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Full text of "Mémoires d'outre-tombe"

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MEMOIRES 



D'ÔUTRE-TOMBE 



CHATEAUBRIAND. 



TOME DEUXIEME. 



N^^«^ 



BRUXELLES. 

MELINE, CANS ET COMPAGNIE. 

LITOirmiIII. I LBIPBICI. 

^ MÊME MAISON. | J. F. MELINE. 

1849 

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i^b ^ ^L.l"].^ 



HAKVa^^O COLl' :\r LIBPARY 

FRÛM ThiE Lrô^ ^^Y OF 

FERNANDO FALHA 

OECEMBER 3, 1928 



M- 



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MÉMOIRES 

D'OUTRE -TOMBE. 



Londret, d'avril k septembre 18S2. 



PARIS. — ANCIENNES ET NOUVELLES CONNAISSANCES. — L'kUBÈ 
BARTHÉLEHT. ~ SAINT-ANGE. — THÉÂTRE. 



Je me mariai à la 6a de mars 1792, et, le 20 avril, l'As- 
semblée législative déclara la guerre à François II, qui 
venait de succéder à son père Léopold; le 10 du même 
mois, on avait béatifié à Rome Benoît Labre : voilà deux 
mondes. La guerre précipita le reste de la noblesse hors de 
France. D'un côté, les persécutions redoublèrent; de l'autre, 
il ne fut plus permis aux royalistes de rester à leurs foyers 
sans être réputés poltrons : il fallut m'acheminer vers le 
camp quej'étaîs venu chercher de si loin. Mon oncle de Bedée 
et sa famille s'embarquèrent pour Jersey, et moi je partis 
pour Paris avec ma femme et mes sœurs, Lucile et Julie. 

Nous avions fait arrêter un appartement, faubourg Saint- 

M^MOUIES D^OCTEB-TOMBE. 2. ^ 



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2 MÉMOIRES D^OUTRE-TOMBE. 

Germain, «nl-de-sac Pérou, petit hôtel de Villette. Je me 
hâtai de chercher ma première société. Je revis les gens de 
lettres avec lesquels j'avais eu quelques relations. Dans les 
nouveaux visages, j'aperçus ceux du savant abbé Barthé- 
lémy et du poëte Saint- Ange. L'abbé a trop dessiné les gyné- 
cées d'Athènes d'après les salons de Chanteloup. Le traduc- 
teur d'Ovide n'était pas un homme sans talent. Le talent est 
un dou) une chose isolée ; il se peut rencontrer avec les au- 
tres facultés mentales, il peut en être séparé : Saint-Ange 
en fournissait la preuve; il se tenait à quatre pour n'être 
pas béte, mais il ne pouvait s'en empêcher. Un homme dont 
j'admirais et dont j'admire toujours le pinceau. Bernardin 
de Saint-Pierre, manquait d'esprit, et malheureusement 
son caractère était au niveau de son esprit. Que de tableaux 
sont gâtés dans les Éludes de la nature par la borne de l'in- 
telligence et par le défaut d'élévation d'âme de l'écrivain ! 
Rulhière était mort subitement, en 1791 , avant mon dé- 
part pour l'Amérique. J'ai vu depuis sa petite maison à 
Saint-Denis, avec la fontaine et la jolie statue de l'Amour, , 
au pied de laquelle on lit ces vers : 

D^Egmont avec TAmour visita cette rive ; 

Une image de sa beauté 
Se peignit un moment sur Tonde fugitive : 
D^Egmont a disparu, TAmour seul est resté. 

Lorsque je quittai la Fraiv;e, les théâtres de Paris reten- 
tissaient encore du Réveil d'Épiménide et de ce couplet î ' 

J*aime la vertu guerrière 
De nos braves défenseurs, 
Mais d*un peuple sanguinaire 
Je déteste les fureurs. 
A l'Europe redoutables, 
Soyons libres àj amais, 

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MEMOIRES D'OUTRETOMBE. 3 

Mais soyons toujours aimable 
Et gardons Tesprit français. 

A mon retour, il n'était plus question du Réveil d'Épimé" 
nide; et si le couplet eût ëtë chanté, on aurait fait un mau- 
vais parti à Fauteur. Charles /JT avait prévalu. La vogue de 
cette pièce tenait principalement aux circonstances; le toc- 
sin , un peuple armé de poignards , la haine des rois et des 
prêtres offraient une répétition à huis clos de la tragédie qui 
se jouait publiquement. Talma, débutant, continuait ses 
succès. 

Tandis que la tragédie rougissait les rues, la bergerie 
florissait au théâtre; il n'était question que dïnnocents 
pasteurs et de virginales pastourelles : champs, ruisseaux, 
prairies , moutons, colombes, âge d'or sous le chaume, revi- 
vaient aux soupirs du pipeau devant les roucoulants Tircis 
et les naïves tricoteuses qui sortaient du spectacle delaguillo- 
(lue. Si Samson en avait eu le temps, il aurait joué le rôle de 
Colin, et mademoiselle Théroigne de Méricourt celui deBabet. 
Les conventionnels se piquaient d'être les plus bénins des 
hommes : bons pères, bons fils , bons maris, ils menaient 
promener les petits enfants : ils leur servaient de nourrices; 
ils pleuraient de tendresse h leurs simples jeux ; ils prenaient 
doucement dans leurs bras ces petits agneaux, afin de leur 
montrer le dada des charrettes qui conduisaient les victimes 
au supplice ; ils chantaient la nature, la paix, la pitié, la bien*- 
faisai:^ce, la candeur, les vertus domestiques. Ces béats de 
philanthropie faisaient couper le cou à leurs voisins avec une 
extrême sensibilité, pour le plus grand bonheur de Tespècc 
humaine. 



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MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 



Londres, d'avril k septembre iSSî. 



Rtvu M iéMmirt 1846. 



CHAMGEMEMT DE PHTSIONOMIE DE PARIS. 



Paris n'avait plus , en 1792, la physionomie de i789 et 
de 1790 ; ce n'était plus la révolution naissante, c'était un 
peuple marchant ivre à ses destins, au travers des abîmes, 
par des voies égarées. L'apparence du peuple n'était plus 
tumultueuse, curieuse, empressée; elle était menaçante. 
On ne rencontrait dans les rues que des figures effrayées ou 
farouches, des gens qui se glissaient le long des maisons, 
afin de n'être pas aperçus , ou qui rôdaient cherchant leur 
proie : des regards peureux et baissés se détournaient de 
vous, ou d'âpres regards se fixaient sur les vôtres pour vous 
deviner et vous percer. 

La variété des costumes avait cessé ; le vieux monde s'ef- 
façait ; on avait endossé la casaque uniforme du monde nou- 
veau, casaque qui n'était alors que le dernier vêtement des 
condamnés à venir. Les licences sociales manifestées au ra- 
jeunissement de la France, les libertés de 1789, ces libertés 
fantasques et déréglées d'un ordre de choses qui se détruit 
et qui n'est pas encore l'anarchie, se nivelaient déjà sous le 
sceptre populaire ; on sentait l'approche d'une jeune tyran- 
nie plébéienne, féconde, il est vrai, et remplie d'espérances, 
mais aussi bien autrement formidable que le despotisme 
caduc de l'ancieiine royauté : car le peuple souverain étant 



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MEMOIRES D'OUTIIE-TOMBE. 5 

partout, quand il devient tyran, le tyran est partout ; c'est 
la présence universelle d'un universel Tibère. 

Dans la population parisienne se mêlait une population 
étrangère de coupe-jarrets du Midi ; Tavant-garde des Mar- 
seillais, que Danton attirait pour la journée du iO août et les 
massacres de septembre, se faisait connaître h ses haillons, 
à son teint bruni , h son air de lâcheté et de crime , mais 
de crime d'un autre soleil : m vtdtu vitiimi, au visage le 
vice. 

A l'Assemblée législative, je ne reconnaissais personne : 
Mirabeau et les premières idoles de nos troubles, ou n'étaient 
plus, ou avaient perdu leurs autels. Pour renouer le fil his- 
torique brisé par ma course en Amérique, il faut reprendre 
les choses d'un peu plus haut. 

VUE RÉTROSPECTIVE. 

La fuite du roi, le 2i juin 1791 , fit faire à la révolution 
un pas immense. Ramené à Paris le 25 du même mois , il 
avait été détrôné une première fois , puisque l'Assemblée 
nationale déclara que ses décrets auraient force de loi, sans 
qu'il fût besoin de la sanction ou de l'acceptation royale. Une 
haute cour de justice, devançant le tribunal révolutionnaire, 
était établie à Orléans. Dès cette époque, madame Roland 
demandait la tête de la reine en attendant que la révolution 
lui demandât la sienne. L'attroupement du Champ-de-Mars 
avait eu lieu contre le décret qui suspendait le roi de ses 
fonctions , au lieu de le mettre en jugement. L'acceptation 
de la constitution, le 14 septembre, ne calma rien. Il s'était 
agi de déclarer la déchéance de Louis XVI ; si elle eût eu 
lieu, le crime du 21 janvier n'aurait pas été commis; la posi- 
tion du peuple français changeait par rapport h la monar- 
chie et vis-à-vis de la postérité. Les constituants qui s'oppo- 

1. 

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6 MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 

sèrent à la déchéance crurent sauver la couronne, et ils la 
perdirent ; ceux qui croyaient la perdre en demandant la 
déchéance l'auraient sauvée. Presque toujours, en politique, 
le résultat est contraire l\ la prévision. 

Le 30 du même mois de septembre i 791 , TAssemblée 
constituante tint sa dernière séance ; l'imprudent décret du 
17 mai précédent, qui défendait la réélection des membres 
sortants, engendra la Convention. Rien de plus dangereux, 
de plus insuffisant, de plus inapplicable aux affaires géné- 
rales, que les résolutions particulières à des individus ou à 
des corps, alors même qu'elles sont honorables. 

Le décret du 29 septembre^ pour le règlement des so- 
ciétés populaires , ne servit qu'à les rendre plus violentes.. 
Ce fut le dernier acte de l'Assemblée constituante ; elle se 
sépara le lendemain, et laissa à la France une révolution. 

ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE. — CLUBS. 

L'Assemblée législative, installée le !•' octobre 1791, 
roula dans le tourbillon qui allait balayer les vivants et les 
morts. Des troubles ensanglantèrent les départements; à 
Caen, on se rassasia de massacres et l'on mangea le cœur 
de M. de Belzunce. 

Le roi apposa son veto au décret contre les émigrés et à 
celui qui privait de tout traitement les ecclésiastiques non 
assermentés. Ces actes légaux augmentèrent l'agitation. 
Pétion était devenu maire de Paris. Les députés décrétè- 
rent d'accusation, le 1*' janvier 1792, les princes émigrés; 
le 2, ils fixèrent à ce 1*^' janvier le commencement de 
l'an IV de la liberté. Vers le 15 février, les bonnets rouges 
se montrèrent dans les rues de Paris, et la municipalité fit 
fabriquer des piques. Le manifeste des émigrés parut le 
!•' mars, L'Autriche armait. Paris était divisé en seetions , 

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MEMOIRES D OUTRE-TOMBE. 7 

plus ou moins hostiles les unes aux autres. Le 20 mars 4793, 
TAssemblée léjcislative adopta la mécanique sépulcrale, sans 
laquelle les jugements de la Terreur n'auraient pu s*esrcu- 
ter ; on l'essaya d'abord sur des morts , afin qu'elle apprit 
d'eux son. œuvre. On peut parler de cet instrument comme 
d'un bourreau, puisque des personnes, touchées de ses bons 
services, lui faisaient présent de sommes d'argent pour son 
entretien. L'invention de la machine à meurtre, au moment 
même où elle était nécessaire au crime, est une preuve mé- 
morable de cette intelligence des faits coordonnés les uns 
aux autres , ou plutôt une preuve de l'action cachée de la 
Providence , quand elle veut changer la face des empires. 
Le ministre Roland, à l'instigation des Girondins, avait 
été appelé au conseil du roi. Le 20 avril, la guerre fut dé- 
clarée au roi de Hongrie et de Bohême. Marat publia l'Ami 
du peuple, malgré le décret dont lui , Marat , était frappé. 
Le régiment Royal-Allemand et le régiment de Berchini 
désertèrent. Isnard parlait de la perfidie de la cour. Gen- 
sonné et Brissot dénonçaient le comité autrichien. Une insur- 
rection éclata à propos de la garde du roi, qui fut licenciée. 
Le 28 mai , l'Assemblée se forma en séances permanentes. 
Le 20 juin, le château des Tuileries fut forcé par les masses 
des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau ; le prétexte 
était le refus de Louis XVI de sanctionner la proscription 
des prêtres ; le roi courut risque de vie. La patrie était décla- 
rée en danger. On brûlait en effigie M. de Lafayette. Les 
fédàrés de la seconde fédération arrivaient; les Marseillais, 
attirés par Danton , étaient en marche : ils entrèrent dans 
Paris le 30 juillet, et furent logés par Pétion aux Gordeliers. 

LES CORBELIERS. 

Auprès de la tribune nationale s'étaient élevées deux tri- 



ci byGoogk 



-8 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 

bunes concurrentes : celle des Jacobins et celle des Corde- 
liers, la plus formidable alors, parce qu'elle donna des 
membres* à la fameuse commune de Paris, et qu'elle lui 
fournissait des moyens d'action. Si la formation de la com- 
mune n'eut pas eu lieu, Paris, faute d'un point de concen- 
tration, se serait divisé, et les différentes mairies fussent 
devenues des pouvoirs rivaux. 

Le club des Cordeliers était établi dans ce monastère , 
dont une amende en réparation d'un meurtre avait servi à 
bâtir l'église sous saint Louis en 1259 (1); elle devint, en 
i590, le repaire des plus fameux ligueurs. 

Il y a des lieux qui semblent être le laboratoire des fac- 
tions : « Avis fut donné, dit l'Estoile (i2 juillet i595), au 
« duc de Mayenne, de deux cents cordeliers arrivés à Paris, 
« se fournissant d'armes et s'entendant avec les Seize, Ics- 
« quels dans les Cordeliers de Paris tenaient tous les jours 
« conseil... Ce jour, les Seize, assemblés aux Cordeliers, se 
u déchargèrent de leurs armes. » Les ligueurs fanatiques 
avaient donc cédé à nos révolutionnaires philosophes le mo- 
nastère des Cordeliers, comme une morgue. 

Les tableaux, les images sculptées ou peintes, les voiles , 
les rideaux du couvent avaient été arrachés ; la basilique , 
écorchée, ne présentait plus aux yeux que ses ossements et 
ses arêtes. Au chevet de l'église, où le vent et la pluie en- 
traient par les rosaces sans vitraux, des établis de menuisier 
servaient de bureau au président, quand la séance se tenait 
dans l'église. Sur ces établis étaient déposés des bonnets 
rouges, dont chaque orateur se coiffait avant de monter à la 
tribune. Cette tribune consistait en quatre poutrelles arc- 
boutées, et traversées d'une planche dans leur X, comme 
un échafaud. Derrière le président, avec une statue de la 

(1) Elle fut. brûlée eiï 1580. 

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MEMOIRES D*OUTRE-TOMBE. 9 

Liberté, on Toyait de prétendus instruments de l'ancienne 
justice , instruments supplées par un seul , la machine à 
sang, comme les mécaniques compliquées sont remplacées 
par le bélier hydraulique. Le club des Jacobins épurés em- 
prunta quelques-unes de ces dispositions des Cordcliers. 

ORATEURS. 

Les orateurs, unis pour détruire, ne s'entendaient ni sur 
les chefs à choisir, ni sur les moyens à employer ; ils se trai- 
taient de gueux, de filous, de voleurs, de massacreurs, à la 
cacopbonîe des sifflets et des hurlements de leurs différents 
groupes de diables. Les métaphores étaient prises du maté- 
riel des meurtres , empruntées des objets les plus sales de 
tous les genres de voirie et de fumier, ou tirées des lieux 
consacrés aux prostitutions des hommes et des femmes. Les 
gestes rendaient les images sensibles ; tout était appelé par 
son nom, avec le cynisme des chiens, dans une pompe ob- 
scène et impie de jurements et de blasphèmes. Détruire et 
produire, mort et génération, on ne démêlait que cela à tra- 
vers l'argot sauvage dont les oreilles étaient assourdies. Les 
harangueurs, à la voix grêle ou tonnante, avaient d'autres 
interrupteurs que leurs opposants : les petites chouetlcs 
noires du cloître sans moines et du clocher sans cloches 
s'éjouissaient aux fenêtres brisées, en espoir du butin; elles 
interrompaient les discours. On les rappelait d'abord à Tor- 
dre par le*tintamarrc de l'irapuissante sonnette; mais ne 
cessant point leur criaillement , on leur tirait des coups de 
fusil pour leur faire faire silence : elles tombaient , palpi- 
tantes, blessées et fatidiques, au milieu du pandénionium. 
Des charpentes abattues, des bancs boiteux, des stalles 
démantibulées, des tronçons de saints roules et pousses 
contre les murs, servaient de gradins aux spectateurs crot- 

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ie MÉMOIRES B0UTRE*TOMBE. 

tés, poudreux, soûls, suants, en carmagnole percée, la pique 
sur l'épaule ou les bras nus croisés. 

Les plus difformes de la bande obtenaient de préférence 
la parole. Les infirmités de l'âme et du corps ont joué un 
rôle dans nos troubles : Tamour-propre en souffrance a fait 
de grands révolutionnaires. 

MARAT ET SES AMIS. 

D'après ces préséances de hideur, passait sucpessivepent, 
mêlée aux fantômes des Seize, une série de têtes de gorr 
gones. L'ancien médecin des gardes du corps du comte 
d'Artois, l'embryon suisse Marat, les pieds nus dans des 
sabots ou des souliers ferrés , pérorait le premier , en 
vertu de ses incontestables droits. Nanti de l'office de 
fou à la cour du peuple, il s'écriait, avec une physio- 
nomie plate et ce demi-sourire d'une banalité de politesse 
que l'ancienne éducation mettait sur toutes les faces : 
(( Peuple , il te faut couper deux cent soixante et dix mille 
têtes ! » 

A ce Galigula de carrefour, succédait le cordonnier athée 
Chaumette. Celui-ci était suivi du procureur général de la 
lanterne^ Camille Desmoulins, Cicéron bègue, conseiller 
public de meurtres, épuisé de débauches, léger républicain 
à calembours et à bons mots, diseur de gaudrioles de cime- 
tière, lequel déclara qu'aux massacres de septembre, fotf^ 
s'était passé avec ordre. Il consentait à devenii^ Spartiate, 
pourvu qu'on laissât la façon du brouet noir au restaurateur 
Méot. 

Fouché, accouru de Juilly et de Nantes, étudiait le 
désastre sous ces docteurs : dans le cercle des bêtes féroces 
attentives au bas de la chaire, il avait l'air d'une hyène habil- 
lée. Il haleinait les futurs effluves du sang ; il humait déjà 

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r 



HËMOIRES D*OUTBE.TOMBR. H 

FeiKîeiis d«è processions k ânes et à bourreaux, eu attendant 
le jour où , chassé du club des Jacobins , comme voleur, 
sthëe, assassin, il serait choisi pour ministre. Quand Marat 
était descendu de sa planche, ce Triboulet politique deve* 
naît le jouet de ses maîtres : ils lui donnaient des nasardes , 
lui marchaient sur les pieds, le bousculaient avec des huées, 
ce qui ne Tempécba pas de devenir le chef de la multitude, 
de monter k Thorloge de l'hôtel de ville, de sonner le tocsin 
d'un massacre général, et de triompher au tribunal révolu- 
tionnaire. 

Marât, comme le Péché de Milton, fut violé par la Mort : 
Chéoier fit son apothéose , David le peignit dans le bain 
rougi, on le compara au divin auteur de l'Évangile. On lui 
dédia celte prière : « Cœur de Jésus ! cœur de Marat ! sacré 
« cœur de Jésus ! à sacré cœur de Marat ! » Ce cœur de Marat 
eut pour ciboire une pyxide précieuse du garde-meuble. 
On visitait dans un cénotaphe de gazon , élevé sur la place 
du Carrousel , le buste , la baignoire, la lampe et Técritoire 
de la divinité. Puis le vent tourna : Timmondice , versée de 
l'urne d'agate dans un autre vase, fut vidée à l'égout. 



LèBittêt «l'tTrU b M^Mabre ISM. 



BÀKTON. — CAMILLE DESMOULIMS. — FABRS d'i^GUNTINE. 



Les scènes des Cordeliers, dont je fus trois ou quatre fols 
le témoin^ étaient domiiiées et pr^idées par Danton, Hua à 



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a MÉMOIRES D'ODTRE-TOMBE. 

taille de Gotli, à nez camus, h narines au vent, à méplats 
couturés, à face de gendarme mélangé de procureur lubri- 
que et cruel. Dans la coque de son église, comme dans la 
carcasse des siècles, Danton, avec ses trois Furies mâles, 
Camille Desmoulins, Marat, Fabre d'Églantine, organisa les 
assassinats de septembre. Billaud de Varennes proposa de 
mettre le feu aux prisons et de brûler tout ce qui était de- 
dans ; un autre conventionnel opina pour qu'on noyât tous 
les détenus; Marat se déclara pour un massacre général. On 
implorait Danton pour les victimes : « Je me f... des prison- 
niers, » répondit-il. Auteur de la circulaire de la Commune, 
il invita les bommes libres à répéter dans les départements 
rénormité perpétrée aux Carmes et à l'Abbaye. 

Prenons garde à l'histoire : Sixte-Quint égala pour le salut 
des hommes le dévouement de Jacques Clément au mystère 
de l'incarnation, comme on compara Marat au Sauveur du 
monde ; Charles IX écrivit aux gouverneurs des provinces 
d'imiter les massacres de la Saint-Barthélémy, comme 
Danton manda aux patriotes de copier les massacres de sep- 
tembre. Les jacobins étaient des plagiaires : ils le furent 
encore en immolant Louis XVI à l'instar de Charles I«'. 
Comme des crimes se sont trouvés mêlés à un grand mou- 
vement social, on s'est, très-mal à propos, figuré que ces 
crimes avaient produit les grandeurs de la Révolution, dont 
ils n'étaient que les affreux pastiches : d'une belle nature 
souffrante, des esprits passionnés ou systématiques n'ont 
admiré que la convulsion. 

Danton, plus franc que les Anglais, disait : 

— Nous ne jugerons pas le roi, nous le tuerons: 
11 disait aussi : 

— Ces prêtres, ces nobles, ne sont point coupables, mais 
il faut qu'ils meurent, parce qu'ils sont hors de place, entra- 
vent le mouvement des choses et gênent l'avenir. 

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MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 13 

Ces paroles, sous un semblant d'horrible profondeur, 
n^ont aucune étendue de génie : car elles supposent que 
rînnocence n'est rien, et que Tordre moral peut être retran- 
ché de l'ordre politique sans le faire périr, ce qui est faux. 

Danton n'avait pas la conviction des principes qu'il sou- 
U^nait, il ne s'était affublé du nianteau révolutionnaire que 
pour arriver à la fortune. 

— Venez brailler avec nous, conseillait-il h un jeune 
homme; quand vous vous serez enrichi, vous ferez ce que 
vous voudrez. 

II confessa que s'il ne s'était pas livré à la cour, c'est 
qu'elle n'avait pas voulu l'acheter assez cher : effronterie 
d'une intelligence qui se connaît et d'une corruption qui 
s'avoue à gueule bée. 

Inférieur, même en laideur, à Mirabeau dont 11 avait été 
l'agent, Danton fut supérieur à Robespierre, sans avoir, 
ainsi que lui, donné son nom à ses crimes. 11 conservait le 
sens religieux. 

— Nous n'avons pas, disait-il, détruit la superstition pour 
établir l'athéisme. 

Ses passions auraient pu être bonnes, par cela seul qu'elles 
étaient des passions. On doit faire la part du caractère dans 
les actions des hommes ; les coupables à imagination comme 
Danton semblent, en raison même de l'exagération de leurs 
dits et déportements, plus pervers que les coupables de 
sang-froid, et dans le fait ils le sont moins. Cette remarque 
s'applique encore au peuple : pris collectivement, le peuple 
est un poëte, auteur et acteur ardent de la pièce qu'il joue 
pu qu'on lui fait jouer. Ses excès ne sont pas tant l'instinct 
d'une cruauté native que le délire d'une foule enivrée de 
spectacles, surtout quand ils sont tragiques ; chose si vraie 
que dans les horreurs populaires il y a toujours quelque 
chose de superflu donné au tableau et à l'émotion. 
2. 2 

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U MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 

Danton fut attrapé au traquenard qu'il avait l^ndu. Il ne 
lui servit de rien de lancer des boulettes de pain au nez 
de ses juges, de répondre avec courage et noblesse, de faire 
hésiter le tribunal, de mettre en péril et en frayeur la Con* 
vention, de raisonner logiquement sur des forfaits par qui 
la puissance même de ses ennemis avait été créée, de s'é- 
crier, saisi d'un stérile repentir : « C'est moi qui ai fait 
instituer ce tribunal infâme ; j'en demande pardon à Dieu 
et aux hommes ! j» phrase qui plus d'une fois a été pillée. 
C'était avant d'être traduit au tribunal qu'il fallait en dé- 
clarer l'infamie. 

Il ne restait à Danton qu'à se montrer aussi impitoyable 
à sa propre mort qu'il l'avait été à celle de ses victimes, qu'à 
dresser son front plus haut que le coutelas suspendu : c'est 
ce qu'il fit. Du théâtre de la Terreur, où ses pieds se col- 
laient dans le sapg épaissi de la veille, après avoir promené 
un regard de mépris et de domination sur la foule, il dit au 
bourreau : 

— Tu montreras ma tête au peuple ^ elle en vaut la 
peine. 

Le chef de Danton demeura aux mains de l'exécuteur, 
tandis que l'ombre acéphale alla se mêler aux ombres déca- 
pitées de ses victimes : c'était encore de l'égalité. 

Le diacre et le sous-diacre de Danton , Camille Desmou- 
1ms «t Fabre d'Églantine, périrent de la même manière que 
'JeuTiprétre. 

A répoque où l'on faisait des pensions à la guillotine, où 
Ton portait alternativement à la boutonnière de sa carma- 
gnole^ en guise de fleur, une petite guillotine en or, ou un 
petit morceau de cœur de guillotiné ; à l'époque où l'on vo- 
ciférait : « Vive l'enferl » où Ton célébrait les Joyeuses or- 
gies du sang, de l'ader et de la rage, où l'on trinquait au 
néant, où l'on dansait tout ou la danse des trépassés , pour 

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MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 15 

n'avoir pas la peine de se déshabiller en allant les rejoin- 
dre; à cette époque, il fallait, en fin de compte, arriver au 
deraier banquet, à la dernière facétie de la douleur. Des- 
mouUns fut convié au tribunal de Fouquier-Tinville : 

— Quel âge as- tu? lui demanda le président. 

— L'âge du sans-culotte Jésus, répondit Camille, bouffon- 
nant. 

Une obsession vengeresse forçait ces égorgeurs de chré- 
tiens à confesser incessamment le nom du Christ. 

Il serait injuste d'oublier que Camille Desmoulins osa 
braver Robespierre, et racheter par son courage ses égare- 
ments. Il donna le sign^H de la réaction contre la Terreur. 
Une jeune et charmante femme, pleine d'énergie , en le 
rendant capable d'amour, le rendit capable de vertu et de 
sacrifice. L'indignation inspira l'éloquence à l'intrépide et 
grivoise ironie du tribun ; il assaillit d'un grand air les écha- 
fauds qu'il avait aidé à élever. Conformant sa conduite h ses 
paroles, il ne consentit point à son supplice ; il se colleta 
avec l'exécuteur dans le tombereau , et n'arriva au bord du 
dernier gouffre qu'à moitié déchiré. 

Fabre dÉglantine, auteur d'une pièce qui restera, montra, 
tout au rebours de Desmoulins, une insigne faiblesse. Jean 
Roseau, bourreau de Paris sous la Ligue, pendu pour avoir 
prêté son ministère aux assassins du président Brisson , ne 
se pouvait résoudre h la corde. Il paraît qu'on n'apprend pas 
à mourir en tuant les autres. 

Les débats, aux Cordeliers , me constatèrent le fait d'une 
société dans le moment le plus rapide de sa transformation, 
i'avais vu l'Assemblée constituante commencer le meurtre 
de la royauté, en i789 et 1790 ; je trouvai le cadavre encore 
tout chaud de la vieille monarchie, livré en i792 aux 
boyaudiers législateurs : ils l'éventraient et le disséquaient 
dans les salles basses de leurs clubs, comme les hallebardiers 

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i6 MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 

dépecèrent et brûlèrent le corps du Balafré dans les com- 
bles du château de Blois. 

De tous les hommes que je rappelle, Danton, Marat, Ca- 
mille Desmoulins , Fabre d'ÉgLintine, Robespierre , pas un 
ne vit. Je les rencontrai un moment sur mon passage, entre 
une société naissante en Amérique et une société mourante 
en Europe , entre les forets du nouveau monde et les soli- 
tudes de l'exil : je n'avais pas compté quelques mois sur le 
sol étranger, que ces amants de la mort s'étaient déjà épuisés 
avec elle. A la distance où je suis maintenant de leur appa- 
rition, il me semble que, descendu aux enfers dans ma 
jeunesse, j'ai un souvenir confus des larves que j'entrevis 
errantes au bord du Cocyte : elles complètent les songes 
variés de ma vie et viennent se faire inscrire sur mes 
tablettes d'outre- tombe. 



Londres, d'avril k septembre I8t2. 



OPINION DE M. DE MALESUERBES SUR L EMIGRATION. 



Ce me fut une grande satisfaction de retrouver M. de 
Malesherbes et de lui parler de mes anciens projets. Je rap- 
portais les plans d'un second voyage qui devait durer 
neuf ans ; je n'avais k faire avant qu'un autre petit voyage 
en Allemagne : je courais à l'armée des princes, je revenais 
en courant pourfendre la révolution; le tout étant terminé 
en deux ou trois mois , je hissais ma voile et retournais au 



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MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 17 

nouveau monde, avec une révolution de moins et un 
mariage de plus. 

Et cependant mon zèle surpassait ma foi ; je sentais que 
l'émigration était une sottise et une folie. » Pelaudé h toutes 
mains, dit Montaigne, aux Gibelins j'étois Guelfe, aux Guel- 
fes Gibelin. >» Mon peu de goût pour la monarchie absolue ne 
me laissaitaucune illusion sur le parti queje prenais: je nour- 
rissais des scrupules, et, bien que résolu de me sacrifier à 
l'honneur, je voulus avoir sur Fémigration l'opinion de M. de 
Malesherbes. Je le trouvai très-animé : les crimes continués 
sous ses yeux avaient fait disparaître la tolérance politique 
deTami de Rousseau ; entre la cause des victimes et celle des 
bourreaux, il n'hésitait pas. Il croyait que tout valait mieux 
que Tordre de choses alors existant ; il pensait , dans mon 
cas particulier, qu'un homme portant Tépée ne se pouvait 
dispenser de rejoindre les frères d'un roi opprimé et livré 
à ses ennemis. Il approuvait mon retour d'Amérique et pres- 
sait mon frère de partir avec moi. 

Je lui fis les objections ordinaires sur Falliance des étran- 
gers, sur les intérêts de la patrie , etc., etc. Il y répondit; 
des raisonnements généraux passant aux détails, il me cita 
des exemples embarrassants. Il me présenta les Guelfes et 
les Gibelins s'appuyant des troupes de l'empereur ou du 
pape ; en Angleterre , les barons se soulevant contre Jean 
sans Terre. Enfin de nos jours, il citait la république des 
Etals-Unis, implorant le secours de la France. 

— Ainsi, continuait M. de Malesherbes, les hommes les 
plus dévoués à la liberté et à la philosophie , les républi- 
cains et les protestants, ne se sont jamais crus coupables en 
empruntant une force qui pût donner la victoire à leur 
opinion. Sans notre or, nos vaisseaux et nos soldats , le 
nouveau monde serait-il aujourd'hui émancipé? Moi, Males- 
herbes, moi qui vous parle, n'ai-je pas reçu en 1776 Frank- 

2. 

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18 MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 

lin, lequel venait renouer les négociations de Silas Deane? 
et pourtant Franklin était-il un traître? La liberté améri- 
caine était-elle moins honorable parce qu'elle a été assistée 
pat Lafayette et conquise par des grenadiers français? Tout 
gouvernement qui , au lieu d'offrir des gai*anties aux lois 
fondamentales de la société, transgresse lui-môme les lois de 
l'équité, les règles de la justice, n'existe plus et rend l'homme 
à l'état de nature. 11 est licite alors de se défendre comme 
on peut, de recourir aux moyens qui semblent les plus 
propres h renverser la tyi'annic, à rétablir les droits de cha- 
cun et de tous. 

Les principes du droit naturel, mis en avant par les plus 
grands publicistes, développés par un homme tel que M. de 
Malesherbcs, et appuyés de nombreux exemples historiques, 
me frappèrent sans me convaincre : je ne cédai réellement 
qu'au mouvement de mon âge, au point d'honneur. J'ajou- 
terai à ces exemples de M. de Malesherbcs des exemples 
récents : pendant la guerre d'Espagne, en i823, le parti 
républicain français est allé servir sous le drapeau des Cer- 
tes, et ne s'est pas fait scrupule de porter les armes contre 
sa patrie; les Polonais et les Italiens constitutionnels ont 
sollicité, en J830 et i83i, les secours de la France, et lés 
Portugais d<5 la charte ont envahi leur patrie avec l'argent et 
les soldats de l'étranger. Nous avons deux poids et deux 
mesures : nous approuvons pour une idée, un système, un 
intérêt, un homme, ce que nous blâmons pour une autre 
idée, un autre système, un autre intérêt, un autre homme. 



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MÉMOIRES D'OUTRE TOMBE. f9 



Londres, d'avril k teptenbrt 4891. 



JE JOUE ET JE PERDS. — AVENTURE DU FIACRE. — MADAME ROLAND. 

— BARÈRE A L*ERM1TAGE. — SECONDE FÉDÉRATION DU 14 JUILLET. 

— PRÉPARATIFS d'Émigration. 



Ces conversations entre moi et lïllustre défenseur du roi 
avaient lieu chez ma belle-sœur : elle venait d'accoucher 
d'un second fils, dont M. de Malesherbes fut parrain, et 
auquel il donna son nom, Christian. J'assistai au baptême de 
cet enfant, qui ne devait voir son père et sa mère qu'à l'âge 
où la vie n'a point de souvenir, et apparaît de loin comme 
un songe immémorabic. Les préparatifs de mon départ 
traînèrent. On avait cru me faire faire un riche mariage; il 
se trouva que la fortune de ma femme était en rentes sur le 
clergé ; la nation se chargea de les payer à sa façon. 'Ma- 
dame de Chateaubriand avait de plus, du consentement de 
ses tuteurs, prêté l'inscription d'une forte partie de ces 
rentes à sa sœur, la comtesse du Plessis-Parseau, émigrée. 
L'aident manquait donc toujours ; il en fallut emprunter. 

Un notaire nous procura dix mille francs: je les apportais 
en assignats chez moi, cul-de-sae Pérou, lorsque je rencon- 
trai, rue de Richelieu, un de mes anciens camarades au régi- 
ment de Navarre, le comte Achard. Il était grand joueur; il 
me prq>osa d'aller aux salons de M*** où nous pourrions 
causer : le diable me pousse; je monte, je joue, je perds 
tout, sauf quinze cents francs, avec lesquels, plein de 
remords et de confusion, je grimpe dans la première voiture 
venue. Je n'avais jamais joué : le Jeu produisit sur moi une 



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20 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 

espèce d'enivrement douloureux; si celte passion m'eût 
atteint, elle m'aurait renversé la cervelle. L'esprit à moitié 
égaré, je quitte la voiture à Saint-Sulpiee, et j'y oublie mon 
portefeuille renfermant l'écornure de mon trésor. Je cours 
chez moi et je raconte que j'ai laissé les dix mille francs 
dans un Oacre. 

Je sors, je descends la rue Dauphine, je traverse le Pont- 
Neuf, non sans avoir envie de me jeter à l'eau ; je vais sur la 
place du Palais-Royal, où j'avais pris le malencontreux 
cabas. J'interroge les Savoyards qui donnent à boire aux 
rosses, je dépeins mon équipage, on m'indique au hasard 
un numéro. Le commissaire de police du quartier m'ap- 
prend que ce numéro appartient à un loueur de carrosses 
demeurant au haut du faubourg Saint-DenisrJe me rends 
à la maison de cet homme : je demeure toute la nuit dans 
l'écurie, attendant le retour des fiacres : il en arrive suc- 
cessivement un grand nombre qui ne sont pas le mien ; 
enfin, à deux heures du matin, je vois entrer mon char. A 
peine eus-je le temps de reconnaître mes deux coursiers 
blancs, que les pauvres bêtes, éreintées , se laissèrent choir 
sur la paille, roides, le ventre ballonné, les jambes tendues 
comme si elles étaient mortes. 

Le cocher se souvint de m'avoir mené. Après moi , il 
avait chargé un citoyen qui s'était fait descendre aux Jaco- 
bins; après le citoyen, une dame qu'il avait conduite rue de 
Cléry, n° 15 ; après cette dame, un monsieur qu'il avait dé- 
posé aux Récollels, rue Saint-Martin. Je promets pourboire 
au cocher, et me voilà, sitôt que le jour fut venu, procédant 
à la découverte de mes quinze cents francs , comme à la 
recherche du passage nord-ouest. Il me paraissait clair que 
le citoyen des Jacobins les avait confisqués du droit de sa 
souveraineté. La demoiselle de la rue de Cléry affirma 
n'avoir rien vu dans le fiacre. J'arrive à la troisième station, 

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MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 2i 

sans aucune espérance; le cocher donne, tant bien que ma], 
le signalement du monsieur qu'il a voiture. Le portier s'ëcrie : 

— C'est le père tel ! 

Il me conduit, à travers les corridors et les appartements 
abandonnés , chez un récollet , resté seul pour inventorier 
les meubles de son couvent. Ce religieux, en redingote pou- 
dreuse, sur un amas de ruines, écoute le récit que je lui fais. 

— Étes-vous, me dit-il, le chevalier de Chateaubriand? 

— Oui , répondis-je. 

— Voilà votre portefeuille, répliqua-t-il ; je vous l'aurais 
porté après mon travail ; j'y avais trouvé votre adresse. 

Ce fut ce moine chassé et dépouillé, occupé à compter 
consciencieusement pour ses propriétaires les reliques de son 
cloître , qui me rendit les quinze cents francs avec lesquels 
j'allais m'achcminer vers l'exil. Faute de cette petite somme, 
je n'aurais pas émigré : que scrais-je devenu? Toute ma vie 
était changée. Si je faisais aujourd'hui un pas pour retrouver 
un million, je veux être pendu. 

Ceci se passait le i 6 juin i 792. 

Fidèle à mes instincts, j'étais revenu d'Amérique pour 
offrir mon épée à Louis XVI, non pour m'associer à des in- 
trigues de parti. Le licenciement de la nouvelle garde du 
roi, dans laquelle se trouvait Murât; les ministères succes- 
sifs de Roland , de Dumouriez , de Duport du Tertre ; les 
petites conspirations de cour ou les grands soulèvements 
populaires ne m'inspiraient qu'ennui et mépris. J'entendais 
beaucoup parler de madame Roland, que je ne vis point; 
ses Mémoires prouvent qu'elle possédait une force d'esprit 
extraordinaire. On la disait fort agréable; reste à savoir si 
elle l'était assez pour faire supporter à ce point le cynisme 
des vertus hors nature. Certes, la femme qui, au pied de la 
guillotine, demandait une plume et de l'encre afin d'écrire 
les derniers moments de son voyage, de consigner les 

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22 MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 

découvertes qu'elle avait faites dans son trajet de la dm- 
ciergerie àla place de la Révolution, une telle femme montre 
une préoccupation d'avenir, un dédain de la vie dont il y a 
peu d'exemples. Madame Roland avait du caractère plutôt 
que du génie : le premier peut donner le second , le second 
ne peut donner le premier. 

Le 19 juin, j'étais allé àla vallée de Montmorency visiter 
l'Ermitage de J. J. Rousseau : non que je me plusse au 
souvenir de madame d'Épinay et de cette société factice et 
dépravée; mais je voulais dire adieu à la solitude d'un 
homme antipathique par ses mœurs h mes mœurs, hien que 
doué d'un talent dont les accents remuaient ma jeunesse. 
Le lendemain, 20 juin, j'étais encore à l'Ermitage; j'y ren- 
contrai deux hommes qui se promenaient comme moi dans 
ce lieu désert pendant le jour fatal de la monarchie , indif- 
férents qu'ils étaient ou qu'ils seraient, pensais-je, aux 
affaires du monde : l'un était M. Marct, de l'empire ; l'autre, 
M. Barère, de la république. Le gentil Barère était venu, 
loin du bruit, dans sa philosophie sentimentale , conter des 
fleurettes révolutionnaires h l'ombre de Julie. Le trouba- 
dour de la guillotine, sur le rapport 4uquel la Convention 
décréta que la terreur était à l'ardre du jour, échappa à 
cette terreur en se cachant dans le panier aux têtes ; du 
fond du baquet de sang, sous l'échafaud , on l'entendait seu- 
lement croasser la mort! Barère était de l'espèce de ces 
tigres qu'Oppien fait naître du souffle léger du vent : velocia 
Zephyri proies, 

Ginguené , Chamfort , mes anciens amis les gens de let- 
tres, étaient charmés de la journée du 20 juin. Laharpe, 
continuant ses leçons au Lycée, criait d'une voix de stentor: 
« Insensés ! vous répondiez à toutes les représentations du 
« peuple: Les baïonnettes! les baïonnettes! Eh bien! les 
« voilà les baïonnettes ! » Quoique mon voyage en Améri- 

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MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE. «3 

que m'eût rendu an personnage moins insignifiant, je ne 
me pouvais élever à une si grande hauteur de principes et 
d'éloquence. Fontanes courait des dangers par ses anciennes 
liaisons avec In Société monarchique. Mon frère faisait partie 
d'un club d'enragés. Les Prussiens marchaient en vertu 
d'une convention des cabinets de Vienne et de Berlin ; dcj& 
une affaire assez chaude avait eu lieu entre les Français et 
les Autrichiens, du côté de Mons. Il était plus que temps de 
prendre une détermination. 

Mon frère et moi , nous nous procurâmes de faux passe- 
pœ'ts pour Lille: nous étions deux marchands de vins, 
gardes nationaux de Paris, dont nous portions Funiforme , 
nous proposant de soumissionner les fournitures de Farrnée. 
Le valet de chambre de mon frère, Louis Poullain, appelé 
Saint-Louis, voyageait sous son propre nom : bien que de 
Lamballe, en basse Bretagne, il allait voir ses parents en 
Flandre. Le jour de notre émigration fut fixé au i5 de juil- 
let, lendemain de la seconde fédération. Nous passâmes le 
14 dans le jardin de Tivoli, avec la famille de Rosambo , 
mes sœurs et ma femme. Tivoli appartenait à M. Boutin 
dont la fille avait épousé M. de Malesherbes. Vers la fin de 
la journée , nous vîmes errer à la débandade bon nombre 
de fédérés , sur les chapeaux desquels était écrit à la craie : 
« Pétion, ou la mort! » Tivoli, point de départ de mon 
exil, devait devenir un rendez-vous de jeux et deiétes. Nos 
parents se séparèrent de nous sans tristesse; ils étaient per- 
suadés que nous faisions un voyage d'agrément. Mes 
quinze cents francs retrouvés semblaient un trésor suûisant 
pour me ramener triomphant h Paris. 



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24 MEMOIftES D'OUTRE-TOMBE. 



Londres, d'avril k septembre 1822 



J'ÉNIGRE AVEC MON FRÊIIE. — - AVENTURE DE SAINT-LOUIS. - NOUS 
PASSONS LA FRONTIÈRE. 



Le 15 juillet, h six heures du matin , nous montâmes en 
diligence; nous avions arrêté nos places dans le cabriolet, 
auprès du conducteur ; le valet de chambre, que nous étions 
censés ne pas connaître, s'enfourna dans le carrosse , avec 
les autres voyageurs. Saint-Louis était somnambule ; il allait 
la nuit chercher son maître dans Paris les yeux ouverts , 
mais parfaitement endormi. Il déshabillait mon frère, le 
mettait au lit, toujours dormant, répondant à tout ce qu'on 
lui disait pendant ses attaques : « Je sais , je sais , » ne 
s'éveiliant que quand on lui jetait de Feau froide au visage ; 
homme d'une quarantaine d'années, haut de près de six 
pieds, et aussi laid quïl était grand. Ce pauvre garçon, très- 
respectueux, n'avait jamais servi d'autre maître que mon 
frère ; il fut tout troublé lorsqu'au souper il lui fallut s'as- 
seoir h table avec nous. Les voyageurs , fort patriotes, par- 
lant d'accrocher les aristocrates à la lanterne, augmentaient 
sa frayeur. L'idée qu'au bout de tout cela il serait obligé de 
passer à travers l'armée autrichienne , pour s'aller battre à 
l'armée des princes, acheva de déranger son cerveau. Il but 
beaucoup et remonta dans la diligence; nous rentrâmes dariâ 
le coupé. 

Au milieu de la nuit, nous entendons les voyageurs crier, 
la tête à la portière : 

— Arrêtez, postillon, arrêtez ! 



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MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE. 2) 

Où arrête ; la portière de la diligence s'ouvre, et aussitôt 
des voix de femmes et d'hommes : 

— Descendez, citoyen, descendez! On n'y tient pas! 
Descendez, cochon! C'est un brigand! Descendez, des- 
cendez ! 

Nous descendons aussi. Nous voyons Saint-Louis bous- 
culé, jeté en bas du coche, se relevant, promenant ses yeux 
ouverts et endormis autour de lui, se mettant à fuir à toutes 
jambes, sans chapeau, du côté de Paris. Nous ne le pouvions 
réclamer , car nous nous serions trahis ; il le fallait aban- 
donner à sa destinée. Pris et appréhendé au premier village, 
il déclara quïl était le domestique de M. le comte de Cha- 
teaubriand, et qu'il demeurait à Paris, rue de Bondy. La 
maréchaussée le conduisit de brigade en brigade chez le 
président de Rosambo ; les dépositions de ce malheureux 
homme servirent à prouver notre émigration , et à envoyer 
mon frère et ma belle-sœur h l'échafaud. 

Le lendemain, au déjeuner de la diligence, il fallut écou- 
ter vingt fois toute l'histoire : « Cet homme avait Fimagi- 
nation troublée ; il rêvait tout haut ; il disait des choses 
étranges ; c'était sans doute un conspirateur , un assassin 
qui fuyait la justice. » Les citoyennes bien élevées rou- 
gissaient en agitant de grands éventails de papier vert 
à la Constitution. Nous reconnûmes aisément dans ces 
récits les effets du somnambulisme, de la peur et du 
vin. 

Arrivés à Lille, nous cherchâmes la personne qui nous 
devait mener au delà de la frontière. L'émigration avait ses 
agents de salut qui devinrent, par le résultat, des agents de 
perdition. Le parti monarchique était encore puissant , la 
question non décidée ; les faibles et les poltrons servaient, 
en attendant l'événement. 
Nous sortîmes de Lille avant la fermeture des portes : nous 
2. 3 

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26 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 

nous arrêtâmes dans une maison écartée, et nous ne nous 
mîmes en roule qu'à dix heures du soir, lorsque la nuit 
fut tout à fait close; nous ne portions rien avec nous ; nous 
avions une petite canne à la main ; il n'y avait pas plus d'un 
an que je suivais ainsi mon Hollandais dans les forêts amé~ 
ricaines. 

Nous traversâmes des blés parmi lesquels serpentaient des 
sentiers à peine tracés. Les patrouilles françaises et autri- 
chiennes battaient la campagne; nous pouvions tomber 
dans les unes et dans les autres , ou nous trouver sous le 
pistolet d'une vedette. Nous entrevîmes de loin des cava- 
liers isolés, immobiles et l'arme au poing ; nous ouïmes des 
pas de chevaux dans des chemins creux ; en mettant l'oreille 
à terre, nous entendîmes le bruit régulier d'une marche 
d'infanterie. Après trois heures d'une route tantôt faite en 
courant, tantôt lentement sur la pointe du pied, nous 
arrivâmes au carrefour d'un bois où quelques rossignols 
chantaient en tardiveté. Une compagnie de uhlans qui se 
tenait derrière une haie fondit sur nous le sabre haut. Nous 
criâmes : «< OfEciers qui vont rejoindre les princes i » 
Nous demandâmes à être conduits à Tournay, décla- 
rant être en mesure de nous faire reconnaître. Le com- 
mandant du poste nous plaça entre ses cavaliers et nous 
emmena. 

Quand le jour fut venu, les uhlans aperçurent nos unifor- 
mes de gardes nationaux sous nos redingotes, et insultèrent 
les couleurs que la France allait faire porter à l'Europe 
vassale. 

Dans le Toumaisis, royaume primitif des Francs, Clovis 
résida pendant les premières années de son règne. Il partit 
de Tournay avec ses compagnons, appdé qu'il était à la 
conquête des Gaules : « Les armes attirent à dles tous Ijss 
droits, » dit Tacite. Dans cette ville d'où sortit en 48$ le 

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MEMOIRES DX)UTRE-TOMBE. 27 

premier roi de la première race , pour fonder sa longue et 
puissante monarchie , j'ai passé en i 792 pour aller rejoin- 
dre les princes de la troisième race sur le sol étranger, et 
j'y repassai en 1814, lorsque le dernier rot des Français 
abandonnait le royaume du premier roi des Francs : omnia 
migrant. 

Arrivé à Tournay, je laissai mon frère se débattre avec 
les autorités, et sous la garde d'un soldat je visitai la ca- 
thédrale. Jadis Odon d'Orléans, écolâtre de cette cathédrale, 
assis pendant la nuit devant le portail de l'église, enseignait 
â ses disciples le cours des astres , leur montrant du doigt 
la voiô lactée et les étoiles. J*aurais mieux aimé trouver à 
Tournay ce naïf astronome du onzième siècle que des Pan- 
dours. Je me plais à ces temps où les chroniques m'appren- 
nent, sous l'an 1049, qu'en Normandie un homme avait été 
métamorphosé en âne ; c'est ce qui pensa m'arriver h moi- 
même, comme on l'a vu, chez les demoiselles Coupparl, mes 
maîtresses de lecture. Hildebert, en 1H4, a remarqué une 
fille des oreilles de laquelle sortaient des épis de blé : c'était 
peut-être Cérès. La Meuse, que j'allais bientôt traverser, fut 
suspendue en l'air l'année 1118, témoin Guillaume de Nan- 
gis et Albérie. Rigord assure que l'an 1194, entre Compiè- 
gneetClermontenBeauvoisis,il tomba une grêle entremêlée 
de corbeaux qui portaient des charbons et mettaient le feu. 
Si la tempête, comme nous l'assure Gervais de Tilbury, ne 
pouvait éteindre une chandelle sur la fenêtre du prieuré de 
Saint-Michel de Camîssa, par lui nous savons aussi qu'il y 
•vait dans le diocèse d'Uzès une belle et pure fontaine, la- 
quelle changeait de place lorsqu'on y jetait quelque chose de 
sale : les consciences d'aujourd'hui ne se dérangent pa^ 
pour si peu. Lecteur, je ne perds pas de temps ; je bavarde 
avec toi pour te faire prendre patience en attendant mon 
frère qui négocie : le voici ; il rcyient après s'être expliqué, 

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2S MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 

k la satisfaction du commandant autrichien. Il nous est 
permis de nous rendre à Bruxelles, exil acheté par trop de 



soin. 



Londres, d'avril k seplembre 18Si. 



BRUXELLES. — DÎNER CHEZ LE BARON DE BRETEUIL. — RIYAROL. — 
DÉPART POUR l'armée DES PRINCES. — ROUTE. ~ RENCONTRE DE 
l'armée PRUSSIENNE. — j'aRRIVE A TRÊVES. 



Bruxelles était le quartier général de la haute émigra- 
tion : les femmes les plus élégantes de Paris et les hommes 
les plus à la mode, ceux qui ne pouvaient marcher que 
comme aides de camp, attendaient dans les plaisirs le 
moment de la victoire. Ils avaient de beaux uniformes tout 
neufs ; ils paradaient de toute la rigueur de leur légèreté. 
Pes sommes considérables qui les auraient pu faire vivre 
pendant quelques années, ils les mangèrent en quelques 
jours : ce n'était pas la peine d'économiser, puisqu'on 
serait incessamment à Paris... Ces brillants chevaliers se 
préparaient par les succès de l'amour à la gloire, au rebours 
de l'ancienne chevalerie. Ils nous regardaient dédaigneuse- 
ment cheminer à pied, le sac sur le dos, nous, petits gen- 
tilshommes de province, ou pauvres officiers devenus sol- 
dats. Ces Hercules filaient aux pieds de leurs Omphales les 
quenouilles qu'ils nous avaient envoyées et que nous leur 
remettions en passant, nous contentant de nos épées. 

Je trouvai à Bruxelles mon petit bagage, arrivé en fraude 



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MEMOIRES D'OUTRE-TOMBB. 29 

avec moi : il consistait dans mon uniforme du régiment de 
Navarre, dans un peu de linge et dans mes précieuses 
paperasses, dont je ne pouvais me séparer. 

Je fus invité à dîner avec mon frère chez le baron de 
Breteuil : j'y rencontrai la baronne de Montmorency , alors 
jeune et belle, et qui meurt en ce moment ; des évéques 
martyrs, l\ soutane de moire et à croix d'or; de jeunes 
magistrats transformés en colonels hongrois, et Rivarol que 
je n'ai vu que cette unique fois dans ma vie. On ne lavait 
point nommé ; je fus frappé du langage d'un homme qui 
pérorait seul et se faisait écouter avec quelque droit comme 
un oracle. L'esprit de Rivarol nuisait à son talent, sa parole à 
sa plume. Il disait, à propos des révolutions : « Le premier 
coup porte sur le dieu , le second ne frappe plus qu'un 
marbre insensible. » J'avais repris l'habit d'un mesquin 
sous-lieutenant d'infanterie ; je devais partir en sortant du 
dîner, et mon havre-sac était derrière la porte. J'étais encore 
bronzé par le soleil d'Amérique et l'air de la mer : je poHais 
les cheveux plats et noirs. Ma figure et mon silence gênaient 
Rivarol; le baron de Breteuil, s'apercevant de sa curiosité 
inquiète, le satisfit : 

— D'où vient votre frère le chevalier? dit-il à mon 
frère. 

Je répondis ; 

— De Niagara. 
Rivarol s'écria : 

— De la cataracte? 

Je me tus. Il hasarda un commencement de question : 

— Monsieur va...? 

— Où l'on se bat, interrompis-je. 
On se leva de table. 

Cette émigration fate m'était odieuse ; j'avais hâte de voir 
mes pairs, des émigrés comme moi à six cents livres de rente. 

5. 

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50 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 

NôDs étions bien stupides, sans doute, mais du moins nous 
avions notre rapière eu vent, et si nous eussions obtenu des 
succès, ce n'est pas nous qui aurions profité de la victoire. 

Mon frère resta à Bruxelles, auprès du baron de Mont- 
boissier, dont il devint l'aide de camp ; je partis seul pour 
Coblentz. 

Rien de plus historique que le chemin que je suivis ; il 
rappelait partout quelques souvenirs ou quelques grandeurs 
de la France. Je traversai Liège ; une de ces républiques 
municipales qui tant de fois se soulevèrent contre leurs 
évéques ou contre les comtes de Flandre. Louis XI, allié 
des Liégeois, fut obligé d'assister au sac de leur ville, pour 
échapper à sa ridicule prison de Péronne. 

J'allais rejoindre et faire partie de ces hommes de guerre 
qui mettent leur gloire à de pareilles choses. En 4792, les 
relations entre Liège et la France étaient plus paisibles : 
l'abbé de Saint-Hubert était obligé d'envoyer tous les ans 
deux chiens de chasse aux successeurs du roi Dagobert. 

A Aix-la-Chapelle, autre, don, mais de la part de la 
France : le drap mortuaire qui servait à l'enterrement d'un 
monarque trcs-chrétien était envoyé au tombeau de Char- 
lemagne, comme un drapeau lige au fief dominant. Nos 
rois prêtaient ainsi foi et hommage, en prenant possession 
de rhéritage de l'éternité; ils juraient, entre les genoux de 
la mort, leur dame, qu'ils lui seraient fidèles, après lui avoir 
donné le baiser féodal sur la bouche. Du reste, c'était la 
seule suzeraineté dont la France se reconnût vassale. La 
cathédrale d'Aix-la-Chapelle fut bâtie par Karl le Grand et 
consacrée par Léon 111. Deux prélats ayant manqué à la 
cérémonie, ils furent remplacés par deux évéques de Maes- 
tricht, depuis longtemps décédés, et qui ressuscitèrent 
exprès. Charlemagne, ayant perdu une belle maîtresse, 
pressait son corps dans ses bras et ne s'en voultU poi«t 

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MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 31 

séparer. On attribua celte passion à un charme : la jeune 
morte examinée, une petite perle se trouva sous sa langue. 
La perle fut jetée dans un marais ; Gharlemagne, amoureux 
fou de ce marais, ordonna de le combler; il y bâtit un 
palais et une église, pour y passer sa vie dans Tun et sa 
mort dans l'autre. Les autorités sont ici rarchcvéque Turpîn 
et Pétrarque. 

 Cologne, j'admirai la cathédrale : si elle était achevée, 
ce serait le plus beau monument gothique de l'Europe. Les 
moines étaient les peintres, les sculpteurs, les architectes et 
les maçons de leurs basiliques ; ils se glorifiaient du titre de 
maître maçon, cœmentarius. 

Il est curieux d'entendre aujourd'hui d'ignorants philo- 
sophes et des démocrates bavards crier contre les religieux. 
Comme si ces prolétaires enfroqués, ces ordres mendiants à 
qui nous devons presque lout, avaient été des gentils- 
hommes. 

Cologne me remit en mémoire Galigula et saint Bruno : 
j'ai vu le reste des digues du premier à Baïes, et la cellule 
abairfonnée du second à la Grande- Chartreuse. 

le remontai le Rhin jusqu'à Coblenlz [Conflueniia). 
l'armée des princes n'y était plus. Je traversai ces royaumes 
vides, inania régna; je vis cette belle vallée du Rhin, le 
Tempe des muses barbares, où des chevaliers apparaissaient 
aatour des ruines de leurs châteaux, où l'on entend la nuit 
des bruits d'armes quand la guerre doit survenir. 

Entre Goblentz et Trêves, je tombai dans l'armée prus- 
siemie : je filais le long de la colonne, lorsque, arrivé a la 
hauteur des gardes, je m'aperçus qu'ils marchaient en bataille 
avec du canon en ligne ; le roi et le duc de Brunswick occu- 
paient le centre, du carré, composé des vieux grenadiers de 
Frédéric. Mon uniforme blanc attira les yeux du roi ; il me 
toappder : le duc de Brunswick et lui mirent le chapeau à 

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52 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 

la main , et saluèrent Tancienne armée française dans ma 
personne. Ils me demandèrent mon nom, celui de mon 
régiment, le lieu où j'allais rejoindre les princes. Cet accueil 
militaire me toucha : je répondis avec émotion qu'ayant 
appris en Amérique le malheur de mon roi , j'étais revenu 
pour verser mon sang à son service. Les officiers et géné- 
raux qui environnaient Frédéric-Guillaume firent un mou- 
vement approbatif, et le monarque prussien me dit : 

— Monsieur, on reconnaît toujours les sentiments de la 
noblesse française. 

11 ôta de nouveau son chapeau, resta découvert et arrêté, 
jusqu'à ce que j'eusse disparu derrière la masse des grena- 
diers. On crie maintenant contre les émigrés : €e sont des 
tigres qui déchiraient le sein de leur mère; à l'époque dont 
je parle, on s'en tenait aux vieux exemples, et l'honneur 
comptait autant que la patrie. En 1792, la fidélité au ser- 
ment passait encore pour un devoir; aujourd'hui, elle est 
devenue si rare qu'elle est regardée comme une vertu. 

Une scène étrange, qui s'était déjà répétée pour d'autres 
que moi, faillit me faire rebrousser chemin. On ne voulait 
pas m'admettre à Trêves, où l'armée des princes était par- 
venue : « J'étais un de ces hommes qui attendent l'événe- 
ment pour se décider; il y avait trois ans que j'aurais du 
être au cantonnement; j'arrivais quand la victoire était 
assurée. On n'avait pas besoin de moi : on n'avait déjà que 
trop de ces braves après le combat. Tous les jours des 
escadrons de cavalerie désertaient; l'artillerie même pas- 
sait en masse, et si cela continuait, on ne saurait que faire 
de ces gens-là. »» 

Prodigieuse illusion des partis ! 

Je rencontrai mon cousin Armand de Chateaubriand, il 
me prit sous sa protection , assembla les Bretons et plaida 
ma cause. On me fit venir ; je m'expliquai : je dis que j'ar- 

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MÉMOIRES D*OUTRE.TOMBE. 33 

mais de FAinërique, pour avoir l'honneur de servir avec 
mes camarades ; que la campagne était ouverte, non com* 
mcncée, de sorte que j'étais encore & temps pour le premier 
feo; qu'au surplus, je me retirerais si on l'exigeait, mais 
après avoir obtenu raison d'une insulte non méritée. L'af- 
faire s'arrangea : comme j'étais bon enfant, les rangs s'ou* 
prirent pour me recevoir, et je n'eus plus que l'embarras 
du choix. 



ARMJHe des princes. — AMPHITHÉÂTRE ROMAIN. — ATALA. 
LES CHEMISES DE HENRI IV. 



L'armée des princes était composée de gentilshommes, 
classés par provinces et servant en qualité de simples sol- 
dats : la noblesse remontait à son origine et à l'origine de 
la monarchie, au moment même où cette noblesse et cette 
monarchie finissaient, comme un vieillard retourne à Fen- 
fancc. Il y avait en outre des brigades d'officiers émigrés de 
divers régiments, égaleiAent redevenus soldats : de ce 
nombre étaient mes camarades de Navarre, conduits par 
leur colonel, le marquis de Mortemart. Je fus bien tenté de 
m'enrôler avec la Martinière, dut-il encore être amoureux; 
niais le patriotisme armoricain l'emporta. Je m'engageai dans 
la septième compagnie bretonne, que commandait M. de 
Goyou-Miniac. La noblesse de ma province avait fourni sept 
compagnies ; on en comptait une huitième de jeunes gens 
du tiers état : l'uniforme gris de fer de cette dernière com- 
pagnie différait de celui des sept autres, couleur bleu de roî 



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54 MÉMOIRES D^OlTTRE-TOMBE. 

avec retroussis à rhermine. Des hommes attachés h la même 
cause et exposés aux mêmes dangers perpétuaient leurs 
inégalités politiques par des signalements odieux : les vrais 
héros étaient les soldats plébéiens^ puisque aucun intérêt 
personnel ne se mêlait k leur sacrifice. 

Dénombrement de notre petite armée s 

Infanterie de soldats nobles et d'officiers ; quatre compa- 
gnies de déserteurs, habillés des différents uniformes ôeê 
régiments dont ils provenaient; une compagnie d'artillerie; 
quelques officiers du génie, avec quelques canons, obusiers 
et mortiers de divers calibres (rartillerie et le génie, qui 
embrassèrent presque en entier la cause de la révolution, 
en firent le succès au dehors). Une très-belle cavalerie de 
carabiniers allemands, de mousquetaires sous les ordres du 
vieux comte de Montmorin, d'officiers de la marine de 
Brest, de Rochefort et de Toulon, appuyait notre infan- 
terie. L'émigration générale de ces derniers officiers re- 
plongea la France maritime dans cette faiblesse dont 
Louis XVI l'avait retirée. Jamais, depuis Duquesne et 
Tourville, nos escadres ne s'étaient montrées avec plus de 
gloire. Mes camarades étaient dans la joie, moi j'avais les 
larmes aux yeux, quand je voyais passer ces dragons de 
rOcéan, qui ne conduisaient plus les vaisseaux avec lesquels 
ils humilièrent les Anglais et délivrèrent l'Amérique. Au 
lieu d'aller chercher des continents nouveaux pour les léguer 
à la France, ces compagnons de la Pérouse s'enfonçaient 
dans les boues de l'Allemagne. Ils montaient le cheval 
consacre à Neptune, mais ils avaient changé d'élément, et 
la terre n'était pas à eux. En vain leur commandant portail 
& leur tête le pavillon déchiré de la Belle Poule, sainte 
relique du drapeau blanc, aux lambeaux duquel pendait 
encore l'honneur, mais d'où était tombée la victoire. 
Nous avions des tentes; du i*este, nous manquions de 

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MÉMOiaES D'OUTRE TOMBE. 35 

tout. Nos fusils, de manufacture aUemande, armes de 
rebut, d'une pesanteur effrayante, nous cassaient l'ëpaule, 
et souvent n'étaieut pas en état de tirer. J'ai fait toute la 
campagne avec un de ces mousquets dont le chien ne s'abat- 
tait pas. 

Nous demeurâmes daix jours à Trêves. Ce me fut un 
grand plaisir de voir des ruines romaines, après avoir vu 
les ruines sans nom de TOhio, de visiter cette ville si sou- 
vent saccagée, dont Salvien disait : u Fugitifs de Trêves, 
vous voulez des spectacles, vous redemandez aux empereurs 
les jeux du cirque : pour quel État, je vous prie? pour 
quel peuple? pour quelle ville?»» Theatra iyitiir quœritis, 
circum à principibuB postulatis? oui y quœso, statut? eut 
fopulo ? cui civitali ? 

Fugitifs de France, où était le peuple pour qui nous 
voulions rétablir les monuments de saint Louis? 

Je m'asseyais, avec mon fusil, au milieu des ruines; je 
tffais de mon bavre-sac le manuscrit de mon voyage en 
Amérique; j'en déposais les pages séparées sur l'herbe 
autour de moi : je relisais et corrigeais une description de 
forêt, un passage d'Atala, dans les décombres d'un amphi- 
diéitre romain, me préparant ainsi à conquérir la France, 
l^uis je serrais mon trésor dont le poids, m^é à celui de mes 
ckemises, de ma capote, de mon bidon de f^-blanc, de ma 
bouteille dissée et de mon petit Homère, me faisait cracher 
le sang. J'essayais de fourrer Atala avec mes inutiles car- 
touches dims ma giberne ; mas camarades se moquaient de 
OM)i, et araachaient les feuilles qui débordaient des deux 
<^ du couvercle de cuir. La Providence vint à mon 
secours : une nuit, ayant couché dans un grenier à foin, je 
^ trouvai plus mes chemises dans mon sac à mon réveil ; 
^ a?att laissé les paperasses. Je bénis Dieu : cet accident, 

en assurant ma gloire^ me sauva la vie, car les soixante 

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50 MÉMOIRES D^OUTRE-TOMBE. 

livres qui gisaient entre mes deux épaules m'auraient rendu 
poitrinaire. 

— Combien ai-je de chemises? disait Henri IV à son valet 
de chambre. 

— Une douzaine, sire ; encore y en a-t-il de déchirées. 

— Et de mouchoirs, est-ce pas huit que j'ai ? 

— Il n'y en a pour cette heure que cinq. 

Le Béarnais gagna la bataille d'Ivry sans chemises; je n'ai 
pu rendre son royaume à ses enfants en perdant les 
miennes. 



Londres, d'aTril k septembre 1833. 



tlB DE SOLDAT. — DERNIÈRE REPRÉSENTATION DE L'aNCIENNE FRANCE 
MILITAIRE. 



L'ordre arriva de marcher sur Thionville. Nous faisions 
cinq à six lieues par jour. Le temps était affreux, nous 
cheminions au milieu de la pluie et de la fange, en chan- 
tant : Richard! ô mon roi! ou Pauvre Jacques! Arrivés 
à l'endroit du campement, n'ayant ni fourgons, ni vivres, 
nous allions avec des ânes, qui suivaient la colonne comme 
une caravane arabe, chercher de quoi manger dans les 
fermes et les villages. Nous payions très-scrupuleusement : 
je subis néanmoins une faction correctionnelle, pour avoir 
pris, sans y penser, deux poires dans le jardin d'un château. 
Un grand clocher, une grande rivière et un grand seigneur, 
dit le proverbe, sont de mauvais voisins. 



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MÉMOIRES D'OUTRE-TOMfiE. 37 

Nous plantions au hasard nos tentes, dont nous étions 
sans cesse obligés de battre la toile afin d'en élargir les fils 
et d'empêcher l'eau de la traverser. Nous étions dix soldats 
par tente ; chacun à son tour était chargé du soin de la 
cuisine : celui-ci allait à la viande, celui-là au pain, celui-là 
au bois, celui-là à la paille. Je faisais la soupe à merveille; 
j'en recevais de grands compliments , surtout quand je 
mêlais à la ratatouille du lait et des choux, à la mode de 
Bretagne. J'avais appris chez les Iroquois à braver la fumée, 
de sorte que je me comportais bien autour de mon feu de 
branches vertes et mouillées. Cette vie de soldat est très- 
amusante ; je me croyais encore parmi les Indiens. En man« 
géant notre gamelle sous la tente, mes camarades me 
demandaient des histoires de mes voyages; ils me les 
payaient en beaux contes. Nous mentions tous comme un 
caporal au cabaret avec un conscrit qui paye l'écot^ 

Une chose me fatiguait, c'était de laver mon linge; il le 
fallait, et souvent, car les obligeants voleurs ne m avaient 
laissé qu'une chemise empruntée à mon cousin Armand et 
celle que je portais sur moi. Lorsque je savonnais mes 
chausses, mes mouchoirs et ma chemise au bord d'un ruis- 
seau, la tête en bas et les reins en l'air, il me prenait des 
élourdissements ; le mouvement des bras me causait une 
douleur insupportable à la poitrine. J'étais obligé de m'as- 
seoir parmi les prêles et les cressons, et au milieu du mou- 
vement de la guerre, je m'amusais à voir couler l'eau pai- 
sible. Lope de Vega fait laver le bandeau de l'Amour par 
une bergère; cette bergère m'eût été bien utile pour un 
petit turban de toile de bouleau que j'avais reçu de mes 
Floridiennes. 

Une armée est ordinairement composée de soldats à peu 
près du même âge, de la même taille, de la même force. 
Bien différente était la nôtre, assemblage confus d'hommes 

V^MOWBS D^OUTAE-TOMBR. 2. ^ 

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58 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBÊ. 

faits, de vieillards, d'enfants descendus de leurs colombiers, 
jargonnant normand, breton, picard, auvergnat, gascon, 
provençal, languedocien. Un père servait avec ses fils, un 
beau-père avec son gendre, un onde avec ses neveux, un 
frère avec un frère, un cousin avec un cousin. Cet arrière- 
ban, tout ridicule qu'il paraissait, avait quelque chose d'ho- 
norable et de touchant , parce qu'il létait animé de convic- 
tions sincères ; il offrait le spectacle de la vieille monarchie 
et donnait une dernière représentation d'un monde qui 
passait. J'ai vu de vieux gentilshommes, à mine sévère, à 
poil gris, habit déchiré, sac sur le dos, fusil en bandou- 
lière, se traînant avec un bâton et soutenus sous le bras 
par un de leurs fils; j'ai vu M. de Boishue, le père de mon 
camarade massacré aux états de Rennes auprès de moi , 
marcher seul et triste, pieds nus dans la boue, portant ses 
souliers à la pointe de sa baïonnette, de peur de les user ; 
j'ai vu de jeunes blessés couchés sous un arbre, et un 
aumônier en redingote et en étole, à genoux à leuip chevet, 
les envoyant à saint Louis dont ils s'étaient efforcés de 
défendre les héritiers. Toute cette troupe pauvre, ne rece- 
vant pas un sou des princes, faisait la guerre k ses dépens, 
tandis que les décrets achevaient de la dépouiller, et jetaient 
nos femmes et nos mères dans les cachots. 

Les vieillards d'autrefois étaient moins malheureux et 
moins isolés que ceux d'aujourd'hui : si, en demeurant sur 
la terre, ils avaient perdu leurs amis, peu de chose du reste 
avait changé autour d'eux ; étrangers à la jeunesse, ils ne 
Tétaient pas à la société. Maintenant, un traînard dans ce 
monde a non-seulement vu mourir les hommes, mais il a 
vu mourir les idées : principes, mœurs, goûts, plamrs, 
peines, sentiments, rien ne ressemble à ce qu'il a connu. 11 
est d'une race différente de l'espèce humaine au milieu de 
laquelle il achève ses jours. 

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MEMOIRES D*OUTU£-TOMB£. 39 

Et pourtant, France du xix" siècle, apprenez à estimer 
cette vieille France qui vous valait. Vous deviendrez vieille 
à votre tour et l'on vous accusera, comme on nous accusait, 
de tenir à des idées surannées. Ce sont vos pères que vous 
avez vaincus ; ne les reniez pas, vous êtes sortie de leur 
sang. S'ils n'eussent été généreusement fidèles aux antiques 
mœurs, vous n'auriez pas puisé dans cette fidélité native 
rënergie qui a fait votre gloire dans les mœurs nouvelles ; 
ce n'est , entre les deux Frances, qu'une transformation de 
vertu. 



L«adre«, d'tTril 1 ««ptembre I8M. 



GOMMEMCEMENT DU SIÈGE BE THIONVILLE. — 1.E CHEVALIER 
PE Li BARONNAIS. 



Auprès de notre camp indigent et obscur, en existait un 
autre brillant et riche. A l'état-major, on ne voyait que 
fourgons remplis de comestibles ; on n'apercevait que cui- 
siniers, valets, aides de camp. Rien ne représentait mieux 
la cour et la province, la monarchie expirante à Versailles 
et la monarchie mourante dans les bruyères de du Guesclin. 
Les aides de camp nous étaient devenus odieux ; quand il y 
avait quelque affaire devant Thionville, nous criions : « En 
avant, les aides de camp ! )» comme les patriotes criaient : 
« £n avant , les officiers ! » 

J'éprouvai un saisissement de cœur lorsque, arrivés par 
un jour sombre en vue des bois qui bordaient l'horizon , on 



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40 MÉMOIRES D'OUTRETOMBE. 

nous dit que ces bois étaient en France. Passer en armes la 
frontière de mon pays me fit un effet que je ne puis rendre : 
j'eus comme une espèce de révélation de lavenir, d'autant 
que je ne partageais aucune des illusions de mes camarades, 
ni relativement à la cause quïls soutenaient, ni pour le 
triomphe dont ils se berçaient; j'étais là comme Falkland 
dans l'armée de Charles I*"'. Il n'y avait pas un chevalier de 
la Manche , malade, éclopé , coiffé d'un bonnet de nuit sous 
son castor à trois cornes, qui ne se crut très-fermement ca- 
pable de mettre en fuite , à lui tout seul , cinquante jeunes 
vigoureux patriotes. Ce respectable et plaisant orgueil, 
source de prodiges à une autre époque, ne m'avait pas 
atteint : je ne me sentais pas aussi convaincu de la force de 
mon invincible bras. 

Nous surgîmes invaincus à Tliionville , le 1 *' septembre ; 
car, chemin faisant, nous ne rencontrâmes personne. La 
cavalerie campa h droite, l'infanterie à gauche du grand 
chemin qui conduisait à la ville du cété de l'Allemagne. De 
l'assiette du camp, on ne découvrait pas la forteresse; mais 
à six cents pas en avant, on arrivait à la crête d'une colline 
d'où l'œil plongeait dans la vallée de la Moselle. Les cava- 
liers de la marine liaient la droite de notre infanterie au 
corps autrichien du prince de Waldeck, et la gauche de 
la même infanterie se couvrait des dix-huit cents chevaux 
de la Maison-Rouge et de Royal-Allemand. Nous nous re- 
tranchâmes sur le front par un fossé, le long duquel étaient 
rangés les faisceaux d'armes. Les huit compagnies bretonnes 
occupaient deux rues transversales du camp , et au-dessous 
de nous s'alignait la compagnie des officiers de Navarre , 
mes camarades. 

Ces travaux, qui durèrent trois jours, étant achevés. Mon- 
sieur et le comte d'Artois arrivèrent; ils firent la reconnais- 
sance de la place, qu'on somma en vain, quoique Wimpfen 

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MEMOIRES D*OUTRE-TOMBE. il 

la semblât vouloir rendre. Gomme le grand Gondé, nous 
n'avions pas gagné la bataille de Rocroy, ainsi nous ne 
pûmes nous emparer de Thionville ; mais nous ne fûmes 
pas battus sous ses murs, conmie Feuquières. On se logea 
sur la voie publique , dans la tête d'un village servant de 
faubourg à la ville , en dehors de Fouvrage à cornes qui 
défendait le pont de la Moselle. On se fusilla de maison en 
maison ; notre poste se maintint en possession de celles qu'il 
avait prises. Je n'assistai point ù cette première affaire; 
Armand^ mon cousin, s'y trouva et s'y comporta bien. Pen- 
dant qu'on se battait dans ce village, ma compagnie était 
commandée pour une batterie k établir au bord d'un bois 
qui coiiO^it le sommet d'une colline. Sur la déclivité de cette 
colline , des vignes descendaient jusqu'à la plaine adhérente 
aux fortifications extérieures de Thionville. 

L'ingénieur qui nous dirigeait nous fit élever un cavalier 
gazonné, destiné à nos canons ; nous filâmes un boyau paral- 
lèle, à ciel ouvert, pour nous mettre au-dessous du boulet* 
Ces terrasses allaient lentement , car nous étions tous , offi- 
ciers jeunes et vieux, peu accoutumés à remuer la pelle et 
la pioche. Nous manquions de brouettes , et nous portions 
la terre dans nos habits, qui nous servaient de sacs. Le feu 
d'une lunette s'ouvrit sur nous ; il nous incommodait d'au- 
tant plus que nous ne pouvions riposter : deux pièces de 
huit et un obusier à la Gohorn, qui n'avait pas la portée, 
étaient toute notre artillerie. Le premier obus que nous 
lançâmes tomba en dehors des glacis : il excita les huées de 
la garnison. Peu de jours après, il nous arriva des canons et 
des canonniers autrichiens. Gent hommes d'infanterie et un 
piquet de cavalerie de la marine furent, toutes les vingt- 
quatre heures, relevés à cette batterie. Les assiégés se dispo- 
sèrent à l'attaquer; on remarquait avec le télescope du 
mouvement sur les remparts. A l'entrée de la nuit, on vit 

4. 

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4% MÉMOIRES DHHJTRE-TOMBE. 

une colonne sortir par une poterne et gagner la lunette à 
l'abri du chemin couvert. Ma compagnie fut commandée de 
renfort. A la pointe du jour^ cinq ou six cents patriotes 
engagèrent l'action dans le village, sur le grand chemin 
au-dessus de la ville ; puis tournant à gauche, ils vinrent 
à travers les vignes prendre notre batterie en flanc. La ma- 
rine chargea bravement, mais elle fut culbutée et nous 
découvrit. Nous étions trop mal armés pour croiser le feu ; 
nous marchâmes la baïonnette en avant. Les assaillants se 
retirèrent je ne sais pourquoi ; s'ils eussent tenu , ils nous 
enlevaient. 

Nous eûmes plusieurs blessés et quelques morts , ^itre 
autres le chevalier de la Baronnais, capitaine d'une des 
compagnies bretonnes. Je lui portai malheur ; la balte qui 
lui ôta la vie fit ricochet sur le canon de mon fusil et le 
frappa d'une telle roideur, qu'elle lui perça les deux tem- 
pes ; sa cervelle me sauta au visage. Inutile et noble vic- 
time d'une cause perdue! Quand le maréchal d'Aubeterrc 
tint les états de Bretagne , il passa chez M« de la Baronnais 
le père, pauvre gentilhomme, demeurant à Dinard, près de 
Saint-Malo; le maréchal, qui l'avait supplié de n'inviter 
personne, aperçut en entrant une table de vingt-cinq cou- 
verts, et gronda amicalement son héte. 

— Monseigneur, lui dit M. de la Baronnais, je n'ai à 
diner que mes enfants. 

M. de la Baronnais avait vingt-deux garçons et une fille, 
tous de la même mère. La révolution a fauché , avant la 
moisson, cette riche moisson du père de famille. 



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MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE. é% 



Uinitttf d'afril ^ itpMKbre IMS. 



COMTUfUATION DU SUÊGE. — GOflTRASTES. — SAINTS BAHS LES BOIS. — 
BATAILLE DE BOUYINES. — PATROUILLE. — RENCONTRE IMPRÉVUE* 
— EFFET d'un BOULET ET D'UNB BOMBE. 



Le corps autrichien de Waldcck commença d'opérer. 
L'attaque devint plus vive de notre càté. C'était un beau 
spectacle la nuit : des pots à feu illuminaient les ouvrages 
delà place, couverts de soldats; des lueurs subites frap- 
paient les nuages ou le zénith bleu , lorsqu'on mettait le feu 
aux canons, et les bombes, se croisant en l'air, décrivaient 
une parabole de lumière. Dans les intervalles des détona- 
tions, on entendait des roulements de tambour, des éclats 
de musique militaire , et la voix des factionnaires sur les 
l'emparts de Thionville et à nos postes ; malheureusement 
ils criaient en français dans les deux camps : 

— Sentinelles, prenez garde à vous ! 

Si les combats avaient lieu à l'aube, il arrivait que l'hymne 
de l'alouette succédait au bruit de la mousqueterîe , tandis 
lue les canons qui ne tiraient plus nous regardaient bouche 
^Qte silencieusement par les embrasures. Le chant de 
J oiseau, en rappelant les souvenirs de la vie pastorale, sem- 
Mail faire un reproche aux hommes. Il en était de même 
lorsque je rencontrais quelques tués parmi des champs de 
taierne en fleur, ou au bord d'un courant d'eau qui bai- 
ssait la chevelure de ces morts. Dans les bois, à quelques 
P*s des violences de la guerre, je trouvais de petites statues 
^^ saints et de la Vierge. Un chevrier , un pâtre , un men- 



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U MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 

diant portant besace , agenouilles devant ces pacificateurs , 
disaient leur chapelet au bruit lointain du canon. Toute 
une commune vint une fois avec son pasteur offrir des bou- 
quets au patron d'une paroisse voisine dont Tiroage demeu- 
rait dans une futaie, en face d'une fontaine. Le curé était 
aveugle ; soldat de la milice de Dieu , il avait perdu la vue 
dans les bonnes œuvres, comme un grenadier sur le champ 
de bataille. Le vicaire donnait la communion pour son curé, 
parce que celui-ci n'aurait pu déposer la sainte hostie sur 
les lèvres des communiants. Pendant cette cérémonie, et du 
sein de la nuit, il bénissait la lumière. 

Nos pères croyaient que les patrons des hameaux , Jean 
le Silentiaire, Dominique rEncuirassé, Jacques rintercis, 
Paul le Simple, Basic l'Ermite, et tant d'autres, n'étaient point 
étrangers au triomphe des armes par qui les moissons sont 
protégées. Le jour même de la bataille de Bouvines , des 
voleurs s'introduisirent, à Auxerre, dans un couvent sous 
l'invocation de saint Germain, et dérobèrent les vases sacrés. 
te sacristain se présente devant la châsse du bienheureux 
évéque, et lui dit en gémissant : 

— Germain , où étais-tu lorsque ces brigands ont osé 
violer ton sanctuaire? 

Une voix sortant de la châsse répondit : 

— J'étais auprès de Cisoing, non loin du pont de Bou- 
vines ; avec d'autres saints, j'aidais les Français et leur roi, 
à qui une victoire éclatante a été donnée par notre secours. • 

Ciii fuit auxilio Victoria prœstita nostro. 

Nous faisions des battues dans la plaine, et nous les pous- 
sions jusqu'aux hameaux, sous les premiers retranchements 
de Thionville. Le village du grand chemin trans-Mosellc 
était sans cesse pris et repris. Je me trouvai deux fois h ces 

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MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE. i5 

assauts. Les patriotes nous traitaient d'ennemis de la liberté^ 
d'aristocrates, de satellites de Capet; nous les appelions 
brigands^ coupe- têtes, traîtres et révolutionnaires. On 
s'arrêtait quelquefois, et un duel avait lieu au milieu 
des combattants devenus témoins impartiaux; singulier 
caractère français que les passions mêmes ne peuvent 
étouffer î 

Un jour, j'étais de patrouille dans une vigne, j'avais à 
vingt pas de moi un vieux gentilhomme chasseur qui frap- 
pait avec le bout de son fusil sur les ceps, comme pour 
débusquer un lièvre, puis il regardait vivement autour de 
lui dans l'espoir de voir partir un patriote ; chacun était là 
avec ses mœurs. 

Un autre jour, j'allai visiter le camp autrichien : entre ce 
camp et celui de la cavalerie de la marine se déployait le 
rideau d'un bois contre lequel la place dirigeait mal à pro- 
pos son feu ; la ville tirait trop, elle nous croyait plus nom- 
breux que nous ne l'étions, ce qui explique les pompeux 
bulletins du commandant de Thionville. Comme je traver- 
sais ce bois, j'aperçois quelque chose qui remuait dans les 
herbes; je m'approche : un homme étendu de tout son 
long, le nez en terre, ne présentait qu'un large dos. Je le 
crus blessé ; je le pris par le chignon du cou, et lui soulevai 
à demi la tête. Il ouvre des yeux eflfarés, se redresse un peu 
en s'appuyant sur ses mains; j'éclate de rire; c'était mon 
cousin Moreau ! Je ne l'avais pas vu depuis notre visite à 
madame de Chatenay. 

Couché sur le ventre à la •descente d'une bombe, il lui 
avait été impossible de se relever. J'eus toutes les peines du 
monde à le mettre debout; sa bedaine était triplée. 11 m'ap- 
prit qu'il servait dans les vivres et qu'il allait proposer des 
bœufs au prince de Waldeck. Au reste, il portait un chape- 
let. Hugues Métel parle d'un loup qui résolut d'embrasser 

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i6 MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 

rétat monastique *, mais n'ayant pu s'habituer au maigre , ii 
se fit chanoine. 

En rentrant au camp, un officier du génie passa près de 
moi, menant son cheval par la bride; un boulet atteint la 
béte à l'endroit le plus étroit de l'encolure et la coupe net; 
la tête et le cou restent pendus à la main du cavalier quïls 
entraînent à terre de leur poids. J'avais vu une bombe 
tomber au milieu d'un cercle d'officiers de marine qui man- 
geaient assis en rond : la gamelle disparut ; les officiers culbu- 
tés et ensablés criaient comme le vieux capitaine de vaisseau : 

— Feu de tribord, feu de bâbord , feu partout! feu dans 
ma perruque ! 

Ces coups singuliers semblent appartenir à Thionville : 
en i358, François de Guise mit le siège devant cette place. 
Le maréchal Strozzi y fut tué, parlant dam lu tranchée audit 
sieur de Guise, qui lui tenait lors la main sur l'épaule. 



Londres, d'aTril k septembre 48ti. 



MARCHÉ DU CAMP. 



11 s'était formé derrière notre camp une espèce de mar- 
ché. Les paysans avaient amené des quartauts de vin blanc 
de Moselle, qui demeuraient sur les voitures : les chevaux 
dételés mangeaient attachés à un bout des charrettes, tandis 
qu'on buvait à l'autre bout. Des fouées brillaient çà et là. 
On faisait frire des saucisses dans des poêlons , bouillir des 



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MEMOIRES D*OtJTRE-TOMBE. 11 

gHudes dans des bassines , sauter des crêpes sur des plaques 
de fonte, enfler des pancakes sur des paniers. On vendait 
des galettes anisées, des pains de seigle d'un sou, des gâteaux 
de maïs, des pommes vertes, des œufs rouges et blancs, des 
pipes et du tabac, sous un arbre aux branches duquel pen- 
daient des capotes de gros drap , marchandées par les pas- 
sants. Des villageoises à califourchon sur un escabeau por- 
tatif trayaient des vaches, chacun présentant sa tasse à la 
laitière et attendant son tour. On voyait rôder devant les 
fourneaux les vivandiers en blouse, les militaires en uni- 
forme. Des cantinières allaient criant en allemand et en 
français. Des groupes se tenaient debout, d'autres assis à 
des tables de sapin plantées de travers sur un sol raboteux. 
On s'abritait à l'aventure sous une toile d'emballage ou sous 
des rameaux coupés dans la forêt, comme à Pâques fleuries. 
Je crois aussi qu'il y avait des noces dans les fourgons cou- 
verts, en souvenir des rois franks. Les patriotes auraient 
pu lacilement, à l'exemple de Majorîen, enlever le chariot 
de la mariée : Rapit esseda victor, nnbentemque mirum, 
(Sidoine Apollinaire.) On chantait, on riait, on fumait. 
Cette seène était extrêmement gaie la nuit, entre les feux 
qui réclairaient à terre et les étoiles qui brillaient au-dessus. 

Quand je n'étais ni de garde aux batteries ni de service à 
la tente, j'aimais à souper à la foire. Là recommençaient les 
histoires du camp ; mais animées de rogomme et de chère 
lie, elles étaient beaucoup plus belles. 

Un de nos camarades, capitaine à brevet, dont le nom 
s'est perdu pour moi dans celui de Dinarzade que nous lui 
avions donné , était célèbre par ses contes ; il eût été plus 
correct de dire Scheherazade, mais nous n'y regardions pas 
de si près. Aussitôt que nous le voyions , nous courions à 
lui, nous nous le disputions : c*était à qui l'aurait à son écot. 
Taille courte, cuisses longues, figure avalée, moustaches 

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iS MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 

tristes, yeux faisant la virgule à l'angle extérieur, voix 
creuse, grande épée à fourreau café au lait, prestance de 
poëte militaire , entre le suicide et le luron , Dinarzade , 
goguenard sérieux, ne riait jamais et on ne le pouvait regar- 
der sans rire. Il était le témoin obligé de tous les duels et 
l'amoureux de toutes les dames de comptoir. Il prenait au 
tragique tout ce qu'il disait et n'interrompait sa narration 
que pour boire à même d'une bouteille, rallumer sa pipe ou 
avaler une saucisse. 

Une nuit qu'il pleuvinait, nous faisions cercle au robinet 
d'un tonneau penché vers nous sur une charrette dont les 
brancards étaient en l'air. Une chandelle collée à la futaille 
nous éclairait; un morceau de serpillière, tendu du bout 
des brancards à deux poteaux, nous servait de toit. Dinar- 
zade, son épée de guingois à la façon de Frédéric 11, debout 
entre une roue de la voiture et la croupe d'un cheval, ra- 
contait une histoire à notre grande satisfaction. Les canti- 
nières qui nous apportaient la pitance restaient avec nous 
pour écouter notre Arabe. La troupe attentive des bacchan- 
tes et des Silènes qui formaient le chœur accompagnait le 
récit des marques de sa surprise , de son approbation ou de 
son improbation. 

— Messieurs, disait le ramenteur, vous avez tous connu le 
chevalier Vert, qui vivait au temps du roi Jean? 

Et chacun de répondre : 

— Oui, oui. 

Dinarzade engloutit, en se brûlant, une crêpe roulée. 

— Ce chevalier Vert, messieurs, vous le savez, puisque 
vous l'avez vu , était fort beau : quand le vent rebroussait 
ses cheveux roux sur son casque, cela ressemblait à un 
tortis de filasse autour d'un turban vert. 

L'assemblée : 

— Bravo ! 

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MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE. ^9 

— Par une soirée de mai , il sonna du cor au pont-levis 
d'un château de Picardie , ou d'Auvergne , n'importe. Dans 
ce château demeurait la Dame des grandes compagnies. Elle 
reçut bien le chevalier, le fit désarmer, conduire au bain, et 
se vint asseoir avec lui à une table magnifique ; mais elle 
ne mangea point, et les pages servants étaient muets. 

L'assemblée : 

— Oh! oh! 

— La dame, messieurs , était grande, plate, maigre et dislo- 
quéecomme la femme du major; d'ailleurs, beaucoup de phy- 
sionomie et l'air coquet. Lorsqu'elle riait et montrait sesdents 
longues sous son nez court, on ne savait plus où l'on en était. 
Elle devint amoureuse du chevalier, et le chevalier amou- 
reux de la dame, bien qu'il en eût peur. 

Dinarzade vida la cendre de sa pipe sur la jante de la roue et 
voulut recharger son brûle-gueule ; on le força de continuer: 

— Le chevalier Vert, tout anéanti, se résolut de quitter le 
château; mais avant de partir, il requiert de la châtelaine 
Texplication de plusieurs choses étranges; il lui faisait en 
même temps une offre loyale de mariage , si toutefois elle 
n'était pas sorcière. 

La rapière de Dinarzade était plantée droite et roide entre 
ses genoux. Assis et penchés en avant, nous faisions au- 
dessous de lui, avec nos pîpes, une guirlande de flammèches 
comme «l'anneau de Saturne. Tout à coup Dinarzade s'écria 
comme hors de lui : 

— Or, messieurs, la Dame des grandes compagnies, c'était 
la Mort! 

Et le capitaine, rompant les rangs et s'écriant : «La mort ! 
la mort ! » mit en fuite les cantinières. 

La séance fut levée : le brouhaha fut grand et les rires 
prolongés. Nous nous rapprochâmes de Thionville, au bruit 
du canon de la place. 

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MEMOIRES D*OUTRE.T()MBE. 



LoDtfret, d'avril k Mptiiikr* iStl. 



NUIT AUX FAlftCfiÂUX D'aMIES. -^ CHtfilf HOIXANèAIS. — SOtHUlim DÊ6 

MARTYRS. — QUELLE ÉTAIT HA COMPAGNIE AUX ATANt^POSTKS. 

EUDORE. — ULYSSE. 



Le siëge continuait , ou plutôt il n'y avait pas de siège, 
car on n'ouvrait point la tranchée et les troupes manquaient 
pour investir régulièrement la place. On comptait sur des 
intelligences, et Ton attendait la nouvelle des succès de l'ar- 
mée prussienne ou de celle de Clairfayt, avec laquelle se 
trouvait le corps français du duc de Bourbon. Nos petites 
ressources s'épuisaient ; Paris semblait s'éloigner. Le mau- 
vais temps ne cessait ; nous étions isolés au milieu de nos 
travaux; je m'éveillais quelquefois dans un fossé avec de 
l'eau jusqu'au cou ; le lendemain j'étais perdus. 

Parmi mes compatriotes , j'avais rencontré Perron de la 
Sigonière, mon ancien camarade de classe à Dinaa. Nous 
dormions mal sous notre pavillon; nos têtes, déparant la 
toile, recevaient la pluie de cette espèce de gouttière. Je me 
levais et j'allais avec Perron me promener devant les fais- 
ceaux, car toutes nos nuits n'étaient pas aussi gaies que ceUes 
de Dinarzade. Nous marchions en silence, écoutant la voix 
des sentinelles, regardant les lumières des rues de nos ten- 
tes, de même que nous avions vu autrefois au collège les 
lampions de nos corridors. Nous causions du passé et de 
l'avenir , des fautes que l'on avait commises , de cdles que 
l'on commettrait : nous dépl(»*ions l'aveuglement des prin- 
ces, qui croyaient revenir dans leur patrie avec une poignée 



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MËMOFRES D'OUTRE-TOMflOB. 5t 

de serviteurs et raffermir par le bras de l'étranger la cou- 
ronne sur la tête de leur frère. Je me souviens d'avoir dit à 
mon camarade, dans des conversations, que la France vou- 
drait imiter l'Angleterre , que le roi périrait sur Téchafaud 
et que, vraisemblablement, notre expédition devant Thion- 
ville serait un des principaux chefs d'accusation contre 
Louis XVI. Ferron fut frappé de ma prédiction : c'est la 
première de ma vie. Depuis ce temps, j'en ai fait bien d'au- 
tres tout aussi vraies, tout aussi peu écoutées. L'accident 
était-il arrivé, on se mettait à l'abri, et l'on m'abandonnait 
aux prises avec le malheur que j'avais prévu. Quand les Hol- 
landais essuient un coup de vent en haute mer, ils se reti- 
rent dans l'intérieur du navire, ferment les écoutilles et 
boivent du punch, laissant un chien sur le pont pour aboyer 
à la tempête ; le danger passé, on renvoie Fidèle à sa niche 
au fond de la cale, et le capitaine revient jouir du beau temps 
sur le gaillard. J'ai été le chien hollandais du vaisseau de la 
légitimité. 

Les souvenirs de ma vie militaire se sont gravés dans ma 
pensée ; ce sont eux que j'ai retracés au sixième livre des 
Martyrs. 

Barbare de l'Armorique au camp des princes, je portais 
Homère avec mon épée ; je préférais ma patrie, la pauvre, 
la petite île d'ÀARON , aux cent villes de la Crète. Je disais 
comme Télémaque : <c L'âpre pays qui ne nourrit que des 
chèvres m'est plus agréable que ceux où l'on élève des 
chevaux. » Mes paroles auraient fait rire le candide Mé- 
nélas, agathos Menelaos. 



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52 MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 



Loudres, d'avril à sept«aibr« iStt. 



PASSAGE DE LA MOSELLE. — COMBAT. — LIBBA, SOURDE ET MUETTE. 
— ATTAQUE SUR THIONVILLE. 



Le bruit se répandit qu'enfin on allait en venir à une 
action; le prince de Waldeck devait tenter un assaut, 
tandis que, traversant la rivière, nous ferions diversion par 
une fausse attaque sur la place du côté de la France. 

Cinq compagnies bretonnes, la mienne comprise, la com- 
pagnie des officiers de Picardie et de Navarre, le régiment 
des volontaires, composé de jeunes paysans lorrains et de 
déserteurs des divers régiments, furent commandés de 
service. Nous devions être soutenus de Royal- Allemand , 
des escadrons de mousquetaires et de différents corps de 
dragons qui couvraient notre gaucbe : mon frère se trou- 
vait dans cette cavalerie avec le baron de Montboissier qui 
avait épousé une fille de M. de Maleslierbes, sœur de 
madame de Rosambo, et par conséquent tante de ma belle- 
sœur. Nous escortions trois compagnies d'artillerie autri- 
chienne avec des pièces de gros calibre et une batterie de 
trois mortiers. 

Nous partîmes à six heures du soir ; à dix, nous passâmes 
la Moselle, au-dessus de Thionville, sur des pontons de 
cuivre : 

amœna fluenta 

Subterlabenlis tacito ru more Moseliae. 

(ACSONE.) 



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MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 53 

Au lever du jour, nous étions en bataille sur la rive 
gauche, la grosse cavalerie s'échelonnant aux ailes, la 
légère en tête. A notre second mouvement , nous nous for- 
mâmes en colonne et nous commençâmes de défiler. 

Vers neuf heures, nous entendîmes à notre gauche le feu 
d'une décharge. Un officier de carabiniers, accourant à 
bride abattue, vint nous apprendre qu'un détachement de 
l'armée de Kellermann était près de nous joindre et que 
l'action était déjà engagée entre les tirailleurs. Le cheval 
de cet officier avait été frappé d'une balle au chanfrein; il 
se cabrait en jetant l'écume par la bouche et le sang par les 
naseaux : ce carabinier, le sabre à la main sur ce cheval 
blessé, était superbe. Le corps sorti de Metz manœuvrait 
pour nous prendre en flanc ; il avait des pièces de campa- 
gne dont le tir entama le régiment de nos volontaires. 
J'entendis les exclamations de quelques recrues touchées du 
boulet; ces derniers cris de la jeunesse arrachée toute 
vivante de la vie me firent une profonde pitié; je pensai 
aux pauvres mères. 

Les tambours battirent la charge, et nous allâmes en 
désordre à l'ennemi. On s'approcha de si près que la fumée 
n'empêchait pas de voir ce qu'il y a de terrible dans le visage 
d'un homme prêt à verser votre sang. Les patriotes n'avaient 
point encore acquis cet aplomb que donne la longue habi- 
tude des combats et de la victoire : leurs mouvements 
étaient mous, ils tâtonnaient ; cinquante grenadiers de la 
vieille garde auraient passé sur le ventre d'une masse hété- 
rogène de \ieux et jeunes nobles indisciplinés: mille à 
douze cents fantassins s'étonnèrent de quelques coups de 
canon de la grosse artillerie autrichienne; ils se retirèrent; 
notre cavalerie les poursuivit pendant deux lieues. 

Une sourde et muette allemande, appelée Libbe ou Libba, 
s'était attachée à mon cousin Armand et l'avait suivi. Je la 

s. 

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U MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 

trouvai assise sur l'herbe qui ensanglantait sa robe i son 
coude était posé sur ses genoux plies et relevés ; sa main, 
passée sous ses cheveux blonds épars, appuyait sa tête. Elle 
pleurait en regardant trois ou quatre tués, nouveaux sourds 
et muets gisant autour d'elle. Elle n'avait point ouï les coups 
de la foudre dont elle voyait l'efFet, et n'entendait point les 
soupirs qui s'échappaient de ses lèvres quand elle regardait 
Armand ; elle n'avait jamais entendu le son de la voix de 
celui qu'elle aimait, et n'entendrait point le premier cri de 
l'enfant qu'elle portait dans son sein; si le sépulcre ne 
renfermait que le silence, elle ne s'apercevrait pas d'y être 
descendue. 

Au surplus, les champs de carnage ^ont partout; au 
cimetière de l'Est, h Paris, vingt-sept mille tombeaux, deux 
cent trente mille corps vous apprendront quelle bataille la 
mort livre jour et nuit à votre porte. 

Après une halte assez longue, nous reprimes notre route, 
et nous arrivâmes à l'entrée de la nuit sous les murs de 
Thionville. 

Les tambours ne battaient point; le commandement se 
faisait k voix basse. La cavalerie, afin de repousser toute 
sortie, se glissa le long des chemins et des haies jusqu'à la 
porte que nous devions canonner. L'artillerie autrichienne, 
protégée par notre infanterie, prit position à vingt-c3nq 
toises des ouvrages avancés, derrière les gabions épaulés à 
la hâte. A une heure du matin , le 6 septembre, une fusée 
lancée du camp du prince de Waldeck , de l'autre côté de 
la place, donna le signal. Le prince commença un feu 
nourri auquel la ville répondit vigoureusement. Nous 
tirâmes aussitôt. 

Les assiégés, ne croyant pas que nous eussions des troupes 
de ce côté et n'ayant pas prévu cette insulte, n'avaient rien 
aux remparts du midi ; nous ne perdîmes pas pour atten- 

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MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 95 

dre : la garnison arma une double batterie, qui perça nos 
ëpaulements et démonta deux de nos pièces. Le ciel était en 
feu; nous étions ensevelis dans des torrents de fumée. Il 
m'arriva d'être un petit Alexandre : exténué de fatigue, je 
m'endormis profondément presque sous les roues des affûts 
où j'étais de garde. Un obus, crevé à six pouces de terre, 
m'envoya un éclat à la cuisse droite. Réveillé du coup, mais 
ne sentant point la douleur, je ne m'aperçus de ma bles- 
sure qu'à mon sang. J'entourai ma cuisse avec mon mou- 
choir. A l'affaire de la plaine, deux balles avaient frappé 
mon havre -sac pendant un mouvement de conversion* 
Atala, en fille dévouée, se plaça enUre son père et le plomb 
ennemi : il lui restait à soutenir le feu de l'abbé Morellet. 

A quatre heures du matin , le tir du prince de Waldeck 
cessa; nous crûmes la ville rendue; mais les portes ne 
s'ouvrirent point, et il nous fallut songer à la retraite. Nous 
rentrâmes dans nos positions, après une marche accablante 
de trois jours. 

Le prince de Waldeck s'était approché jusqu'au bord des 
fossés qu'il avait essayé de franchir, espérant une reddition 
au moyen de l'attaque simultanée : on supposait toujours 
des divisions dans la ville, et l'on se flattait que le parti 
royaliste apporterait les clefs aux princes. Les Autrichiens, 
ayant tiré à barbette, perdirent un monde considérable; le 
prince de Waldeck eut un bras emporté. Tandis que quel- 
ques gouttes de sang coulaient sous les murs de Thionville, 
le sang coulait à torrents dans les prisons de Paris : ma 
femme et mes sœurs étaient plus en danger que moi* 



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56 MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 



L<mdrc«, «l'avril k septembre 18t2. 



LEVÉE DU SIÈGE. — ENTRÉE A VERDUN. — MALADIE PRUSSIENNE. 
RETRAITE. — PETITE VÉROLE. 



Nous levâmes le siège de Tluonvillc et nous partîmes 
pour Verdun, rendu le 2 septembre aux alliés. Longwy, 
patrie de François de Mercy, était tombé le 28 août. De 
toutes parts des festons et des couronnes attestaient le pas- 
sage de Frédéric-Guillaume. 

Je remarquai, au milieu des paisibles trophées, l'aigle de 
Prusse attachée sur les fortifications de Vauban : elle n'y 
devait pas rester longtemps; quant aux fleurs, elles allaient 
bientôt voir se faner comme elles les innocentes créatures 
qui les avaient cueillies. Un des meurtres les plus atroces de 
la terreur fut celui des jeunes filles de Verdun. 

«Quatorze jeunes filles de Verdun, dit Rîouffe, d'une 
candeur sans exemple, et qui avaient Tair de jeunes vierges 
parées pour une fêle publique, furent menées ensemble à 
l'échafaud. Elles disparurent tout à coup et furent moisson- 
nées dans leur printemps; la Cotu^ des femmes avait l'air, 
le lendemain de leur mort, d'un parterre dégarni de ses 
fleurs par un orage. Je n'ai jamais vu parmi nous de déses- 
poir pareil à celui qu'excita cette barbarie. » 

Verdun est célèbre par ses sacrifices de femmes. Au dire 
de Grégoire de Tours, Deuteric, voulant dérober sa fille aux 
poursuites de Théodebert, la plaça dans un tombereau 
attelé de deux bœufs indomptés et la fit précipiter dans la 
Meuse. L'instigateur du massacre des jeunes filles de Verdun 



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MEMOIRES D*OUTBE-TOMBE. 57 

fut le poëtereau régicide, Pons de Verdun, acharné contre 
sa ville natale. Ce que VÀlmanach des Muses a fourni 
d'agents à la terreur est incroyable ; la vanité des médio- 
crités en souffrance produisit autant de révolutionnaires 
que l'orgueil blessé des culs- de-jatte et des avortons : révolte 
analogue des infirmités de l'esprit et de celles du corps. Pons 
attacha à ses épigrammes émoussées la pointe d'un poi- 
gnard. Fidèle apparemment aux traditions de la Grèce, le 
poëte ne voulait offrir à ses dieux que le sang des vierges : 
car la Convention décréta, sur son rapport, qu'aucune 
femme enceinte ne pouvait éti*e mise en jugement. Jl fit 
aussi annuler la sentence qui condamnait à mort madame 
de Bonchamp, veuve du célèbre général vendéen. Hélas! 
nous autres royalistes à la suite des princes, nous arri- 
vâmes aux revers de la Vendée sans avoir passé par sa 
gloire. 

Nous n'avions pas à Verdun, pour passer le temps, « cette 
fameuse comtesse de Saint-Balmont, qui, après avoir quitté 
les habits de femme, montoit à cheval et servoit elle-même 
d'escorte aux dames qui l'accompagnoient et qu'elle avoit 
laissées dans son carrosse... » Nous n'étions pas passionnés 
pour le vieux gaulois, et nous ne nous écrivions pas des 
billets en langage d'Àmadis, (Arnauld.) 

La maladie des Prussiens se communiqua à notre petite 
armée ; j'en fus atteint. Notre cavalerie était allée rejoindre 
Frédéric-Guillaume à Valmy. Nous ignorions ce qui se 
passait, et nous attendions d'heure en heure l'ordre de 
nous porter en avant; nous reçûmes celui de battre en 
retraite. 

Extrêmement affaibli , et ma gênante blessure ne me 
permettant de marcher qu'avec douleur, je me traînai 
comme je pus à la suite de ma compagnie, qui bientôt se 
débanda. Jean Balue, fils d'un meunier de Verdun, partit 



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ISS MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 

fmrt jeune de chez son père avec un moine qui le chargea de 
sa besace. En sortant de Verdun , la colline du gué selon 
Saumaise {ver dunum), je portais la besace de la monarchie, 
mais je ne suis devenu ni contrôleur des finances, ni ëvéque, 
ni cardinal. 

Si, dans les romans que j'ai écrits, j'ai touché à ma proi»*e 
histoire, dans les histoires que j'ai racontées j'ai placé ies 
souvenirs de l'histoire vivante dont j'ai fait partie. Ainsi, 
dans la Vie du duc de Berry, j'ai retracé quelques-unes des 
scènes qui s'étaient passées sous mes yeux : 

u Quand on licencie une armée, elle retourne dans ses 
foyers ; mais les soldats de l'armée de Condé avaient-ils des 
foyers? Où les devait guider le bâton qu'on leur permettait 
à peine de couper dans les bois de l'Allemagne, après avoir 
déposé le mousquet qu'ils avaient pris pour la défense de 
leur roi? . 

Il fallut se séparer. Les frères d'armes se dirent un dernier 
adieu, et prirent divers chemins sur la terre. Tous allèrent, 
avant de partir, saluer leur père et leur capitaine ; le vieux 
Condé en cheveux blancs, le patriarche de la gloire, donna 
sa bénédiction à ses enfants, pleura sur sa tribu dispersée, 
et vit tomber les tentes de son camp avec la douleur d'un 
homme qui voit s'écrouler les toits paternels. » 

Moins de vingt ans après, le chef de la nouvelle armée 
française, Bonaparte, prit aussi congé de ses compagnons; 
tant les hommes et les empires passent vite ! tant la re- 
nommée la plus extraordinaire ne sauve pas du destin le 
plus commun ! 

Nous quittâmes Verdun. Les pluies avaient défoncé les 
chemins; on rencontrait pai*tout caissons, affûts, canons 
embourbés, chariots renversés, vivandières avec leurs 
enfants sur leur dos, soldats expirants ou expirés dans la 

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MiMOIRËS D'OUTRËTOMBE 89 

boue. En traversant une terre labourée, j'y reslai enfoncé 
jusqu'aux genoux ; Ferron et un autre de mes camarades 
m'en arrachèrent malgré moi : je les priais de me laisser là ; 
je préférais mourir. 

Le capitaine de ma compagnie, M. de Goyon Miniac, me 
délivra le 16 octobre, au camp près de Longwy, un certi- 
ficat fort honorable. A Arien, nous aperçûmes sur la grande 
route une file de chariots attelés : les chevaux, les uns 
debout, les autres agenouillés, les autres appuyés sur le 
<iez, étaient morts, et leurs cadavi'es se tenaient roidis 
entre les brancards : on eût dit des ombres d'une bataille 
bîvaquant au bord du Styx. Ferron me demanda ce que 
je comptais faire, je lui répondis : 

— Si je puis parvenir à Ostende, je m*embarquerai pour 
fcpsey, où je trouverai mon oncle de Bedée; de là, je serai 
à même de rejoindre les royali^es de Bretagne. 

La fièvre me minait; je ne me soutenais qu'avec peine 
sut ma cuisse enflée. Je me sentis saisi d'un autre mal. 
Après vingt quatre heures de vomissements, une ébuUition 
toe couvrit le corps et le visage ; une petite vérole confluente 
se déclara ; die rentrait et sortait alternativement, selon les 
impressions de l'air. Arrangé de la sorte, je commençai à 
pied un voyage de deux cents lieues, riche que j'étais de 
dix-huit livres tournois ; tout cela pour la plus grande gloire 
defc monarchie. Ferron, qui m'avait prêté mes six petits 
^ûB4e trois fîrancs, étant attendu h Luxembourg, me quitta. 



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60 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 

Londres» d'avril b septembre 1882. 
B*M» tn février 1845. 

LES ARDENNES. 



En sortant d'Arlon, une charrette de paysan me prit pour 
la somme de quatre sous, et me déposa à cinq lieues de là 
sur un tas de pierres. Ayant sautillé quelques pas à Taide 
de ma béquille, je lavai le linge de mon éraflure, devenue 
plaie, dans une source qui ruisselait au bord du chemin, ce 
qui me fit grand bien. La petite vérole était complètement 
sortie, et je me sentais soulagé. Je n'avais point abandonné 
mon sac, dont les bretelles me coupaient les épaules. 

Je passai une pUcmière nuit dans une grange et ne man- 
geai point. La femme du paysan propriétaire de la grange 
refusa le loyer de ma couchée ; elle m'apporta au lever du 
jour une grande écuelle de café au lait avec de la miche 
noire que je trouvai excellente. Je me remis en route tout 
gaillard, bien que je tombasse souvent. Je fus rejoint par 
quatre ou cinq de mes camarades qui prirent mon sac; ils 
étaient aussi fort malades. Nous rencontrâmes des villa- 
geois ; de charrettes en charrettes, nous gagnâmes pendant 
cinq jours assez de chemin dans les Ardennes pour atteindre 
Altert, Flamizoul et Bellevue. Le sixième jour, je me 
retrouvai seul. Ma petite vérole blanchissait et s'aplatissait. 

Après avoir marché deux lieues, qui me coûtèrent six 
heures de temps, j'aperçus une famille de bohémiens campée, 
avec deux chèvres et un âne, derrière un fossé, autour d'un 
feu de brandes. A peine arrivais-je, je me laissai choir, et 



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MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 61 

les singulières créatures s'empressèrent de me secourir. Une 
jeune femme en haillons, vive, brune, mutine, chantait, 
sautait, tournait, en tenant de biais son enfant sur son sein, 
comme la vielle dont elle aurait animé sa danse, puis elle 
s'asseyait sur ses talons tout contre moi , me regardait 
curieusement à la lueur du feu, prenait ma main mourante 
pour me dire ma bonne aventure, en me demandant un 
petit sou; c'était trop cher. Il était difficile d'avoir plus de 
science, de gentillesse et de misère que ma sibylle des 
Ardennes. Je ne sais quand les nomades, dont j'aurais été 
un digne fils, me quittèrent; lorsque, h l'aube, je sortis de 
mon engourdissement, je ne les trouvai plus. Ma bonne 
aventurière s'en était allée avec le secret de mon avenir. En 
échange de mon petit sou, elle avait déposé à mon chevet 
une pomme qui servit à me rafraîchir la bouche. Je me 
secouai comme Jeannot Lapin parmi le thym et la rosée ; 
mais je ne pouvais ni brouter, ni trotter, ni faire beaucoup 
de tours. Je me levai néanmoins dans l'intention de faire 
ma cour à l'Aurore : elle était bien belle, et j'étais bien laid ; 
son visage rose annonçait sa bonne santé ; elle se portait 
mieux que le pauvre Céphale de l'Armorique. Quoique 
jeunes tous deux« nous étions de vieux amis, et je me 
figurai que ce matin-là ses pleurs étaient pour moi. 

Je m'enfonçai dans la forêt; je n'étais pas trop triste; la 
solitude m'avait rendu à ma nature. Je chantonnais la 
romance de l'infortuné Cazotte : 

Tout au beau milieu des Ardennes, 
Est un château sur le haut d'un rocher, etc., etc. 

N'était-ce point dans le donjon de ce château des fan- 
tômes que le roi d'Espagne Philippe II fit enfermer mon 
compatriote, le capitaine la Noue, qui eut pour grand'mère 
2. 6 

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6â MÉMOIRES D^OUTRE-TOMBE. 

une Chateaubriand? Philippe consentait à relâcher IDiusIre 
prisonnier, si celui-ci consentait à se laisser crever les 
yeux. La Noue fut au moment d'accepter la proposition , 
tant il avait soif de retrouver sa chère Bretagne. Hélas! 
j'étais possédé du même désir, et pour m'ôter la vue, je 
n'avais besoin que du mal dont il avait plu à Dieu de m'»f- 
fiiger. Je ne rencontrai pas sire Enguerrand venant d'Es- 
pagne y mais de pauvres traîne-malheurs, de petits mar- 
chands forains qui avaient, comme moi, toute leur fortune 
sur leur dos. Un bûcheroA, avec des genouillères de feutre, 
entrait dans le bois ; il aurait dû me prendre pour une 
branche morte et m'abattre. Quelques corneilles, quelques 
alouettes, quelques bruants, espèce de gros pinsons, trot- 
taient sur le chemin ou posaient immobiles sur le cordon 
de pierres, attentifs à l'émouchet qui planait circulairement 
dans le ciel. De fois à autre, j'entendais le son de la trompe 
du porcher gardant ses truies et leurs petits à la glandée. Je 
me reposai à la hutte roulante d'un berger ; je n'y trouvai 
pour maitrc qu'un chaton qui me fit mille gracieuses 
caresses. Le berger se tenait au loin, debout, au centre d'un 
parcours, ses chiens assis à différentes distances autour des 
moutons; le jour, ce pâtre cueillait des simples, c'était un 
médecin et un sorcier; la nuit, il regardait les étoiles, 
c'était un berger chaldéen. 

Je stationnai, une demi-lieue plus haut, dans un viandis 
de cerfs : des chasseurs passaient à l'extrémité. Une fontaine 
sourdait à mes pieds; au fond de cette fontaine, dans cette 
même forêt, Roland innamorato, non pas furioso, aperçut 
un palais de cristal rempli de dames et de chevaliers. Si le 
paladin, qui rejoignit les brillantes naïades, avait du moins 
laissé Bride d'or au bord de la source! si Shakspeare m'eût 
envoyé Rosaïinde et le Duc exilé, ils m'auraient été bien 
seeouraWes ! 



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MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 63 

Ayant repris haleine, je continuai ma route. Mes idées 
affaiblies flottaient dans un vague non sans charme; mes 
anciens fantômes, ayant à peine la consistance d'ombres aux 
trois quarts effacées, m'entouraient pour me dire adieu. Je 
n'avais plus la force des souvenirs ; je voyais dans un loin- 
tain indéterminé, et mêlées à des images inconnues, les 
formes aériennes de mes parents et de mes amis. Quand je 
m'asseyais contre une borne du chemin, je croyais aperce- 
voir des visages me souriant au seuil des distantes cabanes, 
dans la fumée bleue échappée du toit des chaumières, dans 
la cime des arbres, dans le transparent des nuées, dans les 
gerbes lumineuses du soleil traînant ses rayons sur les 
bruyères comme un râteau d'or. Ces apparitions étaient 
celles des Muses qui venaient assister à la mort du poëte : 
ma tombe, creusée avec les montants de leurs lyres sous un 
chêne des Ârdcnnes, aurait assez bien convenu au soldat et 
au voyageur. Quelques gelinottes, fourvoyées dans le gîte 
des lièvres, sous des troènes, faisaient seules, avec des 
insectes, quelques murmures autour de moi; vies aussi 
légères, aussi ignorées que ma vie. Je ne pouvais plus mar- 
cher ; je me sentais extrêmement mal ; la petite vérole 
rentrait et m'étouffait. 

Vers la fin du jour, je m'étendis sur le dos à terre, dans 
un fossé, la tête soutenue par le sac d'Atala, ma béquille à 
mes côtés, les yeux attachés sur le soleil, dont les regards 
^'éteignaient avec les miens. Je saluai de toute la douceur 
de ma pensée l'astre qui avait éclairé ma première jeunesse 
dans mes landes paternelles : nous nous couchions ensem- 
ble, lui pour se lever plus glorieux, moi, selon toutes les 
vraisemblances, pour ne me réveiller jamais. Je m'évanouis 
dans un sentiment de religion ; le dernier bruit que j'en- 
tendis était h chute d'une feuille et le sifflement d'un bou- 
nml. 

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6i MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 



Londres, d'avril h leptemlire ISM. 



POCRGONS DU PRINCE DE LIGffE. — FEMIIES DE IfAMUR. — JE RETROCTE 
MON FRÈRE À BRUXELLES. — NOS DERNIERS ADIEUX. 



Il parait que je demeurai à peu près deux heures en dé- 
faillance. Les fourgons du prince de Ligne vinrent à passer; 
un des conducteurs, s'étant arrêté pour couper un scion de 
bouleau, trébucha sur moi sans me voir : il me crut mort et 
me poussa du pied; je donnai un signe de vie. Le conduc- 
teur appela ses camarades, et, par un instinct de pitié, ils 
me jetèrent sur un chariot. Les cahots me ressuscitèrent; 
je pus parler h mes sauveurs ; je leur dis que j'étais un sol- 
dat de l'armée des princes , que s'ils voulaient me mener 
jusqu'à Bruxelles, où ils allaient, je les récompenserais de 
leur peine. 

— Bien, camarade, me répondit l'un d'eux, mais il fau- 
dra que tu descendes à Namur, car il nous est défendu de 
nous charger de personne. Nous te reprendrons de l'autfe 
côté de la ville. 

Je demandai à boire; j'avalai quelques gouttes d'eau-de- 
vie qui firent reparaître en dehors les symptômes de mon 
mal et débarrassèrent un moment ma poitrine : la nature 
m'avait doué d'une force extraordinaire. 

Nous arrivâmes vers dix heures du matin dans les fau- 
bourgs de Namur. Je mis pied h terre et suivis de loin les 
chariots ; je les perdis bientôt de vue. A l'entrée de la ville, 
on m'arrêta. Tandis qu'on examinait mes papiers, je m'as- 



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MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 68 

616 S0Q8 la porte. Les soldats de garde, i la vue de mon uni- 
forme, m'offrirent un chiffon de pain de munition , et le 
caporal me présenta, dans un godet de verre bleu, du bran- 
devin au poivre. Je faisais quelques façons pour boire ft la 
coupe de l'hospitalité militaire : 

— Prends donc ! s'écria-t-il en colère , en accompagnant son 
injonction d'un Sacrament ter Teufel (sacrement du diable]. 

Ma traversée de Namur fut pénible : j'allais , m'appuyant 
contre les maisons. La première femme qui m'aperçut sortit 
de sa boutique, me donna le bras avec un air de compatissance, 
et m'aida à me traîner ; je la remerciai et elle répondit : 

— Non , non , soldat. 

Bientàt d'autres femmes accoururent, apportèrent du pain^ 
du vin, des fruits, du lait, du bouillon, de vieilles nippes, 
des couvertures. 

— 11 est blessé, disaient les unes dans leur patois français 
brabançon. 

'— Il a la petite vérole , s'écriaient les autres. 

Et elles écartaient les enfants. 

— Mais , jeune homme, vous ne pourrez marcher ; vous 
allez mourir; restez à l'hôpital. 

Elles me voulaient conduire k l'hàpital, elles se relayaient 
de porte en porte, et me conduisirent ainsi jusqu'à celle de 
la ville, en dehors de laquelle je retrouvai les fourgons. On 
a vu une paysanne me secourir , on verra une autre femme 
me recueillir à Guernesey. Femmes, qui m'avez assisté dans 
ma détresse, si vous vivez encore, que Dieu soit en aide & 
vos vieux jours et à vos douleurs ! Si vous avez quitté la vie, 
que vos enfants aient en partage le bonheur que le ciel m'a 
longtemps refusé ! 

Les femmes de Namur m'aidèrent h monter dans le four- 
gon , me recommandèrent au conducteur et me forcèrent 
d'accepter une couverture de laine. Je m'aperçus qu'elles 

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66 MÉMOIRES D*OUTR£-TOMBE. 

me traitaient avec une sorte de respect et de déférence : il y 
a dans la nature du Français quelque chose de supérieur et 
de délicat que les autres peuples reconnaissaient. Les gens 
du prince de Ligne me déposèrent encore sur le chemin , à 
l'entrée de Bruxelles , et refusèrent mon dernier écu. 

A Bruxelles, aucun hôtelier ne me voulut recevoir. Le 
Juif errant, Oreste populaire que la complainte conduit 
dans cette ville : 

Quand il fut dans la ville 
De Bruxelle eu Brabant, 

fut mieux accueilli que moi, car il avait toujours cinq sous 
dans sa poche. Je frappais, on ouvrait ; en m'apercevant , 
on disait : « Passez! passez! » et l'on me fermait la porte 
au nez. 

On me chassa d'un café. Mes cheveux pendaient sur mon 
visage masqué par ma barbe et mes moustaches; j'avais 
la cuisse entourée d'un torchis de foin ; par-dessus mon uni- 
forme en loques, je portais la couverture de laine des Na- 
muroises, nouée à mon cou en guise de manteau. Le men- 
diant de rOdyssée était plus insolent, mais n'était pas si 
pauvre que moi. 

Je m'étais présenté d'abord inutilement à l'hôtel que 
j'avais habité avec mon frère ; je fis une seconde tentative : 
comme j'approchais de la porte, j'aperçus le comte de Cha- 
teaubriand , descendant de voiture avec le baron de Mont- 
boissier. Il fut effrayé de mon spectre. On chercha une 
chambre hors de l'hôtel, car le maître refusa absolument de 
m'admettre. Un perruquier offrait un bouge convenable à 
mes misères. Mon frère m'amena un chirurgien et un mé- 
decin. Il avait reçu des lettres de Paris ; M. de Malesherbes 
l'invitait à rentrer en France. Il m'apprit la journée du 

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MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE. «7 

iOaoùtjles massacres de septembre et les nouvelles politiques 
dont je ne savais pas un mot. 11 approuva mon dessein de 
passer dans l'île de Jersey, et m'avança vingt-cinq louis. Mes 
fegards affaiblis me permettaient à peine de distinguer les 
traits de mon malheureux frère ; je croyais que ces ténèbres 
émanaient de moi , et c'étaient les ombres que l'éternité 
fëpandait autour de lui : sans le savoir, nous nous voyions 
pour la dernière fois. T ous, tant que nous sommes, nous 
n'avons à nous que la minute présente ] celle qui la suit est 
à DîeïT.Tl y a toujours deux chances pour ne pas retrouver 
Tarai que l'on quitte : notre mort ou la sienne. Combien 
d'hommes n'ont jamais remonté l'escalier qu'ils avaient 
descendu ! 

La mort nous touche plus avant qu'après le trépas d'un 
ami : c'est une partie de nous qui se détache, un monde de 
souvenirs d'enfance , d'intimités de famille , d'affections et 
d'intérêts communs, qui se dissout. Mon frère me précéda 
dans le sein de ma mère ; il habita le premier ces mêmes et 
saintes entrailles dont je sortis après lui; il s'assit avant moi 
au foyer paternel ; il m'attendit plusieurs années pour me 
recevoir, me donner mon nom en Jésus-Christ et s'unir à 
toute ma jeunesse. Mon sang, mêlé à son sang dans le vase 
révolutionnaire, aurait eu la même saveur, comme un lait 
fourni par le pâturage de la même montagne. Mais si les 
hommes ont fait tomber la tête de mon aîné , de mon par- 
rain, avant l'heure, les ans n'épargneront pas la mienne ; 
<léjà mon front se dépouille ; je sens un Ugolin , le Temps, 
penché sur moi, qui me ronge le crâne : 

com r pan per famé se manduca. 



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68 MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 



LondrM, d'avril b lept^mbre tttf . 



06TENDE. — PASSAGE A JERSEY. — ON ME MET A TERRE A GUERNESET. 
— LA FEMME DU PILOTE. — JERSEY. — MON ONCLE DE BEDÉB ET 
SA FAMILLE. — DESCRIPTION DE l'ÎLE. — LE DUC DE BERRY. - 
PARENTS ET AMIS DISPARUS. — MALHEUR DE VIEILLIR. — JE PASSE 
EN ANGLETERRE. — DERNIÈRE RENCONTRE AVEC GESRIL. 



Le docteur ne revenait pas de son étonnement : il regar- 
dait cette petite vérole sortante et rentrante qui ne me tuait 
pas, qui n'arrivait à aucune de ses crises naturelles, comme 
un phénomène dont la médecine n'offrait pas d'exemple. La 
gangrène s'était mise à ma blessure ; on la pansa avec du 
quinquina. Ces premiers secours obtenus , je m'obstinai à 
partir pour Ostende. Bruxelles m'était odieux; je brûlais 
d'en sortir ; il se remplissait de nouveau de ces héros de la 
domesticité, revenus de Verdun en calèche, et que je n'ai 
pas revus dans ce même Bruxelles, lorsque j'ai suivi le roi 
pendant les cent jours. 

J'arrivai doucement à Ostende par les canaux : j'y trouvai 
quelques Bretons, mes compagnons d'armes. Nous nolisâ- 
raes une barque pontée et nous dévalâmes la Manche. Nous 
couchions dans la cale, sur les galets qui servaient de lest. 
La vigueur de mon tempérament était enfin épuisée. Je 
ne pouvais plus parler ; les mouvements d'une grosse mer 
achevèrent de m'abattre. Je humais à peine quelques gout- 
tes d'eau et de citron, et quand le mauvais temps nous força 
de relâcher à Guernesey, on crut que j'allais expirer; un 
prêtre émigré me lut les prières des agonisants. Le capi- 



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MEMOniES D'OUTRE-TOMBE. 69 

taine, ne voulant pas que je mourusse à son bord, ordonna 
de me descendre sur le quai : on m'assit au soleil , le dos 
appuyé contre un mur , la tête tournée vers la pleine mer, 
en face de cette île d'Aurigny, où , huit mois auparavant , 
j'avais vu la mort sous une autre forme. 

J'étais apparemment voué à la pitié. La femme d'un pilote 
anglais vint à passer ; elle fut émue, appela son mari qui, 
aidé de deux ou trois matelots, me transporta dans une mai- 
son de pécheur , moi, l'ami des vagues; on me coucha sur 
un bon lit, dans des draps bien blancs. La jeune marinière 
prit tous les soins possibles de l'étranger : je lui dois la vie. 
Le lendemain, on me rembarqua. Mon hôtesse pleurait 
presque en se séparant de son malade ; les femmes ont 
un instinct céleste pour le malheur. Ma blonde et belle 
gardienne, qui ressemblait à une figure des anciennes gra- 
vures anglaises, pressait mes mains bouffies et brûlantes 
dans ses fraîches et longues mains; j'avais honte d'appro- 
cher tant de disgrâces de tant de charmes. 

Nous mîmes à la voile, et nous abordâmes la pointe occi- 
dentale de Jersey. Un de mes compagnons, M. du Tilleul, se 
Pendit à Saint-Hélier, auprès de mon oncle. M. de Bedée le 
renvoya me chercher le lendemain avec une voiture. Nous 
traversâmes l'île entière : tout expirant que je me sentais , 
je fus charmé de ses bocages , mais je n'en disais que des 
radoteries, étant tombé dans le délire. 

Je demeurai quatre mois entre la vie et la mort. Mon 
oncle, sa femme, son fils et ses trois filles se relevaient à 
mon chevet. J'occupais un appartement dans une des mai- 
sons que l'on commençait à bâtir le long du port : les fenê- 
tres de ma chambre descendaient à fleur de plancher, et du 
fond de mon lit j'apercevais la mer. Le médecin, M. Delattre, 
avait défendu de me parler de choses sérieuses, et surtout de 
politique. Dans les derniers jours de janvier 1793, voyant 

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70 MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 

entrer chez moi mon oncle en grand deuil, je tremblai, car 
je crus que nous avions perdu quelqu'un de notre famille : 
il m'apprit la mort de Louis XVI. Je n'en fus pas, étonné ; 
je l'avais prévue. Je m'informai des nouvelles de mes pa- 
rents ; mes sœurs et ma femme étaient revenues en Bre- 
tagne, après les massacres de Bretagne ; elles avaient eu 
beaucoup de peine à sortir de Paris. Mon frère , de retour 
en France, s'était retiré h Malesherbes. 

Je commençais à me lever ; la petite vérole était passée ; 
mais je souffrais de la poitrine et il me restait une faiblesse 
que j'ai gardée longtemps. 

Jersey, la Cœsarea de l'itinéraire d'Antonin, est demeu- 
rée sujette de la couronne d'Angleterre depuis la mort de 
Robert, duc de Normandie ; nous avons voulu plusieurs fois 
la prendre, mais toujours sans succès. Cette île est un débris 
de notre primitive histoire : les saints venant d'Hibernie et 
d'Albion dans la Bretagne-Armorique se reposaient à Jersey, 

Saint Hélier, solitaire , demeurait dans les rochers de 
Césarée; les Vandales le massacrèrent. On retrouve à Jer- 
sey un échantillon des vieux Normands ; on croit entendre 
parler Guillaume le Bâtard ou l'auteur du Roman de Rou. 

L'ile est féconde ; elle a deux villes et douze paroisses ; 
elle est couverte de maisons de campagne et de troupeaux. 
Le vent de l'Océan, qui semble démentir sa rudesse, donne 
à Jersey du miel exquis, de la crème d'une douceur extraor- 
dinaire et du beurre d'un jaune foncé , qui sent la violette. 
Bernardin de Saint-Pierre présume que le pommier nous 
vient de Jersey ; il se trompe : nous tenons la pomme et la 
poire de la Grèce, comme nous devons la pêche à la Perse, 
le citron à la Médie, la prune à la Syrie, la cerise à Céra-- 
sonte, la châtaigne à Castane, le coing à Cydon et la grenade 
à Chypre. 

J'eus un grand plaisir à sortir aux premiers jours de mai. 

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MEMOIRES D*OUTRE-TOMBE. 71 

Le printemps conserve à Jersey toute sa jeunesse ; il pour- 
rait encore s'appeler primevère comme autrefois, nom qu'en 
devenant vieux il a laisse à sa fille, la première fleur dont il 
se couronne. 

Ici je vous transcrirai deux pages de la vie du duc de 
Berry ; c'est toujours vous raconter la mienne : 

« Après vingt-deux ans de combats, la barrière d'airain 
qui fermait la France fut forcée : l'heure de la restaura- 
tion approchait ; nos princes quittèrent leurs retraites. 
Chacun d'eux se rendit sur diflFérents points des frontiè- 
res, comme ces voyageurs qui cherchent, au péril de leur 
vie, à pénétrer dans un pays dont on raconte des mer- 
veilles. Monsieur partit pour la Suisse; monseigneur le 
duc d'Angoulême pour TEspagne, et son frère pour Jer- 
sey. Dans cette île, où quelques juges de Charles P*^ mou- 
rurent ignorés de la terre, monseigneur le duc de Berry 
retrouva des royalistes français, vieillis dans l'exil et 
oubUés pour leurs vertus, comme jadis les régicides an- 
glais pour leur crime. Il rencontra de vieux prêtres, dé- 
sormais consacrés à la solitude ; il réalisa avec eux ta fic- 
tion du poëte qui fait aborder un Bourbon dans l'île de 
Jersey, après un orage. Tel confesseur et martyr pouvait 
dire à l'héritier de Henri IV, comme l'ermite de Jersey à 
ce grand roi : . 

Loin de la cour alors, dans celte grotte obscure, 
De ma religion je vins pleurer Tinjure, 

(Henri ADE.) 

u Monseigneur le duc de Berry passa quelques mois à 
Jersey ; la mer, les vents, la politique l'y enchaînèrent. 
Tout s'opposait à son impatience ; il se vit au moment de 



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72 MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 

renoncer à son entreprise et de s'embarquer pour Bor- 
deaux. Une lettre de lui, h madame la maréchale Moreau, 
nous retrace vivement ses occupations sur son rocher : 

< 8 février 1814. 

« Me voici donc comme Tantale , en vue de cette mal- 

M heureuse France, qui a tant de peine à briser ses fers. 

M Vous dont J'àme est si belle, si française, jugez de tout 

M ce que j'éprouve 5 combien il m'en coûterait de m'éloigner 

« de ces rivages qu'il ne me faudrait que deux heures pour 

« atteindre ! Quand le soleil les éclaire, je monte sur les 

« plus hauts rochers, et, ma lunette à la main, je suis toute 

« la côte ; je vois les rochers de Coutances. Mon imagina- 

« tion s'exalte, je me vois sautant à terre, entouré de Fran- 

« çais, cocardes blanches aux chapeaux ; j'entends le cri de 

«{ Vive le roi ! ce cri que jamais Français n'a entendu de 

« sang-froid: la plus belle femme de la province me ceint 

« d'une écharpe blanche, car l'amour et la gloire vont tou- 

« jours ensemble. Nous marchons sur Cherbourg ; quelque 

« vilain fort, avec une garnison d'étrangers, veut se dé- 

«i fendre : nous l'emportons d'assaut, et un vaisseau part 

« pour aller chercher le roi, avec le pavillon blanc qui rap- 

« pelle les jours de gloire et de bonheur de la France ! Ah ! 

« madame, quand on n'est qu'à quelques heures d'un rêve 

« si probable, peut-on penser a s'éloigner ? » 

Il y a trois ans que j'écrivais ces pages à Paris ; j'avais 
précédé M. le duc de Berry de vingt-deux années k Jersey, 
ville de bannis; j'y devais laisser mon nom, puisque Armand 
de Chateaubriand s'y maria et que son fils Frédéric y est né. 

La joyeuseté n'avait point abandonné la famille de mon 
oncle de Bedée; ma tante choyait toujours un grand chien 



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MÉMOIRES D'OOTRE-TOMBE. 75 

descendant de celui dont j'ai raconté les vertus ; comme il 
mordait tout le monde et qu'il était galeux , mes cousines 
le firent pendre en secret, malgré sa noblesse. Madame de 
Bedée se persuada que des officiers anglais , charmés de la 
beauté d'Azor, Favaient volé, et quïl vivait comblé d'hon- 
neurs et de dîners dans le plus riche château des trois royau- 
mes. Hélas ! notre hilarité présente ne se composait que de 
notre gaieté passée. En nous retraçant les scènes de Mont- 
choix, nous trouvions le moyen de rire à Jersey. La chose 
est assez rare, car, dans le cœur humain, les plaisirs ne 
gardent pas entre eux les relations que les chagrins y con- 
servent : les joies nouvelles ne rendent point le printemps 
aux anciennes joies, mais les douleurs récentes font reverdir 
les vieilles douleurs. 

Au surplus, les émigrés excitaient alors la sympathie gé- 
nérale; notre cause paraissait la cause de l'ordre européen ; 
c'est quelque chose qu'un malheur honoré, et le nôtre 
l'était. 

M. de Bouillon protégeait h Jersey les réfugiés français : 
il me détourna du dessein de passer en Bretagne, hors d'état 
que j'étais de supporter une vie de cavernes et de forêts ; il 
me conseilla de me rendre en Angleterre et d'y chercher 
l'occasion d'y prendre du service régulier. Mon oncle, très- 
peu pourvu d'argent , commençait à se sentir mal à l'aise 
avec sa nombreuse famille ; il s'était vu forcé d'envoyer son 
fils à Londres se nourrir de misère et d'espérance. Craignant 
d'être à charge à M. de Bedée, je me décidai à le débarras- 
ser de*ma personne. 

Trente louis qu'un bateau fraudeur de Saint-Malo m'ap- 
porta me mirent à même d'exécuter mon dessein, et j'arrêtai 
ma place au paquebot de Southampton. En disant adieu à 
mon oncle, j'étais profondément attendri; il venait de 
mesoigner avec l'affection d'uu père; à lui se rattachait le 

HÉHOIRCS d'OUTRE-TOMBS. 2. 7 

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7i MÉMOIRES D'OUTRË-TOMBË. 

peu d'instants heureux de mon enfance ; il connaissait tout 
ce qui fut aimé de moi ; je retrouvais sur son visage quel- 
ques ressemblances de ma mère. J'avais quitté cette excel- 
lente mère, et je ne devais plus la revoir ; j'avais quitté ma 
eœur Julie et mon frère, et j'étais condamné à ne plus les 
retrouver ; je quittais mon oncle, et sa mine épanouie ne 
devait plus réjouir mes yeux. Quelques mois avaient suffi à 
toutes ces pertes, car la mort de nos amis ne compte pas du 
moment où ils meurent, mais de celui où nous cessons de 
vivre avec eux. 

Si l'on pouvait dire au temps : « Tout beau ! >» on l'arrè'- 
terait aux heures des délices ; mais comme on ne le peut, ne 
séjournons pas ici-bas ; allons-nous-en avant d'avoir vu fuir 
nos amis, et ces années que le poëte trouvait seules dignes 
de la vie : Vitâ digniorœtas. Ce qui enchante dans Fâgedes 
liaisons devient dans l'âge délaissé un objet de souffrance et 
de regret. On ne souhaite plus le retour des mois riant à la 
terre ; on le craint plutôt : les oiseaux, les fleurs , une beUe 
soirée de la fin d'avril , une belle nuit commencée le soir 
avec le premier rossignol, achevée le matin avec la première 
hirondelle, ces choses que donnent le besoin et le désir du 
bonheur, vous tuent. De pareils charmes, vous les sentez 
encore, mais ils ne sont plus pour vous : la jeunesse qui les 
goûte à vos càtés et qui vous regarde dédaigneusement vous 
rend jaloux et vous fait mieux comprendre la profondeur 
de votre abandon. La fraîcheur et la grâce de la nature , en 
vous rappelant vos félicités passées , augmentent la laideur 
de vos misères. Vous n'êtes plus qu'une tache dans cette 
nature, vous en gâtez les harmonies et la suavité par votre 
présence, par vos paroles , et même par les sentiments que 
vous oseriez exprimer. Vous pouvez aimer , mais on ne peut 
plus vous aimer. La fontaine printanière a renouvelé ses 
eaux sans vous rendre votre jouvence, et la vue de tout ^ 

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MÉMOIRES Dt)(JTRE-TOMBE. 71 

qui renaît, de tout ce qui est heureux, vous réduit à la dou« 
loupeuse mémoire de vos plaisirs. 

Le paquebot sur lequel je m'embarquai était encombrai de 
familles émigrées. J'y fis connaissance avec M. Hingant, an- 
cien collègue de mon frère au parlement de Bretagne, homme 
d'esj^itet de goût dont j aurai trop à parler. Un officier de 
marine jouait aux échecs dans la chambre du capitaine ; il 
ne se remit pas mon visage , tant j'étais changé ; mais moi , 
je reconnus Gesril. Nous ne nous étions pas vus depuis 
Brest; nous devions nous séparer à Southampton. Je lui 
racontai mes voyages, il me raconta les siens. Ce jeune 
homme, né auprès de moi parmi les vagues, embrassa pour 
la dernière fois son premier ami au milieu de ces vagues 
qu'il allait prendre à témoin de sa glorieuse mort. Lamba 
Doria, amiral des Génois, ayant battu la flotte des Véni- 
tiens, apprend que son fils a été tué : Qu'on le jette à la 
mer! dit ce père, à la façon des Romains, comme s'il eut 
dit : Qu'on le jette à sa victoire ! Gesril ne sortit volontai- 
rement des flots dans lesquels il s'était précipité que pour 
mieux leur montrer sa victoire sur leur rivage. 

J'ai déjà donné au commencement du sixième livre de ces 
Mémoires le certificat de mon débarquement de Jersey k 
Southampton. Voilà donc qu'après mes courses dans les 
IxMs de l'Amérique et dans les camps de l'Allemagne, j'ar- 
me en 1793, pauvre émigré , sur cette terre où j'écris tout 
ceci en 1822 et où je suis aujourd'hui magnifique ambassa- 
deur. 



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76 MÉMOIRES D*OUTR£-TOMBE, 



i 



Londres, d'avril k septembre iSM. 



LITTERART FOND. — GRENIER DE HOLBORN. — DÉPÉRISSEMENT DE MA 
SANTÉ. — VISITE AUX MÉDECINS. — ÉMIGRÉS A LONDRES. 



. Il s'est formé à Londres une société pour venir au secours 
des gens de lettres, tant anglais qu'étrangers. Cette société 
m'a invité à sa réunion annuelle ; je me suis fait un devoir 
de m'y rendre et d'y porter ma souscription. S. A. R. le duc 
dTork occupait le fauteuil du président ; à sa droite étaient 
le duc de Sommerset, les lords Torringlon et Bolton ; il m'a 
fait placer à sa gauche. J'ai rencontré là mon ami M. Can- 
ning. Le poëte, ^orateur, le ministre illustre a prononcé un 
discours où se trouve ce passage trop honorable pour moi , 
que les journaux ont répété : « Quoique la personne de mon 
« noble ami, l'ambassadeur de France, soit encore peu con- 
4( nue ici , son caractère et ses écrits sont bien connus de 
« toute l'Europe. Il commença sa carrière par exposer les 
« principes du christianisme ; il l'a continuée en défendant 
« ceux de la monarchie, et maintenant il vient d'arriver 
« dans ce pays pour unir les deux États par les liens 
« communs des principes monarchiques et des vertus chré- 
« tiennes. )> 

Il y a bien des années que M. Canning, homme de lettres, 
s'instruisait à Londres aux leçons de la politique de M. Pitt; 
il y a presque le même nombre d'années que je commençai 
k écrire obscurément dans cette même capitale de l'Angle- 
terre. Tous les deux, arrivés à une haute fortune, nous voilà 
membres d'une société consacrée au soulagement des écri- 



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MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE. 77 

vaios malheureux. Est-ce TafiSlnité de nos grandeurs ou le 
rapport de nos souffrances qui nous a réunis ici ? Que 
feraient au banquet des Muses a£9igées le gouverneur des 
Iodes orientales et l'ambassadeur de France? C'est George 
Canning et François de Chateaubriand qui s'y sont assis, en 
souvenir de leur «dversité et peut-être de leur félicité pas- 
sées ; ils ont bu à la mémoire d'Homère, chantant ses vers 
pour un morceau de pain. 

Si le Litterary fund eut existé lorsque j arrivai de Sout- 
hampton à Londres , le 21 mai \ 795 , il aurait peut être payé 
la visite du médecin dans le grenier de Holborn , où mon 
cousin de la Bouëtardais , fils de mon oncle de Bedée , me 
logea. On avait espéré merveille du changement d'air pour 
me rendre les forces nécessaires à la vie d'un soldat ; mais 
ma santé, au lieu de se rétablir, déclina. Ma poitrine s'en- 
treprit ; j'étais maigre et pâle , je toussais fréquemment, je 
respirais avec peine; j'avais des sueurs et des crachements 
de saug. Mes amis, aussi pauvres que moi, me traînaient de 
médecin en médecin. CesHippocrates faisaient attendre cette 
bande de gueux à leur porte, puis me déclaraient, au prix 
d'une guinée, qu'il fallait prendre mon mal en patience, 
ajoutant : 'Tisdone^ dearsir : « C'est fait, cher monsieur. » 
Le docteur Godwin, célèbre par ses expériences relatives 
aux noyés et faites sur sa propre personne d'après ses ordon- 
nances, fut plus généreux : il m'assista gratuitement de ses 
conseils, mais il me dit, avec la dureté dont il usait pour 
lui-même, que je pourrais durer quelques mois, peut-être 
une ou deux années, pourvu que je renonçasse à toute fati- 
gue. « Ne comptez pas sur une longue carrière ; » tel fut le 
résumé de ses consultations. 

La certitude acquise ainsi de ma fin prochaine , en aug- 
mentant le deuil naturel de mon imagination , me donna 
un incroyable repos d'esprits Cette disposition intérieure 

7. 

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78 MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 

explique un passage de la notice placée à la tète de VEssai 
historique, et cet autre passage de V Essai même : « Attaqué 
«( d'une maladie qui me laisse peu d'espoir, je vois les objets 
(( d'un œil tranquille ; Tair calme de la tombe se fait sentir 
« au voyageur qui n'en est plus qu'à quelques journées. » 
L'amertume des réflexions répandues dans l'JS'Mat n'étonnera 
donc pas : c'est sous le coup d'un arrêt de mort, entre la 
sentence et l'exécution, que j'ai composé cet ouvrage. Un 
éerivain qui croyait toucher au terme , dans le dénûment 
de son exil, ne pouvait guère promener des regards riants 
sur le monde. 

Mais comment traverser le temps de grâce qui m'était 
accordé? J'aurais pu vivre ou mourir promptement de mon 
épée : on m'en interdisait l'usage. Que me restait-il? Une 
plume ! elle n'était ni connue, ni éprouvée, et j'en ignorais 
la puissance. Le goût des lettres inné en moi, des poésies de 
mon enfance, des ébauches de mes voyages, suffiraient-ils 
pour attirer l'attention du public? L'idée d'écrire un ouvrage 
sur les révolutions comparées m'était venue; je m'en occu- 
pais dans ma tète comme d'un sujet plus approprié aux inté- 
rêts du jour ; mais qui se chargerait de l'impression d'un 
manuscrit sans preneurs, et pendant la composition de ce 
manuscrit, qui me nourrirait? Si je n'avais que peu de 
jours à passer sur la terre, force était néanmoins d'avoir 
quelque moyen de soutenir ce peu de jours. Mes trente 
louis, déjà fort écornés, ne pouvaient aller bien loin, et , en 
surcroît de mes afflictions particulières, il me fallait suppor- 
ter la détresse commune de l'émigration. Mes compagnons à 
Londres avaient tous des occupations : les uns s'étaient mis 
dans le commerce du charbon, les autres faisaient avec leurs 
femmes des chapeaux de paille , les autres enseignaient le 
français qu'ils ne savaient pas. Ils étaient tous tr^-gais. Le 
défaut de noU^e nation, la légèreté, s'étaft dans ce moment 

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MÉMOIRES D*OUTRE-TONBE. 79 

change en veriu. On riait au nez delaFortuQe; cette roleiue 
était toute penaude d'emporter ce qu'en ne lui redeman-* 
daitpas. 



Loadrtt, d'trrtt k iftpttnbrt 4Mt. 



PELLETIER. — TRAVAUX LITTiRAIRBS. — MA SOClirtf AVEC UIK^AIfT. 
— WO» PROMENADES. — C«B NUIT 0AN8 ViGLl^K DE WEST- 
MINSTER. 



Pelletier, auteur du Domine salvutn fae regem, et prinei* 
pal rédacteur des Actes des Apôtres, continuait à Londreai 
son entreprise de Paris. Il n'avait pas précisément des vices; 
mais il était rongé d'une vermine de petits défauts dont on 
ne pouvait répurer : libertin, mauvais sujet, gagnant beau- 
coup d'argent et le mangeant de même, à la fois serviteur 
de la légitimité et ambassadeur du roi nègre Christophe 
auprès de George III, correspondant diplomatique de M. le 
comte de Limonade^ et buvant en vin de Champagne le# 
appointements qu'on lui payait en sucre. Cette espèce de 
M. Violet, jouant les grands airs de la révolution sur ua 
violon de poche, me vint voir et m'offrit ses services, en 
qualité de Breton. Je lui parlai de mon plan de V Essai; il 
l'approuva fort. 

— Ce sera superbe ! s'écria-t-il. 

Et il me proposa une chambre chez son imprimeur Baylie, 
lequel imprimerait l'ouvrage au fur et à mesm*e de la compo- 
ntion. Le libraire Deboffe auraitia vente; lui, Pelletier, embour 



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m MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 

obérait la trompette dans son journal V Ambigu, tandis qu'on 
pourrait s'introduire dans le Courrier Français de Londres, 
dont la rédaction passa bientôt à M. deMontlosier. Pelletier 
ne doutait de rien : il parlait de me faire donner la croix de 
Saint-Louis pour mon siège de Tbionville. Mon Gil Bios, 
grand, maigre, escalabreux, les cbeveux poudrés, le front 
cbauve, toujours criant et rigolant, met son cbapeau rond 
sur l'oreille, me prend par le bras et me conduit chez Tim- 
primeur Baylie, où il me loue sans façon une chambre , au 
prix d'une guinée par mois. 

• J'étais en face de mon avenir doré; mais le présent , sur 
quelle planche le traverser? Pelletier me procura des traduc- 
tions de latin et d'anglais ; je travaillais le jour à ces traduc- 
tions, la nuit à V Essai historique dans lequel je faisais entrer 
une partie de mes voyages et de mes rêveries. Baylie me 
fournissait les livres, et j'employais mal à propos quelques 
ëchelbngs à l'achat des bouquins étalés sur les échoppes. 

Hingant, que j'avais rencontré sur le paquebot de Jersey, 
s'était lié avec moi. Il cultivait les lettres, il était savant, 
écrivait en secret des romans dont il me lisait des pages. II 
ise logea, assez près de Baylie, au fond d'une rue qui donnait 
dans Holborn. Tous les matins , à dix heures, je déjeunais 
avec lui ; nous parlions de politique et surtout de mes tra- 
vaux. Je lui disais ce que j'avais bâti de mon édifice de nuit, 
YEssai, puis je retournais à mon œuvre de jour, les traduc- 
tions. Nous nous réunissions pour diner, à un schelling par 
tête, dans un estaminet; de là, nous allions aux champs. 
Souvent aussi nous nous promenions seuls, car nous aimions 
tous deux à rêvasser. 

Je dirigeais alors ma course à Kensington ou à Westmin- 
ster. Kensingtonme plaisait; j'errais dans sa partie solitaire, 
•tandis que la partig qui touchait à Hyde-Park se couvrait 
•d'une multitude brillante. Le contraste de mon indigence et 

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MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 81 

de la richesse, de mon délaissement et de la foule, m'était 
agréable. Je voyais passer de loin les jeunes Anglaises avec 
cette confusion désireuse que me faisait éprouver autrefois 
ma sylphide lorsque, après l'avoir parée de toutes mes folies, 
j'osais à peine lever les yeux sur mon ouvrage. La mort , h 
laquelle je croyais toucher, ajoutait un mystère à cette vision 
d'un monde dont j'étais presque sorti. S'est- il jamais attaché 
un regard sur l'étranger assis au pied d'un pin? Quelque 
belle femme avait-elle deviné l'invisible présence de René? 

A Westminster, autre passe-temps : dans ce labyrinthe de 
tombeaux, je pensais au mien prêt i s'ouvrir. Le buste d'un 
bomme inconnu comme moi ne prendrait jamais place au 
milieu de ces illustres effigies! Puis se montraient les sépul- 
cres des monarques : Cromwell n'y était plus, et Charles !•' 
n'y était pas. Les cendres d'un traître, de Robert d'Artois, 
reposaient sous les dalles que je pressais de mes pas fidèles. 
La destinée de Charles I*' venait de s'étendre sur Louis XVI ; 
chaque jour le fer moissonnait en France, et les fosses de 
mes parents étaient déjà creusées. 

Les chants des maîtres de chapelle et les causeries des 
étrangers interrompaient mes réflexions. Je ne pouvais 
multiplier mes visites, car j'étais obligé de donner aux gar- 
diens de ceux qui ne vivaient plus le schelling qui m'était 
nécessaire pour vivre. Mais alors je tournoyais au dehors de 
l'abbaye avec les corneilles, ou je m'arrêtais à considérer les 
clochers, jumeaux de grandeur inégale, que le soleil cou- 
chant ensanglantait de ses feux sur la teinture noire des 
fumées de la Cité. 

Une fois, cependant, il arriva qu'ayant voulu contempler 
au jour tombé l'intérieur de la basilique, je m'oubliai dans 
l'admiration de cette architecture pleine de fougue et de 
caprice. Dominé par le sentiment de la vastité sombre des 
églises chrestiennes (Montaigne), j'erraîs à pas lents et je 

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M MÉMOIRES D*OUTIlE-TOMBE. 

m'anuitai : on ferma les portes. J'essayai de trouver uns 
issue; j'appelai Vusheryje heurtai aux gate$ : tout ce broit, 
ëpandu et dëlayë dans le silence, se perdit; il fallut me 
résigner à coucher avec les défunts. 

Après avoir hésité dans le choix de mon gite, je m'arrêtai 
près du mausolée de lord Chatham, au bas du jubé et du 
double étage de la chapelle des Chevaliers et de Henri VU. 
A l'entrée de ces escaliers, de ces ailes fermées de grilles, 
un sarcophage engagé dans le mur, vis-à-vis d'une Mort At 
marbre armée de sa faux , m'offrit son abri. Le pli d'un lin- 
eeul, également de marbre, me servit de niche : à l'exemple 
de Charles-Quint, je m'habituais à mon enterrement. 

J'étais aux premières loges pour voir le monde tel qu'il 
est. Quel amas de grandeurs renfermé sous ces dômes ! Qu'en 
reste-t-il ? Les afflictions ne sont pas moins vaines que les 
félicités ; l'infortunée Jane Gray n'est pas différente de 
l'heureuse Alix de Salisbury ; son squelette seulement est 
moins horrible, parce qu'il est sans tête ; sa carcasse s'em- 
bellit de son supplice et de l'absence de ce qui fit sa beauté. 
Les tournois du vainqueur de Crécy , les jeux du camp du 
Drap d'or de Henri VHI, ne recommenceront pas dans cette 
salle des spectacles funèbres. Bacon, Newton, Milton, sont 
aussi profondément ensevelis, aussi passés à jamais que leurs 
plus obscurs contemporains. Moi banni, vagabond, pauvre, 
consentirais-je à n'être plus la petite chose oubliée et dou- 
loureuse que je suis, pour avoir été un de ces morts fameux, 
4)uissants , rassasiés de plaisirs? Oh! la vie n'est pas tout 
cela ! Si du rivage de ce monde nous ne découvrons pas dis* 
tinctement les choses divines, ne nous en étonnons pas : le 
temps est un voile interposé entre nous et Dieu ^ comme 
notre paupière entre notre œil et la lumière. 

Tapi sous mon linge de marbre, je redescendis de ces 
hauts pensers aux impressions naïves du lieu et du moment. 

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MÉMOIRES D'OUTRË-TOMBE. 8S 

Mtn anxiété mêlée de plaisir était analogue à celle que 
j'éprouvais rhiyer dans ma tourelle de Combourg , lorsque 
j'écoutais le vent : un souffle et une ombre sont de nature 
pareille. 

Peu à peu, m'accoutumant à lobscurité, j^entrevis les 
figures placées aux tombeaux. Je regardais les encorbelle- 
ments du Saint'Denis d'Angleterre, d'où Ton eût dît que 
descendaient en lampadaires gothiques les événements pas- 
sés et les années qui furent : Tédifice entier était comme un 
temple monolithe de siècles pétrifiés. 

J'avais compté dix heures, onze heures à l'horloge; le 
marteau, qui se soulevait et retombait sur l'airain, était le 
seul é^ vivant avec moi dans ces régions. Au dehors une 
voiture roulante, le cri du walchman, voilà tout : ees bruits 
lointains de la terre me parvenaient d'un monde dans 
un autre monde. Le brouillard de la Tamise et la fumée 
du diarbon de terre s'infiltrèrent dans la basilique, et y 
répandirent de secondes ténèbres. 

Enfin, un crépuscule s'épanouit dans un coin des ombres 
les phis éteintes : je regardais fixement croître la lumière 
progressive ; émanait-elle des deux fils d'Edouard IV, assas- 
sinés par leur oncle ? 

« Ces aimables enfants, dit le grand tragique, étaient 
couehés ensemble ; ils se tenaient entourés de leurs bras 
innocents et blancs conmie l'albâtre. Leurs lèvres sem- 
blait quatre roses vermeilles sur une seule tige, qui, dans 
t«nt l'éclat de leur beauté, se baisent l'une l'autre. » 

Dieu ne m'envoya pas ces Ames tristes et charmantes ; 
mais le léger fantôme d'une femme à peine adolescente parut 
portant une lumière abritée dans une feuille de papier tour- 
née tsk coquille : c'était la petite sonneuse de cloches. J'en- 
tendis le bruit d'un baiser, et la cloche tinta le point du jour. 
U looneuse fut tout épouvantée lorsque je sortis avec elle 

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8^ MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 

par la porte du cloître. Je lui contai mon aventure; elle me 
dit qu'elle était venue remplir les fonctions de son père ma- 
lade : nous ne parlâmes pas du baiser. 



Londrti, d'avril ï Mptcmbre ittt. 



DETRESSE. — SECOURS IMPRÉVU. — LOGEMENT SUR UN CIMETIERE. — 
NOUVEAU! CAMARADES D^INFORTUNE. — NOS PLAISIRS. — MON COUSIN 
DE LA BOUËTARDAIS» 



J'amusai Hingant de mon aventure, et nous fîmes le pro- 
jet de nous enfermer à Westminster; mais nos misères nous 
appelaient chez les morts d'une manière moins poétique. 

Mes fonds s'épuisaient : Baylie et Deboffe s'étaient hasar- 
dés, moyennant un billet de remboursement en cas de non- 
vente, k commencer l'impression de Y Essai ; là finissait leur 
générosité, et rien n'était plus naturel; je m'étonne même 
de leur hardiesse. Les traductions ne venaient plus ; Pelle- 
tier, homme de plaisir, s'ennuyait d'une obligeance prolon- 
gée. Il m'aurait bien donné ce qu'il avait, s'il n'eût préféré 
le manger; mais quêter des travaux çà et là, faire une bonne 
œuvre de patience, impossible à lui. Hingant voyait aussi 
s'amoindrir son trésor ; entre nous deux , nous ne possé- 
dions que soixante francs. Nous diminuâmes la ration de 
vivres, comme sur un vaisseau lorsque la traversée se pro- 
longe. Au lieu d'un schelling par tète, nous ne dépensions 
plus à dîner qu'un demi-schelling. Le matin, à notre thé, 



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MÉMOIRES FOUTRE-TOMBE. BH 

nous retranchâmes la moitié du pain, et nous supprimâmes 
le beurre. Ces abstinences fatiguaient les nerfs de mon ami. 
Son esprit battait la campagne ; il prétait Foreille , et avait 
l'air d'écouter quelqu'un ; en réponse, il éclatait de rire, ou 
versait des larmes. Hingant croyait au magnétisme, et s'était 
troublé la cervelle du galimatias de Swedenborg. Il me disait 
le matin qu'on lui avait fait du bruit la nuit ; il se fâchait si 
je lui niais ses imaginations. L'inquiétude qu'il me causait 
m'empêchait de sentir mes souffrances. 

Elles étaient grandes pourtant : cette diète rigoureuse, 
jointe au travail , échauffait ma poitrine malade ; je com- 
mençais à avoir de la peine à marcher, et néanmoins je 
passais les jours et une partie des nuits dehors, afin qu'on 
ne s'aperçût pas de ma détresse. Arrivés à notre dernier 
schelling, je convins avec mon ami de le garder pour faire 
semblant de déjeuner. Nous arrangeâmes que nous achète* 
rions un pain de deux sous; que nous nous laisserions 
servir comme de coutume l'eau chaude et la théière; que 
nous n'y mettrions point de thé ; que nous ne mangerions 
pas le pain, mais que nous boirions l'eau chaude avec quel- 
ques petites miettes de sucre restées au fond du sucrier. 

Cinq jours s'écoulèrent de la sorte. La faim me dévorait; 
j'étais brûlant; le sommeil m'avait fui; je suçais des mor- 
ceaux de linge que je trempais dans l'eau ; je mâchais de 
l'herbe et du papier. Quand je passais devant des bouti- 
ques de boulangers, mon tourment était horrible. Par une 
rude soirée d'hiver, je restai deux heures planté devant un 
magasin de fruits secs et de viandes fumées, avalant des 
yeux tout ce que je voyais : j'aurais mangé, non-seulement 
les comestibles, mais leurs boîtes, paniers et corbeilles. 
. Le matin du cinquième jour, tombant d'inanition, je me 
traîne chez Hingant ; je heurte k la porte, elle était fermée;, 
j'appelle, Hingant est quelque temps sans répondre ; il se 
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86 MÉMOIRE^ b'OUTllË TOMÊE. 

)èv« enfin 6( m'ouvre. Il riait d'un âir égare ; dô fédirtgoté 
était boutonnée; il s'assit devant la table à thé^ 

— Notre déjeuner va venir, me dit-il d'une Voix extraor- 
dinaire* 

Je crus voir quelques taches de sang k sa èfaemise; je dé^ 
boutonne brusquenient sa redingote : il s'était donné un eoup 
de eanif profond de deux pouces dans le bout du sein glu** 
èhe. Je criai au secours. Lu servante alla cherdhe^ utt 
chirurgien. La blessure était dangereuse. 

Ce nouveau malheur m'obligea de prendre Un paHi. 
Hlfigant, conseiller au parlement de Bretagne, s'était refUMl 
à recevoir le traitement que le gouvernement anglais acéoi"- 
dait aux magistrats français, de même que je n'avais paà 
voulu accepter le schelling aumône par joui^ aux émigrés i 
J'écrivis à M. de Barentin et lui révélai la situation dé tiioti 
ami. Les parents de Hingant accoururent et l'eimnênè^N^I 
à la campagne. Dans ce moment même, mon oncle de Béâéé 
me fit parvenir quarante écus, oblàtion touéhétite de Ma 
famille persécutée ; il me sembla voir tout l'or du Pérou : 
le denier des prisonniers de France nourrit le Fifaîiçaié 
exilé. 

Ma misère avait mis obstacle à mon travail. Comme je ne 
fournissais plus de manuscrit, llmpréssioù fut suâpendiié. 
Privé de la compagnie de Hingant, je ne gardai pas ébétt 
Baylie un logement d'une guinée par mois ; je payai le terme 
éehu et m'en allai. Âu-des$ous des émigrés indigeftls qui 
m'avaient d'abord servi de patrons à Londres, il y efi âtôil 
d'autres plus nécessiteux encore. Il est des degrés entré left 
pauvres comme entre les riches; on peut aller depuis 
l'homme qui se couvre l'hiver avec son chien , jusqu'à eehtî 
qui grelotte dans ses haillons tailladés. Mes amis me trou'- 
vèrent une chambre mieux appropriée à !tia fortune décrois- 
sante (on n'est pas toujours au comble de la prospéi^ité)^ ib 

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NIMOIHES DX)UTa&T01IB£. $7 

;i9'ipsta|)èreol aux environs de Marylebone-street , danç 
yp g^rret dont la lucarne donnait sur un cimetière; chaque 
nuit la crécelle du watchman m'annonçait que Ton venait 
voler des cadavres. J'eus la consolation d'apprendre que 
Hingant était hors de danger. 

Des camarades me visitaient dans mon atelier. A notre 
indépendance et à notre pauvreté, on nous eût pris pour des 
peintres sur les ruines de Rome ; nous étions des artistes en 
misère fiir les ruines de la France. Ma figure servait de 
modèle et mon lit de siège k mes élèves. Ce lit consistait 
dans un matelas et une couverture. Je n'avais point de draps ; 
VWA il faisait froid, mon habit et une chaise, ajouta» 
1 m% (^ouverture, me tenaient chaud. Trop faible pour 
remuer ma couche, elle pestait eomme Dieu me l'avait 
retournée. 

Mon cousin de la Bouëtardais, chassé, faute de payement, 
ilV taudis irlandais, quoiqu'il eut mis son violon en gage, 
vif^t chercher cbez pioi un abri contre le constable ; un vi- 
esire bas breton lui prêta un lit de sangle. La Bouëtardais 
étilit, ainsi qpe Hingant, conseiller au parlement de Bre- 
t^e ; il ne possédait pas un mouchoir pour s'envelopper 
)a tête; mais il avait déserté avec armes et bagages, c'est-à^ 
dire qu'il avait emporté son bonnet carré et sa robe rouge, 
et il eoychait sotfs la pourpre à mes côtés. Facétieux, bon 
OBUsieien, ayant la voix belle, quand nous ne dormions pas, 
il s'fisseyait tout nu sur $^ sangles, mettait son bonnet carré, 
e| chantait des romances eq s'accompagnant d'une guitare 
qi|i p'fivait que trois cordes. Une nuit que le pauvre garçon 
fre^çpnait ^nsiX Ylfymne d Vénus^ de Métastase : Scmdi 
prf^mçt, il fi|t frappé d'un vent coulis, la bouche lui tourna, 
et il OR mourut, mais pas tout de suite, cçr je lui frottai cor^ 
dialçpsnl la joue. Kquç tenions des conseils dans notre 
dmnpj^rQ hante, nouf raisopi^ions $ur {a politique , nous 

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S8 MEMOIRES D^OUTRE-TOMBE. 

nous occupions des cancans de rëmigration. Le soir, nond 
allions chez nos tantes et cousines danser, après les modes 
enrubanées et les chapeaux faits. 



LoBdrt», d'avril k MptMibrt ItM. 



PÉTE SOMPTtJBCSE. — FIN DE MES QUARANTE llCUS. -— KOCTOXI 
DÉTRESSE. — TABLE D*HÔTE. — ÉVÉQUES. - dInER A LONDOW- 
TAVERN. - MANUSCRITS DE CAMOEN. 



Ceux qui lisent cette partie de mes Mémoires ne se sont 
pas aperçus que je les ai interrompus deux fois : une fois, 
pour offrir un grand dîner au duc d'York , frère du roi 
d'Angleterre; une autre fois, pour donner une fête pour 
l'anniversaire de la rentrée du roi de France à Paris, 
le 8 juillet. Cette fête m'a coûté quarante mille francs. Les 
pairs et les pairesses de l'empire britannique, les ambassa- 
deurs , les étrangers de distinction ont rempli mes salons 
magnifiquement décorés. Mes tables étincelaient de l'éclat 
des cristaux de Londres et de For des porcelaines de Sèvres. 
Ce qu'il y a de plus délicat en mets, vins et fleurs, abondait. 
Portland-Place était encombré de brillantes voitures. Collinet 
et la musique d'Almack's enchantaient la mélancolie fashio- 
nable des dandys et les élégances rêveuses des ladys pensi- 
vement dansantes. L'opposition et la majorité ministérielle 
avaient fait trêve : lady Canning causait avec lord London- 
dcrry, lady Jersey avec le duc de Wellington. Monsieur, 



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MEMOIRES D'ODTRE-TOMBE. 89 

qui m'a fait faire cette année des compliments de mes somp- 
tuosités de 1822, ne savait pas, en 1795, qu'il existait non 
loin de lui un futur ministre, lequel, en attendant ses gran- 
deurs, jeûnait au-dessus d'un cimetière pour péché de fidé- 
lité. Je me félicite aujourd'hui d'avoir essayé du naufrage, 
entrevu la guerre, partagé les souifrances des classes les plus 
humbles de la société, comme je m'applaudis d'avoir ren- 
contré, dans les temps de prospérité, l'injustice et la calom- 
nie. J'ai profité à ces leçons : la vie, sans les maux qui la 
rendent grave, est un hochet d'enfant. 

J'étais l'homme aux quarante écus; mais le niveau des for- 
tunes n'étant pas encore établi, et les denrées n'ayant pas 
baissé de valeur, rien ne fit contre-poids à ma bourse , qui 
se vida. Je ne devais pas compter sur de nouveaux secours 
de ma famille , exposée en Bretagne au double fléau de la 
ehoiiannerîe et de la terreur. Je ne voyais plus devant moi 
queFhôpital ou la Tamise. 

Des domestiques d'émigrés que leurs maîtres ne pouvaient 
plus nourrir s'étaient transformés en restaurateurs pour- 
nourrir leurs maîtres. Dieu sait la chère lie que l'on faisait 
à ces tables d'hôte ! Dieu sait aussi la politique qu'on y en- 
tendait! Toutes les victoires de la république étaient méta- 
morphosées en défaites, et si par hasard on doutait d'une 
restauration immédiate, on était déclaré jacobin. Deux 
vieux évéques, qui avaient un faux air de la mort, se pro- 
menaient au printemps dans le parc Saint-James. 

— Monseigneur, disait l'un, croyez- vous que nous soyons 
en France au mois de juin? 

— Mais, monseigneur, répondait l'autre après avoir mûre- 
ment réfléchi, je n'y vois pas d'inconvénient. 

L'homme aux ressources. Pelletier, me déterra, ou plutûl 
me dénicha dans mon aire. Il avait lu dans un journal de 
Yarmouth qu'une société d'antiquaires s'allait occuper d'une 

8. 

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90 MEMOIRES DH)UTRB-TOMBE. 

biftaire du mutA de Suffolk, et qu'on demandait w Frai* 
çais capable de déebiffrer des manuscrits français d« 
m\^ siècle, de la collection de Gamden. Le par^n ^ o« 
ministre, de Peccles, était à la tête de Tentrepriseî e'é^t è 
lui qu'il se fallait adresser. 

— Voilà votre affaire, me dit Pelletier, partes, voiis d^ 
chiffrerez ces vieilles paperasses; vous continuerez à env9]W 
de la copfe de VE$$9i h Baylie ; je forcerai ce pleutw k 
reprendre son imiu*ession; vous reviendrez à Londi^ aveo 
deux cents guinées, votre ouvrage fait, et vogue la gal^ ! 

Je voulus balbutier quelques objections. 

^Eh! que diable, s'écria mon bomme, comptez-vQua 
rester dans ce palais où j'ai déjà un froid horrible? Si 
Rivarol, Cbampçenetz, Mirabeau-Tonneau et moi avions 
eu la bouche en ceeur, nous aurions fait de belle besogne 
dans les Actes des Apôtres! Savez-vous que cette bistoirc^ 
de Hingant fait un boucan d'enfer? Vous vouliez donCi 
vous laisser mourir de faim tous deux? Ah! ah! ah! 
pouf!... Ah! ah!... 

Pelletier, plié en deux , se tenait les genoux à force de 
riire. 11 venait de placer cent exemplaires de son journal aux 
colonies; il en avait reçu le payement et faisait sonner stes 
guinées dans sa poche. Il m'emmena d« force, avec la 
Çouëtardais apoplectique, et deux émigrés en guenilles qui 
se trouvèrent sous sa main, dîner à London-'J^'ùerfk. l\ 
nous fit boire du vin de Porto, manger du rosbif et du 
plum-pudding à en crever. 

— Gomment, M. le comte, disait^l à mon cousin, avea*^ 
vous ainsi la gueule de travers? 

La Bouëtardais, moitié choqué, moitié content, expliquais 
}« chose de son mieux; il racontait qu'il avait été tout à coup 
saisi en chantant ces deux mots : helh Ven$fe! Mon pau* 
v^Q paçalysé avait un air si mort, si transi^ si râpé, w bar» 

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MÉIIOIRSS I>^UTRB-T01I1W. 9i 

bovoUant i«i b^Hn VeMre, que Pelletier se renvena d'un fou 
lU^ et pen^a euUmter la table, en la firappant en dessous de 
^ deun pieds. 

A U r^e^iou, le conseil de mon compatriote, vrai per- 
SKmpage de mon autre compatriote Lesage, ne me parut 
(HiS ai mauvais. Au bout de trois jours d'enquêtes, après 
m'étre fait habiller par le tailleur de Pelletier, je partis pour 
Becel€ï9 avec quelque argent que me prêta DeboSé, sur Tas- 
sqrapee de ma reprise de V Essai. Je changeai mon nom , 
qu'aucun Anglais ne pouvait prononcer, en celui de Com^ 
bourg qu'avait porté mon frère et qui me rappelait les 
peines et les plaisirs de ma première jeunesse. Descendu k 
l'auberge, je présentai au ministre du lieu une let^ de 
Peboffe, fort estimé dans la librairie anglaise, laquelle lettre 
me recommandait comme un savant du premier ordre. 
Parfaitement acoueilli, je vis tous les gentlemen du canton , 
et je rencontrai deu^ oiSciers de notre marine royale qui 
4oQiiaiept des leçons de français dans le voisinage. 



I^Ddrtt, d'iTril ^ npttmbrt IHl. 



M^ OCCUPATIONS I>iNS U PHOVINÇP. — MORT PB HOU rRÈRE. — 
lUtHEORS DE MA FAMILLE. — DEUX FRANCE8. -p LETTRES DE 
HIMGANT. 



Je repris des forces; les courses que je faisais à cheval me 
rendirent un peu de santé. L'Angleterre, vue aiusi en 



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9i MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 

détail, était triste, mais charmante; partout la même chose 
et le même aspect. M. de Gombourg était invité à toutes les 
parties. Je dus h Tétude le premier adoucissement de mon* 
sort : Cicéron avait raison de recommander le commerce des 
lettres dans les chagrins de la vie. Les femmes étaient' 
charmées de rencontrer un Français pour parler fran- 
çais. 

Les malheurs de ma famille, que j'appris par les journaux 
et qui me firent connaître sous mon véritable nom (car je 
ne pus cacher ma douleur), augmentèrent à mon égard 
l'intérêt de la société. Les feuilles publiques annoncèrent la 
mort de M. de Malesherbes; celle de sa fille, madame la 
présidente de Rosambo ; celle de sa petite-fille, madame la 
comtesse de Chateaubriand; et celle de son petit-gendre, le 
comte de Chateaubriand, mon frère, immolés ensemble, le 
même jour, k la même heure, au même échafaud. M. de 
Malesherbes était l'objet de l'admiration et de la vénéra- 
tion des Anglais; mon alliance de famille avec le défenseur 
de Louis XVI ajouta à la bienveillance de mes hôtes. 

Mon oncle de Bedée me manda les persécutions éprouvées 
par le reste de mes parents. Ma vieille et incomparable 
mère avait été jetée dans une charrette avec d'autres vic- 
times, et conduite du fond de la Bretagne dans les geôles de 
Paris, afin de partager le sort du fils qu'elle avait tant aimé. 
Ma femme et ma sœur Lucile, dans les cachots de Rennes, 
attendaient leur sentence; il avait été question de les en- 
fermer au château de Combourg, devenu forteresse d'État : 
on accusait leur innocence du crime de mon émigration. 
Qu'était-ce que nos chagrins en terre étrangère, comparés 
à ceux des Français demeurés dans leur patrie? Et pour- 
tant, quel malheur, au milieu des souffrances de l'exil, de 
savoir que notre exil même devenait le prétexte de la per- 
sécution de nos proches ! 

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i 



MÉMOIRES D^OUTRE-TOMBE. 65 

Il y a deux ans que l'anneau de mariage de ma belle-sœur 
futramassé dans le r u isseau de la rue Cassette ; on me Fappor ta ; 
il était brisé ; les deux cerceaux de Talliance étaient ouverts 
et pendaient enlacés l'un à l'autre; les noms s'y lisaient par- 
faitement gravés. Comment cette bague s'était-elle retrou- 
vée? Dans quel lieu et quand avait-elle été perdue? La 
Victime, emprisonnée au Luxembourg, avait-elle passé par 
la rue Cassette en allant au supplice? Avait-elle laissé 
tomber la bague du haut du tombereau ? Cette bague avait- 
elle été arrachée de son doigt après l'exécution? Je fus tout 
saisi à la vue de ce symbole, qui, par sa brisure et son 
inscription, me rappelait de si cruelles destinées. Quelque 
chose de mystérieux et de fatal s'attachait à cet anneau que 
ma belle-sœur semblait m'envoyer du séjour des morts, en 
mémoire d'elle et de mon frère. Je l'ai remis à son fils : 
puisse-t-il ne pas lui porter malheur î 

Cher orphelin, image de ta mère, 
Au ciel pour loi je demande ici-bas 
Les jours heureux retranches à ton [>èrc 
Et les enfants que ton oncle n'a pas. 

Ce mauvais couplet et deux ou trois autres sont le seul 
présent de noces que j'aie pu faire à mon neveu lorsqu'il 
s'est marié. 

Un autre monument m'est resté de ces malheurs : voici 
ce que m'écrit M. de Contencin, qui, en fouillant dans les 
archives de la ville , a trouvé l'ordre du tribunal révolu- 
tionnaire qui envoyait mon frère et sa famille à l'écha- 
faud : 

«( Monsieur le vicomte , 
« Hy a une sorte de cruauté h réveiller daps une âme 



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M MJÉMOiaES D'OUTRE-TOMBE. 

qui a beaucoup souffert le souvenir des msiW qui Fpnt 
affectée le plus douloureusement. Cette pensée m'a fait hir 
siter quelque temps à vous offrir un bien triste docuniiçiil 
qui, dans mes recherches historiques, m'est tombé $9111 1« 
main. C'est un acte de décès signé avant la mprt pi^r 99 
homme qui s'est toujours montré implacable comme eljfi 
toutes les fois qu'il a trouvé réunis sur une mén^ (4(0 
rillustration et la vertu, 

«( Je désire, M. le vicomte, que vous ne me 9^ç)lite9 
pas trop mauvais gré d'ajouter à vos archivçç de famille im 
titre qui rappelle de si cruels souvenirs. J ai supposé qi|'î{ 
aurait de l'intérêt pour vous, puisqu'il avait du pxi^ à iDSf 
yeux, et dès lors j'ai songé à vous Foffrir. Si je ne sui$ point 
indiscret, je m'en féliciterai doublement, car je trov^vç «U** 
jourd'hui dans ma démarche l'occasion de vQus ei^primçi^ 
les sentiments de profond respect et d'admiration sinçèirç 
que vous m'avez inspirés depuis longtemps, et avec lesquels 
je suis, M. le vicomte, 

<( Votre très-humble et très-obéissant serviteur, 

« A. DE CONTENCIN. 

c< B6ul de U prëf«Qtur« 4« la Seins. 

« Parit, f^ mtrs I8M. n 

Voici m& réppnse à cette lettre : 

(( J'avais fait, monsieur, chercher à la Sainte>Chap^i9 
les pièces du procès de mon malheureux frère et de sa 
femme, mais on n'avait pas trouvé Vqrdre que vous avez 
bien voulu m'envoyer. Cet ordre et tant d'autres, avec leurs 
ratureS) leurs nom9 estropia, auront été présenté^ ï Fou- 

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UtÉMOlRES D*OUTRE-TOMËË. tf!{ 

^\Ê» àâ tHbunal dé Dieu : il lui aura bien fâlIU i*ec6nnat- 
Ire sa signature. Voilà les temps qu'on regrette , et sut* f 
lesquels on écrit des volumes d'admiration! Au surplus, ' 
j'eoTie mon frère : depuis longues années du moins, il a 
quitté ce triste monde. Je vous remercie infiniment, mon- 
sieur, de Testime que vous voulez bien me témoigner dans 
voire belle et noble lettre, et vous prie d'agréer l'assurance 
de la considération très-distinguée avec laquelle j'ai l'hon- 
neur d'être, etc. « 

Cet Ordi^de inort est surtout remarquable par les preuves 
de h Iégèt*eté avec laquelle les meurtres étaient commis : 
des noms sont mal orthographiés, d'autres sont effacée. Ced 
défiittts de fermé, qui auraient suffi pour annuler k plus 
simple sentence, n'arrêtaient point les bourreaux; ils ne 
MttiUM qVL% l'hétire exacte de la mort : à cinq heures 
pPUim. Véid la pièce authentique , je la copie fidèle- 
ment : 



BXéCVTEURS DBS iU6EVENT8 GAlVINfibS. 

TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE. 

L'éxéeutétir des jugements criminels ne fera faute dé 
8i nÊÂfe à Itt maison de justice de la Conciergerie, pour 
y IMiU^é à exéeution le jugement qui condamne Mousset, 
d'Esprémenil , Chapelier , Thouret , Hell , Lamoignoii 
Mallkérb66 , la femme Lepelletier Rosambo , Château 
Brim et sa femme (le nom propre effacé, illisible), la veuve 
diidnitelet, la femme de Grammont, ci-devftnt duc, la 
fcBtuieRoeheehuaK (Rochechouart), etParmentier : — 14, à 
Ifipnfië éë morl. L'exécution aura li«iu aujourd'hui, à cinq 



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06 MÉMOIRES D'OUTRE TOMBE. 

heures précises, sur la place de la Révolution de et^ 
ville. 

L'accusateur public, 

H. Q. FOUQUIER. 

Fait au tribunal , le 3 floréal, Tan second de la republique fran- 
çaise. 

Deux voilures. 



Le 9 thermidor sauva les jours de ma mère ; maïs elle fut 
oubliée à la Conciergerie. Le commissaire conventionnel la 
trouva. 

— Que fais-tu là, citoyenne? lui dit-il; qui es-tu? pour- 
quoi restes-tu ici ? 

Ma mère répondit qu'ayant perdu son fils, elle ne s'infir- 
mait point de ce qui se passait, et qu'il lui était indifférent 
de mourir dans la prison ou ailleurs. 

— Mais tu as peut-être d'autres enfants? répliqua le com- 
missaire. 

Ma mère nomma ma femme et mes sœurs détenues à 
Rennes. L'ordre fut expédié de mettre celles-ci en liberté, et 
l'on contraignit ma mère de sortir. 

Dans les histoires de la révolution, on a oublié de placer 
le tableau de la France extérieure auprès du tableau delà 
France intérieure, de peindre cette grande colonie d'exilés, 
variant son industrie et ses peines de la diversité des climats 
et de la différence des mœurs des peuples. 

En dehors de la France , tout s'opérant par individu : 
métamorphoses d'états , afflictions obscures , sacrifices sans 
bruit, sans récompense ; et dans cette variété d'individus de 
tout rang, de tout âge, de tout sexe, une idée fixe conservée; 
la vipille France voyageuse avec ses préjugés et ses fidèles, 



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MÉMOIRES D^OUTRE-TOMBE. 97 

comme autrefois l'EgUse de Dieu errante sur la terre avec 
ses Tertus et ses martyrs. 

En dedans de la France, tout s'opérant par masse : Ba- 
rère annonçant des meurtres et des conquêtes, des guerres 
civiles et des guerres étrangères ; les combats gigantesques 
de la Vendée et des bords du Rhin ; les trônes croulant au 
bruit de la marche de nos armées ; nos flottes abîmées dans 
les flots ; le peuple déterrant les monarques à Saint-Denis et 
jetant la poussière des rois morts au visage des rois vivants 
pour les aveugler; la nouvelle France, glorieuse de ses nou- 
velles libertés ,^ fière même de ses crimes , stable sur son 
propre sol, tout en reculant ses frontières, doublement 
armée du glaive du bourreau et de l'épée du soldat. 

Au milieu de mes chagrins de famille , quelques lettres 
de mon ami Hingant vinrent me rassurer sur son sort , 
lettres d'ailleui^s fort remarquables ; il m^écrivait au mois de 
septembre 1793 : 

u Votre lettre du 25 août est pleine de la sensibilité la 
<( plus touchante. Je l'ai montrée à quelques personnes qui 
« avaient les yeux mouillés en la lisant. J'ai été presque 
« tenté de leur dire ce que Diderot disait le jour que 
«( J. J. Rousseau vint pleurer dans sa prison, à Vincennes : 
«I Voyez comme mes amis m'aiment! Ma maladie n'a été, au 
« vrai, qu'une de ces fièvres de nerfs qui font beaucoup 
« souffrir, et dont le temps et la patience sont les meilleurs 
ic remèdes. Je lisais, pendant cette fièvre, des extraits du 
« Phédon et du Timée, Ces livres-là donnent appétit de 
« mourir, et je disais comme Gaton : 

It raust Le so, Platoj ihou reason'st well ! 

t Je me faisais une idée de mon voyage^ comme on se ferait 
% 9 

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98 MEMOIRES D*OUTRE-TOMBE. 

« une idée d'un voyage aux grandes Indes. Je me représen- 
« tais que je verrais beaucoup d'objets nouveaux dans le 
« monde des esprils (comme l'appelle Swedenborg), et sur- 
« tout que je serais exempt des fatigues et des dangers du 
« voyage. » 



Londres, d'avril k septembre i8ti. 



CHARLOTTE. 



A quatre lieues de Beccles , dans une petite ville appelée 
Bungay, demeurait un ministre anglais, le révérend M. Ives, 
grand helléniste et grand mathématicien. Il avait une 
femme jeune encore , charmante de figure , d'esprit et de 
manières, et une fille unique, âgée de quinze ans. Présenté 
dans cette maison, j'y fus mieux reçu que partout ailleurs. 
On buvait à la manière des anciens Anglais, et on restait 
deux heures à table après les femmes. M. Ives, qui avait vu 
l'Amérique, aimait à conter ses voyages, à entendre le récit 
des miens, à parler de Newton et d'Homère. Sa fille, deve- 
nue savante pour lui plaire, était excellente musicienne et 
chantait comme aujourd'hui madame Pasta. Elle reparais- 
sait au thé et charmait le sommeil communicatif du vieux 
ministre. Appuyé au bout du piano, j'écoutais miss Ives en 
silence. 

La musique finie, la young lady me questionnait sur la 
France, sur la littérature; elle me demandait des plans 
d'études ; elle désirait particulièrement connaître les auteurs 



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MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 99 

itaHens, et me pria de lui donner quelques notes sur la 
Divina Commedia et la Gerusalemme. Peu h peu j'éprouvai le 
charme timide d'un attachement sorti de l'âme : j'avais paré 
les Floridiennes, je n'aurais pas osé relever le gant de miss 
Ives; je m'embarrassais quand j'essayais de traduire quelque 
passage du Tasse. J'étais plus à l'aise avec un génie plus 
chaste et plus mâle, Dante. 

Les années de Charlotte Ives et les miennes concordaient. 
Dans les liaisons qui ne se forment qu'au milieu de votre 
carrière, il entre quelque mélancolie ; si l'on ne se rencontre 
pas de prime abord, les souvenirs de la personne qu'on aime 
ne se trouvent point mêlés à la partie des jours où l'on res- 
pire sans la connaître : ces jours, qui appartiennent à une 
autre société, sont pénibles à la mémoire et comme retran- 
chés de notre existence. Y a-t il disproportion d'âge , les 
inconvénients augmentent : le plus vieux a commencé la vie 
avant que le plus jeune fût au monde ; le plus jeune est des- 
tiné à demeurer seul à son tour ; l'un a marché dans une 
solitude en deçà d'un berceau, l'autre traversera une solitude 
au delà d'une tombe ; le passé fut un désert pour le pre- 
mier, l'avenir sera un désert pour le second. Il est difficile 
d'aimer avec toutes les conditions de bonheur, jeunesse, 
beauté, temps opportun, harmonie de cœur, de goût, de 
caractère, de grâces et d'années. 

Ayant fait une chute de cheval , je restai quelque temps 
chez M. Ives. C'était l'hiver; les songes de ma vie commen- 
cèrent à fuir devant la réalité. Miss Ives devenait plus réser- 
vée; elle cessa de m'apporter des fleurs; elle ne voulut plus 
chanter. 

Si l'on m'eût dit que je passerais le reste de ma vie, ignoré 
au sein de cette famille solitaire, je serais mort de plaisir : 
il ne manque à l'amour que la durée , pour être à la fois 
rÉden avant la chute et l'Hosanna sans fin. Faites que la 

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100 MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 

beauté reste, que la jeunesse demeure, que le cœur ne se 
puisse lasser, et vous reproduirez le ciel. L'amour est si bien 
la félicité souveraine qu'il est poursuivi de la chimère d'être 
toujours ; il ne veut prononcer que des serments irrévoca- 
bles : au défaut de ses joies, il cherche à éterniser ses dou- 
leurs; ange tombé, il parle encore le langage qu'il parlait 
au séjour incorruptible; son espérance est de ne cesser 
jamais ; dans sa double nature et dans sa double illusion ici- 
bas, il prétend se perpétuer par d'immortelles pensées et 
par des générations intarissables. 

Je voyais venir avec consternation le moment où je serais 
obligé de me retirer. La veille du jour annoncé comme celui 
de mon départ, le diner fut morne. A mon grand étonne- 
ment, M. Ives se retira au dessert en emmenant sa fille, 
et je restai seul avec madame Ives : elle était dans un 
embarras extrême. Je crus qu'elle m'allait faire des repro- 
ches d'une inclination qu'elle avait pu découvrir, mais dont 
jamais je n'avais parlé. Elle me regardait, baissant les yeux, 
rougissant; elle-même, séduisante dans ce trouble, il n'y a 
point de sentiment qu'elle n'eût pu revendiquer pour elle. 
Enfin, brisant avec effort l'obstacle qui lui ôtait la parole : 

— Monsieur, me dit-elle en anglais, vous avez vu ma con- 
fusion ; je ne sais si Charlotte vous plaît, mais il est impos- 
sible de tromper une mère ; ma fille a certainement conçu 
de l'attachement pour vous, M. Ives et moi nous nous som- 
mes consultés ; vous nous convenez sous tous les rapports ; 
nous croyons que vous rendrez notre fille heureuse. Vous 
n'avez plus de patrie ; vous venez de perdre vos parents ; 
vos biens sont vendus; qui pourrait donc vous rappeler en 
France? En attendant notre héritage, vous vivrez avec nous. 

De toutes les peines que j'avais endurées, celle-là me fut 
la plus sensible et la plus grande. Je me jetai aux genoux de 
madame Ives ; je couvris ses mains de mes baisers et de mes 



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MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 101 

larmes. Elle croyait que je pleurais de bonheur , et elle se 
mit à aangloter de joie. Elle étendit le bras pour tirer le cor- 
don de la sonnette; elle appela son mturi et sa fille : 

— Arrêtez! m'écriai-je; je suis marié! 

Elle tomba évanouie. 

Je sortis , et sans rentrer dans ma chambre ^ je partis k 
pied. J*arriTai à Beccles, et je pris la poste pour Londres^ 
après avoir écrit à madame Ives une lettre dont je regrette 
de n'avoir pas gardé de copie. 

Le plus doux, le plus tendre et le plus reconnaissant sou^ 
venir m*est resté de cet événement. Avant ma renommée , 
la famille de M. Ives est la seule qui m'ait voulu du bien et 
qui m'ait accueilli d'une affection véritable* Pauvre, ignoré^ 
proscrit, sans séduction, sans beauté, je trouve un avenir 
assuré, une patrie , une épouse charmante pour me retirer 
de mon délaissement , une mère presque aussi belle pour 
me tenir lieu de ma vieille mère, un père instruit , aimant 
et cultivant les lettres, pour remplacer le père dont le ciel 
m'avait privé; qu'apportais-je en compensation de tout cela? 
Aucune illusion ne pouvait entrer dans le choix que l'on fai- 
sait de moi ; je devais croire être aimé. Depuis cette époque, 
je n'ai rencontré qu'un attachement assez élevé pour m'in- 
spirer la même confiance* Quant à l'intérêt dont j'ai paru 
être l'objet dans la suite, je n'ai jamais pu démêler si des 
causes extérieures , si le fracas de la renommée , la pa- 
rure des partis , Téclat des hautes positions littéraires ou 
politiques n'était pas l'enveloppe qui m'attirait des empres-» 
sements. 

Au reste, en épousant Charlotte Ives, mon rôle changeait 
sur la terre : enseveli dans un comté de la Grande-Bretagne, 
je serais devenu un gentleman chasseur ; pas une seule ligne 
ne serait tombée de ma plume ; j'eusse même oublié ma lan- 
gue, car j'écrivais en anglais , et mes idées cominehçaiént à 

9. 

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i02 MÉMOIRES D'OUTRB-TOMBE. 

66 former en anglais dans ma tète. Mon pays aurait-il beau- 
coup perdu à ma disparition? Si je pouvais mettre h part ce 
qui m'a console, je dirais que je compterais déjà bien des 
jours de calme, au lieu des jours de trouble échus à mon 
lot. L'empire, la restauration , les divisions, les querelles 
de la France, que m'eût fait tout cela ? Je n'aurais pas eu 
chaque matin h pallier des fautes, à combattre des erreurs. 
Est-il certain que j'aie un talent véritable et que ce talent 
ait valu la peine du sacrifice de ma vie? Dépasserai-je ma 
tombe? Si je vais au delà, y aura-t-il dans la transformation 
qui s'opère, dans un monde changé et occupé de toute autre 
chose, y aura-t-il un public pour m'entendre? Ne serai-je 
pas un homme d'autrefois, inintelligible aux générations 
nouvelles? Mes idées, mes sentiments , mon style même ne 
seront-ils pas à la dédaigneuse postérité choses ennuyeuses 
et vieillies? Mon ombre pourra-t-elle dire comme celle de 
Virgile à Dante : Poeta fui et cantai, « je fus poëte , et je 
u chantai ! » 



RETOUR A LONDRES. 



Revenu à Londres , je n'y trouvai pas le repos : j'avais fui 
devant ma destinée comme un malfaiteur devant le crime. 
Combien il avait dû être pénible à une famille si digne de 
mes hommages, de mes respects, de ma reconnaissance, 
d'éprouver une sorte de refus de l'homme inconnu qu elle 
avait accueilli, auquel elle avait offert de nouveaux foyers 
avec une simplicité, une absence de soupçon, de précaution, 
qui tenaient des mœurs patriarcales ! Je me représentais le 



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MEMOIRES D*OUTRE-TOMBE. 105 

chagrin de Charlotte, les justes reproches que Ton pouvait 
et qu'on devait m'adresser : car enfin j'avais mis de la com- 
plaisance à m'abandonner à une inclination dont je connais- 
sais l'insurmontable illégitimité. Était-ce donc une séduction 
que j avais vaguement tentée, sans me rendre compte de 
celte blâmable conduite? Mais en m'arrêtant, comme je 
le fis , pour rester honnête homme , ou en passant par- 
dessus l'obstacle pour me livrer à un penchant flétri 
d'avance par ma conduite , je n'aurais pu / que plon- 
ger l'objet de cette séduction dans le regret ou la douleur. 

De ces réflexions amères , je me laissais aller à d'autres 
sentiments non moins remplis d'amertume : je maudissaismon 
mariage qui, selon les fausses perceptions de mon esprit, alors 
très-malade, m'avait jeté hors de mes voies et me privait du 
bonheur. Je ne songeais pas qu'en raison de cette nature souf-* 
irante à laquelle j'étais soumis et de ces notions romanesques 
de liberté que je nourrissais , un mariage avec miss Ives eût 
été pour moi aussi pénible qu'une union plus indépendante. 
Une chose restait pure et charmante en moi, quoique 
profondément triste : l'image de Charlotte; cette image finis- 
sait par dominer mes révoltes contre mon sort. Je fus cent 
fois tenté de retourner à Bungay , d'aller non me présenter 
à la famille troublée, mais me cacher sur le bord du chemin 
pour voir passer Charlotte , pour la suivre au temple où 
nous avions le même Dieu , sinon le même autel ; pour 
offrir à cette femme, à travers le ciel, l'inexprimable 
ardeur de mes vœux ; pour prononcer, du moins en pen- 
sée , cette prière de la bénédiction nuptiale que j'au- 
rais pu entendre de la bouche d'un ministre dans ce 
temple : 

« Dieu, unissez, s'il vous plaît, les esprits de ces époux, 
« et versez dans leurs cœurs une sincère amitié. Regardez 
« d'un œil favorable votre servante. Faites que son joug soit 

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iM MEMOIRES DHHJTRE-TOMBE. 

<( un joug d'amour et de paix, qu'elle obtienne une heureuse 
«( fécondité; faites, Seigneur, que ces époux voient tous 
u deux les enfants de leurs enfants jusqu'à la troisième et 
«( quatrième génération , et qu'ils parviennent à une heu- 
« reuse vieillesse. ^» 

Errant de résolution en résolution , j'écrivais à Charlotte 
de longues lettres que je déchirais. Quelques billets insigni- 
fiants , que j'avais reçus d'elle , me servaient de talisman ; 
attachée à mes pas par ma pensée, Charlotte, gracieuse, 
attendrie, me suivait, en les purifiant, par les sentiers de la 
sylphide. Elle absorbait mes facultés ; elle était le centre à 
travers lequel plongeait mon intelligence , de même que le 
sang passe par le cœur; elle me dégoûtait de tout, car j'en 
faisais un objet perpétuel de comparaison à son avantage. 
Une passion vraie et malheureuse est un levain em- 
poisonné qui reste au fond de l'âme et qui gâterait le pain 
des anges. 

Les lieux que j'avais parcourus , les heures et les paroles 
que j'avais échangées avec Charlotte étaient gravés dans ma 
mémoire : je voyais le sourire de l'épouse qui m'avait été 
destinée; je touchais respectueusement ses cheveux noirs; 
je pressais ses beaux bras contre ma poitrine, ainsi qu'une 
chaîne de lis que j'aurais portée à mon cou. Je n'étais pas 
plutôt dans un lieu écarté , que Charlotte , aux blanches 
mains, se venait placer à mes côtés. Je devinais sa pré- 
sence, comme la nuit on respire le parfum des fleurs qu'on 
ne voit pas. 

Privé de la société deHingant, mes promenades, plus soli- 
taires que jamais, me laissaient en pleine liberté d'y mener 
l'image de Charlotte. A la distance de trente milles de Lon- 
dres, il n'y a pas une bruyère, un chemin, une église que je 
n'aie visités. Les endroits les plus abandonnés , un préau 
d'orties, un fossé planté de chardons, tout ce qui était né- 

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MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE. m 

gUgé des hommes, devenaient pour moi des lieux préférés , 
et dans ces lieux Byron respirait déjà. La té te appuyée sur 
ma main, je regardais les sites dédaignés; quand leur im- 
pression pénible m'affectait trop , le souvenir de Charlotte 
venait me ravir : j'étais alors comme ce pèlerin, lequel, 
arrivé dans une solitude à la vue des rochers du Sinaï, en- 
tendit chanter le rossignol. 

A Londres , on était surpris de mes façons. Je ne re- 
gardais personne, je ne répondais point, je ne savais ce que 
l'on me disait : mes anciens camarades me soupçonnaient 
atteint de folie. 



RENCONTRE EXTRAOEDWAIRE. 



Qu'arriva -t- il à Bungay après mon départ? Qu'est 
devenue cette famille où j'avais apporté la joie et le deuil? 

Vous vous souvenez toujours bien que je suis ambassadeur 
auprès de George IV, et que j'écris à Londres, en 1822, ce 
qui m'arriva à Londres en 1795. 

Quelques affaires , depuis huit jours , m'ont obligé d'in« 
terrompre la narration que je reprends aujourd'hui. Dans 
cet intervalle , mon valet de chambre est venu me dire , 
un matin entre midi et une heure , qu'une voiture était 
arrêtée à ma porte, et qu'une dame anglaise demandait à 
me parler. Comme je me suis fait une règle, dans ma posi- 
tion publique , de ne refuser personne , j'ai dit de laisser 
monter cette dame. 

J'étais dans mon cabinet ; on a annoncé lady Sulton ; j'ai 



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i06 MÉMOIRES D^OUTRE-TOMBE. 

VU entrer une femme en deuil , accompagnée de deux beaux 
garçons également en deuil : l'un pouvait avoir seize ans et 
l'autre quatorze. Je me suis avancé vers l'étrangère; elle 
était si émue qu'elle pouvait à peine marcher. Elle m'a dit 
d'une voix altérée : 

— Mylord, do you remetuber me?(Me reconnaissez-vous?) 
Oui, j'ai reconnu miss Ives! les années qui avaient 

passé sur sa tête ne lui avaient laissé que leur printemps. Je 
l'ai prise par la main, je l'ai fait asseoir, et je me suis assis 
à ses côtés ; je ne lui pouvais parler , mes yeux étaient pleins 
. de larmes; je la regardais en silence à travers ces larmes; 
je sentais que je l'avais profondément aimée par ce que 
j'éprouvais. Enfin, j'ai pu lui dire à mon tour : 

— Et vous, madame, me reconnaissez-vous? ^ 
Elle a levé les yeux, qu'elle tenait baissés, et, pour toute 

réponse , elle m'a adressé un regard souriant et mélancoli- 
que comme un long souvenir. Sa main était toujours entre 
les deux miennes. Charlotte m'a dit : 

— Je suis en deuil de ma mère, mon père est mort depuis 
plusieurs années. Voilà mes enfants. 

A ces derniers mots, elle a retiré sa main et s'est enfoncée 
dans son fauteuil , en couvrant ses yeux de son mouchoir. 
Bientôt elle a repris : 

— Milord , je vous parle à présent dans la langue que 
j'essayais avec vous à Bungay. Je suis honteuse , excusez- 
moi. Mes enfants sont fils de l'amiral Sulton que j'épousai 
trois ans après votre départ d'Angleterre. Mais aujourd'hui, 
je n'ai pas la tête assez à moi pour entrer dans le détail. 
Permettez-moi de revenir. 

Je lui ai demandé son adresse en lui donnant le bras pour 
la reconduire à sa voiture. Elle tremblait, et je serrai sa 
main contre mon cœur. 

Je me rendis le lendemain chez lady Sulton ; je la trouvai 

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MÉMOIRES D'OOTRE-TÔMBË. 107 

seule. Alors commença entre noas la série de ces vous sou^ 
vient-il? qui font renaître toute une vie. A chaque vom sau' 
viml'il? nous nous regardions; nous cherchions à découvrir 
sur nos visages ces traces du temps gui mesurent cruelle- 
ment la distance du point de départ et l'étendue du chemin 
parcouru. J'ai dit à Charlotte : 

— Gomment votre mère vous apprit-elle...? 
Charlotte rougit et m'interrompit vivement : 

~ Je suis venue à Londres pour vous prier de vous inté- 
resser aux enfants de l'amiral Sulton : l'aîné désirerait 
passer à Bombay. M. Ganning, nommé gouverneur des 
Indes, est votre ami ; il pourrait emmener mon fils avec lui. 
Je serais bien reconnaissante , et j'aimerais à vous devoir 
le bonheur de mon premier enfant. 

Elle appuya sur ces derniers mots. 

— Ah ! madame, lui répondis-je, que me rappelez-vous? 
Quel bouleversement de destinées! Vous qui avez reçu à la 
table hospitalière de votre père un pauvre banni ; vous qui 
n'ayez point dédaigné ses souffrances; vous qui peut-être 
aviez pensé à l'élever jusqu'à un rang glorieux et inespéré, 
c'est vous qui réclamez sa protection dans votre pays ! Je 
verrai M. Canning; votre fils, quoi qu'il m'en coûte de lui 
donner ce nom, votre fils , si cela dépend de moi, ira aux 
Indes. Mais, dites-moi , madame , que vous fait ma fortune 
nouvelle? Comment me voyez-vous aujourd'hui? Ce mot de 
mihrd que vous employez me semble bien dur. 

Charlotte répliqua : 

— Je ne vous trouve point changé, pas même vieilli. 
Quand je parlais de vous à mes parents pendant votre absence, 
c'était toujours le titre de milord que je vous donnais ; il 
me semblait que vous le deviez porter; n'étiez-vous pas 
pour moi comme un mari, my hrd and master, mon sei- 
gneur et maître? 

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m MÉMOIRES D'OUTRÉ TOMBE. 

Cette gracieuse femme avait quelque chose de TÈve de 
Milton en prononçant ces paroles : elle n'était point née du 
sein d'une autre femme; sa beauté portait Tempreinte delà 
main divine qui l'avait pétrie. 

Je courus chez M. Ganning et chez lord Londonderry; 
ils me firent des difficultés pour une petite place, comme on 
m'en aurait fait en France ; mais ils promettaient comme on 
promet à la cour. Je rendis compte à lady Sulton de ma 
démarche. Je la revis trois fois : à ma quatrième visite, elle 
me déclara qu'elle allait retourner à Bungay . Cette dernière en- 
trevue fut douloureuse. Charlotte m'entretintencore du passé, 
de notre vie cachée , de nos lectures , de nos promenades , 
de la musique, des fleurs d'antan, des espérances d'autrefois. 

— Quand je vous ai connu, me disait-elle, personne ne 
prononçait votre nom ; maintenant, qui l'ignore? Savez-vous 
que je possède un ouvrage et plusieurs lettres , écrits de 
votre main? Les voilà. 

Et elle me remit un paquet. 

— Ne vous offensez pas si je ne veux rien garder de vous. 
Et elle se prit à pleurer. 

— Fareivell ! farewell ! me dit-elle , souvenez vous de 
mon fils. Je ne vous reverrai jamais, car vous ne viendrez 
pas me chercher à Bungay. 

— J'irai , m'écriai -je; j'irai vous porterie brevetde votre fils. 

Elle secoua la tête d'un air de doute, et se retira. 

Rentré à l'ambassade, je m'enfermai et j'ouvris le paquet. 
Il ne contenait que des billets de moi insignifiants et un plan 
d'études, avec des remarques sur les poètes anglais et ita- 
liens. J'avais espéré trouver une lettre de Charlotte; il n'y 
en avait point; mais j'aperçus aux marges du manuscrit 
quelques notes anglaises, françaises et latines, dont l'encre 
vieillie et la jeune écriture témoignaient qu'elles étaient 
depuis longtemps déposées sur ces marges. 

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MeSOIRES D*0UTRE-T0MBE. 409 

Voilà mon histoire avec miss Ives. En achevant de la racon- 
ter, il me semble que je perds une seconde fois Charlotte, dans 
celle même île où je la perdis une première. Mais entre ce 
que j'éprouve à cette heure pour elle, et ce que j'éprouvais 
aux heures dont je rappelle les tendresses, il y a tout l'es- 
pace de l'innocence : des passions se sont interposées entre 
missives et lady Sulton. Je ne porterai plus à une femme 
ingénue la candeur des désirs, la suave ignorance d'un 
amour resté à la limite du rêve. J'écrivais alors sur le vague 
des tristesses ; je n'en suis plus au vague de la vie. Eh bien! 
si j'avais serré dans mes bras, épouse et mère, celle qui me 
fut destinée vierge et épouse, c'eût été avec une sorte de 
rage, pour flétrir, remplir de douleur et étoufiFer ces vingt- 
sept années livrées à un autre , après m'avoir été offertes. 

Je dois regarder le sentiment que je viens de rappeler 
comme le premier de cette espèce entré dans mon cœur 5 il 
n'était cependant point sympathique à ma nature orageuse; 
elle l'aurait corrompu ; elle m'eût rendu incapable de savou- 
rer longuement de saintes délectations. C'était alors qu'ai- 
gri par les malheurs, déjà pèlerin d'outre-mer, ayant com- 
mencé mon solitaire voyage, c'était alors que les folles idées 
peiiUes dans le mystère de René m'obsédaient et faisaient 
de moi l'être le plus tourmenté qui fût sur la terre. Quoi 
qu'il en soit, la chaste image de Charlotte, en faisant péné- 
trer au fond de mon âme quelques rayons d'une lumière 
vraie, dissipa tf abord une nuée de fantômes : ma démonne, 
comme un mauvais génie, se replongea dans l'tibîme ; elle 
attendit l'effet du temps pour renouveler ses apparitions. 



MEMOIRES D^OUTRE-TOHBE. 2. ^^ 

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110 MÉMOIRES D'OUTRE^TOMBE. 



LondrM, 4'aviii h «e^Mabrt tMt. 



DIÎFAUT DE MON CARACTàUE. 



Mes rapports avec M. Deboffe n'avaient jamais été inter- 
rompus complètement pour V Essai sur les Révolutions , ^ 
jl m'importait de les reprendre au plus vite h Londres, pour 
soutenir ma vie matérielle. Mais d'où m'était venu mon 
dernier malheur? De mon obstination au silence. Pour 
comprendre ceci, il faut entrer dans mon caractère. 

En aucun temps, il ne m'a été possible de surmonter cet 
esprit de retenue et de solitude intérieure qui m'empécfae de 
causer de ce qui me touche. Personne ne saurait affirma" stne 
mentir que j'aie raconté ce que la plupart des gens racontent 
dans un moment de peine, de plaisir ou de vani(^. Un aon, 
une confession de quelque gravité, ne sort point ou ne sort 
que rarement de ma bouche. Je n'entretiens jamais les pas- 
sants de mes intérêts, de mes desseins, de mes travaux, de 
mes idées, de mes attachements, de mes joies, de mes cha- 
grins, persuadé de l'ennui profond que l'on Oiuse aux autres 
en leur parlant de soi. Sincère et véridique, je manque 
d'ouverture de cœur : mon âme tend incessamment k se 
fermer; je ne dis point une chose entière et je n'ai laissé 
passer ma vie complète que dans ces mémoires. Si j'essaye 
de commencer un récit, soudain l'idée de*sa longueur 
m'épouvante ; au bout de quatre paroles, le son de ma voix 
me devient insupportable et je me tais. Comme je ne crois à 



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MJÉMOÏRES D'OUTRE-TOMBE. iti 

rien, excepté en religion , je me défie de tout : la malveil- 
lance et le dénigrement sont les deux caraclères de Tesprit 
français; la moquerie et la calomnie , le résultat certain 
d'une confidence. Mais qu'ai-je gagné à ma nature réservée? 
D'être devenu, parce que j'étais impénétrable, un je ne sais 
quoi de fantaisie qui n'a aucun rapport avec ma réalité. Mes 
amis mêmes se trompent sur moi, en croyant me faire mieux 
connaître et en m'embellissant des illusions de leur attache* 
ment. Toutes les médiocrités d'antichambre, de bureaux , 
de gazettes, de cafés, m'ont supposé de l'ambition, et je n'en 
ai aucune. Froid et sec en matière usuelle, je n'ai rien de 
l'enthousiaste et du sentimental : ma perception distincte et 
rapide traverse vite le fait et l'homme , et les dépouille de 
toute importance. Loin de m'entraîner, d'idéaliser les vérités 
applicables, mon imagination ravale les plus hauts événe- 
ments, me déjoue moi-même; le côté petit et ridicule des 
otqets m'apparait tout d'abord : de grands génies et de 
grandes choses, il n'en existe guère à mes yeux. Poli, lau-» 
datif, admiratif pour les sufiîsances qui se proclament intel* 
ligences supérieures, mon mépris caché rit et place, sur tous 
ces vis9ge% enfumés d'encens, des masques de Gallot. En po- 
litique, la chaleur de mes opinions n'a jamais excédé la 
longueur de mon discours ou de ma brochure. Dans l'exis- 
tence intérieure et théorique, je suis l'homme de tous les 
songes; dans l'existence extérieure et pratique, l'hommo 
i^ réalités* Aventureux et ordonné, passionné et métho- 
dique, il n*y a jamais eu d'être h la fois plus chimérique et 
plus positif que moi, de plus ardent et de plus glacé; andro- 
gyne bigarre, pétri des sangs divers de ma mère et de mon 
pîre. 

Les portraits qu'on a faits de moi , hors de toute reçsem*- 
blanee , çont principalement dus h la réticence de mes pa- 
POJw. U foule est trop légère, trop ioattentive pour se 

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ii2 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 

donner le temps, lorsqu'elle n'est pas avertie, de voir les 
individus tels qu'ils sont. Quand, par hasard, j'ai essayé de 
redresser quelques-uns de ees faux jugements dans mes 
préfaces, on ne m'a pas cru. En dernier résultat, tout 
m'étant égal, je n'insistais pas ; un comme vous voudrez m'a 
toujours débarrassé de l'ennui de persuader personne ou de 
chercher à établir une vérité. Je rentre dans mon for inté- 
rieur, comme un lièvre dans son gite : là je me remets h 
contempler la feuille qui remue ou le brin d'herbe qui 
s'incline. 

Je ne me fais pas une vertu de ma circonspection invin- 
cible autant qu'involontaire : si elle n'est pas une fausseté, 
elle en a l'apparence; elle n'est pas en harmonie avec des 
natures plus heureuses, plus aimables, plus faciles, plus 
naïves, plus abondantes, pluscommunicatives que la mienne. 
Souvent, elle m'a nui dans les sentiments et dans les affai- 
res, parce que je n'ai jamais pu souffrir les explications, 
les raccommodements par protestation et éclaircissements , 
lamentations et pleurs, verbiage et reproches, détails et 
apologies. 

Au cas de la famille Ives, ce silence obstiné de moi sur 
moi-même me fut extrêmement fatal. Vingt fois la mère de 
Charlotte s'était enquise de mes parents et m'avait mis sur 
la voie des révélations. Ne prévoyant pas où mon mutisme 
me mènerait, je me contentai, comme d'usage, de répondre 
quelques mots vagues et brefs. Si je n'eusse été atteint de cet 
odieux travers d'esprit, toute méprise devenant impossible, 
je n'aurais pas eu l'air d'avoir voulu tromper la plus gé- 
néreuse hospitalité ; la vérité, dite par moi au moment dé- 
cisif, ne m'excusait pas : un mal réel n'en avait pas moins 
été fait. 

Je repris mon travail au milieu de mes chagrins et des 
justes reproches que je me faisais. Je m'accommodais même 



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MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 115 

de ce Iravail, car il m'était Tenu en pensée qu'en acquérant 
du renom, je rendrais la famille Ives moins repentante de 
Fintérét qu'elle m'avait témoigné. Charlotte, que je cher- 
ehais ainsi à me réconcilier par la gloire, présidait k mes 
études. Son image était assise devant moi tandis que j'écri- 
vais. Quand je levais les yeux de dessus mon papier, je les 
portais sur l'image adorée, comme si le modèle eut été là 
en effet. Les habitants de l'ile de Ceylan virent un matin 
l'astre du jour se lever dans une pompe extraordinaire, son 
globe s'ouvrit, et il en sortit une brillante créature qui dit 
aux Ceylanais : » Je viens régner sur vous. » Charlotte, éclose 
d'un rayon de lumière, régnait sur moi. 

Abandonnons-les, ces souvenirs; les souvenirs vieillis- 
sent et s'effacent comme les espérances. Ma vie va changer, 
elle va couler sous d'autres cieux, dans d'autres vallées. Pre- 
mier amour de ma jeunesse, vous fuyez avec vos charmes! 
Je viens de revoir Charlotte, il est vrai, mais après combien 
d'années l'ai-je revue? Douce lueur du passé, rose pâle du 
crépuscule qui borde la nuit, quand le soleil depuis long- 
temps est couché ! 



Londres, d'avril k septembre 482S. 

l'essai mSTORIQUE SUR LES RÉVOLUTIONS. — SON EFFET. — LETTRE 
DE LEMIERRE , NEVEU DU POËTE. 



On a souvent représenté la vie (moi tout le premier) 
comme une montagne que l'on gravit d'un côté et que l'on 

10. 



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114 MI^OIRES D*0UTRE-T01fBE. 

dévale de l'autre : il sm*ait aussi vrai de la comparer k nm 
ûpcj au sommet chauve couronné de glace, et qui n'a pas 
de revers. En suivant cette image, le voyageur monte toa* 
jours et ne descend plus; il voit mieux alors Tcspaee qu'il 
a parcouru, les sentiers qu'il n'a pas choisis et à l'^de d^H 
quels il se fût élevé par une pente adoucie : il regarde avee 
regret et douleur le point où il a commencé de s'égarer. 
Ainsi, c'est à la publication de l'^'s^ai historique que }e ioi$ 
marquer le premier pas qui me fourvoya du chemin de la 
paix. J'achevai la première partie du grand travail que je 
m'étais tracé; j'en écrivis le dernier mot entre l'idée de la 
mort (j'étais retombé malade] et un rêve évanoui : Ih som- 
nis venit imago conjugis. Imprimé chez Baylie, VEèsai pa- 
rut chez Deboffe en 4797. Cette date est celle d'une des 
transformations de ma vie. U y a des moments où notre des** 
tinée, soit qu'elle cède à la société, soit qu'elle obéisse à la na- 
ture, soit qu'elle commence à nous faire ce que nous devons 
demeurer, se détoiu>ne soudain de sa ligne première, telle 
qu'un fleuve qui change son cours par une subite inflexion. 

L Essai offre le compendium de mon existence , comme 
poëte, moraliste, publiciste et politique. Dire que j'espérais, 
autant du moins que je puis espérer, un grand succès de 
l'ouvrage, cela va sans dire : nous autres auteurs, petits 
prodiges d'une ère prodigieuse, nous avons la prétention 
d'entretenir des intelligences avec les races futures ; mais 
nous ignorons, que je crois, la demeure de la postérité, nous 
mettons mal sou adresse. Quand nous nous engourdirons 
dans la tombe, la mort glacera si dur nos paroles, écrites ou 
chantées, qu'elles ne se fondront pas comme les paroks ge^ 
lées de Rabelais. 

VEssai devait être une sorte d'encyclopédie historique. 
Le seul volume publié est déjà une assez grande investiga- 
tion 5 j'en avais la suite en manuscrit; puis venaient^ après 

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MIÉMOmES D*OUTRE-TOMBE. 411$; 

desr^dbef^es et annotations de l'annaliste, les lais etTJre«< 
hôs du poëte, les NatcheZj ete. Je comprends à peine au* 
j(Hurd'hul comment j'ai pu me livrer a des études aussi con- 
odérables, au milieu d'une vie active, errante et sujette à 
tant de revers. Mon opiniâtretë à l'ouvrage explique cette 
fiéeondité : dans ma jeunesse, j'ai souvent écrit douze et 
quinze heures sans quitter la table où j'étais assis, raturant 
et recomposant dix fois la même page. L'âge ne m'a rien 
fait perdre de cette faculté d'application : aujourd'hui mes 
correspondances diplomatiques, qui n'interrompent point 
mes compositions littéraires, sont entièrement de ma main* 

VEssai fit du bruit dans l'émigration : il était en contra- 
diction avec les sentiments de mes compagnons d'infortune; 
mon indépendance dans mes diverses positions sociales a 
presque toujours blessé les hommes avec qui je marchais. 
J'ai tour k tour été le chef d'armées différentes dont les soU 
dats n'étaient pas de mon parti : j'ai mené les vieux roya- 
listes^à la conquête des libertés publiques, et surtout de la 
liberté de la presse, qu'ils détestaient; j'ai rallié les libéraux 
au nom de cette même liberté sous le drapeau des Bour« 
bons qu'ils ont en horreur. Il airiva que l'opinion émigréo 
9'atti^a, par amour-^propre, à ma personne ; les Revues an* 
glaises ayant parlé de moi avec âoge, la louange rejaillit 
80? tout le corps des fidèles. 

J'avais adressé des exemplaires de VEssai à la Ha^e, 
Gioguené et de Sales. Lemierre, neveu du poëte du même 
nem et traducteur des Poésies de Gray, m'écrivit de Paria, 
le 15 de juillet 1797, que mon £'ssai avait le plus grand 
succès. Il est certain que si l'^'^sai fut un moment connu, il 
fut presque aussitôt oublié : une ombre subite engloutit le 
premier rayon de ma gloire. 

Étant devaiu presque un personnage, la haute émigra- 
tîaa me rech^clm k Londres. Je fis mon diemin de rue en 

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116 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 

rue; je quittai d'abord Holborn-Tottenham-Court-road, et 
m'avançai jusque sur la route d'Hamstead. Là je stationnai 
quelques mois chez madame OXarry, veuve irlandaise, 
mère d'une très-jolie fille de quatorze ans et aimant tendre- 
ment les chats. Liés par cette conformité de passion, nous 
eûmes le malheur de perdre deux élégantes minettes, toutes 
blanches comme deux hermines, avec le bout de la queue noir. 

Chez madame O'Larry venaient de vieilles voisines avec 
lesquelles j'étais obligé de prendre du thé à l'ancienne feçon. 
Madame de Staël a peint cette scène dans Corinne chez lady 
Engermond : 

« — Ma chère, croyez-vous que l'eau soit assez bouillante 
pour la jeter sur le thé ? 

«i — Ma chère, je crois que ce serait trop tèt. » 

Venait aussi à ces soirées une grande belle jeune Irlan- 
daise, Marie Neale, sous la garde d'un tuteur. Elle trouvait 
au fond de mon regard quelque blessure, car elle me disait : 

— You carry your heart in a sling (vous portez votre 
cœur en écharpe). 

Je portais mon cœur je ne sais comment. 

Madame O'Larry partit pour Dublin; alors m'éloignant de- 
rechef du canton de la colonie de la pauvre émigration de 
l'est, j'arrivai de logement en logement jusqu'au quartier de 
la riche émigration de l'ouest, parmi les évéques, les fa- 
milles de cour et les colons de la Martinique. 

Pelletier m'était revenu ; il s'était marié à la vanvole ; tou- 
jour hâbleur, gaspillant son obligeance et fréquentant l'ar- 
gent de ses voisins plus que leur personne. 

Je fis plusieurs connaissances nouvelles, surtout dans la 
société où j'avais des rapports de famille : Christian de La- 
moignon, blessé grièvement d'une jambe à l'affaire de Qui- 
beron, et aujourd'hui mon collègue à la chambre des pairs, 
devint mon ami. Il me présenta à madame Lindsay, attachée 

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MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 117 

à Auguste de Lamoignon, son frère : le président Guillaume 
n'était pas emménagé de la sorte k BasTille, entre Boileau, 
madame de Sévigné et Bourdaloue. 

Madame Lindsay, Iriandaise d'origine, d'un esprit sec, 
d'une humeur un peu cassante, élégante de taille, agréable 
de figure , avait de la noblesse d'âme et de l'élévation de 
caractère : les émigrés de mérite passaient la soirée au foyer 
de la dernière des Ninons. La vieille monarchie périssait avec 
tous ses abus et toutes ses grâces. On la déterrera un jour, 
comme ces squelettes de reines, ornés de colliers, de bra- 
celets, de pendants d'oreilles, qu'on exhume en Étrurie. Je 
rencontrai à ce rendez-vous M. Malouët et madame du Bel- 
loy, femme digne d'attachement, le comte de Montlosier et 
le chevalier de Panât. Ce dernier avait une réputation mé- 
ritée d'esprit, de malpropreté et de gourmandise : il apparte- 
nait à ce parterre d'hommes de goût, assis autrefois les bras 
croisés devant la société française; oisifs dont la mission 
élait de tout regarder et de tout juger, ils exerçaient les 
fonctions qu'exercent maintenant les journaux, sans en avoir 
Fâpreté, mais aussi sans arriver à leur grande influence po- 
pulaire. 

Montlosier était resté à cheval sur la renommée de sa fa- 
meuse phrase de la croix de bois, phrase un peu ratissée par 
moi, quand je l'ai reproduite, mais vraie au fond. En quit- 
tant la France, il se rendit à Coblentz ; mal reçu des princes, 
il eut une querelle, se battit la nuit au bord du Rhin et fut 
embroché. Ne pouvant remuer et n'y voyant goutte, il de- 
manda aux témoins si la pointe de l'épée passait par derrière : 

— De trois pouces, lui dirent ceux-ci, qui tâtèrent. 

— Alors ce n'est rien , répondit Montlosier ; monsieur , 
retirez votre botte. 

Montlosier, accueilli de la sorte pour son royalisme, passa 
en Angleterre et se réfugia dans les lettres, grand hôpital 

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118 MÉMOIRES D*OUTRE-TOMBE. 

des ëraigrës où j'avais une paillasse auprès de la sienne. Il 
obtint la rédaction du Courrier FYançais. Outre son journal, 
il écrivait des ouvrages physico-politico-philosophiques ; il 
prouvait dans Tune de ces œuvres que le bleu était la cou^ 
leur de la vie, par la raison que les veines bleuissent après 
la mort, la vie venant à la surface du corps pour s'évaporer 
et retourner au ciel bleu. Gomme j'aime beaucoup le bleu, 
j'étais tout charmé. 

Féodalement libéral, aristocrate et démocrate, esprit bi* 
garré, fait de pièces et de morceaux, Montlosier accouche 
avec difficulté d'idées disparates ; mais s'il parvient à les dé* 
gager de leur délivre, elles sont quelquefois belles, surtout 
énergiques : antiprétre comme noMe, chrétien par SO' 
phisme et comme amateur des vieux siècles, il eût été^ sous 
Je paganisme, chaud partisan de l'indépendance en théorie 
et de l'esclavage en pratique, faisant jeter l'esclave aux 
murènes , au nom de la liberté du genre humain. Brise- 
raison, ergoteur, roide et hirsute, l'ancien député de la no- 
blesse de Riom se permet néanmoins des condescendances 
au pouvoir : il sait ménager ses intérêts, mais il ne souffi'e 
pas qu'on s'en aperçoive, et met à l'abri ses faiblesses 
d'homme derrière son honneur de gentilhomme. Je ne 
veux point dire de mal de mon Auvergnat fumeux, avec ses 
romances du Mont'd*Or et sa polémique de la Plaine; j'ai 
du goût pour sa personne hétéroclite. Ses longs développe- 
ments obscurs et tournoiements d'idées, avec parenthèses, 
bruits de gorg# et oh! oh! chevrotants, m'epnuient (le té- 
nébreux, l'embrouillé, le vaporeux» le pénible me sont abo^ 
minables); mais, d'un autre côté, je suis diverti par ce na- 
turaliste de volcans, ce Pascal iQanqué, cet orateur de 
montagnes qui pérore à la tribune comme ses petite eompa^ 
trietes chantent au haut d'une cheminée ; j'aime m goûter 
de t^rbières et de cast^ls, oe libépil eicpliquant h cbirte k 

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MEMOIRES D*OUTRE-TOMB£. il9 

travers une fenêtre gothique, ce seigneur pâtre quasi marié 
à sa ?aehére, semant lui-même son orge parmi la neige, 
^nssdn petit champ de cailloux : je lui saurai toujours gré 
de m'avoir consacré dans son chalet du Puy-de-Dàme une 
vieille roche noire, prise d'tfn cimetière des Gaulois par lui 
découvert. 

L'abbé Delille, autre compatriote de Sidoine Apollinaire, 
duchancelier de THospital, de la Fayette, de Thomas, de 
Cbamfort, chassé du continent par le débordement des vic- 
toires républicaines, était venu aussi s'établir h Londres. 
L'émigration le comptait avec orgueil dans ses rangs ; il 
ehantait nos malheurs, raison de plus pour aimer sa muse. 
11 besognait beaucoup ; il le fallait bien, car madame Delille 
renfermait et ne le lâdiait que quand il avait gagné sa journée 
par un certain nombre de vers. Un jour, j*étais allé chez lui : 
il se fit attendre , puis il parut les joues fort rouges : on 
prétend que madame Delille le souffletait; je n'en sais rien ; 
je dis seulement ce que j'ai vu. Qui n'a entendu Fabbé 
Delille dire ses vers? Il racontait très-bien; sa figure, laide, 
ddffonnée, animée par son imagination , allait à merveille à 
la nature coquette de son débit , au caractère de son talent 
eti sa profession d'abbé. Le chef-d'œuvre de l'abbé Delille 
est sa traduction des Géorgiques^ aux morceaux de senti- 
mait près; mtiis c'est comme si vous lisiez Racine traduit 
dans la langue de Louis XV. 

La littérature du xv!»*" siècle, à part quelques beaux 
génies qui la dominent, cette littérature, placée entre la 
Uttérature classique du xvji** siècle et la littérature roman- 
tiqueduxix^', sans manquer de naturel , manque de nature ; 
vouée à des arrangements de mots, elle n'est ni assez origi- 
aale comme école nouvelle, ni assez pure comme école 
«atique. L'abbé Delille était le poëte des châteaux modernes, 
de t&ém» que leiroidïadour était le pdëte des vieux châteaux ; 

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M MÉMOIRES lyOUTRE-TOMBE. 

les vers de Tun , les ballades de Tautre , font sentir la ûitti* 
renée qui existait entre Taristoeratie dans la force de Fàge 
et raristocratie dans la décrépitude : Tabbé peint des lec- 
tures et des parties d'échecs dans les manoirs où les trouba- 
dours chantaient des croisades *ét des tournois. 

Les personnages distingués de notre Église militante 
étaient alors en Angleterre : l'abbé Carron, dont je vous ai 
déjà parlé, en lui empruntant la vie de ma sœur Julie; 
l'évéque de Saint-Pol de Léon , prélat sévère et borné, qui 
contribuait à rendre M. le comte d'Artois de plus en plus 
étranger à son siècle; l'archevêque d'Aix, calomnié peut^ 
être à cause de ses succès dans Te monde; un autre évêque 
savant et pieux , mais d'une telle avarice , que s'il avait eu 
le malheur de perdre son âme, il ne l'aurait jamais rachetée. 
Presque tous les avares sont gens d'esprit : il faut que je sois 
bien béte. 

Parmi les Françaises de l'ouest , on nommait madame de 
Boignes, aimable, spirituelle, remplie de talents, extrême^ 
ment jolie et la plus jeune de toutes ; elle a depuis représenté 
avec son père, le marquis d'Osmond, la cour de France en 
Angleterre, bien mieux que ma sauvagerie ne l'a fait. Elle 
écrit maintenant , et ses talents reproduiront à merveille ce 
qu'elle a vu. 

Mesdames deCaumont, de Gontaut et du Cluzel habitaient 
aussi le quartier des félicités exilées, si toutefois je ne fais 
pas de confusion à l'égard de madame de Caumont et de 
madame du Cluzel, que j'avais entrevues à Bruxelles. 

Très-certainement , à cette époque , madame la duchesse 
de Duras était à Londres : je ne devais la connaître que dix 
ans plus tard. Que de fois on passe dans la vie à côté de ce 
qui en ferait le charme, comme le navigateur franchit les 
eaux d'une terre aimée du ciel, qu'il n'a manquée que d'un 
horizon et d'un jour de voile! J'écris ceci au bord delà 

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MÉMOIRES D*OUTR£-TOMBt. lit 

Tunise, et demain une lettre ira dire, par la poste, k ma- 
dame de Duras, au bord de la Seine, que j'ai rencontre son 
premier souvenir. 



Londres, d'avril il tepUabrt 4ttl. 



FONTAHES. — CI^ftT. 



De temps en temps , la rëyolution nous envoyait des émi- 
grés d'une espèce et d'une opinion nouvelles ; il se formait 
diverses couches d'exilés : la terre renferme des lits de sa- 
ble ou d'argile, déposés par les flots du déluge. Un de ces 
flots m'apporta un homme dont je déplore aujourd'hui la 
perte, un homme qui fut mon guide dans les lettres et de 
qui l'amitié a été un des honneurs comme une des consola- 
tions de ma vie. 

On 'a vu , dans un des livres de ces Mémoires , que j'avais 
connu M. de Fontanes en 1789 : c'est k Berlin , l'année der- 
niCTc, que j'appris la nouvelle de sa mort. Il était né à Niort, 
d'une famille noble et protestante : son père avait eu le 
malheur de tuer en duel son beau-frère. Le jeune Fontanes, 
élevé par un frère d'un grand mérite, vint à Paris. Il vit 
mourir Voltaire, et ce grand représentant du xvin* siè- 
cle lui inspira ses premiers vers : ses essais poétiques fu- 
rent remarqués de la Harpe. Il entreprit quelques travaux 
pour le théâti*e, et se lia avec une actrice charmante, ma- 
demoiselle Desgarcins. Logé auprès de l'Odéon , en errant 
3. Il 

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112 MBMOIRBS D*OUTRB-TOHBE. 

autour de la Chartreuse , il en célébra la solitude. Il arait 
rencontré un ami destiné à devenir le mien , M. Joubert. La 
révolution arrivée , le poète s'engagea dans un de ces partis 
stationnaires qui meurent toujours déchirés par le parti du 
progrès qui les tire en avant , et le parti rétrograde qui les 
tire en arrière. Les monarchiens attachèrent M, deFontanes 
à la rédaction du Modérateur. Quand les jours devinrent 
mauvais, il se réfugia à Lyon et s'y maria. Sa femme ac- 
coucha d'un fils : pendant le siège de la ville , que les révo- 
lutionnaires avaient nommée Commune affratichie, de 
même que Louis XI, en en bannissant les citoyens, avait ap- 
pelé Arras Ville franchise, madame de Fontanes était obli- 
gée de changer de place le berceau de son nourrisson pour 
le mettre à l'abri des bombes. Retourné à Paris le 9 ther- 
midor, M. de Fontanes établit le JIfémona/ avec M. de la Harpe 
et l'abbé de Vauxelles. Proscrit au 18 fructidor, l'Angleterre 
fut son port de salut. 

M. de Fontanes a été, avec Ghénier, le dernier écrivain 
de l'école classique de la branche aînée : sa prose et ses vers 
seressemblentetont un mérite de même nature. Ses pensées 
et ses images ont une mélancolie ignorée du siècle de 
Louis XIV, qui connaissait seulement l'austère et sainte 
tristesse de l'éloquence religieuse. Cette mélancolie se trouve 
mêlée aux ouvrages du chantre du Jour des morts, comme 
l'empreinte de l'époque où il a vécu ; elle fixe la date de sa 
venue; elle montre qu'il est né depuis J. J. Rousseau, te- 
nant par son goût à Fénélon. Si Ton réduisait les écrits de 
M. de Fontanes à deux très-petits volumes, l'un de prose, 
l'autre de vers , ce serait le plus élégant monument funèbre 
qu'on pût élever sur la tombe de l'école classique (1). 

(1) Il vient d'élre élevé par la piélé filiale de madame Christine de Fon- 
tanes ; M. de Sainte-Beuve a orné de son ingénieuse notice le fronton do 
momittieot. (Paris, note de 1839.) 

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MEMOIRES D*O0TR£-TOMBE. 12S 

Parmi les papiers que mon ami a laisses , se trouvent plu- 
sieurs chants du poëme de la Grèce sauvée, des livres d'odes, 
des poésies diverses, etc. Il n'eût plus rien publié lui-même: 
car ce critique si fin , si éclairé, si impartial , lorsque le9 
opinions politiques ne l'aveuglaient pas, avait une frayeur 
horrible de la critique. Il a été souverainement injuste en- 
vers madame de Staël. Un article envieux de Garât, sur la 
Forêt de Navarre, pensa Tarréter net au début de sa carrière 
poétique. Fontanes, en paraissant, tua l'école affectée de 
Dorât, mais il ne put rétablir l'école classique qui touchait 
k son terme avec la langue de Racine. 

Parmi les odes posthumes de M* de Fontanes , il en est 
une sur Y Anniversaire de sa naissance : elle a tout le 
charme du Jour des morts , avec un sentiment plus péné- 
trant et plus individuel. Je ne me souviens que de ces deux 
strophes : 

La vieillesse déjà vient avec ses souffrances ; 
Que m'offre Tavenir? De courtes espérances. 
Que m'offre le passé ? Des fautes, des regrets. 
Tel est le sort de Thommc j il s'instruit avec TAga; 

Mais que sert d'être sage, 

Quand le terme est si près ? 

Le passé, le présent, l'avenir, tout m'afflige ; 
La vie à son déclin est pour moi sans prestige ; 
Dans le miroir du temps elle perd ses appas. 
Plaisirs! allez chercher l'amour et la jeunesse; 

Laissez-moi ma tristesse, 

Et ne l'insultez pas ! 

Si quelque chose au monde devait être antipathique k 
M. de Fontanes , c'était ma manière d'écrire. En moi com- 
mençait, avec l'école dite romantique, une révolution 
dans la littérature française : toutefois , mon ami , au liea 



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iîi MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 

de se révolter contre ma barbarie, se passionna pour elle. 
Je voyais bien de Fébahissement sur son visage quand je lui 
lisais des fragments des Natchez, ôiAtala, de René; il ne 
pouvait ramener ces productions aux règles communes de 
la critique, mais il sentait qu'il entrait dans un monde nou- 
veau; il voyait une nature nouvelle; il comprenait une 
langue qu'il ne parlait pas. Je reçus de lui d'excellents con- 
seils ; je lui dois ce qu'il y a de correct dans mon style ; il 
m'apprit à respecter l'oreille : il m'empêcha de tomber dans 
l'extravagance d'invention et le rocailleux d'exécution de 
mes disciples. 

Ce me fut un grand bonheur de le revoir à Londres, fêté 
de l'émigration ; on lui demandait des chants de la Grèce 
sauvée; on se pressait pour l'entendre. Il se logea auprès de 
moi; nous ne nous quittions plus. Nous assistâmes ensemble 
à une scène digne de ces temps d'infortune : Cléry, der- 
nièrement débarqué, nous lut ses Jfémotres manuscrits. 
Qu'on juge de l'émotion d'un auditoire d'exilés, écoutant le 
valet de chambre de Louis XVI raconter , témoin oculaire, 
les souffrances et la mort du prisonnier du Temple! Le 
Directoire, effrayé des Mémoires de Cléry , en publia une 
édition interpolée , dans laquelle il faisait parler l'auteur 
comme un laquais, et Louis XVI comme un portefaix : 
entre les turpitudes révolutionnaires , celle-ci est peut-être 
une des plus sales. 



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MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 125 



UN P4Y6AN VEMDliBN. 



M. du Theil, chargé des affaires de M. le comte d'Artois à 
Londres, s'était hâté de chercher Fontanes : celui-ci me 
pria de le conduire chez l'agent des princes. Nous le trou- 
vâmes environné de tous ces défenseurs du trône et de 
l'autel qui battaient les pavés de Piccadilly, d'une foule 
d'espions et de chevaliers d'industrie échappés de Paris sous 
divers noms et divers déguisements, et d'une nuée d'aven- 
turiers belges , allemands , irlandais , vendeurs de contre- 
révolution. Dans un coin de cette foule était un homme de 
trente à trente-deux ans qu'on ne regardait point , et qui 
ne faisait lui-même attention qu'à une gravure de la mort 
du général Wolf. Frappé de son air, je m'enquis de sa per- 
sonne ; un de mes voisins me répondit : 

— Ce n'est rien ; c'est un paysan vendéen porteur d'une 
lettre de ses chefs. 

Cet homme, qui n'était rien y avait vu mourir Catheli- 
neau, premier général de la Vendée et paysan comme lui; 
Bonchamp , en qui revivait Bayard ; Lescure , armé d'un 
ciliée non à l'épreuve de la balle; d'Ëlbée, fusillé dans un 
fauteuil, ses blessures ne lui permettant pas d'embrasser la 
mort debout ; la Rochejaquelein, dont les patriotes ordonnè- 
rent de vérifier le cadavre, afin de rassurer la Convention 
au milieu de ses victoires. Cet homme, qui n'était rien, 
avait assisté à deux cents prises et reprises de villes , villa- 
ges et redoutes, à sept cents actions particulières et à dix- 
sept batailles rangées; il avait combattu trois cent mille 
hommes de troupes réglées , six à sept cent mille réquisi- 
tionnaires et gardes nationaux; il avait aidé à enlever cent 

11. 



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126 BTÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 

pièces de canon et cinquante mille fusils ; il avait traverse 
les colonnes infernales^ compagnies d'incendiaires comman- 
dées par des conventionnels ; il s'était trouvé au milieu de 
l'océan de feu qui, k trois reprises, roula ses vagues sur les 
bois de la Vendée ; enfin , il avait vu périr trois c#nt mille 
Hercules de charrue, compîignons de ses travaux, et se 
changer en un désert de cendres cent lieues carrées d'un 
pays fertile. 

Les deux Frances se rencontrèrent sur ce sol nivelé par 
elles. Tout ce qui restait de sang et de souvenir dans la 
France des croisades lutta contre ce qu'il y avait de nouveau 
sang et d'espérance dans la France de la révolution. Le 
vainqueur sentit la grandeur du vaincu. Thureau, général 
des républicains, déclarait que « les Vendéens seraient 
placés dans l'histoire au premier rang des peuples sol- 
dats, n Un autre général écrivait à Merlin de Thionville : 
« Des troupes qui ont battu de tels Français peuvent bien 
se flatter de battre tous les autres peuples. » Les légions 
de Probus , dans leur chanson , en disaient autant de nos 
pères. Bonaparte appela les combats de la Vendée des 
» combats de géants. » 

Dans la cohue du parloir, j'étais le seul à considérer avec 
admiration et respect le représentant de ces anciens Jacques, 
qui, tout en brisant le joug de leurs seigneurs, repoussaient, 
sous Charles V , l'invasion étrangère : il me semblait voir 
un enfant de ces communes du temps de Charles VII, lcs« 
quelles, avec la petite noblesse de province , reconquirent 
pied à pied, de sillon en sillon, le sol de la France. Il avait 
l'air indifférent du sauvage; son regard était grisâtre et in- 
flexible comme une verge de fer ; sa lèvTe inférieure trem- 
blait sur ses dents serrées ; ses cheveux descendaient de sa 
tète en serpents engourdis, mais prêts à se redresser ; ses 
bras, pendants à ses côtés, donnaient une secousse ner- 

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MEMOIRES D*OUTR£-TOMB£. W 

▼euse à d'énormes poignets tailladés de coups de sabre ; on 
l'aurait pris pour un scieur de long. Sa physionomie expri- 
mait une nature populaire rustique, mise par la puissance 
des mœurs au service d'intérêts et d'idées contraires h 
cette nature; la fidélité native du vassal, la simple foi du 
chrétien s'y mêlaient à la rude indépendance plébéienne 
accoutumée à s'estimer et à se faire justice. Le sentiment 
de sa liberté paraissait n'être en lui que la conscience de la 
force de sa main et de l'intrépidité de son cœur. Il ne par- 
lait pas plus qu'un lion; il se grattait comme un lion, bâil- 
lait comme un lion , se mettait sur le flanc comme un lion 
ennuyé , et rêvait apparemment de sang et de forêts. 

Quels hommes dans tous les partis que les Français 
d'alors, et quelle race aujourd'hui nous sommes ! Mais les 
républicains avaient leur principe en eux , au milieu d'eux, 
tandis que le principe des royalistes était hors de France. 
Les Vendéens députaient vers les exilés ; les géants envoyaient 
demander des chefs aux pygmées. L'agreste messager que 
je contemplais avait saisi la Révolution à la gorge , il avait 
crié : 

— Entrez ; passez derrière moi ; elle ne vous fera aucun 
mal; elle ne bougera pas; je la tiens. 

Personne ne voulut passer : alors Jacques Bonhomme 
relâcha la Révolution et Gharette brisa son épée. 



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128 MÉMOIRES D*OUTR£-TOMB£. 



PROMENADES AVEC FOMTAMES. 



Tandis que je faisais ces réflexions à propos de ce labou- 
reur, comme j'en avais fait d'une autre sorte à la vue de 
Mirabeau et de Danton, Fontanes obtenait une audience par- 
ticulière de celui qu'il appelait plaisamment le contrôleur 
général des finances : il en sortit fort satisfait, car M. du 
Theil avait promis d'encourager la publication de mes ou- 
vrages, et Fontanes ne pensait qu'à moi. Il n'était pas pos- 
sible d'être meilleur homme : timide en ce qui le regardait, 
il devenait tout courage pour l'amitié ; il me le prouva, lors 
de ma démission à l'occasion de la mort du duc d'Ënghien. 
Dans la conversation , il éclatait en colères littéraires risi- 
blés. En politique, il déraisonnait ; les crimes conventionnels 
lui avaient donné l'horreur de la liberté. Il détestait les 
journaux, la philosophaillerie, l'idéologie, et il communiqua 
cette haine à Bonaparte, quand il s'approcha du maitre de 
l'Europe. 

Nous allions nous promener dans la campagne ; nous 
nous arrêtions sous quelques-uns de ces larges ormes répan- 
dus dans les prairies. Appuyé contre le tronc de ces ormes, 
mon ami me contait son ancien voyage en Angleterre avant 
la révolution, et les vers qu'il adressait alors à deux jeunes 
ladys, devenues vieilles à l'ombre des tours de Westminster ; 
tours qu'il retrouvait debout comme il les avait laissées, 
durant qu'à leur base s'étaient ensevelies les illusions et les 
heures de sa jeunesse. 

Nous dînions souvent dans quelque taverne solitaire à 
Ghelsea, sur la Tamise, en parlant de Milton et de Shak- 
speare : ils avaient vu ce que nous voyions 5 ils s'étaient 



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MEMOIRES D*OUTRE-TOMBE. !29 

assis, comme nous, au bord de ce fleuve, pour nous fleuve 
étranger, pour eux fleuve de la patrie. Nous rentrions de 
nuit à Londres, aux rayons défaillants des étoiles, submer- 
gées l'une après l'autre dans le brouillard de la ville. Nous 
regagnions notre demeure , guidés par d'incertaines lueurs 
qui nous traçaient à peine la route à travers la fumée de 
eharbon rougissant autour de chaque réverbère : ainsi 
s'écoule la vie du poëte. 

Nous vimes Londres en détail : ancien banni , je servais 
de ckei'one aux nouveaux réquisitionnaires de l'exil que la 
révolution prenait jeunes ou vieux : il n'y a point d'âge 
légal pour le malheur. Au milieu d'une de ces .excursions, 
nous fûmes surpris d'une pluie mêlée de tonnerre et forcés 
de nous réfugier dans l'allée d'une chétive maison dont la 
porte se trouvait ouverte par hasard. Nous y rencontrâmes 
le duc de Bourbon : je vis pour la première fois, & ce 
Chantilly, un prince qui n'était pas encore le dernier des 
Condé. 

Leduc de Bourbon, Fontanes et moi également proscrits, 
cherchant en terre étrangère, sous le toit du pauvre, un 
abri contre le même orage ! Fata viam invenient. 

Fontanes fut rappelé en France. Il m'embrassa en faisant 
des vœux pour notre prochaine réunion. Arrivé en Alle- 
magne, il m'écrivit la lettre suivante : 

«tSjaiUetlTOS. 

«( Si vous avez senti quelques regrets à mon départ de 
«< Londres , je vous jure que les miens n'ont pas été moins 
« réels. Vous êtes la seconde personne à qui , dans le cours 
" de ma vie , j'aie trouvé une imagination et un cœur à ma 
« façon. Je n'oublierai jamais les consolations que vous 
« m'avez faft trouver dans l'exil et sur une terre étrangère. 



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180 MÉMOIRES D*OUTRE-TOMBE. 

« Ma pensée la plus chère et la plus constante , depuis que 
«( je vous ai quitté , se tourne sur les Natchez» Ce que voua 
« m'en avez lu , et surtout dans les derniers jours , est ad- 
(( mirable, et ne sortira plus de ma mémoire. Mais le 
« charme des idées poétiques que vous m'avez laissées a 
« disparu un moment à mon arrivée en Allemagne. Les 
« plus affreuses nouvelles de France ont succédé à celles 
u que je vous avais montrées en vous quittant. J'ai été cinq 
« ou six jours dans les plus cruelles perplexités. Je orai- 
« gnais même des persécutions contre ma famille. Mes ter* 
(( reurs sont aujourd'hui fort diminuées. Le mal même n*a 
« été que fort léger; on menace plus qu'on ne frappe, et ce 
« n'était pas à ceux de ma date qu'en voulaient les exter- 
M minateurs. Le dernier courrier m'a porté des assurances 
« de paix et de bonne volonté. Je puis continuer ma route, 
« et je vais me mettre en marche dès les premiers jours du 
« mois prochain. Mon séjour sera fixé près de la forêt de 
« Saint-Germain, entre ma famille, la Grèce et mes livres, 
« que ne puis je dire aussi les Natchez! L'orage inattendu 
« qui vient d'avoir lieu à Paris est causé , j'en suis sûr , par 
« l'étourderie des agents et des chefs que vous connaissez. 
« J'en ai la preuve évidente entre les mains. D'après cette 
« certitude, j'écris Great-Pulteney-street (rue où demeurait 
« M. du Theil), avec toute la politesse possible, mais aussi 
« avec tous les ménagements qu'exige la prudence. Je veux 
« éviter toute correspondance au moins prochaine, et je 
<t laisse dans le plus grand doute sur le parti que je dois 
« prendre et sur le séjour que je veux choisir. Au reste, je 
« parle encore de vous avec l'accent de l'amitié, et je sou- 
« haite du fond du cœur que les espérances d'utilité qu'on 
« peut fonder sur moi réchauffent les bonnes dispositions 
« qu'on m'a témoignées à cet égard , et qui sont si bien 
« dues i votre personne et à vos grands talents. Travaillez, 

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MÉMOIRES D'OUTRE*TOMfi£. 131 

« travaillez, mon cher ami , devenez illustre* Vouslepou- 
«c vez : l'avenir est à vous. J'espère que la parole si souvent 
«« donnée par le contrôleur général des finances est au moins 
« acquittée en partie. Cette partie me console , car je ne 
« puis soutenir l'idée qu'un bel ouvrage est arrêté faute de 
« quelques seeour§. Écrivez-moi; que nos cœurs commu* 
u niquent , que nos muses soient toujours amies. Ne doutez 
« pas que , lorsque je pourrai me promener librement dans 
« ma patrie , je ne vous y prépare une ruche et des fleurs 
K à côté des miennes. Mon attachement est inaltérable. Je 
« serai seul tant que je ne serai point auprès de vous. Par- 
« lez-moi de vos travaux. Je veux vous réjouir en finissant : 
u j'ai fait la moitié d'un nouveau chant sur les bords de 
« l'Elbe, et j'en suis plus content que de tout le reste. 

K Adieu, je vous embrasse tendrement, et suis votre 
« ami 

« FONTANES. » 

Fontanes m'apprend qu'il faisait des vers en changeant 
d'exil. On ne peut jamais tout ravir au poëte; il emporte 
avec lui sa lyre. Laissez au cygne ses ailes ; chaque soir, des 
fleuves inconnus répéteront les plaintes mélodieuses qu'il 
eût mieux aimé faire entendre à l'Eurotas. 

L'avenir est à vous : Fontanes disait-il vrai ? Dois-je me 
féliciter de sa prédiction? Hélas ! cet avenir annoncé est dé}h 
passé: en aurai-je un autre? 

Cette première et aflectueuse lettre du premier ami que 
j'aie compté dans ma vie, et qui depuis la date de cette lettre 
a marché vingt-trois ans à mes côtés, m'avertit douloureu- 
sement de mon isolement progressif. Fontanes n'est plus ; 
4m chagrin profond, la mort tragique d'un fils , l'a jeté dans 
la tombe avant l'heure. Presque toutes les personnes dont 
j'ai parlé dans ces Mémoires ont disparu; c'est un registre 

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iS2 MÉMOIRES D'OUTRË-TOMBE. 

obîtuaire que je tiens. Encore quelques années, et moi, con- 
damné à cataloguer les morts, je ne laisserai personne pour 
inscrire mon nom au livre des absents. 

Mais s'il faut que je reste seul , si nul être qui m'aima ne 
demeure après moi pour me conduire à mon dernier asile , 
moins qu'un autre j'ai besoin de guide : je me suis enquis 
du chemin , j'ai étudié les lieux où je dois passer , j'ai voulu 
voir ce qui arrive au dernier moment. Souvent , au bord 
d'une fosse dans laquelle on descendait une bière avec des 
cordes , j'ai entendu le ràlement de ces cordes ; ensuite, j'ai 
ouï le bruit de la première pelletée de terre tombant sur la 
bière : à chaque nouvelle pelletée, le bruit creux diminuait; 
la terre, en comblant la sépulture , faisait peu à peu monter 
le silence éternel à la surface du cercueil. 

Fontanes ! vous m'avez écrit : Que nos muses soient tou- 
jours amies l vous ne m'avez pas écrit en vain. 



Londres, d'ftvril )i septembre 182t. 



BIOBT DE Uk MÈRE. — RETOUR A LA RELIGION. 



Alloquar ? audiero nunquam tua verba loquentem? 

Nunquam ego te, vita frater amabilior, 
Aspiciam poslhac? at, certe, semper amabo ! 

« Ne te parlerai-je plus? jamais n'entendrai -je tes pàro-* 
les? Jamais, frère plus aimable que la vie, ne te verrai-je? 
Ah ! toujours je t'aimerai ! » 



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MEMOIRES D'OUTRE-TOMfiE. 195 

Je viens de quitter un ami, je vais quitter une mère ; il 
faut toujours répéter les vers que Catulle adressait à son 
frère. Dans notre vallée de larmes , ainsi qu'aux enfers , il 
est je ne sais quelle plainte éternelle, qui fait le fond ou la 
note dominante des lamentations humaines : on Ventend 
sans cesse, et elle continuerait quand toutes les douleurs 
créées viendraient à se taire. 

Une lettre de Julie, que je reçus peu de temps après celle 
de Fontanes,-confirmait ma triste remarque sur mon isole- 
ment progressif; Fontanes m'invitait à travaUkr, à devenir 
illmire; ma sœur m'engageait à renoncer à écrire : l'un me 
proposait la gloire, l'autre l'oubli. Vous avez vu dans l'his- 
toire de madame de Farcy qu'elle était dans ce train d'idées ; 
elle avait pris la littérature en haine, parce qu'elle la re- 
gardait comme une des tentations de sa vie. 

« Saint-SerrftD» l«r jaillet I7M. 

u Mon ami, nous venons de perdre la meilleure des 
u mères; je t'annonce à regret ce coup funeste. Quand tu 
« cesseras d'être l'objet de nos sollicitudes , nous aurons 
« cessé de vivre. Si tu savais combien de pleurs tes erreurs 
«» ont fait répandre à notre respectable mère, combien elles 
« paraissent déplorables à tout ce qui pense et fait profes- 
« sion non-seulement de piété, mais de raison ; si tu le sa- 
« vais, peut-être cela contribuerait-il à t'ouvrir les yeux, à 
« te faire renoncer à écrire ; et si le ciel, touché de nos 
« vœux, permettait notre réunion, tu trouverais au milieu 
« de nous tout le bonheur qu'on peut goûter sur la terre ; 
« tu nous donnerais ce bonheur, car il n'en est point pour 
« nous, tandis que tu nous manques et que nous avons lieu 
« d'être inquiètes de ton sort. » 

2. « 

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i5i MÉMOIRES D^OUTRE-TOMBE. 

Ah 1 que n'ai-je suivi le conseil de ma sœur ! Pourquoi 
ai-je continué d'écrire? Mes écrits de moins dans mon siècle, 
y aurait-il eu quelque chose de changé aux événements et a 
l*esprit de ce siècle ? 

Ainsi, j'avais perdu ma mère; ainsi, j'avais affligé l'heure 
suprême de sa vie ! Tandis qu'elle rendait le dernier soupir 
loin de son dernier fils, en priant pour lui, que faisais-jei 
Londres? Je me promenais peut-être par une fraîche mati- 
née , au moment où les sueurs de la mort couvraient le front 
maternel et n'avaient pas ma main pour les essuyer ! 

La tendresse filiale que je conservais pour madame de 
Chateaubriand était profonde. Mon enfance et ma jeunesse 
se liaient intimement au souvenir de ma mère ; tout ce que 
je savais me venait d'elle. L'idée d'avoir empoisonné les 
vieux jours de la femme qui me porta dans ses entrailles 
me désespéra : je jetai au feu avec horreur des exemplaires 
de V Essai, comme l'instrument de mon crime ; s'il m'eut 
été p'ossible d'anéantir l'ouvrage, je l'aurais fait sans hési- 
ter. Je ne me remis de ce trouble que lorsque la pensée 
m'arriva d'expier mon premier ouvrage par un ouvrage re- 
ligieux : telle fut l'origine du Génie du christianisme. 

« Ma mère, » ai-je dit dans la première préface de cet 
ouvrage, u après avoir été jetée à soixante et douze ans dans 
des cachots où elle vit périr une partie de ses enfants, expira 
enfin sur un grabat, où ses malheurs l'avaient reléguée. Le 
souvenir de mes égarements répandit sur ses derniers jours 
une grande amertume ; elle chargea en mourant une de mes 
sœurs de me rappeler à cette religion dans laquelle j'avais 
été élevé. Ma sœur me manda le dernier vœu de ma 
mère. Quand la lettre me parvint au delà des mers, ma 
sœur elle-même n'existait plus; elle était morte aussi des 
suites de son emprisonnement. Ces deux voix sorties du 
tombeau, cette mort qui servait d'interprète à la mort, 

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MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 135 

m*ont frappé. Je suis devenu chrétien. Je n*ai point cédé, 
j'en conviens, à de grandes lumières surnaturelles : ma con- 
viction est sortie du cœur ; j'ai pleuré et j'ai cru. n 

Je m'exagérais ma faute; Y Essai n'était pas un livre im- 
pie , mais un livre de doute et de douleur. A travers les 
ténèbres de cet ouvrage, se glisse un rayon de la lumière 
chrétienne qui brilla sur mon berceau. Il ne fallait pas un 
grand effort pour revenir du scepticisme de VEssai h la 
certitude du Génie du christianisme. 



LoadrM, dVril k leptembrt Ittt. 



GÉMI DU CUISTIANI6M. *-" LETTRE DU CHEVAUEH Dl PARÂT. 



Lorsque, après la triste nouvelle de la mort de madame de 
Chateaubriand, je me résolus à changer subitement de voie, 
le titre du Génie du christianisme que je trouvai sur-le- 
champ m'inspira ; je me mis à l'ouvrage ; je travaillai avec 
l'ardeur d'un fils qui bâtit un mausolée à sa mère. Mes ma- 
tériaux étaient dégrossis et assemblés de longue main par 
mes précédentes études. Je connaissais les ouvrages des 
Pères mieux qu'on ne les connaît de nos jours; je les avais 
étudiés, même pour les combattre^ et entré dans cette route k 
mauvaise intention , au lieu d'en être sorti vainqueur , j'en 
étais sorti vaincu. 

Quant à l'histoire proprement dite, je m'en étais spécia- 
lement occupé en composant VEssai sur les Révolutions. Les 



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156 MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 

Authentiques de Gamden que je venais d'examiner m'avaient 
rendu familières les mœurs et les institutions du moyen âge. 
Enfin mon terrible manuscrit des NatcheZy de deux mille 
trois cent quatre-vingt-treize pages in-folio, contenait tout 
ce dont le Génie du christianisme avait besoin en descrip* 
tions de la nature ; je pouvais prendre largement dans cette 
source, comme j'y avais déjà pris pour V Essai. 

J'écrivis la première partie du Génie du christianisme. 
MM. Dulau, qui s'étaient faits libraires du clergé français 
émigré, se chargèrent de la publication. Les premières 
feuilles du premier volume furent imprimées. 

L'ouvrage ainsi commencé à Londres, en 1799, ne fut 
achevé qu'à Paris en 1802 : voyez les dififérentes préfaces 
du Génie du christianisme. Une espèce de fièvre me dévora 
pendant tout le temps de ma composition : on ne saura 
jamais ce que c'est que de porter à la fois dans son cerveau, 
dans son sang, dans son âme , Atala et René, et de mêler à 
l'enfantement douloureux de ces brûlants jumeaux le travail 
de conception des autres parties du Génie du christianisme. 
Le souvenir de Charlotte traversait et réchauffait tout cela, 
et pour m'achever, le premier désir de gloire enflammait 
mon imagination exaltée. Ce désir me venait de la tendresse 
filiale ; je voulais un grand bruit, afin quïl montât jusqu'au 
séjour de ma mère, et que les anges lui portassent ma sainte 
expiation. 

Comme une étude mène à une autre, je ne pouvais m'oc- 
cuper de mes scolies françaises sans tenir note de la litté- 
rature et des hommes du pays au milieu duquel je vivais : 
je fus entraîné dans ces autres recherches. Mes jours et mes 
nuits se passaient à lire, à écrire, à prendre d'un savant 
prêtre, l'abbé Copelan, des leçons d'hébreu, à consulter les 
bibliothèques et les gens instruits, à rôder dans les campa- 
gnes avec mes opiniâtres rêveries, à recevoir et à rendre des 

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MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 137 

visites. S'il est des effets rétroactifs et symptoinatiques des 
événements futurs, j'aurais pu augurer le mouvement et le 
fracas de l'ouvrage qui devait me faire un nom , aux 
bouillonnements de mes esprits et aux palpitations de ma 
muse. 

Quelques lectures de mes premières ébauches servirent à 
m'éclairer. Les lectures sont excellentes comme instruction, 
lorsqu'on ne prend pas pour argent comptant les flagor- 
neries obligées. Pourvu qu'un auteur soit de bonne foi, il 
sentira vite, par lïmpression instinctive des autres, les en- 
droits faibles de son travail, et surtout si ce travail est trop 
long ou trop court, s'il garde, ne remplit pas ou dépasse la 
juste mesure. Je retrouve une lettre du chevalier de Panât 
sur les lectures d'un ouvrage, alors si inconnu, La lettre est 
charmante : l'esprit positif et moqueur du sale chevalier ne 
paraissait pas susceptible de se frotter ainsi de poésie. Je 
n'hésite pas à donner cette lettre, document de mon histoire, 
bien qu'elle soit entachée d'un bout à l'autre de mon éloge, 
comme si le malin auteur se fût complu à verser son encrier 
sur son épitre. 

« Ce lundi. 

« Mon Dieu ! l'intéressante lecture que j'ai due ce matia 
à votre extrême complaisance ! Notre religion avait compté 
parmi ses défenseurs de grands génies , d'illustres Pères de 
l'Église ; ces athlètes avaient manié avec vigueur toutes le9 
armes du raisonnement ; l'incrédulité était vaincue ; mais ce 
n'était pas assez ; il fallait montrer encore tous les charmes 
de cette religion admirable ; il fallait montrer combien elle 
est appropriée au cœur humain, et les magnifiques tableaux 
qu'elle offre à l'imagination. Ce n'est plus un théologien 
dans l'école, c'est le grand peintre et l'homme sensible qui 

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iS8 MÉMOIRES D*OUTRE-TOMBE. 

s'ouvrent un nouvel horizon. Voire ouvrage manquait, et 
vous étiez appelé à le faire. La nature vous a éminemment 
doué des belles qualités qu'il exige : vous appartenez à un 
autre siècle... 

<c Ah ! si les vérités de sentiment sont les premières dans 
FcNrdre de la nature, personne n'aura mieux prouvé que 
vous celles de notre religion; vous aurez confondu k la 
porte du temple les impies, et vous aurez introduit dans le 
sanctuaire les esprits délicats et les cœurs sensibles. Vous 
me retracez ces philosophes anciens qui donnaient leurs 
leçons la tête couronnée de fleurs et les mains remplies de 
doux parfums. C'est une bien faible image de votre esprit si 
doux, si pur et si antique. 

« Je me félicite chaque jour de Theureuse circonstance 
qui m'a rapproché de vous ; je ne puis plus oublier que c'est 
un bienfait de Fontanes ; je l'en aime davantage , et mon 
cœur ne séparera jamais deux noms que la même gloire 
doit unir, si la Providence nous ouvre les portes de notre 
patrie. 

« Chevalier de Panât, n 

L'abbé Delille entendit aussi la lecture de quelques frag- 
ments du Génie du christianisme. Il parut surpris, et il me 
fit l'honneur, peu après, de rimer la prose qui lui avait plu. 
Il naturalisa mes fleurs sauvages de TAmérique dans ses 
divers jardins français, et mit refroidir mon vin un peu 
chaud dans l'eau frigide de sa claire fontaine. 

L'édition inachevée du Génie du christianisme, com- 
mencée à Londres , différait un peu , dans l'ordre des ma- 
tières, de l'édition publiée en France. La censure consu- 
laire, qui devint bientôt impériale, se montrait fort 
chatouilleuse à l'endroit des rois; leur personne, leur 
bonheur et leur vertu lui étaient chers d'avance. La police 

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MEMOIRES D*OUTRE-TOMBE. 130 

de Fouché voyait déjà descendre du ciel, avec la fiole 
sacrée, le pigeon blanc , symbole de la candeur de Bona- 
parte et de l'innocence révolutionnaire. Les sincères 
croyants des processions républicaines de Lyon me forcèrent 
de retrancher un chapitre intitulé ks Rois athées, et d'en 
disséminer çà et 1& les paragraphes dans le corps de l'ou- 
vrage. 



LoDdrtt, d'«TrU k MpteaU>r« IStl. 



MON eirCLB M. DE BEDÉl : Si FILLE àIn^E. 



Avant de continuer ces investigations littéraires, il me les 
fiiut interrompre un moment pour prendre congé de mon 
oncle de Bedée : hélas ! c'est prendre congé de la première 
joie de ma vie : freno non remorante dits, « aucun frein 
n*arréte les jours. » Voyez les vieux sépulcres dans les 
vieilles cryptes : eux-mêmes , vaincus par l'âge , caducs et 
sans mémoire, ayant perdu leurs épitaphes, ils ont oublié 
jusqu'aux noms de ceux qu'ils renferment. 

J'avais écrit à mon oncle au sujet de la mort de ma mère; 
il me répondit par une longue lettre, dans laquelle on trou- 
vait quelques mots touchants de regrets; mais les trois 
quarts de sa double feuille in-folio étaient consacrés à ma 
généalogie. Il me recommandait surtout, quand je rentrerais 
en France , de rechercher les titres du quartier des Bedée, 
confiés & mon frère. Ainsi, pour ce vénérable émigré, ni 
l'exil y ni la ruine, ni la destruction de ses proches, ni le 



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i40 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 

sacrifice de Louis XVI j ne Tavertissaient de la révolutioD ; 
rien n'avait passé , rien n'était avenu ; il en était toujours 
aux états de Bretagne et à rassemblée de la noblesse. Cette 
fixité de ridée de Thomme est bien frappante au milieu et 
comme en présence de l'altération de son corps, de la fuite 
des années, de la perte de ses parents et de ses amis. 

Au retour de l'émigration, mon oncle de Redée s'est 
retiré à Dinan , où il est mort , à six lieues de Montcboix , 
sans l'avoir revu. Ma cousine Caroline, l'aînée de mes trois 
cousines, existe encore. Elle est restée vieille fille , malgré 
les sommations respectueuses de son ancienne jeunesse. 
Elle m'écrit des lettres sans orthographe, où elle me tutoie, 
m'appelle chevalier, et me parle de notre bon temps : in iUo 
tempore. Elle était nantie de deux beaux yeux noirs et 
d'une jolie taille ; elle dansait comme la Camai^o , et elle 
croit avoir souvenance que je lui portais en secret un farou- 
che amour. Je lui réponds sur le même ton , mettant de 
côté, à son exemple, mes ans, mes honneurs et ma renom- 
mée : »c Oui , chère CarolinCy ton chevalier, etc. » II y a 
bien, quelque six ou sept lustres que nous ne nous sonmies 
rencontrés : le ciel en soit loué! car, Dieu sait, si nous ve- 
nions à nous embrasser , quelle figure nous nous trouve- 
rions! 

Douce, patriarcale, innocente, honorable amitié de fa- 
mille, votre siècle est passé ! On ne tient plus au sol par 
une multitude de fleurs, de rejetons et de racines ; on nait 
et l'on meurt maintenant un à un. Les vivants sont pressés 
de jeter le défunt dans l'éternité et de se débarrasser de son 
cadavre. Entre les amis, les uns vont attendre le cercueil à 
l'église, en grommelant d'être désheurés et dérangés de 
leurs habitudes; les autres poussent le dévouement jusqu'à 
suivre le convoi au cimetière ; la fosse comblée, tout souve- 
nir est effacé. Vous ne reviendrez plus, jours de religion et 

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MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE, iii 

de tendresse, où le fils mourait dans la même maison, dans 
le même fauteuil, près du même foyer où étaient morts son 
père et son aïeul, entouré, comme ils l'avaient été, d'en- 
fants et de petits-enfants en pleurs, sur qui descendait la 
dernière bénédiction paternelle ! 

Adieu, mon oncle chéri ! Adieu, famille maternelle, qui 
disparaissez ainsi que l'autre partie de ma famille ! Adieu, 
raa cousine de jadis , qui m'aimez toujours comme vous 
m'aimiez lorsque nous écoutions ensemble la complainte de 
notre bonne tante de Boistilleul sur l'Épervier, ou lorsque 
vous assistiez au relèvement du vœu de ma nourrice , à 
l'abbaye de Nazareth ! Si vous me survivez, agréez la part 
de reconnaissance et d'affection que je vous lègue ici. Ne 
croyez pas au faux sourire ébauché sur mes lèvres en par- 
lant de vous : mes yeux, je vous l'assure, sont pleins de 
larmes. 



Londrei, d'avril h Mpt«mbrf 18tt. 
aêwtn/évrttrlUS. 



IHCroENCES. — LITTERATURE ANGLAISE. — DÉPÉRISSEMENT DE l'aN- 
CIENNE ÉCOLE. — HISTORIENS. — POÈTES. — PUBLIGISTES. — 
6HAKSPEARE. 



Mes études corrélatives au Génie du christianisme m'a- 
vaient de proche en proche (je vous l'ai dit ) conduit à un 
examen plus approfondi de la littérature anglaise. Lors* 



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143 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 

qu'en i79â je me réfugiai en Angleterre, il me fallut refor- 
mer la plupart des jugements que j'avais puisés dans les 
critiques. En ce qui touche les historiens, Hume éiaît ré- 
puté écrivain tory et rétrograde : on l'accusait , ainsi que 
Gibbon, d'avoir surchargé la langue anglaise de gallicismes ; 
on lui préférait son continuateur Smollett. Philosophe pen- 
dant sa vie, devenu chrétien à sa mort, Gibbon demeurait, 
en cette qualité, atteint et convaincu d'être un pauvre 
homme. On parlait encore de Robertson, parce qu'il était 
sec. 

Pour ce qui regarde les poètes, les Elégant Extracts ser- 
vaient d'exil à quelques pièces de Dryden ; on ne pardon- 
nait point aux rimes de Pope, bien qu'on visitât sa mai- 
son à Twickenham et que l'on coupât des morceaux du 
saule pleureur planté par lui, et dépéri comme sa renom- 
mée. 

Blair passait pour un critique ennuyeux à la française : 
on le mettait bien au-dessous de Johnson. Quant au vieux 
Spectator, il était au grenier. 

Les ouvrages politiques anglais ont peu d'intérêt pour 
nous. Les traités économiques sont moins circonscrits ; les 
calculs sur la richesse des nations, sur l'emploi des capi- 
taux, sur la balance du commerce, s'appliquent en partie 
aux sociétés européennes. 

fiurke sortait de l'individualité nationale politique : en 
se déclarant contre la révolution française, il entraîna son 
pays dans cette longue voie d'hostilités qui aboutit aux 
champs de Waterloo. 

Toutefois, de grandes figures demeuraient. On retrouvait 
partout Mil ton et Shakspeare. Montmorency, Biron, Sully, 
tour à tour ambassadeur de France auprès d'Elisabeth et de 
Jacques P', entendirent -ils jamais parler d'un baladin, ac- 
teur dans ses propres farces et dans celles des autres? Pro- 

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MEMOIEES D'OUTRE-TOMBE. 145 

noncèrent-ils jamais le nom, si barbare en français, de 
Shakspeare? Soupçonnèrent-ils qu'il y eût là une gloire de- 
vant laquelle leurs honneurs , leurs pompes , leurs rangs 
viendraient s'abîmer ? Eh bien ! le comédien chargé du rôle 
de spectre dans Hamlet était le grand fantôme, l'ombre du 
moyen âge qui se levait sur le monde comme l'astre de la 
nuit, au moment où le moyen âge achevait de descendre 
parmi les morts : siècles énormes que Dante ouvrit et que 
ferma Shakspeare. 

Dans le Précis historique de Whitelocke, contemporain 
du chantre du Paradis perdu , on lit : « Un certain aveu- 
gle, nommé JVIilton, secrétaire du parlement pour les dépê- 
ches latines. i> Molière, Vhistrioiij jouait son Pourceaugnac, 
de même que Shakspeare, le bateleur ^ grimaçait son 
Falstaff. 

Ces voyageurs voilés, qui viennent de fois à autre s'as- 
seoir à notre table, sont traités par nous en hôtes vulgaires; 
nous ignorons leur nature jusqu'au jour de leur disparition. 
En quittant la terre, ils se transfigurent, et nous disent 
comme l'envoyé du ciel à Tobie : « « Je suis l'un des sept 
qui somm^ présents devant le Seigneur. » Mais si elles sont 
méconnues des hommes à leur passage, ces divinités ne se 
méconnaissent point entre elles : « Qu'a besoin mon Shak- 
speare, dit Milton , pour ses os vénérés , de pierres entas- 
sées par le travail d'un siècle? » Michel-Ange , enviant le 
sort et le génie de Dante , s'écrie : 

Pur fussio tal... 

Per Taspro esilio suo con sua virtute 

Darei de! mondo più felice stato. 

<t Que n'ai-je été tel que lui ! pour son dur exil avec sa 
vertu , je donnerais toutes les félicités de la terre ! » 
LeTassecéièbreCamoëns encore presque ignoré, et lui sert 

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iU MÉMOIRES DOUTRE-TOMÈE. 

de renommée. Est-il rien de plus admirable que cette société 
d'illustres égaux se révélant les uns aux autres par des 
signes, se saluant et s'entretenant ensemble dans une langue 
d'eux seuls comprise ? 

Shakspeare était- il boiteux comme lord Byron, Walter 
Scott et les Prières, filles de Jupiter? S'il l'était en efifet , le 
boy de Stratford, loin d'être honteux de son infirmité, ainsi 
que Childe Harold, ne craint pas de la rappeler à l'une de 
ses maîtresses : 

... lame by fortunées dearest spite. 
u Boiteux par la moquerie la plus chère de la fortune. » 

Shakspeare aurait eu beaucoup d'amours si Ton en 
comptait un par sonnet. Le créateur de Desdémone et de 
Juliette vieillissait sans cesser d'être amoureux. La femme 
inconnue à laquelle il s'adresse en vers charmants, était-elle 
fière et heureuse d'être l'objet des sonnets de Shakspeare? 
On peut en douter : la gloire est pour un vieil homme ce 
(fue sont les diamants pour une vieille femme ; ils la parent 
et ne peuvent l'embellir. 

« Ne pleurez pas longtemps pour moi quand je serai 
mort, » dit le tragique anglais à sa maîtresse. « Si vous lisez 
ces mots, ne vous rappelez pas la main qui les a tracés; je 
vous aime tant que je veux être oublié dans vos doux souve- 
nirs, si en pensant à moi vous pouviez être malheureuse. 
Oh! si vous jetez un regard sur ces lignes , quand peut-être 
je ne serai plus qu'une masse d'argile, ne redites pas même 
mon pauvre nom, etlaissez votreamourse faner avec ma vie. » 

Shakspeare aimait , mais il ne croyait pas pluâ à l'amour 
qu'il ne croyait à autre chose; une femme pour lui était un 
oiseau , une brise^ une fleur^ chose qui charme et {>asse. 



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MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 1^5 

Par l'insouciance ou Tignorance de sa renommée , par son 
état j qui le jetait à l'écart de la société , en dehors des con- 
ditions où il ne pouvait atteindre, il semblait avoir pris la 
vie comme une heure légère et désoccupée, comme un loisir 
rapide et doux. 

Shakspeare, dans sa jeunesse, rencontra de vieux moines 
chassés de leurs cloîtres, lesquels avaient vu Henri VIII , 
ses réformes, ses destructions de monastères, ses fous, ses 
ëpouses, ses maîtresses , ses bourreaux. Lorsque le poëte 
quitta la vie, Charles I" comptait seize ans. 

Ainsi, d'une main Shakspeare avait pu toucher les tètes 
blanches que menaça le glaive de l'avant-dernier des Tuddrs ; 
de l'autre, la tète brune du second des Stuarts, que la hache 
des parlementaires devait abattre. Appuyé sur ces fronts 
tragiques , le grand tragique s'enfonça dans la tombe ; il 
remplit l'intervalle des jours où il vécut de ses spectres , de 
ses rois aveugles , de ses ambitieux punis, de ses femmes 
infortunées, a6n de joindre, par des fictions analogues, les 
réalités du passé aux réalités de l'avenir. 

Shakspeare est au nombre des cinq ou six écrivains qui 
ont siiffî aux besoins et h l'aliment de la pensée ; ces génies 
mères semblent avoir enfanté et allaité tous les autres. 
Homère a fécondé l'antiquité ; Eschyle, Sophocle, Euripide, 
Aristophane, Horace, Virgile, sont ses fils. Dante a engendré 
ritalie moderne , depuis Pétrarque jusqu'au Tasse. Rabelais 
a créé les lettres françaises ; Montaigne, la Fontaine, Molière, 
viennent de sa descendance. L'Angleterre est toute Shak- 
speare, et, jusque dans ces derniers temps, il a prêté sa lan- 
gue à Byron , son dialogue à Walter Scott. 

On renie souvent ces maîtres suprêmes; on se révolte contre 
eux; on compte leurs défauts; on les accuse d'ennui , de 
longueur, de bizarrerie , de mauvais goût , en les volant et 
en se parant de leurs dépouilles; mais on se débat en vain 

■ÉKOmES D^OUTRE-TOMBE. %. i? 

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i4fi MEMOIRES D'OUTRE-TOMBR. 

sous leur joug. Tout tient de leurs couleurs; partout s'im- 
priment leurs traces ; ils inventent des mots et des noms 
qui vont grossir le vocabulaire général des peuples; leurs 
expressions deviennent proverbes , leurs personnages fictifs 
se changent en personnages réels , lesquels ont hoirs et 
lignée. Ils ouvrent des horiz(ms d'où jaillissent des faisceaux 
de lumière; ils sèment des idées, germes de mille autres; 
ils fournissent des imaginations^ des sujets, des styles k tous 
les arts : leurs œuvres sont les mines ou les entrailles de 
Fesprit humain. 

De tels génies occupent le premier rang ; leur immensité, 
leur variété, leur fécondité^ leur originalité, les font recon- 
naître tout d'abord pour lois, exemplaires, moules, types 
des diverses intelligences, comme il y a quatre ou cinq races 
d'hommes sorties d'une seule souche, dont les autres ne sont 
que des rameaux. Donnons-nous garde d'insulter aux dés- 
ordres dans lesquels tooibent quelquefois ces êtres puis- 
sants ; n'imitons pas Gham le maudit ; ne rions pas si nous 
rencontrons , nu et endormi , à l'ombre de l'arche échouée 
sur les montagnes d'Arménie, l'unique et solitaire nau- 
tonier de l'abime. Respectons ce navigateur diluvien qui 
recommença la création après l'épuisement des cataractes du 
ciel : pieux enfants, bénis de notre père, couvrons-le pudi- 
quement de notre manteau. 

Shakspeare, de son vivant, n'a jamais pensé à vivre apurés sa 
vie : que lui importe aujourd'hui mon cantique d'admira- 
tion? En admettant toutes les suppositions , en raisonm^t 
d'après les vérités ouïes erreurs dont l'esprit hunain est péoé^ 
tré ou imbu , que fait à ShaJ^speare une renommée dont le 
bruit ne peut monter jusqu'à lui? Chrétien? au milieii des 
félicités éternelles, s'occupe-t-il du néant du monde? 
Déiste? dégagé des ombres de la matière, perdu dans les 
splendeurs de Dieu , abaisse-t-il un regard sur le graia de 



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MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE. ii7 

sable ou il a passé? Athëe? il dort de ce sommeil sans 
souffle et sans réveil , qu'on appelle la mort. Rien donc de 
{dus vain que la gloire au delà du tombeau , à moins qu'elle 
n'ait fait vivre l'amitié, qu'elle n'ait été utile h la vertu, 
secourable au malheur, et qu'il ne nous soit donné de jouir 
dans le ciel d'une idée consolante , généreuse , libératrice, 
laissée par nous sur la terre. 



Londrei, d'atril k wptembrt im. 



UK»EN€ES. — ROMANS àNCIENS. — ROMiNS KOUVEAUÏ. 
RICHARDSON. — WALTER SCOTT. 



Les romans, à la fin du dernier siècle, avaient été compris 
dans la proscription générale. Richardson dormait oublié; 
ses compatriotes trouvaient dans son style des traces de la 
société inférieure au sein de laquelle il avait vécu.Fielding se 
soutenait: Sterne, entrepreneur d'originalité, était passé. 
On lisait encore le Vicaire de Wakefield, 

Si Richardson n'a pas de style ( ce dont nous ne sommes 
pas juges, nous autres étrangers), il ne v ivra pa s, parce que. 
fon ne vit que par le style. En vain on se révolte contre 
cette vérité; Fouvrage le mieux composé, orné de portraits 
d'une bonne ressemblance, rempli de mille autres perfec- 
tions , est mort-né si le style manque. Le style , et il y en a 
de mille sortes^ ne s'apprend pas ; c'est le don du ciel , c'est 
le talent. Mais si Richardson n'a été abandonné que pour 



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U% MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 

certaines locutions bourgeoises, insupportables aune société 
élégante , il pourra renaître ; la révolution qui s'opère , en 
abaissant Taris tocratie et en élevant les classes moyennes, 
rendra moins sensibles ou fera disparaître les traces des 
habitudes de ménage et d'un langage intérieur. 

De Clarisse et de Tom Jones sont sorties les deux princi- 
pales branches de la famille des romans modernes anglais, 
les romans à tableaux de famille et drames domestiques, 
les romans à aventures et à peinture de la société générale. 
Après Richardson, les mœurs de V ouest de la ville firent 
une irruption dans le domaine des fictions : les romans se 
remplirent de châteaux, de lords et de ladys, de scènes aux 
eaux, d'aventures aux courses de chevaux, au bal, à l'Opéra, 
au Ranelagh , avec un chit-chai, un caquetage qui ne finis- 
sait plus. La scène ne tarda pas à se transporter en Italie; 
les amants traversèrent les Alpes avec des périls eJBFroyables 
et des douleurs d'âme à attendrir les lions : le lion répandit 
des pleurs! un jargon de bonne compagnie fut adopté. 

Dans ces milliers de romans, qui ont inondé l'Angleterre 

depuis un demi-siècle, deux ont gardé leur place : Caleb 

Williams et le Moine. Je ne vis point Godwin pendant ma 

retraite à Londres; mais je rencontrai deux fois Lewis. 

C'était un jeune membre des communes fort agréable , et 

qui avait l'air et les manières d'un Français. Les ouvrages 

d'Anne Radcliffe font une espèce à part. Ceux de mistress 

Barbauld, de miss Edgeworth, de miss Burnet, etc., ont, 

dit-on, des chances de vivre. « 11 y devroit, « dit Montaigne, 

« avoir coertion des lois contre les escrivains ineptes et inu- 

(c tiles , comme il y a contre les vagabonds et fainéans. On 

« banniroit des mains de notre peuple et moy et cent autres. 

« L'escri\%illerie semble être quelque symptosme d'un 

« siècle desbordé. » 

Mais ces écoles diverses de romanciers sédentaires , de 



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MEMOrRES D'OUTRE-TOMBE. U9 

romanciers voyageurs en diligence ou en calèche, de roman- 
ciers de lacs et de montagnes, de ruines et de fantômes, de 
romanciers de villes et de salons, sont venues se perdre dans 
la nouvelle école de Wal ter Scott, de même que la poésie 
s'est précipitée sur les pas de lord Byron. 

L'illustre peintre de l'Ecosse débuta dans la carrière des 
lettres, lors de mon exil à Londres, par la traduction de 
Berlichingen de Gœthe. Il continua à se faire connaître par 
la poésie, etlapentcde son génie le conduisit enfin au roman. 
Il me semble avoir créé un genre faux ; il a perverti le ro- 
man et rhistoire ; le romancier s'est mis à faire des romans 
historiques, et l'historien des histoires romanesques. Si, dans 
Walter Scott, je suis obligé de passer quelquefois des con- 
versations interminables, c'est ma faute, sans doute; mais 
UQ des grands mérites de Walter Scott , à mes yeux , c'est 
de pouvoir être mis entre les mains de tout le monde. Il 
faut de plus grands efforts de talent pour intéresser en res- 
tant dans l'ordre, que pour plaire en passant toute mesure ; 
il est moins facile de régler le cœur que de le troubler. 

Burke retint la politique de l'Angleterre dans le passé; 
Walter Scott refoula les Anglais jusqu'au moyen âge; tout 
ce qu'on écrivit, fabriqua, bâtit, fut gothique : livres, meu- 
bles, maisons, églises, châteaux. Mais les lairds de la 
Grande Charte sont aujourd'hui des fashionables du Boud- 
slreet, race frivde qui campe dans les manoirs antiques, en 
attendant l'arrivée des générations nouvelles qui s'apprêtent 
à les eu chaSler. 



13. 

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m MÉMOmES D'OUTRE-TOMN. 



Londret, d'tvril k Mptenbre ttlt. 



INCIDENCES. — P<HiSIES mVYthLEM. ~ lEàTm. 



En raéine temps que le roman passait à Fétat romantique, 
la poésie subissait une transformation semblable. Cowpcr 
abandonna l'école française pour faire revivre récde nationale; 
Barns, en Ecosse, commença la même révolution. Après eux 
vinrent les restaurateurs des ballades. Plusieursde ces poètes 
de n92 à 1800 appartenaient à ce qu'on appelle Lake 
ichool (nom qui est resté), parce que les romanciers demeu^ 
raient aux bords des lacs du Gumberland et du WesUnore- 
land, et qu'ils les chantaient qudquefois. 

Thomas Moore, Campbell, Rogers, Crabbe, Wordsworth, 
Southey, Hunt, Knowles , lord HoUand, Canuing, Cn^er, 
vivent encore pour l'honneur des letU*es anglaises ; mais il 
faut être né Anglais pour apprécier tout le mérite d'un 
genre intime de oompositidn qui se fait particulièrement 
sentir aux hommes du sol. 

Nul , dans une littérature vivante, n'est juge compétent i 
que des ouvrages émts dans sa propre langue. En vain \ 
vous croyez posséder à fond un idiome étranger, le lait de 
la nourrice vous manque , ainsi que les premières ]^oIes 
qu'elle vous apprit à son sein et dans vos langes ; certains 
accents ne sont que de la patrie. Le^ Anglais et les Alle- 
mands ont , de nos gens de lettres, les notions les plus 
baroques : ils adorent ce que nous méprisons, ils méprisent 
ce que nous adorons ; ils n'entendent ni Racine, ni la Fon- 
taine, ni même complètement Molière. C'est à rire de savoir 



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MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 151 

(juels sont dos grands écrivains à Londres, à Vienne, à Ber- 
lin, à Pétersbourg, à Munich, à Leipzig, à Gœttingue, à 
Cologne, de savoir ce qu'on y lit avec fureur et ce qu'on n'y 
lit pas. 

Quand le mérite d'un auteur consiste spécialement dans la 
diction, un étranger ne comprendra jamais bien ce mérite. 
Plus le talent est intime, individuel, national, plus ses mys- 
Iwes échappent à l'esprit qui n'est pas , pour ainsi dire, 
compatriote de ce talent. Nous admirons sur parole les 
Grecs et les Romains ; notre admiration nous vient de tradi- 
tion, et les Grecs et les Romains ne sont pas là pour se mo- 
quer de nos jugements de barbares. Qui de nous se fait une 
idée de l'harmonie de la prose de Démosthène et de Cicéron, 
de la cadence des vers d'Alcée et d'Horace, telles qu'elles 
étaient saisies par une oreille grecque et latine? On soutient 
que les beautés réelles sont de tous les temps , de tous^ les 
pays : oui , les beautés de sentiment et de pensée ; non , les 
beautés de style. Le style n'est pas, comme la pensée, cos- 
mopolite : il a une terre natale , un ciel , un soleil h lui. 

Burns, Mason , Cowper moururent pendant mon émigra- 
tion à Londres, avant 1800 et en 1800; ils finissaient le 
siècle : je le commençais. Darwin et Beattie moururent deux 
ans après mon retour de l'exil. 

Beattie avait annoncé l'ère nouvelle de la lyre. Le Mins- 
trel, ou le Progrès du génie, est la peinture des premiers 
effets de la muse sur un jeune barde , lequel ignore encore 
le souille dont il est tourmenté. Tantôt le poëte futur va 
s'asseoir au bord de la mer pendant une tempête ; tantôt il 
quitte les jeux du village pour écouter à l'écart, dans le loin- 
tain, le son des musettes. 

Beattie a parcouru la série entière des rêveries et des idées 
mélancoliques, dont cent autres poètes se sont crus les disco- 
verers. Beattie se proposait de continuer son poëme 5 en effet 

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m MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 

il en a écrit le second chant : Edwin entend un soir une voix 
grave s'élevant du fond d'une vallée ; c'est celle d'un soli- 
taire qui , après avoir connu les illusions du monde , s'est 
enseveli dans cette retraite , pour y recueillir son âme et 
chanter les merveilles du Créateur. Cet ermite instruit le 
jeune minstrel et lui révèle le secret de son génie. L'idée 
était heureuse ; l'exécution n'a pas répondu au bonheur de 
lïdée. Beattie était destiné h verser des larmes; la mort de 
son fils brisa son cœur paternel : comme Ossian après la 
perte de son Oscar, il suspendit sa harpe aux branches d'un 
chêne. Peut-être le fils de Beattie était-il ce jeune minstrel 
qu'un père avait chanté et dont il ne voyait plus les pas sur 
la montagne. 



Londres, d'avril Icteptembre 18tt. 



INCIDENCES. 



LORD BTRON. 



On retrouve dans les vers de lord Byron des imitations 
frappantes du Minstrel : à l'époque de mon exil en Angle-r 
terre , lord Byron habitait l'école de Harrow , dans un vil- 
lage à dix milles de Londres. Il était enfant , j'étais jeune et 
aussi inconnu que lui ; il avait été élevé sur les bruyères de 
l'Ecosse , au bord de la mer , comme moi dans les landes de 
la Bretagne , au bord de la mer; il aima d'abord la Bible et 
Ossian , comme je les aimai ; il chanta dans Newstead-Abbey 
les souvenirs de l'enfance, comme je les chantai dans le 
château de Combourg. 

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MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 153 

« Lorsque j'explorais, jeune montagnard, la noble bruyère, 
« et gravissais ta cime penchée, ô Morven couronné de neige ! 
« pour m'ébabir au torrent qui tonnait au-dessous de moi , 
« ou aux vapeurs de la tempête qui s'amoncelaient à mes 
« pieds... î» 

Dans mes courses aux environs de Londres, lorsque 
j'étais si malheureux, vingt fois j'ai traversé le village de 
Harrow, sans savoir quel génie il renfermait. Je me suis 
assis dans le cimetière, au pied de l'orme sous lequel, 
en 1807 , lord Byron écrivait ces vers, au moment où je 
revenais de la Palestine : 

Spot of my youth! whosc Iioary branches sigh, 
Swept by ihe breeze that fuus thy cloudless sky, elc 

« Lieu de ma jeunesse , où soupirent les branches che- 
« nues, effleurées par la brise qui rafraîchit ton ciel sans 
« nuage! lieu où je vogue aujourd'hui seul, moi qui souvent 
' (( ai foulé , avec ceux que j'aimais , ton gazon mol et vert ; 
« quand la destinée glacera ce sein qu'une fièvre dévore , 
« quand elle aura calmé les soucis et les passions... ici où il 
« palpita , ici mon cœur pourra reposer. Puissé-je m'endor- 
« mir où s'éveillèrent mes espérances... mêlé à la terre où 
« coururent mes pas... pleuré de ceux qui furent en société 
« avec mes jeunes années , oublié du reste du monde ! » 

Et moi je dirai : Salut , antique ormeau , au pied duquel 
Byron enfant s'abandonnait aux caprices de son âge , alors 
que je révais René sous ton ombre , sous cette même ombre 
où plus tard le poëte vint à son tour rêver Childe Harold! 
Byron demandait au cimetière , témoin des premiers jeux de 
sa vie , une tombe ignorée : inutile prière que n'exaucera 



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15 i BIÉMOIRES D'OUTRE-TOUSS. 

point la gloire. Cependant Byron n'est plus ce qu'il a ëté ; 
je rayais trouve de toutes parts vivant à Venise ; au bout de 
quelques années , dans cette même ville où je trouvais «on 
nom partout , je Tai retrouve effacé et inconnu partout. Les 
échos du Lido ne le répètent plus, et si vous le demandez 
à des Vénitiens, ils ne savent plus de qui vous parlez. Lord 
Byron est entièrement mort pour eux ; ils n'entendent plus 
les hennissements de son cheval : il en est de même à 
Londres, où sa mànoire périt. Voilà ce que nous de- 
venons. 

Si j'ai passé à Harrow sans savoir que lord Byron enfant y 
respirait, des Anglais ont passé à Gombourg sans se éoutst 
qu'un petit vagabond, élevé dans ces bois, laisserait quel- 
que trace. Le voyageur Arthur Young, traversant Combourg, 
écrivait : 

« Jusqu'à Combourg (de Pontorson), le pays a un aspect 
sauvage ; l'agriculture n'y est pas plus avancée que chez les 
Hurons , ce qui parait incroyable dans un pays enclos ; le 
peuple y est presque aussi sauvage que le pays, et la ville 
de Combourg une des places les plus sales et les plus rudes 
que Ton puisse voir : des maisons de terre sans vitres , et 
un pavé si rompu qu'il arrête les passagers, mais aucune 
aisance. Cependant il s'y trouve un château , et il est même 
habité. Qui est ce M. de Chateaubriand, propriétaire de cette 
habitation , qui a des nerfs assez forts pour résider au mi* 
lieu de tant d'ordures et de pauvreté? Au-dessous de cet 
amas hideux de misère est un beau lac envirom^ d'en- 
dos bien boisés. » 

Ce M. de Chateaubriand était mon père ; la retraite qui 
paraissait si hideuse à l'agronome de mauvaise humeur n'en 
était pas moins une noble et bpile demeure, quoique sombre 

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MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 15» 

et grare. Quant h mol, faible plant de lierre commençant 
k grimpa au pied de ces tours sauvages, M. Young eut-il 
pu ra'apercevoir, lui qui n'était occupé que de la revue de 
nos moissons? 

Qu'il me soit permis d'ajouter à ces pages écrites en An* 
gleterre en 1822 ces autres pages écrites en 1814 et 1840 : 
elles achèveront le morceau de lord Byron ; ce morceau se 
trouvera surtout complété quand on aura lu ce que je redi- 
rai du grand poëte en passant h Venise. 

Il Y aura peut-être quelque intérêt à remarquer dans 
l'avenir la rencontre des deux chefs de la nouvelle école 
française et anglaise , ayant un même fonds d'idées , des 
destinées, sinon des mœurs, à peu près pareilles ; l'un pair 
d'Angleterre, l'autre pair de France; tous deux voyageurs 
dans rOrient,. assez souvent l'un près de Vautre, et ne se 
voyant jamaiâ: seulement la vie du poëte anglais a été mêlée 
à de moins grands événements que la mienne. 

Lard Byron est allé visiter après moi les ruines de La 
Qrèee : dans Childe ffarold, il semble embellir de ses pro>- 
près cooleurs les descriptions de YJtmiraire. Au commen* 
cernent de mon pèlerinage , je reproduis Fadiett du me de 
Joifivffle à son château ; Byron dit un égal adieu à sa de- 
Bwmre gothique. 

Dans les Martyrs y Eudore paH de k Messénie pour se 
rendre à Rome : 

« Notre navigation fut longue.. ., dit^il ; nous vimes tous 
ees piomontoires marqués par des temples ou dea tom^ 
beaux. .. Mes jeunes compagnons s'avaient entasdu parler que 
fo Hiélamorpboses de Jupiter , dt ils ne comprirent rien 
aux débris qu'ils avaient sous les yeux; moi , je m'étais déjà 
ttas» , avee le profribiète , sur les ruines des villes désolées , 
eft Babylone m'enseignai!^ Gorinthe . »< 

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f86 MÉMOIRES D'OUTAE-TOMBE. 

Le poëte anglais est comme le prosateur français, der- 
rière la lettre de Sulpicius à Cicéron ; une rencontre si par- 
faite m'est singulièrement glorieuse , puisque j'ai devance 
le chantre immortel au rivage où nous avons eu les 
mêmes souvenirs, et où nous avons commémoré les mêmes 
ruines. 

J ai encore Thonneur d'être en rapport avec lord Byron , 
dans la description de Rome : les Martyrs et ma Lettre sur 
la campagne romaine ont lïnappréciable avantage, pour 
moi , d'avoir deviné les inspirations d'un beau génie. 

Les premiers traducteurs, commentateurs et admirateurs 
de lord Byron se sont bien gardés de faire remarquer que 
quelques pages de mes ouvrages avaient pu rester un moment 
dans les souvenirs du peintre de Childe Harold ; ils auraient 
cru ravir quelque chose h son génie. Maintenant que l'en- 
thousiasme s'est un peu calmé , on me refuse moins cet hon- 
neur. Notre immortel chansonnier, dans le dernier volume 
de ses Chansons, a dit : « Dans un des couplets qui précè- 
dent celui-ci, je parle des lyres que la France doit à M. de 
Chateaubriand. Je ne crains pas que ce vers soit démenti 
par la nouvelle école poétique, qui, née sous les ailes de 
l'aigle, s'est, avec raison , glorifiée souvent d'une telle ori- 
gine. L'influence de l'auteur du Génie du christianmne 
s'est fait ressentir également à l'étranger, et il y aurait peut- 
être justice à reconnaître que le chantre de Childe Harold 
est de la famille de René. » 

Dans un excellent article sur lord Byron, M. Villemain a 
renouvelé la remarque de M. de Béranger : <( Quelques pa- 
ges incomparables de René, dit-il, avaient, il est vrai, 
épuisé ce caractère poétique. Je ne sais si Byron les imitait 
ou les renouvelait de génie. » 

Ce que je viens de dire sur les affinités d'imagination et 
de destinée entre le chroniqueur de René et le chantre de 

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MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 187 

Childe Harold n'ôte pas un seul cheveu de la tête du barde 
immortel. 

Que peut à la muse de la JDce, portant une lyre et des ailes, 
ma muse pédestre et sans luth? Lord Byron vivra, soit 
qu'enfant de son siècle comme moi, il en ait exprimé 
comme moi , et comme Goethe avant nous , la passion et le 
malheur ; soit que mes périples et le falot de ma barque 
gauloise aient montré la route au vaisseau d'Albion sur des 
mers inexplorées. 

D'ailleurs, deux esprits d'une nature analogue peuvent 
très-bien avoir des conceptions pareilles , sans qu'on puisse 
leur reprocher d'avoir marché servilement dans les mêmes 
voies. Il est permis de profiter de& idées et des^ images ex- 
primées dans une langue étrangère pour en enrichir la 
sienne : cela s'est vu dans tous les siècles et dans tous les 
temps. Je reconnais tout d'abord que, dans ma première 
jeunesse, Ossian, Werther , les Rêveries du promeneur soli- 
taire, les Études de la nature, ont pu s'apparenter à mes 
idées; mais je n'ai rien caché, rien dissimulé du plaisir que 
me causaient des ouvrages où je me délectais. 

S'il était vrai que René entrât pour quelque chose dans le 
fond du personnage unique mis en scène sous des noms di- 
vers dans Childe Harold, Conrad, Lara, Manfred, le Giaour^ 
si 5 par hasard , lord Byron m'avait fait vivre de sa vie , il 
aurait donc eu la faiblesse de ne jamais me nommer? J'étais 
donc un de ces pères qu'on renie quand on est arrivé au 
pouvoir? Lord Byron peut-il m'avoir complètement ignoré, 
lui qui cite presque tous les auteurs français ses contempo- 
rains? N'a-t-il jamais entendu parler de moi , quand les 
journaux anglais, comme les journaux français , ont retenti 
vingt ans auprès de lui de la controverse sur mes ouvrages , 
lorsque le JYew Times a fait un parallèle de l'auteur du 
Génie du christianisme et de l'auteur de Childe Harold? 
3. U 

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188 MÉMOIRES DX)UTRE TOMBE. 

IMni dlntelligCDce, si favorisée qu'elle soit, qui n'ait 
susoeptibilitës , ses défiances : on veut garder le sceptre, eft 
craint de le partager, on s'irrite des comparaisons. Ainsi, 
un autre talent supérieur a évité mon nom dans un ouvrage 
sur la Littérature. Grâce à Dieu, m'estimai|.t è ma juste va- 
leur, je n'ai jamais prétendu à l'empire; comme je ne erm 
qu'à la vérité religieuse dont la liberté est une forme, je n'ai 
pas plus de foi en moi qu'en toute autre chose ici-bas. Mais 
je n'ai jamais senti le besoin de me taire quand j'ai admiré; 
c'est pourquoi je proclame mon enthousiasme pour madame 
de Staël et pour lord Byron. Quoi de plus doux que Fadmi- 
ration? C'est de l'amour dans le ciel, de la tendresse élevée 
jusqu'au culte; on se sent pénétré de reconnaissance pour h 
Divinité qui étend les bases de nos facultés, qui ouvre de 
nouvelles vues à notre âme , qui nous donne un bonheur 
si grand , si pur, sans aucun mélange de crainte ou d'envie. 

Au surplus, la petite chicane que je fais dans ces Mémoires 
au plus grand poëte que l'Angleterre ait eu depuis Milton ne 
prouve qu'une chose: le haut prix que j'aurais attaché au 
souvenir de sa muse. 

Lord Byron a ouva^t une déj^orable école: je présume 
qu'il » été aussi désolé des Ghilde Harold auxquels il a 
donné môssance que je le suis des René qui révent autour 
de moi. 

La vie de lord Byron est l'objet de beaucoup d'investiga- 
tions et de calomnies : les jeunes gens ont pris au sérieux 
des paroles magiques; les femmes se sont senties disposées 
à se laisser séduire , avec frayeur, par ce monstre, à cMiso- 
1er ce Satan solitaire et malheureux. Qui sait? il n'avait 
peut-être pas trouvé la femme qu'il cherchait , une femme 
assez belle , un cœur aussi vaste que le sien. Byron, d'après 
l'opinion fantasmagorique, est l'ancien serpent séducteur 
et corrupteur^ parce qu'il voit la corruption de l'esp^ 

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1 



MEMOIRES D*OUTRE-TOMBE. 109 

humaine; c'est un génie fatal et souffrant, placé entre les 
mystères delà matière et de rintelligence, qui ne trouve point 
de mot h rénigme de l'univers , qui regarde la vie comme 
une affreuse ironie sans cause , comme un sourire pervers 
du mal ; c'est le fils du Désespoir, qui méprise et renie, qui, 
pcnrtant en soi-même une incurable plaie, se venge en me- 
nant à la douleur par la volupté tout ce qui rapproche; c'est 
un homme qui n'a point passé par l'âge de l'innocence , qui 
n'a jamais eu l'avantage d'être rejeté et maudit de Dieu ; un 
homme qui, sorti réprouvé du sein de la nature, est le 
damné du néant. 

Tel est le Byron des imaginations échauffées ; ce n'est 
point, ce me semble, celui de la vérité. 

Deux hommes différents, comme dans la plupart des 
hommes , sont unis dans lord Byron : l'homme de la nature 
et rhonune du système. Le poëte , s'apercevant du rôle que 
le public lui faisait jouer, l'a accepté et s'est mis à maudire 
le monde qu'il n'avait pris d'abord qu'en rêverie : cette 
marche est sensible dans l'ordre chronologique de ses 
ouvrages. 

Quant à son génie, loin d'avoir l'étendue qu'on lui attri- 
bue , il est assez réservé ; sa pensée poétique n'est qu'un gé- 
missement, une plainte, une imprécation; en cette qualité, 
elle est admirable : il ne faut pas demander à la lyre ce 
qu'elle pense, mais ce qu'elle chante. 

Quant à son esprit, il est sarcastique et varié, mais d'une 
nature qui j|ite et d'une influence funeste : l'écrivain avait 
bien lu Voilwe, et il l'imite. 

Lord Byron , doué de tous les avantages , avait peu de 
chose à reprocher à sa naissance ; l'accident même qui le 
rendait malheureux et qui rattachait ses supériorités à l'in- 
firmité humaine n'aurait pas dû le tourmenter , puisqu'il ne 
l'empêchait pas d'être aime. Le chantre immortel connut 

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160 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 

par lui-même combien est vraie la maxime de Zenon : « La 
voix est la fleur de la beauté. »> 

Une chose déplorable , c'est la rapidité avec laquelle les 
renommées fuient aujourd'hui. Au bout de quelques an- 
nées, que dis-je? de quelques mois, l'engouement disparait ; 
le dénigrement lui succède. On voit déjà pâlir la gloire de 
lord Byron ; son génie est mieux compris de nous ; il aura 
plus longtemps des autels en France qu'en Angleterre. 
Comme Childè Harold excelle principalement à peindre les 
sentiments particuliers de l'individu, les Anglais, qui pré- 
fèrent les sentiments communs à tous , finiront par mécon- 
naître le poëte dont le cri est si profond et si triste. Qu'ils y 
prennent garde : s'ils brisent l'image de l'homme qui les a 
fait vivre , que leur restera-t-il? 



Lorsque j'écrivis, pendant mon séjour à Londres, en 1822, 
mes sentiments sur lord Byron , il n'avait plus que deux ans 
à vivre sur la terre : il est mort en 1 824 , à l'heure où les 
désenchantements et les dégoûts allaient commencer pour 
lui. Je l'ai précédé dans la vie; il m'a précédé dans la mort; 
il a été appelé avant son tour ; mon numéro primait le sien, 
et pourtant le sien est sorti le premier. Childe Harold au- 
rait dû rester; le monde me pouvait perdre sans s'aperce- 
voir de ma disparition. J'ai rencontré, en continuant ma 
route, madame Guiccioli à Rome, lady Byr^k Paris. La 
faiblesse et la vertu me sont ainsi apparues : la première 
avait peut-être trop de réalités, la seconde pas assez de 
songes. 



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MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE. m 



Londres» d'aTril k leptembre 48t9. 



L ANGLETERRE, DE RICHXOND A GREENWICH. — COURSE AYEG PELLE* 
TIER. — BLEINUEIM. — 8T0WE. — UAXPTON-COURT. — OXFORD. 
— COLLÈGE d'jÊTON. — MOEURS PRIVÉES ; MCEURS POLITIQUES. — 
FOX. — PITT. — BURKE. — GEORGE IIL 



Maintenant, après vous avoir parlé des écrivains anglais 
k l'époque où l'Angleterre me servait d'asile , il ne me reste 
qu'à VOUS dire quelque chose de l'Angleterre elle-même à 
cette époque, de son aspect, de ses sites, de ses châteaux , 
de ses mœurs privées et politiques. 

Toute l'Angleterre peut être vue dans l'espace de quatre 
lieues , depuis Richmond , au-dessus de Londres , jusqu'à 
Greenwich et au-dessous. 

Au-dessous de Londres , c'est l'Angleterre industrielle et 
commerçante, avec ses docks, ses magasins, ses douanes, ses 
arsenaux , ses brasseries, ses manufactures, ses fonderies, 
ses navires; ceux-ci, à chaque marée, remontent la Tamise 
en trois divisions , les plus petits d'abord , les moyens en- 
suite, enfin les grands vaisseaux qui rasent de leurs voiles 
les colonnes de l'hôpital des vieux marins et les fenêtres de 
la taverne où festoient les étrangers. 

Au-dessiMe Londres , c'est l'Angleterre agricole et pas- 
torale, avec ses prairies, ses troupeaux, ses maisons de cam- 
pagne , ses parcs dont l'eau de la Tamise , refoulée par le 
flux , baigne deux fois le jour les arbustes et les gazons. Au 
milieu de ces deux points opposés, Richmond et Greenwich, 
Londres confond toutes les choses de cette double Angle- 

14. 



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iet MÉMOIRES D*OUTRE.TOMBE. 

terre : à Touest l'aristocratie, à l'est la démocratie , 
de Londres et Westminster , bornes entre lesquelles 
toire entière de la Grande-Bretagne se vient placer. 

Je passai une partie de l'été de 1799 à Richmond avec 
Christian de Lamoignon, m'occupantdu Génie du christia- 
nisme. Je faisais des nagées en bateau sur la Tamise, et des 
courses dans le parc de Richmond. J'aurais bien voulu que 
le Richmond-lez-Londres fut le Richmond du traité ffonor 
Richemundiœ, car alors je me serais retrouvé dans ma patrie, 
et voici comment : Guillaume le Bâtard fit présent à Alain , 
duc de Bretagne, son gendre, de quatre cent quarante-deux 
terres seigneuriales en Angleterre , qui formèrent depuis le 
comté de Richmond (1); les ducs de Bretagne, successeurs 
d'Alain , inféodèrent ces domaines à des chevaliers bretons^ 
cadets des familles de Rohan, de Tinteniac, de Chateau- 
briand, de Goyon, de Montboucher. Mais, malgré ma bonne 
volonté , il me faut chercher dans le Yorkshire le comté de 
Richmond érigé en duché sous Charles II pour un bâtard ; le 
Richmond sur la Tamise est l'ancien Sheen d'Edouard III. 

Là expira, en 1377 , Edouard III, ce fameux roi volé par 
sa maîtresse Alix Pearce , qui n'était plus Alix ou Catherine 
de Salisbury des premiers jours de la vie du vainqueur de 
Crécy : n'aimez qu'à l'âge où vous pouvez être aimé. 
Henri VIII et Elisabeth moururent aussi à Richmond: où ne 
meurt-on pas? Henri VIII se plaisait à cette résidence. Les 
historiens anglais sont fort embarrassés de cet abominable 
homme ; d'un côté , ils ne peuvent dissimuler sa tyrannie et 
la servitude du parlement; de l'autre, s'ils disant trop ana- 
thème au chef de la réformation , ils se condamneraient en 
le condamnant : 

Plus l'oppresseur est vil, plus Tesclave est infâme. 
(I) Voir le Dùmesday b9ok. 

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MÉMOIRES D*OUTRE TOMBE. iCS 

On montre dans le parc de Rîchmond le tertre qui serrait 
d'observatoire à Henri VIII pour épier la nouvelle du supplice 
d'Anne Boleyn. Henri tressaillit d'aise au signal parti de la 
Tour de Londres. Quelle volupté ! le fer avait tranché le cou 
délicat^ ensanglanté les beaux cheveux auxquels le poëte*roi 
avait attaché ses fatales caresses ! 

Dans le parc abandonné de Richmond , je n'attendais 
aucun signal homicide, je n'aurais pas même souhaité le plus 
petit mal à qui m'aurait trahi. Je me promenais avec quel- 
ques daims paisibles : accoutumés à courir devant une meute, 
ils s'arrêtaient lorsqu'ils étaient fatigués ; on les rapportait, 
fort gais et tout amusés de ce jeu, dans un tombereau rempli 
de paille. J'allais voir à Kew les kanguroos, ridicules bêtes, 
tout juste l'inverse de la girafe ; ces innocents quadrupèdes- 
sauterelles peuplaient mieux l'Australie que les prostituées 
du vieux duc de Qucensbury ne peuplaient les ruelles de 
Richmond. La Tamise bordait le gazon d'un cottage & demi 
caché sous un cèdre du Liban et parmi des saules pleureurs : 
un couple nouvellement marié était venu passer la lune de 
miel dans ce paradis. 

Voici qu'un soir, lorsque je marchais tout doux sur les 
pelouses de Twickenham, apparaît Pelletier, tenant son 
mouchoir sur sa bouche : 

— Quel sempiternel tonnerre de brouillard ! s'écria-t-il 
aussitôt qu'il fut à portée de la voix. Comment diable pouvez- 
vous rester là? J'ai fait ma liste ; Stowe, Bleinheim, Hamp- 
ton-Court, Oxford ; avec votre façon songearde, vous seriez 
chez John Bull in vitam œternam que vous ne verriez rien. 

Je demandai grâce inutilement , il fallut partir. Dans la 
calèche, Pelletier m'énuméra ses espérances ; il en avait des 
relais ; une crevée sous lui , il en enfourchait une autre , et 
en avant, jambe deçà jambe delà, jusqu'au bout de la 
journée. Une de ses espérances, la plus robuste, le conduisit 

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i(U MÉMOIRES D*OUTRE-TOBfBE. 

dans la suite à Bonaparte qu'il prit au collet. Napolëon eut 
la simplicité de boxer avec lui. Pelletier avait pour second 
James Mackintosh ; condamné devant les tribunaux, il fit une 
nouvelle fortune (quïl mangea incontinent) en vendant les 
pièces de son procès. 

Bleinheim me fut désagréable : je souffrais d'autant plus 
d'un ancien revers de ma patrie, que j'avais eu à supporter 
l'insulte d'un récent affront : un bateau en amont de la 
Tamise m'aperçut sur la rive ; les rameurs avisant un Fran- 
çais poussèrent des hourras; on venait de recevoir la nou- 
velle du combat naval d'Aboukir ; ces succès de l'étranger, 
qui pouvaient m'ouvrir les portes de la France , m'étaient 
odieux. Nelson , que j'avais rencontré plusieurs fois dans 
Hyde-Park, enchaina ses victoires à Naples dans le chàle de 
lady Hamilton, tandis que les lazzaroni jouaient à la boule 
avec des têtes. L'amiral mourut glorieusement à Trafalgar, 
et sa maîtresse misérablement à Calais, ayant perdu beauté, 
jeunesse et fortune. Et moi qu'outragea sur la Tamise le 
triomphe d'Aboukir, j'ai vu les palmiers de la Libye border 
la mer calme et déserte qui fut rougie du sang de mes com- 
patriotes. 

Le parc de Stowe est célèbre par ses fabriques : j'aime 
mieux ses ombrages. Le cicérone du lieu nous montra, dans 
une ravine noire, la copie d'un temple dont je devais admi- 
rer le modèle dans la brillante vallée du Céphise. De beaux 
tableaux de l'école italienne s'attristaîcilt au fond de quel- 
ques chambres inhabitées , dont les volets étaient fermés; 
pauvre Raphaël, prisonnier dans un château des vieux Bre- 
tons, loin du ciel de la Farnésine ! 

Hampton-Court conservait la collection des portraits des 
maîtresses de Charles 11 : voilà comme ce prince avait pris 
les choses en sortant d'une révolution qui fit tomber la tête 
de son père et qui devait chasser sa race. 



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MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE. i65 

Nous yimes à Slough Herschell avec sa savante sœur et son 
grand télescope de quarante pieds ; il cherchait de nouvelles 
planètes : cela faisait rire Pelletier qui s'en tenait aux sept 
vieilles. 

Nons nous arrêtâmes deux jours à Oxford. Je me plus dans 
cette république d'Alfred le Grand ; elle représentait les 
libertés privilégiées et les mœurs des institutions lettrées du 
moyen âge. Nous ravaudâmes les vingt>cinq collèges, les 
bibliothèques, les tableaux, le muséum, le jardin des plantes. 
Je feuilletai avec un plaisir extrême , parmi les manuscrits 
du collège de Worcester, une Vie du prince Noir, écrite en 
vers français , par le héraut d'armes de ce prince. 

Oxford, sans leur ressembler, rappelait à ma mémoire les 
modestes collèges de Dol , de Rennes et de Dinan. J'avais 
traduit l'élégie de Gray sur le Cimetière de campagne : 

The curfew tolls the kncll of parling day, 

imitation de ce vers de Dante : 

Squilla di lontano 
Che paja *1 giorno pianger che si muorc. 

Pelletier s'était empressé de publier à son de trompe, 
dans son journal , ma traduction. A la vue d'Oxford, je me 
souvins de l'ode du même poëte sur une vue lointaine du 
collège d'Éton. 

a Heureuses collines, charmants bocages, champs aimés 
tt en vain, où jadis mon enfance insouciante errait étrangère 
»t à la peine ! Je sens les brises qui viennent de vous : elles 
« semblent caresser mon âme abattue, et, parfumées de joie 
« et de jeunesse, me souffler un second printemps. 

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i68 MÉMOIRES D*OUTRE-TOMfiE. 

a Dis, paternelle Tamise..., dis quelle génération volage 
« remporte aujourd'hui k précipiter la course du cerceau 
« roulant, ou à lancer la balle fugitive. Hélas ! sans souci de 
« leurs destinées , folâtrent les petites victimes ! Elles n'ont 
« ni prévision des maux h venir, ni soin d'outre-journée. »» 

Qui n'a éprouvé les sentiments et les regrets exprimés ici 
avec toute la douceur de la muse? Qui ne s'est attendri au 
souvenir des jeux , des études , des amours de ses premières 
années? Mais peut-on leur rendre la vie? Les plaisirs de la 
jeunesse reproduits par la mémoire sont des ruines vues âu 
flambeau. 

VnS PRIVÉE DES ANGLAIS. 

Séparés du continent par une longue guerre , les Anglais 
conservaient, à la fin du dernier siècle, leurs mœurs et leur 
caractère national. Il n'y avait encore qu'un peuple au nom 
duquel s'exerçait la souveraineté par un gouvernement aris- 
tocratique; on ne connaissait que deux grandes classes 
amies et liées d'un commun intérêt, les patrons et les clients. 
Cette classe jalouse, appelée bourgeoisie en France, qui 
commence à naître en Angleterre , n'existait pas : rien ne 
s'interposait entre les riches propriétaires et les hommes 
occupés de leur industrie. Tout n'était pas encore machine 
dans les professions manufacturières , folie dans les rangs, 
privilégiés. Sur ces mêmes trottoirs où l'on voit maintenant 
se promener des figures sales et des hommes en redingote, 
passaient de petites filles en manteletblanc, chapeau de paille 
noué sous le menton avec un ruban, corbeille au bras, dans la* 
quelle étaient des fruits ou un livre ; toutes tenant les yeux 
baissés, toutes rougissant lorsqu'on les regardait. «L'Angle- 
« terre, » dit Shakspeare, « est un nid de cygnes au milieu 



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MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE. i97 

« des eaux. » Les redingotes sans habit étaient si peu d'usage 
àLoDdres^ en 1795 , qu'une femme , qui pleurait à chaudes 
larmes la mort de Louis XVI, me disait : 

— Mais, cher monsieur, est-il vrai que le pauvre roi était 
vêtu d'une redingote quand on lui coupa la tête? 

Les gentlemen-farmers n'avaient point encore vendu leur 
patrimoine pour habiter Londres ; ils formaient encore dans 
la chambre des communes cette fraction indépendante qui, 
se portant de l'opposition au ministère, maintenait les idées 
de liberté , d'ordre et de propriété. Ils chassaient le renard 
ou le faisan en automne, mangeaient l'oie grasse à Noël, 
cvisiîent vivat au rosbif, se plaignaient du présent, van- 
taient le passé, maudissaient Pitt et la guerre, laquelle aug- 
mentait le prix du vin de Porto, et se couchaient ivres pour 
recommencer le lendemain la même vie. Ils se tenaient 
assurés que la gloire de la Grande-Bretagne ne périrait point 
tant qu'on chanterait God save tke King, que les boui^s 
pourris seraient maintenus , que les lois sur la chasse reste- 
raient en vigueur, et que l'on vendrait furtivement au 
marché les lièvres et les perdrix sous le nom de lions et 
d'autruchea» 

Le clergé anglican était savant, hospitalier et généreux ; il 
avait reçu le clergé français avec une charité toute chré- 
tienne. L'université d'Oxford fit imprimer à ses frais et 
distribuer gratis aux eurés un Nouveau Testament, selon la 
leçon romaine, avec ces mois : A tusage du clergé catho* 
Uque exilé par la religion. Quant à la haute société anglaise, 
ehétif exilé, je n'en apercevais que les dehors. Lors des 
réceptions à la cour ou chez la princesse de Galles, passaient 
des ladys assises de càté dans des chaises à porteurs ; leurs 
grands paniers sortaient par la porte de la chaise comme des 
devaats d'autels. Elles ressemblaient elles-mêmes, sur ces 
aulels de leur ceinture , à des madones ou à des pagodes. 



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f68 MÉMOIRES D'OUTRETOMBE. 

Ces belles dames étaient les filles dont le duc de Guiefae et 
le duc de Lauzun avaient adoré les mères; ces filles sont, 
en i82â, les mères et grand'mères des petites filles qui dan- 
sent chez moi aujourd'hui en robes courtes, au son du galou- 
bet de Gollinet , rapides générations de fleurs. 

MCEURS POLrriQUES. 

L'Angleterre de 1688 était, vers la fin du siècle dernier, 
à l'apogée de sa gloire. Pauvre émigré à Londres de i79â 
à 1800, j'ai entendu parler les Pitt, les Fox, les Sherîdan, 
les Wilberforce, les Grenville, les Whitebread, les Lauder- 
dale , les Erskine ; magnifique ambassadeur à Londres 
aujourd'hui, en 18â2, je ne saurais dire à quel point je suis 
frappé lorsque, au lieu des grands orateurs que j'avais 
admirés autrefois, je vois se lever ceux qui étaient leurs 
seconds à la date de mon premier voyage, les écoliers à la 
place des maîtres. Les idées générales ont pénétré dans cette 
société particulière. Mais l'aristocratie éclairée, placée à la 
tète de ce pays depuis cent quarante ans , aura montré au 
monde une des plus belles et des plus grandes sociétés qui 
aient fait honneur à l'espèce humaine depuis le patriciat 
romain. Peut-être quelque vieille famille, dans le fond d'un 
comté , reconnaîtra la société que je viens de peindre, et 
regrettera le temps dont je déplore ici la perte. 

En 1792, M. Burke se sépara de M. Fox. Il s'agissait de 
la révolution française, que M. Burke attaquait et que M. Fox 
défendait. Jamais les deux orateurs, qui jusqu'alors avaient 
été amis, ne déployèrent autant d'éloquence. Tpute la cham- 
bre fut émue, et des larmes remplissaient les yeux de M. Fox 
quand M. Burke termina sa réplique par ces paroles : « Le 
u très-honorable gentleman , dans le discours qu'il a fait, 
u m'a traité à chaque phrase avec une dureté peu commune ; 

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MÉMOIRES D'OOTRE-TOMBE. 169 

« il a censure ma vie entière, ma conduite et mes* opinions. 
« Nonobstant cette grande et sérieuse attaque , non méritée 
« de ma part, je ne serai pas épouvanté ; je ne crains pas de 
« déclarer mes sentiments dans cette chambre , ou partout 
« ailleurs. Je dirai au monde entier que la constitution est en 
« péril. C'est certainement une chose indiscrète en tout 
« temps, et beaucoup plus indiscrète encore à cet âge de ma 
« vie , que de provoquer des ennemis , ou de donner à mes 
« amis des raisons de m'abandonner. Cependant, si cela doit 
« arriver pour mon adhérence à la constitution britannique, 
« je risquerai tout, et comme le devoir public et la prudence 
u publique me l'ordonnent , dans mes dernières paroles , je 
« m'écrierai : Fuyez la constitution française ! — Fly from 
« the French constitution» » 

M. Fox ayant dit qu'il ne s'agissait pas de perdre des amis, 
M. Burke s'écria : 

«( Oui, il s'agit de perdre des amis ! Je connais le résultat 
^ de ma conduite ; j'ai fait mon devoir au prix de mon ami, 
« notre amitié est finie : / hâve done my duly at the priée of 
« my friend; our friendship is at an end. J'avertis les très- 
« honorables gentlemen, qui sont les deux grands rivaux 
« dans cette chambre, qu'ils doivent à l'avenir (soit qu'ils se 
« meuvent dans l'hémisphère politique comme deux grands 
u météores, soit qu'ils marchent ensemble comme deux frè- 
« res), je les avertis qu'ils doivent préserver et chérir la con- 
« slitution britannique , qu'ils doivent se mettre en garde 
« contre les innovations et se sauver du danger de ces nou- 
« velles théories. —From the danger a f thèse new théories. >» 
Mémorable époque du monde I 

M. Burke, que je connus vers la fin de sa vie, accablé de 

la mort de son fils unique , avait fondé une école consao^ée 

aux enfants des pauvres émigrés. J'allai voir ce qu'il appelait 

sa pépinière^ his nursery. U s'amusait de la vivacité de la 

2. i» 

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!70 MÉMOIRE<D'OUTRE-TOMBE. 

race ëtrongère qui croissait sous la paternité de son gënie. 
En regardant sauter les insouciants exilés, il me disait : 

— Nos petits garçons ne feraient pas cela : our boyi could 
not do that. 

Et ses yeux se mouillaient de larmes : il pensait à son fils 
parti pour un long exil. 

Pitt, Fox, Burke ne sont plus, et la constitution anglaise 
a subi Finflucnce des nouvelles théories. Il faut avoir vu la 
gravité des débats parlementaires à cette époque , Jl faut 
avoir entendu ces orateurs dont la voix prophétique sem- 
blait annoncer une révolution prochaine, pour se faire une 
idée de la scène que je rappelle. La liberté, contenue dans 
les limites de Tordre , semblait se débattre h Westminster 
sous l'influence de la liberté anarchique, qui parlait à la tri- 
bune encore sanglante de la Convention. 

M. Pitt, grand et maigre, avait un air triste et moqueur. 
Sa parole était froide, son intonation monotone, son geste 
insensible ; toutefois, la lucidité et la fluidité de ses pensées, 
la logique de ses raisonnements , subitement iUuminés 
d'éclairs d'éloquence, faisaient de son talent quelque chose 
hors de ligne. 

J'apercevais assez souvent M. Pitt lorsque, de son hôtel, 
h travers le parc Saint-James, il allait à pied chez le roi. De 
son côté, George III arrivait de Windsor, après avoir bu de 
la bière dans un pot d'étain avec les fermiers du voisinage; 
il franchissait les vilaines cours de son vilain châtelet dans 
une voiture grise que suivaient quelques gardes à cheval : 
c'était là le maître des rois de TEurope , comme cinq ou six 
marchands de la Cité sont les maîtres de Flnde. M. Pitt, en 
habit noir, épée à poignée d'acier au côté , chapeau sous 
le bras, montait, enjambant deux ou trois marchés à la 
fois. Il ne trouvait sur son passage que trois ou quatre 
émigrés désœuvrés : laissant tomber sur nous un regarf 

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MEMOIRES D*OU¥«JË.TOMBE. i71 

dédaigneux, il passait, le nez au yent, la figure pâle. 

Ce grand financier n'avait aucun ordre chez lui ; point 
d'heures réglées pour ses repas ou son sommeil. Criblé de 
dettes , jl ne payait rien , et ne se pouvait résoudre à faire 
l'addition d'un mémoire. Un valet de chambre conduisait sa 
maison. Mal vêtu, sans plaisir, sans passion, avide seulement 
de pouvoir, il méprisait les honneurs et ne voulait être que 
William put. 

Lord liiverpool , au mois de juin dernier 1822 , me mena 
dîner h sa campagne : en traversant la bruyère de Pulteney , 
il me montra la petite maison où mourut pauvre le fils de 
lord Chatham , l'homme d'État qui avait mis l'Europe à sa 
solde et distribué de ses propres mains tous les milliards de 
la terre. 

George III survécut à M. Pitt, mais il avait perdu la rai- 
son et la vue. Chaque session , h l'ouverture du parlement, 
les ministres lisaient aux chambres silencieuses et attendries 
le bulletin de la santé du roi. Un jour, j'étais allé visiter 
Windsor ; j'obtins pour quelques schellings de l'obligeance 
d'un concierge qu'il me cachât de manière à voir le roi. Le 
monarque , en cheveux blancs et aveugle , parut , errant 
comme le roi Lear, dans ses palais et tâtonnant avec ses mains 
les murs des salles. Il s'assit devant un piano dont il con- 
naissait la place, et joua quelques morceaux d'une sonate de 
Haendel : c'était une belle fin de la vieille Angleterre, OUI 
England ! 



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172 MEMOIRES D^OUTRE-TOMBE. 



Londres, d'avril à septembr^lStS. 



RENTRJÉE DES ÉMIGRÉS EN FRANCE. — LE MINISTRE DE PRUSSE ME 
DONNE UN FAUX PASSE-PORT SOUS LE NOM DE LASSAGNE, HABITANT 
DE NEUCHATEL EN SUISSE. — MORT DE LORD LONDONDERRT. — 
FIN DE MA CARRIÈRE DE SOLDAT ET DE VOYAGEUR. -- JE DÉBARQUE 
A CALAIS. 



Je commençais à tourner les yeux vers ma terre natale. 
Une grande révolution s'était opérfe. Bonaparte, devenu 
premier consul, rétablissait Tordre par le despotisme; beau- 
coup d'exilés rentraient; la haute émigration surtout s'em- 
pressait d'aller recueillir les débris de sa fortune : la fidélité 
périssait par la tête, tandis que son cœur battait encore dans 
la poitrine de quelques gentilshommes de province à demi 
nus. Madame Lindsay était partie; elle écrivit à MM. de 
Lamoignon de revenir ; elle invitait aussi madame d'Agues- 
seau, sœur de MM. de Lamoignon, à passer le détroit. Fon- 
tanes m'appelait, pour achever à Paris l'impression du Génie 
du christianisme. Tout en me souvenant de mon pays, je ne 
me sentais aucun désir de le revoir ; des dieux plus puis- 
sants que les lares paternels me retenaient ; je n'avais plus 
en France de biens et d'asile ; la patrie était devenue pour 
moi un sein de pierre, une mamelle sans lait : je n'y trouve- 
rais ni ma mère, ni mon frère, ni ma sœur Julie. Lucile 
existait encore, mais elle avait épousé M. de Caud , et ne 
portait plus mon nom ; ma jeuve veuve ne me connaissait 
que par une union de quelques mois, par le malheur et une 
absence de huit années. 



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MÉMOIRES FOUTRE-TOMBE. 175 

Livré à moi seul, je ne sais si j'aurais eu la force de partir ; 
mais je voyais ma petite société se dissoudre; madame 
d'Aguesseau me proposait de me mener à Paris : je me lais- 
sai aller. Le ministre de Prusse me procura un passe-port, 
sous le nom de Lassagne, habitant de Neuchâtel. MM. Du- 
lau interrompirent le tirage du Génie du christianisme y et 
m'en donnèrent les feuilles composées. Je détachai des 
JVatchez les esquisses d'Atala et de René; j'enfermai le reste 
du manuscrit dans une malle dont je confiai le dépôt h mes 
hôtes, à Londres, et je me mis en route pour Douvres avec 
madame d'Aguesseau : madame Lindsay nous attendait à 
Calais. 

Ainsi j'abandonnai l'Angleterre eu 1800 ; mon cœur était 
autrement occupé qu'il ne l'est à l'époque où j'écris ceci, 
en 1822. Je ne ramenais de la terre d'exil que des regrets 
et des songes ; aujourd'hui , ma tète est remplie de projets 
d'ambition, de politique, de grandeurs et de cours, si mes- 
séantes à ma nature. Que d'événements sont entassés dans 
ma présente existence ! Passez , hommes , passez ; viendra 
mon tour. Je n'ai déroulé à vos yeux qu'un tiers de mes 
jours ; si les souflFrances que j'ai endurées ont pesé sur mes 
sérénités printanières, maintenant, entrant dans un âge plus 
fécond, le germe de René va se développer, et des amertumes 
d'une autre sorte se mêleront à mon récit ! Que n'aurai-je 
point à dire en parlant de ma patrie, de ses révolutions dont 
j'ai déjà montré le premier plan ; de cet empire et de 
l'homme gigantesque que j'ai vus tomber ; de cette restaura- 
tion à laquelle j'ai pris tant de part, aujourd'hui glorieuse 
en 1822, mais que je ne puis néanmoins entrevoir qu'à 
travers je ne sais quel nuage funèbre! 

Je termine ce livre, qui atteint au printemps de 1800. 
Arrivé au bout de ma.première carrière, s'ouvre devant moi 
la carrière de Vécrivain; d'homme privé, je vais devenir 

15. 

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i7^ MÉMOllES D^OUTRE-TOMBE. 

homme public ; je sors de Tasile virginal et silencieux deli | 
solitude pour entrer dans le carrefour souillé et bruyant ( 
monde ; le grand jour va éclairer ma vie rêveuse, la lumière ; 
pénétrer dans le royaume des ombres. Je jette un re^ 
attendri sur ces livres qui renferment mes heures immémo- 
rées; il me semble dire un dernier adieu à la maison pater- 
nelle; je quitte les pensées et les chimères de ma jeunesse 
comme des sœurs, comme des amantes que je laisse au foyer 
de la famille et que je ne reverrai plus. 

Nous mimes quatre heures à passer de Douvres à Calais. 
Je me glissai dans ma patrie à l'abri d'un nom étranger : 
caché doublement dans l'obscurité du Suisse Lassagne et 
dans la mienne, j'abordai la France avec le siècle. 



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LIVRE TROISIÉIHE. 



Ditppe, I8S6. 
Itevu tn déetmhre 1846. 

SÉJOUR A DIEPPE. — DEUX SOCIÉTIÊS. 



Vous savez que j'ai maintes fois changé de lieux en écri- 
vant ces Mémoires, que j'ai souvent peint ces lieux , parlé 
des sentiments qu'ils m'inspiraient et retracé mes souve- 
nirs, mêlant ainsi l'histoire de mes pensers et de mes foyers 
errants à l'histoire de ma vie. 

Vous voyez où j'habite maintenant. En me promenant ce 
matin sur les falaises, derrière le château de Dieppe, j'ai 
aperçu la poterne qui communique à ces falaises au moyen 
d'un pont jeté sur un fossé ! Madame de Longueville avait 
échappé par là à la reine Anne d'Autriche; embarquée fur- 
tivement au Havre, mise à terre à Rotterdam, elle se rendit 
à Stenay, auprès du maréchal de Turenne. Les lauriers du 
grand capitaine n'étaient plus innocents, et la moqueuse 
exilée ne traitait pas trop bien le coupable. 

Madame de Longueville , qui relevait de l'hôtel de Ram- 
bouillet, du trône de Versailles et de la municipalité de 
Paris, se prit de passion pour l'auteur des Maximes et lui 
fut fidèle autant qu'elle le pouvait. Celui-ci vit moins de ses 



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176 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 

pensées que de Tamitié de madame de la Fayette et de 
madame de Sëvigné , des vers de la Fontaine et de l'amour 
de madame de Longueville : voilà ce que c'est que les atta- 
chements illustres. 

La princesse de Condé, près d'expirer, dit à madame de 
Brienne : 

— Ma chère amie , mandez à cette pauvre misérable qui 
est à Stenay, l'état où vous me voyez, et qu'elle apprenne à 
mourir. 

Belles paroles ; mais la princesse oubliait qu'elle-même 
avait été aimée de Henri IV; qu'emmenée à Bruxelles par 
son mari, elle avait voulu rejoindre le Béarnais, s'échapper 
la nuit par une fenêtre, et faire ensuite trente ou quarante 
lieues à cheval; elle était alors une pauvre misérable de 
dix-huit ans. 

Descendu de la falaise , je me suis trouvé sur le grand 
chemin de Paris : il monte rapidement au sortir de Dieppe. 
A droite , sur la ligne ascendante d'une berge, s'élève le 
mur d'un cimetière; le long de ce mur est établi un 
rouet de corderie. Deux cordiers, marchant parallèlement 
à reculons et se balançant d'une jambe sur l'autre, chan- 
taient ensemble h demi-voix. J'ai prêté l'oreille; ils en 
étaient à ce couplet du Vieux Caporal : beau mensonge 
poétique, qui nous a conduits où nous sommes : 

Qui là-bas sanglote et regarde ? 

Eh! c'est la veuve du tambour, etc., etc. 

Ces hommes prononçaient le refrain : Conscrits, au pas; 
ne pleurez pas, . . Marchez au pas, au pas ; d'un ton si mâle 
et si pathétique que les larmes me sont venues aux yeux. 
En marquant eux-mêmes le pas et en dévidant leur chanvre, 
ils avaient l'air de filer le dernier moment du vieux capo* 

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MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 177 

pal : je ne saurais dire ce qu'il y avait dans cette gloire 
particulière à Béranger, solitairement relevée par deux 
matelots qui chantaient à la vue de la mer la mort d'un 
soldat. 

La falaise m'a rappelé une grandeur monarchique , le 
chemin une célébrité plébéienne : j'ai comparé en pensée 
Jes hommes aux deux extrémités de la société ; je me suis 
demandé à laquelle de ces époques j'aurais préféré apparte- 
nir. Quand le présent aura disparu comme le passé, laquelle 
de ces deux renommées attirera le plus les regards de la 
postérité? 

Et néanmoins, si les faits étaient tout, si la valeur des 
noms ne contre-pesait dans l'histoire la valeur des événe* 
ments, quelle différence entre mon temps et le temps qui 
s'écoula depuis la mort de Henri IV jusqu'à celle de Maza- 
rin! Qu'est-ce que les troubles de 1648 comparés à cette 
révolution, laquelle a dévoré l'ancien monde, dont elle 
mourra peut-être, en ne laissant après elle ni vieille, ni 
nouvelle société? N'avais-je pas à peindre dans mes Mémoires 
des tableaux d'une importance incomparablement au-dessus 
des scènes racontées par le duc de la Rochefoucauld? A 
Dieppe même, qu'est-ce que la nonchalante et voluptueuse 
idole de Paris séduit et rebelle, auprès de madame la 
duchesse de Berry? Les coups de canon qui annonçaient 
à la mer la présence de la veuve royale n'éclatent plus ; la 
flatterie de poudre et de fumée n'a laissé sur le rivage que le 
gémissement des flots. 

Les deux filles de Bourbon , Anne-Geneviève et Marie- 
Caroline , se sont retirées ; les deux matelots de la chanson 
du poëte plébéien s'abîmeront; Dieppe est vide de moi- 
même : c'était un autre moi, un moi de mes premiers jours 
fims , qui jadis habita ces lieux , et ce moi a succombé, car 
nos jours meurent avant nous. Ici vous m'avez vu, sous-lieu- 

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i7S MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 

tenant au régiment de Navarre, exercer des recrues sur les 
galets; vous m'y avez revu exilé sous Bonaparte; vous m'y 
rencontrerez de nouveau lorsque les journées de juillet m'y 
surprendront. M'y voici encore ; je reprends la plume pour 
continuer mes confessions. 

Afin de nous reconnaître , il est utile de jeter un coup 
d'œil sur l'état de mes Mémoires. 

ou EN SONT MES MIÊHOIRES. 

Il m'est arrivé ce qui arrive à tout entrepreneur qui 
travaille sur une grande échelle : j'ai, en premier lieu, 
élevé les pavillons des extrémités, puis, déplaçant et repla- 
çant ça et là mes échafauds, j'ai monté la pierre et le ciment 
des constructions intermédiaires ; on employait plusieurs 
siècles à l'achèvement des cathédrales gothiques. Si le ciel 
m'accorde de vivre, le monument sera fini par mes diverses 
années; l'architecte, toujours le même, aura seulement 
changé d'âge. Du reste, c'est un supplice de conserver 
intact son être intellectuel, emprisonné dans une enveloppe 
matérielle usée. Saint Augustin, sentant son argile tomber, 
disait à Dieu : u Servez de tabernacle à mon âme ; » et il 
disait aux hommes : « Quand vous m'aurez connu dans ce 
livre, priez pour moi. » 

Il faut compter trente-six ans entre les choses qui com- 
mencent ces Mémoires et celles qui m'occupent. Comment 
renouer avec quelque ardeur la narration d'un sujet rempli 
jadis pour moi de passion et de feu, quand ce ne sont plus 
des vivants avec qui je vais m'entretenir, quand il s'agit de 
réveiller des effigies glacées au fond de l'éternité , de des- 
cendre dans un caveau funèbre, pour y jouer à la vie? Ne 
suis-je pas moi-même quasi mort? Mes opinions ne sont- 
elles pas changées? Vois-je les objets du même point de vue? 



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MÉMOIRES D»OUTRE-TOMBE. i79 

Ces événements personnels dont j'étais si troublé , les évé- 
nements généraux et prodigieux qui les ont accompagnés 
ou suivis , n'en ont-ils pas diminué l'importance aux yeux 
du inonde ainsi qu'à mes propres yeux? Quiconque prolonge 
sa carrière sent se refroidir ses heures ; il ne retrouve plus 
le lendemain Fintérét qu'il portait à la veille. Lorsque je 
fouille dans mes pensées, il y a des noms, et jusqu'à des 
personnages , qui échappent à ma mémoire , et cependant 
ils avaient peut-être fait palpiter mon cœur : vanité de 
l'homme oubliant et oublié! Il ne suffit pas de dire aux 
songes, aux amours : «Renaissez! » pour qu'ils renaissent; 
on ne se peut ouvrir la région des ombres qu'avec le 
rameau d'or, et il faut une jeune main pour le cueillir. 



Dieppe, 48SC. 



ANNÉE 1800. — VUE DE LA FRANCE. — /'ARRIVE A PARIS. 



Aucuns venans des Lares patries. 
(Rabelais.) 

l^epttis huit ans enfermé dans la Grande-Bretagne, je 
n'avais vu que le monde anglais, si diflFérent, surtout alors, 
du reste du monde européen. A mesure que le packet-boat 
de Douvres approchait de Calais, au printemps de 1800, 
mes regards me devançaient au rivage. J'étais frappé de 



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480 MEMOIRES D*OUTRE-TOMBE. 

Faîr pauvre du pays : k peine quelques mâts se montraient 
dans le port ; une population en carmagnole et en bonnet 
de coton s'avançait au-devant jde nous le long de la jetée : 
les vainqueurs du continent nous furent annoncés par un 
bruit de sabots. Quand nous accostâmes le môle , les gen- 
darmes et les douaniers sautèrent sur le pont, visitèrent nos 
bagages et nos passe-ports : en France, un homme est tou- 
jours suspect , et la première chose que l'on aperçoit dans 
nos affaires, comme dans nos plaisirs, est un chapeau à trois 
corne's ou une baïonnette. 

Madame Lindsay nous attendait à Tauberge : le lende- 
main nous partîmes avec elle pour Paris, madame d'Agues- 
seau, une jeune personne sa parente, et moi. Sur la route, 
on n'apercevait presque point d'hommes ; des fenmies noir- 
cies et hâlées, les pieds nus, la tète découverte ou entourée 
d'un mouchoir, labouraient les champs : on les eut prises 
pour des esclaves. J'aurais du plutôt être frappé de l'indé- 
pendance et de la virilité de cette terre où les feounes 
maniaient le boyau , tandis que les hommes maniaient le 
mousquet. On eût dit que le feu avait passé dans les vil- 
lages; ils étaient misérables et à moitié démolis : partout de 
la boue ou de la poussière, du fumier et des décombres. 

A droite et à gauche du chemin, se montraient des châ- 
teaux abattus; de leurs futaies rasées il ne restait que 
quelques troncs équarris, sur lesquels jouaient des enfants. 
On voyait des murs d'enclos ébréchés, des églises abandon- 
nées, dont les morts avaient été chassés , des clochers sans 
cloches, des cimetières sans croix, des saints sans tête et 
lapidés dans leurs niches. Sur les murailles étaient bar- 
bouillées ces inscriptions républicaines déjà vieillies : 

LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ OU LA MORT. QuclquefoiS On 

avait essayé d'effacer le mot mort, mais les lettres noires 
ou rouges reparaissaient sous une couche de chaux. Cette 

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MÉMOIRES D'OUTRETOMBE. m 

nation, qui semblait au moment de se dissoudre, recommen- 
çait un monde, comme ces peuples sortant de la nuit de la 
barbarie et de la destruction du moyen âge. 

En approchant de la capitale, entre Écouen et Paris, les 
ormeaux n'avaient point été abattus; je fus frappé de ces 
belles avenues itinéraires, inconnues au sol anglais. La 
France m'était aussi nouvelle que me l'avaient été autrefois 
les forêts de l'Amérique. Saint-Denis était découvert, les 
fenêtres en étaient brisées, la pluie pénétrait dans ses nefs 
verdies, et il n'avait plus de tombeaux : j'y ai vu depuis les 
os de Louis XVI, les Cosaques , le cercueil du duc de Berry 
et le catafalque de Louis XVIII. 

Auguste de Lamoignon vint au-devant de madame Lind- 
say; son élégant équipage contrastait avec de lourdes 
charrettes, les diligences sales, délabrées , traînées par des 
haridelles attelées de cordes que j'avais rencontrées depuis 
Calais. Madame Lindsay demeurait aux Thermes. On me mit 
à ten*e sur le chemin de la Révolte et je gagnai, à travers 
champs, la maison de mon hôtesse. Je demeurai vingt- 
quatre heures chez elle ; j'y rencontrai un grand et gros 
M. Lassalle qui lui servait à arranger des affaires d'émigrés. 
Elle fit prévenir M. de Fontanes de mon arrivée : au bout 
de quarante-huit heures, il me vint chercher au fond d'une 
petite chambre que madame Lindsay m'avait louée dans une 
auberge , presque h sa porte. 

C'était un dimanche : vers trois heures de l'après-midi , 
nous entrâmes à pied dans Paris, par la barrière de l'Étoile. 
Nous n'avons pas une idée aujourd'hui de l'impression que 
les excès de la révolution avaient faite sur les esprits en 
Europe, et principalement parmi les hommes absents de la 
France pendant la terreur; il me semblait, à la lettre, que 
j'allais descendre aux enfers. J'avais été témoin, il est vrai, 
des commencements de la révolution; mais les grands 

MiS MOIRES D'oCTRB-TOMBE. % 16 

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J82 MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 

crimes n'étaient pas alors accomplis, et j'étais resté sous le 
joug des faits subséquents, tels qu'on les racontait au milieu 
de la société paisible et régulière de l'Angleterre. 

M'avançant sous mon faux nom, et persuadé que je com- 
promettais mon ami Fontanes, j'ouïs à mon grand étoime- 
ment , en entrant dans les Champs-Elysées , des sons de 
violon, de cor, de clarinette et de tambour. J'aperçus des 
bdstnngues où dansaient des hommes et des femmes ; plus 
loin, le palais des Tuileries m'apparut dans l'enfoncement 
de ses deux grands massifs de marronniers. Quant à la place 
Louis XV, elle était nue; elle avait le délabrement, Tair 
mélancolique et abandonné d'un vieil amphithéâtre ; qi^ y 
passait vite ; j'étais tout surpris de ne pas entendre des 
plaintes, je craignais de mettre le pied dans un sai^ doBt il 
ne restait aucune trace; mes yeux ne se pouvaient détaeher 
de l'endroit du ciel où s'était élevé l'instrument de mort; je 
croyais voir en chemise, liés auprès de la machine san- 
glante, mon frère et ma belle-sœur; là était tombée la tête 
de Louis XVI. Malgré .les joies de la rue,^ tours des 
églises étaient muettes; il me semblait être rentré le jour de 
l'immense douleur, le jour du vendrecU saint. 

M. de Fontanes demeurait dans la rue Saînt-Ifonorë, aux 
environs de Saint-Roch. Il me mena chea lui, me présenta 
h sa femme, et me conduisit ensuite chez son ami, M. Jou^ 
bert, où je trouvai un abri provisoire : je fus reçu comme 
un voyageur dont on avait entendu parler. 

Le lendemain, j'allai à la police, sous le nom de Lassagne, 
déposer mon passe-port étranger et recevoir en édiasge, 
pour rester à Paris, une permission qui fut renouvelée de 
mois en mois. Au bout de quelques jours^ je kmai un entre- 
sol rue de Lille, du côté de la rue des Saints-Pères. 

l'avais apporté le Génie du ChristAanisme et lespr^ni^ies 
feuilles de cet ouvrage, imprimées à Londres. On m'adressa 

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MEMOIRES D^OUTRE-TOMBE. 185 

il M. Migneret, digne homme, qui consentit à se charger de 
recommencer l'impression interrompue et à me donner 
d'avance quelque chose pour vivre. Pas une âme ne con- 
naissait mon Essai sur les Révolutions, malgré ce que m'en 
avait mandé M. Lemière. Je déterrai le vieux philosophe 
Delisle de Sales, qui venait de publier son Mémoire en faveur 
de Dieu, et je me rendis chez Ginguené. Celui-ci était logé 
rue de Grenelle-SainUGermain , près de l'hdtel du bon la 
Fontaine. On lisait encore sur la loge de son concierge : 
«t Ici on s'honore du titre de citoyen, et on se tutoie. Ferme 
la porte, s'ilvofis plail. » Je montai : M. Ginguené, qui me 
reconnut à peine, me parla du haut de sa grandeur de tout 
ce qu'il était et avait été. Je me retirai humblement, et n'es- 
sayai pas de renouer des liaisons si disproportionnées. 

Je nourrissais toujours au fond du cœur les souvenirs et 
les r^rets de l'Angleterre; j'avais vécu si longtemps dans 
ce pays que j'en avais pris les habitudes : je ne pouvais me 
faire k la saleté de nos maisons , de nos escaliers, de nos 
tables, à notre malpro]H'eté, à notre' bruit, à notre familia- 
rité, à l'indiscrétion de notre bavardage : j'étais Anglais de 
manières, de goût, et, jusqu'à un certain point, de pensées; 
car si, comme on le prétend, lord Byron s'est inspiré quel- 
quefois de René dans son Childe Harold, il est vrai de dire 
aussi que huit années de résidence dans la Grande-Breta- 
gne, précédées d'un voyage en Amérique, qu'une longue 
habitude de parler, d'écrire et même de penser en anglais, 
avaient nécessairement influé sur le tour et l'expression de 
mes idées. Mais peu à peu je goûtai la sociabilité qui nous 
distingue, ce commerce charmant, facile et rapide des intel- 
ligences , cette absence de toute morgue et de tout préjugé, 
cette inattention à la fortune et aux noms, ce nivellement 
naturel de tous les rangs, cette égalité des esprits qui rend 
la société française incomparable et qui rachète nos défauts : 

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184 MÉMOIRES D*OUTRE-TOMBE. 

après quelques mois d'établissement au milieu de nous, on 
sent qu'on ne peut plus vivre qu'à Paris» 



Pari», 4857. 



ANNÉE iSOO. — MA VIE A PARIS. 



Je m'enfermai au fond de mon entre-sol, et je me livrai 
tout entier au travail. Dans les intervalles de repos, j'allais 
faire de divers eàtés des reconnaissances. Au milieu du 
Palais-Royal, le cirque avait été comblé; Camille Desmoulins 
ne pérorait plus en plein vent; on ne voyait plus circuler 
des troupes de prostituées, compagnes virginales de la 
déesse Raison, et marchant sous la conduite de David, cos- 
tumier et corybante.* Au débouché de chaque allée, dans les 
galeries, on rencontrait des hommes qui criaient des curio- 
sités, ombres chinoises, vues d'optique j cabinets de physique^ 
bêtes étranges; malgré tant de têtes coupées, il restait encore 
des oisifs. Du fond des caves du Palais-Marchand sortaient 
des éclats de musique, accompagnés du bourdon des grosses 
caisses : c'était peut-être là qu'habitaient ces géants que je 
cherchais, et que devaient avoir nécessairement produits des 
événements immenses. Je descendais; un bal souterrain 
s'agitait au milieu de spectateurs assis et buvant de la bière. 
Un petit bossu, planté sur une table, jouait du violon et 
chantait un hymne à Bonaparte, qui se terminait par ces 
vers : 



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MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 18» 

Par ses vertus, par ses attraits, 
Il méritait d'être leur père î 

On lui donnait un sou après la ritournelle. Tel est le fond 
de cette société humaine qui porta Alexandre et qui portait 
Napoléon. 

Je visitais les lieux où j'avais promené les rêveries de 
mes premières années. Dans mes couvents d'autrefois, les 
clubistes avaient été chassés après les moines. En errant 
derrière le Luxembourg, je fus conduit à la Chartreuse 5 on 
achevait de la démolir. 

La place des Victoires et celle de Vendôme pleuraient 
les effigies absentes du grand roi; la communauté des Capu- 
cines était saccagée : le cloître intérieur servait de retraite 
à la fantasmagorie de Robertson. Aux Cordeliers, je deman- 
dai en vain la nef gothique où j'avais aperçu Marat et 
Danton dans leur primeur. Sur le quai des Théatins, l'é- 
glise de ces religieux était devenue un café et une salle de 
danseurs de corde. A la porte, une enluminure représentait 
des funambules, et on lisait en grosses lettres : Spectacle 
gratis. Je m'enfonçai avec la foule dans cet antre perfide : 
je ne fus pas plutôt assis à ma place, que des garçons entrè- 
rent serviette à la main et criant comme des enragés : 
« Consommez , messieurs ! consommez ! »» Je ne me le fis 
pas dire deux fois , et je m'évadai piteusement aux cris 
moqueurs de l'assemblée, parce que je n'avais pas de quoi 
consommer, 

CHANGEMENT DE LA SOCIÉTÉ. 

La révolution s'est divisée en trois parties qui n'ont rien 
de commun entre elles : la république, l'empire et la res- 
tauration ; ces trois mondes divers, tous trois aussi complé- 

16. 

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iS6 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBfi. 

tement finis les uns que les autres, semblent séparés^ par 
des siècles. Chacun de ces trois mondes a eu un principe 
fixe : le principe de la république était l'égalité; celui dé 
Fempire, la force; celui de la restauration, la liberté. 
L'époque républicaine est la plus originale et la plus pro- 
fondément gravée, parce qu'elle a été unique dans l'histoire : 
jamais on n'avait vu , jamais on ne verra l'ordre physique 
produit par le désordre moral, l'unité sortie du gouverne- 
ment de la multitude ,' l'échafaud substitué à la loi et obéi 
au nom de l'humanité. 

J'assistai, en 1801, à la seconde transformation sociale. 
Le pêle-mêle était bizarre : par un travestissement con- 
venu, une foule de gens devenaient des personnages qu'ils 
n'étaient pas : chacun portait son nom de guerre ou d'em- 
prunt suspendu à son cou, comme les Vénitiens, au carna- 
val , portent h la main un petit masque pour avertir qu'ils 
sont masqués. L'un était réputé Italien ou Espagnol, l'autre 
Prussien ou Hollandais : j'étais Suisse. La mère passait pour 
être la tante de son fils, le père pour l'oncle de sa fille ; le 
propriétaire d'une terre n'en était que le régisseur. Ce mou- 
vement me rappelait, dans un sens conU*aire, le mouvement 
de 1789, lorsque les moines et les religieux sortirent de 
leur cloitre, et que l'ancienne société fut envahie par la nou- 
velle : celle-ci, après avoir remplacé celle-là, était remplacée 
à son tour. 

Cependant le monde ordonné commençait à renaître; on 
quittait les cafés et la rue pour rentrer dans sa maison ; on 
recueillait les restes de sa famille; ou recomposait son héri- 
tage en en rassemblant les débris, comme, après une 
bataille, on bat le rappel et on fait le compte de ce que l'on 
a perdu. Ce qui demeurait d'églises entières se rouvrait : 
j'eus le bonheur de sonner la trompette à la porte du tem- 
ple. On distinguait les vieilles générations républicaines 

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MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 187 

qui se retiraient , des générations impériales qui s'avan^^ 
çaient. Des généraux delà réquisition, pauvres, au langage 
rude, à la mine sévère, et qui, de toutes leurs campagnes, 
n'avaient remporté que des blessures et des habits en lam- 
beaux, croisaient les officiers brillants de dorure de l'armée 
consulaire. L'émigré rentré causait tranquillement avec les 
assassins de quelques-uns de ses proches. Tous les portiers, 
grands partisans de feu M. de Robespierre, regrettaient les 
spectacles de la place Louis XY , où Ton coupait la tête à 
des femmes qui, me disait mon propre concierge de la rue 
de Lille, avaient lé cou blanc comme de la chair de poulet. 
Les septembriseurs, ayant changé de nom et de quartier, 
s'étaient faits marchands de pommes cuites au coin des 
bornes; mais ils étaient souvent obligés de déguerpir, 
parce que le peuple, qui les reconnaissait, renversait leur 
échoppe et les voulait assommer. Les révolutionnaires enri- 
chis commençaient à s'emménager dans les grands hôtels 
vendus du faubourg Saint-Germain. En train de devenir 
barons et comtes, les jacobins ne parlaient que des horreurs 
de 1795, de la nécessité de châtier les prolétaires et de 
réprimer les excès de la populace. Bonaparte , plaçant les 
Brutus et les Scœvola à sa police, se préparait à les barioler 
de rubans, à les salir de titres, à les forcer de trahir leurs 
opinions et de déshonorer leurs crimes. Entre tout cela 
poussait une génération vigoureuse semée dans le sang, et 
s'élevant pour ne plus répandre que celui de l'étranger : de 
jour en jour s'accomplissait la métamorphose des républi- 
cains en impérialistes, et de la tyrannie de tous dans le des- 
potisme d'un seul. 



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i88 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE, 

Paris, 1837. 
Bevu en décembre 1846. 

ANNÉE DE MA VIE, 1801. — LE MERCURE. - ATALA. 



Tout en m'occupant à retrancher, augmenter, changer 
les feuilles du Génie du Christianisme, la nécessité me for- 
çait de suivre quelques autres travaux. M. de Fontanes 
rédigeait alors le Mercure de France : il me proposa d'écrire 
dans ce journal. Ces combats n'étaient pas sans quelque 
péril : on ne pouvait arriver h la politique que par la litté- 
rature, et la police de Bonaparte entendait à demi-mot. 
Une circonstance singulière, en m'empéchant de dormir, 
allongeait mes heures et me donnait plus de temps. J'avais 
acheté deux tourterelles ; elles roucoulaient beaucoup : en 
vain je les enfermais la nuit dans ma petite malle de voya- 
geur; elles n'en roucoulaient que mieux. Dans un des mo- 
ments d'insomnie qu'elles me causaient, je m'avisai d'écrire 
pour le Mercure une lettre à madame de Staël. Cette bou- 
tade me fit tout à coup sortir de l'ombre ; ce que n'avaient 
pu faire mes deux gros volumes sur les Révolutions^ quel- 
ques pages d'un journal le firent. Ma tête se montrait un 
peu au-dessus de l'obscurité. 

Ce premier succès semblait annoncer celui qui Fallait 
suivre. Je m'occupais à revoir les épreuves d'Atala (épisode 
renfermé, ainsi que René, dans le Génie du Christianisme) , 
lorsque je m'aperçus que des feuilles me manquaient. La 
peur me prit : je crus qu'on avait dérobé mon roman, ce 



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MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 189 

qui assurément était une crainte bien peu fondée, car per- 
sonne ne pensait que je valusse la peine d'être volé« Quoi 
qu'il en soit, je me déterminai à publier il ^a/a à part, et 
j'annonçai ma résolution dans une lettre adressée au Journal 
des Débats et au Publiciste. 

Avant de risquer l'ouvrage au grand jour, je le montrai à 
M. de Fontanes : il en avait déjà lu des fragments en ma- 
nuscrit à Londres. Quand il fut arrivé au discours du père 
Aubry, au bord du lit de mort d'Atala, il me dit brusque- 
ment d'une voix rude : 

— Ce n'est pas cela; c'est mauvais; refaites cela! 

Je me retirai désolé; je ne me sentais pas capable de 
mieux faire. Je voulais jeter le tout au feu ; je passai depuis 
huit heures jusqu'à onze heures du soir dans mon entre-sol, 
assis devant -ma table, le front appuyé sur le dos de mes 
mains étendues et ouvertes sur mon papier. J'en voulais à 
Fontanes; je m'en voulais ; je n'essayais pas même d'écrire, 
tant je désespérais de moi. Vers minuit, la voix de mes tour- 
terelles m'arriva, adoucie parl'éloignement et rendue plus 
plaintive par la prison où je les tenais renfermées : Finspira- 
tion me revint ; je traçai de suite le discours du mission- 
naire, sans une seule interligne, sans en rayer un seul mot, 
tel qu'il est resté et tel qu'il existe aujourd'hui. Le cœur pal- 
pitant, je le portai le matin à Fontanes qui s'écria : 

— C'est cela ! c'est cela ! je vous l'avais bien dit, que vous 
feriez mieux ! 

C'est de la publication d'Àtala que date le bruit que j'ai 
fait dans ce monde ; je cessai de vivre de moi-même, et ma 
carrière publique commença. Après tant de succès mili- 
taires, un succès littéraire paraissait un prodige ; on en était 
affamé. L'étrangeté de l'ouvrage ajoutait à la surprise de la 
foule. Atala tombant au milieu de la littérature de l'empire , 
de cette école classique, vieille rajeunie dont la seule vue 

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190 MÉMOIRES D*OnTR£*TOMBE. 

inspirait l'ennui, était une sorte de production d'un genre 
inconnu. On ne savait si l'on devait la classer parmi les 
monstruosités ou parmi les beautés; était-elle Gorgone ou 
Vénus? Les académiciens assemblés dissertèrent doctement 
sur son sexe et sur sa nature , de même qu'ils firent des 
rapports sur le Génie du Christianisme. Le vieux siècle la 
repoussa, le nouveau l'accueillit. 

Atala devint si populaire qu'elle alla grossir, avec la Brin- 
villiers, la collection de Curtius. Les auberges de rou- 
liers étaient ornées de gravures rouges, vertes et bleues, 
représentant Ghactas, le père Aubry et la fille de Simaghan. 
Dans des boites de bois, sur les quais, on montrait mes per- 
sonnages en cire, comme on montre des images de Vierge et 
de saints à la foire. Je vis sur un théâtre du boulevard ma 
sauvagesse coiffée de plumes de coq, qui parlait de Ydme de 
la solitude k un sauvage de son espèce , de manière ii me 
faire suer de confusion. On représentait aux Variétés une 
pièce dans laquelle une jeune fille et un jeune garçon sortant 
de leur pension s'en allaient par le coche se marier dans 
leur petite ville ; comme en débarquant ils ne parlaient, d'un 
air égaré , que crocodiles, cigognes et forêts , leurs parents 
croyaient qu'ils étaient devenus fous. Parodies, caricatures, 
moqueries m'accablaient. L'abbé Morellet, pour me con- 
fondre, fit asseoir sa servante sur ses genoux et ne put tenir 
les pieds de la jeune vierge dans ses mains, comme Ghactas 
tenait les pieds d'Âtala pendant l'orage; si le Ghactas de la 
rue d'Anjou s'était fait peindre ainsi, je lui aurais pardonne 
sa critique. 

Tout ce train servait à augmenter le fracas de mon appa- 
rition. Je devins à la mode. La tête me tourna : j'ignorais les 
jouissances de l'amour-propre, et j'en fus enivré. J'aimai la 
gloire comme une femme , comme un premier amour. Ge- 
pendant, poltron que j'éf^ais, mon effi*oi égalait ma passion : 

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MÉMOIRES D*OUTRE-TOMBE. i9i 

conscrit, j'allais mal an feu. Ma sauvagerie naturelle, le 
doute que j'ai toujours eu de mon talent, me rendaient 
humble au milieu de mes triomphes. Je me dérobais à mon 
édat; je me promenais à l'écart, cherchant à éteindre l'au- 
réole dont ma tête était couronnée. Le soir, mon chapeau 
rabattu sur mes yeux, de peur qu'on ne reconnût le grand 
homme, j'allais à l'estaminet lire à la dérobée mon éloge 
dans quelque petit journal inconnu. Tête à tête avec ma 
renommée, j'étendais mes courses jusqu'à la pompe h feu de 
Chaillot , sur ce même chemin où j'avais tant souffert en 
allant à la cour ; je n'étais pas plus à mon aise avec mes 
nouveaux honneurs. Quand ma supériorité dînait à 50 sous 
au pays Latin, elle avalait de travers, gênée par les regards 
dont elle se croyait l'objet. Je me contemplais, je me disais : 
« C'est pourtant Un , créature extraordinaire , qui manges 
comme un autre homme !» Il y avait aux Champs-Elysées 
un calé que j'affectionnais à cause de quelques rossignols 
suspendus en cage au pourtour intérieur de la salle ; ma- 
dame Rousseau, la maîtresse du lieu, me connaissait de vue 
sans savoir qui j'étais^. On m'apportait vers dix heures du 
soir une tasse de café, et je cherchais Atala dans les Petites- 
ÂffieheSf à la voix de mes cinq ou six Philomèles. Hélas ! je 
iris bientôt momrir la pauvre madame Rousseau ; notre 
société des rossignols et de l'Indienne qui ehantait : « Douce 
habitude d'aimer^ si nécessaire à la vie! » ne dura qu'un 
moment* 

Si le succès ne pouvait prolonger en moi ce stupide en* 
gonement de ma vanité, ni pervertir ma raison, il avait des 
daaga^s d'une autre siH'te ; ces dangers ^'accrurent à l'appa- 
ritioDt du Génie du Christianisme, et à ma démission pour 
la mort du due d'En^ien. Alors vinrent se presser autour 
de moi, avec les jeunes femmes qui pleurent aux romans, la 
foule des ehrétiennes, et ces autres nobles enthousiastes dont 

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192 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 

une action d'honneur fait palpiter le sein. Les éphèbes de 
treize et quatorze ans étaient les plus périlleuses ; car ne sa- 
chant ni ce qu'elles veulent , ni ce qu'elles vous veulent, 
elles mêlent avec séduction votre image h un monde de 
fables, de rubans et de fleurs. J.-J. Rousseau parle des dé- 
clarations qu'il reçut à la publication de la /Nouvelle Hélotse 
et des conquêtes qui lui étaient offertes : je ne sais si Ton 
m'aurait ainsi livré des empires, mais je sais que j'étais en- 
seveli sous un amas de billets parfumés ; si ces billets n'é- 
taient aujourd'hui des billets de grand'mères, je serais 
embarrassé de raconter avec une modestie convenable com- 
ment on se disputait un mot de ma main, comment on ra- 
massait une enveloppe suscrite par moi, et comment, avec 
rougeur, on la cachait, en baissant la tête, sous le voile tom- 
bant d'une longue chevelure. Si je n'ai pas été gâté, il faut 
que ma nature soit bonne. 

Politesse réelle ou curieuse faiblesse, je me laissais quel- 
quefois aller jusqu'à me croire obligé de remercier chez elles 
les dames inconnues qui m'envoyaient leurs noms avec leurs 
flatteries : un jour, à un quatrième étage, je trouvai une 
créature ravissante sous l'aile de sa mère, et chez qui je n'ai 
pas remis le pied. Une Polonaise m'attendait dans des salons 
de soie; mélange de l'odalisque et de la valkyrie, elle avait 
l'air d'un perce-neige à blanches fleurs, ou d'une de ces élé- 
gantes bruyères qui remplacent les autres filles de Flore, 
lorsque la saison de celles-ci n'est pas encore venue ou 
qu'elle est passée : ce chœur féminin, varié d'âge et de 
beauté, était mon ancienne sylphide réalisée. Le double effet 
sur ma vanité et mes sentiments pouvait être d'autant plus 
redoutable que jusqu'alors, excepté un attachement sé- 
rieux, je n'avais été ni recherché, ni distingué de la foule. 
Toutefois, je le dois dire : m'eût-il été facile d'abuser d'une 
illusion passagère, l'idée d'Une volupté avenue par les voies 

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MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 193 

chastes de la religion, révoltait ma sincérité : être aimé à 
travers le Génie du Christianisme y aimé pour VExtrénie- 
Onction^ pour la Fête des Morts! Je n'aurais jamais été ce 
honteux tartufe. 

J'ai connu un médecin provençal, le docteur Vigaroux; 
arrivé à l'âge où chaque plaisir retranche un jour, u il 
n'avait point, disait-il, de regret du temps ainsi perdu ; sans 
s'embarrasser s'il donnait le bonheur qu'il recevait, il allait 
à la mort dont il espérait faire sa dernière délice. » Je fus 
cependant témoin de ses pauvres larmes lorsqu'il expira ; il 
ne put me dérober son affliction ; il était trop tard : ses che- 
veux blancs ne descendaient pas assez bas pour cacher et ' 
essuyer ses pleurs. Il n'y a de véritablement malheureux en 
quittant la terre que l'incrédule : pour l'homme sans foi, 
l'existence a cela d'aflreux qu'elle fait sentir le néant; si l'on 
n'était point né , on n'éprouverait pas l'horreur de ne plus 
être : la vie de l'athée est un effrayant éclair qui ne sert 
qu'à découvrir un abime. 

Dieu de grandeur et de miséricorde ! vous ne nous avez ; 
point jetés sur la terre pour des chagrins peu dignes et pour 
un misérable bonheur! Notre désenchantement inévitable 
nous avertit que nos destinées sont plus sublimes. Quelles 
qu'aient été nos erreurs, si nous avons conservé une âme! 
sérieuse et pensé à vous au milieu de nos faiblesses, nousi 
serons transportés, quand votre bonté nous délivrera, dans/ 
cette région où les attachements sont éternels ! ! 



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i9< MltoOIRES D'OUTRE-TOMBE. 



ParU, 1887. 



ÀNM^E DE MA VIE, 1801. — MADAME DE BEAUMONT 
SA SOCIÉTÉ. 



Je ne tardai pas à recevoir le châtiment de ma vanité 
d'auteur, la plus détestable de toutes, si elle n'en était la 
plus béte : j'avais cru pouvoir savourer in petto la satisfac- 
tion d'être un sublime génie, non en portant, comme aujour- 
d'hui, une barbe et un habit extraordinaires, mais en restant 
Accoutré de la même façon que les honnêtes gens, distingué 
seulement par ma supériorité. Inutile espoir! mon orgueil 
devait être puni; la correction me vint des perscmnages 
politiques que je fus obligé de connaître : la célébrité est un 
bénéfice à charge d'âmes. 

M. de Fontanes était lié avec madame Bacciochi; il me 
présenta à k sceur de Bonaparte, et bientôt au ttè^e du 
limier consul, Lucien. Celui-ci avait une maison de cam- 
pagne ptèê de Senlis (le Plessis), où j'étais contraint d'aller 
dîner; ce château avait appartenu au cardinal dcBernis. 
LuQÎen avait dans son jardin le tombeau de sa première 
femme, une dame moitié Allemande et moitié Espagnole, et 
le souvenir du poëte cardinal. La nymphe nourricière d'un 
ruisseau creusé à la bêche était une mule qui tirait de l'eau 
d'un puits : c'était là le comm^icement de tous les fleuves 
que Bonaparte devait faire couler dans son empire. On tra- 
vaillait à ma radiation; on me nommait déjà, et je me nom- 
mais moi-même tout haut Chateaubriand, oubliant qu'il me 
fallait appeler Lassagne. Des émigrés m'arrivèrent, entre 



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HÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE. i9S 

autres MH. de Bonald et ChénedoUé* Christian de La- 
moignon, mon camarade d'exil à Londres, me conduisit 
dhez madame Récamier : le rideau se baissa subitement entre 
elle et moi. 

La personne qui tint le plus de place dans mon existence, 
k mon retour de l'émigration , fut madame la comtesse de 
Beaumont. Elle demeurait une partie de Tannée au château 
de Passy, près Villeneuve-sur* Yonne, que M. Joubert habi- 
tait pendant l'été. Madame de Beaumont revint à Paris et 
désira me connaître. 

Pour faire de ma vie une longue chaîne de regrets, la 
Providence voulut que la première personne dont je fus 
aeeueilli avec bienveillance, au début de ma carrière pu* 
bUque,fùt aussi la première à disparaître. Madame de Beau* 
moat ouvre la marche funèbre de ces femmes qui ont passé 
devant moi* Mes souvenirs les plus éloignés reposent sur des 
cendres, et ils ont continué de tomber de cercueil en eer>* 
cueil; comme le Pandit indien, je récite les {urières des 
morts, jusqu'à ce que les fleurs de mon chapelet soient 
fanées. 

Madame de Beaumont était fille d'Armand Marc de Saint- 
Hérem, comte de Montmorin, ambassadeur de. France à 
Madrid, commandant en Bretagne, membre de l'assemblée 
des notables en 1787, et chargé du portefeuille des affaires 
étrangères sous Louis XVI, dont il était fort aimé : il périt 
sur réchafaud, où le suivit une partie de sa famille. 

Madame de Beaumont, plutôt mal que bien de figure, est 
fort ressemblante dans un portrait fait par madame Lebanin. 
Son visage était amaigri et pâle; ses yeux, coupés en 
amande, auraient peut-être jeté trop d'éclat, si une suavité 
extraordinaire n'eût éteint à demi ses regards en les faisant 
briller languissamment, comme un rayon de lumière sV 
doucit en traversant le cristal de l'eau. Son caractère avait 

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196 MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 

une sorte de rotdeur et d'impatience qui tenait à la force de 
ses sentiments et au mal intérieur qu'elle éprouvait. Ame 
élevée, courage grand , elle était née pour le monde d'où son 
esprit s'était retiré par choix et malheur ; mais quand une 
voix amie appelait au dehors cette intelligence solitaire, elle 
venait et vous disait quelques paroles du ciel. L'extrême 
faiblesse de madame de Beaumonl rendait son expression 
lente, et cette lenteur touchait; je n'ai connu cette f^nme 
affligée qu'au moment de sa fuite; elle était déjà frappée do 
mort , et je me consacrai à ses douleurs. J'avais pris un loge- 
ment rue Saint-Honoré, à l'hôtel d'Étampes, près de la rue 
Neuve-du-Luxembourg. Madame de Beaumont occupait dans 
cette dernière rue un appartement ayant vue sur les jardins 
du ministère de la justice. Je me rendais chaque soir chez 
elle, avec ses amis et les miens, M. Joubert,ltf . de Fontanesr, 
M. de Bonald, M. Mole, M. Pasquier, M. ChênedoUe, 
hommes qui ont occupé une place dans les lettres et dans 
les affaires. 

Plein de manies et d'originalité, M. Joubert manquera 
éternellement à ceux qui l'ont connu. Il avait une prise 
extraordinaire sur l'esprit et sur le cœur, et quand une fois 
il s'était emparé de vous, son image était là comme un fait, 
comme une pensée fixe, comme une obsession qu'on ne 
pouvait plus chasser. Sa grande prétention était au calme, 
et personne n'était aussi troublé que lui : il se surveillait 
pour arrêter ces émotions de l'âme qu'il croyait nuisibles à 
sa santé, et toujours ses amis venaient déranger les précau- 
tions qu'il avait prises pour se bien porter, car il ne se pou- 
vait empêcher d'être ému de leur tristesse ou de leur joie : 
c'était un égoïste qui ne s'occupait que des autres. Afin de 
retrouver des forces, il se croyait souvent obligé de fermer 
les yeux et de ne point parler pendant des heures entières. 
Dieu sait quel bruit et quel mouvement se passaient inté- 

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MÉMOIRES D'OUTRETOMBE. 197 

riearement chez lui pendant ce silence et ce repos qu'il 
s'ordonnait. M. Joubert changeait à chaque moment de 
diète et de régime, vivant un jour de lait, un autre jour de 
viande hachée, se faisant cahoter au grand trot sur les che- 
mins les plus rudes, ou traîner au petit pas dans les allées 
les plus unies. Quand il lisait, il déchirait de ses livres les 
feuilles qui lui déplaisaient, ayant, de la sorte, une biblio- 
thèque à son usage, composée d'ouvrages évidés, renfermés 
dans des couvertures trop larges. 

Profond métaphysicien , sa philosophie , par une élabora- 
tion qui lui était propre, devenait peinture ou poésie; Platon 
à cœur de la Fontaine, il s'était fait l'idée d'une perfection 
qui l'empêchait de rien achever. Dans des manuscrits 
trouvés après sa mort, il dit : « Je suis comme une harpe 
« éolienne, qui rend quelques beaux sons et qui n'exécute 
«( aucun air. » Madame Victorine de Ghastenay prétendait 
qu'îY avait l'air d'une âme qui avait rencontré par hasard 
un corps, et qui s'en tirait comme elle pouvait : définition 
charmante et vraie. 

Nous riions des ennemis de M. de Fontanes, qui le vou- 
laient faire passer pour un politique profond et dissimulé : 
c'était tout simplement un poëte irascible, franc jusqu'à la 
colère, un esprit que la contrariété poussait à bout, et qui 
ne pouvait pas plus cacher son opinion qu'il ne pouvait 
prendre celle d'autrui. Les principes littéraires de son ami 
Joubert n'étaient pas les siens : celui-ci trouvait quelque 
chose de bon partout et dans tout écrivain ; Fontanes , au 
contraire, avait horreur de telle ou telle doctrine, et ne pou- 
vait entendre prononcer le nom de certains auteurs. Il était 
ennemi juré des principes de la composition moderne : 
transporter sous les yeux du lecteur l'action matérielle, le 
crime besognant ou le gibet avec sa corde, lui paraissait des 
énormités; il prétendait qu'on ne devait jamais apercevoir 

17. 

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m MÉMOIRES lyOUTRE-TOMBE. 

l'objet que dans un mSieu poétique, comme sous nu gMïé 
de cristal. La douleur s'épuisani machinalement par les 
ftux ne lui semblait qu'une sensa^on du cirque ou de la 
Grève; il ne comprenait le sentiment tragique qu'ennobH 
par l'admiration , et changé , au moyen de fart , en une 
pAié charmante. Je loi citais des vases grecs : dan» les 
arabesques de ces vases, on voit le corps d'Hector traîné au * 
char d'Achille, tandis qu'une petite figure, qui vole en Tair, i 
représente l'ombre de Patrocle, consolée par la vengeance ' 
du fils de Thétis. 

— Eh bien! Joubert, s'écria Fontanes, que dites-vous de 
cette métamorphose de la muse? Comme ces Grecs respec- 
taient l'âme ! 

Joubert se crut attaqué, et il mit Fontanes en contradiction 
avec lui-même, en lui reprochant son indulgence pour moi. 

Ces débats, souvent très-comiques, étaient à ne point 
finir : un soir, à onze heures et demie, quand je demeurais 
place Louis XV , dans l'attique de l'hôtel de madame de 
Coislin, Fontanes remonta mes quatre-vingt-quatre mâches 
pour venir, furieux, en frappant du bout de sa canne, 
achever on argument qu'il avait laissé interrompu : il s'a- 
gissait de Picard, qu'il mettait, dans ce moment-là, fort au- 
dessus de Molière; il se serait donné de garde d'écrire un 
seul mot de ce qu'il disait : Fontanes parlant et Fontanes la 
plume à la main étaient deux hommes. 

C'est M. de Fontanes, j'aime à le redire, qui encouragea 
mes premiers essais; c'est lui qui annonça le Gétne du 
Christianisme; c'est sa muse qui, pleine d'un dévouement 
étonné , dirigea la mienne dans les voies nouvelles ou elle 
s'était précipitée ; il m'apprit à dissimuler la difformité des 
objets par la manière de les éclairer ; à mettre, autant qu'il 
était en mm, la langue classique dans la bouche de mes 
personnages romantiques. Il y avait jadis des hommes con<* 

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MÉMOIRES irOUTRE-TOMBE. i90 

scrvi^eofs do goàt^ comme ces dragons qui gardaieol les ^ 
pommes d'or du JArdîn des Heqpérides; ik ne hissaient 
entrer la jeunesse que quand elle pouvait toucher au fruit 
sans le gâter. 

Les écrits de mon ami tous entraînent par un cours heu- 
reux; Fesprit éprouve un bien-être et se trouve dans une 
situation harmonieuse où tout charme et rien ne blesse. 
M. de Fontanes revoyait sans cesse ses ouvrages; nul plus 
que ce maître des vieux jours n'était convaincu de l'excel- 
lence de la maxime : « Hâte-toi lentement. » Que dirait-il 
dùCLC, aujourd'hui qu'au moral comme au physique on 
s'évertue à supprimer le chemin, et que l'on croit ne pouvoir 
jamais aller assez vite? M. de Fontanes préférait voyager au 
gré d'une délicieuse mesure. Vous avez vu ce que j'ai dit de 
lui quand je le retrouvai à Londres ; les regrets que j'expri- 
mai» alors, il me faut les répéter ici : la vie nous oblige sans 
cesse à pleurer par anticipation ou par souvenir. 

M. de Bonald avait l'esprit délié; on prenait son ingénio- 
sité pour du génie ; il avait rêvé sa politique métaphysique 
à l'armée de Gondé, dans la forêt Noire, de même que ces 
professeurs d'Iéna et de Gœttingue, qui marchèrent depuis 
à la tête de leurs écoliers et se firent tuer pour la liberté de 
rAlkmagne. Novateur, quoiqu'il eût été mousquetaire sous 
Louk XVI , il regardait les anciens comme des enfants en 
p<^tique et en littérature; et il prétendait, en employant le 
premi^ la fatuité du langage actuel, que le grand maître de 
l'onirersité n'éiaiipas encoreassez avaneé pour enttndre cela. 

ChênedoUé, avec du savoir et du talent, non pas naturd, 
mais appris, était si triste qu'il se surnommait le Corbeau : 
il allait à la maraude dans mes ouvrages. Nous avions fait 
un traité : je lui avais abandonné mes ciels, mes vapeurs, 
mes nuées; mais il était convenu qu'il mç laisserait mes 
brise», mes vagues et mes forêts, 

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200 MÉMOIRES DX)UTRE-TOMBE. 

Je ne parle maintenant que de mes amis littéraires ; quant 
à mes amis politiques, je ne sais si je vous en entretiendrai z 
des principes et des discours ont creusé entre nous des 
abimes ! 

Madame Hocquart et madame de Vinlimille venaient à la 
réunion de la rue Neuve-du-Luxembourg. Madame de Vin- 
timille, femme d'autrefois, comme il en reste peu, fréquen- 
tait le monde et nous rapportait ce qui s'y passait : je lui 
demandais si Ton bâtissait encore des villes. La peinture des 
petits scandales qu'ébauchait une piquante raillerie, sans être 
offensante, nous faisait mieux sentir le prix de notre sûreté. 
Madame de Vintiraille avait été chantée avec sa sœur par 
M. de la Harpe. Son langage était circonspect, son caractère 
contenu, son esprit acquis : elle avait vécu avec mesdames de 
Chevreuse, de Longueville, de la Vallière, de Maintenon, 
avec madame Gcoffrin et madame du Deffant. Elle se mêlait 
bien à une société dont l'agrément tenait h la variété des 
esprits et à la combinaison de leurs différentes valeurs. 

Madame Hocquart fut fort aimée du frère de madame de 
Beaumont, lequel s'occupa de la dame de ses pensées jusque 
surl'échafaud, comme Aubiac allait à la potence en baisant 
un manchon de velours ras bleu qui lui restait des bien- * 
faits de Marguerite de Valois. Nulle part désormais ne se 
rassembleront sous un même toit tant de personnes distin- 
guées appartenant à des rangs divers et à diverses desti- 
nées, pouvant causer des choses les plus communes comme 
des choses les plus élevées : simplicité de discours qui ne 
venait pas d'indigence, mais de choix. C'est peut-être la 
dernière société où l'esprit français de l'ancien temps ait 
paru. Chez les Français nouveaux, on ne trouvera plus cette 
urbanité, fruit de l'éducation, et transformée par un long 
usage en aptitude de caractère. Qu'est-il arrivé à cette so- 
ciété? Faites donc des projets, rassemblez des amis, afin de 

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MÉMOIBES D'OUTRE-TOMBE. ÎOl 

vous préparer un deuil étemel ! Madame de Beaumont n'est 
plus, Joubert n'est plus, Chénedollé n'est plus, madame de 
Vîntimille n'est plus. Autrefois, pendant les vendanges, je 
visitais à Villeneuve M. Joubert; je me promenais aveelui 
sur les coteaux de l'Yonne ; il cueillait des oronges dans les 
taillis, et moi des veilleuses dans les prés. Nous causions de 
toutes choses et particulièrement de notre amie madame de 
Beaumont, absente pour jamais : nous rappelions le souve- 
nir de nos^ anciennes espérances. Le soir, nous rentrions 
dans Villeneuve, ville environnée de murailles décrépites 
du temps de Philippe-Auguste, et de tours à demi rasées 
au-dessus desquelles s'élevait la fumée de l'âtre des vendan- 
geurs. Joubert me montrait de loin sur la colline un sen- 
tier sablonneux au milieu des bois, et qu'il prenait lorsqu'il 
allait voir sa voisine, cachée au château de Passy pendant la 
terreur. 

Depuis la mort de mon cher hôte, j'ai traversé quatre ou 
cinq fois le Senonais. Je voyais du grand chemin les co- 
teaux : Joubert ne s'y promenait plus ; je reconnaissais les 
arbres, les champs, les vignes, les petits tas de pierres ou 
nous avions accoutumé de nous reposer. En passant dans 
Villeneuve, je jetais un regard sur la rue déserte et sur la 
maison fermée de mon ami. La dernière fois que cela m'ar- 
riva, j'allais en ambassade à Rome : ah ! s'il eût été à ses 
foyers, je l'aurais emmené à la tombe de madame de Beau- 
mont ! Il a plu à Dieu d'ouvrir à M. Joubert une Rome cé- 
leste, mieux appropriée encore à son âme platonique, de- 
venue chrétienne. Je ne le rencontrerai plus ici-bas : 
Je m'en irai vers lui; Une reviendra pas vers moi. (Psalm.) 



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MÉMOIRIS D*OUTRE-TOMBE. 



Paris, 1837. 



kSiHÉK Oe HA VIE, 1801. — ÉTÉ A SAVIGMT. 



Le succès d'il(alam'ayant détermine à recommeiicerleCM- 
nie du Christianisnie, doni il y avait déjà deux volumes im- 
primés, madame de Beaumont me proposa de me doimer 
une chambre à la campagne, dans une maison qu'elle venait 
de louer à Savigny. Je passai six mois dans sa retraite^ avec 
M. Joubert et nos autres amis. 

La maison était située à rentrée du village, du côté de 
Paris, près d'un vieux grand chemin qu'on appelle dans le 
pays le Chemin de Henri IV ; elle était adossée à un 
coteau de vignes, et avait en face le parc de Savigny, ter- 
miné par un rideau de bois et traversé par la petite rivière 
de rOrge. Sur la gauche s'étendait la plaine de Viry jus- 
qu'aux fontaines de Juvisy. Tout autour de ce pays, on 
trouve des vallées, où nous allions le soir à la découverte 
de quelques promenades nouvelles. 

Le matin, nous déjeunions ensemble ; après déjeuner, je 
me retirais à mon travail; madame de Beaumont avait la 
bonté de copier les citations que je lui indiquais. Cette noble 
femme m'a offert un asile lorsque je n'en avais pas : sans 
la paix qu'elle m'a donnée, je n'aurais peut-être jamais fini 
un ouvrage que je n'avais pu achever pendant mes mal- 
heurs. 

Je me rappellerai éternellement quelques soirées passées 
dans cet abri de l'amitié : nous nous réunissions, au retour 
de la promenade, auprès d'un bassin d'eau vive, placé au 
milieu d'un gazon dans le potager : madame Joubert, ma- 



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IIEMOIRES D*OUTRE.TOMBE. 905 

daiBiede Beaurnoot et moi, nous nous assejtons sur un banc ; 
le fils de madame Joubert se roulait à nos pieds sur ia 
pelouse : cet enfant a déji disparu. M. Joubert se prome- 
i^t à l'écart dans une allée sablée ; deux chiens de garde 
et u&e chatte se jouaient autour de nous, tandis que des 
pigeons roucoulaient sur le bord du toit. Quel bonheur 
pour un homme nouvellement débarqué de l'exil, après 
nydr passé huit ans dans un abandon profond, excepté 
quelques jours promptement écoulés ! C'était ordinairement 
dans ces soirées que mes amis me faisaient parler de mes 
voyages; je n'ai jamais si bien peint qu'alors les déserts du 
nouyeau monde. La nuit, quand les fenêtres de notre salon 
champêtre étaient ouvertes, madame de Beaumont remar- 
quait diverses constellations, en me disant que je me rap- 
pellerais un jour qu'elle m'avait appris à les connaître : 
depuis que je l'ai p^due, non loin de son tombeau, h Rome, 
j'ai plusieurs fois, du milieu de la campagne, cherché au 
firmament les étoiles qu'elle m'avait nommées; je les ai 
aperçues brillant au-dessus des montagnes de la Sabine; le 
rayon prolongé de ces astres venait frapper la surface du 
Tibre. Le lieu où je les ai vus sur les bois de Savigny, et 
ks lieux où je \& revoyais, la mobilité de mes destinées, ce 
signe qu'une femme m'avait laissé dans le ciel pour me 
souvenir d'elle, tout cela brisait mon cœur. Par quel mi- 
rade l'homme consentril i feire ce qu'il fait sur cette terre, 
hri qui doit mourir? 

Un soir, nous vimes dans notre retraite quelqu'un entrer 
k la dérobée par une fenêtre et sortir par une autre : c'était 
M. Laborie ; il se sauvait des serres de Bonaparte. Peu après 
apparut une de ces Ames en peine qui sont d'une ^èee 
déférente des autres âmes, et qui mêlent, en passant, leur 
malheur inconigm aux vulj^ires souffirances de l'espèce hu-> 
maine : c'était Lucile, ma sœur* 



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204 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 

Après mon arrivée en France, j'avais écrit à ma famille 
pour l'informer de mon retour. Madame la comtesse de 
Marigny, ma sœur ainée^ me chercha la première, se 
trompa de rue et rencontra cinq messieurs Lassagne, dont 
le dernier monta du fond d'une trappe de savetier pour 
répondre i son nom. Madame de Chateaubriand vint à son 
tour : elle était charmante et remplie de toutes les qualités 
propres i me donner le bonheur que j'ai trouvé auprès 
d'elle depuis que nous sommes réunis. Madame la com- 
tesse de Caud, Lucile, se présenta ensuite. M. Joubert et 
madame de Beaumont se prirent d'un attachement pas* 
sionné et d'une tendre pitié pour elle. Alors commença en* 
tre eux une correspondance qui n'a fini qu'à la mort des deux 
femmes qui s'étaient penchées l'une vers l'autre, comme 
deux fleurs de même nature prêtes à se faner. Madame Lu- 
cile s'étant arrêtée à Versailles, le 30 septembre i 802, je 
reçus d'elle ce billet : 

«< Je t'écris pour te prier de remercier de ma part ma- 
dame de Beaumont de l'invitation qu'elle me fait d'aller k 
Savigny. Je compte avoir ce plaisir à peu près dans 
quinze jours, à moins que du cêté de madame de Beaumont 
il ne se trouve quelque empêchement. » 

Madame de Caud vint à Savigny , comme elle l'avait annoncé. 

Je vous ai raconté que, dans sa jeunesse, ma sœur, cha- 
noinesse du chapitre de l'Argentière, et destinée & celui de 
Remiremont, avait eu pour M. de Malfilàtre, conseiller au 
parlement de Bretagne, un attachement qui, renfermé dans 
son sein, avait augmenté sa mélancolie naturelle. Pendant 
la révolution, elle épousa M. le comte de Caud, et Je perdit 
après quinze mois de mariage. La mort de madame la com- 
tesse de Farcy, sœur qu'elle aimait tendr^nent, accrut la 

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MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 208 

tristesse de madame de Caud. Elle s'attacha ensuite à ma- 
dame de Chateaubriand, ma femme, et prit sur elle un em- 
pire qui devint pénible, car Lucile était violente, impé- 
rieuse, déraisonnable, et madame de Chateaubriand, 
soumise à ses caprices, se cachait d'elle pour lui rendre les 
services qu'une amie plus riche rend à une amie susceptible 
et moins heureuse. 

Le génie de Lucile et son caractère étaient arrivés pres- 
que à la folie de J.-J. Rousseau; elle se croyait en butte à 
des ennemis secrets, elle donnait à madame de Beaumont, 
à M. Joubert, à moi, de fausses adresses pour lui écrire; elle 
examinait les cachets, cherchait a découvrir s'ils n'avaient 
point été rompus ; elle errait de domicile en domicile, ne 
pouvait rester ni chez mes sœurs, ni avec ma femme ; elle 
les avait prises en antipathie, et madame de Chateaubriand, 
a{»*ès lui avoir été dévouée au delà de tout ce qu'on peut 
imaginer, avait fini par être accablée du fardeau d'un atta- 
chement si cruel. 

Une autre fatalité avait frappé Lucile : M. de Chénedollé, 
habitant auprès de Vire, l'était allé voir à Fougères; bien- 
tit, il fut question d'un mariage qui manqua. Tout échap- 
pait à la fois à ma sœur, et, retombée sur elle-même, elle 
n'avait pas la force de se porter. Ce spectre plaintif s'assit 
un moment sur une pierre, dans la solitude riante de Savi- 
gny : tant de cœurs l'y avaient reçue avec joie ! ils l'auraient 
rendue avec tant de bonheur à une douce réalité d'exis- 
tence ! Mais le cœur de Lucile ne pouvait battre que dans 
un air fait exprès pour elle, et qui n'avait point été respiré. 
Elle dévorait avec rapidité les jours du monde à part dans 
lequel le ciel l'avait placée. Pourquoi Dieu avait-il créé un 
être uniquement pour souffrir? Quel rapport mystérieux y 
a-t-il donc entre une nature pâtissante et un principe 
étemel? 

s. 18 

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906 MÉMOIRES D'OUTRB-TOMII. 

Ma sœur n'était point changée ; elle avait pris seulfflasent 
l'expression fixe de ses maux : sa tète était un peu baissée, 
comme une tête sur laquelle les Iieures ont pesé. Elle me 
rappelait mes parents ; ces premiers souvenirs de famille, 
évoqués de la tombe, m'entouraient conmie des larves ac- 
courues pour se réchauiFer la nuit à la flamme mourante 
d'un bûcher funèbre. En la contemplant, je croyais aper- 
cevoir dans Lucile toute mon enfance, qui me regardait 
derrière ses yeux un peu égarés. 

La vision de douleur s'évanouit : cette femme, grevée de 
la vie, semblait être venue chercher l'autre femme abattue 
qu'elle devait emporter. 



Par», 4837. 



ANNJÊE DE MA VIE, 1802. ~ TALMA. 



L'été passa : selon la coutume, je m'étais promis de le 
recommencer l'année suivante; mais l'aiguille ne revient 
point à l'heure qu'on voudrait ramener. Pendant l'hiver à 
Paris, je fis quelques nouvelles connaissances. M. Jullien, 
homme riche, obligeant, et convive joyeux, quoique d'une 
famille où l'on se tuait, avait une loge aux Français; il la 
prétait à madame de Beaumont ; j'allai quatre ou cinq fois 
au spectacle avec M. de Fontanes et M. Joubert. A mon 
entrée dans le monde, l'ancienne comédie était dans toute 
sa gloire; je la retrouvai dans sa complète décomposition; 



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MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 307 

la tmgédie se soulenait encore, grâce à mademoiselle Du- 
cfaesnois et surtout à Talma, arrivé à la plus grande hauteur 
du talent dramatique. Je l'avais vu à son début ; il était 
moins beau et, pour ainsi dire , moins jeune qu'à l'âge où 
je le revoyais : il avait pris la distinction, la noblesse et la 
gravité des années. 

Le portrait que madame de Staël a fait de Talma dans son 
ouvrage sur l'Allemagne n'est qu'à moitié vrai : le brillant 
écrivain apercevait le grand acteur avec une imagination 
de femme, et lui donna ce qui lui manquait. 

Il ne fallait pas à Talma le monde intermédiaire : il ne 
savait pas le geniUhomme ; il ne connaissait pas notre an- 
cienne société ; il ne s'était pas assis à la table des châte- 
laines, dans la tour gothique au fond des bois ; il ignorait 
la flexibilité, la variété de ton, la galanterie, l'allure légère 
des mœurs, la naïveté, la tendresse, l'héroïsme d'honneur, 
les dévouenoients chrétiens de la chevalerie : il n'était pas 
Tancrède, Coucy, ou, du moins, il les transformait en héros 
d'un moyen âge de sa création : Othello était au fond de 
Vendôme. 

Qu'était-il donc, Talma? Lui, son, siècle et le temps an- 
tique. Il avait les passions profondes et concentrées de 
l'amour et de la patrie ; elles sortaient de son sein par ex- 
plosion. Il avait l'inspiration funeste, le dérangement de 
génie de la révolution à travers laquelle il avait passé. Les 
terribles spectacles dont il fut environné se répétaient dans 
son talent avec les accents lamentables et lointains des 
chœurs de Sophocle et d'Euripide. Sa grâce, qui n'était point 
la grâce convenue, vous saisissait comme le malheur. La 
noire ambition, le remords, la jalousie, la mélancolie de 
l'âme, la douleur physique, la folie par les dieux et l'adver- 
sité, le deuil humain; voilà ce qu'il savait. Sa seule entrée en 
scène, le seul son de sa voix étaient puissamment tragiques. 

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208 MÉMOIRES D'OUTRE TOBIBE. 

La souffrance et la pensée se mêlaient sur son front, respi- 
raient dans son immobilité, ses poses, ses gestes, ses pas. 
Grec, il arrivait, pantelant et funèbre, des ruines d'Argos, 
immortel Oreste, tourmenté qu'il était depuis trois mille ans 
par les Euménides ; Français, il venait des solitudes de 
Saint-Denis où les Parques de 1793 avaient coupé le fil de la 
vie tombale des rois. Tout entier triste, attendant quelque 
chose d'inconnu, mais d'arrêté dans l'injuste ciel, il mar- 
chait, forçat de la destinée, inexorablement enchaîné entre 
la fatalité et la terreur. 

Le temps jette une obscurité inévitable sur les chefs- 
d'œuvre dramatiques vieillissants; son ombre portée change 
en Rembrandt les Raphaël les plus purs ; sans Talma une 
partie des merveilles de Corneille et de Racine serait de- 
meurée inconnue. Le talent dramatique est un flambeau ; 
il communique le feu h d'autres flambeaux à demi éteints, 
et fait revivre des génies qui vous ravissent par leur splen- 
deur renouvelée. 

On doit à Talma la perfection de la tenue de l'acteur. 
Mais la vérité du théâtre et le rigorisme du vêtement sont-ils 
aussi nécessaires à l'art qu'on le suppose? Les personnages 
de Racine n'empruntent rien de la coupe de l'habit : dans 
les tableaux des premiers peintres, les fonds sont négligés 
et les costumes inexacts. Les Fureurs d'Oreste ou la Pro- 
phétie de Joad, lues dans un salon par Talma en frac, fai- 
saient autant d'effet que déclamées sur la scène par Talma 
en manteau grec ou en robe juive. Iphigénie était accoutrée 
comme madame de Se vigne, lorsque Boileau adressait ces 
beaux vers à son ami : 

Jamais Iphigénie en Aulide immolée 
N^a coûté tant de pleurs à la Grèce assemblée. 
Que dans Theureux spectacle à nos yeux étalé 
N*cn a fait, sous son nom, verser la Champmeslé. 

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MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 209 

Cette correction dans la représentation de l'objet inanimé 
est l'esprit des arts de notre temps : elle annonce la déca- 
dence de la haute poésie et du vrai drame ; on se contente 
des petites beautés quand on est impuissant aux grandes ; 
on imite, à tromper l'œil, des fauteuils et du velours, quand 
on ne peut plus peindre la physionomie de l'homme assis 
sur ce velours et dans ces fauteuils. Cependant, une fois 
descendu à cette vérité de la forme matérielle, on se trouve 
forcé de ta reproduire ; car le public, matérialisé lui-même, 
Fexige. 



ANNÉES DE MA VIE, 1802 ET 1805. — GÉNIE DU CHRISTIANISME. — 
CHUTE ANNONCÉE. — CAUSE DU SUCCÈS FINAL. 



Cependant j'achevais le Génie du Christianisme. Lucien 
en désira voir quelques épreuves ; je les lui communiquai ; 
il mit aux marges des notes assez communes. 

Quoique le succès de mon grand livre fût aussi éclatant 
que celui de la petite Atala, il fut néanmoins plus contesté : 
c'était un ouvrage grave où je ne combattais plus les prin- 
cipes de l'ancienne littérature et de la philosophie par un 
roman, mais où je les attaquais par des raisonnements et 
des faits. L'empire voltairien poussa un cri et courut aux 
armes. Madame de Staël se méprit sur l'avenir de mes 
études religieuses : on lui apporta l'ouvrage sans être 
coupé; elle passa ses doigts entre les feuillets, tomba sur 
le chapitre la Virginité, et elle dit à M. Adrien de Montmo- 
rency, qui se trouvait avec elle : 

18. 

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310 MEMOIRES D*OUTR£-TOMBE. 

— Ah ! mon Dieu ! notre pauvre Chateaubriand ! Cela va 
tomber à plat ! 

L'abbé de BouHogne ayant entre les mains quelques 
parties de mon travail, avant la mise sous presse, répondit 
à un libraire qui le consultait : 

— Si vous voulez vous ruiner, imprimez cela. 

Et Tabbé de Boullogne a fait depuis un trop magnifique 
éloge de mon livre. 

Tout paraissait en effet annoncer ma chute : quelle espé- 
rance pouvais-je avoir, moi sans nom et sans preneurs, de 
détruire l'influence de Voltaire, dominante depuis plus d'un 
demi-siècle, de Voltaire qui avait élevé l'énorme édifice 
achevé par les encyclopédistes et consolidé par tous les 
hommes célèbres en Europe? Quoi! les Diderot, lesd'Alem- 
bert, les Duclos, les Dupuis, les Helvétius, les Condorcet 
étaient des esprits sans autorité? Quoi! le monde devait 
retourner à la légende dorée, renoncer à son admiration 
acquise à des chefs-d'œuvre de science et de raison ? Pou- 
vais-je jamais gagner une cause que n'avaient pu sauver 
Rome armée de ses foudres, le clergé de sa puissance ; une 
cause en vain défendue par l'archevêque de Paris, Chris- 
tophe de Beaumont, appuyé des arrêts du parlement, de la 
force armée et du nom du roi? N'était-il pas aussi ridicule 
que téméraire à un homme obscur de s'opposer à un mou- 
vement philosophique tellement irrésistible qu'il avait pro- 
duit la révolution? Il était curieux de voir un pygmée rm- 
dir ses petits bras pour étouffer les progrès du siècle, 
arrêter la civilisation, et faire rétrograder le genre humain ! 
Grâce à Dieu, il suffirait d'un mot pour pulvériser l'insensé : 
aussi M. Ginguené, en maltraitant le Génie dti Christianisme 
dans la Décade, déclarait que la critique venait trop tard, 
puisque mon rabâchage était déjà oublié. Il disait cela cinq 
ou six mois après la publication d'un ouvrage que l'attaque 

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MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 2H 

de l'Académie française entière, à Foccasion des prix décen- 
naux, n'a pu faire mourir. 

Ce fut au milieu des débris de nos temples que je publiai 
le Génie du Christianisme. Les fidèles se crurent sauvés : 
on avâft alors un besoin de foi, une avidité de consolations 
religieuses, qui venaient de la privation de ces consolations 
depuis longues années. Que de forces surnaturelles à de- 
mander pour tant d'adversités subies! Combien de familles 
mutilées avaient à chercher auprès du Père des hommes les 
enfants qu'elles avaient perdus î Combien de cœurs brisés, 
combien d'âmes devenues solitaires, appelaient une main 
divine pour les guérir ! On se précipitait dans la maison de 
Dieu, comme on entre dans la maison d'un médecin le jour 
d'une contagion. Les victimes de nos troubles (et que de 
sortes de victimes !) se sauvaient h l'autel ; naufragés s'atta- 
chant au rocher, sur lequel elles cherchent leur salut. 

Bpnaparte, désirant alors fonder sa puissance sur la pre- 
mière base de la société, venait de faire des arrangements 
avec la cour de Rome : il ne mit d'abord aucun obstacle à 
la publication d'un ouvrage utile h la popularité de ses des- 
seins; il avait à lutter contre les hommes qui l'entouraient 
et contre des ennemis déclarés du culte; il fut donc heu- 
reux d'être défendu au dehors par l'opinion que le Génie 
du Christianisme appelait. Plus tard , il se repentit de sa 
méprise : les idées monarchiques régulières étaient arrivées 
avec les idées religieuses. 

Un épisode du Génie du Christianisme, qui fit moins de 
bruit alors qu^ Atala, a déterminé un des caractères de la 
littérature moderne; mais, au surplus, si René n'existait 
pas, je ne l'écrirais plus; s'il m'était possible de le détruire, 
je le détruirais. Une famille de Renés poètes et de Renés pro- 
sateurs a pullulé : on n'a plus entendu que des phrases la- 
mentables et décousues; il n'a plus été question que de 

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212 MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 

vents et d'orages, que de mots inconnus livrés auxj^ages 
et à la nuit. Il n'y a pas de grimaud sortant du Wllëge 
qui n'ait rêvé être le plus malheureux des hommes; de 
bambin qui à seize ans n'ait épuisé la vie, qui ne se soit 
cru tourmenté par son génie; qui, dans l'abime de^lis pen- 
sées, ne se soit livré au vague de ses passions, qui n'ait 
frappé son front pâle et échevelé, et n'ait étonné les 
hommes stupéfaits d'un malheur dont il ne savait pas le 
nom, ni eux non plus. 

Dans René^ j'avais exposé une infirmité de mon siècle; 
mais c'était une autre folie aux romanciers d'avoir voulu 
rendre universelles les afflictions en dehors de tout. Les 
sentiments généraux qui composent le fond de l'humanité, 
la tendresse paternelle et maternelle, la piété filiale, l'amitié, 
l'amour, sont inépuisables ; mais les manières particu]ièi*es 
de sentir, les individualités d'esprit et de caractère ne peu- 
vent s'étendre et se multiplier que dans de grands et nom- 
breux tableaux. Les petits coins non découverts du cœur de 
l'homme sont un champ étroit ; il ne reste rien à recueillir 
dans ce champ après la main qui Ta moissonné la première. 
Une maladie de l'âme n'est pas un état permanent et natu- 
rel : on ne peut la reproduire, en faire une littérature, en 
tirer parti comme d'une passion générale incessamment mo- 
difiée au gré des artistes qui la manient et en changent la 
forme. 

Quoi qu'il en soit, la littérature se teignit des couleurs de 
mes tableaux religieux, comme les affaires ont gardé la 
phraséologie de mes 'écrits sur la cité ; la Monarchie selon la 
Charte a été le rudiment de notre gouvernement représen- 
tatif, et mon article du Conservateur, sur les intérêts mo- 1 
raux et les intérêts matériels, a laissé ces deux désignations f 
à la politique. 
. Des écrivains me firent l'honneur d'imiter Atah et René, 

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MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 215 

de qj^me que la chaire emprunta raes récits des Missions et 
desWnfaits du Christianisme. Les passages dans lesquels je 
démontre qu'en chassant les divinités païennes des bois, 
notre culte élargi a rendu la nature à sa solitude ; les para- 
graphiE où je traite de Tinfluence de notre religion dans 
notre manière de voir et de peindre, où j'examine les chan- 
gements opérés dans la poésie et l'éloquence; les chapitres 
que je consacre à des recherches sur les sentiments étran- 
gers introduits dans les caractères dramatiques de l'anti- 
quité, renferment le germe de la critique nouvelle. Les 
personnages de Racine, comme je l'ai dit, sont et ne sont 
point des personnages grecs ; ce sont des personnages chré- 
tiens : c'est ce qu'on n'avait point du tout compris. 

Si l'effet du Génie du Christianisme n'eût été qu'une réac- 
tion contre des doctrines auxquelles on attribuait les mal- 
heurs révolutionnaires, cet effet aurait cessé avec la cause 
disparue ; il ne se serait pas prolongé jusqu'au moment où 
j'écris, ^ais l'action du Génie du Christianisme sur les opi- 
nions ne se borna pas à une résurrection momentanée d'une 
reh'gion qu'on prétendait au tombeau ; une métamorphose 
plus durable s'opéra. S'il y avait dans l'ouvrage innovation 
de style, il y avait aussi changement de doctrine ; le fond 
était altéré comme la forme ; l'athéisme et le matérialisme 
ne furent plus la base de la croyance ou de l'incroyance des 
jeunes esprits; l'idée de Dieu et de l'immortalité de l'âme 
reprit son empire : dès lors, altération dans*la chaîne des 
idées qui se lient les unes aux autres. On ne fut plus cloué 
dans sa place par un préjugé antireligieux ; on ne se crut 
plus obligé de rester momie du néant, entourée de bande- 
lettes philosophiques; on se permit d'examiner tout sys- 
tème, si absurde qu'on le trouvât, fût-il même chrétien. 

Outre les fidèles qui revenaient à la voix de leur pasteur, 
il se forma, par ce droit de libre examen, d'autres fidèles à 



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2U MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 

priori. Posez Dieu pour principe, et le Verbe va suivre : le 
Fils naît forcément du Père. 

Les diverses combinaisons abstraites ne font que substi- 
tuer aux mystères chrétiens des mystères encore plus incom- 
préhensibles : le panthéisme, qui, d'ailleurs, est deirois ou 
quatre espèces, et qu'il est de mode aujourd'hui d'attribuer 
aux intelligences éclairées, est la plus absurde des rêveries 
de l'Orient, remise en lumière par Spinosa ; il suffit de lire 
à ce sujet l'article du sceptique Bayle sur ce juif d'Amster- 
dam. Le ton tranchant dont quelques-uns parlent de tout 
cela révolterait, s'il ne tenait au défaut d'études : on se paye 
de mots que l'on n'entend pas, et l'on se figure être des 
génies transcendants. Que l'on se persuade bien que les 
Âbailard, les saint Bernard, les saint Thomas d'Aquin ont 
porté dans la métaphysique une supériorité de lumières 
dont nous n'approchons pas ; que les systèmes saint-simo- 
nien, phalanstérien, fouriériste, humanitaire, ont été trou- 
vés et pratiqués par les diverses hérésies ; que ce que Ton 
nous donne pour des progrès et des découvertes sont des 
vieilleries qui traînent depuis quinze cents ans dans les 
écoles de la Grèce et dans les collèges du moyen âge. Le 
mal est que les premiers sectaires ne purent parvenir à 
fonder leur république néoplatonicienne, lorsque Gallien 
permit à Plotin d'en faire l'essai dans la Campanie : plus 
tard, on eut le très-grand tort de brûler les sectaires quand 
ils voulurent établir la communauté des biens, déclarer la 
prostitution sainte, en avançant qu'une femme ne peut, 
sans pécher, refuser un homme qui lui demande une union 
passagère au nom de Jésus- Christ : il ne fallait, disaient-ils, 
pour arriver à cette union, qu'anéantir son âme, et la 
mettre un moment en dépôt dans le sein de Dieu. 

Le heurt que le Génie du Christianisme donna aux es- 
prits fit sortir le xviii* siècle de l'ornière, et le jeta pour 

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MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 2i5 

jamais hors de sa voie : on recommença, ou plutôt on com- 
mença à étudier les sources du christianisme : en relisant 
les Pères (en supposant qu'on les eût jamais lus), on fut 
frappé de rencontrer tant de faits curieux, tant de science 
philosophique, tant de beautés de style de tous les genres , 
tant d'idées, qui, par une gradation plus ou moins sensible, 
faisaient le passage de la société antique à la soeiété mo- 
derne : ère unique et mémorable de l'humanité, où le ciel 
communique avec la. terre au travers d'âmes placées dans 
des hommes de génie. 

Auprès du monde croulant du paganisme, s'éleva autre- 
fois, comme en dehors de la société, un autre monde, spec- 
tateur de ces grands spectacles, pauvre, à l'écart, solitaire, 
ne se mêlant des affaires de la vie que quand on avait be- 
soin de ses leçons ou de ses secours. C'était une chose mer- 
veilleuse devoir ces premiers évéques, presque tous honorés 
du nom de saints et de martyrs, ces simples prêtres veillant 
aux reliques et aux cimetières, ces religieux et ces ermites 
dans leurs couvents ou dans leurs grottes, faisant des règle- 
ments de paix, de morale, de charité, quand tout était 
guerre, corruption, barbarie; allant des tyrans de Rome 
aux chefs des Tartares et des Goths, afin de prévenir Fin- 
justice des uns et la cruauté des autres, arrêtant des armées 
avec une croix de bois et une parole pacifique ; les plus 
faibles des hommes, et protégeant le monde contre Attila ; 
places entre deux univers pour en être le lien, pour conso- 
ler les derniers moments d'une société expirante, et soute- 
nir les premiers pas d'une société au berceau. 



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216 MEMOIRES FOUTRE-TOMBE. 



GÉNIE nu CHRISTIANISME. (Suite.) — DÉFAUTS DE l'oUVRAGE. 



Il était impossible que les vérités développées dans le 
Génie du Christianisme ne contribuassent pas au change- 
ment des idées. C'est encore à cet ouvrage que se rattache 
le goût actuel pour les édifices du moyen âge : c'est moi qui 
ai rappelé le jeune siècle à l'admiration des vieux temples. 
Si l'on a abusé de mon opinion ; s'il n'est pas vrai que nos 
cathédrales aient approché de la beauté du Parthénon ; s'il 
est faux que ces églises nous apprennent dans leurs docu- 
ments de pierre des faits ignorés ; s'il est insensé de soutenir 
que ces mémoires de granit nous révèlent des choses échap- 
pées aux savants bénédictins; si, h force d'entendre rabâ- 
cher du gothique, on en meurt d'ennui, ce n'est pas ma 
faute. Du reste, sous le rapport des arts, je sais ce qui 
manque au Génie du Christianisme; cette partie de ma 
composition est défectueuse, parce que, en iSOO, je ne 
connaissais pas les arts ; je n'avais vu ni l'Italie, ni la Grèce, 
ni l'Egypte. De même, je n'ai pas tiré un parti suffisant des 
Vies des saints et des légendes ; elles m'offraient pourtant 
des histoires merveilleuses : en y choisissant avec goût^ 
on y pouvait faire une moisson abondante. Ce champ des 
richesses de l'imagination du moyen âge surpasse en fécon- 
dité les métamorphoses d'Ovide et les fables milésiennes. Il 
y a, de plus, dans mon ouvrage, des jugements étriqués ou 
faux, tels que celui que je porte sur Dante, auquel j'ai rendu 
depuis un éclatant hommage. 

Sous le rapport sérieux, j'ai complété le Génie du Chris- 
tianisme dans mes Études historiques^ un de mes écrits 
dont on a le moins parlé et qu'on a le plus volé. 



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MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 217 

Le succès d'Atala m'avait enchanté, parce que mon âme 
était encore neuve; celui du Génie du Christianisme me fut 
pénible : je fus obligé de sacrifier mon temps à des corres- 
pondances au moins inutiles et à des politesses étrangères. 
Une admiration prétendue ne me dédommageait point des 
dégoûts qui attendent un homme dont la foule a retenu le 
nom. Quel bien peut remplacer la paix que vous avez per- 
due en introduisant le public dans votre intimité? Joignez 
à cela les inquiétudes dont les Muses se plaisent à aflQiger 
ceux qui s'attachent à leur culte, les embarras d'un carac- 
tère facile, l'inaptitude à la fortune, la perte des loisirs, une 
humeur inégale, des afiections plus vives, des tristesses sans 
raison, des joies sans cause : qui voudrait, sïl en était le 
maître, acheter à de pareilles conditions les avantages incer- 
tains d'une réputation qu'on n'est pas sûr d'obtenir, qui vous 
sera contestée pendant votre vie, que la postérité ne confir- 
mera pas, et à laquelle votre mort vous rendra à jamais 
étranger? 

La eontroverse littéraire sur les nouveautés du style qu'a- 
vait excitée Atala se renouvela à la publication du Génie 
du Christianisme. 

Un trait caractéristique de l'école impériale, et même de 
l'école républicaine, est à observer : tandis que la société 
avançait en mal ou en bien, la littérature demeurait sta- 
tionnaire; étrangère au changement des idées, elle n'ap- 
partenait pas à son temps. Dans la comédie, les seigneurs 
de village, les Colin, les Babet ou les intrigues de ces salons 
que l'on ne connaissait plus, se jouaient (comme je l'ai déjà 
fait remarquer) devant des hommes grossiers et sangui- 
naires, destructeurs des mœurs dont on leur offrait le 
tableau ; dans la tragédie, un parterre plébéien s'occupait des 
familles des nobles et des rois. 

Deux choses arrêtaient la littérature à la date du 

MEMOIRES D^ODTRB-TOMBE. % i9 

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218 MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 

xviii*' siècle : l'impiëté qu'elle tenait de Voltaire et de la 
révolution, le despotisme dont la frappait Bonaparte* Le 
chef de TÉtat trouvait du profit dans ces lettres subordon- 
nées qu'il avait mises à la caserne, qui lui présentaient les 
armes, qui sortaient lorsqu'on criait : « Hors la ^rde ! i» 
qui marchaient en rang et qui manœuvraient comme des 
soldats. Toute indépendance semblait rébellion à son pou- 
voir ; il ne voulait pas plus d'émeute de mots et d'idées 
qu'il ne souffrait d'insurrection. Il suspendit VHabeci$ corpus 
pour la pensée comme pour la liberté individuellei^ Recon- 
naissons aussi que le public, fatigué d'anarchie, reprenait 
volontiers le joug des règles. 

La littérature qui exprime l'ère nouvelle n'a régné que 
quarante ou cinquante ans après le temps dont elle était 
l'idiome. Pendant ce demi^siècle elle n'était employée que 
par l'opposition. C'est madame de Staël, c'est Benjamin 
Constant, c'est Lemercier^ c'est Bonald, c'est moi ^fin, qui 
les premiers avons parlé cette langue. Le changement de 
littérature dont le xix"* siècle se vante lui est arrivé de 
l'cmigration et de l'exil; ce fut M. de Fontanes qui couva 
ces oiseaux d'une autre espèce que lui, parce que, re- 
montant au XVII'' siècle, il avait pris la puissance de ce 
temps fécond et perdu la stérilité du xvin^. Une partie 
de l'esprit humain, celle qui traite de matières U^anseen- 
dantes , s'avança seule d'un pas égal avec la civilisation ; 
malheureusement, la gloire du savoir ne fut pas mtis tadie : 
Les Laplace, le^ Lagrange, les Monge, les Chaptal, les Ber* > > 
thollet, tous ces prodiges, jadis fiers démocrates, devinrent 
les plus obséquieux serviteurs de Napoléon. Il fout le dire à 
rhonueur des lettres : la littémture nouvelle fut libre, la 
science servile; le caractère ne répondit point au génie, et 
ceux dont la pensée était montée au plus haut du dei ne 
purent élever leur âme au-dessus des pieds de Bonapaï^te : 



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MÉMOIRES D*aUTR£-T011BE. 2id 

ils prétendaient n'avoir pas besoin de Dieu, c'est pourquoi i 
ils avaient besoin d'un tjran. 

Le elassique napdéenien était le génie du xix° siè- 
cle affublé de la perruque de Louis XIV, ou frisé comme 
au temps de Louis XV. Bonaparte avait voulu que les 
hammes de h révolution ne parussent à la cour qu'en habit 
habillé, l'épée au côté. On ne voyait pas la France du mo- 
ment ;cen!!^L&i^ pas d e Tordr e, c'était de la discipline. Aussi, 
rien n'était plus enauyeux que celte pâle résurrection de la 
litlmiture d'autrefois. Ge calque froid, cet anachronisme 
improdueUf disparut quand la littérature nouvelle fit irrup- 
tion avec fracas par le Gink du Christiamême. La mort du 
duc d'Ënghien eut pour moi l'avantage, en me jetant à 
rëeart, de me hisser suivre dans la solitude mon inspira- 
tion particulière et de m'empécher de m'enrégimenter dans 
l'infanterie régulière du vieux Pinde : je dus à ma liberté 
morale ma liberté intellectuelle. 

Au dernier chapitre du Génie du Christianismej j'examine 
ce que serait devenu le monde si la foi n'eût pas été pré- 
chëe au moment de l'invasion des barbares; ; dans un autre 
pare^aphe, je mentionne un important travail à entre- 
prendre sur les changements que le christianisme apporta 
dans les lois après la conversion de Constantin. 

En supposant que l'opinion religieuse existât telle qu'elle 
est à l'heure où j'écris maintenant, le Génie du Christianisme 
étant encore à faire, je le composerais tout différemment : 
au lieu de rappeler les bienfaits et les institutions de notre 
religion au passé, je ferais voir que le christianisme est la 
pensée de l'avenir et de la liberté humaine ; que cette pen- 
sée rédemptrice et messie est le seul fondement de l'égalité 
sociale ; qu'elle seule la peut établir, parce qu'elle place au- 
près de cette égalité la nécessité du devoir, correctif et régu- 
lateur de l'instinct démocratique. La légalité ne suffît pas 

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220 MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 

pour contenir, parce qu'elle n'est pas permanente ; elle tire 
sa force de la loi ; or la loi est l'ouvrage des hommes qai 
passent et varient. Une loi n'est pas toujours obligatoire; 
elle peut toujours être changée par une autre loi : contrai- 
rement h cela, la morale est p^manente ; elle a sa force en 
elle-même, parce qu'elle vient de l'ordre immuable; elle 
seule peut donner la durée. 

Je ferais voir que partout ou le christianisme a dominé, 
il a changé l'idée, 11 a rectifié les notions du juste et de l'in- 
juste, substitué l'affirmation au doute, embrassé l'humanité 
entière dans ses doctrines et ses préceptes. Je tâcherais de 
deviner la distance où nous sommes encore de l'accomplis- 
sement total de l'Évangile, en supputant le nombre des maux 
détruits et des améliorations opérées dans les dix-huit siè- 
cles écoulés de ce càté-ei de la croix. Le christianisme agit 
avec lenteur parce qu'il agit partout; il ne s'attache pas à la 
réforme d'une société particulière ; il travaille sur la société 
générale ; sa philanthropie s'étend à tous les fils d'Adam ; 
c'est ce qu'il exprime avec une merveilleuse simplicité dans 
ses oraisons les plus communes, dans ses vœux quotidiens, 
lorsqu'il dit à la foule dans le temple : «i Prions pour touticc 
« qui souffre sur la terre. « Quelle religion a jamais parlé 
de la sorte? Le Verbe rie s'est point fait chair dans l'homme 
de plaisir : il s'est incarné à l'homme de douleur, dans le 
but de l'affranchissement de tous, d'une fraternité univer- 
selle et d'une salvation immense. 

Quand le Génie du Christianisme n'aurait donné nais- 
sance qu'à de telles investigations, je me féliciterais de l'a- 
voir publié : reste à savoir si, à l'époque de lapparition de 
ce livre, un autre Génie du Christianisme^ élevé sur le nou- 
veau plan dont j'indique à peine le tracé, aurait obtenu le 
même succès. En 1805, lorsqu'on n'accordait rien à l'an- 
cienne religion, qu'elle était l'objet du dédain, que l'on ne 

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MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE» 221 

savait pas le premier mot de la question, aurait-on été bien 
venu à parler de la liberté future descendant du Calvaire, 
quand on était encore meurtri des excès de la liberté des 
passions? Bonaparte eût-il souffert un pareil ouvrage? 11 
était peut-être utile d'exciter les regrets, d'intéresser Fima- 
gination à une cause si méconnue, d'attirer les regards siur 
l'objet méprisé, de le rendre aimable, avant de montrer 
comment il était sérieux, puissant et salutaire. 

Maintenant dans la supposition que mon nom laisse quel- 
que trace, je le devrai au Génie du Christianisme; sans > 
illusion sur la valeur intrinsèque de l'ouvrage , je lui re- 
connais une valeur accidentelle; il est venu juste et à son 
moment. Par cette raison, il m'a fait prendre place à l'une 
de ces époques historiques qui , mêlant un individu aux 
choses, contraignent à se souvenir de lui. Si l'influence de 
mon travail ne se bornait pas au changement que depuis 
quarante années il a produit parmi les générations vivantes ; 
s'il servait encore à ranimer chez les tard venus une étin- 
celle des vérités civilisatrices de la terre ; si le léger symp- 
tôme de vie que l'on croit apercevoir s'y soutenait dans les 
géaérations à venir, je m'en irais plein d'espérance dans la 
miséricorde divine. Chrétien réconcilié, ne m'oublie pas 
dans tes prières, quand je serai parti ; mes fautes m'arrê- 
teront peut-être à ces portes où ma charité avait crié pour 
toi : « Ouvrez-vous , portes éternelles ! Elevamini, portœ 
(Btemales! >» 



19. 

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223 MÉMOIRES D^OUTRE-TOMBE. 

Parîi, IMf . 

JUvu en décembre 1846. 



ANNÉES DE MA VIE, 1802 KT 4803. — CHATEAUX. — MADAME DE 
CU6TINE. — M. DE SAINT- MARTIN. — MADAME D'HWDRTOT ET 
SAINT -LAMBERT. 



Ma vie se trouva toute dërangëe aus8tt6t qu'elle cessa 
d'être à moi. J'avais une foule de eonnaissaoces eu defaors 
de ma société habituelle. J'étais appelé dans les châteaux 
que l'on rétablissait. On se rendait comme e/n pouvait dans 
ces manoirs demiHlémeuUés, demi*meublés, où un vieux 
fauteuil succédait à un fauteuil neuf. Cependant, quidques* 
uns de ces manoirs étaient restés intacts, tels que le Sforals 
échu à madame de la Briche , excellente femme dont le 
bonheur n'a jan^iis pu se débarrasser. Je me souviens que 
mon immortalité aUait, rue Saint-Dominique d'Enfer, f^pexk^ 
dre une place pour le Marais , dans une méebanle voiture 
de louage, où je rencontrais madame de Vintimilie et ma* 
dame de Fezensac. A Ghamplàtreux, M. Mole faisait relure 
de petites chambres au second étage. Son père, tué révolu- 
tionnairement, était remplacé, dans un grand salon délabré, 
par un tableau dans lequel Mathieu Mole était représenté 
arrêtant une émeute avec son bonnet carré : tableau qui 
faisait sentir la différence des temps. Une superbe patte 
d'oie de tilleuls avait été coupée ; mais une des trois ave- 
nues existait encore dans la magnificence de son vieux om- 
brage; on l'a mêlée depuis h de nouvelles plantations : nous 
CP sommes ^ux peupliers. 



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MÉMOIRES D"OUTR£-TOMBB. ^3 

iu retour de l'ëmlgration , il n'y avait si pauvre banni 
qui ne dessinât les tortiUons d'un jardin anglais dans les 
dix pieds de terre ou de cour qu'il avait retrouvés : moi- 
mèffle, n'ai-je pas plante jadis la Vallëe-aux-Loups? N'y 
ai-je pas eoinmeneé ces Mémoires? Ne les ai-je pas conti- 
nués dans le parc de Montboissier, dont on essayait alors 
de raviver l'aspect défiguré par l'abandon? Ne les ai-je pas 
prolongés dans le parc de Maintenon rétabli tout à l'heure, 
proie nouvelle pour la démocratie qui revient? Les châteaux 
brûlés en 4789 auraient dû avertir le reste des châteaux de 
demeurer cachés dans leurs décombres : mais les clochers 
des viMages engloutis qui percent les laves du Vésuve 
a'empéi^ent pas de replanta sur la surface de ces mêmes 
laves d'autres églises et d'autres hameaux. ^ 

Parmi les abeilles qui composaient leur ruche, était la 
marquise de Custtoe, héritière des longs cheveux de Mar- 
guerite de Provence, femme de saint Louis, dont elle avait 
du sang. J'a^istai à sa prise de possession de Fervaques, et 
j'eus l'honneur de coucher dans le lit du Béarnais, de même 
que dans le lit de la reine Christine à Combourg. Ce n'était 
pas une petite affaire que ce voyage ; il fallait embarquer 
dans la voiture Ast(^pbe de Custine, enfant, M. Berschtett, 
le gouvwneur, une vieille bonne alsacienne ne parlant 
qu'allemand, Jenny, la femme de dhambre, et Trim, chien 
fomeux qui mangeait les provisimis de la route. N'aurait-on 
pas pu (croire que cette colonie se rendait à Fervaques pour 
jaamis? Et cependant le château n'était pas achevé de meu- 
bla que le signal du délog^nent fut donné. J'ai vu celle qui 
affinmta Téefaafaud d'un si grand courage , je l'ai vue, plus 
blanche qu'une Parque, vêtue de noir, la taille amincie par 
k mort, la tête ornée et sa seule chevelure de soie , je l'ai 
vue me sourire de ses lèvres pâles et de ses belles dents, 
I<Hr8qu'elle quittait Sécherons/(près Genève, pour expirer 

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224 MÉMOIRES D^OUTRE-TOMBE. 

h Bcx, h rentrée du Valais; j'ai entendu son cercueil passer 
la nuit dans les rues solitaires de Lausanne , pour aller 
prendre sa place éternelle à Fervaqucs. Elle se hâtait de se 
cacher dans une terre qu'elle n'avait possédée qu'un mo- 
ment, comme sa vie. J'avais lu sur le coin d'une cheminée 
du château ces méchantes rimes attribuées à l'amant de 
Gabrielle : 

La danie de Fervaques 
Mérite de vives attaques. 

Le soldat-roi en avait dit autant à bien d'autres : décla- 
rations passagères des hommes, vite effacées et descendues 
de beautés en beautés, jusqu'à madame de Gustrne. Ferva- 
ques a été vendu. 

Je rencontrai encore la duchesse de Ghâtillon , laquelle , 
pendant mon absence des cent-jours, décora ma vallée 
d'Aulnay. Madame Lindsay, que je n'avais cessé de voir, me 
fit connaître Julie Talma. Madame de Clermont-Tonnerre 
m'attira chez elle. Nous avions une grand'mere commune , 
et elle voulait bien m'appeler son cousin. Veuve du comte 
de Clermont-Tonnerre , elle se remaria depuis au marquis 
de Talaru. Elle avait, en prison, converti M. de la Harpe. 
Ce fut par elle que je connus le peintre Neveu , enrélé au 
nombre de ses cavaliers servants ; Neveu me mit un mo- 
ment en rapport avec Saint-Martin. 

M. de Saint-Martin avait cru trouver dans Atala certain 
argot dont je ne me doutais pas, et qui lui prouvait une 
affinité de doctrines avec moi. Neveu, afin de lier deux 
frères, nous donna à diner dans une chambre haute qu il 
habitait dans les communs du Palais-Bourbon. J'arrivai au 
rendez-vous à six heures : le philosophe du ciel était déjà à 
son poste. A sept heures , un valet discret posa un potage 

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MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 225 

sur la table, se relira et ferma la porte. Nous nous assîmes 
et nous commençâmes a manger en silence. M. de Saint- 
Martin, qui , d'ailleurs, avait de très-belles façons, ne pro- 
nonçait que de courtes paroles d'oracle. Neveu répondait 
par des exclamations, avec des attitudes et des grimaces de 
peintre ; je ne disais mot. 

Au bout d'une demi-heure, le nécromant rentra, enleva 
la soupe, et mit un autre plat sur la table : les mets se suc- 
cédèrent ainsi un à un et à de longues distances* M. de 
Saint-Martin, s'écbauffant peu à peu, se mit à parler en 
façon d'archange ; plus il parlait, plus son langage devenait 
ténébreux. Neveu m'avait insinué, en me serrant la main, 
que nous verrions des choses extraordinaires, que nous 
entencbrions des bruits : depuis six mortelles heures, j'écou- 
tais et je ne découvrais rien. A minuit, Thomme des visions 
se lève tout à coup : je crus que l'esprit des ténèbres ou 
l'esprit divin descendait, que les sonnettes allaient faire 
retentir les mystérieux corridors; mais M. de Saint-Martin 
déclara qu'il était épuisé, et que nous reprendrions la con- 
versation une autre fois; il mit son chapeau et s'en alla. 
Malheureusement pour lui, il fut arrêté à la porte et forcé 
de rentrer par une visite inattendue : néanmoins, il ne tarda 
pas à disparaître. Je ne l'ai jamais revu : il courut mourir 
dans le jardin de M. Lenoir-Laroche, mon voisin d'Aulnay. 

h suis un sujet rebelle pour le swedenborgisme : Fabbé 
Furia, à un dîner chez madame de Gustine, se vanta de 
tuer un serin en le magnétisant : le serin fut le plus fort, 
et l'abbé^ hors de lui, fut obligé de quitter la partie, de 
peur d'être tué par le serin : chrétien , ma seule présence 
avait rendu le trépied impuissant. 

Une autre fois, le célèbre Gall, toujours chez madame de 
Custine, dîna près de moi sans me connaître, se trompa sur 
mon angle facial, me prit pour une grenouille et voulut. 



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22G MEMOIRES D*OUTRE^TOMB£. 

quand il sut qui j'étais, raceemmoder sa science d'une ma- 
nière dont j'étais honteux pour lui. La forme de la léte peut 
aider à distinguer le sexe dans les Individus, à indiquer ce 
qui appartient à la béte, aux passions animales; quant aux 
facultés intellectuelles, la phrénologie en ignorera toujours. 
Si Ton pouvait rassembler les crânes divers des grands 
hommes morts depuis le commencement du moade, et 
qu'on les mit sous ks yeux des phrénologistes sans leur 
dire à qui ils ont appartenu, ils n'enverraient pas un eer* 
veau & son adresse : l'examen des bosses produirait les mé- 
prises les plus comiques. 

Il me prend un remords : j'ai parlé de M. de Saiat- 
Martin avec un peu de moquerie, je m'en n^ns. Cette 
moquerie que je repousse continudtemeot, et qui me re<* 
vient sans cesse , me met en souffrance; car je hais l'esptit 
satirique comme étant l'esprit le plus petit, le plus eom« 
mun et le plus facile de tous; bien entendu que je ne fais 
pas ici le procès à la haute comédie. M. de Saint-lfortia 
était, en dernier résultat, un homme d'un grand mérite y 
d'un caractère noble et indépendant. Quand ses idées 
étaient explicables, elles étaient élevées et d'une nature 
supérieure. Ne devrais*je pas le sacrifice des deux pages 
précédentes à la généreuse et beaucoup trop flatteuse dé*- 
claration de l'auteur du Poriraii de M. de SairU-Il^rUn faii 
par lui-^néme? Je ne balancerais pas à les effacer, si ce que 
je dis pouvait nuire le moins du monde à la renommée 
grave^ de M. de Saint-Martin et à l'estime qui s'attachera 
toujours à sa mémoire. Je vois, du reste, avec plaisir que mes 
souvenirs ne m'avaient pas trompé : M. de Saint-Martin 
n'a pas pu être tout à fait frappé de la même mani^ que 
moi dans le diner dont je parle ; mais on voit que je n'avais 
pas inventé la scène, et que le récit de M. de Saint-MarUn 
ressemble au mien par le fond. 



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MEMOIRES D*OUTRE-TOMBG. 227 

« Le 37 jaiivtelr 4805, >» diUl, « j'ai eu une entrevue 
N ayec M» de Chat^ubriand dans un diner arrangé pour 
« cela, chez M. Neveu, à TÉcole polytechnique. J'aurais 
.« beauo9ttp gagné à le connaître plus tôt : c'est le seul 
«( homme de lettres honnête avec qui je me sois trouvé en 
« présence depuis que j'existe , et encore n'ai-je joui de sa 
« conversation que pendant le repas. Car aussitôt après 
« parut une visite qui le rendit muet pour le reste de la 
« séance, et je ne sais quand l'occasion pourra renaître , 
« parce que le roi de ce monde a grand soin de mettre des 
«( bâtons dans les roues de ma carriole. Au reste, de qui 
« ai-je besoin, excepté de Dieu? « 

M. de Saint-Martin vaut mille fois mieux que moi : la 
dignité de sa dernière phrase écrase du poids d'une nature 
sérieuse ma raillerie inoffensive. 

J'avais aperçu M» de Saint-Lambert et madame d'Hou- 
detôt au Marais, représentant l'un et l'autre les opinions et 
les libertés d^autrefois , soigneusement empaillées et con- 
servées : c'était le xvin* siècle expiré et marié k sa ma- 
nière. Il suffit de tenir bon dans la vie pour que les îllé-î ,\ 
gitimités deviennent des légitimités. On se sent une estime 
infinie pour immoralité, parce qu'elle n'a pas cessé d'être, 
et que le temps Ta décorée de rides. A la vérité , deux ver- 
tueux époux, qui ne sont pas époux et qui restent unis par 
respect humain, souffrent m peu de leur vénérable état; 
ils s'ennuient et se détestent cordialement dans toute la 
mauvaise humeur de l'âge : c'est la justice de Dieu. 

Malheur à qui le ciel accorde de longs jours ! 

Il devenait difficile de comprendre quelques pages des 
Confessions, quand on avait vu l'objet des transports de 
Rousseau : madame d'Houdetot avait-elle conservé les let- 

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228 MEMOIRES D*OUTRE-TOMBE. 

très que Jean-Jacques lui écrivait, et qu'il dit avoir été plus 
brûlantes que celles de la Nouvelle Héloïse ? On croit qu'elle 
en avait fait le sacrifice à Saint-Lambert. 

A près de quatre-vingts ans, madame d'Houdetot s'écriait 
encore, dans des vers agréables : 

Et Pamour me console ! 
Rien ne pourra me consoler de lui. 

Elle ne se couchait point qu'elle n'eût frappé trois fois à 
terre avec sa pantoufle, en disant à feu l'auteur des Sai- 
sons : « Bonsoir, mon ami! » C'était là à quoi se réduisait, 
en 1805, la philosophie du xvni*^ siècle. 

La société de madame d'Houdetot, de Diderot, de Saint- 
Lambert, de Rousseau, de Grimm, de madame d'Épinay, 
m'a rendu la vallée de Montmorency insupportable, et 
quoique, sous le rapport des faits, je sois bien aise qu'une 
relique des temps voltairiens soit tombée sous mes yeux, 
je ne regrette point ces temps. J'ai revu dernièrement, à 
Sannois, la maison qu'habitait madame d'Houdetot; ce n'est 
plus qu'une coque vide, réduite aux quatre murailles. Un 
âtre abandonné intéresse toujours ; mais que disent des 
foyers où ne s'est assise ni la beauté, ni la mère de famille, 
ni la religion, et dont les cendres, si elles n'étaient disper- 
sées, reporteraient seulement le souvenir vers ,des jours qui 
n'ont su que détruire? 



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MEMOIRES D*OUTRE-TOMBE. 



Paris, 4838. 



VOYAGE DANS LE MIDI DE LA FRANCE (1802). 



Une contrefaçon du Génie du Christianisme^ à Avignon, 
m'appela au mois d'octobre i802 dans le midi de la France. 
Je ne connaissais que ma pauvre Bretagne et les provinces 
du nord, traversées par moi en quittant mon pays. J'allais 
voir le soleil de Provence, ce ciel qui devait me donner un 
avant-goût de l'Italie et de la Grèce, vers lesquelles mon 
instinct et la muse me poussaient. J'étais dans une disposi- 
tion heureuse; ma réputation me rendait la vie légère : il 
y a beaucoup de songes dans le premier enivrement de la 
renommée, et les yeux se remplissent d'abord avec délices 
de la lumière qui se lève ; mais que cette lumière s'éteigne, 
elle vous laisse dans l'obscurité; si el]£ dure, l'habitude de 
la voir vous y rend bientôt insensible. 

Lyon me fit un extrême plaisir. Je retrouvai ces ouvrages 
des Romains, que je n'avais point aperçus depuis le jour où 
je lisais dans l'amphithéâtre de Trêves quelques feuilles 
à'Atala^ tirées de mon havre-sac. Sur la Saône passaient 
d'une rive à l'autre des barques entoilées , portant la nuit 
une lumière ; des femmes les conduisaient ; une nautonière 
de dix-huit ans, qui me prit à son bord, raccommodait, à 
chaque coup d'aviron, un bouquet de fleurs mal attaché à 
son chapeau. Je fus réveillé le matin par le son des cloches. 
Les couvents suspendus aux coteaux semblaient avoir recou- 
vré leurs solitaires. Le fils de M. Ballanche, propriétaire, 
après M. Migneret, du Génie du Christianisme ^ était mon 
% 90 



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4 



290 MÉMOIRES D*OUTRE*TOMBE. 

hôte : il est devenu mon ami. Qui ne connaît aujourd'hui 
le philosophe chrétien, dont les écrits brillent de cette 
clarté paisible sur laquelle on se plait à attacher les re- 
gards, comme sur le rayon d'un astre ami dans le ciel? 

Le 27 octobre, le bateau de poste qui me conduisait à 
Avignon fut obligé de s'arrêter à Tain, à cause d'une tem- 
pête. Je me croyais en Amérique : le Rhône me représen- 
tait mes grandes rivières sauvages. J*étais niché dans une 
petite auberge, au bord des flots ; un conscrit se tenait de- 
bout dans un coin du foyer ; il avait le sac sur le dos, et 
allait rejoindre Tannée dltalie. J'écrivais sur le soufflet de 
la cheminée, en face de rhôtelière, assise en silence devant 
moi, et qui, par égard pour le voyageur, empêchait le chien 
et le chat de faire du bruit. 

Ce que j'écrivais était un article déjà presque fait en des- 
cendant le Rhône et relatif à la Législation primitive de 
M. de Ronald. Je prévoyais ce qui est arrivé depuis : « La 
littérature française, disais-je, va changer de face; avec la 
révolution, vont naître d'autres pensées, d'autres vues des 
choses et des hommes. Il est aisé de prévoir que les écri- 
vains se diviseront. Les uns s'efforceront de sortir des an- 
ciennes routes ; les autres tâcheront de suivre les antiques 
modèles, mais toutefois en les présentant sous un jour nou- 
veau. Il est assez probable que les derniers finiront par 
l'emporter sur leurs adversaires, parce qu'en s'appuyant 
sur les grandes traditions et sur les grands hommes, 
ils auront des guides plus surs et des documents phis 
féconds. » 

Les lignes qui terminent ma critique voyageuse sont de 
l'histoire ; mon esprit marchait dès lors avec mon siècle : 
« L'auteur de cet article, disais-je, ne se peut refuser à une 
image qui lui est fournie par la position dans laquelle il se 
trouve. Au moment même où il écrit ces derniers mots, il 



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MÉMOIRES D*OUTRE'TOMBE. 291 

liesceiid un des plus grands fleuves de France. Sur deux 
montagnes opposées s'élèvent deux tours en ruine; au 
haut de ces tours, sont attachées de petites cloches que les 
montagnards sonnent à notre passage. Ce fleuve, ces mon* 
tagnes, ces sons, ces monuments gothiques, amusent un 
moment les yeux des spectateurs; mais personne ne s'ar* 
réte pour aller où le clocher Tinvite. Ainsi, les hommes qui 
prêchent aujourd'hui morale et religion donnent en vain 
le signal du haut de leurs ruines à ceux que le torrent du 
siècle entraine ; le voyageur s'étonne de la grandeur des 
débris, de la douceur des bruits qui en sortent, de la ma- 
jesté des souvenirs qui s'en élèvent, mais il n'interrompt 
point sa course, et au premier détour du fleuve, tout est 
oublié. » 

Arrivé à Avignon la veille de la Toussaint, un enfant 
portant des livres m'en offrit : j'achetai du premier coup 
trois éditions différentes et contrefaites d'un petit roman 
nommé Atala. En allant de libraire en libraire, je déterrai 
le contrefacteur, à qui j'étais inconnu. Il me vendit les 
quatre volumes du Génie du Christianisme, au prix raison- 
nable de neuf francs l'exemplaire, et me fit un grand éloge 
de l'ouvrage et de Fauteur. Il habitait un bel hàtel entre 
cour et jardin. Je crus avoir trouvé la pie au nid : au bout 
de vingt-quatre heures, je m'ennuyai de suivre la fortune, 
et je m'arrangeai presque pour rien avec le voleur. 

Je vis madame de Janson, petite femme sèche, blanche 
et résolue, qui, dans sa propriété, se battait avec le Rhène, 
échangeait des coups de fusil avec les riverains et se défen- 
dait contre les années. 

Avignon me rappela mon compatriote. Du Guesclin 
valait bien Bonaparte, puisqu'il arracha la France à la con- 
quête. Arrivé auprès de la ville des papes avec les aventu- 
riers que sa gloire entraînait en Espagne, il dit au prévôt 

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2S2 MEMOIRES D'OUTRETOMBE. 

envoyé au-devant de lui par le pontife : « Frère, ne me 
celez pas : dont vient ce trésor? L'a prins le pape en son 
trésor? Et il lui répondit que non, et que le commun 
d'Avignon Tavoit payé chacun sa portion. Lors, dit Ber- 
trand, prévost, je vous promets que nous n'en aurons 
denier en notre vie, et voulons que cet argent cueilli soit 
rendu à ceux qui l'ont payé, et dites bien au pape qu'il le 
leur fasse rendre; car si je savois que le contraire fust, il 
m'en poiseroit; et eusse ores passé la mer, si retournerois-je 
par-deçà. Adon': fut Bertrand payé de l'argent du pape, et 
ses gens de rechief absous, et ladite absolution primière de 
rechief confirmée. » 

Les voyages transalpins commençaient autrefois par 
Avignon, c'était l'entrée de l'Italie. Les géographies disent: 
« Le Rhône est au roi, mais la ville d'Avignon est arrosée 
par une branche de la rivière de la Sorgue, qui est au 
pape. » Le pape est-il bien sûr de conserver longtemps la 
propriété du Tibre? On visitait à Avignon le couvent des 
Célestins. Le bon roi René, qui diminuait les impôts quand 
la tramontane soufflait, avait peint dans une des salles du 
couvent des Célestins un squelette : c'était celui d'une 
femme d'une grande beauté qu'il avait aimée. 

Dans l'église des Cordeliers se trouvait le- sépulcre de 
madonna Laiim : François I*" commanda de l'ouvrir et sa- 
lua les cendres immortalisées. Le vainqueur de Marignan 
laissa à la nouvelle tombe qu'il fit élever, cette épitaphe : 

En petit lieu compris vous pouvez voir 
Ce qui comprend beaucoup par renommée : 



gentille amc, estant tant estimée, 
Qui le pourra louer qu'en se taisant? 
Car la parole est toujours réprimée 
Quand le sujet surmonte le disant. 



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MEMOIRES D'OUTRETOMBE. 233 

On aura beau faire, le père des lettres. Vomi de Benve- 
nuto Cellini, de Léonard de Vinci, du Primatice, le roi k 
qui nous devons la Diane, sœur de l'Apollon du Belvédère, 
et la sainte Famille de Raphaël ; le chantre de Laurc, Tad- 
mirateur de Pétrarque, a reçu des beaux-arts reconnais- 
sants une vie qui ne périra point. 

J'allai à Vaucluse cueillir au bord de la fontaine des 
bruyères parfumées et la première olive que portait un 
jeune olivier : 

Chiara fontana, in quel mcdesmo bosco 

Sorgea d* un sasso ; ed acque fresche et doici 

Spargea soavemcnte mormorando : 

Âl bel scggio riposto, ombroso c fosco 

Ne pastori appressavan, ne bifolci, 

Ma nimfe et muse a quel Icnor cantando. 

« Celte claire fontaine, dans ce même bocage, sort d'un 
rocher; elle répand, fraîches et douces, ses ondes qui sua^ 
vement murmurent. A ce beau lit de repos, ni les pasteurs 
ni les troupeaux ne s'empressent; mais la nymphe et la 
muse y vont chantant. » 

Pétrarque a raconté comment il rencontra cette vallée : 

« Je m'cnquérais, dit-il, d'un lieu caché où je pusse me 
retirer comme dans un port, quand je trouvai une petite 
vallée fermée, Vaucluse, bien solitaire, d'où naît la source 
de la Sorgue, reine de toutes les sources : je m'y établis. 
C'est là que j'ai composé mes poésies en langue vulgaire : 
vers où j'ai peint les chagrins de ma jeunesse. » 

C'est aussi de Vaucluse qu'il entendait, comme on l'en- 
tendait encore lorsque j'y passai, le bruit des armes reten- 
tissant en Italie ; il s'écriait : 



Italia mia. 



20. 

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S5i MÉMOIRES D*0UTR&T09fBS. 

diluvio raecolto 

Pi cbe deserti $traai 

Per inondar i postri dolci campi ! 

Non è questo *1 terren ch' io toccai pria ? 
t Non è questo *1 mio nido, 
Ove nudrito fui si dolcemente ? 
Non è questa la patria^ in eh^ io mi fido, 
Madré benigna e pia 
Chi copre V uno et V altro mio parente? 

« Mon Italie !... déluge rassemblé des déserts étrangers 
pour inonder nos doux champs !. .. N'est-ce pas là le sol que 
je touchai d'abord ? N'est-ce pas là le nid où je fus si douce- 
ment nourri ? N'est-ce pas là la patrie en qui je me confie, 
mère bénigne et pieuse qui couvre l'un et l'autre de mes 
parents ? » 

Plus tard, l'amant de Laure invite Urbain V à se trans- 
porter à Rome : 

« Que répondrez-vous à saint Pierre, s'écrie-t-il éloquem- 
« ment, quand il vous dira : uQuesepasse-t-ilàflome? Dans 
«quel état est mon temple, mon tombeau, mon peuple? 
« Vous ne répondez rien? D'où venez-vous? Avez-vous Yisl" 
« bité les bords du Rhône? Vous y naquîtes, dites-vous ; 
« et moi, n'étais-je pas né en Galilée? » 

Siècle fécond, jeune, sensible, dont l'admiration remuait 
les entrailles; siècle qui obéissait à la lyre d'un grand poëte, 
comme à la loi d'un législateur ! C'est à Pétrarque que nous 
devons le retour du souverain pontife au Vatican ; c'est sa 
voix qui a fait naitre Raphaël et sortir de terre le dôme de 
Michel-Ange. 

De retour à Avignon, je cherchai le palais des papes, et 
l'on me montra la Glacière : la révolution s'en est prise aux 
lieux célèbres; les souvenirs du passé sont obligés de pous- 
ser au travers et de reverdir sur des ossements. Hélas! les 

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MÉMOIRES FOUTRErTOMBE. 235 

gémia^amento des victimes meurent vite après elles; ils 
arrivent à peine à quelque écho qui les fait survivre un mo- 
ment, quand déjà la voix dont ils s'exhalaient est éteinte. 
IkUis tandis que le cri des douleurs expirait au bord du 
Rbdne, on entendait dans le lointain les sons du luth de 
Pétrarque; une canzone solitaire, échappée de la tombe, 
continuait à charmer Vaucluse d'une immortelle mélanco» 
lie et de chagrins d'amour d'autrefois. 

Alain Chartier était venu de Bayeux se faire enterrer à 
Avignon dans l'église de Saint- Antoine. Il avait écrit la Belle 
Dame sans mercy j et le baiser de Marguerite d'Ecosse l'a 
fait vivre. 

D'Avignon je me rendis à Marseille. Que peut avoir à 
désirer une ville à qui Gicéron adresse ces paroles, dont le 
tour oratoire a été imité par Bossuet : « Je ne t'oublierai 
pas, Marseille, dont la vertu est à un degré si éminent, que 
la plupart des nations te doivent céder, et que la Grèce 
même ne doit pas se comparer à toi. » {Pro Z. Flaeco.) 
Tacite, dans la Vie d'Agricolay loue aussi Marseille^ comme 
mêlant l'urbanité grecque à l'économie des provinces la- 
tines. Fille d'Hellénie, institutrice de la Gaule,»célébrée par 
Cieéron, emportée par César, n'est-ce pas réunir assez de 
gloire? Je me hâtai de monter à Notre-Dame de la Garde, 
pour admirer la mer que bordent avec leurs ruines les 
cAtes riantes de tous les pays fameux de l'antiquité. La mer, 
qui ne marche point, est la source de la mythologie, eomme 
l'Océan, qui se lève deux fois le jour, est l'abtme auquel a 
dit Jéhovah : 

« Tu n'iras pas plus loin. » 

Cette année même, 1858, j'ai remonté sur cette cime; 
j'ai revu cette mer qui m'est à présent si connue, et au bout 
de laquelle s'élevèrent la croix et la tombe victorieuses, le 
mistral soufflait ; je suis entré dans le fort bâti par Fran- 

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256 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 

çois l^% où ne veillait plus un vétéran de l'armée d'Egypte, 
mais où se tenait un conscrit destiné pour Alger et perdu 
sous des voûtes obscures. Le silence régnait dans la chapelle 
restaurée, tandis que le vent mugissait au dehors. Le can- 
tique des matelots de la Bretagne à Notre-Dame de Ban- 
Secours me revenait en pensée : vous savez quand et com- 
ment je vous ai déjà cité cette complainte de mes premiers 
jours de l'Océan ; 

Je mets ma confiance, 
Vierge, en voti'e secours, etc. 

Que d'événements il avait fallu pour me ramener aux 
pieds de V Étoile des mers, à laquelle j'avais été voué dans 
mon enfance! Lorsque je contemplais ces ex-voto ^ ces pein- 
tures de naufrages suspendues autour de moi, je croyais lire 
l'histoire de mes jours. Virgile place sous les portiques de 
Carthage le héros troycn ému à la vue d'un tableau repré- 
sentant l'incendie de Troie, et le génie du chantre d'HamIet 
a profité de l'âme du chantre de Didon. 

Au bas de ce rocher, couvert autrefois d'une foret chantée 
par Lucain, je n'ai point reconnu Marseille : dans ses rues 
droites, longues et larges, je ne pouvais plus m'égarer. Le 
port était encombré de vaisseaux ; j'y aurais à peine trouvé, 
il y a trente-six ans, une nave^ conduite par un descendant 
de Pythéas, pour me transporter en Chypre comme Join- 
ville ; au rebours des hommes, le temps rajeunit les villes. 
J'aimais mieux ma vieille Marseille avec ses souvenirs des 
Bérenger, du duc d'Anjou, du roi René, de Guise et d'Éper- 
non, avec les monuments de Louis XIV et les vertus de Bel- 
zunce; les rides me plaisaient sur son front. Peut-être qu'en 
regrettant les années qu'elle a perdues, je ne fais que pleu- 
rer celles que j'ai trouvées. Marseille m'a reçu gracieuse- 

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MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 237 

ment , il est vrai ; mais l'ëmule d'Athènes est devenue trop 
jeune pour moi. 

Si les Mémoires d'Alfieri eussent été publiés en 1802, je 
n'aurais pas quitté Marseille sans visiter le rocher des bains 
du poète. Cet liômme rude est arrivé une fois au charme de 
la rêverie et de l'expression : 

« Après le spectacle, dit-il, un de mes amusements, à 
Marseille, était de me baigner presque tous les soirs dans 
la mer; j*avais trouvé un petit endroit fort agréable, sur une 
langue de terre placée à droite hors du port, où, en m'as- 
seyant sur le sable, le dos appuyé contre un rocher, qui 
empêchait qu'on ne pût me voir du côté de la terre, je 
n'avais plus devant moi que le ciel et la mer. Entre ces 
deux immensités qu'embellissaient les rayons d'un soleil 
couchant, je passais, en rêvant, des heures délicieuses; et 
là, je serais devenu poëte si j'avais su écrire dans une 
langue quelconque. )> 

Je revins par le Languedoc et la Gascogne. A Nimes, les 
Arènes et la Maison carrée n'étaient pas encore dégagées : 
cette année 1858, je les ai vues dans leur exhumation. Je 
suis aussi allé chercher Jean Reboul. Je me défiais de ces 
ouvriers-poëtes, qui ne sont ordinairement ni poëtes, ni 
ouvriers : réparation à M. Reboul. Je l'ai trouvé dans sa 
boulangerie : je me suis adressé à lui sans savoir à qui je 
parlais, ne le distinguant pas de ses compagnons de Cérès. 
Il a pris mon nom, et m'a dit qu'il allait voir si la personne 
que je demandais était chez elle. Il est revenu bientôt après 
et s'est fait connaître : il m'a mené dans son magasin; nous 
avons circulé dans un labyrinthe de sacs de farine, et nous 
sommes grimpés par une espèce d'échelle dans un petit 
réduit, comme dans la chambre haute d'un moulin à vent. 
Là, noua nous sommes assis et nous avons causé. J'étais 
heureux comme dans mon grenier, à Londres, et plus heu- 

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288 MÉMOIRES D*OUTRE-TOMBE. 

reux que dans mon fauteuil de ministre à Paris. M. Reboul 
a tire d'une commode un manuscrit, et m'a lu des vers 
énergiques d'un poëme qu'il compose sur le dernier jour. 
Je l'ai félicité de sa religion et de son talent. Je me rappe* 
lais ses belles strophes à un Exilé : 

Quelque chose de grand se couve dans le monde ; 

Il faut, ô jeune roi, que ton âme y réponde; 

Oh ! ce n'est pas pour rien que, calmant notre deuil, 

Le ciel par un mourant fit révéler ta vie ; 

Que quelque temps après, de ses enfants suivie. 

Aux yeux de Tunivers, la nation ravie 

Téleva dans ses bras sur le bord d'un cercueil ! 

n fallut me séparer de mon hdte, non sans souhaiter au 
poëte les jardins d'Horace. J'aurais mieux aimé qu'il révét 
au bord de la cascade de Tibur, que de le voir recueillir le 
froment broyé par la roue au-dessus de cette cascade. Il est 
vrai que Sophocle était peut-être un forgeron à Athènes, et 
que Plaute, à Rome, annonçait Reboul à Nimes. 

Entre Nîmes et Montpellier, je passai sur ma gauche 
Aigues-Mortes , que j'ai visitée en 1838. Cette ville est 
encore toute entière avec ses tours et son enceinte : elle 
ressemble à un vaisseau de haut bord échoué sur le sable 
où l'ont laissée saint Louis, le temps et la mer. Le saint 
Roi avait donné des usages et statuts à la ville d'Aigues* 
Mortes. « Il veut que la prison soit telle, qu'elle serve non 
à l'extermination de la personne, mais à sa garde; que nulle 
information ne soit faite pour des paroles injurieuses; que 
l'adultère même ne soit recherché qu'en certain cas, et que ; 
le violateur d'une vierge, volente vel nolente, ne perde ni ' 
la vie, ni aucun de ses membres, sed alio modo funiatur. » 

A Montpellier, je revis la mer, à qui j'aurais volontiers 
écrit comme le roi très-chrétien à la confédération suisse : 



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MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE. S89 

u Ma fidèle alliée et ma grande amie. » Scaliger aurait 
voulu faire de Montpellier le nid de sa vieillesse. Elle a reçu 
son nom de deux vierges saintes : Mons puellarum : de là 
la beauté de ses femmes. Montpellier, en tombant devant le 
cardinal de Richelieu , vit mourir la constitution aristocra- 
tique de la France. 

De Montpellier à Narbonne, j'eus, chemin faisant, un re- 
tour à mon naturel, une attaque de mes songeries. J'aurais 
oublié cette attaque si, comme certains malades imagi- 
naires, je n'avais enregistré le jour de ma crise sur un tout 
petit bulletin, seule note de ce temps retrouvée pour aide 
à ma mémoire. Ce fut cette fois un espace aride, couvert 
de digitales, qui me fit oublier le monde : mon regard 
glissait sur cette mer de tiges empourprées, et n'était arrêté 
au loin que par la chaîne bleuâtre du Cantal. Dans la na- 
ture, hormis le ciel, l'océan et le soleil, ce ne sont pas les 
immenses objets dont je suis inspiré ; ils me donnent seule- 
ment une sensation de grandeur, qui jette ma petitesse 
éperdue et non consolée aux pieds de Dieu. Mais une fleur 
que je cueille, un courant d'eau qui se dérobe parmi des 
joncs, un oiseau qui va s'envolant et se reposant devant 
moi, m'entrainent à toutes sortes de rêves. Ne vaut-il pas 
mieux s'attendrir sans savoir pourquoi, que de chercher 
dans la vie des intérêts émoussés, refroidis par leur répé- 
tition et leur multitude? Tout est usé aujourd'hui, même le 
malheur. , 

A Narbonne, je rencontrai le canal des Deux-Mers. Cor- 
neille, chantant cet ouvrage, ajoute sa grandeur à celle de 
Louis XIV: 

La Garonne et le Tarn, en leurs grottes profondes, 
Soupiraient dès longtemps pour marier leurs ondes, 
Et faire ainsi coûter par un heureux penchant 
Les trëfors de Taurore aux rives du couchant. 



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240 MÉMOIRES D*OUTRE-TOMBE. 

Mais â des vœux si doux, à des flammes si belles, 
La nature, atlachée a des lois éternelles. 
Pour obstacle invincible opposait fièrement 
Des monts et des rochers Taffreux enchaînement. 
France, ton grand roi parle, et ces rochers se fendent, 
La terre ouvre son sein, les plus hauts monts descendent. 
Tout cède 



A Toulouse, j'aperçus du pont de la Garonne la ligne des 
Pyrénées; je la devais traverser quatre ans plus tard : les ( 
horizons se succèdent comme nos jours. On me proposa de t 
me montrer dans un caveau le c^nrps desséché de la belle 
Paule : heureux ceux qui croient sans avoir vu ! Montmo- 
rency avait été décapité dans la cour de Thôtel de ville ; cette 
tête coupée était donc bien importante, puisqu'on en parle 
encore après tant d'autres têtes abattues? Je ne sais si dans 
l'histoire des procès criminels il existe une déposition de 
témoin qui ait fait mieux reconnaître l'identité d'un homme: 

«c Le feu et la fumée dont il était couvert, dit Guitaut, 
m'empêchèrent d'abord de le reconnailre; mais voyant un 
homme qui, après avoir rompu six de nos rangs, tuait en* 
core des soldats au septième, je jugeai que ce ne pouvait 
être que M. de Montmorency ; je le sus certainement lors- 
que je le vis renversé à terre sous son cheval mort. » 

L'église abandonnée de Saint-Sernin me frappa par son 
architecture. Cette église est liée à l'histoire des Albigeois, 
que le poëme, si bien traduit par M. Fauriei, fait revivre : 

u Le vaillant jeune comte, la lumière et l'héritier de son 
père, la croix et le fer, entrent ensemble par l'une des 
portes. Ni en chambre, ni en étage, il ne resta pas une 
jeune fille ; les habitants de la ville, grands et petits, re- 
gardent tous le comte comme fleur de rosier. » 

C'est de l'époque de Simon de Montfort que date la perte 
de la langue d'oc ; u Simon, se voyant seigneur de tant de 



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MÉMOIRES D*OUTRE-TOMBE. 241 

terres, les départit entre les gentilshommes, tant Français 
qu'autres, alque loci leges dedimm; » disent les huit ar- 
chevêques et ëvéques signataires. 

J'aurais bien voulu avoir le temps de m'enquérir à Tou- 
louse d'une de mes grandes admirations^ de Cujas, écrivant, 
couché à plat ventre, ses livres épandus autour de lui. Je 
ne sais si l'on a conservé le souvenir de Suzanne, sa fille, 
mariée deux fois. La constance n'amusait pas beaucoup 
Suzanne, elle en faisait peu de cas ; mais elle nourrit l'un 
de ses maris des infidélités dont mourut l'autre. Cujas fut 
protégé par la fille de François 1°*^, Pibrac par la fille de 
Henri II, deux Mai^uerite de ce sang des Valois, pur sang 
des Muses. Pibrac est célèbre par ses quatrains traduits en 
persan. J'étais logé peut-être dans l'hôtel du président son 
père, 

u Ce bon M. de Pibrac, dit Montaigne, avoit un esprit 
si gentil, les opinions si saines, les mœurs si douces; son 
âme étoit si disproportionnée à notre corruption et à nos 
tempêtes ! » 

Et Pibrac a fait l'apologie de la Saint-Barthélémy* 

Je courais sans pouvoir m'arrêter; le sort me renvoyait 
à i858 pour admirer en détail la cité de Raimond de Saint- 
Gilles, et pour parler des nouvelles connaissances que j'y ai 
faites; M. de Lavergne, homme de talent, d'esprit et de 
raison; mademoiselle Honorine Gasc, Malibran future. 
Celle-ci, en ma qualité nouvelle de serviteur de Clémence 
Isaure, me rappelait ces vers que Chapelle et Bachaumont 
écrivaient dans l'ile d'Ambijoux, près de Toulouse : 

Hélas ! que Ton serait heureux 
Dans ce beau lieu digue d*envie, 
Si, toujours aimé de Sylvie, 
On pouvait, toujours amoureux, 
Avec elle passer sa vie ! 
% 2! 

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S42 MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 

Puisse mademoiselle Honorine être en garde contre sa 
belle voix ! Les talents sont de Vor de Toulouse : ils portent 
malheur. 

Bordeaux était à peine débarrasse de ses éehafauds et de 
ses lâches girondins. Toutes les villes que je voyais avaient 
Tair de belles femmes relevées d'une violente maladie, et 
qui commencent à peine h respirer. A Bordeaux, Louis XIV 
avait jadis fait abattre le palais des Tutelles, afin de bâtir 
le Château-Trompette; Spon et les amis de l'antiquité 
gémirent : 

Pourquoi dcmolil-on ces colonnes des dieux, 
Ouvrage des Césars, monument tutélaire ? 

On trouvait à peine quelques restes des Arènes. Si l'on 
donnait un témoignage de regret à tout ce qui tombe, il 
faudrait trop pleurer. 

Je m'embarquai pour Blaye. Je vis ce château alors 
ignoré, auquel, en 1833, j'adressai ces paroles : « Captive 
de Blaye! je me désole de ne pouvoir rien pour vos pré- 
sentes destinées! » Je m'acheminai vers Rochefort, et je 
me rendis à Nantes, par la Vendée. 

Ce pays portait, comme un vieux guerrier, les mutila- 
tions et les cicatrices de sa valeur. Des ossements blanchis par 
le temps et des ruines noircies par les flammes frappaient 
les regards. Lorsque les Vendéens étaient près d'attaquer 
l'ennemi, ils s'agenouillaient et recevaient la bénédiction 
d'un prêtre : la prière prononcée sous les armes n'était 
point réputée faiblesse, car le Vendéen qui élevait son épée 
vers le ciel demandait la victoire et non la vie. 

La diligence dans laquelle je me trouvais enterré était 
remplie de voyageurs qui racontaient les viols et les meur- 
tres dont ils avaient glorifié leur vie dans les guerres ven- 



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MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 2iS 

déennes. Le cœur me palpita, lorsqu*ayant traversé la 
Loire, à Nantes, j'entrai en Bretagne. Je passai le long des 
murs de ce collège de Rennes, qui vit les dernières années 
de mon enfance. Je ne pus rester que vingt-quatre heures 
auprès de <na femme et de mes sœurs, et je regagnai 
Paris. 



Puris, iSn. 



ANNÉES DE MA VIE, 1802 ET 1805. — M. DE LA HAnPE. 
— SA MORT. 



J'arrivai pour voir mourir un homme qui appartenait à 
ces noms supérieurs au second rang dans le xviii" siècle, et 
qui , formant une arrière-ligne solide dans la société, don- 
naient à cette société de l'ampleur et de la consistance. 

J'avais connu M. de la Harpe en 1789 : comme Flins, il 
s'était pris d'une belle passion pour ma sœur, madame la 
comtesse de Farcy. Il arrivÉ^it avec trois gros volumes de 
ses œuvres sous ses petits bras, tout étonné que sa gloire ne 
triomphât pas dçs cœurs les plus rebelles. Le verbe haut, 
la mine animée, il tonnait contre les abus, faisant faire une 
omelette chez les ministres où il ne trouvait pas le diner 
bon, mangeant avec ses doigts, traînant dans les plats ses 
manchettes, disant des grossièretés philosophiques aux plus 
grands seigneurs qui raffolaient de ses insolences ; mais , 
somme toute, esprit droit, éclairé, impartial au milieu de 
ses passions, capable de sentir le talent, de l'admirer, de 



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2a MÉMOIRES D*0(JTRE-TOMB£. 

pleurer à de beaux vers ou à une belle action , et ayant un 
de ces fonds propres à porter le repentir. 11 n'a pas manqué 
sa fin : je le vis mourir chrétien courageux, le goût 
agrandi par la religion, n'ayant conservé d'orgueil que 
contre l'impiété, et de haine que contre la langue révolu- 
tionnaire, 

A mon retour de l'émigration, la religion avait rendu 
N. de la Harpe favorable à mes ouvrages : la maladie dont il 
était attaqué ne l'empêchait pas de travailler ; il me récitait 
des passages d'un poëme qu'il composait sur la révolution ; 
on y remarquait quelques vers énergiques contre les crimes 
du temps et contre les honnêtes gens qui les avaient soufferts : 



Mais s'ils ont tout osé, vous avez tout permis : 
Plus ropprcsseur est vil, plus resclave est infâme. 



Oubliant qu'il était malade , coiffé d'un bonnet blanc , 
vêtu d'un spencer ouaté, il déclamait à tue-tête ; puis lais- 
sant échapper son cahier, il disait d'une voix qu'on entendait 
à peine : 

— Je n'en puis plus ; je sens une griffe de fer dans le côté. 
Et si, malheureusement, une servante venait à passer, il 

reprenait sa voix de stentor et mugissait : 

— Allez-vous-en! Allez-vous-en! Fermez la porte ! 
Je lui disais un jour : 

— Vous vivrez pour l'avantage de la religion. 

— Ah! oui, me répondit-il, ce serait bien à Dieu ; mais 
il ne le veut pas, et je mourrai ces jours-ci. 

Retombant dans son fauteuil, et enfonçant son bonnet sur 
ses oreilles, il expiait son orgueil par sa résignation et son 
humilité. 

Dans un diner chez Migneret, je l'avais entendu parler 
de lui-même avec la plus grande modestie, déclarant qu'il 



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MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 24» 

n'avait rien fait de supérieur, mais qu'il croyait que Fart et 
la langue n'avaient point dégénéré entre ses mains. 

M. de la Harpe quitta ce monde le il février 1803 ; l'au- 
teur des Saisons mourait presque en même temps au milieu 
de toutes les consolations de la philosophie, comme M. de la 
Harpe au milieu de toutes les consolations de la religion ; 
l'un visité des hommes, l'autre visité de Dieu. 

M. de la Harpe fut enterré le 12 février 1805, au cime- 
tière de la barrière de Vaugirard. Le cercueil ayant été dé- 
posé au bord de la fosse, sur le petit monceau de terre qui 
le devait bientôt recouvrir, M. de Fontanes prononça un 
discours. La scène était lugubre : les tourbillons de neige 
tombaient du ciel et blanchissaient le drap mortuaire que le 
vent soulevait, pour laisser passer les dernières paroles de 
l'amitié à l'oreille de la mort. Le cimetière a été détruit et 
M. de la Harpe exhumé : il n'existait presque plus rien de 
ses cendres chétives. Marié sous le Directoire, M. de la 
Harpe n'avait pas été heureux avec sa belle femme; elle 
l'avait pris en horreur en le voyant, et ne voulut jamais lui 
accorder aucun droit. 

Au reste, M. de la Harpe avait, ainsi que toute chose, di- 
minué auprès de la révolution qui grandissait toujours : les 
renommées se hâtaient de se retirer devant le représentant 
de cette révolution, comme les périls perdaient leur puis- 
sance devant lui. 



2f. 

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246 MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 



Ptrb, 48S8. 



ANNÉES DE MA VIE, 1802 ET i805. — ENTEEYUE AVEC 
BOHAPAITE. 



Tandis que nous étions occupés du vivre et du mourir 
vulgaire, la marche gigantesque du monde s'accomplissait; 
Fhomme du temps prenait le haut hout dans la race hu- 
maine. Au milieu des remuements immenses, précurseurs 
du déplacement universel, j'étais débarqué à Calais pour 
concourir à l'action générale, dans la mesure assignée à 
chaque soldat. J'arrivai, la première année du siècle, au 
camp où Bonaparte battait le rappel des destinées : il de- 
vint bientôt premier consul à vie. 

Après l'adoption du concordat par le corps législatif 
en i802, Lucien, ministre de l'intérieur, donna une fête à 
son frère ; j'y fus invité, comme ayant rallié les forces chré- 
tiennes et les ayant ramenées à la charge. J'étais dans la 
galerie, lorsque Napoléon entra : il me frappa agréable- 
ment', je ne l'avais jamais aperçu que de loin. Son sourire 
était caressant et beau ; son œil admirable, surtout par la 
manière dont il était placé sous son front et encadré dans 
ses sourcils. Il n'avait encore aucune charlatanerie dans le 
regard, rien de théâtral et d'aflFecté. Le Génie du Christia- 
nisme, qui faisait en ce moment beaucoup de bruit, avait 
agi sur Napoléon. Une imagination prodigieuse animait ce 
politique si froid : il n'eût pas été ce qu'il était , si la muse 
n'eût été là ; la raison accomplissait les idées du poëte. Tous 
ces hommes à grande vie sont toujours un composé de deux 



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MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE. U7 

natures, car il les faut capables d'inspiration et d'action : 
Tune enfante le projet, l'autre Taccomplit. 

Bonaparte m'aperçut et me reconnut j'ignore à quoi. 

Quand il se dirigea vers ma personne, on ne savait qui il 
cherchait; les rangs s'ouvraient successivement; chacun es- 
pérait que le consul s'arrêterait à lui : il avait l'air d'éprou- 
ver une certaine impatience de ces méprises. Je m'enfonçais 
derrière mes voisins ; Bonaparte éleva tout à coup la voix 
et me dit : 

-* M. de Chateaubriand ! 

Je restai seul alors en avant, car la foule se retira et 
bientôt se reforma en cercle autour des interlocuteurs. Bo- 
naparte m'aborda avec simplicité : sans me faire de com- 
pliments , sans questions oiseuses , sans préambule, il me 
parla sur-le-champ de l'Egypte et des Arabes, comme si 
j'eusse été de son intimité et comme s'il n'eût fait que con- 
tinuer une conversation déjà commencée entre nous. 

— J'étais toujours frappé, me dit-il, quand je voyais les 
cheiks tomber à genoux au milieu du désert, se tourner 
vers l'orient et toucher le sable de leur front. Qu'était-ce 
que cette chose inconnue qu'ils adoraient vers l'orient? 

Bonaparte s'interrompit, et passant sans transition à une 
autre idée : 

— Le christianisme ! Les idéologues n'ont-ils pas voulu 
en faire un système d'astronomie ! Quand cela serait, croient- 
ils me persuader que le christianisme est petit? Si le chris- 
tianisme est l'allégorie du mouvement des sphères, la géo- 
métrie des astres, les esprits forts ont beau faire, malgré eux 
ils ont encore laissé assez de grandeur à Vinfâme, 

Bonaparte incontinent s'éloigna. Gomme à Job, dans ma 
nuit, « un esprit est passé devant moi ; les poils de ma 
chair se sont hérissés ; il s'est tenu là : je ne connais point 
son visage, et j'ai entendu sa voix comme un petit soufiGle» » 

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248 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 

Mes jours n'ont été qu'une suite de visions ; l'enfer et le 
ciel se sont continuellement ouverts sous mes pas ou sur 
ma tête, sans que j'aie eu le temps de sonder leurs ténèbres 
ou leurs lumières. J'ai rencontré une seule fois sur le rivage 
des deux mondes l'homme du dernier siècle et l'homme du 
nouveau, Washington et Napoléon. Je m'entretins un mo- 
ment avec l'un et l'autre; tous deux me renvoyèrent à la 
solitude, le premier par un souhait bienveillant, le second 
par un crime. 

Je remarquai qu'en circulant dans la foule, Bonaparte me 
jetait des regards plus profonds que ceux qu'il avait arrêtés 
sur moi en me parlant. Je le suivais aussi des yeux : 

Chi è quel grande che non par che curi 
L' incendio? 

« Quel est ce grand qui n'a cure de l'incendie?» (Dante,) 



Paris, i8S8. 



ANNÉE DE MA VIE, 1803. — JE SUIS NOMMÉ PREMIER SECRÉTAUIE 
d'ambassade a ROME. 



A la suite de cette entrevue, Bonaparte pensa à moi pour 
Rome; il avait jugé d'un coup d'œil où et comment je lui 
pouvais ctrc utile. Peu lui importait que je n'eusse pas été 
dans les affaires, que j'ignorasse jusqu'au premier mot delà 
diplomatie pratique ; il croyait que tel esprit sait toujours, 
et qu'il n*a pas besoin d'apprentissage. C'était un |;rand 



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MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE, 249 

découvreur d'hommes ; mais il voulait qu'ils n'eussent de 
talent que pour lui, à condition encore qu'on parlât peu de 
ce talent ; jaloux de toute renommée, il la regardait comme 
une usurpation sur la sienne : il ne devait y avoir que Napo- 
léon dans l'univers. 

Fontanes et madame fiacciochi me parlèrent de la satis- 
faction que le consul avait eue de iwa conversation : je n'avais 
pas ouvert la bouche ; cela voulait dire que Bonaparte était 
content de lui. Ils me pressèrent de profiter de la fortune. 
L'idée d'être quelque chose ne m'était jamais venue; je re- 
fusai net. Alors, on fit parler à une autorité à laquelle il 
m'était difficile de résister. 

L'abbé Émery, supérieur du séminaire de Saint-Sulpice, 
vint me conjurer, au nom du clergé, d'accepter, pour le 
bien de la religion, la place de premier secrétaire de l'am- 
bassade que Bonaparte destinait à son oncle, le cardinal 
Fesch. Il me faisait entendre que l'intelligence du cardinal 
n'étant pas très-remarquable , je me trouverais bientôt le 
maitre des affaires. Un hasard singulier m'avait mis en rap- 
port avec l'abbé Émery : j'avais passé aux États-Unis avec 
l'abbé Nago et divers séminaristes, vouslesavez. Ce souvenir 
de mon obscurité, de ma jeunesse, de ma vie de voyageup> 
qui se réfléchissait dans ma vie publique, me prenait par 
l'imagination et le cœur. L'abbé Émery, estimé de Bona- 
parte, était fin par sa nature , par sa robe et par la révolu- 
tion ; mais cette triple finesse ne lui servait qu'au profit de 
son vrai mérite; ambitieux seulement de faire le bien, il 
n'agissait que dans le cercle de la plus grande prospérité 
d un séminaire. Circonspect dans ses actions et dans ses pa- 
roles , il eût été superflu de violenter l'abbé Émery , car il 
tenait toujours sa vie à votre disposition, en échange de sa 
volonté qu'il ne cédait jamais : sa force était de vous atten- 
dre, assis sur sa tombe. 



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2S0 MÉMOIRES D*OUTRE-TOMB£. 

Il échoua dans sa première tentative; il revint à la 
charge, et sa patience me détermina. J'acceptai la place 
qu'il avait mission de me proposer, sans être le moins du 
monde convaincu de mon utilité au poste où Ton m'appe- 
lait : je ne vaux rien du tout en seconde ligne. J'aurais 
peut-être encore reculé , si l'idée de madame de Beaumont 
n'était venue mettre un terme à mes scrupules. La fille de 
M. de Montmorin se mourait ; le climat de l'Italie lui serait, 
disait-on, favorable; moi allant à Rome, elle se résoudrait à 
passer les Alpes; je me sacrifiai à l'espoir de la sauver. 
Madame de Chateaubriand se prépara à me vfnir rejoindre; 
M. Joubert parlait de l'accompagner, et madame de Beau- 
mont partit pour le Mont-d'Or, afin d'achever ensuite sa 
guérison au bord du Tibre. 

M. de Talleyrand occupait le ministère des relations exté- 
rieures; il m'expédia ma nomination. Je dinai chez lui : 
il est demeuré tel dans mon esprit qu'il s'y plaça au pre- 
mier moment. Au reste, ses belles façons faisaient contraste 
avec celles des marauds de son entourage; ses roueries 
avaient une importance inconcevable : aux yeux d'ua brutal 
guêpier, la corruption des mœurs semblait génie, la légè- 
reté d'esprit profondeur. La révolution était trop modeste ; 
elle n'appréciait pas assez sa supériorité : ce n'est pas même 
chose d'être au-dessus et au-dessous des crimes. 

Je vis les ecclésiastiques attachés au cardinal ; je distinguai 
le joyeux abbé de Bonnevie : jadis aumônier à l'armée des 
princes, il s'était trouvé à la retraite de Verdun ; il avait 
aussi été grand vicaire de l'évêque de Châlons, M. de Cler- 
mont-Tonnerre, qui s'embarqua derrière nous pour récla- 
mer une pension du saint-siége, en qualité de Chiaramonte. 
Mes préparatifs achevés, je me mis en route : je devais de- 
vancer à Rome l'oncle de Napoléon. 



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MÉMOIRES D'OUTRE-TOHBE. 5tU 



Ptris, 48S8. 



ANNÉE DE MA VIK , iSO^. — VOYAGE DE PARIS AUX ALPES 
DE SAVOIE. 



A LyoD, je revis mon ami M. Ballanche. Je fus témoin de 
la Fête-Dieu renaissante : je croyais avoir quelque part à 
ces bouquets de fleurs , à cette joie du ciel que j'avais rap- 
pelée sur la terre. 

Je continuai ma route ; un accueil cordial me suivait : 
mon nom se mêlait au rétablissement des autels. Le plaisir 
le plus vif que j'aie éprouvé, c'est de m'étre senti honoré 
en France et chez l'étranger des marques d'un intérêt sé- 
rieux. Il m'est arrivé quelquefois, tandis que je me reposais 
dans une auberge de village, de voir entrer un père et une 
mère avec leur fils : ils m'amenaient, me disaienMls, leur 
enfant pour me remercier. Était-ce l'amour-propre qui me 
donnait alors ce plaisir dont je parle? Qu'importait à ma 
vanité que d'obscurs et honnêtes gens me témoignassent 
leur satisfaction sur un grand chenun, dans un lieu où per- 
sonne ne les entendait? Ce qui me touchait, du moins j'ose 
le croire, c'était d'avoir produit un peu de bien, consolé 
quelques affligés , fait renaître au fond des entrailles d'une 
m^e l'espérance d'élever un fils chrétien, c'est-à-dire un 
fils soumis, respectueux, attaché à ses parents. Aurais-je 
goûté cette joie pure si j'eusse écrit un livre dont les mœurs 
et la religion auraient eu à gémir? 

La route est assez triste en sortant de Lyon : depuis la 



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282 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 

Tour-du-Pin jusqu'à Pont-de-Beauvoisin, elle est fraîche et 
bocagère. 

A Chambéry, où Tâme chevaleresque de Bayard se mon- 
tra si belle, un homme fut accueilli par une femme, et pour 
prix de l'hospitalité qu'il en reçut, il se crut philosophique- 
ment obligé de la déshonorer. Tel est le danger des lettres; 
le désir de faire du bruit l'emporte sur les sentiments géné- 
reux : si Rousseau ne fût jamais devenu. écrivain célèbre, 
il aurait enseveli dans les vallées de la Savoie les faiblesses 
de la femme qui l'avait nourri ; il se serait sacrifié aux dé- 
fauts mêmes de son amie; il l'aurait soulagée dans ses vieux 
ans, au lieu de se contenter de lui donner une tabatière et 
de s'enfuir. Ah ! que la voix de l'amitié trahie ne s'élève ja- 
mais contre notre tombeau ! 

Après avoir passé Chambéry, se présente le cours de 
l'Isère. On rencontre partout dans les vallées des croix sur 
les chemins et des madones dans les troncs des pins. Les 
petites églises, environnées d'arbres, font un contraste tou- 
chant avec les grandes montagnes. Quand les tourbillons de 
l'hiver descendent de ces sommets chargés de glaces, le Sa- 
voyard se met à l'abri dans son temple champêtre et prie. 

Les vallées où l'on entre, au-dessus de Montmélian, sont 
bordées par des monts de diverses formes, tantôt demi-nus, 
tantôt habillés de forêts. 

Aiguebelle semble clore les Alpes; mais en tournant un 
rocher isolé, tombé dans le chemin, vous apercevez de nou- 
velles vallées attachées au cours de l'Arche. 

Les monts de deux côtés se dressent ; leurs flancs de- 
viennent perpendiculaires ; leurs sommets stériles commen- 
cent à présenter quelques glaciers : des torrents se précipi- 
tent et vont grossir TArche qui court follement. Au milieu 
de ce tumulte des eaux , on remarque une cascade légère 
qui tombe avec une grâce infinie sous un rideau de saules. 

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MÉMOIRES D*OUTRE-TOMBE. 283 

Ayant traversé Saint-Jean de Maurienne et arrivé vers 
le coucher du soleil h Saint-Michel, je ne trouvai pas de che- 
vaux : obligé de m'arrêtcr, j'allai me promener hors du 
village. L'air-devint transparent à la crête des monts ; leur 
dentelure se traçait avec une netteté extraordinaire, tandis 
qu'une grande nuit sortant de leur pied s'élevait vers leur 
cime. La voix du rossignol était en bas, le cri de Taigle en 
haut; Talizier fleuri dans la vallée, la blanche neige sur la 
montagne. Un château, ouvrage des Carthaginois, selon la 
tradition populaire, se montrait sur le redan taillé h pic. 
Là, s'était incorporée au rocher la haine d'un homme, plus 
puissante que tous les obstacles. La vengeance de rcspccc 
humaine pesait sur un peuple libre, qui ne pouvait bâtir sa 
grandeur qu'avec l'esclavage et le sang du reste du monde. 

Je partis à la pointe du jour et j'arrivai , vers les deux 
heures après midi, à Lans-lc-Bourg, au pied du mont Cenls. 
Çn entrant dans le village, je vis un paysan qui tenait un 
* aiglon par les pieds ; une troupe impitoyable frappait le 
jeune roi , insultait h la faiblesse de l'âge et à la majesté 
tombée ; le père et la mère du noble orphelin avaient été 
tués : on me proposa de me le vendre ; il mourut des mau- 
vais traitements qu'on lui avait fait subir avant que je le 
pusse délivrer. Je me souvenais alors du pauvre petit 
Louis XVn ; je pense aujourd'hui à Henri V : quelle rapi- 
dité de chute et de malheur ! 

Ici, l'on commence à gravir le mont Cenis et on quitte 
la petite rivière d'Arche, qui vous conduit au pied de la 
montagne. De l'autre côté du mont Cenis, la Doire vous 
ouvre l'entrée de l'Italie. Les fleuves sont non-seulement 
des grands chemins qui marchent, comme les appelle Pas- 
cal , mais ils tracent encore le chemin aux hommes. 

Quand je me vis pour la première fois au sommet des 
Alpes, une étrange émotion fne saisit; j'étais comme celle 

MiillOIRES l>*OCJTRe-'TOXBe, $, 9} 

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25i MÉMOIRES D*OUTRE TOMBE, 

alouette qui traversait, en même temps que mdi, lé plateau 
glacé, et qui, après avoir chanté sa petite chanson de la 
plaine, s'abattait parmi des neiges, au lieu de deiscendresûr 
des moissons. Les stances que m'inspirèrent ces montagnes 
en 1822 retracent assez bien les sentiments qui m'agitaient 
aux mêmes lieux en 1805 : 

Alpes, vous n*avez point subi mes destiaées I 

Le temps ne vous peut rien; 
Vos fronts légèrement ont porté les années 

Qui pèsent sur le mien. 

Pour la première fois, quand, rempli d*espéranee, 

Je franchis vos remparts, 
Ainsi que Thorizon, un avenir immense 

S'ouvrait à mes regards : 

L'Italie à mes pieds, et devant moi le moïide! 

Ce monde, y ai-je réellement pénétré? Christophe Co- 
lomb eut une apparition qui lui montra la teire de ses 
songes, avant qu'il l'eût découverte ; Vasco de Gama ren- 
contra sur son chemin le géant des tempêtes : lequel de ces 
deux grands hommes m'a prédit mon avenir? Ce que j'au- 
rais aimé avant tout eût été une vie glorieuse par un résul- 
tat éclatant, et obscure par sa destinée. Savez-vou$ quelles 
sont les premières cendres européennes qui reposent en 
Amérique? Ce sont celles de Biorn le Scandinave : il mou- 
rut en abordant à Vinland, et fut enterré par ses compa- 
gnons sur un promontoire. Qui sait cela? Qui connaît celui 
dont la voile devança le vaisseau du pilote génois au nou- 
veau monde? Biorn dort sur la pointe d'un cap ignoré , «t 
depuis mille ans son nom ne nous est transmis que par les 
sagas des poëtes, dans une langue que l'on ne parle plus. 



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MEMOIRES FOUTEE-TOMBE. 



DU MONT CENIS A EOHE. — MILAN ET ROME. 

J'ayais commeneë mes courses dans le sens contraire des 
autres voyageurs : les vieilles forêts de l'Amérique s'étaient 
offertes à moi avaQt les vieilles cités de l'Europe. Je tom- 
bais au milieu de celles-ci au moment où elles se rajeunis- 
saient et mouraient à la fois dans une révolution nouvelle, 
milan était occupé par nos troupes ; on achevait d'abattre 
le château, témoin des guerres du moyen âge. 

i'armce française s'étaUissait , comme une colonie mili- 
taire, dans les plaines de la Lombardie. Gardés çà et là par 
leurs camarades en sentinelle, ces étrangers de la Gaule, 
coiffés d'un bonnet de police, portant un sabre en guise de 
faucille par-dessus leur veste ronde, avaient l'air de mois- 
sonneurs em{H*essés et joyeux. Ils remuaient des pierres, 
roulaient des canons, conduisaient des chariots, élevaient 
des hangars et des huttes de feuillage. Des chevaux sau- 
taient, caracobiient, se cabraient dans la foule^ comme des 
chiens qui caressent leurs maitres. Des Italiennes vendaient 
des fruits sur leurs év^taires au marché de cette foire 
année : nos soldats leur faisaient présent de leurs pipes et 
de leurs briquets , en leur disant comme les anciens bar- 
bares, leurs pères, à leurs bien-aimées : « Moi , Fotrad, fils 
d^pwt, de la race des Franks, je te donne à toi, Hel- 
gine, mon épouse chérie, en honneur de ta beauté (in ho- 
nore pulchriiudink tum) , mon habitation dans le quartier 
des Pins. » 

Nous sommes de singuliers ennemis : on nous trouve 
d'abfltd un peu insolents , un peu trop gais, trop remuants ; 
nous n'avons pas plus tôt tourné les talons qu'on nous re- 



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256 B1£M01R£S D^OUT^ETOMBE. 

grette. Vif, spirituel, intelligent, le soldat français se mêle 
aux occupations de Tbabitant chez lequel il est logé; il tire 
de l'eau au puits, comme Moïse pour les filles de Madian, 
chasse les pasteurs, mène les agneaux au lavoir, fend le 
bois, fait le feu, veille à la marmite, porte l'enfant dans ses 
bras ou l'endort dans son berceau. Sa bonne humeur et son 
activité communiquent la vie à tout ; on s'accoutume à le 
regarder comme un conscrit de la faiàiUe. Le tambour 
bat-il, le garnisaire court à son mousquet, laisse les filles 
de son hôte pleurant sur la porte, et quitte lia chaumière, 
à laquelle il ne pensera plus avant qu'il soit entré aux In- 
valides. 

A mon passage h Milan, un grand peuple réveillé ouvrait 
un moment les yeux. L'Italie sortait de son sommeil, et se 
souvenait de son génie comme d'un rêve divin : utile à 
noire pays renaissant, elle apportait dans la mesquinerie 
de notre pauvreté la grandeur de la nature transalpine, 
nourrie qu'elle était, cette Ausonie, aux chefs-d'œuvre des 
arts et dans les hautes réminiscences d'une patrie fameuse. 
L'Autriche est venue ; elle a remis son manteau de plomb 
sur les Italiens; elle les a forcés à regagner leur cercueil, 
Rome est rentrée dans ses ruines, Venise dans sa mer. 
Venise s'est affaissée en embellissant le ciel de son dernier 
sourire ; elle s'est couchée charmante dans ses fiots, comme 
un astre qui ne doit plus se lever. 

Le général Murât commandait à Milan. J'avais pour lui 
une lettre de madame Bacciochi. Je passai la journée avec 
les aides de camp : ils n'étaient pas aussi pauvres que mes 
camarades devant Thionville. La politesse française repa- 
raissait sous les armes ; elle tenait à prouver qu'elle était 
toujours du temps de Lautrec. 

Je dînai en grand gala, le 23 juin, chez M. de Melzi, à 
l'occasion du baptême d'un fils du général Murât. M. de 

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MEMOIRES D*OUTRE<TOMBE. 257 

Mclzi avait connu mon frère ; les manières du vice-président 
de la république cisalpine étaient belles; sa maison ressem- 
Uait à celle d'un prince qui l'aurait toujours été : il me 
traita poliment et froidement; il me trouva tout juste dans 
des dispositions pareilles aux siennes. 

J'arrivai h ma destination le 27 juin au soir, avant- 
veHlc de la Saint-Pierre : le prince des apôtres m'attendait, 
comme mon indigent patron me reçut depuis à Jérusalem. 
J'avais suivi la route de Florence, de Sienne et de Radicofani. 
Je m'empressai d'aller rendre ma visite à M. Cacault, au- 
(fuel le cardinal Fesch succédait, tandis que je remplaçais 
M. Artaud. 

Le 28 juin, je courus tout le jour; je jetai un premier 
regard sur leColisée, le Panthéon, la colonne Trajane et le 
château Saint-Ange. Le soir, M. Artaud me mena à un bal 
dans une maison aux environs de la place Saint-Pierre. On 
apercevait la girandde de feu de la coupole de Michel-Ange, 
entre les tourbillons des valses qui roulaient devant les 
fenêtres ouvertes; les fusées du feu d'artifice du môle 
d'Adrien s'épanouissaient à Saint-Onuphre, sur le tombeau 
du Tasse : le silence, l'abandon et la nuit étaient dans la 
campagne romaine. 

Le lendemain, j'assistai à l'office de la Saint-Pierre. 
Pie VIÏ, pâle, triste et religieux, était le vrai pontife des 
tribulations. Deux jours après, je fus présenté à Sa Sain- 
teté : elle me fit asseoir auprès d'elle. Un volume du Génie 
du ChvisHanisme était obligeamment ouvert sur sa table. 
Le cardinal Consalvi , souple et ferme, d'une résistance 
douce et polie, était l'ancienne politique romaine vivante, 
moins la foi du temps et plus la tolérance du siècle. 

En parcourant le Vatican, je m'arrêtai à contempler ces 
escaliers où l'on peut monter à dos de mulet, ces galeries 
ascendantes repliées les iincs sui* les autres, ornées de 



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288 BIÉMOIRES D*OUTRE-TOMBE. 

chefs-d'œuvre, le long desquelles les papes d'autrefois pas- 
saient avec toute leur pompe ; ces loges que tant d'artistes 
immortels ont décorées, tant d'hommes illustres admirées, 
Pétrarque, Tasse, Arioste, Montaigne, Milton, Montesquieu, 
et puis des reines et des rois, ou puissants ou tombés, enfin 
un peuple de pèlerins venu des quatre parties de la terre : 
tout cela maintenant immobile et silencieux ; théitre dont 
les gradins abandonnés, ouverts devant la solitude, sont à 
peine visités par un rayon de soleil. 

On m'avait recommandé de me promener au dair de la 
lune : du haut de la Trinité-du-Mont, les édifices lointains 
paraissaient comme les ébauches d'un peintre ou comme 
les cétes effumées vues de la mer, du bord d'un vaisseau* 
L'astre de la nuit, ce globe que l'on suppose un monde fini, 
promenait ses pâles déserts au-dessus des déserts de Rome; 
il éclairait des rues sans habitants, des enclos, des plac^, 
des jardins où ne passait personne, des monastères où l'on 
n'entend plus la voix des cénobites, des cloîtres aussi muets 
et aussi dépeuplés que les portiques du Colisée. 

Qu'arriva-t-il, il y a dix-huit siècles, à pareille heure el 
aux mêmes lieux? Quels hommes ont ici traversé l'ombre de 
ces obélisques, après que cette ombre eut cessé de tomber 
sur les sables d'Egypte? Non-seulement l'anetenne Italie 
n'est plus, mais l'Italie du moyen âge a disparu. Toutefois, 
la trace de ces deux Italies est encore marquée dans la ville 
éternelle : si la Rome moderne montre son Saint-Pierre et 
ses chefs-d'œuvre, la Rome ancienne lui oppose son Pan- 
théon et ses débris ; si l'une fait descendre du Capitde ses 
consuls, l'autre amène du Vatican ses pontifes. Le Tibre 
sépare les deux gloires : assises dans la même poussif, 
Rome païenne s'enfonce de plus en plus dans ses tombeaux, 
et Rome chrétienne redescend peu à peu dans sescétaeomb^. 



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MËMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 259 



PALàlS IMJ CARDKIAL FESCD. -^ ME8 OCCUPATIONS. 



Le cardinal Fesch avait loué, assez prés du Tibre, le 
palais Laneelotti : j'y ai vu depuis, en 4827, la princesse 
LanceloUi. On me donna le plus haut étage du palais : en y 
entrant, une si grande quantité de puces me sautèrent aux 
jambes, que mon pantalon blanc en était tout noir. L'abbé 
de Bennevie et moi, nous fîmes, le mieux que nous pûmes, 
laver notre demeure. Je me croyais retourné à mes chenils 
de New-Road : ce souvenir de ma pauvreté ne me déplaisait 
pas. Établi dans ce cabinet diplomatique, je commençai à 
délivrer des passe-*ports et à m'occuper de fonctions aussi 
imp<H*tantes« Mon écriture était un obstacle à mes talents, ; 
et le cardinal Fesch haussait les épaules quand il apercevait*. 
ma signature. N'ayant presque rien à faire dans ma cham- 
bre aérienne, je regardais par-dessus les toits, dans une 
maison voisine, des blanchisseuses qui me faisaient des 
signes; une cantatrice future, instruisant sa voix, me pour- 
suivait de s(m solfège éternel; heureux quand il passait 
quelque enterrement pour me désennuyer! Du haut de ma 
fenêtre, je vis dans l'abime de la rue le convoi d'une jeune 
mè^e : on la portait, le visage découvert, entre deux rangs 
de pèlerins blancs ; son nouveau-né, mort aussi et couronné 
de fleurs, était couché à ses pieds. 

Il m'échappa une grande faute : ne doutant de rien, je 
crus devoir rendre visite aux personnes notables; j'allai, 
saiB façon, offrir l'hommage de mon respect au roi abdica- 
taire de Sardaigne. Un horrible cancan sortit de cette dé- 
marche insolite ; tous les diplomates se boutonnèrent. « 11 
est perdu! il est perdu! » répétaient les caudataires et les 



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200 BIÉMOIRRS D'OUTRE-TOXBE. 

attaches avec la joie que Ton éprouve charitablement' aux 
mésaventures d*un homme, quel qu'il soit. Pas une buse ,. 
diplomatique qui ne se crût supérieure à moi de toute la 
hauteur de sa bêtise. On espérait bien que j'allais tomber, 
quoique je ne fusse rien et que je ne comptasse pour rien : 
nimporle, c'était quelqu'un qui tombait, cela fait toujours 
plaisir. Dans ma simplicité, je ne me doutais pas de mon 
crime, et, comme depuis, je n'aiu*ais pas donné d'une place 
quelconque un fétu. Les rois, auxquels on croyait que j'at- 
tnchais une importance si grande, n avaient à mes yeux que 
celle du malheur. On écrivait de Rome h Paris mes efEroya- 
blés sottises : heureusement, j'avais affaire à Bonaparte ^ ce 
qui devait me noyer me sauva. 

Toutefois, si de prime abord et de plein saut devenir 
premier secrétaire d'ambassade sous un prince de l'Église, 
oncle de Napoléon, paraissait être quelque chose, c'était 
néanmoins comme si j eusse été expéditionnaire dans une 
préfecture. Dans les démêlés qui se préparaient, j aurais 
pu trouver à m'occuper, mais on ne m'initiait à aucun 
mystère. Je me pliais parfaitement au contentieux de chan- 
cellerie ; mais à quoi bon perdre mon temps dans des détails 
à la portée de tous les commis? 

Après mes longues promenades et mes fréquentations du 
Tibre, je ne rencontrais en rentrant, pour m'occuper, que 
les parcimonieuses tracasseries du cardinal, les rodomon- 
tades gentilhommières de l'évêque de Châlons, et les iur 
croyables menterics du futur évéque de Maroc. L'abbé 
Guillon, proûtant d'une ressemblance de noms qui son- 
naient à l'oreille de la même manière que le sien, préten- 
dait, après s'être échappe miraculeusement du massacre 
des Carmes , avoir donné l'absolution à madame de Lam- 
ballc, à la Force; il se vantait d'être l'auteur du dis- 
cours de Robespierre à l'Etre suprême. Je pariai, un jour, 



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MÉMOIRES D'OUTUE-TOMBE. 261 

lui faire dire qull était allé en Russie : il n'en convint pas 
tout à fait, mais il avoua avec modestie qu'il avait passé 
quelques mois à Saint-Pétersbourg. 

M. de la Maisonfort, homme d'esprit qui se cachait, eut 
recours à moi, et bientôt M. Bertin l'alné, propriétaire des 
Débats, m'assista de son amitié dans une circonstance dou- 
loureuse. Exilée l'ile d'Elbe, par Thomme qui, revenant h 
son tour de File d'Elbe, le poussa à Gand, M. Bertin avait 
obtenu, en 1805, du républicain M. Briot que j'ai connu, la 
permission d'achever son ban en Italie. C'est avec lui que 
je visitai les ruines de Rome et que je vis mourir madame 
de Beaumont : deux choses qui ont lié sa vie à la mienne. 
Critique plein de goût, il m'a donné, ainsi que son frère, 
d'excellents conseils pour mes ouvrages. )1 eût montré un 
vrai talent de parole, s'il avait été appelé à la tribune. 
Longtemps légitimiste, ayant subi l'épreuve de la prison au 
Temple, et celle de la déportation à l'Ile d'Elbe, ses prin- 
cipes sont au fond demeurés les mêmes. Je resterai fidèle 
au compagnon de mes mauvais jours; toutes les opinions 
politiques de la terre seraient trop payées par le sacrifice 
d'une heure d'une sincère amitié : il suffit que je reste 
invariable dans mes opinions, comme je reste attaché à mes 
souvenirs. 

Vers le milieu de mon séjour h Rome, la princesse Bor- 
ghèse arriva : j'étais chargé de lui remettre des souliers de 
Paris. Je lui fus présenté; elle fit sa toilette devant moi ; la 
jeune et jolie chaussure qu'elle mit i ses pieds ne devait 
fouler qu'un instant cette vieille terre. 

Un malheur me vint enfin occuper : c'est une ressource 
sur laquelle on peut toujours compter. 



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MÉMOIRES D*OUTRE<TOMBE. 

Paris, 1138. 
MtvuU 23 février IB46. 



ANHÉR DE MA VIE, 1805. — MANUSCRIT DE MADAME DE BEAUMONT. 
— lettres' de madame DE GAIID. 



Quand je partis de France, nous étions bien aveuglés sur 
madame de Beaumont : elle pleura beaucoup, et son testa- 
ment a prouvé qu'elle se croyait condamnée. Cependant ses 
amis, sans se communiquer leur <;rainte, cherchaient à se 
rassurer; ils croyaient aux miracles des eaux , achevés en- 
suite par le soleil de l'Italie ; ils se quittèrent et prirent des 
routes diverses : le rendez-vous était Rome. 

Des fragments écrits à Paris, au Mont-d'Or, h Rome, par 
madame de Beaumont, et trouvés dans ses papiers, mon- 
trent quel était l'état de son âme. 

« Paris. 

(c Depuis plusieurs années, ma santé dépérit dHme ma«« 
nière sensible. Des symptômes, que je croyais le signal du 
départ, sont survenus sans que je sois encore prête à partir. 
Les illusions redoublent avec les progrès de la maladie, f ai 
vu beaucoup d'exemples de cette singulière faiblesse, et je 
m aperçois qu'ils ne me serviront de rien. Déjà je me laisse 
aller à faire des remèdes aussi ennuyeux qu'insignifiants, et, 
sans doute , je n'aurai pas plus de force pour me garantir 
des remèdes cruels dont on ne manque pas de martyriser 



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MÉBfOIRES D'OUTRE-TOMBE. 385 

ceux qui doivent mourir de la poitrine. Comme les autres, 
je me livrerai à l'espérance; à Tespérance ! puis-je donc dé- 
siirer de vivre? Ma vie passée a été une suite de malheurs, 
ma- vie actuelle est pleine d'agitations et de troubles; le 
repos de l'éme m'a fui pour jamais. Ma mort serait un cha- 
grin mcHneittané pour quelques-uns, un bien pour d'autres, 
et pour moi le plus grand des biens. 

« Ce ai floréal, iO mai , anniversaire de la mort de ma 
mère et de mon frère : 

« Je périâ la dernière et la plus misérable! 

«c Oh ! pourquoi n'ai-je pas le courage de mourir? Cette 
maladie, que j'avais presque la faiblesse de craindre, s'est 
arrêtée, et peut-être suis-je condamnée à vivre longtemps : 
il me semble cependant que je mourrais avec joie : 

« Mes jours ne valent pas quMl m*en coûte un soupir. 

K Personne n'a plus que moi à se plaindre de la nature : 
en me refusant tout, elle m'a donné le sentiment de tout ce 
qui me manque. Il n'y a pas d'instant où je ne sente le poids 
' de la complète médiocrité à laquelle je suis condamnée. Je 
sais que le contentement de soi et le bonheur sont souvent 
le prix de cette médiocrité dont je me plains amèrement ; 
mais en n'y joignant pas le don des illusions, la nature en 
a fait pour moi un supplice. Je ressemble à un être déchu 
qui ne peut oublier ce qu'il a perdu, qui n'a pas la force de 
le regagner. Ce défaut absolu d'illusion, et par conséquent 
d'ootrainement, fait mon malheur de mille manières. Je 
me juge comme un indifférent pourrait me juger, et je vois 
mes amis tels qu'ils sont. Je n'ai de prix que par une extrême 
bwlé qui n'a assez d'activité, ni pour être appréciée, ni 

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26i BIÉMOIABS D^OUTRE-TOMBE. 

pour être véritablement utile, et dont l'impatience de mon 
caractère m'6te tout le charme : elle me fait plus souffrir des 
maux d'autrui qu'elle ne me donne de moyens de les répa- 
rer. Cependant , je lui dois le peu de véritables jouissances 
que j'ai eues dans ma vie; je lui dois surtout de ne pas con- 
naître l'envie, apanage si ordinaire de la médiocrité sentie. » 

« Mont-d'Or. 

u J'avais le projet d'entrer sur moi dans quelques détails; 
mais l'ennui me fait tomber la plume des mains. 

« Tout' ce que ma position a d'amer et de pénible se 
changerait en bonheur, si j'étais sure de cesser de vivre dans 
quelques mois. 

«( Quand j'aurais la force de mettre moi-même à mes 
chagrins le seul terme qu'ils puissent avoir, je ne l'emploie- 
rais pas : ce serait aller contre mon but, donner la mesure 
de mes souffrances et laisser une blessure trop douloureuse 
dans l'âme que j'ai jugée digne de m'appuyer dans mes maux . 

•c Je me supplie en pleurant de prendre un parti aussi 
rigoureux qu'indispensable. Charlotte Corday prétend qu'tï 
n'y a point de dévouement dont on ne retire plus de jouis- 
satice qu'il n'en a coûté de pein^ à s'y décider; mais elle ai- 
lait mourir, et je puis vivre encore longtemps. Que devîen- 
drai-je? Où me cacher? Quel tombeau choisir? Comment 
empêcher l'espérance d'y pénétrer? Quelle puissance en 
murera la porte? 

« M'éloigner en silence, me laisser oublier, m'ensevelir 
pour jamais , tel est le devoir qui m'est imposé et que j'es- 
père avoir le courage d'accomplir. Si le calice est trop amer, 
une fois oubliée, rien ne me forcera de l'épuiser en entier, 
et peut-être que tout simplement ma vie ne sera pas aussi 
longue que je le crains. 



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MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 26(( 

u Si j'avais déterminé le lieu de ma retraite, il me semble 
que je serais plus calme; mais la dUficulté du moment 
ajoute aux difficultés qui naissent de ma faiblesse, et il faut 
quelque chose de surnaturel pour agir contre soi avec force, 
pour se traiter avec autant de rigueur que le pourrait faire 
un ennemi violent et cruel. » 

« Rome» ce t8 octol»re. 

« Depuis dix mois, je n'ai pas cessé de souffrir; depuis 
six, tous les symptômes du mal de poitrine et quelques-uns 
au dernier degré : il ne me manque plus que les illusions, 
et peut-être en ai-je ! » 

M, Joubert, effrayé de cette envie de mourir qui tour- 
mentait madame de Beaumont, lui adressait ces paroles 
dans ses Pensées : 

«( Aimez et respectez la vie, sinon pour elle, au moins 
« pour vos amis. En quelque état que soit la vôtre, j'aime- 
« rai toujours mieux vous savoif occupée à la filer qu'à la 
« découdre. » 

Ma sœur, dans ce moment, écrivait à madame de Beau- 
mont. Je possède cette correspondance, que la mort m'a 
rendue. L'antique poésie représente je ne sais quelle né- 
réide, comme une fleur flottant sur l'abime : Lucilc était 
cette fleur. En rapprochant ses lettres des fragments cités 
plus haut , on est frappé de cette ressemblance de tristesse 
d'âme, exprimée dans le langage différent de ces anges in- 
fortunés. Quand je songe que j'ai vécu dans la société de 
teHes intelligences, je m'étonne de valoir si peu. Ces pages 
de deux femmes supérieures, disparues de la terre h peu dé 
distance l'une de l'autre, ne tombent pas sous mes yeux, 
qu'elles ne m'affligent amèrement. 

1 23 

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266 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 

« A Lascardais, ce SO juillei. 

«c J'ai été si charmé, madame, de recevoir enfin une lettre 
de vous, que je ne me suis pas donn^ le temps de preodre 
le plaisir de la lire de suite tout entière : j'en ai interrompu 
la lecture pour aller apprendre à tous les habitants de ce 
château que je venais de recevoir de vos nouvelles, sans ré- 
flëchir qu'ici ma joie n'importe guère, et que même presque 
personne ne savait que j'étais en correspondance avec vous. 
Me voyant environnée de visages froids, je suis remonta 
dans ma chambre, prenant mon parti d'être seule joyeuse. 
Je me suis mise à achever de lire votre lettre, et, quoique 
je l'aie relue plusieurs fois, à vous dire vrai, madame, je ne 
sais pas tout ce qu'elle contient. La joie que je ressens tou- 
jours en voyant cette lettre si désirée nuit à l'attention que 
je lui dois, 

u Vous partez donc, madame? N'allez pas, rendue au 
Mont-d'Or, oublier votre santé; donnez-lui tous vos soins, 
je vous en supplie du meilleur et du plus tendre de mon 
cœur. Mon frère m'a mandé qu'il espérait vous voir en Ita- 
lie. Le destin, comme la nature, sq plait à le distinguer de 
moi d'une manière bien favorable. Au moins, je nç coderai 
pas à mon frère le bonheur de vous aimer : je le part^^er^ 
avec lui toute la vie. Mon Dieu, madame, que j'ai leeœi^ 
serré et abattu ! Vous ne savez pas combien vo§ lettres mie 
sont salutaires ! comme elles m'inspirent du dédain pour 
mes niau^ ! Lïdée que je vous occupe, que je vo^s inté7e3se, 
m'élève singulièrement le courage. Écrivez-moi donc , ma- 
dame, afin que je puisse conserver une idée qui m'est si 
nécessaire. 

« Je n'ai point encore vu M. Cbênetlollé; je désire beau- 
coup son arrivée. Je pourrai lui parler de vous et de M. Jou- 

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MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 267 

bert; ee îsera pour moi un bien grand plaisir. Souffrez, ma- 
dame, que je vous recommande encore votre santé, dont le 
mauvais état m'afflige et m'occupe sans cesse. Commeht ne 
vous aimez-vous pas? Vous êtes si aimable et si chère à tous : 
ayez donc la justice de faire beaucoup pour vous. 

«( LcciLE. » 

< Ce 2 septembre. 

« Ce que vous me mandez, madame, de votre santé 
m'alarme et m'attriste ; cependant, je me rassure en pensant 
à votre jeunesse, en songeant que, quoique vous soyez fort 
délicate, vous êtes pleine de vie. 

» Je suis désolée que vous soyez dans un pays qui vous 
déplaît. Je voudrais vous voir environnée d'objets propres à 
vous distraire et à vous ranimer. J'espère qu'avec le retour 
de votre santé vous vous réconcilierez avec l'Auvergne : il 
n'est guère de lieu qui ne puisse offrir quelque beauté à des 
yeux tels que les vôtres. J'habite maintenant Rennes : je 
me trouve assez bien de mon isolement. Je change, comme 
vous voyez, madame, souvent de demeure ; j'ai bien la mine 
d'être déplacée sur la terre : effectivement, ce n'est pas 
d'aujourd'hui que je me regarde comme une de ses produc- 
tions superflues. Je crois, madame, vous avoir parlé de mes 
chagrins et de mes agitations. A présent, il n'est plus ques- 
tion dé tout cela , je jouis d'une paix intérieure qu'il n'est 
plus au pouvoir de personne de m'enlever. Quoique parve- 
nue à mon âge, ayant, par circonstance et par goût, mené 
presque toujours une vie solitaire, je ne connaissais, ma- 
dame, nullement le monde : j'ai fait enfin cette maussade 
connaissance. Heureusement, la réflexion est venue à mon 
secours. Je me suis demandé qu'avait donc ce monde de si 
formidable et où résidait sa valeur, lui qui ne peut jamais 

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268 MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 

être, dans le mal comme dans le bien, qu'un objet de pitié? 
N'est-il pas vrai, madame, que le jugement de l'homme est 
aussi borné que le reste de son être , aussi mobile et d'une 
incrédulité égale à son ignorance? Toutes ces bonnes ou 
mauvaises raisons m'ont fait jeter avec aisance, derrière 
moi , la robe bizarre dont je m'étais revêtue : je me suis 
trouvée pleine de sincérité et de force ; on ne peut plus me 
troubler. Je travaille de tout mon pouvoir à ressaisir ma 
vie, à la mettre tout entière sous ma dépendance. 

« Croyez aussi, madame, que je ne suis point trop à 
plaindre, puisque mon frère, la meilleure partie de moi- 
même, est dans une situation agréable, qu'il me reste des 
yeux pour admirer les merveilles de la nature, Dieu pour 
appui, et pour asile un cœur plein de paix et de doux sou- 
venirs. Si vous avez la bonté, madame, de continuer à m'é- 
crire, cela me sera un grand surcroît de bonheur. » 

Le mystère du style, mystère sensible partout, présent 
nulle part; la révélation d'une nature douloureusement pri- 
vilégiée; l'ingénuité d'une fille qu'on croirait être dans sa 
première jeunesse, et l'humble simplicité d'un génie qui 
s'ignore, respirent dans ces lettres, dont je supprime un 
grand nombre* Madame de Sévigné écrivait-elle à ma- 
dame de Grignan avec une affection plus reconnaissante 
que madame de Gaud à madame de Beaumont? Sa tendresse 
pouvait se mêler de marcher côte à côte avec la sienne. Ma 
sœur aimait mon amie avec toute la passion du tombeau, 
car elle sentait qu'elle allait mourir. Lucile n'avait presque 
point cessé d'habiter près des Rochers; mais elle était la 
fille de son siècle et la Sévigné de la solitude. 



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MEMOIRES D*OUTR£-TOMBE. 



Ptrii, ISM. 



ARfUVÉE DE 8AD.VME DE BEAUMONT A ROSE. — - LETTRES 
DE MA SOEUR. 



Une lettre de M. Ballanehe, datée du 50 fructidor, m'an- 
nonça Tarrivée de madame de Beaumont, venue du Mont- 
d'Or & Lyon, et se rendant en Italie. Il me mandait que le 
malheur que je redoutais n'était point à craindre, et que la 
santé de la malade paraissait s'améliorer. Madame de Beau- 
mont, parvenue à Milan, y rencontra M. Bertin, que des 
affaires y avaient appelé : il eut la complaisance de se char- 
ger de la pauvre voyageuse, et il la conduisit à Florence où 
j'étais allé l'attendre. Je fus teiTifié à sa vue; elle n'avait 
plus que la force de sourire. Après quelques jours de repos, 
nous nous mimes en route pour Rome, cheminant au pas 
pour éviter les cahots. Madame de Beaumont recevait par- 
tout des soins empressés : un attrait vous intéressait à cette 
aimable femme, si délaissée et si souffrante. Dans les au- 
berges, les servantes mêmes se laissaient prendre h cette 
douce commisération. 

Ce que je sentais peut se deviner : on a conduit des amis 
à la tombe , mais ils étaient muets, et un reste d'espérance 
inexplicable ne venait pas rendre votre douleur plus poi- 
gnante. Je ne voyais plus le beau pays que nous traversions; 
j'avais pris le chemin de Pérouse : que m'importait l'Italie? 
J'en trouvais encore le climat trop rude , et si le vent souf- 
flait un peu, les brises me semblaient des tempêtes. 

A Terni, madame de Beaumont parla d'aller voir la cas- 

23. 



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270 MJEMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 

cade; ayant fait un effort pour s'appuyer sur mon bras, 
elle se rassit et me dit : 

— Il faut laisser tomber les flots. 

J'avais loué pour elle à Rome une maison solitaire près de 
la place d'Espagne, sous le mont Pincio; il y avait un petit 
jardin avec des orangers en espalier et une oour plantée 
d'un figuier. J'y déposai la mourante. J'avais eu beaucoup 
de peine à me procurer cette retraite, car il y a un préjugé 
à Rome contre les maladies de poitrine, regardées comme 
contagieuses. 

A cette époque de la renaissance de l'ordre social, on re- 
chercbaitr ce qui avait appartenu à l'aneietine monarekie : le 
pape envoya savoir des nouvelles de la fille de M. de Mimt- 
morin; le cardinal Gonsalvi et les membres du sacré collège 
imitèrent Sa Sainteté; le cardinal Fesch lui-même cUmna à 
madame de Beaumont, jusqu'à sa mort, des marques de dé- 
férence et de respect que je n'aurais pas attendues de lut, et 
qui m'ont fait oublier les misérables divisions des premiers 
ten^s de mon séjour à Rome. J'avais éerit & M. Jouberties 
inquiétudes dont j'étais tourmenté avant l'arrivée de ma* 
dame de Beaumont : 

«Notre amie m'écrit du Mont-d'Or, lui disais^je, des 
lettres qui me brisent l'âme : elle dit qu'elle sent qu'il n'y 
a plus d'huile dans la lampe; elle parle des derniers bat-- 
tements de son cœur. Pourquoi l'a-t-on laissée seule dans 
ce voyage? pourquoi ne lui avez-vous point écrit? Que de- 
viendrons-nous si nous ht perdons? qui nous consolera, 
d'elle? Nous ne sentons le prix de nos amis qu'au moment 
où nous sommes menacés de les perdre. Nous sommes 
même assez insensés quand tout va bien , pour croire que 
nous pouvons impunément nous éloigner d'eux £ le ciel 
nous en punit ^ il nous les enlève et nous sommes épouvan- 

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MJÉMOIRES B'OUTRE-TOlfflE. 271 

tés de la solitude qu'ils laissent autour de nous. Pardonnez, 
mon cher Joubert ; je me sens aujourd'hui mon cœur de 
vingt ans ; cette Italie m'a rajeuni ; j'aime toufce qui m'est 
cher arec la même force que dans mes premières années. 
Le chagrin e^ mon élément : je ne me re^ouve que quand 
je suis malheureux. Mes amts sont à présent d'une espèce 
si rare, que la seule crainte de me les voir ravir glace mon 
sang. Souffrez mes lamentations : je suis sur que vous êtes 
aussi malheureux que moi. Écrivez-moi, éorivez aussi & 
cette autre infortunée do Bretagne* » 

Madame de Beaumont se trouva d'abord un peu soulagée. 
La malade elle-même recommença à croire à sa vie. J'avais 
la sati^action de penser que, du moins, madame de Beau- 
mont ne me quitterait plus : je comptais la conduire à Na- 
plès au printemps , et de là envoyer ma démission au mi- 
nisU*e des affaires étrangères. M. d'Agincourt, ce véritable 
philosrophe^ vint voir le léger oiseau de passage, qui swétait 
arrêté à Rome avant de se rendre à la terre inconnue; 
M. Boguet, déjà le doyen de nos peintres, se présenta. Ces 
renforts d'espérances soutinrent la maille et la bercèrent 
d'une illusion qu'au fond de rame elle n'avait plus. Des 
lettres cruelles à lire m'arrivaient de tous cétés, m'^pri- 
mant des craintes et des espérances. Le 4 d'octobre, Lueile 
m'ëàrivait de Rennes : 

' « J'avais commencé l'autre jour une lettre pour toi ; je 
viens de la chercher inutilement ; je t'y pcHrlais de ma^ 
dame de Beaumont, et je me plaidais de son silence à mon 
égard. Mon ami, quelle triste et étrange vie je mène depuis 
quelques mois ! Aussi ces paroles du prophète me revien- 
nent sans cesse à l'esprit : Le Seigneur voue couronnera de 
maux y e$ vom jettera comme une balle. Mais laissons met 

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272 MÉMOIRES D'OUTR£*TOMBE. 

peines, et parlons de tes inquiétudes. Je ne puis me les per- 
suader fondées : je yois toujours madame de Beaumont 
pleine de vie^t de jeunesse, et presque immatérielle ; rien 
de funeste ne peut, à son sujet , me tomber dans le cœur. 
Le ciel, qui connaît nos sentiments pour elle, nous k con- 
servera sans doute. Mon ami, nous ne la perdrons point; il 
me aemble que j'en ai au dedans de moi la certitude» Je me 
ploft à penser que, lorsque tu recevras cette lettre, tes sou- 
cis seront dissipés. Dis-lui de ma part tout le véritable et 
tendre inté^t que je prends Ik elle ; dis-lui que son souv^air 
est pour moi une des plus belles choses de ce monde. Tiens 
ta promesse, et ne manque pas de m'en donner le plus pos- 
sible des nouvelles. Mon Dieu! quel long^ espace de temps 
il va s'écouler avant que je ne reçoive une réponse à cette 
lettre ! Que l'éloignement est quelque chose de cruel ! D'où 
vient que tu me parles de ton retour en France? Tu cher- 
ches à me flatter, tu me trompes. Au milieu de toutes mes 
pein^, il s'élève en moi une douce pensée, celle de ton 
amitié, celle que je suis dans ton souvenir tel qu'il a plu à 
Dieu de me former. Mon ami, je ne regarde plus sur la terre 
de sur asile pour moi que ton cœur ; je suis étrangère et 
inconnue pour tout le reste. Adieu, mon pauvre frère! Te 
reverrai-je? Cette idée ne s'offre pas h moi d'une manière 
bien distincte. Si tu me revois, je crains que tu ne me re- 
trouves qu'entièrement insensée. Adieu , toi à qui je dois 
tant! Adieu, félicité sans mélange! souvenirs de mes 
beaux jours, ne pouvezvous donc éclairer un peu mainte- 
nant mes tristes heures ? 

« Je ne suis pas de ceux qui épuisent toute leur douleur 
dans l'instant de la séparation ; chaque jour ajoute au cha- 
grin que je ressens de ton absence , et serais-tu cent ans à 
Rome que tu ne viendrais pas à bout de ce chagrin. Pour 
me faire illusion sur ton éloigne^ient, il ne se passe pas de 

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MBUOIRES D*OUTRE-TOMB£. 275 

jour où je ne lise quelques feuilles de ton ouvrage ; je fais 
tous mes efforts pour croire t'entendre. L'amitié que j'ai 
pour toi est bien naturelle : dès notre enfance, tu as été mon 
défenseur et mon ami; jamais tu ne m'as coûté une larme, 
et jamais tu n'as fait un ami sans qu'il soit devenu le 
mien. Mon aimable frm^ , le ciel qui se plait à se jouer de 
toutes mes autres félicités veut que je trouve mon bonl^ur 
tout en toi, que je me confie à ton coeur. Donne-moi fite 
des nouvelles de madame de Beaumont. Adresse-moi tes 
lettres chez mademoiselle Lamotte , quoique je ne sache 
pas quel espace de temps j'y pourrai rester. Depuis notre 
dernière séparation, je suis toujours, à l'égard de ma de- 
meure, comme un sable mouvant qui me manque sous les 
pieds : il est bien vrai que pour quiconque ne me connaît 
pas, je dois paraître inexplicable; cependant je ne varie que 
de forme, car le fond reste constamment le même, n 

La voix du cygne, qui s'apprêtait à mourir, fut transmise 
par moi au cygne mourant : j'étais l'écho de ces ineffables 
et derniers concerts ! 



LETTRE DE MADAME DE KRUDNEB. 



Une autre lettre, bien différente de ceUe-ci, mais écrite 
par une femme dont le rôle a été extraordinaire, madame de 
Kriidner, montre l'empire que madame de Beaumont, sans 
aucune force de beauté, de renommée, de puissance ou de 
richesse, exerçait sur les esprits. 

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27i MÉMOIRES D'OUTRE- TOMBE. 

« Paris, S4 noveiibre f SOS. 

«c J'ai appris avanWhier par M. Midiaud, qui est revenu 
de Lyon, que madame de Beaumont était à Rome et qu'^e 
était très, très-malade : voilà ce qu'il m'a dit* J'en ai été 
profondément affligée ; mes nerfs s'en sont ressentis, et j'ai 
beaucoup pensé à cette femme charmante, que je ne con- 
naissais pas depuis longtemps, mais que j'aimais véritable- 
ment. Que de fois j'ai désiré pour elle du bonheur ! Que de 
fois j'ai souhaité qu'elle pût franchir les Alpes et trouver 
sous le ciel de l'Italie les douces et profondes émotions 
que j'y ai ressenties moi-même! Hélas! n'aurait-elle atteint 
ce pays si ravissant que pour n'y connaître que les dou- 
leurs et pour y être exposée à des dangers que je re- 
doute! Je ne saurais vous exprimer combien cette idée 
m'afflige. Pardon si j'en ai été si absorbée, que je ne vous 
ai pas encore parlé de vous-même, mon cher Chateau- 
briand ; vous devez connaître mon sincère attachement pour 
vous, et en vous montrant l'intérêt si vrai que m'inspire 
madame de Beaumont, c'est vous toucher plus que je n'eusse 
pu le faire en m'occupant de vous. J*ai devant mes yeux ce 
triste spectacle; j'ai le secret de la douleur, et mon âme 
s'arrête toujours avec déchirement devant ces âmes aux- 
quelles la nature donna la puissance de souffirir plus que les 
autres. J'espérais que madame de Beaumont jouirait du 
privilège qu'elle reçut, d'être plus heureuse; j'espérais 
qu'elle retrouverait un peu de santé avec le soleil d'Italie et 
le bonheur de votre présence^ Ah ! rassurez-moi , parlez- 
moi; dites4ui que je l'aime sincèrcmient, que je fais des 
vœux pour elle. A-t-elle eu ma lettre écrite en réponse à la 
sienne à Clermont? Adressez votre réponse à Miefaaud : je 
ne vous demande qu'un mot, car je sais, mon cher Chateau- 

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MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE. S7S 

briaBd, combien vous êtes sensible et combien vous souf- 
frez. Je la croyais mieux; je ne lui ai pas écrit; j'étais ac- 
cablée d'affaires ; mais je pensais au bonheur qu'elle aurait 
de vous revoir, et je savais le concevoir. Parlez-moi un peu 
de votre santé ; croyez à mcm amitié, à l'intérêt que je vous 
ai voué à jamais, et ne m'oubliez pas. 

u B. KnUDNER. » 



TarU, «838. 



MORT DE MADAME DE BEADMONT. 



Le mieuitque l'air de Rome avait fait éprouver à madame 
de Beaumont ne dura pas : les signes d'une destruction 
immédiate disparurent, il est vrai; mais il semble que le 
dernier moment s'arrête toujours pour nous tromper. 
J'avais essayé deux ou trois fois une promenade en voiture 
avec la malade ; je m'efforçais de la distraire , en lui faisant 
remarquer la campagne et le ciel : elle ne prenait plus goût 
à rien. Un jour, je la menai au Colîsée ; c'était un de ces 
jours d'octobre, tels qu'on n'en voit qu'à Rome. Elle parvint 
i descendre, et alla s'asseoir sur une pierre, en face d'un 
des autels placés au pourtour de l'édifice. Elle leva les yeux; 
elle ks promena lentement sur ces portiques morts eux- 
raémes depuis tant d'années, et qui avaient vu tant mourir; 
les ruines étaient décorées de ronces et d'ancolies safranées 
par l'automne, et noyées dans la lumière. La femme expi- 
rante abaissa ensuite, de gradins en gradins, jusqu'à l'arène, 



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276 »IÉMOIRES D'OUTRE TOMBE. 

ses regards qui quittaient le soleil ; elle les arrêta sur la 
croix de Tautel, et me dit : 

— Allons; j'ai froid. 

Jelareconduisischezelle ; elle se coucha et neserdeva plus. 

Je m'étais mis en rapport avec le comte de la Luzerne j 
je lui envoyais de Rome, par chaque courrier, le bulletin de 
la santé de sa belle-sœur. Lorsqu'il avait été chargé par 
Louis XYI d'une mission diplomatique à Londres , il avait 
emmené mon frère avec lui : André Chénier faisait partie 
de cette ambassade. 

Les médecins que j'avais assemblés de nouveau, après 
l'essai de la promenade, me déclarèrent qu'un miracle seul 
pouvait sauver madame de Beaumont. Elle était frappée de 
l'idée qu'elle ne passerait pas le 2 novembre, jour des Morts; 
puis elle se rappela qu'un de ses parents, je ne sais lequel, 
avait péri le 4 novembre. Je lui disais que son imagination 
était troublée; qu'elle reconnaîtrait la fausseté de ses 
frayeurs; elle me répondait, pour me consoler*: 

— Oh ! oui, j'irai plus loin ! 

Elle aperçut quelques larmes que je cherchais à lui dé- 
rober; elle me tendit la main, et me dit : 

— Vous êtes un enfant ; est-ce que vous ne vous y atten- 
diez pas? 

La veille de sa fin, jeudi 5 novembre , elle parut plus 
tranquille. Elle me parla d'arrangements de fortune, et me 
dit, à propos de son testament, que tout était fini; mais 
que tout était à faire, et qu'elle aurait désiré seukment avoir 
deux heures pour s'occuper de cela. Le soir, le médecin 
m'avertît qu'il se croyait obligé de prévenir la malade qu'il 
était temps de songer à mettreordre à sa conscience : j'eus un 
moment de faiblesse; la crainte de précipiter, par Fappareil 
de la mort, le peu d'instants que madame de Beaumont avait 
encore à vivre, m'accabla. Je m'emportai contre le médecin, 

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MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBfi. 277 

puis je le suppliai d'attendre au moins jusqu'au lendemain. 

Ma nuit fut cruelle, avec le secret que j'avais dans le sein. 
La malade ne me permit pas de la passer dans sa chambre. 
Je demeurai en dehors, tremblant à tous les bruits que j'en- 
tendais : quand on entr'ouvrait la porte, j'apercevais la 
clarté débile d'une veilleuse qui s'éteignait. 

Le vendredi 4 novembre, j'entrai, suivi du médecin. 
Madame de Beaumont s'aperçut de mon trouble, elle me dit : 

— Pourquoi étes-vous comme cela? J'ai passé une bonne 
nuit. 

Le médecin affecta alors de me dire tout haut qu'il dé- 
sirait m'entretenir dans la chambre voisine. Je sortis : 
quand je rentrai, je ne savais plus si j'existais. Madame de 
Beaumont me demanda ce que me voulait le médecin. Je 
me jetai au bord de son lit, en fondant en larmes. Elle fut 
un moment sans parler, me regarda et me dit d'une voix 
ferme, comme si elle eût voulu me donner de la force : 

— Jenecroyaispasquec'eûtété toutàfaitaussi prompt : al- 
lons, il faut bien vous dire adieu. Appelez l'abbé de Bonnevie. 

L'abbé de Bonnevie, s'étant fait donner des pouvoirs, se 
rendit chez madame de Beaumont. Elle lui déclara qu'elle 
avait toujours eu dans le cœur un profond sentiment de reli- 
gion, mais que les malheurs inouïs dont elle avait été frap- 
pée pendant la révolution l'avaient fait douter quelque 
temps de la justice de la Providence ; qu'elle était prête à 
reconnaître ses erreurs et à se recommander à la miséri- 
corde éternelle; qu'elle espérait, toutefois, que les maux 
qu'elle avait soufferts dans ce monde-ci abrégeraient son 
expiation dans l'autre. Elle me fit signe de me retirer et 
resta seule avec son confesseur. 

Je le vis revenir une heure après , essuyant ses yeux et 
disant qu'il n'avait jamais entendu un plus beau langage, ni 
vu un pareil héroïsme. On envoya chercher le curé pour 
% U 

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278 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 

administrer les sacrements. Je retournai auprès de madame 
de Beaumont. En m'apercevant, elle me dit : 

— Eh bien ! êtes- vous content de moi? 

Elle s'attendrit sur ce qu'elle daignait appeler mes bontés 
pour elle : ah! si j'avais pu dans ce moment racheter 
un seul de ses jours par le sacrifice de tous les miens, 
avec quelle joie je l'aurais fait! Les autres amis de 
madame de Beaumont, qui n'assistaient pas h ce spec- 
tacle, n'avaient du moins qu'une fois à pleurer : debout, 
au chevet de ce lit de douleurs d'où l'homme entend sonner 
son heure suprême , chaque sourire de la malade me ren- 
dait la vie et me la faisait perdre en s'effaçant. Une idée dé- 
plorable vint me bouleverser : je m'aperçus que madame 
de Beaumont ne s'était doutée qu'à son dernier soupir de 
l'attachement véritable que j'avais pour elle : elle ne ces- 
sait d'en marquer sa surprise, et elle semblait mourir déses- 
pérée et ravie. Elle avait cru qu'elle m'était h charge, et elle 
avait désiré s'en aller pour me débarrasser d'elle. 

Le curé arriva à onze heures : la chambre se remplit de 
cette foule de curieux et d'indifférents qu'on ne peut em- 
pêcher de suivre le prêtre h Rome. Madame de Beaumont 
vit la formidable solennité sans le moindre signe de frayeur. 
Nous nous mimes h genoux, et la malade reçut k la fois la 
communion et l'extrême-onction. Quand tout le monde 
se fut retiré, elle me fit asseoir au bord de son lit, et me 
parla pendant une demi-heure de mes affaires et de mes 
intentions avec la plus grande élévation d'esprit et l'amitié 
la plus touchante ; elle m'engagea surtout à vivre auprès de 
madame de Chateaubriand et de M. Joubert : mais M. Jou- 
bert devait-il vivre? 

Elle me pria d'ouvrir la fenêtre, parce qu'elle se sentait 
oppressée. Un rayon de soleil vint éclairer son lit et sembla 
la réjouir. Elle me rappela alors des projets de retraite à la 

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MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 279 

campagne, dont nous nous étions quelquefois entretenus, et 
elle se mit à pleurer. 

Entre deux et trois heures de Taprès-midi, madame de 
Beaamont demanda à changer de lit à madame Saint-Ger- 
main , vieille femme de chambre espagnole qui la servait 
avec une affection digne d'une aussi bonne maîtresse : le 
médecin s'y opposa dans la crainte que madame de Beau- 
mont n'expirât pendant le transport. Alors elle me dit qu'elle 
sentait l'approche de l'agonie. Tout à coup, elle rejeta sa cou- 
verture, me tendit une main, serra la mienne avec contrac- 
tion; ses yeux s'égarèrent. De la main qui lui restait libre, 
elle faisait des signes à quelqu'un qu'elle voyait au pied de son 
lit : puis reportant cette main sur sa poitrine, elle disait : 
— C'est là! 

Consterné, je lui demandai si elle me reconnaissait; 
l'ébauche d'un sourire parut au milieu de son égarement ; 
elle me fit une légère affirmation de tête : sa parole 
n'était déjà plus dans ce monde. Les convulsions ne durè- 
rent que quelques minutes. Nous la soutenions dans nos 
bras, moi, le médecin et la garde : une de mes mains 
se trouvait appuyée sur son cœur qui touchait à ses légers 
ossements; il palpijait^^g j^fi^xflfiJJ'^l'C? comme une montre 
qui dévide sa chaîne brisée. moment d'horreur et d'ef- 
froi, je le sentis s'arrêter ! Nous inclinâmes sur son oreiller 
la femme^ arrivée au repos ; elle pencha la tête. Quelques 
boucles de ses cheveux déroulés tombaient sur son front ; 
ses yeux étaient fermés, la nuit éternelle était descendue. 
Le médecin présenta un miroir et une lumière à la bouche 
de l'étrangère : le miroir ne fut point terni du souffle de la 
vie, et la lumière resta immobile. Tout était fini. 



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280 MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE. 



Para. 



FUNÉRAaLES. 



Ordinairement, ceux qui pleurent peuvent jouir en paix 
de leurs larmes, d'autres se chargent de veiller aux derniers 
soins de la religion : comme représentant, pour la France, 
le cardinal-ministre, absent alors, comme le seul ami de la 
fille de M. de Montmorin, et responsable envers sa famille, 
je fus obligé de présider à tout : il me fallut désigner le lieu 
de la sépulture, m'occuper de la profondeur et de la largeur 
de la fosse, faire délivrer le linceul et donner au menuisier 
les dimensions du cercueil. 

Deux religieux veillèrent auprès de ce cercueil, qui de^ 
vait être porté à Saint-Louis des Français. Un de ces pères 
était d'Auvergne et né à Montmorin même. Madame de 
Beaumont avait désiré qu'on l'ensevelit dans une pièce 
d'étoffe que son frère Auguste, seul échappé à l'échafaud, 
lui avait envoyée de Tile de France. Cette étoffe n'était point 
à Rome; on n'en trouva qu'un morceau qu'elle portait par- 
tout. Madame Saint-Germain attacha cette zone autour du 
corps avec une cornaline qui renfermait des cheveux de 
M. de Montmorin. Les ecclésiastiques français étaient con- 
voqués; la princesse Borghèse prêta le char funèbre de sa 
famille; le cardinal Fesch avait laissé l'ordre, en cas d'un 
accident trop prévu, d'envoyer sa livçée et ses voitures. Le 
samedi 5 novembre, à sept heures du soir, à la lueur àes 
torches et au milieu d'une grande foule, passa madame de 
Beaumont par le chemin où nous passons tous. Le dimanche 
6 novembre, la messe de l'enterrement fut célébrée. Les 



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MÉMOIRES D*OUTRE-TOMfi£. 281 

funérailles eussent été moins françaises à Paris qu'elles ne 
le furent à Rome. Cette architecture religieuse , qui porte 
dans ses ornements les armes et les inscriptions de notre 
ancienne patrie ; ces tombeaux où sont inscrits les noms de 
quelques-unes des races les plus historiques de nos anna- 
les; celte église, sous la protection d'un grand saint, d*un 
grand roi et d'un grand homme, tout cela ne consolait pas, 
mais honorait le malheur. Je désirais que le dernier rejeton 
d'une famille jadis haut placée trouvât du moins quelque 
appui dans mon obscur attachement , et, que l'amitié ne lui 
manquAl pas comme la fortune* 

La population romaine, accoutumée aux étrangers, leur 
sert de frères et de sœurs. Madame de Beaumont a laissé , 
sur ce sol hospitalier aux morts, un pieux souvenir ; on se 
la rappelle encore : j'ai vu Léon XII prier à son tombeau. 
En 1827, je visitai le monument de celle qui fut Téme d'une 
société évanouie ; le bruit de mes pas autour de ce monu- 
ment muet, dans une église solitaire , m'était une admoni- 
tion. « Je t'aimerai toujours, » dit l'épitaphe grecque ; « mais 
/ K toi, chez les morts, ne bois pas, je t'en prie, à cette coupe 
« qui te ferait oublier tes anciens amis. » 



Paris, 1838 

ÀNN^E DE MA VIE, f803. — LETTRES DE M. CHÉNEDOLLÉ, DE 
if. DE FOKTANES, DE M. NECKER ET DE MADAME DE STAËL. 

Si l'on rapportait à l'échelle des événements publics les 
calamités d'une vie privée, ces calamités devraient à peine 

24. 



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2d2 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 

occuper un mot dans des Mémoires. Qui n'a perdu un arai? 
qui ne l'a vu mourir 7 qui n'aurait à retracer une pareille 
scène de deuil? La réflexion est juste, cependant parsorme 
ne s'est corrigé de raconter ses propres aventures : sur le 
vaisseau qui les emporte, les matelots ont une fomille à 
terre, qui les intéresse et dont ils s'entretiennent mutuelle* 
ment. Chaque homme renferme en soi un monde k part, 
étranger aux lois et aux destinées générales des siècles. 
C'est, d'ailleurs, une erreur de croire que les révolutions, 
les accidents renommés, les catastrophes retentissantes, 
soient les fastes uniques de notre nature : nous travaillons 
tous un à un à la chaîne de l'histoire commune, et c'est de 
toutes ces existences individuelles que se compose l'univers 
humain aux yeux de Dieu. 

En assemblant des regrets autour des cendres de madame 
de Beaumont, je ne fais que déposer sur un tombeau les 
couronnes qui lui étaient destinées. 

LETTRE DE M. CHÉ?fEDOLLé. 

K Vous ne doutez pas, mon cher et malheureux ami, de 
tt toute la part que je prends à votre affliction. Ma douleur 
«< n'est pas aussi grande que la vôtre, parce que cela n'est 
«( pas possible ; mais je suis bien profondément affligé de 
« cette perte, et elle vient noircir encore cette vie qui, de- 
« puis longtemps, n'est plus que de la souffrance pour moi. 
« Ainsi donc passe et s'efface de dessus la terre tout ce qu'il 
<c y a de bon, d'aimable et de sensible. Mon pauvre ami, 
« dépêchez-vous de repasser en France; venez chercher 
« quelques consolations auprès de votre vieux ami. Vous 
« savez si je vous aime : venez ! 

<( J'étais dans la plus grande inquiétude sur vous : H y 
« avait plus de trois mois que je n'avais reçu de vos nou- 

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MÉMOIRES D*OUTRE.TOMBE. 285 

u velleS) et trois de mes lettres sont restées sans réponse. 
« Les avess^vons reçues? Madame de Caud a cessé tout à 
«' coup de m'écrire, il y a deux mois. Cela m'a causé une 
M peine mortelle, et cependant je crois n'avoir aucun tort 
« à me reprocher envers elle. Mais, quoi qu'elle fesse, elle 
« ne pourra m'ôter l'amitié tendre et respectueuse que je 
« lui ai vouée pour la vie. Fontanes et Joubert ont aussi 
« cessé de m'écrire ; ainsi, tout ce que j'aimais semble s'être 
« réuni pour m'oublier à la fois. Ne m'oubliez pas, ô vous, 
« mon bon amî, et que sur cette terre de larmes il me 
« reste encore un cœur sur lequel je puisse compter! 
« Adieu ! je vous embrasse en pleurant. Soyez sûr, mon 
« bon ami, que je sens votre perte comme on doit la 
« sentir. » 

S3 novembre IMS. 



LETTRE DE H. DE FONTANES. 

« Je partage tous vos regrets, mon cher ami : je sens la 
« douleur de votre situation. Mourir si jeune et après avoir 
« survécu k toute sa famille ! Mais , du moins , cette inté- 
« ressante et malheureuse femme n'aura pas manqué des 
w secours et des souvenirs de Famitié. Sa mémoire vivra 
u dans des cœurs dignes d'elle. J'ai fait passer à M. de la 
« Luzerne la touchante relation qui lui était destinée. Le 
« vieux Saint-Germain, domestique de votre amie, s'est 
« chargé de la porter. Ce bon serviteur m'a fait pleurer 
« en me parlant de sa raaitrcsse. Je lui ai dit qu'il avait un 
« legs de dix mille francs ; mais il ne s'en est pas occupé 
«( un seul moment. S'il était possible de parler d'affaires 
u dans de si lugubres circonstances, je vous dirais qu'il était 
« bien naturel de vous donner au moins l'usufruit d'un 



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iU MEMOIRES D*OUTRE-TOMBE. 

<c bien qui doit passer k des collatéraux éloignés et presque 
« inconnus ^. J'approuve votre conduite; je connais votre 
<( délicatesse; mais je ne puis avoir pour mon ami le même 
« désintéressement qu'il a pour lui-même. J'avoue que cet 
<( oubli m*étonne et m*afflige. Madame de Beaumont sur 
<( son lit de mort vous a parlé, avec l'éloquence du dernier 
« adieu, de l'avenir et de votre destinée. Sa voix doit avoir 
« plus de force que la mienne. Mais vous a-t-elle eonseillé 
u de renoncer à huit ou dix mille francs d'appointements 
« lorsque votre carrière était débarrassée des premières 
« épines? Pourriez-vous précipiter, mon clier ami, une dé- 
«{ marche aussi importante? Vous ne doutez pas du grand 
u plaisir que j'aurais à vous revoir. Si je ne consultais que 
« mon propre bonheur, je vous dirais : Venez tout à l'heure. 
« Mais vos intérêts me sont aussi chers que les miens, et je 
«( ne vois pas des ressources assez prochaines pour vous 
« dédommager des avantages que vous perdez volontaire- 
« ment. Je sais que votre talent, votre nom et le travail ne 
<( vous laisseront jamais à la merci des premiers besoins ; 
« mais je vois là plus de gloire que de fortune. Votre édu- 
« cation, vos habitudes, veulent un peu de dépense. La 
<( renommée ne suffît pas seule aux choses de la vie , et 
u cette misérable science du pot^au'feu est à la tête de 
<c toutes les autres, quand on veut vivre indépendant et 
« tranquille» J'espère toujours que rien ne vous détermi- 
«c nera à chercher la fortune chez les étrangers. £h ! mon 
« ami, soyez sur qu'après les premières caresses ils valent 
« encore moins que les compatriotes. Si votre amie mon- 
te rante a fait toutes ces réflexions, ses derniers moments 
« ont dû être un peu troublés ; mais j'espère qu'aux pieds 

* L^amiiié do M. de Fontanes va beaucoup trop loin : madame de Beau- 
mont m'avait mieux jugé ; elle pensa sans doute que si elle rageât laissé sa 
fortune, je ne Taurais pas acceptée. 

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MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 28S 

« de sa tombe vous trouverez des leçons et des lumières 
« supérieures à toutes celles que les amis qui vous restent 
« pourraient vous donner. Cette aimable femme vous aimait ; 
« elle vous conseillera bien. Sa mémoire et votre cœur 
« vous guideront sûrement : je ne suis plus en peine si vous 
« les écoutez tous deux. Adieu, mou cber ami, je vous em- 
« brasse tendrement, n 

M. Necker m'écrivit la seule lettre que j'aie jamais reçue 
de lui. J'avais été témoin de la joie de la cour lors du ren- 
voi de ce ministre, dont les bonnétes opinions contribuè- 
rent au renversement de la monarcbie. 11 avait été collègue 
de M. de Montmorin. M. Necker allait bientôt mourir au 
lieu d'où sa lettre était datée : n'ayant pas alors auprès de 
lui madame de Staël, il trouva quelques larmes pour Tamie 
de sa fille. 

LETTRE DE M. NECKER. 

« Ma fille, monsieur, en se mettant en route pour TAl- 
(t lemagne, m'a prié d'ouvrir les paquets d'un grand volume 
« qui pourraient lui être adressés, afin de juger s'ils va- 
u laient la peine de les lui faire parvenir par la poste : c'est 
« le motif qui m'instruit avant elle de la mort de madame 
« de Beaumont. Je lui ai envoyé , monsieur, votre lettre à 
« Francfort d'où elle sera probablement transmise plus 
« loin, et peut-être à Weimar ou h Berlin. Ne soyez donc 
«( pas surpris, monsieur, si vous ne recevez pas la réponse 
« de madame de Staël, aussitôt que vous avez droit de Fat- 
« tendre. Vous êtes bien sûr, monsieur , de la douleur 
« qu'éprouvera madame de Staël , en apprenant la perte 
u d*une amie dont je lui ai toujours entendu parler avec un 
« {wefond sentiment. Je m'associe à sa peine, je m'associe 

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286 MÉMOIRES D*OUTRE-TOMBE. 

«c h la vôtre, monsieur, et j*ai une part à mot en particulier, 
«( lorsque je songe au malheureux sort de toute la famille 
u de mon ami M. de Montmorin. 

a Je vois, monsieur, que vous êtes sur le point de quitter 
te Rom^, pour retourner en France : je souhaite que vous pre- 
« niez votre route par Genève, où je vais passer l'hiver. Je 
<c serais très-empressé à vous faire les honneurs d'une ville 
u ou vous êtes déjà connu de réputation. Mais où ne Têtes- 
« vous pas, monsieur? Votre dernier ouvrage, étincelant 
« de beautés incomparables, est entre les mains de tous 
u ceux qui aiment k lire. 

« Tai rhonneur de vous présenter, monsieur, les assu- 

<t rances et l'hommage des sentiments les plus distingués. 

• « Necker. / 

« Goppet, le i7 noTembr« I80S. » 



LETTRE DE MADAME DE STAËL. 

« Francfort, ce 3 décembre i%Q7>. 

» Ah! mon Dieu, my dear Francis, de quelle douleur je 
<( suis saisie en recevant votre lettre ! Déjà hier, cette af- 
» freuse nouvelle était tombée sur moi par ks gazettes, et 
u votre déchirant récit vient la graver pour jamais en let- 
« très de sang dans mon cœur. Pouvez-vous , pouvez-vous 
u me parler d'opinions différentes sur la religion, sur les 
» prêtres? Est-ce qu'il y a deux opinions, quand il n'y a 
« qu'un sentiment? Je n'ai lu votre récit qu'à travers les 
te plus douloureuses larmes. My dear Francis, rappdez- 
u vous le temps où vous vous sentiez le plus d'amitié pour 
u moi ; n'oubliez pas surtout celui où tout mon cœur était 
K attiré vers vous, et dites-vous que ces sentiments, plus 



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MÉMOIRES FOUTRE-TOMBE. 287 

« tendres, plus profonds que jamais, sont au fond de mon 
u âme pour vous. J'aimaiç, j'admirais le caractère de ma- 
« dame de Beaumont : je n'en connais point de plus 
u généreux, de plus reconnaissant, de plus passionnément 
u sensible. Depuis que je suis entrée dans le monde, je n'a« 
N vais jamais cessé d'avoir des rapports avec elle, et je sen- 
« tais toujours qu'au milieu même de quelques diversités, 
« je tenais i elle par toutes les racines. Mon cher Francis, 
u donnez-moi une place dans votre vie. Je vous admire, je 
« vous aime, j'aimais celle que vous regrettez* Je suis une 
« amie dévouée , je serai pour vous une sœur. Plus que 
« jamais, je dois respecter vos opinions : Mathieu, qui les 
« a, a été un ange pour moi, dans la dernière peine que je 
M viens d'éprouver. Donnez-moi une nouvelle raison de les 
tt ménager : faîtes que je vous sois utile ou agréable de 
« quelque manière. Vous a-t-on écrit que j'avais été exilée 
«( à quarante lieues de Paris? J'ai pris ce moment pour 
« faire le tour de l'Allemagne; mais, au printemps, je serai 
« revenue à Paris même, si mon exil est fini, ou auprès de 
« Paris, ou à Genève. Faites que, de quelque manière , 
«( nous nous réunissions. Est-ce que vous ne sentez pas 
« que mon esprit et mon âme entendent la vôtre, et ne sen- 
« tez-vous pas en quoi nous nous ressemblons, à travers les 
u différences? M. de Humboldt m'avait écrit, il y a quelques 
« jours, une lettre où il me parlait de votre ouvrage avec 
«( une admiration qui doit vous flatter dans un homme et 
<c de son mérite et de son opinion. Mais que vais-je vous 
« parler de vos succès dans un tel moment? Cependant elle 
« les aimait ces succès, elle y attachait sa gloire. Continuez 
« de rendre illustre celui qu'elle a tant aimé. Adieu, mon 
« cher François. Je vous écrirai de Weimar, en Saxe. Ré- 
« pondez-moi là, chez MM. Desport, banquiers. Que, dans 
«( votre récit , il y a des mots déchirants ! Et cette résolu- 

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288 MÉMOIRES D^OUTRE-TCNMBE. 

u tien de garder la pauvre Saint^Germain : vous Famèiie- 
«c rez une fois dans ma maison. 
« Adieu tendrement : douloureusement, adieu. » 

•« N. DE Staël. » 

Cette lettre empressée , affectueusement rapide, écrite 
par une femme illustre, me causa un Redoublement d'at- 
tendrissement. Madame de Beaumont aurait été bien heu- 
reuse dans ce moment, si le ciel lui eût permis de renaître ! 
mais nos attachements, qui se font entendre des morts, 
n'ont pas le pouvoir de les délivrer : quand Lazare se leva 
de la tombe, il avait les pieds et les mains liés avec des 
bandes et le visage enveloppé d'un suaire : or l'amitié ne 
saurait dire, comme le Christ à Marthe et à Marie : u Déliez- 
le et le laissez aller. )» 

Ils sont passés aussi, mes consolateurs, et ils me deman- 
dent pour eux les regrets qu'ils donnaient à une autre. 



Paris, IS98. 



ANNÉES DE UA VIE, 1805 ET 1804. — PREMIÈRE IDÉE DE MES MÉMOI- 
RES. — JE suis NOMMÉ MINISTRE DE FRANCE DANS LE VALAIS. — 
DÉPART DE ROME. 



J'étais déterminé à quitter cette carrière des affaires, où 
des malheurs personnels étaient venus se mêler à la médio- 
crité du travail et à d'infimes tracasseries politiques. On n'a 
pas su ce que c'est que la désolation du cœur, quand on 



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MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 289 

n'est point demeuré seul h errer dans les lieux naguère ha- 
bités d'une personne qui avait agréé votre vie : on la cher- 
che et on ne la trouve plus ; elle vous parle, vous sourit, 
vous accompagne; tout ce qu'elle a porté ou touché repro- 
duit son image ; il n'y a entre elle et vous qu'un rideau 
transparent, mais si lourd que vous ne pouvez le lever. Le 
souvenir du premier ami qui vous a laissé sur la route est 
cruel ; car, si vos jours se sont prolongés, vous avez néces- 
sairement fait d'autres pertes : ces morts, qui se sont suivies, 
se rattachent à la première, et vous pleurez à la fois dans 
une seule personne toutes celles que vous avez successive- 
ment perdues. 

Tandis que je prenais des arrangements prolongés par 
réloignement de la France, je restais abandonné sur les 
ruines de Rome. A ma première promenade, les aspects me 
semblaient changés, je ne reconnaissais ni les arbres, ni 
les monuments, ni le ciel ; je m'égarais au milieu des cam- 
pagnes, le long des cascades, des aqueducs, comme autre- 
fois sous les berceaux des bois du nouveau monde. Je ren- 
trais dans la ville éternelle, qui joignait maintenant à tant 
d'existences passées une vie éteinte de plus, A force de par- 
courir les solitudes du Tibre, elles se gravèrent si bien dans 
ma mémoire, que je les reproduisis assez correctement dans 
ma lettre à M. de Fontanes : « Si l'étranger est malheu* 
« reux, disais-je ; s'il a mêlé les cendres qu'il aima à tant 
« de cendres illustres, avec quel charme ne passera-t-il pas 
u du tombeau de Gécilia Metella au cercueil d'une femme 
« infortunée ! » 

C'est aussi k Rome que je conçus, pour la première fois, 
l'idée d'écrire les Mémoires dk ma vie; j'en trouve quelques 
lignes jetées au hasard, dans lesquelles je déchiffre ce peu 
de mots : « Après avoir erré sur la terre, passé les plus 
tt bdles années de ma jeunesse loin de mon pays, et souf-« 

MéKOlRES O'OUTRB-TOMBE. 2. 2S 

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290 MÉMOIRES D*OUTRE-TOMBE. 

« fert à peu près tout ce qu'un homme peut souffrir, la 
u faim même, je revios à Paris en 1800. » 
Dans une lettre à M. Joubert J'esquissais ainsi mon plan : 

« Mon seul bonheur est d'attraper quelques heures, pen- 
te dant lesquelles je m'occupe d'un ouvrage qui peut seul 
«( apporter de l'adoucissement à mes peioeé : ce sont les 
*i Mémoires de ma vie. Rome y entrera; ce n'est que 
«( comme cela que je puis désormais parler de Rome. Soyez 
» tranquille ; ce ne seront point des confessions pénibles 
« pour mes amis : si je suis quelque chose dans l'avenir, 
« mes amis y auront un nom aussi beau que respectable. Je 
« n'entretiendrai pas non plus la postérité du détail de mes 
«t faiblesses ; je ne dirai de moi que ce qui est convenable à 
u ma dignité d'homme, et, j'ose le dire, à l'élévation de mon 
u cœur. Il ne faut présenter au monde que ce qui est beau ; 
(c ce n'est pas mentir à Dieu que de ne découvrir de sa vie 
« que ce qui peut porter nos pareils à des sentiments nobles 
«c et généreux. Ce n'est pas qu'au fond j'aie rien à cacher; 
«t je n'ai ni fait chasser une servante pour un ruban volé, 
u ni abandonné mon ami mourant dans une rue, ni désho* 
u noré la femme qui m'a recueilli, ni mis mes bâtards aux 
u Enfants trouvés ; mais j'ai eu mes faiblesses, mes abatte- 
<( ments de cœur ; un gémissement sur moi suffira pour 
« faire comprendre au monde ces misères communes, faites 
« pour être laissées derrière le voile. Que gagnerait la so- 
u ciété à la reproduction de ces plaies que l'on retrouve 
« partout? On ne manque pas d'exemples, quand on veut 
u triompher de la pauvre nature humaine. » 

Dans ce plan que je me traçais, j'oubliais ma famille, 
mon enfance, ma jeunesse, mes voyages et mon exil : ce 
sont pourtant les récits où je-me suis plu davantage. 



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MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 291 

J'avais été comme un heureux esclave : accoutumé h met- 
tre sa liberté au cep, il ne sait plus que faire de son loisir, 
quand ses entraves sont brisées. Lorsque je me voulais li- 
vrer au travail, une iSgure venait se placer devant moi, et je 
ne pouvais plus en détacher mes yeux : la religion seule 
me fixait par sa gravité et par les réflexions d'un ordre su- 
périeur qu'elle me suggérait. 

Cependant, en m'occupant de la pensée d'écrire mes Mé- 
moires, je sentis le prix que les anciens attachaient à la va- 
leur de leur nom : il y a peut-être une réalité touchante 
dans cette perpétuité des souvenirs qu'on peut laisser en 
passant. Peut-être, parmi les grands hommes de l'antiquité, 
cette idée d'une vie immortelle chez la race humaine leur 
tenait-elle lieu de cette immortalité de l'âme, demeurée 
pour eux un problème. Si la renommée est peu de chose 
quand elle ne se rapporte qu'à nous, il faut convenir néan- 
moins que c'est un beau privilège attaché à l'amitié du gé- 
nie de donner une existence impérissable à tout ce qu'ira 
aimé. 

J'entrepris un commentaire de quelques livres de la Bi- 
ble, en commençant par la Genèse. Sur ce verset : Voici 
qu'Adam est devenu comme Vun de nous, sachant le bien et 
le mal; donc, maintenant, il ne faut pas qu'il forte la main 
au fruit de vie, qu'il le prenne, qu'il en mange et qu'il vive 
^icmc/Zemenf; je remarquai l'ironie formidable du Créateur : 
Voici qu'Adam est devenu semblable à l'un de nous, etc. // 
ne faut pas que l'homme porte la main au fruit de vie. 
Pourquoi? Parce qu'il a goûté au fruit de la science et qu'il 
connaît le bien et le mal ; il est maintenant accablé de 
maux; donc il ne faut pas qu'il vive éternellement : quelle 
bonté de Dieu que la mort ! 

Il y a des prières commencées, les unes pour les inquié^ 
tudes de l'âme, les autres pour se fortifier contre la prospé- 

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202 MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 

rite des méchants : je cherchais à ramener à un centre de 
repos mes pensées errantes hors de moi. 

Gomme Dieu ne voulait pas finir là ma vie, la réservant 
à de longues épreuves, les orages qui s'étaient soulevés se 
calmèrent. Tout à coup, le cardinal ambassadeur changea 
de manières k mon égard : j'eus une explication avec lui, 
et déclarai ma résolution de me retirer. Il s'y opposa : il 
prétendit que ma démission, dans ce moment, aurait l'air 
d'une disgrâce; que je réjouhrais mes ennemis ; que le pre- 
mier consul prendrait de Thumeur, ce qui m'empêcherait 
d'être tranquille dam les lieux où je voulais me retirer. Il 
me proposa d'aller passer quinze jours ou un mois à Naples. 

Dans ce moment même, la Russie me faisait sonder pour 
savoir si j'accepterais la place de gouverneur d'un grand- 
duc : ce serait tout au plus si j'aurais voulu faire à Henri V 
le sacrifice des dernières années de ma vie. 

Tandis que je flottais entre mille partis, je reçus la nou- 
velle que le premier consul m'avait nommé ministre dans le 
Valais. Il s'était d'abord emporté sur des dénonciations ; 
mais, revenant à sa raison, il comprit que j'étais de cette 
race qui n'est bonne que sur un premier plan, qu'il ne fal- 
lait me mêler à personne, ou bien que Ton ne tirerait jamais 
parti de moi. Il n'y avait point de place vacante ; il en créa 
une, et, la choisissant conforme à mon instinct de solitude 
et d'indépendance, il me plaça dans les Alpes ; il me donna 
une république catholique avec un monde de torrents : le 
Rhône et nos soldats se croiseraient à mes pieds, l'un des- 
cendant vers la France, les autres remontant vers l'Italie, 
le Simplon ouvrant devant moi son audacieux chemin. Le 
consul devait m'accorder autant de congés que j'en désire- 
rais pour voyager en Italie, et madame Bacciocchi me faisait 
mander par Fontanes que la première grande ambassade 
disponible m'était réservée. J'obtins donc cette première 



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MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 2»3 

victoire diplomatique sans m'y attendre, et sans le vouloir : 
il est vrai qu'à la tête de l'État se trouvait une haute in tel* 
ligence, qui ne voulait pas abandonner à des intrigues de 
bureaux une autre intelligence qu'elle sentait trop disposée ^ 
à se séparer du pouvoir. 

Cette remarque est d'autant plus vraie que le cardinal 
Fesch, à qui je rends dans ces Mémoires une justice sur la- 
quelle peut-être il ne comptait pas, avait envoyé deux dé- 
pêches malveillantes à Paris, presque au moment même que 
ses manières étaient devenues plus obligeantes , après la 
mort de Inadame de Beaumont. S» véritable pensée était- 
elle dans ses conversations, lorsqu'il me permettait d'aller 
à Naples, ou dans ses missives diplomatiques? Conversa- 
tions et missives sont de la même date et contradictoires. Il 
n'eût tenu qu'à moi de mettre M. le cardinal d'accord avec 
lui-même, en laissant disparaître les traces des rapports qui 
me concernaient : il m'eût suffi de retirer des cartons, lors- 
que j'étais ministre des affaires étrangères, les élucubra- 
tions de l'ambassadeur : je n'aurais fait que ce qu'a fait 
M. deXalleyrand au sujet de sa correspondance avec l'em- 
pereur. Je n'ai pas cru avoir le droit d'user de ma puis- 
sance à mon profit. Si, par hasard, on recherchait ces do- 
cuments, on les trouverait à leur place. Que cette manière 
d'agir soit une duperie, je le veux bien ; mais pour ne pas 
me faire le mérite d'une vertu que je n'ai pas, il faut qu'on 
sache que ce respect des correspondances de mes détracteurs 
tient plus à mon mépris qu'à ma générosité. J'ai vu aussi 
dans les archives de l'ambassade à Berlin des lettres offen- 
santes de M. le marquis de Bonnay à mon égard : loin de 
me ménager, je les ferai connaître. 

M. le cardinal Fesch ne gardait pas plus de retenue avec 
le pauvre abbé Guillon (l'évêque de Maroc) : il était signalé 
comme un agent de la Russie. Bonaparte traitait M. Laine 

25. 

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m MÉMOIRES D'OUTRE-TOBIBE. 

d^ogenî de FAngleUrre : c'ëtaieiit là de ces eomménge» dofit 
ce grand homme avait pris la méchante habitude dans des 
rapporta de police. Mais n*y ayait-il rien à dire contre 
M. Fesch lui*méme ? Quel cas sa propre famille faisait-dle 
de lui? Le cardinal de Clermont-Tonnerre était à Rome 
comme moi, en 1803; que n*éerivaitH point de Fonde de 
Napoléon ! J*ai les lettre. 

Au reste, k qui ces contentions, ensevelies depuis qua- 
rante ans dans des liasses vermoulues, importent-elles? Des 
divers acteurs de cette époque un seul restera, Bonap«»rfe. 
Nous tous qui prétendons vivre, nous sommes déjïi moris : 
lit-on le nom de l'insecte à la faible lueur qu'il to*aine quel- 
quefois après lui en rampant? 

M. le cardinal Fesch m'a retrouvé, depuis, ambassadeur 
auprès de Léon XII ; il m'a donné des preuves d'estime : de 
mon c6té, j'ai tenu à le prévenir et & l'honorer. Il est d'ail- 
leurs naturel que l'on m'ait jugé avec une sévérité que je 
ne m'épargne pas. Tout cela est archipassé : je ne veux 
pas même reconnaître l'écriture de ceux qui, en 1805, ont 
servi de secrétaires officiels ou officieux & M. le cardinal 
Fesch. 

Je partis pour Naples : là commença une année sans ma- 
dame de Beaumont ; année d'absence, que tant d'autres de- 
vaient suivre ! Je n'ai point revu Naples depuis celte épo- 
que, bien qu'en i8â7 je fusse à la porte de cette même viUe, 
où je me promettais d'aller avec madame de Chateaubriand. 
Les orangers étaient couverts de leurs fruits, et les myrtes 
de leurs fleurs. Baïes, les Champs-Elysées et la mer, étaient 
des enchantements que je ne pouvais plus dire à personne. 
J'ai peint la baie de Naples dans les Martyrs. Je montai au 
Vésuve et descendis dans son cratère. Je me pillais : je 
jouais une scène de René. 

A Pompeï, on me montra un squelette enchaîné et des 

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MEMOIRES D*OUTRE-TOMB£. 298 

mots latins estropiés, barbouillés par des soldats sur des 
murs. Je revins & Rome. Canoya m'accorda l'entrée de son 
atelier, tandis qu'il travaillait à une statue de nymphe. 
AUleurs, les modèles des marbres du tombeau que j'avais 
commandé étaient déjà d'une grande expression. J'allai 
prier sur des cendres à Saint-Louis, et je partis pour Paris 
le ai janvier i804, autre jour de malheur. 

Voici une prodigieuse misère : trente-cinq ans se sont 
écoulés depuis la date de ces événements. Mon chagrin ne 
se flattait-il pas, en ces jours lointains, que le lien qui ve- 
nait de se rompre serait mon dernier lien? Et pourtant, 
que j'ai vite, non pas oublié, mais remplacé ce qui me fut 
cher! Ainsi va l'homme, de défaillance en défaillance. 
Lorsqu'il est jeune et qu'il mène devant lui sa vie, une om- 
bre d'excuse lui reste ; mais lorsqu'il s'y attelle et qu'il la 
traîne péniblement derrière lui, comment l'excuser? L'in- 
digence de notre nature est si profonde, que dans nos in- 
firmités volages, pour exprimer nos affections récentes, 
nous ne pouvons employer que des mots déjà usés par nous 
dans nos anciens attachements. Il est cependant des paroles 
qui ne devraient servir qu'une fois : on les profane en les 
répétant. Nos amitiés trahies et délaissées nous reprochent 
les nouvelles sociétés oà nous sommes engagés ; nos heures 
s'accusent : notre vie est une perpétuelle rougeur, parce 
qu'elle est une faute continuelle. 



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296 MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 

Paris, 4838. 
Revu U li février 1845. 



ANiNÉE DE HA VIE, i804. — EÉPUBLIQUE DU VALAIS. — VISITE AU 
CHATEAU DES TUILEIUES. — HÔTEL DE MONTMORIN. — j'eNTENDS 
CRIER LA MORT DU DUC d'EMGUIEN. — JE DONNE HA DÉMISSION. 



Mon dessein n'étant pas de rester à Paris, je descendis à 
l'hôtel de France, rue de Beaune, où madame de Chateau- 
briand vint me rejoindre pour se rendre avec mol dans le 
Valais. Mon ancienne société, déjà à demi dispersée, avait 
perdu le lien qui la réunissait. 

Bonaparte marchait à l'empire ; son génie s'élevait à me- 
sure que grandissaient les événements; il pouvait, comme 
la poudre en se dilatant, emporter le monde ; déjà immense, 
et cependant ne se sentant pas au sommet, ses forces le 
tourmentaient ; il tâtonnait, il semblait chercher son che- 
min : quand j'arrivai à Paris, il en était à Pichegru et à 
Aloreau ; par une mesquine envie, il avait consenti à les ad- 
mettre pour rivaux : Moreau, Pichegru et George Cadou- 
dal, qui leur était fort supérieur, furent arrêtés. 

Ce train vulgaire de conspirations, que Ton rencontre dans 
toutes les affaires de la vie, n'avait rien de ma nature, et 
j'étais aise de m'enfuir aux montagnes. 

Le conseil de la ville de Sion m'écrivit. La naïveté de 
cette dépêche en a fait pour moi un document ; j'entrais 
dans la politique par la religion : le Génie du Christianisme 
m'en avait ouvert les portes. 



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MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 207 

RÉPUBLIQUE DV VALAIS. 

SioD, tO février 1804. 
LE CONSEIL DE LA VILLE DE SION 

« A M. Chateaubnand, secrétaire de légation de la Repu- 
« blique française à Rome, 

«( Monsieur, 

« Par une lettre officielle de notre grand baillif, nous 
u ayons appris votre nomination à la place de ministre de 
« France près de notre République. Nous nous empressons 
<c à TOUS en témoigner la joie la plus complète que ce choix 
« nous donne. Nous voyons dans cette nomination un pré- 
« cieux gage de la bienveillance du premier consul envers 
u notre République, et nous nous félicitons de Thonneur 
«t de vous posséder dans nos murs : nous en tirons les plus 
« heureux augures pour les avantages de notre patrie et 
u de notre ville. Pour vous donner un témoignage de ces 
« sentiments, nous avons délibéré de vous faire préparer 
u un logement provisoire, digne de vous recevoir, garni de 
« meubles et d'effets convenables pour votre usage, autant 
« que la localité et nos circonstances le permettent, en at- 
« tendant que vous ayez pu prendre vous-même des arran- 
« gements à votre convenance. 

«Veuillez, monsieur, agréer cette offre comme une 
« preuve de nos dispositions sincères à honorer le gouver- 
«'■ ncment français dans sou envoyé , dont le choix doit 
« plaire partictdièrement à un peuple religieux. Nous vous 

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298 MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 

« prions de vouloir bien nous prévenir de votre arrivée 
« dans cette ville. 

« Agréez, monsieur, les assurances de notre respectueuse 
a considération. 

(( Le président du conseil de la ville de Sion. 

<c De Riedmalten. 

(( Par le conseil de la ville ; 

u Le secrétaire du conseil, 
« De Sorrente. » 

Deux jours avant le 20 mars, je m'habillai pour aller 
prendre congé de Bonaparte aux Tuileries; je ne Pavais pas 
revu depuis le moment où il m'avait parlé chez Lucien. La 
galerie où il recevait était pleine ; il était accompagné de 
Murât et d'un premier aide de camp ; il passait presque 
sans s'arrêter. A mesure qu'il approcha de moi, je fus 
frappé de l'altération de son visage : ses joues étaient dé- 
valées et livides, ses yeux âpres, son teint pâli et brouillé, 
son air sombre et terrible. L'attrait qui m'avait précédem- 
ment poussé vers lui cessa ; au lieu de rester sur son pas- 
sage, je fis un mouvement afin de l'éviter. Il me jeta un 
regard comme pour chercher à me reconnaître, dirigea 
quelques pas vers moi, puis se détourna et s'éloigna. Lui 
étais-je apparu comme un avertissement? Son aide de 
camp me remarqua ; quand la foule me couvrait, cet aide 
de camp essayait de m'entrevoîr entre les personnages pla- 
cés devant moi, et rentrainait le consul de mon côté. Ce 
jeu continua près d'un quart d'heure, moi toujours me reti- 
rant. Napoléon me suivant toujours sans s'en douter. Je 
n'ai jamais pu m'expliquer ce qui avait frappé l'aide de 
camp. Me prenait-il pour un homme suspect qu'il n'avait 

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MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 299 

jamais vu? Voulait-il, s'il savait qui j'étais, forcer Bonaparte 
à s'entretenir avec moi? Quoi qu'il en soit, Napoléon passa 
dans un autre salon. Satisfait d'avoir rempli ma tâche en 
me présentant aux Tuileries, je me retirai. A la joie que 
j'ai toujours éprouvée en sortant d'un château, il est évi- 
dent que je n'étais pas fait pour y entrer. 

Retourné à l'hôtel de France, je dis k plusieurs de mes 
amis : «< Il faut qu'il y ait quelque chose d'étrange que 
u nous ne savons pas, car Bonaparte ne peut être changé 
«( à ce point, à moins d'être malade. » 

M. Bourrienne a su ma singulière prévision, il a seulement 
confondu les dates; voici sa phrase : « En revenant de chez 
« le premier consul, M. de Chateaubriand déclara à ses amis 
« quïl avait remarqué chez le premier consul une grande 
u altération et quelque chose de sinistre dans le regard. )» 

Oui , je le remarquai : une intelligence supérieure n'en- 
fante pas le mal sans douleur , parce que ce n'est pas son 
fruit naturel, et qu'elle ne devait pas le porter. 

Le surlendemain, 20 mars, je me levai de bonne heure, 
pour un souvenir qui m'était triste et cher. M. de Mont- 
morin avait fait bâtir un hôtel au coin de la rue Plumet, 
sur le boulevard neuf des Invalides. Dans le jardin de cet 
hôtel, vendu pendant la révolution, madame de Beaumont, 
presque enfant , avait planté un cyprès , et elle s'était plu 
quelquefois à me le montrer en passant : c'était à ce cyprès, 
dont je savais seul l'origine et l'histoire, que j'allais faire 
mes adieux. Il existe encore, mais il languit et s'élève à 
peine & la hauteur de la croisée sous laquelle une main qui 
s'est retirée aimait à le cultiver. Je distingue ce pauvre 
arbre entre trois ou quatre autres de son espèce; il semble 
me connaître et se réjouir quand j'approche ; des souffles 
mélancoliques inclinent un peu vers moi sa tête jaunie , et 
il murmure à la fenêtre de la chambre abandonnée ; Intel* 



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500 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 

ligences mystérieuses entre nous, qui cesseront quand l'un 
ou l'autre sera tombé. 

Mon pieux tribut payé, je descendis le boulevard et l'es- 
planade des Invalides, traversai le pont Louis XVI et le 
jardin des Tuileries^ d'où je sortis près du pavillon Marsan, 
à la grille qui s'ouvre aujourd'hui sur la rue de Rivoli. Là, 
entre onze heures et midi, j'entendis un homme et une 
femme qui criaient une nouvelle officielle; des passants 
s'arrêtaient, subitement pétrifiés par ces mots : « Jugement 
« de la commission militaire spéciale convoquée à Vincen- 
« nés, qui condamne à la peine de mort le nommé Louis- 
« Antoine-Henri de Bourbon, né le 2 août i 772 à Chantilly. » 

Ce cri tomba sur moi comme la foudre ; il changea ma 
vie, de même qu'il changea celle de Napoléon. Je rentrai 
chez moi ; je dis à madame de Chateaubriand : 

— Le duc d'Enghien vient d'être fusillé. 

Je m'assis devant une table, et je me mis à écrire ma dé- 
mission. Madame de Chateaubriand ne s'y opposa point et 
me vit écrire avec un grand courage. Elle ne se dissimu- 
lait pas mes dangers : on faisait le procès au général Moreau 
et à George Cadoudal ; le lion avait goûte le sang, ce n'était 
pas le moment de l'irriter. 

M. Clausel de Coussergues arriva sur ces entrefaites ; il 
avait aussi entendu crier l'arrêt. Il me trouva la plume à la 
main : ma lettre , dont il me fit supprimer, par pitié pour 
madame de Chateaubriand , des phrases de colère , partit ; 
elle était au ministre des relations extérieures. Peu impor- 
tait la rédaction : mon opinion et mon crime étaient dans le 
fait de ma démission : Bonaparte ne s'y trompa pas. Ma- 
dame Bacciochi jeta les hauts cris en apprenant ce qu'elle 
appelait ma défection; elle m'envoya chercher et me fit les 
plus vifs reproches. M. de Fontanes devint presque fou 
de peur au premier moment : il me réputait fusillé avec 



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MÉMOIRES D*OUTRE-TOMBE. 501 

toutes les personnes qui m'étaient attachées. Pendant plu- 
sieurs jours, mes amis restèrent dans la crainte de me voir 
enlever par la pqlice ; ils se présentaient chez moi d'heure 
en heure, et toujours en frémissant, quand ils abordaient 
la loge du portier. M. Pasquier vint m'embrasser le lende- 
main de ma démission, disant qu'on était heureux d'avoir un 
ami tel que moi. Il demeura un temps assez considérable dans 
une honorable modération, éloigné des places et du pouvoir. 

Néanmoins, ce mouvement de sympathie, qui nous em- 
porte à la louange d'une action généreuse, s'arrêta. J'avais 
accepté, en considération de la religion, une place hors de 
France, place que m'avait conférée un génie puissant, vain- 
queur de l'anarchie , un chef sorti du principe populaire , 
le cansul d'une républiquCy et non un roi continuateur d'une 
monarchie usurpée; alors, j'étais isolé dans mon sentiment, 
parce que j'étais conséquent dans ma conduite ; je me retirai 
quand les conditions auxquelles je pouvais souscrire s'alté- 
rèrent ; mais aussitôt que le héros se fut changé en meur- 
trier, on se précipita dans ses antichambres. Six mois après 
le 20 mars, on eût pu croire qu'il n'y avait plus qu'une 
opinion dans la haute société , sauf de méchants quolibets 
que l'on se permettait à huis clos. Les personnes tombées 
prétendaient avoir été forcées, et l'on ne forçait, disait-on, 
que ceux qui avaient un grand nom ou une grande impor- 
tance, et chacun, pour prouver son importance ou ses 
quartiers, obtenait d'être forcé à force de sollicitations. 

Ceux qui m'avaient le plus applaudi s'éloignèrent; ma 
présence leur était un reproche : les gens prudents trouvent 
de l'imprudence dans ceux qui cèdent à l'honneur. Il y a 
des temps où l'élévation de l'âme est une véritable infirmité; 
personne ne la comprend; elle passe pour une espèce de 
borne d'esprit, pour un préjugé, une habitude ininteUigente 
d'éducation, unç lubie , un travers qui vous empêche de 
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302 MÉMOIRES D*OUTRE«TOMBE. 

juger les choses; imbécillité honorable peut-être, dit*on, 
mais ilotisme stupide. Quelle capacité peut-on trouver ii n'y 
voir goutte, à rester étranger à la marche du siècle , au 
mouvement des idées, à la transformation des mœurs, au 
progrès de la société? N'est-ce pas une méprise déplorable 
que d'attacher aux événements une importance qu'ils 
n'ont pas? Barricadé dans vos étroits principes, l'esprit 
aussi court que le jugement , vous êtes comme un homme 
logé sur le derrière d'une maison, n'ayant vue que sur une 
petite cour, ne se doutant ni de ce qui se passe dans larue^ 
ni du bruit qu'on entend au dehors. Voilà où vous réduit 
un peu d'indépendance , objet de pitié que vous êtes pour 
la médiocrité ; quant aux grands esprits à l'orgueil afTec- 
tueux et aux yeux sublimes, oculos sublimes, leur dédain 
miséricordieux vous pardonne , parce qu'ils savent que vous 
ne pouvez pas entendre. Je me renfonçai donc humblement 
dans ma carrière littéraire ; pauvre Pindare destiné à chan- 
ter dans ma première Olympique l'excellence de l'eau, lais- 
sant le vin aux heureux. 

L'amitié rendit le cœur à M. de Fontanes; madame Bac- 
ciochi plaça sa bienveillance entre la colère de son frère et 
ma résolution; M. de Talleyrand, indififérence ou calcul, 
garda ma démission plusieurs jours avant d'en parler; 
quand il l'annonça à Bonaparte, celui-ci avait eu le temps de 
réfléchir. En recevant de ma part la seule et directe marque 
de blâme d'un honnête homme qui ne craignait pas de le 
braver, il ne prononça que ces deux mots : 

— C'est bon. 

Plus tard il dit à sa sœur : 

— Vous avez eu bien peur pour votre ami. 
Longtemps après, en causant avec M. de Fontanes, 

il lui avoua que ma démission était une des choses qui 
l'avaient le plus frappé. M. de Talleyrand me fit écrire 

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MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 505 

iiB« lettre de bureau dans laquelle il me reprochait gra- 
cieusement d'avoir priré son département de mes talents et 
de mes services. Je rendis les frais d'établissement, et tout 
fut fini en apparence. Mais en osant quitter Bonaparte, je 
m'étais pkeé à son niveau , et il était animé contre moi de 
toute sa forfaiture, comme je l'étais contre lui de toute ma 
loyauté. Jusqu'à sa chute , il a tenu le glaive suspendu sur 
ma tête; il revenait quelquefois à moi par un penchant 
naturel, et cherchait à me noyer dans ses fatales prospérités ; 
quelquefois, j'inclinais vers lui par l'admiration qu'il m'in- 
spirait, par l'idée que j'assistais à une transformation 
sociale, non à un simple changement de dynastie; mais, 
antipathiques sous beaucoup de rapports , nos deux natures 
reparaissaient, et s'il m'eût fait fusiller volontiers, en le 
tuant je n'aurais pas senti beaucoup de peine. 

La mort fait ou défait un grand homme ; elle l'arrête au 
pas qu'il allait descendre, ou au degré qu'il allait monter : 
c'est une destinée accomplie ou manquée; dans le premier 
cas, on en est à l'examen de ce qu'elle a été ; dans le second, 
aux conjectures de ce qu'elle aurait pu devenir. 

Si j'avais rempli un devoir dans des vues lointaines d'am- 
bition, je me serais trompé. Charles X n'a appris qu'à 
Prague ce que j'avais fait en i804 : il revenait de la mo- 
narchie. 

— Chateaubriand, me dit-il au château de Hradschin, 
vous aviez servi Bonaparte? 

— Oui , sire. 

— Vous avez donné votre démission à la mort de M. le 
duc d'Enghien? 

— Oui , sire. 

Le malheur instruit ou rend la mémoire. Je vous aï 
raconté qu'un jour, à Londres, réfugié avec M. de Fontanes 
dans une allée pendant une averse, M. le duc de Bourbon se 

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30i MÉMOIRES FOUTRE-TOMBE. 

vint cacher sous le même abri : en France, son vaillant père 
et lui, qui remerciaient si poliment quiconque écrivait 
l'oraison funèbre de M. le duc d'Enghien , ne m'ont pas 
adressé un souvenir. Ils ignoraient sans doute aussi ma 
conduite. Il est vrai que je ne leur en ai jamais parlé. 



Chantilly, noT«mbr« 1831. 



MORT DU DUC D ENGHIEIf. 



Gomme aux oiseaux voyageurs, il me prend au mois 
d'octobre une inquiétude qui m'obligerait à changer de 
climat, si j'avais encore la puissance des ailes et la légèreté 
des heures : les nuages qui volent à travers le ciel me don- 
nent envie de fuir. Afin de tromper cet instinct, je suis ac- 
couru à Chantilly. J'ai erré sur la pelouse, où de vieux 
gardes se traînent à l'orée des bois. Quelques corneilles, 
volant devant moi, par-dessus des genêts, des taillis, des 
clairières, m'ont conduit aux étangs de Commelle. La mort 
a soufflé sur les amis qui m'accompagnèrent jadis au châ- 
teau de la reine Blanche : les sites de ces solitudes n'ont 
été qu'un horizon triste, entr'ouvert un moment du côté de 
mon passé. Aux jours de René, j'aurais trouvé des mystères 
de la vie dans le ruisseau de la Thève : il dérobe sa course 
parmi des prèles et des mousses; des roseaux le voilent; il 
meurt dans ces étangs qu'alimente sa jeunesse, sans cesse 
expirante, sans cesse renouvelée : ces ondes me charmaient 
quand je portais en moi le désert avec les fantômes qui me 



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I 



MEMOIRES D'GUTRE-TOMBE. 301» 

souriaient, malgré leur mélancolie, et que je parais de fleurs. 

Revenant le long des haies h peine tracées, la pluie m'a 
surpris; je me suis réfugié sous un hêtre : ses dernières 
feuilles tombaient comme mes années ; sa cime se dépouil- 
lait comme ma tête ; il était marqué au tronc d'un cercle 
rouge, pour être abattu comme moi. Rentré à mon auberge, 
avec une moisson de plantes d'automne et dans des disposi-^ 
UoDS peu propres à la joie, je vous raconterai la mort de 
M. le duc d'Ënghicn, à la vue des ruines de Chantilly. 

Cette mort, dans le premier moment, glaça d'effroi tous 
les cœurs ; on appréhenda le revenir du règne de Robes- 
pierre. Paris crut revoir un de ces jours qu'on ne voit 
qu'une fois, le jour de l'exécution de Louis XYI. Les servi- 
teurs, les amis, les parents de Bonaparte étaient consternés. 
A l'étranger, si le langage diplomatique étouffa subitement 
la sensation populaire, elle n'en remua pas moins les en- 
trailles de la foule. Dans la famille exilée des Bourbons, le 
coup pénétra d'outre en outre : Louis XVIII renvoya au roi 
d'Espagne l'ordre de la Toison d'or, dont Bonaparte venait 
d'être décoré; le renvoi était accompagné de cette lettre, 
qui fait honneur à l'àme royale : 

« Monsieur et cher cousin, il ne peut y avoir rien de 
commun entre moi et le grand criminel que l'audace et la 
fortune ont placé sur un trône qu'il a eu la barbarie de 
souiller du sang pur d'un Bourbon, le duc d'Enghien. La 
religion peut m'engager à pardonner à un assassin ; mais le 
tyran de mon peuple doit toujours être mon ennemi. La 
Providence, par des motifs inexplicables, peut me condam- 
ner à finir mes jours en exil ; mais jamais ni mes contempo- 
rains ni la postérité ne pourront dire que, dans le temps 
de l'adversité, je me sois montré indigne d'occuper, jusqu'au 
dernier soupir, le b*àne de mes ancêtres. » 

26. 

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306 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 

Il ne faut point oublier un autre nom, qui s'assoeie au 
nom du duc d'Enghien : Gustave- Adolphe, le détrôné et le 
banni, fut le seul des rois alors régnants qui osa éleyer la 
voix pour sauver le jeune prince français. Il fit partir de 
Garlsruhe un aide de camp porteur d'une lettre à Bonaparte ; 
la lettre arriva trop tard : le dernier des Gondé n'existait 
plus. Gustave- Adolphe renvoya au roi de Prusse le cordon 
de l'Aigle-Noire, comme Louis XVIII avait renvoyé la Toison 
d'or au roi d'Espagne. Gustave déclarait & l'héritier du 
grand Frédéric que, « d'après les lois de la chevaleriej il ne 
« pouvait pas consentir à être le frère d'armes de l'assassin 
« du duc d'Enghien. » (Bonaparte avait l'Aigle-Noire.) 11 y a 
je ne sais quelle dérision amère dans ces souvenirs presque 
insensés de chevalerie, éteints partout, excepté au coeur 
d'un roi malheureux pour un ami assassiné ; nobles sympa- 
thies de l'infortune, qui vivent à l'écart sans être comprises, 
dans un monde ignoré des hommes ! 

Hélas ! nous avions passé à travers trop de despotismes 
différents ; nos caractères, domptés par une suite de maux 
et d'oppressions, n'avaient plus assez d'énergie pour qu'à 
propos de la mort du jeune Condé notre douleur portât 
longtemps le crêpe: peu à peu les larmes se tarirent; la 
peur déborda en félicitations sur les dangers auxquels le 
premier consul venait d'échapper; elle pleurait de recon- 
naissance d'avoir été sauvée par une si sainte immolatioUé 
Néron, sous la dictée de Sénèque, écrivit au sénat une lettre 
apologétique du meurtre d'Agrippine ; les sénateurs, trans- 
portés, comblèrent de bénédictions le fils magnanime qui 
n'avait pas craint de s'arracher le cœur par un parricide 
tant salutaire! La société retourna vite à ses plaisirs; elle 
avait frayeur de son deuil : après la terreur, les victimes 
épargnées dansaient, s'efforçaient de paraître heureuses, 
et, craignant d'être soupçonnées coupables de mémoire, 

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MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 507 

elles ayaient la même gaieté qu'en allant à Téchafaud. 
Ce ne fut pas de but en blanc et sans précaution que Ton 
arrêta le duc d'Enghien ; Bonaparte s'était fait rendre compte 
du nombre des Bourbons en Europe. Dans un conseil où 
furent apppelés MM. de Talleyrand et Fouché, on reconnut 
que le duc d'Angouléme était à Varsovie avec Louis XVIII; 
le comte d'Artois et le duc de Berry à Londres avec les 
princes de Gondé et de Bourbon. Le plus jeune des Condé 
était h Ettenheim, dans le ducbé de Bade. Il se trouva que 
MM. Taylor et Drake, agents anglais, avaient noué des in- 
trigues de ce côté. Le duc de Bourbon, le i6 juin iSOo, mit 
en garde son petit-fils contre une arrestation possible, par 
un billet à lui adressé de Londres, et que l'on conserve. Bo- 
naparte appela auprès de lui les deux consuls ses collègues : 
il fit d'abord d'amers reproches à M. Real de l'avoir laissé 
ignorer ce qu'on projetait contre lui. Il écouta patiemment 
les objections; ce fut Cambacérès qui s'exprima avec le plus 
de vigueur. Bonaparte l'en remercia, et passa outre. C'est ce 
que j'ai vu dans les Mémoires de Cambacérès , qu'un de 
ses neveux, M. de Cambacérès, pair de France, m'a permis 
de consulter, avec une obligeance dont je conserve un sou- 
venir reconnaissant. La bombe lancée ne revient pas ; elle 
va où le génie l'envoie, et tombe. Pour exécuter les ordres 
de Bonaparte, il fallait violer le territoire de l'Allemagne, 
et le territoire fut immédiatement violé. Le duc d'Enghlen 
fut arrêté à Ettenheim. On ne trouva auprès de lui, au lieu 
du général Dumouriez, que le marquis de Tuméry et 
quelques autres émigrés de peu de renom : cela aurait dû 
avertir de la méprise. Le duc d'Enghien est conduit à Stras- 
bourg. Le commencement de la catastrophe de Vincennes 
nous a été raconté par le prince même; il a laissé un petit 
journal de route d'Ettenheim à Strasbourg : le héros de la 
tragédie vient sur Tavant-scène prononcer ce prologue : 

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308 MEMOIRES D^OUTRE-TOMBE. 

JOURNAL DU DUC D*ENGBIEN. 

« Le jeudi 15 mars, à Ettenheim, ma maison cernée, 
dit le prince, par un détachement de dragons et des pi- 
quets de gendarmerie; total, deux cents hommes environ, 
deux généraux, le colonel des dragons, le colonel Chariot 
de la gendarmerie de Strasbourg, à cinq heures (du matin). 
A cinq heures et demie, les portes enfoncées, emmené au 
Moulin, près la Tuilerie. Mes papiers enlevés, cachetés. 
Conduit dans une charrette, entre deux haies de fusiliers, 
jusqu'au Rhin. Embarqué pour Rhisnau. Débarqué et 
marché à pied jusqu'à Pforzheim. Déjeuné à l'auberge. 
Monté en voiture avec le colonel Chariot, le maréchal des 
logis de la gendarmerie, un gendarme sur le siège et Grun- 
st^in. Arrivé à Strasbourg, chez le colonel Chariot, vers 
cinq heures et demie. Transféré une demi-heure après, 
dans un fiacre , à la citadelle 

Dimanche 18, on vient m'enlever à une heure et demie du 
matin. On ne me laisse que le temps de m'habiller. J'em- 
brasse mes malheureux compagnons, mes gens. Je pars 
seul avec deux officiers de gendarmerie et deux gendarmes. 
Le colonel Chariot m'a annoncé que nous allons chez le gé- 
néral de division, qui a reçu des ordres de Paris, Au lieu 
de cela, je trouve une voiture avec six chevaux de poste 
sur la place de l'Église. Le lieutenant Petermann y monte à 
côté de moi, le maréchal des logis Blitersdorff sur le siège, 
deux gendarmes en dedans, l'autre en dehors. » 

Ici le naufragé , prêt à s'engloutir, interrompt son jour- 
nal de bord. 

Arrivée vers les quatre heures du soir à l'une des bar- 

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BJEHOIRES D*OUTRE*TOMB£. 309 

rières de la capitale, où vient aboutir la route de Strasbourg, 
la voiture, au lieu d'entrer dans Paris, suivit le boulevard 
extérieur et s'arrêta au château de Yincennes. Le prince , 
descendu de la voilure dans la cour intérieure, est conduit 
dans une chambre de la forteresse ; on l'y enferme et il s'en- 
dort. A mesure que le prince approchait de Paris, Bona- 
parte affectait un calme qui n'était pas naturel. Le 18 mars, 
il partit pour la Malmaison ; c'était le dimanche des Ra- 
meaux. Madame Bonaparte, qui, comme toute sa famille, 
était instruite de l'arrestation du prince, lui parla de cette 
arrestation. Bonaparte lui répondit : 
— Tu n'entends rien à la politique. 
Le colonel Savary était devenu un des habitués de Bona- 
parte. Pourquoi? Parce qu'il avait vu le premier consul 
pleurer k Marengo. Les honunes à part doivent se défier de 
leurs larmes, qui les mettent sous le joug des hommes vul- 
gaires. Les larmes sont une de ces faiblesses par lesquelles 
un témoin peut se rendre maître des résolutions d'un grand 
homme. 

On assure que le premier consul fit rédiger tous les 
ordres pour Yincennes. Il était dit, dans un de ces ordres, 
que si la condamnation prévue était une condamnation à 
mort, elle devait être exécutée sur-le-champ. Je crois à 
cette version, bien que je ne puisse l'attester, puisque ces 
ordres manquent. Madame de Rémusat, qui, dans la soirée 
du 20 mars, jouait aux échecs à la Malmaison avec le pre- 
mier consul, l'entendit murmurer quelques vers sur la clé- 
mence d'Auguste ; elle crut que Bonaparte revenait à lui, et 
que le prince était sauvé. Non ; le destin avait prononcé son 
oracle. Lorsque Savary reparut à la Malmaison, madame 
Bonaparte devina tout le malheur. Le premier consul s'était 
enfermé seul pendant plusieurs heures. Et puis le vent 
souffla, et tout fut fini. 

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910 MÉMOIRES D*OUTR£-TOMfiE. 

COMMISSION MIUTAIEE NOMMÉE. 

Un ordre de Bonaparte, du 29 ventdse an xir, avait arrêté 
qu'une commission militaire, composée de sept membres 
nommés par le général gouverneur de Paris (Murât), se 
réunirait à Yincennes, pour juger h ci-€lemnt duc d^En- 
ghieti, prévenu Savoir porté leé armes contre la Républi- 
que, etc. 

En exécution de cet arrêté, le même jour, 29 ventAse, 
Joachim Murât nomma, pour former ladite commission, les 
sept militaires, à savoir : 

Le général Hullin, commandant les grenadiers à pied de 
la garde des consuls, président ; 

Le colonel Guitton, commandant le 1**^ régiment de 
cuirassiers ; 

Le colonel Bazancourt, commandant le 4* régiment dln- 
fanteric légère ; 

Le colonel Ravier, commandant le 18* régiment dinfan- 
terie de ligne; 

Le colonel Barrois, commandant le 96* régiment d'infan- 
terie de ligne; 

Le colonel Rabbe, commandant le 2* régiment de la garde 
municipale de Paris; 

Le citoyen d'Autancourt, major de la gendarmerie d'é- 
lite, qui remplira les fonctions de capitaine rapp(»*teur. 

IRTERaOGATOUUB DU aPlTAINE RAPPORTEUR. 

Le capitaine d'Autancourt, le chef d'escadron Jacquin, de 
la légion d'élite, deux gendarmes à pied du même corps, 
Lerva, Tharsis et le citoyen Noirot, lieutenant au même 
corps, se rendent à la chambre du duc d'Enghlen ; ils le ré- 

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MÉMOIRES D*OUTRE-TOMBB. 811 

veillent : il n'avait plus que quatre heures à attendre, avant 
de retourner à son sommeil. Le capitaine rapporteur, as- 
sisté de Molin, capitaine au iS"" régiment, greffier choisi par 
ledit rapporteur, interroge le prince. 

A lui demandé ses noms, prénoms, âge et lieu de nais- 
sance? 

A répondu se nommer Louis-Antoine-Henri de Bourbon, 
duc d'Enghien, né le 2 août 1772, à Chantilly, 

A lui demandé où il a résidé depuis sa sortie de France? 

A répondu qu'après avoir suivi ses parents, le corps de 
Condé s'étant formé, il avait fait toute la guerre, et qu'avant 
cela il avait fait la campagne de 1792, en Brabant, avec le 
corps de Bourbon. 

A lui demandé s'il n'était point passé en Angleterre, et 
si cette puissance lui accorde toujours un traitement? 

A répondu n'y être jamais allé ; que l'Angleterre lui ac- 
corde toujoux^ un traitement, et qu'il n'a que cela pour 
vivre. 

A lui demandé quel grade il occupait dans l'armée de 
Condé? 

A répondu : Commandant de l'avant-garde avant 1796, 
avant cette campagne comme volontaire au quartier général 
de son grand-pcre, et toujours , depuis 1796, comme com- 
mandant de l'avant-garde. 

A lui demandé s'il connaissait le général Pichegru ; s'il a 
eu des relations avec lui ? 

A répondu : Je ne l'ai, je crois, jamais vu. Je n'ai point 
eu de relations avec lui. Je sais qu'il a désiré me voir. Je 
me loue de ne l'avoir point connu, d'après les vils moyens 
do^t on dit qu'il a voulu se servir, s'ils sont vrais. 

A lui demandé s'il connaît l'ex^général Dumouriez, et s'il 
a des relations avec lui? 

A répondu : Pas davantage. 

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312 MÉMOIRES DOUTRE-TOMBE. 

De quoi a été dressé le présent, qui a été signé par le duc 
dTnghien, le chef d'eseadron Jacquin, le lieutenant Noirot, 
les deux gendarmes et le capitaine rapporteur. 

Avant de signer le présent procès-verbal, le duc d*En- 
ghien a dit : 

— Je fais avec instance la demande d'avoir une audience 
particulière du premier consul. Mon nom, mon rang, ma 
façon de penser et Thorreur de ma situation me font espérer 
qu'il ne se refusera pas à ma demande. 

SÉANCE ET JUGEMENT DE LÀ COMMISSION MILITAIRE. 

A deux heures du matin, 2i mars, le duc d'Enghien fut 
amené dans la salle où siégeait la commission, et répéta ce 
qu'il avait dit dans l'interrogatoire du capitaine rapporteur. 
Il persista dans sa déclaration : il ajouta qu'il était prêt à 
faire la guerre, et qu'il désirait avoir du service dans la 
nouvelle guerre de l'Angleterre contre la France : 

« Lui ayant été demandé s'il avait quelque chose à pré* 
senter dans ses moyens de défense, a répondu n'avoir rien 
& dire de plus. 

«( Le président fait retirer l'accusé ; le conseil délibérant 
à huis clos, le président recueille les voix, en commençant 
par le plus jeune en grade; ensuite, ayant émis son opinion 
le dernier, l'unanimité des voix a déclaré le duc d'Enghien 
coupable, et lui a appliqué l'article... de la loi du... 
ainsi conçu... et en conséquence l'a condamné & la peine 
de mort. Ordonne que le présent jugement sera exécuté de 
suite à la diligence du capitaine rapporteur, après en avoir 
donné lecture au condamné, en présence des différents dé- 
tachements des corps de la garnison. 

«Fait, clos et jugé sans désemparer à Vincennes les jour, 
mois et an que dessus et avons signé. » 

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MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 3i3 

La fosse étant faite, remplie et close, dix ans d'oubli , de 
contentement général et de gloire inouïe s'assirent dessus; 
l'herbe poussa au bruit des salves qui annonçaient des vic- 
toires, aux illuminations qui éclairaient le sacre pontifical , 
le mariage de la fille des Césars ou la naissance du roi de 
Rome. Seulement de rares affligés rôdaient dans le bois, 
aventurant un regard furlif au bas du fossé vers l'endroit 
lamentable, tandis que quelques prisonniers l'apercevaient 
du haut du donjon qui les renfermait. La restauration vint : 
la terre de la tombe fut remuée, et avec elle les consciences; 
chacun alors crut devoir s'expliquer. M. Dupin aîné publia 
sa discussion ; M. Hullin, président de la commission mili- 
taire, parla ; M. le duc de Rovigo entra dans la controverse 
en accusant M. deTalleyrand ; un tiers répondit pour M. de 
Talleyrand, et Napoléon éleva sa grande voix sur le rocher 
de Sainte-Hélène. 

11 faut reproduire et étudier ces documents, pour assigner 
à chacun la part qui lui revient , et la place qu'il doit oc- 
cuper dans ce drame. Il est nuit, et nous sommes à Chan- 
tilly ; il était nuit quand le duc d'Enghien était à Yincennes. 



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su BIÉMOIRES D*OUTR£-TOMBE. 

Chantilly, novembre I8S8. 
ANN^E DE MA VIE, 1804. 

Lorsque M. Dupm publia sa brochure, il me l'envoya 
avec cette lettre : 

u Ptrb, M 10 novembre 182S. 

« M. le vicomte, 

u VeuiHez agréer un exemplaire de ma publication rela- 
tive à l'assassinat du duc d'Enghien. 

« Il y a longtemps qu'elle eût paru, si je n'avais voulu, 
avant tout, respecter la volonté de monseigneur le duc de 
Bourbon, qui, ayant eu connaissance de mon travail, 
m'ayait fait exprimer son désir que cette déplorable affaire 
ne fut point exhumée. 

« Mais la Providence ayant permis que d'autres prissent 
l'initiative, il est devenu nécessaire de faire 'connaître la vé- 
rité, et après m'être assuré qu'on ne persistait plus à me 
faire garder le silence, j'ai parlé avec franchise et sincérité. 

« J'ai l'honneur d'être avec un profond respect, 

« M. le vicomte, 
«'. De Votre Excellence, le très-humble et très- . 
« obéissant serviteur, 

« DUPIN. » 

M. Dupin, que je félicitai et remerciai, révèle dans sa 

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3IEM0IRES D'OUTRE-TOMBE. 315 

lettre (f eavoi un trait Ignoré et touchant des nobles et mi- 
séricordieuses vertus du père de la victime. M. Dupin 
commence ainsi sa brochure : 

<c La mort de Tinfortuné duc d'Enghien est un des évé- 
nements qui ont le plus affligé la nation française : il a 
déshonoré le gouvernement consulaire. 

« Un jeune prince, à la fleur de l'âge, surpris par trahi- 
son sur un sol étranger, où il dormait en paix sous la pro- 
tection du droit des gens ; entraîné violemment vers la 
France, traduit devant de prétendus juges qui, en aucun 
eas, ne pouvaient être les siens ; accusé de crimes imagi- 
naires ; privé du secours d'un défenseur ; interrogé et con- 
damné à huis clos ; mis à mort de nuit dans les fossés du 
château fort qui servait de prison d'État ; tant de vertus 
méconnues, de si chères espérances détruites, feront k ja- 
mais de cette catastrophe un des actes les plus révoltants 
auxquels ait pu s'abandonner un gouvernement absolu ! 

(( Si aucune forme n'a été respectée ; si les juges étaient 
incompétents ; s'ils n'ont pas même pris la peine de relater 
dans leur arrêt la date et le texte des lois sur lesquelles ils 
prétendaient appuyer cette condamnation ; si le malheureux 
duc d'Enghien a été fusillé en vertu d'une sentence signée 
en blanc, et qui n'a été régularisée qu'après coup ; alors 
ee n'est plus seulement l'innocente victime d'une erreur 
judiciaire ; la chose reste avec son véritable nom : c'est un 
odieux assassinat ! » 

Cet éloquent exorde conduit M. Dupin à l'examen des 
pièces: il montre d'abord Fillégalité de l'arrestation : le duc 
d'Enghien n'a point été arrêté en France ; il n'était point 
prisonnier de guerre, puisqu'il n'avait pas été pris les armes 
à la main ; il n'était pas prisonnier à titre civil, car l'ex- 

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316 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 

tradition n'avait pas été demandée; c'était un emparement 
violent de la personne, comparable aux captures que font 
les pirates de Tunis et d'Alger, une course de voleurs, 
incursio latromtm. 

Le jurisconsulte passe à l'incompétence de la commission 
militaire : la connaissance de prétendus complots tramés 
contre l'État n'a jamais été attribuée aux commissions mili- 
taires. 

Vient après cela l'examen du jugement : 

« L'interrogatoire (c'est M. Dupin qui continue de parler), 
a lieu le 29 ventôse à minuit. Le 50 ventôse, à deux heures 
du matin, le duc d'Ënghien est introduit devant la commis- 
sion militaire. 

«( Sur la minute du jugement on lit : « Aujourd'hui, le 
<( 50 ventôse an xii de la république, à deux heures du 
« malin: » ces mots, deux heures du matin, qui n'y ont 
été mis que parce qu'en effet il était cette heure-là, sont 
effacés sur la minute, sans avoir été remplacés par d'autre 
indication. 

«( Pas un seul témoin n'a été ni entendu , ni produit 
contre l'accusé. 

«i L'accusé est déclaré coupable! Coupable de quoi? Le 
jugement ne le dit pas. 

u Tout jugement qui prononce une peine doit contenir la 
citation de la loi en vertu de laquelle la peine est appli- 
quée. 

« Eh bien, ici, aucune de ces formes n'a été remplie; 
aucune mention n'atteste au procès-verbal que les commis- 
saires aient eu sous les yeux un exemplaire de la loi; rien 
ne constate que le président en ait lu le texte avant de l'ap- 
pliquer. Loin de là, le jugement, dans sa forme matérielle, 
offre la preuve que les commissaires ont condamné sans 
savoir ni la date, ni la teneur de la loi ; car ils ont laissé en 

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MÉMOIRES FOUTRE-TOMBE. 5J7 

blanc y dans la minute de la sentence, et la date de la loi 
et le numéro de Farticle, et la place destinée à recevoir son 
texte. Et cependant, c'est sur la minute d'une sentence 
constituée dans cet état d'imperfection, que le plus noble 
sang a été versé par des bourreaux ! 

«( La délibération doit être secrète ; mais la prononciation 
du jugement doit être publique; c'est encore la loi qui nous 
le dit. Or , le jugement du 50 ventàse dit bien : « Le con- 
« seil délibérant à huis clos; » mais on n'y trouve pas la 
mention que l'on ait rouvert les portes, on n'y voit pas 
exprimé que le résultat de la délibération ait été prononcé 
en séance publique. 11 le dirait, y pourrait-on croire? Une 
séance publique, à deux heures du matin, dans le donjon 
de Vincennes, lorsque toutes les issues du château étaient 
gardées par des gendarmes d'élite ! Mais, enfin, on n'a pas 
même pris la précaution de recourir au mensonge; le juge- 
ment est muet sur ce point. 

« Ce jugement est signé par le président et les six autres 
commissaires, y compris le rapporteur, mais il est à remar- 
quer que la minute n'est pas signée par le greffier, dont le 
concours, cependant, était nécessaire pour lui donner 
authenticité. 

« La sentence est terminée par cette terrible formule : 
« Sera exécuté de suite à la diligence du capitaine rappor- 
« teur. n 

<(Db suite! mots désespérants qui sont l'ouvi^age des 
juges! De suite ! Et une loi expresse, celle du 15 brumaire 
an IV, accordait le recours en révision contre tout jugement 
militaire f » 

M. Dupin, passant à l'exécution, continue ainsi : 

« Interrogé de nuit, jugé dfe nuit, le duc d'Enghien a été 
tué de nuit. Cet horrible sacrifice devait se consommer 
dans l'ombre, afin qu'il fût dit que toutes les lois avaient 

27. 

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318 MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 

été violées, toutes, même celles qui prescrivaient la publi- 
cité de l'exécution . » 

Le jurisconsulte vient aux irrégularités dans l'instruction: 

«L'article i 9 de la loi du 15 brumaire an v porte qu'après 
avoir clos l'interrogatoire, le rapporteur dira au prévenu de 
faire choix d'un ami pour défenseur. 

tt Le prévenu aura la faculté de choisir ce défenseur dans 
« toutes les classes de citoyens présents sur les lieux; s'il 
«( déclare qu'il ne peut faire ce choix, le rapporteur le fera 
u pour lui. )» 

« Ah ! sans doute le prince n avait point d'amis (i) parmi 
ceux qui l'entouraient; la cruelle déclaration lui en fut faite 
par un des fauteurs de cette horrible scène!... Hélas! que 
n'étions-nous présents? Que ne fut-il permis au prince de 
faire un appel au barreau de Paris? Là, il eût trouvé des 
amis de son malheur, des défenseurs de son infortune. 
C'est en vue de rendre ce jugement présentable aux yeux 
du public qu'on parait avoir préparé plus à loisir une nou- 
velle rédaction . La substitution tardive d une seconde rédac- 
tion, en apparence plus régulière que la première { bien 
qu'également injuste), n'ôle rien à l'odieux d'avoir fait périr 
le duc d'Enghien sur un croquis de jugement signé à la 
bâte, et qui n'avait pas encore reçu son complément. » 

Telle est la lumineuse brochure de M. Dupin. Je ne sais, 
toutefois, si, dans un acte de la nature de celui qu'examine 
l'auteur, le plus ou le moins de régularité tient une place 
importante : qu'on eût étranglé le duc d'Enghien dans une 
chaise de poste de Strasbourg à Paris, ou qu'on l'ait tué 
dans le bois de Vincennes, la chose est égale. Mais tf est-il 
pas providentiel de voir des hommes, après longues années, 



(!) Allusion à une abominable réponse qu'on aiii*ail faite, dit-on, à M. le 
duc d'Enghien. 



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MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE. 319 

les uns démontrer rirrégularitë d'un meurtre auquel ils \ 
n'avaient pris aucune part, les autres accourir, sans qu'on 
le leur demandât, devant l'accusation publique? Qu'ont- 
ils donc entendu? quelle voix d'en haut les a sommés de 
comparaître? 



Chantilly, novembre 1838. 



LE GÉNÉRAL HULLIN. 



Après le grand jurisconsulte, voici venir un vétéran 
aveugle : il a commandé les grenadiers de la vieille garde ; 
c'est tout dire aux braves. Sa dernière blessure, il l'a reçue 
de Mallet, dont le plomb impuissant est resté perdu dans un 
visage qui ne s'est jamais détourné du boulet. Frappé de 
cécité y retiré du monde, n'ayant pour consolations que les 
soins de sa famille (ce sont ses propres paroles), le juge du 
duc d'Ënghien semble sortir de son tombeau à l'appel du 
souverain Juge ; il plaide sa cause sans se faire illusion et 
sans s*excuser. 

u Qu'on ne se méprenne point , dit-il , sur mes inten- 
tions. Je n'écris point par peur, puisque ma personne est 
sous la protection de lois émanées du trône même, et que, 
sous le gouvernement d'un roi juste, je n'ai rien à redouter 
de la violence et de l'arbitraire. J'écris pour dire la vérité, 
même en tout ce qui peut m'étre contraire. Ainsi, je ne pré- 
tends justifier ni la forme ni le fond du jugement, mais je 
veux montrer sous Ferapire et au milieu de quel concours de 



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320 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 

circonstances il a été rendu ; je veux éloigner de moi et de 
mes collègues l'idée que nous ayons agi comme des hommes 
de parti. Si Ton doit nous blâmer encore, je veux aussi qu'on 
dise de nous : Ils ont été bien malheureux! » 

Le général Hullin affirme que, nommé président d'une 
commission militaire, il n'en connaissait pas le but ; qu'ar- 
rivé à Vincennes , il l'ignorait encore ; que les autres mem- 
bres de la commission l'ignoraient également ; que le com- 
mandant du château, M. Harel, étant interrogé, lui dit ne 
savoir rien lui-même, ajoutant ces paroles : 

— Que voulez-vous? je ne suis plus rien ici. Tout se 
fait sans mes ordres et ma participation : c'est un autre qui 
commande ici. 

Il était dix heures du soir quand le général Hullin fut tiré 
de son incertitude par la communication des pièces. L'au- 
dience fut ouverte à minuit, lorsque l'examen du prisonnier 
par le capitaine rapporteur eut été fini. 

« La lecture des pièces , dit le président de la commis- 
sion, donna lieu à un incident. Nous remarquâmes qu'à la 
fin de l'interrogatoire subi devant le capitaine rapporteur, 
le prince , avant de signer, avait tracé, de sa propre main, 
quelques lignes où il exprimait le désir d'avoir une explica- 
tion avec le premier consul. Un membre fit la proposition de 
transmettre cette demande au gouvernement. La commis- 
sion y déféra; mais, au même instant, le général qui était 
venu se poster derrière mon fauteuil nous représenta que 
cette demande était inopportune. D'ailleurs, nous ne trou- 
vâmes dans la loi aucune disposition qui nous autorisât à 
surseoir. La commission passa donc outre, se réservant, 
après les débats, de satisfaire au vœu du prévenu. « 
jr Voilà ce que raconte le général Hullin. Or on lit cet 
autre passage dans la brochure du duc de Rovigo : 

« Il y avait même assez de monde pour qu'il m'ait été 

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MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 521 

difficile, étant arrivé des derniers, de pénétrer derrière 
le siège du président où je parvins à me placer. » 

C'était donc le duc de Rovigo qui s'était posté derrière le 
fauteuil du président? Mais lui, ou tout autre, ne faisant 
pas partie de la commission , avait-il le droit d'intervenir 
dans les débats de cette commission et de représenter qu'une 
demande était itwpportune ? 

Écoutons le commandant des grenadiers de la vieille 
garde parler du courage du jeune fils des Condé ; il s'y 
connaissait : 

« Je procédai à l'interrogatoire du prévenu ; je dois le 
dire, il se présenta devant nous avec une noble assurance, 
repoussa loin de lui d'avoir trempé directement ni indirec- 
tement dans un complot d'assassinat contre la vie du pre- 
mier consul; mais il avoua aussi avoir porté les armes 
contre la France, disant avec un courage et une fierté qui 
ne nous permirent jamais, dans son propre intérêt, de le 
faire varier sur ce point qu'il avait soutenu les droits de sa 
famille^ et qu'un Condé ne pouvait jamais rentrer en France 
que les armes à la main. Ma naissance , mon opinion y 
ajouta- t-il, me rendent d jamais l'ennemi de votre gouver- 
nement* 

« La fermeté de ses aveux devenait désespérante pour ses 
juges. Dix fois nous le mimes sur la voie de revenir sur ses 
déclarations, toujours il persista d'une manière inébranlable : 

(t — Je vois, disait-il par intervalles, les intentions hono- 
rables des membres de la commission, mais je ne peux me 
servir des moyens qu'ils m'offrent. 

u Et sur l'avertissement que les commissions militaires 
jugeaient sans appel : 

u — Je le sais, me répondit-il, et je ne me dissimule pas 
le danger que je cours; je désire seulement avoir une 
entrevue avec le premier consul. » 

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32Î MÉMOIRES D*OUTRE-TOMBE. 

Est-il dans toute notre histoire une page plus pathé- 
tique? La nouTelle France jugeant la France ancienne, lui 
rendant hommage, lui présentant les armes, lui faisant le 
salut du drapeau en la condamnant; le tribunal établi dans 
la forteresse où le grand Condé, prisonnier, cultivait des 
fleurs; le général des grenadiers de la garde de Bonaparte, 
assis en face du dernier descendant du vainqueur de Rocroî, 
se sentant ému d'admiration devant l'accusé sans défenseur, 
abandonné de la terre, Finterrogeant tandis que le bruit du 
fossoyeur qui creusait la tombe se mêlait aux r^>onses 
assurées du jeune soldat ! Quelques jours après l'éxecution, 
le général Huliin s'écriait : 

— le brave jeune homme ! quel courage ! Je voudrais 
mourir comme lui ! 

Le général Huliin, après avoir parlé de la minute et de la 
seconde rédaction du jugement, dit : 

« Quant à la seconde rédaction, la seule vraie, comme 
elle ne portait pas l'ordre d'exécuter de mite, mais seule- 
ment de lire de suite le jugement au condamné, l'exécution 
de suite ne serait pas le fait de la commission , mais seule- 
ment de ceux qui auraient pris sur leur responsabilité 
propre de brusquer cette fatale exécution. 

u Hélas! nous avions bien d'autres pensées! A peine 
le jugement fut-il signé , que je me mis à écrire une lettre 
dans laquelle, me rendant en cela l'interprète du voeu 
unanime de la commission, j'écrivais au premier consul 
pour lui faire part du désir qu'avait témoigné le prince 
d'avoir une entrevue avec lui , et aussi pour le conjurer de 
remettre une peine que la rigueur de notre position ne 
nous avait pas permis d'éluder. 

u C'est à cet Instant qu'un homme , qui s'était constam- 
ment tenu dans la salle du conseil , et que je nommerais i 
l'instant si je ne réfléchissais que, même en me défendant, 



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MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 323 

il ne me convient pas d'accuser 

« — Que faites-vous là? me dit-il en s'approchant de moi. 
« — J'écris au premier consul, lui répondis-je, pour lui 
e:zprimer le vœu du conseil et celui du condamné. 

« — Votre affaire est finie , me dit-il en reprenant la 
plume : maintenant cela me regarde. 

u J'avoue que je crus, et plusieurs de mes collègues avec 
mai , qu'il voulait dire : Cela me regarde d'avertir le pre- 
^nier consul. La réponse, entendue en ce sens, nous laissait 
l'espoir que l'avertissement n'en serait pas moins donné. Et 
comment nous serait-il venu à l'idée que qui que ce fût 
auprès de nous avait l'ordre de négliger les formalités von^ 
lues par les lois? >> 

Tout le secret de cette funeste catastrophe est dans cette 
déposition. Le vétéran qui, toujours près de mourir sur le 
champ de bataille, avait appris de la mort le langage de la 
vérité, conclut par ces dernières paroles : 

« Je m'entretenais de ce qui venait de se passer sous le 
vestibule contigu à la salle des délibérations. Des conversa- 
tions particulières s'étaient engagées ; j'attendais ma voiture, 
qui, n'ayant pu entref dans la cour intérieure, non plus que 
celles des autres membres, retarda mon départ et le leur; 
nous étions nous-mêmes enfermés, sans que personne pût 
communiquer au dehors, lorsqu'une explosion se fit en- 
tendre : bruit terrible qui retentit au fond de nos âmes et 
les glaça de terreur et d'effroi. 

u Oui, je le jure au nom de tous mes collègues, cette exé- 
cution ne fut point autorisée par nous : notre jugement 
portait qu'il en serait envoyé une expédition au ministre de 
la guerre, au grand juge ministre de la justice, et au général 
en chef gouverneur de Paris. 

« L'ordre d'exécution ne pouvait être régulièrement donné 
que par ce dernier; les copies n'étaient point encore expé- 



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52i MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 

diées ; elles ne pouvaient pas être terminées avant qu'une 
partie de la journée ne fût écoulée. Rentré dans Paris, j'au- 
rais été trouver le gouverneur, le premier consul , que 
sais-je? Et tout à coup un bruit affreux vient nous révéler 
que le prince n'existe plus ! 

« Nous ignorions si celui qui a si cruellement précipité 
cette exécution funeste avait des ordres : s'il n'en avait 
point y lui seul est responsable; s'il en avait, la commission, 
étrangère à ces ordres, la commission, tenue en charlre 
privée, la commission, dont le dernier vœu était pour le 
salut du prince, n'a pu ni en prévenir, ni en empêcher 
l'effet. On ne peut l'en accuser. 

(( Vingt ans écoulés n'ont point adouci l'amertume de 
mes regrets. Que Ton m'accuse d'ignorance, d'erreur, j'y 
consens ; qu'on me reproche une obéissance à laquelle au- 
jourd'hui je saurais bien me soustraire dans de pareilles 
circonstances ; mon attachement à un homme que je croyais 
destiné à faire le bonheur de mon pays; ma fidélité à un 
gouvernement que je croyais légitime alors et qui était en 
possession de mes serments ; mais que l'on me tienne compte, 
ainsi qu'à mes collègues, des circonstances fatales au milieu 
desquelles nous avons été appelés à prononcer, n 

La défense est faible, mais vous vous repentez, général : 
paix vous soit ! Si votre arrêt est devenu la feuille de route 
du dernier Condé, vous irez rejoindre, à la garde avancée 
des morts, le dernier conscrit de notre ancienne patrie. Le 
jeune soldat se fera un plaisir de partager son lit avec le 
grenadier de la vieille garde : la France de Frîbourg et la 
France de Marengo dormiront ensemble. 



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MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 325 



Chantilly, novembre 1838. 



i.B DUC DE R0VI60. 



M. le duc de Rovîgo, en se frappant la poitrine, prend 
son rang dans la procession qui vient se confesser à la 
tombe. J'avais été longtemps sous le pouvoir du ministre 
de la police ; il tomba sous l'influence qu'il supposait m'être 
rendue au retour de la légitimité : il me communiqua une 
partie de ses Mémoires. Les bommes dans sa position par^ 
lent de ce qu'ils ont fait avec une merveilleuse candeur; 
ils ne se doutent pas de ce qu'ils disent contre eux-mêmes ; 
s'accusant sans s'en apercevoir, ils ne soupçonnent pas 
qu'il y ait une autre opinion que la leur, et sur les fonc- 
tions dont ils s'étaient chargés, et sur la conduite qu'ils ont 
fenue. S'ils ont manqué de fidélité, ils ne croient pas avoir 
violé leur serment ; s'ils ont pris sur eux des rôles qui répu- 
gnent à d'autres caractères, ils pensent avoir rendu de 
grands services. Leur naïveté ne les justifie pas, mais elle 
les excuse. 

M. le duc de Rovigo me consulta sur les chapitres où il 
traite de la mort du duc d'Engbien ; il voulait connaître ma 
pensée, précisément parce qu'il savait ce que j'avais fait ; je 
lui sus gré de cette marque d'estime, et lui rendant fran- 
chise pour franchise, je lui conseillai de ne rien publier. Je 
lui dis : 

— Laissez mourir tout cela ; en France l'oubli ne se fait 
pas attendre. Vous vous imaginez laver Napoléon d'un 
reproche et rejeter la faute sur M. de Talleyrand; or vous 

MEMOIRES D^OUlhl-TOXBE. S. SS 



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326 MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 

ne justifiez pas assez le premier, et n'accusez pas assez le 
second. Vous prêtez le flanc à vos ennemis ; ils ne manque- 
ront pas de vous répondre. Qu'avez-vous besoin de faire 
souvenir le public que vous commandiez la gendarmerie 
d'élite à Vincennes? 11 ignorait la part directe que vous 
avez eue dans cette action de malheur, et vous la lui révé- 
lez. Général, jetez le manuscrit au feu : je vous parle dans 
votre intérêt. 

Imbu des maximes gouvernementales de l'empire, le duc 
de Rovigo pensait que ces maximes convenaient également 
au trône légitime ; il avait la conviction que sa brochure 
lui rouvrirait la porte des Tuileries. 

C'est en partie à la lumière de cet écrit que la postérité 
verra se dessiner les fantômes de deuil. Je voulus cacher 
l'inculpé venu me demander asile pendant la nuit ; il n'ac- 
cepta point la protection de mon foyer. 

M. de Rovigo fait le récit du départ de M. de Caulain- 
court, qu'il ne nomme point ; il parle de l'enlèvement à 
Ettenheim, du passage du prisonnier à Strasbourg, et de 
son arrivée à Vincennes. Après une expédition sur les côtes^ 
de la Normandie, le général Savary était revenu à la Malmai- 
son. 11 est appelé à cinq heures du soir, le 19 mars 1804, 
dans le cabinet du premier consul, qui lui remet une lettre 
cachetée pour la porter au général Murât, gouverneur de 
Paris. Il vole chez le général, se croise avec le ministre des 
relations extérieures, reçoit l'ordre de prendre la gendar- 
merie d'élite et d'aller à Vincennes. Il s'y rend à huit 
heures du soir, et voit arriver les membres de la commis- 
sion. Il pénètre bientôt dans la salle où l'on jugeait le 
prince, le 24, à une heure du matin, et il va s'asseoir der- 
rière le président. Il rapporte les réponses du duc d'En- 
ghien, à peu près comme les rapporte le procès-verbal de 
l'unique séajice. Il m'a raconté que le prince^ après avoir 

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.MÉMOIRES D*OUTRE-TOMBE. 5S7 

donné ses dernières explications, ôta vivement sa casquette, 
la posa sur la table, et, comme un homme qui résigne sa 
vie, dit au président : 

— Monsieur, je n'ai plus rien à dire. 

M. de Rovigo insiste sur ce que la séance n'était point 
mystérieuse : 

«( Les portes de la salle, affirme-t-il, étaient ouvertes et 
libres pour tous ceux qui pouvaient s'y rendre à cette heure, » 

M. Dupin avait déjà remarqué cette perturbation de 
raisonnement. A cette occasion, M. Achille Roche, qui 
semble écrire pour M. de Talleyrand, s'écrie ; 

u La séance ne fut point mystérieuse! A minuit! Elle 
se tint dans la partie habitée du château ; dans la partie 
habitée d'une prison ! Qui assistait donc à cette séance? Des 
geôliers, des soldats, des bourreaux. » 

Nul ne pouvait donner des détails plus exacts sur le mo- 
ment et le lieu du coup de foudre que M. le duc de Rovigo ; 
écoutons-le : - 

a Après le prononcé de l'arrêt, je me retirai avec les 
officiers de mon corps qui, comme moi, avaient assisté aux 
débats, et j'allai rejoindre les troupes qui étaient sur l'es- 
planade du château. L'officier qui commandait l'infanterie 
de ma légion vint me dire, avec une émotion profonde, 
qu'on lui demandait un piquet pour exécuter la sentence 
de la commission militaire. 

« — Donnez-le, répondis-je. 

« — Mais où dois-je le placer? 

u — Là où vous ne pourrez blesser personne. 

« Car déjà les habitants des populeux environs de Paris 
étaient sur les routes pour se rendre aux divers marchés. 

»c Après avoir bien examiné les lieux, l'officier choisit le 
fossé comme l'endroit le plus sûr pour jie blesser personne. 
M. le duc d'Enghien y fut conduit par l'escalier de la tour 



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3S8 MÉMOIRES D*OUTRE*TOMB£. 

d'entrée du c6té du pare, et y entendit la sentence, qui fut 
exécutée. » 

Sous ce paragraphe, on trouve cette note de l'auteur du 
mémoire : 

«Entre la sentence et son exécution, on avait creusé 
une fosse. C'est ce qui a fait dire qu on l'avait creusée avant 
le jugement, n 

Malheureusement) les inadvertances sont ici déplorables : 

«( M. de Rovigo prétend, » dit M. Achille Roche, apo- 
logiste de M. de Talleyrand, «c qu'il a obéi! Qui lui a 
transmis l'ordre d'exécution? Il paraît que c'est un M. Delga, 
tué à Wagram. Mais que ce soit ou ne soit pas ce M. Delga, 
si M. Savary se trompe en nous nommant M. Delga, on ne 
réclamera pas aujourd'hui, sans doute, la gloire qu'il at- 
tribue à cet officier. On accuse M. de Rovigo d'avoir hâté 
cette exécution. Ce n'est pas lui, répond-il, un homme 
•jui est mort lui a dit qu'on avait donné des ordres pour la 
•âter.» 

Le duc de Rovigo n'est pas heureux au sujet de l'exé- 
cution, qu'il raconte avoir eu lieu de jour : cela d'ailleurs, 
ne changeant rien au fait, n'ôterait qu'un flambeau au sup- 
plice. 

« A l'heure où se lève le soleil, en plein air, fallait-il, 
dit le général, une lanterne pour voir un homme à six pas? 
Ce n'est pas que le soleil, ajoute-t-il, fût clair et serein; 
comme il était tombé toute la nuit une pluie fine, il restait 
encore un brouillard humide qui retardait son apparition. 
L'exécution a eu lieu à six heures du matin, le fait est at- 
testé par des pièces irrécusables. >» 

Et le général ne fournit ni n'indique ces pièces. La 
marche du procès démontre que le duc d'Enghien fut jugé 
h deux heures du malin et fut fusillé de suite. Ces mots : 
deux hevres du matin, écrits d'abord h la première minute 

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xMEMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 329 

de l'arrêt, sont ensuite biffés sur cette minute. Le procès- 
verbal de Fexbumation prouve, par la déposition de trois 
témoins, madame Bon, le sieur Godard, et le sieur Bonnelet 
(celui-ci avait aidé à creuser la fosse), que la mise à mort 
s'effectua de nuit. M. Dupin aine rappelle la circonstance 
d'un falot attaché sur le cœur du duc d'Ënghien, pour ser- 
vir de point de mire, ou tenu, à même intention, d'une 
main ferme, par le prince. Il a été question d'une grosse 
pierre retirée de la fosse et dont on aurait écrasé la tète du 
patient. Enfin le duc de Rovîgo devait s'être vanté de pos- 
séder quelques dépouilles de l'holocauste : j'ai cru moi-même 
à ces bruits; mais les pièces légales prouvent qu'ils n'étaient 
pas fondés. 

Par le procès-verbal, en date du mercredi 20 mars 4816, 
des médecins et chirurgiens, pour l'exhumation du corps, 
il a été reconnu que la tête était brisée, que la mâchoire 
supérieure, entièrement séparée des os de la face, était gar- 
nie de douze dents; que la mâchoire inférieure, fracturée 
dans sa partie moyenne, était partagée en deux, et ne pré- 
sentait plus que trois dents. Le corps était à plat sur le 
ventre, la tête plus basse que les pieds; les vertèbres du cou 
avaient une chaîne d'or. 

Le second procès-verbal d'exhumation (à la même date, 
20 mars 1816), le procès verbal général, constate qu'on a 
retrouvé, avec les restes du squelette, une bourse de maro- 
quin contenant onze pièces d'or, soixante et dix pièces d'or 
renfermées dans des rouleaux cachetés, des cheveux, des 
débris de vêtements, des morceaux de casquette portant 
l'empreinte des balles qui l'avaient traversée. 

Ainsi, M. de Rovigo n'a rien pris des dépouilles; la terre 
qui les retenait les a rendues, et a témoigné de la probité du 
général ; une lanterne n'a point été attachée sur le cœur du 
prince ; on en aurait trouvé les fragments, comme ceux de 

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330 MÉMOIRES D*OUTRE-TOMBE. 

la casquette trouée; une grosse pierre n'a point été retirée 
de la fosse; le feu du piquet à six pas a suffi pour mettre 
en pièces la tête, pour séparer la mâchoire supérieure des 
0$ de la face, etc. 

A cette dérision des vanités humaines, il ne manquait 
que rimmolation pareille de Murât, gouverneur de Paris, 
la mort de Bonaparte captif, et cette inscription gravée sur 
le cercueil du duc d'Enghien : u Ici est le corps de très-haut 
et puissant prince du sang, pair de France, mort à Vin- 
cennes le 21 mars 1804, âgé de trente et un ans sept mois 
et dix-neuf jours. >» Le corps était des os fracassés et nus; 
le haut et puissant prince, les fragments hrisés de la car-^ 
casse d'un soldat : pas un mot qui rappelle la catastrophe, 
pas un mot de blâme ou de douleur dans cette épitaphe 
gravée par une famille en larmes; prodigieux effet du res- 
pect que le siècle porte aux œuvres et aux susceptibilités 
révolutionnaires! On s*est hâté de même de faire disparaître 
la chapelle mortuaire du duc de Berry. 

Que de néants! Bourbons, inutilement rentrés dans vos 
palais, vous n'avez été occupés que d'exhumations et de 
funérailles ; votre temps de vie était passé. Dieu l'a voulu ! 
L'ancienne gloire de la France pérît sous les yeux de l'om- 
bre du grand Condé, dans un fossé de Vincennes : peut- 
être était-ce au lieu même où Louis IX, à qui Von n'alloit 
que comme à un saint, « s'asseyoit sous un chêne, et où 
tous ceux qui avoient affaire à lui venoicnt lui parler sans 
empêchement d'huissiers ni d'autres; et quand il voyôît 
aucune chose à amender, en la parole de ceux qui parloient 
pour autrui, lui-même l'amendoit de sa bouche, et tout Iq 
peuple qui avoit affaire par devant lui estoit autour de lui. >i 
(loin ville.) 

Le duc d'Enghien demanda & parler à Bonaparte ; il avait 
affaire par devant lui ; il ne fut point écouté! Qui du bord 



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MÉMOIRBS D*OtrTR£-TOMBB. 331 

du ravelin contemplait au fond du fossé ces armes, ces sol- 
dats à peine éclairés d'une lanterne dans le brouillard et les 
ombres, comme dans la nuit éternelle? Où était-il placé, le 
falot? Le duc d'Enghien avait-il à ses pieds sa fosse ouverte? 
fut il obligé de Tenjamber pour se mettre à la distance de 
six paSy mentionnée par le duc de Rovigo? 

On a conservé une lettre de M. le duc d'Enghien, âgé de 
neuf ans, à son père, le duc de Bourbon; il lui dit : 

«c Tous les Enguiens sont heureux ; celui de la bataille de 
Gerizoles, celui qui gagna la bataille de Rocroi : j'espère 
l'être aussi. » 

Est^il vrai qu'on refusa un prêtre à la victime? £st~il 
vrai qu'elle ne trouva qu'avec difficulté une main pour se 
charger de transmettre à une femme le dernier gage d'un 
attachement ? Qu'importait aux bourreaux un sentiment de 
piété ou de tendresse? Ils étaient là pour tuer, le duc 
d'Enghien pour mourir. 

Le duc d'Enghien avait épousé secrètement^ par le mi- 
nistère d'un prêtre, la princesse Charlotte de Rohan : en 
ces temps où la patrie était errante, un homme, en raison 
même de son élévation, était arrêté par mille entraves poli- 
tiques; pour jouir de ce que la société publique accorde à 
tous, il était obligé de se cacher. Ce mariage légitime, au* 
jourd'hui connu, rehausse l'éclat d'une fin tragique; il sub- 
stitue la gloire du ciel au pardon du ciel : la religion perpé^ 
tue la pompe du malheur, quand, après la catastrophe 
accomplie, la croix s'élève sur le lieu déserta 



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332 MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 



Chantilly, aotembre 1838. 



M. DE TALLETRAND. 



M. de Tallcyrand, après la brochure de M. de Rovigo, 
avait présenté un mémoire justificatif à Louis XVIII : ce 
mémoire, que je n'ai point vu et qui devait tout éclaireir, 
n'éclaircissait rien. En 1820, nommé ministre plénipoten- 
tiaire à Berlin, je déterrai dans les archives de l'ambassade 
une lettre du citoyen Laforest^ écrite au citoyen Talleyrand, 
au sujet de M. le duc d'Enghien. Cette lettre énergique est 
d'autant plus honorable pour son auteur qu'il ne craignait 
pas de compromettre sa carrière sans recevoir de récom- 
pense de l'opinion publique, sa démarche devant rester 
ignorée : noble abnégation d'un homme qui, par son obscu- 
rité même, avait dévolu ce qu'il a fait de bien à l'obscurité. 

M. de Talleyrand reçut la leçon et se tut; du moins, je 
ne trouvai rien de lui dans les mêmes archives, concernait 
la mort du prince. Le ministre des relations extérieures 
avait pourtant mandé, le 2 ventôse, au ministre de l'élec- 
teur de Bade, « que le premier consul avait cru devoir 
donner à des détachements l'ordre de se rendre à Offeng^* 
bourg et à Ëttenheim, pour y saisir les instigateurs des 
conspirations inouïes qui, par leur nature, mettent hors du 
droit des gens tous ceux qui manifestement y ont pris 
part. » 

Un passage des généraux Gourgaud, Montholon et du 
docteur Ward met en scène Bonaparte : u Mon ministre, 
dit-il, me représenta fortement qu'il fallait se saisir du duc 



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MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 333 

d'Enghien, quoiqu'il fût sur un territoire neutre. Mais j'hé- 
sitais encore, et le prince de Bénévent m'apporta deux fois, 
pour que je le signasse, l'ordre de son arrestation. Ce ne 
fut cependant qu'après que je me fus convaincu de l'ur- 
gence d'un tel acte, que je me décidai à le signer. » 

Au dire du Mémorial de Sainte-Hélène y ces paroles se- 
raient échappées à Bonaparte : « Le duc d'Enghien se com- 
porta devant le tribunal avec une grande bravoure. A son 
arrivée à Strasbourg, il m'écrivit une lettre : cette liettre 
fut remise à Talleyrand, qui la garda jusqu'à l'exécution. )» 
Je crois peu à cette lettre : Napoléon aura transformé en 
lettre la demande que fit le duc d'Engtiien de parler au 
vainqueur de l'Italie, ou plutôt les quelques lignes exprimant 
cette demande, qu'avant de signer l'interrogatoire subi de- 
vant le capitaine rapporteur, le prince avait tracées de sa 
propre main. Toutefois, parce que cette lettre ne se retrou- 
verait pas, il ne faudrait pas en conclure rigoureusement 
qu'elle n'a pas été écrite : <( J'ai su, dit le duc de Rovigo, 
que, dans les premiers jours de la restauration, en 1814, 
l'un des secrétaires de M. de Talleyrand n'a* pas cessé de 
faire des recherches dans les archives sous la galerie du 
Muséum. Je tiens ce fait de celui qui a reçu l'ordre de l'y 
laisser pénétrer. Il en a été fait de même au dépôt de la 
guerre pour les actes du procès de M. le duc d'Enghien, où 
il n'est resté que la sentence. » 

. Le fait est vrai : tous les papiers diplomatiques, et notam- 
ment la correspondance de M. de Talleyrand avec V empe- 
reur et le premier consul y furent transportés des archives 
du Muséum à Fhôtel de la rue Saint-Florentin ; on en dé- 
truisit une partie ; le reste fut enfoui dans un poêle, où l'on 
oublia de mettre le feu : la prudence du ministre ne put 
aller plus loin contre la légèreté du prince. Les documents 
non brûlés furent retrouvés; quelqu'un pensa les devoir 

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354 MÉMOIRES DX)UTR£-TOBIB£. 

conserva : j'ai tenu dans mes mains et lu de mes yeux une 
lettre de M. de Talleyrand ; elle est datée du 8 mars 1804 
et relative à Tarrestation^non encore exécutée, de M. le duc 
d'Enghicn. Le ministre invite le premier consul à sévir 
contre ses ennemis. On ne me permit pas de garder cette 
lettre, j'en ai retenu seulement ces deux passages. « Si la 
justice oblige de punir rigoureusement, la politique exige 

de punir sans exception 

J'indiquerai au premier consul M. de Caulaincourt, auquel 
il pourrait donner ses ordres, et qui les exécuterait avec 
autant de discrétion que de fidélité, n 

Ce rapport du prince de Talleyrand paraitra-t-il un jour 
en entier? Je l'ignore ; mais ce que je sais, c'est qu'il existait 
encore il y a deux ans. 

Il y eut une délibération du conseil pour l'arrestation du 
duc d'Ënghien. Gambacérès, dans ses Mémoires inédits, 
affirme, et je le crois, qu'il s'opposa à cette arrestation; 
mais en racontant ce qu'il dit, il ne dit pas ce qu'on lui 
répliqua. 

Du reste, le Mémorial de Sainte-Hélène nie les sollicita- 
tions en miséricorde auxquelles Bonaparte aurait été exposé. 
La prétendue scène de Joséphine demandant à genoux la 
grâce du duc d'Ënghien, s'attachant au pan de l'habit de 
son mari, et se faisant traîner par ce mari inexorable, est 
une de ces inventions de mélodrame avec lesquelles nos 
fabliers composent aujourd'hui la véridique histoire. José- 
phine ignorait, le 19 mars au soir, que le duc d'Ënghièh 
devait être jugé ; elle le savait seulement arrêté. Elle avait 
promis à madame de Rémusat de s'intéresser au sort du 
prince. Comme celle-ci revenait, le 19 au soir, à la Mal- 
maison avec Joséphine, on s'aperçut que la future impéra- 
trice, au lieu d'être uniquement préoccupée des périls du 
prisonnier de Vincennes, mettait souvent la tête à la por- 



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MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 355 

tière de sa voiture pour regarder un général mêlé k sa suite.* 
la coquetterie d'une femme avait emporté ailleurs la pensée 
qui pouvait sauver la vie du duc d'Enghîen. Ce ne fut que 
le 21 mars que Bonaparte dit à sa fenune : 

— Le duc d'Enghien est fusillé. 

Ces Mémoires de madame de Rémusat, que j'ai connue, 
étaient extrêmement curieux sur l'intérieur de la cour impé- 
riale. L'auteur les a brûlés pendant les eent-jours, et ensuite 
écrits de nouveau : ce ne sont plus que des souvenirs repro- 
duits par des souvenirs ; la couleur est affaiMie ; mais Bona- 
parte y est toujours montré à nu et jugé avec impartialité. 

Des hommes attachés à Napoléon disent qu'il ne sut la 
mort du duc d'Enghien qu'après l'exécution du prince : ce 
récit paraîtrait recevoir quelque valeur de l'anecdote rap- 
portée par le duc de Rovigo, concernant Real allant à 
Vincennes, si cette anecdote était vraie. La mort une fois 
arrivée par les intrigues du parti révolutionnaire, Bonaparte 
reconnut le fait accompli, pour ne pas irriter des hommes 
qu'il croyait puissants : cette ingénieuse explication n'est 
pas recevable. 



FART ]» (XlCUlf. 



En résumant maintenant ces faits, voici ce qu'ils m'ont 
prouvé : 

Bonaparte a voulu la mort du duc d'Enghîen ; personne 
ne lui avait fait une condition de cette mort pour monter 
au trdue. Cette condition supposée est une de ces subtilités 



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396 MÉMOIRES D*OUTR£-TOMBE. 

des politiques qui prétendent trouver des causes oceultes à 
tout. Cependant, il est probable que certains hommes 
compromis ne voyaient pas sans plaisir le premier consul se 
séparer à jamais des Bourbons. Le jugement de Yincennes 
fut une affaire du tempérament violent de Bonaparte, nn 
accès de froide colère alimenté par les rapports de son 
ministre. 

M. de Caulaincourt n'est coupable que d'avoir exécuté 
Tordre de l'arrestation. 

Murât n'a à se reprocher que d'avoir transmis des ordres 
généi^ux et de n'avoir pas eu la force de se retirer : il n'était 
pointa Yincennes pendant le jugement. 

Le duc de Rovigo s'est trouvé chargé de l'exécution, il 
avait probablement un ordre secret : le général Hullin l'in- 
sinue. Quel homme eût osé prendre sur lui de faire exécuter 
desuite une sentence à mort sur le duc d'Ënghien, s'il n'eût 
agi d'après un mandat impératif? 

Quant à M. de Talleyrand , prêtre et gentilhonmic, il 
inspira et prépara le meurtre en inquiétant Bonaparte avec 
insistance : il craignait le retour de la légitimité. Il serait 
possible, en recueillant ce que Napoléon a dit à Sainte-Hélène 
et les lettres que l'évéque d'Autun a écrites, de prouver que 
celui-ci a pris à la mort du duc d'Enghien une très-forte 
part. Vainement on objecterait que la légèreté, le caractère 
et l'éducation du ministre devaient l'éloigner de la violence, 
que la corruption devait lui ôter l'énergie; il ne demeurerait 
pas moins constant qu'il a décidé le consul à la fatale arres- 
tation. Cette arrestation du duc d'Enghien, le 15 de mars, 
n'était pas ignorée de M. de Talleyrand; il était journelle- 
ment en rapport avec Bonaparte et conférait avec lui ; pen- 
dant l'intervalle qui s'est écoulé entre l'arrestation et l'exé- 
cution, M. de Talleyrand, lui, ministre instigateur, s'est-il 
repenti? a*Ul dit un seul mot au premier consul en faveur 

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MEMOIRES D'OUTRE-TOfifBE. 357 

du malheureux prince? Il est naturel de croire qu'il a ap- 
plaudi à l'exécution de la sentence. 

La commission militaire a jugé le duc d'Enghien, mais 
avec douleur et repentir. 

Telle est, consciendeusement, impartial^nent, stricte- 
ment, la juste part de chacun. Mmi sort a été trop lié à cette 
catastrophe pour que je n'aie pas essayé d'en éclaircir les 
ténèbres et d'en exposer les détails. Si Bonaparte n'eût pas 
tué le duc d'Enghien, s'il m'eût de plus en plus rapproché 
de lui (et son penchant l'y portait), qu'en fût-il résulté pour 
moi ? Ma carrière littéraire était finie ; entré de ple|p saut 
dans la carrière politique, où j'ai prouvé ce que j'aurais pu 
par la guerre d'Espagne, je serais devenu riche et puissant. 
La France aurait pu gagner à ma réunion avec l'empereur; 
moi, j'y aurais perdu. Peut-être serais-je parvenu à mainte- 
nir quelques idées de liberté et de modération dans la tète 
du grand homme ; mais ma vie, rangée parmi celles qu'on 
appelle heureuses, eût été privée de ce qui eu a fait le 
caractère et l'honneur : la pauvreté, le combat et Tindépen- 
dance. 



Chantilly, novembre 1838. 
BONAPARTE : SES SOPHISMES ET SES REMORDS. 

Enfin, le principal accusé se lève après tous les autres ; 
il ferme la marche des pénitents ensanglantés. Supposons 
qu'un juge fasse comparaître devant lui le nommé Bona- 
parle, comme le capitaine instructeur fit comparaître de- 

â. 20 

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896 MÉMOIRES D*OUTR£-TOMBE. 

vant lui le nommé â^Enghien; supposons que la minute du 
dernier interrogatoire, calqué sur le premier, nous reste; 
compares et lisez : 

<c A lui demande ses nom et prénoms? 

«t A répondu se nommer Napoléon Bonaparte. 

M A lui demandé où il a r^idé depuis qu'il est sorti de 
France? 

« A répondu : Aux Pyramides, à Madrid, à Berlin, à 
Vienne, k Moscou, à Sainte-Hélène. 

tt A lui demandé quel rang il occupait dans Tarrnée? 

« A répondu : Commandant à l'avant-garde des armées 
de Dieu, n 

Aucune autre réponse ne sort de la bouche du préi^enu. 

Les divers acteurs de la tragédie se sont mutuellement 
chargés ; Bonaparte seul n'^ rejette la faute sur personne ; 
il conserve sa grandeur sous le poids de la malédiction ; il 
ne fléchit point la tête et reste debout ; il s'écrie comme le 
stoïcien : «t Douleur, je n'avouerai jamais que tu sois un 
mal I » Mais ce que dans son orgueil il n'avouera point aux 
vivants, il est contraint de le confesser aux morts. Ce Pro«* 
méthée, le vautour au sein, ravisseur du fëu céleste, se 
croyait supérieur à tout, et il est forcé de répondre au duc 
d'Enghien qu'il a fait poussière avant le temps : le sque- 
lette, trophée sur lequel il s'est abattu, l'interroge et le do- 
mine par une nécessité du ciel. 

La domesticité et l'armée, l'antichambre et la tente, 
avaient leurs représentants à Sainte^Hélène : un serviteur, 
estimable par sa fidélité au maître qu'il avait choisi, était 
venu se placer près de Napoléon comme un écho à son ser- 
vice. La simplicité répétait la fable, en lui donnant un ac- 
cent de sincérité. Bonaparte était la Destinée; comme elle, 
il trompait dans la forme les esprits fascinés \ mais au fond 
do ses impoitures, on entendait retentir cette vérité inexo** 

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MÉMOIRES D'OCJTRB'TOMBB. 589 

râble : «< Je suis! n Et l'univers en a senti le poids. 

L'auteur de l'ouvrage le plus accrédite sur Sainte«Hëlène 
expose la théorie qu'inventait Napoléon au profit des meur«« 
triers ; l'exilé volontaire tient pour parole d'Évangile un 
homicide bavardage à prétention de profondeur, qui expli- 
querait seulement la vie de Napoléon telle qu'il voulait 
l'arranger, et comme il prétendait qu'elle f&t écrite. Il lais-» 
sait ses instructions à ses néophytes : M. le comte de las 
Cases apprenait sa leçon sans s'en apercevoir; le prodi* 
gieux captif, errant dans des sentiers solitaires, entraînait 
après lui par des mensonges son crédule adorateur, de 
même qu'Hercule suspendait les hommes à sa bouche par 
des chaînes d'or. 

«La première fois, dit l'honnête chambellan, que j'en- 
tendis Napoléon prononcer le oom du duc d'Enghien, j'en 
devins rouge d'embarras. Heureusement je marchais, à sa 
suite, dans un sentier étroit, autrement il n'eût pas manqué 
de s'en apercevoir. Néanmoins, lorsque, pour la première 
fois, l'empereur développa l'ensemble de cet événement, ses 
détails, ses accessoires; lorsqu'il exposa ses divers motifs 
avec sa logique serrée, lumineuse, entraînante, je dois eon* 
fesser que l'affaire me semblait prendre à mesure une face 
nouvelle... L'empereur traitait souvent ce sujet, ce qui m'a 
servi à remarquer dans sa personne des nuances caracté» 
ristiques très-prononcées. J'ai pu voir à cette occasion, très» 
distinctement en lui, et maintes fois, l'homme privé se dé- 
battant avec l'homme public, et les sentiments naturels de 
son cœur aux prises avec ceux de sa fierté et de la dignité 
de sa position. Dans l'abandon de l'intimité, il ne se mon» 
trait pas indifférent au sort du malheureux prince ; mais 
sitôt qu'il s'agissait du public, c'était tout autre chose. Un 
jour, après avoir parlé avec moi du sort et de la jeunesse 
de l'infortuné, il termina en disant : 



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S40 MÉMOIRES D*OUTRE-TOMBE. 

« -^ Et j'ai appris depuis, mon cher, qu'il m'était favo- 
rable; on m'a assuré qu'il ne parlait pas de moi sans quel- 
que admiration; et voilà pourtant la justice distributive 
d'ici'bas ! 

« Et ces dernières paroles furent dites avec une telle 
expression, tous les traits de la figure se montraient en 
telle harmonie avec elles, que si celui que Napoléon plai- 
gnait eût été dans ce moment en son pouvoir, je suis bien 
sûr que quels qu'eussent été ses intentions ou ses actes, il 
eût été pardonné avec ardeur... L'empereur avait coutume 
de considérer cette affaire sous deux rapports très-distincts : 
celui du droit commun ou de la justice établie, et celui du 
droit naturel ou des écarts de la violence. 

(c Avec nous et dans l'intimité, l'empereur disait que la 
faute, au dedans, pourrait en être attribuée à un excès de 
zèle ; autour de lui, ou à des vues privées, ou enfin à des 
intrigues mystérieuses. Il disait qu'il avait été poussé ino- 
pinément, qu'on avait pour ainsi dire surpris ses idées, 
précipité ses mesures, enchaîné ses résultats. 

« — Assurément, disait-il, si j'eusse été instruit à temps 
de certaines particularités concernant les opinions et le 
naturel du prince; si surtout j'avais vu la lettre qu'il m'écri- 
vit et qu'on ne me remit. Dieu sait par quels motifs, qu'a- 
près qu'il n'était plus, bien certainement j'eusse par- 
donné. 

u JBt il nous était aisé de voir que le cœur et la nature 
seuls dictaient ces paroles à l'empereur, et seulement pour 
nous; car il se serait senti humilié qu'on pût croire un 
instant qu'il cherchât à se décharger sur autrui, ou descen- 
dit à se justifier ; sa crainte à cet égard, ou sa susceptibilité, 
étaient telles qu'en parlant à des étrangers ou dictant sur 
ce s^et pour le public, il se restreignait à dire que s'il eût 
eu connaissance de la lettre du prince, peut-être lui eût-îl 

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MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE. Ui 

fait grâce, vu les grands avantages politiques qu'il en eut pu 
recueillir; et, traçant de sa main ses dernières pensées, qu'il 
suppose devoir être consacrées parmi les contemporains et 
dans la postérité, il prononce sur ce sujet, qu'il regarde 
comme un des plus délicats pour sa mémoire, que si c'était 
h refaire, il le ferait encore. » 

€e passage, quant à l'écrivain, a tous les caractères de la 
plus parfaite sincérité ; elle brille jusque dans la phrase où 
M. le comte de las Cases déclare que Bonaparte aurait par- 
donné avec ardeur à un homme qui n'était pas coupable. 
Maisles théories du chef sont les subtilités à l'aide desquelles 
on s'efforce de concilier ce qui est inconciliable. En faisant la 
distinction du droit commun ou de la justice établie^ et du 
droit naturel ou des écarts de la violence, Napoléon semblait 
s'arranger d'un sophisme dont au fond il ne s'arrangeait pas ; 
il ne pouvait soumettre sa conscience de même qu'il avait 
soumis le monde. Une faiblesse naturelle aux gens supérieurs 
et aux petites gens, lorsqu'ils ont commis une faute, est delà 
vouloir faire passer pour l'œuvre du génie, pour une vaste 
combinaison que le vulgaire ne peut comprendre. L'orgueil 
dît ces choses-là, et la sottise les croit. Bonaparte regar- 
dait sans doute comme la marque d'un esprit dominateur 
cette sentence qu'il débitait dans sa componction de grand 
homme : u Mon cher, voilà pourtant la justice distributive 
d'ici-bas ! » attendrissement vraiment philosophique ! Quelle 
impartialité! comme elle justifie, en le mettant sur le 
compte du destin, le mal qui est venu de nous-mêmes ! On 
pense tout excuser maintenant lorsqu'on s'est écrié : « Que 
voulez-vous? C'était ma nature, c'était l'infirmité humaine, n 
Quand on a tué son père, on répète : « Je suis fait comme 
cela! n Et la foule reste là bouche béante, et l'on examine 
le crâne de cette puissance et l'on reconnaît qu'elle était 
faite comme cela. Et que m'importe que vous soyez fait 

S». 

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mt MÉMOIRES 1V0UTRR-T0MBS. 

comme celai Dois-je subir cette feçon d'être? Ce serait un 
beau chaos que le monde, si tous les hommes qui sont faite 
comme cela venaient k vouloir s^mposer les uns aux autres* 
Lorsqu'on n^ peut cfiFacer ses erreurs, on les divinise 4 on 
fuit un dogoie de ses torts, on change en religion des sacri- 
l(^ges, et l'on se croirait apostat de renoneer au culte de ses 
iniquités. 



CE Qu'it FAUT concivw w TOUT OK R^ciT. r^ iifiinv|â$ Bnr^mr^R^ 

PAR U MORT DU D|»3 d'kMQ^IPII, 



Une grave leçon est à tirer de la vie de B<maparta* Deux 
actions, toutes deux mauvaises, ont commencé ^% amené sa 
chute : la mort du duo d'Ënghien, la guerre d'£spagne« Il 
a beau passer dessus avec sa gloire, elles sont demou^éep là 
pour le perdre. Il a péri par le côté même o\k il s'étAÎt Qni 
fort, profond, invincible, lorsqu'il violait les lois de la mo- 
rale en négligeant et dédaignant sa vraie forp§, p'est?à-dire 
SCS qualités supérieures dans Fordre et Téquité* T«nt qu'il 
ne fit qu'attaquer l'anarcbio et les étrangers epnepiis de la 
France, il fut victorieux ; il se trouva dépouillé de sa vit 
gueur aussitôt qu'il entra dans les voies corrompues ; le 
cheveu coupé par Dalila n'est autre chose qup la perte ^e 
la vertu. Tout crime porte en soi une incapacité r^clîc^l® et 
un germ»de malheur : pratiquons donc le bien pqur être I 
heureux, et soyons justes pour être habiles. - -^ 

En preuve de cette vérité, remarque^ qu'QU moment 
même de la mort du prince commençfi la dissidencp qui, 
croissant en raison de la mauvaise fortune, détermina }^ 



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MÉMOIRES D'OITTRI-TOMBR. 845 

ehule de Fordonnaleup de la tragëdU de Vlncennes. Le 
cabinet de Russie, à propos de rarrestation du duo d'Ënr 
ghien, adressa des reprëscntations vigoureuses eontre la 
violation du territoire de TEmpire i Bonaparte sentit le 
coup, et répondit, dans le Moniteur, par un article tou- 
di>oyant qui rappelait la mort de Paul I«'. A Salnt-Prfters- 
bourg, un service funèbre avait été célébré pour le jeunç 
Condé. Sur le cénotaphe on lisait : « Au duc d'Enghien 
qutm devoravit Mlua corsioa. » Les deux puissants adver- 
saires se réoonoilièrent en apparence dans la suite ; mais la 
blessure mutuelle que la politique avait faite, et que l'insultis 
élargit, leur resta au cœur : Napoléon ne se crut vengé que 
quand il vint coucher à Moscou ; Alen^andre ne Ait satisfait 
que qiiand il entra dans Paris. 

La haine du cabinet do Berlin sortit de la même orir 
gine : j'ai parlé de la noble lettre de M. de Laforest, dans 
laquelle il racontait à M. de Talleyrand l'effet qu'avait p^^Otr 
duit le meurtre du duc d'Enghien à la cour de Potfdam. 
Madame de Staël était en Prusse lorsque la nouvelle de Viur 
cennes arriva. 

u Je demeurais à Berlin, djt-elle, sur le quai de la Sprée, 
et mon appartement était au rez-de-chaussée. Un matin, à 
huit heures, on m'éveilla pour me dire que le prince Louis- 
Ferdinand était à cheval sous mes fenêtres, et me deman*- 
dait de venir lui parler. 

M *-«- Savez^vous, me ditril, que le dqc d'Enghien a été 
enlev4 sur le territoire de Paden, livré à une commission 
militaire, et fusillé vingt-quatre heures après son arrivée à 
Paris? 

i( — Quelle foljel lui répondis-rje ; ne voyez-vous pas que 
ee sont les ennemis de la France qui ont fait circuler ce 
bruit? 

<( En effet, je l'avoue, ma haine, quelque forte qu'elfe 

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Ui MÉMOIRES D*OUTRfi-TOMBB. 

fût contre B<ftiapartc, n'allait pas jusqu'à me faire croire h la 
possibilité d'un tel forfait. 

<c — Puisque vous doutez de ce que je vous dis, me ré- 
pondit le prince Louis, je vais vous envoyer le Moniteur, 
dans lequel vous lirez le jugement. 

<c II partit i ces mots, et l'expression de sa physionomie 
présageait la vengeance ou la mort. Un quart d'heure après, 
j'eus entre mes mains ce Moniteur du 21 mars (50 pluvi&se), 
qui contenait un arrêt de mort prononcé par la commission 
militaire, séant à Vincennes, contre le nommé Louis d'En- 
ghieni C'est ainsi que des Français désignaient le petit«-fils 
des héros qui ont fait la gloire de leur patrie! Quand on 
abjurerait tous les préjugés d'illustre naissance, que le retour 
des formes monarchiques devait nécessairement rappeler, 
pourrait-on blasphémer ainsi les souvenirs de la bataille 
de Lens et de celle de Rocroi? Ce Bonaparte, qui en a 
gagné, des batailles, ne sait pas même les respecter ; il ny 
a ni passé, ni avenir pour lui ; son âme impérieuse et mé- 
prisante ne veut rien reconnaître de sacré pour l'opinion ; 
il n'admet le respect que pour la force existante. Le prince 
Louis m'écrivait, en commençant son billet par ces mots : 

u Le nommé Louis de Prusse fait demander à madame 
« de Staël, etc. » 

«( Il sentait l'injure faite au sang royal dont il sortait, au 
souvenir des héros parmi lesquels il brûlait de se placer. 
Gomment, après cette horrible action, un seul roi de l'Eu- 
rope a-t-il.pu se lier avec un tel homme? La nécessité, dira- , 
t-on ? Il y a un sanctuaire de l'âme où jamais son empire / 
ne doit pénétrer ; s'il n'en était pas ainsi, que serait la vertu ' 
sur la terre? Un amusement libéral qui ne conviendrait 
qu'aux paisibles loisirs des hommes privés. » 



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MÉMOIRES D*OUTRE.TOMBE. 315 

Ce ressentiment du prince, qu'il devait payer de sa vie, 
durait encore lorsque la campagne de Prusse s'ouvrit, 
en 1806. Frédéric-Guillaume, dans son manifeste du 
9 octobre, dit : 

(( Les Allemands n'ont pas vengé la mort du duc d'En» 
ghien; mais jamais le souvenir de ce forfait ne s'effacera 
parmi eux. » 

Ces particularités historiques, peu remarquées, méri- 
taient de l'être; car elles expliquent des inimitiés dont on 
serait embarrassé de trouver ailleurs la cause première, et 
elles découvrent en même temps ces degrés par lesquels la 
Providence conduit la destinée d'un homme, pour arriver 
de la faute au châtiment. 



tJN ARTICLE DU Mercure* — changement dans u vie 

DE BONAPARTE. 



Heureuse, du moins, ma vie, qui ne fut ni troublée par 
la peur, ni atteinte par la contagion, ni entraînée par les 
exemples ! La satisfaction que j'éprouve aujourd'hui de ce 
que je fis alors me garantit que la conscience n'est point 
une chimère. Plus content que tous ces potentats, que 
toutes ces nations tombées aux pieds du glorieux soldat, je 
relis avec un orgueil pardonnable cette page qui m'est res- 
tée comme mon seul bien et que je ne dois qu'à moi. En 1807, 
le cœur encore ému du meurtre que je viens de raconter, 
j'écrivais ces lignes : elles firent supprimer le Mercure et 
exposèrent de nouveau ma liberté : 



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JM MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 

« Lorsque, dans le tilence de l'abjeûtlon, Ton n'enlond 
plut retentir que la chaîne de l'esclave et la voix du déla<* 
teur; lorsque tout tremble devant le tyran, et qu'il est auiai 
dangereux d'encourir sa faveur que de mériter sa disgrâce, 
rhistorien parait, chargé de la vengeance des peuples. C'est 
en vain que Néron prospère. Tacite est déjà né dans l'em*- 
pire ; il croit inconnu auprès des cendres de Germanicu9| 
et déjà l'intègre Providence a livré à un enfant obscur 
la gloire du maitre du monde. Si le rôle de Thistorien est 
beau, il est souvent dangereux; mais il est des autelf 
comme celui de l'honneur, qui, bien qu'abandonnés, ré« 
clament encore des sacrifices ; le dieu n'est point anéanti 
parce que le temple est désert. Partout ou il reste une 
chance à la fortune, il n'y a point d'héroïsme à la tenter; 
les actions magnanimes sont celles dont le résultat prévu 
est le malheur et la mort. Après tout, qu'importent les re- 
vers, si notre nom, prononcé dans la postérité, va faire 
battre un cœur généreux deux mille ans après notre 
vie?n 

La mort du duc d'Ënghien, en introduisant un autre 
principe dans la conduite de Bonaparte, décomposa sa cor- 
recte intelligence; il fut obligé d'adopter, pour lui servir de 
bouclier, des maximes dont il n'eut pas à sa disposition k 
force entière, car il les faussait incessamment par sa gloire 
et par son génie» Il devint suspect; il fit peur; on perdit 
confiance en lui et dans sa destinée; il fut contraint de 
voir, sinon de rechercher, des hommes qu'il n'aurait jamais 
vus, et qui, par son action» se croyaient devenus ses égaux ; 
la contagion de leur souillure le gagnait. Il n'osait rien 
leur reprocher, car il n'avait plus la liberté vertueuse du 
blâme, Ses grandes qualités restèrent les mêmes; mais ses 
bonnes inclinations s'altérèrent et ne soutinrent plus ses 

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MÉMOIRES D*OUTRB*TOMBB. 5i7 

grandes qualités : par la corruption de cette tache originelle, 
sa nature se détériora. Dieu commanda à ses anges de dé» 
ranger les harmonies de cet univers, d'en changer les lois, 
de l'incliner sur ses pôles s 

<( Les anges, dit Mil ton, poussèrent avec effort oblique^ 
ment le centre du monde... le soleil reçut l'ordre de dé* 
tourner ses rênes du chemin de l'équateur... Les vents 
déchirèrent les bois et bouleversèrent les mers, n 

They with labor pushM 
Oblique the centric globe... the sun 
Was bid turn reins from Ih* eqiiinoclial road 

(winds) 

« . • rend the woods, and seas uptyrn. 



ÀBAKOON DE CHANTIUT. 



Les cendres de Bonaparte seront-elles exhumées comme 
l'ont été celles du duc d'Enghien? Si j'avais été le maitre, 
cette dernière victime dormirait encore sans honneurs dans 
le fossé du château de Vincennes. Cet excommunié eût été 
laissé, à l'instar de Raymond de Toulouse, dans un cercueil 
ouvert; nulle main d'honmie n'aurait osé dérober sous une 
planche la vue du témoin des jugements incompréhensibles 
et des colères de Dieu. Le squelette abandonné du duc 
d'Enghien et le tombeau désert de Napoléon à Sainte- 
Hélène feraient pendant : il n'y aurait rien de plus rcmé- 
moratif que ces restes en présence aux deux bouts de 
la terre. 



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Z4S MÉMOIRES D*OUTAE-TOMB£. 

Du moins, le duc d'Enghien n'est pas demeuré sur le sol 
étranger, ainsi que l'exilé des rois : celui-ci a pris soin de 
rendre à cdui-Ià sa patrie , un peu duremen'l il est vrai ; 
mais sera-ce pour toujours? La France (tant de poussières 
vannées par le souffle de la révolution l'attestent) n'est pas 
fidèle aux ossements. Le vieux Gondé, dans son testament, 
déclare qu'il n'est pas sùr^du pays qu'il habitera le jour 
de sa mort, Bossuet! que n'auriez-vous point ajouté au 
chef-d'œuvre de votre éloquence si, lorsque vous parliez 
sur le cercueil du grand Condé, vous eussiez pu prévoir 
l'avenir? v 

C'est ici même, c'est à Chantilly qu'est né le duc d'En- 
ghien : Louis-ArUoine-ffenri de BourhoUy nélei août 1772 
à Chantilly j dit l'arrêt de mort. C'est sur cette pelouse qu'il 
joua dans son enfance : la trace de ses pas s'est effacée. Et 
le triomphateur de Fribourg, de Nordlingen, de Lens, de 
Seneffe, où est-il allé avec ses mains victorieuses et mainte- 
nant défaillantes ? Et ses descendants, le Condé de Johan- 
nisberg et de Berstheim ; et son fils, et son petit-fils, où 
sont-ils? Ce château, ces jardins, ces jets d'eau qui ne se 
taisaient ni jour ni nui% que sont-ils devenus? Des sta- 
tues mutilées, des lions dont on restaure la griffe ou la 
mâchoire; des trophées d'armes sculptés dans un mur 
croulant ; des écussons à fleurs de lis effacées ; des fonde- 
ments de tourelles rasées; quelques coursiers de marbre 
au-dessus des écuries vides que n'anime plus de ses hennis- 
sements le cheval de Rocroi ; près d'un manège une haute 
porte non achevée : voilà ce qui reste des souvenirs d'une 
race héroïque; un testament noué par un cordon a changé 
les possesseurs de l'héritage. 

A diverses reprises, la forêt entière est tombée sous la 
cognée. Des personnages des temps écoulés ont parcouru 
ces chasses aujourd'hui muettes, jadis retentisiantes. Quel 

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MEMOIRES D*OUTR£-TOMBË. U9 

âge et quelles passions avaient-ils, lorsqu'ils s'arrêtaient au 
pied de ces chênes? quelle chimère les occupait? mes inu- 
tiles MénioireSf je ne pourrais maintenant vous dire : 

Qu*à Chantilly, Gondé vous lise quelquefois : 
Qu*£nghien en soit touché! 

Hommes obscurs, que sommes-nous auprès de ces hommes 
fameux? Nous disparaîtrons sans retour : tous renaîtrez, 
œiUet de poëte, qui reposez sur ma table auprès de ce pa- 
pier, et dont j'ai cueilli la petite fleur attardée parmi les 
bruyères; mais nous, nous ne revivrons pas avec la soli- 
taire parfumée qui m'a distrait. 



àM£féE DE MA VIE, 1804. — JE VIENS DEMEURER RUE DE MIROMESNIL. 
— VERNEUU.. — ALEXIS DE TOCQUEVILLE. —• LE MESNIL. — MEZY. 
~ MÉRiviLLE. 



Désormais, à l'écart de la vie active, et néanmoins sauvé, 
par la protection de madame Bacciochi , de la colère de 
Bonaparte, je quittai mon logement » provisoire rue de 
Beaune , et j'allai demeurer rue de Miromesnil. Le petit 
hôtel que je louai fut occupé depuis par M. de Lally-Tolen- 
dal et madame Denain, sa mimx aimée, comme on disait 
du temps de Diane de Poitiers. Mon jardinet aboutissait à 
un chantier, et j'avais auprès de ma fenêtre un grand peu- 
plier que M. de Lally-Tolendal, afin de respirer un air 
moins humide, abattit lui-même de sa grosse main, qu'il 

t, 50 



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jm MÉMOIRES D'OUTRETOMBE. 

voyait transparente et décharnée : c'était une illusion 
comme une autre. Le pavé de la rue se terminait alors 
devant ma porte ; plus haut, la rue ou le chemin montait h 
travers un terrain vague que Ton appelait la Butte-aux- 
Lapins. La Butte-aux-Lapins, semée de quelques maisons 
isolées, joignait à droite le jardin de Tivoli, d'où j'étais parti 
avec mon frère pour l'émigration, à gauche le parc de Mon- 
ceaux. Je me promenais assez souvent dans ce parc aban- 
donné; la révolution y commença parmi les orgies du duc 
d'Orléans : cette retraite avait été embellie de nudités de 
marbre et de ruines factices, symbole de la politique légère 
et débauchée qui allait couvrir la France de prostituées et 
de débris. 

Je ne m'occupais de rien ; tout au plus m'entretenais-je 
dans le parc avec quelques sapins, ou causais-je du duc 
d'Enghien avec trois corbeaux, au bord d'une rivière arti- 
ficielle cachée sous un tapis de mousse verte. Privé de ma 
légation alpestre et de mes amitiés de Rome, de même que 
j'avais été tout à coup séparé de mes attachements de Lon- 
dres, je ne savais que faire de mon imagination et de mes 
sentiments; je les mettais tous les soirs à la suite du soleil, 
et ses rayons ne les pouvaient emporter sur les mers. 
Je rentrais et j'e^yais de m'endormir au bruit de mon 
peuplier 1 

Pourtant ma démission avait accru ma renommée : un 
peu de courage siedltoujours bien en France. Quelques-unes 
des personnes de l'ancienne société de madame de Beau- 
mont m'introduisirent dans de nouveaux châteaux. 

M. de Tocqueville, beau-frère de mon frère et tuteur de 
mes deux neveux orphelins, habitait le château de madame 
deSenozan : c'étaient partout des héritages d'échafaud. Là, je 
voyais croître mes neveux avec leurs trois cousins de Toc- 
queville^ entre lesquels s^élevait Alexis, auteur de la Déntih 

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MÉMOIRES D*OUTRE-TOMB£. 981 

eratie en Amérique. 11 était plus gâté à Yerneoil que je ne 
rayais été à Gombourg. Est-ce la dernière renonunée que 
j'aurai vue ignorée dans ses langes? Aleiis de Tocqueyille 
a parcouru TAmérique civilisée, dont j'ai parcouru les 
forêts. 

Verneuil a changé de maître; il est devenu possession de 
madame de Saint-Fargeau, célèbre par son père et par la 
révolution qui l'adopta pour fille. 

Près de Mantes, au Mesnil , était madame de Rosambo : 
mon neveu, Louis de Chateaubriand, s'y maria dans la suite 
à mademoiselle dOrglandes, nièce de madame de Rosambo; 
celle-ci ne promène plus sa beauté autour de l'étang et sous 
les hêtres du manoir; elle a passé. Quand j'allais de Verneuil 
au Mesnil, je rencontrais Mezy sur la route : madame de 
Mezy était le roman renfermé dans la vertu et la douleur 
maternelle. Du moins, si son enfant, qui tomba d'une fenêtre 
et se brisa la tête, avait pu, comme les jeunes cailles que 
nous chassions, s'envoler par-dessus le château et se réfugier 
dans l'Ile- Belle, lie riante de la Seine! Coturnixper stipulm 
pasce/is. 

De l'autre côté de cette Seine, non loin du Marais, 
madame de Vintimille m'avait présenté à Méréville. Méré- 
ville était une oasis créée par le sourire d'une muse, mais 
d'une de ces muses que les poètes gaulois appellent les 
doctes Fées. Ici les aventures de Blancà et de Vclléda furent 
lues devant d'élégantes générations , le|guelles s'échappant 
les unes des autres comme des fleurs, écoutent aujourd'hui 
les plaintes de mes années. 

Peu à peu mon intelligence, fatiguée de repos dans ma 
rue de Miromesnil, vit se former de lointains fantômes. Le 
Génie du Christianisme m'inspira l'idée de faire la preuve 
de cet ouvrage, en mêlant des personnages chrétiens à des 
personnages mythologiques. Une ombre, que longtemps 

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3K2 MÉMOIRES D*OUTRE-TOMBE. 

après j'appelai Gymodocée, se dessina vaguement dans ma 
tête : aucun trait n'en était arrêté. Une fois Gymodocée 
devinée, je m'enfermai avec elle, comme cela m'arrive tou- 
jours avec les filles de mon imagination; mais avant qu'elles 
soient sorties de l'état de rêve et qu'elles soient arrivées des 
bords du Léthé par la porte d'ivoire, elles changent souvent 
de forme. Si je les crée par amour, je les défais par amour, 
et l'objet unique et chéri que je présente ensuite à la lumière 
est le produit de mille infidélités. 

Je ne demeurai qu'un an dans la rue Miromesnil, car la 
maison fut vendue. Je m'arrangeai avec madame la mar- 
quise de Goislin, qui me loua l'attique de son hêtel, place 
Louis XV. 



MADAMB DE GOISLIN. 



Madame de Goislin était une femme du plus grand air. 
Agée de près de quatre-vingts ans, ses yeux fiers et domi- 
nateurs avaient une expression d'esprit et d'ironie. Madame 
de Goislin n'avait aucunes lettres et s'en faisait gloire : elle 
avait passé à travers le siècle voltairien sans s'en douter ; si 
elle en avait conçu ane idée quelconque, c'était comme d'un 
temps de bourgeois diserts. Ge n'est pas qu'elle parlât 
jamais de sa naissance; elle était trop supérieure pour 
tomber dans un ridicule; elle savait très-bien voiries petites 
gens sans déroger; mais enfin, elle était née du premier 
marquis de France. Si elle venait de Drogon de Nesle, tué 
dans la Palestine en 1096; de Raoul de Nesle, connétable 
et armé chevalier par Louis IX; de Jean II de Nesle, régent 



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MEMOIRES D*OUTRE-TOMBE. 585 

de France pendant la dernière croisade de saint Louis, 
madame de Goislin avouait que c'était une bêtise du sort 
dont on ne devait pas la rendre responsable; elle était natu- 
rellement de la cour, comme d'autres plus heureux sont de 
la rue, comme on est cavale de race ou haridelle de fiacre : 
elle ne pouvait rien à cet accident, et force lui était de sup- 
porter le mal dont il avait plu au ciel de l'afiliger. 

Madame de Coislin avait-elle eu des liaisons avec Louis XV? 
Elle ne me l'a jamais avoué : elle convenait pourtant qu'elle 
en avait été fort aimée, mais elle prétendait avoir traité le 
royal amant avec la dernière rigueur. 

— Je l'ai vu à mes pieds, me disait-elle ; il avait des 
yeux charmants, et son langage était séducteur. Il me 
proposa un jour de me donner une toilette de porce- 
laine, comme celle que possédait madame de Pompadour. 
«Âh! sire, m'écriai-je, ce serait donc pour me cacher 
dessous ! » 

Par un singulier hasard, j'ai retrouvé cette toilette chez 
la marquise de Guningham, à Londres : elle l'avait reçue de 
George IV, et elle me la montrait avec une amusante sim- 
plicité. 

Madame de Goislin habitait dans son hAtel une chambre 
s'ouvrant sous la colonnade qui correspond à la colonnade 
du garde-meuble. Deux marines de Vernet, que Louis le 
Bien-Aimé avait données à la noble dame, étaient accro- 
chées sur une vieille tapisserie de satin verdâtre. Madame 
de Goislin restait couchée, jusqu'à deux heures après midi, 
dans un grand lit à rideaux également de soie verte, assise 
et soutenue par des oreillers; une espèce de coiffe de nuit, 
mal attachée sur sa tête, laissait passer ses cheveux gris. Des 
girandoles de diamants, montées à l'ancienne façon, descen- 
daient sur les épaulettes de son manteau de lit semé de 
tabac, comme au temps des élégantes de la Fronde. Autour 

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^U MEMOIRES D^OUTRE'TQMBE. 

d'elle, sur la couverture, gisaient éparpillées des adresses 
de lettres, détachées des lettres même, et sur lesquelles 
adresses madame de Coislin écrivait en tous sens ses pen- 
sées : elle n'achetait point de papier, c'était la poste qui le 
lui fournissait. De temps en temps, une petite chienne, 
appelée Lili, mettait le nez hors de ses draps, venait m'a- 
boyer pendant cinq ou six minutes, et rentrait en grognant 
dans le chenil de sa maîtresse. Ainsi le temps avait arrangé 
les jeunes amours de Louis XV. 

Madame de Ghàteauroux et ses deux sœurs étaient cou- 
sines de madame de Coislin : celle-ci n'aurait pas été d'hu- 
meur, ainsi que madame de Mailly, repentante et chré- 
tienne, à répondre à un homme qui l'insultait, dans l'église 
Saint-Roch, par un nom grossier : 

— Mon ami, puisque vous me connaissez, priez Dieu pour 
moi. 

Madame de Coislin, avare de même que beaucoup de 
gens d'esprit, entassait son argent dans des armoires. Elle 
vivait toute rongée d'une vermine d'écus qui s'attachait à sa 
peau : ses gens la soulageaient. Quand je la trouvais plongée 
dans d'inextricables chiffres, elle me rappelait l'avare Her- 
mocrate, qui, dictant son testament, s'était institué son 
héritier. Elle donnait cependant à dîner par hasard , mais 
elle déblatérait contre le café que personne n'aimait, 
suivant elle, et dont on n'usait que pour allonger le 
repas. 

Madame de Chateaubriand fit un voyage à Vichy avec 
madame de Coislin et le marquis de Nesle ; le marquis cou- 
rait en avant, et faisait préparer d'excellents dîners. Madame 
de Coislin venait à la suite, et ne demandait qu'une demi- 
livre de cerises. Au départ, on lui présentait d'énormes 
mémoires : alors c'était un train affreux. Elle ne voulait 
entendre qu'aux cerises; l'hAte lui soutenait que, soit que 



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MÉMOIRES D'OUTBE-TOMBE. 3SB 

Ton mangeât, ou qu'on ne mangeât pas, l'usage, dans une 
auberge, était de payer le dîner. 

Madame de Goislin s'était fait un illuminisme à sa guise. 
Crédule et incrédule, le manque de foi la portait à se 
moquer des croyances dont la superstition lui faisait peur. 
Elle avait rencontré madame de Rrûdner ; la mystérieuse 
Française n'était illuminée que sous bénéfice d'inventaire; 
elle ne plut pas à la fervente Russe, laquelle ne lui agréa 
pas non plus. Madame de Kriidner dit passionnément à 
madame de Goislin : 

— Madame, quel est votre confesseur intérieur? 

— Madame, répliqua madame de Goislin, je ne connais 
point mon confesseur intérieur; je sais seulement que mon 
confesseur est dans l'intérieur de son confessionnal. 

Sur ce, les deux dames ne se virent plus. 

Madame de Goislin se vantait d'avoir introduit une nou- 
veauté à la cour, la mode des chignons flottants, malgré la 
reine Marie Leczinska, fort pieuse, qui s'opposait à cette 
dangereuse innovation. Elle soutenait qu'autrefois une per- 
sonne comme 11 faut ne se serait jamais avisée de payer son 
médecin. Se récriant contre l'abondance du lînge de femme : 

— Gela sent la parvenue, disait-elle; nous autres, femmes 
de la cour, nous n'avions que deux chemises; on les renou- 
velait quand elles étaient usées; nous étions vêtues de robes 
de soie et nous n'avions pas l'air de grisettes comme ces 
demoiselles de maintenant. 

Madame Suard, qui demeurait rue Royale, avait un coq 
dont le chant, traversant l'intérieur des cours, importunait 
madame de Goislin. Elle écrivit à madame Suard : 

« Madame, faites couper le cou à votre coq. » 

Madame Suard renvoya le messager avec ce billet : 

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:m MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 

« Madame, j'ai l'honneur de vous répondre que je ne 
ferai pas couper le cou à mon coq. » 

La correspondance en demeura là. Madame de Goislin dit 
à madame de Chateaubriand : 

— Ah! mon cœur, dans quel temps nous vivons! C'est 
pourtant cette fille de Pankoucke, la femme de ce membre 
de l'Académie, vous savez? 

M. Hénin, ancien commis des affaires étrangères, et 
ennuyeux comme un protocole, barbouillait de gros romans. 
Il lisait un jour à madame de Coislin une description : une 
amante en larmes et abandonnée péchait mélancoliquement 
un saumon. Madamede Coislin, qui s'impatientait et n'aimait 
pas le saumon, interrompit l'auteur, et lui dit de cet air 
sérieux qui la rendait si comique : 

— M. Henin, ne pourriez-vous pas faire prendre un autre 
poisson à cette dame? 

Les histoires que faisait madame de Coislin ne pouvaient 
se retenir, car il n'y avait rien dedans ; tout était dans la 
pantomime, l'accent et l'air dç la conteuse : jamais elle ne 
riait. Il y avait un dialogue entre M. et madame Jacquemi- 
not, dont la perfection passait tout. Lorsque, dans la con- 
versation entre les deux époux, madame Jacqueminot 
répliquait : u Mais, M. Jacqueminot! n Ce liom était pro- 
noncé d'un tel ton qu'un fou rire vous saisissait. Obligée 
de le laisser passer, madame de Coislin attendait gravement, 
en prenant du tabac. 

Lisant dans un journal la mort de plusieurs rois, elle ôta 
ses lunettes et dit en se mouchant : 

— Il y a une épizootie sur les bêtes à couronne. "^ '^ 
Au moment où elle était prête à passer, on soutenait 

au bord de son lit qu'on ne succombait que parce qu'on 
se laissait aller; que si l'on était bien attentif et qu'on 

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MEMOIRES D'ODTRE-TOMBE. 357 

ne perdit jamais de vue l'ennemi, on ne mourrait point : 

— Je le crois, dit-elle, mais j'ai peur d'avoir une distrac- 
tion. 

Elle expira. 

Je descendis le lendemain chez elle; je trouvai M. et 
madame d'Âvaray, sa sœur et son beau-frère, assis devant 
la cheminée, une petite table entre eux , et comptant les 
louis d'un sac qu'ils avaient tiré d'une boiserie creuse. La 
pauvre morte était là dans son lit, les rideaux à demi fer- 
més : elle n'entendait plus le bruit de l'or qui aurait du la 
réveiller, et que comptaient des mains fraternelles. 

Dans les pensées écrites par la défunte sur des marges 
d'imprimés et sur des adresses de lettres, il y en avait d'ex- 
trêmement belles. Madame de Coislin m'avait montré ce qui 
restait de la cour de Louis XV , sous Bonaparte et après 
Louis XVI, comme madame d'Houdetot m'avait fait voir ce 
qui traînait encore, au xix* siècle, de la société philoso- 
phique. 



TOTAGE A VICHY, EN AUVERGNE ET AU MONT-BLANC. 



Dans l'été de l'année 1805, j'allai rejoindre madame de 
Chateaubriand à Vichy, où madame de Coislin l'avait 
menée, comme je viens de le dire. Je n'y trouvai point 
Jussac, Termes, Flamarens que madame de Sévigné avait 
devant et après elle, en iC77; depuis cent vingt et quelques 
années, ils dormaient. Je laissai à Paris ma sœur, madame 
de Caud, qui s'y était établie depuis l'automne de 1804. 



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358 MÉMOIRES D*OUTRE-TOMBE. 

Après un court séjour à Vichy, madame de Chateaubriand 
me proposa de voyager, afin de nous éloigner pendant 
quelque temps des tracasseries politiques. 

On a recueilli dans mes OEuvres deux petits Voyages que 
je fis alors en Auvergne et au Mont-Blanc. Après trente-quatre 
ans d*absence, des hommes, étrangers à ma personne, vien^ 
nent de me faire, à Clermont, la réception qu'on fait à un 
vieil ami. Celui qui s'est longtemps occupé des principes 
dont la race humaine jouit en communauté a des amis , 
des frères et des sœurs dans toutes les familles : car si 
l'homme est ingrat, l'humanité est reconnaissante. Pour 
ceux qui sont liés avec vous par une bienveillante renommée, 
et qui ne vous ont jamais vu, vous êtes toujours le même; 
vous avez toujours l'âge qu'ils vous ont donné; leur attache- 
ment, qui n'est point dérangé par votre présence, vous voit 
toujours jeune et beau comme les sentiments qu'ils aiment 
dans vos écrits. 

Lorsque j'étais enfant, dans ma Bretagne, et que j'enten- 
dais parler de l'Auvergne, je me figurais que celle-ci était 
un pays bien loin, bien loin,. où l'on voyait des choses 
étranges, où l'on ne pouvait aller qu'avec grand péril, en 
cheminant sous la garde de la sainte Vierge. Je ne rencontre 
point sans une sorte de curiosité attendrie ces petits Auver- 
gnats qui vont chercher fortune dans ce grand monde avec 
un petit coffret de sapin. Ils n'ont guère que l'espérance 
dans leur boîte, en descendant de leurs rochers; heureux 
s'ils la rapportent ! 

Hélas ! il n'y avait pas deux ans que madame de Beau- 
mont reposait au bord du Tibre , lorsque je foulai sa terre 
natale, en iSOS; je n'étais qu'à quelques lieues de ce Mont- 
d'Or, où elle était venue chercher la vie qu'elle allongea un 
peu pour atteindre Rome. L'été dernier, en 1838, j'ai par- 
couru de nouveau cette même Auvergne. Entre ces dates, 



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MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 589 

1805 et 1838, je puis placer les transformations arrivées 
dans la société autour de moi. 

Nous quittâmes Clermont, et, en nous rendant à Lyon, 
nous traversâmes Thiers et Roanne. Cette route, alors peu 
fréquentée, suivait çà et 1& les rives du Lignon. L'auteur de 
VAstrèe, qui n'est pas un grand esprit, a pourtant inventé 
des lieux et des personnages qui vivent; tant la fiction , 
quand elle est appropriée à l'âge où elle parait, a de puis- 
sance créatrice ! 11 y a, du reste, quelque chose d'ingénieu- 
sement fantastique dans cette résurrection des nymphes et 
des naïades qui se mêlent à des bergers, des dames et des 
chevaliers : ces mondes divers s'associent bien, et l'on s'ac- 
commode agréablement des fables de la mythologie, unies 
aux mensonges du roman : Rousseau a raconté comment il 
fut trompé par d'Urfé. 

A Lyon, nous retrouvâmes M. Ballanche; il fit avec nous 
la course à Genève et au Mont-Blanc. Il allait partout où on 
le menait, sans qu'il y eut la moindre affaire. A Genève, je 
ne fus point reçu à la porte de la ville par Clotilde, fiancée 
de Clovis : M. de Barante, le père, était devenu préfet du 
Léman. J'allai voir à Coppet madame de Staël; je la trouvai 
seule au fond de son château, qui renfermait une cour 
attristée. Je lui parlai de sa fortune et de sa solitude, comme 
d'un moyen précieux d'indépendance et de bonheur : je la 
blessai. Madame de Staël aimait le monde; elle se regardait 
comme la plus malheureuse des femmes dans un exil dont 
j'aurais été ravi. Qu'était-ce à mes yeux que cette in félicité 
de vivre dans ses terres, avec les conforts de la vie? Qu'était- 
ce que ce malheur d'avoir de la gloire, des loisirs, de la 
paix, dans une riche retraite à la vue des Alpes, en compa- 
raison de ces milliers de victimes sans pain, sans nom, sans 
secours, bannies dans tous les coins de l'Europe, taudis que 
leurs parents avaient péri sur lechafaud? 11 est fâcheux 

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360 MÉMOIRES D*0UTRE-TOMB£. 

d'être atteint d'un mal dont la foule n'a pas l'intelligeDce. 
Au reste, ce mal n'en est que plus yif : on ne l'affaiblit 
point en le confrontant avee d'autres maux ; on n'est pas 
juge de la peine d'autrui; ce qui afflige l'un fait la joie de 
l'autre; les cœurs ont des secrets divers, Incompréhensibles 
k d'autres cœurs. Ne disputons à personne ses soniït^^^cesi 
il en est des douleurs comme des patries^ chacun a la sienne. 
Madame de Staël visita le lendemain madame de Cha- 
teaubriand à Genève, et nous partîmes pour Ghamouny. 
Mon opinion sur les paysages des montagnes fit dire que 
je cherchais à me singulariser; il n'en était rien. On verra, 
quand je parlerai du Saint-Gothard, que cette opinion m'est 
restée. On lit dans le Voyage au Mont-Blanc un passage 
que je rappellerai comme liant ensemble les événements 
passés de ma vie aux événements alors futurs de cette même 
vie, et aujourd'hui également passés. 

«( Il n'y a qu'une seule circonstance où il soit vrai que 
«< les montagnes inspirent l'oubli des troubles de la terre : 
n c'est lorsqu'on se retire loin du monde pour se consacrer 
u à la religion. Un anachorète qui se dévoue au service de 
«( l'humanité, un saint qui veut méditer les grandeurs de 
« Dieu en silence, peuvent trouver la paix et la joie sur des 
u roches désertes; mais ce n'est point alors la tranquillité 
« des lieux qui passe dans Tàme de ces solitaires, c'est au 
u contraire leur âme qui répand sa sérénité dans la région 

» des orages ••••.. 

«t Il y a des montagnes que je visiterais 

«t encore avec un plaisir extrême : ce sont celles de la 
« Grèce et de la Judée. J'aimerais à parcourir les lieux dont 
« mes nouvelles études me forcent de m'occuper chaque 
« jour; j'irais volontiers chercher sur le Thabor et le Tay- 
« gète d'autres couleurs et d'autres harmonies, après avoir 

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MEMOIRES D*OUTRE.TOMBE. 361 

«{ peint les monts sans renommée et les vallées inconnues 
u du nouveau monde. » 



Cette dernière phrase annonçait le voyage que j'exécutai 
en effet Tannée suivante, 1806. 

A notre retour à Genève, sans avoir pu revoir madame 
de Staël à Coppet, nous trouvâmes les auberges encom- 
brées. Sans les soins de M. de Forbin qui survint et nous 
procura un mauvais diner dans une antichambre noire, 
nous aurions quitté la patrie de Rousseau sans manger. 
M. de Forbin était alors dans la béatitude; il promenait 
dans ses regards le bonheur intérieur qui Tlnondait; il ne 
touchait pas terre. Porté par ses talents et ses félicités, il 
descendait de la montagne comme du ciel, veste de peintre 
en justaucorps, palette au pouce, pinceaux en carquois. 
Bonhomme néanmoins, quoique excessivement heureux, se 
préparant à m'imiter un jour, quand j'aurais fait le voyage 
de Syrie, voulant même aller jusqu'à Calcutta , pour faire 
revenir les amours par une route extraordinaire, lorsqu'ils 
manqueraient dans les sentiers battus. Ses yeux avaient une 
protectrice pitié; j'étais pauvre, humble, peu sûr de ma 
personne, et je ne tenais pas dans mes mains puissantes le 
cœur des princesses. A Rome, j'ai eu le bonheur de rendre 
à M. de Forbin son dîner du Lac; j'avais le mérite d'être 
devenu ambassadeur. Dans ce temps-ci, on retrouve roi le 
soir le pauvre diable qu'on a quitté le matin dans la 
rne. 

Le noble gentilhomme, peintre par le droit de la révolu- 
tion, commençait cette génération d'artistes qui s'arrangent 
eux-mêmes en croquis, en grotesques, en caricatures. Les 
uns portent des moustaches effroyables, on dirait qu'ils 
vont conquérir le monde; leurs brosses sont des halle- 
bardes, leurs grattoirs des sabres; les autres ont d'énormes 

MEMOIRES D'OUTRB-TOMBE. % 51 



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562 MÉMOIRES IVOUTRE-TOMBE. 

barbes, des eheveux pendants on bonffis; Us foment un 
cigare en guise de volcan. Ces cousins de i'arc-en-^iel , 
comme parle notre vieux Régnier, ont la tête remplie de 
déluges, de mers, de fleuves, de forêts, de eataractes, de 
tempêtes ou de carnages, de supplices et d'échafauds. Chez 
eux sont des crânes humains , des fleurets, des mandolines, 
des morions et des dolimans. Hâbleurs, entreprenants, 
impolis, libéraux (jusqu'au portrait du tyran qu'ils pei- 
gnent ), ils visent k former une espèce à part entre le singe 
et le satyre; ils tiennent à faire comprendre que le secret 
de l'atelier a ses dangers, et qu'il n'y a pas sûreté pour les 
modèles. Mais combien ne rachètent-ils pas ces travers par 
une existence exaltée, une nature souffrante et sensible, 
une abnégation entière d'eux-mêmes, un dévouement sans 
calcul aux misères des autres , une manière de sentir déli- 
cate, supérieure, idéalisée, une indigence Êèrement accueil- 
lie et noblement supportée; enfin, quelquefois par des 
talents immortels, fils du travail, de la passion, du génie et 
de la solitude ! 

Sortis de nuit de Genève pour retourner k Lyon, mms 
fiimes arrêtés au pied du fort de l'Écluse, en attendant l'ou- 
verture des portes. Pendant cette station des sorcières de 
Macbeth sur la bruyère, il se passait en moi des choses 
étranges. Mes années expirées ressuscitaient et m'environ- 
naient comme une bande de fantômes; nies saisons brûlantes 
me revenaient dans leur flaïnme et leur tristesse. Ma vie, 
creusée par la mort de madame de Beaumont, était demeu- 
rée vide : des formes aériennes, houris ou songes, sortant 
de cet abime, me prenaient par la main et me ramenaient 
au temps de la sylphide, le n'étais plus aux lieux que 
j'habitais, je rêvais d'autres bords. Quelque influence seœrète 
me poussait aux régions de l'Aurore , où m'entrahiafent 
d'ailleurs le plan de mon nouveau travwl et !a voix rdi- 

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MEMOIRES irOUTRË-TOMBE. 36SE 

gieuse qui me releva du voeu de la villageoise, ma nourrice. 
Gomme toutes mes facultés s'étaient accrues, comme je 
n'avais jamais abusé de la vie, elle surabondait de la sève de 
mon intelligence, et l'art, triomphant dans ma nature, 
ajoutait aux inspirations du poëte. J'avais ce que les Pères 
de la Thébaïde appelaient des ascensions de cœur. Raphaël 
(qu'on pardonne au blasphème de la similitude), Raphaël, 
devant la Transfiguration seulement ébauchée sur le cheva- 
let, n'aurait pas été plus électrisé par son chef-d'œuvre que 
je ne l'étais par cet Eudore et cette Cymodocée, dont je ne 
savais pas encore le nom, et dont j'entrevoyais l'image au 
travers d'une atmosphère d'amour et de gloire. 

Ainsi le génie natif qui m'a tourmenté au berceau re- 
tourne quelquefois sur ses pas après m'avoir abandonné; 
ainsi se renouvellent mes anciennes souffrances; rien ne 
guérit en moi ; si mes blessures se ferment instantanément, 
elles se rouvrent tout à coup comme celles des crucifix du 
moyen âge, qui saignent à l'anniversaire de la Passion» Je 
n'ai d'autre ressource, pour me soulager dans ces crises, que 
de donner un libre cours à la fièvre de ma pensée, de même 
qu'on se fait percer les veines quand le sang afflue au cœur 
ou monte à la tête. Mais de quoi parlé-je? O religion, où 
s(mt donc tes puissances, tes freins, tes baumes? Est-ce que 
je n'écris pas toutes ces choses à d'innombrables années de 
l'heure où je donnai k jour à Bené? J'avais mille raisons 
pour me croire mort, et je vis! C'est grand' pitié. Ces 
afflictions du poëte isolé, condamné à subir le printemps 
malgré Saturne, sont inconnues de l'homme qui ne sort 
point des lois communes ; pour lui, les années sont toujours 
jeunes : « Or, les jeunes chevreaux, dit Oppien, veillent 
sur l'auteur de leur naissance; lorsque celui-ci vient à 
tomber dans les filets du chasseur, ils lui présentent avec 
la bouche l'herbe tendre et fleurie qu'ils sont allés cueillir 



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56i MÉMOIRES D*OUTRE-TOMBE. 

au loin, et lui apportent sur le bord des lèvres une eaa 
fraiehe, puisée dans le prochain ruisseau, n 



RETOUR A LYON. 

De retour à Lyon, j'y trouvai des lettres de M. Joubert : 
elles m'annonçaient son impossibilité d'être à Villeneuve 
avant le mois de septembre. Je lui répondis : 

« Votre départ de Paris est trop éloigné et me gène; vous 
sentez que ma femme ne voudra jamais arriver avant vous à 
Villeneuve : c'est aussi une télé que celle-là, et depuis qu'elle 
est avec moi, je me trouve à la tête de deux têtes très-diffi- 
ciles & gouverner. Nous resterons à Lyon, où l'on nous fait 
si prodigieusement manger, que j'ai à peine le courage de 
sortir de cette excellente ville. L'abbé de Bonnevie est ici, 
de retour de Rome; il se porte à merveille; il est gai, il 
prêchaille, et ne pense plus à ses malheurs ; il vous embrasse 
et va vous écrire. Enfin tout le monde est dans la joie, 
excepté moi ; il n'y a que vous qui grogniez. Dites à Fon- 
tanes que j'ai dîné chez M. Saget. n 

Ce M. Saget était la providence des chanoines; il demeu- 
rait sur le coteau de Sainte-Foix, dans la région du bon 
vin. On montait chez lui à peu près par l'endroit où Rous- 
seau avait passé la nuit au bord de la Saône. 

« Je me souviens, dit-il, d'avoir passé une nuit déli- 
cieuse, hors de la ville, dans un chemin qui côtoyait la 



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MÉMOIRES D*OUTRE-TOMfiE. 36$ 

Saène. Des jardins ëlevës en terrasse bordaient le chemin 
du côté opposé : il avait fait très-chaud ce jour-là ; la soirée 
était charmante, là rosée humectait Therbe flétrie ; point 
de vent, une nuit tranquille; l'air était frais sans être ft*oid; 
le soleil, après son coucher, avait laissé dans le ciel des 
vapeurs rouges, dont la réflection rendait Teau couleur de 
rose ; les arbres des terrasses étaient chargés de rossignols 
qui se répondaient de Tun à l'autre. Je me promenais dans 
une sorte d'extase, livrant mes sens et mon cœur à la jouis- 
sance de tout cela, et soupirant seulement un peu du regret 
d'en jouir seul. Absorbé dans ma douce rêverie, je prolon- 
geai fort avant dans la nuit ma promenade, sans m'aperce- 
voir que j'étais las. Je m'en aperçus enfin : je me couchai 
voluptueusement sur la tablette d'une espèce de niche ou 
de fausse porte, enfoncée dans un mur de terrasse : le ciel 
de mon lit était formé par les têtes des arbres, un rossignol 
était précisément au-dessus de moi ; je m'endormis à son 
chant : mon sommeil fut doux; mon réveil le fut davan- 
tage. Il était grand jour : mes yeux, en s'ouvrant, virent 
l'eau, la verdure, un paysage admirable. )> 

Le charmant itinéraire de Rousseau à la main, on arri- 
vait chez M. Saget. Cet antique et maigre garçon, jadis 
marié, portait une casquette verte, un habit de camelot 
gris, un pantalon de nankin, des bas bleus et des souliers 
de castor. Il avait vécu beaucoup à Paris et s'était lié avec 
mademoiselle Devienne. Elle lui écrivait des lettres fort 
spirituelles, le gourmandait et lui donnait de très-bons 
conseils : il n'en tenait compte, car il ne prenait pas le 
monde au sérieux, croyant apparemment, comme les Mexi- 
cains, que le monde avait d^à usé quatre soleils, et qu'au 
quatrième (lequel nous éclaire aujourd'hui) les hommes 
avaient été changés en magots. Il n'avait cure du martyre 
de sdiat Pothin et de saint Irénée, ni du massacre des pro- 

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969 MÉMOIRES D'OUTRE-TOmB. 

testants rangés c6te i cAte par ordre de Mandebt, gouTer- 
neiir de Lyon, et ayant tous la gorge coupée du m^me 
c^. Yis^à-vis le champ des fusillades des Brotte«ix , il 
m'en racontait les détails, tandis qu'il se promenait parmi 
ses ceps, mêlant son récit de qudques yers^ de Loyse Labbé : 
il n'aurait pas perdu un coup de dent durant les derniens 
malheurs de Lyon, sous la charte-vâHlté. 

Certains jours, k Sainte-Foix, on étalait une certaine tète 
de veau marinëe pendant cinq nuits, cuite dans du vin de 
Madère et rembourrée de choses exquises; de jeunes pay- 
sannes très-jolies servaient à table; elles versaient Fexoel- 
lent vin du crû renfermé dans des dames-jeannes de la 
grandeur de trois bouteilles. Nous nous abattions, n»M et le 
chapitre en soutane, sur le festin Saget : le coteau en- était 
tout noir. 

Notre iapifer trouva vite la fin de ses provisions : dans 
la ruine de ses derniers moments, il fut recueilli par deux 
ou trdis des vieilles maîtresses qui avaient pillé sa vie, 
(( espèce de framies, » dit saint €yprten , « qui vivent 
« comme si elles pouvaient être aimées, qtm ne vivis ut 
<( poê9ii (idamari. » 



COCRSS A U GRANM CHàaTlBOSe. 



Nous nous arrachâmes aux dâices de Capoue pour aller 
voir la Chartreuse, toijgours avec M. Ballanche. Nous loua* 
mes une calèche dont les roues disjointes fabaient un bruit 
lamentable. Arrivés à Voreppe, nous nous arrêtâmes dam 



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MÉMOiRES iraCTTRE-TOBIBE. 3ê7 

uâe auberge au haut de k Tille^ Le leudemam, à la poiiite 
du jour, nous montâmes à cheral et nous partîmes, pré- 
cédés d'un guide. Au village de Saint-Laurent^ au bas de la 
Grande-Chartreuse, nous franchîmes la porte de la vallée, 
et nous suivimes, entre deux flancs de rochers, le chemin 
montant au monastère. Je vous ai parlé, k prqM>s de Com- 
bourg, de ce que j'éprouvai dans ce lieu. Les bâtiments 
abandonnés se lézardaient sous la surveillance d'une espèce 
de fermier des ruines. Un frère lai était demeuré là, pour 
prendre soin d'un solitaire infirme qui venait de mourir : 
la religion avait imposé à l'amitié la fidélité et l'obéissance. 
Nous vîmes la fosse étroite fraîchement recouverte : Napo- 
léon, dans ce moment, en allait creuser une immense à 
Austerlitz. On nous montra l'enceinte du couvent, les cel- 
lules, accompagnées chacune d'un jardin et d'un atelier ; on 
y remarquait des établis de menuisier et des rouets de 
tourneur : la main avait laissé tomber le ciseau. Une galerie 
offirait les portraits des supérieurs de la Chartreuse. Le 
palais ducal à Venise garde la suite des ritratH des doges; 
lieux et souvenirs divers ! Plus haut, à quelque distance, 
on nous conduisit à la chapelle du reclus immortel de 
le Sueur. 

Après avoir dîné dans une vaste cuisine, nous repartîmes 
et nous rencontrâmes, porté en palanquin comme un rajah, 
M. Ghaptal, jadis apothicaire, puis sénateur, ensuite pos- 
sesseur de Chanteloup et inventeur du sucre de betterave, 
l'avide héritier àts b^Ies roses indiennes de la Sieile, per-* 
fectionnées par le soleil d'Otahiti. En descendant des forêts, 
j'étais occupé des anciens cénobites ; pendant des siècles, 
ils portèrent, avec un peu de terre dans le pan de leur 
robe, des plants de sapins, devenus d^ arbres sur les 
rochers. Heureux, ô vous qui traversâtes le monde sans 
bruit^ et ne tournâtes pas même la tête en passant! 

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368 BfÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 

Nous n'eûmes pas plutôt atteint la porte de la vallée 
qu'un orage éclate; un déluge se précipite, et des torrents 
troublés détalent en rugissant de toutes les ravines. Ma- 
dame de Chateaubriand 9 devenue intrépide à force de peur, 
galopait à travers les cailloux, les flots et les éclairs. Elle 
avait jeté son parapluie pour mieux entendre le tonnerre ; 
le guide lui criait : 

— Recommandez votre âme à Dieu ! Au nom du Père, 
du Fils et du Saint-Esprit ! 

Nous arrivâmes à Voreppe au son du tocsin ; les restes 
de Forage déchiré étaient devant nous. On apercevait au 
loin dans la campagne l'incendie d'un village, et la lune 
arrondissant la partie supérieure de son disque au-dessus 
des nuages, comme le front pâle et chauve de saint Bruno, 
fondateur de Tordre du silence. M. Ballanche, tout dégout- 
tant de pluie, disait avec sa placidité inaltérable : 

— Je suis comme un poisson dans Teau. )> 

Je viens, en cette année 1838, de revoir Voreppe ; l'orage 
n'y était plus; mais il m'en reste deux témoins, madame 
de Chateaubriand et M. Ballanche. Je le fais observer, car 
j'ai eu trop souvent, dans ces Mémoires, à remarquer les 
absents. 

De retour à Lyon, nous y laissâmes notre compagnon et 
nous allâmes à Villeneuve. Je vous ai raconté ce que c'était 
que cette petite ville, mes promenades et mes regrets au 
bord de l'Yonne avec M. Joubert. Là, vivaient trois vieilles 
filles, mesdemoiselles Piat ; elles rappelaient les trois amies 
de ma grand'mère à Plancouët, à la différence près des 
positions sociales. Les vierges de Villeneuve moururent 
successivement, et je me souvenais d'elles à la vue d'un 
perron herbu, montant en dehors de leur maison désha-- 
bitée. Que disaient-elles en leur temps, ces demoiselles 
villageoises? Elles parlaient d'un chien, et d'un manchon 

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MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE. 569 

que leur père leur avait acheté jadis à la foire de Sens. Gela 
me charmait autant que le concile de cette même ville, où 
saint Bernard fit condamner Abailard mon compatriote. 
Les vierges au manchon étaient peut-être des Héloïse; 
elles aimèrent peut-être, et leurs lettres retrouvées un jour 
enchanteront l'avenir. Qui sait? Elles écrivaient peut-être 
à leur seigneur^ aussi leur père, aussi Uur frère, aussi leur 
époux : u domino suo, imo, patri, etc., « qu'elles se sen- 
taient honorées du nom d'amie, du nom de maîtresse ou 
de courtisane, « concubines vel scorti, » « Au milieu de son 
« sçavoir, dit un docteur grave, je trouve Abailard avoir 
<t fait un trait de folie admirable, quand il suborna d'amour 
«< Héloïse, son escolière. » 



FIN DU TOME DEUXIEME. 



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TABLE DES MATIÈRES. 



LiTRB DKVxiiiii {nUie) i 

Paris. — Anciennes et nouvelles connaissances. — L*abbé Bar- 
thélémy. ^ Saint-Ange. — Théâtre ib. 

Changement de physionomie de Paris 4 

Danton. — Camille Desmoulins. — Fabre d^Églantine. ... il 

Opinion de M. de M«lesheii>e8 sur Témigration 16 

Je joue et je perds. — Aventure du fiacre. — Madame Roland. 

— Barère à Termitage. — Seconde fédération du 14 juillet. 

— Préparatifs d'émigration i9 

J^émigre avec mon frère. — A voiture de Saint-Louis. — Nous 

passons la frontière 2i 

Bruxelles. ^ Dîner chez le baron de Breteuil. — Rivarol. — 

Départ pour Tarmée des princes. — Route. — Rencontre de 

Parmée prussienne. — J'arrive à Trêves 28 

Armée des princes. — Amphithéâtre romain. — Atala. — Les 

chemises de Henri IV 33 

Vie de soldat. — Dernière représentation de faneienne France 

militaire 36 

Commencement du siège de Thionville. — Le chevalier de h 

Baronnais 39 

Continuation du siège. — Contrastes. — Saints dans les bois. 

— Bataille de Bouvines. — Patrouille. — Bencontre impré- 
vue. — Effet d'un boulet et d'une bombe 43 

Marché du camp. . . * 'i6 

Kuit aux faisceaux d'armes. ^ Chien hollandais. — Souvenir 
des Martyrs. — Quelle était ma compagnie aux avant-postes. 

— Eudore. — Dtysse • . . MO 



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372 TABLE DES MATIERES. 

Passage de la Moselle. — Combat. — Libba, sourde et muette. 

— Attaque sur Thionville 52 

Levée du sicge. — Eulrëe à Verdun. — Maladie prussienne. — 

Retraite. — Petite vérole 56 

LesArdennes 60 

Fourgons du prince de Ligne. — Femmes de Namur. — Je 

retrouve mon frère à Bruxelles. — Nos derniers adieux. . 64 
Oslende. — Passage ù Jersey. — On me met à terre à Guernesey. 

— La femme du pilote. — Jersey. — Mon oncle de Bedée et 
sa famille. — Description de Tîle. — Le duc de Berry. — 
Parents et amis disparus. — Malheur de vieillir. — Je passe 

en Angleterre. — Dernière rencontre avec Gesril. ... 68 
Littérary fund. — Grenier de Holborn. — Dépérissement de ma 

santé. — Visite aux médecins. — Émigrés à Londres. . . 76* 
Pelletier. -- Travaux littéraires. — Ma société avec Hingant. 

— Nos promenades. — Une nuit dans Téglise de West- 
minster 79 

Détresse. — Secours imprévu. — Logement sur un cimetière. — 
Nouveaux camarades d'infortune. — Nos plaisirs. — Mon 

cousin de la Bouëtardais 84 

Fête somptueuse. — Fin de mes quarante écus. — Nouvelle 
détresse. — Table d'hôte. -— Évêques. — Dîner à London- 

tavern. — Manuscrits de Gamdeo 88 

Mes occupations dans la province. — Mort de mon frère. — 
Malheurs de ma famille. -— Deux Frances. — Lettres de 

Hingant. . 91 

Charlotte 98 

Retour à Londres 102 

Rencontre extraordinaire, * . 105 

Défaut de mon caractère . . . . . . . 110 

VEssdti historique sur les révolutions, — Son effet. — Lettre de 

Lemierre, neveu du poète. , 113 

Fontanes. — Cléry 121 

Un paysan vendéen. 125 

Promenades avec Fontanes 128 

Mort de ma mère. — Retour à la religion 152 

Génie du christianisme. — Lettre du chevalier de Panât . . . 135 

Mon oncle M. de Bédée ; sa fille aînée . 139 

Incidences. — Littérature anglaise. Dépérissement de Tan* 



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TABLE DES MATIERES. 573 

cienne école. — Historiens. — Poètes. — Publicistes. — 

Shakspeare Mi 

Incidences. — Romans anciens. — Romans nouveaux. — 

Richardson. — Waller Scott U7 

Incidences. — Poésies nouvelles. — Beattic 150 

Incidences. — Lord Byron 152 

L'Angleterre, de Ricbmond à Greenwicli. — Course avec Pelle- 
tier. — Bleinheim. — Slowe. — Hampton-court. — Oxford. 
— - Collège d'Éton. — Mœurs privées. — Mœurs politiques. 

— Pitt. — Burke. — George III i61 

Rentrée des émigrés en France. — Le ministre de Prusse me 
donne un faux passe-port sous le nom de Lassagne, habitant 
de Neuchâtel en Suisse. — Mort de lord Londonderry — 
Fin de ma carrière de soldat et de voyageur. — Je débarque 

à Calais. 172 

Livre troisième 175 

Séjour à Dieppe. — Deux sociétés ib. 

Année 1800. •— Vue de la France. — J'arrive à Paris. . . . 179 

Année 1800. — Ma vie à Paris 18i 

Année de ma vie, 1801. - Le Mercure, — Atala 188 

Année de ma vie, 1801 . — Madame de Bcaumont : sa société. . 194 

Annéede ma vie, 1801. — ÉléàSavigny 202 

Année de ma vie, 1802. — Talma 206 

Années de vie, 1802 et 1803. — Génie du Christianisme. — 

Chute annoncée. — Cause du succès final 209 

Génie du Christianisme, suite. — Défauts de l'ouvrage ... 216 
Années de ma vie, 1802 et 1803. — Châteaux. — Madame de 
Custine. — M. de Saint-Martin. — Madame d'Houdetot et 

Saint-Lambert 222 

Voyage dans le midi de la France (1802). 229 

Années de ma vie, 1802 et 1803. ~ M. de la Harpe. — Sa mort. 243 

Années de ma vie, 1802 et 1803. — Entrevue avec Bonaparte. 246 
Année de ma vie, 1803. — Je suis nommé premier secrétaire 

d'ambassade à Rome • 248 

Année de ma vie, 1803. — Voyage de Paris aux Alpes de 

Savoie 251 

Du Mont-Cenis à Rome. — Milan et Rome 255 

Palais du cardinal Fcsch. Mes occupations 259 

2. 32 



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374 TABLE DES MATIÈRES. 

Année de ma vie, 4803. — Manuscrit de madame de Beanmont. 

— Lettres de madame de Caud ' . . . 262 

Arrivée de madame de Beaamont à Rome. — Lettres de ma 

sœur • 269 

Lettre de madame de Krûdner 273 

Mort de madame de Beaamont 275 

Funérailles 280 

Année de ma vie, 1803. — Lettres de M. Chénedollé, de M. de 

Fontanes, de M. Necker et de madame de Staël 281 

Année de ma vie, 1803. — Première idée de mes Mémoires, -^ 

Je sois nommé ministre de France dans le Valais. -> Départ 

de Rome 288 

Année de ma vie, 1804. — République du Valais. — Visite au 

château des Tuileries. ~ Hôtel de Montmorin. — Tentends 

crier la mort du duc d'Enghien. — Je donne ma démission. 296 

Mortduducd*Engbien , 304 

Année de ma vie, 1804 314 

Le général Hulin 319 

Le duc de Rovigo • 325 

M. de Talleyraud 332 

Part de chaeun 333 

Bonaparte : ses sophismes et ses remords. 337 

Ce qu'il faut conclure de tout ce récit. ~ Inimitiés enfantées 

par la mort du duc d'Engbien 342 

Un article du i/ercure.— Changement dans la vie de Bonaparte. 343 

Abandon de Chantilly 347 

Année de ma vie, 1804. — Je viens demeurer rue de Miro* 

mesnil. — Verneuil. — Alexis de Tocqueville. — Le Mesnil. 

— Meay. — Méréville . 349 

Madame de Goislin 3S2 

Voyage à Vichy, en Auvergne et au Mont-Blanc • 357 

Retour à Lyon " 364 

Course à bi Grande-Chartreuse 566 



FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES. 



7 

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