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Full text of "Mémoires de Mme de La Fayette"

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MÉMOIRES 



DE 



M^^ DE LA FAYETTE 



:«l'-a-.c 



MÉMOIRES 

DE 

M"^^ DE LA FAYETTE 



Il a été imprimé, en sus du tirage ordinaire : 

3 00 exemplaires sur papier de Hollande (n°* 41 à 340). 
20 — sur papier de Chine (n°* i à 20). 

20 — sur papier Whatman (n*** 21 à 40). 

340 exemplaires, numérotés. 



MÉMOIRES 



DE 



ME 



DE LA FAYETTE 



PUBLIES 



AVEC PREFACE, NOTES ET TABLES 



PAR 



EUGÈNE ASSE 







PARIS 

LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES 
Rue de Lille, 7 

M DCCC XC 



\ 



341814 






■• • 



•»• • • 
• • • • 






• • • 



MADAME DE LA FAYETTE 



ET 



SES MEMOIRES 




(ADAME de La Fayette, qui a compose des 
romans, chefs-d'œuvre du genre, a 
laissé aussi, sur les événements de son 
temps, des pages de la plus haute va- 
leur historique. Komancière de premier ordre, elle 
compte encore parmi nos meilleurs historiens et nos 
plus importants auteurs de mémoires. Cela ne doit 
pas surprendre dans la femme qui a écrit la Prin- 
cesse DE Clèves : la manière dont elle a peint la 
cour des derniers Valois est déjà celle d'un historien. 
Elle en a la touche sobre, et son habileté à tracer les 
caractères de ses héros imaginaires annonce ce quelle 
saura faire quand elle sera en présence de per^ 
sonnages réels. Et quelles intrigues plus enchevêtrées 
que celles qui se nouèrent autour d'Henriette d*An- 
Madame de La Fayette. a 



II MADAME DE LA FAYETTE 

gUUrre, duchesse d'Orléans, dont elle nous a peint 
la cour à la fois si aimable et si agitée l Quelle scène 
plus terrible que celle de la mort foudroyante et 
mystérieuse de cette princesse ! Comme la réalité de 
l'histoire dépasse la fiction du roman ! Et comment . 
r écrivain qui nous raconte cette vie et cette mort de 
Madame, si pleines, Vune d'enchantements, l'autre 
de terreur, serait-il inférieur à celui qui nous a 
attaché et ému aux aventures de M"»' de Clèves et 
de M. de Nemours 1 Aussi ne l' est-il pas. Chez 
M'"^ de La Fayette l'historien égale la romancière. 



I 



Son caractère, non moins que la nature de son 
talent, devait la porter vers l'histoire. La première 
qualité de l'historien est d'être vrai. Ce fut aussi 
celle de M"»' de La Fayette. Par-dessus tout elle ai^ 
mait la vérité. Tel est le témoignage de ses contem^ 
porains. Elle a était vraie», a dit La Rochefoucauld 
en créant pour elle une expression qui parut alors 
aussi neuve que la chose l'était peut-être . A cet 
amour de la vérité M'"* de La Fayette joignait 
beaucoup de jugement. L'un d'ordinaire ne va pas 
sans l'autre, et c'est être doué d'un esprit peu sensé 
que de s'en faire accroire à soi-même, ou d'espérer 
qu'on en fera beaucoup accroire aux autres. Vraie 
et sensée, voilà toute M^« de La Fayette. Segrais, 



ET SES MEMOIRES III 

en la comparant à M"* de Scudéry, lui donne éga- 
lement cet éloge. Il se rencontre avec le duc de La 
Rochefoucauld, dont il nous a rapporté le mot 
célèbre : 

a Mlle de Scudéry, dit-il, a beaucoup d'esprit; 
mais Mine de La Fayette a plus de jugement. 
M"^e de La Fayette me disoit que, de toutes Us 
louanges qu'on lui avoit données, rien ne lui avoit 
plu davantage que deux choses que je lui avois 
dites: qu'elle avoit le jugement au-dessus de son 
esprit, et qu'elle aimoit le vrai en toutes choses, 
et sans dissimulation; c'est ce qui a fait dire à 
M. de La Rochefoucauld qu'elle étoit vraie, façon 
de parler dont il est Pauteur, et qui est assez en 
usage. Elle n'auroit pas donné le moindre titre à 
qui que ce fût, si elle n'eût été persuadée qu'il le 
méritoit; et c'est ce qui a fait dire à quelqu'un 
qu'elle étoit sèche quoiqu'elle fût délicate'. » 

' Sa franchise dans le monde, — c'était encore une 
suite de cet amour du vrai, — allait, à Végard 
d'elle-même, jusquà des aveux que les femmes tu 
font guère : « Elle ne cachoit pas son âge, et disoit 
librement en quelle année et en quel lieu elle étoit 
née^. » A Végard des autres cette franchise touchait 



I* Segraisiana, Paris, 1721, p. 45. 
a. Segraisiana, p. 4S. 



IV MADAME DE LA FAYETTE 

parfois à la rudesse, a M"^' de Marans, raconte 
M'"^ de Sévigné, disoit l'autre jour chez M"** de La 
Fayette : a Ha ! mon Dieu, il faut que je me fasse 
couper les cheveux .r> M"** de La Fayette lui repondit 
brusquement : a Ha ! mon Dieu, Madame, ne le faites 
point, cela ne sied quaux jeunes personnes. » 

Sa raison égalait sa sincérité, et M'"« de Sévigné, 
son amie, C appelait « divine » '. 

Cette personne, si « vraie » et si raisonnable, était 
aussi une personne très perspicace, ayant d'instinct 
la science du monde, des affaires, se jouant des 
difficultés, les débrouillant avec une facilité, une ai-^ 
sance extraordinaires. Si en ce point elle reçut les 
leçons de La Rochefoucauld, son ami, l'élève rfc- 
passa bientôt le maître, 

a M"ï« de La Fayette, dit encore Segrais, avoit 
beaucoup appris de M^e de Rambouillet ; mais 
Mn^e de La Fayette avoit Tespiit plus solide : elle 
ne savoit pas seulement gouverner sa maison, elle 
s'entcndoit parfaitement bien en procès, et elle 
conduisoit elle-même ceux qu'elle avoit pour ses 
affaires particulières^. » 



1. u Jamais elle n*a éié sans celte divine raison, qui 
étoit sa qualité principale. » Lettre du 3 juin 1693, édit. 
Régnier, x, 108. 

2. Segraisianaf p. 29, et à la page 102 : « M™<^ de La 
Fayette s*entendoit en toutes choses sans ostentation. » 



ET SES MEMOIRES 



II 



Cette femme si bien douée par la nature pour de- 
venir un historien n'y fut pas moins aidée par les 
circonstances, par les exemples quelle eut de très 
bonne heure sous les yeux, et peut-être par les leçons 
qu'elle reçut. On a dit que i histoire n était jamais 
mieux écrite que par les hommes d'Etat. M'"« de La 
Fayette fut élevée au milieu des plus grands de son 
temps, et, tout en se dissimulant, joua plus tard, 
dans les affaires de Savoie, un rôle politique que l'on 
connaît aujourd'hui, après l'avoir seulement soup- 
çonné^. 

Il n entre pas dans notre sujet^ et nous n'en au- 
rions pas ici la place, de retracer la vie de M"^^ de 
La Fayette^. Il nous suffira de rappeler quelques 
faits et quelques dates Née en 1634 ^"'^ P^^^ lettré, 
instruite par Ménage et le Père Ka£ui dans les 
langues latine et italienne, mariée en i655 au comte 



I 



1. Voir sur ce point A.-D. Perrero, Ititzre inédite ai 
Madama di Lafayette. Turin, 1880. 

2. Sur M™** de La Fayette, il faut citer l'excellente et 
charmante étude de M. de Lescure à la tête de l'édition de 
ta Princesse de Clèves, dans la Bibliothèque des Dames, 
Jouaust, 1881 ; Sainte-Beuve, Portraits de Femmes; Mon- 
merqué, Notice; Arvède Barine, Revue des Deux-Mondes, 
i5 sept. 1880. Nous travaillons depuis longtemps à une 
vie de cette femme plus célèbre que complètement connue. 



IV MADAME DE LA FAYETTE 

parfoli à la rudefu, * M"»^ de Marans, raconte 
M"*^ de Sépigné, dUoii l'autre jour chez M"^ de La 
Fayette : « Ha I mon Dieu, il faut que je me fai$e 
couper les cheveux , » M"*^ de La Fayette lui répondit 
brusquement : « Ha l mon Dieu, Madame, ne le faites 
point, cela ne sied qu'aux jeunes personnes. » 

Sa raison égalait sa sincérité, et M"^ de Sérigné, 
son amie, rappelait « divine » <. 

Cette personne, si « vraie » et si raisonnable, était 
aussi une personne tris perspicace, ayant d'instinct 
la science du monde, des affaira, se jouant des 
difficultés, les débrouillant avec une facilité, une ai- 
sance extraordinaires. Si en ce point elle reçut Us 
leçons de La Kochefoucauld, son ami, l'élève dé^ 
pcLsta bientôt le maitre, 

« M»« àt La Fayette, dit encore Segraîs, avoit 
beaucoup appris de M<»< de Rambouillet ; mais 
lAmt cJe La Fayette avoit Tesprit plus solide : elle 
ne savoit pas seulement gouverner sa maison, elle 
s'eotendoit parfaitement bien en procès, et elle 
conduisoit elle-même ceux qu'elle avoit pour ses 
affaires particulières^. * 



I. « Jamais elle n*a été »ao» cette dîme raUoo, qui 
étoif ta qualité principale. • Lettre du 3 jnia 1693, édii. 
Régnier, x, \oH, 

t. Stgraiûarujf p, 29, et à la page 102 : « M** de La 
Fajrette »*tniend'-^it en toutes choses sans osuotatioa, • 



ET SES MEMOIRES 



11 



Cffff ftmmt si bien douée par la nature pour de- 
venir un historien n'y fut pas moins aidée par les 
circonstances, par les exemples quelle eut de très 
bonne heure sous les yeux, et peut^tre par les leçons 
qu'elle reçut. On a dit que Vhistoire n était jamais 
mieux écrite que par les hommes d'Etat. M"^^ de La 
Fayette fut élevée au milieu des plus grands de son 
temps, et, tout en se dissimulant, joua plus tard, 
dans les affaires de Savoie, un râle politique que l'on 
connait aujourd'hui, après l'avoir seulement soup- 
çonné * . 

// n entre pas dans notre sujet, et nous n'en au- 
rions pas ici la place, de retracer la vie de M^^ de 
La Fayette^. Il nous suffira de rappeler quelques 
faits et quelques dates Née en 1684 *'"" P^''^ lettré, ■- 
instruite par Ménage et te Père Kapiii dans les 
langues latine et italienne, mariée en i655 au comte 

i 

I. Voir sur ce point A.-D. Perrero, Leit:rc inuiiti ai 
Madama di Lafajette. Turin, 1880. 

1. Sur M™* de La Fayette, il faut citer l'excellente et 
charmante ctude de M. de Lescure à la tète de rédition de 
ta Princesse de ClèveSy dans la Bibliothèque des Dames, 
Jouaust, 1881 ; Sainte-Beuve, Portraits de Femmes; Mon- 
merqué. Notice; Arvède Barine, Revue des Deux-Mondes, 
iS sept. 1880. Nous traYaillons depuis longtemps à une 
▼îe de cette femme plus célèbre que complètement connue. 



VI MADAME DE LA FAYETTE 

de La FayctU, dU publie en 1662 son premier ro~ 
man, en 1678 la Princesse de Cleves, est pendant 
vingt-cinq ans Vamie de La Rochefoucauld, et reste 
jusqu'à sa mort, à la fin de mai 1692, étroitement 
liée avec M'"* de Se vigne. 

Nous chercherons surtout à bien déterminer le 
milieu où elle naquit, oii elle se développa, à re- 
chercher ce qui put contribuer à faire d'elle un 
témoin important et un historien précieux des choses 
de son temps. 

Les origines de M^^ de La Fayette, le milieu où 
elle se trouva tout d'abord placée, sont restés jusqu'ici 
couverts d'une certaine obscurité, qu'explique la ra-- 
reté des documents. Et cependant, quand on s'y af- 
tache, quelle lumière cette recherche, qui pour nous 
na pas toujours été vainc, ne jette-t-elle pas sur la 
vie tout entière de M^^ de La Fayette ? Cette vie nous 
apparaît alors comme le développement logique de 
Véducation et des impressions premières, de la na- 
ture et du génie originel, 

Marie-Madeleine Pioche de La Vergne naquit, 
non pas au Havre, comme on Va dit quelquefois, 
mais à Paris, sur la paroisse Sainl-Sulpice, Elle 
était fille de Marc Pioche, écuyer, sieur de La 
Vergne, et d'Elisabeth Pena, Elle fut tenue sur les 
fonts de baptême, le 18 mars 1634, par le maré- 
chal de Brézé et par la duchesse d'Aiguillon, celui- 
là beau-frère, celle-ci nièce chérie du cardinal de 



ET SES MEMOIRES VII 

Kichdieu. Le père, en effet, de la jeune Marie était 
gouverneur du fils du maréchal, et sa mère attachée 
à la duchesse. En réalité, c'est au Petit-Luxembourg, 
demeure de M"»' d! Aiguillon, et au milieu de la so^ 
ciété brillante qui s'y réunissait, que fut élevée M"« de 
La Vergne. La nièce de Richelieu était une maîtresse 
femme, sur laquelle le célèbre ministre compta plus pour 
défendre après lui la grandeur de sa maison que sur 
ses petits-neveux, auxquels il transmit ses titres et 
quelques-unes de ses charges. Plus tard, M. de La 
Vergne, qui mourut maréchal de camp vers i653, 
devint commandant du Havre, dont Richelieu avait 
le gouvernement, et dont il avait fait pour lui-même 
une espèce de place de sûreté. 

Elle avait huit ans quand mourut Richelieu, et 
quarante et un à la mort de cette marraine si tendre 
pour elle. La duchesse d'Aiguillon soutint toujours 
le cardinal Mazarin, qui, lui-même, l'avait défendue 
contre les attaques dont elle avait été l'objet à la 
mort de son oncle. L'influence de Richelieu et de 
Mazarin fut donc la première que reçut M'"* de La 
Fayette. Langlade, Vancien secrétaire du cabinet de 
Mazarin, resta toujours fort lié avec elle. 

En i65i, à cette influence en succéda une autre, 
lorsque sa mère, veuve de M. de La Vergne, eut 
épousé en secondes noces le chevalier de Sévigné, 
grand frondeur et fort ami de Retz, dont il avait 
commandé le régiment de Corinthe à cette journée 



VIII MADAME DE LA FAYETTE 

funeste qu^on appela si plaisamment « la première 
aux Corinthiens » . Faut-il la ranger elle-même 
parmi les frondeuses ? Elle avait quinze ans quand 
éclata la première Fronde. Il y eut des frondeuses de 
cet âge, mais la considération dont elle jouit plus 
tard auprès de Louis XIV, resté toujours hostile aux 
personnes qui avaient fomenté les troubles de sa mi- 
norité, permet de croire qu*à cet égard elle ne suivit 
ni les sentiments du second mari de sa mère, — ce 
qui ne doit pas étonner, — ni ceux, — réserve peut- 
être plus difficile, — de cette autre M"^^ de Sévi- 
gné, la mère de Pauline de Grignan, la célèbre 
épistolaire, avec laquelle elle commençait alors à 
former une amitié qui dura toute la vie. 

Cependant il faut reconnaître que son esprit garda 
de cette société frondeuse une certaine tournure qui 
se retrouve dans ses Mémoires. 

Ce qui est certain, c'est que, dès cette époque, 
M''« de La Vergne occupait une excellente position 
pour voir les événements. Elle était une des « demoi- 
selles d'honneur de la Reine » ; tel est le titre qui 
lui est donné dans son acte de mariage, du i 5 février 
i655. En devenant comtesse de La Fayette et nièce 
par alliance de Vévêque de Limoges, ancien aumâ^' 
nier d'Anne d'Autriche, auprès de laquelle il avait 
été très en faveur, et qui ne mourut qucn 1676, son 
importance s'accrut encore. Que de choses aussi nv 
dut-elle pas apprendre de son mari sur cette char- 



ET SES MEMOIRES IX 

mante Louise de La Fayette dont il était le frère, et 
qui était allée ensevelir dans le cloître des filles de 
Sainte-Marie de Chaillot le souvenir de ses chastes 
amours avec le roi Louis XIII !' 

Ce fut dans ce couvent même de Chaillot, oii se re- 
tirait fréquemment la veuve de Charles I^f", que M"^^ de 
La Fayette vit pour la première fois, peu après son 
mariage, Henriette d'Angleterre, âgée alors de onze 
ans. Pendant les six années qui s'écoulèrent jusquau 
rétablissement de Charles II et à l'union de sa saur 
avec le duc d'Orléans, il se forma entre la jeune 
princesse et M'"« de La Fayette une amitié que la 
nouvelle situation de la première ne devait pas faire 
Cesser, a J'allois souvent dans le cloître de Chaillot, 
a dit M'"« de La Fayette; fy vis la jeune princesse 
d'Angleterre, dont l'esprit et le mérite me charmèrent. 
Cette connoissance me donna depuis F honneur de sa 
familiarité, en sorte que quand elle fut mariée j*eus 
toutes les entrées particulières chez elle, et, quoique 
je fusse plus âgée de dix ans qu'elle, elle me fc- 
moigna jusqu'à sa mort beaucoup de bonté, et eut 
beaucoup d'égards pour moi. » De cette « fami- 
liarité ny, disons plus, de cette confiance, devait naître 
/'Histoire de Madame Henriette. 

Une autre amitié qui n'eut pas de moindres consé- 
quences pour ce qu'on peut appeler le rôle politique 
de M'"« de La Fayette, fut celle qui se forma entre 
elle et M^^« de Nemours, fille de Charles-Amédée de 

b 



X MADAME DE LA FAYETTE 

Savoie, duc de Nemours, tué en duel, le 3o juillet 
i652, par son beau- frère le duc de Beaufort, au-- 
quel il disputait les faveurs de la duchesse de Châ- 
iillon. Née en 1644,' M"« de Nemours, et sa saur, 
M"« d'Aumale, de deux ans plus jeune qu'elle, 
brillaient dans la société de la grande Mademoi- 
selle, qui habitait le palais du Luxembourg^ y voi- 
sin du Petit-Luxembourg, demeure de la duchesse 
d'Aiguillon, C'est là certainement que naquirent les 
sympathies qui, malgré la distance des rangs, rap» 
prochèrent M"*^ de La Fayette des deux scturs, dont 
l'une devint duchesse de Savoie en i665, et vécut 
jusqu*en i j 2^ ^ l'autre reine de Portugal en 1666, et 
mourut en i683. 

Cinq ans s'étaient écoulés depuis la mort d'Hen- 
riette d'Angleterre, lorsque cette autre amie' de 
Mme de La Fayette fut appelée, en iG-jbyàla régence 
de Savoie par la mort de son mari, et ainsi conduite 
à jouer un rôle considérable pendant la minorité d'un 
fils qui n'avait pas alors dépassé sa neuvième année, 
M'"^ de La Fayette n'avait pas attendu jusque-là 
pour mettre son expérience et sa science du monde 
au service de la duchesse. Nous voyons que, dès le 
mois d'octobre i665, elle s'apprête à lui adresser 



I . Voir leurs portraits dans la Galerie des portraits de 
M^'< de Montpensier, édit. Ed. de Barthélémy, Paris, 1860, 
p. 3i. 



ET SES MEMOIRES XI 

« des relations très exactes de tout ce qu'elle sait de 
la cour et d'ailleurs ». En 167 5, avec la nouvelle si- 
tuation de Madame Royale, elle devient sa véritable 
ambassadrice officieuse. Avertie de tout ce qui se 
passait à Turin, elle s'employait à présenter au roi 
et à ses ministres la conduite de la régente sous le 
jour le plus favorable, et à atténuer les méconten- 
tements que souvent Louis XIV concevait contre cette 
princesse trop peu soumise, selon lui, à son in- 
fluence. « // est du service de Madame Royale, écri- 
vait-elle à un des personnages chargés de l'instruire, 
que l'on sache ici ce qui doit être publié afin de don- 
ner des couleurs et des raisons ' . » Elle ne laissa pas 
d'être mêlée aux négociations du mariage qui, en 
1 664 , unit la fille du duc d'Orléans et de la malheu- 
reuse Henriette avec le jeune duc de Savoie, Victor- 
Amédée II, auquel sa mère avait d'abord désiré 
faire épouser sa nièce, l'infante de Portugal. La saur 
puînée de Madame Royale, ainsi que nous Vavons 
dit, avait épousé, en 1666, le roi de Portugal 
Alphonse VI, puis y en 1668, Pierre II, son beau- 
frère, dont elle avait eu cette princesse. Liée dans 
sa jeunesse avec la reine de Portugal, il est très vrai- 
semblable que M'"* de La Fayette correspondit avec 
elle jusqu'à sa mort en décembre i683. 

1. Lettre du i5 mai 1679. 



XII MADAME DE LA FAYETTE 



III 



Lorsque M'"« de La Fayette se mit à rédiger des 
mémoires sur les choses de son temps, ce n* était donc 
pas seulement une spectatrice fort intelligente, une 
femme de la cour très bien informée, qui écrivait : 
c'était une personne qui avait été mêlée elle-même à 
plus d'un des événements qu'elle allait raconter, qui 
en avait connu les ressorts secrets, et dont l'expé- 
rience ajoutait bien des lumières à celles quelle 
avait déjà reçues de la nature. Et cette personne, 
amie des esprits les plus déliés de son époque, de 
Ketz et de La Rochefoucauld, avait vingt-sept ans 
lorsque Louis XIV commença à régner par lui- 
même, et cinquante-huit ans quand elle mourut, en 
1692, au début de la guerre encore glorieuse que 
devait terminer le traité de B<yswick. Sa jeunesse et sa 
maturité avaient coïncidé avec la période la plus 
brillante du règne de celui qu'on a appelé Louis le 
Grand, Ces mémoires, elle les avait achevés, et ce qui 
nous en reste nen est, hélas! qu'une bien faible 
partie. Les Mémoires de la Cour de France pen- 
dant LES années 1688 et 1689 n'en sont que deux 
chapitres détachés, échappés comme par hasard à 
l'incurie d'un héritier négligent, nous dirions volon- 
tiers indigne. Nul doute à cet égard. Voici en 



ET SES MEMOIRES XIII 

tffct ce quon lit dans la Préface mise en tête de la 
première édition : 

« Il est certain que M™« la comtesse de La 
Fayette avoit écrit des mémoires de tout ce qui 
s'étoit passé à la cour de France depuis sa pre- 
mière jeunesse. Mais M. Tabbé de La Fayette, 
son fils, ayant eu la facilité de prêter indifférem- 
ment ses papiers à toute sorte de personnes, la 
plupart se trouvent aujourd'hui perdus ou entre 
les mains de gens qui ne s*en vantent pas... 
Ces mémoires sont curieux, intéressans, bien 
écrits, et, pour tout dire, charmans. C'est bien 
dommage que nous n'ayons qu'une partie de tout 
ce qu'a écrit M*"^ de La Fayette sur ce qui s'est 
passé de son temps. » 

L'Histoire d'Henriette d'Angleterre tient plus 
de l'histoire que des mémoires proprement dits. Là, 
M"^ de La Fayette s*efface presque complètement 
pour laisser parler la princesse qui l'avait prise pour 
confidente, C*est en effet sur la demande de la du- 
chesse d'Orléans qu'elle commença, en i665, à écrire 
ce récit, trois ans après la publication de son premier 
roman, la Princesse de Montpensier, six avant 
csUe de Zayds, que la Princesse de Clèves suivit 
en 1678 seulement. Nous savons par elle-même les 
circonstances qui donnrent naissance à cet ouvrage. 



XIV MADAME DE LA FAYETTE 

« Je n'avois, a-t-elle dit elle-même, aucune 
part à sa confidence sur de certaines affaires ; mais, 
quand elles étoient passées, et presque rendues pu- 
bliques, elle prenoit plaisir à me les raconter. 

« L'année i665, le comte de Guiche fut exilé. Un 
jour qu'elle me faisoit le récit de quelques circon- 
stances assez extraordinaires de sa passion pour elle : 

'I a Ne trouvez-vous pas, me dit-elle, que, si tout 
« ce qui m'est arrivé et les choses qui y ont relation 
« étoit écrit, cela composeroit une jolie histoire ? Vous 
«écrivez bien, ajouta-t-elle; écrivez, je vous four- 

I « nirai de bons mémoires. » J'entrai avec plaisir 

' dans cette pensée, et nous fîmes ce plan de notre 

\ histoire telle qu'on la trouve ici^ » 

Interrompu presque aussitôt, ce récit ne fut repris 
que quatre ans plus tard, en 1669, par une sorte de 
pressentiment funèbre de la duchesse d*Orléans, sous 
les ombrages mêmes de ce délicieux Saint^Cloud, oii 
elle allait bientôt mourir d'une mort si prompte, et, 
quoi qu'on en ait pu dire, si mystérieuse, 

« J'étois auprès d'elle; il y avoitpeude monde: 
elle se souvint du projet de cette histoire et me 
dit qu'il falloit la reprendre. Elle me conta 
la suite des choses qu'elle avoit commencé à me 

1. Préface. Voir plus loin, p. 3. 



,t I ■ 



ET SES MEMOIRES XV 

dire : je me remis à les écrire; je lui montrois \e( 
matin ce que j'avois fait sur ce qu'elle m'avoit dit| 
le soir; elle en étoit très contente. C*étoit un ou- 
vrage assez difficile que de tournerJâJtéiilé^en de 
certains endroits, d'une manière qui la fît connoître 
et qui ne fût pas néanmoins offensante ni désa- 
gréable à la princesse. Elle badinoit avec moi sur 
^ les endroits qui me donnoient le plus de peine ; et 
elle prit tant de goût à ce que j'écrivois que, pen- 
dant un voyage de deux jours que je fis à Paris, 
elle écrivit elle-même ce que j'ai marqué pour être 
de sa main, et que j'ai encore <. » 

Œuvre en quelque sorte collective, /'Histoire de 
Madame Henriette d'Angleterre contient donc 
plusieurs passages tels que la princesse les avait écrits, 
et auxquels M'"^ de La Fayette na rien changé. 
Malheureusement, avec le manuscrit de l'ouvrage, a 
péri ce signe dont M"^^ de La Fayette les avait mar- 
qués. Cependant il est facile, en un endroit du moins, 
de reconnaître avec certitude la trace de la rédaction 
première de Madame^. Von pourrait conjecturer 
qu'au moment de la mort de la duchesse d* Orléans 
Vauteur n'avait pas encore mis la dernière main à 
son récit : car, dans la Préface, elle qualifie la seconde 



1. Préface, p. 3. 

2. Voir p. 100, où, parlant de M^i° de Montalais, la 
princesse ajoute: « Vous saurez ce détail d'elle. » 



XV[ MADAME DE LA FAYETTE 

fille de- cetU princesse de « duchesse de Savoie au^ 
jourd'hui régnante^ ». Or, M('« de Valois nfpbtusa 
Victor-Amédée II, duc de Savoie, quen i684ycc 
qui reporterait à cette date, au plus tôt, la càmpo^ 
sition définitive de l* ouvrage. Mais il est plus naturel 
de penser que la Préface seule fut écrite aussi tard. 
Nous ne croyons pas d'ailleurs que ces deux mots 
y aient été glissés par l'éditeur de 1720, car, à 
cette époque, la duchesse de Savoie était reine depuis 
I y 1 3 et le titre de duchesse ne lui aurait pas con- 
venu. 

Les MÉMOIRES DE LA CouR DE France, égaux 
par le charme et le talent d'écrivain à /'Histoire 
d*Henriette d'Angleterre, lui sont supérieurs par 
la liberté d'appréciation et la hauteur de pensée. 
Les jugements portés sur les hommes, sur la poli- 
tique et les mœurs, y sont d'une indépendance singu- 
lière, M^^ de La Fayette y parle de la guerre en 
personne qui a entendu Turenne et Condé et profité 
de leurs conversations, nous dirions volontiers de 
leurs leçons, et de la politique en homme d'Etat. A 
cet égard, ces mémoires sont véritablement étonnants) 
on ne peut leur comparer que ceux de Ketz. Qu'on 
en relise certaines pages^, et notre appréciation ne 
paraîtra pas exagérée. L'on ignore la date de com- 



1. Voir p. 3. 

2. Voir pariiculièrement p. 148, 242, 248. 



ET SES MEMOIRES XVII 

position des Mémoires de la Cour de France, trop 
faible reste de ceux que M"^^ de La Fayette avait 
écrits; mais le peu d'années qui sépare les faits 
qu*elle y relate, de l'époque de sa mort, — trois ans 
seulement, — autorise à croire quelle les composait 
au fur et à mesure des événements, et qu'ils ne furent 
pas écrits après coup et tout d'une haleine. 

Pour établir le texte de ces deux ouvrages, aux- 
quels nous avons donné le titre général de Mémoires 
de Madame de La Fayette, nous avons suivi, à dé- 
faut des manuscrits aujourd'hui perdus^, les éditions 
originales de l'un et de l'autre, mais en les soumet- 
tant à une révision critique rigoureuse. 

Le premier parut pour la première fois en 1720, 
sous ce titre : Histoire de Madame Henriette d'An- 
gleterre, première femme de Philippe de France, 
DUC d'Orléans, par Dame Marie de La Vergne, 
comtesse de La Fayette, chez Michel- Charles 
Le Cène, 1620, in-12 de 228 p. avec portrait : 
a Henriette-Anne d'Angleterre, épouse de Phi- 
lippe de France, duc d'Orléans. G. Schouten f. » Le 
second fils de M"^^ de La Fayette^ Louis de La Fayette, 
abbé de Valmont, vivait encore quand parut cette édi- 



I. En 1768 il existait encore de VHistoire de Madame 
Henriette un manuscrit avec des notes « qui n'avaient pas été 
imprimées », car il figure dans la Bibliothèque historique de 
la France, du P. Lelong et de Fevret de Fontette, t. 11, 
p. 686. 

Madame de La Fayette. c 



XVIII MADAME DE LA FAYETTE 

/lo/î'. S'il y eut quelque part, ce qui est douteux, il 
remplit bien mal ses devoirs d'éditeur, car elle four^ 
mille de fautes, les noms propres y sont surtout défi'^ 
gurés. La première édition critique en fut donnée par 
A. Bazin, en 1 85 3, Pans, Techener, avec portrait, 
in-iS de i()i pages; et une nouvelle, très supérieure, 
en 1882, par M. Anatole France, ce délicat critique 
qui serait un érudit accompli, s'il ne préférait être 
l'un de nos premiers romanciers, Paris, Charavay, 
in-12 de LXXXïV-188 p. Cette dernière nous a beau- 
coup servi pour l'établissement de notre texte. 

Les MÉMOIRES DE LA CouR DE France parurent 
onze ans plus tard, en lySi, sous ce titre : Mé- 
moires DE LA Cour de France pour les années 

1688 ET 1689, PAR M^*^ LA COMTESSE DE La FaYETTE. 

A Amsterdam, chez Jean-Frédéric Bernard, 1781, 
/n-12 de 284 p. (Bibl. de l'Arsenal, 6904, H). Un 
exemplaire de cette édition contient en tête un por- 
trait d'Adrien- Maurice, duc de Noailles, gravé par 
Thomassin (Id., 6904, H). Une autre édition fut 
donnée en 1742, par le même libraire, 284 /). L'abbé 
de La Fayette n'existait plus quand parut la première 
édition. La liberté des jugements portés par M"^^ de 
La Fayette explique peut-être la publication tardive, et 
partielle seulement, de ces mémoires. Toute trace du 



1. Né en 1 65 3, abbé de Valmont, de Li Grénetière ei de 
Dalon, il ne mourut qu'en 1729. 



ET SES MéMOIRES XIX 

manuscrit a été perdue, si tant est qu'il existe encore. 
Sa découverte serait une des plus importantes qui 
pourraient être faites pour l'histoire des trente pre~ 
mières années du règne de Louis XIV, 

Cette édition originale de lySi est peut-être plus 
défectueuse^ plus incorrecte, que celle de /'Histoire 
DE Madame Henriette. 

Le marquis de Paulmy d'Argenson, signalant déjà 
les incorrections qui s'y trouvent, écrivait sur son exem- 
plaire : <t II y a dans cette édition quelques noms 
estropiés et quelques autres fautes d'impression ou 
peut-être d'ignorance, mais sur de petits objets'. » 

Depuis lySi, aucune tentative n'a été faite pour 
améliorer le texte des Mémoires de la Cour de 
France*, et notre édition en sera la première édition 
critique. Ce que Bazin et M. Anatole France ont 
si bien fait pour /'Histoire de Madame Henriette, 
nous avons essayé dele faire pour les Mémoires. Nous 
n'avons laissé passer aucun nom sans chercher à 



1. Il ajoutait cette curieuse remarque: « Woyezk la page 
2 12 une prédiction sur la maison de Saint-Cyr bien singu- 
lière; elle ne se vérifie point du tout. » « Ces Mémoires, 
dit-il encore, sont curieux, intéressants, bien écrits, et pour 
tout dire charmants. C'est bien dommage que nous n'ayons 
qu'une partie de tout ce qu'a écrit M™*' de La Fayette sur 
ce qui s'est passé de son temps. » Bibl. de l'Arsenal, 
6904, H. 

2. Les deux collections Petiiot-Monmerqué et Michaud- 
Poujoulat, de 1828 et de 18 36, ont respectueusement re- 
produit ce texte défectueux. 



XX MADAME DE LA FAYETTE 

l'identifier. C'est ainsi que nous avons pu substituer 
aux noms défectueux et méconnaissables de : Presse, 
Boeslo, Delamar, Mondas et Monllar, Brémont, 
Baloride, Sonelle, Cassoni, Sarzei, Lézy, Marconié, 
Moreuil, Amanse, la Menville, Caylus, d'Escars, etc., 
les noms exacts et réels de : Presle, Boisseleau, De- 
lamere, Montclar, Frémont, Bullonde, Jonvelle^ Ca- 
soni, Jarzé, Léry, Marcognet, Mareuil, Amanzé, La 
Vieuville, Calvo, d'Escots, etc. '. 

Noms avons fait suivre d'un B ou d'un P les quel' 
ques notes que nous avons empruntées aux éditions 
de Bazin et de Petitot; toutes les autres sont de nous. 
Pour ne pas trop multiplier ces notes, nous avons 
rejeté à la table les indications nécessaires à l'iden- 
tification de chacun des personnages qui figurent dans 

ces MÉMOIRES. 

En travaillant à ces Mémoires, // me semblait rc" 
vivre le temps de ma jeunesse, et les relire dans cette 

I . Tous ces noms ont été restitués après de minutieuses 
recherches dans Dangeau, Sourches, Bussy-Rabutin, Pinard, 
la Gazette de France, etc. Deux seulement restent douteux : 
Isaac et Betan (pp. 149 et 219), dont le dernier pourrait 
bien être le riche Berthelot. Tout en maintenant (p. 266) 
le mot pénible, nous serions disposé à croire que le ma- 
nuscrit portait paisible. Nous avons aussi respecté revêtisse^ 
ment (p. i63), qu'on trouve d'ailleurs dans le Dictionnaire 
de Furetière, appuyé de cet exemple : « Le duc, voyant 
qu'on avoit presque abattu le revestissement de la muraille. » 
(Chapelle, Campagne de Rocroy.) 



ET SES MEMOIRES XXI 

jolie édition des Œuvres de M^^ de La Fayette, 
1786, que je vois encore, par la pensée, dans la 
bibliothèque de ma mère, dont c'était le livre favori. 
Je me figure feuilleter, sous son regard aimant, ce 
bel exemplaire à la reliure en veau fauve, aux fins 
filets d*or, qui m'inspirait déjà un pieux respect de 
jeune bibliophile. En terminant ce travail, c'est à 
cette chère mémoire que je le dédie, à celle dont l'âme 
si droite et l'esprit si délicat aimait tout ce qui était 
bien, admirait tout ce qui était beau. 

Paris, 2 5 mars 1890. 

Eugène Asse. 




HISTOIRE 



DE 



HENRIETTE D'ANGLETERRE 



PRÉFACE DE L'AUTEUR 



j|iMiiETTE de Frincï', vcute de Chirlci I", 

li d'Angleterre, itoIi *té oblige p»r lei 

[ milheuD de le relirer en France, ei iioU 

D cboiii pour » retriile ordinaire le couieal 

! Sainle-Mirie de Chailloi. Elle y «toil 



e par la 



El plu. . 



{iir l'unitié qa'elle aTOit pour la Mite Ang^liiji 
de cette maiion'. Cette penonne étoit Tenue fan ieune à I* 
cour, 6lle d'honneur d'Anne d'Autricbc, lemmedcLouitKlII. 
Ce prince, don! 1h ptuiont ^i«nt plcinet d'innocence, 
en itoit devenu amonreui, et elle aToil répondu à u pii' 
lion par une amitié fort tendre et par une si grande fidélité 
pour la confiance dont il l'honotoit qu'elle ivoit été i 
l'épreUTe de (oui lei avantagei que le cardinal de Riche- 
lieu lui SToit fait eaviiager. 

I. HeDri«ie-Huie de Frinrx (iéo4-i6«9), âlle de Henri IV, nie 

venve en 1649; elle Viait rélngiée en Frtaee dès 1644. On atiHbu 
u morty qui précéda de oeat mois senlemeai celle de ih Aile, 1 ane 
trop forte dose d'opinm dojmée par le médecia Villot. f Voir de Bail- 
Ion, HMr'VllI-Mir.i d> fma, 1I77, p. ))J.) 

1. Lduite-Angélique Uotier de La Fayette [itté-tétij, lîlle de 
lein de Li Finne, leignear de Hiutefedlle, et de Mirguerile de 
BourbcKi-Bu»!. Son innoceme liaison avec Leuis Xlll dan dem 
lui, de i<;s t i«;7. l^le u relira le 19 mai i«!7 lo couve» dct 
FiUeB de Sijnle-Harie, de la rue Sainl-Anioine, et pusa de 14 1 celai 
' ~ éda 1 M" Lhuillier, qui en fui la premitre 



le ChaUloi, 
périenre. 

tâadamt dt La Fajette. 



2 PRÉFACE DE l'aUTEUR 

crut, avec quelque apparence, qu^elle étoit gouvernée par 
l'évèque de Limoges, son oncle, attaché à la reine par 
M"® de Senecey^ Dans cette vue, il résolut de la perdre 
et de Pobliger à se retirer de la cour; il gagna le premier 
valet de chambre du roi, qui avoit leur conJBance entière, 
et l'obligea à rapporter de part et d'autre des choses entiè- 
rement opposées à la vérité. Elle étoit jeune et sans expé- 
rience, et crut ce qu'on lui dit; elle sMmagina qu*on l'alloit 
abandonner et se jeta dans les Filles de Sainte-Marie. Le 
roi fit tous ses efforts pour l'en tirer : il lui montra claire- 
ment son erreur et la fausseté de ce qu'elle avoit cru ; mais 
elle résista à tout et se fit religieuse quand le temps le lui 
put permettre, 

Le roi conserva pour elle beaucoup d'amitié et lui donna 
sa confiance : ainsi, quoique religieuse, elle étoit très con- 
sidérée, et elle le méritoit. J'épousai son frère quelques années 
avant sa profession; et, comme j'allois souvent dans son 
cloître, j'y vis la jeune princesse d'Angleterre', dont l'esprit 
et le mérite me charmèrent. Cette connoissance me donna 
depuis l'honneur de sa familiarité ; en sorte que, quand elle 
fut mariée, j'eus toutes les entrées particulières chez elle, 
et, quoique je fusse plus âgée de dix ans qu'elle, elle me 
témoigna jusqu'à la mort beaucoup de bonté et eut beau- 
coup d'égards pour moi. 



X. Marie-Catherine de La Rochefoucauld (1588-1677), héritière uni- 
que de la branche des comtes de Randan, mariée en 1607 à Henri de 
BaufTremont, marquis de Senecey, veuve en 1622, première dame 
d'honneur d'Anne d'Autriche, et, de 1643 à 1646, gouvernante du roi 
et de son frère. Elle était parente de M"« de La Fayette. Randan, 
érigé en duché, en 1661, passa à sa fille unique, femme de J.-B. Gas- 
ton de Foix, comte de Fleix, morte en 1680. 

2. Henriette- Anne, dernière fille de Charles I*' et d'Henriette de 
France, née le 16 juin 1644, en pleine guerre civile, à Exeter, où sa. 
mère s'était réfugiée. Tombée entre les mains des rebelles, à la prise 
de cette ville, confinée à Portland, elle avait été enfin conduite en 
France, en juillet 1646, par sa gouvernante la comtesse de Morton, 
trompant la vigilance de ses gardiens. Les couches de sa mère, affai- 
blie par les fatigues et les émotions, avaient été fort pénibles, et l'en- 
fant étixit sujette à de fréquentes convulsions. — En février 1654, 
Henriette avait débuté à la cour, au mariage du prince de Conti avec 
Anne Martinozzi, nièce de Mazarin. 



PRÉFACE DE l'aUTEUR 



Je n'avois aucune part à sa confidence sur de certaines af- 
faires; mais, quand elles étoient passées, et presque rendues 
publiques, elle prenoit plaisir à me les raconter. 

L'année i665, le comte de Guiche fut exilé. Un jour 
qu'elle me faisoit le récit de quelques circonstances assez 
extraordinaires de sa passion pour elle : « Ne trouvez-Tous 
pas, me dit-elle, que, si tout ce qui m'est arrÎTé, et les cho- 
ses qui y ont relation, étoit écrit, cela composeroit une jolie 
histoire? Vous écrivez bien, ajouta-t-elle; écrivez, je vous 
fournirai de bons Mémoires. » 

J'entrai avec plaisir dans cette pensée, et nous fîmes ce 
plan de notre histoire telle qu'on la trouvera ici. 

Pendant quelque temps, lorsque je la trouvois seule, elle 
me contoit des choses particulières que j'ignorois; mais 
cette fantaisie lui passa bientôt, et ce que j'avois commencé 
demeura quatre ou cinq années sans qu'elle s'en souvînt. 

En 1669, le roi alla à Chambord^ Elle étoit à Saint- 
Cloud, où elle faisoit ses couches de la duchesse de Savoie, 
aujourd'hui régnante^. J'étois auprès d'elle; il y avoit peu 
de monde : elle se souvint du projet de cette histoire et me 
dit qu'il falloit la reprendre. Elle me conta la suite des cho- 
ses qu'elle avoii^ommencé à me dire : je me remis à les 
écrire ; je lui m^htrois le matin ce que j'avois fait sur ce 
qu'elle m'avoit dit le soir; elle en étoit très contente. C'étoit 
un ouvrage assez difficile que de tourner la vérité, en de 
certains endroits, d'une manière qui la fit connoître, et qui 
ne fût pas néanmoins offensante ni désagréable à la prin- 
cesse. Elle badinoit avec moi sur les endroits qui me don- 
noient le plus de peine; et elle prit tant de goût à ce que 
j'écrivois que, pendant un voyage de deux jours que je 



1. Du 19 septembre au 17 octobre 1669. Monsieur y accompagna 
le roi, et revint à Paris le 4 octobre. C'est pour ces fêtes de Cham- 
bord que Molière composa Monsieur de Pourceaugnac (6 octobre). 

2. Anne-Marie d'Orléans, née au château de Saint-Cloud, le 27 août 
1669, appelée M"« de Valois. Elle épousa, en 1684, Victor- Amédée II, 
duc de Savoie, et mourut le 26 août 1728. C'est la mère de la du- 
chesse de Bourgogne, dont la fin devait être également prématurée 
et mystérieuse. Quatorze jours plus tard, Henriette perdait sa mère 
(xo septembre). 



4 miFAce de l'auteur 

lis i Paris, «lie tcrivil ellï-mème et que j'ii muqué pour 
èire de » main, et (|u« )'ai encore. 

Le roi revint : elle quiiu Sainl-Cloud, el notre ouvrage 
fui ibiaclonaj. L'année suivante, elle fut en Angleterre, et, 
peu de jours après son relour, cette princeise, étant à 
Cloud, perdit la vie d'une manière qui fera toujours 
nemeni de ceai qui liront cède histoire. J'avoii l'honneur 
d'Stre auprii d'elle lorsque cei accident funeste arriva; 
leniii tout ce que i'on peut sentir de plui doulaureui 
vojant eipiier la plus aimable piiocesse qui fut jimaîi, 
qui tn'avoit honorée de ses bonnes grices. Cette perte 
de celles dont on ne le console jamais, et qui laissent i 
imerlume répandue dans tout le reste de la vie. 

La mon de celte princesse ne me laissa ni le dessein 
le goiit de continnet cette histoire, et j'écrivis seulement les 
I mort, dont je fus témoin. 





HENRIETTE D'ANGLETERRE-. 



PREMIERE PARTIE 




Ha paix étoit faite entre la France et 
I l'Espagne ■ ; le mariage du roi étoit 
r achevé après beaucoup de difficultés; 
) et le cardinal Mazarin, tout glorieux 
r donné la paix à la France, sembloit n'avoir 
plus qu'à jouir de cette grande Fortune oii son 
bonheur l'avoit élevé. Jamais ministre n'avoit 
gouverné avec une puissance si absolue, ei jamais 
ministre ne s'éloii si bien servi de sa puissance 
pour l'éiablissement de sa grandeur. 

1. Li piix d» Pyrénjci. signer, le 7 novembre 1659, 



6 HENRIETTE D*«XllGLETERRE 

La reine mère, pendîiM ii régence, lui avoit 

laissé toute rautorijté'Jlf)iare, comme un fardeau 

trop pesant pour dqvft^furel aussi paresseux que le 

sien. Le roi,^^*sa?*4ïiâjorité, lui avoit trouvé cette 

autorité epvV.J?s mains et n*avoit eu ni la force, 

ni peu t-iêirV. même l'envie de la lui ôter. On lui 

représentent les troubles que la mauvaise conduite 

4e cé-çardinal avoit excités, comme un effet de la 

/^mé des princes pour un ministre qui avoit voulu 

•'.I^*d6nner des bornes à leur ambition; on lui faisoit 

'•••..• considérer le ministre comme un homme qui seul 

• '•*•/ avoit tenu le timon de TÉtat pendant Torage qui 

Tavoit agité, et dont la bonne conduite en avoit 

peut-être empêché la perte. 

Cette considération, jointe à une soumission 
sucée avec le lait, rendit le cardinal plus absolu sur 
l'esprit du roi qu'il ne Tavoit été sur celui de ta 
reine. L'étoile qui lui donnoit une autorité si en- 
tière s'étendit même jusqu'à Tamour. Le roi n'a- 
voit pu porter son cœur hors de la famille de cet 
heureux ministre : il Tavoit donné , dès sa plus 
tendre jeunesse , à la troisième de ses nièces, 
M'ie de Mancini ' ; et, s'il le retira quand il fut 



I. Olympe (1640-1708), la seconde des cinq nièces de 
Mazarin du i>om de Mancini. Amenée à Paris, en 1647, 
avec son aînée Laure et sa cousine Anne Martinozzi, elle 
fut élevée avec Louis XIV, dont la passion pour elle se fit 
remarquer en i656. Mariée, le 20 février 1657, avec Eu- 



PREMIERE PARTIE 7 

dans un âge plus avancé, ce ne fut que pour le 
donner entièrement à une quatrième nièce qui 
portoit le même nom de Mancini', à laquelle il 
se soumit si absolument que Ton peut dire qu'elle 
fut la maîtresse d'un prince que nous avons vu 
depuis maître de sa maîtresse et de son amour. 

Cette même étoile du cardinal produisoit seule 
un effet si extraordinaire. Elle avoit étouffé dans 
la France tous les restes de cabale et de dissen- 
sion; la paix générale avoit fini toutes les guerres 
étrangères; le cardinal avoit satisfait en partie 
aux obligations qu'il avoit à la reine par le ma- 
riage du roi, qu'elle avoit si ardemment souhaité, 
et qu'il avoit fait, bien qu'il le crût contraire à ses 
intérêts. Ce mariage lui étoit même favorable, et 
l'esprit doux et. paisible de la reine ne lui pouvoit 
laisser lieu de craindre qu'elle entreprît de lui ôter 
le gouvernement de l'État; enfin on ne pouvoit 
ajouter à son bonheur que la durée ; mais ce fut 
ce qui lui manqua. 

La mort interrompit une félicité si parfaite; et, 
peu de temps après que l'on fut de retour du 



gène-Maurice de Savoie, prince de Carignan, comte de 
Soissons. 

I. Marie (1640-171 5), la troisième des sœurs Mancini, 
amenée par sa mère, à Paris, en i653, avec Hortense et sa 
cousine Laure Martinozzi, placée avec elles au couvent des 
Filles de Sainte-Marie de Chaillot, mariée, en 1661. au 
prince Colonna, connétable de Naples. 



8 HENRIETTE d'aNGLETERRE 

voyage où la paix et le mariage s'étoient achevés, 
il mourut au bois de Vincennes, avec une fermeté 
beaucoup plus philosophe que chrétienne '. 

Il laissa par sa mort un amas infini de riches- 
ses. Il choisit le fils du maréchal de La Meille- 
raye pour l'héritier de son nom et de ses trésors : 
il lui fit épouser Hortense*, la plus belle de ses 
nièces, et disposa en sa faveur de tous les établisse- 
mens qui dépendoient du roi, de la même manière 
qu'il disposoit de son propre bien. 

Le roi en agréa néanmoins la disposition aussi 
bien que celle qu'il fit en mourant de toutes les 
charges et de tous les bénéfices qui étoient pour 
lors à donner. Enfin, après sa mort, son ombre 
étoit encore la maîtresse de toutes choses, et il 
paroissoit que le roi ne pensoit à se conduire que 
par les sentimens qu'il lui avoit inspirés. 

Cette mort donnoit de grandes espérances à 
ceux qui pouvoient prétendre au ministère; ils 
croyoient avec apparence qu'un roi qui venoit de 
se laisser gouverner entièrement , tant pour les 
choses qui regardoient son État que pour celles 
qui regardoient sa personne, s'abandonneroit à la 



1 . Le 9 mars 1 66 1 . 

2. Hortense (1646- 1699), mariée, le 28 février 1661, à 
Armand-Charles de La Pgrte (1632-17 12), fils du maré- 
chal duc de La Meilleraye et de Marie de Cossé, grand 
maître de l'artillerie. 



PREMIÈRE PARTIE 9 

conduite d'un ministre qui ne voudroit se mêler 
que des affaires publiques et qui ne prendroit 
point connoissance de ses actions particulières. 

Il ne pouvoit tomber dans leur imagination 
qu'un homme pût être si dissemblable de lui- 
même, et qu'ayant toujours laissé l'autorité de 
roi entre les mains de son premier ministre, il 
voulût reprendre à la fois et l'autorité du roi et 
les fonctions de premier ministre. 

Ainsi beaucoup de gens espéroient quelque 
part aux affaires; et beaucoup de dames, par des 
raisons à peu près semblables, espéroient beau- 
coup de part aux bonnes grâces du roi. llUes 
avoientvu qu'il avoitpassionnément aimé M*'« Man- 
cini et qu'elle avoit paru avoir sur lui le plus ab- 
solu pouvoir qu'une maîtresse ait jamais eu sur le 
cœur d'un amant ; elles espéroient qu'ayant plus 
de charmes elles auroient pour le moins autant de 
crédit ; et il y en avoit déjà beaucoup qui pre- 
noient pour modèle de leur fortune celui de la 
duchesse de Beaufort ». 

Mais, pour faire mieux comprendre Tétat de la 
cour après la mort du cardinal Mazarin, et la suite 
des choses dont nous avons à parler, il faut dé- 
peindre en peu de mots les personnes de la maison 
royale, les ministres qui pouvoient prétendre au 



I. Gabrielle d*Estrées (1S61-1S99). 



lO HENRIETTE D ANGLETERRE 

gouvernement de TEtat et les dames qui pouvoient 
aspirer aux bonnes grâces du roi. 

La reine mère, par son rang, tenoit la première 
place dans la maison royale, et, selon les appa- 
rences, elle devoit la tenir par son crédit; mais le 
même naturel qui lui avoit rendu Tautorité royale 
un pesant fardeau pendant qu'elle étoit tout en- 
tière entre ses mains, Tempêchoit de songer à en 
reprendre une partie lorsqu'elle n*y étoit plus. 
Son esprit avoit paru inquiet et porté aux affaires 
pendant la vie du roi son mari; mais, dès qu'elle 
avoit été maîtresse et d'elle-même et du royaume, 
elle n'avoit pensé qu'à mener une vie douce, à s'oc* 
cuper à ses exercices de dévotion, et avoit témoi- 
gné une assez grande indifférence pour toutes 
choses. Elle étoit sensible néanmoins à l'amitié de 
sesenfans; elle les avoit élevés auprès d'elle avec 
une tendresse qui lui donnoit quelque jalousie des 
personnes avec lesquelles ils cherchoient leur plai- 
sir. Ainsi elle étoit contente, pourvu qu'ils eussent 
l'attention de la voir, et elle étoit incapable de se 
donner la peine de prendre sur eux une véritable 
autorité. 

La jeune reine étoit une personne de vingt- 
deux ans, bien faite de sa personne, et qu'on pou- 
voit appeler belle, quoiqu'elle ne fût pas agréable. 
Le peu de séjour qu'elle avoit fait en France et 
les impressions qu'on en avoit données avant 



PREMIERE PARTIE II 

qu'elle y arrivât étoient cause qu'on ne la con- 
noissoit quasi pas, ou que du moins on croyoit ne 
la pas connoître, en la trouvant d'un esprit fort 
éloigné de ces desseins ambitieux dont on avoit 
tant parlé. On la voyoit tout occupée d'une vio- 
lente passion pour le roi, attachée dans tout le 
reste de ses actions à la reine sa belle-mère, sans 
distinction de personnes ni de divertissemens, et 
sujette à beaucoup de chagrin, à cause de l'ex- 
trême jalousie qu'elle avoit du roi. 

Monsieur, frère unique du roi', n'étoit pas 
moins attaché à la reine, sa mère. Ses inclinations 
étoient aussi conformes aux occupations des fem- 
mes que celles du roi en étoient éloignées. Il étoit 
beau, bien fait, mais d'une beauté et d'une taille 
plus convenables à une princesse qu'à un prince; 
aussi avoit-il plus songé à faire admirer sa beauté 
de tout le monde qu'à s'en servir pour se faire 
aimer des femmes, quoiqu'il fût continuellement 
avec elles. Son amour-propre sembloit ne le rendre 
capable que d'attachement pour lui-même. 

M™e de Thianges*, fille aînée du duc de Morte- 



I. Philippe de France, duc d*Orléans ( 1640 -i 701), 
de deux ans plus jeune que Louis XIV. Il épousa, le 
3o mars 1661, Henriette d'Angleterre, âgée alors de dix- 
sept ans. 

3. Gabriel de Rochechouart-Mortemart, fille de Gabriel, 
duc de Mortemart, et de Diane de Grandseigne, sœur aînée 



12 HENRIETTE d'aNCLETERRE 

mart, avoit paru lui plaire plus que les autres; 
mais leur commerce étoit plutôt une confidence 
libertine qu'une véritable galanterie. L'esprit du 
prince étoit naturellement doux, bienfaisant et 
civil, capable d'être prévenu, et si susceptible 
d'impressions que les personnes qui l'approchoient 
pouvoient quasi répondre de s'en rendre maîtres 
en le prenant par son foible. La jalousie dominoit 
en lui ; mais cette jalousie le faisoit plus souffrir 
que personne, la douceur de son humeur le ren- 
dant incapable des actions violentes que la gran- 
deur de son rang auroit pu lui permettre. 

Il est aisé de juger, par ce que nous venons de 
dire, qu'il n'avoit nulle part aux affaires, puisque 
sa jeunesse, ses inclinations et la domination ab- 
solue du cardinal étoient autant d'obstacles qui 
l'en éloignoient. 

Il semble qu'en voulant décrire la maison royale 
je devois commencer par celui qui en est le chef; 
mais on ne sauroit le dépeindre que par ses ac- 
tions; et celles que nous avons vues jusqu'au 
temps dont nous venons de parler étoient si éloi- 
gnées de celles que nous avons vues depuis 
qu'elles ne pourroient guère servir à le faire con- 
noître. On en pourra juger par ce que nous avons 



de la marquise de Montespan, mariée, en i655, à Claude- 
Léonor de Damas, marquis de Tliianges. 



PREMIERE PARTIE l3 

ù dire; on le trouvera sans cloute un des plus 
grands rois qui aient jamais été, un des plus hon- 
nêtes hommes de son royaume, et Ton pourroit 
dire le plus parfait, s'il n'étoit point si avare de 
l'esprit que le Ciel lui a donné, et qu'il voulût le 
laisser paroître tout entier, sans le renfermer si 
fort dans la majesté de son rang. 

Voilà quelles étoient les personnes qui compo- 
soient la maison royale. Pour le ministère, il étoit 
douteux entre M. Fouquet, surintendant des fi- 
nances, M. Le Tellier, secrétaire d'État, et 
M. Colbert. Ce troisième avoit eu, dans les der- 
niers temps, toute la confiance du cardinal Maza- 
rin; on savoit que le roi n'agissoit encore que se- 
lon les sentimens et les mémoires de ce ministre, 
mais l'on ne savoit pas précisément quels étoient 
les sentimens et les mémoires qu'il avoit donnés à 
Sa Majesté. On ne doutoit pas qu'il n'eût ruiné la 
reine mère dans l'esprit du roi, aussi bien que 
beaucoup d'autres personnes; mais on ignoroit 
celles qu'il y avoit établies. 

M. Fouquet, peu de temps avant la mort du 
cardinal, avoit été quasi perdu auprès de lui pour 
s'être brouillé avec M. Colbert. Ce surintendant 
étoit un homme d'une étendue d'esprit et d'une 
ambition sans bornes, civil, obligeant pour tous 
les gens de qualité, et qui se servoit des finances 
pour les acquérir et pour les embarquer dans ses 



14 HENRIETTE d'aNGLETERRE 

intrigues, dont les desseins étoient infinis pour les 
affaires aussi bien que pour la galanterie. 

M. Le Tellier paroissoit plus sage et plus mo- 
déré, attaché à ses seuls intérêts et à des intérêts 
solides, sans être capable de s'éblouir du faste et 
de Téclat comme M. Fouquet. 

M. Colbert étoit peu connu par diverses raisons, 
et Ton savoit seulement qu'il avoit gagné la con- 
fiance du cardinal par son habileté et son écono- 
mie. 

Le roi n'appeloit au conseil que ces trois per- 
sonnes; et Ton attendoit à voir qui Temporteroit 
sur les autres, sachant bien qu'ils n'étoient pas 
unis, et que, quand ils Tauroient été, il étoit im- 
possible qu'ils le demeurassent. 

Il nous reste à parler des dames qui étoient 
alors le plus avant à la cour et qui pouvoient as- 
pirer aux bonnes grâces du roi. 

La comtesse de Soissons auroit pu y prétendre 
par la grande habitude qu'elle avoit conservée avec 
lui, et pour avoir été sa première inclination. 
C'étoit une personne qu'on ne pouvoit pas appe- 
ler belle et qui néanmoins étoit capable de plaire. 
Son esprit n'avoit rien d'extraordinaire ni de fort 
poli, mais il étoit naturel et agréable avec les 
personnes qu'elle connoissoit. La grande fortune 
de son oncle Tautorisoit à n'avoir pas besoin de se 
contraindre. Cette liberté qu'elle avoit prise, 



PREMIERE PARTIE l5 

jointe à un esprit vif et à un naturel ardent, 
l'avoit rendue si attachée à ses propres volontés 
qu'elle étoit incapable de s'assujettir qu'à ce qui 
lui étoit agréable. Elle avoit naturellement de 
l'ambition, et, dans le temps où le roi l'avoit 
aimée, le trône ne lui avoit point paru trop au-des- 
sus d'elle pour n'oser y aspirer. Son oncle, qui 
i'aimoit fort, n'avoit pas été éloigné du dessein 
de l'y faire monter; mais tous les faiseurs d'horos- 
cope l'avoient tellement assuré qu'elle ne pourroit 
y parvenir qu'il en avoit perdu la pensée et l'avoit 
marie au comte de Soissons. Elle avoit pourtant 
toujours conservé quelque crédit auprès du roi et 
une certaine liberté de lui parler plus hardiment 
que les autres; ce qui faisoit soupçonner assez 
souvent que, dans certains momens , la galanterie 
trouvoit encore place dans leur conversation. 

Cependant il paroissoit impossible que le roi 
lui redonnât son cœur. Ce prince étoit plus sen- 
sible en quelque manière à l'attachement qu'on 
avoit pour lui qu'à l'agrément et au mérite des 
personnes. Il avoit aimé la comtesse de Soissons 
avant qu'elle fût mariée ; il avoit cessé de l'aimer, 
par l'opinion qu'il avoit que Villequier' ne lui étoit 



1. Louis-Marie-Vîctor d'Aumont (1632-1704), marquis 
de Villequier, fils d'Antoine, maréchal -duc d'Aumont, et 
de Cath. Scarron de Vaures, marié, le 21 novembre 1660, 
à Madeleine Le Tellier, fille du chancelier. 



l6 HENRIETTE D ANGLETERRE 

pas désagréable. Peut-être Tavoit-il cru sans fon- 
dement; et il y a même assez d'apparence qu'il se 
trompoit, puisque, étant si peu capable de se con- 
traindre, si elle l'eût aimé elle l'eût bientôt fait 
paroitre. Mais enfin, puisqu'il l'avoit quittée sur 
le simple soupçon qu'un autre en étoit aimé, il 
n'avoit garde de retourner à elle lorsqu'il croyoit 
avoir une certitude entière qu'elle aimoit le mar- 
quis de Vardes'. 

M^^^ de Mancini étoit encore à la cour quand 
son oncle mourut. Pendant sa vie, il avoit conclu 
son mariage avec le connétable Colonne *, et l'on 
n'attendoit plus que celui qui devoit l'épouser au 
nom de ce connétable, pour la faire partir de 
France. Il étoit difficile de démêler quels étoient 
ses sentimens pour le roi, et quels sentimens le roi 
avoit pour elle. Il l'avoit passionnément aimée, 
comme nous avons déjà dit; et, pour faire compren- 
dre jusqu'où cette passion l'avoit mené, nous dirons 
en peu de mots ce qui s'étoit passé à la mort du 
cardinal. 

Cet attachement avoit commencé pendant le 



1 . François-René du Bec-Crespin , marquis de Vardes, 
comte de Moret, capitaine -colonel des Cent-Suisses, mort 
le 3 septembre 1688, à soixante-sept ans, célèbre par son 
esprit, son élégance, et ses bonnes fortunes. 

2. Lorenzo Onofiio de Gioeni, duc de Taliacoti, prince 
de Palliano et de Casiiglione, mort en 1689. 



PREMIERE PARTIE I7 

voyage de Calais, et la reconnoissance l'avoit fait 
naître plutôt que la beauté : M^^^ de Mancini n'en 
avoit aucune; il n'y avoit nul charme dans sa per- 
sonne, et très peu dans son esprit, quoiqu'elle en 
eût infiniment. Elle Tavoit hardi, résolu, emporté, 
libertin, et éloigné de toute sorte de civilité et de 
politesse. 

Pendant une dangereuse maladie que le roi 
avoit eue à Calais ^ elle avoit témoigné une afflic- 
tion si violente de son mal, et l'avoit si peu ca- 
chée, que, lorsqu'il commença à se mieux porter, 
tout le monde lui parla de la douleur de M^^^ de 
Mancini; peut-être dans la suite lui en parla-t-elle 
elle-même. Enfin elle lui fit paroître tant de pas- 
sion, et rompit si entièrement toutes les contraintes 
où la reine mère et le cardinal la tenoient, que 
l'on peut dire qu'elle contraignit le roi à l'aimer. 

Le cardinal ne s'opposa pas d'abord à cette pas- 
sion ; il crut qu'elle ne pouvoit être que conforme 
à ses intérêts; mais, comme il vit dans la suite 
que sa nièce ne lui rendoit aucun compte de ses 
conversations avec le roi et qu'elle prenoit sur son 
esprit tout le crédit qui lui étoit possible, il com- 
mença à craindre qu'elle n'y en prît trop, et vou- 
lut apporter quelque diminution à cet attache- 



I. En juillet i658. C'était une fièvre putride gagnée 
pendant le siège de Fumes. 



Madame de La Fayette, 



r 



l8 HENRIETTE d'aNGLETERRE 

ment. 11 vit bientôt qu'ail s'en étoit avisé trop tard; 
le roi étoit entièrement abandonné à sa passion, 
et Topposition qu'il fit paroître ne servit qu'à 
aigrir contre lui l'esprit de sa nièce et à la porter 
à lui rendre toutes sortes de mauvais services. 

Elle n'en rendit pas moins à la reine dans Tes- ' 
prit du roi, soit en lui décriant sa conduite pen- 
dant la régence, ou en lui apprenant tout ce que 
la médisance avoit inventé contre elle. Enfin elle 
éloignoit si bien de l'esprit du roi tous ceux qui 
pouvoient lui nuire, et s'en rendit maîtresse si ab- 
solue, que, pendant le temps qu'on commençoit à 
traiter la paix et le mariage, il demanda au cardi- 
nal la permission de l'épouser, et témoigna en- 
suite, par toutes ses actions, qu'il le souhaitoit. 

Le cardinal, qui savoit que la reine ne pourroit 
entendre sans horreur la proposition de ce mariage, 
et que l'exécution en eût été très hasardeuse pour 
lui, se voulut faire un mérite envers la reine et en- 
vers l'État d'une chose qu'il croyoit contraire à 
ses propres intérêts. 

Il déclara au roi qu'il ne consentiroit jamais à 
lui laisser faire une alliance si disproportionnée, et 
que, s'il la faisoit de son autorité absolue, il lui 
demanderoit à l'heure même la permission de se 
retirer hors de France. 

La résistance du cardinal étonna le roi et lui fit 
peut-être faire des réflexions qui ralentirent la vio- 



PREMIÈRE PARTIE I9 

lence de son amour. L'on continua de traiter la 
paix et le mariage; et le cardinal, avant de partir 
pour aller régler les articles de Tun et de Tautre, 
ne voulut pas laisser sa nièce à la cour : il résolut 
de l'envoyer à Brouage ». Le roi en fut aussi af- 
* fligé que le peut être un amant à qui Ton ôte sa 
maîtresse; mais M^l® de Mancini, qui ne se con- 
tentoit pas des mouvemens de son cœur, et qui 
auroit voulu qu*il eût témoigné son amour par des 
actions d'autorité, lui reprocha, en lui voyant ré- 
pandre des larmes lorsqu'elle monta en carrosse, 
qu'il pleuroit et qu'il étoit le maître ». Ces re- 
proches ne l'obligèrent pas à le vouloir être ; il la 
laissa partir, quelque affligé qu'il fût, lui promet- 
tant néanmoins qu'il ne consentiroit jamais au 
mariage d'Espagne et qu'il n'abandonneroit pas le 
dessein de l'épouser. 

Toute la cour partit quelqiie temps après pour 
aller à Bordeaux, aBn d'être plus près du lieu où 
l'on traitoit la paix. 

Le roi vit M^le de Mancini à Saint-Jean-d'An- 
gely^; il en parut plus amoureux que jamais dans 
le peu de momens qu'il eut à être avec elle et lui 
promit toujours la même fidélité. Le temps, l'ab- 



1. Le 22 juin 1659, elle partit de Paris avec ses deux 
sœurs Hortense et Marie-Anne, sous la conduite de M"® de 
Venel. 

2. Le 10 août, en se rendant à Bordeaux. 



20 HENRIETTE D ANGLETERRE 

sence et la raison le firent enfîn manquer à sa pro- ( 
messe; et, quand le traité fut achevé, il raila'-* 
signer à Tile de la Conférence, et prendre l'in- 
fante d'Espagne des mains du roi son père, pour 
la faire reine de France dès le lendemain. 

La cour revint ensuite à Paris '. Le cardinal, qui - 
ne craignoit plus rien, y fît aussi revenir ses 
nièces. 

M\^^ de Mancini étoit outrée de rage et de dés- 
espoir; elle trouvoit qu'elle avoit perdu en même 
temps un amant fort aimable et la plus belle cou- 
ronne de l'univers. Un esprit plus modéré que le 
sien auroit eu de la peine à ne pas s'emporter 
dans une semblable occasion : aussi s'étoit-elle 
abandonnée à la rage et à la colère. 

Le roi n'avoit plus la même passion pour elle; 
la possession d'une princesse belle et jeune comme 
Ut reine sa femme l'occupoit agréablement. Néan- 
moins, comme l'attachement d'une femme est ra- 
rement un obstacle à l'amour qu'on a pour une 
maîtresse, le roi seroit peut-être revenu à M^^^ de 
Mancini, s'il n'eût connu qu'entre tous les partis 
qui se présentoient alors pour Tépouser, elle sou- 
haitoit ardemment le duc Charles 2, neveu du duc 



1. Le 26 août 1660. Marie Mancini avait quitté Brouage 
à la fin de janvier. 

2. Charles-Léopold-Nicolas-Sixte (164 3- 1690), fils de 



PREMIERE PARTIE 21 

de Lorraine, et s'il n'avoit été persuadé que ce 
prince avoit su toucher son cœur. 

Le mariage ne s'en put faire par plusieurs rai- 
sons ; le cardinal conclut celui du connétable Co- 
lonne, et mourut, comme nous avons dit, avant 
qu'il fût achevé. 

M^^^ de Mancini avoit une si horrible répu- 
gnance pour ce mariage que, voulant l'éviter, si 
elle eût vu quelque apparence de regagner le cœur 
du roi, malgré tout son dépit, elle y auroit tra- 
vaillé de toute sa puissance. 

Le public ignoroit le secret dépit qu' avoit eu le 
roi du penchant qu'elle avoit témoigné pour le 
mariage du neveu du duc de Lorraine; et, comme 
on le voyoit souvent aller au palais Mazarin, on 
elle logeoit avec M™« Mazarin, sa sœur, on ne 
savoit si le roi y étoit conduit par les restes de son 
ancienne flamme, ou par les étincelles d'une nou- 
velle, que les yeux de M°»e Mazarin étoient bien 
capables d'allumer. 

Cétoit, comme nous avons dit, non seulement 
la plus belle des nièces du cardinal, mais aussi une 
des plus parfaites beautés de la cour. Il ne lui 
manquoit que de l'esprit pour être accomplie, et 
pour lui donner la vivacité qu'elle n'avoit pas; ce 



Nicolas-François, duc de Lorraine et de Claude de Lor- 
raine. 



22 HENRIETTE d'aNGLETERRE 

défaut même n'en étoit pas un pour tout le monde, 
et beaucoup de gens trouvoient son air languissant 
et sa négligence capables de se faire aimer. 

Ainsi les opinions se portoient aisément à croire 
que le roi lui en vouloit, et que l'ascendant du 
cardinal garderoit encore son cœur dans sa fa- 
mille. Il est vrai que cette opinion n*étoit pas sans 
fondement : l'habitude que le roi avoit prise avec 
les nièces du cardinal lui donnoit plus de disposi- 
tions à leur parler qu'à toutes les autres femmes ; 
et la beauté de M°^« Mazarin, jointe à 1 avan- 
tage que donne un mari qui n'est guère aimable à 
un roi qui Test beaucoup, l'eût aisément portée à 
l'aimer, si M. de Mazarin n'avoit eu ce même 
soin, que nous lui avons vu depuis, d'éloigner sa 
femme des lieux où étoit le roi. 

11 y avoit encore à la cour un grand nombre de 
belles dames sur qui le roi auroit pu jeter les yeux. 

Mme d'Armagnac ', fille du maréchal de Ville- 
roy, étoit d'une beauté à attirer ceux de tout 
le monde. Pendant qu'elle étoit fille, elle avoit 
donné beaucoup d'espérance à tous ceux qui 
l'avoient aimée qu'elle souffriroit aisément de 
l'être lorsque le mariage l'auroit mise dans une 



1. Catherine de Neufville-Villeroy (1639-1707) avait 
épousé; le 7 octobre 1660, Louis de Lorraine, comte 
d'Armagnac. 



PREMIERE PARTIE 23 

-condition plus libre. Cependant, sitôt qu'elle eut 
épousé M. d'Armagnac, soit qu'elle eût de la 
passion pour lui, ou que l'âge l'eût rendue plus 
circonspecte, elle s'étoit entièrement retirée dans 
sa famille. 

La seconde fille du duc de Mortemart, qu*on 
appeloit M'l« de Tonnay-Charente ', étoit encore 
une beauté très achevée, quoiqu'elle ne fût pas 
parfaitement agréable. Elle avoit beaucoup d'es- 
prit, et une sorte d'esprit plaisant et naturel, 
comme tous ceux de sa maison. 

Le reste des belles personnes qui étoient à la 
cour ont trop peu de part à ce que nous avons à 
dire pour lo'obliger d'en parler; et nous ferons 
seulement mention de celles qui s y trouveront 
mêlées, selon que la suite nous y engagera. 



1. Françoise -AthénaVs de Rochechouart (1641 -1707), 
connue sous ce nom avant son mariage avec Louis-Henri 
de Pardaillan de Gondrin, marquis de Montespan, le 
28 janvier j663. 




DEUXIEME PARTIE 



K cour étoit r 
i après la mort du cardinal. Le roi ;'ap- 
! pliquoit i prendre une connoissance 
I esacte des affaires : il dounoil à cette 
occupation la plus grande partie de son temps et 
partageoit le reste avec la reine sa femme. 

Celui qui devoir épouser M"* de Mancini au 
nom du connétable Colonne arriva à Paris, et elle 
eut la douleur de se voir chassée de France par le 
roi: ce fui, à la vérité, avec tous les hoi 



imaginables. Le roi la traita dans son mariage et 


dans tout 


le reste comme si son oncle eût encore 


vécu ; ma 


is enfin on la maria, et on la fil partir 


avec asse2 


: de précipitation. 


Elle SOI 


iiint sa douleur avec beaucoup de con- 


stance et . 


même avec assez de fierié ; mais, au pre- 


mier lieu 


oii elle coucha en sortant de Paris, elle 


se trouva 


si pressée de sa douleur, et si accablée 


de l'extrê: 


me violence qu'elle s'étoic faîte, qu'elle 



DEUXIÈME PARTIE 25 

pensa y demeurer. Enfin elle continua son che- 
min, e^ s'en alla en Italie, avec la consolation de 
n'être plus sujette d'un roi dont elle avoit cru i 
devoir être la femme. 

La première chose considérable qui se fît après 
la mort du cardinal, ce fut le mariage de Monsieur 
avec la princesse d'Angleterre. Il avoit été résolu 
par le cardinal, et, quoique cette alliance semblât 
contraire à toutes les règles de la politique, il avoit 
cru qu'on devoit être si assuré de la douceur du 
naturel de Monsieur et de son attachement pour 
le roi qu'on ne devoit point craindre de lui don- 
ner un roi d'Angleterre pour beau-frère. 

L'histoire de notre siècle est remplie des grandes ■ 
révolutions de ce royaume, et le malheur qui fit 
perdre la vie au meilleur roi du monde sur un 
échafaud, par les mains de ses sujets, et qui con- 
traignit la reine sa femme avenir chercher un asile 
dans le royaume de ses pères, est un exemple de 
l'inconstance de la fortune qui est su de toute la 
terre. 

Le changement funeste de cette maison royale 
fut favorable en quelque chose à la princesse d'An- 
gleterre. Elle étoit encore entre les bras de sa 
nourrice, et fut la seule de tous les enfans de la 
reine sa mère qui se trouva auprès d'elle pendant 
sa disgrâce. Cette reine s'appliquoit tout entière 
au soin de son éducation, et, le malheur de ses 

4 



26 HENRIETTE d'aNGLETERRE 

affaires la faisant plutôt vivre en personne privée 
qu'en souveraine, cette jeune princesse prit toutes 
les lumières, toute la civilité et toute l'humanité 
des conditions ordinaires, et conserva dans son 
cœur et dans sa personne toutes les grandeurs de 
sa naissance royale. 

Aussitôt que cette princesse commença à sortir 
de Tenfance, on lui trouva un agrément extraordi- 
naire. La reine mère témoigna beaucoup d'incli- 
nation pour elle; et, comme il n'y avoit nulle 
apparence que le roi pût épouser l'infante, sa nièce, 
elle parut souhaiter qu'il épousât cette princesse. 
Le roi, au contraire, témoigna de l'aversion pour 
ce mariage et même pour sa personne : il la trou- 
voit trop jeune pour lui, et il avouoit enfin qu'elle 
ne lui plaisoit pas, quoiqu'il n'en pût dire la rai- 
son. Aussi eût-il été difficile d'en trouver : c'étoit 
principalement ce que la princesse d'Angleterre 
possédoit au souverain degré que le don de plaire 
et ce qu'on appelle grâces; les charmes étoient ré- 
pandus en toute sa personne, dans ses actions et 
dans son esprit; et jamais princesse n'a été si éga- 
lement capable de se faire aimer des hommes et 
adorer des femmes. 

En croissant, sa beauté augmenta aussi ; en 
sorte que, quand le mariage du roi fut achevé, 
celui de Monsieur et d'elle fut résolu. Il n'y avoit 
rien à la cour qu'on pût lui comparer. 



DEUXIÈME PARTIE 27 

En ce même temps, le roi son frère fut rétabli 
sur le trône par une révolution presque aussi 
prompte que celle qui l'en avoit chassé. Sa mère 
voulut aller jouir du plaisir de le voir paisible pos- 
sesseur de son royaume ; et, avant que d'achever 
le mariage de la princesse sa fille, elle la mena 
avec elle en Angleterre. Ce fut dans ce voyage' 
que la princesse commença à reconnoître la puis- 
sance de ses charmes. Le duc de Buckingham, fils 
de celui qui fut dé£Ap\ié'^y jeune et bien fait, étoit 
alors fortement attaché à la princesse royale sa 
sœur 3, qui étoit à Londres. Quelque grand que 
fût cet attachement, il ne put tenir contre la prin- 
cesse d'Angleterre, et ce duc devint si passionné- 
ment amoureux d'elle qu'on peut dire qu'il en per- 
dit la raison. 

La reine d'Angleterre étoit tous les jours pressée 
par les lettres de Monsieur de s'en retourner en 
France pour achever son mariage, qu'il témoignoit 
souhaiter avec impatience. Ainsi elle fut obligée 
de partir, quoique la saison fût fort rude et fort 
fâcheuse. 



1 . Du 10 novembre 1 660 au 2 5 janvier 1 66 1 . 

2. Non pas décapité, mais assassiné, le 2 3 août 1628, 
par Felton. Son fils Georges Villiers (1627-1688). 

3. Henriette-Marie, née le 4 novembre i63i, seconde 
enfant de Charles l^^, mariée, en 1641, à Guillaume de 
Nassau, prince d'Orange. 



28 HENRIETTE d'aNGLETERRE 

Le roi son fils Taccompagna jusqu'à une journée 
de Londres. Le duc de Buckingham la suivit, 
comme tout le reste de la cour; mais, au lieu de 
s'en retourner de même, il ne put se résoudre à 
abandonner la princesse d'Angleterre et demanda 
au roi la permission de passer en France ; de sorte 
que, sans équipage et sans toutes les choses né- 
cessaires pour un pareil voyage, il s'embarqua à 
Portsmouth avec la reine. 

Le vent fut favorable le premier jour; mais, le 
lendemain, il fut si contraire que le vaisseau de la 
reine se trouva ensablé et en grand danger de pé- 
rir. L'épouvante fut grande dans tout le navire, et 
le duc de Buckingham, qui craignoit pour plus 
d'une vie, parut dans un désespoir inconcevable. 

Enfin on tira le vaisseau du péril où il étoit; 
mais il fallut relâcher au port. 

Mnie la princesse d'Angleterre fut attaquée 
d'une fièvre très violente. Elle eut pourtant le 
courage de vouloir se rembarquer dès que le vent 
fut favorable ; mais, sitôt qu'elle fut dans le vais- 
seau, la rougeole sortit : de sorte qu'on ne put 
abandonner la terre et qu'on ne put aussi songer 
à débarquer, de peur de hasarder sa vie par cette 
agitation. 

Sa maladie fut très dangereuse'. Le duc de 



1. Une rougeole. 



DEUXIEME PARTIE 29 

Buckingham parut comme un fou et un désespéré 
dans les momens où il la crut en péril. Enfin, lors- 
qu'elle se porta assez bien pour souffrir la mer et 
pour aborder au Havre, il eut des jalousies si ex- 
travagantes des soins que l'amiral d'Angleterre^ 
prenoit pour cette princesse qu'il le querella sans 
aucune sorte de raison; et la reine, craignant qu'il 
n'en arrivât du désordre, ordonna au duc de Buc- 
kingham de s'en aller à Paris, pendant qu'elle se- 
journeroit quelque temps au Havre, pour laisser 
reprendre des forces à la princesse sa fille. 

Lorsqu'elle fut entièrement rétablie, elle revint 
à Paris. Monsieur alla au-devant d'elle avec tous 
les empressemens imaginables et continua jusqu'à 
son mariage à lui rendre des devoirs auxquels il ne 
manquoit que l'amour ; mais le miracle d'enflam- 
mer le cœur de ce prince n'étoit réservé à aucune 
femme du monde. 

Le comte de Guiche* étoit en ce temps-là son 
favori. C'étoit le jeune homme de la cour le plus 
beau et le mieux fait, aimable de sa personne, 
galant, hardi, brave, rempli de grandeur et d'élé- 
vation. La vanité, que tant de bonnes qualités lui 

1. Le comte de Sandwich. 

2. Armand de Gramont (i 637-1 673], comte de Guiche, 
fils d'Antoine III, duc de Gramont, maréchal de France, et 
de Françoise-Marguerite de Chivré. Il avait épousé, le 
a 3 janvier i658, Marguerite-Louise-Suzanne de Béthune. 



36 HENRIETTE d'aNGLETERRE 

donnoient, et un air méprisant répandu dans toutes 
ses actions, ternissoient un peu tout ce mérite; 
mais il faut pourtant avouer qu'aucun homme de 
la cour n'en avoit autant que lui. Monsieur Tavoit 
fort aimé dès l'enfance et avoit toujours conservé 
avec lui un grand commerce, et aussi étroit qu'il y 
en peut avoir entre de jeunes gens.^ 

Le comte étoit alors amoureux de Mn™e de Cha- 
lais', fille du duc de Noirmoutier. Elle étoit très 
aimable sans être fort belle; il la cherchoit par- 
tout, il la suivoit en tous lieux ; enfin c'étoit une 
passion si publique et si déclarée qu*on doutoit 
qu'elle fût approuvée de celle qui la causoit, et 
l'on s'imaginoit que, s'il y avoit eu quelque intel- 
ligence entre eux, elle lui auroit fait prendre des 
chemins plus cachés. Cependant il est certain que, 
s'il n'en étoit pas tout à fait aimé, il n'en 
étoit pas haï, et qu'elle voyoit son amour sans 
colère. Le duc de Buckingham fut le premier 
qui se douta qu'elle n'avoit pas assez de charmes 
pour retenir un homme qui seroit tous les jours 
exposé à ceux de M™e |a princesse d'Angleterre. 
Un soir qu'il étoit venu chez elle, M»»® de Cha- 
lais y vint aussi. La princesse lui dit en anglois que 



I. La future princesse des Ursins, Anne-Marie de La 
Trémoille (1641-1722), fille de Louis II de La Trémoille, 
duc de Noirmoutier, et de Renée-Julie Auberi. Mariée, 
en 1659, à Adrien-Biaise de Talleyrand, prince de Chalais. 



DEUXIÈME PARTIE Si 

c'étoit la maîtresse du comte de Guiche et lui de- 
manda s'il ne la trouvoit pas fort aimable, a Non, 
lui répondit-il, je ne trouve pas qu'elle le soil 
assez pour lui, qui me paroît, malgré que j'en aie, 
le plus honnête homme de toute la cour; et je 
souhaite. Madame, que tout le monde ne soit 
pas de mon avis. » La princesse ne fit pas réflexion 
à ce discours et le regarda comme un effet de la 
passion de ce duc, dont il lui donnoit tous les 
jours quelque preuve, et qu'il ne laissoit que trop 
voir à tout le monde. 

Monsieur s'en aperçut bientôt, et ce fut en cette 
occasion que M^^ la princesse d'Angleterre dé- 
couvrit pour la première fois cette jalousie natu- 
relle, dont il lui donna depuis tant de marques. 
£lle vit donc son chagrin; et, comme elle ne se 
soucioit pas du duc de Buckingham, qui, quoique 
fort aimable, a eu souvent le malheur de n*être 
pas aimé, elle en parla à la reine sa mère, qui prit 
soin de remettre l'esprit de Monsieur et de lui faire 
concevoir que la passion du duc étoit regardée 
comme une chose ridicule. 

Cela ne déplut point à Monsieur, mais il n'en 
fut pas entièrement satisfait; il s'en ouvrit à la reine 
sa mère, qui eut de l'indulgence pour la passion 
du duc, en faveur de celle que son père lui avoit 
autrefois témoignée. Elle ne voulut pas qu'on fît de 
bruit; mais elle fut d'avis qu'on lui fît entendre, 



32 HENRIETTE D*ANGLETERRE 

lorsqu*il auroit fait encore quelque séjour en 
France, que son retour étoit nécessaire en Angle- 
terre, ce qui fut exécuté dans la suite. 

Enfin le mariage de Monsieur s'acheva et fut 
fait en carême, sans cérémonie, dans la chapelle 
du palais. Toute la cour rendit ses devoirs à M™^ la 
princesse d'Angleterre, que nous appellerons doré- 
navant Madame. 

Il n*^ eut personne qui ne fût surpris de son 
agrément, de sa civilité et de son esprit. Comme 
la reine sa mère la tenoit fort près de sa personne, 
on ne la voyoit jamais que chez elle, où elle ne 
parloit quasi point. Ce fut une nouvelle découverte 
de lui trouver Tesprit aussi aimable que tout le 
reste. On ne parloit que d'elle, et tout le monde 
s'empressoit à lui donner des louanges. 

Quelque temps après son mariage, elle vint lo- 
ger chez Monsieur aux Tuileries ; le roi et la reine 
allèrent à Fontainebleau ; Monsieur et Madame 
demeurèrent encore quelque temps à Paris. Ce 
fut alors que toute la France se trouva chez elle : 
tous les hommes ne pensoient qu'à lui faire leur 
cour, et toutes les femmes qu'à lui plaire. 

Mme de Valentinois', sœur du comte de Gui- 



1. Catherine-Charlotte de Gramont, de deux ans plus 
jeune que son frère, mariée, le 3o mars 1660, à Louis de 
Grimaldi (1643-1701), prince de Monaco, duc de Valen- 
tinois. 



DEUXIEME PARTIE 33 

che, que Monsieur aimoit fort à cause de son frère 
et à cause d'elle-même (car il avoit pour elle toute 
rinclînation dont il étoit capable), fut une de celles 
qu'elle choisit pour être dans ses plaisirs; M»»es de 
CréquyJ^ et de Chàtillon et Mll« de Tonnay- 
Charente avoient l'honneur de la voir souvent, / 

aussi bien que d'autres personnes à qui elle avoit 
témoigné de la bonté avant qu'elle fût mariée. 

Mll« de La Trémoille et Mme de La Fayette 
étoient de ce nombre. La première lui plaisoit par 
sa bonté et par une certaine ingénuité à conter 
tout ce qu'elle avoit dans le cœur, qui ressentoit 
la simplicité des premiers siècles; l'autre lui avoit 
été agréable par son bonheur : car, bien qu'on lui 
trouvât du mérite, c'étoit une sorte de mérite si 
sérieux en apparence qu'il ne sembloit pas qu'il 
dût plaire à une princesse aussi jeune que Madame. 
Cependant elle lui avoit été agréable, et elle avoit 
été si touchée du mérite et de l'esprit de Madame 
qu'elle lui dut plaire dans la suite par l'attachement 
qu'elle eut pour elle. 

Toutes ces personnes passoient les après-dînées 
chez Madame. Elles avoient l'honneur de la suivre 
au Cours; au retour de la promenade, on soupoit 
chez Monsieur; après le souper, tous les hommes de 



I . Aone-Armande de Saint-Gelais Lansac, mariée depuis 
quatre ans, et âgée alors de vingt-six ans. 

Madame de La Fayette, 5 



34 HENRIETTE d'aNGLETERRE 

la cour s'y rendoient, et on passoit le soir parmi les 
plaisirs de la comédie, du jeu et des violons. En- 
fin on s'y divertissoit avec tout l'agrément imagi- 
nable et sans aucun mélange de chagrin. M^^ de 
Chalais y venoit assez souvent; le comte de Guiche 
ne manquoit pas de s'y rendre : la familiarité qu'il 
avoit chez Monsieur lui donnoit l'entrée chez ce 
prince aux heures les plus particulières. Il voyoit 
Madame à tous momens, avec tous ses charmes ; 
Monsieur prenoit même le soin de les lui faire 
admirer; enfin il l'exposoit à un péril qu'il étoit 
presque impossible d'éviter. 

Après quelque séjour à Paris, Monsieur et Ma- 
dame s'en allèrent à Fontainebleau. Madame' y 
porta la joie et les plaisirs. Le roi connut, en la 
voyant de plus près, combien il avoit été injuste 
en ne la trouvant pas la plus belle personne du 
monde. Il s'attacha fort à elle et lui témoigna une 
complaisance extrême. Elle disposoit de toutes les 
parties de divertissement ; elles se faisoient toutes 
pour elle, et il paroissoit que le roi n'y avoit de 
plaisir que par celui qu'elle en recevoit. C*étoit 
dans le milieu de l'été : Madame s'alloit baigner 
tous les jours; elle partoit en carrosse, à cause de 



1. Elle quitta Paris le 19 avril 1661, moins de trois 
semaines après son mariage. Ce séjour de la cour à Fon- 
tainebleau, où s'agitèrent tant d'intrigues et de passions» 
dura jusqu'au 4 décembre. 



DEUXIÈME PARTIE 35 

la chaleur, et revenoit à cheval, suivie de toutes 
les dames, habillées galamment, avec mille plumes 
sur leur tête, accompagnées du roi et de la jeu- 
nesse de la cour ; après souper on montoit dans 
des calèches, et, au bruit des violons, on s'alloit 
promener une partie de la nuit autour du canal. 

L'attachement que le roi avoit pour Madame 
commença bientôt à faire du bruit et à être inter- 
prété diversement. La reine mère en eut d'abord 
beaucoup de chagrin : il lui parut que Madame loi 
ôtoit absolument le roi, et qu'il lui donnoit toutes 
les heures qui avoient accoutumé d'être pour elle. 
La grande jeunesse de Madame lui persuada qu'il 
seroit facile d'y remédier, et que, lui faisant parler 
par l'abbé de Montaigu^ et par quelques per- 
sonnes qui dévoient avoir quelque crédit sur son 
esprit, elle l'obiigeroit à se tenir plus attachée 
à sa personne, et de n'attirer pas le roi dans des 
divertissemens qui en étoient éloignés. 

Madame étoit lasse de l'ennui et de la con* 
trainte qu'elle avoit essuyée auprès de la reine sa 
mère. £lle crut que la reine sa belle-mère vouloit 
prendre sur elle une pareille autorité ; elle fut oc- 
cupée de la joie d'avoir ramené le roi à elle et de 

1. L'abbé de Montagu, un Anglais, premier aumônier 
de Madame, confesseur de sa mère dès 1654, ^^ 4"i '^^^ 
tenté de ramener au catholicisme ses frères les ducs d*York 
et de Glocester. 



36 HENRIETTE d'aNGLETERRE 

savoir par lui-même que la reine mère tâchoit de 
Ten éloigner. Toutes ces choses la détournèrent 
tellement des mesures qu'on vouloit lui faire 
prendre que même elle n'en garda plus aucune. 
Elle se lia d'une manière étroite avec la comtesse 
de Soissons, qui étoit alors l'objet de la jalousie 
de la reine et de l'aversion de la reine mère, et 
ne pensa plus qu'à plaire au roi comme belle- 
sœur. Je crois qu'elle lui plut d'une autre ma- 
nière; je crois aussi qu'elle pensa qu'il ne lui 
plaisoit que comme un beau-frère, quoiqu'il lui plût 
peut-être davantage ; mais enfin, comme ils étoient 
tous deux infiniment aimables et tous deux nés 
avec des dispositions galantes, qu'ils se voyoient 
; tous les jours, au milieu des plaisirs et des diver- 
'; tissemens, il parut aux yeux de tout le monde 
■ qu'ils avoient l'un pour l'autre cet agrément qui 
précède d'ordinaire les grandes passions. 

Cela fit bientôt beaucoup de bruit à la cour. 
La reine mère fut ravie de trouver un prétexte si 
spécieux de bienséance et de dévotion pour s'op- 
poser à l'attachement que le roi avoit pour Ma- 
<3ame. Elle n'eut pas de peine à faire entrer Mon- 
sieur dans ses sentimens : il étoit jaloux par 
lui-même, et il le devenoit encore davantage par 
l'humeur de Madame, qu'il ne trouvoit pas aussi 
éloignée de la galanterie qu'il l'auroit souhaité. 
L'aigreur s'augmentoit tous les jours entre la 



DEUXIÈME PARTIE Sy 

reine mère et elle. Le roi donnoit toutes les espé- 
rances à Madame, mais il se ménageoit néan- 
moins avec la reine mère; en sorte que, quand 
elle redisoit à Monsieur ce que le roi lui avoit 
dit, Monsieur trouvoit assez de matière pour vou- 
loir persuader à Madame que le roi n'avoit pas 
pour elle autant de considération qu'il lui en té- 
moignoit ; tout cela faisoit un cercle de« redites 
et de démêlés qui ne donnoit pas un moment de 
repos ni aux uns ni aux autres. Cependant le roi 
et Madame, sans s*expliquer entre eux de ce qu'ils 
sentoient Tun pour l'autre, continuèrent de vivre 
d*une manière qui ne laissoit douter à personne 
qu'il n'y eût entre eux plus que de l'amitié. 

Le bruit s'en augmenta fort, et la reine mère 
et Monsieur en parlèrent si fortement au roi et à 
Madame qu'ils commencèrent à ouvrir les yeux 
et à faire peut-être des réflexions qu'ils n'avoient 
point encore faites; enfin ils résolurent de faire 
cesser ce grand bruit, et, par quelque motif que ce 
pût être, ils convinrent entre eux que le roi feroit 
Tamoureux de quelque personne de la cour. Ils 
jetèrent les yeux sur celles qui paroissoient les 
plus propres à ce dessein, et choisirent enire auties 
M^le de Pons', parente du maréchal d'Albret, et 



I. Bonne de Pons, fille de Pons de Pons, seigneur de 
Bourg-Charente, et d*£lisabeih de Pu^rigault, alors âgée de 



38 HENRIETTE d'aNGLETERRE 

qui, pour être nouvellement venue de province, 
n'avoit pas toute l'habileté imaginable; ils jetèrent 
aussi les yeux sur Chemerault', une des filles de 
la reine, fort coquette, et sur La Vallière, qui 
étoit une fille de Madame, fort jolie, fort douce 
et fort naïve. La fortune de cette fille étoit mé- 
diocre ; sa mère s*étoit remariée à Saint-Remi, 
premier; maître d*hôtel de feu M. le duc d'Orléans ; 
ainsi elle avoit presque toujours été à Orléans ou 
à Blois. Elle se trouvoit très heureuse d*être 
auprès de Madame. Tout le monde la trouvoit 
jolie; plusieurs jeunes gens avoient pensé à s'en 
faire aimer ; le comte de Guiche s'y étoit attaché 
plus que les autres. Il y paroissoit encore tout 
occupé, lorsque le roi la choisit pour une de celles 
dont il vouloit éblouir le public. De concert avec 
Madame, il commença non seulement à faire 
l'amoureux d'une des trois qu'ils avoient choisies, 
mais de toutes les trois ensemble. Il ne fut pas 
longtemps sans prendre parti : son cœur se dé- 
termina en faveur de La Vallière; et, quoiqu'il ne 



dix-sept ans, mariée, en 1666, à Michel Sublet, marquis 
d*Heudicourt. 

I. N. de Barbezière, fille de Geoffroy de Barbezière, sieur 
de La Roche-Ghemerault, en Poitou. Elle était, dès 1657, 
demoiselle d'honneur d'Anne d'Autriche, et nièce de M^^ de 
La Bazinière. Elle épousa Paul Portail, conseiller au Parle- 
ment de Paris. 



DEUXIÈME PARTIE 89 

laissât pas de dire des douceurs aux autres et 
d'avoir même un commerce assez réglé avec 
Chemerault, La Vallière eut tous ses soins et tou- 
tes ses assiduités. 

Le comte de Guiche, qui n'étoit pas assez 
amoureux pour s'opiniâtrer contre un rival si re- 
doutable, l'abandonna et se brouilla avec elle, en 
lui disant des choses assez désagréables. 

Madame vit avec quelque chagrin que le roi 
s'attachoit véritablement à La Vallière. Ce n'est 
peut-être pas qu'elle en eût ce qu'on pourroit 
appeler de la jalousie, mais elle eût été bien aise 
qu'il n'eût pas eu de véritable passion et qu'il eût 
conservé pour elle une sorte d'attachement, qui, 
sans avoir la violence de l'amour, en eût eu la 
complaisance et l'agrément. 

Longtemps avant qu'elle fût mariée, on avoit 
prédit que le comte de Guiche seroit amoureux 
d'elle; et, sitôt qu'il eut quitté La Vallière, on 
commença à dire qu'il aimoit Madame, et peut- 
être même qu'on le dit avant qu'il en eût la pen- 
sée; mais ce bruit ne fut pas désagréable à sa 
vanité ; et, comme son inclination s'y trouva peut- 
être disposée, il ne prit pas de grands soins pour 
s'empêcher de devenir amoureux, ni pour empêcher 
qu'on ne le soupçonnât de l'être. L'on répétoit 
alors à Fontainebleau un ballet que le roi et Ma- 
dame dansèrent, et qui fut le plus agréable qui 



40 HENRIETTE D ANGLETERRE 

ait jamais été, soit par le lieu où il se dansoit, qui 
étoit le bord de l'étang, ou par l'invention qu'on 
avoit trouvée de faire venir du bout d'une allée le 
théâtre tout entier, chargé d'une infinité de per- 
sonnes qui s'approchoient insensiblement et qui 
faisoient une entrée en dansant devant le théâtre. 

Pendant la répétition de ce ballet, le comte de 
Guiche étoit très souvent avec Madame, parce 
qu'il dansoit dans la même entrée. Il n'osoit en- 
core lui rien dire de ses sentimens ; mais, par une 
certaine familiarité qu'il avoit acquise auprès 
d'elle, il prenoit la liberté de lui demander des 
nouvelles de son cœur et si rien ne l'avoit jamais 
touchée; elle lui répondoit avec beaucoup de 
bonté et d'agrément, et il s'émancipoit quelque- 
fois à crier, en s'enfuyant d'auprès d'elle, qu'il 
étoit en grand péril. 

Madame recevoit tout cela comme des choses 
galantes, sans y faire une plus grande attention; 
le public y vit plus clair qu'elle-même. Le comte 
de Guiche laissoit voir, comme on a déjà dit, ce 
qu'il avoit dans le cœur; en sorte que le bruit 
s'en répandit aussitôt. La grande amitié que Ma- 
dame avoit pour la duchesse de Valentinois contri- 
bua beaucoup à faire croire qu'il y avoit de l'in- 
telligence entre eux, et l'on regardoit Monsieur, 
qui paroissoit amoureux de M"^^ de Valentinois, 
comme la dupe du frère et de la sœur. Il est vrai 



DEUXIÈME PARTIE 4I 

néanmoins qu'elle se mêla très peu de cette ga- 
lanterie; et, quoique son frère ne lui cachât point 
sa passion pour Madame, elle ne commença pas 
les liaisons qui ont paru depuis. 

Cependant rattachement du roi pour La Val- 
Hère augmentoit toujours ; il faisoit beaucoup de 
progrès auprès d'elle. Ils gardoient beaucoup de 
mesures; il ne la voyoit pas chez Madame et dans 
les promenades du jour; mais, à la promenade du 
soir, il sortoit de la calèche de Madame et s'alloit 
mettre près de celle de La Vallière, dont la por- 
tière étoit abattue ; et, comme c*étoit dans l'obscu- 
rité de la nuit, il lui parloit avec beaucoup de 
commodité. 

La reine mère et Madame n*en furent pas 
moins mal ensemble. Lorsqu'on vit que le roi n'en 
étoit point amoureux, puisqu'il l'étoit de La Val- 
lière, et que Madame ne s'opposoit pas aux soins 
que le roi rendoit à cette fille, la reine mère en 
fut aigrie. Elle tourna Tesprit de Monsieur, qui 
s'en aigrit et qui prit au point d'honneur que le 
roi fût amoureux d'une fille de Madame. Madame, 
-de son côté, manquoit en beaucoup de choses aux 
égards qu'elle devoit à la reine mère, et même à 
ceux qu'elle devoit à Monsieur, en sorte que l'ai- 
greur étoit grande de toutes parts. 

Dans ce même temps le bruit fut grand de la 
passion du comte de Guiche. Monsieur en fut 

6 



42 HENRIETTE D ANGLETERRE 

bientôt instruit et lui fit très mauvaise mine. Le 
comte de Guiche, soit par son naturel fier, soit 
par chagrin de voir Monsieur instruit d'une chose 
qu'il lui étoit commode qu'il ignorât, eut avec 
Monsieur un éclaircissement fort audacieux et 
rompit avec lui comme s'il eût été son égal. Cela 
éclata publiquement^ et le comte de Guiche se re- 
tira de la cour. 

Le jour que ce bruit arriva, Madame gardoit la 
chambre et ne voyoit personne; elle ordonna 
qu'on laissât seulement entrer ceux qui répétoient 
avec elle, dont le comte de Guiche étoit du nom- 
bre, ne sachant point ce qui venoit de se passer. 
Comme le roi vint chez elle, elle lui dit les ordres 
qu'elle avoit donnés ; le roi lui répondit en sou- 
riant qu'elle ne connoissoit pas mal ceux qui dé- 
voient être exemptés et lui conta ensuite ce qui 
venoit de se passer entre Monsieur et le comte de 
Guiche. La chose fut sue de tout le monde ; et le 
maréchal de Gramont, père du comte de Guiche, 
renvoya son fils à Paris et lui défendit de revenir 
à Fontainebleau. 

Pendant ce temps-là les affaires du ministère 

n'étoient pas plus tranquilles que celles de l'a- 

, mour; et, quoique M. Fouquet, depuis la mort 

) du cardinal, eût demandé pardon au roi de toutes 

les choses passées; quoique le roi le lui eût ac- 

J cordé, et qu'il parût l'emporter sur les autres mi- 



DEUXIEME PARTIE 48 

nistres, néanmoins on travailloit fortement à sa 
perte, et elle étoit résolue. 

M"*« de Chevreuse, qui avoit toujours conservé 
quelque chose de ce grand crédit qu'elle avoit eu 
sur la reine mère, entreprit de la porter à perdre 
M. Fouquet. 

M. de Laigue, marié en secret, à ce que Ton a 
cru, avec M™e de Chevreuse, étoit mal content 
de ce surintendant; il gouvernoit M™« de Che- 
vreuse. M. LeTellier et M. Colbert se joignirent 
à eux; la reine mère fit un voyage à Dampierre, 
et là, la perte de M. Fouquet fut conclue, et on 
y fit ensuite consentir le roi. On résolut d'arrêter 
ce surintendant; mais les ministres, craignant, 
quoique sans sujet, le nombre d'amis qu'il avoit 
dans le royaume, portèrent le roi à aller à Nantes, 
afin d'être près de Belle-Isle, que M. Fouquet 
venoit d'acheter, et de s'en rendre maître. 

Ce voyage fut longtemps résolu sans qu'on en 
fît la proposition ; mais enfin, sur des prétextes 
qu'ils trouvèrent, on commença à en parler. 
M. Fouquet, bien éloigné de penser que sa perte 
fût l'objet de ce voyage, se croyoit tout à fait as- 
suré de sa fortune ; et le roi, de concert avec les 
autres ministres, pour lui ôter toute sorte de dé- 
fiance, le traitoit avec de si grandes distinctions 
que personne ne doutoit qu'il ne gouvernât. 

Il y avoit longtemps que le roi avoit dit qu'il 



44 HENRIETTE D ANGLETERRE 

vouloit aller à Vaux, maison superbe de ce surin- 
tendant ; et, quoique la prudence dût l'empêcher 
de faire voir au roi une chose qui marquoit si fort 
le mauvais usage des finances, et qu'aussi la bonté 
du roi dût le retenir d'aller chez un homme qu'il 
alloit perdre, néanmoins ni l'un ni l'autre n'y firent 
aucune réflexion. 

Toute la cour alla à Vaux', et M. Fouquet 
joignit à la magnificence de sa maison toute celle 
qui peut être imaginée pour la beaulé des diver- 
tissemens et la grandeur de la réception. Le roi en 
arrivant en fut étonné, et M. Fouquet le fut de 
remarquer que le roi l'étoit ; néanmoins ils se re- 
mirent l'un et l'autre. La fête fut la plus complète 
qui ait jamais été. Le roi étoit alors dans la pre- 
mière ardeur de la possession de La Vallière ; l'on 
a cru que ce fut là qu'il la vit pour la première 
fois en particulier; mais il y avoit déjà quelque 
temps qu'il la voyoit dans la chambre du comte de 
Saint-Aignan^, qui étoit le confident de cette in- 
trigue. 

Peu de jours après la fête de Vaux, on partit pour 
Nantes; et ce voyage, auquel on ne voyoit aucune 
nécessité, paroissoit la fantaisie d'un jeune roi. 



1 . Le 17 août 1661. 

2. François de Beauvillier (16 10-1687), *^"^ ^^ Sainl- 
Aignan en i663, membre de l'Académie française. 



DEUXIÈME PARTIE 45 

M. Fouquet, quoique avec la fièvre quarte, 
suivit la cour et fut arrêté à Nantes». Ce change- 
ment surprit le monde, comme on peut se l'ima- 
giner, et étourdit tellement les parens et amis de 
M. Fouquet qu'ils ne songèrent pas à mettre à 
couvert ses papiers, quoiqu'ils en eussent eu le 
loisir. On le prit dans sa maison, sans aucune for- 
malité ; on l'envoya à Angers, et le roi revint à 
Fontainebleau. 

Tous les amis de M. Fouquet furent chassés et 
éloignés des affaires. Le conseil des trois autres 
minisires se forma entièrement. M. Colbert eut les 
finances, quoique l'on en donnât quelque appa- 
rence au maréchal de Villeroy; et M. Colbert 
commença à prendre auprès du roi ce crédit qui le 
rendit depuis le premier homme de l'État. 

L'on trouva dans les cassettes de M. Fouquet 
plus de lettres de galanterie que de papiers d'im- 
portance ; et, comme il s'y en rencontra de quel- 
ques femmes qu'on n'avoit jamais soupçonnées 
d'avoir de commerce avec lui, ce fondement donna 
lieu de dire qu'il y en avoit de toutes les plus hon- 
nêtes femmes de France. La seule qui fut convain- 
cue, ce fut Meneville^, une des filles de la reine, 



1 . Le 5 septembre 1661. 

2. Catherine de Menneville, de la maison de Ronchc' 
rolles, fille de Louis, seigneur d'Auzouville. Elle avait alors 



et une des plus belles per&onnes, que le duc d< 
Damville avoit voulu épouser. Elle fut chassée e 
se relira dans un couvent. 



ïingi-cinq aiu. Le 8 Hnief 1659, François-Christophe de 
Lévii VïDtïdour, comle de Brion, duc de Damville ea 1 648, 
[ui avait iouscril une proDaesse de mariige. Marie en i66g. 




TROISIÈME PARTIE 




E comte de Guiche n'avoit point suivi 
le roi au voyage de Nantes. Avant 
qu'on partît pour y aller, Madame 
avoit appris de certains discours 
qu'il avoit tenus à Paris, et qui sembloient vouloir 
persuader au public que Ton ne se trompoit pas de 
le croire amoureux d'elle. Cela lui avoit déplu, 
d'autant plus que M^^ de Valentinois, qu'il avoit 
priée de parler à Madame en sa faveur, bien loin 
de le faire, lui avoit toujours dit que son frère ne 
pensoit pas à lever les jeux jusqu'à elle et qu'elle 
la prioit de ne point ajouter foi à tout ce que des 
gens qui voudroient s'entremettre pourroient lui 
dire de sa part. Ainsi Madame ne trouva qu'une 
vanité offensante pour elle dans les discours du 
comte de Guiche. Quoiqu'elle fût fort jeune et 
que son peu d'expérience augmentât les défauts 
qui suivent la jeunesse, elle résolut de prier le roi 



48 HENRIETTE d'aNGLETERRE 

d*ordonner au comte de Guiche de ne le point 
suivre à Nantes; mais la reine mère avoit déjà pré- 
venu cette prière : ainsi la sienne ne parut pas. 

Mme (jç Valentinois partit, pendant le voyage 
de Nantes, pour aller à Monaco. Monsieur étoit 
toujours amoureux d'elle, c'est-à-dire autant qu'il 
pouvoit l'être. Elle étoit «adorée dès son enfance 
par Peguilin, cadet de la maison de Lauzun^ : la 
parenté qui étoit entre eux lui avoit donné une 
familiarité entière dans l'hôtel de Gramont; de 
sorte que, s'étant trouvés tous deux très propres à 
avoir de violentes passions, rien n'étoit compa- 
rable à c^le qu'ils avoient eue l'un pour l'autre. 
Elle avoit été mariée depuis un an, contre son gré, 
au prince de Monaco ; mais, comme son mari 
n'étoit pas assez aimable pour lui faire rompre avec 
son amant, elle l'aimoit toujours passionnément. 
Ainsi elle le quittoit avec une douleur sensible; et 
lui, pour la voir encore, la suivoit déguisé, tantôt 
en marchand, tantôt en postillon, enfin de toutes 
les manières qui le pouvoient rendre méconnois- 
sable à ceux qui étoient à elle. En parlant, elle 
voulut engager Monsieur à ne point croire tout 
ce qu'on lui diroit de son frère au sujet de Ma- 
dame, et elle voulut qu'il lui promît qu'il ne le 



I. Antonin Nompar de Caumont (1632-172 3), marquis 
de Puyguilhem, duc de Lauzun en 1692. 



TROISIÈME PARTIE 49 

chasseroit point de la cour. Monsieur, qui avoit 
déjà de la jalousie du comte de Guiche et qui res- 
sentoit l'aigreur qu'on a pour ceux qu'on a fort 
aimés et dont l'on croit avoir sujet de se plain- 
dre, ne parut pas disposé à accorder ce qu'elle 
lui demanda. Elle s'en fâcha, et ils se séparèrent 
mal. 

La comtesse de Soissons, que le roi avoit aimée 
et qui aimoit alors le marquis de Vardes, ne laissoit 
pas d'avoir beaucoup de chagrin : le grand attache- 
ment que le roi prenoit pour La Vallière en étoit 
cause, et d'autant plus que cette jeune personne, 
se gouvernant entièrement par les sentimens du 
roi, ne rendoit compte ni à Madame ni à la com- 
tesse de Soissons des choses qui se passoient entre 
le roi et elle. Ainsi la comtesse de Soissons, qui 
avoit toujours vu le roi chercher les plaisirs chez 
elle, voyoit bien que celtq galanterie l'en alloit 
éloigner. Cela ne la rendit pas favorable à La 
Vallière : elle s'en aperçut, et la jalousie qu'on a 
d'ordinaire de celles qui ont été aimées de ceux 
qui nous aiment, se joignant au ressentiment des 
mauvais offices qu'elle lui rendoit, lui donna une 
haine fort vive pour la comtesse de Soissons. 

Quoique le roi désirât que La Vallière n'eût pas 
de confidente, il étoit impossible qu'une jeune 
personne d'une capacité médiocre pût contenir en 
elle-même une aussi grande affaire que celle d'être 

Madame de La Fayette. 7 



5o HENRIETTE D^ANGLETERRE 

aimée du roi. Madame avoit une fille appelée 
Montaiais ^. 

Cétoit une personne qui avoit naturellement 
beaucoup d'esprit, mais un esprit d'intrigue et 
d'insinuation ; et il s'en falloit beaucoup que le 
bon sens et la raison réglassent sa conduite. Elle 
n' avoit jamais vu de cour que celle de Madame 
douairière^, à Blois, dont elle avoit été fille d'hon- 
neur. Ce peu d'expérience du monde et beaucoup 
de galanterie la rendoient toute propre à devenir 
confidente. Elle l'avoit déjà été de La Vallière 
pendant qu'elle étoit à Blois, où un nommé Bra« 
gelonnes en avoit été amoureux; il y avoit eu 
quelques lettres; M"^® de Saint-Rem)^ 4 s'en éloit 

1. N. de Bérard, fille de Pierre, seigneur de Montaiais, 
et de René Le Clerc de Sautré. Les Montaiais étaient alliés 
aux Bueil, et sa sœur Françoise -Charlotte avait épousé, 
en 1660, Jean de Bueil, comte de Marans> grand éclianson 
de France. 

2. Marguerite de Lorraine- Vaudemont (1615-1672), 
sœur du duc Charles IV, seconde femme de Gaston d'Or- 
léans (i632). 

3. Probablement Pierre-Robert, un des nombreux en- 
fants de Jacques de Bragelonane, intendant de la maison de 
Gaston, puis maître de la cnambre aux deniers, mort en 
1679, et de Marie de Saint-Mesmin. 11 mourut en mars 
i683. 

4. Françoise Le Prévost, fille de Jean, seigneur de La 
Coutelaye, écuyer de la grande écurie du roi, et d'Elisa- 
beth Martin de Maudroy, s'était mariée trois fois : au con- 
seiller Bernard de Rézay, à La Vallière et au marquis de 
Saint-Remy. Elle mourut en aviil 1686. > 



TROISIEME PARTIE ^I 

aperçue; enfin ce n'étoit pas une chose qui eût été 
loin. Cependant le roi en prit de grandes jalousies. 

La Vallière, trouvant donc, dans la même cham- 
bre où elle étoit, une fille à qui elle s'étoit déjà 
fiée, s*y fia encore entièrement ; et, comme Mon- 
talais avoit beaucoup plus d'esprit qu'elle, elle y 
trouva un grand plaisir et un grand soulagement. 
Montalais ne se contenta pas de cette confidence 
de La Vallière, elle voulut encore avoir celle de 
Madame. 11 lui parut que cette princesse n'avoit 
pas d'aversion pour le comte de Guiche; et, lors- 
que le comte de Guiche revint à Fontainebleau 
après le voyage de Nantes, elle lui parla et le 
tourna de tant de côtés qu'elle lui fit avouer qu'il 
étoit amoureux de Madame. Elle lui promit de le 
servir, et ne le fit que trop bien. 

La reine accoucha de Monseigneur le dauphin le 
jour de la Toussaint 1661. Madame avoit passé 
tout le jour auprès d'elle ; et, comme elle étoit 
grosse et fatiguée, elle se retira dans sa chambre, 
où personne ne la suivit, parce que tout le monde 
étoit encore chez la reine. Montalais se mit à ge- 
noux devant Madame et commença à lui parler de 
la passion du comte de Guiche. Ces sortes de 
discours naturellement ne déplaisent pas assez aux 
jeunes personnes pour leur donner la force de les 
repousser; et de plus Madame avoit une timidité ^ 
à parler qui fit que, moitié embarras, moitié con- 



52 HENRIETTE d'aNGLETERRE 

descendance, elle laissa prendre des espérances 
à Montalais. Dès le lendemain elle apporta à Ma- 
dame une lettre du comte de Guiche; Madame 
ne voulut point la lire, Montalais l'ouvrit et la 
lut. Quelques jours après. Madame se trouva mal; 
elle revint à Paris en litière, et, comme elle y 
montoit, Montalais lui jeta un volume de lettres 
du comte de Guiche. Madame les lut pendant le 
chemin et avoua après à Montalais qu'elle les 
avoit lues. Enfin la jeunesse de Madame, l'agré- 
ment du comte de Guiche, mais surtout les soins 
de Montalais, engagèrent cette princesse dans 
une galanterie qui ne lui a donné que des cha- 
grins considérables. Monsieur avoit toujours de 
la jalousie du comte de Guiche, qui néanmoins 
ne laissoit pas d'aller aux Tuileries, où Madame 
logeoit encore. Elle étoit considérablement ma- 
lade. Il lui écrivoit trois ou quatre fois par 
jour. Madame ne lisoit pas ses lettres la plu- 
part du temps et les laissoit toutes à Montalais, 
sans lui demander même ce qu'elle en faisoit. 
Montalais n'osoit les garder dans sa chambre; elle 
les remettoit entre les mains d'un amant qu'elle 
avoit alors, nommé Malicorne '. Le roi étoit venu 
à Paris peu de temps après Madame ; il voyoit 



• 1. Germain Texier, comte d'Hautefeuille, baron de Ma- 
licorne, né en 1626, mort en 1694. 



TROISIÈME PARTIE 53 

toujours La Vallière chez elle ; il y venoit le soir 
et Talloit entretenir dans un cabinet. Toutes les 
portes à la vérité étoient ouvertes ; mais on étoit 
plus éloigné d'y entrer que si elles avoient été 
fermées avec de l'airain. II se lassa néanmoins de 
cette contrainte ; et, quoique la reine sa mère, 
pour qui il avoit encore de la crainte, le tourmen- 
tât incessamment sur La Vallière, elle feignit d'être 
malade, et il Talla voir dans sa chambre. 

La jeune reine ne savoit point de qui le roi étoit 
amoureux; elle devinoit pourtant bien qu'il l'étoit, 
et, ne sachant où placer sa jalousie, elle la mettoit 
sur Madame. 

Le roi se douta de la confiance que La Vallière 
prenoit.en Montalais. L'esprit d'intrigue de cette 
fille lui déplaisoit : il défendit à La Vallière de lui 
parler. Elle lui obéissoit en public ; mais Monta- 
lais passoit les nuits entières avec elle, et bien 
souvent le jour l'y trouvoit encore. 

Madame, qui étoit malade et qui ne dormoit 
point, l'envoyoit quelquefois quérir, sous prétexte 
de lui venir lire quelque livre. Lorsqu'elle quittoit 
Madame, c'étoit pour aller écrire au comte de 
Guiche, à quoi elle ne manquoit pas trois fois par 
jour, et de plus à Malicorne, à qui elle rendoit 
compte de Paffaire de Madame et de celle de 
La Vallière. Elle avoit encore la confidence de 
Ml'e de Tonnay-Charente, qui aimoit le marquis 



C 



J^ 



54 HENRIETTE d'aNGLETERRE 

de Noirmoutier' et qui souhaitoit fort de Tépou- 
ser. Une seule de ces confidences eût pu occuper 
une personne entière, et Montalais seule suffisoit 
à toutes. 

Le comte de Guiche et elle se mirent dans Tes- 
prit qu'il falloit qu*il vît Madame en particulier. 
Madame, qui avoit de la timidité pour parler sé- 
rieusement, n'en avoit point pour ces sortes de 
choses. Elle n*en voyoit point les conséquences; 
j elle y trouvoit de la plaisanterie de roman. Mon- 
I talais lui trouvoit des facilités qui ne pouvoient 
être imaginées par une autre. Le comte de Guiche, 
qui étoit jeune et hardi, ne trouvoit rien de plus 
beau que de tout hasarder; et Madame et lui, 
sans avoir de véritable passion Tun pour l'autre, 
s'exposèrent au plus grand danger où Ton se soit 
jamais exposé. Madame étoit malade, et environ- 
née de toutes ces femmes qui ont accoutumé 
d'être auprès d'une personne de son rang, sans se 
fier à pas une. Elle faisoit entrer le comte de Gui- 
che quelquefois en plein jour, déguisé en femme 
qui dit la bonne aventure, et il la disoit même 
aux femmes de Madame, qui le voyoient tous les 
jours et qui ne le reconnoissoient pas; d'autres 
fois par d'autres inventions, mais toujours avec 

1. Louis-Alexandre de La Trémoille, né en 1642, mar- 
quis de Noirmoulier, frère aîné de la princesse des Ursins, 
tiié dans la guerre de Portugal en mars 1667. 



TROISIEME PARTIE 55 

beaucoup de hasards ; et ces entrevues si péril- 
leuses se passoient à se moquer de Monsieur et à 
d'autres plaisanteries semblables, enfin à des choses 
fort éloignées de la violente passion qui sembloit 
les faire entreprendre. Dans ce temps-là on dit un 
jour, dans un lieu où étoit le comte ^e Guiche 
avec Vardes, que Madame étoit plus mal qu'on ne 
pensoit et que les médecins croyoient qu'elle ne 
guériroit pas de sa maladie. Le comte de Guiche 
en parut fort troublé; Vardes l'emmena et lui aida 
à cacher son trouble. Le comte de Guiche lui 
avoua l'état où il étoit avec Madame et l'engagea 
dans sa confidence. Madame désapprouva fort ce 
qu'avoit fait le comte de Guiche ; elle voulut 
l'obliger à rompre avec Vardes; il lui dit qu'il se 
battroit avec lui pour la satisfaire, mais qu'il ne 
pouvoit rompre avec son ami. 

Montalais, qui vouloit donner un air d'impor- 
tance à cette galanterie et qui croyoit qu'en mettant r 
bien des gens dans cette confidence elle compose- ' 
roit une intrigue qui gouverneroit l'Etat, voulut 
engager La Vallière dans les intérêts de Madame : 
elle lui conta tout ce qui se passoit au sujet du '• 
comte de Guiche et lui fit promettre qu'elle n'en 
diroit rien au roi. £n effet, La Vallière, qui avoit 
mille fois promis au roi de ne lui jamais rien ca- 
cher, garda à Montalais la fidélité qu'elle lui avoit 
promise. 



56 HENRIETTE D*ANGLETERRE 

Madame ne savoit point que La Vallière sût ses 
affaires, mais elle savoit celles de La Vallière par 
Montalais. Le public entrevoyoit quelque chose 
de la galanterie de Madame et du comte de Gui- 
che. Le roi en faisoit de- petites questions à Ma- 
dame, mais il étoit bien éloigné d'en savoir le 
fond. Je ne sais si ce fut sur ce sujet ou sur quel- 
que autre qu'il tint de certains discours à La Val- 
lière qui lui firent juger que le roi savoit qu'elle 
lui faisoit finesse de quelque chose; elle se troubla 
et lui fit connoître qu'elle lui cachoit des choses 
considérables. Le roi se mit dans une colère épou- 
vantable; elle ne lui avoua point ce que c'étoit. Le 
roi se retira au désespoir contre elle. Ils étoient 
convenus plusieurs fois que, quelques brouilleries 
qu'ils eussent ensemble, ils ne s'endormiroient 
jamais sans se raccommoder et sans s'écrire. La 
nuit se passa sans qu'elle eût de nouvelles du roi; 
et, se croyant perdue, la tête lui tourna. Elle sor- 
tit le matin des Tuileries et s'en alla comme une 
insensée dans un petit couvent obscur qui étoit à 
Chaillot I. 

Le matin on alla avertir le roi qu'on ne savoit 
pas où étoit La Vallière. Le roi, qui l'aimoit pas- 



1. Le 24 ou le 2 5 février 1662, dans un couvent de 
chanoinesses qui, en lôSç, avait été transféré à Chaillot. 
Il prit plus tard le nom de Sainte-Périne. 



TROISIEME PARTIE Sj 

sionnément, fut extrêmement troublé; il vint aux 
Tuileries pour savoir de Madame où elle étoit ; 
Madame n'en savoit rien et ne savoit pas même le 
sujet qui Tavoit fait partir. 

Montalais étoit hors d'elle-même de ce qu'elle 
lui avoit seulement dit qu'elle étoit désespérée, 
parce qu'elle étoit perdue à cause d'elle. 

Le roi fit si bien qu'il sut^où étoit La Vallière; 
il y alla à toute bride^ lui quatrième ; il la trouva 
dans le parloir du dehors de ce couvent; on ne 
l'avoit pas voulu recevoir au dedans. Elle étoit 
couchée à terre, éplorée et hors d'elle-même. 

Le roi demeura seul avec elle ; et, dans une 
longue conversation, elle lui avoua tout ce qu'elle 
lui avoit caché. Cet aveu n'obtint pas son pardon. 
Le roi lui dit seulement tout ce qu'il falloit dire 
pour l'obliger à revenir, et envoya chercher un 
carrosse pour la ramener. 

Cependant il vint à Paris pour obliger Monsieur 
à la recevoir; il avoit déclaré tout haut qu'il étoit 
bien aise qu'elle fût hors de chez lui, et qu'il ne la 
reprendroit point. Le roi entra par un petit degré 
aux Tuileries et alla dans un petit cabinet où il fit 
venir Madame, ne voulant pas se laisser voir, 
parce qu'il avoit pleuré. Là, il pria Madame* de 
repren"Ure La Vallière et lui dit tout ce qu'il venoit 
d'apprendre d'elle et de ses affaires. Madame en 
fut étonnée, comme on se le peut imaginer; 

8 



58 HENRIETTE D*ANGLETERRE 

mais elle ne put rien nier. Elle promit au roi.de 
rompre avec le comte de Guiche et consentit à 
recevoir La Vallière. 

Le roi eut assez de peine à l'obtenir de Madame; 
mais il la pria tant, les larmes aux yeux, qu'enfin 
il en vint à bout. La Vallière revint dans sa cham- 
bre; mais elle fut longtemps à revenir dans l'esprit 
du roi; il ne pouvoit se consoler qu'elle eût été 
capable de lui cacher quelque chose, et elle ne 
pouvoit supporter d'être moins bien avec lui ; en 
sorte qu'elle eut pendant quelque temps l'esprit 
comme égaré. 

Enfin le roi lui pardonna, et Montalais fit si 
bien qu'elle entra dans la confidence du roi. Il la 
questionna plusieurs fois sur l'affaire de Brage- 
lonne, dont il savoit qu'elle avoit connoissance; 
et, comme Montalais savoit mieux mentir que La 
Vallière, il avoit l'esprit en repos lorsqu'elle lui 
avoit parlé. Il avoit néanmoins l'esprit extrême- 
ment blessé sur la crainte qu'il n'eût pas été le 
premier que La Vallière eût aimé ; il craignoit 
même qu'elle n'aimât encore Bragelonne. 

Enfin il avoit toutes les inquiétudes et les déli- 
catesses d'un homme bien amoureux; et il est cer- 
tain qu'il l'étoit fort, quoique la règle qu'il a na- 
turellement dans l'esprit, et la crainte qu'il avoit 
encore de la reine sa mère, l'empêchassent de faire 
de certaines choses emportées que d'autres seroient 



TROISIEME PARTIE 69 

capables de faire. Il est vrai aussi que le peu d'es- 
prit de La Vallière empêchoit cette maîtresse du 
roi de se servir des avantages et du crédit dont 
une si grande passion auroit fait profiter une 
autre ; elle ne songeoit qu*à être aimée dû roi et 
à l'aimer ; elle avoit beaucoup de jalousie de la 
comtesse de Soissons, chez qui le roi alloit tous 
les jours, quoiqu'elle fît tous ses efforts pour l'en 
empêcher. 

La comtesse de Soissons ne doutoit pas de la 
haine que La Vallière avoit pour elle; et, ennuyée 
de voir le roi entre ses mains, le marquis de Var- 
des et elle résolurent de faire savoir à la reine que 
le roi en étoit amoureux. Ils crurent que la reine, 
sachant cet amour et appuyée par la reine mère, 
obligeroit Monsieur et Madame à chasser La Val- 
lière des Tuileries, et que le roi, ne sachant où la 
mettre, la mettroit chez la comtesse de Soissons, 
qui par là s'en trouveroit la maîtresse; et ils espé- 
roient encore que le chagrin que témoigneroit la 
reine obligeroit le roi à rompre avec La Vallière, 
et que, lorsqu'il l'auroit quittée, il s'attacheroit 
à quelque autre dont ils seroient peut-être les 
maîtres. Enfin ces chimères, ou d'autres pareilles, 
leur firent prendre la plus folle résolution et la 
plus hasardeuse qui ait jamais été prise. Ils écrivi- 
rent une lettre à la reine, où ils l'instiuisoient de 
tout ce qui se passoit. La comtesse de Soissons 



6o HENRIETTE d'aNGLETERRE 

ramassa dans la chambre de la reine un dessus de 
lettre du roi son père. Vardes confia ce secret au 
comte de Guiche, afin que, comme il savoit l'es- 
pagnol, il mît la lettre en cette langue : le comte 
de Guiche, par complaisance pour son ami et par 
haine pour La Vallière, entra fortement dans ce 
beau dessein. 

Ils mirent la lettre en espagnol; ils la firent 
écrire par un homme qui s'en alloit en Flandre et 
qui ne devoit point revenir; ce même homme 
Talla porter au Louvre à un huissier, pour la don- 
ner à la senora Molina ', première femme de 
chambre de la reine, comme une lettre d'Espagne. 
La Molina trouva quelque chose d'extraordinaire 
à la manière dont cette lettre lui étoit venue; elle 
trouva de la différence dans la façon dont elle 
étoit pliée ; enfin, par instinct plutôt que par 
raison, elle ouvrit cette lettre, et, après l'avoir 
lue, elle Talla porter au roi. 

Quoique le comte de Guiche eût promis à 
Vardes de ne rien dire à Madame de cette lettre, il 
ne laissa pas de lui en parler ; et Madame, malgré 
sa promesse, ne laissa pas de le dire à Montalais ; 
mais ce ne fut de longtemps. Le roi fut dans une 
colère qui ne se peut représenter ; il parla à tous 



I. Dona Maria Molina, Vassaffata que Marie-Thérèse 
avait amenée d'Espagne en 1660. La lettre est du i^'"* mars 
1662. 



TROISIÈME PARTIE 6l 

ceux qu^il crut pouvoir lui donner quelque con- 
noissance de cette affaire, et même il s'adressa à 
Vardes, comme à un homme d'esprit et à qui il se 
fioit. Vardes fut assez embarrassé de la commission 
que le roi lui donnoit ; cependant il trouva le 
moyen de faire tomber le soupçon sur M«»e de 
Navailles, et le roi le crut si bien que cela eut 
grande part aux disgrâces qui lui arrivèrent depuis. 
Cependant Madame vouloit tenir la parole 
qu'elle avoit donnée au roi de rompre avec le 
comte de Guich#, et Montalais s'étoit aussi en- 
gagée auprès du roi de ne se plus mêler de ce 
commerce. Néanmoins, avant que de commencer 
cette rupture, elle avoit donné au comte de Gui- 

' che les moyens de voir Madame, pour trouver 
ensemble, disoit-elle, ceux de ne se plus voir. 

1 Ce n'est guère en présence que les gens qui 
s'aiment trouvent ces sortes d'expédiens ; aussi 
cette conversation ne fit pas un grand effet, quoi- 
qu'elle suspendît pour quelque temps le commerce 
de lettres. Montalais promit encore au roi de ne 

^plus servir le comte de Guiche, pourvu qu'il ne le 
chassât point de la cour; et Madame demanda au 
roi la même chose. 

Vardes, qui étoit pour lors absolument dans la 
confidence de Madame, qui la voyoit fort aimable 
et pleine d'esprit, soit par un sentiment d'amour, 
soit par un sentiment d'ambition et d'intrigue, 



63 HENRIETTE D*ANCLET£RR£ 

voulut être seul maître de son esprit, et résolut de 
faire éloigner le comte de Guiche. Il savoit ce 
que Madame avoit promis au roi, mais il voyoit 
que toutes les promesses seroient mal observées. 

Il alla trouver le maréchal de Gramont; il lui 
dit une partie des choses qui se passoient, il lui fit 
voir le péril où s'exposoit son fils, et lui conseilla 
de Téloigner et de demander au roi qu'il allât 
commander les troupes qui étoient alors à Nancy. 

Le maréchal de Gramont, qui aimoit son fils 
passionnément, suivit les sentimdis de Vardes, et 
demanda ce commandement au roi. Et, comme 
c'étoit une chose avantageuse pour son fils, le roi 
ne douta point que le comte de Guiche ne la 
souhaitât et la lui accorda. 

Madame ne savoit rien de ce qui se passoit : 
Vardes ne lui avoit rien dit de ce qu'il avoit fait, 
non plus qu'au comte de Guiche, et on ne Ta su 
que depuis. Madame étoit allée loger au Palais- 
Royal, où elle avoit fait ses couches : tout le 
monde la voyoit; et des femmes de la ville, peu 
instruites de l'intérêt qu'elle prenoit au comte de 
Guiche, dirent dans sa ruelle, comme une chose 
indifférente, qu'il avoit demandé le commande- 
ment des troupes de Lorraine et qu'il partoit dans 
pëù de jours. 

. Madame fut extrêmement surprise de cette nou- 
velle. Le soir, le roi la vint voir. Elle lui en parla. 



TROISIEME PARTIE 63 

et il lui dit qu'il étoit véritable que le maréchal de 
Gramont lui avoit demandé ce commandement, 
comme une chose que son Bis souhaitoit fort, et 
que le comte deGuiche Ten avoit remercié. 

Madame se trouva fort offensée que le comte 
de Guiche eût pris sans sa participation le dessein 
de s'éloigner d'elle; elle le dit à Montalais et lui 
ordonna de le voir. Elle le vit, et le comte de 
Guiche, désespéré de s'en aller et de voir Madame 
mal satisfaite de lui, lui écrivit une lettre par la- 
quelle il lui offrit de soutenir au roi qu'il n' avoit 
point demandé l'emploi de Lorraine, et en même 
temps de le refuser. 

Madame ne fut pas d'abord satisfaite de cette 
lettre. Le comte de Guiche, qui étoit fort em- 
porté, dit qu'il ne partiroit point et qu'il alloil re- 
mettre le commandement au roi. Vardes eut peur 
qu'il ne fût assez fou pour le faire ; il ne vouloit 
pas le perdre, quoiqu'il voulût l'éloigner : il le 
laissa en garde à la comtesse de Soissons, qui 
entra dès ce jour dans cette confidence et vint 
trouver Madame pour qu'elle écrivît au comte de 
Guiche qu'elle vouloit qu'il partît. Elle fut touchée 
de tous les sentimens du comie de Guiche, où il 
y avoit en effet de la hauteur et de l'amour; elle 
fit ce que Vardes vouloit, et le comte de Guiche 
résolut de partir, à condition qu'il verroit Madame. 

Montalais, qui se croyoil quitte de sa parole 



64 HENRIETTE D^ANGLETERRE 

envers le roi puisqu'il chassoit le comte de Guiche, 
se chargea de cette entrevue; et, Monsieur devant 
venir au Louvre, elle fit entrer le comte de Gui- 
che, sur le midi, par un escalier dérobé, et ren- 
ferma dans un oratoire. Lorsque Madame eut 
dîné, elle fit semblant de vouloir dormir et passa 
dans une galerie où le comte de Guiche lui dit 
adieu. Comme ils y étoient ensemble. Monsieur 
revint ; tout ce qu'on put faire fut de cacher le 
comte de Guiche dans une cheminée, où il demeura 
longtemps sans pouvoir sortir. Enfin Montalais 
Ten tira et crut avoir sauvé tous les périls de cette 
entrevue; mais elle se trompoit infiniment. 

Une de ses compagnes, nommée ArtignyS 
dont la vie n*avoit pas été bien exemplaire, la 
haïssoit fort. Cette fille avoit été mise dans la 
chambre par M^^ de La Basinière^, autrefois Che- 
merault, à qui le temps n' avoit pas ôté Tesprit 
d'intrigue, et elle avoit grand pouvoir sur l'esprit 
de Monsieur. Cette fille, qui épioit Montalais et 
qui étoit jalouse de la faveur dont elle jouissoit 
auprès de Madame , soupçonna qu'elle menoit 



1 . Claude-Marie de Bérenger du Gast, fille d'Achille du 
Gast, seigneur d'Artigny, et de Marie Le Coustelier, mariée, 
en 1666, à Louis-Pierre de Grimoard de Beauvoir, comte 
du Roure; morte en 1728. 

2. Françoise de Barbezières, tante de M^*^ de Chemerault, 
mariée, en 1644, à Macé Bertrand de La Bazinière. 



TROISIEME PARTIE 65 

quelque intrigue. Elle le découvrit à M™« de La 
Basinière, qui la fortifia dans le dessein et dans le 
moyen delà découvrir; elle lui joignit, pour es- 
pion, une appelée Merlot, et Tune et l'autre firent 
si bien qu'elles virent entrer le comte de Guiche 
dans Tappartement de Madame. 

Madame de La Basinière en avertit la reine 
mère par Artigny; et la reine mère, par une con- 
-duite qui ne se peut pardonner à une personne de 
sa vertu et de sa bonté, voulut que M^^ de La 
Basinière en avertît Monsieur. Ainsi l'on dit à 
ce prince ce que l'on auroit caché à tout autre 
mari. 

Il résolut, avec la reine sa mère, de chasser 
Montalais, sans en avertir Madame ni même le 
roi, de peur qu'il ne s'y opposât, parce qu'elle 
étoit alors fort bien avec lui, sans considérer que 
ce bruit alloit faire découvrir ce que peu de gens 
savoient. Ils résolurent seulement de chasser encore 
une autr-e fille de Madame, dont la conduite per- 
sonnelle n'étoit pas trop bonne. 

Ainsi, un matin, la maréchale Du Plessis', par 
ordre de Monsieur, vint dire à ces deux filles que 
Monsieur leur ordonnoit de se retirer, et à l'heure 
même on les fit mettre dans un carrosse. Monta- 



I. Charlotte Le Charron, mariée, en i6a5, au maréchal 
du Piessis, depuis duc de Choiseul (Petitot). 

Madame de La Fayette. 9 



66 HENRIETTE d'aNGLETERRE 

lais dit à la maréchale Du Plessis qu'elle la conju- 
roit de lui faire rendre ses cassettes, parce que si 
Monsieur les vojoit Madame étoit perdue. La 
maréchale en alla demander la permission à Mon- 
sieur, sans néanmoins lui en dire la cause. Mon- 
sieur, par une bonté incroyable en un homme ja- 
loux^ laissa emporter les cassettes, et la maréchale 
Du Plessis ne songea point à s'en rendre maîtresse 
pour les rendre à Madame. Ainsi elles furent re- 
mises entre les mains de Montalais, qui se retira 
chez sa sœur^ Françoise de Montalais, mariée à 
Jean de Bueil, comte de Sancerre et Marans. 
Quand Madame s'éveilla^ Monsieur entra dans sa 
chambre et lui dit qu'il avoit fait chasser ses deux 
filles : elle en demeura fort étonnée, et il se retira 
sans lui en dire davantage. Un moment après, le 
roi lui envoja dire qu'il n'avoit rien su de ce qu'on 
avoit fait, et qu'il la viendroit voir le plus tôt qu'il 
lui seroit possible. 

Monsieur alla faire ses plaintes et conter ses 
douleurs à la reine d'Angleterre, qui logeoit alors 
au Palais-Royal. Elle vint trouver Madame et la 
gronda tin peu, et lui dit tout ce que Monsieur 
savoit de certitude, afin qu'elle lui avouât la même 
chose et qu'elle ne lui en dît pas davantage. 

Monsieur et Madame eurent un grand éclair- 
cissement ensemble : Madame lui avoua qu'elle 
avoit vu le comte de Guiche, mais que c'étoit la 



TROISIEME PARTIE 67 

première fois> et qu'il ne lui avoit écrit que trois 
ou quatre fois. 

Monsieur trouva un si grand air d'autorité à %€ 
faire avouer par Madame les choses qu'il s&foit 
déjà qu'il lui en adoucit toute l'amertume; il 
l'embrassa et ne conserva que de légers chagrins. 
Ils auroient sans doute été plus violens à tout 
autre qu'à lui ; mais il ne pensa point à se venger 
du comte de Guiche; et, quoique l'éclat que cette 
affaire fit dans le monde semblât par honneur l'y 
devoir obliger» il n'en témoigna aucun ressenti- 
ment. Il tourna tous ses soins à empêcher que 
Madame n'eût de commerce avec Montalais; et, 
comme elle en avoit un très grand avec La Yallièrey 
il obtint du roi que La Yallière n'en auroit plus. 
En effet, elle en eut très peu, et Montalais se mit 
dans un couvent. 

Madame promit, comme on le peut juger, de 
rompre toutes sortes de liaisons avec le comte de 
Guiche, et le promit même au roi; mais elle ne 
lui tint pas parole. Vardes demeura le confident, 
au hasard même d'être brouillé avec le roi; mais, 
comme il avoit fait confidence au comte de Guiche 
' de l'affaire d'Espagne, cela faisoit une telle liaison 
entre eux qu'ils ne pouvoient rompre sans folie. Il 
sut alors que Montalais étoit instruite de la lettre 
d'Espagne, et cela lui donnoît des égards pour elle 
dont le public ne pouvoit deviner la cause, outre 



68 HENRIETTE d'aNGLETERRE 

qu'il étoît bien aise de se faire un mérite auprès de 
Madame de gouverner une personne qui avoit 
tant de part à ses affaires. 

Montalais ne laissoit pas d'avoir quelque com- 
merce avec La Vallière, et, de concert avec 
Vardes, elle lui écrivit deux grandes lettres, par 
lesquelles elle lui donnoit des avis pour sa con- 
duite, et lui disoit tout ce qu'elle devoit dire au 
roi. Le roi en fut dans une colère étrange et en- 
voya prendre Montalais par un exempt, avec ordre 
de la conduire à Fontevrault et de ne la laisser 
parler à personne. Elle fut si heureuse qu'elle 
sauva encore ses cassettes et les laissa entre les 
mains de Malicorne, qui étoit toujours son amant. 

La cour fut à Saint-Germain. Vardes avoit un 
grand commerce avec Madame : car celui qu'il 
avoit avec la comtesse de Soissons, qui n'avoit 
aucune beauté, ne le pouvoit détacher des char- 
mes de Madame. Sitôt qu'on fut à Saint-Germain, 
la comtesse de Soissons, qui n'aspiroit qu*à ôter 
à La Vallière la place qu'elle occupoit, songea 
à engager le roi avec La Mothe-Houdancourt', 
fille de la reine. Elle avoit déjà eu cette pensée 
avant que l'on partît de Paris; et peut-être même 



1 . Anne-Lucie de La Mothe, fille d'Antoine, marquis de 
Houdancourt, et de Catherine de Beaujeu. Elle épousa, le 
12 janvier i666, le marquis de La Vieuville. 



TROISIÈME PARTIE 69 

que Tespérance que le roi viendroit à elle, s'il 
quittoit La Vallière, étoit une des raisons qui 
Tavoient engagée à écrire la lettre d'Espagne. 
Elle persuada au roi que cette fille avoit pour lui 
une passion extraordinaire; et le roi, quoiqu'il 
aimât avec passion La Vallière, ne laissa pas d'en- 
trer en commerce avec La Mothe, mais il engagea 
la comtesse de Soissons à n'en rien dire à Vardes; 
et en cette occasion la comtesse de Soissons pré- 
féra le roi à son amant et lui tut ce commerce. 

Le chevalier de Gramont* étoit amoureux de" 
La Mothe. Il démêla quelque chose de ce qui 
s'étoit passé, et épia le roi avec tant de soin qu'il 
découvrit que le roi alloit dans la chambre des 
filles. 

M"ïe de Navailles, qui étoit alors dame d'hon- 
neur, découvrit aussi ce commerce. Elle fit murer 
des portes et griller des fenêtres. La chose fut 
sue; le roi chassa le chevalier de Gramont, qui fut 
plusieurs années sans avoir permission de revenir 
en France. 

Vardes aperçut, par l'éclat de cette affaire, la 
finesse qui lui avoit été faite par la comtesse de 
Soissons, et en fut dans un désespoir si violent 
que tous ses amis, qui l'avoient cru jusques alors 



I. Philibert, chevalier, puis comte de Gramont (1621- 
1707), oncle du comte de Guiche. 




70 HENRIETTE d'aNGLETERRE 

incapable de passion, ne doutèrent pas qu'il n'en 
eût une très vive pour elle. Ils pensèrent rompre 
ensemble; mais le comte de Soissons, qui ne soup- 
çonnoil rien au delà de l'amitié entre Vardes et sa 
femme, prit le soin de les raccommoder. La Val- 
lière eut des jalousies et des désespoirs inconceva- 
bles ; mais le roi, qui étoit animé par la résistance 
de La Mothe, ne laissoît pas de la voir toujours. 
La reine mère le détrompa de l'opinion qu'il avoit 
de la passion prétendue de cette fille ; elle sut par 
quelqu'un cette intelligence, et que c'étoit le 
marquis d'Alluyc et Fouilloux», amis intimes de la 
comtesse de Soissons, qui faîsoient les lettres que 
La Motfic écrivoit au roi; et elle sut à point 
nommé qu'elle lui en devoit écrire une, qui avoit 
été concertée entre eux pour lui demander Téloi- 
gnement de La Vallière. 

Elle en dît les propres termes au roi, pour lui 
faire voir qu'A étoit dupé par la comtesse de Sois- 
sons; et le soir même, comme elle donna la lettre 
au roi, y trouvant ce qu'on avoit dit, il brûla la 
lettre, rompit avec La Mothe, demanda pardon à 
La Vallière et lui aTOua tout; en sorte que depuis 
ce tenps-là La Vallière n'en eut aucune inquié- 
tude ; et La Mothe s'est piquée depuis d'avoir une 



I. Paul d'CscoubleaUy marquis d'Alluye, et Bénigne de 
Meaux du Fouilloux, qu'il épousa en 1667. 



TROISièME PARTIE 71 

passion pour le roi, qui l'a rendue une vestale 
pour tous les autres hommes. 

L'aventure de La Mothe fut ce qui se passa de 
plus considérable à Saint-Germain. Vardes parois- 
soit déjà amoureux de Madame, aux yeux de ceux 
qui les avoient bons; mais Monsieur n'en avoit 
aucune jalousie, et au contraire étoit fort aise que 
Madame eût de la confiance en lui. 

La reine mère n'en étoit pas de même : elle 
haïssoit Vardes et ne vouloît pas qu'il se rendît 
maître de l'esprit de Madame. 

On revint à Paris. La Vallière étoit toujours au 
Palais-Royal ; mais elle ne suivoit point Madame, 
et même elle ne la voyoit que rarement. Artigny, 
quoique ennemie de Montalais, prit sa place au- 
près de La Vallière : elle avoit toute sa confiance, 
et étoit tous les jours entre le roi et elle. 

Montalais supportoit impatiemment la prospé- 
rité de son ennemie et ne respiroit que les occa- 
sions de s'en venger, et de venger en même temps 
Madame de l'insolence qu' Artigny avoit eue de 
découvrir ce qui la regardoit. 

Lorsque Artigny vint à la cour, elle y arriva 
grosse, et sa grossesse étoit déjà si avancée que le 
roi, qui n'en avoit point ouï parler, s'en aperçut 
et le dit en même temps : sa mère la vint quérir, 
sous prétexte qu'elle étoit malade. Cette aventure 
n'auroit pas fait beaucoup de bruit; mais Monta- 



72 HENRIETTE d'aNGLETERRE 

lais fit si bien qu'elle trouva le moyen d'avoir des 
lettres qu'Artigny avoit écrites pendant sa gros- 
sesse au père de Penfant, et remit ces lettres 
entre les mains de Madame, de sorte que Ma- 
dame, ayant un si juste sujet de chasser une per- 
sonne dont elle avoit tant de raisons de se plain- 
dre, déclara qu'elle vouloit chasser Artigny et en 
dit toutes les raisons. Artigny eut recours à La 
Vallière ; le roi, à sa prière, voulut empêcher 
Madame de la chasser. Cette affaire fît beaucoup 
de bruit et causa même de la brouillerie entre le 
roi et elle. Les lettres furent remises entre les 
mains de M™«s de Montausier et de Saint-Chau- 
mont* pour vérifier l'écriture; mais enfin Vardes, 
qui vouloit faire des choses agréables au roi, afin 
qu'il ne trouvât pas à redire au commerce qu'il 
avoit avec Madame, se fit fort d'engager Madame 
à garder Artigny ; et, comme Madame étoit fort 
jeune, qu'il étoit fort habile, et qu'il avoit un 
grand crédit sur son esprit, il Ty obligea effecti- 
vement. 

Artigny avoua au roi la vérité de son aventure. 
Le roi fut touché de sa confiance : il profita depuis 
des bonnes dispositions qu'elle lui avoit avouées; 
et, quoique ce fût une personne d'un très médiocre 



1. Suzanne-Charlotte de Gramont, sœur du chevalier, 
mariée à Henri Mitte, marquis de Saint-Chaumont. 



TROISIÈME PARTIE 78 

mérite, il Ta toujours bien traitée depuis, et a fait 
sa fortune, comme nous le dirons ci-après. 

Madame et le roi se raccommodèrent. On 
dansa pendant l'hiver un joli ballet ^ La reine 
ignoroit toujours que le roi fût amoureux de La 
Vallière, et croyoit que c'étoit de Madame. 

Monsieur étoit extrêmement jaloux du prince 
de Marsillac, aîné du duc de La Rochefoucauld, 
et il Tétoit d'autant plus qu'il avoit pour lui une 
inclination naturelle qui lui faisoit croire que tout 
le monde devoit l'aimer. 

Marsillac, en effet, étoit amoureux de Madame; 
il ne le lui faisoit paroîlre que par ses yeux ou 
par quelques paroles jetées en l'air, qu'elle seule 
pouvoit entendre. Elle ne répondoit point à sa 
passion; elle étoit fort occupée de l'amitié que 
Vardes avoit pour elle, qui tenoit plus de l'amour 
que de l'amitié; mais, comme il étoit embarrassé 
de ce qu'il devoit au comte de Guiche et qu'il 
étoit partagé par l'engagement qu'il avoit avec la 
comtesse de Soissons, il étoit fort incertain de ce 
qu'il devoit faire et ne savoit s'engager entière- 
ment avec Madame, ou demeurer seulement son 
ami. 

Monsieur fut si jaloux de Marsillac qu'il l'obli- 



1. Le ballet des Arts, représenté au Palais-Royal, le 
8 janvier 166 3. 

10 



lier chez lui. Dam le tempi qa'il 
arriva une afcnture qui fit beaucoup 
t dont la vérité fut cachée pendant qnel- 

mmencement du priotemps, le roi ails 

elqucs jours à Versailles. La rougeole lui 

l il fui il mal qu'il pensa aux ordrei qu'il 

onner à l'État; et il résolut de mettre 

neur le Daupliin entre les mains du prince 

., que la dévotion SToit reuda un des 

nète5 hommes de France. Cette maladie 

Lt dangereuse que pendant fjngt-qoatre heu* 

nais, quoiqu'elle le fût pour ceux qui la pou- 

t prendre, tout le monde ne laissa pis d'y 

■M. le Duc' y fui et prit la rougeole; Ma- 
,i\, quoiqu'elle la craignît beaucoup, 
e fat lï que Vardes, pour la première fois, lui 
,ez clairement de la passion qu'il aToit 
. Madame ne le rebuta pas entièrement : 
Pi est difficile de maltraiter un confident aimable 
amant e^t absent. 

de Châtillon, qui approchoit alors Ma- 
• plus près qu'aucune autre, s'étoit aper- 
I çue de l'inclination que Vardes avoit pour elle ; et, 



TROISIÈME PARTIE 76 

quoiqu'ils eussent été brouiJlés «usenible après 
avoir été fort bien, elle se raccommoda avec ittî, 
moitié pour entrer dans la confidence de Madame, 
moitié pour le plaisir de ^votr souvent un tionme 
qui lui plaisoit fort. 

Le comte Du Plessis^, premier gentilhomme de 
la chambre de Monsieur, par une complaisance 
extraordinaire pour Madame, avoit toujours été 
porteur des lettres qu'elle écrivoit à Vardes et <3e 
celles que Vardes lui écrivoit ; et, c[uoiqu*il dût 
bien juger que ce commerce rcgardoit le comte 
de Guiche, et ensuite Vardes même, il ne laissa 
pas de continuer. 

Cependant Montalais étoit toujours comme 
prisonnière à Fontevrault. Malicorne et un appelé 
Corbinelli*, qui étoit un garçon d'esprit et de 
mérite, et qui s'ëtoit trouvé dans la confidence de 
Montalais, avoient entre les mains toutes les lettres 
dont elle avoit été xiépositaire ; et ces lettres 
étoîent d'une conséquence extrême pour le comte 
de Guiche et pour Madame, parce que, pendant 
qu'il. étoit à Paris, comme le roi ne l'aimoit pas 
naturellement, et qu'il avoit cru avoir des sujets 
de s'en plaindre, il ne s'étoit point ménagé en 
écrivant à Madame, et s'étoit abandonné à beau- 



1 . Le maréchal du Plessis. César de Choiseul ( 1 5 98- 1675). 

2. Jean Corbinelli, rami de W^ de Sévigné (Bazin). 



76 HENRIETTE d'aNGLETERRE 

coup de plaisanteries et de choses offensantes 
contre le roi. Malicorne et Corbinelli, voyant 
Montalais si fort oubliée, et craignant que le 
temps ne diminuât Timportance des lettres qu^ils 
avoient entre les mains, résolurent de voir s'ils ne 
pourroient pas en tirer quelque avantage pour 
Montalais, dans un temps où l'on ne pouvoit l'ac- 
cuser d*y avoir part. 

Ils firent donc parler de ces lettres à Madame 
par la Mère de La Fayette, supérieure de Chaillot; 
et l'on fit aussi entendre au maréchal de Gramont 
qu'il devoFt songer aux intérêts de Montalais, 
puisqu'elle avoit entre ses mains des secrets si 
considérables. 

Vardes donnoissoit fort Corbinelli ; Montalais 
lui avoit dit l'amitié qu'elle avoit pour lui ; et, 
comme le dessein de Vardes étoit de se rendre 
maître des lettres, il ménageoit fort Corbinelli et 
tâchoit de l'engager à ne les faire rendre que par 
lui. 

Il sut par Madame que d'autres personnes lui 
proposoient de les lui faire rendre ; il vint trouver 
Corbinelli comme un désespéré, et Corbinelli, 
sans lui avouer que c'étoit par lui que les propo- 
sitions s'étoient faites, promit à Vardes que les 
lettres ne passeroient que par ses mains. 

Lorsque Marsillac avoit été chassé, Vardes, dont 
les intentions étoient déjà de brouiller entière- 



TROISIEME PARTIE 77 

ment le comte de Guiche avec Madame, avoit 
écrit au comte qu'elle avoit une galanterie avec 
Marsiliac. Le comte de Guiche, trouvant que ce 
que lui mandoit son meilleur ami et l'homme de la 
cour qui voyoit Madame de plus près s'accordoit 
avec les bruits qui couroient, ne douta point qu'ils 
ne fussent véritables et écrivit à Vardes, comme 
persuadé de l'infidélité de Madame. 

Quelque temps auparavant, Vardes, pour se 
faire un mérite auprès de Madame, lui dit qu'il 
falloit aussi retirer les lettres que le comte de 
Guiche avoit d'elle. Il écrivit au comte de Guiche 
que, puisqu'on trouvoit moyen de retirer celles 
qu'il avoit écrites à Madame, il falloit qu'on lui 
rendît celles qu'il avoit d'elle. Le comte de Gui- 
che y consentit sans peine et manda à sa mère de 
remettre entre les mains de Vardes une cassette 
qu'il lui avoit laissée. 

Tout ce commerce pour faire rendre les lettres 
fit trouver à Vardes et à Madame une nécessité de 
se voir; et la Mère de La Fayette, croyant qu'il 
ne s'agissoit que de rendre des lettres, consentit 
que Vardes vînt secrètement à un parloir de Chail- 
lot parler à Madame. Ils eurent une fort longue 
conversation, et Vardes dit à Madame que le 
comte de Guiche étoit persuadé qu'elle avoit une 
galanterie avec Marsiliac; il lui montra même les 
lettres que le comte de Guiche lui écrivoit, où il 



78 HENRIETTE d'aNGLETERRE 

ne paroissoit pas néanmoins que ce fût lui qui eût 
donné l'avis > et là-dessus il disoit tout ce que peut 
dire un homme qui veut prendre la place de son ami; 
et, comme Tesprit et la jeunesse de Vardes le ren- 
doient très aimable et que Madame avoit une 
-inclination pour lui plus naturelle que pour le 
comte de Guiche, il étoit difEcile qu'il ne fît pas 
quelque progrès dans son esprit. 

Ils résolurent, dans cette entrevue, qu'on reti- 
rerait ses lettres qui étoient entre les mains de 
MoQlalais. Ceux qui les avoient les rendirent en 
efFety mais ils gardèrent toutes celles qui étoient 
d'importance. Vardes les rendit à Madame chez 
la comtesse de Soissons, avec celles qu'elle avoit 
écrites au comte de Guiche, et elles furent brûlées 
à l'heure même. 

Quelques jours après. Madame et Vardes con- 
vinrent ensemble de se voir encore à Chaillot; 
Madame y alla, mais Vardes xCy fut pas et s'ex- 
cusa sur de très méchantes raisons. Il se trouva 
que le roi avoit su la première entrevue ; et soit 
que Vardes même le lui eût dit et qu'il crût que 
le roi n'en approuveroit pas une seconde, soit 
qu'il craignît la comtesse de Soissons, enfin il n'y 
alla pas. Madame en fut extrêmement indignée ; 
elle lui écrivit une lettre où il y avoit beaucoup 
de hauteur et de chagrin, et ils furent brouillés 
quelque temps. 



TROISIEME PARTIE 79 

La reine mère fut malade pendant la plus 
grande partie de Tété ; cela fut cause que la cour 
ne quitta Paris qu'au mois de juillet. Le roi en 
partit' pour prendre Marsal; tout le monde le 
suivit. MarsillaCy qui n'avoit eu qu'un avis de 
s'éloigner et qui n'en avoit point d'ordre, revint 
et suivit le roi. 

Comme Madame vit que le roi iroit en Lor- 
raine et qu'il verroit le comte de Guiche, elle 
craignit qu'il n'avouât au roi le commerce qu'ils 
avoient ensemble, et elle lui manda que, s'il lui en 
disoit q^uelque chose, elle ne le verroit jamais. 
Cette lettre n'arriva qu'après que le roi eut parlé 
au comte de Guiche et qu'il lui eut avoué tout ce 
que Madame lui avoit caché. 

Le roi le traita si bien pendant ce vojage que 
tout le monde en fut surpris. Vardes, qui savoit ce 
que Madame avoit écrit au comte de Guiche, fit 
semblant d'ignorer qu'il n'avoit pas reçu la lettre; 
il manda à Madame que la nouvelle faveur du 
comte de Guiche l'avoit tellement ébloui qu'il 
avoit tout avoué au roi. 

Madame fut fort en colère contre le comte de 
Guiche; et, ayant un si juste sujet de rompre avec 
lui, et peut-être ayant d'ailleurs envié de le faire, 

I. Parti de Fontainebleau le 2 5 août 166 3, le roi était 
de retour le 5 septembre. 



8o HENRIETTE D ANGLETERRE 

elle lui écrivit une lettre pleine d*aigreur, et rom- 
pit avec lui, en lui défendant de jamais nommer 
son nom. 

Le comte de Guiche, après la prise de Marsal, 
n'ayant plus rien à faire en Lorraine, avoit de- 
mandé au roi la permission de s'en aller en Po- 
logne. Il avoit écrit à Madame tout ce qui la 
pouvoit adoucir sur sa faute; mais Madame ne 
voulut pas recevoir ses excuses et lui écrivit cette 
lettre de rupture dont je viens de parler. Le comte 
de Guiche la reçut lorsqu'il étoit prêt à s'embar- 
quer ; et il en eut un si grand désespoir qu'il eût 
souhaité que la tempête qui s'élevoit dans le 
moment lui donnât lieu de finir sa vie. Son 
voyage fut néanmoins très heureux : il fît des ac- 
tions extraordinaires; il s'exposa à de grands pé- 
rils dans la guerre contre les Moscovites et y reçut 
même un coup dans l'estomac qui l'eût tué sans 
doute, sans un portrait de Madame qu'il portoit 
dans une fort grosse boîte qui reçut le coup et 
qui en fut toute brisée. 

Vardes étoit assez satisfait de voir le comte 
de Guiche si éloigné de Madame en toute fa- 
çon. Marsillac étoit le seul rival qui lui restât à 
combattre; et, quoique Marsillac lui eût toujours 
nié qu'il fût amoureux de Madame , quelque 
offre de l'y servir qu'il lui eût pu faire, il sut si 
bien le tourner et de tant de côtés qu'il le lui fit 



TROISIÈME PARTIE 8l 

avouer; ainsi il se trouva le confident de son rival. 

Comme il étoit intime ami de M. de La 
Rochefoucauld, à qui la passion de son fils pour 
Madame déplaisoit infiniment, il engageoit Mon- 
sieur à ne point faire de mal à Marsillac. Néan- 
moins, au retour de Marsal, comme on étoit à 
une assemblée, il reprit un soir à Monsieur une 
jalousie sur Marsillac. Il appela Vardes pour lui 
en parler; et Vardes, pour lui faire sa cour et 
pour faire chasser Marsillac, lui dit qu'il s'étoit 
aperçu de la manière dont Marsillac avoit regardé 
Madame et qu'il en alloit avertir M. de La Ro- 
chefoucauld. 

Il est aisé de juger que l'approbation d'un 
homme comme Vardes, qui étoit ami de Marsil- 
lac, n'augmenta pas peu la mauvaise humeur de 
Monsieur, et il voulut encore que Marsillac se 
retirât. 

Vardes vint trouver M. de La Rochefoucauld 
et lui conta assez malignement ce qu'il avoit dit 
à Monsieur, qui le conta aussi à M. de La 
Rochefoucauld. Vardes et lui furent prêts à se 
brouiller entièrement, et d'autant plus que La 
Rochefoucauld sut alors que son fils avoit avoué 
sa passion pour Madame. 

Marsillac partit de la cour, et, passant par 
Moret, où étoit Vardes, il ne voulut point d'é- 
claircissement avec lui; mais depuis ce temps-là 

Madame de La Fayette, 1 1 



82 HENRIETTE D*ANGLETERRE 

ils n'eurent plus que des apparences Tun pour 
l'autre. 

Cette affaire fît beaucoup de bruit, et l'on n'eut 
pas de peine à juger que Vardes étoit amoureux 
de Madame. La comtesse de Soissons commença 
même à en avoir de la jalousie; mais Vardes la 
ménagea si bien que rien n'éclata. 

Nous avons laissé Vardes content d'avoir fait 
chasser Marsillac et de savoir le comte de Guiche 
çn Pologne. Il lui restoit deux personnes qui l'in- 
commodoient encore et qu'il ne vouloit pas qui 
fussent des amis de Madame. Le roi en étoit un ; 
l'autre étoit Gondrin', archevêque de Sens. 

Il se défit bientôt du dernier, en lui disant 

que le roi le croyoit amoureux de Madame et 

qu'il avoit fait la plaisanterie de dire qu'il faudroit 

bientôt envoyer un archevêque à Nancy. Cela lui 

-lit gagner son diocèse, d'où il revenoit rarement. 

Il se servit aussi de cette même plaisanterie 
pour dire à Madame que le roi la haïssoit et 
qu'elle devoit s'assurer de l'amitié du roi son 
frère, afin qu'il pût la défendre contre la mauvaise 
volonté de l'autre. Madame lui dit qu'elle en 
étoit assurée. Il l'engagea à lui faire voir les lettres 
que son frère lui écrivoit; elle le fit, et il s'en fît 



I. Louis-Henri de Pardaillan (1624- 1674}, archevêque 
de Sens en 1646. 



TROISIÈME PARTIE 83 

valoir auprès du roi, en lui dépeignant Madame 
comme une personne dangereuse, mais que le cré- 
dit qu'il avoit sur elle Pempêcheroit de rien faire 
mal à propos. 

Il ne laissa pourtant pas, dans le temps qu'il 
faisoit de telles trahisons à Madame, de paroître 
s'abandonner à la passion qu''il disoit avoir pour 
elle, et de lui dire tout ce qu'il savoit du roi. Il la 
pria même de lui permettre de rompre avec la 
comtesse de Soissons, ce qu'elle ne voulut pas 
souffrir : car, quoiqu'elle eût assurément trop d'in- 
dulgence pour sa passion, elle ne laissoit pas d'en- 
trevoir que son procédé n'étoit pas sincère, et 
cette pensée empêcha Madame de s'engager ; 
elle se brouilla même avec lui très peu de temps 
après. 

Dans ce même temps, M^^ de Meckelbourg et 
M^ne de Montespan étoient les deux personnes 
qui paroissoient le mieux avec Madame. La der- 
nière étoit jalouse de l'autre; et, cherchant pour 
la détruire tous les moyens possibles, elle rencon- 
tra celui que je vais dire. M™® d'Armagnac étoit 
alors en Savoie, où elle avoit conduit M^e de 
Savoie'. Monsieur pria Madame de la mettre, à 
son retour, de toutes les parties de plaisir qu'elle 



1. Françoise-Madeleine d'Orléans (1648-1664), mariée, 
le 4 mars i663, à Charles-Emmanuel II, duc de Savoie. 



84 HENRIETTE d'aNGLETERRE 

feroit : Madame y consentit, quoiqu'il lui parût 
que M™« d'Armagnac cherchoit plutôt à s'en re- 
tirer. Mnae de Meckelbourg dit à Madame qu'elle 
en savoît la raison : elle lui conta que, dans le 
temps du mariage de M"»« d'Armagnac, elle 
avoît une affaire réglée avec Vardes, et que, 
désirant de retirer de lui ses lettres, il lui avoit dit 
qu'il ne les lui rendroit que quand il seroit assuré 
qu'elle n'aîmeroit personne. 

Avant que d'aller en Savoie, elle avoit fait une 
tentative pour les ravoir, à laquelle il avoit résisté, 
disant qu'elle aimoit Monsieur ; ce qui lui faisoit 
appréhender de se trouver chez Madame, de peur 
de l'y rencontrer. 

Madame résolut, sachant cela, de redemander 
à Vardes ses lettres pour les lui rendre, afin qu'elle 
n'eût pius rien à ménager. Madame le dit à M°îede 
Montespan, qui l'en loua, mais qui s'en servit 
pour lui jouer la pièce la plus noire qu'on puisse 
s'imaginer. 

En ce même temps, M. le Grand ' aimoit Ma- 
dame ; et, quoiqu'il le lui fît connoître très gros- 
sièrement, il crut que, puisqu'elle n'y répondoit 
pas, elle ne le comprenoit point. Cela lui fit 
prendre la résolution de lui écrire; mais, ne se 



I. Louis de Lorraine, comte d* Armagnac, grand écuyer 
de France (P.'^. — Né en 1641, mort en 17 18. 



TROISIÈME PARTIE 85 

trouvant pas assez d'esprit, il pria M. de Luxem- 
bourg et l'archevêque de Sens de faire la lettre, 
qu'il vouloit mettre dans la poche de Madame au 
VaUde-Grâce, afin qu'elle ne la pût refuser. Ils ne 
jugèrent pas à propos de le faire et avertirent 
Madame de son extravagance. Madame les pria 
de faire en sorte qu'il ne pensât plus à elle, et en 
effet ils y réussirent. 

Mais Mme d'Armagnac, revenant de Savoie, se 
trouva fort jalouse. M^^ de Montespan lui dit 
qu'elle avoit raison de l'être, et, pour la prévenir, 
alla au-devant d'elle lui conter que Madame vou- 
loit avoir ses lettres pour lui faire du mal, et qu'à 
moins qu'elle ne perdît M°^e de Meckelbouig, on 
la perdroit elle-même. M^^ d'Armagnac, qui eia- 
ployoit volontiers le peu d'esprit qu'elle avoit à 
faire du mal, conclut avec M^^ de Montespan 
qu'il falloit perdre M°ie de Meckelbourg. Elles y 
travaillèrent auprès de la reine mère par M^e de 
Beauvais ', et auprès de Monsieur, en loi repré- 
sentant que M°>e de Meckelbourg avoit trop 
méchante réputation pour la laisser auprès de 
Madame. 

£lle, de son côté, voulut faire tant de finesses 
qu'elle acheva de se détruire, et Monsieur lui dé- 



I . Catherine Bellier, dame de Beamrais, dite la borgmesst, 
première femme de chambre d'Anne d'Autriche. 



86 HENRIETTE d'aNGLETERRE 

fendit de voir Madame. Madame, au désespoir 
de l'affront qu'une de ses amies recevoit, défen- 
dit à M™es de Montespan et d'Armagnac de se 
présenter devant elle. Elle voulut même obliger 
Vardes à menacer cette dernière, en lui disant 
que, ai elle ne faisoit revenir M^^ de Meckel- 
bourg, il remettroit entre ses mains les lettres en 
question; mais, au lieu de le faire, il se fit va- 
loir de la proposition, ce qui fortifia Madame 
dans la pensée qu'elle avoit que c'étoit un grand 
fourbe. 

Monsieur l'avoit aussi découvert par des redites 
qu'il avoit faites entre le roi et lui ; ainsi il n'osa 
plus venir chez Madame que rarement ; et, voyant 
que Madame, dans ses lettres, ne lui rendoit pas 
compte des conversations fréquentes qu'elle avoit 
avec le roi, il commença à croire que le roi de- 
venoit amoureux d'elle, ce qui le mit au déses- 
poir. 

Dans le même temps, on sut, par des lettres de 
Pologne, que le comte de Guiche, après avoir fait 
des actions extraordinaires de valeur, étoit réduit, 
avec l'armée de Pologne, dans un état d'où il 
n'étoit pas possible de se sauver. L'on conta cette 
nouvelle au souper du roi ; Madame en fut si sai- 
sie qu'elle fut heureuse que l'attention que tout 
le monde avoit pour la relation empêchât de re- 
marquer le trouble où elle étoit. 



TROISièME PARTIE 87 

Madame sortit de table ; elle rencontra Vardes 
et lui dit : « Je vois bien que j'aime le comte de 
Guiche plus que je ne pense. » Cette déclaration, 
jointe aux soupçons qu'il avoit du roi, lui fit pren- 
dre la résolution de changer de manière d^agir 
avec Madame. 

Je crois qu'il eût rompu incontinent avec elle, 
si des considérations trop fortes ne l'eussent re- 
tenu. II lui fit des plaintes sur les deux sujets qu'il 
en avoit. Madame lui répondit en plaisantant que, 
pour le roi, elle lui permettoît le personnage de 
Chabanes ', et que, pour le comte de Guiche, 
elle lui apprendroit combien il avoit fait de choses 
pour le brouiller avec elle, s'il ne souffroil qu'elle 
lui fît part de ce qu'elle sentoit pour lui. Il manda 
ensuite à Madame qu'il commençoit à sentir que 
la comtesse de Soissons ne lui étoit pas indiffé- 
rente. Madame lui répondit que son nez l'incom- 
moderoit trop dans son lit pour qu'il lui fût 
possible d'y demeurer ensemble. Depuis ce temps- 
là l'intelligence de Madame et de Vardes étoit 
fondée plutôt sur la considération que sur aucune 
des raisons qui l'avoient fait naître. 

L'on alla cet été à Fontainebleau. Monsieur, 
ne pouvant souffrir que ses deux amies, M^^es d'Ar- 



I . Héros du roman de M"*® de La Fayette, la Princesse 
de Montpensier, 



88 HENRIETTE d'aNGLETERRE 

magnac et de Montespan, fussent exclues de tou- 
tes les parties de plaisir, par la défense que Ma- 
dame leur avoit faite de paroître en sa présence, 
consentit que M»»* de Meckelbourg reverroit 
Madame ; et elles le firent toutes trois avant que 
la cour partît de Paris; mais les deux premières 
ne rentrèrent jamais dans les bonnes grâces de 
Madame, surtout M^e de Montespan. 

L'on ne songea qu'à se divertir à Fontaine- 
bleau, et, parmi toutes les fêtes, la dissension des 
dames faisant toujours quelques affaires, celle qui 
fit le plus de bruit vint d'un médianoche où le roi 
pria Madame d'assister ^ Cette fête devoit se 
donner sur le canal, dans un bateau fort éclairé, 
et accompagné d'autres où étoient les violons et 
la musique. 

Jusqu'à ce jour la grossesse de Madame l'avoit 
empêchée d'être des promenades ; mais, se trou- 
vant dans le neuvième mois, elle fut de toutes. 
Elle pria le roi d'en exclure Mn^es d'Armagnac et 
de Montespan; mais Monsieur, qui croyoit l'au- 
torité d'un mari choquée par l'exclusion qu'on 
donnoit à ses amies, déclara qu'il ne se trouveroit 
pas aux fêtes où ces dames ne seroient pas. 

La reine mère, qui continuoit à haïr Madame, 
le fortifia dans cette résolution et s'emporta fort 



I. Le I 5 mai 1664 (B.). 



TROISIEME PARTIE 89 

contre le roi, qui prenoit le parti de Madame. 
Elle eut le dessus néanmoins, et les dames ne fu- 
rent point du médianoche, dont elles pensèrent 
enrager. 

La comtesse de Soissons, qui depuis longtemps 
avoit été jalouse de Madame jusqu'à la folie, ne 
laissoit pas de vivre bien avec elle. Un jour qu'elle 
étoit malade, elle pria Madame de l'aller voir; et, 
voulant être éclaircie de ses sentimens pour Var» 
des, après lui avoir fait beaucoup de protestations 
d'amitié, elle reprocha à Madame le commerce 
que depuis trois ans elle avoit avec Vardes à son 
insu ; que, si c'étoit galanterie, c'étoit lui faire un 
tour bien sensible ; et que, si ce n'étoit qu'amitié, 
elle ne comprenoit pas pourquoi Madame vouloit 
la lui cacher, sachant combien elle étoit attachée 
à ses intérêts. 

Comme Madame aimoit extrêmement à tirer 
ses amies d'embarras, elle dit à la comtesse qu'il 
n'y avoit jamais eu dans le cœur de Vardes aucun 
sentiment dont elle pût se plaindre. La comtesse 
pria Madame, puisque cela étoit, de dire devant 
Vardes qu'elle ne vouloit plus de commerce avec 
lui que par elle. Madame y consentit. On envoya 
quérir Vardes dans le moment : il fut un peu sur- 
pris ; mais, quand il vit qu'au lieu de chercher à 
le brouiller Madame prenoit toutes les fautes sur 
elle, il vint la remercier et l'assura qu'il lui seroit 

12 



90 HENRIETTE D ANGLETERRE 

toute sa vie redevable des marques de sa généro- 
sité. 

Mais la comtesse de Soissons, craignant tou- 
jours qu'on ne lui eût fait quelque finesse, tourna 
tant Vardes qu'il se coupa sur deux ou trois cho- 
ses. Elle en parla à Madame pour s*éclaircir et lui 
apprit que Vardes lui avoit fait une insigne trahi- 
son auprès du roi, en lui montrant les lettres du 
roi d'Angleterre. 

Madame ne s'emporta pourtant pas contre Var- 
des; elle soutint toujours qu'il étoit innocent en- 
vers la comtesse, quoiqu'elle fût très malcontente 
de lui; mais elle ne vouloit pas paroître menteuse, 
et il falloit le paroître pour dire la vérité. 

La comtesse dit pourtant tout le contraire h 
Vardes, ce qui acheva de lui tourner la tête : il lui 
avoua tout, et comment il n'avoit tenu qu'à Ma- 
dame qu'il ne l'eût vue de toute sa vie. Jugez 
dans quel désespoir fut la comtesse ! Elle envoya 
prier Madame de l'aller voir. Madame la trouva 
dans une douleur inconcevable des trahisons de 
son amant. Elle pria Madame de lui dire la vérité 
et lui dit qu'elle voyoit bien que la raison qui l'en 
avoit empêchée étoit une bonté pour Vardes, que 
ses trahisons ne méritoient pas. 

Sur cela, elle conta à Madame tout ce qu'elle 
savoit, et, dans cette confrontation qu'elles firent 
entre elles, elles découvrirent des tromperies qui 



troisièh: 



passent l'imaginaCioD. La comtesse ji 
verroit Vardes de ! 
violente indinaiion 
die qu'il l'apaisa. 



9' 

qu'elle ne 

vie; mais que ne peut une 

Vardes joua si bien la corné- 




QUATRIEME PARTIE 




e temps le comte de Guiche 
C de Pologne-. Monsieur sou[- 
} frit qu'il revint à la cour, mais il 
i exigea de son père qu'il ne se irou- 
veroit pas dans les lieux où se trouveroit Madame. 
Il ne laissoit pas de la rencontrer souvent et de 
l'aimer en la revoyant, quoique l'absence eûi été 
longue, que Madame eût rompu avec lui et qu'il 
fût incertain de ce qu'il devoit croire de l'atïaive 
de Vardes. 

11 ne savoit plus de moyen de s'éclaircir avec 
Madame; Dodoux, qui étoit le seul homme en 
qui il se fioit, n'étoit pas à Fontainebleau; et ce 
qui acheva de le mettre au désespoir fut que, 
comme Madame savait que le roi étoit instruit 
des lettres qu'elle lui avoit écrites à Nancy et du 
portrait qu'il avoit d'elle, elle les lui fit redeman- 



1664 (B.). 



QUATRIEME PARTIE ^3 

dcr par le roi même, à qui il les rendit avec toute 
la douleur possible et toute Tobéissance qu'il a 
toujours eue pour les ordres de Madame. 

Cependant Vardes, qui se sentoit coupable en- 
vers son ami, lui embrouilla tellement les choses 
qu'il lui pensa faire tourner la tête. Tous ses 
raisonnemens lui faisoîent connoître qu'il étoit 
trompé ; mais il ignoroit si Madame avoit part à 
la tromperie, ou si Vardes seul étoit coupable. 
Son humeur violente ne le pouvant laisser dans 
cette inquiétude, il résolut de prendre M™« de 
Meckelbourg pour juge, et Vardes la lui nomma 
comme un témoin de sa fidélité; mais il ne le 
voulut qu'à condition que Madame y consentiroit. 

Il lui en écrivit par Vardes pour l'en prier. Ma- 
dame étoit accouchée de M. de Valois' et ne 
voyoit encore personne ; mais Vardes lui demanda 
une audience avec tant d'instance qu'elle la lui 
accorda. Il se jeta d'abord à genoux devant elle ; 
il se mit à pleurer et à lui demander grâce, lui 
offrant de cacher, si elle vouloit être de concert 
avec lui, tout le commerce qui avoit été entre eux. 

Madame lui déclara qu'au lieu d'accepter cette 
proposition elle vouloit que le comte de Guiche 
sût la vérité ; que, comme elle avoit été trompée 



I. Le i6 juillet 1664, à Fontainebleau. Mort le 8 dé- 
cembre 1666. 



94 HENRIETTE D ANGLETERRE 

et qu'elle avoit donné dans des panneaux dont 
personne n'auroit pu se défendre, elle ne vouloit 
pas d'autre justification que la vérité, au travers 
de laquelle on verroit que ses bontés, entre les 
mains de tout autre que lui, n'auroient pas été 
tournées comme elles Tavoient été. 

Il voulut ensuite lui donner la lettre du comte 
de Guiche; mais elle la refusa, et elle fît très bien, 
car Vardes l'avoit déjà montrée au roi et lui avoit 
dit que Madame le trompoit. 

Il pria encore Madame de nommer quelqu'un 
pour les accommoder; elle consentit, pour empê- 
cher qu'ils ne se battissent, que la paix se fît chez 
M°i6 de Meckelbourg; mais Madame ne vouloit 
pas qu'il parût que cette entrevue se fît de son 
consentement. Vardes, qui avoit espéré toute autre 
chose, fut dans un désespoir nonpareil; il se co- 
gnoit la tête contre les murailles, il pleuroit et 
faisoit toutes les extravagances possibles. Mais 
Madame tint ferme et ne se relâcha point, dont 
bien lui prit. 

Quand Vardes fut sorti, le roi arriva. Madame 
lui conta comment la chose s'étoit passée, dont le 
roi fut si content qu'il entra en éclaircissement 
avec elle, et lui promit de l'aider à démêler les 
fourberies de Vardes, qui se trouvèrent si exces- 
sives qu'il seroit impossible de les définir. 

Madame se tira de ce labyrinthe en disant tou- 



(QUATRIÈME PARTIE 95 

jours la vérité, et sa sincérité la maintint auprès 
du roi. 

Le comte de Guiche cependant étoit très affligé 
de ce que Madame n*avoit pas voulu recevoir sa 
lettre; il crut qu'elle ne Paimoit plus, et il prit la 
résolution de voir Vardes chez M™® de Meckel- 
bourg, pour se battre contre lui. Elle ne les vou- 
lut point recevoir, de sorte qu'ils demeurèrent 
dans un état dont on attendoit tous les jours quel- 
que éclat horrible. Le roi retourna en ce temps à 
Vincennes. Le comte de Guiche, qui ne savoit 
dans quels sentimens Madame étoit pour lui, ne 
pouvant plus demeurer dans cette incertitude, 
résolut de prier la comtesse de Gramont', qui 
étoit Angloise, de parler à Madame, et il Ten 
pressa tant qu'elle y consentit ; son mari même se 
chargea d'une lettre qu'elle ne voulut pas recevoir. 
Madame lui dit que le comte de Guiche avoit été 
amoureux de M^^^ de Grancey^, sans lui avoir fait 
dire que c'étoit un prétexte; qu'elle se trouvoit 
heureuse de n'avoir point d'affaires avec lui et que, 
s'il eût agi autrement, son inclination et la recon- 
noissance Tauroient fait consentir, malgré les dan- 
gers auxquels elle s'exposoit, à conserver pour 
lui les sentimens qu'il auroit pu désirer. 

1. Elisabeth Hamilton (1 641-1708), mariée en i663, 
sœur de l'auteur des Mémoires du chevalier de Gramont. 

2. L'une des deux filles du maréchal de Grancey (B.). 



96 HENRIETTE d'aNGLETERRE 

Cette froideur renouvela tellement la passion du 
comte de Guiche qu'il étoit tous les jours chez la 
comtesse de Gramont pour la prier de parler à 
Madame en sa faveur ; enfin le hasard lui donna 
occasion de lui parler à elle-même plus qu'il ne 
Tespéroit. 

Madame de La Vîeuville donna un bal chez 
elle^ Madame fit partie pour y aller en masque 
avec Monsieur; et, pour n'être pas reconnue, elle 
fît habiller magnifiquement ses filles, et quelques 
dames de sa suite et elle, avec Monsieur, allèrent 
avec des capes dans un carrosse emprunté. 

Ils trouvèrent à la porte une troupe de mas- 
ques. Monsieur leur proposa, sans les connoître, 
de s'associer à eux et en prit un par la main; 
Madame en fît autant. Jugez quelle fut sa surprise 
-<juand elle trouva la main estropiée du comte de 
Guiche, qui reconnut aussi les sachets dont les 
coiffes de Madame étoient parfumées. Peu s'en 
fallut qu'ils ne jetassent un cri tous les deux, tant 
cette aventure les surprit. 

Ils étoient l'un et l'autre dans un si grand trou- 
ble qu'ils montèrent l'escalier sans se rien dire. 
Enfin le comte de Guiche, ayant reconnu Monsieur 
et ayant vu qu'il s'étoit allé asseoir loin de Ma- 
dame, s'étoit mis à ses genoux, et eut le temps 

1. Le 7 janyier i665 (B.). 



(QUATRIEME PARTIE 97 

non seulement de se justiBer, mais d'apprendre de 
Madame tout ce qui s'étoit passé pendant son 
absence. Il eut beaucoup de douleur qu'elle eût 
écouté Vardes; mais il se trouva si heureux de ce 
que Madame lui pardonnoit sa ravauderie avec 
M^l' de Grancey qu'il ne se plaignit pas. 

Monsieur rappela Madame, et le comte de 
Guiche, de peur d'être reconnu, sortit le premier; 
mais le hasard, qui l'avoit amené en ce lieu, le fît 
amuser au bas du degré. Monsieur étoit un peu 
inquiet de la conversation que Madame avoit eue; 
elle s'en aperçut, et la crainte d'être questionnée 
fît que le pied lui manqua, et du haut de Tescalier 
elle alla bronchant jusqu'en bas, où étoit le comte 
de Guiche, qui en la retenant l'empêcha de se 
tuer, car elle étoit grosse'. 

Toutes choses sembloient, comme vous voyez, 
aidera son raccommodement; aussi s'acheva-t-il. 
Madame reçut ensuite de ses lettres, et, un soir 
que Monsieur étoit allé en masque, elle le vit chez 
la comtesse de Gramont, où elle attendoit Mon- 
sieur pour faire médianoche. 



I. Elle accoucha, le 9 juillet i665, d*uQe fille qui ne 
vécut pas (B.). — « La cour fut à Saint-Germain à l'ordi- 
naire, on alloit souvent à Versailles. Madame s*y blessa, 
elle accoucha d'une fille qui étoit morte il y avoit déjà dix 
ou douze jours ; elle étoit toute pourrie. » (Mémoires de 
M^if de Montpensier, IV, 17.) 

Madame de La Fayette, 1 3 



98 HENRIETTE D*ANGLETERRE 

Dans ce même temps, Madame trouva occasion 
de se venger de Vardes. Le chevalier de Lorraine ^ 
étoit amoureux d'une des filles de Madame qui 
s'appeloit Tiennes ; un jour qu'il se trouva chez la 
reine devant beaucoup de gens, on lui demanda à 
qui il en vouioit; quelqu'un répondit que c'étoit à 
Tiennes. Vardes dit qu'il auroit bien mieux fait de 
s'adresser à' sa maîtresse. Cela fut rapporté à Ma- 
dame par le comte de Gramont. Elle se le fit ra- 
conter par le marquis de Villeroi^, ne voulant pas 
nommer l'autre; et, l'ayant engagé dans la chose 
aussi bien que le chevalier de Lorraine, elle en fit 
ses plaintes au roi et le pria de chasser Vardes. Le 
roi trouva la punition un peu rude, mais il le pro- 
mit. Vardes demanda à n'être mis qu'à la Bastille, 
où tout le monde l'alla voir. 

Ses amis publièrent que le roi avoit consenti 
avec peine à cette punition et que Madame n'avoit 
pu le faire chasser. Voyant qu'en effet cela se trou- 
voit avantageusement pour lui, Madame repria le 
roi de l'envoyer à son gouvernements; ce qu'il 
lui accorda. 

La comtesse de Soissons, enragée de ce que 
Madame lui ôtoit également Vardes par sa haine 

1. Philippe de Lorraine-EIbeuf (1643-1 702), dit le ciie- 
valier de Lorraine, frère du grand écuyer. 

2. Frère de la comtesse d'Armagnac. 

3. D'Aigues-Mortes. En février 166 5. 



QUATRIÈME PARTIE 9^ 

et par son amitié, et son dépit ayant augmenté 
par la hauteur avec laquelle toute la jeunesse de 
la cour avoit soutenu queVardes étoit punissable, 
elle résolut de s*en venger sur le comte de Guicfee. 

Elle dit au roi que Madame avoit fait ce sacri- 
fice au comte de Guiche, et qu'il auroit regret 
d'avoir servi sa haine, s'il savoit tout ce que le 
comte de Guiche avoit fait contre lui. 

Montalais, qu'une fausse générosité faisoit sou- 
vent agir, écrivit à Vardes que, s'il vouloit s'aban- 
donner à sa conduite, elle auroit trois lettres qui 
pouvoient le tirer d'affaire. Il n'accepta pas le 
parti, mais la comtesse de Soissons se servit de la 
connoissance de ces lettres pour obliger le roi à 
perdre le comte de Guiche. Elle accusa le comte 
d'avoir voulu livrer Dunkerque aux Anglois et 
d'avoir offert à Madame le régiment des gardes'; 
elle eut l'imprudence de mêler à tout cela la lettre 
d'Espagne. Heureusement le roi parla à Madame 
de tout ceci. Il lui parut d'une telle rage contre 
le comte de Guiche et si obligé à la comtesse de 
Soissons que Madame se vit dans la nécessité de 
perdre tous les deux pour ne pas voir la comtesse 
de Soissons sur le trône, après avoir accablé le 
comte de Guiche. Madame fit pourtant promettre 
au roi qu'il pardonneroit au comte de Guiche si 



I. Dont il était colonel, en survivance de son père (B.). 



lOO HENRIETTE d'aNGLETERRE 

elle lui pouvoit prouver que ses fautes étoient 
petites ea comparaison de celles de Vardes et de 
la comtesse de Soîssons; le roi le lui promit, et 
Madame lui conta tout ce qu'elle savoit. Ils con- 
clurent ensemble qu'il chasseroit la comtesse de 
Soissons et qu'il mettroit Vardes en prison ^ Ma- 
dame avertit le comte de Guiche en diligence par 
le maréchal de Gramont et lui conseilla d'avouer 
sincèrement toutes choses, ayant trouvé que, dans 
toutes les matières embrouillées, la vérité seule 
tire les gens d'affaire. Quelque délicat que cela 
fût, le comte de Guiche en remercia Madame; et, 
sur cette affaire, ils n'eurent de commerce que 
par le maréchal de Gramont. La régularité fut si 
grande de part et d'autre qu'ils ne se coupèrent 
jamais, et le roi ne s'aperçut point de ce concert. 
Il envoya prier Montalais de lui dire la vérité ; 
vous saurez ce détail d'elle. Je vous dirai seule- 
ment que le maréchal, qui n'avoit tenu que par 
miracle une aussi bonne conduite que celle qu'il 
avoit eue, ne put longtemps se démentir, et son 
effroi lui fit envoyer son fils en Hollande, qui 
n'auroit pas été chassé s'il eût tenu bon. 

Il en fut si afBigé qu'il en tomba malade; son 
père ne laissa pas de le presser de partir. Madame 
ne vouloit pas qu'il lui dît adieu, parce qu'elle 

1 . Il fut arrêté au mois de mars. 



QUATRIÈME." /ARTIE IOI 

savoit qu'on , Tobservoit ef ^xTçlle n'étoit plus 
dans cet âge où ce qui étoit pénllçujc lui parois- 
soit plus agréable. Mais, comme 1^.60in.te de Gui- 
che ne pouvoit partir sans voir Mad^mL;.il se fît 
faire un habit des livrées de La V-eiln^re,^ et, 
comme on portoit Madame en chaise d^ns le 
Louvre, il eut la liberté de lui parler. Enfin'ie 
jour du départ arriva; le comte avoit toujoui'a.iâ-'. 
fièvre, il ne laissa pas de se trouver dans la rue avec ' ,. 
son déguisement ordinaire; mais les forces lui'*-/ ,-^ 
manquèrent quand il fallut prendre le dernier •'."•' 
congé. Il tomba évanoui, et Madame resta dans 
la douleur de le voir dans cet état, au hasard 
d'être reconnu, ou de demeurer sans secours. De- 
puis ce temps-là, Madame ne Ta point revu'. 



I . Il y a ici une lacune de cinq ans dans le récit de 
M™e de La Fayette. 



• • • 

m 

I02 HENRIETTi''ï>'ANGLETERRE 

• • • 
...\l:RELATION 

dêHa mort de madame 



•• • 



.•.Madame étoit revenue d'Angleterre ', avec 
/•(6i«fe la gloire et le plaisir que peut donner un 
. 'V&jage causé par Tamitié et suivi d'un bon succès 
^.. \*''dans les affaires. Le roi son frère, qu'elle aimoit 
'''.'- cbèrement, lui avoit témoigné une tendresse et 
une considération extraordinaires. On savoit, quoi- 
que très confusément, que la négociation dont elle 
se mêloit étoit sur le point de se conclure; elle se 
voyoit à vingt-six ans le lien des deux plus grands 
rois de ce siècle ; elle avoit entre les mains un traité 
d'où dépendoit le sort d'une partie de l'Europe; 
le plaisir et la considération que donnent les af- 
faires se joignant en elle aux agrémens que don- 
nent la jeunesse et la beauté, il y avoit une grâce 
et une douceur répandues dans toute sa personne 
qui lui attiroient une sorte d'hommage, qui lui 
devoit être d'autant plus agréable qu'on le rendoit 
plus à la personne qu'au rang. 

Cet état de bonheur étoit troublé par l'éloi- 
gnemeni où Monsieur étoit pour elle depuis l'af- 

I. A Douvres, du 26 mai au i5 juin 1670. 



QUATRIÈME PARTIE Io3 

faire du chevalier de Lorraine '; mais, selon toutes 
les apparences, les bonnes grâces du roi lui eus- 
sent fourni les moyens de sortir de cet embarras. 
Enfin elle étoit dans la plus agréable situation où 
elle se fût jamais trouvée, lorsqu'une mort, moins 
attendue qu'un coup de tonnerre, termina une si 
belle vie et priva la France de la plus aimable prin- 
cesse qui vivra jamais. 

Le 24 juin de Tannée 1670, huit jours après 
son retour d'Angleterre, Monsieur et elle allèrent 
à Saint-Cloud. Le premier jour qu'elle y alla, 
elle se plaignit d'un mal de côté et d'une douleur 
dans l'estomac à laquelle elle étoit sujette. Néan- 
moins, comme il faisoit extrêmement chaud, elle 
voulut se baigner dans la rivière. M. Yvelin, son 
premier médecin, fit tout ce qu'il put pour l'en 
empêcher; mais, quoi qu'il lui pût dire, elle se bai- 
gna le vendredi 2, et le samedi elle s'en trouva si 
mal qu'elle ne se baigna point. J'arrivai à Saint- 
Cloud le samedi à dix heures du soir; je la trouvai 
dans les Jardins ; elle me dit que je lui trouverois 
mauvais visage et qu'elle ne se portoit pas bien; 
elle avoit soupe comme à son ordinaire et elle se 
promena au clair de la lune jusqu'à minuit. Le 
lendemain, dimanche 29 juin, elle se leva de 



1 . Au mois de janvier précédent. 

2. 27 juin (B.). 



104 HENRIETTE d'aNGLETERRE 

bonne heure et descendit chez Monsieur qui se 
baignoit; elle fut longtemps auprès de lui, et, en 
sortant de sa chambre^ elle entra dans la mienne 
et me fît l'honneur de me dire qu'elle avoit bien 
passé la nuit. 

Un moment après je montai chez elle. Elle me 
dit qu'elle étoit chagrine, et la mauvaise humeur 
dont elle parloit auroit fait les belles heures des 
autres femmes, tant elle avoit de douceur naturelle 
et tant elle étoit peu capable d'aigreur et de co- 
lère. 

Comme elle me parloit, on lui vint dire que la 
messe étoit prête. Elle l'alla entendre, et, en re- 
venant dans sa chambre, elle s'appuya sur moi et 
me dit, avec cet air de bonté qui lui étoit si par- 
ticulier, qu'elle ne seroit pas de si méchante hu- 
meur si elle pouvoit causer avec moi; mais qu'elle 
étoit si lasse de toutes les personnes qui l'environ- 
noient qu'elle ne les pouvoit plus supporter. 

Elle alla ensuite voir peindre Mademoiselle S 
dont un excellent peintre anglois faisoit le por- 
trait, et elle se mit à parler à Mme d*Épernon* et 
à moi de son voyage d'Angleterre et du roi son 
frère. 

Cette conversation, qui lui plaisoit, lui redonna 



1. Sa fille aînée. 

2, Marie du Cambout, mariée, le 28 novembre 1634, 
à Bernard de Nogaret, duc d'Epernon. 



QUATRIEME PARTIE lo5 

de la joie. On servit le dîner ; elle mangea comme 
à son ordinaire, et, après le dîner, elle se coucha 
sur des carreaux, ce qu'elle faisoit assez souvent 
lorsqu'elle étoit en liberté. Elle m'avoit fait mettre 
auprès d'elle, en sorte que sa tête étoit quasi sur 
moi. 

Le même peintre anglois peignoit Monsieur; 
on parloit de toutes sortes de choses, et cepen- 
dant elle s'endormit. Pendant son sommeil elle 
changea si considérablement qu'après l'avoir long- 
temps regardée j'en fus surprise, et je pensai qu'il 
falloit que son esprit contribuât fort à parer son 
visage, puisqu'il la rendoit si agréable lorsqu'elle 
étoit éveillée, et qu'elle l'étoit si peu quand elle 
étoit endormie. J'avois tort néanmoins de faire 
cette réflexion, car je l'avois vue dormir plusieurs 
fois, et je ne l'avois pas vue moins aimable. 

Après qu'elle fut éveillée, elle se leva du lieu 
où elle étoit, mais avec un si mauvais visage que 
Monsieur en fut surpris et me le fit remarquer. 

Elle s'en alla ensuite dans le salon, où elle se 
promena quelque temps avec Boisfranc, trésorier 
de Monsieur, et, en lui parlant, elle se plaignit 
plusieurs fois de son mal de côté. 

Monsieur descendit pour aller à Paris, où il 
avoit résolu d'aller. Il trouva M^ne de Meckel- 
bourgsur le degré et remonta avec elle. Madame 
quitta Boisfranc et vint à M"^« de Meckelbourg. 

14 



lOb HENRIETTE D ANGLETERRE 

Comme elle parloit à elle, M"™^ de Gamaches^ 
lui apporta, aussi bien qu'à moi, un verre d*eau 
de chicorée qu'elle avoit demandé il y avoit 
déjà quelque temps ; M^^ de Gourdon, sa dame 
d'atour, le lui présenta. Elle le but; et, en remet- 
tant d'une main la tasse sur la soucoupe, de 
l'autre elle se prit le côté et dit avec un ton qui 
marquoit beaucoup de douleur : « Ah ! quel point 
de côté! ah! quel mal! Je n'en puis plus. » 

Elle rougit en prononçant ces paroles, et, dans 
le moment d'après, elle pâlit d^une pâleur livide 
qui nous surprit tous; elle continua de crier et dit 
qu'on l'emportât, comme ne pouvant plus se sou- 
tenir. 

Nous la primes sous les bras; elle marchoit à 
peine et toute courbée. On la déshabilla dans un 
instant ; je la soutenois pendant qu'on la délaçoit. 
Elle se plaignoit toujours, et je remarquai qu'elle 
avoit les larmes aux yeux. J'en fus étonnée et at- 
tendrie, car je la connoissois pour la personne du 
monde la plus patiente. 

Je lui dis, en lui baisant les bras, que je soute- 
nois, qu'il falloit qu'elle souffrît beaucoup ; elle 
me dit que cela étoit inconcevable. On la mit au 
lit; et, sitôt qu'elle y fut, elle cria encore plus 



I. Marie -Antoinette de Loménie de Brienne (1624- 
1704). 



(QUATRIEME PARTIE lOy 

qu'elle n'avoit fait et se jeta d'un côté et d'un 
autre, comme une personne qui souffroit infini- 
ment. On alla en même temps appeler son premier ' 
médecin, M. Esprit ; il vint et dit que c'^étoit ia 
colique et ordonna les remèdes ordinaires à de 
semblables maux. Cependant les douleurs étoiei^t 
inconcevables ; Madame dit que son mal étok 
plus considérable qu'on ne pensoit, qu'elle alloit 
mourir, qu'on lui allât quérir un confesseur. 

Monsieur étoit devant son lit; elle l'embrassa 
et lui dit, avec une douceur et un air capables 
d'attendrir les cœurs les plus barbares : « Hélas ! 
Monsieur, vous ne m'aimez plus il y a longtemps; 
mais cela est injuste : je ne vous ai jamais man- 
qué. » Monsieur parut fort touché ; et tout ce qui 
étoit dans sa chambre Tétoit tellement qu'on 
n'entendoit plus que le bruit que font des per- 
sonnes qui pleurent. 

Tout ce que je viens de dire s*étoit passé en 
moins d'une demi-heure. Madame crioit toujours 
qu'elle sentoit des douleurs terribles dans le creux 
de l'estomac. Tout d'un coup elle dit qu'on re- 
gardât à cette eau qu'elle avoit bue, que c'étoit 
du poison, qu'on avoit peut-être pris une bou- 
teille pour l'autre, qu'elle étoit empoisonnée, 
qu'elle le sentoit bien et qu'on lui donnât du 
contrepoison! 

J'étois dans la ruelle, auprès de Monsieur ; et. 



Io8 HENRIETTE d'aNGLETERRE 

quoique je le crusse fort incapable d'un pareil 
crime, un étonnement ordinaire à la malignité 
humaine me le fit observer avec attention. Il ne 
. fui ni ému ni embarrassé de Topinion de Madame : 
il dit qu'il falloit donner de cette eau à un chien ; 
il opina, comme Madame, qu'on allât quérir de 
l'huile et du contrepoison, pour ôter à Madame 
une pensée si fâcheuse. M™e Desbordes, sa pre- 
mière femme de chambre, qui étoit absolument à 
elle, lui dit qu'elle lui avoit fait l'eau, et en but; 
mais Madame persévéra toujours à vouloir de 
l'huile et du contrepoison ; on lui donna l'un et 
l'autre. Sainte-Foy, premier valet de chambre de 
Monsieur, lui apporta de la poudre de vipère. 
Elle lui dit qu'elle la prenoit de sa main, parce 
qu'elle se fîoit à lui; on lui fit prendre plusieurs 
drogues dans cette pensée de poison, et peut-être 
plus propres à lui faire du mal qu'à la soulager. 
Ce qu'on lui donna la fit vomir ; elle en avoit 
déjà eu envie plusieurs fois avant que d'avoir rien 
pris; mais ces vomissemens ne furent qu'impar- 
faits, et ne lui firent jeter que quelques flegmes et 
une partie de la nourriture qu'elle avoit prise. 
L'agitation de ces remèdes et les excessives dou- 
leurs qu'elle souffroit la mirent dans un abatte- 
ment qui nous parut du repos; mais elle nous 
dit qu'il ne falloit pas se tromper, que ses douleurs 
étoient toujours égales, qu'elle n'avoit plus la 



(QUATRIÈME PARTIE 109 

force de crier et qu'il n'y avoit point de remède 
à son mai. 

Il sembla qu'elle avoit une certitude entière de 
sa mort et qu'elle s'y résolût comme à une chose 
indifférente. Selon toutes les apparences, la pen- 
sée du poison éioit établie dans son esprit; et, 
voyant que les remèdes avoient été inutiles, elle 
ne songeoit plus à la vie et ne pensoit qu'à souf- 
frir ses douleurs avec patience. Elle commença à 
avoir beaucoup d'appréhension. Monsieur appela 
M>n« de Gamaches pour tâter son pouls ; les mé- 
decins n'y pensoient pas. Elle sortit de la ruelle 
épouvantée, et nous dit qu'elle n'en trouvoit point 
à Madame, et qu'elle avoit toutes les extrémités 
froides. Cela nous fit peur; Monsieur en parut 
effrayé. M. Esprit dit que c'étoit un accident or- 
dinaire à la colique, et qu*il répondoit de Ma- 
dame. Monsieur se mit en colère et dit qu'il lui 
avoit répondu de M. de Valois ', et qu'il étoit 
mort ; qu'il lui répondoit de Madame, et qu'elle 
mourroit encore. 

Cependant le curé deSaint-Cloud, qu'elle avoit 
mandé, étoit venu. Monsieur me fit l'honneur de 
me demander si on parleroit à ce confesseur. Je 
la trouvois fort mal ; il me sembloit que ses dou- 
leurs n'étoient point celles d'une colique ordi- 

1. Mort le 8 décembre 1666. 



IIO HENRIETTE d'aNGLETERRE 

naire, mais néanmoins j'étois bien éloignée de 
prévoir ce qui devoit arriver, et je n*attribuois les 
pensées qui me venoient dans i*esprit qu'à Tinté- 
rêt que je prenois à sa vie. 

Je répondis à Monsieur qu'une confession faite 
dans la vue de la mort ne pouvoit être que 
très utile, et Monsieur m'ordonna de lui aller 
dire que le curé de Saint-Cloud étoit venu. Je le 
suppliai de m'en dispenser, et je lui dis que, 
comme elle l'avoit demandé, il n'y avoit qu'à le 
faire entrer dans sa chambre. Monsieur s'appro- 
cha de son lit, et d'elle-même elle me redemanda 
un confesseur, mais sans paroître effrayée et 
comme une personne qui songeoit aux seules 
choses qui lui étoient nécessaires dans l'état où 
elle étoit. 

Une de ses premières femmes de chambre étoit 
passée à son chevet pour la soutenir : elle ne vou- 
lut point qu'elle s'ôtât, et se confessa devant elle. 
Après que le confesseur se fut retiré, Monsieur 
s'approcha de son lit ; elle lui dit quelques mots 
assez bas que nous n'entendîmes point, et cela 
nous parut encore quelque chose de doux et 
d'obligeant. 

L'on avoit parlé de la saigner, mais elle souhai- 
toit que ce fût du pied; M. Esprit vouloit que ce 
fût du bras; enfin il détermina qu'il le falloit ainsi. 
Monsieur vint le dire à Madame comme une chose 



QUATRIEME PARTIE III 

à quoi elle auroit peut-être de la peine à se ré- 
soudre; mais elle répondit qu'elle vouloit tout 
ce qu'on souhaitoit, que tout lui étoit indiffé- 
rent et qu'elle sentoit bien qu'elle n'en pouvoit 
revenir. Nous écoutions ces paroles comme des 
effets d'une violente douleur qu'elle n'avoit ja- 
mais sentie et qui lui faisoit croire qu'elle alloit 
mourir. 

Il n'y avoit pas plus de trois heures qu'elle se 
trouvoit mal. Yvelin, que l'on avoit envoyé quérir 
à Paris, arriva avec M. Vallot* qu'on avoit en- 
voyé chercher à Versailles. Sitôt que Madame vit 
Yvelin, en qui elle avoit beaucoup de confiance, 
elle lui dit qu'elle étoit bien aise de le voir, qu'elle 
étoit empoisonnée et qu'il la traitât sur ce fonde- 
ment. Je ne sais s'il le crut et s'il fut persuadé 
qu'il n'y avoit point de remède, ou s'il s'imagina 
qu'elle se trompoit et que son mal n'étoit pas 
dangereux ; mais enfin il agit comme un homme 
qui n'avoit plus d'espérance ou qui ne voyoit 
point de danger. Il consulta avec M. Vallot et avec 
M. Esprit; et, après une conférence assez lon- 
gue, ils vinrent tous trois trouver Monsieur et l'as- 
surer sur leur vie qu'il n'y avoit point de danger. 
Monsieur vint le dire à Madame. Elle lui dit 
qu'elle connoissoit mieux son mal que le méde- 

I. Antoine Vallot (1594-1671), premier médecin du roi. 



112 HENRIETTE D ANGLETERRE 

cin et qu'il n'y avoit point de remède, mais elle 
dit cela avec la même tranquillité et la même 
douceur que si elle eût parlé d'une chose indiffé- 
rente. 

M. le Prince la vint voir; elle lui dit qu'elle se 
mouroit. Tout ce qui étoit auprès d'elle reprit la 
parole pour lui dire qu'elle n'étoit pas en cet 
état; mais elle témoigna quelque sorte d'impa- 
tience de mourir, pour être délivrée des douleurs 
qu'elle souffroit. Il sembloit néanmoins que la 
saignée l'eût soulagée ; on la crut mieux. M. Val- 
lot s'en retourna à Versailles sur les neuf heures 
et demie, et nous demeurâmes autour de son lit à 
causer, la croyant sans aucun péril. On étoit quasi 
consolé des douleurs qu'elle avoit souffertes, es- 
pérant que l'état où elle avoit été serviroit à son 
raccommodement avec Monsieur; il en paroissoit 
touché, et Mroe d'Epernon et moi, qui avions en- 
tendu ce qu'elle avoit dit, nous prenions plaisir à 
lui faire remarquer le prix de ses paroles. 

M. Vallot avoit ordonné un lavement avec du 
séné : elle l'avdit pris ; et, quoique nous n'enten- 
dissions guère la médecine, nous jugions bien 
néanmoins qu'elle ne pouvoit sortir de l'état où 
elle étoit que par une évacuation. La nature ten- 
doit à sa fin par en haut ; elle avoit des envies 
continuelles de vomir, mais on ne lui donnoit rien 
pour lui aider. 



(QUATRIEME PARTIE Il3 

Dieu aveugloit les médecins et ne vouloit pas 
même qu'ils tentassent des remèdes capables de 
retarder une mort qu'il vouloit rendre terrible. 
Elle entendit que nous disions qu'elle étoit mieux 
et que nous attendions l'effet de ce remède avec 
impatience. « Cela est si peu véritable, nous dit- 
elle, que, si je n'étois pas chrétienne, je me tue- 
rois, tant mes douleurs sont excessives. Il ne faut 
point souhaiter de mal à personne, ajouta-t-elle, 
mais je voudrois bien que quelqu'un pût sentir un 
moment ce que je souffre, pour connoître de 
quelle nature sont mes douleurs. » 

Cependant ce remède ne faisoit rien. L'inquié- 
tude nous en prit : on appela M. Esprit et 
M. Yvelin; ils dirent qu'il falloit encore attendre. 
Elle répondit que, si on sentoit ses douleurs, on 
n'attendroit pas si paisiblement. On fut deux 
heures entières sur l'attente de ce remède, qui 
furent les dernières où elle pouvoit recevoir du 
secours. Elle avoit pris quantité de remèdes ; on 
avoit gâté son lit, elle voulut en changer, et on 
lui en fit un petit dans sa ruelle. Elle y alla sans 
qu'on l'y portât et fit même le tour par l'autre 
ruelle pour ne pas se mettre dans l'endroit de son 
lit qui étoit gâté. Lorsqu'elle fut dans ce petit lit, 
soit qu'elle expirât véritablement, soit qu'on la vît 
mieux parce qu'elle avoit les bougies au visage, 
elle nous parut beaucoup plus mal. Les médecins 

Madame de La Fayette. 1 5 



114 HENRIETTE D ANGLETERRE 

voulurent la voir de près et lui apportèrent un 
flambeau; elle les avoit toujours fait ôter depuis 
qu'elle s'étoit trouvée mal. Monsieur lui demanda 
si on ne Tincommodoit point. « Ah! non, Mon- 
sieur, lui répondit-elle, rien ne m'incommode 
plus ; je ne serai pas en vie demain matin, vous le 
verrez. » On lui donna un bouillon, parce qu'elle 
n'avoit rien pris depuis son dîner. Sitôt qu'elle 
l'eut avalé, ses douleurs redoublèrent et devinrent 
aussi violentes qu'elles l'avoient été lorsqu'elle 
avoit pris le verre de chicorée. La mort se peignit 
sur son visage, et on la voyoit dans des souffran- 
ces cruelles, sans néanmoins qu'elle parût agitée. 

Le roi avoit envoyé plusieurs fois savoir de ses 
nouvelles, et elle lui avoit toujours mandé qu'elle 
se mouroit. Ceux qui l'avoient vue lui avoient dit 
qu'en effet elle étoit très mal ; et M. de Créquy^, 
qui avoit passé à Saint-Cloud en allant à Ver- 
sailles, dit au roi qu'il la croyoit en grand péril; 
de sorte que le roi voulut la venir voir et arriva à 
Saint-Cloud sur les onze heures. 

Lorsque le roi arriva, Madame étoit dans ce re- 
doublement de douleurs que lui avoit causé le 
bouillon. Il sembla que les médecins furent éclai- 
rés par sa présence. Il les prit en particulier pour 
savoir ce qu'ils en pensoient, et ces mêmes méde- 



1. Charles III, duc de Créquy (1626-1711). 



QUATRIÈME PARTIE Il5 

cins, qui deux heures auparavant en répondoîent 
sur leur vie et qui trouvoient que les extrémités 
froides n'étoient qu'un accident de la colique, 
commencèrent à dire qu'elle étoit sans espérance ; 
que cette froideur et ce pouls retiré étoient une 
marque de gangrène, et qu'il falloit lui faire rece- 
voir Notre-Seigneur. 

La reine et la comtesse de Soissons étoient ve- 
nues avec le roi : M»"« de La Vallière et M»"« de 
Montespan étoient venues ensemble. Je parlois à 
elles; Monsieur m'appela et me dit en pleurant ce 
que les médecins venoient de lui dire. Je fus sur- 
prise et touchée comme je le devois, et je ré- 
pondis à Monsieur que les médecins avoient 
perdu l'esprit et qu'ils ne pensoient ni à sa vie ni 
à son salut; qu'elle n'avoit parlé qu'un quart 
d'heure au curé de Saint-Cloud, et qu'il falloic 
lui envoyer quelqu'un. Monsieur me dit qu'il 
alloit envoyer chercher M. de Condom : je trou- 
vai qu'on ne pouvoit mieux choisir, mais qu'en 
attendant il falloit avoir M. Feuiilet, chanoine, 
dont le mérite est connu. 

Cependant le roi étoit auprès de Madame : elle 
lui dit qu'il perdoit la plus véritable servante qu'il 
auroit jamais. Il lui dit qu*elle n'étoit pas en si 
grand péril, mais qu'il étoit étonné de sa fermeté, 
et qu'il la trouvoit grande. Elle lui répliqua qu'il sa- 
voit bien qu'elle n'avoit jamais craint la mort, mais 



Il6 HENRIETTE D ANGLETERRE 

qu'elle avoit craint de perdre ses bonnes grâces. 

Ensuite le roi lui parla de Dieu : il revint après 
dans l'endroit où étoient les médecins; il me 
trouva désespérée de ce qu'ils ne lui donnoient 
point de remède, et surtout l'émétique; il me fit 
l'honneur de me dire qu'ils avoient perdu la tra- 
montane, qu'ils ne savoient ce qu'ils faisoient, et 
qu'il alloit essayer de leur remettre Pesprit. Il leur 
parla et se rapprocha du lit de Madame et lui dit 
qu'ail n'étoit pas médecin, mais qu'il venoit de 
proposer trente remèdes aux médecins : ils répon- 
dirent qu'il falloit attendre. Madame prit la parole 
et dit qu'il falloit mourir par les formes. 

Le roi, voyant que, selon les apparences, il n'y 
avoit rien à espérer, lui dit adieu en pleurant. Elle 
lui dit qu'elle le prioit de ne point pleurer, qu'il 
l'attendrissoit et que la première nouvelle qu'il 
auroit le lendemain seroit celle de sa mort. 

Le maréchal de Gramont s'approcha de son lit. 
Elle lui dit qu'il perdoit une bonne amie, qu'elle 
alloit mourir et qu'elle avoit cru d'abord être em- 
poisonnée par méprise. 

Lorsque le roi se fut retiré, j'étois auprès de 
son lit ; elle me dit : a Madame de La Fayette, 
mon nez s'est déjà retiré. » Je ne lui répondis 
qu'avec des larmes, car ce qu'elle me disoit étoit 
véritable, et je n'y avois pas encore pris garde. 
On la remit ensuite dans son grand lit. Le hoquet 



QUATRIÈME PARTIE II7 

lui prit : elle dit à M. Esprit que c'étoît le hoquet 
de la mort. Elle avoit déjà demandé plusieurs fois 
quand elle mourroit, elle le demandoit encore; 
et, quoiqu'on lui répondît comme à une personne 
qui n'en étoit pas proche, on voyoit bien qu'elle 
n'avoit aucune espérance. 

Elle ne tourna jamais son esprit du côté de la 
vie; jamais un mot de réflexion sur la cruauté de 
sa destinée, qui Tenlevoit dans le plus beau de 
son âge ; point de questions aux médecins pour 
s'informer s'il étoit possible de la sauver; point 
d'ardeur pour les remèdes, qu'autant que la vio- 
lence de ses douleurs lui en faisoit désirer; une 
contenance paisible au milieu de la certitude de 
la mort, de l'opinion du poison, et de ses souf- 
frances, qui étoient cruelles; enfin un courage 
dont on ne peut donner d'exemple, et qu'on ne 
sauroit bien représenter. 

Le roi s'en alla, et les médecins déclarèrent 
qu'il n'y avoit aucune espérance. M. Feuillet vint : 
il parla à Madame avec une austérité entière, mais 
il la trouva dans des dispositions qui alloient aussi 
loin que son austérité. Elle eut quelque scrupule 
que ses confessions passées n'eussent été nulles, 
et pria M. Feuillet de lui aider à en faire une gé- 
nérale ; elle la fit avec de grands sentimens de 
piété et de grandes résolutions de vivre en chré- 
tienne si Dieu lui redonnoit la santé. 



Il8 HENRIETTE d'aNGLETERRE 

Je m'approchai de son lit après sa confession. 
M. Feuillet étoit auprès d'elle, et un capucin, son 
confesseur ordinaire. Ce bon père vouloit lui par- 
ier et se jetoit dans des discours qui la fati- 
guoient : elle me regarda avec des yeux qui 
faisoient entendre ce qu'elle pensoit, et puis, 
les retournant sur ce capucin : « Laissez parler 
M. Feuillet, mon père, lui dit-elle avec une dou- 
ceur admirable, comme si elle eût craint de le fâ- 
cher; vous parlerez à votre tour. » 

L'ambassadeur d'Angleterre ' arriva dans ce 
moment. Sitôt qu'elle le vit, elle lui parla du roi 
son frère et de la douleur qu'il auroit de sa mort ; 
elle en avoit déjà parlé plusieurs fois dans le com- 
mencement de son mal. Elle le pria de lui man- 
der qu'il perdoit la personne du monde qui l'ai- 
poit le mieux. Ensuite l'ambassadeur lui demanda 
si elle étoit empoisonnée : je ne sais si elle lui dit 
qu'elle l'étoit, mais je sais bien qu'elle lui dit qu'il 
n'en falloit rien mander au roi son frère, qu'il 
falloit lui épargner celte douleur et qu'il falloit 
surtout qu'il ne songeât point à en tirer vengeance ; 
que le roi n'en étoit point coupable, qu'il ne fal- 
loit point s'en prendre à lui. 

Elle disoit toutes ces choses en anglois ; et, 
comme le mot de poison est commun à la langue 



I. Lord Montagu. 



(QUATRIEME PARTIE II9 

Françoise et à Tangloise, M. Feuillet l'entendit et 
interrompit la conversation, disant qu'il falloit sa- 
crifier sa vie à Dieu et ne pas penser à autre chose. 

Elle reçut Notre-Seigneur; ensuite, Monsieur 
s^étant retiré, elle demanda si elle ne le verroit 
plus; on Talla quérir; il vint l'embrasser en pleu- 
rant. Elle le pria de se retirer et lui dit qu'il Tat- 
tendrissoit. 

Cependant elle diminuoit toujours, et avoit 
de temps en temps des foiblesses qui attaquoient 
le cœur. M. Brayer, excellent médecin, arriva. Il 
n'en désespéra pas d'abord ; il se mit à consulter 
avec les autres médecins. Madame les fit appeler; 
ils dirent qu'on les laissât un peu ensemble; mais 
elle les renvoya encore quérir, ils allèrent auprès 
de son lit. On avoit parlé d*une saignée au pied. 
« Si on la veut faire, dit-elle, il n'y a pas de temps 
à perdre; ma tête s'embarrasse et mon estomac se 
remplit. » 

Ils demeurèrent surpris d'une si grande fermeté, 
et, voyant qu'elle continuoit à vouloir la saignée, 
ils la firent faire; mais il ne vint point de sang, et 
il en étoit très peu venu de la première qu'on 
avoit faite. Elle pensa expirer pendant que son 
pied fut dans l'eau. Les médecins lui dirent qu'ils 
alloient faire un remède ; mais elle répondit 
qu'elle vouloit l'extrême-onction avant que de 
rien prendre. 



I20 HENRIETTE d'aNGLETERRE 

M. de Condom arriva comme elle la recevoit : 
il lui parla de Dieu conformément à l'état où elle 
étoit et avec cette éloquence et cet esprit de 
religion qui paroissent dans tous ses discours ; il 
lui fît faire les actes qu'il jugea nécessaires. Elle 
entra dans tout ce qu'il lui dit avec un zèle et 
une présence d'esprit admirables. 

Comme il parloit, sa première femme de cham- 
bre s'approcha d'elle pour lui donner quelque 
chose dont elle avoit besoin; elle lui dit en an- 
glois, afin que M. de Condom ne l'entendît pas, 
conservant jusqu'à la mort la politesse de son es- 
prit : a Donnez à M. de Condom, lorsque je serai 
morte, l'émeraude que j'avois fait faire pour lui. » 

Comme il continuoit à lui parler de Dieu, il lui 
prit une espèce d'envie de dormir, qui n'étoit en 
effet qu'une défaillance de la nature. Elle lui de- 
manda si elle ne pouvoit pas prendre quelques 
momens de repos; il lui dit qu'elle le pouvoit et 
qu'il alloit prier Dieu pour elle. 

M. Feuillet demeura au chevet de son lit ; et, 
quasi dans le même moment, Madame lui dit de 
rappeler M. de Condom et qu'elle sentoit bien 
qu'elle alloit expirer. M. de Condom se rapprocha 
et lui donna le crucifix ; elle le prit et l'embrassa 
avec ardeur. M. de Condom lui parloit toujours, 
et elle lui répondoit avec le même jugement que 
si elle n'eût pas été malade, tenant toujours le 



121 



QUATRIEME PARTIE 

crucifix attaché sur sa bouche; la mort seule le lui 
fit abandonner. Les forces lui manquèrent, elle le 
laissa tomber et perdit la parole et la vie quasi en 
même temps. Son agonie n'eut qu'un moment; 
et, après deux ou trois petits mouvemens convul- 
sifs dans la bouche, elle expira à deux heures et 
demie du matin, et neuf heures après avoir com- 
mencé à se trouver mal. 




i6 



LETTRES 



RELATIVES 



A LA MORT DE MADAME 



Lettre écrite au comte d'Arlington, alors secrétaire 
d*État de Charles H, roi d'Angleterre, par 
M. Montaigu, ambassadeur à Paris, mort 
depuis duc de Montaigu, 

Paris, le 3o juin 1670, à quatre heures 

du matin. 

MlLORD, 

E suis bien fâché de me voir dans 
Tobligatlon, en vertu de mon em- 
ploi, de vous rendre compte de la 
plus triste aventure du monde. Ma- 
dame, étant à Saint-Cloud, le 29 du courant, avec 
beaucoup de compagnie, demanda, sur les cinq 
heures du soir, un verre d'eau de chicorée qu'on 




124 LETTRES RELATIVES 

lui avoit ordonné de boire, parce qu'elle s'étoit 
trouvée indisposée pendant deux ou trois jours 
après s'être baignée. Elle ne l'eut pas plus tôt bu 
qu'elle s'écria qu'elle étoit morte, et, tombant entre 
les bras de M"ï« de Meckelbourg, elle demanda un 
confesseur. Elle continua dans les plus grandes 
douleurs qu'on puisse s'imaginer, jusqu'à trois 
heures du matin, qu'elle rendit l'esprit. Le roi, la 
reine et toute la cour restèrent auprès d'elle jus- 
qu'à une heure avant sa mort. Dieu veuille donner 
de la patience et de la constance au roi notre 
maître pour supporter une affliction de cette na- 
turel Madame a déclaré en mourant qu'elle n'a- 
voit nul autre regret, en sortant du monde, que 
celui que lui causoit la douleur qu'en recevroit le 
roi son frère. S'étant trouvée un peu soulagée de 
ses grandes douleurs, que les médecins nomment 
colique bilieuse, elle me fit appeler, pour m'ordon- 
ner de dire de sa part les choses du monde les plus 
tendres au roi et au duc d'York, ses frères. J'ar- 
rivai à Saint-Cloud une heure après qu'elle s'y fut 
trouvée mal, et je restai jusqu'à sa mort auprès 
d'elle. Jamais personne n'a marqué plus de piété 
et de résolution que cette princesse, qui a con- 
servé son bon sens jusqu'au dernier moment. Je 
me flatte que la douleur où je suis vous fera excu- 
ser les imperfections que vous trouverez dans cette 
relation. 



A LA MORT DE MADAME 125 

Je suis persuadé que tous ceux qui ont eu 
rhonneur de connoître Madame partageront avec 
moi l'affliction que doit causer une perte pareille. 

Je suis, Milord, etc. 



Extrait d'une lettre écrite par le comte d'Arlington 
à M. le chevalier Temple, alors ambassadeur 
d'Angleterre à La Haye. 

De Whitehall, le 28 juin 1670, vieux style. 

Milord, 

Je vous écris toutes les nouvelles que nous 
avons ici, à l'exception de celle de la mort de 
Madame, dont le roi est extrêmement affligé, aussi 
bien que toutes les personnes qui ont eu Thonneur 
de la connoître à Douvres. Les brouilleries de ses 
domestiques et sa mort subite nous avoient d'a- 
bord fait croire qu'elle avoit été empoisonnée; 
mais la connoissance qu'on nous a donnée depuis 
du soin qu'on a pris d'examiner son corps, et les 
sentîmens que nous apprenons qu'en a Sa Ma- 
jesté Très Chrétienne, laquelle a intérêt d'exami- 
ner cette affaire à fond, et qui est persuadée 
qu'elle est morte d'une mort naturelle, a levé la 
plus grande partie des soupçons que nous en 



120 LETTRES RELATIVES 

avions. Je ne doute pas que M. le maréchal de 
Bellefond, que j'apprends qui vient d'arriver avec 
ordre de donner au roi une relation particulière 
de cet accident fatal, et qui nous apporte le pro- 
cès-verbal de la mort de cette princesse et de la 
dissection de son corps, signé des principaux mé- 
decins et chirugiens de Paris, ne nous convainque 
pleinement que nous n'avons rien à regretter que 
la perte de cette admirable princesse, sans qu'elle 
soit accompagnée d'aucune circonstance odieuse, 
pour rendre notre douleur moins supportable. 



Lttire de M. Montaigu, ambassadeur d'Angleterre 

au comte d'Arlington, 

Paris, le 6 juillet 1670. 
MlLORD, 

J'ai reçu les lettres de Votre Grandeur, celle 
du 17 juin par M. le chevalier Jones, et celle du 
23 par la poste. Je suppose que M. le maréchal 
de Bellefond est arrivé à Londres. Outre le com- 
pliment de condoléance qu'il va faire au roi, il 
tâchera, à ce que je crois, de désabuser notre 
cour de l'opinion que Madame ait été empoison- 
née, dont on ne pourra jamais désabuser celle-ci, 
ni tout le peuple. Comme cette princesse s'en est 



A LA MORT DE MADAME 127 

plainte plusieurs fois dans ses plus grandes dou- 
leurs, il ne faut pas s'étonner que cela fortifie le 
peuple dans la croyance qu'il en a. Toutes les fois 
que j'ai pris la liberté de la presser de me dire si 
elle croyoit qu'on l'eût empoisonnée, elle ne m'a 
pas voulu faire de réponse, voulant, à ce que je 
crois, épargner une augmentation si sensible de 
douleur au roi notre maître. La même raison m'a 
empêché d'en faire mention dans ma première 
lettre, outre que je ne suis pas assez bon médecin 
pour juger si elle a été empoisonnée ou non. L'on 
tâche ici de me faire passer pour l'auteur du bruit 
qui en court; je veux dire Monsieur, qui se plaint 
que je le fais pour rompre la bonne intelligence 
qui est établie entre les deux couronnes. 

Le roi et les ministres ont beaucoup de regret 
de la mort de Madame : car ils espéroient qu'à sa 
considération ils engageroient le roi notre maître 
à condescendre à des choses et à contracter une 
amitié avec cette couronne plus étroite qu'ils ne 
croient pouvoir l'obtenir à présent. Je ne prétends 
pas examiner ce qui s'est fait à cet égard, ni ce 
qu'on prétendoit faire, puisque Votre Grandeur 
n'a pas jugé à propos de m'en communiquer la 
moindre partie; mais je ne saurois m'empêcher de 
savoir ce qui s'est dit publiquement, et je suis 
persuadé que l'on ne refusera rien ici que le roi 
notre maître puisse proposer pour avoir son ami- 



128 LETTRES RELATIVES 

tié ; et il n'y a rien, de l'autre côté, que les Hol- 
landois ne fassent pour nous empêcher de nous 
joindre à la France. Tout ce que je souhaite de 
savoir, Milord, pendant que je serai ici, est le 
langage dont je me dois servir en conversation 
avec les autres ministres, afin de ne point passer 
pour ridicule avec le caractère dont je suis revêtu. 
Pendant que Madame étoit en vie, elle me faisoit 
l'honneur de se fier à moi pour m'empêcher d'être 
exposé à ce malheur. 

Je suis persuadé que, pendant le peu de temps 
que vous l'avez connue en Angleterre, vous l'avez 
assez connue pour la regretter tout le temps de 
votre vie : et ce n'est pas sans sujet, car personne 
n'a jamais eu meilleure opinion de qui que ce 
soit, en tous égards, que celle que cette princesse 
avoit de vous; et je crois qu'elle aimoit trop le 
roi son frère pour marquer la considération qu'elle 
faisoit paroître en toutes sortes d'occasions pour 
vous, depuis qu'elle a vécu en bonne intelligence 
^avec vous, si elle n'eût été persuadée que vous le 
serviez très bien et très fidèlement. Quant à moi, 
j'ai fait une si grande perte, par la mort de cette 
princesse, que je n'ai plus aucune joie dans ce 
pajs-ci, et je crois que je n'en aurai plus jamais 
en aucun autre. Madame, après m'avoir tenu plu- 
sieurs discours pendant le cours de son mal, les- 
quels n'étoient remplis que de tendresse pour le 



A LA MORT DE MADAME 129 

roi notre maître, me dit à la fin qu'elle étoit bien 
fâchée de n'avoir rien fait pour moi avant sa mort, 
en échange du zèle et de Taffection avec lesquels 
je Tavois servie depuis mon arrivée ici; elle me 
dit qu'elle avoit six mille pistoles, dispersées en 
plusieurs endroits, qu'elle m'ordonnoit de prendre 
pour l'amour d'elle. Je lui répondis qu'elle avoit 
plusieurs pauvres domestiques qui en avoient plus 
besoin que moi; que je ne l'avois jamais servie 
par intérêt et que je ne voulois pas absolument 
les prendre; mais que, s'il lui plaisoit de me dire 
auxquels elle souhaitoit les donner, je ne man- 
querois pas de m'en acquitter très fidèlement. 
Elle eut assez de présence d'esprit pour les nom- 
mer par leurs noms. Cependant elle n'eut pas plus 
tôt rendu l'esprit que Monsieur se saisit de toutes 
ses clefs et de son cabinet. Je demandai le lende- 
main à une de ses femmes où étoit cet argent, la- 
quelle me dit qu'il étoit en un tel endroit. C'étoit 
justement les premières six mille pistoles que le 
roi notre maître lui avoit envoyées. Dans le temps 
que cet argent arriva, elle avoit dessein de s'en 
servir pour retirer quelques joyaux qu'elle avoit 
engagés en attendant cette somme ; mais le roi de 
France la lui avoit déjà donnée deux jours avant 
que celle-ci arrivât, de sorte qu'elle avoit gardé 
toute la somme que le roi son frère lui avoit en- 
voyée. 

Madame de La Fayette, 1 7 



l3o LETTRES RELATIVES 

Sur cela j'ai demandé ladite somme à Monsieur 
comme m'appartenant, et que, l'ayant prêtée à 
Madame, deux de mes domestiques i'avoient re- 
mise entre les mains de deux de ses femmes, les- 
quelles en ont rendu témoignage à ce prince : car 
elles ne savoient pas que ç'avoit été par ordre du 
roi notre maître. Monsieur en avoit déjà emporté 
la moitié, et l'on m'a rendu le reste. J'en ai dis- 
posé en faveur des domestiques de Madame, selon 
les ordres qu'elle m'en avoit donnés, en présence 
de M. l'abbé de Montaigu et de deux autres té- 
moins. Monsieur m'a promis de me rendre le reste, 
que je ne manquerai pas de distribuer entre eux 
de la même manière. Cependant, s'ils n'ont l'esprit 
~de le cacher, Monsieur ne manquera de le leur 
ôter dès que cela parviendra à sa connoissance. 
Je n'avois nul autre moyen de l'obtenir pour ces 
pauvres gens-là, et je ne doute pas que le roi 
n'aime mieux qu'ils en profitent que Monsieur. Je 
vous prie de l'apprendre au roi pour ma décharge, 
et que cela n'aille pas plus loin. M. le chevalier 
Hamilton en a été témoin avec M. l'abbé de 
Montaigu. J'ai cru qu'il étoit nécessaire de vous 
faire cette relation. 
Je suis, Milord, etc. 

P. S. Depuis ma lettre écrite, je viens d'appren- 
dre de très bonne part, et d'une personne qui est 



A LA MORT DE MADAME l3l 

dans la confidence de Monsieur, qu'il n*a pas 
voulu délivrer les papiers de Madame à la requête 
du roi avant que de se les être fait lire et inter- 
préter par M. Tabbé de Montaigu; et même que, 
ne se fiant pas entièrement à lui, il a emplo^yé 
pour cet effet d'autres personnes qui entendent la 
langue, et entre autres M^^ de Fiennes; de sorte 
que ce qui s'est passé de plus secret entre le roi 
et Madame est et sera publiquement connu de 
tout le monde. Il y avoit quelque chose en chiffres 
qui l'embarrasse fort, et qu'il prétend pourtant 
deviner. Il se plaint extrêmement du roi notre 
maître à l'égard de la correspondance qu'il entre- 
tenoit avec Madame, et de ce qu'il traitoit d'af- 
faires avec elle à son insu. J'espère que M. l'abbé 
de Montaigu vous en donnera une relation plus 
particulière que je ne le puis faire : car, quoique 
Monsieur lui ait recommandé le secret à l'égard 
de tout le monde, il ne sauroit s'étendre jusqu'à 
vous, si les affaires du roi notre maître y sont in- 
téressées. 



l32 LETTRES RELATIVES 



Lettre écrite par M. de Montaigu à Charles II, 

roi d'Angleterre, 

* Paris, le i 5 juillet 1670. 
AU ROI. 

Sire, 

Je dois commencer cette lettre en suppliant 
très humblement Votre Majesté de me pardonner 
la liberté que je prends de Tentretenir sur un 
si triste sujet, et du malheur que j'ai eu d'être té- 
moin de la plus cruelle et de la plus généreuse 
mort dont on ait jamais ouï parler. J'eus l'hon- 
neur d'entretenir Madame assez longtemps le sa- 
medi, jour précédent de celui de sa mort. Elle 
me dit qu'elle voyoit bien qu'il étoit impossible 
qu'elle pût jamais être heureuse avec Monsieur, 
lequel s'étoit emporté contre elle plus que jamais 
deux jours auparavant à Versailles, où il Tavoit 
trouvée dans une conférence secrète avec le roi, 
sur des affaires qu'il n*étoit pas à propos de lui 
communiquer. Elle me dit que Votre Majesté et 
le roi de France aviez résolu de faire la guerre à 
la Hollande dès que vous seriez demeurés d'ac- 
cord de la manière dont vous la deviez faire. Ce 
sont l!i les dernières paroles que celte princesse 



A LA MORT DE MADAME l33 

me fît l'honneur de me dire avant sa maladie : car 
Monsieur, étant entré dans ce moment, nous in- 
terrompit, et je m'en retournai à Paris. Le lende- 
main, lorsqu'elle se trouva mal, elle m'appela deux 
ou trois fois, et M™e de Meckelbourg m'envoya 
chercher. Dès qu'elle me vit, elle me dit : « Vous 
voyez le triste état où je suis; je me meurs. 
Hélas! que je plains le roi mon frère! car je suis 
assurée qu'il va perdre la personne du monde qui 
l'aime le mieux. » Elle me rappela un peu après et 
m'ordonna de ne pas manquer de dire au roi son 
frère les choses du monde les plus tendres de sa 
part et de le remercier de tous ses soins pour elle. 
Elle me demanda ensuite si je me souvenois bien 
de ce qu'elle m'avoit dit, le jour précédent, des 
intentions qu'avoit Votre Majesté de se joindre à 
la France contre la Hollande; je lui dis qu'oui; 
sur quoi elle ajouta : « Je vous prie de dire à mon 
frère que je ne lui ai jamais persuadé de le faire 
par intérêt, et que ce n'étoit que parce que j'étois 
convaincue que son honneur et son avantage j 
étoient également intéressés : car je l'ai toujours 
aimé plus que ma vie, et je n'ai nul autre regret 
en la perdant que celui de le quitter. » Elle m'ap- 
pela plusieurs fois pour me dire de ne pas oublier 
de vous dire cela et me parla en anglois. 

Je pris alors la liberté de lui demander si elle 
ne crojoit pas qu'on l'eût empoisonnée. Son con- 



l34 LETTRES RELATIVES 

fesseur, qui étoit présent, et qui entendit ce mot- 
là, lui dit : « Madame, n'accusez personne, et 
offrez à Dieu votre mort en sacrifice. » Cela l'em- 
pêcha de me répondre; et, quoique je fisse plu- 
sieurs fois la même demande, elle ne me répondit 
qu'en levant les épaules. Je lui demandai la cas- 
sette où étoient toutes ses lettres, pour les envoyer 
à Votre Majesté ; et elle m'ordonna de les deman- 
der à Mnae Desbordes, laquelle s'évanouissant à 
tout moment et mourant de douleur de voir sa 
maîtresse dans un état si déplorable, Monsieur 
s'en saisit avant qu'elle pût revenir à elle. Elle 
m'ordonna de prier Votre Majesté d'assister tous 
ses pauvres domestiques et d'écrire à milord Ar- 
lington de vous en faire souvenir; elle ajouta à 
cela : « Dites au roi mon frère que j'espère qu'il 
fera pour lui, pour l'amour de moi, ce qu'il m'a 
promis, car c'est un homme qui l'aime et qui le 
sert bien. » Elle dit plusieurs choses ensuite tout 
haut en françois, plaignant l'affliction qu'elle savoit 
que sa mort donneroit à Votre Majesté. Je sup- 
plie encore une fois Votre Majesté de pardonner 
le malheur où je me trouve réduit de lui appren- 
dre cette fatale nouvelle, puisque de tous ses ser- 
viteurs il n'y en a pas un seul qui souhaite avec 
plus de passion et de sincérité son honneur et sa 
satisfaction que celui qui est. Sire, de Votre 
Majesté, etc. 



A LA MORT DE MADAME l35 



Lettre de M. de Montaigu à milord Arlington, 

Paris, le iS juillet 1670. 
MlLORD, 

Selon les ordres de Votre Grandeur, je vous 
envoie la bague que Madame avoit au doigt en 
mourant, laquelle vous aurez, s'il vous plaît, la 
bonté de présenter au roi. J'ai pris la liberté de 
rendre compte au roi moi-même de quelques 
choses que Madame m'avoit chargé de lui dire, 
étant persuadée que la modestie n'auroit pas per- 
mis à Votre Grandeur de les dire au roi, parce 
qu'elles vous touchent de trop près. Il y a eu 
depuis la mort de Madame, comme vous pouvez 
bien vous Timaginer dans une occasion pareille, 
plusieurs bruits divers. L'opinion la plus générale 
est qu'elle a été empoisonnée; ce qui inquiète le 
roi et les ministres au dernier point. J'en ai été 
saisi d'une telle manière que j'ai eu à peine le 
cœur de sortir depuis. Cela, joint aux bruits qui 
courent par la ville du ressentiment que témoigne 
le roi notre maître d'un attentat si rempli d'hor- 
reur qu'il a refusé de recevoir la lettre de Mon- 
sieur et qu'il m'a ordonné de me retirer, leur fait 
conclure que le roi notre maître est mécontent de 



|36 LETTRES RELATIVES 

cette cour au point qu'on le dit ici. De sorte que 
quand j'ai été à Saint-Germain, d'où je ne fais 
que de revenir, pour y faire les plaintes que vous 
m'avez ordonné d'y faire, il est impossible d'ex- 
primer la joie qu'on y a reçue d'apprendre que le 
roi notre maître commence à s'apaiser, et que ces 
bruits n'ont fait aucune impression sur son esprit 
au préjudice de la France. Je vous marque cela, 
Milord, pour vous faire connoître à quel point 
l'on estime l'union de l'Angleterre dans cette con- 
joncture et combien l'amitié du roi est nécessaire à 
tous leurs desseins; je ne doute pas qu'on ne s'en 
serve à la gloire du roi et pour le bien de la na- 
tion. C'est ce que souhaite avec passion la per- 
sonne du monde qui est avec le plus de sincérité, 
Milord, etc. 



Lettre de M. de Montaigu à milord Arlington. 

Milord, 

Je ne suis guère en état de vous écrire moi- 
même, étant tellement incommodé d'une chute 
que j'ai faite en venant que j'ai peine à remuer 
le bras et la main. J'espère pourtant de me trou- 



A LA MORT DE MADAME iSy 

ver en état, dans un jour ou deux, de me rendre 
à Saint-Germain. 

Je n'écris présentement que pour rendre compte 
à Votre Grandeur d'une chose que je crois pour- 
tant que vous savez déjà : c'est que l'on a permis 
au chevalier de Lorraine de venir à la cour et de 
servir à l'armée en qualité de maréchal de camp '. 

Si Madame a été empoisonnée, comme la plus 
grande partie du monde le croit, toute la France 
le regarde comme son empoisonneur et s'étonne 
avec raison que le roi de France ait si peu de con- 
sidération pour le roi notre maître que de lui per- 
mettre de revenir à la cour, vu la manière insolente 
dont il en a toujours usé envers cette princesse 
pendant sa vie. Mon devoir m'oblige à vous dire 
cela, afin que vous le fassiez savoir au roi, et qu*il 
en parle fortement à l'ambassadeur de France, 
s'il le juge à propos : car je puis vous assurer que 
c'est une chose qu'il ne sauroit souffrir sans se faire 
tort. 

I. Ce passage était écrit en chiffres (éd. 1720). 




18 



MEMOIRES 

DE LA 

COUR DE FRANCE 

POUR LES ANNÉES 1688 ET 1689 




MEMOIRES 

DE LA 

COUR DE FRANCE 

POUR US ANNÉES 1 688 ET 1689 




aussi mauvaise pou 
travail, maU le but 
vière d'Eure coatri 
taines de Versaill 



i France étoit dans une tranquillité 
parfaite, l'on n'y connoissoil plus 
armes que les instrumens 
nécessaires pour remuer les terres 
r. On eraployoil les troupes à ces 
eulementavec l'intention des anciens 
n'étoii que de les tirer d'une oisiveté 
elles que le seroit l'excès du 
sioit aussi de faire aller la ri- 
son gré, pour rendre les fon- 
; continuelles. On employoic 



142 MEMOIRES DE LA COUR 

les troupes à ce prodigieux dessein pour avancer 
de quelques années les plaisirs du roi, et on le 
faisoit avec moins de dépenses et moins de temps 
que Ton n'eût osé l'espérer. 

La quantité de maladies que cause toujours le 
remuement des terres mettoit les troupes, qui 
étoient campées à Maintenon, où étoit le fort du 
travail, hors d'état d'aucun service. Mais cet in- 
convénient ne paroissoit digne d'aucune attention, 
dans le sein de la tranquillité dont on jouissoit. 
La trêve' étoit faite pour vingt ans avec toute 
l'Europe. Les Impériaux, quoique victorieux des 
Turcs, avoient encore assez d'occupation pour 
nous laisser en repos, et l'on espéroit que des 
conquêtes quasi sûres auroient plus d'appas pour 
eux que le plaisir d'une vengeance douteuse. 
L'Espagne étoit trop abaissée pour nous donner 
une ombre d'appréhension ; l'Angleterre trop 
tourmentée dans ses entrailles, et les deux rois 
trop liés, pour qu'il y eût rien à craindre. L'on 
étoit fort persuadé des mauvaises intentions du 
prince d'Orange, mais nous étions rassurés par 
l'état de la république de Hollande, dont le sou- 
verain bonheur consiste dans la paix. Nous étions 
donc persuadés que, si la guerre commençoit, ce 
ne pourroit être que par nous. 



1. Signée à Ratisbonne les 10 et 16 août 1684. 



DE FRANCE 148 

Tout ce que je viens de dire laissoit au roi le 
plaisir tout pur de jouir de ses travaux. Ses bâti- 
mens, auxquels il faisoit des dépenses immenses, 
Tamusoient infiniment, et il en jouissoit avec les 
personnes qu'il honore de son amiiié, et celles 
que ces personnes distinguent par-dessus les 
autres. Il étoit bien persuadé que, si la paix du 
Turc se pouvoit faire, ses ennemis se rassemble- 
roient tous contre lui; mais cette pensée-là étoit 
trop éloignée pour lui faire de la peine ; cepen- 
dant cet éloignement n*empêchoit pas que la po- 
litique ne lui fît prendre des précautions. Une de 
celles que Ton jugea la plus utile fut de s'assurer 
de l'électorat de Cologne, sans s'en saisir. Nous 
étions déjà les maîtres de tout le haut Rhin, par 
la possession de l'Alsace; il n'y avoit que Phi- 
lipsbourg que nous n'avions pas; mais l'on bâtissoit 
une place à Landau pour rendre celle-là inutile 
aux Impériaux. Luxembourg nous mettoit tout le 
pays de Trêves dans noire dépendance, et une 
place appelée le Mont-Royal, que nous faisions 
sur Moselle, nous en rendoit entièrement les maî- 
tres. Par là l'électeur de Trêves, celui de Mayence 
et le Palatin, étoient entièrement sous notre cou- 
levrine, et les ennemis du roi ne pouvoient pas 
aisément se faire un passage par ces endroits-là. 
L'électorat de Cologne étoit donc le seul dont 
nous ne fussions pas les maîtres. Nous l'avions été 



144 MÉMOIRES DE LA COUR 

par la liaison que M. l'électeur de Cologne ' avoit 
toujours eue avec le roi; mais on le voyoit dé- 
périr, et il ne pouvoit vivre encore longtemps. 
Comme les chanoines de cette Eglise sont tous 
Allemands, et qu'il en faut nécessairement élever 
un à la dignité d'électeur, le roi n'en trouvoit 
aucun dans ses intérêts que le prince Guillaume 
de Furstemberg, qui y avoit toujours été, à qui il 
avoit donné l'évêché de Strasbourg après la mort 
de son frère, qu'il avoit fait cardinal, et à qui il 
avoit donné quantité de bénéfices en France. Il 
avoit été de tout temps attaché au roi, et c'étoient 
son frère et lui qui avoient ménagé tous les com- 
mencemens de la guerre de Hollande. Le roi 
jugea donc qu'il lui étoit nécessaire de l'élever à 
cette dignité, et l'on crut que l'on y réussiroit 
plus aisément en le faisant du vivant de M. l'élec- 
teur qu'en attendant après sa mort. On fit donc 
consentir l'électeur à demander un coadjuteur. 
On s'assembla, et, après beaucoup de difHcultés 
que formèrent les partisans de l'empereur * et de 
Tempire, M. de Furstemberg fut élu coadjuteur. 
On crut en ce pays -ci que c'étoit une affaire 



1. Maximilien-Henri de Bavière, né en 162 1, arche- 
vêque-électeur depuis i65o, mort le 3 juin 1688. 

2. Léopold Pi^ (1640-170S), dont la troisième femme 
était une princesse de Bavière. 



DE FRANCE I45 

faite, et que rien ne pouvoit plus empêcher qu'il 
ne le fût. On dépêcha des courriers à Rome et à 
Vienne : à Rome pour avoir les bulles, à Vienne 
pour l'investiture. Toutes les deux furent refusées. 
L'empereur refusa par son intérêt particulier, et 
le pape^ par une opiniâtreté épouvantable, mê- 
lée d'une haine pour la France, et le tout couvert 
du voile de la religion et de zèle pour l'Église. 
On ne peut pas dire que le pape ne soit homme 
de bien, et que dans les commencemens il n'ait eu 
des intentions très droites, mais il s'est bien écarté 
de cette voie d'équité et de justice que doit avoir 
un bon père pour ses enfans. Je crois que l'on ne 
doit pas trouver mauvais qu'il ait aidé l'empereur, 
le roi de Pologne* et les Vénitiens, dans la guerre 
qu'ils avoient contre les infidèles. On peut même 
soutenir le parti qu'il a pris sur l'affaire des fran- 
chises, et il est excusable d'avoir été offensé contre 
les ministres de France sur tout ce qui s'est passé 
dans les assemblées du clergé. Car c'est son auto- 
rité, qui est la chose dont l'humanité est plus ja- 
louse, que l'on attaque, et quand l'humanité n'y 
auroit point de part, et qu'un pape en seroit 
défait en montant sur le trône de saint Pierre, ce 



1. Innocent XI (Odescalchi), pape de 1676 au 12 août 
1689, très hostile à Louis XIV. 

2. Jean Sobieski (1629-1696). 

Madame de La Fayette, 19 



146 MÉMOIRES DE LA COUR 

seroit l'Église et ses droits qu'il défendroit; mais 
un endroit où le pape n'est pas pardonnable, ni 
même excusable, c'est la manière dont il s'est 
comporté dans l'affaire de Cologne. Pendant le 
reste de vie de M. l'électeur de Cologne, il refusa 
les bulles à M. de Furstemberg, qui avoit pour- 
tant été élu coadjuteur canoniquement, et qui 
avoit eu toutes les voix nécessaires, sans que le 
parti de l'empereur, qui proposoit un frère de 
M. de Neubourg, l'eût pu empêcher. Le pape 
savoit l'état où étoit M. de Cologne, et qu'en ne 
donnant point de bulles au coadjuteur il falloit 
recommencer l'élection à la mort de l'électeur. La 
raison du pape pour ne lui point donner de bulles 
fut que c'étoit un homme qui avoit mis le feu 
dans toute l'Europe, qui étoit cause des guerres 
passées; que celles qui viendroient en seroient 
toujours une suite^ qu'un homme comme celui-là 
n'étoit pas digne de remplir une aussi grande 
place, et que, s'il y étoit une fois, il entrepren- 
droit encore plus aisément de troubler le repos de 
la chrétienté. Le pape s'applaudissoit d'une raison 
qui paroissoit sortir des entrailles du père commun 
des chrétiens, et refusoit cette grâce au cardinal 
de Furstemberg, parce qu'il étoit appuyé de la 
France, et que c'étoit prendre une vengeance 
grande et certaine du roi, qu'il avoit trouvé 
opposé aux choses qu'il avoit voulues. 



DE FRANCE I47 

Dans le temps que le roi sollicitoit le plus for- 
tement les bulles du coadjuteur, et que le pape y 
étoit le plus opposé, l'électeur de Cologne vint à 
mourir, et laissa vacans, outre Tarchevêché de 
Cologne, l'évéché de Munster, celui de Liège et 
celui d'Hildesheim. L'intention du roi étoit que 
M. de Furstemberg en remplît le plus qu'il se 
pourroit; mais il s'attachoit le plus fortement à 
ceux de Cologne et de Liège, comme les plus 
voisins de ses États, et par conséquent les plus 
nécessaires. L'obstination du pape à refuser les 
bulles faisoit qu'il falloit refaire une nouvelle 
élection, et que la coadjutorerie que l'on avoit 
donnée au cardinal de Furstemberg étoit entière- 
ment inutile. Il demeuroit seulement, pendant le 
siège vacant, administrateur de l'archevêché, et, 
comme il avoit gouverné pendant toute la vie du 
feu électeur, il étoit entièrement maître des places 
et avoit un assez grand crédit parmi les chanoines. 
On fut, après la mort de l'électeur, un temps assez 
considérable sans procéder à l'élection; mais pour- 
tant, selon l'usage ordinaire, Tévêque de Munster 
et celui d'Hildesheim furent nommés^ sans qu'il 
fût question de M. de Furstemberg : aussi ne 
s'étoit-on donné du côté de -ta cour qu'un mé« 
diocre mouvement pour lui faire remplir ces deux 
places. Il n'en étoit pas de même de celle de 
Cologne : on y avoit envoyé le baron d'Asfeld, 



148 MÉMOIRES DE LA COUR 

homme de beaucoup d*esprit, que M. de Louvois 
emploie souvent dans des négociations; on fit 
avancer des troupes sur les frontières ; on envoya 
de Targent dans l'archevêché de Cologne pour 
distribuer aux chanoines et à des prêtres qui sont 
au-dessous des chanoines, et qui ont une voix 
élective, mais qui ne peuvent jamais être élus. 
L'empereur opposa pour négociateur à Asfeld le 
comte de Launitz, homme, à ce que l'on dit, de 
peu d'esprit, mais qui avoit pourtant réussi à met- 
tre M. l'électeur de Bavière dans les intérêts de 
l'empereur; il est vrai que sa femme y avoit eu 
plus de part que lui, car M. l'électeur en étoit 
devenu amoureux, et il est difficile de trouver des 
gens qui persuadent mieux que les amans ou les 
maîtresses. M. de Launitz proposa aux chanoines 
l'évêque de Breslau', fils de l'électeur palatin, et 
frère de l'impératrice, pour l'archevêché de Co- 
logne : il fut peu écouté, et l'on espéroit une 
heureuse négociation à l'égard du cardinal de 
Furstemberg. Quand l'empereur vit que l'affaire 
ne pouvoit pas réussir pour l'évêque de Breslau^ 
on fit proposer le prince Clément de Bavière 2, 

1. François- Louis de Neubourg (1664-1732), fils de 
l'électeur palatin, pourvu du siège de Breslau en 168 3, 
beau-frère de l'empereur Léopold, frère des reines de Por- 
tugal et d'Espagne. 

2. Joseph-Clément de Bavière (1671-1723), évêque de 



DE FRANCE I 49 

frère de M. Télecteur. Il n'avoit pas l'âge, et il 
ne pouvoit pas y avoir une plus grande opposition ; 
mais on couvrit ce défaut d'un prétexte spécieux 
d'avantage pour l'électorat, qui fut que M. le 
prince Clément n'en jouiroit que quand il auroit 
l'âge, que l'on en donneroit l'administration à des 
chanoines jusqu'à ce temps-là, et que les revenue 
seroient employés à faire rétablir l'archevêché, 
qui étoit en désordre. En même temps on pré- 
senta des brefs du pape, qui dispensoient d'âge 
M. le prince Clément. Le pape y représentoit les 
services de M. l'électeur pour la chrétienté et 
l'avantage de l'archevêché; il ne falloit pas être 
trop éclairé pour discerner les mouvemens qui le 
faisoient agir : aussi les regarda-t-on en France 
comme on devoit. Les Hollandois n'étoient pas 
encore entrés fort avant dans cette négociation, 
et le prince d'Orange surtout avoit peu paru, et 
ne s'étoit pas pressé de faire beaucoup de pas, de 
peur que l'on ne les détruisît ; mais, afin que l'on 
n'eût pas le temps, il envoya, la surveille de l'élec- 
tion, à Cologne, un nommé Isaac, qui est son 
maître d'hôtel, et le seul qui partage sa confiance 
avec le comte de Bentinck', mais pourtant avec 



Ratisbonne depuis i685, frère de l'électeur Maximien- 
Emmanuel et de la Dauphine. 

I. Connu depuis sous le nom de milord Portland. (A. N.) 



l5o MÉMOIRES DE LA COUR 

cette différence que Tun se trouva là comme son 
ami, et l'autre presque comme son premier mi- 
nistre, et comme un homme qui lui est très utile. 
Ils se rendirent à Cologne avec des lettres de 
change considérables, qui déterminoient entière- 
ment ceux qui balançoient, qui pourtant avoient 
donné leur voix au cardinal quand il avoit été 
question de le faire coadjuteur. On procéda à 
l'élection le jour que Ton avoit assigné, et on la 
fit avec toutes les voix ordinaires de vingt-quatre 
chanoines, dont est composé le chapitre de Co- 
logne. Le cardinal de Furstemberg eut treize 
voix, le prince Clément huit, et deux autres en 
eurent chacun une. Il y en eut une de ces deux-là 
qui se joignit ensuite à celles qu*avoit déjà le car- 
dinal, de manière qu'il en eut quarorze. Comme 
celui qui a plus de voix doit l'emporter, selon les 
apparences, on proclama le cardinal électeur. 
Ceux qui étoient dans le parti du prince Clément < 
firent une espèce de protestation et se retirèrent 
chacun chez eux, sans vouloir assister à la procla- 
mation. Cependant le voilà déclaré électeur : 
pour l'être parfaitement il lui manquoit et les 
bulles du pape et l'investiture de l'empereur. 
M. le cardinal de Furstemberg eut d'abord re- 
cours au roi pour le soutenir : le roi lui envoya 

1. Un bref du 20 septembre 1688 valida son élection. 



DE FRANCE i5l 

des troupes, qui pourtant prêtèrent le serment 
entre les mains du cardinal, comme électeur. Il 
en remplit les places de Tarchevêché, et y mit des 
commandans François. 

Pendant tout ce temps-là, une grande partie de 
l'infanterie du roi étoit à Maintenon. Sa cavalerie 
étoit campée en différens endroits, M. de Louvois 
étoit malade, et prenoit les eaux à Forges pour 
rétablir sa santé. Les maladies de Maintenon 
commençoient d'une si grande violence que l'on 
étoit obligé de mettre les troupes dans des quar- 
tiers, et Ton comptoit que le travail continueroit 
encore six semaines ou deux mois. Il ne paroîssoit 
pas que l'on dût prendre des partis violens pour 
cette année. M. de Louvois revint de Forges, et, 
deux jours après, on envoya au marquis d'Huxel- 
les', qui commandoit le camp de la rivière d'Eure, 
des ordres pour en faire décamper toutes les trou- 
pes. Le bruit se répandit alors que Ton alloit dé- 
clarer la guerre. On parla d'augmentation de 
troupes, et on donna peu de temps après des 
commissions pour de nouvelles levées. On apprit 
en même temps la nouvelle de la prise de Belle- 
grade ^ ; on jugea les Turcs dans une impuissance 
entière de soutenir encore la guerre : il étoit ex- 



1. Maréchal en 170 3. 

2. Le 6 septembre 1688. 



l52 MÉMOIRES DE LA COUR 

trêmement question de paix entre eux et l'empe- 
reur, et Ton ne pouvoit pas douter que, si elle se 
faisoit une fois, toutes les forces de l'empire ne 
retombassent sur nous. 

Les affaires de Rome alloient de mal en pis, 
personne ne pouvoit vaincre l'opiniâtreté du pape i. 
Elle étoit trop bien fomentée par les gens en qui 
il avoit le plus de confiance, et ceux qui eussent 
pu lui parler pour le faire changer de sentiment 
lui étoient trop suspects. Le roi résolut d'y en- 
voyer Chamlay, homme en qui M. de Louvois a 
une très grande confiance, et qu'il emploie volon- 
tiers. Le roi le chargea d'une lettre de sa main 
pour le pape, avec ordre de n'avoir aucun com- 
merce avec M. de Lavardin, son ambassadeur, ni 
avec M. le cardinal d'Estrées, qui faisoit toutes 
les affaires du roi. Son instruction étoit de s'adres- 
ser à Casoni, le favori du pape, et puis au cardi- 
nal Cibo. Il s'acquitta de ses ordres en homme 
d'esprit; mais il eut le malheur de ne pas réussir. 
Casoni et Cibo se moquèrent de lui, ils se le 
renvoyèrent l'un à l'autre, et il s'en revint sans 
avoir vu que l'Italie. Son voyage ne servit qu'à 
donner du chagrin au cardinal d'Estrées et à M. de 
Lavardin, et à grossir le manifeste que le roi fît 



I . Pour l'abolition des franchises des ambassadeurs. 



DE FRANCE l53 

publier dans le temps que Ton partit pour le com- 
mencement de la guerre. 

Quand l'élection de Cologne fut faite, les cha- 
noines de Liège s'assemblèrent pour la leur. Nous 
avions un très grand besoin d'un homme qui fût 
dans nos intérêts, et le roi voulut absolument que 
ce fût le cardinal de Furstemberg; mais à peine 
fut-il seulement question de lui dans l'élection. 
On offrit au roi d'élire le cardinal de Bouillon ; 
mais Sa Majesté étoit trop mal contente de lui et 
de toute sa famille pour en souffrir l'élévation. 
Le roi dit qu'il ne le vouloit pas, et, en même 
temps, donna ordre au cardinal de Bouillon de 
donner sa voix et d'engager celles de ses amis 
pour Furstemberg. Il y a apparence qu'il ne fit 
pas ce que le roi avoit souhaité de lui, et il agit 
en très mal habile homme : car d'abord il s'enga- 
gea et promit tout ce que le roi voudroit, et puis 
il écrivit une lettre au Père de La Chaise, confes- 
seur du roi, où il lui demandoit son conseil, et 
prétendoit que sa conscience l'engageoit à d'au- 
tres intérêts que ceux qui lui étoient prescrits par 
le roi. Enfin on vit clairement, peu de temps après, 
que l'on n'avoit pas lieu d'être content de sa con- 
duite, car on fit arrêter son secrétaire chez M. de 
Croissy ', et, peu de temps encore après, un sous- 

I. Charles Colberl (1625-1696), marquis de Croissy, 

30 



l54 MÉMOIRES DE LA COUR 

secrétaire. On élut donc un autre évéque de 
Liège que Furstemberg. C'est un gentilhomme 
du pays, un très saint homme, que l'esprit ne con- 
duit pas à de grands desseins, et qui peut-être, à 
rheure qu'il est, est très fâché d'avoir été élu. Le 
roi fut offensé que le chapitre de Liège n'eût pas 
suivi ses intentions, mais il s'en consola par la 
quantité de contributions qu'il espéra de tirer de 
tout le pays. 

On ne songea plus qu'à soutenir l'élection du 
cardinal de Furstemberg à Cologne. On y fit mar- 
cher plus de troupes qu'il n'y en avoit déjà, et 
l'on envoya M. de Sourdis pour commander dans 
le pays. On fît des propositions à M. l'électeur de 
Bavière ', et on espéroit qu'il les pourroit accep- 
ter, parce qu'on prétendoit que sa femme ne pou- 
voit point avoir d'enfans, et que le prince Clément 
n'avoit point envie de s'engager dans l'état ecclé- 
siastique; mais la grossesse de madame l'électrice, 
qui vint quelque temps après, ne laissa plus d'es- 
pérance. 

En même temps que l'on apprit que les élec- 
tions avoient mal réussi, le roi eut avis que le 
prince d*Oiange faisoit un armement de mer pro- 



frère du grand Colbert, secrétaire des affaires étrangères 
depuis 1679. 

I. Maxlmilien-Emmanuel (1662-1726), électeur depuis 
1679, gendre de Tempereur Léopold F"". 



DE FRANCE l55 

digieux, qui regardoit l'Angleterre. Il avoit eu 
des conférences avec M. l'électeur de Brande- 
bourg * et avec M. de Schomberg. D*abord on 
avoit cru que ces entrevues n'étoient que pour 
nous empêcher d'être maîtres de l'électorat de 
Cologne, mais le prince d'Orange achetoit des 
troupes de tous côtés pour charger ses vaisseaux. 
Enfin on dîsoit que, depuis l'armée navale de 
Charles-Quint, on n'en avoit pas vu une plus for- 
midable. Sa Majesté donna avis au roi d'Angle- 
terre que tous ces apprêts-là le regardoient. Le 
roi d'Angleterre* n'en fut pas plus ému, parce 
qu'il ne le crut pas. Quand le prince d'Orange vit 
son dessein découvert, il se pressa plus qu'il 
n'avoit fait, et répandit de très grandes sommes 
d'argent pour être en état de partir au plus tôt, 
étant bien persuadé que les grands desseins réus- 
sissent difficilement quand ils sont éventés et longs 
dans l'exécution. Sa Majesté ne laissa pas d'offrir 
au roi d'Angleterre de le secourir toutes les fois 
qu'il en auroit besoin. 

Pendant ce temps-là, on se préparoit à faire 
une campagne : on avoit fait une grande promo- 
tion d'officiers généraux, on en avoit fait marcher 



1. Frédéric III (1657-1713), qui avait succédé à son 
père, Frédéric-Guillaume, le 39 avril 1688. 
3. Jacques 11. 



l56 MÉMOIRES DE LA COUR 

en différens endroits : on vojoit bien qu'il y au- 
roit quelque chose avant la fin de i*année. Les 
courtisans étoient dans un grand embarras, si le 
roi marcheroit lui-même ou s'il n'enverroit qu'un 
maréchal de France aux expéditions que Ton mé- 
ditoit. L'embarras étoit aussi grand pour eux de 
quel côté Ton marcheroit. Le roi avoit fait dire 
aux Hollandois qu'en cas que le prince d'Orange 
entreprît quelque chose contre l'Angleterre il leur 
déclareroit la guerre. Il avoit fait la même menace 
à M. le marquis de Castanaga, gouverneur des 
Pays-Bas. Beaucoup de gens trouvoient que Na- 
mur étoit une place absolument nécessaire au roi, 
et croyoient que l'on s'en saisiroit. Enfin chacun 
jugeoit selon sa fantaisie ou selon ses connois- 
sances. Tout ce qui paroissoit sûr étoit qu'il y 
avoit un dessein considérable. La cour devoit 
partir pour Fontainebleau dans cinq ou six jours, 
quand le roi déclara qu'il ne marcheroit pas, mais 
qu'il envoyoit Monseigneur ' pour prendre Phi- 
lipsbourg et le Palatinat,et que M. de Duras, que 
l'on avoit déjà envoyé à son gouvernement de 
Franche-Comté, il y avoit du temps, commande- 
roit l'armée sous lui. Monseigneur partit trois 
jours après que son voyage fut déclaré, et se ren- 

I. Louis (1661-171 1), le grand dauphin. Philipsbourg 
se rendit le 29 octobre 1688. 



DE FRANCE I Sy 

dit en douze jours devant Philipsbourg. M. de 
Boufflers avoit un corps de troupes considérable 
en deçà du Rhin, et le maréchal d'Humières avoit 
marché avec un autre dans le pays de Clèves et 
de Luxembourg, afin que, si les troupes que Ton 
disoit toujours qui s*assembloient auprès de Colo- 
gne faisoient le moindre mouvement, il fût en 
état de se porter où il seroit nécessaire. M. de 
Boufflers prit d'abord avec son armée une petite 
place à M. le Palatin dans la Lorraine allemande, 
appelée Kaiserslautern. Le marquis d'Huxelles, 
qu'on avoit envoyé devant, en Alsace, pour servir 
dans l'armée de Monseigneur, en prit une autre 
appelée Neustadt, et vint ensuite se rabattre sur 
un ouvrage à corne de Philipsbourg, qui étoit en 
deçà du Rhin, et, dans le même temps, M. de 
Montclar, qui commandoit en Alsace, investit la 
ville de l'autre côté du Rhin. Le roi partit de 
Versailles pour aller à Fontainebleau, et fit pu- 
blier en même temps un manifeste où il rendoit 
raison de toute sa conduite avec l'empereur, avec 
le pape et avec tous ses voisins. Madame la dau- 
phine n'y fut que trois jours après lui, parce 
qu'elle étoit très incommodée, et depuis long- 
temps. Monseigneur fit son voyage en onze jours, 
et le fit dans sa chaise jusqu'à Sarrebourg. Sa 
cour étoit composée de peu de personnes par le 
chemin, les officiers se rendant devant à leurs em- 



l58 MÉMOIRES DE LA COUR 

plois, et ses courtisans n'ayant pas aussi eu le 
temps de faire des équipages. Le roi lui avoit 
donné M. de Beauvillier pour modérateur de sa 
jeunesse. A Sarrebourg, il monta à cheval et fît 
une très grande journée : il avoit appris à Dieuze 
que l'on avoit ouvert quelques boyaux devant la 
place ; il apprit en même temps la prise de Kai- 
serslautern par M. de Boufflers. Il fut en trois 
jours de Sarrebourg à Philipsbourg, et eut un vilain 
chemin, et très long. En arrivant devant Philips- 
bourg, quoiqu'il fût très fatigué, il ne laissa pas 
d'aller voir la disposition de tout avec M. de 
Duras, qui commandoit l'armée sous lui, et qui 
étoit venu au-devant de Monseigneur un peu par 
delà le pont, qui étoit à une lieue et demie au- 
dessus de Philipsbourg. Saint-Pouange ', qui re- 
présentoit M. de Louvois à cette armée, y vint 
aussi avec M. de Duras. Tout le monde fut assez 
longtemps sans équipage, et même Monseigneur, 
parce que le temps étoit très avancé pour un siège 
aussi considérable que celui-là, et que l'on faisoit 
passer les troupes et les choses nécessaires pour le 
siège préférablement à tout. On continua la tran- 
chée, qui avoit été commencée en l'absence de 
Monseigneur, où il montoit d'abord deux batail- 

I. Gilbert Coibert (1642- 1706], marquis de Saint- 
Pouange; par sa mère, Claude Le Tellier, cousin germain 
de Louvois. 



DE FRANCE I 59 

Ions de garde, et on l'appela la tranchée du haut 
Khin, parce qu'elle suivoit le cours de la rivière. 
Trois jours après que Monseigneur fut arrivé, on 
ouvrit une autre tranchée à Topposite de celle-là, 
que Ton appela le bas R/im, et Ton y envoya un 
des bataillons qui montoit à Tautre. Six jours 
après l'arrivée de Monseigneur, on ouvrit encore 
une autre tranchée, qui fut appelée la grande atta- 
que, où il montoit deux bataillons, avec un lieute- 
nant général et le brigadier de jour : aux deux 
autres montoit un maréchal de camp. Deux jours 
avant que Ton ouvrît cette tranchée, un ingénieur 
nommé La Lande, qui avoit été dans la place pen- 
dant que les Impériaux l'avoient assiégée, fut em- 
porté d'un coup de canon en allant reconnoître le 
travail qu'il devoit faire faire. Sa mort ne laissa 
pas que de fâcher M. de Vauban, parce que c'étoit 
lui qui avoit le plus de connoissance de la place ; 
encore étoit-elle changée depuis qu'il en étoit 
sortr: Les assiégés firent toujours un feu de canon 
prodigieux ; il ne se passa rien du tout à l'ouver- 
ture de la tranchée, et il n'y eut personne de tué 
ni de blessé. Le premier homme qui le fut, ce fut 
Jarzé, qui, en venant du quartier où étoit campé 
son régiment et celui de Monseigneur, eut le poi- 
gnet emporté d'un coup de canon. 

Pendant que Monseigneur étoit occupé au 
siège, il détacha M. de Montclar, mestre de camp 



l6o MÉMOIRES DE LA COUR 

général de la cavalerie, et lieutenant général, avec 
une partie de la cavalerie, pour entrer dans le 
Palatinat. Il se saisit de quelques petites villes où 
il n*y avoit aucune fortification, et y demeura 
pour entreprendre quelque chose de plus considé- 
rable quand l'occasion s'en présenteroit. Les trois 
ou quatre premières nuits de tranchée se passèrent 
très doucement. On avançoit pourtant beaucoup 
le travail ; mais notre canon fut tout ce temps-là 
à mettre en batterie. La quatrième nuit, on emporta 
aux ennemis un petit retranchement Tépée à la 
main. Le régiment d'Auvergne étoit de tranchée. 
Presle, qui en est le colonel, y fut blessé. Le ma- 
tin, les ennemis firent semblant de faire une sortie : 
ils trouvèrent des travailleurs avec la tête du régi- 
ment d'Auvergne, qui s'ébranla parce que les tra- 
vailleurs s'étoient renversés sur eux ; mais la plu- 
part des hommes qui étoient sortis furent tués et 
faits prisonniers. Catinat, qui étoit de tranchée ce 
jour-là, eut une balle dans son chapeau et se 
donna beaucoup de mouvement, comme il fit pen- 
dant tout le siège, après M. de Vauban. Ce fut 
sur lui aussi que le siège roula le plus : c'est un 
homme en qui M. de Louvois a beaucoup de con- 
fiance, et en qui il n'en peut trop avoir. D'un 
commun consentement, personne n'a plus d'esprit 
ni de mérite que lui. 

Pendant ce temps-là. Monseigneur envoya ordre 



DE FRANCE l6l 

à M. de Montclar de tâcher de prendre Heidel- 
berg, capitale du Palatinat. La ville est d'une 
conquête aisée; elle est le long du Necker, entre 
deux collines fort élevées. D'un côté est le châ- 
teau, résidence ordinaire des électeurs palatins, 
qui est assez beau et assez bon. M. de Montclar 
n'avoit pas d'infanterie et n'avoit que quelques 
pièces de canon; ainsi il eût difficilement réussi en 
l'attaquant par les règles. Le grand maître de 
l'ordre teutonique, fils de M. l'électeur palatin, 
étoit dedans avec peut-être sept à huit cents 
hommes des troupes de son père. On trouva que 
la voie de l'honnêteté étoit la meilleure, et Cham- 
lay, qui étoit avec M. de Montclar, se chargea du 
compliment. Il lui dit qu'il venoit de la part de 
Monseigneur pour savoir sa résolution, qu'il seroit 
fâché qu'il lui arrivât du mal. Enfin Chamlay, par 
ses bonnes raisons, fit que M. le grand maître, 
tout malade qu'il étoit, se résolut d'abandonner le 
château et de s'en aller trouver son père, qui 
étoit allé dans le duché de Neubourg. Chamlay 
fit la composition pour la garnison telle qu'il plut 
au grand maître, qui demanda qu'elle fût conduite 
à Manheim, place du Palatinat. On le lui accorda; 
mais, comme le dessein étoit d'assiéger Manheim 
aussitôt que Philipsbourg seroit pris, et que, par 
conséquent, il ne nous convenoit pas qu'il y entrât 
un renfort aussi considérable, on fit partir Ruben- 
Madame de La Fayette. 21 



j62 mémoires de la cour 

tel, lieutenant général, avec ce qui restoit de ca- 
valerie dans le camp, hors ce qui étoit nécessaire 
pour le garder, et on l'envoya faire semblant d'in- 
vestir Manheim. Quand la garnison de Heidel- 
berg, qui étoit déjà beaucoup diminuée, se pré- 
senta pour y entrer, on lui dit que l'on ne laissoit 
pas entrer des troupes dans une place investie : 
ainsi il fallut qu'elle prît son chemin pour s'en re- 
tourner dans le pays de Neubourg. Quand il l'eut 
vue partir, Rubentel s'en revint au camp devant 
Philipsbourg. Cependant l'attaque du haut et du 
bas Rhin devinrent les bonnes; on prit l'ouvrage à 
corne sans aucune difficulté, et on leur prit quel- 
que monde dedans, entre autres un neveu de 
M. de Staremberg, gouverneur de la place, 
nommé lé comte d'Arcos : on y perdit très peu 
de monde. De personnes de marque il n'y eut 
que le fils de M. Courtin, qui étoit à la suite de 
M. de Vauban, qui y fut tué, et il le fut par nos 
gens, parce qu'il ne savoit pas le mot de rallie- 
ment. La grande attaque alloit très foiblement, 
parce qu'il y avoit une flaque d'eau assez considé- 
rable à passer qui faisoit une espèce d'avant-fossé. 
M. de Vauban n'étoit occupé que d'épargner du 
monde et craignoit extrêmement les actions de vi- 
gueur. On avoit fait des batteries fort considé- 
rables de canons et de bombes ; mais elles ne fai- 
soient pas grand mal aux assiégés, et, au contraire, 



DE FRANCE l63 

leurs canons, dont ils avoient quantité, et qui 
étoient bien servis, rasoient absolument la queue 
de la tranchée, et nous tuoient toujours des gens; 
mais ils faisoient un feu si médiocre de leui^ 
mousquets qu'ils ne nous détruisoient pas par ce 
moyen beaucoup de monde. Le Bordage, qui 
étoit maréchal de camp, et qui s'étoit converti 
depuis peu, fut tué d'un coup de mousquet par la 
tête, et ne vécut que deux heures après Tavoir 
reçu. Trois jours après, Nesle, qui étoit aussi 
maréchal de camp, en reçut un au même endroit, 
et mourut un mois après à Spire. C*étoit un fort 
honnête garçon, d'un esprit médiocre, mais assez 
aimé, malheureux, et ses malheurs lui donnoient 
une sorte de mérite. Le marquis d'Huxelles, lieu- 
tenant général, fut aussi blessé dans le même 
temps d'un coup de mousquet entre les deux 
épaules ; mais le coup fut heureux. On passa la 
flaque d'eau. A la grande attaque, on prit une re- 
doute, que les ennemis abandonnèrent d'abord 
qu'ils furent attaqués, et, les jours suivans, on prit 
quelque angle de la contrescarpe : cependant on 
voyoit bien que ce n'étoit pas la bonne attaque; 
on avoit fait des batteries dans l'ouvrage à corne 
et on avoit fait aussi une brèche très considérable 
à l'ouvrage à couronne, dont le revêtissement {sic) 
n'étoit pas bon. Le lieutenant général changea de 
poste et prit l'attaque du Rhin, car ces deux-là 



164 MÉMOIRES DE LA COUR 

n'étoient devenues qu'une. M. le duc du Maine, 
qui étoit volontaire, et qui avoit été obligé de 
suivre l'exemple des autres volontaires*, dont le 
nombre étoit excessif, c'est-à-dire de choisir un 
régiment pour monter à la tranchée, avoit choisi 
le régiment du roi, qui a trois bataillons. Il avoit 
monté d'abord au premier, qui mon toit av£c le 
troisième, à la grande, et le second montoît à 
celle du Rhin. Il demanda permission à Monsei- 
gneur de monter au second, croyant qu'il y auroit 
plus à voir. Le Duc*, dont le régiment montoit 
aussi à la grande attaque, demanda en grâce à 
Monseigneur que son régiment montât aussi à 
celle-là, et que l'on envoyât le régiment de Gran- 
cey, dont le colonel étoit absent, [qui y devoit 
monter naturellement à sa place, à la grande atta- 
que. Monseigneur l'accorda aussi ; les officiers en 
furent très scandalisés et voulurent rendre leurs 
commissions. Dans ce temps-là, Grancey arriva, 
qui représenta ses raisons : elles furent inutiles 
pour le soir; mais, le lendemain matin, Monsei- 
gneur envoya prier M. le Duc de ne se pas servir 
de la permission qu'il lui avoit donnée : ainsi 



1. Le fils de M™^ de La Fayette servait comme volon- 
taire. (P.) 

2. Louis III de Bourbon-Condé (1668-1710), appelé 
,M. le Duc du vivant de son père, le fils du grand Condé, 



DE FRANCE l6S 

M. le Duc ne monta pas. Mais, quand Monsei- 
gneur ne le lui auroit pas ordonné, ce petit avan- 
tage ne lui auroit pas servi, car toute la nuit on 
combla le fossé, et on fit un pont de fascines pour 
pouvoir passer commodément à la brèche. Dès la 
nuit précédente, on avoit fait reconnoître en quel 
état elle étoit, et le comte d*Estrées, qui fut le 
seul des volontaires blessé, Tavoit été à la cuisse 
par un coup d'une décharge que les ennemis 
avoient faite sur deux sergens que Ton avoit en- 
voyés pour regarder un peu exactement. Dans la 
même nuit, Harcourt, maréchal de camp, en allant 
visiter quelque chose, tomba de huit ou dix pieds 
de haut, et se déhancha, dont il a été très long- 
temps incommodé. 

Pour revenir donc à M. du Maine, il monta 
avec le second bataillon du régiment du roi, mais 
il quitta la tranchée vers les dix ou onze heures 
du matin, croyant qu'il n'y auroit rien à faire. 
Vauban, dont le dessein étoit d'attaquer l'ouvrage 
à couronne la nuit, dit qu'il falloit envoyer tâter 
les ennemis. On fit deux ou trois petits détache- 
mens de grenadiers du côté du régiment d'Anjou, 
qui montoit à ce que l'on appeloit l'attaque du 
haut Rhin, et, pendant que M. de Vauban passoit 
à celle du bataillon du régiment du roi, ils mon- 
tèrent. Ils ne virent presque personne dans l'ou- 
vrage, qui est d'une grandeur prodigieuse; ils 



l66 MÉMOIRES DE LA COUR 

descendirent dedans, el, dans le temps qu'ils 
descendoient, il vint à eux une trentaine d'enne- 
mis; mais, à mesure que les détachemens avan- 
çoient, on avoit fait avancer aussi le gros du 
bataillon, tellement que les piqueurs même étoient 
sur le haut de la brèche. Pendant ce temps-là, 
M. de Vauban avoit passé de Tautre côté, et il 
faisoit marcher les détachemens, quand il entendit 
un grand bruit du côté qu'il avoit quitté. Il jugea 
ce que c'étoit, et fit dépêcher de marcher. Les 
grenadiers du régiment du roi arrivèrent sur le 
haut de leur brèche que les ennemis étoient déjà 
poussés de l'autre côté. Comme on travailloit au 
logement avec l'impatience ordinaire aux soldats 
de se mettre à couvert du feu, on entendit battre 
la chamade. On ne put jamais soupçonner que ce 
fût pour se rendre : il falloit encore emporter la 
contrescarpe de la ville, passer un très grand et 
très profond fossé, et le corps de la place n'étoit 
pas entamé. On voyoit bien aussi que ce n'étoit 
pas pour retirer les morts, car les ennemis n'avoient 
eu que cinq ou six hommes de tués. On se trou- 
voit donc dans un assez grand embarras de ce que 
ce pouvoit être, lorsqu'ils déclarèrent que c'étoit 
pour capituler. L'étonnement fut grand; on l'alla 
dire à Monseigneur avec tout l'empressement que 
méritoit une si bonne nouvelle. Monseigneur s'en 
alloit, selon sa coutume ordinaire, voir monter la 



DE FRANCE 167 

tranchée aux bataillons qui en étoient. Sa surprise 
fut extrême, d'autant que M. de Vauban comptoit 
que la place dureroit encore dix jours. Cependant 
les pluies nous incommodoient extrêmement, et la 
saison étoit si avancée qu'il n'y avoit pas d'espé- 
rance d'autre temps. On avoit aussi mandé à la 
cour que Ton seroit encore une dizaine de jours 
à prendre la place; mais dans le moment on fit 
partir un courrier pour rapporter la nouvelle 
qu'elle capituloit. On délivra les otages de part 
et d'autre : ceux qui vinrent de la ville furent chez 
Monseigneur. Comme Allemands, ils étoient tout 
fiers de leur belle défense et se moquoient fort de 
nous de ce que nous ne les avions pas pris plus 
tôt. Ils tinrent vingt-six jours de tranchée ouverte, 
et l'on en fut sept ou huit que l'on n'avoit rien du 
tout encore. Dans la capitulation, nous leur accor- 
dâmes toutes les choses honorables. On leur donna 
deux pièces de canon et trois jours pour se prépa- 
rer. M. de Staremberg s'avisa de dire qu'il étoit 
bien malade, et envoya demander fort sérieuse- 
ment en grâce à Monseigneur de lui envoyer un 
confesseur et un médecin. Il pouvoit bien se pas- 
ser de l'un et n'avoit guère besoin de l'autre, car 
sa maladie n'étoit qu'une fièvre quarte très simple. 
On fit partir dès le lendemain des troupes pour 
aller investir Manheim, et le régiment de cavale- 
rie de M. le Duc y marcha. M. le Duc marcha 



l68 MÉMOIRES DE LA COUR 

avec; et M. le prince de Contv*, volontaire dans 
Tarmée, qui avoit monté la tranchée avec M. le 
Duc, qui outre cela n'avoit pas manqué un seul 
jour d'aller voir ce qui s'étoit fait la nuit, et dont 
le défaut étoit d'en vouloir trop faire, marcha 
aussi, croyant que ceux de Manheim auroient 
plus de courage qu'il n'en avoit paru à ceux de 
Philipsbourg. Cela fut à peu près égal; ainsi mes- 
sieurs les princes n'eurent d'autre plaisir que de 
se faire tirer quelques coups de canon. Quand la 
capitulation de Philipsbourg fut signée, d'Antin 
partit pour en aller porter la -nouvelle au roi; mais 
M. de Saint-Pouange l'avoit fait précéder de cinq 
ou six heures par un courrier, qui arriva à Fontai- 
nebleau comme l'on disoit le sermon. M. de Lou- 
vois, qui savoit l'impatience où étoit le roi de savoir 
des nouvelles, lui alla porter celle-là au sermon. 
Le roi fit taire le prédicateur, dit que Philipsbourg 
étoit pris, et lut la lettre que Monseigneur lui 
écrivit. Le prédicateur, qui étoit le Père Gaillard, 
jésuite, au lieu d'être troublé par l'interruption, 
n'en parla que mieux, et fit au roi, sur cet heureux 
événement, un compliment qui attira l'applaudis- 
sement de l'assemblée. Pour M^^ d'Antin, qui 
savoit que son mari devoit apporter cette nouvelle 



1. François-Louis, prince de Conti (1664-1709), neveu 
du grand Condé. 



DE FRANCE I 69 

à Sa Majesté, elle fit la bonne femme et s'éva- 
nouit à l'autre bout de Téglise, croyant qu'il étoit 
arrivé quelque chose à son mari, puisque c'étoit 
un autre qui apportoit la nouvelle. Quand d^Antin 
partit, on avoit déjà rapporté tous les articles, et 
dans le moment on livra une porte de la ville au 
régiment de Picardie, qui est le plus ancien, et on 
songea à faire partir les choses nécessaires pour le 
siège de Manheim. Le lendemain, les bataillons 
montoient encore la tranchée et étoient occupés à 
la raser. Un officier du régiment du roi, qui étoit 
de tranchée ce jour-là, s'ennuyant, prit un fusil 
de soldat pour tirer des bécassines; Monseigneur 
arriva dans le moment, et tous les officiers, qui 
étoient assis, se levèrent pour le voir venir. Cet 
autre, qui ne prenoit pas garde à ce mouvement, 
vit en même temps partir une bécassine : il tira et 
donna d'une balle, qui étoit dans le fusil avec du 
menu plomb, au travers du corps du chevalier de 
Longueville, qui étoit un bâtard de feu M. de 
Longueville. Sa vie, coupée dans sa première jeu- 
nesse, car il n'avoit que vingt ans, par un accident 
aussi funeste, donna de la pitié à tout le monde. 
Le jour de la Toussaint, jour de la naissance 
de Monseigneur, M. de Staremberg sortit de sa 
place dans son carrosse, à la tête de sa garnison, 
qui étoit composée de son régiment, dont il y 
avoit encore dix-huit cents hommes en état de 



22 



lyo MÉMOIRES DE LA COUR 

servir, et soixante dragons à cheval. Les officiers 
jetoient la faute sur les soldats, disant qu'ils n'a- 
voient pas voulu leur obéir. Les soldats disoient 
qu'ils n'avoient jamais vu leurs officiers pendant le 
siège. Enfin, on jugea que ni les uns ni les autres 
ne valoient guère. Il leur paroissoit une si grande 
gaieté que Ton pouvoit assurer qu'ils avoient 
également part à la mauvaise défense de la place. 
M. de Staremberg descendit de son carrosse pour 
saluer Monseigneur, qui étoit à voir sortir la gar- 
nison. On leur donna une escorte pour les con- 
duire jusqu'à moitié chemin d'Ulm, où ils dévoient 
s'embarquer pour s'en aller à Vienne. Le lende- 
main que la garnison fut sortie, Monseigneur 
alla dans la place faire chanter le Te Deum, 

Pendant que l'on étoit devant Philipsbourg, le 
prince d'Orange avoit voulu mettre sa flotte en 
mer, mais les vents lui avoient toujours été con- 
traires, et il avoit été obligé de rentrer dans le 
port avec quelques vaisseaux maltraités et d'autres 
perdus. Son armée étoit composée de troupes 
qu'il avoit achetées de toutes les nations. Il lui en 
étoit même venu de Suède, et le prince régent de 
Wurtemberg lui en avoit aussi vendu; mais on a 
bien fait payer au double à celui-ci le profit qu'il 
en avoit retiré, car tout son pays a été au pillage 
des troupes du roi. Le prince d'Orange avoit une 
armée nombreuse, une grande quantité de bons 



DE FRANCE I7I 

ofBciers françois huguenots, qui avoîent quitté le 
royaume pour la religion. M. de Schomberg, qui 
avoit joint le prince, étoit le meilleur général qu'il 
y eût dans l'Europe. Tout ce que l'on peut s'ima- 
giner, non seulement de nécessaire, mais de pro- 
pre pour faire une défense considérable, étoit 
chargé sur ces vaisseaux, et l'entreprise avoit été 
conduite pendant longtemps avec un secret im- 
pénétrable : le reste dépendoit de Dieu. Elle ne 
donnoit pas moins de jalousie à la France qu'à 
l'Angleterre. Peu de jours aprs que Ton fut parti 
pour Philipsbourg, le roi eut avis que cet apprêt 
étoit pour faire une descente sur les côtes de Nor- 
mandie. On voulut fortifier Cherbourg, ville sur 
le bord de la mer, et Ton commença; mais elle 
n'étoit pas en état de résister, et il n'y avoit pas 
assez de troupes dedans pour la défendre, quand 
même elle eût été bonne. On voulut aussi faire 
marcher deux bataillons qui étoient à Versailles, 
et revenoient de travailler à Maintenon ; mais ils 
étoient en si mauvais état qu'il fut impossible de 
les y envoyer, car on ne put jamais trouver que 
cent hommes qui pussent marcher. On commanda 
la noblesse de la province et les milices; on en- 
voya Artagnan, major des gardes, avec des offi- 
ciers et des sergens du même régiment, et Jonvelle, 
commandant la seconde compagnie des mousque- 
taires, pour y commander. On envoya d'autres 



iy2 MEMOIRES DE LA COUR 

officiers aux gardes et des mousquetaires à Belle- 
Isle, de peur que la descente ne fût de ce côté-là. 
On envoya aussi de grosses garnisons à Calais et 
à Boulogne; enfin, on fit tout ce qu'on auroit pu 
faire si Ton eût été assuré d'une descente. 

Pendant le siège de Philipsbourg, M. de Bouf- 
flers avoit fait entrer des troupes dans Worms, 
ville assez considérable sur le Rhin. Il s'étoit saisi 
de Mayence, moitié du consentement de M. l'élec- 
teur, moitié par force et par adresse; on étoit 
entré en quelque négociation avec M. l'électeur 
de Trêves pour avoir Coblentz. On ne lui deman- 
doit point sa forteresse d'Hermensteîn, mais on 
vouloit être assuré de tous les passages du Rhin 
de notre côté. M. l'électeur de Trêves même scm- 
bloit y pencher assez, et l'on espéroit une heureuse 
négociation, quand on apprit tout d'un coup qu'il 
étoit entré dans Coblentz des troupes de M. l'élec- 
teur de Saxe et des princes voisins. Francfort, qui 
étoit dans une appréhension horrible, reçut aussi 
une grosse garnison de ces mêmes troupes. Le dé- 
plaisir de n'avoir pu avoir Coblentz et d'avoir été 
amusé par une négociation fut certainement vio- 
lent. On s'en dépiqua du mieux que l'on put, en ra- 
vageant les terres de l'électorat de Trêves et en pre- 
nant prisonnier le grand maréchal de l'électeur, que 
l'on croyoit avoir fait changer son maître de parti; 
après quoi enfin on se résolut à bombarder Coblentz. 



DE FRANCE lyS 

Après que tout ce qui étoit nécessaire pour le 
siège de Manheim fut parti du camp de Philips- 
bourg, Monseigneur partit à la tête de ce qui 
restoit de troupes de son armée, car il y en avoit 
beaucoup qui avoient pris les devants, et alla 
camper à un château de chasse de M. l'électeur 
palatin, qui appartient à M^ae Télectrice palatine 
douairière. Le lendemain. Monseigneur arriva de- 
vant Manheim. Le temps étoit épouvantable, et 
Ton fut obligé de faire cantonner les troupes dans 
les villages. Le gouverneur de Manheim n'étoit 
qu'un bourgeois de Francfort vendeur de fer, 
anobli par l'empereur. Quand Monseigneur fut 
arrivé, on fit dire à ce gouverneur qu'on le feroit 
pendre s'il laissoit ouvrir la tranchée, et qu'il n'é- 
toit point à M. l'électeur palatin, 11 ne répondit que 
rodomontades à ce discours, et fit tirer fréquem- 
ment du canon. On ne fit point de lignes de cir- 
convallation : la plus grande partie de l'armée étoit 
couverte du Necker et du Rhin, dont nous étions 
les maîtres, et il n'y avoit guère d'apparence que 
les ennemis vinssent attaquer ce qui étoit par 
delà cette première rivière. Nous avions un pont 
de bateaux dessus, et le quartier de Monseigneur 
étoit à la portée du canon de la place, mais extrê- 
mement couvert d'arbres. Manheim est de la plus 
parfaite situation qu'il y ait au reste du monde, 
après celle du fort de Kehl. Elle est au confluent 



1^4 MEMOIRES DE LA COUR 

du Necker et du Rhin, et couverte d'un côté par 
un marais. U y a une citadelle belle et grande, et 
parfaitement bien bâtie en dedans. L'électeur y 
avoit un fort vilain palais. La ville est jolie; les 
rues tirées au cordeau. Cependant tout y a Taîr 
pauvre. Elle étoit très moderne, car il ny avoit 
pas quarante ans que le feu électeur, c'est-à-dire 
le père de Madame, Tavoit fait commencer. 
Quand on eut reconnu la place, on fit ouvrir la 
tranchée du côté de la ville. On l'avança extrême- 
ment, et on fît en même temps une batterie de 
bombes. Le matin, M. de Mornay, qui étoit aide 
de camp de Monseigneur et fils de M. de Mon- 
chevreuil, y fut tué. Son père, qui avoit suivi 
M. du Maine, eut ce déplaisir, qui fut grand, 
parce que c'étoit un fort honnête garçon et bien 
établi, qui pourtant ne promettoit pas d'aider 
beaucoup à la fortune pour son avancement. Elle 
l'étoit venue chercher et l'auroit tiré d'un état au- 
dessous du médiocre, pour le mettre dans une 
assez grande opulence, sans aucun éclat. 11 fut 
emporté d'un coup de canon avec le lieutenant 
des gardes de M. du Maine et deux soldats. Le 
soir, on ouvrit la tranchée devant la citadelle, et 
on commanda quatorze cents hommes pour le tra- 
vail de la nuit. On poussa la tranchée jusqu'à 
trente toises de la contrescarpe, et on commença 
à travailler à une batterie de quatorze pièces de 



DE FRANCE lyS 

canon. Il y en avoit une de Tautre côté du Rhin, 
que l'on avoit faite avant que d'ouvrir la tran- 
chée, qui incommodoit extrêmement une batterie 
que les ennemis avoient sur la tranchée ; si bien 
qu'en très peu de temps elle la rendit presque 
inutile et eut beaucoup incommodé. Monseigneur 
alla ce jour-là voir Heidelberg, et on le fit boire 
sur ce muid si célèbre, qui est l'admiration de 
toute l'Allemagne. A son retour, il apprit que 
Manheim vouloit capituler. On voulut quelque 
temps tenir bon et ne la point recevoir que la cita- 
delle ne se rendît. Cependant, à la fin, on jugea 
à propos de la recevoir, parce qu'on prétendoit 
faire une attaque à la citadelle par le côté de la 
ville. Les ennemis, le jour que l'on avoit ouvert la 
tranchée devant la ville et la citadelle, avoient passé 
leur nuit avec des violons et des hautbois sur les 
remparts, mais cette gaieté ne leur dura pas long- 
temps. Enfin, on reçut la ville à capitulation'. Le 
feu, que les bombes avoient mis à un côté, avoit 
causé quelque dissension entre le gouverneur et la 
bourgeoisie, et, de son côté, le gouverneur mena- 
çoit ceux-ci de les brûler s'ils se rendoient ; ce- 
pendant, comme il n'étoit pas trop le maître de sa 
garnison, il fallut qu'il fît ce que les bourgeois 
vouloient. On leur conserva tous leurs privilèges, 

I. Le II novembre 1688. 



Ij6 MÉMOIRES DE LA COUR 

et le régiment de Picardie entra dans la ville. Le 
matin, on alla reconnoître le côté de la citadelle 
du côté de la ville. On la trouva plus mauvaise 
que par aucun autre endroit, et Ton se préparoit 
le soir à y faire une attaque, quoique le gouver- 
neur mandât qu'il alloit mettre le feu par toute la 
ville; mais, vers les quatre heures du soir, sa fierté 
se ralentit, et il demanda à composer. Sa garni- 
son, qui s^étoit beaucoup diminuée en entrant de 
la ville dans la citadelle, dit qu'elle vouloit de 
l'argent ou qu'elle ne tireroit pas. Il n'avoit point 
d'argent et n'en pouvoit plus tirer de la bour- 
geoisie; enfin il capitula. On lui accorda qu'il 
sortiroit enseignes déployées, avec tous les vains 
honneurs que l'on demande et que Ton obtient 
aisément quand on s'est mal défendu. On lui ac- 
corda aussi deux pièces de canon, que l'on ne lui 
donna pas, et deux fois vingt-quatre heures pour 
se préparer à son départ. Pendant ces deux fois 
vingtH}uatre heures, il pensa être assassiné par ses 
soldats, et il fallut qu'il demandât une garde des 
troupes de la ville. Ce gouverneur sortit, comme 
on étoit convenu, à la tête de cinq ou six cents 
hommes, entre lesquels il y avoit soixante dragons, 
et s'en alla coucher dans une petite ville du Pala- 
tinat. Monseigneur le vit sortir et lui donna une 
escorte de quarante maîtres, commandés par le 
chevalier de Cominges. Il demanda, en partant. 



DE FRANCE I77 

son canon et trois chariots de pain que l'on lui 
avoit promis, mais il n'eut ni l'un ni l'autre. 
Quand la garnison fut à la petite ville où elle de- 
voit aller coucher, elle fit un complot de la piller, 
sous prétexte qu'elle lui devoit encore de l'argent 
sur ce qui leur avoit été assigné pour leur subsi- 
stance. Le chevalier de Cominges en fut averti; 
il se trouva assez embarrassé avec sa petite troupe ; 
mais il fit partir un homme pour en avertir M. de 
Duras, et se retrancha avec ses quarante hommes. 
On lui envoya la nuit trois cents chevaux, qui arri- 
vèrent avant la pointe du jour et qui empêchèrent 
le complot. La garnison fut obligée de se remettre 
en marche : elle devoit aller jusqu'à Dusseldorf. 
La route étoit fort longue, et les soldats murmu- 
roient toujours contre leur commandant. Enfin, il 
fut obligé de les laisser et de prendre la poste, de 
peur qu'ils ne l'assommassent. Il leur laissa son 
équipage, qui étoit une très médiocre ressource. 
Monseigneur envoya Sainte-Maure porter au roi 
la nouvelle de la reddition de la place, et donna 
tous les ordres nécessaires pour la disposition du 
siège de Frankenthal, où le roi lui avoit mandé qu'il 
falloit qu'il allât encore, et au retour duquel il lui 
avoit promis de grands plaisirs à la cour. Monsei- 
gneur fit son entrée dans Manheim et fit chanter 
le Te Deum dans l'église de la citadelle, qui étoit la 
seule catholique, et encore y faisoit-on trois exer- 
Madamt de La Fayette. 2 5 



1^8 MÏMOIRES DE LA COUR 

cices de différente religion dans la journée. Le ré- 
giment de Picardie demeura pour garnison à 
Manheim, et le lieutenant-colonel pour y com- 
mander. 

Toutes les troupes qui dévoient hiverner au 
delà du Rhin partirent du camp devant Manheim 
pour se rendre dans leurs quartiers, et celles qui 
dévoient demeurer en deçà suivirent Monsei- 
gneur au siège de Frankenthal. La journée étoit 
très petite de Manheim à Frankenthal. Le lende- 
main que Manheim fut rendu^ on fit partir la ca- 
valerie, qui étoit au delà du Rhin avec M. de 
Joyeuse, pour aller investir la place. On Tinvestit, 
et, le lendemain, on envoya le chevalier de Cour- 
celle, major du régiment des cuirassiers, pour par- 
ler au gouverneur de se rendre, et l'assurer que 
sans cela il n*auroit pas de quartier. Il répondit en 
brave homme. Le jour que Monseigneur arriva, 
on voulut renouer quelque traité, et le gouver- 
neur y entroit tout à fait, mais son major le fit 
changer d'avis, en l'assurant qu'il seroit perdu de 
réputation s'il ne se faisoit pas tirer au moins du 
canon. Il donna dans cette fausse bravoure, et dit 
qu'il se rendroit quand il lui conviendroit. Au 
bout de deux jours, on ouvrit la tranchée. Le se- 
cond jour de la tranchée ouverte, on travailla aux 
batteries de canons et de bombes. Tout cela tira 
le troisième au matin. La ville fut enflammée de- 



DE FRANCE I 79 

puis sept heures du matin jusqu'à midi. Le grand 
clocher fut brûlé. Le feu dura jusqu'à dix heures 
du soir. A onze heures et demie du matin, ils bat* 
tirent la chamade et demandèrent à capituler'. La 
joie fut grande dans l'armée, car, quoique l'on eût 
beaucoup de plaisir à servir sous Monseigneur, 
cependant il étoit le vingtième de novembre, et 
l'on redoutoit extrêmement le vilain temps. 

On bombardoit encore Coblentz pendant le 
siège de Frankenthal. Les ennemis avoient dans 
cette dernière un ouvrage à couronne, d'où ils 
incommodoient extrêmement les troupes. Barbe- 
zière, à la tête de son régiment de dragons, l'em- 
porta très bravement, malgré le feu de toute la 
ville, qui fut grand. Monseigneur accorda une 
fort honnête composition au gouverneur de Fran- 
kenthal, et vit sortir la garnison, qui étoit de sept 
ou huit cents hommes. Il demeura trois jours pour 
voir séparer toutes les troupes de son armée, en- 
voya M. de Caylus porter la nouvelle de la prise de 
la ville au roi, et fit donner ordre que Ton lui tint 
des chevaux de poste prêts depuis Verdun jusqu^à 
Paris. Le lendemain de la prise de la place, il y 
eut beaucoup de gens qui le quittèrent, et M. le 
Duc entre autres, qui en fut assez mal reçu du 
roi, aussi bien que ceux qui l'avoient suivi. 

I. Le 18 novembre. 



iSo MEMOIRES DE LA COUR 

Monseigneur vint en cinq jours de Frankenthal 
à Verdun sur ses chevaux, et en deux jours de Ver- 
dun à Versailles en poste. Le roi, M"^^ la Dau- 
phine et toute la cour, le vinrent attendre à Saint- 
Cloud, et l'on avoit mis du canon à Saint-Ouen, 
que l'on devoit tirer quand il arriveroit, afin de 
partir en même temps et d'aller au-devant de lui 
jusques au bois de Boulogne : cela fut exécuté. 
Le roi, M™® la Dauphine, Monsieur, Madame et 
les princesses, descendirent de carrosse. Quand il 
arriva, le roi Tembrassa; mais lui, très respectueu- 
sement, lui embrassa les genoux. Le roi lui fit une 
infinité de caresses et Taccabia de douceurs. Il 
avoit été si content de toutes les lettres qu'il lui 
avoit écrites, et tout le monde avoit mandé tant 
de bien de Monseigneur, à quoi ni le roi ni le 
public ne s'attendoient pas, parce qu'il étoit peu 
connu, que le roi avoit peur de ne lui pas faire 
assez d'honneur. M. le prince de Conti arriva 
avec Monseigneur, et fut le seul, avec les officiers 
qui lui étoient nécessaires, qui le suivit. Il n'y 
avoit pas longtemps que ce prince étoit marié, et 
sa femme avoit pour lui tout Tamour que peut 
inspirer un homme aussi aimable et aussi estimable 
dans le cœur d'une jeune personne vive, et qui 
n''a pu encore rien aimer. Elle n'avoit pas seule- 
ment souri pendant tout le temps de son absence, 
et à peine avoit-elle parlé. M. de Beauviiiier, qui 



DE FRANCE l8[ 

avoit marché comme modérateur de la jeunesse de 
Monseigneur, n'arriva que deux jours après lui. 
La joie fut extrême à la cour de voir arriver 
Monseigneur, et de le voir triomphant. Tous les 
poètes laissèrent couler leur veine, bonne ou mau- 
vaise, et l'accablèrent de louanges, qui toutes 
retomboient sur le roi. 

On laissa des officiers généraux sur toutes les 
frontières. Montclar, qui commandoit naturelle- 
ment en Alsace, y demeura avec deux maréchaux 
de camp et des brigadiers sous lui. Son comman- 
dement s'étendoit jusqu'au Necker. Le marquis 
d'Huxelles demeura à Majence avec deux maré- 
chaux de camp aussi sous lui, et des brigadiers. 
Son commandement s'étendoit depuis le Necker 
jusqu'au Mein, et par delà. M. de Sourdis com- 
mandoit dans tout Télectorat de Cologne, M. de 
Montai le long de la Moselle, M. de Boufflers 
dans son gouvernement. M. de Duras demeura à 
l'armée devant Frankenthal jusqu'à ce que la der- 
nière troupe fût partie. Il eut ordre de laisser son 
équipage ^n ce pays-là, et de s'en revenir à Paris. 
Cependant on avoit nouvelle que les troupes de 
l'empereur s'avançoient : ainsi il ne falloit pas per- 
dre de temps pour tirer les contributions, dont 
M. de Louvois fait un cas extraordinaire. En par- 
tant de Philipsbourg, on avoit envoyé Feuquières 
avec son régiment dans Heilbronn, ville impériale. 



182 MÉMOIRES DE LA COUR 

M. de Bade-Dourlach avoit livré à Monseigneur 
une petite ville de son pays, à l'entrée du Wur- 
temberg, que Ton appelle Pforzheim, où Ton mit 
garnison. On en mit une grosse à Heidelberg, et 
les troupes d*en deçà le Rhin furent dispersées 
dans les autres garnisons. 

On n'avoit point eu à Farmée de nouvelles sûres 
du prince d'Orange. Seulement on avoit appris 
son nouveau rembarquement', et qu'une seconde 
tempête Tavoit encore obligé de relâcher, par la- 
quelle il avoit perdu beaucoup de chevaux que 
l'on avoit été obligé de jeter dans la mer; mais il 
y avoit déjà du temps, et tout le monde étoit dans 
l'impatience d'en savoir d'une aussi grande cata- 
strophe qu'il paroissoit que celle-là devoit être. En 
arrivant à Paris, on apprit que le prince avoit fait 
sa descente fort heureusement, qu'il étoit entré 
dans le pays, qu'il s'étoit saisi d'une ville, mais 
qu'aucune personne ne Tétoit allée trouver. Chacun 
jugeoit de cette entreprise selon son inclination. 
Le roi avoit fait dire aux Hollandois qu'en cas 
que le prince d'Orange entreprît quelque chose 
contre le roi d'Angleterre, il leur déclareroit la 
guerre*. Il ne manqua pas. Tous les princes pro- 
testans d'Allemagne étoient joints d'intérêt au 



1 . Le II novembre 1688; il débarqua à Torbay le i5 

2. Cette déclaration eut lieu le 3 décembre. 



DE FRANCE l83 

prince d'Orange, et cette guerre étoit un effet de 
haine pour le roi et de zèle pour la religion. Le 
prince d*Orange donna ordre à Tenvoyé des Hol- 
landois auprès de l'empereur de travailler très 
sérieusement à faire conclure la paix entre le Turc 
et l'empereur, afin que les forces de l'empire fus- 
sent toutes jointes ensemble contre la France. Il y 
a quelque apparence que le roi, de son côté, fit in- 
former la Porte, par son ambassadeur, qu'il atta- 
queroit l'empire, afin qu'elle ne fît pas la paix, et 
Tekeli même, de qui l'on n'avoit parlé depuis 
longtemps, commença à se vouloir un peu remuer. 
La situation du prince d'Orange ne demeura 
pas longtemps dans le même état. Le premier qui 
commença à quitter le roi d'Angleterre pour l'al- 
ler trouver fut un lieutenant de ses gardes avec 
quelques gardes. On apprit dans le même temps 
qu'il y avoit une révolte dans le nord de l'Angle- 
terre, et que milord Delamere assembloit des trou- 
pes. Peu de jours après, presque tout un régiment 
alla trouver le prince d'Orange, mais il en revint 
beaucoup le lendemain. Le roi d'Angleterre sortit 
de Londres et prit un poste très avantageux, par 
où il falloit que le prince d'Orange passât pour 
venir à Londres. Milord Feversham, frère de 
M. de Duras, commandoit l'armée, qui étoit nom- 
breuse, et qui eût accablé le prince d'Orange si 
elle eût été aussi fidèle qu'elle étoit belle; mais 



184 MEMOIRES DE LA COUR 

beaucoup de lords rabandoaaèrent et allèrent 
trouver le prince d'Orange ; entre autres un 
nommé Churchill ^ capitaine des gardes du roi, 
son favori, et qu'il avoit élevé d'une très petite 
noblesse à de hautes dignités, ne s'étoit pas con- 
tenté de vouloir aller joindre le prince d'Orange, 
mais vouloit lui livrer aussi le roi. Un saignement 
de nez qui prit au roi en allant dîner chez lui 
empêcha l'effet de la trahison. Le prince de Dane- 
mark, qui avoit épousé la princesse Anne, seconde 
fille du roi ^, l'abandonna aussi. Sa fille même sui- 
vit son mari, et le roi fut obligé de s'en revenir à 
Londres, de peur qu'il n'y eût quelque émeute, 
et quMl ne fût plus le maître dans la ville. 

Ces nouvelles étonnèrent fort la cour de France, 
car, comme on avoit vu que peu de personnes s'é- 
toient déclarées d'abord pour le prince d'Orange 
à son arrivée, on avoit presque compté qu'il avoit 
pris de fausses mesures. Sa Majesté déclara dans 
ce temps-là, au moment que Ton s'y attendoit le 
moins, qu'elle avoit résolu de faire des cordons 
bleus. La promotion fut grande : elle fut de 
soixante et treize. Les gens de guerre y eurent 
beaucoup de part, parce qu'on voyoit bien que 
l'on alloit avoir besoin d'eux, et que les autres 



1. Depuis duc de Marlborougb. (P.) 

2. Anne Stuart (1664-1 714), reine d'Angleierre en i 702. 



DE FRANCE l85 

récompenses eussent été plus chères que celles-là. 
Il parut aussi que M. de Louvois seul avoit décidé 
de ceux qui seroient faits cordons bleus. M"™e de 
Maintenon eut pour sa part son frère et M. de 
Monchevreuil, et contribua peut-être à faire Vil- 
larceaux chevalier de Tordre. Il y eut trois officiers 
de la maison du roi qui ne le furent pas : le grand 
prévôt ', le premier maître d'hôtel*, et Cavoye, 
grand maréchal des logis. Le premier avoit par- 
dessus sa charge sa naissance, et son père, qui 
Tavoit été ; mais les deux autres n'avoient que 
leurs charges. A la vérité, Ton en fît chevaliers 
quelques-uns dont la naissance, aussi bien que la 
leur, faisoit grand tort à l'ordre ; mais c'est où 
paroît le plus la grandeur des rois d'égaler les 
gens de peu aux grands seigneurs du royaume. 
Des ducs, il y en eut trois qui ne furent pas faits 
cordons bleus : MM. de Rohan, de Ventadour et 
de Brissac. Ces trois-là étoient très peu souvent à 
la cour, n'alloient point à la guerre, et étoient 
chacun en leur espèce des gens extraordinaires, 
quoique de très diiférens caractères Tun de l'autre. 
M. de Soubise et le comte d'Auvergne refusèrent 



1. Louis-François du Bouchet (1645-1716), marquis de 
Sourches. 

2. Louis Sanguin, marquis de Livry, mort le 6 no- 
vembre 1723, à quatre-vingts ans. 

M 



l86 MÉMOIRES DE LA COUR 

Tordre, parce qu'on leur proposa de passer parmi 
les gentilshommes, puisqu'ils n'avoient pas de du- 
ché. Les princes lorrains avoient consenti de 
passer après M. de Vendôme, mais ils précédèrent 
tous les ducs. M. le comte de Soissons, que le roi 
avoit nommé pour remplir une place, lui fit de- 
mander permission de ne la pas accepter, parce 
que son père n'avoit pas voulu passer après feu 
M. de Vendôme, et que, comme il étoit mal avec 
la princesse de Carignan, sa grand'mère, outre que 
M. de Savoie ne Taimoit pas, cela les aigriroit 
encore contre lui. Le roi eut la bonté d'entrer 
dans ces raisons, mais il fut piqué contre le comte 
d'Auvergne et contre M. de Soubise. La gloire 
des Bouillon, à qui il avoit donné le rang de 
princes, quoique naturellement ils ne fussent que 
des gentilshommes de très bonne maison d'Auver- 
gne, avoit été la cause de leur malheur. Le roi 
fit mettre dans les archives que le comte d'Au- 
vergne avoit refusé le cordon bleu, de peur de 
passer après les ducs, quoique ses grands-pères 
n'eussent été qu'au rang des gentilshommes; et que 
M. de Soubise avoit aussi refusé cet honneur, 
quoiqu'un homme de sa maison, appelé le comte 
de Rochefort, n'eût fait aucune difficulté de l'ac- 
cepter aux conditions proposées. Pour M. de 
Monaco, qui a le même rang, il le reçut avec 
toute la soumission que l'on doit quand on reçoit 



DE FRANCE 187 

des grâces de son maître, et il dit qu'il se conten- 
toit de marcher au rang de son duché. Peut-être 
le fit-il parce qu'il ne se trouvoit pas à la céré- 
monie, et qu'il ne se devoit trouver à aucune. Il 
y eut bien des lieutenans de roi des grandes pro- 
vinces qui comptoient que cet honneur leur étoit 
presque dû, mais qui. en furent privés, entre 
autres les trois de Languedoc. C'étoit leur faute 
d'y compter, car, depuis longtemps, on leur avoit 
donné tant de dégoûts, et eux l'avoient souffert 
avec tant d'humilité, que Ton crut pouvoir encore 
leur donner celui-là. M. de La Trémoïlle* fut 
très favorisé, car il s'en falloit un an tout entier 
qu'il n'eût l'âge. Il y en eut beaucoup qui ne vin- 
rent pas à la cérémonie, parce qu'ils étoient em- 
ployés pour le service du roi dans les provinces, 
et d'autres que le roi dispensa, parce que, comme 
il les avoit déclarés tard, et qu'à' peine même ceux 
qui étoient à Paris avoient eu le temps de faire 
faire leurs habits, ceux qui seroient venus de si 
loin ne les eussent pu avoir : par exemple M. de 
Monaco, qui n'étoit parti pour aller chez lui que 
dix jours auparavant que l'on déclarât la promo- 
tion, et M. de Richelieu, qui s'étoit fait un exil 
volontaire à Richelieu, parce qu'il avoit perdu en 



I. Charles-Belgique-Hollande de La Trémoïlle, duc de 
Thouars, né en i655; mort en 1709. 



l88 MEMOIRES DE LA COUR 

une fois plus de cent mille francs, qu'il n'étoit pas 
en état de payer. 

Le roi paroissoit assez chagrin. Premièrement, il 
étoit fort occupé, et l'étoit de choses désagréables, 
car le temps qu'un peu auparavant il passoit à ré- 
gler ses bâtimens et ses fontaines, il le falloit em- 
ployer à trouver les moyens de soutenir tout ce 
qui alloit tomber sur lui. L'Allemagne fondoit 
tout entière; il n'avoit aucun prince dans ses in- 
térêts, et il n'en avoit ménagé aucun. Les HoUan- 
dois, on leur avoit déclaré la guerre. Les affaires 
d'Angleterre alloient si mal que l'on craignoit tout 
au moins qu'il n'y eût un accommodement entre 
le roi et le prince d'Orange, qui retomberoit en- 
tièrement sur nous, et on trouvoit même que 
c' étoit le mieux qui nous pût arriver. Les Suédois, 
qui avoient été nos amis de tout temps, étoient 
devenus nos ennemis. Le roi d'Espagne disoit qu'il 
vouloit conserver la neutralité ; mais celui-là par- 
dessus les autres ne faisoit rien, et l'on s'attendoit 
qu'il ne conserveroit cette neutralité que jusqu'au 
temps que nous serions bien embarrassés; ainsi le 
roi vouloit ou que les Espagnols se déclarassent, 
ou qu'ils lui donnassent deux villes, qui étoient 
Mons et Namur, comme otages de leur foi. La 
proposition étoit dure; mais aussi nous ne pou- 
vions avoir d'avantage considérable qu'en Flandre, 
et Namur nous étoit absolument nécessaire, parce 



DE FRANCE 189 

que c*étoit le seul passage qu'eussent les Hollan- 
dois et les Allemands pour venir à notre pays. 
Nos côtes étoient fort mal en ordre. M. de Lou- 
vois, qui a la plus grande part au gouvernement, 
n'avoit pas trouvé cela de son district. Il savoit 
l'union qui étoit entre les deux rois, et cela lui 
sufHsoit. Les vues fort éloignées ne sont pas de 
son goût. Il falloit nécessairement que la Hol- 
lande et l'Angleterre se joignissent pour nous 
faire du mai. Cette jonction ne se pouvoit imagi- 
ner chez lui, et Dieu seul avoit pu prévoir que 
l'Angleterre seroit en trois semaines soumise au 
prince d'Orange : tout cela faisoit qu'on avoit né- 
gligé nos côtes. 

Le dedans du royaume n'inquiétoit pas moins 
le roi ; il y avoit beaucoup de nouveaux convertis, 
qui gémissoient sous le poids de la force, mais qui 
n'avoient ni le courage de quitter le royaume, ni 
la volonté d'être catholiques. Leurs ministres, qui 
étoient dans les pays éloignés, les avoient toujours 
flattés de se voir délivrer de la persécution dans 
l'année 1689. Ils voyoient l'événement d'Angle- 
terre qui commençoit dans ce temps. Ils rece- 
voient tous les jours des lettres de leurs frères 
réfugiés qui les fortifioient encore davantage, et, 
quand ils songeoient que tout le monde étoit contre 
le roi, ils ne doutoient point du tout qu'il ne suc- 
combât et qu'il ne fût obligé de leur accorder le 



190 MÉMOIRES DE LA COUR 

rétablissement de leur religion. Outre les nouveaux 
convertis, il y avoit beaucoup d'autres gens mal 
contens dans le royaume qui se joindroient à eux 
si la fortune penchoit plus du côté des ennemis 
que du nôtre. Le roi voyoit tout cela aussi bien 
qu'un autre, et l'on eût été inquiet à moins. Il 
ne falloit pas une moindre grandeur d*âme et 
une moindre puissance que la sienne pour ne pas 
se laisser accabler; le moyen d'avoir assez de 
troupes pour résister en même temps à tout cela I 
On avoit compté sur les Suisses, mais on se 
brouilla avec eux. Ils ne vouloient pas nous per- 
mettre de levée dans leurs États; au contraire, ils 
en permettoient à l'empereur. Il y avoit un traité 
avec feu M. de Savoie pour avoir trois mille hom- 
mes, qui étoit un petit secours : celui-ci fit le dif- 
ficile. Le roi se dépita et dit qu'il n'en vouloit 
plus. Enfin, M. de Savoie fut obligé de le prier 
de les prendre; mais ce fut un très médiocre se- 
cours. Il falloit donc que le roi tirât tout de son 
seul État. On délivra des commissions jusqu'au pre- 
mier de janvier, et le roi fît une ordonnance pour 
la levée de cinquante mille hommes de milices 
dans toutes ses provinces, qui se transporteroient 
où Ton le jugeroit à propos, et cela fut divisé par 
régimens. On mettoit pour officiers tous gens qui 
eussent servi, et, les dimanches et les fêtes, on 
exerçoit cette milice à tirer. Enfin, le roi devoit 



DE FRANCE I9I 

se trouver au printemps plus de trois cent mille 
hommes, sans ces milices, et c'étoit infiniment. 
Tout le mois de décembre s'étoit passé en Alle- 
magne à tirer des contributions, qu'on avoit pous- 
sées jusque dans les £tats de l'électeur de Bavière, 
et Feuquières, qui commandoit dans Heilbronn, et 
qui avoit marché avec un gros détachement, avoit 
fait trembler tous ces pays. On s'étoit fait donner 
cinquante mille francs du côté de la Hollande, 
c'est-à-dire dans le Brabant hollandois. Bullonde 
y avoit marché et avoit brûlé un village au prince 
d'Orange, nommé Rosendaal, auprès de Bréda, 
qui avoit refusé de payer la contribution. £lle 
étoit établie aussi dans les pays de Liège et de 
Juliers, et tout cet argent servoit très utilement. 
Les troupes, à la vérité, en tiroient un très mé- 
diocre avantage, car on ne leur en donnoit rien ; 
mais c'est une habitude que Ton a prise en France, 
et dont on se trouve fort bien. On fut obligé, à la 
fin de décembre, de retirer les troupes que l'on 
avoit au delà du Rhin, mais on pilla et démolit 
les places, comme Heilbronn, Stuttgard, Sinsheim, 
et beaucoup d'autres. On travailla à fortifier Pfor- 
zheim, qui est une place à l'entrée du Wurtem- 
berg, et dont la situation est bonne, parce qu'elle 
est dans les montagnes. On travailloit aussi à la 
fortification de Mayence. 

On fut quelque temps à la cour sans entendre 



1^2 MÉMOIRES DE LA COUR 

parler des affaires d'Angleterre; il n*en venoit au- 
cune nouvelle sûre; on savoit seulement que les 
affaires du roi de cette île alloient très mal. Il en 
arriva un gentilhomme de M. de Lauzun, qui s'en 
étoit allé en Angleterre au commencement de 
toutes ces affaires; on eut par lui des nouvelles, 
mais le bruit ne se répandit point de ce que 
c'étoit. Peu de jours après, on sut que la reine 
d'Angleterre étoit passée en France avec le prince 
de Galles, sous la conduite de M. de Lauzun, et 
qu'ils étoient arrivés à Calais'. On jugea que ce 
courrier avoit été dépêché pour apporter au roi 
le projet de sa fuite, et pour savoir s*il Papprou- 
voit. On dit aussi que le roi d'Angleterre devoii 
arriver vingt-quatre heures après, mais on attendit 
son arrivée inutilement. Deux jours se passèrent 
sans que l'on dît rien du tout que le projet de sa 
fuite. On débitoit que les ports d'Angleterre 
étoient fermés. Enfin, il se répandit un bruit qu*il 
avoit été arrêté à Rochester en se voulant sauver. 
Il n'avoit voulu dire ni à la reine ni à M. de 
Lauzun le projet de sa fuite. A l'égard de la 
reine, la chose avoit été et bien projetée et bien 
exécutée. Le roi d'Angleterre avoit eu envie de 



I. Marie-Béatrix-EIéonore d*£sie, fille du duc de Mo- 
dène (1658-1718), mariée en 1673 à Jacques II. Elle dé- 
barqua i Calais le 21 décembre 1688. 



DE FRANCE 193 

faire sauver le prince de Galles et Pavoit fait sor- 
tir de Londres de peur de n'*en être plus le maître. 
Il Tavoit confié à milord d*Ormond, qu'il avoit 
cru entièrement dans ses intérêts et qui comman- 
doit sa flotte. On conte qu'il lui ordonna de le 
faire sauver, que milord d'Ormond ne le voulut 
pas, et qu'il lui dit qu'il en seroit responsable à 
toute l'Angleterre, ajoutant que tout ce qu'il 
pouvoit faire, c'étoit de lui renvoyer le prince, 
dont Sa Majesté feroit après ce qu'elle voudroit. 
Le roi d'Angleterre fut désolé de voir que tout le 
monde lui manquoit, car il douta que milord 
d'Ormond lui remît le jeune prince entre les 
mains, et il ne sut que le jour d'après qu'il Tavoit 
renvoyé. Le roi de la Grande-Bretagne avoit pro- 
posé à la reine son épouse de partir sans le prince 
de Galles, mais elle n'y avoit pas voulu consentir. 
Enfin on lui apporta la nouvelle qu'il étoit arrivé. 
On le laissa trois jours dans un faubourg de Lon- 
dres. La reine, avec deux femmes, dont l'une 
étoit gouvernante du prince de Galles, appelée 
Mme Fiden, son mari, M, de Lauzun et Saint- 
Victor, partirent à l'entrée de la nuit. D'abord, le 
roi se coucha comme à son ordinaire avec la reine 
sa femme, et ils se relevèrent une heure après. Le 
roi, s'étant habillé, la fit descendre par un degré 
dérobé, et la remit entre les mains de M. de Lau- 
zun, qui avoit publié depuis plusieurs jours qu'il 
Madame de La Fayette, ib 



194 MEMOIRES DE LA COUR 

s'en retourneroit en France, et, à cet effet, avoit 
retenu un yacht et un carrosse de louage pour les 
conduire. Quand il fut arrivé à son carrosse, le 
cocher jura qu'il ne vouloit pas marcher. Cepen- 
dant le temps pressoit. M. de Lauzun lui donna 
de l'argent, qui lui fit entendre raison; mais, dans 
le temps qu'il montoit sur son siège, il vint une 
émeute sur ce qu'on disoit que des catholiques se 
sauvoient, qui les remit encore en danger d'être 
arrêtés; mais le cocher, qui eut peur, se dépêcha 
par le moyen de l'argent que lui donna encore 
M. de Lauzun ; ainsi ils se sauvèrent de ce dan- 
ger, et arrivèrent heureusement au yacht. On fit 
entrer le prince de Galles sans que le patron s'en 
aperçût; la reine se cacha extrêmement et remit 
son voyage entre les mains de Dieu. Cependant 
tous les périls n'étoient pas évités, car l'armée 
navale de Hollande croisoit dans la Manche, et 
le vent les pouvoit rejeter en Angleterre. Quand 
le yacht se mit en mer, le vent étoit excellent, 
mais il changea peu de temps après. La nuit 
venue, le vent fut si fort qu'il fallut plier toutes 
les voiles. Le patron ne savoil où il en étoit; il 
entendit du bruit, il crut être auprès de quelque 
port; mais peu de temps après il entendit les clo- 
ches dont on se sert pour appeler à la prière dans 
les vaisseaux. Alors il jugea qu'il étoit au milieu 
de la flotte de Hollande, et jugea vrai. Le vent 



DE FRANCE 195 

s'étant un peu abaissé, on mit les voiles, et le 
yacht arriva enfin heureusement à Calais vers les 
neuf heures du matin. Le garde du port, qui vit 
arriver ce yacht, envoya avertir le gouverneur, qui 
étoit M. de Charost. Il envoya deux chaloupes 
pour reconnoître selon la coutume. 

L'affaire de M. de Charost et de M. de Lau- 
zun a fait trop de bruit pour ne la pas rapporter 
ici. Quand on fut revenu de reconnoître, on vint 
dire à M. de Charost que c'étoit M. de Lauzun. 
Ils étoient amis. Le duc de Charost alla au-devant 
de lui et Tembrassa. M. de Lauzun le pria de lui 
donner un logement pour deux dames de ses 
amies, qui s'étoient sauvées d'Angleterre avec lui. 
Le duc de Charost lui répondit qu'il étoit bien 
fâché de ne les pouvoir loger chez lui, parce que 
sa maison étoit toute percée et qu'il y pleuvoit, 
mais qu'il lui alloit donner le meilleur logement 
de la ville. En même temps, il pressa M. de Lau- 
zun de lui dire qui étoient ces femmes. Celui-ci 
en fit quelque difficulté. Enfin il lui dit que c'étoit 
la reine d'Angleterre, mais qu'elle ne vouloit pas 
être reconnue ; qu'il ne falloit lui rendre ni hon- 
neur ni marque de distinction, et qu'autrement on 
la mettroit au désespoir. M. de Charost ne crut 
point M. de Lauzun, et s'en alla au-devant d'elle 
pour lui rendre, à ce qu'il dit^ tous les honneurs 
qu'il put. Il lui envoya chez elle des gardes, reçut 



^^6 MÉMOIRES DE LA COUR 

fes ordres de Sa Majesté, et se retira ensuite pour 
en donner avis à la cour. Quand il eut dit à 
M. de Lauzun ce qu'il alloit faire, celui-ci lui 
lépondit qu'il s'en donnât bien de garde, et 
qu'il alloit tout gâter, parce qu'elle ne vouloit pas 
de ces honneurs. Il se fâcha presque contre M. de 
Charost, qui, ne voulant pas entendre raison, 
dit qu'il faisoit son devoir, et que tout ce qu'il 
pouvoit lui accorder, c'étoit de lui donner le 
temps d'écrire. Il fit ensuite fermer la porte de la 
tille, ordonna que l'on ne donnât point de che- 
vaux de poste, et donna avis de l'arrivée de la 
leine et du prince de Galles. Quand le patron du 
yacht vint demander permission de s'en retourner, 
M. de Lauzun dit encore au duc de Charost qu'il 
falloit absolument le retenir. M. de Charost ré- 
pondit qu'il avoit ordre de ne faire aucune vio- 
lence aux Anglois, que tout ce qu'il pouvoit faire 
seroit de l'amuser et de lui conseiller de ne pas 
s'en retourner, mais qu'il ne l'arrêteroit pas autre- 
ment, et il arriva que le patron ne voulut point 
adhérer aux conseils du duc. 

Pendant tout le temps que la reine demeura à 
Calais, M. de Charost fît servir trois tables pour 
elle et pour sa suite, et lui rendit toujours tous les 
honneurs qui étoient dus à une majesté. Cependant, 
après l'arrivée de M. de Lauzun, le bruit se ré- 
pandit ici que M. de Charost avoit très mal rem- 



DE FRANCE I97 

pli son devoir à cet égard, que le service du rot 
se faisoit fort mal à Calais, et que la place n'étok 
pas seulement gardée; mais il s'en justifia, et, à 
son retour, il fut fort bien traité du roi. Lorsque 1-e 
courrier de M. de Charost arriva ici, ce fut une fort 
grande joie à la cour, où l'on attendoit avec im- 
patience des nouvelles du roi d'Angleterre; on sa- 
voit qu'il devoit se sauver peu de temps après la 
reine, mais on n'avoit point de nouvelles de son 
arrivée, et les ports d'Angleterre étoient fermés. 
Il vint un bruit que le roi avoit été arrêté à Ro- /t^^j;^' / 
chester, déguisé, en se voulant sauver. Ce bruit 
vint sans que l'on sût par où. A celui-là succédè- 
rent d'autres bruits, comme il arrive taujours dans 
les événemens extraordinaires. Enfin on eut des 
nouvelles sûres, qui étoient que le roi s'étant dé- 
guisé en chasseur, comme il alloit entrer dans ur 
bateau qui le devoit conduire à des bâtimens fran- 
çois répandus sur la côte et cachés dans des ro- 
chers, des paysans ivres l'avoient arrêté, disant 
que des catholiques s'enfuyoient; et, sous ce pré- 
texte, ils l'avoient conduit dans les prisons de Ro- 
chester. Il y fut reconnu, et la noblesse des envi- 
rons vint l'en retirer, lui baiser la main, et lui 
rendre les soumissions qu'ils dévoient à leur roi. 
Ces gentilshommes se plaignirent à Sa Majesté de 
ce qu'elle vouloit les abandonner. Comme l'on con- 
duisoit le roi à Rochester, il se souvint d'un certain 



198 MEMOIRES DE LA COUR 

milord du voisinage de cette ville, et il lui manda 
la peine où il étoit. Le milord lui fit réponse que 
Sa Majesté pouvoit se tirer d'affaire comme elle 
jugeroit à propos, niais que, puisqu'il ne lui étoit 
bon à rien, il ne Tiroit pas trouver. Le roi fut recon- 
duit à Londres, et logé comme à Tordinaire dans 
son palais de Windsor, où ses peuples se vinrent 
plaindre à lui de ce qu'il les vouloit abandonner. 
La reine d'Angleterre vint de Calais à Boulo- 
gne, où elle demeura quelque temps, pour savoir 
des nouvelles de son époux. On peut croire 
qu'elle apprit ce qui se passoit avec un déplaisir 
mortel. On le lui avoit caché d'abord; mais, étant 
à la fenêtre, elle reconnut un des domestiques du 
roi, qui s'étoit sauvé, et qui devoit se sauver avec 
lui. A l'égard de la cour de France, tout y étoit 
comme à l'ordinaire. Il y a un certain train qui 
"* ne change point : toujours les mêmes plaisirs, tou- 
jours aux mêmes heures, et toujours avec les 
mêmes gens. M. de Lauzun avoit écrit de Calais 
une lettre au roi, où il lui avoit mandé qu'il avoit 
fait serment au roi d'Angleterre de ne remettre la 
reine sa femme et le prince de Galles qu'entre ses 
mains; que, comme il n'étoit pas assez heureux 
pour voir Sa Majesté Britannique, il le prioit de 
vouloir bien le dispenser de son serment, et de 
lui ordonner entre les mains de qui il remettroit la 
reine et le prince de Galles. Le roi fit réponse de 



DE FRANCE I99 

sa main à M. de Lauzun, lui manda qu'il n'avoit 
qu'à revenir à la cour, envoya un lieutenant des 
gardes, un exempt, quarante gardes, M. le Pre- 
mier avec des carrosses, des maîtres d'hôtel, et ce 
qui étoit nécessaire pour la reine fugitive. Le roi 
dit ensuite qu'il venoit d'écrire à un homme qui 
avoit beaucoup vu de son écriture, et qui seroit 
bien aise d'en revoir encore. Cette attention du 
roi pour M. de Lauzun en donna une grande aux 
ministres, qui ne Taimoient pas, et les mit dans 
une furieuse appréhension que le goût du roi 
pour M. de Lauzun ne recommençât. Sa Majesté 
envoya M. de Seignelay à Mademoiselle, pour lui 
dire qu'après les services que M. de Lauzun ve- 
noit de lui rendre, il ne pouvoit s'empêcher en 
aucune façon de le voir. Mademoiselle s'emporta, 
et dit : « C'est donc là la reconnoissance de ce 
que j'ai fait pour les enfans du roi ^. » Enfin elle 
fut dans une rage si épouvantable qu'elle ne la 
put cacher à personne. Un des amis de M. de 
Lauzun fut chargé de lui présenter une lettre de sa 
part. Elle la prit et la jeta dans le feu en sa pré- 
sence ; mais cet ami la retira, et représenta à 
Mademoiselle que, du moins, elle la devoit lire; 



I. Elle avait assuré ses biens immenses aux enfants du 
roi et de M™® de Montespan, de qui ils ont passé aux 
d'Orléans. 



200 MEMOIRES DE LA COUR 

mais Mademoiselle alla s'enfermer, et revint un 
moment après dans la chambre dire qu'elle Tavoit 
brûlée sans la lire. 

On fit alors des chevaliers du Saint-Esprit avec 
le moins de cérémonies que Ton put, le roi ayant 
une aversion naturelle pour tout ce qui le con- 
traint; on les fit en deux fois, parce qu'autrement 
il eût fallu trop de temps. La moitié fut faite à 
vêpres la veille du jour de l'an, et Ton commença 
par les gens titrés. Le lendemain, on acheva le 
reste à la messe : il ne s'y passa rien de considé- 
rable. Deux jours auparavant, il y avoit eu une 
grande dispute entre les ducs de La Rochefoucauld 
et de Chevreuse. Le duc de Luynes, père du der- 
nier, s'étoit défait de son duché en faveur de son 
fils, et ce duché étoit plus ancien que celui de 
La Rochefoucauld : par conséquent, il prétendoit 
passer à la cérémonie. M. de La Rochefoucauld 
soutint qu'il n'étoit pas reçu duc de Luynes, mais 
seulement de Chevreuse, qu'ainsi il ne passeroit 
qu'au rang de Chevreuse. Ils se disputèrent. Enfin 
le dernier obtint du roi un ordre pour que le 
premier président le fît recevoir sans que les 
chambres fussent assemblées, et il fut reçu le jour 
même de la cérémonie. Le duché de Chevreuse 
fut cédé au comte de Montfort. On envoya por- 
ter l'ordre par des courriers aux gens éloignés 
que le roi avoit honorés du cordon bleu. Je ne 



DE FRANCE 201 

puis m'empêcher de dire ici la manière dont cet 
honneur fut reçu par deux personnes de différent 
caractère, dont Tune étoit M. de Boufflers, et 
l'autre le marquis d'Huxelles. Le premier le reçut 
en remerciant bien humblement Dieu et le roi 
des grâces continuelles dont ils le combloient, 
et, dans ces actions de grâces, il cherchoit les ter- 
mes de la plus profonde reconnoissance pour le 
roi et pour M. de Louvois. L'autre ne remercia 
que M. de Louvois, et recommanda au courrier 
de lui dire en même temps que, si l'ordre l'empê- 
choit d*aller au cabaret et tels autres lieux, il le 
lui renverroit. Je dois ajouter ici que ces deux 
hommes de caractère si différent sont tous deux 
très honnêtes gens. Voilà une petite digression 
un peu burlesque. 

M. de Lauzun, après avoir reçu du roi la per- 
mission de le saluer, vint à la cour dans les trans- 
ports d'une joie extraordinaire; il jeta ses gants et 
son chapeau aux pieds du roi, et tenta toutes les 
choses qu'il avoit autrefois mises en usage pour 
lui plaire. Le roi fit semblant de s'en moquer. 
Quand Lauzun eut vu le roi, il s'en retourna trou- 
ver la reine d'Angleterre, qui venoit se rendre à 
la cour, n'ayant point de nouvelles de son époux. 
On dit d'abord qu'on la logeroit à Vincennes, 
mais le roi jugea plus à propos de lui donner 
Saint-Germain. Pendant qu'elle étoit en chemin, 



202 MEMOIRES DE LA COUR 

la nouvelle arriva que le prince d'Orange avoit 
fait arrêter le roi d'Angleterre; l'exemple de la 
mort tragique de Charles ler, son père, fit trem- 
bler pour lui; mais le soir même le roi dit, en allant 
à son appartement, qu'il avoit des nouvelles que 
ce prince étoit en sûreté. Un valet de garde-robe 
François, que Sa Majesté Britannique avoit depuis 
longtemps, Tavoit vu s'embarquer proche de Ro- 
chester. De là ce prince étoit venu repasser à Dou- 
vres, et ensuite avoit passé à Ambleteuse, petit 
port auprès de Boulogne. Le valet de chambre 
étoit venu devant, et avoit rapporté qu'il avoit 
entendu tirer le canon à Calais, qu'apparemment 
c'étoit son maître qui y arrivoit. Toute la soirée 
se passa sans que Ton fût étonné de n'avoir point 
d'autres nouvelles de l'arrivée du roi d'Angleterre ; 
mais, le lendemain, on fut, au lever, fort consterné, 
quand on vit qu'il n'y en avoit point encore. On 
trouvoit que la nuit étoit trop longue pour que, 
si le canon que Ton avoit entendu tirer à Calais 
eût été pour lui, le courrier n'en fût pas arrivé. 
On commença à raconter, le matin , que milord 
Feversham, frère de M. de Duras, avoit été arrêté 
par le prince d'Orange, comme il venoit lui parler 
de la part du roi d'Angleterre ; que le prince 
d'Orange avoit mandé au roi d'Angleterre qu'il 
falloit qu'il sortît de Windsor, parce que, tant qu'il 
y seroit, on ne pouvoit pas travailler aux choses 



DE FRANCE 2o3 

nécessaires pour le bien de l'Etat. Le roi en fît 
quelque difficulté; mais, peu de momens après, le 
prince d'Orange lui renvoya dire qu^il le falloit, 
et qu'il se retirât à Hampton-Court, qui est une 
maison des rois d'Angleterre. Le roi manda qu'il 
n'y pouvoit pas aller, parce qu'il n'y avoit aucun 
meuble; mais que, s'il le lui permettoit, et qu'il le 
jugeât à propos, il iroit à Rochester. Le prince 
d'Orange y consentît, et lui manda en même 
temps que, pour sa sûreté, il lui donneroit qua- 
rante de ses gardes pour l'y conduire. Il fallut en 
passer par où le prince d'Orange voulut, et le roi 
sortit ainsi en peu de momens de Windsor. Sa 
Majesté Britannique fut gardée très étroitement. 
Le premier jour, le prince d'Orange lui avoit 
donné presque tous gardes catholiques et un offi- 
cier; ils entendirent la messe avec lui. Quand le 
roi fut à Rochester, on le garda moins. Il y avoit 
des portes de derrière à son palais; un domestique, 
qui étoit au roi, lui fit trouver des chevaux, dont 
il se servit. Il partit à l'entrée de la nuit, et se 
rendit à un endroit où l'attendoit un petit bateau 
pour le conduire à un plus grand bâtiment. En 
arrivant à la petite barque, il y trouva des paysans 
ivres, qui l'obligèrent de boire à la santé du prince 
d'Orange. Sa Majesté leur donna de l'argent pour 
y boire encore. On contoit aussi toutes les par- 
ticularités qu'avoit dites le valet de garde-robe le 



204 MÉMOIRES DE LA COUR 

matin, et chacun raisonnoît selon sa portée. Les 
uns croyoient que le prince d*Orange lui avoit 
fourni les moyens de s'embarquer, afin de le faire 
ensuite jeter dans la mer; les autres, afin de le 
faire transporter en Zélande, où il le retiendroit 
prisonnier. Enfin chacun donnoit pour bon ce qui 
lui passoit par la tête. Le roi étoit triste, les mi- 
nistres fort embarrassés. 

[1689.] — Le roi étoit à la messe, n'attendant 
plus que des nouvelles de la mort du roi d'Angle- 
terre, quand M. de Louvois y entra pour dire à 
Sa Majesté que M. d'Aumont venoit de lui en- 
voyer un courrier, qui lui annonçoit l'arrivée du 
roi d'Angleterre à Ambleteuse. La joie fut extrême 
à la cour, et égale entre les gens de qualité et les 
domestiques. On dépêcha aussitôt un courrier à la 
reine d'Angleterre, qui étoit en chemin. M. le 
Grand étoit parti dès le matin pour aller la rece- 
voir à Beaumont. Pour le roi d'Angleterre, à ce 
que conta le courrier, il étoit dans un très petit 
bâtiment, où il avoit quelques gens armés avec 
lui, et quelques grenades. Il aperçut de loin un 
vaisseau plus gros que le sien, il donna ses ordres 
pour se défendre en cas qu'il fût attaqué; mais, 
quand ils s'approchèrent, il reconnut que c'étoit 
un vaisseau françois : la joie fut grande de part 
et d'autre. Il se mit dans ce vaisseau, et arriva 
fort heureusement, mais pourtant très fatigué, car 



DE FRANCE 2o5 

il y avoit bien du temps que ses nuits n'étoient 
pas bonnes. 

Le roi alla de Versailles à Chatou au-devant de 
la reine d'Angleterre et du prince de Galles. Il y 
attendit, avec une fort grosse cour à sa suite, cette 
reine, qui arriva un moment après. Elle fut reçue 
parfaitement bien. Sa Majesté Britannique parla 
avec tout l'esprit et toute la politesse que Ton 
peut avoir, plus même que les femmes ordinaires 
n'en peuvent conserver dans des malheurs aussi 
grands qu'étoient les siens. Le roi la conduisit à 
Saint-Germain, et fît ce qu'il put pour adoucir ses 
peines, qui étoient extrêmement diminuées par la 
joie d'avoir appris que le roi son époux étoit en 
France, et en bonne santé. Après cela le roi s'en 
retourna à Versailles, et envoya le lendemain chez 
la reine une toilette magnifique, avec tout ce qu'il 
lui falloit pour l'habiller, et ce qui étoit nécessaire 
pour le prince de Galles; le tout travaillé sur le 
modèle de ce que l'on avoit fait pour M. de Bour- 
gogne. Avec cela l'on mit une bourse de six mille 
pistoles sur la toilette de la reine; on lui en avoit 
déjà donné quatre mille à Boulogne. Le lende- 
main, jour que le roi d'Angleterre arrivoit, le roi 
l'alla attendre à Saint-Germain ' dans l'appartement 



I. Le roi Jacques II arriva dans cet.e ville le 7 janvier 
1689 (P.). 



2o6 MÉMOIRES DE LA COUR 

de la reine. Sa Majesté j fut une demi-heure ou 
trois quarts d'heure avant qu*il arrivât : comme 
il étoit dans la garenne, on le vint dire à Sa Ma- 
jesté, et puis on vint avertir quand il arriva dans 
le château. Pour lors. Sa Majesté quitta la reine 
d'Angleterre, et alla à 4a porte de la salle des 
gardes au-devant de lui. Les deux rois s'embras- 
sèrent fort tendrement, avec cette différence que 
celui d'Angleterre, y conservant l'humilité d'une 
personne malheureuse, se baissa presque aux ge- 
noux du roi. Après cette première embrassade, au 
milieu de la salle des gardes ils se reprirent encore 
d'amitié, et puis, en se tenant la main serrée, le 
roi le conduisit à la reine, qui étoit dans son lit. 
Le roi d'Angleterre n'embrassa point sa femme, 
apparemment par respect. 

Quand la conversation eut duré un quart d'heure, 
le roi mena le roi d'Angleterre à l'appartement du 
prince de Galles. La figure du roi d'Angleterre 
n'avoit pas imposé aux courtisans : ses discours 
firent encore moins d'effet que sa figure. Il conta 
au roi, dans la chambre du prince de Galles, où il 
y avoit quelques courtisans, le plus gros des choses 
qui lui étoient arrivées, et il les conta si mal que 
les courtisans ne voulurent point se souvenir qu'il 
étoit Anglois, que par conséquent il parloit fort 
mal françois; outre qu'il bégayoit un peu, qu'il 
étoit fatigué, et qu'il n'est pas extraordinaire qu'un 



DE FRANCE 207 

malheur aussi considérable que celui où il étoit 
diminuât une éloquence beaucoup plus parfaite 
que la sienne. 

Après être sortis de chez le prince de Galles, 
les deux rois s'en revinrent chez la reine. Sa Ma- 
jesté y laissa celui d'Angleterre, et s'en revint à 
Versailles. Presque tous les honnêtes gens furent 
attendris à l'entrevue de ces deux grands princes. 
Le lendemain au matin, le roi d'Angleterre eut à 
son lever tout ce qui lui étoit nécessaire, et dix 
mille pistoles sur sa toilette. L* après-dîner, ce 
prince vint à Versailles voir le roi, qui fut le rece- 
voir à l'entrée de la salle des gardes, et le mena 
dans son petit appartement. Ensuite il fut voir 
M°^e la Dauphine, Monseigneur, Monsieur, et 
Madame. Il demeura très longtemps avec le roi. 
Monseigneur et Monsieur furent rendre la visite 
à Saint-Germain. Il y eut de grandes contesta- 
— xions pour les cérémonies : le roi voulut que le 
roi d'Angleterre traitât Monseigneur d'égal, et 
le roi d'Angleterre y consentit, pourvu que le roi 
traitât le prince de Galles de même. Enfin, il fut 
décidé que le Dauphin n'auroit qu'un siège pliant 
devant le roi d'Angleterre, mais qu'il auroit un 
fauteuil devant la reine. Les princes du sang avoient 
aussi leurs prétentions, disant que, comme ils n'é- 
toient pas sujets du roi d'Angleterre, ils dévoient 
avoir aussi d'autres traitemens. A la fin, tout cela 



208 MÉMOIRES DE LA COUR 

se passa fort bien; mais, quand il fut question des 
-4emmes, cela ne fut pas si aisé. Les princesses du 
sang furent trois ou quatre jours sans aller chez 
Sa Majesté d'Angleterre,. et, quand elles y furent, 
les duchesses ne les suivirent pas. Celles-ci préten- 
irent avoir les deux traitemens : celui de France, 
qui est de s'asseoir devant leur souveraine; et 
celui d'Angleterre, qui est de la baiser. La reine 
d'Angleterre, qui, quoique glorieuse, ne laisse pas 
d'être fort raisonnable, dit au roi qu'il n'avoit qu'à 
ordonner, qu'elle feroit tout ce qu'il voudroit, et 
qu'elle le prioit de choisir lui-même le cérémonial 
qu'elle observeroit. Enfin il fut décidé que les 
duchesses s'en tiendroient à celui de France. 
Quand la reine d'Angleterre vint à Versailles, la 
magnificence l'en surprit, et surtout la grande 
galerie, qui, sans contredit, est la plus belle chose 
de l'univers en son genre; aussi la loua-t-elle 
extrêmement, mais dans les termes qui convenoient 
et qui pou voient faire plaisir au roi. Elle fit les 
mêmes visites qu'avoit faites le roi son époux, et 
s*en retourna à Saint-Germain avec de très grands 
applaudissemens. 

Pendant ce temps-là, il arrivoit toujours des 
troupes du côté du Rhin, les contributions dimi- 
nuoient, et il falloit abandonner les villes où nous 
nous étions étendus. On commença par Heilbronn 
et par le pays de Wurtemberg. On le pilla bien 



DE FRANCE 209 

auparavant; mais, dans le temps que Ton sortit 
d'Heiibronn par une porte, les ennemis, qui y 
entroient par Tautre, donnèrent sur une petite 
arrière-garde, tuèrent des malades que Ton avoit 
laissés dans la ville, et que Ton n' avoit pas encore 
pu retirer. Toutes les troupes qui étoient de ce 
côté-là se retirèrent à Pforzheim, et celles qui 
étoient un peu plus avancées de Tautre côté se 
retirèrent à Heidelberg. On y rassembla une forte 
garnison; celle de Manheim fut aussi renforcée. 
La précipitation avec laquelle il fallut quitter tout 
xelane fit honneur ni à la France, ni à ses troupes, 
ni aux généraux qui avoient eu la conduite de 
cette retraite. On en donna le tort au comte de 
Tessé, et, entre autres choses, on trouva mauvais, 
qu'un homme qui a servi ne sût pas que, quand on 
se retire d'une place, on en ferme les portes, hors 
celles par où Ton sort. 

Le roi d'Angleterre étoit à Saint-Germain, rece- 
vant les respects de toute la France; les ministres 
y furent des premiers; l'archevêque de Reims, 
frère de M. de Louvois, le voyant sortir de la 
messe, dit avec un ton ironique : « Voilà un fort 
bon homme, il a quitté trois royaumes pour une 
messe. » Belle réflexion dans la bouche d'un arche- 
vêque. On régla pour la maison du roi d'Angle- 
terre six cent mille francs, et, pendant le premier 
mois, il eut toujours les officiers du roi pour le 
Madame de La Fayette, 27 



210 MEMOIRES DE LA COUR 

servir. Tous les jours il arrivoit beaucoup de cor- 
dons bleus anglois. Le roi voulut lever deux régi- 
mens de deux mille hommes chacun, qu'il donna 
aux deux enfans du roi d'Angleterre. 

Malgré les fâcheuses circonstances de son état, 
Sa Majesté Britannique ne laissoit pas d'aller cou- 
rageusement à la chasse avec Monseigneur, et 
piquoit comme eût pu faire un homme de vingt ans, 
qui n'a d'autre souci que celui de se divertir. 
Cependant ses affaires alloient fort mal, car le 
prince d'Orange avoit été reçu du peuple de Lon- 
dres avec de très grandes acclamations ; presque 
tous les grands étoient pour lui. Il n'étoit question 
que de trouver la manière d'assembler un nouveau 
parlement, car le roi, qui, un peu avant de quitter 
son royaume, avoit convoqué le parlement, l'avoit 
cassé en partant/tt avoir jeté les sceaux du royaume 
dans la mer. On rit beaucoup en Erance, en son- 
geant à cet expédient que Sa Majesté Britannique 
avoit trouvé, et cependant cela ne laissoit pas de 
faire quelque embarras en Angleterre, à cause de 
leurs lois. A la vérité, Tembarras fut bientôt levé. 
On apprit ici que tout se disposoit à faire une 
élection du prince d'Orange à la royauté *, bien 
qu'on ne laissât pas de proposer d'autres milieux ; 



1 , Le trône ayant été déclaré vacant, Guillaume d*Orange 
fut proclamé roi le 17 février, et couronné le ai avril. 



DE FRANCE 2fC 

mais ils ne convenoient pas au prince, qui vouloit 
être roi, quoi qu'il en pût être. L'Irlande tenoit 
toujours ferme pour son premier roi; seulement 
il y eut un petit parti de protestans irlandois qui 
s'éleva contre; mais il fut abattu en très peu de 
temps par Tyrconnel, qui étoit vice-roi d'Irlande, et 
avoit amassé beaucoup de milices, généralement 
mal disciplinées, sans armes et sans munitions. 
Cela ne témoignoit que de la bonne volonté. Tyr- 
connel pria le roi de passer en Irlande, et l'assura 
que ce voyage lui seroit très avantageux. Le roi 
fut quelque temps à se résoudre, et pendant ce 
temps-là l'on envoya un homme de confiance, 
nommé Pointis, capitaine de vaisseau, pour rendre 
compte de l'état où il avoit trouvé tout, et pour 
prendre des mesures plus justes. 

Plus les François voyoient le roi d'Angleterre, 
moins on le plaignoit de la perte de son royaume. 
Ce prince n'étoit obsédé que des jésuites : il vint 
faire un voyage à Paris ; d'abord il alla descendre 
aux grands jésuites, causa très longtemps avec 
eux, et se les fit tous présenter. La conversation 
finit par dire qu'il étoit de leur société : cela parut 
d'un très mauvais goût. Ensuite il alla dîner chez 
M. de Lauzun. On faisoit presque tous les quinze 
jours un voyage à Marly de quatre ou cinq jours. 
C'est, comme on sait, une maison entre Saint- 
Germain et Versailles, que le roi aime fort, et où 



212 MÂMOIRES DE LA COUR 

il va faire de petits voyages, afin d'être moins 
obsédé de la foule des courtisans. Le roi et la reine 
d'Angleterre y furent. On représentoit à Trianon, 
qui est une autre maison que le roi a fait bfttîr à 
un bout du canal, un petit opéra sur le retour 
du Dauphin. La princesse de Conti^, M°^« la Du- 
chesse et M\^^ de Blois^ y dansoient, et en étoient 
assurément le principal ornement, car, du reste, les 
vers en étoient très mauvais et la musique des 
plus médiocres. Sa Majesté pria le roi et la reine 
d'Angleterre d'y venir, et leur donna ce plaisir. 

M°>« de Maintenon, qui est fondatrice de Saint- 
Cyr, toujours occupée du dessein d'amuser le roi, 
y fait souvent faire quelque chose de nouveau à 
toutes les petites filles qu'on élève dans cette mu- 
son, dont on peut dire que c'est un établissement 
digne de la grandeur du roi et de l'esprit de celle 
qui l'a inventé et qui le conduit ; mais quelque- 
fois les choses les mieux instituées dégénèrent con- 
sidérablement, et cet endroit, qui, maintenant que 
nous sommes dévots, est le séjour de la vertu et 
de la piété, pourra quelque jour, sans percer dans 

I. Marie -Anne de Bourbon (1666- 1739), fille de 
Louis XIV et de M^^* de La Vallière, veuTe depuis 168 5 
de François-Louis, prince de Conti. 

a. Louise-Françoise (1673-1743) et Françoise-Marie 
(1677-1749) de Bourbon, toutes deux filles du roi et de 
M™^ de Montespan, la première mariée en 168 5 à Louis III, 
de Bourbon-Condé, l'autre, en 1692, au duc de Chartres. 



DE FRANCE 2l3 

un profond avenir, être celui de la débauche et 
de rimpiété. Car de songer que trois cents jeunes 
filles, qui y demeurent jusqu'à vingt ans, et qui 
ont à leur porte une cour remplie de gens éveillés, 
surtout quand l'autorité du roi n'y sera plus mêlée; 
de croire, dis-je, que de jeunes filles et de jeunes 
hommes soient si près les uns des autres sans 
sauter les murailles, cela n'est presque pas raison- 
nable. Mais revenons à ce que je disois : M°^e de 
Maintenon, pour divertir ses petites filles et le 
roi, fit faire une comédie par Racine, le meilleur 
poète du temps, que l'on a tiré de sa poésie, où 
il étoit inimitable, pour en faire, à son malheur et 
celui de ceux qui ont le goût du théâtre, un his- 
torien très imitable. Elle ordonna au poète de 
faire une comédie, mais de choisir un sujet pieux: 
car, à l'heure qu'il est, hors de la piété point de 
salut à la cour, aussi bien que dans l'autre monde. 
Racine choisit l'histoire d'Esther et d'Assuérus, 
et fit des paroles pour la musique ». Comme il est 
aussi bon acteur qu'auteur, il instruisit les petites 
filles; la musique étoit bonne; on fit un joli 
théâtre et des changemens. Tout cela composa un 
petit divertissement fort agréable pour les petites 
filles d€ M°ie de Maintenon; mais, comme le prix 
des choses dépend ordinairement des personnes 

I. Jouée à Saint-Cyr le 26 janvier 1689. 



214 MÉMOIRES DE LA COUR 

qui les font ou qui les font faire, la place qu'oc- 
cupe Mi"e de Maintenon fit dire à tous les gens 
qu'elle y mena que jamais il n'y avoit rien eu de 
plus charmant, que la comédie étoit supérieure à 
tout ce qui s'étoit jamais fait en ce genre-là, et 
que les actrices, même celles qui étoient transfor- 
mées en acteurs, jetoient de la poudre aux yeux 
de la Champmeslé, de la Raisin, de Baron et des 
Montieury. Le moyen de résister à tant de 
louanges ! M^^ de Maintenon étoit flattée de 
l'invention et de rexécution. La comédie repré- 
scntoit en quelque sorte la chute de M^^de Mon- 
tespan et Télévation de M^^ de Maintenon. Toute 
la différence fut qu*Esther étoit un peu plus jeune, 
et moins précieuse en fait de piété. L'application 
qu'on lui faisoit du caractère d'Esther, et de celui 
de Vasthi à M^^^ de Montespan, fît qu'elle ne fut 
pas fâchée de rendre public un divertissement qui 
n'avoit été fait que pour la communauté et pour 
quelques-unes de ses amies particulières. Le roi 
en revint charmé : les applaudissemens que Sa 
Majesté donna augmentèrent encore ceux du 
public. Enfin Tony porta un degré de chaleur qui 
ne se comprend pas, car il n'y eut ni petit ni grand 
qui n'y voulût aller; et ce qui devoit être regardé 
comme une comédie de couvent devint l'affaire 
la plus sérieuse de la cour. Les ministres, pour 
faire leur cour, en allant à cette comédie, quit- 



DE FRANCE 2l5 

toient leurs affaires les plus pressées. A la première 
représentation, où fut le roi, il n*y mena que les 
principaux officiers qui le Hiivent quand il va à 
la chasse. La seconde fut consacrée aux personnes 
pieuses, telles que le Père de La Chaise, et douze 
ou quinze jésuites, auxquels se joignit M°^« de 
Miramion et beaucoup d'autres dévots et dévotes. 
Ensuite cela se répandit aux courtisans. Le roi 
crut que ce divertissement seroit du goût du roi 
d'Angleterre. Il l'y mena, et la reine aussi. Il est 
impossible de ne point donner des louanges à la 
maison de Saint-Cyr et à Tétablissenlfent ; ainsi ils 
ne s'y épargnèrent pas, et y mêlèrent celles de la 
comédie. Tout le monde crut toujours que cette 
comédie étoit allégorique, qu'Assuérus étoit le 
roi, que Vasthi, qui étoit la femme concubine 
détrônée, paroissoit pour M™« de Montespan. 
Esther tomboit sur M™e de Maintenon, Aman 
représentoit M. de Louvois, mais il n'y étoit pas 
bien peint, et, apparemment. Racine n'avoit pas 
voulu le marquer. 

La chasse, le billard et la comédie de Saint-Cyr 
partageoient les plaisirs innocens du roi. Il alloit 
à Marly tous les quinze jours, et jouoit aux por- 
tiques, qui est un jeu de nouvelle introduction, 
où il n'y a pas plus de finesse qu'à croix et pile. 
Le roi y étoit pourtant très vif. Monseigneur 
donnoit un peu plus dans les plaisirs de la je«- 



2l6 MÉMOIRES DE LA COUR 

nesse, car il fut trois ou quatre fois au bal. Mon- 
seigneur en donna un. M. de La Feuillade en fit 
un autre d'une magnificence qui approchoit de la 
profusion ; Monseigneur avoit fait une partie avec 
la princesse de Conti d'y aller : le roi ne l'approuva 
pas, disant que jamais on n'alloit à ces sortes d'en- 
droits qu'il n'y eût quelque conte désagréable, et 
que les femmes d'un certain air n'y dévoient pas 
aller. Cela fit que la princesse, qui aime bien les 
plaisirs, s'en priva, à son grand regret. 

A Versailles, il y en eut aussi : Monseigneur 
donna le sien au public, M. le Duc et M. le prince 
de Conti en donnèrent aussi à Monseigneur. Il 
n'y eut point d'aventure remarquable. M^ae la 
comtesse du Roure s'y trouva; mais Monseigneur 
est un amant si peu dangereux que Ton ne parla 
pas seulement de lui. Il n'y a que M°i« la Dau- 
phine, qui se défie de la force de ses charmes, qui 
croit qu'il y ait autre chose que les lorgneries, 
qu'elle lui voit; ainsi la pauvre princesse ne voit 
que le pire pour elle, et ne prend aucune part aux 
plaisirs. Elle a une fort mauvaise santé et une 
humeur triste qui, jointe au peu de considération 
qu'elle a, lui ôte le plaisir qu'une autre que la 
princesse de Bavière sentiroit de toucher presque 
à la première place du monde. Le goût de Mon- 
seigneur aux bals est de changer souvent d'habit, 
par le seul plaisir de n'être pas reconnu et de 



DE FRANCE 217 

parler à des personnes indifférentes. Les bals de 
la cour étoient si tristes qu'ils ne commençoient 
qu'à près de minuit, et ils étoient toujours finis 
avant deux heures. La princesse de Conti ne s'y 
masquoit que pour un moment. Elle a des yeux 
qui la font reconnoître de tout le monde, et ces 
yeux-là, quelque beaux qu'ils soient, s'ils lui don- 
noient le plaisir de les entendre admirer, faisoient 
éloigner les personnes qui l'auroient pu amuser, 
par la peur d'avoir le lendemain une affaire auprès 
du roi. Ainsi la pauvre princesse n'y prenoit guère 
de plaisir, et Monseigneur étoit assurément celui 
qui s'y attachoit le plus, sans prendre d'autre plaisir 
que celui du bal. 

Les plaisirs n'étoient pas assez grands pour em- 
pêcher que l'on n'eût beaucoup d'attention aux 
affaires de la guerre. Vers ce temps-là, M. de Ba- 
vière vint sur le Rhin, à l'heure que l'on s'y atten- 
doit le moins, pour reconnoître un peu le pays où 
il devoit faire la guerre l'été et pour se montrer 
à ses troupes. Il vint se faire tirer du canon à 
toutes les places que nous tenions, et s'avança avec 
beaucoup d'escadrons à la portée d'Heidelberg. 
Il se relira après s'être montré, et laissa un poste 
retranché à un quart de lieue de la ville; mais il 
n'y demeura pas longtemps, car Mélac, qui est un 
vieux officier de cavalerie, sortit sur lui avec de la 
cavalerie, des dragons et des grenadiers en croupe. 



3l8 HitlOIBES DE LA COUR 

On enira très vigoureusement duns le reiranche- 
meni, et on tua beaucoup d'ennemis. Ce fut une 

Le maréchal de Lorges partit dans ce temps-là 

maréchal d'Eslrées pour s'en aller commander sur 
les côtes de Bretagne. On fît marcher des troupes 
de tous ces côtés-là, parce qu'on avolt une très 
grande appréhension que les Anglois, joints aux 
HoUandois, ne fissent des descentes, el cela étoit 
sûr, pour peu que les affaires d'Angleterre allassent 



édup 



e d'Ora 



Vers les derniers temps du carnaval, lorsque les 
beaux jours commençoieni, le roi voulut faire voir 
&on jardin el toutes ses fontaines au roi d'Angle- 
terre avant son départ, car le passage de ce prince 
en Irlande commençoic à être certain. On avoit 
déjà nommé les officiers qui y dévoient passer 
avec lui; et, comme charité bien ordonnée com- 
mence par soi-même, ceux que l'on nomma étoient 
d'une habileté 1res médiocre. On retira beaucoup 
de vieux officiers, de qui l'on crojoit que l'âge 
avoit diminué la force et le courage, des postes 



cas que les places fussent attaqut 
fournit généralement de ce qui é 
Calais, entre autres, fui celle pour 
plus de peur. Aussi y fit-on travail 



s |eun< 



DE FRANCE 219 

reusement, et l'on y mit deux ou trois comman- 
dans pour se succéder les uns aux autres, en cas 
qu'il y arrivât quelque chose. Il sembloit enfin que 
tout le monde attendoit avec une grande impa- 
tience de savoir sa destinée. 

Mais sur quoi Ton étoit encore plus impatient, 
c'étoit sur les pensions, qui ne se payoient point du 
tout. La plupart des officiers n'avoient pourtant 
que cet argent de sûr et de solide. Cela faisoit 
appréhender la continuation de la guerre, quoique 
d'abord on l'eût souhaitée démesurément : car il 
paroissoit certain que, puisque, après dix ans de 
paix, ou peu s'en falloit, et le roi jouissant d'un 
aussi grand revenu, on ne trouvoit pas un sou 
dans les coffres, deux ans de guerre mettroient un 
tel désordre dans les finances que Ton seroit 
obligé de prendre le bien de tout le monde. Pour 
trouver de l'argent, on commença par créer deux 
charges de trésorier de l'épargne. On obligea 
Frémont et Brunet, qui étoient les financiers les 
plus à leur aise, de prendre ces charges. C'étoit 
une taxe fort honnête : il leur en coûtoit à chacun 
sept cent mille livres. Ensuite on créa six nouvelles 
charges de maître des requêtes, que l'on vendit 
deux cent mille francs chacune. On rechercha les 
partisans, dont on tira beaucoup d'argent. M. Betan 
fut un des plus recherchés, et il paya quatre cent 
mille francs. Les villes firent des présens considé- 



220 MEMOIRES DE LA COUR 

rables au roi; celle de Toulouse commença, et lui 
donna cent mille écus; celle de Paris suivit son 
exemple peu de temps après : elle donna quatre 
cent mille francs, et puis celle de Rouen donna 
aussi cent mille écus. Le roi reçut ceux qui lui 
venoient porter la parole de ces présens avec une 
douceur et une humanité qui les payoit assez de 
leur argent. 

On avoit averti, il y avoit déjà quelque temps, 
le maréchal de Duras qu'il falloit qu'il songeât à 
partir. Les ennemis se remuoient beaucoup sur le 
Rhin. Il y en arrivoit tous les jours, et Ton étoit 
dans de grandes appréhensions à la cour que la 
paix de l'Empire ne se fît avec le Turc, et que 
tous les efforts ne tombassent de ce côté-là. Le 
maréchal sut profiter de l'occasion; il remplissoit 
la plus grande place de l'État, et il n'avoit jamais 
roulé sur M. le Prince et sur M. de Turenne 
d'aussi grandes affaires qu'il en alloit rouler sur 
lui. De plus, il souhaitoit passionnément l'établis- 
sement de sa famille avant sa mort, sans quoi son 
fils demeuroit un très médiocre gentilhomme de 
quinze mille livres de rentes au plus. Mlle de La 
Marck', qui étoit le plus grand parti de France, 
étoit déjà trop âgée pour une fille, car elle avoit 



I. Louise-Madeleine de La Boulaye-Eschallard (i6S8- 
17 17), fille du comte de La Marck et de Jeanne de Sa- 
veuse; elle épousa le marquis de Duras le 7 mars 1689. 



DE FRANCE 221 

passé trente ans ; mais l'incertitude de sa mère en 
étoit cause. Il y avoit eu des propositions très 
avancées, entre autres son mariage avoit presque 
été fait Tannée précédente avec le duc d'Estrées 
Rien n'étoit plus sortable, et cependant cela fut 
rompu tout d'un coup. Tout nouvellement son 
mariage avoit presque été conclu avec le comte 
de Brionne, fils aîné de M. le Grand, que la nais- 
sance et les établissemens de son père rendoient 
le parti de France le plus considérable. L'affaire 
avoit été si avancée que les deux partis l'avoient 
publiée faite; mais cela s'étoit rompu, et même 
avec beaucoup d*aigreur des deux côtés. On pro- 
posa donc au maréchal de Duras de faire épouser 
M^l® de La Marck à son fils, s'il pouvoit avoir le 
duché passé au parlement. Il se servit de la con- 
joncture : il obtint du roi le duché à cause du ma- 
riage, et la fille à cause du duché; ainsi, quelque 
disproportion d'âge qu'il y eût, car le fils de M. de 
Duras n'avoit que dix-sept ans, le mariage se fit, 
au grand contentement du maréchal de Duras de 
voir son fils si bien établi, et à celui de la fille 
d'être mariée et d'avoir pour mari un aussi joli 
garçon que le petit Duras. C'étoit de tous les 
jeunes gens le plus joli et le mieux fait. 

Vers la fin du carnaval (il n'en restoit plus que 
trois jours, qui étoient destinés à passer en céré- 
monie, c'est-à-dire, un jour, un grand souper dans 



222 MÉMOIRES DE LA COUR 

Tappartement du roi, et le mardi gras un grand 
bal en masque dans le grand appartement), Ton 
apprit la mort de la reine d'Espagne, fille ' de 
Monsieur. Toute la cour en fut affligée, et cela 
retrancha les plaisirs sérieux dont je viens de parler. 
La nouvelle en vint le soir assez tard. M. de Lou- 
vois, qui est toujours mieux informé de tout que 
M. de Croissy, quoique celui-ci ait les affaires 
étrangères, vint l'apprendre au roi une demi-heure 
avant que M. de Croissy eût reçu son courrier. 
Le roi n'en voulut rien dire à Monsieur, le soir, 
et ne le dit à personne; mais le lendemain à son 
lever il le dit tout haut, et, quand il fut habillé, il 
se transporta à l'appartement de Monsieur, le fit 
éveiller et lui apprit cette triste nouvelle. Mon- 
sieur en fut affligé autant qu'il est capable de l'être. 
Dans le premier mouvement ce furent des trans- 
ports, et quatre ou cinq jours après tout fut calme. 
Monsieur l'aimoit naturellement, mais il étoit en- 
core plus flatté de voir sa fille reine et d'un aussi 
grand royaume que l'Espagne. A la vérité, la ma- 
nière dont elle mourut ajoutoit quelque chose à 
la douleur de Monsieur, car elle mourut empoi- 
sonnée. Elle en avoit toujours eu du soupçon^ et 
le mandoit presque tous les ordinaires à Monsieur. 



I. Marie-Louise d'Orléans, née le 27 mars 1662, mariée, 
en 1679, à Charles H; elle mourut le 12 février 1689. 



DE FRANCE 223 

Enfin Monsieur lui avoit envoyé du contrepoison, 
qui arriva le lendemain de sa mort. Le roi d'Es- 
pagne aimoit passionnément la reine ; mais elle 
avoit conservé pour sa patrie un amour trop vio- 
lent pour une personne d'esprit. Le conseil d'Es- 
■~-pagne, qui voyoit qu'elle gouvernoit son mari, et 
qu'apparemment, si elle ne le mettoit pas dans les 
intérêts de la France, tout au moins l'empêche- 
roit-elle d'être dans les intérêts contraires; ce con- 
seil, dis-je, ne pouvant souffrir cet empire, prévint 
par le poison l'alliance qui paroissoit devoir se 
faire. La reine fut empoisonnée, à ce que l'on a 
jugé^ par une tasse de chocolat. Quand on vînt dire 
à l'ambassadeur ' qu'elle étoit malade, il se trans- 
porta au palais, mais on lui dit que ce n'étoit pas 
la coutume que les ambassadeurs vissent les reines 
au lit. Il fallut qu'il se retirât, et le lendemain on 
l'envoya quérir dans le temps qu'elle commençoit 
à n'en pouvoir plus. La reine pria l'ambassadeur 
d'assurer Monsieur qu'elle ne songeoit qu'à lui 
en mourant, et lui redit une infinité de fois qu'elle 
mouroit de sa mort naturelle. Cette précaution 
qu'elle prenoit augmenta beaucoup les soupçons, 
au lieu de les diminuer. Elle mourut plus âgée de 



I. François de Pas de Feuquières (1649- 1694), comte de 
Rebenac, qui, en mars 1688, avait remplacé son père, 
Isaac, marquis de Feuquières, comme ambassadeur à Madrid. 



224 MÉMOIRES DE LA COUR 

six mois que feue Madame, qui étoit sa mère, et 
qui mourut de la même mort, et eut à peu près 
les mêmes accidens. Cette princesse laissa par son 
testament au roi, son mari, tout ce qu'elle lui put 
laisser, donna à la duchesse de Savoie, sa sœur, 
ce qu'elle avoit de pierreries, avec une garniture 
entière de toutes pièces, et à M. de Chartres et à 
Mademoiselle ce qu'elle avoit apporté de France. 

Dans le temps que la reine d'Espagne mourut, 
on assuroit qu'il alloit se faire un échange de 
places considérables de Flandre, qui nous étoient 
nécessaires, contre des places de Catalogne. Cet 
échange ne devoit pas être à perpétuité, mais il 
servoit de gage de fidélité entre les deux rois. 
Tout cela fut dérangé par la mort de la reine. On 
envoya ordre à l'ambassadeur de se retirer le plus 
tôt qu'il pourroit. 

Pendant ce temps-là le roi d'Angleterre son- 
geoit à son départ pour l'Irlande. M. de Tjrconnel, 
qui en étoit le vice-roi, lui manda qu'il croyoit 
que sa présence étoit nécessaire. Cela fut fort dé- 
battu dans le conseil. Enfin on jugea à propos que 
Sa Majesté Britannique s'y en allât incessamment. 
Elle fit partir le duc de Berwick, un de ses enfans 
naturels, avec ce qu'il y avoit d'Anglois, d'Écos- 
sois et d'Irlandois, pour se rendre à Brest, où ils 
dévoient s'embarquer. Les officiers généraux que 
l'on avoit nommés pour servir avec lui s'y ren- 



DE FRANCE 22^ 

dirent aussi. M. de Lauzun avoit envie d'y suivre 
le roi d'Angleterre; mais il vouloit faire ses con- 
ditions bonnes. Les ministres n'étoient point fâchés 
de le voir partir : ils appréhendoient toujours le 
goût naturel que le roi avoit eu pour lui. Ils opi- 
nèrent fort à ce qu'il suivît le roi d'Angleterre ; 
mais, quand il fut question de partir, il demanda 
qu'on le fît duc, et en fit la première proposition 
à M. de Seignelay pour la porter au roi. M. de 
Seignelay lui dit de bien songer à ce qu'il faisoit. 
Le roi reçut très mal cette proposition, et, quand 
Lauzun parla au roi, Sa Majesté lui répondit très 
rudement. Lauzun s'excusa, en disant que le roi 
d'Angleterre lui avoit dit de le faire, et prévint le 
roi et la reine d'Angleterre afin qu'ils dissent la 
même chose au roi, ce qu'ils ne manquèrent pas 
de faire l'un et l'autre. M. de Lauzun, s'étant vu 
refuser, ne voulut plus aller en Irlande, et trouva 
que ce voyage ne lui convenoit plus. On nomma 
Rosen pour y aller en qualité de lieutenant géné- 
ral. Les autres officiers que l'on y avoit envoyés 
étoient Maumont, capitaine aux gardes, pour ma- 
réchal de camp; Pusignan, colonel du régiment 
de Languedoc, pour brigadier d'infanterie; Léry- 
Girardin, brigadier de cavalerie, et Boisseleau, ca- 
pitaine aux gardes, pour major général. Ils étoient 
tous fort honnêtes gens, mais des plus médiocres 
officiers des troupes du roi. Le seul Rosen, qui est 
Madame de La Fayette. 29 



226 MÉMOIRES DE LA COUR 

Allemand, étoit celui sur qui l'on pouvoit se con- 
fier pour faire tenter quelque chose par lui. Avec 
cela Ton envoya cent capitaines et cent lieutenans, 
des corps qui n*étoient pas destinés à servir en 
campagne, et deux cents cadets. Cela ne laissoit 
pas d'être considérable, et pouvoit en peu de temps 
servir à discipliner des troupes. On travailla à l'équi- 
page du roi d'Angleterre. Le roi lui fit tenir prêt 
tout ce qui lui étoit nécessaire, et avec profusion, 
meubles, selles, housses, enfin tout ce que Ton 
peut s'imaginer au monde; le roi lui donna même 
sa cuirasse. 

Le roi d'Angleterre voulut, avant que de partir, 
laisser quelque marque à M. de Lauzun de sa 
reconnoissance. Sa Majesté Britannique vint à Paris 
faire ses dévotions à Notre-Dame, et y donna à 
M. de Lauzun l'ordre de la Jarretière ; en le lui 
donnant, il mit à son ruban bleu une médaille de 
saint Georges, enrichie de diamans, qui étoit la 
même que le roi d'Angleterre, qui eut la tête tran- 
chée, avoit donnée à son fils, le feu roi, en se sépa- 
rant de lui. Les diamans en étoient très considé- 
rables : comme il n'y a que vingt-cinq personnes 
qui aient cet ordre, il n'y en avoit qu'un de vacant, 
qui étoit celui de l'électeur de Brandebourg, Le 
roi le donna ici à M. de Lauzun, et le prince 
d'Orange le donna en Angleterre à M. de Schom- 
berg, à quoi il ajouta vingt mille écus de pension. 



DE FRANCE 227 

avec la charge de grand maître de Tartillerie du 
royaume. Il dispensa beaucoup d'autres grâces à 
ceux qui Tavoient suivi. 

Le roi d'Angleterre, après avoir donné Tordre à 
M. de Lauzun, alla dîner chez lui avec le nonce du 
pape, qui résidoit à sa cour, monsieur Tarchevêque 
de Paris et beaucoup d'autres gens. Ses amis les 
jésuites y vinrent lui dire adieu. Ensuite il alla 
chez des religieuses angloises, où il toucha des 
écrouelles, qu'il ne touche et dont il ne prétend 
guérir qu'en qualité de roi de France. Il vint ensuite 
voir au Luxembourg Mademoiselle, qui n'alloit 
point à la cour parce qu'elle étoit fort mécon- 
tente du roi sur le sujet de M. de Lauzun. Elle 
prenoit le prétexte de la mort de M"^« de La Vieu- 
vilie, qui étoit morte de la petite vérole dans sa 
maison de la ville à Versailles. Il est vrai qu'elle 
en étoit tombée malade dans le château au sortir 
de chez Mademoiselle. Le roi d'Angleterre alla 
aussi aux Filles de la Visitation de Chaillot, qui 
étoient ses amies du temps qu'il avoit demeuré en 
France, parce que la reine d'Angleterre sa mère 
y faisoit d'assez longs séjours, et il repassa ensuite 
par Saint-Cloud, pour faire compliment à Mon- 
sieur sur la mort de la reine sa fille, et pour voir 
Saint-Cloud, qu'il n'avoit jamais vu. De là il alla 
à Versailles dire adieu au roi, et s'en retourna à 
Saint-Germain, où il faisoit son séjour ordinaire. 



228 MEMOIRES DE LA COUR 

Le lendemain le roi lui alla aussi dire adieu à 
Saint-Germain*. Leur séparation fut fort tendre. 
Le roi dit au roi d'Angleterre que tout ce qu'il 
pouvoit lui souhaiter de meilleur étoit de ne le 
jamais revoir. Il nomma M. d'Avaux pour le suivre 
comme ambassadeur, et le comte de Mailly, qui 
avoit épousé une nièce de M"»« de Maintenon, 
pour l'accompagner jusqu'à Brest, où il s*embar- 
quoit. La reine d'Angleterre demeura avec son 
fils le prince de Galles à Saint-Germain, et pria 
qu'on ne lui allât faire sa cour que les lundis, 
trouvant qu'il ne lui étoit pas convenable de se 
livrer beaucoup au public, dans le temps que, 
selon les apparences, son mari alloit essuyer de 
grands périls. 

Le roi d'Angleterre alla en chaise jusqu'à Brest, 
mais sa chaise se rompit à Orléans; les gens su- 
perstitieux trouvèrent cela de mauvais augure. Il 
arriva un autre malheur à son équipage, qui s'étoit 
embarqué. Il y eut un bateau qui se rompit contre 
les arches du pont de Ce, et un de ses valets de 
garde-robe, nommé La Bastie, qui étoit celui qui 
l'avoit toujours suivi fidèlement, se noya. Il prit 
à sa place un des valets de chambre de Mailly. 
Sa Majesté Britannique arriva à Brest sans avoir 



I. Le dimanche 27 février 1689. Le lendemain Jac- 
ques Il partit en poste pour Brest. 



DE FRANCE 229 

souffert d'autre accident. Elle y trouva une escadre 
de treize vaisseaux, toute prête à la transporter; 
mais le temps fut si mauvais qu'il fallut demeurer 
un assez long temps à Brest. Le vent ayant tourné, 
le roi s^embarqua; mais à peine Tétoit-il que dans 
le moment il changea, si bien qu'il fallut rentrer 
dans le port. Comme il y rentroit, un autre vais- 
seau, qui sortoit à pleines voiles, vint donner sur 
celui du roi d'Angleterre, et ce prince courut 
grand risque, sans l'habileté du capitaine, qui dans 
le moment fit faire une manœuvre excellente, et 
le vaisseau du roi en fut quitte pour le mât de 
beaupré, qui fut rompu. 

Après que le grand deuil de la reine d'Espagne 
fut passé, on recommença les comédies, et l'on 
croyoit que les appartemens recommenceroient 
aussi; mais le roi retrancha ces plaisirs, et dit qu'il 
avoit beaucoup d'affaires ; que l'heure des appar- 
temens étoit celle qui lui convenoit le plus pour 
travailler, et qu'il aimoit mieux employer le beau 
temps à aller à la chasse. Ainsi ce fut là une occu- 
pation de moins pour les courtisans. M. de Duras 
partit alors avec Chamlay pour se rendre sur les 
bords du Rhin, et prendre toutes les mesures pour 
la campagne. Il y avoit de temps en temps de 
petites escarmouches entre les troupes du roi et 
celles des Allemands, et le plus souvent nous n'y 
trouvions pas notre avantage. On jugea que l'on 



23o MÉMOIRES DE LA COUR 

ne pourroit pas soutenir les places du pays de 
Cologne, qui étoient Nuys, Kaiserswerth , Linz 
et Rheinberg; le roi avoit besoin de ses troupes, 
et ne les vouloit pas exposer sans en tirer quelque 
avantage, outre que les places étoient si mauvaises 
que la prise en étoit sûre. 

Le départ du roi d'Angleterre pour l'Irlande ne 
laissa pas une grande espérance au roi de le voir 
remonter sur le trône. Il n' avoit pas été longtemps 
— en France sans qu'on le connût tel qu'il étoit, 
c'est-à-dire un homme entêté de sa religion, aban- 
donné d'une manière extraordinaire aux jésuites. 
Ce n'eût pas été pourtant son plus grand défaut à 
l'égard de la cour; mais il étoit foible, et suppor- 
toit plutôt ses malheurs par insensibilité que par 
courage, quoiqu'il fût né avec une extrême valeur, 
soutenue du mépris de la mort si commun aux 
Anglois. Cependant c'étoit quelque chose qu'il 
eût pris ce parti-là. On en étoit défait en France, 
et, selon les apparences, les troupes que le prince 
d'Orange s'étoit engagé d'envoyer sur les côtes 
pour faire une diversion alloient passer en Irlande. 
On donna donc à Sa Majesté Britannique une 
escadre de dix vaisseaux, et il arriva enfin heureu- 
sement en Irlande avec beaucoup d'ofïiciers fran- 
çois, et avec tous les Anglois et Irlandois qui 
l'étoient venus trouver, ou qui avoient demeuré en 
France. Le roi les fit conduire tous à Brest par 



DE FRANCE 23l 

différentes routes, à ses frais, et ils y firent un 
désordre épouvantable. Le roi d'Angleterre, qui 
avoit été homme de mer étant duc d'York, ne 
fut pas content de la marine, et le manda au roi. 
Cela donna des vapeurs à M. de Seignelay. Il y 
eut des ordres pour faire conduire à Brest toutes 
les choses nécessaires pour l'Irlande; elles y furent 
expédiées avec promptitude et en grande quan- 
tité, parce que M. de Louvois s'en mêla. On y 
envoya aussi tout ce qui étoit nécessaire pour un 
corps raisonnable de cavalerie et pour armer l'in- 
fanterie. L'armée du roi d'Angleterre produisit une 
grande joie en Irlande dans l'esprit des peuples: 
il y avoit un temps infini qu'ils n'en avoient vu, et 
ils étoient comme les esclaves des Anglois. Le roi 
leur conserva leurs privilèges, les augmenta même, 
et confisqua aux catholiques les biens que l'on 
avoit autrefois confisqués aux grands seigneurs de 
la religion anglicane. Il fit Tyrconnel duc pour le 
récompenser du soin qu'il avoit pris de lui conser- 
ver cette île, et de sa fidélité personnelle. 

La mort de la reine d'Espagne avoit entièrement 
indisposé la cour du roi catholique contre la France. 
La passion que ce prince avoit pour son épouse 
l'avoit empêché de se déclarer contre nous, malgré 
les menées de la cour de l'empereur, qui tenoit 
auprès du roi catholique l'homme d'Allemagne 
qui avoit le plus d'esprit. C'étoit M. de Mansfeld, 



232 MEMOIRES DE LA COUR 

qui avoit épousé M^le d'Aspremont, veuve du duc 
de Lorraine, et qui étoit maître de Tesprit du con- 
seil d'Espagne. On sut à la cour à quoi Ton devoit 
Vattendre des Espagnols, et l'on prévint leurs 
desseins en leur déclarant la guerre. On ordonna 
à Rebenac, ambassadeur en Espagne, de revenir 
incessamment, et tout fut fini de ce côté-là. 

La cour étoit fort occupée pour les affaires de 
la guerre. Il y avoit peu d'argent, il en falloit 
beaucoup, et le contrôleur général ' étoit un homme 
peu capable et peu stylé à son emploi. Il falloit 
que M. de Louvois, qui Tavoit porté à cette place, 
l'y soutînt, et travaillât pour lui, et lui-même avoit 
déjà tant d'affaires qu'il étoit étonnant comment 
il n'y succomboitpas. Cependant il n'y avoit point 
à reculer, il falloit cheminer, quoi qu'il en fût : 
car les ennemis se préparoient très fortement. On 
fit la destination des armées : il y en devoit avoir 
une en Allemagne, commandée par M. de Duras; 
une en Flandre, par le maréchal d'Humières; une 
en Roussillon, par M. de Noailles, gouverneur 
de la province; et une au milieu de la France, 
pour prévenir les désordres dont on étoit menacé 
par les gens de la religion, et aussi pour qu'elle 
pût être transportée en quelque endroit que ce 

1. Claude Le Pelleiier (lôSo-iyiij, qui avaii succédé, 
le II septembre 1 683, à Colbert comme contrôleur général, 
fut remplacé, le 24 septembre 1689, par Pontcharirain. - 



DE FRANCE 233 

fût, en cas que les ennemis fussent assez forts 
pour faire une descente. Pour le roi, il demeuroit 
à Versailles, afin d'être toujours dans le milieu du 
royaume, et de là pouvoir plus aisément donner 
ses ordres pai;tout. On envoya M. le maréchal de 
Lorges commander en Guyenne, M. le maréchal 
d'Estrées dans les deux évêchés de Saint-Pol et 
de Coraouailles en Bretagne, où les ennemis pou- 
voient plus aisément faire des descentes; M. de 
Chaulnes, dans le reste de la Bretagne, qui étoit 
son gouvernement; M. de La Trousse, en Poitou 
et pays d*Aunis, quoique Gacé, qui étoit gouver- 
neur de la province, y fût actuellement ; mais, afin 
de lui faire supporter plus patiemment ce désagré- 
ment, on le fit maréchal de camp. On laissa le 
commandement de la Normandie aux lieutenans 
généraux de la province, Beuvron et Matignon, 
gens de qualité et honnêtes gens, mais fort peu 
capables pour la guerre. Beuvron étoit frère de 
Mme d'Arpajon, que Mn^e de Maintenon avoit 
faite dame d'honneur de M"*« la Dauphine. Les 
Beuvrons s'étoient attachés à M"^® de Maintenon; 
cela suffisoit pour ne point recevoir de désagré- 
ment, et Ton ne pouvoit pas bien traiter l'un sans 
faire le même traitement à l'autre. Beuvron, dont 
je parle, étoit beau-frère de M. de Seignelay, et 
faisoit fort bien sa charge quand il n'y avoit rien 
à faire. On lui donna La Hoguette, officier des 

3o 



334 MÉMOIRES DE LA COUR 

mousquetaires, pour maréchal de camp, qui étoit 
celui sur lequel rouloient les affaires de la guerre. 
On mit pour commander en Languedoc Broglio', 
lieutenant général, parce qu*il se trou voit beau- 
frère de l'intendant, qui étoit homipe d*espnt, et 
en qui la cour avoit beaucoup de confiance. On 
laissa en Provence Grignan, lieutenant de roi de 
la province, qui y avoit toujours bien fait ce qu'il 
avoit à faire. En Dauphiné, Ton y mit Lassay, ma- 
réchal de camp, qui étoit d'une famille de robe, 
mais qui avoit toujours eu la réputation de bon 
officier. En Béarn, on envoya le duc de Gramont 
pour représenter seulement, car Ton savoit bien 
qu'il n'y avoit rien à faire. Telle étoit la disposi- 
tion des commandemens. On changea beaucoup 
de gouverneurs de villes particulières parce qu'ils 
étoient trop vieux, et que les affaires présentes de- 
mandoient des gens un peu plus actifs qu^ils ne 
pouvoient être. On fit faire le tour du royaume à 
M. de Vauban pour visiter les places maritimes, 
qui étoient en fort mauvais état, parce qu'elles 
n'étoient pas du district de M. de Louvois, outre 
que, tandis que la France n'avoit point d'affaire 
avec l'Angleterre, il ne pouvoit rien arriver de 

I. Victor-Maurice, comte de Broglie (1647-172 7), ma- 
réchal en 1724. Il avait épousé, en 1666, Marie de La- 
moignon (i 645-1 733), sœur de Nicolas de Lamoignon 
(1648- 1724), intendant de Languedoc en 168 5. 



DE FRANCE 235 

mauvais de ce côté-là. Cependant Ton y fit tra- 
vailler très vigoureusement. La Rochelle fut en 
fort peu de temps mise en bon état; on travailla à 
Bordeaux, et Brest fut mis en représentation de 
défense, car la place vaut si peu de chose par sa 
situation que rien ne la peut rendre bonne. M. de 
Vauban ordonna aussi des redoutes le long des 
côtes dans les endroits où l'on pouvoit faire des 
descentes, et fit planter des palissades en manière 
de cheval de frise le long des rivages de la mer. 
On posta beaucoup de pièces de canon, selon la 
situation des endroits, pour battre les bâtimens qui 
pourroient tenter la descente; enfin, toutes les 
côtes furent, au mois de mai, en état de défense. 
On déclara la guerre au prince d'Orange et aux 
Anglois qui Tavoient suivi, et qui avoient contri- 
bué à chasser leur prince naturel; on fit marcher 
des troupes aux endroits de France où Ton croyoit 
en avoir le plus de besoin; on en fourmilloit depuis 
le Béarn jusqu'en Normandie. 

Cependant chacun songeoit à la cour à son 
départ. Le prince de Conti, qui n'étoit pas encore 
rentré dans les bonnes grâces du roi, lui avoit 
demandé, dans le commencement de l'hiver, et 
avec instance, un régiment. Le régiment lui fut 
refusé. Il demanda ensuite d'être brigadier, croyant 
qu'un régiment tiroit à conséquence, parce que 
Ton s'y fait des créatures; sa demande lui fut aussi 



236 MÉMOIRES DE LA COUR 

refusée. Enfin il demanda d'aller volontaire dans 
Tarmée d'Allemagne : on ne le lui put refuser, et 
il se prépara à y aller avec M. le Duc, qui fut prêt 
à n'y avoir non plus aucun commandement, car 
l'on mit son régiment d'infanterie dans Bonn, et 
celui de cavalerie aussi; et, quand il s'en plaignit, 
on dit que c'étoit de la faute de M. de Sourdis, 
à qui l'on avoit mandé d'y mettre un régiment de 
dragons, et qu'il avoit lu Bourbon. On crut que l'on 
ne pourroit pas aisément tirer le régiment de Bour- 
bon de Bonn; on lui donna un brevet pour com- 
mander le régiment de Condé. Cependant à la 
fin on l'en tira, et il servit à la tête de son régi- 
ment. M. du Maine, qui devoit aussi servir en 
Allemagne, n'y fut pourtant pas employé. On fit 
venir son régiment en Flandre; mais, en entrant 
en campagne, on lui donna une brigade à com- 
mander, pendant que les princes du sang avoient 
à peine la simple permission de servir; encore fût- 
ce beaucoup que Ton leur épargnât le désagré- 
ment d'être dans la même armée. 

Vers ce temps-là il ne se passa rien de considé- 
rable à la cour que le combat du comte de Brionne 
avec Hautefort-Saint-Chamans', qui étoit exempt 
des gardes du corps, honnête garçon, et assez 



1. Jacques-François de Hauiefort, marquis de Saini-Cha- 
mans, mort en i 714. 



DE FRANCE 287 

bien traité de tout le monde. Il avoit chez Mn^e la 
princesse de Conti, la fille du roi, une sœur qui 
étoit fort laide; cependant elle se fit aimer du 
comte de Brionne, et cette passion dura fort long- 
temps. Ils se brouillèrent et se raccommodèrent 
plus d'une fois, comme il arrive dans toutes les 
passions. Enfin la demoiselle, que l'exemple de la 
comtesse de Soissons avoit gâtée, comme bien 
d'autres, qui croyoient que Ton ne les aimoit que 
pour les épouser, parla de mariage. Je crois que- 
le comte de Brionne le sut. Il s'en moqua. Le 
frère, en sortant du coucher de Monseigneur, 
attaqua le comte de Brionne de conversation. Ils 
allèrent sur le bord de Tétang auprès de l'hôtel 
de Soissons, qui étoit un chemin peu passant, sur- 
tout à l'heure qu'il étoit, et ils s'y battirent. Hau- 
tefort fut blessé d'abord, mais il donna un coup 
d'épée dans la cuisse du comte de Brionne, et lui 
laissa son épée. Le coup d'Hautefort ne l'empêcha 
pas de paroître encore le soir;. mais le lendemain 
tout se sut, le grand prévôt fit des informations. 
Hautefort s'écarta, et fut cassé; on fit si bien que 
cela ne passa pas pour duel. Le parlement en prit 
connoissance, et on les mit tous deux en prison : 
le comte de Brionne à la Bastille, et l'autre à la 
Conciergerie. La demoiselle alla du château, où 
elle demeuroit, à l'hôtel de Conli. Elle fut trois 
semaines ou un mois sans paroître; ensuite elle 



» 



238 MÉMOIRES DE LA COUR 

revint, et voulut faire comme auparavant. On lui 
dit de se retirer; elle se mit dans le Port-Rojal. 
Il partit dans ce temps-là un secours considé- 
rable pour rirlande. Il y eut une escadre de vingt- 
deux ou vingt-trois vaisseaux, commandée par le 
comte de Château-Regnault, qui sortirent de Brest 
avec beaucoup de bâtimens de charge, tous char- 
gés de ce que Ton avoit pu assembler depuis trois 
ou quatre mois de choses nécessaires à une armée. 
Le prince d'Orange avoit aussi mis une flotte en 
mer, inférieure de deux ou trois vaisseaux à celle 
du roi. Cette flotte étoit commandée par Herbert, 
dont la réputation et la capacité étoient beaucoup 
supérieures à celles de M. de Château-Regnault. 
On vouloit aller débarquer à Kinsale, petit port 
d'Irlande, où le roi d'Angleterre avoit descendu 
quand il étoit arrivé dans l'île, mais l'on apprit 
que les ennemis étoient postés à portée de là. On 
tint conseil de guerre, on trouva le hasard trop 
grand de faire un débarquement à la vue des enne- 
mis; on prit donc le parti d'aller chercher un autre 
port à l'occident de l'Irlande; on le trouva propre, 
et on travailla avec beaucoup de vitesse au débar- 
quement à la baie de Bantry. Comme il n'y avoit 
plus que deux brûlots à décharger, les enne- 
mis parurent, on appareilla pour aller au-devant 
d'eux; on se canonna beaucoup, mais on ne s'ap- 
procha guère. Enfin les ennemis prirent le large, 



DE FRANCE 289 

et voilà ce que I*on appela un combat gagné. Her- 
bert s'y trouva blessé, et les ennemis confessèrent 
que, si Ton avoit voulu, on auroit mis leur flotte 
hors d*état de servir, et qu'on leur auroit pris 
quelques vaisseaux, quoique les anglois soient 
beaucoup meilleurs voiliers que les nôtres. M. de 
Château-Regnault se contenta d'avoir fait heureu- 
sement son débarquement, et d'avoir par devers 
lui l'idée ou la représentation d'une bataille ga- 
gnée'. Il s'en revint content avec un bon venta 
Brest, ayant fort peu de monde de tué, et un seul 
de ses vaisseaux incommodé, qui étoit celui qu' avoit 
Coëtlogon, dont la dunette et la galerie avoient 
sauté en l'air. Quand le comte de Château-Re- 
gnault fut arrivé, il envoya son neveu à la cour. 
D'abord la joie y fut grande, mais deux ou trois 
jours après que chaque officier général, et les plus 
éveillés des particuliers, eurent envoyé des rela- 
tions, on ne fut plus du tout content. Ils se jetoient 
la faute les uns sur les autres de ce que l'on n'a- 
voit pas davantage battu les ennemis; aussi en 
eurent-ils tous des réprimandes de la cour. 

Cependant on travailloit dans les ports avec une 
grande activité à mettre une grosse flotte en mer; 
on travailloit aussi à Toulon, où l'on devoit mettre 
vingt-deux vaisseaux, à ce que l'on disoit, pour la 

I. La bataille de Bantry eut lieu le 12 mai 1689. 



240 MEMOIRES DE LA COUR 

Méditerranée. A Brest et à Rochefort on en devoit 
mettre plus de quarante ; on envoyoit courriers 
sur courriers à Brest pour faire avancer, et cepen- 
dant cela alloit avec une lenteur extraordinaire. 
M. de Seignelay faisoit marcher Bonrepos, son 
premier ministre, et tout manquoit. 

Malgré cela, il y avoit déjà quelque temps que 
M. de Duras avoit eu ordre de partir pour se rendre 
en Allemagne, sur ce que les troupes de l'empereur 
et celles de l'électeur de Bavière avoient marché 
sur le Rhin. Elles s'étoient déjà saisies des postes 
que les troupes du roi avoient abandonnés de 
l'autre côté, et commençoient à se retrancher dans 
une île dans le Rhin, entre Philipsbourg et le Fort- 
Louis, qui en ôtoit la communication. Ils nous 
eussent trop incommodés s'ils s'y fussent établis. 
Ils avoient encore un poste fort considérable à 
portée de là, qui étoit Hausen, où le prince Eu- 
gène de Savoie avoit pris poste avec beaucoup de 
troupes. Le reste de leurs troupes s*étendoit dans le 
Wurtemberg et dans le petit Etat de M. de Bade- 
Dourlach' jusqu'à Huningue. On avoit grande 
peur qu'ils n'attaquassent cette place, qui est fort 
voisine des Suisses, et l'on n'étoit pas encore trop 
sûr de leur amitié. Le parti des ennemis y étoit 



I. Frédéric VII (1647-1709), margrave de Bade-Dour- 
lachy à la mort de son père, en 1677. 



DE FRANCE 241 

très puissant; la religion mettoit entièrement contre 
nous les cantons protestans. Le nonce du pape 
affectoit de persuader aux catholiques que cette 
affaire-ci n'étoit point une affaire de religion, et se 
servoit de toutes sortes de raisons pour les mettre 
contre nous. De plus, nous avions déjà souvent 
abusé de leur bonne foi. Enfin, tout les portoit à 
nous devenir contraires, et, quoique les levées 
eussent été faites l'hiver, comme nous les souhai- 
tions, cependant nous étions peu certains de leur 
amitié. On avoit fait revenir Tambonneau, qui étoit 
ambassadeur, il y avoit déjà quelque temps, parce 
qu'il parloit beaucoup, et ne faisoit que peu de 
chose. A sa place on y avoit envoyé M. Amelot, 
qui n'étoit pas un homme tout à fait consommé 
dans les négociations; mais aussi il avoit un esprit 
plus posé, plus froid, et par conséquent plus con- 
venable à rhumeur et au naturel des Suisses. Peu 
de temps après qu'il y fut, il renvoya le traité ra- 
tifié, et scellé de tous les cantons. Si nous eussions 
encore eu les Suisses contre nous, il eût été bien 
difficile de résister, parce que c'est l'entrée de 
France la moins fortifiée. Nous n'avions plus alors 
dans l'Europe que le Danemark qui fût notre 
allié; mais il étoit trop séparé de nous pour se 
pouvoir soutenir l'un l'autre. Tous ses voisins 
étoient ligués contre lui, et parce qu'il étoit allié 
de la France, et parce qu'il s'étoit saisi des États 
Madame de La Fayette. 3 1 



242 MÉMOIRES DE LA COUR 

du duc de Holstein-Gottorp', par droit de bien- 
séance. Mais ce seul allié, nous le pouvions per- 
dre encore^. Les intérêts de son frère, le prince 
Georges, qui naturellement devoit succéder au 
prince d'Orange, parce qu'il avoit épousé la se- 
conde fille du roi d'Angleterre et que le prince 
d'Orange n'avoit point d'enfans, le pouvoient dé- 
tacher en peu de temps de Talliance qu'il avoit 
avec le roi. 

Le projet de la campagne fut très sage. Les mi- 
nistres supposoient que tant de différens princes 
ne pouvoient pas demeurer longtemps unis. La 
plus grande partie de ceux d'Allemagne sont très 
pauvres, et ne peuvent subsister, quand ils ont des 
troupes, que par les quartiers d'hiver qu'ils pren- 
nent, ou dans le pays ennemi, ou les uns sur les 
autres. Le roi étoit bien sûr qu'en ne hasardant 
rien les ennemis ne pouvoient pas prendre de 
quartier dans son pays. En Allemagne, il y avoit 
les pays des princes ecclésiastiques, qui d'ordinaire 
fournissent les quartiers aux princes protestans; 
nous tenions la plus grande partie des trois éJec- 

1. Christiern-Albert (i 641 -1694), duc de Holstein-Got- 
torp depuis lôSç, dont la sœur, Auguste -Mariei, avait 
épousé, le i5 mai 1670, le margrave de Bade-Dourlach. 

2. ChristiernV (1646-1699), roi de Danemark le 19 fé- 
vrier 1670, dont le frère cadet avait épousé, le 17 août 
1688, Anne Stuart, sœur cadette de la femme de Guil- 
laume IIL 



DE FRANCE 248 

torats : le roi avoit Mayence et toutes les petites 
villes qui en dépendent en deçà du Rhin ; le pays 
de Trêves étoit au moins partagé, car le Mont- 
Royal d'un côté, et Bonn de l'autre, nous lais- 
soient un grand terrain à notre disposition. A la 
vérité, les ennemis avoient Coblentz, que Ton avoit 
manqué l'hiver dernier. Pour celui de Cologne, 
nous étions maîtres des quatre places fortifiées de 
l'électeur, qui étoient Bonn, Rheinberg, Nuys et 
Kaiserswerth. On avoit abandonné Nuys au com- 
mencement de l'hiver *, et ce fut en se retirant 
que les ennemis battirent la garnison, et que M. de 
Sourdis, qui commandoit dans tout ce pays, la 
laissa battre, et s'enfuit. Kaiserswerth demeura 
sous le commandement de Marcognet. C'éioit une 
mauvaise place, d'où l'on retira toute la garnison 
françoise pour y en laisser une allemande. M. de 
Furstemberg avoit mis dans Rheinberg un Alle- 
mand, domestique de feu M. l'électeur de Cologne, 
en qui il avoit beaucoup de confiance; mais l'Alle- 
mand le trahit, et, avant le commencement de la 
campagne, prêta serment à M. le prince Clément, 
concurrent de M. de Furstemberg pour Télectorat 
de Cologne, et appuyé par les bulles du Saint-Père. 
Dans Bonn on avoit mis huit bataillons de campa- 
gne, un régiment de cavalerie et un de dragons. 



I. Le 12 mars 1G89. 



244 MEMOIRES DE LA COUR 

Asfeld commandoit, et on lui avoit donné de bons 
officiers subalternes. Mayence étoit garni à foi- 
son ; on y avoit mis le marquis d'Huxelles pour y 
commander. M. d'Huxelles étoit Tofficier d'infan- 
terie à la mode, et la créature de M. de Louvois. 
On dit qu'on lui avoit donné quatre cents milliers 
de poudre, avec douze bataillons des meilleurs qui 
fussent en France, le régiment des bombardiers, 
la compagnie des mineurs, un régiment de cava- 
lerie, un de dragons; M. de Choisy, habile ingé- 
nieur, et qui avoit défendu Maëstricht sous M. de 
Calvo, pour commander sous lui, et trois ou 
quatre autres bons officiers, en cas qu'il mésarri- 
vât aux premiers. La place n'étoit pas excellente, 
I mais on y avoit travaillé tout Thiver, et on l'avoit 

'{ assez bien raccommodée. Le Mont-Royal, qui 

étoit encore une place pour laquelle il y avoit 
beaucoup à craindre, d'autant plus qu'elle n'étoit 
pas encore achevée, étoit fourni de même, et 
avoit M. de Montai pour y commander. Philips- 
bourg et Landau étoient encore pourvus de la 
même manière. Outre cela, le roi avoit beaucoup 
^de troupes répandues dans le Palatinat, pays qu'on 
avoit juré de ruiner entièrement, parce qu'il étoit 
trop voisin de TAlsace, et que celui qui avoit le 
plus de part à la guerre étoit M. l'électeur palatin'. 



I. Philippe-Guillaume de Neubourg (1615-1690), qui 



DE FRANCE 24S 

Quoiqu'on l'appelât alors le Nestor germanique, 
sa prudence s'étoit bien endormie, d'aigrir le roi 
au point qu'il l'avoit aigri; il devoit se recon- 
noître trop petit prince, et trop sous la coule- 
vrine de la France, pour ne pas s'accommoder au 
temps. Toutes les places du palatin étoient gar- 
nies des troupes du roi, et, pendant l'hiver, on avoit 
tiré tout l'argent que l'on avoit pu du pays. 
D'abandonner ces places, et de les laisser dans 
leur entier, c'étoit presque mettre les ennemis du 
roi dans son pays. On commença par évacuer la 
plus avancée, qui étoit Heidelberg, capitale du 
Palatinat. On fît sauter la moitié du château, qui 
avoit l'air grand, et méritoit des égards. On brûla- 
la moitié de la ville, avec des excès qu'une guerre 
moins vindicative auroit empêchés. Ensuite on 
évacua Manheim ; on rasa la ville et la citadelle, 
en sorte qu'il n'y resta pas une maison, et les 
ruines même en furent jetées dans le Rhin et dans 
le Necker. On brûla Worms, qui étoit une petite 
république sur le Rhin. On en fit autant à Spire, 
ville appartenante à l'électeur de Trêves, comme 
évêque de Spire, parce qu'on trouvoit qu'elle 
pressoit trop l'Alsace. Pour Frankenthal, il fut rasé 
seulement, parce que, comme l'on avoit Mayence, 



avait succédé, en i685, à l'électeur Charles, dernier prince 
de la branche de Simmern. 



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246 MEMOIRES DE LA COUR 



.•! il étoit difficile à nos ennemis de s'en rendre les 

i maîtres. On fit un pareil traitement à un grand 

nombre de petits mauvais châteaux que les troupes 
•du roi avoient occupés pendant l'hiver, et qui 
pouvoient servir de postes aux ennemis. M. de 
Duras alla s'établir à Strasbourg, pour attendre le 
commencement de la campagne. Les Allemands ne 
s'y mettent jamais de bonne heure; mais nous ne 
pouvions rien faire pour les prévenir : il falloit 
voir à quoi ils s'attacheroient. Il y avoit deux 
places qui n'étoient point achevées, qui étoient 
Béfort et Landau. On y travailloit à Force; ainsi il 
falloit laisser les troupes, et surtout l'infanterie, 
tout le plus longtemps que Ton pouvoit dans les 
places. A l'égard de la cavalerie, il n'étoit pas bon 
non plus qu'elle campât de trop bonne heure, parce 
qu'il y en avoit beaucoup de nouvelle, et que, même 
dans la vieille, on avoit été obligé d'y fourrer 
beaucoup de compagnies qui venoient d'être tout 
fraîchement faites; ainsi tout demeura dans les 
places ou dans des quartiers, jusqu'à ce que les 
Allemands commencèrent à paroître du côté de la 
Flandre. M. le maréchal d'Humières, qui étoit à 
Lille, eut ordre de s'en aller à Philippeville, pour 
mettre de bonne heure Tarmée en campagne. Il 
eut ordre de l'assembler auprès de Maubeuge, et 
le fit au commencement de mai, que les ennemis 
n'avoient pas encore songé à assembler leurs 



DE FRANCE 247 

troupes. Il reprit quelques châteaux, dont les en- 
nemis s'étoient saisis pendant Thiver, et les fit 
raser. Il eut le même ordre qu'ont tous les gé- 
néraux en France : ce fut de ne pas combattre. 
M. de Waldeck, informé de cet ordre, assembla son 
armée, l'assembla foible, et donna au maréchal 
d'Humières de fort belles occasions de le battre. 
Même le peu de précaution qu'il prenoit alloit 
ou à la malhabileté ou à l'insolence. Cependant le 
maréchal, suivant son ordre aveuglément, n'en 
profita point. 

Le premier exploit qui se passa fut en Catalo- 
gne, où M. de Noailles, qui commandoit l'armée, 
composée de deux ou trois vieux régimens d'in- 
fanterie, avec quelque cavalerie nouvelle, des dra- 
gons de même, et le reste des milices de la pro- 
vince, se saisit de Campredon ï, mauvais village, 
et d'une tour qui étoit à deux lieues de là. Comme 
c'étoit là son premier exploit, il envoya un cour- 
rier en porter la nouvelle à la cour, et l'on y parla 
de cette conquête comme de quelque chose de 
fort considérable. Le poste étoit pourtant.de lui- 
même fort mauvais; il y avoit peu de gens à le 
défendre, point d'armée à le secourir, les Espa- 
gnols n'étant pas assez puissans pour mettre deux 
mille hommes ensemble dans leur pays. 

I. Le 2 3 mai 1689. 



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248 MÉMOIRES DE LA COUR 

On espéroit toujours en France que ThumeuT 
hautaine du prince d'Orange deviendroit insup- 
portable aux Anglois, et, comme nous nous flattons 
très volontiers, on ne doutoit point de voir en 
très peu de temps une révolte en Angleterre. Ce- 
pendant le prince d'Orange avoit été couronné 
roi d'Angleterre avec de très grands applaudisse- 
mens. La convention d'Ecosse lui avoit aussi en- 
voyé la couronne, quoique le roi eût encore des 
partis fort puissans dans le nord de TÉcosse. Le 
prince d'Orange avoit fait assembler le parlement, 
qui lui avoit accordé généralement tout ce qu'il 
lui avoit demandé, c'est-à-dire de l'argent pour 
payer les troupes hollandoises et pour rembourser 
les avances que lui avoit faites la Hollande pour 
son dessein, de l'argent pour sa subsistance, et 
les moyens d'en tirer pour faire la guerre à la 
France. Tout cela s'étoit fait avec une tranquillité 
étonnante. Londres, qui n'étoit point accoutumée 
à avoir des troupes, en étoit remplie sans oser 
souffler, et le prince d'Orange, en deux mois, étoit 
devenu plus maître de l'Angleterre qu'aucun roi 
ne l'avoit jamais été. Les Anglois, qui avoient 
chassé leur roi sous prétexte de défendre et con- 
server leur religion, la voyoient changer entière- 
ment : car le prince d'Orange, tout en faisant 
semblant d'accommoder les deux religions, c'est- 
à-dire l'anglicane et la sienne, prétendue ré- 



DE FRANCE 249 

formée, laissoit les ministres de la dernière entière- 
ment les maîtres, et professoit publiquement son 
calvinisme, à quoi tous les Anglois applaudissoient. 
Le prince d'Orange faisoit travailler avec un 
grand soin à l'armement de la flotte angloise, 
pour la joindre avec celle des Hollandois. On ne 
pouvoit pas s'imaginer dans ce pays-là qu'après 
les dépenses que le roi avoit faites il fût en état 
de mettre sur pied une flotte assez considérable 
pour leur opposer, et ils comptoient d'être entiè- 
rement les maîtres de la mer. Dans les combats 
particuliers qui s'étoient donnés de vaisseau à 
vaisseau, les François avoient presque toujours eu 
l'avantage, et on avoit fait plus de prises aux 
ennemis qu'ils ne nous en avoient fait. Ils ne 
comptoient pas que l'on laissât la Méditerranée 
entièrement abandonnée et gardée seulement par 
les galères. Ils savoient que nous avions la guerre 
contre les corsaires d'Alger, et jugeoient que cette 
guerre suffisoit pour occuper un nombre assez 
considérable de vaisseaux. On traitoit pourtant de 
la paix, mais en traitant nous continuions dans 
cette hauteur, à quoi nous sommes si bien accou- 
tumés, et depuis si longtemps. Quoique nous ne 
vissions que des ennemis autour de nous, nous 
voulions que les Algériens se contentassent d'une 
trêve , parce qu'il y avoit un grand nombre de 
leurs gens qui étoient esclaves sur nos galères, 

32 



sSo MEMOIRES DE LA COUR 

qui nous servoient bien, et que par la trêve on ne 
rendroit pas; mais les Algériens n'y voulurent 
point consentir. 

Le prince d'Orange comptoît donc que Farmée 
de mer n'apporteroit aucun obstacle à ses desseins; 
et par là il regardoit l'alTaire de l'Irlande comme 
une très petite affaire. Ceux qui, dans le commen- 
cernent, y avoient tenu son parti avoient été bat- 
tus, et tout s'étoit réfugié dans une place assez 
bien fortifiée pour une province comme l'Irlande, 
où il n'y en a aucune. Les Angloîs l'avoient fait 
bâtir pour la sûreté du commerce avec PIrlande: 
elle s'appeloit Derry, et, comme c'étoient les mar- 
chands de Londres qui l'avoient fait bâtir, ils y 
avoient ajouté London, qui en anglois veut dire 
Londres, de manière qu'elle s'appeloit London- 
derry. Tous les partisans du prince d'Orange s'é- 
toient jetés dedans, et en cédèrent le commande- 
ment à un Anglois qui avoit été ministre. Le roi 
d'Angleterre donna ses ordres pour la faire in- 
vestir, sans pourtant quitter Dublin. Sa Majesté 
Britannique avoit deux officiers d'infanterie fran- 
çoise que le roi lui avoit donnés pour aller avec 
lui, qui étoient Maumont, capitaine aux gardes et 
maréchal de camp, et Pusignan, colonel d'infan- 
terie et brigadier. Il y avoit longtemps qu'ils ser- 
voient tous deux, mais avec cela ils étoient au 
nombre des officiers de médiocre capacité; cepen- 



DE FRANCE 25l 

dant ils pouvoient passer pour bons en Irlande, 
où il n'y en avoit point de meilleurs. Les troupes 
qu'ils commandoient étoient fort mal disciplinées; 
celles qui étoient dans Londonderry l'étoient tout 
aussi mal ; mais les Anglois ont pour la nation irlan- 
doise un mépris qui leur donnoit un air de supé- 
riorité. Maumont fut tué en allant reconnoître la 
place, et Pautre, peu de jours après, voyant une 
sortie que les ennemis faisoient assez en désordre, 
crut qu'il n'y avoit qu'à les pousser avec le peu 
de gens qu'il avoit. Il ne s'aperçut pas d'une em- 
buscade que l'on avoit dressée : il fut coupé, et il 
y périt avec beaucoup de gens. Il ne restoit plus 
d'officiers sur qui l'on pût faire rouler le siège, car 
Rosen, qui étoit le meilleur que le roi eût envoyé 
en Irlande, étoit un Allemand, très bon officier de 
cavalerie, mais qui en sa vie n'avoit rien su qui re- 
gardât l'infanterie. On se contenta de tenir bloqué 
Londonderry, dans l'espérance qu'il seroit obligé 
de se rendre, parce que la quantité de gens qui 
s'étoient retirés dedans ne pouvoient subsister long- 
temps, et l'on comptoit aussi qu'ils ne seroient 
pas secourus. On prit deux petits forts qui gar- 
doient la rivière par où Ton y pouvoit jeter du 
secours; on fit faire ensuite une estacade pour 
empêcher les bâtimens de passer de nuit, et l'on 
employa le peu d'artillerie qu'il y avoit pour la 
défendre. 



iSl ]f£]f03ftES DE LA COCR 

T:ï:î ]« }^n:î il ao» Tenoit de faosses non- 
Ttllej 6t it jijiTwi. C j est <ies Taisseaox angloi 
^t:. iprèi k comiiAi de Buitij, se dêtacbèreni;>. 
brL:: fai c'Atorû qalk sVtoieat Teaas rendre at 
r^l. 7LkL< i] se y^ocT* qnlk étoieat aJ3és pour ten- 
ICT I-e secours û« LosddBdenj, qn^ils lenièrea: 
<r&tori :o3c insiikzDent ; nais dans la suite ik 
trocTèreni mc^jcn àt roaipie l^'estacade et àt 
poner dans li lilk ca secovs considérable, qui 
£i i^q'c'B >t£ le luocBS ei qa^oa ne songea plus 
au siè^e ce ceiie place. I] j em: même des ré- 
Tûiies qi:: se saîsù^esî eacoie d'hase antre petite 
place dans jes marais; sak 2e m d'^An^eterre v ' 
eLTCTÂ H«nii]iozi« qui èioâi lâeaieaant ^ëaéial de >• 
ses innées, ei <ni aToii èiè long^temps colonel 
û'infanierie en France. Oa TaToît chassé de la 
c:ur, parce cn'i] s'èioii renia amocresix de la 
pr.icesse de Cc-n::, tDt da roi. ei qo^iî paroissoi: 
c-'el"e aimo:: bien nitax Ii;: parjer qu'à un auire. 
Hir:.:]:on de£: ces rexohes, qui èioieni en ion 
pe::: nombre, 

Cepenicni Jâ re:ne aWn^ieîerre èioii à Saini- 
Gerzifiin cans une irisiesse ex un abaiiemeni épou- 
Tiiiûb'-e*. Ses knnes ne tai^ssoieni pas. Le roi 
qti fi VkiLi: bc-nne ei une lendresse extraordi- 
naire, s'ûnc'-î poLi les femmes, éioii louché des 
m&'rie-rs dt celle princesse, e: les adoucissoii par 
loui ce qu'il ponTjît ima^ner. L Ini faisoii des 



DE FRANCE 253 

préseps, et, parce qu'elle étoit aussi dévote que 
malheureuse, c'étoient des présens qui conve- • 
noient à la dévotion. II avoit aussi pour elle toutes 
les complaisances qu'elle méritoit : il la faisoit 
venir à Trianon et à Marly, aux fêtes qu'il y don- 
noit; enfin il avoit des manières pour elle si 
agréables et si engageantes que le monde jugea 
qu'il étoit amoureux d'elle. La chose paroissoit 
assez probable; les gens qui ne voyoient pas cela 
de fort près assuroient que M™e de Maintenon, 
quoiqu'elle ne passât que pour amie, regardoit les 
manières du roi pour la reine d'Angleterre avec 
une furieuse inquiétude. Ce n'étoit pas sans rai- 
son, car il n'y a point de maîtresse qui ne ter- 
rasse bientôt une amie. Cependant le bruit de cet 
amour ne fut que l'effet d'un discours du public, 
fondé sur les airs honnêtes que le roi ne pouvoit 
s'empêcher d'avoir pour une personne dont le 
mérite étoit aussi avoué de tout le monde que 
celui de la reine d'Angleterre, quand même elle 
n'eût été que particulière. 

M. de Lauzun étoit le seul François considé- 
rable qui eût eu part à l'affaire d'Angleterre, 
parce qu'il étoit le seul qui y fût. 

Cependant Sa Majesté Britannique crut lui avoir 
des obligations infinies, et le laissa en partant dans 
la confidence de la reine. A proprement parler, 
M. de Lauzun étoit le ministre d'Angleterre en 



I 



i 



254 MÉMOIRES DE LA COUR 

France. Il n'avoit jamais été aimé de M. de Lou- 
Yois, mais il faisoit tout ce qu'il pouvoit pour ga- 
gner les bonnes grâces de M™e de Mainienon. Il 
savoit bien qu*il n'y avoit que ces deux côtés 
pour pouvoir approcher le roi, et peut-être comp- 
toit-il celui de M^^ de Mainienon comme le plus 
sûr. Il jugeoit, avec tout le monde, que M™« de 
Maintenon ne regardoit point M. de Louvois 
comme son ami : au contraire, elle ne le regardoit 
que comme un ministre utile au roi, un ministre 
ff qui étoit bien avec son maître, sans qu'elle y eût 

r contribué, et qui étoit bien dans son esprit avant 

elle. Mais M. de Seignelay, elle le regardoit 
comme sa créature : quoiqu'elle ne fût pas liée de 
droit fil avec lui, elle l'étoit par ses sœurs, M^e de 
Beauvillier et M^^ de Chevreuse. M. de Lauzun 
crut donc qu'il feroit un grand coup pour lui, et 
qui plairoit fort à M™« de Maintenon, de tirer 
Taffaire d'Irlande des mains de M. de Louvois 
pour la mettre dans celles de M. de Seignelay. Il 
persuada si bien la reine d'Angleterre que cela 
[ fut fait, et peut-être au grand contentement de 

M. de Louvois, qui ne pouvoit pas être généra- 
lement chargé de tout. 

Sa santé n'étoit pas aussi robuste qu'elle parois- 
soit; il n'étoit jamais longtemps sans avoir des 
accès de fièvre, et ne savoit ce que c'étoit que de 
se ménager dans un temps comme celui-ci. M. de 



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DE FRANCE 255 



1 Seignelay avoit la marine, et il paroissoit pro- 
r bable que, comme tous les passages d'Irlande dé- 
. pendoient de lui, le roi d'Angleterre seroit mieux 
j servi. Ce n*est pas que sous la direction de M. de 
Louvois, qui fut à la vérité pendant peu de temps, 
il n'y eût une grande profusion de toutes les 
choses nécessaires, etcelaétoit allé si loin qu'elles 
ne purent pas toutes passer avec le roi d'Angle- 
terre, ni avec la flotte qui suivit. Il en demeura 
même encore quantité à Brest. 

Il y avoit déjà longtemps que la Dauphine* 
étoit malade, et qu'elle ne voyoit presque per- 
sonne. On n'avoit aucune foi à son mal; cepen- 
dant elle étoit enflée et maigrissoit fort. Les mé- 
decins ne lui faisoient rien du tout. A la fin de 
l'hiver elle s'étoit mise entre les mains d'une 
femme qui lui avoit donné d'abord quelque sou« 
lagement, et qui, en effet, l'avoit fait désenfler, 
mais cela étoit revenu ; ensuite elle s'étoit remise 
encore une fois entre les mains des médecins. En- 
fin ils avouèrent leur ignorance. M^^ la Dau- 
phine voulut tâter des empiriques : on en consulta 
beaucoup. Enfin elle demanda au roi la permis- 
sion de se mettre entre les mains d'un prêtre nor- 
mand, dont le maréchal de Bellefonds étoit en- 



I. Marie -Anne-Christine de Bavière, née le 28 no- 
vembre 1660, mariée au Dauphin le 7 mars 1680. 



\ 



256 MÉMOIRES DE LA COUR 

tête, et qui se donnoit pour un homme à divers 
secrets. Son premier métier avoit été, demeurant 
-au collège de Navarre, d'apprendre à siffler à des 
linottes. Un de ses amis, souffleur de sa profes- 
sion, lui laissa en mourant tous ses secrets, et le 
prêtre s'en servit heureusement. Cela établit sa 
réputation. Il se trouva en Normandie auprès de 
chez le maréchal, qui est homme à s'entêter fort 
aisément. Il vanta le prêtre, et enfin lui établit 
une réputation d'habileté qu'il ne méritoit nulle- 
ment. Ce fut l'homme dont M^^ la Dauphine se 
servit. Elle s'en trouva bien dans le commence- 
ment, et redevint ensuite dans le même étal. Peu 
de gens se soucioient de cette princesse, parce 
qu'elle ne contribuoit ni à la fortune des per- 
sonnes, ni aux plaisirs de la cour. Il y avoit un 
temps assez considérable que M. de La Trémoïlle 
faisoit l'amoureux d'elle publiquement. Il étoit à 
la vérité parfaitement bien fait, mais d'une laideur 
choquante, et l'on peut dire non commune. On 
l'accusoit d'avoir l'esprit à l'avenant. On étoit si 
accoutumé à le voir lorgner que personne n'y 
faisoit pas la moindre attention, et l'on ne s*avi- 
soit pas de faire le tort à M^^ la Dauphine de 
croire qu'elle l'aimât. Cependant quelques gens 
osèrent à la fin le penser. M°*« la Dauphine lui 
parloit même plus souvent qu'à un autre, parce 
qu'il se présentoit plus souvent à elle. On n'a pu 



DE FRANCE 257 

savoir si M. de La Trémoïlie avoit pris la liberté 
de lui découvrir sa passion un peu plus évidem- 
ment que par des lorgneries; mais enfin la Dau- 
phine lui fit dire par la d'Arpajon, sa dame d'hon- 
neur, de ne se plus présenter devant elle. 

Cela se seroit passé entre eux trois, et peut-être 
Monseigneur, à qui M^^ la Dauphine pouvoit 
l'avoir dit, si M. de La Trémoïlie ne se fût avisé 
d'en aller porter sa plainte au roi, qui lui répon- 
dit que M"^e la Dauphine étoit sage, qu'elle avoit 
ses raisons pour cette défense, et que peut-être le 
tort qu'elle avoit eu c'étoit de ne l'avoir pas faite 
plus tôt. 

Dans ce temps-là il se passa une autre scène 
assez considérable à l'égard de M°*e la Du- 
chesse'. 

Elle étoit des plus jeunes et des plus éveillées, 
et rassembloit chez elle ce qu'il y avoit de plus 
jeunes femmes, à la tête desquelles étoit M"** de 
Valentinois, fille de M. d'Armagnac, plus co- 
quette elle toute seule que toutes les femmes du 
royaume ensemble. 

Dès l'hiver il y avoit eu une grande affaire. 
M. de Marsan 2, de qui M^e la Duchesse s'étoit 



1 . La duchesse de Bourbon. 

2. Charles de Lorraine (1648- 1708), comte de Marsan» 
frère du comte d^ Armagnac et du chevalier de Lorraine. 

Madame de La Fayette. 3 3 



258 MÉMOIRES DE LA COUR 

moquée pendant qu^il étoit amoureux de la ca- 
dette Gramont, s'avisa de lorgner M"*® la Du- 
chesse, à ce qu'on dit pour se venger d'elle, cl 
pour en faire un sacrifice à sa maîtresse. M°>« la 
Duchesse répondit aux lorgneries. M. de Marsan 
écrivit; M^ne |a Duchesse fit réponse. Ces sortes 
de vengeances avec une aussi jolie personne, et 
du rang de M^^ la Duchesse, retombent bien 
souvent sur les maîtresses. Je crois que cela fût 
arrivé, car les deux meilleurs amis de M. de 
Marsan, qui étoient Cominges et Mailly, étoient 
amoureux chacun d'une fille de M'héla Duchesse: 
le premier d'une Ml*« de Dorée, qu'il y avoit long- 
temps qui faisoit l'amour, et qui l'avoit fait avec 
le prince d'Harcourt avant que d'entrer chez 
Mme la Duchesse, l'autre d'une Ml'« de La Ro- 
che-Aynard. Elles étoient toutes deux favorites de 
M°ïe la Duchesse, et lièrent ce commerce. Il fut 
découvert. M. le Prince s'en plaignit au roi. Le 
roi lui dit qu'il n'avoit qu'à faire ce qu'il voudroit, 
quMl ne se mêloit plus de la conduite de M°>« la 
Duchesse. M^^ la Duchesse fut bien grondée. 
Le roi ne voulut pas lui en parler, mais il dit à 
M"»® de Maintenon de le faire. M"»* de Main- 
tenon en parla à M"^^ la Duchesse, qui se mit à 
lui rire au nez, et dit qu'elle n'avoit écrit que 
pour se moquer de M. de Marsan. 

A cette affaire se mêla un autre incident : M. le 



DE PRANCE 259 

Prince ', qui, quand il veut savoir quelque chose, 
y prend tous les soins imaginables, mit des gens 
en campagne pour savoir ce qui se passoit chez 
M"ïe ja Duchesse. On lui vint rapporter que l*on 
avoit vu sortir de chez elle un homme qui se 
cachoit. M. le Prince envoya quérir M"»* de Mo- 
reuil, qui étoit la dame d'honneur, pour savoir 
qui étoit cet homme ; M"i« de Moreuil jura qu'il 
n*en étoit point entré, et que M"*® la Duchesse 
avoit demeuré tout le jour seule dans son cabinet 
avec M"^e de Valentinois. On fit de grandes per- 
quisitions : enfin on trouva que c'étoit un peintre 
que M™e de Valentinois avoit fait venir, pour 
avoir un portrait en petit à donner, à ce qu'on 
dit, à M. de Barbezieux^, qui étoit son amant. 
Elles furent grondées au dernier point. Elles en 
fondirent en larmes, et Ton interdit à M"^^ la 
Duchesse tout commerce avec M°^e de Valenti- 
nois; mais elles se rejoignirent bientôt^ et puis il 
n'en fut plus parlé. 

Tout cela demeura pendant quelque temps dans 
une assez bonne intelligence; mais, peu après le 
départ de M. le Duc pour Tarmée, il y eut une 
nouvelle scène, ou plutôt une continuation de ia 

1 . Le prince de Condé, beau-père dé M™® la Duchesse. 

2. Louis-François-Marie Le Tellier (1668-1701), mar- 
quis de Barbezieux, troisième fils de Louvois, auquel il suc 
céda^ en 1691, au Ministère de la guerre. 



260 MÉMOIRES DE LA COUR 

première. M. le Prince en reparla au roi, mais 
avec plus de chaleur. Enfin les filles furent chas- 
sées. Mlles de Dorée et de La Roche-Aynard allè- 
rent dans des couvens, M^le de Paulmy demeura 
chfez Mine la Princesse, et se maria peu de temps 
après. Le roi ordonna que M^ne la Duchesse se- 
roit toujours avec M™e la Princesse; que, quand 
elle iroit à Chantilly, elle ne recevroit pas de vi- 
site dans son appartement. Rien de tout cela ne 
fut exécuté, hormis qu'elle n'eut plus la compa- 
gnie de ses filles. 

: Les armées étoient en campagne : celle de 
M. le maréchal d'Humières dans le pays ennemi; 
M. de Duras dans le pays de Mayence avec de la 
cavalerie seulement, ayant laissé toute son infan- 
terie dans les places, et surtout à Landau. La dis- 
position de celle des ennemis étoit que M. de 
Bavière' devoit être à la tête du haut Rhin; on 
donna de ce côté-là un corps de cavalerie à com- 
mander au comte de Choiseul. M. de Lorraine' 
devoit occuper le Palatinat et l'électôrat de 
Mayence; M. de Saxe 3 devoit être dans le pays 
de Trêves, et joindre M. de Lorraine quand il en 



? 

I. L'électeur. 



. 2. Charles V (i643 -i,a»fO j qui, en 1687, avait rem- 
porté la viaoire de MoBacz contre les Turcs. 

3. Jean-Georges III (i 647-1 691), électeur de Saxe eo 
1680. £n 1686, il était entré dans la ligue d'Augsbourg. 



DE FRANCE 261 

auroit besoin, et M. de Brandebourg, avec les 
troupes de Munster et des troupes de Hollande, 
dans l'électoral de Cologne, L'empereur avoit 
laissé M. de Bade ' en Hongrie, pour faire tête 
aux Turcs avec une armée médiocre. 

L'électeur de Brandebourg fut le premier iqui 
attaqua quelque chose. Il s'étoit déjà saisi de 
Nuys quand les troupes du roi i'avoient aban- 
donné. On avoit aussi retiré toutes les troupes 
françoises de Kaiserswerth, et l'on y avoit laissé 
une garnison allemande. Ce fut à cette place, qui 
étoit mauvaise, que s'attaqua M. l'électeur de 
Brandebourg. Il ne fut que trois jours devant : le 
quatrième, la garnison allemande obligea Mar- 
cognet, qui en étoit gouverneur, et qui étoit Fran- 
çois, de se rendre. L4 roi n'avoit plus de place 
où il y eût de ses troupes que Bonn. M. le car- 
dinal de Furstemberg en étoit parti quand il avoit 
vu les troupes de M. l'électeur s'approcher du 
pays de Cologne, et étoit venu demeurer à Metz. 
Cependant M. l'électeur de Brandebourg, n'osant 
pas attaquer Bonn dans les règles avec son armée, 
se contenta de l'investir, et, peu de temps après, il 
résolut de la bombarder. M. de Lorraine étoit 



1. Louis-Guillaume l" (1655-1707), margrave de Bade, 
filleul de Louis XIV, et qui s'était distingué dans la guerre 
contre les Turcs. . 



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3b2 MEMOIRES DE LA COUR 



arrivé à Francfort, et tous les princes dont les 
troupes composoient l'armée qui devoît agir de 
ce côté-là s'y étoient rendus. On y tenoit force 
conseils de guerre, où Ton ne décidoit rien : cha- 
cun parloit selon son intérêt; tous vouloient que 
Ton attaquât une place, mais chacun vouloit que 
ce fût celle qui étoit U plus près de ses États, et 
par conséquent celle qui les pouvoit le plus in- 
commoder. La ville de Francfort vouloit absolu- 
ment Mayence, et offroit une somme considérable, 
et de fournir tout ce qui seroit nécessaire pour 
les frais du siège. Cela étoit tentant; mais M. de 
Lorraine n'y opinoit pas, parce qu'il avoit peur 
de risquer sa réputation : il savoit la quantité de 
troupes qu'il y avoit dans la place. Le marquis 
d'Huxelles avoit de la réputation, parce que M. de 
Louvois l'avoit élevé en très peu de temps. M. de 

(:- Duras étoit en Alsace avec une armée considéra- 

ble ; tout cela faisoit douter du succès du siège. 

1 L'Espagne avoit une envie démesurée de voir 

des enfans à son roi. Peu de jours après que la 
reine fut morte, on proposa au Roi Catholique de 
se remarier, et on lui fit voir les portraits de l'in- 
fante de Portugal, de la princesse de Toscane et 
de la troisième fille de l'électeur palatin , dont 
l'aînée avoit épousé l'empereur, et la seconde le 
roi de Portugal. On ne sait si ce fut le goût, 
dont il n'avoit guère, qui prévalut, ou les con- 



)' 



DE FRANCE 263 

seils de ses ministres, qui étoient l'écho de M. de 
Mansfeld, mais il choisit la fille de l'électeur pala- 
tin S qui étoit des trois la moins belle. On de- 
manda des vaisseaux au roi de Portugal pour 
l'aller chercher. Le ministre du roi obligea le roi 
de Portugal à n'en point donner. M. de Mans- 
feld fut choisi par le roi d'Espagne pour l'aller 
épouser. Il s'embarqua sur un vaisseau portugais, 
passa en Angleterre, vit le prince d'Orange comme 
roi, ce qu'avoit déjà fait l'ambassadeur d'Espagne, 
et l'envoyé de l'empereur prit des ordres du prince 
d'Orange pour qu'on lui fournît en Hollande 
tous les vaisseaux qui seroient nécessaires pour la 
sûreté du passage de la reine, et s'en alla à la 
cour de l'empereur. 

La flotte de la Méditerranée se mit en mer sous 
le commandement du chevalier de Tourville; l'on 
publioit que ce n'étoit que pour la Méditerranée : 
cependant il ouvrit ses ordres secrets, et trouva 
que c'étoit pour passer dans l'Océan, et venir à 
Brest joindre le reste de l'armée navale. Elle étoit 
composée de vingt-deux vaisseaux de guerre. Il y 
en avoit beaucoup parmi qui ne pouvoient sou- 
tenir ni un combat ni l'effort d'une tourmente. 
On n'avoit voulu que paroître, et mettre beau- 



1. Marie-Anne de Neubourg (1667-1740), mariée à 
Charles II le 28 août 1689, i'héroïne de Ruy Blas. 



164 MilfOIRBS DE LA COUR 

coup de vaissetaz sur mer. La flotte fat longteap 
à passer; on pressoit extrêmement l'armemeitde 
Brest; on envo/oit courriers sur courriers tuai- 
réchal d'Estrées, qui étoit ▼ice-amirai, et qâ 
comptoit de commander toute cette flotte. Ji- 
mais la France n'en aYoit mis une si nombreuse 
sur pied, et jamais elle n'avoit pam plus néces- 
saire. On $a¥oit la jonction de beaucoup de vais- 
seaux hoUandois avec les anglois, et qu'ainsi ik se 
manqueroient pas de mettre les premiers en mer. 
On a¥oit beau presser pour les nôtres, cela étoit 
inutile, parce qu'il manquoit une infinité de choses 
qu'il falloit qui vinssent de différens endroits, et 
l'on n'alloit pas commodément des ports de li 
Manche à ceux de l'Océan, de manière que les 
Anglois nous tenoient une infinité de choses blo- 
quées. On attendoit un gros vaisseau de Dun- 
kerque, qu'on n'osa faire joindre. Nos matelots 
n^étoient pas en grand nombre; la religion en 
avoit fait évader une infinité, et des meilleurs, et 
il en falloit un furieux nombre. On fut donc obligé 
de prendre des bateliers de la rivière de Loire 
pour les remplacer, mais il falloit les dresser; tout 
cela demandoit du temps, et, à la cour, on n'en 
vouloit pas donner. M. de Seignelay donna ses 
ordres pour que tout ce qui étoit nécessaire tâ- 
chât au moins d'arriver, et il partit de Versailles 
pour se rendre à Brest, où le maréchal d*£strées 



DE FRANCE 205 

le reçut fort bien, quoique dans le fond du cœur 
ils ne fussent nullement amis. Ils eurent une con- 
férence sur la marine, et, dans la conférence, M. de 
Seignelay lui donna une lettre du roi, qui lui mar- 
quoit qu'étant informé des desseins des ennemis 
il le croyoit plus nécessaire à commander le long 
des côtes les troupes qu'il avoit qu'à commander 
l'armée navale. La lettre étoit fort douce, mais il 
n'y avoit miel qui pût faire avaler un tel poison. 
Le maréchal sentit le dégoût de celui-ci aussi vive- 
ment qu'on le peut sentir. On lui avoit fait tou- 
jours, et dans tous les temps, commander les 
flottes; il avoit toute l'expérience que l'on peut 
avoir, il étoit revêtu d'une grande dignité, et on 
lui ôtoit sa fonction dans le temps qu'elle étoit la 
plus brillante, sous un fort mauvais prétexte, pour 
la donner à un hommef dont la dignité, le mé- 
rite et la naissance, étoient fort inférieurs au ma- 
réchal. Mais celui à qui on la donnoit étoit un 
homme soumis, qui de tous temps avoit été des 
plaisirs de M. de Seignelay, et qui étoit le seul 
homme de la marine pour qui il eût une sorte de 
confiance et d'amitié. Le maréchal soutint ce 
coup avec douleur, mais sans bassesse, et partit 
pour aller donner ses ordres où le roi lui ordon- 
noit. M. de Seignelay cependant trancha du maî- 
tre dans la marine, comme font tous les ministres 
du roi chacun dans leur district, donna des or- 

34 



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I 



266 MÉMOIRES DE LA COUR 



dres signés Louis, et plus bas Colbert, Il étoit 
enfin général en tout, hors qu'il ne donnoit pas le 
mot, et même il en avoit et les habits et la mine. 
i Dans sa pénible (?) fonction il parla d aller attaquer 

les ennemis jusque dans leurs ports, exagéra le 
peu de cas que le roi faisoit des combats de mer 
qui s'étoient donnés jusqu'à lui, et dit qu'il pré- 
tendoit que ces combats fussent dorénavant plus 
décisifs, et que l'on allât d'abord à l'abordage. Il 
s'embarqua, demeura quelque temps embarqué, 
et fit faire de grandes provisions. En un mot, il 
n'y eut personne qui n'eût cru qu'il alloit tout de 
bon commander l'armée. Quand on sut cette nou- 
velle à la cour, elle parut fort extraordinaire. 
Tout le monde, grands et petits, s'y trouvoit in- 
téressé, et il n'y avoit personne qui ne songeât 
que, puisque Ton faisoit un aussi grand tort à un 
homme de la dignité du maréchal d'Estrées, on 
devoit s'attendre à pis. M. de Seignelay s'ennuya 
bientôt sur son vaisseau : on n'avoit nulle nou- 
velle de la flotte de la Méditerranée; cependant 
les ennemis parurent à la hauteur d'Ouessant, 
qui est une petite île. à huit lieues de Brest, et 
parurent au nombre de soixante vaisseaux. On 
avoit de petits bâtimens de garde, qui en vinrent 
avertir. Le maréchal d'Estrées s'en revint inces- 
samment à Brest, parce que c'étoit la grande af- 
faire. M. de Seignelay, qui n'avoit plus d'affaires. 



DE FRANCE 267 

songea à ses plaisirs, joua gros jeu, fit l'amour 
aux dames de Brest, conserva peu le décorum de 
ministre, laissa promener les ennemis huit ou dix 
jours le long des côtes, et souffrit qu'il vînt une 
escadre de dix-huit ou vingt vaisseaux à demi- 
lieue de la côte et à quatre de Brest. Pendant ce 
temps-là pourtant le convoi qu'il attendoit des 
ports de la Manche arriva fort heureusement. Il 
ki vint aussi des vaisseaux de Rochefort, chargés 
de ce qui manquoit pour la flotte. Il lui vint des 
matelots de tous côtés. £nBn cette flotte, à qui 
tout manquoit huit jours avant qu'il arrivât, mais 
à un tel point que les officiers ne vouloient pas 
même monter sur leurs vaisseaux, fut pourvue de 
tout au delà de ce qu'il falloit. 

Malgré cette heureuse réussite et les plaisirs 
que prenoit M. de Seignelay, il ne laissoit pas 
d'avoir ses heures de chagrin. La flotte de Pro- 
vence n'arrivoit pas; on avoit nouvelle qu'elle 
avoit passé à Cadix il y avoit bien du temps. 
Celles des ennemis étoient justement au passage 
pour arriver à Brest; on avoit envoyé au-devant 
des vaisseaux qui ne revenoient pas. On lui ren- 
doit aussi compte de l'inquiétude du roi. Elle 
augmentoit la sienne, d'autant plus qu'il avoit em- 
porté l'armement du roi à lui, et que tous les au- 
tres ministres n'en avoient pas été d'avis. Il se 
lassa enfin de voir continuellement cette escadre 



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268 MÉMOIRES DE LA COUR 

des ennemis s'avancer du côté de Brest ; il en fit 
sortir une de dix vaisseaux de la rade, pour don- 
ner la chasse aux ennemis quand ils paroîtroient : 
cela leur fît tenir un peu bride en main. Le vent 
avoit toujours été assez bon aux ennemis; il chan- 
gea un soir, et fut si violent qu'il les obligea de 
quitter Ouessant et de se retirer aux côtes d'An- 
gleterre. Ce vent, qui leur étoit contraire, étoit 
bon à l'armée de Provence. Tourville, qu'il y avoit 
deux jours qui étoit à vingt lieues de Brest, et qui 
avoit su, par un petit bâtiment anglois qu'il avoit 
pris, que l'armée des ennemis étoit à la hauteur 
d'Ouessant, jugeant qu'ils n'avoient pas pu de- 
meurer en cet endroit, fit donner toutes les voiles 
et arriva dans l'endroit où se tenoit ordinairement 
leur escadre. Il y avoit vingt-quatre heures qu'ils 
s'en étoient retirés; ainsi son arrivée fut due à un 
coup du Ciel, car il eût été obligé de s'en re- 
tourner ou d'aller à Rochefort, si les ennemis 
eussent encore demeuré longtemps là. La joie de 
son arrivée fut grande à Brest, et encore plus 
grande à la cour, où l'on commençoit d'en déses- 
pérer. 

On avoit déjà commencé à faire marcher en 
Flandre les troupes de Guyenne; le maréchal de 
Lorges avoit eu aussi avis qu'on l'en tireroit bien- 
tôt. Il n'y avoit plus d'autres troupes qu'en Bre- 
tagne et en Normandie. Elles eurent aussi ordre 



DE FRANCE 269 

de marcher en Flandre, aussitôt que le courrier 
eut apporté la nouvelle de l'arrivée de M. de 
Tourville. 

La chose du monde que Ton souhaitoit le plus 
en France, et qui nous étoit la plus importante 
dans la conjoncture présente, étoit la mort du 
pape. On apprit qu'ail étoit malade à Textrémité. 
Lavardin, qui avoit été envoyé ambassadeur à 
Rome, parce qu'on n'en avoit pas pu trouver 
d'autre qui y voulût aller, dans l'assurance où 
l'on étoit à peu près de ne pas réussir à une si 
pénible négociation, avoit été rappelé. Ce mi- 
nistre s'étoit fort mal gouverné avec le cardinal 
d'Eslrées, et avoit pris des engagemens tout con- 
traires aux siens, et à tous ceux que la France 
avoit. Avant que de partir de Paris il avoit com- 
mencé à prendre des liaisons avec l'abbé Servien, 
qui avoit été envoyé par le pape pour apporter la 
barrette aux cardinaux nommés. L'abbé Servien 
étoit ennemi particulier du cardinal. Il étoit Fran- 
çois, mais établi à Rome depuis longtemps avec 
une charge chez le pape, et vouloit faire sa for- 
tune indépendamment de la France. Cet abbé 
donna à Lavardin des vues toutes contraires à 
celles qu'il devoit prendre; d^autant plus que l'in- 
tention du roi et de M. de Croissy, secrétaire 
d'État des étrangers, étoit que l'ambassadeur ne 
fît rien que de concert avec le cardinal, qui étoit 



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I -: 270 MEMOIRES DE LA COUR 

1 un homme d'un esprit supérieur, qui depuis long- 

temps étoit à Rome, qui outre cela y avoit fait 
beaucoup de voyages, et par conséquent con- 
j noissoit beaucoup mieux cette cour qu'un homme 

qui n'y faisoit que d'arriver. Dans toutes les af- 
faires qui se rencontrèrent pendant l'ambassade de 
Lavardin, il jetoit la faute sur le cardinal d'Es- 
trées; mais lui, plus sage et plus posé, ne donooit 
des coups à Lavardin que quand ils pouvoient 
bien porter. 

i. On avoit donné à l'ambassadeur beaucoup d'of- 

<. fîciers de marine et des gardes pour Paccompa- 

i gner à Rome, afin qu'il ne lui arrivât rien. Il 

rendit tous ces gens-là mal contens de ses ma- 
! nières, de sa mauvaise chère, de son peu d'ap- 

' ! parât, au lieu que le cardinal d'£strées gagnoit le 

cœur à tous par ses manières honnêtes et par sa 
magnificence. Enfin, pendant deux ans et demi que 
Lavardin fut ambassadeur à Rome, il ne s'attira 
que beaucoup de brocards, dépensa bien de l'ar- 
gent, ne parut guère, et ne réussit à aucune de 
ses négociations. Cela n'étoit pas bien étonnant, 
vu l'obstination du pape et la haine qu'il portoit 
au roi et à la nation, haine qui n'a que trop paru 
par la manière dont il a engagé toute TEurope 
contre nous, et par le peu de secours qu'il voulat 
accorder au roi d'Angleterre, qui perdoit soa 
royaume parce qu'il étoit trop zélé catholique. Ce 






DE FRANCE 27I 

roi, en partant de France, avoit envoyé M. Por- 
ter, homme de beaucoup d'esprit, pour tâcher de 
tirer du secours de Sa Sainteté, qui ne lui donna 
pour tout reconfort que des chapelets et des in- 
dulgences, chose fort peu nécessaire à d'autres 
qu*à des dévots consommés, et qui n'étoit d'au- 
cune utilité pour reconquérir un royaume. Porter 
s'en revint fort peu édifié de Sa Sainteté, qui di- 
soit envoyer à l'empereur, pour faire la guerre 
contre les Turcs, un argent que l'empereur em- 
ployoit contre le roi. 

Quand on vit le peu de succès de l'ambassa- 
deur dans ces affaires, la dépense furieuse qu'il 
faisoit au roi et le besoin qu'on avoit d'officiers, 
on lui envoya ordre de revenir. Le pape ne se 
portoit pas bien; la reine de Suède ', qui ne nous 
aimoit pas, et le cardinal Azzolini 2, qui étoit en- 
nemi déclaré de la France et avoit part à la con- 
fiance du pape, étoient morts à peu de temps l'un 
de l'autre. Il y avoit eu, disoit-on, une prédiction 
sur leur mort, et l'on y joignoit aussi celle du 
pape. Sa mauvaise santé et son âge, qui passoit 
quatre-vingts ans, étoient la plus sûre prédiction. 



1. La célèbre Christine, fille de Gustave-Adolphe, née 
en 1626, qui mourut à Rome le 19 avril 1689. 

2. Decio Azzolini. Il mourut le 8 juin, âgé de soixante- 
sept ans. 



I 

I 

272 MÉMOIRES DE LA COUR 

Quelques gens ont cru que sa mort, que ron pré* 
voj^oit prochaine, eut plus de part au rappel de 
Lavardin que son peu de progrès dans les négo- 
ciations. 

Dans toutes les petites affaires qui se passèrent 
en Flandre, les troupes du roi, quoiqu'il y en eût I 
beaucoup de nouvelles dans Tarmée, avoicDt l'avan- | 

1 

tage sur celles des ennemis; mais ils en avoient un 
autre, qui étoit qu'il en désertoit un nombre infini 
des nôtres, et que des leurs il n*en désertoit point. 
L'affaire la plus considérable qu'il y eut fut un 
détachement où Saint-Gelais commandoit. On 
tomba sur une partie des gardes à cheval du roi 
d'Espagne aux Pays-Bas. Ils témoignèrent une 
bravoure extraordinaire et revinrent jusqu'à cinq 
fois à la charge : ils furent pourtant tous tués et 
faits prisonniers. Comme la cavalerie des Espagnols 
n'étoit pas montée, les gouverneurs des places 
faisoient ce qu'ils pouvoient pour la monter à nos 
dépens et envoyoient beaucoup de partis pour 
prendre des chevaux au fourrage. Il y en eut un 
d'assez insolent pour venir se mettre entre les 
gardes pour prendre des chevaux dès le soir à 
l'abreuvoir, et il fut assez indiscret pour tirer. 
Rien ne le pouvoit mieux faire découvrir, aussi le 
fut-il ; et le bruit en vint aussitôt au quartier gé« 
néral que les gardes étoient attaqués. Tous les 
jeunes gens qui y étoient montèrent à cheval, et 



DE FRANCE 278 

oussèrent sans savoir ce que c'étoit. Le prince de 
.ohan, fils de M. de Soubise, eut le genou cassé, 
BjMogaret un cheval tué sous lui et le bras un peu 
^gratigné. Tout le parti fut sacrifié, il ne s*en 
Ej&auva pas un seul. Cétoient là les grandes affaires 
^du maréchal d*Humières, à cause des ordres qu'il 
jjavoit. Pour ce qui regardoit l'armée de M. de 
^ Duras, on n'y avoit point encore vu d'ennemis, et 
1^ il n'y avoit eu que de la cavalerie rassemblée, 
p M. de Lorraine avoit envoyé à l'empereur pour 
« savoir s'il vouloit absolument que Ton assiégeât 
j Mayence, et lui en remontrer les inconvéniens. Il 
en reçut l'ordre et s'y disposa. La nouvelle vint à 
Versailles de cette résolution. La joie en fut 
grande; le roi même et M. de Louvois dirent que 
si les ennemis avoient pris un conseil d'eux ils 
• n'auroient pas fait autre chose. Il y eut beaucoup 
de paris à la cour qu'ils l'attaqueroient ou qu'ils 
ne l'attaqueroient pas; le maréchal de Bellefonds, 
qui tient de l'extraordinaire en tout, paria encore, 
trois jours après que la nouvelle fut venue de l'ou- 
verture de la tranchée, qu*ils ne l'attaqueroient 
pas. Mayence étoit un si grand événement que 
tout le monde avoit les yeux attachés dessus'. 
L'empereur s'avança à Neubourg pour le ma- 



I. Cette ville capitula le 18 septembre 1689, après sept 
semaines de tranchées ouvertes. 

Madame de La Fayette. 3 5 • 



lorraine y dU^ '^'"*t i jà^ 

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< 



DE FRANCE 2^5 

pes dedans et se retira dans les bois avec le reste. 
On voulut faire attaquer Heidelberg, mais Ton y 
trouva trop de résistance. M. de Duras jeta la 
faute de la réussite sur Tessé, maréchal de camp, 
qui avoit eu Tordre de l'évacuer et de le raser, di- 
sant qu'il Tavoit assuré que cette place ne pour- 
roit être en un moindre état de défense. Il fallut 
s'en revenir avec sa courte honte. On prit et brûla ^ 
un assez gros bourg où il y avoit beaucoup de 
troupes, et tous les châteaux qui étoient à portée 
d'incommoder l'Alsace pendant l'hiver. On fit en- 
viron quatre mille prisonniers dans toutes ces 
places, et on les envoya en France, où ils furent 
dispersés dans les villes. 

Dans le temps que l'on commença à parler du 
siège de Mayence par l'armée d'Allemagne, on 
eut peur que celle de Flandre n'attaquât Dinant, 
qui étoit une place de la dernière importance pour 
le roi. On fit partir Guiscard, colonel de Nor- 
mandie et brigadier, pour aller se jeter dedans 
avec ses deux bataillons. Il étoit très brave garçon 
et avoit beaucoup de mérite; mais six mois aupa- 
ravant on ne le croyoit pas seulement digne d'être 
colonel de Normandie, et on lui avoit donné tous 
les dégoûts imaginables. Il paroissoit à la cour 
que l'on avoit envie de secourir Mayence. On en 
parloit beaucoup; on disoit aussi que le roi avoit 
permis à M. le maréchal d'Humières de donner 



I 



ayô MÉMOIRES DE. LA COUR 

bataille, de manière que tout le monde étoit fort 
éveillé sur les événemens. On ne doutoit point 
aussi de voir un combat naval, de manière que 
tout étoit aussi en mouvement sur cela. On fut 
quelques jours à raccommoder les vaisseaux et ï 
faire prendre de l'eau à ceux de Provence, en at- 
tendant que le vent fût bon pour sortir de Brest. 
Il y avoit des officiers qui dévoient passer en Ir- 
lande. Gacé, qui étoit gouverneur du pays d*Aunis 
et de La Rochelle, avoit eu le dégoût que Ton j 
avoit envoyé à la fin de Thiver La Trousse pour j 
commander. La Trousse se trouva extrêmement 
mal, et par conséquent dans l'impossibilité de ser- 
vir. On y envoya Saint- Ruth prendre sa place: 
ce dégoût-là fut plus violent pour Gacé que le 
premier. Il demanda à aller servir en Irlande, et il 
fut lieutenant général du roi d'Angleterre. Outre 
lui, le roi envoya encore le marquis d'Escots, vieui 
brigadier, avec MM. d'Hocquincourt, d'Amanzé 
et de Saint-Pater, qui étoient de jeunes colonels. 
On fit appareiller un vaisseau pour les porter' et, 
quand le vent fut bon, la flotte mit à la voile. Le 
vaisseau destiné pour l'Irlande et une grande flûte 
destinée à porter les équipages se séparèrent de 
l'armée navale pour aller en Irlande ; mais la flotte 
sur laquelle étoit M. de Seignelay, s'en alla des- 
cendre à Belle-Isle, Le vaisseau dont je viens de 
parler, destiné pour l'Irlande, fut attaqué par les 






DE FRANCE 277 

Anglois à son retour à Belle-hle, et le capitaine en 
fut tué. Voilà à quoi se termina pour Ion l'exploit 
de la plus formidable armée que le roi eut jusqu'à 
présent mise sur mer. 




TABLE ANALYTIQ,UE 



DES MEMOIRES 



MADAME DE LA FAYETTE ET SES MEMOIRES 

M™® de La Fayette n*est pas seulement une illustre roman- 
cière, page I. — Ses dispositions naturelles pour écrire l'his- 
toire : son amour de la vérité, sa raison, sa perspicacité, 
ii-iv. — Elles sont favorisées par les circonstances, v. — 
Famille de M™*^ de La Fayette, v. — Le maréchal de Brézé 
et la duchesse d'Aiguillon, vi, vu. — Le chevalier de Se- 
vigne, influence sur elle de la Fronde, vu, viii. — Son 
mariage, viii. — Liaison avec Henriette d'Angleterre, ix. 
— Avec la duchesse de Savoie, x, xi. — Ses Mémoires, 
XII. — Histoire de Af*«* Henriette d'Angleterre, comment 
elle l'entreprend, xiu. — Part qu'y a la princesse, xv. — 
Mémoires de la Cour ^e France, xvi. — Editions originales, 
XVII, xviii. — Leur incorrection, xvni, xix. — Indiffé- 
rence de l'abbé de La Fayette, xiii, xviii. 



HISTOIRE D'HENRIETTE D'ANGLETERRE 

Première partie. — Retraite d'Henriette de France au 
couvent de Sainte-Marie de Chaillot, page i. — Amour de 
Louis XIII pour Louise de La Fayette, i. — M™® de La 
Fayette connaît Henriette d'Angleterre au couvent de Sainte- 



280 TABLÉ ANALYTIQjUE 

Marie, a. — En i665, Henriette l'engage à écrire so& 
histoire, 3. — Projet repris en 1669, 3. — Toute-puis- 
sance et heureuse fortune de Mazarin, 5. — Anne d'Au- 
triche et Louis XIV lui laissent toute l'autorité, 6. — Amour 
de Louis XIV pour Olympe et Marie Mancini, 6 et 7. — 
Mort de Mazarin plus philosophe que chrétienne, 8. — 
Intrigues pour gouverner Louis XIV, 9 . — Visées sur son 
cœur, 9. — La cour en 1661: Anne d'Autriche, 10. — 
La reine Marie-Thérèse, 10. — Monsieur, 11. — Son 
amour pour M"® de Thianges, 12. — Le roi, 12. — Foo- 
quet, i3. — Le Tellier et Colbert, 14. — La comtesse de 
Soissons, 14. — Marie Mancini épouse le connétable Co- 
lonna, 16. — Son portrait, son affliction pendant la ma- 
ladie du roi, 17. — Mazarin s'oppose à son mariage avec 
Louis XIV, 18.— Il l'envoie à Brouage, 19. — Le roi i« 
voit à Saint-Jean-d'Angély, 19. — Mariage du roi, ao. — 
Marie Mancini aime le duc Charles de Lorraine, ao. — 
Sa haine pour Colonna, 21. — Portraits de la duchetoe de 
Mazarin, 21. — De la comtesse d'Arinagnac, 22. -— De 
M^^° de Tonnay-Charente, 2 3. 

Deuxième partie. — Marie Mancini quitte la France, 
page 24. — Henriette d'Angleterre accordée à Monsieur, 
2 5. — Son excellente éducation, son portrait, 26. — In- 
spire une violente passion au duc de Buckingham, 27-29. 

— A la rougeole, 28. — De retour à Paris, 29. — Le 
comte de Guiche, favori de Monsieur, 29. — Est amou- 
reux de M™® de Chalais, 3o. — Buckingham jaloux du 
comte de Guiche, 3i. — Monsieur jaloux de Buckingham, 
3i. — II épouse Henriette d'Angleterre, 32. — Esprit de 
Madame, 3 2. — Elle loge aux Tuileries, toute la France se 
trouve chez elle, 3 2. — Ses amies : M™®* de La Fayette, 
de Créquy, de Châtillon, M^^es jg La Trémoïlle, de Tonnay- 
Charente, 3 3. — Sa cour, ses plaisirs, 34. — Séjour i 
Fontainebleau, 34. — Le roi montre de l'attachement pour 
elle, 3 5. — Chagrin qu'en éprouve Anne d'Autriche, 3 5. 

— Sa liaison avec la comtesse de Soissons, 36. ^ H y a 
entre elle et le roi plus que de l'amitié, 37. — Pour dé- 



TABLE ANALYTIQUE 281 

tourner l'attention de la cour, le roi courtise La Vallière, 
38. — Guiche se brouille avec La Vallière et s'attache à 
Madame, 89. — Les fêtes de Fontainebleau, 40. — Le 
roi aime La Vallière, 41. — L'inimitié s'accroît entre Ma- 
dame et Anne, d'Autriche, 41. — Guiche quitte la cour, 
42. — Fouquet d'abord pardonné, 42. — Ligue contre 
lui, 43. — Voyage du roi à Nantes, fête de Vaux, 44. 

— Fouquet arrêté, 4$. — Menneville compromise par les 
billets de la cassette, 46. 

Troisième partie. — Madame offensée des airs de Guiche, 
page 47. — LauzunamoureuxdeM^^deValentinois, 48.— 
La comtesse de Soissons jalouse de La Vallière, 49. — 
M^^^ de Montalais confidente de celle-ci, 5o., — Et du 
comte de Guiche, 5 i . — - Naissance du dauphin, 5 i . •— 
Montalais remet à Madame des lettres de Guiche, 52. — 
Le roi chez La Vallière, 53. — Malicorne confident de 
Montalais, 53. — Le marquis de Noirmoutiers amoureux 
de M"° de Tonnay-Charente, 54. — Guiche déguisé en 
femme chez Madame, 54. — Guiche se confie à Vardes, 
55. — La Vallière se retire à Chaillot, 56. — Le roi y 
court, 57. — Se réconcilie avec elle, mais difficilement, 
58. — La Vallière jalouse de la comtesse de Soissons, qui 
complote contre elle avec Vardes, 59. — Guiche instrument 
de ce complot, 60. — Colère du roi, 61. — Vardes fait 
éloigner Guiche, 62. — Surprise de Madame, 62. — Elle 
décide Guiche à partir, 63. — Leurs adieux, 64. — Mon- 
sieur, averti, chasse Montalais, 65. — Madame a une ex- 
plication avec lui, 66. — Vardes reste son confident, 67. 

— Colère du roi contre Montalais, qu'il envoie à Fonte- 
vrault, 68. — M™® de Soissons oppose M^^®de La Mothe 
à La Vallière, 68. — Jalousie du chevalier de Gramont, 
qui est exilé,- 69. — Portes et fenêtres murées par M™® de 
Navailles, 69. — Le roi, éclairé sur l'intrigue de M"® de 
La Mothe, revient à La Vallière, 70. — Monsieur favorise 
l'assiduité de Vardes près d'Henriette, 71, — Aventure de 
M^^^ d'Artigny, 72. — Madame aimée de Marsillac, 78. 

— Vardes déclare sa passion, 74. — Il est deviné par 

36 






^\ \ 282 TABLE ANALYTIQ^UE 






1 \ 






M™« de Meckelbourg, yS. — L'affaire des lettres deGuicbe 
et de Madame, 76. — Entrevue avec Vardes à ce sujet, 
77. — Elles lui sont rendues en partie, 78. — Elle croit 
à l'indiscrétion de Guiche, 79. — Elle rompt avec lui, 80. 

— Vardes écarte définitivement Marsillac, 81. — Et Tar- 
chevèque de Sens, 82. — Jalousie de M"*« de Soîssons, 81. 

— Madame se brouille avec Vardes, 83. — Inspire de 
Tamourau comte d'Armagnac, 84. — Jalousie de M°^^ d'Ar- 

Il magnac excitée par M™° de Montespan, 85. — Monsienr 

jaloux du roi, 86. — Madame revient à Guiche, 87. — 
Fêtes de Fontainebleau, 88. — Madame rassure M"® de 
Soissons, 89. •— Trahisons de Vardes découvertes, 90, 

Quatrième partie. — M. de Guiche de retour de Po- 
logne, page 92. — Madame reçoit Vardes, 98. — Refuse une 
lettre de Guiche, 9$. — Se rencontre par hasard avec lui, 
96. — Lui pardonne, 97. — Vardes à la Bastille pour un 
méchant propos, 98. — Par vengeance, M"*° de Soisscos 
accuse Guiche, 99. — Madame ie défend auprès du roi, 
100. — Il part pour la Hollande, 10 1. 



j Relation de la mort de Madame. — Grand rôle poli- 

tique de Madame, 102. — Brouillée avec Monsieur à cause 

I du chevalier de Lorraine, 102. — Son arrivée à Saint-Cloud, 

10 3. — Premières douleurs, bain imprudent, soirée dans le 

parc, io3. — Dîner à l'ordinaire, sieste, 104. — Douleur 

au côté, le verre d'eau de chicorée. 10 5. — Atroces dou- 

- leurs, mise au lit, le D"" Esprit arrive, 106. — Entretien 

avec Monsieur : « Je ne vous ai jamais manqué », 107. 
— Se dit empoisonnée, 107. — Monsieur fait quérir du 
contrepoison, 107. — Abattement qui paraît du repos, 
elle est certaine de sa mort, 108. — Se confesse au curé 

^ de Saint-Gloud, est saignée au bras, 110. —-• Arrivée des 

D" Yvelin et Vallot, qui répondent d'elle, du prince de 

Gondé, III. — Elle nie qu'elle soit mieux, 1 la. — Deux 

heures perdues, placée sur un autre lit, 1 1 3 . — - La mort 

j sur son visage, le roi arrive, 114. — Les médecins avouent 

qu'il n'y a plus d'espoir, 1 14. — Bossuct mandé, i i5. — 



I 



l 



t 



i 



v 



TABLE ANALYTIQ^UE 283 

Adieux au roi, au maréchal de Gramont, ii6. — Le 
hoquet de la mort, ii6. — M. Feuillet Pexhorte à la 
mort, 117. — Parle de poison à Tambassadeur d'Angle- 
terre, M. Feuillet lui impose silence et la fait communier, 
118. — Saignée au pied, arrivée de Bossuet, 119. — Il 
l'exhorte, elle expire, 120. — Récit de sa mort par lord 
Montagu, 123-124. — A Londres on la croit d'abord em- 
poisonnée, 12 5. — Relation remise à Charles II par le 
maréchal de Bellefonds, 126. — Montagu se défend d'avoir 
parlé d'empoisonnement, 127. — Ses regrets de sa mort, 
128. — Dernières libéralités de Madame, 129. — Avidité 
de Monsieur, i3o. — Prend connaissance des papiers de 
Madame, i 3 i . — Récit de la mort de celle-ci à Charles II, 
I 32-134. — Montagu remet sa bague à Charles II, i3S. 
— Louis XIV inquiet sur l'alliance, anglaise, i36. — Le 
chevalier de Lorraine rappelé, 137. 



MÉMOIRES DE LA COUR DE FRANCE 

Le camp de Maintenon, page 142. — Notre frontière de l'Est, 
143. — L'affaire de Cologne, 144. — Hostilité d'Inno- 
cent XI, 145. — Mort de l'Électeur de Cologne, 147. — 
Furstemberg élu, iSo. — Mission inutile de Chamlay à 
Rome, i52. — Bouillon brigue en vain Tévéché de Liège, 
iS3. — Préparatifs de guerre, 154. — Desseins du prince 
d'Orange contre Jacques II, i5 5. — Le dauphin part pour 
Philipsbourg, i56. — Prises de Kaiserslautern et de Neustadt, 
157. — Siège de Philipsbourg, 158-167. — Montclar 
prend Heidelberg, 161. — Premières armes du duc du 
Maine, 164. — Louis XIV apprend la prise de Philipsbourg 
au sermon, 168. — Premier embarquement du prince d'O- 
range, 170. — Boufflers prend Worms et Mayence, 17a. 
— Siège de Manheim, 173-1.77. — Prise de Frankenthal, 
178. — Retour triomphal du dauphin, 180. — Quartiers 
d'hiver, 181. — Le prince d'Orange aborde en Angleterre, 
182. — Jacques II détrôné, 184. — Nombreuse promotion 
de cordons-bleus, i85. — Position périlleuse de Louis XIV, 



n S 

•*; l 284 TABLE ANALYTIQUE 



i 



,| : 188. — Les protestants et les mécontents, 189, 190.— 






Organisation des milices, 190. — Levées de contribatioos, 
î '•' 191. — Fuite de la reine d'Angleterre, ses péripéties, 191. 

.. Fuite de Jacques II, 197. — La reine à Boulogne, 198. 

— LaUzun en faveur, 199. — Nouvelle promotion iw 
l'ordre, 200. — Jacques II s'échappe enfin, 202-204. "" 
Lui et la reine à Saint-Germain, 20 5. — Échec de Tessê, 

j 209. — £$r/i«r jouée à Saint-Cyr, 21 3. — Fêtes à la coar, 

■ ^1 216. — Le dauphin et M™« du Roure, 216. — Portnit 

de la princesse de Conti, 217. — L'Électeur de Bavière re- 
poussé du Rhin, 217. — Embarras financiers, 219. — Le 
maréchal de Duras marie son fils, 220. — Mort delareine 
d'Espagne, 222. — Jacques II part pour l'Irlande, 224.— 
Lauzun a la Jarretière, 226. — Abando/i du pays de Co- 
logne, 2 3o. — Porterait moral de Jacques II, aSo. — 
L'Espagne hostile, 2 32. — Louvois fait tout, sSj. — 
Commandements donnés, 2 33. — Régiment refusé. au prioce 
de Conti, 2 3 5. — Duel de Saint-Chamans et de Brionne, 
237. — Combat naval de Bantry, 2 38. — Mouvements 
ennemis vers le Rhin, 240. — Alliance renouvelée avec 
{ . les Suisses, 241. — Plan de campagne, 242. — Échec de 

j Sourdis, 243. — Le Palatinat dévasté, 245. — Duras et 

I Humières gardent la défensive, 246-247. — Politique reli- 

gieuse de Guillaume III, 248. — Siège de Londonderrj, 
2 5o. — Louis XIV semble amoureux de la reine d'Angle- 
terre, 2 53. — L'affaire d'Irlande donnée à Setgnelay, 254. 

— Intrigues amoureuses à la cour, 256-259. — Disposi- 
f tions des armées belligérantes, 260-261. — Le roi d'Es- 
pagne se remarie, 263. — Jonction de nos flottes de la 
Méditerranée et de rOcéan, 262-268. — Affaires de Rome, 
269-272. — Succès de Saint-Gelais, 272. — Siège de 
Mayence, 273-276. — Commandements donnés pour Tir- 
lande, 276. 



1' 




INDEX ALPHABÉTIQ.UE 



Aiguillon (Marie-Madeleine de Vignerot, marquise de Corn- 

balet, duchesse d'). vi, vu. 
Algériens (Corsaires). 249. 
Alluye (Paul d'Escoubleau, marquis d*), 70. 
Amanzé, et non Amanse (M. d*), fils du marquis d'Amanzé. 

276. 
Amelot (Michel). 241. 
Anne, reine d'Angleterre. 184. 
Anne d'Autriche (La reine). 6, 10, 18, 3 1, 35, 36, 37, 

41, 43, 48, 53, 58, 59, 65, 70, 71, 79, 88. 
Antin (Louis-Antoine de Pardaillan de Gondrin, marquis d*). 

168, 169. 
Antin (Julie-Franc, de Crussol-Uzès, marquise d'). 168. 
Arcos (Le comte d'). 162. 
Arlington (Henri Bennett, comte d'). i2 5. 
Armagnac (Louis de Lorraine, comte d'), grand écuyer. 

23, 84, 204, 22 1, 257. 
Armagnac (Cath. de Villeroy, comtesse d'). 22, 83, 84, 

85, 86, 88. 
Arpajon (Cath. -Henriette d'Harcourt-Beuvron, duchesse d'). 

233, 257. 
Artagnan (Pierre de Montesquiou, comte d'). 171, 
Artigny (M"o d'). 64, 65, 71, 72. 
AsFELD (Alexis Bidal, baron d*), mort en octobre 1689, à 

trente-cinq ans. 147. 
AspREMONT (Louise-Marguerite d'), duchesse de Lorraine, 

morte en 1692. 232. 



I 



286 INDEX ALPHABÉTIQ^UE 

AssE DU Plessis-Asse (M"*« Eugénie - Emilie), née Morin. 

27«juillet I 799-4 juillet i863, xxi. 
AuMONT (Louis-Marie, duc d'). 204. 
Auvergne (Fr. -Maurice de La Tour, comte d'). i85, 186. 
AvAUX [Jean-Antoine de Mesmes, comte d'). 228. 
AzzoLiNi (Le cardinal). 271. 

Bade (Louis-Guillaume l", margrave de). 261 . 
Bade-Dourlach (Frédéric VU, margrave de). 240. 
Bantry (Combat de). 2 38. 
Barbezière-Chemerault (Charles-Louis, marquis de), mon 

en 1709. 179. 
Barbezieux (L.-F.-M. Le Teliier, marquis de). 259. 
Baron. 114. 
Bavière (Maximilien- Emmanuel, électeur de). 148, 154, 

217, 260, 274. 
Bavière (Joseph-Clément de), archevêque de Ratisbonne, 

puis de Cologne. 148, 149, i 5o, 154, 24}. 
Bazin (A.), xviii, xix. 

Beaufort (Gabrielle d'Estrées, duchesse de). 9. 
Beauvais (M™o de). 85. 

Beauvillier (Paul, duc de), 1648-1714. i58, 180, 254. 
Befort. 246. 

Bellefonds (Le maréchal de). 126, 2 5 5, 273. 
BelUgrade (Prise de). i5i. 
Bentinck (Lord). 149. 

Betan, nom douteux, qui pourrait être Berthelot. 219. 
Beuvron (François d'Harcourt, marquis de), 162 7-1 70$. 

233. 
Blois (M"® de), Franç.-Marie de Bourbon. 212. 
Boeslo. Voir Boisseleau. 

BoiSFRANC (Timoléon-Gilbert de Seiglières de). io5. 
Boisseleau, et non Boeslo (Alexandre de Rainier de Droué 

de), brigadier en 1690. 225. 
B0NREPOS (Fr. d'Usson, s'^ de). 240. 
BoRDAGE (M. de Montbourcher, marquis du). i63. 
Bossuet. 1 1 5, 119, I 20. 
BouFFLERS (Le maréchal de). 157, i58, 172, 181, 201. 



INDEX ALPHABÉTIQ^UE 287 

Bouillon (Le cardinal de). iS3. 

— (Famille de). 186. 
Bragelogne (M. de). 5o, 58. 
Brandebourg (Frédéric-Guillaume P"", électeur de). 226. 

— (Frédéric III, électeur de). i5 5, 261. 

Brayer (Le D'). 119. 
Bretagne. 218. 

Brézé (Urbain de Maillé, maréchal de), vi. 
Brionne (H. de Lorraine, comte de). 221, 2 36, 237. 
Brissac (H.-Alb. de Cossé, duc de). i85. 
Broglie (Le comte de). 234. 

Brunet (Jean-Baptiste), garde du trésor royal. 219. 
BucKiNGHAM (Gcorgcs Villiers, duc de). 3i. 
Buckingham (Le duc de)« fils du précédent. 27, 28, 29, 

3o, 3 I . 
Bueil (Jean du), comte de Marans. 66. 
Bullonde, et non Baloride (Vivien L*Abbé, marquis de). 191. 



Carignan (Marie de Bourbon-Soissons, princesse de). 186. 

Calvo, et non Caylus. Le comte F. de Calvo-Gualbès, né à 
Barcelone en 1627, mort le 29 mai 1690, fait lieute- 
nant général après sa belle défense de Maëstricht, en 
1676. 244. 

CAS0Ni,et non Casso/i/, camérier secret d'Innocent XI. i52. 

Castanaga (Le marquis de). 1S6. 

Catinat (Le maréchal de). 160. 

Cavoye (Louis d'Oger, marquis de). i85. 

Caylus (Jean-Anne de Tubières, comte de). 179. 

Chalais (Anne-Marie de La Trémoïlle, princesse de). 3o, 
34. 

Chamlay (Jules-Louis Bolé, marquis de). i52, 161, 229. 

Champmeslé (La), Marie Desmares. 214. 

Charles II, roi d'Angleterre. 27, 28, 82, 90, 101, 124, 
1 29, 1 32, 1 33, 1 35. 

Charles II, roi d'Espagne. 188, 223, 23 i, 262, 263. 

Charost (Armand de Béthune, duc de). 195. 

Chartres (Philippe d'Orléans, duc de). 224. 



I 



288 INDEX ALPHABjfriQJJE 

Chateau-Regnault (F.-L. Rousselet, marquis de), vice- 
amiral. 2 38. 

Chatillon (Isabelle de Montmorency-Bouteville, duchesse 
de), puis duchesse de Meckelbourg, ou Mecklembourg. 32. 
74, 83, 84, 85, 86, 88, 93, 94, 95, io5, 124, i3î. 

Chaulnes (Charles d'Albert d*Ailly, duc de). 23 3. 

Chemerault (M^ie de). 38. 

Cherbourg, menace. 171. 

Chevreuse (Marie de Rohan, duchesse de). 43. 

— (Charles-Honoré d'Albert, duc de). 200. 

— (J. -Marie Colbert, duchesse de). 254. 
Choiseul (Claude, comte de), maréchal en 1693. 260. 
Choisy (M. de). 244. 

Christiern V, roi de Danemark. 242. 

Christine, reine de Suède. 271. 

CiBO (Cardinal). i52. 

CobUntz. 172, 179. 

CoETLOGON (Allain-Emmanuel, marquis de), vice-amiral, 

puis maréchal, mort en 1730. 239. 
Colbert (J.-Bapt.). 14, 43, 45. 
Cologne (Archevêché de). i55. 
Cologne (Maximilien-Henri de Bavière, électeur de). 14?, 

146, 147. 
CoLONNA (Le connétable). 16, 21, 24. 
CoMiNGES (chevalier de). 176, 177, 2 58. 
CoNDÉ (Louis II, prince de), le grand Condé. 112. 
CoNDÉ (Louis III, prince de). 2 58, 259, 260. — V. Duc 

(M. le). 
Condé (Anne de Bavière, princesse de), mère du précédent. 

260, 
CoNTi (Armand de Bourbon, prince de). 74, 168, 180. 
CoNTi (Marie-Anne de Bourbon, princesse de), femme du 

précédent. 180, 212, 216, 217, 252. 
CoNTi (François-Louis de Bourbon, prince de), 216, 235, 

236, 237. 
CoRBiNELLi (Jean). 75, 76. 

CouRCELLES (Camille de Champlais, chevalier de). 178. 
CouRTiN (Le chevalier). 162. 



INDEX ALPHABÉTIQ^UE 289 

Créquy (Charles, duc de). 114. 

— (Anne de Saint-Gelais-Lansac, duchesse de). 33. 
Croissy (Le marquis de). i53, 222, 269. 

Danemark. 241, 242. 

— (Georges, prince de). 184, 242. 
Dauphin (Le). Voir Monseigneur. 
Dauphins (La), princesse de Bavière. iSy, 180, 207, 216, 

233, 255, 256, 257. 
Delamere, et non Dtlamar (Henri Booth, lord). i83. 
Desbordes (M™«). 107, 134. 
DoDOUx. 92. 

Doré, ou Dorée (M"« de). 2 58, 260. 
Duc (Monsieur le), Henri-Jules de Bourbon-Condé , fils 

du grand Condé. 74. 
Duc (Monsieur le), Louis UI de Bourbon-Condé. 164, 

167, 179, 216, 236, 259. 
Duchesse (Madame la), Louise-Franc, de Bourbon. 212, 

257-260. 
Duras (Le maréchal de). i56, i58, 177, 181, i83, 220, 

229, 232, 240, 246, 260, 262, 273, 274, 275. 
Duras (Jacques-Henri, duc de), 221. 

Épernon (La duchesse d'). 104, 112. 

EscoTS, et non à*Escan (François-Gaston de THÔtel, mar- 
quis d*), brigadier le 24 août 1688, tué au siège de 
Londonderry, en avril 1690. 225. 

Esprit (Le D"^). 106, 109, iio, iii, 11 3, 116. 

Esther, tragédie. 2i3, 214, 2i5. 

EsTRÉES (Le cardinal d'). i52, 269, 270. 

Estrées (Jean, maréchal d*). 218, 2 33, 264. 

EsTRÉEs (Victor-Marie, comte d'), fils du précédent. i65, 

2 18, 22 I. 

Eugène (Le prince). 240. 

Feuillet (Nicolas), 1622-1693. ii5, 117, 118, 120. 
Feuquières (Antoine de Pas, marquis de). 181, 191. 
Feversham (Louis de Durfort, comte de), i83, 202. 

Madame de La Fayette, 37 






290 INDEX ALFHABéTIQUE 

FiDiM (M"M), nom doateai. La gouYernanCe da prince ik 
Galles était Udy Powis» femme da William Herbert, 
comte de Powis. 19S. 

FiiNNis (M^^e ae). 98. 

— (M»«de). i5i. 
Fontainebleau. liS, 168. 

FouiLLOuz (Bénigne de Meaaz, du). 70. 

FouQpiT (Le surintendant), il, 41, 4%, 44, 45. 

Francs (Anatole), zvui, six. 

FaiMONT, et non Brémont (Nicolas da), aeigoear d'Anneail, 

16SS-1696. 119. 
FunsTEMinc (Le cardinal). 144, 146, 147, i5o, iS3. 

i54, 143, 161. 

GAci (Cbarles-Auguste de Matignon» comte de)» maréchal 

en 1708. i33, 176. 
Gaillard (Le père). 168. 
Gallu (Jacqaes Stoart» prince de). 192, 193, ao5y 106, 

ao7, as8. 
Gamachis (La marquise de). io5, 109, 
GiRARDiN (Claude-François), comte de Léry, et non Lézj, 

2S5. 

GoNDRiN (Louis-Henri de), archevêque de Sens. 81, 85. 
GouROON Di HoNTiLEY (Henriette), on Gordon. 10 S. 
Gramont (Le maréchal de). 4a, 61, 76, 100, 116. 

— (Antoine III, duc de), fils du précédent. 234. 

— (Le chevalier, puis comte de). 69, 98. 

— (Elisabeth Hamilton, comtesse de). 9S, 96, 97. 

— (Marie-Élisabeth, de), fille des précédents. 1S8. 
Grancet (François Rouzel de Medavy, marquis de). 164. 

— (M"« de). 95, 97. 

Grignam ( François- Adhémar de Monteil, comte de). 234. 

GuiCHE (Comte de). 3, 29, 33, 34, 38, 39, 40, 42, 47, 
49, 5i, 5a, 53, 54, 55, 60, 61, 6a, 63, 64, 65, 67, 
75, 77» 79» So, 86, 87, 92» 95, 96, 99, loo. 

GuisCARD (Louis, comte de). 375. 

Hamilton (Antoine, chevalier). i3o. 



INDEX ALPHABETIQUE 291 

Hamilton (Richard). 2 52. 

Harcourt (Alp.-H.-Ch. de Lorraine, prince d'). 2 58. 
Harcourt (Henri, marquis d'), plus tard maréchal. i65. 
Hautefort (M^^® de). 237. 

— (J.-F. de). — V. Saint-Chamans. 
Heidelberg. 245. 
Henriette d'Angleterre. 2, 2 5, 26, 27, 28, 29, 3o, 

3i, 32. — Voir Orléans (duchesse d'). 
Henriette de France, reine d'Angleterre, i, 2 5, 26, 27, 

3 1, 32, 66, 227. 
Herbert (Arthur), amiral anglais. 238, 239. 
HocQUiNCOURT (Charles de Monchy, marquis d'). 276. 
Hollandais (Les). 149, i56, 182, i83, 188, 189, 218. 
HoLSTEiN-GoTTORp (Christiem-Albert, duc de). 242. 
Humières (Le maréchal d'). 157, 232, 246, 247, 260, 

273, 275. 
HuxELLES (Nicolas du Blé, marquis d'), maréchal en 1703. 

i5i, 157, i63, 181, 201, 244, 262. 



Innocent XI, pape. 145, 146, 149, i52, 243, 270, 271, 

272. 
Irlande, 211, 2 3 i . 
IsAAC (M.). 149. 

Jacq^'JÉs II, roi d'Angleterre. i55, 182, i83, 184, 188; 

192, 193, 197, 202, ao3, 204, 206, 207, 209, 210, 

211, 212, 218, 224, 225, 226, 227, 228, 229, 23o, 

23i, 25o, 253, 270, 276. 
Jarzé, et non Sarzei et Sanzay (Marie-René«Urbain du 

IMessis de La Roche-Pichemer, marquis de). 159. 
Jonvelle, et non Sonelle (Henri Le Mercier de Hautefaye, 

marquis de), mort le 3o mai 1692. 171. 
Joyeuse (Jean-Armand, marquis de], né en 1641, mort en 

1710. I 78. 

Kaiserslautern (Prise de). 157. 



i%?^" a. Pire. ,5, "•''•«-••ire^he 

«eau " ss'"*»" fM«. j,, . ^ 
, Marsillaç, ''^'^"^0" Vil, ^ur '\^ ' ■ 



' '' "' ''• "'- 5o. 5,. 



INDEX ALPHABÉTIQUE 29S 

53, 55, 56, 57, 58, 59, 67, 68, 69, 70, 71, 71, 

101, 1 15. 
Lavardin (Henri-Charles de Beaumanoir, marquis de]. i52» 

269, 270, 271, 272. 
La ViEUViLLE (Françoise-Marie de Vienne, duchesse de). 96. 
La ViEUViLLE, et non La Menville (Anne -Lucie de La 

Mothe-Houdancourt, marquise de), nièce du maréchal, 

ancienne fille d'honneur de la reine. Elle mourut le 

22 février 1689. 227. 
LÉOPOLD I" (L'empereur). 144, 145, i52, 27$, 274. 
Le Pelletier (Claude). 2 32. 
Le Tellier (Michel). 14, 43. 

— (Charles-Maurice), archevêque de Reims. 209. 
liè^e (Évêché de). 147, i53, 154. 
LivRY (L. Sanguin, marquis de). i85, 199. 
Londonderry . 2 5o. 

LoNGUEviLLE (Charles-Louis d'Orléans, chevalier de). 169. 
LoRGES (Louis de Durfort, maréchal de). 218, 233, 268. 
Lorraine (Charles IV, duc de). 20. 

— (Charles V, duc de). 260, 261, 262, 273, 274. 

— (Philippe, chevalier de). 98, 102, i35. 
Louis XIII. 1,2. 

Louis XIV. 3, 6, 9, i3, i5, 17, 18, 19, 20, 21, 24, 
34, 35, 36, 37, 39, 41, 44, 49, 53, 55, 56, 57, 
58, 61, 62, 66, 70, 72, 73, 74, 79. 82, 86, 87, 90. 

94» 9^> 9^> 99» loo» i M» ï»5, 117, 127, i32, 137, 
142, 143, 146, i52, i53, 157, 168, 180, 186, 199, 
204, 2o5, 206, 214, 2i5, 218, 220, 228, 229, 233, 
242, 252, 253, 258, 273. 

Louvois. 148, i5i, i52, i58, 160, 168, 181, i85, 
189, 201, 204, 2i5, 222, 23i, 232, 234, 244, 254, 
255, 262, 273. 

Luxembourg [La place de). 143. 

Luxembourg (Le duc, maréchal de). 85. 

LuYNEs (Louis-Charles d'Albert, duc de). 200 



Madame. Voir Orléans (duchesse d'). 



394 INDEX ALPHABETIQUE 

Maillt (Louis, comte de), mort maréchal de camp en 1699, 

à trente-sept ans. 228, 2 58. 
Mailly (Marie-Anne-Franç. de Sainte-Hermine, comtesse 

de). 228. 
Maine (Louis-Auguste de Bourbon, duc du). 164 i65, 

236. 
Maînfenon (Les camps de). 142, i5i, 171. 
Maintenon (La marquise de). i85, 212, 2i3, 214, 228, 

233, 253, 254, 258. 
Malicorne (Le baron de). 52, 53, 68, 7S, 76. 
Mancini (Marie), connétable Colonna. 7. 9. 16, 17, 18, 

19, 20, 21, 24. 
Mancini (Olympe), comtesse de Soissons. 6, 14, 36, ^q, 

59, 63, 68. 69, 70, 78, 82, 83. 87, 89, 90, 98,99, 

100, 1 1 5, 237. 
Manheim (Siège de^. 173, 176. 
Mansfeld (Henri-François, comte de), 1641-1715. sSi, 

263. 
Marcognet, et non Marconié (M. de). 243, 261. 
Mareuil, et non Moreuil (M"* de). 259. 
Marie-Béatrix-Eléonore d'Esté, reine d'Angleterre. 19;, 

193, 194, 196, 198, 201, 204, 2o5, 206, 208, 228, 

252, 253. 

Marie-Thérèsb (La reine). 10, 36, 5i, 53, $9, 73. 98, 
1 15. 

Marine. 2^64 et s., 276. 

Marlborough (John Churchill, duc de\ 184. 

Marly. 211, 2 1 5. 

Marsan (Ch. de Lorraine, comte de\ 257, 2 58. 

Marsillac 'François II, de La Rochefoucauld, prince deV 
73, 77, 80, 81. — Voir La Rochefoucauld. 

Matignon Jacques III, comte de;, 1644-1725. 233. 

Maumont Jacques de Fontanges, marquis de-, luc en Ir- 
lande, le i*"*" mai 1689. 225, 25o. 25i. 

Mayence Anselme-François d*Inge!heim , électeur de de 
1670 à 1695. I 72. 

Mayfncf Electoral de). 143. 

Mazarin 'Le cardinal). 5, 8, i5, 16, 17, 21. 



INDEX ALPHABÉTIQUE 29$ 

Mazarin (Le duc de). 8, 22. 

— (Hortense Mancini, duchesse de). 8, 21, 22. 
Meckelbourg (M"® de). Voir Châtillon (duchesse de). 
MÉLAC (Ézéchiel de). 17, 217. 
Menneville (Catherine de). 46. 
Merlot (La). 65. 

MiRAMiON (Marie Bonneau, dame de). 21 5. 
MoLiNA (La senora). 60. 
Monaco (Louis Grimaldi, prince de). 186, 187. — V. Va- 

lentinois. 
Monseigneur, dauphin» fils de Louis XIV. 5i, 74, i56, 

157, i53, 159, 164, 166, 169, 170, 173, 175, 176, 

177, 178, 179, 180, 207, 210, 2i5, 216, 257. 
Monsieur. Voir Orléans (duc d*). 
MoNTAGu (L'abbé de). 35, i3o, i3i. 
MoNTAGu (Lord), duc de Montagu en 1705, mort en 1708. 

1 18, I 23, 126, I 32, I 35. 
MoNTAL (Charles de Montsaulnin, comte de). 181, 244. 
MoNTALAis (M"e de). 5o, 5i, 52, 53, 54, 55, 58, 60, 

61, 63, 64, 65, 66, 67, 68, 71, 75, 78, 99, 100. 
MoNTALAis (Françoise de), comtesse de Marans. 66. 
MoNTAUSiER (Julie-Lucie d*Angennes, duchesse de). 72. 
MoNTCHiiVREUiL (Henri de Mornay, marquis de). 174, i85. 
MoNTCLAR, et non Mondas et Montlar (Joseph Pons de 

Guimera, baron de). 157, 159, 161, 181. 
MoNTESPAN (La marquise de). 83, 84, 85, 86, 88, 11 5, 

214, 2l5. 
MONTFLEURY. 2 I4. 

MoNTFORT (Honoré-Charles d'Albert, comte et duc de). 

200. 
MoNTPENSiER (A.-Marie d'Orléans, duchesse de). 199, 227. 
Mont-Royal. 143. 
Mornay (Henri-Charles, marquis de). 174. 

Namur. i56. 

Navailles (Suzanne de Baudeau, duchesse de). 61, 69. 
Nesle (Louis de Mailly, marquis de), mort à trente-cinq 
ans. i63. 



296 INDEX ALPHABÉTIQ^UE 

Neubourg (François-Louis de), évêque de Breslau, grand- 
maître de l'ordre Teutonique. 146, 148, 16 u 
Neubourg (Éléonore-Mad.-Thérèse de), impératrice. 148. 
— (Marie-Anne de), reine d'Espagne. 262, 263. 
Neustadt (Prise de). iSy. 

NoAiLLES (Anne-Jules, duc de), maréchal. 232, 247. 
NoGARET (Louis de Louet, marquis de). 273. 
NoiRMOUTiERS (Louis-Alex. de La Trémoïlle» marquis de). 

54. 

Nonce (Le). 227. 241. 

Orange (Guillaume, prince d'). 142, 149, 1S4, iS5, 170, 
182, i83, 188, 189, 202, 2o3, 210, 226, 235, 238, 
242, 248, 249, 25o, 263. 

Orléans (Gaston, duc d'). 38. 

Orléans (Marguerite de Lorraine, duchesse d*). 38, 5o. 

Orléans (Françoise-Madeleine d'), duchesse de Savoie. 83. 

Orléans (Philippe, duc d'). 11, 12, 25, 26, 27, 29, 3i, 
32, 33, 34, 36, 37, 40, 42, 48, 49, 52, 55, 57, 64, 
65, 71, 81, 88, 92, 96, 97, 102, io3, 106, 107, 
109, 110, ii5, 127, 129, i3o, i3i, i32, 134, i35, 
180, 207, 222, 223, 227. 

Orléans (Henriette d'Angleterre, duchesse d';. Sa, 34, 35, 
37, 39, 42, 47, 5i, 52, 53, 54, 55, 57, 58, 60, 61, 
62, 63, 64. 66, 72, 73, 74, 77, 78, 79, 81, 82, 84, 
85, 87, 88, 93, 94, 96, 97, 98, 99, 102 et s. — 
Elle expire. 121, i23, i25, 126, 128, 129, i32, 
i33, i35, 137, 224. 

Orléans (Marie-Louise d*). Mademoiselle, reine d'Espagne, 
104, 222, 227, 229, 23 I. 

Orléans (Anne-Marie d'), duchesse de Savoie. 3, 224. 

Orléans (Élisabeth-Charlolte de Bavière, duchesse d'). 174, 
180, 207. 

Orléans (Elisabeth-Charlotte d'). Mademoiselle. 224. 

Ormond (Jacques Butler, duc d'). 193. 

Palatin (Philippe-Guillaume de Neubourg, électeur). 143, 
148, 173, 174, 244, 245. 



INDEX ALPHABETIQUE 297 

Palatine (EUsabeth-Amélie de Hesse-Darmstadt, électrice . 

24S. 
Paulmy (Marie- Françoise-Céleste Le Voyer de), née en 166 3, 

mariée, le 3o août 1689, à Charles du Plessis, comte de 

la Rivière. 260. 
PhUipsbourg. 143, 1 5 6 . 

Plessis (César de Choiseul, comte et maréchal du). 7$. 
Plessis (La maréchale du), Charlotte le Charron. 65, 66. 
PoiNTis (L. Desjean, baron de). 211. 
Pons (M^^e de). 37. 
Porter (Le chevalier), 270, 271. 
Portugal (Elisabeth de Neubourg, reine de). 262. 
Portugal (Elisabeth-Marie-Louise-Joseph, infante de), 1669- 

1690. 262. 
Portugal (Pierre II, roi de). 262, 263. 
Presle, et non Presse (Le marquis de). 160. 
rrotestants français réfugiés. 171. 

— de Pintérieur, 189. 

PusiGNAN (Jean Le Camus, marquis de). 225, 25o, a5i. 
PuTGuiLHEM (Le marquis de). 48. — V. Lauzun (duc de). 

Racine (Jean). 21 3, 21 5. 

Raisin (La), j^rançoise Pitel. 214. 

Ratisbonne (Trêve de). 142. 

Rebenac (F. de Pas de Feuquières, comte de). 2 2 3, 2 32. 

Richelieu (Arm.-Jean, duc de). 187. 

— (Cardinal de), vu, i. 
Rochefort (Alex, de Rohan, comte de). 186. 
Rohan (Louis, prince de). 273. 
Rohan-Chabot (Louis, duc de). i85. 

RosEN (Conrad de), comte de Bolweiller. 2 2 5, 25 1. 
Roure (Louise de Caumont La Force, comtesse du), a 16. 
RuBENTEL (Denis-Louis de), marquis de Mondétour (1627- 
1705). 161. 

Saint-Aignan (Le comte, puis duoide). 44. 
Saint-Chamans (J. de Hautefort, marquis de). 2 36, 237. 

38 



! 



298 INDEX ALPHABÉTIQUE 



Saimt-Chaumoiit (Suzanne-Charlotte de Gramont, marquis 
de). 71. 

Saint'Cloud (Le curé de). 1 1 5. 

Saint-Cjr, m, ai 5. 

Saint-Esprit (Ordre du). 1 85, 300. 

Saint-Gelar (Charles de Lusignan, marquis de), tué i Val- 
court, le i5 août 1689. 371. 

Saint- Patee (Jacquet Le Coutelier, marquis de). 276. 

Saint-Pouamgs (Le marquis de). i58, 168. 

Saimt-Remi (M. de). 38. 

— (M»« de). 38, 5o. 

Saint-Ruth (Charles Chalmot, comte de). 176. 

Saint-Victok (M. de). 19S. 

Saimts-Fot, premier valet de chambre de Monsieur. 108. 

SAiNTE-MAUiut (Honoré, comte de), i65t-i 7$ t . 1 77. 

Sandwich (Le comte de). 39. 

Saxe (Jean-Georges III, électeur de). 173, a6o. 

ScBOMBERG (Le comte de). iS5, 171, 336. 

Sbignelat (J.-B. Colbert, marquis de). 199, a a S, sSi, 
333, 340, 354, 364-367, 376. i 

Sbnecet (Marie-Cath. de La Rochefoucauld, marquise de), s. 

Sereni (Le comte de). 374. 

Servien (L*abbé Augustin). 369, 370. 

SoBiESKi (Jean), roi de Pologne. 145. 

SoissoNs (Eugène-Maurice de Savoie, comte de). 70, 186. 

SoissoNs (Louis-Thomas de Savoie, comte de), fils du pré- 
cédent. 186. 

Sonelle (M. de). — Voir Jonvelle. 

SouBisE (Franc, de Rohan, prince de). i85, 186, 273. 

SouRCHEs (L.-F. du Bouchet, marquis de). 18S, 337. 

SouRDis (Le marquis de). 154, 181, 336, 342. 

Staremberg (Le comte de). i6s, 167, 169, 170. 

Suédois (Les). 188. 

Suisses (Les). 190, 241. 



Jambonneau (Michel-AiHoine), mort en 1719. 241. 
Tekeli (Émeric, comte de), i656-i7o5. i83. 



INDEX ALPHABETIQ^UE 299 

Temple (Le chevalier). i25. 

Tessé (H. de Froullay, comte de). 209, 27$. 

Thianges (Gabriel de Rochechouart, marquise de), sœur 

de M""® de Montespan. 1 1. 
Tonnay-Charente (Fr.-Ab. de Rochechouard , M^^® de). 

23, 33, 53. — Voir aussi Montespan. 
Toscane (Anne-Marie-Louise, princesse de). 262. 
T0URVILLE (A.-H. de Cotentin, chevalier de). 263-268, 

269. 
Trêves (Jean-Hugues d*Orsbeck, électeur de), de 1676 à 

17 1 1. 143, 1 72. 
Trianon. 212. 

Turcs (Les). 142, iSi, i83, 261, 271. 
Tyrconnel (Richard Talbot, comte de). 211,224, 23i. 

Yalentingis (Louis Grimaldi, duc de), puis prince de Mo- 
naco. 48. — V. Monaco. 
Valentinois (Catherine de Gramont, duchesse de). 32, 40, 

47. 48, 49- 
Valentinois (Marie de Lorraine-Armagnac, duchesse de). 

267, 259. 
Vallot ( Le D*") . i i i , 112. 

Valois (Philippe-Charles d'Orléans, duc de). 93, 109. 
Vardes Le marquis de). 16, 49, 55, 59» 60, 61, 62, 

63, 67, 68, 69, 71, 72. 73, 74, 76, 77, 78, 80, 81, 

82, 84, 87, 90, 93, 98. 
Vauban iLe maiéchal de). 159, 162, i65, 166, 167, 

234, 235. 
Vendôme (Le duc de). i85, 186. 
Venise (République de). 145. 

Ventadour (Louis-Charles de Lévis, duc de). i85. 
Victor- Amédée II, duc de Savoie. 186, 190. 
Villarceaux (Charles de Mornay, marquis de). i85. 
ViLLEQuiER (Le marquis de). i5. 
Villeroy (Le maréchal de). 45. 
Visitation de Chaillot (Couvent de la). 227. 

Waldeck (Christian-Louis, prince de), 1635-1706. 247. 



■""«X "PH„É„^„, 









ïviUN (Le D'J. , 





TABLE 



Madame de La Fayette et ses Mémoires i 

Préface de l'Auteur i 

HISTOIRE D'HENRIETTE D'ANGLETERRE. ... 5 

Première partie 5 

Deuxième partie 24 

Troisième partie 47 

Quatrième partie 92 

Relation sur la Mort de Madame 1 2 3 

MÉMOIRES DE LA COUR DE FRANCE. .... 141 

Table analytique 279 

Index alphabétique 2 85 




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