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Full text of "Mémoires d'outre-tombe. Nouv. ed. avec une introd., des notes et des appendices par Edmond Biré"



i 



MÉMOIRES 

D'OUTRE-TOMBE 



TOME PREMIER 







OflATIEAIlJiillARlIS) 



C-arnier frères Editeurs 



CHATEAUBRIAND 



MÉMOIRES 

D'OUTRE-TOMBE 

NOUVELLE ÉDITION 
Avec une Introduction, des Notes et des Appendices 

PAR 

Edmond BIRÉ 



TOME PREMIER 



PARIS 



GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS 

G, RUE DES SAINTS-PÈRBS, 



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A 



85379? 






- 






INTRODUCTION 



En 1834, la rédaction fies Mémoires ^Outre-tombe était 
fort avancée. Toute la partie qui va de la naissance de 
l'auteur, en 1768, à son retour de l'émigration, en 1800, 
était terminée, ainsi que le récit de son ambassade de 
Home (1828-1829), de la Révolution de 1830, de son voyage 
à Prague et de ses visites au roi Charles X et à M mo la 
Dauphine, à Mademoiselle et au duc de Bordeaux. La 
Conclusion était écrite. Tout cet ensemble ne formait pas 
moins de sept volumes complets. Si le champ était loin 
encore d'être épuisé, la récolte était pourtant assez riche 
pour que le glorieux moissonneur, déposant sa faucille, 
pût songer un instant à s'asseoir sur le sillon, à lier sa 
gerbe et à nouer sa couronne. Avant de se remettre à 
l'œuvre, de retracer sa vie sous l'Empire et sous la Restau- 
ration jusqu'en 1828, et de réunir ainsi, en remplissant 
l'intervalle encore vide, les deux ailes de son monument, 
Chateaubriand éprouva le besoin de communiquer ses 
Mémoire* à quelques amis, de recueillir leurs impressions, 
de prendre leurs avis; peut-être songeait-il à se donner 
par là un avant-goût du succès réservé, il le croyait du 
moins, à celui de ses livres qu'il avait le plus travaillé et 



VI HÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

qui était, depuis vingt-cinq ans, l'objet de ses prédilec- 
tions. M mc Récamier eut mission de réunir à 1 Abbaye-au- 
linis le petit nombre dos invités jugés dignes d'être admis 
à ces premières lectures. 

Situé au premier étage, le salon où l'on pénétrait, après 
avoir monté le grand escalier et travers»' deux petites 
chambres très sombres, était éclairé par deux fenêtres 
donnant, sur le jardin. La lumière, ménagée par de dou- 
bles rideaux, laissait cette pièce dans une demi-obscui it>', 
mystérieuse et douce. La première impression avait quel- 
que chose de religieux, en rapport avec le lieu même et 
avec ses hôtes : salon étrange, en effet, entre le mon • 
et le monde, et qui louait de l'un et de l'autre; d'où l'on 
ne sortait pas sans avoir éprouvé une émotion profond'' 
et sans avoir eu, pendant quelques instants fugitifs et 
inoubliables, une claire vision de ces deux cboses idéales, 
le génie et la beauté. 

Le tableau de Gérard, Corinne au cap Miaène, occupait 
toute la paroi du fond, et lorsqu'un rayon de soleil, à tra- 
vers les rideaux bleus, éclairail soudain la toile et la fai- 
sait vivre, on pouvait croire que Corinne, ou M me de Staël 
elle-même, allait ouvrir ses lèvres éloquentes et prendre 
part à la conversation. Que l'admirable improvisatrice fût 
descendue de son cadre, et elle eût retrouvé autour d'elle, 
dans ce salon ami, les meubles familiers : le paravent 
Louis XV, la causeuse de damas bleu ciel à col de cygne 
doré, les fauteuils à tête de sphinx et, sur les consoles, 
ces bustes du temps de l'Empire. A défaut de M mo de Staël, 
la causerie ne laissait pas d'être animée, grave ou piquante, 
éloquente parfois. Tandis que le bon Ballanche, avec une 
innocence digne de l'âge d'or, essayait d'aiguiser le ca- 
lembour, Ampère, toujours en verve, prodiguait sans 
compter les aperçus, les saillies, les traits ingénieux et 
vifs. Les heures s'écoulaient rapides, et certes, nul ne se 
fui avisé de les compter, alors même que, sur le marbre 



INTRODUCTION VIT 

de la cheminée, la pendule absente n'eût pas été rempla- 
ce par un vase de fleurs, par une branche toujours verte 
de fraxineile ou de chêne. 

C'est dans ce salon qu'eut lieu, au mois de février 1834, 
la lecture des Mémoires. L'assemblée, composée d'une 
douzaine de personnes seulement, renfermait des repré- 
sentants de l'ancienne France et de la France nouvelle, 
des membres de la presse et du clergé, des critiques et 
des poètes, le prince de Montmorency, le duc de laRoche- 
foucauld-Doudeauville, le duc de Noailles, Ballanche, 
Sainte-Beuve, Edgar Quinet, l'abbé Gerbet, M. Dubois, an 
cien directeur du Globe, un journaliste de province, Léonce 
de Lavergne, J.-J. Ampère, Charles Lenormant, M mc Ama- 
ble Tastu et M mc A. Dupin. On arrivait à deux heures de 
l'après-midi, Chateaubriand portant à la main un paquet 
enveloppé dans un mouchoir de soie. Ce paquet, c'.étaï. 
le manuscrit des Mémoires. Il le remettait à l'un de ses 
jeunes amis, Ampère ou Lenormant, chargé de lire pour 
lui, et il s'asseyait à sa place accoutumée, au côté gauche 
de la cheminée, en face de la maîtresse de la maison. La 
lecture se prolongeait bien avant dans la soirée. Elle dura 
plusieurs jours. 

On pense bien que les initiés gardèrent assez mal un 
secret dont ils étaient fiers et ne se firent pas faute de ré- 
pandre la bonne nouvelle. Jules Janin, qui n'était point 
des après-midi de l'Abbaye-au-Bois, mais qui possédait des 
intelligences dans la place, sut faire causer deux ou trois 
des heureux élus; comme il avait une mémoire excelh-ni-- 
et une facilité de plume merveilleuse, en quelques heures 
il improvisa un long article, qui est un véritable tour de 
force, et que la Revue de Paris s'empressa d'insérer 1 . 

Sainte-Beuve, Edgar Quinet, Léonce de Lavergne, qui 
avaient assisté aux lectures; Désiré Nisard et Alfred Nette- 
ment, à qui Chateaubriand avait libéralement ouvert ses 

1. Revue de Paris, t. III, mars 1834. 



VIII MÉMOIRES n'OITTBE-TOMBE 

portefeuilles et qui avaient pu, dans son petit cabinet de 
la rue d'Enfer, assis à sa table de travail, parcourir tout ù 
leur aise son manuscrit, parlèrent à leur tour des \lcm>>i- 
rcs en pleine connaissance de cause et avec une admira- 
tion raisonnée 1 . Les journaux se mirent de la partie, solli- 
citèrent et reproduisirent des fragments, et tous, sans 
distinction d'opinion, des Débals au National de 1834, de 
la Revue européenne à la Revue des Deux-Mondes, du Cour- 
rier français à la Gazette de France, de la Tribune à la Quo- 
tidienne, se réunirent, pour la première fois peut-être, 
dans le sentiment d'une commune admiration. Tel était, 
à cette date, le prestige qui entourait le nom de Chateau- 
briand, si profond était le respect qu'inspirait son génie, 
sa gloire dominait de si haut toutes les renommées de son 
temps, que la seule annonce d'un livre signé de lui, et 
d'un livre qui ne devait paraître que bien des années plus 
tard, avait pris les proportions d'un événement politique 
et littéraire. 

J'ai sous les yeux un volume, devenu aujourd'hui très 
rare, publié par l'éditeur Lefèvre, sous ce titre : Lectures 
des Mémoires de M. de Chateaubriand, ou Recueil d'articles 
publiés sur ces Mémoires, avec des fragments originaux 2 . Il 
porte, à chaque page, le témoignage d'une admiration 
sans réserve, dont l'unanimité relevait encore l'éclat, et 
dont l'histoire des lettres au xix e siècle ne nous offre pas 
un autre exemple. 

1. L'analyse de M. Nisard sert do préface au volume intitulé : Lec- 
tures des Mémoires de M. de Chateaubriand (juillet 1834). — Les arti- 
cles d'Alfred Nettement parurent dans l'Echo de la jeune France, n° s de 
mai et juin 1834. 

2. Un volume in-8, à Paris, chez Letèvre, libraire, rue de l'Eperon, 
D° 6. 1834. 



INTRODUCTION IX 



II 



Les heures pourtant, les années s'écoulaient. Dans son 
ermitage de la rue d'Enfer, à deux pas de l'Infirmerie de 
Marie-Thérèse, fondée par les soins de M me de Chateau- 
briand, et qui donnait asile à de vieux prêtres et à de 
pauvres femmes, l'auteur du Génie du Christianisme vieil- 
lissait, pauvre et malade, non sans se dire parfois, avec 
un sourire mélancolique, lorsque ses regards parcouraient 
les gazons et les massifs d'arbustes de l'Infirmerie, qu'il 
était sur le chemin de l'hôpital. La devise de son vieil 
écusson était : Je sème l'or. Pair de France, ministre des 
affaires étrangères, ambassadeur du roi de France à Ber- 
lin, à Londres et à Rome, il avait semé l'or; il avait mangé 
consciencieusement ce que le roi lui avait donné; il ne 
lui en était pas resté deux sous. Le jour où, dans son exil 
de Prague, au fond d'un vieux château emprunté aux 
souverains de Bohême, Charles X lui avait dit : « Vous 
savez, mon cher Chateaubriand, que je garde toujours à 
votre disposition votre traitement de pair », il s'était in- 
cliné et avait répondu : « Non, Sire, je ne puis accepter, 
parce que vous avez des serviteurs plus malheureux que 
moi*. » 

Sa maison de la nie d'Enfer n'était pas payée. Il avait 
d'autres dettes encore, et leur poids, chaque année, deve- 
nait plus lourd. Il ne dépendait que de lui, cependant, 
de devenir riche. Qu'il voulut bien céder la propriété de 
ses Mémoires, en autoriser la publication immédiate, et il 
allait pouvoir toucher aussitôt des sommes considérables. 
Pour brillantes qu'elles fussent, les offres qu'il reçut des 
éditeurs de ses œuvres ne purent fléchir sa résolution : il 

1. Mémoires d'Outre tombe, t. X, p. 118. 

1. a. 



X MÉMOIRES D'Ol TRI rOMBI 

restera pauvre, mais ses Mémoires ne paraîtront pas dans 
des conditions autres que celles qu'il a rêvées pour eux. 
Aucune considération de fortune ou de succès ne le poun a 
décider à livrer au public, avant l' Ji <-ui <■, es pag<-s i.-i i- 
mentaires. (Jn le verra plutôt, quand le besoin sera trop 
pressant, s'atteler à d'ingrates besognes; vieux et c 
par l'âge, il traduira pour un libraire le Paradis perdu, 
comme aux jours de sa jeunesse, à Londres, il faisait, 
pour l'imprimeur Baylis, « des traductions du latin et de 
l'anglais '. » 

Cependant ses amis personnels et plusieurs de ses amis 
politiques, émus de sa situation, se préoccupaient d'y 
porter remède. On était en 1836. C'était le temps où les 
sociétés par actions commençaient à faire parler d'elles, 
et, avant de prendre leur vol dans toutes les directions, 
essayaient leurs ailes naissantes. A cette époque déjà 
lointaine, et qui fut l'âge d'or, j'allais dire l'âge d'inno- 
cence de l'industrialisme, il n'était pas rare de voir les 
capitaux se grouper autour d'une idée philanthropique; de 
même que l'on s'associait pour exploiter les mines de 
Saint-Bérain ou les bitumes du Maroc, on s'associait aussi 
pour élever des orphelins ou pour distribuer des soupes 
économiques. Puisqu'on mettait tout en actions, même la 
morale, pourquoi n'y mettrait-on pas la gloire et le génie? 
Les amis du grand écrivain décidèrent de faire appel à 
ses admirateurs, et da former une société qui, devenant 
propriétaire de ses Mémoires, assurerait à tout le moins 
le repos de sa vieillesse. Peut-être n'y aurait-il pas d'au- 
tre dividende que celui-là; mais ils estimaient qu'il se 
trouverait bien quelques actionnaires pour s'en contenter. 

Leur espoir ne fut pas déçu. En quelques semaines, le 
chiffre des souscripteurs s'élevait à cent quarante-six, et, 
au mois de juin 1836, la société était définitivement cons- 
tituée. Sur la liste des membres, je relève les noms sui- 

1. Mémoires, t. III, p. 159. 



INTRODUCTION XI 

vants : Je due des Cars, le vicomte de Saint-Priest, Amédée 
Jauge, le baron Hyde de Neuville, M. Bertin, M. Manda- 
roux-Vertamy, le vicomte Beugnot, le duc de Lévis-Venta- 
dour, Edouard Mennechet, le marquis de la Rochejaque- 
lein, M. de Caradeuc, le vicomte d'Armaillé, H.-L. Delloye. 
Ce dernier, ancien officier de la garde royale, devenu 
libraire, sut trouver une combinaison satisfaisante pour 
les intérêts de l'illustre écrivain, en même temps que res- 
pectueuse de ses intentions. La société fournissait à Cha- 
teaubriand les sommes dont il avait besoin dans le mo- 
ment, et qui s'élevaient à 2o0,000 francs; elle lui garan- 
tissait de plus une rente viagère de 12,000 francs, réversible 
sur la tête de sa femme. De son côté, Chateaubriand faisait 
abandon à la société de la propriété des Mémoire* d'Outre- 
tombe et de toutes les œuvres nouvelles qu'il pourrait 
composer; mais en ce qui concernait les Mémoires, il était 
formellement stipulé que la publication ne pourrait en 
avoir lieu du vivant de l'auteur. 

Eu 1844, quelques-uns des premiers souscripteurs étanl 
morts, un certain nombre d'actions ayant changé de 
mains, la société écoula la proposition du directeur de la 
Presse, M. Emile de Girardin. Il offrait de verser immédia- 
tement une sora le 80,000 francs, si on voulait lui cé- 
der le droit, à la mort de Chateaubriand et avant la mise 
en vente du livre, de faire paraître les Mémoires d'Oulre- 
tombe dans le feuilleton de son journal. Le marché fut 
conclu. Chateaubriand, dès qu'il en fut instruit, ne cacha 
point son indignation. « Je suis maître de mes cendres, 
dit-il, et je ne permettrai jamais qu'on les jette au vent 1 . » 
Il lit insérer dans les journaux la déclaration suivante: 

Fatigué do bruits qui ne me peuvenl atteindre, mais qui m'im- 
portunent, il m'est utile de répeter que je suis resté tel que 
j'étais lorsque, le 27) mars de l'année 1S3G, j'ai signé le «Sontrat 
pour la. vente de mes ouvrages avec M. Delloye, officier de l'an- 

1. Cin'' par AJfred Nettement. La U mbre 1844, 



vil MRM0ÏR1 S l» OUTRE-TOMBE 

cicnne garde royale. Rien depuis n'a été changé, ni m 
changé, avec mon approbation, aux clauses de ce contr 
par hasard d'autres arrangements avaient été laits, je l'ignore. 
Je n'ai jamais eu qu'une idée, e'est que tous mes ouvrage 
thumes parussent en entier et non par livraison* déta 
soit dans un journal, soit ailleurs. 

Chateauiîriamj I. 

Sa répugnance à l'égard d'un pareil mode do. publication 
était si vive, que par deux fois, dans deux codicilles, il 
protesta avec énergie contre l'arrangement intervenu entre- 
le directeur de la Presse et la société des Mémoires 2 . Il ne 
s'en tint pas là. Dans la crainte que sa signature, donnée 
au bas du reçu de la rente viagère, ne fut considérée 
comme une approbation, il refusa d'en toucher les arré- 
rages. Six mois s'étaient écoulés, et sa résiliation parais- 
sait inébranlable. Très effrayée d'une résistance qui allait 
la réduire à un complet dénuement, elle, son mari et ses 
pauvres, M mc de Chateaubriand s'efforça de la vaincre; 
mais ses instances même menaçaient de demeurer sans 
résultat, lorsque M. Mandaroux-Yertamy, depuis longtemps 
le conseil du grand écrivain, parvint à dénouer la situa- 
tion, en rédigeant pour lui une quittance dont les termes 
réservaient son opposition. 



III 



Le 4 juillet 1848, au lendemain des journées de Juin, 
Chateaubriand rendit son âme à Dieu, ayant à son chevet 
son neveu Louis de Chateaubriand, son directeur l'abbé 
Deguerry, une sœur de charité et M me Récamier 3 . Il habi- 

1. La Mode, 1844, t. IV, p. 403. 

2. Souvenirs et Correspondance tirés des papiers de M<*' Récaniier, 
par M m " Charles Lenormant, t. II, p. 489 et suiv. 

3. M 0,e de Chateaubriand était morte le 9 février 1847. M me Récamier 
luoU'Ut le 11 mai IS49. 



INTROni'CTION XIII 

tait alors au numéro 112 de la rue du Bac. Le cercueil, 
déposé dans un caveau de l'église des Missions étrangères, 
y reçut les premiers honneurs funèbres, et fut conduit à 
Saint-Malo, où, le 19 juillet, eurent lieu les funérailles. 
C'est là que repose le grand poète, sur le rocher du Grand- 
Bé, à quelques pas de son berceau, dans la tombe depuis 
longtemps préparée par ses soins, sous le ciel, en face de 
la mer, à l'ombre de la croix. 

Si cela n'eût dépendu que de M. Emile de Girardin, la 
publication des Mémoires eût commencé dès le lendemain 
des obsèques. Malheureusement pour le directeur de la 
Presse, il était obligé de compter avec les formalités judi- 
ciaires et les délais légaux. Ce fut donc seulement le 
27 septembre 1848 qu'il put faire paraître en tête de son 
journal les alinéas suivants: 

Le 14 octobre, la Presse commencera la publication des Mé- 
moires d' Outre-tombe; il n'a pas dépendu de la Presse de com- 
mencer plus tôt cette publication ; il y avait, pour la levée des 
scellés, des délais et des formalités qu'on n'abrège ni ne lève au 
gré de son impatience. 

Enfin les scellés onl été levés samedi 1 . 

C'est en publiant ces Mémoires, si impatiemment attendus, 
que la Presse répondra à tous les journaux qui, dans un intérêt 
de rivalité, répandent depuis trois mois (disons depuis quatre 
ans) que les Mémoires d'Outre-tombe ne seront pas publics dans 
nos colonnes. 

Les Mémoires forment dix volumes. 

Le droit de première publication de o's volumes a été acheté 
et payé par la Presse 96,000 francs 2 . 

A.près la note commerciale, la note lyrique. Il s'agissait 
de présenter aux lecteurs Chateaubriand et son œuvre. La 
Presse comptait alors parmi ses rédacteurs un écrivain qui 
se serait acquitté à merveille de ce soin, c'était Théophile 

1. Le samedi 23 septembre 

2. La Presse, on l'a vu plus haut, avaii versé, en 1844, une somme de 
80,000 francs qui, avec les intérêts, représentait, en effet, en 1848, 

90,000 francs. 



\iv MEM0IR1 - D 01 TRI MMBE 

Gautier. Mais Emile de Girardin n'y regardai! pas de si 
près ; il choisit, pour servir d'introducteur au chantre des 
Martyrs... M. Charles Monselet. Monselet, à cette date, 
u'avail guère à son actif que deux joyeuses pochades: 
Lucrcrr mi lu f /;//•, parodie de la tragédie de Pon- 

sard, ''i les Trois Gendarmes, parodie des Trois Mou 
taires de Dumas. Ce n'étail peut-être pas [à une prépara- 
tion suffisante, et Chateaubriand était, pour cet homme 
d'esprit, un bien gros morceau. Il se trouva cependant — 
Monselet étanl de ceux qu'on ne prend pas facilement -ans 
vert — que son dithyrambe était assez galammenl toui ué. 
La Presse le publia dans ses uuméros des 17, 18, 19 el 20 
octobre et, le 21, paraissait le premier feuilleton des Mé- 
moires. Il était accompagné d'un entre-filet d'Emile de 
Girardin, lequel faisail sonner bien haut, Une fois de plus, 
les ''ciis qu'il avait dû verser. 

...Los Mémoires d'Outre tombe ont été ai • la Presse, 

en 1844, au prix de 96,000 francs, prix qui aurait pu s'élever 
jusqu'à 120,000 francs. Elle avait pris l'engagement de les pu- 
blier; cet engagement, elle l'a tenu, sans vouloir accepter les 
brillantes propositions de rachat qui lui ont été faites... 

Cette publication aura lieu sans préjudice de l'accomplissement 
des traités conclus par la Presse avec M. Alexandre Dumas, 
pour Les Mémoires d'un médecin; avec M. Félicien Mallefille 
(aujourd'hui ambassadeur à Lisbonne), pour les Mémoires de don 
Juan; avec MM. Jules Sandeau et Théochile Gautier. 

Les choses, en effet, ne se passèrent point autrement. 
La Presse avait intérêt à faire durer le plus longtemps pos- 
sible la publication d'une œuvre qui lui valait beaucoup 
d'abonnés nouveaux. Elle la suspendait quelquefois durant 
des mois entiers. Les intervalles étaient remplis, tantôt 
par les Mémoires d'un médecin, tantôt par des feuill» 
de Théophile Gautier ou d'Eugène Pelletan. D'autres fois, 
c'était simplement l'abondance des matières, la longueur 
des débals législatifs, qui obligeaient le journal à laisser 



INTRODUCTION XV 

en souffrance le feuilleton de Chateaubriand . La Presse 
mit ainsi près de deux ans à publier les Mémoires oVOutre- 
tombe. Il avait fallu moins de temps à son directeur pour 
passer des opinions les plus conservatrices et les plus 
réactionnaires au républicanisme le plus ardent, au socia- 
lisme le plus effréné. 

Paraître ainsi, haché, déchiqueté ; être lu sans suite, 
avec des interruptions perpétuelles; servir de lendemain 
et, en quelque sorte, d'intermède aux diverses parties des 
Mémoires d'un médecin, qui étaient, pour les lecteurs ordi- 
naires de la Presse, la pièce principale et le morceau de 
choix, c'étaient là, il faut en convenir, des conditions de 
publicité déplorables pour un livre comme celui de Cha- 
teaubriand. Et ce n'était pas tout. Pendant les deux 
années que dura la publication des Mémoires oVOutre-h mbe 
— du 21 octobre 1848 au 3 juillet 1850 — ils eurent à sou- 
tenu 1 une concurrence bien autrement redoutable que celle 
du roman d'Alexandre Dumas, — la concurrence des évé- 
nements politiques. Tandis que, au rez-de-chaussée de la 
Presse, se déroulait la vie du grand écrivain, le haut du 
journal retentissait du bruit des émeutes et du fracas des 
discours. En vain tant de belles pages, tant de poétiques 
et harmonieux récits sollicitaient l'attention du lecteur, 
elle allait avant tout aux événements du jour, et quels évé- 
nements! Des émeutes el des batailles, la mêlée furieuse 
des partis, les luîtes ardentes de la tribune, l'élection du 
dix décembre, le procès des accusés du 15 mai, la guerre 
de Hongrie et l'expédition de Hume, la chute de la Consti- 
tuante, les élections de la Législative, l'insurrection du 
13 juin 1849, les débats de la liberté d'enseignement, la 
loi du 31 mai 1850. Chateaubriand avait écrit, dans YAvant- 
P>opos de son livre : « On m'a pressé de faire paraître de 
mon vivant quelques imu-reaux de mes Mémoires; je pré- 
fère parler du fond de mon cercueil : ma narration sera 
alors accompagnée de ces voix qui ont quelque chose de 



XVI MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

sacré, parce qu'elles sortent du sépulcre. » Hélas! i nar- 
ration étail accompagnée de la voix et du hurlement des 
tac i mus. Le chanl il ii poète se perdit au milieu des rumeurs 
de la Révolution, comme le cri des Alcyons se perd au 
milieu du tumulte des vagues déchaînées. 



IV 



On pouvait espérer, du moins, qu'après cette malencon- 
treuse publication dans le feuilleton de la Bresse, les 
Mémoires, paraissant en volumes, trouveraient meilleure 
fortune auprès des vrais lecteurs, de ceux qui, même en 
temps de révolution, restent fidèles au culte «lis lettres. 
Mais, ici encore, le grand poète eut toutes les chances con- 
tre lui. Son livre fut publié en douze volumes in-8 01 , à 
7 fr. 50 le volume, soit, pour l'ouvrage entier, 90 fr. Quel- 
ques millionnaires et aussi quelques fidèles de Chateau- 
briand se risquèrent pourtant à faire la dépense. Mais les 
millionnaires trouvèrent qu'il y avait trop de pages blan- 
ches ; quant aux fidèles, ils ne laissèrent pas d'éprouver, 
eux aussi, une vive déception. Divisés, découpés en une 
infinité de petits chapitres, comme si le feuilleton conti- 
nuait encore son œuvre, les Mémoires n'avaient rien de 
cette belle ordonnance, de cette symétrie savante, qui ca- 
ractérisent les autres ouvrages de Chateaubriand. Le 
décousu, le défaut de suite, l'absence de plan, déconcer- 
taient le lecteur, le disposaient mal à goûter tant de belles 
pages, où se révélait, avec un éclat plus vif que jamais, 
le génie de l'écrivain. 

L'édition à 90 francs ne fit donc pas regagner aux Mé- 

1. Les onze premiers volumes renferment le texte des Mémoires ; le 
douzième volume était formé d'appendices. Les douze volumes parurent 
de 1819 à 1850. 



INTRODUCTION XVII 

moires le terrain que leur avait fait perdre tout d'abord la 
publication en feuilletons. Elle eut d'ailleurs contre elle la 
critique presque tout entière. Vivant, Chateaubriand avait 
pour lui tous les critiques, petits et grands. A deux ou trois 
exceptions près, que j'indiquerai tout à l'heure, ils se 
prononcèrent tous, grands et petits, contre Yempereur 
enterré. 

Est-il besoin de dire que la prétendue infériorité des 
Mémoires d' Outre-tombe n'était pour rien, ou pour bien peu 
de chose, dans cette levée générale de boucliers, laquelle 
tenait à de tout autres causes ? 

En 1850, les fautes de la République, les sottises et les 
crimes des républicains, avaient remis en faveur les hom- 
mes de la monarchie de Juillet. Nombreux et puissants à 
l'Assemblée législative, ils disposaient de quelques-uns des 
journaux les plus en crédit. Ils usèrent de leurs avantages, 
ce qui, après tout, était de bonne guerre, en faisant expier 
à Chateaubriand les attaques qu'il ne leur avait pas ména- 
gées dans Sun livre. Paraissant au lendemain du 24 février, 
en 1848, ces attaques revêtaient un caractère fâcheux. 
Leur auteur faisait figure d'un homme sans courage, cou- 
rant sus à des vaincus, poursuivant de ses invectives pas- 
sionnées des ennemis par terre. M. Thiers, surtout, avait 
été traité par l'illustre écrivain avec une justice qui allait 
jusqu'à l'extrême rigueur; dans ce passage, par exemple : 
« Devenu président du Conseil et ministre des Affaires 
étrangères, M. Thiers s'extasie aux finesses diplomatiques 
de l'école Talleyrand ; il s'expose à se faire prendre pour 
un turlupin à la suite, faute d'aplomb, de gravité et de 
silence. On peut faire, li du sérieux et des grandeurs de 
l'âme, mais il ne faut pas le dire avant d'avoir amené le 
monde subjugué à s'asseoir aux orgies de Grand- Vaux ' 
Un peu plus loin, le ministre du 1 er mars était représenté 
dans une autre et non moins étrange posture: «perché 

1. Tome XI, p. 358. 



WTII MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBb 

sur li lu i lu-- i ontj efaile de juillet comme un 

sur le dos d'un chameau 1 ». Ces choses-là se paient. 

i 3 bonapartistes n'étaient pas non plus pour être satis- 
faits des Mémoires. Si l'auteur avail célébré, en termes ma- 
gnifiques, le génie e1 la gloire de Napoléon, il n'en était 
pas moins resté, dans son dernier livre, le Chateaubriand 
de 18oi el de 1814, l'homme qui avait jeté sa démission à 
la face du meurtrier du duc d'Enghi en et qui, dix ans plus 
lard, avait, dans un pamphlet immortel, et d'une voix bien 
autrement autorisée que celle du Sénal, proclamé la dé- 
chéance de l'empereur. 

Les républicains, à leur tour, firent campagne avec les 
bonapartistes. Chateaubriand avait été l'ami d'Armand 
Carrel ; il avait même été seul, pendant, plusieurs années 
à prendre soin de sa sépulture et à entretenir des fleurs 
sur sa tombe. Mais, en 1850, il y avail beau temps que 
Carre! était oublié des yens deson parti ! En revanche, ils 
n'étaient pas gens à mettre en oubli lant de pages des 
Mémoires où les géants de ' r t étaient ramenés à leurs vraies 
proportions, où leurs noms et leurs crimes étaient mar- 
qués d'un stigmate indélébile. 

Sainte-Beuve attacha le grelot. Il était de ceux qui flai- 
rent le vent et qui le suivent. N'avait-il pas, d'ailleurs, à se 
venger des adulations qu'il avait si longtemps prodiguées 
au grand écrivain? Le moment était venu pour lui de brû- 
ler ce qu'il avait adoré. Le 18 mai 1850, alors que les Mé- 
moires n'avaient pas encore fini de paraître, il publia dans 
le Constitutionnel un premier article suivi, le 27 mai et le 
30 septembre, de deux autres, tout remplis, comme le pre- 
mier, de dextérité, de iinesse et, à côté de malices piquan- 
tes, de sous-entendus perfides 2 . 

Après le maître, vinrent les critiques à la suite, de toute 
plume et de toute opinion. Ce fut une exécution en règle. 

1. Tome XI, p. 360. 

2. Causerie; du Lundi, tome I, p. 406, et tome II, p. 13S et 505 



INTRODUCTION XIX 

Contre ces attaques venues de tant de côtés différents. 
les écrivains royalistes protesteront-ils ? Prendront-ils la 
défense des Mémoires et de leur auteur? Ils le firent, sans 
doute, mais timidement et à contre-cœur. Eux-mêmes 
avaient bien quelques griefs contre le livre. Les uns, disci- 
ples de M. de Villèle, avaient peine à oublier la part que 
Chateaubriand avait prise à la chute du grand ministre de 
la Restauration; les autres ne lui pardonnaient pas ses 
sévérités à l'endroit de M. de Blacas et de la petite cour de 
Prague. Vivement attaqués, les Mémoires furent donc mol- 
lement défendus. Seuls, Charles Lenormant, dans le Cor- 
respondant 1 , et Armand de Pontmartin, dans Y Opinion 
publique-, soutinrent avec vaillance l'effort des adversai- 
saires. S'il ne leur fut pas donné de vaincre, ils sauvèrent, 
du moins, l'honneur du drapeau. 

Quand un combat s'émeut entre deux essaims d'abeil- 
les, il suffit, pour le faire cesser, de leur jeter quelques 
grains de poussière. Cette grande mêlée, provoquée par la 
publication des Mémoires <f Outre-tombe, et à laquelle pri- 
rent part les abeilles — et les frelons — de la critique, a 
pi is lin, elle aussi, il y a longtemps. Il a suffi, pour le faire 
tomber, d'un peu de ce sable que nous jettent en passanl 
les années : 

Hi motus animorum atque hœc certamina tanta 
Pulveris exigui jactu compressa quiescunt 3. 

Les Mémoires cl Outre-tombe se sont relevés de la condam- 
nation portée contre eux. Il n'est pas un véritable ami des 
lettres qui ne les tieune aujourd'hui pour une œuvre digne 
île Chateaubriand, pour l'un des plus beaux modèles de la 
prose française. 

1. Le Correspondant, livraisons dos 85 octobre et 10 novembro 1850. 

2. L'Opinion publique, dos 7 mai 1850, 16 et 2-.» février, 3, 9 ot 1(5 
mars 1851. 

3. /.ex Géorgiques, liv. IV 



V\ MÉM0IR1 - D'OI TRE l'OMBE 

Beaucoup i ependant se refusent encoi e à y voir an des 
chefs-d'œuvre de notre littérature el ne taisenl pas le re- 
grel qu'ils éprouvent à constater dans un livre où, à cha- 
que page, se rencontrent des merveilles de style, l'absent • 
de ces qualités de composition que rien ne remplace el 
que des beautés de détail, si brillantes el si nombn 
soient-elles, ne sauraient suppléer. Ce regret, ceux-là ne 
l'éprouveront pas — je crois pouvoir le dire — qui liront 
les Mémoires dans la présente édition. 



« Les Français seuls savent dîner avec méthode, comme 
eux seuls surent composer tin livre ' ». Lorsque Chateaubriand 
disait cela, il est permis de penser qu'il songeait à lui et à 
ses ouvrages, car nul n'attacha plus de prix à la composi- 
tion, à cet ait qui établit entre les diverses parties d'un 
livre une distribution savante, une harmonieuse symétrie. 
Du commencement à la lin de sa carrière, il resta fidèle à 
la méthode de nus anciens auteurs, qui adoptaient pres- 
que toujours dans leurs ouvrages la division en LIVRES. 
Ainsi lit-il, dès ses débuts, lorsqu'il publia, en 1797, à 
Londres, cliez le libraire Deboffe, son Essai sur les Révolu- 
tions, a L'ouvrage entier, disait-il dans son Introduction, 
sera composé de six livres, les uns de deux, les autres de 
trois parties, formant, en totalité, quinze parties divisées 
en chapitres. » 

Dans Atala, le récit, encadré entre un prologue et un 
épilogue, comprend quatre divisions, qui sont comme les 
quatre chants d'un poème : les Chasseurs, les Laboureurs, 
le Drame, les Funérailles. 

1. Mémoires, tome VI, p. 111. 



INTRODUCTION XXI 

Le Génie du Christianisme est composé de quatre parties 
et de vingt-deux livres. 

Simple journal de voyage, l'Itinéraire de Paris à Jérusa- 
lem ne comporte pas la division en livres, qui aurait altéré 
le caractère et la physionomie de l'ouvrage. L'auteur, 
cependant, l'a fait précéder d'une Introduction et l'a divisé 
en sept parties, dont chacune forme un tout distinct et 
comme un voyage séparé. 

Pour les Martyrs, au contraire, la division en livres était 
de rigueur, et l'on sait combien est savante et variée l'or- 
donnance de ce poème. 

Les Mémoires sur la vie et la mort du duc de Berry, une 
des œuvres les plus parfaites du grand écrivain, sont for- 
més de deux parties, renfermant, la première, trois, et la 
seconde, deux livres. 

En abordant l'histoire, Chateaubriand ne crut pas devoir 
abandonner les règles de composition qu'il avait suivies 
jusqu'à ce moment. Les Etudes historiques sur la chute de 
l'empire romain, la naissance et les progrès du christia- 
nisme et l'invasion des barbares se composent de six dis- 
cours : chacun de ces discours est lui-même divisé en plu- 
sieurs parties. 

En 1844, un demi-siècle après Y Essai sur les Révolutions, 
Chateaubriand donnait au public son dernier ouvrage, la 
Vie de Rancé. Là encore, nous le retrouvons fidèle à ses 
habitudes : la Vie de Rancé est divisée en quatre livres. 

Des détails qui précèdenl ressort déjà, si je ne me trom- 
pe, un préjugé puissant contre l'absence, dans les Mémoi- 
res d'Outre-Tombe, de ces divisions que l'auteur avait jus- 
que-là, et dans tous ses autres ouvrages, tenues pour néces- 
saires. Dans la Vie de duc de Berry, dans [a Vie de Rancé, 
qui n'ont chacune qu'un volume, il n'a pas cru devoir s'en 
passer ; et dans ses Mémoires, qui ne forment pas moins 
de onze volumes, il les auraii jugées inutiles! Dans la 
moindre des œuvres sorties de sa plume, il se piéoccu- 



,\\u MEMOIRES D 01 n;l. TOMBE 

]..nt de la forme non moins que du fond; mieux que per- 
sonne, il savaii que le décousu, le défaul de plan el de 
coordination, sont des vices que ne peuvenl couvrir les plus 
éminentes el les pins rares qualités de style; il profi 
que l'écrivain, l'artiste digne de ce nom doit soigner, plus 
encore que les détails, les grandes lignes de son monu- 
ment. Et ces vérités, donl nul n'étail plus pénétré que lui, 
il les aurail mises en oubli précisément dans celui d 
ouvrages où il étail le plus indispensable de s'en souve- 
nir ; dans celui de ses livres qui, par sa nature comme par 
son étendue, en réclamait le plus impérieusement l'appli- 
cation! Ses Mémoires, en effet, ne sont pas, comme tant 
d'autres, un simple recueil de faits, de renseignements et 
d'anecdotes, un supplément à l'histoire générale de son 
temps et à la biographie de ses contemporains ; c'est, en 
réalité, un poème, une épopée dont il est le héros. Sainte- 
Beuve ne s'y était pas trompé ; il écrivait, en 1834, après 
les lectures de l'Abbaye-aux-Bois : «De ses Mémoires, M. de 
Chateaubriand a fait et a dû faire un poème. Quiconque 
esl poète à ce degré, reste poète jusqu'à la fin 1 ». Un autre 
critique, d'une pénétration singulière et qui, moins artiste 
que Sainte-Beuve, lui est, à d'autres égards, supérieur, 
Alexandre Vinet, dans ses belles Etudes sur la littérature 
française au dix-neuvième siècle, a dit de son côté : « Ce qui 
a persisté à travers ces vicissitudes de la pensée et de la 
forme, ce qui ne vieillit pas chez M. de Chateaubriand, 

c'est le poète En d'autres grands écrivains on peut 

discerner l'homme et le poète comme deux êtres indépen- 
dants; ailleurs ils font ensemble un tout indivisible; chez 
M. de Chateaubriand, on dirait que le poète a dérobé tout 
l'homme, que la vie, même intérieure, est un pur poème ; 
que cette existence entière est un chant, et chacun de ses 
moments, chacune de ses manifestations, une note dans 
ce chant merveilleux. Tout ce que M. de Chateaubriand a 

1. Portraits contemporains, tome I, p. 17. 



I\T1!'UH i.ll'i\ XXIII 

été dans sa carrière, il l'a été en poète... La plus parfaite 
de ses compositions, c'est sa vie ; il n'est pas poète seu- 
lement, il est un poème entier ; la biographie de son (Une 
formerait une épopée '. » 

Chateaubriand pensait sans doute sur ce point comme 
son critique, puisque aussi bien il ne péchait point par 
excès de modestie, ainsi qu'on le lui a si souvent et si dure- 
ment reproché. Du moment qu'à ses yeux sa Biographie 
ses Mémoires, devaient former une épopée, un poème entier. 
il a dû d'abord, en raison de leur étendue, les diviser en 
plusieurs parties et diviser ensuite chacune de ces parties 
elles-mêmes en plusieurs livres. 11 a dû le faire et il l'a 
fait. Nul doute possible à cet égard. 

Dans la Préface testamentaire, écrite le 1 er décembre 
1833 et publiée en 1 834 2 , il dit expressément: « Les Mémoi- 
res sont divisés en parties et en livres. » 

L'ouvrage comprenait alors trois parties. C'est encore 
ce que constate la Préface de 1833 : « Quand la mort bais- 
sera la toile entre moi et le monde, on trouvera que mon 
drame se divise en trois actes. Depuis ma première jeunesse 
jusqu'en 1800, j'ai été soldat et voyageur; depuis 1800 jus- 
qu'en 1814, sous le Consulat et l'Empire, ma vie a été lit- 
tér ire; depuis la Restauration jusqu'aujourd'hui, ma vie 
a été politique. » 

La révolution de Juillet inaugurait une nouvelle phase 
dans la vie de Chateaubriand. Elle donnait forcément ou- 
verture, dans ses Mémoires, à une nouvelle partie, qui 
serait la quatrième. Ici encore son témoignage ne nous fait 
pas défaut. Au mois d'août 1830, sous la dictée môme des 
événements, il a retracé la chute de la vieille monarchie, 
l'avènement d< la royauté nouvelle. Lorsqu'il reprend la 

1. A. Vinct, tome I, p. 352. 

2. Dans la Revue dos Deux-Mondes, du 15 mars 1834. — Cotto préface, 
très belle, très éloquente, no figure dans aucuno des éditions des Mémoi- 
res; ou la trouvera dans l'édition actuelle. 



XXIV MÉMOIRES li "i i i;i. POMBE 

plume, .m mois d'octobre, il écril : Au sortir du fracas 
des trois journées, je Buis étonné <\ oui rir, dans un calme 

profond, la ijHiiiiinnr parti'' de cel ouvrage 1 . » 

La division '1rs Mémoires en h'vreâ n'est {lis moins cer- 
taine que leur division en quatre parties. 

in 1826, Chateaubriand avait autorisé M" 1 Récamier à 
prendre copie du début de ses Mémoires. Cette copie, à 
peu près tout entière de la main de M" 1 ll<Vamier, qui se 
fit seulement aider (pour un quart environ) par Charles 
Lenormant, va de la naissance du poète jusqu'à sa dix- 
huitième année, lorsqu'il se rend à Cambrai pour y re- 
joindre le régiment de Navarre-infanterie, avec un brevet 
de sous-lieutenant et 100 louis dans sa poche. Le texte de 
1826 est divisé non en chapitres, mais en livres; il en 
comprend trois, les trois premiers de l'ouvrage 2 . 

Veut-on que Chateaubriand, après avoir commencé ses 
Mémoires sous cette forme et l'avoir maintenue jusqu'en 
1826, l'ait abandonnée dans les années qui suivirent? Cela 
ne se pourrait soutenir. En 1834, lors des lectures de l'Ab- 
baye-au-Bois, la division en livres subsistait toujours, ainsi 
que le constatent non seulement tous ceux qui assistèrent 
aux lectures et en rendirent compte, mais encore Cha- 
teaubriand lui-même, dans le passage déjà cité de sa pré- 
face testamentaire du 1 er décembre 1833 : « Les Mémoires 
sont divisés en parties et en livres. » J'en trouverais une 
autre preuve, si besoin était, dans une lettre écrite par 
l'auteur, le 24 avril 1834, à Edouard Mennechet, qui lui 
avait demandé un fragment de l'ouvrage pour le Panorama 
littéraire de l'Europe. « Tel livre de mes Mémoires, lui écri- 
vait Chateaubriand, est un voyage; tel autre s'élève à la 
poésie; tel autre est une aventure privée; tel autre, un 

1. Tome X, p. 1. 

2. Le manuscrit de 1826 a été publié, en 1874, par M m " Charles Lenor- 
mant, sous ce titre : Souvenirs d'enfance et de jeunesse de Chateau- 
briand. — 1 vol. iu-lt>, Michel Lévy frères, éditeurs. 



INTRODUCTION \ \ V 

récit général, une correspondance intime, le détail d'un 
congrès, le compte rendu d'une affaire d'Etat, une pein- 
ture de mœurs, une esquisse de salon, de club, de cour, 
etc. Tout n'est donc pas adressé aux mêmes lecteurs, et, 
dans cette variété, un sujet fait passer l'autre 1 . » 

Donc, en 1834, toute la partie des Mémoires alors rédi- 
gée, c'est-à-dire sept volumes sur onze, était divisée en 
livres. L'auteur avait encore à écrire le récit de sa carrière 
littéraire, de 1800 à 1814, et d'une partie de sa carrière 
politique, de 1814 à 1828. Ce fut l'objet des quatre vo- 
lumes complémentaires, composés de 1836 à 1839. En 
cette nouvelle et dernière partie de sa rédaction, Chateau- 
briand a-t-il brisé le moule dans lequel il avait jeté ses 
précédents volumes? A-t-il rompu tout à coup avec ses 
procédés habituels de composition? Il n'en est rien, ainsi 
que le montrent les textes ci-après, empruntés à la rédac- 
tion de 1836-1839. 

Tome V, p. 97. — Paris, 1839. — Revu en juin 1847. — 
« Le premier livre de ces Mémoires est daté de la Vallée- 
aux-Loups, le 4 octobre 1811 : là se trouve la description 
de la petite retraite que j'achetai pour me cacher à cette 
époque. » 

Tome V, p. 178. — Paris, 1839. — « Ces deux années 
(de 1812 à 1814), je les employai à des recherches sur la 
France et à la rédaction de quelques livres de ces Mé- 
moires. » 

Tome V, p. 189. — Paris, 1839. — « Maintenant, le 
récit que j'achève rejoint les premiers livres de ma vie pu- 
blique, précédemment écrits à des dates diverses. » 

Tome VI, p. 195. — « Au livre second de ces Mémoires, 
on lit (je revenais alors de mon premier exil de Dieppe) ' 
« On m'a permis de revenir à ma vallée. La terre tremble 
sous les pas du soldat étranger; j'écris, comme les der- 
niers Romains, au bruit de l'invasion des barbares. Le 

1. Lectures des Mémoires de M. de Chateaubriand, p. 269. 

1. b 



\\\ I MÉMOIRES DOI rBE rOMBE 

jour, je 1 1 . i • >• des pages | • énements 

de ce jour 1 ; la nuit, tandis que le roulement .1 u canon 
lointain expire dans mes bois solitaires, je retourne au 
silence des années qui dorment dans la tombe et à la paix 
de mes plus jeunes souvenirs. » 

Tome VI, p. 336. — « Dans le livre IV de ces Mémoires, 
j'ai parlé des exhumations de 181 ">. » 

Tome VI, p, 380. — 1838. — « Benjamin Constant im- 
prime son énergique protestation contre le tyran, et il 
change en vingt-quatre heures. On verra plus tard, dans 
un attire livre de ces Mémoires, qui lui inspira ce noble 
mouvement auquel la mobilité de sa nature ne lui permit 
pas de rester fidèle. » 

Tome VIII, p. 283. — 1839. — Revu le 22 février 18 15. 

« Le livre précédent que je viens d'écrire en 1839 rejoint 

ce livré de mon ambassade de Rome, écrit en 1828 et 1829, 
il y a dix ans... Pour ce livre de mon ambassade de Rome, 
les matérieux ont abondé... 2 » 

Ainsi, en 1839, dernière date de la rédaction de ses 
Mémoires (quelques pages seulement y furent ajoutées 
plus tard), Chateaubriand continue d'être fidèle aux prin- 
cipes de composition qui avaient présidé au commencement 
de son travail. Si nous poussons plus avant, si nous 
descendons jusqu'à l'année 1846, époque à laquelle l'ou- 
vrage était depuis longtemps terminé, nous trouvons ce 
curieux et très significatif billet de M me de Chateaubriand. 
11 est adressé à M. Mandaroux-Vertamy : 



1. La brochure De Buonaparte et des Bourbons. Elle parut, nou le 
30 mars 1814, comme le dit M. de Lescure, p. 93, ni le 3 avril, comme 
le dit M. Henry Houssaye, à la page 570 de son remarquable ouvrage 
sur iSI4, mais le mardi 5 avril. (Voyez le Journal des Débats des 4 et 
5 avril 1814.) 

2. Beaucoup d'autres passages des Mémoires ne sont pas moins for- 
mels. Voyez notamment tome I, p. 182 et 347; tome II, p. 131 ; tome III, 
p. 147, 246 et 350; tome VII, p. 328. 



INTRODUCTION XXVII 

2 février !<>. 

En priant M. Vertamy d'agréer tous mes compliments em- 
pressés, j'ai l'honneur de lui envoyer les 1 er , 2 e et 3 e livres de 
la première partie des Mémoires que je sais qu'il lira avec 
toute l'attention de l'amitié. 

La vicomtesse de Chateaubriand 1 



VI 



Il faut bien croire, en présence de l'édition de 1849- 
1850 et des éditions suivantes, qui en sont la reproduction 
pure et simple, que le manuscrit de Chateaubriand, dans 
son dernier état, ne renfermait plus « cette division en 
livres et en parties », dont l'auteur lui-même parle en tant 
d'endroits. Les premiers éditeurs se sont certainement 
appliqués à donner fidèlement et sans y rien changer le 
texte et la suite du manuscrit qu'ils avaient entre les 
mains. Faire autrement, faire plus, même pour faire mieux, 
c'eût été sortir de leur rôle, et ils ont eu raison de s'y 
tenir. Mais aujourd'hui, après bientôt un demi-siècle, la 
situation n'est plus la même. Chateaubriand est pour nous 
un ancien, c'est un des classiques de notre littérature, el 
le moment est venu de donner une édition des Mémoires 
d" Outre-tombe qui replace le chef-d'œuvre du grand écri- 
vain dans les conditions même où il fut composé, qui 
nous le restitue dans son intégrité première. 

Nous avons donc, contrairement à ce qui avait été fait 
dans les éditions précéder tes, rétabli dans la nôtre celte 
division en parties et en livres dont il est parlé dans la 
Préface testamentaire. Cette distribution nouvelle de l'ou- 
vrage — nullement arbitraire, cela va sans dire, mais, au 
contraire, exactement et scrupuleusement conforme aux 

1. Je dois la connaissance do cette- lettre à une obligeante e.uimumi- 
cation do M. Charles do Lacombe. 



wvilï MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

divisions établies par l'auteur — n'a pas seulement pour 
effet, comme on sérail peut-être tenté de le croire, de 
ménager de distance en distance des suspensions, des 
repos pour le lecteur. Elle donne au livre une physionojnie 

toute nouvelle. 

Les Mémoires, ainsi rendus à leur premier et rentable 
(Hat, se divisent en quatre parties. 

La première (1768-1800) va de la naissance de Chateau- 
briand à son retour de l'émigration et à sa rentrée en 
France. Elle renferme neuf livres. 

La seconde partie, qui forme cinq livres, et va de 1800 
à 1814, est consacrée à sa carrière littéraire. 

A sa carrière politique (1814-1830) est réservée la troi- 
sième partie. Elle ne comprend pas moins de quinze 
livres. 

Les années qui suivent la révolution de 1830 et la con- 
clusion des Mémoires occupent neuf livres : c'est la qua- 
trième partie. 

Et déjà, par ce seul énoncé, ne voit-on pas combien 
est peu justifiée la principale critique mise en avant 
par les adversaires des Mémoires, et à laquelle les amis 
mêmes de Chateaubriand se croyaient obligés de sous- 
crire, M. de Marcellus, par exemple, son ancien secré- 
taire à l'ambassade de Londres, qui, dans la. préface de 
son intéressant volume sur Chateaubriand et son temps, 
signale le « décousu » du livre de son maître, et ajoute, 
non sans tristesse : « Ce dernier de ses ouvrages n'a point 
subi les combinaisons d'une composition uniforme. Revu 
sans cesse, il n'a jamais été pour ainsi dire coordonné. 
C'est une série de fragments sans plan, presque sans 
symétrie, tracés de verve, suivant le caprice du jour 1 . » 
C'est justement le contraire qui est vrai. 

Ce n'est pas tout. Lors des lectures de l'Abbaye-au-Bois, 

1. Chateaubriand et son temps, par le comte de Marcellus, ancien 
ministre plénipotentiaire, 1 vol. in-8°, 1859. — Préface, page 19. 



INTRODUCTION XXIX 

en J 834, les auditeurs avaient été frappés, tout particu- 
lièrement, de la beauté des Prologues qui ouvraient la 
plupart des livres des Mémoires. Voici, par exemple, ce 
qu'en disait Edgard Quinet : 

Ces Mémoires sont fréquemment interrompus par des espèces 
de prologues mis en tête de chaque livre... Le poète se réserve 
là tous ses droits, et il se donne pleine carrière ; le trop plein 
de son imagination, que la réalité ne peut pas garder, déborde 
en nappes enchantées dans des bassins de vermeil. Il y a de 
ces commencements pleins de larmes qui mènent à une histoire 
burlesque, et de comiques débuts qui conduisent à une fin tra- 
gique ; ils représentent véritablement la fantaisie qui va et 
vient dans l'infini, les yeux fermés, et qui se réveille en sur- 
saut là où la vie la blesse. Par là, vous sentez, à chaque point 
de cet ouvrage, la jeunesse et la vieillesse, la tristesse et la joie, 
la vie et la mort, la réalité et l'idéal, le présent et le passé, 
réunis et confondus dans Yharmonie et l'éternité d'une œuvre 
d'art 1 . 

L'enthousiasme de Jules Janin à l'endroit de ces Pro- 
logues n'était pas moins vif : 

Il faut vous dire que chaque livre nouveau de ces Mémoires 
commence par un magnifique exorde... Ces introductions dont 
je vous parle sont de superbes morceaux oratoires qui ne sont 
pas des hors-d'œuvre, qui entrent, au contraire, profondément 
dans le récit principal, tant ils servent admirablement à dési- 
gner l'heure, le lieu, l'instant, la disposition d'àme et d'esprit 
dans lesquels l'auteur pense, écrit et raconte... Dans ces mer- 
veilleux préliminaires, la perfection de la langue française a 
été poussée à un degré inouï, même pour la langue de M. de 
Chateaubriand 2 . 

Jules Janin avait raison. Ces Prologues n'étaient pas des 
hors-d'œuvre à la place que Chateaubriand leur avait 
assignée. Dans les éditions actuelles, survenant au cours 
môme du récit qu'ils interrompent sans que l'on sache 

1. Revue de Paris, tome IV, avril 1831. 

0. Jules .Tanin, loc. cil. — Revue -'■• Paris, mars 183-J. 



XXX MÉMOIRES D'OUTRB-TOMBB 

[uoi, ils déroutenl et déconcei tent le lei leur : ce qui 
, tail une beauté est devenu un défaut. 

De même qull avait mis le meilleur de son art dans 
ces Prologues, dans ces commcwcmcnts, de même aussi 
Chateaubriand s'applique à bien finir ses livres. Chacun 
d'eux se termine d'ordinaire par des réflexions générales, 
par des vues d'ensemble, par des traits d'un effel gran- 
diose et poétique. Ce sont de beaux finales, à la condition 
de venir à la fin du morceau. S'ils viennenl au milieu, 
comme aujourd'hui, ils font l'effet d'une dissonance. Un 
exemple, entre vingt autres, va permettre d'en juger. 

Le livre I er de la seconde partie des Mémoires est con- 
' au Génie du Christianisme. L'auteur, après avoir 
parlé des circonstances dans lesquelles parut son ouvi i 
lin il par cette belle page : 

Si l'influence de mon travail ne se bornait pas au changement 
que, depuis quarante années, il a produit parmi l^s générations 
vivantes ; s'il servait encore à ranimer chez les tard-venus une 
étincelle des vérités civilisatrices de la terre; si ce léger symp- 
tôme de vie que l'on croit apercevoir s'y soutenait dans les 
cations à venir, je m'en irais plein d'e?pérunce dans la 
miséricorde divine. Chrétien réconcilié, ne m'oublie pas dans 
tes prières, quand je serai parti ; mes fautes m'arrêteront peut- 
être à ces portes où ma charité avait crié pour toi : « Ouvrez- 
vous, portes éternelles! Elevamini, jportœ ceternales 1 ! » 

Dans la pensée de Chateaubriand, le lecteur devait 
rester sur ces paroles, s'y arrêter au moins le temps 
nécessaire pour lui donner cette prière, si chrétiennement 
demandée. Les éditeurs de 1849 ne l'ont pas voulu ; car 
aussitôt après, et sans que rien l'avertisse qu'ici prend fin 
un des livres des Mémoires, le lecteur tombe brusquement 
sur les lignes suivantes : 

Ma vie se trouva toute dérangée aussitôt qu'elle cessa d'être 
à moi. J'avais une foule de connaissances en dehors de ma 

1. Mémoires d' Outre-tombe, tome IV, page 70. 



INTRODUCTION XXXI 

société habituelle. J'étais appelé dans les châteaux que L'on 
rétablissait. On se rendait comme on pouvait dans ces manoirs 
demi-démeublés, demi-meublés, où un vieux fauteuil succédait à 
un fauteuil neuf. Cependant quelques-uns de ces manoirs étaient 
restés intacts, tels que le Marais, échu à M me de la Briche, 
excellente femme dont le bonheur n'a jamais pu se débarrasser. 
Je me souviens que mon immortalité allait rue Saint-Domi- 
nique-d'Enfer prendre une place dans une méchante voiture de 
louage où je rencontrais M me de Vintimille etM me de Fezensac. A 
Champlâtreux, M. Mole faisait refaire de petites chambres au 
second étage '. 

Quelle impression voulez-vous qu'éprouve le lecteur 
lorsqu'il passe, sans transition, des portes éternelles à ces 
petites chambres au second étage ? Il n'est pas jusqu'à ce 
mot charmant sur M me de la Briche, dont le bonheur ira 
jamais pu se débarrasser , qui ne vienne ici à contre-temps, 
puisqu'il me fait sourire, au moment où je devrais être 
tout entier à l'émotion que la page citée tout à l'heure 
était si bien faite pour produire. 

Voici qui est plus grave encore. 

Le lecteur que Chateaubriand vient de conduire jusqu'à 
l'année 1812, et qui s'est amusé avec lui de la petite 
guerre que lui faisait, à cette époque, la police impériale, 
laquelle avait déterré un exemplaire de V Essai sur les Ré- 
volutions et triomphait de pouvoir l'opposer au Génie du 
Christianisme, le Ici leur se trouve à ce moment en pré- 
sence de la vie de Napoléon Bonaparte. 11 se demande 
pourquoi la vie de Chateaubriand se troL/e ainsi tout à 
coup suspendue. Il a peine à s'expliquer cette soudaine et 
longue interruption, et si éloquentes que soient les pages 
consacrées à l'empereur, il lui est bien difficile de n'y pas 
voir une digression fâcheuse, un injustifiable hors- 
d'œuvre. 

Rétablissons les divisions créées par Chateaubriand, et 
tout s'éclaire, tout s'explique. 

1. Tome IV, page 71. 



wvn HÉMOIRES D*OUTRE-TOMBE 

Il a terminé le récil des deux premières parties d 

vie, de sa. carrière de voyageur et (Je soldat et de sa carrièrt 
littéraire', il lui reste à raconter sa carrière politique. En 
réalité, c'est un ouvrage nouveau qu'il va écrire ; et par 
où le pourrait-il mieux commencer que par un poitrail 
de Bonaparte, une vue — à vol d'aigle — du Consulat et 
de l'Empire, préface naturelle de ces prodigieux événe- 
ments de 1814 qui, en changeant la face de l'Europe, 
donneront du même coup à la vie de Chateaubriand une 
orientation nouvelle? Seulement, il lui arrive avec Napo- 
léon ce qui était arrivé à Montesquieu avec Alexandre. Il 
en parle, lui aussi, tout à son aise 1 . Il lui consacre les 
deux premiers livres de sa troisième partie. Déjà, dans sa 
première partie, il avait esquissé à grands traits le tableau 
de la Révolution, de 1789 à 1792. Voici maintenant une 
vivante peinture de Napoléon et du régime impérial. Nous 
aurons plus tard un éloquent récit de la Révolution de 
1830 : trois admirables décors pour les trois actes de ce 
W i a un', qui fut la vie de Chateaubriand et qu'il a lui-même 
encadré, suivant la mode romantique du temps, entre un 
prologue et un épilogue, entre la description du château 
de Combourg, qui ouvre les Mémoires, et les considéra- 
tions sur l'avenir du monde, qui les terminent. Pour ma 
part, je ne sais pas d'ouvrage, dans la littérature contem- 
poraine, dont le plan soit plus parfait, dont l'ordonnance 
soit plus savante et plus belle. 

En tout cas, il me semble bien que je ne me suis pas 
trop avancé en disant que les Mémoires d' Outre-tombe, 
ainsi divisés en parties et en livres, prennent une physio- 
nomie nouvelle. Par suite de cette division en livres, 
plus de ces subdivisions incessantes, de ces chapitres, de 
deux à trois pages chacun, qui venaient à tout instant 
interrompre et couper le récit. Les sommaires qui, inter- 
calés dans le texte, en détruisaient la continuité et la 

1. Esprit des lois, liv. X, chap. XIII. 



INTRODUCTION XXXIII 

suite, ont été reportés à leur vraie place, en tête de chaque 
livre. Nous nous sommes attaché, en dernier lieu, à res- 
tituer la véritable orthographe des noms cités dans les 
Mémoires et dont un trop grand nombre, dans les éditions 
actuelles, sont imprimés d'une manière fautive. Il est tel 
de ces noms, celui de Peltier, par exemple, le célèbre 
rédacteur des Actes des Apôtres et de l'Ambigu, qui revient 
presque à chaque page, sous la plume de Chateaubriand, 
dans le récit de ses années d'exil et de misère à Londres, 
et qui n'est pas donné une seule fois d'une façon exacte. 



VII 



En présentant au public, pour la première fois, une 
édition des Mémoires d'Outre-tombe conforme au plan et 
aux divisions de l'auteur, nous avons la confiance que 
les lecteurs, ayant enfin sous les yeux son livre, tel qu'il 
l'a conçu et exécuté, partageront l'enthousiasme qu'il 
excita, il y a un demi-siècle, chez tous ceux qui furent 
admis aux lectures de l'Abbaye-au-Bois. 

Il réunit, en effet, à un degré rare, ces qualités maî- 
tresses : d'une part, l'unité, la proportion, la beauté de 
l'ordonnance ; — d'autre part, la souplesse, la vigueur, la 
grâce et l'éclat du style. 

Quelques mots sur ce dernier point. 

Parce que Chateaubriand a revu son ouvrage jusqu'à 
ses dernières années, et que sa main, affaiblie par l'âge, 
y a fait en quelques endroits des retouches malheureuses, 
on s'est plu à y voir une œuvre de vieillesse et de déclin, 
comparable à la dernière toile du Titien, à ce Christ au 
Tombeau que l'on montre à Venise , à l'Académie des 
beaux-arts, et que le peintre, âgé de quatre-vingt-dix- 
neuf ans , a signé d'une main tremblante , senescente 



XXXIV HÉM0IR1 - D'OI rBE-TOMBE 

manu. Rien de moins exact. Chateaubriand a commi 
si i Mémoire au mois d'ootobre 1811, au lendemain de 
la publication de {'Itinéraire, c'est-à-dire à l'heure où 
son talent, en pleine vigueur, conservai! encore la fraî- 
cheur et La grâce de la jeunesse. De 1811 à 1814, il 
écril les premiers livres, l'histoire de son enfance, sa vie 
sur les landes et les grèves bretonnes, au tond du vieux 
manoir de Gombourg, auprès de sa sœur Lucile, sous 
l'œil sévère de son père, ce grand vieillard dont il a tl 
un portrait inoubliable. La Restauration, en le jetant 
dans la vie politique, en l'obligeant à se mesurer avec les 
faits et à en tenir compte, à prouver et à convaincre, au 
lieu de peindre seulement et de charmer, révèle chez lui 
des dons nouveaux et de nouvelles qualités de style. 11 se 
trouve que ce poète est un historien et un polémiste; il 
écril les Réflexions politiques, la Monarchie selon la Charte, 
les articles du Conservateur, les Mémoires sur la vie et la 
mort du duc de Berry. Certes, ce n'est pas à ce moment 
que son talent baisse et que son génie décline. C'est à ce 
moment pourtant que prend place la rédaction d'une 
partie considérable des Mémoires. Le tableau des premier- 
mouvements de la Révolution, le voyage en Amérique, 
l'émigration, les combats à l'armée des princes el, jusqu'à 
la rentrée en France en 1800, la vie de l'exilé à Londres, 
les années de misère et d'étude, de deuil et d'espérance, 
qui préparaient et annonçaient déjà l'avenir du poète, 
pareilles à cette aube obscure, et pourtant pleine de pro- 
messes, qui précède l'éclat du jour naissant et de la 
gloire prochaine : ces belles pages ont été écrites en 1821 
et 1822, à Berlin et à Londres, dans les moments de loisir 
que laissaient à l'auteur les travaux et les fêtes de ses 
deux ambassades. Le récit de l'ambassade de Rome a été 
composé à Rome même, en 1828 et 1829; il est contem- 
porain par conséquent de ces admirables dépêches diplo- 
matiques qui sont restées des modèles du genre. Donc, ^ 



INTRODUCTION \\\V 

ici encore, il ne saurait être question de déclin et d'affai- 
blissement littéraire. Ce qui vient ensuite, — la révolution 
de Juillet, le voyage à Prague et le voyage à Venise, les 
rêveries au Lido et sur les grands chemins de Bohême, 
les considérations sur Yavenir du monde, — tout cela est 
de la même date que les Etudes historiques et les célèbres 
brochures sur La Restauration et la monarchie élective, sur 
le Bannissement de Charles X et de sa famille, et sur la 
Captivité de M me la duchesse de Berry. Le génie de l'écri- 
vain avait encore toute sa coloration et toute sa trempe : 
l'éclair jaillissait encore de l'épée de Roland. 

Reste, il est vrai, la partie des Mémoires qui va de 1800 
à 1828, et qui a été écrite de 1836 à 1839. Cette partie est- 
elle inférieure aux autres? En 1836, Chateaubriand avait 
soixante-huit ans, l'âge précisément auquel M. Guizot 
commença d'écrire ses Mémoires, le plus parfait de ses 
ouvrages. En 1839, l'auteur du Génie du Christianisme avait 
soixante et onze ans, l'âge auquel Malherbe, dans l'une 
de ses plus belles odes, s'écriait avec une confiance que 
justifiait sa pièce même : 

Je suis vaincu du temps, je cède à ses outrages; 
Mon esprit seulement, exempt de sa rigueur, 
A de quoi témoigner en ses derniers ouvrages 
Sa première vigueur 1 . 

Chateaubriand se pouvait rendre le même témoignage. 
Il écrivait alors et faisait paraître le Congrès de Vérone 2 . 

Ce livre n'est pas autre chose qu'un fragment des 
Mémoires : l'auteur s'était résolu à le détacher de son 
œuvre et à le publier séparément, parce que cet épisode, 
en raison des développements qu'il avait reçus sous sa 
l'hune, aurait dérangé l'économie de ses Mémoire* et leur 
eût enlevé ce caractère d'harmonieuse proportion qu'il 
voulait avant tout leur conserver. Tant vaut le Cowji> 

1. Malherbe, liv. I, ode IX". 

2. Deux vol. in-8", 1838. 



WWi MÉMOIRES DOUTRE-TOMBE 

Vérone, au point de vue du style — le seul qui nous 
occupe en ce moment — tant vaut nécessairement toute 
la partie des Mémoires d'Outre-tombe, composée à la même 
date, écrite avec la mf-inc encre. Or, voici comme un 
excellent juge, Alexandre Vinet, appréciait le style du 
Congrès 'le Vérone: 

Ce livre est une belle œuvre d'historien et de politique ; mais 
quand elle ferait, sous ces deux rapports, moins d'honneur à 
M. de Chateaubriand, quel honneur ne fait-elle pas à son talent 
d'écrivain? Nous ne croyons pas que, dans aucun de ses 
ouvrages, il ait répandu plus de beautés, ni des beautés plus 
vraies et plus diverses. La verve et la perfection de la forme 
ne sont point ici aux dépens l'une de l'autre; toutes les deux 
sont à la fois portées au plus haut degré, et semblent dériver 
l'une de l'autre. Le style propre à M. de Chateaubriand ne nous 
a jamais paru plus accompli que dans cette dernière produc- 
tion ; nous devrions dire les styles, car il y en a plusieurs, et 
dans chacun il est presque également parfait. L'homme d'Etat 
dans ses éloquentes dépêches, l'historien-poète dans ses vivants 
tableaux, le peintre des moeurs dans ses sarcasmes mordants et 
altiers, se disputent le prix et nous laissent indécis dans l'admi- 
ration... On a l'air de croire que l'auteur à'Atala et des 
Martyrs n'a fait que se continuer. C'est une erreur. Son talent 
n'a cessé, depuis lors, d'être en voie de progrès ; à l'âge de 
soixante-dix ans, il avance, il acquiert encore autant pour le 
moins et "aussi rapidement qu'à l'époque « de sa plus verte 
nouveauté »... Ce talent, à mesure que la pensée et la passion 
s'y sont fait leur part, a pris une constitution plus ferme; la 
vie et le travail l'ont affermi et complété ; sans rien perdre de 
sa suavité et de sa magnificence, le style s'est entrelacé, comme 
la soie d'une riche tenture, à un canevas plus serré, et ses 
couleurs en ont paru tout ensemble plus vives et mieux fon- 
dues. Tout, jusqu'à la forme de la phrase, est devenu plus 
précis, moins flottant ; le mouvement du discours a gagné en 
souplesse et en variété ; une étude délicate de notre langue, 
qu'on désirait fléchir et jamais froisser, a fait trouver des tours 
heureux et nouveaux, qui sont savants et ne paraissent que 
libres. Le prisme a décomposé le rayon solaire sans l'obscurcir, 
et les couleurs qui en rejaillissent éclairent comme la lumière*. 

1. A. Vinet. Etudes sur la littérature française au dix-neuvième siècle, 
' tome I, page 432. 



INTRODUCTION XXXVII 

A l'appui de ses éloges, Alexandre Vinet fait de nom- 
breuses citations. Il se trouve que toutes sont empruntées 
à des passages des Mémoires d' Outre-tombe que Chateau- 
briand avait intercalés dans le texte du Congrès de 
Vérone. N'est-ce pas là la preuve, une preuve décisive, 
que la portion des Mémoires écrite de 1836 à 1839, la seule 
qui aurait pu causer quelque inquiétude littéraire, ne le 
cède en rien aux autres parties de l'ouvrage ? 



VIII 



Par le style comme par la composition, les Mémoires 
d'Outre-tombe sont donc dignes du génie de Chateau- 
briand. Leur place est marquée immédiatement au- 
dessous des Mémoires de Saint-Simon. Et encore, tout 
en maintenant le premier rang à son incomparable pré- 
décesseur, n'est-il que juste d'ajouter que Chateaubriand 
lui est supérieur par plus d'un endroit. Dans un éloquent 
article, publié en 1857, Montalembert a dit de Saint- 
Simon : « Il est tout, excepté poète; car il lui manque 
l'idéal et la rêverie 1 . » Chateaubriand, dans ses Mémoires, 
est poète et grand poète. Qu'il promène ses rêves d'ado- 
lescent sur les grèves de Bretagne ou ses rêveries de 
vieillard sur les lagunes de Venise ; qu'il écoute, senti- 
nelle perdue aux bords de la Moselle, la confuse rumeur 
du camp qui s'éveille, aux premières blancheurs de 
l'aube, ou que, ministre du roi de France, il entende, sur 
la route de Gand à Bruxelles, à l'angle d'un champ, au 
pied d'un peuplier, le bruit lointain de cette grande 
bataille encore sans nom, qui s'appellera demain Water- 

1. Le Correspondant, livraison du 25 janvier 1857. Article sur la nou- 
velle édition de Saint-Simon. Réimprimé dans les Œuvres de Monta- 
lembert, tome VI, p. 405 ot 507. 



WWIll HÉHOIR] - D m TRE-TOMBE 

loo, il a partout — el c'est Sainte-Beuve Lui-mêirie qui 
esl réduit à le confesser — il a, en toute rencontre, des 
iges d'une grâce, d'une suavité magiques, où se recon- 
naissent la touche et ruccent de l'enchanteur; il a di 
paroles qui semblent couler d'une lèvre d'or*! 

\ côté 'lu poète, les Mémoires d'Outre-towix: nous 
moulu ut I historien, cet historien que Saint-Simon n'a 
pas été. La vie de Napoléon Bonaparte par Chateaubriand 2 
n'est qu'une esquisse, mais une esquisse de maître, qui, 
dans sa rapidité même, reflète, avec une inconteslalil" 
fidélité, cette existence prodigieuse, toute pleine de coups 
de théâtre et de coups de foudre. Le bruit du canon, les 
chants de victoire retentissent au milieu de ces pages, 
mais sans couvrir le cri de la Justice foulée aux pieds et 
de la Liberté mise aux fers. Pour défendre ces deux 
nobles clientes, Chateaubriand trouve des accents vrai- 
ment magnifiques, également bien inspiré quand il prend 
en main la cause de Pie VII, du chef de la chrétienté, 
arraché du Quirinal et jeté dans une voiture dont les por- 
tières sont fermées à clef, ou lorsqu'il fait entendre, à 
l'occasion d'un pauvre pêcheur d'Albano, fusillé par les 
autorités impériales, cette protestation indignée : 

Pour dégoûter des conquérants, il faudrait savoir tous les 
maux qu'ils causent ; il faudrait être témoin de l'indifférence 
avec laquelle on leur sacrifie les plus inoffensives créatures 
dans un coin du globe où ils n'ont jamais mis le pied. Qu'im- 
portaient au succès de Bonaparte les jours d'un pauvre faiseur 
de filets des Etats romains ? Sans doute il n'a jamais su que ce 
chétif avait existé ; il a ignoré, dans le fracas de sa lutte avec 
les rois, jusqu'au nom de sa victime plébéienne. Le monde 
n'aperçoit en Napoléon que des victoires ; les larmes dont les 
colonnes triomphales sont cimentées ne tombent point -de ses 
yeux. Et moi je pense que, de ces souffrances méprisées, de 
ces calamités des humbles et des petits, se forment, dans les 
conseils de la Providence, les causes secrètes qui précipitent du 

1. Causeries du lundi, tome I, p. 4u-\ 424. 

2. Tomes V et VI des Mémoires ; édition de 1849. 



INTRODUCTION XXXIX 

faîte le dominateur. Quand les injustices particulières se sont 
accumulées de manière à l'emporter sur le poids de la fortune, 
le bassin descend. Il y a du sang muet et du sang qui crie; le 
sang des champs de bataille est bu en silence par la terre; le 
sang pacifique répandu jaillit en gémissant vers le ciel : Dieu le 
reçoit et le venge. Bonaparte tua le pêcheur d'Albano ; quel- 
ques mois après, il était banni chez les pêcheurs de l'île d'Elbe, 
et il est mort parmi ceux de Sainte-Hélène '. 

Sans doute, il y a des défauts, et en grand nombre, au 
cours des Mémoires, de bizarres puérilités, des veines de 
mauvais goût, et, en plus d'un endroit, — la remarque 
est de Sainte-Beuve, — un cliquetis d'érudition, de rap- 
prochements historiques, de souvenirs personnels et de 
plaisanteries affectées, dont l'effet est trop souvent étrange 
quand il n'est pas faux 2 . Mais, au demeurant, que sont 
ces taches dans une œuvre d'une si considérable étendue 
et où étincellent tant et de si rares beautés ? 

Il ne suffit pas qu'une œuvre soit belle : il faut encore, 
il faut surtout qu'elle soit morale. 

A l'époque où les Mémoires d 'Outre-tombe paraissaient 
dans la Presse, Georges Sand — qui aurait peut-être sage- 
ment fait de se récuser sur ce point — écrivait à un ami : 
« C'est un ouvrage sans moralité. Je ne veux pas dire par 
là qu'il soit immoral, mais je n'y trouve pas cette bonne 
grosse moralité qu'on aime à lire même au bout d'une 
fable ou d'un conte de fées 3 . » 

Précisément à l'heure où l'auteur de Lélia prononçait 
cet arrêt, une autre femme, M me Swetchine, avec l'auto- 

1. Tome VIII, p. 203. 

2. Causeries du lundi, tome I, p. 420. 

3. Lettre do George Sand, citée par Sainte-Beuve, Causeries du 
lundi, tome I, p. 421. — Si sévère qu'elle se montro ici pour Chateau- 
briand et sos Mémoires, George Sand ne peut s'empêcher de terminer sa 
lettre par ces lignes : « Et pourtant, malgré tout ce qui me déplaît dans 
cotte œuvre, je retrouve à chaque instanl des beautés do forme grandes, 
simples, fraîches, d<> certaines pages qui sont du plus grand maître do 
ce siècle, et qu'aucun do nous, freluquets formés à son écolo, ne 
pourrions jamais écrire en faisant do notre mieux. » 



XL MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE 

rite que donnait à sa parole toute une vie d'honneur et 
de Vertu, écrivait <lr son côté, après une lectun 
Mémoires : 

Ce qui reste de cette lecture, c'est que notre vie bî brève u'est 
faite absolument que pour l'autre vie immortelle, et que tout 
fuit devant nous jusqu'au rivage immobile. 

Il (Chateaubriand) peint d'après nature, voilà pourquoi il 
choque tant. 11 ne se lie pas par les idées émises, mais dit le 
après avoir dit le mal et se montre successif comme la pauvre 
nature humaine... 

Du pour et du contre; oui, dans les choses de la politique 
humaine, jamais contre les vérités imprescriptibles, contre les 
hauts sentiments du cœur humain : « Mon zèle, dit-il sur l'émi- 
gration, surpassait ma foi, » et puis sur cette même émigi 
viennent deux pages admirables. 

Combien son mouvement religieux est vrai '. Jamais il ne le 
blesse, ni par inadvertance ni par désir de bien dire... 

Quelle est donc la beauté morale dont M. de Chateaubriand 
n'ait pas eu le sentiment, qu'il n'ait pas respectée, qu'il n'ait 
pas glorifiée de tout l'éclat de son pinceau ? Quel est donc le 
devoir dont il n'ait pas eu l'instinct et souvent le courage? On 
veut bien qu'il ait été quelquefois sublime d'égoïsme ; avec plus 
de justice on pourrait le montrer dans bien des circonstances 
capable d'élan, de sacrifice et de dévouement, non pas à un 
homme peut-être, mais à une idée, à un sentiment incessam- 
ment vénéré. Certes, M. de Chateaubriand n'est pas un homme 
en qui la vérité règle, pondère, perfectionne tout. Le sacrifice 
aurait plu à son imagination, mais l'abnégation, le détachement 
de lui-même, aurait trop coûté à sa volonté. De là des côtés 
faibles ; une insuffisance de la raison, qui a nui à la dignité de 
son caractère, à son attitude dans le monde, mais n'a jamais 
rien coûté à l'honneur*. 

C'est sur ce mot que je veux finir. Chateaubriand a été 
le plus grand écrivain du dix-neuvième siècle. Mais il 
n'est pas seulement en poésie l'initiateur et le maître ; 

Tu duca, tu signore e tu maestro. 

1. M m ' Svsetchine, sa vie et ses œuvres, par le comte de Falloux, 
tome I, p. 339. — Extrait d'une note de M m * Swetchine sur les Mé- 
moires d'Outre-tombe. 



INTRODUCTION XLI 

Il est aussi le maître de l'honneur; et, comme me l'écri- 
vait un jour Victor de Laprade, — qui avait cependant de 
bonnes raisons pour ne pas déprécier la poésie et pour la 
mettre en bon rang, — « l'honneur passe avant tout, 
même avant la poésie 1 . » 

1, Lettre du 7 octobre 1380. 

Edmond BIRÉ. 



PREFACE TESTAMENTAIRE 



Sieut mtbes,., quasi naves.. . relut timbra. 
(Job). 



Pans, 1 BI décembre 1S33. 



Comme il m'est impossible de prévoir le moment 
de ma fin ; comme à mon âge les jours accordés à 
l'homme ne sont que des jours de grâce, ou plutôt de 
rigueur, je vais, da.ns la crainte d'être surpris, 
m'expliquer sur un travail destiné à tromper pour 
moi l'ennui de ces heures dernières et délaissées, que 
personne ne veut, et dont on ne sait que faire. 

Les Mémoires à la tête desquels on lira cette préface 
embrassent et embrasseront le cours entier de ma 
vie ; ils ont été commencés dès l'année 1811 et conti- 
nués jusqu'à ce jour. Je raconte dans ce qui est 
achevé et raconterai dans ce qui n'est encore qu'ébau- 
ché mon enfance, mon éducation, ma jeunesse, mon 
entrée au service, mon arrivée à Paris, ma présenta- 
tion à Louis XVI, les premières scènes de la Révolu- 
tion, mes voyages en Amérique, mon retour en Europe, 
mon émigration en Allemagne et en Angleterre, ma 
rentrée en France sous le consulat, mes occupations 

1. Cette Préface manque dans toutes les éditions précédentes. 



XLIV MÉMOIRES T) OTITRE-TOMBE 

et mes ouvrages sous L'empire, ma course à Jérusa- 
lem, mes occupations et mes ouvrages sous la restau- 
ration, enfin l'histoire complète de cette restauration 
et de sa chute. 

J'ai rencontré presque tous les hommes qui ont 
joué do mon temps un rôle grand ou petit à l'étran- 
ger <:t dans ma patrie. Depuis Washington jusqu'à 
Napoléon, depuis Louis XVIII jusqu'à Alexandre, 
depuis Pie VII jusqu'à Grégoire XVI, depuis Fox, 
Burke, Pitt, Sheridan, Londonderry, Capo-d'Istrias, 
jusqu'à Malesherbes, Mirabeau, etc.; depuis Nelson, 
Bolivar, Méhémet, pacha d'Egypte jusqu'à SufTren, 
Bougainville, Lapeyrouse, Moreau, etc. J'ai fait partie 
d'un triumvirat qui n'avait point eu d'exemple : trois 
poètes opposés d'intérêts et de nations se sont trouvés, 
presque à la fois, ministres des Affaires étrangères, 
moi en France, M. Canning en Angleterre, M. Marti- 
nez de la Rosa en Espagne. J'ai traversé successivr- 
ment les années vides de ma jeunesse, les années si 
remplies de l'ère républicaine, des fastes de Bona- 
parte et du règne de la légitimité. 

J'ai exploré les mers de l'Ancien et du Nouveau- 
Monde, et foulé le sol des quatre parties de la terre. 
Après avoir campé sous la hutte de l'Iroquois et sous 
la tente de l'Arabe, dans les wigwuams des Hurons, 
dans les débris d'Athènes, de Jérusalem, de Memphis, 
de Carthage, de Grenade, chez le Grec, le Turc et le 
Maure, parmi les forêts et les ruines ; après avoir 
revêtu la casaque de peau d'ours du sauvage et le 
cafetan de soie du mameluck, après avoir subi la pau- 
vreté, la faim, la soif et l'exil, je me suis assis, minis- 
tre et ambassadeur, brodé d'or, bariolé d'insignes et 



PREFACE TESTAMENTAIRE XLV 

de rubans, à la table des rois, aux fêtes des princes 
et des princesses, pour retomber dans l'indigence et 
; essayer de la prison. 

J'ai été en relation avec une foule de personnages 
célèbres dans les armes, l'Église, la politique, la ma- 
gistrature, les sciences et les arts. Je possède des 
matériaux immenses, plus de quatre mille lettres par- 
ticulières, les correspondances diplomatiques de mes 
différentes ambassades, celles de mon passage au 
ministère des Affaires étrangères, entre lesquelles se 
trouvent des pièces à moi particulières, uniques et 
inconnues. J'ai porté le mousquet du soldat, le bâton 
du voyageur, le bourdon du pèlerin : navigateur, mes 
destinées ont eu l'inconstance de ma voile; alcyon, 
j'ai l'ait mon nid sur les flots. 

Je me suis mêlé de paix et de guerre; j'ai signé des 
traités, des protocoles, et publié chemin faisant de 
nombreux ouvrages. J'ai été initié à des secrets de 
partis, de cour et d'état : j'ai vu de près les plus rares 
malheurs, les plus hautes fortunes, les plus grandes 
renommées. J'ai assisté k des sièges, à des congrès, 
à des conclaves, à la réédification et à la démolition 
des trônes. J'ai fait de l'histoire, et je pouvais l'écrire. 
Et ma vie solitaire, rêveuse, poétique, marchait au 
travers de ce monde de réalités, de catastrophes, de \ 
tumulte, de bruit, avec les Gis de mes songes, Chactas, 
René, Eudore, Aben-Hamet, avec les filles de mes 
chimères, Atala, Amélie, Blança, Velléda, Cymodo 
En dedans el à côté de mon siècle, j'exerçais peut- 
être sur lui, sans le vouloir et sans le chercher, une 
triple influence religieuse, politique el Littéraire. 
Je n'ai plus autour de moi que quatre ou cinq con- 
I. d 



\i.\ i MÉMOIRES D m i i;i. rOMBE 

temporaios d'une longue renommée. Aifieri, Canova 
et Monti nui disparu; de ses joui-- brillants, L'Italie ne 
conserve que Pindemonte el Manzoni. Pellico a usé 
ses belles années dans les cachots «lu Spielberg; les 
talents de la patrie de Dante sont condamnés au silence, 
ou forcés de languir en terre étrangère ; lord Byronet 
M. Canning sont morts jeunes; Walter Scotl nous a 
laissés; Goethe nous a quittés rempli de gloire el 
d'années. La France n'a presque plus rien de son 
passé si riche, elle commence une autre ère : je reste 
pour enterrer mon siècle, comme le vieux prêtre qui. 
dans le sac 'le Béziers, devait sonner la cloche avant 
de tomber lui-même, lorsque le dernier citoyen aurait 
expiré. 

Quand la mort baissera la toile entre moi et le 
inonde, on trouvera i[ue mon drame se divise en trois 
actes. 

Depuis ma première jeunesse jusqu'en 1800. j'ai 
été soldat et, voyageur; depuis 1800 jusqu'en 1814, 
sous le consulat et l'empire, ma vie a été littéraire; 
depuis la restauration jusqu'aujourd'hui, nia vie a 
été politique. 

Dans mes trois carrières successives, je me suis tou- 
jours proposé une grande tâche : voyageur, j'ai aspiré 
à la découverte du monde polaire; littérateur, j'ai 
essayé de rétablir la religion sur ses ruines; homme 
d'état, je me suis efforcé de donner au peuple le vrai 
système monarchique représentatif avec ses diverses 
libertés : j'ai du moins aidé à conquérir celle qui les 
vaut, les remplace, et tient lieu de toute constitution, 
la liberté de la presse. Si j'ai souvent échoué dans 
mes entreprises, il y a eu chez moi faillance de des- 



PRÉFACE TESTAMENTAIRE XLVII 

tinée. Les étrangers qui ont succédé dans leurs des- 
seins furent servis par la fortune; ils avaient derrière 
eux des amis puissants et une patrie tranquille. Je 
n'ai pas eu ce bonheur. 

Des auteurs modernes français de ma date, je suis 
quasi le seul dont la vie ressemble à ses ouvrages : 
voyageur, soldat, poète, publiciste, c'est dans les bois 
que j'ai chanté les bois, sur les vaisseaux que j'ai 
peint la mer, dans les camps que j'ai parlé des armes, 
dans l'exil que j'ai appris l'exil, dans les cours, dans 
les affaires, dans les assemblées, que j'ai étudié les 
princes, la politique, les lois et l'histoire. Les orateurs 
de la Grèce et de Rome furent mêlés à la chose pu- 
blique et en partagèrent le sort. Dans l'Italie et l'Es- 
pagne de la fin du moyen âge et de la Renaissance, 
les premiers génies des lettres et des arts participè- 
rent au mouvement social. Quelles orageuses et belles 
vies que celles de Dante, de Tasse, de Camoëns, d'Er- 
ci lia, de Cervantes ! 

En France nos anciens poètes et nos anciens histo- 
riens chantaient et écrivaient au milieu des pèleri- 
nages et des combats : Thibault, comte de Champagne, 
Villehardouin, Joinville, empruntent les félicités de leur 
style des aventures de leur carrière; Froissard va cher- 
cher l'histoire sur les grands chemins, el l'apprend 
des chevaliers et des abbés, qu'il rencontre, avec les- 
quels il chevauche. Mais, à compter du règne de Fran- 
çois I or , nos écrivains ont été des hommes isolés dont 
les talents pouvaient être l'expression de l'esprit, non 
des faits de leur époque. Si j'étais destiné à vivre, je 
représenterais dans ma personne, représentée dans 
mes mémoires, les principes, les idées, les événe- 



Vf.VIII MÉMOIRES D "i TRE-TOMBE 

ments, les catastrophes, L'épopée de mon temps, d'au- 
tanl plus que j'ai vu finir et commencer un monde, el 
que les caractères opposés de celte lin el de ce com- 
mencement se trouvent mêlés dans mes opinions. Je 
me suis rencontré entre les deux siècles comme au 
confluent de deux fleuves; j'ai plongé dans leurs eaux 
troublées, m'éloignant à regret du vieux rivage on 
j'étais né, et nageant avec espérance vers la ri\ <• in- 
connue où vont aborder les générations nouvelles. 

Les Mémoires, divisés en livres et en parties, sonl 
écrits à différentes dates et en différents lieux : ces 
relions amènent naturellement des espèces de prolo- 
gues qui rappellent les accidents survenus depuis les 
dernières dates, et peignent les lieux où je reprends 
le lil de ma narration. Les événements variés et les 
formes changeantes de ma vie entrent ainsi les uns 
dans les autres : il arrive que, dans les instants de 
mes prospérités, j'ai à parler du temps de mes mi- 
sères, et que dans mes jours de tribulation, je retrace 
mes jours de bonheur. Les divers sentiments de mes 
âges divers, ma jeunesse pénétrant dans ma vieillesse, 
la gravité de mes années d'expérience attristant mes 
années légères, les rayons de mon soleil, depuis son 
aurore jusqu'à son couchant, se croisant et se confon- 
dant comme les reflets épars de mon existence, don- 
nent une sorte d'unité indéfinissable à mon travail : 
mon berceau a de ma tombe, ma tombe a de mon ber- 
ceau; mes souffrances deviennent des plaisirs, mes 
plaisirs des douleurs, et l'on ne sait si ces Mémoires 
sont l'ouvrage d'une tête brune ou chenue. 

Je ne dis point ceci pour me louer, car je ne sais si 
cela est bon, je dis ce qui est, ce qui est arrivé, sans 



PREFACE TESTAMENTAIRE XLIX 

que j'y songeasse, par l'inconstance même des tem- 
pêtes déchaînées contre ma barque, et qui souvent ne 
m'ont laissé pour écrire tel ou tel fragment de ma vie 
que l'écueil de mon naufrage. 

J'ai mis à composer ces Mémoires une prédilection 
toute paternelle, je désirerais pouvoir ressusciter à 
l'heure des fantômes pour en corriger les épreuves : 
les morts vont vite. 

Les notes qui accompagnent le texte sont de trois 
sortes : les premières, rejetées à la fin des volumes, 
comprennent les éclaircissements et pièces justifica- 
tives /les secondes, au bas des pages, sont de l'époque 
même du texte; les troisièmes, pareillement au bas 
des pages, ont été ajoutées depuis la composition de 
ce texte, et portent la date du temps et du lieu où elles 
ont été écrites. Un an ou deux de solitude dans un 
coin de la terre suffiraient à l'achèvement de mes 
Mémoires; mais je n'ai eu de repos que durant les 
neuf mois où j'ai dormi la vie dans le sein de ma 
mère : il est probable que je ne retrouverai ce repos 
avant-naître, que dans les entrailles de notre mère 
commune après-mourir. 

Plusieurs de mes amis m'ont pressé de publier à 
présent une partie de mon histoire ; je n'ai pu me 
rendre à leur vœu. D'abord, je serais, malgré moi, 
moins franc et moins véridique; ensuite, j'ai toujours 
supposé que j'écrivais assis dans mon cercueil. L'ou- 
vrage a pris de là un certain caractère religieux que 
je ne lui pourrais ôter sans préjudice; il m'en coûte- 
rait d'étouffer cette voix lointaine qui sort de la tombe 
et que l'on entend dans tout le cours du récit. On ne 
trouvera pas étrange que je garde quelques faiblesses, 



Ml MOIRES li OUI RE TOMM-: 



que je sois préoccupé de la fortune «lu pauvre orphe- 
lin, destiné à rester après moi sur la terre. Si Minus 
jugeait que j'ai assez souffert dans ce monde pour être 
.ni moins dans l'autre mu- Ombre heureuse, un peu de 
lumière des <lh;ini|>.-, Élysées, venanl éclairer mon der- 
nier tableau, servirait à rendre moins saillants les 
défauts du peintre : la vie me sied mal; la mort m'ira 
peut-être mieux. 



AVANT-PROPOS 



Paris, 44 avril 1846. 
Revu le 28 juillet 4846. 



Sicut nubes quasi naves.... velut umbra. 

Job. 



Gomme il m'est impossible de prévoir le moment 
de mu lin, comme à mon âge les jours accordés à 
l'homme ne sont que des jours de grâce ou plulùt 
de rigueur, je vais m'expliquer. 

Le 4 septembre prochain j'aurai atteint ma 
soixante-dix-huitième année : il est bien temps que 
je quitte ce monde qui me quitte et que je ne re- 
grette pas. 

Les Mémoires à la tête desquels on lira cet avant- 
propos suivent, dans leurs divisions, les divisions 
naturelles de mes carrières. 

La triste nécessité qui m'a toujours tenu le pied 
sur la gorge m'a forcé de vendre mes Mémoires. Per- 
sonne ne peut savoir ce que j'ai souffert d'avoir été 
obligé d'hypothéquer ma tombe; mais je devais ce 



MI MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

dernier sacrifice à mes serments el à l'unité de ma 
conduite. Par un attachement peut-être pusillanime, 
je regardais ces Mémoires comme des confidents dont 
je ne m'aurais pas voulu séparer; mon dessein était 
de les laisser àM mo de Chateaubriand; elle les eût fait 
connaître à sa volonté, ou les aurait supprimés, ce 
que je désirerais plus que jamais aujourd'hui. 

Ah! si, avant de quitter la terre, j'avais pu trou ver 
quelqu'un d'assez riche, d'assez conûant pour rache- 
ter les actions de la Société, et n'étant, pas comme 
cette Société, dans la nécessité de mettre l'ouvrage 
sous presse sitôt que tintera mon glas! Quelques-uns 
des actionnaires sont mes amis; plusieurs sont des 
personnes obligeantes qui ont cherché à m'être 
utiles; mais enfin les actions se seront peut-être ven- 
dues, elles auront été transmises à des tiers que je 
nr connais pas, et dont les affaires de famille doivent 
passer en première ligne; à ceux-ci, il est naturel 
que mes jours, en se prolongeant, deviennent sinon 
une importunité, du moins un dommage. Enfin, si 
j'étais encore maître de ces Mémoires, ou je les gar- 
derais en manuscrit ou j'en retarderais l'apparition 
de cinquante années. 

Ces Mémoires ont été composés à différentes dates 
et en différents pays. De là des prologues obligés 
qui peignent les lieux que j'avais sous les yeux, les 
sentiments qui m'occupaient au moment où se re- 
noue le fil de ma narration. Les formes changeantes 
de ma vie sont ainsi entrées les unes dans les autres : 
il m'est arrivé que, dans mes instants de prospérité, 
j'ai eu à parler de mes temps de misère; dans mes 
jours de tribulation, à retracer mes jours de bonheur. 



AVANT-PROrOS Lin 

Ma jeunesse pénétrant dans ma vieillesse, la gravité 
de mes années d'expérience attristant mes années 
légères, les rayons de mon soleil, depuis son aurore 
jusqu'à son couchant, se croisant et se confondant, 
ont produit dans mes récits une sorte de confusion, 
ou, si l'on veut, une sorte d'unité indéfinissable; 
mon berceau a de ma tombe, ma tombe a de mon 
berceau : mes souffrances deviennent des plaisirs, 
mes plaisirs des douleurs, et je ne sais plus, en ache- 
vant de lire ces Mémoires, s'ils sont d'une tête brune 
ou chenue. 

J'ignore si ce mélange, auquel je ne puis appor- 
ter remède, plaira ou déplaira; il est le fruit des 
inconstances de mon sort : les tempêtes ne m'ont 
laissé souvent de table pour écrire que l'écueil de 
mon naufrage. 

On m'a pressé de faire paraître de mon vivant 
quelques morceaux de ces Mémoires] je préfère 
parler du fond de mon cercueil; ma narration sera 
alors accompagnée de ces voix qui ont quelque chose 
de sacré, parce qu'elles sortent du sépulcre. Si j'ai 
assez souffert en ce monde pour être dans l'autre 
une ombre heureuse, un rayon échappé des Champs- 
Elysées répandra sur mes derniers tableaux une lu- 
mière protectrice : la vie me sied mal; la mort m'ira 
peut-être mieux. 

Ces Mémoires ont été l'objet de ma prédilection : 
saint Bonaventure obtint du ciel la permission de 
continuer les siens après sa mort; je n'espère pas 
une telle faveur, mais je désirerais ressusciter à 
l'heure des fantômes, pour corriger au moins les 
épreuves. Au surplus, quand l'Éternité m'aura de 



f-iv mi M ES D'OI un TOMBE 

deux mains bouché les oreilles, dans la pou- 
dreuse famille des sourds, je n'entendrai plus per- 
sonne. 

Si telle partie de ce travail m'a plus attaché que 
telle autre, c'est ce qui regarde ma jeunesse, le coin 
le plus ignoré de ma vie. Là, j'ai eu à réveiller un 
monde qui n'était connu que de moi; je n'ai ren- 
contré, en errant dans cette société évanouie, que des 
souvenirs et le silence; de toutes les personnes que 
j'ai connues, combien en existe-t-il aujourd'hui? 

Les habitants de Saint-Malo s'adressèrent à moi 
le 25 août 1828, par l'entremise de leur maire, au 
sujet d'un bassin à Ilot au'il désiraient établir. Je 
m'empressai de répondre, sollicitant, en échangede 
bienveillance, une concession de quelques pieds de 
terre, pour mon tombeau, sur h Grand-Bé 1 . Cela 
souffrit des difficultés à cause de l'opposition du 
génie militaire. Je reçus enfin, le 27 octobre 1831, 
une lettre du maire, M. Hovius. Il me disait : « Le 
« lieu de repos que vous désirez au bord de la mer, 
« à quelques pas de votre berceau, sera préparé par 
« la piété filiale des Malouins. Une pensée triste se 
« mêle pourtant à ce soin. Ah! puisse le monument 
« rester longtemps vide! mais l'honneur et la gloire 
« survivent à tout ce qui passe sur la terre. » Je cite 
avec reconnaissance ces belles paroles de M. Hovius : 
il n'y a de trop que le mot gloire-. 

Je reposerai donc au bord de la mer que j'ai tant 
aimée. Si je décède hors de France, je souhaite que 

1. Ilot situé dans la rade de Saint-Malo. Ch. 

2. Voir à Y Appendice le n° 1 : La Tombe du Grand-Bé. 



AVANT-PROPOS LV 

mon corps ne soit rapporté dans ma patrie qu'après 
cinquante ans révolus d'une première inhumation. 
Qu'on sauve mes restes d'une sacrilège autopsie ; 
qu'on s'épargne le soin de chercher clans mon cer- 
veau glacé et dans mon cœur éteint le mystère de 
mon être. La mort ne révèle point les secrets de la 
vie. Un cadavre courant la poste me fait horreur; 
des os blanchis et légers se transportent facilement : 
ils seront moins fatigués dans ce dernier voyage que 
quand je les traînais çà et là chargés de mes ennuis. 



MÉMOIRES 



Sicut nubes... quasi naves... velul timbra 
Job. 



PREMIÈRE PARTIE 

ANNÉES UE JEUNESSE. — LE SOLDAT ET LE VOYAGEUR 
1768-1800 



LIVRE PREMIER 



Naissance de mes frères et sœurs. — Je viens au monde. — 
Plancoet. — Vœu. — Combourg. — Plan de mon père pour 
mon éducation. — La Villeneuve. — Lucile. — Mesdemoiselles 
Couppart. — Mauvais écolier que je suis. — Vie de ma grand 
mère maternelle et de sa sœur, à Plancoet. — Mon oncle, le 
comte de Bedée, à Manchoix. — Relèvement du vœu de ma 
nourrice. — Gesril. — Hervine Magon. — Combat contre les 
deux mousses. 

Il y a quatre ans qu'à mon retour de la Terre Sainte, 
j'achetai près du hameau d'Aulnay, dans le voisinage 
de Sceaux et de Châtenay, une maison de jardinier, 
cachée parmi les collines couvertes de bois. Le terrain 

1. Ce livre a été écrit, ;'i la Vallée-aui-Loups, près d'Aulnay, 
d'octobre 1811 a juin 1812. 

1 



-2 MÉMOIRES I) 01 THE-TOMBE 

inégalet sablonneux dépendant de cette, maisoo n'é- 
tail qu'un verger sauvage au boul duquel se trouvait 
une ravine et un taillis de châtaigniers. Cet étroil 
espace me parut propre à renfermer mes Longues 
espérances ; spatio brevi spem longam reseces 1 . Les 
arbres que j'y ai plantés prospèrent, ils sont encore 
si petits que je leur donne de l'ombre quand je me 
place entre eux et le soleil. Un jour, en me rendant 
cette ombre, ils protégeront mes vieux ans comme 
j'ai protégé leur jeunesse. Je les ai choisis autant que 
je l'ai pu des divers climats où j'ai erré, ils rappellent 
mes voyages et nourrissent au fond de mon cœur 
d'autres illusions. 

Si jamais les Bourbons remontent sur le trône, je 
ne leur demanderai, en récompense de ma fidélité, 
que de me rendre assez riche pour joindre à mon hé- 
ritage la lisière des bois qui l'environnent : l'ambition 
m'est venue; je voudrais accroître ma promenade de 
quelques arpents : tout chevalier errant que je suis, 
j'ai les goûts sédentaires d'un moine : depuis que 
j'habite cette retraite, je ne crois pas avoir mis trois 
fois les pieds hors de mon enclos. Mes pins, mes sa- 
pins, mes mélèzes, mes cèdres tenant jamais ce qu'ils 
promettent, la Vallée-aux-Loups deviendra une véri- 
table chartreuse. Lorsque Voltaire naquit à Chàtenay, 
le 20 février 1G94 2 , quel était l'aspect du coteau où se 

1. Horace, Odes, liv. I er , XI. 

2. Voltaire n'est pas ne le 20 février 1694, et il n'est pas né à 
Chàtenay. Il y a là une double erreur, qui était du reste acceptée 
par tout le monde à la date où écrivait Chateaubriand. Chacun 
tenait alors pour exact le dire de Condorcet, dans sa Vie de 
Voltaire : « François-Marie Arouet, qui a rendu le nom de 
Voltaire si célèbre, naquit à Chàtenay le 20 de lévrier 1694. 



MEMOIRES D OUTRE-TOMBE à 

devait retirer, en 1807, l'auteur du Génie du Christia- 
nisme? 

Ce lieu me plaît; il a remplacé pour moi les champs 
paternels; je l'ai payé du produit de mes rêves et de 
mes veilles; c'est au grand désert d'Àtala que je dois 
le petit désert d'Aulnay; et, pour me créer ce refuge, 
je n'ai pas, comme le colon américain, dépouillé l'In- 
dien des Florides. Je suis attaché à mes arbres; je 
leur ai adressé des élégies, des sonnets, des odes. Il 
n'y a pas un seul d'entre eux que je n'aie soigné de 
mes propres mains, que je n'aie délivré du ver attaché 
à sa racine, de la chenille collée à sa feuille; je les 
connais tous par leurs noms, comme mes enfants : 
c'est ma famille, je n'en ai pas d'autre, j'espère mou- 
rir auprès d'elle 

Ici, j'ai écrit les Martyrs, les Abencerages, Y Itinéraire 
et Moïse; que ferai-je maintenant dans les soirées de 
cet automne? Ce 4 octobre 1811, anniversaire de ma 
fête et de mon entrée à Jérusalem 1 , me tente à com- 
mencer l'histoire de ma vie. L'homme qui ne donne 

M. A. Jal, en 1864 (Dictionnaire critique de biographie et d'his- 
toire, pages 1283 et suivantes), a établi 'l'une façon certaine, à 
l'aide des registres de la paroisse de Saint-André-des-Arcs, que 
Voltaire était né ;ï Paris , le dimanche 21 novembre 1694. 
Voltaire, du reste, avait dit lui-même, dans sa lettre du 17 juin 
1768 à M. de Parcieux: « Quepuis-je faire, sinon plaindre la ville 
où je suis né?... Je vous remercie en qualité de Parisien, et 
quand mes compatriotes cesseront d'être Welches, je les louerai 
tant que je pourrai. » L'année suivante, dans son Epitre à 
Boileau, il disait à l'auteur des Satires : 

Dans la cour du Palais je naquis ton voisin. 

1. Le 4 octobre, l'Église célèbre la fête de saint François 
d'Assises. Chateaubriand avait reçu au baptême lea prénoms de 
François-René. — 11 était entré à Jérusalem le 4 octobre 1806, 
(Itinéraire de Paris à Jérusalem, Tome I, p. 286.) 



\ HBM01R] s h 01 rRE-TOMBE 

aujourd'hui L'empire «lu monde à La France que pour 
In fouler à ses pieds, cet homme, donl j'admire Le gé- 
nie et donl j'abhorre le despotisme, cet homme m'en- 
veloppe de sa tyrannie comme d'une autre solitude; 
mais s'il écrase le présent, le passé le brave, et je 
reste libre dans tout ce qui a précédé sa gloire. 

La plupart de mes sentiments sont demeurés au 
fond de mou âme, ou ne se sont montrés dans mes 
ouvrages que comme appliquas à des êtres imagi- 
naires. Aujourd'hui que je regrette encore mes chi- 
mères sans Jes poursuivre, je veux remonter le pen- 
chanl de mes belles années : ces Mémoires seront un 
temple de la mort élevé à la clarté de mes souvenirs '. 

Commençons donc, et parlons d'abord de ma fa- 
illi II.'; c'est essentiel, parce que le caractère de mon 
père a tenu en grande partie à sa position et que ce 
caractère a beaucoup influé sur la nature de mes 
idées, en décidant du genre de mon éducation 2 . 

Je suis né gentilhomme. Selon moi, j'ai profité du 
hasard de mon berceau, j'ai gardé cet amour plus 
ferme de la liberté qui appartient principalement à 
l'aristocratie dont la dernière heure est sonnée. L'aris- 

1. Voir, à Y Appendice, le N° II : Le Manuscrit de 1826. 

2. Ce paragraphe, que nous empruntons au Manuscrit de 1826, 
nous a paru devoir être préféré à celui qui se trouve dans toutes 
les éditions des Mémoires et dont voici le texte : « De la nais- 
sance de mon père et des épreuves de sa première position, se 
forma en lui un des caractères les plus sombres qui aient été. 
Or, ce caractère a influé sur mes idées en effrayant mon enfance, 
contristant ma jeunesse et décidant du genre de mon éducation. » 
Selon la très juste remarque du comte de Marcellus (Chateau- 
briand et son temps, p. 6), ces lignes interrompent plus qu'elles 
n'aident le récit. « C'était sans doute, ajoute M. de Marcellus, 
un de ces feuillets supplémentaires dont l'auteur, aux derniers 
moments de sa vie, renversait continuellement l'ordre, de telle 



MEMOIRES D OUTRE-TOMBE 5 

tocratie a trois âges successifs : l'âge des supériorités, 
l'âge des privilèges, l'âge des vanités; sortie du pre- 
mier, elle dégénère dans le second et s'éteint dans le 
dernier. 

Un peut s'enquérir de ma famille, si l'envie en 
prend, dans le dictionnaire de Moréri, dans les di- 
verses histoires de Bretagne de d'Argentré, de dom 
Lobineau, de dom Morice, dans ÏHistoire. généalo- 
gique de plusieurs maisons illustres de Bretagne du 
P. Du Paz, dans Toussaint de Saint-Luc, Le Borgne, 
et enfin dans Y Histoire des grands officiers de la Cou- 
ronne du P. Anselme '. 

Les preuves de ma descendance furent faites entre 
les mains de Chérin 2 , pour l'admission cle ma sœur 
Lucile comme chanoinesse au chapitre de l'Argen- 
tière, d'où elle devait passer à celui de Remiremont; 
elles furent reproduites pour ma présentation à 
Louis XVI, reproduites pour mon affiliation à l'ordre 
de Malte, et reproduites une dernière fois quand mon 
frère fut présenté au même infortuné Louis XVI. 

Mon nom s'est d'abord écrit Brien, ensuite Briant 
et Briand, par l'invasion de l'orthograplfe française. 
Guillaume le Breton dit Castrum-Briani. Il n'y a pas 

façon qu'il ne s"y reconnaissait plus lui-même, comme il le disait 
à son dernier secrétaire, M. Daniélo. » (Voir, Tome XII de 
la première édition des Mémoires d'outre- tombe, les pages aux- 
quelles M. J. Daniélo a donné pour titre : M. et M mc de Cha- 
teaubriand; quelques détails sur leurs habitudes, leurs cour, ,- 
su 'ions.) 

1. Celte généalogie est résumée dans YHistoire généalot/i'/t't 
et héraldique des Pairs de France, etc., par M. le chevalier de 
Courcelles. Cn. 

2. Bernard Chérin (1718-1785), généalogiste et historiographe 
de3 Ordres de Saint-Lazare, de Saint-Michel et du Saint-Esprit. 



6 MÉMOIRES D'OUTHE-TOMBE 

un nom en France qui ne présente ces variations de 
Lettres. Quelle est 1 < >il h < >u;i-. « j>i j <î de Du Guesclin? 

Les Brien vers le commencemenl du onzième siècle 
communiquèrent leur nom à un château considérable 
de Bretagne, et ce château devint le chef-lieu de la 
baronnie de Chateaubriand. Les armes de Chateau- 
briand étaient d'abord dos pommes de pin avec !;i de- 
vise : Je sème l'or. Geoffroy, baron de Chateaubriand, 
passa avec saint Louis en Terre Sainte. Fait prison- 
nier à la bataille de la Massoure, il revint, et sa femn e 
Sibylle mourut de joie et de surprise en le revoyant. 
Saint Louis, pour récompenser ses services, lui con- 
céda à lui et à ses héritiers, en échange de ses an- 
ciennes armoiries, un écu de gueules, semé de fleurs 
de lis d'or : Cui et ejus hœredibus, atteste un cailu- 
laire du prieuré de Bérée, sanctus Ludovicus tum Fran- 
corum rex, propter ejus probitatem in armis, flores 
lilii auri, loco pomorum pini auri, contulit. 

Les Chateaubriand se partagèrent dès leur origine 
en trois branches : la première, dite barons de Cha- 
teaubriand, souche des deux autres et qui commeni a 
Tan 1000 dans la personne de Thiern, fils de Brien, 
petit-fils d'Alain III, comte ou chef de Bretagne; la 
seconde, surnommée seigneurs des Roches Ba rit a ut, 
ou du Lion d'Angers; la troisième paraissant sous le 
titre de sires de Beaufort. 

Lorsque la lignée des sires de Beaufort vint à s'é- 
teindre dans la personne de dame Renée, un Chris- 
tophe II, branche collatérale de cette lignée, eut en 
partage la terre de la Guerrande en Morbihan 1 . A 

1. La terre de la Guerrande était située, non dans le Morbihan, 
mais dans la paroisse de Hénan-Bihen, aujourd'hui l'une des 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 7 

cette époque, vers le milieu du xvn e siècle, une grande 
confusion s'était répandue dans l'ordre de la noblesse; 
des titres et des noms avaient été usurpés. Louis XIV 
prescrivit une enquête, afin de remettre chacun dans 
son droit. Christophe fut maintenu, sur preuve de sa 
noblesse d'ancienne extraction, dans son titre et dans 
la possession de ses armes, par arrêt de la Chambre 
établie à Rennes pour la réformation de la noblesse 
de Bretagne. Cet arrêt fut rendu le 16 septembre 1669; 
en voici le texte : 

« Arrêt de la Chambre établie par le Roi (Louis XIV) 
« pour la réformation de la noblesse en la province 
« de Bretagne, rendu le 16 septembre 1669 : entre le 
« procureur général du Roi, et M. Christophe de Cha- 
« teaubriand, sieur de La Guerrande; lequel déclare 
u ledit Christophe issu d'ancienne extraction noble, 
» lui permet de prendre la qualité de chevalier, et le 
■< maintient dans le droit de porter pour armes de 
« gueules semé de fleurs de lys d'or sans nombre, et 
« ce après production par lui faite de ses titres au- 
« thentiques, desquels il appert, etc., etc., ledit arrêt 
« signé Malescot. » 

Cet arrêt constate que Christophe de Chateaubriand 
de La Guerrande descendait directement des Chateau- 
briand, sires de Beaufort; les sires de Beaufort se 
rai tachaient par documents historiques aux premiers 
barons de Chateaubriand. Les Chateaubriand de Ville- 
neuve, du Plessis et de Combourg étaient cadets des 
Chateaubriand de La Guerrande, comme il est prouvé 
par la descendance d'Àmaury, frère de Michel, lequel 

communes du canton de Matignon, arrondissement de Dinan 
(Côtes-du-Nord). 



8 MÉMOIRES F) OUTRE-TOMBE 

Michel était fils de ce Christophe de La Guerrande 

maintenu dans son extraction par l'arrêt ci-des 
rapporté de la réformation de la noblesse, du 16 sep- 
tembre 1669. 

Après ma présentation à Louis XVI, mon frère son- 
gea à augmenter ma fortune de cadet en me nantis- 
sant de quelques-uns de ces bénéfices appelés béné- 
fices simples. Il n'y avait qu'un seul moyen praticable 
à cet effet, puisque j'étais laïque et militaire, c'était 
de m'agréger à l'ordre de Malte. Mon frère envoya 
mes preuves à Malte, et bientôt après il présenta re- 
quête, en mon nom, au chapitre du grand-prieuré 
d'Aquitaine, tenu à Poitiers, aux fins qu'il fût nommé 
des commissaires pour prononcer d'urgence. M. Pon- 
tois était alors archiviste, vice-chancelier et généalo- 
giste de l'ordre de Malte, au Prieuré. 

Le président du chapitre était Louis-Joseph des 
Escotais, bailli, grand-prieur d'Aquitaine, ayant avec 
lui le bailli de Freslon, le chevalier de La Laurencie, 
le chevalier de Murât, le chevalier de Lanjamet, le che- 
valier de La Bourdonnaye-Montluc et le chevalier du 
Bouëtiez. La requête fut admise les 9, 10 et 11 sep- 
tembre 1789. 11 est dit, dans les termes d'admission 
du Mémorial, que je méritais à plus d'un titre la grâce 
que je sollicitais, et que des considérations du plus 
r/rand poids me rendaient digne de la satisfaction que 
je réclamais. 

Et tout cela avait lieu après la prise de la Bastille, h 
la veille des scènes du 6 octobre 1789 et de la transla- 
tion de la famille royale à Paris! Et, dans la séance 
du 7 août de cette année 1789, l'Assemblée nationale 
avait aboli les titres de noblesse! Comment les cheva- 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 9 

liers et les examinateurs de mes preuves trouvaient- 
ils aussi que je méritais à plus d'un titre la grâce que 
je sollicitais, etc., moi qui n'étais qu'un chétif sous- 
lieutenant d'infanterie, inconnu, sans crédit, sans fa- 
veur et sans fortune? 

Le fils aîné de mon frère (j'ajoute ceci en 1831 à 
mon texte primitif écrit en 1811), le comte Louis de 
Chateaubriand 1 , a épousé mademoiselle d'Orglandes, 
dont il a eu cinq filles et un garçon, celui-ci nommé 
Geoffroy. Christian, frère cadet de Louis, arrière- 
petit-fils et filleul de M. de Malesherbes, et lui ressem- 
blant d'une manière frappante, servit avec distinction 
en Espagne comme capitaine dans les dragons de la 
garde, en 1823. Il s'est fait jésuite à Rome. Les jé- 
suites suppléent à la solitude à mesure que celle-ci 
s'efface de la terre. Christian vient de mourir à Chien, 
près Turin : vieux et malade, je le devais devancer; 
mais ses vertus l'appelaient au ciel avant moi, qui ai 
encore bien des fautes à pleurer. 

Dans la division du patrimoine de la famille, Chris- 
tian avait eu la terre de Malesherbes, et Louis la terre 
de Combourg. Christian, ne regardant pas le partage 
égal comme légitime, voulut, en quittant le monde, se 
dépouiller des biens qui ne lui appartenaient pas et 
les rendre à son frère aîné. 

A la vue de mes parchemins, il ne tiendrait qu'à 
moi, si j'héritais de l'infatuation de mon père et de 
mon frère, de me croire cadet des ducs de Bretagne, 
venant de Thiern, petit-fils d'Alain III. 

Cesdits Chateaubriand auraient mêlé deux fois leur 

1. Sur le comte Louis de Chateaubriand et sur son frère Chris- 
tian, voir l'Appendice, N° 111. 

1. 



J't MÉM0IR1 s d'outre-tombi 

sang au sang des souverains d'Angleterre, Geoffroy IV 
de Chateaubriand ayant épousé en secondes nocea 
Agnès de Laval, petite fille «lu comte d'Anjou el de 
Mathilde, lill«' de Henri I' r ; Marguerite de Lusignan, 
veuve du roi d'Angleterre et petite-fille de Louis le 
Gros, s'étant mariée à Geoffroy V, douzième baron de 
Chateaubriand. Sur la race royale d'Espagne, on trou- 
verait Brien, frère puîné du neuvième baron de Cha- 
teaubriand, qui se serait uni à Jeanne, fille d'Alphonse, 
roi d'Aragon. Il faudrait croire encore, quant aux 
grandes familles de France, qu'Edouard de Rohan 
prit à femme Marguerite de Chateaubriand; il fau- 
drait croire encore qu'un Croï épousa Charlotte de 
Chateaubriand. Tinténiac, vainqueur au combat des 
Trente 1 , Du Guesclin le connétable, auraient eu des 
alliances avec nous dans les trois branches. Tiphaine 
Du Guesclin, petite-fille du frère de Bertrand, céda à 
Brien de Chateaubriand, son cousin et son héritier, la 
propriété du Plessis-Bertrand. Dans les traités, des 
Chateaubriand sont donnés pour caution de la paix 
aux rois de France, à Clisson, au baron de Vitré. Les 
ducs de Bretagne envoient à des Chateaubriand copie 
de leurs assises. Les Chateaubriand deviennent grands 
officiers de la couronne, et des illustres dans la cour 
de Nantes; ils reçoivent des commissions pour veiller 
à la sûreté de leur province contre les Anglais. 
Brien I" se trouve à la bataille d'Hastings : il était 

1. Jean de Tinténiac, le héros du combat des Trente, était 
fils d'Olivier, III e du nom, seigneur de Tinténiac, et d'Eustaice 
de Chasteaubrient, seconde fille de Geoffroy, VI e du nom, baron 
de Chasteau-brient, et d'Isabeau de Macbecoul. (Le P. Aug. Du 
Paz, Histoire généalogique de plusieurs maisons illustres de 
Bretagne.) 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE il 

fils d'Eudon, comte de Penthièvre. Guy de Chateau- 
briand est du nombre des seigneurs qu'Arthur de 
Bretagne donna à son fils pour l'accompagner dans 
son ambassade auprès du Pape, en 1309. 

Je ne finirais pas si j'achevais ce dont je n'ai voulu 
faire qu'un court résumé : la note 1 à laquelle je me 
suis enfin résolu, en considération de mes deux ne- 
veux;, qui ne font pas sans doute aussi bon marché 
que moi de ces vieilles misères, remplacera ce que 
j'omets dans ce texte. Toutefois, on passe aujourd'hui 
un peu la borne; il devient d'usage de déclarer que 
l'on est de race corvéable, qu'on a l'honneur d'être 
fils d'un homme attaché à la glèbe. Ces déclarations 
sont-elles aussi fières que philosophiques? N'est-ce 
pas se ranger du parti du plus fort? Les marquis, les 
comtes, les barons de maintenant, n"ayant ni privi- 
lèges ni sillons, les trois quarts mourant de faim, se 
dénigrant les uns les autres, ne voulant pas se recon- 
naître, se contestant mutuellement leur naissance; 
ces nobles, à qui l'on nie leur propre nom, ou à qui 
on ne l'accorde que sous bénéfice d'inventaire, peu- 
vent-ils inspirer quelque crainte? Au reste, qu'on me 
pardonne d'avoir été contraint de m'abaisser à ces 
puériles récitations, afin de rendre compte de la pas- 
sion dominante de mon père, passion qui fit le nœud 
du drame de ma jeunesse. Quant à moi, je ne me glo- 
rifie ni ne me plains de l'ancienne ou de la nouvelle 
société. Si dans la première j'étais le chevalier ou le 
vicomte de Chateaubriand, dans la seconde je suis 
François de Chateaubriand ; je préfère mon nom à 
mon titre. 

1. Voyez cette note à la fin de ces Mémoires. Ch. 



12 MÈMOïnr.s d'outre-TOMBE 

Monsieur mon père aurait volontiers, comme un 
grand terrien «lu moyen âge 1 , appelé Dieu le Gen 
tilhomme de là-haut, et surnommé Nicodème (le Ni- 
codème <!'■ L'Évangile un saint gentilhomme. Main- 
tenant, en passant par mon géniteur, arrivons de 
Christophe, seigneur suzerain de la Guerrande, el 
descendant en Ligne directe des barons de Chateau- 
briand, jusqu'à moi, François, seigneur sans vassaux 
et sans argent de la Vallée-aux-Loups. 

En remontant la lignée des Chateaubriand, compo- 
sée de trois branches, les deux premières étant faillies, 
la troisième, celle des sires de Beaufort, prolongée par 
un rameau (les Chateaubriand de La Guerrande), s'ap- 
pauvrit, effet inévitable de la loi du pays : les aînés 
nobles emportaient les deux tiers des biens, en vertu 
de la coutume de Bretagne; les cadets divisaient entre 
eux tous un seul tiers de l'héritage paternel. La dé- 
composition du chétif estoc de ceux-ci s'opérait avec 
d'autant plus de rapidité, qu'ils se mariaient; et 
comme la même distribution des deux tiers au tiers 
existait aussi pour leurs enfants, ces cadets des cadets 
arrivaient promptement au partage d'un pigeon, d'un 
lapin, d'une canardière et d'un chien de chasse, bien 
qu'ils fussent toujours chevaliers hauts et puissants 
seigneurs d'un colombier, d'une crapaudière et d'une 

1. Les éditions précédentes portent, toutes, « comme un grand 
terrier du moyen-âge ». Chateaubriand avait dû certainement 
écrire terrien. Le Dictionnaire de Furetière (1690) porte : « Ter- 
rien. — Qui possède grande étendue de terre. — Le roy d'Es- 
pagne est le plus grand terrien du monde depuis la découverte 
des Indes occidentales. — Cette duchesse est grande terrienne 
en Bretagne, elle y possède beaucoup de terres. » — Littré dit 
aussi : « Grand terrien, seigneur qui possède beaucoup de 
terres. » 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 13 

garenne. On voit clans les anciennes familles nobles 
une quantité de cadets; on les suit pendant deux ou 
trois générations, puis ils disparaissent, redescendus 
peu à peu à la charrue ou absorbés par les classes 
ouvrières, sans qu'on sache ce qu'ils sont devenus. 

Le chef de nom et d'armes de ma famille était, vers 
le commencement du dix-huitième siècle, Alexis de 
Chateaubriand, seigneur de la Guerrande, fils de Mi- 
chel, lequel Michel avait un frère, Amaury. Michel 
était fils de ce Christrophe maintenu dans son extrac- 
tion des sires de Beaufort et des barons de Chateau- 
briand par l'arrêt ci-dessus rapporté. Alexis de la 
Guerrande était veuf; ivrogne décidé, il passait ses 
jours à boire, vivait dans le désordre avec ses ser- 
vantes, et mettait les plus beaux titres de sa maison 
à couvrir des pots de beurre. 

En même temps que ce chef de nom et d'armes, 
existait son cousin François, fils d' Amaury, puiné de. 
Michel. François, né le 19 février 1683, possédait les 
petites seigneuries des Touches et de La Villeneuve. Il 
avait épousé, le 27 août 1713, Pétronille-Claude La- 
mour, dame de Lanjégu ', dont il eut quatre fils : Fran- 
çois-Henri, René (mon père), Pierre, seigneur du 
Plessis, et Joseph, seigneur du Parc. Mon grand- 
père, François, mourut le 28 mais 1720; ma grand' 
mère, je l'ai connue dans mon enfance, avait encore 

1. Grand'mère paternelle de Chateaubriand. Les actes de L'état 
civil où elle figure lui donnent tous pour premier pronom, au 
lieu de Pétronille, celui de Personnelle. Ce dernier nom était 
très fréquent en Bretagne : on le traduisait en latin par Petro~ 
nilla, d'où il arrivait que, dans 1rs familles, on écrivait indiffé- 
remment Pètromlle ou Pr.rronnelh'. sans y attacher d'impor- 
tanee, 



M HÉMOIRES D'OUTRE TOMBE 

un beau regard qui souriail dans L'ombre de ses an- 
nées. Elle habitait, au décès de son mari, Le manoir 
de La Villeneuve, dans Les environs de Dinan. Toute 

l.-i forti de mon aïeule ae dépassai! pas 5,000 Li 

de rente, dont L'aîné de ses fils emportait les deux 
tiers, .'5, .'{.'{.'i livres : restaient 1,666 livres de roule pour 
les trois cadets, sur laquelle somme l'aîné prélevait 
encore le préciput. 

Pour comble de malheur, ma grand'mère fut con- 
trariée dans ses desseins par le caractère de ses fils: 
l'aîné, François-Henri, à <[ui le magnifique héritage de 
la seigneurie de La Villeneuve était dévolu, refusa de 
se marier et se fît prêtre; mais au lieu de quêter les 
bénéfices que son nom lui aurait pu procurer, el avec 
lesquels il aurait soutenu ses frères, il ne sollicita rien 
par fierté et par insouciance. Il s'ensevelil dans une 
cure de campagne et fut successivement recteur de 
Saint-Launeuc et de Merdrignac 1 , dans le diocèse de 
Saint-Malo. Il avait la passion de la poésie; j'ai vu bon 
nombre de ses vers. Le caractère joyeux de cette 
espèce de noble Rabelais, le culte que ce prêtre chré- 
tien avait voué aux Muses dans un presbytère, exci- 
taient la curiosité. Il donnait tout ce qu'il avait et 
mourut insolvable 2 . 

Le quatrième frère de mon père, Joseph, se rendit 

1. Avant d'être recteur de Saint-Launeuc et de Merdrignac, il 
avait été prieur de Bécherel (en 1747). 

2. Le Manuscrit de 1826 entrait ici, sur François-Henri de 
Chateaubriand, seigneur de la Villeneuve, dans les détails qui 
suivent : « Ce singulier curé fut adoré par ses paroissiens. Son 
nom, illustre en Bretagne, excitait d'abord rétonnement; ensuite 
son caractère joyeux, le culte que cette autre espèce de Rabelais 
avait voué aux Muses dans un presbytère attirait à lui, on venait 
le voir de toute* parts; il donnait tout ce qu'il avait, et n'était, 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 15 

à Paris et s'enferma dans une bibliothèque : on lui 
envoyait tous les ans les 416 livres, son lopin de cadet. 
Il passa inconnu au milieu des livres; il s'occupait de 
recnerches historiques. Pendant sa vie, qui fut courte, 
il écrivait chaque premier de janvier à sa mère, seul 
signe d'existence qu'il ait jamais donné. Singulière 
destinée ! Voilà mes deux oncles, l'un érudit et l'autre 
poète; mon frère aîné faisait agréablement des vers; 
une de mes sœurs, madame de Farcy, avait un vrai 
talent pour la poésie : une autre de mes sœurs, la com- 
tesse Lucile, chanoinesse, pourrait être connue par 
quelques pages admirables; moi, j'ai barbouillé force 
papier. Mon frère a péri sur l'échafaud, mes deux sœurs 
ont quitté une vie de douleur après avoir langui dans 
les prisons; mes deux oncles ne laissèrent pas de quoi 
payer les quatre planches de leur cercueil; les lettres 
ont causé mes joies et mes peines, et je ne désespère 
pas, Dieu aidant, de mourir à l'hôpital. 

Ma grand'mère, s'étant épuisée pour faire quelque 
chose de son fils aîné et de son fils cadet, ne pouvait 
plus rien pour les deux autres, René, mon père, et 
Pierre, mon oncle. Cette famille, qui avait semé l'or, 
selon sa devise, voyait de sa gentilhommière les riches 
abbayes qu'elle avait fondées et qui entombaient 1 ses 

à la lettre, pas maître chez lui; il mourut insolvable, et ma 
grand'mère n'osa prendre sa chètive succession que sous bénéfice 
d'inventaire. Les paysans s'assemblèrent, déclarèrent qu'on fai- 
sait injure à la mémoire de leur curé, et se chargèrent d'acquitter 
ses dettes; en conséquence, ils l'enterrèrent à leurs frais, liqui- 
dèrent sa succession et envoyèrent à sa famille le peu qu'il 
avait laissé. » 

1. Chateaubriand a francisé ici un vers de Shakespeare, qui a 
dit dans un de ses sonnets : 

Whon you entombed, in mon' cyes, shall lia 
Your monument shall ho my gentle verso. 



10 MÉMOIRES D'OUTRE- TOMBE 

aïeux. Elle avait présidé les états de Bretagne, comme 
possédant une des neuf baronnies; elle avait signé au 
traité des souverains, servi de caution a disson, ef 
elle n'aurait pas eu le crédit d'obtenir une sous-lion- 
tenance pour L'héritier de son nom. 

Il restait à la pauvre noblesse bretonne une res- 
source, la marine royale : on essaya d'en profiter pour 
mon père; mais il fallait d'abord se rendre à Brest, y 
vivre, payer les maîtres, acheter l'uniforme, les armes, 
les livres, les instruments de mathématique : com- 
ment subvenir à tous ces frais? Le brevet demandé 
au ministre de la marine n'arriva point faute de pro- 
tecteur pour en solliciter l'expédition : la châtelaine 
de Villeneuve tomba malade de chagrin. 

Alors mon père donna la première marque du ca- 
ractère décidé que je lui ai connu. Il avait environ 
quinze ans : s'étant aperçu des inquiétudes de sa mère, 
il s'approcha du lit où elle était couchée et lui dit : 
« Je ne veux plus être un fardeau pour vous. » Sur 
ce, ma grand'mère se prit à pleurer (j'ai vingt-fois 
entendu mon père raconter cette scène). « René, ré- 
pondit-elle, que veux-tu faire? Laboure ton champ. 
— Il ne peut pas nous nourrir; laissez-moi partir. — 
Eh bien, dit la mère, va donc où Dieu veut que tu 
ailles. » Elle embrassa l'enfant en sanglotant. Le soir 
même mon père quitta la ferme maternelle, arriva à 
Dinan, où une de nos parentes lui donna une lettre 
de recommandation pour un habitant de Saint-Malo. 
L'aventurier orphelin fut embarqué comme volontaire 
sur une goélette armée, qui mit à la voile quelques 
jours après. 

La petite république malouine soutenait seule alors 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 17 

sur la mer l'honneur du pavillon français. La goélette 
rejoignit la flotte que le cardinal de Fleury envoyait 
au secours de Stanislas, assiégé dans Dantzick par les 
Russes. Mon père mit pied à terre et se trouva au mé- 
morable combat que quinze cents Français, com- 
mandés par le Breton de Brélian, comte de Plélo 1 , 
livrèrent, le 29 mai 1734, à quarante mille Moscovites 
commandés par Munich. De Bréhan, diplomate, guer- 
rier et poète, fut tué et mon père blessé deux fois. 11 
revint en France et se rembarqua. Naufragé sur les 
côtes de l'Espagne, des voleurs l'attaquèrent et le dé- 
pouillèrent dans la Galice; il prit passage à Bayonne 
sur un vaisseau et surgit encore au toit paternel. Son 
courage et son esprit d'ordre l'avaient fait connaître. Il 
passa aux Iles; il s'enrichit dans les colonies et jeta 
les fondements de la nouvelle fortune de sa famille 2 . 
Ma grand'mère confia à son fils René son fils Pierre, 
M. de Chateaubriand duPlessis 3 , dont le fils, Armand 
de Chateaubriand, fut fusillé, par ordre de Bonaparte, 
le vendredi saint de l'année 1809 4 . Ce fut un des der- 

1. Louis-Robert-Hippolyte de Bréhan, comte de Plélo, né à 
Rennes, le 28 mars 1699, était le petit-neveu de M me de Sévigné. 
Sa vie a été écrite par M. Edmond Ratliery, sous ce titre : Le 
comte de Plélo, un volume in-8°, 1876. 

2. Voir, à V Appendice, le N° IV : le comte René de Chateatt- 
briand armateur. 

3. Pierre-Marie-Anne de Chateaubriand, seigneur du Plessis 
et du Vol-Guildo, né en 1727. Il commanda plusieurs des navires 
de son frère. (Voir à Y Appendice le N° IV.) Le 12 février L760, 
il épousa Marie-Jeanne-Thérèse Brignon, fille de Nicolas 
Brignon, seigneur de Laher, négociant, et de Mari. -Anne Le 
Tondu. Incarcéré pendanl la Terreur, il mourut dans la prison 
de Saint-Malo, le 3 fructidor an II (20 août 1794 . 

4. Les éditions précédentes portent toulcs : /,s7<». C'est une 
erreur. Armand de Chateaubriand fut fusillé le vendredi saint 



18 MÉMOIRES d'oUTRE-TOMBIs 

mers gentilhoinnics français morts pour la cause de la 
monarchie'. Mon père se chargea du sort de son 
frère, quoiqu'il eût contracté, par L'habitude de souf- 
frir, une rigueur ie caractère qu'il conserva toute sa 
vie; le Non ignora mali n'est pas toujours vrai : le mal- 
heur a ses duretés comme ses tendresses. 

M. de Chateaubriand était grand et sec; il avait le 
nez aquilin, les lèvres minces et pâles, les yeux en- 
foncés, petits et pers ou glauques, comme ceux des 
lions ou des anciens barbares. Je n'ai jamais vu un 
pareil regard : quand la colère y montait, la prunelle 
étincelante semblait se détacher et venir vous frapper 
comme une balle. 

Une seule passion dominait mon père, celle de son 
nom. Son état habituel était une tristesse profonde 
que l'âge augmenta et un silence dont il ne sortait que 
par des emportements. Avare dans l'espoir de rendre 
à sa famille son premier éclat, hautain aux états de 
Bretagne avec les genlilhommes, dur avec ses vassaux 
à Combourg, taciturne, despotique et menaçant dans 
son intérieur, ce qu'on sentait en le voyant, c'était la 
crainte. S'il eût vécu jusqu'à la Révolution et s'il eût 
été plus jeune, il aurait joué un rôle important, ou se 
serait fait massacrer dans son château. Il avait certai- 
nement du génie : je ne doute pas qu'à la tète des ad- 
ministrations ou des armées, il n'eût été un homme 
extraordinaire. 

Ce fut en revenant d'Amérique qu'il songea à se 

(31 mars) de l'année 1809. Lorsque Chateaubriand reviendra plus 
tard avec détails sur ce douloureux épisode, il aura bien soin 
de lui donner sa vraie date. 

1. Ceci était écrit en 1811 (note de 1831, Genève). Ch. 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 19 

marier. Né le 23 septembre 1718, il épousa à trente- 
cinq ans, le 3 juillet 1753 ', Apolline-Jeanne-Suzanne 
de Bedée, née le 7 avril 1726, et fille de messire Ange- 
Annibal, comte de Bédée, seigneur de La Bouëtardais 2 . 
Il s'établit avec elle à Saint-Malo, dont ils étaient nés 
l'un et l'autre à sept ou huit lieues, de sorte qu'ils 
apercevaient de leur demeure l'horizon sous lequel 
ils étaient venus au monde. Mon aïeule maternelle, 

1. Le mariage des parents de Chateaubriand fut célébré à 
Bourseul. Bourseul est aujourd'hui l'une des communes du can- 
ton de PJancoèt, arrondissement de Dinan (Côtes-du-Nord). — 
Voici l'extrait de l'acte de mariage, relevé sur les registres pa- 
roissiaux de Bourseul : — « Du troisième de juillet 1753, j'ay 
administré la bénédiction nuptiale à haut et puissant René-Au- 
guste de Chateaubriand, chevalier seigneur du Plessis, fils majeur 
de haut et puissant François de Chateaubriand, chevalier seig- 
neur de Villeneuve, et de dame Perronnelle-Claude Lamour de 
Lanjegu, dame de Chateaubriand, son épouse, domiciliée de la 
paroisse de Guitté en ce diocèse, d'une part; et à très noble de- 
moiselle Apolline-Jeanne-Suzanne de Bedée. dame de la Ville- 
main, fille de haut et puissant seigneur Ange-Annibal de Bedée, 
chevalier seigneur de la Bouëtardays et autres lieux, et de dame 
Bénigne-Jeanne-Marie de Ravenel du Boistilleul, son épouse, 
d'autre part... Ont été présents à la cérémonie : messire Ange- 
Annibal de Bedée et dame Bénigne-Jeanne-Marie de Ravenel, 
père et mère de l'épouse; demoiselle Anne de Bedée et demoi- 
selle Suzanne- Apolline de Ravene), tantes de l'épouse: messire 
Th' ■m.Iui-,' .1. h' iir R.-ivencl de Bnistilleul, cousin ger- 
main de l'épouse, conseiller au Parlement de Bretagne, et autres 
soussignants. — Suivent les signatures : Apoline de Bedée de 
Vihnain, B. de Chateaubriand, Bénigne J.-M. de Ravenel de la 
Bouëtardaye, de Bedée de la Bouëtardaye, Suzanne de Ravenel, 
Anne de Bedée, Angélique Bedée du Boisrioux, Jeanne Le Min- 
tier du Boistilleul, Marie-Antoine de Bedée, Théodore J.-B. de 
Ravenel du Bnistilleul, du Breil pontbriand, F. de Chateaubriand, 
frère de L'époux, et Guillemot, curé de Bourseul. 

2. Ange-Annibal de Bedée. seigneur de La Bouôtardais, de la 
Mettrie et de Boisriou, né à La Bouëtardais, en Bourseul, Le 11 
septembre L696, étail (ils de Jean-Marc de liedée de la Bouëtar- 
dais, seigneur des mêmes lieux, et de Jeanne de Bégaignon. 11 



20 Ml' M HRE8 fi'oiTRE-TOMBE 

Marie-Anne de Ravenel de Boisteilleul, dame de Be- 
dée, née à Rennes le 16 octobre L698 4 avait été élevée 
à Saint-Cyr dans les dernières années de madame 
de Maintenon : son éducation s'était répandue sur ses 
filles. 

Ma mère douée de beaucoup d'esprit et d'une ima- 
gination prodigieuse, avai! été formée à la lecture de 
Fénélon, de Racine, de madame de Sévigné, et nourrie 
des anecdotes de la cour de Louis XIV; elle savait tout 
Cyrus par cœur. Apolline de Bédée, avec de grands 
traits, était noire, petite et laide; l'élégance de ses 
manières, l'allure vive de son humeur, contrastaient 
avec la rigidité et le calme de mon père. Aimant 
la société autant qu'il aimait la solitude, aussi pétu- 
lante et animée qu'il était immobile et froid, elle 
n'avait pas un goût qui ne fût opposé à ceux de sen 
mari. La contrariété qu'elle éprouva la rendit mélan- 
colique, de légère et gaie qu'elle était. Obligée de se 

mourut le 14 janvier 1761 et fut inhumé dans l'église de Bour- 
seul. La famille de Bedée. qui a compté des branches nom- 
breuses, tire son nom d'une paroisse, aujourd'hui commune du 
canton et de l'arrondissement de Montfort (Ille-et-Vilaine). La 
seigneurie de Bedée a cessé depuis longtemps d'appartenir à la 
famille de ce nom : au siècle dernier, elle était aux mains des 
Visdelou, qui se qualifiaient de marquis de Bedée. 

t. Bénigne-Jeanne-Marie (et non Marie-Anne) de Ravenel du 
Boisteilleul, née à Rennes, en la paroisse Saint-Jean, le 15 oc- 
tobre 1698 (et non le 16 octobre), était fille de écuyer Benjamin 
de Ravenel, seigneur de Boisteilleul, et de Catherine-Françoise 
de Farcy. Elle avait épousé, le 24 février 1720, en l'église de 
Toussaint, à Rennes, Ange-Annibal de Bedée. — Je dois ces 
indications, ainsi que la plupart de celles qui vont suivre et qui 
ont trait aux parents de Chateaubriand, à M. Frédéric Saulnier, 
conseiller à la Cour d'appel de Rennes. Sans son utile et si dé- 
voué concours, je n'aurais pu mener à bonne fin cette partie de 
mon travail. 



MÉMOIRES D'olJTRE-ÏOMBE 21 

taire quand elle eût voulu parler, elle s'en dédomma- 
geait par une espèce de tristesse bruyante entrecou- 
pée de soupirs qui interrompaient seuls la tristesse 
muette de mon père. Pour la piété, ma mère était 
un ange. 

Ma mère accoucha à Sain t-Malo d'un premier garçon 
qui mourut au berceau, et qui fut nommé Geoffroy, 
comme presque tous les aînés de ma famille. Ce fils 
fut suivi d'un autre et de deux filles qui ne vécurent 
que quelques mois. 

Ces quatre enfants périrent d'un épanchement de 
sang au cerveau. Enfin, ma mère mit au monde un 
troisième garçon qu'on appela Jean-Baptiste : c'est lui 
qui dans la suite devint le petit-gendre de M. de Ma- 
lesherbes. Après Jean-Baptiste naquirent quatre filles : 
Marie-Anne, Bénigne, Julie et Lucile, toute quatre 
d'une rare beauté, et dont les deux aînées ont seules 
survécu aux orages de la Révolution. La beauté, fri- 
volité sérieuse, reste quand toutes les autres sont pas- 
sées. Je fus le dernier de ces dix enîants 1 . Il est pro- 

1. Chateaubriand fixe à dix le nombre des enfants issus du 
mariage de ses père et mère. Les registres de la ville de Saint- 
Malo n'en accusent que neuf: 

1° Geoffroy-René-Marie, ne le 4 mai 1758 (mort au berceau':. 

2° Jean-Baptiste-Auguste, né le '23 juin 1759 (celui qui sera le 
petit-gendre de Malesherbes). 

3° Marie-Anne-Françoise, née le 4 juillet 1760 (plus lard 
M m ° de Marigny). 

4° Bénigne-Jeanne, née le 31 août 17G1 (qui épousera plus tard 
M. de Québriac, puis M. de Châteaubourg). 

5° Julie-Marie-Agathe, née le 2 septembre 1763 (plus tard 
M me de Farcy). 

6« l.ucile-Angéliquc, née le 7 août 1764 (plus tard M>n c de 
Caux). 



Ïi2 MÉMOIRES D nu i RE-TOMBE 

bable que mes quatre sœurs durent leur existence au 
désir de mon père d'avoir son nom assuré par l'arrivée 
d'un second garçon; je résistais, j'avais aversion pour 
la vie. 

Voici mon extrait de baptême 1 : 

« Extrait des registres de l'état civil de la commune 
« de Saint-Malo pour l'année 1768. 

« François-René de Chateaubriand, fils de René de 
« Chateaubriand et de Pauline-Jeanne-Suzanne de 
« Bedée, son épouse, né le 4 septembre 1768, baptisé 
« le jour suivant par nous Pierre-Henri Nouail, grand 

7° Auguste, né le 28 mai 1766 (mort au bout de quelques 
mois). 

S u Calixte- Anne-Marie, née le 3 juin 1767 (morte en bas âge). 

9° François-René, né le 4 septembre 1768 (l'auteur du Génie 
du Christianisme). 

Le chiffre de dix enfants, donné par Chateaubriand, n'en est 
pas moins exact. Un dixième enfant — qui fut en réalité le pre- 
mier — était né à Plancoët, où M. et M me de Chateaubriand habi- 
tèrent pendant quelque temps à la suite de leur mariage. Ce 
premier enfant, né et mort à Plancoët, n'a pu figurer sur les 
registres de Saint-Malo. {Recherches sur plusieurs des circons- 
tances relatives aux origines, à la naissance et à l'enfance 
de M de Chateaubriand, par M. Ch. Cunat, 1^50.) 

1. Le texte complet de l'acte de baptême de Chateaubriand 
est ainsi conçu : 

« François-René de Chateaubriand, fils de haut et puissant 
René de Chateaubriand, chevalier, comte de Combourg, et de 
haute et puissante dame, Apolline-Jeanne-Suzanne de Bedée, 
dame de Chateaubriand, son épouse, né le 4 septembre 1768, 
baptisé le jour suivant par nous, Messire Pierre-Henry Nouail, 
grand chantre et chanoine de l'Eglise cathédrale, officiai et 
grand vicaire de Monseigneur l'évêque de Saint-Malo. A été 
parrain haut et puissant Jean-Baptiste de Chateaubriand, son 
frère, et marraine haute et puissante dame Françoise-Marie- 
Gertrude de Contade, dame et comtesse de Plouër, qui signent 
et le Père. Ont signé : Jean-Baptiste de Chateaubriand, Bri- 
gnon de Chateaubriand, Contades de Plouër, de Chateaubriand, 
Nouail, vicaire général. » 



MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE 23 

« vicaire de l'évêque de Saint-Malo. A été parrain 
« Jean-Baptiste de Chateaubriand, son frère, et rnar- 
« raine Françoise-Gertrude de Gontades, qui signent 
« et le père. Ainsi signé au registre : Contades de 
« Plouër, Jean-Baptiste de Chateaubriand, Brignon de 
« Chateaubriand, de Chateaubriand et Nouail, vicaire 
« général 1 » 

On voit que je m'étais trompé dans mes ouvrages : 
je me fais naître le 4 octobre 2 et non le 4 septembre; 
mes prénoms sont : François-René, et non pas Fran- 
çois- Auguste 3 . 

La maison qu'habitaient alors mes parents est située 
dans une rue sombre et étroite de Saint-Malo, appelée 
la rue des Juifs 4 : cette maison est aujourd'hui trans- 

1. Vingt jours avant moi, le 15 août 176S, naissait dans une 
autre île, à l'autre extrémité de la France, l'homme qui a mis 
fin à l'ancienne société, Bonaparte. Ch. 

2. On lit, dans Y Itinéraire de Paris à Jérusalem, tome I, 
p. 295: «Tandis que j'attendais l'instant du départ, les reli- 
gieux se mirent à (hanter dans l'église du monastère. Je deman- 
dai la cause de ces chants et j'appris que l'on célébrait la 

du patron de l'ordre. Je me souvins alors que nous étions au 
4 octobre, jour de la Saint-François, jour de ma naissance et 
de ma fête. Je courus au chœur et j'offris des vœux pour le 
repos de celle qui m'avait autrefois donné la vie à pareil jour. » 

:?. « Je fus nommé François du jour où j'étais né, et René à 
cause de mon père. » Manuscrit de 1826. — Atala, le Génie 
du Christianisme, les Martyrs et Yltincrnire sont signés : 
1' 'rançois Auguste de Chateaubriand. En supprimant ainsi, en 
tête de ses premiers ouvrages, l'appellation de René, Chateau- 
briand voulait éviter les fausses interprétations de ceux qui 
auraient été tentés de le reconnaître dans l'immortel épisode 
de ses œuvres qui ne porte d'autre titre que ce nom. 

i. En 17G8, les parents de Chateaubriand habitaient rue des 
Juifs (aujourd'hui rue de Chateaubri" nd), une maison appar- 
tenant à M. Magon de Boisgarein. On La distinguait alors bous 
la nom d'Hôtel de la Gicquclais, nom du père de M. Magon. 



24 MÉMOIRES D OUTBE-TOMBE 

formée, en auberge 1 . La chambre où ma mère accou- 
cha domine une partie déserte des murs de la ville, et 
à travers les fenêtres de cette chambre on aperçoit 
une mer qui s'étend à perte de vue, en se brisant sur 
des écueils. J'eus pour parrain, comme on le voit dans 
mon extrait de baptême, mon frère, et pour marraine 
la comtesse de Plouër, fille du maréchal de Contades 2 . 
J'étais presque mort quand je vins au jour. Le mugis- 
sement des vagues, soulevées par une bourrasque an- 
nonçant l'équinoxe d'automne, empêchait d'entendre 
mes cris : on m'a souvent conté ces détails; leur tris- 
tesse ne s'est jamais effacée de ma mémoire. Il n'y a 
pas de jour où, rêvant à ce que j'ai été, je ne revoie 
en pensée le rocher sur lequel je suis né, la chambre 
où ma mère m'infligea la vie, la tempête dont le bruit 
berça mon premier sommeil 3 , le frère infortuné qui 

1. En 1780, M. Magon de Boisgarein vendit cette maison a 
M. Dupuy-Fromy, et peu de temps après elle fut occupée par 
M. Chenu, qui en fit une auberge. Sa destination, depuis plus 
d'un siècle, n'a pas changé. L'un des trois corps de logis aont 
est actuellement composé l' Hôtel de France et de Chateaubriand, 
celui qui est le plus avancé dans la rue, est la maison natale 
du grand écrivain. 

2. Françoise-Gertrude de Contades, fille de Louis-Georges- 
Erasme de Contades, maréchal de France, et de Nicole Magon 
de la Lande. Elle avait épousé en 1747 Jean-Pierre de la Haye, 
comte de Piouër, colonel de dragons. 

3. Chateaubriand n'a point imaginé cette tempête romantique, 
qui éclate pourtant si à propos à l'heure même de sa naissance. 
M. Charles Cunat, le savant et consciencieux archiviste de Saint- 
Malo, confirme de la façon la plus précise, dans son écrit de 
1850, l'exactitude de tous les détails donnés par le grand poète: 
« En effet, dit-il, une pluie opiniâtre durait depuis près de deux 
mois ; plusieurs coups de vent qu'on avait éprouvés n'avaient 
pas changé l'état de l'atmosphère ; ce temps pluvieux jetait 
l'alarme dans le pays ; ce fut dans la nuit de samedi à dimanche, 
à l'approche du dernier quartier de la lune, qu'eut lieu la tem- 



MEMOIRES D OUTRE-TOMBE "2o 

me donna un nom que j'ai presque toujours (rainé 
dans le malheur. Le ciel sembla réunir ces diverses 
circonstances pour placer dans mon berceau une 
image de mes destinées. 

En sortant du sein de ma mère, je subis mon pre- 
mier exil ; on me relégua à Plancoët, joli village situé 
entre Dinan, Saint-Malo et Lamballe. L'unique frère 
de ma mère, le comte de Bedée, avait bâti près de ce 
village le château de Monchoix. Les biens de mon 
aïeule maternelle s'étendaient dans les environs jus- 
qu'au bourg de Courseul, les Curiosolites des Commen- 
taires de César. Ma grand'mère, veuve depuis long- 
temps, habitait avec sa sœur, mademoiselle de Bois- 
teilleul, un hameau séparé de Plancoët par un pont, 
et qu'on appelait l'Abbaye, à cause d'une abbaye de 
Bénédictins 1 , consacrée à Notre-Dame de Nazareth. 

pète horrible qui accompagna la naissance de Chateaubriand 
et dont les terribles effets se firent sentir dans le pays, et no- 
tamment à la chaussée du Sillon. » Cette nuit du samedi au 
dimanche, où la tempête fut particulièrement horrible, était pré- 
cisément celle du 3 au 4 septembre, et c'est le 4 septembre que 
naquit Chateaubriand. — La continuité et la violence des tem- 
pêtes, en ces premiers jours de septembre 1768, furent telles 
que Tévêque et le chapitre firent exposer pendant neuf jours, 
comme aux époques des plus grandes calamités, les reliques de 
Saint Malo dans le chœur de la cathédrale; les voûtes de Fan- 
tique basilique ne cessèrenl de retentir des chants de la péni- 
tence et des appels à la miséricorde divine. Enfin, l'orage s'apaisa, 
le ciel reprit sa sérénité, et, le dimanche 18 septembre, on porta 
processionnellement les restes du saint ;'i travers Les rues de la 
ville el autour des remparts, au milieu d'un concours immense 
de la population. Les reliques, précédées du clergé, étaient por- 
tées par des chanoines et suivies par Mgr. Jean-Joseph Kogasse 
delà Bastie, évêque du diocèse. (Ch. Cunat, <>i>. cit.) 

1. 11 n'y eut jamais ii Plancoël d'abbaye <!>■ Bénédiotins. 11 
existait seulement, au hameau de l'Abbaye, une maison de Do- 

2 



1& MÉMOIRES D'OI JI...-H'" 

Ma nourrice se trouva stérile; une autre pauvre 
chrétienne me | rit à son sein. Elle me voua â La 
patronne du hameau, Notre-Dame de Nazareth, et lui 
promit que je porterais en son honneur le bleu et le 
blanc jusqu'à l'âge de sept ans. Je n'avais vécu que 
quelques heures, et la pesanteur du temps était déjà 
marquée sur mon front. Que ne me laissait-on mou- 
rir? Il entrait dans les conseils de Dieu d'accorder au 
vœu de l'obscurité et de l'innocence la conservation 
des jours qu'une vaine renommée menaçait d'at- 
teindre. 

Ce vœu de la paysanne bretonne n'est plus de ce 
siècle : c'était toutefois une chose touchante que l'in- 
tervention d'une Mère divine placée entre l'enfant et 
le ciel, et partageant les sollicitudes de la mère ter- 
restre. 

Au bout de trois ans, on me ramena à Saint-Malo ; 
il y en avait déjà sept que mon père avait recouvré 
la terre de Combourg. Il désirait rentrer dans les 
biens où ses ancêtres avaient passé ; ne pouvant trai- 
ter ni pour la seigneurie de Beaufort, échue à la 
famille de Goyon, ni pour la baronnie de Chateau- 
briand, tombée dans la maison de Condé, il tourna 
ses yeux sur Combourg que Froissart écrit Combour 1 : 
plusieurs branches de ma famille l'avaient possédé 
par des mariages avec les Coëtquen. Combourg défen- 
dait la Bretagne dans les marches normande et an- 

minicains, dont les bâtiments, aujourd'hui transformés en ferme, 
joignent la partie nord-est de la modeste chapelle où le futur 
pèlerin de Paris à Jérusalem fut relevé de son premier vœu. 
1. Longtemps encore après Froissart, on a continué d'écrire 
Combour, ce qui était suivre l'ancienne forme du nom, Corn- 
bumium. C'est seulement ce 1660 à 1680 epue le g a été ajouté 



MÉMOIRES d'OUTRE-TOMP.E 27 

glaise : Junken, évêque de Dol, le bâtit en 1010; la 
grande tour date de 1100. Le maréchal de Duras 1 , 
qui tenait Combourg de sa femme, Maclovie de Coët- 
quen 2 , née d'une Chateaubriand, s'arrangea avec mon 
père. Le marquis du Hallay 3 , officier aux grenadiers 
à cheval de la garde royale, peut-être trop connu par 
sa bravoure, est le dernier des Coëtquen- Chateau- 
briand : M. du Hallay a un frère 4 Le même maréchal 
de Duras, en qualité de notre allié, nous présenta 
dans la suite à Louis XVI, mon frère et moi. 

Je fus destiné à la marine royale : l'éloignement 
pour la cour était naturel à tout Breton, et particuliè- 
rement à mon père. L'aristocratie de nos Etats forti- 
fiait en lui ce sentiment. 

Quand je fus rapporté à Saint-Malo, mon père était 
à Combourg, mon frère au collège de Saint-Brieuc ; 
mes quatre sœurs vivaient auprès de ma mère. 

1. Emmanuel-Félicité do Durfort, dur de Duras (1715-1789), 
pair et maréchal de France, premier gentilhomme de la Chambre, 
membre de l'Académie française. Choisi par le roi pour aller 
commander en Bretagne au milieu des troubles qu'avait l'ait 
naître l'affaire de La Chalotais, il réussit à concilier les esprits 
ri ;'i rétablir la tranquillité. 

"i. Louise-Françoise-Maclovie-Céleste de Coëtquen, mariée en 
1736 au duc de Duras, décédée le 17 nivôse an X (7 janvier 
1802). 

3. Huilai/ -Coëtquen (Jean -Georges-Charles-Frédéric-Km ma- 
nuel, marquis du), né le 5 octobre 1799. mort le 10 mars L867. 
11 avait été, sous la Restauration, capitaine au 1 er régiment de 
grenadiers à cheval <le la ^arde royale et gentilhomme ordinaire 
de la chambre du roi. Le marquis du Hallay a m une 
réputation comme juge du point, d'honneur ci arbitre en matière 
de duel. Il a publié <lrs Nouvelles ft Souvenirs, Paris, 1835 et 
1 s; ;c, : ? tenus en I vol. in-8°. 

4. Le comte du Hallay Coëtquen, frère cadel 'lu précéd 

été page de Louis XVIII en ls| i, puis garde du corps de Mon- 
sieur, et lieutenant au i" régiment >l>» chasseurs a cheval. 



28 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

Toutes les affections de celle-ci s'étaienl concen- 
trées dans son fils aîné; non qu'elle ne chérît ses 
autres enfants, mais elle témoignait une préférence 
aveugle au jeune comte de Combourg. J'avais bien, il 
est vrai, comme garçon, comme le dernier venu, 
comme le chevalier (ainsi m'appelait-on), quelques 
privilèges sur mes sœurs; mais, en définitive, j'étais 
abandonné aux mains des gens. Ma mère d'ailleurs, 
pleine d'esprit et de vertu, était préoccupée par les 
soins de la société et les devoirs de la religion. La 
comtesse de Plouër, ma marraine, était son intime 
amie; elle voyait aussi les parents de Maupertuis 1 et 
de l'abbé ïrublet 2 . Elle aimait la politique, le bruit, 

I > monde : car on faisait de la politique à Saint-Malo, 
comme les moines de Saba dans le ravin du Cédron 3 ; 
elle se jeta avec ardeur dans l'affaire La Chalotais. 
Elle rapportait chez elle une humeur grondeuse, une 

1. Pierre-Louis Moreau de Maupertuis (1698-1759); membre 
de l'Académie des sciences et de l'Académie française ; président 
perpétuel de l'Académie des sciences et belles-lettres de Berlin. 

II était né à Saint-Malo. 

2. Nicolas-Charles-Joseph Trublct (1697-1770) ; parent et ami 
de Maupertuis et, comme lui, né à Saint-Malo. Il avait été reçu 
membre de l'Académie française le 13 avril 1761. 

3. C'est un souvenir du voyage de l'auteur en Palestine et de 
son séjour au couvent de Saint-Saba : « On montre aujourd'hui 
dans ce monastère trois ou quatre mille têtes de morts, qui sont 
celles des religieux massacrés par les infidèles. Les moines me 
laissèrent un quart d'heure tout seul avec ces reliques : ils sem- 
blaient avoir deviné que mon dessein était de peindre un jour 
la situation de l'âme des solitaires de la Thébaïde. Mais je ne me 
rappelle pas encore sans un sentiment pénible qu'un caloi/er 
voulut me parler de politique et me raconter les secrets de la 
cour de Russie. « Hélas ! mon père, lui dis-je, où chercherez- 
vous la paix, si vous ne la trouvez pas ici? » Itinéraire de 
Paris à Jérusalem, tome I, p. 313. 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 20 

imagination distraite, un esprit de parcimonie, qui 
nous empêchèrent d'abord de reconnaître ses admi- 
rables qualités. Avec de Tordre, ses enfants étaient 
tenus sans ordre; avec de la générosité, elle avait 
l'apparence de l'avarice; avec de la douceur d'âme, 
elle grondait toujours : mon père était la terreur des 
domestiques, ma mère le fléau. 

De ce caractère de mes parents sont nés les premiers 
sentiments de ma vie. Je m'attachai à la femme qui 
prit soin de moi, excellente créature appelée la Ville- 
neuve, dont j'écris le nom avec un mouvement de re- 
connaissance et les larmes aux yeux. La Villeneuve 
était une espèce de surintendante de la maison, me 
portant dans ses bras, me donnant, à la dérobée, tout 
ce qu'elle pouvait trouver., essuyant mes pleurs, m'em- 
brassant, me jetant dans un coin, me reprenant et 
marmottant toujours : « C'est celui-là qui ne sera pas 
fier! qui a bon cœur! qui ne rebute point les pauvres 
gens ! Tiens, petit garçon; » et elle me bourrait de vin 
et de sucre. 

Mes sympathies d'enfant pour la Villeneuve furent 
bientôt dominées par une amitié plus digne. 

Lucile, la quatrième de mes sœurs, avait deux ans 
de plus que moi 1 . Cadette délaissée, sa parure ne se 
composait que de la dépouille de ses sœurs. Qu'on se 

1. Lucile avait, non pas deux ans, mais quatre ans de plus 
que son frère. Elle était née le 7 août 1704. — Voir son acte de 
naissance à la page 7 de la remarquable étude de M. Frédéric 
Saulnier sur Lucile de Chateaubriand et M. de Caux, d'après 
des documents inédits, L885. M. Anatole France s'esl donc 
trompé, lui aussi, Lorsque, dans son petit volume, d'ailleurs si 
charma,,!, sur l/ucile de Chateaubriand, sa vie >t ses œuvres, 
il l'a fait naître « en L'an tTCii ». 



30 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

figure une petite fille maigre, trop grande pour son 
âge, bras dégingandés, air timide, parlant avec diffi- 
culté et ne pouvant rien apprendre; qu'on lui mette 
une robe empruntée à une autre taille que la sienne; 
renfermez sa poitrine dans un corps piqué dont les 
pointes lui faisaient des plaies aux côtés; soutenez 
son cou par un collier de 1er garni de velours brun; 
retroussez ses cheveux sur le haut de sa tête, ratta- 
chez-les avec une toque d'étoffe noire; et vous verrez 
la misérable créature qui me frappa, en rentrant sous 
le toit paternel. Personne n'aurait soupçonné dans la 
chétive Lucile les talents et la beauté qui devaient un 
jour briller en elle. 

Elle me fut livrée comme un jouet; je n'abusai point 
de mon pouvoir; au lieu de la soumettre à mes vo- 
lontés, je devins son défenseur. On me conduisait 
tous les matins avec elle chez les sœurs Couppart, 
deux vieilles bossues habillées de noir, qui mon- 
traient à lire aux enfants. Lucile lisait fort mal; je 
lisais encore plus mal. On la grondait; je griffais les 
sœurs : grandes plaintes portées à ma mère. Je com- 
mençais à passer pour un vaurien, un révolté, un pa- 
resseux, un âne enfin. Ces idées entraient dans la tête 
de mes parents : mon père disait que tous les cheva- 
liers de Chateaubriand avaient été des fouetteurs de 
lièvres, des ivrognes et des querelleurs. Ma mère sou- 
pirait et grognait en voyant le désordre de ma jaquette. 
Tout enfant que j'étais, le propos de mon père me ré- 
voltait; quand ma mère couronnait ses remontrances 
par l'éloge de mon frère qu'elle appelait un Caton, un 
héros, je me sentais disposé à faire tout le mal qu'on 
semb ait attendre de moi. 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMDE 31 

Mon maître d'écriture, M. Després, à perruque de 
matelot, n'était pas plus content de moi que mes pa- 
rents; il me faisait copier éternellement, d'après un 
exemple de sa façon, ces deux vers que j'ai pris en 
horreur, non à cause de la faute de langue qui s'y 
trouve : 

C'est à vous, mon esprit, à qui je veux parler : 
Vous avez des défauts que je ne puis celer. 

Il accompagnait ses réprimandes de coups de poing 
qu'il me donnait dans le cou, en m'appelant tête d'achô- 
cre; voulait-il dire achore l 2 Je ne sais pas ce que c'est 
qu'une tête d'achôcre, mais je la tiens pour effroyable. 

Saint-Malo n'est qu'un rocher. S'élevant autrefois 
au milieu d'un marais salant, il devint une île par l'ir- 
ruption de la mer qui, en 709, creusa le golfe et mit 
le monl Saint-Michel au milieu des flots. Aujourd'hui, 
le rocher de Saint-Malo ne tient à la terre ferme que 
par une chaussée appelée poétiquement le Sillon. Le 
Sillon est assailli d'un côté par la pleine mer, de l'autre 
est lavé par le flux qui tourne pour entrer dans le 
port. Une tempête le détruisit presque entièrement 
en 1730. Pendant les heures de reflux, le port reste à 
sec, et, à la bordure est et nord de la mer, se décou- 
vre une grève du plus beau sable. On peut faire alors 
le tour de mon nid paternel. Auprès et au loin, sont, 
semés des rochers, des forts, des îlots inhabités : le 
Fort-Royal, la Conchée, Césembre et le Grand-Bé, où 
sera mon tombeau; j'avais bien choisi sans le savoir: 
bé, en breton, signifie tombe. 

1. 'Ayùp, goin-»te. (.In. 



32 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

Au bout du Sillon, planté d'uD calvaire, <m trouve 
nue butte de sable au bord de la grande mer. Cette 
butte s'appelle la Hoguette; elle esl surmontée d'un 
vieux gibet: les piliers nous servaienl à jouer aux 
quatre coins; nous les disputions aux oiseaux de ri- 
vage. Ce n'était pourtant pas sans une sorte de terreur 
<|iie nous nous arrêtions dans ce lieu. 

Là se rencontrent aussi les Miels, dunes où pâtu- 
raient les moutons; à droite sont des prairies au bas 
du Paramé, le chemin de poste de Saint-Servan, le 
cimetière neuf, un calvaire et clés moulins sur des 
buttes, comme ceux qui s'élèvent sur le tombeau 
d'Achille à l'entrée de l'Hellespont. 

Je touchais à ma septième année; ma mère me con- 
duisit à Plancoët, afin d'être relevée du vœu de ma 
nourrice; nous descendîmes chez ma grand'mère. Si 
j'ai vu le bonheur, c'était certainement dans cette 
maison. 

Ma grand'mère occupait, dans la rue du Hameau- 
de-1' Abbaye, une maison dont les jardins descendaient 
en terrasse sur un vallon, au fond duquel on trouvait, 
une fontaine entourée de saules. Madame de Bedée 
ne marchait plus, mais à cela près, elle n'avait aucun 
des inconvénients de son âge : c'était une agréable 
vieille, grasse, blanche, propre, l'air grand, les ma- 
nières belles et nobles, portant des robes à plis à l'an- 
tique et une coiffe noire de dentelle, nouée sous le 
menton. Elle avait l'esprit orné, la conversation grave, 
l'humeur sérieuse. Elle était soignée par sa sœur, ma- 
demoiselle de Boisteilleul, qui ne lui ressemblait que 
par la bonté. Celle-ci était une petite personne maigre, 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 33 

enjouée, causeuse, railleuse. Elle avait aimé un comte 
de Trémigon, lequel comte, ayant dû l'épouser, avait 
ensuite violé sa promesse. Ma tante s'était consolée 
en célébrant ses amours, car elle était poète. Je me 
souviens de l'avoir souvent entendue chantonner en 
nasillant, lunettes sur le nez, tandis qu'elle brodait 
pour sa sœur des manchettes à deux rangs, un apo- 
logue qui commençait ainsi : 

Un épervier aimait une fauvette 
Et, ce dit-on, il en était aimé, 

ce qui m'a paru toujours singulier pour un épervier. 
La chanson finissait par ce refrain : 

Ah! Trémigon, la fable est-elle obscure? 
Ture lure. 

Que de choses dans ce monde finissent comme les 
amours de ma tante, ture, lure ! 

Ma grand'mère se reposait sur sa sœur des soins de 
la maison. Elle dînait à onze heures du matin, faisait 
la sieste; à une heure elle se réveillait; on la portait 
au bas des terrasses du jardin, sous les saules <l«' la 
fontaine, où elle tricotait, entourée de sa sœur, de ses 
enfants et petits-enfants 1 . En ce temps-là, la vieillesse 
était une dignité; aujourd'hui elle est une charge. A 
quatre heures, on reportait ma grand'mère dans son 

1. « Dans les jardins en testasse de cette maison, qui sert 
maintenant de presbytère à la paroisse de Nazareth, se voit en- 
core la fontaine entourée de saules, où l'aïeule i !«• Chateaubriand 

venait respirer le irais en tricotant au milieu de ses enfants et 

petits-enfants. » Du Breil de Marzan, Impressions breto 

sur les funérailles de Chateaubriand et sur les Mémoires 
d'outre-tombe, 1850. 



34 MÉMOIRES D*OUTRE-TOMBE 

salon ; Pierre, le domestique, mettait une table de jeu; 
mademoiselle de Boisteilleul 1 frappait avec les pin- 
cettes contre la plaque de la cheminée, et quelques 
instants après on voyait entrer trois autres vie 
filles qui sortaient de la maison voisine à l'appel <\<- 
ma tante. 

Ces Irois sœurs se nommaient les demoiselles Vil- 
déneux 2 ; filles d'un pauvre gentilhomme, au lieu de 
partager son mince héritage, elles en avaient joui en 
commun, ne s'étaient jamais quittées, n'étaient ja- 
mais sorties de leur village paternel. Liées depuis leur 
enfance avec ma grand'mère, elles logeaient à sa porte 
et venaient tous les jours, au signal convenu dans la 
cheminée, faire la partie de quadrille de leur amie. Le 
jeu commençait; les bonnes dames se querellaient : 
c'était le seul événement de leur vie, le seul moment 
où l'égalité de leur humeur fût altérée. A huit heures. 
le souper ramenait la sérénité. Souvent mon oncle de 
Bedée 3 , avec son fils et ses trois filles, assistait au sou- 
per de l'aïeule. Celle-ci faisait mille récits du vieux 
temps; mon oncle, ù son tour, racontait la bataille de 
Fontenoy, où il s'était trouvé, et couronnait ses van- 
teries par des histoires un peu franches, qui faisaient 

1. Suzanne-Emilie de Ravenel, demoiselle du Boisteilleul, 
sœur cadette de madame de Bedée de la Bouëtardais, née à 
Rennes le 12 mai 1700. 

2. La véritable orthographe du nom des trois vieilles filles 
était : Loisel de la Villedeneu. (Du Breil de Marzan, op. cit.) 

3. Marie-Antoine-Bénigne de Bedée, comte de la Bouëtardais, 
baron de Plancoët, fils de Ange-Annibal de Bedée et de Bénigne- 
Je mne-Marie de Ravenel de Boisteilleul, frère de madame de 
Ch ateaubriand et d'un an plus jeune qu'elle; il était né dans la 
paroisse de Bourseul, le 5 avril 1727. Il mourut à Diaan, le 
24 juillet 1807. 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 3j 

pâmer de rire les honnêtes demoiselles. A neuf heu- 
res, le souper fini, les domestiques entraient; on se 
mettait à genoux, et mademoiselle de Boisteilleul di- 
sait à haute voix la prière. A dix heures, tout dormait 
dans la maison, excepté ma grand'mère, qui se faisait 
faire la lecture par sa femme de chambre jusqu'à une 
heure du matin. 

Cette société, que j'ai remarquée la première dans 
ma vie, est aussi la première qui ait disparu à mes 
yeux. J'ai vu la mort entrer sous ce toit de paix et de 
bénédiction, le rendre peu à peu solitaire, fermer une 
chambre et puis une autre qui ne se rouvrait plus. 
J'ai vu ma grand'mère forcée de renoncer à son qua- 
drille, faute des partners accoutumés; j'ai vu diminuer 
le nombre de ces constantes amies, jusqu'au jour où 
mon aïeule tomba la dernière. Elle et sa sœur s'étaient 
promis de s'entre-appeler aussitôt que l'une aurait 
devancé l'autre; elles se tinrent parole, et madame de 
Bedée ne survécut que peu de mois à mademoiselle 
de Boisteilleul. Je suis peut-être le seul homme au 
monde qui sache que ces personnes ont existé. Vingt 
fois, depuis cette époque, j'ai fait la même observa- 
tion; vingt fois des sociétés se sont formées et dis- 
soutes autour de moi. Cette impossibilité de durée et 
de longueur dans les liaisons humaines, cet oubli pro- 
fond qui nous suit, cet invincible silence qui s'empare 
de notre tombe et s'étend de là sur notre maison, me 
ramènent sans cesse à la nécessité de l'isolement. 
Toute main est bonne pour nous donner le verre d'eau 
dont nous pouvons avoir besoin dans la lièvre de la 
mort. Ah! qu'elle ne nous soit pas trop chère! car 
comment abandonner sans désespoir la nia in que l'on 



30 MÉMOIRES D'OI TRE rOMBE 

a couverte de baisers et que l'on voudrait tenir éter- 
nellement sur son cœur? 

Le château du comte de Bedée 1 était situé à une 
lieue de Plancoët, dans une position élevée ut riante. 
Tout y respirait La joie ; l'hilarité de mon oncle étail 
inépuisable. Il avaii trois lilles. Caroline, .Marie et 
Flore, et un fils, le comte de La Bouëtardais, conseiller 
au Parlement 2 , qui partageaient son épanouissement 
de cœur. Monchoix était rempli des cousins du voisi- 
nage; on faisait de la musique, on dansait, on chas- 
sait, on était en liesse du matin au soir. Ma tante, 
madame de Bedée 3 , qui voyait mon oncle manger 

1. Le château de Monchoix, dans la paroisse de Pluduno, 
aujourd'hui l'une des communes du canton de Plancoët, arron- 
dissement de Dinan. Monchoix est actuellement habité par M. du 
Boishamon, arrière-petit-fils du comte de Bedée. 

2. Le comte de Bedée avait eu huit enfants, dont quatre 
morts en bas âge. Chateaubriand n'a donc connu que les quatre 
dont il parle : 1° Charlotte-Suzanne-Marie (celle qu'il appelle 
Caroline), née en la paroisse de Pluduno, le 24 avril 1762, décé- 
dée à Dinan, non mariée, le 28 avril 1849; — 2° Marie-Jeanne- 
Claude ou Claudine, née le 21 avril 1765, mariée en émigration 
à René-Hervé du Hecquet, seigneur de Rauville. Revenue en 
France, elle s'est fixée à Valognes et a dû y mourir. Ce sont ses 
héritiers qui ont hérité de la Bouëtardais. — 3° Flore-Anne, 
née le 5 octobre 1766, mariée au château de Monchoix, le 28 oc- 
tobre 1788, à Charles-Augustin-Jean-Baptiste Locquet, chevalier 
de Château-d'Assy, d'une famille d'origine malouine ; elle est dé- 
cédée, veuve, à Dinan, le 7 janvier 1851. — 4° Marie-Joseph- 
Annibal de Bedée, comte de la Bouëtardais, conseiller au 
Parlement de Rennes. Il fut, à Londres, le compagnon d'émi- 
gration de Chateaubriand et nous renvoyons à ce moment les 
détails que nous aurons à fournir sur lui. 

3. Marie-Angélique-Forturée-Cécile Ginguené, fille de écuyer 
François Ginguené et de dame Thérèse-Françoise Jean. Elle 
était née à Rennes le 23 novembre 1729. Mariée, le 23 novembre 
1756, à Marie-Antoine-Bénigne de Bedée. Décédée à Dinan, le 
22 novembre 1823. 



MÉMOIRES D'OU IRE-TOMBE 37 

gaiement son fonds et son revenu, se fâchait assez 
justement; mais on ne l'écoutait pas, et sa mauvaise 
humeur augmentait la bonne humeur de sa famille; 
d'autant que ma tante était elle-même sujette à bien 
des manies : elle avait toujours un grand chien de 
chasse hargneux couché dans son giron, et à sa suite 
un sanglier privé qui remplissait le château de ses 
grognements. Quand j'arrivais de la maison pater- 
nelle, si sombre et si silencieuse, à cette maison de 
fêtes et de bruit, je me trouvais dans un véritable 
paradis. Ce contraste devint plus frappant lorsque ma 
famille fut fixée à la campagne : passer de Combourg 
à Monchoix, c'était passer du désert dans le monde, 
du donjon d'un baron du moyen âge à la villa d'un 
prince romain. 

Le jour de l'Ascension de l'année 1775, je partis de 
chez ma grand'mère, avec ma mère, ma tante de Bois- 
I filleul, mon oncle de Bedée et ses enfants, ma nourrice 
et mon frère de lait, pour Noire-Dame de Nazareth. 
J'avais une lévite blanche, des souliers, des gants, un 
chapeau blancs, et une ceinture de soie bleue 1 . Nous 
montâmes à l'Abbaye à dix heures du malin. Le cou- 
vent, placé au bord du chemin, s'envieillissait 2 d'un 

1. « C'était la première fois de ma vie que j'étais décemment 
habillé. Je devais tout devoir à la religion, même la propreté, 
que saint Augustin appelle une demi-vertu. » Manuscrit de 
1826. 

2. A propos de éette expression et de quelques autres (me 
jouer emmi les vagues qui se retiraient ; — à l'orée d'une plaine ; 
— ries nuages qui projettent leur ombre fuitive, etc.), Sainte- 
Beuve écrivait, dans son article du 15 avril 1834, après les pre- 
mières lectures des Mémoires : « L'effet esl souvent heureux de 

ces mots gaulois rajeunis mêlés à de. fraîches importations 
latines (Le vaste du ciel, les blandices des sens, etc.) et enca- 



38 MÉMOIRES D'OI Ht ! TOMEE 

quinconce d'ormes du temps de Jean V de Bretagne. 

Du quinconce, on entrait dans le cimetière; le chré- 
tien ne parvenait à l'église qu'à travers la région des 
sépulcres : c'est par la mort qu'on arrive à ],i présence 
de Dieu. 

Déjà les religieux occupaient les stalles; l'autel étail 
illuminé d'une multitude de cierges: des lampes des- 
cendaient des différentes voûtes : il y a, dans les édi- 
li :es gothiques 1 , des lointains et comme des horizons 
sifs. Les massiers vinrent me prendre à la porte, 
en cérémonie, et me conduisirent dans le chœur. On 
y avait préparé trois sièges : je me plaçai dans celui 
du milieu; ma nourrice se mit à ma gauche, mon 
frère de lait à ma droite 2 . 

drés dans des lignes d'une pureté grecque, au tour grandiose, 
mais correct et défini. Le vocabulaire de M. de Chateaubriand 
dans ces Mémoires comprend toute la langue française imagi- 
nable et ne la dépasse guère que parfois en quelque demi-dou- 
zaine de petits mots que je voudrais retrancher. Cet art d'écrire 
qui ne dédaigne rien, avide de toute fleur et de toute couleur 
assortie, remonte jusqu'au sein de Ducange pour glaner un épi 
d'or oublié, ou ajouter un antique bleuet à la couronne. » Por- 
traits contemporains, I, 30. 

1. La chapelle de Notre-Dame de Nazareth n'était aucunement 
un édifice gothique. Elle datait du milieu du XVII e siècle et 
avait été fondée par dame Catherine de Rosmadec, épouse de 
Guy de Rieux, comte de Chàteauneuf, qui en fit don au couvent 
des religieux Dominicains de Dinan. La première pierre fut posée 
en présence de Ferdinand de Neufville, évêque de Saint-Malo, 
le 2 mai 1649, et, à cette date, on ne construisait plus, même 
en Bretagne, ni églises ni chapelles gothiques. (Voir Diction- 
naire d'Ogcc, article Corseul, et ÏHistoire de la découverte de 
la Sainte image deNotre Daine de Nazareth, copiée sur l'a 
original du père Guillouzou, et publiée par M. L. Prud'homme, 
de Saint-Brieuc). 

2. « La religion, qui ne connaît pas les rangs et qui donne 
toujours des leçons, ne voyait dans cette cérémonie que la pauvre 



mémoires d'outre-tombe 39 

La messe commença : à l'offertoire, le célébranl se 
tourna vers moi et lut des prières ; après quoi onm'ôta 
mes habits blancs, qui furent attachés en ex voto au- 
dessous d'une image de la Vierge. On me revêtit d'un 
habit couleur violette. Le prieur prononça un discours 
sur l'efficacité desvœux;il rappela l'histoire du baron 
de Chateaubriand, passe dans l'Orient avec sainl 
Louis; il me dit que je visiterais peut-être aussi, dans 
la Palestine, cette Vierge de Nazareth à qui je devais 
la vie par l'intercession des prières du pauvre, tou- 
jours puissantes auprès de Dieu 1 . Ce moine, qui me 
racontait l'histoire de ma famille, comme le grand- 
femme qui m'avait sauvé de la mort, et roulant qui avait sucé 
le même lait que moi; la grande dame ma mi ce étail à la porte, 
la paysanne dans le sanctuaire. » Manuscrit de 1826. 

1. - Quand cela fut fait, on acheva de célébrer la messe; ma 
mère communia après le prêtre, et très certainement ses vœux 
cherchèrent à détourner sur moi les grâces qi tte commu- 
nion devait répandre surelle. Combienil est essentiel de frapper 

ination des enfants, par des actesde religion! J 
le coui ; de ma vie je n'ai oublié le relèvemenl de mon vœu. Il 
s'esl présenté ;ï ma mémoire au milieu des plus grands i in 
ments de ma jeunesse ; je m'y sentais attaché comme à an point 
fixe autour duquel je tournais sans pouvoir me déprendre. D 
l'exhortation <\u bénédictin, j'ai toujours rêvé le pèlerinai 
Jérusalem, et j'ai fini par l'accomplir. 11 esl ci rtain que la plu- 
pari des actes religieux, nobles par eux-mêmes, laissenl ai 
du cœur de nobles souvenirs, nourrissent l'âme de sentiments 
élevés el disposent à aimer les choses belles et touchantes; que 
d( droit la religion n'avait-elle donc pas sur moi ! Ne devait-elle 
e dire : « Tu m'as été con ta jeunesse, je ne t'ai 

rendu à la vie que pour que tu devinsses mon défenseur. La 
dépouille de ton innocence, trempée des larmes ,!•■ ta mère, 
repose encore sur mes autels; ce nesonl pas te vêtements qu'il 
faut uspendn i mes temples, ce son ( 

moi ton cœur et les chagrins, je bénirai I i nouvelle offrande. » 
Sainte religion, voilà ton I pourrais remplir le 

vide que j'ai toujours senti en moi, et guérit cette tristesse qui 



] 



40 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

père de Dante lui faisait l'histoire de ses aïeux, aurait 
pu aussi, comme Cacciaguida, y joindre la prédiction 
de mon exil. 

Tu proverai si come sa di sale 
Lo pane altrui, e coin' è duro calle 
Lo scendere e il salir per 1' altrui scale. 
E quel che più ti gravera le spalle, 
Sarà la compagnia malvagia e scempia, 
Con la quai tu cadrai in questa valle; 
Che tutta ingrata, tutta matta ed empia 
Si farà contra te. 



Di sua bestialitate il suo processo 
Farà la pruova : si ch'a te fia bello 
Averti fatta parte, per te stesso 1 . 

« Tu sauras combien le pain d'autrui a le goût du 
sel, combien est dur le degré du monter et du des- 
cendre de l'escalier d'autrui. Et ce qui pèsera encore 
davantage sur tes épaules sera la compagnie mauvaise 
et insensée avec laquelle tu tomberas et qui, tout in- 
grate, toute folle, tout impie, se tournera contre toi. 



me suit. Tout sujet m'y replonge ou m'y ramène; je n'écris pas 
un mot qu'elle ne soit prête à déborder comme un torrent; je 
ne suis occupé qu'à la renfermer, pour ne pas me rendre ridi- 
cule aux hommes. Mais dans cet écrit qui ne paraîtra qu'après 
moi, que j'ai entrepris pour me soulager, pour donner une issue 
aux sentiments qui m'étouffent, pourquoi nie contraindrais-je? 
Rassasions-nous de nos peines secrètes, que mon âme malade et 
blessée puisse à son gré repasser ses chimères et se noyer dans 
ses souvenirs! » Manuscrit de 1826. 
1. Dante, Le Paradis, Chant XVII. 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 41 

De sa stupidité sa conduite fera preuve; tant qu'à toi 
il sera beau de t'être fait un parti de toi-même. » 

Depuis l'exhortation du bénédictin, j'ai toujours 
rêvé le pèlerinage de Jérusalem, et j'ai fini par l'ac- 
complir. 

J'ai été consacré à la religion, la dépouille de mon 
innocence a reposé sur ses autels : ce ne sont pas mes 
vêtements qu'il faudrait suspendre aujourd'hui à ses 
temples, ce sont mes misères. 

On me ramena à Saint-Malo 1 . Saint-Malo n'est point 
l'Aleth de la Notitia imperii : Aleth était mieux placée 
par les Romains dans le faubourg Saint-Servan, au 
port militaire appelé Solidor, à l'embouchure de la 
Rance.En face d'Aleth était un rocher, est in conspeclu 
Tenedos, non le refuge des perfides Grecs, mais la 
retraite de l'ermite Aaron, qui, l'an 507 2 , établit dans 
cette île sa demeure; c'est la date de la victoire de 
Glovis sur Alaric; l'un fonda un petit couvent, l'autre 
une grande monarchie, édifices également tombés. 

Malo, en latin Maclovius, Macutus, Machutes, de- 
venu en .'i'il évêque d'Aleth 3 , attiré qu'il fut par la 
renommée d'Aaron, le visita. Chapelain de l'oratoire 
de cet ermite, après la mort du suint il éleva une 

1. « Au mois d'octobre de l'année 17 75, nous retournâmes à 
Saint-Malo. » Manuscrit de 1826. 

2. Saint Aaron vivait, bien au vi° siècle, mais on ignore abso- 
lument La date à laquelle il s'établit sur le rocher qui porte au- 
jourd'hui la ville de Saint-Malo. La date de 507, donner ici par 
Chateaubriand, ne repose sur aucune autorité sérieuse. On ne 
la trouve même pas dans l'ouvrage, plus Légendaire qu'histo- 
rique, ilu l'. AJberl Le Grand, /" vie, gestes, mort et miracles 
des saints de la Bretagne- Armorique. 

3. Cette date de 541, que Chateaubriand a prise cette t'nis dans 
Albert Le Grand (édition de 1G80, p. 583), n'esl rien moins 



/j c 2 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

église cénobiale, in praedio Machutis. Ce nom de Malo 
se communiqua à l'île, el ensuite à la ville, Maclovium, 
Maclopolis. 

De sainl Malo, premier évêque d'Aleth, au bienheu- 
reux Jean surnommé de la Grille, sacré en 1140 et qui 
fit élever la cathédrale, on compte quarante-cinq évo- 
ques. Alelh étanl déjà presque entièrement abandon- 
née, Jean de la Grille transféra le siège épiscopal ('e. 
la ville romaine dans la ville bretonne qui croissa't 
sur le rocher d'Aaron. 

Saint-Malo eut beaucoup à souffrir dans les guerres 
qui survinrent entre les rois de France et d'Angle- 
terre. 

Le comte de Richemont, depuis Henri VII d'Angle- 
terre, en qui se terminèrent les démêlés de la Rose 
blanche et de la Rose rouge, fut conduit à Saint-Malo. 
Livré par le duc de Bretagne aux ambassadeurs de 
Richard, ceux-ci l'emmenaient à Londres pour le faire 
mourir. Échappé à ses gardes, il se réfugia dans la 
cathédrale, asylum quod in ed urbe est inviolalissi- 
mum:ce droit d'asile remontait aux Druides, premiers 
prêtres de l'île d'Aaron. 

qu'exacte. Malo fut bien le premier titulaire de l'évêché d'Aleth, 
fondé par Judaèl, roi de Domnonée, mais cette fondation eut 
lieu, non en 541, mais près d'un demi-siècle plus tard. Né vers 
520 dans la Cambrie méridionale, Malo ne passa en Armorique 
que vers 550. Il aborda dans l'île de Césembre, avec une tren- 
taine de disciples et se mit aussitôt à évangéliser les campagnes 
aléthiennes et curiosolites. Il comptait déjà dans la péninsule 
armoricaine, et spécialement dans le pays d'Aleth, quarante ans 
d'apostolat, lorsqu'il fut honoré de la dignité épiscopale, vers 
585-500. Saint Malo mourut en Saintonge, le dimanche 16 dé- 
cembre 621, âgé d'environ cent ans. (Voir VHistoire de Bre- 
tagne, par Arthur de la Borderie, tome I, p. 421, 465, 475.) 



MÉMOIRE< D'OUTRE-TOMBE 43 

Un évêque de Saint-Malo fut l'un des trois favoris 

(les doux autres étaient Arthur de Montauban et Jean 
Hingant) qui perdirent l'infortuné Gilles de Bretagne : 
c'est, ce que l'on voit dans ['Histoire lamentable de 
Gilles, seigneur de Chateaubriand et de Chantocé, 
prince du sang de France et de Bretagne, étranglé en 
prison par les ministres du favori, le 24 avril 1450. 

Il y a une belle capitulation entre Henri IV et Saint- 
Malo : la ville traite de puissance à puissance, protège 
ceux qui se sonl réfugiés dans ses murs, et demeure 
libre, par une ordonnance de Philibert de La Guiche, 
grand maître de l'artillerie de France, de faire fondre 
cent pièces de canon. Rien ne ressemblait davantage 
à Venise au soleil et aux arts près) que cette petite» 
république malouine par sa religion, sa richesse et sa 
chevalerie de mer. Elle appuya L'expédition de Charles- 
Quint en Afrique el secourut Louis XIII devant La 
Rochelle. Elle promenait son pavillon sur tous les 
flots, entretenait des relations avec Moka, Surate, Pon- 
dichéry, et une compagnie formée dans son sein ex- 
plorail la mer du Sud. 

A compter du règne de Henri IV, ma ville natale se 
distingua par son dévouement et sa fidélité à la 
France. Les Anglais la bombardèrent en L693; ils y 
lancèrent, le 2!> novembre de cette année, une machine 
infernale, dans les débris de laquelle j'ai souvent joué 

avec nies camarades. Ils la bombardèrent de nouveau 
en I758. 

Les Malouins prêtèrent des sommes considérables 
à Louis XIV pendant la guerre de 1 701 : en reconnais- 
sance de ce service, il leur confirma le privilège de 
se garder eux-mêmes; il voulu! que l'équipage du 



44 MÉMOIRES b'OUTRE-TOMBE 

premier vaisseau de la marine royale lui exclusive- 
ment composé de matelots de Saint-Malo et de son 

territoire. 

En 1771, les Malouins renouvelèrenl leur sacrifice 
et prêtèrent i renie millions à Louis XV. Le fameux 
amiral Anson 1 descendit à Cancale, en 1758, el brûla 
Saint-Servan. Dans le château de Saint-Malo, La Cha- 
lotais écrivit sur du linge, avec an cure-dent, de l'eau 
et de la suie, les mémoires qui firent tant de bruit 
et dont personne ne se souvient 2 . Les événements 
effacent les événements; inscriptions gravées sur d'au- 
tres inscriptions, ils font des pages de l'histoire des 
palimpsestes. 

Saint-Malo fournissait les meilleurs matelots de 
notre marine; on peut en voir le rôle général dans le 
volume in-folio publié en 1082 sous ce titre : Rôle gé- 
néral des officiers, mariniers et matelots de Saint-Malo. 
Il y a une Coutume de Saint-Malo, imprimée dans le 
recueil du Coutumier général. Les archives de la ville 

1. Anson (Georges), amiral anglais, né en 1697, mort 
en 1762. 

2. La Chalotais (Louis-René de Caradeuc de), procureur- 
général au Parlement de Bretagne, né à Rennes le 6 mars 1701, 
mort le 12 juillet 1785. — Le premier Mémoire, écrit sous le 
nom de M. de La Chalotais, et reconnu par lui comme son 
œuvre, se terminait par ces lignes : « Fait au château de Saint- 
Malo, 15 janvier 1766, écrit avec une plume faite d'un cure- 
dent, et de l'encre faite avec de la suie de cheminée, du vinaigre 
et du sucre, sur des papiers d'enveloppe de sucre et de choco- 
lat. » La vérité est que La Chalotais, dans sa prison, avait tout 
ce qu'il faut pour écrire et qu'il écrivait par toutes les postes à 
sa famille. Voir, dans l'ouvrage de M. Henri Carré, La Chalo- 
tais et le duc d'Aiguillon (1893), la correspondance du chevalier 
de Fontette, commandant du château de Saint-Malo, et en par- 
ticulier la lettre du 28 avril 1766. 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 45 

sont assez riches en chartes utiles à l'histoire et au 
droit maritime. 

Saint-Malo est la patrie de Jacques Cartier 1 , le Cris- 
tophe Colomb de la France, qui découvrit le Canada. 
Les Malouins ont encore signalé à l'autre extrémité de 
l'Amérique les îles qui portent leur nom : Iles Ma- 
louines. 

Saint-Malo est la ville aatalede Duguay-Trouin 2 , l'un 
des plus grands hommes de mer qui aienl paru, et, 
de nos jours, elle a donné à la France Surcoût* 3 . Le 
célèbre Mahé de La Bourdonnais 4 , gouverneur de l'Ile 
de France, naquit à Saint-Mal»), de même que La Met- 
triez Maupertuis, l'abbé Trublet dont Voltaire a ri : 
tout cela n'est pas trop mal pour une enceinte qui 
n'égale pas celle du jardin des Tuileries. 

L'abbé de Lamennais 6 a laissé loin derrière lui ces 
petites illustrations littéraires de ma patrie. 

1. Jacques Cartier naquit à Saint-Malo le 31 décembre 1494, 
L'année même où Christophe Colomb découvrait la Jamaïque. 
On ne sait pas exactement la date de sa mort. Le savant anna- 
liste de Saint-Malo, M. Ch. Cunat, croit pouvoir la fixer aux 
environs de 1654. 

2. René Dugay-Trouin, né le 10 juin 1673; mort le 27 sep- 
tembre 1736. 

3. Robert Surcouf, le célèbre corsaire (1773-1827). M. Ch. Cu- 
nat a écrit son Histoire. 

4. Bertrand-François Mahé de La Bourilmutnis (1699-1753). 

5. Julien Offraye de La Mettrie, né à Saint-Malo Le L9 dé- 
cembre 1709, mort le 11 novembre 1 7.M à Berlin, où ses oui 
ouvertement matérialistes lui avaient valu d'être nommé Lecteur 
du roi. Frédéric II a composé son El >ge, 

6. Hugues-Félicité Robert <!<■ L" Mennais, né le 19 juin 1782, 
mortle 27 février 1854. Presque tous ses biographes le font naître 
dans la même rue que Chateaubriand. C'es( une erreur. L'hôtel 
de la Mennais, où naquit l'auteur de l'Essai sur l'Indifférence, 
était situé, non rue des Juifs, mais pue Saint-Vincent. 

::. 



\V> MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

Broussais 1 estégalemenl Qé à Saint-Malo, ainsi que 
mon noble ami, le comte de La Ferronnays '. 

Enfin, pour ne rien omettre, je rappellerai les do- 
nnes (|iii formaient la garnison de Saint-Malo : ils des- 
cendaienl de ces chiens fameux, enfants de régiment 
dans les Gaules, et qui, selon Strabon, livrait ni avec 
leurs maîtres des batailles rangées aux Romains. Al- 
bert le Grand, religieux de l'ordre de Saint-Domi- 
nique, auteur aussi grave que le géographe grec, 
déclare qu'à Saint-Malo « la garde d'une place si im- 
portante était commise toutes les nuits à la fidélité «1 i 
certains dogues qui faisaient bonne et sûre pa- 
trouille ». Us furent condamnés à la peine capitale 
pour avoir eu le malheur de manger inconsidérément 
les jambes d'un gentilhomme; ce qui a donné lieu de 
nos jours à la chanson : Bon voyage. On se moque de 
tout. On emprisonna les criminels; l'un d'eux refusa 
de prendre la nourriture des mains de son gardien 
qui pleurait; le noble animal se laissa mourir de 
faim : les chiens, comme les hommes, sont punis de 
leur fidélité. Au surplus, le Capitole était, de même 

1. François- Joseph- Victor Broussais (1772-1832). Comme son 
compatriote La Mettrie, mais avec plus d'éclat et de talent, il se 
montra, dans tous ses ouvrages, un ardent adversaire des doc- 
trines psychologiques et. spiritualistes. 

2. Pierre-Louis-Auguste Ferron, comte de La Ferronnays, 
né le 17 décembre 1772. Il émigra avec son père, lieutenant gé- 
néral des armées du roi, servit sous le prince de Coudé et de- 
vint aide de camp du duc de Berry. Maréchal de camp (4 juin 
1814) ; pair de France (17 août 1815) ; ministre à Copenhague en 
1817; ambassadeur à Saint-Pétersbourg en 1819; ministre des 
Affaires étrangères du 4 janvier 1828 au 14 mai 1829; ambassa- 
deur à Rome du mois de février au mois d'août 1830. Il mourut 
en cette ville le 17 janvier 1842, laissant une mémoire honorée 
de tous les partis. 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 47 

que ma Délos, gardé par des (liions, lesquels n'a- 
b >yaien1 pas lorsque Scipion l'Africain venait à l'aube 
faire sa prière. 

Enclos de murs de diverses époques qui se divisent 
en grands el petits, et sur lesquels on se promène, 
Saint-Malo est encore défendu par le château dont j'ai 
parlé, et qu'augmenta de (ours, de bastions et de 
fossés, la duchesse Anne. Vue du dehors, la cité insu- 
laire ressemble à une citadelle de granit. 

C'est sur la grève de la pleine nier, entre le château 
et le Fort-Royal, que se rassemblent les enfants; c'est 
là que j'ai été élevé, compagnon des Unis et des vents. 
Un des premiers plaisirs que j'aie goûtés était de lut- 
ter contre les orages, de me jouer avec les vagues qui 
se retiraient devant moi, ou couraient après moi sur 
la rive. Un autre divertissement était de construire, 
avec l'arène de la plage, des monuments que mes ca- 
marades appelaient des fours. Depuis cette époque, 
j'ai souvent vu bâtir pour l'éternité des châteaux plus 
vite écroulés que mes palais de sable. 

Mon sort étant irrévocablement fixé, on me livra 
à une enfance oisive. Quelques notions de dessin, de 
i Qgue anglaise, d'hydrographie el de mathémati- 
ques, parurent plus que suffisantes à l'éducation d'un 
garçonnet destiné «l'avance à la rude vie d'un marin. 

Je croissais sans étude dans ma famille; nous n'ha- 

bitions plus la maison où j'étais né : ma mère occu- 
pait un hôtel, place Saint-Vincent 1 , presqi a face 

1. Peu d'années après la naissance de Chateaubriand, sa fa- 
mille avait quitté L'hôtel de la Gicquelais el était venue habiter 1 
premier étage de la belle maison dv M.Wbite de Boisglé, maire 
de Saint-Malo, maison située sur la rue et la place Saint-Vincent' 
presq n face de la porte Saint Vincent. [Ch. Cunat, op. <it.) 



48 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

de la porte qui corni ique au Sillon. Les polissons 

de la ville étaient devenus mes plus ckers .nuis : j'en 
remplissais la cour et les escaliers de la maison. Je 
leur ressemblais en tout; je parlais leur langage; 
j'avais leur façon et leur allure; j'étais vêtu comme 
eux, déboutonné et débraillé comme eux; mes che- 
mises tombaient en loques; je n'avais jamais une 
paire de bas qui ne lui largement trouée; je traînais 
de méchants souliers éculés, qui sortaient à chaque 
pas de mes pieds; je perdais souvent mon chapeau e 
quelquefois mon habit. J'avais le visage barbouillé, 
égratigné, meurtri, les mains noires. Ma figure était 
si étrange, que ma mère, au milieu de sa colère, ne 
se pouvait empêcher de rire et de s'écrier : « Qu'il est 
laid! » 

J'aimais pourtant et j'ai toujours aimé la propreté, 
même l'élégance. La nuit, j'essayais de raccommoder 
mes lambeaux; la bonne Villeneuve et ma Lucile m'ai- 
daient à réparer ma toilette, afin de m'épargner des 
pénitences et des gronderies;mais leur rapiécetage ne 
servait qu'à rendre mon accoutrement plus bizarre. 
J'étais surtout désolé quand je paraissais déguenillé 
au milieu des enfants, fiers de leurs habits neufs et de 
leur braverie. 

Mes compatriotes avaient quelque chose d'étranger, 
qui rappelait l'Espagne. Des familles malouines étaient 
établies à Cadix; des familles de Cadix résidaient à 
Saint-Malo. La position insulaire, la chaussée, l'archi- 
tecture, les maisons, les citernes, les murailles de 
granit de Saint-Malo, lui donnent un air de ressem- 
blance avec Cadix : quand j'ai vu la dernière ville, je 
me suis souvenu de la première. 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 49 

Enfermés le soir sous la même elé dans leur i ité, 
les Malouins ne composaient qu'une famille. Les 
mœurs étaient si candides que de jeunes femmes qui 
taisaient venir des rubans et des gazes de Paris, pas- 
saient pour des mondaines dont leurs compagnes effa- 
rouchées se séparaient. Une faiblesse était une chose 
inouïe : une comtesse d'Abbeville ayant été soupçon- 
née, il en résulta une complainte que l'on chantait en 
se signant. Cependant le poète, fidèle malgré lui aux 
traditions des troubadours, prenait parti contre le 
mari qu'il appelait un monstre barbare. 

Certains jours de l'année, les habitants de la ville et 
de la campagne se rencontraient à des foires appelée-, 
assemblées, ij ni se tenaient dans les îles et sur des 
forts autour de Saint-Malo; ils s'y rendaient à pied 
quand la mer était basse, en bateau lorsqu'elle était 
haute. La multitude de matelots et de paysans; les 
charrettes entoilées; les caravanes de chevaux, d'ânes 
et de mulets; le concours des marchands; les tentes 
plantées sur le rivage; les processions de moines et | 
de confréries qui serpentaient avec leurs bannières el 
leurs croix au milieu de la foule; les chaloupes allant 
et venant à la rame ou à la voile; les vaisseaux entrant 
au port, ou mouillant en rade; les salves d'artillerie, 
le branle des cloches, tout contribuait à répandre dans 
ces réunions le bruit, le mouvement et la variété. 

J'étais le seid témoin de ces fêtes qui n'eu partageât 

pas la joie. .l'y paraissais sans argent pour acheter des 
jouets cl des gâteaux. Kviiani le mépris qui s'attache 
à la mauvaise fortune, je m'asseyais loin de la foule, 
auprès de ces flaques d'eau que la mer entretient el 

renouvelle dans les concavités des rochers. Là, je 



.",() MÉMOIRES H 01 i RE-TOMBE 

m'amu voir voler les pingouins ttes, 

à béer aux lointains bleuâtres, à ramasser des coquil- 
le écouter le refrain des vagues parmi I"- écueils. 
Le soir,au Logis, je n'étais guère plus heureux; j'avais 
une répugnance pour certains mets : on me forçait 
d'en manger. J'implorais des yeux Lu France qui 
m'enlevail adroitemenl mon assiette, quand mon ; 
tournait la tête. Pour le feu, même rigueur : il ne 
m'était pas permis d'approcher de la cheminée. Il y a 
loin de ces parents sévères aux gâte-enfants d'aujour- 
d'hui. 

Mais si j'avais des peines qui sont inconnue 
l'enfance nouvelle, j'avais aussi quelques plaisirs 
qu'elle ignore. 

On ne sait plus ce que c'est que ces solennités de 
religion et de famille où la patrie entière et le Dieu 
de cette patrie avaient l'air de se réjouir; Noël, le pre- 
mier de l'an, les Rois, Pâques, la Pentecôte, la Saint- 
Jean, étaient pour moi des jours de prospérité. Peut- 
être l'influence de mon rocher natal a-t-elle agi sur 
mes sentiments et sur mes études. Dès l'année 1015, 
les Malouins firent vœu d'aller aider à bâtir de leurs 
mains et de leurs moijens les clochers de la cathédrale 
de Chartres : n'ai-je pas aussi travaillé de mes mains 
à relever la flèche abattue de la vieille basilique chré- 
tienne? « Le soleil, dit le père Maunoir, n'a jamais 
éclairé canton où ait paru une plus constante et inva- 
riable fidélité dans la vraie foi que la Bretagne. Il y a 
treize siècles qu'aucune infidélité n'a souillé la langue 
qui a servi d'organe pour prêcher Jésus-Christ, et il 
est à naître qui ait vu Breton bretonnant prêcher autre 
religion que la catholique. » 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 51 

Durant les jours de fête que je viens de rappeler, 
j'étais conduit en station avec mes sœurs aux divers 
sanctuaires de la ville, à la chapelle de Saint-Aaron, 
au couvent de la Victoire; mon oreille était frappée 
de la douce voix de quelques femmes invisibles : 
l'harmonie de leurs cantiques se mêlait aux mugisse- 
ments des flots. Lorsque, dans l'hiver, à l'heure du 
salut, la cathédrale se remplissait de la foule; que de 

vieux matelots à genoux, de jeunes femmes ei des 
enfants lisaient, avec de petites bougies, dans leurs 
Meuves; que la multitude, au moment de la bénédic- 
tion, répétait en chœur le Tantum ergo; que, dans 
l'intervalle de ces chants, les rafales de Noël frôlaient 
les vitraux de la basilique, ébranlaient les voûtes de 
celle net' que lit .résonner la mâle poitrine de Jacques 
Cartier et de Duguay-Trouin, j'éprouvais un sentiment 
extraordinaire de religion. Je n'avais pas besoin que 
la Villeneuve me dît de joindre les mains pour invo- 
quer Dieu par tous les noms que ma mère m'avait 
appris; je voyais les cieux ouverts, les anges offrant 
notre encens et nos vœux; je courbais mon front : il 
n'était point encore chargé de ces ennuis qui pèsenl 
si horriblement sur nous, qu'on est tenté de ne plus 
relever la tète lorsqu'on l'a inclinée au pied des au- 
tels. 

Tel marin, au sortir de ces pompes, s'embarquail 
tout fortifié contre la nuit, tandis que Ici autre ren- 
trait au port eu se dirigeant sur le dôme éclairé de 
l'église : ainsi la religion et les périls étaient conti- 
nuellement en présence, et leurs images se présen- 
taient inséparables à ma pensée. A peine étais-je né, 
que j'ouïs parler «le mourir : le soir, un homme allait 



52 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

avec une sonnette de rue en rue, avertissant les chré- 
tiens de prier pour un de Leurs frères décédé. Presque 
tous les ans, des vaisseaux se perdaient sous mes 
yeux, et, lorsque je m'ébattais le long des grèves, la 
mer roulait à mes pieds les cadavres d'hommes él ran- 
gers, expirés loin de leur pairie. Madame de Chateau- 
briand me disait, comme sainte Monique disait à son 
fils : Nihil longe est a Deo : « Rien n'est loin de Dieu » 
On avait confié mou éducation à la Providence : elle 
ne m'épargnait pas les leçons. 

Voué à la Vierge, je connaissais et j'aimais ma pro- 
tectrice que je confondais avec mon ange gardien : 
son image, qui avait coûté un demi-sou à la bonne 
Villeneuve, était attachée avec quatre épingles à la 
tête de mon lit. J'aurais dû vivre dans ces temps où 
Ton disait à Marie : « Doulce dame du ciel et de la 
terre, mère de pitié, fontaine de tous biens, qui por- 
tastes Jésus-Christ en vos prétieulx llancz, belle très- 
doulce Dame, je vous mereye et vous prye. » 

La première chose que j'ai sue par cœur est un can- 
tique de matelot commençant ainsi : 

Je mets ma confiance, 
Vierge, en votre secours; 
Servez-moi de défense, 
Prenez soin de mes jours; 
Et quand ma dernière heure 
Viendra finir mon sort, 
Obtenez que je meure 
De la plus sainte mort. 

J'ai entendu depuis chanter ce cantique dans un 
naufrage. Je répète encore aujourd'hui ces méchantes 



MÉMOIBÊJ D'OUTRE-TOMBE 53 

Fimes avec autant de plaisir que des vers d'Homère; 
une madone coiffée d'une couronne gothique, vêti e 
d'une robe de soie bleue, garnie d'une frange d'ar- 
gent, m'inspire plus de dévotion qu'une Vierge de 
Raphaël. 

Du moins, si celle pacifique Etoile des mers avait 
pu calmer les troubles de ma vie! Mais je devais être 
agité, même dans mon enfance; comme le dattier de 
L'Arabe, à peine ma tige était sortie du rocher qu'elle 
fut battue du vent. 

J'ai dit que ma révolte prématurée contre les mai- 
tresses de Lucile commença ma mauvaise renommée; 
un camarade l'acheva. 

Mon oncle, M. de Chateaubriand du Plessis, établi à 
Saint-Malo comme son frère, avait, comme lui, quatre 
filles et deux garçons 1 . De mes deux cousins (Pierre 
et Armand), qui formaient d'abord ma société, Pierre 
devint page de la reine, Armand fut envoyé au col- 
lège comme élaul destiuéà l'élat ecclésiastique. Pierre, 
au sortir des pages, entra dans la marine et se noya 
à la côte d'Afrique. Armand, depuis longtemps en 
fermé au collège, quitta la France en 1790, servit peu 
dant toute l'émigration, lil intrépidement dans une 
chaloupe vingt voyages à la côte de Bretagne, et vint 
enfin mourir pour le roi à la plaine de Grenelle. Le 
vendredi saint de L'année L809 2 , ainsi que je L'ai déjà 

1. De ces six enfants, cinq figurent sur les registres de nais- 
sance de Saint-Malo : Adélaïde, m' n L762; Emilie-Thérèse- 
Rosalie, née I'' L2 septembre 1763 ; Pierre, né en L767; Armand- 
Louis-Marie, né 1'' L6 mars 1768; Modeste, née en 1772. 

1. Ici encore, dans toutes 1<*-^ éditions, 'm a imprimé ;ï tort: 
1810. 



.Vf MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

dit el que je le répéterai encore en racontant sa catas- 
trophe*. 

Privé de la société de mes deux cousins, je h rem- 
plaçai par une liaison nouvelle. 

An second étage de l'hôtel que nous habitions, de- 
meurait un gentilhomme nommé Gesril : il avait un 
iils et deux lilles. Ce fils était élevé autrement que 
moi; entant gâté, ce qu'il faisait était trouvé char- 
mant : il ne se plaisait qu'à se battre, et surtout qu'à 
exciter des querelles dont il s'établissait le juge. 
Jouant des tours perfides aux bonnes qui menaient 
promener les enfants, il n'était bruit que de ses es- 
piègleries que l'on transformait en crimes noirs. Le 
père riait de tout, et Joson n'était que plus chéri. 
Gesril devint mon intime ami et prit sur moi un as- 
cendant incroyable : je profitai sous un tel maître, 
quoique mon caractère fût entièrement l'opposé du 
sien. J'aimais les jeux solitaires, je ne cherchais que- 
relle à personne : Gesril était fou de plaisirs, de cohue, 
et jubilait au milieu des bagarres d'enfants. Quand 
quelque polisson me parlait, Gesril me disait : « Tu 
le souffres? » A ce mot, je croyais mon honneur com- 

1. Il a laissé un fils, Frédéric, que je plaçai d'abord dans les 
gardes de Monsieur, et qui entra depuis dans un régiment de 
cuirassiers. Il a épousé, à Nancy, mademoiselle de Gastaldi, 
dont il a eu deux fils, et s'est retiré du service. La sœur aînée 
d'Armand, ma cousine, est, depuis de longues années, supérieure 
des religieuses Trappistes. (Note de 1831, Genève.) Oh. — Fré- 
déric de Chateaubriand, dont il est parlé dans cette note, était 
né à Jersey le 11 novembre 1798. Il est mort le 8 juin 1849, au 
château de la Ballue, près Saint-Servan, laissant un fils, Henri- 
Frédéric-Maric-Geoft'roy de Chateaubriand, né à la Ballue le 11 
mai 1835 et marié en 1869 à Françoise-Madeleine-Anne Rc- 
gnault de Parcieu. 



MEMOIRES D OUTRE-TOMBE •>•> 

promis et je sautais aux yeux du téméraire; la taille 
el l'âge n'y faisaient rien. Spectateur du combat, mon 
ami applaudissait à mon courage, mais ne faisait rien 
pour me servir. Quelquefois il levait une armée de 
tous les sautereaux qu'il rencontrait, divisait ses c 
crits en deux bandes, et nous escarmouchions sur la 
plage à coups de pierres. 

In autre jeu, inventé par Gesril, paraissait encore 
plus dangereux : lorsque la mer était liante el qu'il y 
avait tempête, la vague, fouettée au pied du château, 
du côté de la grande grève, jaillissait jusqu'aux gran- 
des tours. A vingt pieds d'élévation au-dessus de la 
base d'une de ces tours, régnait un parapet en granit, 
étroit, glissant, incliné, par lequel on communiquait 
au ravelin qui défendait le fusse : il s'agissait de sai- 
sir l'instant entre deux vagues, de franchir l'endroit 
périlleux avanl que le llol se brisât, et couvrit la tour. 
Voici venir une montagne d'eau qui s'avançait en mu- 
gissant, laquelle, si vous tardiez d'une minute, pou- 
vait ou vous entraîner, ou vous écraser contre le mur. 
l'as un de nousjie se refusait à l'aventure, mais j'ai 
vu des enfants pâlir avant de la tenter. 

Ce penchant à pousser les autres à des rencontres 
dont il restai! spectateur, induirait à penser que Ges- 
ril ne montra pas dans la suite un caractère forl gé- 
néreux; c'est lui néanmoins qui, sur un plus petit 
théâtre, a peut être effacé l'héroïsme de Régulus; il 
n'a manqué à sa gloire que Rome el Tite-Live. De- 
venu officier de marine, il fui pris à l'affaire de Qui- 
beron; l'action finie el les Anglais continuant di 
nonner l'armée républicaine, Gesril se jette à la nage, 
s'approche des vaisseaux, dil aux Anglais de cesser le 



56 MÉMOIRES D'Ol TRE-TOMBE 

feu, leur annonce le malheur el La capitulation des 
émigrés. On le voulut sauver, en lui filant une corde 
et le conjurant de monter à bord : <■ Je suis prisonnier 

sur parole, » s'écrie-t-il du milieu des Ilots, et il re- 
tourne à terre à la nage : il fut fusillé avec Sombreuil 
et ses compagnons 1 . 

Gesril a été mon premier ami; tous deux mal jugés 
dans notre enfance, nous nous liâmes par l'instinct de 
ce que nous pouvions valoir un jour 2 . 

1. Gesril du Papeu (Joseph-Francois-Anno avait un an de 
moins que son ami Chateaubriand; il était né à Saint-Malo le 
23 février 1767. Entré dans la marine, comme garde, à quatorze 
ans, il prit part à la guerre de l'Indépendance américaine et fit 
ensuite une campagne de trois ans dans les mers de l'Inde et 
de la Chine. Lientenant de vaisseau, le 9 octobre 1789, il ne 
larda pas à émigrer, fit la campagne des Princes en 1792, comme 
simple soldat, et se rendit ensuite à Jersey. Le 21 juillet 1795, 
il était à Quiberon, cette fois comme lieutenant de la compagnie 
noble des élèves de la marine, dans le régiment du comte d'Hec- 
tor. L'épisode dont il fut le héros dans cette tragique journée 
suffirait seul à prouver que Sombreuil et ses soldats n'ont mis 
bas les armes qu'à la suite d'une capitulation. Ceux qui nient 
l'existence de cette capitulation l'ont bien compris : ils ont essayé 
de contester l'acte même de Gesril et son généreux sacrifice. 
Mais ce sacrifice et les circonstances qui l'accompagnèrent sont 
attestés par trop de témoins pour qu'on puisse les mettre en 
doute. Ces témoins sont de ceux dont la parole ne se peut récu- 
ser : En voici la liste : 1° Chaumereix; 2° Berthier de Grandry; 
3° La Bothelière, capitaine d'artillerie; 4° Cornuiier-Lucinière; 
5° La Tullaye; 6° Du Fort; 7° le contre-amiral Vossey; 8° le 
baron de Gourdeau; 9° le capitaine républicain Rottier, de la 
légion nantaise. Le fait, d'ailleurs, est consigné dans une lettre 
écrite des prisons de Vannes par Gesril du Papeu à son père. 
Le jeune héros fut fusillé à Vannes, le 10 fructidor (27 août 
1795). 

2. « Je pense avec orgueil que cet homme a été mon premier 
ami, et que tous les deux, mal jugés dans notre enfance, nous 
nous liâmes par l'instinct de ce que nous pouvions valoir un 
jour, et que c'est dans le coin le plus obscur de la monarchie, 



MÉMOIRES IVOUTRE-TOMBE 57 

Deux aventures mirent fin à cette première partie 
de mon histoire, et produisirent un changement no- 
table dans le système de mon éducation. 

Nous étions un dimanche sur la grève, à Yéventail 
de la porte Saint-Thomas et le long du Sillon ; de gros 
pieux enfoncés dans le sable protègent les murs con- 
tre la houle. Nous grimpions ordinairement au haut 
de ces pieux pour voir passer au-dessous de nous les 
premières ondulations du 11 ux. Les places étaient 
prises comme de coutume; plusieurs petites filles se 
mêlaient aux petits garçons. J'étais le plus en pointe 
vers la mer, n'ayant devant moi qu'une jolie mi- 
gnonne, Hervine Magon,qui riait de plaisir et pleurait 
de peur. Gesril se trouvait à l'autre bout du côté de la 
terre. 

Le flot arrivait, il faisait du vent; déjà les bon- 
nes et les domestiques criaient : « Descendez, made- 
moiselle! descendez, monsieur! » Gesril attend une 
grosse lame : lorsqu'elle s'engouffre entre les pilotis, 
il pousse l'enfant assis auprès de lui ; celui-là se ren- 
verse sur un autre; celui-ci sur un autre : toute la file 
s'abat comme des moines de cartes, mais chacun est 
retenu par son voisin; il n'y eut que la petite fille de 
l'extrômilé de la Ligne sur laquelle je chavirai et qui, 
n'étant appuyer par personne, tomba. Le jusant l'en 
traîne; aussitôt mille cris, foules les bonnes retrous- 
sant leurs robes et tripotanl dans la mer, chacune 
saisissani son marmot et lui donnant um- lape. 11er- 

sur un misérable rocher, que sont nos ensemble et presque sous 
le même toil deux hommes dont 1rs noms ne seronl peut-être 
pas toul à fait inconnus dans Les annales de l'honneur et de la 
iidélité. » Manuscrit de t826. 



58 MÉMOIRES D'OI i !.l. TOMBE 

vine lui repêchée; mais elle déclara que François 

l'avait jetée bas. Les bonnes fondent sur moi; je leur 
échappe; je cours me barricader dans la cave de La 
maison : l'armée femelle me pourchassé. Ma mère et 
mon père étaienl heureusement sortis. La Villeneuve 
défend MiiJIaniment la porte et soufflette i'avant-garde 
ennemie. Le véritable auteur du mal, Gesril, me prête 
secours : il monte chez lui, et, avec ses deux sœurs, 
jette par les fenêtres des potées d'eau el «les pommes 
cuites aux assaillantes. Elles lovèrent le siège à l'en- 
trée 'li 1 la nuit; mais cette nouvelle se répandit dans 
la ville, et le chevalier de Chateaubriand, âgé de neuf 
ans, passa pour un homme atroce, un reste de ces 
pirates dont saint Aaron avait purgé son rocher. 

Voici l'autre aventure : 

J'allais avec Gesril à Saint-Servan, faubourg séparé 
de Saint-Malo par le port marchand. Pour y arriver à 
basse mer, on franchit des courants d'eau sur des 
ponts étroits de pierres plates, que recouvre la marée 
montante. Les domestiques qui nous accompagnaient 
étaient restés assez loin derrière nous. Nous aperce- 
vons à l'extrémité d'un de ces ponts deux mousses qui 
venaient à notre rencontre ; Gesril me dit : « Laisse- 
rons-nous passer ces gueux-là? » et aussitôt il leur 
crie : « A l'eau, canards! » Ceux-ci, en qualité de 
mousses, n'entendant pas raillerie, avancent; Gesril 
recule; nous nous plaçons au bout du pont, et, saisis- 
sant des galets, nous les jetons à la tète des mousses. 
Ils fondent sur nous, nous obligent à lâcher pied, 
s'arment eux-mêmes de cailloux, et nous mènent bat- 
tant jusqu'à notre corps de réserve, c'est-à-dire jus 
qu'à nos domestiques. Je ne fus pas, comme Horatius, 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 59 

frappé à l'œil : une pierre m'atteignit si rudement que 
mon oreille gauche, à moitié détachée, tombait sur 
mon épaule. 

Je ne pensai point à mon mal, mais à mon retour. 
Quand mon ami rapportait de ses courses un œil po- 
ché, un habit déchiré, il étaii plaint, caressé, choyé, 
rhabillé : en pareil cas, j'étais mis en pénitence. Le 
coup que j'avais reçu était dangereux, mais jamais La 
France ne me put persuader de rentrer, tant j'étais 
effrayé. Je m'allai cacher au second étage de la mai- 
son, chez Gesril, qui m'entortilla la tête d'une ser- 
viette. Cette serviette le mit en train : elle lui repré- 
senta une mitre; il me transforma en évoque, et me 
fit chanter la grand'messe avec lui et ses sœurs jus- 
qu'à l'heure du souper. Le pontife lui alors obligé de 
descendre : le cœur me battait. Surpris de ma ligure 
débiffée et barbouillée de sang, mon père ne dit pas 
un mot; ma mère poussa un cri; La France conta mon 
cas piteux, en m'excusant; je n'en fus pas moins ra- 
broué. On pansa mon oreille, et monsieur et madame 
de Chateaubriand résolurent de me séparer de Gesril 
le plus tôt possible 1 . 

Je ne sais si ce ne fut point cette année que le 



1. J'avais déjà parlé de Gesril dans mes ouvrages. Une de ses 
sœur . Angélique Gesril de La Trochardais, m'écrivil en 1818 
pour me prier d'obtenir que le nom de Gesril fut joint a ceuj 
de son mari el du mari de sa sœur : j'échouai dans ma 
dation. (Note de 1831 , e ) <'.n. 

Gesril avait troi œui ifsno» Coh - . I. 

"Roy de la • delà Ravillais, Les deux 

ères seules ont lais i des enfants ; la famille Gesril se trouve 
éteinte et fondue dans Le Metaër et, par Le Roy, dans 
guéhéneuc ei du Raquet. 



GO MÉMOI SI - DOUTRE-TOK.BE 

comte d'Artois vint ;ï Saint-Malo' : un lui donna le 
spectacle d'un combat naval. Du haut du bastion de 
la poudrière, je vis le jeune prince dans la foule au 
bord de la mer : dans son éclat et dans mon obscu- 
rité, que de destinées inconnues! Ainsi, sauf erreur 
de mémoire, Saint-Malo n'aurait vu que deux rois de 
France, Charles IX et Charles X. 

Voilà le tableau de ma première enfance. J'ignore 
si la dure éducation que je reçus est bonne en prin- 
cipe, mais elle fut adoptée de mes proches sans des- 
sein et par une suite naturelle de leur humeur. Ce 
qu'il y a de sûr, c'est qu'elle a rendu mes idées moins 
semblables à celles des autres hommes; ce qu'il y a 
d: plus sûr encore, c'est quelle a imprimé à mes sen- 
timents un caractère de mélancolie née chez moi de 
l'habitude de souffrir à l'âge de la faiblesse, de l'im- 
prévoyance et de la joie. 

Dira-ton que cette manière de m'élever m'aurait 
pu conduire à détester les auteurs de mes jours? Nul- 
lement; le souvenir de leur rigueur m'est presque 
agréable; j'estime et honore leurs grandes qualités. 
Quand mon père mourut, mes camarades au régi- 
ment de Navarre furent témoins de mes regrets. C'est 
de ma mère que je tiens la consolation de ma vie, 
puisque c'est d'elle que je tiens ma religion; je re- 
cueillais les vérités chrétiennes qui sortaient de sa 
bouche, comme Pierre de Langres étudiait la nuit 
dans une église, à la lueur de la lampe qui brûlait de- 
vant le Saint-Sacrement. Aurait-on mieux développé 

1. Le comte d'Artois vint, en effet, à Saint-Malo le 11 mai 
1777 et y séjourna trois jours. De grandes fêtes eurent lieu en 
son honneur. (Ch. Cunat, op. cit.) 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 61 

mon intelligence en me jetant plus tôt dans l'étude? 
J'en doute : ces flots, ces vents, cette solitude qui fu- 
rent mes premiers maîtres, convenaient peut-être 
mieux âmes dispositions natives; peut-être dois-je à 
ces instituteurs sauvages quelques vertus que j'au- 
rais ignorées. La vérité est qu'aucun système d'édu- 
cation n'est en soi préférable à un autre système : les 
enfants aiment-ils mieux leurs parents aujourd'hui 
qu'ils les tutoient et ne les craignent plus? Gesril 
était gâté dans la maison où j'étais gourmande : nous 
avons été tous deux d'honnêtes gens et des fils ten- 
dres et respectueux. Telle chose que vous croyez mau- 
vaise met en valeur les talents de votre enfant ; telle 
chose qui vous semble bonne étoufferait ces mêmes 
talents. Dieu fait bien ce qu'il fail : c'esl la Providence 
qui nous dirige, lorsqu'elle nous destine à jouer un 
rôle sur la scène du monde. 



LIVRE in 



Billet de M. Pasquier. — Dieppe. — Changement de mon édu- 
cation. — Printemps en Bretagne. — Forêt historique. — 
Campagnes Pélagiennes. — Coucher de la lune sur la mer. — 
Départ pour Combourg. — Description du château. — Co 
de Doi. — Mathématiques et langues. — Trait de mémoire. — 
Vacances à Combourg. — Vie de château en province. — 
Mœurs féodales. — Habitants de Combourg. — Secondes va- 
cances à Combourg. — Régiment de Conti. — Camp à Saint 
Malo. — Une abbaye. — Théâtre. — Mariage de mes deux 
sœurs aînées. — Retour au collège. — Révolution commencée 
danç mes idées. — Aventure de la pie. — Troisièmes vacances 
:i Combourg. — Le charlatan. — Rentrée au collège. — Inva- 
n de li France. — Jeux. — L'abbé de Chateaubriand. — 
Première communion. — Je quitte le collège; de Dol. — Mis- 
sion à Combourg. — Collège de Rennes. — -Je retrouve Gesril. 
— Moreau. — Limoëlan. — ■ Mariage de ma troisième sœur. — 
Je suis envoyé à Brest pour subir l'examen de garde de ma- 
rine. — Le port de Brest. — Je retrouve encore Gesril. — 
Lapeyrouse. — Je reviens à Combourg. 

Le i septembre 1812 2 , j'ai reçu ce billet de M. Pas 
quier, préfet de police'' : 

CABINET DU PRÉFET. 

« M. le préfet de police invite M. de Chateaubriand 
« ;'i prendre la peine de passer à son cabinet, soit au- 

1. Ce livre a été écrit à Dieppe (septembre el octobre L812 . 
et à la Vallée-aui-Loups, (décembre 1813 el janvier L814). lia 
été revu en juin 1846. 

2. C'étail précisément le jum- anniversaire de la naissance de 

lubriand. 

3. Etienne-Denis Pasquier [1767 1842). Il étail préfel de police 
depuis le 1 i octobre L810. Chateaubriand el M. Pasquier de 

se retrouver â la Chambre des pairs el a 1 Académie frani 



64 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

« jourd'hui sur les quatre heures de Faprès-midi, soit 
« demain à neuf heures du matin. » 

C'étail un ordre <!<• m'éloigner de Paris que M. le 
préfel de police voulait me signifier. Je me suis retiré 
i'i Dieppe, qui porta d'abord le nom de Bertheville, et 
fut ensuite appelé Dieppe, il y a déjà plus de quatre 
cents ans, du mot anglais deep, profond (mouillage). 
En 1788, je tins garnison ici avec le second bataillon 
de mon régiment : habiter cette ville, de brique dans 
ses maisons, d'ivoire dans ses boutiques, cette ville à 
rues propres et à belle lumière, c'était me réfugier 
auprès de ma jeunesse. Quand je me promenais, je 
rencontrais les ruines du château d'Arqués, que mille 
débris accompagnent. On n'a point oublié que Dieppe 
fut la patrie de Duquesne. Lorsque je restais chez 
moi, j'avais pour spectacle la mer; de la table où 
j'étais assis, je contemplais cette mer qui m'a vu 
naître, et qui baigne les côtes de la Grande-Bretagne, 
où j'ai subi un si long exil : mes regards parcouraient 
les vagues qui me portèrent en Amérique, me rejetè- 
rent en Europe et me reportèrent aux rivages de l'A- 
frique et de l'Asie. Salut, ô mer. mon berceau et mon 
image ! Je te veux raconter la suite de mon histoire : 
si je mens, tes flots, mêlés à tous mes jours, m'accu- 
seront d'imposture chez les hommes à venir. 

Ma mère n'avait cessé de désirer qu'on me donnât 
une éducation classique. L'état de marin auquel on 
me destinait « ne serait peut-être pas de mon goût », 
disait-elle; il lui semblait bon à tout événement de 
me rendre capable de suivre une autre carrière. Sa 
piété la portait à souhaiter que je me décidasse pour 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE fin 

l'Église. Elle proposa doue de me mettre dans un col- 
lège où j'apprendrais les mathématiques, le dessin, 
les armes et l;i langue anglaise; elle ne parla point du 
grec et du lalin.de peur d'effaroucher mon père; mais 
elle me les comptait faire enseigner, d'abord en se- 
cret, ensuite à découvert lorsque j'aurais fait des pro- 
grès. Mon père agréa la proposition : il fut convenu 
que j'entrerais au collège de Dol. Cette ville eut la 
préférence parce qu'elle se trouvait sur la route de 
Saint-Malo à Combourg. 

Pendant l'hiver très froid qui précéda nia réclusion 
scolaire, le feu prit à l'hôtel où nous demeurions ' : je 
fus sauvé par ma sœur ainée, qui m'emporta à tra- 
vers les flammes. M. de Chateaubriand, relire dans 
son château, appela sa femme auprès de lui : il le 
fallut rejoindre au printemps. 

Le printemps, eu Bretagne, est plus doux qu'aux 
environs de Paris, et Henri! trois semaines plus tût. 
Les cinq oiseaux ijui l'annoncent, l'hirondelle, le lo- 
riot, le coucou, la caille el le rossignol, arrivent avec 
des brises qui hébergent dans les golfes de la pénin- 
sule armoricaine. La terre se couvre de marguerites, 
de pensées, de jonquilles, de narcisses, d'hyacinthes, 
de renoncules, d'anémones comme les espaces aban 

1. Cet incendie eut lieu dans la unit du 16 au 17 février 1776. 
Le l'eu prit dans les magasins qui occupaient le rez-de-chaussée 
de la maison de M. \Yhite, dont le premier étage, ainsi que 
nous l'avons dit, était, habité par la famille Chateaubriand. Ces 
magasins servaient d'entrepôt à un marchand épicier et renfer- 
maient beaucoup de matières combustibles. Les progrès du feu 
furent rapides, et la maison toute entière sérail sain doute de- 
venue la proie des nammes, si le cocher du Carrosse publia. 
qui partait cette nuit-là pour Rennes, n'avait heureusement 
donné l'alarme. [Ch. Cunat, op. cit.) 

4. 



66 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

donnés qui environnent Saint- Jean- de -Latran et 
Sainte-Ooix-de-Jérusalem, à Rome. Des clairièn 
panachent d'élégantes^t hautes fougères; des champs 
de genêts et d'ajoncs resplendissenl de Leurs Qeurs 
qu'on prendrait pour des papillons d'or. Les haies, au 
long desquelles abondenl la fraise, la framboise et 
la violette, sonl décorées d'aubépines, de chèvre- 
feuille, de ronces dont les rejets bruns et courbés por- 
tent des feuilles el des fruits magnifiques. Toul four- 
mille d'abeilles et d'oiseaux; les essaims el les nids 
arrêtent les enfants à chaque pas. Dans certains abris. 
le myrte et le laurier-rose croissent en pleine terre, 
comme en Grèce; la figue mûrit comme en Provence; 
chaque pommier, avec ses fleurs carminées, res- 
semble à un gros bouquet de fiancée de village. 

Au xn e siècle, les cantons de fougères. Rennes, 
Bécherel, Dinan, Saint-Malo et Dol, étaient occupés 
par la forêt de Brécheliant; elle avait servi de champ 
de bataille aux Francs et aux peuples de la Domnonée. 
Wace raconte qu'on y voyait l'homme sauvage, la 
fontaine de Berenton et un bassin d'or. Un document 
historique du xv e siècle, les Usemens et coutumes de 
la forêt de Brécilien confirme le roman de Jiou ' : elle 

1. Le roman de Rou (Rollon, duc de Normandie], fut composé 
an xn e siècle par le trouvère normand Robert Wace. L'immense 
forêt qui couvrait la partie centrale de la péninsule armoricaine 
y est, en effet, appelée la forêt de Brécheliant. Chez d'autres 
poètes du moyen-âge, ce nom devient Brécilien ou Brecelien, 
Breseliand, Bersillant, ou plus généralement Broceliande. L'un 
d'eux en donne cette explication : 

E ce fu en Broceliande, 

Une broce (une forêt) en une lande. 

(Yoir Broceliande et ses chevaliers, par M.. Baron duTaya,p. 6, et 
Ilistoire de Bretagne, par Arthur de la Borderie, tome I. p. 44,45.) 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE Ti7 

est, disent les Usemens, de grande et spacieuse 
étendue; « il y a quatre châteaux, fort grand nombre 
de beaux étangs, belles chasses où n'habitent aucunes 
bêtes vénéneuses, ni nulles mouches, deux cents fu- 
taies, autant de fontaines, nommément la fontaine de 
Belenton, auprès de laquelle le chevalier Pontus lit 
ses armes. » 

Aujourd'hui, le pays conserve des traits de son ori- 
gine : entrecoupé de fossés boisés, il a de loin l'air 
d'une forêl H rappelle l'Angleterre; c'était le séjour 
des fées, et vous allez voir qu'en effet j'y ai rencontré 
une sylphide. Des vallons étroits sont arrosés par de 
petites rivières non navigables. Ces vallons sont sé- 
parés par des laudes et par des futaies à cépées de 
houx. Sur les côtes, se succèdent phares, vigies, dol- 
mens, constructions romaines, ruines de châteaux du 
moyen âge, clochers de la renaissance : la mer borde 
le tout. Pline dit de la Bretagne : Péninsule specta- 
trice de l'Océan '. 

Entre la mer et la terre s'étendent des campagnes 
pélagiennes, frontières indécises des deux éléments : 
l'alouette de champ y vole avec l'alouette marine; la 

1. A la suite de la lecture d'une partie de sas Mémoires, faite 
m 1834 die/ Mme Récamier, Chateaubriand communiqua aux 
journaux divers fragmenta de son ouvrage. Les pages sur le 
Printemps en Bretagne furent publiées dans le Panorama lit- 
téraire il<- l'Europe (tome II, iv e livraison; avril L834 . Les 
deux paragraphes qu'on a lus plus haut n'en formaient alors 
qu'un seul, dont le texte, assez différent ■ !" texte actuel, mérite 
d'être conservé. Voici cette première version: 

« L'aspect du pays, entrecoupé de fossés boisés, est celui d'une 
continuelle forêt, ri rappelle l'Angleterre. Des vallons étroits et 
profonds où coulent, parmi des saulaies el des chenevières, de 
petites rivières non navigables, présente»! des persp 



G8 MÉMOIRES d'OUTRE-TOMBJÏ 

charrue el la barque, à un jel de pierre l'une de 
l'autre, sillonnenl la terre el l'eau. Le navigateur et 
le berger s'enipruntenl mutuellemenl leur langue : le 
matelot dit les vagues moutonnent, le pâtre dit des 
/loties de moulons. Des sables de diverses couleurs, 
des bancs variés de coquillages, des varechs, des 
franges d'une écume argentée, dessinent la lisière 
blonde ou verte des blés. Je ne sais plus dans quelle 
île de la Méditerranée j'ai vu un bas-relief représen- 
tant les Néréides attachant des festons au bas de la 
robe de Cérès i . 

Mais ce qu'il faut admirer en Bretagne, c'est la lune 
se levant sur la terre et se couchant sur la mer. 

Établie par Dieu gouvernante de l'abîme, la lune a 
ses nuages, ses vapeurs, ses rayons, ses ombres por- 
tées comme le soleil; mais comme lui elle ne se re- 
tire pas solitaire : un cortège d'étoiles l'accompagne. 
A mesure que sur mon rivage natal elle descend au 
bout du ciel, elle accroît son silence quelle commu- 
nique à la mer; bientôt elle tombe à l'horizon, l'in- 
tersecte, ne montre plus que la moitié de son front 
qui s'assoupit, s'incline et disparait dans la molle in- 

riantes et solitaires. Les futaies à fond de bruyères et à cépées 
de houx, habitées par des sabotiers, des charbonniers et des 
verriers tenant du gentilhomme, du commerçant et du sauvage ; 
les landes nues, les plateaux pelés, les champs rougeâtres de 
sarrasin qui séparent ces vallons entre eux, en font mieux sen- 
tir la fraîcheur et l'agrément. Sur les côtes se succèdent des 
tours à fanaux, des clochers de la renaissance, des vigies, des 
ouvrages romains, des monuments druidiques, des ruines de 
châteaux : la mer borde le tout. » 

1. « J'ai vu dans l'île de Céos un bas-relief antique qui repré- 
sentait les Néréides attachant des festons au bas de la robe de 
Cérès. » Manuscrit de 1S34. 



MÉMOIRES p'OUTUE-TOMBE 69 

tumescence des vagues. Les astres voisins de leur 
reine, avant de plonger à sa suite, semblent s'arrêter, 
suspendus à la cime tics flots. La lune n'est pas 
plutôt couchée, qu'un souffle venant du large brise 
L'image des constellations, comme on éteint les flam- 
beaux après une solennité. 

Je devais suivre mes sœurs jusqu'à Combourg : 
nous nous mimes en route dans la première quinzaine 
de mai. Nous sortîmes de Saint-Malo au lever du so- 
leil, ma mère, mes quatre sœurs et moi, dans une 
énorme berline à l'antique, panneaux surdorés, mar- 
di, pieds en dehors, glands de pourpre aux quatre 
coins de l'impériale. Huit chevaux parés comme les 
mulets en Espagne, sonnettes au cou, grelots aux 
brides, housses et franges de laine de diverses cou- 
leurs, nous traînaient. Tandis que ma mère soupi- 
rait, mes sœurs parlaient à perdre haleine, je regar- 
dais de mes deux yeux, j'écoutais de mes deux 
oreilles, je m'émerveillais à chaque tour de roue : 
premier pas d'un Juif errant qui ne se devait plus ar- 
rêter. Encore si l'homme ne faisait que changer de 
lieux! niais ses jours et son cœur changent. 

Nos chevaux reposèrent à un village de pêcheurs 
smp la grève de Cancale. Nous traversâmes ensuite les 
marais cl la fiévreuse ville de Dol : passant devant la 
porte du collège où j'allais bientôt revenir, nous nous 
enfoui aines dans l'intérieur du pays. 

Durant quatre mortelles lieues, nous n'aperçûmes 
que des bruyères guirlamlées de huis, des friches à 
peine écrêtées, des semailles de blé noir, court el 
pauvre, et d'indigentes avénière** '* harbonniers 



70 SiÉMOIRl - D'Ol rRE-TOMBB 

conduisant des files de petits chevaux à crinière pen- 
dante el mêlée; des paysans à savons de peau de 
bique, à cheveux longs, pressaient des bœufs maigres 
avec des cris aigus et marchaient à la queue d'une 
lourde charrue, comme des faunes labourant. Enfin, 
nous découvrîmes une vallée au tond de laquelle s'é- 
levait, non loin d'un étang, la flèche de l'église d'une 
bourgade; les tours d'un château féodal montaient 
dans les arbres d'une futaie éclairée par le soleil 
couchant. 

J'ai été obligé de m'arrêter : mon cœur battail au 
point de repousser la laide sur laquelle j'écris. Les 
souvenirs qui se réveillent dans ma mémoire m'acca- 
blent de leur force et de leur multitude : et pourtant, 
que sont-ils pour le reste du monde? 

Descendus de la colline, nousguéâmes un ruisseau; 
après avoir cheminé une demi-heure, nous quittâmes 
la grande route, et la voiture roula au bord d'un quin- 
conce, dans une allée de charmilles dont les cimes 
s'entrelaçaient au-dessus de nos tètes : je me souviens 
encore du moment où j'entrai sous cet ombrage et de 
la joie effrayée que j'éprouvai. 

En sortant de l'obscurité du bois, nous franchîmes 
une avant-cour plantée de noyers, attenante au jardin 
et à la maison du régisseur; de là nous débouchâmes, 
par une porte bâtie, dans une cour de gazon, appelée 
la Cour Verte. À droite étaient de longues écuries et 
un bouquet de marronniers; à gauche, un autre bou- 
quet de marronniers. Au fond de la cour, dont le ter- 
rain s'élevait insensiblement, le château se montrait 
entre deux groupes d'arbres. Sa triste et sévère 
façade présentait une courtine portant une galerie à 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 7l 

mâchicoulis, denticulée et couverte. Cette courtine 
liait ensemble deux tours inégales en âge, en maté- 
riaux, en hauteur et en grosseur, lesquelles tours se 
terminaient par des créneaux surmontés d'un toit 
pointu, comme un bonnet posé sur une couronne go- 
thique. 

Quelques fenêtres grillées 1 apparaissaient çà et là 
sur la nudité des murs. Un large perron, roide et 
droit, de vingt-deux marches, sans rampes, sans 
garde-fou, remplaçait sur les fossés comblés l'ancien 
pont-levis; il atteignait la porte du château, percée au 
milieu de la courtine. Au-dessus de cette porte on 
voyait les urines des seigneurs de Combourg, et les 
tailladesà travers lesquelles sortaient jadis les bras 
et les chaînes du pont-levis. 

La voiture s'arrêta au pied du perron; mon père 
vint au-devant de nous. La réunion de la famille 2 
adoucit si fort son humeur pour le moment, qu'il 
nous fit la mine la plus gracieuse. Nous montâmes le 
perron; nous pénétrâmes dans un vestibule sonore, à 
voûte ogive, et de ce vestibule dans une petite cour 
intérieure 3 . 

De cette cour, nous entrâmes dans le bâtiment re- 

1. « Quelques fenêtres grillées, dV«. goût mauresque. . . » 
Manuscrit de 1826 et Manuscrit de 1834. 

2. (c L'arrivée de sa famille dans un lieu où il vivait selon ses 
goûts... » Manuscrit de 1826. — « La réunion de la famille 
dans le lieu de son choix... » Manuscrit de 1834. 

3. « Cette cour était formée par le corps <lo logis d'entrée, 
par un autre corps de logis parallèle, qui réunissait également 
deux tours plus petites que les premières, et par deux autres 
courtines ipii rattachaient la grande e1 la grosse tour aux deux 
petites tours. Le château entier avail la ligure d'un char à quatre 
roues. » Manuscrits de 1826 et de 1^34. 



72 MÉMOIRES D'OI ï R] rOMBE 

gardant au midi sur L'étang, e! jointif des deux pe- 
tites tours. Le château entier avail la figure d'un 
char à quatre roues. Nous nous trouvâmes de plain- 
picd dans une salle jadis appelée la salle des Gardes. 
Une fenêtre s'ouvrait à chacune de ses extrémités; 
deux autres coupaient la ligne latérale. Pour agrandir 
ces quatre fenêtres, il avait fallu excaver «1rs murs 
de huit à dix pieds d'épaisseur. Deux corridors à plan 
incliné, comme le corridor de la grande Pyramide, 
partaient des deux angles extérieurs de la salle et 
conduisaient aux petites tours. Un escalier, serpen- 
tant dans l'une de ces tours, établissait des relations 
entre la salle des Gardes et l'étage supérieur : tel 
était ce corps de logis. 

Celui de la façade de la grande et de la grosse 
tour, dominant le nord, du côté de la Cour Verte, se 
composait d'une espèce de dortoir carré et sombre, 
qui servait de cuisine; il s'accroissait du vestibule, 
du perron et d'une chapelle. Au-dessus de ces pièces 
était le salon des Archives, ou des Armoiries, ou des 
Oiseaux, ou des Chevaliers, ainsi nommé d'un pla- 
fond semé d'écussons coloriés et d'oiseaux peints. 
Les embrasures des fenêtres étroites et tréflées étaient 
si profondes, qu'elles formaient des cabinets autour 
desquels régnait un banc de granit. Mêlez à cela, 
dans les diverses parties de l'édifice, des passages et 
des escaliers secrets, des cachots et des donjons, un 
labyrinthe de galeries couvertes et découvertes, des 
souterrains murés, dont les ramifications étaient in- 
connues ; partout silence, obscurité et visage de 
pierre : voilà le château de Combour g. 

In suuper servi dans la salle des Gardes, el où je 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 73 

mangeai sans contrainte, termina pour moi la pre- 
mière journée heureuse de ma vie. Le vrai bonheur 
coûte peu; s'il est cher, il n'est pas d'une bonne es- 
pèce. 

A peine fus-je réveillé le lendemain que j'allai vi- 
siter les dehors du château, et célébrer mon avène- 
ment à la solitude. Le perron faisait face au nord- 
ouest. Quand on était assis sur le diazome de ce 
perron, on avait devant soi la Cour Verte, et, au delà 
de cette cour, un potager étendu entre deux futaies : 
l'une, à droite (le quinconce par lequel nous étions 
arrivés), s'appelait le petit Mail; l'autre, à gauche, 
le grand Mail : celle-ci était un bois de chênes, de 
hêtres, de sycomores, d'ormes et de châtaigniers. 
Madame de Sévigné vantait de son temps ces vieux 
ombrages 1 ; depuis cette époque, cent quarante an- 
nées avaient été ajoutées à leur beauté. 

Du cùté opposé, au midi et à l'est, le paysage of- 
frait un tout autre tableau : par les fenêtres de la 
grand'salle, on apercevait les maisons de Com- 
bourg 2 , un étang, la chaussée de cet étang sur la- 
quelle passait le grand chemin de Rennes, un moulin 
à eau, une prairie couverte de troupeaux de vaches 
et séparée de l'étang par la chaussée. Au bord de 
cette prairie s'allongeait un hameau dépendant d'un 
prieuré fondé en 1149 par Ri vallon, seigneur de Com- 
bourg, et où l'on voyait sa statue mortuaire, cou- 
chée sur le dos, en armure de chevalier. Depuis l'é- 

i. « M me de Sévignc vantait en 1669 ces vieux ombrages. » — 
Manuscrit de 1826. 

2. « On apercevait le haut clocher de la paroisse et les mai- 
sons confuses de Combourg... » Manuscrit de 1826. 

I 5 



7'i 10IRJ - D "i i RE-TOMBE 

tang, le terrain s'élevant ]>;ir degrés formait un 
phithéâtre d'arbn s, d'où sortaienl des campanili 
villages et «les tourelles de gentilhommières. Sur un 
dernier plan de l'horizon, entre l'occident et le midi, 
se profilaient les hauteurs de Bécherel. I ne terrasse 
bordée de grands buis taillés circulait au pied du 
château de ce côté, passait derrière les écuries, et 
;ill;iit, à diverses reprises, rejoindre le jardin des 
bains qui communiquait au grand Mail. 

Si, d'après cette trop longue description, un peintre 
prenait son crayon, produirait-il une esquisse 
semblant au château 1 ? Je ne le crois pas; et cepen- 
dant ma mémoire voit l'objet comme s'il était -Mi- 
mes yeux; telle est dans les choses matérielles 1 im- 
puissance de la parole et la puissance du souvenir! 
En commençant à parler de Combourg, je chante les 
premiers couplets d'une complainte qui ne charmera 
que moi; demandez au pâtre du Tyroi pourquoi il se 
plaît aux trois ou quatre notes qu'il répète à ses chè- 
vres, notes de montagne, jetées d'écho en écho pour 
retentir du bord d'un torrent au bord opposé? 

Ma première apparition à Combourg fut de courte 
durée. Quinze jours s'étaient à peine écoulés que je 
vis arriver l'abbé Porcher, principal du collège de 
Dol; on me remit entre ses mains, et je le suivis 
malgré mes pleurs. 

1. Le château qui i'ut comme la seconde patrie de Chateau- 
briand appartient toujours à sa famille. M me la comtesse de 
Chateaubriand, née Bernon de Rochetaillée, veuve du comte 
Geoffroy de Chateaubriand, petit-neveu de l'auteur du Génie dit 
Christianisme, habite Combourg la plus grande partie de l'année 
et y conserve a in pieux i'>ut ce qui rappelle 1 

moire du grand écrivain. 



MÉMOIRES D'OCTRE-TOMBE 75 

Je n'étais pas tout à fait étranger à Dol; mon père 
en était chanoine, comme descendant et représentant 
de la maison de Guillaume de Chateaubriand, sire de 
Beaufort, fondateur en 1529 d'une première stalle dans 
le chœur de la cathédrale. L'évoque de Dol était M. de 
Hercé, ami de ma famille, prélat d'une grande modé- 
ration politique, qui, à genoux, le crucifix à la main, 
fut fusillé avec son frère l'abbé de Hercé, à Quiberon, 
dans le Champ du Martyre 1 . En arrivant au collège, 
je fus confié aux soins particuliers de M. l'abbé Le- 
prince, qui professait la rhétorique et possédait à fond 
la géométrie : c'était un homme d'esprit, d'une belle 
figure, aimant les arts, peignant assez bien le portrait. 
Il se chargea de m'apprendre mon Bezout ; l'abbé 
Égault, régent de troisième, devint mon maître de 
latin; j'étudiais les mathématiq ues dans ma chambre, 
le latin dans la salle commune. 

Il fallut quelque temps à un hibou de mon espèce 
pour s'accoutumer à la cage d'un collège et régler sa 
volée au son d'une cloche. Je ne pouvais avoir ces 
prompts amis que donne la fortune, car il n'y avait 
rien à gagner avec un pauvre polisson qui n'avait pas 
même d'argent de semaine; je ne m'enrôlai point non 

1. Urbain-René De Hercé, né à Mayenne le 6 février 1726, 
sacré évêque de Dol le 5 juillet 1757. Il fut fusillé, le 28 juillet 
1795, non à Quiberon, dans le Champ du martyre, mais k Vannes, 
sur la promenade de la Garenne, en même temps que Sombreuil 
et quatorze autres victimes, parmi lesquelles était son frère, 
François de Hercé, grand-vicaire de Dol, né à Mayenne, le 8 mai 
1733. (Voir les Débris de Quiberon, par Eugène de la Gour- 
nerie, p. 13. — Consulter aussi, dans ['Histoire de la persécu- 
tion révolutionnaire en Bretagiii -, pur l'abbé Tresvaux, la no- 
tice sur Mgr. de Hercé. Il était le cinquième des dix-neuf enfants 
vivants de Jean-Baptiste de Hercé el de Françoise Tanquerel.) 



76 Ml MOIRES D'OI HIE-TOMBE 

plus dans une clientèle, car je hais 1' 
Dans les jeux, je ne prétendais mener personne, mais 
je ne voulais pas être mené: je n'étais bon ni poui 
tyran ni pour esclave, el tel je suis demeuré. 

Il arriva pourtant que je devins assez vite un centre 
de réunion; j'exer>:;ii dans La suite, à mon régiment, 
I ni' me puissance : simple sous-lieutenanl que j'étais, 
1 \ : iux officiers ; soirées chez m 

préféraient mon appartemenl au café. Je ne sais d'où 
cela venait, n'était peut-être ma facililé à entrer dans 
l'esprit et à prendre les mœurs des autres. J'aimais 
autanl chasser et courir que lire et écrire. Il m'est 
encore indifférent de deviser des choses les plus com- 
■-. ou de causer des sujets les plus relevés 1 . Très 
peu sensible à l'esprit, il m'est presque antipathique, 
bien que je ne sois pas une bête. Aucun défaut ne me 
choque, excepté la moquerie et la suffisance que j'ai 
grand'peine à ne pas morguer ; je trouve que les autri - 
onl toujours sur moi une supériorité quelconque, et si 
je me sens par hasard un avantage, j'en sui 3 tout em- 
barrassé 2 . 

1. Après avoir cité ce passage, M. de Marcellus ajoute : « J'ai 
eu bien des fois l'occasion de constater L'exactitude de ces traits 
si habilement tirés du caractère de M. de Chateaubriand, si 
justes et si vrais sous sa main, qu'on croirait impossible de les 
dessiner soi-même. « [Chateaubriand et son temps, p. 15.) 

2. « Depuis que j'ai acquis une malheureuse célébrité, il m'est 
arrivé de passer des jours, des mois entiers avec des personnes 
qui ne se souvenaient plus que j'avais fait des livres; moi-même 
je l'oubliais, si bien que cela nous paraissait à tous une chose 
de l'autre monde. Ecrire aujourd'hui m'est odieux, non que j'af- 
fecte un sot dédain pour les lettres, mais c'est que je doute plus 
que jamais de mon talent, et que les lettres ont si cruellement 
troublé ma vie que j'ai pris mes ouvrages en aversion. » Ma* 
nwserit de 1826. 



MÉMOIHIO d'outre-tombe 77 

Des qualités que ma première éducation avait lais- 
sées dormir s'éveillèrent au collège. Mon aptitude au 
travail ('tait remarquable, ma mémoire extraordinaire. 
Je lis des progrès rapides en mathématiques où j'ap- 
portai une clarté de conception qui étonnait l'abbé 
Leprince. Je montrai en même temps un goût décidé 
pour les langues. Le rudiment, supplice des écoliers, 
ne me coûta rien à apprendre; j'attendais l'heure des 
levons de latin avec une sorte d'impatience, comme 
un délassement de mes chiffres et de mes ligures de 
géométrie. En moins d'un an, je devins fort cinquième. 
Par une singularité, ma phrase latine se transformait 
si naturellement en pentamètre que l'abbé Égault 
m'appelait YÊlégiaque, nom qui me pensa rester 
parmi mes camarades. 

Quant à ma mémoire, en voici deux traits. J'appris 
p,ir cœur mes tables de logarithmes : c'est-à-dire qu'un 
nombre étant donné dans la proportion géométrique, 
je trouvais de mémoire son exposant dans la propor- 
tion arithmétique, et vice versa. 

Après la prière du soir que l'on disait en commun 
à la chapelle du collège, le principal faisait une lec- 
ture. Un des enfants, pris au hasard, était obligé d'en 
rendre compte. Nous arrivions fatigués de jouer et 
mourants de sommeil à la prière; nous nous jetions 
sur les bancs, tâchant de nous enfoncer dans un coin 
obscur, pour n'être pas aperçus et conséquemment 
interroges. Tl y avnil surtout un confessionnal que 
nous nous disputions comme une retraite assurée, lu 
Boir, j'avais eu le bonheur de gagner ce port et je m'j 
croyais en sûreté contre le principal; malheureuse- 
ment, il signala ma manœuvre et résolu! de faire un 



78 MÉH0IR1 9 D*OI I RE-TOMBE 

exemple. Il lut donc lentement et longuement le second 
poinl d'un sermon; chacun s'endormit. .!«• ne sais par 
quel hasard je restai «'veille dans mon confessionnal. 
Le principal, qui ne me voyait que le bout des pieds, 
crul que je dodinais comme les autres, el toul à couj , 
m'apostrophant, il me demanda ce qu'il avail lu. 

Le second point du sermon contenait une énuméra- 
tion des diverses manières dont on peut offenser Dieu. 
Non seulement je dis k; lond de la chose, mais je re- 
pris les divisions dans leur ordre, el répétai presque 
mot à mot plusieurs pages d'une prose mystique, inin- 
telligible pour un enfant. Un murmure d'applaudisse- 
ment s'éleva dans la chapelle: le principal m'appela, 
me donna un petit coup sur la j u • el me permit, en 
récompense, de ne me lever le lendemain qu'à l'heu c 
du déjeuner. Je me dérobai modestement à l'admira- 
tion de mes camarades et je profitai bien de la grâce 
accordée. 

Cette mémoire des mots, qui ne m"est pas entière- 
ment restée, a fait place chez moi à une autre sorte 
de mémoire plus singulière, dont j'aurai peut-être 
occasion de parler. 

Une chose m'humilie : la mémoire est souvent la 
qualité de la sottise; elle appartient généralement aux 
esprits lourds, qu'elle rend plus pesants par le bagage 
dont elle les surcharge. Et néanmoins, sans la mé- 
moire, que serions-nous? Nous oublierions nos ami- 
tiés, nos amours, nos plaisirs, nos affaires; le génie 
ne pourrait rassembler ses idées; le cœur le plus affec- 
tueux perdrait sa tendresse s'il ne se souvenait plus; 
notre existence se réduirait aux moments successifs 
d'un présent qui s'écoule sans cesse; il n'y aurait plus 



mémoires d'outre-tombe 79 

de passé. misère de nous! notre vie est si vaine 
qu'elle n'est qu'un reflet de notre mémoire. 

J'allai passer le temps des vacances à Combourg. La 
vie de château aux environs de Paris ne peut donner 
une idée de la vie de château dans une province reculée. 

La terre de Combourg n'avait pour tout domaine 
que des landes, quelques moulins et les deux forêts, 
Bourgouët et Tanoërn, dans un pays où le bois est 
presque sans valeur. Mais Combourg était riche en 
droits féodaux; ces droits étaient de diverses sortes: 
les uns déterminaient certaines redevances pour cer- 
taines concessions, ou fixaient des usages nés de l'an- 
cien ordre politique; les autres ne semblaient avoir 
été dans l'origine que des divertissements. 

Mon père avait fait revivre quelques-uns de ces der- 
niers droits, afin de prévenir la prescription. Lorsque 
toute la famille était réunie, nous prenions part à ces 
amusements gothiques : les trois principaux étaient le 
Saut des poissonniers, la Quintaine, et une foire ap- 
pelée Y Angevine. Des paysans en sabots el en braies, 
hommes d'une France qui n'est plus, regardaient ces 
jeux d'une France qui n'était plus. Il y avait prix pour 
le vainqueur, amende pour le vaincu. 

La Quintaine conservait la tradition des tournois: 
elle avait sans doute quelque rapport avec l'ancien 
service militaire des fiefs. Elle est très bien décrite 
dans du Cangc (vorc Quintana) 1 . On devait payer les 

1. Le Manuscrit (/<• 1826 renferme ici une courte description 
du jeu de la quintaine. « Tous les nouveaux mariés de l'année 
dans la mouvance de Combourg i liges, au mois de mai, 

de venir ro lance de bois contre un poteau 

un chemin creux qui passai! au haut du grand mail; les jouteurs 



80 MÉMOIRES D'OUTRl -TOMnE 

amendes en ancienne monnaie de cuivre, jusqu'à la 
valeur de deux moutons d'or à la couronne de 25 sols 
parisis chacun. 

La foire appelée V Angevine se tenait dans la prairie 
de l'Étang, le 4 septembre de chaque année, jour de 
ma naissance. Les vassaux étaient obligés de prendr ■ 
les armes, ils venaient au château lever la bannière 
du seigneur; de là ils se rendaient à la foire pour éta- 
blir l'ordre et prêter force à la perception d'un p 
dà aux comtes de Combourg par chaque tête de bétail, 
espèce de droit régalien. A cette époque, mon père 
tenait laide ouverte. On ballail pendant trois joui 
les maîtres dans la grande salle, au raelernenl d'un 
violon; les vassaux-, dans la Ouïr Verte, au nasille- 
ment d'une musette. On chantait, on poussai! des 
huzzas, on tirait des arquebusades. Os bruits se mê- 
laient aux mugissements des troupeaux de la foire; la 
foule vaguait dans les jardins et les bois, et du moins 
une fois l'an on voyait à Combourg quelque chose qui 
ressemblait à de la joie. 

Ainsi, j'ai été placé assez singulièrement dans la 
vie pour avoir assisté aux courses de la Quintaine et 
à la proclamation des Droits de VHomme; pour avoir 
vu la milice bourgeoise d'un village de Bretagne et la 
garde nationale de France, la bannière des seigneurs 
de Combourg et le drapeau de la révolution. Je suis 
comme le dernier témoin des mœurs féodales. 

étaient à cheval; le baillif, juge du camp, examinait la lance, 
déclarait qu'il n'y avait ni fraude ni dol dans les armes : on 
pouvait courir trois fois contre le poteau, mais au troisième 
tour, si la lance n'était pas rompue, les gabeurs du tournoi 
champêtre accablaient de plaisanteries le joutier maladroit, qui 
payait un petit écu au seigneur. » 



MÉMOIRES d'OITRE-TOMBE 81 

Les visiteurs que l'on recevait au château se com- 
posaient des habitants de la bourgade et de la noblesse 
de la banlieue : ces honnêtes gens furent mes premiers 
amis. Notre vanité met trop d'importance au rôle que 
nous jouons dans le monde. Le bourgeois de Paris rit 
du bourgeois d'une petite ville; le noble de cour se 
moque du noble de province ; l'homme connu dédai- 
gne l'homme ignore, sans songer que le temps fait 
également justice de leurs prétentions, et qu'ils sont 
tous également ridicules ou indifférents aux yeux des 
générations qui se succèdent. 

Le premier habitant du lieu était un M. Potelet, 
ancien capitaine de vaisseau de la compagnie des 
Indes 1 , qui redisait de grandes histoires de Pondi- 
chéry. Comme il les racontait les coudes appuyés sur 
la table, mon père avait toujours envie de lui jeter 
son assiette au visage. Venait ensuite l'entrepositaire 
des tabacs, M. Launay de La Billardière 2 , père de fa- 
mille qui comptait douze enfants, comme Jacob, neuf 
filles et trois garçons, dont le plus jeune, David, était 

1. Dans cette peinture de la petite société de Combourg, Cha- 
teaubriand a été scrupuleusement exact, comme il le sera du 
reste en toute circonstance, ainsi qu'on le verra de plus en plus 
en avançant dans la lecture des Mémoires. — Noble M e Fran- 
Sois-Jean-Baptiste Potelet, seigneur de Saint-Mahé et de la Du- 
rantais, après avoir servi dans la marine de la compagnie des 
Indes, épousa, le 6 octobre 1767, à Combourg, Marie-Marguerite 
de Lormel. Sa fille aînée Marie Marguerite, née en L768, la même 
année que Chateaubriand, se maria en 1789 à Pierre-Emmanuel- 
Vincent Marie de Preslon de Saint-Aubin, président des requêtes 
au Parlement de Bretagne. 

2. Gilles-Marie de Lamnay, sieur de la Bliardiére, d'abord 
procureur fiscal de Bécherel, puis sénéchal des juridictions du 
Vauruffier, de la vicomte de Besso et du marquisat de Caradenc, 
était devenu plus tard entreposeur des fermes du roi à I 

5. 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

11 mu camarade de jeux*. Le bonhomme s'avisa de vou- 
loir être aoble en L789 : il prônait bien son temps I 
Dans cette maison, il y avail force joie et beaucoup de 
dettes. Le sénéchal (icsbert 2 , le procureur fiscal Petit 3 , 
le receveur Corvaisier\ le chapelain l'abbé Chalmel 5 , 
formaient la société de Combourg. Je n'ai pas rencon- 
l ré à Athènes des personnages plus célèbres. 
MM. du Petit-Bois 6 , de Château d'Assie 7 , de Tinté- 

. Né ii Bécherel, il avait épouse à Bain, le 17 juillet 1750, 
Marie-Anne Nogues, dont étaient nés, de 1752 .1 1769, treize en- 
fants "i non douze), cinq garçons et huit filles. David, le com- 
pagnon de jeux de Chateaubriand, étail I il le dit, 
le plus jeune des fils. 

1. J'ai retrouvé mon ami David : je dirai quand el comment. 
(Note de Genève, 1833.) Ch. 

2. Jean-Baptiste Gesbcrt, S r de la N<>é-Sécho, sénéchal de la 
juridiction seigne Combourg, originaire de Rostrenen, 
marié à Bécherel, le 22 octobre 1782, à Marie-Jeanne Faisant de 
la Gautraye. 

3. M c René Petit, né à la Guerche, procureur fiscal du comté 
de Combourg. Il devint en 1791 juge au district de Dinan . 3 - 
fils René-Marie Lucil, né le 29 mars 1783, a été tenu sur les 
fonds baptismaux par Lucile de Chateaubriand. 

4. M e Julien Corvaisier ou le Çorvaisier, notaire et procureur 
de la juridiction. 

5. L'abbé Chalmel (Jean-François), chapelain du château de 
Combourg, était petit-fils de M e Noël Chalmel, notaire à Rennes. 

6. Jean-Anne Pinot du Petitbois, né à Rennes le 10 janvier 
1737, élait le fils aîné de Maurille-Anne Pinot, écuyer, seigneur 
du Petitbois, et de Jeanne-Perrine Guybert. D'abord sous-aide 
major au régiment de la Reine, puis capitaine de dragons au 
régiment de Belzunce, il habitait le château du Grandval en Com- 
bourg et y mourut, le 10 octobre 1789, en grande odeur de 
piété (acte d'inhumation). 11 avait épousé en Saint-Aubin de 
Rennes, le 7 mars 1769, Anne-Marc de la Chénardais, décédée à 
Rennes le 26 vendémiaire an III (17 octobre 1794). — Le châ- 
teau du Grandval est encore habité aujourd'hui par la famille 
du Petitbois. 

7. Michel-Charles Locquet, comte de Château-d'Assis, né à 
Saint-Malo le 14 janvier 1748. Il appartenait à une famille très 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 83 

niac', un ou deux autres gentilshommes, venaient, le 
dimanche, entendre la messe à la paroisse, et dîner 
ensuite chez le châtelain. Nous étions plus particuliè- 
rement liés avec la famille Trémaudan, composée du 
mari 2 , de la femme extrêmement belle, d'une sœur 
naturelle et de plusieurs enfants. Cette famille habi- 
tait une métairie, qui n'attestait sa noblesse que par 
un colombier. Les Trémaudan Auvent encore. Plus 
gages el plus heureux que moi, ils n'ont point perdu 
de vue les tours du château que j'ai quitté depuis 
trente ans; ils font encore ce qu'ils faisaient lorsque 
j'allais manger le pain bis à leur table; ils ne sont 
point sortis du port dans lequel je ne rentrerai plus. 
Peut-être parlent-ils de moi au moment même où 
j'écris cette page : je me reproche de tirer leur nom 
de sa protectrice obscurité. Ils ont douté longtemps 
que l'homme dont ils entendaient parler fût le petit 
chevalier. Le recteur ou curé de Combourg, l'abbé Sé- 
vin 3 , celui-là même dont j'écoutais le prône, a montré 

honorée dans le pays malouin : sa mère était une Trublet. Ma- 
rié on 1774 à Jeanne-Anne-Joséphine de Boisbaudry, il demeu- 
rait au château de Triaudin, en Combourg, qui est aujourd'hui 
habite par le vicomte Roger du Petitbois. 

1. Des Tintcniac, en résidence momentanée chez des amis ha- 
bitant le pays, auront sms doute l'ait au château de Combourg 
des visites dont Chateaubriand avait gardé le souvenir; mais il 
n'y avait pas de Tinténiac établis à Combourg ou dans les pa- 
roisses environnantes. 

2. Nicolas-Pierre Philippe*, seigneur de Trémaudan, ancien 
officier de dragons au régiment de la Ferronnais. était né à 
Pontorson le 19 septembre 1749, fils d'écuyer Pierre Philîppes, 
seigneur de Villeneuve Torrens, et d'Augustine de Lantivy. Il 
avait épousé, à Saint-Malo, le 2i janvier 1769, Marie-Louise 
Mazin, dont il eut plusieurs enfants nés à Combourg de 1770 à 
1786. 

3. René-Malo Sévin fut nommé recteur de la paroisse de Com- 



H't MÉMOIRES D'Ol TRI -TOMBE 

la mémo incrédulité; il ne se | /ait persu i ! p que 

le polisson, camarade des pa; sans, fûl le défenseur 
de la religion ; il a uni par le croire, el il me cite dans 
ermons, après m'avoir tenu sur ses genoux. Ces 
dignes gens, qui ne mêlenl à mon image aucune idée 
étrangère, qui me voient tel que j'étais dans mon 
enfance et dans ma jeunesse, me reconnaîtraient-ils 
aujourd'hui sous 1rs travestissements du temps? Je 
serais obligé de leur dire mon nom avant qu'ils me 
voulussent presser dans leurs bras. 

Je porte malheur à mes amis. Un garde-chasse, 
appelé Raulx, qui s'était attaché à moi, fut tué par un 
braconnier. Ce meurtre me fit une impression extraor- 
dinaire. Quel étrange mystère dans le sacrifice hu- 
main ! Pourquoi faut-il que le plus grand crime et la 
plus grande gloire soient de verser le sang de l'homme? 
Mon imagination me représentait Raulx tenant ses en- 
trailles dans ses mains et se traînant à la chaumière 
où il expira. Je conçus l'idée de la vengeance; je m'au- 
rais voulu battre contre l'assassin. Sous ce rapport je 
suis singulièrement né : dans le premier moment 
d'une offense, je la sens à peine ; mais elle se grave 
dans ma mémoire; son souvenir, au lieu de décroître, 
s'augmente avec le temps; il dort dans mon cœur des 
mois, des années entières, puis il se réveille à la 
moindre circonstance avec une force nouvelle, et ma 
blessure devient plus vive que le premier jour. Mais 
si je ne pardonne point à mes ennemis, je ne leur fais 



bourg en 1776. Il refusa de prêter serment à la constitution 
civile du clergé, et passa à Jersey en 1792. Rentré en 1797, il 
fut réinstallé en 1803 à la cure de Comhourg et y mourut en 
1817. 



' J. : r-*- 



MÉMOIRES d'oUTRE-TOMBE 85 

aucun mal; je suis rancunier el ne suis point vindi- 
catif. Ai-je la puissance de me venger, j'en perds l'en- 
vie; je ne serais dangereux que dans le malheur. Ceux 
qui m'ont cru faire céder en m'opprimant se sont 
trompés; l'adversité est pour moi ce qu'était la terre 
pour Antée : je reprends des forces dans le sein de ma 
mère. Si jamais le bonheur m'avait enlevé dans ses 
bras, il m'eût étouffé. 

Je retournai à Dol, à mon grand regret. L'année 
suivante, il y eut un projet de descente à Jersey, el 
un camp s'établit auprès de Saint-Malo. Des troupes 
furent cantonnées à Combourg; M. de Chateaubriand 
donna, par courtoisie, successivement asile aux colo- 
nels des régiments de Touraine et de Conti : l'un était 
le duc de Saint-Simon 1 , et l'autre le marquis de Cau- 
sans-. Vingt officiers étaient tous les jours invités à 

1. Claude-Anne, vicomte, puis marquis, puis il ne de Saint- 
Simon, de la branche de Montbléru, fils de Louis-Gabriel, mar- 
quis de Saint-Simon, et de Catherine-M;>r -laquette Pi- 
neau de Viennay, naquit au château de la Faye (Charente . 
Entré très jeune au service militaire, il l'ut nommé, le .'ï janvier 
1770, brigadier, puis, le 29 juin 1775, colonel d" régiment de 
Touraine. 11 prit part à la guerre d'Amérique, fut élu, en 1789, 
par le bailliage d'Angoulême, député de la noblesse aux Etats- 
Généraux, émigra eu Espagne, y prit du service et devint capi- 
taine-général de la Vieille-Castille. Le roi Charles IV I'" n 
grand d'Espagne en 1803. En LSilS, lors de la prise de Madrid 
par les Français, il fut blessé e1 fail prisonnier; condamné à mort 
par un conseil de guerre, il obtint une commutation de peine 
et fut enfermé dans La citadelle I on, où il resta jusqu'à 
la chute de l'Empire. 11 retourna alors en Espagne el fui 

duc par Ferdinand VII. 11 mourut à .Madrid le 3 janvier 1819. 

2. J'ai éprouvé un sensible plaisir en retrouvant, depuis la 
Restauration, ce galant homme, distingué par sa fidélité el se9 
vertus chrétiennes. (Note de Genève, 1831.) Ch. 

Cette note de 1831, relative au marquis de Causans, remplace 



86 MÉMOIRES D'( !:]•; 

la table de mon père. Les plaisanter 3 étran- 

gers me déplaisaient; leurs promenades troublaient 

la paix de mes bois. C'est pour avoir vu le colonel en 
second du régiment de Conti, le marquis de Wigna- 
court 1 , galoper sous des arbres, que des idée- de 
voyage me passèrent pour la première fois par la 
tête. 

Quand j'entendais nos hôtes parler de Paris et de la 
cour, je devenais triste; je cherchais à deviner ce que 
c'était que la société : je découvrais quelque chos 
cOnfus et de lointain ; mais bientôtje me troublais Des 
tranquilles régions de l'innocence, en jetant les yeux 

les lignes suivantes du Manuscrit de 1826, écrites au lendemain 
de l'ordonnance du 5 septembre 1816, qui prononçait la dis 
tion de la Chambre introuvable : « J'ai éprouvé un sen 
plaisir en retrouvant ce dernier, distingué par ses vertus chré- 
tiennes, dans cette chambre des députés qui fera à jamais 
] 'honneur et les regrets de la France, quand le temps des fac- 
tions sera passé et celui de la justice venu; dans cotte Chambre 
que la Providence avait envoyée pour sauver la France et l'Eu- 
rope, qui n'a pu être cassée que par un véritable crime poli- 
tique, et dont la gloire survivra à la renommée des misérables 
ministres qui s'en firent les persécuteurs. » — Gausans de Mau- 
lèon (Jacques Vincent, marquis de), né le 31 juillet 1751. était 
colonel du régiment de Conti, lorsqu'il fut élu député de la no- 
blesse aux Etats-Généraux pour la principauté d'Orange. Le 17 
avril 1790, il fui promu maréchal de camp. La Restauration le 
nomma lieutenant-général le 23 août 1814. Elu député de Vau- 
cluse à la Chambre introuvable, le 24 août 1815; réélu le 4 oc- 
tobre 1816; éliminé au renouvellement par cinquième de 1819, 
renvoyé à la Chambre des députés le 24 avril 1820, il y siégea 
jusqu'à sa mort, arrivée le 24 avril 1824. 

1. Wignaconrt (Antoine -Louis, marquis de), fils de Louis- 
Daniel, marquis de Wignacourt, et de Marie-Julie de Mai- 
zières, né le 22 janvier 1753. 11 est porté sur Y Etat militaire 
de la France pour 1784 comme mestre de camp lieutenant- 
colonel en second du régiment de Conti, chevalier de Saint- 
Louis. 



MÉMOIRE? n'orTHE-TOMBE 87 

sur le monde, j*avais des vertiges, comme lorsqu'on 
regarde la terre du haut de ces tours qui se perdent 
dans le ciel. 

Une chose me charmait pourtant, la parade. Tous 
les jours, la garde montante défilait, tambour et mu- 
sique en tête, au pied du perron, dans la Cour Verte. 
M. de Causans proposa de me montrer le camp de la 
cùte : mon père y consentit. 

Je fus conduit à Saint-Halo par M. de La Morandais, 
très bon gentilhomme, mais que la pauvreté avait ré- 
duit à être régisseur de la terre de Combourg 1 . Il por- 
tait un habit de camelot gris, avec un petit galon d'ar- 
gent au collet, une têtière ou morion de feutre gris à 
oreilles, à une seule corne en avant. Il me mit à cali- 
fourchon derrière lui, sur la croupe de sa jument Isa- 
belle. Je me tenais au ceinturon de son couteau de 
chasse, attaché par-dessus son habit : j'étais enchanté. 
Lorsque Claude de Bullion et le père du président de 
Lamoignon, enfants, allaient en campagne, « on les 
portait tous les deux sur un même âne, dans des pa- 
niers, l'un d'un côté, l'autre de l'autre, et l'on mettait 
un pain du côté de Lamoignon, parce qu'il était plus 

1. François-Placide Maillard, seigneur de la. Morandais, ma- 
rié en 1757 à Gillette Dastin et père de quinze enfants, dont le 
dernier, né à Combourg en 1777, eut pour parrain M. de Cha- 
teaubriand, père du grand écrivain. Les Maillard de la Minau- 
dais étaient d'ancienne noblesse, et do la même famille que les 
Maillard de Belestre et des Portes, de l'évéché de Nantes, qui 
ont été maintenus en 1670, après avoir lait preuve de huit géné- 
rations nobles. Seulement, ceux qui s'étaient établis à Combourg 
avaient singulièrement dérogé, à raison de leur pauvreté. Les 
actes paroissiaux qui les concernent m* leur donnent que des 
qualifications bourgeoises. François- Placide de la Morandais est 
décédé a Comliour? le 30 août 1779. 



88 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

léger que son camarade, pour \',\iv le contre-poids. » 
[Mémoires du président de Lamoigno 
M. de La Morandais prit des chemins de traverse : 

Mouli volontiers, de grand'manière, 
Alloii en bois et en ri \ 
Car nulles gens ne vont en b^is 
Moult volontiers comme François. 

Nous nous arrêtâmes pour dîner à une abbaye de 
bénédictins qui, faute d'un nombre' suffisanl de moi- 
nes, venait d'être réunie à un chef-lieu de l'ordre. 
Nous n'y trouvâmes que le père procureur, chargé de 
la disposition des biens meubles et de l'exploitation 
des futaies. Il nous fît servir un excellent dîner maigre, 
à l'ancienne bibliothèque du prieur : nous mangeâmes 
quantité d'oeufs frais, avec des carpes et des brochets 
énormes. A travers l'arcade d'un cloître, je voyais d«' 
grands sycomores qui bordaient un étang. La cognée 
les frappait au pied, leur cime tremblait dans l'air, et 
ils tombaient pour nous servir de spectacle. Des < !<;ir- 
pentiers, venus de Saint-Malo, sciaient à terre des bran- 
ches vertes, comme on coupe une jeune chevelure, ou 
équarrissaient des troncs abattus. Mon cœur saignait 
à la vue de ces forêts ébréchées et de ce monastère 
déshabité. Le sac général des maisons religieuses m'a 
rappelé depuis le dépouillement de l'abbaye qui en fut 
pour moi le pronostic. 

Arrivé à Saint-Malo, j'y trouvai le marquis de Cau- 
sans; je parcourus sous sa garde les rues du camp. 
Les tentes, les faisceaux d'armes, les chevaux au pi- 
quet, formaient une belle scène avec la mer, les vais- 
seaux, les murailles et les clochers lointains de la 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE Kf) 

ville. Je vis passer, en habit de hussard, au grand 
galop sur un barbe, un de ces hommes en qui finis- 
sait un monde, le duc de Lauzun. Le prince de Cari- 
gran, venu au camp, épousa la fillt j de M. de Boisga- 
rein, un peu boiteuse, mais charmante 1 : cela fit grand 
bruit, et donna matière à un nrocès que plaide encore 

1. Le prince Eugène de Savoie-Garignaii, né le 22 septembre 
17ô3, était le fils cadet du prince Louis- Victor de Savoie-Cari- 
gnan et de la princesse Christine-Henriette de Hesse-Rhinfelds- 
Rothembourg. Frère de la princesse de Lamballe, il entra au 
si rvice de France sous le nom de comte de Yillefranche [Villa- 
franco) et fut placé à la tête du régiment de son nom. Le 22 
septembre 1781, il épousa, dans la chapelle du château du Parc, 
en la paroisse de Saint-Méloir-des-Ondes, à quelques lieues de 
Saint-Malo, Elisabeth-Anne Magon de Boisgarein, fille de Jean- 
François-Nicolas Magon, seigneur de Boisgarein, el de Louise 
de Ivaruel. Ce mariage fut annulé par le Parlement, à la requête 
des parents du prince. Celui-ci lutta désespérément pour l'aire 
reviser cet arrêt. Les tristesses de cette lutte abrégèrent sans 
doute ses jours, car une mort prématurée L'enleva, le 30 juin 
1785. — Un fils était né de cette union, le 30 septembre 1783: 
il se fit soldat sous Napoléon et fut nommé, pendant la campagne 
de Russie, colonel d'un régiment de hussards. Des lettres-patentes 
de 1810 lui conférèrent le titre de baron. Louis XVIII, en 1814, 
lui rendit son ancien titre de comte de Villefranche. Il devint 
officier-général et mourut le 15 octobre 1825. — Il avait épousé, 
le 9 octobre 1810, Pauline-Antoinette-liénédictine-Marie de Qué- 
len d'Estuer de Caussade, fille du duc de la Vauguyon; le fils 
issu de ce mariage, Ewgréne-Emmanuel-Joseph-Marie-Paul-Fran- 
çois, reprit le rang de ses ancêtres, lorsque la branche de Ca- 
rignan monta sur le trône de Sardaigne avec le roi Charles- 
Albert, petit-neveu du mari de M lle de Boisgarein. Le petit lils 
de cette dernière, par décret royal du 18 avril 1834, fut reconnu 
héritier présomptif de la couronne, en cas d'extinction de la 
branche régnante. A plusieurs reprises, pendant que le roi était 
à la tête de son armée, lors des guerres de l'indépendanc 
lienne, le prince Eugène de Savoie-Carignan remplit les fonc- 
tions de lieutenant-général du royaume. 11 esl morl le 15 di 
lire hssii. laissant de s»n mariage morganatique avecD lle Fi 
Crosic, contracté le 25 novembre 1863, six enfants, dont trois 
lils, qui sont aujourd'hui les derniers descendants par les mâles 



90 MÉMOIRES D*01 ï RE-TOMBE 

aujourd'hui .M. Lacretelle l'aîné 1 . Mais quel rapport 

(•«■s choses uni elles ;ivir in.i ne? A oiesure que la 
mémoire de uns privés amis, 'lit Montaigne, leur 
fournit la chose entière, ils reculenl -i arrière leur 
narration, que si le coule esl bon, ils en étouffenl la 
bonté; s'il ne l'est pas, vous êtes à maudire ou l'heur 
de leur mémoire ou le malheur de leur jugement. J'ai 
vu des récits bien plaisans devenir très ennuyeux en 
la bouche d'un seigneur. » J'ai peur d'être ce sei- 
gneur. 

Mon frère était à Saint-Malo lorsque M. de La Mo- 
randais m'y déposa, Il me dit un soir : « Je te mené 
au spectacle: prends ton chapeau. » Je perds la tète; 
je descends droit à la cave pour chercher mon cha- 
peau qui était au grenier. Une troupe de comédiens 
ambulants venait de débarquer. J'avais rencontré des 
marionnettes; je supposais qu'on voyait au théâtre 
des polichinelles beaucoup plus beaux que ceux de 
la rue. 

J'arrive, le cœur palpitant, aune salle bâtie en bois, 
dans une rue déserte de la ville. J'entre par des corri- 
dors noirs, non sans un certain mouvement de frayeur. 
On ouvre une petite porte, et me voilà avec mon frère 
dans une loge à moitié pleine. 

Le rideau était levé, la pièce commencée : on jouait 

du mariage romanesque célébré, le 22 septembre 1781, dans la 
chapelle du château du Parc. Le roi d'Italie leur a accordé, 
en 1888, le nom de Villafranca-Soixxons , avec le titre de 
comte. 

1. Lacretelle (Pierre-Louis) dit YAînè (1751-1824), membre de 
l'Académie française. Avocat à Metz, puis à Paris, il plaida peu, 
mais ses mémoires judiciaires lui valurent une assez grande célé- 
brité. 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 91 

le Père de famille 1 . J'aperçois deux hommes qui s<; 
promenaient sur le théâtre en causant, et que tout le 
monde regardait. Je les pris pour les directeurs des 
marionnettes, qui devisaient devant la cahute de ma- 
dame Gigogne, en attendant l'arrivée du public : j'étais 
seulement étonné qu'ils parlassent si haut de leurs 
affaires et qu'on les écoutât en silence. Mon ébahisse- 
ment redoubla lorsque d'autres personnages, arrivant 
sur la scène, se mirent à faire de grands bras, à lar- 
moyer, et lorsque chacun se mit à pleurer par conta- 
gion. Le rideau tomba sans que j'eusse rien compris à 
lout cela. Mon frère descendit au foyer entre les deux 
pièces. Demeuré dans la loge au milieu des étrangers 
dont ma timidité me faisait un supplice, j'aurais voulu 
être au fond de mon collège. Telle fut la première 
impression que je reçus de l'art de Sophocle et de 
Molière. 

La troisième année de mon séjour à Dol fut marquée 
par le mariage de mes deux sœurs aînées : Marianne 
épousa le comte de Marigny, et Bénigne le comte de 
Québriac. Elles suivirent leurs maris à Fougères : 
signal de la dispersion d'une famille dont les mem- 
bres devaient bientôt se séparer. Mes sœurs reçurent 
la bénédiction nuptiale à Combourg le même jour, à 
la même heure, au même autel, dans la chapelle du 
château 2 . Elles pleuraient, ma mère pleurait; je fus 

1. Le Père de famille, de Diderot, imprimé dès 1758, ne fut re- 
présenté à la Comédie Française que le 18 février 1768. Le succès 
du reste fui médiocre. La pièce n'eut que sept représentations. 

2. Le double mariage des deux sœurs aînées de Chateaubriand 
eut lieu le 11 janvier 1780. Marie-Anne-Françoise épousait Jean- 
Joseph Geffelot, comte de Marigny. Bénigne-Jeanne épousait 
.Tean-François-Xavier, comte de Québriac, seigneur de Patrion. 



92 mi Muni [)'01 ! RE- rOMBE 

étonné de cette douleur : je la comprends aujour- 
d'hui. Je n'assiste pas à un baptên i à un mariage 

sans sourire amèremenl ou sans éprouver un serre- 
ment de cœur. Après le malheur de naître, je n'en 
connais pas de plus grand que relui de donner le 
jour à un homme. 

Cette même année commença une révolution dans 
ma personne comme dans ma famille. Le hasard Ql 
tomber cuire mes mains deux livres bien divers, un 
Horace non châtié el une histoire des Confessions mal 
faites. Le bouleversemenl d'idées que ces deux livres 
me causèrenl esl incroyable : un monde étrange s'éleva 
autour de moi. D'un côté, je soupçonnai des secrets 
incompréhensibles à nain âge, une existence diffé- 
rente «le la mienne, des plaisirs au delà de mes jeux, 
des charmes d'une nature ignorée dans un sexe où je 
n'avais vu qu'une mère el des sœurs; d'un autre i 
des spectres traînant des chaînes et vomissant des 
flammes m'annonçaient les supplices éternels pour 
un seul péché dissimulé. Je perdis le sommeil; la 
nuit, je croyais voir tour à tour des mains noires et 
<\c^ mains blanches passer à travers mes rideaux : je 
vins à me figurer que ces dernières mains étaient 
maudites par la religion, et celte idée accrut mon 
épouvante des ombres infernales. Je cherchais en vain 
dans le ciel et dans l'enfer l'explication d'un double 
mystère. Frappé à la fois au moral et au physique, je 
luttais encore avec mon innocence contre les orages 
d'une passion prématurée et les terreurs de la supers- 
tition. 

Dès lors je sentis s'échapper quelques étincelles de 
ce feu qui est la transmission de la vie. J'expliquais 



MÉMOIRES D ? OUTRE-TOMBE !».'i 

le quatrième livre de l'Enéide et lisais le Télémaque : 
tout à coup je découvris dans Didon et dans Eucharis 
des beautés qui me ravirent; je devins sensible à 
l'harmonie de ces vers admirables et de cette prose 
antique. Je traduisis un jour à livre ouvert YJEnea- 
dum genitrix, hominum divûmque voluptas de Lucrèce 
avec tant de vivacité, que M. Égault m'arracha le poème 
et me jeta dans les racines grecques. Je dérobai un 
Tibulle : quand j'arrivai au Quant juvat immites ven- 
tes audire cubantem, ces sentiments de volupté et de 
mélancolie semblèrent me révéler ma propre nature. 
Les volumes de Massillon qui contenaient les sermons 
de la Pécheresse et de X Enfant prodigue ne me quit- 
taient plus. On me les laissait feuilleter, car on ne se 
doutait guère de ce que j'y trouvais. Je volais de pe- 
tits bouts de cierges dans la chapelle pour lire la nuit 
ces descriptions séduisantes des désordres de l'âme. 
Je m'endormais en balbutiant des phrases incohé- 
rentes, où je lâchais de mettre la douceur, le nombre 
et la grâce de l'écrivain qui a le mieux transporté 
dans la prose l'euphonie racinienne. 

Si j'ai, dans la suite, peint avec quelque vérité 
les entraînements du cœur mêlées aux syndér'èses 
chrétiennes, je suis persuadé que j'ai dû ce succès 
au hasard qui me fit connaître au même moment 
deux empires ennemis. Les ravages que porta dans 
mon imagination un mauvais livre eurent leur cor- 
rectif dans les frayeurs qu'un autre livre m'inspira, 
et celles-ci furent comme alanguies par le> molles 
pensées que m'avaient laissées des tableaux sans 
voile. 



94 MÉMOIRES d'OI rR£-TOMBE 

Ce qu'on dit d'un malheur, qu'il n'arrive jamais 
seul, on le peut dire des passions : elles viennent en- 
semble, comme les muses ou comme les furies. A.< ■■ 
le penchant qui commençait à me tourmenter, naquit 
en moi l'honneur; exaltation de L'âme, qui maintient 
le co ur incorruptible au milieu de la corruption : 
de principe réparateur placé auprès d'un principe dé- 
vorant, comme la source inépuisable des prodiges que 
L'amour demande à la jeunesse et des sacrifices qu'il 
impose. 

Lorsque Le ''uns était beau, les pensionnaires du 
collège sorlaient le jeudi et le dimanche. Un nous me- 
nait souvent au monl Dol, au sommet duquel se trou- 
vaient quelques ruines gallo-romaines : du haut de 
ce tertre isolé, l'œil plane sur la mer et sur des ma- 
rais où voltigent pendant la nuit des feux follets, lu- 
mière des sorciers qui brûle aujourd'hui dans nos 
lampes. Un autre but de nos promenades étaient les 
prés qui environnaient un séminaire d'Eudiste*. 
d'Eudes, frère de l'historien Mézeray, fondateur de 
leur congrégation. 

Un jour du mois de mai. l'abbé Égault, préfet de 
semaine, nous avait conduits à ce séminaire : on nous 
laissait une grande liberté de jeux, mais il était ex- 
pressément défendu de monter sur les arbres. Le ré- 
gent, après nous avoir établis dans un chemin herbu, 
s'éloigna pour dire son bréviaire. 

Des ormes bordaient le chemin : tout à la cime du 
plus grand brillait un nid de pie; nous voilà en admi- 
ration, nous montrant mutuellement la mère assise 
sur ses œufs, et pressés du plus vif désir de saisir 
cette superbe proie. Mais qui oserait tenter l'aventure? 



MÉMOIRES d'OUTKE-TOMBE 93 

L'ordre était si sévère, le régent si près, l'arbre si 
haut! Toutes les espérances se tournent vers moi; je 
grimpais comme un chat. J'hésite, puis la gloire l'em- 
porte : je me dépouille de mon habit, j'embrasse 
l'orme et je commence à monter. Le tronc était sans 
branches, excepté aux deux tiers de sa crue, où se 
formait une fourche dont une des pointes portait le 
nid. 

Mes camarades, assemblés sous l'arbre, applaudis- 
saient à mes efforts, me regardant, regardant l'en- 
droit d'où pouvait venir le préfet, trépignant de joie 
dans l'espoir des œufs, mourant de peur dans l'attente 
du châtiment. J'aborde au nid; la pie s'envole; je ra- 
vis les œufs, je les mets dans ma chemise et redes- 
cends. Malheureusement, je me laisse glisser entre les 
liges jumelles et j'y reste à califourchon. L'arbre 
étant élagué, je ne pouvais appuyer mes pieds ni à 
droite ni à gauche pour me soulever et reprendre le 
limbe extérieur; je demeure suspendu en l'air à cin- 
quante pieds. 

Tout à coup un cri : « Voici le préfet! » et je me 
vois incontinent abandonné de mes amis, comme c'est 
l'usage. Un seul, appelé Le Gobbien, essaya de me 
porter secours, et fut tôt obligé de renoncer à sa gé- 
néreuse entreprise. Il n'y avait qu'un moyen de sortir 
de ma fâcheuse position, c'était de me suspendre en 
dehors par les mains à l'une des deux dents de la 
fourche, et de tâcher de saisir avec mes pieds le tronc 
de l'arbre au-dessous de sa bifurcation, .l'exécutai 
cette manœuvre au péril de ma vie. Au milieu de mes 
tribulations, je n'avais pas lâché mon trésor; j'aurais 
pourtant mieux fait de le jeter, comme depuis j'en a 



96 MÉMOIRES D'OUTRE- TOMBB 

jeté tant d'autres. En dévalanl le Ironc, je m'écorchai 
les mains, je m'éraillai les jambes el la poitrine, et 
j'écrasai les œufs : ce fui ce qui me perdit. Le préfet 
nem'avail poinl vu sur l'orme;je I" 1 cachai assez bien 
mon sang, mais il n'y eul p o de lui dérober 

l'éclatante couleur d'or dont j'étais barbouillé : al- 
lons, me dit-il, monsieur, vous aurez le fouel. 

Si cet homme m'eût annoncé qu'il commuai! cette 
peine en celle de mort, j'aurais éprouvé un mouve- 
ment de joie. L'idée de la honte n'avait point appro- 
ché de mon éducation sauvage : à tous les âges de ma 
vie, il n'y a poinl de supplice que je n'eusse préféré à 
l'horreur d'avoir à rougir devant une créature vi- 
vante. L'indignation s'éleva dans mon cœur; je répon- 
dis à l'abbé Égaull, avec l'accent non d'un enfant, 
omis d'un homme, que jamais ni lui ni personne ne 
lèverait la main sur moi. Cette réponse l'anima; il 
m'appela rebelle et promit de faire un exemple. «Nous 
verrons, » répliquai-je, et je me mis à jouer à la balle 
avec un sang-froid qui le confondit. 

Nous retournâmes au collège; le régent me fit en- 
trer chez lui et m'ordonna de me soumettre. Mes sen- 
timents exaltés firent place à des torrents de larmes. 
Je représentai à l'abbé Égault qu'il m'avait appris le 
latin; que j'étais son écolier, son disciple, son enfant : 
qu'il ne voudrait pas déshonorer son élève, et me ren- 
dre la vue de mes compagnons insupportable; qu'il 
pouvait me mettre en prison, au pain et à l'eau, me 
priver de mes récréations, me charger de pensums ; 
que je lui saurais gré de cette clémence et l'en aime- 
rais davantage. Je tombai à ses genoux, je joignis les 
mains, je le suppliai par Jésus-Christ de m'épargner : 



MÉMOIRES II'OUTHE-TOMBE 97 

il demeura sourd à mes prières. Je me levai plein de 
rage et lui lançai dans les jambes un coup de pied si 
rude qu'il en poussa un cri. Il court en clochant à la 
porte de sa chambre, la ferme à double tour et re- 
vient sur moi. Je me retranche derrière son lit; il 
m'allonge à travers le lit des coups de férule. Je m'en- 
tortille dans la couverture, et m' animant au combat, 
je m'écrie : 

Macte animo, generose puer! 

Cette érudition de grimaud fit rire malgré lui mon 
ennemi; il parla d'armistice : nous conclûmes un 
traité; je convins de m'en rapporter à l'arbitrage du 
principal. Sans me donner gain de cause, le principal 
me voulut bien soustraire à la punition que j'avais 
repoussée. Quand l'excellent prêtre prononça mon 
acquittement, je baisai la manche de sa robe avec une 
telle effusion de cœur et de reconnaissance, qu'il ne 
put s'empêcher de me donner sa bénédiction. Ainsi se 
termina le premier combat qui me fit rendre cet hon- 
neur devenu l'idole de ma vie, et auquel j'ai tant de 
fois sacrifié repos, plaisir et fortune. 

Les vacances où j'en Irai dans ma douzième année 
furent tristes; l'abbé Leprince m'accompagna à Com- 
bourg. Je ne sortais qu'avec mon précepteur; nous 
taisions au hasard de longues promenades. 11 se mou- 
rait de la poitrine; il était mélancolique et silencieux ; 
le n'étais guère plus gai. Nous marchions des heures 
Entières à la suite l'un de l'autre sans prononcer une 
parole. Un jour, nous nous égarâmes dans les bois; 
M. Leprince se tourna vers m ij el me dit : « Quel 
Ihemin faut-il prendre? » je répondis sans hésiter: 

1 6 



'.(S MEMOIHES 1» in I RE l OMBE 



« Le soleil se couche; il frappe à présent la fenéti 
la grosse tour : marchons par là. •> M. Leprince ra- 
conta le soir la chose .1 mon père : le futur voyageur 
se montra dans ce jugement. Maintes fois, un voyant 
le soleil se coucher dans 1rs forêts d'Amérique, je me 
suis rappelé les bois de Combourg : mes souvenirs se 
fonl échu. 

L'abbé Leprince désirait que l'on me donnât un 
cheval; mais, dans les idées de mon père, un officier 
de marine ne devait savoir manier que son vaisseau. 
J'étais réduit à monter à la dérobée deux grosses ju- 
ments de carrosse ou un grand cheval pie. La Pie 
n'était pas, comme celle de Turcnne, un de ces des- 
triers nommés par les Romains desultorios equos, et 
façonnés à secourir leur maître; c'était un Pégase lu- 
natique qui ferrait en trottant, et qui me mordait les 
jambes quand je le forçais à sauter des fossés. Je ne 
me suis jamais beaucoup soucié de chevaux, quoique 
j'aie mené la vie d'un Tartare, et, contre l'effet que 
ma première éducation aurait dû produire, je monte 
à cheval avec plus d'élégance que de solidité. 

La fièvre tierce, dont j'avais apporté le germe des 
marais de Dol, me débarrassa de M. Leprince. Un 
marchand d'orviétan passa dans le village ; mon père, 
qui ne croyait point aux médecins, croyait aux char- 
latans : il envoya chercher l'empirique, qui déclara 
me guérir en vingt-quatre heures. Il revint le lende- 
main, habit vert galonné d'or, large tignasse poudrée, 
grandes manchettes de mousseline sale, faux bril- 
lants aux doigts, culotte de satin noir usé, bas de 
soie d'un blanc bleuâtre, et souliers avec des boucles 
énormes. 



MÉMOIRES D'oi'TRE-TOMBE D9 

Il ouvre mes rideaux, me tâte le pouls, me fait lircr 
l,i langue, baragouine avec un accent italien quelques 
mots sur la nécessité de me purger, et me donne à 
manger un petit morceau de caramel. Mon père ap- 
prouvait l'affaire, car il prétendait que toute maladie 
venait d'indigestion, et que pour toute espèce de 
maux il fallait purger son homme jusqu'au sang. 

Une demi-heure après avoir avalé le caramel, je fus 
pris de vomissements effroyables; on avertit M. de 
Chateaubriand, qui voulait faire sauter le pauvre 
diable par la fenêtre de la tour. Celui-ci, épouvanté, 
met habit bas, retrousse les manches de sa chemise 
en faisant les gestes les plus grotesques. À chaque 
ipaouvement, sa perruque tournait en tous sens; il 
répétai! mes cris et ajoutait après : « Che? mo) 
Lavandier! » Ce monsieur Lavandier était le pharma- 
cien du village 1 , qu'on avait appelé au secours. Je ne 
savais, au milieu de mes douleurs, si je mourrais 
des drogues de cet homme ou des éclats de rire qu'il 
m'arrachait. 

On arrêta les effets de cette trop forte dose d'émé- 
tique, et je fus remis sur pied. Toute notre vie se 
passe à errer autour de notre tombe; nus diverses 
maladies sont des souffles qui nous approchent plus 
ou moins du port. Le premier mort que j'aie vu était 
un chanoine de Saint-Malo; il gisait expiré sur son 
lit, le visage distors par les dernières convulsions. 
La mort est belle, elle est noire amie : néanmoins, 

1. Maître Noël Le Lavandier, apothicaire, marié à Dingé, 
près de Combourg, le 7 juillet 1751, étaij originaire do la pa- 
• de Vieuvel, où sa famille, venue de Normandie, s'était 
établie au xvir' siècle. 



111(1 mi MOIRES D'OI 1 RE TOMBE 

nous ni; la reconnaissons pas, parce qu i lie se pn - 
à nous masquée el que son masque nous épouvante. 
On me renvoya au collège à la fin de L'automne. 

De Dieppe où l'injonction de la police m'avait obligé 
de me réfugier, on m'a permis de revenir â la Vallée- 
aux-Loups, où je continue ma narration. La terre 
tremble sous les pas du soldat étranger, qui dans ce 
moment même envahit ma patrie; j'écris, comme les 
derniers Romains, au bruit de l'invasion des Bar- 
bares. Le jour, je trace des pages aussi agitées que 
! ivénements de ce jour 1 ; la nuit, tandis que le rou- 
lement du canon lointain expire mm-* mes bois, je 
retourne au silence des années qui dormenl dans la 
tombe, à la paix de mes plus jeunes souvenirs. Que 
le passé d'un homme est étroit et court, à côté 
du vaste présenl des peuples et de leur avenir im- 
mense! 

Les mathématiques, le grec et le latin occupèrent 
tout mon hiver au collège. Ce qui n'était pas consai ré 
à l'étude était donné à ces jeux du commencement de 
la vie, pareils en tous lieux. Le petit Anglais, le petit 
Allemand, le petit Italien, le petit Espagnol, le petit 
Iroquois, le petit Bédouin roulent le cerceau et lan- 
cent la balle. Frères d'une grande famille, les entants 
ne perdent leurs traits de ressemblance qu'en perdant 
l'innocence, la même partout. Alors les passions, mo- 
difiées par les climats, les gouvernements et les 
mœurs, font les nations diverses; le genre humain 
e de s'entendre el de parler le même langage : 
c'est la société qui est la véritable tour de Babel. 

1. De Buonapartc et des Iiourbons. (Note de Genève, 1831.) Cii. 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 101 

Un matin, j'étais très animé à une partie de barres 
dans la grande cour du collège; on me vint dire qu'on 
me demandait. Je suivis le domestique à la porte 
extérieure. Je trouve un gros homme, rouge de vi- 
sage, les manières brusques et impatientes, le ton 
farouche, ayant un bâton à la main, portant une per- 
ruque noire mal frisée, une soutane déchirée re- 
ii lussée dans ses poches, des souliers poudreux, des 
bas percés au talon : « Petit polisson, me dit-il, n'ètes- 
vous pas le chevalier de Chateaubriand deCombourg? 
— Oui, monsieur, répondis-je tout étourdi de l'apos- 
trophe. — Et moi, reprit-il presque écumant, je suis 
le dernier aîné île voire famille, je suis l'abbé de 
Chateaubriand de laGuerrande 1 : regardez-moi bien. • 
Le lier abbé met la main dans le gousset d'une vieille 
culotte de panne, prend un écu de six francs moisi, 
enveloppé dans un papier crasseux, me le jette au nez 
et continue à pied son voyage, en marmottant ses 
matines d'un air furibond. J'ai su depuis que le 
prince de Condé avait fait offrir à ce hobereau-vicaire 
le préceptorat du duc de Bourbon. Le prêtre outre- 
cuidé répondit que le prince, possesseur de la baron- 
nie de Chateaubriand, devait savoir que les héritiers 
de cette baronnie pouvaient avoir des précepteurs, 
mais n'étaient les précepteurs de personne. Cette hau- 
teur était le défaut de ma famille; elle était odieuse 

1. Charles-Iiilaire de Chateaubriand, né en 1708, successive- 
ment recteur de Saint-Germain-de-la-mer au diocèse de Saint- 
Brieuc, de Saint-Etienne de Rennes en 1748, de Bazougc-du- 
Désert en 1767, et de Toussaint de Rennes en 1770. 11 résigna 
en 177(5 et mourut au Val des Bretons en Pleine-Fougères, le 
12 août 1782. {PouUU de Rennes, iv, 120; v, 557, 655, 658; 
Paris-Jallobert, Bazouge, )>. ','7, Pleine Fougères, p. 15 >i 55 j 

6. 



102 mémoires d'outri roi 

dans mon père ; mon frère Ja p qu'au ridi- 

c il"; clic a un peu passé à. son (ils aîné. — Je ae 
pas bien sûr, malgré mes inclinations républicaines, 
de m'en être complètement affranchi, bien que je l'aie 

soigneusement caclu ïe. 

L'époque de ma première communion approchait, 
moment où Ton décidait dans la famille de l'étal fu- 
tur de l'enfant. Colfc cérémonie reli^ smplaçait 
parmi les jeunes chrétiens la prise de la robe virile 
chez les Romains. Madame de Chateaubriand 
venue assister à la première communion d'un fils 
qui, après s'être uni à son Dieu, allait se séparer de 
sa mère. 

Ma piété paraissait sincère; j'édifiais tout le col- 
lège; mes regards étaient ardents; mes abstinences 
répétées allaient jusqu'à donner de l'inquiétude à mes 
maîtres. On craignait l'excès de ma dévot ion; une re- 
ligion éclairée cherchait à tempérer ma ferveur. 

J'avais pour confesseur le supérieur du séminaire 
des Eudistes, homme de cinquante ans, d'un aspect 
rigide. Toutes les fois que je me présentais au tri- 
bunal de la pénitence, il m'interrogeait avec anxiété. 
Surpris de la légèreté de mes fautes, il ne savait com- 
ment accorder mon trouble avec le peu d'importance 
des secrets que je déposais dans son sein. Plus le 
jour de Pâques s'avoisinail. plus les questions du re- 
ligieux étaient pressantes. « Ne me cachez-vous 
rien? » me disait-il. Je répondais : « Non. mon père. 
— N'avez-vous pas fait telle faute? — Non, mon 
père. » Et toujours : « Non, mon père. » Il me ren- 
voyait en doutant, en soupirant, en me regardant 



MÉMOIRES n'oi'TRE-TOMBE 103 

jusqu'au fond de l'âme, et moi, je sortais de sa pré- 
- 3, pâle et défiguré comme un criminel. 

Je devais recevoir l'absolution le mercredi saint. Je 
passai la nuit du mardi au mercredi en prières, et h 
lire avec terreur le livre des Confessions mal faites. 
Le mercredi, à trois heures de l'après-midi, nous par- 
tîmes pour le séminaire ; nos parents nous accompa- 
gnaient. Tout le vain bruit qui s'est depuis attaché à 
mon nom n'aurait pas donné à madame de Chateau- 
briand un seul instant de l'orgueil qu'elle éprouvait 
comme chrétienne et comme mère, en voyant son fils 
prêt à participer au grand mystère de la religion. 

En arrivant à l'église, je me prosternai devant le 
sanctuaire et j'y restai comme anéanti. Lorsque je me 
levai pour me rendre à la sacristie, où m'attendait le 
supérieur, mes genoux tremblaient sous moi. Je me 
jetai aux pieds du prêtre; ce ne fut que de la voix la 
plus altérée que je parvins à prononcer mon Con- 
fiteor. « Eh bien, n'avez-vous rien oublié? » me dit 
l'homme de Jésus-Christ. Je demeurai muet. Ses 
questions recommencèrent, et le fatal non, mon père, 
sortit de ma bouche. Il se recueillit, il demanda des 
conseils à Celui qui conféra aux apôtres le pouvoir 
de lier et de délier les âmes. Alors, faisant un effort, 
il se prépare à me donner l'absolution. 

La foudre que le ciel eût lancée sur moi m'aurait 
causé moins d'épouvante, je m'écriai : « Je n'ai pas 
tout ditl » Ce redoutable juge, ce délégué du souve- 
rain Arbitre, dont le visage m'inspirait tant de 
crainte, devient le pasteur le plus tendre; il m'em- 
brasse et fond en larmes : « Allons, me dit-il. mon 
cher fils, du courage ! » 



K)'( HÉMOIRES D'OUTRI TOMBE 

Je n'aurai jamais un tel momenl dans ma vie. v i 
l'on m'avail débarrassé du poids d'une montagne, on 
ne m'eùi pas plus soulagé : je sanglotais de bonheur. 
J'ose dire que c'esl de ce jour que j'ai été créé hon- 
nête homme; je sentis que je ne survivrais jamais à 
un remords : quel doit donc rire celui du crime, si 
j'ai pu tant souffrir pour avoir tu les faiblesses d'un 
enfant! Mais combien elle est divine cette religion 
qui se peut emparer ainsi de nos bonnes facultés! 
Quels préceptes de morale suppléeront jamais à ces 
institutions chrétiennes? 

Le premier aveu fait, rien ne me coûta plus : mes 
puérilités cachées, et qui auraient fait rire le monde, 
furent pesées au poids de la religion. Le supérieur se 
trouva fort embarrassé; il aurait voulu retarder ma 
communion; mais j'allais quitter le collège de J><>1 el 
bientôt entrer au service dans la marine. Il découvrit 
avec une grande sagacité, dans le caractère même de 
mes juvéniles, tout insignifiantes qu'elles étaient, la 
nature de mes penchants; c'est le premier homme 
qui ait pénétré le secret de ce que je pouvais être. Il 
devina mes futures passions; il ne me cacha pas ce 
qu'il croyait voir de bon en moi, mais il me prédit 
aussi mes maux à venir. « Enfin, ajouta-t-il, le temps 
manque à votre pénitence; mais vous êtes lavé de 
vos péchés par un aveu courageux, quoique tardif. » 
Il prononça, en levant la main, la formule de l'abso- 
lution. Cette seconde fois, ce bras foudroyant ne fit 
descendre sur ma tête que la rosée céleste; j'inclinai 
mon front pour la recevoir; ce que je sentais parti- 
cipait de la félicité des anges. Je m'allai précipiter 
dans le sein de ma mère qui m'attendait au pied de 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 105 

l'autel. Je ne parus plus le même à mes maîtres et à 
mes camarades; je marchais d'un pas léger, la tête 
haute, l'air radieux dans tout le triomphe du re- 
pentir. 

Le lendemain, jeudi saint, je fus admis à cette cé- 
rémonie touchante et sublime dont j'ai vainement es- 
sayé de tracer le tableau dans le Génie du Christia- 
nisme 1 . J' 'y aurais pu retrouver mes petites humilia- 
tions accoutumées : mon bouquet et mes habits 
étaient moins beaux que ceux de mes compagnons ; 
mais ce jour-là tout fut à Dieu et pour Dieu. Je sais 
parfaitement ce que c'est que la Foi : la présence 
réelle de la victime dans le saint sacrement de l'autel 
m'était aussi sensible que la présence de ma mère à 
mes côtés. Quand l'hostie fut déposée sur mes lèvres, 
je me sentis comme tout éclairé en dedans. Je trem- 
blais de respect, et la seule chose matérielle qui m'oc- 
cupât était la crainte de profaner le pain sacré. 

Le pain que je vous propose 
Sert aux anges d'aliment, 
Dieu lui-même le compose 
De la fleur de son froment. 

(Racine.) 

Je conçus encore le courage des martyrs; j'aurais 
pu dans ce moment confesser le Christ sur le che- 
valet ou au milieu des lions. 

J'aime à rappeler ces félicités qui précédèrent «le 
peu d'instants dans mou âme les tribulations du 
monde, lui comparanl ces ardeurs aux transports que 

1. Génie du Christianisme, première partie, livre I, chapitre 
vu: De la Conimmiion. 



106 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

je vais peindre; en voyant le même cœur éprouver, 
dans l'intervalle de trois <>u quatre années, toul ce 
que l'innocence et la religion ont de plus doux el de 
plus salutaire, el tout ce que les passions ont de plus 
séduisant el de plus funeste, on choisira «les deux 
joies; mi verra de quel côté il faut chercher le bon- 
heur et surtout le repos. 

Trois semaines après ma première communion, je 
quittai le collège de Dol. Il me reste de cette maison 
un agréable souvenir : notre enfance laisse quelque 
chose d'elle-même aux lieux embellis par elle, coi 
une fleur communique un parfum aux objets qu'elle 
a touchés. Je m'attendris encore aujourd'hui en son- 
geant à la dispersion de mes premiers camarades et 
de mes premiers maîtres. L'abbé Leprince, nommé à 
un bénéfice auprès de Rouen, vécut peu: l'abbé 
Égault obtint une cure dans le diocèse de Rennes, et 
j'ai vu mourir le bon principal, l'abbé Porcher, au 
commencement de la Révolution : il était instruit, 
doux et simple de cœur. La mémoire de cet obscur 
Rollin me sera toujours chère et vénérable. 

Je trouvai à Combourg de quoi nourrir ma piété, 
une mission; j'en suivis les exercices. Je reçus la 
confirmation sur le perron du manoir, avec les 
paysans et les paysannes, de la main de l'évêque de 
Saint-Malo. Après cela, on érigea une croix; j'aidai 
à la soutenir tandis qu'on la fixait sur sa base. Elle 
existe encore ' : elle s'élève devant la tour où est 

1. « De tout ce que j'ai planté à Combourg, une crois seule 
est restée debout, comme si je ne pouvais rien créer de durable 
que pour la douleur, ni marquer mon passage sur la terre autre- 
ment que par des monuments de tristesse. Manuscrit de 1826. 



BIÉMOH E D OUTRE-TOMBE ll>7 

mort mon père. Depuis trente années elle n'a vu pa- 
raître personne aux fenêtres de cette tour; elle n'est 
plus saluée des enfants du château; chaque prin- 
temps elle les attend en vain; elle ne voit revenir que 
les hirondelles, compagnes de mon enfance, plus 
fidèles à leur nid que l'homme à sa maison. Heureux 
si ma vie s'était écoulée au pied de la croix de la mis- 
sion, si mes cheveux n'eussent été blanchis que par 
le temps qui a couvert de mousse les branches de 
cette croix! 

Je ne tardai pas à partir pour "Rennes : j'y devais 
continuer mes études et clore mon cours de mathé- 
matiques, afin de subir ensuite à Brest l'examen de 



& 



arde-marine. 



M. de Fayolle était principal du collège de Rennes. 
On comptait dans ce Juilly de la Bretagne trois pro- 
fesseurs distingués, l'abbé de Chateaugiron pour la 
seconde, l'abbé Germé pour la rhétorique, l'abbé 
Marchand pour la physique. Le pensionnat et les 
externes étaient nombreux, les classes fortes. Dans 
les derniers temps, Geoffroy 1 et Ginguené 2 , sortis de 



1. Geoffroy (Julien-Louis), né à Rennes le 17 août 1743, mort 
à Paris le 24 février 1814. Créateur du feuilleton littéraire, il 
fut, de 1880 à 1814, le prince des critiques. Ses articles ont été 
réunis en six volumes, sous le titrede Cours de littérature dra- 
matique. 11 avait été élève du collège de Rennes, de 1750 à 1758. 
— Geoffroy et la critique dramatique sous le Consulat et l'Em- 
pire, par Charles-Marc Des Granges, un vol. in-8° 1897. 

2. Ginguené (Pierre-Louis), né à Rennes le 25 avril 1748, 
mort à Paris le 16 novembre 1816. Placé au collège de Rennes, 
il y commença ses études sous les jésuites et Les termina, après 
leur expulsion (en 1762), sous les prêtres séculiers qui leur suc- 
cédèrent. Son ouvrage le plus important est V Histoire littéraire 
d'Italie (Paris, 1811-1824, y vol. in-8°). 



|()H MÉMOIRES D'oi I RE-TOMBE 

ce collège, auraient l'ail honneur à Sainte-Barbe el au 
Plessis. Le chevalier de l'.irny 1 avait aussi étudie a 
Rennes ; j'héritai de son lii dans la chambre qui me 
fut assignée. 

Rennes me semblait une Habylone, le collège un 
monde. La multitude des maîtres et des écoliers, la 
grandeur des bâtiments, du jardin et des cours, me 
paraissaient démesurées 2 : je m'y habituai cepen- 
dant. A la fête du principal, nous avions des jours de 
congé; nous chantions à tue-tête à sa Louange de su- 
perbes couplets de noire façon, où nous disions : 

Terpsichore, ô Polymnie, 
Venez, venez remplir nos vœux; 
La raison même vous convie. 

Je pris sur mes nouveaux camarades l'ascendant 
iiue j'avais eu à Dol sur mes anciens compagnons : il 

1. Parny (Evariste-Désiré De Forges de), né à l'Ile Bourbon 
le 6 lévrier 1153, mort à Paris le 5 décembre 1814. A l'âge de 
9 ans, il l'ut envoyé en France et mis au collège de Rennes; il 
y fit ses études avec Ginguené, lequel plus tard a publiquement 
payé sa dette à ses souvenirs par une agréable épitre de 1790, 
et par son zèle à défendre la Guerre des Lieux dans la Décade. 
(Sainte-Beuve, Portraits contemporains et divers, tome III, 
p. 124.) 

2. Le collège de Rennes était un des plus importants de France. 
Il avait été fondé par les Jésuites en 1607. Lorsqu'ils le quit- 
tèrent, en 176?, un collège communal, aussitôt organisé, fut 
installé dans les bâtiments qu'ils venaient de quitter. C'est en- 
core dans le même local que se trouve aujourd'hui le lycée de 
Rennes, mais l'étendue en a été fort réduite. Il faut, pour avoir 
une idée de ce qu'était, au xvm- siècle, ce collège qui semblan, 
« un monde » à Chateaubriand, consulter les plans que l'auto- 
rité royale fit dresser pendant sa procédure contre les Jésuites, 
plans qui furent envoyés à la cour de Rome et dont le Cabinet 
des estampes possède un double, en 5 vol. in-f°. En 1761, le 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 109 

m en coûta quelques horions. Les babouins bretons 
sont d'une humeur hargneuse ; on s'envoyait des car- 
tels pour les jours de promenade, dans les bosquets 
du jardin des Bénédictins, appelé le Thabor : nous 
nous servions de compas de mathématiques attachés 
au bout d'une canne, ou nous en venions à une lutte 
corps à corps plus ou moins félone ou courtoise, 
selon la gravité du défi. Il y avait des juges du camp 
qui décidaient s'il échéait gage, et de quelle manière 
les champions mèneraient des mains. Le combat ne 
cessait que quand une des deux parties s'avouait 
vaincue. Je retrouvai au collège mon ami Gesril, qui 
présidait, comme à Saint-Malo, à ces engagements. Il 
voulait être mon second dans une affaire que j'eus 
avec Saint-Riveul, jeune gentilhomme qui devint la 
première victime de la Révolution 1 . Je tombai sous 
mon adversaire, refusai de me rendre et payai cher 
ma superbe. Je disais, comme Jean Desmarest 2 allant 
à l'échafaud : « Je ne crie merci qu'à Dieu. » 
Je rencontrai à ce collège deux hommes devenus 



collège de Rennes comptait 4,000 élèves. (Histoire de Rennes, 
par Ducrest et Maillet, p. 229; — Rennes ancien et moderne, 
par Ogée et Marteville, tome I, p. 204, 235, 237. — Geoffroy, 
par Charles-Marc Des Granges, p. 3 et suivantes.) 

1. « ... Saint-Riveul, jeune gentilhomme qui eut l'honneur 
d'être la première victime de la Révolution. Il fut tué dans les 
rues de Rennes en se rendant avec son père à la Chambre de 
la noblesse. » Manuscrit de 1826. — André-François-Jean du 
Rocher de Saint-Riveul, née à Plénée, fils de Henri du Rocher, 
comte de Saint-Riveul, et do Anne-Bernardine Roger. Il n'était 
âgé que de 17 ans, lorsqu'il fut tué, le 27 janvier 1789. 

2. Jean Desmarets, avocat général au Parlement de Paris, 
décapité en 1383. On l'accusait d'avoir encouragé par sa faiblesse 
l'année précédente, la révolte et les excès des Maillotins. 

7 



| |l) m HOIR! : DOUTRE rOMBE 

depuis -différemment célèbres . Moreau Le général', et 
Limoôlan, auteur de la machine infernale, aujour- 
d'hui prêtre en Amériaue 2 . Jl D'existé qu'un portrait 

1. Moreau (Jean-Victor), né à Morlaii le 11 août 176:>, mort 
à Lauen le 2 septembre 1813. 

2. Joseph-Pierre Picot de Limoëlan de Clorivi 

ment du même âge cpue Chateaubriand. 11 était né ;'t Broons le 
4 novembre 17G8. Après avoir été camarades de collège h Rennes, 
ils se retrouvèrent à l'école ecclésiastique de la Victoire à Dinan. 
Entré dans l'armée à l'âge de quinze ans, Limoëlan était officier 
du roi Louis XVI lorsqu'éclata la Révolution. Il émi^ra, puis 
rentra bientôt en Bretagne, chouanna dans les environs de Saint- 
Méen et de Gaél et devint adjudant-général de Georges Ca 
dal. En 1798, il remplaça temporairement Aimé du Boisguy 
dans le commandement de la division de Fougères. A la fin do 
1799, alors que la plupart des autres chefs royalistes se voyaient 
contraints de déposer les armes, il refusa d'adhérer à la pacifi- 
cation et vint à Paris. Il était à la veille d'épouser un>- char- 
mante jeune fille de Versailles, M lle Julie d'Albert, à laquelle 
il était fhincé depuis plusieurs années, lorsqu'eut lieu, rue Saint- 
Nicaise, l'explosion de la machine infernale (3 nivôse an VIII — 
24 décembre 1799). Limoëlan avait été l'un des principaux agents 
du complot. Grâce au dévouement de sa fiancée, il put échapper 
aux recherches de la police, gagner la Bretagne et s'embarquer 
pour l'Amérique. Son premier soin, en arrivant à New-York, 
fut d'écrire à la famille de M lle d'Albert, lui demandant de venir 
le rejoindre aux Etats-Unis, où le mariage serait célébré. La 
réponse fut terrible pour Limoëlan. M lle d'Albert, au moment 
où il courait les plus grands dangers, avait fait vœu de se con- 
sacrer à Dieu, si son fiancé parvenait à s'échapper. Fidèle à sa 
promesse, elle le suppliait d'oublier le passé pour ne songer 
qu'à l'avenir éternel. Le jeune officier entra en 1808 au sémi- 
naire de Baltimore. Commençant une vie nouvelle, il abandonna 
le nom de Limoëlan pour prendre celui de Clor'wière, sous le- 
quel il est uniquement connu aux Etats-Unis. 11 fut ordonné 
prêtre au mois d'août 1812 et devint curé de Charleston. Lors- 
que, deux ans plus tard, l'abbé de Clorivière apprit la restaura- 
tion des Bourbons, le chef royaliste se retrouva sous le prêtre, 
et il entonna avec enthousiasme dans son église un Te Deum 
d'actions de grâces. En 1815, il se rendit en France, mais dans 
l'unique but de liquider ce qui lui restait de sa fortune, afin d'en 
rapporter le produit en Amérique et de l'employer tout entier 



MÉMOIRES D'OIJTRE-TOMBE 111 

de Lucile, et celle méchante miniature a été faite par 
Limoëlàn, devenu peintre pendant les détresses ré- 
volutionnaires. Moreau était externe, Limoëlàn, pen- 

à l'avantage de la religion. En 1820, il fut nommé directeur du 
couvent de la Visitation de Georgetown. Ce couvent avait été 
fondé, en 1805, par une pieuse dame irlandaise, miss Alice La- 
lor, et un assez grand nombre de saintes filles y avaient pris le 
voile à son exemple. Mais, en 1820, l'établissement, privé de 
toutes ressources liuaucières, végétait péniblement, et les bonnes 
sœurs se voyaient menacées chaque année d'être dispersées. 
L'abbé de Clorivière se chargea d'assurer l'avenir de cette utile 
fondation. 11 construisit à ses frais un pensionnat pour l'éduca- 
tion des jeunes personnes, et une élégante chapelle, dédiée au 
Sacré-Cœur de Jésus. Il contribua aussi par de larges donations 
à l'établissement d'un externat gratuit pour les enfants pauvres. 
C'est dans le monastère même dont il est le second fondateur 
que l'abbé de Clorivière mourut, le 29 septembre 182G, laissanl 
une mémoire qui est encore en vénération aux Etats-Unis. — 
M lle Julie d'Albert lui survécut longtemps. Elle resta fidèle a. 
son vœu de célibat et elle refusa les nombreux partis qui se 
présentèrent à elle dans sa jeunesse. Mais elle ne se sentit pas 
la vocation d'entrer au couvent, et après plusieurs tentatives, 
qui montrèrent que la vie religieuse ne lui convenait pas, elle 
obtint, à l'âge de cinquante ans, du pape Grégoire XVI, d'être 
relevée du vœu imprudent qu'elle avait formé. Elle est morte à 
Versailles, dans un âge avancé, après une vie consacrée tout 
Entière à l'exercice de la piété et de la charité. — L'abbé de 
Clorivière avait écrit, sur les événemenls auxquels il avait pris 
part en France, de volumineux mémoires. Arrivé à la fin de la 
relation de chaque année, il cachetait le cahier et ne l'ouvrait 
plus. « Ces cahiers, dit-il plus d'une fois aux bonnes sœurs de 
Georgetown, contiennent beaucoup de faits intéressants et im- 
portants pour l'histoire et la religion. » Par son testament, il 
ordonna de brûler ses cahiers. Cette clause a été fidèlement ob- 
servée à sa mort, et on doit le regretter vivement pour l'histoire. 
Au moment de mourir, l'abbé de Clorivière ne voulait pas qu'il 
restât rien de ce qui avait été Limoëlàn. Limoëlàn pourtant 
vivra. Dans h; temps même où il donnait L'ordre de détruire ses 
Mémoires, Chateaubriand écrivait les siens et assurait ainsi 
lîimmortalité a son camarade de collège. (Voir dans la. Revue de 
Bretagne et de Vendée, tome VIII, p. 343, la notice sur VAbbé 
de Clorivière, par C. de Laroche-Héron (Henry de Courcy.) 



112 KÉM0IHES d'OI rRE-TOMBE 

sionnaire. On ;i rarement trouvé ;i la même époque, 
dans une même province, < I ; 1 1 1 s une même petite ville, 
dans une même maison d'éducation, des destinées 
aussi singulières. Je ae puis inempècher de raconter 
un tour d'écolier que joua au préfet de semaine mon 
camarade Limoëlan. 

Le préfet avait coutume de faire sa ronde dans les 
corridors, après la retraite, pour voir si tout était 
bien : il regardait à cet effet par un trou pratiqué 
dans chaque porte. Limoëlan, Gesril, Saint-Riveul et 
moi nous couchions dans la même chambre : 

D'animaux malfaisants c'était un fort bon plat. 

Vainement avions-nous plusieurs fois bouché le 
trou avec du papier; le préfet poussait le papier et 
nous surprenait sautant sur nos lits et cassant nos 
chaises. 

Un soir Limoëlan, sans nous communiquer son 
projet, nous engage à nous coucher et à éteindre la 
lumière. Bientôt nous l'entendons se lever, aller à la 
porte, et puis se remettre au lit. Un quart d'heure 
après, voici venir le préfet sur la pointe du pied. 
Comme avec raison nous lui étions suspects, il s'ar- 
rête à la porte, écoute, regarde, n'aperçoit point de 
lumière 1 

1. Chateaubriand glisse ici sur cette petite aventure de col- 
lège; dans le Manuscrit de 1826, il avait un peu plus appuyé, 
n'omettant aucun détail. Voici cette première version : « Un 
quart d'heure après, voici venir le préfet sur la pointe du pied. 
Comme avec raison nous lui étions fort suspects, il s'arrête à 
notre porte, écoute, regarde, n'aperçoit point de lumière, croit 
le trou bouché, y enfonce imprudemment le doigt... Qu'on juge 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 113 

« Qui est-ce qui a fait cela? » s'écrie-t-il eu se préci- 
pitant dans la chambre. Limoëlan d'étouffer de rire et 
Gesril de dire en nasillant, avec son air moitié niais, 
moitié goguenard : « Qu'est-ce donc, monsieur le 
préfet? » Voilà Saint-Riveul et moi à rire comme Li- 
moëlan et à nous cacher sous nos couvertures. 

On ne put rien tirer de nous : nous fûmes hé- 
roïques. Nous fûmes mis tous quatre en prison au 
caveau : Saint-Riveul fouilla la terre sous une porte 
qui communiquait à la basse-cour; il engagea la tête 
dans cette taupinière, un porc accourut, et lui pensa 
manger la cervelle ; Gesril se glissa dans les caves du 
collège et mit couler un tonneau de vin ; Limoëlan dé- 
molit un mur, et moi, nouveau Perrin Dandin, grim- 
pant dans un soupirail, j'ameutai la canaille de la rue 
par mes harangues. Le terrible auteur de la machine 
infernale, jouant cette niche de polisson à un préfet 
de collège, rappelle en petit Cromwell barbouillant 
d'encre la ligure d'un autre régicide, qui signait après 
lui l'arrêt de mort de Charles I er . 

Quoique l'éducation fût très religieuse au collège 
de Rennes, ma ferveur se ralentit : le grand nombre 
de mes maîtres et de mes camarades multipliait les 
occasions de distraction. J'avançai dans l'étude des 
langues; je devins fort en mathématiques, pour les- 

de sa colère? « Qui a fait cela? » s'écrie-t-il en se précipitant 
dans la chambre. Limoëlan d'éclater de rire et Gesril de dire en 
nasillant avec un air moitié niais, moitié goguenard : c Qu'est- 
donc, monsieur le préfet? » Quand nous sûmes ce que c'était, 
nous voilà, Saint-Riveul et moi, à nous pâmer de rire comme 
Limoëlan, à nous bouchei le nez et à nous coucher sous nos 
couvertures, tandis que Gesril, se levant en chemise, offrit gra- 
vement au préfet sa cuvette et son uot à l'eiu. » 



1 L4 mi'.m es d'outre-tombe 

quelles j'ai toujours eu un penchant décidé : j'au 
fait un bon officier de marine ou de génie. En tout 
j'étais né avec des dispositions faciles : sensible aux 
choses sérieuses comme aux choses agréables, j'ai 
commencé par la poésie, avant d'en venir à la prose ; 
les arts me transportaient; j'ai passionnément aimé 
la musique et l'architecture. Quoique prompt à m'en- 
nuyer de tout, j'étais capable des plus petits détails ; 
étant doué d'une patience à toute épreuve, quoique 
fatigué de l'objet qui m'occupait, mon obstination 
était plus forte <|iie mon dégoût. Je n'ai jamais aban- 
donné une affaire quand elle a valu la peine d'être 
achevée; il y a telle chose que j'ai poursuivie quinze 
et vingt ans de ma vie, aussi plein d'ardeur le der- 
nier jour que le premier. 

Cette souplesse de mon intelligence se retrouvait 
dans les choses secondaires. J'étais habile aux échecs, 
adroit au billard, à la chasse, au maniement des ar- 
mes; je dessinais passablement; j'aurais bien chante, 
si l'on eût pris soin de ma voix. Tout cela, joint au 
genre de mon éducation, à une vie de soldat et de 
voyageur, fait que je n'ai point senti mon pédant, que 
je n'ai jamais eu l'air hébété ou suffisant, la gau- 
cherie, les habitudes crasseuses des hommes de let- 
tres d'autrefois, encore moins la morgue et l'assu- 
rance, l'envie et la vanité fanfaronne des nouveaux 
auteurs. 

Je passai deux ans au collège de Rennes; Gesril le 
quitta dix-huit mois avant moi. Il entra dans la ma- 
rine. Julie, ma troisième sœur, se maria dans le cours 
de ces deux années : elle épousa le comte de FarcyJ 
capitaine au régiment de Condé, et s'établit avec soq 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 115 

mari à Fougères, où déjà habitaient mes deux sœurs 
aînées, mesdames de Marigny et de Québriac. Le 
mariage de Julie eut lieu à Combourg, et j'assistai à la 
noce 1 . J'y rencontrai cette comtesse de Tronjoli 2 qui 
se fit remarquer par son intrépidité à l'échafaud : 
cousine et intime amie du marquis de La Rouerie, 

... Le mariage de la troisième sœur de Chateaubriand avec 
Annihal-Pierre-François de Farcy de Montavalon eut lieu en 
1782. Le comte de Farcy était capitaine au régiment de Condé, 
infanterie. 

2. Il s'agit ici de Thérèse-Josèphe de Moëlien, fille de Sébas- 
tien-Marie-Hyacinthe de Moëlien, chevalier seigneur de Trojo- 
lif (et non Tronjoli), Kermoisan, Kerguelenet et autres lieux, 
conseiller au Parlement de Bretagne, et de Périnne-Josèphe de 
la Belinaye. Elle était née à Rennes le 14 juillet 1759. Elle 
avait donc vingt-trois ans, lorsque Chateaubriand la vit à Com- 
bourg. Quand il écrivit ses Mémoires, il la revoyait encore avec 
ses yeux de collégien ; mais les témoignages contemporains s'ac- 
cordent à dii-e qu'elle n'était ni belle ni jolie. Les mots du texte : 
et intime amie du marquis de la Rouerie, ne se trouvent pas 
dans le Manuscrit de 1826. Chateaubriand ici a trop facilement 
accepté un bruit sans fondement. Thérèse de Moëlien aimait — 
non la Rouerie — mais le major américain Chaîner, qu'elle de- 
vait épouser, si elle survivait à la conspiration, où tous deux 
jouaient un rôle si actif. Le courageux Chafner, en apprenant 
les dangers dont le trône de Louis XVI était entouré, était ac- 
couru d'Amérique pour mettre son dévouement au service du 
roi qui avait assuré l'indépendance de sa patrie. Thérèse de 
Moëlien, traduite devant le tribunal révolutionnaire de Paris, 
avec vingt -six autres accusés, impliqués, comme elle, dans ce 
qu'on appela la Conjuration de Bretagne, fut guillotinée, le 18 
juin 1703. Le major Chafner, qui n'avait pu être arrêté, se trou- 
vant à Londres au moment où la conspiration fut découverte, 
revint en Bretagne et périt à Nantes, sous le proconsulat do 
Carrier, après avoir, au milieu des Vendéens, bravement vengé 
la mort de M" de Moëlien. [Biographie bretonne, tome 11, ar- 
ticle La Rouerie; — Crétineau-Joly, Histoire de la Vendée mi- 
litaire, tome III, chapitre II; — Théodore Muret, Histoire des 
guerres de l'Ouest, tome 111; — Frédéric de Pioger, la Conspi- 
ration de La Rouarie; — G. Lenotre.) 



116 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

elle fut mêlée à sa conspiration. Je n'avais encore vu 
la beauté qu'au milieu de ma famille; je restai con- 
fondu en l'apercevant sur le visage d'une femme 
étrangère. Chaque pas dans la vie m'ouvrait une nou- 
velle perspective; j'entendais la voix lointaine et sé- 
duisante des passions qui venaient à moi; j<- me pré- 
cipitais au-devant de ces sirènes, attiré par une har- 
monie inconnue. Il se trouva que, comme le grand 
prêtre d'Eleusis, j'avais des encens divers pour chaque 
divinité. Mais les hymnes que je chantais, en brûlant 
ces encens, pouvaient-ils s'appeler baumes 1 , ainsi que 
les poésies de l'hiérophante? 

Après le mariage de Julie, je partis pour Brest. En 
quittant le grand collège de Rennes, je ne sentis 
point le regret que j'éprouvai en sortant du petit 
collège de Dol; peut-être n'avais-je plus cette inno- 
cence qui nous fait un charme de tout; le temps 
commençait à la déclore. J'eus pour mentor dans ma 
nouvelle position un de mes oncles maternels, le 
comte Ravenel de Boisteilleul, chef d'escadre 2 , dont 

1. Allusion au titre des hymnes mystiques d'Orphée qui s'ap- 
pelaient parfums (Thymiamata). (Comte deMarcellus, Chateau- 
briand et son temps, p. 17.) 

2. Ravenel du Boisteilleul (Jean-Baptiste-Joseph-Eugène de), 
fils de messire Théodore-François de Ravenel, seigneur du 
Boisteilleul, du Boisfaroye, etc., et de dame Angélique-Julie de 
Broise, né à Amanlis (diocèse de Rennes) le 13 septembre 1738, 
décédé à Rennes le 20 juin 1815. 11 fut promu capitaine de vais- 
seau le 13 mars 1779. L'année suivante, dans un combat près le 
Cap Français (capitale de l'île Saint-Domingue) contre la frégate 
anglaise Y Unicom, il réussit à s'emparer de ce bâtiment. Il se 
retira du service, pour cause de santé, non avec le grade de chef 
d'escadre, mais avec celui de capitaine de vaisseau, brigadier 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 117 

un des fils ' officier très distingué d'artillerie dans les 
armées de Bonaparte, a épousé la fille unique 2 de ma 
sœur la comtesse de Farcy. 

Arrivé à Brest, je ne trouvai point mon brevet d'as- 
pirant; je ne sais quel accident l'avait retardé. Je 
restai ce qu'on appelait soupirant, et, comme tel, 
exempt d'études régulières. Mon oncle me mit en 
pension dans la rue de Siam, à une table d'hôte d'as- 
pirants, et me présenta au commandant de la marine, 
le comte Hector 3 . 

Abandonné à moi-même pour la première fois, au 
lieu de me lier avec mes futurs camarades, je me ren- 
fermai dans mon instinct solitaire. Ma société habi- 
tuelle se réduisit à mes maîtres d'escrime, de dessin 
et de mathématiques. 

des armées navales. {Archives du Ministère de la Marine.) 
Cousin-germain de la mère de Chateaubriand, le comte de Ra- 
venel du Boisteilleul était par conséquent l'oncle k la mode de 
Bretagne du grand écrivain. 11 avait épousé à Saint-Germain de 
Rennes, le 11 avril 1780, Demoiselle Marie-Thérèse Mahé de 
Kerouan, fille d'un ancien capitaine au régiment de Piémont, 
qui lui survécut de longues années et mourut k Rennes le 
25 avril 1837. 

1. Hyacinthe-Eugène-Pierre de Ravenel du Boisteilleul, né le 
17 mars 1784, capitaine d'artillerie, décoré sur le champ de ba- 
taille de Smolensk, décédé à la Tricaudais en Guichen le 13 
juin 1868. 

2. Pauline-Zoé-Marie de Farcy de Montavallon, née à Fou- 
gères le 15 juin 1784, mariée le 16 novembre 1814 à Hyacinthe 
de Ravenel du Boisteilleul, décédée à Rennes le 24 décembre 
1850. 

3. Charles-Jean, comte d'Hector, né k Fontenay-le-Comte, en 
Poitou, le 22 juillet 1722. Chef d'escadre le 4 mai 1779, après les 
plus glorieux services de mer, il fut nommé, l'année suivante, 
commandant du port de Brest et remplit ces hautes fonctions 
jusqu'au mois de février 1791. Obéissant k la voix des princes 
qui l'appelaient k Coblentz, il se rendit près d'eux et reçut le 

7. 



118 MÉMOIRES n'oUTRE-TOMT'.K 

Cette mer que je devais rencontrer sur tant de ri- 
vages baignait ;ï Brest l'extrémité de la péninsule 
armoricaine : après ce cap avancé, il n'y avait plus 
rien qu'un océan sans bornes et «les mondes incon- 
nus; mon imagination se jouait dans ces espaces. 
Souvent, assis sur quelque mât qui gisait le long du 
quai de Recouvrance, je regardais les mouvements de 
la foule : constructeurs, matelots, militaires, doua- 
niers, forçats, passaient et repassaient devant moi. 
Des voyageurs débarquaient et s'embarquaient, des 
pilotes commandaient la manœuvre, des charpentiers 
équarrissaient des pièces de bois, des cordiers filaient 
des câbles, des mousses allumaient des feux sous des 
chaudières d'où sortaient une épaisse fumée et la 
saine odeur du goudron. On portait, on reportait, on 
roulait de la marine aux magasins, et des magasins à 
la marine, des ballots de marchandises, des sacs de 

commandement du Corps de la marine royale, exclusivement 
composé d'officiers de marine. A la fin de la campagne, ce corps 
fut-licencié; mais il fut réorganisé deux ans plus tard, en Angle- 
terre, et le comte d'Hector en fut de nouveau nommé colonel, 
ce qui fit donner à ce régiment, formé tout entier d'officiers de 
marine, comme en 1792, le nom de régiment d'Hector. Nous 
avons vu, dans la note sur Gesril, que ce dernier en faisait par- 
tie. Lorsque ce régiment fut appelé à faire partie de l'expédi- 
tion de Quiberon, il se trouva que les intrigues de Puysaie 
avaient fait écarter le comte d'Hector. Ses instances furent telles 
qu'à la fin il lui fut accordé d'aller rejoindre son poste de com- 
bat. Mais comme il faisait route pour la Bretagne, il apprit le 
désastre de l'expédition (21 juillet 179â). D'Hector avait alors 
73 ans, et il lui fallait renoncer à l'espoir qu'il avait eu de mourir 
sur le champ de bataille; il se renferma dans la retraite, près 
de la ville de Reading, à treize lieues de Londres, et c'est là 
qu'il mourut, le 18 août 1808, à l'âge de 86 ans. — ■ Le comte 
d'Hector a laissé des Mémoires, encore inédits, mais qui, nous 
l'espérons, verront bientôt le jour. 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 119 

vivres, des trains d'artillerie. Ici des charrettes s'a- 
vançaient dans l'eau à reculons pour recevoir des 
chargements; là, des palans enlevaient des fardeaux, 
tandis que des grues descendaient des pierres, et que 
des cure-môles creusaient des atterrissements. Des 
forts répétaient des signaux, des chaloupes allaient et 
venaient, des vaisseaux appareillaient ou rentraient 
dans les bassins. 

Mon esprit se remplissait d'idées vagues sur la so- 
ciété, sur ses biens et ses maux. Je ne sais quelle 
tristesse me gagnait; je quittais le mât sur lequel 
j'étais assis; je remontais le Penfeld, qui se jette dans 
le port; j'arrivais à un coude où ce port disparaissait. 
Là ne voyant plus rien qu'une vallée tourbeuse, mais 
entendant encore le murmure confus de la mer et la 
voi\ des hommes, je me couchais au bord de la petite 
rivière. Tantôt regarda ni couler l'eau, tantôt suivant 
des yeux le vol de la corneille marine, jouissant du 
silence autour de moi, ou prêtant l'oreille aux coups 
de marteau du calfat, je tombais dans la plus profonde 
rêverie. Au milieu de cette rêverie, si le vent m'ap- 
portait le son du canon d'un vaisseau qui mettait à la 
voile, je tressaillais et des larmes mouillaient mes 
yeux. 

Un jour, j'avais dirigé ma promenade vers l'extré- 
mité extérieure du port, du côté de la mer : il faisait 
chaud; je m'étendis sur la grève et m'endormis. Tout 
à coup je suis réveillé par un bruit magnifique ; j'ouvre 
les yeux, comme Auguste pour voir les trirèmes dans 
les mouillages de la Sicile, après la victoire sur Sextus 
Pompée; les détonations de l'artillerie se succédaient; 
la rade était semée de navires : la grande escadre 



120 MÉMOIRES D'OL'TRE-TOMRE 

française rentrait, après la signature de la paix. Les 

vaisseaux manœuvraient sous voile, se couvraient de 
li-ux, arboraient, des |ta\illm)s présentaient Li | >< .1 1 ( .. , 
la proue, le flanc, s'arrêtaient en je tan I L'ancre au mi- 
lieu de leur course, ou continuaient à voltiger sur les 
flots. Rien ne m'a jamais donné une plus haute idée 
de l'esprit humain; l'homme semblait emprunter dans 
ce moment quelque chose de Celui qui a dit à la mer: 
« Tu n'iras pas plus loin. Non procèdes amplius. » 

Tout Brest accourut. Des chaloupes se détachent de 
la flotte et abordent au môle. Les officiers dont elles 
étaient remplies, le visage brûlé par le soleil, avaient 
cet air étranger qu'on apporte d'un autre hémisphère, 
et je ne sais quoi de gai, de fier, de hardi, comme des 
hommes qui venaient de rétablir l'honneur du pavillon 
national. Ce corps de la marine, si méritant, si illustre, 
ces compagnons des Suffren, des Lamothe-Piquet, des 
du Couëdic, des d'Estaing, échappés aux coups de 
l'ennemi, devaient tomber sous ceux des Français! 

Je regardais défiler la valeureuse troupe, lorsqu'un 
des officiers se détache de ses camarades et me saute 
au cou : c'était Gesril. Il me parut grandi, mais faible 
et languissant d'un coup d'épée qu'il avait reçu dans 
la poitrine. Il quitta Brest le soir même pour se rendre 
dans sa famille. Je ne l'ai vu qu'une fois depuis, peu 
de temps avant sa mort héroïque; je dirai plus tard 
en quelle occasion. L'apparition et le départ subit de 
Gesril me firent prendre une résolution qui a changé 
le cours de ma vie : il était écrit que ce jeune homme 
aurait un empire absolu sur ma destinée. 

On voit comment mon caractère se formait, quel 
tour prenaient mes idées, quelles furent les premières 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 121 

atteintes de mon génie, car j'en puis parler comme 
d'un mal, quel qu'ait été ce génie, rare ou vulgaire, 
méritant ou ne méritant pas le nom que je lui donne, 
faute d'un autre mot pour m'exprimer. Plus semblable 
au reste des hommes, j'eusse été plus heureux : celui 
qui, sans m'ôter l'esprit, fût parvenu à tuer ce qu'on 
appelle mon talent, m'aurait traité en ami. 

Lorsque le comte de Boisteilleul me conduisait chez 
M. d'Hector, j'entendais les jeunes et les vieux marins 
raconter leurs campagnes et causer des pays qu'ils 
avaient parcourus : l'un arrivait de l'Inde, l'autre de 
l'Amérique; celui-là devait appareiller pour faire le 
tour du monde, celui-ci allait rejoindre la station de 
la Méditerranée, visiter les côtes de la Grèce. Mon 
oncle me montra La Pérouse ' dans la foule, nouveau 
Cook dont la mort est le secret des tempêtes. J'écou- 
tais tout, je regardais tout, sans dire une parole; 
mais la nuit suivante, plus de sommeil : je la passais 
à livrer en imagination des combats, ou à découvrir 
des terres inconnues. 

Quoi qu'il en soit, en voyant Gesril retourner chez 
ses parents, je pensai que rien ne m'empêchait d'aller 
rejoindre les miens. J'aurais beaucoup aimé le service 
de la marine, si mon esprit d'indépendance ne m'eût 

1. La Pcrousc (Jean-François de Galaup, comte de), né au 
Gua, près d'Albi, en 1741, mort près de l'île Vanikoro h une 
époque incertaine, mais vraisemblablement dans le courant de 
L'année 1788. C'est à Brest qu'il prit la mer, le 1 er août 1785, 
avec les frégates la Boussole et l'Astrolabe, emportant les ins- 
tructions que Louis XVI, d'une main savante, avait rédigées 
pour lui. Tous deux, hélas! allaient périr et disparaître presque 
à la même heure : le marin au sein de la nuit et des tempêtes 
de l'Océan, Le roi au milieu des orages plus terribles encore de 
la Révolution. 



I 11 MÉMOIRES D'OI TRI TOMBE 

éloigné de tous les genres de sei vice : .1 ai eu moi une 
impossibilité d'obéir. Les voyages me tentaient, mais 

je sentais que je ne les aimerais que seul, en suivant 
ma volonté. Enfin, donnant la première preuve de 
mon inconstance, sans en avertir mon oncle Ravenel, 
sans écrire à mes parents, sans en demander permis- 
sion à personne, sans attendre mon brevet d'aspirant, 
je partis un matin pour Combourg où je tombai comme 
des nues. 

Je m'étonne encore aujourd'hui qu'avec la frayeur 
que m'inspirait mon père, j'eusse osé prendre une 
pareille résolution, et ce quil y a d'aussi étonnant, c'est 
la manière dont je fus reçu. Je devais m'attendre aux 
transports de la plus vive colère, je fus accueilli dou- 
cement. Mon père se contenta de secouer la tête 
comme pour dire : « Voilà une belle équipée! » Ma 
mère m'embrassa de tout son cœur en grognant, et 
ma Lucile avec un ravissement de joie. 



LIVRE III 1 



Promenade. — Apparition de Combourg. — Collège de Dinan, 

— Broussais. — Je reviens chez mes parents. — Vie à Com- 
bourg. — Journées et soirées. — Mon donjon. — Passage d<. 
l'enfant à l'homme. — Lucile. — Premier souffle de la muse. 
Manuscrit de Lucile. — Dernières lignes écrites à la Vallée- 
aux-Loups. — Révélations sur le mystère de ma vie. — Fan- 
tôme d'amour. — Deux années de délire. — Occupations et 
chimères. — Mes joies de l'automne. — Incantation. — Ten- 
tation. — Maladie. — Je crains et refuse de m'engager dans 
l'état ecclésiastique. — Un moment dans ma ville natale. — 
Souvenir de la Villeneuve et des tribulations de mon enfance- 

— Je suis rappelé à Combourg. — Dernière entrevue avec 
mon père. — J'entre au service. — Adieux à Combourg. 

Depuis la dernière date de ces Mémoires, Vallée 
aux-Loups, janvier 1814, jusqu'à la date d'aujourd'hui, 
Montboissier, juillet 1817, trois ans et dix mois se 
sont passés. Avez-vous entendu tomber l'Empire? 
Non : rien n'a troublé le repos de ces lieux. L'Empire 
s'est abîmé pourtant; l'immense ruine s'est écroulée 
dans ma vie, comme ces débris romains renversés 
dans le cours d'un ruisseau ignoré. Mais à qui ne les 
eompte pas, peu importent les événements : quelques 
années échappées des mains de l'Éternel feront jus- 
tice de tous ces bruits par un silence sans fin. 

1. Ce livre a été composé au château de Montboissier (juillet- 
anïH 1817) et à la Vallée-aux-Loups (novembre 1817). — 11 a été 
revu en décembre 1846. 



124 MÉMOIRES D'orTFŒ-TOMRE 

Le livre précédent fut écrit sous la tyrannie expi- 
rante de Bonaparte et à la lueur des derniers éclaire 
de sa gloire : je commence le livre actuel sous le règne 
• le Louis XVIII. J'ai vu de près les rois, et uns illu- 
sions politiques se sont évanouies, comme ces chi- 
mères plus douces dont je continue le récit. Disons 
d'abord ce qui me fait reprendre la plume : le cœur 
humain est le jouet de tout, et l'on ne saurait prévoir 
quelle circonstance frivole cause ses joies et ses dou- 
leurs. Montaigne l'a remarqué : « Il ne faut point de 
cause, dit-il, pour agiter notre âme : une resverie 
sans cause et sans subject la régente et l'agite. » 

Je suis maintenant à Montboissier, sur les confins 
de la Beauce et du Perche 1 . Le château de cette terre, 
appartenant à madame la comtesse de Colbert-Mont- 
boissier 2 ,a été vendu et démoli pendant la Bévolution; 
il ne reste que deux pavillons, séparés par une grille 
et formant autrefois le logement du concierge. Le 
parc, maintenant à l'anglaise, conserve des traces de 
son ancienne régularité française : des allées droites, 

1. Le château de Montboissier est situé dans la commune de 
Montboissier, canton de Bonneval, arrondissement de Château- 
dun (Eure-et-Loir). 

2. La comtesse de Colbert-Montboissier était la petite-fille de 
Malesherbes. Fille du marquis de Montboissier, l'un des gendres 
du défenseur de Louis XVI, elle avait épousé, en 1803, le comte 
de Colbert de Maulevrier (Édouard-Charles-Victornien), descen- 
dant du comte de Maulevrier, lieutenant-général des armées du 
roi, l'un des frères du grand Colbert. Capitaine de vaisseau en 
1791, le comte de Colbert avait émigré l'année suivante et avait 
pris part à l'expédition de Quiberon. La Restauration le fit capi- 
taine des gardes du pavillon amiral (1814). Retiré avec le grade 
de contre-amiral à Montboissier, il fut élu député d'Eure-et- 
Loir, le 22 août 1815, et fit partie de la majorité de la Chambra 
introuvable. Il mourut à Paris le 2 février 1820. 





htp.V.' 



HO 1 ? Dl $TàLL 






MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 12j 

des taillis encadrés dans des charmilles, lui donnent 
un air sérieux; il plaît comme une ruine. 

Hier au soir je me promenais seul; le ciel ressem- 
blait à un ciel d'automne; un vent froid soufflait par 
intervalles. A la percée d'un fourré, je m'arrêtai pour 
regarder le soleil : il s'enfonçait dans des nuages au- 
dessus de la tour d'Alluye, d'où Gabrielle, habitante 
de cette tour, avait vu comme moi le soleil se coucher 
il y a deux cents ans. Que sont devenus Henri et Ga- 
brielle? Ce que je serai devenu quand ces Mémoires 
seront publiés. 

Je fus tiré de mes réflexions par le gazouillement 
d'une grive perchée sur la plus haute branche d'un 
bouleau. A l'instant, ce son magique fît reparaître à 
mes yeux le domaine paternel; j'oubliai les catas- 
trophes dont je venais d'être le témoin, et, transporté 
subitement dans le passé, je revis ces campagnes où 
j'entendis si souvent siffler la grive. Quand je l'écou- 
tais alors, j'étais triste de même qu'aujourd'hui ; mais 
cette première tristesse était celle qui naît d'un désir 
vague de bonheur, lorsqu'on est sans expérience; la 
tristesse que j'éprouve actuellement vient de la con- 
naissance des choses appréciées et jugées. Le chant 
de l'oiseau dans les bois de Combourg m'entretenait 
d'une félicité que je croyais atteindre; le même chant 
dans le parc de Montboissier me rappelait des jours 
perdus à la poursuite de cette félicité insaisissable. Je 
n'ai plus rien à apprendre; j'ai marché plus vite qu'un 
autre, et j'ai fait le tour de la vie. Les heures fuient et 
m'entraînent; je n'ai pas même la certitude de pou- 
voir achever ces Mémoires. Dans combien de Lieux 
ai-je déjà commencé à les écrire et dans quel lieu les 



126 MÉMOIRES D'OI TRE rOMBE 

finirai-je? Combien de temps me promènerai-je au 
bord des bois? Mettons b profit le peu d'instants qui 
me restent; hâtons-nous de peindre ma jeunesse, 
tandis que j'y touche encore: le navigateur, abandon- 
nant pour jamais un rivage enchanté, écrit son jour- 
nal à la vue de la terre qui s'éloigne et qui va bientôt 
disparaître. 

J'ai dit mon retour à Combourg, et comment je fus 
accueilli par mon père, ma mère et ma sœur Lucile, 

On n'a peut-être pas oubli' que uns trois autres 
sœurs s'étaient mariées, et qu'elles vivaient dans les 
terres de leurs nouvelles familles, aux environs de 
Fougères. Mon frère, dont l'ambition commençait à se 
développer, était plus souvent à Paris qu'à Rennes. Il 
acheta d'abord une charge de maître des requêtes 
qu'il revendit afin d'entrer dans la carrière militaire 1 . 
Il entra dans le régiment de Royal-Cavalerie; il s'at- 
tacha au corps diplomatique et suivit le comte de La 
Luzerne à Londres, où il se rencontra avec André 
Chénier 2 : il était sur le point d'obtenir l'ambassade 
de Vienne, lorsque nos troubles éclatèrent; il sollicita 

1. « Il acheta bientôt une charge de maître des requêtes, que 
M. de Malesherbes le força de vendre pour entrer au service, 
comme la véritable carrière d'un homme de son nom, lorsqu'il 
épousa mademoiselle de Rosambo. » Manuscrit de 1826. — Le 
mariage du frère de Chateaubriand avec Aline-Thérèse Le Peie- 
tier de Rosambo eut lieu en novembre 1787. 

2. M. de La Luzerne, qui prit possession de l'ambassade de 
Londres au mois de janvier 1788, comptait, en effet, parmi les 
secrétaires attachés à son ambassade, André de Chénier, alors 
âgé de vingt-cinq ans seulement. Le poète, qui prenait d ailleurs 
de fréquents congés, revint définitivement à Paris au mois de 
juin 1791. (Notice sur André de Chénier, par M. Gabriel de 
Chénier, p. 11. — André Chénier, sa vie et ses écrit.-t poli- 
tiques, par L. Beca de Fouquières, p. 12.) 



MÉMOIRES D*0UTRE-TOMI E 127 

celle de Conslantinople; mais il eut un concurrent re- 
doutable, Mirabeau, à qui cette ambassade fut pro- 
mise pour prix de sa réunion au parti de la cour'. 
Mon frère avait donc à peu près quitté Combourg au 
moment où je vins l'habiter. 

Cantonné dans sa seigneurie, mon père n'en sortait 
plus, pas même pendant la tenue des États. Ma mère 
allait tous les ans passer six semaines à Saint-Maïo, 
au temps de Pâques; elle attendait ce moment comme 
celui de sa délivrance, car elle détestait Combourg. 
Un mois avant ce voyage, on en parlait comme d'une 
entreprise hasardeuse; on faisait des préparatifs; on 
laissait reposer les chevaux. La veille du départ, on 
se couchait à sept heures du soir, pour se lever à 
deux heures du matin. Ma mère, à sa grande satisfac- 
tion, se mettait en route à trois heures, et employait 
toute la journée pour faire douze lieues. 

Lucile, reçue chanoinessc au chapitre de I'Argen- 
lière, devait passer dans celui de Remiremont : en 
attendant ce changement, elle restait ensevelie à la 
campagne. 

Pour moi, je déclarai, après mon escapade de Brest,^ 
ma volonté d'embrasser l'état ecclésiastique : la vérité 
est que je ne cherchais qu'à gagner du temps, car j'i- 
gnorais ce que je voulais. On m'envoya au collège de 
Dinan achever mes humanités. Je savais mieux le 

1. Mirabeau écrivait à son ami Mauvillon, le 3 décembre 1789 : 
« Ce qu'on vous avait dit relativement au Bosphore (c'est-à-dire 
à l'ambassade de < 'uns) ;i n t in< >[ >!<•) a eh'' vrai, cl, beaucoup d'autres 

choses plus belles encore; mais toul cela n'était qu'un honorable 
exil, et c'est ici (pie je suis nécessaire, si je suis nécessaire à 
quelque chose. » — Voir les Mirabeau, par Louis de Loménie, 
lome V, page 31. 



128 HÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

latin que mes maîtres ; mais je commençai à apprendre 
l'hébreu. L'abbé de Rouillac était principal du collège, 
et l'abbé Duhamel mon professeur 1 . 

Dinan, orné de vieux arbres, remparé de vieilles 
tours, est bâti dans un site pittoresque, sur une haute 
colline au pied de laquelle coule la Rance, que re- 
monte la mer; il domine des vallées à pentes agréable- 
ment boisées. Les eaux minérales de Dinan ont 
quelque renom. Cette ville, tout historique, et qui a 
donné le jour à Duclos 2 , montrait parmi ses antiqui- 
tés le cœur de Du Guesclin : poussière héroïque qui, 
dérobée pendant la Révolution, fut au moment d'être 
broyée par un vitrier pour servir à faire de la pein- 
ture; la destinait-on aux tableaux des victoires rem- 
portées sur les ennemis de la patrie? 

M. Broussais, mon compatriote, étudiait avec moi à 
Dinan 3 ; on menait les écoliers baigner tous les jeudis, 
comme les clercs sous le pape Adrien I er , ou tous les 
dimanches, comme les prisonniers sous l'empereur 
Honorius. Une fois, je pensai me noyer; une autre 
fois, M. Broussais fut mordu par d'ingrates sangsues, 

1. Sur l'abbé Duhamel et le séjour de Chateaubriand à Dinan, 
voir à l' Appendice, le n° V : Chateaubriand et le collège de 
Dinan . 

2. Duclos (Charles Pinot, sieur), historiographe de France et 
secrétaire perpétuel de l'Académie française, né à Dinan le 
12 février 1704, mort le 26 mars 1772. Maire de sa ville natale, 
de 1744 à 1750, il s'occupa avec sollicitude de ses intérêts et de son 
embellissement, encore bien qu'il résidât habituellement à Paris. 
C'est à lui qu'on doit les deux promenades des Grands et des 
Petits-Fossés, qui longent les anciennes fortifications de Dinan. 

3. « Broussais fut envoyé au collège de Dinan, où il fit un 
séjour de huit années. » Notice sur Broussais, par le D r de 
Kergaradec, membre de l'Académie de Médecine. 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 129 

imprévoyantes de l'avenir 1 . Dinan était à égale dis- 
tance de Combourg et de Plancoët. J'allais tour à tour 
voir mon oncle de Bedée à Monchoix, et ma famille à 
Combourg. 

M. de Chateaubriand, qui trouvait économie à 
me garder, ma mère qui désirait ma persistance 
dans la vocation religieuse, mais qui se serait fait 
scrupule de me presser, n'insistèrent plus sur ma 
résidence au collège, et je me trouvai insensiblement 
fixé au foyer paternel. 

Je me complairais encore à rappeler les mœurs de 
mes parents, ne me fussent-elles qu'un touchant sou- 
venir; mais j'en reproduirai d'autant plus volontiers 
le tableau qu'il semblera calqué sur les vignettes des 
manuscrits du moyen âge : du temps présent au 
temps que je vais peindre, il y a des siècles. 

A mon retour de Brest, quatre maîtres (mon père, 
ma mère, ma sœur et moi) habitaient le château de 
Combourg. Une cuisinière, une femme de chambre, 
deux laquais et un cocher composaient tout le domes- 
tique : un chien de chasse et deux vieilles juments 
étaient retranchés dans un coin de l'écurie. Ces douze 
êtres vivants disparaissaient dans un manoir où l'on 
aurait à peine aperçu cent chevaliers, leurs dames, 
leurs écuyers, leurs varlets, les destriers et la meute 
du roi Dagobert. 

Dans tout le «ours de l'année aucun étranger ne 
se présentait au château, hormis quelques gentils- 



1. « On sait l'effroyable abus que Broussais et son école ont 
fait de la diète et des sangsues. » D r de Kergaradec, op. cil. 



LU) MÉMOIPE? D OUTRE-TOMBE 

hommes, le marquis d<; Montlouet 1 , le comte de 
Goyon-Beaufort 2 , qui demandaient l'hospitalité en al- 
lant plaider au Parlement, lis arrivaient L'hiver, à 

cheval, pistolets aux arçons, couteau de chasse au 
cAlé, et suivis d'un valet également à cheval, ayant 
en croupe un portemanteau de livrée. 

Mon père, toujours très cérémonieux, les recevait 
tête nue sur le perron, au milieu de la pluie et du vent. 
Les campagnards introduits racontaient leurs guerres 
de Hanovre, les affaires de leur famille et l'histoire de 
leurs procès. Le soir, on les conduisait dans la tour du 
nord, à l'appartement de la reine Christine, chambre 
d'honneur occupée par un lit de sept pieds en tout 
sens, à doubles rideaux de gaze verte et de soie cra- 
moisie, et soutenu par quatre amours dorés. Le len- 
demain matin, lorsque je descendais dans la grand'- 
salle, et qu'à travers les fenêtres je regardais la cam- 
pagne inondée ou couverte de frimas, je n'apercevais 
que deux ou trois voyageurs sur la chaussée soli- 
taire de l'étang : c'étaient nos hôtes chevauchant vers 
Rennes. 

Ces étrangers ne connaissaient pas beaucoup les 
choses de la vie; cependant notre vue s'étendait par 
eux à quelques lieues au delà de l'horizon de nos bois. 
Aussitôt qu'ils étaient partis, nous étions réduits, les 

1. François-Jean Raphaël de Brunes, comte (et non marquis) 
de Montlouet, commissaire des États de Bretagne, né à Pleine- 
Fougères le 13 août 1728, mort à Bains-les-Bains en Lorraine le 
2 août 1787. 

2. Luc-Jean, comte de Gouyon-Beaufort (et non Goyon), che- 
valier de Saint-Louis, né le 15 février 1725. Il fut guillotiné à 
Paris le 2 messidor an II (20 juin 1794). Sur les listes de MM. Cam- 
pardon et Wallon, dans leurs Histoires du Tribunal révolît- 
tionnalre, il figure sous le nom de Guyon de Bcaufort. 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 131 

jours ouvrables au tète-à-tète de famille, le dimanche 
à la société des bourgeois du village et des gentils- 
hommes voisins. 

Le dimanche, quand il faisait beau, ma mère, Lucile 
■ et moi, nous nous rendions à la paroisse à travers le 
petit Mail, le long d'un chemin champêtre; lorsqu'il 
pleuvait, nous suivions l'abominable rue de Com- 
bourg. Nous n'étions pas traînés, comme l'abbé de 
Marolles, dans un chariot léger que menaient quatre 
chevaux blancs, pris sur les Turcs en Hongrie 1 . Mon 
père ne descendait qu'une fois l'an à la paroisse pour 
faire ses Pâques; le reste de l'année, il entendait la 
messe à la chapelle du château. Placés dans le banc 
du seigneur, nous recevions l'encens et les prières en 
face du sépulcre de marbre noir de Renée de Rohan, 
attenant à l'autel : image des honneurs de l'homme; 
quelques grains d'encens devant un cercueil! 

Les distractions du dimanche expiraient avec la 
journée: elles n'étaient pas même régulières. Pendant 
la mauvaise saison, des mois entiers s'écoulaient sans 
qu'aucune créature humaine frappât à la porte de 

1. « Les cavaliers turcs, dit i'abbo de Marolles, battus par 
l'armée chrestienne, près de Komorre, laissèrent neuf cornettes 
en la puissance des victorieux avec un bon nombre de chevaux, 
entre lesquels se trouvèrent quatre belles cavales d'uno blan- 
cheur de poil extraordinaire, qui furent envoyées à ma mère 
avec un petit carrosse à la mode de ce pays-là, dont elle se servit 
assez longtemps pour aller à l'église de la paroisse qui estait à 
une petite lieue de notre maison, ou faire quelques visites dans 
le voisinage, et quand elle nous menait avec elle, ce nous estait 
une joyo nompareille, parce qu'avec ce qu'elle nous estait La 
meilleure du monde, et que nous estions ravis de la voir, ce 
nous estait une réjouyssance nompareille il'' sortir et, de nous 
aller promener. » Les Mémoires '/<• Michel de Marolles, abbé 
de Villcloin, tuine I, p. 7. — iuôli 



132 MÉMOIRES U'OITME-TOMBE 

notre forteresse. Si la tristesse était grande sur les 
bruyères de Combourg, elle était encore plus grande 
au château : on éprouvait, en pénétrant sous ses voû- 
tes, la même sensation qu'en entrant à la chartreuse 
de Grenoble. Lorsque je visitai celle-ci en 1805, je 
traversai un désert, lequel allait toujours croissant; 
je crus qu'il se terminerait au monastère; mais on me 
montra, dans les murs mêmes du couvent, les jardins 
des Chartreux encore plus abandonnés que les bois. 
Enfin, au centre du monument, je trouvai, enveloppé 
dans les replis de toutes ces solitudes, l'ancien cime- 
tière des cénobites; sanctuaire d'où le silence éternel, 
divinité du lieu, étendait sa puissance sur les monta- 
gnes et dans les forêts d'alentour. 

Le calme morne du château de Combourg était aug- 
menté par l'humeur taciturne et insociable de mon 
père. Au lieu de resserrer sa famille et ses gens autour 
de lui, il les avait dispersés à toutes les aires de vent 
de l'édifice. Sa chambre à coucher était placée dans la 
petite tour de l'est, et son cabinet dans la petite tour 
de l'ouest. Les meubles de ce cabinet consistaient en 
trois chaises de cuir noir et une table couverte de ti- 
tres et de parchemins. Un arbre généalogique de la 
famille des Chateaubriand tapissait le manteau de la 
cheminée, et dans l'embrasure d'une fenêtre on voyait 
toutes sortes d'armes, depuis le pistolet jusqu'à l'espin- 
gole. L'appartement de ma mère régnait au-dessus de la 
grande salle, entre les deux petites tours : il était par- 
queté et orné de glaces de Venise à facettes. Ma sœur 
habitait un cabinet dépendant de l'appartement de ma 
mère. La femme de chambre couchait loin de là, dans 
le corps de logis des grandes tours. Moi. j'étais niché 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 133 

dans une espèce de cellule isolée, au haut de la tou- 
relle de l'escalier qui communiquait de la cour inté- 
rieure aux diverses parties du château. Au bas de cet 
escalier, le valet de chambre de mon père et le domes- 
tique gisaient dans des caveaux voûtés, et la cuisi- 
nière tenait garnison dans la grosse tour de l'ouest. 

Mon père se levait à quatre heures du matin, hiver 
comme été : il venait dans la cour intérieure appeler 
et éveiller son valet de chambre, à l'entrée de l'escalier 
de la tourelle. On lui apportait un peu de café à cinq 
heures; il travaillait ensuite dans son cabinet jusqu'à 
midi. Ma mère et ma sœur déjeunaient chacune dans 
leur chambre, à huit heures du matin. Je n'avais 
aucune heure fixe, ni pour me lever, ni pour déjeu- 
ner; j'étais censé étudier jusqu'à midi : la plupart du 
temps je ne faisais rien. 

A onze heures et demie, on sonnait le dîner que l'on 
servait à midi. La grand'salle était à la fois salle à 
manger et salon : on dînait et l'on soupait à l'une de 
ses extrémités du côté de l'est; après le repas, on se 
venait placer à l'autre extrémité du côté de l'ouest, 
devant une énorme cheminée. La grand'salle était 
boisée, peinte en gris blanc et ornée de vieux pur- 
traits depuis le règne de François I er jusqu'à celui de 
Louis XIV; parmi ces portraits, on distinguait ceux 
de Condé et de Turenne : un tableau, représentant 
Hector tué par Achille sous Les murs de Troie, était 
suspendu au-dessus de la cheminée. 

Le dîner fait, on restait ensemble, jusqu'à deux 
heures. Alors, si l'été, mon père prenait le divertisse- 
ment de la pêche, visitait ses potagers, se promenait 
dans l'étendue du vol du chapon; si L'automne el l'hi- 

I 8 



I.'îi MÉMOIRES D*OUTRE muni. 

ver, il partait pour la chasse, ma mère se retirait dans 
la chapelle, où elle passail quelques heures en prière. 
Cette chapelle ('-lait un oratoire sombre, embelli dé 
bons tableaux des plus grands maîtres, qu'on ne s'at- 
tendait guère à trouver dans un château féodal, au 
fond de la Bretagne. J'ai aujourd'hui en ma pi 
sion une Sainte Famille de l'Albane, peinte sur cui- 
vre, tirée <lc cette chapelle : c'est tout ce qui me reste 
de Combourg. 

Mon père parti et ma mère en prière, Lucile s'enfer- 
mait dans sa chambre; je regagnais ma cellule, ou 
j'allais courir les champs. 

A huit heures, la cloche annonçait le souper. Après 
le souper, dans les beaux jours, on s'asseyait sur le 
perron . Mon père, armé de son fusil, tirait des chouettes 
qui sortaient des créneaux à l'entrée de la nuit. Ma 
mère, Lucile et moi, nous regardions le ciel, les bois, 
les derniers rayons du soleil, les premières étoiles. A 
dix heures on rentrait et l'on se couchait. 

Les soirées d'automne et d'hiver étaient d'une autre 
nature. Le souper fini et les quatre convives revenus 
de la table à la cheminée, ma mère se jetait, en sou- 
pirant, sur un vieux lit de jour de siamoise flambée; 
on mettait devant elle un guéridon avec une bougie. 
Je m'asseyais auprès du feu avec Lucile; les domes- 
tiques enlevaient le couvert et se retiraient. Mon père 
commençait alors une promenade qui ne cessait qu'à 
l'heure de son coucher. Il était vêtu d'une robe de ra- 
tine blanche, ou plutôt d'une espèce de manteau que 
je n'ai vu qu'à lui. Sa tête, demi-chauve, était couverte 
d'un grand bonnet blanc qui se tenait tout droit. Lors- 
qu'en se promenant il s'éloignait du foyer, la vaste 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 133 

salle était si peu éclairée par une seule bougie qu'on 
ne le voyait plus; on l'entendait seulement encore 
marcher dans les ténèbres : puis il revenait lente- 
ment vers la lumière et émergeait peu à peu de l'obs- 
curité, comme un spectre, avec sa robe blanche, son 
bonnet blanc, sa figure longue et pâle. Lucile et moi 
nous échangions quelques mots à voix basse quand il 
était à l'autre bout de la salle; nous nous taisions 
quand il se rapprochait de nous. Il nous disait en pas- 
sant : « De quoi parliez-vous? » Saisis de terreur, 
nous ne répondions rien; il continuait sa marche. Le 
reste de la soirée, l'oreille n'était plus frappée que du 
bruit mesuré de ses pas, des soupirs de ma mère et 
du murmure du vent 1 . 

Dix heures sonnaient à l'horloge du château : mon 
père s'arrêtait; le même ressort, qui avait soulevé le 
marteau de l'horloge, semblait avoir suspendu ses 

1. « Un seul incident variait ces soirées qui figureraient dans 
un roman du xi e siècle: Il arrivait que mon père, interrompant 
sa promenade, venait quelquefois s'asseoir au foyer pour nous 
faire l'histoire de la détresse de son enfance et des traverses de 
sa vie. 11 racontait des tempêtes et des périls, un voyage en 
Italie, un naufrage sur la côte d'Espagne. 

« Il avait vu Paris; il en parlait comme d'un lieu d'abomina- 
tion et comme d'un pays étranger. Les Bretons trouvaient que 
la Chine était dans leur voisinage, mais Paris leur paraissait au 
bout du monde. J'écoutais avidement mon père. Lorsque j'en- 
tendais cet homme si dur à lui-même regretter de n'avoir pas 
fait assez pour sa famille, se plaindre en paroles courtes mais 
amères de sa destinée, lorsque je le voyais à la fin de son récit 
se lever brusquement, s'envelopper dans sou manteau, recom- 
mencer sa promenade, presser d'abord ses pas, puis les ralentir 
en les réglant sur les mouvements de son cœur, L'amour filial 
remplissait mes yeux de larmes; je repassais dans mon esprit 

les chagrins de mon père, et il semblait que les souffrances 

endurées par l'auteur de mes jours n'auraient dû tomber que sur 
moi. » Manuscrit de 1826. 



13fi MÉMOIRES D'Ol TRE TOMBE 

pas. 11 lirait sa montre, la montait, prenail un grand 
Qambeau d'argenl surmonté d'une grande bougie, 

entrait un mo qI dans la petite tour de l'ouest, puis 

revenaii, son flambeau ;'i la main, ets'avançait vers sa 
chambre à coucher, dépendante de la petite tour de 
l'est. Lucile et moi, nous nous tenions sur son pas- 
sage; nous l'embrassions en lui souhaitant une bonne 
nuit. Il penchait vers nous sa joue sèche et creuse 
sans nous répondre, continuait sa route et se retirait 
au fond de la tour, dont nous entendions les portes 
se refermer sur lui. 

Le talisman était brisé; ma mère, ma sœur et moi, 
transformés en statues par la présence de mon père, 
nous recouvrions les fonctions de la vie. Le premier 
effet de notre désenchantement se manifestait par un 
débordement de paroles : si le silence nous avait op- 
primés, il nous le payait cher. 

Ce torrent de paroles écoulé, j'appelais la femme de 
chambre, et je reconduisais ma mère et ma sœur à 
leur appartement. Avant de me retirer, elles me fai- 
saient regarder sous les lits, dans les cheminées, der- 
rière les portes, visiter les escaliers, les passages et 
les corridors voisins. Toutes les traditions du château, 
voleurs et spectres, leur revenaient en mémoire. Les 
gens étaient persuadés qu'un certain comte de Com- 
bourg, à jambe de bois, mort depuis trois siècles, ap- 
paraissait à certaines époques, et qu'on l'avait ren- 
contré dans le grand escalier de la tourelle; sa jambe 
de bois se promenait aussi quelquefois seule avec un 
chat noir 1 . 

1. Voir, à l' Appendice, le n° VI : Histoires de voleurs et de 
revenants. 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 13" 

Ces récits occupaient tout le temps du coucher de 
ma mère et de ma sœur : elles se mettaient au lit 
mourantes de peur; je me retirais au haut de ma tou- 
relle ; la cuisinière rentrait dans la grosse tour, et les 
domestiques descendaient dans leur souterrain. 

La fenêtre de mon donjon s'ouvrait sur la cour in- 
térieure; le jour, j'avais en perspective les créneaux 
de la courtine opposée, où végétaient des scolopendres 
et croissait un prunier sauvage. Quelques martinets, 
qui durant l'été s'enfonçaient en criant dans les trous 
des murs, étaient mes seuls compagnons. La nuit, je 
n'apercevais qu'un petil morceau de ciel et quelques 
étoiles. Lorsque la lune brillait et qu'elle s'abaissait ;V 
l'occident, j'en étais averti par ses rayons, qui ve- 
naient à mon lit au travers des carreaux losanges de 
la fenêtre. Des chouettes, voletant d'une tour à l'autre, 
passant et repassant entre la lune et moi, dessinaient 
sur mes rideaux l'ombre mobile de leurs ailes. Relé- 
gué dans l'endroit le plus désert, à l'ouverture des 
galeries, je ne perdais pas un murmure des ténèbres. 
Quelquefois le vent semblait courir à pas légers; quel- 
quefois il laissait échapper des plaintes; tout à coup 
ma porte était ébranlée avec violence, les souterrains 
poussaient des mugissements, puis ces bruits expi- 
raient pour recommencer encore. A quatre heures du 
matin, la voix du maître du château, appelant le valet 
de chambre à l'entrée des voûtes séculaires, se l'ai- 
sail entendre comme la voix du dernier fantôme de 
la nuit. Cette voix remplaçait pour moi la douce har- 
monie au son de laquelle le père de Montaigne éveil- 
lait son fils. 

L'enlèlemenl du coude de Chateaubriand à faire 



138 MÉMOIRES D'OUTRE TOMBE 

coucher ud enfant seul au haul d'une tour pouvait 
avoir quelque inconvénient; mais il tourna à mon 
avantage. Cette manière violente de me traiter me 
Laissa le c 'âge d'un homme, sans m'ôter cette sen- 
sibilité d'imagination dont on voudrai! aujourd'hui 
priver la jeunesse. Au lieu <!<• chercher à me con- 
vaincre qu'il n'y avait point de revenants, on me força 
de Les braver. Lorsque mon père me disait, avec un 
sourire ironique : « Monsieur le chevalier aurait-il 
peur? » il m'eût fait coucher avec un mort. Lorsque 
mon excellente mère me <li<;iit : « Mon enfant, tout 
n'arrive que par la permission de Dieu; vous n'avez 
rien à craindre des mauvais esprits, tant que vous 
serez bon chrétien; » j'étais mieux rassuré que par 
tous les arguments de la philosophie. Mon succès fut 
si complet que les vents de la nuit, dans ma tour 
déshabitée, ne servaient que de jouets à mes caprices 
et d'ailes âmes songes. Mon imagination allumée, se 
propageant sur tous les objets, ne trouvait nulle part 
assez de nourriture et aurait dévoré la terre et le ciel. 
C'est cet état moral qu'il faut maintenant décrire. Re- 
plongé dans ma jeunesse, je vais essayer de me saisir 
dans le passé, de me montrer tel que j'étais, tel peut- 
être que je regrette de n'être dus, malgré les tour- 
ments que j'ai endurés. 

A peine étais-je revenu de Brest à Combourg, qu'il 
se fit dans mon existence une révolution ; l'enfant dis- 
parut et l'homme se montra avec ses joies qui passent 
et ses chagrins qui restent. 

D'abord, tout devint passion chez moi, en attendant 
les passions mêmes. Lorsque, après un dîner silen- 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 130 

cieux où je n'avais osé ni parler ni manger, je parve- 
nais à m'échapper, mes transports étaient incroya- 
bles; je ne pouvais descendre le perron d'une seule 
traite : je me serais précipité. J'étais obligé de m'as- 
seoir sur une marche pour laisser se calmer mon agi- 
tation; mais, aussitôt que j'avais atteint la Cour Verte 
et les bois, je me mettais à courir, à sauter, à bondir, 
à fringuer, à m'éjouir jusqu'à ce je tombasse épuisé 
de forces, palpitant, enivré de folâtreries et de li- 
berté. 

Mon père me menait quand et lui à la chasse. Le 
goût de la chasse me saisit et je le portai jusqu'à la 
fureur; je vois encore le champ où j'ai tué mon pre- 
mier lièvre. Il m'est souvent arrivé, en automne, de 
demeurer quatre ou cinq heures dans l'eau jusqu'à la 
ceinture, pour attendre au bord d'un étang des ca- 
nards sauvages; même aujourd'hui, je ne suis pas de 
sang-froid lorsqu'un chien tombe en arrêt. Toutefois, 
dans ma première ardeur pour la chasse, il entrait un 
fonds d'indépendance; franchir les fossés, arpenter 
1rs champs, les marais, les bruyères, me trouver avec 
un fusil dans un lieu désert, ayant puissance et soli- '. 
tude, c'était ma façon d'être naturelle. Dans nies 
courses, je pointais si loin que, ne pouvant plus mar- 
cher, lus gardes étaient obligés de me rapporter sur 
des branches entrelacées. 

Cependant le plaisir de la chasse ne me suffisait 
plus; j'étais agité d'un désir de bonheur que je ne 
pouvais ni régler, ni comprendre; mon esprit et 
mon cœur s'achevaient de former comme deux tem- 
ples vides, sans autels et sans sacrifices; <>n ne sa- 
vait encore quel Dieu y serait adoré. Je croissais 



140 MÉMI I IE • D'OUTRE-TOMBE 

auprès île ma sœur Lucile; ootre amitié était toute 
notre vie. 

Lueile était grande et d'une beauté remarqua U<\ 
mais sérieuse. Son visage pale étail accompagné de 

longs cheveux noirs; elle attachait souvent au ciel ou 
promenait autour d'elle des regards pleins de tris- 
tesse ou de feu. Sa démari he, sa voix, son souri i 
physionomie avaient quelque chose de rêveur et de 
souffrant. 

Lucile et moi nous nous étions inutiles. Quand nous 
parlions du monde, c'était de celui que nous portions 
au-dedans de nous el qui ressemblai! bien peu au 
monde véritable. Elle voyait en moi son protecteur, je 
voyais eu elle mon amie. Il lui prenait des accès de 
pensées noires que j'avais peine à dissiper : à dix-sept 
ans, elle déplorait la perte de ses jeunes années; elle 
se voulait ensevelir dans un cloître. Tout lui était 
souci, chagrin, blessure : une expression qu'elle cher- 
chait, une chimère qu'elle s'était faite, la tourmen- 
taient des mois entiers. Je l'ai souvent vue, un bras 
jeté sur sa tête, rêver immobile et inanimée; retirée 
vers son cœur, sa vie cessait de paraître au dehors; 
son sein même ne se soulevait plus. Par son attitude, 
sa mélancolie, sa vénusté. elle ressemblait à un 
Génie funèbre. J'essayais alors de la consoler, et, 
l'instant d'après, je m'abîmais dans des désespoirs 
inexplicables. 

Lucile aimait à faire seule, vers le soir, quelque 
lecture pieuse : son oratoire de prédilection était l'em- 
branchement des deux routes champêtres, marqué par 
une croix de pierre et par un peuplier dont le long 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 141 

stylo s'élevait dans le ciel comme un pinceau. Ma dé- 
vote mère, toute charmée, disait que sa fille lui repré- 
sentait une chrétienne de la primitive Église, priant 
à ces stations appelées laures. 

De la concentration de l'àme naissaient chez ma 
sœur des effets d'esprit extraordinaires : endormie, 
elle avait des songes prophétiques; éveillée, elle sem- 
blait lire dans l'avenir. Sur un palier de l'escalier de 
la grande tour, battait une pendule qui sonnait le 
temps au silence; Lucile, dans ses insomnies, allait 
s'asseoir sur une marche, en face de cette pendule : 
elle regardait le cadran à la lueur de sa lampe posée 
à terre. Lorsque les deux aiguilles, unies à minuit, 
enfantaient dans leur conjonction formidable l'heure 
des désordres et des crimes, Lucile entendait des 
bruits qui lui révélaient des trépas lointains. Se trou- 
vant à Paris quelques jours avant le 10 août, et de- 
meurant avec mes autres sœurs dans le voisinage du 
couvent des Carmes, elle jette les yeux sur une glace, 
pousse un cri et dit : « Je viens de voir entrer la 
mort. » Dans les bruyères de la Calédonie, Lucile eût 
été une femme céleste de Walter Scott, douée dte la 
seconde vue ; dans les bruyères armoricaines, elle 
n'était qu'une solitaire avantagée de beauté, de génie 
et de malheur. 

La vie que nous menions à Combourg, ma sœur et 
moi, augmentait l'exaltation de notre Age el de noire 
caractère. Notre principal désennui consistait à nous 
promener côte à côte dans le grand Mail, au prin- 
temps sur un lapis de primevères, en automne sur un 
lit de feuilles sôchées, en hiver sur une nappe de 



1 M HEHOIR] - D*01 I RE-TOMBE 

neige que brodai I la ti lux, <! 

ri des hermines. Jeunes comme Les primevères, 

tristes comme la feuillu séchée, purs comme la neige 

nouvelle, il y avail harmonie entre nos récréations et 

nous. 

Ce l'ut dans une de ces promenades que Lucile, 
m'entendanl parler avec ravissement de la solitude, 
me dit : « Tu devrais peindre tout cela. » Ce mot me 
révéla la Muse; un souffle divin passa sur moi. Je me 
mis à bégayer des vers, comme -i c'eût été ma lan- 
gue naturelle; jour et nuit je chantais mes plaisirs, 
c'est-à-dire mes bois et mes vallons 1 ; je composais 
une foule de petites idylles ou tableaux de la nature 2 . 
J'ai écrit longtemps en vers avant d'écrire en prose : 
M. de Fontanes prétendait que j'avais reçu les deux 
instruments. 

Ce talent que me promettait l'amitié s'est-il jamais 
levé pour moi? Que de choses j'ai vainement atten- 
dues! Un esclave, dans YAgamemnon d'Eschyle, est 
placé en sentinelle au haut du palais d'Argos; 
yeux cherchent à découvrir le signal convenu du re- 
tour des vaisseaux; il chante pour solacier ses veilles, 
mais les heures s'envolent et les astres se coucln'iii. 
et le flambeau ne brille pas. Lorsque, après maintes 
années, sa lumière tardive apparaît sur les flots, l'es- 
clave est courbé sous le poids du temps; il ne lui 

1. « Je composai alors la petite pièce sur la forêt : Forêt silen- 
cieuse, que l'on trouve dans mes ouvrages » Manuscrit de 1826. 
A son retour de l'émigration, en 1800, Chateaubriand fit iiis 

ces vers dans le Mercure de France, que dirigeait son ami 
Fontanes. Il reparurent, en 1828, au tome XXII des Π
complètes. 

2. Voyez mes Œuvres complètes (Paris, note de 1S37.) Ch. 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE i i.J 

reste plus qu'à recueillir des malheurs, et le chœur 
lui dit : « qu'un vieillard est une ombre errante à la 
clarté du jour. » Ovap ■rçjxepoœavuov àXalvet 



Dans les premiers enchantements de l'inspiration, 
j'invitai Lucile à m'imiter. Nous passions des jours à 
nous consulter mutuellement, à nous communiquer 
ce que nous avions fait, ce que nous comptions faire. 
Nous entreprenions des ouvrages en commun; guides 
par notre instinct, nous traduisîmes les plus beaux et 
les plus tristes passages de Job et de Lucrèce sur la 
vie : le Tœdet animam meam vïtx mese, Y Homo natus 
de muliere, le Tum porro puer, ut soovis projectile ab 
undis navita, etc. Les pensées de Lucile n'étaient que 
des sentiments; elles sortaient avec difficulté de son 
âme; mais quand elle parvenait à les exprimer, il n'y 
avait rien au-dessus. Elle a laissé une trentaine de 
pages manuscrites; il est impossible de les lire sans 
être profondément ému. L'élégance, la suavité, la rê- 
verie, la sensibilité passionnée de ces pages offrent 
un mélange du génie grec et du génie germanique 1 . 



1. Sous ce titre : Lucile de Chateaubriand, ses contes, ses 
poèmes, ses lettres, précédés d'une Etude sur sa vie, M. Ana- 
tole France a publié, en 1879, un exquis petit volume. On y 
trouve, à la suite des trois petits poèmes insérés ici dans les 
Mémoires, — L'Aurore, A la Lune, l'Innocence, — deux co 
publiés dans Le Mercure, du vivant de Lucile, mais contre son 
gré: VArbre sensible, conte oriental, et VOrigine de la Rose, 
conte grec. Viennent ensuite trois lettres à M. de Chênedollé, 
deux Lettres a madame de Beaumont, onze Letti i menl 

de Lettres à son frère. C'est peu de chose sans doute, 
pourtant pour que le nom de Lucile de Chateaubriand soit 
immortel. 



I \\ MÉMOIRES D'OI TRE-TOMBE 



L M RORE. 

« Quelle douce clarté vient éclairer l'Orient! Est-ce 
« la jeune Aurore qui entr'ouvre au monde ses beaux 
« yeux chargés des Langueurs du sommeil? Dé< 
« charmante, hâte-toi ! quitte la couche nuptiale, 
« prends la robe de pourpre; qu'une ceinture moel- 
« leuse la retienne dans ses nœuds; que nulle chaus- 
« sure ne presse tes pieds délicats; qu'aucun orne- 
« ment ne profane tes belles mains faites pour 
« entr'ouvrir les portes du jour. Mais tu te lèves déjà 
« sur la colline ombreuse. Tes cheveux d'or tombent 
« en boucles humides sur ton col de rose. De ta 
« bouche s'exhale un souffle pur et parfumé. Tendre 
« déité, toute la nature sourit à ta présence; toi seule 
t verses des larmes, et les fleurs naissent. » 

A LA LUNE. 

« Chaste déesse! déesse si pure, que jamais même 
« les roses de la pudeur ne se mêlent à tes tendres 
« clartés, j'ose te prendre pour confidente de mes 
« sentiments. Je n'ai point, non plus que toi, à rou- 
« gir de mon propre cœur. Mais quelquefois le sou- 
« venir du jugement injuste et aveugle des hommes 
« couvre mon front de nuages, ainsi que le tien. 
« Comme toi, les erreurs et les misères de ce monde 
« inspirent mes rêveries. Mais plus heureuse que 
« moi, citoyenne des cieux, tu conserves toujours la 
« sérénité; les tempêtes et les orages qui s'élèvent 
« de notre globe glissent sur ton disque paisible. 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 145 

« Déesse aimable à ma tristesse, verse ton froid re- 
« pos dans mon âme ». 

l'innocence. 

« Fille du ciel, aimable innocence, si j'osais de 
quelques-uns de tes traits essayer une faible pein- 
ture, je dirais que tu tiens lieu de vertu à l'en- 
fance, de sagesse au printemps de la vie, de beauté 
à la vieillesse et de bonheur à l'infortune; qu'é- 
trangère à nos erreurs, tu ne verses que des larmes 
pures, et que ton sourire n'a rien que de céleste. 
Belle innocence! mais quoi! les dangers t'environ- 
nent, l'envie t'adresse tous ses traits : trembleras-tu, 
modeste innocence? chercheras-tu à te dérober aux 
périls qui te menacent? Non, je te vois debout, en- 
dormie, la tête appuyée sur un autel. » 

Mon frère accordait quelquefois de courts instants 
aux ermites de Combourg : Il avait coutume d'amener 
avec lui un jeune conseiller au parlement de Bre- 
tagne, M. de Malfilâtre 1 , cousin de l'infortuné poète 
de ce nom. Je crois que Lucile, à son insu, avait res- 
senti une passion secrète pour cet ami de mon frère, 
et que cette passion étouffée était au fond de la mé- 

1. Malfilâtre (Alexandre-Henri de), né le 19 février 1757. 
Pourvu d'un office de conseiller non originaire au Parlement de 
Bretagne, par lettres du 3 mars 1785, il fut reçu le 3 mai sui- 
vant. Pendant l'émigration, il entra dans les ordres et mourut à 
Somers-town, près Londres, le 18 mars 1803. (Lucile de Cha- 
teaubriand et M. de Caud, par Frédéric Saulnier, p. 7.) M.Saul- 
nier ajoute : « Il était, croyons-nous, d'origine normande, et 
peut-être parent du poète du même nom. Au xvin e siècle, il y 
tvail des Malfilâtre aux environs de Falaise. » 

l. 9 



146 MÉMOIRl - D 1 Ol IHI. TOMBE 

lancolie de ma sœur. Elle avail d'ailleurs La mani 

Rousseau sans en avoir l'orgueil : elle croyait que 
tout le monde ('Lait conjuré contre elle. Elle vint à 
Paris en 1789, accompagnée de cette sœur Julie dont 
elle a déploré la perte avec une tendresse empreinte 
de sublime. Quiconque la connut l'admira, depuis 
M. de Malesherbes jusqu'à Chamfort. Jetée dans les 
cryptes révolu lionnaires à Rennes 1 , elle fut au mo- 
ment d'être renfermée au château de Combourg, de- 

1. Vers la fin de 1793, Lucile fut arrêtée et enfermée à Rennes, 
au couvent du Bon-Pasteur, devenu la prison de la Motte, où se 
trouvaient déjà sa sœur, madame de Farcy, et sa belle-sœur, 
madame de Chateaubriand. Un document émané du Comité de 
surveillance de la commune de Rennes relate ainsi les causes de 
leur incarcération : 

« Séance du 8 pluviôse an II (27 janvier 1794) de la Répu- 
blique une et indivisible. 

« Le Comité de surveillance et révolutionnaire de la commune 
de Rennes a arrêté d'envoyer au district les motifs qui ont dé- 
terminé les incarcérations et arrestations des personnes sui- 
vantes : 

« 1° Julie Chateaubriand, femme Farcy, ex-noble, âgée de 
27 ans, envoyée à la maison de réclusion de Rennes, le 21 octobre 
1793 (vieux stile), par le Comité de surveillance de Fougères, 
sans autres motifs; 

« 2° Lucille Chateaubriand, ex-noble, âgée de 25 ans, regardée 
comme suspecte aux termes de la loi du 17 septembre (vieux 
stile) ; 

« 3° Céleste Buisson, femme Chateaubriand, ex-noble, âgée de 
18 ans, envoyée de Fougères le 21 octobre 1793, même motif. » 

Il ressort de cette pièce que Lucile n'a pas été envoyée de 
Fougères à Rennes, le 21 octobre 1793, bien qu'à cette époque 
elle vécût, dans la première de ces deux villes, avec sa sœur et 
sa. belle-sœur. Il est probable qu'elle fut, à ce moment, laissée 
en liberté, et qu'elle provoqua elle-même son incarcération, pour 
ne pas quitter la jeune femme, son amie, dont elle avait promis 
de ne pas se séparer. On ht, en effet, dans une lettre de Lucile, 
la dernière qu'elle ait écrite à son frère : « Lorsque tu partis 
pour la seconde fois de France, tu remis ta femme entre mes 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 147 

venu cachot pendant la Terreur. Délivrée de prison 1 , 
elle se maria à M. de Caud, qui la laissa veuve au 
bout d'un an 2 . Au retour de mon émigration, je revis 
l'amie de mon enfance : je dirai comment elle dis- 
parut, quand il plut à Dieu de m'affliger. 

Revenu de Montboissier, voici les dernières lignes 
que je trace dans mon ermitage; il le faut abandonner 

mains, tu me fis promettre de ne m'en point séparer. Fidèle à 
ce cher engagement, j'ai tendu volontairement mes mains aux 
fers, et je suis entrée dans ces lieux destinés aux seules vic- 
times vouées à la mort. » 

1. Lucile, madame de Farcy et leur jeune belle-sœur recou- 
vrèrent la liberté après le 9 thermidor. Elles sortirent de la 
prison de la Motte le 15 brumaire an III (5 novembre 1794). 

2. Le mariage de Lucile et de M. de Caud eut lieu à Rennes 
le 15 thermidor an IV (2 août 1796). Le chevalier de Caud 
(Jacques-Louis-René), fils de Pierre-Julien Caud, sieur du Bas- 
bourg, avocat au Parlement, et de dame Jeanne-Rose Bacon- 
nière, était né à. Rennes le 19 juin 1727. Sur YEtat militaire de 
France pour Vannée 1787, il figure avec les qualifications sui- 
vantes : « M. le chevalier de Caud, lieutenant-colonel, chevalier 
de Saint-Louis, commandant le bataillon de garnison du régi- 
ment de Monsieur (Troupes provinciales)». Il était, à la même 
date, commandant pour S. M. des ville et château de Fougères. 
En 1796, il n'est plus, sur son acte de mariage, que « Jacques- 
Louis-René Decaud, vivant de son bien ». Le jour des épou- 
sailles, Lucile avait 31 ans; M. de Caud était presque septuagé- 
naire : il avait 69 ans passés. « Il laissa sa femme, dit Chateau- 
briand, veuve au bout d'un an. » Il fit môme mieux : il la laissa 
veuve au bout de sept mois et demi. Le 26 ventôse an V (16 mars 
1797), l'officier public de Rennes enregistrait le décès de « Jacques- 
Louis-René Decaud, vivant de son bien, âgé de soixante-dix ans, 
décédé en sa demeure, rue de Paris, ce matin, environ six 
heures. » Voir l'étude si intéressante et si complète de M. Fré- 
déric Saulnier sur Lucile de Chateaubriand et M. de Caud. — 
M . Anatole France a commis une double erreur, dans sa Notice 
sur Lucile, page 35, en donnant pour date à son mariage •< cette 
terrible année 1793 », et en disant qu'elle épousa « le comte de 
Caud ». 



1 18 MÉMOIRES D'OI TRE-TOMBE 

tout rempli des beaux adolescents qui déjà dans leurs 
rangs pressés cachaienl el couronnaient leur père. Je 

ne verrai plus le magnolia «pii promettait sa rose à la 
tombe de ma Ploridienne, le pin de Jérusalem et le 
cèdre du Liban cou acres à la mémoire de Jérôme, le 
laurier de Grenade, le platane de la Grèce, le chêne 

de l'Armoriquo, au pied desquels je peignis Blanca, 
chantai Cymodocée, inventai Velléda. Ces arbres na- 
quirent el crûrent avec mes rêveries; elles en étaient 
les Hamadryades. Us vont passer sous un autre em- 
pire : leur nouveau maître les aimera-t-il comme je 
les aimais? Il li 3 lais era dépérir, il les abattra peut- 
être : je ne dois rien conserver sur la terre. C'est en 
disant adieu aux bois d'Aulnay que je vais rappeler 
l'adieu que je dis autrefois aux bois de Combourg : 
tous mes jours sont des adieux. 

Le goût <[ih> Lucile m'avait inspiré pour la poésie 
fut de l'huile jetée sur le feu. Mes sentiments prirent 
un nouveau degré de force; il me passa par l'esprit 
des vanités de renommée; je crus un moment à mon 
talent, mais bientôt, revenu à une juste défiance de 
moi-même, je me mis à douter de ce talent, ainsi que 
j'en ai toujours douté. Je regardai mon travail comme 
une mauvaise tentation; j'en voulus à Lucile d'avoir 
fait naître en moi un penchant malheureux : je cessai 
d'écrire, et je me pris à pleurer ma gloire à venir, 
comme on pleurerait sa gloire passée. 

Rentré dans ma première oisiveté, je sentis davan- 
tage ce qui manquait à ma jeunesse : je m'étais un 
mystère. Je ne pouvais voir une femme sans être 
troublé; je rougissais si elle m'adressait la parole. 
Ma timidité, déjà excessive avec tout le monde, était 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 140 

si grande avec une femme que j'aurais préféré je ne 
sais quel tourment à celui de demeurer seul avec 
cette femme : elle n'était pas plutôt partie, que je la 
rappelais de tous mes vœux. Les peintures de Vir- 
gile, de Tibulle et de Massillon se présentaient bien à 
ma mémoire : mais l'image de ma mère et de ma 
sœur, couvrant tout de sa pureté, épaississait les 
voiles que la nature cherchait à soulever; la ten- 
dresse filiale et fraternelle me trompait sur une ten- 
dresse moins désintéressée. Quand on m'aurait livré 
les plus belles esclaves du sérail, je n'aurais su que 
leur demander : le hasard m'éclaira. 

Un voisin de la terre de Combourg était venu pas- 
ser quelques jours au château avec sa femme, fort 
jolie. Je ne sais ce qui advint dans le village; on cou- 
rut à l'une des fenêtres de la grand' salle pour re- 
garder. J'y arrivai le premier, l'étrangère se précipi- 
tait sur mes pas, je voulus lui céder la place et je me 
tournai vers elle; elle me barra involontairement le 
chemin, et je me sentis pressé entre elle et la fenêtre. 
Je ne sus plus ce qui se passa autour de moi. 

Dès ce moment, j'entrevis que d'aimer et d'être 
aimé d'une manière qui m'était inconnue devait être 
la félicité suprême. Si j'avais fait ce que font les 
autres hommes, j'aurais bientôt appris les peines 
et les plaisirs de la passion dont je portais le germe ; 
mais tout prenait en moi un caractère extraordi- 
naire. L'ardeur de mon imagination, ma timidité, la 
solitude, firent, qu'au lieu de me jeter au dehors, i 
me repliai sur moi-même; faute d'objet réel, j'évo- 
quai par la puissance de mes vagues désirs un fan- 
tôme qui ne me quitta plus. Je ne sais si l'histoire 



180 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

du cœur humain offre un autre exemple de cette 
nature. 

Je me composai donc une femme de toutes les 
femmes que j'avais vues : elle avait la taille, les che- 
veux et le sourire de l'étrangère qui m'avait pressé 
contre son sein; je lui donnai les yeux de telle jeune 
fille du village, la fraîcheur de telle autre. Les por- 
traits des grandes dames du temps de François I er , de 
Henri IV et de Louis XIV, dont le salon était orné, 
m'avaient fourni d'autres Iraits, et j'avais dérobé des 
grâces jusqu'aux tableaux des Vierges suspendus dans 
les églises. 

Cette charmeresse me suivait partout invisible; je 
m'entretenais avec elle comme avec un être réel; elle 
variait au gré de ma folie : Aphrodite sans voile, 
Diane vêtue d'azur et de rosée, Thalie au masque 
riant, Hébé à la coupe de la jeunesse, souvent elle 
devenait une fée qui me soumettait la nature. Sans 
cesse je retouchais ma toile; j'enlevais un appas à ma 
beauté pour le remplacer par un autre. Je changeais 
aussi ses parures; j'en empruntais à tous les pays, à 
tous les siècles, à tous les arts, à toutes les religions. 
Puis, quand j'avais fait un chef-d'œuvre, j'éparpillais 
de nouveau mes dessins et mes couleurs; ma femme 
unique se transformait en une multitude de femmes 
dans lesquelles j'idolâtrais séparément les charmes 
que j'avais adorés réunis. 

Pygmalion fut moins amoureux de sa statue : mon 
embarras était de plaire à la mienne. Ne me recon- 
naissant rien de ce qu'il fallait pour être aimé, je me 
prodiguais ce qui me manquait. Je montais à cheval 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 1"1 

comme Castor et Pollux; je jouais de la lyre comme 
Apollon ; Mars maniait ses armes avec moins de force 
et d'adresse : héros de roman ou d'histoire, que d'a- 
ventures fictives j'entassais sur des fictions! Les om- 
bres des filles de Morven, les sultanes de Bagdad et 
de Grenade, les châtelaines des vieux manoirs; bains, 
parfums, danses, délices de l'Asie, tout m'était appro- 
prié par une baguette magique. 

Voici venir une jeune reine, ornée de diamants et 
de fleurs (c'était toujours ma sylphide) ; elle me cher- 
che à minuit, au travers des jardins d'orangers, dans 
les galeries d'un palais baigné des flots de la mer, au 
rivage embaumé de Naples ou de Messine, sous un 
ciel d'amour que l'astre d'Endymion pénètre de sa 
lumière; elle s'avance, statue animée de Praxitèle, au 
milieu des statues immobiles, des pâles tableaux et 
des fresques silencieusement blanchies par les rayons 
de la lune : le bruit léger de sa course sur les mosaï- 
ques des marbres se mêle au murmure insensible de 
la vague. La jalousie royale nous environne. Je tombe 
aux genoux de la souveraine dos campagnes d'Enna; 
les ondes de soie de son diadème dénoué viennent ca- 
resser mon front, lorsqu'elle penche sur mon visage 
sa tête de seize années et que ses mains s'appuient 
sur mon sein palpitant de respect et de volupté. 

Au sortir de ces rêves, quand je me retrouvais un 
pauvre petit Breton obscur, sans gloire, sans beauté, 
sans talents, qui n'attirerait les regards de personne, 
qui passerait ignoré, qu'aucune femme n'aimerait ja- 
mais, le désespoir s'emparait de moi : je n'osais plus 
lever les yeux sur l'image brillante que j'avais atta- 
chée à mes pas. 



4. "2 MÉMOIRES D'OI TRE-TOMBE 

Ce délire dura deux années entières, pendanl I 
quelles les facultés de mon âme arrivèrent au plus 
haut point d'exaltation. Je parlais peu, je ne parlai 
plus; j'étudiais encore, je jetai là les livres; mon goût 
pour la solitude redoubla. J'avais tous les symptômes 
d'une passion violente; mes yeux se creusaient; je 
maigrissais; je ne dormais plus; j'étais distrait, triste, 
ardent, farouche. Mes jours s'écoulaient d'une manière 
sauvage, bizarre, insensée, et pourtant pleine de dé- 
lices. 

Au nord du château s'étendait une lande semée de 
pierres druidiques; j'allais m'asseoir sur une de ces 
pierres au soleil couchant. La cime dorée des bois, la 
splendeur de la terre, l'étoile du soir scintillant ;~i tra- 
vers les nuages de rose, me ramenaient à mes son- 
ges : j'aurais voulu jouir de ce spectacle avec l'idéal 
objet de mes désirs. Je suivais en pensée l'astre du 
jour; je lui donnais ma beauté à conduire, afin qu'il 
la présentât radieuse avec lui aux hommages de l'uni- 
vers. 

Le vent du soir qui brisait les réseaux tendus 
par l'insecte sur la pointe des herbes, l'alouette de 
bruyère qui se posait sur un caillou, me rappelaient 
à la réalité : je reprenais le chemin du manoir, le 
cœur serré, le visage abattu. 

Les jours d'orage, en été, je montais au haut de la 
grosse tour de l'ouest. Le roulement du tonnerre sous 
les combles du château, les torrents de pluie qui tom- 
baient en grondant sur le toit pyramidal des tours, 
l'éclair qui sillonnait la nue et marquait d'une flamme 
électrique les girouettes d'airain, excitaient mon en- 
thousiasme : comme Ismen sur les remparts de Jéru- 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 153 

salem, j'appelais la foudre, j'espérais qu'elle m'appor- 
terait Armide. 

Le ciel était-il serein, je traversais le grand Mail, 
autour duquel étaient des prairies divisées par des 
haies plantées de saules. J'avais établi un siège, 
comme un nid, dans un de ces saules : là, isolé entre 
le ciel et la terre, je passais des heures avec les fau- 
vettes; ma nymphe était à mes côtés. J'associais éga- 
lement son image à la beauté de ces nuits de prin- 
temps toutes remplies de la fraîcheur de la rosée, 
des soupirs du rossignol et du murmure des brises. 

D'autres fois je suivais un chemin abandonné, une 
onde ornée de ses plantes rivulaires; j'écoutais les 
bruits qui sortent des lieux infréquentés; je prêtais 
l'oreille à chaque arbre; je croyais entendre la clarté 
de la lune chanter dans les bois : je voulais redire ces 
plaisirs, et les paroles expiraient sur mes lèvres. Je 
ne sais comment je retrouvais encore ma déesse dans 
les accents d'une voix, dans les frémissements d'une 
harpe, dans les sons veloutés ou liquides d'un cor ou 
d'un harmonica. Il serait trop long de raconter les 
beaux voyages que je faisais avec ma fleur d'amour; 
comment, main en main, nous visitions les ruines 
célèbres, Venise, Rome, Athènes, Jérusalem, Mem- 
phis, Carlhage ; comment nous franchissions les mers ; 
comment nous demandions le bonheur aux palmiers 
d'Otahiti, aux bosquets embaumés d'Amboine et de 
Tidor; comment, au sommet de l'Himalaya, nous al- 
lions réveiller l'aurore; comment nous descendions 
les fleuves saints dont les vagues épandues entourenl 
les pagodes aux boules d'or; comment nous dormions 
aux rives du Gange, tandis que le bengali, perché sur 

9. 



154 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

Le mât du ne nacelle de bambou, chantait sabarcarolle 
indienne. 

La terre et le ciel ne m'étaient plus rien; j'oubliais 
surtout le dernier; niiiis si je ne lui adressais plus nus 
vœux, il écoutait la voix de ma secrète misère : car 
je souffrais, et les souffrances prient. 

Plus la saison était triste, plus elle était en rapport 
avec moi : le temps des frimas, en rendant les com- 
munications moins faciles, isole les habitants des 
campagnes : on se senf mieux à l'abri des hommes. 

Un caractère moral s'attache aux scènes de l'au- 
tomne : ces feuilles qui tombent comme nos ans, ces 
fleurs qui se fanent comme nos heures, ces nuages 
qui fuient comme nos illusions, cette lumière qui s'af- 
faiblit comme notre intelligence, ce soleil qui se re- 
froidit comme nos amours, ces fleuves qui se glacent 
comme notre vie, ont des rapports secrets avec nos 
destinées. 

Je voyais avec un plaisir indicible le retour de la 
saison des tempêtes, le passage des cygnes et des ra- 
miers, le rassemblement des corneilles dans la prairie 
de l'étang, et leur perchée à l'entrée de la nuit sur les 
plus hauts chênes du grand Mail. Lorsque le soir éle- 
vait une vapeur bleuâtre au carrefour des forêts, que 
les complaintes ou les lais du vent gémissaient dans 
les mousses flétries, j'entrais en pleine possession des 
sympathies de ma nature. Rencontrais-je quelque la- 
boureur au bout d'un guéret, je m'arrêtais pour re- 
garder cet homme germé à l'ombre des épis parmi 
lesquels il devait être moissonné, et qui, retournant 
la terre de sa tombe avec le soc de la charrue, mêlait 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 155 

ses sueurs brûlantes aux pluies glacées de l'automne : 
le sillon qu'il creusait était le monument destiné à lui 
survivre. Que faisait à cela mon élégante démone? 
Par sa magie, elle me transportait au bord du Nil, 
me montrait la pyramide égyptienne noyée dans le 
sable, comme un jour le sillon armoricain caché 
sous la bruyère : je m'applaudissais d'avoir placé les 
fables de ma félicité hors du cercle des réalités hu- 
maines. 

Le soir, je m'embarquais sur l'étang, conduisant 
seul mon bateau au milieu des joncs et des larges 
feuilles flottantes du nénuphar. Là se réunissaient les 
hirondelles prêtes à quitter nos climats. Je ne perdais 
pas un seul de leurs gazouillis : Tavernier enfant était 
moins attentif au récit d'un voyageur 1 . Elles se 
jouaient sur l'eau au tomber du soleil, poursuivaient 
les insectes, s'élançaient ensemble dans les airs, 
comme pour éprouver leurs ailes, se rabattaient à la 
surface du lac, puis se venaient suspendre aux ro- 
seaux que leur poids courbait à peine, et qu'elles rem- 
plissaient de leur ramage confus. 

La nuit descendait; les roseaux agitaient leurs 
champs de quenouilles et de glaives, parmi lesquels 
la caravane emplumée, poules d'eau, sarcelles, mar- 
tins-pêcheurs, bécassines, se taisait; le lac battait ses 
bords; les grandes voix de l'automne sortaient des 
marais et des bois : j'échouais mon bateau au rivage 

1. Tavernier (Jean-Baptiste), ne en 1605 à Paris, mort en 1680 
à Moscou. Après avoir parcouru la plus grande partie de l'Eu- 
rope, il fit six voyages dans les Indes. Les Voyages de Taver- 
nier en Turquie, en Perse et aux Indes (Paris, 1079) ont été 
souvent réimprimés 



156 MÉMOIRES D'oUTRE-TOMfiE 

et retournais au château. Dix heur< si nnaient. A 
peine retiré dans ma chambre, ouvrant mes fenêtres, 
fixant mes regards au ciel, je commençais une incan- 
tation. Je montais avec ma magicienne sur les nua- 
ges : roulé dans ses cheveux et dans ses ?oiles, j'al- 
lais, au gré des tempêtes, agiter la cime des forêts, 
ébranler le sommet des montagnes, ou tourbillonner 
sur les mers. Plongeant dans l'espace, descendant du 
trône de Dieu aux portes de l'abîme, les mondes 
étaient livrés à la puissance de mes amours. Au mi- 
lieu du désordre des éléments, je mariais avec ivresse 
la pensée du danger à celle du plaisir. Les souffles de 
l'aquilon ne m'apportaient que les soupirs de la vo- 
lupté; le murmure de la pluie m'invitait au sommeil 
sur le sein d'une femme. Les paroles que j'adressais 
à cette femme auraient rendu des sens à la vieillesse 
et réchauffé le marbre des tombeaux. Ignorant tout, 
sachant tout, à la fois vierge et amante, Eve inno- 
cente, Eve tombée, l'enchanteresse par qui me venait 
ma folie était un mélange de mystères et de passions : 
je la plaçais sur un autel et je l'adorais. L'orgueil 
d'être aimé d'elle augmentait encore mon amour. 
Marchait-elle, je me prosternais pour être foulé sous 
ses pieds, ou pour en baiser la trace. Je me troublais 
à son sourire; je tremblais au son de sa voix; je fré- 
missais de désir si je touchais ce qu'elle avait touché. 
L'air exhalé de sa bouche humide pénétrait dans la 
moelle de mes os, coulait dans mes veines au lieu de 
sang. 

Un seul de ses regards m'eût fait voler au bout 
de la terre; quel désert ne m'eût suffi avec elle! A ses 
côtés, l'antre des lions se fût changé en palais, et des 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 1 57 

millions de siècles eussent été trop courts pour épui- 
ser les feux dont je me sentais embrasé. 

A cette fureur se joignait une idolâtrie morale : par 
un autre jeu de mon imagination, cette Phryné qui 
m'enlaçait dans ses bras était aussi pour moi la gloire 
et surtout l'honneur; la vertu lorsqu'elle accomplit 
ses plus nobles sacrifices, le génie lorsqu'il enfante 
la pensée la plus rare, donneraient à peine une idée 
de cette autre sorte de bonheur. Je trouvais à la fois 
dans ma création merveilleuse toutes les blandices 
des sens et toutes les jouissances de l'âme. Accablé et 
comme submergé de ces doubles délices, je ne savais 
plus quelle était ma véritable existence; j'étais homme 
et n'étais pas homme; je devenais le nuage, le vent, 
le bruit; j'étais un pur esprit, un être aérien, chantant 
l'a souveraine félicité. Je me dépouillais de ma nature 
pour me fondre avec la fille de mes désirs, pour me 
transformer en elle, pour toucher plus intimement la 
beauté, pour être à la fois la passion reçue et donnée, 
l'amour et l'objet de l'amour. 

Tout à coup, frappé de ma folie, je me précipitais 
sur ma couche; je me roulais dans ma douleur; 
j'arrosais mon lit de larmes cuisantes que personne 
ne voyait et qui coulaient, misérables, pour un néant. 

Bientôt, ne pouvant plus rester dans ma tour, je 
descendais à travers les ténèbres, j'ouvrais furtive- 
ment la porte du perron comme un meurtrier, et j'al- 
lais errer dans le grand bois. 

Après avoir marcliè à l'aventure, agitant mes 
mains, embrassant les vents qui m'échappaient ainsi 
que l'ombre . objet de mes poursuites, je m'appuyais 



138 MÉMOIR] • D'OI i RE i"MI!E 

contre le tronc d'un hêtre ; je regardais Les corbeaux 
que je faisais envoler d'un arbre pour se pou r sut 

un autre, ou la lune su traînant sur la cime dépouillée 
de la futaie : j'aurais voulu habiter ce monde mort, 
qui réfléchissait la pâleur du sépulcre. Je nu sentais 

ni le froid, ni l'humidité de la nuit; l'haleine glaciale 
de l'aube ne m'aurait pas même tiré du fond de mes 
pensées, si à cette heure la cloche du village ne 
tait fait entendre. 

Dans la plupart des villages de la Bretagne, c'est 
ordinairement à la pointe du jour que l'on sonne pour 
les trépassés. Cette sonnerie compose, de trois notes 
répétées, un petit air monotone, mélancolique et 
champêtre. Rien ne convenait mieux à mon âme ma- 
lade et blessée que d'être rendue aux tribulations de 
l'existence par la cloche qui en annonçait la fin. Je 
me représentais le pâtre expiré dans sa cabane in- 
connue, ensuite déposé dans un cimetière non moins 
ignoré. Qu'était-il venu faire sur la terre? moi- 
même, que faisais-je dans ce monde 1 ? Puisque enfin 
je devais passer, ne valait-il pas mieux partir à la 
fraîcheur du matin, arriver de bonne heure, que 
d'achever le voyage sous le poids et pendant la cha- 
leur du jour? Le rouge du désir me montait au vi- 
sage ; l'idée de n'être plus me saisissait le cœur à la 
façon d'une joie subite. Au temps des erreurs de ma 
jeunesse, j'ai souvent souhaité ne pas survivre au 

1. Chactas fait la même question au P. Aubry : « Homme- 
prêtre, qu'es-tu venu faire dans ces forêts? — Te sauver, dit le 
vieillard d'une voix terrible, dompter tes passions, et t'em- 
pêcher, blasphémateur, d'attirer sur toi la colère céleste! « 
Atala.) 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 159 

bonheur : il y avait dans le premier succès un degré 
de félicité qui me faisait aspirer à la destruction. 

De plus en plus garrotté à mon fantôme, ne pou- 
vant jouir de ce qui n'existait pas, j'étais comme ces 
hommes mutilés qui rêvent des béatitudes pour eux 
insaisissables, et qui se créent un songe dont les 
plaisirs égalent les tortures de l'enfer. J'avais en 
outre le pressentiment des misères de mes futures 
destinées : ingénieux à me forger des souffrances, je 
m'étais placé entre deux désespoirs; quelquefois je 
ne me croyais qu'un être nul, incapable de s'élever 
au-dessus du vulgaire; quelquefois il me semblait 
sentir en moi des qualités qui ne seraient jamais ap- 
préciées. Un secret instinct m'avertissait qu'en avan- 
çant dans le monde, je ne trouverais rien de ce que 
je cherchais. 

Tout nourrissait l'amertume de mes goûts : Lucile 
était malheureuse ; ma mère ne me consolait pas ; 
mon père me faisait éprouver les affres de la vie. Sa 
morosité augmentait avec l'âge; la vieillesse roidissait 
son âme comme son corps; il m'épiait sans cesse pour 
me gourmander. Lorsque je revenais de mes courses 
sauvages et que je l'apercevais assis sur le perron, 
on m'aurait plutôt tué que de me faire rentrer au châ- 
teau. Ce n'était néanmoins que différer mon supplice : 
obligé de paraître au souper, je m'asseyais tout inter- 
dit sur le coin de ma chaise, mes joues battues de la 
pluie, ma chevelure en désordre. Sous les regards de 
mon père, je demeurais immobile et la sueur couvrait 
mon front : la dernière lueur de la raison m'échappa 

Me voici arrivé à un moment où j'ai besoin de quel- 
que force pour confesser ma faiblesse. L'homme qui 



100 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

attente ;'i ses jours montre moins la vigueur dr- son 
âme que la défaillance de s;i nature. 

Je possédais un fusil de chasse donl la détente usée 
partait souvent au repos. Je chargeai ce fusil de trois 
balles, et je me rendis dans un endroit écarté du grand 
Mail. J'armai le fusil, introduisis le bout du canon 
dans ma bouche, je frappai la crosse contre terre; je 
réitérai plusieurs fois l'épreuve : le coup ne partit pas; 
l'apparition d'un garde suspendit ma résolution. Fata- 
liste sans le vouloir et sans le savoir, je supposai que 
mon heure n'était pas arrivée, et je remis à un autre 
jour l'exécution de mon projet. Si je m'étais tué, tout 
ce que j'ai été s'ensevelissait avec moi ; on ne saurait 
rien de l'histoire qui m'aurait conduit à ma catas- 
trophe ; j'aurais grossi la foule des infortunés sans 
nom, je ne me serais pas fait suivre à la trace de mes, 
chagrins comme un blessé à la trace de son sang. 

Ceux qui seraient troublés par ces peintures et 
tentés d'imiter ces folies, ceux qui s'attacheraient à 
ma mémoire par mes chimères, se doivent souvenir 
qu'ils n'entendent que la voix d'un mort. Lecteur, 
que je ne connaîtrai jamais, rien n'est demeuré : il ne 
reste de moi que ce que je suis entre les mains du 
Dieu vivant qui m'a jugé. 

Une maladie, fruit de cette vie désordonnée, mit 
fin aux tourments par qui m' arrivèrent les premières 
inspirations de la Muse et les premières attaques des 
passions. Ces passions dont mon âme était sur- 
menée, ces passions vagues encore, ressemblaient 
aux tempêtes de mer qui affluent de tous les points 
de l'horizon : pilote sans expérience, je ne savais de 
quel côté présenter la voile à des vents indécis. Ma 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 161 

poitrine se gonfla, la fièvre me saisit; on envoya 
chercher à Bazouges, petite ville éloignée de Corn- 
bourg de cinq ou six lieues, un excellent médecin 
nommé Cheftel, dont le fils a joué un rôle dans l'af- 
faire du marquis de La Rouerie 1 . Il m'examina atten- 
tivement, ordonna des remèdes et déclara qu'il était 
surtout nécessaire de m'arracher à mon genre de 
vie 2 . 

Je fus six semaines en péril. Ma mère vint un 
matin s'asseoir au bord de mon lit, et me dit : « 11 est 
temps de vous décider; votre frère est ;'i même de 
vous obtenir un bénéfice; mais, avant d'entrer au sé- 
minaire, il faut vous bien consulter, car si je désire 
que vous embrassiez l'état ecclésiastique, j'aime en- 
core mieux vous voir homme du monde que prêtre 
scandaleux. » 

D'après ce qu'on vient de lire, on peut juger si la 
proposition de ma pieuse mère tombait à propos. 
Dans les événements majeurs de ma vie, j'ai toujours 
su promptement ce que je devais éviter; un mouve- 
ment d'honneur me pousse. Abbé, je nie parus ridi- 
cule. Évêque, la majesté du sacerdoce m'imposait et 

1. A mesure que j'avance dans la vie, je retrouve des person- 
nages de mes Mémoires : la veuve du (ils du médecin Cheftel 
vient d'être reçue à l'infirmerie de Marie-Thérèse; c'est un té- 
moin de plus de ma véracité (Note de Paris, 1834). Ch. 

2. Par pitié sans doute et par reconnaissance pour le médecin 
qui l'avait si bien soigné, Chateaubriand n'a pas cru devoir dire 
ce que fut le rôle de Cheftel (ils. 11 ne se contenta pas de vendre 
les secrets du marquis de La Rouerie, il trahi! jusqu'au cadavre 
de celui qui avait été son ami. Ses perfides manœuvres condui- 
sirent au tribunal révolutionnaire ceux dont il avait pain servir 
les desseins; il fit monter sur l'cchafaud ces trois femmes hé- 
roïques, Thérèse de Moëlien, M me de La Motte de la Guyoma- 
rais et M me de La Ponchais, la sœur d'André Desilles. 



102 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

je reculais avec respect devant L'autel. Ferais-je, 

comme évêque, des Hl'oris aOn d'acquérir des vertus, 
ou me contenterais-je de cacher mes x\c<^! Je me 
sentais trop faible pour le premier parti, trop franc 
pour le second. Ceux qui me traitent d'hypocrite et 
d'ambitieux me connaissent peu : je ne réussirai ja- 
mais dans le monde, précisément parce qu'il me 
manque une passion et un vice, l'ambition et l'hypo- 
crisie. La première serait tout au plus chez moi de 
l'amour-propre piqué; je pourrais désirer quelque- 
fois être ministre ou roi pour me rire de mes en- 
nemis; mais au bout de vingt-quatre heures je jette- 
rais mon portefeuille et ma couronne par la fenêtre. 

Je dis donc à ma mère que je n'étais pas assez for- 
tement appelé à l'état ecclésiastique. Je variais pour 
la seconde fois dans mes projets : je n'avais point 
voulu me faire marin, je ne voulais plus être prêtre. 
Restait la carrière militaire; je l'aimais : mais com- 
ment supporter la perte de mon indépendance et la 
contrainte de la discipline européenne? Je m' avisa i 
d'une chose saugrenue : je déclarai que j'irais au Ca- 
nada défricher des forêts, ou aux Indes chercher du 
service dans les armées des princes de ce pays. 

Par un de ces contrastes qu'on remarque chez tous 
les hommes, mon père, si raisonnable d'ailleurs, 
n'était jamais trop choqué d'un projet aventureux. Il 
gronda ma mère de mes tergiversations, mais il se 
décida à me faire passer aux Indes. On m'envoya à 
Saint-Malo; on y préparait un armement pour Pon- 
dichéry. 

Deux mois s'écoulèrent : je me retrouvai seul dans 






MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 1G3 

mon île maternelle ; la Villeneuve y venait de mou- 
rir. En allant la pleurer au bord du lit vide et pauvre 
où elle expira, j'aperçus le petit chariot d'osier dans 
lequel j'avais appris à me tenir debout sur ce triste 
globe. Je me représentais ma vieille bonne, attachant 
du fond de sa couche ses regards affaiblis sur cette 
corbeille roulante : ce premier monument de ma vie 
en face du dernier monument de la vie de ma seconde 
mère, l'idée des souhaits de bonheur que la bonne 
Villeneuve adressait au ciel pour son nourrisson en 
quittant le monde, cette preuve d'un attachement si 
constant, si désintéressé, si pur, me brisaient le cœur 
de tendresse, de regrets et de reconnaissance. 

Du reste, rien de mon passé à Saint-Malo : dans le 
port je cherchais en vain les navires aux cordes des- 
quels je me jouais; ils étaient partis ou dépecés ; 
dans la ville, l'hôtel où j'étais né avait été transformé 
en auberge. Je touchais presque à mon berceau et 
déjà tout un monde s'était écroulé. Étranger aux 
lieux de mon enfance, en me rencontrant on deman- 
dait qui j'étais, par l'unique raison que ma tète s'éle- 
vait de quelques lignes de plus au-dessus du sol vers 
lequel elle s'inclinera de nouveau dans peu d'années. 
Combien rapidement et que de fois nous changeons 
d'existence et de chimère! Des amis nous quittent, 
d'autres leur succèdent; nos liaisons varient : il y a 
toujours un temps où nous ne possédions rien de ce 
que nous possédons, un temps où nous n'avons rien 
de ce que nous eûmes. L'homme n'a pas une seule et 
même vie; il en a plusieurs mises bout à bout, et 
c'est sa misère. 

Désormais sans compagnon, j'explorais l'arène qui 



ili'i MÉMOIRES D'OI rRE-TOMBI 

vit m's châteaux de sable : campos ubi Troja fuit. Je 
marchais sur la plage désertée de la mer. Les gr> \> s 
abandonnées du Oux m'offraient l'image de ces 
paces désolés que les illusions laissent autour de 
nous lorsqu'elles se retirent. Mou compatriote Ah.ii- 
lard 1 regardait comme moi ces flots, il y a huil cents 
ans, avec le souvenir de son Héloïse; comme moi il 
voyait fuir quelque vaisseau [ad horizontis undcu 
son oreille était bercée ainsi que la mienne de l'uni- 
sonance des vagues. Je m'exposais au brisemenl de 

la lai n me livranl aux imaginations funestes que 

j'avais apportées des bois du Combourg. Un cap, 
nommé Lavarde, servait de terme à mes courses : 
assis sur la pointe de ce cap, dans les pensées 1rs 
plus amères,je me souvenais que ces mêmes rochers 
servaient à cacher mou enfance, à l'époque des fêtes ; 
j'y dévorais mes larmes, et mes camarades s'eni- 
vraient de joie. Je ne me sentais ni plus aimé, ni 
plus heureux. Bientôt j'allais quitter ma patrie pour 
endetter mes jours en divers climats. Ces réflexions 
me navraient à mort, et j'étais tenté de me laisser 
tomber dans les flots. 

Une lettre me rappelle à Combourg : j'arrive, je 
soupe avec ma famille; monsieur mon père ne me 
dit pas un mot, ma mère soupire, Lucile parait cons- 
ternée; à dix heures on se retire. J'interroge ma 
sœur; elle ne savait rien. Le lendemain à huit heu- 
res du matin on m'envoie chercher. Je descends : 
mon père m'attendait dans son cabinet. 

« Monsieur le chevalier, me dit-il, il faut renoncer 

1. Pierre Abailard (1079-1142) est ne au Pallet, petit bourg à 
quatre lieues de Nantes. 






MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 16o 

à vos folies. Votre frère a obtenu pour vous un 
brevet de sous-lieutenant au régiment de Navarre. 
Vous allez partir pour Rennes, et de là pour Cam- 
brai. Voilà cent louis; ménagez-les. Je suis vieux et 
malade; je n'ai pas longtemps à vivre. Conduisez- 
vous en homme de bien et ne déshonorez jamais 
votre nom. » 

Il m'embrassa. Je sentis ce visage ridé et sévère se 
presser avec émotion contre le mien : c'était pour 
moi le dernier embrassement paternel. 

Le comte de Chateaubriand, homme redoutable à 
mes yeux, ne me parut dans ce moment que le père 
le plus digne de ma tendresse. Je me jetai sur sa 
main décharnée et pleurai. Il commençait d'être at- 
taqué d'une paralysie; elle le conduisit au tombeau; 
son bras gauche avait un mouvement convulsif qu'il 
était obligé de contenir avec sa main droite. Ce fut en 
retenant ainsi son bras et après m'avoir remis sa 
vieille épée, que, sans me donner le temps de me re- 
connaître, il me conduisit au cabriolet qui m'attendait 
dans la Cour Verte. Il m'y fit monter devant lui. Le 
postillon partit, tandis que je saluais des yeux ma mère 
et ma sœur qui fondaient en larmes sur le perron. 

Je remontai la chaussée de l'étang; je vis les ro- 
seaux de mes hirondelles, le ruisseau du moulin et la 
prairie; je jetai un regard sur le château. Alors, 
comme Adam après son péché, je m'avançai sur la. 
terre inconnue : le monde était tout devant moi : and 
the world was ail before him '. 

1. Ce sont les derniers vers du Paradis perdu, chant XII e : 

The world was ail boforo them, whero to chooso 
Tlioir place of rest, aud Providenco thoir guido! 



£66 HEM0IR1 - DOl n;i. rOMBE 

Depuis cette époque, je n'ai revu Combourg que 

trois fois : après la mort de mon père, nous ai 
trouvâmes en deuil, pour partager notre héritag 
nous dire adieu. Une autre fois j'accompagnai ma 
mère à Combourg : elle s'occupait de l'ameublement 
du château; elle attendait mon frère, qui devait 
amener ma belle-sœur en Bretagne. Mon frère ne 
vint point; il eut bientôt avec sa jeune épouse, de la 
main du bourreau, un autre chevet que l'oreiller pré- 
paré des mains de ma mère. Enfin, je traversai une 
troisième fois Combourg, en allant m'embarquer à 
Saint-Malo pour l'Amérique. Le château était aban- 
donné, je fus obligé de descendre chez le régisseur. 
Lorsque, en errant dans le grand Mail, j'aperçus du 
fond d'une allée obscure le perron désert, la porte et 
les fenêtres fermées, je me trouvai mal 1 . Je regagnai 
avec peine le village; j'envoyai chercher mes che- 
vaux et je partis au milieu de la nuit. 

Après quinze années d'absence, avant de quitter de 
nouveau la France et de passer en Terre sainte, je 
courus embrasser à Fougères ce qui me restait de ma 

1. Dans René, Chateaubriand a immortalise le souvenir de 
cette dernière visite à Combourg : « J'arrivai au château par la 
longue avenue de sapins; je traversai à pied les cours désertes; 
je m'arrêtai à regarder les fenêtres fermées ou demi-brisées, le 
chardon qui croissait au pied des murs, les feuilles qui jon- 
chaient le seuil des portes, et ce perron solitaire où j'avais vu si 
souvent mon père et ses fidèles serviteurs. Les marches étaient 
déjà couvertes de mousse; le violier jaune croissait entre leurs 
pierres déjointes et tremblantes. Un gardien inconnu m'ouvrit 

brusquement les portes J'entrai sous le toit de mes ancêtres. 

Je parcourus les appartements sonores où Ton n'entendait que 
le bruit de mes pas. Les chambres étaient à peine éclairées par 
la faible lumière qui pénétrait entre les volets fermés : je visitai 
celle où ma mère avait perdu la vie en me mettant au monde 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 167 

famille. Je n'eus pas le courage d'entreprendre le pè- 
lerinage des champs où la plus vive partie de mon 
existence fut attachée. C'est dans les bois de Corn- 
bourg que je suis devenu ce que je suis, que j'ai com- 
mencé à sentir la première atteinte de cet ennui que 
j'ai traîné toute ma vie, de cette tristesse qui a fait 
mon tourment et ma félicité. Là, j'ai cherché un 
cœur qui pût entendre le mien; là, j'ai vu se réunir, 
puis se disperser ma famille. Mon père y rêva son 
nom rétabli, la fortune de sa maison renouvelée : 
autre chimère que le temps et les révolutions ont dis- 
sipée. De six enfants que nous étions, nous ne res- 
tons plus que trois : mon frère, Julie et Lucile ne 
sont plus, ma mère est morte de douleur, les cendres 
de mon père ont été arrachées de son tombeau. 

Si mes ouvrages me survivent, si je dois laisser un 
nom, peut-être un jour, guidé par ces Mémoires, 
quelque voyageur viendra visiter les lieux que j'ai 
peints. Il pourra reconnaître le château; mais il cher- 
chera vainement le grand bois : le berceau de mes 
songes a disparu comme ces songes. Demeuré seul 
debout sur son rocher, l'antique donjon pleure les 

celle où se retirait mon père, celle où j'avais dormi dans mon 
berceau, celle enfin où l'amitié avait reçu mes premiers vœux 
dans le sein d'une sœur. Partout les salles étaient détendues, et 
l'araignée filait sa toile dans les couches abandonnées. Je sortis 
précipitamment de ces lieux, je m'en éloignai à grands pas sans 
oser tourner la tête. Qu'ils sont doux, mais qu'ils sont rapides, 
les moments que les frères et les sœurs passent dans leurs 
jeunes années, réunis sous l'aile de leurs vieux parents! La 
famille de l'homme n'est que d'un jour; le souffle do Dieu la 
disperse comme une fumée. A peine le fils connaît-il le père, le 
père le fils, le frère la sœur, la sœur 1" frère! Le chêne voit 
germer ses glands autour de lui; il n'en est pas ainsi des enfanta 
des hommes ! « 



168 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

chênes, vieux compagnons qui l'environnaient el le 
protégeaient contre la tempête. Isolé comme lui, j'ai 
vu comme lui tomber autour de moi la famille qui 

embellissait mes jours et me prêtait son abri : heu- 
reusement ma vie n'est pas bâtie sur la terre aussi 
solidement que les tours où ,j 'ai passé ma jeunesse, et 
l'homme résiste moins aux orages que les monuments 
élevés par ses mains. 



LIVRE IV 1 



Berlin. — Potsdam. — Frédéric. — Mon frère. — Mon cousin 
Moreau. — Ma sœur, la comtesse de Farcy. — Julie mon- 
daine. — Dîner. — Pommereul. — ■ M me de Chastenay. — 
Cambrai. — Le régiment de Navarre. — La Martinière. — 
Mort de mon père. — Regrets. — Mon père m'eut-il apprécié? 
— Retour en Bretagne. — Séjour chez ma sœur aînée. — Mon 
frère m'appelle à Paris. — Ma vie solitaire à Paris. — Pré- 
sentation à Versailles. — Chasse avec le roi. 



Il y a loin de Combourg à Berlin, d'un jeune rêveur 
à un vieux ministre. Je retrouve dans ce qui précède 
ces paroles : « Dans combien de lieux ai-je commencé 
à écrire ces Mémoires, et dans quel lieu les finirai -je? » 

Près de quatre ans ont passé entre la date des faits 
que je viens de raconter et celle où je reprends ces 
Mémoires. Mille choses sont survenues; un second 
homme s'est trouvé 'en moi, l'homme politique : j'y 
suis fort peu attaché. J'ai défendu les libertés de la 
France, qui seules peuvent faire durer le trône légi- 
liinc. Avec le Conservateur* j'ai mis M. de Villèle au 
pouvoir; j'ai vu mourir le duc de Berry et j'ai honoré 

1. Ce livre a été écrit à Berlin (mars et avril 1821). il a été 
revu en juillet 1816. 

2. Le Conservateur avait été fondé par Chateaubriand au 

d'octobre 1818. Il avait pour devise : Le I>oi, la Charte et 
I- Honn tes Gens. Ses principaux rédacteurs étaient, avec Cha- 
Çeaubriand, qui n'a peut-être rien écrit de plus parfait que cer- 

i. 10 



170 MÉMOIRES d'(M im. rOMBE 

sa mémoire*. Ali n de toul concilier, je me suis éloi- 
gné; j'ai accepté l'ambassade de Berlin -. 

J'étais hier à Potsdam, caserne ornée, aujourd'hui 
sans soldats : j'étudiais le faux Julien dans sa fai 
Athènes. On m'a montré à Sans-Souci la table où un 
grand monarque allemand mettait en petits vers fran- 
çais les maximes encyclopédiques; la chambre du 
Voltaire, décorée de singes et de perroquets de bois, 
le moulin que se fît un jeu de respecter celui qui ra- 
vageait des provinces, le tombeau du cheval César et 
des levrettes Diane, Amourette, Biche, Superbe et Pax. 
Le royal impie se plut à profaner même la religion 
des tombeaux en élevant des mausolées à ses chiens; 
il avait marqué sa sépulture auprès d'eux, moins par 
mépris des hommes que par ostentation du néant. 

On m'a conduit au nouveau palais, déjà tombant. 
On respecte dans l'ancien château de Potsdam les 
taches de tabac, les fauteuils déchirés et souillés, enfin 
toutes les traces de la malpropreté du prince renégat. 
Ces lieux immortalisent à la fois la saleté du cynique, 
l'impudence de l'athée, la tyrannie du despote et la 
gloire du soldat. 

Une seule chose a attiré mon attention : l'aiguille 
d'une pendule fixée sur la minute où Frédéric expira; 

tains articles de ce recueil, l'abbé de La Mennais, le vicomte de 
Bonald, Fiévée, Berryer fils, Eugène Genoude, le vicomte de Cas- 
telbajac, le marquis d'Herbouville, M. Agier, le cardinal de La 
Luzerne, le duc de Fitz-James, etc. Le Conservateur cessa de pa- 
raître le 29 mars 1820, à la suite du rétablissement de la censure. 

1. Les Mémoires sur la vie et la mort de Ms T le duc de Berry 
avaient paru dès le mois d'avril 1820. 

2. Chateaubriand fut nommé, par Ordonnance du 28 novembre 
1820, envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire prés la 
cour de Prusse. 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 171 

j'étais trompé par l'immobilité de l'image : les heures 
ne suspendent point leur fuite; ce n'est pas l'homme 
qui arrête le temps, c'est le temps qui arrête l'homme. 
Au surplus, peu importe le rôle que nous avons joué 
dans la vie; l'éclat ou l'obscurité de nos doctrines, nos 
richesses ou nos misères, nos joies ou nos douleurs, 
ne changent rien à la mesure de nos jours. Que l'ai- 
guille circule sur un cadran d'or ou de bois, que le 
cadran plus ou moins large remplisse le chaton d'une 
bague ou la rosace d'une basilique, l'heure n'a que la 
même durée. 

Dans un caveau de l'église protestante, immédiate- 
ment au-dessous de la chaire du schismatique dé- 
froqué, j'ai vu le cercueil du sophiste à couronne. Ce 
cercueil est de bronze; quand on le frappe, il retentit. 
Le gendarme qui dort dans ce lit d'airain ne serait 
pus même arraché à son sommeil par le bruit de sa 
renommée; il ne se réveillera qu'au son de la trom- 
pette, lorsqu'elle l'appellera sur son dernier champ de 
bataille, en face du Dieu des armées. 

J'avais un tel besoin de changer d'impression que 
j'ai trouvé du soulagement à visiter la Maison-de- 
Marbre. Le roi qui la fit construire m'adressa autre- 
fois quelques paroles honorables, quand, pauvre ofli- 
cier, je traversai son armée. Du moins, ce roi parta- 
gea les faiblesses ordinaires des hommes; vulgaire 
comme eux, il se réfugia dans les plaisirs. Les deux 
squelettes se mettent-ils en peine aujourd'hui de la 
différence qui fut entre eux jadis, lorsque l'un était le 
grand Frédéric, et l'autre Frédéric-Guillaume 1 ? Sans- 

1. Frédéric-Guillaume II (1744-1797), neveu et successeur du 
grand Frédéric. 



Ml MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

Souci el l;i Maison-de-Marbre Boni égalemenl di - 
ruines sans maîlre. 

A ton I prendre, bien que l'énormité des événements 
de nos jours ail rapetissé les événements passés, l>i'-ii 
que Rosbach, Lissa, Liegnitz, Torgau, etc., etc.. ai 
soient plus que des escarmouches auprès des batailles 
de Marengo, d'Austerlitz, d'Iéna, de la Moskowa, Fré- 
déric souffre moins que d'autres personnages de la 
comparaison avec le géant enchaîné à Sainte-Hélène. 
Le roi de Prusse et Voltaire sont deux figures bizar- 
rement groupées qui vivront : le second détruisait 
une société avec la philosophie qui servait au premier 
à fonder un royaume. 

Les soirées sont longues à Berlin. J'habite un hôtel 
appartenant à madame la duchesse de Dino 1 . Dès 

1. Dorothée, princesse de Guirlande, née le 21 août 1703, de 
Pierre, dernier duc de Courlande, et de Dorothée, comtesse de 
Miden. Elle épousa, le 22 avril 1810, le comte Edmond de Péri- 
gord, neveu du prince de Talleyrand. Ce dernier, à l'époque du 
Congrès de Vienne, dut renoncer à, la principauté de Bénévent 
et reçut en échange le duché de Dino en Calabre : il en aban- 
donna le titre à son neveu, et sa nièce s'appela dès lors duchesse 
de Dino. Ce fut à elle qu'il confia le soin de faire les honneurs 
de son salon. Femme eminente, d'un esprit sérieux, cultivé et 
indépendant, elle déploya dans cette tâche tant de charme et de 
tact que l'on accourait à l'hôtel de la rue Saint-Florentin pour 
elle peut-être plus encore que pour le maître de maison. Elle ne 
quitta plus le prince et entoura de soins les années de sa vieil- 
lesse. Ce fut elle qui lui parla d'une réconciliation avec l'Eglise; 
ce fut sur ses instances qu'il signa, le 17 mai 1838, sa rétracta- 
tion et sa lettre au Saint-Père. Le 3 mai, précédant de quelques 
jours dans la tombe son frère le prince de Talleyrand, le duc de 
Tallcyrand-Périgord était mort à l'âge de soixante-dix-huit ans, 
et ce titre était passé à son fils Edmond de Talleyrand-Périgord. 
Madame de Dino, devenue duchesse de Talleyrand, mourut à son 
tour le 19 septembre 1862. (Voir, à l'Appendice du tome III des Sou- 
venirs du baron de Bavante, la Notice sur la duchesse de Dino.) 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 173 

Tentrée de la nuit, mes secrétaires m'abandonnent '. 
Quand il n'y a pas de fête à la cour pour le mariage 
du grand-duc et de la grande-duchesse Nicolas 2 , je 
reste chez moi. Enfermé seul auprès d'un poêle à 
figure morne, je n'entends cpue le cri de la sentinelle 
de la porte de Brandebourg, et les pas sur la neige de 
l'homme qui siffle les heures. A quoi passerai-je mon 
temps? Des livres? je n'en ai guère : si je continuais 
mes Mémoires? 

Vous m'avez laissé sur le chemin de Combourg à 
Rennes : je débarquai dans cette dernière ville chez 
un de mes parents. Il m'annonça, tout joyeux, qu'une 
dame de sa connaissance, allant, à Paris, avait une 
place à donner dans sa voiture, et qu'il se faisait fort 



1. Le comte Roger de Caux, premier secrétaire; le chevalier 
de Cussy, deuxième secrétaire. — Le comte Roger de Gaux, 
après avoir été secrétaire à Madrid (1814) et à la Haye (181G), 
était depuis 1820 secrétaire à Berlin. Lors de la guerre d'Es- 
pagne, il fut attaché à l'expédition du duc d'Angoulème avec le 
titre de chargé d'affaires à Madrid. Il a rempli les fonctions de 
ministre de France à Hanovre du 1 er juin 1823 au 15 mai 
1831. — Le chevalier de Cussy, né à Saint-Etienne-de-Montluc 
(Loire-Inférieure) le 1 er décembre 1795, était deuxième secré- 
taire à Berlin depuis le l cl ' février 1820. Il devinl en L823 secré- 
taire à Dresde. De 1827 à 1845, il l'ut successivement consul à 
Fernambouc, a Corfou, à Rotterdam, à Dublin et à Dantzick. 
Consul général à Palerme (12 mars 1815), puis à Livourne (no- 
vembre 1847), il fut mis à la retraite le 13 avril 1848. Il avait 
épousé en 1828 M 110 Amélie Dubourg de Rosnay, fille du géné- 
ral de ce nom. 

2. Aujourd'hui l'empereur et, l'impérat rie de Russie. (Paris, 
note 1832.) Cn. — Nicolas I<"- (17%- ls:>r^. Troisième (ils de 
Paul I er , il monta sur le trône en 1825, à la mort d'Alexandre I er , 
son frère aîné, par l'effet de la renonciation de son autre frère 
l'archiduc Constantin. Il avait épousé la princesse Charlotte de 
Prusse, fille du roi Frédéric-Guillaume 111. 

10. 



174 MI-MOIRES D'OUTRE-TOMBE 

de déterniiiii r cette dame à me prendre avec elle. 
.1 acceptai, en maudissant la courtoisie de mon parent. 
Il conclut l'affaire et me présenta bientôt à ma com- 
pagne de voyage, marchande <le modes, leste el désin- 
volte, qui se prit à rire en me regardant. A minuit les 
chevaux arrivèrent et nous partîmes. 

Me voilà dans une chaise de poste, seul avec une 
femme, au milieu de la nuit. Moi, qui de ma vie n'a- 
vais regardé une femme sans rougir, comment des- 
cendre de la hauteur de mes songes à cette effrayante 
vérité? Je ne savais où j'étais; je me collais dans 
l'angle de la voiture de peur de toucher la robe de 
madame Rose. Lorsqu'elle me parlait, je balbutiais 
sans lui pouvoir répondre. Elle fut obligée de payer 
le postillon, de se charger de tout, car je n'étais ca- 
pable de rien. Au lever du jour, elle regarda avec un 
nouvel ébahissement ce nigaud dont elle regrettait de 
s'être emberloquée. 

Dès que l'aspect du paysage commença de changer 
et que je ne reconnus plus l'habillement et l'accent 
des paysans bretons, je tombai dans un abattement 
profond, ce qui augmenta le mépris que madame 
Rose avait de moi. Je m'aperçus du sentiment que 
j'inspirais, et je reçus de ce premier essai du monde 
une impression que le temps n'a pas complètement 
effacée. J'étais né sauvage et non vergogneux; j'avais 
la modestie de mes années, je n'en avais pas l'em- 
barras. Quand je devinai que j'étais ridicule par mon 
bon côté, ma sauvagerie se changea en une timidité 
insurmontable. Je ne pouvais plus dire un mot : je 
sentais que j'avais quelque chose à cacher, et que ce 
quelque chose était une vertu; je pris le parti de me 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 175 

cacher moi-même pour porter en paix mon inno- 
cence. 

Nous avancions vers Paris. A la descente de Saint- 
Cyr, je fus frappé de la grandeur des chemins et de la 
régularité des plantations. Bientôt nous atteignîmes 
Versailles : l'orangerie et ses escaliers de marbre 
m'émerveillèrent. Les succès de la guerre d'Amérique 
avaient ramené des triomphes au château de Louis XIV ; 
la reine y régnait dans l'éclat de la jeunesse et de la 
beauté; le trône, si près de sa chute, semblait n'avoir 
jamais été plus solide. Et moi, passant obscur, je de- 
vais survivre à cette pompe, je devais demeurer pour 
voir les bois de Trianon aussi déserts que ceux dont 
je sortais alors. 

Enfin, nous entrâmes dans Paris. Je trouvais à tous 
les visages un air goguenard : comme le gentilhomme 
périgourdin, je croyais qu'on me regardait pour se 
moquer de moi. Madame Rose se fit conduire rue du 
Mail, à Yllôtel de l'Europe, et s'empressa de se dé- 
barrasser de son imbécile. A peine étais-je descendu 
de voiture, qu'elle dit au portier : « Donnez une 
chambre à ce monsieur. — Votre servante, » ajoutâ- 
t-elle, en me faisant une révérence courte. Je n'ai de 
mes jours revu madame Rose. 

Une femme monta devant moi un escalier noir et 
roide, tenant une clef étiquetée à la main ; un Savoyard 
me suivit portant ma petite malle. Arrivée au troi- 
sième étage, la servante ouvrit une chambre; Le 
Savoyard posa la malle en travers sur les bras d'un 
fauteuil. La servante me dit : « Monsieur veut-il 
quelque chose?» — Je répondis : « Non. » Trois coups 



170 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

<!»• sifflet partirent; la servante cria : ■ On j va! » 
sortit brusquement, ferma la porte el dégringola l'es- 
calier avec le Savoyard. Quand je me vis seul en- 
fermé, mon cœur se serra d'une si étrange sorte qu'il 
s'en fallut peu que je ne reprisse le chemin de la Bre- 
tagne. Tout ce que j'avais entendu «lin' de Purisme 
revenait dans l'esprit; fêlais embarrassé de cenl ma- 
nières. Je m'aurais voulu coucher, et le lit n'était 
point fait; j'avais faim, et je ne savais comment dîner. 
Je craignais de manquer aux usages : fallait-il appeler 
les gens de l'hôtel? fallait-il descendre? à qui m'a- 
dresser? Je me hasardai à mettre la tête à la fenêtre : 
je n'aperçus qu'une petite cour intérieure, profonde 
comme un puits, où passaient et repassaient des gens 
qui ne songeraient de leur vie au prisonnier du troi- 
sième étage. Je vins me rasseoir auprès de la sale 
alcôve où je me devais coucher, réduit à contempler 
les personnages du papier peint qui en tapissait l'in- 
térieur. Un bruit lointain de voix se fait entendre, 
augmente, approche; ma porte s'ouvre : entrent mon 
frère et un de mes cousins, fils d'une sœur de ma 
mère qui avait fait un assez mauvais mariage. Ma- 
dame Rose avait pourtant eu pitié du benêt, elle avait 
fait dire à mon frère, dont elle avait su l'adresse à 
Rennes, que j'étais arrivé à Paris. Mon frère m'em- 
brassa, Mon cousin Moreau l était un grand et gros 
homme, tout barbouillé de tabac, mangeant comme 
un ogre, parlant beaucoup, toujours trottant, soufflant, 
étouffant, la bouche entr'ouverte, la langue à moitié 

1. Sur le cousin Moreau et sur sa mère Julie-Angélique- 
Hyacinthe de Bedée, sœur de madame de Chateaubriand, voir, 
à l'Appendice, le n° VII : Le cousin Moreau. 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 177 

tirée, connaissant toute la terre, vivant dans les tri- 
pots, les antichambres et les salons. « Allons, cheva- 
lier, s'écria-t-il, vous voilà à Paris; je vais vous mener 
chez madame de Chastenay? » Qu'était-ce que cette 
femme dont j'entendais prononcer le nom pour la pre- 
mière fois? Cette proposition me révolta contre mon 
cousin Moreau. « Le chevalier a sans doute besoin de 
repos, dit mon frère; nous irons voir madame de 
Farcy, puis il reviendra dîner et se coucher. » 

Un sentiment de joie entra dans mon cœur : le sou- 
venir de ma famille au milieu d'un monde indifférent 
me fut un baume. Nous sortîmes. Le cousin Moreau 
tempêta au sujet de ma mauvaise chambre, et enjoi- 
gnit àrmon hôte de me faire descendre au moins d'un 
étage. Nous montâmes dans la voiture de mon frère, 
et nous nous rendîmes au couvent qu'habitait ma- 
dame de Farcy. 

Julie se trouvait depuis quelque temps à Paris pour 
consulter les médecins. Sa charmante figure, son élé- 
gance et son esprit l'avaient bientôt fait rechercher. 
J'ai déjà dit qu'elle était née avec un vrai talent pour 
la poésie 1 . Elle est devenue une sainte, après avoir 

1 . « Avec une figure que l'on trouvait charmante, une imagi- 
nation pleine de fraîcheur et de grâce, avec beaucoup d'esprit 
naturel, se développèrent en elle ces talents brillants auxquels 
les amis de la terre et de ses vaines jouissances attachent un si 
puissant, intérêt. Mademoiselle de Chateaubriand faisait agréa- 
blement et facilement les vers; sa mémoire se montrait fort 
étendue, sa lecture prodigieuse; c'était en elle une véritable 
passion. On a connu d'elle une traduction en vers du septième 
chant de la Jérusalem délivrée, quelques épîtres, et deux actes 
d'une comédie où les mœurs de ce siècle étaient peintes avec 
autant de finesse que de goût. * (L'abbé Carron, Vie de Julie 
de Chateaubriand, comtesse de FarcyJ 



178 HÉMOIRES D'Ol rRE-TOMBE 

été une des femmes les plus agréables de son siècle : 
l'abbé Carron a écrit sa vie 1 . Ces apôtres qui vont 

partout à la recherche des fîmes ressentent pour elles 
l'amour qu'un Père de l'Église attribue au Créateur : 
« Quand une âme arrive au ciel, » dit ce Père, avec la 
simplicité de cœur d'un chrétien primitif et la naïveté 
du génie grec, « Dieu la prend sur ses genoux et 
l'appelle sa fille. » 

Lucile a laissé une poignante lamentation : A la 
sœur que je n'ai plus. L'admiration de l'abbé Carron 
pour Julie explique et justifie les paroles de Lucile. 
Le récit du saint prêtre montre aussi que j'ai dit vrai 
dans la préface du Génie du Christianisme, et sert de 
preuve à quelques parties de mes Mémoires. . 

Julie innocente se livra aux mains du repentir; elle 
consacra les trésors de ses austérités au rachat de ses 
frères; et, à l'exemple de l'illustre Africaine sa pa- 
tronne, elle se lit martyre. 

L'abbé Carron, l'auteur de la Vie des Justes, est cet 
ecclésiastique mon compatriote, le François de Paule 
de l'exil 2 , dont la renommée, révélée par les affligés, 

1 J'ai place la vie de ma sœur Julie au supplément de ces 
Mémoires. (Note B.). Ch. 

2. L'abbé Carron (Guy-Toussaint-Joseph), né à Rennes le 
25 février 17G0. Réfugié en Angleterre après le 10 Août, il fonda 
à Somers-Town, près Londres, plusieurs établissements chari- 
tables, et notamment deux maisons d'éducation destinées à re- 
cevoir les enfants des émigrés pauvres. A la première Restau- 
ration il fut invité par Louis XVIII à revenir à Paris, amenant 
avec lui ses élèves et les dames qui s'étaient consacrées, sous sa 
direction, à cette œuvre de dévouement. L'Institut des nobles 
orphelines — tel fut alors le titre que prit l'établissement de 
l'abbé Carron — fut installé rue du faubourg Saint-Jacques, au 
n° 12 de l'impasse des Feuillantines. Le retour de l'île d'Elbe 
obligea le saint prêtre à reprendre le chemin de l'exil ; il se 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 1?!) 

perça même à travers la renommée de Bonaparte. La 
voix d'un pauvre vicaire proscrit n'a point été étouffée 
par les retentissements d'une révolution qui boulever- 
sait la société; il parut être revenu tout exprès de 
la terre étrangère pour écrire les vertus de ma sœur : 
il a cherché parmi nos ruines, il a découvert une vic- 
time et une tombe oubliées. 

Lorsque le nouvel bagiographe fait la peinture des 
religieuses cruautés de Julie, on croit entendre Bossuet 
dans le sermon sur la profession de foi de mademoi- 
selle de La Vallière : 

« Osera- t-elle toucher à ce corps si tendre, si chéri, 
si ménagé? N'aura-t-on point pitié de cette complexion 
délicate? Au contraire! c'est à lui principalement que 
l'âme s'en prend comme à son plus dangereux séduc- 
teur ; elle se met des bornes ; resserrée de toutes parts, 
elle ne peut plus respirer que du côté du ciel. » 

trouvait, en effet, compris dans l'un des nombreux décrets de 
proscription que Napoléon avait lancés de Lyon. Il ne revint en 
France que le 8 novembre 1815. En 1816, la duchesse d'Angou- 
lême consentit à ce que son établissement prit le nom d'Institut 
royal de Marie-Thérèse. C'est dans cette maison qu'il mourut 
le 15 mars 1821. Il avait écrit un nombre considérable d'ou- 
vrages, dont les principaux sont: les Confesseurs de la foi dans 
V Eglise gallicane à la fin du XVIII" siècle, et les Vies des 
Justes dans les différentes conditions de la vie. Ce dernier re- 
cueil, qui ne forme pas moins de huit volumes, se divise en 
plusieurs séries : Vies des Justes dans l'état du mariage; — 
dans l'étude des lois ou dans la magistrature ; — dans la pro- 
fession des a)*mcs ; — dans l'épiscopat et le sacerdoce; — parmi 
les filles chrétiennes ; — dans les conditions ordinaires de la 
société; — dans les plus humbles conditions de la société; — 
dans les plus hauts rangs de la société. C'est dans cette dernière 
si pie que se trouve la vie de M rae de Farcy. — Voir la Vie de 
l'abbé Carron, par un Bénédictin de la congrégation de France, 
un volume in-8°, 1SGG. 



180 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

.lu no puis me défendre d'une certaine confusion en 
retrouvant mon nom dans les dernières lignes Ira 
par la main du vénérable historien de Julie '. Qu'ai-je 
affaire avec mes failjlu.-5.scs auprès de si hautes perfec- 
tions? Ai-je tenu tout ce que le billut de ma sœur 
m'avait fait promettre, lorsquu ju lu reçus pendant 
mon émigration à Londres? Un livre suflit-il à Dieu? 
n'est-ce pas ma vie que je devrais lui présenter? Or, 
cette vie est-elle conforme au Génie du Christianisme? 
Qu'importe que j'aie tracé des images plus ou moins 
brillantes de la religion, si mes passions jettent une 
ombre sar ma foi! Je n'ai pas été jusqu'au bout; ju 
n'ai pas endossé le cilice : cette tunique de mon via- 
tique aurait bu et séché mes sueurs. Mais, voyageur 
lassé, je me suis assis au bord du chemin : fatigué 
ou non, il faudra bien que je me relève, que j'arrive 
où ma sœur est arrivée. 

Il ne manque rien à la gloire du Juliu : l'abbé 
Carron a écrit sa vie; Lucile a pleuré sa mort. 

Quand je retrouvai Julie à Paris, elle était dans la 
pompe de la mondanité ; elle se montrait couverte de 
ces fleurs, parée de ces colliers, voilée de ces tissus 

1. La Vie de Julie de Chateaubriand se termine en effet par 
ces lignes : « M 116 de Chateaubriand n'était pas fille unique : 
hélas! la postérité, en s'attachant à ce nom célèbre, dira les vic- 
times qu'il rappelle, victimes d'un dévouement sans bornes à 
l'autel et au trône. Un de ses frères, avec tant d'autres braves, 
avait quitté le sol de la patrie quand sa soeur y périt ; elle avait 
vu la tombe s'ouvrir devant elle, et ce fut de ses bords qu'elle 
fit tenir, à ce frère si chéri et si digne de l'être, le dernier gage 
de sa tendresse. Écoutons-le nous raconter l'effet que cet envoi 
touchant fit sur son cœur. » (Suivait un estait de la Préface de 
la première édition du Génie du Christianisme.) 



MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE 1S1 

parfumés que saint Clément défend aux premières 
chrétiennes. Saint Basile veut que le milieu de la nuit 
soit pour le solitaire ce que le matin est pour les 
autres, afin de profiter du silence de la nature. Ce 
milieu de la nuit était l'heure où Julie allait à des 
fêtes dont ses vers, accentués par elle avec une mer- 
veilleuse euphonie, faisaient la principale séduction. 

Julie était infiniment plus jolie que Lucile ; elle 
avait des yeux bleus caressants et des cheveux bruns 
à gaufrures ou à grandes ondes. Ses mains et ses 
bras, modèles de blancheur et de forme, ajoutaient 
par leurs mouvements gracieux quelque chose de 
plus charmant encore à sa taille charmante. Elle était 
brillante, animée, riait beaucoup sans affectation, et 
montrait en riant des dents perlées. Une foule de 
portraits de femmes du temps de Louis XIV ressem- 
blaient à Julie, entre autres ceux des trois Mortemart; 
mais elle avait plus d'élégance que madame de 
Montespan. 

Julie me reçut avec cette tendresse qui n'appartient 
qu'à une sœur. Je me sentis protégé en étant serré 
dans ses bras, ses rubans, son bouquet de roses et ses 
dentelles. Rien ne remplace rattachement, la délica- 
tesse et le dévouement d'une femme ; on est oublié de 
ses frères et de ses amis ; on est méconnu de ses com- 
pagnons : on ne l'est jamais de sa mère, de sa sœur 
ou de sa femme. Quand Harold fut tué à la bataille 
d'Hastings, personne ne le pouvait indiquer dans la 
foule des morts ; il fallut avoir recours à une jeune 
fille, sa bien-aimée. Elle vint, etTintortuné prince fut 
retrouvé par Edith au cou de cygne : « Editha swanes- 
halcs, r/uod sonat collum cycni. » 

I. il 



182 HÉM0IR1 - D "i PRB-TOMBE 

Mun frère me ramena a mon hôtel; il donna des 
ordres pour mun dîner et me quitta. Je dtnai solil 
je me couchai triste. Je passai ma première oui! I 
Paris à regretter mes bruyères et à trembler devant 
l'obscurité de mon avenir. 

A huit heures, le lendemain matin, mon gros cou- 
sin arriva; il était déjà à sa cinquième ou sixième 
course. « Eh bien ! chevalier, nous allons déjeuner; 
nous dînerons avec Pommereul, et ce soir je voufl 
mène chez madame de Chastenay. » Ceci me parut un 
sort, et je me résignai. Tout se passa comme le cousin 
l'avait voulu. Après déjeuner, il prétendit me montrer 
Paris, et me traîna dans les rues les plus sales des 
environs du Palais-Royal, me racontant les dangers 
auxquels était exposé un jeune homme. Nous fûmes 
ponctuels au rendez-vous du dîner, chez le restaura- 
teur. Tout ce qu'on servit me parut mauvais. La 
versation et les convives me montrèrent un autre 
monde. Il fut question de la cour, des projet 
finances, des séances de l'Académie, des femmes "t 
des intrigues du jour, de la pièce nouvelle, des suc* 
ces des acteurs, des actrices et des auteurs. 

Plusieurs Bretons étaient au nombre des convives, 
entre autres le chevalier de Guer 1 et Pommereul. 
Celui-ci était un beau parleur, lequel a écrit quelques 

1. Julien-Hyacinthe de Mamièrc, chevalier de Guer, lils cadet 
de Joseph-Julien de Marnière, marquis de Guer, et d'Angélique- 
Olive de Chappedelaine, né à Rennes le 25 mars 1748. 11 emigra 
en 1791, fit une campagne à l'armée des princes et passa ensuit? 
en Angleterre. En 1795, il rentra en Fiance, et on le retrouve 
alors à Lyon, où il est un des agents les plus actifs du parti 
royaliste. Obligé de repasser en Angleterre, il ne revint que 
sous le Consulat et publia, de 1801 à 1815, plusieurs écrit < >ur 
des matières financières, économiques et politiques. Préfet du 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 183 

campagnes de Bonaparte, et que j'étais destiné à re- 
trouver à la tète de la librairie 1 . 

Pommereul, sous l'Empire, a joui d'une sorte de 
renom par sa haine pour la noblesse. Quand un gen- 
tilhomme s'était fait chambellan, il s'écriait plein de 
joie : « Encore un pot de chambre sur la tête de ces 
nobles ! » Et pourtant Pommereul prétendait, et avec 
raison, être gentilhomme. Il signait Pommereux, se 

Lot-et-Garonne sous la Restauration, il venait d'être appelé à 
la préfecture du Morbihan, lorsqu'il mourut à Paris, le 
26 juin 1816. 

1. Pommereul (François-René- Jean, baron de), né à Fou- 
gères le 12 décembre 1745. Général de division (1796); préfet 
d'Indre-et-Loire (1800-1805); préfet du Nord (1805-1810); direc- 
teur-général de l'imprimerie et de la librairie (1811-1814); com- 
missaire extraordinaire, durant les Cent-Jours, dans la 5 e divi- 
sion militaire (Haut et Bas-Rhin). Il fut proscrit par l'ordonnance 
du 24 juillet, 1815, mais, dès 1819, il obtint de rentrer en France. 
Il mourut à Paris le 5 janvier 1823. On lui doit un grand nombre 
d'ouvrages et, en particulier, celui auquel fait allusion Château 
briand : Campagnes du général Bonaparte en Italie pendant 
les années IV et V de la République Française, in-8°, avec 
cartes; Paris, l'an VI (1797). Le baron de Pommereul était, un 
homme de rare mérite. Un contemporain, dont les juge 
ments ne pèchent pas d'habitude par excès d'indulgence, le 
général Thiébault, parle de lui en ces termes : « Quant au général 
Pommereul, ce que j'avais appris de ses travaux scientifiques et 
littéraires, des missions qu'il avait remplies, de sa capacité 
enûn, était fort au-dessous de ce que je trouvai en lui. Peu 
d'hommes réunissaient à une instruction aussi variée et aussi 
complète une élocution plus nerveuse. Sa répartie était toujours 
vive, juste et ferme, et, lorsqu'il entreprenait une discussion, il 
la soutenait avec une haute supériorité, de même que, lorsqu'il 
s'emparait d'un sujet, il le développait avec autant d'ordre et de 
profondeur que de clarté; et tous ces avantages, il 1rs complétait 
par une noble prestance et une figure qui ne révélait pas moins 
son caractère que sa, sagacité. C'est un des hommes !«'> plus ré 
parquables que j'aie connus. >> Mémoires du général baron 
Thiébault, T. III, p. 280. 



I.X'i MÉM0IHES D'OI rRE-TOMBE 

faisant descendre de la famille Pommereuxdes Lettres 

de madame de Sé> igné 1 . 

Mon frère, après le dîner, voulu! me mener au 
spectacle, mais mon cousin me réclama pour madame 

de Chastenay, et j'allai avec lui chez ma destinée. 

Je vis une belle femme qui n'était plus de la pre- 
mière jeunesse, mais qui pouvait encore inspirer un 
.-iihicliement. Elle me reçut bien, tâcha de me mettre 
à l'aise, me questionna sur ma province et sur mon 
régiment. Je fus gauche et embarrassé; je faisais des 
signes à mon cousin pour abréger la visite. Mais lui, 
sans me regarder, ne tarissait point sur mes méi 
assuranl que j'avais l'ait des vers dans le sein de ma 
mère, et m'invitant à célébrer madame de Chastenay. 
Elle me débarrassa de cette situation pénible, me 
demanda pardon d'être obligée de sortir, et m'invita 
à revenir la voir le lendemain matin, avec un son de 
vt>i\ si doux que je promis involontairement d'obéiri 

Je revins le lendemain seul chez elle : je la trouvai 
couchée dans une chambre élégamment arrangée. Elle 
me dit qu'elle était un peu souffrante, et qu'elle avait 
la mauvaise habitude de se lever tard. Je me trouvais 
pour la première fois au bord du lit d'une femme qui 
n'était ni ma mère ni ma sœur. Elle avait remarqué la 
veille ma timidité, elle la vainquit au point que j'osai 
m'exprimer avec une sorte d'abandon. J'ai oublié ce 
que je lui dis ; mais il me semble que je vois encore 
son air étonné. Elle me tendit un bras demi-nu et la 
plus belle main du monde, en me disant avec un sou- 
rire : « Nous vous apprivoiserons. » Je ne baisai pas 

i. Lettres de M me de Sévigné, des 4, 11 et 18 décembre 1675. 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 185 

même cette belle main ; je me retirai tout troublé. Je 
partis le lendemain pour Cambrai. Qui était cette dame 
de Chastenay *? Je n'en sais rien : elle a passé comme 
une ombre charmante dans ma vie. 



Le courrier de la malle me conduisit à ma garni- 
son. Un de mes beaux-frères, le vicomte de Chateau- 
bourg (il avait épousé ma sœur Bénigne, restée veuve 
du comte de Québriac 2 ), m'avait donné des lettres de 
recommandation pour des officiers de mon régiment. 
Le chevalier de Guénan, homme de fort bonne com- 
pagnie, me fit admettre à une table où mangeaient 
des officiers distingués parleurs talents, MM. Àchard, 
des Mahis, La Martinière 3 . Le marquis de Mortemart 



1. Ce n'était pas la comtesse Victorine de Chastenay, l'auteur 
jSLes très spirituels Mémoires publiés en 1896 par M. Alphonse 
Roserot. M me Victorine de Chastenay n'avait que quinze ans en 
1786. Elle a raconté elle-même comment elle vit Chateaubriand, 
pour la première fois, non chez elle en 1780, mais beaucoup 
plus tard, sous le Consulat, à un dîner chez M me de Coislin, 
auquel assistait : « l'auteur du Génie du Christianisme », alors 
dans tout l'éclat de sa jeune gloire. Mémoires de M me de Çhas- 
pnay, T. II, p. 76. 

!. La comtesse de Québriac, Bénigne-Jeanne de Chateaubriand, 
avait épousé en secondes noces, à Saint-Léonard de Fougères, 
le 24 avril 1786, Paul-François de la Celle, vicomte de Chateau- 
bourg, capitaine au régiment de Condé, chevalier de Saint- 
Louis, ne à Rennes le 29 février 1752. — De ce dernier mariage 
sont nés plusieurs enfants, et notamment un fils, Paul-Marie- 
Eharles, devenu chef de nom et armes, né en 1789, décédé en 
1859, laissant plusieurs fils qui ont continué la postérité. 

3. L'Etat m ili i iirr de la France pour 1787, à l'article Rêgi- 
h,ent <lc Navarre, donne sur ces officiera les indications sui- 
' i : M. de Guénan, lieutenant en premier; M. Berbis des 
Mnillis (el non des Mahis), lieutenant en second; La Marti- 
nière, lieutenant en second; Achard, sous-lieutenant. 



186 MÉMOIRES D'OUTRE- TOMBE 

était colonel du régiment 1 ; le comte d*Andrezelj 
major-: j'étais particulièrement placé sous la tutelle 

de celui-ci. Je lésai retrouvés tons <lans la suite : l'un 
est devenu mon collègue à la chambre des pairs, 
l'autre s'est adressé à moi pour quelques services que 
j'ai été heureux de lui rendre. Il y a un plaisir triste 
à rencontrer des personnes que l'on a connues à di- 
verses époques de la vie, et à considérer le change- 
ment opéré dans leur existence et dans la nôtre. 
Comme des jalons laissés en arrière, ils nous tracent 
le chemin que nous avons suivi dans le désert du 
passé. 

Arrivé en habit bourgeois au régiment, vingt-quatre 
heures après j'avais pris l'habit de soldat ; il me sem- 
blait l'avoir toujours porté. Mon uniforme était bleu 

1. Victurnien-Bonaventure-Victor de Rochechouart, marquis 
de Mortemart (1753-1823), entra en 1768 à l'Ecole d'artillerie de 
Strasbourg, devint ensuite capitaine, puis lieutenant-colonel au 
régiment de Navarre, fut, en 1778, colonel en second du régi- 
ment de Brie, et, en 1784, colonel-commandant du régiment 
de Navarre. Députe aux Etats-Généraux de 1789 par la noblesse 
du bailliage de Rouen, il fut promu maréchal de camp le 1 er mars 
1791, émigra en 1792 et servit à l'armée des princes, où Cha- 
teaubriand le retrouva. A la première Restauration, il fut fait 
lieutenant général le 3 mars 1815, et, après les Cent-jours, il fit 
partie, ainsi que son ancien sous-lieutenant au régiment de 
Navarre, de la promotion de Pairs du 17 août 1815. 

2. Christophe-François-Thérèse Picon, comte d'Andrezel, né 
à Paris en 1746, était le petit-fils de Jean-Baptiste-Louis Picon, 
marquis d'Andrezel, ambassadeur de France à Constantinople, 
et de Françoise-Thérèse de Bassompierre. D'abord page, il entra 
dans l'armée et fut promu, en 1784, major au régiment de Na- 
varre. 11 émigra et fit la campagne des princes. Au retour des 
Bourbons, il fut nommé maréchal de camp et admis à la retraite. . 
11 entra alors, quoique âgé de 69 ans, dans la carrière admi- 
nistrative et remplit, de 1815 à 1821, les fonctions de sous-préfet 
de l'arrondissement de Saint-Dié (Vosges). 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 187 

et blanc, comme jadis la jaquette de nies vœux : j'ai 
marché sous les mêmes couleurs, jeune homme et 
en tant. Je ne subis aucune des épreuves à travers 
lesquelles les sous-lieutenants étaient dans l'usage de 
faire passer un nouveau venu ; je ne sais pourquoi on 
n'osa se livrer avec moi à ces enfantillages militaires, 
il n'y avait pas quinze jours que j'étais au corps, qu'on 
me traitait comme un ancien. J'appris facilement le 
maniement des armes et la théorie; je franchis mes 
grades de caporal et de sergent aux applaudissements 
de mes instructeurs. Ma chambre devint le rendez-vous 
des vieux capitaines comme des jeunes sous-lieute- 
nants : les premiers me faisaient faire leurs cam- 
pagnes, les autres me confiaient leurs amours. 

La Marti nière me venait chercher pour passer avec 
lui devant la porte d'une belle Cambrésienne qu'il 
adorait; cela nous arrivait cinq à six fois le jour. Il 
était très laid et avait le visage labouré par la petite 
vérole. Il me racontait sa passion en buvant de grands 
verres d'eau de groseille, que je payais quelquefois. 

Tout aurait été à merveille sans ma folle ardeur 
pour la toilette ; on affectait alors le rigorisme de la 
tenue prussienne: petit chapeau, petites boucles serrées 
à la tête, queue attachée roide, habit strictement 
agrafé. Cela me déplaisait fort; je me soumettais le matin 
à ces entraves, mais le soir, quand j'espérais n'être pas 
vu des chefs, je m'affublais d'un plus grand chapeau; le 
barbier descendait les boucles de mes cheveux et des- 
serrait ma queue ; je déboutonnais et croisais les revers 
démon habit; dans ce tendre négligé, j'allais faire 
ma cour pour La Martinière, sous la fenêtre de sa 
cruelle Flamande. Voilà qu'un jour je me rencontre 



1SH MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

nez à nez avec M. d'Andrezel : a Qu'est-ce qui cela, 
monsieur? me dit le terrible major : vous garderez 
trois jours lus arrêts. » Je fus un peu humilié; mais 
je reconnus la vérité <ln proverbe, qu'à quelque chose 
malheur est bon ; il me, délivra des amours de mon 
camarade. 

Auprès du tombeau deFénelon, je relus Télémaque'. 
je n'étais pas trop en train de l'historiette philanthro- 
pique de la vache et du prélat. 

Le début de ma carrière amuse mes ressouvenirs. 
En traversant Cambrai avec le roi, après les Cent- 
Jours, je cherchai la maison que j'avais habitée et le 
café que je fréquentais: je ne les pus retrouver; tout 
avait disparu, hommes et monuments. 

L'année même où. je faisais à Cambrai mes pre- 
mières armes, on apprit la mort de Frédéric II i ; je 
suis ambassadeur auprès du neveu de ce grand roi, 
et j'écris à Berlin cette partie de mes Mémoires. A 
cette nouvelle importante pour le public succéda une 
autre nouvelle douloureuse pour moi : Lucile m'an- 
nonça que mon père avait été emporté d'une attaque, 
d'apoplexie, le surlendemain de cette fête de l'Ange- 
vine, une des joies de mon enfance. 

Parmi les pièces authentiques qui me servent de 
guide, je trouve les actes de décès de mes parents. 
Ces actes marquant aussi d'une façon particulière le 
décès du siècle, je les consigne ici comme une page 
d'histoire. 

« Extrait du registre de décès de la paroisse de 

i. Frédéric II mourut le 17 août 1786 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 189 

« Combourg, pour 1786, où est écrit ce qui suit, 
« folio 8, verso : 

« Le corps de haut et puissant messire René de 
« Chateaubriand, chevalier, comte de Combourg, sei- 
« gneur de Gaugres, le Plessis-l'Épine, Boulet, Males- 
« troit en Dol et autres lieux, époux de haute et puis- 
« santé dame Apolline-Jeanne-Suzanne de Bedée de 
« La Bouëtardais, dame comtesse de Combourg, âgé 
« de soixante-neuf ans environ, mort en son château 
« de Combourg, le six septembre, environ les huit 
« heures du soir, a été inhumé le huit, dans le caveau 
« de ladite seigneurie, placé dans le chasseau de 
« notre église de Combourg, en présence de messieurs 
« les gentilshommes, de messieurs les officiers de la 
« juridiction et autres notables bourgeois soussi- 
« gnants. Signé au registre: le comte du Petitbois, 
« de Monlouët, de Chateaudassy, Delaunay, Morault, 
« Noury deMauny, avocat; Hermer, procureur; Petit, 
« avocat et procureur fiscal ; Robiou, Portai, Le 
« Douarin, de Trevelec, recteur doyen de Dingé ; 
« Sévin, recteur. » 

Dans le collationné délivré en 1812 par M. Lodin, 
maire de Combourg, les dix-neuf mots portant titres: 
haut et puissant messire. etc., sont biffés. 

« Extrait du registre des décès de la ville de Saint- 
« Servan, premier arrondissement du département 
« d'Ille-et- Vilaine , pour Fan vi de la République, 
« folio 35, recto, où est écrit ce qui suit : 

« Le douze prairial an six 1 de la République fran- 
« çaise, devant moi, Jacques Bourdasse, officier muni- 

1. Le 12 prairial an VI correspondait au 31 mai 1798. 

11. 



190 M MOIRES DOUTRE'TOHBB 

o cipal uV la commune de Saint-Servan, élu officiel 

public le quatre (loréal dernier 1 , sont comparus 

o Jean Baslé, jardinier, et Joseph Boulin, journalier, 

<■ lesquels m'ont déclaré qu'Apolline-Jeanne-Suzanne 
<* de Bedée, veuve de René-Auguste de Chateau- 

* briand, est décédée au domicile de la citoyenne 
« Gouyon, situé à La Ballue, en cette commune, ce 
« jour, à une heure après-midi. D'après celle décla- 
« ration, dontje me suis assuré de la vérité, j'ai ré- 

• digé le présent acte, que Jean Baslé a seul signé 
« avec moi, Joseph Boulin ayant déclaré ne le savoir 
« faire, de ce interpellé. 

« Fait en la maison commune lesdits jour et an. 
u Signé : Jean Baslé et Bourdasse. » 

Dans le premier extrait, l'ancienne société subsiste: 
M. de Chateaubriand est un haut et puissant seigneur, 
etc., etc.; les témoins sont des gentilhommes et de 
notables bourgeois ; je rencontre parmi les signataires 
ce marquis de Monlouët, qui s'arrêtait l'hiver au châ- 
teau de Gombourg, le curé Sévin, qui eut tant de 
peine à me croire l'auteur du Génie du Christianisme, 
hôtes fidèles de mon père jusqu'à sa dernière demeure. 
Mais mon père ne coucha pas longtemps dans son 
linceul : il en fut jeté hors quand on jeta la vieille 
France à la voirie. 

Dans l'extrait mortuaire de ma mère, la terre roule 
sur d'autres pôles : nouveau monde, nouvelle èr&; le 
comput des années et les noms même des mois sont 
changés. Madame de Chateaubriand n'est plus qu'une 
pauvre femme qui obite au domicile de la citoyenne 

1. 23 avril 1798. 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 191 

Gouyon ; un jardinier, et un journalier qui ne sait pris 
signer, attestent seuls la mortde ma mère: de parents 
et d'amis, point ; nulle pompe funèbre ; pour tout as- 
sistant, la Révolution 1 . 



Je pleurai M. de Chateaubriand: sa mort me montra 
mieux ce qu'il valait; je ne me souvins ni de ses ri- 
gueurs ni de ses faiblesses. Je croyais encore le voir 
se promener le soir dans la salle de Combourg ; je 
m'attendrissais à la pensée de ces scènes de famille. 
Si l'affection de mon pèr,e pour moi se ressentait de 
la sévérité du caractère, au fond elle n'en était pas 
moins vive. Le farouche maréchal de Montluc qui, 
rendu camard par des blessures effrayantes, était ré- 
duit à cacher, sous un morceau de suaire, l'horreur 
de sa gloire, cet homme de carnage se reproche sa 
dureté envers un fils qu'il venait de perdre. 

« Ce pauvre garçon, disait-il, n'a rien veu de moy 
« qu'une contenance refroignée et pleine de mespris; 
« il a emporté cette créance, que je n'ay sceu n'y 
« l'aymer, nil'estimerselonson mérite. Aqui garday-je 
« à descouvrir cette singulière affection que je luy 
« portay dans mon âme? Estoit-ce pas luy qui en 
« devait avoir tout le plaisir et toute l'obligation? Je 
« me suis contraint et géhenne pour maintenir ce 
o vain masque, et y ay perdu le plaisir de sa conver- 
« sation, et sa volonté, <|iiant et quant, qu'il ne me 
« peut avoir portée autre que bien froide, n'ayant 

1, Mon neveu à la modo de Bretagne, Frédéric de Chateau- 
briand, fils de mon cousin Armand, a acheté La Ballue, où 
mourut ma mère. Ch. 



102 HÉMOIRES D'OUTHB-TOMBE 

« jamais receu de moy que rudesse, n> senti qu'une 

« façon tyrannique. » 
Ma volonté ne fut point portée bien froide envers 

mon père, et je ne doute point que, malgré sa fa\ on 
tyrannique, il ne m'aimât tendrement: il m'eût, j'en 
suis sûr, regretté, la Providence m'appelanl avantlui. 
Mais Lui, restant sur la terre avec moi, eût-il été sen- 
sible au bruit qui s'esl élevé de ma vie? Une renommée 
littéraire aurait blessé sa gentilhommerie; il n'aurait 
vu dans les aptitudes de son fils qu'une dégénération; 
l'ambassade même de Berlin, conquête de la plume, 
non de l'épée, l'eût médiocrement satisfait. Son sang 
breton le rendait d'ailleurs frondeur en politique, 
grand opposant des taxes et violent ennemi de la 
cour. 11 lisait la Gazette de Leyde, le Journal de Franc- 
fort, le Mercure de France et Y Histoire philosophique 
des ileux Indes, dont les déclamations le charmaient ; 
il appelait l'abbé Raynal un maître homme. En diplo- 
matie il était antimusulman; il affirmait que qua- 
rante mille polissons russes passeraient sur le ventre 
des janissaires et prendraient Constantinople. Bien 
que turcophage, mon père avait nonobstant rancune 
au cœur contre les polissons russes, à cause de ses 
rencontres à Dantzick. 

Je partage le sentiment de M. de Chateaubriand 
sur les réputations littéraires ou autres, mais par des 
raisons différentes des siennes. Je ne sache pas dans 
l'histoire une renommée qui me tente: fallût-il me 
baisser pour ramasser à mes pieds et à mon profit la 
plus grande gloire du monde, je ne m'en donnerais 
pas la fatigue. Si j'avais pétri mon limon, peut-être 
me fussé-je créé femme, en passion d'elles ; ou si je 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 193 

m'étais fait homme, je me serais octroyé d'abord la 
beauté ; ensuite, par précaution contre l'ennui mon 
ennemi acharné, il m'eût assez convenu d'être un 
artiste supérieur, mais inconnu, et n'usant de mon 
talent qu'au bénéfice de ma solitude. Dans la vie pesée 
à son poids léger, aunée à sa courte mesure, dégagée 
de toute piperie, il n'est que deux choses vraies: la 
religion avec l'intelligence, l'amour avec la jeunesse, 
c'est-à-dire l'avenir et le présent: le reste n'en vaut 
pas la peine. 

Avec mon père finissait le premier acte de ma vie; 
les foyers paternels devenaient vides; je les plaignais, 
comme s'ils eussent été capables de sentir l'abandon 
et la solitude.. Désormais j'étais sans maître et jouis- 
sant de ma fortune : cette liberté m'effraya. Qu'en 
allais-je faire? A qui la donnerais-je? Je me déliais de 
ma force : je reculais devant moi. 

J'obtins un congé. M. d'Andrezel, nommé lieute- 
tenant-colonel du régiment de Picardie, quittait Cam- 
brai : je lui servis de courrier. Je traversai Paris, où 
je ne voulus pas m'arrêter un quart d'heure; je revis 
les landes de ma Bretagne avec plus de joie qu'un 
Napolitain banni dans nos climats ne reverrait les 
rives de Portici, les campagnes de Sorrente. Ma fa- 
mille se rassembla à Combourg; on régla les partages; 
cela fait, nous nous dispersâmes, comme des oiseaux 
s'envolent du nid paternel. Mon frère arrivé de Paris 
y retourna; ma mère se fixa à Saint-Malo; Lucile sui- 
vit Julie; je passai une partie de mon temps chez 
mesdames de Marigny, de Chateaubourg et de Farcy. 
Marigny, château de ma sœur aînée, à trois lieues de 



1 " î 

Foug( Il a n';;!>!< ment s il né entre deux i ' s 

parmi des bois, des rochers el des prairies 1 . .1 
incurai quelques mois tranquil e; une lettre de Paris 

vint troubler mon repos. 

Au moment d'entrer au service et d'épouser made- 
moiselle de Rosambo, mon frère n'avait point encore 
quitté la robe; par cette raison il ne pouvait monter 
dans les carrosses. Son ambition pressée lui suj 
l'idée de me faire jouir des honneurs de la cour afin 
de mieux préparer les voies à son élévation. Les 
preuves de noblesse avaient été faites pour Lucile 
lorsqu'elle fut reçue au chapitre de l'Argentière; de 
sorte que tout était prêt : le maréchal de Duras 1 devait 
être mon patron. Mon frère m'annonçait que j'entrais 
dans la route de la fortune ; que déjà j'obtenais le 
rang de capitaine de cavalerie, rang honorifique el de 
courtoisie; qu'il serait aisé de m'attacher à l'ordre 
de Malte, au moyen de quoi je jouirais de gros bé- 
néfices. 

Cette lettre me frappa comme un coup de fou- 
dre : retourner à Paris, être présenté à la cour, — et 

1. Le château de Marigny est situé dans la commune de Saint- 
Germain-en- Coglès, canton de Saint-Brice-en-Coglès, arrondis- 
sement de Fougères (Ille-et- Vilaine). C'est, on le sait, dans les 
environs de Fougères que Balzac a placé le théâtre de son ro- 
man des Chouans, ou la Bretagne en 1799, et il l'écrivit pré- 
cisément au château de Marigny, où il était l'hôte du général 
baron de Pommereul. Il aurait pu y faire un rôle k la sœur de 
Chateaubriand, car la comtesse de Marigny, royaliste ardente, 
ne laissa pas de prendre k la chouannerie une part assez active; 
son château servait aux chefs de lieu de rendez-vous. On la 
trouve de même mêiée à la pacification de 1800. (Le Maz, Un 
district breton, p. 338.) La comtesse de Marigny est morte à 
Dinan le 18 juillet 18C0, dans sa cent et unième année. 

2. Voir sur lui la note 1 de la page 27. 



MÉMOIRES D'OTTRE-TOMBE 10." 

je me trouvais presque mal quand je rencontrais trois 
ou quatre personnes inconnues dans un salon ! Me 
faire comprendre l'ambition, à moi qui ne rêvais que 
de vivre oublié ! 

Mon premier mouvement fut de répondre à mua 
frère qu'étant l'aîné, c'était à lui de soutenir son nom; 
que, quant à moi, obscur cadet de Bretagne, je ne me 
retirerais pas du service, parce qu'il y avait des chances 
de guerre; mais que si le roi avait besoin d'un soldat 
dans son armée, il n'avait pas besoin d'un pauvre 
gentilhomme à sa cour. 

Je m'empressai de lire cette réponse romanesque à 
madame de Marigny, qui jeta les hauts cris ; on appela 
madame de Farcy, qui se moqua de moi ; Lucile m'au- 
rait bien voulu soutenir, mais elle n'osait combattre 
ses sœurs. On m'arracha ma lettre, et, toujours faible 
quand il s'agit de moi, je mandai à mon frère que 
j'allais partir. 

Je partis en effet; je partis pour être présenté à la 
première cour de l'Europe, pour débuter dans la vie 
de la manière la plus brillante, et j'avais l'air d'un 
homme que l'on traîne aux galères ou sur lequel on 
va prononcer une sentence de mort. 

J'entrai dans Paris par le chemin que j'avais suivi 
la première fois; j'allai descendre au même hôtel, rue 
du Mail : je ne connaissais que cela. Je fus logé à la 
porte démon ancienne chambre, mais dans un appar- 
tement un peu plus grand et donnant sur la rue. 

Mon frère, soit qu'il fût embarrassé de mes ma- 
nières, soit qu'il eût pitié de ma timidité, ne me mena 
point dans le monde et ne me lit faire connaissance 



1% HÉMOIRES D OUTRE-TOMBE 

avec personne. Il demeurait rue des Fossés-Mont* 
martre; j'allais tous les jours dîner chez lui à trois 
heures; nous nous quittions ensuite, el non. ne noua 
revoyions que le lendemain. Mon gros cousin Moreau 
n'était plus à Paris. .In passai deux ou trois lois de- 
yiiiii l'hôtel de madame de Chastenay, 3ans oser de- 
mander au suisse ce qu'elle était devenue. 

L'automne commençait. Je me levais à six heures; 
je passais au manège; je déjeunais. J'avais heureu- 
sement alors la rage du grec : je traduisais YOdyssée 
et la Cyropédie jusqu'à deux heures, en entremêlant 
mon travail d'études historiques. A deux heures je 
m'habillais, je me rendais chez mon frère; il me de- 
mandait ce que j'avais fait, ce que j'avais vu; je répon- 
dais : « Rien. » 11 haussait les épaules et me tournait 
le dos. 

Un jour, on entend du bruit au dehors; mon frère 
court à la fenêtre et m'appelle : je ne voulus jamais 
quitter le fauteuil dans lequel j'étais étendu au fond 
de la chambre. Mon pauvre frère me prédit que je 
mourrais inconnu, inutile à moi et à ma famille. 

A quatre heures, je rentrais chez moi; je m'asseyais 
derrière ma croisée. Deuxjeunes personnes de quinze 
ou seize ans venaient à cette heure dessiner à la fe- 
nêtre d'un hôtel bâti en face, de l'autre côté de la rue. 
Elles s'étaient aperçues de ma régularité, comme moi 
de la leur. De temps en temps elles levaient la tête 
pour regarder leur voisin; je leur savais un gré infini 
de cette marque d'attention : elles étaient ma seule 
société à Paris. 

Quand la nuit approchait, j'allais à quelque spec- 
tacle; le désert de la foule me plaisait, quoiqu'il m'en 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 107 

coûtât toujours un peu de prendre mon billet à la 
porte et de me mêler aux hommes. Je rectifiai les 
idées que je m'étais formées du théâtre à Sàint-Malo. 
Je vis madame Saint-Huberti ' dans le rôle d'Armide ; 
je sentis qu'il avait manqué quelque chose à la magi- 
cienne de ma création. Lorsque je ne m'emprisonnais 
pas dans la salle de l'Opéra ou des Français, je me 
promenais de rue en rue ou le long des quais, jusqu'à 
dix ou onze heures du soir. Je n'aperçois pas encore 
aujourd'hui la file des réverbères de la place Louis XV 
à la barrière des Bons-Hommes sans me souvenir des 
angoisses dans lesquelles j'étais quand je suivis celle 
route pour me rendre à Versailles lors de ma présen- 
tation. 

Rentré au logis, je demeurais une partie de la nuit 
la tête penchée sur mon feu qui ne me disait rien : 
je n'avais pas, comme les Persans, l'imagination assez 
riche pour me figurer que la flamme ressemblait à 
l'anémone, et la braise à la grenade. J'écoutais les 
voitures allant, venant, se croisant; leur roulement 
lointain imitait le murmure de la nier sur les grèves 
de ma Bretagne, ou du vent dans les bois de Com- 

1. Saint-Huberti (Marie-Antoinette Clavel, dite), première 
chanteuse de l'Opéra, née à Strasbourg vers 1756. Point belle, 
mais d'une physionomie fort expressive, elle était sans rivale 
dans les opéras de Gluck, et particulièrement dans le rôle d'Ar 
mide, pour l'expression de son chant, la largeur de son jeu et 
la noblesse de ses attitudes. Mariée d'abord à un aventurier 
nommé Saint-Huberti, elle épousa, le 29 décembre L790, le 
comte d'Antraigues, député aux Etats-Généreux. Us périrent 
tous deux tragiquement, le 22 juillet 1812. en leur cottage de 

Barnes Terrace, près Londres, assassinés par un d stiqi 

lien nommé Lorenzo, congédié de la vrille. \ oir le volume 
de M. Léonce Pingaud : Un agent secret sous la Révolution 
et l' Empire. Le comte d'Antraigues. 1893. 



|!IM 



mi:moimi:s i> orniE-TnMnr. 



bourg. Ces fimits du monde qui rappelaient ceux «le 
la solitude réveillaient mes regrets; j'évoquais mon 
ancien mal, ou bien mon imagination inventail I his- 
toire des personnages que ces chars emportaient : 
j'apercevais des salmis radieux, des bals, dos amours, 
des conquêtes. Bientôt, retombé sur moi-môme, je 
me retrouvais, délaissé dans une hôtellerie, voyant le 
monde par la fenêtre etrenlcndant aux échos de mon 
loyer. 

Rousseau croit devoir à sa sincérité, comme à l'en- 
seignement des hommes, la confession des voluptés 
suspectes de sa vie; il suppose même qu'on l'interroge 
gravement et qu'on lui demande compte de ses péchés 
avec les donne pericolanli de Venise. Si je m'étais pros- 
titué aux courtisanes de Paris, je ne me croirais pas 
obligé d'en instruire la postérité; mais j'étais trop ti- 
mide d'un côté, trop exalté de l'autre, pour me lais-er 
séduire à des filles de joie. Quand je traversais les 
troupeaux de ces malheureuses attaquant les passants 
pour les hisser à leurs entresols, comme les cochers 
de Saint-Cloud pour faire monter les voyageurs dans 
leurs voitures, j'étais saisi de dégoût et d'horreur. Les 
plaisirs d'aventure ne m'auraient convenu qu'aux 
temps passés. 

Dans les xiv e , xv e , xvi e , et xvn e siècles, la civili- 
sation imparfaite, les croyances superstitieuses, les 
usages étrangers et demi-barbares, mêlaient le ro- 
man partout : les caractères étaient forts, l'imagina- 
tion puissante, l'existence mystérieuse et cachée. La 
nuit, autour des hauts murs des cimetières et des cou- 
vents, sous les remparts déserts de la ville, le long 
des chaînes et des fossés des marchés, à l'orée des 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 199 

quartiers clos, dans les rues étroites et sans réver- 
bères, où des voleurs et des assassins se tenaient em- 
busqués, où des rencontres avaient lieu tantôt à la lu- 
mière des flambeaux, tantôt dans l'épaisseur des té- 
nèbres, c'était au péril de sa tête qu'on cherchait le 
rendez-vous donné par quelque Héloïse. Pour se li- 
vrer au désordre, il fallait aimer véritablement; pour 
violer les mœurs générales, il fallait faire de grands 
sacrifices. Non seulement il s'agissait d'affronter des 
dangers fortuits et de braver le glaive des lois, mais 
on était obligé de vaincre en soi l'empire des habi- 
tudes régulières, l'autorité de la famille, la tyrannie 
des coutumes domestiques, l'opposition de la cons- 
cience, les terreurs et les devoirs du chrétien. Toutes 
ces entraves doublaient l'énergie des passions. 

Je n'aurais pas suivi en 1788 une misérable affamée 
qui m'eût entraîné dans son bouge sous la surveil- 
lance de la police; mais il est probable que j'eusse mis 
à fin, en 1000, une aventure du genre de celle qu'a 
si bien racontée Bassompierre. 

« 11 y avoit cinq ou six mois, dit le maréchal, que 
toutes les fois que je passois sur le Petit-Pont (car en 
ce temps-là le Pont-Neuf n'élait point bâti), une belle 
femme, lingère à l'enseigne des Deux-Anges-, me l'ai- 
soit de grandes révérences et m'accompagnoit de la 
vue tant qu'elle pouvoit ; et comme j'eus pris garde» à 
son action, je la regardois aussi et la saluois avec plus 
do soin. 

« 11 advint que lorsque j'arrivai de Fontainebleau à 
Paris, passant sur le Petit-Pont, dès qu'elle m'aperçut 
venir, elle se mit sur l'entrée de sa boutique et me 
dit, comme je passois : — Monsieur je suis votre ser- 



i>ll() MÉMOIRES D'Ol TRE-TOMBE 

vante. - Je lui rendis son salut, et, me retournant 
de temps en temps, je vis qu'elle me suivoit de la \ ne 
aussi Longtemps qu'elle pouvoit. ■ 

Bassompicrre obtient un rendez vous : « Je trouvai, 
dit-il, une très belle femme, âgée de vingt ans. qui 
étoit coiffée de nuit, n'ayant qu'une très fine chemise 
sur elle et une petite jupe de revesche verte, el di s 
mules aux pieds, avec un peignoir sur elle. Elle me 
plut bien fort. Je lui demandai si je ne pourrois pas 
la voir encore une autre fois. — Si vous voulez me 
voir une autre fois, me répondit-elle, ce sera chez une 
de mes tantes, qui se tienl en la rue Bourg-l'Abbé, 
proche des Halles, auprès de la rue aux Ours, â la 
troisième porte du côté de la rue Saint-Martin ; je 
vous y attendrai depuis dix heures jusqu'à minuit, 
et plus tard encore; je laisserai la porte ouvert- A 
l'entrée, il y a une petite allée que vous passerez vite, 
car la porte de la chambre de ma tante y répond, et 
trouverez un degré qui vous mènera à ce second 
étage. — Je vins à dix heures, et trouvai la porto 
qu'elle m'avoit marquée, et de la lumière bien grande, 
non seulement au second étage, mais au troisième et 
au premier encore ; mais la porte était fermée. Je 
frappai pour avertir de ma venue ; mais j'ouïs une voix 
d'homme qui me demanda qui j'étois. Je m'en retour- 
nai à la rue aux Ours, et étant retourné pour la deu- 
xième fois, ayant trouvé la porte ouverte, j'entrai 
jusques au second étage, où je trouvai que cette lu- 
mière étoit la paille du lit que l'on y brûloit, et deux 
corps nus étendus sur la table de la chambre. Alors, 
je me retirai bien étonné, et en sortant je rencontrai 
des corbeaux (enterreurs de morts) qui me demandé- 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 201 

rent ce que je cherchois; et moi, pour les faire écar- 
ter, mis l'épée à la main et passai outre, m'en reve- 
nant à mon logis, un peu ému de ce spectacle ino- 
piné l . » 

Je suis allé, à mon tour, à la découverte, avec 
l'adresse donnée, il y a deux cent quarante ans, par 
Bassompierre. J'ai traversé le Petit-Pont, passé les 
Halles, et suivi la rue Saint-Denis jusqu'à la rue aux 
Ours, à main droite; la première rue à main gauche, 
aboutissant rue aux Ours, est la rue Bourg-l'Abbé. 
Son inscription, enfumée comme par le temps et un 
incendie, m'a donné bonne espérance. J'ai retrouvé 
la troisième petite porte du côté delà rue Saint-Martin, 
tant les renseignements de l'historien sont fidèles. Là, 
malheureusement, les deux siècles et demi, que j'avais 
cru d'abord restés dans la rue, ont disparu. La façade 
de la maison est moderne; aucune clarté ne sortait 
ni du premier, ni du second, ni du troisième étage. 
Aux fenêtres de l'attique, sous le toit, régnait une 
guirlande de capucines et de pois de senteur ; au 
rez-de-chaussée, une boutique de coiffeur offrait une 
multitude de tours de cheveux accrochés derrière les 
vitres. 

Tout déconvenu, je suis entré dans ce musée des 
Éponines : depuis la conquête des Romains, les Gau- 
loises ont toujours vendu eurs tresses blondes à des 
fronts moins parés; mes compatriotes bretonnes se 
font tondre encore à certains jours de foire el troquent 
le voile naturel de leur tête pour un mouchoir des Indes. 

i. Mémoires du maréchal de Bassompierre, contenant l'his- 
toire de sa vie et ce qui s'est fait de plus remarquable à la 
■i / de France jusqu'en 1640, tome 1, p. 305. 



202 MÉMOIRES d'outre-tombe 

M'adressait a an merlan, <|ni Qlail une perruque -ur 
un peigne do fer : « Monsieur, u'auriez-vous pas 
acheté les cheveux d'une jeune lingère, qui demeu- 
r.iii à l'enseigne des Deux-Â nges, près du Petit-Ponl .' » 
Il est resté sous l (i coup, ne pouvant dire ni oui, ni 
non. Je me suis retiré, avec mille excuses, à travers 
un labyrinthe de loupets. 

J'ai ensuite erré déporte en porte : point de lingère 
de vingt ans, me faisant grandes révérences; point de 
jeune femme franche, désintéressée, passionnée, coif- 
fée de nuit, n'ayant qu'une très fine chemise, une petite 
jupe de revesche verte, et des mules aux pieds, avec 
un peignoir sur elle. Une vieille grognon, prèle à 
rejoindre ses dents dans la tombe, m'a pensé bat Ire 
avec sa béquille : c'était peut-être la tante du rendez- 
vous. 

Quelle belle histoire que cette histoire de Bassom- 
pierre ! il faut comprendre une des raisons pour 
laquelle il avait été si résolument aimé. A cette épo- 
que, les Français se séparaient en deux classes dis- 
tinctes, l'une dominante, l'autre demi-serve. La lin- 
gère pressait Bassompierre dans ses bras, comme un 
demi-dieu descendu au sein d'une esclave : il lui fai- 
sait l'illusion de la gloire, et les Françaises, seules de 
toutes les femmes, sont capables de s'enivrer de cette 
illusion. 

Mais qui nous révélera les causes inconnues de la 
catastrophe? Était-ce la gentille grisette des Deux- 
Anges, dont le corps gisait sur la table avec un autre 
corps? Quel était l'autre corps? Celui du mari, ou de 
l'homme dont Bassompierre entendit la voix? La peste 
(car il y avait peste à Paris) ou la jalousie étaient-elles 



MÉMOIRES D'OÙTRE-TOMBE 203 

accourues dans la rue Bourg-l'Abbé avant l'amour? 
L'imagination se peut exercer à l'aise sur un tel su- 
jet. Mêlez aux inventions du poète le chœur popu- 
laire, les fossoyeurs arrivant, les corbeaux et l'épée 
de Bassompierre, un superbe mélodrame sortira de 
l'aventure. 

Vous admirerez aussi la chasteté et la retenue de 
ma jeunesse à Paris : dans cette capitale, il m'était 
loisible de me livrer à tous mes caprices, comme dans 
l'abbaye de Thélème où chacun agissait à sa volonté; 
je n'abusai pas néanmoins de mon indépendance : je 
n'avais de commerce qu'avec une courtisane âgée de 
doux cent seize ans, jadis éprise d'un maréchal de 
France, rival du Béarnais auprès de mademoiselle de 
Montmorency, et amant de mademoiselle d'Entragues, 
sœur de la marquise de Verneuil, qui parle si mal de 
Henri IV. Louis XVI, que j'allais voir, ne se doutait 
pas de mes rapports secrets avec sa famille. 

Le jour fatal arriva; il fallut partir pour Versailles 
plus mort que vif. Mon frère m'y conduisit La veille 
de ma présentation et me mena chez le maréchal de 
Duras, galant homme dont l'esprit était si commun 
qu'il réfléchissait quelque chose do bourgeois sur ses 
belles manières : ce bon maréchal me fit pourtant une 
peur horrible. 

Le lendemain matin, je me rendis seul au château. 
On n'a rien vu quand on n'a pas vu la pompe de 
Versailles, même après le licenciement de l'ancienne 
maison du roi : Louis XIV était toujours là. 

La chose alla bien tant que je n'eus qu'à traverser 
les salles des gardes : l'appareil militaire 



204 MÉMOIRES D'OUTR] TOMBE 

jouis plu el ne m'a jamais imposé. Mais quand j'en- 
trai dans l'( Eil-de-bœuf 1 el que je me trouvai au mi lien 
des courtisans, alors commença ma détresse. On me 
regardai! ; j'entendais demander <|ui j'étais. Il se faut 
souvenir <l<; l'ancien prestige de la royauté po ir 

p. n 'lier de Fi 1 1 1 1 m »it ;i nce dont élail alors une | > i • ■ ' - < - 1 1 — 

tation. Une destinée mystérieuse s'attachait an débu- 
tant; on lui épargnait l'air protecteur méprisant qui 
composait, avec l'extrême politesse, les manières ini- 
mitables du grand seigneur. Qui sait si ce débutant 
ne deviendra pas le favori du maître? On respectait 
en lui la domesticité future dont il pouvait être honoré. 
Aujourd'hui, nous nous précipitons dans le palais 
avec encore plus d'empressement qu'autrefois et, ce 
qu'il y a d'étrange, sans illusion : un courtisan réduit 
à se nourrir de vérités est bien près de mourir de 
faim. 

Lorsqu'on annonça le lever de roi, les personnes 
non présentées se retirèrent; je sentis un mouvement 
de vanité : je n'étais pas fier de rester, j'aurais été 
humilié de sortir. La chambre à coucher du roi s'ou- 
vrit; je vis le roi, selon l'usage, achever sa toilette, 
c'est-à-dire prendre son chapeau de la main du pre- 
mier-gentilhomme de service. Le roi s'avança allant 
à la messe ; je m'inclinai ; le maréchal de Duras me 
nomma : « Sire, le chevalier de Chateaubriand. » Le 
roi me regarda, me rendit mon salut, hésita, eut l'air 
de vouloir m'adresser la parole. J'aurais répondu 
d'une contenance assurée : ma timidité s'était éva- 

1. Nom d'une salle d'attente dans le château de Versailles, 
lorsque la Cour s'y trouvait; elle était éclairée par un œil-de- 
bœuf. 



MÉMOIRES D'otJTRE-TOMBE 205 

nouie. Parler au général de l'armée, au chef de l'État, 
me paraissait tout simple, sans que je me rendisse 
compte de ce que j'éprouvais. Le roi plus embarrassé 
que moi, ne trouvant rien à me dire, passa outre. 
Vanité des destinées humaines ! ce souverain que je 
voyais pour la première fois, ce monarque si puis- 
sant était Louis XVI à six ans de son échafaud ! Et ce 
nouveau courtisan qu'il regardait à peine, chargé de 
démêler les ossements parmi les ossements, après 
avoir été sur preuves de noblesse présenté aux gran- 
deurs du fils de saint Louis, le serait un jour à sa 
poussière sur preuves de fidélité ! double tribut de 
respect à la double royauté du sceptre et de la palme ! 
Louis XVI pouvait répondre à ses juges comme le 
Christ aux Juifs : « Je vous ai fait voir beaucoup de 
bonnes œuvres ; pour laquelle me lapidez-vous? » 

Nous courûmes à la galerie pour nous trouver sur 
le passage de la reine lorsqu'elle reviendrait de la 
chapelle. Elle se montra bientôt entourée d'un radieux 
et nombreux cortège ; elle nous fit une noble révé- 
rence ; elle semblait enchantée de la vie. Et ces belles 
mains, qui soutenaient alors avec tant de grâce le 
sceptre de tant de rois, devaient, avant d'être liées 
par le bourreau, ravauder les haillons de la veuve, 
prisonnière à la Conciergerie! 

Si mon frère avait obtenu de moi un sacrifice, il ne 
dépendait pas de lui de me le faire pousser plus loin. 
Vainement il me supplia de rester à Versailles, afin 
d'assister le soir au jeu de la reine : « Tu seras, oie 
dit-il, nommé à la reine, et le roi le parlera. » Il ne 
me pouvait pas donner de meilleures raisons pour 
m'cnfuir. Je me hâtai de venir cacher ma gloire (huis 
1. 12 



208 MÉMOIRES D01 1 1 E-TOMBE 

mou hôtel garni, heureux d'être échappé à la cour, 
mais voyant encore devant moi la terrible journée 
des carrosses, du U> février 1787. 

Le duc de Coigny 1 me fit prévenir que je cli;i-~<-i-.-i î - 
avec le roi dans la forêt de Saint-Germain. Je m'ache- 
minai de grand matin vers mon supplice, en uniforme 

de débutant, habit gris, veste et culottes rouges, man- 
chettes de bottes, bottes à l'écuyère, couteau de ci: 
au côté, petit chapeau français à galon d'or. .Non-; 
nous trouvâmes quatre débutants au château de Ver- 
sailles, moi, les deux messieurs de Saint-Marsault et 
le comte d'Hautefeuille 2 . Le duc de Coigny nous 

1. Coigny (Marie-Henry-François Franquetot, duc de), né à 
Paris le 28 mars 1737. Il était, depuis 1774, premier écuyer du 
roi. En 1789, il fut élu député de la noblesse aux Etats-Géné- 
raux par le bailliage de Caen et siégea au côté droit. Sous la 
Restauration, il fut nommé successivement pair de France 
(4 juin 1814), gouverneur du château de Fontainebleau, premier 
écuyer du roi, gouverneur de Cambrai, gouverneur des Inva- 
lides (10 janvier 1816) et maréchal de France (3 juillet suivant). 
Il est mort à Paris le 19 mai 1821. 

2. J'ai retrouvé M. le comte d'Hautefeuille; il s'occupe de la tra- 
duction de morceaux choisis de Byron ; madame la comtesse d'Hau- 
tefeuille est l'auteur, plein de talent, de Y Ame exilée, etc., etc. Ch. 

Hav.tefeuille (Charles-Louis-Félicité-Teaner, comte d'), né à 
Caen le 7 janvier 1770. Capitaine de cavalerie en 1789, il fut 
des premiers à émigrer (1791), et, après avoir fait à l'armée des 
princes la campagne de 1792, il prit du service en Suède, dans 
la garde royale, et ne rentra en France qu'en 1811. Le départe- 
ment du Calvados l'envoya en 1815 à la Chambre des députés, 
où il siégea jusqu'en 1824. Nommé gentilhomme de la chambre 
du roi, il assista, en cette qualité, au sacre de Charles X. Il est 
mort à Versailles le 21 septembre 1865. Il avait épousé, en 1823, 
M lle de Beaurepaire, fille de l'un des plus vaillants officiers de 
l'armée vendéenne. La comtesse d'Hautefeuille a publié, sous le 
pseudonyme A'Anna-Marie, plusieurs ouvrages remarquables, 
dont les principaux sont l'Ame exilée, la Famille Cazotte et 
les Cathelincau. 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 207 

donna nos instructions : il nous avisa de ne pas cou- 
per la chasse, le roi s'emportant lorsqu'on passait 
entre lui et la bête. Le duc de Coigny portait un nom 
fatal à la reine. Le rendez-vous était au Val, dans la 
forêt de Saint-Germain, domaine engagé par la cou- 
ronne au maréchal de Beauvau 1 . L'usage voulait que 
les chevaux de la première chasse à laquelle assis- 
taient les hommes présentés fussent fournis des écu- 
ries du roi 2 . 

On bat aux champs : mouvement d'armes, voix de 
commandement. On crie : Le roi ! Le roi sort, monte 
dans son carrosse : nous roulons dans les carrosses 
à la suite. Il y avait loin de cette course et de cette 
chasse avec le roi de France à mes courses et à mes 
chasses dans les landes de la Bretagne; et plus loin 
encore à mes courses et à mes chasses avec les sau- 
vages de l'Amérique : ma vie devait être remplie de 
ces contrastes. 

Nous arrivâmes au point de ralliement, où de nom- 
breux chevaux de selle, tenus en main sous les 
arbres, témoignaient leur impatience. Les carrosses 
arrêtés dans la forêt avec les gardes; les groupes 
d'hommes et de femmes; les meutes à peine coule- 
nues par les piqueurs; les aboiements des chiens, le 

1. Beauvau (Charles-Juste, duc de), né à Lunévilln le 10 sep- 
tembre 1720. Membre de l'Académie française en 1771, maréchal 
de France en 1783, ministre de Louis XVI en 1789. 11 mourut, 
le 19 mai 1793, au Val, près de Saint-Germain. 

2. Dans la Gazette de Franco, du mardi 27 février 1787, on 
lit ce epui suit : « Le comte Charles d'Hautefeuille, le baron de 
Saint-Marsault, le baron de Saint-Marsaull Ch itelaillon et le che- 
valier de Chateaubriand, qui précédemment avaient eu l'honneur 
d'être présentés au roi, ont eu, le 19, celui de monter dnrw les 
voitures de Sa Majesté, et de la suivre à La chasse. » Cn. 



-208 MÉMOIRES D*OUTRE-TOMBE 

hennissemenl des chevaux, Le bruil des cors, formaient 
mu' scène très animée. Les chasses de nos pois rappe 
laienl ;'i la fois les anciennes et les nouvelles mœurs 
de la monarchie, les rudes passe-tem|>- de Clodion, de 
Chilpéric, de Dagobert, la galanterie de François I . 
de Henri IV et de Louis XIV. 

J'étais trop plein de mes lectures pour ne pas voir 
partout des comtesses de Chateaubriand, desduch»-- - - 
d'Étampes, des Gabrielles d'Estrées, des La Vallière, 
des Montespan. Mon imagination prit cette chasse 
historiquement, et je me sentis à l'aise : j'étais d'ail- 
leurs dans une forêt, j'étais chez moi. 

Au descendu des carrosses, je présentai mon billel 
aux piqueurs. On m'avait destiné une jument appelée 
l'Heureuse, bête légère, mais sans bouche, ombra- 
geuse et pleine de caprices; assez vive image de ma 
fortune, qui chauvit sans cesse des oreilles. Le roi 
mis en selle partit; la chasse le suivit, prenant 
diverses routes. Je restai derrière à me débattre avec 
l'Heureuse, qui ne voulait pas se laisser enfourcher 
par son nouveau maître ; je finis cependant par m'é- 
lancer sur son dos : la chasse était déjà loin. 

Je maîtrisai d'abord assez bien l'Heureuse; forcée 
de raccourcir son galop, elle baissait le cou, secouait 
le mors blanchi d'écume, s'avançait de travers à 
petits bonds ; mais lorsqu'elle approcha du lieu de 
l'action, il n'y eut plus moyen de la retenir. Elle 
allonge le chanfrein, m'abat la main sur le garrot, 
vient au grand galop donner dans une troupe de 
chasseurs, écartant tout sur son passage, ne s'arrê- 
tant qu'au heurt du cheval d'une femme qu'elle faillit 
culbuter, au milieu des éclats de rire des uns, des 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 209 

cris de frayeur des autres. Je fais aujourd'hui d'inu- 
tiles efforts pour me rappeler le nom de cette femme, 
qui reçut poliment mes excuses. Il ne fut plus ques- 
tion que de l'aventure du débutant. 

Je n'étais pas au bout de mes épreuves. Environ 
une demi-heure après ma déconvenue, je chevauchais 
dans une longue percée à travers des parties de bois 
désertes ; un pavillon s'élevait au bout : voilà que je 
me mis à songer à ces palais répandus dans les forêts 
de la couronne, en souvenir de l'origine des rois che- 
velus et de leurs mystérieux plaisirs : un coup de fusil 
part ; l 'Heureuse tourne court, brosse tête baissée 
dans le fourré, et me porte juste à l'endroit où le che- 
vreuil veinait d'être abattu : le roi paraît. 

Je me souvins alors, mais trop lard, des injonctions 
du duc de Coigny : la maudite Heureuse avait tout 
fait. Je saule à terre, d'une main poussant en arrière 
ma cavale, de l'autre tenant mon chapeau bas. Le roi 
regarde, et ne voit qu'un débutant arrivé avant lui 
aux fins de la bête ; il avait besoin de parler ; au lieu 
de s'emporter, il me dit avec un ton de bonhomie et 
un gros rire : « Il n'a pas tenu longtemps. » C'est le 
seul mot que j'aie jamais obtenu de Louis XYI. On 
vint de toutes parts ; on fut étonné de me trouver 
causant avec le roi. Le débutant Chateaubriand fit du 
bruit par ses deux aventures ; mais, comme il lui est 
toujours arrivé depuis, il ne sut profiter ni de la 
bonne ni de la mauvaise fortune. 

Le roi força trois autres chevreuils. Les débutants 
ne pouvant courre que la première bête, j'allai atten- 
dre au Val avec mes compagnons le retour de la 
chasse. 

vi. 



c 2|0 KÉMOTRBS D'OUTRE-TOMBE 

Lie roi revinl au \ al ; il était gai 1 1 contai! les aci i- 
dentB de la chasse. On reprit le chemin de Ver ailles. 
Nouveau désappointement pour mon frère : an lieu 
d'aller m'habiller pour me trouver au débotté, mo- 
ment de triomphe et de faveur, je me jetai au foini de 
ma voiture et rentrai dans Paris plein de joie d'i trfl 
délivré de mes honneurs et de mes maux. Je déclarai 
à mon frère que j'étais déterminé à retourner en Hre- 
tagne. 

Content d'avoir fail connaître son nom, espérant 
amener un jour à maturité, par sa présentation, ce 
qu'il y avait d'avorté dans la mienne, il ne s'opposa 
pas au départ d'un esprit aussi biscornu 1 . 

Telle fut ma première vue de la ville et de la cour. 
La société me parut plus odieuse encore que je ne 
l'avais imaginé ; mais si elle m'effraya, elle ne me 
découragea pas; je sentis confusément que j'étais 
supérieur à ce que j'avais aperçu. Je pris pour la cour 
un dégoût invincible ; ce dégoût, ou plutôt ce mépris 
que je n'ai pu cacher, m'empêchera de réussir ou me 
fera tomber du plus haut point de ma carrière. 

Au reste, si je jugeais le monde sans le connaître, 
le monde, à son tour, m'ignorait. Personne ne devina 
à mon début ce que je pouvais valoir, et quand je 
revins à Paris, on ne le devina pas davantage. Depuis 
ma triste célébrité, beaucoup de personnes m'ont dit: 
« Comme nous vous eussions remarqué, si nous vous 

1. Le Mémorial historique de la Noblesse a publié un docu- 
ment inédit annoté de la main du roi, tiré des Archives du 
royaume, section historique, registre M 813 et carton M 814; il 
contient les Entrées. On y voit mon nom et celui de mon frère: 
il prouve que ma mémoire m'avait bien servi pour les dates. 
(Notes de Paris, 1840.) Ch. 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 211 

avions rencontré dans votre jeunesse ! » Cette obli- 
geante prétention n'est que l'illusion d'une renommée 
déjà faite. Les hommes se ressemblent à l'extérieur ; 
en vain Rousseau nous dit qu'il possédait deux petits 
yeux tout charmants : il n'en est pas moins certain, 
témoin ses portraits, qu'il avait l'air d'un maitre 
d'école ou d'un cordonnier grognon. 

Pour en finir avec la cour, je dirai qu'après avoir 
revu la Bretagne et m'être venu fixer à Paris avec mes 
sœurs cadettes, Lucile et Julie, je m'enlonçai plus que 
jamais dans mes habitudes solitaires. On me deman- 
dera ce que devint l'histoire de ma présentation. Elle 
resta là. — Vous ne chassâtes donc plus avec le roi? 
— Pas plus qu'avec l'empereur de la Chine. — Vous 
ne retournâtes donc plus à Versailles? — J'allai deux 
fois jusqu'à Sèvres ; le cœur me faillit, et je revins à 
Paris. — Vous ne tirâtes donc aucun parti de votre 
position? — Aucun. — Que faisiez-vous donc? — Je 
m'ennuyais. — Ainsi, vous ne vous sentiez aucune 
ambition ? — Si fait : à force d'intrigues et de soucis, 
j'arrivai à la gloire d'insérer dans VAlmanach des 
Muses une idylle dont l'apparition me pensa tuer d'es- 
pérance et de crainte 1 . J'aurais donné tous les car- 
rosses du roi pour avoir composé la romance : ma 
tendre musette! on : De mon berger volage. 

Propre à tout pour les autres, bon à rien pour moi : 
me voilà. 

1. Cette idylle figure, dans VAlmanach des Muses de 1790, à 
la page 205, sous ce titre : L'Amour de la campagne, et avec 
cette signature : par le chevalier de C***. Chateaubriand lui a 
donné place dans ses Œuvres complètes, tome XXI, p. 321. 



LIVRE V 1 



Passage en Bretagne. — Garnison de Dieppe. — Retour à Paris 
avec Lucile et Julie. — Delisle de Sales. — Gens de lettres. 

— Portraits. — Famille Rosambo. — M. de Malesherbes. — 
Sa prédilection pour Lucile. — Apparition et changement de 
ma Sylphide. — Premiers mouvements politiques en Bretagne. 

— Coup d'œil sur l'histoire de la monai'chie. — Constitution 
des États de Bretagne. — Tenue des États. — Revenu du 
roi en Bretagne. — Revenu particulier de la province. — Le 
Fouage. — J'assiste pour la première fois à une réunion poli- 
tique. — Scène. — Ma mère retirée à Saint-Malo. — Clérica- 
ture. — Environs de Saint-Malo. — Le revenant. — Le malade. 

— États de Bretagne en 1789. — Insurrection. — Saint-Riveul. 
mon camarade de collège, est tué. — Année 1789. — Voyage 
de Bretagne à Paris. — Mouvement sur la route. — Aspect 
de Paris. — Renvoi de M. Necker. — Versailles. — Joie de 
la famille royale. — Insurrection générale. Prise de la Bas- 
tille. — Effet de la prise de la Bastille sur la cour. — Tètes 
de Foullon et de Bertier. — Rappel de M. de Necker. — 
Séance du 4 août 1789. — Journée du 5 octobre. — Le roi 
est amené à Paris. — Assemblée constituante. — Mirabeau. 

— Séances de l'Assemblée nationale. — Robespierre. — So- 
ciété. — Aspect de Paris. — Ce que je faisais au milieu de tout 
ce bruit. — Mes jours solitaires. — M 110 Monet. — J'arrête 
avec M. de Malesherbes le plan de mon voyage en Amérique. 

— Bonaparte et moi sous-lieutonants ignorés. — Le marquis 
de la Rouerie. — Je m'embarque à Saint-Malo. — Dernières 
pensées en quittant la terre natale. 



Tout ce qu'on vient de lire dans le livre précédent 
a été écrit à Berlin. Je suis revenu à Paris pour le 

1. Ce livre a été écrit à Paris de juin à décembre 1821. — 11 
a été revu en décembre 181G. 



21 \ [OIR] - D'OI TRE-TOl 

baptême «lu duc de Bordeaux 1 , et j'ai donné la démis- 
sion de mon ambassade par fidélité politique à If. «If 
Villèle sorti du ministère 8 . Rendu à mes loisirs, écri- 
vons. A mesure que ces Mémoires se remplissent de 
uns années écoulées, ils me représentent Le globe 
inférieur d'un sablier constatant ce qu'il y a de tombé 
de ma vie : quand tout le sable sera passé, je ne 
retournerais pas mon horloge de verre, Dieu m'en 
eût-il donné la puissance. 

La nouvelle solitude dans laquelle j'entrai en Bre- 
tagne, après ma présentation, n'était plus celle de 
Gombourg; elle n'était ni aussi entière, ni aussi sé- 
rieuse, et, pour tout dire, ni aussi forcée : il m'était 
loisible de la quitter; elle perdait de sa valeur. Une 
vieille châtelaine armoriée, un vieux baron blasonné, 
gardant dans un manoir féodal leur dernière Bile el 
leur dernier fils, offraient ce que les Anglais appellent 
des caractères : rien de provincial, de rétréci dans 
cette vie, parce qu'elle n'était pas la vie commune. 

Chez mes sœurs, la province se retrouvait au milieu 
des champs : on allait dansant de voisins en voisins. 
jouant la comédie dont j'étais quelquefois un mauvais 
acteur. L'hiver, il fallait subir à Fougères la société 
d'une petite ville, les bals, les assemblées, les dîners, 
et je ne pouvais pas, comme à Paris, être oublié. 

D'un autre côté, je n'avais pas vu l'armée, la cour, 

1. On lit dans le Moniteur du dimanche 29 avril 1821, sous 
la rubrique : Paris, 28 avril : « M. le vicomte dé Chateaubriand, 
ministre plénipotentiaire de France à Berlin, est arrivé avant- 
hier à Paris. » Le baptême du duc de Bordeaux eut lieu a 
Notre-Dame le 1 er mai 1821. 

2. M. de Villèle sortit du ministère le 27 juillet 1821; Cha- 
teaubriand donna sa démission d'ambassadeur le 31 juillet. 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 215 

sans qu'un changement se fût opéré dans mes idées : 
en dépit de mes goûts naturels, je ne sais quoi se dé- 
battant en moi contre l'obscurité me demandait de 
sortir de l'ombre. Julie avait la province en détesta- 
tion ; l'instinct du génie et de la beauté poussait 
Lucile sur un plus grand théâtre. 

Je sentais donc dans mon existence un malaise par 
qui j'étais averti que cette existence n'était pas ma 
destinée. 

Cependant, j'aimais toujours la campagne, et celle 
de Marigny était charmante 1 . Mon régiment avait 
changé de résidence : le premier bataillon tenait gar- 
nison au Havre, le second à Dieppe; je rejoignis ce- 
lui-ci : ma présentation faisait de moi un personnage. 
Je pris goût à mon métier ; je travaillais à la manœu- 
vre ; on me confia des recrues que j'exerçais sur les 
galets au bord de la mer : cette mer a formé le fond 
du tableau dans presque toutes les scènes de ma vie 

La Martinière ne s'occupait à Dieppe ni de sou 
homonyme Lamartinière 2 , ni du P. Simon, lequel 

1. Marigny a beaucoup changé depuis l'époque où ma sœur 
l'habitait. Il a été vendu et appartient aujourd'hui à MM. de 
Pommereul, qui l'ont fait rebâtir et l'ont fort embelli. Ch. 

C'est la nièce de Chateaubriand, M me Elisabeth Cécile Geffelot 
de Marigny, marié*' à Joseph-Louis-Mathurin Gouyquet de 
Bienassis, qui vendit le château de Marigny au baron de Pom- 
mereul, par contrat du 30 juin 1810. Le propriétaire actuel eât 
M. Henri-Charles-Jean, baron de Pommereul, petit-fils de l'ac- 
quéreur de 1810, marié le 9 juillet 184? à M 110 Mirie-Thérèso 
Macdonald de Tarent*, petite-fille du maréchal duc de TâreTrte. 

2. La Martinière (Antoine-Augustin Bruzen de), né h Dieppe 
en 1673, mort à La Haye le 19 juin 17 k9. Il a laissé un grand 
nombre d'ouvrages, dont le principal : Grand Dictionnaire 
i; \graphiqvtt et critiqu> (La Haye, 172Ô-1730) ne forme pas 
moins de 10 vol. in lui. il était neveu du P. Simon, dont la 1.4- 
tice suit. 



216 MÉMOIRES n'otmin-TOMBE 

écrivail contre Bossuet, Port-Royal et les Bénédic- 
tins 1 , ni de l'anatomiste Pecquet, que madame de 
Sévigné appelle le petit Pecquet'-; mais La Martinière 
était amoureux à Dieppe comme â Cambrai : il dépé- 
rissait aux pieds d'une forte Cauchoise, dont la coiffe 
et le toupet avaient une demi-toise de haut. Elle n'é- 
tait pas jeune : par un singulier hasard, elle s'appe- 
lait Cauchie, petite-fille apparemment de cette Diep- 
poise, Anne Cauchie, qui en 1645 était âgée de cent 
cinquante ans. 

C'était en 1647 qu'Anne d'Autriche, voyant comme 
moi la mer par les fenêtres de sa chambre, s'amusait 
à regarder les brûlots se consumer pour la divertir. 
Elle laissait les peuples qui avaient été fidèles à 
Henri IV garder le jeune Louis XIV; elle donnai! à ces 
peuples des bénédictions infinies, malgré leur vilain 
langage normand. 

On retrouvait à Dieppe quelques redevances féo- 
dales que j'avais vu payer à Combourg : il était dû au 

1. Simon (Richard), introducteur du rationalisme dans l'exé- 
gèse; né le 13 mai 1638 à Dieppe, où il est mort le 11 avril 1712. 
Il était membre de l'Oratoire. Après avoir enseigné la philoso- 
phy à Juilly et à Paris, il fut exclu de son ordre pour avoir 
soutenu, dans son Histoire critique du Vieux Testament (1678), 
des opinions qui suscitèrent les critiques de Bossuet et des so- 
litaires de Port-Royal et le firent condamner par le Saint-Siège. 
Voir Port-Royal, par Sainte-Beuve, tome IV, p. 380, 509. 

2. Jean Pecquet (1622-1674), né à Dieppe comme les deux pré- 
cédents. On lui doit plusieurs découvertes importantes, entre 
autres celle du réservoir du chyle, dit Réservoir de Pecquet. 
Il était membre de l'Académie des sciences. Médecin et ami de 
Fouquet, il était aussi l'ami de M me de Sévigné, qui l'appela 
pour donner ses soins à M m e de Grignan. Voir les Lettres de 
M me de Sévigné des 22 décembre 1664, de janvier 1665, du 19 no- 
vembre 1670 et du 11 juillet 1672. 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 217 

bourgeois Vauquelin trois tètes de porc ayant chacun 
une orange entre les dents, et trois sous marqués de 
la plus ancienne monnaie connue. 

Je revins passer un semestre à Fougères. Là ré- 
gnait une fille noble, appelée mademoiselle de La Be- 
linaye 1 , tante de cette comtesse de Tronjoli, dont j'ai 
déjà parlé. Une agréable laide, sœur d'un officier au 
régiment de Condé, attira mes admirations : je n'au- 
rais pas été assez téméraire pour élever mes vœux 
jusqu'à la beauté ; ce n'est qu'à la faveur des imper- 
fections d'une femme que j'osais risquer un respec- 
tueux hommage. 

Madame de Farcy, toujours souffrante, prit enfin la 
résolution d'abandonner la Bretagne. Elle détermina 
Lucile à la suivre; Lucilo, à son tour, vainquit mes 
répugnances : nous prîmes la route de Paris ; douce 
association des trois plus jeunes oiseaux de la couvée. 

Mon frère était marié ; il demeurait chez son beau- 
père, le président de Bosambo, rue de Bondy 2 . Nous 
convînmes de nous placer dans son voisinage : par 
l'entremise de M. Delisle de Sales, logé dans les pa- 
villons de Saint-Lazare, au haut du faubourg Saint- 
Denis, nous arrêtâmes un appartement dans ces 
mêmes pavillons. 

1. Renée-Elisabeth de la Belinaye, fille aînée d'Armand M < 
delon, comte de la Belinaye, et de Marie Thérèse Frain de la Ville- 

mtier, née à Fougères Le 28 janvier 1728, morte en la n 
lie le 19 juin 1816. — Sa sœur, Thérèse de La Belinaye, n 

I ^.nne-Joseph-Jacques Tuffin de La Rouerie, a été La mère du 

Biarquis Armand, le célèbre conspirateur. 

2. Je relève sur YAlmanach royal de 1789, p. 2 14, la mention 
suivante : «Cour de Parlement. Grand 1 Chambre, l'i isident... 
Messire Louis Le Peletier de Roaambo, rue de Bondy. » 

1. 13 



218 MÉMOIRES imh TRE-TOMBË 

Mada le Farcy s'étail accointée, je ne sais com- 
ment, avec Delisle de Sales 1 , lequel avail été mis jadis 
;'i Vincennes pour des niaiseries philosophiques. A 
cette époque, on devenail un personnage quand <>n 
avail barbouillé quelques lignes de prose ou inséré 
un quatrain dans VAlmanach des Muses. Delisle de 
Sales, très brave homme, très cordialement médiocre, 
avail un grand relàchemenl d'esprit, el laissait allei 
sous lui ses années; ce vieillard s'étail composé une 
belle bibliothèque avec ses ouvrages, qu'il brocantait 
à l'étranger el que personne ne lisait à Paris. Chaque' 
année, au printemps, il faisait ses remontes d'idée^ 
en Allemagne. Gras et débraillé, il portait un rouleau 
de papier crasseux que Ton voyait sortir de sa pochej 
il y consignait au coin des rues sa pensée du moment. 
Sur le piédestal de son buste en marbre, il avait tracé 
de sa main cette inscription, empruntée au luiste de 
Buffon : Dieu, l'homme, la nature, il a tout explù 
nue. Delisle de Sales tout expliqué! Ces orgueils son] 
bien plaisants, mais bien décourageants. Qui se peuj 
Flatter d'avoir un talent véritable? Ne pouvons-nous 
pas être, tous tant que nous sommes, sous l'empire 
d'une illusion semblable à celle de Delisle de Sales 1 
! Je parierais que tel auteur qui lit cette phrase se cron 
un écrivain de génie, et n'est pourtant qu'un sot. 

Si je me suis trop longuement étendu sur le compte 
du digne homme des pavillons de Saint-Lazare, c'esl 

1. Delisle de Sales (Jean-Baptiste Isoard, dit), né en 1743 à 
Lyon, mort le 22 septembre 1816. Quelcpues-unes de ses compi- 
lations ne laissèrent pas d'avoir un assez grand succès. Sa Phi 
losophie de la nature, ou Traité de morale pour l'espèce hu- 
maine (1769) a obtenu sept éditions. La dernu-re. publiée en 
1804, forme 10 vol. in-8». 



MÉMOllîES d'outre-tombe 219 

qu'il fut le premier littérateur que je rencontrai : il 
m'introduisit dans la société des autres. 

La présence de mes deux sœurs me rendit le séjour 
de Paris moins insupportable ; mon penchant pour 
l'étude affaiblit encore mes dégoûts. Delisle de Sales 
me semblait un aigle. Je vis chez lui Carbon Flins des 
Oliviers', qui tomba amoureux de madame de Farcy. 
Elle s'en moquait; il prenait bien la chose, car il se 
biquait d'être de bonne compagnie. Flins me lit con- 
naître Fontanes, son ami, qui est devenu le mien. 

Fils d'un maître des eaux et forêts de Reims, Flins 
avait reçu une éducation né_gligéej au deme urant, 
fiomme d'esprit et parfois de talent. On ne pouvait 
voir quelque chose de plus laid : court et bouffi, de 
gros yeux saillants, des cheveux hérissés, des dents 
sales, et malgré cela l'air pas trop ignoble. Son genre 
de vie, qui «Hait celui de presque tous les gens de let- 
tres de Paris à cette époque, mérite d'être raconté. 

Flins occupait un appartement rue Mazarine, assez 
près de La Harpe, qui demeurait rue Guénégaud. Deux 

Savoyards, travestis en laquais par la vertu d' ! ca- 

saque de livrée, le servaient; le soir, ils le suivaient, 

1. Flins des Oliviers (Claude-Marie-Louis-Emmanuel Carbon 
de), né en 1757 à Reims, mort en 1806. La multiplicité de ses 
noms lui attira cette épigramme de Lebrun : 

Carbon de Flins des Oliviers 

A plus de noms <nio Je lauriers. 

Ami de Fontanes, il réd ?ec lui, en 1789, le J l 

la Vilh et des Provinces, ou le Modérateur. Il a fail jouer, 
non sans succès, plusieurs comédies en vers. L'une d'elles, le 
ttéveil d'Epiménide à Paris ou les Etrennes de I" liberté, re- 
présentée sur If Théâtre Français, le I er janvier ÎT'.'O, obtint 
■ne vogue considérable, justifiée d'ail m ril de la 

pièce et par son excellent esprit. 



220 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

et introduisaient les visites chez lui le matin. l'Iins 
allait régulièrement au Théâir_eJ 7 ran_çâis, alors placé 
à l'Odéon 1 , el excellent surtout dans la comédie. Bri- 
zard venait à peine de finir*; Talma commençait 3 ; 
Larive, Saint-Phal, Fleury, Mole, Dazincourt, Du- 
gazon, Grandmesnil, mesdames Contât, Saint- Val*, 
Desgarcins, Olivier 8 , étaient dans toute la force du 
talent, en attendant mademoiselle Mars, fille de Mon- 
vel, prête à débuter au théâtre Montansier 6 . Les ac- 

1. Le Théâtre-Français occupait, depuis 1782, la salle • 
truite par ordre de Louis XVI, d'après les plans des architectes 
Peyre el de Wailly, près le Luxembourg, à l'extrémité du ter- 
rain qu'occupait le jardin de l'hôtel Condé. En 1798, ce th 
reçut le nom d'Odéon, parce que des opéras devaient former le 
fond de son répertoire. C'était un souvenir classique du théâtre 
couvert de ce nom ÇLïârto-j) bâti à Athènes par Périclès pour 
les concours de musique. La salle de 1782 fut incendiée dans la 
nuit du 18 au 19 mars 1799. Reconstruit sur ses anciennes fon- 
dations par décision du premier Consul, ce théâtre fut détruit 
une seconde fois par le feu le 20 avril 1818. Louis XVIII le fit 
rebâtir. C'est l'Odéon actuel. 

2. Brizard (Jean-Baptiste Britard, dit), né en 1721 k Orléans, 
mort le 30 janvier 1791. Après avoir remporté, comme tragédien, 
de très grands succès dans les pères nobles et les rois, il s'était 
retiré, le l or avril 1786, le même soir que le couple Préville et 
M lle Fanier. Tous parurent dans la Partie de chasse de Henri IV, 
au milieu des bravos et de l'émotion générale. (G. Monval et 
P. Porel, l'Odéon, tome I, p. 249.) 

3. Talma avait débuté, le 21 norembre 1787, en jouant le rôle 
de Séide, dans le Mahomet, de Voltaire. (G. Monval et P. Po- 
rel, op. cit, tome I, page 57.) 

4. M lle Saint-Val cadette. Son aînée avait quitté la Comédie- 
Française en 1779. 

5. M"° Olivier (Jeanne-Adélâide-Gérardine), née à Londres en 
1765. Toute jeune encore, charmante avec sa chevelure blonde 
et ses yeux noirs, elle avait créé, le 27 avril 1784, le rôle de 
Chérubin dans le Mariage de Figaro, et son succès avait pres- 
que égalé celui de M" Contât, qui jouait Suzanne. 

6. Mars ;Anne-Françoise-Hippolyte Boulet, dite M Ue ), née à 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE '221 

trices protégeaient les auteurs et devenaient quelque- 
fois l'occasion de leur fortune. 

Flins, qui n'avait qu'une petite pension de sa fa- 
mille, vivait de crédit. Vers les vacances du Parlement, 
il mettait en gage les livrées de ses Savoyards, ses 
deux montres, ses bagues et son linge, payait avec Le 
prêt ce qu'il devait, partait pour Reims, y passai! trois 
mois, revenait à Paris, retirait, au moyen de L'argent 
que lui donnait son père, ce qu'il avait déposé au 
mont-de-piété, et recommençait le cercle de cette vie, 
toujours gai et bien reçu. 

Dans le cours des deux années qui s'écoulèrent 
depuis mon établissement a Paris jusqu'à L'ouverture 
des états généraux, cette société s'élargit. Je savais 
par cœur les élégies du chevalier de Parny, et je Les 
sais encore. Je lui écrivis pour lui demander la per- 
mission de voir un poète dont les ouvrages faisaient 
mes délices; il me répondit poliment : je me rendis 
chez lui rue de Cléry. 

Je trouvai un homme assez jeune encore, de très 
bon ton, grand, maigre, le visage marqué de petite 
vernie 1 . 11 me rendit ma visite; je le présentai à mes 

Paris le 9 février 1779, morte le 20 mars 1847. Elle était fille de 
['acteur Boutet dit Monvel et d'un.' actrice de province, Mar- 
guerite Salvetat. Ne pouvant prendre, au théâtre, le nom de 
Monvel, elle prit celui de sa mère, qui se faisait appeler Ma- 
dame Mars. Dès l'âge de treize ans, en 1792, elle débuta dans 
des rôles d'enfants au 'J'ln : <itre de mademoiselle Montansier, au- 
quel euii attaché son père. — La salle de M lh ' Montansier esl 
jictuellemenl le Théâtre du Palais-Royal. 

1. « Le chevalier de Parnj est grand, mine,'. Le teint bran, 
1rs yeux noirs enfoncés et fort vifs. Nous étions liés. 11 n'a 
pas de douceur dans la conversation... Il m'a dit que les sites 



111 mi UOIKES D'OI TRE-TOMBE 

sœurs. Il aimail peu la société el il en fui bientôl 
chassé par la politique : il étail alors du vieux parti. 
Je n'ai poinl connu d'écrivain qui fui plus semblable 
à ses ouvrag< - : poète el créole, il ne lui fallail que le 
ciel de l'Inde, une fontaine, un palmier el une femme. 
Il redoutai] le bruTE7*cnerchai1 à glisser dans la vie 
sa us être aperçu, sacrifiait huit àsa paresse^ et c'était 
trahi dans son obscurité que par ses plaisirs <|m tou- 
chaient en passant sa lyre : 

Que notre \ ie heureuse et fortunée 

Coule en secret, sous l'aile des amours, 
Gomme un ruisseau qui, murmurant à peine, 
Et dans son lil resserrant tous ses flots, 
Cherche avec soin l'ombre des arbrisseaux, 
Et n'ose pas se montrer dans la plaine. 

C'est cette impossibilité de se soustraire à son indo- 
lence qui, de furieux aristocrate, rendit le chevalier 
de Parny misérable révolutionnaire, insultant la reli- 
gion persécutée et les prêtres à l'échafaud, achetant 
son repos à tout prix, et prêtant à la muse qui chaula 
Éléonore le langage de ce ces lieux où Camille Des 
moulins allait marchander ses amours. 

L'auteur deY Histoire de I" littérature italienne*, qui 

décrits par Saint-Pierre dans Pav.l et Virginie étaient faux ; 
mais Parny enviait Bernardin. » (Note manuscrite de Chateau- 
briand, écrite en 1798 sur un exemplaire de Y Essai). Ce curieux 
exemplaire, donné un jour par Chateaubriand à J.-B. Soulié, 
rédacteur de la Quotidienne, après avoir passé dans la biblia* 
ihèque de M. Aimé-Martin, dans celle de M. Tripier et enfin 
dans celle de Sainte-Beuve, est possédée aujourd'hui par M"" la 
comtesse de Chateaubriand. 

1. Ginguené. — Voir sur lui la note 2 de la page 107. 



MEMOIRES D OUTRE-TOMBE 22d 

s'insinua dans la Révolution à la suite de Chamfort, 
nous arriva par ce cousinage que tous les Bretons ont 
entre eux. Ginguené vivait dans le monde sur la répu- 
lsion d'une pièce de vers assez gracieuse, la Confes- 
sion de Zulmê, qui lui valut une chétive place dans les 
bureaux de M. de Necker; de là sa pièce sur son en- 
trée au contrôle général. Je ne sais qui disputait à 
Ginguené son titre de gloire, la Confession de Zulmê; 
mais dans le fait il lui appartenait. 

Le poète rennais savait bien la musique et compo- 
sait des romances. D'humble qu'il était, nous vîmes 
croître son orgueil, à mesure qu'il s'accrochait à quel- 
qu'un de connu. Vers le temps de la convocation 
dos états généraux, Chamfort l'employa à barbouiller 
des articles pour des journaux et des discours pour 
des clubs : il se fît superbe. A la première fédération 
il disait: « Voilà une belle fête ! on devraitpour mieux 
c l'éclairer brûler quatre aristocrates aux quatre coins 
•■ de L'autel. » Il n'avait pas l'initiative de ces vœux; 
longtemps avant lui, le ligueur Louis Dorléans avait 
érril dans son Banquet du comte d'Arête : « qu'il 
« falloit attacher en guise de fagots les ministres 
« protestants à l'arbre du feu de Saint-Jean el mettre 
« le roy Henry IV dans le muids où l'on mettoit les 
« chats. » 

Ginguené eut une connaissance anticipée des meur- 
tres révolutionnaires. Madame Ginguené prévint mes 
sieurs et ma femme du massacre qui devait avoir lieu 
aux Carmes, et leur donna asile : elle demeurait 
cul-de-sac Férou, dans le voisinage du lieu où l'on 
devait égorger. 

Après la Terreur, Ginguené devint quasi chef «le 



224 mémoires d'outre-tombe 

L'instruction publique ; ce fut alors qu'il chanta I Ar- 
bre de la liberté au Cadran-Bleu, sur l'air : Je l'ai 
planté, je l'ai vu naître. <>n le jugea assez béai da 
philosophie pour une ambassade auprès d'un de cei 
rois qu'on découronnait. Il écrivail de Turin à M. < 1 f ^ 
Talleyrand qu'il ;iv;iil rainai mi préjugé : il avail fait 
recevoir sa femme ru pet-en-l'air à La cour 1 . Tomba* 
de la médiocrité dans l'importance, de l'importance 
dans la niaiserie, el de la niaiserie dans Le ridicule, il 
a fini ses jours littérateur distingué comme critique; 
et, ce qu'il y a de mieux, écrivain indépendant dans la 
Décade* : la nature l'avail remis à la place d'où la soi 
ciété l'avait mal à propos lin''. Son savoir esl de seconde 



1. Ginguené fut nomme, au commencement de 17'J- 

deur de la République française à Turin. « C'était, dit M. Lu- 
dovic Sciout {le Directoire, tome 111, p. 532), c'était m 
Trissotin, un révolutionnaire aussi sot qu'insolent. » Par affec- 
tation de simplicité, et sans doute aussi par économie, car i 
tenait beaucoup à l'argent, il fit dispenser sa femme de paraître 
en habit de cour aux audiences. Sans perdre une heure, il dé- 
pêcha au ministre des relations extérieures un courrier extraor- 
dinaire, porteur de la grande nouvelle : la citoyenne ambassa- 
drice est allée à la cour en pet-en-Vair ! Ce pauvre Gingueiu 
avait compté sans son hôte : le ministre (c'était Talleyrand 
glissa aussitôt dans le Moniteur la note suivante : '< Un ambas 
sadeur de la République a écrit, dit-on, au ministre des rela- 
tions extérieures qu'il venait de remporter une victoire signalé» 
sur l'étiquette d'une vieille monarchie, en y faisant recevoh 
l'ambassadrice ci habits bourgeois. Le ministre lui a répondi 
que la République n'envoyait que des ambassadeurs, parce qu'i 
n'y avait chez elle que des directeurs et qu'on n'y connaissait d< 
directrices que celles qui se trouvaient à la tête de quelque; 
spectacles. » (Moniteur du 26 juin 1798.) — A quelques jour: 
de là, Guinguené était rappelé. 

2. La Décade philosophique, fondée le 10 floréal an II (2! 
avril 1794). Guinguené en fut le principal rédacteur. Il était se- 
condé par une « société de républicains » devenue en l'an \ 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 225 

main, sa prose lourde, sa poésie correcte et quelque- 
fois agréable. 

Ginguené avait un ami, le poète Le Brun *. Ginguené 
protégeait Le Brun, comme un homme de talent, qui 
connaît le monde, protège la simplicité d'un homme 
de génie; Le Brun, à son tour, répandait ses rayons 
sur les hauteurs de Ginguené. Bien n'était plus co- 
mique que le rôle de ces deux compères, se rendant, 
par un doux commerce, tous les services que se peu- 
vent rendre deux hommes supérieurs dans des genres 
divers. 

Le Brun était tout bonnement un faux monsieur de 
l'Empyrée; sa verve était aussi froide que ses trans- 
ports étaient glacés. Son Parnasse, chambre haute 
dans la rue Montmartre, offrait pour tout meuble des 
livres entassés pêle-mêle sur le plancher, un lit de 
sangle dont, les rideaux, formés de deux serviettes 
sales, pendillaient sur une tringle de fer rouillé, et la 
moitié d'un pot à l'eau accotée contre un fauteuil dé- 
paillé. Ce n'esl pas que Le Brun ne fût à son aise, 

« une société de gens de lettres ». On remarquait, dans le nom- 
bre, J.-B. Say, Amaury Duval, Lebreton, Andrieux, etc. Peu 
Bprès l'établissement de l'empire, le 10 vendémiaire an XIII 
(2 octobre 1804), la Décade changea son titre en celui de Revue 
philosophique, littéraire et politique. Elle cessa de paraître en 
1807. Lors de la publication du Génie du Christianisme, la Dé- 
cade n'avuit pas manqué de l'attaquer très vivement dan- trois 
articles dus à la plume de Ginguené et réunis aussitôt en bro- 
churc sous ce titre : Coup d'ceil rapide sur le Génie du Chris- 
tianisme, ou quelques pages sur les cinq volumes in-8° pu- 
bliées sous ce titre par François-Auguste Chateaubriand. — 
Paris, de l'imprimerie de la Décade, etc., an X (1802), in-8° de 
92 pages. 

1. Le Brun (Ponce-Denis Esoouohard), di( Lebrun-Pindare] 
né le 11 août 1729 à Paris, où il est mort le 2 septembre L807. 

13. 



2 -ii MÉMOIRES D'OUTRE TOMDE 

mais il étail avare el adonné à des femmes de mau- 
vaise vie '. 

Au souper antique de M. de Vaudreuil, il joua le 
personnage de Pindare 2 . Parmi ses poésies lyriques, 
on trouve des strophes énergiques ou élégantes, comme 
dans Fode sur le vaisseau le Vengeur e\ dans l'ode sur 
les Environs de Paris. Ses élégies sortenl de sa tête, 

rarement de son â ; il ;i L'originalité recherchée, 

non l'originalité naturelle; il ne crée rien qu'à force 
d'arl ; il se fatigue à pervertir le sens des mois el à les 
conjoindre par des alliances monstrueuses. Le Brun 
n'avait de vrai talent que pour la satire; son épître 
sur lu bonne et la mauvaise "plaisanterie a joui d'un re- 
nom mérité. Quelques-unes de ses épigrammes sont 
à mettre auprès de celles de J.-B. Rousseau; La Harpe 
surtout l'inspirait. Il faut encore lui rendre une autre 
justice : il fut indépendant sous Bonaparte, el il reste 

1. Déjà, en 1798, dans une note manuscrite de son exemplaire 
de Y Essai, Chateaubriand avait tracé de Le Brun ce joli cro- 
quis : « Le Brun a toutes les qualités du lyrique. Ses yeux sont 
âpres, ses tempes chauves, sa taille élevée. Il est maigre, pâle, 
et quand il récite son Exegi monwmentum, on croirait entendre 
Pindare aux Jeux olympiques. Le Brun ne s'endort jamais qu'il 
n'ait composé quelques vers, et c'est toujours dans son lit, entre 
trois et quatre heures du matin, que l'esprit divin le visite. 
Quand j'allais le voir le matin, je le trouvais entre trois ou quatre 
pots sales avec une vieille servante qui faisait son ménage : 
« Mon ami, me disait-il, ah! j'ai fait cette nuit quelque chose! 
oh! si vous l'entendiez! » Et il se mettait à tonner sa strophe, 
tandis que son perruquier, qui enrageait, lui disait : « Monsieur, 
tournez donc la tète ! » et avec ses deux mains il inclinait la tête 
de Le Brun, qui oubliait bientôt le perruquier et recommençait 
à gesticuler et déclamer. » 

2. Sur le souper antique de M. de Vaudreuil, voyez les Sou- 
venirs de M me Lebrun- Vigée. Le Brun, coiffé du laurier de 
Pindare, y récita des imitations d'Anacréon. 



mémoires d'outre-tombe 227 

de lui, contre l'oppresseur de nos libertés, des vers 
sanglants 1 . 

Mais, sans contredit, le plus bilieux des gens de 
lettres que je connus à Paris à cette époque était 
Ghamfort 2 ; atteint de la maladie qui a fait les Jaco- 
bins, il ne pouvait pardonner aux hommes le hasard 
de sa naissance. Il trahissait la confiance des maisons 
où il était admis; il prenait le cynisme de son langage 
pour la peinture des mœurs delà cour. On ne pouvait 
lui contester de l'esprit et du talent, mais de cet es- 
prit et de ce talent qui n'atteignent point la postérité. 
Quand il vit que sous la Révolution il n'arrivait à rien, 
il tourna contre lui-même les mains qu'il avail levées 
sur la société. Le bonnet rouge ne parut plus à son 
orgueil qu'une autre espèce de couronne, le sans- 
culottisme qu'une sorte de noblesse, dont les Maral et 
les Robespierre étaient les grands seigneurs. Furieux 
de retrouver l'inégalité des rangs jusque dans le monde 
des douleurs et des larmes, condamné à n'être encore 
qu'un vilain dans la féodalité des bourreaux, il se vou- 



1. Il est bien vrai que Le Brun a écrit des vers sanglants 
contre Bonaparte; mais ces vers, il les a tenus secrets, tandis 
qu'il avait bien soin de publier ceux où il célébrait ce même 
Bonaparte. « Il s'était tout à fait, et dès le premier jour, dit 
Sainte-Beuve, rallié à Bonaparte, qui lui avait accordé une grosse 
pension (6,000 francs). 11 a loué le héros, comme il avait déjà 
loué indifféremment Louis XVI, Calonne, Vergennes, Robes- 
pierre, sans préjudice des petites épigrammes qu'il se passait 
dans l'intervalle et qui ne comptaient pas. » Causeries du lundi 
Y. L34. 

2. Chamfort (Sébastien-Roch-Nicolas, dit), ne prés de Cler- 
mont en Auvergne en 1741, mort à Taris, smis la Terreur, vic- 
time de cette révolution dont il avait été l'un des adeptes les 
plus fanatiques. 



228 MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE 

lut tuer pour échapper aux supériorités <lu crime; il 
se manqua : la mort se ril de ceux qui rappellent et 
qui La confondenl avec le aéant l . 

Je n'ai connu l'abbé J)elille 2 qu'en 1798 à Londres, 
et n'ai vu ni Rulhière, qui vit par madame d'Egmonl 



1. Arrête une première fois et enfermé aux Madelonnettes, 
ramené bientôt dans son appartement de la Bibliothèque natio- 
nale, mais placé sous la surveillance d'un gendarme, le jour où 
on avait voulu le conduire en prison, pour la seconde fois, 
Chamfort avait voulu se tuer. Il s'était tiré un coup de pistolet, 
qui lui avait seulement fracassé le bout du nez et crevé un œil. 
11 avait pris alors un rasoir, essayant de se couper la gorge, y 
revenant à plusieurs reprises et se mettant en lambeaux I 
les chairs; enfin cette seconde tentative ayant manqué comme 
la première, il s'était porté plusieurs coups vers le cœur; puis 
par un dernier effort, il avait taché de se couper les deux jar- 
rets et de s'ouvrir toutes les veines. La mort s'était ri de lui, 
selon le mot de Chateaubriand, et elle le vint prendre seulement 
quelques semaines plus tard, le 13 avril 1794. — En 1797, dans 
sou Essai sur les Révolutions, Chateaubriand avait tracé de 
Chamfort un portrait qui doit être rapproché de celui des Mé- 
moires. « Chamfort, écrivait-il, était d'une taille au-dessus de la 
médiocre, un peu courbé, d'une figure pâle, d'un teint maladif. 
Son œil bleu, souvent froid et couvert dans le repos, lançait 
l'éclair quand il venait à s'animer. Des narines un peu ouvertes 
donnaient à sa physionomie l'expression de la sensibilité et de 
l'énergie. Sa voix était flexible, ses modulations suivaient les 
mouvements de son âme; mais dans les dernier temps de mon 
séjour à Paris, elle avait pris de l'aspérité, et on y démêlait 
l'accent agité et impérieux des factions... Ceux qui ont appro- 
ché M. Chamfort savent qu'il avait dans ki conversation tout le mé- 
rite qu'on retrouve dans ses écrits. Je l'ai souvent vu chez 
M. Guinguené, et plus d'une fois il m'a fait passer d'heureux 
moments, lorsqu'il consentait, avec une petite société choisie, à 
accepter un souper dans ma famille. » Essai, livre I, première 
partie, chapitre XXIV. 

2. Delille (Jacques), né le 22 juin 173S à Aigueperse (Auvergne), 
mort le 1 er mai 1813. 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 229 

et qui la fait vivre 1 , ni Palissot 2 , ni Beaumarchais 8 , 
oi Marmontel 4 . 11 en est ainsi de Chénier 3 que je n'ai 
jamais rencontré, qui m'a beaucoup attaqué, auquel 
je n'ai jamais répondu, et dont la place à l'Institut de- 
vait produire une des crises de ma vie. 

Lorsque je relis la plupart des écrivains du xvm" siè- 
cle, je suis confondu et du bruit qu'ils ont fait et de 
mes anciennes admirations. Soit que la langue ait 
avancé, soit qu'elle ait rétrogradé, soit que nous ayons 

1. Rulhière (Claude-Carloman de), né en 1735 à Bondy, près 
Paris, mort le 30 janvier 1791. M me d'Egmont était la fille du 
maréchal de Richelieu. Ce fut elle, en effet, qui mit à Rulhière 
la plume à la main. En 1760, il avait suivi, en qualité de secré- 
taire, le baron de Breteuil, qui venait d'être nommé ministre 
plénipotentiaire en Russie. « 11 assista de près, dit Sainte-Beuve, 
à la révolution qui, en 1762, précipita Pierre III et mit Cathe- 
rine II sur le trône. 11 s'appliqua, suivant la nature de son es- 
prit observateur, à tout deviner, à tout démêler dans cet événe- 
ment extraordinaire, et il en fit, à son retour à Paris, des récits 
qui charmèrent la société. La comtesse d'Egmont, qui était la 
divinité de Rulhière, lui demanda d'écrire ce qu'il contait si 
bien : il lui obéit, et, une fois la relation écrite, l'amour-propre 
d'auteur l'emportant sur la prudence du diplomate, les lectures 
se multiplièrent. Elles firent événement. » Causeries du, lundi, 
tome IV, p. 436. 

2. Palissot de Montenoy (Charles), né le 3 janvier 1730 à 
Nancy, mort le 15 juin 1814; auteur de la comédie des Philo- 
sophes (1760) et du poème de la Dimciade ou la guerre des sots 
(1764 . 

3. Beaumarchais (Pierre-Augustin Caron de), né le 24 jan- 
vier 1732, mort le 19 mai 1799. 

i. Ma/rmontel (Jean-François), né le 11 juillet L723 à Bort 
(Limousin), mort le 31 décembre 1799. 

5. Chénier (Marie-Joseph de), né le 28 aoûl lié,! & Constanti- 
nople, îniii'i le 10 janvier 1811. Chateaubriand l'ut appelé à le 
remplacer comme membre de la seconde cla se à» l'Institut; 
l'Académie française n'avait pas encore recouvré son titre, que 
la Restauration allait bientôt lui rendre (Ordonnance royale du 
21 mars 1816). 



230 MÉMOIRES D'OI TRI TOMRE 

marché versla civilisation, ou battu en retraite vers 
la barbarie, il esl certain que je trouve quelque chose 
d'usé, de passé, de grisaille, d'inanimé, de froid dans 
les ailleurs qui ûrenl les délices de ma jeunesse. Je 
trouve même dans les plus grands écrivains de l'âge 
voltairien des choses pauvres de sentiment, de pensée 
et de style. 

A qui m'en prendre de mon mécompte? J'ai peur 
d'avoir été le premier coupable; novateur né, j'aurai 
peut-être communiqué aux générations nouvelles la 
maladie dont j'étais atteint. Épouvanté, j'ai beau crier 
âmes enfants : « N'oubliez pas le français! Ils me 
répondent comme le Limousin à Pantagruel : • qu'ils 
« viennent de l'aime, inclyte et célèbre académie que 
« Ton vocite Lutèce 1 ». 

Cette manière de gréciser et de latiniser notre 
langue n'est pas nouvelle, comme on le voit : Rabe- 
lais la guérit, elle reparut dans Ronsard; Boileau L'at- 
taqua. De nos jours elle a ressuscité par la science; 
nos révolutionnaires, grands Grecs par nature, ont 
obligé nos marchands et nos paysans à apprendre les 
hectares, les hectolitres, les kilomètres, les milli- 
mètres, les décagrammes : la polique a ronsardisè. 

J'aurais pu parler ici de M. de La Harpe, que je 
connus alors, et sur lequel je reviendrai; j'aurais pu 
ajouter à la galerie de mes portraits celui de Fon- 
tanes; mais, bien que mes relations avec cet excellent 
homme prissent naissance en 1789, ce ne fut qu'en 
Angleterre que je me liai avec lui d'une amitié tou- 
jours accrue par la mauvaise fortune, jamais dimi- 

1. Rabelais, livre II, chapitre VI : Comment Pantagruel ren- 
contra un Limousin qui contrefaisait le langaige francois. 



MÉMOIRES D'<fUTRË-T01IBE 231 

nuéée par la bonne; je vous en entretiendrai plus 
tard dans toute l'effusion de mon cœur. Je n'aurai à 
peindre que des talents qui ne consolent plus la terre. 
La morl de mon ami est survenue au moment où mes 
souvenirs me conduisaient à retracer le commen- 
cement de sa vie 1 . Notre existence est d'une telle fuite. 
que si nous n'écrivons pas le soir l'événement du 
matin, le travail nous encombre et nous n'avons plus 
le temps de le mettre à jour. Cela ne nous empêche 
lias de gaspiller nos années, de jeter au vent ces 
heures qui sont pour l'homme les semences de l'éter- 
nité. 

Si mon inclination et celle de mes deux sœurs 
m'avaient jeté dans cette société littéraire, notre po- 
sition nous forçait d'en fréquenter une autre; la fa- 
mille de la femme de mon frère fut naturellement 
pour nous le centre de cette dernière société. 

Le président Le Peletier de Rosambo, mort depuis 
avec tant de courage 2 , était, quand j'arrivai à Paris, 
un modèle de légèreté. A cette époque, tout était dé- 
rangé dans les esprits et dans les imeurs, symptôme 
d'une révolution prochaine. Les magistrats rougis- 

saient de porter la rohe et tournaient en moipierie la 
gravité de leurs pères. Les Lamoignon, les Mole, les 
Séguier, les d'Aguesseau voulaient combattre et ne 
voulaient plus juger. Les présidentes, cessanl d'être 
de vénérables mères de famille, sortaienl de leurs 
sombres hôtels pour devenir femmes à brillantes avee- 

1. Chateaubriand écrivait cette page au mois il'' juin 1821 : 
Fontanes était mort le 17 mars précédent. 

2. Il fut guillotiné le l 1 "' floréal au II (20 aYwl L794). 



S.il MÉMOIRES DV)UTRE-TOMBE 

tures. Le prêtre, en chaire, évitait le nom de Jésus- 
Christ et ne parlait que «lu législateur des chrétiens} 
les ministres tombaient les uns sur les autres; le pou- 
voir glissait de toutes les mains. Le suprême bon ton 
était d'être Américain à la ville Anglais à la cour, 
Prussien à l'armée; d'être tout, excepté Français. Ce 
que l'on faisait, ce que Ton disait, n'était qu'une suite 
d'inconséquences. On prétendait garder des abbés 
commendataires, et l'on ne voulait point de religion; 
nul ne pouvait être officier s'il n'était gentilhomme, 
et l'on déblatérait contre la noblesse; on introduisait 
l'égalité dans les salons et les coups de bâton dans les 
camps. 

M. de Malesherbes avait trois filles 1 , mesdames de 
Rosambo, d'Aulnay, de Montboissier : il aimait de pré- 
férence madame de Rosambo, à cause de la ressem- 
blance de ses opinions avec les siennes. Le président 
de Rosambo avait également trois filles, mesdames de 
Chateaubriand, d'Aunay, de Tocqueville 2 , et un fils 

1. Il doit y avoir là une erreur de plume. Malesherbes n'a ou 
que deux filles : Marie-Thérèse, née le 6 février 1756, mariée le 
30 mai 1769 à Louis Le Peletier, seigneur de Rosambo ; — 
Françoise-Pauline, née le 15 juillet 1758, mariée le 22 janvier 
1775 à Charles-Philippe-Simon de Montboissier-Beaufort-Canillac, 
mestre de camp du régiment d'Orléans dragons. 

2. Les trois filles du président de Rosambo épousèrent le frère 
de Chateaubriand, le comte Lepelletier d'Aunay et le comte de 
Tocqueville. Né le 3 août 1772, d'abord sous-lieutenant au régi- 
ment de Vexin, puis soldat dans la garde constitutionnelle de 
Louis XVI, M. de Tocqueville quitta la France pendant la pé- 
riode révolutionnaire. Sous la Restauration, il administra suc- 
cessivement, comme préfet, les départements de Maine-et-Loire, 
de l'Oise, de la Côte-d'Or, de la Moselle, de la Somme et de 
Seine-et-Oise. Charles X le nomma gentilhomme de la Chambre 
et pair de France (5 septembre 1827). Il fut exclu de la Chain- 



mémoires d'outre-tombe 233 

dont l'esprit brillant s'est recouvert de la perfection 
chrétienne 1 . M. de Malesherbes se plaisait au milieu 
de ses enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants. 
Mainte fois, au commencement de la Révolution, je 
l'ai vu arriver chez madame de Rosambo, tout échauffé 
de politique, jeter sa perruque, se coucher sur le tapis 
de la chambre de ma belle-sœur, et se laisser lutiner 
avec un tapage affreux par les enfants ameutés. 
C'aurait été du reste un homme assez vulgaire dans 
ses manières, s'il n'eût eu certaine brusquerie qui le 
sauvait de l'air commun : à la première phrase qui 
sortait de sa bouche, on sentait l'homme d'un vieux 
nom et le magistrat supérieur. Ses vertus naturelles 
s'étaient un peu entachées d'affectation par la philoso- 
phie qu'il y mêlait. Il était plein de science, de pro- 
bité et de courage; mais bouillant, passionné au point 

bre haute en 1830, en vertu de l'article C3 di la nouvelle charte. 
11 a publié divers ouvrages : Histoire philosophique du règne 
de /.nuis XV; Coup d'oeil sur le règne de Louis XVI, etc. Il 
est mort à Clairoix (Oise) le 9 juin 1856. De son mariage avec 
M llc de Rosambo naquit, le 29 juillet 1805, à Vemeuil Sekie- 
et-Oise), le futur auteur de la Démocratie en Amérique^ Alexis 
de Tocqueville. — Le comte de Tocqueville el sa femme avaient 
été emprisonnés en même temps que Malesherbes. On lil à ce 
sujet dans un article de Chateaubriand [le Conservateur, mars 
L819 : « M. de Tocqueville, qui a épousé une autre petite-fille 
de M. de Malesherbes, m'a raconté que cel homme admirable, 
la vrille de sa mort, lui dit : « Mon ami, si vous avez de 
fants, élevez-les pour en Caire des chrétiens; il n'y a que cela 
de bon. » 

1. Louis Le Peletier, vicomte de Rosambo, aè à Paris le 23 
juin 1777. Nommé pair <\r France le 17 août 1815, le même jour 
que Chateaubriand, il se retira comme lui de la Chambre haute, 
au mois d'août L830, ne voulanl pis prêter serment il.' fidélité 
au nouveau roi. D'une piété très vive, il étail entré dans la 
Congrégation en lsii. Il esl mort au château de Saint-Marcel 
(Ardèche), le 30 septembre 1858. 



234 MÉMOIRES D'Ol TRE-TOMBE 

qu'il me disail un jour en parlant de Condorce! : ■ Cet 
homme a été mon ami; aujourd'hui, je ne me Ferais 
aucun scrupule de le tuer comme un chien ' Les flots 
de la Révolution le débordèrent, el sa morl a fait sa 
gloire. Ce grand homme sérail demeuré caché dans 
ses mérites, si le malheur ne l'eût décelé à la terre. 
I ii uoble Vénitien perdit la vie en retrouvant ses 
titres dans l'éboulement d'un vieux palais. 

Le franches façons de M. de Rfalesherbes m'ôtèrent 
toute contrainte. Il me trouva quelque instruction; 
nous nous touchâmes par ce premier point : nous 
parlions de botanique et de géographie, sujets favoris 
de ses conversations. C'est en m'entretcnanl avec lui 
que je conçus l'idée de l'aire un voyage dans l'Amé- 
rique du Nord, pour découvrir la mer vue par Hearne 
et depuis par Mackensie 2 . Nous nous entendions aussi 
en politique : les sentiments généreux du fond de nos 
premiers troubles allaient à l'indépendance de mon 
caractère; l'antipathie naturellle que je ressentais pour 
la cour ajoutait force à ce penchant. J'étais du côté de 
M. de Malesherbes et de madame de Rosambo, contre 
M. de Rosambo et contre mon frère, à qui l'on donna 
le surnom de l'enragé Chateaubriand. La Révolution 
m'aurait entraîné, si elle n'eût débuté par des crimes : 
je vis la première tète portée au bout d'une pique, et 

1. A propos de ces paroles, Sainte-Beuve a dit, dans son ar- 
ticle sur Condorcet : « Dans sa colère d'honnête homme, Males- 
herbes a proféré sur Condorcet des paroles d'exécration qu'on a 
retenues. Noble vieillard, ces paroles n'étaient pas dignes d'une 
bouche telle que la vôtre; mais le vrai coupable est celui qui a 
pu vous les arracher! » Causeries du lundi, tome III, p. ?7i. 

2. Dans ces dernières années, naviguée par le capitaine Frank- 
lin et le capitaine Parrv. (Note de Genève, 1831.) Ch. 



MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE 235 

je reculai. Jamais le meurtre ne sera à mes yeux un 
objel d'admiration et, un argument de liberté; je ne 
connais rien de plus servile, de plus méprisable, de 
plus lâche, de plus borné qu'un terroriste. N'ai-je pas 
rencontré en France tonte cette race de Brutus au ser- 
vice de César el de sa police? Les nivelours, régénéra- 
teurs, égorgeurs, étaient transformés en valets, es- 
pions, sycophantes, et moins naturellement encore eu 
ducs, comtes et barons : quel moyen Age! 

Enfin, ce qui m'attacha davantage à l'illustre vieil- 
lard, ce lui sa prédilection pour ma sœur : malgré la 
timidité de la comtesse Lucile, on parvint, à l'aide 
d'un peu de vin de Champagne, à lui faire jouer un 
rôle dans une petite pièce, à l'occasion de la fête de 
M. de Malesherbes; elle se montra si touchante que le 
bon et grand homme en avait la tête tournée. Il pous- 
sait plus que mon frère même à sa translation du 
chapitre d'Argentière à celui de Uemi.remont, où l'on 
exigeail les preuves rigoureuses el difficiles des seize 
quartiers, 'l'ont philosophe qu'il était, M. de Males- 
herbes avail à \\^ lianl degré les principes de la nais- 
sance'. 

Il l'anl étendre dans L'espace d'environ deux années 
celle peinture des hommes el de la société à mon ap- 
parition dans le inonde, entre la clôture de la pre- 
mière assemblée îles Notables, le 2S mai 17S7, el 
l'ouverture des états généraux, le ."> mai L789. l'en 

1. Dans V Essai sur les Révolutions, sons L'impression encore 
récente 'In supplice de Malesherbes '-t de presque tous les siens, 
Chateaubriand avail tracé 'lu défenseur de Louis XVI un élo- 
quriii et admirable portrait, que ne fail poinl pâlir celui des 
Mémoires. On trouvera ce premier portrail de Malesherbes b 
{'Appendice, N° VIII : M. '/■■ Malesherbes. 



i'30 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

dant ces deux années, mes Bœurs el moi dous a'habi- 
tâmes constammenl ai Paris, ai le même Lieu dans 
Paris. Je vais maintenant rétrograder el ramener mes 
lecteurs en Bretagne. 
Du reste, j'étais toujours affolé de mes illusions; 

si mes bois manquaient, les temps passés, au 

défaut des lieux lointains, m'avaient ouvert une autre 
solitude. Dans le vieux Paris, dans les enceintes de 
Saint-Germain-des-Prés, dans les cloîtres des cou- 
vents, dans les caveaux de Saint-Denis, dans la Sainte- 
Chapelle, dans Notre-Dame, dans les petites rue- de 
la Cité, à la porte obscure d'Héloïse, je revoyais mon 
enchanteresse; mais elle avait pris, sous les arches 
gothiques et parmi les tombeaux, quelque chose de la 
mort : elle était pale, elle me regardait avec des yeux 
tristes; ce n'était plus que l'ombre ou les mânes du 
rêve que j'avais aimé. 

Mes différentes résidences en Bretagne, dans les 
années 1787 et 1788, /ommencèrent mon éducation 
politique. On retrouvait dans les états de province le 
modèle des états généraux: aussi les troubles particu- 
liers qui annoncèrent ceux de la nation éclatèrent-ils 
dans deux pays d'états, la Bretagne et le Dauphiné. 

La transformation qui se développait depuis deux- 
cents ans touchait à son terme : la France passée de la 
monarchie féodale à la monarchie des états généraux, 
de la monarchie des états généraux à la monarchie de- 
parlements, de la monarchie des parlements à la mo- 
narchie absolue, tendait à la monarchie représentative, 
à travers la lutte de la magistrature contre la puis- 
sance royale. 



mémoires d'outre-tombe 237 

Le parlement Maupeou, l'établissement des assem- 
blées provinciales, avec le vote par tête, la première 
et la seconde assemblée des Notables, la Cour plénière, 
la formation des grands bailliages, la réintégration 
civile des protestants, l'abolition partielle de la tor- 
ture, celle des corvées, l'égale répartition du payement 
de l'impôt, étaient des preuves successives de la révo- 
lution qui s'opérait. M;iis alors on ne voyait pas l'en- 
semble des faits : chaque événement paraissait un 
accident isolé. A toutes les périodes historiques, il 
existe un esprit-principe. En ne regardant qu'un point, 
on n'aperçoit pas les rayons convergeant au centre de 
tous les autres points; on ne remonte pas jusqu'à 
l'agent caché qui donne la vie et le mouvement gêne- 
rai, comme l'eau ou le feu clans les machines : c'est 
pourquoi, au début des révolutions, tant de personnes 
croient qu'il suffirait de briser telle roue pour em- 
pêcher le torrent de couler ou la vapeur de faire 
explosion. 

Le xviu" siècle, siècle d'action intellectuelle, non 
d'action matérielle n'aurait pas réussi à changer si 
promptement les lois, s'il n'eût rencontré son véhi- 
cule : les parlements, et notamment le parlemenl de 
Paris, devinrent les instruments du système philoso- 
phique. Toute opinion meurt impuissante ou fréné- 
tique, si elle n'est logée dans une assemblée qui la 
rend pouvoir, la munit d'une volonté, lui attache nue 
langue y\ des bras. C'est el ce sera toujours par des 
corps Légaux ou illégaux qu'arrivenl el arriveronl les 
révolutions. 

Les parlements avaient leur cause à venger : la mo- 
narchie absolue leur avait ravi une autorité usurpée 



238 MÉMOIRES D'OI TRE-TOMBE 

sur les états généraux. Les enregistrements forcés, les 
lits de justice, les exils, en rendant les magistrats po- 
pulaires, les poussaient à demander des libertés dont 
au fond ils u'étaienl pas sincères partisans. Ils récla- 
maient les états généraux, u'osanl -,w r qu'ils dési- 
raient pour eux-mêmes la puissance législative el po- 
litique; ils hâtai enl de la sorte la résurrection d'un 
corps dont il> avaienl recueilli l'héritage, lequel, en 
reprenant la vie, les réduirail tout d'abord à leur 
propre spécialité, la justice. Les hommes se trompent 
presque toujours dans leur intérêt, qu'ils se meuvent 
par sagesse ou passion : Louis XVI rétablit les parle- 
ments qui le forcèrent à appeler les états généraux; 
les états généraux, transformés en assemblée natio- 
nale et bientôt en Convention, détruisirent le trône et 
les parlements, envoyèrent à la mort et les juges et le 
monarque de qui émanait la justice. Mais Louis XVI 
et les parlements en agirent de la sorte, parce qu'ils 
étaient, sans le savoir, les moyens d'une révolution 
sociale. 

L'idée des (Mats généraux étiiit donc dans Imites les 
tètes, seulement, on ne voyait, pas où cela allait. Il 
était question, pour la foule, de combler un déficit 
que le moindre banquier aujourd'hui se chargerait de 
faire disparaître. Un remède' si violent, appliqué à un 
mal si léger, prouve qu'on était emporté vers des ré- 
gions politiques inconnues. Pour l'année 1780, seule 
minée dont l'état financier soit bien avéré, la recette 
était de 412,924,000 livres, la dépense de 593,842,000 
livres; déficit 180,618,000 livres, réduit à 140 mil- 
lions, par 40,618,000 livres d'économie. Dans ce bud- 
get,- la maison du roi est portée à l'immense somme 



MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE 239 

de 37,200,000 livres : les dettes des princes, les acqui- 
sitions de châteaux et les déprédations de la cour 
étaient la cause de cette surcharge. 

On voulait avoir les états généraux dans leur forme 
de 1614. Les historiens citent toujours cette forme, 
comme si, depuis 1(514, on n'avait jamais ouï parler 
(1rs (Mats généraux, ni réclamer leur convocation. 
Cependant, en 1651, les ordres de la noblesse et du 
clergé, réunis à Paris, demandèrent les états géné- 
raux. 11 existe un gros recueil des actes ef des dis- 
cours faits et prononcés alors. Le parlement de Paris. 
tout-puissant à celte époque, loin de seconder le vœu 
des deux premiers ordres, cassa leurs assemblées 
Comme illégales; ce qui était vrai. 

Et puisque je suis sur ce chapitre, je veux noter un 
autre fait grave échappé à ceux qui se sont mêles et 
qui se mêlent décrire l'histoire de France, sans la 
savoir. On parle des trois ordres, comme constituant 
essentiellement les étals dits généraux. Eh bien, il ar- 
rivait souvent que des bailliages ne nommaient des 
députés que pour un <>u deux ordres. En Kil 1, le bail- 
liage d'Amboise n'en nomma ni [tour le clergé ni pour 

la noblesse; le bailliage de Châteauneuf-en-Thimerais 
n'en envoya ni pour le clergé ni pour le tiers état; Le 
Puy, La Rochelle, Le Lauraguais, Calais, la Haute- 
Marche, Ghâtellerault, firent défaut pour le clergé, 
et Montdidier et Roye puni' la noblesse. Néanmoins, 
les étals de 1614 furent appelés états généraux. Aussi 
les anciennes chroniques, s'exprimant d'une manière - 
plus correcte, disent, en parlant de nos assemblées 
nationales, ou les trois états, ou les notables bour- 
geois, ou les barons cl les è \ selon 1 '■<>< 



240 MÉMOIRES D'oi NIE-TOMBE 

et elles attribuenl à ces assemblées ainsi compo 
la même force législative. Dans les diverses pro- 
vinces, souvenl le tiers, toul convoqué qu'il était, ne 
députail pas, el cela par une raison inaperçue, mais 
fort naturelle. Le tiers s'était emparé de la magistra- 
ture, il en avait chassé les gens d'épée; il y régnait 
d'une manière absolue, excepté dans quelques parle- 
ments nobles, comme juge, avocat, procureur, gref- 
fier, clerc, etc.; il faisail les lois civiles et criminelles, 
et, à l'aide de l'usurpation parlementaire, il exerçait 
même le pouvoir politique. La fortune, l'honneur et 
la vie des citoyens relevaient de lui : tout obéissait à 
ses arrêts, toute tète tombait sous le glaive de ses jus- 
tices. Quand donc il jouissait isolément d'une puis- 
sance sans bornes, qu'avait-il besoin d'aller chercher 
une faible portion de cette puissance dans des assem- 
blées où il n'avait paru qu'à genoux? 

Le peuple, métamorphosé en moine, s'était réfugié 
dans les cloîtres, et gouvernait la société par l'opinion 
religieuse; le peuple, métamorphosé en collecteur et 
en banquier, s'était réfugié dans la finance, et gou- 
vernait la société par l'argent; le peuple, métamor- 
phosé en magistrat, s'était réfugié dans les tribunaux, 
et gouvernait la société par la loi. Ce grand royaume 
de France, aristocrate dans ses parties ou ses pro- 
vinces, était démocrate dans son ensemble, sous la di- 
rection de son roi, avec lequel il s'entendait à mer- 
veille et marchait presque toujours d'accord. C'est ce 
qui explique sa longue existence. 11 y a toute une nou- 
velle histoire de France à faire, ou plutôt l'histoire de 
France n'est pas faite. 

Toutes les grandes questions mentionnées ci-dessu.s 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 2 ' I 

('■(aient particulièrement agitées dans les années 1786, 
1787 et 1788. Les têtes de mes compatriotes trouvaient 
dans leur vivacité naturelle, dans les privilèges de la 
province, du clergé et de la noblesse, dans les colli- 
sions du parlement et des états, abondante matière 
d'inflammation. M. de Calonne, un moment intendant 
de la Bretagne 1 , avait augmenté les divisions en favo- 
risant la cause du tiers état. M. de Montmorin- et 
M. de Thiard étaient des commandants trop faibles 
pour faire dominer le parti de la cour. La noblesse se 
coalisait avec le parlement, qui était noble; tantôt elle 
résistait à M. Necker 3 , à M. de Calonne, à l'archevêque 
ide Sens*; tantôt elle repoussait le mouvement popu- 
laire, que sa résistance première avait favorisé. Elle 

1. Charles-Alexandre de Calonne (1731-1 802), contrôleur géné- 
ral des finances de 1783 à 1785. Il avait été en 1766 procureur 
général de la commission instituée pour examiner la conduite 
de La Chalotais. 

2. Montmorin-Saint-Hérem (Armand-Marc, comte de), né le 
13 octobre 1746. Menin du dauphin, depuis Louis XVI, il avait 
débuté dans la carrière politique comme diplomate et avait 
rempli auprès du roi d'Espagne le poste d'ambassadeur. De re- 
tour en France, il fut nommé commandant pour le roi en Bre- 
tagne i avril L784). Il conserva ces fonctions jusqu'au commen- 
cement de 1787. Ministre des affaires étrangères, du 18 lévrier 
17-; au 11 juillet 1789, et du 17 juillel L789 au 20 novembre 
17'J1, dénoncé par les journalistes du parti de la Gironde comme 
l'un des membres du prétendu comité autrichien, emprisoi 
l'Abbaye après le 10 août, il fut égorgé le 2 septembre 170..'. Le 
comte de Montmorin était le père de M rao de Beaumont, qui a 
tenu une si grande place dans la vie de Chateaubriand. 

'■'. Necker (Jacques), contrôleur général des finances, né à Ge- 
nève le 30 septembre 1732, morl h Coppel le 9 avril 1814. 

i. Etienne-Charles de Loménie de Brienne, archevêque de 
s. ns i\~<:'] 1794 ; il était premier ministre Lora de La Convention 
fies Etats-Généraux, mais fut forcé de donner sa démission, le 
K5 aoûl L789. Arrêté à Sens le 9 novembre L793 et jeté en pri- 
son, il fut, au mois de février 1794, remis chez lui avei il' 

1. U 



l\i MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

s'assemblait, délibérait, protestait; les communes ou 
municipalités s'assemblaient, délibéraient, protes- 
taienl en sens contraire. L'affaire particulière du 
fouage, eu se mêlanl aux affaires générales, ;i\;iii ac- 
cru les inimitiés. Pour comprendre ceci, ii esl o 
saire d'expliquer la constitution du duché du Bre- 
tagne. 

Les élals de Bretagne < ni f plus ou moins varié dans 
leur forme, comme tous les états de l'Europe féodale, 
auxquels ils ressemblaient. 

Les rois de France furent substitués aux droits des 
ducs de Bretagne. Le contrat de mariage de la du- 
chesse Anne, de l'an 1491, n'apporta pas seulement la 
Bretagne eu dot à la couronne de Charles VIII et de 
Louis XII, mais il sitpula une transaction, en vertu 
de laquelle fut terminé un différend qui remontait à 
Charles de Blois et au comte de Montfort. La Bretagne 
prétendait que les filles héritaient au duché; la France 
soutenait que la succession n'avait lieu qu'en ligne 
masculine; que celle-ci venant à s'éteindre, la Breta- 
gne, comme grand fief, faisait retour à la couronne. 
Charles VIII et Anne, ensuite Anne et Louis XI!. se 

des qui ne le perdaient pas de vue. Son frère, le comte de 
Brienne, ancien ministre de la guerre, l'étant venu voir, on ar- 
rêta le ci- devant comte, et, du même coup, l'archevêque, les 
trois Loménie ses neveux, dont l'un son coadjuteur, et M mc de 
Canisy, sa nièce. Ils devaient tous, en vertu d'un ordre du Co- 
mité de sûreté générale, être conduits le lendemain à Tari-. Le 
lendemain au matin, quand on entra dans la chambre de l'ar- 
chevêque, on le trouva mort. (Voir les Mémoires de Morellet, 
tome II, p. 15.) — Le comte de Loménie de Brienne; ses trois 
neveux, l'abbé Martial de Loménie, François de Loménie, capi- 
taine de chasseurs, Charles de Loménie, chevalier de Saint-Louis 
el de Oineinnatus; sa nièce, M me de Canisy. turent guillotinés 
luus les cinq, le'21 floréal an II (i'J mai i". .' . . 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 2 'nî 

cédèrent mutuellement leurs droits ou prétentions. 

Claude, fille d'Anne et de Louis XII, qui devint femme 
de François I er , laissa en mourant le duché de Bre- 
tagne à son mari. François I er , d'après la prière des 
étals assemblés à Vannes, unit, par édit publié à Nantes 
en L532,le duché de Bretagne à la couronne de France, 
garantissant à ce duché ses libertés et privilèges. 

A cette époque, les états de Bretagne étaient réunis 
tous les ans : mais en 1030 la réunion devint bisan- 
nuelle. Le gouverneur proclamait l'ouverture des 
états. Les trois ordres s'assemblaient selon les Lieux, 
dans une église ou dans les salles d'un couvent. Cha- 
que ordre délibérai! à part : c'étaient trois assemblées 
particulières avec leurs diverses tempêtes, qui se con- 
vertissaient en ouragan général quand le clergé, la 
noblesse et le tiers venaient à se réunir. La cour souf- 
llait la discorde, et dans ce champ resserré, comme 
dans une plus vaste arène, les talents, les vanités et 
les ambitions étaient en jeu. 

Le père Grégoire de Rostrenen, capucin, dans la 
dédicace de son Dictionnaire français-breton 1 , parle 
de la sorte à nos seigneurs les états de Bretagne : 

1. Rostrenen (Grégoire de . capucin el prédicateur. Le savant 
éditeur de la Biographie bretonne, M. Paul Levot, n'a pu dé- 
couvrir ni la date et le lieu de sa naissance, ni la date el Le lieu 
âe sa mort. Il est l'auteur du dictionnaire paru en L732 à Rennes, 
du'/ l'imprimeur Julien Vatar, sous ce titre : Dictionnaire fran 
cois- celtique ou françois-breton, nécessaire à tous ceux qui 
veulent traduire le françois en celtique, ou en langage b 
mour prêcher, catéchiser et confesser, selon les différents dia- 
lectes de chaque diocèse; utile et curieux pour s'instruire " 
fond de la langue bretonne, et pour trouver l'étymologie de 
plusieurs mots françois et bretons, de noms propres de villes 
et 'le maisons. 



±\\ MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

« S'il ne convenail qu'à L'orateur romain de louer 
« dignement l'auguste assemblée du sénal de Rome, 

* ;onvenait-il de hasarder l'éloge de votre auguste 

« assemblée, qui nous retrace si digne ni L'idée de 

« ce que L'ancienne el la nouvelle Rome avaienl <lr 
« majestueux et de respectable ? » 

Itostrenen prouve que le celtique est une de ces 
Langues primitives que Gomer, fils aîné de Japhet, 
apporta en Europe, et que les Bas-Bretons, malgré 
leur taille, descendent des géants. Malheureusement, 
les enfants bretons de Gomer, longtemps séparés de 
la France, ont laissé dépérir une partie de leurs vieux 
titres : leurs chartes, auxquelles ils ne mettaient pas 
une assez grande importance comme les lianl à l'his- 
toire générale, manquent trop souvenl de cette au- 
thenticité à laquelle les déchiffreurs de diplômes atta- 
chent de leur côté beaucoup trop de prix. 

Le temps de la tenue des états en Bretagne était un 
temps de galas et de bals : on mangeait chez M. le 
commandant, on mangeait chez M. le président de la 
noblesse, on mangeait chez M. le président du clergé, 
on mangeait chez M. le trésorier des états, on man- 
geait chez M. l'intendant de la province, on mangeait 
chez M. le président du parlement; on mangeait par- 
tout : et l'on buvait ! A de longues tables de réfectoi- 
res se voyaient assis des Du Guesclin laboureurs, des 
Duguay-Trouin matelots, portant au côté leur épée de 
fera vieille garde ou leur petit sabre d'abordage. Tous 
les gentilshommes assistant aux états en personne ne. 
ressemblaient pas mal à une diète de Pologne, de la 
Pologne à pied, non à cheval, diète de Scythes, non 
de Sarmates. 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 245 

Malheureusement, on jouait trop. Les bals ne dis- 
continuaient. Les Bretons sont remarquables par leurs 
danses et par les airs de ces danses. Madame de Sé- 
vigné a peint nos ripailles politiques au milieu des 
landes, comme ces festins des fées et des sorciers 
qui avaient lieu la nuit sur les bruyères : 

« Vous aurez maintenant, écrit-elle, des nouvelles 
« de nos états pour votre peine d'être Bretonne. M. de 
« Chaulnes arriva dimanche au soir, au bruit de tout 
« ce qui peut en faire à Vitré : le lundi malin il m'é- 
«< crivit une lettre ; j'y fis réponse par aller dîner avec 
« lui. On mange à deux tables dans le même lieu ; il 
« y a quatorze couverts à chaque table; Monsieur en 
« tient une, et Madame l'autre. La bonne chère est 
« excessive, on remporte les plats de rôti huit en- 
« tiers; et pour les pyramides de fruits, il faut faire 
« hausser les portes. Nos pères ne prévoyaient pas ces 
« sortes de machines, puisque même ils ne compre- 
« liaient pas qu'il fallùl qu'une porte fût plus haute 
« qu'eux... Après le dîner, MM. de Loinaria et Goét- 
« logon dansèrenl avec deux Bretonnes des passe- 
« pieds merveilleux et des menuets, d'un air «pie les 
a courtisans n'ont pas à beaucoup près : ils y font 
« des pas de Bohémiens et de Bas-Brelons avec nu,' 
« délicatesse et une justesse qui charment... C'est un 
« jeu, une chère, une liberté jour et nuit qui attirent 
« tout le monde. Je n'avais jamais vu les étais; c'est 
« une assez belle chose, .le ne crois pas qu'il \ ail une 
<• province rassemblée qui ait aussi grand air que 

« celle-ci ; (die doit être bien pleine, du moins, car il 
« n'y en a pas un seul à la guerre ni à la cour; il n'y 
« a que le petit guidon (M. «le Sévigné le fils) qui 

ti. 



^'ili MOIRES D'OJ PRE-TOMBE 

« peut-être y reviendra un jour comme les autres... 
« Une infinité de présents, des pensions, des répara- 
« lions de chemins el <lr villes, quinze ou vingt gran- 
<( des tables, un jeu continuel, des bals éternels, des 
« comédies trois lois la semaine, une grande braverie : 
« voilà les états. J'oublie trois ou quatre cents pipes 
« de vin qu'on y boit 1 . » 

Les Bretons ont de la peine à pardonner à madame 
de Sévigné ses moqueries. Je suis moins rigoureux; 
mais je n'aime ]>as qu'elle dise : > Vous mé parlez 
« bien plaisamment de nos misères : nous ne sommes 
« plus si rrnirs : un en huit jours seulement, pour en- 
« tretenir la justice. 11 est vrai que la penderie me pa 
« raît maintenant un rafraîchissement. » C'est pousser 
trop loin l'agréable langage de cour : Barère parlait 
avec la même grâce de la guillotine. En I7'.».'{. 1rs 
uoyades de Nantes s'appelaient des mariages répu- 
blicains : le despotisme populaire reproduisait l'amé- 
nité de style du despotisme royal. 

Les fats de Paris, qui accompagnaient aux états 
messieurs les gens du roi, racontaient que nous au- 
tres hobereaux nous faisions doubler nos pochés de 
fer-blanc, afin de porter à nos femmes les fricassées 
de poulet de M. le commandant. On payait cher ces 
railleries. Un comte de Sabran était naguère resté sur 
la place, en échange de ses mauvais propos. Ce des- 
cendant des troubadours et des rois provençaux, 
grand comme un Suisse, se fit tuer par un petit 
chasse-lièvre du Morbihan, de la hauteur d'un Lapon 2 . 

1. Lettre du 5 août 1671. 

2. La date de ce duel, reste légendaire en Bretagne, se place 
aux environs de 1735. Celui qui en fut le héros n'était pas « un 






MÉMOIRES D'OUTRE-TOMRE Vu 

Ce lier ne le cédait point à son adversaire en généa- 
logie : si saint Elzéar de Sabran était proche parent 
de saint Louis, saint Corentin, grand-oncle du très 
noble Ker, était évêque de Quimper sous le roi Gal- 
lon II, trois cents ans avant Jésus-Christ 1 . 

Le revenu du roi, en Bretagne, consistait dans le 
don gratuit, variable selon les besoins; dans le pro- 
duit du domaine de la couronne, qu'on pouvait éva- 
luer de trois à quatre cent mille francs ; i\;\n> la per- 
ception du timbre, etc. 

petit chasse-lièvre du Morbihan », mais un cadet de Cornouaille, 
Jean-François de Kératry, qui fut plus tard, après le décès de 
son aîné, chef de nom et armes, présida en 177G l'ordre de la 
noblesse aux Etats de la province, et mourut à Quimper le ~> fé- 
vrier 177'.'. L'un de ses fils, le plus jeune, Anguste-Hilarion, 
comte de Kératry, après avoir été plusieurs fois député, fut élevé 
à la pairie en 1837 et laissa deux fils, dont l'un, le comte Emile 
de Kératry, a été le premier préfet de police de la troisième Ré- 
publique. — Sur le duel lui-même, voici les détails que je trouve 
dans une curieuse et rarissime brochure, publiée en 1788 à 
Rennes, à l'occasion des troubles de Bretagne, et intitulée : Lettre 
île M mn la comtesse de Kératry au maréchal de Stainville : 
« Tout le monde, en Bretagne, sait l'affaire du comte de Kéra- 
try avec le marquis de Sabran. Ce dernier, qui avait accompagné 
ta maréchale d'Estrées aux Etats, se permit quelques propos in- 
discrets contre les Bretons, en présence du (••unir de Kératry. 
Le marquis de Sabran était brave el n'avait point de dignité 
qui le dispensât de rendre raison à. un gentilhomme d'une in 
faite à tous les habitants d'un-- province. Tous les deus se ren- 
contrent et mettent l'épée à la main. M. de Kératry esl le pre- 
mier atteint. c< Vous êtes blessé », lui Crie M. de Sabran. — 

« Un Breton blessé tue son adversaire », répond le comte de 
Kératry. Le combal recommence avec plus de fureur, le marquis 
de Sabran est percé e1 meurt. « 

1. Sain! Corentin fui le premier titulaire de l'évêché de Cor- 
nouaille (ou de Quimper), créé par le fond iteur même du comté 
ou royaume de Cornouaille, le roi Grallon, qui a reçu di la 



c 2'i8 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

La Bretagne avail ses revenus particuliers, qui lui 
servaient à Paire face à ses charges : le grand el le 
petit devoir, qui frappaieni les liquides el le mouve- 
ment des liquides, fournissant deux millions annuels; 
enfin, les sommes rentranl par le fouage. On De se 
doute guère de l'importance du fouage dans ootre 
histoire; cependant il fut à la révolution de France, 
ce que fut le timbre à la révolution des États-Unis. 

Le fouage (census pro singulis focis exactus) était 
un cens, ou une espèce de taille, exigé par chaque feu 
sur les Liens roturiers. Avec le fouage graduellement 
augmenté, se payaient les dettes de la province. En 
temps de guerre, les dépenses s'élevaient à plus de 
sept millions d'une session à l'autre, somme qui pri- 
mait la recette. On avait conçu le projet de créer un 
capital des deniers provenus du fouage, et de le cons- 
tituer en rentes au profit des fouagistes : le fouage 
n'eut plus alors été qu'un emprunt. L'injustice (bien 
qu'injustice légale au terme du droit coutumier) était 
de le faire porter sur la seule propriété routière. Les 
communes ne cessaient de réclamer; la noblesse, qui 
tenait moins à son argent qu'à ses privilèges, ne vou- 
lait pas entendre parler d'un impôt qui l'aurait ren- 
due taillable. Telle était la question, quand se réu- 
nirent les sanglants états de Bretagne du mois de 
décembre 1788. 

postérité le nom de Mur ou Grand, et auquel de son vivant 
ses peuples décernèrent, à cause de son exacte justice, celui de 
Iaun, c'est-à-dire la Loi, le Droit ou la Règle. L'érection de 
révêche de Quimper se place, non trois cents ans avant Jésus- 
Christ, mais vers la fin du v e siècle après Jésus-Christ, de 195 ï 
500. [Annuaire historique et archéologique de Bretagne, par 
Arthur de La Borderie, tome II, p. 12 et 134.) 



mémoire-; d'outre-tombe 2i9 

Les esprits étaient alors agités par diverses causes : 
l'assemblée des Notables, l'impôt territorial, le com- 
merce des grains, la tenue prochaine des états géné- 
raux et l'affaire du collier, la Cour plénière et le 
Mariage de Figaro, les grands bailliages et Gagliostro 
et Mesmer, mille autres incidents graves ou futiles, 
étaient l'objet des controverses dans toutes les familles. 

La noblesse bretonne, de sa propre autorité, s'était 
convoquée à Rennes pour protester contre rétablisse- 
ment de la Cour plénière. Je me rendis à cette diète : 
c'est la première réunion politique où je me sois 
trouvé de ma vie. J'étais étourdi et amusé des cris 
que j'entendais. On montait sur les tables el sur les 
fauteuils; on gesticulait, on parlait tous à la fois. Le 
marquis de Trémargat, Jambe de bois 1 , disait d'une 
voix de stentor : « Allons tous chez le commandant, 
« M. de Thiard ; nous lui dirons : La noblesse bre- 
é tonne est à votre porte ; elle demande à vous parler : 
« le roi même ne la refuserait pas! •> A ce trail d'élo- 

1. Louis-Anne-Pierre Geslin, comte (et non marquis] de Tré- 
margat, né à Bain-de-Bretagne le 24 décembre 1749. Fils d'un 
président, au Parlement do Bretagne, il avait servi dans la ma- 
rine et était devenu lieutenant de vaisseau et chevalier de Saint- 
Louis. En 1776, il avait épousé Anne-Françoise de Caradcm- de 
Launay, parente du célèbre procureur général et veuve de M. de 
Quônétain. Un fils lui naquit à Rennes, le 18 janvier 1785, pen- 
dant la tenue des Etals. On lit, à cette occasion, dans la Ga- 
zette de France du 4 février 1785 : « On mande de Rennes que 
la comtesse de Trémargat, épouse du comte de Trémargat, 
Jambe-de-bois, président de Tordre de la noblesse, étant accou- 
chée d'un fils, les Etais ont arrêté de donner a cel enfant le nom 

de Bretagne et d'envoyer à La comtesse <\<' Montmorin (fe te 

du Commandant de La province) nue députation pour la prier 
de le présenter au baptême. » — Le comte de Tréma] 
à Jersey, où il perdit sa femme le 25 novembre 1790, Nous 
ignorons le lieu et la date de sa mort. 



c _!.'><> MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

quence les bravos ébranlaient les voûtes de la salle. Il 
recommençail : <■ Le roi môme Qe la refuserai! | as I 
Les (menées el 1rs trépignements redoublaient. Nous 
allâmes chez M. le comte de Thiard ', homme de cour, 
poète erotique, esprit doux el frivole, mortellement 
ennuyé de notre vacarme; il nous regardail comme 
des houhous, des sangliers, des bêtes fauves; il brû- 
lai! d'être hors de notre Armorique el n'avail nulle 
envie de nous refuser l'entrée de son hôtel. Notre 
orateur lui dit ce qu'il voulut, après quoi nous vînmes 
rédiger cette déclaration : « Déclarons infâmes ceux 
« qui pourraient accepter quelques places, soil dans 
« l'administration nouvelle de la justice, soil dans 
«l'administration des étals, qui ne seraient pas 
« avouées par les lois constitutives de la Bretagne. » 
Douze gentilshommes furenl choisis pour porter celle 
pièce au roi : à leur arrivée à Paris, on les coffra à la 
Bastille, d'où ils sortirent bientôt en façon de héros 2 ; 
ils furent reçus à leur retour avec des branches de 
laurier. Nous portions des habits avec de grands bou- 
tons de nacre semés d'hermine, autour desquels bou- 

1. Thiard-Bissy (Henri-Charles, comte de), né en 1720. Lieu- 
tenant-général et premier écuyer du duc d'Orléans, il avait suc- 
cédé à M. de Montmorin, au mois de février 1787, en qualité de 
roniinandant pour le roi en Bretagne. Chateaubriand ie juge 
peut-être ici avec trop de sévérité. S'il fut « homme de cour », 
il sut aussi, à l'heure du péril, noblement défendre le roi. Il fut 
blessé dans la journée du 10 août; le 26 juillet 1794, il porta sa 
tête sur l'échafaud. — Maton de la Varenne a publié en l'an VII 
(1799) les Œuvres posthumes du comte de Thiard, 2 vol. in-12. 

2. Les douze gentilshommes mis à la Bastille, le 15 juillet 1788, 
pour l'affaire de Bretagne, étaient : le marquis de La Rouerie, 
le comte de La Fruglaye, le marquis de La Bourdonnayc de 
Montluc, le comte de Trémorgat, le marquis de Corné. Le comte 
Godet rie Châtillon, le vicomte de Champion de Cicé, le marquis 



MÉMOIRES D'ÔUTRE-TOMBE 251 

tons était écrite en latin cette devise : « Plutôt mourir 
« que de se déshonorer. » Nous triomphions de la cour 
dont tout le monde triomphait, et nous tombions avec 
elle dans le même abîme. 

Ce fut à cette époque que mon frère, suivant tou- 
jours ses projets, prit le parti de me faire agréger à 
l'ordre «le Malle. 11 fallait pour cela' me faire entrer 
dans la cléricature : elle pouvait m'ètre donnée par 
M. Cortois de Pressigny, évêque de Saint-Malo. Je me 
rendis donc dans ma ville natale, où mon excellente 
mère s'était retirée ; elle n'avait plus ses enfants avec 
elle; elle passait le jour à l'église, la soirée à tricoter. 
Ses distractions étaient inconcevables : je la rencon- 
trai un malin dans la rue, portant une de ses pan- 
toufles sous son bras, en guise de livre de prière-. 
De luis à autre pénétraient dans sa retraite quelques 
vieux amis, et ils parlaient du bon temps. Lorsque 
nous étions tête à tête, elle me faisait de beaux roules 
en vers, qu'elle improvisait. Dans un de ees contes le 
diable emportait une cheminée avec un mécréant, et 
le poète s'écriait : 

Le diable eu l'avenue 

Chemina tant et tant, 

Qu'on en perdil la vue 

En moins d'une heur 1 «le temps. 

Alexis de Bedée, I" chevalier de Guer, le marquis du Bois de ta 
Feronnière, le comte Hay des Nétumières ci le comte '!<■ Bec- 
dolièvre Penhouët. — Sur leur captivité, qui lui d'ailleurs la 
plus douce 'lu monde el qui ne dura que deux mois, du 15 juil- 
let au 12 septembre 1788, voir la Bastille sous Louis XVI, dans 
les Lcijoidcs révolutionnaires, par Edmond i : 



252 ' MÉMOIRES imh rRE-TOMBE 

« Il me semble, dis-je, que le diable ne va pas bien 
vite. » 

Mais madame de Chateaubriand me prouva que je 
n'y entendais rien : elle était charmante, ma mère. 

Elle avait une longue complainte sur le Récit vérita- 
ble d'une cane sauvage, en la ville de Montfort-la- 
Cane-lez-Saint-Malo. Certain seigneur avail renfermé 
une jeune lillc d'une grande beauté dans le château 
de Montfort, à dessein de lui ravir l'honneur. A tra- 
vers une lucarne, elle apercevait l'église de Saint- 
Nicolas; elle pria le saint avec des yeux pleins de 
larmes, et elle fut miraculeusement transportée hors 
du château; mais elle tomba entre les mains des ser- 
viteurs du félon, qui voulurent en user avec elle 
comme ils supposaient qu'en avait fait leur maître. 
La pauvre fille éperdue, regardant de tous côtés pour 
chercher quelque secours, n'aperçut que des canes 
sauvages sur l'étang du château. Renouvelant sa 
prière à saint Nicolas, elle le supplia de permettre à 
ces animaux d'être témoins de son innocence, afin 
que si elle devait perdre la vie, et qu'elle ne pût 
accomplir les vœux qu'elle avait faits à saint Nicolas, 
les oiseaux les remplissent eux-mêmes à leur façon, 
en son nom et pour sa personne. 

La fille mourut dans l'année : voici qu'à la transla- 
tion des os de saint Nicolas, le !> mai. une cane sau- 
vage, accompagnée de ses petits canetons, vint à 
l'église de Saint-Nicolas. Elle y entra et voltigea de- 
vant l'image du bienheureux libérateur, pour lui 
applaudir par le battement de ses ailes; après quoi. 
elle retourna à l'étang, ayant laissé un de ses petits 
en offrande. Quelque temps après, le caneton s'en re- 



MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE L lo'd 

tourna sans qu'on s'en aperçût. Pendant deux eents 
ans et plus, la cane, toujours la même cane, est 
revenue, à jour fixe, avec sa couvée, dans l'église du 
grand saint Nicolas, à Montfort. L'histoire en a été 
écrite et imprimée en 1032 : l'auteur remarque fort 
justement : « que c'est une chose peu considérable 
« devant les yeux de Dieu, qu'une chétive cane sau- 
« vage; que néanmoins elle tient s;i partie pour rendre 
« hommage à sa grandeur; que la cigale de saint 
« François était encore moins prisable, et que pour- 
ci tant ses fredons charmaient le cœur d'un séraphin. » 
Mais madame de Chateaubriand suivait une fausse 
tradition : dans sa complainte, la fille renfermée à 
Montfort était une princesse, laquelle obtint d'être 
changée en cane, pour échapper à la violence de son 
vainqueur. Je n'ai retenu que ces vers d'un couplet 
de la romance de ma mère : 

Cane la belle est devenue, 
Cane la belle est devenue, 
Et s'envola, par une grille, 
Dans un étang plein de lentilles. 

Comme madame de Chateaubriand étail une véri- 
table sainte, elle obtint de l'évéque de Saint-Malo La 
promesse de me donner la cléricature; il s'en taisait 
scrupule: la marque ecclésiastique donnée à un laïque 
et à un militaire lui paraissait une profanation <|iii 
tenait de la simonie. M. Cortois de Pressigny, aujour- 
d'hui archevêque de Besançon et pair de France 1 , est 

1. Cortois de Pressigny (Gabriel, comte), né à Dijon le 11 dé- 
cembre lïi.">. 11 avait été sacré évêque de Saint-Malo le IT> jan-» 
\\>-v L786. Forcé d'émigrer en 1791, il se retira en Suisse, rentra 

I 15 



i'.\\ MÉMOIRES d'oUTRE-TOMBÊ 

un homme de bien ci de mérite. Il étail jeune alors, 
protégé de la reine, et sur le chemin de la fortune, où 
il est arrivé plus tard par une meilleure voie : la per- 
sécution. 

Je me mis à genoux, en uniforme, l'épée au côté, 
aux pieds du prélat; il me eoupa deux ou trois che- 
veux sur le sommet de la tète; eela s'appela tonsure, 
de laquelle je reçus lettres en bonnes formes 1 Avec 
ces lettres, 200,000 livres de rentes pouvaient m'échoir, 
quand mes preuves de noblesse auraient été admises 
à Malte : abus, sans doute, dans l'ordre ecclésiastique, 
mais chose utile dans Tordre politique de l'ancienne 
constitution. Ne valait-il pas mieux qu'une espèce de 
bénéfice militaire s'attachât à l'épée d'un soldat qu'à 
la mantille d'un abbé, lequel aurait mangé sa grasse 
prieurée sur les pavés de Paris? 

La cléricature, à moi conférée pour les raisons pré- 
cédentes, a fait dire, par des biographes mal infor- 
més, que j'étais d'abord entré dans l'Eglise. 

Ceci se passait en 1788 2 . J'avais des chevaux, je par- 
courais la campagne, ou je galopais le long des va- 
gues, mes gémissantes et anciennes amies; je descen- , 
dais de cheval, et je me jouais avec elles; toute la I 

à Paris en l'an VIII, remit sa démission entre les mains de 
Pie VII, à l'occasion du Concordat, mais refusa toutes fonctions 
sous le Consulat et l'Empire. La première Restauration l'envoya 
comme ambassadeur à Rome, afin d'obtenir du Pape des modi- 
cations au Concordat de 1801. Nommé pair de France en 1816 
et archevêque de Besançon en 1817, il mourut à Paris le 2 mai 
1823. 

1. Voir Y Appendice N° IX; la Cléricature de Chateaubriand. 

2. Cette date, comme toutes celles que donne Chateaubriand 
dans ses Mémoires, est exacte. Ceci se passait le 16 décembre 

Voiri7 à l'Appendice précité. 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE ^.'io 

famille aboyante de Scylla sautait à mes genoux pour 
me caresser : Nunc vada latrantis Scyllse. Je suis allé 
bien loin admirer les scènes de la nature; je m'au- 
rais pu contenter de celles que m'offrait mon pays 
natal. 

Rien de plus charmant que les environs de Saint- 
Malo, dans un rayon de cinq à six lieues. Les bords 
de la Rance, en remontant cette rivière depuis son 
embouchure jusqu'à Dinan, mériteraient seuls d'adi- 
rer les voyageurs; mélange continuel de rochers et de 
verdure, de grèves et de forêts, de criques et de ha- 
meaux, d'antiques manoirs de la Bretagne féodale el 
d'habitations modernes de la Bretagne commerçante. 
Celles-ci ont été construites en un temps où les négo- 
ciants de Saint-Malo étaient si riches que, dans leurs 
jours de goguettes, ils fricassaient des piastres, et les 
jetaient toutes bouillantes au peuple par les fenêtres. 
Ces habitations sont d'un grand luxe. Bonnaban, châ- 
teau de MM. de la Saudre, est en partie de marbre 
apporté de Gènes, magnificence donl nous n'avons 
pas même l'idée à Paris 1 . La Briantais 2 , Le Bosq, 

1. Le château de Bonnaban, alors en la paroisse 'lu même 
nom, aujourd'hui en La Goucsnièrc, achète en 175i, au prix de 
1 ( J5 UOO livres, et reconstruit avec luxe pendant les années >ui- 
vantes, est encore aujourd'hui une des belles propriétés des en- 
virons de Saint-Malo. MM. de la Saudre étaient deux frères, 
d'origine malouine, qui s'étaient établis ;i Cadix ei y avaient 
fait une immense fortune. A leur retour en France, I 
l'aîné, acheta Bonanban et en commença la reconstruction, qui 
lui, terminée seulement en 1777 par son frère, François-Guillaume, 
devenu son héritier en 1763. Le comte de Kergariou en est au- 
jourd'hui propriétaire. 

■.-'. La Briantais, situé en Sain! Servan, sur les bords de la 
Rance, appartenait alors aux Picol île Prémesnil et appartient 
ctuellement à M. Lachambre, ancien député. 



256 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

le Montmarin 1 , La Balue*, le Colombier 8 , sont ou 

étaient ornés d'orangeries, d'eaux jaillissantes cl de 
statues. Quelquefois les jardins descendent en pente 
au rivage derrière les arcades d'un portique de til- 
leuls, à travers une colonnade de pins, au bout d'une 
pelouse; par-dessus les tulipes d'un parterre, la mer 
présente ses vaisseaux, son calme et ses tempêtes. 

Chaque paysan, matelot et laboureur, est proprié- 
taire d'une petite bastide blanche avec un jardin; 
parmi les herbes potagères, les groseilliers, les rosiers, 
les iris, les soucis de ce jardin, on trouve un plant de 
thé de Cayenne, un pied de tabac de Virginie, une 
fleur de la Chine, enfin quelque souvenir d'une autre 
rive et d'un autre soleil : c'est l'itinéraire et la carte 
du maître du lieu. Les tenanciers de la côte sont d'une 
belle race normande; les femmes grandes, mince-; 
agiles, portent des corsets de laine grise, des jupons 
courts de callemandre et de soie rayée, des bas blancs 
à coins de couleur. Leur front est ombragé d'une large 

1. Ces deux châteaux, situés l'un vis-à-vis de l'autre, sur les 
bords de la Rance — la Bosq en Saint-Servan, le Montmarin 
en Pleurtuit — étaient la propriété de l'opulente famille des 
Magon. 

2. La Balue, en Saint-Servan, appartenait également aux Ma- 
gon. — M. Magon de la Balue a été guillotiné le 9 juillet 170 i, 
avec son frère Luc Magon de la Blinaye, et son cousin Erasme- 
Charles-Auguste Magon de la Lande ; avec la marquise de Saint- 
Pern, sa fille, Jean-Baptiste-Marie-Bertrand de Saint-Pern, son 
petit-fils, et François-Joseph de Cornulier, son petit-gendre. 
Quelques jours auparavant, le 20 juin 1794, deux autres mem- 
bres de la famille Magon, Nicolas-François Magon de la Ville- 
huchet et son fils, Jean-Baptiste-Magon de Coëtizac, étaient 
également montés sur l'échafaud. 

3. Le château de Colombier, en Paramé, appartenait en 1788 
aux Eon de Carissan. 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 'loi 

coiffe de basin ou de batiste, dont les pattes se relè- 
vent en forme de béret, ou flottent en manière de 
voile. Une chaîne d'argent à plusieurs branches pend 
à leur côté gauche. Tous les matins, au printemps, ces 
filles # du Nord, descendant de leurs barques, comme 
si elles venaient encore envahir la contrée, apportent 
au marché des fruits dans des corbeilles, et des cail- 
lebottes dans des coquilles : lorsqu'elles soutiennent 
d'une main sur leur tête des vases noirs remplis de 
lait ou de fleurs, que les barbes de leurs cornettes 
blanches accompagnent leurs yeux bleus, leur visage 
rose, leurs cheveux blonds emperlés de rosée, Les 
Valkyries de l'Edda dont la plus jeune es! ['Avenir, 
ou les Canéphores d'Athènes, n'avaient rien d'aussi 
gracieux. Ce tableau ressemble-t-il encore? Os fem- 
mes, sans doute, ne sont plus; il n'en reste que mon 
souvenir. 

Je quittai ma mère, et j'allai voir mes sœurs aînées 
aux environs de Fougères. Je demeurai un mois chez 
madame de Chateaubourg. Ses deux maisons de cam- 
pagne, Lascardais 1 et Le Plessis 2 , près de Saint-Au- 
bin-du-Cormier, célèbre par sa tour et sa bataille, 
étaient situées dans un pays de roches, de landes 
et de bois. Ma sœur avait pour régisseur M. Livoret, 

1. Le château de Lascardais était la principale résidence de 
M. et M mo de Chateaubourg; il est situé dans la commune de 
Mézières, canton de Saint-Aubin-du-Cormier, arrondissement 
de Fougères (Illc-i't-Vilainc), ci est habité aujourd'hui par M""' la 
vicomtesse du Breil de Pontbriand, petite-ûlle de la comtesse de 
Chateaubourg. 

2. Le Plessis-Pillet est, situe dans la commune de Dourdain, 
canton de Lill'ré. arrondissement de Fougères. 



258 MÉMOIRES D'Ol TRE-TOMBE 

jadis jésuite 1 , auquel il était arrivé une étrange aven- 
ture. 

Quand il lui nommé régisseur à Lascardais, le comte 
de Chateaubourg, le père, venail de mourir : .M. Livo- 
ret, qui ae Tavail pas connu, lui installé gardien du 
castel. La première nuit qu'il y coucha seul, il vil en- 
trer dans son appartement un vieillard pâle, eu robe 
de chambre, en bonnet de nuit, portant une petite lu- 
mière. L'apparition s'approche de l'àtre, pose son bou- 
geoir sur la cheminée, rallume le l'eu et s'assied dans 
iiu fauteuil. M. Livorel tremblail de tout sud corps. 
Après deux heures de silence, le vieillard se lève, 
reprend sa lumière, et sort de la chambre en fermant 
la porte. 

Le lendemain, le régisseur conta son aventure aux 
fermiers, qui, sur la description de la lémure, affir- 
mèrent que c'était leur vieux maître. Tout ne finit pas 
là : si M. Livoret regardait derrière lui dans une furet. 
il apercevait le fantôme; s'il avait à franchir un écha- 
lier dans un champ, l'ombre se mettait à califourchon 
sur l'échalier. Un jour, le misérable obsédé s'étant ha- 
sardé à lui dire : « Monsieur de Chateaubourg. laissez- 
moi; » le revenant répondit : « Non. » M. Livoret, 
homme froid et positif, très peu brillant d'imagina- 
tive, racontait tant qu'on voulait son histoire, toujours 
de la même manière et avec la même conviction. 

Un peu plus tard, j'accompagnai en Normandie 

1. Rob. Lamb. Livorel (et non Livoret), ne le 17 septembre 
1735, était entré dans la Compagnie de Jésus le 27 octobre 1753. 
Au moment de la suppression de la Compagnie (1762), il était . 
.■m collège de Rennes, en qualité de frère coadjuteur, et chargé, 
à ce titre, de s'occuper de la maison de campagne du col- 
lège. 



mémoires d'outre-tombe 259 

un brave officier atteint d'une fièvre cérébrale. On 
nous logea dans uue maison de paysan : une vieille 
tapisserie, prêtée par le seigneur du lieu, séparait 
jiKiiî lit de celui du malade. Derrière cette tapisserie 
on saignait le patient; en délassement de ses souf- 
frances, on le plongeait dans des bains de glace; il 
grelottait dans cette torture, les ongles bleus, le vi- 
sage violet et grincé, les dents serrées, la tête chauve, 
une longue barbe descendant de son menton pointu 
et servant de vêtement à sa poitrine nue, maigre et 
mouillée. 

Quand le malade s'attendrissait, il ouvrai! un para- 
pluie, croyant se mettre à l'abri de ses larmes : si le 
moyen était sûr contre les pleurs, il faudrait élever 
une statue à l'auteur de la découverte. 

Mes seuls bons moments étaient ceux où je m'allais 
promener dans le cimetière de l'église du hameau, 
bâtie sur un tertre. Mes compagnons étaient les morts, 
quelques oiseaux et le soleil qui se couchait. Je rêvais 
à la société de Paris, à mes premières années, à mon 
fantôme, à. ces bois de Combourg dont j'étais si près 
par l'espace, si loin par le temps; je retournais à mon 
pauvre malade : c'était un aveugle conduisant un 
aveugle. 

Hélas I un coup, une chute, une peine morale ravi- 
ront à Homère, à Newton, à Bossuet, leur génie, el 
ces hommes divins, au lieu d'exciter une pitié pro- 
fonde, un regret amer et éternel, pourraient être L'ob- 
jet d'un sourire! Beaucoup de personnes que j'ai con- 
nues et aimées ont vu se troubler leur raison auprès 

•le moi, c me si je portais le germe de la contagion. 

Je ne m'explique le chef-d'œuvre de Cervantes el sa 



260 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

gaieté cruelle que par une réflexion triste : en consi- 
dérai l'être entier, en pesanl le bien el le mal, on 
sérail tenté de désirer tout accident qui porte h l'ou- 
bli, commune un moyen d'échapper à soi-même : un 
ivrogne joyeux est une créature heureuse. Religion à 
part, le bonheur est de s'ignorer et d'arriver à la mort 
sans avoir senti la vie. 
Je rnmenai mon compatriote parfaitement guéri. 

Madame Lucile et madame de Farcy, revenues avec 

moi en Bretagne, voulaient, retourner à. Paris; mais je 
fus retenu par les troubles de la province. Les états 
étaient semonces pour la fin de décembre 1788). La 
commune de Rennes, et après elle les autres com- 
munes de Bretagne, avaient pris un arrêté qui déten- 
dait à leurs députés de s'occuper d'aucune affaire avant 
que la question des fouages n'eût été réglée. 

Le comte de Boisgelin ', qui devait présider l'ordre 
de la noblesse, se hâta d'arriver à Rennes. Les gen- 
tilhommes furent convoqués par lettres particulières, 

1. Boisgelin (Louis-Bruno, comte de) était né à Prennes le 
17 novembre 1734. Maréchal de camp, chevalier de Saint-Louis 
et du Saint-Esprit, maître de la garde-robe du roi et baron des 
Etats de Bretagne, il présida plusieurs fois aux Etats l'ordre de 
la noblesse, notamment dans l'orageuse session de 1788-1789. 
L'ordre de la noblesse et la fraction de l'ordre du clergé qui 
avait entrée aux Etats de Bretagne refusèrent de députer pour 
cette province aux Etats-Généraux de 1789. Le comte de Boisge- 
lin ne siégea donc pas à l'Assemblée constituante, où son frère 
Boisgelin de Cucé, archevêque d'Aix et député du clergé de la 
sénéchaussée de cette ville, a tenu au contraire une place si 
considérable. Il fut guillotiné le 19 messidor an II (7 juillet 
1794). Sa femme, Marie-Catherine-Stanislas de Boufflers, sœur 
du chevalier de Boufflers, qui unissait à l'esprit le plus brillant 
le plus noble courage, monta sur l'échafaud le même jour. 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 261 

y compris ceux qui, comme moi, étaient encore trop 
jeunes pour avoir voix délibérative. Nous pouvions 
être attaqués, il fallait compter les bras autant que 
les suffrages : nous nous rendîmes à notre poste. 

Plusieurs assemblées se tinrent chez M. de Boisgelin 
avant l'ouverture des états. Toutes les scènes de con- 
fusion auxquelles j'avais assisté se renouvelèrent. Le 
chevalier de Guer, le marquis de Trémargat, mon on- 
cle le comte de Bedée, qu'on appelait Bedée l'artichaut, 
à cause de sa grosseur, par opposition à un autre Be- 
dée, long et effilé, qu'on nommait Bedée l'asperge, 
cassèrent plusieurs chaises en grimpant dessus pour 
pérorer. Le marquis de Trémargat, officier de marine, 
à jambe de bois, faisait beaucoup d'ennemis à son 
ordre : on parlait un jour d'établir une école militaire 
où seraient élevés les fils de la pauvre noblesse; un 
membre du tiers s'écria : « Et nos fils qu'auront-ils? 
— L'hôpital, » repartit Trémargat : mot qui, tombé 
dans la foule, germa promptement. 

Je m'aperçus au milieu de ces réunions d'une dispo- 
sition de mon caractère que j'ai retrouvée depuis dans 
la politique et dans les armes : plus mes collègues 
ou mes camarades s'échauffaient, plus je me refroi- 
dissais; je voyais mettre le feu à la tribune ou au ca- 
non avec indifférence : je n'ai jamais salué la parole 
ou le boulet. 

Le résultat de nos délibérations fut que la Qoblesse 
traiterait d'abord des affaires générales, cl ne s'occu- 
perait du louage qu'après la solution des autres «pico- 
tions; résolution directement opposée à celle du tiers. 
Les gentilshommes n'avaient pas grande confiance 
dans le clergé, qui les abandonnai I souvent, surtout 

15. 



262 MÉMOIKES l»'ul THE-TOMBE 

quand il était présidé par l'évèque de Rennes 1 , per- 
sonnage patelin, mesuré, parlant .ivre un Léger zézaie- 
ment qui c'était pas sans grâce, el se ménageant des 
chances à la cour. Un journal, la Sentinelle du Peuple, 
rédigé à Rennes par 1111 écrivailleur arrivé de Paris 2 , 
fomentail les haines. 

Les états se tinrent dans le couvent des Jacobins, 
sur la place du Palais. Nous entrâmes, avec les dispo- 
sitions qu'on vient de voir, dans la salle des séances; 
nous n'y lûmes pas plutôt établis, que le peuple nous 
assiégea. Les 25, 26, -27 et 28 janvier 1789 furent des 
jours malheureux. Le comte de Thiard avait peu de 
troupes; chef indécis et sans vigueur, il se remuait e 
n'agissait point. L'école de droit de Rennes, à la le 
de laquelle était Moreau, avait envoyé quérir les jeunes 
gens de Nantes; ils arrivaient au nombre de quatre 
cents, et le commandant, malgré ses prières, ne les 

1. François Bareau de Girac. — Le jugement que porte sur 
lui Chateaubriand est peut-être trop sévère. « Sur le siège de 
Rennes, dit l'auteur des Evêques avant la Révolution, M. l'abbé 
Sicard, M. de Girac faisait apprécier avec les talents d'un ad- 
ministrateur souple, conciliant et habile, sa charité, son zèle, sa 
sollicitude pour toutes les branches de l'instruction publique. » 
Bonaparte voulut le nommer à un évêché; il refusa et n'accepta 
qu'un canonicat à Saint-Denis. Il mourut en 1820, âge de quatre- 
vingt-huit ans. — Cardinal de La Fare, Xotice sur M. Fran- 
çais Bareau de Girac, évêque de Rennes, 1821. 

2. La Sentinelle du peuple, aux gens de toutes professions, 
sciences, arts, commerce et métiers, composant le Tiers-Etat de 
la province de Bretagne. Ce journal, dont le premier numéro 
parut le 10 novembre 1788, était publié par MM. Monodive et 
Volney. Le Volney de la Sentinelle est bien le Volney du 
Voyage en Egypte et en Syrie (1787) et des Ruines (1791), ce- 
lui qui sera plus tard membre de la Constituante et sénateur, 
pair de France et académicien. Et c'est bien lui, j'imagine, et 
non le pauvre et obscur Monodive, que vise Chateaubriand, 
quand il parle de « l'écrivailleur arrivé de Paris ». 



MÉMOIRES U'OUTRE-TOMBE 263 

put empêcher d'envahir la ville. Des assemblées, en 
ens divers, au Champ-Montmorin 1 et dans les cafés, 
en étaient venues à des collisions sanglantes. 

Las d'être bloqués dans notre salle, nous prîmes la 
résolution de saillir dehors, l'épée à la main; ce fut 
un assez beau spectacle. Au signal de notre président, 
nous tirâmes nos épées tous à la lois, au cri de : Vive 
la Bretagne! et, comme une garnison sans ressources, 
nous exécutâmes une furieuse sortie, pour passer sur 
le ventre des assiégeants. Le peuple nous reçut avec 
des hurlements, des jets de pierres, des bourrades de 
bâtons ferrés et des coups de pistolet. Nous fîmes une 
trouée dans la masse de ses flots qui se refermaient 
sur nous. Plusieurs gentilshommes furent blessés, 
traînés, déchirés, chargés de meurtrissures et de con- 
tusions. Parvenus à grande peine à nous dégager, 
chacun regagna son logis. 

Des duels s'ensuivirent entre les gentilshommes, 
les écoliers de. droit et leurs amis de Nantes. Un de 
ces duels eut lieu publiquement sur la place Royale; 
l'honneur en resta au vieux Keralieu 2 , officier de ma- 

1. En 1785, le comte de Montmorin, commandant pour le roi 
en Bretagne, fit créer et planter sur une butte au sud-est de la 
Ville une promenade qui fut appelée le Champ-Montmorin. C'est 
aujourd'hui le Champ de Mars, dont l'aspect et les abords ont 
été du reste complètement modifiés depuis L'établissement de la 
gare du chemin de fer, qui est voisine. 

2. Aucun Keralieu ne figure sur la liste des Etats de 1788- 
1789, et on ne le trouve pas dans les nobiliaires bretons. Au 
lieu de Keralieu, il faut lire sans doute Kersalaùn. l'n duel eut 
lieu, en effet, sur la place Royale, entre M. de Kersalaùn, ijui 
faisait partie des Etats et qui a signé la protestation de la Noblesse 
et un jeune Rennais, Joseph-Marie-Jacques lilin, qui, après' 
avoir fait la campagne d'Amérique, élaii al<.rs employé dans les 
fermes de Bretagne. Le courage des deux adversaires excita 



264 MÉMOIRES D'OUTBE-TOMBE 

rine, attaqué, qui se battit avec une Incroyable vi- 
gueur, aux ;i|i|)laudissemunts de ses jeunes adver- 
saires. 

Un autre attroupement s'était formé. Le comte de 
MontbouHiiT ' aperçut dans la foule un étudianl nom- 
mé Ulliac, auquel il dit : « Monsieur, ceci nous re- 
garde. » On se range en cercle autour d'eux; Mont- 
boucher fait sauter l'épée d'Ulliac et la lui rend : on 
s'embrasse et la foule se disperse. 

Du moins, la noblesse bretonne ne succomba pas 
sans honneur. Elle refusa de députer aux états géné- 
raux, parce qu'elle n'était pas convoquée selon les luis 
fondamentales de la constitution de la province; elle 
alla rejoindre en grand nombre l'armée des princes, 
se fit décimer à l'armée de Condé, ou avec Charette 
dans les guerres vendéennes. Eût-elle changé quelque 
chose à la majorité de l'Assemblée nationale, au cas 
de sa réunion à cette assemblée? Cela n'est guère pro- 
bable : dans les grandes transformations sociales, les 
résistances individuelles, honorables pour les carac- 
tères, sont impuissantes contre les faits. Cependant. 
il est difficile de dire ce qu'aurait pu produire un 
homme du génie de Mirabeau, mais d'une opinion 

l'admiration des assistants. Jean-Joseph, comte de Kersalaûn. 
était l'aîné des fils du marquis de Kersalaùn, le doyen du Par- 
lement. Agé de 45 ans, il était beaucoup plus vieux que son 
adversaire, lequel n'avait que vingt-quatre ans. 

1. René-François-Joseph de Montbourcher (dont le nom se 
prononçait alors Montboucher, comme l'écrit Chateaubriand). 
Né à Rennes le 21 novembre 1759, fils de Guy-Joseph-Amador. 
comte de Montbourcher, lieutenant-colonel au régiment de Mar- 
beuf, et de Jeanne-Céleste de Saint-Gilles, il était capitaine au 
régiment général Dragons. Il est mort à Rennes le 13 mai 
1835. 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 205 

opposée, s'il s'était rencontré dans l'ordre de la no- 
blesse bretonne. 

Le jeune Boishue et Saint-Riveul, mon camarade de 
collège avaient péri avant ces rencontres, en se ren- 
dant à la cbambre de la noblesse; le premier fut en 
vain défendu par son père, qui lui servit de se- 
cond 1 . 

Lecteur, je t'arrête : regarde couler les premières 
gouttes de sang que la Révolution devait répandre. Le 
ciel a voulu qu'elles sortissent des veines d'un compa- 
gnon de mon enfance. Supposons ma chute au lieu de 
celle de Saint-Riveul; on eût dit de moi, en chan- 
geant seulement le nom, ce que l'on dit de la victime 
par qui commence la grande immolation : « Un gen- 
« tilhomme nommé Chateaubriand, fut tué en se ren- 
« dant à la salle des États. » Ces deux mots auraient 
remplacé ma longue histoire. Saint-Riveul eût-il joué 
mon rôle sur la terre? était-il destiné au bruit ou au 
silence? 

Passe maintenant, lecteur; franchis le ûeuve de 

1. Louis-Pierre de Guehenneuc de Boishue, fils aîné de Jean- 
Baptiste-René de Guehenneuc, comte de Boishue, étail 
Lanhélen évêché de Dot), le 31 octobre 1767. [1 n'avait donc 
que 21 ans lorsqu'il fut tué dans les rues de Rennes, Le 27 jan- 
vier 1789, en même temps que le jeune Saint-Riveul. (Voyez sur 
ce dernier la note de la page 109.) — Ces deux jeunes gens 
avaient signé, quelques jours auparavant, la protestation de la 
noblesse contre Les Arrêtés du Conseil relatifs à la convocation 
des Etats Généraux. Un certain nombre d'autres gentilshommes, 
âgés de moins de 25 ans, avaient été autorisés comme eus 
poser leur signature sur ce document, à ta suite des membres 
des Etats. L'original de cette pièce est aux Archives d'IUe-et- 
Vilaine. — Pour les détails de la mort des jeunes Boishue et 
Saint-Riveul, consulter l'ouvrage de M. Barthélémy Pocquet, 
les Origines de lu lù'nih'tion en Bretagne, tome II, p, 855. 



266 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMEB 

sang i|iii sépare à jamais 1»' vieux inonde, dont tu 
sors, du monde oouveauà l'entrée duquel tu mourras. 

L'année L789, si fameuse dans notre histoire e( 
dans l'histoire de l'espèce humaine, me trouva dans 

les landes de ma Bretagne; je ne pus menu- quitter la 
province qu'assez tard,el n'arrivai à Paris qu'après le 
pillage de la maison Réveillon 4 , l'ouverture des états 
généraux, la constitution du liers état en Assemblée 
nationale, le serment du Jeu de Paume, la séance royale 
du 23 juin, et la réunion du clergé et de la noblesse 
au tiers état. 

Le mouvement était grand sur ma route : dans les 
villages, les paysans arrêtaient les voitures, deman- 
daient les passeports, interrogeaient les voyageurs. 
Plus on approchait de la capitale, plus l'agitation 
croissait. En traversant Versailles, je vis des trotijics 
casernées dans l'orangerie, des trains d'artillerie par- 
qués dans les cours ; la salle provisoire de l'Assemblée 
nationale élevée sur la place du Palais, et des députés 
allant et venant parmi des curieux, des gens du châ- 
teau et des soldat-. 

A Paris, les rues étaient encombrées d'une foule 
qui stationnait à la porte des boulangers; les passants 
discouraient au coin des bornes ; les marchands, sor- 
tis de leurs boutiques, écoutaient et racontaient des 
nouvelles devant leurs portes; au Palais-Royal s'ag- 
gloméraient des agitateurs : Camille Desmoulins com- 
mençait à se distinguer dans les groupes. 

A peine fus-je descendu, avec madame de Farcy et 

1. Le pillage de la maison de Réveillon, fabricant de papiers 
peints de la rue Saint-Antoine, avait eu lieu le 28 avril 1789. 



mémoires d'outre-tombe 207 

madame Lucile, dans un hôtel garni de la rue de Ri- 
chelieu, qu'une insurrection éclate : le peuple se 
porte à l'Abbaye, pour délivrer quelques gardes-fran- 
çaises arrrêtés par ordre de leurs chefs. 1 Les sous- 
officiers d'un régiment d'artillerie caserne aux Inva- 
lides se joignent au peuple. La défection commence 
dans l'armée. 

La cour tantôt cédant, tantôt voulant résister-, mé- 
lange d'entêtement et de faiblesse, de bravacherie et 
de peur, se laisse morguer par Mirabeau qui demande 
l'éloignement des troupes, et elle ne consent pas à les 
éloigner : elle accepte l'affront et n'en détruit pas la 
cause. A Paris, le bruit se répand qu'une armée ar- 
rive par l'égoût Montmartre, que des dragons vont 
forcer les barrières. On recommande de dépaver les 
rues, de monter les pavés au cinquième étage, pour 
les jeter sur les satellites du tyran : chacun se met à 
l'œuvre. An milieu de ce brouillement, M. Necker re- 
cuit l'ordre de se retirer. Le ministère changé se com- 
pose de M. de Breteuil, de La Galaizière, du maréchal 
de Broglie, de La Vauguyon, de La Porte et de Foul- 
lon. Ils remplaçaient MM. de Montmorin, de La Lu- 
zerne, de Saint-Priest et de Nivernais. 

Un poète breton, nouvelle ni débarqué, m'avait 

prié de le mener à Versailles. 11 y a des gens qui visi- 
tent des jardins et des jets d'eau au milieu du renver- 
sement des empires : les barbouilleurs de papier ont 
surtout cette faculté de s'abstraire dans leur manie 
pendant les plus grands événements; leur plir;is«> ou 
leur strophe leur tient lieu de tout. 

1. L'insurrection pour délivrer Les gardes-françaises empri- 
sonnés à l'Abbaye éclata le 30 juin 1789. 



c 2f>8 MÉMOIRES D'cU' RE-TOMBE 

Je menai mon Pindare à L'heure de la messe dans 
la galerie de Versailles. LTÛEil-de-Bœuf étail rayon- 
nant : le renvoi de M. Necker avail exalté les esprits; 
on se croyait sûr de la vicloire : peut-être Sanson 1 et 
Simon,' 2 mêlés dans la foule, étaient spectateurs des 
joies de la famille royale. 

La reine passa avec ses deux enfants; leur cheve- 
lure blonde semblait attendre des couronnes : ma- 
dame la duchesse d'Angoulême, âgée de onze ans, 
attirait les yeux par un orgueil virginal; belle de la 
noblesse du rang et de l'innocence de la jeune fille, 
elle semblait dire comme la fleur d'oranger de Cor- 
neille, dans la Guirlande de Julie : 

J'ai la pompe de ma naissance. 

Le petit Dauphin marchait sous la protection de sa 
sœur, et M. Du Touchet suivait son élève; il m'aper- 
çut et me montra obligeamment à la reine. Elle me 
fit, en me jetant un regard avec un sourire, ce salut 

1. Sanson (Charles-Henri), né en 1739. Il fut nommé exécu- 
teur des hautes-œuvres le 1 er février 1778. Louis, par la grâce 
de Dieu, roi de France et de Navarre, qui lui accordait, ce jour- 
là, ses lettres de provision, devait, quinze ans plus tard, mourir 
de sa main. — Charles-Henri Sanson, que la plupart des bio- 
graphes font à. tort mourir en 1793, quelques mois après l'exé- 
cution de Louis XVI, n'a cessé d'exercer ses fonctions de bour- 
reau que le 13 fructidor an III (30 août 1795), époque à laquelle 
il sollicita sa mise à la retraite. Le 4 pluviôse an X (24 janvier 
1802), il réclamait une pension pour ses services On ignore la 
date de sa mort. (G. Lenotre, la Guillotine pendant la Révo- 
lution. 

2. Simon (Antoine), savetier et membre de la Commune de 
Paris; nommé instituteur du fils de Louis XVI le 1 er juillet 
1793; — guillotiné le 10 thermidor an II (28 juillet 1794). 



MÉMOIRES D OUTRÈ-TOMBE 269 

gracieux qu'elle m'avait déjà fait le jour de ma pré- 
sentation. Je n'oublierai jamais ce regard qui devait 
s'éteindre sitôt. Marie-Antoinette, en souriant, des- 
sina si bien la forme de sa bouche, que le souvenir 
de ce sourire (chose effroyable!) me fit reconnaître 
la mâchoire de la fille des rois, quand on découvrit la 
tête de l'infortunée dans les exhumations de 1815. l 

Le contre-coup du coup porté dans Versailles reten- 
tit à Paris. A mon retour, je rebroussai le cours d'une 
multitude qui portait les bustes de M. Necker et de 
M. le duc d'Orléans, couverts de crêpes. On criait : 
« Vive Necker! vive le duc d'Orléans! » et parmi ces 
cris on en entendait un plus hardi et plus imprévu : 
« Vive Louis XVII! » Vive cet enfant dont le nom 
même eûl été oublié dans l'inscription funèbre de sa 
famille, si je ne l'avais rappelé à la Chambre des 
pairsl 2 Louis XVI abdiquant, Louis XVII placé sur le 

1. Les 18 et 19 janvier 1815, en exécution des ordres du roi 
Louis XV11I, il fut procédé, dans le cimetière de la Madeleine, 
à la recherche des restes de Louis XVI et de Marie-Antoinette. 
Chateaubriand était présent. Le 9 janvier 1816, a la Chambre 
des pairs, dans son discours sur la résolution de la Chambre 
des députés, relative au deuil général du 21 janvier, il prononça 
les paroles suivantes : « J'ai vu, Messieurs, les ossements de 
Louis XVI mêlés dans la fosse ouverte avec la chaux vive qui 
avait consumé les chairs, mais qui n'a pu l'aire disparaître le 
crime! J'ai vu le squelette de Marie-Antoinette, intact à l'abri 
d'une espèce de voûte qui s'était formée au-dessus d'elle, comme 
par miracle! Latrie seule était déplacée! et dans la forme de 
cette tète on pouvait encore reconnaître (6 Providend 
traits où respirait arec la grâce d'ion- femme toute la majesU 
d'une Reine? Voilà ce que j'ai vu. Messieurs! voilà les souve 
iiirs pour lesquels nous n'aurons jamais assez «le larmes... » 
Œuvres complètes, tome XXI11 : Opinions et Discours, p. 7s. 

2. Le nom de Louis XVII avait, en effet été oublié. Chateaubriand, 
dans son discours du 9 janvier, releva en ces termes cette omis- 



270 MÉMOIRES D'OI TRE-TOMBE 

trône, M. le duc d'Orléans déclaré régent, que fïii-il 
arrivé? 

Sur la place Louis XV, le prince de Lambesc, à la 
tête de Roy al- Allemand, refoule le peuple dans Le jar- 
din des Tuileries el blesse nu vieillard : soudain le 

tocsin sonne. Les boutiques des fourbisseurs sonl en- 
foncées, et trente mille fusils enlevés aux Invalides. 
On se pourvoit de piques, de bâtons, de fourches, de 
sabres, de pistolets; <>n pille Saint-Lazare, on brûle 
les barrières. Les électeurs de Paris prennent en main 
le gouvernement de la capitale, et, dans une nuit, 
soixante mille citoyens sont organisés, armés, équipés 
en gardes nationales. 
Le 14 juillet, prise de la Bastille. J'assistai, comme 



sion : « Au milieu de tant d'objets do tristesse, on n'a pas assez 
également départi le tribut de nos larmes. A peine dans les pro- 
jets divers a-t-on nommé ce Roi-Enfant, ce jeune martyr qui a 
chanté les louanges de Dieu dans la fournaise ardente. Est-ce 
parce qu'il a tenu si peu de place dans la vie et dans notre his- 
toire, que nous l'oublions? Mais que ses souffrances ont dû 
rendre ses jours lents à couler, et que son règne a été long par 
la douleur! Jamais vieux roi, courbé sous les ennuis du trône, 
a-t-il porté un sceptre aussi lourd? Jamais la couronne a-t-elle 
pesé sur la tête de Louis XIV descendant dans la tombe, autant 
que le bandeau de l'innocence sur le front de Louis XVII sor- 
tant du berceau? Qu'est-il devenu, ce pupille royal laissé sous 
la tutelle du bourreau, cet orphelin qui pouvait dire, comme 
l'héritier de David : « Mon père et ma mère m'ont abandonné » ? 
Où est-il, le compagnon des adversités, le frère de l'Orpheline 
du Temple? Où pourrais-je lui adresser cette interrogation ter- 
rible et trop connue : Capet, dors-tu? Lève-toi! — Il se lève. 
Messieurs, dans toute sa gloire céleste, et il vous demande un 
tombeau... Je propose d'ajouter à la résolution de la Chambre 
des députés un amendement qui complétera les résolutions du 
21 janvier : « le Roi sera humblement supplié d'ordonner qu'un 
« monument soit élevé à la mémoire de Louis XVII, au nom et 
« aux frais de la nation. » Opinions et Discours, p. 79. 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 271 

spectateur, à cet assaut contre quelques invalides et 
un timide gouverneur : si l'on eût tenu les portes fer- 
mées, jamais le peuple ne fût entré dans la forteresse. 
Je vis tirer deux ou trois coups de canon, non par les 
invalides, mais par des gardes-françaises, déjà montés 
sur les tours. De Launey 1 , arraché de sa cachette, 
après avoir subi mille outrages, est assommé sur les 
marches de l'Hôtel de Ville; le prévôt dos marchands, 
Flesselles*, a la tète cassée d'un coup de pistolet : c'esl 
ce spectacle que des béats sans cœur trouvaient si 
beau. Au milieu de ces meurtres, on se livrait à des 
orgies, comme dans les troubles de Rome, sous Othon 
et Vitellius. On promenait dans des fiacres les vain- 
queurs de la Bastille, ivrognes heureux, déclarés con- 
quérants au cabaret; des prostituées et des sans- 
culottes commençaient à régner, et leur Faisaient es- 
corte. Les passants se découvraient, avec le respect 
de la peur, devanl ces héros, dont quelques-uns mou- 
rurent de fatigue au milieu de leur triomphe. Les 
clefs de la bastille se multiplièrent; on en envoya à 
tous les niais d'importance dans les quatre parties 
du monde One de fois j'ai manqué ma Fortune! Si. 
moi, spectateur, je me fusse inscrit sur le registre (\<>* 
vainqueurs, j'aurais une pension aujourd'hui. 

Les experts accoururent à l'autopsie de la Bastille, 
Des cafés provisoires s'établirent sous des tentes; on 
s'y pressait, comme à la foire Saint-Germain ou à 
Longchamp; de nombreuses voitures défilaient ou 

1. Bernard-René Jourdcun, marquis de Launey (1740-1789), 
capitaine-gouverneur <!>• la Bastille. 

2. Jacques do Flesselles (1721-1789), ancien intendant de Bre- 
tagne et de Lyon. 



272 MÉMOIRES l'oUTRE-TOMBE 

s'arrêtaient au pied des tours, donl on précipitai) les 
pierres parmi des tourbillons de poussière. Des fem- 
mes élégamment parées, des jeunes gens à la mode, 
placés sur différents degrés des décombres gothiques, 
se mêlaient aux ouvriers demi-nus qui démolissaient 
les murs, aux acclamations de la foule. A ce rendez- 
vous se rencontraienl les orateurs les plus fameux, 
lisgens de lettres les plus connus, les peintres les 
plus célèbres, les acteurs et les actrices les plus re- 
nommés, les danseuses les plus en vogue, les étran- 
gers les plus illustres, les seigneurs de la cour et 
] 3 ambassadeurs de l'Europe : la vieille France était 
venue là pour finir, la nouvelle pour commencer. 

Tout événement, si misérable ou si odieux qu'il 
soit en lui-même, lorsque les circonstances en sont 
sérieuses et qu'il fait époque, ne doit pas être traité 
avec légèreté : ce qu'il fallait voir dans la prise de la 
Bastille (et ce que Ton ne vit pas alors), c'était, non 
l'acte violent de l'émancipation d'un peuple, mais 
l'émancipation même, résultat de cet acte. 

On admira ce qu'il fallait condamner, l'accident, 
et l'on n'alla pas chercher dans l'avenir les destinées 
accomplies d'un peuple, le changement des mœurs, 
des idées, des pouvoirs politiques, une rénovation de 
l'espèce humaine, dont la prise de la Bastille ouvrait 
l'ère, comme un sanglant jubilé. La colère brutale fai- 
sait des ruines, et sous cette colère était cachée l'in- 
telligence qui jetait parmi ces ruines les fondements 
du nouvel édifice. 

Mais la nation, qui se trompa sur la grandeur du 
fait matériel, ne se trompa pas sur la grandeur du 
fait moral : la Bastille était à ses yeux le trophée de 



MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE 273 

sa servitude; elle lui semblait élevée à l'entrée de 
Paris, en face des seize piliers de Montfaucon, comme 
le gibet de ses libertés. 1 En rasant une forteresse 
d'État, le peuple crut briser le joug militaire, et prit 
l'engagement tacite de remplacer l'armée qu'il licen- 
ciait : on sait quels prodiges enfanta le peuple devenu 
soldat. 

Réveillé au bruit de la chute de la Bastille comme 
au bruit avant-coureur de la chute du trône, Versailles 
avait passé de la jactance à l'abattement. Le roi ac- 
court à l'Assemblée nationale, prononce un discours 
dans le fauteuil même du président; il annonce l'ordre 
donné aux troupes de s'éloigner, et retourne à son 
palais au milieu des bénédictions; parades inutiles! 
les partis ne croient point à la conversion des partis 
contraires : la liberté qui capitule, ou le pouvoir qui 
se dégrade, n'obtient point merci de ses ennemis. 

Quatre-vingts députés partent de Versailles, pour 
annoncer la paix à la capitale; illuminations. M.Bailly 8 
es!, nommé maire de Paris, M. de La Fayette 3 com- 
mandant de la garde nationale : je n'ai connu le pau- 
vre, mais respectable savant, que par ses malheurs. 
Les révolutions <»nt des hommes pour toutes leurs 
périodes; les uns suivent ces révolutions jusqu'au 

1. Après cinquante-deux ans, on élève quinze Instiller pour 
opprimer cette liberté au nom de laquelle on a rasé la première 
Bastille. (Taris, note de 1841.) Cii. 

2. Jean-Sylvain Bailly (1730-1193). Garde des Tableaux 'lu 
Roi, membre de l'Académie française et de L'Académie des scien- 
ces et de celle des inscriptions et belles-lettres, premier prési- 
dent de l'Assemblée nationale et premier maire de Paris. 

3. Maric-Paul-Joseph-Gilbertde Motier marquis de La Fayette. 



-ll'i MÉMOIRES D'OI ii:i.- rOMBE 

bout, les autres les commencent, mais ne les achèvent 

pas. 

Tout se dispersa; les courtisans partirent pour 
Bâle, Lausanne, Luxembourg el Bruxelles. Madame de 
Polignac 1 rencontra, en fuyant, M. Necker qui ren- 
trait. Le comte d'Artois, 2 ses iils. ;; les trois Condés*, 
émigrèrent; ils entraînèrenl le haut clergé el une par- 
tie de la noblesse. Les officiers, menacés par leurs 
soldais insurgés, cédèrent au torrent qui les charriait 
hors. Louis XYI demeura seul devant la nation avec 
ses deux enfants et quelques femmes, la reine, Mes- 
dames 5 et Madame Elisabeth 6 . Monsieur, 1 qui resta 
jusqu'à l'évasion de Varennes, n'était pas d'un grand 
secours à son frère : bien que, en opinant dans l'as- 
semblée des Notables pour le vote par tête, il eût dé- 
cidé le sort de la Révolu lion, la Révolution s'en dé- 
liait ; lui, Monsieur, avait peu de goût pour le roi, ne 
comprenait pas la reine, et n'était pas aimé d'eux. 

Louis XVI vint à l'Hôtel de Ville le 17 : cent mille 
hommes, armés comme les moines de la Ligue, le 

1. Yolande-Martine-Gabrielle de Polastron, femme du comte, 
puis duc de Polignac, gouvernante des Enfants de France. Elle 
mourut à Vienne (Autriche) le 5 décembre 1793. 

2. Le comte d'Artois, depuis Charles X (1757-1836). 

3. Le duc dAngoulème (1775-1844), et le duc de Berry (1778- 
1820). 

4. Le prince de Condé (1736-1818); — ■ son fils, le duc de Bour- 
bon (1756-1830) et son petit-fils le duc d'Enghien (1772-1804 . 

5. A/" me Adélaïde, fille aînée de Louis XV, née en 1732, et sa 
sœur, M me Victoire, née en 1733. Elles émigrèrent en lT'.'i 
et moururent à Trieste, la première en 1800 et la seconde 
en 1799. 

6. M me Elisabeth de France, sœur de Louis XVI, née à Ver- 
sailles le 3 mai 1764. guillotinée le 10 mai 1794. 

T. Le comte de Provence, depuis Louis XVIII (1755-1824). 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 275 

reçurent. Il est harangué par MM. Bail] y, Moreau de 
Saint-Méry 1 et Lally-Tolendal,* qui pleurèrent: le der- 
nier est resté sujet aux larmes. Le roi s'attendrit à 
son tour; il mit à son chapeau une énorme cocarde 
tricolore; on le déclara, sur place, honnêle homme, 
père des Français, roi d'un peuple libre, lequel peuple 
se préparait, en vertu de sa liberté, à abattre la tête 
de cet honnête homme, son père et son roi. 

Peu de jours après ce raccommodement, j'étais aux 
fenêtres de mon hôtel garni avec mes sœurs et quel- 
ques Bretons; nous entendons crier : « Fermez les 
portes! fermez les portes! » Un groupe de déguenillés 
arrive par un des bouts de la rue; du milieu de ce 
groupe s'élevaient deux étendards que nous ne 
voyions pas bien de loin. Lorsqu'ils s'avancèrent^ 
nous distinguâmes deux tètes échevelées et défigu- 
rées, que les devanciers de Marat portaient chacune 
au bout d'une pique : celaient les têtes de MM. Foul- 

1. Moreau de Saint-Méry (Mëdéric-Louis-Elie), né à Porl- 
Royal (Martinique) le 13 janvier 7750. Président des élei teurs 
de Paris, il harangua deux fois Louis XVI en cette qualité. 11 
fut élu, à la tin de 1789, député de la Martinique à l'Assemblée 
nationale. Arrête après le 10 août, il ne dut son salut qu'au 
dévouement d'un de ses gardiens. 11 réussit à gagner les Etats- 
Unis et ne revint en France qu'à la veille du Consulat. Il mou- 
rut à Paris le 28 janvier L819. 

2. Lally-Tolendal (Trophime-Gérard, marquis de), né le 5 mars 
1751. Député de la noblesse de Paris aux Etats-Généraux, Il 
s'éloigna après les journées d'octobre, reparut en 1792, faillit 
périr dans les massacres de septembre, émigra une seconde fois 
et ne revint qu'en 1800. II se tint, à l'écart sous le Consulal el 
l'Empire. Pendant les Cent-Jours, il suivit Louis Will h Gand 
et lit partie de son conseil privé. Le 19 août 1815, le roi l'éleva 
à la pairie. Membre de l'Académie française en vertu de l'or- 
donnance royale du 21 mars 1816, il reçut, le 3J aoûl 1817, le 
titre de marquis. 11 est mort à Paris le il mars l s SO. 



276 UÉHOIRES I» OUTRE-TOMÇE 

Ion. 1 et Bertier 2 . Tout le monde se retira des fenêtres; 
i'\ restai. Les assassins s'arrêtèrent devant moi, me 
tendirenl les piques en chantant, en faisant des gam- 
bades, en saillant pour approcher de mon visage les 
pâles effigies, L'œil d'une de ces tètes, sorti de son 
orbite, descendait sur le visage obscur du mort; la 
pique traversait la bouche ouverte, dont les dents 
mordaien! le fer : « Brigands! m'écriai-je plein d'une 
indignation que je ne pus contenir, est-ce comme cela 
que vous entendez la liberté? " Si j'avais eu un fusil, 
j'aurais tiré sur ces misérables comme sur des loups. 
Ils poussèrent des hurlements, frappèrent à coups 
redoublés à la porte cochère pour l'enfoncer et join- 
dre ma tête à celles de leurs victimes. Mes sœurs se 
trouvèrent mal; les poltrons de l'hôtel m'accablèrent 
de reproches. Les massacreurs, qu'on poursuivait, 
n'eurent pas le temps d'envahir la maison et s'éloi- 
gnèrent. Ces tètes, et d'autres que je rencontrai bien- 
tôt après, changèrent mes dispositions politiques; 
j'eus horreur des festins de cannibales, et l'idée de 
quitter la France pour quelque pays lointain germa 
dans mon esprit. 



1. François-Joseph Fnullon (1715-1789). Il était intendant des 
finances depuis 1771, lorsqu'il fut nommé contrôleur général Je 
12 juillet 1789, après la retraite de Necker. Le 22 juillet, il fut 
arrêté à la campagne par des bandits, conduit à Paris et accro- 
ché à la lanterne. Sa tête fut portée en triomphe au bout d'une 
pique. 

2. Louis-Bénigne François Bertier de Sauvi.gny (1742-1789), 
intendant de Paris. Il était le gendre de Foullon et périt le 
même jour que lui, massacré par la populace. Un dragon lui 
arracha le cœur et alla déposer ce débris sanglant sur la table 
du comité des électeurs. Sa tête fut promenée dans les rues. 



MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE "277 

Rappelé au ministère le 25 juillet, inauguré, accueilli 
par des fêtes, M. Nccker, troisième successeur de Tur- 
ent, après Calonne et Taboureau 1 fut bientôt dépassé 
par les événements, et tomba dans l'impopularité. 
C'est une des singularilés du temps qu'un aussi grave 
personnage eût été élevé au poste de ministre par le 
savoir-faire d'un homme aussi médiocre et aussi léger 
que le marquis de Pezay 2 Le Compe rendu 3 , qui subs- 
titua en France le système de l'emprunt à celui de 
l'impôt, remua les idées : les femme discutaient de 
dépenses et de recettes; pour la première fois, on 
voyait ou l'on croyait voir quelque chose dans la ma- 
chine à chiffres. Ces calculs, peints d'une couleur à la 
Thomas', avaient établi la première réputation du di- 
recteur général des finances. Habile teneur de caisse, 
mais économiste sans expédient; écrivain noble, mais 

1. Taboureau des Réaux, intendant de Valenciennes. 11 fut 
contrôleur général des finances, du 22 octobre 1776 au 29 juin 
1777. 

2. Alexandre-Frédéric-Jacques Masson, marquis dr Pezay 
(1741-1777), traducteur de Catulle et de Tibulle, auteur de /•'■lis 
au />"hi, de li Lettre d'Alcibiade à Glycère, etc. Très avanl 
dans la faveur du premier ministre, le comte de Maurepas, il 
eut une très grande part à l'entrée de Ne&ker aux affaires, en 
L776 [J. Droz, Histoire du règne de Louis XVI, (unie I, p. 219). 

3. Sous ce titre : Compte rendu au Roi, le ministre Ne< Lter 
avait publié, en 1780, un exposé ou plutôt un aperçu, non du 
budget réel, mais d'un budget-type, se soldant, comme de raison, 
par un fort excédent. Pour la première fois, l'opinion publique 
(Hait ainsi appelée à connaître, par conséquent à juger l'admi- 
nistration des finances. La sensation produite par Le Compte 
riendu fui prodigieuse. 

i. Antoine-Léonard Thomas (173*2 L785), membre de L'Acadé- 
mie française, (|iii lui avait décerné mie fois le prix 'le poésie 
Bt cinq r<>is le prix d'éloquence. « 11 a de La force, dit La Harpe, 
mais clic est emphatique. » 

I. 1G 



I 



_!78 MÉMOIRES D 01 l RE- l OMBE 

enflé; honnête homme, mais sans haute vertu, le ban- 
quier était un de ces anciens personnages d'avant- 
scène qui disparaissent au lever de la toile, après avoir 
expliqué la pièce au public. M. Necker esl le père de 
madame de StaëJ : sa vanité ue lui permettait guère 
de penser que son vrai titre au souvenir de la posté- 
rité sérail la gloire de sa Bile. 

La monarchie fut démolie à l'instar de la Bastille, 
dans la séance du soir de L'Assemblée nationale «lu 
i août. Ceux qui, par haine du passé, crienl aujour- 
d'hui contre la uoblesse, oublienl que ce lui un mem- 
bre de cette uoblesse, le vicomte de Noailles '. soutenu 
par le duc d'Aiguillon 2 el car Mathieu de Montmo- 
rency 3 , qui renversa l'édifice, objet des préventions 

1. Noailles (Louis-Marie, vicomte de), né à Paris le 17 avril 
1756, mort à la Havane (Cuba) le 9 janvier 180 i . Député de la 
noblesse du bailliage de Nemours aux Etats-Généraux, il de- 
manda, dans la nuit du 4 août, que l'impôt fut payé par tous* 
dans la proportion du revenu de chacun, que tous les droits 
féodaux fussent remboursés, que les rentes seigneuriales fus 
ri mboursables, que les corvées, main-mortes et autres servitudes 
personnelles fussent détruites sans radial. 11 était fils du maré- 
chal de Mouchy et beau-frère de La Fayette. 

2. Aiguillon (Armand-Désiré Vignerot-Duplessis-Ilichelieu, 
duc d 1 ), né à Pari3 le 31 octobre 1731. Elu aux Etats-Généraux 
par la noblesse de la sénéchaussée d'Agen, il siégea parmi les 
membres les plus avances de l'Assemblée. Il n'en fut pas moins, 
après le 10 août, décrété d'accusation et obligé de quitter la 
France. Il est mort à Hambourg le 3 m'ai 1800. 

3. Montmorency-Laval (Mathieu-Jean-Félicité, vicomte, puis 
duc de). Né le 10 juillet 1767, il n'avait que 21 ans, lorsqu'il fu- 
envoyé aux Etats-Généraux par la noblesse du bailliage de Mont- 
fort-1'Amaury. Il fut l'un des premiers à se réunir aux Com- 
munes, et il se montra aussi empressé que MM. d'Aiguillon et 
de Noailles à réclamer l'abolition des droits féodaux. Le 19 juin 
1790, il appuya le décret qui supprimait la noblesse, et demanda 
l'anéantissement « de ces distinctions anti-sociales, afin de voir 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 279 

révolutionnaires. Sur la motion du député féodal, les 

droits féodaux, les droits de chasse, de colombier et 
de garenne, les dîmes et champarts, les privilèges des 
Ordres, des villes et des provinces, les servitudes per- 
sonnelles, les justices seigneuriales, la vénalité des 
offices, furent abolis. Les plus grands coups portés à 
l'antique constitution de l'État le furent par des gen- 
tilhommes. Les patriciens commencèrent la Révolu- 
tion, les plébéiens l'achevèrent : comme la vieille 
France avait dû sa gloire à la noblesse française, la 
Jeune France lui doit sa liberté, si liberté il y a pour 
la France. 

Les troupes campées aux environs de Paris avaient 
été renvoyées, et, par un de ces conseils contradictoires 
qui tiraillaient la volonté du roi, on appela le régiment 
de Flandre à Versailles. Les gardes du corps donnè- 
rent un repas aux officiers de ce régimenl '; Les têtes 
s'échauffèrent; la reine parul au milieu du banquet 
avec le Dauphin ; on porta la santé de la famille royale; 
le roi vint à son tour; la musique militaire joue l'air 
touchant et favori : Richard! 6 mon roi'.' A peine 

effacer du Code constitutionnel toute institution de noblesse et 
la vaine ostentation des livrées ». Pair de France (1*3 aoûl L815 . 
ministre des Affaires étrangères (21 décembre 1821 — 22 décem- 
bre 1822), créé duc par Louis XVIII le 30 novembre L822 
bre de l'Académie française le.Snovembre 1825, nommé gouver- 
neur du duc de Bordeaux le 1 1 janvier 1826, il mourut le 24 mars 

1826, le jour du Vendredi Saint, dans l'église Saint-Th as 

d'Aquin, au moment où il venait de s'agenouiller devant le tom- 
beau dressé dans l'église. 

1. Le banquet donné par les garde ■ ■■ ■■ 

Versailles, dans la salle de L'Opéra, eut Lieu le L or octobre L789. 

2. Lorsque Louis X\l entra dans La salle, M. de Ganecaude, 
garde de la manche du roi, chevalier de Saint-Louis, qui faisait 
les honneurs du banquet en qualité de commissaire de la Mai- 



2ftO MÉMOIRES D'OI l RE-TOMBE 

cette nouvelle s'est-elle répandue à Paris, que l'opi- 
nion opposée s'en empare; on s'écrie que Louis refuse 
sa sanction à la déclaration des droits, pour s'enfuir 
à Meteavecle comte d'Estaing 1 , Maral propage cette 
rumeur : il écrivail déjà l'Ami il" -peuple 2 . 

Le 5 octobre arrive. Je ne fui poinl témoin des évé- 
nements de cette journée. Le récil en parvinl de bonne 
heure, le G, dans la capitale. On nous annonce en 
même temps une visite du roi. Timide dans les sa- 
lons, j'étais hardi sur les places publiques: je me sen- 
tais l'ail pour la solitude on pour le for .1" courus 

aux Champs-Elysées : d'abord parun'iii des canons, 
sur lesquels des harpies, des larronnesses, dos fi Mrs 

son militaire de Sa Majesté, donna l'ordre au chef de musique 
d'exécuter l'air de Grétry : Où peut-on ci, 
de sa famille! Le chef répondit qu'il ne l'avait pas et fil 
Richard, ô mon roi! qui était aussi de Grétry. Ce pauvre 
chef de musique ne prévoyait pas en choisissant cel air, qu'il 
préparait à Fouquier-Tinville un des articles de son acte d'ac- 
cusation contre la reine de France [Moniteur du 16 octobre 1793 ■ 
— La pièce de Richard Cceur-de-Lion, où se trouve l'air : 
Richard, à mon roi! avait été représentée pour la première 
fois le 21 octobre 1784. Les paroles sont de Sedaine. 

1. Le vice-amiral Charles-Henri d'Estaing, lors des journées 
d'octobre, était commandant de la garde nationale de Versailles. 
Il s'était couvert de gloire pendant la guerre d'Amérique. Nommé 
amiral de France au mois de mars 1792, il fut autorisé à eri 
remplir les fonctions sans perdre le droit d'avancer, à son tour, 
dans l'armée de terre, à laquelle il appartenait également. L'an- 
née suivante, il était arrêté comme suspect, et, le 28 avril 1794, 
il mourait sur l'échafaud. 

2. Le journal de Marat commença de paraître le 12 septembre 
1789, avec ce titre : Le Publiciste parisien, journal politique. 
libre et impartial, par une Société de patriotes, et rédigé par 
M. Marat, auteur de Z'Offrande a la Patrie, du Moniteoh 
et du Plan de Constitution, etc. A partir du numéro 6, c'est- 
à-dire le 17 septembre 1789, le journal prit le titre de l'Ami du 
Peuple ou le Publiciste parisien. 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 281 

de joie montées à califourchon, tenaient les propos 
les plus obscènes et faisaient les gestes les plus im- 
mondes. Puis, au milieu d'une horde de tout âge et 
de tout sexe, marchaient à pied les gardes du corps, 
ayant changé de chapeaux, d'épées et de baudriers 
avec les gardes nationaux : chacun de leurs chevaux 
portait deux ou trois poissardes, sales bacchantes 
ivres et débraillées. Ensuite venait la députation de 
L'Assemblée nationale; les voitures du roi suivaient : 
elles roulaient dans l'obscurité poudreuse d'une forêt 
de piques et de baïonnettes. Des chiffonniers en lam- 
beaux, des bouchers, tablier sanglant aux cuisses, 
couteaux nus à la ceinture, manches de chemises re- 
troussées.cheminaient aux portières; d'autres segipans 
noirs étaient grimpés sur l'impériale; d'autres, accro- 
chés au marchepied des laquais, au siège des cochers. 
On tirait des coups de fusil et de pistolet; on cria il : 
Voici le boulanger, la boulangère et le petit mitron ! 
Pour oriflamme, devanl le fils de Saint-Louis, des hal- 
lebardes suisses élevaient en l'air deux tètes de gardes 
du corps, frisées et poudrées par un perruquier de 
Sèvres. 

L'astronome Bailly déclara à Louis XVI, dans l'Hô- 
tel de Ville, que le peuple humain, respectueux et fidèle, 
venait de conquérir son roi, et le roi de son côté, fort 
touché et fort content, déclara qu'il était venu à Paris 
de son plein gré : indignes faussetés de la violence et 
«le la peur qui déshonoraient alors toutes les partis et 
tous les hommes. Louis XVI n'étail pas faux : il était 
faillie; la faiblesse n'esl pas une fausseté, mais elle 
en tient lieu et elle en remplil les fonctions; le respect 
que doivent inspirer la vertu el le malheur du roi 

10. 



282 MÉMOIRï - D'OI ici. TOMBE 

sainl et martyr pend toul jugemenl humain presque 
sacrilège. 

Les députés quittèrent Versailles et tinrenl leur pre- 
mière séance le 19 octobre, dans des salles de 

l'archevêché. Le 9 novembre ils se transportèrent dans 

l'enceinte du Manège, près des Tuileries. Le reste de 
l'année 1789 vit les décrets qui dépouillèrenl le clergé, 
détruisirent l'ancienne magistrature el créèrenl les 
assignats, l'arrêté de la commune de Paris pour le 
premier comité des recherches, et le mandai des juges 
pour la poursuite du marquis de Favras 1 . 

L'Assemblée constituante, malgré ce qui peut lui 
être reproché, n'en reste pas moins la plus illustre 
congrégation populaire qui jamais ait paru chez les 
nations, tant par la grandeur de ses transactions que 
par l'immensité de leurs résultats. Il n'y a si haute 
question politique qu'elle n'ait touchée el convenable- 
ment résolue. Que serait-ce si elle s'en fût tenue aux ca- 
hiers des états généraux et n'eût pas essayé d'aller au 
delà ! Tout ce que l'expérience et l'intelligence humaine 
avaient conçu, découvert et élaboré pendant trois siè- 
cles, se trouve dans ces cahiers. Les abus divers de 
l'ancienne monarchie y sont indiqués et les remèdes 
proposés; tous les genres de liberté sont réclamés, 

1. Favras (Thomas Mahy, marquis de), ne à BLois en 1714. 
Lieutenant des Suisses de la garde de Monsieur, il fut dénoncé 
par le comité des recherches et traduit devant les juges du Chà- 
telet comme auteur d'un complot ayant pour objet d'égorger 
La Fayette, Necker et Bailly, et d'enlever Louis XAT pour le 
mettre à la tête d'une armée contre-révolutionnaire. Condamné 
à être pendu, il fut exécuté le 19 février 1790, sur la place de 
l'Hôtel de Ville, 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 283 

même la liberté de la presse; toutes les améliorations 
demandées, pour l'industrie, les manufactures, le com- 
merce, les chemins, l'armée, l'impôt, les finances, les 
écoles, l'éducation publique, etc. Nous avons traversé 
sans profit des abîmes de crimes et des tas de gloire; 
la République et l'Empire n'ont servi à rien : l'Em- 
pire a seulement réglé la force brutale des bras que 
la République avait mis en mouvement; il nous a 
laissé la centralisation, administration vigoureuse que 
je crois un mal, mais <jui peut-être pouvait seule rem- 
placer Les administrations locales alors qu'elles étaient 
('(•truites et que l'anarchie avec l'ignorance étaient 
dans toutes les têtes. A cela près, nous n'avons pas 
la il un pas depuis l'Assemblée constituante : ses tra- 
vaux sont comme ceux du grand médecin «le l'anti- 
quité, lesquels ont à la fois reculé et posé les bornes 
de la science. Parlons de quelques membres de cette 
Assemblée, et arrêtons-nous à Mirabeau qui les ré- 
sume et les domine tous. 

Mêlé par les désordres et les hasards de sa vie aux 
plus grands événements et à l'existence des repris de 
justice, des ravisseurs et des aventuriers, Mirabeau, 
tribun de l'aristocratie, député de la démocratie, avait 
du Gracchus et du don Juan, du Catilinaet du (i usina a 
d'Alfarache, du cardinal de Richelieu et du cardinal de 
Retz, du roué de la Régence et du sauvage de la Ré- 
volution; il avait de pins du Mirabeau, famille floren- 
tine exilée, qui gardait quelque chose de ces palais 
armés et de ses grands factieux célébrés par Dante; 
famille naturalisée française, où l'esprit républicain 
du moyen âge de L'Italie et L'espril féodal de notre 



284 MÉMOIRES D'OUTRE TOMBE 

moyen âge se trouvaient réunis dans une succession 
d'hommes extraordinaires. 

La laideur de Mirabeau, appliquée sur le fond de 
beauté particulière à sa race, produisail une sorte de 
puissante figure du Jugement dernier de Michel-Ange, 
compatriote des Arrighetti. Les sillons creusés par la 
petite vérole sur le visage de l'orateur avaient plutôt 
l'air d'escarres laissées par la flamme. La nature - 
blait avoir moulé sa tête pour l'empire ou pour le gi- 
bet, taillé ses bras pour étreindre une nation ou puni' 
enlever une femme. Quand il secouait sa crinière en 
regardant le peuple, il l'arrêtait; quand il levait sa 
patte et montrait ses ongles, la plèbe courait furieuse. 
Au milieu de l'effroyable désordre d'une séance, je l'ai 
vu à la tribune, sombre, laid et immobile : il rappelait 
le chaos de Milton, impassible et sans forme au centre 
de sa confusion. 

Mirabeau tenait de son père 1 et de son oncle 2 qui, 
comme Saint-Simon, écrivaient à la diable des pages 
immortelles. On lui fournissait des discours pour la 
tribune : il en prenait ce que que son esprit pouvait 
amalgamer à sa propre substance. S'il les adoptait en 

1. Victor Riqueti, marquis de Mirabeau, né le 5 octobre 1715 
à Pertuis (Provence). Il prenait le titre de l'Ami des hommes, 
du titre de son principal ouvrage, paru en 1756. Il mourut la 
veille même de la prise de la Bastille, le 13 juillet 1789. 

2. Jean-Antoine-Joseph-Charles-Elzéar de Riqurti, né à Per- 
tuis, comme son frère, le 8 octobre 1717. Il prit le titre de bailli 
en 1763, en devenant grand-croix de l'ordre de Malte. A partit' 
de ce moment, il n'est plus appelé que le bailli de Mira 

Il mourut à Malte en 1794. Ainsi que l'Ami des hommes, le 
bailli était, lui aussi, une façon de Saint-Simon. Chateaul 
n'a rien exagéré, quand il a dit des deux frères : « qu'ils écri- 
vaient à la diable des pages immortelles ». (Voir les belles 
études sur les Mirabeau, par Louis de Loménie, tomes I et II.) 



MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE 285 

en lier, il les débitait mal; on s'apercevait qu'ils n'étaient 
pas de lui par des mots qu'il y mêlait d'aventure, et 
qui le révélaient. Il tirait son énergie de ses vices; ces 
vices ne naissaient pas d'un tempérament frigide, ils 
portaient sur des passions profondes, brûlantes, ora- 
geuses. Le cynisme des mœurs ramène dans la société, 
en annihilant le sens moral, une sorte de barbares; ces 
barbares de la civilisation, propres à détruire comme 
les Goths, n'ont pas la puissance de fonder comme 
eux: ceux-ci étaient les énormes enfants d'une nature 
vierge, ceux-là sont les avortons monstrueux d'une 
nal ure dépravée. 

Deux fois j'ai rencontré Mirabeau à un banquet, une 
fois chez la nièce de Voltaire, la marquise de Villette ', 
une autre fois au Palais-Royal, avec des députés de 
l'opposition que Chapelier 2 m'avait fait connaître : Cha- 
pelier est allé à l'échafaud, dans le même tombereau 
que mon frère et M. de Malesherbes. 

Mirabeau parla beaucoup, et surtout beaucoup de 

1. Reine-Philiberte Roupli de Varicourt, que Voltaire avait 
surnommée Belle et Bonne. Elle avail épousé à Ferney, le 
12 novembre 1777, le marquis de Villette. Elle est morte à Paris 
en 1822, dans son hôtel de la rue de Beaune, où Voltaire lui- 
même était mort. C'est dans cet hôtel que Chateaubriand ren- 
contra Mirabeau. 

2. Le Chapelier (Isaac-René-Guy), né à Rennes, le 12 juin 
1754. Député du tiers-état de la sénéchaussée de Rennes, il prit 
une part des plus actives aux travaux de la Constituante. L'un 
des principaux orateurs du côté gauche, l'un des fondateurs du 
Club breton, devenu bientôt le club des Jacobins, il n'eu l'ut pas 
moins condamné par le tribunal révolutionnaire « pour avoir 
conspiré depuis 1789 en faveur de la royauté ». il péril le même 
jour que le frère el La belle-sœur de Chateaubriand, le 3 floréal 
an II (22 avril 1794). - Sa veuve, Marie-Esther de la Marre, se 
remaria le II! nivôse an Y1II ('H deeembre I p.i'.t) avec M. Cor- 
bière, le futur ministre de la Restauration. 



1286 MÉMOIRES D 01 TRE-TOMBE 

lui. Ce lils drs lions, Uod lui-même ô la tête de chi« 
mère, cet homme si positif dans les faits, était tout 
roman, toul poésie, tout enthousiasme par l'imagina- 
tion el le langage; on reconnaissait l'amant de Sophie, 
exalté dans ses sentiments el capable de sacrifice. 
« Je la trouvai, dit-il, cette femme adorable;... je 
« ce qu'était son âme, cette âme formée des mains il.- 
« la nature dans un moment de magnificence. » 

Mirabeau m'enchanta de récits d'amour, de souhaits 
de retraite dont il bigarrait des discussions arides. Il 
m'intéressait encore par un autre endroit : comme 
moi, il avait été traité sévèrement par son père, lequel 
avait gardé, comme le mien, l'inflexible tradition de 
l'autorité paternelle absolue. 

Le grand convive s'étendit sur la politique étrangère, 
et ne dit presque rien de la politique intérieure; c'était 
pourtant ce qui l'occupait ; mais il laissa échapper 
quelques mots d'un souverain mépris contre ces hom- 
mes se proclamant supérieurs, en raison de l'indiffé- 
rence qu'ils affectent pour les malheurs et les crime-. 
Mirabeau était né généreux, sensible à l'amitié, facile 
à pardonner les offenses. Malgré son immoralité, il 
n'avait pu fausser sa conscience; il n'était corrompu 
que pour lui, son esprit droit et ferme ne faisait pas 
du meurtre une sublimité de l'intelligence; il n'avait 
aucune admiration pour des abattoirs et des voiries. 

Cependant Mirabeau ne manquait pas d'orgueil; il 
se vantait outrageusement; bien qu'il se fût constitué 
marchand de drap pour être élu par le tiers état (l'or- 
dre de la noblesse ayant eu l'honorable folie de le re- 
jeter), il était épris de sa naissance : oiseau hagard, 
dont le nid fut entre quatre tourelles, dit son père. Il 



mémoires d'outre-tombe 287 

n'oubliait pas qu'il avait paru à la cour, monté dans 
les carrosses et chassé avec le roi. Il exigeait qu'on le 
qualifiât du titre de comte; il tenait à ses couleurs, et 
couvrit ses gens de livrée quand tout le monde la 
quitta. Il citait à tout propos et hors de propos son 
parent, l'amiral de Coîigny. Le Moniteur l'ayant appelé 
Riquet l : « Savez-vous, dit-il avec emportement au 
journaliste, qu'avec votre Riquet, vous avez déso- 
rienté l'Europe pendant trois jours? » Il répétait celte 
plaisanterie impudente et si connue : « Dans une autre 
« famille, mon frère le vicomte serait l'homme d'es- 
« prit et le mauvais sujet; dans ma famille, c'est le 
« sot et l'homme de bien. » Des biographes attribuent 
ce mot au vicomte, se comparant avec humilité aux 
ii h 1res membres de la famille. 

Le fond des sentiments de Mirabeau était monar- 
chique; il a prononcé ces belles paroles : « J'ai voulu 
« guérir les Français de la superstition de la monar- 
« chie et y substituer son culte. » Dans une lettre, 
destinée à cire mise sous les yeux de Louis XVI, il 
écrivait : « Je ne voudrais pas avoir travaillé seule- 

1. Non pas Riquet, — ce qui était le nom patronymique des 
Caraman, descendant de Pierre-Paul Riquet. le créateur du 
canal du Languedoc, — mais Riqueti, nom patronymiqu 
Mirabeau. « On connaît, écrit M. de Loménie, le mol adi 
dit-on, par Mirabeau au rédacteur du Moniteur qui, au Lende- 
main du décret d'abolition des titres el distinctions nobiliaires, 
et en conformité a ce décret, lui avait, dans le compte rendu de 
l'Assemblée, ôté le nom de fief sous lequel il était si popul 
et l'avait désigné par son nom patronymique de Riqueti, ou, 
comme lui-même l'écrivait, Riquetti : « Avec votre Riquetti 
vous avez désorienté toute l'Europe, o Dans 9a lettre du 20 juin 
1790 pour la Cour, Mirabeau parle de ce décret comme - d'une 
démence dont La Fayette a été ou bêtement, ou perfidi 
pcomlice ». Les Mirabeau, tome V, p. 325, 



288 MÉMOIRES D 01 i RE TOMBE 

m niriii ,-i mu' vaste destruction. » C'esl cependanl ce 
qui lui est arrivé : le ciel, pour nous punir de n<^ ta- 
lents mal employés, nous donne le repentir de dos 
succès. 

Mirabeau remuait l'opinion avec deux leviers: d'un 
côté, il prenaitson poini d'appui dans les masses donl 
il s'était constitué le défenseur en les méprisant ; de 
l'autre, quoique traître à son ordre, il en soutenait la 
sympathie par des affinités de caste et des intérêts 
communs. Cela n'arriverait pas au plébéien, cham- 
pion des classes privilégiées, il serait abandonné de 
son parti sans gagner l'aristocratie, de sa nature in- 
grate et ingagnable, quand on n'est pas né dans 
rangs. L'aristocratie ne peut d'ailleurs improviser un 
noble, puisque la noblesse est fille du temps. 

Mirabeau a fait école. En s'affranchissant des lien- 
moraux, on a rêvé qu'on se transformait en homme 
d'État. Ces imitations n'ont produit que de petits per- 
vers : tel qui se flatte d'tre corrompu et voleur n'esl 
que débauché et fripon; tel qui se croit vicieux n'i si 
que vil; tel qui se vante d'être criminel n'est qu'in- 
fâme. 

Trop tôt pour lui, trop tard pour elle, Mirabeau se 
vendit à la cour, et la cour l'acheta. Il mit en enjeu sa 
renommée devant une pension et une ambassade : 
Cromwellfut au moment de troquer son avenir contre 
un titre et l'ordre de la Jarretière. Malgré sa superbe, 
Mirabeau ne s'évaluait pas assez haut. Maintenant que 
l'abondance du numéraire et des places a élevé le prix 
des consciences, il n'y a pas de sautereau dont l'ac- 
quêt ne coûte des centaines de mille francs et les pre- 
miers honneurs de l'État. La tombe délia Mirabeau de 



mémoires d'outre-tombe 289 

ses promesses, et le mit à l'abri des périls cpie vrai- 
semblablement il n'aurait pu vaincre : sa vie eût mon- 
tré sa faiblesse dans le bien; sa mort l'a laissé en pos- 
session de sa force dans le mal. 

En sortant de notre dîner, on discutait des ennemis 
de Mirabeau; je me trouvais à côté de lui et n'avais 
pas prononcé un mot. Il me regarda en face avec ses 
yeux d'orgueil, de vice et de génie, et, m'appliquant 
sa main sur l'épaule, il me dit : « Ils ne me pardon- 
neront jamais ma supériorité! » Je sens encore l'im- 
pression de cette main, comme si Satan m'eût touché 
de sa griffe de feu. 

Lorsque Mirabeau fixa ses regards sur un jeune 
muet, eut-il un pressentiment de mes futuritions? 
pensa-t-il qu'il comparaîtrait un jour devant mes sou- 
venirs? J'étais destiné à, devenir l'historien de hauts 
personnages : ils ont défilé devant moi sans que je 
me sois appendu à leur manteau pour me faire traî- 
ner avec eux h la postérité. 

Mirabeau a déjà subi la métamorphose qui s'opère 

parmi ceux dont la mémoire doit demeurer; porté du 

Panthéon àl'égoût, et reporté de l'égout au Panthéon, 

il s'est élevé de toute la hauteur du temps qui lui sert 

aujourd'hui de piédestal. On ne voit plus le Mirabeau 

réel, mais le Mirabeau idéalisé, le Mirabeau tel que le 

font les peintres, pour le rendre le symbole ou le 

mythe de L'époque qu'il représente : il devient ainsi 

iplus faux et plus vrai. De tant de réputations, de tant 

[d'acteurs, de tant d'événements, de tant de ruines, il 

ne restera que trois hommes, chacun d'eux attaché à 

[chacune des trois grandes époques révolutionnaires, 

[pfirabeaii pour l'aristocratie, Robespierre pour la dé- 

I. 17 



L i!)l> MÉMOIRES D 01 TRE-TOMBË 

mocratie, Bonaparte pour le despotisme; la monarchie 
n'a rien : la France a payé cher trois renommées que 
ne peut avouer la vertu. 

Les séances de l'Assemblée nationale offraient un 
intérêt dont les séances de nos chambres sonl loin 
d'approcher. On se levait de bonne heure pour trou- 
ver place dans les tribunes encombrées. Les députés 
arrivaient en mangeant, causant, gesticulant; ils se 
groupaient dans les diverses parties de la salle, selon 
leurs opinions. Lecture du procès-verbal; après cette 
lecture, développement du sujet convenu, ou motion 
extraordinaire. Il ne s'agissait pas de quelque article 
insipide de loi ; rarement une destruction manquait 
d'être à l'ordre de jour. On parlait pour ou contre ; 
tout le monde improvisait, bien ou mal. Les débats 
devenaient orageux; les tribunes se mêlaient à la dis- 
cussion, applaudissaient et glorifiaient, sifflaient et 
huaient les orateurs. Le président agitait sa sonnette : 
les députés s'apostrophaient d'un banc à l'autre. 
Mirabeau le jeune prenait au collet son compétiteur ; 
Mirabeau l'aîné criait : « Silence aux trente voix! » Un 
jour, j'étais placé derrière l'opposition royaliste; 
j'avais devant moi un gentilhomme dauphinois, noir 
de visage, petit de taille, qui sautait de fureur sur son 
siège, et disait à ses amis : « Tombons, l'épée à la î 
main, sur ces gueux-là. » Il montrait le côté de la 
majorité. Les dames de la Halle, tricotant dans les 
tribunes, l'entendirent, se levèrent et crièrent toutes 
à la fois, leurs chausses à la main, l'écume à la 
bouche : « A la lanterne! » Le vicomte de Mirabeau ', 
1. Mirabeau (André-Boniface-Louis Riqueti, vicomte de), dit 



MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE 291 

Lautrec l et quelques jeunes nobles voulaient donner 
l'assaut aux tribunes. 

Bientôt ce fracas était étouffé par un autre : des 
pétitionnaires, armés de piques, paraissaient à la 
barre : « Le peuple meurt de faim, disaient-ils; il est 



Mirabeau-Tonneau, né à Paris le 30 novembre 1754. Élu dé- 
Buté de la noblesse par la sénéchaussée de Limoges, il ne cessa 
de harceler les orateurs du côté gauche, hachant leurs discours 
d'interruptions sans nombre, toujours spirituelles et souvent 
grossières. Son frère lui-même n'était pas épargné. Emigré au 
delà du Rhin, il continua ses escarmouches contre les Révolu- 
tionnaires à la tête de cette légion de Mirabeau, qu'il avail 
créée et qui devint bientôt célèbre sous le nom de hussards de 
la mort. 11 mourut à Fribourg-en-Brisgau le 15 septembre L792. 
1. Aucun député du nom de Lautrec ne figure sur la liste des 
membres de la Constituante. Chateaubriand ne s'est pourtant 
pas trompé en plaçant ici le nom de Lautrec à côté de celui du 
vicomte de Mirabeau. J'en trouve la preuve dans le billet d'en- 
terrement suivant qui circula dans Paris, le 24 décembre 1789. 
A la suite d'une double provocation adressée au marquis de la 
Tour-Maubourg et au duc de Liancourt, Mirabeau-Tonneau avait 
été blessé dans une première rencontre, et le bruit de sa mort s'é- 
tait répandu. De là le billet d'enterrement, dont voici un extrail : 
« Vous êtes prié d'assister aux convoi, service et enterrement de 
très haut et très puissant aristocrate, André-Boniface-Louis de 
Riquetli, vicomte de Mirabeau, député de la noblesse du Haut- 
bimousin, etc., etc., qui, commencé par M. le marquis de la 
Tour-Maubourg, son collègue, a été achevé par très haut, très 
puissant et très illustrissime démagogue, François-Alexandre - 
Frédéric de Liancourl,, duc héréditaire, etc., etc., qui a débar- 
rassé la Nation de ce pesant ennemi, au milieu du Champ-de- 
Mars, le 22 décembre 1789, en présence de M. M. de Lautrec de 
\Saint-Shnon, de Causans et de La Châtre, et. esl décédé en son 
hôtel, rue '1'' Seine, faubourg SaintG-ermadn, !<■ 23, ;'< II heures 
du malin. L'enterrement se fera en L'église Saint Sulpice sa 
aroisse, le 25, à cinq heures du soir... Le Parlement île l Jeunes y 
assister.! par députation... Le Clergé est invité, et l'on a droil de 
^attendre à l'y rencontrer, le défu m a pris trop vivement son 
parti pour n'avoir pas mérité ce tribut de reconnaissance. La 
'■noblesse suivra le deuil, sans manteau, mais en pleureuse... >» 



292 MKMOIHKS II OITIŒ-TuMIlE 

temps de prendre des mesures contre les aristocrates 
et de s'élever à la hauteur des circonstances. « Le pré- 
sident assurait ces citoyens de son respect : « On a 
l'oeil sur les traîtres, répondait-il, et l'Assemblée fera 
justice. » Là-dessus, nouveau vacarme ; les députés 
de droite s'écriaient qu'on allait à l'anarchie; les 
députés de gauche répliquaient que le peuple était 
libre d'exprimer sa volonté, qu'il avait le droit de se 
plaindre des fauteurs du despotisme, assis jusque 
dansleseio delà représentation nationale : ils dési- 
gnaient ainsi leurs collègues à ce peuple souverain, 
qui les attendait au réverbère. 

Les séances du soir l'emportaient en scandale sur ■ 
les séances du matin : on parle mieux et plus hardi- 
ment à la lumière des lustres. La salle du manège 
était alors une véritable salle de spectacle, où se 
jouait un des plus grands drames du monde. Les pre- 
miers personnages appartenaient encore à l'ancien 
ordre de choses : leurs terribles remplaçants, cachés 
derrière eux, parlaient peu ou point. A la fin dune 
discussion violente, je vis monter à la tribune un dé- 
puté d'un air commun, d'une figure grise et inanimée, 
régulièrement coiffé, proprement habillé comme le | 
régisseur d'une bonne maison, ou comme un notaire J 
de village soigneux de sa personne. Il fit un rapport 
long et ennuyeux ; on ne l'écouta pas ; je demandai 
son nom : c'était Robespierre. Les gens à souliers 
étaient prêts à sortir des salons, et déjà les sabots 
heurtaient à la porte. 

Lorsque, avant la Révolution, je lisais l'histoire des 
troubles publics chez divers peuples, je ne concevais 






mémoires d'outre-tombe 293 

pas comment on avait pu vivre en ces temps-là; je 
m'étonnais que Montaigne écrivît si gaillardement 
dans un château dont il ne pouvait faire le tour sans 
courir le risque d'être enlevé par des bandes de 
ligueurs ou de protestants. 

La Révolution m'a fait comprendre cette possibilité 
d'existence. Les moments de crise produisent un 
redoublement de vie chez les hommes. Dans nue 
société qui se dissout et se recompose, la lutte des 
deux génies, le choc du passé et de l'avenir, le mé- 
lange des mœurs anciennes et des mœurs nouvelles, 
forment une combinaison transitoire qui ne laisse pas 
un moment d'ennui. Les passions et les caractères en 
liberté se montrent avec une énergie qu'ils n'ont point 
dans la cité bien réglée. L'infraction des lois, l'affran- 
chissement des devoirs, des usages et des bien- 
séances, les périls même, ajoutent à l'intérêt de ee 
désordre. Le genre humain en vacances se promène 
dans la rue, débarrassé de ses pédagogues, rentré 
pour un moment dans l'état de nature, et ne recom- 
mençant à sentir la nécessité du frein social que 
lorsqu'il porte le joug des nouveaux tyrans enfantés 
par la licence. 

Je ne pourrais mieux peindre la société de ÎTS'.I el 
d79U qu'en la comparant à l'architecture du temps de 
Louis XII et de François I er , lorsque les ordres gins 
se vinrent mêler au style gothique, ou plutôt en 
l'assimilant à la collection des ruines et des tombeaux 
de tous les siècles, entassés pêle-mêle après la Terreur 
dans les cloîtres des Petits-Augustins : seulement, les 
Jlébris dont je parle étaient vivants et variaient sans 
cesse. Dans tous les coins de Paris, il y avait îles 



-'•''i MÉMOIRES b'"i n:i -TOMBE 

réunions littéraires, «1rs sociétés politiques el des 
spectacles; les renommées futures erraient dans La 
foule sans être connues, comme Les âmes au boni «In 
Léthé, avanl d'avoir joui de la lumière. J'ai vu le 
maréchal Gouvion-Saint-Cyr remplir un rôle, sur le 
théâtre du Marais 1 , dans la Mère coupable de Beau- 
marchais 2 . On se transportait du club des Feuillants 
au club des Jacobins, des bals et des maisons de jeu 
aux groupes du Palais-Royal, de la tribune de l'Assem- 
blée nationale à la tribune en plein vent. Passaienl <■{ 
repassaient dans les rues des députations populaires, 
des piquets de cavalerie, des patrouilles d'infanterie. 
Auprès d'un homme en habit français, tète poudrée, 
épée au côté, chapeau sous le bras, escarpins et bas 

1. Ce théâtre, situé rue Culture-Sainte-Catherine, quartier 
Saint Antoine, fut ouvert le 31 août 1791. Beaumarchais en était 
le principal commanditaire, il y fit jouer, le 6 juin 1792, sa der- 
nière pièce, l'Autre Tartufe ou la Mère coupable, drame en 
cinq actes et en prose. 

2. Gouvion-Srthit-Cyr (Laurent, marquis), maréchal de France, 
né à Toul le 13 avril 1764, mort à Hyères le 17 mars 1830. — 
Il se consacra d'abord aux beaux-arts et alla pendant deux ans 
étudier la peinture à Rome. Il parcourut ensuite l'Italie revint à. 
Paris en 1784, et fréquenta l'atelier du peintre Brenet. « Cher- 
chant, dit la Biographie universelle, à se procurer par d'au- 
tres moyens les ressources que son art ne pouvait lui offrir, 
il se lia avec des comédiens, et se croyant quelque vocation 
pour le théâtre, il commença à jouer dans les - sociétés d'ama- 
teurs, puis dans la salle Beaumarchais, au Marais, où il fut le 
confident de Baptiste, lorsque cet artiste y attira la foule 
par le rôle de Robert, chef de brigands. Mais, bien que doué 
d'un organe sonore et d'une belle stature, ne pouvant surmonter 
sa timidité en présence du public, et parlant quelquefois avec 
tanl de difficulté qu'il semblait être bègue, Gouvion n'eut aucun 
succès dans cette carrière ; et on l'a entendu plus tard, lorsqu'il 
fut général, s'applaudir des sifflets qui l'avaient forcé d'y re- 
noncer. » 



j 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 29o 

de soie, marchait un homme, cheveux coupés et sans 
poudre, portant le frac anglais et la cravate améri- 
caine. Aux théâtres, les acteurs publiaient les nou- 
velles; le parterre entonnait des couplets patriotiques. 
Des pièces de circonstance attiraient la foule : un abbé 
paraissait sur la scène ; le peuple lui criait : « Calotin I 
calotin ! » et l'abbé répondait : « Messieurs, vive la 
nation ! » On courait entendre chanter Mandini et sa 
femme, Viganoni et Rovedino à Y Opéra- Bu /fa ', après 
avoir entendu hurler Ça ira, on allait admirer ma- 
dame Dugazon, madame Saint-Aubin, Carline 2 , la 

1. Le comte de Provence avait accordé son patronage à une 
société qui se proposait de naturaliser en France la musique 
des Opcra-buffa d'Italie. En attendant la construction d'une 
salle nouvelle, la compagnie italienne s'établit aux Tuileries, 
dans la salle des Machines, où elle donna sa première repré- 
sentation, le 26 janvier 1789. On y remarquait Raffanelli, Ro- 
vedino, Mandini, Viganoni; M mes Baletti, Mandini et Morichelli. 
Jamais chanteurs plus accomplis ne s'étaient fait entendre à 
Paris. — Obligés de quitter les Tuileries, par suite de l'installa- 
tion de la famille royale à Paris, au lendemain des journées 
d'octobre, les chanteurs italiens donnèrent leur dernière repré- 
sentation à la salle des Machines le 23 décembre 1789. Du 10 jan- 
vier 1790 au 1 er janvier 1791, ils jouèrent dans une méchante 
petite salle, nommée Théâtre des Variétés, sise à la foire Saint- 
Germain. Le 6 janvier 1791, ils prirent possession de la salle 
construite pour eux rue Feydeau et qui reçut le nom de Théâtre 
de Monsieur, titre bientôt remplace, le 4 juillet 1791, par celui 
de Théâtre de la rue Feydeau. 

t. M me Dugazon, M m e Saiift-Aubin et Carline étaient les 
trois meilleures actrices du Théâtre-Italien, rue Favart, qui al- 
lait bientôt s'appeler VOpéra-Comique National. — Louise Ro- 
salie Lefèvre-, femme de l'acteur Dugazon, de la Comédie-Fran- 
çaise, était née à Berlin en 1755; elle mourut à Paris en L821. 
Deux emplois ont gardé son nom au théâtre : les jeunes Duga- 
zon et les mères Dugazon. — Saint-Aubin (Jeanne-Charlotte 
Schroeder, dame à'Herbey, dite M""), née en L764, morte en 
1850. Depuis ses débuts (29 juin 1786) jusqu'en L808, époque h 1 
laquelle elle prit sa retraite, elle tint le premier rang parmi le V. 



2ÎI6 MÉMOIRES D'Ol IRE TOMBE 

petite Olivier 1 , mademoiselle Contât, Mole, Fleury, 
Talma débutant, après avoir vu pendre Favras. 

Les promenades au boulevard du Temple el à celui 
des Italiens, surnommé Coblentz, les allées du jardin 
des Tuileries, étaient inondées de femmes pimpantes : 
trois jeunes filles de Grétry y brillaient, blanches el 
roses comme leur parure : elles moururent bientôt 
toutes trois. « Elle s'endormit pour jamais, dil Grétrj 
en parlanl de sa fille aînée, assise sur mes genoux, 
aussi belle que pendant su vie. » Une multitude de 
voitures sillonnaient les carrefours où barbotaient les 
sans-culottes, et Ton trouvait la belle madame de 
Buffon 2 , assise seule dans un phaéton du duc d'Or- 
léans, stationné à la porte de quelque club. 

L'élégance et le goût de la société aristocratique se 

personnel féminin de la salle Favart. Elle a laisse son nom à 
l'emploi des ingénues de l'Opëra-Comique, que Ton appelle en- 
core aujourd'hui l'emploi des Saint-Aubin. — Carline, la char- 
mante soubrette du Théâtre-Italien, s'appelait de son vrai nom 
Marie-Gabrielle Malagrida. Elle avait débuté en 1780 et réussis- 
sait mieux dans la comédie que dans l'opéra-comique, ayant peu 
de voix. Femme du danseur Nivelon, de l'Opéra, elle se retira 
du théâtre en 1801 et mourut en 1818, à 55 ans. 

1. Chateaubriand commet à son sujet une petite erreur. 11 
parle ici des théâtres en 1789 et 1790 : M lle Olivier était morte 
le 21 septembre 1787, à 23 ans. 

2. Buffon (Marguerite-Françoise de Bouvier de Cépoy, com- 
tesse de), née en 1767, morte en 1808. Femme de Georges-Louis- 
Marie Leclerc, comte de Buffon, fils du grand écrivain, elle fut 
la maîtresse affichée du duc d'Orléans (Philippe-Egalité}, dont 
elle eut un fils, tué sous l'Empire en Espagne, où il servait 
comme officier supérieur dans l'armée anglaise. Son mari, le 
comte de Buffon, fut guillotiné le 10 juillet 1794 Elle se remaria 
à Rome, en 1798, avec un banquier strasbourgeois, M. Renouard 
de Bussières. Sur M me de Buffon et son rôle pendant la Révo- 
lution, les Mémoires du conventionnel Choudieu renferment 
(p. 475) les détails suivants : « Elle était la maîtresse de Phi- 



MÉMOIRES D'OL'TRE-TOMBE 207 

retrouvaient à l'hôtel de La Rochefoucauld, aux soi- 
rées de mesdames de Poix, d'Hénin, de Simiane, de 
Vaudreuil, dans quelques salons de la haute magis- 
trature, restés ouverts. Chez M. Necker, chez M. le 
comte de Montmorin, chez les divers ministres, se 
rencontraient (avec madame de Staël 1 , la duchesse 
d'Aiguillon, mesdames de Beaumont 2 et de Sérilly 3 ) 

lippu-Egalité; elle demeurait chez le marquis de Sillery, mari 
de M me de Genlis; il y avait table ouverte dans cette maison 
pour tous les députés. Cette dame était jeune, aimable et jolie; 
et malgré tous ces avantages, quoique secondée par l'ex-consti- 
tuant Voidel, homme très adroit, elle n'a pas fait beaucoup de 
prosélytes au parti d'Orléans, mais elle a essayé d'en faire. » 

1. Staël-Holstein (Anne-Louise-Germaine Necker, baronne de), 
née à Paris le 22 avril 1766, morte dans cette ville le 14 juillet 
1817. 

2. Beaumont (Pauline-Marie-Michelle-Frédérique-TJlrique de 
Montmorin-Saint-Hérem, comtesse de), née à Meussy-1'Evêquc 
en Champagne le 15 août 1768. Elle avait épousé, le 25 septem- 
bre 1786, en Saint-Sulpice de Paris, Christophe-François de 
Beaumont, fils du marquis Jacques de Beaumont et de Claire- 
Marguerite Riche de Beaupré, — et non, comme le dit à tort 
M. Bardoux {la comtesse Pauline de Beaumont, p. 27), Chris- 
tophe-Armand-Paul-Alexandre de Beaumont, marquis d'Autv, 
fils du marquis Christophe de Beaumont et de Marie-Clam le de 
Baynac. M mo de Beaumont mourut à Rome en 1803, connut' <>n 
le verra dans la suite des Mémoires. 

3. Sérilly (Anne-Louise Thomas, dame de), cousine de M me de 
Beaumont. Elle avait épousé Antoine-Jean-François de M 

de Sérilly, trésorier de l'extraordinaire des guerres. Le 21 flo- 
réal an II (10 mai 1794), le jour même où M mo Elisabeth porta 
Sa tête sur l'échafaud, elle fut condamnée à mort, ainsi que son 
mari et M. Megret d'Etigny, son beau-frère. I..' Moniteur du 
23 floréal (12 mai) l'indique comme ayant été guillotinée. Elle 
échappa cependant. Comme elle était enceinte, il tut sursis a 
son exécution. Son extrait mortuaire n'eu fut pas moins dressé, 
et ce fut, cet extrait mortuaire à la main, qu'elle comparut, le 
29 germinal an 111 (18 avril 1795), dans le procès de Fouquier- 
Tinville : « J'ai vu là mon mari, dit-file; j'y vois aujourd'hui 
ses assassins et ses bourreaux. Voici mon extrait mortuai 

17. 



-208 MÉMOIRES D'oi TRE TOMBE 

toutes les oouvelles illustrations de la France, el 
toutes les Libertés des nouvelles mœurs. Le cordonnier, 
m uniforme d'officier de La garde nationale, prenail .1 
genoux La mesure de votre pied ; Le moine, qui le 
vendredi traînait sa robe noire ou blanche, portail le 
dimanche lu chapeau rond et l'habit bourgeois; le 
capucin, rasé, Lisait le journal à la guinguette, el flan- 
un cercle de femmes folles paraissait une religieuse 
gravcmoul assise : c'était une tante ou une sœur mise 
à la porte de son monastère. La foule visitail ces 
couvents ouverts au monde, comme les voyageurs 
parcourent, à Grenade, les salles abandonnées de 
l'Alhambra, ou comme ils s'arrêtent à Tibur, sous Les 
colonnes du temple de la Sibylle. 

Du reste, force duels et amours, liaisons de prison 
et fraternité de politique, rendez-vous mystérieux 
parmi des ruines, sous un ciel serein, au milieu de la 
paix et de la poésie de la nature ; promenades écar- 
tées, silencieuses, solitaires, mêlées de serments 
éternels et de tendresses indéfinissables, au sourd 
fracas d'un monde qui fuyait, au bruit lointain d'une 
société croulante, qui menaçait de sa chute ces féli- 
cités placées au pied des événements. Quand on s'était 
perdu de vue vingt-quatre heures, on n'était pas sûr 
de se retrouver jamais. Les uns s'engageaient dans 
les routes révolutionnaires, les autres méditaient la 

est du 21 floréal, jour de notre jugement à mort; il m'a été dé- 
livré par la police municipale de Paris. » Dans le courant de 
l'année 1795, elle épousa, en secondes noces, François de Pange, 
l'ami d'André Chénier, qui la laissa veuve, pour la seconde fois, 
dans les premiers jours de septembre 1796. (Voir, en tête des 
Œuvres de François de Pange, la notice de M. L. Becq de 
Fouquieres.) 



mémoires d'outre-tombe 299 

guerre civile ; les autres partaient pour l'Ohio, où ils 
se faisaient précéder de plans de châteaux à bâtir 
chez les sauvages ; les autres allaient rejoindre les 
princes : tout cela allègrement, sans avoir souvent un 
sou dans sa poche : les royalistes affirmant que la 
chose finirait un de ces matins par un arrêt du par- 
lement, les patriotes, tout aussi légers dans leurs 
espérances, annonçant le règne de la paix et du 
bonheur avec celui de la liberté. On chantait : 

La sainte chandelle d'Arras, 
Le tlambeau de la Provence, 
S'ils ne nous éclairent pas, 
Mettent le feu dans la France ; 
On ne peut pas les toucher, 
Mais on espère les moucher. 

Et voilà comme on jugeait Robespierre et Mirabeau ! 
« Il est aussi peu en la puissance de toute faculté ter- 
« rienne, dit L'Estoile, d'engarder le peuple françois 
« de parler, que d'enfouir le soleil en terre ou l'enfer- 
« mer dedans un trou. » 

Le palais des Tuileries, grande geôle remplie de 
condamnés, s'élevait au milieu de ces fêtes delà des- 
truction. Les sentenciés jouaient aussi en attendant la 
charrette, la tonte, la chemise rouge qu'on avait mise à 
sécher, et l'on voyait à travers les fenêtres les 
éblouissantes illuminations du cercle de la reine. 

Des milliers de brochures et de journaux pullu- 
laient ; les satires et les poèmes, les chansons des 
Actes des Apôtres*, répondaient à Y Ami du peuple ou 

1. Ce pamphlet périodique, qui renfermait en effet des satires, 
des poèmes et des chansons, a paru de novembre 178'J à octobre 



.'500 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

an Modérateur du club monarchien, rédigé par Fon- 
tanes 1 ; Malle t du Pan-, dans la partie politique du 
Mercure, était en opposition avec la Harpe et Chamfort 
dans la partie littéraire du même journal. Champ- 
cenetz, le marquis de Bonnay, Rivarol, Mirabeau 
le cadet (le Holbein d'épée, qui leva sur le Rhin La 
légion des hussards de la Mort), Honoré Mirabeau 
l'aîné, s'amusaient à faire, en dînant, des caricatures 
et le Petit Almanach des grands hommes* : Honoré allai! 
ensuite proposer la loi martiale ou la saisie des biens 
du clergé. Il passait la nuit chez madame Le Jay 4 , 
après avoir déclaré qu'il ne sortirait de l'Assemblée 
nationale que par la puissance des baïonnettes. Éga- 

1791. Ses principaux rédacteurs étaient Peltier, Rivarol, Champ- 
cenetz, Mirabeau le jeune, le marquis de Bonnay, François Suleau, 
Montlosier, Bergasse, etc. La collection des Actes des Apôtn 
comprend 311 numéros, réunis en onze volumes in-8°, dont cha- 
cun est appelé version et contient 30 numéros, une introduction 
et une planche gravée. Il en existe une édition contrefaite en 
vingt volumes in-12. 

1. Le Journal de la Ville et des Provinces ou le Modérateur, 
par M. de Fontanes, avait commencé de paraître le 1 er oc- 
tobe 1789. 

2. Jacques Mollet du Pan (1749-1800), rédacteur politique du 
Mercure de France. Sainte-Beuve a dit de lui : « Comme jour- 
naliste et comme publiciste, dans cette rude fonction de saisir, 
d'embrasser au passage des événements orageux et compliqués 
qui se déroulent et se précipitent, nul n'a eu plus souvent rai- 
son, plume en main, que lui. » {Causeries du lundi tome IV, 
p. 361-394). 

3. Le vrai titre de ce spirituel pamphlet, paru en 1791, est 
celui-ci : Petit Dictionnaire des grands hommes et des grandes 
cltoses qui ont rapport à la Révolution, composé par une so- 
ciété d'aristocrates. 

4. Femme du libraire Le Jay, l'éditeur de Mirabeau. Sur les 
relations du grand orateur avec M me Le Jay. voir les tomes III 
et IV des Mirabeau par Louis de Loménie. 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 301 

lité consultait le diable dans les carrières de Mont- 
rouge, et revenait au jardin de Monceau présider les 
orgies dont Laclos 1 était l'ordonnateur. Le futur 
régicide ne dégénérait point de sa race : double pros- 
titué, la débauche le livrait épuisé à l'ambition. 
Lauzun 2 , déjà fané, soupait dans sa petite maison à 
la barrière du Maine avec des danseuses de l'Opéra, 
entre-caressées de MM. de Noailles, de Dillon, de 
Choiseul, de Narbonne, de Talleyrand, et de quelques 
autres élégances du jour dont il nous reste deux ou 
trois momies. 

La plupart des courtisans célèbres par leur immo- 
ralité, à la fin du règne de Louis XV et pendant le 
règne de Louis XVI, étaient enrôlés sous le drapeau 
tricolore : presque tous avaient fait la guerre d'Amé- 
rique et barbouillé leurs cordons des couleurs répu- 
blicaines. La Révolution les employa tant qu'elle se 
tint à une médiocre hauteur; ils devinrent même les 
premiers généraux de ses armées. Le duc de Lauzun, 
le romanesque amoureux de la princesse Czartoriska, 
le coureur de femmes sur les grands chemins, le 
Lovelace qui avait celle-ci et puis qui avait celle-là, 

1. Laclos (Pierre-Ambroise-François Choderlos de), l'auteur 
des Liaisons dangereuses, né en 17Ï1 à Amiens. Rédacteur du 
Journal des Amis de la Constitution (du l or novembre 11'." 1 au 
20 septembre 1791), maréchal de camp en 179?, il servait à L'ar- 
mée de Naples comme inspecteur général d'artillerie, lorsqu'il 
mourut à Tarente le 5 novembre 1803. 

2. Le duc de Lauzun (Armand-Louis de Gontaut-Biron N di-vint 
duc de Biron en 178S. Élu député de la noblesse aux Èials- 
Généraus par la sénéchaussée du Quercy, il embrassa avec ar- 
deur les idées nouvelles et fut successivement promu maréchal 
de camp (13 janvier 1792), général en chef de L'armée du 

(9 juillet 1792), commandant de l'armée des Côtes de la Rochelle 
(15 mai 1793). — Guillotiné le 31 décembre L793, 



302 MÉMOIRES D'OÏ i RE TOMBE 

selon le noble et chaste jargon de La cour, le duc de 
Lauzun, devenu duc de Biron, commandanl pour [a 
Convention dans la Vendée : quelle pitié! Le baron 
de Besenval \ révélateur menteur h cynique des 
corruptions de la haute société, mouche du coche <l«-s 
puérilités de la vieille monarchie expirante, ce Lourd 
baron compromis dans l'affaire de la Bastille, sauvé 
par M. Necker et par Mirabeau, uniquement parce 
qu'il était Suisse : quelle misère ! Qu'avaient à faire 
de pareils hommes avec de pareils événements? Quand 
la Révolution eut grandi, elle abandonna avec dédain 
les frivoles apostats du trône : elle avait eu besoin 
de leurs vices, elle eut besoin de leurs tètes : elle 
ne méprisait aucun sang, pas même celui de la du 
Barry. 

L'année 1790 compléta les mesures ébauchées de 
l'année 1789. Le bien de l'Église, mis d'abord sous la 
main de la nation, fut confisqué, la constitution civile 
du clergé décrétée, la noblesse abolie. 

Je n'assistais pas à la fédération de juillet 1790 : 
une indisposition assez grave me retenait au lit; mais 
je m'étais fort amusé auparavant aux brouettes du 
Champ de Mars. Madame de Staël a merveilleusement 
décrit cette scène 2 . Je regretterai toujours de n'avoir 
pas vu M. de Talleyrand dire la messe servie par 

1. Pierre- Victor, baron de Besenval, né en 1722 à Soleum, 
mort le 2 juin 1791. Ses Mémoires, publiées par le vicomte de 
Sér gu(1805-1807, 4 vol. in-8°) ont été désavoués par la fa- 
mille. 

2. Considératians sur les principaux événements de la Ré- 
volution française, par M me de Staël, seconde partie, chapi- 
tre XVI : De la Fédération du 14 juillet 1790. 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 303 

l'abbé Louis 1 , vu, le sabrecomme de ne l'avoir pas 
,111 côté, donner audience à l'ambassadeur du Grand 
Turc. 

Mirabeau déchut de sa popularité dans l'année 1790 ; 
ses liaisons avec la Cour étaient évidentes. M. Necker 
résigna le ministère et se retira, sans que personne 
eût envie de le retenir 2 . Mesdames, tantes du roi, par- 
tirent pour Rome avec un passe-port de l'Assemblée 
nationale 3 . Le duc d'Orléans, revenu d'Angleterre, se 
déclara le très humble et très obéissant serviteur du 
roi. Les sociétés des Amis de la Constitution, multi- 
pliées sur le sol, se rattachaient à Paris à la société 
mère, dont elles recevaient les inspirations et exécu- 
taient les ordres. . 

La vie publique rencontrait dans mon caractère des 
dispositions favorables : ce qui se passait en commun 
m'attirait, parce que dans la foule je regardais ma so- 
litude et n'avais point à combattre ma timidité. Cepen- 
dant les salons, participant du mouvement universel, 
étaient un peu moins étrangers àmon allure, et j'avais, 
malgré moi, fait des connaissances nouvelles, 

La marquise de Villette s'était trouvée sur mon che- 

1. Louis (Joseph-Dominique, baron), né à Tout le 13 novem- 
bre 1755, mort à Bry-sur-Marne le 26 aoùl 1837. Après 

reçu les ordres mineurs, il acheta en 1779 une charge de con- 
seiller-clerc au Parlement de Paris, où Ton remarqua bientôt 
ses aptitudes en matière financière. Lorsque l'évoque d'Autun, 
le 14 juillet 1790, célébra solennellement la messe au Champ de 
Mars sur l'autel de la. patrie, il avait L'abbé Louis pour diacre. 
Ministre des finances, du 1 er avril 1814 au 20 mais L815, le ba- 
ron Louis reprit plus tard ce portefeuille à cinq reprises diffé- 
rentes, sous Louis XVIII et sous Louis-Philippe. 

2. Necker se retira le i septembre L790. 

3. Le 20 février 1791 [Moniteur du ■•.'•.? février). 



304 MÉMOIKES D'OITHE-TOMBE 

min. Son mari 1 , d'une réputation calomniée, écrivait, 
avec Monsieur, frère du roi, dans le Journal de Paris. 

M;i«liime de Villette, charmante encore, perdit une 
fille de seize ans, plus charmante que sa mère, cl pour 
laquelle le chevalier de Parny fit ces vers digno de 
Y Anthologie : 

Au ciel elle a rendu sa vie, 

Et doucement s'est endormie, 

Sans murmurer contre ses lois : 

Ainsi le sourire s'efface, 

Ainsi meurt sans laisser de trace 

Le chant d'un oiseau dans les bois. 

Mon régiment, en garnison à Rouen, conserva sa 
discipline assez tard. Il eut un engagement avec le peu- 
ple au sujet de l'exécution du comédien Bordier 2 , qui 

1. Charles-Michel, marquis de Villette, né le 4 décembre 1736, 
député de l'Oise à la Convention, il vota, dans le procès de 
Louis XVI, pour la réclusion et le bannissement à l'époque de 
la paix. Il mourut, le 9 juillet 1793, dans son hôtel de la rue de 
Beaune. 

2. Le comédien Bordier, célèbre à Paris dans le rôle d'Arle- 
quin, était en représentation à Rouen, lorsque, dans la nuit du 
3 au 4 août 1789, assisté d'un avocat de Lisieux, nommé Jour- 
dain, il se mit à la tète d'une émeute. L'hôtel de l'intendant, 
M. de Maussion, fut pillé, les bureaux-recettes, les barrières de 
la ville, le bureau des aides, tous les bâtiments où l'on perce- 
vait les droits du roi furent pillés. « De grands feux s'allument, 
dit M. Taine, dans les rues et sur la place du Vieux-Marche; 
on y jette pêle-mêle des meubles, des habits, des papiers et des 
batteries de cuisine-; des voitures sont traînées et précipitées 
dans la Seine. C'est seulement lorsque l'hôtel de ville est envahi 
que la garde nationale, prenant peur, se décida à saisir Bordier 
et quelques autres. Mais le lendemain, au cri de Carabo. et 
sous la conduite de Jourdain, la Conciergerie est forcée, Bor- 
dier est délivré, et l'Intendance avec les bureaux est saccagée 
une seconde fois. Lorsqu'enfin les deux coquins sont pris et me- 



MÉMOIRES d'OUTRE-xOMBE 305 

subit le dernier arrêt de la puissance parlementaire ; 
pendu la veille, héros le lendemain, s'il eût vécu vingt- 
quatre heures de plus. Mais, enfin, l'insurrection se 
mit parmi les soldats de Navarre. Le marquis de Mor- 
temart émigra; les officiers le suivirent. Je n'avais ni 
adopté ni rejeté les nouvelles opinions ; aussi peu dis- 
posé à les attaquer qu'à les servir, je ne voulus ni 
émigrer ni continuer la carrière militaire : je me re- 
tirai. 

Dégagé de tous liens, j'avais, d'une part, des dis- 
putes assez vives avec mon frère et le président de 
Rosambo ; de l'autre, des discussions non moins ai- 
gres avec Ginguené, La Harpe et Chamfort. Dès ma 
jeunesse, mon impartialité politique ne plaisait à per- 
sonne. Au surplus, je n'attachais d'importance aux 
questions soulevées alors que par des idées générales 
de liberté et de dignité humaines ; la politique person- 
nelle m'ennuyait; ma véritable vie était dans des ré- 
gions plus hautes. 

Les rues de Paris, jour et nuit encombrées de peu- 
ple, ne me permettaient plus mes flâneries. Pour re- 
trouver le désert, je me réfugiais au théâtre : je m'éta- 
blissais au fond d'une loge, et laissais errer ma pensée 
aux vers de Racine, ;\ la musique de Saecliini, mi aux 

nés ;i la potence, la populace esl m bien pour eux qu'on esl 
forcé, pour la maintenir, de braquer contre elle des canons 
chargés. » {La Révolution, tome I, paye8i.) — Le 2S brumaire 
an II (18 novembre 1793), sur la motion du conventionnel Du- 
bois-Crancé, la Société des Jacobins arrêta qu'il serait demandé 
à la Convention d'accorder une pension au fils de Bordier. Le 
Moniteur du 11 frimaire suivant i l ri ' décembre) constate « qu'une 
fête vient d'être célébrée a Rouen, en l'honneur de Jourdain el 
Bordier, victimes de L'aristocratie, dont la mémoire est réha- 
bilitée. » 



306 MÉMOIRES D'OI TRE-TOMBE 

danses de l'Opéra. Il faul que j'aie vu intrépidemenl 
vingt fois du suite, aux italiens 1 , La Barbe-bleue e\ 
le Sabot perdu 3 ,, tn'ennuyant pour me désennuyer, 
comme un hibou dans un trou de mur ; tandis que La 
monarchie tombait, je n'entendais ni le craquement 
des voûtes séculaires, ni les miaulements du vaude- 
ville, ni la v>ix tonnante de Mirabeau à la tribune, ni 
celle de Colin qui chantai! à Babel sur le théâtre: 

Qu'il pleuve, qu'il vente ou qu'il neige, 
Quand la nuit est longue, on l'abrège. 

M. Monet, directeur des mines, et sa jeune fille, en- 
voyés par madame Ginguené, venaient quelquefois 
troubler ma sauvagerie : mademoiselle Monet se pla- 
çait sur le devant de la loge ; je m'asseyais moitié con- 
tent, moitié grognant, derrière elle. Je ne sais si elle 
me plaisait, si je l'aimais ; mais j'en avais bien peur. 
Quand elle était partie, je la regrettais, en étant plein 
de joie de ne la voir plus. Cependant j'allais quelque- 
fois, à la sueur de mon front, la chercher chez elle, 

1. Le Théâtre-Italien était situé entre les rues Favart et Ma- 
rivaux. On y jouait des comédies et des opéras-comiques. Mal- 
pré le nom de ce théâtre, les pièces et les acteurs étaient fran- 
çais. En 1792, il prit le nom cYOpéra-Comique National; il a 
été brûlé le 25 mai 1887. 

2. Raoul Barbe-Bleue, comédie en trois actes, mêlée d'ariettes, 
paroles de Sedaine, représentée pour la première fois, sur le 
Théâtre-Italien, au commencement de 1789. — Le Sabot perdu, 
opéra-comique en un acte, mêlé d'ariettes, était de date plus 
ancienne. Bien qu'il eût paru sous les noms de Duni et de Se- 
daine, il était en réalité de Cazotte, non seulement pour les pa- 
roles, mais encore pour la plus grande partie de la musique. 
Voir les Œuvres de Cazotte, tome III. 



MÉMOIRES d'0UTRE-TOMBE 307 

pour l'accompagner à la promenade : je lui donnais le 
bras, et je crois que je serrais un peu le sien. 

Une idée me dominait, l'idée de passer aux États- 
Unis : il fallait un but utile à mon voyage ; je me pro- 
posais de découvrir (ainsi que je l'ai dit dans ces Mé- 
moires et dans plusieurs de mes ouvrages) le passage 
au nord-ouest de l'Amérique. Ce projet n'était pas dé- 
gagé de ma nature poétique. Personne ne s'occupait 
de moi ; j'étais alors, ainsi que Bonaparte, un mince 
sous-lieutenant tout à fait inconnu ; nous partions, 
l'un et l'autre, de l'obscurité à la même époque, moi 
pour chercher ma renommée dans la solitude, lui sa 
gloire parmi les hommes. Or, ne m'étant attaché à 
aucune femme, ma sylphide obsédait encore mon ima- 
gina lion. Je me faisais une félicité de réaliser avec 
elle mes courses fantastiques dans les forêts du Nou- 
veau Monde. Par l'influence d'une autre nature, ma 
fleur d'amour, mon fantôme sans nom des bois de 
l'Ai morique, est devenue Atala sous les ombrages de 
la Floride. 

M. de Malesherbes me montait la tête sur ce voyage. 
J'allais le voir le matin; le ne/ collé sur des cartes, 
nous comparions les différents dessins de la coupole 
arctique; nous supputions les distances du détroit de 
Behring au fond de la baie d'Hudson ; nous lisions les 
divers récits des navigateurs et voyageurs anglais, 
hollandais, français, russes, suédois, danois : dous 
nous cliquerions des chemins à suivre par terre pour 
attaquer Je rivage delà mer polaire; dous devisions 
des difficultés à surmonter, des précautionsà prendre 
contre la rigueur du climat, les assauts 'les bêtes et 
le manque de vivres. Gel homme illustre me disait : 



308 MÉMOHŒS d'outre-tombe 

« Si j'étais plus je i, je partirais avec vous, je m'épar- 
gnerais le spectacle que m'offrent ici tant de crimes, 
de lâchetés et de folies. Mais à mon âge il faul mourir 
où l'on est. Ne manquez pas de m'écrire par tons les 
vaisseaux, do rae mander vos progrès et vos décou- 
vertes : je les ferai valoir auprès des ministres. C'est 
Lieu dommage que vous ne sachiez pas la botanique ! » 
Au sortir de ces conversations, je feuilletais Tourne- 
fort, Duhamel, Bernard de Jussicu, Grew, Jacquin, le 
Dictionnaire de Rousseau, les Flores élémentaires ; 
je courais au Jardin du Roi, et déjà je me croyais un 
Linné '. 



1. De ces études botaniques qui avaient préparé son voyage 
au nouveau monde, il était resté à Chateaubriand une connais- 
sance assez étendue des plantes; et ses contemplations de la 
nature, comme ses promenades solitaires, avaient accru sa 
science: «Quand nous errions, dit M. de Marcellus {Château- 
briand et son temps, p. 44) dans les grands espaces presque dé- 
serts, autour de Londres, il s'amusait à me montrer dans les 
prairies de Régent 1 s-Park, ou sous les bois de Kensington, 
quelques-unes des fleurs, ses anciennes amies de Combourg, 
retrouvées dans les forêts de l'Amérique, mais il citait moins 
Linné que Virgile, car il savait les Gcorgiqv.es par coeur. 
— Voici, » me dit-il un jour, « l'avoine stérile, stériles domi- 
nantur avenœ. Mais Virgile veut parler ici de l'avoine folle 
et sauvage, et elle n'est pas stérile, car les Indiens la récoltent 
en Amérique ; j'en ai vu des moissons naturelles aussi hautes 
et épaisses que nos champs de blé. Là, au lieu de la main 
des hommes, c'est la Providence qui la sème. Regardez ce 
chardon épineux, segnisque horreret in arvis carduus, et il 
n'est pas segnis, parce qu'il serait lent et paresseux à croître ; 
mais bien au contraire parce qu'il rapporte aussi peu que les 
terres où il s'élève : neu segnes faceant terrœ, a dit aussi 
« Virgile. Ici la grande centaurée, graveolentia centaurea, que 
j'ai cueillie sur les ruines de Lacédémone ; plus loin le cerinthos 
ignobile g r amen, périphrase pour laquelle j'aurais à gronder 
un peu le poète latin, car je veux y retrouver notre gentille 
pâquerette, qui certes n'a rien d'ignoble. » 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 309 

Enfin, au mois de janvier 1791, je pris sérieusement 
mon parti. Le chaos augmentait : il suffisait déporter 
un nom aristocrate pour être exposé aux persécutions : 
plus votre opinion était consciencieuse et modérée, 
plus elle était suspecte et poursuivie. Je résolus donc 
de lever mes tentes : je laissai mon frère et mes sœurs 
à Paris et m'acheminai vers la Bretagne. 

Je rencontrai, à Fougères, le marquis de la Rouerie : 
je lui demandai une lettre pour le général Washington. 
Le colonel Armand (nom qu'on donnait au marquis en 
Amérique) s'était distingué dans la guerre de l'indé- 
pendance américaine. Il se rendit célèbre, en France, 
par la conspiration royaliste qui fit des victimes si 
touchantes dans la famille des Desilles 1 . Mort en or- 
ganisant cette conspiration, il fut exhumé, reconnu, 
et causa le malheur de ses hôtes et de ses amis. Rival 
de La Fayette et de Lauzun, devancier de La Roche- 
jaquelein, le marquis de la Rouerie avait plus d'esprit 
qu'eux : il s'était plus souvent battu que le premier ; 
il avait enlevé des actrices à l'Opéra, comme le se- 
cond ; il serait devenu le compagnon d'armes du troi- 
sième. Il fourrageait les bois, en Bretagne, avec un 
major américain 2 , et accompagné d'un singe assis sur 
la croupe de son cheval. Les écoliers de droit de Hen- 
nés l'aimaient, à cause de sa hardiesse d'action el de 
sa liberté d'idées : il avait été un des douze gentils- 

1. Angélique-Françoise Desilles, dame de La Fonchais, sœur 
d'André Desilles, le héros de Nancy, née a Saint-Malo lo 
16 mai 170'.). Elle fut guillotinée, le 13 juin 1793, en même temps 
que son beau-frère Michel-Julien Picot de Limoëlan. La sœur 
d'André Desilles mourut avec un admirable courage. 

Z. Le major américain Chaîner. Voyez sur lui la note '- de la 
page 115. 



;;|tl MÉMOIRES D'OI rRE-TOMBE 

hommes bretons mis à la Bastille, Il était éléganl de 
taille et de manières, brave de mine, charmanl de 
visage, el ressemblait aux portraits des jeunes sei- 
gneurs do la Ligue. 

Je choisis Saint-Malo pour m'embarquer, afin d'em- 
brasser ma mère. Je vous ai «lit au troisième livre de 
ces Mémoires, comment je passai par Combourg, el 
quels sentiments m'oppressèrent. .Je demeurai deux 
mois à Saint-Malo, occupé des préparatifs de mon 
voyage, comme jadis de mon départ projeté pour les 
Indes. 

Je Us marché avec un capitaine nommé Dujardin ' : 
il devait transporter à Baltimore l'abbé Nagot, supé- 
rieur du séminaire de Saint-Sulpice, et plusieurs sé- 
minaristes, sous la conduite de leur chef" 2 . Ces compa- 

1. Les recherches faites par M. Ch. Cunat sux Archives de la 
Marine, ont constaté l'exactitude de tous les détails donnés ici 
par Chateaubriand. Il s'embarqua à bord du brick le S 
Pierre de 160 tonneaux, capitaine Dujardin Pinte-de-Vin, allant 
aux iles Saint-Pierre et Miquelon, d'où il devait relever pour 
Baltimore (Ch. Cunat, op. cit.). 

2. François-Charles Nagot, (et non Xagault, comme l'a écrit 
Chateaubriand) n'était pas supérieur du séminaire de St-Sulpice; 
il était supérieur à Paris de la communauté des Robertins, une 
des annexes du séminaire de Saint-Sulpice. Désigné par 
M. Emery pour être le supérieur du séminaire que les Sulpiciens 
projetaient d'établir à Baltimore, il s'embarqua à Saint-Malo 
sur le Saint-Pierre, enmenant avec lui trois jeunes prêtres de 
la Compagnie de Saint-Sulpice, MM. Tessier, Antoine Garnier 
et Levadoux. Arrivés à Baltimore le 10 juillet 1791, l'abbé 
Nagot y installa, dès le mois de septembre suivant, le séminaire 
de Sainte-Marie, le premier et le plus renommé séminaire des 
Etats-Unis. En 182?, le pape Pie VII érigea le collège de Sainte- 
Marie en Université catholique, avec pouvoir de conférer des 
grades aj T ant la même valeur que ceux qui se donnent à Rome 
et dans les autres universités du monde chrétien. M. Nagot 
mourut en 1816 dans cette maison qu'il avait fondée et qu'il 



MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE .'ill 

gnons de voyage m'auraient mieux convenu quatre 
ans plus tôt : de chrétien zélé que j'avais été, j'étais 
devenu un esprit fort, c'est-à-dire un esprit faible. 
Ce changement dans mes opinions religieuses s'était 
opéré par la lecture des livres philosophiques. Je 
croyais, de bonne foi, qu'un esprit religieux était pa- 
ralysé d'un côté, qu'il y avait des vérités qui ne pou- 
vaient arriver jusqu'à lui, tout supérieur qu'il pût être 
d'ailleurs. Ce benoît orgueil me faisait prendre le 
change ; je supposais dans l'esprit religieux cette ab- 
sence d'une faculté qui se trouve précisément dans 
l'esprit philosophique : l'intelligence courte croit tout 
voir, parce qu'elle reste les yeux ouverts ; l'intelligence 
supérieure consent à fermer les yeux, parce qu'elle 
aperçoit tout en dedans. Enfin, une chose m'achevait : 
le désespoir sans cause que je portais au fond du 
cœur. 

Une lettre de mon frère a fixé dans ma mémoire la 
date de mon départ : il écrivait de Paris à ma mère, 
en lui annonçant la mort de Mirabeau. Trois jours 
après l'arrivée de celte lettre, je rejoignis en rade le 
navire sur lequel mes bagages étaient chargés 1 . On 

laissait prospère, après l'avoir conduit ■■ à travers les difficultés 
inséparables de tout commencement. (Voir Elisabeth Seton et 
les commencements de l'Eglise catholique aux Etats-Unis, par 
M me de Barberey, 4 mi; édition, tome 11, p. 182.) 

1. Ici encore se vérifie la minutieuse exactitude à laquelle 
Chateaubriand s'est astreint dans la réduction de ses Mémoires. 
Mirabeau est, mort le 2 avril 1791. Les lettres mettant alors 
environ trois jours pour aller d<' Paris : -> Saint-Malo, madame 
de Chateaubriand a donc dû recevoir la lettre de son fils aine 
le 5 avril. Trois jours après, c'était le 8 avril... C'esl justement 
le 8 avril que l'abbé Nagol — et Chateaubriand ave< lui s'em- 
barquèrent sur le Saint-Pierre. (Voir Elisabeth Selon, tome il, 
p. 483.) 



31 2 Ml MOIRES D'OUTRE-TOMBE 

leva l'ancre, moment solennel parmi les navigateurs. 
Le soleil se couchait quand le pilote côtier nous quitta, 

après DOUS avoir mis hors (\t-<, passe-,. I.e tenip.-, rl.iil 
sombre, la brise molle, et la houle battait lourdement 
les écueils à quelques encablures du vaisseau. 

Mes regards restaient attachés sur Saint-Malo. Je 
venais d'y laisser ma mère tout en larmes. J'aperce- 
vais les clochers et les dômes des églises où j'avais 
prié avec Lucile, les murs, les remparts, lus forts, les 
louis, les grèves où j'avais passé mon enfance avec 
Gesril et. mes camarades de jeux; j'abandonnais ma 
patrie déchirée, lorsqu'elle perdait un homme que rien 
ne pouvait remplacer. Je m'éloignais également incer- 
tain des destinées de mon pays et des miennes : qui 
périrait de la France ou de moi? Reverrais-je jamais 
cette France et ma famille ? 

Le calme nous arrêta avec la nuit au débouquement 
de la rade ; les feux de la ville et les phares s'allu- 
mèrent : ces lumières qui tremblaient sous mon toit 
paternel semblaient à la fois me sourire et me dire 
adieu, en m'ëclairant parmi les rochers, les ténèbres 
de la nuit et l'obscurité des flots. 

Je n'emportais que ma jeunesse et mes illusions ; 
je désertais un monde dont j'avais foulé la poussière 
et compté les étoiles, pour un monde de qui la terre 
et le ciel m'étaient inconnus. Que devait-il m' arriver 
si j'atteignais le but de mon voyage ? Égaré sur les ri- 
ves hyperboréennes, les années de discorde qui ont 
écrasé tant de générations avec tant de bruit seraient 
tombées en silence sur ma tête ; la société eût renou- 
velé sa face, moi absent. Il est probable que je n'au- 
rais jamais eu le malheur d'écrire ; mon nom serait 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 313 

demeuré ignoré, ou il ne s'y fût atlaché qu'une de ces 
renommées paisibles au-dessous de la gloire, dédai- 
gnées de l'envie et laissées au bonheur. Qui sait si 
j'eusse repassé l'Atlantique, si je ne me serais point 
fixé dans les solitudes, à mes risques et périls explo- 
rées et découvertes, comme un conquérant au milieu 
de ses conquêtes ! 

Mais non! je devais rentrer dans ma patrie pour y 
changer de misères, pour y être toute autre chose que 
ce que j'avais été. Cette mer, au giron de laquelle 
j'étais né, allait devenir le berceau de ma seconde vie ; 
j'étais porté par elle, dans mon premier voyage, comme 
dans le sein de ma nourrice, dans les bras de la con- 
fidente de mes premiers pleurs et de mes premiers 
plaisirs. 

Le jusant, au défaut de la brise, nous entraîna au 
large, les lumières du rivage diminuèrent peu à peu 
et disparurent. Épuisé de réflexions, de regrets vagues, 
d'espérances plus vagues encore, je descendis à ma 
cabine : je me couchai, balancé dans mon hamac au 
bruit de la lame qui caressait le flanc du vaisseau. Le 
vent se leva; les voiles déferlées qui coiffaient les 
mâts s'enflèrent, et quand je montai sur le tillac le 
lendemain matin, on ne voyait plus la terre de France. 

Ici changent mes destinées : « Encore à la mer ! 
Again lo sca ! » (Byron.) 



18 



LIVRE VI 1 



Prologue. — Traversée de l'océan. — Francis Tulloch. — Chris- 
tophe Colomb. — Camoëns. — Les Açores. — lie Graciosa. — 
Jeux marins. — Ile Saint-Pierre. — Côtes de la Virginie. — 
Soleil couchant. — Péril. — J'aborde en Amérique. — Balti- 
more. — Séparation des passagers. — Tulloch. — Philadel- 
phie. — Le général Washington. — Parallèle de Washington 
et de Bonaparte. — Voyage de Philadelphie à New-York et à 
Boston. — Mackenzie. — Rivière du nord. — Chant de la passa- 
gère. — M. Swift. — Départ pour la cataracte de Niagara avec 
un guide hollandais. — ■ M. Violet. — Mon accoutrement sau- 
vage. — Chasse. — Le carcajouetle renard canadien. — Rate mus- 
quée. — Chiens pêcheurs. — Insectes. — Montcalm el Wolfe. 

— Campement au bord du lac des Onondagas. — Arabes. — 
Course botanique. — L'Indienne et la vache. — Un Iroquois. 

— Sachcm des Onondagas. — Velly et les Franks. — Céré- 
monie de l'hospitalité. — Anciens grecs. — Voyage du lac 
des Onondagas à la rivière Genesee. — Abeilles, défricher 
ments. — Hospitalité. — Lit. — Serpent à sonnettes en- 
chanté. — Cataracte de Niagara. — Serpent à sonnettes. — 
.Ir tombe .'in bord de l'abîme. — Douze jours dans une butte. 

— Changement de mœurs chez 1rs sauvages. — Naissance et 
mort. — Montaigne. — Chant de la couleuvre. — Pantomime 
d'une petite Indienne, original de Mila. — Incidences. — An- 
cien Canada. — Population indienne. — Dégradation des 
nui' urs. — Vraie ri vil i s, 'il ion i-i'-j>.i inlm- par la i ■ . • 1 i lt i < > 1 1 . — Fausse 
civilisation introduite par le commerce. — Coureurs de buis. 

— Factoreries. — Chasses. — Métis OU Bois-brûiés. — Guerres 
des compagnies. — Mort des langues indiennes. — Anciennes 
possessions françaises en Amérique. — Regrets. — Manie du 
passé. — Billet de Francis Conyngham. — Manuscrit original 

1. Ce livre a été écrit a Londres, d'avril à septembre 1822. — 
11 a été revu en décembre lSiG. 



•'Jlf> MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE 

en Amérique. — Laça du Canada. Eotte de c mots indiens. 

— Ruines do la nature. — \ " -• • 1 ) « '• . * du tombeau. — D 
Mrs fleuves. — Fontaine de Jouvence. — Musi I >iini- 

noles. — Notre camp. — Deux Floridiennes. — Ruini - 
J'oiiin. — Quelles étaient les demoiselles Muscogulges. — 
Arrestation du roi à Varennes. — J'interromp> mon vo 
pour repasser en Europe. — Dangers pour les États-Unis. — 
Retour en Europe. — Naufrage. 



Treille d un nus après m'être embarqué, simple 
sous-lieutenant, pour L'Amérique, je m'embarquais 

pour Londres, avec un passe-port conçu en ces ter- 
mes : « Laissez passer, disait ce passe-port, laissez pas- 
ce ser sa seigneurie le vicomte de Chateaubriand, pair 
« de France, ambassadeur du roi près Sa Majesté Bri- 
« tannique, etc. » Point de signalement; ma grandeur 
devait faire connaître mon visage en tous lieux. In 
bateau à vapeur, nolisé pour moi seul, me porte de 
Calais à Douvres. En mettant le pied sur le sol anglais, 
le 5 avril 1822, je suis salué par le canon du fort 1 . On 
officier vient, de la part du commandant, m'offrir une 
garde d'honneur. Descendu à Shipwright-Inn*, le maî- 

1. Le 5 avril 1822 est le jour de son arrivée à Londres. Il 
débarqua à Douvres dans la soirée du 4 avril. On lit dans le 
Moniteur du jeudi 11 avril: « D'après les dernières nouveUes 
d'Angleterre, le paquebot français L'Antigone est entré le 
4 avril au soir dans le port de Douvres, ayant à bord 
M. le vicomte de Chateaubriand, ambassadeur de Sa Majesté 
Très-Chrétienne. Il est descendu à l'hôtel Wright, où il a passé 
la nuit. Le lendemain, au point du jour, il a été salué par les 
batteries du château et une seconde salve a annoncé le moment 
de son départ pour Londres. Son Excellence est arrivée dans 
la capitale le 5 dans l'après-midi, avec une suite composée de 
cinq voitures. Sa demeure est l'hôtel habité précédemment par 
M. le duc Decazes, dans Portlcmd-Place. » 

2. L'auberge de Douvres, où descendit Chateauhriand, ne 
s'appelait pas Shipwright-Inn, ce qui signifierait hôtel du cons- 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 317 

tre et les garçons de l'auberge me reçoivent bras pen- 
dants et tète nue. Madame la mairesse m'invite à une 
soirée, au nom des plus belles dames de la ville. 
M. Billing 1 , attaché à mon ambassade, m'attendait. 
Un dîner d'énormes poissons et de monstrueux quar- 
tiers de bœuf restaure monsieur l'ambassadeur, qui 
n'a point d'appétit et qui n'était pas du tout fatigué. 
Le peuple, attroupé sous me fenêtres, fait retentir l'air 
de huzzas. L'officier revient et pose, malgré moi, des 
sentinelles à ma porte. Le lendemain, après avoir dis- 
tribué force argent du roi mon maître, je me mets en 
route pour Londres, au ronflement du canon, dans 
une légère voiture, qu'emportent quatre beaux che- 
vaux menés au grand trot par deux élégants jockeys. 
Mes gens suivent dans d'autres carrosses; des cour- 
riers à ma livrée accompagnent le cortège. Nous 
passons Cantorbery, attirant les yeux de John Bull 
et des équipages qui nous croisent. A Black-Heath, 
bruyère jadis hantée des voleurs, je trouve un village 
tout neuf. Bientôt m'apparaît l'immense calotte de fu- 
mée qui couvre la cité de Londres. 

Plongé dans lt; gouffre de vapeur charbonnée, comme 
dans une des gueules du Tartare, traversant la ville 
eu! ière dont je reconnais les rues, j'aborde l'hôtel de 
L'ambassade, Portland-Place. Le chargé d'affaires, 
M. le comte Georges deCarainan 2 , les secrétaires d'am- 

tructeur de vaisseau; mais !>ien Ship-Inn, hôtel du ruisseau . 
Il est vrai que le propriétaire de l'hôtel s'appelait Wright, et 
qu'il a été ainsi cause do la méprise (Château n ri u,i il rt son 
temps, par M. de Maivellus, p. i(>. I 

1. Voir Y Appendice n° X : Le Baron Billing et l'ambassade 
de Londres. 

;'. Le comte Georges de Caraman, devenu plus tard ministre 

15 



UIN MÉMOIRES D'Ol TRE-TOMBE 

bassade, M. Le vicomte de Marcellus 1 , M. 1«' baron 
E. de Casés, M. de Bourqueney 2 , les attachés à l'am- 

plénipotentiaire, était le fils du duc de Caraman, alors ambas- 
sadeur à Vienne, et qui allait bi - le vicomte Mathieu 
de Montmorency, ministre «les Affaires étrangères, avec i 
teaubriand, ambassadeur à Londres, et M. de la Ferroi. 
ambassadeur à Saint-Pétersbourg, représenter la France au con- 
grès de Vérone. 

1. Marie-Louis-Jean- André-Charles Demartin du Tyrac, < 
de Marcellus (1795-1865). Secrétaire d'ambassade à Cons' 
nople en 1820, il découvrit à Milo et envoya en France la T 
victorieuse, dite Vénus de Milo. Après avoir été premier s 
taire à Londres et chargé d'affaires, après le départ de Chat 
briand pour le congrès de Vérone, il fut envoyé en mission à 
Madrid et à Lucques. Nommé, sous le ministère Polignac. 
secrétaire d'Etat des Affaires étrangères, il déclina ses fonctions 
et rentra dans la vie privée. Il a publié, de 1839 à 1861, les 
ouvrages suivants : Souvenirs de l'Orient, — Vingt jour* en 
Sicile, — Episodes littéraires en Orient, — Chants du peuple 
en Grèce, — Politique de la Restauration, — Chateaubriand 
et son temps, — Les Grecs anciens et modernes. 

2. François-Adolphe, comte de Bourqueney (1799-1869). 11 
avait débute dans la carrière diplomatique à 17 ans comme at- 
taché d'ambassade aux Etats-Unis. En 182 i, secrétaire de léga- 
tion à Berne, il donna sa démission pour suivre dans sa chute 
M. de Chateaubriand, qui venait d'être renvoyé du minis 

et, comme le grand écrivain, il collabora au Journal des Dé- 
bats. Comme lui encore, il accepta, sous le ministère Martignac, 
un poste dont il se démit à l'avènement du ministère Polignac. 
Après la Pvivolution de 1830, il rentra dans la diplomatie, et 
nous le retrouvons secrétaire d'ambassade à Londres, en 1840, 
sous M. Guizot; il signa, en qualité de chargé d'affaires, la 
convention des détroits (1841), qui faisait rentrer la France dans 
le concert européen. Nommé ambassadeur à Constantinople en 
1844, il se retira à la suite de la Révolution de 1848. Sous le 
second I^mpire, ambassadeur à Vienne, il prit une part impor- 
tante aux négociations qui terminèrent la guerre d'Orient et à 
celles qui terminèrent la guerre d'Italie. Il fut ainsi l'un des 
signataires du traité de Paris (1856) et du traité de Zurich (1859). 
Louis-Philippe l'avait fait baron en 1842; en 1859, Napoléon III 
le fit comte. Le 31 mars 1856, il avait été appelé au Sénat im- 
périal. 






MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 319 

bassade, m'accueillent avec une noble politesse. Tous 
les huissiers, concierges, valets de chambre, valet 
de pied de l'hôtel, sont assemblés sur le trottoir. On 
me présente les cartes des ministres anglais et des 
ambassadeurs étrangers, déjà instruits de ma pro- 
chaine arrivée. 

Le 17 mai de l'an de grâce 1793, je débarquais pour 
la même ville de Londres, humble et obscur voyageur, 
à Southampton, venant de Jersey. Aucune mairesse ne 
s'aperçut que je passais; le maire de la ville, William 
Smith, me délivra le 18, pour Londres, une feuille de 
route, à laquelle était joint un extrait de YAlien-bill. 
Mon signalement portait en anglais : « François de 
Chateaubriand, officier français à l'armée des émigrés 
(French officer in the emigrant army), taille de cinq 
pieds quatre pouces [five feet four inches high), mince 
(thin shape), favoris et cheveux bruns (brown hair and 
fits). » Je partageai modestement la voiture la moins 
chère avec quelques matelots en congé; je relayai aux 
plus chétives tavernes ; j'entrai pauvre, malade, in- 
connu, dans une ville opulente et fameuse, où M. Pitt 
régnait; j'allai loger, à six schellings par mois, sous 
le lattis d'un grenier que m'avait préparé un cousin 
de Bretagne, au bout d'une petite rue qui joignait, 
Tottenham-Court-Road. 

Ah! Monseigneur, que votre vie, 
D'honneurs aujourd'hui si remplie, 
Diffère de ces heureux temps 1 

Cependant une autre obscurité m'enténèbre à Lon- 
dres. Ma place politique met à L'ombre ma renommée 



320 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

littéraire; il n'_\ a pas un soi dans les trois royaumi - 
([ui ne préfère l'ambassadeur de Louis XVIII à L'au- 
teur du Génie du Christianisme. Je verrai comment La 
chose tournera après ma mort, ou quand j'aurai i 
de remplacer M. le ducDeca/.es ' auprès de George IV 2 , 
succession aussi bizarre que le reste de ma vie. 

Arrivé à Londres comme ambassadeur français, un 
de mes plus grands plaisirs est délaisser ma voiture 
au coin d'un square, et d'aller à pied parcourir Les 
ruelles que j'avais jadis fréquentées, les faubourgs 
populaires et à bon marché, où se réfugie le malheur 
sous la protection d'une même souffrance, les abris 
ignorés que je hantais avec mes associés de détresse, 
ne sachant si j'aurais du pain le lendemain, moi dont 
trois ou quatre services couvrent aujourd'hui la table. 
A toutes ces portes étroites et indigentes qui m'étaienl 
autrefois ouvertes, je ne rencontre que des visages 
étrangers. Je ne vois plus errer mes compatriotes, re- 
connaissables à leurs gestes, à leur manière de mar- 
cher, à la forme et à la vétusté de leurs habits. Je 
n'aperçois plus ces prêtres martyrs portant le petit 
collet, le grand chapeau à trois cornes, la longue re- 
dingote noire usée, et que les Anglais saluaient en pas- 
sant. De larges rues bordées de palais ont été percée-, 
des ponts bâtis, des promenades plantées : Regent's- 
Park occupe, auprès de P 'or tland- Place > les anciennes 
prairies couvertes de troupeaux de vaches. Un ei- 

1. M. Decazes, le 17 février 1820, avait quitté le ministre 
pour l'ambassade de Londres (avec le titre de duc), et il 
conserve cette ambassade jusqu'au 9 février 1822. 

2. George IV, né en 1762, mort en 1830. Appelé à la régence 
en .811, lorsque son père fut tombé en démence, il ne prit lo 
titre de roi qu'en 1820. 



MÉMOIRES »'OUTRE-TOMBE 321 

metière, perspective de la lucarne d'un de mes gre- 
niers, a disparu dans l'enceinte d'une fabrique. Quand 
je me rends chez lord Liverpool ', j'ai de la peine à re- 
trouver l'espace vide de l'échafaud de Charles I er ; des 
lui lisses nouvelles, resserrant la statue de Charles II, 
se sont avancées avec l'oubli sur des événement mé- 
morables. 

Que je regrette, au milieu de mes insipides pompes, 
ce monde de tribulations et de larmes, ces temps où 
je mêlais mes peines à celles d'une colonie d'infortu- 
nés ! Il est donc vrai que tout change, que le malheur 
même périt comme la prospérilé! Que sont devenus 
mes frères en émigration? Les uns sont morts, les 
autres ont subi diverses destinées : ils ont vu comme 
moi disparaître leurs proches et leurs amis; ils sont 
moins heureux dans leur patrie qu'ils ne l'étaient sur 
la (erre étrangère. N'avions-nous pas sur cette terre 
nos réunions, nos divertissements, nos fêtes et sur- 
tout noire jeunesse? Des mères de famille, des jeune-, 
filles qui commençaient la vie par l'adversité, appor- 
taient le fruit semainier du labeur, pour s'éjouir ;ï 
quelque danse de la pairie. Des attachements se for- 
maient dans les causeries du soir après le travail, sur 
les gazons d'Amstead et de Primrose-Hill. A des cha- 
pelles, ornées de nos mains dans de vieilles masure-, 
nous priions le 21 janvier et le jour de la mort de la 
reine, tout émus d'une oraison funèbrî prononcée par 
le curé émigré de notre village. Nous allions le long de 

1. Robert Banks Jenkinson, 2 m0 comte Liverpool, d'abord 
tord Hawesbury, né en 1770, étail entré jeune dans la vie pu- 
blique sous le patronage de son père, collègue de Pitt, et occu- 
pail depuis 1812 le poste de premier ministre. Il mourut 

en 1827. 



322 



MEMOIRES H ni l RE-TOMBE 



la Tamise, tan toi voir surgir aux docks les vaisseaux 
chargés des richesses <lu monde, tantôl admirer \r^ 
maisons de campagne de Richmond, nous si pauvres, 
nous privés du toil paternel : toutes ces choses Boni 
de véritables félicités ! 

Quand je rentre en 4822, au lieu d'être reçu par 
mon ami, tremblotant de froid, qui m'ouvre la porte 
de aotre grenier en me tutoyant, qui se couche sur son 
grabal auprès du mien, en se recouvrant de son mince 
habit et ayant pour lampe le clair de lune, — je passe 
à la lueur des flambeaux entre deux iiles de laquais, 
qui vont aboutir à cinq ou six respectueux secrétaires. 
J'arrive, tout criblé sur ma route des mots : Monsei- 
gneur, Mylord, Votre Excellence, Monsieur l'Ambas- 
sadeur, à un salon tapissé d'or et de soie. 

— Je vous en supplie, messieurs, laissez-moi ! Trêve 
de ces My lords ! Que voulez-vous que je fasse de vous? 
Allez rire à la chancellerie, comme si je n'étais pas là. 
Prétendez-vous me faire prendre au sérieux cette mas- 
carade? Pensez- vous que je sois assez bête pour me 
ci-dire changé de nature parce que j'ai changé d'habil ? 
Le marquis de Londonderry » va venir, dites-vous; 
le duc de Wellington 2 m'a demandé; M. Canning 3 me 

1. Castlereagh (Robert Stewart, marquis de Londonderry, 
vicomte), né en Irlande en 1769. Secrétaire d'Etat pour les Af- 
faires étrangères, lorsque Chateaubriand arriva à Londres, il 
devait bientôt périr d'un fin tragique. Atteint d'un affaiblisse- 
ment cérébral attribué au chagrin que lui causait le désordre de 
ses affaires, il se coupa la gorge le 13 août 1822. 

2. Le duc de Wellington ne faisait pas partie, en 1822, du 
cabinet Liverpool. Ce fut seulement au mois de janvier 1828 
qu'il devint premier ministre et premier lord de la trésorerie. 

3. George Canning (1770-1827'. Il venait d'être nommé gou- 
verneur général des Indes, lorsque Castlereagh se tua. Il le rem- 



MEMOIRES D OUTRE-ÏO.UBE 323 

cherche; lady Jersey 1 m'attend à dîner avec M. Broug- 
harn 2 , lady Gwydir m'espère, à dix heures, dan- sa 
loge à l'Opéra; lady Mansfield 3 , à minuit, àAlmack's*. 

plaça au foreign-office et devint chef du cabinet à la fin d'avril 
1827, quand lord Liverpool fut frappé d'apoplexie. Canning 
mourut moins de quatre mois après, le 8 août 1827. 

1. Sarah, fille aînée du 10 e comte de Westmoreland et héri- 
tière de son grand-père maternel, le très riche banquier Robert 
Child, était en 1822 une des reines du monde élégant de Lon- 
dres. Son mari, lord Jersey, un type accompli de grand sei- 
gneur, a rempli à plusieurs reprises des charges de cour. Lady 
Jersey est morte en 1867, à l'âge de quatre-vingts ans, ayant 
survécu à son mari et à tous ses enfants. Une de ses filles, lady 
Clementina, morte sans être mariée, avait inspiré une vive pas- 
sion au prince Louis-Napoléon, qui n'avait été détourné de de- 
mander sa main que par l'aversion que lui témoignait ladyji - 

2. Henry, 1 er baron Brougham et de Vaux, né a Edimbourg 
en 1778, mort le 9 mai 1868 à Cannes, où il avait fini par fixer 
sa résidence. L'extraordinaire talent qu'il avail déployé dans le 
procès de la reine Caroline, comme avocat de la princesse, avait 
fait de lui un des personnages les plus célèbres de l'Angleterre. 

3. Lady Mansfield, une des rares dames anglaises qui aien 
hérité directement de la pairie. Les lettres patentes qui avaient 

ai oncle, Wiiliam Murray, Grand-Juge d'Angleterre, comte 
de Mansfield, stipulaient que le titre serait réversible sur i 
de sa nièce Louise. Elle en hérita, en efl'et, en 1793. La coi: 
de Mansfield avait épousé en 1776 son cousin, le 7 e vicomte 
Stormont, de qui elle eut plusieurs enfants, entr'autres un fils 
qui lui suce. 'da comme 3 e comte Mansfield. Devenue veuve 
se remaria en 17'Ji avec l'honorable Robert Kullu: Greville. Sun 
titre étant supérieur à celui de l'un ou de l'autre de ses maris, 
suivant la coutume anglaise elle ne prit pas leur nom, mais était 
toujours appelée la comtesse de Mansfield. Elle mourut en 
L943, après avoir occupé une place brillante dans la société de 
Londres. 

i. On appelai! ainsi une suite de salons servanl a des con- 
certs, a 'l.s liais el autres réunit genre. Ils tiraient leur 
nom d'un certain Almack, ancien cabaretier, qui les lit cons- 
truire, en 1765, dans King street, S Plus tard ces 

salons furenl connus sous la désignation de Willis' R as. Le 

nom d'Almack's est surtout assoi ié au souvenir des liais él< 
qui s'y donnèrent depuis 1765 jusqu'en 1840. I 



Wl'i MÉMOIRES D 01 1 RE-TOMBE 

Miséricorde! où me fourrer? q ni me délivrera? qui 

m '.-irradiera à ces pei-sécul ions? devenez, heanxjourfl 
de ma misère et de ma solitude ! Ressuscitez, compa- 
gnons de mon exil! Allons, mes vieux camarades du 
lit de camp et de la couche de paille, allons dans La 
campagne, dans le petit jardin d'une taverne dédai- 
gnée, boire sur un banc de bois une tasse de mauvais 
thé, en parlant de nos folles espérances et de notre 
ingrate patrie, en devisant de nos chagrins, en cher- 
chant le moyen de nous assister les uns les autres, de 
secourir un de nos parents encore plus nécessiteux 
que nous. 

Voilà ce que j'éprouve, ce que je me dis dans ces 
premiers jours de mon ambassade à Londres. Je 
n'échappe à la tristesse qui m'assiège sous mon toit 
qu'en me saturant d'une tristesse moins pesante dans 
le parc de Kensington. Lui, ce parc, n'est point changé; 
les arbres seulement ont grandi; toujours solitaire, 
les oiseaux y font leur nid en paix. Ce n'est plus même 
la mode de se rassembler dans ce lieu, comme au 
temps que la plus belle des Françaises, madame Ré- 
camier, y passait suivie de la foule. Du bord des pe- 
louses désertes de Kensington, j'aime à voir courre, à 
travers Hyde-Park, les troupes de chevaux, les voi- 
tures des fashionables, parmi lesquelles figure mon 
tilbury vide, tandis que, redevenu gentillâtre émigré. 
je remonte l'allée où le confesseur banni disait autre- 
fois son bréviaire. 

organisées par un comité de dames appartenant à la plus haute 
aristocratie et qui se montraient extrêmement difficiles sur le 
! choix des invités. Etre reçu aux bals d'Almack était considéré 
[ par les gens du monde fashionnable comme la plus rare des dis- 
tinctions, et la plus enviable. 



mémoires d'outre-tomue 3:25 

C'est dans ce parc de Kensington que j'ai médité 
Y Essai historique ; que, relisant le journal de mes 
courses d'outre-mer, j'en ai tiré les amours à'Atala; 
c'est aussi dans ce parc, après avoir erré au loin dans 
les campagnes sous un ciel baissé, blondissant et 
comme pénétré de la clarté polaire, que je traçai au 
crayon les premières ébauches des passions de René. 
Je déposais, la nuit, la moisson de mes rêveries du 
jour dans YEssai historique et dans les Natchez. Les 
deux manuscrits marchaient de front, bien que sou- 
vent je manquasse d'argent pour en acheter le pa- 
pier, et que j'en assemblasse les feuillets avec des 
pointes arrachées aux tasseaux de mon grenier, faute 
de fil. 

Ces lieux de mes premières inspirations me font 
sentir leur puissance; ils reflètent sur le présent la 
douce lumière des souvenirs : je me sens en train de 
reprendre la plume. Tant d'heures sont perdues dans 
les ambassades! Le temps ne me faut pas plus ici 
qu'à Berlin pour continuer mes Mémoires, édifice que 
je bâtis avec des ossements et des ruines. Mes secré- 
taires à Londres désirent aller le matin à des pique- 
niques et le soir au bal: très volontiers I Les gens, Pe- 
ter, Valentin, Lewis, vont à leur tour au cabaret, el 

les femmes, Rose, Peggy, Maria, à la pro nade des 

trottoirs; j'en suis charmé 1 . On me laisse la clef de la 
porte extérieure : monsieur l'ambassadeur esl commis 
à la garde de sa maison ; si on frappe, il ouvrira. Toul 

1. « L'ambassadeur, dit ici M. de Marcellus, n'a jamais en de 
serviteur appelé Lewis, ni de house-maid nommé Peggy. On 

pi'tit m'en ci'îiiri' sur luus <-<>s cK't.-iils île s.>u ni'Mi.ij/r, moi qui le 
Renais. Le reste est exact. » Chateaubriand et son temps, 
p. 48. 

L 19 



32G Ml MOIR] DOI PRE-TOMBE 

le monde est sorti; me voilù seul: mettons-non h 
l'œuvre. 

Il y a vingt-deux ans, je viens de le dire, que j'es- 
quissais à Londres les Natchezet Atala; j'en suis pré- 
cisémentdans mes Mémoires à l'époque de mes vi > 
en Amérique : cela se rejoint à merveille. Supprimons 
ces vingt-deux ans, comme ils sont en effet supprimés 
de ma vie, et partons pour les forêts du Nouveau 
Monde : le récit de mon ambassade viendra à sa date, 
quand il plaira à Dieu; mais, pour peu que je reste 
ici quelque mois, j'aurai le plaisir d'arriver de la ca- 
taracte du Niagara à l'armée des princes en Allemagne, ] 
et de l'armée des princes à ma retraite en Angleterre. 
L'ambassadeur du roi de France peut raconter l'his- 
toire de l'émigré français dans le lieu même où celui 
ci était exilé. 

Le livre précédent se termine par mon embarque- 
ment à Saint-Malo. Bientôt nous sortîmes de la Man- 
che, et l'immense houle de l'ouest nous annonça 
l'Atlantique. 

11 est difficile aux personnes qui n'ont jamais na- 
vigué de se faire une idée des sentiments qu'on 
éprouve, lorsque du bord d'un vaisseau on n'aperçoit 
de toutes parts que la face sérieuse de l'abîme. Il y a 
dans la vie périlleuse du marin une indépendance qui 
tient de l'absence de la terre : on laisse sur le rivage 
les passions des hommes; entre le monde que l'on 
quitte et celui que l'on cherche, on n'a pour amour et 
pour patrie que l'élément sur lequel on est porté. Plus 
de devoirs à remplir, plus de visites à rendre, plus de 
journaux, plus de politique. La langue même des ma- 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 327 

telots n'est pas la langue ordinaire : c'est une langue 
telle que la parlent l'Océan et le ciel, le calme et la 
tempête. Vous habitez un univers d'eau, parmi des 
créatures dont le vêtement, les goûts, les manières, le 
visage, ne ressemblent point aux peuples autochtho- 
hes; elles ont la rudesse du luup marin et la légèreté 
de l'oiseau. On ne voit point sur leur front les soucis 
de la société; les rides qui le traversent ressemblent 
aux plissures de la voile diminuée, et sont moins 
creusées par l'âge que par la bise, ainsi que dans Les 
flots. La peau de ces créatures, imprégnée de sel, est 
rouge et rigide, comme la surface de l'écueil battu de 
la lame. 

Les matelots se passionnent pour leur navire; ils 
pleurent de regret en le quittant, de tendresse en le 
retrouvant. Us ne peuvent rester dans leur famille; 
après avoir juré cent fois qu'ils ne s'exposeronl plus 
à la mer, il leur est impossible de s'en passer, comme 
un jeune homme ne se peut arracher des bras d'une 
jmaitrcsse orageuse et infidèle. 

Dans les docks de Londres el de Plymouth, il n'es! 
bas rare de trouver des sailors nés sur des vaisseaux : 
ftepuis leur enfance jusqu'à leur vieillesse, ils ne sont 
jamais descendus au rivage; ils n'ont vu la terre 
llu bord de leur berceau flottant, spectateurs du 
bonde où ils ne sont point entrés. Dans cette vie ré- 
duite à un si petit espace, sous les nuages el sur 1rs 
tbîmes, tout s'anime pour le marinier : ui cre, une 
[oile, un mât, un canon, sonl des personnages qu'on 
pfectionne et qui ont chacun leur histoire. 

La voile fut déchirée sur la côte du Labrador; le 
battre voilier lui mil la pièce que vous voyez. 



328 MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE 

L'ancre sauva le vaisseau quand il eut chassé sur 
ses autres ancres, au milieu des coraux des îles Sand- 
wich. 

Le mât fut rompu dans une bourrasque au cap de 
Bonne-Espérance; il n'était que d'un seul jet; il esl 
beaucoup plus fort depuis qu'il est composé de deux 
pièces. 

Le canon est le seul qui ne fut pas démonté au 
combat de la Chesapeake. 

Les nouvelles du bord sont des plus intéressantes : 
on vient de jeter le loch; le navire fde dix nœuds 

Le ciel est clair à midi : on a pris hauteur; on esl h 
telle latitude. 

On a fait le point : il y a tant de lieues gagnées en 
bonne route. 

La déclinaison de l'aiguille est de tant de degrés : 
on s'est élevé au nord. 

Le sable des sabliers passe mal : on aura de îa 
pluie. 

On a remarqué des procellaria dans le sillage au 
vaisseau : on essuiera un grain. 

Des poissons volants se sont montrés au sud : le 
temps va se calmer. 

Une éclaircie s'est formée à l'ouest dans les nuages 
c'est le pied du vent; demain, le vent soufflera de ce 
côté. 

L'eau a changé de couleur; on a vu flotter du bois 
et des goémons; on a aperçu des mouettes et des 
canards; un petit oiseau est venu se percher sur] 
les vergues : il faut mettre le cap dehors, car on ap- 
proche de terre, et il n'est pas bon de l'accoster la 
nuit. 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 329 

Dans l'épinette, il y a un coq favori et pour ainsi 
dire sacré, qui survit à tous les autres; il est fameux 
pour avoir chanté pendant un combat, comme dans la 
cour d'une ferme au milieu de ses poules. 

Sous les ponts habite un chat : peau verdâtre zé- 
brée, queue pelée, moustaches de crin, ferme sur ses 
pattes, opposant le contrepoids au tangage et le balan- 
cier au roulis; il a fait deux fois le tour du monde et 
s'est sauvé d'un naufrage sur un tonneau. Les mousses 
donnent au coq du biscuit trempé dans du vin, et Ma- 
tou a le privilège de dormir, quand il lui plaît, dans le 
vilchoura du second capitaine. 

Le vieux matelot ressemble au vieux laboureur. 
Leurs moissons sont différentes, il est vrai : le matelol 
a mené une vie errante, le laboureur n'a jamais quitté 
son champ; mais ils connaissent égalemenl les étoiles 
et prédisent l'avenir en creusant leurs sillons. À l'un, 
l'alouette, le rouge-gorge, le rossignol; à l'autre, la 
procellaria, le courlis, l'alcyon, — leurs prophètes. Ils 
se retirent le soir, celui-ci dans sa cabine, celui-là 
dans sa chaumière; frêles demeures, où l'ouragan qui 
les ébranle n'agite point des consciences tranquilles. 

If Ihe wind tcinpcsluous is blowing, 

Still no danger they descry; 
The guiltless heart ils boon bestowing, 

Soothes them wilh its Lullaby, etc., etc. 

« Si le vent souffle orageux, ils n'aperçoivent au- 
cun danger; le cœur innocent, versant son bannir. 
les berce avec ses dodo, l'enfani do' } dodo, l'enfant 

(li>, etc. » 



330 MÉMOIRES D'OI TRE TOMBE 

Le matelot ne sali où la morl le surprendra, à quel 
bord i! laissera sa vie : peut-être, quand il aura mêlé 
au vml son dernier soupir, sera-t-il lancé au seiD ded 
flots, attaché sur deux avirons, pour continuer son 
voyage; peut-être sera-t-il enterré dans un ilol d 
que l'on ne retrouvera jamais, ainsi qu'il a dormi isol^ 
dans son hamac, au milieu de L'Océan. 

Le vaisseau seul est un spectacle : sensible au plus 
léger mouvement du gouvernail, hippogriffe ou cour-j 
sier ailé, il obéit à la main du pilote, comme un cheval 
h la main du cavalier. L'élégance des mâts et des cor-! 
dages, la légèreté des matelots qui voltigent sur les 
vergues, les différents aspects dans lesquels se prén 
sente le navire, soit qu'il vogue penché par un autan 
contraire, soit qu'il fuie droit devant un aquilon favo- 
rable, font de cette machine savante une des mer- 
veilles du génie de l'homme. Tantôt la lame et son 
écume brisent et rejaillissent contre la carène; tantôt 
Tonde paisible se divise, sans résistance, devant la 
proue. Les pavillons, les flammes, les voiles, achèvent 
la beauté de ce palais de Neptune : les plus basses 
voiles, déployées dans leur largeur, s'arrondissent 
comme de vastes cylindres ; les plus hautes, compri- * 
mées dans leur milieu, ressemblent aux mamelles 
d'une sirène. Animé d'un souffle impétueux, le navire, 
avec sa quille, comme avec le soc d'une charrue, la- 
boure à grand bruit le champ des mers. 

Sur ce chemin de l'Océan, le long duquel on n'aper« 
çoit ni arbres, ni villages, ni villes, ni tours, ni clo- 
chers, ni tombeaux; sur cette route sans colonnes, 
sans pierres milliaires, qui n'a pour bornes que les 
vagues, pour relais que les vents, pour flambeaux que 






MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 331 

les astres, la plus belle des aventures, quand on n'est 
pas en quête de terres et de mers inconnues, est la 
rencontre de deux vaisseaux. On se découvre mutuel- 
lement à l'horizon avec la longue-vue ; on se dirige 1er-, 
uns vers les autres. Les équipages et les passagers 
s'empressent sur le pont. Les deux bâtiments s'appro- 
chent, hissent leur pavillon, carguent à demi leurs 
voiles, se mettent en travers. Quand tout est silence, 
les deux capitaines, placés sur le gaillard d'arrière, se 
hèlent avec le porte-voix : « Le nom du navire? De 
quel port? Le nom du capitaine? D'où vient-il? Com- 
bien de jours de traversée? La latitude et la longi- 
tude? A Dieu, va! » On lâche les ris; la voile retombe. 
Les matelots et les passagers des deux vaisseaux se 
regardent fuir, sans mot dire : les uns vont chercher 
le soleil de l'Asie, les autres le soleil de l'Europe, qui 
1rs verront également mourir. Le temps emporte et 
Sépare les voyageurs sur la terre, plus promptement 
encore que le vent ne les emporte et ne les sépare sur 
l'Océan; on se fait un signe de loin : à Dieu, va! Le 
port commun est l'Éternité. 

Et si le vaisseau rencontré était celui de Cook ou de 
La Pérouse? 

Le maître de l'équipage de mon vaisseau malouin 
('i.iii un ancien subrécargue, appelé Pierre Villeneuve, 
dont le nom seul me plaisait à cause de la bonne Vil- 
leneuve. Il avait servi dans l'Inde, sous le bailli de 
Suffren, et en Amérique sous le comte d'Estaing; il 
[s'était trouvé à une multitude d'affaires. Appuyé sur 
.'avant du vaisseau, auprès du beaupré, de même qu'un 
vétéran assis sous la treille «le son petil jardin dans le 
bssé des Invalides, Pierre, en mâchant une chiaue de 



332 mémoires d'outre-tombe 

tabac, qui lui enflail la joue comme une fluxion, me 
peignail le moment du branle-bas, l'effel des détona- 
tions de l'artillerie sous les pouls, le ravage des bou- 
lets <l;i us leurs ricochets contre les affûts, les canons, 
les pièces de charpente. Je le faisais parler des In- 
diens, des nègres, des colons. Je lui demandais com- 
ment étaienl habillés les peuples, commenl les arbres 
faits, quelle couleur avaient la terre el le ciel, quel 
goût les fruits; si les ananas étaienl meilleurs que les 
pêches, les palmiers plus beaux que 1rs chênes. II 
m'expliquail toul cela par des comparaisons prises des 
choses que je connaissais : le palmier était un grand 
chou, la robe d'un Indien celle de ma grand'mère; 
les chameaux ressemblaient à un une bossu; tous 
les peuples de l'Orient, et notamment les Chinois, 
étaient des poltrons et des voleurs. Villeneuve était 
de Bretagne, et nous ne manquions pas de finir pas 
l'éloge de l'incomparable beauté de notre patrie. 

La cloche interrompait nos conversations; elle ré- 
glait les Quarts, l'heure de l'habillement, celle de la 
revue, celle des repas. Le matin, à un signal, l'équi-' 
page, rangé sur le pont, dépouillait la chemise bleue j 
pour en revêtir une autre qui séchait dans les hau- 
bans. La chemise quittée était immédiatement lavée 
dans des baquets, où cette pension de phoques sa- 
vonnait aussi des faces brunes et des pattes goudron- 
nées. 

Au repas du midi et du soir, les matelots, assis en 
rond autour des gamelles, plongeaient l'un après l'au- 
tre, régulièrement et sans fraude, leur cuiller d'étaiq 
dans la soupe flottante au roulis. Ceux qui n'avaient 
pas faim vendaient, pour un morceau de tabac ou pour 



mémoires d'outre-tombe 333 

un verre d'eau-de-vie, leur portion de biscuit ou de 
viande salée à leurs camarades. Les passagers man- 
geaient dans la chambre du capitaine. Quand il fai- 
sait beau, on tendait une voile sur l'arrière du vais- 
seau, et l'on dînait à la vue d'une mer bleue, tachetée 
ça et là de marques blanches par les écorchures de la 
brise. 

Enveloppé de mon manteau, je me couchais la nuit 
sur le tillac. Mes regards contemplaient les étoiles au- 
dessus de ma tête. La voile enflée me renvoyait la 
fraîcheur de la brise qui me berçait sous le dôme 
céleste: à demi assoupi et poussé par le vent, je chan- 
geais de ciel en changeant de rêve. 

Les passagers, à bord d'un vaisseau, offrent une 
société différente de celle de l'équipage : ils appar- 
tiennent à un autre élément; leurs destinées sont de 
la terre. Les uns courent chercher la fortune, les au- 
tres le repos; ceux-là retournent à leur pairie, ceux-ci 
la quittent; d'autres naviguent pour s'instruire des 
nu rurs des peuples, pour étudier les sciences et les 
arts. On a le loisir de se connaître dans cette hôtel- 
lerie errante qui voyage avec le voyageur, d'apprendre 
maintes aventures, de concevoir des antipathies, de 
Contracter des amitiés. Quand vont et viennenl ces 
jeunes l'enmies nées du sang anglais et du sang in- 
dien, qui joignent à la beauté de Clarisse la délica- 
tesse de Sacontala, alors se forment des chaînes que 
nouent et dénouent les vents parfumés de Ceylan, 
•douces comme eux, comme eux légères. 

Parmi les passagers, mes compagnons, se trouvait 
un Anglais. Francis Tulloch avail servi dans l'arlille- 

19. 



334 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

pie : peintre, musicien, mathématicien, il parlait plu- 
sieurs langues. L'abbé Nagot, supérieur des Siilpi- 
cicns, ayant rencontré L'officier anglican, en fit un 
catholique : il emmenait son néophyte à Baltimore. 

Je m'accointai avec Tulloch : comme j'étais alors 
profond philosophe, je l'invitais à revenir chez seâ 
parents. 1 Le .spectacle que nous avions sous les yeux 
le transportait d'admiration. Nous nous levions la 
nuit, lorsque le pont était abandonné à l'officier de 
quart et à quelques matelots qui fumaient leur pipfl 
en silence : Tuia sequora silent. 2 Le vaisseau roulait 
au gré des lames sourdes et lentes, tandis que des 
étincelles de feu couraient avec une blanche écume le 
long de ses flancs. Des milliers d'étoiles rayonnant 
dans le sombre azur du dôme céleste, une mer sans 
rivage, l'infini dans le ciel et sur les flots! Jamais 
Dieu ne m'a plus troublé de sa grandeur que dans ces 
nuits où j'avais l'immensité sur ma tête et l'immensité 
sous nies pieds. 

Des vents d'ouest, entremêlés de calmes, retaillè- 
rent notre marche. Le A mai, nous n'étions qu'ù la 
hauteur des Açores. Le 6, vers les 8 heures du matin, 
nous eûmes connaissance de l'île du Pic; ce volcan 
domina longtemps des mers non naviguées : inutile 
phare la nuit, signal sans témoin le jour. 

Il y a quelque chose de magique à voir s'élever la 
terre du fond de la mer. Christophe Colomb, au mi- 
lieu d'un équipage révolté, prêt à retourner en Europe 
sans avoir atteint le but de son voyage, aperçoit une 

1. Voir, à V Appendice, le N° XI : Francis Tulloch. 

2. C'est l'hémistiche de Virgile renversé. Virgile a dit : 
Œquora tuta silent. (Enéid. I, v. 164). 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 335 

petite lumière sur une plage que la nuit lui cachait. 
Le vol des oiseaux l'avait guidé vers l'Amérique; la 
lueur du foyer d'un sauvage lui révèle un nouvel uni- 
vers. Colomb dut éprouver cette sorte de sentiment 
que l'Écriture donne au Créateur quand, après avoir 
tiré le monde du néant, il vit que son ouvrage était 
bon : vidit Deus quod esset bonum. Colomb créait un 
monde. Une des premières vies du pilote génois est 
celle que Giustiniani, 1 publiant un psautier hébreu, 
plaça en forme de note sous le psaume : Cœli enarrant 
gloriam Dei. 

Vasco de Gama ne dut pas être moins émerveillé 
lorsqu'en 1498 il aborda la côte de Malabar. Alors, 
tout change sur le globe : une nature nouvelle appa- 
raît; le rideau qui depuis des milliers de siècles ca- 
chait une partie de la terre se lève : on découvre la 
pairie du soleil, le lieu d'où il sort chaque malin 
« comme un époux ou comme un géant, tanquam 
« sponsus,ut gigas; 1 » on voit à nu ce sage et brillant 
Orient, dont l'histoire mystérieuse se mêlait aux 
voyages de Pythagore, aux conquêtes d'Alexandre, an 
souvenir des croisades, et dont les parfums nous arri- 
vaient à travers les champs de l'Arabie et les mers de 
la Grèce. L'Kurope lui envoya un poète pour le saluer : 
le cygne du Tage fit entendre sa triste et belle voix 
sur les rivages de l'Inde; Camoëns leur emprunta leur 
criai, leur renommée et leur malheur; il no leur laissa 
que leurs richesses. 

1. Giustiniani (1470-15'H), hébraïsnnt, ne à Gênes. Tl fut évéque 
de Nebbio (Corse), et publia, en 1516, un psautier sons ce titre : 
Paalterium hebraicum, grœcum, arabicum, ohaldaicum. 

2. Psaume XVIII, v. 5-0. 



336 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

Lorsque Gonzalo V i 1 1 o , aïeul maternel de Camoëns, 
découvrit une partie de l'archipel des Açores, il aurait 
dû, s'il eût prévu L'avenir, se réserver une concession 

de six pieds de terre pour recouvrir les os de son pe- 
tit-fils. 

Nous ancrâmes dans une mauvaise rade, sur une 
base de roches, par quarante-cinq brasses d'eau. L'Ile 

Graciosa, devant laquelle nous étions mouillés, nous 
présentait ses collines un peu renflées dans leurs con- 
tours comme les ellipses d'une amphore étrusque : 
elles étaient drapées de la verdure dus hlés, et elles 
exhalaient une odeur fromentacée agréable, particu- 
lière aux moissons des Açores. On voyait au milieu de 
ces tapis les divisions des champs, formées de pierres 
volcaniques, mi-parties blanches et noires, et entas- 
sées les unes sur les autres. Une abbaye, monument 
d'un ancien monde sur un sol nouveau, se montrait au 
sommet d'un tertre; au pied de ce tertre, dans une anse 
caillouteuse, miroitaient les toits rouges de la ville de 
Santa-Cruz. L'île entière, avec ses découpures de baies, 
de caps, de criques, de promontoires, répétait son 
paysage inverti dans les flots. Des rochers verticaux 
au plan des vagues lui servaient de ceinture exté- 
rieure. Au fond du tableau, le cône du volcan du Pic, 
planté sur une coupole de nuages, perçait, par delà 
Graciosa, la perspective aérienne. 

Il fut décidé que j'irais à terre avec Tulloch et le 
second capitaine; on mit la chaloupe en mer : elle 
nagea au rivage dont nous étions à environ deux 
milles. Nous aperçûmes du mouvement sur la côte; 
une prame s'avança vers nous. Aussitôt qu'elle fût à 
portée de la voix, nous distinguâmes une quantité de 



mémoires d'outre-tombe 337 

moines. Ils nous hélèrent en portugais, en italien, en 
anglais, en français, et nous répondîmes dans ces quatre 
langues. L'alarme régnait, notre vaisseau était le pre- 
mier bâtiment d'un grand port qui eût osé mouiller 
dans la rade dangereuse où nous étalions la marée. 
D'une autre part, les insulaires voyaient pour la pre- 
mière fois le pavillon tricolore ; ils ne savaient si nous 
sortions d'Alger ou de Tunis : Neptune n'avait point 
reconnu ce pavillon si glorieusement porté par Cybèle. 
Quand on vit que nous avions figure humaine et que 
nous entendions ce qu'on disait, la joie fut extrême. 
Les moines nous recueillirent clans le bateau, et nous 
ramâmes gaiement vers Santa-Cruz : nous y débar- 
quâmes avec quelque difficulté, à cause d'un ressac 
assez violent. 

Toute l'île accourut. Quatre ou cinq alguazils, armés 
de piques rouillées, s'emparèrent de nous. L'uniforme 
de Sa Majesté m'attirant les honneurs, je passai pour 
l'homme important de la députation. On nous condui- 
sit chez le gouverneur, dans un taudis, où Sou Excel- 
lence, vêtue d'un méchant habit vert, autrefois pi- 
lonné d'or, nous donna une audience solennelle : il 
nous permit le ravitaillement. 

Nos religieux nous menèrent à leur couvent, édifice 
;i kdcons commode et bien éclair*'. Tulloch avait 
trouvé un compatriote: le principal frère, qui se don- 
nait tous les mouvements pour nous, étail mi malelol 
de Jersey, dont le vaisseau avait péri corps et biens 
sur Graciosa. Sauvé seul du naufrage, ne manquant 
pas d'intelligence, il se montra docile aux leçon- des 
catéchistes; il apprit le portugais et quelques mois de 
latin; sa qualité d'Anglais militant en sa laveur, on le 



.'{.'5S MÉMOIRES D'OI rRE-TOMBE 

convertit et on en lit un moine. Le matelol jerseyais, 
logé, vêtu el nourri à L'autel, trouvai! cela beaucoup 
plus doux que d'aller serrer la voile <ln perroquel de 
fougue. Il se souvenail encore de son ancien métier : 
ayant été longtemps sans parler sa Langue, il était en- 
chanté de rencontrer quelqu'un qui l'entendit; il riait 
et jurait en vrai pilotin. Il nous promena dans l'île. 

Les maisons des villages, bâties en planches et en 
pierres, s'enjolivaient de galeries extérieures qui don- 
naient un air propre à ces cabanes, parce qu'il y ré- 
gnait beaucoup de lumière. Les paysans, presque tous 
vignerons, étaient à moitié nus et bronzés par le so- 
leil; les femmes, petites, jaunes comme des mulâ- 
tresses, mais éveillées, étaient naïvement coquettes 
avec leurs bouquets de seringas, leurs chapelets en 
guise de couronnes ou de chaînes. 

Les pentes des collines rayonnaient de ceps, dont 
le vin approchait celui de Fayal. L'eau était rare, mais, 
partout où sourdait une fontaine, croissait un figuier 
et s'élevait un oratoire avec un portique peint à fres- 
que. Les ogives du portique encadraient quelques as- 
pects de l'île et quelques portions de la mer. C'est sur 
un de ces figuiers que je vis s'abattre une compagnie 
de sarcelles bleues, non palmipèdes. L'arbre n'avait 
point de feuilles, mais il portait des fruits rouges en- 
châssés comme des cristaux. Quand il fut orné des 
oiseaux cérulés 1 qui laissaient pendre leurs ailes, ses 
fruits parurent d'une pourpre éclatante, tandis que 
l'arbre semblait avoir poussé tout à coup un feuillage 
d'azur. 

i, Locution nouvelle empruntée à l'adjectif latin cœruleus, 
azuré. 



mémoires d'outre-tombe 339 

Il est probable que les Açores furent connues des 
Carthaginois; il est certain que des monnaies phéni- 
ciennes ont été déterrées dans l'île de Corvo. Les na- 
vigateurs modernes qui abordèrent les premiers à cette 
île trouvèrent, dit-on, une statue équestre, le bras 
droit étendu et montrant du doigt l'Occident, si tou- 
tefois cette statue n'est pas la gravure d'invention qui 
décore les anciens portulans ». 

J'ai supposé, dans le manuscrit des Natchez, que 
Chactas, revenant d'Europe, prit terre à l'île de Corvo, 
et qu'il rencontra la statue mystérieuse 2 . Il exprime 
ainsi les sentiments qui m'occupaient à Graciosa, en 
me rappelant la tradition : « J'approche de ce monu- 
« ment extraordinaire. Sur sa base, baignée de l'écume 
« des flots, étaient gravés des caractères inconnus : la 
« mousse et le salpêtre des mers rongeaient la surface 
« du bronze antique; l'alcyon, perché sur le casque 
« du colosse, y jetait, par intervalles, des voix lan- 
« goureuses; des coquillages se collaient aux lianes 
« et aux crins d'airain du coursier, et lorsqu'on ap- 
« prochait l'oreille de ses naseaux ouverts, on croyait 
c< ouïr des rumeurs confuses. » 

Un bon souper nous fut servi chez les rejigieux 
après notre course ; nous passâmes la nuil à boire 
avec nos hôtes. Le lendemain, vers midi, nos provi- 
sions embarquées, nous retournâmes à bord. Les reli- 
gieux se chargèrent de nos lettres pour l'Europe. Le 
vaisseau s'était trouvé en danger par la levée d'un 

1. Portulan, livre qui contient la description de chaque port 

de mer, du fond qui s'y trouve, de ses marées, de La manière 
d'y entrer et d'en sortir, de ses inconvénients et do ses avan- 
tages. Dictionnaire de Littré. 

2. Voir les Natchez, livre VII. 



340 MÉMOIRES D'Ol ll:l. -TOMBE 

fort sud-est. On vira l'ancre; mais, engagée dans des 
roches, on la perdit, comme on s'j attendait. Nous 
appareillâmes : le vent continuant de fraîchir, nous 
eûmes bientôt dépassé les Açores '. 

Fac pelagus me scire probes, que- carbasa laxo. 

« Muse, aide-moi à montrer que je connais la mer 
« sur laquelle je déploie mes voiles. » 

C'est ce que disait, il y a six cents ans, Guillaume- 
le-Breton, mon compatriote 2 . Rendu à la mer, je re- 
commençai à contempler ses solitudes; mais à travers 
le monde idéal de mes rêveries m'apparaissaient, mo- 
niteurs sévères, la France et les événements réels. Ma 
retraite pendant le jour, lorsque je voulais éviter les 
passagers, était la hune du grand mât; j'y montais 
lestement aux applaudissements des matelots. Je m'y 
asseyais dominant les vagues. 

L'espace tendu d'un double azur avait l'air d'une 
toile préparée pour recevoir les futures créations d'un 
grand peintre. La couleur des eaux était pareille à 
celle du verre liquide. De longues et hautes ondula- 
tions ouvraient dans leurs ravines des échappées de 
vue sur les déserts de l'Océan : ces vacillants paysages 
rendaient sensible âmes yeux la comparaison que fait 

1. Dans son Essai sur les Révolutions, pages 635 et suivantes, 
Chateaubriand avait raconté avec beaucoup de détails son voyage 
aux Açores. Le récit des Mémoires est de tous points conforme 
à celui de Y Essai. 

2. C'est un des 9000 vers de la Chronique dans laquelle 
Guillaume-le-Breton a retracé la vie de Philippe-Auguste depuis 
son couronnement jusqu'à sa mort : Philippidos libri duode- 
cine, sive Gesta Philippi Augusti, versibus heroïcis descripta. 




' 



JEIUNIE [BATTE ',1 : 






l'Ê 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 341 

l'Écriture de la terre chancelante devant le Seigneur, 
comme un homme ivre. Quelquefois, on eût dit l'es- 
pace étroit et borné, faute d'un point de saillie; mais 
si une vague venait à lever la tête, un flot à se courber 
en imitation d'une côte lointaine, un escadron de chiens 
de mer à passer à l'horizon, alors se présentait une 
échelle de mesure. L'étendue se révélait surtout lors- 
qu'une brume, rampant à la surface pélagienne, sem- 
blait accroître l'immensité même. 

Descendu de l'aire du mât comme autrefois du nid 
de mon saule, toujours réduit à une existence solitaire, 
je soupais d'un biscuit de vaisseau, d'un peu de sucre 
et d'un citron; ensuite je me couchais, ou sur le tillac 
dans mon manteau, ou sous le pont dans mon cadre : 
je a'avais qu'à déployer mon bras pour atteindre de 
mon lit à mon cercueil. 

Le vent nous força d'anordir et nous accostâmes le 
banc de Terre-Neuve. Quelques glaces flottantes rô- 
laient au milieu d'une bruine froide et pâle. 

Les hommes du trident ont des jeux qui leur vien- 
nent de leurs devanciers : quand on passe la Ligne, il 
l'aul se résoudre à recevoir le baptême : même céré- 
monie sous le Tropique, même cérémonie sur le bain' 
le Terre-Neuve, et, quel que soit le lieu, le chef de la 
mascarade est toujours le bonhomme Tropique. Tro- 
pique et hydropique sont synonymes pour les mate- 
lots : le bonhomme Tropique a donc une bedaine 
inorme; il est vêtu, lors même qu'il est sous son tro- 
lique, de toutes les peaux de mouton ri de toutes les 
aquettes fourrées de l'équipage. H se lient accroupi 
lans la grande hune, poussant de temps eo temps des 
lotissements. Chacun le regarde d'en bas : il com 



312 MÉMOIRES d'OUTBE-TOMBB 

ni once à descendre le long des haubans, pesant comme 
un ours, trébuchant comme Silène. En mettant le pied 
sur le ponl, il pousse de nouveaux rugissements, bon- 
di!, saisit un seau, le remplit d'eau de mer et le verse 
sur le chef de ceux qui n'ont pas passé la Ligne, ou 
qui ne sont pas parvenus à la latitude des glaces. On 
fuit sous les ponts, on remonte sur les écoutilles, on 
grimpe aux mâts : père Tropique vous poursuit; cela 
finit au moyen d'un large pourboire : jeux d'Amphi- 
trite, qu'Homère aurait célébrés comme il a chanté 
Protée, si le vieil Océanus eût été connu tout entier du 
temps d'Ulysse; mais alors on ne voyait encore que sa 
tête aux Colonnes d'Hercule; son corps caché couvrait 
le monde. 

Nous gouvernâmes vers les îles Saint-Pierre et Mi- 
quelon, cherchant une nouvelle relâche. Quand nous 
approchâmes de la première, un matin entre dix heures 
et midi, nous étions presque dessus; ses côtes per- 
çaient, en forme de bosse noire, à travers la brume. 

Nous mouillâmes devant la capitale de l'île : nous 
ne la voyions pas, mais nous entendions le bruit de la 
terre. Les passagers se hâtèrent de débarquer; le su- 
périeur de Saint-Sulpice, continuellement harcelé du 
mal de mer, était si faible, qu'on fut obligé de le por- 
ter au rivage. Je pris un logement à part; j'attendis 
qu'une rafale, arrachant le brouillard, me montra le 
lieu que j'habitais, et pour ainsi dire le visage de mes 
hôtes dans ce pays des ombres. 

Le port et la rade de Saint-Pierre sont placés entre 
la côte orientale de l'île et un îlot allongé, Y île aux 
Chiens. Le port, surnommé le Darachois, creuse les 
terres et aboutit à une flaoue saumâtre. Des mornes 



MÉMOIRES l/OÏJTRE-TOMBE 343 

stériles se serrent au noyau de l'ile : quelques-uns, 
détachés, surplombent le littoral; les autres ont à leur 
pied une lisière de landes tourbeuses et arasées. On 
aperçoit du bourg le morne de la vigie. 

La maison du gouverneur fait face à l'embarcadère. 
L'église, la cure, le magasin aux vivres, sont placés 
au même lieu; puis viennent la demeure du commis- 
saire de la marine et celle du capitaine du port. En- 
suite commence, le long du rivage sur les galets, la 
seule rue dv bourg. 

Je dînai deux ou trois fois chez le gouverneur, offi- 
cier plein d'obligeance et de politesse. Il cultivait sur 
un glacis quelques légumes d'Europe. Après le dîner, 
il me montrait ce qu'il appelait son jardin. 

Une odeur fine et suave d'héliotrope s'exhalail 
«l'un petit carré de fèves en fleurs; elle ne nous était 
point apportée par une brise de la pairie, mais par un 
vent sauvage de Terre-Neuve, sans relation avec la 
plante exilée, sans sympathie de réminiscence et de 
volupté. Dans ce paiTuin non respiré de la beauté, non 
épuré dans son sein, non répandu sur ses traces, dans 
ce parfum changé d'aurore, de culture et de monde 
il y avait, toutes les mélancolies des regrets, de l'ab 
sence et de la jeunesse. 

Du jardin, nous montions aux mornes, et nous nous 
arrêtions au pied du mât de pavillon de La vigie. Le 
nouveau drapeau français ûottail sur noire tête ; comme 
les femmes de Virgile, nous regardions la mer, fientes; 
elle nous séparait de la terre natale! Le gouverneur 
étail inquiet; il appartenait à L'opinion battue; il s'en- 
nuyait d'ailleurs dans cette retraite, convenable à un 
songe-creux de mon espèce, rude séjour uour un 



344 HÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

homme occupe d'affaires, ou ne portant point en lui 
cette passion qui remplit tout et fait disparaître le 
reste du monde. Mon hôte s'enquérait de la Révolu- 
tion, je lui demandais des aouvelles du passage au 
nord-ouest. 11 étail à L'avant-garde «lu désert, mais il 
ne savait rien des Esquimaux el ne recevait du Ca- 
nada que «les perdrix. 

Un matin, j'étais allé seul au Cap-à-1' Aigle, pour 
voir se lever le soleil du côté de la France. Là, une 
eau hyémale formait une cascade dont le dernier bond 
atteignait la mer. Je m'assis au ressaut d'une roi lie, 
les pieds pendant sur la vague qui déferlait au bas de 
la falaise. Une jeune marinière parut dans les décli- 
vités supérieures du morne; elle avait les jambes nues, 
quoiqu'il fit froid, et marchait parmi la rosée. Ses che- 
veux noirs passaient en touffes sous le mouchoir des 
Indes dont sa tête était entortillée; par-dessus ce mou- 
choir elle portait un chapeau de roseaux du pays en 
façon de nef ou de berceau. Un bouquet de bruyères 
Ida s sortait de son sein que modelait l'entoilage blanc 
de sa chemise. De temps en temps elle se baissait et 
cueillait les feuilles d'une plante aromatique qu'on 
appelle dans l'île thé naturel. D'une main elle jetait 
ces feuilles dans un panier qu'elle tenait de l'autre 
main. Elle m'aperçut : sans être effrayée, elle se vint 
asseoir à mon côté, posa son panier près d'elle, et se 
mit comme moi, les jambes ballantes sur la mer, à 
regarder le soleil. 

Nous restâmes quelques minutes sans parler; enfin, 
je fus le plus courageux et je dis : « Que cueillez-vous 
là? la saison deslucets et des atocas est passée ». Elle 
leva de grands yeux noirs, timides et fiers, et me ré- 



MÉMOIRES D*OUTRE-ÏOMBE 345 

pondit : « Je cueillais du thé. » Elle me présenta son 
panier. « Vous portez ce thé à votre père et à votre 
mère? — Mon père est à la pêche avec Guillaumy. — 
Que faites-vous l'hiver dans File? — Nous tressons des 
filets, nous péchons les étangs, en faisant des trous 
dans la glace; le dimanche, nous allons à la messe et 
aux vêpres, où nous chantons des cantiques; et puis 
nous jouons sur la neige et nous voyons les garçons 
chasser les ours blancs. — Votre père va bientôt re- 
venir? — Oh ! non : le capitaine mène le navire à Gênes 
avec Guillaumy. — Mais Guillaumy reviendra? — Oh ! 
oui, à la saison prochaine, au retour des pêcheurs. Il 
m'apportera dans sa pacotille un corset de soie rayée, 
un jupon de mousseline et un collier noir. — Et vous 
serez parée pour le vent, la montagne et la mer. Vou- 
lez-vous que je vous envoie un corset, un jupon et 
un collier? — Oh ! non. » 

Elle se leva, prit son panier, et se précipita par un 
sentier rapide, le long d'une sapinière. Elle chantait 
d'une voix sonore un cantique des Missions : 

Tout brûlant d'une ardeur immortelle, 
C'est vers Dieu que tendent mes désirs, 

Elle faisait envoler sur sa route de beaux oiseaux 
appelés aigrettes, à cause du panache de leur tête; 
elle avait l'air d'être de leur troupe. Arrivée à la mer, 
elle sauta dans un bateau, déploya la voile el s'assit 
au gouvernail; on l'eût prise pour la Fortune : elle 
s'éloigna de moi. 

Oh! oui, oh! non, Guillaumy } l'image du jeun.' 
matelot sur une vergue, au milieu des vents, chan- 



346 MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE 

geaient en terre de délices l'affreux rocher de Saint- 
Pierre : 

L'isole di Fortuna, ora vedete 1 . 

Nous passâmes quinze jours dans l'île. De ses côtes 
désolés on découvre les rivages encore plus désolés 
de Terre-Neuve. Les mornes à l'intérieur étendenl des 

chaînes divergentes dont la plus élevée se prolonge 
vers l'anse Rodrigue. Dans les vallons, la roche gra- 
nitique, mêlée d'un mica rouge et verdâtre, se rem- 
bourre d'un matelas de sphaignes, de lichen et de 
dicranum. 

De petits lacs s'alimentent du tribut des ruisseaux 
de la Vigie, du Courval, du Pain-de- Sucre, du Ker- 
gariou, de la Tête-Galante. Ces flaques sont connues 
sous le nom des Etangs-du-Savoyard, du Cap-Noir, 
du Ravenel, du Colombier, du Cap-à-V Aigle. Quand 
les tourbillons fondent sur ces étangs, ils déchirent 
les eaux peu profondes, mettant à nu çà et là quelques 
portions de prairies sous-marines que recouvre subi- 
tement le voile retissu de Tonde. 

La Flore de Saint-Pierre est celle de la Laponie et 
du détroit de Magellan Le nombre des végétaux 
diminue en allant vers le pôle ; au Spitzberg, on ne 
rencontre plus que quarante espèces de phanéro- 
games. En changeant de localité, des races de plantes 
s'éteignent : les un rd, habitantes des steppes 

glacées, deviennent au midi des filles de la montagne: 
les autres, nourries dans l'atmosphère tranquille des 
plus épaisses forêts, viennent, en décroissant de force 
1. Jérusalem délivrée, chant XV, stance 27. 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 347 

et de grandeur, expirer aux plages tourmenteuses de 
l'Océan. A Saint-Pierre, le myrtille marécageux (vacci- 
nium fugilinosum) est réduit à l'état de traînasses ; 
il sera bientôt enterré dans l'ouate et les bourrelets 
des mousses qui lui servent d'humus. Plante voya- 
geuse, j'ai pris mes précautions pour disparaître au 
bord de la mer, mon site natal. 

La pente des monticules de Saint-Pierre est plaquée 
de baumiers, d'amelanchicrs, de palomiers, de mé- 
lèzes, de sapins noirs, dont les bourgeons servent à 
brasser une bière antiscorbutique. Ces arbres ne 
dépassent pas la hauteur d'un homme. Le vent océa- 
nique les étète, les secoue, les prosterne, à l'instar 
des fougères; puis, se glissant sous ces forêts eh 
broussailles, il les relève; mais iln'y trouve ni troncs, 
ni rameaux, ni voûtes, ni échos pour y gémir, et il 
n'y fait pas plus de bruit que sur une bruyère. 

Ces bois rachitiques contrastent avec les grands 
bois 'le Terre-Neuve dont on découvre le rivage voi- 
sin, «'I dont les sapins portent un lichen argenté 
(alectoria iriclwdes) : les ours blancs semblent avoir 
accroché leur poil aux branches de ces arbres, dont 
ils sont les étranges grimpereaux. Lesswamps de celte 
île de Jacques Cartier offrent des chemins bal lus par 
ces ours : un croirail voir les sentiers rustiques des 
environs d'une bergerie. Toute la nuit retentit des 
cris des animaux affamés; le voyageur ne se rassure 
qu'au bruit non moins triste de k mer; ces vagues, 
si insociables et si rudes, deviennent des compagnes 
et des amies. 

La pointe septentrionale de Terre-Neuve arrive à la 
latitude du cap Charles I" du Labrador ; quelques 



.'{'iS HÉMOIRES D'OI TRE-TOMBE 

degrés plus haut, commence le paysage polaire. Si 

nous eu croyons les voyageurs, il esl un charme ô ces 
régions : le soir, le soleil, touchanl la terre, semble 
rester immobile, et remonte ensuite dans le ciel au 
lieu de descendre sous l'horizon. Les monts revêtus 
de neige, les vallées tapissées de la mousse blanche 
que broutent les rennes, les mers couvertes de baleine-; 
ei semées de glaces flottantes, tout cette scène brille, 
éclairée connue à la fois par les feux du couchant et 
la lumière de l'aurore : on ne sait si l'on assiste à la 
création ou à la fin du monde. Un petit oiseau, sem- 
blable à celui qui chante la nuit dans nos bois, fait 
entendre un ramage plaintif. L'amour amène alors 
l'Esquimau sur le rocher de glace où L'attendail sa 
compagne : ces noces de l'homme aux dernières bornes 
de la terre ne sont ni sans pompe ni sans félicité. 

Après avoir embarqué des vivres et remplacé l'an- 
cre perdue à Graciosa, nous quittâmes Saint-Pierre. 
Cinglant au midi, nous atteignîmes la latitude de 
38 degrés. Les calmes nous arrêtèrent à une petite 
distance des côtes du Maryland et de la Virginie. Au 
ciel brumeux des régions boréales avait succédé le 
plus beau ciel; nous ne voyions pas la terre, mais 
l'odeur des forêts de pins arrivait jusqu'à nous. Les 
aubes et les aurores, les levers et les couchers du so- 
leil, les crépuscules et les nuits étaient admirables. Je 
ne me pouvais rassasier de regarder Vénus, dont les 
rayons semblaient m'envelopper comme jadis les che- 
veux de ma sylphide. 

Un soir, je lisais dans la chambre du capitaine ; la 
cloche de la prière sonna : j'allai mêler mes vœux à 



mémoires d'outre-tombe 349 

ceux de mes compagnons. Les officiers occupaient le 
gaillard d'arrière avec les passagers; l'aumônier, un 
livre à la main, un peu en avant d'eux, près du gou- 
vernail; les matelots se pressaient pêle-mêle sur le 
tillac : nous nous tenions debout, le visage tourné vers 
la proue du vaisseau. Toutes les voiles étaient pliées. 
Le globe du soleil, prêt à. se plonger dans les flots, 
apparaissait entre les cordages du navire au milieu 
des espaces sans bornes : on eût dit, par les balance- 
ments de la poupe, que l'astre radieux changeait à 
chaque instant d'horizon. Quand je peignis ce tableau 
dont vous pouvez revoir l'ensemble dans le Génie du 
Christianisme, 1 mes sentiments religieux s'harmoni- 
saient avec la scène; mais, hélas! quand j'y assistai 
en personne, le vieil homme était vivant en moi : ce 
n'était pas Dieu seul que je contemplais sur les flots, 
flans la magnificence de ses œuvres. Je voyais une 
femme inconnue et les miracles de son sourire; les 
Ibeautés du ciel me semblaient écloses de son souffle ; 
L'aurais vendu l'éternité pour une de ses caresses. Je 
Itne figurais qu'elle palpitait derrière ce voile de l'uni- 
vers qui la cachait à nies yeux. Oh! que n'était-il en 
jïia puissance de déchirer le rideau pour presser la 
Temme idéalisée contre mon coeur, pour me consumer 
jtur son sein dans cet amour, source de mes inspira- 
lions, de mon désespoir et de ma vie! Taudis .pie je 
ne laissais aller à ces mouvements si propres à ma 
arrière future de coureur des bois, il ne s'en fallut 
[uèrc qu'un accident ne mît un terme à mes desseins 
|t à mes songes. 

11. Génie du Christianisme, première partie, livre V, chapitre 
|II : Deux perspectives de la Nature. 

I. 20 



;{;;u mémoires d oi i ke-tombe 

La chaleur nous accablait; le vaisseau, dans un 
calme plat, sans voiles el trop chargé de ses 
étail tourmenté du roulis: brûlé sur le pont el fa 

du mouve ut, je me voulus baigner, et, quoique 

nous n'eussions point de chaloupe dehors, je me jetai 
du beaupré à la mer. Toul alla d'abordà merveille, el 
plusieurs passagers m'imitèrent. Je nageais san 
garder le vaisseau; mais quand je vins à tourner la 
tête, je m'aperçus que le courant l'entraînai! déjà] 
loin. Les matelots, alarmés, avaient filé un grelii 
autres nageurs. Des requins se montraient dan-, les! 
eaux du navire, et on leur tirait des coups de fusil 
pour les écarter. La houle était si grosse qu'elle re- 
tardait mon retour en épuisanl nies forces. J'avaig 
un gouffre au-dessous de moi, et les requins pou^ 
va i eut à tout moment m' emporter un bras ou unfl 
jambe. Sur le bâtiment, le maître d'équipage cher] 
chait à descendre un canot dans la mer, mais il I al- 
lait établir un palan, et cela prenait un temps consw 
dérable. 

Par le plus grand bonheur, une brise presque insen- 
sible se leva; le vaisseau, gouvernant un peu, s'appro- 
cha de moi; je ne pus m'emparer de la corde; mais 
les compagnons de ma témérité s'étaient accrochés à 
cette corde; quand on nous tira au flanc du bâtiment, 
me trouvant à l'extrémité de la file, ils pesaient sui 
moi de tout leur poids. On nous repêcha ainsi un à 
un, ce qui fut long. Les roulis continuaient; à chacun 
de ces roulis en sens opposé, nous plongions de six ou 
sept pieds dans la vague, ou nous étions suspendu- en 
l'air à un même nombre de pieds, comme des | 
sons au bout d'une ligne : à la dernière immersion 






MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 3ol 

je me sentis prêt à m'évanouir; un roulis de plus, et 
c'en étail fait. On me hissa sur le pont à demi morl : 
si je m'étais hum-, le bon débarras pour moi et pour 
1rs ii utres! 

Deux jours après cet accident, nous aperçûmes la 
terre. Le cœur me battit quand le capitaine me la 
montra : l'Amérique! Elle était à peine déclinée par 
la cime de quelques érables sortant de l'eau. Les pal- 
miers de l'embouchure du Nil m'indiquèrent depuis 
le rivage de l'Egypte de la même manière. Un pilote 
vint à bord; nous entrâmes dans la baie de Chesa- 
peake. Le soir même, on envoya une chaloupe cher- 
cher des vivres frais. Je me joignis au parti et bientôt 
je foulai le, sol américain. 

Promenant mes regards autour de moi, je demeurai 
quelques instants immobile. Ce continent, peut-être 
Ignoré pendant la durée des temps anciens et un 
grand nombre de siècles modernes; les premières 
destinées sauvages de ce continent, et ses secondes 
destinées depuis l'arrivée de Christophe Colomb; la 
domination des monarchies de l'Europe ébranlée dans 
ec nouveau monde; la vieille société finissant dans la 
jeune Amérique ; une république d'un genre inconnu 
annonçant un changement dans l'esprit humain; la 
pari que mou pays avait eue à ces événements; ces 
mers et ces rivages devant en partie leur indépen- 
dance au pavillon et au sang français; un grand 
homme sortant du milieu des discordes et des déserts; 
Washington habitant une ville florissante, dans le 
même lieu où Guillaume Penn avail acheté un coin de 
forêts; les États-Unis renvoyant à la France la révo- 
lution que la France avail soutenue de ses armes; 



352 MÉMOIRES ImiI TRE-TOMBE 

enfin mes propres destins, ma muse vierge que je 
venais livrer ;ï la passion d'une nouvelle nature; lea 
découvertes que je voulais tenter dans ces déserts, les- 
quels étendaient encore leur large royaume derrière 
l'étroit empire d'une civilisation étrangère : telles 
étaient les choses qui roulaient dans mon esprit. 

Nous nous avançâmes vers une habitation. Des bois 
de baumiers et de cèdres de la Virginie, des oiseaux- 
moqueurs et des cardinaux, annonçaient, par leur 
port et leur ombre, par leur chant et leur couleur, un 
autre climat. La maison où nous arrivâmes au bout 
d'une demi-heure tenait de la ferme d'un Anglais et 
de la case d'un créole. Des troupeaux de vaches euro- 
péennes pâturaient des herbages entourés de claires- 
voies, dans lesquelles se jouaient des écureuils à peau 
rayée. Des noirs sciaient des pièces de bois, des 
blancs cultivaient des plants de tabac. Une négresse 
de treize à quatorze ans, presque nue et d'une beauté 
singulière, nous ouvrit la barrière de l'enclos comme 
une jeune Nuit. Nous achetâmes des gâteaux de maïs, 
des poules, des œufs, du lait, et nous retournâmes 
au bâtiment avec nos dames-jeannes et nos paniers. 
Je donnai mon mouchoir de soie à la petite Africaine : 
ce fut une esclave qui me reçut sur la terre de la 
liberté. 

On désancra pour gagner la rade et le port de Bal- 
timore : en approchant, les eaux se rétrécirent ; elles 
étaient lisses et immobiles; nous avions l'air de re- 
monter un fleuve indolent bordé d'avenues. Baltimore 
s'offrit à nous comme au fond d'un lac. En regard 
de la ville, s'élevait une colline boisée, au pied de 
laquelle on commençait à bâtir. Nous amarrâmes au 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMRE 353 

quai du port. Je dormis à bord et n'atterris que le 
lendemain. J'allai loger à l'auberge avec mes ba- 
gages; les séminaristes se retirèrent à l'établissement 
préparé pour eux. d'où ils se sont dispersés en Amé- 
rique. 

Qu'est devenu Francis Tulloch? La lettre suivante 
m'a été remise à Londres, le 12 du mois d'avril 1822 : 

« Trente ans s'étant écoulés, mon très -cher vi- 
:< comte, depuis Yépoch de notre voyage à Baltimore, 

< il est très possible que vous ayez oublié jusqu'à 
mon nom ; mais à juger d'après les sentiments de 

< mon cœur, qui vous a toujours été vrai et loyal, ce 
n'est pas ainsi, et je me flatte que vous ne seriez 
pas fâché de me revoir. Presque en face l'un de 
l'autre (comme vous verrez par la date de cette 

< lettre), je ne sens que trop que bien des choses nous 
Séparent. Mais témoignez le moindre désir de me 

:< voir, et je m'empresserai de vous prouver, autant 
qu'il me sera possible, que je suis toujours, comme 
j'ai toujours été, votre Adèle et dévoué, 

« Franc Tulloch. 

« P. S. — Le rang distingué que vous vous êtes 
« acquis et <|iie vous méritez par tant de titres, m'est 
« devant les yeux; mais le souvenir du chevalier de 
« Chateaubriand m'est si cher, que je ne puis vous 
« écrire (au moins celle fois-ci) comme ambassadeur, 
« etc., etc. Ainsi pardonnez Le style en faveur de noire 
« ancienne alliance. 

« Vendredi, 12 avril. 
« Portland Place, u° 30. » 

80. 



.'{.")i MÉMOIR] - d'oi tre-tombb 

\iii-,i, Tulloch étail à Londres; il ne s'esl poinl fail 
lUTirc.il s'csi marié; son roman esl fini comme le 
mien. Cette lettre dépose en faveur de la véracité de 
mes Mémoires el de la fidélité de mes souvenirs. Qui 
aurait rendu témoignage d'une alliance el d une ami- 
tié formées il y a trente mis sur les flots, si la partie 
contractante ae fûl survenue.' el quelle perspective 
morne et rétrograde me déroule celle lettre! Tulloch 
se retrouvait en 1822 dans la même ville que moi, 
dans la même rue que moi; la porte de sa maison 
étail en face de la mienne, ainsi que qous nous étions 
rencontrés dans le même vaisseau, sur le même tillac, 
cabine vis-à-vis cabine. Combien d'autres amis je ae 
rencontrerai plus! L'homme, chaque soir en si? cou- 
chant, peul compter ses perles : il n'y a que ses ans 
qui ne le quittent point, bien qu'ils passent; lorsqu il 
en fait la revue et qu'il les nomme, ils répondenl : 
« Présents ! » Aucun ne manque à l'appel. 

Baltimore, comme toutes les autres métropoles des 
États-Unis, n'avait pas l'étendue qu'elle a maintenant : 
c'était une jolie petite ville catholique, propre, animée. 
où les mœurs et la société avaient une grande affinité 
avec les mœurs et la société de l'Europe. Je payai mon 
passage au capitaine et lui donnai un dîner d'adieu. 
J'arrêtai ma place au stage-coach qui faisait trois fois 
la semaine le voyage de Pensylvanie. A quatre heures 
du matin, j'y montai, Qt me voilà roulant sur les che- 
mins du Nouveau Monde. 

La route que nous parcourûmes, plutôt tracée que 
faite, traversait un pays assez plat : presque point 
d'arbres, fermes éparses, villages clair-semés, clima 



mémoires d'outre-tomre 355 

de la France, hirondelles volant sur les eaux comme 
sur l'étang de Combourg. 

En approchant de Philadelphie, nous rencontrâmes 
des paysans allant au marché, des voilures publiques 
el des voitures particulières. Philadelphie me parut 
une belle ville, les rues larges, quelques-unes plan- 
tées, se coupant à angle droit dans un ordre régulier 
du nord au sud et de l'est à l'ouest. La Delaware coule 
parallèlement à la rue qui suit son bord occidental. 
Cette rivière serait considérable en Europe : on n'en 
parle pas en Amérique ; ses rives sont basses et peu 
pittoresques. 

A l'époque de mon voyage (1791), Philadelphie ne 
s'étendait pas encore jusqu'à la Shuylkill ; le terrain, 
en avançant vers cet affluent, étail divisé par luis, sur 
lesquels on construisait ça et là des maisons. 

L'aspect de Philadelphie est monotone. En général, 
ce qui manque aux cités protestantes des États-Uni--. 
ce sont les grandes œuvres de l'architecture : la Ré- 
formation jeune d'âge, qui ne sacrifie point à l'imagi- 
nation, a rarement élevé ces dômes, ces nefs aérien nés, 
ces tours jumelles dont l'antique religion catholiques 
couronné L'Europe. Aucun monument, à Philadelphie, 
à New-York, à Boston, une pyramide au-dessus de 
ta masse des murs et des toits : l'œil est attriste de 
ce niveau. 

Descendu d'abord à l'auberge, je pris ensuite un ap- 
partement dans une pension où logeaient des entons 
de Saint-Domingue, et des Français émigrés avec 
d'antres idées que les miennes. Une terre de liberté 
offrait nu asile à ceux qui fuyaient la liberté : rien ne 
prouve mieux le haui prix des institutions généreuses 



356 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

que cet exil volontaire des partisans du pouvoir absolu 

dans une, pure démocratie. 

Un homme, débarqué comme moi aux États-Unis, 
plein d'enthousiasme pour les peuples classiques, un 
colon qui cherchait partout la rigidité des premières 
mœurs romaines, dut être fort scandalisé de trouver 
partout le luxe des équipages, la frivolité des conver- 
sations, l'inégalité des fortunes, l'immoralité des mai- 
sons de banque et de jeu, le bruit des salles de bal et 
de spectacle. A Philadelphie j'aurais pu me croire à 
Liverpool ou à Bristol. L'apparence du peuple était 
agréable : les quakeresses avec leurs robes grises, 
leurs petits chapeaux uniformes et leurs visages pâles, 
paraissaient belles. 

A cette heure de ma vie, j'admirais beaucoup les ré- 
publiques, bien que je ne les crusse pas possibles à 
l'époque du monde où nous étions parvenus : je con- 
naissais la liberté à la manière des anciens, la liberté, 
iille des mœurs dans une société naissante; niais 
j'ignorais la liberté fdle des lumières et d'une vieille 
civilisation, liberté dont la république représentative 
a prouvé la réalité : Dieu veuille qu'elle soit du- 
rable ! On n'est plus obligé de labourer soi-même son 
petit champ, de maugréer les arts et les sciences, 
d'avoir des ongles crochus et la barbe sale pour être 
libre. 

Lorsque j'arrivai à Philadelphie, le général Wash- 
ington n'y était pas; je fus obligé de l'attendre une 
huitaine de jou'^s. Je le vis passer dans une voitui 
que tiraient quatre chevaux fringants, conduits à 
grandes guides. Washington, d'après mes idées 
d'alors, était nécessairement Cincinnatus ; Cincinna- 



MEMOIRES D OUTRE-TOMBE 



357 



tus en carrosse dérangeait un peu ma république de 
l'an de Rome 296. Le dictateur Washington pouvait- 
il être autre qu'un rustre, piquant ses bœufs de l'ai- 
guillon et tenant le manche de sa charrue ? Mais quand 
j'allai lui porter ma lettre de recommandation, je re- 
trouvai la simplicité du vieux Romain. 

Une petite maison, ressemblant aux maisons voi- 
sines, était le palais du président des États-Unis 1 : 
point de gardes, pas même de valets. Je frappai ; une 
jeune servante ouvrit. Je lui demandai si le général 
était chez lui ; elle me répondit qu'il y était. Je répli- 
quai que j'avais une lettre à lui remettre. La servante 
me demanda mon nom, difficile à prononcer en an- 
glais et qu'elle ne put retenir. Elle me dit alors dou- 
cement : « Walk in, sir ; entrez, monsieur » et elle 
marcha devant moi dans un de ces étroits corridors 
qui servent de vestibule aux maisons anglaises : elle 
m'introduisit dans un parloir où elle me pria d'atten- 
dre le général. 

Je n'étais pas ému : la grandeur de l'âme ou celle 
de la fortune ne m'imposent point : j'admire la pre- 
mière sans en être écrasé ; la seconde m'inspire plus 
de pitié que de respect : visage d'homme ne me trou- 
blera jamais. 

Au bout de quelques minutes, le général entra : 
d'une grande taille, d'un air calme et froid plutôt que 
noble, il est ressemblant dans ses gravures. Je lui 
présentai ma lettre en silence ; il l'ouvrit, couru l à 
la signature qu'il lut tout haut avec exclamation : 

1. Washington avait été nommé, en 1789, président delà Ré- 
publique pour quatre ans. Réélu en 17913, il résigna le pouvoir 
en 1797. 



358 MÉMOIRES D'Ol ï KE-TOMBE 

« Le colonel Armand ! C'csl ainsi qu'il l'appelai I el 
qu'avail signé le marquis de la Rouerie. 

Nous nous assîmes. Je lui expliquai tanl bien que 
mal le motif de mon voyage. Il me répondail par mo- 
nosyllabes anglais et français, el m'écoutail avec une 
sorte d'étonnemenl ; je m'en aperçus, el je lui <li-> 
avec un peu de vivacité : •• Mais il esl moins difficile 
de découvrir le passage du nord-ouesl que de ci 
un peuple comme vous l'avez fait. — Well, well, 
young man ! Bien, bien, jeune homme, ■■ s'écria-t-il 
en me tendant la main. 11 m'invita à dîner pour le 
jour suivant, et nous nous quittâmes. 

Je n'eus garde de manquer au rendez-vous. Nous 
n'étions que cinq ou six convives. La conversation 
roula sur la Révolution française. Le général nous 
montra une clef de la Bastille. Ces clefs, je l'ai déjà 
remarqué, étaient des jouets assez niais qu'on se dis- 
tribuait alors. Les expéditionnaires en serrurerie au- 
raient pu, trois ans plus tard, envoyer au président 
des États-Unis le verrou dé la prison du monarque 
qui donna la liberté à la France et à l'Amérique. Si 
Washington avait vu dans les ruisseaux de Paris les 
vainqueurs de la Bastille, il aurait moins respecté sa 
relique. Le sérieux et la force de la Révolu lion ne ve- 
naient pas de ces orgies sanglantes. Lors de la révo- 
cation de l'Édit de Nantes, en 1685, la même populace 
du faubourg Saint-Antoine démolit le temple proi es- 
tant à Gharenton, avec autant de zèle qu'elle dévasta 
l'église de Saint-Denis en 1793. 

Je quittai mon hôte à dix heures du soir, et ne l'ai 
jamais revu ; il partit le lendemain, et je continnai 
mon vovasce. 



MEMOIRES D OUTRE-TOMBE 359 

Telle l'ut ma rencontre avec le soldat citoyen, libé- 
rateur d'un monde. Washington est descendu dans la 
tombe 1 avant qu'un peu de bruit se soit attaché à mes 
pas ; j'ai passé devant lui comme l'être le plus in- 
connu; il était dans tout son éclat, moi dans toute 
mon obscurité ; mon nom n'est peut-être pas demeuré 
un jour entier dans sa mémoire : heureux pourtant 
que ses regards soient tombés sur moi ! je m'en suis 
senti échauffé le reste de ma vie : il y a une vertu 
dans les regards d'un grand homme. 

Bonaparte achève à peine de mourir. Puisque je 
viens de heurter à la porte de Washington, le paral- 
lèle entre le fondateur des États-Unis et l'empereur 
des Français se présente naturellement à mon espril ; 
d'autanl mieux qu'au moment où je trace ces lignes, 
Washington lui-même n'est plus. Ercilla, chantant et 
bataillant (Lins le, Chili, s'arrête au milieu de son 
voyage pour raconter lamort de Didon 2 ; moi, je m'ar- 
rête au début de ma cours»' dans la Pensylvanie pour 
comparer Washington à Bonaparte. J'aurais pu ne 
m'occuper d'eux qu'à l'époque où je rencontrai Napo- 
léon : mais si je venais à toucher ma tombe avant 
d'avoir atteinl dans ma chronique l'année 1814, on 
ne saurail <lonc rien de ce que j'aurais à dire des 
deux mandataires (h- la Providence? .le me souviens 

t. Washington est mort le 9 décembre 1799. 

1595) . y vingt m , il fit partie, sur 
dition envoyée pour étouffer la révolte des Araucans dans le 
Chili. Il y trouva le su \.rau- 

i m . qu'il dédia a Philippe 11 et qui parut en trois j 
1569-1578-1589). 



360 HÉMOIRES D 01 TRE-TOMBË 

de Castelnau : ambassadeur comme moi en Angle- 
terre, il écrivait comme moi une partie de s;i vie ;'i 
Londres, k la dernière page du livre VII e , il «lit à son 
fils : « Je traiterai de ce fait au VIII livre, t el le 
VIII e livre des Mémoires de Castelnau n'existe pas : 
cela m'avertit de profiter de la vie '. 

Washington n'appartient pas, comme Bonaparte. ;i 
cette race qui dépasse la stature humaine. Riend'.éton- 
nant ne s'attache à sa personne ; il n'est point placé 
sur un vaste théâtre ; il n'est point aux prises avec 
les capitaines les pins habiles, et les plus puissants 
monarques du temps ; il ne court point de Memphis à 
Vienne, de Cadix à Moscou : il se défend avec une poi- 
gnée de citoyens sur une terre sans célébrité, dans le 
cercle étroit des foyers domestiques. Il ne livre point 
de ces combats qui renouvellent les triomphes d'Arbelle 
et de Pharsale ; il ne renverse point les trônes pour 
?a\ recomposer d'autres avec leurs débris ; il ne fait 
point dire aux rois à sa porte : 

Qu'ils se font trop attendre, et qu'Attila s'ennuie 2 . 

Quelque chose de silencieux enveloppe les actions 
de Washington; il agit avec lenteur; on dirait qu'il 
se sent chargé de la liberté de l'avenir et qu'il craint 
de la compromettre. Ce ne sont pas ses destinées que 
porte ce héros d'une nouvelle espèce : ce sont celles 

1. Michel de Castelnau (1520-1592) a été cinq fois ambassadeur 
en Angleterre, sous les règnes de Charles IX et de Henri III. 
Ses Mémoires vont de 1559 à 1570. 

2. C'est le second vers de Y Attila de Corneille (Acte I, scène 1) : 

Us ne sont pas venus, nos deux rois; qu'on leur die 
Qu'ils se font trop attendre, et qu'Ai tila s'ennuie. 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 361 

de son pays ; il ne se permet pas de jouer ce qui ne 
lui appartient pas ; mais de cette profonde humilité 
quelle lumière va jaillir ! Cherchez les bois où brilla 
l'épée de Washington : qu'y trouvez-vous? Des tom- 
beaux? Non; un monde! Washington a laissé les 
États-Unis pour trophée sur son champ de bataille. 

Bonaparte n'a aucun trait de ce grave Américain : 
il combat avec fracas sur une vieille terre ; il ne veut 
créer que sa renommée ; il ne se charge que de son 
propre sort. Il semble savoir que sa mission sera 
courte, que le torrent qui descend de si haut s'écou- 
lera vite ; il se hâte de jouir et d'abuser de sa gloire, 
comme d'une jeunesse fugitive. A l'instar des dieux 
d'Homère, il veut arriver en quatre pas au bout du 
monde. Il paraît sur tous les rivages; il inscrit préci- 
pitamment son nom dans les fastes de tous les 
peuples; il jette des couronnes à sa famille et à ses 
soldats; il se dépêche dans ses monuments, dans ses 
lois, dans ses victoires. Penché sur le monde, d'une 
main il terrasse les rois, de l'autre il abat le géant 
révolutionnaire ; mais, en écrasant l'anarchie, il étouffe 
la liberté, et finit par perdre la sienne sur son dernier 
cl amp de bataille. 

Chacun estrécompensé selon ses œuvres : Washing- 
ton élève une nation à l'indépendance ; magistrat en 
repos, il s'endort sous son toit au milieu des regrets 
i ses compatriotes et de la vénération des peuples. 

I Bonaparte ravit à une nation son indépendance : 
mipereur déchu, il est précipité dans l'exil, où la 
rayeur de la terre ne le croit pas encore assez empri- 
onné sous la garde de l'Océan, 11 expire : cette nou- 
I. 2t 



;{l')2 MÉMOIRES DOl l RE-TOMBE 

velle, publiée à la porte «lu palais devant laquelle le 
conquéranl lit proclamer tanl de funérailles, n'arrête 
ni n'étonne le passa.nl : qu'avaienl à pleurer les 
citoyens .' 

La république de Washington subsiste; L'empire de 
Bonaparte est détruit. Washington el Bonaparte sor- 
tirent du sein de la démocratie : nés tous deux de la 
liberté, h; premier lui lui fidèle, le second la trahit. 

Washington a été le représentant des besoins, des 
idées, ries lumières, des opinions de son époque : il .1 
secondé, au lieu de le contrarier, le mouvement des 
esprits; il a voulu ce qu'il devait vouloir, la chose 
même à laquelle il était appelé : de là la cohérence el 
la perpétuité de son ouvrage. Cet homme qui frappe 
peu, parce qu'il est dans des proportions justes, a 
confondu son existence avec celle de sod pays : sa 
gloire est le patrimoine de la civilisation; sa renommée 
s'élève comme un de ces sanctuaires publics où coule 
une source féconde et intarissable. 

Bonaparte pouvait enrichir également le domaine 
commun; il agissait sur la nation la plus intelligente, 
la plus brave, la plus brillante de la terre. Quel serait 
aujourd'hui le rang occupé par lui, s'il eût joint la 
magnanimité àce qu'il avait d'héroïque, si, Washington 
et Bonaparte à la fois, il eût nommé la liberté léga- 
taire universelle de sa gloire ! 

Mais ce géant ne liait point ses destinées à celles de 
ses contemporains; son génie appartenait à l'âge mo- 
derne : son ambition était des vieux jours ; il ne 
s aperçut pas que les miracles de sa vie excédaient la 
valeur d'un diadème, et que cet ornement gothique 
lui siérait mal. Tantôt il se précipitait sur l'avenir, 






MÉMOIRES d'outre-tomi.k 363 

tantôt il reculait vers 1(3 passé ; et, soit qu'il remontât 
ou suivi! le cours du temps, par sa force prodigieuse, 
il entraînait ou repoussait les flots. Les hommes ne 
furent à ses yeux qu'un moyen de puissance ; aucune 
sympathie ne s'établit entre leur bonheur et le Bien : 
il avait promis de les délivrer, il les enchaîna ; il 
s'isola d'eux, ils s'éloignèrent de lui. Les rois d'Egypte 
plaçaient leurs pyramides funèbres, non parmi des 
campagnes florissantes, mais au milieu des sables 
stériles; ces grands tombeaux s'élèvent comme l'éter- 
nité dans la solitude : Bonaparte a bâti à leur image 
le monument de sa renommée. 

J'étais impatient de continuer mon voyage. Ce 
n'étaient pas les Américains que j'étais venu voir, 
mais quelque chose de tout à fait différent des 
hommes que je connaissais, quelque chose plus 
d'accord avec l'ordre habituel de mes idées; je brûlais 
de me jeter dans une entreprise pour laquelle je 
m'avais rien de préparé que mon imagination et mon 
[courage. 

Quand je formai le projet de découvrir le passage 
jau nord-ouest, on ignorait si l'Amérique septen- 
trionale s'étendait sons le pôle en rejoignant le 
iGroënland, ou si elle se terminai! à quelque mer cou- 
.ligne à la baie d'Hudson ei au détroit de Behring, 
ÏEn 1772, llearn avait découvert la mer à l'embou- 
chure de la rivière de la Mine-de-Cuivre, par les 
Ifl degrés 15 minutes de latitude nord, et les Un de- 
grés 15 minutes de longitude ouest de (ireenwich ' 

1. Latitude el longitude reconnues aujourd'hui trop forti 
degrés 1/4. (Note de Genève, 1832.) Ca. 



364 mk.m<iihi-> n'ui i m iumui: 

Sur Ja côte de l'océan Pacifique, les efforts du capi- 
taine Cook et ceux des navigateurs subséquents 
avaient laissé des doutes. En 1787, un vaisseau disait 
être entré dans une mer intérieure de l'Amérique 
septentrionale; selon le récit du capitaine de ce 
vaisseau, tout ce qu'on avait pris pour la côte non 
interrompue au nord de la Californie n'était qu'une 
chaîne d'îles extrêmement serrées. L'amirauté d'An- 
gleterre envoya Vancouver vérifier ces rapports qui 
se trouvèrent faux. Vancouver n'avait point encore 
fait son second voyage. 

Aux Étals-Unis, en 1791, on commençait à s'entre- 
tenir de la course de Mackenzie : parti le 3 juin I7N!) 
du fort Chipewan, sur le lac des Montagnes, il des- 
cendit à la mer du pôle par le fleuve auquel il a donné 
son nom. 

Cotte découverte aurait pu changer ma direction et 
me faire prendre ma route droit au nord ; mais je me 
serais fait scrupule d'alfcérer le plan arrêté entre moi: 
et M. de Malesherbes. Ainsi donc, je voulais marcher 
à l'ouest, de manière à intersecter la côte nord-ouest 
au-dessus du golfe de Californie ; de là, suivant le 
profil du continent, et toujours en vue de la mer, je 
prétendais reconnaître le détroit de Behring, doubler 
le dernier cap septentrional de l'Amérique, descendre 
à l'Est le long des rivages de la mer polaire, et ren- 
trer dans les États-Unis par la baie d'Hudson, le 
Labrador et le Canada. 

Quels moyens avais-je d'exécuter cette prodigieuse 
pérégrination ? aucun. La plupart des voyageurs fran- 
çais ont été des hommes isolés, abandonnés à leurs 
propres forces ; il est rare que le gouvernement ou 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 365 

des compagnies les aient employés ou secourus. Des 
Anglais, des Américains, des Allemands, des Espa- 
gnols, des Portugais ont accompli, à l'aide du concours 
des volontés nationales, ce que chez nous des indi- 
vidus délaissés ont commencé en vain. Mackenzie, 
et après lui plusieurs autres, au profit des États-Unis 
et de la Grande-Bretagne, ont fait sur la vastitude de 
L'Amérique des conquêtes que j'avais rêvées pour 
agrandir ma terre natale. En cas de succès, j'aurais 
eu l'honneur d'imposer des noms français à des 
régions inconnues, de doter mon pays d'une euh mie 
sur l'océan Pacifique, d'enlever le riche commerce des 
pelleteries à une puissance rivale, d'empêcher cette 
rivale de s'ouvrir un plus court chemin aux Indes, en 
mettant la France elle-même en possession de ce 
chemin. J'ai consigné ces projets dans YEssai histo- 
rique, publié à Londres en 1790 ', et ces projets étaienl 
tirés du manuscrit de mes voyages écrit en 1791. Ces 
dates prouvent que j'avais devancé par mes vœux et 
par mes travaux les derniers explorateurs des glaces 
arctiques. 

Je ne trouvai aucun encouragement à Philadelphie. 
J'entrevis dès lors que le luit de ce premier voyage 
serait manqué, et que ma course ne sérail que le pré- 
lude d'un second el pins long voyage. J'en écrivis en 
ce sens à M. de Malesherbes, et, en attendant L'avenir, 
je promis à la poésie ce qui sérail perdu pour La 
science. En effet, si je ne rencontrai pas en Amérique 

1. « L'Essai historique sur les Révolutions fut imprimé k 
Londres en 1796, par Baylis, el vendu chez de Boffe en lT'.iT. 
Avertissement de l'auteur pour l'édition de 1826. Œuvres com- 
plètes de Chateaubriand, tome premier. 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

ce que j'y cherchai . le monde polaire, j'y rencontrai 
une nouvelle muse. 

Un stage-coach, semblable à celui < ] u i m'avail 
ameni' de Baltimore, me conduisit de Philadelphie à 
New-York, ville gaie, peuplée, commerçante, qui 
cependant était loin d'être ce qu'elle est aujourd'hui, 
Juin de ce qu'elle sera dans quelques années; car les 
États-Unis croissent plus vite que ce manuscrit. J'allai 
en pèlerinage h lioston saluer le premier champ de 
bataille de la liberté américaine. J'ai vu les champs 
de Lexington ; j'y cherchai, comme depuis à Sparte, 
la tombe de ces guerriers qui moururent pour obéir 
m. r saintes lois de la patrie 1 . Mémorable exemple de 

1. Trompé par sa mémoire, Chateaubriand, lors de son voyage 
en Grèce, avait, en effet, cherché à Sparte le tombeau de Léoni- 
das et de ses compagnons. « J'interrogeai vainement les moindres 
pierres, dit-il dans l'Itinéraire, pour leur demander les cendres 
de Léonidas. J'eus pourtant un moment d'espoir près de cette 
espèce de tour que j'ai indiquée à l'ouest de la citadelle, je vis 
des débris de sculptures, qui me semblèrent être ceux d'un lion. 
Nous savons par Hérodote qu'il y avait un Lion de pierre sur le 
tombeau de Léonidas; circonstance qui n'est pas rapportée par 
Pausanias. Je redoublai d'ardeur, tous mes soins furent inu- 
tiles. » Et ici, en note, Chateaubriand ajoute : « Ma mémoire 
me trompait ici : le lion dont parle Hérodote était aux Thermo- 
pyles. Cet historien ne dit pas même que les os de Léonidas 
furent transportés dans sa patrie. Il prétend, au contraire, que 
Xercès fit mettre en croix le corps de ce prince. Ainsi, les débris 
du lion que j'ai vus à Sparte ne peuvent point indiquer la 
tombe de Léonidas. On croit bien que je n'avais pas un Horace 
à la main sur les ruines de Lacédémone; je n'avais porté dans 
mes voyage que Racine, Le Tasse, Virgile et Homère, celui-ci 
avec des feuillets blancs pour écrire des notes. Il n'est donc pas 
bien étonnant qu'obligé de tirer mes ressources de ma mémoire, 
j'aie pu me méprendre sur un lieu, sans néanmoins me tromper 
sur un fait. On peut voir deux jolies épigrammes de l'Anthologie 
sur ce lion de pierre des Thermopyles. » Itinéraire de Paris à 
Jérusalem, tome I. p. 83. 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 367 

l'enchaînement des choses humaines ! un bill de 
finances, passé dans le Parlement d'Angleterre en 
ITtio, élève un nouvel empire sur la terre en 1782. el 
fait disparaître du monde un des plus antiques 
royaumes de l'Europe en 1789 ! 

Je m'embarquai à New-York sur le paquebot qui 
faisait voile pour Albany, situé en amont de la rivière 
du Nord. La société était nombreuse. Vers le soir de 
la première journée, on nous servit une collation de 
fruits et de lait; les femmes étaient assises sur les 
bancs du tillae, et les hommes sur le pont, à leurs 
pieds. La conversation ne se soutint pas longtemps : 
à l'aspect d'un beau tableau de la nature, on tombe in- 
volontairement dans le silence. Toutà coup, je ne sais 
i|iii s'écria : « Voilà l'endroit où Asgill 1 l'ut arrêté.» 
On pria une quakeresse de Philadelphie de chanter la 
complainte connue sous le nom d 1 Asgill. Nous étions 
entre des montagnes; la voix de la passagère expirait 
sur la vague, ou se renflai I lorsque nous rasions de 
plus près la rive. La destinée d'un jeune soldat, 
amant, poète el brave, honoré de l'intérêt de Was- 
hington et de la généreuse intervention d'une reine 
Infortunée, ajoutait un charme au romantique de la 

1. Asgill (sir Charles), général anglais. Envoyé en Ajnôrique 
fii 1781 pour servir sous 1rs ordres de Cornwallis, il lut l'ait 
«prisonnier par les Tnsurgents ci désigné par le sort pour être 
mis à mort par représailles. L'intervention du gouvernement 
Brançai9 !<• sauva. Un acte du congrès américain révoqua son 
prrêl «le mort. Asgill accourut aussitôt 'i Versailles pour remer- 
Ifeier Louis XVI h Marie-Antoinette, qui avaient vivement inter- 
cédé pour lui. Cel épisode a fourni le sujel de plusieurs i 
de théâtre et de plusieurs romans qui obtinrent une grande 
vogue. 



368 mémoires d'outre-tombe 

scène. L'ami que ,j ;ii perdu, M. de Fontanes, laissa 
tomber de courageuses paroles en mémoire d'Asgill, 

ijn;ind Bonaparte se disposait à monter au Irùne où 
s'était assise Marie-Anloinetle 1 . Les officiers améri- 
cains semblaient touchés du chant de la Pensylva- 
niennc : le souvenir des troubles passas de la patrie 
leur rendait plus sensible le calme du momenl pré- 
sent. Ils contemplaient avec émotion ces lieux naguère 
chargés de troupes, retentissant du bruit des armes, 
maintenant ensevelis dans une paix profonde; ces 
lieux dorés des derniers feux du jour, animés du sif- 
flement des cardinaux, du roucoulement des palombes 
bleues, du chant des oiseaux-moqueurs, et dont les 
habitants, accoudés sur des clôtures frangées de 
bignonias, regardaient notre barque passer au-des- 
sous d'eux. 

Arrivé à Albany, j'allai chercher un M. Swift, pour 
lequel on m'avait donné une lettre. Ce M. Swift tra- 

1. Fontanes fut chargé par le premier consul de prononcer 
aux Invalides, le 20 pluviôse an VIII (9 février 1800), l'éloge 
funèbre de Washington. Dans cet éloquent et noble discours. 
l'orateur, devant tous ces témoins, dont quelques-uns avaient 
applaudi au crime du 16 octobre 1793, ne craignit pas de faire] 
à la reine Marie-Antoinette une allusion délicate autant que 
courageuse : « C'est toi que j'en atteste, disait-il, ô jeune Asgill, 
toi dont le malheur sut intéresser l'Angleterre, la France et 
l'Amérique. Avec quels soins compatissants Washington ne 
retarda-t-il pas un jugement que le. droit de la guerre permettait 
de précipiter! Il attendit qu'une voix alors toute puis 
franchît l'étendue des mers, et demandât une grâce qu'il ne 
pouvait lui refuser. Il se laissa toucher sans peine par cette 
voix conforme aux inspirations de son cœur, et le jour qui 
sauva une victime innocente doit être inscrit parmi les plus beaux 
de l'Amérique indépendante et victorieuse ». Eloge funèbre de 
Washington, prononcé dans le Temple de Mars, par Louis 
Fontanes, le 20 pluviôse, an VIII. 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 369 

fîquaît de pelleteries avec des tribus indiennes encla- 
vées dans le territoire cédé par l'Angleterre aux États- 
Unis; car les puissances civilisées, républicaines et 
monarchiques, se partagent sans façon en Amérique 
des terres qui ne leur appartiennent pas. Après m'a- 
voir entendu, M. Swift me fit des objections très rai- 
sonnables. 11 me dit que je ne pouvais pas entrepren- 
dre de prime abord, seul, sans secours, sans appui, 
sans recommandation pour les postes anglais, amé- 
ricains, espagnols, ou je serais forcé de passer, un 
voyage de cette importance; que, quand j'aurais le 
bonheur de traverser tant de solitudes, j'arriverais à 
des régions glacées où je périrais de froid et de faim : 
il me conseilla de commencer par (n'acclimater, m'in- 
vita à apprendre le sioux, l'iroquois el l'esquimau, à 
vivre au milieu des coureurs de bois et des agents de 
la haie d'IIudson. Ces expériences préliminaires faites, 
je pourrais alors, dans quatre ou cinq ans, avec l'as- 
sistance du gouvernement français, procéder à ma 
hasardeuse mission. 

Ces conseils, dont au fond je reconnaissais la jus- 
tesse, me contrariaient. Si je m'en étais cru, je serais 
parti tout droit pour aller au pôle, comme on va de 
Paris à Pontoise. Je cachai à M. Swift mon déplaisir ; 
je le priai de me procurer un guide el des chevaux 
pour me rendre à Niagara et à Pittsbourg : à Pills- 
bourg, je descendrais l'Ohio el je recueillerais des 
cotions utiles à mes futurs projets. J'avais toujours 
dans La lète mon premier plan de route, 

M. Swift engagea à mon service un Hollandais qui 

parlail plusieurs dialectes indiens, .l'achetai deux che- 
vaux et je quittai Alhanv. 

2i. 



:!70 HÉMOIR] - D'OI i RE rOMBE 

Tout le paya qui s'étend aujourd'hui entre le terri- 
toire de cette ville el celui de Niagara est habité et 
défriché; le canal de New-York le traverse; tnaia 
alors une grande partie de ce pays était déserte. 

Lorsque après avoir passé le Mohawk, j'entrai dans 
des bois qui n'avaient jamais été abattus, je lus pris 
d'une sorte d'ivresse d'indépendance : j'allais d'arbre 
en arbre, à gauche, à droite, me disant : « Ici plus I 
chemins, plus de villes, plus de monarchie, plus de 
république, plus de présidents, plus de rois, plus 
d'hommes. » Et, pour essayer si j'étais rétabli dans 
mes droits originels, je me livrais à des actes de vo- 
lonté qui faisaient enrager mon guide, lequel, dans 
son âme, me croyait fou. 

Hélas! je me figurais être seul dans cette forêt où je 
levais une tète si fière ! tout à coup je vins m'énaser 
contre un hangar. Sous ce hangar s'offrent âmes yeux 
ébaubis les premiers sauvages que j'aie vus de ma 
vie. Ils étaient une vingtaine, tant hommes que fem- 
mes, tous barbouillés comme des sorciers, le corps 
demi-nu, les oreilles découpées, des plumes de cor- 
beau sur la tête et des anneaux passés dans les nari- 
nes. Un petit Français, poudré et frisé, habit vert- 
pomme, veste de droguet, jabot et manchettes de 
mousseline, raclait un violon de poche, et faisait dan- 
ser Madelon F liquet à ces Iroquois. M. Violet (c'était 
son nom) était maître de danse chez les sauvages. On 
lui payait ses leçons en peaux de castors et enjambons 
d'ours. Il avait été marmiton au service du général 
Rochambeau 1 , pendant la guerre d'Amérique. De- 

1. J.-B. Donatien de Vimeur, comte de Rochambeau, né le 
l e r juillet 1725. En 1780, il fut envoyé en Amérique, avec 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 371 

meure à New-York après le dépari de noire armi . ,i 
se résolut d'enseigner les beaux-arts aux Américains. 
Ses vues s'étant agrandies avec le succès, le nouvel 
Orphée porta la civilisation jusque chez les hordes 
sauvages du Nouveau -Monde. En me parlant des 
Indiens, il me disai! toujours : « Ces messieurs sau- 
vages el ces dames sauvagesses. » Il se louait beau- 
eoup de la légèreté de ses écoliers; en effet, je n'ai 
jamais vu faire de telles gambades. M. Violet, tenant 
son petit violon entre son menton et sa poitrine, ac- 
cordait l'instrument fatal ; il criait aux Iroquois : A 
vos places ! Et toute la troupe sautait comme une 
bande de démons 1 . 
N'était-ce pas une chose accablante pour un disci- 

6,000 hommes, au secours des Insurgent*, et contribua puis- 
samment à leurs succès. Nommé maréchal de France en 1791, 
puis investi, la même année, du commandement de l'armée du 
Nord, il tenta vainement d'y rétablir la discipline et donna sa 
démission au mois de mai 1792. Il mourut le 10 mai 1807. 

1. Cette jolie page sur M. Violet, maître de danse chez les 
Iroquois, avait déjà paru dans ['Itinéraire, tome II, p. 2Ul. En 
arrivant à Tunis, le 18 janvier 1807, Chateaubriand tomba au 
milieu d'un bal donné par le consul de France, M. Devoise. 
« Le caractère national, dit-il, ne peut s'effacer. Nos marins 
disent que, dans les colonies nouvelles, les Espagnols com- 
mencent par bâtir une église, les Anglais une taverne, et les 
Français un fort; et j'ajoute une salle de bal. Je me trouvais en 
Amérique, sur la frontière du paya il. s sauvages: j a] >]>ii^ qu'a 
la première journée je rencontrerais parmi les Indiens un de 
mes compatriotes. Arrivé chez les Cayougas, tribu <iui_ faisait 

partie île la nation des Iroquois, mon guide me conduisit 

une forêt. Au milieu de cette forêt on voyait une espèce de 
grange ; je trouvai dans cette grange une vingtaine de sau- 
vages, hommes et femmes... » Vienl alors Le récil du bal, arec 
la peinture de M. Violet, en veste de droguel el en habil vert- 
pomme. Chateaubriand avail écrit là une page de Bes Mémoires; 
force lui était bien de La reprendre pour la remettre ici à sa 
vraie olace. 



; ï 7 ^ MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

pie de Rousseau que cette introduction à la vie sau* 
vage par un bal que l'ancien marmiton <ln général 
Rochambeau donnai! à de«. hoquois? J'avais grande 
envie de rire, mais j'étais cruellement humilié. 

J'achetai des Indiens un habillemenl complel : deux 
peaux d'ours, l'une (mur demi-toge, l'autre pour lit. 
Je joignis ;'i mon nouvel accoutrement la calotti de 
drap rouge à côtes, la casaque, la ceinture, la corne 

pour rappeler les chiens, la bandoulière «les coureurs 
de bois. Mes cheveux flottaient sur mon cou décou- 
vert ; je portais la barbe longue : j'avais du sauvage, 
du chasseur et du missionnaire. On m'invita à une 
partie de chasse qui devait avoir lieu le lendemain, 
pour dépister un carcajou. 

Cette race d'animaux est presque entièrement dé- 
truite dans le Canada, ainsi que celle des castors. 

Nous nous embarquâmes avant le jour pour remon- 
ter une rivière sortant du bois où l'on avait aperçu le 
carcajou. Nous étions une trentaine, tant Indiens que 
coureurs de bois américains et canadiens : une partie 
de la troupe côtoyait, avec les meules, la marche de 
la flottille, et des femmes portaient nos vivres. 

Nous ne rencontrâmes pas le carcajou ; mais nous 
tuâmes des loups-cerviers et des rats musqués. Jadis 
les Indiens menaient un grand deuil lorsqu'ils avaient 
immolé, par mégarde, quelques-uns de ces derniers 
animaux, la femelle du rat musqué étant, comme cha- 
cun le sait, la mère du genre humain. Les Chinois, 
meilleurs observateurs, tiennent pour certain que le 
rat se change en caille, la taupe en loriot. 

Des oiseaux de rivière et des poissons fournirent 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 37.3 

abondamment notre table. On accoutume les chiens à 
plonger ; quand ils ne vont pas à la chasse, ils vont 
à la pèche : ils se précipitent dans les fleuves et sai- 
sissent le poisson jusqu'au fond de l'eau. Un grand 
feu autour duquel nous nous placions servait aux 
femmes pour les apprêts de notre repas. 

Il fallait nous coucher horizontalement, le visage 
contre terre, pour nous mettre les yeux à l'abri de la 
fumée, dont le nuage flottant au-dessus de nus têtes, 
nous garantissait tellement quellement de la piqûre 
des maringouins. 

Les divers insectes carnivores, vus au microscope, 
sont des animaux formidables, ils étaient peut-être 
ns dragons ailés dont on retrouve les anatomies : 
diminués de taille à mesure que la matière diminuait 
d'énergie, ces hydres, griffons et autres, se trouve- 
raient aujourd'hui à l'état d'insectes. Les géants anté- 
diluviens sont les petits hommes d'aujourd'hui. 

M. Violet m'offrit ses lettres de créance pour les 
Onondagas, reste d'une des six nations iroquoises. 
J'arrivai d'abord au lac des Onondagas. Le Hollan- 
dais choisit un lieu propre à établir notre camp : une 
rivière sortait du lac; notre appareil fut dressé dans 
la courbe de cette rivière. Nous fichâmes en terre, à 
six pieds de dislance l'un de l'autre, deux piquets 
fourchus; nous suspendîmes horizontalement dans 
l'endentement de ces piquets une longue perche. Des 
écorces de bouleau, un boul appuyé sur le sol. L'autre 
sur la gaule transversale, formèrenl le toil inclin 
notre palais. Nos selles devaient nous servir d'oreil 
lers et, nos manteaux de couverture Nous attacha- 



374 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

mes des sonnettes au cou de nos chevaux el nou 
lâchâmes <i;i ns les bois près de notre camp : il- ne 
s'en éloignèrent pas. 

Lorsque, quinze ans plus lard, je bivaquais dans 
les sables du déserl <lu Sabba, à quelques pas du 
Jourdain, au bord de la mer Morte, nos chevaux, ces 
lils légers de l'Arabie, avaient l'air d'écouler les contes 
du scheick, el de prendre pari à l'histoire d'Antar et 
du cheval de Job '. 

Il n'était guère que quatre heures après midi lors- 
que nous fûmes huttes. Je pris mon fusil el j'allai 
flâner dans les environs. Il y avait peu d oiseaux. Un 
couple solitaire voltigeait seulement devant moi, 
comme ces oiseaux que je suivais dans mes bois pa- 
ternels; à la couleur du mâle, je reconnus le passe- 
reau blanc, passer nivalis des ornithologistes. J'en- 
tendis aussi l'orfraie, fort bien caractérisée par sa 

1. Il y a encore là un souvenir de ï Itinéraire, souvenir qui 
se rapporte ;ï la page suivante : « Tout ce qu'on dit de la 
passion des Arabes pour les contes est vrai, et jeu vais citer un 
exemple : pendant la nuit que nous venions de passer sur la 
grève de la mer Morte, nos Bethléémites étaient assis autour 
de leur bûcher, leurs fusils couchés à terre à leurs côtés, les 
chevaux attachés à des piquets, formant un second cercle en 
dehors. Après avoir bu le café et parlé beaucoup ensemble, ces 
Arabes tombèrent dans le silence, à l'exception du scheik. Je 
voyais à la lueur du feu ses gestes expressifs, sa barbe noire, 
ses dents blanches, les diverses formes qu'il donnait à son vête- 
ment en continuant son récit. Ses compagnons l'ccoutaientdans 
une attention profonde, tous penchés en avant, le visage sur la 
flamme, tantôt poussant un cri d'admiration, tantôt répétant 
avec emphase les gestes du conteur; quelques têtes de chevaux 
qui s'avançaient au dessus de la troupe, et qui se dessinaient 
dans l'ombre, achevaient de donner à ce tableau le caractère le 
plus pittoresque, surtout lorsqu'on y joignait un coin du ]<\y- 
sage de la mer Morte et des montagnes de Judée. » Itinéraire, 
Tc.me I, p. 33G. 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

voix. Le vol de Vexclamateur m'avait conduit à un 
vallon resserré entre des hauteurs nues ei pierreuses; 
à mi-côle s'élevait une méchante cabane; une vache 
maigre errait clans un pré au-dessous. 

J'aime les petits abris : « A ckico pajarillo ci 
nidillo, à petit oiseau, petit nid. » Je m'assis sur la 
pente en face de la hutte plantée sur le coteau opposé. 

Au bout de quelques minutes, j'entendis des voix 
dans le vallon : trois hommes conduisaient cinq ou 
six vaches grasses; ils les mirent paître et éloignèrenl 
à coups de gaule la vache maigre. Une femme sau- 
vage sortit de la hutte, s'avança vers l'animal effrayé 
el l'appela. La vache courut à elle en allongeant le 
cou avee un petit mugissement. Les planteurs mena- 
cèrent de loin l'Indienne, qui revint à sa cabane. La 
vache la suivit. 

Je me levai, descendis la rampe de la côte, tra- 
versai le vallon et, montant la colline parallèle, j'ar- 
rivai à la hutte. 

Je prononçai le salut qu'on m'avait appris : « Siegoh ! 
Je suis venu ! » l'Indienne, au lieu de me rendre mon 
salut par la répétition d'usage : -> Vous êtes venu », ne 
répondit rien. Alors je caressai la vache : le visage 
jaune et attristé de l'Indienne laisse paraître des 
signes d'attendrissement, .l'étais ému de ces mysté- 
rieuses relations do l'infortune : il y a de la douceur 
à pleurer sur des maux qui n'ont été pleures de per- 
sonne. 

Mon h ôl esse me regarda encore quelque temps avec 

un reste de doute, puis elle s'avança ei vint passer la 
îinin sur le front de sa compagne de misère i I de 
Bolitude. 



.'{7<! MÉMOIRES d'OUTR] -TOMB1 

Encouragé par cette marque de confiance, je dis en 
anglais, car j'avais épuisé mon indien : « Elle esl bien 
maigre! » L'Indienne repartit en mauvais anglais : 
« Elle mange fort peu, she eats very Utile. — On l'a 
chassée rudement », repris-je. Et la femme répondit : 
« Nous sommes accoutumées à cela toutes deux, boilt. » 
Je repris : « Cette prairie n'est donc pas à vou- ? » 
Elle répondit : « Cette prairie était à mon mari qui 
est mort. Je n'ai point d'enfants, et les chairs blan- 
ches mènent leurs vaches dans ma prairie. » 

Je n'avais rien à offrir à cette créature de Dieu. 
Nous nous quittâmes. Mon hôtesse me dit beaucoup 
de choses que je ne compris point; c'étaient sans 
douté des souhaits de prospérité; s'ils n'ont pas été 
entendus du ciel, ce n'est pas la faute de celle qui 
priait, mais l'infirmité de celui pour qui la prière riait 
offerte. Toutes les âmes n'ont pas une égale aptitude 
au bonheur, comme toutes les terres ne portent pas 
également des moissons. 

Je retournai à mon ajoupa, où m'attendait une 
collation de pommes de terre et de maïs. La soirée 
fut magnifique : le lac, uni comme une glace sans tain, 
n'avait pas une ride; la rivière baignait en murmu- 
rant notre presqu'île, que les calycanthcs parfumaient 
de l'odeur de la pomme. Le wecp-poor-wiU répétait 
son chant: nous l'entendions, tantôt plus près, tantôt 
plus loin, suivant que l'oiseau changeait le lieu de 
ses appels amoureux. Personne ne m'appelait. Pleure, 
pauvre William! weep, poor Will ! 

Le lendemain, j'allai rendre visite au sachem des 
Onondagas; j'arrivai à son village à dix heures du 



MÉMOIRES d'outre-tombe 377 

matin. Aussitôt je fus environné de jeunes sauvages 
qui me parlaient dans leur langue, mêlée de phrases 
anglaises et de quelques mots français; ils faisaient 
grand bruit, et avaient l'air joyeux, comme les pre- 
miers Turcs que je vis depuis à Coron, en débarquant 
sur le sol de la Grèce. Ces tribus indiennes, enclavées 
dans les défrichements des blancs, ont des chevaux et 
des troupeaux; leurs cabanes sont remplies d'usten- 
siles achetés, d'un côté, à Québec, à Montréal, à Nia- 
gara, à Détroit, et, de l'autre, aux marchés des 
États-Unis. 

Quand on parcourut l'intérieur de l'Amérique sep- 
tentrionale, on trouva dans l'état de nature, parmi les 
diverses nations sauvages, les différentes formes de 
gouvernement connues dr<, peuples civilisés. L'Iro- 
quois appartenait à une race qui semblait destinée à 
conquérir les races indiennes, si des étrangers 
n'étaient venus épuiser ses veines et arrêter son 
génie. Cet homme intrépide ne fut point étonné <l«'^ 
.111 nés à l'eu, lorsque pour la première fois on en usa 
contre lui; il tint ferme au sifflement des balles et an 
bruit du canon, comme s'il les eût entendus toute sa 
vie; il n'eut pas l'air d'y faire plus d'attention qu'à 
un orage. Aussitôt qu'il se put procurer un mousquet, 
ii s'en servit mieux qu'un Européen. Il n'abandonna 
pas pour cela le casse-tête, le couteau de scalpe, l'arc 
et la flèche ; mais il y ajouta la carabine, le pistolet, 
le poignard et la hache : il semblail n'avoir jamais 

assez. (Tannes pour sa valeur. Doublemenl paré des 

instruments meurtriers «le TEuroj I «le l'Amérique, 

la tête ornée de panaches, l«'s oreilles découpées, le 
visage bariolé de diverses couleurs, les liras tatoués 



378 MÉMOIRES D'OUTRE TOMBE 

cl pleins de sang, ce champion du Nouveau Monde 
devint aussi redoutable à voir qu'à combattre, sur Le 
rivage qu'il défendil pied à pied contre les enva- 
hisseurs. 

Le sachem des Onondagas étail un vieil Iroquoie 
dans toute la rigueur du mot : sa personne gardait la 

tradition des anciens temps <ln désert. 

Les relations anglaises ne manquent jamais d'ap- 
peler le sachem indien the otd gentleman. Or, le vieux 
gentilhomme est tout du; il a une plume ou une arête 
de poisson passée dans ses narines, et couvre quel- 
quefois sa tête, rase et ronde comme un fromage, 
d'un chapeau bordé à trois cornes, en signe d'honneur 
européen. Velly ne peint-il pas l'histoire avec la même 
vérité? Le cheftain franc Kliilpérick se frottait les 
cheveux avec du beurre aigre, infundens acido comam 
butyro, se barbouillait les jouesde vert, et portait une, 
jaquette bigarrée ou un sayon de peau de bête; il est 
représenté par Velly comme un prince magnifique 
jusqu'à l'ostentation dans ses meubles et dans - •- 
équipages, voluptueux jusqu'à la débauche, croyantà 
peine en Dieu, dont les ministres étaient le sujet de 
ses railleries. 

Le sachem Onondagas me reçut bien et me fit 
asseoir sur une natte. Il parlait anglais et entendait 
le français ; mon guide savait l'iroquois : la conver- 
sation fut facile. Entre autres choses, le vieillard me 
dit que, quoique sa nation eût toujours été en guerre 
avec la mienne, il l'avait toujours estimée. Il se plai- 
gnit des Américains ; il les trouvait injustes et avides, 
et regrettait que dans le partage des terres indiennes 
sa tribu n'eût pas augmenté le lot des Anglais. 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE ■'!"!) 

Les femmes nous servirent un repas. L'hospitalité 
est la dernière vertu restée aux sauvages au milieu de 
la civilisation européenne; on sait quelle était autre- 
fois cette hospitalité ; le foyer avait la puissance de 
l'autel. 

Lors ju'une tribu était chassée de ses bois, ou lors- 
qu'un homme venait demander l'hospitalité, l'étran- 
ger commençait ce qu'on appelait la danse du sup- 
pliant; reniant touchait le seuil de la porte et disait : 
« Voici l'étranger! » Et le chef répondait : « Enfant, 
introduis l'homme dans la hutte. » L'étranger, entrant 
sous la protection de reniant, s'allait asseoir sur la 
cendre du foyer. Les femmes (lisaient le chant de la 
consolation : « L'étranger a retrouvé une mère et 
ci une femme; le soleil se lèvera et se couchera pour 
« lui comme auparavant. » 

Ces usages semblent empruntés des Grecs : Thémis- 
tocle, chez Admète, embrasse les pénates et le jeune 
Bis de son hôte (j'ai peut-être foulé àMégare l'âtre de 
la pauvre femme sous lequel fut cachée l'urne ciné- 
raire de Phocion ') ; et Ulysse, chez Alcinoiis, implore 
Arété ; m Noble Arété, fille de Rhexénor, après avoir 
« sou Ile ri des maux cruels, jemejetteàvos pieds... s » 
En achevant ces mots, le héros s'éloigne et va s'asseoir 
sur la cendre du foyer. - Je pris congé «lu vieux 
saclieni. Il s'élail trouvé à la prise de Québec. Dans 
les honteuses années du règne de Louis W, l'épisode 
«le la guerre <ln Canada \icni nous consoler comme 
une page de nôtre ancienne histoire retrouvée à la 
Tour de Londres. 

1. Vie de Phocion, par Plutarque. 

2. VOdyssée, chant VII. - Arété êi ûl la femme d'Alcinoûs. 



380 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

Montcalm, chargé sans secours di défendre I • 
Canada contre des forces souvent rafraîchies el li 
quadruple dos siennes, lutte avec succès pendant 

deux années ; il bat lord Loudon el le général AI«t- 
cromby. Enfin la fortune l'abandonne ; blessé sou- Les 
murs de Québec, il tombe, et deux joursaprès il rend 
le dernier soupir : ses grenadiers l'enterrent dan- le 
trou creusé par une bombe, fosse digne de l'honneur 
de nos armes! Son noble ennemi Wolfe meurt en face 
de lui; il paye de sa vie celle de Montcalm et la gloire 
d'expirer sur quelques drapeaux français. 

Nous voilà, mon guide et moi, remontés à cheval. 
Notre route, devenue plus pénible, était à peine tracée 
par des abatis d'arbres. Les troncs de ces arbres ser- 
vaient de ponts sur les ruisseaux ou de fascines dans 
les fondrières. La population américaine se portait 
alors vers les concessions de Genesee. Ces concessions 
se vendaient plus ou moins cher selon la bonté du 
sol, la qualité des arbres, le cours et la foison des 
eaux. 

On a remarqué que les colons sont souvent précé- 
dés dans les bois par les abeilles : avant-garde des 
laboureurs, elles sont le symbole de l'industrie et de 
la civilisation qu'elles annoncent. Étrangères à l'Amé- 
rique, arrivées à la suite des voiles de Colomb, ces 
conquérants pacifiques n'ont ravi à un nouveau monde 
de fleurs que des trésors dont, les indigènes ignoraient 
l'usage; elles ne se sont servies de ces trésors que 
pour enrichir le sol dont elles les avaient, tirés. 

Les défrichements sur les deux bords de la route 
que je parcourais offraient un curieux mélange de 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 381 

l'état de nature et de l'état civilisé. Dans le coin d'un 
bois qui n'avait jamais retenti que des cris du sau- 
vage et des bramements de la bête fauve, on rencon- 
trait une terre labourée; on apercevait du même 
point de vue le wigwaum d'un Indien et l'habitation 
d'un planteur. Quelques-unes de ces habitations, déjà 
achevées, rappelaient la propreté des fermes hollan- 
daises ; d'autres n'étaient qu'à demi terminées et 
n'avaient pour toit que le ciel. 

J'étais reçu dans ces demeures, ouvrages d'un 
matin ; j'y trouvais souvent une famille avec les élé- 
gances de l'Europe : des meubles d'acajou, un piano, 
des tapis, des glaces, à quatre pas de la hutte d'un 
Iroquois. Le soir, lorsque les serviteurs étaient 
revenus des bois ou des champs avec la cognée ou la 
houe, on ouvrait les fenêtres. Les filles de mon hôte, 
en beaux cheveux blonds annelés, chantaient au 
piano le duo de Pandolfeito de Paisiello 1 , ou un can- 
tabile de (limurosa 2 , le tout à la vue du désert, el 
quelquefois au murmure d'une cascade. 

Dans les terrains les meilleurs s'établissaient des 
bourgades. La flèche d'un nouveau clocher s'élançait 

1. Giovanni Paisiello (1741-1816). De ses compositions drama- 
tiques qui sont au nombre de quatre-vingt-quatorze, plusieurs 
ont survécu. Les plus célèbres sont l<i Serva padrona, Xi, m o 
la pazzad'amore, lu Molinara et II re Teodoro. 

« Le duo de Pandolfcilc, 'lit M. de Marodlus, était le mor- 
ceau que M. de Chateaubriand demandait le plus souvent ;i mon 
piano; et, quand je le lui rappelais par quelques notes, il chantait 
lui-même volontiers II (ko viso m'innamora. » Chate tbriand 
et son temps, p, 59. 

2. Domenico Gimarosa (1754-1801). Il a composé plus de 
120 opéras. Il excellait surtout dans le genre boutVon. Son chef- 
d'œuvre, dans ce dernier genre esl // matrimonio segreto, re-* 
présenté pour la première t'ois à Vienne en 1792. 



.'{Kl! MÉMOIR] rOMBE 

du M'in d'une vinJ!e forêt. Comme les mœurs an- 
glaises suivent partoul les Anglai . après avoir tra- 
\ i é des pays où il n'j avait pa.-> trace d'habitants, 
j'apercevais l'enseigne d'une auberge qui brandillail 
à une branche «l'arbre. Des chasseurs, des planteurs, 
des Indiens se rencontraient à ces caravansérails : la 
première t'ois que je m'y reposai, je jurai que & 
serait la dernière. 

Il arriva qu'en entrant dans une de ces hôtelleries, 
je restai stupéfait à l'aspecl d'un lil immense, bâti en 
rond autour d'un poteau : chaque voyageur prenait 
place dans ce lit, les pieds au poteau du centre, la tète 
à la circonférence du cercle, de manière que les dor- 
meurs étaient rangés symétriquement, comme les 
rayons d'une roue ou les bâtons d'un éventail. Après 
quelque hésitation, je m'introduisis dans celte ma- 
chine, parce que je n'y voyais personne. Je com- 
mençais à m'assoupir, lorsque je sentis quelque chose 
se glisser contre moi : c'était la jambe de mon grand 
Hollandais; je n'ai de ma vieéprouvéune plus grande 
horreur. Je sautai dehors du cabas hospitalier, mau- 
dissant cordialement les usages de nos bons aïeux. 
J'allai dormir, dans mon manteau, au clair de lune : 
cette compagne de la couche du voyageur n'avait rien 
du moins que d'agréable, de frais et de pur. 

Au bord de la Genesee, nous trouvâmes un bac. 
Une troupe de colons et d'Indiens passa la rivière avec 
nous. Nous campâmes dans des prairies peinturées 
de papillons et de fleurs. Avec nos costumes divers, 
nos différents groupes autour de nos feux, nos che- 
vaux attachés ou paissant, nous avions l'air d'une 
caravane. C'est là que je fis la rencontre de ce serpent 



mémoires d'outre-tombe 383 

à sonnettes qui se laissait enchanter par le son d'une 
flûte. Les Grecs auraient fait de mon Canadien, Or- 
phée ; de la flûte, une lyre; du serpent, Cerbère, ou 
peut-être Eurydice. 

.Nous avançâmes vois Niagara. Nous n'en étions plus 
qu'à huit ou neuf lieues, lorsque nous aperçûmes, dans 
une chênaie, le feu de quelques sauvages, arrêtés au 
bord d'un ruisseau, où nous songions nous-mêmes à 
bi vaquer. Nous profitâmes de leur établissement: che 
vaux pansés, toilette de nuit faite, nous accostâmes La 
horde. Les jambes croisées à la manière des (ailleurs, 
nous nous assîmes avec les Indiens, autour du bûcher, 
pour mettre rôtir nos quenouilles de maïs. 

La famille était composée de deux femmes, de deux 
enfants à la mamelle, et de trois guerriers. La conver- 
sation devint générale, c'est-à-dire entrecoupée par 
quelques mots de ma part, et par beaucoup de gestes; 
ensuite chacun s'endormit dans la place où il était, 
Resté seul éveillé, j'allai in'asseoir à l'écart, sur une 
racine qui traçait au bord du ruisseau. 

La lune se montrait à la cime des arbres; une brise 
embaumée, que cette reine des nuits amenai! de 
1 Orient avec elle, semblait la précéder dans les forêts, 
comme sa fraîche haleine. L'astre solitaire gravit peu 
à peu dans le ciel : tantôt il suivait sa course, tantôt il 
franchissait des groupes de nues, qui ressemblaient 
aux sommets d'une chaîne de montagnes couronnées 
de neige. Toul aurait été silence el repos, sans la chute 
de quelques feuilles, le passage d'un venl subit, le gé- 
missemenl de la hulotte; au loin, on entendait les 
sourds mugissements de la cataracte de Niagara, qui, 



384 MÉMOIRES D'Ol TRE-TOMBE 

dans le calme <!•• I;i nuit, se prolongeaient de désert en 
désert, et expiraient à travers les forêts solitaires. 
C'est dans ces nuits que m'apparut uni; muse incon- 
nue; je recueillis quelques-uns de ses accents; je les 
marquai sur mon livre, à la clarté des étoiles, comme 
un musicien vulgaire écrirait- les notes que lui dicte- 
rait quelque grand maître des harmonies. 

Le lendemain, les Indiens s'armèrent, les femmes 
rassemblèrent les bagages. Je distribuai un peu de 
poudre et de vermillon à mes hôtes. Nous nous sépa- 
râmes en touchant nos fronts et notre poitrine. Les 
guei : e rs poussèrent le cri de marche et partirent en 
avant; les femmes cheminèrent derrière, chargées des 
enfants qui, suspendus dans des fourrures aux épauf s 
de leurs mères, tournaient la tète pour nous regarder. 
J-3 suivis des yeux cette marche jusqu'à ce que la 
troupe entière eût disparu entre les arbres de la forêt. 

Les sauvages du Saut de Niagara dans la dépen- 
dance des Anglais étaient chargés de la police de la 
frontière de ce côté. Cette bizarre gendarmerie, armée 
d'arcs et de flèches, nous empêcha de passer. Je fus 
obligé d'envoyer le Hollandais au fort de Niagara cher- 
cher un permis afin d'entrer sur les terres de la domi- 
nation britannique. Cela me serrait un peu le cœur, 
car il me souvenait que la France avait jadis com- 
mandé dans le Haut comme dans le Bas-Canada. Mon 
guide revint avec le permis : je le conserve encore; il 
est signé ; le capitaine Gordon. N'est-il pas singulier 
que j'aie retrouvé le même nom anglais sur la porte 
de ma cellule à Jérusalem ? « Treize pèlerins avaient 
« écrit leurs noms sur la porte en dedans de la cham- 
« bre : le premier s'appelait Charles Lombard, et il se 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 385 

« trouvait à Jérusalem en 1669; le dernier est John 
« Gordon, et la date de son passsage est de 180 i. » 
[Itinéraire 1 .) 

Je restai deux jours dans le village indien, d'où 
j'écrivis encore une lettre à M. de Malesherbes. Les 
Indiennes s'occupaient de différents ouvrages; leurs 
nourrissons étaient suspendus dans des réseaux aux 
branches d'un gros hêtre pourpre. L'herbe était cou- 
verte de rosée, le vent sortait des forêts tout parfumé, 
et les plantes à coton du pays, renversant leurs cap- 
sules, ressemblaient à des rosiers blancs. La brise 
berçait les couches aériennes d'un mouvement presque 
insensible; les mères se levaient de temps en temps 
pour voir si leurs enfants dormaient et s'ils n'avaient 
point été réveillés parles oiseaux. Du village indien à 
la cataracte, on comptait trois à quatre lieues : il nous 
fallut autant d'heures, à mon guide et à moi, pour y 

I arriver. A six milles de distance, une colonne de va- 
peur m'indiquait déjà le lieu du déversoir. Le cœur 
me battait d'une joie mêlée de terreur «mi entrant dans 
le bois qui me dérobait la vue d'un des plus grands 
spectacles que la nature ail offerts aux hommes. 

IS'uus mîmes pied ;ï terre. Tiranl après nous nos 
chevaux par la bride, qous parvînmes, à travers des 
brandes et des lialliers.au bord de la rivière Niagara, 
sept ou huit cents pas au-dessus du Saut, ('.munie je 
m'avançais incessamment, le guide me saisil par le 
bras; il m'arrêta .m ie/. même de L'eau, qui passait 
avec la vélocité d'une flèche. Elle ne bouillonnai! point, 
elle glissait en une seule masse sur la pente du roc; 
1. Itinéraire de Paris à Jérusalem, tome 11. p. 102. 
I. 



386 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

Sun silence avant sa chute faisail contraste avec le 
de sa chute même. L'Écriture compare souvent 
mi peuple aux grande ea \; c'était ici un peuple 
mourant, qui, privé de la voix par l'agonie, allait se 
précipiter dans l'abîme de l'éternité. 

Le guide me retenait toujours, car je me sentais 
pour ainsi dire entraîné par le fleuve, et j avais une 
envie involontaire de m'y jeter. Tantôt je portais m< ■ 
reg trds-en amont, sur le rivage; tantôt en aval, sur 
l'île qui partageait les eaux et où ces eaux manquaient 
tout à coup, comme si elles avaient été coupées dans 
le ciel. 

Après un quart d'heure de perplexité et d'une admi- 
ration indéfinie, je me rendis à la chute. On peut 
chercher dans ïEssai sur les révolutions et dans A luln 
les deux descriptions que j'en ni faites 1 . Aujourd'hui, 
de grands chemins passent à la cataracte; il y a dêf 
auberges sur la rive américaine et sur la rive an- 
glaise, des moulins et des manufactures au-de6S0US 
• In chasme. 

Je ne pouvais communiquer les pensées qui m'agi- 
taient à la vue d'un désordre si sublime. Dans le dé- 
sert de ma première existence, j'ai été obligé d'inven- 
ter des personnages pour la décorer; j'ai tire de ma 
propre substance des êtres que je ne trouvais pas ail- 
leurs, et que je portais en moi. Ainsi j'ai placé des 
souvenirs d'Atala et de Rem'' au bord de la cataracti 
de Niagara, comme l'expression de sa tristesse. 
Qu'est-ce qu'une cascade qui tombe éternellement à 
l'aspect insensible de la terre et du ciel, si la nature 

1. Essai sur les révolutions, livre 1 er , seconde partie, chapitre 
XXIII. — Atala, dans l'Epilogue. 



MÉMOIRES D'OUTRE-TÔMBE 387 

humaine n'est là avec ses destinées et ses malheurs? 
S'enfoncer dans cette solitude d'eau et de montagnes, 
et ne savoir avec qui parler de ce grand spectacle ! Les 
flots, les rochers, les bois, les torrents pour soi seul! 
Donnez à Tàmeune compagne, et la riante parure des 
poteaux, et la fraîche baleine de L'onde, tout va de- 
venir ravissement : le voyage de jour, le repos plus 
doux de la fin de la journée, le passer sur les flots, 
le dormir sur la mousse, tireront du cœur sa plus pro- 
fonde tendresse. J'ai assis Velléda sur les grèves de 
l'Armorique, Cymodocée sous les portiques d'Athènes, 
Blanca dans les salles de l'Albambra. Alexandre créait 
des villes partout où il courait : j'ai laissé des songes 
partoul où j'ai traîné ma vie. 

J'ai vu les cascades des Alpes avec leurs chamois el 
celles des Pyrénées avec leurs isards; je n'ai pas re- 
monté le Nilassez liant pour rencontrer ses cataractes, 
qui se réduisenl à des rapides; je ne parle pas des 
zones d'azur de Terni el «le Tivoli, élégantes écharpes 
pie ruines ou sujets de chansons pour le poète : 

Et prœceps A.nio ac Tiburni lucus. 

« El l'Anio rapide et le bois sacré de Tibur 1 , » 
Niagara efface tout. Je contemplais la cataracte que 

•évélerenl ;m vieux momie, mm d'infimes Novateurs 
le mon espèce, mais des missionnaires qui. chercha ni 

â. solitude pour Dieu, se jetaienl à genoux a la vue de 
[uelque merveille de la nature el recevaient le mari j re 
m acbevant leur cantique d'admiration. Nos prêtres 
aluèrenl les beaux sites de l'Amérique el les consa- 
1. Horace. Odes x livre I. ode vif, l / \funaccht8 Planent, 



l\HH MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

crèrent de leur sang; nos soldats onl battu des mains 
aux ruines de Thèbes el présenté les armes à L'Anda- 
lousie : toul le génie de La France esl dans La double 
milice de nos camps ei de nos autels. 

Je tenais la In-ide de ni on cheval entortillée à mon 
bras; un serpent à sonnettes vinl à bruire dans les 
buissons. Le cheval effrayé se cabre et recule en ap- 
prochant de la chute. Je ne puis dégager mon bras des 
rênes; le cheval, toujours plus effarouché, m'entraîne 
après lui. Déjà ses pieds de devant quittent la terre j 
accroupi sur le bord de l'abîme, il ne s'y tenait plus 
qu'à force de reins. C'en était fait de moi, lorsque 
l'animal, étonné lui-même du nouveau péril, volte 
en dedans par une pirouette. En quittant la vie au 
milieu des buis canadiens, mon âme aurait-elle porté, 
au tribunal suprême les sacrifices, les bonnes œuvresj 
les vertus des pères Jogues et Lallemant 1 , ou ded 
jours vides et de misérables chimères? 

Ce ne fut pas le seul danger que je courus à Nia- 
gara: une échelle de lianes servait aux sauvages pour 
descendre dans le bassin inférieur; elle était alors 

1. Jésuites français, missionnaires au Canada; le premier fut , 
massacré, en haine de la foi, après d'horribles tortures; le se- 
cond évangélisa les Sauvages pendant près de quarante ans. 
Isaac Jogues, né à Orléans le 10 janvier 1607, admis au noviciat 
de Rouen le 24 octobre 1624, professa les humanités dans le 
collège de cette ville. Il obtint les missions du Canada en 1636, 
et fut martyrisé parles Agniers ou Mohawks, le 18 octobre 1646; 
— Jérôme Lallemant, né à Paris le 26 avril 1593, rntra au 
noviciat le 2 octobre 1610. Il enseigna les belles lettres et la 
philosophie à Paris, et fut recteur de Blois et de La Flèche. Il 
partit ensuite pour le Canada, fut supérieur général de la mis- 
sion et mourut à Québec le 26 janvier 1673. Bibliothèque de là 
Compagnie de Jésus, nouvelle édition (1893), par le P. C. 
Sommervogel, Tome IV, p. 808 et 1400). 



mémoires d'outre-tombe 389 

rompue. Désirant voir la cataracte de bas en haut, je 
m'aventurai, en dépit des représentations du guide, 
sur le flanc d'un rocher presque à pic. Malgré les ru- 
gissements de l'eau qui bouillonnait au-dessous de 
moi, je conservai ma tête et je parvins à une quaran- 
taine de pieds du fond. Arrivé là, la pierre nue et ver- 
ticale n'offrait plus rien pour m' accrocher; je demeu- 
rai suspendu par une main à la dernière racine, sentant 
mes doigts s'ouvrir sous le poids de mon corps : il y 
a peu d'hommes qui aient passé dans leur vie deux 
minutes comme je les comptai. Ma main fatiguée lâcha 
prise; je tombai. Par un bonheur inouï, je me trouvai 
sur le redan d'un roc où j'aurais dû me briser mille 
fois, et je ne me sentis pas grand mal; j'étais à un 
demi-pied de l'abîme et je n'y avais pas roulé : mais 
lorsque le froid et l'humidité commencèrent à me pé- 
nétrer, je m'aperçus que je n'en étais pas quitte à si 
bon marché : j'avais le bras gauche cassé au-dessus 
du coude. Le guide, qui me regardait d'en haut et au- 
quel je lis des signes de détresse, courut chercher des 
sauvages, ils me hissèrenl avec des harts par un sen- 
tier de loutres, et me transportèrent à leur village. Je 
n'avais qu'une fracture simple : deux lattes, un ban- 
dage et une écharpe suffirent a ma guérison*. 

Je demeurai douze jours chez mes médecins, les 
Indiens' de Niagara. J'y vis passer «les tribus qui des- 
cendaient de Détroit ou d^> pays situés au midi H à 

1. Chateaubriand n'a poinl romancé ^- souvenirs. Le récit 

• 1 dangers qu'il a courus à Niagara est ici de tous points con- 
forme à celui qu'il en avait donné dès 1797 dans une note de 
pages T--27-530. 

22. 



390 MÉMOIRES D'OI TRI DOMB] 

ni du lac Érié. Je m'enquis de i urs i 
j'obtins pour de petits présents des représentations de 
leur.-, anciennes mœurs, car ce- mu urs elles-mi 
n'existenl plus. Cependant, au commencement de la 
guerre de l'indépendance américaine, les sauvages 
mangeaieni encore les prisonniers ou plutôl les tués : 
un capitaine anglais, puisanl du bouillon dans une 
marmite indienne avec la cuiller à pot, en retira une 
main. 

La naissance et la mort ont le moins perdu des 
usages indiens, parce qu'elles ne s'en vont point à la 
venvole comme la partie delaviequi les sépare; elles 
ne sont point choses démode qui passent. On confère 
encore au nouveau-né, afin de l'honorer, le nom le 
plus ancien sous son toit, celui de son aïeule, par 
exemple : car les noms sont toujours pris dans là 
lignée maternelle. Dès ce moment, reniant occu] 
place de la femme dont il a recueilli le nom; on lui 
donne, en lui parlant, le degré de parenté que ce nom 
l'ait revivre; ainsi, un oncle peut saluer un neveu du 
titre de grand'mêre. Cette coutume, en apparence 
risible, est néanmoins touchante. Elle ressuscite les 
vieux décédés ; elle reproduit dans la faiblesse des 
premiers ans la faiblesse des derniers ; elle rapproche 
les extrémités de la vie, le commencement el la fin de 
la famille ; elle communique une espèce d'immortalité 
aux ancêtres et les suppose présents au milieu de 
leur postérité. 

En ce qui regarde les morts, il est aisé de trouver 
les motifs de l'attachement du sauvage à de saintes 
reliques. Les nations civilisées ont, pour conserver 
les souvenirs de leur patrie, la mnémonique (les 



Ail' MOIRES d'outre-tombe 391 

lettres et des arts ; elles ont des cités, des palais, des 
lours, des colonnes, des obélisques; elles ont la trace 
de la charrue dans les champs jadis cultivés ; les noms 
sont entaillés dans l'airain et le marbre, les actions 
consignées dans les chroniques. 

Rien de tout cela aux peuples de la solitude : leur 
nom n'est point écrit sur 1rs arbres ; leur hutte, bâtie 
en quelques heures, disparaît en quelques instants ; 
la crosse de leur labour ne fait qu'effleurer la terre, 
et n'a pu même élever un sillon. Leurs chansons tra- 
ditionnelles périssent avec la dernière mémoire qui 
les retient, s'évanouissent avec la dernière voix qui 
les répète. Les tribus du Nouveau Monde n'ont donc 
qu'un seul monument : la tombe. Enlevez à des sau- 
vages les os de leurs pères, vous leur enlevez leur 
histoire, leurs lois, e1 jusqu'à leurs dieux; vous ra- 
visse/, à ces hommes, parmi les générations futures, 
la preuve de leur existence comme celle de leur néant. 

Je voulus entendre le chant de nies hôtes. Lue 
petite Indienne de quatorze ans. nommée Mih. très 
jolie (les femmes indiennes ne sont jolies qu'à Cet 

âge), chanta quelque chose de fort agréable. N'était-ce 
point le couplet cité par Montaigne? •• Couleuvre, 

<> arresle-lov ; arrc-.|e-lo\ . couleuvre, à lin que ma 

'■ sœur tire sur le patron de ta peincture la façon el 
(( l'ouvrage d'un riche cordon, que ie puisse donner 
« à ma mie : ainsi, soit en loni temps ta beauté el la 
« disposition préférée à tous les aultres serpens. » 

L'auteur des Essais vil à Rouen i\r<, Iroquois qui, 
selon hn. étaient des personnages très sensés : » Mais 
quoi, ajoute-t-il, ils ne portenl point de hauts-de- 
chausses 1 » 



302 HÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

Si jamais je publie les slromates ou bigarrures de 
ma jeunesse, pour parler comme saint Clément 
d'Alexandrie \ on y verra Mila . 

Les Canadiens ne sont plus tels que les ont peints 
Cartier, Champlain, La Hontan, Lescarbot, Lafitau, 
Charlevoix et les Lettres édifiantes : le xvr siècle el le 
commencement du xvn" étaient encore le temps de la 
grande imagination et des mœurs naïves : la merveille 
de l'une reflétait une nature vierge, et la candeur des 
autres reproduisait la simplicité du sauvage. Cham- 
plain, à la fin de son premier voyage au Canada, en 
1003, raconte que « proche de la baye des Chaleurs, 
« tirant au sud, est une isle, où fait résidence un 
« monstre épouvantable que les sauvages appellent 
<• Gougou. » Le Canada avait son géant cornue' le cap 
des Tempêtes avait le sien. Homère est le véritable 
père de toutes ces inventions ; ce sont toujours les 
Cyclopes, Charybde et Scylla, ogres ou gougous. 

La population sauvage de l'Amérique septentrio- 
nale, en n'y comprenant ni les Mexicains ni les Es- 
quimaux, ne s'élève pas aujourd'hui à quatre cent 
mille âmes, en deçà et au delà des montagnes Ro- 
cheuses ; des voyageurs ne la portent même qu'à 

1. De Saint-Clément d'Alexandrie, un des pères de l'Eglise 
grecque, il nous reste, entre autres ouvrages Irpoiy-v.ril^, les 
Stromates (tapisseries), recueil en huit livres de pensées chré- 
tiennes et de maximes philosophiques, placées sans ordre et sans 
liaison, de même que dans une prairie, selon l'expression de 
l'auteur, les fleurs se mêlent et se confondent. 

2. Ceci était écrit en 1822, et les Natchez n'avaient pas encore 
paru. L'auteur ne devait les publier qu'en 1826. Mila, l'une des 
héroïnes du poème, est peut-être la plus charmante création de 
Chateaubriand. 



MÉMOIRES D'OL'TRE-TOMBH 30!} 

cent cinquante mille. La dégradation des mœurs 
indiennes a marché de pair avec la dépopulation des 
tribus. Les traditions religieuses sont devenues con- 
fuses ; l'instruction répandue par les jésuites du Ca- 
nada a mêlé des idées étrangères aux idées natives 
des indigènes : on aperçoit, au travers de fables 
grossières, les croyances chrétiennes défigurées ; la 
plupart des sauvages portent des croix en guise d'or- 
nements, et les marchands protestants leur vendent 
ce que leur donnaient les missionnaires catholiques. 
Disons, à l'honneur de notre patrie et à la gloire de 
notre religion, que les Indiens s'étaient fortement 
attachés à nous ; qu'ils ne cessent de nous regretter, 
et qu'une robe noire (un missionnaire) est encore en 
vénération dans les forêts américaines. Le sauvage 
continue de nous aimer sous l'arbre où nous fûmes 
ses premiers hôtes, sur le sol que nous avons foulé 
et où nous lui avons confié des tombeaux. 

Quand l'Indien était nu ou vêtu de peau, il avait 
quelque chose de grand et de noble; à cette heure, 
des haillons européens, sans couvrir sa nudité, attes- 
leut sa misère : c'est un mendiant à la porte d'un 
comptoir, ce n'est plus un sauvage dans sa forêt. 

Enfin, il s'est formé une espèce de peuple métis, né 
des colons et des Indiennes. Ces hommes, surnommés 

Bois-brûlés, à cause de la couleur de leur peau, soul 

les courtiers de change entre les auteurs de leur 
double origine. Parlanl la langue de leurs pères et 
de leurs mères, ils ont les vices des deux races. Ces 
bâtards de Ja nature civilisée el de la nature sauvage 

se vendent I.hiImI ;mix Américains. t;i ntùl aux Anglais, 
pour leur livrer le monopole des pelleteries ; ils entre- 



.'■'•1 MÉMOIRES D'OI TRE TOMBE 

tiennenl li s rivalité des compagnies ai 
Baie d'Hudson el du Nord-Ouest, el des compagnies 
américaines, Fur Colomèian-American Company, Mis- 
sourïê fur Company el autres : ils fonl eux-mêmes 
des chasses au compte des traitants el avec '1rs chas- 
seurs soldés par lès compagnies. 

La grande guerre de l'indépendance américaine esl 
seule connue; On ignore que le saut:- a coulé pour les 
chétifs intérêts d'une poignée de marchands. La com- 
pagnie de la Baie d'Hudson vendit, en 1811, à lord 
Selkirk, un terrain au bord de la rivière Rouge; 
l'établissement 8e lii en 181:2. La compagnie du Nord- 
Ouest, ou du Canada, en prit ombrage. Les deux 
compagnies, alliées à diverses tribus indiennes et 
secondées des IJuis-brûlrs, en vinrent aux mains. Ce 
conflil domestique, horrible dans ses détails, avait 
lieu au milieu des déserts glacés de la baie d'Hud ion. 
La colonie de lord Selkirk l'ut détruite au mois de 
juin J81.'i, précisément à l'époque de la bataille de 
Waterloo. Sur ces deux théâtres, si différents par 
l'éclat et par l'obscurité, les malheurs do l'espèce hu- 
maine étaient les mêmes. 

Ne cherchez plus en Amérique les constitutions 
politiques artistement construites dont Charlevoix a 
l'ait l'histoire: la monarchie des Hurons, la république 
des Iroquois. Quelque chose de celte destruction s'est 
accompli et s'accomplit encore en Europe, même sous 
nos yeux; un poète prussien, au banquet de l'ordre 
Teutonique, chanta, en vieux prussien, vers l'an 1 100, 
les faits héroïques des anciens guerriers de son pays : 
personne ne le comprit, et on lui donna, pour récom- 
pense, cent noix vides. Aujourd'hui, le bas breton, le 



MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE 395 

bcsque, le gaélique, meurent de cabane en cabane, ù 
mesure que meurent les cbevriers et les laboureurs. 

Dans la province anglaise deCornouailles, la langue 
des indigènes s'éteignit vers Fan 1676. Un pêcheur 
disait à des voyageurs : « Je ne connais guère que 
« quatre ou cinq personnes qui parlent breton, et ce 
« sont de vieilles gens comme moi, de soixante à 
« quatre-vingts ans; tout ce qui est jeune n'en sait 
« plus un mot. » 

Des peuplades de l'Orénoque n'existent plus; il 
n'est resté de leur dialecte qu'une douzaine de mois 
prononcés dans la cime des arbres par desperroquei - 
redevenus libres, comme la grive d'Agrippine qui 
gazouillait des mots grecs sur I s balustrades des 
palais de Rome. Tel sera tût ou lard le sort de nos 
jargons modernes, débris du grec etdulatin. Quelque 
corbeau envolé de la cage du d -mier curé franco- 
gaulois dira, du haut d'un clocu ir en ruine, à dr< 
peuples étrangers à nos successeurs : « Agréez ces 
« derniers efforts d'une vok qui vous lui connue : 
« vous mettrez fin à Ions ces discours. » 

Soyez donc Bossuet, pour qu'en dernier résultai 
voire chef-d'œuvre survive, dai la mémoire d'un 
oiseau, à votre langage et à votre souvenir chez les 
hommes ! 

En parlant du Canada et de la Louisiane, en rej 
dant »ur les vieilles cartes L'étendue des ancienne 
lonies françaises en Amérique, je me demandais com- 
ment le gouvernement de mon ; /s avait pu laisser 
périr ces colonies, qui seraient aujourd'hui pour non i 
une source inépuisable <le prospérité. 



336 MÉMOIRES D'Ol TRE TOMBE 

De l'Aeadie ci du Canada à. la Louisiane, de l'em- 
bouchure du Sainl-Limi'iil ;i celle du Mississipi, le 
territoire de la Nouvelle- France entoura ce qui formai) 
La confédération des treize premiers Klats unis : les 
onze autres, avec le district de la Colombie, le terri- 
toire de Micliigan, du Nord-Ouest, du Missouri, de 
TOrégon et d'Arkansas, nous appartenaient, ou nous 
appartiendraient, comme ils appartiennent aux États- 
Unis par la cession des Anglais et des Espagnols, nos 
successeurs dans le Canada et dans la Louisiane. Le 
pays compris entre l'Atlantique au nord-est, la mer 
Polaire au nord, l'Océan Pacifique et les possessions 
russes au nord-ouest, le golfe Mexicain au midi, c'est- 
à-dire plus des deux tiers de l'Amérique septentrio- 
nale, reconnaîtraient les lois de la France. 

J'ai peur que la Restauration ne se perde par les 
idées contraires à celles que j'exprime ici; la manie 
de s'en tenir au passé, manie que je ne cesse de com- 
battre, n'aurait rien de funeste si elle ne renversait 
que moi en me retirant la faveur du prince ; mais elle 
pourrait bien renverser le trône. L'immobilité poli- 
tique est impossible; force est d'avancer avec l'intelli- 
gence humaine. Respectons la majesté du temps; con- 
templons avec vénération les siècles écoulés, rendus 
sacrés par la mémoire et les vestiges de nos pères; 
toutefois n'essayons pas de rétrograder vers eux, car 
ils n'ont plus rien de notre nature réelle, et, si nous 
prétendions les saisir, ils s'évanouiraient. Le chapitre 
de Notre-Dame d'Aix-la-Chapelle fît ouvrir, dit-on, vers 
l'an 1450, le tombeau de Charlemagne. On trouva l'em- 
pereur assis dans une chaise dorée, tenant dans ses 
mains de squelette le livre des Évangiles écrit en let- 



mémoires d'outre-tombe 397 

très d'or; devant lui étaient posés son sceptre et son 
bouclier d'or; il avait au côté sa Joyeuse engainée 
dans un fourreau d'or. Il était revêtu des habits im- 
périaux. Sur sa tète, qu'une chaîne d'or forçait à res- 
ter droite, était un suaire qui couvrait ce qui fut son 
visage et que surmontait une couronne. On toucha le 
fantôme; il tomba en poussière. 

Nous possédions outre mer de vastes contrées : elles 
offraient un asile à l'excédent de notre population, un 
marché à notre commerce, un alimenta notre marine. 
Nous sommes exclus du nouvel univers où le genre 
humain recommence: les langues anglaise, portugaise, 
espagnole, servent en Afrique, en Asie, dans l'Océa- 
nie, dans les îles de la mer du Sud, sur le continent 
des deux Amériques, à l'interprétation de la pensée 
de plusieurs millions d'hommes; et nous, déshérités 
des conquêtes de notre courage et de notre génie, à 
peine entendons-nous parler dans quelque bourgade 
de la Louisiane et du Canada, sous une domination 
I étrangère, la langue de Colbert et de Louis XIV : elle 
I n'y reste que comme un témoin des revers de notre 
fortune et des fautes de noire politique '. 

Et quel est le roi dont la domination remplace 
■ maintenant la domination du roi de France sur les 
■forêts canadiennes? Celui qui hier me faisait écrire ce 
lbillet : 

1. » Tout ce qui précède, depuis : l'immobilité politique est 
nble, avait été, dit M. de Marcellus, écrit dans une dé- 
pêche officielle, transcrite de ma main, et en l'ut retranché presque 
lussitôt pour passer dans les Mémoires; comme si c'était dicté 
)ar une verve trop élevée pour aller se perdre et s'enfouir 
me correspondance éphémère. » Chateaubriand et son tonps, 

62. 

I. 23 



3"J8 MÉMOIRES )' "i rRE-TOMBË 

lloyal-Lodge Windsor, 4 juin 1822. 

« Monsieur le vicomte, 

« J'ai les ordres du roi d'inviter Votre Excellence 
« à venir dîner et coucher ici jeudi 6 courant. 

« Le très humble et très obéissant serviteur, 

« Francis Conyngham. 1 » 

Il était dans ma destinée d'être tourmenté par les 
princes. Je m'interromps; je repasse l'Atlantique ; je 
remets mon bras cassé à Niagara; je me dépouille de ] 
ma peau d'ours: je reprends mon habit doré; je me J 
rends du wigwaum d'un Iroquois à la royale loge de ! 
Sa Majesté Britannique, monarque des trois royaumes 
unis et dominateur des Indes; je laisse mes hôtes aux 
oreilles découvertes et la petite sauvage à la perle; 
souhaitant à lady Conyngham 2 , la gentillesse de Mila, 

1. Lord Francis Conyngham, frère du premier marquis de ce . 
nom. était chambellan (groom of the bed-chamber) du roi 
George IV. 

2. Lady Conyngham, dont Chateaubriand parle ici, non peut- 
être sans une certaine malice rétrospective, n'était pas la femme 
de lord Francis Conyngham, mais sa belle-sœur, la femme du 
marquis : elle était la maîtresse de George IV. — Dans le Journal 
de Charles C.-F. Greville, secrétaire du conseil privé, il est sou- : , 
vent parlé de Lady Conyngham. Greville, écrit, à la date du 

2 mai 1821 : « Lady Conyngham habite une maison de Marlbo- 
rough-Row, entourée de toute sa famille, qui est, comme elle- 
même, pourvue de chevaux, de voitures et de gens par les écu- 
ries royales et elle se promène à cheval avec sa fille Elizabeth, 
mais jamais avec le roi, qui va de son côté en compagnie d'un 
de ses gentilshommes. Au surplus, ils ne se montrent jamais 
ensemble en public. Elle dîne tous les jours avec le roi, ainsi 



mémoires d'outre-tombe 399 

avec cet âge qui n'appartient encore qu'au plus jeune 
printemps, qu'à ces jours qui précèdent le mois de 
mai, et que nos poètes gaulois appelaient Vavrillée. 

La tribu de la petite fille à la perle partit; mon 
guide, le Hollandais, refusa de m'aecompagner au delà 
de la cataracte; je le payai et je m'associai avec des 
trafiquants qui partaient pour descendre l'Ohio; je 
jetai, avant de partir, un coup d'œil sur les lacs du 
Canada. Rien n'est triste comme l'aspect de ces lacs. Les 
plaines de l'Océan et de la Méditerranée ouvrent des 
chemins aux nations, et leurs bords sont ou furent 
habités par des peuples civilisés, nombreux et puis- 
sants; les lacs du Canada ne présentent que la nudité 
de leurs eaux, laquelle va rejoindre une terre dévê- 
tue : solitudes qui séparent d'autres solitudes. Des 
rivages sans habitants regardent des mers sans vais- 
seaux; vous descendez des flots déserts sur des grèves 
I désertes. 

Le lac Érié a plus de cent lieues de circonférence. 
BLes nations riveraines furent exterminées par les Iro- 
Iquois, il y a deux siècles. C'est une chose effrayante 
[que de voir les Indiens s'aventurer dans des nacelles 
l'écorce sur ce lac renommé par ses tempêtes, où four- 
Imillaient autrefois des myriades de serpents. Ces lu- 
liiens suspendent leurs manitous à la poupe des ca- 
hots, et s'élancent au milieu des tourbillons entre les 



|pie sa fille qui no la quitte guère, et elle agit en maîtresse do 
Inaison. Elles ont toutes deux reçu de Lui de magnifiques pré- 
lents, notamment des perles du plus grand prix, que M lU0 de 
lièven dit supérieures à celles des grandes -duchesses elles 
Blêmes. » 



400 HÉMOIRES D'oi MiK-TOMBE 

vagues soulevées. Les vagues, du niveau uvec l'orifice 

des canols, semblent prêtes à les engloutir. Les chiens 
des chasseurs, les pattes appuyées sur le boi<i. ; 
sent des abois, tandis que leurs maître--, gardant un 
silence profond, frappent les flots en cadence avec 
leurs pagaies. Les canots s'avancent à la file : ;'i la 
proue du premier se tient debout un chef qui ré] 
la diphtongue oah : o sur une note sourde et longue, 
ah sur un ton aigu et bref. Dans le dernier can< 
un autre chef, debout encore, manœuvrant une ! 
en forme de gouvernail. Les autres guerriers sont 
assis sur leurs talons au fond des cales. A travers le 
brouillard et les vents, on n'aperçoit que les plumes 
dont la tête des Indiens est ornée, le cou tendu des 
dogues hurlants, et les épaules des deux sachems, 
pilote et augure : on dirait les dieux de ces lacs. 

Les fleuves du Canada sont sans histoire dans l'an- 
cien monde; autre est la destinée du Gange, de l'Eu- 
phrate, du Nil, du Danube et du Rhin. Quels change- 
ments n'ont-ils point vus sur leurs bords ! que de sueur 
et de sang les conquérants ont répandus pour traver- 
ser dans leur cours ces ondes qu'un chevrier franchit 
d'un pas à leur source! 

Partis des lacs du Canada, nous vînmes à Pittsbourg, 
au confluent du Kentucky et de l'Ohio ; là, le paysage 
déploie une pompe extraordinaire. Ce pays si magni- 
fique s'appelle pourtant Kentucky, du nom de sa rivière 
qui signifie rivière de sang. Il doit ce nom à sa beauté : 
pendant plus de deux siècles, les nations du parti des 
Chérokis et du parti des nations iroquoises s'en dispu- 
tèrent les chasses. 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 401 

Les générations européennes seront-elles plus ver- 
tueuses et plus libres sur ces bords que les généra- 
tions américaines exterminées? Des esclaves ne labou- 
reront-ils point la terre sous le fouet de leurs maîtres, 
dans ces déserts de la primitive indépendance de 
l'homme? Des prisons et des gibets ne remplaceront- 
ils point la cabane ouverte et le haut tulipier où l'oi- 
seau pend sa couvée? La richesse du sol ne fera-t-elle 
point naître de nouvelles guerres? Le Kentucky ces- 
sera-t-il d'être la terre de sang, et les monuments des 
arts embelliront-ils mieux les bords de l'Ohio que les 
monuments de la nature? 

Le Wabach, la grande Cyprière, la Rivière-aux- 
Ailes ou Cumberland, le Chéroki ou Tennessee, les 
Bancs-Jaunes passés, on arrive à une langue de terre 
souvent noyée dans les grandes eaux; là s'opère le 
confluent de l'Ohio et du Mississipi par les 30° 51' de 
latitude. Les deux fleuves s'opposant une résistance 
Égale ralentissent leur cours ; ils dorment l'un auprès 
de l'autre sans se confondre pendant quelques milles 
dans le même chenal, comme deux grands peuples 
divisés d'origine, puis réunis pour ne plus former 
qu'une seule race; comme deux illustres rivaux, par- 
tageanl la même couche après une bataille; comme 
deux époux, mais de sang ennemi, qui d'abord ont 
peu de penchant à mêler dans le lit nuptial leurs des- 
tinées. 

El moi aussi, tel que les puissantes urnes des Qeuves, 
j'ai répandu le petit cours de ma vie, tantôt d'un côté 
de la montagne, tantôt de l'autre ; capricieux dans mes 
erreurs, jamais malfaisant; préférant les vallons pau- 
vres aux riches plaines, m'arrêta ni aux fleurs plutôt 



/jf)2 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

qu'aux palais. Du reste, j'étais si charmé de mes 

courses, que je ne pensais presque plus au pôle. Une 
compagnie de trafiquants, venanl de chez les Ci 
dans les Florides, me permit de la suivie 

Nous nous acheminâmes vers les pays connus alors 
sous le nom général des Florides, et où s'étendent au- 
jourd'hui les États de l'Alabama, de la Géorgie, de la 
Caroline du Sud, du Tennessee. Nous suivions à peu 
près des sentiers que lie maintenant la grande route 
des Natchez à Nashville par Jackson et Florence, et qui 
rentre en Virginie par Kno.wille et Salem : pays dans 
ce temps peu fréquenté et dont cependant Bartram 
avait exploré les lacs et les sites. Les planteurs de 
la Géorgie et des Florides maritimes venaient jusque 
chez les diverses tribus des Creeks acheter des che- 
vaux et des bestiaux demi-sauvages, multipliés à Fin- 
fini dans les savanes que percent ces puits au bord 
desquels j'ai fait reposer Atala et Chactas. Ils éten- 
daient même leur course jusqu'à l'Ohio. 

Nous étions poussés par un vent frais. L'Ohio, grossi 
de cent rivières, tantôt allait se perdre dans les lacs 
qui s'ouvraient devant nous, tantôt dans les bois. Des 
îles s'élevaient au milieu des lacs. Nous fîmes voile 
vers une des plus grandes : nous l'abordâmes à huit 
heures du matin. 

Je traversai une prairie semée de jacobées à fleurs 
jaunes, d'alcées à panaches roses et d'obélarias dont 
l'aigrette est pourpre. 

Une ruine indienne frappa mes regards. Le contraste 
de cette ruine et de la jeunesse de la nature, ce monu- 
ment des hommes dans un désert, causait un grand 
saisissement. Quel peuple habita cette île? Son nom, sa 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 403 

race, le temps de son passage? Vivait-il, alors que le 
monde au sein duquel il était caché existait ignoré 
des trois autres parties de la terre? Le silence de ce 
peuple est peut-être contemporain du bruit de quel- 
ques grandes nations tombées à leur tour dans le si- 
lence 1 . 

Des anfractuosités sablonneuses, des ruines ou des 
tumulus, sortaient des pavots à fleurs roses pendant 
au bout d'un pédoncule incliné d'un vert pâle. La tige 
et la fleur ont un arôme qui reste attaché aux doigts 
lorsqu'on touche à la plante. Le parfum qui survit à 
cette fleur est une image du souvenir d'une vie passée 
dans la solitude. 

J'observai la nymphéa : elle se préparait à cacher 
son lis blanc dans Fonde, à la fin du jour; Y arbre 
triste, pour déclore le sien, n'attendait que la nuit : 
l'épouse se couche à l'heure où la courtisane se 
lève. 

L'œnothère pyramidale, haute de sept à huit pieds, 
à feuilles blondes dentelées d'un vert noir, a d'autres 
mœurs et une autre destinée : sa fleur jaune commence 
à s'entr'ouvrir le soir, dans l'espace de temps que 
Vénus met à descendre sous l'horizon ; elle continue 
de s'épanouir aux rayons des étoiles ; l'aurore la trouve 
dans tout son éclat; vers la moitié du matin elle se 
fane ; elle tombe à midi. Elle ne vit que quelques 
heures; mais elle dépêche ces heures sous un ciel 
serein, entre les souffles de Venus et de l'Aurore; 
qu'importe alors la brièveté de la vie? 

1. Les ruines de Mitla et de Palenquo au Mexique prouvent 
aujourd'hui que le Nouveau-Monde dispute d'antiquité avec l'An- 
cien. (Paris, note de 1834.) Ch. 



404 mémoires d'outre-tombf; 

Un ruisseau s'enguirlandait de dionées; une multi- 
tude d'éphémères bourdonnaient alentour. 11 y avait 
aussi des oiseaux-mouches et des papillons qui, dans 
leurs plus brillants affiquets, joutaient d'éclat avec la 
diaprure du parterre. Au milieu de ces promenade- et 
de ces études, j'étais souvent frappé de leur futilité, 
Quoi! la Révolution, qui pesait déjà sur moi et me 
chassait dans les bois, ne m'inspirait rien de plus 
grave? Quoi! c'était pendant les heures du boulever- 
sement de mon pays que je m'occupais de descriptions 
et de plantes, de papillons et de fleurs? L'individualité 
humaine sert à mesurer la petitesse des plus grands 
événements. Combien d'hommes sont indifférents à ces 
événements! De combien d'autres seront-ils ignorés I 
La population générale du globe est évaluée de onze à 
douze cents millions ; il meurt un homme par second'' : 
ainsi, à chaque minute de notre existence, de nos sou- 
rires, de nos joies, soixante hommes expirent, soixante 
familles gémissent et pleurent. La vie est une peste 
permanente. Cette chaîne de deuil et de funérailles 
qui nous entortille ne se brise point, elle s'allonge : 
nous en formerons nous-mêmes un anneau. Et puis, 
magnifions l'importance de ces catastrophes, dont les 
trois quarts et demi du monde n'entendront jamais 
parler ! Haletons après une renommée qui ne volera 
pas à quelques lieues de notre tombe! Plongeons-nous 
dans l'océan d'une félicité dont chaque minute s'écoule 
entre soixante cercueils incessamment renouvelés ! 

Nam nox nulla diem, neque noctem aurora sequuta est 
Quœ non audierit mixtos vagitibus œgris 
Ploratus, mortis comités et funeris atri. 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 405 

( Aucun jour n'a suivi la nuit, aucune nuit n'a été 
« suivie de l'aurore, qui n'ait entendu des pleurs mêlés 
« à des yagissements douloureux, compagnons de la 
« mort et des noires funérailles. » 

Les sauvages de la Floride racontent qu'au milieu 
d'un lac est une île où vivent les plus belles femmes 
du monde. Les Muscogulges en ont tenté maintes fois 
la conquête; mais cet Éden fuit devant les canots, 
naturelle image de ces chimères qui se retirent devant 
nos désirs. 

Cette contrée renfermait aussi une fontaine de Jou- 
vence : qui voudrait revivre? 

Peu s'en fallut que ces fables ne prissent à mes 
yeux une espèce de réalité. Au moment où nous nous 
y attendions le moins, nous vîmes sortir d'une baie 
une flottille de canots, les uns à la rame, les autres à 
la voile. Ils abordèrent notre île. Ils formaient deux 
familles de Creeks, l'une siminole, l'autre musco- 
gulge, parmi lesquelles se trouvaient des Chérokis et 
des Bois-brûlés. Je fus frappé de l'élégance de ces 
sauvages qui ne ressemblaient en rien à ceux du 
Canada. 

Les Siminoles et les Muscogulges sont assez grands, 
et, par un contraste extraordinaire, leurs mères, leurs 
épouses et leurs filles sont la plus petite race de 
femmes connue en Amérique. 

Les Indiennes qui débarquèrent auprès de nous, 
issues d'un sang mêlé de chéroki et de castillan, 
avaient la taille élevée. Deux d'entre elles ressem- 
blaient à des créoles de Saint-Domingue et de l'Ile- 
de-France, mais jaunes et délicates comme «les 

23. 



40f> MÉMOIR] - D'OI TRE-TOMBE 

l'i'iiiincs 'lu (i.-mge. Ces deux Méridiennes, cousines 
du côté paternel, m'ont servi de modèles, l'une pour 
Atala, l'autre pour Céluta : elles surpassaient seule- 
ment les portraits que j'en ai faits par cette vérité de 
nature variable et fugitive, par cette physionomie de 
race et de climat que je n'ai pu rendre. 11 y avait 
quelque chose d'indéfinissable dans ce vis;ige ovale, 
dans ce teint ombré que l'on croyait voir à travers 
une fumée orangée et légère, dans ces cheveux si 
noirs et si doux, dans ces yeux si longs, à demi ca- jj 
chés sous le voile de deux paupières satinées qui I 
s'entr'ouvraient avec lenteur; enfin, dans la double 
séduction de l'Indienne et de l'Espagnole. 

La réunion à nos hôtes changea quelque peu nos 
allures ; nos agents de traite commencèrent à s'en- * 
quérir des chevaux : il fut résolu que nous irions 
nous établir dans les environs des haras. 

La plaine de notre camp était couverte de tau- 
reaux, de vaches, de chevaux, de bisons, de buffles, 
de grues, de dindes, de pélicans : ces oiseaux mar- 
braient de blanc, de noir et de rose le fond vert de la 
savane. 

Beaucoup de passions agitaient nos trafiquants et 
nos chasseurs : non des passions de rang, d'édu- 
cation, de préjugés, mais des passions de la nature, 
pleines, entières, allant directement à leur but, ayant 
pour témoins un arbre tombé au fond d'une forêt in- 
connue, un vallon inretrouvable, un fleuve sans nom. 
Les rapports des Espagnols et des femmes creekes 
faisaient le fond des aventures : les Bois-brûlês 
jouaient le rôle principal dans ces romans. Une his- 
toire était célèbre, celle d'un marchand d'eau- -de viq 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 407 

séduit et ruiné par une fille peinte (une courtisane); 
Cette histoire, mise en vers siminoles sous le nom de 
Tabamica, se chantait au passage des bois *. Enlevées 
à leur tour par les colons, les Indiennes mouraient 
bientôt délaissées à Pensacola : leurs malheurs allaient 
grossir les Romanceros et se placer auprès des com- 
plaintes de Chimène. 

C'est une mère charmante que la terre ; nous sor- 
tons de son sein : dans l'enfance, elle nous tient à ses 
mamelles gonflés de lait et de miel ; dans la jeunesse 
et l'âge mûr, elle nous prodigue ses eaux fraîches, ses 
moissons et ses fruits; elle nous offre en tous lieux 
l'ombre, le bain, la table et le lit ; à notre mort, elle 
nous rouvre ses entrailles, jette sur notre dépouille 
une couverture d'herbes et de fleurs, tandis qu'elle 
nous transforme secrètement dans sa propre sub- 
stance, pour nous reproduire sous quelque forme 
gracieuse. Voilà ce que je me disais en m'éveillant 
lorsque mon premier regard rencontrait le ciel, dôme 
de ma couche. 

Les chasseurs étant partis pour les opérations de 
la journée, je restais avec les femmes et les enfants. 
Je ne quittai plus mes deux sylvaincs : l'une était 
lière, et l'autre triste. Je n'entendais pas un mot de 
ce qu'elles me disaient, elles ne me comprenaient 
pas; mais j'allais chercher l'eau pour leur coupe, les 
sarments pour leur feu, les mousses pour leur lit. 

1. Je l'ai donnée dans mes Voyages. (Note de Genève, 1832.) 
Cn. — Cette histoire de Tabamica se trouve à la page 2i8 du 
Voyage en Amérique, où elle porte ce titre: Chanson de la 
Chair blanche. 



■108 MÉMOIRES n'oiTRE-TOMBE 

Elles portaient la jupe courte et les grosses manches 

tailladées à l'espagnole, le corset et le manteau in- 
diens. Leurs jambes nues étaient losangées de den- 
telles de bouleau. Elles nattaient leurs cheveux avec 
des bouquets ou des filaments de joncs ; ill 
maillaient de chaînes et de colliers de verre. A leurs 
oreilles pendaient des graines empourprées ; elles 
avaient une jolie perruche qui parlait : oiseau d'Ar- 
mide ; elles l'agrafaient à leur épaule en guise d'éme- 
raude, ou la portaient chaperonnée sur la main comme 
les grandes dames du x c siècle portaient l'épervier. 
Pour s'affermir le sein et les bras, elles se frottaient 
avec Tapoya ou souchet d'Amérique. Au Bengale, les 
bayadères mâchent le bétel, et, dans le Levant, les 
aimées sucent le mastic de Chio ; les Floridiennes 
broyaient, sous leurs dents d'un blanc azuré, dr+ 
larmes de liquidambar et des racines de libanis, qui 
mêlaient la fragance de l'angélique, du cédrat et de la 
vanille. Elles vivaient dans une atmosphère de par- 
fums émanés d'elles, comme des orangers et des 
fleurs dans les pures effluences de leur feuille et de 
leur calice. Je m'amusais à mettre sur leur tête 
quelque parure : elles se soumettaient, doucement 
effrayées ; magiciennes, elles croyaient que je leur 
faisais un charme. L'une d'elles, la fière, priait sou- 
vent ; elle me paraissait demi-chrétienne. L'autre 
chantait avec une voix de velours, poussant à la fin 
de chaque phrase un cri qui troublait. Quelquefois 
elles se parlaient vivement : je croyais démêler des 
accents de jalousie, mais la triste pleurait, et le silence 
revenait. 

Faible que j'étais, je cherchais des exemples do 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 409 

faiblesse, afin de m'encourager. Camoëns n'avait-il 
pas aimé dans les Indes une esclave noire de Bar- 
barie, et moi, ne pouvais-je pas en Amérique offrir 
des hommages à deux jeunes sultanes jonquilles? 
Camoëns n'avait-il pas adressé des Endechas, ou des 
stances, à Barbaru escrava? Ne lui avait-il pas dit : 

Aquella captiva 
Que me tem captivo, 
l'orque nella vivo, 
Jâ naô quer que viva. 
Eu nunqua vi rosa, 
Em suaves môlhos, 
Que para meus olhos 
Fosse mais formosa. 
Pretidaô de amor, 
Taô doce a figura, 
Que a neve lhe jura 
Que trocâra a côr. 
Léda mansidaô, 
Que o siso acompanlia : 
Bem parece estranha, 
Mas Barbara naô. 

« Cette captive qui me tient captif, parce que je vis 
« en elle, n'épargne pas ma vie. Jamais rose, dans 
« de suaves bouquets, ne fut à mes yeux plus char- 
« mante ... ... 

« Sa chevelure noire inspire l'amour; sa figure est 
« si douce que la neige a envie de changer de couleur 
« avec elle; sa gaieté est accompagnée de réserve : 
« c'est une étrangère; une barbare, non. » 



^10 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

On lit une partie <J<: pêche. Le soleil approchai) de 
son couchant. Sur le premier plan paraissaient des 
sassafras, des tulipiers, des catalpas et des chênes 
dont les rameaux étalaient des écheveaux de mousse 
blanche. Derrière ce premier plan s'élevait le plus 
charmant des arbres, le papayer, qu'on eût pris pour 
un style d'argent ciselé, surmonté d'une urne corin- 
thienne. Au troisième plan dominaient les baumiers, 
les magnolias et les liquidambarg. 

Le soleil tomba derrière ce rideau : un rayon glis- 
sant à travers le dôme d'une futaie scintillait comme 
une escarboucle enchâssée dans le feuillage sombre ; 
la lumière divergeant entre les troncs et les branches 
projetait sur les gazons des colonnes croissantes et 
des arabesques mobiles. En bas, c'étaient des lilas, 
des azaléas, des lianes annelées, aux gerbes gigan- 
tesques; en haut, des nuages, les uns fixes, promon- 
toires ou vieilles tours, les autres flottants, fumées de 
rose ou cardées de soie. Par des transformations 
successives, on voyait dans ces nues s'ouvrir des 
gueules de four, s'amonceler des tas de braise, couler 
des rivières de lave : tout était éclatant, radieux, 
doré, opulent, saturé de lumière. 

Après l'insurrection de la Morée, en 1770, des fa- 
milles grecques se réfugièrent à la Floride : elles se 
purent croire encore dans ce climat de l'Ionie, qui 
semble s'être amolli avec les passions des hommes : 
à Smyrne, le soir, la nature dort comme une courti- 
sane fatiguée d'amour. 

A notre droite étaient des ruines appartenant aux 
grandes fortifications trouvées sur l'Ohio, à notre 
gauche un ancien camp de sauvages ; l'île où nous 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 411 

étions, arrêtée dans l'onde et reproduite par unmi- 
rage; balançait devant nous sa double perspective. 
A l'orient, la lune reposait sur des collines lointaines ; 
à l'occident, la voûte du ciel était fondue en une mer 
de diamants et de saphirs, dans laquelle le soleil, à 
demi plongé, paraissait se dissoudre. Les animaux 
de la création veillaient ; la terre, en adoration, sem- 
blait encenser le ciel, et l'ambre exhalé de son sein 
retombait sur elle en rosée, comme la prière redes- 
cend sur celui qui prie. 

Quitté de mes compagnes, je me reposai au bord 
d'un massif d'arbres : son obscurité, glacée de lu- 
mière, formait la pénombre où j'étais assis. Des 
mouches luisantes brillaient parmi les arbrisseaux 
encrêpés, et s'éclipsaient lorsqu'elles passaient dans 
les irradiations de la lune. On entendait le bruit du 
flux et reflux du lac, les sauts du poisson d'or, et le 
cri rare de la cane plongeuse. Mes yeux étaient fixés 
sur les eaux ; je déclinais peu à peu vers cette somno- 
lence connue des hommes qui courent les chemins du 
monde : nul souvenir distinct ne me restait; je me 
sentais vivre et végéter avec la nature dans une 
espèce de panthéisme. Je m'adossai contre le tronc 
d'un magnolia et je m'endormis; mon repos flottait 
sur un fond vague d'espérance. 

Quand je sortis de ce Léthé, je me trouvai entre 
deux femmes ; les odalisques étaient revenues ; elles 
n'avaient pas voulu me réveiller ; elles s'étaient 
assises en silence à mes côtés; soit qu'elles fei- 
gnissent le sommeil, soit qu'elles fussent réellement 
assoupies, leurs têtes étaient tombées sur mes épaules. 

Une brise traversa le bocage et nous inonda d'une 



112 MÉMOIRES n'oUTRF-TOMBE 

pluie ae roses de magnolia. Alors la plus jeune des 
Siminoles se mit à chanter : quiconque n'est pas sûr 
de sa vie se garde de l'exposer ainsi jamais! on n<; 
peut savoir ce que c'est que la passion infiltrée avec 
la mélodie dans le sein d'un homme. A celte voix une 
voix rude et jalouse répondit : un Bois-brûlé appelait 
les deux cousines ; elles tressaillirent, se levèrent : 
l'aube commençait à poindre. 

Aspasie de moins, j'ai retrouvé cette scène aux ri- 
vages de la Grèce : monté aux colonnes du Parthé- 
non avec l'aurore, j'ai vu le Cithéron, le mont 
Hymette, l'Acropolis de Corinthe, les tombeaux, les 
ruines, baignés dans une rosée de lumière dorée, 
transparente, volage, que réfléchissaient les mers, 
que répandaient comme un parfum les zéphyrs de 
Salamine et de Délos. 

Nous achevâmes au rivage notre navigation sans 
paroles. A midi, le camp fut levé pour examiner les 
chevaux que les Creeks voulaient vendre et les tra- 
fiquants acheter. Femmes et enfants, tous étaient 
convoqués comme témoins, selon la coutume dans les 
marchés solennels. Les étalons de tous les âges et de 
tous les poils, les poulains et les juments avec des 
taureaux, des vaches et des génisses, commencèrent 
à fuir et à galoper autour de nous. Dans cette con- 
fusion, je fus séparé des Creeks. Un groupe épais de 
chevaux et d'hommes s'aggloméra à l'orée d'un bois. 
Tout à coup, j'aperçois de loin mes deux Floridiennes ; 
des mains vigoureuses les asseyaient sur les croupes 
de deux barbes que montaient à cru un Bois-brûlé et 
un Siminole. Cid! que n'avais-je ta rapide Babieça 
pour les rejoindre 1 Les cavales prennent leur course, 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 413 

l'immense escadron les suit. Les chevaux ruent, 
sautent, bondissent, hennissent au milieu des cornes 
des buffles et des taureaux, leurs soles se choquent 
en l'air, leurs queues et leurs crinières volent san- 
glantes. Un tourbillon d'insectes dévorants enveloppe 
l'orbe de cette cavalerie sauvage. Mes Floridiennes 
disparaissent comme la fille de Cérès, enlevée par le 
dieu des enfers. 

Voilà comme tout avorte dans mon histoire, comme 
il ne me reste que des images de ce qui a passé si 
vite : je descendrai aux champs Élysées avec plus 
d'ombres qu'homme n'en a jamais emmené avec soi. 
La faute en est à mon organisation : je ne sais pro- 
fiter d'aucune fortune; je ne m'intéresse à quoi que 
ce soit de ce qui intéresse les autres. Hors en religion, 
je n'ai aucune croyance. Pasteur ou roi, qu'aurais-je 
fait de mon sceptre ou de ma houlette? Je me serais 
également fatigué de la gloire et du génie, du travail 
et du loisir, de la prospérité et de l'infortune. Tout 
me lasse : je remorque avec peine mon ennui avec 
mes jours, et je vais partout bâillant ma vie. 

Ronsard nous peint Marie Stuart prête à partir pour 
l'Ecosse, après la mort de François II. 

De tel habit vous estiez accoustrée, 
Partant, hélas! de la belle contrée 
(Dont aviez eu le sceptre dans la main), 
Lorsque, pensive et baignant vostre sein 
Du beau crystal de vos larmes roulées, 
Triste, marchiez par les longues allées 
Du grand jardin de ce royal chasteau 
Qui prend son nom de la source d'uni' eau. 



414 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

R,essemblai8-je à Marie Stuart se promenant à Fon- 
tainebleau, quand je me promenai dans ma savane 
après mon veuvage? Ce qu'il y a de certain, c'est que 
mon esprit, sinon ma personne, était enveloppé d'un 
crespe long, subtil et délié, comme dit encore Ronsard, 
ancien poète de la nouvelle école. 

Le diable ayant emporté les demoiselles musco- 
gulges, j'appris du guide qu'un Bois-brûlé, amoureux 
d'une des deux femmes, avait été jaloux de moi et 
qu'il s'était résolu, avec un Siminole, frère de l'autre 
cousine, de m'enlever Atala et Céluta. Les guides l'- 
appelaient sans façon des filles peintes, ce qui choquait 
ma vanité. Je me sentais d'autant plus humilié que le 
Bois-brûlé, mon rival préféré, était un maringouin 
maigre, laid et noir, ayant tous les caractères des 
insectes qui, selon la définition des entomologistes du 
,-grand Lama, sont des animaux dont la chair est à l'in- 
térieur et les os à l'extérieur. La solitude me parut 
vide après ma mésaventure. Je reçus mal ma sylphide 
généreusement accourue pour consoler un infidèle, 
comme Julie lorsqu'elle pardonnait à Saint-Preux ses 
Floridiennes de Paris. Je me hâtai de quitter le désert, 
où j'ai ranimé depuis les compagnes endormies de ma 
nuit. Je ne sais si je leur ai rendu la vie qu'elles me 
donnèrent; du moins, j'ai fait de l'une une vierge, et 
de l'autre une chaste épouse, par expiation. 

Nous repassâmes les montagnes Bleues, et nous 
rapprochâmes des défrichements européens vers Chilli- 
cothi. Je n'avais recueilli aucune lumière sur le but 
principal de mon entreprise; mais j'étais escorté d'un 
monde de poésie : 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 415 

Comme une jeune abeille aux roses engagée, 
Ma muse revenait de son butin chargée. 

J'avisai au bord d'un ruisseau une maison américaine, 
ferme à l'un de ses pignons, moulin à l'autre. J'entrai 
demander le vivre et le couvert, et fus bien reçu. 

Mon hôtesse me conduisit par une échelle dans une 
chambre au-dessus de Taxe de la machine hydraulique 
Ma petite croisée, festonnée de lierre et de cobées à 
cloches d'iris, ouvrait sur le ruisseau qui coulait, étroit 
et solitaire, entre deux épaisses bordures de saules, 
d'aunes, de sassafras, de tamarins et de peupliers de 
la Caroline. La roue moussue tournait sous ces om- 
brages en laissant retomber de longs rubans d'eau. 
Des perches et des truites sautaient dans l'écume du 
remous; des bergeronnettes volaient d'une rive ;V 
l'autre, et des espèces de martins-pêcheurs agitaient 
au-dessus du courant leurs ailes bleues. 

N'aurais-je pas bien été là avec la triste, supposée 
fidèle, rêvant assis à ses pieds, la tête appuyée sur ses 
genoux, écoutant le bruit de la cascade, les révolutions 
de la roue, le roulement de la meule, le sassement du 
blutoir, les battements égaux du traquet, respirant la 
fraîcheur de l'onde et l'odeur de l'eflleurage des orges 
perlées ? 

La nuit vint. Je descendis à la chambre de la ferme. 
Elle n'était éclairée que par des feurres de maïs et des 
coques de faséoles qui flambaient au foyer. Les fusils 
du maître, horizontalement couchés au porte-arme-, 
brillaient au rellel de lïilre. Je m'assis sur un esca- 
beau dans le coin de la cheminée, auprès d'un écu- 
reuil qui sautait alternativement du dos d'un gros 



416 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

chien sur la tablette d'un rouet. Un petit chat prit pos- 
session de mon genou pour regarder ce jeu. La meu- 
nière coiffa le brasier d'une large marmite, dont la 
llamme embrassa le fond noir comme une couronne 
d'or radiée. Tandis que les patates de mon souper 
('■bouillaient sous ma garde, je m'amusai àlire àla lueur 
du feu, en baissant la tôle, un journal anglais tombé a 
terre entre mes jambes : j'aperçus, écrits en grosses 
lettres, ces mots : Flight of Ihe king (Fuite du roi). 
C'était le récit de l'évasion de Louis XVI et de l'arres- 
tation de l'infortuné monarque à Varennes 1 . Le jour- 
nal racontait aussi les progrès de l'émigration et la 
réunion des officiers de l'armée sous le drapeau des 
princes français. 

Une conversion subite s'opéra dans mon esprit : 
Renaud vit sa faiblesse au miroir de l'honneur dans 
les jardins d'Armide ; sans être le héros du Tasse, la 
même glace m'offrit mon image au milieu d'un verger 
américain. Le fracas des armes, le tumulte du monde 
retentit à mon oreille sous le chaume d'un moulin 
caché dans des bois inconnus. J'interrompis brusque- 
ment ma course, et je me dis : « Retourne en France. » 

Ainsi, ce qui me parut un devoir renversa mes pre- 
miers desseins, amena la première de ces péripéties 
dont ma carrière a été marquée. Les Bourbons n'avaient 
pas besoin qu'un cadet de Bretagne revint d'outre-mer 
leur offrir son obscur dévouement, pas plus qu'ils 
n'ont eu besoin de ses services quand il est sorti de 
son obscurité. Si, continuant mon voyage, j'eusse 
allumé ma pipe avec le journal qui a changé ma vie, 
personne ne se fût aperçu de mon absence ; ma vie 

1. L'arrestation du roi à Varennes eut lieu le 22 juin 1791. 



MEMOIRES D OUTRE-TOMBE 417 

était alors aussi ignorée et ne pesait pas plus que la 
fumée de mon calumet. Un simple démêlé entre moi 
et ma conscience me jeta sur le théâtre du monde 
J'eusse pu faire ce que j'aurais voulu, puisque j'étais 
seul témoin du débat; mais, do tous les témoins, c'esl 
celui aux yeux duquel je craindrais le plus de rougir. 

Pourquoi les solitudes de l'Érié, de l'Ontario, se 
présentent-elles aujourd'hui à ma pensée avec un 
charme que n'a point à ma mémoire le brillant 
spectacle du Bosphore? C'est qu'à l'époque de mon 
voyage aux États-Unis, j'étais plein d'illusions; les 
troubles de la France commençaient en même temps 
que commençait mon existence; rien n'était achevé 
en moi, ni dans mon pays. Ces jours me sont doux, 
parce qu'ils me rappellent l'innocence des sentiments 
inspirés par la famille et les plaisirs de la jeunesse. 

Quinze ans plus tard, après mon voyage au Levant, 
la République, grossie de débris et de larmes, s'était 
déchargée comme un torrent du déluge dans le despo- 
tisme. Je ne me berçais plus de chimères; mes souve- 
nirs, prenant désormais leur source dans la société et 
dans des passions, étaient sans candeur. Déçu dans 
mes deux pèlerinages en Occident et en Orient, je 
n'avais point découvert le passage au pôle, je n'avais 
point enlevé la gloire des bords du Niagara où je Triais 
allé chercher, et je l'avais laissée assise sur les ruines 
d'Athènes. 

Parti pour être voyageur en Amérique, revenu pour 
être soldat en Europe, je ne tournis jusqu'au boul ni 
l'une ni l'autre de ces carrières : un mauvais génie 
m'arracha le bâton et l'épée, et me mit la plume à la 
main, Il y a de cette heure quinze autres années, qu'é- 



il8 MÉMOIRES D*OUTHE-TOMBE 

tant à Sparte, et contemplant !<■ ciel pendant la nuit, 
je me souvenais des pays qui avaient déjà vu mon 
sommeil paisible ou troublé : parmi les bois de l'Alle- 
magne, dans les bruyères de l'Angleterre, dans les 
champs de l'Italie, au milieu des mers, dans les forêts 
canadiennes, j'avais déjà salué les mêmes étoiles que 
je voyais briller sur la patrie «lllélène et de Ménélas. 
Mais que me servirait de me plaindre aux astres, immo- 
biles témoins de mes destinées vagabondes? Un jour 
leur regard ne se fatiguera plus à me poursuivre : main- 
tenant, indifférent à mon sort, je ne demanderai pas 
à ces astres de l'incliner par une plus douce influence, 
ni de me rendre ce que le voyageur laisse de sa vie 
dans les lieux où il passe. 

Si je revoyais aujourd'hui les États-Unis, je ne les 
reconnaîtrais plus : là où j'ai laissé des forêts, je trou- 
verais des champs cultivés; là où je me suis frayé un 
sentier à travers les halliers, je voyagerais sur de 
grandes routes; aux Natchez, au lieu de la hutte de 
Céluta, s'élève une ville d'environ cinq mille habitants ; 
Chactas pourrait être aujourd'hui député au Congrès. 
J'ai reçu dernièrement une brochure imprimée chez les 
Chérokis, laquelle m'est adressée dans l'intérêt de ces 
sauvages, comme au défenseur de la liberté de la 
presse. 

Il y a chez les Muscogulges, les Siminoles, les Chic- 
kasas, une cité d'Athènes, une autre de Marathon, une 
autre de Carthage, une autre de Memphis, une autre 
de Sparte, une autre de Florence; on trouve un comté 
de la Colombie et un comté de Marengo : la gloire de 
tous les pays a placé un nom dans ces mêmes déserts 
où j'ai rencontré le père Aubry et l'obscure Atala. Le 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE U9 

Kentucky montre un Versailles; un territoire appelé 
Bourbon a pour capitale un Paris. 

Tous les exilés, tous les opprimés qui se sont retirés 
en Amérique y ont porté la mémoire de leur patrie. 

.... Falsi Simoentis ad undam 
Libabat cineri Andromache 1 . 

Les États-Unis offrent dans leur sein, sous la pro- 
tection de la liberté, une image et un souvenir de la 
plupart des lieux célèbres de l'antiquité et de la mo- 
derne Europe : dans son jardin de la campagne de 
Rome, Adrien avait fait répéter les monuments de son 
empire. 

Trente-trois grandes routes sortent de Washington, 
comme autrefois les voies romaines partaient du Capi- 
tule ; elles aboutissent, en se ramifiant, à la circonfé- 
rence des Etats-Unis, et tracent une circulation de 
25,747 milles. Sur un grand nombre de ces routes, les 
postes sont montées. On prend la diligence pour TOhio 
ou pour Niagara, comme de mon temps on prenait un 
guide ou un interprète indien. Ces moyens de trans- 
port sont doubles : des lacs et des rivières existent 
partout, liés ensemble par des canaux; on pont voya- 
ger le long des chemins de terre sur des chaloupés à 
rames et à voiles, ou sur des coches d'eau, ou sur des 
bateaux à vapeur. Le combustible est inépuisable, 
puisque des forêts immenses couvrent des mines île 
charbon à fleur de terre. 

La population des États-Unis s'est accrue de dix ;ms 
en dix ans, depuis 1790 jusqu'en 1820, dans la pro- 

1. Enéide, livre III, v. 302-303. 



420 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

portion de trente-cinq individus sur cent. On présume 
qu'en 1830 elle sera de douze millions huit cent 
soixante-quinze mille âmes. En continuant à doubler 
tous les vingt-cinq ans, elle serait en 1855 de vingt- 
cinq millions sept cent cinquante mille âmes, et vingt- 
cinq ans plus tard, en 1880, elle dépasserait cinquante 
millions 1 . 

Cette sève humaine fait fleurir de toutes parts le 
désert. Les lacs du Canada, naguère sans voiles, res- 
semblent aujourd'hui à des docks où des frégates, des 
corvettes, des cutters, des barques, se croisent avec 
les pirogues et les canots indiens, comme les grqs 
navires et les galères se mêlent aux pinques, aux cha- 
loupes et aux caïques dans les eaux de Constantinople. 

Le Mississipi, le Missouri, FOhio, ne coulent plus 
dans la solitude : des trois-màts les remontent ; plus 
de deux cents bateaux à vapeur en vivifient les rivages. 

Cette immense navigation intérieure, qui suffirait 
seule à la prospérité des États-Unis, ne ralentit point 
leurs expéditions lointaines. Leurs vaisseaux courent 
toutes les mers, se livrent à toutes les espèces d'entre- 
prises, promènent le pavillon étoile du couchant le 
long de ces rivages de l'aurore qui n'ont jamais connu 
que la servitude. 

Pour achever ce tableau surprenant, il se faut repré- 
senter des villes comme Boston, New-York, Philadel- 
phie, Baltimore, Charlestown, Savanah, La Nouvelle- 

1. Les prévisions de Chateaubriand se sont vérifiées ici avec 
une étonnante justesse. Il écrivait en 1822 : « En 1880, la popu- 
lation des États-Unis dépassera cinquante millions. » Or, d'après 
le recensement officiel du 1 er juin 1880, le chiffre de la popula- 
tion, à cette date, était de cinquante millions: quatre cent qua- 
rante-cinq mille, trois cent trente-six habitants. 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 421 

Orléans, éclairées la nuit, remplies de chevaux et de 
voitures, ornées de cafés, de musées, de bibliothèques, 
de salles de danse et de spectacle, offrant toutes les 
jouissances du luxe. 

Toutefois, il ne faut pas chercher aux États-Unis ce 
qui distingue Fhomme des autres êtres de la création, 
ce qui est son extrait d'immortalité et l'ornement de 
ses jours : les lettres sont inconnues dans la nouvelle 
République, quoiqu'elles soient appelées par une foule 
d'établissements. L'Américain a remplacé les opéra- 
tions intellectuelles par les opérations positives; ne 
lui imputez point à infériorité sa médiocrité dans les 
arts, car ce n'est pas de ce côté qu'il a porté son atten- 
tion. Jeté par différentes causes sur un sol désert, 
l'agriculture et le commerce ont été l'objet de ses 
soins; avant de penser, il faut vivre; avant de planter 
des arbres, il faut les abattre afin de labourer. 

Les colons primitifs, l'esprit rempli de controverses 
religieuses, portaient, il est vrai, la passion de la dis- 
pute jusqu'au sein des forêts; mais il fallait qu'ils 
marchassent d'abord à la conquête du désert la hache 
sur l'épaule, n'ayant pour pupitre, dans l'intervalle de 
leurs labeurs, que l'orme qu'ils équarrissaient. Les 
Américains n'ont point parcouru les degrés de l'âge 
des peuples; ils ont laissé en Europe leur enfance et 
leur jeunesse ; les paroles naïves du berceau leur ont 
été inconnues; ils n'ont joui des douceurs du foyer 
qu'a, travers le regret d'une patrie qu'ils n'avaient, 
jamais vue, dont ils pleuraient l'éternelle absence et 
le charme qu'on leur avait raconté. 

Il n'y a dans le nouveau continent ni littérature 
classique, ni littérature romantique, ni littératur ■ in 



\il MÉMOIRES D'OI TRE-TOMBE 

dienne : classique, les Américains n'ont point de 
modèles; romantique, les Américains n'onl poinl de 
moyen âge; indienne, les Américains méprisenl I - 
sauvages et ont horreur des bois comme d'une prison 
qui leur était destinée. 

Ainsi, ce n'est donc pas la littérature à pari, La lit- 
térature proprement dite, que l'on trouve en Amé- 
rique : c'est la littérature appliquée, servant aux divers 
usages de la société ; c'est la littérature d'ouvriers, de 
négociants, de marins, de laboureurs. Les Américains 
ne réussissent guère que dans la mécanique et dans 
les sciences, parce que les sciences ont un côté maté- 
riel : Franklin et Fulton se sont emparés de la foudre 
et de la vapeur au profit des hommes. Il appartenait 
à l'Amérique de doter le monde de la découverte par 
laquelle aucun continent ne pourra désormais échap- 
per aux recherches du navigateur. 

La poésie et l'imagination, partage â'un très petit 
nombre de désœuvrés, sont regardées aux États-Unis 
comme des puérilités du premier et du dernier âge 
de la vie : les Américains n'ont point eu d'enfance, 
ils n'ont point encore de vieillesse. 

De ceci, il résulte que les hommes engagés dans les 
études sérieuses ont dû nécessairement appartenir 
aux affaires de leur pays afin d'en acquérir la connais- 
sance, et qu'ils ont dû de même se trouver acteurs 
dans leur révolution. Mais une chose triste est à 
remarquer : la dégénération prompte du talent, depuis 
les premiers hommes des troubles américains jus- 
qu'aux hommes de ces derniers temps ; et cependant 
ces hommes se touchent. Les anciens présidents de la 
République ont un caractère religieux, simple, élevé, 



mémoires d'outre-tombe 423 

calme, dont on ne trouve aucune trace dans nos fra- 
cas sanglants de la République et de l'Empire. La soli- 
tude dont les Américains étaient environnés a réagi 
sur leur nature; ils ont accompli en silence leur 
liberté. 

Le discours d'adieu du général Washington au peu- 
ple des États-Unis pourrait avoir été prononcé par 
les personnages les plus graves de l'antiquité : 

« Les actes publics, dit le général, prouvent jusqu'à 
« quel point les principes que je viens de rappeler 
« m'ont guidé lorsque je me suis acquitté des devoirs 
« de ma place. Ma conscience me dit du moins que je 
« les ai suivis. Bien qu'en repassant les actes de mon 
« administration je n'aie connaissance d'aucune faute 
« d'intention, j'ai un sentiment trop profond de mes 
« défauts pour ne pas penser que probablement j'ai 
« commis beaucoup de fautes. Quelles qu'elles soient, 
« je supplie avec ferveur le Tout-Puissant d'écarter 
« ou de dissiper les maux qu'elles pourraient entrai- 
o uer. J'emporterai aussi avec moi l'espoir que mou 
« pays ne cessera jamais de les considérer avec indul- 
« gence, et qu'après quarante-cinq années de ma Vie 
« dévouées à son service avec zèle et droiture, les 
« torts d'un mérite insuffisant tomberont dans l'oubli, 
«comme je tomberai bientôt moi-même dans la 
« demeure du repos. » 

Jefferson, dans son habitation de Monticello, écrit, 
après la mort de l'un de ses deux enfants : 

« La perte que j'ai éprouvée esl réellement grande. 
« D'autres peuvent perdre ce qu'ils ont en abondance; 
« mais moi, de mon strict nécessaire, j'ai à déplorer 
« la moitié. Le déclin de mes jours ae tienl plus que 



\L\ HÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

« ] > a i- le faible fil d'une vie humaine. Peut-être sui- je 
• destiné à voir rompre ce dernier lien de l'affection 
« d'un père ! » 

La philosophie, rarement touchante, Test ici au 
souverain degré. Et ce n'est pas là la douleur oiseuse 
d'un homme qui ne s'était mêlé de rien : Jefferson 
mourut le 4 juillet 1826, dans la quatre-vingt-quu- 
trième année de son âge, et la cinquante-quatrième 
de l'indépendance de son pays. Ses restent reposent, 
recouverts d'une pierre, n'ayant pour épitaphe que 
ces mots : Thomas Jefferson, Auteur de la Déclaration 
d'indépendance 1 . 

Périclès et Démosthène avaient prononcé l'oraison 
funèbre des jeunes Grecs tombés pour un peuple qui 
disparut bientôt après eux : Brackenridge 2 , en 1817. 
célébrait la mort des jeunes Américains dont le sang 
a l'ait naître un peuple. 

On a une galerie nationale des portraits des Amé- 
ricains distingués, en quatre volumes in-octavo, et, 
ce qu'il y a de plus singulier, une biographie conte- 
nant la vie de plus de cent principaux chefs indiens. 
Logan, chef de la Virginie, prononça devant lord 
Dunmore ces paroles : « Au printemps dernier, sans 
« provocation aucune, le colonel Crasp égorgea tous les 

1. Thomas Jefferson (1743-1S26) fut le troisième président des 
États-Unis (les deux premiers avaient été Washington et John 
Adams). Elu en 1801 et réélu en 1805, il resta huit ans à la tête 
de l'administration. C'est lui qui réunit la Louisiane aux États- 
Unis. 

2. Brackenridge (Henri), né à Pittsburg en 1786. Outre deux 
études sur Jefferson et Adams et une Histoire populaire de la 
guerre de 1814 avec V Angleterre, il a publié un Voyage dans 
l'Amérique du Sud (1810), — La Louisiane (1812), — et les 
Souve>iits de l'Ouest (1834). 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 425 

« parents de Logan : il ne coule plus une seule goutte 
« de mon sang dans les veines d'aucune créature 
« vivante. C'est là ce qui m'a appelé à la vengeance. 
« Je l'ai cherchée; j'ai tué beaucoup de monde. Est-il 
« quelqu'un qui viendra maintenant pleurer la mort 
« de Logan? Personne. » 

Sans aimer la nature, les Américains se sont appli- 
qués à l'étude de l'histoire naturelle. Towsend, parti 
de Philadelphie, a parcouru à pied les régions qui 
séparent l'Atlantique de l'océan Pacifique, en consi- 
gnant dans son journal ses nombreuses observations. 
Thomas Say 1 , voyageur dans les Florides et aux mon- 
tagnes Rocheuses, a donné un ouvrage sur l'entomo- 
logie américaine. Wilson2, tisserand, devenu auteur, 
a laissé des peintures assez finies. 

Arrivés à la littérature proprement dite, quoiqu'elle 
soit peu de chose, il y a pourtant quelques écrivains 
à citer parmi les romanciers et les poètes. Le fils d'un 
quaker, Brown 3 , est l'auteur de Wieland, lequel Wie- 
land est la source et le modèle des romans de la nou- 

1. Thomas Say, né à Philadelphie en 1787, mort à New-Har- 
mony en 1834. On lui doit une Entomologie américaine (1824) 
et une Conchyliologie américaine (1830). 

2. Alexandre Wilson (1766-1813) était né à Paisley, en Ecosse, 
mais il passa de bonne heure en Amérique. Tour à tour tisse- 
rand, maître d'école, colporteur, il s'attacha à. l'étude et à la 
description des oiseaux. Son Ornithologie (American Ornitho- 
lo^y). parue de 1808 à 1813, et formant sept volumes, est à la 
fois un monument scientifique et, par la variété et la finesse des 
peintures, une œuvre littéraire d'une réelle valeur. 

3. Charles Brockden Brown, né à Philadelphie le 17 janvier 
1771, mort le 22 février 1810. Il est l'auteur de plusieurs romans, i 
dont le meilleur est celui que cite Chateaubriand, Wieland ou l 
la Transformation. ^ 

24, 



420 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

velle école. Contrairemenl à ses compatriotes, « j'aime 

mieux, assurait Brown, errer parmi les forêts que de 
battre le blé. » Wieland, le héros du roman, es! un 
puritain à qui le ciel a commandé de tuer sa femme : 
« Je t'ai .uni me ici, lui dit-il, pour accomplir les 
ordres de Dieu : c'est par moi que lu dois périr, el je 
saisis ses deux bras. Elle poussa plusieurs cris per- 
çants et voulut se dégager. — Wieland, ne suis-je 
pas ta femme? et tu veux me tuer ; me tuer, moi, oh 1 
non, oh! grâce! grâce ! — Tant que sa voix eut un 
passage, elle cria ainsi grâce et secours. » Wieland 
étrangle sa femme et éprouve d'ineffables délices 
auprès du cadavre expiré. L'horreur de nos inventions 
modernes est ici surpassée. Brown s'était formé à la 
lecture de Caleb Williams 1 , et il imitait dans Wieland 
une scène d'Othello. 

A cette heure, les romanciers américains, Cooper 2 , 
Washington Irving 3 , sont forcés de se réfugier en 
Europe pour y trouver des chroniques et un public. 
La langue des grands écrivains de l'Angleterre s'est 
créolisée, provincialisée , barbarisée, sans avoir rien 
gagné en énergie au milieu de la nature vierge ; on a 

1. Caleb Williams, œuvre dramatique et puissante du roman- 
cier anglais William Godwin, avait paru en 1794, un an avant 
le roman de Brown, et son succès avait été aussi considérable 
en Amérique qu'en Angleterre. 

2. Fenimore Cooper (1780-1851), le plus célèbre des roman- 
ciers américains. 

3. Washington Irving (1783-1859). De nombreux voyages en 
Europe et surtout de longs séjours en Espagne, où il revint 
enfin, comme ministre de son pays, en 1842, lui ont fourni les 
éléments de ses principaux ouvrages. Les plus célèbres sont les 
Ç ont es d'un voyageur (1824), V Histoire de la vie et des voyages 
de Christophe Colomb (18*28-1830), la Chronique de la conquête 
ri* Grenade (1829), 



mémoires d'outre-tombe 427 

été obligé de dresser des catalogues des expressions 
américaines. 

Quant aux poètes américains, leur langage a de 
l'agrément, mais ils s'élèvent peu au-dessus de l'ordre 
commun. Cependant, Y Ode à la brise du soir, le Lever 
du soleil sur la montagne, le Torrent, et quelques 
autres poésies, méritent d'être parcourues. Halleck 1 a 
chanté Botzaris expirant, et Georges Hill a erré parmi 
les ruines de la Grèce : « Athènes ! dit-il, c'est donc 

« toi, reine solitaire, reine détrônée ! Parthénon, 

« roi des temples, tu as vu les monuments tes contem- 
« porains laisser au temps dérober leurs prêtres et 
« leurs dieux. » 

11 me plaît, à moi, voyageur aux rivages de la Hel- 
lade et de l'Atlantide, d'entendre la voix indépen- 
dante d'une terre inconnue à l'antiquité gémir sur la 
liberté perdue du vieux monde. 

Mais l'Amérique conservera-t-elle la forme de son 
gouvernement? Les États ne se diviseront-ils pas? 
Un député de la Virginie n'a-t-il pas déjà soutenu la 
thèse de la liberté antique avec des esclaves, résultat 
du paganisme, contre un député de Massachusetts, 
défendant la cause de la liberté moderne sans escla- 
ves, telle que le christianisme l'a faite? 

Les États du nord et du midi ne sont-ils pas oppo- 
sés d'esprit et d'intérêts? Les États de l'ouest, trop 
éloignés de l'Atlantique, ne voudront-ils pas avoir un 

1. Halleck (Kit/ (ii'oene), poète américain, né a Guilfort (Con- 
necticut) en 1795, mort en 1867. Ses Œuvres complètes, parues 
à New- York en 1852, ont eu de nombreuses rééditions. Marco 
Botzaris, épisode de la révolution grecque) est son oauvrelaplui 

I 'lirihle, 



428 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

régime à part? D'ud côté, le lien fédéral est-il assez 
fort pour maintenir l'union ot contraindre chaque 
Étal à s'y resserrer? D'un autre côté, si l'on augmente 
le pouvoir de la présidence, le despotisme n'arrivera- 
t-il pas avec les gardes et les privilèges du dictateur? 

L'isolement des États-Unis leur a permis de naître 
et de grandir : il est douteux qu'ils eussent pu vivre et 
croître en Europe. La Suisse fédérale subsiste au 
milieu de nous : pourquoi? parce qu'elle est petite, 
pauvre, cantonnée au giron des montagnes, pépinière 
de soldats pour les rois, but de promenade pour les 
voyageurs. 

Séparée de l'ancien monde, la population des États- 
Unis habite encore la solitude ; ses déserts ont été 
sa liberté : mais déjà les conditions de son existence 
s'altèrent. 

L'existence des démocraties du Mexique, de la 
Colombie, du Pérou, du Chili, de Buenos-Ayres, tou- 
tes troublées qu'elles sont, est un danger. Lorsque les 
États-Unis n'avaient auprès d'eux que les colonies 
d'un royaume transatlantique, aucune guerre sérieuse 
n'était probable, maintenant des rivalités ne sont- 
elles pas à craindre? que de part et d'autre on coure 
aux armes, que l'esprit militaire s'empare des enfants 
de Washington, un grand capitaine pourra surgir au 
trône : la gloire aime les couronnes. 

J'ai dit que les États du nord, du midi et de l'ouest 
étaient divisés d'intérêts ; chacun le sait : ces États 
rompant l'union, les réduira-t-on par les armes? Alors, 
quel ferment d'inimitiés répandu dans le corps social! 
Les États dissidents maintiendront-ils leur indépen- 
dance ? Alors quelles discordes n'éclateront pas parmi 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 429 

ces États émancipés ! Ces républiques d'outre-mer, 
désengrenées, ne formeraient plus que des unités 
débiles de nul poids dans la balance sociale, ou elles 
seraient successivement subjuguées par l'une d'entre 
elles. (Je laisse de côté le grave sujet des alliances et 
des interventions étrangères.) Le Kentucky, peuplé 
d'une race d'hommes plus rustique, plus hardie et 
plus militaire, semblerait destiné à devenir l'État 
conquérant. Dans cet état qui dévorerait les autres, le 
pouvoir d'un seul ne tarderait pas à s'élever sur la 
ruine du pouvoir de tous. 

J'ai parlé du danger de la guerre, je dois rappeler 
les dangers d'une longue paix. Les États-Unis, depuis 
leur émancipation, ont joui, à quelques mois près, de 
la tranquillité la plus profonde : tandis que cent 
batailles ébranlaient l'Europe, ils cultivaient leurs 
champs en sûreté. De là un débordement de popula- 
tion et de richesses, avec tous les inconvénients de la 
surabondance des richesses et des populations. 

Si des hostilités survenaient chez un peuple imbel- 
liqueux, saurait- on résister? Les fortunes et les 
mœurs consentiraient-elles à des sacrifices? Comment 
renoncer aux usances câlines, au confort, au bien-être 
indolent de la vie? La Chine et l'Inde, endormies 
dans leur mousseline, ont constamment subi la domi- 
nation étrangère. Ce qui convient à la complexion 
d'une société libre, c'est un état de paix modéré par 
la guerre, et un état de guerre attrempé 1 de paix. Les 

1. L'adjectif attrempé est un terme de fauconnerie pour dési- 
gner un oiseau qui n'est ni gras, ni inaigre. Chateaubriand L'eiïi 
ploie ici dans le sens de mitigé. C'est un emprunt qu'il fait à ta 
langue italienne, attemperato, comme il a déjà fait de nombreux 



430 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

Américains onl déjà porté trop longtemps de suite la 
couronne d'olivier : l'arbre qui ]a fournil n'est pas 
naturel à leur rive. 
L'espril mercantile commence à les envahir; l'inté- 

rêl devient chez eux le vice national. Déjà, le jeu des 
banques des divers Étals s'entrave, el des banque- 
routes menacent la fortune commune. Tant que la 
liberté produit de l'or, une république industrielle 
fait des prodiges; mais quand l'or est acquis ou 
épuisé, elle perd son amour de l'indépendance non 
fondé sur un sentiment moral, mais provenu de la 
soif du gain et de la passion de l'industrie. 

De plus, il est difficile de créer une patrie parmi 
des États qui n'ont aucune communauté de religion et 
d'intérêts, qui, sortis de diverses sources en des 
temps divers, vivent sur un sol différent et sous an 
différent soleil. Quel rapport y a-t-il entre un Fran- 
çais de la Louisiane, un Espagnol des Florides, un 
Allemand de New-York, un Anglais de la Nouvelle- 
Angleterre, de la Virginie, de la Caroline, de la Géor- 
gie, tous réputés Américains? Celui-là léger et duel- 
liste ; celui-là catholique, paresseux et superbe ; celui-là 
luthérien, laboureur et sans esclaves; celui-là anglican 
et planteur avec des nègres ; celui-là puritain et négo- 
ciant ; combien faudra-t-il de siècles pour rendre ces 
éléments homogènes? 

Une aristocratie 1 chrysogène est prête à paraître 
avec l'amour des distinctions et la passion des titres. 

emprunts à la langue latine, fragrance, effluences, cérulés, di- 
luviés, vastitude, àlandices, rivulaires, obiter. 

1. Chrysogène, née de l'or. Ternie nouveau inventé par l'au- 
teur et qui mérite de faire fortune. 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 'i'M 

On se figure qu'il règne un niveau général aux États- 
Unis : c'est une complète erreur. Il y a des sociétés 
qui se dédaignent et ne se voient point entre elles ; il 
y a des salons où la morgue des maîtres surpasse 
celle d'un prince allemand à seize quartiers. Ces 
nobles plébéiens aspirent à la caste, en dépit du pro- 
grès des lumières qui les a faits égaux et libres. Quel- 
ques-uns d'entre eux ne parlent que de leurs aïeux, 
fiers barons, apparemment bâtards et compagnons 
de Guillaume le Bâtard. Ils étalent les blasons de 
chevalerie de l'ancien monde, ornés des serpents. 
des lézards et des perruches du monde nouveau. ! n 
cadet de Gascogne abordant avec la cape et le pa- 
rapluie au rivage républicain, s'il a soin de se sur- 
nommer marquis, est considéré sur les bateaux à, 
vapeur. 

L'énorme inégalité des fortunes menace encore plus 
sérieusement de tuer l'esprit d'égalité. Tel Américain 
possède un ou deux millions de revenu; aussi les 
Yankees de la grande société ne peuvent-ils déjà plus 
vivre comme Franklin : le vrai gentleman, dégoûté de 
son pays neuf, vient en Europe chercher du vieux ; 
on le rencontre dans les auberges, faisant comme les 
Anglais, avec l'extravagance ou le spleen, des tours 
en Italie. Ces rôdeurs de la Caroline ou de la Virginie 
achètent des ruines d'abbayes en France, el plantent, 
à Melun, des jardins anglais avec des arbres améri- 
cains. Naples envoie à New-York ses chanteurs el ses 
parfumeurs, Paris ses modes et ses baladins, Lon- 
dres ses grooms el ses boxeurs : joies exotiques qui 
ne rendent pas l'Union plus gaie. On s'y divertil en se 
jetant dans la cataracte du Niagara, aux applaudis- 



132 HÉMOIRES D'Ol TRE-TOMBE 

semcnts de cinquante mille planteurs, demi-sauvages 
que la mort a bien de la peine à faire rire. 

Et ce qu'il y a d'extraordinaire, c'est qu'en même 
temps que déborde l'inégalité des fortunes et qu'une 
aristocratie commencera grande impulsion égali taire 
au dehors oblige les possesseurs industriels ou fon- 
ciers a cacher leur luxe, à dissimuler leurs riche- 
de crainte d'être assommés par leurs voisins. On ne 
reconnaît point la puissance executive; on chasse à 
volonté les autorités locales que l'on a choisies, et on 
leur substitue des autorités nouvelles. Cela ne trouble 
point l'ordre ; la démocratie pratique est observée, et 
l'on se rit des lois posées par la même démocratie en 
théorie. L'esprit de famille existe peu ; aussitôt que 
l'enfant est en état de travailler, il faut, comme l'oi- 
seau emplumé, qu'il vole de ses propres ailes. De ces 
générations émancipées dans un hâtif orphelinage et 
des émigrations qui arrivent de l'Europe, il se forme 
des compagnies nomades qui défrichent les terres, 
creusent des canaux et portent leur industrie partout 
sans s'attacher au sol ; elles commencent des maisons 
dans le désert où le propriétaire passager restera à 
peine quelques jours. 

Un égoïsme froid et dur règne dans les villes ; 
piastres et dollars, billets de banque et argent, hausse 
et baisse des fonds, c'est tout l'entretien ; on se croi- 
rait à la Bourse ou au comptoir d'une grande bou- 
tique. Les journaux, d'une dimension immense, sont 
remplis d'expositions d'affaires ou de caquets gros- 
siers. Les Américains subiraient-ils, sans le savoir, la 
loi d'un climat où la nature végétale paraît avoir pro- 
ii Lé aux dépens de la nature vivante, loi combattue 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 433 

par des esprits distingués, mais que la réfutation n'a 
pas tout à fait mise hors d'examen ? On pourrait s'en- 
quérir si l'Américain n'a pas été trop tôt usé dans la 
liberté philosophique, comme le Russe dans le despo- 
tisme civilisé. 

En somme, les États-Unis donnent l'idée d'une 
colonie et non d'une patrie-mère : ils n'ont point de 
passé, les mœurs s'y sont faites par les lois. Ces 
citoyens du Nouveau-Monde ont pris rang parmi les 
nations au moment que les idées politiques entraient 
dans une phase ascendante : cela explique pourquoi 
ils se transforment avec une rapidité extraordi- 
naire. La société permanente semble devenir imprati- 
cable chez eux, d'un côté par l'extrême ennui des 
individus, de l'autre par l'impossibilité de rester en 
place, et par la nécessité de mouvement qui les 
domine : car on n'est jamais bien fixe là où les 
pénates sont errants. Placé sur lu route des océans, à 
la tète des opinions progressives aussi neuves que 
son pays, l'Américain semble avoir reçu de Colomb 
plutôt la mission de découvrir d'autres univers que 
de les créer. 

Revenu du désert à Philadelphie, comme je l'ai déjà 
dit, et ayant écril sm- le chemin à la bâte ce que je 
viens de raconter, comme le vieillard de La Fontaine, 
je ne trouvai point, les lettres de change que j'atten- 
dais ; ce Fut le commencement des embarras pécu- 
niaires où j'ai été plongé le peste de ma vie. La (or- 
tune et moi nous nous sommes pris eu grippe aus- 
sitôt que nous nOUS SOmmeS VUS. Selon Hérodote 1 , 

1. Chateaubriand avait beaucoup Lu Hérodote, qui i e qui 
I. 



434 MEMOIRES D OUTRE-TOMBE 

certaines fourmis de l'Inde ramassaient des las d'or; 
d'après Athénée, le soleil avail donné t Hercule un 
vaisseau d'or pour aborder à l'île dTSrythia, retraite 
des Hespérides : bien que fourmi, je n'ai \>,\> l'hon- 
neur d'appartenir à la grande famille indienne, et, 
bien que navigateur, je n'ai jamais traversé l'eau que 
dans une barque de sapin. Ce fut un bâtiment de 
cette espèce qui me ramena d'Amérique en Europe. 
Le capitaine me donna mon passage à crédit. Le 10 
de décembre 1791, je m'embarquai avec plusieurs de 
mes compatriotes, qui, par divers motifs, retour- 
naient comme moi en France. La désignation du navire 
était le Havre. 

Un coup de vent d'ouest nous prit au débouque- 
ment de laDelaware, et nous chassa en dix -sept jours à 
l'autre bord de l'Atlantique. Souvent à màt et à corde, 
à peine pouvions-nous mettre à la cape. Le soleil ne 
se montra pas une seule fois. Le vaisseau, gouver- 
nant à l'estime, fuyait devant la lame. Je traversai 
l'Océan au milieu des ombres ; jamais il ne m'avait 
paru si triste, Moi-même, plus triste, je revenais 
trompé dès mon premier pas dans la vie : « On ne 
bâtit point de palais sur la mer », dit le poète persan 
Feryd-Eddin. J'éprouvais je ne sais quelle pesanteur 
de cœur, comme à l'approche d'une grande infortune. 

pas sa table, à l'époque où il écrivait son Essai sur les Révolu- 
tions. Dans une conversation avec M. de Marcellus, en 18--. il 
jugeait ainsi le vieil historien : « Hérodote est, avec Homère, le 
seul auteur grec que je puisse lire encore. Il n'y a pas, quoi- 
qu'en dise Plutarque, une ombre de malice dans ses récils. Il 
est véridique et très circonspect quand il touche aux antiques 
légendes. Enfin, il est aisé, abondant, et surtout clair et simple, 
premières vertus du style de l'histoire. » Chateaubriand et sen 
temps, p. 75. 



mémoires d'outre-tombe 435 

Promenant mes regards sur les (lots, je leur deman- 
dais ma destinée, ou j'écrivais, plus gêné de leur 
mouvement qu'occupé de leur menace. 

Loin de calmer, la tempête augmentait à mesure 
que nous approchions de l'Europe, mais d'un souffle 
égal ; il résultait de l'uniformité de sa rage une sorte 
de bonace furieuse dans le ciel hâve et la mer plom- 
bée. Le capitaine, n'ayant pu prendre hauteur, était 
inquiet; il montait clans les haubans, regardait les 
divers points de l'horizon avec une lunette. Lm 1 vigie 
était placée sur le beaupré, une autre dans le petit 
hunier du grand mât. La lame devenait courte et la 
couleur de l'eau changeait, signes des approchés 'le 
l,i terre : de quelle terre? Les matelots bretons ont 
ee proverbe : « Celui qui voit Belle-Isle, voit son île; 
celui qui voit Groie, voit sa joie; celui qui voit 
« Ouessant, voit son sang. » 

J'avais passé deux nuits à me promener mit le til- 
l,ic, au glapissement des mêles dans les ténèbres, au 
bourdonnement du vent dans les cordages, et smis 
les sauts de la mer qui com rail el décom rail 1'' pont : 
c'était tout autour de nous une (''meule de vagues. 
Fatigué des chocs et des heurts, à L'entrée de la 
troisième nuit, je m'alïai coucher. Le temps était 
borrible ; mon hamac craqua.il el blutail aux coups 
du Ilot qui, crevant sur le navire, en disloquait 
la carcasse. Bientôl j'entends courir d'un bout du 
pont à l'autre et tomber «les paquets de cordages : 
j'éprouve le mouvement que l'on ressenl lorsqu'un 

vaisseau vire de bord. Le couvercle de l'échelle de 

l'entrepont s'ouvre; une voix effrayée appelle le capi- 
taine ; celle VOix, an milieu de la nuit el de la lem- 



'i.'K'» MÉMOIRES D'O! TRE-TOMBE 

péte, avait quelque chose de formidable. Je prête 
l'oreille; ilme semble ouïr des marins discutant sur 
]c gisemenl d'une terre. Je me jette en bas de mon 
branle ; une vague enfonce le château de po ipe, 
inonde la chambre du capitaine, renverse el roule 
pêle-mêle tables, lits, coffres, meubles el armes; je 
gagne le tillac à demi noyé. 

En mettant la tête hors de l'entre-pont, je fus 
frappé d'un spectacle sublime. Le bâtiment avail 
essayé de virer de bord; mais, n'ayanl pu y parvenir, 
il s'était affalé sous le vent. A la lueur de la lune 
écornée, qui émergeait des nuages pour s'y replonger 
aussitôt, on découvrait sur les deux bords du navire, 
à travers une brume jaune, des côtes hérissées de 
rochers. La mer boursouflait ses flots comme des 
monts * dans le canal où nous nous trouvions engouf- 
frés ; tantôt ils s'épanouissaient en écumes et en étin- 
celles ; tantôt ils n'offraient qu'une surface huileuse 
et vitreuse, marbrée de taches noires, cuivrées, ver- 
dâtres, selon la couleur des bas-fonds sur lesquels 
ils mugissaient. Pendant deux ou trois minutes, les 
vagissements de l'abîme et ceux du vent étaient con- 
fondus ; l'instant d'après, on distinguait le détaler 
des courants, le sifflement des récifs, la voix de la 
lame lointaine. De la concavité du bâtiment sortaient 
des bruits qui faisaient battre le cœur aux plus intré- 
pides matelots. La proue du navire tranchait la masse 
épaisse des vagues avec un froissement affreux, et 
au gouvernail des torrents d'eau s'écoulaient en tour- 

1. Traduction du nions aquœ, dans la tempête de Virgile : 

... Cumuio prœruptus aquœ mous. 

(Enéide, livre I, v. 109.) 









MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 437 

billonnant, comme à l'échappée d'une écluse. Au 
milieu de ce fracas, rien n'était aussi alarmant qu'un 
certain murmure sourd, pareil à celui d'un vase qui 
se remplit. 

Éclairés d'un falot et contenus sous des plombs, 
des portulans, des cartes, des journaux de route 
étaient déployés sur une cage à poulets. Dans l'habi- 
tacle de la boussole, une rafale avait éteint la Lampe. 
Chacun parlait diversement de la terre. Nous (Minus 
entrés dans la Manche sans nous en apercevoir; le 
vaisseau, bronchant à chaque vague, courait en dérive 
entre l'île de Guernesey et celle d'Aurigny. Le nau- 
frage parut inévitable, et les passagers serrèrent ce 
qu'ils avaient de plus précieux afin de le sauver. 

Il y avait parmi l'équipage des matelots français ; 
un d'entre eux, au défaut d'aumônier, entonna ce 
cantique à Notre-Dame de Bon-Secours, premier 
enseignement de mon enfance ; je le répétai à la vue 
des côtes de la. Bretagne, presque sous les yeux de 
ma mère. Les matelots américains-protestants se joi- 
gnaient de cœur aux chants de leurs camarades fran- 
çais-catholiques : le danger apprend aux hommes 
leur faiblesse et unit leurs vœux. Passagers et marins, 
tous étaient sur le pont, qui accroché aux inameu 
vres, qui au bordage, qui au cabestan, qui au bec 
des ancres pour n'èlre pas balayé de la lame ou versé 
à la mer par le roulis. Le capitaine criait : « Une 
hache! une hache ! » pour couper les mais; et le gou- 
vernail, donl le timon avait été abandonné, allait, 
tournant sur lui-même, avec an bruit rauque. 

Un essai restait à tenter : la sonde ne marquait 
plus que quatre brassées sur un banc de sable qui 



'»,'!<S HÉMOIRES D'OI 1 RE TOMBE 

traversai! le chenal; il étaii possible que la lame noua 
i'it franchir le banc el nous portai dans une eau pro- 
fonde : mais qui oserail saisir le gouvernail el se 
charger du salul commun? Un faux coup de barri'. 

nous (''lions perdus. 

Un de ces hommes qui jaillissenl des événements 
cl qui sont 1rs enfants spontanés du péril, se trouva : 
un matelol de New-York s'empare de la place déser- 
tée du pilote. Il me semble encore le voir en chemise, 
en pantalon de toile, les pieds nus, les cheveux épars 
el diluviés 1 , tenanl le limon dans ses fortes serres, 
tandis que, la tête tournée, il regardait à la poupe 
Tonde qui devait nous sauver ou nous perdre. Voici 
venir cette lame embrassant la largeur de la passe, 
roulant haut sans se briser, ainsi qu'une mer enva- 
hissant les flots d'une autre mer : de grands oiseaux 
blancs, au vol calme, la précèdent comme les oiseaux 
de la mort. Le navire louchait et talonnait; il se lit 
un silence profond; tous les visages blêmirent. La 
houle arrive : au moment où elle nous attaque, le 1 
matelot donne le coup de barre ; le vaisseau, près de j 
tomber sur le flanc, présente l'arrière, et la lame, qui 
paraît nous engloutir, nous soulève. On jette la 
sonde; elle rapporte vingt-sept brasses. Un buzza 
monte jusqu'au ciel et nous y joignons le cri de : 
Vive le roi ! il ne fut point entendu de Dieu pour ] 
Louis XVI ; il ne profita qu'à nous. 

Dégagés des deux îles, nous ne fûmes pas hors de ] 
danger ; nous ne pouvions parvenir à nous élever au- 
dessus de la côte de Granville. Enfin la marée reti- 

1. Diluviés pour ruisselants, expression latine de Lucrèce : 
Omnia diluviare ex alto gwrgite ponti. 



mémoires d'outre-tombe 439 

rante nous emporta, et nous doublâmes le cap de La 
Hougue. Je n'éprouvai aucun trouble pendant ce 
demi-naufrage et ne sentis point de joie d'être sauvé '. 
Mieux vaut déguerpir de la vie quand on est jeune 
que d'en être chassé par le temps. Le lendemain, 
nous entrâmes au Havre. Toute la population était 
accourue pour nous voir. Nos mâts de hune étaient 
rompus, nos chaloupes emportées, le gaillard d'ar- 
rière rasé, et nous embarquions l'eau à chaque tan- 
gage. Je descendis à la jetée. Le 2 de janvier 179-2. je 
foulai de nouveau le sol natal qui devait encore fuir 
sous mes pas. J'amenais avec moi, non des Esqui- 
maux des régions polaires, mais deux sauvages d'une 
espèce inconnue : Chactas et Atala. 

1. C'est d'après cette tempête, où il avait failli périr, que Cha- 
teaubriand peindra plus tard, au XIX e livre des Martyrs, le 
naufrage de Cymodocée. On lit dans les notes qui accompagnent 
ce livre : « Je ne peins dans ce naufrage que ma propre aven- 
ture. En revenant de l'Amérique, je fus accueilli d'une tempête 
de l'Ouest qui me conduisit, en vingt et un jours, de l'embou- 
chure de la Delaware à l'île d'Aurigny, dans la Manche, et fit 
toucher le vaisseau sur un banc de sable... Je regrette de n'a- 
voir point la lettre que j'écrivis à M. de Chateaubriand, mon 
frère, qui a péri avec son aïeul M. de Malesherbes. Je lui ren- 
dais compte de mon naufrage. J'aurais retrouvé dans cette lettre 
des circonstances qui ont sans doute échappé à m" mémoire, 
quoique ma mémoire m'ait bien rarement trompé. » — Ne con- 
vient-il pas de voir dans ce regret une nouvelle preuve de ce 
constant souci d'exactitude qui ne quitta jamais Chateaubriand, 
même lorsqu'il écrivait ses poèmes, à plus forte raison lorsqu'il 
écrivit ses Mémoires? 



APPENDICE 



i 

LA TOMBE DU GHAND-BÉ 1 

Au mois d'août 1S28, le maira île Saint-Yalo, M. de 
Bizien, écrivit à Chateaubriand pour le prier d'appuyer au- 
près tlu Gouvernement la demande de la ville, relative à 
l'établissement d'un bassin à tlot. L'auteur du Génie du 
Christianisme, en même temps qu'il se niellait à leur dis- 
position, sollicitait de ses concitoyens la concession, « à 
la pointe occidentale du Grand-Bé, d'un petit coin de terre 
tout juste suffisant pour contenir son cercueil ». La ré- 
ponse du maire au grand poète fut peut-être un peu trop 
administrative : « Je ne crois pas, disait-il, qu'il soit dif- 
ficile d'obtenir la concession d'une portion de terrain 
dans le flanc occidental de cette île, et si votre seigneurie 
le juge à propos, j'informerai en son nom M. le comman- 
dant du génie à Saint-Malo de son désir en le prianl de 
le faire connaître à M. le ministre de la guerre auprès du- 
quel votre S. terminerait aisément, je crois, celle affaire, a 
— Il ne pouvait convenir à Chateaubriand de courir les 
bureaux de la guenc et de faire des démarches auprès du 

1. Ci-dessus, Avant-propos. 

25. 



\\1 MÉMOIRES D'OUTRE TOMBE 

ministre. L'affaire en resta là. Elle fut reprise trois ans 
plus tard, en 1831, par un jeune poète, M. Hippolyte I i 
Morvonnais. Sur sa requête, le Conseil municipal décida 

de demander à l'Ktal les quelques pieds de terre n< 
saires à la sépulture du grand écrivain; il se chargerait 
de plus des frais de la tombe. Au main', M. Bovius, qui 
lui avait transmis la délibération du Conseil, Chateaubriand 

répondit par la lettre suivante : 

11 me serait impossible de vous exprimer l'émotion qui- j'ai 
éprouvée en recevant la lettre que vous m'avez fait l'honneur de 
m'écrire. Avant d'entrer dans quelques détails, je m'empresse 
d'abord, Monsieur, de satisfaire au devoir de la reconnaissance, 
en vous priant d'offrir mes remerciements les plus sincères à 
MM. les membres du conseil municipal et d'agréer vous-même 
dans ces remerciements la part qui vous est si justement due. 

Je n'avais jamais prétendu et je n'aurais jamais osé espérer, 
Monsieur, que ma ville natale se chargeât des frais de ma tombe. 
Je ne demandais qu'à acheter un morceau de terre de vingt 
pieds de long sur douze de large, à la pointe occidentale du 
Grand-Bé. J'aurais entouré cet espace d'un mura fleur de terre, 
lequel aurait été surmonté d'une simple grille de fer peu éle- 
vée, pour servir non d'ornement, mais de défense à mes cendres. 
Dans l'intérieur je ne voulais placer qu'un socle de granit taillé 
dans les rochers de la grève. Ce socle aurait porté une petite 
croix de fer. Du reste, point d'inscription, ni nom, ni date. La 
croix dira que l'homme reposant à ses pieds était un chrétien : 
cela suffira à ma mémoire. 

Je ne suis revenu, Monsieur, que momentanément en France; 
il est probable que je mourrai en terre étrangère 1 . Si la ville 
qui m'a vu naître m'octroie le terrain dont je sollicitais la con- 
cession, ou si elle maintient la résolution si glorieuse pour moi, 
de s'occuper de ces soins funèbres, j'ordonnerai par mon testa- 
ment de rapporter mon cercueil auprès de mon berceau, quel que 
soit le lieu où il plaise à la Providence de disposer de ma vie. 
Dans le cas où mes concitoyens persisteraient dans leur dessein 
généreux, je les supplie de ne rien changer à mon plan de sé- 
pulture et de faire bénir par le curé de Saint-Malo le lieu de 
mon repos, après l'avoir préparé. 

Je ne puis, Monsieur, que vous renouveler, en finissant cette 

1. Chateaubriand s'était alors fixé à Genève. 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 443 

lettre, l'assurance de ma profonde reconnaissance, et vous prier 
encore d'offrir mes remerciements aux personnes dont je trans- 
cris ici les noms avec un respect tout religieux : MM. Bossinot, 
Boishamon, Dupuy-Fromy, Egault, Delastelle, Villalard, Béhier, 
Lebreton-de-Blessin, Choesnet, Lanuel, Fontan, Bossinot-Pon- 
phily, Michel- Villeblanche, Michel père, Gaultier, Sereldes-For- 
ges, Dujardin-Pinle-de-Vin, Blaize, Lachambre, Bourdet, de 
Seguinville, Chapel, Heurtault, Pothier. 

Chateaubriand et la ville sont d'accord; les choses vont 
donc pouvoir marcher vite... Mais, si elles marchaient 
vite, à quoi servirait l'Administration? à quoi serviraient, 
les Bureaux? Huit années se passeront avant que l'affaire 
aboutisse. Besoin sera que M. La Morvonnais fasse encore 
démarches sur démarches, mette en mouvement des dé- 
putés, et non des moindres, M. Eugène Janvier et M. de 
Lamartine. Ce dernier lui écrivait : 

Personne ne sera plus fier que moi d'avoir porté ma pierre au 
tombeau de notre plus grand poète. Le peu de poésie qui est 
dans mon âme y a découlé de la sienne : mon hommage n'est 
que de la reconnaissance et de la tendresse pour cette grande 
individualité de notre temps qui fera, je l'espère, attendre long- 
temps notre prévoyance. 

Je serai à Paris dans huit jours et je demanderai audience au 
ministre pour lui exposer vos motifs : j'espère qu'il se montrera 
digne de les entendre. 

Enfin, en 4839, le départemenl de la guerre consentit à 
céder les « quelques pieds de terre », — non sans faire 
d'ailleurs d'expresses réserves et spécifier que l'érection 
du tombeau de M. de Chateaubriand ne devait être con- 
sidéré que comme une simple « tolérance ». Voici la 
déclaration que le maire de Saml-Malo ''lait obligé de 
signer : 

L'an mil huit cent trente-neuf, le vendredi dix-sepl mai, Doua 
soussigné Louis-François Hovius, maire de Saint-Mali, dûment 
autorisé par le conseil municipal, en vertu dosa délibération du 
trois août mil huit cent trente-six, dont l'expédition a été adres- 
sés à M. le chef du Génie le huit septembre mil huit cent trente- 



144 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

sept, reconnaissons, conformément à la lettre de M. le Ministre 
de la guerre en date < i u vingt et-un janvier mil huit cenl trente- 
six, que c'est par tolérance du département de la guerre qu'un 
tombeau a été érigé pour M. de Chateaubriand sur l'Ile du 
Grand-Bé, et que cette construction ne pourra jamai- faii 
quérir à la commune aucun droit de propriété sur cette lie qui 
appartient au département de la guerre, et, que ceux de ce der- 
nier sur tout le terrain sont maintenus dans leur plénitude. 

Pendant tout ce temps, je l'ai dit, M. La Moi von nais 
était resté sur la brèche. Son zèle et son pieux dévouennni 
ne devaient pas rester sans récompenses. Le 15 mai 1836, 
il recevait de Chateaubriand la lettre qu'on va lire : 

Paris, le 15 mai 1836. 

Enfin, Monsieur, j'aurai un tombeau et je vous le devrai, ainsi 
qu'à mes bienveillants compatriotes! Vous savez, Monsieur, que 
je ne veux que quelques pieds de sable, une pierre du rivage 
sans ornement et sans inscription, une simple croix de fer et 
une petite grille pour empêcher les animaux de me déterrer. 

Maintenant, Monsieur, il faut que je vous avoue ma faiblesse. 
Tous les ans, je fais le projet d'aller revoir le lieu de ma nais- 
sance, et tous les ans, le courage me manque. Je crains les sou- 
venirs, plus ils me sont chers, plus ils me font mal. Je tâcherai 
cependant, Monsieur, de faire un effort et d'aller visiter quelque 
jour mon dernier asile. 

Je suis charmé que Saint-Malo ait enfin obtenu le bassin à flot 
auquel je m'étais intéressé pendant mon ministère. Le projet du 
bassin entre la ville et le Grand-Bé me plairait surtout parce 
qu'il accroîtrait la ville de ce côté. 

Offrez, je vous prie, à toutes les personnes qui se sont inté- 
ressées à ma tombe, mes remerciements les plus sincères. Re- 
cevez en particulier, Monsieur, ceux que j'ai l'honneur de vous 
offrir. J'espère que vous voudrez bien quelquefois me donner 
de vos nouvelles et m'apprendre aussi un peu le progrès du 
monument : le temps me presse, et j'aimerais à apprendre bien- 
tôt que mon lit est préparé. Ma route a été longue, et je com- 
mence à avoir sommeil. Chateaubriand. 

A quelques mois de là, M. La Morvonnais écrivit au 
grand poète, de Combourg même, que bientôt il allait 



mémoires d'outre-tombe 445 

donner le premier coup de bêche à sa tombe. Chateau- 
briand lui répondit : 

Paris, 75 août 1836. 

J'ai ouvert avec émotion une lettre timbrée de Combourg, et 
j'ai trouvé, Monsieur, qu'elle était de vous et qu'il s'agissait de 
mon tombeau. Mille grâces à vous, Monsieur, et Dieu soit loué! 
La chose est donc finie! tout est bien, pourvu que je sois sur 
un point solitaire de l'île, au soleil couchant, et aussi avancé 
vers la pleine mer que le génie militaire le permettra. Quand 
ma cendre recevrait, avec le sable dont elle sera chargée, quel- 
ques boulets, il n'y aurait pas de mal : Je suis un vieux soldat. 

Pour ce qui est de la pierre qui doit me recouvrir, j'avais 
pensé qu'elle pourrait être prise dans le rivage; mais s'il y a 
quelques objections, on peut la prendre partout où l'on voudra : 
Je cherche surtout le bon marché, afin d'éviter à ma ville natale 
les frais dont elle se veut bien charger. Vous savez, Monsieur, 
qu'il ne faut aucun travail de l'art, aucune inscription, aucun 
nom, aucune date sur la pierre qui doit porter une petite croix 
de fer, seule marque de mon naufrage ou de mon passage en 
ce monde. Autour de cette pierre, un mur à fleur de sable, muni 
d'une grille de fer, suffira pour défendre mes restes contre les 
animaux sauvages et domestiques. 

Je ne connais personne, Monsieur, qui mieux que vous et les 
hommes qui ont eu la bonté de s'occuper de cette affaire de 
mort, puisse prendre la peine d'inaugurer ma tombe. Le cippe 
posé et l'enceinte fermée, je désire que M. le curé de Saint- 
Malo bénisse le lieu de mon futur repos; car avanl tout, je 
veux être enterre en terre sainte; un jour. Monsieur, comme 
vous me survivrez longues années, vous voudrez quelquefois 
vous repose!' sur ma tombe au bord des vagues, et le soleil cou- 
chant vous fera mes adieux. 

Voilà, Monsieur, les dernières explications que vous désiriez, 
je les ai dictées à mon secrétaire avec le regret de ne pouvoir 
Les écrire moi même, ayant une douleur assez vive à la main 
droite. Si vous avez l'extrême bonté de me tenir au courant du 
! et de m'en annoncer la fin, je vous en aurai beaucoup 
d'obligation. La nuit me presse, comme dit Horace, el je n'ai 

guère le temps d'attendre. 

En 1838, Hippolyte La Morvonnais publia la Thébaïde des 
Grèves et en (il hommage à Chateaubriand, qui lui répon- 
dit en ces ternies : 



446 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

.li' i-HiiimeiH'i' par vous demander pardon, Monsieur, d'être 
obligé do dicter cette lettre à Pilorge, mon secrétaire, parce 
que le long voyage que je viens d'achever 1 , quoiqu'il m'ait l'ait 
du bien, ne m'a pourtant point guéri de la goutte que j'ai à la 
main droite. 

Je vous remercie mille fois, Monsieur, des peines qui 
vous êtes données. Tout devait être difficile dans ma vie, même 
mon tombeau. Je suis presque affligé de la croix massive de 
granit; j'aurais préféré une petite croix de fer. un peu épaisse 
seulement, pour qu'elle résiste mieux à la rouille : mais enfin, 
si la croix de pierre n'est pas trop élevée, je ne serai pas aperçu 
de trop loin, et je resterai dans l'obscurité de ma fosse de sable, 
ce qui surtout est mon but. J'espère aussi que la grille de fer 
n'aura que la hauteur nécessaire pour empêcher les chiens de 
venir gratter et ronger mes os. Je tiens avant tout à la béné- 
diction du lieu sur lequel votre piété et vos espérances chré- 
tiennes ont bien voulu veiller. 

Le bruit qu'on a fait dans les journaux de mes dispositions 
dernières est parvenu jusqu'à M me de Chateaubriand; vous ju- 
gez, Monsieur, combien elle en a été troublée. S'il était donc 
possible qu'il ne fût plus question de ma tombe, à laquelle le 
public ne peut prendre aucun intérêt, et que vous eussiez la 
bonté de faire achever le monument dans le plus grand silence, 
vous me rendriez un vrai service. J'ai déjà fait part de mes in- 
quiétudes à M. L..., de Dinan, qui m'a envoyé de fort beaux 
vers sur un sujet qui nécessairement est fort pénible à ma femme. 

Vos vers, Monsieur, n'ont point cet inconvénient. J'ai déjà 
parcouru le volume Aux amis inconnus-. J'y ai retrouvé la 
tristesse de nos grèves natives et ce charme qui m'a toujours 
rendu si chers les souvenirs et les vents. J'envie votre sort, 
Monsieur; je voudrais dans votre Thébaïde, parmi les rochers, 
au bord des flots, entendre à la fin de ma vie ■ 

Ce chant qui m'endormait à l'aube de mes jours 3 . 

Je n'ai point encore eu l'honneur de voir le bienveillant com- 
patriote que vous m'annoncez. 

Agréez, je vous prie, Monsieur, avec l'expression de ma re- 
connaissance, la nouvelle assurance de ma considération très 
distinguée. Chateaubriand. 

Paris, le 4 septembre 1838. 

1. Chateaubriand venait do faire un voyage dans le Midi de la France. 

2. Epigraphe de la Thébaïde des Grèves. 

3. Vers du même recueil, extrait de la pièce intitulée : une Soirée de 
Février. 



MEMOIRES D'OOTRE-TOMBE 417 

On a parfois reproché à Chateaubriand d'avoir trop 
« soigné » son tombeau. Les lettres qu'on vient de lire, 
d'un sentiment si chrétien, répondent suffisamment à ce 
reproche, et certes Alfred de Vigny, le noble poète, avait 
tort de s'y associer, lorsqu'il écrivait à la vicomtesse du 
Plessis, sa petite-cousine : « Chateaubriand n'a-t-il pas 
assez soigné d'avance son tombeau? N'est-il pas vrai qu'il 
en a été le saule pleureur toute sa vie? // lui faisait de 
tendres visites sur le bard de la mer, et l'un de ses plus 
naïfs admirateurs me disait un jour, comme un trait d'o- 
riginalité charmant : « Monsieur, il est allé cet été, tout 
seul, voir son rocher de Saint-Malo, et il n'est pas allé 
faire visite à sa sœur âgée, malade et pauvre, qui demeure 
quelque part sur cette roule-là. On me contait cela dans 
la voilure noire où je suivais ce pauvre Ballanche qui fut 
son Pylade 1 . » C'est un conte macabre qu'Alfred de Vigny 
répétait là à sa petite cousine. La vérité est que pas une 
seule fois, en son vivant, Chateaubriand n'a fait visite à 
son tombeau. Il était de notoriété à Saint-Malo, en 1848, 
à l'époque de ses funérailles, qu'il n'avait pas revu sa ville 
natale depuis 1792. M. Charles Cunat, le savant et conscien- 
cieux archiviste de Saint-Malo, écrivait en 1850, dans ses 
Recherches sur plusieurs des circonstances relatives aux ori- 
gineSià la naissance et à Venfance de M. de Chateaubriand: 
« Peu fie temps après son mariage (19 mars 1792), Cha- 
teaubriand partit pour Paris avec sa femme et ses sœurs 
Lucile et Julie. Depuis cette époque, il ne revit plus sa ville 
natale, quoi qu'il en eût manifesté maintes fois le désir : il 
remettait ce voyage d'année en aimée. » — Quant à sa 
sœur, M mo de Marigny, qui habitait Dinan, où elle est 
morte au couvent de la Sagesse, le 18 juillet 1800, Cha- 
teaubriand ne l'oubliait point, et il ne cessa de lui écrire 
jusqu'à la fin, lui qui, dans ses dernières années, n'écris 

1. Lettres inédites d'Alfred de Vigny, dans la Rewtêdti D0UX Mondes 
du 1" janvier 1897. 



448 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

vail plus ;'i personne. J'ai sous [es yux quelques-unes de 
ces lettres de Chateaubriand à sa sœur, écrites parfois à 
peu de jours de distance, l'une par exemple à la date du 
9 septembre 1845, et l'autre à la date du l!j du même 
mois. De cette correspondance j'extrairai seulement la 
lettre suivante, où il est parlé de la tombe du Grand-Bé; 
elle est signée de ce prénom de François, qui rappelail au 
frère et à la sœur les lointaines années de Combourg : 

Paris, le 75 mars 7834. 

J'ai porté, chère sœur, ta lettre et la lettre qu'elle renfermait 
à Louis 1 , il ne comprend pas grand'chose à l'affaire, mais il te 
répond aujourd'hui même. Chaque année je forme le projet 
d'aller t'embrasser, toi et mes parents, d'aller revoir avant do 
mourirnotre pauvre Bretagne, et chaque année vient une bouffée 
de vent qui me pousse ailleurs. Tu étais souffrante en m'écri- 
vant, et je t'écris, extrêmement souffrant moi-même. Tu sais que 
j'ai pris mes précautions, et la ville de Saint-Malo m'accorde 
une petite place sur le Grand-Bé pour ma sépulture. La ville a 
la bonté d'élever mon tombeau à ses frais; tu vois que je ne 
renonce pas à notre patrie. Chère amie, je désire beaucoup ce- 
pendant te revoir de mon vivant et t'embrasser comme je t'aime. 
Dis mille choses à Caroline 2 et à toute notre famille. 

Ton frère, 

François. 



n 

LE MANUSCRIT HE 1826 3 

Sous ce titre : Esquisse d'un maître : s wvcnirs d'enfance 
et de jeunesse de Chateaubriand*-, M me Charles Lenorraant 
a publié, en 1874, le texte primitif des trois premiers livres 

1. Soq neveu, le comte Louis de Chateaubriand. 

2. Caroline de Bedée, cousine-germaine de Chateaubriand. 

3. Ci-dessus, p. 4. 

4. Un volume in-18, Michel Lévy frères, éditeurs. 



mémoires d'outre-tomue 449 

• les Mémoires d' ouïr e -tombe , d'après un manuscrit qui porte 
la date de 1826. Ce manuscrit, ainsi que j'ai déjà eu oc- 
rasion de le dire dans Y Introduction de l'édition actuelle, 
est à peu près tout entier de la main de M me Récamier, 
qui se fit seulement aider dans sa copie (pour un quart 
environ) par Charles Lenormant. Nous avons là le premier 
jet, l'expression spontanée la plus pure et la plus simple 
de la pensée de son auteur. Cette rédaction première, 
Chateaubriand, depuis 1826, l'a profondément remaniée. 
Il y a beaucoup ajouté; il y a fait aussi des suppressions, 
dont quelques-unes sont regrettables. C'est ainsi que, dans 
sa version dernière, il a fait disparaître tout le début du 
livre premier. Et pourtant ces pages, littérairement dès 
belles, avaient en outre l'avantage de bien indiquer le des- 
sein de leur auteur, et quels sentiments ranimaient au 
moment où il entreprenail d'écrire les Mémoires de sa 
vie 1 . Le lecteur sera heureux de trouver ici ces pages sup- 
primées : 

Je me suis souvent, dit : Je n'écrirai point les mémoires de 
ma vie, je ne veux point imiter ces hommes qui, conduits par 
la vanité et le plaisir qu'on trouve naturellement à parler 
de soi, révèlent au monde des secrets inutiles, des faiblesses 
qui ne sont pas les leurs, et compromettent la paix des familles. 

Après ces belles réflexions, me voilà écrivanl les premières 
lignes de mes mémoires. Pour ne pas rougir à nies propres 
yeux, e1 pour nie faire illusion, voici comment je pallie mon 
inconséquence. 

D'abord je n'entreprends ces mémoires qu'avec le dessein for- 
mel de ne disposer d'aucun nom que du mien propre dans tout 
ce qui concerne ma vie privée; j'écris principalement pour ren- 
dre compte de moi à moi-même. Je n'ai jamais été heureux, je 
n'ai jamais atteint le bonheur, que j'ai poursuivi avec une per- 
sévérance qui tienl à l'ardeur naturelle de mon àme : personne ne 
sait quel était le lu m heur que je cherchais, personne n'a connu en- 
tièrement le fond de mon cœur : la plupart des sentiments y 

I. C'était te titre que Chateaubriand avail d'abord projeté do donner à 
srs récits. <)n lit à la première page 'lu Manuscrit de 1826 : Mémoires de 
ma rie, commencés en 1809. 



'i"'l> MÉMOIRES D'OUTRE-ÎOMBE 

sont restés ensevelis ou ne se Bont montrés dans mes ou., 
que comme appliqués a des êtres imaginaires. Aujourd'hui que 
je regrette encore mes chimères Bans les poursuivre, que par- 
venu au sommet de la vie, j'- descends vers la tombe, je veux, 
avant de mourir, remonter vers mes belles années, explique! 
mon inexplicable cœur, voir enfin ce que je pourrai dire, lors- 
que ma plume sans contrainte s'abandonnera à t^us mes Bouve- 
nirs. En rentrant au sein de ma l'amillr qui n'est plus, en rap- 
pelant des illusions passées, des amitiés évanouies, j'oublierai 
le monde au milieu duquel je vis et auquel je suis si parfaite- 
ment étranger. Ce sera de plus un moyen agréable pour rnoi 
d'interrompre des études pénibles, et quand je me sentirai las 
de tracer les tristes vérités de l'histoire, je me reposerai en écri- 
vant l'histoire de mes songes. 

Je considère ensuite que, ma vie appartenant au publie par 
un côté, je n'aurais pu échapper à tous les faiseurs de mémoires. 
à tous les biographes marchands, qui couchent le soir sur le 
papier ce qu'ils ont entendu dire le matin dans les antichambres. 
J'ai eu des succès littéraires, j'ai attaqué toutes les erreurs de 
mon temps, j'ai démasqué des hommes, blessé une multitude 
d'intérêts; je dois donc avoir réuni contre moi la double pha- 
lange des ennemis littéraires et politiques. Ils ne manqueront 
pas de me peindre à leur manière; et ne l'ont-ils pas déjà fait! 
Dans un siècle où les plus grands crimes commis ont dû faire 
naître les haines les plus violentes, dans un siècle corrompu, où 
les bourreaux ont un intérêt à noircir les victimes, où les plus 
grossières calomnies sont celles que l'on répand avec le plus de 
légèreté, tout homme qui a joué un rôle dans la société doit, 
pour la défense de sa mémoire, laisser un monument par lequel 
on puisse le juger. 

Mais avec cette idée, je vais peut-être me montrer meilleur 
que je ne suis? j'en serai peut-être tenté? A présent, je ne le 
crois pas, je suis résolu à dire toute la vérité. Comme j'entre- 
prends d'ailleurs l'histoire de mes idées et de mes sentiments, 
plutôt que l'histoire de ma vie, je n'aurai pas autant de rai- 
sons de mentir. Au reste, si je me fais illusion sur moi, ce sera 
de bonne foi, et par cela même on verra encore la vérité au fond 
de mes préventions personnelles. 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 4oI 



III 



LE COMTK LOUIS DE CHATEAUBRIAND ET SON FRERE CHRISTIAN ' 

Geoffroy-Louis, comte de Chateaubriand, neveu du grand 
écrivain et arrière-pétit-fils de Malesherbes, naquit à Paris 
le 13 février 1790. Il était le fils aîné de Jean -Baptiste-Au- 
guste de Chateaubriand, comte de Combourg, et d'Aline- 
Thèrèse Le Peletier de Rosambo, fille de Louis Le Peletier 
de Rosambo, président à mortier au Parlement de Pari--, 
et de Marguerite de Lamoignon de Malesherbes. En 1812, 
à l'âge de vingt-deux ans, il épousa M lle Henriette-Félicité- 
Zélie d'Orglandes, qui en avait à peine dix-sept. Le ma- 
riage eut lieu au château du Ménil, près de Mantes, chez 
M m " de Rosambo, tante de M 116 d'Orglandes. Chateaubriand 
composa en l'honneur des jeunes époux ce gracieux épi- 
thalame : 

L'autel est prêt; la foule t'environne: 
Belle Zélie, il réclame ta foi. 
Viens; de ton front est la blanche couronne 
Moins virginale et moins pure que toi. 

J'ai quelquefois peint la grâce ingénue 
Et la pudeur aous ses voiles nouveaux : 
Ah! si nus yeus plus tôt t'avaient connue 
On aurait moins critiqué mes tableaux. 

Mon cher Louis, chez la race étrangère 
Tu n'iras point t'égarer comme moi : 
A qui la suit la fortune est légère; 
Il faut l'attendre el l'enfermer chez soi. 

Cher orphelin, image de la un' 
Au Ciel pour toi .je demande i< i bas 
Les joues heureux retranchés a ion père 
El les entants que ton oncle n'a pas. 

1. Ci-dessus, p. 9. 



452 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

KaN de L'honneur L'idole de ta vie; 
Rends tes aïeux fiers de leur rejeton, 
Et ne permets qu'il la seule Zélie 
Pour un moment de rougir à ton nom. 

Mais la prose allait mieux que les vers au chantre des 
Martyrs. A peu de temps de là, il écrivait à sa jeune nièce 
cette charmante Lettre : 

Oui, ma chère nièce, je ferai tout ce que vous voudrez cette 
année, et si vous y mettez un peu de soin, je suis assez vieux 
pour radoter de vous toute ma vie. Il y a toutefois une condi- 
tion à notre traité : c'est que vous pendrez Louis heureux. Plu- 
sieurs dames de Chateaubriand ont été célèbres de diverses 
manières. L'une mourut de joie en revoyant son mari qu'on 
avait cru tué par les Sarrasins en Terre-Sainte; l'autre séduisit 
le cœur d'un grand roi; une troisième fut mère ou aïeule de ce 
duc de Montausier, si connu par l'austérité de ses vertus. Vous 
êtes belle comme cette haute dame qui charma le cœur de Fran- 
çois I er ; vous serez sage comme rà femme du chevalier de Pa- 
lestine et comme la mère de Montausier. Voilà un petit conte 
qui sent tout à fait son oncle, et qui vous annonce tout ce que 
vous aurez à souffrir. Songez que je suis le plus proche parent 
de Louis; il n'a point de père, je n'ai point d'enfant, vous ne 
pouvez éviter d'être ma fille. 

Le comte Louis de Chateaubriand embrassa la carrière 
militaire et fit, en qualité de colonel au 4 e chasseurs, la 
campagne d'Espagne en 1823. Le 23 décembre de cette 
même année, une ordonnance du roi Louis XVIII l'insti- 
tua héritier présomptif de la pairie de son oncle, l'auteur 
du Génie du Christianisme. En 1830, après avoir suivi jus- 
qu'à Cherbourg Charles X partant pour l'exil, il quitta 
l'armée, en même temps que son oncle se retirait de la 
Chambre des pairs. Lors des journées de juin 1848, il se 
montra un des plus énergiques volontaires de l'ordre, au 
service duquel il mit son épée. Peu de jours après, le 
18 juillet, il avait l'honneur, comme chef de la famille, de 
ramener à Saint-Malo le cercueil de Chateaubriand. En 
1810, à quatre-vingts ans, il s'enferma dans Paris et se fit 



MEMOIRES D OUTRE-TOMBE Ï53 

inscrire au nombre des défenseurs de la capitale assiégée. 
Il mourut au château de Malesherbes le 14 octobre 1873, 
survivant de peu à sa femme, morte le 27 septembre pré- 
cédent. Selon le mot de son oncle, le comte Louis de 
Chateaubriand avait fait de l'honneur l'idole de sa vie. 

Il avait eu un fds et cinq filles, dont Anne-Louise (ba- 
ronne de Baudry), Louise-Françoise (marquise d'Espeuilles), 
Marie-Antoinette-Clémentine (comtesse de Beaufort el 
Marie-Adélaïde-Louise-Henriette (baronne de Carayon-La- 
tour). — Son fds, Marie-Christian-Camille-Geoffroy, né le 
25 janvier 1828, mort au château de Coinbourg le 8 no- 
vembre 1889, n'a laissé que deux filles : Marie-Louise-Mé- 
lanie, née en 1858 d'un premier mariage avec Joséphine- 
Marie-Mélanie Rogniat, qui a épousé en 1881 Gérard-Louis- 
Marie, comte de la Tour du Pin ; et Georgetle-Marie-Sybille, 
née en 1876 d'un second mariage avec Françoise-Mârie- 
Antoinette Bernou de Rochctaillée. 

Le château et le parc de Combourg appartiennent au- 
jourd'hui, pour la nue-propriété, à M 110 Sybille de Cha- 
teaubriand, et, pour l'usufruit, à sa mère, M ,ue la com- 
tesse Geoffroy de Chateaubriand. 

Christian-Antoine de Chateaubriand, frère cadel du 
comte Louiii, était né à Paris le 21 avril 1791, Chevau- 
léger garde du Roi le 1 er mai 1814, il suivit Louis XVIII 
à Gand. Lieutenant en second de la garde royale le 10 oc- 
tobre 1815, il fut breveté capitaine le 1 er juillet 181 s el 
fit la campagne d'Espagne en 1823. Démissionnaire le 
5 mars 1824, il entra dans la Compagnie de Jésus à Rome 
le 30 avril de la même année. Il est morl dans la maison 
de Chieri le 27 mai 1843. D'une lettre qu'a bien voulu 
m'écrire un îles Pères de la Compagnie, j'extrais ces 
lignes : « Le P. Christian de Chateaubriand jouit parmi 
nous d'une réputation de grande vertu. Il s'était exilé en 
Italie pour nu motif d'humilité. > 



io4 MEMOIRES D 01 TRE-TOMBE 

IV 

LE COUTE RE.NÉ DE CHATEAUBRIAND, ARMATEUR 1 

Le père de Chateaubriand — comme on l'a vu dans le 
texte des Mémoires — ne pouvait compter que sur un ché- 

lif avoir. Tout au plus devait-il lui échoir, à la mort de sa 
inère, une renie île quelques centaines de livres. Au re- 
tour de Dantziek, il passa aux îles d'Amérique avec son 
frère, M. de Chateaubriand du Plessis, afin d'y chercher 
fortune. Il en revint avec un pécule modeste encore, mais 
qu'il saura faire fructifier. 

Marié en 1753 et retenu au port par ses devoirs de chef 
de famille, puisqu'il ne peut plus être marin, il sera ar- 
mateur. Aussi bien, le commerce de mer ne déroge pas, 
surtout en Bretagne, surtout à Saint-Malo. En 1757, le na- 
vire la Villegeme, armé par MM. Petel et Leyrilz, était eu 
partance pour Saint-Domingue. René de Chateaubriand y 
prit un grand nombre d'actions. Le fort intérêt qu'elles 
représentaient lui permit d'obtenir pour son frère, M. du 
Plessis, le commandement du navire. On était alors au 
début de la guerre de Sept-Ans. Au péril de mer se ve- 
nait donc ajouter le péril de guerre; mais, en cas d'heu- 
reuse issue du voyage, les bénéfices étaient considérables. 
Malgré les nombreux vaisseaux de guerre anglais qui cou- 
vraient les mers, la Villegenie effectua avec succès sa dou- 
ble traversée. Son retour en France avait lieu au lende- 
main de l'expédition du duc de Marlborough qui, au mois 
de juin 1758, avait incendié dans le port même de Saint- 
Malo plus de soixante navires de commerce, parmi les- 

l. Ci-dessus, p. 17. 



MEMOIRES D OUTRE-TOMBE 455 

quels plusieurs étaient richement chargés. Cette première 
opération fut donc pour M. de Chateaubriand un vrai coup 
de fortune. 

Encouragé par ce succès, il n'hésita pas, en 1759, à 
armer le même navire pour son compte et à son risque 
exclusif. Commandée, comme la première fois, par M. du 
Plessis, cette seconde expédition, aussi heureuse que la 
précédente, fut plus fructueuse encore. 

En janvier 1760, la guerre durant toujours, René de 
Chateaubriand arma trois corsaires : le Vautour, VAma- 
rantheetla Villegcnie, ce dernier toujours commandé par 
son frère. Après avoir pris aux Anglais quelques navires 
marchands, la Villegcnie fut capturée par le vaisseau de 
guerre Y Antilope; mais au tour que venaient de lui jouer 
lis Anglais, M. de Chateaubriand répondit en vrai Malouin: 
il arma deux nouveaux corsaires, le Jean-Baptiste — qui 
portait le nom de son fils aîné — et la Providence. 

Le traité de Paris (10 février 1763) ayant mis fin aux 
hostilités entre la France et l'Angleterre, la paix donna 
un nouveau développement aux opérations commerciales 
de M. de Chaleauhriand. Outre le Jean-Baptiste, il arma 
pour Terre-Neuve le Paquet d'Afrique, l'Apolline (du nom 
de sa femme) et YAmaranthc. Ce fut à bord île ce dernier 
navire que son frère reprit la navigation. En 1764, le 
Jean-Baptiste partit pour Saint-Domingue, et ['Amaranthe 
pour les côtes de Guinée, pendanl que ['Apolline et le /',/- 
quet d'Afrique retournaient à Terre-Neuve. Il continua ses 
entreprises d'armement jusqu'en 1772; à partir de cette 
époque, il se relira peu à. peu des affaires, lin 177o, il ne 
mit i»Ius en mer qu'un seul navire, le Saint-René, qu'il 
expédia à l'Ile de France et à l'Ile Bourbon suus le com- 
mandemenl de m. Benoîl Giron. Le voyage du Saint-René 
mit lin à la carrière commerciale de M. de Chateaubriand '. 

1. Charles Cunat, Recherches .ski- plusieurs des circonstances re 
aux origines, à la naissance et <i l'enfance de M. d<- Chateaubriand. 



.'i."')li MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE 

Son l'iH étail atteint. La fortune de la famille était relevée. 
Le 3 mai 1761, il avait pu acquérir de ifs haut et très 
puissant seigneur Emmanuel-Félicité de Durfort, duc de 
Duras, et de très haute el très puissante dame Louise- 
Françoise-Maclovie-Céleste de Coëtquen, duchesse de lui- 
ras, le château et la terre de Combourg, qui avait été le 
principal domaine de ses ancêtres. Sur l'acte de baptême 
de sa fille Julie-Marie-Agathe (la future comtesse de I 
le 2 septembre 1763, il pul signer : René de Chati aubriand, 
chevalier, comte de Combourg. Le petit cadet de Bretagne, 
qui avait eu pour tout héritage une rente de 416 livres, 
était, lorsqu'il mourut, en 1786, comte de Combourg, ba- 
ron d'Aubigné, seigneur de Gaugres, du Plessis-l'Epine, 
du Boulet, de Malestroit-en-Dol et autres lieux. 



V 

CHATEAL'URIAND ET LE COLLEGE DE DINAS l 

Au mois de décembre 1832, Chateaubriand publia son 
Mémoire sur la captivité de M me la duchesse de Bcrry. Cet 
écrit, qui se terminait par la fameuse apostrophe : « Il- 
lustre captive de Blaye, Madame!... Votre fils est mon Roi I» 
eut un immense retentissement et valut à son auteur des 
lettres sans nombre. L'une d'elles lui venait d'un de ses 
anciens camarades du collège de Dinan, M. Lecourt de la 
Villethassetz, ancien juge de paix à Ploubalay (Côtes-du- 
Nord), démissionnaire à la suite des journées de Juillet 
Chateaubriand lui répondit, le l or février 1833: 

Vous me rappelez, Monsieur, des souvenirs bien chers. Je 
m'occupais précisément de mes Mémoires, qui ne paraîtront 
qu'après ma mort, lorsque votre lettre est venue jeter un rayon 
de lumière sur les obscures années de ma jeunesse, et faire revivre 

1. Ci-dessus, p. 128. 



MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE .i'iT 

des images presque effacées par le temps. François regrette 
Francillon, ses petits camarades et les heures de l'enfance qui 
ne portent ni le poids du passé, ni les inquiétudes de l'avenir. 
Hélas! mes chères bruyères de Bretagne, je ne les reverrai ja- 
mais! Mais si je meurs en terre étrangère, comme la chose est 
probable, j'ai demandé et obtenu que mes os fussent rapportés 
dans ma patrie, et j'entends par patrie cette pauvre Armorique 
où j'ai été le compagnon de vus jeux. Convenez, Monsieur, que 
nous étions des polissons bien heureux, à Dinan, et que la gloire 
(si gloire il y a), et ses prétentailles, et nos vieilles années, et 
tout ce que nous avons vu, ne valent pas une partie de barres 
au bord de la Rance. Je ne sais pas si nuis étiez là un jour que 
j'ai pensé me noyer en apprenant à nager dans cette rivière? 
Vous seriez venu à mon enterrement, et vous auriez pour ja- 
mais oublié mon nom : voilà comme la Providence dispose de 
chaque homme. Dans ce temps-là, Monsieur, je vous aurais 
écrit de ma propre main : aujourd'hui j'ai la goutte à cette an- 
cienne jeune main que vous avez serrée, et je suis obligé de 
dicter ma lettre. Mais, Monsieur, vous n'y perdrez rien, car je 
n'ai jamais pu apprendre à écrire, et c'est toujours comme si je 
barbouillais la matière d'un thème latin sous la dictée de l'abbé 
Duhamel. 

Sans plus de façon, Monsieur le juge de paix démissionnaire 
après expérience, ma seigneurie, qui n'a point prêté serment et 
qui n'a trahi personne, vous renouvelle toutes ses amitiés de 
collège, bien supérieures à la considération très distinguée avec 
laquelle j'aurais l'honneur d'être, 

Votre très humble et très obéissant serviteur, 

Chateaubriand. 



VI 

UÉQ1TS DE LA VEILLÉE 1 

Après avoir dit que « les gens du château riaient per- 
suadés qu'un certain comle de Combourg, à jambe de 
bois, mort depuis Imis siècles, apparaissait à cri laines 
époques d, Chateaubriand ajoute : •< Ces récits occupaient 

1. Ci-dessus, p. 136. 
I. 



158 MÉMOIRES D 01 TRE-TOMBB 

toul le temps du coui ter de ma mère el de ma sœur : 
elles se mettaienl au lil mourantes de peur... Ces 
on les cherche en vain dans l'édition de 1849 el dans les 
éditions suivantes, et cependanl il- avaienl charmé tous 
les auditeurs des lectures de 1834. Sainte-Beuve écrivait, 
dans son article du 15 avril 1834 : « Le coup de dix heu- 
res arrêtant brusquement sa marche, le père se relire 
dans son donjon. Alors, il y a un court momenl d'explo- 
sion de paroles et d'allégement. Madame de Chateaubriand 
elle-même y <•<'■. le, el elle entame une de ces merveill 
histoires de revenants el de chevaliers, comme celle du 
sire de Beaumanoir et de Jehan de Tinténiac, donl le 

poète nous reproduit la légende dans une lang :réée, 

inouïe. 1 » — Jules Janin disait de son côté, dans la //• i m 
de Paris : « Onze heures venues, le vieux seigneur remon- 
tait dans sa chambre; on prêtai f l'oreille et on l'entendait 
marcher là-haut : son pied faisait gémir les vieille 
lives; puis enfin tout se taisait, el alors la mère, le Bis, 
la sœur, poussaient un cri de joie... Ils se racontaient des 
histoires de revenants. Parmi ces histoires, il y en a une 
que M. de Chateaubriand raconte dans ses Mémoires, et 
qui sera un jour citée comme un modèle de narration. 

« Voici quelques lambeaux de cette histoire, voici le 
pâle squelette du revenant de M. de Chateaubriand : 

« La nuit, à minuit, un vieux moine, clans sa cellule, 
entend frapper à sa porte. Une voix plaintive l'appelle; le 
moine hésite à ouvrir. A la fin il se lève, il ouvre : c'esl 
un pèlerin qui demande l'hospitalité. Le moine donne un 
lit au pèlerin et il se repose sur le sien; mais à peine 
est-il endormi que tout à coup il voit le pèlerin au bord 
de son lit qui lui fait signe de le suivre. Us sortent en- 
semble. La porte de l'église s'ouvre et se referme der- 
rière eux. Le prêtre, à l'autel, célébrait les saints mys- 

1. Revue des Deux-Mondes, du 15 avril 1834. — Portraits contempo- 
rains, par C.-A, Sainte-Beuve, t. I, p. 37. 



mémoires d'outre-tombe 459 

tères. Arrivé au pied de l'autel, le pèlerin ôte son capu- 
chon et montre au moine une tête de mort : « Tu m'as 
« donné une place à tes côtés, dit le pèlerin; à mon 
« tour, je te donne une place sur mon lit de cendres! ' » 
Qui retrouvera le manuscrit de 1834? Qui nous rendra 
ces merveilleuses histoires, la légende du Moine et du Pè- 
lerin, el celle du Sire de Beaumanoir et de Jehan de Tinté- 
niac? A leur défaut, voici du moins deux histoires de re- 
venants et de voleurs que la copie de 1826 nous a très 
heureusement conservées : 

Deux faits mieux prouvés venaient mêler, pour ma mère et 
pour Lucile, la crainte des voleurs à celle des revenants et de la 
nuit. Il y avait quelques années que mes quatre sœurs, alors 
fort jeunes, se trouvaient seules à Combourg avec mon père. 
Une nuit, elles étaient occupées à lire ensemble la mort d< 
risse; déjà toul effrayées des détails de cette mort, elles enten- 
dent distinctement des pas d'homme dans L'i scalier de la tour 
qui conduisait à leur appartement. 11 était une heure du malin. 
Épouvantées, elles éteignent la lumière et se précipitent dan- 
leurs lits. On approche, on arrive à la porte de leur chambre, 
on -'arrête un moment comme pour écouter, ensuite on s'en- 
gage dans un escalier dérobé qui communiquait à la chambre 
de mon père; quelque temps après on revient, on traverse de 
nouveau l'antichambre, et le bruit des pas s'éloigne, s'évanouil 
dans la profondeur du château. 

Mes sœurs n'osai» ul parler de l'aventure le lendemain, car 
elles craignaient que le revenant ou le voleur ne fût mon père 
lui-même qui avait voulu les surprendn U Li mil à l'aise en 
leur demandant si elles n'avaient rien entendu. 1! raconta qu'on 
était venu à la porte de l'escalier secret de sa chambre el qu'on 
L'eût ouverte sans un coffre qui se trouvail par hasard devaul 
cette porte. Éveillé en sursaut, il avait pri | i 

le lniiit cessant,il avait cru s'être trompé el il s'étail rendormi. 
Il esl probable qu'on avail voulu L'assassiner. Les aoupçous 
tombèrent sur un d( iques. Il rtain qu'un 

homme à qui le château eût été inconnu, n'aurai) pas pu trouver 
l'escalier dérobé par où L'on descendait dans La chambre de mon 
père. Une autre fois, dans une soirée du mois de décembre, 

mon père cciivait auprès du l'eu dan- la grande salle. On 
I. Ri ou d< i 'an mars l s ' ; I. 



'ifiO HÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

une porte derrière lui; il i 'ne la tête el aperçoil un homme 

qui le regardait avec des yeui hagards et étincelants. Moi 

tire du l'eu de grosses pincettes donl on se servait pour remuer 

les quartiers d'arbres dans ]<• foyer; armé de ces tenailles rou- 

gics, il se lève : l'homme s'effraye, sort de la salle, traverse la 
cour intérieure, se précipite sur le perron el s'échappe a travers 
la nuit 



VII 

LE COUSIN MOREAU ET SA MÈRE ' 

Vers 1866 — ou, pour être tout à fait exact, en 1867 — 
M. Alexandre Dumas Bis a publié, avec grand succès, un 
roman intitulé l'Affaire Clemenceau. Se doutait-il qu'un 
siècle auparavant, en 1766, au plus fort de la querelle de 
La Chalotais et du duc d'Aiguillon, une autre « affaire 
Clemenceau » avait été lancée à Rennes, et que le roman 
chalotiste avait fait plus de tapage que le sien? Le livre 
d'Alexandre Dumas avait pour second titre : Mémoire à 
consulter. Or, j'ai sous les yeux quelques-uns des nombreux 
écrits publiés à Rennes et à Paris sur l'affaire de 1766, et 
l'un d'eux a de même pour titre : Mémoire à consulter pour 
le sieur Clemenceau. Je vais essayer de résumer aussi briè- 
vement que possible ce Mémoire oublié, qui dut intéresser 
tout particulièrement la mère de Chateaubriand, puis- 
qu'aussi bien, nous le savons, elle s'était « jetée avec ar- 
deur dans l'affaire La Chalotais », et qu'elle retrouvait, 
parmi les personnages dont il était question dans le Mé- 
moire à consulter, sa propre sœur et l'un de ses neveux. 

Un Normand en résidence à Rennes, le sieur Bouquerel, 
avait écrit à M. de Saint-Florentin 2 une lettre anonyme 

1. Ci-dessus, p. 176. 

2. Le comte de Saint-Florentin (1705-1777) était fils de L. Philip- 
peaux, marquis de La Vrillière, ministre de la maison de Louis XV. Il 
occupa lui-même, pendant cinquante-deux ans, différents ministères, no- 
tamment celui de la maison du roi et celui de l'intérieur. Louis XV le 
créa 'hic en 1770. 






MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 4G1 

fort injurieuse. Soupçonné d'en être l'auteur, arrêté et 
conduit à la Bastille, il avoua que la lettre était de sa main. 
Comme ce Bouquerel paraissait avoir eu des relations 
avec M. de La Chalotais, on résolut de joindre son affaire 
à celle du procureur général, et il fut ramené à Rennes. 
Il devait y être incarcéré aux Cordcliers, couvent voisin 
du Palais du Parlement; mais les préparatifs nécessaires 
pour le recevoir n'étant pas complètement terminés, on 
le déposa, pour une nuit, dans l'hôpital de Saint-Méen ; 
maison de force semblable à celle de Charenton. 

Le supérieur de Saint-Méen était un prêtre du nom de 
Clemenceau. Il avait été jésuite dans sa jeunesse, mais 
depuis 1740, c'est-à-dire depuis plus de vingt-cinq ans, il 
«Hait sorti de la « Société ». Il garda, durant une nuit, 
l'accusé Bouquerel, et quand celui-ci, transféré aux Cor- 
deliers, demanda à se confesser, ce fut M. Clemenceau 
que l'autorité militaire fit venir. 

Aux Cordeliers, le supérieur de Saint-Méen fut en rap- 
ports avec un officier de dragons du nom de des Four- 
naux, qui se trouvait préposé à la garde de Bouquerel. 
C'était un homme très brave, qui avait sauvé son colonel 
sur le champ de bataille Dans une affaire, il avait reçu, 
disait-on, quatorze coups de sabre sur la tête. Il en avait 
gardé l'esprit un peu faible, et il perdit tout son sang- 
froid, quand il se vit en présence d'un prisonnier comme 
Bouquerel, lequel, depuis son entrée aux Cordeliers, avait 
des accès de folie réels ou simulés. M. Clemenceau lui de- 
manda s'il voulait se charger de la malle de Bouquerel et 
dune bourse trouvée sur lui. Des Fourneaux refusa et le 
prêtre dut alors s'adresser à l'intendant, qui L'autorisa à 
déposer l'argent et la malle au greffe criminel du Parlement. 

Voilà les faits tels qu'ils furent racontés par Clémen<- 
ceau et admis par le Parlement <j u i , après enquête, les 
reconnut vrais. De ces faits très simples allait sortir tout 
un roman. 

2G. 



162 MÉMOIRES D 01 TRE-TOMBE 

Très inquiel d'être le gardien d'un homme dont l'affaire 

avait.de la o sxité avec le procès La Chalotais, M. des 

Fourneaux prétexta sa mauvaise santé, el il obtinl qu'on 
le débarrassai de Bouquerel. Il D'en resta pas moins ob- 
sédé de terreur, à la pensée qu'il avail attiré sur sa tête 
la haine des partisans de Bouquerel el celle de tous les 
Cbalotistes. Son régiment ayant quitté Rennes pour pren- 
dre ses quartiers à Blain, il fit là nue grave maladie. Dans 
un accès de fièvre chaude, il courut chez une dame Ro- 
land de Lisle, et lui tint les propos les plus extravagants, 
•lisant qu'il était Jésus-Christ, et parlanl en même temps 
d'un prisonnier d'Étal menacé d'empoisonnement. 

Sur ces entrefaites vint de Blain à Rennes un jeune 
homme de dix-huit, ans, Annihal Moreau, fils d'un procu- 
reur au Parlement et soldat au même régiment que des 
Fourneaux. Il raconta à sa mère la maladie du lieutenant 
et en fit, peut-être sans en avoir conscience, une véritable 
légende. Des Fourneaux, disait-il, avait dans son délire 
souvent parlé de poison; il s'était dit circonvenu pour 
tuer un prisonnier; enfin, pendant sa convalescence, un 
jour qu'il entendait lire le Tableau des Assemblées, 1 il avait 
frémi au nom de M. Clemenceau. Annibal Moreau, qui ne 
savait rien de Bouquerel, pas même son existence, s'était 
dit que le prisonnier dont le souvenir torturait des Four- 

1. Le Tableau des Assemblées secrètes et fréquentes des Jésuites et 
leurs affiliés à Rennes, était un libelle anonyme répandu par les parti- 
sans de La Chalotais. On y dévoilait les horribles détails de la grande 
conspiration « Jésuitique », tramée contre de « vertueux magistrats ». On 
y montrait les Jésuites préparant tout dans leurs assemblées clandesti- 
nes, rédigeant les chefs d'accusation, sollicitant les témoins, dénonçant 
les parents, les amis, les conseils des accusés, choisissant les espions 
qu'ils voulaient distribuer dans toute la province. Une information fut 
ordonnée contre les auteurs, complices et distributeurs de l'écrit ano- 
nyme, aussi bien que contre ceux qui avaient pu former quelque part des 
assemblées illicites. Plus de cent témoins furent entendus. Pas un fait 
ne fut articulé qui pût donner créance aux affirmations de la brochure, 
ot un arrêt ordonna que le Tableau des Assemblées fût « lacéré et brûlé . 
— Voy. La Chalotais et le duo d'Aiguillon, par Henri Carré, profes- 
»eur d'histoire à la Faculté des lettres de Poitiers, 1S93. 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE -463 

neaux devait être M. de La Chalotais; de là à supposer 
que l'empoisonnement dont parlait son officier avait dû 
être conseillé par « l'ex-jésuite » Clemenceau, il n'y avait 
qu'un pas, et ce pas Annibal l'avait franchi. 

Les Moreau confièrent leurs soupçons à leurs amis, qui 
en parlèrent à d'autres. M""' Moreau, d'ailleurs, ne se tai- 
sait pas faute d'embellir les récits de son (ils. Elle racon- 
tait que M. des Fourneaux, alors qu'il résidait à Rennes, 
lui avait un jour demandé une fiole de lait qui pût servir 
de contre-poison. Les imaginations s'enflammèrent sur ce 
sujet, et le gros public, épris de scènes dramatiques et 
d'émotions violentes, eut vite fait de voir « l'ex-jésuite » 
(Clemenceau se dressant devant des Fourneaux pour le 
tenter, une fiole de poison dans une main, une bourse 
pleine d'or dans l'autre. 

La poire était mûre : il ne restait plus aux Chalotistes 
qu'à la cueillir. Ils avaient précisément sous la main 
l'homme qu'il leur fallait, un procureur du nom de Canon, 
ancien clerc de M. Moreau ri très avant dans ['intimité de 
M mo Moreau, homme de mœurs suspectes, de fortune mal 
aisée, friand de scandales et doué d'une imagination har- 
die Il reprit à son compte tous les récits d'Annibal Mo- 
reau i't de sa mère H en déposa en justice, les exagérant 
encore, les dénaturant au besoin. Il prétendit tenir des 

Moreau que le projet, d'empoisonnement de La Chalotais 

avait été L'un des objets des ■ assemblées secrètes », el 
jamais ils n'avaient rien dit de semblable. Mais Canon 
croyait essentiel >\^ lier l'affaire des assemblées à l'affaire 
Clemenceau, pour que les menées des Jésuites en parus- 
sent mieux' c binées, selon un plan pins vigoureux. Très 

satisfait, du reste de son rôle, enivré du bruit <pii se tai- 
sait, autour de son nom, il se plaisait à répéter el à l'aire 
sien le vers du poète : 

\ ictrix causa In'i* placuit, aed victa Canoni. 



164 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

Une instruction Fut ouverte. Le malheureux des Four- 
neaux subit de ibreux interrogatoires et fut confronté 

avec les pricipaus témoins. Il déclara n'avoir jamais parlé 

• l'un ecclésiastique lui présentant du poison et de l'or. Il 
soutint aux Moreau qu'il ne les avait jamais entretenus 
d'aucune tentative faite sur lui pour le corrompra; il n'a- 
vail jamais, dit-il, prononcé, devant eux le nom de La 
Clialotais. Aussi bien, toute la légende créée à son sujet 
s'évanouissait, aux yeux des gens non prévenus, devant le 
seul fait que des Fourneaux avait été le gardien non pas 
de La Chalotais, mais de Bouquerel; devant cet autre fait 
également certain que La Chalotais était dans la prison 
de Saint-Malo, quand des Fourneaux était à Rennes. Ce- 
pendant, grâce aux intrigues des Chalotistes et aux nom- 
breux partisans qu'ils comptaient dans le Parlement, le 
procès dura très longtemps. Ce fut seulement le o mai 1768 
que la Cour rendit son arrêt. Jean Canon fut banni à per- 
pétuité « hors du royaume ». Julie-Angélique de Bedée, 
é|muse de Jean-François Moreau, et Annibal Moreau, son 
(ils, furent condamnés « en mille livres de dommages et 
intérêts, par forme de réparation civile au sieur Clemen- 
ceau seulement, applicables à l'hôpital de Saint-Méen; la- 
dite somme supportable, savoir : six cents livres par Ca- 
non, deux cents livres par Annibal Moreau, et deux cents 
livres par ladite de Bedée 1 :.-. 

L'innocence de M. Clemenceau était proclamée par 
arrêt. Elle n'était douteuse pour aucune personne de 
bonne foi. Dans le camp de La Chalotais, on n'en conii- 
nua pas moins à dire et à écrire que le « complot du poi- 
son » avait réellement existé. Des pamphlets chalotistes, 
cet inepte et grossier mensonge a passé dans les livres de 
nos historiens. 

Dans le dispositif de l'arrêt du 5 mai 1768, le lecteur 
n'aura pas été sans remarquer cette ligne : « Julie-Angé- 

1. Henri Carré, La Chalotais et le duc d'Aiguillon. 



MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE 465 

lique de Bedée, épouse de Jean-François Moreau... » La 
dame Moreau, qui fut si déplorablement mêlée à l'affaire 
Clemenceau, n'était rien moins, en effet, que la tante pro- 
pre de Chateaubriand, une sœur de sa mère, celle-là même 
dont il dit dans ses Mémoires : « Une sœur de ma mère 
qui avait fait un assez mauvais mariage. » Fille d'Ange- 
Annibal de Bedée, seigneur de la Boùétardais, et de Bé- 
nigne-Jeanne-Marie de Ravenel du Boisteilleul, Julie-Angé- 
lique-IIyacinthe de Bedée avait épousé, le 14 avril 1744, 
« noble M Jean-François Moreau, procureur au Parle- 
ment, noble échevin de la ville et communauté de Hen- 
nés ». Leur fils Annibal était donc le cousin germain de 
Chateaubriand. Seul de tous les personnages de l'affaire 
Clemenceau, il vivra, grâce aux Mémoires où son glorieux 
parent a tracé de lui cet inoubliable portrait : « Un bruit 
lointain de voix se fait entendre, augmente, approche; ma 
porte s'ouvre : entrent mon frère et un de mes cousins, 
(ils d'une sœur de ma mère qui avait fait un assez mau- 
vais mariage... Mon cousin Moreau était un grand et gros 
homme, tout barbouillé de tabac, mangeant comme un 
ogre, parlant beaucoup, toujours trottant, soufflant, étouf- 
fant, la bouche entr'ouverte, la langue à moitié tirée, 
connaissant toute la terre, vivant dans les tripots, les an- 
tichambres et les salons ». 



VIII 

M. DE MALESIIERBES 1 

Un des chapitres de \'l'.ss<ii sur les Révolutions (Seconde 
partie, chapitre XVII) a pour titre : M. de Malesherbes. 
Exécution de Louis XVI. Sur cet exécrable attentat, sur ce 

1. Ci-dessus, p. 235. 



466 MÉMOIRES Imii i HE-TOMBE 

crime que la postérité, faisant écho à Joseph de Maistre, 
appellera, comme lui, le grand crime 1 , Chateaubriand a 
des paroles éloquentes, celle-ci, par exemple : « Fions- 
nous-en à la postérité, dont la voix tonnante gronde déjà 
dans l'avenir; à la postérité qui, juge incorruptible des 
âges écoulés, s'apprête à traîner au supplice la mémoire 
pâlissante des hommes de mon siècle. » Dans une note de 
ce chapitre, le jeune émigré, le beau-frère de la petite-ûlle 
de Malesherbes, parle en ces termes du défenseur de 
Louis XVI : 

Ce que Ton sent trop n'est pas trop toujours ce que L'on 
exprime le mieux, et je ne puis parler aussi dignement que je 
l'aurais désiré du défenseur de Louis XVI. L'alliance qui unis- 
sait ma famille à la sienne me procurait souvent Le bonheur d'ap- 
procher de lui. Il me semblait que je devenais plus fort et plus 
libre en présence de cet homme vertueux qui, au milieu de La 
corruption des cours, avait su conserver dans un rang élevé L'in- 
tégrité du cœur et le courage du patriote. Je me rapp 
longtemps la dernière entrevue que j'eus avec lui. C'était un 
matin; je le trouvai par hasard seul chez sa petite-fille. 11 se mit 
à me parler de Rousseau avec une émotion que je ne parta 
que trop. Je n'oublierai jamais le vénérable vieillard voulant 
bien condescendre à me donner des conseils, et me disant : « J"ai 
tort de vous entretenir de ces choses-là; je devrais plutôt vous 
engager à modérer cette chaleur d'âme qui a fait tant de mal à 
votre ami (J. S.). J'ai été comme vous, l'injustice me révoltait; 
j'ai fait autant de bien que j'ai pu, sans compter sur la recon- 
naissance des hommes. Vous êtes jeune, vous verrez bien des 
choses; moi j'ai peu de temps à vivre. » Je supprime ce que 
l'épanchement d'une conversation intime et l'indulgence de son 
caractère lui faisait alors ajouter. De toutes ses prédictions une 
seule s'est accomplie, je ne suis rien, et il n'est plus. Le déchire- 

1. Au mois'de février 1793, Joseph de Maistre, envoyant à Mallet du 
Pan le manuscrit de son Adresse à la Convention nationale, lui écrivait : 
« Combien il m'en a coûté d'adresser la parole à cette Convention fran- 
çaise! A chaque instant, je croyais me souiller en lui parlant et je l'ai 
perdue de vue autant qu'il m'a été possible, vous l'apercevrez en me 
lisant. Depuis le grand crime, toute ma philosophie m'abandonne. ». — 
Lettre inédite, publiée par M. François Descostes, dans son ouvrage sur 
Joseph de Maistre pendant la Révolution . 



MÉMOIRES DOUTRE-TOMBË ',117 

menl de cœur que j'éprouvai en le quittant me semblait dès lors 
un pressentiment que je ne le reverrais jamais. 

M. de Malesherbes aurait été grand si sa taille épaisse ne 
l'avait empêché de le paraître. Ce qu'il y avait de très étonnant 
en lui, c'était l'énergie avec laquelle il s'exprimait dans une vieil- 
lesse avancée. Si vous le voyiez assis sans parler, avec ses yeux 
un peu enfoncés, ses gros sourcils grisonnants et son air de bonté, 
vous l'eussiez pris pour un de ces augustes personnages peints 
de la main de Le Sueur. Mais si on venait à toucher la corde 
sensible, il se levait comme l'éclair, ses yeux à l'instant s'ou- 
vraient et s'agrandissaient : aux paroles chaudes qui sortaient 
de sa bouche, à son air expressif et animé, il vous aurait semblé 
voir un jeune homme dans toute l'effervescence de l'âge; mais à 
sa tête chenue, à ses mots un peu confus, faute de dents pour 
les prononcer, vous reconnaissiez le septuagénaire. Ce contraste 
redoublait les charmes que l'on trouvait dans sa conversation, 
comme on aime ces feux qui brûlent au milieu des neiges et des 
glaces de l'hiver. 

M. de Malesherbes a rempli l'Europe du bruit de son nom; 
mais le défenseur de Louis XVI n'a pas été moins admirable 
aux autres époques de sa vie que dans les derniers instants qui 
l'onl si glorieusement couronnée. Patron des gens de lettres, le 
monde lui doit VÉmile, et l'on sait que c'est le seul homme de 
cour, le maréchal de Luxembourg excepté, que Jean-Jacques ait 
sincèrement aimé. Plus d'une fois il brisa les portes des bastilles; 
lui seul refusa de plier son caractère aux vices des grands, et 
vi ni ii pur des places où tant d'autres avaient laissé leur vertu. 
Quelques-uns lui ont reproché de donner dans ce qu'on appelle 
les principes 'h' jour. Si par principes du jour on entend haine 
dis al. us. M. de Malesherbes fut certainement coupable. Quant 
à moi, j'avouerai que s'il n'eût été qu'un bon el franc gentil- 
homme, prêl à se sacrifier pour le roi, son maître, h a en appeler 
à s" mi épée plutôt qu'à sa raison, je l'eusse sincèremenl estimé, 
mais j'aurais laisse'' a d'autres 1.- soin de faire son éloge. 

Je me propose d'écrire la vie de M. de Malesherbes, pour 
laquelle je rassemble depuis longtemps des matériaux. Cel 
\i i ■■■ embrassera ce qu'il y a de plus intéressant dans Le i 
de Louis XV e1 de Louis X\ I. Je montrerai L'illustre magistrat 
mêlé dans toutes 1rs affaires <l. i temps. On le verra patriote à 
la cour, naturaliste a Malesherbes, philosophe à Paris. On Le 
suivra au conseil des rois et dans la retraite 'la sage. On h 1 
verra écrivant d'un côté aux ministres sur .lis matières d'état, 
de l'autre entretenant une corresp lance de cœur avec Rous- 



468 MÉMOIRES DOl TRE-TOMBE 

Beau sur la botanique. Enfin, je !<■ ferai voir disgracié par l i 
i our pour son intégrité, et voulant porter sa tète sur l'échafand 
evec son souverain. » 



IX 



LA CLERICATURB DE CHATEAUHRI AND ' 

Il est parfaitement exact que Chateaubriand, en vue 
d'obtenir son agrégation à l'ordre de Malte, s'est fait don- 
ner par l'évêque de Saint-Malo la première tonsure cléri- 
cale. Sur un registre de l'ancien évèché de Saint-Malo, 
destiné à enregistrer les dispenses, démissions, lettres 
d'ordre, synodes, délibérations du clergé du diocèse et 
généralement les expéditions quelconques du secrétariat 
de l'évêché, on trouve, à la date du 16 décembre 4788, celle 
mention : Lettre de tonsure pour M. de Chateaubriand. Suit 
le texte de la lettre : 

Gabriel Çortois de Pressiyny miseratione divina et sanctœ 
sedis apostolicce gratia Episcopus Macloviensis, etc. Notum 
facimus quod nos die datœ prœsentium in sacello palatii nos- 
tri dilectum nostrum nobilem Franciscum-Augustum-Renalum 
de Chateaubriand, filium Iîenati-Augusti et dame Apollinœ- 
Joannœ-Suzannce de Bedée conjugum, ex parochia et civitate 
Maeloviensi laïeum de légitima matrimonio procreatum, exa- 
minatum capacem et idoneum repertum, ad primant tonsuram 
clericalcm promovendum du.vimus et promovimus. Datant 
maclovii sub signo sigillogue nostris et secretarii nostri sus- 
criptione, anno Domini millesimo septingentesimo octogesimo 
die vero decembris décima sexta. 

G. Epus Macloviensis. 
De mandato. 

Met, secret. 

1. Ci-dessus, p. 254. 



MEMOIRES D OUTRE-TOMBE 469 

Voici la traduction : 

Gabriel Cortois de Pressigny, par la miséricorde divine et la 
grâce du Saint-Siège apostolique, évêque de Saint-Malo, etc. 

Nous faisons connaître que le jour de la date de ces présentes 
lettres nous avons promu et nous promouvons à la première 
tonsure cléricale, dans la chapelle de notre palais, notre cher 
fils noble François-Auguste-René de Chateaubriand, fils de René- 
Auguste et de dame Apolline-Jeanne-Suzanne de Bedée, son 
épouse, laïque de la ville et paroisse de Saint-Malo, procréé de 
légitime mariage, examiné et trouvé capable et idoine. 

Donné à Saint-Malo sous notre seing et notre sceau et sous la 
signature de notre secrétaire, l'an du Seigneur mil sept cent 
quatre-vingt-huit, le 16 e jour de décembre. 

Signé: G., évêque de Saint-Malo. 

PAR MANDEMENT : 

Met, secrétaire. 



X 

LE BARON BILLING ET L'AMBASSADE DE LONDRES * 

En 1834, à l'époque où, dans le salon de madame Réca- 
mier, eurent lieu les lectures des Mémoires, le baron de 
Billing était chargé d'affaires de France à Naples. C'est de 
cette ville qu'après avoir lu, dans la Revuede Paris, le pre- 
mier article de Jules Janin, il lui écrivit pour lui signaler 
un de ces actes de générosité dont Chateaubriand futcou- 
tumier toute sa vie, aux jours de sa détresse comme aux 
heures de sa prospérilé. Parce qu'il a plu à Chateaubriand 
de toujours se taire sur ces actes-là, ce nousesl peut-être 
une raison d'en l'aire connaître au moins quelques-uns. 
Par l'anecdote qu'elle rappelle, par les détails qu'elle con- 
tient, la lettre de M. Billing es), d'ailleurs, comme une page 
tombée des Mémoires;i] sied, je crois, de la leur restituer. 
1. Ci-dessus, p. 317. 

I. 27 



470 MÉMOIRES D 01 TRE-TOMBË 

Voici cette lettre. 

Naples, ce 30 avril 1834. 

Monsieur Jules Janin, a Paris, 

Vous nous avez donné, dans la Revue de Paris, un admi- 
rable article sur M. de Chateaubriand; vous noua en promettez 
un second, et c'est à cette occasion que je vous adresse la pré- 
sente lettre 

Vous saurez donc que, par un bonheur inespéré, lors de son 
ambassade à Londres, M. de Chateaubriand voulut bien non 
seulement m'honorer d'un intérêt, dont j'ai plus tard éprouvé 
les effets, mais qu'il daigna m'accorder quelque part dans sa 
confiance. Connaissant ma longue habitude du pays où il venait 
représenter la France, il avait coutume de remettre entre mes 
mains, souvent même presque sans examen, les lettres qu'il rece- 
vait de l'intérieur de l'Angleterre. Un jour, parmi celles qui 
composaient cette correspondance pour ainsi dire quotidienne, 
il s'en trouva une dont l'écriture, la forme même, excitèrent 
particulièrement mon attention; un certain parfum de femme 
me fit hésiter longtemps d'en pénétrer le contenu, car je crai- 
gnais quelque distraction de la part de celui dont la tête, comme 
celle du père Aubry, n'avait pas toujours été chauve. Enfin, il 
me sembla que ce papier respirait une odeur de pureté et d'in- 
nocence. Je l'ouvris : c'était une de ces lettres charmantes telle 
que Clarisse l'aurait écrite avant d'avoir rencontré Lovelace. 
Elle était adressée à M. de Chateaubriand par une jeune femme 
qu'il avait connue enfant, qu'il avait entièrement perdue de vue 
depuis lors, mais qui néanmoins (heureux privilège du génie!) 
conservait encore le nom poétique, dont il l'avait baptisée en 
badinant. Elle lui rappelait ces jours charmants de sa joyeuse 
enfance et lui racontait comment, depuis cette époque, elle avait 
grandi et venait de contracter avec un jeune Clergyman une 
union qui faisait la félicité de son existence. Elle lui demandait 
la grâce de paraître devant lui pour lui présenter son mari, mais 
surtout pour remercier, au nom de ses vieux parents, l'ambas- 
sadeur du puissant roi de France, des bienfaits dont l'auteur 
pauvre, et alors ignoré, de YEssai sur les Révolutions, les avait 
jadis comblés : « Vous ne pouvez avoir oublié, disait-elle, que 
« sachant mes parents dans la détresse, vous avez compati à des 
« maux que vous éprouviez vous-même, au point d'abandonner 
« généreusement à vos humbles hôtes tout le produit de l'ouvrage 
« que vous veniez de mettre au jour! »> 



MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE i71 

Quand je rapportai cette lettre à M. de Chateaubriand, et 
que je lui demandai quel était le jour que je devais indiquer à 
cette jeune femme pour qu'elle accomplît le devoir dont elle 
avait à s'acquitter envers lui, sa physionomie se couvrit de cette 
contusion enfantine que vous lui connaissez : il était confus que 
même l'un de ses plus sincères admirateurs eût surpris un nou- 
veau trait de son admirable caractère! 

Je n'oublierai jamais, monsieur, cette entrevue qui eut lieu peu 
de jours après, où la jeune Anglaise, pleine de cette chaste assu- 
rance de la vertu, remplissant un devoir, portait des yeux calmes 
et confiants sur le timide représentant d'un grand empire, rou- 
gissant de cette sorte de flagrante deîicto, où il se trouvait pris. 
Puis, le mari de la jeune femme, sérieux comme son saint minis- 
tère, appelant gravement la bénédiction divine sur le bienfaiteur 
de la famille de sa femme. Enfin, M. de Chateaubriand, homme 
alors puissant et entouré des pompes diplomatiques, troublé, 
éperdu, balbutiant quelques mots d'anglais, de cette voix dont je 
n'ai retrouve l'harmonie que dans la bouche de Canning et dans 
celle de mademoiselle Mars; pour étouffer ce souvenir du bien 
qu'il avait fait, alors que pauvre, obscur, isolé, il avait géné- 
reusement secouru une famille plus pauvre, plus obscure, plus 
isolée encore que lui! 

Je ne sais, monsieur, si ce petit incident inaperçu dans un 
drame admirable, par une distraction bien naturelle à M. île 
Chateaubriand, n'aura pas été omis des Mémoires, dont il est 
si fort question, en ce moment, dans le monde; mais il m'a 
semblé que c'était surtout à vous qu'il appartenait de réparer 
cet oubli. Quel parti, si vous le voulez bien, ne saurc/.-vous 
pas tirer de tout ce que cette anecdote renferme, à mon gré, de 
touchant! 

Pour mon compte, je serais trop heureux si en la voyant 
figurer dans le prochain article que nous attendons de vous, 
j'avais, en la tirant de l'oubli, témoigné à l'homme illustre qui 
en est l'objet combien la reconnaissance que sa conduite envers 
moi m'a inspirée, est plus vive aux jours de ce que le monde 
appelle son infortune, qu'alors qu'il était assis parmi les puis- 
sants de la terre ! 

Recevez, monsieur, l'assurance de mon dévouement et de mea 
sentiments tout particuliers. 

A. BlLLINQ, 



472 MÉMOIRES Imii i RE-TOMBE 

XI 

FRANCIS TULLOCH 1 

Il y a de tout dans YEssai sur les Révolutions, « cette tour 
de Babel », comme l'appelle quelque part Chateaubriand 2 . 
Les Trente Tyrans d'Athènes y coudoient les membres du 
Comité de salut public et du Comité de sûreté générale. 
Critias y donne la main à Marat, et Tallien y donne la 
réplique à Théramènes. Aux massacres d'Eleusine ré- 
pondent les massacres de Septembre. La campagne de 
1792 fait suite à la campagne de l'an III de la soi- 
xante-douzième olympiade, et la campagne de 1794 est 
comme un décalque de la campagne de l'an 479 avant 
notre ère. Voici pêle-mêle la bataille de Marathon et 
celle de Jemmapes, le combat de Salamine et celui de 
Maubeuge, la victoire de Platée et la victoire de Fleurus. 
Voici, accouplés à tout bout de champ, Miltiade et Dumou- 
riez, Mardonius et le prince de Cobourg, Darius et l'em- 
pereur Léopold, Agis et Louis XVI, Pisistrate et Robes- 
pierre, Lycurque et Saint-Just, le second chant de Tyrtée 
et l'Hymne des Marseillais, Épiménide et M. de Flins ! Au 
milieu de ce chaos, traversé par des éclairs de génie, il y a 
des pages de Mémoires; l'une d'elles est relative h ce 
Francis Tulloch, que Chateaubriand rencontra sur le na- 
vire qui le transportait en Amérique. Cette page, qui con- 
firme d'ailleurs pleinement le récit des Mémoires d'Outre- 
Tombe, est des plus intéressantes, et il me semble bien 
qu'elle a ici sa place marquée. Racontant, au chapitre LIV 

1. Ci-dessus, p. 334. 

2. Dans la préface de l'édition de 1826. 



mémoires d'outre-tombe 473 

de sa seconde partie, son voyage aux Açores, Chateau- 
briand s'exprime en ces ternies : 

Manquant d'eau et de provisions fraîches, et nous trouvant 
au printemps de 1791 par la hauteur des Açores, il fut résolu 
que nous y relâcherions. Dans le vaisseau sur lequel je passais 
alors en Amérique, il y avait plusieurs prêtres français qui émi- 
graient à Baltimore, sous la conduite du supérieur de S 1 ..., 
M. N... (l'abbé Nagot). Parmi ces prêtres se trouvaient quel- 
ques étrangers, en particulier M. T... (Francis Tulloch), jeune 
Anglais d'une excellente famille, qui s'était nouvellement converti 
à la religion romaine. 

Et ici, en note, vient l'histoire du jeune Anglais et de ses 
relations avec le futur auteur du Génie du Christianisme, 
qui, passionnément épris, à cette date, des idés philoso- 
phiques de Rousseau, cherche à le mettre en garde contre 
« les prêtres » et s'efforce de le détacher de « la religion 
romaine ». L'épisode est curieux. On va le lire : 

L'histoire de ce jeune homme est trop singulière pour n'être 
pas racontée, surtout écrivant en Angleterre, où elle peut intè- 
resser plusieurs. J'invite le lecteur à la parcourir avant, de con- 
tinuer la lecture du chapitre. 

M. T... était né d'une mère écossaise et d'un père anglais, 
ministre, je crois, de W. (quoique j'aie fait en vain dos démar- 
ches pour trouver celui-ci, et que je puis d'ailleurs avoir < * 1 1 1 » 1 i >'■ 
les vrais noms). Il servait dans l'artillerie, où son mérite l'eût 
sans doute bientôt fait distinguer. Peintre, musicien, mathéma- 
ticien, parlant plusieurs langues, il réunissait aux avantages 
d'une taille élevée et d'uni' figure charmante les talents utiles et 
ceux qui nous font rechercher de la société. 

M. N..., supérieur de Saint..., étant venu à. Londres, je crois, 
en 17'.t<>, pour ses affaires, fit la connaissance de T... A l'esprit 
rusé d'un vieux prêtre, M. N... joignait cette chaleur d'àmequi 
t'ait aisément des prosélytes parmi des hommes d'une une 
tion au<si vive que celle de T... 11 fut donc résolu que celui-ci 
passerait à Paris, renverrait de là sa commission au due de Rich- 
. embrasserail la religion romaine, 't. entrant dans les 
ordres, suivrait, M. N... en Amérique. La chose fui i 
T...| en dépit des lettres de sa mère, qui lui liraient des larmes, 

s'embarqua pour Le Nouveau Monde. 



il MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

Un de ces hasards qui décident de notre destinée m'amena 
sur le même vaisseau où se trouvait ce jeune homme. Je ne fus 

pas longtemps sans découvrir cette unie, si mal assortie ave 
celles qui l'environnaient; et j'avoue, que je ne pouvais cess 
m'étonner de la chance singulière qui jetait un Anglais, riche 
et bien né, parmi une troupe de prêtres catholiques. T..., de 
de son côté, s'aperçut que je l'entendais; il me recherchait, mais 
il craignait .M. N..., qui marquait de moi une juste défiance, et 
redoutait une trop grande intimité entre moi et son disciple. 

Cependant votre voyage se prolongeait, et nous n'avions pu 
encore nous ouvrir l'un à l'autre. Une nuit, enfin, nous restâmes 
seuls sur le gaillard, et T... me conta son histoire. Je lui repré- 
sentai que, s'il croyait la religion romaine meilleure que la protes- 
tante, je n'avais rien à dire à cet égard ; mais que d'abandonner 
sa patrie, sa famille, sa fortune, pour aller courir à l'autre bout 
du monde avec un séminaire de prêtres, me paraissait une insi- 
gne folie dont il se repentirait amèrement. Je l'engageai à rompre 
tivec M. N... : comme il lui avait confié son argent, et qu'il crai- 
gnait de ne pouvoir le ravoir, je lui dis que nous partagerions 
ma bourse; que mon dessein était de voyager chez les sauvages 
aussitôt que j'aurais remis mes lettres de recommandation au 
général Washington; que, s'il voulait m'accompagner dans cette 
intéressante caravane, nous reviendrions ensemble en Europe : 
que je passerais par amitié pour lui en Angleterre, et que j'au- 
rais le plaisir de le ramener moi-même au sein de sa famille. Je 
me char-geai en même temps d'écrire à sa mère, et de lui annon- 
cer cette heureuse nouvelle. T.... me promit tout, et nous nous 
liâmes d'une tendre amitié. 

T... était, comme moi, épris de la nature. Nous passions les 
nuits entières à causer sur le pont, lorsque tout dormait dans le 
vaisseau, qu'il ne restait plus que quelques matelots de quart; 
que, toutes les voiles étant pliées, nous roulions au gré d'une 
lame sourde et lente, tandis qu'une mer immense s'étendait 
autour de nous dans les ombres, et répétait l'illumination ma- 
gnifique d'un ciel chargé d'étoiles. Nos conversations alors 
n'étaient peut-être pas tout à fait indignes du grand spectacle 
que nous avions sous les yeux; et il nous échappait de ces pen- 
sées qu'on aurait honte i'énoncer dans la société, mais qu'on 
serait trop heureux de pouvoir saisir et écrire. Ce fut dans une 
de ces belles nuits, qu'étant à environ cinquante lieues des côtes 
de la Virginie, et cinglant sous une légère brise de l'ouest, qui 
nous apportait l'odeur aromatique de la terre, il composa, pour 
une romance française, un air qui exhalait le sentiment entier 
de la scène qui l'inspira. J'ai conservé ce morceau précieux, et 



mémoires d'outre-tombe 475 

lorsqu'il m'arrive de le répéter dans les circonstances présentes, 
il fait naître en moi des émotions que peu de gens pourraient 
comprendre. 

Avant cette époque, le vent nous ayant forcés de nous élever 
considérablement dans le Nord, nous nous étions trouvés dans la 
nécessité de faire une seconde relâche à l'île de Saint-Pierre 1 . 
Durant les quinze jours que nous passâmes à terre, T... et moi 
nous allions courir dans les montagnes de cette île affreuse; nous 
nous perdions au milieu des brouillards dont elle est sans cesse 
couverte. L'imagination sensible de mon ami se plaisait à ces 
scènes sombres et romantiques : quelquefois, errant au milieu 
des nuages et des bouffées de vent, en entendant les mugisse- 
ments d'une mer que nous ne pouvions découvrir, égarés sur 
une bruyère laineuse et morte, au bord d'un torrent rouge qui 
roulait entre des rochers, T... s'imaginait être le barde deCona; 
et, en sa qualité de demi-Écossais, il se mettait à déclamer des 
passages d'Ossian, pour lesquels il improvisait des airs sau- 
vages, qui m'ont plus d'une fois rappelé le « 't was lihe the me- 
mory of joys that are past, pleasing and moumful to the soûl. » 
Je suis bien fâché de n'avoir pas noté quelques-uns de ces chants 
extraordinaires, qui auraient étonné les amateurs et les artistes. 
Je me souviens que nous passâmes toute une après-dînée à éle- 
ver quatre grosses pierres en mémoire d'un malheureux célébré 
dans un petit épisode à la manière d'Oman 2 . Nous nous rappe- 
lions alors Rousseau s'amusant à lever des rochers dans son île, 
pour regarder ce qui était dessous : si nous n'avions pas le génie 
de l'auteur de VEmile, nous avions du moins sa simplicité. D'au- 
tres fois nous herborisions. 

« Mais je prévis dès lors que T... m'échapperait. Nos prêtres 
se mirent alors à faire des processions et voilà mon ami qui se 
monte la tête, court se placer dans les rangs, et se met à chanter 
avec les autres. J'écrivis aussi de Saint-Pierre à la mère de T... 
Je ne sais si ma lettre lui aura été remise, comme le gouverneur 
me l'avait promis; je désire qu'elle ait été perdue, puisque j'y 
donnais des espérances qui n'ont pas été réalisées. 

Arrivé à Baltimore) sans me dire adieu, sans paraître sensible 
à notre ancienne liaison, à ce que j'avais fait pour lui (mêlant 
attiré la haine des prêtres), T... me quitta un matin et je ne l'ai 
jamais revu depuis. J'essayai, mais en vain, de lui parler; le 
malheureux était circonvenu, et il se laissa aller. J'ai été moins 

1. Sur la côto do Terre-Neuve. Ch. 

?. Il était tiré do nies Tableaux de la Nature, quo quolquos gens de 
Icttros ont connus ot qui ont péri commo jo lo rapporte ci-aprôs. Ch. 



470 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

touché de l'ingratitude de ce jeune homme que de son sort : 
depuis ma retraite en Angleterre, j'ai fait de vaines recherches 
pour découvrir sa famille. Je n'avais d'autre envie que d'ap- 
prendre qu'il était heureux, et de me retirer; car, quand je Le 
connus, je n'étais pas alors ce que je suis : je rendais alors des 
services, et ce n'est pas ma manière de rappeler des liaisons 
passées avec des riches, lorsque je suis tombé dans l'infortune. 
Je me suis présenté chez l'évêque de Londres et, sur les regis- 
tres qu'on m'a permis de feuilleter, je n'ai pu trouver le nom du 
ministre T... Il faut que je l'orthographie mal. Tout ce que je 
sais, c'est que T... avait un frère et que deux de ses sœurs étaient 
placées à la cour. J'ai peu trouve d'hommes dont le cœur fût 
mieux en harmonie avec le mien que celui de T...; cependant 
mon ami avait dans les yeux une arrière-pensée que je ne lui 
aurais pas voulu. » 

Lorsque Chateaubriand publia, en 182G, une nouvelle 
édition de l'Essai, il fit suivre la note qu'on vient de lire 
des lignes suivantes : 

Il n'y a de passable dans cette note que mes descriptions 
comme voyageur. Il fallait bien, au reste, puisque j'étais philo- 
sophe, que j'eusse tous les caractères de ma secte : la fureur du 
propagandisme et le penchant à calomnier les prêtres. J'ai été 
plus heureux comme ambasssadeur que je ne l'avais été comme 
émigré. J'ai retrouvé à Londres, en 1822, M. T..., il ne s'est 
point fait prêtre: il est resté dans le monde; il s'est marié; il 
est devenu vieux comme moi; il n'a plus à' arrière-pensée dans 
les yeux : son roman, ainsi que le mien, est fini. 



XII 

JOURNAL DE VOYAGE * 

Dans son Voyage en Amérique (Œuvres complètes, 
tome VI), Chateaubriand a donné quelques fragments de 
son Journal de route. Ce sont de simples notes, mais où 

1. Ci-dessus p. 402. 



mémoires d'outre-tombe 477 

se révèle déjà le grand peintre qu'il sera plus tard. « Rien, 
dit Sainte-Beuve (Chateaubriand et son groupe littéraire 
sous l'Empire, t. i, p. 126), rien ne rend mieux l'impres- 
sion vraie, toute pure, à sa source ; ce sont les cartons 
du grand peintre, du grand paysagiste, dans leur premier 
jet. » 

Voici quelques-unes de ces notes. 

Le ciel est pur sur nia tête, l'onde limpide sous mon canot 
qui fuit devant une légère brise. A ma gauche sont des collines 
taillées à pic et flanquées de rochers d'où pendent des convol- 
vulus à fleurs blanches et bleues, des festons de bignonias, de 
longs graminées, des plantes saxatiles de toutes les couleurs; 
à ma droite régnent de vastes prairies. A mesure que le canot 
avance, s'ouvrent de nouvelles scènes et de nouveaux points de 
vue ; tantôt ce sont des vallées solitaires et riantes, tantôt des 
collines nues; ici c'est une forêt de cyprès dont on aperçoit les 
portiques sombres ; là c'est un bois léger d'érables, où le soleil 
se joue comme à travers une dentelle. 

Liberté primitive, je te retrouve enfin ! Je passe comme cet 
oiseau qui vole devant moi, qui se dirige au hasard, et n'est 
embarrassé que du choix des ombrages. Me voilà tel que le 
Tout-Puissant m'a créé, souverain de la nature, porté triomphant 
sur les eaux, tandis que les habitants des fleuves accompagnenl 
ma course, que les peuples de l'air me chantent leurs hymnes, 
que les bêtes de la terre me saluent, que les forêts courbent 
leur cime sur mon passage. Est-ce sur le front de l'homme de 
la société, ou sur le mien, qu'est gravé le sceau immortel de 
notre origine ? Courez vous enfermer dans vos cités, allez vous 
soumettre à vos petites lois; gagnez votre pain à la sueur de 
votre front, ou dévorez le pain du pauvre; égorgez-vous pour 
un mot, pour un maître; doutez de l'existence de Dieu, ou 
adorez-le sous des formes superstitieuses : moi j'irai errant dans 
nus solitudes; pas un seul battement de mon cœur ne sera com- 
primé, pas une seule de mes pensées ne sera enchaînée; je serai 
libre comme la nature; je ne reconnaîtrai de souverain que 
celui qui alluma la flamme des soleils, et qui d'un seul coup de 
sa main fit rouler tous les mondes. 

Sept heures du soir. 

Nous nous sommes levés de grand matin pour partir & la 
fraîcheur; les bagages ont été rembarques; nous avons déroulé 



178 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

notre voile. Des deux côtés nous avions de hautes terres char- 
gées de forêts ; le feuillage offrait tontes les nuances imagi- 
nables : l'ccarlate fuyant sur le rouge, le jaune foncé sur l'or 
brillant, le brun ardent sur le brun léger, le vert, le blanc, 
l'azur, lavés en mille teintes plus ou moins faibles, plus ou 
inoins éclatantes. Près de nous c'était toute la variété du 
prisme ; loin de nous, dans les détours de la vallée, les couleurs 
se mêlaient et se perdaient dans des fonds veloutés. Les arbres 
harmoniaient ensemble leurs formes; les uns se déployaient 
en éventail, d'autres s'élevaient en cônes, d'autres s'arron- 
dissaient en boule, d'autres étaient taillés en pyramide : mais 
il faut se contenter de jouir de ce spectacle sans chercher à le 
décrire. 

Midi. 

11 est impossible de remonter plus haut en canot; il faut 
maintenant changer notre manière de voyager; nous allons 
tirer notre canot à terre, prendre nos provisions, nos armes, 
nos fourrures pour la nuit, et pénétrer dans les bois. 

Trois heures. 

Qui dira le sentiment qu'on éprouve en entrant dans ces 
forêts aussi vieilles que le monde, et qui seules donnent une 
idée de la création telle qu'elle sortit des mains de Dieu? Le 
jour, tombant d'en haut à travers un voile de feuillage, répand 
dans la profondeur du bois une demi-lumière changeante et mo- 
bile qui donne aux objets une grandeur fantastique. Partout il 
faut franchir des arbres abattus, sur lesquels s'élèvent d'autres 
générations d'arbres. Je cherche en vain une issue dans ces 
solitudes; trompé par un jour plus vif, j'avance à travers les 
herbes, les mousses, les lianes, et l'épais humus composé des 
débris des végétaux; mais je n'arrive qu'à une clairière formée 
par quelques pins tombés. Bientôt la forêt redevient plus 
sombre ; l'œil n'aperçoit que des troncs de chênes et de noyers 
qui se succèdent les uns aux autres, et qui semblent se serrer 
en s'éloignant : l'idée de l'infini se présente à moi. 

Six heures. 

J'avais entrevu de nouveau une clarté et j'avais marché vers 
elle. Me voilà au point de lumière : triste champ plus mélan- 
colique que les forêts qui l'environnent! Ce champ est un 
ancien cimetière indien. Que je me repose un instant dans cette 
double solitude de la mort et de la nature : est-il un asile où 
j'aimasse mieux dormir pour toujours ? 



mémoires d'outre-tombe 479 

Sept heures. 

Ne pouvant sortir de ces bois, nous y avons campé. La 
réverbération de notre bûcher s'étend au loin ; éclairé en dessous 
par la lueur* scarlatine, le feuillage paraît ensanglanté, les 
troncs des arbres les plus proches s'élèvent comme des colonnes 
de granit rouge, mais les plus distants, atteints à peine de la 
lumière, ressemblent, dans renfoncement du bois, à de pâles 
fantômes rangés en cercle au bord d'une nuit profonde. 

Minuit. 

Le feu commence à s'éteindre, le cercle de sa lumière se 
rétrécit. J'écoute; un calme formidable pèse sur ces forêts ; on 
dirait que des silences succèdent à des silences. Je cherche 
vainement à entendre dans un tombeau universel quelque bruit 
qui décèle la vie. D'où vient ce soupir? d'un de mes compa- 
gnons : il se plaint, bien qu'il sommeille. Tu vis, donc, tu 
souffres : voilà l'homme. 

Minuit et demie. 

Le repos continue ; mais l'arbre décrépit se rompt : il 
tombe. Les forêts mugissent; mille voix s'élèvent. Bientôt les 
bruits s'affaiblissent ; ils meurent dans des lointains presque 
imaginaires; le silence envahit de nouveau le désert. 

Une heure du matin. 

Voici le vent; il court sur la cime des arbres; il les secoue 
en passant sur ma tête. Maintenant c'est comme le flot de la 
mer qui se brise tristement sur le rivage. 

Les bruits ont réveillé les bruits. La forêt est toute har- 
monie. Est-ce les sons graves de l'orgue que j'entends, tandis 
que des sons plus légers errent dans les voûtes de verdure ? Un 
court silence succède; la musique aérienne recommence; par- 
tout de douces plaintes, des murmures qui renferment eux- 
mêmes d'autres murmures; chaque feuille parle un langage 
différent, chaque brin d'herbe rend une note particulière. 

Une voix extraordinaire retentit : c'est celle de cette gre- 
nouille qui imite les mugissements du taureau. De toutes les 
parties de la forêt les chauves-souris accrochées aux feuilles 
élèvent leurs chants monotones : on croil ouïr des glas « - « • 1 1 1 î — 
nus. nu le tintement funèbre d'une cloche. Tout nous ramène 
à quelque idée de la mort, parce que cette idée est au fond de 
la vie. 



TABLE DES MATIÈRES 



In toduction V 

Préface testamentaire XL III 

Avant-propos LI 



PREMIERE PARTIE 

LIVRE PREMIER 

Naissance de mes frères et sœurs. — Je viens au monde. 

— Plancoët. — Vœu. — Combourg. — Plan de mon père 
pour mon éducation. — La Villeneuve. — Lucile. — Mes- 
demoiselles Couppart. — Mauvais écolier que je suis. — 
Vie de ma grand'mère maternelle et de sa sœur, à Plan- 
coët. — Mon oncle, le comte de Bedée, à Monchois. — 
Relèvement du vœu de ma nourrice. — Gesril. — H«r- 
vine Magon. — Combat contre les deux mousses 

LIVRE II 

Billet de M. Pasquier. — Dieppe. — Changement 'If mon 
éducation. — Printemps en Bretagne. — Forêt historique. 

— Campagnes Pélagicnnes. — Coucher de la lune sur la 
mer. — Départ pour Combourg. — Description du châ- 
teau. — Collège de Dol. — Mathématiques h langues. 

— Trait de mémoire. — Vacances à Combourg. — Vie 
de château en province. — Mœurs féodales. — Habitants 
de Combourg. — Secondes vacances à Combourg, Ré- 
giment de Conti. — Camp à Saint-Malo. — Une abbaye. 

— Théâtre. — Mariage de mes deux sœurs aînées. — K 



182 TABLE DES MATIÈRES 

tour au collège. — Révolution commencée dans mes 
idées. — Aventure de la pie. — Troisièmes vacances à 
Combourg. — Le charlatan. — Rentrée au collège. — 
Invasion de la France. — Jeux. — L'abbé de Chateau- 
briand. — Première communion. — Je quitte le collège 
de Dol. — Mission à Combourg. — Collège de Rem 
— Je retrouve Gesril. — Moreau. — Limoèlan. — Ma- 
riage de ma troisième sœur. — Je suis envoyé à Brest 
pour subir l'examen de garde de marine. — Le port de 
Brest. — Je retrouve encore Gesril. — Lapeyrouse. — 
Je reviens à Combourg 03 



LIVRE III 

Promenade. — Apparition de Combourg. — Collège de Di- 
nan. — Broussais. — Je reviens chez mes parents. — Vie 
à Combourg. — Journées et soirées. — Mon donjon. — 
Passage de l'enfant à l'homme. — Lucile. — Dernières 
lignes écrites à la Vallée-aux-Loups. — Révélations sur 
le mystère de ma vie. — Fantôme d'amour. — Deux an- 
nées de délire. — Occupations et chimères. — Mes joies 
de l'automne. — Incantation. — Tentation. — Maladie. 
— Je crains et refuse de m'engager dans l'état ecclésias- 
tique. — Un moment dans ma ville natale. — Souvenir 
de la Villeneuve et des tribulations de mon enfance. — 
Je suis rappelé à Combourg. — Dernière entrevue avec 
mon père. — J'entre au service. — Adieux à Combourg. 123 



LIVRE IV 

Berlin. — Potsdam. — Frédéric. — Mon frère. — Mon 
cousin Moreau. — Ma sœur, la comtesse de Farcy. — 
Julie mondaine. — Dîner. — Pommereul. — M me de Chas- 
tenay. — Cambrai. — Le régiment de Navarre. — La 
Martinière. — Mort de mon père. — Regrets. — Mon 
père m'eut-il apprécié? — Retour en Bretagne. — Sé- 
jour chez ma sœur aînée. — Mon frère m'appelle à Paris. 
Premier souffle de la muse. — Manuscrit de Lucile. — 
Ma vie solitaire à Paris. — Présentation à Versailles. — 
Chasse aveo le roi. * !C9 






TABLE DES MATIÈRES 483 



LIVRE V 

Passage en Bretagne. — Garnison de Dieppe. — Retour à 
Paris avec Lucile et Julie. — Delisle de Sales. — Gens 
de lettres. — Portraits. — Famille Rosambo. — M. de 
Malesherbes. — Sa prédilection pour Lucile. — Appari- 
tion et changement de ma Sylphide. — Premiers mouve- 
ments politiques en Bretagne. — Coup d'œil sur l'his- 
toire de la monarchie. — Constitution des Etats de Bre- 
tagne. — Tenue des Etats. — Revenu du roi en Bre- 
tagne. — Revenu particulier de la province. — Le Fouage. 

— J'assiste pour la première fois à une réunion politi- 
que. — Scène. — Ma mère retirée à Saint-Malo. — Cléri- 
cature. — Environs de Saint-Malo. — Le revenant. — 
Le malade. — Etats de Bretagne en 1789. — Insurrec- 
tion. — Saint-Riveul, mon camarade de collège, est tué. 

— Année 1789. — Voyage de Bretagne à Paris. — Mou- 
vement sur la route. — Aspect de Paris. — Renvoi de 
M. Necker. — Versailles. — Joie de la famille royale. — 
Insurrection générale. Prise de la Bastille. — Effet de 
la prise de la Bastille sur la cour. — Têtes de Foullon 
et de Bertier. — Rappel de M. Necker. — Séance 
du 4 août 1789. — Journée du 5 octobre. — Le roi est 
amené à Paris. — Assemblée constituante. — Mirabeau. 

— Séances de l'Assemblée nationale. — Robespierre. — 
Société. — Aspect, rie Paris. — Ce que je, faisais au mi- 
lieu de tout ce bruit. — Mes jours solitaires. — M 11o Mo- 
net. — J'arrête avec M. de Malesherbes le plan de mon 
voyage en Amérique. — Bonaparte et moi sous-lieute- 
nants ignorés. — Le marquis de la Rouerie. — Je m'em- 
barque à Saint-Malo. — Dernières pensées en quittant 

la terre natale 213 



LIVRE VI 

Prologue. — Traversée de L'océan. — Francis Tulloch. — 
Christophe Colomb. — Camoëns. — Les Açores. — Ile 
Graciosa. — Jeux marins. — Ile Saint-Pierre. — Côtes 
de la Virginie. — Soleil couchant. — Péril. — J'aborde 
en Amérique. — Baltimore. — Séparation des passagers. 
— Tulloch. — Philadelphie. — Le général Washington. 



484 TABLE DES MATIERES 

— Parallèle de Washington et de Bonaparte. — Voyage 
de Philadelphie à New-York et à Boston. — Mackenzie. 

— Rivière du nord. — Chantde la passagère. — M. Swift. 

— Départ pour la cataracte de Niagara avec un guide hol- 
landais. — M. Violet. — Mon accoutrement sauvage. — 
Chasse. — Le carcajou et le renard canadien. — Ratemus- 
quée. — Chiens pêcheurs. — Insectes. — Monlcalm et 
Wolfe. — Campement au bord du lac des Onondagas. — 
Arabes. — Course botaniepue. — L'Indienne et la vache. 

— Un Iroquois. — Sachem des Onondagas. — Velly et 
les Franks. — Cérémonie de l'hospitalité. — Anciens 
grecs. — Voyage du lac des Onondagas à la rivière 
Genesee. — Abeilles, défrichements. — Hospitalité. — 
Lit. — Serpent à sonnettes enchanté. — Cataracte de 
Niagara. — Serpent à sonnettes. — Je tombe au bord de 
l'abîme. — Douze jours dans une hutte. — Changement 
de mœurs chez les sauvages. — Naissance et mort. — 
Montaigne. — Chant de la couleuvre. — Pantomime d'une 
petite Indienne, original de Mila. — Incidences. — An- 
cien Canada. — Population indienne. — Dégradation 
des mœurs. — Vraie civilisation répandue par la religion. 

— Fausse civilisation introduite par le commerce. — Cou- 
reurs de bois. — Factoreries. — Chasses. — Métis ou Bois- 
brûlés. — Guerres des compagnies. — Mort des langues 
indiennes. — Anciennes possessions françaises en Amé- 
rique. — Regrets. — Mauie du passé. — Billet de Fran- 
cis Conyngham. — Manuscrit original en Amérique. — 
Lacs du Canada. — Flotte de canots indiens. — Ruines 
de la nature. — Vallée du tombeau. — Destinée des fleu- 
ves. — Fontaine de Jouvence. — Muscogulges et Simi- 
noles. — Notre camp. — Deux Floridiennes. — Ruines 
sur FOhio. — Quelles étaient les demoiselles Muscogul- 
„ es . — Arrestation du roi à Varennes. — J'interromps 
mon voyage pour repasser en Europe. — Dangers pour 

les États-Unis. — Retour en Europe. — Naufrage 315 

Appendice 441 

Table 481 



Paris. — E. Kapp, imprimeur, 83, rue du Bac. 



3 






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