, lequel cependant osoit le quali- 
fier et maintenir d'Antéchrist. Et là dessus représen- 
tèrent plusieurs au Roy de quelle conséquence cela 
luy estoit, mesme sur ce qu'il avoit tant de besoin 
de la faveur du Pape, soit pour se démarier, soit 
pour se marier; chose qu'il avoit uniquement à 
cœur. Le Roy néantmoins ne luy en dit jamais mot, 
ny fit pire visage; bien peut estre cela la cause qu'il 
ne le jetta point plus avant en ses affaires. Et disoit 
seulement S. M. estre marrie qu'à ceste occasion il 
ne peut pas l'approcher sy près de luy qu'il eust dé- 
siré. Sa Majesté donq luy en fit tenir propos par 
monsieur de la Force, capitaine de ses gardes, gen- 
tilhomme fort accomply et fort son amy, auquel il 
fit responce qu'il n'avoit rien faict sans considéra- 
tion et avoit préveu tout ce qui luy en pouvoit ave- 



352 MÉMOIRES 

nir, mais que le Roy lui estoit témoin qu'il avoit 
tousjom's ainsy vescu, ordonnant sa vie par ordre, 
au service de Dieu premièrement, puis de son Roy 
et de ses amys; qu'il n'ignoroit point que cela le 
pouvoit reculer des honneurs de ce mionde, et ne le 
trouveroit estrange, mais que la parole de Dieu ne 
manquoit point qui honoreroit ceux qui l'hono- 
rent; que ce qu'il avoit mis son nom n'avoit point 
esté pai^ amliition ny vanité, qui luy eust cousté 
trop cher, mais afin que la vérité fust plus avide- 
dement leue et reconnue, qu'il estoit désormais 
temps qu'elle le fust, et que, sy S. M. avoit dessein, 
comime Elle devoit avoir, de chasser un jour les abuz 
de l'Eglize, il devoit désirer que sa terre fust labou- 
rée par telz moïens, pour estre capable de recevoir 
telle semence. Et requit fort aflectionnément M. de 
la Force de luy faire ceste responce. La mesme fit 
il au sieur de Loménie, secrétaire intime de la cham- 
bre du Roy, luy en parlant de sa part; mais S. M. ne 
luy en parla du tout point, encorre que quelques 
ungz vouloient animer madame la Duchesse de Beau- 
ford contre luy, luy faisant entendre que sy, le Roy 
ne faisoit démonstration au Pape de le trouver mau- 
vois, il y avoit danger qu'il ne luy deniast sa faveur 
pour son mariage \ Au contraire, comme divers pro- 
pos s'en esmeurent devant le Roy sur son disner, 
« il me semble, dit-il, quoy qu'on en die, que les 
choses sont en beau chemin, car puisqu'ilz impu- 
gnent les passages qu'il allègue de faux, et qu'il les 
maintient vrays, je preste ma maison de S* Germain 

1. Henri IV ne songeait alors qu'à épouser Gabrielle d'Eslrées. 



DE MADAME DE MORNAY. 353 

et ma librairie pour ceste eonférence. S'ilz liiv sont 
prouvez faux, il s'offre d'acquiescer, et en luy nous 
en avons gaigné nombre d'autres; s'ilz sont trouvés 
vrays, nous avons tous interest à scavoir ce qui en 
est. » Et fut cette pai^ole relevée de plusieurs. Donna 
aussy ce livre subject à quelques conférences, entre 
autres à une d'un Ecossois nommé Daliel, avec le 
capucin Archange, celuy qui crioit le plus haut à 
Paris, lequel l'alla trouver en son couvent, et luy 
vérifia en présence de plusieurs gens d'honneur 
d'une et d'autre religion, ses calomnies : particuliè- 
rement le pressa de telle sorte sur la fraction en la 
transubstantiation et sur les motz par eux prétendus 
consécratifs, qu'il n'en peut eschapper que par ces 
motz blasphématoires : « l'Evangéliste est tombé en 
une petite fausseté; » qui passèrent en proverbe à 
Paris. Vinrent aussy en lumière, pendant son séjour 
de quatlre mois en court, la descouverte du docteur 
du Puy, chantre de l'Eglize de Bazas sur sa préface, 
et l'inventaire des Théologiens de Bordeaux sur tout 
le livre, l'un et l'autre traictans la question de faict, 
et s'attendans au jésuite Richaume et au s"^ du Per- 
ron, évesque d'Évreux pour celle de droict. Et 
tardoit fort à M. du Plessis d'estre de retour 
pom^ leur respondre, ce qu'il a faict depuis, justi- 
fiant son livre contre toutes leurs prétendues faus- 
setez, et s'imprime sa responce à présent en ce moys 
d'Aoust1599. 

L'année 1599 le trouva encor en court, au com- 
mencement de laquelle fut célébré le mariage de 
Madame, sœur unique du Roy, laquelle tost après 
s'achemina en Lorraine; et n'oublia mons"" du Ples- 

I — 23 



354 MEMOIRES 

sis vers elle * rien de ce qui luy devoit estre dit ny 
conseillé pour la persévérance en la vraye religion. 
Pendant ce sien sjour aussy, il travailla tant qu'il 
peut au contentement des créanciers de la maison 
de Navarre, et n'est encor ceste négotiation à fin, 
quelque bon acheminement qu'il y eust donné. Un 
affaire le fascha plus que tout, que S. M., pour ob- 
tenir son absolution du Pape, s'estoit obligée de re- 
mettre la messe en Béarn ; ce que par divers conseilz 
il avoit reculé plusieurs années; et maintenant la 
voyoit résolue de l'effectuer, d'autant plus qu'il vou- 
loit se rendre le Pape favorable par ce moïen; le- 
quel aussy de son costé scavoit bien prendre son 
avantage, afin de consentir ce qu'il désiroit de luy 
pour son mariage. Il traicta néantmoins ceste affaire 
de façon avec S. M., en présence de M. de Cali- 
gnon, chancelier de Navarre, par les bonnes raisons 
qu'il luy représenta que l'Eglize réformée demeu- 
roit en son entier en Béarn; les biens ecclésiastiques 
aussy affectez aux mesmes usages que devant, scavoir 
l'entretenement du saint ministère, synodes, tem- 
ples, collège, estudians en théologie, conseil, cham- 
bre des comptes, garnisons, etc.; seulement quelques 
lieux es paroisses des champs estoient assignez aux 
catholiques romains pour leur exercice, et quelques 
revenu z médiocres aux Evesques de Lescar et Olé- 
ron; dont les Eglizes de Béarn, qui s'attendoient à 
un bien plus grand coup, se trouvèrent consolées et 
le remercièrent par lettres publiques et particulières. 



1. Elle resta constamment fidèle à sa foi; elle écrivait à M. du Pies- 
sis : c J'irai à la messe quand vous serez Pape. » 



DE MADAME DE MORNAY. 355 

Il prit donck congé de S. M. à Fontainebleau, quel- 
ques jourâ avant Pasques, pour revenir à Saumur, 
laquelle, bien qu'elle fîist fort avant en l'exécution 
de son dessein pour le maiùage de madame la du- 
chesse de Beaufort, ne s'en ouvrit toutefFois aucune- 
ment à luy, auquel il ne céloit guères d'autres 
affaires, continuant en la façon dont il avoit tous- 
jours vescu aupai-avant avec mons»^ du Plessis, au- 
quel, nonobstant quelconques privautez, il n'avoit 
jamais parlé de ses amom^s, le tenant suspect en 
tous telz affaii^es. Avant que partir aussy, il fit trou- 
ver bon à S. M. qu'il envoyast nostre fils en Hol- 
lande pour le rendre capable de servir un jour à sa 
patrie, sans charge touteffoys afin de l'en pouvoir 
retu^er plus ayséement, lequel partit tost après son 
retour, ayant assisté au mariage de sa sœur, nostre 
fille aisnée, avec l'aisné de la maison de Villarnoul, 
Jehan de Jaucourt, célébré à Saumur, le quator- 
ziesme d'Apvril en cest an 1 599, duquel les accordz 
auroient esté passés avant son voyage en court; mai- 
son illustre en son pays de Bourgogne, ancienne, 
bien alliée et de bon nom, mais en laquelle la pro- 
fession de la religion et la misère du temps a laissé 
de grands affaires. Eusmes aussy ce bonheur que 
M. de la Borde, mon frère, qui lient aujourd'huy 
le lieu de l'aisné, s'y trouva venant faire protesta- 
tion en l'Eglize de vivre doresnavant en la vraye re- 
ligion, de laquelle il s'estoit départy depuis l'an 
1 572, par la déroute générale de nos Eglizes ; singu- 
lière consolation à moy de voir la bénédiction de 
Dieu rentrer avec sa parole en nostre maison. 

Monsieur du Plessis ne fut pas de sy tost de re- 



356 MÉMOIRES 

tour qu'il eust la nouvelle de la subite mort de ma- 
dame la duchesse de Beaufort% jugement de Dieu 
en miséricorde sur le Roy et sur la France pour les 
maux que tous les prudenz prevoioient et ausquelz 
nulle prudence ne pouvoit pourvoir. Il fut sollicité 
de plusieurs de prendre la poste pour consoler S. M.; 
mais il ne pouvoit s'imaginer en quelz termes de 
conscience qui luy peussent estre agréables, qui 
fut cause qu'il se contenta d'escripre à M. de Lo- 
ménie pour scavoir de la santé de S. M., craignant 
qu'elle fust endommagée par cest ennuy. 

Cependant noz députez de noz Eglizes continuans 
leur résidence à Chastellerault, n'ayant accepté l'é- 
dict modifié comme il estoit, Favoyent envoyé aux 
provinces, pour scavoir ce qu'ilz en auroient à faire; 
sur quoy la plus part furent d'avis de faire nouvelles 
remonstrances à S. M. à ce qu'il luy pleust de le 
faire valoir tel qu'il avoit esté arresté à Nantes; par- 
ticulièrement les provinces du Haut et Bas Langue- 
doc et Haute Guienne se résolurent d'envoyer dé- 
putez vers S. M. à ceste fin. Sa Majesté de ce 
advertie se trouvoit perplexe, en ayant, ce luy sem- 
bloit, assez accordé à ceux de la religion pour of- 
fenser les catholiques romains, et non assez pour 
satisfaire ceux de la Religion, et par ainsy n'ayant 
contenté ny les uns ny les autres; et en ceste per- 
plexité se laissoit aller à des propos assez rigoureux. 
Là dessus donq S. M. fit dépescher un courrier ex- 
près vers monsieur du Plessis par lequel il s'en 
plaint à luy, le faict tesmoing de ce qu'il avoit faict 

1. Gabrielle d'Estrées mourut le 8 avril 1599. 



DE MADA:\IE de MORNAY. 357 

pour la vérification de l'Edict, et dire qu'il ne pouvoit 
rien plus sans ruyner ses affaires^ luy commandant 
d'adviser aux moïens de destourner ce coup, soit se 
transportant à Chastellerault, ou autrement, ce qu'il 
remettoit à sa prudence; et en mesme sens luy es- 
crivoit monsieur le Duc de Bouillon, chargé*, par 
ceux qui désiroient nouveautés, de préférer au pu- 
bliq ses affaires particulières. Monsieur du Plessis 
a voit eu ad vis que les députez des dittes provinces 
avoient charge de conférer avec luy, premier que 
passer outre, ce qui les luy fit attendre de pied coy; 
comme de faict. M. Béraut, l'un d'eux pour tous, 
ministre de la Parole de Dieu, le vint voir expressé- 
ment à Saumur; lequel il tascha de rendre capable, 
par plusieurs raisons, de passer ces différens par ex- 
pédiens telz que S. M. ne fust contraincte de re- 
passer par les espines des Parlemens; moyennant 
quoy, ilz le trouveroient facile en toutes choses. 
L'expédient estoit, pour le faict des synodes natio- 
naux, qu'ilz en prissent permission du Roy, par 
lettres patentes, scellées de son grand sceau; ilz re- 
connoissoient que cela suffisoit pour sa vie, mais 
qu'avenant sa mort, ilz rentroient en mesme diffi- 
culté; il répliquoit que, ce cas avenant, il y auroit 
assez d'autres poinctz à ramener, entre lesquelz ces- 
tuy là passeroit aysément, et que le successeur seroit 
tout ayse de leur donner ce consentement. Pour la 
chambre de l'édict de Paris, où. ilz pressoient que 
les six conseillers entrassent, leur faisoit considérer 
que ces six contre dix ne les garantissoient de r'en, 

1. Accusé. 



3S8 MÉMOIRES 

mais que s'ilz demandoient que les catholiques Ro- 
mains dont elle seroit composée fussent tous choi- 
sis par S. M., sur le bon tesmoignage qu'elle en 
auroit des gens de bien_, et la liste à eux communic- 
quée, que cela leur seroit plus seur parcequ'il n'y 
auroit point de bandage, et qu'il y avoit apparence 
de l'obtenir s'il estoit manié discrettement. Sur les 
fiefz* des ecclésiastiques dont estoit exclus l'exercice, 
et par conséquent résultoit une grande difficulté 
d'accommoder les villes épiscopales, leur proposoit 
qu'aux instructions des commissaires pourroit leur 
estre mandé de l'establir es maisons de ceux de la 
religion ou autres de gré à gré, hors les ditz fiefz, 
sans avoir esgard aux motz de bourgs ou villages, 
ce qui a esté pour la plus part suivy; et comme il 
en rendoit capables les ditz députez, aussy y avoit 
il desjà disposé Sa Majesté. C'estoit environ le mois 
de Juing. 

Peu auparavant avoit esté mis en lumière à la 
Rochelle son traicté de l'Eglize reveu et augmenté 
de plus d'un tiers, avec les passages latins des Pères 
en marge. Nouvel accroissement de crieries, mais 
lesquelles il négligeoit par le désir qu'il avoit d'es- 
claircir la vérité. 

Au commencement d'Aoust, nous eusmes lettres 
de notre filz du 1 9^ Juillet, qui s'estoit trouvé en un 
assaut donné à un retranchement des Espagnolz, 
que monsieur le Prince Maurice^ n'avoit pas advis 



1. L'exercice de la religiou réformée était interdit dans tous les fiefs 
dépendants de l'Église, ce qui entraînait une vaste étendue. 

2. Maurice de Nassau, second fils de Guillaume le Taciturne, devint 



DE MADAME DE MORNAY. 3S9 

qui fust en tel estât qu'il le trouva. Cest as,saut fut 
rude, et y fut tué nombre de bons hommes. Notre 
tilz y donna à la teste, y fut des premiers et der- 
niers, y receut deux coups de pique dans ses ar- 
mes qui, par deux fois, le rejettèrent du haut dans 
le fossé. Un gentilhomme que nous luy avons donné, 
nommé la Haye, nepveu des sieurs de Cherville de 
Beausse, qui y alla avec luy, y receut une grande 
mousquetade dans le corps. Monsieur de la Noue 
conduisoit la teste, et monsieur le Prince Maurice 
faisoit ferme * avec sa cavalerie ; Dieu qui nous l'a 
préservé, le nous ramènera, s'il luy plaist, en santé, 
pour servir à sa gloire. Le mesme moys, 9^ Juillet à 
8 heures du soir, est accouchée ma fille de la Verrie, 
au chasteau de Saumur, d'une fdle, présentée au 
saint baptesme par M. et madame de Charbonnières, 
laquelle ilz nommèrent Ghai^lotte, que Dieu bénie, 
sy luy plaist. 

Et cecy escrips je maintenant en ce moys d'Aoust 
1 599, voyant monsiem' du Plessis prest d'aller trou- 
ver S. M. à Blois, comme il luy fut commandé, dès 
son partement de Fontainebleau, et depuis par plu- 
sieurs lettres où je prie Dieu qu'il le bénie en affaires 
publiques et particulières. 

Le 7 Aoust, monsieur du Plessis partit de Sau- 
mm* pour aller trouver le Roy qui estoit venu à 



plus tard stathouder de Hollande; son frère aîné, le comte de Buren, 
prisonnier des Espagnols, était devenu catholique et ne prit jamais part 
aux affaires de son pays. Le Prince Maurice commandait alors les trou- 
pes de la république sans titre déterminé. 

1. Au contraire des deux manuscrits, l'édition de M, Auguis porte 
4 Le Prince Maurice faisait fermer avec sa cavalerie. » 



360 MÉMOIRES 

Blois, et ce selon le commandement qu'il en avoit 
receu; il sceut néantmoins par les chemins que S. 
M. estoit retournée en poste à Paris, et ne laissa de 
passer outre. Le subject de ce voiage Faffligeoit, 
fondé sur nouvelles amours*; et non moins la façon 
dont il s'exposoit au danger, n'y restant encor que 
trop de mauvaises volontez ; l'alarme n'en redoubla 
pas peu à tous les gens de bien, quand ilz sceurent 
l'attentat du Prince de Ginville* sur mons*" le Grand 
Escuier, de nuict, à la porte du logis du Roy, reve- 
nant S. M. de soupper chez monsieur le Duc d'El- 
beuf, où ilz avoient beu l'un et l'autre, et n'ayant 
eu depuis S. M. loisir que de se coucher. Par où, 
la facilité d'entreprendre sur le Roy mesme, en la 
vie qu'il faict, ne fut que trop manifeste au peu de 
devoir qui fut faict contre l'entrepreneur, et au peu 
mesme de bruict' qui en fut. Que Dieu voulust que 
ce fust un advertissement à S. M. pour se prendre 
garde de plus près. 

Quelques jours après S. M. fut de retour à Pains, 
où monsieur du Plessis luy baisa les mains. Il 
ne l'avoit point veu depuis la mort de la feu Du- 
chesse de Beaufort; et toutefFois est à remarquer 
qu'il ne luy en dit un seul mot de ses regretz, comme 
aussy fust toutefFois qu'à tous ceux qui venoient de 
nouveau en court il en fist ses doléances. 

Pendant ce séjour, il fust employé principalement 



1. Le roi avait pris alors beaucoup de goût pour Henriette d'Entra- 
gues. 

2. De Joinville? 

3. Au contraire des deux manuscrits, l'édition de M. Auguis porte : 
« Au peu mesme de bruit qui ne fut que Dieu voulut.... » 



DE MADAME DE MORNAY. 36i 

en ce qui concernoil l'establissement de l'Ediet de 
la religion; messieurs du Parlement de Rouen l'a- 
voient vérifié, sauf à faire remonstrances au Roy, 
principalement sur deux articles; scavoir pour es- 
loigner l'exercise de cinq lieues de la ville, et pour 
abolir les évocations* de leur Parlement à la cham- 
bre de l'Ediet de Paris. Et avoient député mons»^ le 
premier président de Rouen, le procureur du Roy 
et quelques conseillers pour cest effect, comme 
aussy estoient venus des députez de ceux de la Re- 
ligion de la province, pour supplier très humble- 
ment S. M. que l'édict leur fut maintenu en son 
entier. 

Furent donq commis par S. M. monsieur de Be- 
lièvre, son chancelier, le dict sieur premier prési- 
dent et monsieur du Plessis pour terminer cest 
affaire; lequel, d'accord des parties, eust telle yssue 
que l'exercice de la religion seroit estably à Diepe- 
dal, à trois quartz de lieue de la ville de Rouen, et, 
pour la justice, qu'il y auroit une chambre de l'Ediet 
à Rouen, pour juger les causes où ceux de la Reli- 
gion auroient intérest; laquelle sur le champ fut 
composée des plus paisibles, de ceux nomméement 
lesquelz les députez de la Religion auroient baillé la 
liste à monsieur du Plessis ; et d'abondant qu'il se- 
roit receu quattre conseillers de la Religion au Par- 
lement, pour estre distribuez par les chambres, sca- 
voir le sieur de Tancourt, jà pourveu en la Grand'- 
ChambrC; et trois de nouvelle création, sans payer 
finances; l'un pour la chambre de l'Ediet, les deux 

1. Appels, 



362 MÉMOIRES 

autres pour les deux chambres des Enquestes; le 
tout avant que le Parlement peut juger des causes 
de ceux de la Religion. 

Fut aussy terminé, principalement entre monsieur 
le Chancelier et luy, le différend pour l'establissement 
de l'exercise de la Religion à Tours, prétendant le 
maire que les commissaires l'avoient estably sur le 
pavé du Plessis contre l'édict, attendu, disoient-ilz, 
qu'il faict partie du fauxbourg de la Riche. Ceux de 
la Religion au contraire, et fut ce faict démené avec 
grand contention, dont néantmoins s'ensuivist un 
arrest qui porte soumairement qu'à faute que les 
maires et eschevins baillent un autre lieu à leurs 
despens dans quinzaine, en équidistance ou à six 
vingtz toises plus, aux dictz de la Religion, l'achep- 
tans pour cest effect des Ecclésiastiques, puis qu'au- 
tre ne se trouvoit, et dont les dictz maire et esche- 
vins seroient garantz, les dictz de la Religion conti- 
nueroient l'exercise au lieu à eux assigné par les 
commissaires, et y pourroient bastir ; et en cas que 
le Roy vienne cy-après à les transférer ailleurs, 
n'en pourroient estre dépossédez que les dictz maire 
et eschevins ne les remboursassent de tous leurs 
fraiz; dont ceux de la ditte Eglize receurent grand 
contentement, et d'autant plus que le clergé depuis 
a déclaré ne vouloir ny pouvoir vendre aucune 
place, à l'occasion de quoy y a apparence qu'ilz de- 
meureront là où ilz sont. 

Fut aussy traicté avec les députez de l'assemblée 
de Chastellerault, fortifiez d'autres venus de Lan- 
guedoc et Guienne, pour faire remonstrances à S. 
M. contre les retranchemens faictz en l'Edict de 



DE MADAME DE MORNAY. 363 

Nantes, lesquelz remportèrent contentement sur par- 
tie de leius articles, conformément à ce qui en est 
clict cy dessus, nomméement pour le faict des sy- 
nodes, scavoir : un brevet par lequel il est dict 
qu'ilz en useront en la mesme liberté qu'ilz ont faict 
par le passé; es choses qui eussent requis vérifica- 
tion des courtz ne peut estre touché, comme il leur 
avoit jà esté prédit. Sur l'establissement de l'Ëdict 
du Béarn estoient intervenues quelques difficultez, 
sur lesquelles le Pai4ement avoit député un conseil- 
ler vers S. M. Estoit aussy venu de l'autre part 
l'Evêque d'Oléron. Ces différens, remis par S. M. à 
monsieur du Plessis et à monsieur de Calignon, 
chancelier de Navarre, furent aussy terminez au con- 
tentement de toutes pailies, et non sans en scavoir 
les F.glizes de Béarn un grand gré à monsieur du 
Plessis, par les lettres que les dittes Eglizes, le Lieu- 
tenant Général au Pays et le Parlement luy en ont 
escript. 

Sa Majesté, le 1 ¥ Septembre, estant allée voir la 
Royne douairière à Chenonceaux, revint prendre la 
poste à Blois, et sans parler à personne, s'en alla à 
Orléans, pour de là se rendre à Fontainebleau^, 
laissant mandement à son conseil de le suyvre; 
dont s'ensuyvit un desbriz du conseil, et jusques au 
commencement d'octobre, qui fut cause que M. du 
Plessis revint à Saumur, où il arriva le 1 8% à l'heure 
que je me déliberoy l'aller trouver à Blois pour con- 
sulter ma maladie. Geste interruption fit grand tort 
à noz affaires particulières qu'il avoit tasclié d'ache- 

1. Où se trouvait Melle d'Entragues. 



364 MEMOIRES 

miner, et pour lesquelles achever nous sommes sur 
le poinct de faire un tour ensemble à Paris, que 
Dieu veuille bénir. Particulièrement y eut monsieur 
du Plessis regret, parce qu'il avoit mis en avant la 
réduction des subsides de la rivière de Loire, pour 
rendre le commerce au peuple, lequel affaire il espère 
amener à bonne fin en ce voiage. 

Le 29^ Septembre retourna Brouard, nostre mais- 
tre d'hostel, que nous avions envoyé avec nostre filz, 
lequel nous rapporta de ses nouvelles, particulière- 
ment comme il s'estoit trouvé au siège de Dor- 
cum, avec le conte Guillaume de Nassau, qui au- 
roit esté pris et le pays par ce moïen fort eslargy, 
où il auroit pieu à Dieu le nous préserver. 

Le 6^ du moys d'octobre, monsieur du Plessis prit 
la poste à Saumur pour s'en aller à Paris, me lais- 
sant résoleue de le suivre tost après avec nostre fa- 
mille, nonobstant mon indisposition ordinaire. Mon 
filz et ma fille de la Verrie se retirèrent à leur mes- 
nage pour pom^voir à leurs affaires, mesme à l'ac- 
quisition que ma fille avoit faicte de la terre de la 
Belotiere, des deniers que nous luy avions donnés en 
mai'iage et qu'elle avoit employés en ceste acquisition 
pour payer leurs créanciers. Hz amenèrent leur petit 
lilz avec eux, et laissèrent leur fille en nourrice près 
de Saumur, où je fus pour la voir avant de sortir 
du pays. Monsieiu* du Plessis, arrivé qu'il fut à Paris, 
s'en alla trouver le Roy à Fontainebleau, au visage 
duquel il remarqua quelque froideur envers luy, la- 
quelle il interpresta en desplaisir de ce qu'il ne pou- 
voil pas le luy faire tel qu'il souloit autrefFois, pour 
n'offenser le party catholique. Résolu néantmoins de 



DE MADAME DE MORNAY. 365 

passer pai' dessus pour pourvoir une fois à nostre 
famille^ qui fut cause aussy que je party le 12« d'oc- 
tobre pour le suyvre et arrivay près de luy avec 
nostre famille le 22*^, afin que, sans regret et sans in- 
terruption, nous peussions mettre fin à noz affaires, 
pendant que Dieu nous en donnoit le temps, et lais- 
ser aux nostres quelque fruict, synon sy grand, au 
moins asseuré, de nos travaux passez. Car pour la 
court, la vérité est que monsieur du Plessis n'avoit 
aucun but ny désir de s'y affermir; et ont eu grand 
tort ceux qui par envie et jalouzies luy suscitèrent 
des desfaveurs, lesquelz l'en pouvoient honneste- 
ment renvoier en expédiant ses affaires. Avec nous 
estoient nos filz et fille de Villarnoul. Arriva aussy 
tost après nostre filz revenant de Hollande, parce 
que l'hyver y finissoit la guerre, lequel vit le Roy 
en secret, et luy rendit conte de ce qui s'y estoit 
passé, dont S. M. monstra faire bon jugement de 
luy. Nostre despense à la vérité avec ce train estoit 
grande, mais plus l'eust elle esté estans distraictz en 
deux mesnages, et eust esté malaysé, moy demeu- 
rant à Saumur, que mons»^ du Plessis y eust rendu 
l'assiduité nécessaire, veu mesmes les alarmes que 
de fois à autre luy pouvoient donner mes maladies; 
comme de faict par les chemins, j'en eus des at- 
teintes qui me firent penser à la mort, et quelques 
mois après tombay malade à plat à Paris, d'un grand 
flux hépatique qui survint à tous mes autres maux; 
dont je doitz, après Dieu, la guérison à M. Mares- 
cot, qui, outre* la coustume ordinaire, me fit sai- 



1. Contre. 



366 MEMOIRES 

gner, et aussy tost en receuz allégement. Monsieur 
de la Rivière aussy^ premier médecin du Roy^, quel- 
que temps auparavant m'avoit visitée et avoit estudié 
sur ma maladie; mais comme il estoit distraict, 
ne me voroit que rarement, advint que depuis, 
estant relevée de ce dernier accident, j'usay de cer- 
taines pillules qu'il m'avoit baillées, lesquelles tou- 
chèrent sy vivement la cause de mon mal qu'elles 
m'amenèrent à desfaillances qui s'entresuivoient de 
sy près que je n'attendoy que le moment d'y de- 
meurer. A cest inconvénient il est mandé et y ac- 
courut; Dieu me tourna le tout en bien, puisque 
non seulement il me soulagea du mal présent, mais 
aussy de ceste heure là prit comme à tasche de me 
penser, et y banda son esprit tellement qu'il fit un 
traicté exprès de ma maladie lequel il me bailla, qui 
en contient le discours, les remèdes et le régime, le- 
quel a esté approuvé et admiré depuis des plus doc- 
tes médecins de ce Royaume. 

Le Roy, en faveur de monsieur du Plesàis, avoit 
faict mon filz de la Verrie gentilhomme ordinaire de 
sa chambre; mons*" du Plessis obtint pour mon filz 
de Villarnoul pareille qualité, lequel en fit le ser- 
ment es mains de monsieur le mareschal de Bouillon 
premier gentilhomme de la chambre, et en servit. 
Peu de temps après aussy, estant question d'exécuter 
l'Edict de pacification en Bourguongne, il fit que 
S. M. le nomma pour commissaire, auquel effect il 
se transporta en sa province, avec le sieur de Volé 
maistre des Requesles, et s'en acquitta au contente- 
ment du Roy et de son conseil, et au désir des 
Eglizes. 



DE MADAME DE MORNAY. 367 

C'estoit ce qu'il pouvoit faire pour les siens, selon 
le peu de crédit qu'il trouvoit en court pour so}- 
mesme, où il se peut dire que le Roy, pendant tout 
son séjour, ne l'employa en aucune affaire, encor 
qu'il s'en présentast des occasions assés; jusques là 
qu'il fut trouvé estrange par les plus grandz, mesme 
de religion contraire, qu'il ne fust nommé entre ceux 
qui avoient à négotier avec mons"" de Savoye*, lors 
venu en court pour le différend du marquisat de Sa- 
luées; mais la présence du Nonce et du Patriarche, 
qui de fois à autre faisoient instance de la part du 
Pape contre luy, donnoient subject au Roy de l'en 
reculer, lequel plus favorablement luy eust peu com- 
mander de se retirer pour un temps, et à ceste fin 
recommander l'expédition de ses affaires qui consis- 
toient en assignation de deniers par luy avancez 
pour le service de S. M. dont il apparaissoit par les 
arretz de la Chambre des comptes de Paris ; son seul 
exercise donq estoit d'assister au conseil, lors prin- 
cipalement qu'il estoit question des différendz pro- 
venant de l'édict de la Religion et exécution d'iceluy, 
lesquelz la plus part du temps, peu d'autres appelez, 
monsieur le chancelier terminoit avec luy. Le sur- 
plus, il le donnoit à noz affaires domestiques, esquelz 
la dureté de M. de Rosny, égale vers les choses 
justes et injustes, le chagrinoient fort, encor qu'il 
sembloit la devoir amollir envers luy duquel il avoit 



1. Le marquisat de Saluées avait été enlevé à la France en 1588; 
Henry IV le réclamait, et le 27 février 1600, le duc Charles-Emmanuel 
signa l'engagement de rendre ce marquisat ou de céder d'autres terri- 
toires avant trois mois. 



368 MÉMOIRES 

espousé la nièpce, et qui avoit peu, premier que luy, 
avoir la mesme charge ; mais la jalouzie et sans sub- 
ject passoit tous ces respectz. 

Tost passa ce changement particulier du Roy en- 
vers mons"' du Plessis * en un général envers la Re- 
ligion mesmes, car le Roy prenoit peine et plaisir de 
destourner de la profession d'icelle ceux qui estoient 
près de luy, leur déclarant que, persévérans, il ne 
pouvoit rien faire pour leur avencement, et s'adres- 
soit ceste parole particulièrement aux sieurs de 
S*^ Marie, de Castelnau, de Beaupré, de Vignolles, de 
Chambaret, gentilshommes esquelz il pensoit avoir 
connu moins de zèle de Dieu que d'amour du 
monde, et lesquelz touteffois jusques icy il n'avoit 
peu destourner, sauf le sieur de S'^ Marie duquel il 
sera parlé cy après, lequel sa mauvaise conversation 
avoit desjà mis aux censures de l'Esglize. Se plaisoit 
aussy S. M. à magnifier envers tous l'obligation 
qu'elle avoit au Pape et l'obéissance qu'Elle luy vou- 
loit rendre, à dénigrer au contraire l'Eglize réformée 
et les ministres d'icelle; mais le pis estoit que mes- 
sieurs le chancelier et de Villeroy, qui l'avoient mis 
en ceste humeur vers le Pape et l'y entretenoient 
continuellement par depesches de Rome, lui faisoient 
despendre tous ses affaires et sa condition de la 
bonne grâce du Pape. Et l'art dont ilz avoient usé 
pour l'amener là estoit que, pour désormais après 
tant de travaux vivre et régner en paix et seureté. 



1. L'édition de M. Auguis porte : « Tost passe ce changement parti- 
culier du roy envers M. du Plessis, et en général envers la religion.... » 
Ce qui n*a aucun sens. 



MADAME DE MORNAY. 369 

non seulement elle lui estoit nécessaire, mais mesme 
luy suffisoit seule, parce que contre sa vie les Jé- 
suistes, gens d'ëglize et autres cy devant par eux 
suscitez par un prétendu zèle n'oseroient jamais at- 
tenter tandis qu'il seroit bien avec le Pape. Et aussy 
peu auroient le moïen les grands de son royaume de 
soubzlever ses subjectz contre luy et luy brasser des 
monopoles, par ce qu'il n'y auroit pas prétexte pour 
ce faire que la religion lequel lem' manqueroit, et 
n'y seroient suivis tandis qu'il seroit bien en court 
de Rome. Ce qui soit dit en passant parcequ'il 
faict à ce qui fut depuis projette contre monsieur du 
Plessis. 

En suite de ce que dessus, le Pape requéroit in- 
stamment le Roy de faire publier le concile de Trente 
en son royaume et de restablir les Jésuites. Et estoit 
S. M. persuadée de faire l'un et l'autre jusques à y 
persuader autant qu'elle pouvoit les autres, contre 
la procédure de ses prédécesseurs qui souloient 
prendre conseil de leurs gens de la court de Parle- 
ment pour s'en desfaire, et les exhortoient à bien es- 
tudier les raisons pour s'en défendre. Et entra S. M. 
en propos avec monsieur du Plessis lequel, pré- 
sentz messieurs les mareschaux de Biron, de Laver- 
din et d'Ornano, luy dit les raisons pour lesquelles 
estoit dangereux de le recevoir, tirées de l'intérest de 
sa personne et de son estât. Mais comme S. M. s'en 
sentit pressée. Elle le coupa par ces motz : « Sy faut 
il que nous soyons tous chrestiens, » et briza la. 
Dont s'ensuivit qu'es conseilz qui furent depuis te- 
nus chez le sieur Zamet et chez M. le chancelier où 
le faict du concile fut mis sur le ])ureau, S. M. ne 



370 MÉMOIRES 

voulut qu'il fust appelle. Au premier, où n'y avoit 
que de ceux du conseil d'Estat ; sur la proposition 
de M. le chancelier que le Roy ne pouvoit plus re- 
culer, fut conclu qu'il le falloit faire, néantmoins 
avec l'exception, accordée avec le Pape, des édictz 
fiiictz pour la nécessité publicque; en danger donq 
d'estre révoquez quand on pourroit prétendre que 
ceste nécessité cesseroit. Au second, où furent man- 
dez messieurs les Presidenz et les gens du Roy, sur 
la contradiction ou remise qu'ilz y apportoient una- 
nimement, M. le chancelier, assés modéré de son na- 
turel, s'escliappa jusques à dire que le Roy le vou- 
loit, et auroit les moyens de le leur faire faire. Fut 
dit au Roy que monsieur du Plessis les avoit tous 
esté visiter chés eux les jours précédens, et imputé 
que c'estoit sur ceste affaire. La vérité estoit qu'il les 
avoit veuz pour leur recommander la réception du 
s»' du Coudray, député des Eglizes près du Roy, en 
conseiller de la court, et que d'eux mesmes ils l'a- 
voient jette sur ce propos, sur lequel il ne leur avoit 
pas celé ny ses raisons ny son advis, ny eux à luy le 
leur, pour la plus part conforme. 

Et n'est à oublier que sur ce changement notable 
du Roy, duquel les effectz estoient si notoires, la 
cause néantmoins moins conniie, discouroient sou- 
vent ensemble monsieur de Bouillon, monsieur de la 
Trémouille, M. d'Esdiguières et monsieur du Plessis ; 
mesmes se trouvèrent deux fois en nostre logis pour 
résoudre de la façon dont ilz se dévoient comporter 
pour le publicq sy les choses passoient plus avant. 
Or toutes causes préparoient à mons*" du Plessis 
ce qui lui advint depuis, car le Roy, rencontrant 



DE MADAME DE MORNAY. 371 

trop de contradiction pour faire sy tost recevoir le 
concile et les Jésuites, et pensant néantmoins avoir 
besoin de tesmoigner en quelque acte signalé sa 
bonne volonté au Pape, se résolut de le contenter 
en sa personne. Sur l'instance très ardente que l'E 
vesque de Modène, Nonce du Pape, luy faisoit à 
toutes ses audiences, de luy faire raison de ce qu'un 
sien serviteur, de telle qualité et de tel nom en son 
service, avoit ozé escrire contre l'Églize Romaine, le 
Pape mesme en ayant faict troys depesches au Roy 
dont la dernière, au temps de la conférence préten- 
due de Fontainebleau, fut apportée par le s'' d'Alin- 
court, en laquelle parlant de mons du Plessis l'ap- 
peloit son ennemi, et S. M. estant en ceste résolution 
d'un faict qui sembloit inopiné, prit occasion de 
parvenir à ceste fin. 

Il a esté dit que S. M. prenoit pêne de dégouster 
de la religion pluzieurs gentilzhommes qui estoient 
près de luy; à ceste fin, il les faisoit solliciter par 
quelques théologiens, mais le plus souvent importu- 
ner par le frère de l'Evesque d'Evreux ; le s' de 
S*« Marie du Mont particulièrement, estant tout ré- 
solu à la révolte, pour y apporter quelque couleur 
fit mine de vouloir s'esclaircir par quelque confé- 
rence privée; sur quoy mesdames la Princesse d'O- 
range et de Cliastillon, rencontrans monsieur du 
Plessis à Ablon au presche, le prièrent de se trouver 
le lendemain à disner chez madame la Princesse 
d'Orange, où ilz furent trouver S^^ Marie. Il en feit 
difficultez, leur alléguant que c'estoit un homme 
tout perdu, qui ne vouloit que préte\te à sa révolte, 
([ue cela ne feroit qu'un esclat sans prollit, peut es- 



372 MÉMOIRES 

tre mesme avec dommage. Touteffois^ il ne les en 
peut desdire, et est la vérité qiie^ dès que j'en ouy 
parler^ je le receuz avec beaucoup de desplaisir, et 
en ressenty un instinct fort véhément de ce qui en 
arriva puis après. 

Monsieur du Plessis donq s'y trouva, et avant le 
disner tasclia d'éclaircir le s*" de S"' Marie des pointz 
sur lesquelz il disoit douter; et sur ce qu'on luy 
conseilloit, pour plus grant esclaircissement, de lire 
les livres de monsieur du Plessis où il avoit traicté 
ces matières, répliqua qu'on luy disoit à tous pro- 
pos que cestoient tous passages falsifiez, que le frère 
de l'Evesque d'Evreux luy en avoit faict voir plu- 
sieurs et en avoit mesme faict voir au Roy, et cho- 
ses semblables. Monsieur du Plessis qui scavait que 
le Roy, pour destourner de la religion les cy dessus 
nommés, leur avoit parlé ainsy de ses livres, qui plus 
est à monsieur de Bouillon et à monsieur le Pre- 
mier Président de Rouen, et plusieurs autres, piqué 
de long temps au vif de ce qu'après vingt cinq ans 
de fidélité et de preudhommie, il luy fit ce tort de 
vouloir croire [et faire croire de luy une mauvaise 
foy sy signalée, et en chose de telle conséquence, 
luy dit que, s'il plaisoit au Roy nommer à l'Eves- 
que d'Evreux et à luy quelque commissaire par de- 
vant lequel les passages par luy alléguez eussent à 
estre vérifiez, il luy feroit voir le contraire; et sur 
ce que le s'' de S^" Marie luy 'répliqua qu'il feroit 
beaucoup pour son honneur de le (aire, veu l'im- 
pression contraire, il signa l'escript privé qui fut 
envoyé au s"] d'Evreux en date du 20^ Mars, lequel 
le dit É\'esque respondit le 25'" par escript publiq et 



DE MADAME DE MORNAY. 373 

imprimé; mais premier que le publier l'envoya à 
mons"" de Villeroy lequel il supplia de luy estre pour 
parrain en combat, et fit entendre au Roy par son 
frère, qui avoit tout aceez vers S. M. (pour estre en- 
tremetteur des amours de la Damoyselle d'Entra- 
gues), la procédure qu'il y falloit tenir, et à M. de 
Villeroy l'occasion que par ce moien, il avoit en 
main d'obliger le siège romain; et là dessus fut 
dressée la partie, tout au rebours de ce que préten- 
doit monsieur du Plessis, scavoir que son livre fust 
examiné privéement par quelques gens de bien que 
le Roy y commettroit pour s'esclarcir de sa preud- 
hommie, reconnoissant très bien que, sy c'estoit 
par une voye publique, veu la disposition des 
choses et des personnes, ce ne pouvoit estre qu'à 
son dommage. 

Fut donc amené monsieur du Plessis, en suite de 
ce dessus, à la prétendue conférence de Fontaine- 
bleau au ¥ de May mil six: cens, de laquelle la te- 
nue et procédure sont déduites en un discours ex- 
près que M. du Plessis mesme en fit tost après son 
retour à Saumur; lesquelles nous y remettrons à 
voir, sans en faire répétition en ce lieu; sont néant- 
moins à remarquer quelques circonstances en ce 
discours qui font voir tant plus jusques où alloit 
non tant l'animosité contre sa personne que le des- 
sein d*opprimer et de scandalizer la Religion en 
icelle; une faveur extraordinaire en toutes sortes 
que le Roy monstra à l'Evesque d'Evreux, une des- 
faveur au contraire à l'endroit de mons»" du Plessis, 
comme sy tous ses services luy eussent tenu lieu de 
desservicc; tout le projet de cesle conférence con- 



374 MÉMOIRES 

certé et consulté avec le dit Evesque; à monsieur du 
Plessis au contraire ne luy en parloit aucunement, 
et, s'il se prësentoit à luy en parler, le rompoit en 
peu de motz, comme s'il n'eust à rien moins pensé 
qu'à cest affaire; les commissaires nommez ou re- 
jettez à l'appétit du s"" d'Evreux sans en parler ny 
faire parler à monsieur du Plessis. M. le chancelier 
pour prononcer du tout * affecté au Pape, messieurs 
les Présidents de Thon et Pithou soubz ombre de 
leur doctrine, desquelz la timidité luy estoit connue, 
d'autant plus grande qu'ilz avoient esté suspectz de 
la Religion; et au premier d'iceux, parce qu'il s'en 
excusa, envoya le Roy le s"^ de la Varenne, control- 
leur des postes exprès, qui luy dist de sa part qu'il 
vinst s'il ne luy vouloit faire desplaisir, qu'il sca- 
voit que monsieur du Plessis, premier que partir, 
l'avoit veu pour le destourner d'en estre (à quoy 
n'avoit onq pensé), qu'il s'estoit déjà assés rendu 
odieux pour' avoir esté entremis en l'édict de la Re- 
ligion et en la pairie de monsieur de la Trémouille; 
s'il manquoit en cest acte, qu'il ne pouvoit plus rien 
faire pour son avancement; enjoignant de plus au 
dit la Varenne d'aller trouver monsieur le premier 
Président et lui en dire autant, afin qu'il persua- 
dast le dit Président de Thou, comme son amy et 
pour son bien, de ne refuser ceste commission, et 
de faict il partit de ce pas pour aller à Fontainebleau. 
Par l'Evesque d'Evreux avoit été nommé le médecin 



1. C'est-à dire complètement dévoué au Pape. L'édition de M, Au- 
guis porte : « M, le Chancelier, pour prononcer du tout, affecta au 
Pape MM. les Présidens. . . . » On se demande ce que cela peut signifier. 



DE MADA^ME DE MORNAY. 375 

Martin, homme passionné s'il en fut onq, et qui en 
l'acte mesme ne pouvoit cacher sa rage; et quant à 
ceux de la religion le Roy avoit du commencement 
nommé mons'" le Président de Calignon, chancelier 
de Navarre, mais on redouta sa rondeur. Estant de- 
meuré à Paris sur quelque accèz de fiebvre, il en- 
voya prier M. le chancelier de l'excuser s'il ne 
l'avoit sy tost suivy, que le lundy, il espéroit estre 
à Fontainebleau près de luy; M. le chancelier luy 
manda qu'il avoit bien seu son indisposition, qu'il 
ne bougeast de Paris, où M. de Rhosny s'en retour- 
neroit le lundy ou mardy suyvant qui luy bailleroit 
en main des affaires qui concernoient le service du 
Roy ; mais la vérité est que M. Rhosny n'y vint pas, 
et le jeudy suivant fut tenue ceste prétendue confé- 
rence. Et fut pris, au lieu de mons^ de Calignon, 
M. Canaye, président à Castres, tout fraiz arrivé, la 
religion duquel estoit de longtemps incertaine, et 
M, de Casaubon*, personnage à la vérité rare es let- 
tres humaines, mais nullement théologien, et non 
de qualité pour porter ny la splendeur de la court, 
ny la parole d'un Roy qui aussy tost l'esbloùyrent 
et l'estonnèrent. Encor leur déclara S. M. à tous 
qu'Elle ne les appeloit point pour juger, s'en estant 
réservé le jugement à soy mesme, mais seulement 
pour interprêtes là où il y auroit différend pour la 
langue; et néantmoins, toutes choses ainsy prépa- 
rées, fut remarquée en S. M. la veille une telle 
anxiété qu'il ne pouvoit mettre son esprit en repos; 



1. Isaac de Casaubon, célèbre savant protestant, né a Genève en 1559, 
et mort à Londres en 1614. 



376 MÉMOIRES 

dont M. de Loménie*, secrétaire du cabinet, ne se 
peut tenir de luy dire que la veille de Coutrasy 
d'Arqués et d'Ivry, il ne se monstroit pas estre en 
sy grand pêne, ce qu'il luy avoua; tant désiroit 
S. M. faire ceste action au contentement du Pape 
auquel il en avoit donné advis et obtenu son con- 
sentement soubz l'asseurance qu'il en avoit donné. 
Ce qui parut aussy à toute sa contenance pendant 
la dite conférence, ainsy que mesmes il est remarqué 
par ce que les adversaires en ont escript. 

N'est aussy à oublier que monsieur du Plessis estant 
à Fontainebleau en l'hôtel de Navarre, où estoit le 
train de M. le duc de Vendosme, son maistre d'hostel 
eut charge de veiller sy M. du Plessis s'en iroit, et 
ferma l'escurie à clef, craingnant qu'il ne se retirast, 
sur le refus des équitables conditions qu'il demandoit 
et la rigueur de celles qui luy estoient imposées. 

Fut donq^ tenue le jeudy 4® May ceste conférence, 
et en fut l'yssiie telle qu'il se voit par le discours; et 
le soir le Roy s'en glorifiant devant l'Evesque d'E- 
vreux : « J'ay voulu, dit il, soupper en champ de 
bataille (scavoir en la sale du bourg où elle avoit 
esté teniie), mais dites la vérité, M. d'Evreux, bon 
droict a eu bon besoing d'ayde. » Et de ce pas es- 
crivit aussy S. M. à M. d'Espernon qui estoit à Paris 
la lettre dont la teneur en suit : 



1. Antoine de Loménie, né en 1560, ambassadeur du roi à Londres, 
puis secrétaire d'État, mourut en 1638. 

2. a Sur cinq mille passages allégués en ce livre accusés de faux, on 
en a choisi cinq cens, de cinq cens tiré soixante, et de ces soixante exa- 
miné neuf. » Lettre de M. du Plessis à Catherine de Bourbon, 18 juin 
IfiOO. 



DE MADAME DE MORNAY. 377 

« Mon amy, le diocèse d'Eweux a gaignc celuy de 
Saumur, et la douceur dont on y a procédé a esté oc- 
casion à quelque Huguenot que ce soit de dire que 
rien y ait eu force que la vérité. Le porteur y étoit 
qui vous contera comme j'y ay fait merveilles. Cer- 
tesj c'est un des grands coups pour l'Eglize de Dieu 
qui se soit faict il y a long temps. Suyvant ces erres, 
nous ramènerons plus de séparés en l'Eglize en ung 
an que par une autre voye en cinquante; il a ouy 
les discours d'un chacun qui seroient trop longz à 
discourir par escript; il vous dira la façon que je suis 
d'advis que mes serviteurs tiennent pour tirer fruict 
de ceste œuvre. Bon soir, mon amy. Scachant le 
plaisir que vous en aurés, vous estes le seul à qui je 
l'ay mandé. Le sixième May, à Fontainebleau. Signé 
Henry, et au dessus, « à mon cousin le duc d'Esper- 
non. » 

Laquelle il envoya partout et tost fut veue dedans 
et dehors le Royaume et imprimée jusques à Prague, 
et à autre des seigneurs n'en fut rien escript. Cette 
façon et ce stile fut trouvé estranges parceque cha- 
cun connoissoit le peu d'amityé que le Roy luy por- 
toit; mais en fiiisoit son profit, surtout avec ceux du 
clergé, dont aussy le Roy peu après se repentit, sur 
ce qu'on luy fit connoistre que c'estoit donner lieu 
à cest homme par dessus tous les catholiques de son 
royaume, puis qu'entre tous il l'avoit choisy seul. 
Fut noté aussy qu'en ceste lettre S. M. usoit de ces 
motz (j'y ay fait merveilles,) lesquelz depuis quelques 
uns voulurent changer, en quelques exemplaires, 
en ceux cy, ( il s'y est faict merveilles, ) parce que 
S. M. déclaroit trop qu'il y avoit esté partie; mais 



378 MÉMOIRES 

pour la plus part où elle fut imprimée fut avec les 
premiers motz et suivant l'original. Le jugement de 
la plus part des grandz fut qu'ilz n'avoient rien veu 
à l'avantage de la religion catholique^, mais bien un 
ancien serviteur fidèle trèz mal payé de tant et de sy 
grandz services. Le lendemain;, monsieur du Plessis 
tomba malade d'une grande oppression et de conti- 
nuelz vomissemens^ dont M. de la Rivière premier 
médecin ne rendit que trop de tesmoignage. A l'oc- 
casion de quoy fut la conférence interrompue, à la- 
quelle touteffois le soir il s'estoit préparé de retour- 
ner, et partie le travail, partie le crèvecœur de se 
voir ainsy traicté en furent cause. Mais plus que tout 
un profond regret qu'il avoit en l'âme, duquel il 
souspiroit perpétuellement, que ce qu'il avoit tra- 
vaillé pour l'instruction du peuple et l'édification de 
l'Eglize tournast à destourbier et à scandale, à quoy 
il eust préféré mille mortz. 

Le Roy fut adverty par quelqu'un de le faire visi- 
ter et varia s'il estoit de sa dignité; enfin y envoya 
M. de Loménie. Ses propos en somme furent qu'il 
ne s'afifligeast point et s'asseurast qu'il seroit tous- 
jours son maistreet son amy; il respondit : « de mais- 
tre je ne m'en suis que trop apperceu; d'amy il ne 
m'appartient pas; j'en ai veu qui ont entrepris sur 
la vie, l'honneur et l'Estat du Roy, sur son lict mes- 
me; contre ceux là tous ensemble, le Roy n'a ja- 
mais monstre tant de rigueur que contre moy seul 
qui luy ay fait toute ma vie service. » Il répliqua 
qu'il se plaignoit qu'il avoit escript contre le Pape; 
s'il s'en vouloit abstenir, qu'il se serviroit de luy plus 
que jamais, cest vapeur estant une fois passée. Il 



DE I\IADAÎME DE MORNAY. 379 

respondit que la vérité estoit assés forte pour subsis- 
ter toute seule, sy toutefFois elle estoit assaillie, qu'il 
estoit de son devoir de la défendre, et en demeurè- 
rent là dessus. Or, sembloit aussy estre de l'inten- 
tion du Roy d'assoupir tout cela, moiennant qu'il 
n'escripvit point , ains se tinst pour vaincu , préten- 
dant de là tirer quelque avantage pour la Religion 
romaine. Et de faict, ces mesmes jours depuis ceste 
action, il disoit aux plus grandz que jamais n'avoit 
eu un meilleur serviteur, qu'il ne l'avoit jamais veu 
las ny recreu en ses adversitez, que par son seul 
advis, il estoit venu du fondz des montagnes au mi- 
lieu du Royaume, et n'avoit pas la moindre part à 
ceste grandeur où il se voioit, et plus il en disoit, 
plus aussy croissoit l'obligation qu'il acquerroit sur 
le Pape. Mais comme il sceut qu'il ne se rendoit 
point, ce fut à dire le pis qu'il pouvoit contre luy, 
et toutefFois sans pouvoir exprimer autre desservice 
que celuy d'avoir escript contre le Pape, le meilleur 
de ses amys, le plus nécessaire à la conservation de 
son Estât. 

Or, estois-je pendant ce voyage de Fontainebleau 
demeurée à Paris, en une extrême transe, fraische- 
ment relevée d'une grande maladie, travaillée de 
l'aheurtement de noz affaires domestiques. Et tout 
cela ne sentoy-je point au regard de la disgrâce iné- 
vitable de ce voyage ; j'avois recou\Té pour monsieur 
du Plessis tous les livres dont il pouvoit avoir be- 
soing, recerchez avec une grande diligence pour le 
peu de temps en toutes les librairies de nos amys, 
et les luy avoy faict tenir, mais un peu tard, parce 
que trop tard il m'en avoit donné la charge; j'estoy 



380 MÉMOIRES 

aussy plus tost en attente qu'en cloute de cest avène- 
ment pour les préparatifz que j'en voyoy qui m'y 
avoient préparée_, et monsieur du Moulin \ ministre 
de Paris^ à son retour de Fontainebleau nous en re- 
doubla bien l'alarme, mesme à mes filles à qui il 
déclara l'extresme maladie de monsieur du Plessis ; 
et quelques ungz adjoustoient qu'il y avoit tous 
signes de poison, ce qu'ilz me celèrent à cause de 
ma grande foiblesse , et y pourvoyoient de tout leur 
pouvoir pour lui envoyer du secours, quand M. Pé- 
rillau arriva vers moy depesché par M. du Plessis 
qui m'en conta l'histoire et nous donna meilleur es- 
poir de sa maladie, à laquelle il avoit esté prompte- 
ment pourveu. 

A l'heure mesmes, je priai M. du Moulin de faire 
un sommaire escript de ce qui s'y estoit passé, le- 
quel je fay semer par la ville, et fut envoyé dedans 
et dehors le Royaume, pour prévenir les mauvais 
bruictz, pendant que mons"" du Plessis, jour et nuict, 
nonobstant sa maladie, faisoit de mesme à Fontai- 
nebleau, assisté de notre filz, et des sieurs de la 
Roche Chaulieu et des Bordes Mercier qu'il avoit 
menez avec luy, aussy du sieur de la Fin qui l'alla 
trouver à Fontainebleau aussy tost qu'il seut que 
monsieur du Plessis y estoit arrivé, l'escript que 
dessus, impaifait à la vérité et qui néantmoins, parce 
qu'il vint à temps, fit un grand fruict, parceque 
l'estonnement avoit passé entre les nostres, quel- 
ques ungz mesmes de ceux qui y avoient esté 
présens, lesquelz à la veiie d'iceluy reprirent leurs 

1. Célèbre pasleur protestant de cette époque et grand controversiste. 



DE MADAME DE ÎMORNAY. 381 

sens, et reconnurent, revoiant les livres, que c'es- 
toit une illusion toute pure. Nous eusmes en cesle 
disgrâce ceste consolation que nostre filz attaqué et 
pris à j^artie à tout heure des courtizans, tantost 
sur le faict de la Religion, tantost sur ceste action 
particulière, monstra en ses réparties un courage 
invincible; il luy eschappa de dire à quelques ungz 
qui le pressoient : « N'auriez vous point l'esprit de 
voir que le Roy, pour contenter le Pape, a voulu 
sacrifier à ses piedz l'honneur de mon Père ? » 
Dont le Roy se tint fort offensé et l'est encorres, et 
sur ce qu'on luy dit que c'estoit un jeune homme 
outré de juste douleur, et pour son Père : « Il a 
quarante ans, dit-il, il n'est point jeune, vingt ans 
d'âage et autres vingt de l'instruction de son père. » 
Or se résolut monsieur du Plessis de se faire con- 
duire par eau à Paris, et me manda de me rendre à 
Charenton, pour délibérer ensemble sur ce qu'au- 
rions à faire, premier que d'y voir personne, ce que 
je fiz aussy tost, et sans nous y arrester, vinsmes des- 
cendre droict à nostre logis à Paris. Je le trouvay à 
la vérité fort angoissé, mais d'ailleurs fort rézolu que 
Dieu l'avoit faict, qu'il luy vouloit faire porter l'op- 
probre de son Christ, et en tireroit enfin sa gloire. 
En quoy Dieu me fit aussy la grâce que je senty sa 
vertu en mon infirmité [et un redoublement de cou- 
rage, que je sentoy mon mal non pour y succom- 
ber, mais pour cercher tous moiens de le vaincre; 
ce qu'il ne pouvoit se lasser de dire luy avoir esté 
en singulière consolation. 

Nostre résolution fut qu'il se debvoit retirer 'l\ 
Saumur, et de là au plus tost envoier un escript qui 



382 MÉMOIRES 

relevast la vérité de cest affaire, et en fut confirme 
par messieurs les ministres et des principaux de l'E- 
glize de Pains; aussy par messieurs de Calignon et 
de la No lie, desquelz il esprouva la consolante ami- 
tyé en cest affaire; il partit donq de Paris en nostre 
carrosse, le lendemain dixiesme de May, où je le 
conduis jusques à Chaliot, et là trouva ses chevaux 
et prit la traverse droict à Saumur; auquel lieu il 
trouva le peuple tout altéré et les gens de bien en 
alarme à l'occasion des lettres cy-dessus que le Roy 
avoit escriptes à M. d'Espernon sur ce faict de la 
conférence, desquelles il avoit envoie copie à M. de 
Souvray, gouverneur en Touraine, et luy au Séné- 
chal du lieu, lequel attendant l'impression en auroit 
faict faire infinies copies, et icelles distribuées par le 
pays où elles auroient esté le Lies es prosnes de toutes 
les paroisses, et ce mesme ordre auroit esté suivy 
par tout le Royaume. Son arrivée néantmoins à l' im- 
proviste, moiennant le doux châtiement qu'il fit de 
quelques insolens, les eust tost remis à raison. 

Mais luy vint fort à propos qu'il y trouva l'assem- 
blée de ceux de la Religion qui depuis quelques 
mois y avoient transporté leur séance, ausquelz il 
eut moien de faire entendre la vraye histoire, et par 
eux à toutes les provinces ; et à ceste fm, son premier 
soin fut, après m'avoir donné advis de son arrivée 
en seurté au dit lieu, de dresser le discours de la 
conférence de Fontainebleau, lequel il eut achevé 
en quatre jours, comprenant tant la procédure de 
ceste conférence que la vérification des passages y 
disputez. Lequel fut approuvé desditz sieurs dépu- 
tez et de messieurs noz Ministres, jusques là que les 



DE MADAME DE MORNAY. 383 

ditz sieurs députez mesmes prirent la pêne d'en 
escrire eux mesmes chacun une copie, pour icelle 
envoier en toute diligence chacun en sa province. 
Ce discours particulièrement m'envoya promptement 
monsieur du Plessis à Paris pom" iceluy faire voir à 
noz jdIus confidens amys, et à messiem^s de l'Eglize 
de Paris, premier que le faù'e imprimer; lesquelz 
aussy le jugèrent très nécessaire, et en tesmoignage 
d'approbation trouvèrent bon que quelques lignes 
fussent adjoustées en teste du dit discours, par les- 
quelles il apparust que les Eglises en faisoient leur 
cause propre. 

Ce discom^s envoya monsieur du Plessis imprimer 
à la Rochelle, et à moy me remit le soin de le faire 
imprimer ou à PcU-is ou en tel autre lieu que j'advi- 
seroy, portant touteffois impatiemment que je tar- 
dasse là pour la crainte qu'il avoit que l'affection 
que j'apportay à cest affaire et le courroux du Roy 
qui s'augmenta depuis qu'il sceut monsieur du Ples- 
sis party, ne me causast quelque inconvénient. Car 
il est certain que comme le Roy vit qu'il s'estoit re- 
tiré, désespéré de l'avantage qu'il s'estoit promis de 
ceste action, parce qu'il jugeoit bien que monsieur 
du Plessis ne s'en pouvoit tah^e, il en montra une 
animosité qui ne se pouvoit estancher, ne rencon- 
trant personne de la Religion à qui il ne s'en dé- 
gorgeast, et prenant à partie tous ceux qui tant soit 
peu taschoient de l'addoucir. Tellement que quel- 
ques uns de noz meilleurs amys de ce advertyz, 
monsieur le Duc de Bouillon mesme, ayant veu ce 
discours, envo}a exprès vers monsieur du Plessis, 
l'exhortant à se contenter d'escripre ce qui concer- 



384 MEMOIRES 

noit la vérification des passages sans déduire la pro- 
cédure, luy représentans la maie grâce du Roy et ce 
qu'elle pouvoit produire contre luy. Mais ne luy es- 
tant allégué que son dommage particulier, et voyant 
de l'autre part l'utilité publique, laquelle ilz recon- 
noissoient tous estre manifeste en la publication des 
procédures, il se résolut de préférer le publiq. 
Comme de faict la procédure de ceste action et 
l'action mesmes estoient sy attachées l'une à l'autre 
qu'il estoit malaisé de bien juger de l'action et pour 
le présent, et pour l'avenir, sans estre informé des 
procédures. Je ne laissay donq aussy pour cela de 
faire mes diligences et d'envoyer copie de ce dis- 
cours premièrement à mons. Tillenus, docteur en 
Théologie à Sedan, qui fit grande diligence de le 
faire imprimer et courir, et ])uis partout ailleurs de- 
dans et dehors le Royaume, pour le faire imprimer 
et traduire, selon les addresses, partie que monsieur 
du Plessis me donnoit, partie dont je m'advisoy de 
moy mesmes, et depuis nous en avons eu responce 
de toutes partz dont nous avons grandement à louer 
Dieu. De l'Eglize de Genève particulièrement par 
lettres de monsieur de Bèze' en nom d'icelle, et les 
lettres en sont en nos mémoires. Mais pour Paris, 
je me trouvoy en pêne, où touteffois il importoit 
surtout que ce faict fust relevé. Et le péril n'estoit 
pas petit à l'entreprendre. Une femme enfin me fust 
amenée, veufve d'un nommé de Louvain, qui s'en 
chargea moiennant quelque somme que je luy bail- 



1 . Théodore de Bcze était alors établi à Genève, où il dirigeait l'É- 
glise depuis la mort de Cahin, en 1564» 



DE MADAME DE MORNAY. 385 

lay; mais elle s'y conduict avec si peu de diligence 
et de discrétion que la première nouvelle que j'euz 
après mon retour à Saumur fut qu'elle avoit esté 
descouverte et prise, et l'imprimeur Montreuil, qui 
la servoit ayant presque achevé son impression, et 
interrogée, avoit desposé ce qui en estoit, sur quoy 
le lieutenant civil avoit despéché en poste à Lyon, 
vers le Roy pour, scavoir ce qu'il en feroit. 

Je ne veux obmettre icy, que pendant mon séjour 
de Paris, je quittay notre demeure en la rue du 
Louvre, et me retiroy au fauxbourg Saint Germain 
des prés où, nonobstant notre desfaveiu", je ne lais- 
say d'estre fort visitée de tous les gens de bien; 
raesme y receuz courtoisie de quelques uns des plus 
grandz d'entre les Catholiques qui auparavant ne se 
souvenoientpasde nous. Il sera trouvé estrange qu'il 
me fut dict de la part de M. d'Espernon que, com- 
bien que le Roy luy eust voulu faire croire que mon- 
sieur du Plessis le hayssoit, il ne le pouvoit croire, 
ayans esté réconciliés, et qu'il ne croioit rien de tout 
ce qu'on imputoit à mons'^ du Plessis, qu'il le tenoit 
pour gentilhomme d'honneur, qu'il estoit son amy 
et le trouveroit tel^ là où le voudroit employer. Je 
ne veux aussy oublier qu'outre l'amityé et bons offi- 
ces ordinaires de mons»^ et madame du Bouchet, 
qu'en ce faict particulier nous leur avons une très 
spéciale obligation, lesquelz pour tout cela, bien que 
catholiques Romains, ne s'en reculèrent point de 
moy; au contraire n'oublièrent aucuns bons offices. 



1. L'édition de M. Augyis porte, au contraire des deux manuscrits, 
« et le nommeroit tel..,. » 

1 — 25 



386 MÉMOIRES 

jusques à maintenir la bonne foy de mons'^ du Pies- 
sis partout où l'occasion s'en présentoit. 

L'Evesque d'Evreux cependant publioit ses vante- 
ries en ses sermons; les Te Deum s'en chantoient 
par tout^ mais Dieu se faisoit ouyr au dessus de 
toutes ces insolences. Le 21^ de May, jour de Pen- 
tecoste, il prescha à Nostre Dame de Paris, le Roy 
présent, non sans gi^and applaudissement de luy et 
de toute la court, et continua les festes, et n'y fu- 
rent oubliez ses prétendus triomphes ausquelz il se 
servoit luy mesme de trompette. Entre le jeudy et 
le vendredy prochainement suivant, qui estoient le 
25^ et le 26^, tomba la foudre dans la ditte Eglize, 
briza la chaire où il avoit presché, quelques siesges 
aussy dans le chœur de l'Eglize et quelques images, 
mesme brusla la robe et rompit la main d'une 
nostre Dame; on ajoute pom' certain qu'il emporta 
aussy le ciboire. Les chanoines et prestres celèrent 
tant qu'ilz peurent ce ravage, mais il fut sceu par 
ceux qui sonnoient les cloches qu'il avoit renversez, 
et est à noter qu'à ce mesme instant la foudre tomba 
au jardin des Tuileries. 

Continua le s»^ d'Evreux à prescher le jeudy en- 
suivant jour du sacre, mais en l'Eglize S* Germain 
de l'Auxerrois, paroisse du Louvre, et le lendemain 
le Roy luy fit répéter son sermon durant son soup- 
per, mesme le fit soupper à une table près de luy, 
servy de ses viandes. La nuict ensuyvant, la foudre 
tomba encore sur S' Germain de l'Auxerrois, rompit 
le marteau des cloches, et escarta les sonnem^s, ab- 
battit quelques images et emporta une partie de la 
couverture et du clocher, ce qui fut veu le matin 



DE MADAJIE DE MORNAY. 387 

avec cstoniiement d'un chacun. Ce qui est remar- 
quable à mesme instant, il tomba au jardin, nommé 
JMatignon, et brusja les orangers du Roy; il estoit 
lors couché avec la Damoy selle d'Entragues et en 
fut estonné extraordinairement, mais elle de telle 
sorte* qu'elle en tomba malade. Les plus contrantes 
reconnoissoient le doigt de Dieu en ces prodiges, et 
n'y vouloit-on plus prester d'Eglize au s*" d'Evreux 
pour prescher, comme de faict il cessa, et disoit-on 
qu'il avoit protesté qu'il n'y prescheroit plus que 
riiyver ne fust venu. 

Revenant à mon séjour de Paris, encor pom^ ne 
rien désespérer taschay-je d'achever quelque affaire 
domestique, autant que la rigueur de M"^ de Rhosny 
le pouvoit comporter. C'est que le Roy, il y avoit 
quelques mois, avoit accordé à mons^ du Plessis la 
surintendance générale des mines du Royaume, va- 
cante par la mort de mons"* d'Incai^ville, conseiller 
d'Estat et contrôleur général des finances, mais de 
laquelle monsieur le grand escuyer avoit esté pour- 
veu; et par ce qu'il la possédoit inutilement, le Roy 
consentoit de le récompenser de quatre mil escuz et 
iceux prendre sur la taxe des Procureurs de Lan- 
guedoc cy-devant supprimez, que, moiennant icelle, 
on restabliroit. De ce restablissement, M. du Plessis 
avoit faict donner aiTCst au conseil privé, et de la 
finance qui en provenoit j'avoy faict expédier le 
don par l'entremise de M. de Fresne secrétaii^e d'Es- 

1. Elle était grosse et accouclia d'un enfant mort; le roi lui avait 
donné une promesse de mariage, dans le cas où elle aurait un fils, poor 
remplacer la première promesse de mariage que Sully avait déchirée. 



388 MÉMOIRES 

tat, lequel persista à nous estre amy noiiol)stant 
toutes ces vapeurs de court. Mais le prompt parte- 
ment du conseil m'osta le moïen de le faire contre- 
roUer et sceller, et depuis il a esté remis sy loin, 
prenant le Roy la publication de ce discours pour 
subject de le révoquer, qu'il y a peu à en espérer, 
encore que S. M. a pris plaisir de dire à tous les 
députez et autres de la Religion que, depuis ceste 
conférence, il nous avoit encor fait ce bien. 

Pendant ce séjour de Paris me vint trouver mon- 
sieur de Saint Germain, filz de monsieur de Fonte- 
nay de Normandie, de la maison de Rouvrou, pour 
la recherche de nostre fille Elizabeth, duquel il nous 
avoit esté escript par nostre fille de la Verrie, il y 
avoit jà quelques mois. En ceste anxiété d'affaires, 
je le priay de ne se déclarer point pour l'heure et 
de remettre à quand monsieur du Plessis et moy 
serions ensemble, lequel je faisoy estât d'aller bien 
tost retrouver : à quoy il s'accommoda, et je requis 
cela de luy, partie craignant que quelqu'un ne nous 
fit mauvais ofTice, partie aussy pour n'entasser tant 
de choses l'une sur l'autre, et n'y rien commencer 
qu'en présence de monsieur du Plessis. Il nous vint 
donq voir quelques mois après mon retour dont 
s'ensuivit un contrat de mariage lequel Dieu veuille 
bénir par sa grâce, en date du quatriesme d'Oc- 
tobre mil six cens. 

Je party donq de Paris le Sabmedy dixiesme de 
Juin et m'en alloy coucher à Ablon, où le lende- 
main, après le presche, je pris congé des ministres 
de l'Eglize de Paris et de plusieurs de noz amys. 
Au partir de Paris, Dieu me fît ceste grâce, par les 



DE ]MADAi\IE DE MORNAY. 389 

moïens qu'il nous suscita à poinct nommé, que 
nonobstant la despence que nous y fismes pour ce 
nécessaire séjour de près de huit mil escuz, nous ne 
laissasmes pas un seul à payer, pour laisser ceste 
bénédiction après nous. 

Avant mon partement de Paris, l'on me dit la 
mort de Charlotte de la Verrie, ma petite fille, qui 
estoit morte dès la fin d'ApAril chez sa nourrice, et 
fut enterrée au cimetière de Saumur; ceste nouvelle 
ayant esté mandée à Paris me fut celée quelque 
temps, tant à cause de mes maladies ordinaires que 
pour les affaires qu'avions alors. 

J'arriAay donq à Saumm^ le vendredy 23^ Juing; 
monsieur du Plessis m'avoit mandé par les chemins 
comme nostre fille de Villarnoul, qui s'estoit retirée 
de Paris trois sebmaines devant moy pour s'ache- 
miner à Saumur pour y faire ses couches, estoit ac- 
couchée' le 15'' Juing d'ung filz hem^eusement ; je sens 
ceste nouvelle à Amboize, mais à mon arrivée, je la 
trouvay fort malade d'une grosse fiebvre dont peu 
de jours après, par la grâce de Dieu^ elle recouvra 
sa santé. Le 25*^ son fils fut présenté au baptesme 
par monsieur du Plessis et moy, et fut nommé Phi- 
lippe; ce fut en l'absence de mons"" de Villarnoul, 
qui fut tout ce temps en sa commission pour l'exé- 
cution de l'Edict, mais qui en avoit desclaré sa vo- 
lonté avant son partement d'avec nous, et depuis 
prié par ses lettres. Je trouvay aussy mon filz guéry 



1. D'après toutes les informations que nous avons recueillies, les Jau- 
court, descendants de Mlle Marthe de Mornay, restent maintenant les 
seuls descendants en ligne directe de M. du Plessis-Mornay. 



390 MEMOIRES 

d'une fiebvre double tierce dont il avoit esté très 
mal, et qui luy estoit procédée des cholères qu'il 
avoit receues durant ceste prétendue conférence, et 
principalement pour l'extrême fascherie qu'il receut 
quand il vit monsieur du Plessis sy gravement ma- 
lade, et non sans danger de sa vie. 

Monsieur du Plessis se portoit assés bien, veu et 
sa maladie et ses fasclieries, mais commençant tou- 
teffois à se sentir d'une défluxion sur les bras qui 
depuis le réduit à une diète et autres régimes dont 
il n'a encorres receu grand soulagement. Et luy fut, 
et à moy, grand plaisir de nous voir; il estoit en 
appréhension que la colère du Roy ne me créast 
quelque desplaisir; d'autant plus que tost après, 
M. de Villeroy eust copie du discours susdit, lequel 
fit entendre au Roy qu'il estoit préjudiciable à son 
service, et là dessus renouvellement de courroux. 
Le Roy donq, qui estoit sur son chemin de Lyon, 
s'en plaignoit à tous ceux qu'il voioit, menaceant 
de luy faire son procès là dessus, selon qu'on luy 
avoit exagéré la matière, et pis encor lorsqu'il sceut 
qu'il estoit imprimé et que le lieutenant civil luy 
en eut envoyé les copies; mais la guerre de Savoye^ 
qui s'enflamma et quelques soupçons de remuement 
au dedans luy firent estimer qu'il ne falloit pas alié- 
ner du tout ceux de la Religion, tellement qu'ayant 
esté plusieurs fois délibéré sur ce qu'on avoit à res- 



1. La guerre déclarée le 11 août 1600, sur les retards du duc de 
Savoie qui n'avait point rendu le marquisat de Saluées, fut close par la 
paix de 1601 qui donnait au roi, en échange du marquisat de Bresse, 
le Bugey, le Valormey et le bailliage de Gex. ' 



DE MADAME DE MORNAY. 391 

pondre au lieutenant civil IMiron qui s'estoit voulu 
rendre agréable par là, fut mandé qu'il ne décer- 
nas! rien contre moy; et pour les prisonniers, la 
femme fut condamnée à l'amende, l'homme à un 
bannissement qui luy fust prononcé entre les dents, 
mais en mesme heure tout haut qu'il se retirast en 
sa maison. Et quant aux liwes, on tient qu'ils fu- 
rent secrètement bruslez. 

N'est à croire cependant combien diversement le 
Roy pai4oit de monsieur du Plessis selon les per- 
sonnes; aux catholiques Romains, avec démonstra- 
tion de haine et menace de le ruiner sans espoir de 
jamais renti^er en sa grâce; à ceux de la Religion avec 
plainte de ce qu'il l'avoit offensé en ce discours, 
reconnoissant néantmoins qu'il l'avoit très bien 
servy, mais qu'il luy ostoit tout moien de rien faire 
pour luy, par s'estre rendu sy odieux au monde; 
à quelques ungz qu'il tenoit pom- vrayement zéléz 
à la vraye Religion et ses confidens amys, qu'on 
luy dewoit conseiller de revoir son livre exacte- 
ment et le rendre à toute preuve afin qu'il peust 
un jour servir pom^ la réformation de l'Eglize. En- 
querrant particulièrement un député de l'Eglize de 
Guyenne quel jugement on avoit faict de son com- 
portement au faict de Fontainebleau, luy dit que 
les catholiques avoient de là pris asseurance qu'il 
estoit tout à eux, ceux de la Religion au contrante 
qu'il ne retenoit plus rien de sa première profession; 
et monstra y prendre un singulier plaisir, adjous- 
tant que ceste opinion des catholiques à la vérité 
le faisoit plus seurement et absolument régner. En 
toutes ses façons tesmoignant que hayne ny offense 



392 MÉMOIRES 

n'estoit proprement cause de son courroux, mais un 
dessein formé de satisfaire au Pape, duquel on luy 
faisoit espérer et affermissement au dedans et ac- 
croissement au dehors qu'il ne pouvoit dissimuler. 

La confiance cependant qu'on luy faisoit prendre 
que, par la bonne grâce du Pape, il régneroit hors 
de toute crainte, n'empescha point qu'une femme 
de S^ Denis tenant l'hostellerie de la Corne de Cerf, 
esmeue, comme l'on disoit, de quelque despence 
que la grand escurie du Roy auroit fait pendant la 
guerre chez elle, dont elle n'avoit peu estre payée, 
ne prist la hardiesse d'attenter à sa vie; laquelle osa 
s'adresser à monseigneur le conte de Soissons, luy 
proposer un grand moïen de grandeur auquel elle 
se promettoit qu'il entendroit volontiers, lequel elle 
luy représenta en la facilité qu'elle avoit de faire 
mourir le Roy, par l'accez qu'elle avoit chez la Da- 
moyselle d'Entragues, où elle luy présenteroit quel- 
ques fruictz dont le Roy ne se tiendroit jamais, selon 
sa coustume, qu'il ne goutast ; mais mon dist sei- 
gneur le conte en avertit aussy tost le roy, lequel 
envoya le s^ de Loménie qu'il fit cacher soubz une 
table couverte d'un grand tapis pour ouyr tous ces 
propos : sur quoy fut icelle livrée à messieurs de la 
court qui, toutes les chambres assemblées, la con- 
damnèrent à estre bruslée vifve, ce qui fut exécuté le 
mercredy quatorziesme de Juin 1 600 ; tant sont les 
Princes peu assurez que, quand tout autre ennemy 
leur manque, la poussière est suffisante de s'eslever 
contre eux. 

Il n'est hors de propos de mettre encor icy le 
foudre de Fontainebleau du premier aoust, au mes- 



DE aiADAME DE MORNAY. 393 

me an où le Roy, s'en allant à Lyon, avoit laissé la 
Damovselle d'Entragnes, lequel foudre la visita dans 
sa chambre, v frappa sans blesser un de ses plus 
proches, et entra dans la gallerie où plusieurs pein- 
tres travailloient en voltigeant le long d'icelle galle- 
rie, effacea plusieurs tableaux, mais s'attaqua prin- 
cipalement à une brodure un peu eslevée, où il y 
avoit })lusieurs H. couronnées, entrelassées de G. en 
mémoire de la duchesse de Beaufort, qu'il raya et 
noircit de bout à autre. 

Or avoit esté le Roy eschauffé un temps sur le 
laict de la Religion, ne parlant à tous ceux qui l'ap- 
prochoient que de se faire instruire, tantost dési- 
gnant un concile national pour en décider les diffé- 
rends, auquel quelques ministres seroient appeliez, 
partie desquelz, par l'advis du s"^ d'Evreux, on auroit 
entre cy et là lasché de corrompre, jurant qu'il fe- 
roit punir à toute rigueur qui n'y obéiroit; et toute 
la court retentissoit de ces discours tant que la 
guerre que dessus, évidemment suscitée de Dieu 
contre son désir, et la délibération de son conseil 
les attiédit. Cependant la conférence de Fontaine- 
bleau eut ses fruictz inespérez, et Dieu manifestera 
ceux qu'il nous cache quand il luy plaira : que le 
Roy, pensant avoir donné une suffisante preuve de 
sa foy au Pape et au clergé, et craignant sur son es- 
loignement trop d'opposition au concile de Trente 
et au restablissement des Jésuites, différa la pour- 
suite et exécution de l'un et de l'autre, et n'osant 
aussy tout à la fois offenser en tant de sortes ceux 
de la Religion, ne donna point congé à l'assemblée 
de Saumur, ce que paravant il estoit résolu de faire. 



394 MÉMOIRES 

et moiis"^ de Fresne, secrétaire d'Estat avoit desjà 
expédié les despesches pour les révoquer. Mesme 
le Roy se rendit depuis facile à plusieurs affaires 
tant des provinces que des particuliers, outre espé- 
rance, comme sy tout son courroux n'eust regardé 
que monsieur du Plessis seul. Ce que touteffois les 
Eglizes sceurent bien interpréter au meilleur sens, 
qui reconnoissoient les remarquables services qu'il 
avoit si longtemps continués au Roy, lesquelz, sans la 
hayne de la Religion, eussent eu tout autre récom- 
pense. En particulier, monsieur du Plessis eut aussy 
ses consolations que les Eglizes dedans et dehors le 
royaume le consolèrent et fortifièrent par lettres; 
que ceux de la court, que le Roy avoit cuydé esbran- 
1er par là, voyant que ces grandz coups qu'on pro- 
mettoit n'estoient qu'esgratigneures, s'en affermi- 
rent; que mesmes plusieurs catholiques romains en 
entrèrent en meilleure créance de ses escriptz et se 
résolurent de s'enquérir de la vérité, la cerchant 
dans les bons livres. A quoy vint à propos la publi- 
cation d'un autre livre de mons'^ du Plessis, conte- 
nant une exacte vérification de tous les lieux impu- 
gnez en son livre de l'Eucharistie, par du Puy chantre 
de Bazaz, le docteur Boulenger, et ceux de la faculté 
de Théologie de Bordeaux, portans tous les lieux 
des pères et autheurs grecs et italiens en marge, à 
laquelle il adjouste pour comble pareille vérification 
des soixante et un passages prétendus faux par l E- 
vesque dEçreux, par livre exprès, et pai^ un autre, 
la responce au li\>re du Père Richeôme, Jésuite de 
Bordeaux, contre luy, qu'il avoit seulement mise au 
jour environ ce mesme temps de la conférence; 



DE MADAME DE MORNAY. 39b 

œuvi^es par luy entrepris depuis son retour, achevez 
dès le mois d'Aoust de ce même an [1599]', non- 
obstant que le s*" d'Evreux auquel et à ses sembla- 
bles il couppe broche par ses escriptz, n'avoit encor 
rien faiet voir soit pour l'assaillir, soit pour s'en dé- 
fendre . 

Le 20'' d'Aoust 1 600, ma fille de la Verrie accou- 
cha, en sa maison de la Verrie, d'une fille dont aussy 
tost mon filz de la Verrie m'en donna avis, et nous 
pria de trouver bon que madame de Fontenay et 
monsieiu* de S* Germain la présentassent au S* bap- 
tesme, laquelle ils nommèrent Elisabeth. 

N'est à obmettre que, vers la fin de Juillet, nous 
eusmes la nouvelle de la victoire^ de monsiem^ le 
Prince Maurice en Flandres sur l'Archiduc ; non sans 
regret de nostre filz qui se voioit, à l'occasion de ceste 
desfaveur, reculé des armes de France ; et à la vérité, 
rien ne nous travailloit plus l'esprit que de voir qu'il 
se rongeoit le sien à faute de cest exercice. Cela fut 
cause que nous tentasmes toutes voies de luy donner 
ce contentement, n'estant touteffois ny de la bien- 
séance, ny de son courage de servir auprès du Roy 
pendant ceste brouée. Monsieur du Plessis donq es- 
crivit à monsieur de Bèze, offrant, sy messieurs de 
Genève^ faisoient la guerre au Duc de Savoye de leur 

1. Cette date est ajoutée dans le manuscrit de la Sorbonne, et se 
trouve également dans le manuscrit de la Bibliothèque impériale et dans 
l'édition de M. Auguis; mais c'est une erreur, comme le prouve le con- 
texte, puisque la conférence avait eu lieu le li mai 1600. 

2. La bataille de Niewport, gagnée par le Prince Maurice sur l'archi- 
duc Albert le l^r juillet 1600. 

3. La petite république do Genève était sous la protection du roi, 
qui l'avait toujours défendue contre le duc de Savoie. 



396 1\IEM0IRES DE MADAME DE MORNAY. 

chef, d'y envoyer son filz avec un régiment, lesquelz 
le chargèrent de hiy en faire un très honorable re- 
mercyement, l'acceptans sy ce cas se présentoit, et 
non sans toutefFois, en tant que leurs affaires dépen- 
doient de plus grandz, luy en donner encor asseu- 
rance. Escrivit en mesme intention à monsieur de 
Buzenval, ambassadeur du Roy vers les Provinces 
Unies, (mais nostre singulier amy,) s'il s'y faisoit ou- 
verture de quelque charge sortable, en attente que 
Dieu par sa grâce monstrera à temps les occasions 
de le servir, surtout, s'il luy plaist, en l'avancement 
de son Eglize. 



FIN DU TOME PREMIER. 



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